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diff --git a/22613-8.txt b/22613-8.txt new file mode 100644 index 0000000..e92cab0 --- /dev/null +++ b/22613-8.txt @@ -0,0 +1,4977 @@ +Project Gutenberg's La Vie de M. de Molière, by Jean-Léonor de Grimarest + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Vie de M. de Molière + Réimpression de l'édition originale (Paris, 1705) et des pièces annexes + +Author: Jean-Léonor de Grimarest + +Commentator: Auguste Poulet-Malassis + +Illustrator: Adolphe Lalauze + +Release Date: September 16, 2007 [EBook #22613] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DE M. DE MOLIÈRE *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Mireille Harmelin and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + LA VIE + DE + Mr de Molière + + PAR + J.-L. LE GALLOIS, Sieur de GRIMAREST + + _Réimpression de l'édition originale (Paris, 1705) + et des pièces annexes_ + Avec une Notice + Par A. P.-MALASSIS + Et une figure dessinée et gravée à l'eau-forte + Par AD. LALAUZE + + [SCIENTIA DUCE--I.L.] + + PARIS + _Isidore LISEUX, Éditeur_ + Rue Bonaparte, nº 2 + + 1877 + + + + +[Illustration: Ad. Lalauze del. et sc. Imp. A. Salmon. + +... de sorte que cette jeune personne se détermina un matin de s'aller +jetter dans l'apartement de Molière (_Page 36_).] + + + + +AVANT-PROPOS + + +De tous les biographes de Molière, Grimarest se trouve encore avoir le +plus fait pour sa mémoire. Si son oeuvre, pendant plus d'un siècle et +demi, a figuré, de préférence à toute autre, en tête des meilleures +éditions de notre grand comique, ce n'est vraiment que justice. + +Bien que démodée, peut-être reste-t-elle la seule qui vaille, non pour +les lettrés et les érudits, mais bien pour cette foule sans cesse +renouvelée et en marche, sans cesse montante, où tout lecteur nouveau en +est un pour Molière. Le goût de son théâtre est comme un niveau +intellectuel auquel la masse de la nation aspire, et que le très-petit +nombre croit utile ou même possible de dépasser. Et c'est pour cela +qu'entre ses diverses biographies, sans en excepter celle de Taschereau, +d'un si louable effort, mais déjà de trop d'étendue et de surcharge, +celle-ci, avec des rectifications en forme de notes, serait à maintenir +dans les éditions destinées au public ascendant, au grand public. + +Sa valeur et son intérêt persistent surtout dans la partie anecdotique +qui fut, à sa date, au moins une nouveauté. On n'avait encore vu traiter +de la sorte, avec ce soin, cette complaisance, cette insistance +apologétique, que des princes ou des religieux, des chefs ou des +pasteurs de peuples, des personnages d'institution et d'ordre divins. Le +récit de la vie de ce génie si profondément humain, rien de plus +qu'humain, qui dans ses actions privées faisait sans cesse honneur à +l'homme, à plaindre dans ses faiblesses, excusable dans ses défauts, fut +comme un scandale auquel l'esprit public s'associa vite, dont en quelque +façon il se chargea. + +C'était en 1705. Avancé de quelques années, le livre n'eût pas eu le +même à-propos ni rencontré le même accueil. La _Lettre critique_ +attribuée à de Visé[1] expose sans ambages les scrupules et les préjugés +des générations antérieures, et du monde officiel, auxquels il avait +encore à se heurter. + +Ils se résument en ceci, que Molière, homme de profession «ignoble,» +réserve faite de ses talents de comédien et d'auteur comique, ne pouvait +être proposé comme un modèle ou un exemple, et que l'ouvrage et son +«héros» dérisoire s'adressent à la foule, aux gens de peu, de rien. + +C'était, en effet, pour ce public que Grimarest avait travaillé, et la +pleine conscience de son effort littéraire, ou mieux de sa visée morale, +paraît assez dans sa _Réponse_, où se montre aussi, sous des formes +encore soumises et respectueuses, la liberté d'esprit d'un écrivain à la +suite de Fontenelle, habitué des _Entretiens sur la pluralité des +mondes_ et de _l'Histoire des oracles_: «Oui, dit-il, tout petit +qu'étoit Molière par sa naissance et par sa profession, j'ai rapporté +des traits de sa vie que les personnes les plus élevées se feroient +gloire d'imiter, et ces traits doivent plus toucher dans Molière que +dans un héros.» Et il énumère longuement les actes de générosité, de +bonté, de fermeté, de droiture de ce héros d'un nouveau genre, de son +héros, en y mêlant des témoignages de l'estime universelle qu'il +inspirait, et aussi, par habitude de déférence, des preuves de son +respect pour les puissances établies. La conclusion, en douceur, est que +tous ces traits n'ont pas été rassemblés par lui pour le simple +amusement du public. + +Notons en passant que Grimarest avait eu Fontenelle lui-même pour +censeur, et comme on le verra plus loin, celui-ci s'intéressait à +l'oeuvre, et n'épargnait pas à l'auteur les conseils de ménagement et de +prudence. + +S'il importe peu que Voltaire, trente ans plus tard, ait déprécié le +livre de Grimarest, en se contentant toutefois de l'abréger, on ne peut +taire que Boileau-Despréaux ne l'approuva pas lorsqu'il parut. Ce grand +témoin, même incomparable, du génie de Molière, qu'il avait confessé +plus hautement que personne, se prévalant de ce que Grimarest n'avait +pas connu l'homme, contesta la vérité des détails biographiques, sans en +infirmer ni rectifier aucun. Représentant des vieilles moeurs, +janséniste et quelque peu septuagénaire, il devait juger puérile, +condamnable même, cette singulière curiosité pour des faits et gestes de +nature, en somme, à diminuer les idées de gravité et de respect. On +n'est jamais que de son temps. + +La mode a été, de nos jours, de rabaisser Grimarest et de déconsidérer +son livre, comme insuffisant, par rapport aux recherches de documents +originaux, inaugurées par Beffara, qui ont rendu possible un +renouvellement de l'histoire de Molière, en fournissant de nouveaux +points d'appui à ses futurs biographes. Cette inquisition de pièces +d'état civil, d'archives, et d'actes notariés s'est produite, comme +l'oeuvre de notre auteur, et se poursuit en temps favorable[2]. Si, par +impossible, celui-ci en avait eu l'idée, avec le pouvoir de s'y livrer, +et de la faire aboutir sur quelques points, il n'en eût tiré que peu de +profit, et d'honneur, encore moins. On le trouverait plus exact sur un +petit nombre de noms et de dates, mais pas plus qu'aucun autre écrivain, +en 1705, il n'eût songé à tirer des conséquences, plus ou moins +légitimes, à la moderne, de l'éducation si complète de Molière, de ses +longues caravanes dramatiques dans les provinces, de l'inventaire après +décès de son mobilier, et de ceux de ses ascendants ou descendants. + +Il s'agit aujourd'hui, ce semble, de déterminer les éléments complexes +dont se forma le génie du poëte comique. Pour Grimarest, la situation +était tout autre, sinon plus simple. Ses contemporains s'inquiétaient +surtout d'un Molière qui ne démentît pas dans sa vie les idées de +dignité, de noblesse d'âme, de bonté, de parfait bon sens qu'il leur +inspirait par la lecture et la représentation de ses oeuvres. Ce Molière +imaginé, ce Molière souhaité, avait été, par bonheur, le Molière réel, +et Grimarest le leur donna conforme à la vérité, comme à leurs voeux. Il +le leur donna sincèrement, en toute bonne foi, car les _mémoires_ que +lui fournit Baron exceptés, son livre n'est rien de plus qu'une enquête +suivie, longue, minutieuse, sur les _Actes_ de Molière, à la pluralité +des voix. + +Le nombre et la qualité des témoignages, c'est toute la _critique_ du +biographe; lui-même en convient, et ses aveux se réitèrent dans sa +lettre, retrouvée, au président de Lamoignon, à propos d'une anecdote +qui avait circulé sur quelques mots adressés par Molière au public, +après l'interdiction de la seconde représentation du _Tartufe_[3]: +«Messieurs, nous comptions avoir l'honneur de vous donner la seconde +représentation du _Tartufe_, mais M. le Président ne veut pas qu'on le +joue.» Telle était, dans sa forme indécente, l'allocution arrangée par +des esprits frondeurs, et que Grimarest avait rejetée de premier +mouvement. Néanmoins, comme on le va voir, il ne se put mettre la +conscience en repos qu'après en avoir «approfondi la fausseté», et +interrogé à ce propos plus de vingt témoins. Voici cette pièce +justificative de son honnêteté; elle est essentielle à toute nouvelle +édition de son livre[4]: + + _A Monsieur le Premier Président de Lamoignon._ + + «MONSEIGNEUR, + + _»Je me donne l'honneur de vous envoyer l'article de la _Vie de + Molière_, qui regarde le _Tartuffe_, sur ce que M. de Fontenelle m'a + dit que vous doutiez de la discrétion et du respect que je devois + avoir en rapportant ce fait. Vous n'ignorez pas, Monseigneur, tous les + mauvais contes que l'on a faits sur cet endroit de la vie de Molière. + J'en ai approfondi la fausseté avec soin; mais plus de vingt personnes + m'ont assuré que la chose se passa à peu près comme je l'ai rendue, et + j'ai cru qu'elle étoit d'autant plus véritable que dans le Menagiana, + imprimé avec privilége en 1693, on a fait dire à M. Ménage, en parlant + du _Tartuffe_: «Je dis à M. le Premier Président de Lamoignon, + lorsqu'il empêcha qu'on ne le jouât, que c'étoit une pièce dont la + morale étoit excellente, et qu'il n'y avoit rien qui ne pût être utile + au public.» Vous voyez, Monseigneur, que j'ai supprimé ce nom illustre + de mon ouvrage, et que j'ai eu l'attention de donner de la prudence et + de la justice à sa défense du _Tartuffe_, par mes expressions. M. de + Fontenelle qui a la même attention que moi pour tout ce qui vous + regarde, Monseigneur, a jugé que j'avois bien manié cet endroit, + puisqu'il a approuvé mon livre, qui est presque imprimé. Cependant, si + vous jugez que je n'aye pas réussi ayez la bonté de me prescrire les + termes et les expressions, et je ferai faire un carton[5]; le profond + respect et le sincère attachement que j'ai depuis longtemps pour vous, + Monseigneur, et pour toute votre illustre famille, ne me permettant + pas de m'écarter un moment de ce que je lui dois. Lorsque j'ai eu en + vue de composer la vie de Molière, je n'ai point eu l'intention de me + donner une mauvaise réputation ni d'attaquer personne, mais seulement + de faire connoître cet excellent auteur par ses bons endroits. Si j'ai + l'honneur de vous écrire, Monseigneur, au lieu d'aller moi-même vous + rendre compte de ma conduite, que l'on vous aura peut-être altérée, + c'est que je sais que vos momens sont précieux, et c'est pour vous + donner le temps de réfléchir sur ce que je prends la liberté de vous + mander, et lorsqu'il vous plaira, je me rendrai auprès de vous pour + recevoir vos ordres, que je vous supplie très-humblement de me donner + le plus tôt qu'il vous sera possible, à cause de l'état où est mon + impression. Je vous demande en grâce, Monseigneur, d'être persuadé de + l'envie que j'ai de vous témoigner, dans des occasions plus + essentielles que celle-ci, que personne ne vous est plus attaché que + je le suis, et que l'on ne peut être avec plus de respect que j'ai + l'honneur d'être,_ + + »MONSEIGNEUR, + _»Votre très-humble et très-obéissant serviteur_, + »DE GRIMAREST. + + _»Je recevrai les ordres dont il vous plaira m'honorer dans la rue du + Four-Saint-Germain.»_ + +Molière grand comédien, grand écrivain, sans doute, mais surtout grand +homme de bien, et animé dans toutes ses actions des sentiments que son +oeuvre excite, Molière enfin parangon d'humanité, tel est le Molière +dégagé par Grimarest; tel il avait été, tel est-il montré, tel le +demandait-on, et ne se lassera-t-on pas de le demander. + +Sans doute peut-on rêver de lui une plus haute, mais non plus touchante +et plus vive image. C'est dans Grimarest que Molière reste le plus +présent, le plus familier. + +En dehors des articles des Biographies universelles, nous n'avons rien +sur Grimarest. MM. les Moliéristes ne se sont pas encore mis en frais +sur le premier des Moliéristes, ancêtre dépassé, mais non prescrit. Sa +profession était de donner des leçons de français aux seigneurs +étrangers, de les façonner à nos manières, à notre génie. La liste de +ses ouvrages se compose en majeure partie de traités de belle éducation, +relatifs au récitatif dans la lecture, dans l'action publique, dans la +déclamation; à la manière d'écrire les lettres; au cérémonial; à l'usage +dans la langue française[6]. Ses connaissances étaient étendues, sa +curiosité poussée en tous sens. Le livre intitulé _Commerce de lettres +curieuses et savantes_[7] contient, à côté de considérations sur les +fortifications et aussi sur les bibliothèques, une dissertation sur la +patavinité[8], une explication du rire, et des remarques sur la lettre A +dans le dictionnaire de Furetière. La date de sa naissance reste +inconnue; celle de sa mort est fixée à 1720. + +A. P.-M. + + + + [1] Voir p. 171. Cette _Lettre_ n'est certainement pas de Visé, car il + résulte de plusieurs passages que l'auteur n'avait pas connu + Molière, ni même été son contemporain, et c'est un point que + Grimarest accorde dans sa réponse. + + [2] Depuis cinquante-six ans, 1821-1877. + + [3] Cette lettre, publiée par Taschereau dans la troisième édition de + son _Histoire de la vie et des ouvrages de Molière_, Paris, Hetzel, + 1844, in-18, lui avait été communiquée en original par Villenave. + + [4] Voir pour les difficultés que rencontra la représentation du + _Tartufe_, p. 94 à 101. + + [5] Nous nous sommes assuré qu'aucun des passages du livre relatifs au + _Tartufe_ n'avait été cartonné. + + [6] Traité du récitatif dans la lecture, dans l'action publique, dans + la déclamation et dans le chant; avec un traité des accens, de la + quantité et de la ponctuation. Paris, _Jacques Le Fèvre et Pierre + Ribou_, 1707, in-12. + + Traité sur la manière d'écrire des lettres et sur le cérémonial, + avec un discours sur ce qu'on appelle usage dans la langue + françoise, par Monsieur de Grimarest. Paris, _Jacques Étienne_, + 1719, in-12. + + Dans le préambule de cette production approuvée à la date de 1708, + Grimarest dit leur fait à un «poëte insolent» et à un «avocat + critique», détracteurs de ses précédents ouvrages. L'un ou l'autre + de ces fâcheux, de préférence le poëte, doit être l'auteur de la + _Lettre_ attribuée sans raison à de Visé par les bibliographes (voir + la note de la page VII). + + [7] Paris, 1700, in-12. + + [8] C'est la latinité de Tite-Live né à Padoue. + + + + + LA VIE + DE M. + DE MOLIERE. + + A PARIS, + Chez JACQUES LE FEBVRE, dans + la grand' Salle du Palais, + au Soleil-d'Or. + + M. DCCV. + + _AVEC PRIVILEGE DU ROI_ + + + + +_APROBATION._ + + +J'ai lû par ordre de Monseigneur le Chancelier LA VIE DE MOLIERE, & j'ai +cru que le Public la verroit avec plaisir, par l'intérêt qu'il prend à +la mémoire d'un auteur si Illustre. FAIT à Paris ce 15e Décembre 1704. + +FONTENELLE. + + * * * * * + +Le Privilége du Roy, en date du 11 Janvier 1705, est au nom de +Jean-Leonor LE GALLOIS, SIEUR DE GRIMAREST. + + + + +LA VIE DE MR DE MOLIÈRE + + +Il y a lieu de s'étonner que personne n'ait encore recherché la Vie de +Mr de Molière pour nous la donner. On doit s'intéresser à la mémoire +d'un homme qui s'est rendu si illustre dans son genre. Quelles +obligations notre Scène comique ne lui a-t-elle pas? Lorsqu'il commença +à travailler, elle étoit destituée d'ordre, de moeurs, de goût, de +caractères; tout y étoit vicieux. Et nous sentons assez souvent +aujourd'hui que sans ce Génie supérieur le Théâtre comique seroit +peut-être encore dans cet affreux chaos, d'où il l'a tiré par la force +de son imagination; aidée d'une profonde lecture, et de ses réflexions, +qu'il a toujours heureusement mises en oeuvre. Ses Pièces