summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--22613-8.txt4977
-rw-r--r--22613-8.zipbin0 -> 107282 bytes
-rw-r--r--22613-h.zipbin0 -> 187824 bytes
-rw-r--r--22613-h/22613-h.htm8312
-rw-r--r--22613-h/images/a.pngbin0 -> 8444 bytes
-rw-r--r--22613-h/images/b.pngbin0 -> 55538 bytes
-rw-r--r--22613-h/images/c.pngbin0 -> 6470 bytes
-rw-r--r--22613-h/images/d.pngbin0 -> 440 bytes
-rw-r--r--22613-h/images/e.pngbin0 -> 1539 bytes
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
12 files changed, 13305 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/22613-8.txt b/22613-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..e92cab0
--- /dev/null
+++ b/22613-8.txt
@@ -0,0 +1,4977 @@
+Project Gutenberg's La Vie de M. de Molière, by Jean-Léonor de Grimarest
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Vie de M. de Molière
+ Réimpression de l'édition originale (Paris, 1705) et des pièces annexes
+
+Author: Jean-Léonor de Grimarest
+
+Commentator: Auguste Poulet-Malassis
+
+Illustrator: Adolphe Lalauze
+
+Release Date: September 16, 2007 [EBook #22613]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DE M. DE MOLIÈRE ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Mireille Harmelin and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+ LA VIE
+ DE
+ Mr de Molière
+
+ PAR
+ J.-L. LE GALLOIS, Sieur de GRIMAREST
+
+ _Réimpression de l'édition originale (Paris, 1705)
+ et des pièces annexes_
+ Avec une Notice
+ Par A. P.-MALASSIS
+ Et une figure dessinée et gravée à l'eau-forte
+ Par AD. LALAUZE
+
+ [SCIENTIA DUCE--I.L.]
+
+ PARIS
+ _Isidore LISEUX, Éditeur_
+ Rue Bonaparte, nº 2
+
+ 1877
+
+
+
+
+[Illustration: Ad. Lalauze del. et sc. Imp. A. Salmon.
+
+... de sorte que cette jeune personne se détermina un matin de s'aller
+jetter dans l'apartement de Molière (_Page 36_).]
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+De tous les biographes de Molière, Grimarest se trouve encore avoir le
+plus fait pour sa mémoire. Si son oeuvre, pendant plus d'un siècle et
+demi, a figuré, de préférence à toute autre, en tête des meilleures
+éditions de notre grand comique, ce n'est vraiment que justice.
+
+Bien que démodée, peut-être reste-t-elle la seule qui vaille, non pour
+les lettrés et les érudits, mais bien pour cette foule sans cesse
+renouvelée et en marche, sans cesse montante, où tout lecteur nouveau en
+est un pour Molière. Le goût de son théâtre est comme un niveau
+intellectuel auquel la masse de la nation aspire, et que le très-petit
+nombre croit utile ou même possible de dépasser. Et c'est pour cela
+qu'entre ses diverses biographies, sans en excepter celle de Taschereau,
+d'un si louable effort, mais déjà de trop d'étendue et de surcharge,
+celle-ci, avec des rectifications en forme de notes, serait à maintenir
+dans les éditions destinées au public ascendant, au grand public.
+
+Sa valeur et son intérêt persistent surtout dans la partie anecdotique
+qui fut, à sa date, au moins une nouveauté. On n'avait encore vu traiter
+de la sorte, avec ce soin, cette complaisance, cette insistance
+apologétique, que des princes ou des religieux, des chefs ou des
+pasteurs de peuples, des personnages d'institution et d'ordre divins. Le
+récit de la vie de ce génie si profondément humain, rien de plus
+qu'humain, qui dans ses actions privées faisait sans cesse honneur à
+l'homme, à plaindre dans ses faiblesses, excusable dans ses défauts, fut
+comme un scandale auquel l'esprit public s'associa vite, dont en quelque
+façon il se chargea.
+
+C'était en 1705. Avancé de quelques années, le livre n'eût pas eu le
+même à-propos ni rencontré le même accueil. La _Lettre critique_
+attribuée à de Visé[1] expose sans ambages les scrupules et les préjugés
+des générations antérieures, et du monde officiel, auxquels il avait
+encore à se heurter.
+
+Ils se résument en ceci, que Molière, homme de profession «ignoble,»
+réserve faite de ses talents de comédien et d'auteur comique, ne pouvait
+être proposé comme un modèle ou un exemple, et que l'ouvrage et son
+«héros» dérisoire s'adressent à la foule, aux gens de peu, de rien.
+
+C'était, en effet, pour ce public que Grimarest avait travaillé, et la
+pleine conscience de son effort littéraire, ou mieux de sa visée morale,
+paraît assez dans sa _Réponse_, où se montre aussi, sous des formes
+encore soumises et respectueuses, la liberté d'esprit d'un écrivain à la
+suite de Fontenelle, habitué des _Entretiens sur la pluralité des
+mondes_ et de _l'Histoire des oracles_: «Oui, dit-il, tout petit
+qu'étoit Molière par sa naissance et par sa profession, j'ai rapporté
+des traits de sa vie que les personnes les plus élevées se feroient
+gloire d'imiter, et ces traits doivent plus toucher dans Molière que
+dans un héros.» Et il énumère longuement les actes de générosité, de
+bonté, de fermeté, de droiture de ce héros d'un nouveau genre, de son
+héros, en y mêlant des témoignages de l'estime universelle qu'il
+inspirait, et aussi, par habitude de déférence, des preuves de son
+respect pour les puissances établies. La conclusion, en douceur, est que
+tous ces traits n'ont pas été rassemblés par lui pour le simple
+amusement du public.
+
+Notons en passant que Grimarest avait eu Fontenelle lui-même pour
+censeur, et comme on le verra plus loin, celui-ci s'intéressait à
+l'oeuvre, et n'épargnait pas à l'auteur les conseils de ménagement et de
+prudence.
+
+S'il importe peu que Voltaire, trente ans plus tard, ait déprécié le
+livre de Grimarest, en se contentant toutefois de l'abréger, on ne peut
+taire que Boileau-Despréaux ne l'approuva pas lorsqu'il parut. Ce grand
+témoin, même incomparable, du génie de Molière, qu'il avait confessé
+plus hautement que personne, se prévalant de ce que Grimarest n'avait
+pas connu l'homme, contesta la vérité des détails biographiques, sans en
+infirmer ni rectifier aucun. Représentant des vieilles moeurs,
+janséniste et quelque peu septuagénaire, il devait juger puérile,
+condamnable même, cette singulière curiosité pour des faits et gestes de
+nature, en somme, à diminuer les idées de gravité et de respect. On
+n'est jamais que de son temps.
+
+La mode a été, de nos jours, de rabaisser Grimarest et de déconsidérer
+son livre, comme insuffisant, par rapport aux recherches de documents
+originaux, inaugurées par Beffara, qui ont rendu possible un
+renouvellement de l'histoire de Molière, en fournissant de nouveaux
+points d'appui à ses futurs biographes. Cette inquisition de pièces
+d'état civil, d'archives, et d'actes notariés s'est produite, comme
+l'oeuvre de notre auteur, et se poursuit en temps favorable[2]. Si, par
+impossible, celui-ci en avait eu l'idée, avec le pouvoir de s'y livrer,
+et de la faire aboutir sur quelques points, il n'en eût tiré que peu de
+profit, et d'honneur, encore moins. On le trouverait plus exact sur un
+petit nombre de noms et de dates, mais pas plus qu'aucun autre écrivain,
+en 1705, il n'eût songé à tirer des conséquences, plus ou moins
+légitimes, à la moderne, de l'éducation si complète de Molière, de ses
+longues caravanes dramatiques dans les provinces, de l'inventaire après
+décès de son mobilier, et de ceux de ses ascendants ou descendants.
+
+Il s'agit aujourd'hui, ce semble, de déterminer les éléments complexes
+dont se forma le génie du poëte comique. Pour Grimarest, la situation
+était tout autre, sinon plus simple. Ses contemporains s'inquiétaient
+surtout d'un Molière qui ne démentît pas dans sa vie les idées de
+dignité, de noblesse d'âme, de bonté, de parfait bon sens qu'il leur
+inspirait par la lecture et la représentation de ses oeuvres. Ce Molière
+imaginé, ce Molière souhaité, avait été, par bonheur, le Molière réel,
+et Grimarest le leur donna conforme à la vérité, comme à leurs voeux. Il
+le leur donna sincèrement, en toute bonne foi, car les _mémoires_ que
+lui fournit Baron exceptés, son livre n'est rien de plus qu'une enquête
+suivie, longue, minutieuse, sur les _Actes_ de Molière, à la pluralité
+des voix.
+
+Le nombre et la qualité des témoignages, c'est toute la _critique_ du
+biographe; lui-même en convient, et ses aveux se réitèrent dans sa
+lettre, retrouvée, au président de Lamoignon, à propos d'une anecdote
+qui avait circulé sur quelques mots adressés par Molière au public,
+après l'interdiction de la seconde représentation du _Tartufe_[3]:
+«Messieurs, nous comptions avoir l'honneur de vous donner la seconde
+représentation du _Tartufe_, mais M. le Président ne veut pas qu'on le
+joue.» Telle était, dans sa forme indécente, l'allocution arrangée par
+des esprits frondeurs, et que Grimarest avait rejetée de premier
+mouvement. Néanmoins, comme on le va voir, il ne se put mettre la
+conscience en repos qu'après en avoir «approfondi la fausseté», et
+interrogé à ce propos plus de vingt témoins. Voici cette pièce
+justificative de son honnêteté; elle est essentielle à toute nouvelle
+édition de son livre[4]:
+
+ _A Monsieur le Premier Président de Lamoignon._
+
+ «MONSEIGNEUR,
+
+ _»Je me donne l'honneur de vous envoyer l'article de la _Vie de
+ Molière_, qui regarde le _Tartuffe_, sur ce que M. de Fontenelle m'a
+ dit que vous doutiez de la discrétion et du respect que je devois
+ avoir en rapportant ce fait. Vous n'ignorez pas, Monseigneur, tous les
+ mauvais contes que l'on a faits sur cet endroit de la vie de Molière.
+ J'en ai approfondi la fausseté avec soin; mais plus de vingt personnes
+ m'ont assuré que la chose se passa à peu près comme je l'ai rendue, et
+ j'ai cru qu'elle étoit d'autant plus véritable que dans le Menagiana,
+ imprimé avec privilége en 1693, on a fait dire à M. Ménage, en parlant
+ du _Tartuffe_: «Je dis à M. le Premier Président de Lamoignon,
+ lorsqu'il empêcha qu'on ne le jouât, que c'étoit une pièce dont la
+ morale étoit excellente, et qu'il n'y avoit rien qui ne pût être utile
+ au public.» Vous voyez, Monseigneur, que j'ai supprimé ce nom illustre
+ de mon ouvrage, et que j'ai eu l'attention de donner de la prudence et
+ de la justice à sa défense du _Tartuffe_, par mes expressions. M. de
+ Fontenelle qui a la même attention que moi pour tout ce qui vous
+ regarde, Monseigneur, a jugé que j'avois bien manié cet endroit,
+ puisqu'il a approuvé mon livre, qui est presque imprimé. Cependant, si
+ vous jugez que je n'aye pas réussi ayez la bonté de me prescrire les
+ termes et les expressions, et je ferai faire un carton[5]; le profond
+ respect et le sincère attachement que j'ai depuis longtemps pour vous,
+ Monseigneur, et pour toute votre illustre famille, ne me permettant
+ pas de m'écarter un moment de ce que je lui dois. Lorsque j'ai eu en
+ vue de composer la vie de Molière, je n'ai point eu l'intention de me
+ donner une mauvaise réputation ni d'attaquer personne, mais seulement
+ de faire connoître cet excellent auteur par ses bons endroits. Si j'ai
+ l'honneur de vous écrire, Monseigneur, au lieu d'aller moi-même vous
+ rendre compte de ma conduite, que l'on vous aura peut-être altérée,
+ c'est que je sais que vos momens sont précieux, et c'est pour vous
+ donner le temps de réfléchir sur ce que je prends la liberté de vous
+ mander, et lorsqu'il vous plaira, je me rendrai auprès de vous pour
+ recevoir vos ordres, que je vous supplie très-humblement de me donner
+ le plus tôt qu'il vous sera possible, à cause de l'état où est mon
+ impression. Je vous demande en grâce, Monseigneur, d'être persuadé de
+ l'envie que j'ai de vous témoigner, dans des occasions plus
+ essentielles que celle-ci, que personne ne vous est plus attaché que
+ je le suis, et que l'on ne peut être avec plus de respect que j'ai
+ l'honneur d'être,_
+
+ »MONSEIGNEUR,
+ _»Votre très-humble et très-obéissant serviteur_,
+ »DE GRIMAREST.
+
+ _»Je recevrai les ordres dont il vous plaira m'honorer dans la rue du
+ Four-Saint-Germain.»_
+
+Molière grand comédien, grand écrivain, sans doute, mais surtout grand
+homme de bien, et animé dans toutes ses actions des sentiments que son
+oeuvre excite, Molière enfin parangon d'humanité, tel est le Molière
+dégagé par Grimarest; tel il avait été, tel est-il montré, tel le
+demandait-on, et ne se lassera-t-on pas de le demander.
+
+Sans doute peut-on rêver de lui une plus haute, mais non plus touchante
+et plus vive image. C'est dans Grimarest que Molière reste le plus
+présent, le plus familier.
+
+En dehors des articles des Biographies universelles, nous n'avons rien
+sur Grimarest. MM. les Moliéristes ne se sont pas encore mis en frais
+sur le premier des Moliéristes, ancêtre dépassé, mais non prescrit. Sa
+profession était de donner des leçons de français aux seigneurs
+étrangers, de les façonner à nos manières, à notre génie. La liste de
+ses ouvrages se compose en majeure partie de traités de belle éducation,
+relatifs au récitatif dans la lecture, dans l'action publique, dans la
+déclamation; à la manière d'écrire les lettres; au cérémonial; à l'usage
+dans la langue française[6]. Ses connaissances étaient étendues, sa
+curiosité poussée en tous sens. Le livre intitulé _Commerce de lettres
+curieuses et savantes_[7] contient, à côté de considérations sur les
+fortifications et aussi sur les bibliothèques, une dissertation sur la
+patavinité[8], une explication du rire, et des remarques sur la lettre A
+dans le dictionnaire de Furetière. La date de sa naissance reste
+inconnue; celle de sa mort est fixée à 1720.
+
+A. P.-M.
+
+
+
+ [1] Voir p. 171. Cette _Lettre_ n'est certainement pas de Visé, car il
+ résulte de plusieurs passages que l'auteur n'avait pas connu
+ Molière, ni même été son contemporain, et c'est un point que
+ Grimarest accorde dans sa réponse.
+
+ [2] Depuis cinquante-six ans, 1821-1877.
+
+ [3] Cette lettre, publiée par Taschereau dans la troisième édition de
+ son _Histoire de la vie et des ouvrages de Molière_, Paris, Hetzel,
+ 1844, in-18, lui avait été communiquée en original par Villenave.
+
+ [4] Voir pour les difficultés que rencontra la représentation du
+ _Tartufe_, p. 94 à 101.
+
+ [5] Nous nous sommes assuré qu'aucun des passages du livre relatifs au
+ _Tartufe_ n'avait été cartonné.
+
+ [6] Traité du récitatif dans la lecture, dans l'action publique, dans
+ la déclamation et dans le chant; avec un traité des accens, de la
+ quantité et de la ponctuation. Paris, _Jacques Le Fèvre et Pierre
+ Ribou_, 1707, in-12.
+
+ Traité sur la manière d'écrire des lettres et sur le cérémonial,
+ avec un discours sur ce qu'on appelle usage dans la langue
+ françoise, par Monsieur de Grimarest. Paris, _Jacques Étienne_,
+ 1719, in-12.
+
+ Dans le préambule de cette production approuvée à la date de 1708,
+ Grimarest dit leur fait à un «poëte insolent» et à un «avocat
+ critique», détracteurs de ses précédents ouvrages. L'un ou l'autre
+ de ces fâcheux, de préférence le poëte, doit être l'auteur de la
+ _Lettre_ attribuée sans raison à de Visé par les bibliographes (voir
+ la note de la page VII).
+
+ [7] Paris, 1700, in-12.
+
+ [8] C'est la latinité de Tite-Live né à Padoue.
+
+
+
+
+ LA VIE
+ DE M.
+ DE MOLIERE.
+
+ A PARIS,
+ Chez JACQUES LE FEBVRE, dans
+ la grand' Salle du Palais,
+ au Soleil-d'Or.
+
+ M. DCCV.
+
+ _AVEC PRIVILEGE DU ROI_
+
+
+
+
+_APROBATION._
+
+
+J'ai lû par ordre de Monseigneur le Chancelier LA VIE DE MOLIERE, & j'ai
+cru que le Public la verroit avec plaisir, par l'intérêt qu'il prend à
+la mémoire d'un auteur si Illustre. FAIT à Paris ce 15e Décembre 1704.
+
+FONTENELLE.
+
+ * * * * *
+
+Le Privilége du Roy, en date du 11 Janvier 1705, est au nom de
+Jean-Leonor LE GALLOIS, SIEUR DE GRIMAREST.
+
+
+
+
+LA VIE DE MR DE MOLIÈRE
+
+
+Il y a lieu de s'étonner que personne n'ait encore recherché la Vie de
+Mr de Molière pour nous la donner. On doit s'intéresser à la mémoire
+d'un homme qui s'est rendu si illustre dans son genre. Quelles
+obligations notre Scène comique ne lui a-t-elle pas? Lorsqu'il commença
+à travailler, elle étoit destituée d'ordre, de moeurs, de goût, de
+caractères; tout y étoit vicieux. Et nous sentons assez souvent
+aujourd'hui que sans ce Génie supérieur le Théâtre comique seroit
+peut-être encore dans cet affreux chaos, d'où il l'a tiré par la force
+de son imagination; aidée d'une profonde lecture, et de ses réflexions,
+qu'il a toujours heureusement mises en oeuvre. Ses Pièces représentées
+sur tant de Théâtres, traduites en tant de langues, le feront admirer
+autant de siècles que la Scène durera. Cependant on ignore ce grand
+Homme; et les foibles crayons, qu'on nous en a donnez, sont tous
+manquez; ou si peu recherchez, qu'ils ne suffisent pas pour le faire
+connoître tel qu'il étoit. Le Public est rempli d'une infinité de
+fausses Histoires à son ocasion. Il y a peu de personnes de son temps,
+qui pour se faire honneur d'avoir figuré avec lui, n'inventent des
+avantures qu'ils prétendent avoir eues ensemble. J'en ai eu plus de
+peine à déveloper la vérité; mais je la rends sur des Mémoires
+très-assurez; et je n'ai point épargné les soins pour n'avancer rien de
+douteux. J'ai écarté aussi beaucoup de faits domestiques, qui sont
+communs à toutes sortes de personnes; mais je n'ai point négligé ceux
+qui peuvent réveiller mon Lecteur. Je me flate que le Public me sçaura
+bon gré d'avoir travaillé: je lui donne la Vie d'une personne qui
+l'ocupe si souvent; d'un Auteur inimitable, dont le souvenir touche tous
+ceux qui ont le discernement assez heureux pour sentir à la lecture, ou
+à la représentation de ses Pièces, toutes les beautez qu'il y a
+répandues.
+
+ * * * * *
+
+Mr de Molière se nommoit Jean-Baptiste Pocquelin; il estoit fils et
+petit-fils de Tapissiers, Valets-de-Chambre du Roy Louis XIII. Ils
+avoient leur boutique sous les pilliers des Halles, dans une maison qui
+leur appartenoit en propre. Sa mère s'appelloit Boudet: elle étoit aussi
+fille d'un Tapissier, établi sous les mêmes piliers des Halles.
+
+Les parens de Molière l'élevèrent pour être Tapissier; et ils le firent
+recevoir en survivance de la Charge du père dans un âge peu avancé: ils
+n'épargnèrent aucuns soins pour le mettre en état de la bien exercer;
+ces bonnes Gens n'aïant pas de sentimens qui dûssent les engager à
+destiner leur enfant à des occupations plus élevées: de sorte qu'il
+resta dans la boutique jusqu'à l'âge de quatorze ans; et ils se
+contentèrent de lui faire apprendre à lire et à écrire pour les besoins
+de sa profession.
+
+Molière avoit un grand-père, qui l'aimoit éperduement; et comme ce bon
+homme avoit de la passion pour la Comédie, il y menoit souvent le petit
+Pocquelin, à l'Hôtel de Bourgogne. Le père qui appréhendoit que ce
+plaisir ne dissipât son fils, et ne lui ôtât toute l'attention qu'il
+devoit à son métier, demanda un jour à ce bon homme pourquoi il menoit
+si souvent son petit-fils au spectacle? «Avez-vous», lui dit-il, avec un
+peu d'indignation, «envie d'en faire un Comédien?--Plût à Dieu», lui
+répondit le grand-père, «qu'il fût aussi bon Comédien que Belleroze»
+(c'étoit un fameux Acteur de ce tems là). Cette réponse frapa le jeune
+homme, et sans pourtant qu'il eût d'inclination déterminée, elle lui fit
+naître du dégoût pour la profession de Tapissier; s'imaginant que
+puisque son grand-père souhaitoit qu'il pût être Comédien, il pouvoit
+aspirer à quelque chose de plus qu'au métier de son père.
+
+Cette prévention s'imprima tellement dans son esprit, qu'il ne restoit
+dans la boutique qu'avec chagrin: de manière que revenant un jour de la
+Comédie, son père lui demanda pourquoi il estoit si mélancholique depuis
+quelque tems? Le petit Pocquelin ne put tenir contre l'envie qu'il avoit
+de déclarer ses sentimens à son père: il lui avoua franchement qu'il ne
+pouvoit s'accommoder de sa Profession; mais qu'il lui feroit un plaisir
+sensible de le faire étudier. Le grand-père, qui étoit présent à cet
+éclaircissement, appuya par de bonnes raisons l'inclination de son
+petit-fils. Le père s'y rendit, et se détermina à l'envoyer au Collége
+des Jésuites.
+
+ * * * * *
+
+Le jeune Pocquelin étoit né avec de si heureuses dispositions pour les
+études, qu'en cinq années de tems il fit non seulement ses Humanitez,
+mais encore sa Philosophie.
+
+Ce fut au Collége qu'il fit connoissance avec deux Hommes illustres de
+notre tems, Mr de Chapelle et Mr Bernier.
+
+Chapelle étoit fils de Mr Luillier, sans pouvoir être son héritier de
+droit; mais il auroit pu lui laisser les grands biens qu'il possédoit,
+si par la suite il ne l'avoit reconnu incapable de les gouverner. Il se
+contenta de lui laisser seulement 8000 livres de rente entre les mains
+de personnes qui les lui payoient régulièrement.
+
+Mr Luillier n'épargna rien pour donner une belle éducation à Chapelle,
+jusqu'à lui choisir pour Précepteur le célèbre Mr de Gassendi; qui
+aïant remarqué dans Molière toute la docilité et toute la pénétration
+nécessaires pour prendre les connoissances de la Philosophie, se fit un
+plaisir de la lui enseigner en même tems qu'à Messieurs de Chapelle et
+Bernier.
+
+Cyrano de Bergerac, que son père avoit envoyé à Paris sur sa propre
+conduite, pour achever ses études, qu'il avoit assez mal commencées en
+Gascogne, se glissa dans la société des Disciples de Gassendi, aïant
+remarqué l'avantage considérable qu'il en tireroit. Il y fut admis
+cependant avec répugnance; l'esprit turbulent de Cyrano ne convenoit
+point avec de jeunes gens, qui avoient déjà toute la justesse d'esprit
+que l'on peut souhaiter dans des personnes toutes formées. Mais le moyen
+de se débarasser d'un jeune homme aussi insinuant, aussi vif, aussi
+gascon que Cyrano? Il fut donc reçu aux études et aux conversations que
+Gassendi conduisoit avec les personnes que je viens de nommer. Et comme
+ce même Cyrano étoit très-avide de sçavoir, et qu'il avoit une mémoire
+fort heureuse, il profitoit de tout; et il se fit un fond de bonnes
+choses, dont il tira avantage dans la suite. Molière aussi ne s'est il
+pas fait un scrupule de placer dans ses Ouvrages plusieurs pensées, que
+Cyrano avoit employées auparavant dans les siens? Il m'est permis,
+disoit Molière, de reprendre mon bien où je le trouve.
+
+ * * * * *
+
+Quand Molière eut achevé ses études, il fut obligé, à cause du grand âge
+de son père, d'exercer sa Charge pendant quelque tems; et même il fit le
+voyage de Narbonne à la suite de Louis XIII. La Cour ne lui fit pas
+perdre le goût qu'il avoit pris dès sa jeunese pour la Comédie: ses
+études n'avoient même servi qu'à l'y entretenir. C'étoit assez la
+coutume dans ce tems-là de représenter des pièces entre amis; quelques
+Bourgeois de Paris formèrent une troupe, dont Molière étoit; ils
+jouèrent plusieurs fois pour se divertir. Mais ces Bourgeois aïant
+suffisamment rempli leur plaisir, et s'imaginant être de bons Acteurs,
+s'avisèrent de tirer du profit de leurs représentations. Ils pensèrent
+bien sérieusement aux moyens d'exécuter leur dessein: et après avoir
+pris toutes leurs mesures, ils s'établirent dans le jeu de paume de la
+Croix blanche, au Fauxbourg Saint Germain. Ce fut alors que Molière prit
+le nom qu'il a toujours porté depuis. Mais lorsqu'on lui a demandé ce
+qui l'avoit engagé à prendre celui-là plutôt qu'un autre, jamais il n'en
+a voulu dire la raison, même à ses meilleurs amis.
+
+L'établissement de cette nouvelle troupe de Comédiens n'eut point de
+succès, parce qu'ils ne voulurent point suivre les avis de Molière, qui
+avoit le discernement et les vues beaucoup plus justes, que des gens qui
+n'avoient pas été cultivez avec autant de soin que lui.
+
+Un Auteur grave nous fait un conte au sujet du parti que Molière avoit
+pris, de jouer la Comédie. Il avance que sa famille alarmée de ce
+dangereux dessein, lui envoya un Ecclésiastique, pour lui représenter
+qu'il perdoit entièrement l'honneur de sa famille; qu'il plongeoit ses
+parens dans de douloureux déplaisirs; et qu'enfin il risquoit son salut
+d'embrasser une profession contre les bonnes moeurs, et condamnée par
+l'Église; mais qu'après avoir écouté tranquilement l'Ecclésiastique,
+Molière parla à son tour avec tant de force en faveur du Théâtre, qu'il
+séduisit l'esprit de celui qui le vouloit convertir, et l'emmena avec
+lui pour jouer la Comédie. Ce fait est absolument inventé par les
+personnes de qui Mr P** peut l'avoir pris pour nous le donner. Et quand
+je n'en aurois pas de certitude, le Recteur à la première réflexion
+présumera avec moi que ce fait n'a aucune vrai-semblance. Il est vrai
+que les parents de Molière essayèrent par toutes sortes de voies de le
+détourner de sa résolution; mais ce fut inutilement: sa passion pour la
+Comédie l'emportoit sur toutes leurs raisons.
+
+Quoique la troupe de Molière n'eût point réussi: cependant pour peu
+qu'elle avoit paru, elle lui avoit donné occasion suffisamment de faire
+valoir dans le monde les dispositions extraordinaires qu'il avoit pour
+le Théâtre. Et Monsieur le Prince de Conti, qui l'avoit fait venir
+plusieurs fois jouer dans son Hôtel, l'encouragea. Et voulant bien
+l'honorer de sa protection, il lui ordonna de le venir trouver en
+Languedoc avec sa troupe, pour y jouer la Comédie.
+
+Cette troupe étoit composée de la Béjart, de ses deux frères, de Gros
+René, de Duparc, de sa femme, d'un Pâtissier de la rue Saint Honoré,
+père de la Damoiselle de la G**, femme-de-chambre de la De-Brie;
+celle-cy étoit aussi de la troupe avec son mari, et quelques autres.
+
+Molière en formant sa troupe, lia une forte amitié avec la Béjart, qui
+avant qu'elle le connût, avoit eu une petite Fille de Monsieur de
+Modène, Gentilhomme d'Avignon, avec qui j'ai sçu, par des témoignages
+très-assurez, que la mère avoit contracté un mariage caché. Cette petite
+fille accoutumée avec Molière, qu'elle voyoit continuellement, l'appella
+son mari, dès qu'elle sçut parler; et à mesure qu'elle croissoit, ce nom
+déplaisoit moins à Molière, mais cela ne paroissoit à personne tirer à
+aucune conséquence. La mère ne pensoit à rien moins qu'à ce qui arriva
+dans la suite; et occupée seulement de l'amitié qu'elle avoit pour son
+prétendu gendre, elle ne voyoit rien qui dût lui faire faire des
+réflexions.
+
+ * * * * *
+
+Molière partit avec sa troupe, qui eut bien de l'aplaudissement en
+passant à Lyon, en 1653, où il donna au public l'_Étourdi_, la première
+de ses Pièces, qui eut autant de succès qu'il en pouvoit espérer. La
+Troupe passa en Languedoc, où Molière fut reçu très-favorablement de
+Monsieur le Prince de Conti, qui eut la bonté de donner des appointemens
+à ces Comédiens.
+
+Molière s'acquit beaucoup de réputation dans cette Province, par les
+trois premières Pièces de sa façon qu'il fit paroître; l'_Étourdi_, le
+_Dépit amoureux_, et les _Précieuses ridicules_. Ce qui engagea d'autant
+plus Monsieur le Prince de Conti à l'honorer de sa bienveillance, et de
+ses bienfaits: ce Prince lui confia la conduite des plaisirs et des
+spectacles qu'il donnoit à la Province, pendant qu'il en tint les États.
+Et aïant remarqué en peu de tems toutes les bonnes qualitez de Molière,
+son estime pour lui alla si loin, qu'il le voulut faire son Secrétaire.
+Mais il aimoit l'indépendance, et il étoit si rempli du désir de faire
+valoir le talent qu'il se connoissoit, qu'il pria Monsieur le Prince de
+Conti de le laisser continuer la Comédie; et la place qu'il auroit
+remplie fut donnée à Monsieur de Simoni. Ses amis le blâmèrent de
+n'avoir point accepté un emploi si avantageux. «Eh! Messieurs,» leur
+dit-il, «ne nous déplaçons jamais; je suis passable Auteur, si j'en
+crois la voix publique; je puis être un fort mauvais Secrétaire. Je
+divertis le Prince par les spectacles que je lui donne; je le rebuterai
+par un travail sérieux, et mal conduit. Et pensez-vous d'ailleurs,»
+ajouta-t-il, «qu'un Misantrope comme moi, capricieux si vous voulez,
+soit propre auprès d'un Grand? Je n'ai pas les sentimens assez flexibles
+pour la domesticité. Mais plus que tout cela, que deviendront ces
+pauvres gens que j'ai amenés de si loin? Qui les conduira? Ils ont
+compté sur moi; et je me reprocherois de les abandonner.» Cependant j'ai
+sçû que la Béjart, lui auroit fait le plus de peine à quitter; et cette
+femme, qui avoit tout pouvoir sur son esprit, l'empêcha de suivre
+Monsieur le Prince de Conti. De son côté, Molière étoit ravi de se voir
+le Chef d'une Troupe; il se fesoit un plaisir sensible de conduire sa
+petite République: il aimoit à parler en public, il n'en perdoit jamais
+l'occasion; jusques-là que s'il mouroit quelque Domestique de son
+Théâtre, ce lui étoit un sujet de haranguer pour le premier jour de
+Comédie. Tout cela lui auroit manqué chez Monsieur le Prince de Conti.
+
+ * * * * *
+
+Après quatre ou cinq années de succès dans la Province, la Troupe
+résolut de venir à Paris. Molière sentit qu'il avoit assez de force pour
+y soutenir un Théâtre comique; et qu'il avoit assez façonné ses
+Comédiens pour espérer d'y avoir un plus heureux succès que la première
+fois. Il s'assuroit aussi sur la protection de Monsieur le Prince de
+Conti.
+
+Molière quitta donc le Languedoc avec sa Troupe: mais il s'arrêta à
+Grenoble, où il joua pendant tout le Carnaval. Après quoi, ces Comédiens
+vinrent à Rouen, afin qu'étant plus à portée de Paris, leur mérite s'y
+répandît plus aisément. Pendant ce séjour, qui dura tout l'Été, Molière
+fit plusieurs voyages à Paris, pour se préparer une entrée chez
+Monsieur, qui lui aïant acordé sa protection, eut la bonté de le
+présenter au Roi et à la Reine Mère.
+
+Ces Comédiens eurent l'honneur de représenter la pièce de _Nicomède_
+devant leurs Majestez au mois d'Octobre 1658. Leur début fut heureux; et
+les Actrices sur tout furent trouvées bonnes. Mais comme Molière sentoit
+bien que sa Troupe ne l'emporteroit pas pour le sérieux sur celle de
+l'Hôtel de Bourgogne, après la Pièce il s'avança sur le Théâtre, et fit
+un remercîment à sa Majesté, et la suplia d'agréer qu'il lui donnât un
+des petits divertissemens, qui lui avoient acquis un peu de réputation
+dans les Provinces. En quoi il comptoit bien de réussir, parce qu'il
+avoit acoutumé sa Troupe à jouer sur le champ de petites Comédies, à la
+manière des Italiens. Il en avoit deux entre autres, que tout le monde
+en Languedoc, jusqu'aux personnes les plus sérieuses, ne se lassoient
+point de voir représenter. C'étoient les _Trois Docteurs Rivaux_, et le
+_Maître d'École_, qui étoient entièrement dans le goût Italien.
+
+Le Roi parut satisfait du compliment de Molière, qui l'avoit travaillé
+avec soin; et sa Majesté voulut bien qu'il lui donnât la première de ces
+deux petites Pièces, qui eut un succès favorable. Le Jeu de ces
+Comédiens fut d'autant plus goûté, que depuis quelque tems on ne jouoit
+plus que des Pièces sérieuses à l'Hôtel de Bourgogne: le plaisir des
+petites Comédies étoit perdu.
+
+ * * * * *
+
+Le divertissement que cette Troupe venoit de donner à Sa Majesté, lui
+aïant plu, Elle voulut qu'elle s'établît à Paris: et pour faciliter cet
+établissement, le Roi eut la bonté de donner le petit Bourbon à ces
+Comédiens, pour jouer alternativement avec les Italiens. On sçait qu'ils
+passèrent en 1660 au Palais Royal, et qu'ils prirent le titre de
+_Comédiens de Monsieur_.
+
+Molière, qui en homme de bon sens, se défioit toujours de ses forces,
+eut peur alors que ses ouvrages n'eussent pas du Public de Paris autant
+d'aplaudissement que dans les Provinces. Il apréhendoit de trouver dans
+ce Parterre, qui ne passoit rien de défectueux dans ce tems-là, non plus
+qu'en celui-ci, des esprits qui ne fussent pas plus contens de lui,
+qu'il l'étoit lui-même. Et si sa Troupe dans les commencemens ne l'avoit
+excité à profiter des heureuses dispositions qu'elle lui connoissoit
+pour le Théâtre comique, peut-être ne se seroit-t-il pas hazardé de
+livrer ses Ouvrages au Public. «Je ne comprens pas,» disoit-il, à ses
+camarades en Languedoc, «comment des personnes d'esprit prennent du
+plaisir à ce que je leur donne; mais je sçais bien qu'en leur place, je
+n'y trouverois aucun goût.--Eh! ne craignez rien,» lui répondit un de
+ses amis; «l'homme qui veut rire se divertit de tout, le Courtisan,
+comme le Peuple.» Les Comédiens le rassurèrent à Paris, comme dans la
+Province; et ils commencèrent à représenter dans cette grande Ville, le
+3e de Novembre 1658. L'_Étourdi_, la première de ses Pièces, qu'il fit
+paroître dans ce même mois, et le _Dépit amoureux_ qu'il donna au mois
+de Décembre suivant, furent reçus avec aplaudissement: et Molière enleva
+tout-à-fait l'estime du Public en 1659, par les _Précieuses ridicules_:
+Ouvrage qui fit alors espérer de cet Auteur les bonnes choses qu'il nous
+a données depuis. Cette Pièce fut représentée au simple la première
+fois; mais le jour suivant on fut obligé de la mettre au double, à cause
+de la foule incroyable, qui y avoit été le premier jour. Et cette Pièce,
+de même que l'_Étourdi_ et le _Dépit amoureux_, quoique jouée dans les
+Provinces pendant long-tems, eut cependant à Paris tout le mérite de la
+nouveauté.
+
+Les _Précieuses_ furent jouées pendant quatre mois de suite. Mr Ménage,
+qui étoit à la première représentation de cette Pièce, en jugea
+favorablement. «Elle fut jouée,» dit-t-il, «avec un applaudissement
+général, et j'en fus si satisfait en mon particulier que je vis dès lors
+l'effet qu'elle alloit produire. Monsieur, dis-je à Mr Chapelain en
+sortant de la Comédie, nous aprouvions vous et moi toutes les sotises
+qui viennent d'être critiquées si finement, et avec tant de bon sens:
+mais croyez-moi, il nous faudra brûler ce que nous avons adoré, et
+adorer ce que nous avons brûlé. Cela arriva, comme je l'avois prédit, &
+dès cette première représentation l'on revint du galimathias, et du
+stile forcé.»
+
+Un jour, que l'on représentoit cette Pièce, un Vieillard s'écria du
+milieu du Parterre: _Courage, courage, Molière, voilà la bonne Comédie_.
+Ce qui fait bien connoître que le Théâtre comique étoit alors bien
+négligé; et que l'on étoit fatigué de mauvais Ouvrages avant Molière,
+comme nous l'avons été après l'avoir perdu.
+
+Cette Comédie eut cependant des critiques; on disoit que c'étoit une
+charge un peu forte. Mais Molière connoissoit déjà le point de vue du
+Théâtre, qui demande de gros traits pour affecter le Public; & ce
+principe lui a toujours réussi dans tous les caractères qu'il a voulu
+peindre.
+
+ * * * * *
+
+Le 28 Mars 1660, Molière donna pour la première fois le _Cocu
+imaginaire_, qui eut beaucoup de succès. Cependant les petits Auteurs
+comiques de ce tems-là, allarmez de la réputation que Molière commençoit
+à se former, fesoient tout leur possible pour décrier sa Pièce. Quelques
+personnes savantes et délicates répandoient aussi leur critique. Le
+titre de cet ouvrage, disoient-ils, n'est pas noble; et puisqu'il a pris
+presque toute cette Pièce chez les Étrangers, il pouvoit choisir un
+sujet qui lui fît plus d'honneur. Le commun des gens ne lui tenoit pas
+compte de cette Pièce comme des _Précieuses ridicules_; les caractères
+de celle-là ne les touchoient pas aussi vivement que ceux de l'autre.
+Cependant malgré l'envie des Troupes, des Auteurs, et des personnes
+inquiètes, le _Cocu imaginaire_ passa avec aplaudissement dans le
+Public. Un bon Bourgeois de Paris, vivant bien noblement, mais dans les
+chagrins que l'humeur et la beauté de sa femme lui avoient assez
+publiquement causés, s'imagina que Molière l'avait pris pour l'original
+de son Cocu imaginaire. Ce Bourgeois crut devoir en être offencé; il en
+marqua son ressentiment à un de ses amis. «Comment!» lui dit-t-il, «un
+petit Comédien aura l'audace de mettre impunément sur le Théâtre un
+homme de ma sorte?» (Car le Bourgeois s'imagine être beaucoup plus
+au-dessus du Comédien, que le Courtisan ne croit être élevé au-dessus de
+lui.) «Je m'en plaindrai,» ajouta-t-il: «en bonne police on doit
+réprimer l'insolence de ces gens-là: ce sont les pestes d'une Ville; ils
+observent tout pour le tourner en ridicule.» L'ami, qui étoit homme de
+bon sens, et bien informé, lui dit: «Eh! Monsieur, si Molière a eu
+intention sur vous, en fesant le _Cocu imaginaire_, de quoi vous
+plaignez-vous? Il vous a pris du beau côté; et vous seriez bien heureux
+d'en être quitte pour l'imagination.» Le Bourgeois, quoique peu
+satisfait de la réponse de son ami, ne laissa pas d'y faire quelque
+réflexion, et ne retourna plus au _Cocu imaginaire_.
+
+ * * * * *
+
+Molière ne fut pas heureux dans la seconde Pièce nouvelle qu'il fit
+paroître à Paris le 4 Février 1661. _Dom-Garcie de Navarre_, ou le
+Prince jaloux, n'eut point de succès. Molière sentit, comme le Public,
+le foible de sa Pièce. Aussi ne la fit-il pas imprimer; et on ne l'a
+ajoutée à ses Ouvrages qu'après sa mort.
+
+Ce peu de réussite releva ses ennemis; ils espéroient qu'il tomberoit de
+lui-même, et que comme presque tous les Auteurs comiques, il seroit
+bien-tôt épuisé. Mais il n'en connut que mieux le goût du tems: il s'y
+acommoda entièrement dans l'_École des Maris_, qu'il donna le 24 Juin
+1661. Cette Pièce qui est une de ses meilleures, confirma le Public dans
+la bonne opinion qu'il avoit conçue de cet excellent Auteur. On ne douta
+plus que Molière ne fût entièrement maître du Théâtre dans le genre
+qu'il avoit choisi. Ses envieux ne purent pourtant s'empêcher de parler
+mal de son Ouvrage. Je ne vois pas, disoit un Auteur Contemporain, qui
+ne réussissoit point, où est le mérite de l'avoir fait: ce sont les
+_Adelphes_ de Térence; il est aisé de travailler en y mettant si peu du
+sien, et c'est se donner de la réputation à peu de frais. On n'écoutoit
+point les personnes qui parloient de la sorte; et Molière eut lieu
+d'être satisfait du Public, qui aplaudit fort à sa Pièce; c'est aussi
+une de celles que l'on verroit encore représenter aujourd'hui avec le
+plus de plaisir, si elle étoit jouée avec autant de feu et de
+délicatesse qu'elle l'étoit du tems de l'Auteur.
+
+ * * * * *
+
+Les _Fâcheux_, qui parurent à la Cour au mois d'Août 1661, et à Paris le
+4 du mois de Novembre suivant, achevèrent de donner à Molière la
+supériorité sur tous ceux de son tems qui travailloient pour le Théâtre
+comique. La diversité de caractères dont cette Pièce est remplie, et la
+nature que l'on y voyoit peinte avec des traits si vifs, enlevoient tous
+les aplaudissements du Public. On avoua que Molière avoit trouvé la
+belle Comédie: il la rendoit divertissante et utile. Cependant l'homme
+de Cour, comme l'homme de Ville, qui croyoit voir le ridicule de son
+caractère sur le Théâtre de Molière, ataquoit l'Auteur de tous côtés. Il
+outre tout, disoit-t-on; il est inégal dans ses peintures; il dénoue
+mal. Toutes les dissertations malines que l'on fesoit sur ses Pièces,
+n'en empêchoient pourtant point le succès; et le Public étoit toujours
+de son côté.
+
+ * * * * *
+
+On lit dans la Préface, qui est à la tête des Pièces de Molière,
+qu'elles n'avoient pas d'égales beautés, parce, dit-on, qu'il étoit
+obligé d'assujettir son génie à des Sujets qu'on lui prescrivoit, et de
+travailler avec une très-grande précipitation. Mais je sai par de
+très-bons mémoires qu'on ne lui a jamais donné de sujets. Il en avoit un
+magazin d'ébauchez par la quantité de petites farces qu'il avoit
+hazardées dans les Provinces; et la Cour et la Ville lui présentoient
+tous les jours des originaux de tant de façons, qu'il ne pouvoit
+s'empêcher de travailler de lui-même sur ceux qui frapoient le plus. Et
+quoiqu'il dise dans sa Préface des _Fâcheux_, qu'il ait fait cette Pièce
+en quinze jours de tems, j'ai cependant de la peine à le croire; c'étoit
+l'homme du monde qui travailloit avec le plus de difficulté; et il s'est
+trouvé que des divertissements qu'on lui demandoit, étoient faits plus
+d'un an auparavant.
+
+ * * * * *
+
+On voit dans les remarques de Mr Ménage que «dans la Comédie des
+_Fâcheux_, qui est,» dit-t-il, «une des plus belles de Mr de Molière,
+le Fâcheux chasseur qu'il introduit sur la Scène, est Mr de S**: que ce
+fut le Roi qui lui donna ce sujet, en sortant de la première
+représentation de cette Pièce, qui se donna chez Mr Fouquet.» Sa
+Majesté, voyant passer Monsieur de S**, dit à Molière: «Voilà un grand
+original que vous n'avez point encore copié.» Je n'ai pu savoir
+absolument si ce fait est véritable; mais j'ai été mieux informé que Mr
+Ménage de la manière dont cette belle Scène du Chasseur fut faite.
+Molière n'y a aucune part que pour la versification; car ne connoissant
+point la chasse, il s'excusa d'y travailler. De sorte qu'une personne,
+que j'ai des raisons de ne pas nommer, la lui dicta tout entière dans un
+jardin; et Mr de Molière l'aïant versifiée, en fit la plus belle Scène
+de ses _Fâcheux_, et le Roi prit beaucoup de plaisir à la voir
+représenter.
+
+ * * * * *
+
+L'_École des Femmes_ parut en 1662, avec peu de succès; les gens de
+spectacle furent partagés; les Femmes outragées, à ce qu'elles
+croyoient, débauchoient autant de beaux esprits qu'elles le pouvoient,
+pour juger de cette Pièce comme elles en jugeoient. «Mais que
+trouvez-vous à redire d'essenciel à cette Pièce?» disoit un Connoisseur
+à un Courtisan de distinction.--«Ah parbleu! ce que j'y trouve à redire,
+est plaisant,» s'écria l'homme de Cour! «_Tarte à la crème_, morbleu,
+_Tarte à la crème_.--Mais, _Tarte à la crème_, n'est point un défaut,»
+répondit le bon esprit, «pour décrier une Pièce comme vous le
+faites.--_Tarte à la crème_, est exécrable,» répliqua le Courtisan.
+«_Tarte à la crème_! bon Dieu! avec du sens commun, peut-t-on soutenir
+une Pièce où l'on ait mis _Tarte à la crème_?» Cette expression se
+répétoit par écho parmi tous les petits esprits de la Cour et de la
+Ville, qui ne se prêtent jamais à rien, et qui incapables de sentir le
+bon d'un Ouvrage, saisissent un trait foible, pour ataquer un Auteur
+beaucoup au-dessus de leur portée. Molière, outré à son tour des mauvais
+jugemens que l'on portoit sur sa pièce, les ramassa, et en fit la
+_Critique de l'École des Femmes_, qu'il donna en 1663. Cette pièce fit
+plaisir au Public: elle étoit du tems, et ingénieusement travaillée.
+
+ * * * * *
+
+L'_Impromptu de Versailles_, qui fut joué pour la première fois devant
+le Roi le 14e d'Octobre 1663, et à Paris le 4e de Novembre de la même
+année, n'est qu'une conversation satirique entre les Comédiens, dans
+laquelle Molière se donne carrière contre les Courtisans, dont les
+caractères lui déplaisoient, contre les Comédiens de l'Hôtel de
+Bourgogne, et contre ses ennemis.
+
+ * * * * *
+
+Molière, né avec des moeurs droites, et dont les manières étoient
+simples et naturelles, souffroit impatiemment le Courtisan empressé,
+flateur, médisant, inquiet, incommode, faux ami. Il se déchaîne
+agréablement dans son _Impromptu_ contre ces Messieurs-là, qui ne lui
+pardonnoient pas dans l'ocasion. Il ataque leur mauvais goût pour les
+ouvrages: il tâche d'ôter tout crédit au jugement qu'ils fesoient des
+siens.
+
+Mais il s'atache sur tout à tourner en ridicule une pièce intitulée le
+_Portrait du Peintre_, que Mr Boursaut avoit faite contre lui; et à
+faire voir l'ignorance des Comédiens de l'Hôtel de Bourgogne dans la
+déclamation, en les contrefesant tous si naturellement, qu'on les
+reconnoissoit dans son jeu. Il épargna le seul Floridor. Il avoit
+très-grande raison de charger sur leur mauvais goût. Ils ne savoient
+aucuns principes de leur art; ils ignoroient même qu'il en eût. Tout
+leur jeu ne consistoit que dans une prononciation ampoulée et
+emphatique, avec laquelle ils récitoient également tous leurs rôles; on
+n'y reconnoissoit ni mouvemens, ni passion: et cependant les
+Beauchateau, les Mondori, étoient aplaudis, parce qu'ils fesoient
+pompeusement ronfler un vers. Molière, qui connoissoit l'action par
+principes, étoit indigné d'un jeu si mal réglé, et des aplaudissemens
+que le Public ignorant lui donnoit. De sorte qu'il s'apliquoit à metre
+ses Acteurs dans le naturel; et avant lui, pour le comique, et avant Mr
+le Baron, qu'il forma dans le sérieux, comme je le dirai dans la suite,
+le jeu des Comédiens étoit pitoïable pour les personnes qui avoient le
+goût délicat; et nous nous appercevons malheureusement que la plupart de
+ceux qui représentent aujourd'hui, destitués d'étude qui les soutienne
+dans la connoissance des principes de leur art, commencent à perdre ceux
+que Molière avoit établis dans sa Troupe.
+
+ * * * * *
+
+La différence de jeu avoit fait naître de la jalousie entre les deux
+Troupes. On alloit à celle de l'Hôtel de Bourgogne; les Auteurs
+Tragiques y portoient presque tous leurs Ouvrages; Molière en étoit
+fâché. De manière qu'aïant sceu qu'ils dévoient représenter une pièce
+nouvelle dans deux mois, il se mit en tête d'en avoir une toute prête
+pour ce tems-là, afin de figurer avec l'ancienne Troupe. Il se souvint
+qu'un an auparavant un jeune homme lui avoit aporté une pièce intitulée
+_Théagène et Chariclée_, qui à la vérité ne valoit rien; mais qui lui
+avoit fait voir que ce jeune homme en travaillant pouvoit devenir un
+excellent Auteur. Il ne le rebuta point, mais il l'exhorta de se
+perfectionner dans la Poësie, avant que de hazarder ses Ouvrages au
+Public: et il lui dit de revenir le trouver dans six mois. Pendant ce
+tems-là Molière fit le dessein des _Frères Ennemis_; mais le jeune homme
+n'avoit point encore paru: et lorsque Molière en eut besoin, il ne
+savoit où le prendre: il dit à ses Comédiens de le lui déterrer à
+quelque prix que ce fût. Ils le trouvèrent. Molière lui donna son
+projet; et le pria de lui en aporter un acte par semaine, s'il étoit
+possible. Le jeune Auteur, ardent et de bonne volonté, répondit à
+l'empressement de Molière; mais celui-ci remarqua qu'il avoit pris
+presque tout son travail dans la _Thébaïde_ de Rotrou. On lui fit
+entendre que l'on n'avoit point d'honneur à remplir son ouvrage de celui
+d'autrui; que la pièce de Rotrou étoit assez récente pour être encore
+dans la mémoire des Spectateurs; et qu'avec les heureuses dispositions
+qu'il avoit, il falloit qu'il se fît honneur de son premier ouvrage,
+pour disposer favorablement le Public à en recevoir de meilleurs. Mais
+comme le tems pressoit, Molière lui aida à changer ce qu'il avoit pillé,
+et à achever la pièce, qui fut prête dans le tems, et qui fut d'autant
+plus aplaudie, que le Public se prêta à la jeunesse de Mr Racine, qui
+fut animé par les aplaudissemens, et par le présent que Molière lui fit.
+Cependant ils ne furent pas long-tems en bonne intelligence, s'il est
+vrai que ce soit celui-ci qui ait fait la Critique de l'_Andromaque_,
+comme Mr Racine le croyoit: il estimoit cet Ouvrage, comme un des
+meilleurs de l'Auteur; mais Molière n'eut point de part à cette
+Critique; elle est de Mr de Subligny.
+
+Le Roi connoissant le mérite de Molière, et l'atachement particulier
+qu'il avoit pour divertir Sa Majesté, daigna l'honorer d'une pension de
+mille livres. On voit dans ses Ouvrages le remercîment qu'il en fit au
+Roi. Ce bienfait assura Molière dans son travail; il crut après cela
+qu'il pouvoit penser favorablement de ses Ouvrages; et il forma le
+dessein de travailler sur de plus grands caractères, et de suivre le
+goût de Térence un peu plus qu'il n'avoit fait: il se livra avec plus de
+fermeté aux Courtisans, et aux Savans, qui le recherchoient avec
+empressement: on croyoit trouver un homme aussi éguayé, aussi juste dans
+la conversation, qu'il l'étoit dans ses pièces; et l'on avoit la
+satisfaction de trouver dans son commerce encore plus de solidité, que
+dans ses Ouvrages. Et ce qu'il y avoit de plus agréable pour ses amis,
+c'est qu'il étoit d'une droiture de coeur inviolable, et d'une justesse
+d'esprit peu commune.
+
+On ne pouvoit souhaiter une situation plus heureuse que celle où il
+étoit à la Cour, et à Paris depuis quelques années. Cependant il avoit
+cru que son bonheur seroit plus vif et plus sensible, s'il le partageoit
+avec une femme; il voulut remplir la passion que les charmes naissans de
+la fille de la Béjart avoient nourrie dans son coeur, à mesure qu'elle
+avoit cru. Cette jeune fille avoit tous les agrémens qui peuvent engager
+un homme, et tout l'esprit nécessaire pour le fixer. Molière avoit passé
+des amusemens que l'on se fait avec un enfant, à l'amour le plus violent
+qu'une maîtresse puisse inspirer. Mais il savoit que la mère avoit
+d'autres vues, qu'il auroit de la peine à déranger. C'étoit une femme
+altière, et peu raisonnable, lorsqu'on n'adhéroit pas à ses sentimens:
+elle aimoit mieux être l'amie de Molière que sa belle-mère: ainsi il
+auroit tout gâté de lui déclarer le dessein qu'il avoit d'épouser sa
+fille. Il prit le parti de le faire sans en rien dire à cette femme.
+Mais comme elle l'observoit de fort près, il ne put consommer son
+mariage pendant plus de neuf mois; ç'eût été risquer un éclat qu'il
+vouloit éviter sur toutes choses; d'autant plus que la Béjart, qui le
+soupçonnoit de quelque dessein sur sa fille, le menaçoit souvent en
+femme furieuse et extravagante de le perdre, lui, sa fille et elle-même,
+si jamais il pensoit à l'épouser. Cependant la jeune fille ne
+s'acommodoit point de l'emportement de sa mère, qui la tourmentoit
+continuellement, et qui lui fesoit essuyer tous les désagrémens qu'elle
+pouvoit inventer: de sorte que cette jeune personne, plus lasse
+peut-être d'atendre le plaisir d'être femme, que de souffrir les duretés
+de sa mère, se détermina un matin de s'aller jetter dans l'apartement de
+Molière, fortement résolue de n'en point sortir qu'il ne l'eût reconnue
+pour sa femme; ce qu'il fut contraint de faire. Mais cet éclaircissement
+causa un vacarme terrible; la mère donna des marques de fureur et de
+désespoir, comme si Molière avoit épousé sa rivale; ou comme si sa fille
+fût tombée entre les mains d'un malheureux. Néanmoins, il fallut bien
+s'apaiser, il n'y avoit point de remède; et la raison fit entendre à la
+Béjart, que le plus grand bonheur qui pût arriver à sa fille, étoit
+d'avoir épousé Molière; qui perdit par ce mariage tout l'agrément que
+son mérite et sa fortune pouvoient lui procurer, s'il avoit été assez
+Philosophe pour se passer d'une femme.
+
+Celle-ci ne fut pas plutôt Mademoiselle de Molière, qu'elle crut être au
+rang d'une Duchesse; et elle ne se fut pas donnée en Spectacle à la
+Comédie que le Courtisan désocupé lui en conta. Il est bien difficile à
+une Comédienne belle, et soigneuse de sa personne, d'observer si bien sa
+conduite, que l'on ne puisse l'ataquer. Qu'une Comédienne rende à un
+grand Seigneur les devoirs de politesse qui lui sont dus, il n'y a point
+de miséricorde; c'est son amant. Molière s'imagina que toute la Cour,
+toute la Ville en vouloit à son Épouse. Elle négligea de l'en désabuser:
+au contraire les soins extraordinaires qu'elle prenoit de sa parure, à
+ce qu'il lui sembloit, pour tout autre que pour lui, qui ne demandoit
+point tant d'arangement, ne firent qu'augmenter ses soupçons, et sa
+jalousie. Il avoit beau représenter à sa femme la manière dont elle
+devoit se conduire, pour passer heureusement la vie ensemble: elle ne
+profitoit point de ses leçons, qui lui paroissoient trop sévères pour
+une jeune personne, qui d'ailleurs n'avoit rien à se reprocher. Ainsi
+Molière, après avoir essuyé beaucoup de froideurs et de dissentions
+domestiques, fit son possible pour se renfermer dans son travail et dans
+ses amis, sans se mettre en peine de la conduite de sa femme.
+
+ * * * * *
+
+La _Princesse d'Élide_, qui fut représentée dans une grande Fête, que le
+Roi donna aux Reines, et à toute sa Cour au mois de Mai 1664, fit à
+Molière tout l'honneur qu'il en pouvoit atendre. Cette pièce le
+réconcilia, pour ainsi dire, avec le Courtisan chagrin; elle parut dans
+un tems de plaisirs, le Prince l'avoit aplaudie, Molière à la Cour étoit
+inimitable; on lui rendoit justice de tous côtés; les sentimens qu'il
+avoit donnés à ses Personnages, ses vers, sa prose (car il n'avoit pas
+eu le tems de versifier toute sa pièce), tout fut trouvé excellent dans
+son ouvrage. Mais le _Mariage forcé_, qui fut représenté le dernier jour
+de la Fête du Roi, n'eut pas le même sort chez le Courtisan. Est-ce le
+même Auteur, disoit-on, qui a fait ces deux pièces? Cet homme aime à
+parler au Peuple; il n'en sortira jamais: il croit encore être sur son
+Théâtre de campagne. Malgré cette critique, qui étoit peut être en sa
+place, Sganarelle avec ses expressions, ne laissa pas de faire rire
+l'homme de Cour.
+
+ * * * * *
+
+La _Princesse d'Élide_, et le _Mariage forcé_ eurent aussi leurs
+aplaudissemens à Paris au mois de Novembre de la même année; mais bien
+des Gens se récrièrent contre cette dernière pièce, qui n'auroit pas
+passé si un autre Auteur l'avoit donnée, et si elle avoit été jouée par
+d'autres Comédiens que ceux de la Troupe de Molière, qui par leur jeu
+fesoient goûter au Bourgeois les choses les plus communes.
+
+ * * * * *
+
+Molière, qui avoit acoutumé le Public à lui donner souvent des
+nouveautez, hazarda son _Festin de Pierre_ le 15 de Février 1665. On en
+jugea dans ce tems-là, comme on en juge en celui-ci. Et Molière eut la
+prudence de ne point faire imprimer cette pièce; dont on fit dans le
+tems une très-mauvaise Critique.
+
+ * * * * *
+
+C'est une question souvent agitée dans les conversations, savoir si
+Molière a maltraité les Médecins par humeur, ou par ressentiment. Voici
+la solution de ce problème. Il logeoit chez un Médecin, dont la femme,
+qui étoit extrêmement avare, dit plusieurs fois à la Molière qu'elle
+vouloit augmenter le loyer de la portion de maison qu'elle ocupoit.
+Celle-ci qui croyoit encore trop honorer la femme du Médecin de loger
+chez elle, ne daigna seulement pas l'écouter: de sorte que son
+apartement fut loué à la Du-Parc; et on donna congé à la Molière. C'en
+fut assez pour former de la dissension entre ces trois femmes. La
+Du-Parc, pour se mettre bien avec sa nouvelle Hôtesse, lui donna un
+billet de Comédie: celle-ci s'en servit avec joie parce qu'il ne lui
+coûtoit rien pour voir le spectacle. Elle n'y fut pas plutôt, que la
+Molière envoya deux Gardes pour la faire sortir de l'Amphithéâtre; et se
+donna le plaisir d'aller lui dire elle-même, que puisqu'elle la chassoit
+de sa maison, elle pouvoit bien à son tour la faire sortir d'un lieu, où
+elle étoit la maîtresse. La femme du Médecin, plus avare que susceptible
+de honte, aima mieux se retirer que de payer sa place. Un traitement si
+offençant causa de la rumeur: les maris prirent parti trop vivement: de
+sorte que Molière, qui étoit très-facile à entraîner par les personnes
+qui le touchoient, irrité contre le Médecin, pour se venger de lui, fit
+en cinq jours de tems la Comédie de l'_Amour Médecin_, dont il fit un
+divertissement pour le Roi le 15 de Septembre 1665, et qu'il représenta
+à Paris le 22 du même mois. Cette pièce ne relevoit pas à la vérité le
+mérite de son Auteur; Molière le sentit lui-même, puisqu'en la fesant
+imprimer il prévient son Lecteur sur le peu de tems qu'il avoit employé
+à la faire, et sur le peu de plaisir qu'elle peut faire à la lecture.
+
+Depuis ce tems-là Molière n'a pas épargné les Médecins dans toutes les
+ocasions qu'il en a pu amener, bonnes ou mauvaises. Il est vrai qu'il
+avoit peu de confiance en leur savoir; et il ne se servoit d'eux que
+fort rarement, n'aïant, à ce que l'on dit, jamais été saigné. Et l'on
+raporte dans deux livres de remarques que Mr de Mauvilain, et lui,
+étant à Versailles au dîner du Roi, Sa Majesté dit à Molière: «Voilà
+donc votre Médecin? Que vous fait-il?--Sire,» répondit Molière, «nous
+raisonnons ensemble; il m'ordonne des remèdes; je ne les fais point, et
+je guéris.» On m'a assuré que Molière définissoit un Médecin: _un homme
+que l'on paye pour conter des fariboles dans la chambre d'un malade,
+jusqu'à ce que la nature l'ait guéri, ou que les remèdes l'aient tué_.
+Cependant un Médecin du tems et de la connoissance de Molière veut lui
+ôter l'honneur de cette heureuse définition, et il m'a assuré qu'il en
+étoit l'Auteur. Mr de Mauvilain est le Médecin pour lequel Molière a
+fait le troisième placet qui est à la tête de son _Tartuffe_, lorsqu'il
+demanda au Roi un Canonicat de Vincennes pour le fils de ce Médecin.
+
+ * * * * *
+
+Molière étoit continuellement ocupé du soin de rendre sa Troupe la
+meilleure. Il avoit de bons Acteurs pour le Comique; mais il lui en
+manquoit pour le sérieux, qui répondissent à la manière dont il vouloit
+qu'il fut récité sur le Théâtre. Il se présenta une favorable ocasion de
+remplir ses intentions, et le plaisir qu'il avoit de faire du bien à
+ceux qui le méritoient. Mr le Baron a toujours été de ces sujets
+heureux qui touchent à la première vue. Je me flate qu'il ne trouvera
+point mauvais que je dise comment il excita Molière à lui vouloir du
+bien; c'est un des plus beaux endroits de la Vie d'un homme, dont la
+mémoire doit lui être chère.
+
+Un Organiste de Troie, nommé Raisin, fortement ocupé du désir de gagner
+de l'argent, fit faire une épinette à trois claviers, longue à peu près
+de trois piés, et large de deux et demi, avec un corps, dont la capacité
+étoit le double plus grande que celles des épinettes ordinaires. Raisin
+avoit quatre enfans, tous jolis, deux garçons, et deux filles; il leur
+avoit apris à jouer de l'épinette. Quand il eut perfectionné son idée,
+il quite son orgue, et vient à Paris avec sa femme, ses enfants et
+l'épinette. Il obtint une permission de faire voir à la foire de Saint
+Germain le petit spectacle qu'il avoit préparé. Son affiche, qui
+promettoit un Prodige de méchanique, et d'obéissance dans une épinette,
+lui atira du monde les premières fois suffisamment pour que le Public
+fût averti que jamais on n'avoit vu une chose aussi étonnante que
+l'épinette du Troyen. On va la voir en foule; tout le monde l'admire;
+tout le monde en est surpris; et peu de personnes pouvoient deviner
+l'artifice de cet instrument. D'abord le petit Raisin l'aîné, et sa
+petite soeur Babet se metoient chacun à son clavier, et jouoient
+ensemble une pièce, que le troisième clavier répétoit seul d'un bout à
+l'autre, les deux enfants aïant les bras levés. Ensuite le père les
+fesoit retirer, et prenoit une clef, avec laquelle il montoit cet
+instrument, par le moyen d'une roue qui fesoit un vacarme terrible dans
+le corps de la machine, comme s'il y avoit eu une multiplicité de roues,
+possible et nécessaire pour exécuter ce qu'il lui alloit faire jouer. Il
+la changeoit même souvent de place pour ôter tout soupçon. «Hé!
+épinette,» disoit-il, à cet instrument quand tout étoit préparé,
+«jouez-moi une telle courante.» Aussi-tôt l'obéissante épinette jouoit
+cette pièce entière. Quelquefois Raisin l'interrompoit, en lui disant:
+«Arrestez-vous, épinette.» S'il lui disoit de poursuivre la pièce, elle
+la poursuivoit; d'en jouer une autre, elle la jouoit; de se taire, elle
+se taisoit.
+
+Tout Paris étoit ocupé de ce petit prodige; les esprits foibles
+croyoient Raisin sorcier; les plus présomptueux ne pouvoient le deviner.
+Cependant la foire valut plus de vingt mille livres à Raisin. Le bruit
+de cette épinette alla jusqu'au Roi; Sa Majesté voulut la voir, et en
+admira l'invention. Elle la fit passer dans l'apartement de la Reine,
+pour lui donner un spectacle si nouveau. Mais Sa Majesté en fut tout
+d'un coup effrayée; de sorte que le Roi ordonna sur le champ que l'on
+ouvrît le corps de l'épinette, d'où l'on vit sortir un petit enfant de
+cinq ans, beau comme un Ange. C'étoit Raisin le cadet, qui fut dans le
+moment caressé de toute la Cour. Il étoit tems que le pauvre enfant
+sortît de sa prison, où il étoit si mal à son aise depuis cinq ou six
+heures, que l'épinette en avoit contracté une mauvaise odeur.
+
+Quoique le secret de Raisin fût découvert, il ne laissa pas de former le
+dessein de tirer encore parti de son épinette à la foire suivante. Dans
+le tems il fait afficher, et il annonce le même spectacle que l'année
+précédente; mais il promet de découvrir son secret, et d'acompagner son
+épinette d'un petit divertissement. Cette foire fut aussi heureuse pour
+Raisin que la première. Il commençoit son spectacle par sa machine,
+ensuite de quoi les trois enfants dançoient une sarabande; ce qui étoit
+suivi d'une Comédie que ces trois petites personnes, et quelques autres
+dont Raisin avoit formé une Troupe, représentoient tant bien que mal.
+Ils avoient deux petites pièces qu'ils fesoient rouler, _Tricassin
+rival_, et l'_Andouille de Troie_. Cette Troupe prit le titre de
+Comédiens de Monsieur le Dauphin, et elle se donna en spectacle avec
+succès pendant du tems.
+
+Je sais que cette Histoire n'est pas tout-à-fait de mon sujet; mais elle
+m'a paru si singuliére, que je ne crois pas que l'on me sache mauvais
+gré de l'avoir donnée. D'ailleurs on verra par la suite, qu'elle a du
+rapport à quelques particularitez qui regardent Molière.
+
+ * * * * *
+
+Pendant que cette nouvelle Troupe se fesoit valoir, le petit Baron étoit
+en pension à Villejuif; et un Oncle, et une Tante ses Tuteurs avoient
+déjà mangé la plus grande et la meilleure partie du bien que sa mère lui
+avoit laissé, et lui en restant peu qu'ils pussent consommer, ils
+commençoient à être embarrassés de sa personne. Ils poursuivoient un
+procès en son nom: leur Avocat, qui se nommoit Margane, aimoit beaucoup
+à faire de méchans vers: une pièce de sa façon intitulée _la Nimphe
+dodue_, qui couroit parmi le Peuple, fesoit assez connoître la mauvaise
+disposition qu'il avoit pour la Poësie. Il demanda un jour à l'Oncle et
+à la Tante de Baron ce qu'ils vouloient faire de leur pupille. «Nous ne
+le savons point,» dirent-ils; «son inclination ne paroît pas encore:
+cependant il récite continuellement des vers.--Et bien,» répondit
+l'Avocat, «que ne le mettez-vous dans cette petite Troupe de Monsieur le
+Dauphin, qui a tant de succès?» Ces parens saisirent ce conseil plus par
+envie de se deffaire de l'enfant, pour dissiper plus aisément le reste
+de son bien, que dans la vue de faire valoir le talent qu'il avoit
+apporté en naissant. Ils l'engagèrent donc pour cinq ans dans la Troupe
+de la Raisin, car son mari étoit mort alors. Cette femme fut ravie de
+trouver un enfant qui étoit capable de remplir tout ce que l'on
+souhaiteroit de lui: et elle fit ce petit contrat avec d'autant plus
+d'empressement, qu'elle y avoit été fortement incitée par un fameux
+Médecin, qui étoit de Troie, et qui s'intéressant à l'établissement de
+cette veuve, jugeoit que le petit Baron pouvoit y contribuer, étant fils
+d'une des meilleures Comédiennes qui ait jamais été.
+
+Le petit Baron parut sur le Théâtre de la Raisin avec tant
+d'aplaudissement, qu'on le fut voir jouer avec plus d'empressement que
+l'on n'en avoit eu à chercher l'épinette. Il étoit surprenant qu'un
+enfant de dix ou onze ans, sans avoir été conduit dans les principes de
+la déclamation, fît valoir une passion avec autant d'esprit qu'il le
+fesoit.
+
+La Raisin s'étoit établie après la foire proche du vieux Hôtel de
+Guénégaud; et elle ne quita point Paris qu'elle n'eût gagné vingt mille
+écus de bien. Elle crut que la campagne ne lui seroit pas moins
+favorable; mais à Rouen, au lieu de préparer le lieu de son spectacle,
+elle mangea ce qu'elle avoit d'argent avec un Gentil-homme de Monsieur
+le Prince de Monaco, nommé Olivier, qui l'aimoit à la fureur, et qui la
+suivoit par tout; de sorte qu'en très-peu de tems sa Troupe fut réduite
+dans un état pitoyable. Ainsi destituée de moyens pour jouer la Comédie
+à Rouen, la Raisin prit le parti de revenir à Paris avec ses petits
+Comédiens, et son Olivier.
+
+Cette femme n'aïant aucune ressource, et connoissant l'humeur
+bien-fesante de Molière, alla le prier de lui prêter son Théâtre pour
+trois jours seulement, afin que le petit gain qu'elle espéroit de faire
+dans ses trois représentations lui servît à remettre sa troupe en état.
+Molière voulut bien lui acorder ce qu'elle lui demandoit. Le premier
+jour fut plus heureux qu'elle ne se l'étoit promis; mais ceux qui
+avoient entendu le petit Baron, en parlèrent si avantageusement, que le
+second jour qu'il parut sur le Théâtre, le lieu étoit si rempli, que la
+Raisin fit plus de mille écus.
+
+Molière, qui étoit incommodé, n'avoit pu voir le petit Baron les deux
+premiers jours; mais tout le monde lui en dit tant de bien, qu'il se fit
+porter au Palais Royal à la troisième représentation, tout malade qu'il
+étoit. Les Comédiens de l'Hôtel de Bourgogne n'en avoient manqué aucune,
+et ils n'étoient pas moins surpris du jeune Acteur, que l'étoit le
+Public, sur tout la Du-Parc, qui le prit tout d'un coup en amitié; et
+qui bien sérieusement avoit fait de grands préparatifs pour lui donner à
+souper ce jour-là. Le petit homme, qui ne sçavoit auquel entendre pour
+recevoir les caresses qu'on lui fesoit, promit à cette Comédienne qu'il
+iroit chez elle. Mais la partie fut rompue par Molière, qui lui dit de
+venir souper avec lui. C'étoit un maître et un oracle quand il parloit.
+Et ces Comédiens avoient tant de déférence pour lui, que Baron n'osa lui
+dire qu'il étoit retenu; et la Du-Parc n'avoit garde de trouver mauvais
+que le jeune homme lui manquât de parole. Ils regardoient tous ce bon
+acueil, comme la fortune de Baron; qui ne fut pas plutôt arrivé chez
+Molière, que celui-ci commença par envoyer chercher son Tailleur, pour
+le faire habiller, (car il étoit en très-mauvais état) et il recommanda
+au Tailleur que l'habit fût très-propre, complet, et fait dès le
+lendemain matin. Molière interrogeoit et observoit continuellement le
+jeune Baron pendant le souper, et il le fit coucher chez lui, pour avoir
+plus de tems de connoître ses sentimens par la conversation, afin de
+placer plus seurement le bien qu'il lui vouloit faire.
+
+Le lendemain matin le Tailleur exact aporta sur les neuf à dix heures au
+petit Baron un équipage tout complet. Il fut tout étonné, et fort aise
+de se voir tout d'un coup si bien ajusté. Le Tailleur lui dit qu'il
+falloit descendre dans l'apartement de Molière pour le remercier. «C'est
+bien mon intention,» répondit le petit homme, «mais je ne crois pas
+qu'il soit encore levé.» Le Tailleur l'aïant assuré du contraire, il
+descendit, et fit un compliment de reconnoissance à Molière, qui en fut
+très-satisfait, et qui ne se contenta pas de l'avoir si bien fait
+acommoder; il lui donna encore six louis d'or, avec ordre de les
+dépencer à ses plaisirs. Tout cela étoit un rêve pour un enfant de douze
+ans, qui étoit depuis long-tems entre les mains de gens durs, avec
+lesquels il avoit souffert, et il étoit dangereux et triste qu'avec les
+favorables dispositions qu'il avoit pour le Théâtre, il restât en de si
+mauvaises mains. Ce fut cette fâcheuse situation qui toucha Molière. Il
+s'aplaudit d'être en état de faire du bien à un jeune homme qui
+paroissoit avoir toutes les qualitez nécessaires pour profiter du soin
+qu'il vouloit prendre de lui; il n'avoit garde d'ailleurs, à le prendre
+du côté du bon esprit, de manquer une ocasion si favorable d'assurer sa
+Troupe, en y fesant entrer le petit Baron.
+
+Molière lui demanda ce que sincérement il souhaiteroit le plus
+alors?--«D'être avec vous le reste de mes jours,» lui répondit Baron,
+«pour vous marquer ma vive reconnoissance de toutes les bontez que vous
+avez pour moi.--Eh! bien,» lui dit Molière, «c'est une chose faite, le
+Roi vient de m'accorder un ordre pour vous ôter de la Troupe où vous
+êtes.» Molière, qui s'étoit levé dès quatre heures du matin, avoit été à
+S. Germain suplier sa Majesté de lui acorder cette grace, et l'ordre
+avoit été expédié sur le champ.
+
+La Raisin ne fut pas longtemps à savoir son malheur; animée par son
+Olivier, elle entra toute furieuse le lendemain matin dans la chambre de
+Molière, deux pistolets à la main, et lui dit que s'il ne lui rendoit
+son Acteur elle alloit lui casser la tête. Molière, sans s'émouvoir, dit
+à son domestique de lui ôter cette femme-là. Elle passa tout d'un coup
+de l'emportement à la douleur; les pistolets lui tombèrent des mains, et
+elle se jeta aux piés de Molière, le conjurant, les larmes aux yeux, de
+lui rendre son Acteur; et lui exposant la misère où elle alloit être
+réduite, elle et toute sa famille, s'il le retenoit.--«Comment
+voulez-vous que je fasse?» lui dit-il; «le Roi veut que je le retire de
+votre Troupe; voilà son ordre.» La Raisin voyant qu'il n'y avoit plus
+d'espérance, pria Molière de lui acorder du moins que le petit Baron
+jouât encore trois jours dans sa Troupe.--«Non-seulement trois,»
+répondit Molière, «mais huit; à condition pourtant qu'il n'ira point
+chez vous, et que je le ferai toujours acompagner par un homme qui le
+ramènera dès que la pièce sera finie.» Et cela de peur que cette femme,
+et Olivier, ne séduisissent l'esprit du jeune homme pour le faire
+retourner avec eux. Il fallut bien que la Raisin en passât par là; mais
+ces huit jours lui donnèrent beaucoup d'argent, avec lequel elle voulut
+faire un établissement près de l'Hôtel de Bourgogne; mais dont le
+détail, et le succès ne regardent point mon sujet.
+
+Molière, qui aimoit les bonnes moeurs, n'eut pas moins d'attention à
+former celles de Baron, que s'il eût été son propre fils: il cultiva
+avec soin les dispositions extraordinaires qu'il avoit pour la
+déclamation. Le Public sait comme moi jusqu'à quel degré de perfection
+il l'a élevé. Mais ce n'est pas le seul endroit par lequel il nous a
+fait voir qu'il a sçu profiter des leçons d'un si grand Maître. Qui,
+depuis sa mort, a soutenu plus seurement le Théâtre comique, que
+Monsieur Baron?
+
+ * * * * *
+
+Le Roi se plaisoit tellement aux divertissements fréquents que la Troupe
+de Molière lui donnoit, qu'au mois d'Août 1665, Sa Majesté jugea à
+propos de la fixer tout-à-fait à son service, en lui donnant une pension
+de sept mille livres. Elle prit alors le titre de la Troupe du Roi,
+qu'elle a toujours conservé depuis, et elle étoit de toutes les fêtes
+qui se fesoient par tout où étoit Sa Majesté.
+
+Molière de son côté n'épargnoit ni soins, ni veilles pour soutenir, et
+augmenter la réputation qu'il s'étoit acquise, et pour répondre aux
+bontez que le Roi avoit pour lui. Il consultoit ses amis; il examinoit
+avec atention ce qu'il travailloit; on sait même que lorsqu'il vouloit
+que quelque Scène prît le Peuple des Spectateurs, comme les autres, il
+la lisoit à sa servante pour voir si elle en seroit touchée. Cependant
+il ne saisissoit pas toujours le Public d'abord; il l'éprouva dans son
+_Avare_. A peine fut-il représenté sept fois. La prose dérouta ce
+Public. «Comment!» disoit Monsieur le Duc de ..., «Molière est-il fou,
+et nous prend-il pour des benests, de nous faire essuyer cinq Actes de
+prose? A-t-on jamais vu plus d'extravagance? Le moyen d'être diverti par
+de la prose!» Mais Molière fut bien vengé de ce Public injuste et
+ignorant quelques années après: il donna son _Avare_ pour la seconde
+fois le 9e Septembre 1668. On y fut en foule, et il fut joué presque
+toute l'année; tant il est vrai que le Public goûte rarement les bonnes
+choses quand il est dépaysé. Cinq Actes de prose l'avoient révolté la
+première fois; mais la lecture et la réflexion l'avoient ramené, et il
+fut voir avec empressement une pièce qu'il avoit méprisée dans les
+commencemens.
+
+ * * * * *
+
+Cependant ces jugemens injustes et de cabale, et la situation domestique
+où se trouvoit Molière, ne laissoient pas de le troubler, quelque
+heureux qu'il fût du côté de son Prince, et de celui de ses amis. Son
+mariage diminua l'amitié que la Béjart avoit pour lui auparavant, au
+lieu de la cimenter: de manière qu'il voyoit bien que sa belle-mère ne
+l'aimoit plus, et il s'imaginoit que sa femme étoit prête à le haïr.
+L'esprit de ces deux femmes étoit tellement oposé à celui de Molière
+qu'à moins de s'assujetir à leur conduite, et à leur humeur, il ne
+devoit pas compter de jouir d'aucuns momens agréables avec elles. Le
+bien que Molière fesoit à Baron déplaisoit à sa femme: sans se mettre en
+peine de répondre à l'amitié qu'elle vouloit exiger de son mari, elle ne
+pouvoit souffrir qu'il eût de la bonté pour cet enfant, qui de son côté
+à treize ans n'avoit pas toute la prudence nécessaire, pour se gouverner
+avec une femme, pour qui il devoit avoir des égards. Il se voyoit aimé
+du mari; necessaire même à ses spectacles, caressé de toute la Cour, il
+s'embarassoit fort peu de plaire, ou non à la Molière: elle ne le
+négligeoit pas moins; elle s'échapa même un jour de lui donner un
+soufflet sur un sujet assez léger. Le jeune homme en fut si vivement
+piqué qu'il se retira de chez Molière: il crut son honneur intéressé
+d'avoir été batu par une femme. Voilà de la rumeur dans la maison.