représentées +sur tant de Théâtres, traduites en tant de langues, le feront admirer +autant de siècles que la Scène durera. Cependant on ignore ce grand +Homme; et les foibles crayons, qu'on nous en a donnez, sont tous +manquez; ou si peu recherchez, qu'ils ne suffisent pas pour le faire +connoître tel qu'il étoit. Le Public est rempli d'une infinité de +fausses Histoires à son ocasion. Il y a peu de personnes de son temps, +qui pour se faire honneur d'avoir figuré avec lui, n'inventent des +avantures qu'ils prétendent avoir eues ensemble. J'en ai eu plus de +peine à déveloper la vérité; mais je la rends sur des Mémoires +très-assurez; et je n'ai point épargné les soins pour n'avancer rien de +douteux. J'ai écarté aussi beaucoup de faits domestiques, qui sont +communs à toutes sortes de personnes; mais je n'ai point négligé ceux +qui peuvent réveiller mon Lecteur. Je me flate que le Public me sçaura +bon gré d'avoir travaillé: je lui donne la Vie d'une personne qui +l'ocupe si souvent; d'un Auteur inimitable, dont le souvenir touche tous +ceux qui ont le discernement assez heureux pour sentir à la lecture, ou +à la représentation de ses Pièces, toutes les beautez qu'il y a +répandues. + + * * * * * + +Mr de Molière se nommoit Jean-Baptiste Pocquelin; il estoit fils et +petit-fils de Tapissiers, Valets-de-Chambre du Roy Louis XIII. Ils +avoient leur boutique sous les pilliers des Halles, dans une maison qui +leur appartenoit en propre. Sa mère s'appelloit Boudet: elle étoit aussi +fille d'un Tapissier, établi sous les mêmes piliers des Halles. + +Les parens de Molière l'élevèrent pour être Tapissier; et ils le firent +recevoir en survivance de la Charge du père dans un âge peu avancé: ils +n'épargnèrent aucuns soins pour le mettre en état de la bien exercer; +ces bonnes Gens n'aïant pas de sentimens qui dûssent les engager à +destiner leur enfant à des occupations plus élevées: de sorte qu'il +resta dans la boutique jusqu'à l'âge de quatorze ans; et ils se +contentèrent de lui faire apprendre à lire et à écrire pour les besoins +de sa profession. + +Molière avoit un grand-père, qui l'aimoit éperduement; et comme ce bon +homme avoit de la passion pour la Comédie, il y menoit souvent le petit +Pocquelin, à l'Hôtel de Bourgogne. Le père qui appréhendoit que ce +plaisir ne dissipât son fils, et ne lui ôtât toute l'attention qu'il +devoit à son métier, demanda un jour à ce bon homme pourquoi il menoit +si souvent son petit-fils au spectacle? «Avez-vous», lui dit-il, avec un +peu d'indignation, «envie d'en faire un Comédien?--Plût à Dieu», lui +répondit le grand-père, «qu'il fût aussi bon Comédien que Belleroze» +(c'étoit un fameux Acteur de ce tems là). Cette réponse frapa le jeune +homme, et sans pourtant qu'il eût d'inclination déterminée, elle lui fit +naître du dégoût pour la profession de Tapissier; s'imaginant que +puisque son grand-père souhaitoit qu'il pût être Comédien, il pouvoit +aspirer à quelque chose de plus qu'au métier de son père. + +Cette prévention s'imprima tellement dans son esprit, qu'il ne restoit +dans la boutique qu'avec chagrin: de manière que revenant un jour de la +Comédie, son père lui demanda pourquoi il estoit si mélancholique depuis +quelque tems? Le petit Pocquelin ne put tenir contre l'envie qu'il avoit +de déclarer ses sentimens à son père: il lui avoua franchement qu'il ne +pouvoit s'accommoder de sa Profession; mais qu'il lui feroit un plaisir +sensible de le faire étudier. Le grand-père, qui étoit présent à cet +éclaircissement, appuya par de bonnes raisons l'inclination de son +petit-fils. Le père s'y rendit, et se détermina à l'envoyer au Collége +des Jésuites. + + * * * * * + +Le jeune Pocquelin étoit né avec de si heureuses dispositions pour les +études, qu'en cinq années de tems il fit non seulement ses Humanitez, +mais encore sa Philosophie. + +Ce fut au Collége qu'il fit connoissance avec deux Hommes illustres de +notre tems, Mr de Chapelle et Mr Bernier. + +Chapelle étoit fils de Mr Luillier, sans pouvoir être son héritier de +droit; mais il auroit pu lui laisser les grands biens qu'il possédoit, +si par la suite il ne l'avoit reconnu incapable de les gouverner. Il se +contenta de lui laisser seulement 8000 livres de rente entre les mains +de personnes qui les lui payoient régulièrement. + +Mr Luillier n'épargna rien pour donner une belle éducation à Chapelle, +jusqu'à lui choisir pour Précepteur le célèbre Mr de Gassendi; qui +aïant remarqué dans Molière toute la docilité et toute la pénétration +nécessaires pour prendre les connoissances de la Philosophie, se fit un +plaisir de la lui enseigner en même tems qu'à Messieurs de Chapelle et +Bernier. + +Cyrano de Bergerac, que son père avoit envoyé à Paris sur sa propre +conduite, pour achever ses études, qu'il avoit assez mal commencées en +Gascogne, se glissa dans la société des Disciples de Gassendi, aïant +remarqué l'avantage considérable qu'il en tireroit. Il y fut admis +cependant avec répugnance; l'esprit turbulent de Cyrano ne convenoit +point avec de jeunes gens, qui avoient déjà toute la justesse d'esprit +que l'on peut souhaiter dans des personnes toutes formées. Mais le moyen +de se débarasser d'un jeune homme aussi insinuant, aussi vif, aussi +gascon que Cyrano? Il fut donc reçu aux études et aux conversations que +Gassendi conduisoit avec les personnes que je viens de nommer. Et comme +ce même Cyrano étoit très-avide de sçavoir, et qu'il avoit une mémoire +fort heureuse, il profitoit de tout; et il se fit un fond de bonnes +choses, dont il tira avantage dans la suite. Molière aussi ne s'est il +pas fait un scrupule de placer dans ses Ouvrages plusieurs pensées, que +Cyrano avoit employées auparavant dans les siens? Il m'est permis, +disoit Molière, de reprendre mon bien où je le trouve. + + * * * * * + +Quand Molière eut achevé ses études, il fut obligé, à cause du grand âge +de son père, d'exercer sa Charge pendant quelque tems; et même il fit le +voyage de Narbonne à la suite de Louis XIII. La Cour ne lui fit pas +perdre le goût qu'il avoit pris dès sa jeunese pour la Comédie: ses +études n'avoient même servi qu'à l'y entretenir. C'étoit assez la +coutume dans ce tems-là de représenter des pièces entre amis; quelques +Bourgeois de Paris formèrent une troupe, dont Molière étoit; ils +jouèrent plusieurs fois pour se divertir. Mais ces Bourgeois aïant +suffisamment rempli leur plaisir, et s'imaginant être de bons Acteurs, +s'avisèrent de tirer du profit de leurs représentations. Ils pensèrent +bien sérieusement aux moyens d'exécuter leur dessein: et après avoir +pris toutes leurs mesures, ils s'établirent dans le jeu de paume de la +Croix blanche, au Fauxbourg Saint Germain. Ce fut alors que Molière prit +le nom qu'il a toujours porté depuis. Mais lorsqu'on lui a demandé ce +qui l'avoit engagé à prendre celui-là plutôt qu'un autre, jamais il n'en +a voulu dire la raison, même à ses meilleurs amis. + +L'établissement de cette nouvelle troupe de Comédiens n'eut point de +succès, parce qu'ils ne voulurent point suivre les avis de Molière, qui +avoit le discernement et les vues beaucoup plus justes, que des gens qui +n'avoient pas été cultivez avec autant de soin que lui. + +Un Auteur grave nous fait un conte au sujet du parti que Molière avoit +pris, de jouer la Comédie. Il avance que sa famille alarmée de ce +dangereux dessein, lui envoya un Ecclésiastique, pour lui représenter +qu'il perdoit entièrement l'honneur de sa famille; qu'il plongeoit ses +parens dans de douloureux déplaisirs; et qu'enfin il risquoit son salut +d'embrasser une profession contre les bonnes moeurs, et condamnée par +l'Église; mais qu'après avoir écouté tranquilement l'Ecclésiastique, +Molière parla à son tour avec tant de force en faveur du Théâtre, qu'il +séduisit l'esprit de celui qui le vouloit convertir, et l'emmena avec +lui pour jouer la Comédie. Ce fait est absolument inventé par les +personnes de qui Mr P** peut l'avoir pris pour nous le donner. Et quand +je n'en aurois pas de certitude, le Recteur à la première réflexion +présumera avec moi que ce fait n'a aucune vrai-semblance. Il est vrai +que les parents de Molière essayèrent par toutes sortes de voies de le +détourner de sa résolution; mais ce fut inutilement: sa passion pour la +Comédie l'emportoit sur toutes leurs raisons. + +Quoique la troupe de Molière n'eût point réussi: cependant pour peu +qu'elle avoit paru, elle lui avoit donné occasion suffisamment de faire +valoir dans le monde les dispositions extraordinaires qu'il avoit pour +le Théâtre. Et Monsieur le Prince de Conti, qui l'avoit fait venir +plusieurs fois jouer dans son Hôtel, l'encouragea. Et voulant bien +l'honorer de sa protection, il lui ordonna de le venir trouver en +Languedoc avec sa troupe, pour y jouer la Comédie. + +Cette troupe étoit composée de la Béjart, de ses deux frères, de Gros +René, de Duparc, de sa femme, d'un Pâtissier de la rue Saint Honoré, +père de la Damoiselle de la G**, femme-de-chambre de la De-Brie; +celle-cy étoit aussi de la troupe avec son mari, et quelques autres. + +Molière en formant sa troupe, lia une forte amitié avec la Béjart, qui +avant qu'elle le connût, avoit eu une petite Fille de Monsieur de +Modène, Gentilhomme d'Avignon, avec qui j'ai sçu, par des témoignages +très-assurez, que la mère avoit contracté un mariage caché. Cette petite +fille accoutumée avec Molière, qu'elle voyoit continuellement, l'appella +son mari, dès qu'elle sçut parler; et à mesure qu'elle croissoit, ce nom +déplaisoit moins à Molière, mais cela ne paroissoit à personne tirer à +aucune conséquence. La mère ne pensoit à rien moins qu'à ce qui arriva +dans la suite; et occupée seulement de l'amitié qu'elle avoit pour son +prétendu gendre, elle ne voyoit rien qui dût lui faire faire des +réflexions. + + * * * * * + +Molière partit avec sa troupe, qui eut bien de l'aplaudissement en +passant à Lyon, en 1653, où il donna au public l'_Étourdi_, la première +de ses Pièces, qui eut autant de succès qu'il en pouvoit espérer. La +Troupe passa en Languedoc, où Molière fut reçu très-favorablement de +Monsieur le Prince de Conti, qui eut la bonté de donner des appointemens +à ces Comédiens. + +Molière s'acquit beaucoup de réputation dans cette Province, par les +trois premières Pièces de sa façon qu'il fit paroître; l'_Étourdi_, le +_Dépit amoureux_, et les _Précieuses ridicules_. Ce qui engagea d'autant +plus Monsieur le Prince de Conti à l'honorer de sa bienveillance, et de +ses bienfaits: ce Prince lui confia la conduite des plaisirs et des +spectacles qu'il donnoit à la Province, pendant qu'il en tint les États. +Et aïant remarqué en peu de tems toutes les bonnes qualitez de Molière, +son estime pour lui alla si loin, qu'il le voulut faire son Secrétaire. +Mais il aimoit l'indépendance, et il étoit si rempli du désir de faire +valoir le talent qu'il se connoissoit, qu'il pria Monsieur le Prince de +Conti de le laisser continuer la Comédie; et la place qu'il auroit +remplie fut donnée à Monsieur de Simoni. Ses amis le blâmèrent de +n'avoir point accepté un emploi si avantageux. «Eh! Messieurs,» leur +dit-il, «ne nous déplaçons jamais; je suis passable Auteur, si j'en +crois la voix publique; je puis être un fort mauvais Secrétaire. Je +divertis le Prince par les spectacles que je lui donne; je le rebuterai +par un travail sérieux, et mal conduit. Et pensez-vous d'ailleurs,» +ajouta-t-il, «qu'un Misantrope comme moi, capricieux si vous voulez, +soit propre auprès d'un Grand? Je n'ai pas les sentimens assez flexibles +pour la domesticité. Mais plus que tout cela, que deviendront ces +pauvres gens que j'ai amenés de si loin? Qui les conduira? Ils ont +compté sur moi; et je me reprocherois de les abandonner.» Cependant j'ai +sçû que la Béjart, lui auroit fait le plus de peine à quitter; et cette +femme, qui avoit tout pouvoir sur son esprit, l'empêcha de suivre +Monsieur le Prince de Conti. De son côté, Molière étoit ravi de se voir +le Chef d'une Troupe; il se fesoit un plaisir sensible de conduire sa +petite République: il aimoit à parler en public, il n'en perdoit jamais +l'occasion; jusques-là que s'il mouroit quelque Domestique de son +Théâtre, ce lui étoit un sujet de haranguer pour le premier jour de +Comédie. Tout cela lui auroit manqué chez Monsieur le Prince de Conti. + + * * * * * + +Après quatre ou cinq années de succès dans la Province, la Troupe +résolut de venir à Paris. Molière sentit qu'il avoit assez de force pour +y soutenir un Théâtre comique; et qu'il avoit assez façonné ses +Comédiens pour espérer d'y avoir un plus heureux succès que la première +fois. Il s'assuroit aussi sur la protection de Monsieur le Prince de +Conti. + +Molière quitta donc le Languedoc avec sa Troupe: mais il s'arrêta à +Grenoble, où il joua pendant tout le Carnaval. Après quoi, ces Comédiens +vinrent à Rouen, afin qu'étant plus à portée de Paris, leur mérite s'y +répandît plus aisément. Pendant ce séjour, qui dura tout l'Été, Molière +fit plusieurs voyages à Paris, pour se préparer une entrée chez +Monsieur, qui lui aïant acordé sa protection, eut la bonté de le +présenter au Roi et à la Reine Mère. + +Ces Comédiens eurent l'honneur de représenter la pièce de _Nicomède_ +devant leurs Majestez au mois d'Octobre 1658. Leur début fut heureux; et +les Actrices sur tout furent trouvées bonnes. Mais comme Molière sentoit +bien que sa Troupe ne l'emporteroit pas pour le sérieux sur celle de +l'Hôtel de Bourgogne, après la Pièce il s'avança sur le Théâtre, et fit +un remercîment à sa Majesté, et la suplia d'agréer qu'il lui donnât un +des petits divertissemens, qui lui avoient acquis un peu de réputation +dans les Provinces. En quoi il comptoit bien de réussir, parce qu'il +avoit acoutumé sa Troupe à jouer sur le champ de petites Comédies, à la +manière des Italiens. Il en avoit deux entre autres, que tout le monde +en Languedoc, jusqu'aux personnes les plus sérieuses, ne se lassoient +point de voir représenter. C'étoient les _Trois Docteurs Rivaux_, et le +_Maître d'École_, qui étoient entièrement dans le goût Italien. + +Le Roi parut satisfait du compliment de Molière, qui l'avoit travaillé +avec soin; et sa Majesté voulut bien qu'il lui donnât la première de ces +deux petites Pièces, qui eut un succès favorable. Le Jeu de ces +Comédiens fut d'autant plus goûté, que depuis quelque tems on ne jouoit +plus que des Pièces sérieuses à l'Hôtel de Bourgogne: le plaisir des +petites Comédies étoit perdu. + + * * * * * + +Le divertissement que cette Troupe venoit de donner à Sa Majesté, lui +aïant plu, Elle voulut qu'elle s'établît à Paris: et pour faciliter cet +établissement, le Roi eut la bonté de donner le petit Bourbon à ces +Comédiens, pour jouer alternativement avec les Italiens. On sçait qu'ils +passèrent en 1660 au Palais Royal, et qu'ils prirent le titre de +_Comédiens de Monsieur_. + +Molière, qui en homme de bon sens, se défioit toujours de ses forces, +eut peur alors que ses ouvrages n'eussent pas du Public de Paris autant +d'aplaudissement que dans les Provinces. Il apréhendoit de trouver dans +ce Parterre, qui ne passoit rien de défectueux dans ce tems-là, non plus +qu'en celui-ci, des esprits qui ne fussent pas plus contens de lui, +qu'il l'étoit lui-même. Et si sa Troupe dans les commencemens ne l'avoit +excité à profiter des heureuses dispositions qu'elle lui connoissoit +pour le Théâtre comique, peut-être ne se seroit-t-il pas hazardé de +livrer ses Ouvrages au Public. «Je ne comprens pas,» disoit-il, à ses +camarades en Languedoc, «comment des personnes d'esprit prennent du +plaisir à ce que je leur donne; mais je sçais bien qu'en leur place, je +n'y trouverois aucun goût.--Eh! ne craignez rien,» lui répondit un de +ses amis; «l'homme qui veut rire se divertit de tout, le Courtisan, +comme le Peuple.» Les Comédiens le rassurèrent à Paris, comme dans la +Province; et ils commencèrent à représenter dans cette grande Ville, le +3e de Novembre 1658. L'_Étourdi_, la première de ses Pièces, qu'il fit +paroître dans ce même mois, et le _Dépit amoureux_ qu'il donna au mois +de Décembre suivant, furent reçus avec aplaudissement: et Molière enleva +tout-à-fait l'estime du Public en 1659, par les _Précieuses ridicules_: +Ouvrage qui fit alors espérer de cet Auteur les bonnes choses qu'il nous +a données depuis. Cette Pièce fut représentée au simple la première +fois; mais le jour suivant on fut obligé de la mettre au double, à cause +de la foule incroyable, qui y avoit été le premier jour. Et cette Pièce, +de même que l'_Étourdi_ et le _Dépit amoureux_, quoique jouée dans les +Provinces pendant long-tems, eut cependant à Paris tout le mérite de la +nouveauté. + +Les _Précieuses_ furent jouées pendant quatre mois de suite. Mr Ménage, +qui étoit à la première représentation de cette Pièce, en jugea +favorablement. «Elle fut jouée,» dit-t-il, «avec un applaudissement +général, et j'en fus si satisfait en mon particulier que je vis dès lors +l'effet qu'elle alloit produire. Monsieur, dis-je à Mr Chapelain en +sortant de la Comédie, nous aprouvions vous et moi toutes les sotises +qui viennent d'être critiquées si finement, et avec tant de bon sens: +mais croyez-moi, il nous faudra brûler ce que nous avons adoré, et +adorer ce que nous avons brûlé. Cela arriva, comme je l'avois prédit, & +dès cette première représentation l'on revint du galimathias, et du +stile forcé.» + +Un jour, que l'on représentoit cette Pièce, un Vieillard s'écria du +milieu du Parterre: _Courage, courage, Molière, voilà la bonne Comédie_. +Ce qui fait bien connoître que le Théâtre comique étoit alors bien +négligé; et que l'on étoit fatigué de mauvais Ouvrages avant Molière, +comme nous l'avons été après l'avoir perdu. + +Cette Comédie eut cependant des critiques; on disoit que c'étoit une +charge un peu forte. Mais Molière connoissoit déjà le point de vue du +Théâtre, qui demande de gros traits pour affecter le Public; & ce +principe lui a toujours réussi dans tous les caractères qu'il a voulu +peindre. + + * * * * * + +Le 28 Mars 1660, Molière donna pour la première fois le _Cocu +imaginaire_, qui eut beaucoup de succès. Cependant les petits Auteurs +comiques de ce tems-là, allarmez de la réputation que Molière commençoit +à se former, fesoient tout leur possible pour décrier sa Pièce. Quelques +personnes savantes et délicates répandoient aussi leur critique. Le +titre de cet ouvrage, disoient-ils, n'est pas noble; et puisqu'il a pris +presque toute cette Pièce chez les Étrangers, il pouvoit choisir un +sujet qui lui fît plus d'honneur. Le commun des gens ne lui tenoit pas +compte de cette Pièce comme des _Précieuses ridicules_; les caractères +de celle-là ne les touchoient pas aussi vivement que ceux de l'autre. +Cependant malgré l'envie des Troupes, des Auteurs, et des personnes +inquiètes, le _Cocu imaginaire_ passa avec aplaudissement dans le +Public. Un bon Bourgeois de Paris, vivant bien noblement, mais dans les +chagrins que l'humeur et la beauté de sa femme lui avoient assez +publiquement causés, s'imagina que Molière l'avait pris pour l'original +de son Cocu imaginaire. Ce Bourgeois crut devoir en être offencé; il en +marqua son ressentiment à un de ses amis. «Comment!» lui dit-t-il, «un +petit Comédien aura l'audace de mettre impunément sur le Théâtre un +homme de ma sorte?» (Car le Bourgeois s'imagine être beaucoup plus +au-dessus du Comédien, que le Courtisan ne croit être élevé au-dessus de +lui.) «Je m'en plaindrai,» ajouta-t-il: «en bonne police on doit +réprimer l'insolence de ces gens-là: ce sont les pestes d'une Ville; ils +observent tout pour le tourner en ridicule.» L'ami, qui étoit homme de +bon sens, et bien informé, lui dit: «Eh! Monsieur, si Molière a eu +intention sur vous, en fesant le _Cocu imaginaire_, de quoi vous +plaignez-vous? Il vous a pris du beau côté; et vous seriez bien heureux +d'en être quitte pour l'imagination.» Le Bourgeois, quoique peu +satisfait de la réponse de son ami, ne laissa pas d'y faire quelque +réflexion, et ne retourna plus au _Cocu imaginaire_. + + * * * * * + +Molière ne fut pas heureux dans la seconde Pièce nouvelle qu'il fit +paroître à Paris le 4 Février 1661. _Dom-Garcie de Navarre_, ou le +Prince jaloux, n'eut point de succès. Molière sentit, comme le Public, +le foible de sa Pièce. Aussi ne la fit-il pas imprimer; et on ne l'a +ajoutée à ses Ouvrages qu'après sa mort. + +Ce peu de réussite releva ses ennemis; ils espéroient qu'il tomberoit de +lui-même, et que comme presque tous les Auteurs comiques, il seroit +bien-tôt épuisé. Mais il n'en connut que mieux le goût du tems: il s'y +acommoda entièrement dans l'_École des Maris_, qu'il donna le 24 Juin +1661. Cette Pièce qui est une de ses meilleures, confirma le Public dans +la bonne opinion qu'il avoit conçue de cet excellent Auteur. On ne douta +plus que Molière ne fût entièrement maître du Théâtre dans le genre +qu'il avoit choisi. Ses envieux ne purent pourtant s'empêcher de parler +mal de son Ouvrage. Je ne vois pas, disoit un Auteur Contemporain, qui +ne réussissoit point, où est le mérite de l'avoir fait: ce sont les +_Adelphes_ de Térence; il est aisé de travailler en y mettant si peu du +sien, et c'est se donner de la réputation à peu de frais. On n'écoutoit +point les personnes qui parloient de la sorte; et Molière eut lieu +d'être satisfait du Public, qui aplaudit fort à sa Pièce; c'est aussi +une de celles que l'on verroit encore représenter aujourd'hui avec le +plus de plaisir, si elle étoit jouée avec autant de feu et de +délicatesse qu'elle l'étoit du tems de l'Auteur. + + * * * * * + +Les _Fâcheux_, qui parurent à la Cour au mois d'Août 1661, et à Paris le +4 du mois de Novembre suivant, achevèrent de donner à Molière la +supériorité sur tous ceux de son tems qui travailloient pour le Théâtre +comique. La diversité de caractères dont cette Pièce est remplie, et la +nature que l'on y voyoit peinte avec des traits si vifs, enlevoient tous +les aplaudissements du Public. On avoua que Molière avoit trouvé la +belle Comédie: il la rendoit divertissante et utile. Cependant l'homme +de Cour, comme l'homme de Ville, qui croyoit voir le ridicule de son +caractère sur le Théâtre de Molière, ataquoit l'Auteur de tous côtés. Il +outre tout, disoit-t-on; il est inégal dans ses peintures; il dénoue +mal. Toutes les dissertations malines que l'on fesoit sur ses Pièces, +n'en empêchoient pourtant point le succès; et le Public étoit toujours +de son côté. + + * * * * * + +On lit dans la Préface, qui est à la tête des Pièces de Molière, +qu'elles n'avoient pas d'égales beautés, parce, dit-on, qu'il étoit +obligé d'assujettir son génie à des Sujets qu'on lui prescrivoit, et de +travailler avec une très-grande précipitation. Mais je sai par de +très-bons mémoires qu'on ne lui a jamais donné de sujets. Il en avoit un +magazin d'ébauchez par la quantité de petites farces qu'il avoit +hazardées dans les Provinces; et la Cour et la Ville lui présentoient +tous les jours des originaux de tant de façons, qu'il ne pouvoit +s'empêcher de travailler de lui-même sur ceux qui frapoient le plus. Et +quoiqu'il dise dans sa Préface des _Fâcheux_, qu'il ait fait cette Pièce +en quinze jours de tems, j'ai cependant de la peine à le croire; c'étoit +l'homme du monde qui travailloit avec le plus de difficulté; et il s'est +trouvé que des divertissements qu'on lui demandoit, étoient faits plus +d'un an auparavant. + + * * * * * + +On voit dans les remarques de Mr Ménage que «dans la Comédie des +_Fâcheux_, qui est,» dit-t-il, «une des plus belles de Mr de Molière, +le Fâcheux chasseur qu'il introduit sur la Scène, est Mr de S**: que ce +fut le Roi qui lui donna ce sujet, en sortant de la première +représentation de cette Pièce, qui se donna chez Mr Fouquet.» Sa +Majesté, voyant passer Monsieur de S**, dit à Molière: «Voilà un grand +original que vous n'avez point encore copié.» Je n'ai pu savoir +absolument si ce fait est véritable; mais j'ai été mieux informé que Mr +Ménage de la manière dont cette belle Scène du Chasseur fut faite. +Molière n'y a aucune part que pour la versification; car ne connoissant +point la chasse, il s'excusa d'y travailler. De sorte qu'une personne, +que j'ai des raisons de ne pas nommer, la lui dicta tout entière dans un +jardin; et Mr de Molière l'aïant versifiée, en fit la plus belle Scène +de ses _Fâcheux_, et le Roi prit beaucoup de plaisir à la voir +représenter. + + * * * * * + +L'_École des Femmes_ parut en 1662, avec peu de succès; les gens de +spectacle furent partagés; les Femmes outragées, à ce qu'elles +croyoient, débauchoient autant de beaux esprits qu'elles le pouvoient, +pour juger de cette Pièce comme elles en jugeoient. «Mais que +trouvez-vous à redire d'essenciel à cette Pièce?» disoit un Connoisseur +à un Courtisan de distinction.--«Ah parbleu! ce que j'y trouve à redire, +est plaisant,» s'écria l'homme de Cour! «_Tarte à la crème_, morbleu, +_Tarte à la crème_.--Mais, _Tarte à la crème_, n'est point un défaut,» +répondit le bon esprit, «pour décrier une Pièce comme vous le +faites.--_Tarte à la crème_, est exécrable,» répliqua le Courtisan. +«_Tarte à la crème_! bon Dieu! avec du sens commun, peut-t-on soutenir +une Pièce où l'on ait mis _Tarte à la crème_?» Cette expression se +répétoit par écho parmi tous les petits esprits de la Cour et de la +Ville, qui ne se prêtent jamais à rien, et qui incapables de sentir le +bon d'un Ouvrage, saisissent un trait foible, pour ataquer un Auteur +beaucoup au-dessus de leur portée. Molière, outré à son tour des mauvais +jugemens que l'on portoit sur sa pièce, les ramassa, et en fit la +_Critique de l'École des Femmes_, qu'il donna en 1663. Cette pièce fit +plaisir au Public: elle étoit du tems, et ingénieusement travaillée. + + * * * * * + +L'_Impromptu de Versailles_, qui fut joué pour la première fois devant +le Roi le 14e d'Octobre 1663, et à Paris le 4e de Novembre de la même +année, n'est qu'une conversation satirique entre les Comédiens, dans +laquelle Molière se donne carrière contre les Courtisans, dont les +caractères lui déplaisoient, contre les Comédiens de l'Hôtel de +Bourgogne, et contre ses ennemis. + + * * * * * + +Molière, né avec des moeurs droites, et dont les manières étoient +simples et naturelles, souffroit impatiemment le Courtisan empressé, +flateur, médisant, inquiet, incommode, faux ami. Il se déchaîne +agréablement dans son _Impromptu_ contre ces Messieurs-là, qui ne lui +pardonnoient pas dans l'ocasion. Il ataque leur mauvais goût pour les +ouvrages: il tâche d'ôter tout crédit au jugement qu'ils fesoient des +siens. + +Mais il s'atache sur tout à tourner en ridicule une pièce intitulée le +_Portrait du Peintre_, que Mr Boursaut avoit faite contre lui; et à +faire voir l'ignorance des Comédiens de l'Hôtel de Bourgogne dans la +déclamation, en les contrefesant tous si naturellement, qu'on les +reconnoissoit dans son jeu. Il épargna le seul Floridor. Il avoit +très-grande raison de charger sur leur mauvais goût. Ils ne savoient +aucuns principes de leur art; ils ignoroient même qu'il en eût. Tout +leur jeu ne consistoit que dans une prononciation ampoulée et +emphatique, avec laquelle ils récitoient également tous leurs rôles; on +n'y reconnoissoit ni mouvemens, ni passion: et cependant les +Beauchateau, les Mondori, étoient aplaudis, parce qu'ils fesoient +pompeusement ronfler un vers. Molière, qui connoissoit l'action par +principes, étoit indigné d'un jeu si mal réglé, et des aplaudissemens +que le Public ignorant lui donnoit. De sorte qu'il s'apliquoit à metre +ses Acteurs dans le naturel; et avant lui, pour le comique, et avant Mr +le Baron, qu'il forma dans le sérieux, comme je le dirai dans la suite, +le jeu des Comédiens étoit pitoïable pour les personnes qui avoient le +goût délicat; et nous nous appercevons malheureusement que la plupart de +ceux qui représentent aujourd'hui, destitués d'étude qui les soutienne +dans la connoissance des principes de leur art, commencent à perdre ceux +que Molière avoit établis dans sa Troupe. + + * * * * * + +La différence de jeu avoit fait naître de la jalousie entre les deux +Troupes. On alloit à celle de l'Hôtel de Bourgogne; les Auteurs +Tragiques y portoient presque tous leurs Ouvrages; Molière en étoit +fâché. De manière qu'aïant sceu qu'ils dévoient représenter une pièce +nouvelle dans deux mois, il se mit en tête d'en avoir une toute prête +pour ce tems-là, afin de figurer avec l'ancienne Troupe. Il se souvint +qu'un an auparavant un jeune homme lui avoit aporté une pièce intitulée +_Théagène et Chariclée_, qui à la vérité ne valoit rien; mais qui lui +avoit fait voir que ce jeune homme en travaillant pouvoit devenir un +excellent Auteur. Il ne le rebuta point, mais il l'exhorta de se +perfectionner dans la Poësie, avant que de hazarder ses Ouvrages au +Public: et il lui dit de revenir le trouver dans six mois. Pendant ce +tems-là Molière fit le dessein des _Frères Ennemis_; mais le jeune homme +n'avoit point encore paru: et lorsque Molière en eut besoin, il ne +savoit où le prendre: il dit à ses Comédiens de le lui déterrer à +quelque prix que ce fût. Ils le trouvèrent. Molière lui donna son +projet; et le pria de lui en aporter un acte par semaine, s'il étoit +possible. Le jeune Auteur, ardent et de bonne volonté, répondit à +l'empressement de Molière; mais celui-ci remarqua qu'il avoit pris +presque tout son travail dans la _Thébaïde_ de Rotrou. On lui fit +entendre que l'on n'avoit point d'honneur à remplir son ouvrage de celui +d'autrui; que la pièce de Rotrou étoit assez récente pour être encore +dans la mémoire des Spectateurs; et qu'avec les heureuses dispositions +qu'il avoit, il falloit qu'il se fît honneur de son premier ouvrage, +pour disposer favorablement le Public à en recevoir de meilleurs. Mais +comme le tems pressoit, Molière lui aida à changer ce qu'il avoit pillé, +et à achever la pièce, qui fut prête dans le tems, et qui fut d'autant +plus aplaudie, que le Public se prêta à la jeunesse de Mr Racine, qui +fut animé par les aplaudissemens, et par le présent que Molière lui fit. +Cependant ils ne furent pas long-tems en bonne intelligence, s'il est +vrai que ce soit celui-ci qui ait fait la Critique de l'_Andromaque_, +comme Mr Racine le croyoit: il estimoit cet Ouvrage, comme un des +meilleurs de l'Auteur; mais Molière n'eut point de part à cette +Critique; elle est de Mr de Subligny. + +Le Roi connoissant le mérite de Molière, et l'atachement particulier +qu'il avoit pour divertir Sa Majesté, daigna l'honorer d'une pension de +mille livres. On voit dans ses Ouvrages le remercîment qu'il en fit au +Roi. Ce bienfait assura Molière dans son travail; il crut après cela +qu'il pouvoit penser favorablement de ses Ouvrages; et il forma le +dessein de travailler sur de plus grands caractères, et de suivre le +goût de Térence un peu plus qu'il n'avoit fait: il se livra avec plus de +fermeté aux Courtisans, et aux Savans, qui le recherchoient avec +empressement: on croyoit trouver un homme aussi éguayé, aussi juste dans +la conversation, qu'il l'étoit dans ses pièces; et l'on avoit la +satisfaction de trouver dans son commerce encore plus de solidité, que +dans ses Ouvrages. Et ce qu'il y avoit de plus agréable pour ses amis, +c'est qu'il étoit d'une droiture de coeur inviolable, et d'une justesse +d'esprit peu commune. + +On ne pouvoit souhaiter une situation plus heureuse que