+«Est-il possible,» dit Molière à son Épouse, «que vous ayez eu
+l'imprudence de fraper un enfant aussi sensible que vous connoissez
+celui-là; et encore dans un tems où il est chargé d'un rolle de six cens
+vers dans la pièce que nous devons représenter incessamment devant le
+Roi?» On donna beaucoup de mauvaises raisons, piquantes même, ausquelles
+Molière prit le parti de ne point répondre; il se retrancha à tâcher
+d'adoucir le jeune homme, qui s'étoit sauvé chez la Raisin. Rien ne
+pouvoit le ramener, il étoit trop irrité; cependant il promit qu'il
+représenteroit son rolle; mais qu'il ne rentreroit point chez Molière.
+En effet il eut la hardiesse de demander au Roi à Saint Germain la
+permission de se retirer. Et incapable de réflexion, il se remit dans la
+Troupe de la Raisin, qui l'avoit excité à tenir ferme dans son
+ressentiment.
+
+Cette femme prit la résolution de courir la Province avec sa Troupe, qui
+réussit assez par tout à cause de son Acteur. Mais elle se dérangea par
+la suite. Il s'en forma une meilleure, dans laquelle étoit Mademoiselle
+de Beauval: Baron jugea à propos de s'y metre. Cependant il étoit
+toujours ocupé de Molière; l'âge, le changement lui fesoient sentir la
+reconnoissance qu'il lui devoit, et le tort qu'il avoit eu de le quiter.
+Il ne cachoit point ces sentimens, et il disoit publiquement qu'il ne
+chercheoit point à se remettre avec lui, parce qu'il s'en reconnoissoit
+indigne. Ces discours furent raportés à Molière; il en fut bien aise; et
+ne pouvant tenir contre l'envie qu'il avoit de faire revenir ce jeune
+homme dans sa Troupe, qui en avoit besoin, il lui écrivit à Dijon une
+lettre très-touchante; et comme s'il avoit été assuré que Baron
+adhéreroit à sa priére, et répondroit au bien qu'il lui fesoit, il lui
+envoya un nouvel ordre du Roi, et lui marqua de prendre la poste pour se
+rendre plus promtement auprès de lui.
+
+Molière avoit souffert de l'absence de Baron; l'éducation de ce jeune
+homme l'amusoit dans ses momens de relâche; les chagrins de famille
+augmentoient tous les jours chez lui. Il ne pouvoit pas toujours
+travailler, ni être avec ses amis pour s'en distraire. D'ailleurs il
+n'aimoit pas le nombre, ni la gêne, il n'avoit rien pour s'amuser et
+s'étourdir sur ses déplaisirs. Sa plus douloureuse réflexion étoit,
+qu'étant parvenu à se former la réputation d'un homme de bon esprit, on
+eût à lui reprocher que son ménage n'en fût pas mieux conduit, et plus
+paisible. Ainsi il regardoit le retour de Baron comme un amusement
+famillier, avec lequel il pourroit avec plus de satisfaction mener une
+vie tranquile, conforme à sa santé et à ses principes, débarassé de cet
+atirail étranger de famille, et d'amis même qui nous dérobent le plus
+souvent par leur présence importune les momens les plus agréables de
+notre vie.
+
+Baron ne fut pas moins vif que Molière sur les sentimens du retour: il
+part aussi-tôt qu'il eut reçu la lettre: et Molière ocupé du plaisir de
+revoir son jeune Acteur quelques momens plutôt, fut l'atendre à la porte
+Saint Victor le jour qu'il devoit arriver. Mais il ne le reconnut point.
+Le grand air de la campagne et la course l'avoient tellement harrassé et
+défiguré, qu'il le laissa passer sans le reconnoître, et il revint chez
+lui tout triste après avoir bien atendu. Il fut agréablement surpris d'y
+trouver Baron, qui ne put metre en oeuvre un beau compliment qu'il avoit
+composé en chemin; la joie de revoir son bien-faiteur lui ôta la parole.
+
+Molière demanda à Baron s'il avoit de l'argent. Il lui répondit qu'il
+n'en avoit que ce qui étoit resté de répandu dans sa poche; parce qu'il
+avoit oublié sa bourse sous le chevet de son lit à la dernière couchée;
+qu'il s'en étoit aperçu à quelques postes; mais que l'empressement qu'il
+avoit de le revoir ne lui avoit pas permis de retourner sur ses pas pour
+chercher son argent. Molière fut ravi que Baron revînt touché, et
+reconnoissant. Il l'envoya à la Comédie, avec ordre de s'enveloper
+tellement dans son manteau que personne ne pût le reconnoître; parce
+qu'il n'étoit pas habillé, quoique fort proprement, à la phantaisie d'un
+homme qui en fesoit l'agrément de ses spectacles; Molière n'oublia rien
+pour le remetre dans son lustre. Il reprit la même atention qu'il avoit
+eue pour lui dans les commencemens: et l'on ne peut s'imaginer avec quel
+soin il s'apliquoit à le former dans les moeurs, comme dans sa
+profession. En voici un exemple qui fait un des plus beaux traits de sa
+vie.
+
+ * * * * *
+
+Un homme, dont le nom de famille étoit Mignot, et Mondorge celui de
+Comédien, se trouvant dans une triste situation, prit la résolution
+d'aller à Hauteüil, où Molière avoit une maison, et où il étoit
+actuellement, pour tâcher d'en tirer quelque secours, pour les besoins
+pressans d'une famille qui étoit dans une misère affreuse. Baron, à qui
+ce Mondorge s'adressa, s'en aperçut aisément; car ce pauvre Comédien
+fesoit le spectacle du monde le plus pitoyable. Il dit à Baron, qu'il
+savoit être un assuré protecteur auprès de Molière, que l'urgente
+nécessité où il étoit lui avoit fait prendre le parti de recourir à lui,
+pour le mettre en état de rejoindre quelque troupe avec sa famille;
+qu'il avoit été le camarade de Mr de Molière en Languedoc; et qu'il ne
+doutoit pas qu'il ne lui fît quelque charité, si Baron vouloit bien
+s'intéresser pour lui.
+
+Baron monta dans l'apartement de Molière, et lui rendit le discours de
+Mondorge, avec peine, et avec précaution pourtant, craignant de rapeller
+désagréablement à un homme fort riche, l'idée d'un camarade fort gueux.
+«Il est vrai que nous avons joué la Comédie ensemble,» dit Molière, «et
+c'est un fort honneste homme; je suis fâché que ses petites affaires
+soient en si mauvais état. Que croyez-vous,» ajouta-t-il, «que je lui
+doive donner?» Baron se deffendit de fixer le plaisir que Molière
+vouloit faire à Mondorge, qui pendant que l'on décidoit sur le secours
+dont il avoit besoin, dévoroit dans la cuisine, où Baron lui avoit fait
+donner à manger.--«Non,» répondit Molière, «je veux que vous déterminiez
+ce que je dois lui donner.» Baron ne pouvant s'en deffendre, statua sur
+quatre pistoles, qu'il croyoit suffisantes pour donner à Mondorge la
+facilité de joindre une Troupe.--«Eh bien, je vais lui donner quatre
+pistoles pour moi,» dit Molière à Baron, «puisque vous le jugez à
+propos: mais en voilà vingt autres que je lui donnerai pour vous: je
+veux qu'il connoisse que c'est à vous qu'il a l'obligation du service
+que je lui rens. J'ai aussi,» ajoute-t-il, «un habit de Théâtre, dont je
+crois que je n'aurai plus de besoin, qu'on le lui donne; le pauvre homme
+y trouvera de la ressource pour sa profession.» Cependant cet habit, que
+Molière donnoit avec tant de plaisir, lui avoit coûté deux mille cinq
+cens livres, et il étoit presque tout neuf. Il assaisonna ce présent
+d'un bon acueil qu'il fit à Mondorge, qui ne s'étoit pas atendu à tant
+de libéralité.
+
+ * * * * *
+
+Quoique la Troupe de Molière fût suivie, elle ne laissa pas de languir
+pendant quelque tems par le retour de Scaramouche. Ce Comédien, après
+avoir gagné une somme assez considérable pour se faire dix ou douze
+mille livres de rente, qu'il avoit placées à Florence, lieu de sa
+naissance, fit dessein d'aller s'y établir. Il commença par y envoyer sa
+femme, et ses enfans; et quelque tems après il demanda au Roi la
+permission de se retirer en son Pays. Sa Majesté voulut bien la lui
+acorder; mais elle lui dit en même-tems qu'il ne falloit pas espérer de
+retour. Scaramouche, qui ne comptoit pas de revenir, ne fit aucune
+atention à ce que le Roi lui avoit dit: il avoit de quoi se passer du
+Théâtre. Il part; mais il trouva chez lui une femme et des enfans
+rebelles, qui le reçurent non-seulement comme un étranger, mais encore
+qui le maltraitèrent. Il fut batu plusieurs fois par sa femme, aidée de
+ses enfans, qui ne voulaient point partager avec lui la jouissance du
+bien qu'il avoit gagné, et ce mauvais traitement alla si loin, qu'il ne
+put y résister: de manière qu'il fit solliciter fortement son retour en
+France, pour se délivrer de la triste situation où il étoit en Italie.
+Le Roi eut la bonté de lui permettre de revenir. Paris l'avoit trouvé
+fort à redire; et son retour réjouit toute la Ville. On alla avec
+empressement à la Comédie Italienne pendant plus de six mois, pour
+revoir Scaramouche: la Troupe de Molière fut négligée pendant tout ce
+tems-là; elle ne gagnoit rien; et les Comédiens étoient prêts à se
+révolter contre leur Chef. Ils n'avoient point encore Baron pour
+rapeller le Public; et l'on ne parloit pas de son retour. Enfin ces
+Comédiens injustes murmuroient hautement contre Molière, et lui
+reprochoient qu'il laissoit languir leur Théâtre. «Pourquoi,» lui
+disoient-ils, «ne faites-vous pas des ouvrages qui nous soutiennent?
+Faut-il que ces Farceurs d'Italiens nous enlèvent tout Paris?» En un mot
+la troupe étoit un peu dérangée, et chacun des Acteurs méditoit de
+prendre son parti. Molière étoit lui-même embarassé comment il les
+ramèneroit; et à la fin fatigué des discours de ses Comédiens, il dit à
+la Du-Parc, et à la Béjart, qui le tourmentoient le plus, qu'il ne
+savoit qu'un moyen pour l'emporter sur Scaramouche, et gagner bien de
+l'argent: que c'étoit d'aller bien loin pour quelque tems, pour s'en
+revenir comme ce Comédien; mais il ajouta qu'il n'étoit ni en pouvoir,
+ni dans le dessein d'exécuter ce moyen, qui étoit trop long; mais
+qu'elles étoient les maîtresses de s'en servir. Après s'être moqué
+d'elles, il leur dit sérieusement que Scaramouche ne seroit pas toujours
+couru avec ce même empressement: qu'on se lassoit des bonnes choses,
+comme des mauvaises, et qu'ils auroient leur tour. Ce qui arriva aussi
+par la première pièce que donna Molière.
+
+ * * * * *
+
+Ce n'est pas là le seul désagrément que Molière ait eu avec ses
+Comédiens: l'avidité du gain étouffoit bien souvent leur reconnoissance,
+et ils le harcelloient toujours pour demander des graces au Roi. Les
+Mousquetaires, les Gardes-du-Corps, les Gendarmes, et les Chevaux-Légers
+entroient à la Comédie sans payer: et le Parterre en étoit toujours
+rempli: de sorte que les Comédiens pressèrent Molière d'obtenir de Sa
+Majesté un Ordre pour qu'aucune personne de sa Maison n'entrât à la
+Comédie sans payer. Le Roi le lui acorda. Mais ces Messieurs ne
+trouvèrent pas bon que les Comédiens leur fissent imposer une loi si
+dure; et ils prirent pour un affront qu'ils eussent eu la hardiesse de
+le demander: les plus mutins s'ameutèrent; et ils résolurent de forcer
+l'entrée. Ils furent en troupe à la Comédie. Ils ataquent brusquement
+les Gens qui gardoient les portes. Le Portier se deffendit pendant
+quelque tems; mais enfin étant obligé de céder au nombre, il leur jeta
+son épée, se persuadant qu'étant desarmé, ils ne le tueroient pas: le
+pauvre homme se trompa. Ces furieux, outrés de la résistance qu'il avoit
+faite, le percèrent de cent coups d'épée: et chacun d'eux en entrant lui
+donnoit le sien. Ils cherchoient toute la Troupe pour lui faire éprouver
+le même traitement qu'aux gens qui avoient voulu soutenir la porte. Mais
+Béjart, qui étoit habillé en vieillard pour la pièce qu'on alloit jouer,
+se présenta sur le Théâtre. «Eh! Messieurs,» leur dit-il, «épargnez du
+moins un pauvre Vieillard de soixante-quinze ans, qui n'a plus que
+quelques jours à vivre.» Le compliment de ce jeune Comédien, qui avoit
+profité de son habillement pour parler à ces mutins, calma leur fureur.
+Molière leur parla aussi très-vivement sur l'ordre du Roi. De sorte que
+refléchissant sur la faute qu'ils venoient de faire, ils se retirèrent.
+Le bruit, et les cris avoient causé une allarme terrible dans la Troupe;
+les femmes croyoient être mortes: chacun cherchoit à se sauver, sur tout
+Hubert et sa femme, qui avoient fait un trou dans le mur du Palais
+Royal. Le mari voulut passer le premier; mais parce que le trou n'étoit
+pas assez ouvert, il ne passa que la tête et les épaules; jamais le
+reste ne put suivre. On avoit beau le tirer de dedans le Palais Royal,
+rien n'avançoit; et il crioit comme un forcené par le mal qu'on lui
+fesoit, et dans la peur qu'il avoit que quelque Gendarme ne lui donnât
+un coup d'épée dans le derrière. Mais le tumulte s'étant apaisé, il en
+fut quite pour la peur; et l'on agrandit le trou pour le retirer de la
+torture où il étoit.
+
+Quand tout ce vacarme fut passé la Troupe tint conseil, pour prendre une
+résolution dans une occasion si périlleuse. «Vous ne m'avez point donné
+de repos,» dit Molière à l'Assemblée, que je n'aie importuné le Roi pour
+avoir l'ordre, qui nous a mis tous à deux doigts de notre perte; il est
+question présentement de voir, ce que nous avons à faire.» Hubert
+vouloit qu'on laissât toujours entrer la maison du Roi, tant il
+apréhendoit une seconde rumeur. Plusieurs autres, qui ne craignoient pas
+moins que lui, furent de même avis. Mais Molière, qui étoit ferme dans
+ses résolutions, leur dit que puisque le Roi avoit daigné leur acorder
+cet ordre, il falloit en pousser l'exécution jusques au bout, si Sa
+Majesté le jugeoit à propos: et «je pars dans ce moment,» leur dit-il,
+«pour l'en informer.» Ce dessein ne plut nullement à Hubert, qui
+trembloit encore.
+
+Quand le Roi fut instruit de ce désordre, Sa Majesté ordonna aux
+Commandans des Corps qui l'avoient fait, de les faire metre sous les
+armes le lendemain, pour connoître et faire punir les plus coupables, et
+pour leur réitérer ses deffenses d'entrer à la Comédie sans payer.
+Molière, qui aimoit fort la harangue, fut en faire une à la tête des
+Gendarmes; et leur dit que ce n'étoit point pour eux, ni pour les autres
+personnes qui composoient la Maison du Roi, qu'il avoit demandé à Sa
+Majesté un ordre pour les empêcher d'entrer à la Comédie: que la Troupe
+seroit toujours ravie de les recevoir quand ils voudroient les honorer
+de leur présence. Mais qu'il y avoit un nombre infini de malheureux qui
+tous les jours abusant de leur nom, et de la bandolière de Messieurs les
+Gardes-du-Corps, venoient remplir le Parterre, et ôter injustement à la
+Troupe le gain qu'elle devoit faire. Qu'il ne croyoit pas que des
+Gentilshommes qui avoient l'honneur de servir le Roi dûssent favoriser
+ces misérables contre les Comédiens de Sa Majesté. Que d'entrer à la
+Comédie sans payer n'étoit point une prérogative que des personnes de
+leur caractère dûssent si fort ambitionner, jusqu'à répandre du sang
+pour se la conserver. Qu'il falloit laisser ce petit avantage aux
+Auteurs, et aux Personnes, qui n'aïant pas le moyen de dépenser quinze
+sols, ne voyoient le spectacle que par charité, s'il m'est permis,
+dit-il, de parler de la sorte. Ce discours fit tout l'effet que Molière
+s'étoit promis; et depuis ce tems-là la Maison du Roi n'est point entrée
+à la Comédie sans payer.
+
+ * * * * *
+
+Quelque tems après le retour de Baron, on joua une pièce intitulée
+_Dom-Quixote_ (je n'ai pu savoir de quel Auteur). On l'avoit prise dans
+le tems que Dom-Quixote installe Sancho-Pança dans son Gouvernement.
+Molière fesoit Sancho: et comme il devoit paroître sur le Théâtre monté
+sur un Ane, il se mit dans la coulisse pour être prest à entrer dans le
+moment que la Scène le demanderoit. Mais l'Ane, qui ne savoit point le
+rolle par coeur, n'observa point ce moment; et dès qu'il fut dans la
+coulisse il voulut entrer, quelques efforts que Molière employât pour
+qu'il n'en fît rien. Sancho tiroit le licou de toute sa force; l'Ane
+n'obéissoit point; il vouloit absolument paroître. Molière apelloit:
+«Baron, la Forest, à moi! ce maudit Ane veut entrer.» La Forest étoit
+une servante qui fesoit alors tout son domestique, quoiqu'il eût près de
+trente mille livres de rente. Cette femme étoit dans la coulisse oposée,
+d'où elle ne pouvoit passer par-dessus le Théâtre pour arrêter l'Ane; et
+elle rioit de tout son coeur de voir son maître renversé sur le derrière
+de cet animal, tant il metoit de force à tirer son licou, pour le
+retenir. Enfin, destitué de tout secours, et désespérant de pouvoir
+vaincre l'opiniâtreté de son Ane, il prit le parti de se retenir aux
+ailes du Théâtre, et de laisser glisser l'animal entre ses jambes pour
+aller faire telle Scène qu'il jugeroit à propos. Quand on fait réflexion
+au caractère d'esprit de Molière, à la gravité de sa conduite, et de sa
+conversation, il est risible que ce Philosophe fût exposé à de pareilles
+avantures, et prît sur lui les Personnages les plus comiques. Il est
+vrai qu'il s'en est lassé plus d'une fois, et si ce n'avoit été
+l'attachement inviolable qu'il avoit pour les plaisirs du Roi, il auroit
+tout quité pour vivre dans une molesse philosophique, dont son
+domestique, son travail, et sa Troupe l'empêchoient de jouir. Il y avoit
+d'autant plus d'inclination qu'il étoit devenu très-valétudinaire, et il
+étoit réduit à ne vivre que de lait. Une toux qu'il avoit négligée, lui
+avoit causé une fluxion sur la poitrine, avec un crachement de sang,
+dont il étoit resté incommodé; de sorte qu'il fut obligé de se mettre au
+lait pour se racommoder, et pour être en état de continuer son travail.
+Il observa ce régime presque le reste de ses jours. De manière qu'il
+n'avoit plus de satisfaction que par l'estime dont le Roi l'honoroit, et
+du côté de ses amis. Il en avoit de choisis, à qui il ouvroit souvent
+son coeur.
+
+ * * * * *
+
+L'amitié qu'ils avoient formée dès le Collége, Chapelle et lui, dura
+jusqu'au dernier moment. Cependant celui-là n'étoit pas un ami consolant
+pour Molière, il étoit trop dissipé; il aimoit véritablement, mais il
+n'étoit point capable de rendre de ces devoirs empressés qui réveillent
+l'amitié. Il avoit pourtant un apartement chez Molière à Hauteuil, où il
+alloit fort souvent; mais c'étoit plus pour se réjouir, que pour entrer
+dans le sérieux. C'étoit un de ces génies supérieurs et réjouissans, que
+l'on annonçoit six mois avant que de le pouvoir donner pendant un repas.
+Mais pour être trop à tout le monde, il n'étoit point assez à un
+véritable ami: de sorte que Molière s'en fit deux plus solides dans la
+personne de Mrs Rohault et Mignard, qui le dédommageoient de tous les
+chagrins qu'il avoit d'ailleurs. C'étoit à ces deux Messieurs qu'il se
+livroit sans réserve. «Ne me plaignez-vous pas,» leur disoit-il un jour,
+«d'être d'une profession, et dans une situation si oposées aux
+sentimens, et à l'humeur que j'ai présentement? J'aime la vie tranquile;
+et la mienne est agitée par une infinité de détails communs et
+turbulens, sur lesquels je n'avois pas compté dans les commencemens, et
+ausquels il faut absolument que je me donne tout entier malgré moi. Avec
+toutes les précautions, dont un homme peut être capable, je n'ai pas
+laissé de tomber dans le désordre où tous ceux qui se marient sans
+réflexion ont acoutumé de tomber.--Oh! oh!» dit Mr Rohaut.--«Oui, mon
+cher Monsieur Rohaut, je suis le plus malheureux de tous les hommes,»
+ajouta Molière, «et je n'ai que ce que je mérite. Je n'ai pas pensé que
+j'étois trop austère, pour une société domestique. J'ai cru que ma femme
+devoit assujétir ses manières à sa vertu, et à mes intentions; et je
+sens bien que dans la situation où elle est, elle eût encore été plus
+malheureuse que je ne le suis, si elle l'avoit fait. Elle a de
+l'enjouement, de l'esprit; elle est sensible au plaisir de le faire
+valoir; tout cela m'ombrage malgré moi. J'y trouve à redire, je m'en
+plains. Cette femme cent fois plus raisonnable que je ne le suis, veut
+jouir agréablement de la vie; elle va son chemin: et assurée par son
+innocence, elle dédaigne de s'assujétir aux précautions que je lui
+demande. Je prens cette négligence pour du mépris; je voudrois des
+marques d'amitié pour croire que l'on en a pour moi, et que l'on eût
+plus de justesse dans sa conduite pour que j'eusse l'esprit tranquille.
+Mais ma femme, toujours égale, et libre dans la sienne, qui seroit
+exempte de tout soupçon pour tout autre homme moins inquiet que je ne le
+suis, me laisse impitoyablement dans mes peines; et ocupée seulement du
+désir de plaire en général, comme toutes les femmes, sans avoir de
+dessein particulier, elle rit de ma foiblesse. Encore si je pouvois
+jouir de mes amis aussi souvent que je le souhaiterois pour m'étourdir
+sur mes chagrins et sur mon inquiétude! Mais vos ocupations
+indispensables, et les miennes m'ôtent cette satisfaction.» Mr Rohaut
+étala à Molière toutes les maximes d'une saine Philosophie pour lui
+faire entendre qu'il avoit tort de s'abandonner à ses déplaisirs.--«Eh!»
+lui répondit Molière, «je ne saurois être Philosophe avec une femme
+aussi aimable que la mienne; et peut-être qu'en ma place vous passeriez
+encore de plus mauvais quarts d'heure.»
+
+Chapelle n'entroit pas si intimement dans les plaintes de Molière, il
+étoit contrariant avec lui, et il s'ocupoit beaucoup plus de l'esprit et
+de l'enjouement, que du coeur, et des affaires domestiques, quoique ce
+fût un très-honnête homme. Il aimoit tellement le plaisir qu'il s'en
+étoit fait une habitude. Mais Molière ne pouvoit plus lui répondre de ce
+côté-là, à cause de son incommodité. Ainsi quand Chapelle vouloit se
+réjouir à Hauteuil, il y menoit des Convives pour lui tenir tête; et il
+n'y avoit personne qui ne se fît un plaisir de le suivre. Connoître
+Molière étoit un mérite que l'on chercheoit à se donner avec
+empressement: d'ailleurs Mr de Chapelle soutenoit sa table avec
+honneur. Il fit un jour partie avec Mrs de J..., de N..., et de L...,
+pour aller se réjouir à Hauteuil avec leur ami. «Nous venons souper avec
+vous,» dirent-ils à Molière.--«J'en aurois», dit-il, «plus de plaisir si
+je pouvois vous tenir compagnie; mais ma santé ne me le permetant pas,
+je laisse à Mr de Chapelle le soin de vous régaler du mieux qu'il
+pourra.» Ils aimoient trop Molière pour le contraindre; mais ils lui
+demandèrent du moins Baron.--«Messieurs,» leur répondit Molière, je vous
+vois en humeur de vous divertir toute la nuit; le moïen que cet enfant
+puisse tenir? il en seroit incommodé, je vous prie de le laisser.--Oh
+parbleu,» dit Mr de L..., «la fête ne seroit pas bonne sans lui, et
+vous nous le donnerez.» Il falut l'abandonner: et Molière prit son lait
+devant eux, et s'alla coucher.
+
+Les Convives se mirent à table: les commencemens du repas furent froids:
+c'est l'ordinaire entre gens qui savent ménager le plaisir; et ces
+Messieurs excelloient dans cette étude. Mais le vin eut bien tôt
+réveillé Chapelle, et le tourna du côté de la mauvaise humeur.
+«Parbleu,» dit-il, «je suis un grand fou de venir m'enyvrer ici tous les
+jours, pour faire honneur à Molière; je suis bien las de ce train-là: et
+ce qui me fâche c'est qu'il croit que j'y suis obligé.» La Troupe
+presque toute yvre aprouva les plaintes de Chapelle. On continue de
+boire, et insensiblement on changea de discours. A force de raisonner
+sur les choses qui font ordinairement la matière de semblables repas
+entre gens de cette espèce, on tomba sur la morale vers les trois heures
+du matin. «Que notre vie est peu de chose!» dit Chapelle. «Qu'elle est
+remplie de traverses! Nous sommes à l'affût pendant trente ou quarante
+années pour jouir d'un moment de plaisir, que nous ne trouvons jamais!
+Notre jeunesse est harcellée par de maudits parents, qui veulent que
+nous nous metions un fatras de fariboles dans la tête. Je me soucie,
+morbleu bien,» ajouta-t-il, «que la terre tourne, ou le soleil, que ce
+fou de Des-Cartes ait raison, ou cet extravagant d'Aristote. J'avois
+pourtant un enragé Précepteur qui me rebatoit toujours ces fadaises-là,
+et qui me fesoit sans cesse retomber sur son Épicure. Encore passe pour
+ce Philosophe-là, c'étoit celui qui avoit le plus de raison. Nous ne
+sommes pas débarassez de ces fous-là, qu'on nous étourdit les oreilles
+d'un établissement. Toutes ces femmes,» dit-il encore, en haussant la
+voix, «sont des animaux qui sont ennemis jurés de notre repos. Oui
+morbleu, chagrins, injustice, malheurs de tous côtés dans cette
+vie-ci!--Tu as parbleu raison, mon cher ami,» répondit J. en
+l'embrassant; «sans ce plaisir-ci que ferions-nous? La vie est un pauvre
+partage; quittons-la, de peur que l'on ne sépare d'aussi bons amis que
+nous le sommes; allons nous noyer de compagnie; la rivière est à notre
+portée.--Cela est vrai,» dit N..., «nous ne pouvons jamais mieux prendre
+notre tems pour mourir bons amis, et dans la joie; et notre mort fera du
+bruit.» Ainsi ce glorieux dessein fut aprouvé tout d'une voix. Ces
+Yvrognes se lèvent, et vont gayement à la rivière. Baron courut avertir
+du monde, et éveiller Molière, qui fut effrayé de cet extravagant
+projet, parce qu'il connoissoit le vin de ses amis. Pendant qu'il se
+levoit, la Troupe avoit gagné la rivière; et ils s'étoient déjà saisis
+d'un petit bateau, pour prendre le large, afin de se noyer en plus
+grande eau. Des Domestiques, et des gens du lieu furent promtement à ces
+débauchés, qui étoient déjà dans l'eau, et les repêchèrent. Indignés du
+secours qu'on venoit de leur donner ils mirent l'épée à la main, courent
+sur leurs ennemis, les poursuivent jusques dans Hauteuil, et les
+vouloient tuer. Ces pauvres gens se sauvent la plupart chez Molière, qui
+voyant ce vacarme dit à ces furieux: «Qu'est-ce que c'est donc,
+Messieurs, que ces coquins-là vous ont fait?--Comment ventrebleu,» dit
+J..., qui étoit le plus opiniâtré à se noyer, «ces malheureux nous
+empêcheront de nous noyer? Écoute, mon cher Molière, tu as de l'esprit,
+voi si nous avons tort. Fatigués des peines de ce monde-ci, nous avons
+fait dessein de passer en l'autre pour être mieux: la rivière nous a
+paru le plus court chemin pour nous y rendre; ces marauds nous l'ont
+bouché. Pouvons-nous faire moins que de les en punir?--Comment! vous
+avez raison,» répondit Molière. «Sortez d'ici, coquins, que je ne vous
+assomme,» dit-il à ces pauvres gens, paroissant en colère. «Je vous
+trouve bien hardis de vous oposer à de si belles actions.» Ils se
+retirèrent marqués de quelques coups d'épée.
+
+«Comment! Messieurs,» poursuit Molière aux débauchés, «que vous ai-je
+fait pour former un si beau projet sans m'en faire part? Quoi, vous
+voulez vous noyer sans moi? Je vous croyois plus de mes amis.--Il a
+parbleu raison,» dit Chapelle, «voilà une injustice que nous lui
+faisions. Vien donc te noyer avec nous.--Oh! doucement,» répondit
+Molière; «ce n'est point ici une affaire à entreprendre mal à propos:
+c'est la dernière action de notre vie, il n'en faut pas manquer le
+mérite. On seroit assez malin pour lui donner un mauvais jour, si nous
+nous noyons à l'heure qu'il est: on diroit à coup seur que nous
+l'aurions fait la nuit, comme des désespérés, ou comme des gens yvres.
+Saisissons le moment qui nous fasse le plus d'honneur, et qui réponde à
+notre conduite. Demain sur les huit à neuf heures du matin, bien à jeun
+et devant tout le monde nous irons nous jeter la tête devant dans la
+rivière.--J'aprouve fort ses raisons,» dit N..., «et il n'y a pas le
+petit mot à dire.--Morbleu j'enrage,» dit L..., Molière a toujours cent
+fois plus d'esprit que nous. Voilà qui est fait, remetons la partie à
+demain; et allons nous coucher, car je m'endors.» Sans la présence
+d'esprit de Molière il seroit infailliblement arrivé du malheur, tant
+ces Messieurs étoient yvres, et animés contre ceux qui les avoient
+empêchés de se noyer. Mais rien ne le désoloit plus, que d'avoir affaire
+à de pareilles gens, et c'étoit cela qui bien souvent le dégoûtoit de
+Chapelle; cependant leur ancienne amitié prenoit toujours le dessus.
+
+ * * * * *
+
+Chapelle étoit heureux en semblables avantures. En voici une, où il eut
+encore besoin de Molière. En revenant d'Hauteuil, à son ordinaire, bien
+rempli de vin (car il ne voyageoit jamais à jeun), il eut querelle au
+milieu de la petite prairie d'Hauteuil avec un valet, nommé Godemer, qui
+le servoit depuis plus de trente ans. Ce vieux domestique avoit
+l'honneur d'être toujours dans le carosse de son Maître. Il prit
+phantaisie à Chapelle en descendant d'Hauteuil, de lui faire perdre
+cette prérogative, et de le faire monter derrière son carosse. Godemer,
+acoutumé aux caprices que le vin causoit à son Maître, ne se mit pas
+beaucoup en peine d'exécuter ses ordres. Celui-ci se mit en colère:
+l'autre se moque de lui. Ils se gourment dans le carosse: le Cocher
+descend de son siége pour aller les séparer. Godemer en profite pour se
+jeter hors du carosse. Mais Chapelle irrité le poursuit, et le prend au
+collet; le Valet se deffend, et le Cocher ne pouvoit les séparer.
+Heureusement Molière et Baron, qui étoient à leur fenêtre, aperçurent
+les Combatans: ils crurent que les Domestiques de Chapelle
+l'assommoient: ils acourent au plus vîte. Baron, comme le plus ingambe,
+arriva le premier, et fit cesser les coups; mais il fallut Molière pour
+terminer le différent. «Ah! Molière,» dit Chapelle, «puisque vous voilà,
+jugez si j'ai tort. Ce coquin de Godemer s'est lancé dans mon carosse,
+comme si c'étoit à un Valet de figurer avec moi.--Vous ne savez ce que
+vous dites,» répondit Godemer; «Monsieur sait que je suis en possession
+du devant de votre carosse depuis plus de trente ans; pourquoi
+voulez-vous me l'ôter aujourd'hui sans raison?--Vous êtes un insolent
+qui perdez le respect,» répliqua Chapelle; «si j'ai voulu vous permettre
+de monter dans mon carosse, je ne le veux plus; je suis le Maître, et
+vous irez derrière, ou à pié.--Y a-t-il de la justice à cela,» dit
+Godemer? «Me faire aller à pié, présentement que je suis vieux, et que
+je vous ai si bien servi pendant si longtems! Il falloit m'y faire aller
+pendant que j'étois jeune, j'avois des jambes alors; mais à présent je
+ne puis plus marcher. En un mot comme en cent,» ajouta ce Valet, «vous
+m'avez acoutumé au carosse, je ne puis plus m'en passer; et je serois
+des-honoré si l'on me voïoit aujourd'hui derrière.--Jugez-nous, Molière,
+je vous en prie,» dit Mr de Chapelle, «j'en passerai par tout ce que
+vous voudrez.--Et bien, puisque vous vous en raportez à moi,» dit
+Molière, «je vais tâcher de mettre d'acord deux si honnêtes gens. Vous
+avez tort,» dit-il à Godemer, «de perdre le respect envers votre maître,
+qui peut vous faire aller comme il voudra; il ne faut pas abuser de sa
+bonté. Ainsi je vous condamne à monter derrière son Carrosse jusqu'au
+bout de la prairie: et là vous lui demanderez fort honnêtement la
+permission d'y rentrer: je suis seur qu'il vous la donnera.--Parbleu,»
+s'écria Chapelle, «voilà un jugement qui vous fera honneur dans le
+monde. Tenez, Molière, vous n'avez jamais donné une marque d'esprit si
+brillante. Oh, bien,» ajouta-t-il, «je fais grace entière à ce maraut-là
+en faveur de l'équité avec laquelle vous venez de nous juger. Ma foi,
+Molière,» dit-il encore, «je vous suis obligé, car cette affaire là
+m'embarassoit; elle avoit sa difficulté. A Dieu, mon cher ami, tu juges
+mieux qu'homme de France.»
+
+ * * * * *
+
+Molière étant seul avec Baron, il prit occasion de lui dire que le
+mérite de Chapelle étoit effacé quand il se trouvoit dans des situations
+aussi désagréables que celle où il venoit de le voir: qu'il étoit bien
+fâcheux qu'une personne qui avoit autant d'esprit que lui, eût si peu de
+retenue; et qu'il aimeroit beaucoup mieux avoir plus de conduite pour se
+satisfaire, que tant de brillant pour faire plaisir aux autres. «Je ne
+vois point,» ajouta Molière, «de passion plus indigne d'un galand homme
+que celle du vin: Chapelle est mon ami, mais ce malheureux panchant
+m'ôte tous les agrémens de son amitié. Je n'ose lui rien confier, sans
+risquer d'être commis un moment après avec toute la terre.» Ce discours
+ne tendoit qu'à donner à Baron du dégoût pour la débauche; car il ne
+laissoit passer aucune occasion de le tourner au bien; mais sur toutes
+choses il lui recommandoit de ne point sacrifier ses amis, comme fesoit
+Chapelle, à l'envie de dire un bon mot, qui avoit souvent de mauvaises
+suites.
+
+Je ne puis m'empêcher de raporter celui qu'il dit à l'occasion d'une
+Épigramme qu'il avoit faite contre Mr le M. de ....; c'étoit une espèce
+de fat constitué en dignité, on sait que la fatuité est de tous les
+états. Le Marquis offensé se trouvant chez Mr de M. en présence de
+Chapelle, qu'il savoit être l'Auteur de l'Épigramme, ou du moins il s'en
+doutoit, menaçoit d'une terrible force le pauvre Auteur, sans le nommer:
+son emportement ne finissoit point. Le Poëte devoit mourir sous le
+bâton, ou du moins en avoir tant de coups, qu'il se souviendroit toute
+sa vie d'avoir versifié. Chapelle, fatigué d'entendre toujours ce
+fanfaron parler sur ce ton là, se lève, et s'aprochant de Mr de....
+«Eh! morbleu,» lui dit-il, en lui présentant le dos, «si tu as tant
+d'envie de donner des coups de bâton, donne-les, et t'en va.»
+
+ * * * * *
+
+On sait que les trois premiers actes de la Comédie du _Tartuffe_ de
+Molière furent représentés à Versailles dès le mois de Mai de l'année
+1664, et qu'au mois de Septembre de la même année, ces trois Actes
+furent joués pour la seconde fois à Villers-Coteretz, avec
+aplaudissement. La pièce entière parut la première et la seconde fois au
+Raincy, au mois de Novembre suivant, et en 1665; mais Paris ne l'avoit
+point encore vue en 1667. Molière sentoit la difficulté de la faire
+passer dans le public. Il le prévint par des lectures; mais il n'en
+lisoit que jusqu'au quatrième acte: de sorte que tout le monde étoit
+fort embarassé comment il tireroit Orgon de dessous la table. Quand il
+crut avoir suffisamment préparé les esprits, le 5. d'Aoust 1667, il fait
+afficher le _Tartuffe_. Mais il n'eut pas été représenté une fois que
+les gens austères se révoltèrent contre cette pièce. On représenta au
+Roi qu'il étoit de conséquence que le ridicule de l'Hypocrisie ne parût
+point sur le Théâtre. Molière, disoit-on, n'étoit pas préposé pour
+reprendre les personnes qui se couvrent du manteau de la dévotion, pour
+enfreindre les loix les plus saintes, et pour troubler la tranquilité
+domestique des familles. Enfin ceux qui représentèrent au Roi, le firent
+avec de bonnes raisons, puisque Sa Majesté jugea à propos de défendre la
+représentation du _Tartuffe_. Cet ordre fut un coup de foudre pour les
+Comédiens, et pour l'Auteur. Ceux-là attendoient avec justice un gain
+considérable de cette pièce; et Molière croyoit donner par cet Ouvrage
+une dernière main à sa réputation. Il avoit manié le caractère de
+l'hypocrisie avec des traits si vifs et si délicats, qu'il s'étoit
+imaginé que bien loin qu'on deût attaquer sa pièce, on luy sauroit gré
+d'avoir donné de l'horreur pour un vice si odieux. Il le dit lui-même
+dans sa Préface à la tête de cette pièce: mais il se trompa, et il
+devoit savoir par sa propre expérience que le public n'est pas docile.
+Cependant Molière rendit compte au Roi des bonnes intentions qu'il avoit
+eues en travaillant à cette pièce. De sorte que sa Majesté aïant vu par
+elle-même qu'il n'y avoit rien dont les personnes de piété et de probité
+pussent se scandaliser, et qu'au contraire on y combatoit un vice
+qu'elle a toujours eu soin elle-même de détruire par d'autres voies,
+elle permit aparemment à Molière de remettre sa pièce sur le théâtre.
+
+Tous les connoisseurs en jugeoient favorablement; et je raporterai ici
+une remarque de Mr Ménage, pour justifier ce que j'avance. «La prose de
+Mr de Molière,» dit-il, «vaut beaucoup mieux que ses vers. Je lisois
+hier son _Tartufe_. Je lui en avois autrefois entendu lire trois Actes
+chez Mr de Mommor, où se trouvèrent aussi Mr Chapelain, Mr l'abbé de
+Marolles, et quelques autres personnes. Je dis à Mr ..., lorsqu'il
+empêcha qu'on ne le jouât, que c'étoit une pièce dont la morale étoit
+excellente, et qu'il n'y avoit rien qui ne pût être utile au Public.»
+
+ * * * * *
+
+Molière laissa passer quelque temps avant que de hazarder une seconde
+fois la représentation du _Tartuffe_: et l'on donna pendant ce tems-là
+_Scaramouche Hermite_, qui passa dans le Public, sans que personne s'en
+plaignît. «Mais d'où vient,» dit-on à Mr le Prince deffunt, «que l'on
+n'a rien dit contre cette pièce, et que l'on s'est tant récrié contre le
+_Tartuffe_?--C'est,» répondit ce prince, «que Scaramouche joue le Ciel
+et la Religion, dont ces Messieurs là ne se soucient guères, et que
+Molière joue les Hypocrites dans la sienne.»
+
+ * * * * *
+
+Molière ne laissoit point languir le Public sans nouveauté; toujours
+heureux dans le choix de ses caractères, il avoit travaillé sur celui du
+Misantrope; il le donna au Public. Mais il sentit dès la première
+représentation que le peuple de Paris vouloit plus rire qu'admirer; et
+que pour vingt personnes qui sont susceptibles de sentir des traits
+délicats et élevés, il y en a cent qui les rebutent faute de les
+connoître. Il ne fut pas plustost rentré dans son cabinet qu'il
+travailla au _Médecin malgré lui_, pour soutenir le _Misantrope_, dont
+la seconde représentation fut encore plus foible que la première: ce qui
+l'obligea de se depêcher de fabriquer son fagotier. En quoi il n'eut pas
+beaucoup de peine, puisque c'étoit une de ces petites pièces, ou
+aprochant, que sa troupe avoit représentées sur le champ dans les
+commencemens; il n'avoit qu'à transcrire. La troisième représentation du
+_Misantrope_ fut encore moins heureuse que les précédentes. On n'aimoit
+point tout ce sérieux qui est répandu dans cette pièce. D'ailleurs le
+Marquis étoit la copie de plusieurs originaux de conséquence, qui
+décrioient l'ouvrage de toute leur force. «Je n'ai pourtant pu faire
+mieux, et seurement je ne ferai pas mieux,» disoit Molière à tout le
+monde.
+
+ * * * * *
+
+Mr de ** crut se faire un mérite auprès de Molière de deffendre le
+_Misantrope_: il fit une longue lettre qu'il donna à Ribou pour mettre à
+la tête de cette pièce. Molière qui en fut irrité envoya chercher son
+Libraire, le gronda de ce qu'il avoit imprimé cette rapsodie sans sa
+participation, et lui deffendit de vendre aucun exemplaire de sa pièce
+où elle fût, et il brûla tout ce qui en restoit; mais après sa mort on
+l'a rimprimée. Mr de ** qui aimoit fort à voir la Molière, vint souper
+chez elle le jour même. Molière le traitta cavalièrement sur le sujet de
+sa lettre, en lui donnant de bonnes raisons pour souhaiter qu'il ne se
+fût point avisé de deffendre sa pièce.
+
+ * * * * *
+
+A la quatrième représentation du _Misantrope_ il donna son fagotier, qui
+fit bien rire le Bourgeois de la rue St. Denis. On en trouva le
+_Misantrope_ beaucoup meilleur, et insensiblement on le prit pour une
+des meilleures pièces qui ait jamais paru. Et le _Misantrope_ et le
+_Médecin malgré lui_ joints ensemble ramenèrent tout le pêle mêle de
+Paris, aussi bien que les connoisseurs. Molière s'aplaudissant du succès
+de son invention, pour forcer le public à lui rendre justice, hazarda
+d'en tirer une glorieuse vengeance, en fesant jouer le _Misantrope_
+seul. Il eut un succès très-favorable; de sorte que l'on ne put lui
+reprocher que la petite pièce eût fait aller la grande.
+
+Les Hypocrites avoient été tellement irrités par le _Tartuffe_, que l'on
+fit courir dans Paris un livre terrible que l'on mettoit sur le compte
+de Molière pour le perdre. C'est à cette occasion qu'il mit dans le
+_Misantrope_ les vers suivans.
+
+ Et non content encor du tort que l'on me fait,
+ Il court parmi le monde un livre abominable,
+ Et de qui la lecture est même condamnable,
+ Un livre à mériter la dernière rigueur,
+ Dont le fourbe a l'affront de me faire l'Auteur.
+ Et là dessus on voit Oronte qui murmure,
+ Et tâche méchamment d'apuyer l'imposture;
+ Lui qui d'un honnête homme à la Cour tient le rang...
+ Etc...
+
+On voit par cette remarque, que le _Tartuffe_ fut joué avant le
+_Misantrope_, et avant le _Médecin malgré lui_; et qu'ainsi la date de
+la première représentation de ces deux dernières pièces, que l'on a mise
+dans les oeuvres de Molière, n'est pas véritable; puisque l'on marque
+qu'elles ont été jouées dès les mois de Mars et de Juin de l'année 1666.
+
+ * * * * *
+
+Molière avoit lu son _Misantrope_ à toute la Cour, avant que de le faire
+représenter, chacun lui en disoit son sentiment; mais il ne suivoit que
+le sien ordinairement, parce qu'il auroit été souvent obligé de refondre
+ses pièces, s'il avoit suivi tous les avis qu'on lui donnoit. Et
+d'ailleurs il arrivoit quelquefois que ces avis étoient intéressés:
+Molière ne traitoit point de caractères, il ne plaçoit aucuns traits,
+qu'il n'eût des veues fixes. C'est pourquoi il ne voulut point ôter du
+_Misantrope, ce grand Flandrin qui crachoit dans un puits pour faire des
+ronds_, que Madame deffunte lui avoit dit de suprimer, lors qu'il eut
+l'honneur de lire sa pièce à cette Princesse. Elle regardoit cet endroit
+comme un trait indigne d'un si bon ouvrage: mais Molière avoit son
+original, il vouloit le mettre sur le Théâtre.
+
+ * * * * *
+
+Au mois de Décembre de la même année, il donna au Roi le divertissement
+des deux premiers actes d'une Pastorale qu'il avoit faite, c'est
+_Melicerte_. Mais il ne jugea pas à propos avec raison d'en faire le
+troisième Acte; ni de faire imprimer les deux premiers, qui n'ont vu le
+jour qu'après sa mort.
+
+ * * * * *
+
+Le _Sicilien_ fut trouvé une agréable petite pièce à la Cour, et à la
+Ville en 1667. Et l'_Amphitryon_ passa tout d'une voix au mois de
+Janvier 1668. Cependant un Savantasse n'en voulut point tenir compte à
+Molière. «Comment!» disoit-il, «il a tout pris sur Rotrou, et Rotrou sur
+Plaute. Je ne vois pas pourquoi on aplaudit à des Plagiaires. Ç'a
+toujours été», ajoutoit-il, «le caractère de Molière. J'ai fait mes
+études avec lui; et un jour qu'il aporta des vers à son Régent, celui-ci
+reconnut qu'il les avoit pillés; l'autre assura fortement qu'ils étoient
+de sa façon: mais après que le Régent lui eut reproché son mensonge, et
+qu'il lui eut dit qu'il les avoit pris dans Théophile, Molière le lui
+avoua, et lui dit qu'il les y avoit pris avec d'autant plus d'assurance,
+qu'il ne croyoit pas qu'un Jésuite deût lire Théophile. Ainsi,» disoit
+ce Pédant à son ami, «si l'on examinoit bien les ouvrages de Molière, on
+les trouveroit tous pillés de cette force-là. Et même quand il ne sait
+où prendre, il se répète sans précaution.» De semblables Critiques
+n'empêchèrent pas le cours de l'_Amphitryon_, que tout Paris vit avec
+beaucoup de plaisir, comme un spectacle bien rendu en notre langue, et à
+notre goût.
+
+ * * * * *
+
+Après que Molière eut repris avec succès son _Avare_ au mois de Janvier
+1668, comme je l'ay déjà dit, il projetta de donner son _George Dandin_.
+Mais un de ses amis lui fit entendre qu'il y avoit dans le monde un
+Dandin, qui pourroit se reconnoître dans sa pièce, et qui étoit en état
+par sa famille non-seulement de la décrier, mais encore de le faire
+repentir d'y avoir travaillé.--«Vous avez raison,» dit Molière à son
+ami; «mais je sai un seur moyen de me concilier l'homme dont vous me
+parlez; j'irai lui lire ma pièce.» Au spectacle, où il étoit assidu,
+Molière lui demanda une de ses heures perdues pour lui faire une
+lecture. L'homme en question se trouva si fort honoré de ce compliment,
+que toutes affaires cessantes, il donna parole pour le lendemain; et il
+courut tout Paris pour tirer vanité de la lecture de cette pièce.
+«Molière», disoit-il à tout le monde, «me lit ce soir une Comédie:
+voulez-vous en être?» Molière trouva une nombreuse assemblée, et son
+homme qui présidoit. La pièce fut trouvée excellente; et lorsqu'elle fut
+jouée, personne ne la fesoit mieux valoir que celuy dont je viens de
+parler, et qui pourtant auroit pu s'en fâcher, une partie des Scènes que
+Molière avoit traittées dans sa pièce, étant arrivées à cette personne.
+Ce secret de faire passer sur le théâtre un caractère à son original, a
+été trouvé si bon, que plusieurs Auteurs l'ont mis en usage depuis avec
+succès. Le _George Dandin_ fut donc bien receu à la Cour au mois de
+Juillet 1668, et à Paris au mois de Novembre suivant.
+
+ * * * * *
+
+Quand Molière vit que les Hypocrites, qui s'étoient si fort offencés de
+son imposteur, étoient calmés, il se prépara à le faire paroître une
+seconde fois. Il demanda à sa Troupe, plus par conversation que par
+intérest, ce qu'elle lui donneroit, s'il fesoit renaître cette pièce.
+Les Comédiens voulurent absolument qu'il y eût double part sa vie durant
+toutes les fois qu'on la joueroit. Ce qui a toujours été depuis
+très-régulièrement exécuté. On affiche le _Tartuffe_: les Hypocrites se
+réveillent; ils courent de tous côtez pour aviser aux moyens d'éviter le
+ridicule que Molière alloit leur donner sur le théâtre malgré les
+deffences du Roi. Rien ne leur paroissoit plus effronté, rien plus
+criminel que l'entreprise de cet Auteur: et accoutumés à incommoder tout
+le monde, et à n'être jamais incommodés, ils portèrent de toutes parts
+leurs plaintes importunes pour faire réprimer l'insolence de Molière, si
+son anonce avoit son effet. L'assemblée fut si nombreuse que les
+personnes les plus distinguées furent heureuses d'avoir place aux
+troisièmes loges. On allume les lustres. Et l'on étoit prest de
+commencer la pièce quand il arriva de nouvelles défences de la
+représenter, de la part des personnes préposées pour faire exécuter les
+ordres du Roi. Les Comédiens firent aussi-tôt éteindre les lumières, et
+rendre l'argent à tout le monde. Cette défence étoit judicieuse, parce
+que le Roi étoit alors en Flandre: et l'on devoit présumer que Sa
+Majesté aïant deffendu la première fois que l'on jouât cette pièce,
+Molière vouloit profiter de son absence pour la faire passer. Tout cela
+ne se fit pourtant pas sans un peu de rumeur, de la part des
+Spectateurs; et sans beaucoup de chagrin du côté des Comédiens. La
+permission que Molière disoit avoir de sa Majesté pour jouer sa pièce
+n'étoit point par écrit; on n'étoit pas obligé de s'en rapporter à lui.
+Au contraire, après les premières deffences du Roi, on pouvoit prendre
+pour une témérité la hardiesse que Molière avoit eue de remettre le
+_Tartuffe_ sur le théâtre, et peu s'en fallut que cette affaire n'eût
+encore de plus mauvaises suites pour lui; on le menaçoit de tous côtez.
+Il en vit dans le moment les conséquences: c'est pourquoi il dépêcha en
+poste sur le champ la Torellière et la Grange pour aller demander au Roi
+la protection de Sa Majesté dans une si fâcheuse conjoncture. Les
+Hypocrites triomphoient; mais leur joie ne dura qu'autant de tems qu'il
+en fallut aux deux Comédiens pour aporter l'ordre du Roi, qui vouloit
+qu'on jouât le _Tartuffe_.
+
+Le lecteur jugera bien, sans que je lui en fasse la description, quel
+plaisir l'ordre du Roi aporta dans la Troupe, et parmi les personnes de
+spectacle, mais sur tout dans le coeur de Molière, qui se vit justifié
+de ce qu'il avoit avancé. Si on avoit connu sa droiture et sa
+soumission, on auroit été persuadé qu'il ne se seroit point hazardé de
+représenter le _Tartuffe_ une seconde fois, sans en avoir auparavant
+pris l'ordre de Sa Majesté.
+
+Tout le monde sait qu'après cela cette pièce fut jouée de suite, et
+qu'elle a toujours été fort aplaudie toutes les fois qu'elle a paru; et
+les personnes qui ont voulu par passion la critiquer, ont toujours
+succombé sous les raisons de ceux qui en connoissent le mérite.
+
+ * * * * *
+
+Un jour qu'on représentoit cette pièce, Champmêlé, qui n'étoit point
+encore alors dans la Troupe, fut voir Molière dans sa loge, qui étoit
+proche du théâtre. Comme ils en étoient aux complimens, Molière s'écria:
+_Ah chien, ah bourreau!_ et se frapoit la tête comme un possédé:
+Champmêlé crut qu'il tomboit de quelque mal, et il étoit fort
+embarrassé. Mais Molière, qui s'aperceut de son étonnement, lui dit: «Ne
+soyez pas surpris de mon emportement. Je viens d'entendre un Acteur
+déclamer faussement et pitoyablement quatre vers de ma pièce, et je ne
+saurois voir maltraiter mes enfans de cette force là, sans souffrir
+comme un damné.»
+
+ * * * * *
+
+Quelque succès qu'eût le _Tartuffe_ pendant qu'on le joua après l'ordre
+du Roi, cependant _la Femme juge et partie_ de Monfleury fut jouée
+autant de fois au moins dans le même tems à l'Hôtel de Bourgogne. Ainsi
+ce n'est pas toujours le mérite d'une pièce qui la fait réussir; un
+Acteur que l'on aime à voir, une situation, une scène heureusement
+traitée, un travestissement, des pensées piquantes, peuvent entraîner au
+spectacle, sans que la pièce soit bonne.
+
+ * * * * *
+
+La bonté que le Roi eut de permettre que le _Tartuffe_ fût représenté,
+donna un nouveau mérite à Molière. On vouloit même que cette grace fût
+personnelle. Mais Sa Majesté qui savoit par elle-même que l'hypocrisie
+étoit vivement combatue dans cette pièce, fut bien aise que ce vice, si
+oposé à ses sentimens, fût ataqué avec autant de force que Molière le
+combatoit. Tout le monde lui fit compliment sur ce succès; ses ennemis
+même lui en témoignèrent de la joie, et étoient les premiers à dire que
+le _Tartuffe_ étoit de ces pièces excellentes qui mettoient la vertu
+dans son jour. «Cela est vrai,» disoit Molière; «mais je trouve qu'il
+est très-dangereux de prendre ses intérests au prix qui m'en coûte. Je
+me suis repenti plus d'une fois de l'avoir fait.»
+
+ * * * * *
+
+Quoique Molière donnât à ses pièces beaucoup de mérite du côté de la
+composition, cependant elles étoient représentées avec un jeu si
+délicat, que quand elles auroient été médiocres elles auroient passé. Sa
+troupe étoit bien composée; et il ne confioit point ses rolles à des
+Acteurs qui ne seussent pas les exécuter, il ne les plaçoit point à
+l'avanture, comme on fait aujourd'hui. D'ailleurs il prenoit toujours
+les plus difficiles pour lui. Ce n'est pas qu'il eût universellement
+l'éloquence du corps en partage, comme Baron. Au contraire dans les
+commencemens, même dans la Province, il paroissoit mauvais Comédien à
+bien des gens; peut-être à cause d'un hoquet ou tic de gorge qu'il
+avoit, et qui rendoit d'abord son jeu désagréable à ceux qui ne le
+connoissoient pas. Mais pour peu que l'on fît atention à la délicatesse
+avec laquelle il entroit dans un caractère, et il exprimoit un
+sentiment, on convenoit qu'il entendoit parfaitement l'art de la
+déclamation. Il avoit contracté par habitude le hoquet dont je viens de
+parler. Dans les commencemens qu'il monta sur le théâtre, il reconnut
+qu'il avoit une volubilité de langue, dont il n'étoit pas le maître, et
+qui rendoit son jeu désagréable. Et des efforts qu'il se fesoit pour se
+retenir dans la prononciation, il s'en forma un hoquet, qui lui demeura
+jusques à la fin. Mais il sauvoit ce désagrément par toute la finesse
+avec laquelle on peut représenter. Il ne manquoit aucun des accens et
+des gestes nécessaires pour toucher le spectateur. Il ne déclamoit point
+au hasard, comme ceux qui destitués des principes de la déclamation, ne
+sont point assurés dans leur jeu: il entroit dans tous les détails de
+l'action. Mais s'il revenoit aujourd'hui, il ne reconnoitroit pas ses
+ouvrages dans la bouche de ceux qui les représentent.
+
+ * * * * *
+
+Il est vrai que Molière n'étoit bon que pour représenter le Comique; il
+ne pouvoit entrer dans le sérieux, et plusieurs personnes assurent
+qu'aïant voulu le tenter, il réussit si mal la première fois qu'il parut
+sur le théâtre, qu'on ne le laissa pas achever. Depuis ce tems-là, dit
+on, il ne s'atacha qu'au Comique, où il avoit toujours du succès,
+quoique les gens délicats l'acusassent d'être un peu grimacier. Mais si
+ces personnes là le lui avoient reproché à lui-même, je ne sais s'il
+n'auroit pas eu raison de leur répondre que le commun du Public aime les
+charges, et que le jeu délicat ne l'affecte point.
+
+ * * * * *
+
+Molière n'étoit point un homme qu'on pût oublier par l'absence. Mr
+Bernier ne fut pas plutôt de retour de son voyage du Mogol qu'il fut le
+voir à Hauteuil. Après les premiers complimens d'amitié, celui-là
+commença la conversation par la relation. Il fit d'abord observer à
+Molière que l'on n'en usoit point avec l'Empereur du Mogol détrôné, et
+avec ses enfans, aussi inhumainement qu'on le fait en Turquie. «On se
+contente,» dit-il, «de leur donner une drogue, que l'on nomme du Pouss,
+pour leur faire perdre l'esprit, afin qu'ils soient hors d'état de
+former un parti.--Aparemment,» dit Baron, que cette conversation
+ennuyoit fort, «ces gens-là vous ont fait prendre du Pouss avant que de
+revenir.--Taisez vous, jeune homme,» dit Molière, «vous ne connoissez
+pas Mr Bernier, et vous ne savez pas que c'est mon ami; peu s'en faut
+que je ne prenne sérieusement votre imprudence.--Comment!» répliqua
+Baron, qui s'étoit donné toute liberté de parler devant Molière, «vous
+êtes si bons amis, et Monsieur après une si longue absence n'a à la
+première vue que des contes à vous dire?» Le Philosophe touché de cette
+leçon, qui étoit en sa place, se mit sur les sentimens; Molière n'en fut
+pas fâché: car plus homme de Cour que Bernier, et plus ocupé de ses
+affaires que de celles du grand Mogol, la relation ne lui fesoit pas
+beaucoup de plaisir. On parla de santé. Molière rendit compte du mauvais
+état de la sienne à Bernier, qui, au lieu de lui répondre, lui dit qu'il
+avoit conduit heureusement celle du premier Ministre du Grand Mogol:
+qu'il n'avoit point voulu être Médecin de l'Empereur lui-même, parce que
+quand il meurt on enterre aussi le Médecin avec lui. A la fin ne sachant
+plus que dire sur le Mogol, il offrit ses soins à Molière. «Oh!
+Monsieur,» dit Baron, «Mr de Molière est en de bonnes mains. Depuis que
+le Roi a eu la bonté de donner un Canonicat au fils de son Médecin, il
+fait des merveilles; et il tiendra Monsieur long-tems en état de
+divertir Sa Majesté. Les Médecins du Mogol ne s'acommodent point avec
+notre santé. Et à moins que de convenir que l'on vous enterrera avec
+Monsieur, je ne lui conseille pas de vous confier la sienne.» Bernier
+vit bien que Baron étoit un enfant gâté; il mit la conversation sur son
+chapitre. Molière, qui en parloit avec plaisir, en commença l'histoire;
+mais Baron, rebuté de l'entendre, alla chercher à s'amuser ailleurs.
+
+ * * * * *
+
+Molière n'étoit pas seulement bon Acteur et excellent Auteur, il avoit
+toujours soin de cultiver la Philosophie. Chapelle et lui ne se
+passoient rien sur cet article-là. Celui-là pour Gassendi; celui-ci pour
+Des-Cartes. En revenant d'Hauteuil un jour dans le bateau de Molière,
+ils ne furent pas longtems sans faire naître une dispute. Ils prirent un
+sujet grave pour se faire valoir devant un Minime qu'ils trouvèrent dans
+leur bateau, et qui s'y étoit mis pour gagner les Bons-Hommes. «J'en
+fais Juge le bon Père,» dit Molière, «si le Système de Descartes n'est
+pas cent fois mieux imaginé, que tout ce que Mr de Gassendi nous a
+ajusté au Théâtre, pour nous faire passer les rêveries d'Épicure. Passe
+pour sa morale; mais le reste ne vaut pas la peine que l'on y fasse
+atention. N'est-il pas vrai, mon Père?» ajouta Molière, au Minime. Le
+Religieux répondit par un _hom! hom!_ qui fesoit entendre aux
+Philosophes qu'il étoit connoisseur dans cette matière; mais il eut la
+prudence de ne se point mêler dans une conversation si échauffée, sur
+tout avec des gens qui ne paroissoient pas ménager leur
+adversaire.--«Oh! parbleu, mon Père,» dit Chapelle, qui se crut affoibli
+par l'aparente aprobation du Minime, «il faut que Molière convienne que
+Des-Cartes n'a formé son Système que comme un Méchanicien, qui imagine
+une belle machine sans faire atention à l'exécution: le Système de ce
+Philosophe est contraire à une infinité de Phénomènes de la nature, que
+le bon homme n'avoit pas prévus.» Le Minime sembla se ranger du côté de
+Chapelle par un second _hom! hom!_ Molière, outré de ce qu'il
+triomphoit, redouble ses efforts avec une chaleur de Philosophe, pour
+détruire Gassendi par de si bonnes raisons, que le Religieux fut obligé
+de s'y rendre par un troisième _hom! hom!_ obligeant, qui sembloit
+décider la question en sa faveur. Chapelle s'échauffe, et criant du haut
+de la tête pour convertir son Juge, il ébranla son équité par la force
+de son raisonnement. «Je conviens que c'est l'homme du monde qui a le
+mieux rêvé,» ajouta Chapelle; «mais morbleu! il a pillé ses rêveries par
+tout, et cela n'est pas bien. N'est-il pas vrai, mon Père?» dit-il au
+Minime. Le Moine, qui convenoit de tout obligeamment, donna aussi-tost
+un signe d'aprobation, sans proférer une seule parole. Molière, sans
+songer qu'il étoit au lait, saisit avec fureur le moment de rétorquer
+les argumens de Chapelle. Les deux Philosophes en étoient aux
+convulsions, et presque aux invectives d'une dispute Philosophique quand
+ils arrivèrent devant les Bons Hommes. Le Religieux les pria qu'on le
+mît à terre. Il les remercia gracieusement, et aplaudit fort à leur
+profond savoir sans intéresser son mérite. Mais avant que de sortir du
+bateau, il alla prendre sous les piés du batelier sa besace, qu'il y
+avoit mise en entrant. C'étoit un Frère-lay, les deux Philosophes
+n'avoient point vu son enseigne; et honteux d'avoir perdu le fruit de
+leur dispute devant un homme qui n'y entendoit rien, ils se regardèrent
+l'un l'autre sans se rien dire. Molière, revenu de son abatement, dit à
+Baron, qui étoit de la compagnie, mais d'un âge à négliger une pareille
+conversation: «Voyez, petit garçon, ce que fait le silence, quand il est
+observé avec conduite.--Voilà comme vous faites toujours, Molière,» dit
+Chapelle, «vous me commettez sans cesse avec des ânes qui ne peuvent
+savoir si j'ai raison. Il y a une heure que j'use mes poulmons, et je
+n'en suis pas plus avancé.»
+
+ * * * * *
+
+Chapelle reprochoit toujours à Molière son humeur rêveuse; il vouloit
+qu'il fût d'une société aussi agréable que la sienne; il le vouloit en
+tout assujettir à son caractère; et que sans s'embarasser de rien il fût
+toujours préparé à la joie. «Oh! Monsieur,» lui répondit Molière, «vous
+êtes bien plaisant. Il vous est aisé de vous faire ce système de vivre;
+vous êtes isolé de tout; et vous pouvez penser quinze jours durant à un
+bon mot, sans que personne vous trouble, et aller après, toujours chaud
+de vin, le débiter par tout aux dépens de vos amis; vous n'avez que cela
+à faire. Mais si vous étiez, comme moi, occupé de plaire au Roi, et si
+vous aviez quarante ou cinquante personnes, qui n'entendent point
+raison, à faire vivre, et à conduire; un théâtre à soutenir; et des
+ouvrages à faire pour ménager votre réputation, vous n'auriez pas envie
+de rire, sur ma parole; et vous n'auriez point tant d'atention à votre
+bel esprit, et à vos bons mots, qui ne laissent pas de vous faire bien
+des ennemis, croyez moi.--Mon pauvre Molière,» répondit Chapelle, «tous
+ces ennemis seront mes amis dès que je voudrai les estimer, parce que je
+suis d'humeur, et en état de ne les point craindre. Et si j'avois des
+ouvrages à faire, j'y travaillerois avec tranquilité, et peut-être
+seroient-ils moins remplis que les vôtres de choses basses et triviales;
+car vous avez beau faire, vous ne sauriez quiter le goût de la
+farce.--Si je travaillois pour l'honneur,» répondit Molière, «mes
+ouvrages seroient tournez tout autrement: mais il faut que je parle à
+une foule de peuple, et à peu de gens d'esprit pour soutenir ma Troupe;
+ces gens-là ne s'accomoderoient nullement de votre élévation dans le
+stile, et dans les sentimens. Et vous l'avez vu, vous même: quand j'ai
+hazardé quelque chose d'un peu passable, avec quelle peine il m'a fallu
+en arracher le succès! Je suis seur que vous qui me blâmez aujourd'hui,
+vous me louerez quand je serai mort. Mais vous qui faites si fort
+l'habile homme, et qui passez, à cause de votre bel esprit, pour avoir
+beaucoup de part à mes pièces, je voudrois bien vous voir à l'ouvrage.
+Je travaille présentement sur un caractère, où j'ai besoin de telles
+scènes; faites-les, vous m'obligerez, et je me ferai honneur d'avouer un
+secours comme le vôtre.» Chapelle accepta le défi: mais lors qu'il
+aporta son ouvrage à Molière, celui-cy après la première lecture le
+rendit à Chapelle; il n'y avoit aucun goût de théâtre; rien n'y étoit
+dans la nature; c'étoit plustost un recueil de bon mots sans place, que
+des scènes suivies. Cet ouvrage de Mr de Chapelle ne seroit-il point
+l'original du _Tartuffe_, qu'une famille de Paris, jalouse avec justice
+de la réputation de Chapelle, se vante de posséder écrit, et raturé de
+sa main? Mais à en venir à l'examen, on y trouveroit seurement de la
+différence avec celui de Molière.
+
+ * * * * *
+
+Voici un éclaircissement très-singulier que Molière essuya avec un de
+ces Courtisans qui marquent par la singularité. Celui-cy sur le raport
+de quelqu'un, qui vouloit aparemment se moquer de lui, fut trouver
+l'autre en grand Seigneur. «Il m'est revenu, Monsieur de Molière,»
+dit-il avec hauteur dès la porte, «qu'il vous prend phantaisie de
+m'ajuster au Théâtre, sous le titre d'Extravagant; seroit-il bien
+vray?--Moi, Monsieur!» lui répondit Molière, «je n'ai jamais eu dessein
+de travailler sur ce caractère: j'ataquerois trop de monde. Mais si
+j'avois à le faire, je vous avoue, Monsieur, que je ne pourrois mieux
+faire que de prendre dans votre personne le contraste que j'ai acoutumé
+de donner au ridicule, pour le faire sentir davantage.--Ah! je suis bien
+aise que vous me connoissiez un peu,» lui dit le Comte; «et j'étois
+étonné que vous m'eussiez si mal observé. Je venois arrêter votre
+travail; car je ne crois pas que vous eussiez passé outre.--Mais,
+Monsieur,» lui repartit Molière, «qu'aviez-vous à craindre? Vous eût-on
+reconnu dans un caractère si oposé au vôtre?--Tubleu,» répondit le
+Comte, «il ne faut qu'un geste qui me ressemble pour me désigner, et
+c'en seroit assez pour amener tout Paris à votre pièce: je sais
+l'atention que l'on a sur moi.--Non, Monsieur,» dit Molière; «le respect
+que je dois à une personne de votre rang, doit vous être garand de mon
+silence.--Ah! bon,» répondit le Comte, «je suis bien aise que vous soyez
+de mes amis; je vous estime de tout mon coeur, et je vous ferai plaisir
+dans les occasions. Je vous prie,» ajouta-t-il, «mettez-moi en contraste
+dans quelque pièce; je vous donnerai un mémoire de mes bons
+endroits.--Ils se présentent à la première vue,» lui répliqua Molière;
+«mais pourquoi voulez-vous faire briller vos vertus sur le Théâtre?
+Elles paroissent assez dans le monde, personne ne vous ignore.--Cela est
+vrai,» répondit le Comte; «mais je serois ravi que vous les
+raprochassiez toutes dans leur point de vue; on parleroit encore plus de
+moi. Écoutez,» ajouta-t-il, «je tranche fort avec N..., mettez-nous
+ensemble, cela fera une bonne pièce. Quel titre luy
+donneriez-vous?--Mais je ne pourrois,» lui dit Molière, «lui en donner
+d'autre que celui d'_Extravagant_.--Il seroit excellent, par ma foi,»
+lui repartit le Comte, «car le pauvre homme n'extravague pas mal. Faites
+cela, je vous en prie; je vous verrai souvent pour suivre votre travail.
+A Dieu, Monsieur de Molière, songez à notre pièce, il me tarde qu'elle
+ne paroisse.» La fatuité de ce Courtisan mit Molière de mauvaise humeur,
+au lieu de le réjouir; et il ne perdit pas l'idée de le mettre bien
+sérieusement au Théâtre; mais il n'en a pas eu le tems.
+
+ * * * * *
+
+Molière trouva mieux son compte dans la Scène suivante, que dans celle
+du Courtisan; il se mit dans le vrai à son aise, et donna des marques
+désintéressées d'une parfaite sincérité; c'étoit où il triomphoit. Un
+jeune homme de vingt-deux ans, beau et bien fait, le vint trouver un
+jour; et après les complimens lui découvrit qu'étant né avec toutes les
+dispositions nécessaires pour le Théâtre, il n'avoit point de passion
+plus forte, que celle de s'y attacher; qu'il venoit le prier de lui en
+procurer les moyens, et lui faire connoître que ce qu'il avançoit étoit
+véritable. Il déclama quelques Scènes détachées, sérieuses et comiques
+devant Molière, qui fut surpris de l'art avec lequel ce jeune homme
+fesoit sentir les endroits touchans. Il sembloit qu'il eût travaillé
+vingt années, tant il étoit assuré dans ses tons; ses gestes étoient
+ménagés avec esprit: de sorte que Molière vit bien que ce jeune homme
+avoit été élevé avec soin. Il lui demanda comment il avoit apris la
+déclamation.--«J'ai toujours eu inclination de paroître en public,» lui
+dit-il, «les Régens sous qui j'ai étudié ont cultivé les dispositions
+que j'ai aportées en naissant; j'ai tâché d'apliquer les règles à
+l'exécution; et je me suis fortifié en allant souvent à la Comédie.--Et
+avez-vous du bien?» lui dit Molière.--«Mon père est un Avocat assez à
+son aise,» lui répondit le jeune homme.--«Eh bien,» lui répliqua
+Molière, «je vous conseille de prendre sa profession; la nôtre ne vous
+convient point; c'est la dernière ressource de ceux qui ne sauroient
+mieux faire, ou des Libertins, qui veulent se soustraire au travail.
+D'ailleurs, c'est enfoncer le poignard dans le coeur de vos parens, que
+de monter sur le Théâtre; vous en savez les raisons, je me suis toujours
+reproché d'avoir donné ce déplaisir à ma famille. Et je vous avoue que
+si c'étoit à recommencer, je ne choisirois jamais cette profession. Vous
+croyez, peut-estre,» ajouta-t-il, «qu'elle a ses agrémens; vous vous
+trompez. Il est vrai que nous sommes en aparence recherchés des grands
+Seigneurs, mais ils nous assujettissent à leurs plaisirs; et c'est la
+plus triste de toutes les situations, que d'être l'esclave de leur
+phantaisie. Le reste du monde nous regarde comme des gens perdus, et
+nous méprise. Ainsi, Monsieur, quittez un dessein si contraire à votre
+honneur et à votre repos. Si vous étiez dans le besoin, je pourrois vous
+rendre mes services, mais je ne vous le cèle point, je vous serois
+plutôt un obstacle.» Le jeune homme donnoit quelques raisons pour
+persister dans sa résolution, quand Chapelle entra, un peu pris de vin;
+Molière lui fit entendre réciter ce jeune homme. Chapelle en fut aussi
+étonné que son ami. «Ce sera là,» dit-il, «un excellent Comédien!--On ne
+vous consulte pas sur cela,» répond Molière à Chapelle.
+«Représentez-vous,» ajouta-t-il au jeune homme, «la peine que nous
+avons. Incommodez, ou non, il faut être prêts à marcher au premier
+ordre, et à donner du plaisir quand nous sommes bien souvent acablés de
+chagrin; à souffrir la rusticité de la pluspart des gens avec qui nous
+avons à vivre, et à captiver les bonnes graces d'un public, qui est en
+droit de nous gourmander pour l'argent qu'il nous donne. Non, Monsieur,
+croyez moi encore une fois,» dit-il au jeune homme, «ne vous abandonnez
+point au dessein que vous avez pris; faites vous Avocat, je vous répons
+du succès.--Avocat!» dit Chapelle, «et fy! il a trop de mérite pour
+brailler à un barreau: et c'est un vol qu'il fait au public s'il ne se
+fait Prédicateur, ou Comédien.--En vérité,» lui répond Molière, «il faut
+que vous soyez bien yvre pour parler de la sorte, et vous avez mauvaise
+grâce de plaisanter sur une affaire aussi sérieuse que celle-cy, où il
+est question de l'honneur et de l'établissement de Monsieur.--Ah!
+puisque nous sommes sur le sérieux,» répliqua Chapelle, «je vais le
+prendre tout de bon. Aimez vous le plaisir?» dit-il au jeune homme.--«Je
+ne serai pas fâché de jouir de celui qui peut m'être permis,» répondit
+le fils de l'Avocat.--«Eh bien donc,» répliqua Chapelle, «mettez-vous
+dans la tête que malgré tout ce que Molière vous a dit, vous en aurez
+plus en six mois de Théâtre qu'en six années de barreau.» Molière, qui
+n'avoit en vue que de convertir le jeune homme, redoubla ses raisons
+pour le faire; et enfin il réussit à lui faire perdre la pensée de se
+mettre à la Comédie.--«Oh! voilà mon Harangueur qui triomphe,» s'écria
+Chapelle, «mais morbleu vous répondrez du peu de succès que Monsieur
+fera dans le parti que vous lui faites embrasser.»
+
+ * * * * *
+
+Chapelle avoit de la sincérité, mais souvent elle étoit fondée sur de
+faux principes, d'où on ne pouvoit le faire revenir; et quoiqu'il n'eût
+point envie d'offencer personne, il ne pouvoit résister au plaisir de
+dire sa pensée, et de faire valoir un bon mot au dépens de ses amis. Un
+jour qu'il dinoit en nombreuse compagnie avec Mr le Marquis de M***,
+dont le Page, pour tout domestique, servoit à boire, il souffroit de
+n'en point avoir aussi souvent que l'on avoit acoutumé de lui en donner
+ailleurs; la patience lui échappa à la fin. «Eh! je vous prie, Marquis,»
+dit-il à Mr de M***, «donnez-nous la monnoie de votre Page.»
+
+ * * * * *
+
+Chapelle se seroit fait un scrupule de refuser une partie de plaisir, il
+se livroit au premier venu sur cet article-là. Il ne falloit pas être
+son ami pour l'engager dans ces repas qui percent jusques à l'extrémité
+de la nuit: il suffisoit de le connoître légèrement. Molière étoit
+désolé d'avoir un ami si agréable et si honnête homme, attaqué de ce
+deffaut; il lui en fesoit souvent des reproches, et Mr de Chapelle lui
+prometoit toujours merveilles, sans rien tenir. Molière n'étoit pas le
+seul de ses amis, à qui sa conduite fît de la peine. Mr des P*** le
+rencontrant un jour au Palais lui en parla à coeur ouvert. «Est-il
+possible,» lui dit-il, «que vous ne reviendrez point de cette fatigante
+crapule qui vous tuera à la fin? Encore si c'étoit toujours avec les
+mêmes personnes, vous pourriez espérer de la bonté de votre tempérament
+de tenir bon aussi longtems qu'eux. Mais quand une Troupe s'est outrée
+avec vous, elle s'écarte; les uns vont à l'armée, les autres à la
+campagne, où ils se reposent; et pendant ce temps-là une autre compagnie
+les relève; de manière que vous êtes nuit et jour à l'atelier.
+Croyez-vous de bonne foi pouvoir être toujours le Plastron de ces
+gens-là sans succomber? D'ailleurs vous êtes tout agréable,» ajouta Mr
+des P***. «Faut-il prodiguer cet agrément indifféremment à tout le
+monde? Vos amis ne vous ont plus d'obligation, quand vous leur donnez de
+votre tems pour se réjouir avec vous; puisque vous prenez le plaisir
+avec le premier venu qui vous le propose, comme avec le meilleur de vos
+amis. Je pourrois vous dire encore que la Religion, votre réputation
+même, devroient vous arrêter, et vous faire faire de sérieuses
+réflexions sur votre dérangement.--Ah! voilà qui est fait, mon cher ami,
+je vais entièrement me mettre en règle,» répondit Chapelle, la larme à
+l'oeil, tant il étoit touché; «je suis charmé de vos raisons, elles sont
+excellentes, et je me fais un plaisir de les entendre; redites-les moi,
+je vous en conjure, afin qu'elles me fassent plus d'impression. Mais,»
+dit-il, «je vous écouterai plus commodément dans le cabaret qui est ici
+proche, entrons y, mon cher ami, et me faites bien entendre raison, je
+veux revenir de tout cela.» Mr des P***, qui croyoit être au moment de
+convertir Chapelle, le suit; et en buvant un coup de bon vin, lui étale
+une seconde fois sa Rhétorique; mais le vin venoit toujours, de manière
+que ces Messieurs, l'un en prêchant, et l'autre en écoutant,
+s'enyvrèrent si bien, qu'il fallut les reporter chez eux.
+
+ * * * * *
+
+Si Chapelle étoit incommode à ses amis par son indifférence, Molière ne
+l'était pas moins dans son domestique par son exactitude et par son
+arangement. Il n'y avoit personne, quelque attention qu'il eût, qui y
+pût répondre: une fenêtre ouverte ou fermée un moment devant ou après le
+tems qu'il l'avoit ordonné metoit Molière en convulsion; il étoit petit
+dans ces ocasions. Si on lui avoit dérangé un livre, c'en étoit assez
+pour qu'il ne travaillât de quinze jours: il y avoit peu de domestiques
+qu'il ne trouvât en deffaut; et la vieille servante la Forest y étoit
+prise aussi souvent que les autres, quoiqu'elle dût être acoutumée à
+cette fatigante régularité que Molière exigeoit de tout le monde. Et
+même il étoit prévenu que c'étoit une vertu; de sorte que celui de ses
+amis qui étoit le plus régulier, et le plus arangé, étoit celui qu'il
+estimoit le plus.
+
+Il étoit très-sensible au bien qu'il pouvoit faire dire de tout ce qui
+le regardoit: ainsi il ne négligeoit aucune ocasion de tirer avantage
+dans les choses communes, comme dans le sérieux, et il n'épargnoit pas
+la dépense pour se satisfaire; d'autant plus qu'il étoit naturellement
+très-libéral. Et l'on a toujours remarqué qu'il donnoit aux pauvres avec
+plaisir, et qu'il ne leur fesoit jamais des aumônes ordinaires.
+
+ * * * * *
+
+Il n'aimoit point le jeu; mais il avoit assez de penchant pour le sexe;
+la de... l'amusoit quand il ne travailloit pas. Un de ses amis, qui
+étoit surpris qu'un homme aussi délicat que Molière eût si mal placé son
+inclination, voulut le dégoûter de cette Comédienne. «Est-ce la vertu,
+la beauté, ou l'esprit,» lui dit-il, «qui vous font aimer cette
+femme-là? Vous savez que la Barre, et Florimont sont de ses amis;
+qu'elle n'est point belle, que c'est un vrai squelette; et qu'elle n'a
+pas le sens commun.--Je sais tout cela, Monsieur», lui répondit Molière;
+«mais je suis acoutumé à ses deffauts; et il faudroit que je prisse trop
+sur moi, pour m'acommoder aux imperfections d'une autre; je n'en ai ni
+le tems, ni la patience.» Peut-être aussi qu'une autre n'auroit pas
+voulu de l'atachement de Molière; il traitoit l'engagement avec
+négligence, et ses assiduités n'étoient pas trop fatigantes pour une
+femme: en huit jours une petite conversation, c'en étoit assez pour lui,
+sans qu'il se mît en peine d'être aimé, excepté de sa femme, dont il
+auroit acheté la tendresse pour toute chose au monde. Mais aïant été
+malheureux de ce côté-là, il avoit la prudence de n'en parler jamais
+qu'à ses amis; encore falloit-il qu'il y fût indispensablement obligé.