celle où il +étoit à la Cour, et à Paris depuis quelques années. Cependant il avoit +cru que son bonheur seroit plus vif et plus sensible, s'il le partageoit +avec une femme; il voulut remplir la passion que les charmes naissans de +la fille de la Béjart avoient nourrie dans son coeur, à mesure qu'elle +avoit cru. Cette jeune fille avoit tous les agrémens qui peuvent engager +un homme, et tout l'esprit nécessaire pour le fixer. Molière avoit passé +des amusemens que l'on se fait avec un enfant, à l'amour le plus violent +qu'une maîtresse puisse inspirer. Mais il savoit que la mère avoit +d'autres vues, qu'il auroit de la peine à déranger. C'étoit une femme +altière, et peu raisonnable, lorsqu'on n'adhéroit pas à ses sentimens: +elle aimoit mieux être l'amie de Molière que sa belle-mère: ainsi il +auroit tout gâté de lui déclarer le dessein qu'il avoit d'épouser sa +fille. Il prit le parti de le faire sans en rien dire à cette femme. +Mais comme elle l'observoit de fort près, il ne put consommer son +mariage pendant plus de neuf mois; ç'eût été risquer un éclat qu'il +vouloit éviter sur toutes choses; d'autant plus que la Béjart, qui le +soupçonnoit de quelque dessein sur sa fille, le menaçoit souvent en +femme furieuse et extravagante de le perdre, lui, sa fille et elle-même, +si jamais il pensoit à l'épouser. Cependant la jeune fille ne +s'acommodoit point de l'emportement de sa mère, qui la tourmentoit +continuellement, et qui lui fesoit essuyer tous les désagrémens qu'elle +pouvoit inventer: de sorte que cette jeune personne, plus lasse +peut-être d'atendre le plaisir d'être femme, que de souffrir les duretés +de sa mère, se détermina un matin de s'aller jetter dans l'apartement de +Molière, fortement résolue de n'en point sortir qu'il ne l'eût reconnue +pour sa femme; ce qu'il fut contraint de faire. Mais cet éclaircissement +causa un vacarme terrible; la mère donna des marques de fureur et de +désespoir, comme si Molière avoit épousé sa rivale; ou comme si sa fille +fût tombée entre les mains d'un malheureux. Néanmoins, il fallut bien +s'apaiser, il n'y avoit point de remède; et la raison fit entendre à la +Béjart, que le plus grand bonheur qui pût arriver à sa fille, étoit +d'avoir épousé Molière; qui perdit par ce mariage tout l'agrément que +son mérite et sa fortune pouvoient lui procurer, s'il avoit été assez +Philosophe pour se passer d'une femme. + +Celle-ci ne fut pas plutôt Mademoiselle de Molière, qu'elle crut être au +rang d'une Duchesse; et elle ne se fut pas donnée en Spectacle à la +Comédie que le Courtisan désocupé lui en conta. Il est bien difficile à +une Comédienne belle, et soigneuse de sa personne, d'observer si bien sa +conduite, que l'on ne puisse l'ataquer. Qu'une Comédienne rende à un +grand Seigneur les devoirs de politesse qui lui sont dus, il n'y a point +de miséricorde; c'est son amant. Molière s'imagina que toute la Cour, +toute la Ville en vouloit à son Épouse. Elle négligea de l'en désabuser: +au contraire les soins extraordinaires qu'elle prenoit de sa parure, à +ce qu'il lui sembloit, pour tout autre que pour lui, qui ne demandoit +point tant d'arangement, ne firent qu'augmenter ses soupçons, et sa +jalousie. Il avoit beau représenter à sa femme la manière dont elle +devoit se conduire, pour passer heureusement la vie ensemble: elle ne +profitoit point de ses leçons, qui lui paroissoient trop sévères pour +une jeune personne, qui d'ailleurs n'avoit rien à se reprocher. Ainsi +Molière, après avoir essuyé beaucoup de froideurs et de dissentions +domestiques, fit son possible pour se renfermer dans son travail et dans +ses amis, sans se mettre en peine de la conduite de sa femme. + + * * * * * + +La _Princesse d'Élide_, qui fut représentée dans une grande Fête, que le +Roi donna aux Reines, et à toute sa Cour au mois de Mai 1664, fit à +Molière tout l'honneur qu'il en pouvoit atendre. Cette pièce le +réconcilia, pour ainsi dire, avec le Courtisan chagrin; elle parut dans +un tems de plaisirs, le Prince l'avoit aplaudie, Molière à la Cour étoit +inimitable; on lui rendoit justice de tous côtés; les sentimens qu'il +avoit donnés à ses Personnages, ses vers, sa prose (car il n'avoit pas +eu le tems de versifier toute sa pièce), tout fut trouvé excellent dans +son ouvrage. Mais le _Mariage forcé_, qui fut représenté le dernier jour +de la Fête du Roi, n'eut pas le même sort chez le Courtisan. Est-ce le +même Auteur, disoit-on, qui a fait ces deux pièces? Cet homme aime à +parler au Peuple; il n'en sortira jamais: il croit encore être sur son +Théâtre de campagne. Malgré cette critique, qui étoit peut être en sa +place, Sganarelle avec ses expressions, ne laissa pas de faire rire +l'homme de Cour. + + * * * * * + +La _Princesse d'Élide_, et le _Mariage forcé_ eurent aussi leurs +aplaudissemens à Paris au mois de Novembre de la même année; mais bien +des Gens se récrièrent contre cette dernière pièce, qui n'auroit pas +passé si un autre Auteur l'avoit donnée, et si elle avoit été jouée par +d'autres Comédiens que ceux de la Troupe de Molière, qui par leur jeu +fesoient goûter au Bourgeois les choses les plus communes. + + * * * * * + +Molière, qui avoit acoutumé le Public à lui donner souvent des +nouveautez, hazarda son _Festin de Pierre_ le 15 de Février 1665. On en +jugea dans ce tems-là, comme on en juge en celui-ci. Et Molière eut la +prudence de ne point faire imprimer cette pièce; dont on fit dans le +tems une très-mauvaise Critique. + + * * * * * + +C'est une question souvent agitée dans les conversations, savoir si +Molière a maltraité les Médecins par humeur, ou par ressentiment. Voici +la solution de ce problème. Il logeoit chez un Médecin, dont la femme, +qui étoit extrêmement avare, dit plusieurs fois à la Molière qu'elle +vouloit augmenter le loyer de la portion de maison qu'elle ocupoit. +Celle-ci qui croyoit encore trop honorer la femme du Médecin de loger +chez elle, ne daigna seulement pas l'écouter: de sorte que son +apartement fut loué à la Du-Parc; et on donna congé à la Molière. C'en +fut assez pour former de la dissension entre ces trois femmes. La +Du-Parc, pour se mettre bien avec sa nouvelle Hôtesse, lui donna un +billet de Comédie: celle-ci s'en servit avec joie parce qu'il ne lui +coûtoit rien pour voir le spectacle. Elle n'y fut pas plutôt, que la +Molière envoya deux Gardes pour la faire sortir de l'Amphithéâtre; et se +donna le plaisir d'aller lui dire elle-même, que puisqu'elle la chassoit +de sa maison, elle pouvoit bien à son tour la faire sortir d'un lieu, où +elle étoit la maîtresse. La femme du Médecin, plus avare que susceptible +de honte, aima mieux se retirer que de payer sa place. Un traitement si +offençant causa de la rumeur: les maris prirent parti trop vivement: de +sorte que Molière, qui étoit très-facile à entraîner par les personnes +qui le touchoient, irrité contre le Médecin, pour se venger de lui, fit +en cinq jours de tems la Comédie de l'_Amour Médecin_, dont il fit un +divertissement pour le Roi le 15 de Septembre 1665, et qu'il représenta +à Paris le 22 du même mois. Cette pièce ne relevoit pas à la vérité le +mérite de son Auteur; Molière le sentit lui-même, puisqu'en la fesant +imprimer il prévient son Lecteur sur le peu de tems qu'il avoit employé +à la faire, et sur le peu de plaisir qu'elle peut faire à la lecture. + +Depuis ce tems-là Molière n'a pas épargné les Médecins dans toutes les +ocasions qu'il en a pu amener, bonnes ou mauvaises. Il est vrai qu'il +avoit peu de confiance en leur savoir; et il ne se servoit d'eux que +fort rarement, n'aïant, à ce que l'on dit, jamais été saigné. Et l'on +raporte dans deux livres de remarques que Mr de Mauvilain, et lui, +étant à Versailles au dîner du Roi, Sa Majesté dit à Molière: «Voilà +donc votre Médecin? Que vous fait-il?--Sire,» répondit Molière, «nous +raisonnons ensemble; il m'ordonne des remèdes; je ne les fais point, et +je guéris.» On m'a assuré que Molière définissoit un Médecin: _un homme +que l'on paye pour conter des fariboles dans la chambre d'un malade, +jusqu'à ce que la nature l'ait guéri, ou que les remèdes l'aient tué_. +Cependant un Médecin du tems et de la connoissance de Molière veut lui +ôter l'honneur de cette heureuse définition, et il m'a assuré qu'il en +étoit l'Auteur. Mr de Mauvilain est le Médecin pour lequel Molière a +fait le troisième placet qui est à la tête de son _Tartuffe_, lorsqu'il +demanda au Roi un Canonicat de Vincennes pour le fils de ce Médecin. + + * * * * * + +Molière étoit continuellement ocupé du soin de rendre sa Troupe la +meilleure. Il avoit de bons Acteurs pour le Comique; mais il lui en +manquoit pour le sérieux, qui répondissent à la manière dont il vouloit +qu'il fut récité sur le Théâtre. Il se présenta une favorable ocasion de +remplir ses intentions, et le plaisir qu'il avoit de faire du bien à +ceux qui le méritoient. Mr le Baron a toujours été de ces sujets +heureux qui touchent à la première vue. Je me flate qu'il ne trouvera +point mauvais que je dise comment il excita Molière à lui vouloir du +bien; c'est un des plus beaux endroits de la Vie d'un homme, dont la +mémoire doit lui être chère. + +Un Organiste de Troie, nommé Raisin, fortement ocupé du désir de gagner +de l'argent, fit faire une épinette à trois claviers, longue à peu près +de trois piés, et large de deux et demi, avec un corps, dont la capacité +étoit le double plus grande que celles des épinettes ordinaires. Raisin +avoit quatre enfans, tous jolis, deux garçons, et deux filles; il leur +avoit apris à jouer de l'épinette. Quand il eut perfectionné son idée, +il quite son orgue, et vient à Paris avec sa femme, ses enfants et +l'épinette. Il obtint une permission de faire voir à la foire de Saint +Germain le petit spectacle qu'il avoit préparé. Son affiche, qui +promettoit un Prodige de méchanique, et d'obéissance dans une épinette, +lui atira du monde les premières fois suffisamment pour que le Public +fût averti que jamais on n'avoit vu une chose aussi étonnante que +l'épinette du Troyen. On va la voir en foule; tout le monde l'admire; +tout le monde en est surpris; et peu de personnes pouvoient deviner +l'artifice de cet instrument. D'abord le petit Raisin l'aîné, et sa +petite soeur Babet se metoient chacun à son clavier, et jouoient +ensemble une pièce, que le troisième clavier répétoit seul d'un bout à +l'autre, les deux enfants aïant les bras levés. Ensuite le père les +fesoit retirer, et prenoit une clef, avec laquelle il montoit cet +instrument, par le moyen d'une roue qui fesoit un vacarme terrible dans +le corps de la machine, comme s'il y avoit eu une multiplicité de roues, +possible et nécessaire pour exécuter ce qu'il lui alloit faire jouer. Il +la changeoit même souvent de place pour ôter tout soupçon. «Hé! +épinette,» disoit-il, à cet instrument quand tout étoit préparé, +«jouez-moi une telle courante.» Aussi-tôt l'obéissante épinette jouoit +cette pièce entière. Quelquefois Raisin l'interrompoit, en lui disant: +«Arrestez-vous, épinette.» S'il lui disoit de poursuivre la pièce, elle +la poursuivoit; d'en jouer une autre, elle la jouoit; de se taire, elle +se taisoit. + +Tout Paris étoit ocupé de ce petit prodige; les esprits foibles +croyoient Raisin sorcier; les plus présomptueux ne pouvoient le deviner. +Cependant la foire valut plus de vingt mille livres à Raisin. Le bruit +de cette épinette alla jusqu'au Roi; Sa Majesté voulut la voir, et en +admira l'invention. Elle la fit passer dans l'apartement de la Reine, +pour lui donner un spectacle si nouveau. Mais Sa Majesté en fut tout +d'un coup effrayée; de sorte que le Roi ordonna sur le champ que l'on +ouvrît le corps de l'épinette, d'où l'on vit sortir un petit enfant de +cinq ans, beau comme un Ange. C'étoit Raisin le cadet, qui fut dans le +moment caressé de toute la Cour. Il étoit tems que le pauvre enfant +sortît de sa prison, où il étoit si mal à son aise depuis cinq ou six +heures, que l'épinette en avoit contracté une mauvaise odeur. + +Quoique le secret de Raisin fût découvert, il ne laissa pas de former le +dessein de tirer encore parti de son épinette à la foire suivante. Dans +le tems il fait afficher, et il annonce le même spectacle que l'année +précédente; mais il promet de découvrir son secret, et d'acompagner son +épinette d'un petit divertissement. Cette foire fut aussi heureuse pour +Raisin que la première. Il commençoit son spectacle par sa machine, +ensuite de quoi les trois enfants dançoient une sarabande; ce qui étoit +suivi d'une Comédie que ces trois petites personnes, et quelques autres +dont Raisin avoit formé une Troupe, représentoient tant bien que mal. +Ils avoient deux petites pièces qu'ils fesoient rouler, _Tricassin +rival_, et l'_Andouille de Troie_. Cette Troupe prit le titre de +Comédiens de Monsieur le Dauphin, et elle se donna en spectacle avec +succès pendant du tems. + +Je sais que cette Histoire n'est pas tout-à-fait de mon sujet; mais elle +m'a paru si singuliére, que je ne crois pas que l'on me sache mauvais +gré de l'avoir donnée. D'ailleurs on verra par la suite, qu'elle a du +rapport à quelques particularitez qui regardent Molière. + + * * * * * + +Pendant que cette nouvelle Troupe se fesoit valoir, le petit Baron étoit +en pension à Villejuif; et un Oncle, et une Tante ses Tuteurs avoient +déjà mangé la plus grande et la meilleure partie du bien que sa mère lui +avoit laissé, et lui en restant peu qu'ils pussent consommer, ils +commençoient à être embarrassés de sa personne. Ils poursuivoient un +procès en son nom: leur Avocat, qui se nommoit Margane, aimoit beaucoup +à faire de méchans vers: une pièce de sa façon intitulée _la Nimphe +dodue_, qui couroit parmi le Peuple, fesoit assez connoître la mauvaise +disposition qu'il avoit pour la Poësie. Il demanda un jour à l'Oncle et +à la Tante de Baron ce qu'ils vouloient faire de leur pupille. «Nous ne +le savons point,» dirent-ils; «son inclination ne paroît pas encore: +cependant il récite continuellement des vers.--Et bien,» répondit +l'Avocat, «que ne le mettez-vous dans cette petite Troupe de Monsieur le +Dauphin, qui a tant de succès?» Ces parens saisirent ce conseil plus par +envie de se deffaire de l'enfant, pour dissiper plus aisément le reste +de son bien, que dans la vue de faire valoir le talent qu'il avoit +apporté en naissant. Ils l'engagèrent donc pour cinq ans dans la Troupe +de la Raisin, car son mari étoit mort alors. Cette femme fut ravie de +trouver un enfant qui étoit capable de remplir tout ce que l'on +souhaiteroit de lui: et elle fit ce petit contrat avec d'autant plus +d'empressement, qu'elle y avoit été fortement incitée par un fameux +Médecin, qui étoit de Troie, et qui s'intéressant à l'établissement de +cette veuve, jugeoit que le petit Baron pouvoit y contribuer, étant fils +d'une des meilleures Comédiennes qui ait jamais été. + +Le petit Baron parut sur le Théâtre de la Raisin avec tant +d'aplaudissement, qu'on le fut voir jouer avec plus d'empressement que +l'on n'en avoit eu à chercher l'épinette. Il étoit surprenant qu'un +enfant de dix ou onze ans, sans avoir été conduit dans les principes de +la déclamation, fît valoir une passion avec autant d'esprit qu'il le +fesoit. + +La Raisin s'étoit établie après la foire proche du vieux Hôtel de +Guénégaud; et elle ne quita point Paris qu'elle n'eût gagné vingt mille +écus de bien. Elle crut que la campagne ne lui seroit pas moins +favorable; mais à Rouen, au lieu de préparer le lieu de son spectacle, +elle mangea ce qu'elle avoit d'argent avec un Gentil-homme de Monsieur +le Prince de Monaco, nommé Olivier, qui l'aimoit à la fureur, et qui la +suivoit par tout; de sorte qu'en très-peu de tems sa Troupe fut réduite +dans un état pitoyable. Ainsi destituée de moyens pour jouer la Comédie +à Rouen, la Raisin prit le parti de revenir à Paris avec ses petits +Comédiens, et son Olivier. + +Cette femme n'aïant aucune ressource, et connoissant l'humeur +bien-fesante de Molière, alla le prier de lui prêter son Théâtre pour +trois jours seulement, afin que le petit gain qu'elle espéroit de faire +dans ses trois représentations lui servît à remettre sa troupe en état. +Molière voulut bien lui acorder ce qu'elle lui demandoit. Le premier +jour fut plus heureux qu'elle ne se l'étoit promis; mais ceux qui +avoient entendu le petit Baron, en parlèrent si avantageusement, que le +second jour qu'il parut sur le Théâtre, le lieu étoit si rempli, que la +Raisin fit plus de mille écus. + +Molière, qui étoit incommodé, n'avoit pu voir le petit Baron les deux +premiers jours; mais tout le monde lui en dit tant de bien, qu'il se fit +porter au Palais Royal à la troisième représentation, tout malade qu'il +étoit. Les Comédiens de l'Hôtel de Bourgogne n'en avoient manqué aucune, +et ils n'étoient pas moins surpris du jeune Acteur, que l'étoit le +Public, sur tout la Du-Parc, qui le prit tout d'un coup en amitié; et +qui bien sérieusement avoit fait de grands préparatifs pour lui donner à +souper ce jour-là. Le petit homme, qui ne sçavoit auquel entendre pour +recevoir les caresses qu'on lui fesoit, promit à cette Comédienne qu'il +iroit chez elle. Mais la partie fut rompue par Molière, qui lui dit de +venir souper avec lui. C'étoit un maître et un oracle quand il parloit. +Et ces Comédiens avoient tant de déférence pour lui, que Baron n'osa lui +dire qu'il étoit retenu; et la Du-Parc n'avoit garde de trouver mauvais +que le jeune homme lui manquât de parole. Ils regardoient tous ce bon +acueil, comme la fortune de Baron; qui ne fut pas plutôt arrivé chez +Molière, que celui-ci commença par envoyer chercher son Tailleur, pour +le faire habiller, (car il étoit en très-mauvais état) et il recommanda +au Tailleur que l'habit fût très-propre, complet, et fait dès le +lendemain matin. Molière interrogeoit et observoit continuellement le +jeune Baron pendant le souper, et il le fit coucher chez lui, pour avoir +plus de tems de connoître ses sentimens par la conversation, afin de +placer plus seurement le bien qu'il lui vouloit faire. + +Le lendemain matin le Tailleur exact aporta sur les neuf à dix heures au +petit Baron un équipage tout complet. Il fut tout étonné, et fort aise +de se voir tout d'un coup si bien ajusté. Le Tailleur lui dit qu'il +falloit descendre dans l'apartement de Molière pour le remercier. «C'est +bien mon intention,» répondit le petit homme, «mais je ne crois pas +qu'il soit encore levé.» Le Tailleur l'aïant assuré du contraire, il +descendit, et fit un compliment de reconnoissance à Molière, qui en fut +très-satisfait, et qui ne se contenta pas de l'avoir si bien fait +acommoder; il lui donna encore six louis d'or, avec ordre de les +dépencer à ses plaisirs. Tout cela étoit un rêve pour un enfant de douze +ans, qui étoit depuis long-tems entre les mains de gens durs, avec +lesquels il avoit souffert, et il étoit dangereux et triste qu'avec les +favorables dispositions qu'il avoit pour le Théâtre, il restât en de si +mauvaises mains. Ce fut cette fâcheuse situation qui toucha Molière. Il +s'aplaudit d'être en état de faire du bien à un jeune homme qui +paroissoit avoir toutes les qualitez nécessaires pour profiter du soin +qu'il vouloit prendre de lui; il n'avoit garde d'ailleurs, à le prendre +du côté du bon esprit, de manquer une ocasion si favorable d'assurer sa +Troupe, en y fesant entrer le petit Baron. + +Molière lui demanda ce que sincérement il souhaiteroit le plus +alors?--«D'être avec vous le reste de mes jours,» lui répondit Baron, +«pour vous marquer ma vive reconnoissance de toutes les bontez que vous +avez pour moi.--Eh! bien,» lui dit Molière, «c'est une chose faite, le +Roi vient de m'accorder un ordre pour vous ôter de la Troupe où vous +êtes.» Molière, qui s'étoit levé dès quatre heures du matin, avoit été à +S. Germain suplier sa Majesté de lui acorder cette grace, et l'ordre +avoit été expédié sur le champ. + +La Raisin ne fut pas longtemps à savoir son malheur; animée par son +Olivier, elle entra toute furieuse le lendemain matin dans la chambre de +Molière, deux pistolets à la main, et lui dit que s'il ne lui rendoit +son Acteur elle alloit lui casser la tête. Molière, sans s'émouvoir, dit +à son domestique de lui ôter cette femme-là. Elle passa tout d'un coup +de l'emportement à la douleur; les pistolets lui tombèrent des mains, et +elle se jeta aux piés de Molière, le conjurant, les larmes aux yeux, de +lui rendre son Acteur; et lui exposant la misère où elle alloit être +réduite, elle et toute sa famille, s'il le retenoit.--«Comment +voulez-vous que je fasse?» lui dit-il; «le Roi veut que je le retire de +votre Troupe; voilà son ordre.» La Raisin voyant qu'il n'y avoit plus +d'espérance, pria Molière de lui acorder du moins que le petit Baron +jouât encore trois jours dans sa Troupe.--«Non-seulement trois,» +répondit Molière, «mais huit; à condition pourtant qu'il n'ira point +chez vous, et que je le ferai toujours acompagner par un homme qui le +ramènera dès que la pièce sera finie.» Et cela de peur que cette femme, +et Olivier, ne séduisissent l'esprit du jeune homme pour le faire +retourner avec eux. Il fallut bien que la Raisin en passât par là; mais +ces huit jours lui donnèrent beaucoup d'argent, avec lequel elle voulut +faire un établissement près de l'Hôtel de Bourgogne; mais dont le +détail, et le succès ne regardent point mon sujet. + +Molière, qui aimoit les bonnes moeurs, n'eut pas moins d'attention à +former celles de Baron, que s'il eût été son propre fils: il cultiva +avec soin les dispositions extraordinaires qu'il avoit pour la +déclamation. Le Public sait comme moi jusqu'à quel degré de perfection +il l'a élevé. Mais ce n'est pas le seul endroit par lequel il nous a +fait voir qu'il a sçu profiter des leçons d'un si grand Maître. Qui, +depuis sa mort, a soutenu plus seurement le Théâtre comique, que +Monsieur Baron? + + * * * * * + +Le Roi se plaisoit tellement aux divertissements fréquents que la Troupe +de Molière lui donnoit, qu'au mois d'Août 1665, Sa Majesté jugea à +propos de la fixer tout-à-fait à son service, en lui donnant une pension +de sept mille livres. Elle prit alors le titre de la Troupe du Roi, +qu'elle a toujours conservé depuis, et elle étoit de toutes les fêtes +qui se fesoient par tout où étoit Sa Majesté. + +Molière de son côté n'épargnoit ni soins, ni veilles pour soutenir, et +augmenter la réputation qu'il s'étoit acquise, et pour répondre aux +bontez que le Roi avoit pour lui. Il consultoit ses amis; il examinoit +avec atention ce qu'il travailloit; on sait même que lorsqu'il vouloit +que quelque Scène prît le Peuple des Spectateurs, comme les autres, il +la lisoit à sa servante pour voir si elle en seroit touchée. Cependant +il ne saisissoit pas toujours le Public d'abord; il l'éprouva dans son +_Avare_. A peine fut-il représenté sept fois. La prose dérouta ce +Public. «Comment!» disoit Monsieur le Duc de ..., «Molière est-il fou, +et nous prend-il pour des benests, de nous faire essuyer cinq Actes de +prose? A-t-on jamais vu plus d'extravagance? Le moyen d'être diverti par +de la prose!» Mais Molière fut bien vengé de ce Public injuste et +ignorant quelques années après: il donna son _Avare_ pour la seconde +fois le 9e Septembre 1668. On y fut en foule, et il fut joué presque +toute l'année; tant il est vrai que le Public goûte rarement les bonnes +choses quand il est dépaysé. Cinq Actes de prose l'avoient révolté la +première fois; mais la lecture et la réflexion l'avoient ramené, et il +fut voir avec empressement une pièce qu'il avoit méprisée dans les +commencemens. + + * * * * * + +Cependant ces jugemens injustes et de cabale, et la situation domestique +où se trouvoit Molière, ne laissoient pas de le troubler, quelque +heureux qu'il fût du côté de son Prince, et de celui de ses amis. Son +mariage diminua l'amitié que la Béjart avoit pour lui auparavant, au +lieu de la cimenter: de manière qu'il voyoit bien que sa belle-mère ne +l'aimoit plus, et il s'imaginoit que sa femme étoit prête à le haïr. +L'esprit de ces deux femmes étoit tellement oposé à celui de Molière +qu'à moins de s'assujetir à leur conduite, et à leur humeur, il ne +devoit pas compter de jouir d'aucuns momens agréables avec elles. Le +bien que Molière fesoit à Baron déplaisoit à sa femme: sans se mettre en +peine de répondre à l'amitié qu'elle vouloit exiger de son mari, elle ne +pouvoit souffrir qu'il eût de la bonté pour cet enfant, qui de son côté +à treize ans n'avoit pas toute la prudence nécessaire, pour se gouverner +avec une femme, pour qui il devoit avoir des égards. Il se voyoit aimé +du mari; necessaire même à ses spectacles, caressé de toute la Cour, il +s'embarassoit fort peu de plaire, ou non à la Molière: elle ne le +négligeoit pas moins; elle s'échapa même un jour de lui donner un +soufflet sur un sujet assez léger. Le jeune homme en fut si vivement +piqué qu'il se retira de chez Molière: il crut son honneur intéressé +d'avoir été batu par une femme. Voilà de la rumeur dans la maison. +«Est-il possible,» dit Molière à son Épouse, «que vous ayez eu +l'imprudence de fraper un enfant aussi sensible que vous connoissez +celui-là; et encore dans un tems où il est chargé d'un rolle de six cens +vers dans la pièce que nous devons représenter incessamment devant le +Roi?» On donna beaucoup de mauvaises raisons, piquantes même, ausquelles +Molière prit le parti de ne point répondre; il se retrancha à tâcher +d'adoucir le jeune homme, qui s'étoit sauvé chez la Raisin. Rien ne +pouvoit le ramener, il étoit trop irrité; cependant il promit qu'il +représenteroit son rolle; mais qu'il ne rentreroit point chez Molière. +En effet il eut la hardiesse de demander au Roi à Saint Germain la +permission de se retirer. Et incapable de réflexion, il se remit dans la +Troupe de la Raisin, qui l'avoit excité à tenir ferme dans son +ressentiment. + +Cette femme prit la résolution de courir la Province avec sa Troupe, qui +réussit assez par tout à cause de son Acteur. Mais elle se dérangea par +la suite. Il s'en forma une meilleure, dans laquelle étoit Mademoiselle +de Beauval: Baron jugea à propos de s'y metre. Cependant il étoit +toujours ocupé de Molière; l'âge, le changement lui fesoient sentir la +reconnoissance qu'il lui devoit, et le tort qu'il avoit eu de le quiter. +Il ne cachoit point ces sentimens, et il disoit publiquement qu'il ne +chercheoit point à se remettre avec lui, parce qu'il s'en reconnoissoit +indigne. Ces discours furent raportés à Molière; il en fut bien aise; et +ne pouvant tenir contre l'envie qu'il avoit de faire revenir ce jeune +homme dans sa Troupe, qui en avoit besoin, il lui écrivit à Dijon une +lettre très-touchante; et comme s'il avoit été assuré que Baron +adhéreroit à sa priére, et répondroit au bien qu'il lui fesoit, il lui +envoya un nouvel ordre du Roi, et lui marqua de prendre la poste pour se +rendre plus promtement auprès de lui. + +Molière avoit souffert de l'absence de Baron; l'éducation de ce jeune +homme l'amusoit dans ses momens de relâche; les chagrins de famille +augmentoient tous les jours chez lui. Il ne pouvoit pas toujours +travailler, ni être avec ses amis pour s'en distraire. D'ailleurs il +n'aimoit pas le nombre, ni la gêne, il n'avoit rien pour s'amuser et +s'étourdir sur ses déplaisirs. Sa plus douloureuse réflexion étoit, +qu'étant parvenu à se former la réputation d'un homme de bon esprit, on +eût à lui reprocher que son ménage n'en fût pas mieux conduit, et plus +paisible. Ainsi il regardoit le retour de Baron comme un amusement +famillier, avec lequel il pourroit avec plus de satisfaction mener une +vie tranquile, conforme à sa santé et à ses principes, débarassé de cet +atirail étranger de famille, et d'amis même qui nous dérobent le plus +souvent par leur présence importune les momens les plus agréables de +notre vie. + +Baron ne fut pas moins vif que Molière sur les sentimens du retour: il +part aussi-tôt qu'il eut reçu la lettre: et Molière ocupé du plaisir de +revoir son jeune Acteur quelques momens plutôt, fut l'atendre à la porte +Saint Victor le jour qu'il devoit arriver. Mais il ne le reconnut point. +Le grand air de la campagne et la course l'avoient tellement harrassé et +défiguré, qu'il le laissa passer sans le reconnoître, et il revint chez +lui tout triste après avoir bien atendu. Il fut agréablement surpris d'y +trouver Baron, qui ne put metre en oeuvre un beau compliment qu'il avoit +composé en chemin; la joie de revoir son bien-faiteur lui ôta la parole. + +Molière demanda à Baron s'il avoit de l'argent. Il lui répondit qu'il +n'en avoit que ce qui étoit resté de répandu dans sa poche; parce qu'il +avoit oublié sa bourse sous le chevet de son lit à la dernière couchée; +qu'il s'en étoit aperçu à quelques postes; mais que l'empressement qu'il +avoit de le revoir ne lui avoit pas permis de retourner sur ses pas pour +chercher son argent. Molière fut ravi que Baron revînt touché, et +reconnoissant. Il l'envoya à la Comédie, avec ordre de s'enveloper +tellement dans son manteau que personne ne pût le reconnoître; parce +qu'il n'étoit pas habillé, quoique fort proprement, à la phantaisie d'un +homme qui en fesoit l'agrément de ses spectacles; Molière n'oublia rien +pour le remetre dans son lustre. Il reprit la même atention qu'il avoit +eue pour lui dans les commencemens: et l'on ne peut s'imaginer avec quel +soin il s'apliquoit à le former dans les moeurs, comme dans sa +profession. En voici un exemple qui fait un des plus beaux traits de sa +vie. + + * * * * * + +Un homme, dont le nom de famille étoit Mignot, et Mondorge celui de +Comédien, se trouvant dans une triste situation, prit la résolution +d'aller à Hauteüil, où Molière avoit une maison, et où il étoit +actuellement, pour tâcher d'en tirer quelque secours, pour les besoins +pressans d'une famille qui étoit dans une misère affreuse. Baron, à qui +ce Mondorge s'adressa, s'en aperçut aisément; car ce pauvre Comédien +fesoit le spectacle du monde le plus pitoyable. Il dit à Baron, qu'il +savoit être un assuré protecteur auprès de Molière, que l'urgente +nécessité où il étoit lui avoit fait prendre le parti de recourir à lui, +pour le mettre en état de rejoindre quelque troupe avec sa famille; +qu'il avoit été le camarade de Mr de Molière en Languedoc; et qu'il ne +doutoit pas qu'il ne lui fît quelque charité, si Baron vouloit bien +s'intéresser pour lui. + +Baron monta dans l'apartement de Molière, et lui rendit le discours de +Mondorge, avec peine, et avec précaution pourtant, craignant de rapeller +désagréablement à un homme fort riche, l'idée d'un camarade fort gueux. +«Il est vrai que nous avons joué la Comédie ensemble,» dit Molière, «et +c'est un fort honneste homme; je suis fâché que ses petites affaires +soient en si mauvais état. Que croyez-vous,» ajouta-t-il, «que je lui +doive donner?» Baron se deffendit de fixer le plaisir que Molière +vouloit faire à Mondorge, qui pendant que l'on décidoit sur le secours +dont il avoit besoin, dévoroit dans la cuisine, où Baron lui avoit fait +donner à manger.--«Non,» répondit Molière, «je veux que vous déterminiez +ce que je dois lui donner.» Baron ne pouvant s'en deffendre, statua sur +quatre pistoles, qu'il croyoit suffisantes pour donner à Mondorge la +facilité de joindre une Troupe.