+
+ * * * * *
+
+C'étoit l'homme du monde qui se fesoit le plus servir; il falloit
+l'habiller comme un Grand Seigneur, et il n'auroit pas arangé les plis
+de sa cravate. Il avoit un valet, dont je n'ai pu savoir ny le nom, ny
+la famille, ny le pays; mais je sais que c'estoit un domestique assez
+épais, et qu'il avoit soin d'habiller Molière. Un matin qu'il le
+chaussoit à Chambord, il mit un de ses bas à l'envers. «Un tel,» dit
+gravement Molière, «ce bas est à l'envers.» Aussi-tost ce valet le prend
+par le haut, et en dépouillant la jambe de son maître met ce bas à
+l'endroit. Mais comptant ce changement pour rien, il enfonce son bras
+dedans, le retourne pour chercher l'endroit, et l'envers revenu dessus,
+il rechausse Molière. «Un tel,» lui dit-il encore froidement, «ce bas
+est à l'envers.» Le stupide domestique, qui le vit avec surprise,
+reprend le bas, et fait le même exercice que la première fois; et
+s'imaginant avoir réparé son peu d'intelligence, et avoir donné
+seurement à ce bas le sens où il devoit être, il chausse son maître avec
+confiance: mais ce maudit envers se trouvant toujours dessus, la
+patience échapa à Molière. «Oh, parbleu! c'en est trop,» dit-il, en lui
+donnant un coup de pied qui le fit tomber à la renverse: «ce maraud là
+me chaussera éternellement à l'envers; ce ne sera jamais qu'un sot,
+quelque métier qu'il fasse.--Vous êtes Philosophe! vous estes plustost
+le Diable,» lui répondit ce pauvre garçon, qui fut plus de vingt-quatre
+heures à comprendre comment ce malheureux bas se trouvoit toujours à
+l'envers.
+
+ * * * * *
+
+On dit que le _Pourceaugnac_ fut fait à l'ocasion d'un Gentilhomme
+Limousin, qui un jour de spectacle, et dans une querelle qu'il eut sur
+le théâtre avec les Comédiens, étala une partie du ridicule dont il
+étoit chargé. Il ne le porta pas loin; Molière pour se venger de ce
+Campagnard, le mit en son jour sur le Théâtre; et en fit un
+divertissement au goût du Peuple, qui se réjouit fort à cette pièce,
+laquelle fut jouée à Chambord au mois de Septembre de l'année 1669, et à
+Paris un mois après.
+
+ * * * * *
+
+Le Roi s'estant proposé de donner un divertissement à sa Cour au mois de
+Février de l'année 1670, Molière eut ordre d'y travailler. Il fit les
+_Amans magnifiques_ qui firent beaucoup de plaisir au Courtisan, qui est
+toujours touché par ces sortes de spectacles.
+
+ * * * * *
+
+Molière travailloit toujours d'après la nature, pour travailler plus
+seurement. Mr Rohaut, quoique son ami, fut son modèle pour le
+Philosophe du _Bourgeois Gentilhomme_; et afin d'en rendre la
+représentation plus heureuse, Molière fit dessein d'emprunter un vieux
+chapeau de Mr Rohaut, pour le donner à du Croisy, qui devoit
+représenter ce personnage dans la pièce. Il envoya Baron chez Mr Rohaut
+pour le prier de lui prêter ce chapeau, qui étoit d'une si singulière
+figure qu'il n'avoit pas son pareil. Mais Molière fut refusé, parce que
+Baron n'eut pas la prudence de cacher au Philosophe l'usage qu'on
+vouloit faire de son chapeau. Cette atention de Molière dans une
+bagatelle fait connoître celle qu'il avoit à rendre ses représentations
+heureuses. Il savoit que quelque recherche qu'il pût faire il ne
+trouveroit point un chapeau aussi philosophe que celui de son ami, qui
+auroit cru être déshonoré si sa coëffure avoit paru sur la Scène.
+
+Cette inquiétude de Molière sur tout ce qui pouvoit contribuer au succès
+de ses pièces, causa de la mortification à sa femme à la première
+représentation du _Tartuffe_. Comme cette pièce promettoit beaucoup,
+elle voulut y briller par l'ajustement; elle se fit faire un habit
+magnifique, sans en rien dire à son mari, et du tems à l'avance elle
+étoit ocupée du plaisir de le mettre. Molière alla dans sa loge une
+demi-heure avant qu'on commençât la pièce. «Comment donc, Mademoiselle,»
+dit-il en la voyant si parée, «que voulez vous dire avec cet ajustement?
+ne savez vous pas que vous êtes incommodée dans la pièce? Et vous voilà
+éveillée et ornée comme si vous alliez à une fête! déshabillez vous
+vîte, et prenez un habit convenable à la situation où vous devez être.»
+Peu s'en fallut que la Molière ne voulût pas jouer, tant elle étoit
+désolée de ne pouvoir faire parade d'un habit, qui lui tenoit plus au
+coeur que la pièce.
+
+ * * * * *
+
+Le _Bourgeois Gentilhomme_ fut joué pour la première fois à Chambord au
+mois d'Octobre 1670. Jamais pièce n'a été plus malheureusement reçue que
+celle là; et aucune de celles de Molière ne lui a donné tant de
+déplaisir. Le Roi ne lui en dit pas un mot à son souper: et tous les
+Courtisans la mettoient en morceaux. «Molière nous prend assurément pour
+des Grues de croire nous divertir avec de telles pauvretez,» disoit Mr
+le Duc de ***. «Qu'est-ce qu'il veut dire avec son halaba, balachou?»
+ajoutoit Mr le Duc de ***; «le pauvre homme extravague: il est épuisé;
+si quelqu'autre Auteur ne prend le théâtre, il va tomber: cet homme là
+donne dans la farce Italienne.» Il se passa cinq jours avant que l'on
+représentât cette pièce pour la seconde fois; et pendant ces cinq jours,
+Molière, tout mortifié, se tint caché dans sa chambre. Il apréhendoit le
+mauvais compliment du Courtisan prévenu. Il envoyoit seulement Baron à
+la découverte, qui lui raportoit toujours de mauvaises nouvelles. Toute
+la Cour étoit révoltée.
+
+Cependant on joua cette pièce pour la seconde fois. Après la
+représentation, le Roi, qui n'avoit point encore porté son jugement, eut
+la bonté de dire à Molière: «Je ne vous ai point parlé de votre pièce à
+la première représentation, parce que j'ai apréhendé d'être séduit par
+la manière dont elle avoit été représentée: mais en vérité, Molière,
+vous n'avez encore rien fait qui m'ait plus diverti, et votre pièce est
+excellente.» Molière reprit haleine au jugement de Sa Majesté; et
+aussi-tost il fut accablé de louanges par les Courtisans, qui tous d'une
+voix répétoient tant bien que mal ce que le Roi venoit de dire à
+l'avantage de cette pièce. «Cet homme là est inimitable,» disoit le même
+Mr le Duc de ...; «il y a un _vis comica_, dans tout ce qu'il fait, que
+les anciens n'ont pas aussi heureusement rencontré que lui.» Quel
+malheur pour ces Messieurs que Sa Majesté n'eût point dit son sentiment
+la première fois! ils n'auroient pas été à la peine de se rétracter, et
+de s'avouer foibles connoisseurs en ouvrages. Je pourrois rapeller ici
+qu'ils avoient été auparavant surpris par le Sonnet du _Misantrope_: à
+la première lecture ils en furent saisis; ils le trouvèrent admirable;
+ce ne furent qu'exclamations. Et peu s'en fallut qu'ils ne trouvassent
+fort mauvais que le Misantrope fît voir que ce sonnet étoit détestable.
+
+En effet y a-t-il rien de plus beau que le premier Acte du _Bourgeois
+Gentilhomme_? il devoit du moins fraper ceux qui jugent avec équité par
+les connoissances les plus communes. Et Molière avoit bien raison d'être
+mortifié de l'avoir travaillé avec tant de soin pour être payé de sa
+peine par un mépris assommant. Et si j'ose me prévaloir d'une ocasion si
+peu considérable par raport au Roi, on ne peut trop admirer son heureux
+discernement, qui n'a jamais manqué la justesse dans les petites
+ocasions, comme dans les grands événemens.
+
+Au mois de Novembre de la même année 1670, que l'on représenta le
+_Bourgeois Gentilhomme_ à Paris, le nombre prit le parti de cette pièce.
+Chaque Bourgeois y croyoit trouver son voisin peint au naturel; et il ne
+se lassoit point d'aller voir ce portrait. Le spectacle d'ailleurs,
+quoiqu'outré et hors du vrai-semblable, mais parfaitement bien exécuté,
+atiroit les Spectateurs; et on laissoit gronder les Critiques, sans
+faire atention à ce qu'ils disoient contre cette pièce.
+
+Il y a des gens de ce tems-cy qui prétendent que Molière ait pris l'idée
+du Bourgeois Gentilhomme dans la Personne de Gandouin, Chapelier, qui
+avoit consommé cinquante mille écus avec une femme, que Molière
+connoissoit, et à qui ce Gandouin donna une belle maison qu'il avoit à
+Meudon. Quand cet homme fut abîmé, dit-on, il voulut plaider pour
+rentrer en possession de son bien. Son neveu, qui étoit Procureur et de
+meilleur sens que lui, n'aïant pas voulu entrer dans son sentiment, cet
+Oncle furieux lui donna un coup de couteau, dont pourtant il ne mourut
+pas. Mais on fit enfermer ce fou à Charanton d'où il se sauva par dessus
+les murs. Bien loin que ce Bourgeois ait servi d'original à Molière pour
+sa pièce, il ne l'a connu ni devant, ni après l'avoir faite; et il est
+indifférent à mon sujet que l'avanture de ce Chapelier soit arrivée, ou
+non, après la mort de Molière.
+
+ * * * * *
+
+Les _Fourberies de Scapin_ parurent pour la première fois le 24 de Mai
+1671. Et la _Comtesse d'Escarbagnas_ fut jouée à la Cour au mois de
+Février de l'année suivante, et à Paris le 8 de Juillet de la même
+année. Tout le monde sait combien les bons Juges, et les gens du goût
+délicat se récrièrent contre ces deux pièces. Mais le Peuple, pour qui
+Molière avoit eu intention de les faire, les vit en foule, et avec
+plaisir.
+
+ * * * * *
+
+Si le Roi n'avoit eu autant de bonté pour Molière à l'égard de ses
+_Femmes savantes_, que Sa Majesté en avoit eu auparavant au sujet du
+_Bourgeois Gentilhomme_, cette première pièce seroit peut-être tombée.
+Ce divertissement, disoit-on, étoit sec, peu intéressant, et ne
+convenoit qu'à des gens de Lecture. «Que m'importe,» s'écrioit Mr le
+Marquis ..., «de voir le ridicule d'un Pedant? Est-ce un caractére à
+m'ocuper? Que Molière en prenne à la Cour, s'il veut me faire
+plaisir.--Où a-t-il été déterrer,» ajoutoit Mr le Comte de ..., «ces
+sottes femmes, sur lesquelles il a travaillé aussi sérieusement que sur
+un bon sujet? Il n'y a pas le mot pour rire à tout cela pour l'homme de
+Cour, et pour le Peuple.» Le Roi n'avoit point parlé à la première
+représentation de cette pièce. Mais à la seconde qui se donna à
+St.-Cloud, Sa Majesté dit à Molière, que la première fois elle avoit
+dans l'esprit autre chose qui l'avoit empesché d'observer sa pièce; mais
+qu'elle étoit très-bonne, et qu'elle lui avoit fait beaucoup de plaisir.
+Molière n'en demandoit pas davantage, assuré que ce qui plaisoit au Roi,
+étoit bien receu des connoisseurs, et assujétissoit les autres. Ainsi il
+donna sa pièce à Paris avec confiance le 11e de Mai 1672.
+
+ * * * * *
+
+Molière étoit vif quand on l'ataquoit. Benserade l'avoit fait; mais je
+n'ai pu savoir à quelle ocasion. Celui-là résolut de se venger de
+celui-cy, quoiqu'il fût le bel esprit d'un grand Seigneur, et honoré de
+sa protection. Molière s'avisa donc de faire des vers du goût de ceux de
+Benserade, à la louange du Roi, qui représentoit Neptune dans une fête.
+Il ne s'en déclara point l'Auteur; mais il eut la prudence de le dire à
+Sa Majesté. Toute la Cour trouva ces vers très-beaux, et tout d'une voix
+les donna à Benserade, qui ne fit point de façon d'en recevoir les
+complimens, sans néanmoins se livrer trop imprudemment. Le Grand
+Seigneur, qui le protégeoit, étoit ravi de le voir triompher; et il en
+tiroit vanité, comme s'il avoit lui même été l'Auteur de ces vers. Mais
+quand Molière eut bien préparé sa vengeance, il déclara publiquement
+qu'il les avoit faits. Benserade fut honteux; et son Protecteur se
+fâcha, et menaça même Molière d'avoir fait cette pièce à une personne
+qu'il honoroit de son estime et de sa protection. Mais le Grand Seigneur
+avoit les sentimens trop élevés, pour que Molière dût craindre les
+suites de son premier mouvement.
+
+ * * * * *
+
+Bien des gens s'imaginent que Molière a eu un commerce particulier avec
+Mr R.... Je n'ai point trouvé que cela fût vrai, dans la recherche que
+j'en ai faite; au contraire l'âge, le travail, et le caractère de ces
+Messieurs étoient si différens que je ne crois pas qu'ils deussent se
+chercher; et je ne pense pas même que Molière estimât R... J'en juge par
+ce qui leur arriva à l'occasion de _B..._ R... aïant fait cette pièce la
+promit à Molière, pour la faire jouer sur son théâtre; il la laissa même
+annoncer. Cependant il jugea à propos de la donner aux Comédiens de
+l'Hostel de Bourgogne; ce qui indigna Molière et Baron contre lui. Mr
+de P... aïant dit à celui-ci à Fontainebleau qu'il étoit fâché que sa
+Troupe n'eût pas _B..._ parce que cette pièce lui auroit fait honneur,
+Baron lui répondit qu'il en étoit fort aise, pour n'avoir point à faire
+à un malhonnête homme. Mr de P... lui répliqua qu'il étoit bien hardi
+de lui parler mal de son ami. Baron animé ne fit pas de façon de
+soutenir sa thèse qui dégénéra en invectives; et ils en étoient
+presqu'aux mains derrière le théâtre, quand Molière arriva; et qui après
+les avoir séparés, et s'être fait rendre conte du sujet de la querelle,
+dit à Baron qu'il avoit grand tort de dire du mal de R... à Mr P...;
+qu'il savoit bien que c'étoit son ami, et que c'étoit pour un jeune
+homme trop s'écarter de la Politesse. Qu'à la vérité, lui Molière,
+répandoit par tout la mauvaise foi de R... et qu'il fesoit voir son
+indigne caractère à tout le monde; mais qu'il se donnoit bien de garde
+d'en venir dire du mal à Mr de P...., qui, quoique très-mal satisfait
+de la remontrance de Molière à Baron, prit le parti de ne rien répondre,
+et de se retirer. J'ai cependant entendu parler à Mr R... fort
+avantageusement de Molière; et c'est de lui que je tiens une bonne
+partie des choses que j'ai raportées.
+
+ * * * * *
+
+J'ai assez fait connoître que Molière n'avoit pas toujours vécu en
+intelligence avec sa femme; il n'est pas même nécessaire que j'entre
+dans de plus grands détails, pour en faire voir la cause. Mais je prens
+ici ocasion de dire que l'on a débité, et que l'on donne encore
+aujourd'hui dans le public plusieurs mauvais mémoires remplis de
+faussetez à l'égard de Molière et de sa femme. Il n'est pas jusqu'à Mr
+Baile, qui dans son _Dictionnaire Historique_, et sur l'autorité d'un
+indigne et mauvais Roman ne fasse faire un personnage à Molière, et à sa
+femme, fort au dessous de leurs sentimens, et éloigné de la vérité sur
+cet article-là. Il vivoit en vrai Philosophe; et toujours ocupé de
+plaire à son Prince par ses ouvrages, et de s'assurer une réputation
+d'honnête homme, il se mettoit peu en peine des humeurs de sa femme;
+qu'il laissoit vivre à sa phantaisie, quoiqu'il conservât toujours pour
+elle une véritable tendresse. Cependant ses amis essayèrent de les
+racommoder ou, pour mieux dire, de les faire vivre avec plus de concert.
+Ils y réussirent; et Molière pour rendre leur union plus parfaite quitta
+l'usage du lait, qu'il n'avoit point discontinué jusqu'alors; et il se
+mit à la viande. Ce changement d'alimens redoubla sa toux, et sa fluxion
+sur la poitrine. Cependant il ne laissa pas d'achever le _Malade
+imaginaire_, qu'il avoit commencé depuis du tems; car comme je l'ai déjà
+dit, il ne travailloit pas vîte; mais il n'étoit pas fâché qu'on le crût
+expéditif. Lorsque le Roi lui demanda un divertissement, et qu'il donna
+_Psyché_ au mois de Janvier 1672, il ne désabusa point le public, que ce
+qui étoit de lui dans cette pièce ne fût fait ensuite des ordres du Roi;
+mais je sais qu'il étoit travaillé un an et demi auparavant, et ne
+pouvant pas se résoudre d'achever la pièce en aussi peu de tems qu'il en
+avoit, il eut recours à Mr de Corneille pour lui aider. On sait que
+cette pièce eut à Paris, au mois de Juillet 1672, tout le succès qu'elle
+méritoit. Il n'y a pourtant pas lieu de s'étonner du tems que Molière
+mettoit à ses ouvrages; il conduisoit sa Troupe, il se chargeoit
+toujours des plus grands rolles, les visites de ses amis et des grands
+Seigneurs étoient fréquentes, tout cela l'ocupoit suffisamment, pour
+n'avoir pas beaucoup de tems à donner à son cabinet. D'ailleurs sa santé
+étoit très-foible, il étoit obligé de se ménager.
+
+ * * * * *
+
+Dix mois après son racommodement avec sa femme, il donna le 10 de
+Février de l'année 1673 le _Malade Imaginaire_, dont on prétend qu'il
+étoit l'original. Cette Pièce eut l'aplaudissement ordinaire que l'on
+donnoit à ses ouvrages, malgré les critiques qui s'élevèrent. C'étoit le
+sort de ses meilleures Pièces d'en avoir, et de n'être goûtées qu'après
+la réflexion. Et l'on a remarqué qu'il n'y a guère eu que les
+_Précieuses Ridicules_ et l'_Amphitrion_ qui aient pris tout d'un coup.
+
+Le jour que l'on devoit donner la troisième représentation du _Malade
+Imaginaire_, Molière se trouva tourmenté de sa fluxion beaucoup plus
+qu'à l'ordinaire: ce qui l'engagea de faire apeller sa femme, à qui il
+dit, en présence de Baron: «Tant que ma vie a été mêlée également de
+douleur et de plaisir, je me suis cru heureux; mais aujourd'hui que je
+suis acablé de peines sans pouvoir compter sur aucuns momens de
+satisfaction et de douceur, je vois bien qu'il me faut quitter la
+partie; je ne puis plus tenir contre les douleurs et déplaisirs, qui ne
+me donnent pas un instant de relâche.» Mais, ajouta-t-il, en
+réfléchissant, «qu'un homme souffre avant que de mourir! Cependant je
+sens bien que je finis.» La Molière et Baron furent vivement touchés du
+discours de Mr de Molière, auquel ils ne s'atendoient pas, quelque
+incommodé qu'il fût. Ils le conjurèrent, les larmes aux yeux, de ne
+point jouer ce jour-là, et de prendre du repos, pour se remetre.
+«Comment voulez-vous que je fasse,» leur dit-il, «il y a cinquante
+pauvres Ouvriers, qui n'ont que leur journée pour vivre; que feront-ils
+si l'on ne joue pas? Je me reprocherois d'avoir négligé de leur donner
+du pain un seul jour, le pouvant faire absolument.» Mais il envoya
+chercher les Comédiens à qui il dit que se sentant plus incommodé que de
+coutume, il ne joueroit point ce jour-là, s'ils n'étoient prêts à quatre
+heures précises pour jouer la Comédie. «Sans cela,» leur dit-il, «je ne
+puis m'y trouver, et vous pourrez rendre l'argent.» Les Comédiens
+tinrent les lustres allumez, et la toile levée, précisément à quatre
+heures. Molière représenta avec beaucoup de difficulté; et la moitié des
+Spectateurs s'aperçurent qu'en prononçant, _Juro_, dans la cérémonie du
+_Malade Imaginaire_, il lui prit une convulsion. Aïant remarqué lui-même
+que l'on s'en étoit aperçu, il se fit un effort, et cacha par un ris
+forcé ce qui venoit de lui arriver.
+
+ * * * * *
+
+Quand la Pièce fut finie il prit sa robe de chambre, et fut dans la loge
+de Baron, et il lui demanda ce que l'on disoit de sa Pièce. Mr le Baron
+lui répondit que ses ouvrages avoient toujours une heureuse réussite à
+les examiner de près, et que plus on les représentoit, plus on les
+goûtoit. «Mais,» ajouta-t-il, «vous me paroissez plus mal que
+tantôt.--Cela est vrai,» lui répondit Molière, «j'ai un froid qui me
+tue.» Baron après lui avoir touché les mains, qu'il trouva glacées, les
+lui mit dans son manchon, pour les réchauffer; il envoya chercher ses
+Porteurs pour le porter promtement chez lui; et il ne quita point sa
+chaise, de peur qu'il ne lui arrivât quelque accident du Palais Royal
+dans la rue de Richelieu, où il logeoit. Quand il fut dans sa chambre,
+Baron voulut lui faire prendre du bouillon, dont la Molière avoit
+toujours provision pour elle; car on ne pouvoit avoir plus de soin de sa
+personne qu'elle en avoit. «Eh! non,» dit-il, «les bouillons de ma femme
+sont de vraie eau forte pour moi; vous savez tous les ingrédiens qu'elle
+y fait mettre: donnez-moi plutôt un petit morceau de fromage de
+Parmesan.» La Forest lui en aporta; il en mangea avec un peu de pain; et
+il se fit mettre au lit. Il n'y eut pas été un moment, qu'il envoya
+demander à sa femme un oreiller rempli d'une drogue qu'elle lui avoit
+promis pour dormir. «Tout ce qui n'entre point dans le corps,» dit-il,
+«je l'éprouve volontiers; mais les remèdes qu'il faut prendre me font
+peur; il ne faut rien pour me faire perdre ce qui me reste de vie.» Un
+instant après il lui prit une toux extrêmement forte, et après avoir
+craché il demanda de la lumière. «Voici,» dit-il, «du changement.» Baron
+aïant vu le sang qu'il venoit de rendre, s'écria avec frayeur.--«Ne vous
+épouvantez point,» lui dit Molière, «vous m'en avez vu rendre bien
+davantage. Cependant,» ajouta-t-il, «allez dire à ma femme qu'elle
+monte.» Il resta assisté de deux Soeurs Religieuses, de celles qui
+viennent ordinairement à Paris quêter pendant le Carême, et ausquelles
+il donnoit l'Hospitalité. Elles lui donnèrent à ce dernier moment de sa
+vie tout le secours édifiant que l'on pouvoit atendre de leur charité,
+et il leur fit paroître tous les sentimens d'un bon Chrétien, et toute
+la résignation qu'il devoit à la volonté du Seigneur. Enfin il rendit
+l'esprit entre les bras de ces deux bonnes Soeurs; le sang qui sortoit
+par sa bouche en abondance l'étouffa. Ainsi quand sa femme et Baron
+remontèrent, ils le trouvèrent mort. J'ai cru que je devois entrer dans
+le détail de la mort de Molière, pour désabuser le Public de plusieurs
+histoires que l'on a faites à cette ocasion. Il mourut le Vendredi 17e
+du mois de Février de l'année 1673, âgé de cinquante-trois ans; regreté
+de tous les Gens de Lettres, des Courtisans, et du Peuple. Il n'a laissé
+qu'une fille: Mademoiselle Pocquelin fait connoître par l'arangement de
+sa conduite, et par la solidité et l'agrément de sa conversation,
+qu'elle a moins hérité des biens de son père, que de ses bonnes
+qualitez.
+
+Aussi-tôt que Molière fut mort, Baron fut à Saint Germain en informer le
+Roi; Sa Majesté en fut touchée, et daigna le témoigner. C'étoit un homme
+de probité, et qui avoit des sentimens peu communs parmi les personnes
+de sa naissance, on doit l'avoir remarqué par les traits de sa vie que
+j'ai raportés: et ses Ouvrages font juger de son esprit beaucoup mieux
+que mes expressions. Il avoit un atachement inviolable pour la Personne
+du Roi, il étoit toujours ocupé de plaire à Sa Majesté, sans cependant
+négliger l'estime du Public, à laquelle il étoit fort sensible. Il étoit
+ferme dans son amitié, et il savoit la placer. Mr le Maréchal de Vivone
+étoit celui des Grands Seigneurs qui l'honoroit le plus de la sienne.
+Chapelle fut saisi de douleur à la mort de son ami, il crut avoir perdu
+toute consolation, tout secours; et il donna des marques d'une
+affliction si vive que l'on doutoit qu'il lui survécût long tems.
+
+Tout le monde sait les difficultez que l'on eut à faire enterrer
+Molière, comme un Chrétien Catholique; et comment on obtint en
+considération de son mérite et de la droiture de ses sentimens, dont on
+fit des informations, qu'il fût inhumé à Saint Joseph. Le jour qu'on le
+porta en terre il s'amassa une foule incroyable de Peuple devant sa
+porte. La Molière en fut épouvantée; elle ne pouvoit pénétrer
+l'intention de cette Populace. On lui conseilla de répandre une centaine
+de pistoles par les fenêtres. Elle ne hésita point; elle les jetta à ce
+Peuple amassé, en le priant avec des termes si touchans de donner des
+prières à son mari, qu'il n'y eut personne de ces gens-là qui ne priât
+Dieu de tout son coeur.
+
+Le Convoi se fit tranquilement à la clarté de près de cent flambeaux, le
+Mardi vingt un de Février. Comme il passoit dans la rue Montmartre on
+demanda à une femme, qui étoit celui que l'on portoit en terre?--«Et
+c'est ce Molière,» répondit-elle. Une autre femme qui étoit à sa fenêtre
+et qui l'entendit, s'écria: «Comment malheureuse! il est bien Monsieur
+pour toi.»
+
+ * * * * *
+
+Il ne fut pas mort, que les Épitaphes furent répandues par tout Paris.
+Il n'y avoit pas un Poëte qui n'en eût fait; mais il y en eut peu qui
+réussirent. Un Abbé crut bien faire sa Cour à défunt Monsieur le Prince
+de lui présenter celle qu'il avoit faite. «Ah!» lui dit ce Grand Prince,
+qui avoit toujours honoré Molière de son estime, «que celui dont tu me
+présentes l'Épitaphe, n'est-il en état de faire la tienne!»
+
+M... à qui une source profonde d'érudition avoit mérité un des emplois
+les plus précieux de la Cour, et qui est un Illustre Prélat aujourd'hui,
+daigna honorer la mémoire de Molière par les Vers suivans:
+
+ Plaudebat, Moleri, tibi plenis Aula Theatris;
+ Nunc eadem moerens post tua fata gemit.
+ Si risum nobis movisses parcius olim,
+ Parcius heu! lachrymis tingeret ora dolor.
+
+ _Molière, toute la Cour, qui t'a toujours honoré de ses
+ aplaudissements sur ton Théâtre comique, touchée aujourd'hui de ta
+ mort, honore ta mémoire des regrets qui te sont dus. Toute la France
+ proportionne sa vive douleur au plaisir que tu lui as donné par ta
+ fine et sage plaisanterie._
+
+Les Personnes de probité, et les Gens de Lettres sentirent tout d'un
+coup la perte que le Théâtre comique avoit faite par la mort de Molière.
+Mais ses ennemis, qui avoient fait tous leurs efforts inutilement pour
+rabaisser son mérite pendant sa vie, s'excitèrent encore après sa mort
+pour ataquer sa mémoire; ils répétoient toutes les calomnies, toutes les
+faussetez, toutes les mauvaises plaisanteries que des Poëtes ignorans ou
+irritez avoient répandues quelques années auparavant dans deux Pièces
+intitulées: _le Portrait du Peintre_, dont j'ai parlé, et _Élomire
+Hypocondre_, ou les _Médecins vengés_. C'étoit, disoit-on, un homme sans
+moeurs, sans Religion, mauvais Auteur. L'envie et l'ignorance les
+soutenoient dans ces sentimens; et ils n'omettoient rien pour les rendre
+publics par leurs discours, ou par leurs Ouvrages. Il y en a même encore
+aujourd'hui de ces Personnes toujours portées à juger mal d'un homme
+qu'ils ne sauroient imiter, qui soupçonnent la conduite de Molière, qui
+cherchent les traits foibles de ses ouvrages pour le décrier. Mais j'ai
+de bons Garands de la vérité que j'ai rendue au Public à l'avantage de
+cet Auteur. L'estime, les biens-faits dont le Roi l'a toujours honoré,
+les Personnes avec qui il avoit lié amitié, le soin qu'il a pris
+d'ataquer le vice et de relever la vertu dans ses ouvrages, l'atention
+que l'on a eue de le metre au nombre des hommes illustres, ne doivent
+plus laisser lieu de douter que je ne vienne de le peindre tel qu'il
+étoit; et plus les tems s'éloigneront, plus l'on travaillera, plus aussi
+on reconnoîtra que j'ai ateint la verité, et qu'il ne m'a manqué que de
+l'habileté pour la rendre.
+
+ * * * * *
+
+Le lecteur qui va toujours au delà de ce qu'un Auteur lui donne, sans
+réfléchir sur son dessein, auroit peut-être voulu que j'eusse détaillé
+davantage le succès de toutes les pièces de Molière, que je fusse entré
+avec plus de soin dans le jugement que l'on en fit dans le tems. On m'a
+fait cette difficulté; je me la suis faite à moi même. Mais n'eust-ce
+point été faire plustost l'histoire du théâtre de Molière, que composer
+sa vie? Il m'eût fallu continuellement rebatre la même chose à chaque
+pièce; on s'en fût ennuyé. C'étoient toujours les mêmes ennemis de
+Molière qui parloient: leur ignorance les tenoit toujours dans le même
+genre de critique. Comme on ne peut pas contenter tout le monde, si un
+habile homme trouvoit quelque endroit qui lui déplût dans une pièce,
+cette troupe d'envieux saisissoit ce sentiment, se l'attribuoit, et
+fesoit ses efforts pour décrier l'Auteur; mais il triomphoit toujours.
+Molière connoissoit les trois sortes de personnes qu'il avoit à
+divertir, le Courtisan, le Savant, et le Bourgeois. La Cour se plaisoit
+aux spectacles, aux sentimens de la _Princesse d'Élide_, des _Amans
+magnifiques_, de _Psyché_; et ne dédaignoit pas de rire à _Scapin_, au
+_Mariage forcé_, à la _Comtesse d'Escarbagnas_. Le peuple ne cherchoit
+que la farce, et négligeoit ce qui étoit au-dessus de sa portée.
+L'habile homme vouloit qu'un Auteur comme Molière conduisît son sujet,
+et remplît noblement, en suivant la nature, le caractère qu'il avoit
+choisi à l'exemple de Térence. On le voit par le jugement que Mr des
+Préaux fait de Molière dans son _Art Poétique_:
+
+ Ne faites point parler vos acteurs au hazard,
+ Un vieillard en jeune homme, un jeune homme en vieillard.
+ Étudiez la Cour et connoissez la Ville:
+ L'une et l'autre est toujours en modéles fertile.
+ C'est par là que Molière illustrant ses écrits,
+ Peut-être de son art eût remporté le prix,
+ Si moins ami du peuple en ses doctes peintures,
+ Il n'eût point fait souvent grimacer ses figures,
+ Quité, pour le bouffon, l'agréable et le fin,
+ Et sans honte à Térence allié Tabarin.
+ Dans ce sac ridicule où Scapin s'envelope,
+ Je ne reconnois point l'auteur du _Misantrope_, etc.
+
+Mr de la Bruyère en a jugé ainsi. «Il n'a,» dit-il, «manqué à Térence
+que d'être moins froid: quelle pureté! quelle exactitude! quelle
+politesse! quelle élégance! quels caractères! Il n'a manqué à Molière
+que d'éviter le jargon, et d'écrire purement: quel feu! quelle naïveté!
+quelle source de la bonne plaisanterie! quelle imitation des moeurs! et
+quel fléau du ridicule! Mais quel homme on auroit pu faire de ces deux
+Comiques!». Tous les savans ont porté à peu près le même jugement sur
+les ouvrages de Molière; mais il divertissoit tour à tour les trois
+sortes de personnes dont je viens de parler; et comme ils voyoient
+ensemble ses ouvrages, ils en jugeoient suivant qu'ils en devoient estre
+affectez sans qu'il s'en mît beaucoup en peine, pourvu que leurs
+jugemens répondissent au dessein qu'il pouvoit avoir, en donnant une
+pièce, ou de plaire à la Cour, ou de s'enrichir par la foule, ou de
+s'aquérir l'estime des connoisseurs. Ainsi n'aïant eu en veue que de
+donner la vie de Molière, j'ai cru que je devois me dispenser d'entrer
+dans l'examen de ses pièces qui n'y est point essenciel, chose
+d'ailleurs qui demande une étendue de connoissance au dessus de ma
+portée. Je me suis donc renfermé dans les faits qui ont donné occasion
+aux principales actions de sa vie; et qui m'ont aidé à faire connoître
+son caractère, et les différentes situations où il s'est trouvé. Je l'ai
+suivi avec soin depuis sa naissance jusqu'à sa mort, sans m'écarter de
+la vérité; non que je présume avoir tout dit: il peut estre échapé
+quelques faits à mon exactitude; mais je doute qu'ils fissent paroître
+l'esprit, le coeur, et la situation de Molière autrement que ce que j'en
+ai dit.
+
+ * * * * *
+
+J'avois fort à coeur de recouvrer les ouvrages de Molière, qui n'ont
+jamais vu le jour. Je savois qu'il avoit laissé quelques fragmens de
+pièces qu'il devoit achever: je savois aussi qu'il en avoit quelques
+unes entières, qui n'ont jamais paru. Mais sa femme, peu curieuse des
+ouvrages de son mari, les donna tous quelque tems après sa mort au sieur
+de la Grange, Comédien, qui connoissant tout le mérite de ce travail, le
+conserva avec grand soin jusqu'à sa mort. La femme de celui-cy ne fut
+pas plus soigneuse de ces ouvrages que la Molière: elle vendit toute la
+Bibliothèque de son mari, où aparemment se trouvèrent les manuscripts
+qui étoient restez après la mort de Molière.
+
+Cet Auteur avoit traduit presque tout Lucrèce; et il auroit achevé ce
+travail, sans un malheur qui arriva à son ouvrage. Un de ses
+domestiques, à qui il avoit ordonné de mettre sa peruque sous le papier,
+prit un cahier de sa traduction pour faire des papillotes. Molière
+n'étoit pas heureux en domestiques, les siens étoient sujets aux
+étourderies, ou celle-cy doit être encore imputée à celui qui le
+chaussoit à l'envers. Molière, qui étoit facile à s'indigner, fut si
+piqué de la destinée de son cahier de traduction, que dans la colère, il
+jetta sur le champ le reste au feu. A mesure qu'il y avoit travaillé il
+avoit lu son ouvrage à Mr Rohault qui en avoit été très-satisfait,
+comme il l'a témoigné à plusieurs personnes. Pour donner plus de goût à
+sa traduction, Molière avoit rendu en Prose toutes les matières
+Philosophiques; et il avoit mis en vers ces belles descriptions de
+Lucrèce.
+
+ * * * * *
+
+On s'étonnera peut-être que je n'aie point fait Mr de Molière Avocat.
+Mais ce fait m'avoit été absolument contesté par des personnes que je
+devois suposer en savoir mieux la vérité que le Public; et je devois me
+rendre à leurs bonnes raisons. Cependant sa famille m'a si positivement
+assuré du contraire, que je me crois obligé de dire que Molière fit son
+Droit avec un de ses camarades d'Étude; que dans le tems qu'il se fit
+recevoir Avocat ce Camarade se fit Comédien; que l'un et l'autre eurent
+du succès chacun dans sa profession: et qu'enfin lors qu'il prit
+phantaisie à Molière de quiter le Barreau pour monter sur le Théâtre,
+son camarade le Comédien se fit Avocat. Cette double cascade m'a paru
+assez singulière pour la donner au Public telle qu'on me l'a assurée,
+comme une particularité qui prouve que Molière a été Avocat.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+ LETTRE
+ CRITIQUE
+ A Mr DE ***
+ SUR
+ LE LIVRE INTITULÉ
+ LA VIE
+ DE MR DE MOLIERE
+
+ A PARIS
+ Chez CLAUDE CELLIER, rüe S. Jacques
+ à la Toison d'or, vis-à-vis S. Yves
+
+ M DCC VI
+
+ _Avec privilege du Roy_
+
+
+
+
+Le privilége est au nom de Claude Cellier, et l'approbation de Saurin,
+du 18 Novembre 1705.
+
+
+
+
+LETTRE CRITIQUE ÉCRITE À Mr DE *** _Sur le livre intitulé_ LA VIE
+DE MR DE MOLIÈRE
+
+
+_Je ne fais point de façon, Monsieur, de vous dire ce que je pense de la
+Vie de Molière; vostre discrétion m'a accoutumé à vous dire mes
+sentimens sans réserve: et dès que vous le souhaitez, je ne puis me
+dispenser de vous satisfaire sur cet article. Peut-estre ne serez-vous
+point content de mon jugement; car le Livre sur lequel vous voulez que
+je le porte à ses Partisans, les Journaux en ont dit du bien; mais tout
+cela ne m'impose point, et je juge selon l'effet qu'un Ouvrage fait sur
+mon esprit. Voicy donc, de vous à moy, ce que je trouve de bon et de
+mauvais dans celuy-cy._
+
+_Apparemment que l'Auteur n'a eu intention de faire son livre que pour
+des gens d'Antichambre, et pour le menu peuple. Il n'y a que ces sortes
+de personnes qui puissent appeler Molière, _Monsieur_; c'estoit un
+Comédien, c'est-à-dire, un homme d'une profession ignoble, à qui la
+qualité de Monsieur ne convient nullement. Le Secrétaire du Roy qui a
+dressé le Privilége de l'Auteur, sçait mieux le cérémonial que luy; que
+ne suivoit-il son exemple? En vérité, il répugne en ouvrant ce Livre, de
+lire: _La Vie de Monsieur de Molière_. Si l'Auteur n'avoit pas chargé
+sur les Comédiens, j'aurois cru qu'il seroit tombé dans cette faute pour
+leur faire plaisir; mais je vois bien que le pauvre homme l'a fait par
+ignorance, puisqu'il a assez maltraité ces Messieurs-là._
+
+_Quant à son stile, c'est un Auteur qui s'emporte, mais qui paroist
+assez le maistre de son expression, qu'il hazarde aussi effrontément que
+s'il estoit le Directeur de la Langue: tout terme, toute expression
+l'accommode pour se faire entendre. Est-il de l'Académie pour parler si
+hardiment? Il écrit presque sur le même ton que l'Auteur du _Système du
+Coeur_. Ce n'est point à ces Messieurs-là à défigurer nostre Langue de
+cette force-là; c'est à eux à suivre ce qui est établi. C'est dommage
+que l'Auteur en question se soit si fort écarté de la voye commune dans
+le choix de ses termes; car il construit bien, et il exprime beaucoup en
+peu de paroles. Ce serait faire un Volume, que de vous faire remarquer
+toutes les expressions hardies qui sont dans ce Livre; il en est tout
+remply, et je crois, Monsieur, que vous vous en estes aussi-bien apperçu
+que moy; mais n'avez-vous point laissé passer le verbe, représenter, que
+l'Auteur fait neutre, pour signifier _remontrer_? Voilà la première fois
+que je le vois employé sans régime en cette signification: _Ceux_,
+dit-il, _qui représentèrent au Roy, le firent avec de bonnes raisons,
+etc._ Je doute aussi que l'on ait encore écrit, _cette pièce a pris tout
+d'un coup_; pour dire qu'elle a eu applaudissement général dès la
+première fois qu'on l'a jouée. Faites-y attention, Monsieur, vous en
+trouverez beaucoup de cette force-là_.
+
+_Il me paroist que ce Livre n'a point d'autre ordre que celuy des temps;
+mais l'Auteur a mal fait, selon moy, d'y assujettir les avantures dont
+son Ouvrage est remply; cela fait oublier la suite des Pièces de
+Molière, qui occupent plus les gens de Lettres, que des faits peu
+intéressans._
+
+_Dans une espèce de Préface qui sert de commencement à ce Livre,
+l'Auteur s'étonne qu'on n'ait point encore donné la Vie de Molière. Pour
+moy, je ne m'en étonne point du tout, et je ne vois pas même qu'il y ait
+lieu de s'en étonner: nous avons de Molière tout ce qui doit nous
+toucher, ce sont ses Ouvrages; et je me mets fort peu en peine de ce
+qu'il a fait dans son domestique, ou dans son commerce avec ses amis;
+nous nous passons de la Vie de bien d'autres personnes illustres dans
+les Lettres; nous nous serions aussi-bien passez de la sienne. Et
+content de l'admirer dans ses Ouvrages, je m'embarrassois peu ny qui il
+estoit, ny d'où il estoit; l'Estat n'est nullement intéressé dans sa
+naissance ny dans ses actions._
+
+_Mais à le prendre dans le sens de l'Auteur, je ne vois pas qu'il ait
+trop bien remply son grand dessein. La Vie de cet Auteur inimitable, qui
+nous occupe si souvent, n'est presque rien; ce sont de petites Avantures
+qui luy sont arrivées avec quelques personnes, que l'Auteur ne daigne
+seulement pas nous nommer. Il y en a quelques-unes qui peuvent faire
+rire les gens qui s'amusent de peu de chose. Mais dans tout le corps du
+Livre, il n'y a rien qui fasse paroistre Molière aussi grand Homme que
+l'Auteur nous le promet, indépendamment de ses Pièces. De bonne foy, à
+le prendre sérieusement, est-ce là Molière? Car bien que je ne sois pas
+de son temps, je sçais néanmoins qu'il a eu des Scènes à la Cour, et
+ailleurs, qui auroient fait plaisir à un Lecteur de goût. Pourquoy
+l'Auteur ne nous les a-t-il pas données? Nous aurions un Ouvrage
+intéressant. Mais entrons dans le détail de celuy-cy._
+
+ * * * * *
+
+_L'Auteur nous promet la vérité des faits, et il veut nous faire croire
+qu'elle luy a coûté cher. Pour moy, je n'en crois rien; et je penserois
+plutost que secouru de quelqu'un contemporain de Molière, il a broché
+son Ouvrage, qui est négligé en quelques endroits; et je jurerois que ce
+quelqu'un est Baron: car ce Livre est autant sa Vie que celle de
+Molière: et ce qui me le feroit croire davantage, ce sont les louanges
+outrées que l'Auteur luy donne un peu trop légèrement, sur tout
+lorsqu'il dit hardiment: _Qui depuis Molière a mieux soutenu le Théâtre
+Comique que Baron?_ C'est-là insulter fortement Dancourt pour le nombre,
+et plusieurs autres Auteurs pour la bonté des Pièces. Après cela, je ne
+puis douter que Baron n'ait donné la matière de cet Ouvrage, et que
+l'Auteur n'y est de part que pour l'expression._
+
+_«Plust à Dieu,» dit le grand-père de Molière à son fils, «que ce petit
+garçon fût aussi bon Comédien que Bellerose!» Ou ce bon homme radotoit,
+ou comme habitant des pilliers des Halles, il avoit peu de
+christianisme. L'Auteur auroit pu se passer de rapporter cette
+extravagance; mais il nous a promis vérité; il faut luy pardonner cette
+étourderie._
+
+_A la sixième page, il nous prépare adroitement au mariage de Molière:
+c'étoit un endroit délicat à toucher; car le Public a de fâcheuses
+préventions sur cet article: et il n'auroit pas esté mauvais de produire
+des Pièces justificatives de ce qu'avance l'Auteur pour anéantir le
+préjugé général. Je ne luy sçais pourtant pas mauvais gré d'avoir essayé
+de détruire l'opinion commune; et je croirois pieusement, et avec
+plaisir, tout ce qu'il nous dit, s'il nous avoit donné le reste avec
+sincérité._
+
+_Car je ne puis m'imaginer que M. le Prince de Conty ait voulu faire son
+Secrétaire du Héros de notre Auteur. Mais si la chose est vraye, les
+amis de ce pauvre Comédien avoient bien raison de le blâmer de n'avoir
+point accepté cet emploi. Il est vray qu'il en donne d'assez bonnes
+raisons, mais je crois qu'elles sont plutôt de la façon de l'Auteur, que
+de celle de Molière, qui alors ne connoissoit point assez la Cour pour
+parler aussi sensément qu'il le fait à ses amis; et l'honneur et
+l'agrément d'une telle place devoient au contraire l'éblouir, et il
+devoit tout quitter pour la prendre, et tout employer pour s'en rendre
+digne._
+
+_Je rencontre une contradiction dans notre Auteur. Il fait dire à
+Molière en Languedoc, qu'il est passable Auteur: il luy fait souhaiter
+de venir à Paris, parce qu'il se sentoit assez de forces pour y soutenir
+un Théâtre Comique; et lorsqu'il y est arrivé, il se défie de luy,
+mal-à-propos; puisque c'est après avoir plu au Roy; après que Sa Majesté
+luy eut accordé le Petit-Bourbon pour jouer la Comédie. Franchement ces
+deux sentimens ne s'accordent pas bien; je veux croire aussi qu'ils sont
+échappez à l'Auteur; et à l'insçu de la vérité, qui a oublié de le
+guider en cet endroit._
+
+_Les Auteurs Comiques, et les Comédiens ne sont point amis de l'Auteur;
+il ne perd point l'occasion de les attaquer. Ceux-là, avant et depuis
+Molière, n'ont donné que de mauvais Ouvrages: ceux-ci ne savent point
+leur métier, et ne représentent pas bien les Pièces de Molière. L'Auteur
+me permettra que je ne sois point de son sentiment. Nous avons eu pour
+le goût du temps des Pièces excellentes avant Molière. Boisrobert,
+Douvville, Scaron, Rotrou, Tristan, nous en ont donné. Et depuis
+Molière, nous avons eu celles de Messieurs de Brueys, Boursault, Menard,
+etc., sans parler de Dancourt qui a fait un Théâtre Comique complet. Les
+bons Auteurs Modernes ne se réduisent donc pas à Baron; et j'en appelle
+au succès de ses deux dernières Pièces. C'est connoistre bien légèrement
+le Théâtre d'aujourd'huy que de porter un jugement aussi faux que celuy
+de l'Auteur: mais aux dépens de son honneur, il a voulu faire plaisir à
+Baron. Ne seroit-il point pour quelque chose dans ses Ouvrages, qu'il
+les élève si fortement?_
+
+_Quant aux Comédiens, la proposition de l'Auteur n'est pas plus juste:
+_Molière_, dit-il, _ne reconnoîtroit pas ses Ouvrages, s'il les voyoit
+représenter aujourd'huy._ Voilà un sentiment qui me paroît outré; car je
+ne vois pas même que Molière ait jamais mieux représenté le Bourgeois
+Gentilhomme et Pourceaugnac, que Poisson les représente; qu'il ait mieux
+soutenu le caractère du Misantrope, que Beaubourg et Dancourt le font
+valoir; plus délicatement grimacé que la Torellière, et ainsi des
+autres. Il me suffit que le public soit content de leur Jeu, pour que je
+sois persuadé que j'ay raison; surtout aujourd'huy, que le bon goût est
+plus général qu'il ne l'estoit du temps de Molière._
+
+_L'Auteur, à cette occasion, nous étale fastueusement dans deux ou trois
+endroits de grands mots, pour nous faire entendre que le métier de
+Comédien a de trop grands principes, pour que des gens si mal élevez
+puissent les sçavoir. Si on le pressoit de les donner, il seroit fort
+embarrassé, sur ma parole; car je n'en connois point d'autre que le bon
+sens, une belle voix, et de beaux gestes. Il semble, à l'entendre
+parler, que le Jeu de la Comédie soit aussi difficile à acquérir que
+l'art de prêcher. Mais quand cela seroit, est-ce l'éducation qui donne
+la déclamation? Si ce principe est vrai, les Comédiens doivent tous
+estre de bons acteurs, puisqu'ils n'épargnent rien pour bien élever
+leurs enfans. Mais nous voyons, malgré le Système de notre Auteur, que
+ceux de leur Troupe, qui ont le plus étudié, sont presque les plus
+foibles Acteurs. C'est un don de la Nature, que l'expérience façonne,
+sans aucunes règles, que de s'accommoder au goût du Public._
+
+_Ou Molière avoit bien peu de raison de demander à M. Racine un Acte
+d'une Tragédie par semaine; ou celui-ci étoit un terrible Poëte alors,
+de se charger de fournir ce pénible ouvrage. Ce fait n'est absolument
+point dans la Nature; et il faut que l'Auteur ait pris les semaines pour
+les mois._
+
+_Trouvez-vous, Monsieur, que l'histoire de la petite Épinette convienne
+à la vie d'un homme grave? Elle est entièrement épisodique, et je n'y
+vois pas le mot pour rire. L'Auteur auroit pu faire entrer Baron plus
+noblement sur la Scène, que de le mettre avec les Bateleurs de la Foire;
+et je m'étonne que ce grand Homme ait souffert que son ami (car je n'en
+veux rien rabattre, ils se connoissent de longue main) l'ait fait passer
+à la postérité par une si vilaine porte. D'ailleurs, tout ce fatras de
+petites circonstances, qui regardent les commencemens de Baron, m'ennuye
+à la mort. Je m'embarrasse fort peu qu'il ait eu du bien et des Tuteurs,
+et qu'il ait été petit Farceur à la Foire Saint-Germain, ni que Molière
+l'ait pris tout nud, et qu'il l'ait fait habiller. En habile homme,
+l'Auteur devoit même supprimer ces petites circonstances, par rapport à
+Molière. Mais n'en parlons plus, aussi bien cela n'en vaut pas la peine,
+et ne mérite d'être relevé que pour accuser l'Auteur d'imprudence,
+d'être entré dans des choses si communes, qu'il nous avoit pourtant
+promis d'écarter. Molière est le plus petit homme du monde quand
+l'Auteur le met avec Baron, excepté néanmoins dans l'aventure de Mignot.
+Cette action de Molière est belle, et je doute qu'il y ait beaucoup de
+personnes capables d'en ménager si bien une pareille. Mais je trouve
+toujours en mon chemin Baron, comme un indigne pupille, et Molière comme
+un fade gouverneur._
+
+_L'Auteur a fait tout ce qu'il a pu pour couvrir le mauvais de la Vie de
+Molière; mais comme il aime la vérité, il nous fait pourtant entendre
+par tout, mais surtout par la conversation de Molière avec Rohaut, que
+celui-là avoit une femme qui se conduisoit en Comédienne peu scrupuleuse
+sur le chapitre de la vertu. Cette vérité n'étoit point trop bonne à
+dire si clairement, sur tout pour un Auteur qui nous avoit promis
+d'éviter les choses communes._
+
+_L'avanture de ces quatre personnes qui se vont noyer est extravagante,
+et hors du vrai-semblable; et je m'étonne qu'un homme de bon sens nous
+la donne bien sérieusement pour une vérité. Je conviens que si la chose
+est vraie, Molière y fait le personnage d'homme d'esprit. Mais qu'est-ce
+que Chapelle a fait à l'Auteur, pour le mettre toujours pris de vin sur
+la Scène, ou dans la disposition de s'enyvrer? Ne pouvoit-il le prendre
+de son beau côté? C'est de gayeté de coeur insulter à la mémoire d'un
+galand homme._
+
+_L'Auteur détaille assez la Comédie du _Tartuffe_ pour ceux qui ne
+sçavent pas ce qui se passa à l'occasion de cette Pièce. Mais j'entends
+tous les jours bien des gens de ce temps-là qui se plaignent que
+l'Auteur n'ait pas développé tous les mouvemens que l'on se donna pour
+faire supprimer cette Pièce, et pour en faire punir l'Auteur. Il falloit
+aussi nous dire sur quel modèle Molière l'avoit fait, et ce qu'on luy
+fit changer, pour lui permettre de la jouer la seconde fois. Mais
+l'Auteur nous cache jusqu'au nom de celui qui en fit défendre la
+représentation. Le mystère est répandu dans son Livre depuis le
+commencement jusques à la fin: c'est une Énigme continuelle. Les égards
+de cet Auteur vont jusqu'à ménager le Valet qui chaussoit Molière à
+l'envers; et tout Paris sçait qu'il se nommoit Provençal, et on le
+connoît sous un autre nom. Cette personne dont Molière fait un si
+indigne jugement, s'est rendu fort recommandable par son mérite dans les
+affaires et dans les Méchaniques. Il n'étoit pas né pour être un habile
+Domestique; mais il avoit toutes les dispositions pour devenir ce qu'il
+est. L'Auteur auroit dû luy rendre cette justice, et en faisant
+connoître le malheur de son premier âge, relever le mérite de celuy qui
+l'a suivi. Il ne dépend pas de nous de naître avec du bien; mais c'est
+un grand talent d'en acquérir, comme il a fait par son assiduité, et par
+son intelligence. Je le nommerois, si je ne voulois épargner à l'Auteur
+la confusion publique de l'avoir maltraité si mal-à-propos_.
+
+_Je suis assez content de l'Histoire du _Misantrope_: mais je n'approuve
+nullement que l'Auteur nomme rapsodie, une Dissertation qu'une personne
+de Littérature fit dans le temps pour le défendre contre les Critiques.
+Voilà comme sont tous les Auteurs, qui s'imaginent être du premier
+ordre; tout ce qu'ils n'ont pas fait, est, selon eux, détestable;
+cependant, cet Ouvrage dont Molière, ou notre Auteur fait tant de bruit,
+est le meilleur que cette personne ait fait en sa vie; et il n'y a guère
+eu d'Auteur qui ait plus travaillé que luy, ni dont le nom soit plus
+connu. Il étoit inutile que notre Auteur mystérieux voulût nous cacher
+sa médisance; tout le monde sçait que la défense du Misantrope est de
+l'Auteur qui nous apprend si galamment tous les mois ce qui se passe
+dans toute l'Europe. Et le jugement que l'on en fait dans ce Livre-ci,
+ne cause aucune altération à sa réputation: elle n'a qu'une voix._
+
+_La conversation de Molière avec Bernier me paroît fort plate; et Baron,
+qui est le cheval de bataille de l'Auteur, m'y semble fort mal amené, et
+y faire un personnage impertinent. Mais l'on commence à s'appercevoir en
+cet endroit, que l'Auteur manque de matière, et que le donneur de
+Mémoires ne s'est pas oublié._
+
+_Cependant l'aventure du Minime m'a réjoui; elle est d'esprit, et
+l'Auteur l'a assez bien rendue: car je fais justice sans prévention, et
+je ne prétens point, quand il verroit cette Lettre, m'attirer son
+mépris. Je suis sûr que s'il vouloit être de bonne foy, il avoueroit que
+j'ai raison de le reprendre en bien des endroits. Je ne l'estime pas
+moins pour avoir fait des fautes que la matière exigeoit de luy. Il a
+fait voir par l'Ouvrage qu'il a donné après celui-ci, qu'il est capable
+de faire mieux; et qu'il est le maître de se donner de la réputation
+quand il choisira de bons sujets._
+
+_Je doute que la conversation de Chapelle avec Molière sur les Ouvrages
+de celui-ci soit véritable. Est-il naturel que celui-là rompe en visière
+à un ancien amy, aussi fortement qu'il le fait dans cette conversation?
+Ces deux Amis se querellent sans cesse dans ce Livre; Molière mésestime
+toujours Chapelle; et cependant il ne sçauroit se défaire de l'amitié
+qu'il a pour luy. Par quel endroit Chapelle faisoit-il donc plaisir à
+Molière, puisqu'il ne pouvoit s'accommoder de son caractère? Un homme de
+bon esprit se seroit défait honnêtement du commerce d'un Amy si
+incommode: mais l'Auteur n'auroit eu moyen de faire donner par Molière
+une belle éducation à Baron, sans Chapelle. C'est son lieu commun pour
+lui faire éviter le vin et ménager ses amis: il pouvoit avoir soin de
+son Élève, sans intéresser la réputation de personne._
+
+_La Scène du Courtisan Extravagant n'est point un morceau à mettre dans
+un Livre; elle n'est bonne que pour une Comédie; elle est toute écrite,
+il n'y aurait qu'à la placer. Elle est assez dans la nature; mais le nom
+du Courtisan me la feroit trouver encore plus agréable._
+
+_L'aventure du jeune homme qui veut se faire Comédien est moderne, ou
+elle est double: car je sçai qu'une personne qui a assez bonne
+réputation parmi les Gens de Lettres, fut un jour demander à Roselis un
+semblable conseil, à quelques circonstances près; car il donna à ce
+Comédien l'alternative entre la profession de Jésuite, ou celle de
+comédien. Roselis, très-honnête homme, lui conseilla sans balancer de se
+faire Jésuite. Mais ce jeune homme qui croyoit que ses talens pour la
+Comédie détermineroient son conseil de ce côté-là, fut fort étonné de le
+trouver opposé à sa passion. De sorte que, trouvant des obstacles des
+deux côtez, il n'a pris ni l'un ni l'autre parti; et il a choisi la
+profession de bel Esprit, dont il s'acquitte avec assez
+d'applaudissement._
+
+_C'est en cet endroit de la Vie de Molière, que les pauvres Comédiens
+sont accommodez de toute façon. L'Auteur fait faire ici un personnage à
+Molière d'homme désintéressé et juste; mais il me semble qu'il pouvait
+dissuader le jeune étourdi de prendre sa profession, sans lui en faire
+voir le ridicule et l'indignité: _C'est_, dit-il, _la dernière ressource
+de ceux qui ne sçauroient mieux faire, ou des libertins qui veulent se
+soustraire au travail; c'est enfoncer le poignard dans le coeur de vos
+parens, de monter sur le Théâtre. Je me suis toujours reproché d'avoir
+donné ce déplaisir à ma famille: c'est la plus triste situation que
+d'être l'Esclave des fantaisies des Grands Seigneurs; le reste du monde
+nous regarde comme des gens perdus, et nous méprise._ Molière avoit
+raison de penser tout cela comme homme de bon esprit et de probité: mais
+il avoit grand tort de le dire, comme Comédien. Et suposé qu'il ait
+jamais parlé aussi étourdiment, l'Auteur devoit sauver cette peinture
+mortifiante à une troupe de gens qui ne luy ont rien fait que de le
+divertir, quand il a voulu aller à la Comédie. Il a épargné tant
+d'autres véritez à des personnes qui ne les valent pas, tout Comédiens
+qu'ils sont; il pouvoit bien encore épargner à la Troupe le chagrin que
+de tels sentimens partissent d'un homme qu'ils reconnoissent pour leur
+Maître, et qui a été si long-temps à leur teste. Car à regarder les
+Comédiens du côté des moeurs, ils en ont de bonnes comme les autres; et
+s'il y en a quelques-uns qui n'édifient pas, il y en a d'autres qui
+cultivent la vertu. Je vous avoue, Monsieur, que ce discours de Molière
+m'a révolté; il n'y a personne qui ne parlât contr'eux avec plus de
+modération._
+
+_Mais, Monsieur, pourquoy l'Auteur introduit-il Chapelle pris de vin
+dans cette occasion? Molière pouvoit bien, sans lui, faire entendre
+raison à ce jeune fils d'Avocat. Quelle impertinence Chapelle ne
+vient-il pas dire? C'est, dit-il, un vol que ce jeune homme fera au
+Public s'il ne se fait Prédicateur ou Comédien. Comme si les principes
+de la déclamation étoient les mêmes dans ces deux professions si
+oposées! L'Auteur fait bien connoître par cette proposition, qu'il
+n'entend ni l'action de la Chaire, ni l'action du Théâtre; car je ne
+puis m'imaginer que cela soit sorti de la bouche de Chapelle, qui étoit
+un homme d'esprit et de goût. L'Auteur s'est imaginé qu'il n'étoit bon
+qu'à dire des plaisanteries, puisqu'il le fait encore parler sur le même
+ton dans les pages suivantes, dans des avantures, qui sont même
+épisodiques à son sujet. Mais je remarque à cette occasion, que l'Auteur
+a eu une attention extraordinaire à répandre du plaisant dans la vie
+d'un homme sérieux. A quel dessein? Ses actions nuement rapportées,
+avoient assez de quoy satisfaire ceux qui s'intéressent à le connoître,
+sans les faire servir de divertissement au Public. Il fait beau voir cet
+homme grave envoyer chercher le chapeau de Rohaut son ami, pour
+représenter le Philosophe dans le _Bourgeois Gentilhomme_; cela est plat
+et d'un mauvais caractère. Oh mais, me diroit l'Auteur, cela est vray.
+Eh bien, quand on n'en pourroit douter, qu'importe à la postérité
+d'avoir cette ridicule vérité dans la vie d'un homme dont elle ne
+cherchera jamais la bassesse?_
+
+_Je ne suis pas mécontent de l'histoire du succez du _Bourgeois
+Gentilhomme_ et des _Femmes Sçavantes_ à la Cour. Ce sont ces
+endroits-là que l'Auteur auroit dû détailler davantage, parce que ce
+sont les seuls qui nous touchent. Nous voyons représenter tous les jours
+les Pièces de Molière, et nous aurions été ravis de connoître les
+modèles de ses caractères, les motifs qui l'ont fait travailler, et le
+succès de ses pièces dans le temps. Et même, en homme avisé, l'Auteur
+auroit dû nous donner une Dissertation sur chacune. Ç'auroit été là un
+Ouvrage excellent; mais cette suite d'aventures communes n'est bonne que
+pour ces Lecteurs qui s'amusent de rien. Il est vrai que l'Auteur, qui a
+senti par avance cette objection, y répond modestement à la fin de son
+Livre. Un tel Ouvrage, dit-il, est au-dessus de ma portée; et quand je
+l'aurois fait, c'eût été donner l'histoire du Théâtre de Molière, et non
+pas sa vie. Eh bien soit, celle-là m'auroit fait beaucoup de plaisir;
+celle-ci ne m'intéresse point. On donne la vie d'un homme, quand ses
+actions inspirent de la sainteté dans les moeurs, et de l'élévation dans
+les sentimens, ou qu'elle fournit des moyens de gouverner, et de se
+conduire dans les grands emplois._
+
+_La querelle de Baron avec ce Courtisan inconnu, à l'occasion d'une
+Pièce de Théâtre, me paroît impertinente. Molière y fait le personnage
+d'un présomptueux; Baron, celuy d'un homme qui ne se connoit pas; le
+Courtisan, celuy d'un mal-avisé, de se commettre avec luy: et tout cela
+est soutenu par de si mauvaises raisons, que je ne daigne pas vous en
+parler davantage; d'autant plus que je ne devine pas sûrement les
+personnes que l'Auteur a cachées._
+
+_Nous voici à la fin du Livre où l'Auteur nous dit qu'il a assez fait
+connoître que Molière ne vivoit pas en bonne intelligence avec sa femme.
+Il a raison, puisque par tout ce qu'il nous a dit, j'ai compris aisément
+que la Molière étoit une coquette outrée; qu'elle causoit
+continuellement du chagrin à Molière, et qu'il ne pouvoit la ranger à
+son devoir à cause de son humeur volontaire. Cependant l'Auteur se
+plaint que l'on ait fait de mauvaises histoires sur son compte; et il
+attaque effrontément sur cela l'Auteur du _Dictionnaire critique_, pour
+donner plus de poids à son ressentiment. Mais qu'a-t-on tant dit contre
+Molière et sa femme? Rien autre chose que ce que l'Auteur nous en a
+débité; à la vérité, avec beaucoup plus de politesse et de précaution.
+Il ne falloit point tant se récrier pour si peu de chose._
+
+_Si Molière, selon notre Auteur, n'étoit lent à travailler, que parce
+que les visites des Grands Seigneurs et de ses Amis, qui étoient
+fréquentes, l'interrompoient dans son travail, pourquoi cet Auteur ne
+nous a-t-il pas donné ce qui se passoit entre ces Grands Seigneurs, ces
+Amis et Molière? Nous aurions sa vie, puisqu'il a plu à l'Auteur
+d'essayer de nous la donner. Ces Messieurs-là n'alloient chez Molière,
+que pour faire valoir son esprit; et ce que disent de Grands Seigneurs
+et des Amis choisis, doit être agréable. Mais l'Auteur ne l'a pas sçu
+apparemment, et il a mieux aimé faire un Livre plus court et ne point
+mentir: et moi je serois fort aise qu'il eût inventé de bonnes choses,
+pour me dédommager de ses plates véritez._
+
+_Il nous fait un long narré de la mort de Molière, comme si nous étions
+ses petits parens, qui voulussions en sçavoir jusqu'aux plus basses
+circonstances. Les bouillons de la Molière, son oreiller, le fromage de
+Parmesan, relèvent beaucoup le mérite de ce grand Homme. Oh! je ne dis
+tout cela, dit l'Auteur, que pour ôter au Public le préjugé qu'il a sur
+la mort de Molière. Et bien, il n'y avoit qu'à dire qu'il ne mourut
+point sur le Théâtre, c'en étoit assez; on l'auroit cru sans ces
+particularitez ridicules. Il faut bien qu'on le croye sur le reste, dont
+il ne dit pas la moitié de ce qu'il faut dire; par exemple, sur son
+enterrement dont il auroit eu de quoi faire un volume aussi gros que son
+Livre, et qui auroit été rempli de faits fort curieux, qu'il sçait sans
+doute. Car pour être mystérieux avec esprit, comme l'Auteur, il faut
+sçavoir toutes les circonstances des faits que l'on rapporte. Pour moy,
+je n'en juge que par le bruit public; on accuse l'Auteur de n'avoir pas
+dit tout ce qu'il devoit, ou du moins tout ce qu'il pouvoit dire: et dès
+que je suis prévenu sur cela, je ne sçaurois être content de l'Auteur,
+qui devoit tout dire, ou se taire. Il a manqué à ce qu'il devoit à la
+vérité, comme Historien, dès qu'il a supprimé des faits ou des
+circonstances._
+
+_Voilà, Monsieur, mon sentiment sur la _Vie de Molière_. Je ne suis
+point entré dans une Critique exacte du Livre; je vous ai dit seulement
+ma pensée. D'autres Critiques plus chagrins que moy, y auraient
+peut-être plus trouvé à redire que je ne l'ay fait: mais persuadé que je
+suis, que les sentimens ne sont jamais généraux sur le bon ou le mauvais
+d'un Ouvrage, je ne voudrois pas répondre que ce Livre n'eût son mérite
+pour le plus grand nombre; il est amusant pour les gens qui se
+contentent de lire sans réflexion. Il y a des noms en blanc; on s'occupe
+à les deviner; cela suffit pour faire dire: Voilà un Livre excellent,
+pour exciter la curiosité, pour faire admirer l'ordre et le stile. En ce
+cas, l'Auteur aura eu raison, et moy, j'auray eu tort de le reprendre.
+Cependant, débarrassé de tout préjugé, j'ay cherché la Vie de Molière
+telle que l'Auteur nous la promet au commencement de son Livre, je ne
+l'ai point trouvée, le Livre ne m'a point plu. Je me suis rabatu sur
+l'expression au défaut de la matière; celle-là m'a paru trop hardie pour
+un Auteur qui n'est point en droit de s'écarter de la voye commune. J'ay
+vu de plus que les avantures qui offusquent la Vie de Molière, en
+défiguroient quelques traits sérieux assez passablement touchez. Je
+crois néanmoins que le tout ensemble a coûté à l'Auteur; il a travaillé
+son Ouvrage avec autant de soin que si c'étoit la Vie d'un Héros, à
+quelques endroits près, qui sont un peu négligez._
+
+_Mais, Monsieur, comme je ne veux point m'attirer les traits d'un Auteur
+en colère, je vous prie que cette Lettre soit de vous à moy; car s'il en
+a connaissance, il ne se tiendra jamais de me commettre dans le public
+pour son honneur, et je serois très-fâché que lui ou moi nous eussions
+tort publiquement. Ainsi soyez fidelle à notre amitié; car j'aurois
+peut-être bien de la peine à me retenir, si l'Auteur me maltraitoit par
+une Réponse; et nous pourrions donner aux Gens de Lettres des Scènes qui
+tourneroient à notre confusion. Je suis, etc._
+
+
+FIN DE LA LETTRE CRITIQUE
+
+
+
+
+ ADITION
+ A LA VIE
+ DE MONSIEUR
+ DE MOLIERE,
+ _CONTENANT_
+ UNE
+ REPONSE
+ A LA CRITIQUE
+ Que l'on en a faite.
+
+ A PARIS,
+
+ Chez
+ JACQUES LE FEBVRE, dans la grand'Salle du Palais, au Soleil-d'Or.
+ ET
+ PIERRE RIBOU, proche les Augustins, à l'Image Saint Loüis.
+
+ M. DCCVI.
+
+ _AVEC PRIVILEGE DU ROI_
+
+
+
+
+Le privilége est au nom de Jean-Leonor le Gallois, sieur de Grimarest,
+et l'approbation de Saurin, du 9 décembre 1705.
+
+
+
+
+ADDITION À LA VIE DE MONSIEUR DE MOLIÈRE CONTENANT UNE RÉPONSE À LA
+CRITIQUE QUE L'ON EN A FAITE
+
+
+Dès que la Vie de Mr de Molière a paru, on m'a menacé de la critiquer.
+Un petit Auteur, étouffé dès sa naissance, vouloit avec ingratitude
+faire son coup d'essai sur mon Ouvrage: mais la Critique qui m'occupe
+est au dessus de sa portée; ce n'est point lui qui m'attaque.
+
+Le Provençal d'autre-fois, et le Grand'homme d'aujourd'hui, au dire de
+l'Auteur de la Critique, m'a donné des soupçons; mais ce n'est pas un
+homme assez du commun pour relever les égaremens d'un petit Auteur.
+
+La Compagnie (c'est ainsi que Mrs les Comédiens appellent leur Corps
+présentement) n'a point, ce me semble, d'Auteur critique aussi délié que
+celui qui me reprend.
+
+Le nom du Libraire qui débite ce petit Ouvrage, m'a fait soupçonner
+qu'une plume acoutumée depuis longtems au travail, auroit voulu à mes
+dépens procurer quelque petit profit à son Libraire, sous le nom de
+Molière, qui rapelle assez son Lecteur. Mais le stile de la Critique est
+aisé; il n'est point raboteux; je n'y reconnois point l'Auteur qui
+m'avoit d'abord causé des soupçons.
+
+J'avoue que je suis dépaysé, j'ignore celui à qui j'ai affaire. A moins
+que ce ne soit quelque Avocat désoeuvré, que j'ai lieu de soupçonner, et
+qui pour se dédommager de son loisir, n'ait voulu faire connoître au
+Public qu'il étoit homme de discussion, et de discernement. Mais tel que
+soit mon Adversaire je lui suis très-obligé de tout le bien qu'il dit de
+moi; j'ai pourtant remarqué un peu de vivacité dans sa Critique; et j'ai
+bien de la peine à croire qu'il m'attaque de sang froid. C'est un
+Censeur à craindre; il insinue ses sentimens avec adresse, il y a du
+tour dans son expression; mais je ne conviens pas qu'il pense toujours
+juste. Ainsi il trouvera bon que je le fasse connoître au Public par ma
+Réponse. Je me flate même que mon Censeur y apprendra des choses qu'il
+ignore, tout assuré qu'il paroît à porter son jugement.
+
+Je dis plus, je me suis imaginé que son Ouvrage n'est qu'un ramassis des
+diférens sentimens que l'on a répandus sur mon travail; si tout étoit
+parti de son génie, il y auroit peut-être plus d'ordre, et moins de
+contradiction dans sa Critique. Il a entendu ce Peintre, dont tout le
+mérite est renfermé dans la main, s'écrier dans ces lieux où l'on
+s'assemble pour étaler son bel esprit: «Ce n'est point là Molière; il a
+eu du commerce avec toute la Cour; l'Auteur ne nous en dit rien.» Mon
+Censeur a mis cela sur ses tablettes pour me le reprocher.
+
+D'un autre côté cet Avocat, qui ne connoît que le langage gothique de sa
+famille et de ses paperasses, et qui ignore celui de la Cour et des bons
+Auteurs, a donné matière à mon Critique, pour ataquer mon stile. Il a
+saisi les plaintes des Comédiens, qui se sont cru offencez de
+l'éfronterie que j'ai eue d'ataquer leur Jeu et leur Profession. Il a
+répété d'après eux que j'ignorois les principes de leur Art, et que ce
+n'étoit pas à moi à en parler si légèrement. Enfin mon Censeur a fait un
+petit magazin de bonnes et de mauvaises choses que l'on a dites contre
+mon Livre, pour en former sa Critique. J'y vais répondre pour ôter au
+Public la prévention que des termes vifs et bien placez pourroient lui
+donner contre mon Livre.
+
+Mon Censeur s'étonne que j'aie intitulé mon Ouvrage, _La Vie de Mr de
+Molière_. «Un Comédien», dit-t-il, «peut-il être apellé _Monsieur_, que
+par des Domestiques, ou par le menu Peuple? Sa profession est ignoble.
+L'Auteur ignore le cérémonial.»
+
+Si mon Censeur avoit dit que l'on étoit acoutumé à ne point donner du
+_Monsieur_ à Molière; que j'aurois bien fait de suivre l'usage; et que
+ce n'est point par mépris pour cet illustre Auteur que cet usage s'est
+établi; j'aurois passé condamnation de cette Critique. Mais ce n'est pas
+là le sentiment de mon Censeur: je suis donc obligé de lui dire que je
+n'ai point fait la Vie de Molière, comme Comédien, mais comme Auteur: et
+le mérite qu'il s'est acquis par ses Ouvrages exige de l'estime; c'est à
+ce sentiment qu'il faut s'en tenir pour rendre ce que l'on doit à sa
+mémoire. Quel est l'Auteur de son tems que l'on n'apelleroit pas
+Monsieur en fesant sa Vie?
+
+Mais bien plus: mon Censeur, qui insulte Molière et l'Auteur de sa Vie
+par des termes un peu trop forts, ne sçait pas aparemment qu'il n'y a
+point d'Auteur, pour peu sur tout qu'il se soit rendu recommandable, que
+l'on ne traite de _Monsieur_, quand on parle de lui dans un tems peu
+éloigné de celui où il a vécu, et que ses enfans vivent encore. C'est
+une règle de politesse que l'on pousse même jusqu'à un siècle. Et si
+dans ces derniers tems il s'est glissé une espèce de rusticité dans les
+conversations, en apellant séchement par leur nom ceux à qui l'on doit
+de l'estime ou du respect, doit-on trouver mauvais que dans l'impression
+je me sois écarté de cette rusticité?
+
+Quand bien même j'aurois pris Molière comme Comédien, quel mal aurois-je
+fait de l'apeller _Monsieur_? c'est un cérémonial bien établi
+présentement chez Mrs les Comédiens Auteurs. Ne lisons-nous pas, _Les
+OEuvres de Mr Poisson, Le Théâtre de Mr Dancour, etc._? Après cela
+peut-t-on refuser le _Monsieur_ à Molière? Nous ne sommes plus dans le
+tems où l'on intituloit modestement, _Les OEuvres de Jean un tel_.
+
+Il est vrai que je traiterai également de _Monsieur_ le Grand Seigneur
+et Molière, sans croire m'écarter des règles. La vertu et le mérite sont
+de toute profession, je les honore avec respect dans l'homme de qualité,
+et avec estime dans celui qui est d'une naissance commune. Ce seroit une
+étrange chose que Molière eût éfacé son mérite par la sienne et par sa
+profession. Enfin il suffit que ç'ait été un Auteur illustre, et qu'il
+ait été honoré de l'estime et des bienfaits du Roi pour justifier les
+égards que j'ai eus pour lui.
+
+Mais faut-t-il que je fasse remarquer à mon Censeur que c'est lui-même
+qui ne sait pas le cérémonial? Puisqu'il ignore que quand on fait parler
+le Roi personnellement, on ne donne la qualité de _Monsieur_ à personne
+qu'à ceux à qui sa Majesté veut bien la donner, à cause de l'élévation
+de leur naissance, ou de leur dignité. Et je pourois me récrier contre
+mon Censeur de ne pas mettre de la différence entre un Privilége, où le
+Roi parle définiment et en Maître, et le titre d'un Livre qui n'est
+déterminé pour personne en particulier.
+
+Je passe à un article qui m'intéresse davantage, c'est mon stile, que
+l'on ataque d'une grande force. «Je suis un Auteur qui m'emporte; je
+hazarde; tout terme, toute expression m'acommode pour me faire entendre.
+Suis-je de l'Académie pour écrire si hardiment?» Si mon Censeur, qui
+parle de cette sorte contre moi, avoit fait ses lectures avec atention,
+s'il avoit du commerce, il auroit remarqué que je n'ai rien hazardé. La
+noblesse et le choix des termes, et des expressions, la netteté, la
+_concision_, sont des principes, que je tâche de ne point perdre de vue,
+comme les moyens les plus assurés d'atacher le Lecteur. A observer trop
+rigoureusement la pureté de la Grammaire, à s'en tenir aux expressions
+communes, à préférer toujours le propre au figuré, on rend bien souvent
+une lecture languissante; on ne réveille point le Lecteur. J'avoue qu'un
+long et fréquent usage de la langue me fait quelquefois sortir du chemin
+batu; mais il me semble que je le fais avec précaution, et dans les
+ocasions, où ce que je hazarde relève le sentiment que j'exprime. La
+langue Françoise est aujourdui de tous les Pays, de toutes les Cours
+étrangères; et l'on ne sauroit se donner trop de soins pour la
+perfectionner; de manière qu'elle soit toujours préférée, comme la plus
+propre pour s'exprimer naturellement. En Allemagne, en Dannemarc, en
+Suède, en Pologne, le commerce d'amitié, de politesse, de galanterie,
+d'affaires même, s'entretient en notre langue. Les Princes se font un
+plaisir de parler François; leurs Ministres, Envoyés dans de diférentes
+Cours, ont leur correspondance en François; c'est une langue
+universelle. Et il est à notre honte que les Étrangers aient plus
+d'atention que nous à y trouver des beautez, dont on nous interdit la
+recherche par des Critiques continuelles dès que quelque Auteur s'écarte
+un peu du stile commun et populaire. Si cet Auteur n'a un nom, ou une
+place qui impose silence, aussi tôt une foule d'ignorans s'élève contre
+lui: leur malignité va si loin, que quand une expression heureuse les
+choque, parce qu'elle est nouvelle pour eux, quoique receue et employée
+depuis long tems, ils condamnent tout l'Ouvrage. De sorte que les
+Auteurs, plus jaloux de la matière, que du stile, aiment mieux faire un
+bon Livre exprimé foiblement, que de risquer de lui donner la grace et
+le feu qu'il pourroit avoir par un stile choisi. J'ai cru que je pouvois
+sortir de cette circonspection servile, et qu'assuré par de longues
+observations, je pouvois placer quelques termes, et quelques
+expressions; sur tout dans une matière, où j'avois beaucoup de choses à
+ménager, pour n'en pas rendre la lecture désagréable.
+
+Les Caractères, les Conditions, les Matières ont leurs termes: le
+Courtisan ne parle point, comme le Bourgeois; l'homme d'esprit, comme
+l'homme commun; on ne rend point une avanture avec le stile du sérieux.
+Tout cela forme de diférens langages que mon Censeur n'a point encore
+étudiés, et il a pris pour égarement ce qui lui a paru nouveau.
+
+Je ne puis m'empêcher de relever ces termes, _est-il de l'Académie_? Non
+je n'en suis point, et je ne crois pas que jamais je mérite d'en être.