--«Eh bien, je vais lui donner quatre +pistoles pour moi,» dit Molière à Baron, «puisque vous le jugez à +propos: mais en voilà vingt autres que je lui donnerai pour vous: je +veux qu'il connoisse que c'est à vous qu'il a l'obligation du service +que je lui rens. J'ai aussi,» ajoute-t-il, «un habit de Théâtre, dont je +crois que je n'aurai plus de besoin, qu'on le lui donne; le pauvre homme +y trouvera de la ressource pour sa profession.» Cependant cet habit, que +Molière donnoit avec tant de plaisir, lui avoit coûté deux mille cinq +cens livres, et il étoit presque tout neuf. Il assaisonna ce présent +d'un bon acueil qu'il fit à Mondorge, qui ne s'étoit pas atendu à tant +de libéralité. + + * * * * * + +Quoique la Troupe de Molière fût suivie, elle ne laissa pas de languir +pendant quelque tems par le retour de Scaramouche. Ce Comédien, après +avoir gagné une somme assez considérable pour se faire dix ou douze +mille livres de rente, qu'il avoit placées à Florence, lieu de sa +naissance, fit dessein d'aller s'y établir. Il commença par y envoyer sa +femme, et ses enfans; et quelque tems après il demanda au Roi la +permission de se retirer en son Pays. Sa Majesté voulut bien la lui +acorder; mais elle lui dit en même-tems qu'il ne falloit pas espérer de +retour. Scaramouche, qui ne comptoit pas de revenir, ne fit aucune +atention à ce que le Roi lui avoit dit: il avoit de quoi se passer du +Théâtre. Il part; mais il trouva chez lui une femme et des enfans +rebelles, qui le reçurent non-seulement comme un étranger, mais encore +qui le maltraitèrent. Il fut batu plusieurs fois par sa femme, aidée de +ses enfans, qui ne voulaient point partager avec lui la jouissance du +bien qu'il avoit gagné, et ce mauvais traitement alla si loin, qu'il ne +put y résister: de manière qu'il fit solliciter fortement son retour en +France, pour se délivrer de la triste situation où il étoit en Italie. +Le Roi eut la bonté de lui permettre de revenir. Paris l'avoit trouvé +fort à redire; et son retour réjouit toute la Ville. On alla avec +empressement à la Comédie Italienne pendant plus de six mois, pour +revoir Scaramouche: la Troupe de Molière fut négligée pendant tout ce +tems-là; elle ne gagnoit rien; et les Comédiens étoient prêts à se +révolter contre leur Chef. Ils n'avoient point encore Baron pour +rapeller le Public; et l'on ne parloit pas de son retour. Enfin ces +Comédiens injustes murmuroient hautement contre Molière, et lui +reprochoient qu'il laissoit languir leur Théâtre. «Pourquoi,» lui +disoient-ils, «ne faites-vous pas des ouvrages qui nous soutiennent? +Faut-il que ces Farceurs d'Italiens nous enlèvent tout Paris?» En un mot +la troupe étoit un peu dérangée, et chacun des Acteurs méditoit de +prendre son parti. Molière étoit lui-même embarassé comment il les +ramèneroit; et à la fin fatigué des discours de ses Comédiens, il dit à +la Du-Parc, et à la Béjart, qui le tourmentoient le plus, qu'il ne +savoit qu'un moyen pour l'emporter sur Scaramouche, et gagner bien de +l'argent: que c'étoit d'aller bien loin pour quelque tems, pour s'en +revenir comme ce Comédien; mais il ajouta qu'il n'étoit ni en pouvoir, +ni dans le dessein d'exécuter ce moyen, qui étoit trop long; mais +qu'elles étoient les maîtresses de s'en servir. Après s'être moqué +d'elles, il leur dit sérieusement que Scaramouche ne seroit pas toujours +couru avec ce même empressement: qu'on se lassoit des bonnes choses, +comme des mauvaises, et qu'ils auroient leur tour. Ce qui arriva aussi +par la première pièce que donna Molière. + + * * * * * + +Ce n'est pas là le seul désagrément que Molière ait eu avec ses +Comédiens: l'avidité du gain étouffoit bien souvent leur reconnoissance, +et ils le harcelloient toujours pour demander des graces au Roi. Les +Mousquetaires, les Gardes-du-Corps, les Gendarmes, et les Chevaux-Légers +entroient à la Comédie sans payer: et le Parterre en étoit toujours +rempli: de sorte que les Comédiens pressèrent Molière d'obtenir de Sa +Majesté un Ordre pour qu'aucune personne de sa Maison n'entrât à la +Comédie sans payer. Le Roi le lui acorda. Mais ces Messieurs ne +trouvèrent pas bon que les Comédiens leur fissent imposer une loi si +dure; et ils prirent pour un affront qu'ils eussent eu la hardiesse de +le demander: les plus mutins s'ameutèrent; et ils résolurent de forcer +l'entrée. Ils furent en troupe à la Comédie. Ils ataquent brusquement +les Gens qui gardoient les portes. Le Portier se deffendit pendant +quelque tems; mais enfin étant obligé de céder au nombre, il leur jeta +son épée, se persuadant qu'étant desarmé, ils ne le tueroient pas: le +pauvre homme se trompa. Ces furieux, outrés de la résistance qu'il avoit +faite, le percèrent de cent coups d'épée: et chacun d'eux en entrant lui +donnoit le sien. Ils cherchoient toute la Troupe pour lui faire éprouver +le même traitement qu'aux gens qui avoient voulu soutenir la porte. Mais +Béjart, qui étoit habillé en vieillard pour la pièce qu'on alloit jouer, +se présenta sur le Théâtre. «Eh! Messieurs,» leur dit-il, «épargnez du +moins un pauvre Vieillard de soixante-quinze ans, qui n'a plus que +quelques jours à vivre.» Le compliment de ce jeune Comédien, qui avoit +profité de son habillement pour parler à ces mutins, calma leur fureur. +Molière leur parla aussi très-vivement sur l'ordre du Roi. De sorte que +refléchissant sur la faute qu'ils venoient de faire, ils se retirèrent. +Le bruit, et les cris avoient causé une allarme terrible dans la Troupe; +les femmes croyoient être mortes: chacun cherchoit à se sauver, sur tout +Hubert et sa femme, qui avoient fait un trou dans le mur du Palais +Royal. Le mari voulut passer le premier; mais parce que le trou n'étoit +pas assez ouvert, il ne passa que la tête et les épaules; jamais le +reste ne put suivre. On avoit beau le tirer de dedans le Palais Royal, +rien n'avançoit; et il crioit comme un forcené par le mal qu'on lui +fesoit, et dans la peur qu'il avoit que quelque Gendarme ne lui donnât +un coup d'épée dans le derrière. Mais le tumulte s'étant apaisé, il en +fut quite pour la peur; et l'on agrandit le trou pour le retirer de la +torture où il étoit. + +Quand tout ce vacarme fut passé la Troupe tint conseil, pour prendre une +résolution dans une occasion si périlleuse. «Vous ne m'avez point donné +de repos,» dit Molière à l'Assemblée, que je n'aie importuné le Roi pour +avoir l'ordre, qui nous a mis tous à deux doigts de notre perte; il est +question présentement de voir, ce que nous avons à faire.» Hubert +vouloit qu'on laissât toujours entrer la maison du Roi, tant il +apréhendoit une seconde rumeur. Plusieurs autres, qui ne craignoient pas +moins que lui, furent de même avis. Mais Molière, qui étoit ferme dans +ses résolutions, leur dit que puisque le Roi avoit daigné leur acorder +cet ordre, il falloit en pousser l'exécution jusques au bout, si Sa +Majesté le jugeoit à propos: et «je pars dans ce moment,» leur dit-il, +«pour l'en informer.» Ce dessein ne plut nullement à Hubert, qui +trembloit encore. + +Quand le Roi fut instruit de ce désordre, Sa Majesté ordonna aux +Commandans des Corps qui l'avoient fait, de les faire metre sous les +armes le lendemain, pour connoître et faire punir les plus coupables, et +pour leur réitérer ses deffenses d'entrer à la Comédie sans payer. +Molière, qui aimoit fort la harangue, fut en faire une à la tête des +Gendarmes; et leur dit que ce n'étoit point pour eux, ni pour les autres +personnes qui composoient la Maison du Roi, qu'il avoit demandé à Sa +Majesté un ordre pour les empêcher d'entrer à la Comédie: que la Troupe +seroit toujours ravie de les recevoir quand ils voudroient les honorer +de leur présence. Mais qu'il y avoit un nombre infini de malheureux qui +tous les jours abusant de leur nom, et de la bandolière de Messieurs les +Gardes-du-Corps, venoient remplir le Parterre, et ôter injustement à la +Troupe le gain qu'elle devoit faire. Qu'il ne croyoit pas que des +Gentilshommes qui avoient l'honneur de servir le Roi dûssent favoriser +ces misérables contre les Comédiens de Sa Majesté. Que d'entrer à la +Comédie sans payer n'étoit point une prérogative que des personnes de +leur caractère dûssent si fort ambitionner, jusqu'à répandre du sang +pour se la conserver. Qu'il falloit laisser ce petit avantage aux +Auteurs, et aux Personnes, qui n'aïant pas le moyen de dépenser quinze +sols, ne voyoient le spectacle que par charité, s'il m'est permis, +dit-il, de parler de la sorte. Ce discours fit tout l'effet que Molière +s'étoit promis; et depuis ce tems-là la Maison du Roi n'est point entrée +à la Comédie sans payer. + + * * * * * + +Quelque tems après le retour de Baron, on joua une pièce intitulée +_Dom-Quixote_ (je n'ai pu savoir de quel Auteur). On l'avoit prise dans +le tems que Dom-Quixote installe Sancho-Pança dans son Gouvernement. +Molière fesoit Sancho: et comme il devoit paroître sur le Théâtre monté +sur un Ane, il se mit dans la coulisse pour être prest à entrer dans le +moment que la Scène le demanderoit. Mais l'Ane, qui ne savoit point le +rolle par coeur, n'observa point ce moment; et dès qu'il fut dans la +coulisse il voulut entrer, quelques efforts que Molière employât pour +qu'il n'en fît rien. Sancho tiroit le licou de toute sa force; l'Ane +n'obéissoit point; il vouloit absolument paroître. Molière apelloit: +«Baron, la Forest, à moi! ce maudit Ane veut entrer.» La Forest étoit +une servante qui fesoit alors tout son domestique, quoiqu'il eût près de +trente mille livres de rente. Cette femme étoit dans la coulisse oposée, +d'où elle ne pouvoit passer par-dessus le Théâtre pour arrêter l'Ane; et +elle rioit de tout son coeur de voir son maître renversé sur le derrière +de cet animal, tant il metoit de force à tirer son licou, pour le +retenir. Enfin, destitué de tout secours, et désespérant de pouvoir +vaincre l'opiniâtreté de son Ane, il prit le parti de se retenir aux +ailes du Théâtre, et de laisser glisser l'animal entre ses jambes pour +aller faire telle Scène qu'il jugeroit à propos. Quand on fait réflexion +au caractère d'esprit de Molière, à la gravité de sa conduite, et de sa +conversation, il est risible que ce Philosophe fût exposé à de pareilles +avantures, et prît sur lui les Personnages les plus comiques. Il est +vrai qu'il s'en est lassé plus d'une fois, et si ce n'avoit été +l'attachement inviolable qu'il avoit pour les plaisirs du Roi, il auroit +tout quité pour vivre dans une molesse philosophique, dont son +domestique, son travail, et sa Troupe l'empêchoient de jouir. Il y avoit +d'autant plus d'inclination qu'il étoit devenu très-valétudinaire, et il +étoit réduit à ne vivre que de lait. Une toux qu'il avoit négligée, lui +avoit causé une fluxion sur la poitrine, avec un crachement de sang, +dont il étoit resté incommodé; de sorte qu'il fut obligé de se mettre au +lait pour se racommoder, et pour être en état de continuer son travail. +Il observa ce régime presque le reste de ses jours. De manière qu'il +n'avoit plus de satisfaction que par l'estime dont le Roi l'honoroit, et +du côté de ses amis. Il en avoit de choisis, à qui il ouvroit souvent +son coeur. + + * * * * * + +L'amitié qu'ils avoient formée dès le Collége, Chapelle et lui, dura +jusqu'au dernier moment. Cependant celui-là n'étoit pas un ami consolant +pour Molière, il étoit trop dissipé; il aimoit véritablement, mais il +n'étoit point capable de rendre de ces devoirs empressés qui réveillent +l'amitié. Il avoit pourtant un apartement chez Molière à Hauteuil, où il +alloit fort souvent; mais c'étoit plus pour se réjouir, que pour entrer +dans le sérieux. C'étoit un de ces génies supérieurs et réjouissans, que +l'on annonçoit six mois avant que de le pouvoir donner pendant un repas. +Mais pour être trop à tout le monde, il n'étoit point assez à un +véritable ami: de sorte que Molière s'en fit deux plus solides dans la +personne de Mrs Rohault et Mignard, qui le dédommageoient de tous les +chagrins qu'il avoit d'ailleurs. C'étoit à ces deux Messieurs qu'il se +livroit sans réserve. «Ne me plaignez-vous pas,» leur disoit-il un jour, +«d'être d'une profession, et dans une situation si oposées aux +sentimens, et à l'humeur que j'ai présentement? J'aime la vie tranquile; +et la mienne est agitée par une infinité de détails communs et +turbulens, sur lesquels je n'avois pas compté dans les commencemens, et +ausquels il faut absolument que je me donne tout entier malgré moi. Avec +toutes les précautions, dont un homme peut être capable, je n'ai pas +laissé de tomber dans le désordre où tous ceux qui se marient sans +réflexion ont acoutumé de tomber.--Oh! oh!» dit Mr Rohaut.--«Oui, mon +cher Monsieur Rohaut, je suis le plus malheureux de tous les hommes,» +ajouta Molière, «et je n'ai que ce que je mérite. Je n'ai pas pensé que +j'étois trop austère, pour une société domestique. J'ai cru que ma femme +devoit assujétir ses manières à sa vertu, et à mes intentions; et je +sens bien que dans la situation où elle est, elle eût encore été plus +malheureuse que je ne le suis, si elle l'avoit fait. Elle a de +l'enjouement, de l'esprit; elle est sensible au plaisir de le faire +valoir; tout cela m'ombrage malgré moi. J'y trouve à redire, je m'en +plains. Cette femme cent fois plus raisonnable que je ne le suis, veut +jouir agréablement de la vie; elle va son chemin: et assurée par son +innocence, elle dédaigne de s'assujétir aux précautions que je lui +demande. Je prens cette négligence pour du mépris; je voudrois des +marques d'amitié pour croire que l'on en a pour moi, et que l'on eût +plus de justesse dans sa conduite pour que j'eusse l'esprit tranquille. +Mais ma femme, toujours égale, et libre dans la sienne, qui seroit +exempte de tout soupçon pour tout autre homme moins inquiet que je ne le +suis, me laisse impitoyablement dans mes peines; et ocupée seulement du +désir de plaire en général, comme toutes les femmes, sans avoir de +dessein particulier, elle rit de ma foiblesse. Encore si je pouvois +jouir de mes amis aussi souvent que je le souhaiterois pour m'étourdir +sur mes chagrins et sur mon inquiétude! Mais vos ocupations +indispensables, et les miennes m'ôtent cette satisfaction.» Mr Rohaut +étala à Molière toutes les maximes d'une saine Philosophie pour lui +faire entendre qu'il avoit tort de s'abandonner à ses déplaisirs.--«Eh!» +lui répondit Molière, «je ne saurois être Philosophe avec une femme +aussi aimable que la mienne; et peut-être qu'en ma place vous passeriez +encore de plus mauvais quarts d'heure.» + +Chapelle n'entroit pas si intimement dans les plaintes de Molière, il +étoit contrariant avec lui, et il s'ocupoit beaucoup plus de l'esprit et +de l'enjouement, que du coeur, et des affaires domestiques, quoique ce +fût un très-honnête homme. Il aimoit tellement le plaisir qu'il s'en +étoit fait une habitude. Mais Molière ne pouvoit plus lui répondre de ce +côté-là, à cause de son incommodité. Ainsi quand Chapelle vouloit se +réjouir à Hauteuil, il y menoit des Convives pour lui tenir tête; et il +n'y avoit personne qui ne se fît un plaisir de le suivre. Connoître +Molière étoit un mérite que l'on chercheoit à se donner avec +empressement: d'ailleurs Mr de Chapelle soutenoit sa table avec +honneur. Il fit un jour partie avec Mrs de J..., de N..., et de L..., +pour aller se réjouir à Hauteuil avec leur ami. «Nous venons souper avec +vous,» dirent-ils à Molière.--«J'en aurois», dit-il, «plus de plaisir si +je pouvois vous tenir compagnie; mais ma santé ne me le permetant pas, +je laisse à Mr de Chapelle le soin de vous régaler du mieux qu'il +pourra.» Ils aimoient trop Molière pour le contraindre; mais ils lui +demandèrent du moins Baron.--«Messieurs,» leur répondit Molière, je vous +vois en humeur de vous divertir toute la nuit; le moïen que cet enfant +puisse tenir? il en seroit incommodé, je vous prie de le laisser.