+Mais a-t-il été interdit par quelque ordonnance, à tous ceux qui ne sont
+pas de l'Académie, de cultiver la langue, de débarasser le stile de ces
+ornemens étrangers qui le rendent confus, d'éviter l'École, d'imiter la
+Nature, et même de hazarder un terme, une expression, si elle relève le
+sentiment, ou la matière? Je ne pense pas que ce soit une nécessité
+d'être de l'Académie pour choisir le meilleur, dont jusqu'à présent on
+ne nous a point donné de règles assurées. Je suis donc en droit de le
+chercher, comme un autre. Et si je me fais bien entendre au propre ou au
+figuré; de manière que je conserve les caractères, et que j'évite le
+languissant, le bas, et le superflu, je m'embarasse peu que l'on me
+reproche la singularité. Car je déclare à mon Censeur que je ne suis
+nullement scrupuleux, et que s'il se présente un terme expressif, qui
+m'en épargne plusieurs, je l'emploie avec assurance, quand il a passé
+dans les conversations des personnes qui parlent bien. _Concision_, dont
+je me suis servi au commencement de cet article, ne sera pas sans doute
+du goût de mon Censeur; mais lui-même qui se tient si fort à l'antique
+n'a-t-il rien hazardé dans sa Critique? Et s'imagine-t-il que l'on eût
+dit du temps de François Premier, _je me suis rabatu sur l'expression_,
+pour _j'ai cherché ma satisfaction dans son stile_: que l'on eût employé
+_les avantures qui offusquent la vie de Molière_ pour dire, _qui
+empêchent que l'on ne trouve ses actions et ses sentimens_; que l'on eût
+hazardé _s'écarter de la voie commune_, pour signifier _ne pas suivre
+les règles ordinaires du stile_? C'est pourtant là du nouveau, que mon
+Censeur a peut-être lâché par contagion, et qui me fait bien entendre
+qu'il ne m'a repris que par passion, ou de commande: ou il me permettra
+de lui dire qu'il ne sçait pas distinguer l'ancien d'avec le nouveau, le
+hazardé d'avec le reçu dans le stile. Je me récrierai toujours contre
+ces Juges, qui n'aïant qu'une légère connoissance de la langue,
+s'imaginent que ce qui n'est pas à leur goût et à leur portée, n'est pas
+bon: et que toutes sortes de sujets peuvent être traitez d'un stile
+général.
+
+Mon Critique ne vouloit point d'avantures dans la Vie de Molière; elle
+en est offusquée; cela lui ôte, dit-il, la suite des Ouvrages de cet
+Auteur, qui touchent le plus les Gens de lettres. Je n'ai pas écrit
+seulement pour ces Mrs là; mais pour le Public qui veut avoir tout ce
+qu'on peut lui donner. Cette Critique est un sentiment particulier, qui
+en vérité ne mérite aucune atention. Et même je suis seur que si je
+n'avois point mêlé mon Ouvrage, mon Censeur auroit esté le premier à se
+récrier, et à dire: _Oh! l'ennuyeux livre! Molière a eu des avantures,
+il falloit nous les donner, elles nous auroient divertis._ Mais le
+Critique n'en veut point, quand on les lui présente: il fait l'homme
+grave, quand on veut l'égayer. Molière ne l'intéresse pas dans son
+Domestique; et avec un air de diférence, il dit qu'il se seroit bien
+passé de sa vie, puisqu'elle ne touche point l'État. Je ne sçai si le
+Public recevra ce sentiment; mais il est, ce me semble, bien
+méconnoissant. Nous souhaittons toujours connoître ceux qui contribuent
+à notre satisfaction, cette curiosité est une espèce de reconnoissance
+que nous devons aux Personnes de probité et de mérite. Tout petit
+qu'étoit Molière par sa naissance et par sa profession, j'ai rapporté
+des traits de sa vie que les Personnes les plus élevées se feroient
+gloire d'imiter; et ces traits doivent plus toucher dans Molière que
+dans un Héros.
+
+«Mais c'est cela même dont je me plains,» dit mon Censeur: «vous ne
+m'avez point donné le beau de Molière; vous me l'avez représenté comme
+un homme fort commun, par de petites avantures qui ne sont bonnes qu'à
+amuser de petits Lecteurs. Ce n'est point là Molière; il a eu des Scènes
+à la Cour: pourquoi ne pas nous en faire part? Pourquoi aussi ne nommez
+vous pas les Personnes que vous mettez en action avec lui?»
+
+J'ai représenté Molière dans son beau, comme dans son mauvais; mais j'ai
+jugé à propos de faire paroître ses situations et ses sentimens, par ses
+actions, pour atacher d'avantage ceux qui lisent. L'avanture du
+Vieillard dans les _Précieuses_; celle du Chasseur dans les _Fâcheux_
+sont de fortes marques de l'estime que la Cour et le Peuple avoient pour
+lui. On doit reconnoître son penchant à faire du bien dans tout ce qui
+se passe entre la Raisin, Baron, Mondorge, et Lui. Sa fermeté paroît
+dans le temps que la Maison du Roi voulut se conserver le droit d'entrer
+à la Comédie sans paier; son atention au succès de ses pièces dans celle
+de Dom Quixote, et dans l'avanture de Champmêlé. On remarque sa présence
+d'esprit, lorsque ses amis voulurent se noyer à Hauteuil, et qu'il
+racommoda Mr de Chapelle avec son Valet. On voit les égards qu'il avoit
+pour les Personnes élevées, dans la Scène du Courtisan extravagant. Il
+fait voir sa sincérité dans celle du jeune homme qui vouloit se faire
+Comédien; et ainsi de tous les autres faits que j'ai raportez, et qui
+font connoître Molière dans son véritable caractère. Si mon Censeur ne
+s'en est pas aperçu, ce n'est point ma faute; et s'il s'imagine que je
+n'ai raporté tous ces traits que pour faire rire, il se trompe fort.
+
+Je lui avoue que j'ai eu intention de ne point nommer quelques
+personnes, et que j'ai passé légèrement sur de certains faits. Et c'est
+là justement la Cour que mon Censeur demande avec tant d'empressement.
+Mais à ma place il en auroit fait autant que moi; il a lui-même eu du
+ménagement avec moins de raison, comme je le ferai remarquer dans la
+suite. Quand même on me l'auroit permis, ce que je ne supose pas, il ne
+me convenoit point d'exposer au Public des Personnes de considération à
+qui je dois toutes sortes d'égards. Mais que mon Censeur lise mon
+Ouvrage encore une fois, il y trouvera plus de choses qu'il ne s'en est
+présenté à son imagination à la première lecture; et aux noms près, que
+je ne lui donnerai point absolument, il verra que la Vie de Molière est
+plus rassemblée qu'il ne pense.
+
+J'aurois suffisamment satisfait par cette Réponse à la Critique que l'on
+a faite de mon Livre, si je n'avois affaire à un Censeur difficile, du
+moins il me paroît tel. Il m'a ataqué en détail; je vais lui répondre de
+même.
+
+Ma probité n'est pas assez bien établie chez lui, mon exactitude lui est
+trop suspecte, pour croire que je lui aie donné la vérité. Mon Ouvrage
+est broché d'après des Mémoires de Mr le Baron: donc il est mauvais;
+donc il n'est pas véritable. La plaisante et injurieuse conséquence!
+A-t-on jamais exigé d'un Historien des actes autentiques, des témoins
+juridiquement entendus, pour prouver ce qu'il avance? A qui dois-je m'en
+raporter qu'aux personnes qui ont vu, connu, et fréquenté Molière? Et
+quelle certitude puis-je donner des soins que j'ai pris, pour découvrir
+la vérité des faits, que mon honneur et ma réputation? Que cet Auteur
+informe donc de mes moeurs avant que de me condamner. Mais il se
+contredit à la fin de sa Critique. «Je crois, dit-il, que le tout
+ensemble a coûté à l'Auteur; il a travaillé son Ouvrage avec autant de
+soin que si c'étoit la Vie d'un Héros». Je ne l'ai donc pas broché,
+comme il le prétend dans un autre endroit.
+
+«Mais», ajoute-t-il, «Baron est son ami; seurement il a part à son
+Ouvrage: il le loue trop légèrement; et il insulte trop les autres
+Auteurs Comiques pour n'en être pas persuadé.» Donc encore mon Ouvrage
+est mauvais et suspect. En vérité peut-on raisonner avec si peu de
+retenue pour deux personnes qui n'ont rien fait à ce Censeur? Après
+cela, dois-je prendre pour sincères les louanges qu'il me donne en
+d'autres endroits?
+
+Et bien soit, je suis ami de Baron: j'ai cela de commun avec beaucoup
+d'honnêtes gens, et de personnes de considération. Je passe encore à mon
+Censeur que Baron m'ait donné des mémoires. Mais à qui aurois-je pu
+mieux m'adresser qu'à lui, pour connoître Molière? Il a toujours été
+avec lui. Mon Critique a-t-il des preuves convainquantes de la mauvaise
+foi de Baron, pour douter de ce qu'il peut m'avoir dit sur Molière? Mais
+je lui déclare que Baron n'a pas plus de part à mon travail que
+plusieurs autres personnes dignes de foi, qui m'ont fourni des mémoires.
+
+Mais vous insultez Dancour, et plusieurs autres Auteurs, ajoute mon
+Censeur, d'avancer hardiment que depuis Molière, personne n'a mieux
+soutenu le Théâtre Comique que Baron. Si c'est là faire insulte à ces
+Messieurs, qu'ils me donnent de leur façon deux pièces égales à la
+_Coquette_, et à l'_Homme à bonnes fortunes_, je leur ferai réparation;
+qu'ils me montrent deux traductions comiques aussi bien acommodées à
+notre Théâtre que l'_Andrienne_, et les _Adelphes_, je passerai
+condamnation de leurs plaintes. Mais, réplique mon Censeur, ces
+_Adelphes_ sont tombés. Et bien je le veux, il est bien tombé d'autres
+Pièces excellentes. Le _Misantrope_, l'_Avare_ de Molière ont eu le même
+sort dans un tems où l'on alloit en foule au spectacle. Et à suivre la
+règle de mon Auteur, si les Journaux ne lui imposent point pour juger
+d'un Ouvrage, le Public ne m'impose point aussi pour juger d'une Pièce
+de Théâtre. Son goût dégénère tous les jours: acoutumé depuis quelque
+tems à des traits grossiers, il n'est plus susceptible de délicatesse.
+On juge aujourd'hui avec prévention, avec caprice, avec ignorance. On
+voit avec empressement un Ouvrage assez commun; on aplaudit foiblement à
+un meilleur, on le néglige. Je n'ai point jugé des _Adelphes_ par
+l'évènement; son quatrième acte m'auroit fait passer sur bien des
+défauts. Ainsi lorsque j'ai dit que Baron étoit celui des Auteurs qui
+avoit le mieux soutenu le Théâtre Comique depuis Molière, j'ai dit ce
+que j'ai pensé, et ce que je pense encore sans préjugé; et je ne trouve
+point mauvais qu'un autre soit d'un sentiment oposé, comme le fait mon
+Censeur.
+
+Sa Critique sur les paroles du grand père de Molière ne mérite pas que
+je la relève; il se seroit bien passé d'appeler étourderie la chose du
+monde la plus innocente et la plus commune. Mais je le dis encore, il me
+reprend avec dessein, puisqu'il me conteste les faits les plus connus,
+lorsqu'il dit que Monsieur le Prince de Conti ne voulut point faire
+Molière son Secrétaire, et qu'il avance que l'avanture des personnes qui
+voulurent se noyer à Hauteuil ne peut être vraie.
+
+Pourquoi Monsieur le Prince de Conti n'auroit-il pas voulu employer
+Molière dans son cabinet? N'avoit-il pas le mérite nécessaire pour cet
+emploi? Le Prince trouvoit d'ailleurs dans Molière d'autres bonnes
+qualitez qui lui auroient donné de la satisfaction et du plaisir; c'en
+étoit assez pour le choisir. La profession de Comédien ne ferme point la
+porte aux emplois honorables, comme mon Censeur se l'imagine. On voit
+aujourd'hui un Comédien ocuper une des premières et des plus importantes
+places auprès d'un Prince. N'en avons nous pas vu devenir Ingénieurs?
+Cette profession n'étoit donc pas un obstacle à l'honneur qu'on vouloit
+faire à Molière. Et d'ailleurs le choix d'un Prince efface tout.
+
+Mon Auteur me reproche sans atention de la contradiction dans cet
+endroit. Molière selon lui ne connaissoit pas assez la Cour pour refuser
+avec de si bonnes raisons l'emploi qu'on vouloit lui donner; c'est
+l'Auteur qui parle en sa place. Je suis très-fâché que mon Censeur ait
+si peu réfléchi; j'aurois plus d'honneur de me deffendre contre lui. Car
+peut-il n'avoir pas remarqué que Molière avoit depuis long-tems entrée
+chez les Grands? Il avoit une Charge et une Profession qui la lui
+donnoient: il avoit fait le voyage de Narbonne à la suite de Louis XIII.
+En voilà bien assez pour connoître la Cour; et je doute que mon Censeur
+la sçache aussi bien que Molière la savoit dès ce tems-là. Mais mon
+Critique n'y pense pas: croit-il de bonne foi que j'aurois hazardé des
+faits de cette nature, sans en être bien informé? Il me permettra de le
+dire, il a fait son petit Ouvrage un peu légèrement. A l'entendre
+parler, je suis un étourdi, un présomptueux, un imprudent. Et moi je le
+trouverois fort sage s'il n'avoit rien dit.
+
+A l'égard de l'avanture d'Hauteuil, qu'il prenne la peine d'aller dans
+ce vilage, il y trouvera encore de vieilles gens qui en ont été les
+témoins; et qui lui diront que les Acteurs de cette avanture étoient des
+personnes de qualité qui vouloient se noyer de compagnie avec Mr de
+Chapelle, et avec un quatrième dont le nom ne mourra point chez les gens
+de plaisir.
+
+«Je rencontre encore,» dit l'Auteur de la Critique, «une contradiction
+dans la Vie de Molière. L'Auteur lui fait dire en Languedoc qu'il est
+passable Auteur: il lui fait souhaiter de venir à Paris, parce qu'il se
+sentoit assez de forces pour soutenir un Théâtre Comique: et lorsqu'il y
+est, il se défie de lui mal à propos, puisque c'est après avoir plu au
+Roi.»
+
+Mon Censeur prend avantage de tout, il ne néglige rien pour m'ataquer:
+je ne le trouve pourtant pas plus fort en cette ocasion que dans les
+autres; car seurement il n'y a point de contradiction dans les paroles
+et dans les situations de Molière. Il sçavoit par son expérience que le
+Public de Paris n'étoit pas aisé à gagner dans un tems, où il y avoit
+des Auteurs et un goût pour lesquels il étoit prévenu. Il sçavoit que ce
+Public ne jugeoit pas avec autant de discernement que Sa Majesté. Il
+avoit à soutenir la réputation qu'Elle lui avoit déjà établie par son
+approbation: trois raisons qui dévoient également donner de l'inquiétude
+à Molière. D'ailleurs nous avons toujours beaucoup de suffisance pour
+tout entreprendre; mais au moment de l'exécution nous tremblons
+naturellement. Molière se trouva dans cette situation à l'instant qu'il
+eut à établir sa réputation, ou à la détruire par son coup d'essai. Où
+est donc la contradiction dans cet endroit de mon Livre? Au contraire
+j'y trouve, ce me semble, la nature à découvert.
+
+Mon Censeur fait ce qu'il peut pour me faire des ennemis. Il me commet
+avec les Auteurs, avec les Comédiens. Mais avant que de l'essayer il
+devoit plus observer mon expression; car je n'ai point dit qu'avant et
+après Molière les Auteurs n'avoient donné que de mauvais Ouvrages. Voici
+mes termes: _Courage, courage, Molière_, s'écria ce Vieillard, à la
+représentation des _Précieuses_, _voilà la bonne Comédie. Ce qui fait
+bien connoître que le Théâtre Comique étoit alors négligé: et que l'on
+étoit fatigué de mauvais ouvrages avant Molière, comme nous l'avons été
+après l'avoir perdu_. Mon expression n'exclud point, comme celle de mon
+Censeur, les bonnes pièces de ma proposition. Je parle indéfiniment des
+mauvaises, qui sont en assez grand nombre, pour que je puisse m'en
+plaindre, sans nommer les Auteurs: et je m'en raporte sur cela au
+jugement du Public, quoique nous ne soyons pas toujours d'acord sur cet
+article.
+
+L'Auteur de la Critique est du moins autant ami des Comédiens, qu'il
+prétend que je le sois de Mr le Baron; il s'épuise pour les défendre,
+comme si je les avois ataqués personnellement. Mais ne trouvera-t-on
+point étonnant que mon Critique, qui paroît avoir de l'esprit, s'efforce
+d'abaisser Molière par sa naissance, par sa profession, par sa conduite,
+et par ses sentimens; qu'il méprise Baron, qu'il en veuille à sa
+sincérité, deux hommes illustres cependant chacun en son genre; et qu'il
+prenne si fortement le parti des restes de leur troupe? Comment! à lire
+les expressions de mon Censeur; quand j'aurois parlé peu
+respectueusement d'une Compagnie supérieure, je ne serois pas plus
+criminel! Mais j'ai dit, que Molière ne reconnoîtroit pas ses Pièces
+dans le jeu d'aujourd'hui. Et bien soit, je l'ai dit, je ne m'en dédis
+point: c'est le sentiment du Public; c'est celui même de chacun des
+Comédiens en particulier; peut-on m'empêcher de dire que c'est aussi le
+mien? «C'est bien à vous», ajoute mon Censeur, «à parler de ce métier
+là; vous qui sur ma parole en ignorés les principes, quoique dans votre
+Livre vous nous ayez étalé fastueusement de grands mots, pour nous faire
+entendre que vous y étiez un habile homme. Cette Profession», dit-il
+encore, «a-t-elle d'autres règles, que le bon sens, une belle voix, et
+de beaux gestes?»
+
+Et c'est justement cela dont je me plains: point de bon sens, point de
+voix, point de gestes, point de conduite dans le jeu d'aujourd'hui. Mais
+avant que j'entre dans le détail de ma proposition, je déclare que je
+n'en veux qu'à l'Acteur en général; et que je sais distinguer, et celui
+qui exécute bien, et même les jours qu'il doit être applaudi, et les
+rôles qui lui conviennent.
+
+Je répons donc avec assurance à mon Censeur qu'il n'entend point cette
+partie de la Rhétorique qui regarde l'action, de la manière dont il en
+parle; et je veux bien l'instruire, pour repousser son insulte.
+
+Le Comédien doit se considérer comme un Orateur, qui prononce en public
+un discours fait pour toucher l'Auditeur. Deux parties essentielles lui
+sont nécessaires pour y réussir: l'accent et le geste. Ainsi il doit
+étudier son extérieur, et cultiver sa prononciation, pour savoir ce que
+c'est que de varier les accens, et de diversifier les gestes à propos,
+sans quoi il ne réussira jamais. D'où vient que nous voyons des Acteurs,
+qui semblent tranquiles, quand ils contestent; en colère, quand ils
+exhortent; indifférens quand ils remontrent; et froids quand ils
+invectivent? C'est là ce qu'on appelle communément, ne pas savoir, ne
+pas sentir ce que l'on dit; n'avoir pas d'entrailles.
+
+Je conviens qu'une voix sonore, et une flexibilité de corps, que nous
+tenons de la nature, donnent un grand avantage à l'Acteur. Mais il y a
+des règles pour les conduire, selon les parties qui composent la Pièce,
+selon les passions qui y règnent, selon les figures qui l'embellissent,
+selon les personnages qu'on introduit sur la scène. Que l'Acteur lise
+les préceptes qu'on nous a donnés sur la déclamation, qu'il les exécute,
+il touchera le Spectateur. Il ne m'est pas permis de faire un Livre pour
+les lui détailler, j'ennuyerois mon Lecteur: mais je puis reprocher à
+mon Censeur qu'il ne les connoît pas, puisqu'il n'a point remarqué que
+la plupart des Comédiens ne les observent point. On trouve presque
+toujours au spectacle les rolles mal distribués: des voix ingrates qui
+ne peuvent fournir dans les mouvemens; de glapissantes, dès qu'elles
+s'élèvent; de foibles, qui ne se font point entendre; de trop claires,
+qui n'imposent point, et qui ne peuvent varier dans la passion; des
+Acteurs qui sans raison précipitent leur voix, par hémistiche, et qui
+font perdre la moitié de ce qu'ils disent: défaut qui s'est glissé au
+Théâtre depuis quelques années. Peu atentifs à leur jeu, ils expriment
+souvent l'emportement, comme la tendresse; le récit, comme le
+commandement: en un mot ils ne daignent pas sortir du ton qui leur est
+naturel pour entrer dans la passion. Ils ne négligent pas moins leurs
+gestes. Il y en a qui en ont de lents, d'autres de précipités;
+quelques-uns en ont de rudes, quelques autres d'affetés, et souvent mal
+ménagés, faute d'étudier le sens de l'Auteur. Toute leur science,
+disent-ils, est de bien observer la ponctuation. Mais avons-nous des
+points pour toutes les passions, pour toutes les figures? Nous ne
+connoissons que les points fermés, les points d'admiration, et ceux
+d'interrogation. Ils ne suffisent pas même pour la lecture.
+
+Un bon Acteur doit scrupuleusement observer la quantité; mais qu'il
+évite le chant avec soin. Il doit ménager son haleine; de manière qu'il
+ne la reprenne jamais dans un sens interrompu, afin de conserver
+l'atention du Spectateur. Qu'il la suspende en s'arrêtant à ces termes
+qui font les transitions et les liaisons, plutôt qu'à la ponctuation qui
+les précède; c'est un agrément qui a toujours son effet. C'en est un
+aussi de ménager à propos des silences dans les grands mouvemens, comme
+on le fait dans la musique. Le repos à la rime, ou à la césure, si la
+ponctuation n'y oblige, confond le sens de l'Auteur. Un Acteur ne doit
+point appuyer sur les termes, mais sur l'expression entière; et
+remarquer le mot qui détermine la pensée afin de l'élever un peu plus
+que les autres. On est désolé d'entendre des Acteurs qui poussent leur
+voix, comme des possédés, en prononçant, par exemple, un adjectif, et
+tomber du moins à l'octave en proférant son substantif: au lieu
+d'entraîner le Spectateur insensiblement, par degrés conjoints, s'il
+m'est permis de parler ainsi, jusqu'au terme qui doit lui faire sentir
+la pensée que l'on exprime. C'est là un des plus séduisants moyens de
+toucher l'Auditeur; mais peu de personnes savent l'exécuter. Il faut
+encore une grande habitude pour donner à sa voix les inflexions qui
+conviennent; une bonne poitrine, pour la ménager; beaucoup de jugement,
+pour découvrir le sens de l'Auteur; et donner, s'il est possible, à son
+Ouvrage plus d'esprit qu'il n'y en a voulu mettre.
+
+Toutes ces observations, et les règles que l'on trouve dans les livres
+qui ont traité de la déclamation, exécutées grossièrement, font le
+Comédien. Quand on les met en usage noblement, avec facilité, avec
+délicatesse, c'est ce qui constitue l'Acteur. Car je mets une grande
+différence entre l'un et l'autre. Celui-là anime son action, comme un
+Artisan commun fait son métier; celui-ci, maître de sa matière, donne à
+son jeu tout le vrai, toute la délicatesse que la nature exige.
+
+Mais, diront quelques Lecteurs indifférens, voilà bien sérieusement
+répondu à une foible Critique! On est aisément piqué, quand on est
+traité d'ignorant: je n'ai pu tenir contre l'envie que j'avois de faire
+retomber ce reproche sur mon Censeur.
+
+Je souhaite en avoir assez dit pour qu'il puisse comprendre que les
+principes de l'Orateur, qui prononce en public, sont communs à la Chaire
+et au Théâtre; et qu'ainsi Mr de Chapelle ne parloit point tout-à-fait
+comme un extravagant, lorsqu'il dit que le fils de l'Avocat, qui vouloit
+se donner au Théâtre, feroit un vol au public, s'il ne se fesoit
+Prédicateur, ou Comédien. J'avoue qu'il y a dans ces paroles un air de
+libertinage et d'impiété, qui révolte; se faire Prédicateur, ou se faire
+Comédien sont deux choses qui ne peuvent se mettre dans une même balance
+que par des gens qui n'ont aucun sentiment de Religion; mais cependant
+il ne laisse pas d'être vrai que la vue générale de ces deux professions
+si opposées, est la même: c'est de toucher celui qui écoute. Et c'est si
+bien la même exécution, qu'un bon Prédicateur doit exceller dans le
+récit d'une Pièce de théâtre; et ainsi du contraire, suposant à l'un et
+à l'autre une connoissance égale des principes, et les mêmes
+dispositions.
+
+Mais, me dira mon Critique, votre Molière ne sçavait point tout cela;
+vous dites vous-même qu'il n'eut point de succès dans le tragique: et
+toutes ces belles règles que vous venez de donner ne conviennent point à
+l'Acteur Comique.
+
+La Tragédie est une représentation grave et sérieuse d'une action
+funeste qui s'est passée entre des personnes élevées au-dessus du
+commun. Pour réciter cette action, il faut avoir la voix grave, noble,
+sublime; et prononcer d'un ton proportionné à l'élévation des personnes
+qu'on met sur la Scène, et aux passions que l'on représente, ou que l'on
+veut inspirer. La nature avoit refusé à Molière les dispositions
+nécessaires pour ce genre d'action; mais comme homme d'esprit et d'étude
+il en connoissoit les règles.
+
+La Comédie est une représentation naïve et enjouée d'une aventure
+agréable entre des personnes communes; à quoi tout auteur honnête homme
+doit ajouter la douce satire pour la correction des moeurs. Cette action
+demande une voix ordinaire, mais agréable, et un ton moins élevé, parce
+que la passion, le caractère, le sentiment qu'on exprime appartiennent à
+des personnes communes. Mais dans l'un et dans l'autre genre de
+déclamation, on observe les mêmes principes pour conduire sa voix et ses
+gestes. Molière pouvoit exécuter cette action, parce qu'elle étoit à sa
+portée, et il avoit l'art de la faire exécuter. _Molière_, dit Mr de
+Furetière, _savoit bien faire jouer ses Comédies._ Il y a donc de
+l'intelligence, des règles à faire représenter une Comédie? Autrefois
+les Comédiens les recevoient des Auteurs qui leur confioient la
+représentation de leurs pièces; mais aujourd'hui ces Auteurs seroient
+très-mal receus à leur donner l'esprit d'un rolle. J'ennuierois sans
+doute le Lecteur de pousser plus loin cette matière; en voilà assez pour
+faire connoître que mon Censeur a eu tort de se récrier si fortement sur
+ce que j'ai dit du jeu d'aujourd'hui par rapport à celui d'autrefois.
+
+On est surpris que Mr Racine dans ses commencemens, car dans la suite
+il ne l'auroit pas fait, s'engageât à fournir un Acte de Tragédie par
+semaine, et que Molière le lui eût demandé. Mais quand on fera réflexion
+que celui-ci connoissoit déjà les dispositions extraordinaires que Mr
+Racine avait pour la Poësie, qu'on lui donnoit un plan tout fait, qu'il
+n'avoit qu'à versifier, et que c'étoit un Poëte naissant plein de feu,
+on ne sera point étonné de ce que j'avance. Mr Scarron nous dit dans
+l'Épitre dédicatoire du _Jodelet Maître Valet_, qu'il ne fut que quinze
+jours à faire cette Pièce. Après cela doit-on s'étonner que l'on puisse
+faire un Acte en huit jours? Ou du moins qu'un jeune Poëte
+l'entreprenne?
+
+L'Auteur de la Critique charge si souvent sur Baron, que je ne fais
+point de doute qu'il ne lui en veuille personnellement. Il prend de là
+ocasion de désapprouver l'Histoire de l'Épinette: Elle est, dit-il, hors
+de mon sujet. Eh! je l'ai dit avant lui; j'ai demandé grace pour ce
+petit Épisode; j'ai dit que je ne le donnois que parce qu'il me
+paroissoit plaisant. N'en est-ce pas assez pour me justifier?
+
+Le détail qui regarde Baron ennuie mon Censeur, ce sont des choses
+communes: Molière est petit avec Baron. Je conviens qu'à la première
+lecture faite sans réflexion, on peut me reprendre sur cet article; mais
+pour peu que l'on fasse atention que je n'ai raporté ces petites
+particularitez, que pour relever les grands traits qui les terminent,
+pour faire voir que Molière entroit dans le commun du commerce d'estime
+ou d'amitié, comme dans le plus sérieux: on ne me condamnera peut-être
+pas aussi sévèrement que l'a fait mon Censeur, qui tranche si fort du
+grand homme par la supériorité de ses expressions, que je doute que ses
+sentiments et sa conduite y répondent: mais il est peu d'acord avec
+lui-même: car tantôt il s'abaisse jusqu'à vouloir toute la Vie de
+Molière, il daignera la lire; tantôt il n'en veut que les beaux traits,
+le reste le révolte; tantôt il se déclare le Protecteur, le Panégyriste
+des Comédiens; tantôt il ne veut point en entendre parler, ils sont au
+dessous de lui. Dans un endroit il me reprend de n'être pas sincère, de
+suprimer des faits; dans un autre il trouve mauvais que je dise la
+vérité. Il auroit voulu que je n'eusse rien dit du mauvais ménage qui
+étoit entre Molière et sa femme, que je n'eusse parlé de Mr de
+Chapelle, que lors qu'il étoit à jeun: c'est-à-dire que mon Censeur
+auroit voulu l'impossible; ç'auroit été sans raison tomber dans le
+défaut qu'il me reproche un moment après.
+
+Je n'ai pas, dit-il, donné tout ce que je savois de la Comédie du
+_Tartufe_; on s'en plaint par tout. Mais lui qui en sait tant de choses,
+que ne les disoit-il? Que ne recueilloit-il des Mémoires, pour me
+reprendre à bon titre? je serois ravi qu'il eût informé le Public mieux
+que je ne l'ai fait. Mais je le vois bien, c'est ici que mon Censeur a
+de la prudence, malgré lui-même; il n'a eu en veue que d'intéresser les
+autres, sans se commettre. J'ai dit sur cette Pièce ce que l'on devoit
+dire: et mon Censeur, qui étale souvent de si beaux sentiments, a
+mauvaise grace de me demander des traits de Satire, qui n'ont nulle
+apparence de vérité. Veut-il que je pénètre dans l'intérieur de Molière,
+pour savoir si Mr N. et Mademoiselle N. sont les originaux du _Tartufe_?
+Est-il à présumer qu'il l'ait jamais dit? «C'est le Public qui a fait
+son aplication, donc la chose est vraie»: la conséquence n'est pas
+juste. Ces caractères généraux peuvent s'apliquer à tant de sujets, que
+l'on peut aisément se tromper. Je l'ai examiné avec plus de soin que mon
+Censeur, j'ai vu que cela étoit vrai.
+
+En vérité je ne saurois comprendre l'Auteur de la Critique, je ne puis
+le définir. Il fait l'honnête homme, et il veut que de sang froid je
+nomme une personne, illustre, dit-il, aujourd'hui, qui chaussa autrefois
+Molière si étourdiment à l'envers. Ou l'Histoire qu'il nous fait de ce
+grand-Homme est vraie, ou elle ne l'est pas. Si elle est vraie, quel
+ornement son nom auroit-il donné à mon Livre, où je ne parle ni de
+Méchaniques, ni de Finances? Si elle ne l'est pas, c'eût été le
+calomnier. Mais la belle morale que mon Censeur débite à cette occasion,
+est inutile pour moi; car je lui déclare que je ne connois point son
+Provençal, et que les rares qualitez qu'il lui donne me le font encore
+plus méconnoître; car je m'en raporte beaucoup plus au jugement de
+Molière, qui étoit Connoisseur, qu'à tout ce que le Censeur nous dit de
+son Héros; et pour lui faire voir que je n'y entends point finesse,
+qu'il le nomme, je veux bien être chargé de la confusion de l'avoir mis
+sur la Scène dans la Vie de Molière, suposé que je n'aie pas raporté la
+vérité.
+
+Je lui en passe une très constante: je lui avoue de bonne foi que la
+défense du _Misantrope_ est peut-être le meilleur Ouvrage de celui qui
+l'a faite; mais le bon a ses mesures diférentes, suivant les personnes
+qui en jugent, et selon les rapports que l'on en fait. Mon Censeur
+compare cette défense si heureusement pour la faire valoir, que je ne
+puis disconvenir qu'il n'ait raison. Cependant il auroit pu se dispenser
+de faire tant de bruit pour si peu de chose; je raporte un fait de la
+Vie de Molière; je ne suis point garand de l'effet qu'il doit produire.
+Mon Censeur s'est fâché à cette ocasion; il est aisé à irriter; et je
+n'ai point d'autre satisfaction à lui donner sur cet article que de ne
+lui point répondre, c'est une question décidée dans le public depuis
+longtems.
+
+A entendre parler l'Auteur de la Critique avec son ton décisif, on doit
+le prendre pour un bel esprit. La conversation de Bernier avec Molière
+est plate. Et bien j'ai eu intention de la faire telle pour peindre le
+travers d'un Voyageur, Philosophe bien plus. L'avanture du Minime l'a
+réjoui; j'ai eu en vue de réjouir; si je n'y avois pas réussi, ce seroit
+un sujet de me reprendre. Ce Censeur croit-il que j'aie travaillé sans
+dessein, et que j'aie atendu à m'en former un après le jugement du
+Public? Non, j'ai taché de prévenir le Lecteur par mes expressions, et
+de l'amener au sentiment qu'il devoit avoir sur chaque trait de la Vie
+de Molière. Je ne me plains point du succès. Mon Censeur, quelque sévère
+qu'il soit, me rend un peu de justice, mes fautes ne l'aveuglent point,
+il me donne des louanges qu'il ne m'est pas permis de répéter, mais dont
+je lui dois des remercimens si elles sont sincères; car je lui avoue
+ingénument que je ne le crois pas de mes amis, et que sans l'impression,
+qui ne souffre plus d'invectives, il m'auroit encore moins ménagé.
+
+L'amitié de Molière pour Chapelle l'étonne. «Puisque celui-ci,» dit-il,
+«convenoit si peu à l'autre, pourquoi ne se séparoient-ils pas? Peut-on
+conserver une amitié si discordante?» Mais mon Censeur examine peu; je
+suis toujours obligé de le dire. Il confond le bon coeur avec les
+manières. Celles de Chapelle et de Molière ne s'acordoient pas à la
+vérité; mais ils se connoissoient intérieurement pour des personnes
+essencielles, et ils essayoient à tous momens de se convertir l'un pour
+l'autre. Combien voyons nous de gens qui s'aiment, et qui se grondent
+continuellement! Il n'y a donc point là de quoi s'étonner, pour peu que
+l'on connoisse le monde. C'est même l'amitié bien souvent qui cause ces
+petites altercations familières, qui ne font que la réveiller. Je puis à
+mon tour reprocher à mon Critique que Baron lui tient trop au coeur.
+Comment! il en parle plus souvent en mal, que je n'en ai parlé en bien!
+Quelle mauvaise plaisanterie il en fait à l'ocasion de Chapelle! Je
+trouve mon Censeur si petit en cet endroit que je l'abandonne au mépris
+du Public, sur cet article.
+
+Il est fort éveillé sur tout ce qui peut abaisser mon Ouvrage; car il ne
+raconte l'avanture de la Personne qui fut demander conseil à Roselis
+pour se faire Comédien, que pour acuser indirectement la mienne de
+fausseté. Mais ce fait est connu de trop de personnes pour être ignoré;
+et je doute fort, de la vérité du sien.
+
+C'est à ce sujet que le Critique s'épanche en faveur des Comédiens. Cet
+Auteur qui veut tout, jusques aux noms des personnes, ne trouve pourtant
+pas bon que j'aie fait parler Molière contre la Troupe, et suposant que
+le fait soit véritable, il est de sentiment, que je devois sauver de
+pareilles véritez à de si honnêtes gens. «J'en ai bien,» dit-il,
+«épargné à d'autres qui ne les valent pas.» Si je discutois cette
+proposition, je ne sçai si mon Censeur, et ses bons amis, y trouveroient
+leur compte. Mais n'aïant rendu que les paroles de Molière en cette
+ocasion, qu'il aille lui en faire ses plaintes en l'autre monde.
+Cependant je ne puis m'empêcher de faire remarquer au Lecteur le travers
+de mon Critique; qui trouve à redire que je n'aie pas nommé des
+Personnes de considération, et qui veut que je ménage les Comédiens, que
+je n'ai pas même ataqués personnellement ni en général; c'est Molière
+qui parle encore une fois. En mon particulier je reconnois ces Mrs là
+pour de fort honnêtes-gens; ils ont de l'esprit, de la conduite, jusqu'à
+de la vertu, puisque mon Censeur le veut. Mais Molière les connoissoit
+mieux que moi. Cependant il y en a dans la Troupe que j'estime fort, et
+si les autres leur ressemblent tous, le Public est injuste de se
+plaindre d'eux si souvent.
+
+Mon Critique, qui se fait tant ami de la sincérité, trouve encore
+mauvais que j'aie fait voir les foiblesses de Molière. Pourquoi, dit-il,
+faire rire le Lecteur en lisant la Vie d'un Homme si grave? Que de
+contradiction, dans les sentimens de ce Censeur! Il les oublie d'un
+moment à l'autre; et bien sérieusement je ne sais pas pourquoi il lui a
+pris phantaisie de critiquer mon Livre avec si peu de précaution, avec
+si peu de conduite. Je ne lui trouve de la raison que quand il me
+demande un détail plus étendu sur les Pièces de Molière; je sais que
+cela auroit fait plaisir au Public; et peut-être lui donnerai-je cette
+satisfaction.
+
+Mon Censeur n'est plus le même, quand il parle du Courtisan extravagant,
+il manque de goût. «Cela,» dit-il, «n'est pas bon dans un Livre; c'est
+un morceau de Pièce tout fait pour le Théâtre.» Mais il n'a pas remarqué
+que cette avanture auroit été plate, si je n'avois mis le Courtisan en
+action, si je n'avois peint son caractère par ses expressions, que je
+n'aurois pu employer dans un simple récit. Et je ne sais pas où mon
+Censeur a vu établi en règle, qu'il soit deffendu de mettre de l'action,
+et du caractère dans un Livre; c'est le plus seur moyen de plaire, et
+d'atacher à la lecture.
+
+Voici un grand article; il y est parlé de de Mr Baile; mon petit
+Critique voudroit bien mettre un si grand homme de son côté. Je suis un
+effronté de ne pas m'en raporter à ce qu'il a dit de Molière et de sa
+femme dans son _Dictionnaire critique_. C'est un Auteur grave qui a
+parlé, donc ce qu'il dit est véritable. J'honore parfaitement Mr Baile,
+et je connois peut-être mieux la vaste étendue et la solidité de son
+génie, que mon Censeur ne la connoît; mais je ne veux point être
+l'esclave de ses sentiments sans les examiner. Et lui-même qui par ses
+profondes lectures, par ses sages raisonnemens, veut nous débarasser de
+tous préjugés dans une bagatelle, a donné celui du Public au sujet de
+Molière. Il devoit observer à la simple lecture, que l'Ouvrage qu'il
+cite à son ocasion, comme vrai, déshonoroit la mémoire d'un Auteur
+illustre; comme faux, fesoit tort au jugement de l'Auteur du
+_Dictionnaire_. Mais peut-on s'y méprendre? Ne dévelope-t-on pas
+aisément la malignité d'un Auteur aux expressions, à la conduite de
+l'Ouvrage, aux intérests qui y sont répandus? Ainsi, dût Mr Baile le
+trouver mauvais, je ne saurois lui passer d'avoir donné du poids à un
+indigne Ouvrage fait contre la réputation d'un des grands hommes de
+notre tems.
+
+Comment! dira peut-être mon Censeur, comme vous parlez de Molière, il
+semble que ce soit un Héros! Que ce Critique lise, je vais lui fermer la
+bouche par un trait de la Vie de cet Auteur, qui n'est pas venu jusqu'à
+moi avant l'impression. Monsieur le Prince deffunt, qui l'envoyoit
+chercher souvent pour s'entretenir avec lui, en présence des personnes
+qui me l'ont raporté, lui dit un jour: «Écoutez, Molière, je vous fais
+venir peut-être trop souvent, je crains de vous distraire de votre
+travail; ainsi je ne vous envoierai plus chercher, parce que je sais la
+complaisance que vous auriez pour moi; mais je vous prie à toutes vos
+heures vuides de me venir trouver; faites-vous annoncer par un
+Valet-de-Chambre, je quitterai tout pour être avec vous.» Lorsque
+Molière venoit, le Prince congédioit ceux qui étoient avec lui, et il
+étoit des trois et quatre heures avec Molière; et l'on a entendu ce
+grand Prince en sortant de ces conversations, dire publiquement: «Je ne
+m'ennuie jamais avec Molière, c'est un homme qui fournit de tout, son
+érudition et son jugement ne s'épuisent jamais.» Je ne crois pas que mon
+Censeur veuille rabattre du sentiment d'un Prince qui jugeoit si
+seurement de toutes choses. Et cependant, c'est ce même Molière dont mon
+Critique ataque les connoissances et la conduite. Mais plus, il n'y a
+pas un an que le Roi eut ocasion de dire qu'il avoit perdu deux hommes
+qu'il ne recouvreroit jamais, Molière et Lulli. Ces paroles assurent la
+réputation et le mérite de Molière contre la malignité du Censeur.
+
+Le récit que je fais de la mort de cet Auteur ne lui plaît point; il est
+rempli de trop petites circonstances pour son esprit supérieur. Il n'y
+en a pourtant pas une que j'aie mise sans dessein; quand il entre dans
+la loge de Baron, il paroît qu'il a plus d'atention au succès de sa
+Pièce, qu'à l'état violent où il étoit: il refuse en homme d'esprit de
+prendre les bouillons de sa femme, parce que les choses, dont ils
+étoient composés, auroient pu abréger les moments qui lui restoient à
+vivre. S'il satisfait l'envie qu'il avoit de manger du fromage de
+Parmesan; c'est qu'il sentoit bien que le régime lui étoit inutile
+alors, puisqu'il avoit dit l'après-dînée à sa femme qu'il finissoit. Les
+Soeurs Religieuses, qui l'assistèrent à la mort, font connoître qu'il
+fesoit des charités. J'ai laissé tout cela à penser au Lecteur; mais mon
+Censeur ne pense point, et s'en tient au premier sens des termes; il
+faut tout lui dire pour qu'il le sente. Si l'on prenoit toutes les
+petites circonstances que j'ai raportées de la mort de Molière, comme il
+les a prises, j'avoue que ce ne seroit pas le plus bel endroit de mon
+Livre; mais tout le monde n'a pas jugé comme lui, et elles ont du moins
+servi à détromper le Public de ce qu'il pensoit sur cette mort: c'étoit
+la principale fin que je m'étois proposée.
+
+Quant à ce qui se passa après que Molière fut mort, je laisse à mon
+Censeur de nous le donner. Aparemment qu'il en est bien informé,
+puisqu'il avance qu'il y auroit de quoi faire un Livre fort curieux.
+J'ai trouvé la matière de cet ouvrage si délicate et si difficile à
+traiter, que j'avoue franchement que je n'ai osé l'entreprendre; et je
+crois que mon Critique y auroit été aussi embarrassé que moi: il le sait
+bien; mais il a été ravi d'avoir cela à me reprocher. Je ne dois
+pourtant pas me plaindre de lui: «D'autres pourroient,» dit-il, «trouver
+plus que moi à redire à la Vie de Molière; je ne donne que ma pensée. A
+tout prendre néanmoins cet Ouvrage pourroit avoir le plus grand nombre
+de son côté; il amuse les petits Lecteurs; il y a des aventures qui font
+rire: il y a des noms en blanc, cela excite la curiosité, et fait bien
+souvent le mérite d'un Livre. Pour moi,» ajoute-t-il, «débarassé de tout
+préjugé, je n'ai pas trouvé la Vie de Molière dans cet Ouvrage;
+l'expression ne m'a point dédommagé, elle est trop hardie. Pourquoi
+l'Auteur ne choisit-il pas d'autres sujets pour travailler? il
+réussiroit, il a de la disposition.» Voilà parler en Maître: l'Académie
+en corps ne décideroit pas si fièrement. C'est dommage que mon Censeur
+se soit contredit tant de fois dans sa Critique, qu'il ait des
+sentiments si oposés à ceux du Public, qu'il prenne si souvent à gauche:
+avec ses grands termes et ses belles expressions il se seroit fait une
+réputation d'homme d'esprit à mes dépens. Mais je me flate, sans trop
+présumer de mon Ouvrage, que puisque le Public a daigné souffrir et
+agréer mon travail, qu'il prendra ma deffense: non que je présume
+absolument avoir bien travaillé: mais mon Livre n'est point, ce me
+semble, aussi méprisable que mon Censeur le représente. Je lui ai
+pourtant une obligation essencielle; il lui a donné un agrément de plus:
+il est de l'essence des bons Livres d'avoir des Censeurs. Celui qui
+m'ataque ne doit pas se plaindre de moi; je l'ai, ce me semble, assez
+ménagé, pour ne plus craindre les traits de sa vivacité, dont il me
+menace à la fin de sa Critique, au cas que je repousse très-fortement
+les coups qu'il m'a portés. Ils ne sont pas assez rudes pour avoir
+recours à l'insulte; et je ne suis pas de caractère à m'en servir, quand
+je me croirois bien battu. Tout ce dont je suis fâché c'est de n'avoir
+pu découvrir qui est mon Censeur; je lui aurois rendu des devoirs
+d'honnêteté que sa personne auroit peut-être exigés; mais à juger de lui
+par son ouvrage, je ne puis me dispenser de dire qu'il a de l'esprit, et
+qu'il écrit bien; mais qu'il a peu d'ordre et de retenue.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+CLEF DES NOMS LAISSÉS EN BLANC
+
+
+PAGE 10. «Mr P**»: Charles Perrault, dans sa notice sur Molière du
+livre _Éloges des hommes illustres du XVIIe siècle_.
+
+P. 82. «Mrs de J..., de N... et de L...» MM. de Jonsac, de Nantouillet
+et Lulli.
+
+P. 97. «Mr ...»: le premier président de Lamoignon.
+
+P. 99. «M. de **»: Donneau de Visé; sa _Lettre_ parut en tête de la
+première édition du _Misanthrope_; Paris, Jean Ribou, 1667, in-12.
+
+P. 132. «Mr des P***»: Boileau-Despréaux.
+
+P. 135. «la de ...»: Mademoiselle de Brie.
+
+P. 149. «Mr R...»: Racine.
+
+P. 149. «L'occasion de _B..._»: lisez _A_; il s'agit de l'_Alexandre_,
+la seconde tragédie de Racine.
+
+P. 149. «M. de P...»: Boileau de Puimorin.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+A
+
+ PAGES
+ Les _Amans magnifiques_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 139
+ L'_Amphitrion_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103
+ L'_Andouille de Troie_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 48
+ Avanture d'un Eclesiastique qui vouloit détourner Molière de la
+ Comédie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9
+ -- D'un Vieillard aux _Précieuses_ . . . . . . . . . . . . . . . . 20
+ -- D'un Bourgeois de Paris . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21
+ -- De la Scène du Chasseur des Fâcheux . . . . . . . . . . . . . . 26
+ -- De Mr Racine. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32
+ -- De l'Épinette de Raisin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 44
+ -- De Mondorge, Comédien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 65
+ -- De Hubert, Comédien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 72
+ -- De Molière sur un âne . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 76
+ -- des Yvrognes qui vouloient se noyer . . . . . . . . . . . . . . 82
+ -- De Chapelle et de son Valet . . . . . . . . . . . . . . . . . . 89
+ -- De la personne qui fit la Défence du _Misantrope_ . . . . . . . 99
+ -- D'un Savant sur l'_Amphitrion_. . . . . . . . . . . . . . . . . 103
+ -- D'une lecture du _George Dandin_ . . . . . . . . . . . . . . . 104
+ -- De Champmêlé avec Molière . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 109
+ -- D'un Minime . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 116
+ -- D'un Courtisan. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 123
+ -- D'un jeune homme qui voulait se faire Comédien. . . . . . . . . 126
+ -- De Chapelle et de Mr des P**. . . . . . . . . . . . . . . . . . 132
+ -- D'un Valet de Molière . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 137
+ -- Du Chapeau de M. Rohault. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 139
+ -- De Benserade sur des Vers . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 147
+ L'_Avare_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 58, 104
+
+B
+
+ Mr Baile . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 151
+ Mr le Baron . . . . . . . . . . . . . . . . 31, 44, 48 et suiv.,
+ 59, 65, 83, 90, 92, 114 et suiv., 119, 139, 142, 149, 154, 159
+ La Barre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 135
+ Beauchateau, Comédien. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 30
+ Mademoiselle Beauval . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 61
+ Béjart . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11, 72
+ La Béjart. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11, 35, 59, 70
+ Belleroze, Comédien. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5
+ Mr de Benserade. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 147
+ Mr Bernier . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 6, 7, 114 et suiv.
+ Un Bourgeois de Paris. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21
+ Mr Boursault . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 30
+ De Brie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11
+ Mademoiselle de Brie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11
+ Mr de la Bruyère . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 166
+
+C
+
+ Champmeslé . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 109
+ Mr Chapelain . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 19, 97
+ Mr de Chapelle . 6, 7, 78, 82 et suiv., 89, 92, 94, 116, 120, 130, 159
+ Le _Cocu Imaginaire_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21
+ Comédiens de Monsieur le Daufin. . . . . . . . . . . . . . . . 48, 49
+ La _Comtesse d'Escarbagnas_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 145
+ Mr le Prince de Conti. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11, 12
+ Mr de Corneille. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 152
+ La Critique d'_Andromaque_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 33
+ La Critique de l'_École des Femmes_. . . . . . . . . . . . . . . . 29
+ Du Croisi. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 139
+ Mr de Cyrano . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7
+
+D
+
+ Deffence à la Maison du Roi d'entrer à la Comédie
+ sans payer . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 71 et suiv.
+ Le _Dépit Amoureux_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13, 19
+ Descartes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 117
+ Les _Docteurs rivaux_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16
+ _Dom Garcie_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23
+ _Dom Quixote_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 76
+ Domestique de Molière. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 137
+
+E
+
+ L'_École des Femmes_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 27 et suiv.
+ L'_École des Maris_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23
+ _Elomire, ou les Médecins vengés_. . . . . . . . . . . . . . . . . 162
+ Épicure. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 117
+ Épinette surprenante . . . . . . . . . . . . . . . . . 44 et suivantes
+ Épitaphes de Molière . . . . . . . . . . . . . . . . . . 161 et suiv.
+ L'_Étourdi_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 12, 13, 18
+ L'Extravagant. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 123, 125
+
+F
+
+ Les _Fascheux_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 24 et suiv.
+ La _Femme Juge_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 110
+ Les _Femmes savantes_. . . . . . . . . . . . . . . . . . 145 et suiv.
+ Le _Festin de Pierre_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 40
+ Floridor . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 30
+ Florimont. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 135
+ Les _Fourberies de Scapin_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 145
+ Les _Frères Ennemis_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32
+
+G
+
+ Gandouin, Chapelier. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 145
+ Gassendi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 6, 7
+ _George Dandin_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 104 et suiv.
+ La Grange. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 108, 168
+ Gros René. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11
+
+H
+
+ Hôtel de Bourgogne . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 29, 30, 31
+ Hubert, Comédien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 73
+
+I
+
+ L'_Impromptu de Versaille_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 29
+
+L
+
+ Lucrèce traduit par Molière. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16
+ Mr Luillier. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 24
+
+M
+
+ Madame défunte . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 102
+ Le _Maître d'Ecole_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16
+ Le _Malade Imaginaire_ . . . . . . . . . . . . . . . . . 153 et suiv.
+ Margane, Avocat. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 49
+ Le _Mariage forcé_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 39
+ Mr de Mauvilain, Médecin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 42, 43
+ Le _Médecin malgré lui_. . . . . . . . . . . . . . . . . . 98 et suiv.
+ Médecins . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 40 et suiv.
+ _Melicerte_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 102
+ Mr Ménage. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 19, 26, 97
+ Mr Mignard . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 79
+ Mignot, comédien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 65
+ Le _Misantrope_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 98 et suiv.
+ Mr de Modène . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11
+ Le Grand Mogol . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 114
+ Mr de Molière, sa naissance. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3
+ Sa profession. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3, 8, 169
+ Ses études . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5, 6, 7
+ Son nom. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3, 9
+ Il se fait Comédien. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 8
+ Il refuse d'être Secrétaire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13
+ Sa difficulté de travailler. . . . . . . . . . . . . . . . . . 26, 152
+ Sa pension . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 34
+ Son mariage. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 35 et suiv.
+ Sa jalousie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 37, 79
+ Son éloignement pour les Médecins. . . . . . . . . . . . . 40 et suiv.
+ Sa libéralité. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 66
+ Sa maladie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 77, 153
+ Sa déclamation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 111 et suiv.
+ Son domestique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 134
+ Son penchant pour le sexe. . . . . . . . . . . . . . . . . . 135, 136
+ Sa mort. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 153 et suiv.
+ Son caractère. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 159
+ Son enterrement. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 160 et suiv.
+ Ses écrits . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 167
+ Mademoiselle de Molière. . . . . . . . . . . . . . . . 37, 41, 59, 154
+ Mondorge, Comédien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 65 et suiv.
+ Mondori. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 30
+ Monfleuri. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 110
+ Monsieur . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 15
+
+N
+
+ _Nicomède_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16
+ La _Nymphe Dodue_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 49
+
+O
+
+ Olivier, Gentilhomme de Monsieur le Prince de Monaco . . . . . . . 51
+
+P
+
+ Du Parc. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11, 41
+ La du Parc . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11, 52, 70
+ Mr Perrault. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9 et suiv.
+ Mademoiselle Pocquelin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 158
+ Le _Portrait du Peintre_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 30, 162
+ _Pourceaugnac_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 138
+ Monsieur des Préaux. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 165
+ Les _Précieuses Ridicules_ . . . . . . . . . . . . . . 13, 19 et suiv.
+ Mr le Prince deffunt . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 97, 161
+ La _Princesse d'Elide_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 38, 39
+ _Psyché_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 152
+
+R
+
+ Mr Racine. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32 et suiv.
+ Raisin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 44 et suiv.
+ La Raisin. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 55, 61
+ Mr Rohaut. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 79, 81, 139, 169
+ Rotrou . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32, 103
+
+S
+
+ Scaramouche. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 67 et suiv.
+ _Scaramouche Hermite_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 97
+ Le _Sicilien_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103
+ Mr de Simoni . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13
+ Soeurs Quêteuses . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 157
+ Subligny . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 33
+
+T
+
+ Le _Tartuffe_. . . . . . . . . . . . . . . . . . 94 et suiv., 122, 140
+ _Théagène et Chariclée_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32
+ La _Thébaïde_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32
+ Théophile. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103
+ La Torellière. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 108
+ _Tricassin Rival_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 48
+ Troupe de Molière. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9, 11
+ Elle va en Languedoc . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 12
+ Elle revient à Paris . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 15 et suiv.
+ Elle joue devant le Roi. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16
+ Sa Majesté lui donne le petit Bourbon. . . . . . . . . . . . . . . 17
+ Elle passe au Palais Royal et prend le titre de Comédiens
+ de Monsieur. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 17
+ Elle commence à représenter dans Paris . . . . . . . . . . . . . . 18
+ Le Roi lui donne une pension et la prend à son service . . . . . . 57
+ Troupe de Monsieur le Daufin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 48
+
+V
+
+ Mr le Maréchal de Vivonne. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 159
+
+ Lettre Critique sur le livre intitulé _La Vie de Mr de Molière_. . 171
+ Réponse à la critique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 199
+ Clef des noms laissés en blanc . . . . . . . . . . . . . . . . . . 245
+
+
+Paris.--Typ. MOTTEROZ, 31, r. du Dragon.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Vie de M. de Molière, by
+Jean-Léonor de Grimarest
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DE M. DE MOLIÈRE ***
+
+***** This file should be named 22613-8.txt or 22613-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/2/2/6/1/22613/
+
+Produced by Laurent Vogel, Mireille Harmelin and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/22613-8.zip b/22613-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..d97a3ce
--- /dev/null
+++ b/22613-8.zip
Binary files differ
diff --git a/22613-h.zip b/22613-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..0df1885
--- /dev/null
+++ b/22613-h.zip
Binary files differ
diff --git a/22613-h/22613-h.htm b/22613-h/22613-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..2d05fb0
--- /dev/null
+++ b/22613-h/22613-h.htm
@@ -0,0 +1,8312 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1">
+ <title>The Project Gutenberg ebook of La vie de Mr de Molière, by Grimarest</title>
+ <meta name="author" content="Grimarest">
+
+<style type="text/css">
+<!--
+body {margin-left: 10%; margin-right: 10%; }
+h1,h2 { text-align: center; margin-top: 3em; line-height: 130%}
+h3 { text-align: left; margin-left: 4em; }
+p { text-align: justify; }
+
+.r { text-align: right; }
+.c { text-align: center; }
+.l { text-align: left; }
+
+.narrow { margin-left: 25%; margin-right: 25%; margin-top: 2em;}
+.narrowr { margin-left: 25%; margin-right: 25%; text-align: right; }
+
+hr { margin-left: 40%; margin-right: 40%; }
+
+.sig { margin-left: 2em; }
+.sig2 { margin-left: 4em; }
+.sig3 { margin-right: 2em; text-align: right; }
+
+.sc { font-variant: small-caps; letter-spacing: .05em;}
+i em { font-style: normal; }
+
+.fnanchor {
+ font-size: 80%;
+ text-decoration: none;
+ vertical-align: 0.25em;
+}
+.footnotes { /* only use is for border, background-color of block */
+ border: dashed 1px gray; /* comment out if not wanted */
+ padding: 0 1em; /* indent text from border */
+}
+.footnotes h3 { /* affects header FOOTNOTES: */
+ margin-top: 1em; margin-left: 0em; font-size: 100%;
+}
+.footnote {
+ font-size: 90%;
+}
+.footnote .label {
+ float: left;
+ text-align: left;
+ width: 2em;
+}
+.footnote a {
+ text-decoration:none;
+}
+
+.poem {
+ text-align: left;
+ margin-left: 5%;
+ width: 90%;
+ position: relative;
+}
+.stanza { margin-top: 1em; }
+.stanza br { display: none; }
+.i0 { display: block; margin: 0 0 0 4em; text-indent: -2em; }
+.i1 { display: block; margin: 0 0 0 5em; text-indent: -2em; }
+.i2 { display: block; margin: 0 0 0 6em; text-indent: -2em; }
+.i3 { display: block; margin: 0 0 0 7em; text-indent: -2em; }
+.i4 { display: block; margin: 0 0 0 8em; text-indent: -2em; }
+.i5 { display: block; margin: 0 0 0 9em; text-indent: -2em; }
+.i6 { display: block; margin: 0 0 0 10em; text-indent: -2em; }
+.i7 { display: block; margin: 0 0 0 11em; text-indent: -2em; }
+.i8 { display: block; margin: 0 0 0 12em; text-indent: -2em; }
+.i9 { display: block; margin: 0 0 0 13em; text-indent: -2em; }
+
+.pagenum {
+ position: absolute;
+ left: 94%;
+ font-size: smaller; font-style: normal;
+ text-align: right;
+}
+
+.fr {
+ float: right;
+}
+
+li { list-style-type: none; margin: 0 0 0 2em; text-indent: -3em; }
+
+-->
+</style>
+
+</head>
+
+<body>
+
+
+<pre>
+
+Project Gutenberg's La Vie de M. de Molière, by Jean-Léonor de Grimarest
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Vie de M. de Molière
+ Réimpression de l'édition originale (Paris, 1705) et des pièces annexes
+
+Author: Jean-Léonor de Grimarest
+
+Commentator: Auguste Poulet-Malassis
+
+Illustrator: Adolphe Lalauze
+
+Release Date: September 16, 2007 [EBook #22613]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DE M. DE MOLIÈRE ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Mireille Harmelin and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<h1>LA VIE<br>
+<small>DE</small><br>
+<big>M<sup>r</sup> de Molière</big></h1>
+
+<p class="c"><small>PAR</small><br>
+J.-L. <span class="sc">le Gallois</span>, Sieur de GRIMAREST</p>
+
+<p class="c"><i>Réimpression de l'édition originale (Paris, 1705)<br>
+et des pièces annexes</i><br>
+Avec une Notice<br>
+Par A. P.-<span class="sc">Malassis</span><br>
+Et une figure dessinée et gravée à l'eau-forte<br>
+Par <span class="sc">Ad. Lalauze</span></p>
+
+<div class="c">
+<img src="images/a.png" alt="SCIENTIA DUCE--I.L.">
+</div>
+
+<p class="c">PARIS<br>
+<i>Isidore LISEUX, Éditeur</i><br>
+Rue Bonaparte, n<sup>o</sup> 2</p>
+
+<p class="c">1877</p>
+
+<hr>
+
+
+
+<div class="c">
+<img src="images/b.png" alt="">
+<p class="c"><small>Ad. Lalauze del. et sc.</small>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+<small>Imp. A. Salmon.</small></p>
+<p class="narrow">... de sorte que cette jeune personne se
+détermina un matin de s'aller jetter dans
+l'apartement de Molière <i>(Page <a href="#p36">36</a>).</i></p>
+</div>
+
+
+
+
+<h2>AVANT-PROPOS</h2>
+
+
+<p>De tous les biographes de Molière,
+Grimarest se trouve encore avoir
+le plus fait pour sa mémoire. Si
+son &oelig;uvre, pendant plus d'un siècle et
+demi, a figuré, de préférence à toute
+autre, en tête des meilleures éditions de
+notre grand comique, ce n'est vraiment
+que justice.</p>
+
+<p>Bien que démodée, peut-être reste-t-elle
+la seule qui vaille, non pour
+les lettrés et les érudits, mais bien pour
+cette foule sans cesse renouvelée et en
+marche, sans cesse montante, où tout
+lecteur nouveau en est un pour Molière.
+Le goût de son théâtre est comme un
+<span class="pagenum"> -<a name="pVI">VI</a>- </span>
+niveau intellectuel auquel la masse de la
+nation aspire, et que le très-petit nombre
+croit utile ou même possible de
+dépasser. Et c'est pour cela qu'entre ses
+diverses biographies, sans en excepter
+celle de Taschereau, d'un si louable effort,
+mais déjà de trop d'étendue et de
+surcharge, celle-ci, avec des rectifications
+en forme de notes, serait à maintenir
+dans les éditions destinées au public
+ascendant, au grand public.</p>
+
+<p>Sa valeur et son intérêt persistent surtout
+dans la partie anecdotique qui fut,
+à sa date, au moins une nouveauté.
+On n'avait encore vu traiter de la sorte,
+avec ce soin, cette complaisance, cette
+insistance apologétique, que des princes
+ou des religieux, des chefs ou des pasteurs
+de peuples, des personnages d'institution
+et d'ordre divins. Le récit de la
+vie de ce génie si profondément humain,
+rien de plus qu'humain, qui dans ses
+actions privées faisait sans cesse honneur
+<span class="pagenum"> -<a name="pVII">VII</a>- </span>
+à l'homme, à plaindre dans ses faiblesses,
+excusable dans ses défauts, fut comme un
+scandale auquel l'esprit public s'associa
+vite, dont en quelque façon il se chargea.</p>
+
+<p>C'était en 1705. Avancé de quelques
+années, le livre n'eût pas eu le même
+à-propos ni rencontré le même accueil.
+La <i>Lettre critique</i> attribuée à de Visé<a id="FNanchor_1" name="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class="fnanchor">1</a>
+expose sans ambages les scrupules et les
+préjugés des générations antérieures, et
+du monde officiel, auxquels il avait
+encore à se heurter.</p>
+
+<p>Ils se résument en ceci, que Molière,
+homme de profession «ignoble,» réserve
+faite de ses talents de comédien et
+d'auteur comique, ne pouvait être proposé
+comme un modèle ou un exemple,
+et que l'ouvrage et son «héros» dérisoire
+<span class="pagenum"> -<a name="pVIII">VIII</a>- </span>
+s'adressent à la foule, aux gens de peu,
+de rien.</p>
+
+<p>C'était, en effet, pour ce public que
+Grimarest avait travaillé, et la pleine
+conscience de son effort littéraire, ou
+mieux de sa visée morale, paraît assez
+dans sa <i>Réponse</i>, où se montre aussi,
+sous des formes encore soumises et respectueuses,
+la liberté d'esprit d'un écrivain
+à la suite de Fontenelle, habitué
+des <i>Entretiens sur la pluralité des mondes</i>
+et de <i>l'Histoire des oracles</i>: «Oui,
+dit-il, tout petit qu'étoit Molière par sa
+naissance et par sa profession, j'ai rapporté
+des traits de sa vie que les personnes
+les plus élevées se feroient gloire
+d'imiter, et ces traits doivent plus toucher
+dans Molière que dans un héros.»
+Et il énumère longuement les actes de
+générosité, de bonté, de fermeté, de
+droiture de ce héros d'un nouveau
+genre, de son héros, en y mêlant des
+témoignages de l'estime universelle qu'il
+<span class="pagenum"> -<a name="pIX">IX</a>- </span>
+inspirait, et aussi, par habitude de déférence,
+des preuves de son respect pour
+les puissances établies. La conclusion, en
+douceur, est que tous ces traits n'ont pas
+été rassemblés par lui pour le simple
+amusement du public.</p>
+
+<p>Notons en passant que Grimarest avait
+eu Fontenelle lui-même pour censeur, et
+comme on le verra plus loin, celui-ci
+s'intéressait à l'&oelig;uvre, et n'épargnait pas
+à l'auteur les conseils de ménagement
+et de prudence.</p>
+
+<p>S'il importe peu que Voltaire, trente
+ans plus tard, ait déprécié le livre de
+Grimarest, en se contentant toutefois de
+l'abréger, on ne peut taire que Boileau-Despréaux
+ne l'approuva pas lorsqu'il
+parut. Ce grand témoin, même incomparable,
+du génie de Molière, qu'il avait
+confessé plus hautement que personne,
+se prévalant de ce que Grimarest n'avait
+pas connu l'homme, contesta la vérité
+des détails biographiques, sans en infirmer
+<span class="pagenum"> -<a name="pX">X</a>- </span>
+ni rectifier aucun. Représentant des
+vieilles m&oelig;urs, janséniste et quelque peu
+septuagénaire, il devait juger puérile, condamnable
+même, cette singulière curiosité
+pour des faits et gestes de nature, en
+somme, à diminuer les idées de gravité
+et de respect. On n'est jamais que de son
+temps.</p>
+
+<p>La mode a été, de nos jours, de rabaisser
+Grimarest et de déconsidérer son
+livre, comme insuffisant, par rapport
+aux recherches de documents originaux,
+inaugurées par Beffara, qui ont rendu
+possible un renouvellement de l'histoire
+de Molière, en fournissant de nouveaux
+points d'appui à ses futurs biographes.
+Cette inquisition de pièces d'état civil,
+d'archives, et d'actes notariés s'est produite,
+comme l'&oelig;uvre de notre auteur,
+et se poursuit en temps favorable<a id="FNanchor_2" name="FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2" class="fnanchor">2</a>. Si,
+par impossible, celui-ci en avait eu l'idée,
+<span class="pagenum"> -<a name="pXI">XI</a>- </span>
+avec le pouvoir de s'y livrer, et de la
+faire aboutir sur quelques points, il n'en
+eût tiré que peu de profit, et d'honneur,
+encore moins. On le trouverait plus
+exact sur un petit nombre de noms et de
+dates, mais pas plus qu'aucun autre écrivain,
+en 1705, il n'eût songé à tirer des
+conséquences, plus ou moins légitimes,
+à la moderne, de l'éducation si complète
+de Molière, de ses longues caravanes
+dramatiques dans les provinces, de l'inventaire
+après décès de son mobilier, et
+de ceux de ses ascendants ou descendants.</p>
+
+<p>Il s'agit aujourd'hui, ce semble, de
+déterminer les éléments complexes dont
+se forma le génie du poëte comique.
+Pour Grimarest, la situation était tout
+autre, sinon plus simple. Ses contemporains
+s'inquiétaient surtout d'un
+Molière qui ne démentît pas dans sa vie
+les idées de dignité, de noblesse d'âme,
+de bonté, de parfait bon sens qu'il leur
+inspirait par la lecture et la représentation
+<span class="pagenum"> -<a name="pXII">XII</a>- </span>
+de ses &oelig;uvres. Ce Molière imaginé, ce
+Molière souhaité, avait été, par bonheur,
+le Molière réel, et Grimarest le leur donna
+conforme à la vérité, comme à leurs
+v&oelig;ux. Il le leur donna sincèrement, en
+toute bonne foi, car les <i>mémoires</i> que lui
+fournit Baron exceptés, son livre n'est
+rien de plus qu'une enquête suivie,
+longue, minutieuse, sur les <i>Actes</i> de
+Molière, à la pluralité des voix.</p>
+
+<p>Le nombre et la qualité des témoignages,
+c'est toute la <i>critique</i> du biographe;
+lui-même en convient, et ses aveux se
+réitèrent dans sa lettre, retrouvée,
+au président de Lamoignon, à propos
+d'une anecdote qui avait circulé sur
+quelques mots adressés par Molière
+au public, après l'interdiction de la
+seconde représentation du <i>Tartufe</i><a id="FNanchor_3" name="FNanchor_3"></a><a href="#Footnote_3" class="fnanchor">3</a>:
+<span class="pagenum"> -<a name="pXIII">XIII</a>- </span>
+«Messieurs, nous comptions avoir l'honneur
+de vous donner la seconde représentation
+du <i>Tartufe</i>, mais M. le Président
+ne veut pas qu'on le joue.» Telle
+était, dans sa forme indécente, l'allocution
+arrangée par des esprits frondeurs,
+et que Grimarest avait rejetée de premier
+mouvement. Néanmoins, comme on le
+va voir, il ne se put mettre la conscience
+en repos qu'après en avoir «approfondi
+la fausseté», et interrogé à ce propos
+plus de vingt témoins. Voici cette
+pièce justificative de son honnêteté;
+elle est essentielle à toute nouvelle édition
+de son livre<a id="FNanchor_4" name="FNanchor_4"></a><a href="#Footnote_4" class="fnanchor">4</a>:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>A Monsieur le Premier Président de Lamoignon.</i></p>
+
+<p class="sig">«<span class="sc">Monseigneur</span>,
+</p>
+<p><i>»Je me donne l'honneur de vous envoyer
+l'article de la <em>Vie de Molière</em>, qui regarde
+<span class="pagenum"> -<a name="pXIV">XIV</a>- </span>
+le <em>Tartuffe</em>, sur ce que M. de Fontenelle
+m'a dit que vous doutiez de la discrétion
+et du respect que je devois avoir
+en rapportant ce fait. Vous n'ignorez pas,
+Monseigneur, tous les mauvais contes que
+l'on a faits sur cet endroit de la vie de Molière.
+J'en ai approfondi la fausseté avec
+soin; mais plus de vingt personnes m'ont assuré
+que la chose se passa à peu près comme je
+l'ai rendue, et j'ai cru qu'elle étoit d'autant
+plus véritable que dans le Menagiana, imprimé
+avec privilége en 1693, on a fait dire
+à M. Ménage, en parlant du <em>Tartuffe</em>: «Je
+dis à M. le Premier Président de Lamoignon,
+lorsqu'il empêcha qu'on ne le jouât, que c'étoit
+une pièce dont la morale étoit excellente,
+et qu'il n'y avoit rien qui ne pût être utile
+au public.» Vous voyez, Monseigneur, que
+j'ai supprimé ce nom illustre de mon ouvrage,
+et que j'ai eu l'attention de donner de la
+prudence et de la justice à sa défense du <em>Tartuffe</em>,
+par mes expressions. M. de Fontenelle
+qui a la même attention que moi pour tout ce qui
+vous regarde, Monseigneur, a jugé que j'avois
+bien manié cet endroit, puisqu'il a approuvé
+mon livre, qui est presque imprimé. Cependant,
+si vous jugez que je n'aye pas réussi
+ayez la bonté de me prescrire les termes et
+<span class="pagenum"> -<a name="pXV">XV</a>- </span>
+les expressions, et je ferai faire un carton<a id="FNanchor_5" name="FNanchor_5"></a><a href="#Footnote_5" class="fnanchor">5</a>;
+le profond respect et le sincère attachement
+que j'ai depuis longtemps pour vous, Monseigneur,
+et pour toute votre illustre famille,
+ne me permettant pas de m'écarter un
+moment de ce que je lui dois. Lorsque j'ai
+eu en vue de composer la vie de Molière, je
+n'ai point eu l'intention de me donner une
+mauvaise réputation ni d'attaquer personne,
+mais seulement de faire connoître cet excellent
+auteur par ses bons endroits. Si j'ai
+l'honneur de vous écrire, Monseigneur, au
+lieu d'aller moi-même vous rendre compte
+de ma conduite, que l'on vous aura peut-être
+altérée, c'est que je sais que vos momens
+sont précieux, et c'est pour vous donner le
+temps de réfléchir sur ce que je prends la
+liberté de vous mander, et lorsqu'il vous
+plaira, je me rendrai auprès de vous pour
+recevoir vos ordres, que je vous supplie
+très-humblement de me donner le plus tôt
+qu'il vous sera possible, à cause de l'état où
+est mon impression. Je vous demande en
+grâce, Monseigneur, d'être persuadé de
+<span class="pagenum"> -<a name="pXVI">XVI</a>- </span>
+l'envie que j'ai de vous témoigner, dans des
+occasions plus essentielles que celle-ci, que
+personne ne vous est plus attaché que je le
+suis, et que l'on ne peut être avec plus de
+respect que j'ai l'honneur d'être,</i></p>
+
+<p class="sig">»<span class="sc">Monseigneur</span>,
+</p>
+<p class="sig2"><i>»Votre très-humble et très-obéissant
+serviteur</i>,
+</p>
+<p class="sig3">»<span class="sc">De Grimarest</span>.
+</p>
+<p><i>»Je recevrai les ordres dont il vous
+plaira m'honorer dans la rue du Four-Saint-Germain.»</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Molière grand comédien, grand écrivain,
+sans doute, mais surtout grand
+homme de bien, et animé dans toutes ses
+actions des sentiments que son &oelig;uvre
+excite, Molière enfin parangon d'humanité,
+tel est le Molière dégagé par Grimarest;
+tel il avait été, tel est-il montré,
+tel le demandait-on, et ne se lassera-t-on
+pas de le demander.</p>
+
+<p>Sans doute peut-on rêver de lui une
+plus haute, mais non plus touchante et
+<span class="pagenum"> -<a name="pXVII">XVII</a>- </span>
+plus vive image. C'est dans Grimarest
+que Molière reste le plus présent, le
+plus familier.</p>
+
+<p>En dehors des articles des Biographies
+universelles, nous n'avons rien sur Grimarest.
+MM. les Moliéristes ne se sont
+pas encore mis en frais sur le premier
+des Moliéristes, ancêtre dépassé, mais
+non prescrit. Sa profession était de donner
+des leçons de français aux seigneurs
+étrangers, de les façonner à nos manières,
+à notre génie. La liste de ses
+ouvrages se compose en majeure partie
+de traités de belle éducation, relatifs
+au récitatif dans la lecture, dans
+l'action publique, dans la déclamation;
+à la manière d'écrire les lettres; au
+cérémonial; à l'usage dans la langue
+française<a id="FNanchor_6" name="FNanchor_6"></a><a href="#Footnote_6" class="fnanchor">6</a>. Ses connaissances étaient
+étendues, sa curiosité poussée en tous sens.
+<span class="pagenum"> -<a name="pXVIII">XVIII</a>- </span>
+Le livre intitulé <i>Commerce de lettres
+curieuses et savantes</i><a id="FNanchor_7" name="FNanchor_7"></a><a href="#Footnote_7" class="fnanchor">7</a> contient, à côté
+de considérations sur les fortifications
+et aussi sur les bibliothèques, une
+dissertation sur la patavinité<a id="FNanchor_8" name="FNanchor_8"></a><a href="#Footnote_8" class="fnanchor">8</a>, une
+explication du rire, et des remarques
+sur la lettre A dans le dictionnaire de
+Furetière. La date de sa naissance reste
+inconnue; celle de sa mort est fixée à
+1720.</p>
+
+<p class="sig3">A. P.-M.
+</p>
+
+<div class="footnotes">
+
+<h3>NOTES</h3>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_1" id="Footnote_1"></a>
+<a href="#FNanchor_1">
+<span class="label">[1]</span></a> Voir p. <a href="#p171">171</a>. Cette <i>Lettre</i> n'est certainement
+pas de Visé, car il résulte de plusieurs passages
+que l'auteur n'avait pas connu Molière, ni même
+été son contemporain, et c'est un point que Grimarest
+accorde dans sa réponse.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_2" id="Footnote_2"></a>
+<a href="#FNanchor_2">
+<span class="label">[2]</span></a> Depuis cinquante-six ans, 1821-1877.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_3" id="Footnote_3"></a>
+<a href="#FNanchor_3">
+<span class="label">[3]</span></a> Cette lettre, publiée par Taschereau dans
+la troisième édition de son <i>Histoire de la vie et
+des ouvrages de Molière</i>, Paris, Hetzel, 1844,
+in-18, lui avait été communiquée en original par
+Villenave.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_4" id="Footnote_4"></a>
+<a href="#FNanchor_4">
+<span class="label">[4]</span></a> Voir pour les difficultés que rencontra la représentation
+du <i>Tartufe</i>, p. <a href="#p94">94</a> à <a href="#p101">101</a>.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_5" id="Footnote_5"></a>
+<a href="#FNanchor_5">
+<span class="label">[5]</span></a> Nous nous sommes assuré qu'aucun des passages
+du livre relatifs au <i>Tartufe</i> n'avait été cartonné.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_6" id="Footnote_6"></a>
+<a href="#FNanchor_6">
+<span class="label">[6]</span></a> Traité du récitatif dans la lecture, dans
+l'action publique, dans la déclamation et dans le
+chant; avec un traité des accens, de la quantité et
+de la ponctuation. Paris, <i>Jacques Le Fèvre et
+Pierre Ribou</i>, 1707, in-12.
+<p>Traité sur la manière d'écrire des lettres et sur
+le cérémonial, avec un discours sur ce qu'on appelle
+usage dans la langue françoise, par Monsieur
+de Grimarest. Paris, <i>Jacques Étienne</i>, 1719, in-12.</p>
+
+<p>Dans le préambule de cette production approuvée
+à la date de 1708, Grimarest dit leur fait à un
+«poëte insolent» et à un «avocat critique», détracteurs
+de ses précédents ouvrages. L'un ou
+l'autre de ces fâcheux, de préférence le poëte, doit
+être l'auteur de la <i>Lettre</i> attribuée sans raison à
+de Visé par les bibliographes (voir la <a href="#Footnote_1">note de la
+page <small>VII</small></a>).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_7" id="Footnote_7"></a>
+<a href="#FNanchor_7">
+<span class="label">[7]</span></a> Paris, 1700, in-12.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_8" id="Footnote_8"></a>
+<a href="#FNanchor_8">
+<span class="label">[8]</span></a> C'est la latinité de Tite-Live né à Padoue.
+</p></div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2>LA VIE<br>
+<small>DE M.</small><br>
+<big>DE MOLIERE.</big></h2>
+
+<div class="c">
+<img src="images/c.png" alt="">
+</div>
+
+<p class="c"><big>A PARIS,</big><br>
+Chez <span class="sc">Jacques le Febvre</span>, dans<br>
+la grand' Salle du Palais,<br>
+au Soleil-d'Or.</p>
+
+<p class="c">M. DCCV.</p>
+
+<p class="c"><i>AVEC PRIVILEGE DU ROI</i></p>
+
+
+
+
+<h2><i>APROBATION.</i></h2>
+
+
+<p class="narrow">J'ai lû par ordre de Monseigneur
+le Chancelier <span class="sc">La Vie
+de Moliere</span>, &amp; j'ai cru que
+le Public la verroit avec plaisir,
+par l'intérêt qu'il prend à
+la mémoire d'un auteur si Illustre.
+<span class="sc">Fait</span> à Paris ce 15<sup>e</sup> Décembre 1704.
+</p>
+<p class="narrowr"><span class="sc">Fontenelle</span>.
+</p>
+<hr>
+
+
+<p class="narrow">Le Privilége du Roy, en date du 11 Janvier
+1705, est au nom de Jean-Leonor <span class="sc">le
+Gallois, Sieur de Grimarest</span>.
+</p>
+
+
+
+<h2>LA VIE<br>
+<small>DE</small><br>
+M<sup>R</sup> DE MOLIÈRE</h2>
+
+
+<p>Il y a lieu de s'étonner
+que personne n'ait encore
+recherché la Vie de
+M<sup>r</sup> de Molière pour nous
+la donner. On doit s'intéresser
+à la mémoire d'un homme qui
+s'est rendu si illustre dans son genre.
+Quelles obligations notre Scène comique
+ne lui a-t-elle pas? Lorsqu'il commença
+à travailler, elle étoit destituée d'ordre,
+de m&oelig;urs, de goût, de caractères; tout y
+<span class="pagenum"> -<a name="p2">2</a>- </span>
+étoit vicieux. Et nous sentons assez souvent
+aujourd'hui que sans ce Génie supérieur
+le Théâtre comique seroit peut-être
+encore dans cet affreux chaos, d'où
+il l'a tiré par la force de son imagination;
+aidée d'une profonde lecture, et
+de ses réflexions, qu'il a toujours heureusement
+mises en &oelig;uvre. Ses Pièces
+représentées sur tant de Théâtres, traduites
+en tant de langues, le feront admirer
+autant de siècles que la Scène
+durera. Cependant on ignore ce grand
+Homme; et les foibles crayons, qu'on
+nous en a donnez, sont tous manquez;
+ou si peu recherchez, qu'ils ne suffisent
+pas pour le faire connoître tel qu'il étoit.
+Le Public est rempli d'une infinité de
+fausses Histoires à son ocasion. Il y a
+peu de personnes de son temps, qui pour
+se faire honneur d'avoir figuré avec lui,
+n'inventent des avantures qu'ils prétendent
+avoir eues ensemble. J'en ai eu
+plus de peine à déveloper la vérité; mais
+je la rends sur des Mémoires très-assurez;
+et je n'ai point épargné les soins
+<span class="pagenum"> -<a name="p3">3</a>- </span>
+pour n'avancer rien de douteux. J'ai
+écarté aussi beaucoup de faits domestiques,
+qui sont communs à toutes sortes
+de personnes; mais je n'ai point négligé
+ceux qui peuvent réveiller mon Lecteur.
+Je me flate que le Public me sçaura bon
+gré d'avoir travaillé: je lui donne la Vie
+d'une personne qui l'ocupe si souvent;
+d'un Auteur inimitable, dont le souvenir
+touche tous ceux qui ont le discernement
+assez heureux pour sentir à la lecture,
+ou à la représentation de ses Pièces,
+toutes les beautez qu'il y a répandues.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>M<sup>r</sup> de Molière se nommoit Jean-Baptiste
+Pocquelin; il estoit fils et petit-fils
+de Tapissiers, Valets-de-Chambre du
+Roy Louis XIII. Ils avoient leur boutique
+sous les pilliers des Halles, dans une
+maison qui leur appartenoit en propre.
+Sa mère s'appelloit Boudet: elle étoit
+aussi fille d'un Tapissier, établi sous les
+mêmes piliers des Halles.</p>
+
+<p>Les parens de Molière l'élevèrent pour
+être Tapissier; et ils le firent recevoir en
+<span class="pagenum"> -<a name="p4">4</a>- </span>
+survivance de la Charge du père dans un
+âge peu avancé: ils n'épargnèrent aucuns
+soins pour le mettre en état de la
+bien exercer; ces bonnes Gens n'aïant
+pas de sentimens qui dûssent les engager
+à destiner leur enfant à des occupations
+plus élevées: de sorte qu'il resta dans la
+boutique jusqu'à l'âge de quatorze ans;
+et ils se contentèrent de lui faire apprendre
+à lire et à écrire pour les besoins
+de sa profession.</p>
+
+<p>Molière avoit un grand-père, qui l'aimoit
+éperduement; et comme ce bon
+homme avoit de la passion pour la Comédie,
+il y menoit souvent le petit Pocquelin,
+à l'Hôtel de Bourgogne. Le père
+qui appréhendoit que ce plaisir ne dissipât
+son fils, et ne lui ôtât toute l'attention
+qu'il devoit à son métier, demanda
+un jour à ce bon homme pourquoi il
+menoit si souvent son petit-fils au spectacle?
+«Avez-vous», lui dit-il, avec un
+peu d'indignation, «envie d'en faire un
+Comédien?&mdash;Plût à Dieu», lui répondit
+le grand-père, «qu'il fût aussi bon Comédien
+<span class="pagenum"> -<a name="p5">5</a>- </span>
+que Belleroze» (c'étoit un fameux
+Acteur de ce tems là). Cette réponse
+frapa le jeune homme, et sans pourtant
+qu'il eût d'inclination déterminée, elle
+lui fit naître du dégoût pour la profession
+de Tapissier; s'imaginant que puisque
+son grand-père souhaitoit qu'il pût être
+Comédien, il pouvoit aspirer à quelque
+chose de plus qu'au métier de son
+père.</p>
+
+<p>Cette prévention s'imprima tellement
+dans son esprit, qu'il ne restoit dans la
+boutique qu'avec chagrin: de manière
+que revenant un jour de la Comédie,
+son père lui demanda pourquoi il estoit
+si mélancholique depuis quelque tems?
+Le petit Pocquelin ne put tenir contre
+l'envie qu'il avoit de déclarer ses sentimens
+à son père: il lui avoua franchement
+qu'il ne pouvoit s'accommoder de
+sa Profession; mais qu'il lui feroit un
+plaisir sensible de le faire étudier. Le
+grand-père, qui étoit présent à cet éclaircissement,
+appuya par de bonnes raisons
+l'inclination de son petit-fils. Le père s'y
+<span class="pagenum"> -<a name="p6">6</a>- </span>
+rendit, et se détermina à l'envoyer au
+Collége des Jésuites.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le jeune Pocquelin étoit né avec de
+si heureuses dispositions pour les études,
+qu'en cinq années de tems il fit non seulement
+ses Humanitez, mais encore sa
+Philosophie.</p>
+
+<p>Ce fut au Collége qu'il fit connoissance
+avec deux Hommes illustres de notre
+tems, M<sup>r</sup> de Chapelle et M<sup>r</sup> Bernier.</p>
+
+<p>Chapelle étoit fils de M<sup>r</sup> Luillier, sans
+pouvoir être son héritier de droit; mais
+il auroit pu lui laisser les grands biens
+qu'il possédoit, si par la suite il ne l'avoit
+reconnu incapable de les gouverner.
+Il se contenta de lui laisser seulement
+8000 livres de rente entre les mains de
+personnes qui les lui payoient régulièrement.</p>
+
+<p>M<sup>r</sup> Luillier n'épargna rien pour donner
+une belle éducation à Chapelle,
+jusqu'à lui choisir pour Précepteur le
+célèbre M<sup>r</sup> de Gassendi; qui aïant remarqué
+dans Molière toute la docilité et
+<span class="pagenum"> -<a name="p7">7</a>- </span>
+toute la pénétration nécessaires pour
+prendre les connoissances de la Philosophie,
+se fit un plaisir de la lui enseigner
+en même tems qu'à Messieurs de Chapelle
+et Bernier.</p>
+
+<p>Cyrano de Bergerac, que son père
+avoit envoyé à Paris sur sa propre conduite,
+pour achever ses études, qu'il
+avoit assez mal commencées en Gascogne,
+se glissa dans la société des Disciples
+de Gassendi, aïant remarqué l'avantage
+considérable qu'il en tireroit.
+Il y fut admis cependant avec répugnance;
+l'esprit turbulent de Cyrano ne
+convenoit point avec de jeunes gens, qui
+avoient déjà toute la justesse d'esprit
+que l'on peut souhaiter dans des personnes
+toutes formées. Mais le moyen
+de se débarasser d'un jeune homme
+aussi insinuant, aussi vif, aussi gascon
+que Cyrano? Il fut donc reçu aux études
+et aux conversations que Gassendi conduisoit
+avec les personnes que je viens
+de nommer. Et comme ce même Cyrano
+étoit très-avide de sçavoir, et qu'il avoit
+<span class="pagenum"> -<a name="p8">8</a>- </span>
+une mémoire fort heureuse, il profitoit
+de tout; et il se fit un fond de bonnes
+choses, dont il tira avantage dans la
+suite. Molière aussi ne s'est il pas fait un
+scrupule de placer dans ses Ouvrages
+plusieurs pensées, que Cyrano avoit
+employées auparavant dans les siens?
+Il m'est permis, disoit Molière, de reprendre
+mon bien où je le trouve.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand Molière eut achevé ses études,
+il fut obligé, à cause du grand âge de
+son père, d'exercer sa Charge pendant
+quelque tems; et même il fit le voyage
+de Narbonne à la suite de Louis XIII.
+La Cour ne lui fit pas perdre le goût
+qu'il avoit pris dès sa jeunese pour la
+Comédie: ses études n'avoient même
+servi qu'à l'y entretenir. C'étoit assez la
+coutume dans ce tems-là de représenter
+des pièces entre amis; quelques Bourgeois
+de Paris formèrent une troupe,
+dont Molière étoit; ils jouèrent plusieurs
+fois pour se divertir. Mais ces
+Bourgeois aïant suffisamment rempli
+<span class="pagenum"> -<a name="p9">9</a>- </span>
+leur plaisir, et s'imaginant être de bons
+Acteurs, s'avisèrent de tirer du profit de
+leurs représentations. Ils pensèrent bien
+sérieusement aux moyens d'exécuter leur
+dessein: et après avoir pris toutes leurs
+mesures, ils s'établirent dans le jeu de
+paume de la Croix blanche, au Fauxbourg
+Saint Germain. Ce fut alors que
+Molière prit le nom qu'il a toujours
+porté depuis. Mais lorsqu'on lui a demandé
+ce qui l'avoit engagé à prendre
+celui-là plutôt qu'un autre, jamais il
+n'en a voulu dire la raison, même à ses
+meilleurs amis.</p>
+
+<p>L'établissement de cette nouvelle
+troupe de Comédiens n'eut point de succès,
+parce qu'ils ne voulurent point suivre
+les avis de Molière, qui avoit le discernement
+et les vues beaucoup plus justes,
+que des gens qui n'avoient pas été cultivez
+avec autant de soin que lui.</p>
+
+<p>Un Auteur grave nous fait un conte
+au sujet du parti que Molière avoit pris,
+de jouer la Comédie. Il avance que sa
+famille alarmée de ce dangereux dessein,
+<span class="pagenum"> -<a name="p10">10</a>- </span>
+lui envoya un Ecclésiastique, pour lui
+représenter qu'il perdoit entièrement
+l'honneur de sa famille; qu'il plongeoit
+ses parens dans de douloureux déplaisirs;
+et qu'enfin il risquoit son salut
+d'embrasser une profession contre les
+bonnes m&oelig;urs, et condamnée par l'Église;
+mais qu'après avoir écouté tranquilement
+l'Ecclésiastique, Molière parla
+à son tour avec tant de force en faveur
+du Théâtre, qu'il séduisit l'esprit de celui
+qui le vouloit convertir, et l'emmena
+avec lui pour jouer la Comédie. Ce fait
+est absolument inventé par les personnes
+de qui M<sup>r</sup> P** peut l'avoir pris pour
+nous le donner. Et quand je n'en aurois
+pas de certitude, le Recteur à la première
+réflexion présumera avec moi
+que ce fait n'a aucune vrai-semblance. Il
+est vrai que les parents de Molière essayèrent
+par toutes sortes de voies de le
+détourner de sa résolution; mais ce fut
+inutilement: sa passion pour la Comédie
+l'emportoit sur toutes leurs raisons.</p>
+
+<p>Quoique la troupe de Molière n'eût
+<span class="pagenum"> -<a name="p11">11</a>- </span>
+point réussi: cependant pour peu qu'elle
+avoit paru, elle lui avoit donné occasion
+suffisamment de faire valoir dans le
+monde les dispositions extraordinaires
+qu'il avoit pour le Théâtre. Et Monsieur
+le Prince de Conti, qui l'avoit fait venir
+plusieurs fois jouer dans son Hôtel, l'encouragea.
+Et voulant bien l'honorer de
+sa protection, il lui ordonna de le venir
+trouver en Languedoc avec sa troupe,
+pour y jouer la Comédie.</p>
+
+<p>Cette troupe étoit composée de la Béjart,
+de ses deux frères, de Gros René,
+de Duparc, de sa femme, d'un Pâtissier
+de la rue Saint Honoré, père de la Damoiselle
+de la G**, femme-de-chambre
+de la De-Brie; celle-cy étoit aussi de
+la troupe avec son mari, et quelques
+autres.</p>
+
+<p>Molière en formant sa troupe, lia une
+forte amitié avec la Béjart, qui avant
+qu'elle le connût, avoit eu une petite
+Fille de Monsieur de Modène, Gentilhomme
+d'Avignon, avec qui j'ai sçu,
+par des témoignages très-assurez, que la
+<span class="pagenum"> -<a name="p12">12</a>- </span>
+mère avoit contracté un mariage caché.
+Cette petite fille accoutumée avec Molière,
+qu'elle voyoit continuellement,
+l'appella son mari, dès qu'elle sçut parler;
+et à mesure qu'elle croissoit, ce
+nom déplaisoit moins à Molière, mais
+cela ne paroissoit à personne tirer à aucune
+conséquence. La mère ne pensoit
+à rien moins qu'à ce qui arriva dans la
+suite; et occupée seulement de l'amitié
+qu'elle avoit pour son prétendu gendre,
+elle ne voyoit rien qui dût lui faire faire
+des réflexions.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Molière partit avec sa troupe, qui eut
+bien de l'aplaudissement en passant à
+Lyon, en 1653, où il donna au public
+l'<i>Étourdi</i>, la première de ses Pièces, qui
+eut autant de succès qu'il en pouvoit
+espérer. La Troupe passa en Languedoc,
+où Molière fut reçu très-favorablement
+de Monsieur le Prince de Conti, qui eut
+la bonté de donner des appointemens à
+ces Comédiens.</p>
+
+<p>Molière s'acquit beaucoup de réputation
+<span class="pagenum"> -<a name="p13">13</a>- </span>
+dans cette Province, par les trois
+premières Pièces de sa façon qu'il fit paroître;
+l'<i>Étourdi</i>, le <i>Dépit amoureux</i>, et
+les <i>Précieuses ridicules</i>. Ce qui engagea
+d'autant plus Monsieur le Prince de
+Conti à l'honorer de sa bienveillance, et
+de ses bienfaits: ce Prince lui confia la
+conduite des plaisirs et des spectacles
+qu'il donnoit à la Province, pendant
+qu'il en tint les États. Et aïant remarqué
+en peu de tems toutes les bonnes
+qualitez de Molière, son estime pour lui
+alla si loin, qu'il le voulut faire son Secrétaire.
+Mais il aimoit l'indépendance,
+et il étoit si rempli du désir de faire valoir
+le talent qu'il se connoissoit, qu'il
+pria Monsieur le Prince de Conti de le
+laisser continuer la Comédie; et la place
+qu'il auroit remplie fut donnée à Monsieur
+de Simoni. Ses amis le blâmèrent
+de n'avoir point accepté un emploi si
+avantageux. «Eh! Messieurs,» leur
+dit-il, «ne nous déplaçons jamais; je
+suis passable Auteur, si j'en crois la
+voix publique; je puis être un fort
+<span class="pagenum"> -<a name="p14">14</a>- </span>
+mauvais Secrétaire. Je divertis le
+Prince par les spectacles que je lui
+donne; je le rebuterai par un travail
+sérieux, et mal conduit. Et pensez-vous
+d'ailleurs,» ajouta-t-il, «qu'un Misantrope
+comme moi, capricieux si vous
+voulez, soit propre auprès d'un Grand?
+Je n'ai pas les sentimens assez flexibles
+pour la domesticité. Mais plus
+que tout cela, que deviendront ces
+pauvres gens que j'ai amenés de si
+loin? Qui les conduira? Ils ont compté
+sur moi; et je me reprocherois de les
+abandonner.» Cependant j'ai sçû que
+la Béjart, lui auroit fait le plus de peine
+à quitter; et cette femme, qui avoit tout
+pouvoir sur son esprit, l'empêcha de
+suivre Monsieur le Prince de Conti. De
+son côté, Molière étoit ravi de se voir le
+Chef d'une Troupe; il se fesoit un plaisir
+sensible de conduire sa petite République:
+il aimoit à parler en public, il
+n'en perdoit jamais l'occasion; jusques-là
+que s'il mouroit quelque Domestique
+de son Théâtre, ce lui étoit un sujet de
+<span class="pagenum"> -<a name="p15">15</a>- </span>
+haranguer pour le premier jour de Comédie.
+Tout cela lui auroit manqué chez
+Monsieur le Prince de Conti.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Après quatre ou cinq années de succès
+dans la Province, la Troupe résolut de
+venir à Paris. Molière sentit qu'il avoit
+assez de force pour y soutenir un Théâtre
+comique; et qu'il avoit assez façonné ses
+Comédiens pour espérer d'y avoir un plus
+heureux succès que la première fois. Il
+s'assuroit aussi sur la protection de
+Monsieur le Prince de Conti.</p>
+
+<p>Molière quitta donc le Languedoc avec
+sa Troupe: mais il s'arrêta à Grenoble, où
+il joua pendant tout le Carnaval. Après
+quoi, ces Comédiens vinrent à Rouen,
+afin qu'étant plus à portée de Paris, leur
+mérite s'y répandît plus aisément. Pendant
+ce séjour, qui dura tout l'Été, Molière
+fit plusieurs voyages à Paris, pour
+se préparer une entrée chez Monsieur,
+qui lui aïant acordé sa protection, eut
+la bonté de le présenter au Roi et à la
+Reine Mère.</p>
+
+<p><span class="pagenum"> -<a name="p16">16</a>- </span>
+Ces Comédiens eurent l'honneur de
+représenter la pièce de <i>Nicomède</i> devant
+leurs Majestez au mois d'Octobre 1658.
+Leur début fut heureux; et les Actrices
+sur tout furent trouvées bonnes.
+Mais comme Molière sentoit bien que
+sa Troupe ne l'emporteroit pas pour le
+sérieux sur celle de l'Hôtel de Bourgogne,
+après la Pièce il s'avança sur le
+Théâtre, et fit un remercîment à sa Majesté,
+et la suplia d'agréer qu'il lui donnât
+un des petits divertissemens, qui lui
+avoient acquis un peu de réputation dans
+les Provinces. En quoi il comptoit bien
+de réussir, parce qu'il avoit acoutumé sa
+Troupe à jouer sur le champ de petites
+Comédies, à la manière des Italiens. Il
+en avoit deux entre autres, que tout le
+monde en Languedoc, jusqu'aux personnes
+les plus sérieuses, ne se lassoient
+point de voir représenter. C'étoient les
+<i>Trois Docteurs Rivaux</i>, et le <i>Maître
+d'École</i>, qui étoient entièrement dans le
+goût Italien.</p>
+
+<p>Le Roi parut satisfait du compliment
+<span class="pagenum"> -<a name="p17">17</a>- </span>
+de Molière, qui l'avoit travaillé avec
+soin; et sa Majesté voulut bien qu'il lui
+donnât la première de ces deux petites
+Pièces, qui eut un succès favorable. Le
+Jeu de ces Comédiens fut d'autant plus
+goûté, que depuis quelque tems on ne
+jouoit plus que des Pièces sérieuses à
+l'Hôtel de Bourgogne: le plaisir des petites
+Comédies étoit perdu.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le divertissement que cette Troupe
+venoit de donner à Sa Majesté, lui aïant
+plu, Elle voulut qu'elle s'établît à Paris:
+et pour faciliter cet établissement,
+le Roi eut la bonté de donner le petit
+Bourbon à ces Comédiens, pour jouer
+alternativement avec les Italiens. On
+sçait qu'ils passèrent en 1660 au Palais
+Royal, et qu'ils prirent le titre de <i>Comédiens
+de Monsieur</i>.</p>
+
+<p>Molière, qui en homme de bon sens,
+se défioit toujours de ses forces, eut peur
+alors que ses ouvrages n'eussent pas du
+Public de Paris autant d'aplaudissement
+que dans les Provinces. Il apréhendoit
+<span class="pagenum"> -<a name="p18">18</a>- </span>
+de trouver dans ce Parterre, qui ne
+passoit rien de défectueux dans ce tems-là,
+non plus qu'en celui-ci, des esprits
+qui ne fussent pas plus contens de lui,
+qu'il l'étoit lui-même. Et si sa Troupe
+dans les commencemens ne l'avoit excité
+à profiter des heureuses dispositions
+qu'elle lui connoissoit pour le Théâtre
+comique, peut-être ne se seroit-t-il pas
+hazardé de livrer ses Ouvrages au Public.
+«Je ne comprens pas,» disoit-il, à
+ses camarades en Languedoc, «comment
+des personnes d'esprit prennent
+du plaisir à ce que je leur donne;
+mais je sçais bien qu'en leur place, je
+n'y trouverois aucun goût.&mdash;Eh! ne
+craignez rien,» lui répondit un de ses
+amis; «l'homme qui veut rire se divertit
+de tout, le Courtisan, comme le
+Peuple.» Les Comédiens le rassurèrent
+à Paris, comme dans la Province; et ils
+commencèrent à représenter dans cette
+grande Ville, le 3<sup>e</sup> de Novembre 1658.
+L'<i>Étourdi</i>, la première de ses Pièces,
+qu'il fit paroître dans ce même mois, et
+<span class="pagenum"> -<a name="p19">19</a>- </span>
+le <i>Dépit amoureux</i> qu'il donna au mois
+de Décembre suivant, furent reçus avec
+aplaudissement: et Molière enleva tout-à-fait
+l'estime du Public en 1659, par les
+<i>Précieuses ridicules</i>: Ouvrage qui fit
+alors espérer de cet Auteur les bonnes
+choses qu'il nous a données depuis.
+Cette Pièce fut représentée au simple la
+première fois; mais le jour suivant on
+fut obligé de la mettre au double, à cause
+de la foule incroyable, qui y avoit été le
+premier jour. Et cette Pièce, de même
+que l'<i>Étourdi</i> et le <i>Dépit amoureux</i>,
+quoique jouée dans les Provinces pendant
+long-tems, eut cependant à Paris
+tout le mérite de la nouveauté.</p>
+
+<p>Les <i>Précieuses</i> furent jouées pendant
+quatre mois de suite. M<sup>r</sup> Ménage, qui
+étoit à la première représentation de
+cette Pièce, en jugea favorablement.
+«Elle fut jouée,» dit-t-il, «avec un applaudissement
+général, et j'en fus si
+satisfait en mon particulier que je vis
+dès lors l'effet qu'elle alloit produire.
+Monsieur, dis-je à M<sup>r</sup> Chapelain en
+<span class="pagenum"> -<a name="p20">20</a>- </span>
+sortant de la Comédie, nous aprouvions
+vous et moi toutes les sotises qui
+viennent d'être critiquées si finement,
+et avec tant de bon sens: mais croyez-moi,
+il nous faudra brûler ce que
+nous avons adoré, et adorer ce que
+nous avons brûlé. Cela arriva, comme
+je l'avois prédit, &amp; dès cette première
+représentation l'on revint du galimathias,
+et du stile forcé.»</p>
+
+<p>Un jour, que l'on représentoit cette
+Pièce, un Vieillard s'écria du milieu du
+Parterre: <i>Courage, courage, Molière,
+voilà la bonne Comédie</i>. Ce qui fait bien
+connoître que le Théâtre comique étoit
+alors bien négligé; et que l'on étoit fatigué
+de mauvais Ouvrages avant Molière,
+comme nous l'avons été après
+l'avoir perdu.</p>
+
+<p>Cette Comédie eut cependant des critiques;
+on disoit que c'étoit une charge
+un peu forte. Mais Molière connoissoit
+déjà le point de vue du Théâtre, qui
+demande de gros traits pour affecter le
+Public; &amp; ce principe lui a toujours
+<span class="pagenum"> -<a name="p21">21</a>- </span>
+réussi dans tous les caractères qu'il a
+voulu peindre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le 28 Mars 1660, Molière donna
+pour la première fois le <i>Cocu imaginaire</i>,
+qui eut beaucoup de succès.
+Cependant les petits Auteurs comiques
+de ce tems-là, allarmez de la réputation
+que Molière commençoit à se former,
+fesoient tout leur possible pour décrier
+sa Pièce. Quelques personnes savantes
+et délicates répandoient aussi leur critique.
+Le titre de cet ouvrage, disoient-ils,
+n'est pas noble; et puisqu'il a pris
+presque toute cette Pièce chez les Étrangers,
+il pouvoit choisir un sujet qui lui
+fît plus d'honneur. Le commun des gens
+ne lui tenoit pas compte de cette Pièce
+comme des <i>Précieuses ridicules</i>; les caractères
+de celle-là ne les touchoient pas
+aussi vivement que ceux de l'autre. Cependant
+malgré l'envie des Troupes, des
+Auteurs, et des personnes inquiètes, le
+<i>Cocu imaginaire</i> passa avec aplaudissement
+dans le Public. Un bon Bourgeois
+<span class="pagenum"> -<a name="p22">22</a>- </span>
+de Paris, vivant bien noblement, mais
+dans les chagrins que l'humeur et la
+beauté de sa femme lui avoient assez
+publiquement causés, s'imagina que Molière
+l'avait pris pour l'original de son
+Cocu imaginaire. Ce Bourgeois crut devoir
+en être offencé; il en marqua son
+ressentiment à un de ses amis. «Comment!»
+lui dit-t-il, «un petit Comédien
+aura l'audace de mettre impunément
+sur le Théâtre un homme de ma
+sorte?» (Car le Bourgeois s'imagine
+être beaucoup plus au-dessus du Comédien,
+que le Courtisan ne croit être
+élevé au-dessus de lui.) «Je m'en plaindrai,»
+ajouta-t-il: «en bonne police
+on doit réprimer l'insolence de ces
+gens-là: ce sont les pestes d'une Ville;
+ils observent tout pour le tourner en
+ridicule.» L'ami, qui étoit homme de
+bon sens, et bien informé, lui dit: «Eh!
+Monsieur, si Molière a eu intention
+sur vous, en fesant le <i>Cocu imaginaire</i>,
+de quoi vous plaignez-vous? Il
+vous a pris du beau côté; et vous seriez
+<span class="pagenum"> -<a name="p23">23</a>- </span>
+bien heureux d'en être quitte pour
+l'imagination.» Le Bourgeois, quoique
+peu satisfait de la réponse de son
+ami, ne laissa pas d'y faire quelque réflexion,
+et ne retourna plus au <i>Cocu
+imaginaire</i>.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Molière ne fut pas heureux dans la
+seconde Pièce nouvelle qu'il fit paroître
+à Paris le 4 Février 1661. <i>Dom-Garcie
+de Navarre</i>, ou le Prince jaloux, n'eut
+point de succès. Molière sentit, comme
+le Public, le foible de sa Pièce. Aussi ne
+la fit-il pas imprimer; et on ne l'a ajoutée
+à ses Ouvrages qu'après sa mort.</p>
+
+<p>Ce peu de réussite releva ses ennemis;
+ils espéroient qu'il tomberoit de lui-même,
+et que comme presque tous les
+Auteurs comiques, il seroit bien-tôt
+épuisé. Mais il n'en connut que mieux
+le goût du tems: il s'y acommoda entièrement
+dans l'<i>École des Maris</i>, qu'il
+donna le 24 Juin 1661. Cette Pièce qui
+est une de ses meilleures, confirma le
+Public dans la bonne opinion qu'il avoit
+<span class="pagenum"> -<a name="p24">24</a>- </span>
+conçue de cet excellent Auteur. On ne
+douta plus que Molière ne fût entièrement
+maître du Théâtre dans le genre
+qu'il avoit choisi. Ses envieux ne purent
+pourtant s'empêcher de parler mal
+de son Ouvrage. Je ne vois pas, disoit un
+Auteur Contemporain, qui ne réussissoit
+point, où est le mérite de l'avoir
+fait: ce sont les <i>Adelphes</i> de Térence;
+il est aisé de travailler en y mettant si
+peu du sien, et c'est se donner de la réputation
+à peu de frais. On n'écoutoit
+point les personnes qui parloient de la
+sorte; et Molière eut lieu d'être satisfait
+du Public, qui aplaudit fort à sa Pièce;
+c'est aussi une de celles que l'on verroit
+encore représenter aujourd'hui avec le
+plus de plaisir, si elle étoit jouée avec
+autant de feu et de délicatesse qu'elle
+l'étoit du tems de l'Auteur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les <i>Fâcheux</i>, qui parurent à la Cour
+au mois d'Août 1661, et à Paris le 4 du
+mois de Novembre suivant, achevèrent
+de donner à Molière la supériorité sur
+<span class="pagenum"> -<a name="p25">25</a>- </span>
+tous ceux de son tems qui travailloient
+pour le Théâtre comique. La diversité
+de caractères dont cette Pièce est remplie,
+et la nature que l'on y voyoit
+peinte avec des traits si vifs, enlevoient
+tous les aplaudissements du Public. On
+avoua que Molière avoit trouvé la belle
+Comédie: il la rendoit divertissante et
+utile. Cependant l'homme de Cour,
+comme l'homme de Ville, qui croyoit
+voir le ridicule de son caractère sur le
+Théâtre de Molière, ataquoit l'Auteur
+de tous côtés. Il outre tout, disoit-t-on;
+il est inégal dans ses peintures; il dénoue
+mal. Toutes les dissertations malines
+que l'on fesoit sur ses Pièces, n'en
+empêchoient pourtant point le succès;
+et le Public étoit toujours de son côté.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On lit dans la Préface, qui est à la tête
+des Pièces de Molière, qu'elles n'avoient
+pas d'égales beautés, parce, dit-on, qu'il
+étoit obligé d'assujettir son génie à des
+Sujets qu'on lui prescrivoit, et de travailler
+avec une très-grande précipitation.
+<span class="pagenum"> -<a name="p26">26</a>- </span>
+Mais je sai par de très-bons mémoires
+qu'on ne lui a jamais donné de
+sujets. Il en avoit un magazin d'ébauchez
+par la quantité de petites farces qu'il
+avoit hazardées dans les Provinces; et
+la Cour et la Ville lui présentoient tous
+les jours des originaux de tant de façons,
+qu'il ne pouvoit s'empêcher de travailler
+de lui-même sur ceux qui frapoient le
+plus. Et quoiqu'il dise dans sa Préface
+des <i>Fâcheux</i>, qu'il ait fait cette Pièce en
+quinze jours de tems, j'ai cependant de
+la peine à le croire; c'étoit l'homme du
+monde qui travailloit avec le plus de difficulté;
+et il s'est trouvé que des divertissements
+qu'on lui demandoit, étoient
+faits plus d'un an auparavant.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On voit dans les remarques de M<sup>r</sup> Ménage
+que «dans la Comédie des <i>Fâcheux</i>,
+qui est,» dit-t-il, «une des
+plus belles de M<sup>r</sup> de Molière, le Fâcheux
+chasseur qu'il introduit sur la
+Scène, est M<sup>r</sup> de S**: que ce fut le
+Roi qui lui donna ce sujet, en sortant
+<span class="pagenum"> -<a name="p27">27</a>- </span>
+de la première représentation de cette
+Pièce, qui se donna chez M<sup>r</sup> Fouquet.»
+Sa Majesté, voyant passer
+Monsieur de S**, dit à Molière: «Voilà
+un grand original que vous n'avez
+point encore copié.» Je n'ai pu savoir
+absolument si ce fait est véritable; mais
+j'ai été mieux informé que M<sup>r</sup> Ménage
+de la manière dont cette belle Scène du
+Chasseur fut faite. Molière n'y a aucune
+part que pour la versification; car ne
+connoissant point la chasse, il s'excusa
+d'y travailler. De sorte qu'une personne,
+que j'ai des raisons de ne pas nommer,
+la lui dicta tout entière dans un jardin;
+et M<sup>r</sup> de Molière l'aïant versifiée, en fit
+la plus belle Scène de ses <i>Fâcheux</i>, et
+le Roi prit beaucoup de plaisir à la voir
+représenter.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L'<i>École des Femmes</i> parut en 1662,
+avec peu de succès; les gens de spectacle
+furent partagés; les Femmes outragées,
+à ce qu'elles croyoient, débauchoient
+autant de beaux esprits qu'elles le pouvoient,
+<span class="pagenum"> -<a name="p28">28</a>- </span>
+pour juger de cette Pièce comme
+elles en jugeoient. «Mais que trouvez-vous
+à redire d'essenciel à cette Pièce?»
+disoit un Connoisseur à un Courtisan de
+distinction.&mdash;«Ah parbleu! ce que j'y
+trouve à redire, est plaisant,» s'écria
+l'homme de Cour! «<i>Tarte à la crème</i>,
+morbleu, <i>Tarte à la crème</i>.&mdash;Mais,
+<i>Tarte à la crème</i>, n'est point un défaut,»
+répondit le bon esprit, «pour
+décrier une Pièce comme vous le faites.&mdash;<i>Tarte
+à la crème</i>, est exécrable,»
+répliqua le Courtisan. «<i>Tarte à la
+crème</i>! bon Dieu! avec du sens commun,
+peut-t-on soutenir une Pièce où
+l'on ait mis <i>Tarte à la crème</i>?» Cette
+expression se répétoit par écho parmi
+tous les petits esprits de la Cour et de la
+Ville, qui ne se prêtent jamais à rien, et
+qui incapables de sentir le bon d'un Ouvrage,
+saisissent un trait foible, pour
+ataquer un Auteur beaucoup au-dessus
+de leur portée. Molière, outré à son tour
+des mauvais jugemens que l'on portoit
+sur sa pièce, les ramassa, et en fit la
+<span class="pagenum"> -<a name="p29">29</a>- </span>
+<i>Critique de l'École des Femmes</i>, qu'il
+donna en 1663. Cette pièce fit plaisir au
+Public: elle étoit du tems, et ingénieusement
+travaillée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L'<i>Impromptu de Versailles</i>, qui fut
+joué pour la première fois devant le Roi
+le 14<sup>e</sup> d'Octobre 1663, et à Paris le 4<sup>e</sup> de
+Novembre de la même année, n'est
+qu'une conversation satirique entre les
+Comédiens, dans laquelle Molière se
+donne carrière contre les Courtisans,
+dont les caractères lui déplaisoient, contre
+les Comédiens de l'Hôtel de Bourgogne,
+et contre ses ennemis.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Molière, né avec des m&oelig;urs droites,
+et dont les manières étoient simples et
+naturelles, souffroit impatiemment le
+Courtisan empressé, flateur, médisant,
+inquiet, incommode, faux ami. Il se déchaîne
+agréablement dans son <i>Impromptu</i>
+contre ces Messieurs-là, qui ne lui pardonnoient
+pas dans l'ocasion. Il ataque
+leur mauvais goût pour les ouvrages:
+<span class="pagenum"> -<a name="p30">30</a>- </span>
+il tâche d'ôter tout crédit au jugement
+qu'ils fesoient des siens.</p>
+
+<p>Mais il s'atache sur tout à tourner en
+ridicule une pièce intitulée le <i>Portrait
+du Peintre</i>, que M<sup>r</sup> Boursaut avoit faite
+contre lui; et à faire voir l'ignorance
+des Comédiens de l'Hôtel de Bourgogne
+dans la déclamation, en les contrefesant
+tous si naturellement, qu'on les reconnoissoit
+dans son jeu. Il épargna le seul
+Floridor. Il avoit très-grande raison de
+charger sur leur mauvais goût. Ils ne
+savoient aucuns principes de leur art;
+ils ignoroient même qu'il en eût. Tout
+leur jeu ne consistoit que dans une prononciation
+ampoulée et emphatique,
+avec laquelle ils récitoient également
+tous leurs rôles; on n'y reconnoissoit ni
+mouvemens, ni passion: et cependant
+les Beauchateau, les Mondori, étoient
+aplaudis, parce qu'ils fesoient pompeusement
+ronfler un vers. Molière, qui
+connoissoit l'action par principes, étoit
+indigné d'un jeu si mal réglé, et des
+aplaudissemens que le Public ignorant
+<span class="pagenum"> -<a name="p31">31</a>- </span>
+lui donnoit. De sorte qu'il s'apliquoit à
+metre ses Acteurs dans le naturel; et
+avant lui, pour le comique, et avant
+M<sup>r</sup> le Baron, qu'il forma dans le sérieux,
+comme je le dirai dans la suite, le jeu
+des Comédiens étoit pitoïable pour les
+personnes qui avoient le goût délicat;
+et nous nous appercevons malheureusement
+que la plupart de ceux qui représentent
+aujourd'hui, destitués d'étude
+qui les soutienne dans la connoissance
+des principes de leur art, commencent à
+perdre ceux que Molière avoit établis
+dans sa Troupe.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La différence de jeu avoit fait naître
+de la jalousie entre les deux Troupes.
+On alloit à celle de l'Hôtel de Bourgogne;
+les Auteurs Tragiques y portoient
+presque tous leurs Ouvrages; Molière
+en étoit fâché. De manière qu'aïant sceu
+qu'ils dévoient représenter une pièce
+nouvelle dans deux mois, il se mit en
+tête d'en avoir une toute prête pour ce
+tems-là, afin de figurer avec l'ancienne
+<span class="pagenum"> -<a name="p32">32</a>- </span>
+Troupe. Il se souvint qu'un an auparavant
+un jeune homme lui avoit aporté
+une pièce intitulée <i>Théagène et Chariclée</i>,
+qui à la vérité ne valoit rien; mais
+qui lui avoit fait voir que ce jeune
+homme en travaillant pouvoit devenir
+un excellent Auteur. Il ne le rebuta
+point, mais il l'exhorta de se perfectionner
+dans la Poësie, avant que de hazarder
+ses Ouvrages au Public: et il lui dit
+de revenir le trouver dans six mois. Pendant
+ce tems-là Molière fit le dessein des
+<i>Frères Ennemis</i>; mais le jeune homme
+n'avoit point encore paru: et lorsque
+Molière en eut besoin, il ne savoit où le
+prendre: il dit à ses Comédiens de le lui
+déterrer à quelque prix que ce fût. Ils le
+trouvèrent. Molière lui donna son projet;
+et le pria de lui en aporter un acte
+par semaine, s'il étoit possible. Le jeune
+Auteur, ardent et de bonne volonté, répondit
+à l'empressement de Molière;
+mais celui-ci remarqua qu'il avoit pris
+presque tout son travail dans la <i>Thébaïde</i>
+de Rotrou. On lui fit entendre que l'on
+<span class="pagenum"> -<a name="p33">33</a>- </span>
+n'avoit point d'honneur à remplir son
+ouvrage de celui d'autrui; que la pièce
+de Rotrou étoit assez récente pour être
+encore dans la mémoire des Spectateurs;
+et qu'avec les heureuses dispositions
+qu'il avoit, il falloit qu'il se fît honneur
+de son premier ouvrage, pour disposer
+favorablement le Public à en recevoir de
+meilleurs. Mais comme le tems pressoit,
+Molière lui aida à changer ce qu'il avoit
+pillé, et à achever la pièce, qui fut prête
+dans le tems, et qui fut d'autant plus
+aplaudie, que le Public se prêta à la jeunesse
+de M<sup>r</sup> Racine, qui fut animé par
+les aplaudissemens, et par le présent que
+Molière lui fit. Cependant ils ne furent
+pas long-tems en bonne intelligence, s'il
+est vrai que ce soit celui-ci qui ait fait
+la Critique de l'<i>Andromaque</i>, comme
+M<sup>r</sup> Racine le croyoit: il estimoit cet
+Ouvrage, comme un des meilleurs de
+l'Auteur; mais Molière n'eut point de
+part à cette Critique; elle est de M<sup>r</sup> de
+Subligny.</p>
+
+<p><span class="pagenum"> -<a name="p34">34</a>- </span>
+Le Roi connoissant le mérite de Molière,
+et l'atachement particulier qu'il
+avoit pour divertir Sa Majesté, daigna
+l'honorer d'une pension de mille livres.
+On voit dans ses Ouvrages le remercîment
+qu'il en fit au Roi. Ce bienfait
+assura Molière dans son travail; il crut
+après cela qu'il pouvoit penser favorablement
+de ses Ouvrages; et il forma le
+dessein de travailler sur de plus grands
+caractères, et de suivre le goût de Térence
+un peu plus qu'il n'avoit fait: il se
+livra avec plus de fermeté aux Courtisans,
+et aux Savans, qui le recherchoient
+avec empressement: on croyoit trouver
+un homme aussi éguayé, aussi juste dans
+la conversation, qu'il l'étoit dans ses
+pièces; et l'on avoit la satisfaction de
+trouver dans son commerce encore plus
+de solidité, que dans ses Ouvrages. Et ce
+qu'il y avoit de plus agréable pour ses
+amis, c'est qu'il étoit d'une droiture de
+c&oelig;ur inviolable, et d'une justesse d'esprit
+peu commune.</p>
+
+<p><span class="pagenum"> -<a name="p35">35</a>- </span>
+On ne pouvoit souhaiter une situation
+plus heureuse que celle où il étoit à la
+Cour, et à Paris depuis quelques années.
+Cependant il avoit cru que son bonheur
+seroit plus vif et plus sensible, s'il le partageoit
+avec une femme; il voulut remplir
+la passion que les charmes naissans
+de la fille de la Béjart avoient nourrie
+dans son c&oelig;ur, à mesure qu'elle avoit
+cru. Cette jeune fille avoit tous les agrémens
+qui peuvent engager un homme,
+et tout l'esprit nécessaire pour le fixer.
+Molière avoit passé des amusemens que
+l'on se fait avec un enfant, à l'amour le
+plus violent qu'une maîtresse puisse
+inspirer. Mais il savoit que la mère avoit
+d'autres vues, qu'il auroit de la peine à
+déranger. C'étoit une femme altière, et
+peu raisonnable, lorsqu'on n'adhéroit
+pas à ses sentimens: elle aimoit mieux
+être l'amie de Molière que sa belle-mère:
+ainsi il auroit tout gâté de lui déclarer le
+dessein qu'il avoit d'épouser sa fille. Il
+prit le parti de le faire sans en rien dire
+à cette femme. Mais comme elle l'observoit
+<span class="pagenum"> -<a name="p36">36</a>- </span>
+de fort près, il ne put consommer
+son mariage pendant plus de neuf mois;
+ç'eût été risquer un éclat qu'il vouloit
+éviter sur toutes choses; d'autant plus
+que la Béjart, qui le soupçonnoit de
+quelque dessein sur sa fille, le menaçoit
+souvent en femme furieuse et extravagante
+de le perdre, lui, sa fille et elle-même,
+si jamais il pensoit à l'épouser.
+Cependant la jeune fille ne s'acommodoit
+point de l'emportement de sa mère, qui
+la tourmentoit continuellement, et qui
+lui fesoit essuyer tous les désagrémens
+qu'elle pouvoit inventer: de sorte que
+cette jeune personne, plus lasse peut-être
+d'atendre le plaisir d'être femme,
+que de souffrir les duretés de sa mère, se
+détermina un matin de s'aller jetter dans
+l'apartement de Molière, fortement résolue
+de n'en point sortir qu'il ne l'eût
+reconnue pour sa femme; ce qu'il fut
+contraint de faire. Mais cet éclaircissement
+causa un vacarme terrible; la mère
+donna des marques de fureur et de désespoir,
+comme si Molière avoit épousé sa
+<span class="pagenum"> -<a name="p37">37</a>- </span>
+rivale; ou comme si sa fille fût tombée
+entre les mains d'un malheureux. Néanmoins,
+il fallut bien s'apaiser, il n'y
+avoit point de remède; et la raison fit
+entendre à la Béjart, que le plus grand
+bonheur qui pût arriver à sa fille, étoit
+d'avoir épousé Molière; qui perdit par
+ce mariage tout l'agrément que son mérite
+et sa fortune pouvoient lui procurer,
+s'il avoit été assez Philosophe pour se
+passer d'une femme.</p>
+
+<p>Celle-ci ne fut pas plutôt Mademoiselle
+de Molière, qu'elle crut être au rang
+d'une Duchesse; et elle ne se fut pas donnée
+en Spectacle à la Comédie que le
+Courtisan désocupé lui en conta. Il est
+bien difficile à une Comédienne belle,
+et soigneuse de sa personne, d'observer
+si bien sa conduite, que l'on ne puisse
+l'ataquer. Qu'une Comédienne rende à
+un grand Seigneur les devoirs de politesse
+qui lui sont dus, il n'y a point de
+miséricorde; c'est son amant. Molière
+s'imagina que toute la Cour, toute la
+Ville en vouloit à son Épouse. Elle négligea
+<span class="pagenum"> -<a name="p38">38</a>- </span>
+de l'en désabuser: au contraire
+les soins extraordinaires qu'elle prenoit
+de sa parure, à ce qu'il lui sembloit, pour
+tout autre que pour lui, qui ne demandoit
+point tant d'arangement, ne firent
+qu'augmenter ses soupçons, et sa jalousie.
+Il avoit beau représenter à sa femme
+la manière dont elle devoit se conduire,
+pour passer heureusement la vie ensemble:
+elle ne profitoit point de ses
+leçons, qui lui paroissoient trop sévères
+pour une jeune personne, qui d'ailleurs
+n'avoit rien à se reprocher. Ainsi Molière,
+après avoir essuyé beaucoup de
+froideurs et de dissentions domestiques,
+fit son possible pour se renfermer dans
+son travail et dans ses amis, sans se
+mettre en peine de la conduite de sa
+femme.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La <i>Princesse d'Élide</i>, qui fut représentée
+dans une grande Fête, que le Roi
+donna aux Reines, et à toute sa Cour au
+mois de Mai 1664, fit à Molière tout
+l'honneur qu'il en pouvoit atendre. Cette
+<span class="pagenum"> -<a name="p39">39</a>- </span>
+pièce le réconcilia, pour ainsi dire, avec
+le Courtisan chagrin; elle parut dans un
+tems de plaisirs, le Prince l'avoit aplaudie,
+Molière à la Cour étoit inimitable;
+on lui rendoit justice de tous côtés; les
+sentimens qu'il avoit donnés à ses Personnages,
+ses vers, sa prose (car il n'avoit
+pas eu le tems de versifier toute sa
+pièce), tout fut trouvé excellent dans son
+ouvrage. Mais le <i>Mariage forcé</i>, qui fut
+représenté le dernier jour de la Fête du
+Roi, n'eut pas le même sort chez le
+Courtisan. Est-ce le même Auteur,
+disoit-on, qui a fait ces deux pièces?
+Cet homme aime à parler au Peuple; il
+n'en sortira jamais: il croit encore être
+sur son Théâtre de campagne. Malgré
+cette critique, qui étoit peut être en sa
+place, Sganarelle avec ses expressions,
+ne laissa pas de faire rire l'homme de
+Cour.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La <i>Princesse d'Élide</i>, et le <i>Mariage
+forcé</i> eurent aussi leurs aplaudissemens
+à Paris au mois de Novembre de la
+<span class="pagenum"> -<a name="p40">40</a>- </span>
+même année; mais bien des Gens se
+récrièrent contre cette dernière pièce,
+qui n'auroit pas passé si un autre Auteur
+l'avoit donnée, et si elle avoit été jouée
+par d'autres Comédiens que ceux de la
+Troupe de Molière, qui par leur jeu
+fesoient goûter au Bourgeois les choses
+les plus communes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Molière, qui avoit acoutumé le Public
+à lui donner souvent des nouveautez,
+hazarda son <i>Festin de Pierre</i> le
+15 de Février 1665. On en jugea dans ce
+tems-là, comme on en juge en celui-ci.
+Et Molière eut la prudence de ne point
+faire imprimer cette pièce; dont on fit
+dans le tems une très-mauvaise Critique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>C'est une question souvent agitée dans
+les conversations, savoir si Molière a
+maltraité les Médecins par humeur, ou
+par ressentiment. Voici la solution de ce
+problème. Il logeoit chez un Médecin,
+dont la femme, qui étoit extrêmement
+<span class="pagenum"> -<a name="p41">41</a>- </span>
+avare, dit plusieurs fois à la Molière
+qu'elle vouloit augmenter le loyer de la
+portion de maison qu'elle ocupoit. Celle-ci
+qui croyoit encore trop honorer la
+femme du Médecin de loger chez elle,
+ne daigna seulement pas l'écouter: de
+sorte que son apartement fut loué à la
+Du-Parc; et on donna congé à la Molière.
+C'en fut assez pour former de la
+dissension entre ces trois femmes. La
+Du-Parc, pour se mettre bien avec sa
+nouvelle Hôtesse, lui donna un billet de
+Comédie: celle-ci s'en servit avec joie
+parce qu'il ne lui coûtoit rien pour voir
+le spectacle. Elle n'y fut pas plutôt, que
+la Molière envoya deux Gardes pour la
+faire sortir de l'Amphithéâtre; et se
+donna le plaisir d'aller lui dire elle-même,
+que puisqu'elle la chassoit de sa
+maison, elle pouvoit bien à son tour la
+faire sortir d'un lieu, où elle étoit la maîtresse.
+La femme du Médecin, plus avare
+que susceptible de honte, aima mieux se
+retirer que de payer sa place. Un traitement
+si offençant causa de la rumeur:
+<span class="pagenum"> -<a name="p42">42</a>- </span>
+les maris prirent parti trop vivement:
+de sorte que Molière, qui étoit très-facile
+à entraîner par les personnes qui le
+touchoient, irrité contre le Médecin,
+pour se venger de lui, fit en cinq jours
+de tems la Comédie de l'<i>Amour Médecin</i>,
+dont il fit un divertissement pour le Roi
+le 15 de Septembre 1665, et qu'il représenta
+à Paris le 22 du même mois. Cette
+pièce ne relevoit pas à la vérité le mérite
+de son Auteur; Molière le sentit lui-même,
+puisqu'en la fesant imprimer il
+prévient son Lecteur sur le peu de tems
+qu'il avoit employé à la faire, et sur le
+peu de plaisir qu'elle peut faire à la lecture.</p>
+
+<p>Depuis ce tems-là Molière n'a pas
+épargné les Médecins dans toutes les
+ocasions qu'il en a pu amener, bonnes
+ou mauvaises. Il est vrai qu'il avoit peu
+de confiance en leur savoir; et il ne se
+servoit d'eux que fort rarement, n'aïant,
+à ce que l'on dit, jamais été saigné. Et
+l'on raporte dans deux livres de remarques
+que M<sup>r</sup> de Mauvilain, et lui, étant
+<span class="pagenum"> -<a name="p43">43</a>- </span>
+à Versailles au dîner du Roi, Sa Majesté
+dit à Molière: «Voilà donc votre
+Médecin? Que vous fait-il?&mdash;Sire,»
+répondit Molière, «nous raisonnons ensemble;
+il m'ordonne des remèdes; je
+ne les fais point, et je guéris.» On m'a
+assuré que Molière définissoit un Médecin:
+<i>un homme que l'on paye pour conter
+des fariboles dans la chambre d'un malade,
+jusqu'à ce que la nature l'ait guéri,
+ou que les remèdes l'aient tué</i>. Cependant
+un Médecin du tems et de la connoissance
+de Molière veut lui ôter l'honneur
+de cette heureuse définition, et il m'a
+assuré qu'il en étoit l'Auteur. M<sup>r</sup> de
+Mauvilain est le Médecin pour lequel
+Molière a fait le troisième placet qui est
+à la tête de son <i>Tartuffe</i>, lorsqu'il demanda
+au Roi un Canonicat de Vincennes
+pour le fils de ce Médecin.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Molière étoit continuellement ocupé
+du soin de rendre sa Troupe la meilleure.
+Il avoit de bons Acteurs pour le Comique;
+mais il lui en manquoit pour le
+<span class="pagenum"> -<a name="p44">44</a>- </span>
+sérieux, qui répondissent à la manière
+dont il vouloit qu'il fut récité sur le
+Théâtre. Il se présenta une favorable
+ocasion de remplir ses intentions, et le
+plaisir qu'il avoit de faire du bien à ceux
+qui le méritoient. M<sup>r</sup> le Baron a toujours
+été de ces sujets heureux qui touchent
+à la première vue. Je me flate
+qu'il ne trouvera point mauvais que je
+dise comment il excita Molière à lui
+vouloir du bien; c'est un des plus beaux
+endroits de la Vie d'un homme, dont la
+mémoire doit lui être chère.</p>
+
+<p>Un Organiste de Troie, nommé Raisin,
+fortement ocupé du désir de gagner
+de l'argent, fit faire une épinette à
+trois claviers, longue à peu près de trois
+piés, et large de deux et demi, avec un
+corps, dont la capacité étoit le double
+plus grande que celles des épinettes ordinaires.
+Raisin avoit quatre enfans, tous
+jolis, deux garçons, et deux filles; il
+leur avoit apris à jouer de l'épinette.
+Quand il eut perfectionné son idée, il
+quite son orgue, et vient à Paris avec
+<span class="pagenum"> -<a name="p45">45</a>- </span>
+sa femme, ses enfants et l'épinette. Il
+obtint une permission de faire voir à la
+foire de Saint Germain le petit spectacle
+qu'il avoit préparé. Son affiche, qui promettoit
+un Prodige de méchanique, et
+d'obéissance dans une épinette, lui atira
+du monde les premières fois suffisamment
+pour que le Public fût averti que
+jamais on n'avoit vu une chose aussi
+étonnante que l'épinette du Troyen. On
+va la voir en foule; tout le monde l'admire;
+tout le monde en est surpris; et
+peu de personnes pouvoient deviner l'artifice
+de cet instrument. D'abord le petit
+Raisin l'aîné, et sa petite s&oelig;ur Babet se
+metoient chacun à son clavier, et jouoient
+ensemble une pièce, que le troisième
+clavier répétoit seul d'un bout à l'autre,
+les deux enfants aïant les bras levés. Ensuite
+le père les fesoit retirer, et prenoit
+une clef, avec laquelle il montoit cet
+instrument, par le moyen d'une roue
+qui fesoit un vacarme terrible dans le
+corps de la machine, comme s'il y avoit
+eu une multiplicité de roues, possible
+<span class="pagenum"> -<a name="p46">46</a>- </span>
+et nécessaire pour exécuter ce qu'il lui
+alloit faire jouer. Il la changeoit même
+souvent de place pour ôter tout soupçon.
+«Hé! épinette,» disoit-il, à cet instrument
+quand tout étoit préparé, «jouez-moi
+une telle courante.» Aussi-tôt
+l'obéissante épinette jouoit cette pièce
+entière. Quelquefois Raisin l'interrompoit,
+en lui disant: «Arrestez-vous, épinette.»
+S'il lui disoit de poursuivre la
+pièce, elle la poursuivoit; d'en jouer
+une autre, elle la jouoit; de se taire, elle
+se taisoit.</p>
+
+<p>Tout Paris étoit ocupé de ce petit prodige;
+les esprits foibles croyoient Raisin
+sorcier; les plus présomptueux ne pouvoient
+le deviner. Cependant la foire
+valut plus de vingt mille livres à Raisin.
+Le bruit de cette épinette alla jusqu'au
+Roi; Sa Majesté voulut la voir, et en
+admira l'invention. Elle la fit passer
+dans l'apartement de la Reine, pour
+lui donner un spectacle si nouveau.
+Mais Sa Majesté en fut tout d'un coup
+effrayée; de sorte que le Roi ordonna
+<span class="pagenum"> -<a name="p47">47</a>- </span>
+sur le champ que l'on ouvrît le corps de
+l'épinette, d'où l'on vit sortir un petit
+enfant de cinq ans, beau comme un
+Ange. C'étoit Raisin le cadet, qui fut
+dans le moment caressé de toute la
+Cour. Il étoit tems que le pauvre enfant
+sortît de sa prison, où il étoit si mal à
+son aise depuis cinq ou six heures, que
+l'épinette en avoit contracté une mauvaise
+odeur.</p>
+
+<p>Quoique le secret de Raisin fût découvert,
+il ne laissa pas de former le
+dessein de tirer encore parti de son épinette
+à la foire suivante. Dans le tems
+il fait afficher, et il annonce le même
+spectacle que l'année précédente; mais
+il promet de découvrir son secret, et
+d'acompagner son épinette d'un petit
+divertissement. Cette foire fut aussi heureuse
+pour Raisin que la première. Il
+commençoit son spectacle par sa machine,
+ensuite de quoi les trois enfants
+dançoient une sarabande; ce qui étoit
+suivi d'une Comédie que ces trois petites
+personnes, et quelques autres dont
+<span class="pagenum"> -<a name="p48">48</a>- </span>
+Raisin avoit formé une Troupe, représentoient
+tant bien que mal. Ils avoient
+deux petites pièces qu'ils fesoient rouler,
+<i>Tricassin rival</i>, et l'<i>Andouille de Troie</i>.
+Cette Troupe prit le titre de Comédiens
+de Monsieur le Dauphin, et elle se donna
+en spectacle avec succès pendant du
+tems.</p>
+
+<p>Je sais que cette Histoire n'est pas
+tout-à-fait de mon sujet; mais elle m'a
+paru si singuliére, que je ne crois pas
+que l'on me sache mauvais gré de l'avoir
+donnée. D'ailleurs on verra par la
+suite, qu'elle a du rapport à quelques
+particularitez qui regardent Molière.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pendant que cette nouvelle Troupe se
+fesoit valoir, le petit Baron étoit en pension
+à Villejuif; et un Oncle, et une
+Tante ses Tuteurs avoient déjà mangé
+la plus grande et la meilleure partie du
+bien que sa mère lui avoit laissé, et lui
+en restant peu qu'ils pussent consommer,
+ils commençoient à être embarrassés
+de sa personne. Ils poursuivoient un
+<span class="pagenum"> -<a name="p49">49</a>- </span>
+procès en son nom: leur Avocat, qui se
+nommoit Margane, aimoit beaucoup à
+faire de méchans vers: une pièce de sa
+façon intitulée <i>la Nimphe dodue</i>, qui
+couroit parmi le Peuple, fesoit assez
+connoître la mauvaise disposition qu'il
+avoit pour la Poësie. Il demanda un
+jour à l'Oncle et à la Tante de Baron ce
+qu'ils vouloient faire de leur pupille.
+«Nous ne le savons point,» dirent-ils;
+«son inclination ne paroît pas encore:
+cependant il récite continuellement
+des vers.&mdash;Et bien,» répondit l'Avocat,
+«que ne le mettez-vous dans cette petite
+Troupe de Monsieur le Dauphin,
+qui a tant de succès?» Ces parens
+saisirent ce conseil plus par envie de se
+deffaire de l'enfant, pour dissiper plus
+aisément le reste de son bien, que dans
+la vue de faire valoir le talent qu'il avoit
+apporté en naissant. Ils l'engagèrent
+donc pour cinq ans dans la Troupe de la
+Raisin, car son mari étoit mort alors.
+Cette femme fut ravie de trouver un enfant
+qui étoit capable de remplir tout
+<span class="pagenum"> -<a name="p50">50</a>- </span>
+ce que l'on souhaiteroit de lui: et elle
+fit ce petit contrat avec d'autant plus
+d'empressement, qu'elle y avoit été fortement
+incitée par un fameux Médecin,
+qui étoit de Troie, et qui s'intéressant à
+l'établissement de cette veuve, jugeoit
+que le petit Baron pouvoit y contribuer,
+étant fils d'une des meilleures Comédiennes
+qui ait jamais été.</p>
+
+<p>Le petit Baron parut sur le Théâtre
+de la Raisin avec tant d'aplaudissement,
+qu'on le fut voir jouer avec plus d'empressement
+que l'on n'en avoit eu à chercher
+l'épinette. Il étoit surprenant qu'un
+enfant de dix ou onze ans, sans avoir été
+conduit dans les principes de la déclamation,
+fît valoir une passion avec autant
+d'esprit qu'il le fesoit.</p>
+
+<p>La Raisin s'étoit établie après la foire
+proche du vieux Hôtel de Guénégaud;
+et elle ne quita point Paris qu'elle n'eût
+gagné vingt mille écus de bien. Elle crut
+que la campagne ne lui seroit pas moins
+favorable; mais à Rouen, au lieu de
+préparer le lieu de son spectacle, elle
+<span class="pagenum"> -<a name="p51">51</a>- </span>
+mangea ce qu'elle avoit d'argent avec un
+Gentil-homme de Monsieur le Prince de
+Monaco, nommé Olivier, qui l'aimoit à
+la fureur, et qui la suivoit par tout; de
+sorte qu'en très-peu de tems sa Troupe
+fut réduite dans un état pitoyable. Ainsi
+destituée de moyens pour jouer la Comédie
+à Rouen, la Raisin prit le parti de
+revenir à Paris avec ses petits Comédiens,
+et son Olivier.</p>
+
+<p>Cette femme n'aïant aucune ressource,
+et connoissant l'humeur bien-fesante de
+Molière, alla le prier de lui prêter son
+Théâtre pour trois jours seulement, afin
+que le petit gain qu'elle espéroit de faire
+dans ses trois représentations lui servît
+à remettre sa troupe en état. Molière
+voulut bien lui acorder ce qu'elle lui
+demandoit. Le premier jour fut plus
+heureux qu'elle ne se l'étoit promis;
+mais ceux qui avoient entendu le petit
+Baron, en parlèrent si avantageusement,
+que le second jour qu'il parut sur le
+Théâtre, le lieu étoit si rempli, que la
+Raisin fit plus de mille écus.</p>
+
+<p><span class="pagenum"> -<a name="p52">52</a>- </span>
+Molière, qui étoit incommodé, n'avoit
+pu voir le petit Baron les deux premiers
+jours; mais tout le monde lui en dit
+tant de bien, qu'il se fit porter au Palais
+Royal à la troisième représentation, tout
+malade qu'il étoit. Les Comédiens de
+l'Hôtel de Bourgogne n'en avoient manqué
+aucune, et ils n'étoient pas moins
+surpris du jeune Acteur, que l'étoit le
+Public, sur tout la Du-Parc, qui le prit
+tout d'un coup en amitié; et qui bien
+sérieusement avoit fait de grands préparatifs
+pour lui donner à souper ce jour-là.
+Le petit homme, qui ne sçavoit auquel
+entendre pour recevoir les caresses
+qu'on lui fesoit, promit à cette Comédienne
+qu'il iroit chez elle. Mais la partie
+fut rompue par Molière, qui lui dit
+de venir souper avec lui. C'étoit un
+maître et un oracle quand il parloit. Et
+ces Comédiens avoient tant de déférence
+pour lui, que Baron n'osa lui dire qu'il
+étoit retenu; et la Du-Parc n'avoit garde
+de trouver mauvais que le jeune homme
+lui manquât de parole. Ils regardoient
+<span class="pagenum"> -<a name="p53">53</a>- </span>
+tous ce bon acueil, comme la fortune
+de Baron; qui ne fut pas plutôt arrivé
+chez Molière, que celui-ci commença
+par envoyer chercher son Tailleur, pour
+le faire habiller, (car il étoit en très-mauvais
+état) et il recommanda au Tailleur
+que l'habit fût très-propre, complet,
+et fait dès le lendemain matin.
+Molière interrogeoit et observoit continuellement
+le jeune Baron pendant le
+souper, et il le fit coucher chez lui, pour
+avoir plus de tems de connoître ses sentimens
+par la conversation, afin de placer
+plus seurement le bien qu'il lui vouloit
+faire.</p>
+
+<p>Le lendemain matin le Tailleur exact
+aporta sur les neuf à dix heures au petit
+Baron un équipage tout complet. Il fut
+tout étonné, et fort aise de se voir tout
+d'un coup si bien ajusté. Le Tailleur
+lui dit qu'il falloit descendre dans l'apartement
+de Molière pour le remercier.
+«C'est bien mon intention,» répondit
+le petit homme, «mais je ne crois pas
+qu'il soit encore levé.» Le Tailleur
+<span class="pagenum"> -<a name="p54">54</a>- </span>
+l'aïant assuré du contraire, il descendit,
+et fit un compliment de reconnoissance
+à Molière, qui en fut très-satisfait, et
+qui ne se contenta pas de l'avoir si bien
+fait acommoder; il lui donna encore six
+louis d'or, avec ordre de les dépencer
+à ses plaisirs. Tout cela étoit un rêve
+pour un enfant de douze ans, qui étoit
+depuis long-tems entre les mains de
+gens durs, avec lesquels il avoit souffert,
+et il étoit dangereux et triste qu'avec
+les favorables dispositions qu'il avoit
+pour le Théâtre, il restât en de si mauvaises
+mains. Ce fut cette fâcheuse situation
+qui toucha Molière. Il s'aplaudit
+d'être en état de faire du bien à un
+jeune homme qui paroissoit avoir toutes
+les qualitez nécessaires pour profiter du
+soin qu'il vouloit prendre de lui; il
+n'avoit garde d'ailleurs, à le prendre du
+côté du bon esprit, de manquer une ocasion
+si favorable d'assurer sa Troupe, en
+y fesant entrer le petit Baron.</p>
+
+<p>Molière lui demanda ce que sincérement
+il souhaiteroit le plus alors?&mdash;«D'être
+<span class="pagenum"> -<a name="p55">55</a>- </span>
+avec vous le reste de mes jours,»
+lui répondit Baron, «pour vous marquer
+ma vive reconnoissance de toutes
+les bontez que vous avez pour moi.&mdash;Eh!
+bien,» lui dit Molière, «c'est une
+chose faite, le Roi vient de m'accorder
+un ordre pour vous ôter de la Troupe
+où vous êtes.» Molière, qui s'étoit
+levé dès quatre heures du matin, avoit
+été à S. Germain suplier sa Majesté de
+lui acorder cette grace, et l'ordre avoit
+été expédié sur le champ.</p>
+
+<p>La Raisin ne fut pas longtemps à savoir
+son malheur; animée par son Olivier,
+elle entra toute furieuse le lendemain
+matin dans la chambre de Molière,
+deux pistolets à la main, et lui dit que
+s'il ne lui rendoit son Acteur elle alloit
+lui casser la tête. Molière, sans s'émouvoir,
+dit à son domestique de lui ôter
+cette femme-là. Elle passa tout d'un coup
+de l'emportement à la douleur; les pistolets
+lui tombèrent des mains, et elle se
+jeta aux piés de Molière, le conjurant,
+les larmes aux yeux, de lui rendre son
+<span class="pagenum"> -<a name="p56">56</a>- </span>
+Acteur; et lui exposant la misère où elle
+alloit être réduite, elle et toute sa famille,
+s'il le retenoit.&mdash;«Comment voulez-vous
+que je fasse?» lui dit-il; «le
+Roi veut que je le retire de votre
+Troupe; voilà son ordre.» La Raisin
+voyant qu'il n'y avoit plus d'espérance,
+pria Molière de lui acorder du moins
+que le petit Baron jouât encore trois
+jours dans sa Troupe.&mdash;«Non-seulement
+trois,» répondit Molière, «mais huit;
+à condition pourtant qu'il n'ira point
+chez vous, et que je le ferai toujours
+acompagner par un homme qui le ramènera
+dès que la pièce sera finie.»
+Et cela de peur que cette femme, et
+Olivier, ne séduisissent l'esprit du jeune
+homme pour le faire retourner avec eux.
+Il fallut bien que la Raisin en passât
+par là; mais ces huit jours lui donnèrent
+beaucoup d'argent, avec lequel elle voulut
+faire un établissement près de l'Hôtel
+de Bourgogne; mais dont le détail,
+et le succès ne regardent point mon
+sujet.</p>
+
+<p><span class="pagenum"> -<a name="p57">57</a>- </span>
+Molière, qui aimoit les bonnes m&oelig;urs,
+n'eut pas moins d'attention à former
+celles de Baron, que s'il eût été son propre
+fils: il cultiva avec soin les dispositions
+extraordinaires qu'il avoit pour la
+déclamation. Le Public sait comme moi
+jusqu'à quel degré de perfection il l'a
+élevé. Mais ce n'est pas le seul endroit
+par lequel il nous a fait voir qu'il a sçu
+profiter des leçons d'un si grand Maître.
+Qui, depuis sa mort, a soutenu plus seurement
+le Théâtre comique, que Monsieur
+Baron?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le Roi se plaisoit tellement aux divertissements
+fréquents que la Troupe de
+Molière lui donnoit, qu'au mois d'Août
+1665, Sa Majesté jugea à propos de la
+fixer tout-à-fait à son service, en lui
+donnant une pension de sept mille livres.
+Elle prit alors le titre de la Troupe
+du Roi, qu'elle a toujours conservé depuis,
+et elle étoit de toutes les fêtes qui
+se fesoient par tout où étoit Sa Majesté.</p>
+
+<p>Molière de son côté n'épargnoit ni
+<span class="pagenum"> -<a name="p58">58</a>- </span>
+soins, ni veilles pour soutenir, et augmenter
+la réputation qu'il s'étoit acquise,
+et pour répondre aux bontez que le Roi
+avoit pour lui. Il consultoit ses amis; il
+examinoit avec atention ce qu'il travailloit;
+on sait même que lorsqu'il vouloit
+que quelque Scène prît le Peuple des
+Spectateurs, comme les autres, il la lisoit
+à sa servante pour voir si elle en
+seroit touchée. Cependant il ne saisissoit
+pas toujours le Public d'abord; il l'éprouva
+dans son <i>Avare</i>. A peine fut-il
+représenté sept fois. La prose dérouta
+ce Public. «Comment!» disoit Monsieur
+le Duc de .... «Molière est-il fou,
+et nous prend-il pour des benests, de
+nous faire essuyer cinq Actes de prose?
+A-t-on jamais vu plus d'extravagance?
+Le moyen d'être diverti par de la
+prose!» Mais Molière fut bien vengé
+de ce Public injuste et ignorant quelques
+années après: il donna son <i>Avare</i>
+pour la seconde fois le 9<sup>e</sup> Septembre 1668.
+On y fut en foule, et il fut joué presque
+toute l'année; tant il est vrai que le
+<span class="pagenum"> -<a name="p59">59</a>- </span>
+Public goûte rarement les bonnes choses
+quand il est dépaysé. Cinq Actes de
+prose l'avoient révolté la première fois;
+mais la lecture et la réflexion l'avoient
+ramené, et il fut voir avec empressement
+une pièce qu'il avoit méprisée dans les
+commencemens.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Cependant ces jugemens injustes et
+de cabale, et la situation domestique où
+se trouvoit Molière, ne laissoient pas de
+le troubler, quelque heureux qu'il fût du
+côté de son Prince, et de celui de ses
+amis. Son mariage diminua l'amitié que
+la Béjart avoit pour lui auparavant, au
+lieu de la cimenter: de manière qu'il
+voyoit bien que sa belle-mère ne l'aimoit
+plus, et il s'imaginoit que sa femme
+étoit prête à le haïr. L'esprit de ces deux
+femmes étoit tellement oposé à celui de
+Molière qu'à moins de s'assujetir à leur
+conduite, et à leur humeur, il ne devoit
+pas compter de jouir d'aucuns momens
+agréables avec elles. Le bien que
+Molière fesoit à Baron déplaisoit à sa
+<span class="pagenum"> -<a name="p60">60</a>- </span>
+femme: sans se mettre en peine de répondre
+à l'amitié qu'elle vouloit exiger
+de son mari, elle ne pouvoit souffrir
+qu'il eût de la bonté pour cet enfant, qui
+de son côté à treize ans n'avoit pas toute
+la prudence nécessaire, pour se gouverner
+avec une femme, pour qui il devoit
+avoir des égards. Il se voyoit aimé du
+mari; necessaire même à ses spectacles,
+caressé de toute la Cour, il s'embarassoit
+fort peu de plaire, ou non à la Molière:
+elle ne le négligeoit pas moins;
+elle s'échapa même un jour de lui donner
+un soufflet sur un sujet assez léger.
+Le jeune homme en fut si vivement piqué
+qu'il se retira de chez Molière: il
+crut son honneur intéressé d'avoir été
+batu par une femme. Voilà de la rumeur
+dans la maison. «Est-il possible,» dit
+Molière à son Épouse, «que vous ayez
+eu l'imprudence de fraper un enfant
+aussi sensible que vous connoissez celui-là;
+et encore dans un tems où il
+est chargé d'un rolle de six cens vers
+dans la pièce que nous devons représenter
+<span class="pagenum"> -<a name="p61">61</a>- </span>
+incessamment devant le Roi?» On
+donna beaucoup de mauvaises raisons,
+piquantes même, ausquelles Molière
+prit le parti de ne point répondre; il se
+retrancha à tâcher d'adoucir le jeune
+homme, qui s'étoit sauvé chez la Raisin.
+Rien ne pouvoit le ramener, il étoit
+trop irrité; cependant il promit qu'il
+représenteroit son rolle; mais qu'il ne
+rentreroit point chez Molière. En effet
+il eut la hardiesse de demander au
+Roi à Saint Germain la permission de se
+retirer. Et incapable de réflexion, il se
+remit dans la Troupe de la Raisin, qui
+l'avoit excité à tenir ferme dans son
+ressentiment.</p>
+
+<p>Cette femme prit la résolution de courir
+la Province avec sa Troupe, qui
+réussit assez par tout à cause de son
+Acteur. Mais elle se dérangea par la suite.
+Il s'en forma une meilleure, dans laquelle
+étoit Mademoiselle de Beauval: Baron
+jugea à propos de s'y metre. Cependant
+il étoit toujours ocupé de Molière; l'âge,
+le changement lui fesoient sentir la
+<span class="pagenum"> -<a name="p62">62</a>- </span>
+reconnoissance qu'il lui devoit, et le tort
+qu'il avoit eu de le quiter. Il ne cachoit
+point ces sentimens, et il disoit publiquement
+qu'il ne chercheoit point à se
+remettre avec lui, parce qu'il s'en reconnoissoit
+indigne. Ces discours furent raportés
+à Molière; il en fut bien aise; et
+ne pouvant tenir contre l'envie qu'il
+avoit de faire revenir ce jeune homme
+dans sa Troupe, qui en avoit besoin, il
+lui écrivit à Dijon une lettre très-touchante;
+et comme s'il avoit été assuré
+que Baron adhéreroit à sa priére, et répondroit
+au bien qu'il lui fesoit, il lui
+envoya un nouvel ordre du Roi, et lui
+marqua de prendre la poste pour se rendre
+plus promtement auprès de lui.</p>
+
+<p>Molière avoit souffert de l'absence de
+Baron; l'éducation de ce jeune homme
+l'amusoit dans ses momens de relâche;
+les chagrins de famille augmentoient
+tous les jours chez lui. Il ne pouvoit pas
+toujours travailler, ni être avec ses amis
+pour s'en distraire. D'ailleurs il n'aimoit
+pas le nombre, ni la gêne, il n'avoit rien
+<span class="pagenum"> -<a name="p63">63</a>- </span>
+pour s'amuser et s'étourdir sur ses déplaisirs.
+Sa plus douloureuse réflexion étoit,
+qu'étant parvenu à se former la réputation
+d'un homme de bon esprit, on eût
+à lui reprocher que son ménage n'en fût
+pas mieux conduit, et plus paisible. Ainsi
+il regardoit le retour de Baron comme
+un amusement famillier, avec lequel il
+pourroit avec plus de satisfaction mener
+une vie tranquile, conforme à sa santé
+et à ses principes, débarassé de cet atirail
+étranger de famille, et d'amis même
+qui nous dérobent le plus souvent par
+leur présence importune les momens les
+plus agréables de notre vie.</p>
+
+<p>Baron ne fut pas moins vif que Molière
+sur les sentimens du retour: il part
+aussi-tôt qu'il eut reçu la lettre: et Molière
+ocupé du plaisir de revoir son jeune
+Acteur quelques momens plutôt, fut
+l'atendre à la porte Saint Victor le jour
+qu'il devoit arriver. Mais il ne le reconnut
+point. Le grand air de la campagne et
+la course l'avoient tellement harrassé et
+défiguré, qu'il le laissa passer sans le reconnoître,
+<span class="pagenum"> -<a name="p64">64</a>- </span>
+et il revint chez lui tout triste
+après avoir bien atendu. Il fut agréablement
+surpris d'y trouver Baron, qui ne
+put metre en &oelig;uvre un beau compliment
+qu'il avoit composé en chemin; la joie
+de revoir son bien-faiteur lui ôta la
+parole.</p>
+
+<p>Molière demanda à Baron s'il avoit de
+l'argent. Il lui répondit qu'il n'en avoit
+que ce qui étoit resté de répandu dans
+sa poche; parce qu'il avoit oublié sa
+bourse sous le chevet de son lit à la dernière
+couchée; qu'il s'en étoit aperçu à
+quelques postes; mais que l'empressement
+qu'il avoit de le revoir ne lui avoit
+pas permis de retourner sur ses pas pour
+chercher son argent. Molière fut ravi
+que Baron revînt touché, et reconnoissant.
+Il l'envoya à la Comédie, avec
+ordre de s'enveloper tellement dans son
+manteau que personne ne pût le reconnoître;
+parce qu'il n'étoit pas habillé,
+quoique fort proprement, à la phantaisie
+d'un homme qui en fesoit l'agrément de
+ses spectacles; Molière n'oublia rien
+<span class="pagenum"> -<a name="p65">65</a>- </span>
+pour le remetre dans son lustre. Il reprit
+la même atention qu'il avoit eue pour
+lui dans les commencemens: et l'on ne
+peut s'imaginer avec quel soin il s'apliquoit
+à le former dans les m&oelig;urs, comme
+dans sa profession. En voici un exemple
+qui fait un des plus beaux traits de sa vie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un homme, dont le nom de famille
+étoit Mignot, et Mondorge celui de Comédien,
+se trouvant dans une triste
+situation, prit la résolution d'aller à
+Hauteüil, où Molière avoit une maison,
+et où il étoit actuellement, pour tâcher
+d'en tirer quelque secours, pour les besoins
+pressans d'une famille qui étoit
+dans une misère affreuse. Baron, à qui
+ce Mondorge s'adressa, s'en aperçut aisément;
+car ce pauvre Comédien fesoit le
+spectacle du monde le plus pitoyable.
+Il dit à Baron, qu'il savoit être un assuré
+protecteur auprès de Molière, que l'urgente
+nécessité où il étoit lui avoit fait
+prendre le parti de recourir à lui, pour
+le mettre en état de rejoindre quelque
+<span class="pagenum"> -<a name="p66">66</a>- </span>
+troupe avec sa famille; qu'il avoit été le
+camarade de M<sup>r</sup> de Molière en Languedoc;
+et qu'il ne doutoit pas qu'il ne lui
+fît quelque charité, si Baron vouloit bien
+s'intéresser pour lui.</p>
+
+<p>Baron monta dans l'apartement de
+Molière, et lui rendit le discours de
+Mondorge, avec peine, et avec précaution
+pourtant, craignant de rapeller désagréablement
+à un homme fort riche,
+l'idée d'un camarade fort gueux. «Il est
+vrai que nous avons joué la Comédie
+ensemble,» dit Molière, «et c'est un
+fort honneste homme; je suis fâché
+que ses petites affaires soient en si
+mauvais état. Que croyez-vous,» ajouta-t-il,
+«que je lui doive donner?»
+Baron se deffendit de fixer le plaisir que
+Molière vouloit faire à Mondorge, qui
+pendant que l'on décidoit sur le secours
+dont il avoit besoin, dévoroit dans la
+cuisine, où Baron lui avoit fait donner
+à manger.&mdash;«Non,» répondit Molière,
+«je veux que vous déterminiez ce que
+je dois lui donner.» Baron ne pouvant
+<span class="pagenum"> -<a name="p67">67</a>- </span>
+s'en deffendre, statua sur quatre pistoles,
+qu'il croyoit suffisantes pour donner à
+Mondorge la facilité de joindre une
+Troupe.&mdash;«Eh bien, je vais lui donner
+quatre pistoles pour moi,» dit Molière
+à Baron, «puisque vous le jugez à propos:
+mais en voilà vingt autres que je
+lui donnerai pour vous: je veux qu'il
+connoisse que c'est à vous qu'il a l'obligation
+du service que je lui rens. J'ai
+aussi,» ajoute-t-il, «un habit de Théâtre,
+dont je crois que je n'aurai plus de
+besoin, qu'on le lui donne; le pauvre
+homme y trouvera de la ressource pour
+sa profession.» Cependant cet habit,
+que Molière donnoit avec tant de plaisir,
+lui avoit coûté deux mille cinq cens
+livres, et il étoit presque tout neuf. Il
+assaisonna ce présent d'un bon acueil
+qu'il fit à Mondorge, qui ne s'étoit pas
+atendu à tant de libéralité.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quoique la Troupe de Molière fût suivie,
+elle ne laissa pas de languir pendant
+quelque tems par le retour de Scaramouche.
+<span class="pagenum"> -<a name="p68">68</a>- </span>
+Ce Comédien, après avoir gagné une
+somme assez considérable pour se faire
+dix ou douze mille livres de rente, qu'il
+avoit placées à Florence, lieu de sa naissance,
+fit dessein d'aller s'y établir. Il commença
+par y envoyer sa femme, et ses
+enfans; et quelque tems après il demanda
+au Roi la permission de se retirer en son
+Pays. Sa Majesté voulut bien la lui acorder;
+mais elle lui dit en même-tems qu'il
+ne falloit pas espérer de retour. Scaramouche,
+qui ne comptoit pas de revenir,
+ne fit aucune atention à ce que le Roi
+lui avoit dit: il avoit de quoi se passer du
+Théâtre. Il part; mais il trouva chez lui
+une femme et des enfans rebelles, qui
+le reçurent non-seulement comme un
+étranger, mais encore qui le maltraitèrent.