--Oh +parbleu,» dit Mr de L..., «la fête ne seroit pas bonne sans lui, et +vous nous le donnerez.» Il falut l'abandonner: et Molière prit son lait +devant eux, et s'alla coucher. + +Les Convives se mirent à table: les commencemens du repas furent froids: +c'est l'ordinaire entre gens qui savent ménager le plaisir; et ces +Messieurs excelloient dans cette étude. Mais le vin eut bien tôt +réveillé Chapelle, et le tourna du côté de la mauvaise humeur. +«Parbleu,» dit-il, «je suis un grand fou de venir m'enyvrer ici tous les +jours, pour faire honneur à Molière; je suis bien las de ce train-là: et +ce qui me fâche c'est qu'il croit que j'y suis obligé.» La Troupe +presque toute yvre aprouva les plaintes de Chapelle. On continue de +boire, et insensiblement on changea de discours. A force de raisonner +sur les choses qui font ordinairement la matière de semblables repas +entre gens de cette espèce, on tomba sur la morale vers les trois heures +du matin. «Que notre vie est peu de chose!» dit Chapelle. «Qu'elle est +remplie de traverses! Nous sommes à l'affût pendant trente ou quarante +années pour jouir d'un moment de plaisir, que nous ne trouvons jamais! +Notre jeunesse est harcellée par de maudits parents, qui veulent que +nous nous metions un fatras de fariboles dans la tête. Je me soucie, +morbleu bien,» ajouta-t-il, «que la terre tourne, ou le soleil, que ce +fou de Des-Cartes ait raison, ou cet extravagant d'Aristote. J'avois +pourtant un enragé Précepteur qui me rebatoit toujours ces fadaises-là, +et qui me fesoit sans cesse retomber sur son Épicure. Encore passe pour +ce Philosophe-là, c'étoit celui qui avoit le plus de raison. Nous ne +sommes pas débarassez de ces fous-là, qu'on nous étourdit les oreilles +d'un établissement. Toutes ces femmes,» dit-il encore, en haussant la +voix, «sont des animaux qui sont ennemis jurés de notre repos. Oui +morbleu, chagrins, injustice, malheurs de tous côtés dans cette +vie-ci!--Tu as parbleu raison, mon cher ami,» répondit J. en +l'embrassant; «sans ce plaisir-ci que ferions-nous? La vie est un pauvre +partage; quittons-la, de peur que l'on ne sépare d'aussi bons amis que +nous le sommes; allons nous noyer de compagnie; la rivière est à notre +portée.--Cela est vrai,» dit N..., «nous ne pouvons jamais mieux prendre +notre tems pour mourir bons amis, et dans la joie; et notre mort fera du +bruit.» Ainsi ce glorieux dessein fut aprouvé tout d'une voix. Ces +Yvrognes se lèvent, et vont gayement à la rivière. Baron courut avertir +du monde, et éveiller Molière, qui fut effrayé de cet extravagant +projet, parce qu'il connoissoit le vin de ses amis. Pendant qu'il se +levoit, la Troupe avoit gagné la rivière; et ils s'étoient déjà saisis +d'un petit bateau, pour prendre le large, afin de se noyer en plus +grande eau. Des Domestiques, et des gens du lieu furent promtement à ces +débauchés, qui étoient déjà dans l'eau, et les repêchèrent. Indignés du +secours qu'on venoit de leur donner ils mirent l'épée à la main, courent +sur leurs ennemis, les poursuivent jusques dans Hauteuil, et les +vouloient tuer. Ces pauvres gens se sauvent la plupart chez Molière, qui +voyant ce vacarme dit à ces furieux: «Qu'est-ce que c'est donc, +Messieurs, que ces coquins-là vous ont fait?--Comment ventrebleu,» dit +J..., qui étoit le plus opiniâtré à se noyer, «ces malheureux nous +empêcheront de nous noyer? Écoute, mon cher Molière, tu as de l'esprit, +voi si nous avons tort. Fatigués des peines de ce monde-ci, nous avons +fait dessein de passer en l'autre pour être mieux: la rivière nous a +paru le plus court chemin pour nous y rendre; ces marauds nous l'ont +bouché. Pouvons-nous faire moins que de les en punir?--Comment! vous +avez raison,» répondit Molière. «Sortez d'ici, coquins, que je ne vous +assomme,» dit-il à ces pauvres gens, paroissant en colère. «Je vous +trouve bien hardis de vous oposer à de si belles actions.» Ils se +retirèrent marqués de quelques coups d'épée. + +«Comment! Messieurs,» poursuit Molière aux débauchés, «que vous ai-je +fait pour former un si beau projet sans m'en faire part? Quoi, vous +voulez vous noyer sans moi? Je vous croyois plus de mes amis.--Il a +parbleu raison,» dit Chapelle, «voilà une injustice que nous lui +faisions. Vien donc te noyer avec nous.--Oh! doucement,» répondit +Molière; «ce n'est point ici une affaire à entreprendre mal à propos: +c'est la dernière action de notre vie, il n'en faut pas manquer le +mérite. On seroit assez malin pour lui donner un mauvais jour, si nous +nous noyons à l'heure qu'il est: on diroit à coup seur que nous +l'aurions fait la nuit, comme des désespérés, ou comme des gens yvres. +Saisissons le moment qui nous fasse le plus d'honneur, et qui réponde à +notre conduite. Demain sur les huit à neuf heures du matin, bien à jeun +et devant tout le monde nous irons nous jeter la tête devant dans la +rivière.--J'aprouve fort ses raisons,» dit N..., «et il n'y a pas le +petit mot à dire.--Morbleu j'enrage,» dit L..., Molière a toujours cent +fois plus d'esprit que nous. Voilà qui est fait, remetons la partie à +demain; et allons nous coucher, car je m'endors.» Sans la présence +d'esprit de Molière il seroit infailliblement arrivé du malheur, tant +ces Messieurs étoient yvres, et animés contre ceux qui les avoient +empêchés de se noyer. Mais rien ne le désoloit plus, que d'avoir affaire +à de pareilles gens, et c'étoit cela qui bien souvent le dégoûtoit de +Chapelle; cependant leur ancienne amitié prenoit toujours le dessus. + + * * * * * + +Chapelle étoit heureux en semblables avantures. En voici une, où il eut +encore besoin de Molière. En revenant d'Hauteuil, à son ordinaire, bien +rempli de vin (car il ne voyageoit jamais à jeun), il eut querelle au +milieu de la petite prairie d'Hauteuil avec un valet, nommé Godemer, qui +le servoit depuis plus de trente ans. Ce vieux domestique avoit +l'honneur d'être toujours dans le carosse de son Maître. Il prit +phantaisie à Chapelle en descendant d'Hauteuil, de lui faire perdre +cette prérogative, et de le faire monter derrière son carosse. Godemer, +acoutumé aux caprices que le vin causoit à son Maître, ne se mit pas +beaucoup en peine d'exécuter ses ordres. Celui-ci se mit en colère: +l'autre se moque de lui. Ils se gourment dans le carosse: le Cocher +descend de son siége pour aller les séparer. Godemer en profite pour se +jeter hors du carosse. Mais Chapelle irrité le poursuit, et le prend au +collet; le Valet se deffend, et le Cocher ne pouvoit les séparer. +Heureusement Molière et Baron, qui étoient à leur fenêtre, aperçurent +les Combatans: ils crurent que les Domestiques de Chapelle +l'assommoient: ils acourent au plus vîte. Baron, comme le plus ingambe, +arriva le premier, et fit cesser les coups; mais il fallut Molière pour +terminer le différent. «Ah! Molière,» dit Chapelle, «puisque vous voilà, +jugez si j'ai tort. Ce coquin de Godemer s'est lancé dans mon carosse, +comme si c'étoit à un Valet de figurer avec moi.--Vous ne savez ce que +vous dites,» répondit Godemer; «Monsieur sait que je suis en possession +du devant de votre carosse depuis plus de trente ans; pourquoi +voulez-vous me l'ôter aujourd'hui sans raison?--Vous êtes un insolent +qui perdez le respect,» répliqua Chapelle; «si j'ai voulu vous permettre +de monter dans mon carosse, je ne le veux plus; je suis le Maître, et +vous irez derrière, ou à pié.--Y a-t-il de la justice à cela,» dit +Godemer? «Me faire aller à pié, présentement que je suis vieux, et que +je vous ai si bien servi pendant si longtems! Il falloit m'y faire aller +pendant que j'étois jeune, j'avois des jambes alors; mais à présent je +ne puis plus marcher. En un mot comme en cent,» ajouta ce Valet, «vous +m'avez acoutumé au carosse, je ne puis plus m'en passer; et je serois +des-honoré si l'on me voïoit aujourd'hui derrière.--Jugez-nous, Molière, +je vous en prie,» dit Mr de Chapelle, «j'en passerai par tout ce que +vous voudrez.--Et bien, puisque vous vous en raportez à moi,» dit +Molière, «je vais tâcher de mettre d'acord deux si honnêtes gens. Vous +avez tort,» dit-il à Godemer, «de perdre le respect envers votre maître, +qui peut vous faire aller comme il voudra; il ne faut pas abuser de sa +bonté. Ainsi je vous condamne à monter derrière son Carrosse jusqu'au +bout de la prairie: et là vous lui demanderez fort honnêtement la +permission d'y rentrer: je suis seur qu'il vous la donnera.--Parbleu,» +s'écria Chapelle, «voilà un jugement qui vous fera honneur dans le +monde. Tenez, Molière, vous n'avez jamais donné une marque d'esprit si +brillante. Oh, bien,» ajouta-t-il, «je fais grace entière à ce maraut-là +en faveur de l'équité avec laquelle vous venez de nous juger. Ma foi, +Molière,» dit-il encore, «je vous suis obligé, car cette affaire là +m'embarassoit; elle avoit sa difficulté. A Dieu, mon cher ami, tu juges +mieux qu'homme de France.» + + * * * * * + +Molière étant seul avec Baron, il prit occasion de lui dire que le +mérite de Chapelle étoit effacé quand il se trouvoit dans des situations +aussi désagréables que celle où il venoit de le voir: qu'il étoit bien +fâcheux qu'une personne qui avoit autant d'esprit que lui, eût si peu de +retenue; et qu'il aimeroit beaucoup mieux avoir plus de conduite pour se +satisfaire, que tant de brillant pour faire plaisir aux autres. «Je ne +vois point,» ajouta Molière, «de passion plus indigne d'un galand homme +que celle du vin: Chapelle est mon ami, mais ce malheureux panchant +m'ôte tous les agrémens de son amitié. Je n'ose lui rien confier, sans +risquer d'être commis un moment après avec toute la terre.» Ce discours +ne tendoit qu'à donner à Baron du dégoût pour la débauche; car il ne +laissoit passer aucune occasion de le tourner au bien; mais sur toutes +choses il lui recommandoit de ne point sacrifier ses amis, comme fesoit +Chapelle, à l'envie de dire un bon mot, qui avoit souvent de mauvaises +suites. + +Je ne puis m'empêcher de raporter celui qu'il dit à l'occasion d'une +Épigramme qu'il avoit faite contre Mr le M. de ....; c'étoit une espèce +de fat constitué en dignité, on sait que la fatuité est de tous les +états. Le Marquis offensé se trouvant chez Mr de M. en présence de +Chapelle, qu'il savoit être l'Auteur de l'Épigramme, ou du moins il s'en +doutoit, menaçoit d'une terrible force le pauvre Auteur, sans le nommer: +son emportement ne finissoit point. Le Poëte devoit mourir sous le +bâton, ou du moins en avoir tant de coups, qu'il se souviendroit toute +sa vie d'avoir versifié. Chapelle, fatigué d'entendre toujours ce +fanfaron parler sur ce ton là, se lève, et s'aprochant de Mr de.... +«Eh! morbleu,» lui dit-il, en lui présentant le dos, «si tu as tant +d'envie de donner des coups de bâton, donne-les, et t'en va.» + + * * * * * + +On sait que les trois premiers actes de la Comédie du _Tartuffe_ de +Molière furent représentés à Versailles dès le mois de Mai de l'année +1664, et qu'au mois de Septembre de la même année, ces trois Actes +furent joués pour la seconde fois à Villers-Coteretz, avec +aplaudissement. La pièce entière parut la première et la seconde fois au +Raincy, au mois de Novembre suivant, et en 1665; mais Paris ne l'avoit +point encore vue en 1667. Molière sentoit la difficulté de la faire +passer dans le public. Il le prévint par des lectures; mais il n'en +lisoit que jusqu'au quatrième acte: de sorte que tout le monde étoit +fort embarassé comment il tireroit Orgon de dessous la table. Quand il +crut avoir suffisamment préparé les esprits, le 5. d'Aoust 1667, il fait +afficher le _Tartuffe_. Mais il n'eut pas été représenté une fois que +les gens austères se révoltèrent contre cette pièce. On représenta au +Roi qu'il étoit de conséquence que le ridicule de l'Hypocrisie ne parût +point sur le Théâtre. Molière, disoit-on, n'étoit pas préposé pour +reprendre les personnes qui se couvrent du manteau de la dévotion, pour +enfreindre les loix les plus saintes, et pour troubler la tranquilité +domestique des familles. Enfin ceux qui représentèrent au Roi, le firent +avec de bonnes raisons, puisque Sa Majesté jugea à propos de défendre la +représentation du _Tartuffe_. Cet ordre fut un coup de foudre pour les +Comédiens, et pour l'Auteur. Ceux-là attendoient avec justice un gain +considérable de cette pièce; et Molière croyoit donner par cet Ouvrage +une dernière main à sa réputation. Il avoit manié le caractère de +l'hypocrisie avec des traits si vifs et si délicats, qu'il s'étoit +imaginé que bien loin qu'on deût attaquer sa pièce, on luy sauroit gré +d'avoir donné de l'horreur pour un vice si odieux. Il le dit lui-même +dans sa Préface à la tête de cette pièce: mais il se trompa, et il +devoit savoir par sa propre expérience que le public n'est pas docile. +Cependant Molière rendit compte au Roi des bonnes intentions qu'il avoit +eues en travaillant à cette pièce. De sorte que sa Majesté aïant vu par +elle-même qu'il n'y avoit rien dont les personnes de piété et de probité +pussent se scandaliser, et qu'au contraire on y combatoit un vice +qu'elle a toujours eu soin elle-même de détruire par d'autres voies, +elle permit aparemment à Molière de remettre sa pièce sur le théâtre. + +Tous les connoisseurs en jugeoient favorablement; et je raporterai ici +une remarque de Mr Ménage, pour justifier ce que j'avance. «La prose de +Mr de Molière,» dit-il, «vaut beaucoup mieux que ses vers. Je lisois +hier son _Tartufe_. Je lui en avois autrefois entendu lire trois Actes +chez Mr de Mommor, où se trouvèrent aussi Mr Chapelain, Mr l'abbé de +Marolles, et quelques autres personnes. Je dis à Mr ..., lorsqu'il +empêcha qu'on ne le jouât, que c'étoit une pièce dont la morale étoit +excellente, et qu'il n'y avoit rien qui ne pût être utile au Public.» + + * * * * * + +Molière laissa passer quelque temps avant que de hazarder une seconde +fois la représentation du _Tartuffe_: et l'on donna pendant ce tems-là +_Scaramouche Hermite_, qui passa dans le Public, sans que personne s'en +plaignît. «Mais d'où vient,» dit-on à Mr le Prince deffunt, «que l'on +n'a rien dit contre cette pièce, et que l'on s'est tant récrié contre le +_Tartuffe_?