+Il fut batu plusieurs fois par sa
+femme, aidée de ses enfans, qui ne voulaient
+point partager avec lui la jouissance
+du bien qu'il avoit gagné, et ce mauvais
+traitement alla si loin, qu'il ne put y
+résister: de manière qu'il fit solliciter
+fortement son retour en France, pour
+<span class="pagenum"> -<a name="p69">69</a>- </span>
+se délivrer de la triste situation où il
+étoit en Italie. Le Roi eut la bonté de
+lui permettre de revenir. Paris l'avoit
+trouvé fort à redire; et son retour réjouit
+toute la Ville. On alla avec empressement
+à la Comédie Italienne pendant
+plus de six mois, pour revoir Scaramouche:
+la Troupe de Molière fut négligée
+pendant tout ce tems-là; elle ne
+gagnoit rien; et les Comédiens étoient
+prêts à se révolter contre leur Chef. Ils
+n'avoient point encore Baron pour rapeller
+le Public; et l'on ne parloit pas
+de son retour. Enfin ces Comédiens injustes
+murmuroient hautement contre
+Molière, et lui reprochoient qu'il laissoit
+languir leur Théâtre. «Pourquoi,» lui
+disoient-ils, «ne faites-vous pas des ouvrages
+qui nous soutiennent? Faut-il
+que ces Farceurs d'Italiens nous enlèvent
+tout Paris?» En un mot la
+troupe étoit un peu dérangée, et chacun
+des Acteurs méditoit de prendre son
+parti. Molière étoit lui-même embarassé
+comment il les ramèneroit; et à la fin
+<span class="pagenum"> -<a name="p70">70</a>- </span>
+fatigué des discours de ses Comédiens,
+il dit à la Du-Parc, et à la Béjart, qui
+le tourmentoient le plus, qu'il ne savoit
+qu'un moyen pour l'emporter sur Scaramouche,
+et gagner bien de l'argent:
+que c'étoit d'aller bien loin pour quelque
+tems, pour s'en revenir comme ce Comédien;
+mais il ajouta qu'il n'étoit ni
+en pouvoir, ni dans le dessein d'exécuter
+ce moyen, qui étoit trop long; mais
+qu'elles étoient les maîtresses de s'en
+servir. Après s'être moqué d'elles, il leur
+dit sérieusement que Scaramouche ne
+seroit pas toujours couru avec ce même
+empressement: qu'on se lassoit des
+bonnes choses, comme des mauvaises,
+et qu'ils auroient leur tour. Ce qui arriva
+aussi par la première pièce que donna
+Molière.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce n'est pas là le seul désagrément
+que Molière ait eu avec ses Comédiens:
+l'avidité du gain étouffoit bien souvent
+leur reconnoissance, et ils le harcelloient
+toujours pour demander des graces au
+<span class="pagenum"> -<a name="p71">71</a>- </span>
+Roi. Les Mousquetaires, les Gardes-du-Corps,
+les Gendarmes, et les Chevaux-Légers
+entroient à la Comédie sans
+payer: et le Parterre en étoit toujours
+rempli: de sorte que les Comédiens
+pressèrent Molière d'obtenir de Sa Majesté
+un Ordre pour qu'aucune personne
+de sa Maison n'entrât à la Comédie sans
+payer. Le Roi le lui acorda. Mais ces
+Messieurs ne trouvèrent pas bon que les
+Comédiens leur fissent imposer une loi
+si dure; et ils prirent pour un affront
+qu'ils eussent eu la hardiesse de le demander:
+les plus mutins s'ameutèrent;
+et ils résolurent de forcer l'entrée. Ils
+furent en troupe à la Comédie. Ils ataquent
+brusquement les Gens qui gardoient
+les portes. Le Portier se deffendit
+pendant quelque tems; mais enfin étant
+obligé de céder au nombre, il leur jeta
+son épée, se persuadant qu'étant desarmé,
+ils ne le tueroient pas: le pauvre
+homme se trompa. Ces furieux, outrés
+de la résistance qu'il avoit faite, le percèrent
+de cent coups d'épée: et chacun
+<span class="pagenum"> -<a name="p72">72</a>- </span>
+d'eux en entrant lui donnoit le sien. Ils
+cherchoient toute la Troupe pour lui
+faire éprouver le même traitement
+qu'aux gens qui avoient voulu soutenir
+la porte. Mais Béjart, qui étoit habillé
+en vieillard pour la pièce qu'on alloit
+jouer, se présenta sur le Théâtre. «Eh!
+Messieurs,» leur dit-il, «épargnez du
+moins un pauvre Vieillard de soixante-quinze
+ans, qui n'a plus que quelques
+jours à vivre.» Le compliment de ce
+jeune Comédien, qui avoit profité de son
+habillement pour parler à ces mutins,
+calma leur fureur. Molière leur parla
+aussi très-vivement sur l'ordre du Roi.
+De sorte que refléchissant sur la faute
+qu'ils venoient de faire, ils se retirèrent.
+Le bruit, et les cris avoient causé une
+allarme terrible dans la Troupe; les femmes
+croyoient être mortes: chacun cherchoit
+à se sauver, sur tout Hubert et sa
+femme, qui avoient fait un trou dans le
+mur du Palais Royal. Le mari voulut
+passer le premier; mais parce que le
+trou n'étoit pas assez ouvert, il ne passa
+<span class="pagenum"> -<a name="p73">73</a>- </span>
+que la tête et les épaules; jamais le reste
+ne put suivre. On avoit beau le tirer de
+dedans le Palais Royal, rien n'avançoit;
+et il crioit comme un forcené par le mal
+qu'on lui fesoit, et dans la peur qu'il
+avoit que quelque Gendarme ne lui donnât
+un coup d'épée dans le derrière. Mais
+le tumulte s'étant apaisé, il en fut quite
+pour la peur; et l'on agrandit le trou
+pour le retirer de la torture où il étoit.</p>
+
+<p>Quand tout ce vacarme fut passé la
+Troupe tint conseil, pour prendre une
+résolution dans une occasion si périlleuse.
+«Vous ne m'avez point donné de
+repos,» dit Molière à l'Assemblée,
+que je n'aie importuné le Roi pour
+avoir l'ordre, qui nous a mis tous à
+deux doigts de notre perte; il est question
+présentement de voir, ce que nous
+avons à faire.» Hubert vouloit qu'on
+laissât toujours entrer la maison du Roi,
+tant il apréhendoit une seconde rumeur.
+Plusieurs autres, qui ne craignoient pas
+moins que lui, furent de même avis.
+Mais Molière, qui étoit ferme dans ses
+<span class="pagenum"> -<a name="p74">74</a>- </span>
+résolutions, leur dit que puisque le Roi
+avoit daigné leur acorder cet ordre, il
+falloit en pousser l'exécution jusques au
+bout, si Sa Majesté le jugeoit à propos:
+et «je pars dans ce moment,» leur dit-il,
+«pour l'en informer.» Ce dessein ne
+plut nullement à Hubert, qui trembloit
+encore.</p>
+
+<p>Quand le Roi fut instruit de ce désordre,
+Sa Majesté ordonna aux Commandans
+des Corps qui l'avoient fait, de les
+faire metre sous les armes le lendemain,
+pour connoître et faire punir les plus
+coupables, et pour leur réitérer ses deffenses
+d'entrer à la Comédie sans payer.
+Molière, qui aimoit fort la harangue,
+fut en faire une à la tête des Gendarmes;
+et leur dit que ce n'étoit point pour eux,
+ni pour les autres personnes qui composoient
+la Maison du Roi, qu'il avoit demandé
+à Sa Majesté un ordre pour les
+empêcher d'entrer à la Comédie: que la
+Troupe seroit toujours ravie de les recevoir
+quand ils voudroient les honorer
+de leur présence. Mais qu'il y avoit un
+<span class="pagenum"> -<a name="p75">75</a>- </span>
+nombre infini de malheureux qui tous
+les jours abusant de leur nom, et de la
+bandolière de Messieurs les Gardes-du-Corps,
+venoient remplir le Parterre, et
+ôter injustement à la Troupe le gain
+qu'elle devoit faire. Qu'il ne croyoit pas
+que des Gentilshommes qui avoient
+l'honneur de servir le Roi dûssent favoriser
+ces misérables contre les Comédiens
+de Sa Majesté. Que d'entrer à la
+Comédie sans payer n'étoit point une
+prérogative que des personnes de leur
+caractère dûssent si fort ambitionner,
+jusqu'à répandre du sang pour se la conserver.
+Qu'il falloit laisser ce petit avantage
+aux Auteurs, et aux Personnes,
+qui n'aïant pas le moyen de dépenser
+quinze sols, ne voyoient le spectacle que
+par charité, s'il m'est permis, dit-il, de
+parler de la sorte. Ce discours fit tout
+l'effet que Molière s'étoit promis; et depuis
+ce tems-là la Maison du Roi n'est
+point entrée à la Comédie sans payer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quelque tems après le retour de Baron,
+<span class="pagenum"> -<a name="p76">76</a>- </span>
+on joua une pièce intitulée <i>Dom-Quixote</i>
+(je n'ai pu savoir de quel Auteur).
+On l'avoit prise dans le tems que
+Dom-Quixote installe Sancho-Pança
+dans son Gouvernement. Molière fesoit
+Sancho: et comme il devoit paroître
+sur le Théâtre monté sur un Ane, il se
+mit dans la coulisse pour être prest à
+entrer dans le moment que la Scène le
+demanderoit. Mais l'Ane, qui ne savoit
+point le rolle par c&oelig;ur, n'observa point
+ce moment; et dès qu'il fut dans la coulisse
+il voulut entrer, quelques efforts
+que Molière employât pour qu'il n'en
+fît rien. Sancho tiroit le licou de toute
+sa force; l'Ane n'obéissoit point; il vouloit
+absolument paroître. Molière apelloit:
+«Baron, la Forest, à moi! ce
+maudit Ane veut entrer.» La Forest
+étoit une servante qui fesoit alors tout
+son domestique, quoiqu'il eût près de
+trente mille livres de rente. Cette femme
+étoit dans la coulisse oposée, d'où elle
+ne pouvoit passer par-dessus le Théâtre
+pour arrêter l'Ane; et elle rioit de tout
+<span class="pagenum"> -<a name="p77">77</a>- </span>
+son c&oelig;ur de voir son maître renversé
+sur le derrière de cet animal, tant il
+metoit de force à tirer son licou, pour
+le retenir. Enfin, destitué de tout secours,
+et désespérant de pouvoir vaincre
+l'opiniâtreté de son Ane, il prit le parti
+de se retenir aux ailes du Théâtre, et de
+laisser glisser l'animal entre ses jambes
+pour aller faire telle Scène qu'il jugeroit
+à propos. Quand on fait réflexion au
+caractère d'esprit de Molière, à la gravité
+de sa conduite, et de sa conversation,
+il est risible que ce Philosophe fût
+exposé à de pareilles avantures, et prît
+sur lui les Personnages les plus comiques.
+Il est vrai qu'il s'en est lassé plus
+d'une fois, et si ce n'avoit été l'attachement
+inviolable qu'il avoit pour les plaisirs
+du Roi, il auroit tout quité pour
+vivre dans une molesse philosophique,
+dont son domestique, son travail, et sa
+Troupe l'empêchoient de jouir. Il y avoit
+d'autant plus d'inclination qu'il étoit
+devenu très-valétudinaire, et il étoit réduit
+à ne vivre que de lait. Une toux
+<span class="pagenum"> -<a name="p78">78</a>- </span>
+qu'il avoit négligée, lui avoit causé une
+fluxion sur la poitrine, avec un crachement
+de sang, dont il étoit resté incommodé;
+de sorte qu'il fut obligé de se
+mettre au lait pour se racommoder, et
+pour être en état de continuer son travail.
+Il observa ce régime presque le
+reste de ses jours. De manière qu'il n'avoit
+plus de satisfaction que par l'estime
+dont le Roi l'honoroit, et du côté de
+ses amis. Il en avoit de choisis, à qui il
+ouvroit souvent son c&oelig;ur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L'amitié qu'ils avoient formée dès le
+Collége, Chapelle et lui, dura jusqu'au
+dernier moment. Cependant celui-là
+n'étoit pas un ami consolant pour Molière,
+il étoit trop dissipé; il aimoit véritablement,
+mais il n'étoit point capable
+de rendre de ces devoirs empressés
+qui réveillent l'amitié. Il avoit pourtant
+un apartement chez Molière à Hauteuil,
+où il alloit fort souvent; mais c'étoit
+plus pour se réjouir, que pour entrer
+dans le sérieux. C'étoit un de ces génies
+<span class="pagenum"> -<a name="p79">79</a>- </span>
+supérieurs et réjouissans, que l'on annonçoit
+six mois avant que de le pouvoir
+donner pendant un repas. Mais pour
+être trop à tout le monde, il n'étoit
+point assez à un véritable ami: de sorte
+que Molière s'en fit deux plus solides
+dans la personne de M<sup>rs</sup> Rohault et Mignard,
+qui le dédommageoient de tous
+les chagrins qu'il avoit d'ailleurs. C'étoit
+à ces deux Messieurs qu'il se livroit sans
+réserve. «Ne me plaignez-vous pas,»
+leur disoit-il un jour, «d'être d'une
+profession, et dans une situation si
+oposées aux sentimens, et à l'humeur
+que j'ai présentement? J'aime la vie
+tranquile; et la mienne est agitée par
+une infinité de détails communs et
+turbulens, sur lesquels je n'avois pas
+compté dans les commencemens, et
+ausquels il faut absolument que je me
+donne tout entier malgré moi. Avec
+toutes les précautions, dont un homme
+peut être capable, je n'ai pas laissé de
+tomber dans le désordre où tous ceux
+qui se marient sans réflexion ont acoutumé
+<span class="pagenum"> -<a name="p80">80</a>- </span>
+de tomber.&mdash;Oh! oh!» dit M<sup>r</sup> Rohaut.&mdash;«Oui,
+mon cher Monsieur Rohaut,
+je suis le plus malheureux de tous
+les hommes,» ajouta Molière, «et je
+n'ai que ce que je mérite. Je n'ai pas
+pensé que j'étois trop austère, pour une
+société domestique. J'ai cru que ma
+femme devoit assujétir ses manières à
+sa vertu, et à mes intentions; et je sens
+bien que dans la situation où elle est,
+elle eût encore été plus malheureuse que
+je ne le suis, si elle l'avoit fait. Elle a
+de l'enjouement, de l'esprit; elle est
+sensible au plaisir de le faire valoir;
+tout cela m'ombrage malgré moi. J'y
+trouve à redire, je m'en plains. Cette
+femme cent fois plus raisonnable que
+je ne le suis, veut jouir agréablement
+de la vie; elle va son chemin: et assurée
+par son innocence, elle dédaigne
+de s'assujétir aux précautions que je
+lui demande. Je prens cette négligence
+pour du mépris; je voudrois des marques
+d'amitié pour croire que l'on en
+a pour moi, et que l'on eût plus de
+<span class="pagenum"> -<a name="p81">81</a>- </span>
+justesse dans sa conduite pour que
+j'eusse l'esprit tranquille. Mais ma
+femme, toujours égale, et libre dans la
+sienne, qui seroit exempte de tout
+soupçon pour tout autre homme moins
+inquiet que je ne le suis, me laisse impitoyablement
+dans mes peines; et
+ocupée seulement du désir de plaire
+en général, comme toutes les femmes,
+sans avoir de dessein particulier, elle
+rit de ma foiblesse. Encore si je pouvois
+jouir de mes amis aussi souvent
+que je le souhaiterois pour m'étourdir
+sur mes chagrins et sur mon
+inquiétude! Mais vos ocupations indispensables,
+et les miennes m'ôtent cette
+satisfaction.» M<sup>r</sup> Rohaut étala à Molière
+toutes les maximes d'une saine Philosophie
+pour lui faire entendre qu'il
+avoit tort de s'abandonner à ses déplaisirs.&mdash;«Eh!»
+lui répondit Molière, «je
+ne saurois être Philosophe avec une
+femme aussi aimable que la mienne; et
+peut-être qu'en ma place vous passeriez
+encore de plus mauvais quarts d'heure.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"> -<a name="p82">82</a>- </span>
+Chapelle n'entroit pas si intimement
+dans les plaintes de Molière, il étoit
+contrariant avec lui, et il s'ocupoit beaucoup
+plus de l'esprit et de l'enjouement,
+que du c&oelig;ur, et des affaires domestiques,
+quoique ce fût un très-honnête homme.
+Il aimoit tellement le plaisir qu'il s'en
+étoit fait une habitude. Mais Molière ne
+pouvoit plus lui répondre de ce côté-là,
+à cause de son incommodité. Ainsi quand
+Chapelle vouloit se réjouir à Hauteuil, il
+y menoit des Convives pour lui tenir
+tête; et il n'y avoit personne qui ne se
+fît un plaisir de le suivre. Connoître
+Molière étoit un mérite que l'on chercheoit
+à se donner avec empressement:
+d'ailleurs M<sup>r</sup> de Chapelle soutenoit sa
+table avec honneur. Il fit un jour partie
+avec M<sup>rs</sup> de J..., de N..., et de L..., pour
+aller se réjouir à Hauteuil avec leur
+ami. «Nous venons souper avec vous,»
+dirent-ils à Molière.&mdash;«J'en aurois»,
+dit-il, «plus de plaisir si je pouvois vous
+tenir compagnie; mais ma santé ne me
+le permetant pas, je laisse à M<sup>r</sup> de
+<span class="pagenum"> -<a name="p83">83</a>- </span>
+Chapelle le soin de vous régaler du
+mieux qu'il pourra.» Ils aimoient
+trop Molière pour le contraindre; mais
+ils lui demandèrent du moins Baron.&mdash;«Messieurs,»
+leur répondit Molière,
+je vous vois en humeur de vous divertir
+toute la nuit; le moïen que cet enfant
+puisse tenir? il en seroit incommodé, je
+vous prie de le laisser.&mdash;Oh parbleu,»
+dit M<sup>r</sup> de L..., «la fête ne seroit pas bonne
+sans lui, et vous nous le donnerez.» Il
+falut l'abandonner: et Molière prit son
+lait devant eux, et s'alla coucher.</p>
+
+<p>Les Convives se mirent à table: les
+commencemens du repas furent froids:
+c'est l'ordinaire entre gens qui savent
+ménager le plaisir; et ces Messieurs excelloient
+dans cette étude. Mais le vin
+eut bien tôt réveillé Chapelle, et le
+tourna du côté de la mauvaise humeur.
+«Parbleu,» dit-il, «je suis un grand
+fou de venir m'enyvrer ici tous les
+jours, pour faire honneur à Molière;
+je suis bien las de ce train-là: et ce
+qui me fâche c'est qu'il croit que j'y
+<span class="pagenum"> -<a name="p84">84</a>- </span>
+suis obligé.» La Troupe presque toute
+yvre aprouva les plaintes de Chapelle.
+On continue de boire, et insensiblement
+on changea de discours. A force de raisonner
+sur les choses qui font ordinairement
+la matière de semblables repas
+entre gens de cette espèce, on tomba sur
+la morale vers les trois heures du matin.
+«Que notre vie est peu de chose!»
+dit Chapelle. «Qu'elle est remplie de
+traverses! Nous sommes à l'affût pendant
+trente ou quarante années pour
+jouir d'un moment de plaisir, que
+nous ne trouvons jamais! Notre jeunesse
+est harcellée par de maudits parents,
+qui veulent que nous nous metions
+un fatras de fariboles dans la
+tête. Je me soucie, morbleu bien,»
+ajouta-t-il, «que la terre tourne, ou le soleil,
+que ce fou de Des-Cartes ait raison,
+ou cet extravagant d'Aristote. J'avois
+pourtant un enragé Précepteur qui
+me rebatoit toujours ces fadaises-là,
+et qui me fesoit sans cesse retomber
+sur son Épicure. Encore passe pour
+<span class="pagenum"> -<a name="p85">85</a>- </span>
+ce Philosophe-là, c'étoit celui qui
+avoit le plus de raison. Nous ne sommes
+pas débarassez de ces fous-là,
+qu'on nous étourdit les oreilles d'un
+établissement. Toutes ces femmes,»
+dit-il encore, en haussant la voix, «sont
+des animaux qui sont ennemis jurés
+de notre repos. Oui morbleu, chagrins,
+injustice, malheurs de tous côtés
+dans cette vie-ci!&mdash;Tu as parbleu
+raison, mon cher ami,» répondit J.
+en l'embrassant; «sans ce plaisir-ci que
+ferions-nous? La vie est un pauvre
+partage; quittons-la, de peur que l'on
+ne sépare d'aussi bons amis que nous
+le sommes; allons nous noyer de compagnie;
+la rivière est à notre portée.&mdash;Cela
+est vrai,» dit N..., «nous ne
+pouvons jamais mieux prendre notre
+tems pour mourir bons amis, et dans
+la joie; et notre mort fera du bruit.»
+Ainsi ce glorieux dessein fut aprouvé
+tout d'une voix. Ces Yvrognes se lèvent,
+et vont gayement à la rivière. Baron
+courut avertir du monde, et éveiller Molière,
+<span class="pagenum"> -<a name="p86">86</a>- </span>
+qui fut effrayé de cet extravagant
+projet, parce qu'il connoissoit le
+vin de ses amis. Pendant qu'il se levoit,
+la Troupe avoit gagné la rivière; et ils
+s'étoient déjà saisis d'un petit bateau,
+pour prendre le large, afin de se noyer
+en plus grande eau. Des Domestiques,
+et des gens du lieu furent promtement
+à ces débauchés, qui étoient déjà dans
+l'eau, et les repêchèrent. Indignés du
+secours qu'on venoit de leur donner ils
+mirent l'épée à la main, courent sur leurs
+ennemis, les poursuivent jusques dans
+Hauteuil, et les vouloient tuer. Ces
+pauvres gens se sauvent la plupart
+chez Molière, qui voyant ce vacarme dit
+à ces furieux: «Qu'est-ce que c'est donc,
+Messieurs, que ces coquins-là vous
+ont fait?&mdash;Comment ventrebleu,»
+dit J..., qui étoit le plus opiniâtré à se
+noyer, «ces malheureux nous empêcheront
+de nous noyer? Écoute, mon
+cher Molière, tu as de l'esprit, voi si
+nous avons tort. Fatigués des peines
+de ce monde-ci, nous avons fait dessein
+<span class="pagenum"> -<a name="p87">87</a>- </span>
+de passer en l'autre pour être
+mieux: la rivière nous a paru le plus
+court chemin pour nous y rendre;
+ces marauds nous l'ont bouché. Pouvons-nous
+faire moins que de les en punir?&mdash;Comment!
+vous avez raison,»
+répondit Molière. «Sortez d'ici, coquins,
+que je ne vous assomme,» dit-il à ces
+pauvres gens, paroissant en colère. «Je
+vous trouve bien hardis de vous oposer
+à de si belles actions.» Ils se retirèrent
+marqués de quelques coups d'épée.</p>
+
+<p>«Comment! Messieurs,» poursuit
+Molière aux débauchés, «que vous ai-je
+fait pour former un si beau projet sans
+m'en faire part? Quoi, vous voulez
+vous noyer sans moi? Je vous croyois
+plus de mes amis.&mdash;Il a parbleu raison,»
+dit Chapelle, «voilà une injustice
+que nous lui faisions. Vien donc te
+noyer avec nous.&mdash;Oh! doucement,»
+répondit Molière; «ce n'est point ici
+une affaire à entreprendre mal à propos:
+c'est la dernière action de notre
+vie, il n'en faut pas manquer le mérite.
+<span class="pagenum"> -<a name="p88">88</a>- </span>
+On seroit assez malin pour lui donner
+un mauvais jour, si nous nous noyons
+à l'heure qu'il est: on diroit à coup
+seur que nous l'aurions fait la nuit,
+comme des désespérés, ou comme des
+gens yvres. Saisissons le moment qui
+nous fasse le plus d'honneur, et qui
+réponde à notre conduite. Demain sur
+les huit à neuf heures du matin, bien
+à jeun et devant tout le monde nous
+irons nous jeter la tête devant dans la
+rivière.&mdash;J'aprouve fort ses raisons,»
+dit N..., «et il n'y a pas le petit mot à
+dire.&mdash;Morbleu j'enrage,» dit L...,
+Molière a toujours cent fois plus d'esprit
+que nous. Voilà qui est fait, remetons
+la partie à demain; et allons nous
+coucher, car je m'endors.» Sans la
+présence d'esprit de Molière il seroit
+infailliblement arrivé du malheur, tant
+ces Messieurs étoient yvres, et animés
+contre ceux qui les avoient empêchés
+de se noyer. Mais rien ne le désoloit
+plus, que d'avoir affaire à de pareilles
+gens, et c'étoit cela qui bien souvent le
+<span class="pagenum"> -<a name="p89">89</a>- </span>
+dégoûtoit de Chapelle; cependant leur
+ancienne amitié prenoit toujours le
+dessus.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Chapelle étoit heureux en semblables
+avantures. En voici une, où il eut encore
+besoin de Molière. En revenant d'Hauteuil,
+à son ordinaire, bien rempli de
+vin (car il ne voyageoit jamais à jeun),
+il eut querelle au milieu de la petite
+prairie d'Hauteuil avec un valet, nommé
+Godemer, qui le servoit depuis plus de
+trente ans. Ce vieux domestique avoit
+l'honneur d'être toujours dans le carosse
+de son Maître. Il prit phantaisie à Chapelle
+en descendant d'Hauteuil, de lui
+faire perdre cette prérogative, et de le
+faire monter derrière son carosse. Godemer,
+acoutumé aux caprices que le vin
+causoit à son Maître, ne se mit pas
+beaucoup en peine d'exécuter ses ordres.
+Celui-ci se mit en colère: l'autre se
+moque de lui. Ils se gourment dans le
+carosse: le Cocher descend de son siége
+pour aller les séparer. Godemer en profite
+<span class="pagenum"> -<a name="p90">90</a>- </span>
+pour se jeter hors du carosse. Mais
+Chapelle irrité le poursuit, et le prend
+au collet; le Valet se deffend, et le Cocher
+ne pouvoit les séparer. Heureusement
+Molière et Baron, qui étoient à
+leur fenêtre, aperçurent les Combatans:
+ils crurent que les Domestiques de Chapelle
+l'assommoient: ils acourent au
+plus vîte. Baron, comme le plus ingambe,
+arriva le premier, et fit cesser
+les coups; mais il fallut Molière pour
+terminer le différent. «Ah! Molière,»
+dit Chapelle, «puisque vous voilà, jugez
+si j'ai tort. Ce coquin de Godemer
+s'est lancé dans mon carosse, comme
+si c'étoit à un Valet de figurer avec
+moi.&mdash;Vous ne savez ce que vous
+dites,» répondit Godemer; «Monsieur
+sait que je suis en possession du devant
+de votre carosse depuis plus de
+trente ans; pourquoi voulez-vous me
+l'ôter aujourd'hui sans raison?&mdash;Vous
+êtes un insolent qui perdez le respect,»
+répliqua Chapelle; «si j'ai voulu vous
+permettre de monter dans mon carosse,
+<span class="pagenum"> -<a name="p91">91</a>- </span>
+je ne le veux plus; je suis le Maître,
+et vous irez derrière, ou à pié.&mdash;Y
+a-t-il de la justice à cela,» dit Godemer?
+«Me faire aller à pié, présentement
+que je suis vieux, et que je vous
+ai si bien servi pendant si longtems!
+Il falloit m'y faire aller pendant que
+j'étois jeune, j'avois des jambes alors;
+mais à présent je ne puis plus marcher.
+En un mot comme en cent,»
+ajouta ce Valet, «vous m'avez acoutumé
+au carosse, je ne puis plus m'en passer;
+et je serois des-honoré si l'on me
+voïoit aujourd'hui derrière.&mdash;Jugez-nous,
+Molière, je vous en prie,» dit
+M<sup>r</sup> de Chapelle, «j'en passerai par tout
+ce que vous voudrez.&mdash;Et bien, puisque
+vous vous en raportez à moi,» dit
+Molière, «je vais tâcher de mettre d'acord
+deux si honnêtes gens. Vous avez
+tort,» dit-il à Godemer, «de perdre le
+respect envers votre maître, qui peut
+vous faire aller comme il voudra; il ne
+faut pas abuser de sa bonté. Ainsi je
+vous condamne à monter derrière son
+<span class="pagenum"> -<a name="p92">92</a>- </span>
+Carrosse jusqu'au bout de la prairie:
+et là vous lui demanderez fort honnêtement
+la permission d'y rentrer: je
+suis seur qu'il vous la donnera.&mdash;Parbleu,»
+s'écria Chapelle, «voilà un
+jugement qui vous fera honneur dans
+le monde. Tenez, Molière, vous n'avez
+jamais donné une marque d'esprit si
+brillante. Oh, bien,» ajouta-t-il, «je
+fais grace entière à ce maraut-là en
+faveur de l'équité avec laquelle vous
+venez de nous juger. Ma foi, Molière,»
+dit-il encore, «je vous suis obligé, car
+cette affaire là m'embarassoit; elle
+avoit sa difficulté. A Dieu, mon cher
+ami, tu juges mieux qu'homme de
+France.»</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Molière étant seul avec Baron, il prit
+occasion de lui dire que le mérite de
+Chapelle étoit effacé quand il se trouvoit
+dans des situations aussi désagréables que
+celle où il venoit de le voir: qu'il étoit
+bien fâcheux qu'une personne qui avoit
+autant d'esprit que lui, eût si peu de
+<span class="pagenum"> -<a name="p93">93</a>- </span>
+retenue; et qu'il aimeroit beaucoup
+mieux avoir plus de conduite pour se
+satisfaire, que tant de brillant pour faire
+plaisir aux autres. «Je ne vois point,»
+ajouta Molière, «de passion plus indigne
+d'un galand homme que celle du vin:
+Chapelle est mon ami, mais ce malheureux
+panchant m'ôte tous les agrémens
+de son amitié. Je n'ose lui rien confier,
+sans risquer d'être commis un
+moment après avec toute la terre.» Ce
+discours ne tendoit qu'à donner à Baron
+du dégoût pour la débauche; car il ne
+laissoit passer aucune occasion de le
+tourner au bien; mais sur toutes choses
+il lui recommandoit de ne point sacrifier
+ses amis, comme fesoit Chapelle, à l'envie
+de dire un bon mot, qui avoit souvent
+de mauvaises suites.</p>
+
+<p>Je ne puis m'empêcher de raporter
+celui qu'il dit à l'occasion d'une Épigramme
+qu'il avoit faite contre M<sup>r</sup> le M.
+de ....; c'étoit une espèce de fat constitué
+en dignité, on sait que la fatuité est de
+tous les états. Le Marquis offensé se
+<span class="pagenum"> -<a name="p94">94</a>- </span>
+trouvant chez M<sup>r</sup> de M. en présence de
+Chapelle, qu'il savoit être l'Auteur de
+l'Épigramme, ou du moins il s'en doutoit,
+menaçoit d'une terrible force le
+pauvre Auteur, sans le nommer: son
+emportement ne finissoit point. Le Poëte
+devoit mourir sous le bâton, ou du
+moins en avoir tant de coups, qu'il se
+souviendroit toute sa vie d'avoir versifié.
+Chapelle, fatigué d'entendre toujours ce
+fanfaron parler sur ce ton là, se lève, et
+s'aprochant de M<sup>r</sup> de .... «Eh! morbleu,»
+lui dit-il, en lui présentant le dos, «si
+tu as tant d'envie de donner des coups
+de bâton, donne-les, et t'en va.»</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On sait que les trois premiers actes de
+la Comédie du <i>Tartuffe</i> de Molière furent
+représentés à Versailles dès le mois
+de Mai de l'année 1664, et qu'au mois
+de Septembre de la même année, ces
+trois Actes furent joués pour la seconde
+fois à Villers-Coteretz, avec aplaudissement.
+La pièce entière parut la première
+et la seconde fois au Raincy, au mois de
+<span class="pagenum"> -<a name="p95">95</a>- </span>
+Novembre suivant, et en 1665; mais
+Paris ne l'avoit point encore vue en 1667.
+Molière sentoit la difficulté de la faire
+passer dans le public. Il le prévint par
+des lectures; mais il n'en lisoit que jusqu'au
+quatrième acte: de sorte que tout
+le monde étoit fort embarassé comment
+il tireroit Orgon de dessous la table.
+Quand il crut avoir suffisamment préparé
+les esprits, le 5. d'Aoust 1667, il
+fait afficher le <i>Tartuffe</i>. Mais il n'eut
+pas été représenté une fois que les gens
+austères se révoltèrent contre cette pièce.
+On représenta au Roi qu'il étoit de conséquence
+que le ridicule de l'Hypocrisie
+ne parût point sur le Théâtre. Molière,
+disoit-on, n'étoit pas préposé pour reprendre
+les personnes qui se couvrent
+du manteau de la dévotion, pour enfreindre
+les loix les plus saintes, et pour
+troubler la tranquilité domestique des
+familles. Enfin ceux qui représentèrent
+au Roi, le firent avec de bonnes raisons,
+puisque Sa Majesté jugea à propos de
+défendre la représentation du <i>Tartuffe</i>.
+<span class="pagenum"> -<a name="p96">96</a>- </span>
+Cet ordre fut un coup de foudre pour les
+Comédiens, et pour l'Auteur. Ceux-là
+attendoient avec justice un gain considérable
+de cette pièce; et Molière croyoit
+donner par cet Ouvrage une dernière
+main à sa réputation. Il avoit manié le
+caractère de l'hypocrisie avec des traits
+si vifs et si délicats, qu'il s'étoit imaginé
+que bien loin qu'on deût attaquer sa
+pièce, on luy sauroit gré d'avoir donné
+de l'horreur pour un vice si odieux. Il le
+dit lui-même dans sa Préface à la tête
+de cette pièce: mais il se trompa, et il
+devoit savoir par sa propre expérience
+que le public n'est pas docile. Cependant
+Molière rendit compte au Roi des bonnes
+intentions qu'il avoit eues en travaillant
+à cette pièce. De sorte que sa Majesté
+aïant vu par elle-même qu'il n'y avoit rien
+dont les personnes de piété et de probité
+pussent se scandaliser, et qu'au contraire
+on y combatoit un vice qu'elle a toujours
+eu soin elle-même de détruire par d'autres
+voies, elle permit aparemment à Molière
+de remettre sa pièce sur le théâtre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"> -<a name="p97">97</a>- </span>
+Tous les connoisseurs en jugeoient
+favorablement; et je raporterai ici une
+remarque de M<sup>r</sup> Ménage, pour justifier
+ce que j'avance. «La prose de M<sup>r</sup> de
+Molière,» dit-il, «vaut beaucoup
+mieux que ses vers. Je lisois hier son
+<i>Tartufe</i>. Je lui en avois autrefois entendu
+lire trois Actes chez M<sup>r</sup> de Mommor,
+où se trouvèrent aussi M<sup>r</sup> Chapelain,
+M<sup>r</sup> l'abbé de Marolles, et
+quelques autres personnes. Je dis à
+M<sup>r</sup> ..., lorsqu'il empêcha qu'on ne
+le jouât, que c'étoit une pièce dont
+la morale étoit excellente, et qu'il n'y
+avoit rien qui ne pût être utile au Public.»</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Molière laissa passer quelque temps
+avant que de hazarder une seconde fois
+la représentation du <i>Tartuffe</i>: et l'on
+donna pendant ce tems-là <i>Scaramouche
+Hermite</i>, qui passa dans le Public, sans
+que personne s'en plaignît. «Mais d'où
+vient,» dit-on à M<sup>r</sup> le Prince deffunt,
+«que l'on n'a rien dit contre cette pièce,
+<span class="pagenum"> -<a name="p98">98</a>- </span>
+et que l'on s'est tant récrié contre le
+<i>Tartuffe</i>?&mdash;C'est,» répondit ce prince,
+«que Scaramouche joue le Ciel et la
+Religion, dont ces Messieurs là ne se
+soucient guères, et que Molière joue
+les Hypocrites dans la sienne.»</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Molière ne laissoit point languir le
+Public sans nouveauté; toujours heureux
+dans le choix de ses caractères, il
+avoit travaillé sur celui du Misantrope;
+il le donna au Public. Mais il sentit dès
+la première représentation que le peuple
+de Paris vouloit plus rire qu'admirer;
+et que pour vingt personnes qui
+sont susceptibles de sentir des traits délicats
+et élevés, il y en a cent qui les rebutent
+faute de les connoître. Il ne fut
+pas plustost rentré dans son cabinet qu'il
+travailla au <i>Médecin malgré lui</i>, pour
+soutenir le <i>Misantrope</i>, dont la seconde
+représentation fut encore plus foible que
+la première: ce qui l'obligea de se depêcher
+de fabriquer son fagotier. En
+quoi il n'eut pas beaucoup de peine,
+<span class="pagenum"> -<a name="p99">99</a>- </span>
+puisque c'étoit une de ces petites pièces,
+ou aprochant, que sa troupe avoit représentées
+sur le champ dans les commencemens;
+il n'avoit qu'à transcrire.
+La troisième représentation du <i>Misantrope</i>
+fut encore moins heureuse que les
+précédentes. On n'aimoit point tout ce
+sérieux qui est répandu dans cette pièce.
+D'ailleurs le Marquis étoit la copie de
+plusieurs originaux de conséquence, qui
+décrioient l'ouvrage de toute leur force.
+«Je n'ai pourtant pu faire mieux, et seurement
+je ne ferai pas mieux,» disoit
+Molière à tout le monde.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>M<sup>r</sup> de ** crut se faire un mérite auprès
+de Molière de deffendre le <i>Misantrope</i>:
+il fit une longue lettre qu'il donna
+à Ribou pour mettre à la tête de cette
+pièce. Molière qui en fut irrité envoya
+chercher son Libraire, le gronda de ce
+qu'il avoit imprimé cette rapsodie sans
+sa participation, et lui deffendit de vendre
+aucun exemplaire de sa pièce où
+elle fût, et il brûla tout ce qui en restoit;
+<span class="pagenum"> -<a name="p100">100</a>- </span>
+mais après sa mort on l'a rimprimée.
+M<sup>r</sup> de ** qui aimoit fort à voir la Molière,
+vint souper chez elle le jour même.
+Molière le traitta cavalièrement sur le
+sujet de sa lettre, en lui donnant de bonnes
+raisons pour souhaiter qu'il ne se fût
+point avisé de deffendre sa pièce.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A la quatrième représentation du <i>Misantrope</i>
+il donna son fagotier, qui fit
+bien rire le Bourgeois de la rue St. Denis.
+On en trouva le <i>Misantrope</i> beaucoup
+meilleur, et insensiblement on le
+prit pour une des meilleures pièces qui
+ait jamais paru. Et le <i>Misantrope</i> et le
+<i>Médecin malgré lui</i> joints ensemble ramenèrent
+tout le pêle mêle de Paris,
+aussi bien que les connoisseurs. Molière
+s'aplaudissant du succès de son invention,
+pour forcer le public à lui rendre
+justice, hazarda d'en tirer une glorieuse
+vengeance, en fesant jouer le <i>Misantrope</i>
+seul. Il eut un succès très-favorable;
+de sorte que l'on ne put lui reprocher
+que la petite pièce eût fait aller la grande.</p>
+
+<p><span class="pagenum"> -<a name="p101">101</a>- </span>
+Les Hypocrites avoient été tellement
+irrités par le <i>Tartuffe</i>, que l'on fit courir
+dans Paris un livre terrible que l'on
+mettoit sur le compte de Molière pour
+le perdre. C'est à cette occasion qu'il mit
+dans le <i>Misantrope</i> les vers suivans.</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et non content encor du tort que l'on me fait,</span><br>
+ <span class="i0">Il court parmi le monde un livre abominable,</span><br>
+ <span class="i0">Et de qui la lecture est même condamnable,</span><br>
+ <span class="i0">Un livre à mériter la dernière rigueur,</span><br>
+ <span class="i0">Dont le fourbe a l'affront de me faire l'Auteur.</span><br>
+ <span class="i0">Et là dessus on voit Oronte qui murmure,</span><br>
+ <span class="i0">Et tâche méchamment d'apuyer l'imposture;</span><br>
+ <span class="i0">Lui qui d'un honnête homme à la Cour tient le rang...</span><br>
+ <span class="i0">Etc...</span><br>
+ <br>
+ </div>
+</div>
+
+<p>On voit par cette remarque, que le
+<i>Tartuffe</i> fut joué avant le <i>Misantrope</i>,
+et avant le <i>Médecin malgré lui</i>; et
+qu'ainsi la date de la première représentation
+de ces deux dernières pièces, que
+l'on a mise dans les &oelig;uvres de Molière,
+n'est pas véritable; puisque l'on marque
+qu'elles ont été jouées dès les mois de
+Mars et de Juin de l'année 1666.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Molière avoit lu son <i>Misantrope</i> à
+<span class="pagenum"> -<a name="p102">102</a>- </span>
+toute la Cour, avant que de le faire représenter,
+chacun lui en disoit son sentiment;
+mais il ne suivoit que le sien
+ordinairement, parce qu'il auroit été
+souvent obligé de refondre ses pièces,
+s'il avoit suivi tous les avis qu'on lui
+donnoit. Et d'ailleurs il arrivoit quelquefois
+que ces avis étoient intéressés:
+Molière ne traitoit point de caractères,
+il ne plaçoit aucuns traits, qu'il n'eût des
+veues fixes. C'est pourquoi il ne voulut
+point ôter du <i>Misantrope, ce grand Flandrin
+qui crachoit dans un puits pour faire
+des ronds</i>, que Madame deffunte lui avoit
+dit de suprimer, lors qu'il eut l'honneur
+de lire sa pièce à cette Princesse. Elle
+regardoit cet endroit comme un trait
+indigne d'un si bon ouvrage: mais Molière
+avoit son original, il vouloit le mettre
+sur le Théâtre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Au mois de Décembre de la même année,
+il donna au Roi le divertissement
+des deux premiers actes d'une Pastorale
+qu'il avoit faite, c'est <i>Melicerte</i>. Mais il
+<span class="pagenum"> -<a name="p103">103</a>- </span>
+ne jugea pas à propos avec raison d'en
+faire le troisième Acte; ni de faire imprimer
+les deux premiers, qui n'ont vu
+le jour qu'après sa mort.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le <i>Sicilien</i> fut trouvé une agréable
+petite pièce à la Cour, et à la Ville en 1667.
+Et l'<i>Amphitryon</i> passa tout d'une voix
+au mois de Janvier 1668. Cependant un
+Savantasse n'en voulut point tenir compte
+à Molière. «Comment!» disoit-il, «il
+a tout pris sur Rotrou, et Rotrou sur
+Plaute. Je ne vois pas pourquoi on
+aplaudit à des Plagiaires. Ç'a toujours
+été», ajoutoit-il, «le caractère de
+Molière. J'ai fait mes études avec lui;
+et un jour qu'il aporta des vers à son
+Régent, celui-ci reconnut qu'il les avoit
+pillés; l'autre assura fortement qu'ils
+étoient de sa façon: mais après que le
+Régent lui eut reproché son mensonge,
+et qu'il lui eut dit qu'il les avoit pris
+dans Théophile, Molière le lui avoua,
+et lui dit qu'il les y avoit pris avec
+d'autant plus d'assurance, qu'il ne
+<span class="pagenum"> -<a name="p104">104</a>- </span>
+croyoit pas qu'un Jésuite deût lire
+Théophile. Ainsi,» disoit ce Pédant
+à son ami, «si l'on examinoit bien les
+ouvrages de Molière, on les trouveroit
+tous pillés de cette force-là. Et même
+quand il ne sait où prendre, il se répète
+sans précaution.» De semblables
+Critiques n'empêchèrent pas le cours de
+l'<i>Amphitryon</i>, que tout Paris vit avec
+beaucoup de plaisir, comme un spectacle
+bien rendu en notre langue, et à notre
+goût.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Après que Molière eut repris avec
+succès son <i>Avare</i> au mois de Janvier
+1668, comme je l'ay déjà dit, il projetta
+de donner son <i>George Dandin</i>. Mais un
+de ses amis lui fit entendre qu'il y avoit
+dans le monde un Dandin, qui pourroit
+se reconnoître dans sa pièce, et qui étoit
+en état par sa famille non-seulement de
+la décrier, mais encore de le faire repentir
+d'y avoir travaillé.&mdash;«Vous avez raison,»
+dit Molière à son ami; «mais je
+sai un seur moyen de me concilier
+<span class="pagenum"> -<a name="p105">105</a>- </span>
+l'homme dont vous me parlez; j'irai
+lui lire ma pièce.» Au spectacle, où il
+étoit assidu, Molière lui demanda une
+de ses heures perdues pour lui faire une
+lecture. L'homme en question se trouva
+si fort honoré de ce compliment, que
+toutes affaires cessantes, il donna parole
+pour le lendemain; et il courut tout
+Paris pour tirer vanité de la lecture de
+cette pièce. «Molière», disoit-il à tout
+le monde, «me lit ce soir une Comédie:
+voulez-vous en être?» Molière
+trouva une nombreuse assemblée, et son
+homme qui présidoit. La pièce fut trouvée
+excellente; et lorsqu'elle fut jouée,
+personne ne la fesoit mieux valoir que
+celuy dont je viens de parler, et qui
+pourtant auroit pu s'en fâcher, une partie
+des Scènes que Molière avoit traittées
+dans sa pièce, étant arrivées à cette personne.
+Ce secret de faire passer sur le
+théâtre un caractère à son original, a
+été trouvé si bon, que plusieurs Auteurs
+l'ont mis en usage depuis avec succès.
+Le <i>George Dandin</i> fut donc bien receu
+<span class="pagenum"> -<a name="p106">106</a>- </span>
+à la Cour au mois de Juillet 1668, et à
+Paris au mois de Novembre suivant.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand Molière vit que les Hypocrites,
+qui s'étoient si fort offencés de son imposteur,
+étoient calmés, il se prépara à
+le faire paroître une seconde fois. Il demanda
+à sa Troupe, plus par conversation
+que par intérest, ce qu'elle lui donneroit,
+s'il fesoit renaître cette pièce. Les
+Comédiens voulurent absolument qu'il
+y eût double part sa vie durant toutes
+les fois qu'on la joueroit. Ce qui a toujours
+été depuis très-régulièrement exécuté.
+On affiche le <i>Tartuffe</i>: les Hypocrites
+se réveillent; ils courent de tous
+côtez pour aviser aux moyens d'éviter
+le ridicule que Molière alloit leur donner
+sur le théâtre malgré les deffences du
+Roi. Rien ne leur paroissoit plus effronté,
+rien plus criminel que l'entreprise
+de cet Auteur: et accoutumés à incommoder
+tout le monde, et à n'être jamais
+incommodés, ils portèrent de toutes parts
+leurs plaintes importunes pour faire réprimer
+<span class="pagenum"> -<a name="p107">107</a>- </span>
+l'insolence de Molière, si son
+anonce avoit son effet. L'assemblée fut
+si nombreuse que les personnes les plus
+distinguées furent heureuses d'avoir
+place aux troisièmes loges. On allume
+les lustres. Et l'on étoit prest de commencer
+la pièce quand il arriva de nouvelles
+défences de la représenter, de la
+part des personnes préposées pour faire
+exécuter les ordres du Roi. Les Comédiens
+firent aussi-tôt éteindre les lumières,
+et rendre l'argent à tout le
+monde. Cette défence étoit judicieuse,
+parce que le Roi étoit alors en Flandre:
+et l'on devoit présumer que Sa Majesté
+aïant deffendu la première fois que l'on
+jouât cette pièce, Molière vouloit profiter
+de son absence pour la faire passer.
+Tout cela ne se fit pourtant pas sans un
+peu de rumeur, de la part des Spectateurs;
+et sans beaucoup de chagrin du
+côté des Comédiens. La permission que
+Molière disoit avoir de sa Majesté pour
+jouer sa pièce n'étoit point par écrit; on
+n'étoit pas obligé de s'en rapporter à lui.
+<span class="pagenum"> -<a name="p108">108</a>- </span>
+Au contraire, après les premières deffences
+du Roi, on pouvoit prendre pour
+une témérité la hardiesse que Molière
+avoit eue de remettre le <i>Tartuffe</i> sur le
+théâtre, et peu s'en fallut que cette affaire
+n'eût encore de plus mauvaises
+suites pour lui; on le menaçoit de tous
+côtez. Il en vit dans le moment les conséquences:
+c'est pourquoi il dépêcha
+en poste sur le champ la Torellière et
+la Grange pour aller demander au Roi la
+protection de Sa Majesté dans une si
+fâcheuse conjoncture. Les Hypocrites
+triomphoient; mais leur joie ne dura
+qu'autant de tems qu'il en fallut aux
+deux Comédiens pour aporter l'ordre du
+Roi, qui vouloit qu'on jouât le <i>Tartuffe</i>.</p>
+
+<p>Le lecteur jugera bien, sans que je lui
+en fasse la description, quel plaisir
+l'ordre du Roi aporta dans la Troupe, et
+parmi les personnes de spectacle, mais
+sur tout dans le c&oelig;ur de Molière, qui se
+vit justifié de ce qu'il avoit avancé. Si on
+avoit connu sa droiture et sa soumission,
+on auroit été persuadé qu'il ne se seroit
+<span class="pagenum"> -<a name="p109">109</a>- </span>
+point hazardé de représenter le <i>Tartuffe</i>
+une seconde fois, sans en avoir auparavant
+pris l'ordre de Sa Majesté.</p>
+
+<p>Tout le monde sait qu'après cela cette
+pièce fut jouée de suite, et qu'elle a toujours
+été fort aplaudie toutes les fois
+qu'elle a paru; et les personnes qui ont
+voulu par passion la critiquer, ont toujours
+succombé sous les raisons de ceux
+qui en connoissent le mérite.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un jour qu'on représentoit cette pièce,
+Champmêlé, qui n'étoit point encore
+alors dans la Troupe, fut voir Molière
+dans sa loge, qui étoit proche du théâtre.
+Comme ils en étoient aux complimens,
+Molière s'écria: <i>Ah chien, ah bourreau!</i>
+et se frapoit la tête comme un possédé:
+Champmêlé crut qu'il tomboit de quelque
+mal, et il étoit fort embarrassé. Mais
+Molière, qui s'aperceut de son étonnement,
+lui dit: «Ne soyez pas surpris de
+mon emportement. Je viens d'entendre
+un Acteur déclamer faussement et pitoyablement
+quatre vers de ma pièce,
+<span class="pagenum"> -<a name="p110">110</a>- </span>
+et je ne saurois voir maltraiter mes enfans
+de cette force là, sans souffrir
+comme un damné.»</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quelque succès qu'eût le <i>Tartuffe</i> pendant
+qu'on le joua après l'ordre du Roi,
+cependant <i>la Femme juge et partie</i> de
+Monfleury fut jouée autant de fois au
+moins dans le même tems à l'Hôtel de
+Bourgogne. Ainsi ce n'est pas toujours
+le mérite d'une pièce qui la fait réussir;
+un Acteur que l'on aime à voir, une situation,
+une scène heureusement traitée,
+un travestissement, des pensées piquantes,
+peuvent entraîner au spectacle, sans
+que la pièce soit bonne.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La bonté que le Roi eut de permettre
+que le <i>Tartuffe</i> fût représenté, donna un
+nouveau mérite à Molière. On vouloit
+même que cette grace fût personnelle.
+Mais Sa Majesté qui savoit par elle-même
+que l'hypocrisie étoit vivement
+combatue dans cette pièce, fut bien aise
+que ce vice, si oposé à ses sentimens,
+<span class="pagenum"> -<a name="p111">111</a>- </span>
+fût ataqué avec autant de force que Molière
+le combatoit. Tout le monde lui fit
+compliment sur ce succès; ses ennemis
+même lui en témoignèrent de la joie,
+et étoient les premiers à dire que le
+<i>Tartuffe</i> étoit de ces pièces excellentes
+qui mettoient la vertu dans son jour.
+«Cela est vrai,» disoit Molière; «mais
+je trouve qu'il est très-dangereux de
+prendre ses intérests au prix qui m'en
+coûte. Je me suis repenti plus d'une
+fois de l'avoir fait.»</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quoique Molière donnât à ses pièces
+beaucoup de mérite du côté de la composition,
+cependant elles étoient représentées
+avec un jeu si délicat, que quand
+elles auroient été médiocres elles auroient
+passé. Sa troupe étoit bien composée;
+et il ne confioit point ses rolles à
+des Acteurs qui ne seussent pas les exécuter,
+il ne les plaçoit point à l'avanture,
+comme on fait aujourd'hui. D'ailleurs
+il prenoit toujours les plus difficiles
+pour lui. Ce n'est pas qu'il eût universellement
+<span class="pagenum"> -<a name="p112">112</a>- </span>
+l'éloquence du corps en partage,
+comme Baron. Au contraire dans
+les commencemens, même dans la Province,
+il paroissoit mauvais Comédien à
+bien des gens; peut-être à cause d'un
+hoquet ou tic de gorge qu'il avoit, et
+qui rendoit d'abord son jeu désagréable
+à ceux qui ne le connoissoient pas. Mais
+pour peu que l'on fît atention à la délicatesse
+avec laquelle il entroit dans un
+caractère, et il exprimoit un sentiment,
+on convenoit qu'il entendoit parfaitement
+l'art de la déclamation. Il avoit
+contracté par habitude le hoquet dont
+je viens de parler. Dans les commencemens
+qu'il monta sur le théâtre, il reconnut
+qu'il avoit une volubilité de langue,
+dont il n'étoit pas le maître, et qui
+rendoit son jeu désagréable. Et des
+efforts qu'il se fesoit pour se retenir
+dans la prononciation, il s'en forma un
+hoquet, qui lui demeura jusques à la
+fin. Mais il sauvoit ce désagrément par
+toute la finesse avec laquelle on peut
+représenter. Il ne manquoit aucun des
+<span class="pagenum"> -<a name="p113">113</a>- </span>
+accens et des gestes nécessaires pour
+toucher le spectateur. Il ne déclamoit
+point au hasard, comme ceux qui destitués
+des principes de la déclamation,
+ne sont point assurés dans leur jeu:
+il entroit dans tous les détails de l'action.
+Mais s'il revenoit aujourd'hui,
+il ne reconnoitroit pas ses ouvrages
+dans la bouche de ceux qui les représentent.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il est vrai que Molière n'étoit bon que
+pour représenter le Comique; il ne pouvoit
+entrer dans le sérieux, et plusieurs
+personnes assurent qu'aïant voulu le
+tenter, il réussit si mal la première fois
+qu'il parut sur le théâtre, qu'on ne le
+laissa pas achever. Depuis ce tems-là,
+dit on, il ne s'atacha qu'au Comique,
+où il avoit toujours du succès, quoique
+les gens délicats l'acusassent d'être un
+peu grimacier. Mais si ces personnes là
+le lui avoient reproché à lui-même, je ne
+sais s'il n'auroit pas eu raison de leur
+répondre que le commun du Public
+<span class="pagenum"> -<a name="p114">114</a>- </span>
+aime les charges, et que le jeu délicat ne
+l'affecte point.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Molière n'étoit point un homme qu'on
+pût oublier par l'absence. M<sup>r</sup> Bernier
+ne fut pas plutôt de retour de son voyage
+du Mogol qu'il fut le voir à Hauteuil.
+Après les premiers complimens d'amitié,
+celui-là commença la conversation par la
+relation. Il fit d'abord observer à Molière
+que l'on n'en usoit point avec l'Empereur
+du Mogol détrôné, et avec ses enfans,
+aussi inhumainement qu'on le fait
+en Turquie. «On se contente,» dit-il,
+«de leur donner une drogue, que l'on
+nomme du Pouss, pour leur faire perdre
+l'esprit, afin qu'ils soient hors
+d'état de former un parti.&mdash;Aparemment,»
+dit Baron, que cette conversation
+ennuyoit fort, «ces gens-là vous
+ont fait prendre du Pouss avant que de
+revenir.&mdash;Taisez vous, jeune homme,»
+dit Molière, «vous ne connoissez pas
+M<sup>r</sup> Bernier, et vous ne savez pas que
+c'est mon ami; peu s'en faut que je ne
+<span class="pagenum"> -<a name="p115">115</a>- </span>
+prenne sérieusement votre imprudence.&mdash;Comment!»
+répliqua Baron,
+qui s'étoit donné toute liberté de parler
+devant Molière, «vous êtes si bons amis,
+et Monsieur après une si longue absence
+n'a à la première vue que des
+contes à vous dire?» Le Philosophe
+touché de cette leçon, qui étoit en sa
+place, se mit sur les sentimens; Molière
+n'en fut pas fâché: car plus homme de
+Cour que Bernier, et plus ocupé de ses
+affaires que de celles du grand Mogol,
+la relation ne lui fesoit pas beaucoup de
+plaisir. On parla de santé. Molière rendit
+compte du mauvais état de la sienne
+à Bernier, qui, au lieu de lui répondre,
+lui dit qu'il avoit conduit heureusement
+celle du premier Ministre du Grand Mogol:
+qu'il n'avoit point voulu être Médecin
+de l'Empereur lui-même, parce que
+quand il meurt on enterre aussi le Médecin
+avec lui. A la fin ne sachant plus que
+dire sur le Mogol, il offrit ses soins à
+Molière. «Oh! Monsieur,» dit Baron,
+«M<sup>r</sup> de Molière est en de bonnes mains.
+<span class="pagenum"> -<a name="p116">116</a>- </span>
+Depuis que le Roi a eu la bonté de
+donner un Canonicat au fils de son
+Médecin, il fait des merveilles; et il
+tiendra Monsieur long-tems en état de
+divertir Sa Majesté. Les Médecins du
+Mogol ne s'acommodent point avec
+notre santé. Et à moins que de convenir
+que l'on vous enterrera avec
+Monsieur, je ne lui conseille pas de
+vous confier la sienne.» Bernier vit
+bien que Baron étoit un enfant gâté; il
+mit la conversation sur son chapitre.
+Molière, qui en parloit avec plaisir, en
+commença l'histoire; mais Baron, rebuté
+de l'entendre, alla chercher à s'amuser
+ailleurs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Molière n'étoit pas seulement bon Acteur
+et excellent Auteur, il avoit toujours
+soin de cultiver la Philosophie.
+Chapelle et lui ne se passoient rien sur
+cet article-là. Celui-là pour Gassendi;
+celui-ci pour Des-Cartes. En revenant
+d'Hauteuil un jour dans le bateau de
+Molière, ils ne furent pas longtems sans
+<span class="pagenum"> -<a name="p117">117</a>- </span>
+faire naître une dispute. Ils prirent un
+sujet grave pour se faire valoir devant un
+Minime qu'ils trouvèrent dans leur bateau,
+et qui s'y étoit mis pour gagner les
+Bons-Hommes. «J'en fais Juge le bon
+Père,» dit Molière, «si le Système de
+Descartes n'est pas cent fois mieux
+imaginé, que tout ce que M<sup>r</sup> de Gassendi
+nous a ajusté au Théâtre, pour
+nous faire passer les rêveries d'Épicure.
+Passe pour sa morale; mais le reste ne
+vaut pas la peine que l'on y fasse atention.
+N'est-il pas vrai, mon Père?»
+ajouta Molière, au Minime. Le Religieux
+répondit par un <i>hom! hom!</i> qui fesoit
+entendre aux Philosophes qu'il étoit connoisseur
+dans cette matière; mais il eut
+la prudence de ne se point mêler dans
+une conversation si échauffée, sur tout
+avec des gens qui ne paroissoient pas
+ménager leur adversaire.&mdash;«Oh! parbleu,
+mon Père,» dit Chapelle, qui se
+crut affoibli par l'aparente aprobation
+du Minime, «il faut que Molière convienne
+que Des-Cartes n'a formé son
+<span class="pagenum"> -<a name="p118">118</a>- </span>
+Système que comme un Méchanicien,
+qui imagine une belle machine sans
+faire atention à l'exécution: le Système
+de ce Philosophe est contraire à
+une infinité de Phénomènes de la nature,
+que le bon homme n'avoit pas
+prévus.» Le Minime sembla se ranger
+du côté de Chapelle par un second <i>hom!
+hom!</i> Molière, outré de ce qu'il triomphoit,
+redouble ses efforts avec une chaleur
+de Philosophe, pour détruire Gassendi
+par de si bonnes raisons, que le
+Religieux fut obligé de s'y rendre par un
+troisième <i>hom! hom!</i> obligeant, qui
+sembloit décider la question en sa faveur.
+Chapelle s'échauffe, et criant du haut de
+la tête pour convertir son Juge, il ébranla
+son équité par la force de son raisonnement.
+«Je conviens que c'est l'homme
+du monde qui a le mieux rêvé,» ajouta
+Chapelle; «mais morbleu! il a pillé ses
+rêveries par tout, et cela n'est pas bien.
+N'est-il pas vrai, mon Père?» dit-il au
+Minime. Le Moine, qui convenoit de
+tout obligeamment, donna aussi-tost un
+<span class="pagenum"> -<a name="p119">119</a>- </span>
+signe d'aprobation, sans proférer une
+seule parole. Molière, sans songer qu'il
+étoit au lait, saisit avec fureur le moment
+de rétorquer les argumens de Chapelle.
+Les deux Philosophes en étoient
+aux convulsions, et presque aux invectives
+d'une dispute Philosophique quand
+ils arrivèrent devant les Bons Hommes.
+Le Religieux les pria qu'on le mît à terre.
+Il les remercia gracieusement, et aplaudit
+fort à leur profond savoir sans intéresser
+son mérite. Mais avant que de
+sortir du bateau, il alla prendre sous les
+piés du batelier sa besace, qu'il y avoit
+mise en entrant. C'étoit un Frère-lay, les
+deux Philosophes n'avoient point vu son
+enseigne; et honteux d'avoir perdu le
+fruit de leur dispute devant un homme
+qui n'y entendoit rien, ils se regardèrent
+l'un l'autre sans se rien dire. Molière,
+revenu de son abatement, dit à Baron,
+qui étoit de la compagnie, mais d'un âge
+à négliger une pareille conversation:
+«Voyez, petit garçon, ce que fait le silence,
+quand il est observé avec conduite.&mdash;Voilà
+<span class="pagenum"> -<a name="p120">120</a>- </span>
+comme vous faites toujours,
+Molière,» dit Chapelle, «vous
+me commettez sans cesse avec des ânes
+qui ne peuvent savoir si j'ai raison. Il
+y a une heure que j'use mes poulmons,
+et je n'en suis pas plus avancé.»</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Chapelle reprochoit toujours à Molière
+son humeur rêveuse; il vouloit qu'il fût
+d'une société aussi agréable que la sienne;
+il le vouloit en tout assujettir à son caractère;
+et que sans s'embarasser de rien
+il fût toujours préparé à la joie. «Oh!
+Monsieur,» lui répondit Molière, «vous
+êtes bien plaisant. Il vous est aisé de
+vous faire ce système de vivre; vous
+êtes isolé de tout; et vous pouvez penser
+quinze jours durant à un bon mot, sans
+que personne vous trouble, et aller
+après, toujours chaud de vin, le débiter
+par tout aux dépens de vos amis; vous
+n'avez que cela à faire. Mais si vous
+étiez, comme moi, occupé de plaire au
+Roi, et si vous aviez quarante ou cinquante
+personnes, qui n'entendent point
+<span class="pagenum"> -<a name="p121">121</a>- </span>
+raison, à faire vivre, et à conduire; un
+théâtre à soutenir; et des ouvrages à
+faire pour ménager votre réputation,
+vous n'auriez pas envie de rire, sur ma
+parole; et vous n'auriez point tant d'atention
+à votre bel esprit, et à vos bons
+mots, qui ne laissent pas de vous faire
+bien des ennemis, croyez moi.&mdash;Mon
+pauvre Molière,» répondit Chapelle,
+«tous ces ennemis seront mes amis dès
+que je voudrai les estimer, parce que
+je suis d'humeur, et en état de ne les
+point craindre. Et si j'avois des ouvrages
+à faire, j'y travaillerois avec tranquilité,
+et peut-être seroient-ils moins remplis
+que les vôtres de choses basses et triviales;
+car vous avez beau faire, vous ne
+sauriez quiter le goût de la farce.&mdash;Si
+je travaillois pour l'honneur,» répondit
+Molière, «mes ouvrages seroient tournez
+tout autrement: mais il faut que je
+parle à une foule de peuple, et à peu de
+gens d'esprit pour soutenir ma Troupe;
+ces gens-là ne s'accomoderoient nullement
+de votre élévation dans le stile,
+<span class="pagenum"> -<a name="p122">122</a>- </span>
+et dans les sentimens. Et vous l'avez
+vu, vous même: quand j'ai hazardé
+quelque chose d'un peu passable, avec
+quelle peine il m'a fallu en arracher le
+succès! Je suis seur que vous qui me
+blâmez aujourd'hui, vous me louerez
+quand je serai mort. Mais vous qui faites
+si fort l'habile homme, et qui passez, à
+cause de votre bel esprit, pour avoir
+beaucoup de part à mes pièces, je voudrois
+bien vous voir à l'ouvrage. Je travaille
+présentement sur un caractère,
+où j'ai besoin de telles scènes; faites-les,
+vous m'obligerez, et je me ferai honneur
+d'avouer un secours comme le
+vôtre.» Chapelle accepta le défi: mais
+lors qu'il aporta son ouvrage à Molière,
+celui-cy après la première lecture le rendit
+à Chapelle; il n'y avoit aucun goût
+de théâtre; rien n'y étoit dans la nature;
+c'étoit plustost un recueil de bon mots
+sans place, que des scènes suivies. Cet
+ouvrage de M<sup>r</sup> de Chapelle ne seroit-il
+point l'original du <i>Tartuffe</i>, qu'une famille
+de Paris, jalouse avec justice de
+<span class="pagenum"> -<a name="p123">123</a>- </span>
+la réputation de Chapelle, se vante de
+posséder écrit, et raturé de sa main?
+Mais à en venir à l'examen, on y trouveroit
+seurement de la différence avec celui
+de Molière.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Voici un éclaircissement très-singulier
+que Molière essuya avec un de ces Courtisans
+qui marquent par la singularité.
+Celui-cy sur le raport de quelqu'un, qui
+vouloit aparemment se moquer de lui,
+fut trouver l'autre en grand Seigneur.
+«Il m'est revenu, Monsieur de Molière,»
+dit-il avec hauteur dès la porte, «qu'il
+vous prend phantaisie de m'ajuster au
+Théâtre, sous le titre d'Extravagant;
+seroit-il bien vray?&mdash;Moi, Monsieur!»
+lui répondit Molière, «je n'ai
+jamais eu dessein de travailler sur ce
+caractère: j'ataquerois trop de monde.
+Mais si j'avois à le faire, je vous avoue,
+Monsieur, que je ne pourrois mieux
+faire que de prendre dans votre personne
+le contraste que j'ai acoutumé
+de donner au ridicule, pour le faire
+<span class="pagenum"> -<a name="p124">124</a>- </span>
+sentir davantage.&mdash;Ah! je suis bien
+aise que vous me connoissiez un peu,»
+lui dit le Comte; «et j'étois étonné que
+vous m'eussiez si mal observé. Je venois
+arrêter votre travail; car je ne
+crois pas que vous eussiez passé outre.&mdash;Mais,
+Monsieur,» lui repartit Molière,
+«qu'aviez-vous à craindre? Vous
+eût-on reconnu dans un caractère si
+oposé au vôtre?&mdash;Tubleu,» répondit
+le Comte, «il ne faut qu'un geste qui me
+ressemble pour me désigner, et c'en seroit
+assez pour amener tout Paris à votre
+pièce: je sais l'atention que l'on a
+sur moi.&mdash;Non, Monsieur,» dit Molière;
+«le respect que je dois à une personne
+de votre rang, doit vous être
+garand de mon silence.&mdash;Ah! bon,»
+répondit le Comte, «je suis bien aise que
+vous soyez de mes amis; je vous estime
+de tout mon c&oelig;ur, et je vous ferai
+plaisir dans les occasions. Je vous prie,»
+ajouta-t-il, «mettez-moi en contraste
+dans quelque pièce; je vous donnerai
+un mémoire de mes bons endroits.&mdash;Ils
+<span class="pagenum"> -<a name="p125">125</a>- </span>
+se présentent à la première vue,»
+lui répliqua Molière; «mais pourquoi
+voulez-vous faire briller vos vertus sur
+le Théâtre? Elles paroissent assez dans
+le monde, personne ne vous ignore.&mdash;Cela
+est vrai,» répondit le Comte;
+«mais je serois ravi que vous les raprochassiez
+toutes dans leur point de vue;
+on parleroit encore plus de moi. Écoutez,»
+ajouta-t-il, «je tranche fort avec
+N..., mettez-nous ensemble, cela fera
+une bonne pièce. Quel titre luy donneriez-vous?&mdash;Mais
+je ne pourrois,» lui
+dit Molière, «lui en donner d'autre que
+celui d'<i>Extravagant</i>.&mdash;Il seroit excellent,
+par ma foi,» lui repartit le Comte,
+«car le pauvre homme n'extravague pas
+mal. Faites cela, je vous en prie; je
+vous verrai souvent pour suivre votre
+travail. A Dieu, Monsieur de Molière,
+songez à notre pièce, il me tarde qu'elle
+ne paroisse.» La fatuité de ce Courtisan
+mit Molière de mauvaise humeur,
+au lieu de le réjouir; et il ne perdit
+pas l'idée de le mettre bien sérieusement
+<span class="pagenum"> -<a name="p126">126</a>- </span>
+au Théâtre; mais il n'en a pas eu
+le tems.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Molière trouva mieux son compte dans
+la Scène suivante, que dans celle du
+Courtisan; il se mit dans le vrai à son
+aise, et donna des marques désintéressées
+d'une parfaite sincérité; c'étoit où il
+triomphoit. Un jeune homme de vingt-deux
+ans, beau et bien fait, le vint trouver
+un jour; et après les complimens
+lui découvrit qu'étant né avec toutes les
+dispositions nécessaires pour le Théâtre,
+il n'avoit point de passion plus forte, que
+celle de s'y attacher; qu'il venoit le prier
+de lui en procurer les moyens, et lui faire
+connoître que ce qu'il avançoit étoit véritable.
+Il déclama quelques Scènes détachées,
+sérieuses et comiques devant Molière,
+qui fut surpris de l'art avec lequel
+ce jeune homme fesoit sentir les endroits
+touchans. Il sembloit qu'il eût travaillé
+vingt années, tant il étoit assuré dans ses
+tons; ses gestes étoient ménagés avec
+esprit: de sorte que Molière vit bien que
+<span class="pagenum"> -<a name="p127">127</a>- </span>
+ce jeune homme avoit été élevé avec
+soin. Il lui demanda comment il avoit
+apris la déclamation.&mdash;«J'ai toujours
+eu inclination de paroître en public,»
+lui dit-il, «les Régens sous qui j'ai étudié
+ont cultivé les dispositions que j'ai
+aportées en naissant; j'ai tâché d'apliquer
+les règles à l'exécution; et je me
+suis fortifié en allant souvent à la Comédie.&mdash;Et
+avez-vous du bien?» lui
+dit Molière.&mdash;«Mon père est un Avocat
+assez à son aise,» lui répondit le jeune
+homme.&mdash;«Eh bien,» lui répliqua Molière,
+«je vous conseille de prendre sa
+profession; la nôtre ne vous convient
+point; c'est la dernière ressource de
+ceux qui ne sauroient mieux faire, ou
+des Libertins, qui veulent se soustraire
+au travail. D'ailleurs, c'est enfoncer le
+poignard dans le c&oelig;ur de vos parens,
+que de monter sur le Théâtre; vous en
+savez les raisons, je me suis toujours
+reproché d'avoir donné ce déplaisir à
+ma famille. Et je vous avoue que si
+c'étoit à recommencer, je ne choisirois
+<span class="pagenum"> -<a name="p128">128</a>- </span>
+jamais cette profession. Vous croyez,
+peut-estre,» ajouta-t-il, «qu'elle a ses
+agrémens; vous vous trompez. Il est
+vrai que nous sommes en aparence
+recherchés des grands Seigneurs, mais
+ils nous assujettissent à leurs plaisirs;
+et c'est la plus triste de toutes les situations,
+que d'être l'esclave de leur phantaisie.
+Le reste du monde nous regarde
+comme des gens perdus, et nous méprise.
+Ainsi, Monsieur, quittez un dessein
+si contraire à votre honneur et à
+votre repos. Si vous étiez dans le besoin,
+je pourrois vous rendre mes services,
+mais je ne vous le cèle point, je vous
+serois plutôt un obstacle.» Le jeune
+homme donnoit quelques raisons pour
+persister dans sa résolution, quand Chapelle
+entra, un peu pris de vin; Molière
+lui fit entendre réciter ce jeune homme.
+Chapelle en fut aussi étonné que son
+ami. «Ce sera là,» dit-il, «un excellent
+Comédien!&mdash;On ne vous consulte pas
+sur cela,» répond Molière à Chapelle.
+«Représentez-vous,» ajouta-t-il au jeune
+<span class="pagenum"> -<a name="p129">129</a>- </span>
+homme, «la peine que nous avons. Incommodez,
+ou non, il faut être prêts à
+marcher au premier ordre, et à donner
+du plaisir quand nous sommes bien
+souvent acablés de chagrin; à souffrir
+la rusticité de la pluspart des gens avec
+qui nous avons à vivre, et à captiver
+les bonnes graces d'un public, qui est
+en droit de nous gourmander pour l'argent
+qu'il nous donne. Non, Monsieur,
+croyez moi encore une fois,» dit-il au
+jeune homme, «ne vous abandonnez
+point au dessein que vous avez pris;
+faites vous Avocat, je vous répons du
+succès.&mdash;Avocat!» dit Chapelle, «et
+fy! il a trop de mérite pour brailler à
+un barreau: et c'est un vol qu'il fait au
+public s'il ne se fait Prédicateur, ou
+Comédien.&mdash;En vérité,» lui répond
+Molière, «il faut que vous soyez bien
+yvre pour parler de la sorte, et vous
+avez mauvaise grâce de plaisanter sur
+une affaire aussi sérieuse que celle-cy,
+où il est question de l'honneur et de
+l'établissement de Monsieur.&mdash;Ah!
+<span class="pagenum"> -<a name="p130">130</a>- </span>
+puisque nous sommes sur le sérieux,»
+répliqua Chapelle, «je vais le prendre
+tout de bon. Aimez vous le plaisir?»
+dit-il au jeune homme.&mdash;«Je ne serai pas
+fâché de jouir de celui qui peut m'être
+permis,» répondit le fils de l'Avocat.&mdash;«Eh
+bien donc,» répliqua Chapelle,
+«mettez-vous dans la tête que malgré
+tout ce que Molière vous a dit, vous en
+aurez plus en six mois de Théâtre qu'en
+six années de barreau.» Molière, qui
+n'avoit en vue que de convertir le jeune
+homme, redoubla ses raisons pour le
+faire; et enfin il réussit à lui faire perdre
+la pensée de se mettre à la Comédie.&mdash;«Oh!
+voilà mon Harangueur qui triomphe,»
+s'écria Chapelle, «mais morbleu
+vous répondrez du peu de succès que
+Monsieur fera dans le parti que vous
+lui faites embrasser.»</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Chapelle avoit de la sincérité, mais
+souvent elle étoit fondée sur de faux
+principes, d'où on ne pouvoit le faire
+revenir; et quoiqu'il n'eût point envie
+<span class="pagenum"> -<a name="p131">131</a>- </span>
+d'offencer personne, il ne pouvoit résister
+au plaisir de dire sa pensée, et de
+faire valoir un bon mot au dépens de ses
+amis. Un jour qu'il dinoit en nombreuse
+compagnie avec M<sup>r</sup> le Marquis de M***,
+dont le Page, pour tout domestique, servoit
+à boire, il souffroit de n'en point
+avoir aussi souvent que l'on avoit acoutumé
+de lui en donner ailleurs; la patience
+lui échappa à la fin. «Eh! je vous
+prie, Marquis,» dit-il à M<sup>r</sup> de M***,
+«donnez-nous la monnoie de votre
+Page.»</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Chapelle se seroit fait un scrupule de
+refuser une partie de plaisir, il se livroit
+au premier venu sur cet article-là. Il ne
+falloit pas être son ami pour l'engager
+dans ces repas qui percent jusques à l'extrémité
+de la nuit: il suffisoit de le connoître
+légèrement. Molière étoit désolé
+d'avoir un ami si agréable et si honnête
+homme, attaqué de ce deffaut; il lui en
+fesoit souvent des reproches, et M<sup>r</sup> de
+Chapelle lui prometoit toujours merveilles,
+<span class="pagenum"> -<a name="p132">132</a>- </span>
+sans rien tenir. Molière n'étoit
+pas le seul de ses amis, à qui sa conduite
+fît de la peine. M<sup>r</sup> des P*** le rencontrant
+un jour au Palais lui en parla à
+c&oelig;ur ouvert. «Est-il possible,» lui dit-il,
+«que vous ne reviendrez point de cette
+fatigante crapule qui vous tuera à la
+fin? Encore si c'étoit toujours avec les
+mêmes personnes, vous pourriez espérer
+de la bonté de votre tempérament
+de tenir bon aussi longtems qu'eux.
+Mais quand une Troupe s'est outrée
+avec vous, elle s'écarte; les uns vont à
+l'armée, les autres à la campagne, où
+ils se reposent; et pendant ce temps-là
+une autre compagnie les relève; de
+manière que vous êtes nuit et jour à
+l'atelier. Croyez-vous de bonne foi
+pouvoir être toujours le Plastron de
+ces gens-là sans succomber? D'ailleurs
+vous êtes tout agréable,» ajouta M<sup>r</sup> des
+P***. «Faut-il prodiguer cet agrément
+indifféremment à tout le monde? Vos
+amis ne vous ont plus d'obligation,
+quand vous leur donnez de votre tems
+<span class="pagenum"> -<a name="p133">133</a>- </span>
+pour se réjouir avec vous; puisque
+vous prenez le plaisir avec le premier
+venu qui vous le propose, comme avec
+le meilleur de vos amis. Je pourrois
+vous dire encore que la Religion, votre
+réputation même, devroient vous
+arrêter, et vous faire faire de sérieuses
+réflexions sur votre dérangement.&mdash;Ah!
+voilà qui est fait, mon cher ami,
+je vais entièrement me mettre en règle,»
+répondit Chapelle, la larme à
+l'&oelig;il, tant il étoit touché; «je suis charmé
+de vos raisons, elles sont excellentes,
+et je me fais un plaisir de les entendre;
+redites-les moi, je vous en conjure,
+afin qu'elles me fassent plus d'impression.
+Mais,» dit-il, «je vous écouterai
+plus commodément dans le cabaret
+qui est ici proche, entrons y, mon cher
+ami, et me faites bien entendre raison,
+je veux revenir de tout cela.» M<sup>r</sup> des
+P***, qui croyoit être au moment de
+convertir Chapelle, le suit; et en buvant
+un coup de bon vin, lui étale une seconde
+fois sa Rhétorique; mais le vin
+<span class="pagenum"> -<a name="p134">134</a>- </span>
+venoit toujours, de manière que ces
+Messieurs, l'un en prêchant, et l'autre
+en écoutant, s'enyvrèrent si bien, qu'il
+fallut les reporter chez eux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si Chapelle étoit incommode à ses
+amis par son indifférence, Molière ne
+l'était pas moins dans son domestique
+par son exactitude et par son arangement.
+Il n'y avoit personne, quelque attention
+qu'il eût, qui y pût répondre:
+une fenêtre ouverte ou fermée un moment
+devant ou après le tems qu'il l'avoit
+ordonné metoit Molière en convulsion;
+il étoit petit dans ces ocasions. Si on lui
+avoit dérangé un livre, c'en étoit assez
+pour qu'il ne travaillât de quinze jours:
+il y avoit peu de domestiques qu'il ne
+trouvât en deffaut; et la vieille servante
+la Forest y étoit prise aussi souvent que
+les autres, quoiqu'elle dût être acoutumée
+à cette fatigante régularité que Molière
+exigeoit de tout le monde. Et même
+il étoit prévenu que c'étoit une vertu;
+de sorte que celui de ses amis qui étoit
+<span class="pagenum"> -<a name="p135">135</a>- </span>
+le plus régulier, et le plus arangé, étoit
+celui qu'il estimoit le plus.</p>
+
+<p>Il étoit très-sensible au bien qu'il pouvoit
+faire dire de tout ce qui le regardoit:
+ainsi il ne négligeoit aucune ocasion
+de tirer avantage dans les choses
+communes, comme dans le sérieux, et il
+n'épargnoit pas la dépense pour se satisfaire;
+d'autant plus qu'il étoit naturellement
+très-libéral. Et l'on a toujours remarqué
+qu'il donnoit aux pauvres avec
+plaisir, et qu'il ne leur fesoit jamais des
+aumônes ordinaires.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il n'aimoit point le jeu; mais il avoit
+assez de penchant pour le sexe; la de ...
+l'amusoit quand il ne travailloit pas. Un
+de ses amis, qui étoit surpris qu'un
+homme aussi délicat que Molière eût si
+mal placé son inclination, voulut le dégoûter
+de cette Comédienne. «Est-ce la
+vertu, la beauté, ou l'esprit,» lui dit-il,
+«qui vous font aimer cette femme-là?
+Vous savez que la Barre, et Florimont
+sont de ses amis; qu'elle n'est point
+<span class="pagenum"> -<a name="p136">136</a>- </span>
+belle, que c'est un vrai squelette; et
+qu'elle n'a pas le sens commun.&mdash;Je
+sais tout cela, Monsieur», lui répondit
+Molière; «mais je suis acoutumé à
+ses deffauts; et il faudroit que je prisse
+trop sur moi, pour m'acommoder aux
+imperfections d'une autre; je n'en ai
+ni le tems, ni la patience.» Peut-être
+aussi qu'une autre n'auroit pas voulu de
+l'atachement de Molière; il traitoit l'engagement
+avec négligence, et ses assiduités
+n'étoient pas trop fatigantes pour
+une femme: en huit jours une petite
+conversation, c'en étoit assez pour lui,
+sans qu'il se mît en peine d'être aimé,
+excepté de sa femme, dont il auroit
+acheté la tendresse pour toute chose au
+monde. Mais aïant été malheureux de
+ce côté-là, il avoit la prudence de n'en
+parler jamais qu'à ses amis; encore falloit-il
+qu'il y fût indispensablement
+obligé.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>C'étoit l'homme du monde qui se fesoit
+le plus servir; il falloit l'habiller
+<span class="pagenum"> -<a name="p137">137</a>- </span>
+comme un Grand Seigneur, et il n'auroit
+pas arangé les plis de sa cravate. Il avoit
+un valet, dont je n'ai pu savoir ny le
+nom, ny la famille, ny le pays; mais je
+sais que c'estoit un domestique assez
+épais, et qu'il avoit soin d'habiller Molière.
+Un matin qu'il le chaussoit à
+Chambord, il mit un de ses bas à l'envers.
+«Un tel,» dit gravement Molière,
+«ce bas est à l'envers.» Aussi-tost ce
+valet le prend par le haut, et en dépouillant
+la jambe de son maître met ce bas
+à l'endroit. Mais comptant ce changement
+pour rien, il enfonce son bras dedans,
+le retourne pour chercher l'endroit,
+et l'envers revenu dessus, il rechausse
+Molière. «Un tel,» lui dit-il
+encore froidement, «ce bas est à l'envers.»
+Le stupide domestique, qui le vit
+avec surprise, reprend le bas, et fait le
+même exercice que la première fois; et
+s'imaginant avoir réparé son peu d'intelligence,
+et avoir donné seurement à
+ce bas le sens où il devoit être, il chausse
+son maître avec confiance: mais ce maudit
+<span class="pagenum"> -<a name="p138">138</a>- </span>
+envers se trouvant toujours dessus,
+la patience échapa à Molière. «Oh, parbleu!
+c'en est trop,» dit-il, en lui donnant
+un coup de pied qui le fit tomber
+à la renverse: «ce maraud là me chaussera
+éternellement à l'envers; ce ne
+sera jamais qu'un sot, quelque métier
+qu'il fasse.&mdash;Vous êtes Philosophe!
+vous estes plustost le Diable,» lui répondit
+ce pauvre garçon, qui fut plus de
+vingt-quatre heures à comprendre comment
+ce malheureux bas se trouvoit toujours
+à l'envers.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On dit que le <i>Pourceaugnac</i> fut fait à
+l'ocasion d'un Gentilhomme Limousin,
+qui un jour de spectacle, et dans une
+querelle qu'il eut sur le théâtre avec les
+Comédiens, étala une partie du ridicule
+dont il étoit chargé. Il ne le porta pas
+loin; Molière pour se venger de ce Campagnard,
+le mit en son jour sur le Théâtre;
+et en fit un divertissement au goût
+du Peuple, qui se réjouit fort à cette
+pièce, laquelle fut jouée à Chambord au
+<span class="pagenum"> -<a name="p139">139</a>- </span>
+mois de Septembre de l'année 1669, et
+à Paris un mois après.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le Roi s'estant proposé de donner un
+divertissement à sa Cour au mois de
+Février de l'année 1670, Molière eut
+ordre d'y travailler. Il fit les <i>Amans
+magnifiques</i> qui firent beaucoup de plaisir
+au Courtisan, qui est toujours touché
+par ces sortes de spectacles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Molière travailloit toujours d'après la
+nature, pour travailler plus seurement.
+M<sup>r</sup> Rohaut, quoique son ami, fut son
+modèle pour le Philosophe du <i>Bourgeois
+Gentilhomme</i>; et afin d'en rendre
+la représentation plus heureuse, Molière
+fit dessein d'emprunter un vieux chapeau
+de M<sup>r</sup> Rohaut, pour le donner à du
+Croisy, qui devoit représenter ce personnage
+dans la pièce. Il envoya Baron
+chez M<sup>r</sup> Rohaut pour le prier de lui
+prêter ce chapeau, qui étoit d'une si singulière
+figure qu'il n'avoit pas son pareil.
+Mais Molière fut refusé, parce que
+<span class="pagenum"> -<a name="p140">140</a>- </span>
+Baron n'eut pas la prudence de cacher
+au Philosophe l'usage qu'on vouloit faire
+de son chapeau. Cette atention de Molière
+dans une bagatelle fait connoître
+celle qu'il avoit à rendre ses représentations
+heureuses. Il savoit que quelque
+recherche qu'il pût faire il ne trouveroit
+point un chapeau aussi philosophe que
+celui de son ami, qui auroit cru être
+déshonoré si sa coëffure avoit paru sur
+la Scène.</p>
+
+<p>Cette inquiétude de Molière sur tout
+ce qui pouvoit contribuer au succès de
+ses pièces, causa de la mortification à sa
+femme à la première représentation du
+<i>Tartuffe</i>. Comme cette pièce promettoit
+beaucoup, elle voulut y briller par l'ajustement;
+elle se fit faire un habit magnifique,
+sans en rien dire à son mari, et
+du tems à l'avance elle étoit ocupée du
+plaisir de le mettre. Molière alla dans sa
+loge une demi-heure avant qu'on commençât
+la pièce. «Comment donc, Mademoiselle,»
+dit-il en la voyant si parée,
+«que voulez vous dire avec cet ajustement?
+<span class="pagenum"> -<a name="p141">141</a>- </span>
+ne savez vous pas que vous êtes
+incommodée dans la pièce? Et vous
+voilà éveillée et ornée comme si vous
+alliez à une fête! déshabillez vous vîte,
+et prenez un habit convenable à la
+situation où vous devez être.» Peu
+s'en fallut que la Molière ne voulût pas
+jouer, tant elle étoit désolée de ne pouvoir
+faire parade d'un habit, qui lui
+tenoit plus au c&oelig;ur que la pièce.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le <i>Bourgeois Gentilhomme</i> fut joué
+pour la première fois à Chambord au
+mois d'Octobre 1670. Jamais pièce n'a
+été plus malheureusement reçue que
+celle là; et aucune de celles de Molière
+ne lui a donné tant de déplaisir. Le Roi
+ne lui en dit pas un mot à son souper:
+et tous les Courtisans la mettoient en
+morceaux. «Molière nous prend assurément
+pour des Grues de croire nous
+divertir avec de telles pauvretez,»
+disoit M<sup>r</sup> le Duc de ***. «Qu'est-ce qu'il
+veut dire avec son halaba, balachou?»
+ajoutoit M<sup>r</sup> le Duc de ***; «le pauvre
+<span class="pagenum"> -<a name="p142">142</a>- </span>
+homme extravague: il est épuisé; si
+quelqu'autre Auteur ne prend le
+théâtre, il va tomber: cet homme là
+donne dans la farce Italienne.» Il se
+passa cinq jours avant que l'on représentât
+cette pièce pour la seconde fois;
+et pendant ces cinq jours, Molière, tout
+mortifié, se tint caché dans sa chambre.
+Il apréhendoit le mauvais compliment
+du Courtisan prévenu. Il envoyoit seulement
+Baron à la découverte, qui lui
+raportoit toujours de mauvaises nouvelles.
+Toute la Cour étoit révoltée.</p>
+
+<p>Cependant on joua cette pièce pour la
+seconde fois. Après la représentation, le
+Roi, qui n'avoit point encore porté son
+jugement, eut la bonté de dire à Molière:
+«Je ne vous ai point parlé de votre
+pièce à la première représentation,
+parce que j'ai apréhendé d'être séduit
+par la manière dont elle avoit été représentée:
+mais en vérité, Molière,
+vous n'avez encore rien fait qui m'ait
+plus diverti, et votre pièce est excellente.»
+Molière reprit haleine au jugement
+<span class="pagenum"> -<a name="p143">143</a>- </span>
+de Sa Majesté; et aussi-tost il fut
+accablé de louanges par les Courtisans,
+qui tous d'une voix répétoient tant bien
+que mal ce que le Roi venoit de dire à
+l'avantage de cette pièce. «Cet homme
+là est inimitable,» disoit le même M<sup>r</sup> le
+Duc de ...; «il y a un <i>vis comica</i>, dans
+tout ce qu'il fait, que les anciens n'ont
+pas aussi heureusement rencontré que
+lui.» Quel malheur pour ces Messieurs
+que Sa Majesté n'eût point dit son sentiment
+la première fois! ils n'auroient
+pas été à la peine de se rétracter, et de
+s'avouer foibles connoisseurs en ouvrages.
+Je pourrois rapeller ici qu'ils avoient
+été auparavant surpris par le Sonnet du
+<i>Misantrope</i>: à la première lecture ils en
+furent saisis; ils le trouvèrent admirable;
+ce ne furent qu'exclamations. Et peu
+s'en fallut qu'ils ne trouvassent fort mauvais
+que le Misantrope fît voir que ce
+sonnet étoit détestable.</p>
+
+<p>En effet y a-t-il rien de plus beau que
+le premier Acte du <i>Bourgeois Gentilhomme</i>?
+il devoit du moins fraper ceux
+<span class="pagenum"> -<a name="p144">144</a>- </span>
+qui jugent avec équité par les connoissances
+les plus communes. Et Molière
+avoit bien raison d'être mortifié de
+l'avoir travaillé avec tant de soin pour
+être payé de sa peine par un mépris
+assommant. Et si j'ose me prévaloir d'une
+ocasion si peu considérable par raport
+au Roi, on ne peut trop admirer son
+heureux discernement, qui n'a jamais
+manqué la justesse dans les petites ocasions,
+comme dans les grands événemens.</p>
+
+<p>Au mois de Novembre de la même
+année 1670, que l'on représenta le <i>Bourgeois
+Gentilhomme</i> à Paris, le nombre
+prit le parti de cette pièce. Chaque Bourgeois
+y croyoit trouver son voisin peint
+au naturel; et il ne se lassoit point d'aller
+voir ce portrait. Le spectacle d'ailleurs,
+quoiqu'outré et hors du vrai-semblable,
+mais parfaitement bien exécuté, atiroit
+les Spectateurs; et on laissoit gronder
+les Critiques, sans faire atention à ce
+qu'ils disoient contre cette pièce.</p>
+
+<p>Il y a des gens de ce tems-cy qui prétendent
+que Molière ait pris l'idée du
+<span class="pagenum"> -<a name="p145">145</a>- </span>
+Bourgeois Gentilhomme dans la Personne
+de Gandouin, Chapelier, qui avoit
+consommé cinquante mille écus avec
+une femme, que Molière connoissoit, et
+à qui ce Gandouin donna une belle
+maison qu'il avoit à Meudon. Quand cet
+homme fut abîmé, dit-on, il voulut plaider
+pour rentrer en possession de son
+bien. Son neveu, qui étoit Procureur et
+de meilleur sens que lui, n'aïant pas
+voulu entrer dans son sentiment, cet
+Oncle furieux lui donna un coup de
+couteau, dont pourtant il ne mourut pas.
+Mais on fit enfermer ce fou à Charanton
+d'où il se sauva par dessus les murs.
+Bien loin que ce Bourgeois ait servi
+d'original à Molière pour sa pièce, il ne
+l'a connu ni devant, ni après l'avoir
+faite; et il est indifférent à mon sujet que
+l'avanture de ce Chapelier soit arrivée,
+ou non, après la mort de Molière.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les <i>Fourberies de Scapin</i> parurent
+pour la première fois le 24 de Mai 1671.
+Et la <i>Comtesse d'Escarbagnas</i> fut jouée
+<span class="pagenum"> -<a name="p146">146</a>- </span>
+à la Cour au mois de Février de l'année
+suivante, et à Paris le 8 de Juillet de la
+même année. Tout le monde sait combien
+les bons Juges, et les gens du goût
+délicat se récrièrent contre ces deux
+pièces. Mais le Peuple, pour qui Molière
+avoit eu intention de les faire, les vit en
+foule, et avec plaisir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si le Roi n'avoit eu autant de bonté
+pour Molière à l'égard de ses <i>Femmes
+savantes</i>, que Sa Majesté en avoit eu
+auparavant au sujet du <i>Bourgeois Gentilhomme</i>,
+cette première pièce seroit
+peut-être tombée. Ce divertissement,
+disoit-on, étoit sec, peu intéressant, et
+ne convenoit qu'à des gens de Lecture.
+«Que m'importe,» s'écrioit M<sup>r</sup> le Marquis ...,
+«de voir le ridicule d'un Pedant?
+Est-ce un caractére à m'ocuper?
+Que Molière en prenne à la Cour, s'il
+veut me faire plaisir.&mdash;Où a-t-il été
+déterrer,» ajoutoit M<sup>r</sup> le Comte de ...,
+«ces sottes femmes, sur lesquelles il a
+travaillé aussi sérieusement que sur un
+<span class="pagenum"> -<a name="p147">147</a>- </span>
+bon sujet? Il n'y a pas le mot pour
+rire à tout cela pour l'homme de Cour,
+et pour le Peuple.» Le Roi n'avoit
+point parlé à la première représentation
+de cette pièce. Mais à la seconde qui se
+donna à St.-Cloud, Sa Majesté dit à
+Molière, que la première fois elle avoit
+dans l'esprit autre chose qui l'avoit empesché
+d'observer sa pièce; mais qu'elle
+étoit très-bonne, et qu'elle lui avoit fait
+beaucoup de plaisir. Molière n'en demandoit
+pas davantage, assuré que ce
+qui plaisoit au Roi, étoit bien receu des
+connoisseurs, et assujétissoit les autres.
+Ainsi il donna sa pièce à Paris avec confiance
+le 11<sup>e</sup> de Mai 1672.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Molière étoit vif quand on l'ataquoit.
+Benserade l'avoit fait; mais je n'ai pu
+savoir à quelle ocasion. Celui-là résolut
+de se venger de celui-cy, quoiqu'il fût
+le bel esprit d'un grand Seigneur, et
+honoré de sa protection. Molière s'avisa
+donc de faire des vers du goût de ceux
+de Benserade, à la louange du Roi, qui
+<span class="pagenum"> -<a name="p148">148</a>- </span>
+représentoit Neptune dans une fête. Il ne
+s'en déclara point l'Auteur; mais il eut
+la prudence de le dire à Sa Majesté.
+Toute la Cour trouva ces vers très-beaux,
+et tout d'une voix les donna à
+Benserade, qui ne fit point de façon d'en
+recevoir les complimens, sans néanmoins
+se livrer trop imprudemment. Le Grand
+Seigneur, qui le protégeoit, étoit ravi
+de le voir triompher; et il en tiroit vanité,
+comme s'il avoit lui même été l'Auteur
+de ces vers. Mais quand Molière
+eut bien préparé sa vengeance, il déclara
+publiquement qu'il les avoit faits. Benserade
+fut honteux; et son Protecteur
+se fâcha, et menaça même Molière
+d'avoir fait cette pièce à une personne
+qu'il honoroit de son estime et de sa
+protection. Mais le Grand Seigneur avoit
+les sentimens trop élevés, pour que Molière
+dût craindre les suites de son premier
+mouvement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Bien des gens s'imaginent que Molière
+a eu un commerce particulier avec
+<span class="pagenum"> -<a name="p149">149</a>- </span>
+M<sup>r</sup> R.... Je n'ai point trouvé que cela
+fût vrai, dans la recherche que j'en ai
+faite; au contraire l'âge, le travail, et le
+caractère de ces Messieurs étoient si
+différens que je ne crois pas qu'ils deussent
+se chercher; et je ne pense pas même
+que Molière estimât R... J'en juge par ce
+qui leur arriva à l'occasion de <i>B...</i> R...
+aïant fait cette pièce la promit à Molière,
+pour la faire jouer sur son théâtre; il la
+laissa même annoncer. Cependant il
+jugea à propos de la donner aux Comédiens
+de l'Hostel de Bourgogne; ce qui
+indigna Molière et Baron contre lui.
+M<sup>r</sup> de P... aïant dit à celui-ci à Fontainebleau
+qu'il étoit fâché que sa Troupe
+n'eût pas <i>B...</i> parce que cette pièce lui
+auroit fait honneur, Baron lui répondit
+qu'il en étoit fort aise, pour n'avoir
+point à faire à un malhonnête homme.
+M<sup>r</sup> de P... lui répliqua qu'il étoit bien
+hardi de lui parler mal de son ami.
+Baron animé ne fit pas de façon de
+soutenir sa thèse qui dégénéra en invectives;
+et ils en étoient presqu'aux
+<span class="pagenum"> -<a name="p150">150</a>- </span>
+mains derrière le théâtre, quand Molière
+arriva; et qui après les avoir séparés, et
+s'être fait rendre conte du sujet de la
+querelle, dit à Baron qu'il avoit grand
+tort de dire du mal de R... à M<sup>r</sup> P...;
+qu'il savoit bien que c'étoit son ami, et
+que c'étoit pour un jeune homme trop
+s'écarter de la Politesse. Qu'à la vérité,
+lui Molière, répandoit par tout la mauvaise
+foi de R... et qu'il fesoit voir son
+indigne caractère à tout le monde; mais
+qu'il se donnoit bien de garde d'en venir
+dire du mal à M<sup>r</sup> de P...., qui, quoique
+très-mal satisfait de la remontrance de
+Molière à Baron, prit le parti de ne rien
+répondre, et de se retirer. J'ai cependant
+entendu parler à M<sup>r</sup> R... fort avantageusement
+de Molière; et c'est de lui
+que je tiens une bonne partie des choses
+que j'ai raportées.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>J'ai assez fait connoître que Molière
+n'avoit pas toujours vécu en intelligence
+avec sa femme; il n'est pas même nécessaire
+que j'entre dans de plus grands
+<span class="pagenum"> -<a name="p151">151</a>- </span>
+détails, pour en faire voir la cause. Mais
+je prens ici ocasion de dire que l'on a
+débité, et que l'on donne encore aujourd'hui
+dans le public plusieurs mauvais
+mémoires remplis de faussetez à l'égard
+de Molière et de sa femme. Il n'est pas
+jusqu'à M<sup>r</sup> Baile, qui dans son <i>Dictionnaire
+Historique</i>, et sur l'autorité d'un
+indigne et mauvais Roman ne fasse faire
+un personnage à Molière, et à sa femme,
+fort au dessous de leurs sentimens, et
+éloigné de la vérité sur cet article-là. Il
+vivoit en vrai Philosophe; et toujours
+ocupé de plaire à son Prince par ses
+ouvrages, et de s'assurer une réputation
+d'honnête homme, il se mettoit peu en
+peine des humeurs de sa femme; qu'il
+laissoit vivre à sa phantaisie, quoiqu'il
+conservât toujours pour elle une véritable
+tendresse. Cependant ses amis essayèrent
+de les racommoder ou, pour
+mieux dire, de les faire vivre avec plus
+de concert. Ils y réussirent; et Molière
+pour rendre leur union plus parfaite
+quitta l'usage du lait, qu'il n'avoit point
+<span class="pagenum"> -<a name="p152">152</a>- </span>
+discontinué jusqu'alors; et il se mit à la
+viande. Ce changement d'alimens redoubla
+sa toux, et sa fluxion sur la poitrine.
+Cependant il ne laissa pas d'achever
+le <i>Malade imaginaire</i>, qu'il avoit commencé
+depuis du tems; car comme je l'ai
+déjà dit, il ne travailloit pas vîte; mais
+il n'étoit pas fâché qu'on le crût expéditif.
+Lorsque le Roi lui demanda un
+divertissement, et qu'il donna <i>Psyché</i>
+au mois de Janvier 1672, il ne désabusa
+point le public, que ce qui étoit de lui
+dans cette pièce ne fût fait ensuite des
+ordres du Roi; mais je sais qu'il étoit
+travaillé un an et demi auparavant, et ne
+pouvant pas se résoudre d'achever la
+pièce en aussi peu de tems qu'il en
+avoit, il eut recours à M<sup>r</sup> de Corneille
+pour lui aider. On sait que cette pièce
+eut à Paris, au mois de Juillet 1672, tout
+le succès qu'elle méritoit. Il n'y a pourtant
+pas lieu de s'étonner du tems que
+Molière mettoit à ses ouvrages; il conduisoit
+sa Troupe, il se chargeoit toujours
+des plus grands rolles, les visites
+<span class="pagenum"> -<a name="p153">153</a>- </span>
+de ses amis et des grands Seigneurs
+étoient fréquentes, tout cela l'ocupoit
+suffisamment, pour n'avoir pas beaucoup
+de tems à donner à son cabinet. D'ailleurs
+sa santé étoit très-foible, il étoit
+obligé de se ménager.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dix mois après son racommodement
+avec sa femme, il donna le 10 de Février
+de l'année 1673 le <i>Malade Imaginaire</i>,
+dont on prétend qu'il étoit l'original.
+Cette Pièce eut l'aplaudissement
+ordinaire que l'on donnoit à ses ouvrages,
+malgré les critiques qui s'élevèrent.
+C'étoit le sort de ses meilleures Pièces
+d'en avoir, et de n'être goûtées qu'après
+la réflexion. Et l'on a remarqué qu'il
+n'y a guère eu que les <i>Précieuses Ridicules</i>
+et l'<i>Amphitrion</i> qui aient pris tout
+d'un coup.</p>
+
+<p>Le jour que l'on devoit donner la troisième
+représentation du <i>Malade Imaginaire</i>,
+Molière se trouva tourmenté de
+sa fluxion beaucoup plus qu'à l'ordinaire:
+ce qui l'engagea de faire apeller
+<span class="pagenum"> -<a name="p154">154</a>- </span>
+sa femme, à qui il dit, en présence de
+Baron: «Tant que ma vie a été mêlée
+également de douleur et de plaisir, je
+me suis cru heureux; mais aujourd'hui
+que je suis acablé de peines sans pouvoir
+compter sur aucuns momens de
+satisfaction et de douceur, je vois bien
+qu'il me faut quitter la partie; je ne
+puis plus tenir contre les douleurs et
+déplaisirs, qui ne me donnent pas
+un instant de relâche.» Mais, ajouta-t-il,
+en réfléchissant, «qu'un homme
+souffre avant que de mourir! Cependant
+je sens bien que je finis.» La
+Molière et Baron furent vivement touchés
+du discours de M<sup>r</sup> de Molière, auquel
+ils ne s'atendoient pas, quelque
+incommodé qu'il fût. Ils le conjurèrent,
+les larmes aux yeux, de ne point jouer
+ce jour-là, et de prendre du repos, pour
+se remetre. «Comment voulez-vous que
+je fasse,» leur dit-il, «il y a cinquante
+pauvres Ouvriers, qui n'ont que leur
+journée pour vivre; que feront-ils si
+l'on ne joue pas? Je me reprocherois
+<span class="pagenum"> -<a name="p155">155</a>- </span>
+d'avoir négligé de leur donner du pain
+un seul jour, le pouvant faire absolument.»
+Mais il envoya chercher les
+Comédiens à qui il dit que se sentant
+plus incommodé que de coutume, il ne
+joueroit point ce jour-là, s'ils n'étoient
+prêts à quatre heures précises pour jouer
+la Comédie. «Sans cela,» leur dit-il,
+«je ne puis m'y trouver, et vous pourrez
+rendre l'argent.» Les Comédiens
+tinrent les lustres allumez, et la toile
+levée, précisément à quatre heures. Molière
+représenta avec beaucoup de difficulté;
+et la moitié des Spectateurs s'aperçurent
+qu'en prononçant, <i>Juro</i>, dans la
+cérémonie du <i>Malade Imaginaire</i>, il lui
+prit une convulsion. Aïant remarqué
+lui-même que l'on s'en étoit aperçu, il
+se fit un effort, et cacha par un ris forcé
+ce qui venoit de lui arriver.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand la Pièce fut finie il prit sa robe
+de chambre, et fut dans la loge de Baron,
+et il lui demanda ce que l'on disoit de
+sa Pièce. M<sup>r</sup> le Baron lui répondit que
+<span class="pagenum"> -<a name="p156">156</a>- </span>
+ses ouvrages avoient toujours une heureuse
+réussite à les examiner de près,
+et que plus on les représentoit, plus on
+les goûtoit. «Mais,» ajouta-t-il, «vous
+me paroissez plus mal que tantôt.&mdash;Cela
+est vrai,» lui répondit Molière,
+«j'ai un froid qui me tue.» Baron après
+lui avoir touché les mains, qu'il trouva
+glacées, les lui mit dans son manchon,
+pour les réchauffer; il envoya chercher
+ses Porteurs pour le porter promtement
+chez lui; et il ne quita point sa chaise,
+de peur qu'il ne lui arrivât quelque accident
+du Palais Royal dans la rue de
+Richelieu, où il logeoit. Quand il fut
+dans sa chambre, Baron voulut lui faire
+prendre du bouillon, dont la Molière
+avoit toujours provision pour elle; car
+on ne pouvoit avoir plus de soin de sa
+personne qu'elle en avoit. «Eh! non,»
+dit-il, «les bouillons de ma femme sont
+de vraie eau forte pour moi; vous
+savez tous les ingrédiens qu'elle y fait
+mettre: donnez-moi plutôt un petit
+morceau de fromage de Parmesan.»
+<span class="pagenum"> -<a name="p157">157</a>- </span>
+La Forest lui en aporta; il en mangea
+avec un peu de pain; et il se fit mettre
+au lit. Il n'y eut pas été un moment,
+qu'il envoya demander à sa femme un
+oreiller rempli d'une drogue qu'elle lui
+avoit promis pour dormir. «Tout ce qui
+n'entre point dans le corps,» dit-il, «je
+l'éprouve volontiers; mais les remèdes
+qu'il faut prendre me font peur; il ne
+faut rien pour me faire perdre ce qui
+me reste de vie.» Un instant après il
+lui prit une toux extrêmement forte, et
+après avoir craché il demanda de la lumière.
+«Voici,» dit-il, «du changement.»
+Baron aïant vu le sang qu'il
+venoit de rendre, s'écria avec frayeur.&mdash;«Ne
+vous épouvantez point,» lui dit
+Molière, «vous m'en avez vu rendre
+bien davantage. Cependant,» ajouta-t-il,
+«allez dire à ma femme qu'elle
+monte.» Il resta assisté de deux S&oelig;urs
+Religieuses, de celles qui viennent ordinairement
+à Paris quêter pendant le
+Carême, et ausquelles il donnoit l'Hospitalité.
+Elles lui donnèrent à ce dernier
+<span class="pagenum"> -<a name="p158">158</a>- </span>
+moment de sa vie tout le secours édifiant
+que l'on pouvoit atendre de leur charité,
+et il leur fit paroître tous les sentimens
+d'un bon Chrétien, et toute la résignation
+qu'il devoit à la volonté du Seigneur.
+Enfin il rendit l'esprit entre les bras de
+ces deux bonnes S&oelig;urs; le sang qui sortoit
+par sa bouche en abondance l'étouffa.
+Ainsi quand sa femme et Baron remontèrent,
+ils le trouvèrent mort. J'ai cru
+que je devois entrer dans le détail de la
+mort de Molière, pour désabuser le Public
+de plusieurs histoires que l'on a
+faites à cette ocasion. Il mourut le Vendredi 17<sup>e</sup>
+du mois de Février de l'année
+1673, âgé de cinquante-trois ans; regreté
+de tous les Gens de Lettres, des Courtisans,
+et du Peuple. Il n'a laissé qu'une
+fille: Mademoiselle Pocquelin fait connoître
+par l'arangement de sa conduite,
+et par la solidité et l'agrément de sa conversation,
+qu'elle a moins hérité des
+biens de son père, que de ses bonnes
+qualitez.</p>
+
+<p><span class="pagenum"> -<a name="p159">159</a>- </span>
+Aussi-tôt que Molière fut mort, Baron
+fut à Saint Germain en informer le Roi;
+Sa Majesté en fut touchée, et daigna le
+témoigner. C'étoit un homme de probité,
+et qui avoit des sentimens peu
+communs parmi les personnes de sa
+naissance, on doit l'avoir remarqué par
+les traits de sa vie que j'ai raportés: et
+ses Ouvrages font juger de son esprit
+beaucoup mieux que mes expressions.
+Il avoit un atachement inviolable pour
+la Personne du Roi, il étoit toujours
+ocupé de plaire à Sa Majesté, sans cependant
+négliger l'estime du Public, à laquelle
+il étoit fort sensible. Il étoit ferme
+dans son amitié, et il savoit la placer.
+M<sup>r</sup> le Maréchal de Vivone étoit celui des
+Grands Seigneurs qui l'honoroit le plus
+de la sienne. Chapelle fut saisi de douleur
+à la mort de son ami, il crut avoir
+perdu toute consolation, tout secours;
+et il donna des marques d'une affliction
+si vive que l'on doutoit qu'il lui survécût
+long tems.</p>
+
+<p><span class="pagenum"> -<a name="p160">160</a>- </span>
+Tout le monde sait les difficultez que
+l'on eut à faire enterrer Molière, comme
+un Chrétien Catholique; et comment on
+obtint en considération de son mérite et
+de la droiture de ses sentimens, dont on
+fit des informations, qu'il fût inhumé à
+Saint Joseph. Le jour qu'on le porta en
+terre il s'amassa une foule incroyable de
+Peuple devant sa porte. La Molière en
+fut épouvantée; elle ne pouvoit pénétrer
+l'intention de cette Populace. On lui
+conseilla de répandre une centaine de
+pistoles par les fenêtres. Elle ne hésita
+point; elle les jetta à ce Peuple amassé,
+en le priant avec des termes si touchans
+de donner des prières à son mari, qu'il
+n'y eut personne de ces gens-là qui ne
+priât Dieu de tout son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Le Convoi se fit tranquilement à la
+clarté de près de cent flambeaux, le
+Mardi vingt un de Février. Comme il
+passoit dans la rue Montmartre on demanda
+à une femme, qui étoit celui que
+l'on portoit en terre?&mdash;«Et c'est ce
+Molière,» répondit-elle. Une autre
+<span class="pagenum"> -<a name="p161">161</a>- </span>
+femme qui étoit à sa fenêtre et qui l'entendit,
+s'écria: «Comment malheureuse!
+il est bien Monsieur pour toi.»</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il ne fut pas mort, que les Épitaphes
+furent répandues par tout Paris. Il n'y
+avoit pas un Poëte qui n'en eût fait;
+mais il y en eut peu qui réussirent. Un
+Abbé crut bien faire sa Cour à défunt
+Monsieur le Prince de lui présenter celle
+qu'il avoit faite. «Ah!» lui dit ce Grand
+Prince, qui avoit toujours honoré Molière
+de son estime, «que celui dont tu
+me présentes l'Épitaphe, n'est-il en
+état de faire la tienne!»</p>
+
+<p>M... à qui une source profonde d'érudition
+avoit mérité un des emplois les
+plus précieux de la Cour, et qui est un
+Illustre Prélat aujourd'hui, daigna honorer
+la mémoire de Molière par les Vers
+suivans:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Plaudebat, Moleri, tibi plenis Aula Theatris;</span><br>
+ <span class="i2">Nunc eadem m&oelig;rens post tua fata gemit.</span><br>
+ <span class="i0">Si risum nobis movisses parcius olim,</span><br>
+ <span class="i2">Parcius heu! lachrymis tingeret ora dolor.</span><br>
+ <br>
+ </div>
+</div>
+
+<span class="pagenum"> -<a name="p162">162</a>- </span>
+
+<blockquote>
+<p><i>Molière, toute la Cour, qui t'a toujours honoré
+de ses aplaudissements sur ton Théâtre comique,
+touchée aujourd'hui de ta mort, honore ta mémoire
+des regrets qui te sont dus. Toute la France
+proportionne sa vive douleur au plaisir que tu
+lui as donné par ta fine et sage plaisanterie.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Les Personnes de probité, et les Gens
+de Lettres sentirent tout d'un coup la
+perte que le Théâtre comique avoit faite
+par la mort de Molière. Mais ses ennemis,
+qui avoient fait tous leurs efforts
+inutilement pour rabaisser son mérite
+pendant sa vie, s'excitèrent encore après
+sa mort pour ataquer sa mémoire; ils
+répétoient toutes les calomnies, toutes
+les faussetez, toutes les mauvaises plaisanteries
+que des Poëtes ignorans ou
+irritez avoient répandues quelques années
+auparavant dans deux Pièces intitulées:
+<i>le Portrait du Peintre</i>, dont j'ai
+parlé, et <i>Élomire Hypocondre</i>, ou les
+<i>Médecins vengés</i>. C'étoit, disoit-on, un
+homme sans m&oelig;urs, sans Religion,
+mauvais Auteur. L'envie et l'ignorance
+les soutenoient dans ces sentimens; et ils
+<span class="pagenum"> -<a name="p163">163</a>- </span>
+n'omettoient rien pour les rendre publics
+par leurs discours, ou par leurs Ouvrages.
+Il y en a même encore aujourd'hui
+de ces Personnes toujours portées à juger
+mal d'un homme qu'ils ne sauroient
+imiter, qui soupçonnent la conduite de
+Molière, qui cherchent les traits foibles
+de ses ouvrages pour le décrier. Mais
+j'ai de bons Garands de la vérité que
+j'ai rendue au Public à l'avantage de cet
+Auteur. L'estime, les biens-faits dont le
+Roi l'a toujours honoré, les Personnes
+avec qui il avoit lié amitié, le soin qu'il
+a pris d'ataquer le vice et de relever la
+vertu dans ses ouvrages, l'atention que
+l'on a eue de le metre au nombre des
+hommes illustres, ne doivent plus laisser
+lieu de douter que je ne vienne de le
+peindre tel qu'il étoit; et plus les tems
+s'éloigneront, plus l'on travaillera, plus
+aussi on reconnoîtra que j'ai ateint la
+verité, et qu'il ne m'a manqué que de
+l'habileté pour la rendre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le lecteur qui va toujours au delà de
+<span class="pagenum"> -<a name="p164">164</a>- </span>
+ce qu'un Auteur lui donne, sans réfléchir
+sur son dessein, auroit peut-être
+voulu que j'eusse détaillé davantage le
+succès de toutes les pièces de Molière,
+que je fusse entré avec plus de soin dans
+le jugement que l'on en fit dans le tems.
+On m'a fait cette difficulté; je me la suis
+faite à moi même. Mais n'eust-ce point
+été faire plustost l'histoire du théâtre
+de Molière, que composer sa vie? Il
+m'eût fallu continuellement rebatre la
+même chose à chaque pièce; on s'en fût
+ennuyé. C'étoient toujours les mêmes
+ennemis de Molière qui parloient: leur
+ignorance les tenoit toujours dans le
+même genre de critique. Comme on ne
+peut pas contenter tout le monde, si un
+habile homme trouvoit quelque endroit
+qui lui déplût dans une pièce, cette
+troupe d'envieux saisissoit ce sentiment,
+se l'attribuoit, et fesoit ses efforts pour
+décrier l'Auteur; mais il triomphoit
+toujours. Molière connoissoit les trois
+sortes de personnes qu'il avoit à divertir,
+le Courtisan, le Savant, et le Bourgeois.
+<span class="pagenum"> -<a name="p165">165</a>- </span>
+La Cour se plaisoit aux spectacles, aux
+sentimens de la <i>Princesse d'Élide</i>, des
+<i>Amans magnifiques</i>, de <i>Psyché</i>; et ne
+dédaignoit pas de rire à <i>Scapin</i>, au <i>Mariage forcé</i>,
+à la <i>Comtesse d'Escarbagnas</i>.
+Le peuple ne cherchoit que la
+farce, et négligeoit ce qui étoit au-dessus
+de sa portée. L'habile homme vouloit
+qu'un Auteur comme Molière conduisît
+son sujet, et remplît noblement, en suivant
+la nature, le caractère qu'il avoit
+choisi à l'exemple de Térence. On le voit
+par le jugement que M<sup>r</sup> des Préaux fait
+de Molière dans son <i>Art Poétique</i>:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ne faites point parler vos acteurs au hazard,</span><br>
+ <span class="i0">Un vieillard en jeune homme, un jeune homme en vieillard.</span><br>
+ <span class="i0">Étudiez la Cour et connoissez la Ville:</span><br>
+ <span class="i0">L'une et l'autre est toujours en modéles fertile.</span><br>
+ <span class="i0">C'est par là que Molière illustrant ses écrits,</span><br>
+ <span class="i0">Peut-être de son art eût remporté le prix,</span><br>
+ <span class="i0">Si moins ami du peuple en ses doctes peintures,</span><br>
+ <span class="i0">Il n'eût point fait souvent grimacer ses figures,</span><br>
+ <span class="i0">Quité, pour le bouffon, l'agréable et le fin,</span><br>
+ <span class="i0">Et sans honte à Térence allié Tabarin.</span><br>
+ <span class="i0">Dans ce sac ridicule où Scapin s'envelope,</span><br>
+ <span class="i0">Je ne reconnois point l'auteur du <i>Misantrope</i>, etc.</span><br>
+ <br>
+ </div>
+</div>
+
+<span class="pagenum"> -<a name="p166">166</a>- </span>
+
+<p>M<sup>r</sup> de la Bruyère en a jugé ainsi. «Il
+n'a,» dit-il, «manqué à Térence que
+d'être moins froid: quelle pureté!
+quelle exactitude! quelle politesse!
+quelle élégance! quels caractères! Il
+n'a manqué à Molière que d'éviter le
+jargon, et d'écrire purement: quel
+feu! quelle naïveté! quelle source de
+la bonne plaisanterie! quelle imitation
+des m&oelig;urs! et quel fléau du ridicule!
+Mais quel homme on auroit pu faire
+de ces deux Comiques!». Tous les
+savans ont porté à peu près le même
+jugement sur les ouvrages de Molière;
+mais il divertissoit tour à tour les trois
+sortes de personnes dont je viens de
+parler; et comme ils voyoient ensemble
+ses ouvrages, ils en jugeoient suivant
+qu'ils en devoient estre affectez sans
+qu'il s'en mît beaucoup en peine, pourvu
+que leurs jugemens répondissent au dessein
+qu'il pouvoit avoir, en donnant une
+pièce, ou de plaire à la Cour, ou de s'enrichir
+par la foule, ou de s'aquérir l'estime
+des connoisseurs. Ainsi n'aïant eu
+<span class="pagenum"> -<a name="p167">167</a>- </span>
+en veue que de donner la vie de Molière,
+j'ai cru que je devois me dispenser
+d'entrer dans l'examen de ses pièces qui
+n'y est point essenciel, chose d'ailleurs
+qui demande une étendue de connoissance
+au dessus de ma portée. Je me suis
+donc renfermé dans les faits qui ont
+donné occasion aux principales actions
+de sa vie; et qui m'ont aidé à faire connoître
+son caractère, et les différentes
+situations où il s'est trouvé. Je l'ai suivi
+avec soin depuis sa naissance jusqu'à sa
+mort, sans m'écarter de la vérité; non
+que je présume avoir tout dit: il peut
+estre échapé quelques faits à mon exactitude;
+mais je doute qu'ils fissent paroître
+l'esprit, le c&oelig;ur, et la situation de
+Molière autrement que ce que j'en ai dit.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>J'avois fort à c&oelig;ur de recouvrer les
+ouvrages de Molière, qui n'ont jamais vu
+le jour. Je savois qu'il avoit laissé quelques
+fragmens de pièces qu'il devoit
+achever: je savois aussi qu'il en avoit
+quelques unes entières, qui n'ont jamais
+<span class="pagenum"> -<a name="p168">168</a>- </span>
+paru. Mais sa femme, peu curieuse des
+ouvrages de son mari, les donna tous
+quelque tems après sa mort au sieur de
+la Grange, Comédien, qui connoissant
+tout le mérite de ce travail, le conserva
+avec grand soin jusqu'à sa mort. La
+femme de celui-cy ne fut pas plus soigneuse
+de ces ouvrages que la Molière:
+elle vendit toute la Bibliothèque de son
+mari, où aparemment se trouvèrent les
+manuscripts qui étoient restez après la
+mort de Molière.</p>
+
+<p>Cet Auteur avoit traduit presque tout
+Lucrèce; et il auroit achevé ce travail,
+sans un malheur qui arriva à son ouvrage.
+Un de ses domestiques, à qui il
+avoit ordonné de mettre sa peruque sous
+le papier, prit un cahier de sa traduction
+pour faire des papillotes. Molière n'étoit
+pas heureux en domestiques, les siens
+étoient sujets aux étourderies, ou celle-cy
+doit être encore imputée à celui qui
+le chaussoit à l'envers. Molière, qui étoit
+facile à s'indigner, fut si piqué de la
+destinée de son cahier de traduction,
+<span class="pagenum"> -<a name="p169">169</a>- </span>
+que dans la colère, il jetta sur le champ
+le reste au feu. A mesure qu'il y avoit
+travaillé il avoit lu son ouvrage à M<sup>r</sup> Rohault
+qui en avoit été très-satisfait,
+comme il l'a témoigné à plusieurs personnes.
+Pour donner plus de goût à sa
+traduction, Molière avoit rendu en Prose
+toutes les matières Philosophiques; et il
+avoit mis en vers ces belles descriptions
+de Lucrèce.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On s'étonnera peut-être que je n'aie
+point fait M<sup>r</sup> de Molière Avocat. Mais
+ce fait m'avoit été absolument contesté
+par des personnes que je devois suposer
+en savoir mieux la vérité que le Public;
+et je devois me rendre à leurs bonnes
+raisons. Cependant sa famille m'a si
+positivement assuré du contraire, que
+je me crois obligé de dire que Molière
+fit son Droit avec un de ses camarades
+d'Étude; que dans le tems qu'il se fit
+recevoir Avocat ce Camarade se fit Comédien;
+que l'un et l'autre eurent du
+succès chacun dans sa profession: et
+<span class="pagenum"> -<a name="p170">170</a>- </span>
+qu'enfin lors qu'il prit phantaisie à Molière
+de quiter le Barreau pour monter
+sur le Théâtre, son camarade le Comédien
+se fit Avocat. Cette double cascade
+m'a paru assez singulière pour la donner
+au Public telle qu'on me l'a assurée,
+comme une particularité qui prouve
+que Molière a été Avocat.</p>
+
+<p class="c"><small>FIN</small></p>
+
+
+
+<span class="pagenum"> -<a name="p171">171</a>- </span>
+
+<h2>LETTRE<br>
+<big>CRITIQUE</big><br>
+<small>A M<sup>r</sup> DE ***<br>
+SUR<br>
+LE LIVRE INTITULÉ</small><br>
+LA VIE<br>
+DE M<sup>R</sup> DE MOLIERE</h2>
+
+<div class="c"><img src="images/d.png" alt=""></div>
+
+<p class="c">A PARIS<br>
+Chez <span class="sc">Claude</span> CELLIER, rüe S. Jacques<br>
+<small>à la Toison d'or, vis-à-vis S. Yves</small></p>
+
+<p class="c">M DCC VI</p>
+
+<p class="c"><i>Avec privilege du Roy</i></p>
+
+
+
+
+<hr>
+
+
+<p class="narrow"><span class="pagenum"> -<a name="p172">172</a>- </span>
+Le privilége est au nom de Claude
+Cellier, et l'approbation de Saurin, du
+18 Novembre 1705.</p>
+
+<span class="pagenum"> -<a name="p173">173</a>- </span>
+
+
+
+
+<h2>LETTRE CRITIQUE<br>
+<small>ÉCRITE A M<sup>r</sup> DE ***</small><br>
+<i>Sur le livre intitulé</i><br>
+LA VIE<br>
+DE M<sup>R</sup> DE MOLIÈRE</h2>
+
+
+<p><i>Je ne fais point de façon, Monsieur,
+de vous dire ce que je pense de
+la Vie de Molière; vostre discrétion
+m'a accoutumé à vous dire mes sentimens
+sans réserve: et dès que vous le
+souhaitez, je ne puis me dispenser de vous
+satisfaire sur cet article. Peut-estre ne
+serez-vous point content de mon jugement;
+car le Livre sur lequel vous voulez
+que je le porte à ses Partisans, les Journaux
+en ont dit du bien; mais tout cela ne
+<span class="pagenum"> -<a name="p174">174</a>- </span>
+m'impose point, et je juge selon l'effet qu'un
+Ouvrage fait sur mon esprit. Voicy donc,
+de vous à moy, ce que je trouve de bon et de
+mauvais dans celuy-cy.</i></p>
+
+<p><i>Apparemment que l'Auteur n'a eu intention
+de faire son livre que pour des gens
+d'Antichambre, et pour le menu peuple. Il
+n'y a que ces sortes de personnes qui puissent
+appeler Molière, <em>Monsieur</em>; c'estoit un
+Comédien, c'est-à-dire, un homme d'une profession
+ignoble, à qui la qualité de Monsieur
+ne convient nullement. Le Secrétaire du Roy
+qui a dressé le Privilége de l'Auteur, sçait
+mieux le cérémonial que luy; que ne suivoit-il
+son exemple? En vérité, il répugne
+en ouvrant ce Livre, de lire: <em>La Vie de
+Monsieur de Molière</em>. Si l'Auteur n'avoit
+pas chargé sur les Comédiens, j'aurois cru
+qu'il seroit tombé dans cette faute pour leur
+faire plaisir; mais je vois bien que le pauvre
+homme l'a fait par ignorance, puisqu'il a
+assez maltraité ces Messieurs-là.</i></p>
+
+<p><i>Quant à son stile, c'est un Auteur qui s'emporte,
+mais qui paroist assez le maistre de
+son expression, qu'il hazarde aussi effrontément
+que s'il estoit le Directeur de la
+Langue: tout terme, toute expression l'accommode
+pour se faire entendre. Est-il de
+<span class="pagenum"> -<a name="p175">175</a>- </span>
+l'Académie pour parler si hardiment? Il
+écrit presque sur le même ton que l'Auteur
+du <em>Système du C&oelig;ur</em>. Ce n'est point à ces
+Messieurs-là à défigurer nostre Langue de
+cette force-là; c'est à eux à suivre ce qui
+est établi. C'est dommage que l'Auteur en
+question se soit si fort écarté de la voye
+commune dans le choix de ses termes; car
+il construit bien, et il exprime beaucoup en
+peu de paroles. Ce serait faire un Volume,
+que de vous faire remarquer toutes les
+expressions hardies qui sont dans ce Livre;
+il en est tout remply, et je crois, Monsieur,
+que vous vous en estes aussi-bien apperçu
+que moy; mais n'avez-vous point laissé passer
+le verbe, représenter, que l'Auteur fait
+neutre, pour signifier <em>remontrer</em>? Voilà la
+première fois que je le vois employé sans
+régime en cette signification: <em>Ceux</em>, dit-il,
+<em>qui représentèrent au Roy, le firent avec
+de bonnes raisons, etc.</em> Je doute aussi que
+l'on ait encore écrit, <em>cette pièce a pris tout
+d'un coup</em>; pour dire qu'elle a eu applaudissement
+général dès la première fois qu'on
+l'a jouée. Faites-y attention, Monsieur, vous
+en trouverez beaucoup de cette force-là</i>.</p>
+
+<p><i>Il me paroist que ce Livre n'a point d'autre
+ordre que celuy des temps; mais l'Auteur a
+<span class="pagenum"> -<a name="p176">176</a>- </span>
+mal fait, selon moy, d'y assujettir les avantures
+dont son Ouvrage est remply; cela
+fait oublier la suite des Pièces de Molière,
+qui occupent plus les gens de Lettres, que
+des faits peu intéressans.</i></p>
+
+<p><i>Dans une espèce de Préface qui sert de
+commencement à ce Livre, l'Auteur s'étonne
+qu'on n'ait point encore donné la Vie de
+Molière. Pour moy, je ne m'en étonne point
+du tout, et je ne vois pas même qu'il y ait
+lieu de s'en étonner: nous avons de Molière
+tout ce qui doit nous toucher, ce sont ses
+Ouvrages; et je me mets fort peu en peine
+de ce qu'il a fait dans son domestique, ou
+dans son commerce avec ses amis; nous
+nous passons de la Vie de bien d'autres personnes
+illustres dans les Lettres; nous nous
+serions aussi-bien passez de la sienne. Et
+content de l'admirer dans ses Ouvrages, je
+m'embarrassois peu ny qui il estoit, ny d'où
+il estoit; l'Estat n'est nullement intéressé
+dans sa naissance ny dans ses actions.</i></p>
+
+<p><i>Mais à le prendre dans le sens de l'Auteur,
+je ne vois pas qu'il ait trop bien remply
+son grand dessein. La Vie de cet Auteur
+inimitable, qui nous occupe si souvent, n'est
+presque rien; ce sont de petites Avantures
+qui luy sont arrivées avec quelques personnes,
+<span class="pagenum"> -<a name="p177">177</a>- </span>
+que l'Auteur ne daigne seulement pas nous
+nommer. Il y en a quelques-unes qui peuvent
+faire rire les gens qui s'amusent de peu de
+chose. Mais dans tout le corps du Livre, il
+n'y a rien qui fasse paroistre Molière aussi
+grand Homme que l'Auteur nous le promet,
+indépendamment de ses Pièces. De bonne
+foy, à le prendre sérieusement, est-ce là
+Molière? Car bien que je ne sois pas de son
+temps, je sçais néanmoins qu'il a eu des
+Scènes à la Cour, et ailleurs, qui auroient
+fait plaisir à un Lecteur de goût. Pourquoy
+l'Auteur ne nous les a-t-il pas données?
+Nous aurions un Ouvrage intéressant. Mais
+entrons dans le détail de celuy-cy.</i></p>
+
+<hr>
+
+
+<p><i>L'Auteur nous promet la vérité des faits,
+et il veut nous faire croire qu'elle luy a
+coûté cher. Pour moy, je n'en crois rien; et
+je penserois plutost que secouru de quelqu'un
+contemporain de Molière, il a broché son
+Ouvrage, qui est négligé en quelques endroits;
+et je jurerois que ce quelqu'un est
+Baron: car ce Livre est autant sa Vie que
+celle de Molière: et ce qui me le feroit croire
+davantage, ce sont les louanges outrées que
+l'Auteur luy donne un peu trop légèrement,
+<span class="pagenum"> -<a name="p178">178</a>- </span>
+sur tout lorsqu'il dit hardiment: <em>Qui depuis
+Molière a mieux soutenu le Théâtre Comique
+que Baron?</em> C'est-là insulter fortement
+Dancourt pour le nombre, et plusieurs
+autres Auteurs pour la bonté des Pièces.
+Après cela, je ne puis douter que Baron
+n'ait donné la matière de cet Ouvrage, et
+que l'Auteur n'y est de part que pour l'expression.</i></p>
+
+<p><i>«Plust à Dieu,» dit le grand-père de
+Molière à son fils, «que ce petit garçon fût
+aussi bon Comédien que Bellerose!» Ou
+ce bon homme radotoit, ou comme habitant
+des pilliers des Halles, il avoit peu de christianisme.
+L'Auteur auroit pu se passer de
+rapporter cette extravagance; mais il nous
+a promis vérité; il faut luy pardonner cette
+étourderie.</i></p>
+
+<p><i>A la sixième page, il nous prépare adroitement
+au mariage de Molière: c'étoit un
+endroit délicat à toucher; car le Public a
+de fâcheuses préventions sur cet article: et
+il n'auroit pas esté mauvais de produire des
+Pièces justificatives de ce qu'avance l'Auteur
+pour anéantir le préjugé général. Je ne luy
+sçais pourtant pas mauvais gré d'avoir essayé
+de détruire l'opinion commune; et je
+croirois pieusement, et avec plaisir, tout ce
+<span class="pagenum"> -<a name="p179">179</a>- </span>
+qu'il nous dit, s'il nous avoit donné le reste
+avec sincérité.</i></p>
+
+<p><i>Car je ne puis m'imaginer que M. le Prince
+de Conty ait voulu faire son Secrétaire du
+Héros de notre Auteur. Mais si la chose est
+vraye, les amis de ce pauvre Comédien
+avoient bien raison de le blâmer de n'avoir
+point accepté cet emploi. Il est vray qu'il en
+donne d'assez bonnes raisons, mais je crois
+qu'elles sont plutôt de la façon de l'Auteur,
+que de celle de Molière, qui alors ne connoissoit
+point assez la Cour pour parler
+aussi sensément qu'il le fait à ses amis; et
+l'honneur et l'agrément d'une telle place
+devoient au contraire l'éblouir, et il devoit
+tout quitter pour la prendre, et tout employer
+pour s'en rendre digne.</i></p>
+
+<p><i>Je rencontre une contradiction dans notre
+Auteur. Il fait dire à Molière en Languedoc,
+qu'il est passable Auteur: il luy fait
+souhaiter de venir à Paris, parce qu'il se
+sentoit assez de forces pour y soutenir un
+Théâtre Comique; et lorsqu'il y est arrivé,
+il se défie de luy, mal-à-propos; puisque
+c'est après avoir plu au Roy; après que
+Sa Majesté luy eut accordé le Petit-Bourbon
+pour jouer la Comédie. Franchement ces
+deux sentimens ne s'accordent pas bien; je
+<span class="pagenum"> -<a name="p180">180</a>- </span>
+veux croire aussi qu'ils sont échappez à
+l'Auteur; et à l'insçu de la vérité, qui a oublié
+de le guider en cet endroit.</i></p>
+
+<p><i>Les Auteurs Comiques, et les Comédiens
+ne sont point amis de l'Auteur; il ne perd
+point l'occasion de les attaquer. Ceux-là,
+avant et depuis Molière, n'ont donné que de
+mauvais Ouvrages: ceux-ci ne savent point
+leur métier, et ne représentent pas bien les
+Pièces de Molière. L'Auteur me permettra
+que je ne sois point de son sentiment. Nous
+avons eu pour le goût du temps des Pièces
+excellentes avant Molière. Boisrobert, Douvville,
+Scaron, Rotrou, Tristan, nous en ont
+donné. Et depuis Molière, nous avons eu
+celles de Messieurs de Brueys, Boursault,
+Menard, etc., sans parler de Dancourt qui
+a fait un Théâtre Comique complet. Les
+bons Auteurs Modernes ne se réduisent donc
+pas à Baron; et j'en appelle au succès de
+ses deux dernières Pièces. C'est connoistre
+bien légèrement le Théâtre d'aujourd'huy
+que de porter un jugement aussi faux que
+celuy de l'Auteur: mais aux dépens de son
+honneur, il a voulu faire plaisir à Baron. Ne
+seroit-il point pour quelque chose dans ses
+Ouvrages, qu'il les élève si fortement?</i></p>
+
+<p><i>Quant aux Comédiens, la proposition de
+<span class="pagenum"> -<a name="p181">181</a>- </span>
+l'Auteur n'est pas plus juste: <em>Molière</em>, dit-il,
+<em>ne reconnoîtroit pas ses Ouvrages, s'il les
+voyoit représenter aujourd'huy.</em> Voilà un
+sentiment qui me paroît outré; car je ne
+vois pas même que Molière ait jamais mieux
+représenté le Bourgeois Gentilhomme et
+Pourceaugnac, que Poisson les représente;
+qu'il ait mieux soutenu le caractère du Misantrope,
+que Beaubourg et Dancourt le font
+valoir; plus délicatement grimacé que la
+Torellière, et ainsi des autres. Il me suffit
+que le public soit content de leur Jeu, pour
+que je sois persuadé que j'ay raison; surtout
+aujourd'huy, que le bon goût est plus
+général qu'il ne l'estoit du temps de Molière.</i></p>
+
+<p><i>L'Auteur, à cette occasion, nous étale
+fastueusement dans deux ou trois endroits
+de grands mots, pour nous faire entendre
+que le métier de Comédien a de trop grands
+principes, pour que des gens si mal élevez
+puissent les sçavoir. Si on le pressoit de les
+donner, il seroit fort embarrassé, sur ma
+parole; car je n'en connois point d'autre que
+le bon sens, une belle voix, et de beaux
+gestes. Il semble, à l'entendre parler, que
+le Jeu de la Comédie soit aussi difficile à
+acquérir que l'art de prêcher. Mais quand
+cela seroit, est-ce l'éducation qui donne la
+<span class="pagenum"> -<a name="p182">182</a>- </span>
+déclamation? Si ce principe est vrai, les
+Comédiens doivent tous estre de bons acteurs,
+puisqu'ils n'épargnent rien pour bien
+élever leurs enfans. Mais nous voyons, malgré
+le Système de notre Auteur, que ceux
+de leur Troupe, qui ont le plus étudié, sont
+presque les plus foibles Acteurs. C'est un don
+de la Nature, que l'expérience façonne, sans
+aucunes règles, que de s'accommoder au
+goût du Public.</i></p>
+
+<p><i>Ou Molière avoit bien peu de raison de
+demander à M. Racine un Acte d'une Tragédie
+par semaine; ou celui-ci étoit un terrible
+Poëte alors, de se charger de fournir
+ce pénible ouvrage. Ce fait n'est absolument
+point dans la Nature; et il faut que l'Auteur
+ait pris les semaines pour les mois.</i></p>
+
+<p><i>Trouvez-vous, Monsieur, que l'histoire de
+la petite Épinette convienne à la vie d'un
+homme grave? Elle est entièrement épisodique,
+et je n'y vois pas le mot pour rire.
+L'Auteur auroit pu faire entrer Baron plus
+noblement sur la Scène, que de le mettre
+avec les Bateleurs de la Foire; et je m'étonne
+que ce grand Homme ait souffert que
+son ami (car je n'en veux rien rabattre, ils
+se connoissent de longue main) l'ait fait passer
+à la postérité par une si vilaine porte.
+<span class="pagenum"> -<a name="p183">183</a>- </span>
+D'ailleurs, tout ce fatras de petites circonstances,
+qui regardent les commencemens de
+Baron, m'ennuye à la mort. Je m'embarrasse
+fort peu qu'il ait eu du bien et des Tuteurs,
+et qu'il ait été petit Farceur à la Foire
+Saint-Germain, ni que Molière l'ait pris
+tout nud, et qu'il l'ait fait habiller. En habile
+homme, l'Auteur devoit même supprimer
+ces petites circonstances, par rapport à
+Molière. Mais n'en parlons plus, aussi bien
+cela n'en vaut pas la peine, et ne mérite
+d'être relevé que pour accuser l'Auteur
+d'imprudence, d'être entré dans des choses
+si communes, qu'il nous avoit pourtant promis
+d'écarter. Molière est le plus petit
+homme du monde quand l'Auteur le met
+avec Baron, excepté néanmoins dans l'aventure
+de Mignot. Cette action de Molière est
+belle, et je doute qu'il y ait beaucoup de
+personnes capables d'en ménager si bien
+une pareille. Mais je trouve toujours en mon
+chemin Baron, comme un indigne pupille, et
+Molière comme un fade gouverneur.</i></p>
+
+<p><i>L'Auteur a fait tout ce qu'il a pu pour
+couvrir le mauvais de la Vie de Molière;
+mais comme il aime la vérité, il nous fait
+pourtant entendre par tout, mais surtout par
+la conversation de Molière avec Rohaut, que
+<span class="pagenum"> -<a name="p184">184</a>- </span>
+celui-là avoit une femme qui se conduisoit
+en Comédienne peu scrupuleuse sur le chapitre
+de la vertu. Cette vérité n'étoit point
+trop bonne à dire si clairement, sur tout
+pour un Auteur qui nous avoit promis d'éviter
+les choses communes.</i></p>
+
+<p><i>L'avanture de ces quatre personnes qui se
+vont noyer est extravagante, et hors du
+vrai-semblable; et je m'étonne qu'un homme
+de bon sens nous la donne bien sérieusement
+pour une vérité. Je conviens que si la chose
+est vraie, Molière y fait le personnage
+d'homme d'esprit. Mais qu'est-ce que Chapelle
+a fait à l'Auteur, pour le mettre toujours
+pris de vin sur la Scène, ou dans la
+disposition de s'enyvrer? Ne pouvoit-il le
+prendre de son beau côté? C'est de gayeté
+de c&oelig;ur insulter à la mémoire d'un galand
+homme.</i></p>
+
+<p><i>L'Auteur détaille assez la Comédie du
+<em>Tartuffe</em> pour ceux qui ne sçavent pas ce
+qui se passa à l'occasion de cette Pièce. Mais
+j'entends tous les jours bien des gens de ce
+temps-là qui se plaignent que l'Auteur n'ait
+pas développé tous les mouvemens que l'on
+se donna pour faire supprimer cette Pièce,
+et pour en faire punir l'Auteur. Il falloit
+aussi nous dire sur quel modèle Molière
+<span class="pagenum"> -<a name="p185">185</a>- </span>
+l'avoit fait, et ce qu'on luy fit changer, pour
+lui permettre de la jouer la seconde fois.
+Mais l'Auteur nous cache jusqu'au nom de
+celui qui en fit défendre la représentation.
+Le mystère est répandu dans son Livre depuis
+le commencement jusques à la fin: c'est
+une Énigme continuelle. Les égards de cet
+Auteur vont jusqu'à ménager le Valet qui
+chaussoit Molière à l'envers; et tout Paris
+sçait qu'il se nommoit Provençal, et on le
+connoît sous un autre nom. Cette personne
+dont Molière fait un si indigne jugement,
+s'est rendu fort recommandable par son mérite
+dans les affaires et dans les Méchaniques.
+Il n'étoit pas né pour être un habile
+Domestique; mais il avoit toutes les dispositions
+pour devenir ce qu'il est. L'Auteur auroit
+dû luy rendre cette justice, et en faisant
+connoître le malheur de son premier
+âge, relever le mérite de celuy qui l'a suivi.
+Il ne dépend pas de nous de naître avec du
+bien; mais c'est un grand talent d'en acquérir,
+comme il a fait par son assiduité, et par
+son intelligence. Je le nommerois, si je ne
+voulois épargner à l'Auteur la confusion publique
+de l'avoir maltraité si mal-à-propos</i>.</p>
+
+<p><i>Je suis assez content de l'Histoire du <em>Misantrope</em>:
+mais je n'approuve nullement que
+<span class="pagenum"> -<a name="p186">186</a>- </span>
+l'Auteur nomme rapsodie, une Dissertation
+qu'une personne de Littérature fit dans le
+temps pour le défendre contre les Critiques.
+Voilà comme sont tous les Auteurs, qui
+s'imaginent être du premier ordre; tout ce
+qu'ils n'ont pas fait, est, selon eux, détestable;
+cependant, cet Ouvrage dont Molière,
+ou notre Auteur fait tant de bruit, est le
+meilleur que cette personne ait fait en sa
+vie; et il n'y a guère eu d'Auteur qui ait
+plus travaillé que luy, ni dont le nom soit
+plus connu. Il étoit inutile que notre Auteur
+mystérieux voulût nous cacher sa médisance;
+tout le monde sçait que la défense du
+Misantrope est de l'Auteur qui nous apprend
+si galamment tous les mois ce qui se passe
+dans toute l'Europe. Et le jugement que l'on
+en fait dans ce Livre-ci, ne cause aucune
+altération à sa réputation: elle n'a qu'une
+voix.</i></p>
+
+<p><i>La conversation de Molière avec Bernier
+me paroît fort plate; et Baron, qui est le
+cheval de bataille de l'Auteur, m'y semble
+fort mal amené, et y faire un personnage
+impertinent. Mais l'on commence à s'appercevoir
+en cet endroit, que l'Auteur manque de
+matière, et que le donneur de Mémoires ne
+s'est pas oublié.</i></p>
+
+<span class="pagenum"> -<a name="p187">187</a>- </span>
+
+<p><i>Cependant l'aventure du Minime m'a réjoui;
+elle est d'esprit, et l'Auteur l'a assez
+bien rendue: car je fais justice sans prévention,
+et je ne prétens point, quand il verroit
+cette Lettre, m'attirer son mépris. Je suis
+sûr que s'il vouloit être de bonne foy, il
+avoueroit que j'ai raison de le reprendre en
+bien des endroits. Je ne l'estime pas moins
+pour avoir fait des fautes que la matière
+exigeoit de luy. Il a fait voir par l'Ouvrage
+qu'il a donné après celui-ci, qu'il est capable
+de faire mieux; et qu'il est le maître de
+se donner de la réputation quand il choisira
+de bons sujets.</i></p>
+
+<p><i>Je doute que la conversation de Chapelle
+avec Molière sur les Ouvrages de celui-ci
+soit véritable. Est-il naturel que celui-là
+rompe en visière à un ancien amy, aussi
+fortement qu'il le fait dans cette conversation?
+Ces deux Amis se querellent sans cesse dans
+ce Livre; Molière mésestime toujours Chapelle;
+et cependant il ne sçauroit se défaire
+de l'amitié qu'il a pour luy. Par quel endroit
+Chapelle faisoit-il donc plaisir à Molière,
+puisqu'il ne pouvoit s'accommoder de
+son caractère? Un homme de bon esprit se
+seroit défait honnêtement du commerce d'un
+Amy si incommode: mais l'Auteur n'auroit
+<span class="pagenum"> -<a name="p188">188</a>- </span>
+eu moyen de faire donner par Molière une
+belle éducation à Baron, sans Chapelle. C'est
+son lieu commun pour lui faire éviter le vin
+et ménager ses amis: il pouvoit avoir soin
+de son Élève, sans intéresser la réputation
+de personne.</i></p>
+
+<p><i>La Scène du Courtisan Extravagant n'est
+point un morceau à mettre dans un Livre;
+elle n'est bonne que pour une Comédie; elle
+est toute écrite, il n'y aurait qu'à la placer.
+Elle est assez dans la nature; mais le nom
+du Courtisan me la feroit trouver encore
+plus agréable.</i></p>
+
+<p><i>L'aventure du jeune homme qui veut se
+faire Comédien est moderne, ou elle est double:
+car je sçai qu'une personne qui a assez
+bonne réputation parmi les Gens de Lettres,
+fut un jour demander à Roselis un semblable
+conseil, à quelques circonstances près;
+car il donna à ce Comédien l'alternative entre
+la profession de Jésuite, ou celle de comédien.
+Roselis, très-honnête homme, lui
+conseilla sans balancer de se faire Jésuite.
+Mais ce jeune homme qui croyoit que ses
+talens pour la Comédie détermineroient son
+conseil de ce côté-là, fut fort étonné de le
+trouver opposé à sa passion. De sorte que,
+trouvant des obstacles des deux côtez, il n'a
+<span class="pagenum"> -<a name="p189">189</a>- </span>
+pris ni l'un ni l'autre parti; et il a choisi
+la profession de bel Esprit, dont il s'acquitte
+avec assez d'applaudissement.</i></p>
+
+<p><i>C'est en cet endroit de la Vie de Molière,
+que les pauvres Comédiens sont accommodez
+de toute façon. L'Auteur fait faire ici un
+personnage à Molière d'homme désintéressé
+et juste; mais il me semble qu'il pouvait dissuader
+le jeune étourdi de prendre sa profession,
+sans lui en faire voir le ridicule et
+l'indignité: <em>C'est</em>, dit-il, <em>la dernière ressource
+de ceux qui ne sçauroient mieux
+faire, ou des libertins qui veulent se soustraire
+au travail; c'est enfoncer le poignard
+dans le c&oelig;ur de vos parens, de monter sur
+le Théâtre. Je me suis toujours reproché
+d'avoir donné ce déplaisir à ma famille:
+c'est la plus triste situation que d'être l'Esclave
+des fantaisies des Grands Seigneurs;
+le reste du monde nous regarde comme des
+gens perdus, et nous méprise.</em> Molière avoit
+raison de penser tout cela comme homme de
+bon esprit et de probité: mais il avoit grand
+tort de le dire, comme Comédien. Et suposé
+qu'il ait jamais parlé aussi étourdiment,
+l'Auteur devoit sauver cette peinture mortifiante
+à une troupe de gens qui ne luy ont
+rien fait que de le divertir, quand il a voulu
+<span class="pagenum"> -<a name="p190">190</a>- </span>
+aller à la Comédie. Il a épargné tant d'autres
+véritez à des personnes qui ne les valent
+pas, tout Comédiens qu'ils sont; il pouvoit
+bien encore épargner à la Troupe le chagrin
+que de tels sentimens partissent d'un homme
+qu'ils reconnoissent pour leur Maître, et qui a
+été si long-temps à leur teste. Car à regarder
+les Comédiens du côté des m&oelig;urs, ils en
+ont de bonnes comme les autres; et s'il y en
+a quelques-uns qui n'édifient pas, il y en a
+d'autres qui cultivent la vertu. Je vous avoue,
+Monsieur, que ce discours de Molière m'a
+révolté; il n'y a personne qui ne parlât
+contr'eux avec plus de modération.</i></p>
+
+<p><i>Mais, Monsieur, pourquoy l'Auteur introduit-il
+Chapelle pris de vin dans cette occasion?
+Molière pouvoit bien, sans lui,
+faire entendre raison à ce jeune fils d'Avocat.
+Quelle impertinence Chapelle ne vient-il
+pas dire? C'est, dit-il, un vol que ce jeune
+homme fera au Public s'il ne se fait Prédicateur
+ou Comédien. Comme si les principes
+de la déclamation étoient les mêmes dans ces
+deux professions si oposées! L'Auteur fait
+bien connoître par cette proposition, qu'il
+n'entend ni l'action de la Chaire, ni l'action
+du Théâtre; car je ne puis m'imaginer que
+cela soit sorti de la bouche de Chapelle, qui
+<span class="pagenum"> -<a name="p191">191</a>- </span>
+étoit un homme d'esprit et de goût. L'Auteur
+s'est imaginé qu'il n'étoit bon qu'à dire
+des plaisanteries, puisqu'il le fait encore parler
+sur le même ton dans les pages suivantes,
+dans des avantures, qui sont même épisodiques
+à son sujet. Mais je remarque à cette
+occasion, que l'Auteur a eu une attention extraordinaire
+à répandre du plaisant dans la
+vie d'un homme sérieux. A quel dessein?
+Ses actions nuement rapportées, avoient
+assez de quoy satisfaire ceux qui s'intéressent
+à le connoître, sans les faire servir de
+divertissement au Public. Il fait beau voir
+cet homme grave envoyer chercher le chapeau
+de Rohaut son ami, pour représenter
+le Philosophe dans le <em>Bourgeois Gentilhomme</em>;
+cela est plat et d'un mauvais caractère.
+Oh mais, me diroit l'Auteur, cela
+est vray. Eh bien, quand on n'en pourroit
+douter, qu'importe à la postérité d'avoir
+cette ridicule vérité dans la vie d'un homme
+dont elle ne cherchera jamais la bassesse?</i></p>
+
+<p><i>Je ne suis pas mécontent de l'histoire du
+succez du <em>Bourgeois Gentilhomme</em> et des
+<em>Femmes Sçavantes</em> à la Cour. Ce sont ces
+endroits-là que l'Auteur auroit dû détailler
+davantage, parce que ce sont les seuls qui
+nous touchent. Nous voyons représenter tous
+<span class="pagenum"> -<a name="p192">192</a>- </span>
+les jours les Pièces de Molière, et nous aurions
+été ravis de connoître les modèles de
+ses caractères, les motifs qui l'ont fait travailler,
+et le succès de ses pièces dans le
+temps. Et même, en homme avisé, l'Auteur
+auroit dû nous donner une Dissertation sur
+chacune. Ç'auroit été là un Ouvrage excellent;
+mais cette suite d'aventures communes
+n'est bonne que pour ces Lecteurs qui s'amusent
+de rien. Il est vrai que l'Auteur, qui a
+senti par avance cette objection, y répond
+modestement à la fin de son Livre. Un tel
+Ouvrage, dit-il, est au-dessus de ma portée;
+et quand je l'aurois fait, c'eût été donner
+l'histoire du Théâtre de Molière, et non
+pas sa vie. Eh bien soit, celle-là m'auroit
+fait beaucoup de plaisir; celle-ci ne m'intéresse
+point. On donne la vie d'un homme,
+quand ses actions inspirent de la sainteté
+dans les m&oelig;urs, et de l'élévation dans les
+sentimens, ou qu'elle fournit des moyens de
+gouverner, et de se conduire dans les grands
+emplois.</i></p>
+
+<p><i>La querelle de Baron avec ce Courtisan
+inconnu, à l'occasion d'une Pièce de Théâtre,
+me paroît impertinente. Molière y fait
+le personnage d'un présomptueux; Baron,
+celuy d'un homme qui ne se connoit pas; le
+<span class="pagenum"> -<a name="p193">193</a>- </span>
+Courtisan, celuy d'un mal-avisé, de se commettre
+avec luy: et tout cela est soutenu par
+de si mauvaises raisons, que je ne daigne
+pas vous en parler davantage; d'autant plus
+que je ne devine pas sûrement les personnes
+que l'Auteur a cachées.</i></p>
+
+<p><i>Nous voici à la fin du Livre où l'Auteur
+nous dit qu'il a assez fait connoître que Molière
+ne vivoit pas en bonne intelligence
+avec sa femme. Il a raison, puisque par tout
+ce qu'il nous a dit, j'ai compris aisément que
+la Molière étoit une coquette outrée; qu'elle
+causoit continuellement du chagrin à Molière,
+et qu'il ne pouvoit la ranger à son devoir
+à cause de son humeur volontaire. Cependant
+l'Auteur se plaint que l'on ait fait
+de mauvaises histoires sur son compte; et il
+attaque effrontément sur cela l'Auteur du
+<em>Dictionnaire critique</em>, pour donner plus de
+poids à son ressentiment. Mais qu'a-t-on
+tant dit contre Molière et sa femme? Rien
+autre chose que ce que l'Auteur nous en a
+débité; à la vérité, avec beaucoup plus de
+politesse et de précaution. Il ne falloit point
+tant se récrier pour si peu de chose.</i></p>
+
+<p><i>Si Molière, selon notre Auteur, n'étoit
+lent à travailler, que parce que les visites des
+Grands Seigneurs et de ses Amis, qui
+<span class="pagenum"> -<a name="p194">194</a>- </span>
+étoient fréquentes, l'interrompoient dans son
+travail, pourquoi cet Auteur ne nous a-t-il
+pas donné ce qui se passoit entre ces Grands
+Seigneurs, ces Amis et Molière? Nous aurions
+sa vie, puisqu'il a plu à l'Auteur d'essayer
+de nous la donner. Ces Messieurs-là
+n'alloient chez Molière, que pour faire valoir
+son esprit; et ce que disent de Grands
+Seigneurs et des Amis choisis, doit être
+agréable. Mais l'Auteur ne l'a pas sçu apparemment,
+et il a mieux aimé faire un Livre
+plus court et ne point mentir: et moi je serois
+fort aise qu'il eût inventé de bonnes
+choses, pour me dédommager de ses plates
+véritez.</i></p>
+
+<p><i>Il nous fait un long narré de la mort de
+Molière, comme si nous étions ses petits parens,
+qui voulussions en sçavoir jusqu'aux plus
+basses circonstances. Les bouillons de la
+Molière, son oreiller, le fromage de Parmesan,
+relèvent beaucoup le mérite de ce
+grand Homme. Oh! je ne dis tout cela, dit
+l'Auteur, que pour ôter au Public le préjugé
+qu'il a sur la mort de Molière. Et
+bien, il n'y avoit qu'à dire qu'il ne mourut
+point sur le Théâtre, c'en étoit assez; on
+l'auroit cru sans ces particularitez ridicules.
+Il faut bien qu'on le croye sur le reste, dont
+<span class="pagenum"> -<a name="p195">195</a>- </span>
+il ne dit pas la moitié de ce qu'il faut dire;
+par exemple, sur son enterrement dont il auroit
+eu de quoi faire un volume aussi gros
+que son Livre, et qui auroit été rempli de
+faits fort curieux, qu'il sçait sans doute. Car
+pour être mystérieux avec esprit, comme
+l'Auteur, il faut sçavoir toutes les circonstances
+des faits que l'on rapporte. Pour moy,
+je n'en juge que par le bruit public; on accuse
+l'Auteur de n'avoir pas dit tout ce qu'il
+devoit, ou du moins tout ce qu'il pouvoit
+dire: et dès que je suis prévenu sur cela, je
+ne sçaurois être content de l'Auteur, qui devoit
+tout dire, ou se taire. Il a manqué à ce
+qu'il devoit à la vérité, comme Historien,
+dès qu'il a supprimé des faits ou des circonstances.</i></p>
+
+<p><i>Voilà, Monsieur, mon sentiment sur la <em>Vie
+de Molière</em>. Je ne suis point entré dans une
+Critique exacte du Livre; je vous ai dit seulement
+ma pensée. D'autres Critiques plus
+chagrins que moy, y auraient peut-être plus
+trouvé à redire que je ne l'ay fait: mais
+persuadé que je suis, que les sentimens ne
+sont jamais généraux sur le bon ou le mauvais
+d'un Ouvrage, je ne voudrois pas répondre
+que ce Livre n'eût son mérite pour le
+plus grand nombre; il est amusant pour les
+<span class="pagenum"> -<a name="p196">196</a>- </span>
+gens qui se contentent de lire sans réflexion.
+Il y a des noms en blanc; on s'occupe à les
+deviner; cela suffit pour faire dire: Voilà
+un Livre excellent, pour exciter la curiosité,
+pour faire admirer l'ordre et le stile.
+En ce cas, l'Auteur aura eu raison, et moy,
+j'auray eu tort de le reprendre. Cependant,
+débarrassé de tout préjugé, j'ay cherché la
+Vie de Molière telle que l'Auteur nous la
+promet au commencement de son Livre, je
+ne l'ai point trouvée, le Livre ne m'a point
+plu. Je me suis rabatu sur l'expression au
+défaut de la matière; celle-là m'a paru trop
+hardie pour un Auteur qui n'est point en
+droit de s'écarter de la voye commune. J'ay
+vu de plus que les avantures qui offusquent
+la Vie de Molière, en défiguroient quelques
+traits sérieux assez passablement touchez. Je
+crois néanmoins que le tout ensemble a coûté
+à l'Auteur; il a travaillé son Ouvrage avec
+autant de soin que si c'étoit la Vie d'un Héros,
+à quelques endroits près, qui sont un peu
+négligez.</i></p>
+
+<p><i>Mais, Monsieur, comme je ne veux point
+m'attirer les traits d'un Auteur en colère, je
+vous prie que cette Lettre soit de vous à
+moy; car s'il en a connaissance, il ne se
+tiendra jamais de me commettre dans le
+<span class="pagenum"> -<a name="p197">197</a>- </span>
+public pour son honneur, et je serois très-fâché
+que lui ou moi nous eussions tort publiquement.
+Ainsi soyez fidelle à notre amitié;
+car j'aurois peut-être bien de la peine à
+me retenir, si l'Auteur me maltraitoit par
+une Réponse; et nous pourrions donner aux
+Gens de Lettres des Scènes qui tourneroient
+à notre confusion. Je suis, etc.</i></p>
+
+<p class="c"><small>FIN DE LA LETTRE CRITIQUE</small></p>
+
+
+
+
+<h2>ADITION<br>
+A LA VIE<br>
+<small>DE MONSIEUR</small><br>
+<big>DE MOLIERE,</big><br>
+<small><i>CONTENANT</i><br>
+UNE</small><br>
+<big>REPONSE</big><br>
+A LA CRITIQUE<br>
+<small>Que l'on en a faite.</small></h2>
+
+<div class="c">
+<img src="images/c.png" alt="">
+</div>
+
+<p class="c">A PARIS,</p>
+
+<div class="c"><table summary="">
+<tr><td rowspan="3" style="border-right: solid 1px black; padding-right: .5em;">Chez</td>
+<td><span class="sc">Jacques le Febvre</span>, dans la grand'Salle du Palais,
+au Soleil-d'Or.</td></tr>
+<tr><td class="c">ET</td></tr>
+<tr><td><span class="sc">Pierre Ribou</span>, proche les Augustins, à l'Image Saint Loüis.</td>
+</tr>
+</table></div>
+
+<p class="c">M. DCCVI.</p>
+
+<p class="c"><i>AVEC PRIVILEGE DU ROI</i></p>
+
+
+
+
+<p class="narrow">Le privilége est au nom de Jean-Leonor
+le Gallois, sieur de Grimarest, et
+l'approbation de Saurin, du 9 décembre
+1705.
+</p>
+
+
+
+<h2><a name="p199">ADDITION</a><br>
+<small><small>A</small><br>
+LA VIE DE</small><br>
+MONSIEUR DE MOLIÈRE<br>
+<small><small>CONTENANT UNE</small><br>
+RÉPONSE A LA CRITIQUE<br>
+<small>QUE L'ON EN A FAITE</small></small></h2>
+
+
+<p>Dès que la Vie de M<sup>r</sup> de Molière a
+paru, on m'a menacé de la critiquer.
+Un petit Auteur, étouffé dès sa
+naissance, vouloit avec ingratitude faire
+son coup d'essai sur mon Ouvrage: mais
+la Critique qui m'occupe est au dessus de
+sa portée; ce n'est point lui qui m'attaque.</p>
+
+<p>Le Provençal d'autre-fois, et le Grand'homme
+d'aujourd'hui, au dire de l'Auteur
+<span class="pagenum"> -<a name="p202">202</a>- </span>
+de la Critique, m'a donné des soupçons;
+mais ce n'est pas un homme assez du commun
+pour relever les égaremens d'un petit
+Auteur.</p>
+
+<p>La Compagnie (c'est ainsi que M<sup>rs</sup> les
+Comédiens appellent leur Corps présentement)
+n'a point, ce me semble, d'Auteur
+critique aussi délié que celui qui me reprend.</p>
+
+<p>Le nom du Libraire qui débite ce petit
+Ouvrage, m'a fait soupçonner qu'une plume
+acoutumée depuis longtems au travail, auroit
+voulu à mes dépens procurer quelque
+petit profit à son Libraire, sous le nom de
+Molière, qui rapelle assez son Lecteur. Mais
+le stile de la Critique est aisé; il n'est point
+raboteux; je n'y reconnois point l'Auteur
+qui m'avoit d'abord causé des soupçons.</p>
+
+<p>J'avoue que je suis dépaysé, j'ignore celui
+à qui j'ai affaire. A moins que ce ne soit
+quelque Avocat dés&oelig;uvré, que j'ai lieu de
+soupçonner, et qui pour se dédommager de
+son loisir, n'ait voulu faire connoître au
+Public qu'il étoit homme de discussion, et
+de discernement. Mais tel que soit mon
+Adversaire je lui suis très-obligé de tout le
+bien qu'il dit de moi; j'ai pourtant remarqué
+un peu de vivacité dans sa Critique; et
+<span class="pagenum"> -<a name="p203">203</a>- </span>
+j'ai bien de la peine à croire qu'il m'attaque
+de sang froid. C'est un Censeur à craindre;
+il insinue ses sentimens avec adresse, il y a
+du tour dans son expression; mais je ne
+conviens pas qu'il pense toujours juste.
+Ainsi il trouvera bon que je le fasse connoître
+au Public par ma Réponse. Je me
+flate même que mon Censeur y apprendra
+des choses qu'il ignore, tout assuré qu'il
+paroît à porter son jugement.</p>
+
+<p>Je dis plus, je me suis imaginé que son
+Ouvrage n'est qu'un ramassis des diférens
+sentimens que l'on a répandus sur mon travail;
+si tout étoit parti de son génie, il y
+auroit peut-être plus d'ordre, et moins de
+contradiction dans sa Critique. Il a entendu
+ce Peintre, dont tout le mérite est
+renfermé dans la main, s'écrier dans ces
+lieux où l'on s'assemble pour étaler son
+bel esprit: «Ce n'est point là Molière; il a
+eu du commerce avec toute la Cour;
+l'Auteur ne nous en dit rien.» Mon Censeur
+a mis cela sur ses tablettes pour me
+le reprocher.</p>
+
+<p>D'un autre côté cet Avocat, qui ne connoît
+que le langage gothique de sa famille
+et de ses paperasses, et qui ignore celui de
+la Cour et des bons Auteurs, a donné matière
+<span class="pagenum"> -<a name="p204">204</a>- </span>
+à mon Critique, pour ataquer mon
+stile. Il a saisi les plaintes des Comédiens,
+qui se sont cru offencez de l'éfronterie que
+j'ai eue d'ataquer leur Jeu et leur Profession.
+Il a répété d'après eux que j'ignorois les
+principes de leur Art, et que ce n'étoit pas
+à moi à en parler si légèrement. Enfin mon
+Censeur a fait un petit magazin de bonnes
+et de mauvaises choses que l'on a dites
+contre mon Livre, pour en former sa Critique.
+J'y vais répondre pour ôter au Public
+la prévention que des termes vifs et bien
+placez pourroient lui donner contre mon
+Livre.</p>
+
+<p>Mon Censeur s'étonne que j'aie intitulé
+mon Ouvrage, <i>La Vie de M<sup>r</sup> de Molière</i>.
+«Un Comédien», dit-t-il, «peut-il être
+apellé <i>Monsieur</i>, que par des Domestiques,
+ou par le menu Peuple? Sa profession est
+ignoble. L'Auteur ignore le cérémonial.»</p>
+
+<p>Si mon Censeur avoit dit que l'on étoit
+acoutumé à ne point donner du <i>Monsieur</i>
+à Molière; que j'aurois bien fait de suivre
+l'usage; et que ce n'est point par mépris
+pour cet illustre Auteur que cet usage s'est
+établi; j'aurois passé condamnation de cette
+Critique. Mais ce n'est pas là le sentiment
+de mon Censeur: je suis donc obligé de lui
+<span class="pagenum"> -<a name="p205">205</a>- </span>
+dire que je n'ai point fait la Vie de Molière,
+comme Comédien, mais comme Auteur: et
+le mérite qu'il s'est acquis par ses Ouvrages
+exige de l'estime; c'est à ce sentiment qu'il
+faut s'en tenir pour rendre ce que l'on doit
+à sa mémoire. Quel est l'Auteur de son tems
+que l'on n'apelleroit pas Monsieur en fesant
+sa Vie?</p>
+
+<p>Mais bien plus: mon Censeur, qui insulte
+Molière et l'Auteur de sa Vie par des termes
+un peu trop forts, ne sçait pas aparemment
+qu'il n'y a point d'Auteur, pour peu sur tout
+qu'il se soit rendu recommandable, que l'on
+ne traite de <i>Monsieur</i>, quand on parle de
+lui dans un tems peu éloigné de celui où il
+a vécu, et que ses enfans vivent encore. C'est
+une règle de politesse que l'on pousse même
+jusqu'à un siècle. Et si dans ces derniers
+tems il s'est glissé une espèce de rusticité
+dans les conversations, en apellant séchement
+par leur nom ceux à qui l'on doit de
+l'estime ou du respect, doit-on trouver mauvais
+que dans l'impression je me sois écarté
+de cette rusticité?</p>
+
+<p>Quand bien même j'aurois pris Molière
+comme Comédien, quel mal aurois-je fait
+de l'apeller <i>Monsieur</i>? c'est un cérémonial
+bien établi présentement chez M<sup>rs</sup> les Comédiens
+<span class="pagenum"> -<a name="p206">206</a>- </span>
+Auteurs. Ne lisons-nous pas, <i>Les
+&OElig;uvres de M<sup>r</sup> Poisson, Le Théâtre de
+M<sup>r</sup> Dancour, etc.</i>? Après cela peut-t-on refuser
+le <i>Monsieur</i> à Molière? Nous ne sommes
+plus dans le tems où l'on intituloit
+modestement, <i>Les &OElig;uvres de Jean un tel</i>.</p>
+
+<p>Il est vrai que je traiterai également de
+<i>Monsieur</i> le Grand Seigneur et Molière, sans
+croire m'écarter des règles. La vertu et le
+mérite sont de toute profession, je les honore
+avec respect dans l'homme de qualité,
+et avec estime dans celui qui est d'une naissance
+commune. Ce seroit une étrange chose
+que Molière eût éfacé son mérite par la
+sienne et par sa profession. Enfin il suffit
+que ç'ait été un Auteur illustre, et qu'il ait
+été honoré de l'estime et des bienfaits du
+Roi pour justifier les égards que j'ai eus
+pour lui.</p>
+
+<p>Mais faut-t-il que je fasse remarquer à
+mon Censeur que c'est lui-même qui ne sait
+pas le cérémonial? Puisqu'il ignore que
+quand on fait parler le Roi personnellement,
+on ne donne la qualité de <i>Monsieur</i>
+à personne qu'à ceux à qui sa Majesté veut
+bien la donner, à cause de l'élévation de
+leur naissance, ou de leur dignité. Et je
+pourois me récrier contre mon Censeur de
+<span class="pagenum"> -<a name="p207">207</a>- </span>
+ne pas mettre de la différence entre un Privilége,
+où le Roi parle définiment et en
+Maître, et le titre d'un Livre qui n'est déterminé
+pour personne en particulier.</p>
+
+<p>Je passe à un article qui m'intéresse davantage,
+c'est mon stile, que l'on ataque
+d'une grande force. «Je suis un Auteur qui
+m'emporte; je hazarde; tout terme, toute
+expression m'acommode pour me faire entendre.
+Suis-je de l'Académie pour écrire
+si hardiment?» Si mon Censeur, qui parle
+de cette sorte contre moi, avoit fait ses lectures
+avec atention, s'il avoit du commerce,
+il auroit remarqué que je n'ai rien hazardé.
+La noblesse et le choix des termes, et des
+expressions, la netteté, la <i>concision</i>, sont
+des principes, que je tâche de ne point perdre
+de vue, comme les moyens les plus assurés
+d'atacher le Lecteur. A observer trop
+rigoureusement la pureté de la Grammaire,
+à s'en tenir aux expressions communes, à
+préférer toujours le propre au figuré, on
+rend bien souvent une lecture languissante;
+on ne réveille point le Lecteur. J'avoue qu'un
+long et fréquent usage de la langue me fait
+quelquefois sortir du chemin batu; mais il
+me semble que je le fais avec précaution, et
+dans les ocasions, où ce que je hazarde relève
+<span class="pagenum"> -<a name="p208">208</a>- </span>
+le sentiment que j'exprime. La langue
+Françoise est aujourdui de tous les Pays, de
+toutes les Cours étrangères; et l'on ne sauroit
+se donner trop de soins pour la perfectionner;
+de manière qu'elle soit toujours
+préférée, comme la plus propre pour s'exprimer
+naturellement. En Allemagne, en
+Dannemarc, en Suède, en Pologne, le commerce
+d'amitié, de politesse, de galanterie,
+d'affaires même, s'entretient en notre langue.
+Les Princes se font un plaisir de parler
+François; leurs Ministres, Envoyés dans de
+diférentes Cours, ont leur correspondance
+en François; c'est une langue universelle.
+Et il est à notre honte que les Étrangers
+aient plus d'atention que nous à y trouver
+des beautez, dont on nous interdit la recherche
+par des Critiques continuelles dès que
+quelque Auteur s'écarte un peu du stile
+commun et populaire. Si cet Auteur n'a un
+nom, ou une place qui impose silence, aussi
+tôt une foule d'ignorans s'élève contre lui:
+leur malignité va si loin, que quand une
+expression heureuse les choque, parce qu'elle
+est nouvelle pour eux, quoique receue et
+employée depuis long tems, ils condamnent
+tout l'Ouvrage. De sorte que les Auteurs,
+plus jaloux de la matière, que du stile,
+<span class="pagenum"> -<a name="p209">209</a>- </span>
+aiment mieux faire un bon Livre exprimé
+foiblement, que de risquer de lui donner la
+grace et le feu qu'il pourroit avoir par un
+stile choisi. J'ai cru que je pouvois sortir
+de cette circonspection servile, et qu'assuré
+par de longues observations, je pouvois placer
+quelques termes, et quelques expressions;
+sur tout dans une matière, où j'avois
+beaucoup de choses à ménager, pour n'en
+pas rendre la lecture désagréable.</p>
+
+<p>Les Caractères, les Conditions, les Matières
+ont leurs termes: le Courtisan ne parle
+point, comme le Bourgeois; l'homme d'esprit,
+comme l'homme commun; on ne rend
+point une avanture avec le stile du sérieux.
+Tout cela forme de diférens langages que
+mon Censeur n'a point encore étudiés, et il
+a pris pour égarement ce qui lui a paru
+nouveau.</p>
+
+<p>Je ne puis m'empêcher de relever ces termes,
+<i>est-il de l'Académie</i>? Non je n'en suis
+point, et je ne crois pas que jamais je mérite
+d'en être. Mais a-t-il été interdit par
+quelque ordonnance, à tous ceux qui ne
+sont pas de l'Académie, de cultiver la langue,
+de débarasser le stile de ces ornemens
+étrangers qui le rendent confus, d'éviter l'École,
+d'imiter la Nature, et même de hazarder
+<span class="pagenum"> -<a name="p210">210</a>- </span>
+un terme, une expression, si elle relève
+le sentiment, ou la matière? Je ne pense pas
+que ce soit une nécessité d'être de l'Académie
+pour choisir le meilleur, dont jusqu'à
+présent on ne nous a point donné de règles
+assurées. Je suis donc en droit de le chercher,
+comme un autre. Et si je me fais bien
+entendre au propre ou au figuré; de manière
+que je conserve les caractères, et que
+j'évite le languissant, le bas, et le superflu,
+je m'embarasse peu que l'on me reproche la
+singularité. Car je déclare à mon Censeur
+que je ne suis nullement scrupuleux, et que
+s'il se présente un terme expressif, qui m'en
+épargne plusieurs, je l'emploie avec assurance,
+quand il a passé dans les conversations
+des personnes qui parlent bien. <i>Concision</i>,
+dont je me suis servi au commencement
+de cet article, ne sera pas sans doute
+du goût de mon Censeur; mais lui-même
+qui se tient si fort à l'antique n'a-t-il rien
+hazardé dans sa Critique? Et s'imagine-t-il
+que l'on eût dit du temps de François Premier,
+<i>je me suis rabatu sur l'expression</i>, pour
+<i>j'ai cherché ma satisfaction dans son stile</i>:
+que l'on eût employé <i>les avantures qui offusquent
+la vie de Molière</i> pour dire, <i>qui
+empêchent que l'on ne trouve ses actions et
+<span class="pagenum"> -<a name="p211">211</a>- </span>
+ses sentimens</i>; que l'on eût hazardé <i>s'écarter
+de la voie commune</i>, pour signifier <i>ne pas
+suivre les règles ordinaires du stile</i>? C'est
+pourtant là du nouveau, que mon Censeur
+a peut-être lâché par contagion, et qui me
+fait bien entendre qu'il ne m'a repris que par
+passion, ou de commande: ou il me permettra
+de lui dire qu'il ne sçait pas distinguer
+l'ancien d'avec le nouveau, le hazardé
+d'avec le reçu dans le stile. Je me récrierai
+toujours contre ces Juges, qui n'aïant qu'une
+légère connoissance de la langue, s'imaginent
+que ce qui n'est pas à leur goût et à leur
+portée, n'est pas bon: et que toutes sortes
+de sujets peuvent être traitez d'un stile général.</p>
+
+<p>Mon Critique ne vouloit point d'avantures
+dans la Vie de Molière; elle en est offusquée;
+cela lui ôte, dit-il, la suite des Ouvrages
+de cet Auteur, qui touchent le plus les
+Gens de lettres. Je n'ai pas écrit seulement
+pour ces M<sup>rs</sup> là; mais pour le Public qui
+veut avoir tout ce qu'on peut lui donner.
+Cette Critique est un sentiment particulier,
+qui en vérité ne mérite aucune atention.
+Et même je suis seur que si je n'avois point
+mêlé mon Ouvrage, mon Censeur auroit
+esté le premier à se récrier, et à dire: <i>Oh!
+<span class="pagenum"> -<a name="p212">212</a>- </span>
+l'ennuyeux livre! Molière a eu des avantures,
+il falloit nous les donner, elles nous auroient
+divertis.</i> Mais le Critique n'en veut
+point, quand on les lui présente: il fait
+l'homme grave, quand on veut l'égayer. Molière
+ne l'intéresse pas dans son Domestique;
+et avec un air de diférence, il dit qu'il se seroit
+bien passé de sa vie, puisqu'elle ne touche
+point l'État. Je ne sçai si le Public recevra
+ce sentiment; mais il est, ce me semble,
+bien méconnoissant. Nous souhaittons toujours
+connoître ceux qui contribuent à notre
+satisfaction, cette curiosité est une espèce de
+reconnoissance que nous devons aux Personnes
+de probité et de mérite. Tout petit
+qu'étoit Molière par sa naissance et par sa
+profession, j'ai rapporté des traits de sa vie
+que les Personnes les plus élevées se feroient
+gloire d'imiter; et ces traits doivent plus
+toucher dans Molière que dans un Héros.</p>
+
+<p>«Mais c'est cela même dont je me plains,»
+dit mon Censeur: «vous ne m'avez point
+donné le beau de Molière; vous me l'avez
+représenté comme un homme fort commun,
+par de petites avantures qui ne sont
+bonnes qu'à amuser de petits Lecteurs. Ce
+n'est point là Molière; il a eu des Scènes
+à la Cour: pourquoi ne pas nous en faire
+<span class="pagenum"> -<a name="p213">213</a>- </span>
+part? Pourquoi aussi ne nommez vous
+pas les Personnes que vous mettez en action
+avec lui?»</p>
+
+<p>J'ai représenté Molière dans son beau,
+comme dans son mauvais; mais j'ai jugé à
+propos de faire paroître ses situations et ses
+sentimens, par ses actions, pour atacher d'avantage
+ceux qui lisent. L'avanture du Vieillard
+dans les <i>Précieuses</i>; celle du Chasseur
+dans les <i>Fâcheux</i> sont de fortes marques de
+l'estime que la Cour et le Peuple avoient
+pour lui. On doit reconnoître son penchant
+à faire du bien dans tout ce qui se passe
+entre la Raisin, Baron, Mondorge, et Lui.
+Sa fermeté paroît dans le temps que la Maison
+du Roi voulut se conserver le droit d'entrer
+à la Comédie sans paier; son atention
+au succès de ses pièces dans celle de Dom
+Quixote, et dans l'avanture de Champmêlé.
+On remarque sa présence d'esprit, lorsque
+ses amis voulurent se noyer à Hauteuil, et
+qu'il racommoda M<sup>r</sup> de Chapelle avec son
+Valet. On voit les égards qu'il avoit pour
+les Personnes élevées, dans la Scène du Courtisan
+extravagant. Il fait voir sa sincérité
+dans celle du jeune homme qui vouloit se
+faire Comédien; et ainsi de tous les autres
+faits que j'ai raportez, et qui font connoître
+<span class="pagenum"> -<a name="p214">214</a>- </span>
+Molière dans son véritable caractère. Si mon
+Censeur ne s'en est pas aperçu, ce n'est point
+ma faute; et s'il s'imagine que je n'ai raporté
+tous ces traits que pour faire rire, il se trompe
+fort.</p>
+
+<p>Je lui avoue que j'ai eu intention de ne
+point nommer quelques personnes, et que
+j'ai passé légèrement sur de certains faits.
+Et c'est là justement la Cour que mon Censeur
+demande avec tant d'empressement.
+Mais à ma place il en auroit fait autant que
+moi; il a lui-même eu du ménagement avec
+moins de raison, comme je le ferai remarquer
+dans la suite. Quand même on me l'auroit
+permis, ce que je ne supose pas, il ne me
+convenoit point d'exposer au Public des Personnes
+de considération à qui je dois toutes
+sortes d'égards. Mais que mon Censeur lise
+mon Ouvrage encore une fois, il y trouvera
+plus de choses qu'il ne s'en est présenté à
+son imagination à la première lecture; et
+aux noms près, que je ne lui donnerai point
+absolument, il verra que la Vie de Molière
+est plus rassemblée qu'il ne pense.</p>
+
+<p>J'aurois suffisamment satisfait par cette
+Réponse à la Critique que l'on a faite de
+mon Livre, si je n'avois affaire à un Censeur
+difficile, du moins il me paroît tel. Il m'a
+<span class="pagenum"> -<a name="p215">215</a>- </span>
+ataqué en détail; je vais lui répondre de
+même.</p>
+
+<p>Ma probité n'est pas assez bien établie chez
+lui, mon exactitude lui est trop suspecte,
+pour croire que je lui aie donné la vérité.
+Mon Ouvrage est broché d'après des Mémoires
+de M<sup>r</sup> le Baron: donc il est mauvais;
+donc il n'est pas véritable. La plaisante et
+injurieuse conséquence! A-t-on jamais exigé
+d'un Historien des actes autentiques, des
+témoins juridiquement entendus, pour prouver
+ce qu'il avance? A qui dois-je m'en raporter
+qu'aux personnes qui ont vu, connu,
+et fréquenté Molière? Et quelle certitude
+puis-je donner des soins que j'ai pris, pour
+découvrir la vérité des faits, que mon honneur
+et ma réputation? Que cet Auteur informe
+donc de mes m&oelig;urs avant que de me
+condamner. Mais il se contredit à la fin de
+sa Critique. «Je crois, dit-il, que le tout ensemble
+a coûté à l'Auteur; il a travaillé
+son Ouvrage avec autant de soin que si
+c'étoit la Vie d'un Héros». Je ne l'ai donc
+pas broché, comme il le prétend dans un
+autre endroit.</p>
+
+<p>«Mais», ajoute-t-il, «Baron est son ami;
+seurement il a part à son Ouvrage: il le
+loue trop légèrement; et il insulte trop les
+<span class="pagenum"> -<a name="p216">216</a>- </span>
+autres Auteurs Comiques pour n'en être
+pas persuadé.» Donc encore mon Ouvrage
+est mauvais et suspect. En vérité peut-on
+raisonner avec si peu de retenue pour deux
+personnes qui n'ont rien fait à ce Censeur?
+Après cela, dois-je prendre pour sincères les
+louanges qu'il me donne en d'autres endroits?</p>
+
+<p>Et bien soit, je suis ami de Baron: j'ai
+cela de commun avec beaucoup d'honnêtes
+gens, et de personnes de considération. Je
+passe encore à mon Censeur que Baron m'ait
+donné des mémoires. Mais à qui aurois-je pu
+mieux m'adresser qu'à lui, pour connoître
+Molière? Il a toujours été avec lui. Mon Critique
+a-t-il des preuves convainquantes de la
+mauvaise foi de Baron, pour douter de ce
+qu'il peut m'avoir dit sur Molière? Mais
+je lui déclare que Baron n'a pas plus de part
+à mon travail que plusieurs autres personnes
+dignes de foi, qui m'ont fourni des mémoires.</p>
+
+<p>Mais vous insultez Dancour, et plusieurs
+autres Auteurs, ajoute mon Censeur, d'avancer
+hardiment que depuis Molière, personne
+n'a mieux soutenu le Théâtre Comique que
+Baron. Si c'est là faire insulte à ces Messieurs,
+qu'ils me donnent de leur façon deux pièces
+<span class="pagenum"> -<a name="p217">217</a>- </span>
+égales à la <i>Coquette</i>, et à l'<i>Homme à bonnes
+fortunes</i>, je leur ferai réparation; qu'ils me
+montrent deux traductions comiques aussi
+bien acommodées à notre Théâtre que l'<i>Andrienne</i>,
+et les <i>Adelphes</i>, je passerai condamnation
+de leurs plaintes. Mais, réplique mon
+Censeur, ces <i>Adelphes</i> sont tombés. Et bien
+je le veux, il est bien tombé d'autres Pièces
+excellentes. Le <i>Misantrope</i>, l'<i>Avare</i> de Molière
+ont eu le même sort dans un tems où
+l'on alloit en foule au spectacle. Et à suivre
+la règle de mon Auteur, si les Journaux ne
+lui imposent point pour juger d'un Ouvrage,
+le Public ne m'impose point aussi pour juger
+d'une Pièce de Théâtre. Son goût dégénère
+tous les jours: acoutumé depuis quelque
+tems à des traits grossiers, il n'est plus
+susceptible de délicatesse. On juge aujourd'hui
+avec prévention, avec caprice, avec
+ignorance. On voit avec empressement un
+Ouvrage assez commun; on aplaudit foiblement
+à un meilleur, on le néglige. Je n'ai
+point jugé des <i>Adelphes</i> par l'évènement;
+son quatrième acte m'auroit fait passer sur
+bien des défauts. Ainsi lorsque j'ai dit que
+Baron étoit celui des Auteurs qui avoit le
+mieux soutenu le Théâtre Comique depuis
+Molière, j'ai dit ce que j'ai pensé, et ce que
+<span class="pagenum"> -<a name="p218">218</a>- </span>
+je pense encore sans préjugé; et je ne trouve
+point mauvais qu'un autre soit d'un sentiment
+oposé, comme le fait mon Censeur.</p>
+
+<p>Sa Critique sur les paroles du grand père
+de Molière ne mérite pas que je la relève;
+il se seroit bien passé d'appeler étourderie
+la chose du monde la plus innocente et la
+plus commune. Mais je le dis encore, il me
+reprend avec dessein, puisqu'il me conteste
+les faits les plus connus, lorsqu'il dit que
+Monsieur le Prince de Conti ne voulut point
+faire Molière son Secrétaire, et qu'il avance
+que l'avanture des personnes qui voulurent
+se noyer à Hauteuil ne peut être vraie.</p>
+
+<p>Pourquoi Monsieur le Prince de Conti
+n'auroit-il pas voulu employer Molière dans
+son cabinet? N'avoit-il pas le mérite nécessaire
+pour cet emploi? Le Prince trouvoit
+d'ailleurs dans Molière d'autres bonnes qualitez
+qui lui auroient donné de la satisfaction
+et du plaisir; c'en étoit assez pour le choisir.
+La profession de Comédien ne ferme
+point la porte aux emplois honorables, comme
+mon Censeur se l'imagine. On voit aujourd'hui
+un Comédien ocuper une des
+premières et des plus importantes places auprès
+d'un Prince. N'en avons nous pas vu
+devenir Ingénieurs? Cette profession n'étoit
+<span class="pagenum"> -<a name="p219">219</a>- </span>
+donc pas un obstacle à l'honneur qu'on vouloit
+faire à Molière. Et d'ailleurs le choix
+d'un Prince efface tout.</p>
+
+<p>Mon Auteur me reproche sans atention de
+la contradiction dans cet endroit. Molière
+selon lui ne connaissoit pas assez la Cour
+pour refuser avec de si bonnes raisons l'emploi
+qu'on vouloit lui donner; c'est l'Auteur
+qui parle en sa place. Je suis très-fâché que
+mon Censeur ait si peu réfléchi; j'aurois
+plus d'honneur de me deffendre contre lui.
+Car peut-il n'avoir pas remarqué que Molière
+avoit depuis long-tems entrée chez les
+Grands? Il avoit une Charge et une Profession
+qui la lui donnoient: il avoit fait le
+voyage de Narbonne à la suite de Louis XIII.
+En voilà bien assez pour connoître la Cour;
+et je doute que mon Censeur la sçache aussi
+bien que Molière la savoit dès ce tems-là.
+Mais mon Critique n'y pense pas: croit-il
+de bonne foi que j'aurois hazardé des faits
+de cette nature, sans en être bien informé?
+Il me permettra de le dire, il a fait son petit
+Ouvrage un peu légèrement. A l'entendre
+parler, je suis un étourdi, un présomptueux,
+un imprudent. Et moi je le trouverois fort
+sage s'il n'avoit rien dit.</p>
+
+<p>A l'égard de l'avanture d'Hauteuil, qu'il
+<span class="pagenum"> -<a name="p220">220</a>- </span>
+prenne la peine d'aller dans ce vilage, il y
+trouvera encore de vieilles gens qui en ont
+été les témoins; et qui lui diront que les
+Acteurs de cette avanture étoient des personnes
+de qualité qui vouloient se noyer de
+compagnie avec M<sup>r</sup> de Chapelle, et avec un
+quatrième dont le nom ne mourra point chez
+les gens de plaisir.</p>
+
+<p>«Je rencontre encore,» dit l'Auteur de la
+Critique, «une contradiction dans la Vie de
+Molière. L'Auteur lui fait dire en Languedoc
+qu'il est passable Auteur: il lui fait
+souhaiter de venir à Paris, parce qu'il se
+sentoit assez de forces pour soutenir un
+Théâtre Comique: et lorsqu'il y est, il se
+défie de lui mal à propos, puisque c'est
+après avoir plu au Roi.»</p>
+
+<p>Mon Censeur prend avantage de tout, il
+ne néglige rien pour m'ataquer: je ne le
+trouve pourtant pas plus fort en cette ocasion
+que dans les autres; car seurement il n'y a
+point de contradiction dans les paroles et
+dans les situations de Molière. Il sçavoit par
+son expérience que le Public de Paris n'étoit
+pas aisé à gagner dans un tems, où il y avoit
+des Auteurs et un goût pour lesquels il étoit
+prévenu. Il sçavoit que ce Public ne jugeoit
+pas avec autant de discernement que Sa Majesté.
+<span class="pagenum"> -<a name="p221">221</a>- </span>
+Il avoit à soutenir la réputation qu'Elle
+lui avoit déjà établie par son approbation:
+trois raisons qui dévoient également donner
+de l'inquiétude à Molière. D'ailleurs nous
+avons toujours beaucoup de suffisance pour
+tout entreprendre; mais au moment de
+l'exécution nous tremblons naturellement.
+Molière se trouva dans cette situation à
+l'instant qu'il eut à établir sa réputation,
+ou à la détruire par son coup d'essai. Où
+est donc la contradiction dans cet endroit
+de mon Livre? Au contraire j'y trouve, ce
+me semble, la nature à découvert.</p>
+
+<p>Mon Censeur fait ce qu'il peut pour me
+faire des ennemis. Il me commet avec les Auteurs,
+avec les Comédiens. Mais avant que de
+l'essayer il devoit plus observer mon expression;
+car je n'ai point dit qu'avant et après
+Molière les Auteurs n'avoient donné que de
+mauvais Ouvrages. Voici mes termes: <i>Courage,
+courage, Molière</i>, s'écria ce Vieillard,
+à la représentation des <i>Précieuses</i>, <i>voilà la
+bonne Comédie. Ce qui fait bien connoître
+que le Théâtre Comique étoit alors négligé:
+et que l'on étoit fatigué de mauvais ouvrages
+avant Molière, comme nous l'avons été après
+l'avoir perdu</i>. Mon expression n'exclud point,
+comme celle de mon Censeur, les bonnes pièces
+<span class="pagenum"> -<a name="p222">222</a>- </span>
+de ma proposition. Je parle indéfiniment
+des mauvaises, qui sont en assez grand nombre,
+pour que je puisse m'en plaindre, sans
+nommer les Auteurs: et je m'en raporte sur
+cela au jugement du Public, quoique nous ne
+soyons pas toujours d'acord sur cet article.</p>
+
+<p>L'Auteur de la Critique est du moins autant
+ami des Comédiens, qu'il prétend que
+je le sois de M<sup>r</sup> le Baron; il s'épuise pour
+les défendre, comme si je les avois ataqués
+personnellement. Mais ne trouvera-t-on
+point étonnant que mon Critique, qui paroît
+avoir de l'esprit, s'efforce d'abaisser
+Molière par sa naissance, par sa profession,
+par sa conduite, et par ses sentimens; qu'il
+méprise Baron, qu'il en veuille à sa sincérité,
+deux hommes illustres cependant chacun
+en son genre; et qu'il prenne si fortement
+le parti des restes de leur troupe?
+Comment! à lire les expressions de mon
+Censeur; quand j'aurois parlé peu respectueusement
+d'une Compagnie supérieure, je
+ne serois pas plus criminel! Mais j'ai dit,
+que Molière ne reconnoîtroit pas ses Pièces
+dans le jeu d'aujourd'hui. Et bien soit, je
+l'ai dit, je ne m'en dédis point: c'est le
+sentiment du Public; c'est celui même de
+chacun des Comédiens en particulier; peut-on
+<span class="pagenum"> -<a name="p223">223</a>- </span>
+m'empêcher de dire que c'est aussi le
+mien? «C'est bien à vous», ajoute mon
+Censeur, «à parler de ce métier là; vous
+qui sur ma parole en ignorés les principes,
+quoique dans votre Livre vous nous
+ayez étalé fastueusement de grands mots,
+pour nous faire entendre que vous y étiez
+un habile homme. Cette Profession»,
+dit-il encore, «a-t-elle d'autres règles, que
+le bon sens, une belle voix, et de beaux
+gestes?»</p>
+
+<p>Et c'est justement cela dont je me plains:
+point de bon sens, point de voix, point de
+gestes, point de conduite dans le jeu d'aujourd'hui.
+Mais avant que j'entre dans le
+détail de ma proposition, je déclare que je
+n'en veux qu'à l'Acteur en général; et que
+je sais distinguer, et celui qui exécute bien,
+et même les jours qu'il doit être applaudi,
+et les rôles qui lui conviennent.</p>
+
+<p>Je répons donc avec assurance à mon
+Censeur qu'il n'entend point cette partie de
+la Rhétorique qui regarde l'action, de la
+manière dont il en parle; et je veux bien
+l'instruire, pour repousser son insulte.</p>
+
+<p>Le Comédien doit se considérer comme
+un Orateur, qui prononce en public un discours
+fait pour toucher l'Auditeur. Deux
+<span class="pagenum"> -<a name="p224">224</a>- </span>
+parties essentielles lui sont nécessaires pour
+y réussir: l'accent et le geste. Ainsi il doit
+étudier son extérieur, et cultiver sa prononciation,
+pour savoir ce que c'est que de varier
+les accens, et de diversifier les gestes
+à propos, sans quoi il ne réussira jamais.
+D'où vient que nous voyons des Acteurs,
+qui semblent tranquiles, quand ils contestent;
+en colère, quand ils exhortent;
+indifférens quand ils remontrent; et froids
+quand ils invectivent? C'est là ce qu'on
+appelle communément, ne pas savoir, ne
+pas sentir ce que l'on dit; n'avoir pas d'entrailles.</p>
+
+<p>Je conviens qu'une voix sonore, et une
+flexibilité de corps, que nous tenons de la
+nature, donnent un grand avantage à l'Acteur.
+Mais il y a des règles pour les conduire,
+selon les parties qui composent la
+Pièce, selon les passions qui y règnent, selon
+les figures qui l'embellissent, selon les
+personnages qu'on introduit sur la scène.
+Que l'Acteur lise les préceptes qu'on nous
+a donnés sur la déclamation, qu'il les exécute,
+il touchera le Spectateur. Il ne m'est
+pas permis de faire un Livre pour les lui
+détailler, j'ennuyerois mon Lecteur: mais
+je puis reprocher à mon Censeur qu'il ne
+<span class="pagenum"> -<a name="p225">225</a>- </span>
+les connoît pas, puisqu'il n'a point remarqué
+que la plupart des Comédiens ne les
+observent point. On trouve presque toujours
+au spectacle les rolles mal distribués:
+des voix ingrates qui ne peuvent fournir
+dans les mouvemens; de glapissantes, dès
+qu'elles s'élèvent; de foibles, qui ne se font
+point entendre; de trop claires, qui n'imposent
+point, et qui ne peuvent varier dans la
+passion; des Acteurs qui sans raison précipitent
+leur voix, par hémistiche, et qui font
+perdre la moitié de ce qu'ils disent: défaut
+qui s'est glissé au Théâtre depuis quelques
+années. Peu atentifs à leur jeu, ils expriment
+souvent l'emportement, comme la
+tendresse; le récit, comme le commandement:
+en un mot ils ne daignent pas sortir
+du ton qui leur est naturel pour entrer dans
+la passion. Ils ne négligent pas moins leurs
+gestes. Il y en a qui en ont de lents, d'autres
+de précipités; quelques-uns en ont de
+rudes, quelques autres d'affetés, et souvent
+mal ménagés, faute d'étudier le sens de l'Auteur.
+Toute leur science, disent-ils, est de
+bien observer la ponctuation. Mais avons-nous
+des points pour toutes les passions,
+pour toutes les figures? Nous ne connoissons
+que les points fermés, les points d'admiration,
+<span class="pagenum"> -<a name="p226">226</a>- </span>
+et ceux d'interrogation. Ils ne
+suffisent pas même pour la lecture.</p>
+
+<p>Un bon Acteur doit scrupuleusement
+observer la quantité; mais qu'il évite le
+chant avec soin. Il doit ménager son haleine;
+de manière qu'il ne la reprenne jamais dans
+un sens interrompu, afin de conserver l'atention
+du Spectateur. Qu'il la suspende en
+s'arrêtant à ces termes qui font les transitions
+et les liaisons, plutôt qu'à la ponctuation
+qui les précède; c'est un agrément qui
+a toujours son effet. C'en est un aussi de
+ménager à propos des silences dans les
+grands mouvemens, comme on le fait dans
+la musique. Le repos à la rime, ou à la césure,
+si la ponctuation n'y oblige, confond
+le sens de l'Auteur. Un Acteur ne doit point
+appuyer sur les termes, mais sur l'expression
+entière; et remarquer le mot qui détermine
+la pensée afin de l'élever un peu
+plus que les autres. On est désolé d'entendre
+des Acteurs qui poussent leur voix,
+comme des possédés, en prononçant, par
+exemple, un adjectif, et tomber du moins
+à l'octave en proférant son substantif: au
+lieu d'entraîner le Spectateur insensiblement,
+par degrés conjoints, s'il m'est permis de
+parler ainsi, jusqu'au terme qui doit lui
+<span class="pagenum"> -<a name="p227">227</a>- </span>
+faire sentir la pensée que l'on exprime.
+C'est là un des plus séduisants moyens de
+toucher l'Auditeur; mais peu de personnes
+savent l'exécuter. Il faut encore une grande
+habitude pour donner à sa voix les inflexions
+qui conviennent; une bonne poitrine, pour
+la ménager; beaucoup de jugement, pour
+découvrir le sens de l'Auteur; et donner, s'il
+est possible, à son Ouvrage plus d'esprit
+qu'il n'y en a voulu mettre.</p>
+
+<p>Toutes ces observations, et les règles que
+l'on trouve dans les livres qui ont traité de
+la déclamation, exécutées grossièrement, font
+le Comédien. Quand on les met en usage
+noblement, avec facilité, avec délicatesse,
+c'est ce qui constitue l'Acteur. Car je mets
+une grande différence entre l'un et l'autre.
+Celui-là anime son action, comme un Artisan
+commun fait son métier; celui-ci, maître
+de sa matière, donne à son jeu tout le
+vrai, toute la délicatesse que la nature
+exige.</p>
+
+<p>Mais, diront quelques Lecteurs indifférens,
+voilà bien sérieusement répondu à une
+foible Critique! On est aisément piqué,
+quand on est traité d'ignorant: je n'ai pu
+tenir contre l'envie que j'avois de faire retomber
+ce reproche sur mon Censeur.</p>
+
+<span class="pagenum"> -<a name="p228">228</a>- </span>
+
+<p>Je souhaite en avoir assez dit pour qu'il
+puisse comprendre que les principes de
+l'Orateur, qui prononce en public, sont
+communs à la Chaire et au Théâtre; et
+qu'ainsi M<sup>r</sup> de Chapelle ne parloit point
+tout-à-fait comme un extravagant, lorsqu'il
+dit que le fils de l'Avocat, qui vouloit se
+donner au Théâtre, feroit un vol au public,
+s'il ne se fesoit Prédicateur, ou Comédien.
+J'avoue qu'il y a dans ces paroles un air de
+libertinage et d'impiété, qui révolte; se faire
+Prédicateur, ou se faire Comédien sont deux
+choses qui ne peuvent se mettre dans une
+même balance que par des gens qui n'ont
+aucun sentiment de Religion; mais cependant
+il ne laisse pas d'être vrai que la vue
+générale de ces deux professions si opposées,
+est la même: c'est de toucher celui qui
+écoute. Et c'est si bien la même exécution,
+qu'un bon Prédicateur doit exceller dans le
+récit d'une Pièce de théâtre; et ainsi du
+contraire, suposant à l'un et à l'autre une
+connoissance égale des principes, et les
+mêmes dispositions.</p>
+
+<p>Mais, me dira mon Critique, votre Molière
+ne sçavait point tout cela; vous dites vous-même
+qu'il n'eut point de succès dans le
+tragique: et toutes ces belles règles que
+<span class="pagenum"> -<a name="p229">229</a>- </span>
+vous venez de donner ne conviennent point
+à l'Acteur Comique.</p>
+
+<p>La Tragédie est une représentation grave
+et sérieuse d'une action funeste qui s'est
+passée entre des personnes élevées au-dessus
+du commun. Pour réciter cette action, il
+faut avoir la voix grave, noble, sublime; et
+prononcer d'un ton proportionné à l'élévation
+des personnes qu'on met sur la Scène,
+et aux passions que l'on représente, ou que
+l'on veut inspirer. La nature avoit refusé à
+Molière les dispositions nécessaires pour ce
+genre d'action; mais comme homme d'esprit
+et d'étude il en connoissoit les règles.</p>
+
+<p>La Comédie est une représentation naïve
+et enjouée d'une aventure agréable entre des
+personnes communes; à quoi tout auteur
+honnête homme doit ajouter la douce satire
+pour la correction des m&oelig;urs. Cette action
+demande une voix ordinaire, mais agréable,
+et un ton moins élevé, parce que la passion,
+le caractère, le sentiment qu'on exprime
+appartiennent à des personnes communes.
+Mais dans l'un et dans l'autre genre de déclamation,
+on observe les mêmes principes
+pour conduire sa voix et ses gestes. Molière
+pouvoit exécuter cette action, parce qu'elle
+étoit à sa portée, et il avoit l'art de la faire
+<span class="pagenum"> -<a name="p230">230</a>- </span>
+exécuter. <i>Molière</i>, dit M<sup>r</sup> de Furetière, <i>savoit
+bien faire jouer ses Comédies.</i> Il y a
+donc de l'intelligence, des règles à faire représenter
+une Comédie? Autrefois les Comédiens
+les recevoient des Auteurs qui leur
+confioient la représentation de leurs pièces;
+mais aujourd'hui ces Auteurs seroient très-mal
+receus à leur donner l'esprit d'un rolle.
+J'ennuierois sans doute le Lecteur de pousser
+plus loin cette matière; en voilà assez pour
+faire connoître que mon Censeur a eu tort
+de se récrier si fortement sur ce que j'ai dit
+du jeu d'aujourd'hui par rapport à celui
+d'autrefois.</p>
+
+<p>On est surpris que M<sup>r</sup> Racine dans ses
+commencemens, car dans la suite il ne l'auroit
+pas fait, s'engageât à fournir un Acte de
+Tragédie par semaine, et que Molière le lui
+eût demandé. Mais quand on fera réflexion
+que celui-ci connoissoit déjà les dispositions
+extraordinaires que M<sup>r</sup> Racine avait pour la
+Poësie, qu'on lui donnoit un plan tout fait,
+qu'il n'avoit qu'à versifier, et que c'étoit
+un Poëte naissant plein de feu, on ne sera
+point étonné de ce que j'avance. M<sup>r</sup> Scarron
+nous dit dans l'Épitre dédicatoire du <i>Jodelet
+Maître Valet</i>, qu'il ne fut que quinze jours
+à faire cette Pièce. Après cela doit-on s'étonner
+<span class="pagenum"> -<a name="p231">231</a>- </span>
+que l'on puisse faire un Acte en huit
+jours? Ou du moins qu'un jeune Poëte l'entreprenne?</p>
+
+<p>L'Auteur de la Critique charge si souvent
+sur Baron, que je ne fais point de doute
+qu'il ne lui en veuille personnellement. Il
+prend de là ocasion de désapprouver l'Histoire
+de l'Épinette: Elle est, dit-il, hors de
+mon sujet. Eh! je l'ai dit avant lui; j'ai demandé
+grace pour ce petit Épisode; j'ai dit
+que je ne le donnois que parce qu'il me paroissoit
+plaisant. N'en est-ce pas assez
+pour me justifier?</p>
+
+<p>Le détail qui regarde Baron ennuie mon
+Censeur, ce sont des choses communes: Molière
+est petit avec Baron. Je conviens qu'à
+la première lecture faite sans réflexion, on
+peut me reprendre sur cet article; mais
+pour peu que l'on fasse atention que je n'ai
+raporté ces petites particularitez, que pour
+relever les grands traits qui les terminent,
+pour faire voir que Molière entroit dans le
+commun du commerce d'estime ou d'amitié,
+comme dans le plus sérieux: on ne me condamnera
+peut-être pas aussi sévèrement que
+l'a fait mon Censeur, qui tranche si fort du
+grand homme par la supériorité de ses expressions,
+que je doute que ses sentiments
+<span class="pagenum"> -<a name="p232">232</a>- </span>
+et sa conduite y répondent: mais il est peu
+d'acord avec lui-même: car tantôt il s'abaisse
+jusqu'à vouloir toute la Vie de Molière, il
+daignera la lire; tantôt il n'en veut que les
+beaux traits, le reste le révolte; tantôt il
+se déclare le Protecteur, le Panégyriste des
+Comédiens; tantôt il ne veut point en entendre
+parler, ils sont au dessous de lui. Dans
+un endroit il me reprend de n'être pas sincère,
+de suprimer des faits; dans un autre
+il trouve mauvais que je dise la vérité. Il auroit
+voulu que je n'eusse rien dit du mauvais
+ménage qui étoit entre Molière et sa femme,
+que je n'eusse parlé de M<sup>r</sup> de Chapelle,
+que lors qu'il étoit à jeun: c'est-à-dire que
+mon Censeur auroit voulu l'impossible; ç'auroit
+été sans raison tomber dans le défaut
+qu'il me reproche un moment après.</p>
+
+<p>Je n'ai pas, dit-il, donné tout ce que je
+savois de la Comédie du <i>Tartufe</i>; on s'en
+plaint par tout. Mais lui qui en sait tant de
+choses, que ne les disoit-il? Que ne recueilloit-il
+des Mémoires, pour me reprendre à
+bon titre? je serois ravi qu'il eût informé le
+Public mieux que je ne l'ai fait. Mais je le
+vois bien, c'est ici que mon Censeur a de la
+prudence, malgré lui-même; il n'a eu en
+veue que d'intéresser les autres, sans se commettre.
+<span class="pagenum"> -<a name="p233">233</a>- </span>
+J'ai dit sur cette Pièce ce que l'on
+devoit dire: et mon Censeur, qui étale souvent
+de si beaux sentiments, a mauvaise grace
+de me demander des traits de Satire, qui
+n'ont nulle apparence de vérité. Veut-il que
+je pénètre dans l'intérieur de Molière, pour
+savoir si M<sup>r</sup> N. et Mad<sup>e</sup> N. sont les originaux
+du <i>Tartufe</i>? Est-il à présumer qu'il l'ait
+jamais dit? «C'est le Public qui a fait son
+aplication, donc la chose est vraie»: la
+conséquence n'est pas juste. Ces caractères
+généraux peuvent s'apliquer à tant de sujets,
+que l'on peut aisément se tromper. Je l'ai
+examiné avec plus de soin que mon Censeur,
+j'ai vu que cela étoit vrai.</p>
+
+<p>En vérité je ne saurois comprendre l'Auteur
+de la Critique, je ne puis le définir. Il
+fait l'honnête homme, et il veut que de
+sang froid je nomme une personne, illustre,
+dit-il, aujourd'hui, qui chaussa autrefois
+Molière si étourdiment à l'envers. Ou l'Histoire
+qu'il nous fait de ce grand-Homme est
+vraie, ou elle ne l'est pas. Si elle est vraie,
+quel ornement son nom auroit-il donné à
+mon Livre, où je ne parle ni de Méchaniques,
+ni de Finances? Si elle ne l'est pas,
+c'eût été le calomnier. Mais la belle morale
+que mon Censeur débite à cette occasion, est
+<span class="pagenum"> -<a name="p234">234</a>- </span>
+inutile pour moi; car je lui déclare que je ne
+connois point son Provençal, et que les rares
+qualitez qu'il lui donne me le font encore
+plus méconnoître; car je m'en raporte beaucoup
+plus au jugement de Molière, qui étoit
+Connoisseur, qu'à tout ce que le Censeur
+nous dit de son Héros; et pour lui faire voir
+que je n'y entends point finesse, qu'il le nomme,
+je veux bien être chargé de la confusion
+de l'avoir mis sur la Scène dans la Vie de
+Molière, suposé que je n'aie pas raporté la
+vérité.</p>
+
+<p>Je lui en passe une très constante: je lui
+avoue de bonne foi que la défense du <i>Misantrope</i>
+est peut-être le meilleur Ouvrage de
+celui qui l'a faite; mais le bon a ses mesures
+diférentes, suivant les personnes qui en jugent,
+et selon les rapports que l'on en fait.
+Mon Censeur compare cette défense si heureusement
+pour la faire valoir, que je ne puis
+disconvenir qu'il n'ait raison. Cependant il
+auroit pu se dispenser de faire tant de bruit
+pour si peu de chose; je raporte un fait de la
+Vie de Molière; je ne suis point garand de
+l'effet qu'il doit produire. Mon Censeur s'est
+fâché à cette ocasion; il est aisé à irriter; et je
+n'ai point d'autre satisfaction à lui donner
+sur cet article que de ne lui point répondre,
+<span class="pagenum"> -<a name="p235">235</a>- </span>
+c'est une question décidée dans le public depuis
+longtems.</p>
+
+<p>A entendre parler l'Auteur de la Critique
+avec son ton décisif, on doit le prendre pour
+un bel esprit. La conversation de Bernier
+avec Molière est plate. Et bien j'ai eu intention
+de la faire telle pour peindre le travers
+d'un Voyageur, Philosophe bien plus. L'avanture
+du Minime l'a réjoui; j'ai eu en vue
+de réjouir; si je n'y avois pas réussi, ce seroit
+un sujet de me reprendre. Ce Censeur
+croit-il que j'aie travaillé sans dessein, et
+que j'aie atendu à m'en former un après le
+jugement du Public? Non, j'ai taché de prévenir
+le Lecteur par mes expressions, et de
+l'amener au sentiment qu'il devoit avoir sur
+chaque trait de la Vie de Molière. Je ne me
+plains point du succès. Mon Censeur, quelque
+sévère qu'il soit, me rend un peu de
+justice, mes fautes ne l'aveuglent point, il
+me donne des louanges qu'il ne m'est pas
+permis de répéter, mais dont je lui dois des
+remercimens si elles sont sincères; car je
+lui avoue ingénument que je ne le crois pas
+de mes amis, et que sans l'impression, qui
+ne souffre plus d'invectives, il m'auroit encore
+moins ménagé.</p>
+
+<p>L'amitié de Molière pour Chapelle l'étonne.
+<span class="pagenum"> -<a name="p236">236</a>- </span>
+«Puisque celui-ci,» dit-il, «convenoit si peu à
+l'autre, pourquoi ne se séparoient-ils pas?
+Peut-on conserver une amitié si discordante?»
+Mais mon Censeur examine peu;
+je suis toujours obligé de le dire. Il confond
+le bon c&oelig;ur avec les manières. Celles de
+Chapelle et de Molière ne s'acordoient pas
+à la vérité; mais ils se connoissoient intérieurement
+pour des personnes essencielles,
+et ils essayoient à tous momens de se convertir
+l'un pour l'autre. Combien voyons
+nous de gens qui s'aiment, et qui se grondent
+continuellement! Il n'y a donc point
+là de quoi s'étonner, pour peu que l'on connoisse
+le monde. C'est même l'amitié bien
+souvent qui cause ces petites altercations
+familières, qui ne font que la réveiller. Je
+puis à mon tour reprocher à mon Critique
+que Baron lui tient trop au c&oelig;ur. Comment!
+il en parle plus souvent en mal, que je n'en
+ai parlé en bien! Quelle mauvaise plaisanterie
+il en fait à l'ocasion de Chapelle! Je
+trouve mon Censeur si petit en cet endroit
+que je l'abandonne au mépris du Public, sur
+cet article.</p>
+
+<p>Il est fort éveillé sur tout ce qui peut
+abaisser mon Ouvrage; car il ne raconte
+l'avanture de la Personne qui fut demander
+<span class="pagenum"> -<a name="p237">237</a>- </span>
+conseil à Roselis pour se faire Comédien,
+que pour acuser indirectement la mienne de
+fausseté. Mais ce fait est connu de trop de
+personnes pour être ignoré; et je doute fort,
+de la vérité du sien.</p>
+
+<p>C'est à ce sujet que le Critique s'épanche
+en faveur des Comédiens. Cet Auteur qui
+veut tout, jusques aux noms des personnes,
+ne trouve pourtant pas bon que j'aie fait
+parler Molière contre la Troupe, et suposant
+que le fait soit véritable, il est de sentiment,
+que je devois sauver de pareilles
+véritez à de si honnêtes gens. «J'en ai bien,»
+dit-il, «épargné à d'autres qui ne les valent
+pas.» Si je discutois cette proposition,
+je ne sçai si mon Censeur, et ses bons amis,
+y trouveroient leur compte. Mais n'aïant
+rendu que les paroles de Molière en cette
+ocasion, qu'il aille lui en faire ses plaintes
+en l'autre monde. Cependant je ne puis
+m'empêcher de faire remarquer au Lecteur
+le travers de mon Critique; qui trouve à
+redire que je n'aie pas nommé des Personnes
+de considération, et qui veut que je ménage
+les Comédiens, que je n'ai pas même ataqués
+personnellement ni en général; c'est
+Molière qui parle encore une fois. En mon
+particulier je reconnois ces M<sup>rs</sup> là pour de
+<span class="pagenum"> -<a name="p238">238</a>- </span>
+fort honnêtes-gens; ils ont de l'esprit, de la
+conduite, jusqu'à de la vertu, puisque mon
+Censeur le veut. Mais Molière les connoissoit
+mieux que moi. Cependant il y en a
+dans la Troupe que j'estime fort, et si les
+autres leur ressemblent tous, le Public est
+injuste de se plaindre d'eux si souvent.</p>
+
+<p>Mon Critique, qui se fait tant ami de la
+sincérité, trouve encore mauvais que j'aie
+fait voir les foiblesses de Molière. Pourquoi,
+dit-il, faire rire le Lecteur en lisant la Vie
+d'un Homme si grave? Que de contradiction,
+dans les sentimens de ce Censeur! Il les oublie
+d'un moment à l'autre; et bien sérieusement
+je ne sais pas pourquoi il lui a pris
+phantaisie de critiquer mon Livre avec si
+peu de précaution, avec si peu de conduite.
+Je ne lui trouve de la raison que quand il me
+demande un détail plus étendu sur les
+Pièces de Molière; je sais que cela auroit
+fait plaisir au Public; et peut-être lui donnerai-je
+cette satisfaction.</p>
+
+<p>Mon Censeur n'est plus le même, quand
+il parle du Courtisan extravagant, il manque
+de goût. «Cela,» dit-il, «n'est pas
+bon dans un Livre; c'est un morceau de
+Pièce tout fait pour le Théâtre.» Mais il
+n'a pas remarqué que cette avanture auroit
+<span class="pagenum"> -<a name="p239">239</a>- </span>
+été plate, si je n'avois mis le Courtisan en
+action, si je n'avois peint son caractère par
+ses expressions, que je n'aurois pu employer
+dans un simple récit. Et je ne sais pas où
+mon Censeur a vu établi en règle, qu'il soit
+deffendu de mettre de l'action, et du caractère
+dans un Livre; c'est le plus seur moyen de
+plaire, et d'atacher à la lecture.</p>
+
+<p>Voici un grand article; il y est parlé de
+de M<sup>r</sup> Baile; mon petit Critique voudroit
+bien mettre un si grand homme de son
+côté. Je suis un effronté de ne pas m'en raporter
+à ce qu'il a dit de Molière et de sa
+femme dans son <i>Dictionnaire critique</i>. C'est
+un Auteur grave qui a parlé, donc ce qu'il
+dit est véritable. J'honore parfaitement
+M<sup>r</sup> Baile, et je connois peut-être mieux la
+vaste étendue et la solidité de son génie, que
+mon Censeur ne la connoît; mais je ne
+veux point être l'esclave de ses sentiments
+sans les examiner. Et lui-même qui par ses
+profondes lectures, par ses sages raisonnemens,
+veut nous débarasser de tous préjugés
+dans une bagatelle, a donné celui du
+Public au sujet de Molière. Il devoit observer
+à la simple lecture, que l'Ouvrage qu'il
+cite à son ocasion, comme vrai, déshonoroit
+la mémoire d'un Auteur illustre; comme
+<span class="pagenum"> -<a name="p240">240</a>- </span>
+faux, fesoit tort au jugement de l'Auteur du
+<i>Dictionnaire</i>. Mais peut-on s'y méprendre?
+Ne dévelope-t-on pas aisément la malignité
+d'un Auteur aux expressions, à la conduite
+de l'Ouvrage, aux intérests qui y sont répandus?
+Ainsi, dût M<sup>r</sup> Baile le trouver mauvais,
+je ne saurois lui passer d'avoir donné du poids
+à un indigne Ouvrage fait contre la réputation
+d'un des grands hommes de notre tems.</p>
+
+<p>Comment! dira peut-être mon Censeur,
+comme vous parlez de Molière, il semble
+que ce soit un Héros! Que ce Critique lise,
+je vais lui fermer la bouche par un trait de
+la Vie de cet Auteur, qui n'est pas venu jusqu'à
+moi avant l'impression. Monsieur le
+Prince deffunt, qui l'envoyoit chercher souvent
+pour s'entretenir avec lui, en présence
+des personnes qui me l'ont raporté, lui dit
+un jour: «Écoutez, Molière, je vous fais
+venir peut-être trop souvent, je crains de
+vous distraire de votre travail; ainsi je ne
+vous envoierai plus chercher, parce que
+je sais la complaisance que vous auriez
+pour moi; mais je vous prie à toutes vos
+heures vuides de me venir trouver; faites-vous
+annoncer par un Valet-de-Chambre,
+je quitterai tout pour être avec vous.»
+Lorsque Molière venoit, le Prince congédioit
+<span class="pagenum"> -<a name="p241">241</a>- </span>
+ceux qui étoient avec lui, et il étoit
+des trois et quatre heures avec Molière; et
+l'on a entendu ce grand Prince en sortant
+de ces conversations, dire publiquement: «Je
+ne m'ennuie jamais avec Molière, c'est un
+homme qui fournit de tout, son érudition
+et son jugement ne s'épuisent jamais.»
+Je ne crois pas que mon Censeur veuille
+rabattre du sentiment d'un Prince qui jugeoit
+si seurement de toutes choses. Et cependant,
+c'est ce même Molière dont mon
+Critique ataque les connoissances et la conduite.
+Mais plus, il n'y a pas un an que le
+Roi eut ocasion de dire qu'il avoit perdu
+deux hommes qu'il ne recouvreroit jamais,
+Molière et Lulli. Ces paroles assurent la
+réputation et le mérite de Molière contre la
+malignité du Censeur.</p>
+
+<p>Le récit que je fais de la mort de cet Auteur
+ne lui plaît point; il est rempli de trop petites
+circonstances pour son esprit supérieur.
+Il n'y en a pourtant pas une que j'aie mise
+sans dessein; quand il entre dans la loge de
+Baron, il paroît qu'il a plus d'atention au
+succès de sa Pièce, qu'à l'état violent où il
+étoit: il refuse en homme d'esprit de prendre
+les bouillons de sa femme, parce que
+les choses, dont ils étoient composés, auroient
+<span class="pagenum"> -<a name="p242">242</a>- </span>
+pu abréger les moments qui lui restoient
+à vivre. S'il satisfait l'envie qu'il
+avoit de manger du fromage de Parmesan;
+c'est qu'il sentoit bien que le régime lui
+étoit inutile alors, puisqu'il avoit dit l'après-dînée
+à sa femme qu'il finissoit. Les S&oelig;urs
+Religieuses, qui l'assistèrent à la mort, font
+connoître qu'il fesoit des charités. J'ai laissé
+tout cela à penser au Lecteur; mais mon
+Censeur ne pense point, et s'en tient au premier
+sens des termes; il faut tout lui dire
+pour qu'il le sente. Si l'on prenoit toutes les
+petites circonstances que j'ai raportées de
+la mort de Molière, comme il les a prises,
+j'avoue que ce ne seroit pas le plus bel endroit
+de mon Livre; mais tout le monde n'a
+pas jugé comme lui, et elles ont du moins
+servi à détromper le Public de ce qu'il pensoit
+sur cette mort: c'étoit la principale fin
+que je m'étois proposée.</p>
+
+<p>Quant à ce qui se passa après que Molière
+fut mort, je laisse à mon Censeur de nous
+le donner. Aparemment qu'il en est bien
+informé, puisqu'il avance qu'il y auroit de
+quoi faire un Livre fort curieux. J'ai trouvé
+la matière de cet ouvrage si délicate et si
+difficile à traiter, que j'avoue franchement
+que je n'ai osé l'entreprendre; et je crois
+<span class="pagenum"> -<a name="p243">243</a>- </span>
+que mon Critique y auroit été aussi embarrassé
+que moi: il le sait bien; mais il a
+été ravi d'avoir cela à me reprocher. Je ne
+dois pourtant pas me plaindre de lui:
+«D'autres pourroient,» dit-il, «trouver
+plus que moi à redire à la Vie de Molière;
+je ne donne que ma pensée. A tout prendre
+néanmoins cet Ouvrage pourroit avoir
+le plus grand nombre de son côté; il
+amuse les petits Lecteurs; il y a des
+aventures qui font rire: il y a des noms
+en blanc, cela excite la curiosité, et fait
+bien souvent le mérite d'un Livre. Pour
+moi,» ajoute-t-il, «débarassé de tout
+préjugé, je n'ai pas trouvé la Vie de Molière
+dans cet Ouvrage; l'expression ne
+m'a point dédommagé, elle est trop hardie.
+Pourquoi l'Auteur ne choisit-il pas
+d'autres sujets pour travailler? il réussiroit,
+il a de la disposition.» Voilà parler
+en Maître: l'Académie en corps ne décideroit
+pas si fièrement. C'est dommage que
+mon Censeur se soit contredit tant de fois
+dans sa Critique, qu'il ait des sentiments si
+oposés à ceux du Public, qu'il prenne si
+souvent à gauche: avec ses grands termes et
+ses belles expressions il se seroit fait une
+réputation d'homme d'esprit à mes dépens.
+<span class="pagenum"> -<a name="p244">244</a>- </span>
+Mais je me flate, sans trop présumer de
+mon Ouvrage, que puisque le Public a daigné
+souffrir et agréer mon travail, qu'il
+prendra ma deffense: non que je présume
+absolument avoir bien travaillé: mais mon
+Livre n'est point, ce me semble, aussi méprisable
+que mon Censeur le représente. Je
+lui ai pourtant une obligation essencielle;
+il lui a donné un agrément de plus: il est
+de l'essence des bons Livres d'avoir des
+Censeurs. Celui qui m'ataque ne doit pas se
+plaindre de moi; je l'ai, ce me semble, assez
+ménagé, pour ne plus craindre les traits de
+sa vivacité, dont il me menace à la fin de sa
+Critique, au cas que je repousse très-fortement
+les coups qu'il m'a portés. Ils ne sont
+pas assez rudes pour avoir recours à l'insulte;
+et je ne suis pas de caractère à m'en servir,
+quand je me croirois bien battu. Tout ce
+dont je suis fâché c'est de n'avoir pu découvrir
+qui est mon Censeur; je lui aurois rendu
+des devoirs d'honnêteté que sa personne
+auroit peut-être exigés; mais à juger de lui
+par son ouvrage, je ne puis me dispenser
+de dire qu'il a de l'esprit, et qu'il
+écrit bien; mais qu'il a peu d'ordre et de
+retenue.</p>
+
+
+<p class="c"><small>FIN</small></p>
+
+
+
+
+<h2><a name="p245"><small>CLEF</small></a><br>
+DES NOMS LAISSÉS EN BLANC</h2>
+
+
+<p><span class="sc">Page</span> <a href="#p10">10</a>. «M<sup>r</sup> P**»: Charles Perrault,
+dans sa notice sur Molière du livre <i>Éloges
+des hommes illustres du XVII<sup>e</sup> siècle</i>.</p>
+
+<p>P. <a href="#p82">82</a>. «M<sup>rs</sup> de J..., de N... et de L...»
+MM. de Jonsac, de Nantouillet et Lulli.</p>
+
+<p>P. <a href="#p97">97</a>. «M<sup>r</sup> ...»: le premier président
+de Lamoignon.</p>
+
+<p>P. <a href="#p99">99</a>. «M. de **»: Donneau de Visé; sa
+<i>Lettre</i> parut en tête de la première édition
+du <i>Misanthrope</i>; Paris, Jean Ribou, 1667,
+in-12.</p>
+
+<p>P. <a href="#p132">132</a>. «M<sup>r</sup> des P***»: Boileau-Despréaux.</p>
+
+<p>P. <a href="#p135">135</a>. «la de ...»: Mademoiselle de
+Brie.</p>
+
+<p>P. <a href="#p149">149</a>. «M<sup>r</sup> R...»: Racine.</p>
+
+<p>P. <a href="#p149">149</a>. «L'occasion de <i>B...</i>»: lisez <i>A</i>;
+il s'agit de l'<i>Alexandre</i>, la seconde tragédie
+de Racine.</p>
+
+<p>P. <a href="#p149">149</a>. «M. de P...»: Boileau de Puimorin.</p>
+
+
+
+
+
+<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+<h3>A</h3>
+
+
+<ul>
+<li>Les <i>Amans magnifiques</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p139">139</a></li>
+<li>L'<i>Amphitrion</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p103">103</a></li>
+<li>L'<i>Andouille de Troie</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p48">48</a></li>
+<li>Avanture d'un Eclesiastique qui vouloit détourner Molière de la Comédie
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p9">9</a></li>
+<li>&mdash; D'un Vieillard aux <i>Précieuses</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p20">20</a></li>
+<li>&mdash; D'un Bourgeois de Paris
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p21">21</a></li>
+<li>&mdash; De la Scène du Chasseur des Fâcheux
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p26">26</a></li>
+<li>&mdash; De M<sup>r</sup> Racine
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p32">32</a></li>
+<li>&mdash; De l'Épinette de Raisin
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p44">44</a></li>
+<li>&mdash; De Mondorge, Comédien
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p65">65</a></li>
+<li>&mdash; De Hubert, Comédien
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p72">72</a></li>
+<li>&mdash; De Molière sur un âne
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p76">76</a></li>
+<li>&mdash; des Yvrognes qui vouloient se noyer
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p82">82</a></li>
+<li>&mdash; De Chapelle et de son Valet
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p89">89</a></li>
+<li>&mdash; De la personne qui fit la Défence du <i>Misantrope</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p99">99</a></li>
+<li>&mdash; D'un Savant sur l'<i>Amphitrion</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p103">103</a></li>
+<li>&mdash; D'une lecture du <i>George Dandin</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p104">104</a></li>
+<li>&mdash; De Champmêlé avec Molière
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p109">109</a></li>
+<li>&mdash; D'un Minime
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p116">116</a></li>
+<li>&mdash; D'un Courtisan
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p123">123</a></li>
+<li>&mdash; D'un jeune homme qui voulait se faire Comédien
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p126">126</a></li>
+<li>&mdash; De Chapelle et de M<sup>r</sup> des P**
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p132">132</a></li>
+<li>&mdash; D'un Valet de Molière
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p137">137</a></li>
+<li>&mdash; Du Chapeau de M. Rohault
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p139">139</a></li>
+<li>&mdash; De Benserade sur des Vers
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p147">147</a></li>
+<li>L'<i>Avare</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p58">58</a>, <a href="#p104">104</a></li>
+</ul>
+
+<h3>B</h3>
+
+<ul>
+<li>M<sup>r</sup> Baile
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p151">151</a></li>
+<li>M<sup>r</sup> le Baron
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p31">31</a>, <a href="#p44">44</a>, <a href="#p48">48</a> et suiv., <a href="#p59">59</a>, <a href="#p65">65</a>, <a href="#p83">83</a>, <a href="#p90">90</a>, <a href="#p92">92</a>, <a href="#p114">114</a> et suiv., <a href="#p119">119</a>, <a href="#p139">139</a>, <a href="#p142">142</a>, <a href="#p149">149</a>, <a href="#p154">154</a>, <a href="#p159">159</a></li>
+<li>La Barre
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p135">135</a></li>
+<li>Beauchateau, Comédien
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p30">30</a></li>
+<li>Mademoiselle Beauval
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p61">61</a></li>
+<li>Béjart
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p11">11</a>, <a href="#p72">72</a></li>
+<li>La Béjart
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p11">11</a>, <a href="#p35">35</a>, <a href="#p59">59</a>, <a href="#p70">70</a></li>
+<li>Belleroze, Comédien
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p5">5</a></li>
+<li>M<sup>r</sup> de Benserade
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p147">147</a></li>
+<li>M<sup>r</sup> Bernier
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p6">6</a>, <a href="#p7">7</a>, <a href="#p114">114</a> et suiv.</li>
+<li>Un Bourgeois de Paris
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p21">21</a></li>
+<li>M<sup>r</sup> Boursault
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p30">30</a></li>
+<li>De Brie
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p11">11</a></li>
+<li>Mademoiselle de Brie
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p11">11</a></li>
+<li>M<sup>r</sup> de la Bruyère
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p166">166</a></li>
+</ul>
+
+<h3>C</h3>
+
+<ul>
+<li>Champmeslé
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p109">109</a></li>
+<li>M<sup>r</sup> Chapelain
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p19">19</a>, <a href="#p97">97</a></li>
+<li>M<sup>r</sup> de Chapelle
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p6">6</a>, <a href="#p7">7</a>, <a href="#p78">78</a>, <a href="#p82">82</a> et suiv., <a href="#p89">89</a>, <a href="#p92">92</a>, <a href="#p94">94</a>, <a href="#p116">116</a>, <a href="#p120">120</a>, <a href="#p130">130</a>, <a href="#p159">159</a></li>
+<li>Le <i>Cocu Imaginaire</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p21">21</a></li>
+<li>Comédiens de Monsieur le Daufin
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p48">48</a>, <a href="#p49">49</a></li>
+<li>La <i>Comtesse d'Escarbagnas</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p145">145</a></li>
+<li>M<sup>r</sup> le Prince de Conti
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p11">11</a>, <a href="#p12">12</a></li>
+<li>M<sup>r</sup> de Corneille
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p152">152</a></li>
+<li>La Critique d'<i>Andromaque</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p33">33</a></li>
+<li>La Critique de l'<i>École des Femmes</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p29">29</a></li>
+<li>Du Croisi
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p139">139</a></li>
+<li>M<sup>r</sup> de Cyrano
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p7">7</a></li>
+</ul>
+
+<h3>D</h3>
+
+<ul>
+<li>Deffence à la Maison du Roi d'entrer à la Comédie sans payer
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p71">71</a> et suiv.</li>
+<li>Le <i>Dépit Amoureux</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p13">13</a>, <a href="#p19">19</a></li>
+<li>Descartes
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p117">117</a></li>
+<li>Les <i>Docteurs rivaux</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p16">16</a></li>
+<li><i>Dom Garcie</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p23">23</a></li>
+<li><i>Dom Quixote</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p76">76</a></li>
+<li>Domestique de Molière
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p137">137</a></li>
+</ul>
+
+<h3>E</h3>
+
+<ul>
+<li>L'<i>École des Femmes</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p27">27</a> et suiv.</li>
+<li>L'<i>École des Maris</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p23">23</a></li>
+<li><i>Elomire, ou les Médecins vengés</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p162">162</a></li>
+<li>Épicure
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p117">117</a></li>
+<li>Épinette surprenante
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p44">44</a> et suivantes</li>
+<li>Épitaphes de Molière
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p161">161</a> et suiv.</li>
+<li>L'<i>Étourdi</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p12">12</a>, <a href="#p13">13</a>, <a href="#p18">18</a></li>
+<li>L'Extravagant
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p123">123</a>, <a href="#p125">125</a></li>
+</ul>
+
+<h3>F</h3>
+
+<ul>
+<li>Les <i>Fascheux</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p24">24</a> et suiv.</li>
+<li>La <i>Femme Juge</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p110">110</a></li>
+<li>Les <i>Femmes savantes</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p145">145</a> et suiv.</li>
+<li>Le <i>Festin de Pierre</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p40">40</a></li>
+<li>Floridor
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p30">30</a></li>
+<li>Florimont
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p135">135</a></li>
+<li>Les <i>Fourberies de Scapin</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p145">145</a></li>
+<li>Les <i>Frères Ennemis</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p32">32</a></li>
+</ul>
+
+<h3>G</h3>
+
+<ul>
+<li>Gandouin, Chapelier
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p145">145</a></li>
+<li>Gassendi
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p6">6</a>, <a href="#p7">7</a></li>
+<li><i>George Dandin</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p104">104</a> et suiv.</li>
+<li>La Grange
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p108">108</a>, <a href="#p168">168</a></li>
+<li>Gros René
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p11">11</a></li>
+</ul>
+
+<h3>H</h3>
+
+<ul>
+<li>Hôtel de Bourgogne
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p29">29</a>, <a href="#p30">30</a>, <a href="#p31">31</a></li>
+<li>Hubert, Comédien
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p73">73</a></li>
+</ul>
+
+<h3>I</h3>
+
+<ul>
+<li>L'<i>Impromptu de Versaille</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p29">29</a></li>
+</ul>
+
+<h3>L</h3>
+
+<ul>
+<li>Lucrèce traduit par Molière
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p16">16</a></li>
+<li>M<sup>r</sup> Luillier
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p24">24</a></li>
+</ul>
+
+<h3>M</h3>
+
+<ul>
+<li>Madame défunte
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p102">102</a></li>
+<li>Le <i>Maître d'Ecole</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p16">16</a></li>
+<li>Le <i>Malade Imaginaire</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p153">153</a> et suiv.</li>
+<li>Margane, Avocat
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p49">49</a></li>
+<li>Le <i>Mariage forcé</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p39">39</a></li>
+<li>M<sup>r</sup> de Mauvilain, Médecin
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p42">42</a>, <a href="#p43">43</a></li>
+<li>Le <i>Médecin malgré lui</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p98">98</a> et suiv.</li>
+<li>Médecins
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p40">40</a> et suiv.</li>
+<li><i>Melicerte</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p102">102</a></li>
+<li>M<sup>r</sup> Ménage
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p19">19</a>, <a href="#p26">26</a>, <a href="#p97">97</a></li>
+<li>M<sup>r</sup> Mignard
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p79">79</a></li>
+<li>Mignot, comédien
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p65">65</a></li>
+<li>Le <i>Misantrope</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p98">98</a> et suiv.</li>
+<li>M<sup>r</sup> de Modène
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p11">11</a></li>
+<li>Le Grand Mogol
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p114">114</a></li>
+<li>M<sup>r</sup> de Molière, sa naissance
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p3">3</a></li>
+<li>Sa profession
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p3">3</a>, <a href="#p8">8</a>, <a href="#p169">169</a></li>
+<li>Ses études
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p5">5</a>, <a href="#p6">6</a>, <a href="#p7">7</a></li>
+<li>Son nom
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p3">3</a>, <a href="#p9">9</a></li>
+<li>Il se fait Comédien
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p8">8</a></li>
+<li>Il refuse d'être Secrétaire
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p13">13</a></li>
+<li>Sa difficulté de travailler
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p26">26</a>, <a href="#p152">152</a></li>
+<li>Sa pension
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p34">34</a></li>
+<li>Son mariage
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p35">35</a> et suiv.</li>
+<li>Sa jalousie
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p37">37</a>, <a href="#p79">79</a></li>
+<li>Son éloignement pour les Médecins
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p40">40</a> et suiv.</li>
+<li>Sa libéralité
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p66">66</a></li>
+<li>Sa maladie
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p77">77</a>, <a href="#p153">153</a></li>
+<li>Sa déclamation
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p111">111</a> et suiv.</li>
+<li>Son domestique
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p134">134</a></li>
+<li>Son penchant pour le sexe
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p135">135</a>, <a href="#p136">136</a></li>
+<li>Sa mort
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p153">153</a> et suiv.</li>
+<li>Son caractère
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p159">159</a></li>
+<li>Son enterrement
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p160">160</a> et suiv.</li>
+<li>Ses écrits
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p167">167</a></li>
+<li>Mademoiselle de Molière
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p37">37</a>, <a href="#p41">41</a>, <a href="#p59">59</a>, <a href="#p154">154</a></li>
+<li>Mondorge, Comédien
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p65">65</a> et suiv.</li>
+<li>Mondori
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p30">30</a></li>
+<li>Monfleuri
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p110">110</a></li>
+<li>Monsieur
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p15">15</a></li>
+</ul>
+
+<h3>N</h3>
+
+<ul>
+<li><i>Nicomède</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p16">16</a></li>
+<li>La <i>Nymphe Dodue</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p49">49</a></li>
+</ul>
+
+<h3>O</h3>
+
+<ul>
+<li>Olivier, Gentilhomme de Monsieur le Prince de Monaco
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p51">51</a></li>
+</ul>
+
+<h3>P</h3>
+
+<ul>
+<li>Du Parc
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p11">11</a>, <a href="#p41">41</a></li>
+<li>La du Parc
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p11">11</a>, <a href="#p52">52</a>, <a href="#p70">70</a></li>
+<li>Mr Perrault
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p9">9</a> et suiv.</li>
+<li>Mademoiselle Pocquelin
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p158">158</a></li>
+<li>Le <i>Portrait du Peintre</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p30">30</a>, <a href="#p162">162</a></li>
+<li><i>Pourceaugnac</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p138">138</a></li>
+<li>Monsieur des Préaux
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p165">165</a></li>
+<li>Les <i>Précieuses Ridicules</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p13">13</a>, <a href="#p19">19</a> et suiv.</li>
+<li>M<sup>r</sup> le Prince deffunt
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p97">97</a>, <a href="#p161">161</a></li>
+<li>La <i>Princesse d'Elide</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p38">38</a>, <a href="#p39">39</a></li>
+<li><i>Psyché</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p152">152</a></li>
+</ul>
+
+<h3>R</h3>
+
+<ul>
+<li>M<sup>r</sup> Racine
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p32">32</a> et suiv.</li>
+<li>Raisin
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p44">44</a> et suiv.</li>
+<li>La Raisin
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p55">55</a>, <a href="#p61">61</a></li>
+<li>M<sup>r</sup> Rohaut
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p79">79</a>, <a href="#p81">81</a>, <a href="#p139">139</a>, <a href="#p169">169</a></li>
+<li>Rotrou
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p32">32</a>, <a href="#p103">103</a></li>
+</ul>
+
+<h3>S</h3>
+
+<ul>
+<li>Scaramouche
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p67">67</a> et suiv.</li>
+<li><i>Scaramouche Hermite</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p97">97</a></li>
+<li>Le <i>Sicilien</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p103">103</a></li>
+<li>M<sup>r</sup> de Simoni
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p13">13</a></li>
+<li>S&oelig;urs Quêteuses
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p157">157</a></li>
+<li>Subligny
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p33">33</a></li>
+</ul>
+
+<h3>T</h3>
+
+<ul>
+<li>Le <i>Tartuffe</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p94">94</a> et suiv., <a href="#p122">122</a>, <a href="#p140">140</a></li>
+<li><i>Théagène et Chariclée</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p32">32</a></li>
+<li>La <i>Thébaïde</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p32">32</a></li>
+<li>Théophile
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p103">103</a></li>
+<li>La Torellière
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p108">108</a></li>
+<li><i>Tricassin Rival</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p48">48</a></li>
+<li>Troupe de Molière
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p9">9</a>, <a href="#p11">11</a></li>
+<li>Elle va en Languedoc
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p12">12</a></li>
+<li>Elle revient à Paris
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p15">15</a> et suiv.</li>
+<li>Elle joue devant le Roi
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p16">16</a></li>
+<li>Sa Majesté lui donne le petit Bourbon
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p17">17</a></li>
+<li>Elle passe au Palais Royal et prend le titre de Comédiens de Monsieur
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p17">17</a></li>
+<li>Elle commence à représenter dans Paris
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p18">18</a></li>
+<li>Le Roi lui donne une pension et la prend à son service
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p57">57</a></li>
+<li>Troupe de Monsieur le Daufin
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p48">48</a></li>
+</ul>
+
+<h3>V</h3>
+
+<ul>
+<li>M<sup>r</sup> le Maréchal de Vivonne
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p159">159</a></li>
+<li>Lettre Critique sur le livre intitulé <i>La Vie de M<sup>r</sup> de Molière</i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p171">171</a></li>
+<li>Réponse à la critique
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p199">199</a></li>
+<li>Clef des noms laissés en blanc
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<a href="#p245">245</a></li>
+</ul>
+
+<p class="c">Paris.&mdash;Typ. <span class="sc">Motteroz</span>, 31, r. du Dragon.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Vie de M. de Molière, by
+Jean-Léonor de Grimarest
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DE M. DE MOLIÈRE ***
+
+***** This file should be named 22613-h.htm or 22613-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/2/2/6/1/22613/
+
+Produced by Laurent Vogel, Mireille Harmelin and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/22613-h/images/a.png b/22613-h/images/a.png
new file mode 100644
index 0000000..41db247
--- /dev/null
+++ b/22613-h/images/a.png
Binary files differ
diff --git a/22613-h/images/b.png b/22613-h/images/b.png
new file mode 100644
index 0000000..d02e312
--- /dev/null
+++ b/22613-h/images/b.png
Binary files differ
diff --git a/22613-h/images/c.png b/22613-h/images/c.png
new file mode 100644
index 0000000..fdc312d
--- /dev/null
+++ b/22613-h/images/c.png
Binary files differ
diff --git a/22613-h/images/d.png b/22613-h/images/d.png
new file mode 100644
index 0000000..260d19b
--- /dev/null
+++ b/22613-h/images/d.png
Binary files differ
diff --git a/22613-h/images/e.png b/22613-h/images/e.png
new file mode 100644
index 0000000..c746d96
--- /dev/null
+++ b/22613-h/images/e.png
Binary files differ
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..8f41fd6
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #22613 (https://www.gutenberg.org/ebooks/22613)