--C'est,» répondit ce prince, «que Scaramouche joue le Ciel +et la Religion, dont ces Messieurs là ne se soucient guères, et que +Molière joue les Hypocrites dans la sienne.» + + * * * * * + +Molière ne laissoit point languir le Public sans nouveauté; toujours +heureux dans le choix de ses caractères, il avoit travaillé sur celui du +Misantrope; il le donna au Public. Mais il sentit dès la première +représentation que le peuple de Paris vouloit plus rire qu'admirer; et +que pour vingt personnes qui sont susceptibles de sentir des traits +délicats et élevés, il y en a cent qui les rebutent faute de les +connoître. Il ne fut pas plustost rentré dans son cabinet qu'il +travailla au _Médecin malgré lui_, pour soutenir le _Misantrope_, dont +la seconde représentation fut encore plus foible que la première: ce qui +l'obligea de se depêcher de fabriquer son fagotier. En quoi il n'eut pas +beaucoup de peine, puisque c'étoit une de ces petites pièces, ou +aprochant, que sa troupe avoit représentées sur le champ dans les +commencemens; il n'avoit qu'à transcrire. La troisième représentation du +_Misantrope_ fut encore moins heureuse que les précédentes. On n'aimoit +point tout ce sérieux qui est répandu dans cette pièce. D'ailleurs le +Marquis étoit la copie de plusieurs originaux de conséquence, qui +décrioient l'ouvrage de toute leur force. «Je n'ai pourtant pu faire +mieux, et seurement je ne ferai pas mieux,» disoit Molière à tout le +monde. + + * * * * * + +Mr de ** crut se faire un mérite auprès de Molière de deffendre le +_Misantrope_: il fit une longue lettre qu'il donna à Ribou pour mettre à +la tête de cette pièce. Molière qui en fut irrité envoya chercher son +Libraire, le gronda de ce qu'il avoit imprimé cette rapsodie sans sa +participation, et lui deffendit de vendre aucun exemplaire de sa pièce +où elle fût, et il brûla tout ce qui en restoit; mais après sa mort on +l'a rimprimée. Mr de ** qui aimoit fort à voir la Molière, vint souper +chez elle le jour même. Molière le traitta cavalièrement sur le sujet de +sa lettre, en lui donnant de bonnes raisons pour souhaiter qu'il ne se +fût point avisé de deffendre sa pièce. + + * * * * * + +A la quatrième représentation du _Misantrope_ il donna son fagotier, qui +fit bien rire le Bourgeois de la rue St. Denis. On en trouva le +_Misantrope_ beaucoup meilleur, et insensiblement on le prit pour une +des meilleures pièces qui ait jamais paru. Et le _Misantrope_ et le +_Médecin malgré lui_ joints ensemble ramenèrent tout le pêle mêle de +Paris, aussi bien que les connoisseurs. Molière s'aplaudissant du succès +de son invention, pour forcer le public à lui rendre justice, hazarda +d'en tirer une glorieuse vengeance, en fesant jouer le _Misantrope_ +seul. Il eut un succès très-favorable; de sorte que l'on ne put lui +reprocher que la petite pièce eût fait aller la grande. + +Les Hypocrites avoient été tellement irrités par le _Tartuffe_, que l'on +fit courir dans Paris un livre terrible que l'on mettoit sur le compte +de Molière pour le perdre. C'est à cette occasion qu'il mit dans le +_Misantrope_ les vers suivans. + + Et non content encor du tort que l'on me fait, + Il court parmi le monde un livre abominable, + Et de qui la lecture est même condamnable, + Un livre à mériter la dernière rigueur, + Dont le fourbe a l'affront de me faire l'Auteur. + Et là dessus on voit Oronte qui murmure, + Et tâche méchamment d'apuyer l'imposture; + Lui qui d'un honnête homme à la Cour tient le rang... + Etc... + +On voit par cette remarque, que le _Tartuffe_ fut joué avant le +_Misantrope_, et avant le _Médecin malgré lui_; et qu'ainsi la date de +la première représentation de ces deux dernières pièces, que l'on a mise +dans les oeuvres de Molière, n'est pas véritable; puisque l'on marque +qu'elles ont été jouées dès les mois de Mars et de Juin de l'année 1666. + + * * * * * + +Molière avoit lu son _Misantrope_ à toute la Cour, avant que de le faire +représenter, chacun lui en disoit son sentiment; mais il ne suivoit que +le sien ordinairement, parce qu'il auroit été souvent obligé de refondre +ses pièces, s'il avoit suivi tous les avis qu'on lui donnoit. Et +d'ailleurs il arrivoit quelquefois que ces avis étoient intéressés: +Molière ne traitoit point de caractères, il ne plaçoit aucuns traits, +qu'il n'eût des veues fixes. C'est pourquoi il ne voulut point ôter du +_Misantrope, ce grand Flandrin qui crachoit dans un puits pour faire des +ronds_, que Madame deffunte lui avoit dit de suprimer, lors qu'il eut +l'honneur de lire sa pièce à cette Princesse. Elle regardoit cet endroit +comme un trait indigne d'un si bon ouvrage: mais Molière avoit son +original, il vouloit le mettre sur le Théâtre. + + * * * * * + +Au mois de Décembre de la même année, il donna au Roi le divertissement +des deux premiers actes d'une Pastorale qu'il avoit faite, c'est +_Melicerte_. Mais il ne jugea pas à propos avec raison d'en faire le +troisième Acte; ni de faire imprimer les deux premiers, qui n'ont vu le +jour qu'après sa mort. + + * * * * * + +Le _Sicilien_ fut trouvé une agréable petite pièce à la Cour, et à la +Ville en 1667. Et l'_Amphitryon_ passa tout d'une voix au mois de +Janvier 1668. Cependant un Savantasse n'en voulut point tenir compte à +Molière. «Comment!» disoit-il, «il a tout pris sur Rotrou, et Rotrou sur +Plaute. Je ne vois pas pourquoi on aplaudit à des Plagiaires. Ç'a +toujours été», ajoutoit-il, «le caractère de Molière. J'ai fait mes +études avec lui; et un jour qu'il aporta des vers à son Régent, celui-ci +reconnut qu'il les avoit pillés; l'autre assura fortement qu'ils étoient +de sa façon: mais après que le Régent lui eut reproché son mensonge, et +qu'il lui eut dit qu'il les avoit pris dans Théophile, Molière le lui +avoua, et lui dit qu'il les y avoit pris avec d'autant plus d'assurance, +qu'il ne croyoit pas qu'un Jésuite deût lire Théophile. Ainsi,» disoit +ce Pédant à son ami, «si l'on examinoit bien les ouvrages de Molière, on +les trouveroit tous pillés de cette force-là. Et même quand il ne sait +où prendre, il se répète sans précaution.» De semblables Critiques +n'empêchèrent pas le cours de l'_Amphitryon_, que tout Paris vit avec +beaucoup de plaisir, comme un spectacle bien rendu en notre langue, et à +notre goût. + + * * * * * + +Après que Molière eut repris avec succès son _Avare_ au mois de Janvier +1668, comme je l'ay déjà dit, il projetta de donner son _George Dandin_. +Mais un de ses amis lui fit entendre qu'il y avoit dans le monde un +Dandin, qui pourroit se reconnoître dans sa pièce, et qui étoit en état +par sa famille non-seulement de la décrier, mais encore de le faire +repentir d'y avoir travaillé.--«Vous avez raison,» dit Molière à son +ami; «mais je sai un seur moyen de me concilier l'homme dont vous me +parlez; j'irai lui lire ma pièce.» Au spectacle, où il étoit assidu, +Molière lui demanda une de ses heures perdues pour lui faire une +lecture. L'homme en question se trouva si fort honoré de ce compliment, +que toutes affaires cessantes, il donna parole pour le lendemain; et il +courut tout Paris pour tirer vanité de la lecture de cette pièce. +«Molière», disoit-il à tout le monde, «me lit ce soir une Comédie: +voulez-vous en être?» Molière trouva une nombreuse assemblée, et son +homme qui présidoit. La pièce fut trouvée excellente; et lorsqu'elle fut +jouée, personne ne la fesoit mieux valoir que celuy dont je viens de +parler, et qui pourtant auroit pu s'en fâcher, une partie des Scènes que +Molière avoit traittées dans sa pièce, étant arrivées à cette personne. +Ce secret de faire passer sur le théâtre un caractère à son original, a +été trouvé si bon, que plusieurs Auteurs l'ont mis en usage depuis avec +succès. Le _George Dandin_ fut donc bien receu à la Cour au mois de +Juillet 1668, et à Paris au mois de Novembre suivant. + + * * * * * + +Quand Molière vit que les Hypocrites, qui s'étoient si fort offencés de +son imposteur, étoient calmés, il se prépara à le faire paroître une +seconde fois. Il demanda à sa Troupe, plus par conversation que par +intérest, ce qu'elle lui donneroit, s'il fesoit renaître cette pièce. +Les Comédiens voulurent absolument qu'il y eût double part sa vie durant +toutes les fois qu'on la joueroit. Ce qui a toujours été depuis +très-régulièrement exécuté. On affiche le _Tartuffe_: les Hypocrites se +réveillent; ils courent de tous côtez pour aviser aux moyens d'éviter le +ridicule que Molière alloit leur donner sur le théâtre malgré les +deffences du Roi. Rien ne leur paroissoit plus effronté, rien plus +criminel que l'entreprise de cet Auteur: et accoutumés à incommoder tout +le monde, et à n'être jamais incommodés, ils portèrent de toutes parts +leurs plaintes importunes pour faire réprimer l'insolence de Molière, si +son anonce avoit son effet. L'assemblée fut si nombreuse que les +personnes les plus distinguées furent heureuses d'avoir place aux +troisièmes loges. On allume les lustres. Et l'on étoit prest de +commencer la pièce quand il arriva de nouvelles défences de la +représenter, de la part des personnes préposées pour faire exécuter les +ordres du Roi. Les Comédiens firent aussi-tôt éteindre les lumières, et +rendre l'argent à tout le monde. Cette défence étoit judicieuse, parce +que le Roi étoit alors en Flandre: et l'on devoit présumer que Sa +Majesté aïant deffendu la première fois que l'on jouât cette pièce, +Molière vouloit profiter de son absence pour la faire passer. Tout cela +ne se fit pourtant pas sans un peu de rumeur, de la part des +Spectateurs; et sans beaucoup de chagrin du côté des Comédiens. La +permission que Molière disoit avoir de sa Majesté pour jouer sa pièce +n'étoit point par écrit; on n'étoit pas obligé de s'en rapporter à lui. +Au contraire, après les premières deffences du Roi, on pouvoit prendre +pour une témérité la hardiesse que Molière avoit eue de remettre le +_Tartuffe_ sur le théâtre, et peu s'en fallut que cette affaire n'eût +encore de plus mauvaises suites pour lui; on le menaçoit de tous côtez. +Il en vit dans le moment les conséquences: c'est pourquoi il dépêcha en +poste sur le champ la Torellière et la Grange pour aller demander au Roi +la protection de Sa Majesté dans une si fâcheuse conjoncture. Les +Hypocrites triomphoient; mais leur joie ne dura qu'autant de tems qu'il +en fallut aux deux Comédiens pour aporter l'ordre du Roi, qui vouloit +qu'on jouât le _Tartuffe_. + +Le lecteur jugera bien, sans que je lui en fasse la description, quel +plaisir l'ordre du Roi aporta dans la Troupe, et parmi les personnes de +spectacle, mais sur tout dans le coeur de Molière, qui se vit justifié +de ce qu'il avoit avancé. Si on avoit connu sa droiture et sa +soumission, on auroit été persuadé qu'il ne se seroit point hazardé de +représenter le _Tartuffe_ une seconde fois, sans en avoir auparavant +pris l'ordre de Sa Majesté. + +Tout le monde sait qu'après cela cette pièce fut jouée de suite, et +qu'elle a toujours été fort aplaudie toutes les fois qu'elle a paru; et +les personnes qui ont voulu par passion la critiquer, ont toujours +succombé sous les raisons de ceux qui en connoissent le mérite. + + * * * * * + +Un jour qu'on représentoit cette pièce, Champmêlé, qui n'étoit point +encore alors dans la Troupe, fut voir Molière dans sa loge, qui étoit +proche du théâtre. Comme ils en étoient aux complimens, Molière s'écria: +_Ah chien, ah bourreau!_ et se frapoit la tête comme un possédé: +Champmêlé crut qu'il tomboit de quelque mal, et il étoit fort +embarrassé. Mais Molière, qui s'aperceut de son étonnement, lui dit: «Ne +soyez pas surpris de mon emportement. Je viens d'entendre un Acteur +déclamer faussement et pitoyablement quatre vers de ma pièce, et je ne +saurois voir maltraiter mes enfans de cette force là, sans souffrir +comme un damné.» + + * * * * * + +Quelque succès qu'eût le _Tartuffe_ pendant qu'on le joua après l'ordre +du Roi, cependant _la Femme juge et partie_ de Monfleury fut jouée +autant de fois au moins dans le même tems à l'Hôtel de Bourgogne. Ainsi +ce n'est pas toujours le mérite d'une pièce qui la fait réussir; un +Acteur que l'on aime à voir, une situation, une scène heureusement +traitée, un travestissement, des pensées piquantes, peuvent entraîner au +spectacle, sans que la pièce soit bonne. + + * * * * * + +La bonté que le Roi eut de permettre que le _Tartuffe_ fût représenté, +donna un nouveau mérite à Molière. On vouloit même que cette grace fût +personnelle. Mais Sa Majesté qui savoit par elle-même que l'hypocrisie +étoit vivement combatue dans cette pièce, fut bien aise que ce vice, si +oposé à ses sentimens, fût ataqué avec autant de force que Molière le +combatoit. Tout le monde lui fit compliment sur ce succès; ses ennemis +même lui en témoignèrent de la joie, et étoient les premiers à dire que +le _Tartuffe_ étoit de ces pièces excellentes qui mettoient la vertu +dans son jour. «Cela est vrai,» disoit Molière; «mais je trouve qu'il +est très-dangereux de prendre ses intérests au prix qui m'en coûte. Je +me suis repenti plus d'une fois de l'avoir fait.» + + * * * * * + +Quoique Molière donnât à ses pièces beaucoup de mérite du côté de la +composition, cependant elles étoient représentées avec un jeu si +délicat, que quand elles auroient été médiocres elles auroient passé. Sa +troupe étoit bien composée; et il ne confioit point ses rolles à des +Acteurs qui ne seussent pas les exécuter, il ne les plaçoit point à +l'avanture, comme on fait aujourd'hui. D'ailleurs il prenoit toujours +les plus difficiles pour lui. Ce n'est pas qu'il eût universellement +l'éloquence du corps en partage, comme Baron. Au contraire dans les +commencemens, même dans la Province, il paroissoit mauvais Comédien à +bien des gens; peut-être à cause d'un hoquet ou tic de gorge qu'il +avoit, et qui rendoit d'abord son jeu désagréable à ceux qui ne le +connoissoient pas. Mais pour peu que l'on fît atention à la délicatesse +avec laquelle il entroit dans un caractère, et il exprimoit un +sentiment, on convenoit qu'il entendoit parfaitement l'art de la +déclamation. Il avoit contracté par habitude le hoquet dont je viens de +parler. Dans les commencemens qu'il monta sur le théâtre, il reconnut +qu'il avoit une volubilité de langue, dont il n'étoit pas le maître, et +qui rendoit son jeu désagréable. Et des efforts qu'il se fesoit pour se +retenir dans la prononciation, il s'en forma un hoquet, qui lui demeura +jusques à la fin. Mais il sauvoit ce désagrément par toute la finesse +avec laquelle on peut représenter. Il ne manquoit aucun des accens et +des gestes nécessaires pour toucher le spectateur. Il ne déclamoit point +au hasard, comme ceux qui destitués des principes de la déclamation, ne +sont point assurés dans leur jeu: il entroit dans tous les détails de +l'action. Mais s'il revenoit aujourd'hui, il ne reconnoitroit pas ses +ouvrages dans la bouche de ceux qui les représentent. + + * * * * * + +Il est vrai que Molière n'étoit bon que pour représenter le Comique; il +ne pouvoit entrer dans le sérieux, et plusieurs personnes assurent +qu'aïant voulu le tenter, il réussit si mal la première fois qu'il parut +sur le théâtre, qu'on ne le laissa pas achever. Depuis ce tems-là, dit +on, il ne s'atacha qu'au Comique, où il avoit toujours du succès, +quoique les gens délicats l'acusassent d'être un peu grimacier. Mais si +ces personnes là le lui avoient reproché à lui-même, je ne sais s'il +n'auroit pas eu raison de leur répondre que le commun du Public aime les +charges, et que le jeu délicat ne l'affecte point. + + * * * * * + +Molière n'étoit point un homme qu'on pût oublier par l'absence. Mr +Bernier ne fut pas plutôt de retour de son voyage du Mogol qu'il fut le +voir à Hauteuil. Après les premiers complimens d'amitié, celui-là +commença la conversation par la relation. Il fit d'abord observer à +Molière que l'on n'en usoit point avec l'Empereur du Mogol détrôné, et +avec ses enfans, aussi inhumainement qu'on le fait en Turquie. «On se +contente,» dit-il, «de leur donner une drogue, que l'on nomme du Pouss, +pour leur faire perdre l'esprit, afin qu'ils soient hors d'état de +former un parti.--Aparemment,» dit Baron, que cette conversation +ennuyoit fort, «ces gens-là vous ont fait prendre du Pouss avant que de +revenir.--Taisez vous, jeune homme,» dit Molière, «vous ne connoissez +pas Mr Bernier, et vous ne savez pas que c'est mon ami; peu s'en faut +que je ne prenne sérieusement votre imprudence.--Comment!» répliqua +Baron, qui s'étoit donné toute liberté de parler devant Molière, «vous +êtes si bons amis, et Monsieur après une si longue absence n'a à la +première vue que des contes à vous dire?» Le Philosophe touché de cette +leçon, qui étoit en sa place, se mit sur les sentimens; Molière n'en fut +pas fâché: car plus homme de Cour que Bernier, et plus ocupé de ses +affaires que de celles du grand Mogol, la relation ne lui fesoit pas +beaucoup de plaisir. On parla de santé. Molière rendit compte du mauvais +état de la sienne à Bernier, qui, au lieu de lui répondre, lui dit qu'il +avoit conduit heureusement celle du premier Ministre du Grand Mogol: +qu'il n'avoit point voulu être Médecin de l'Empereur lui-même, parce que +quand il meurt on enterre aussi le Médecin avec lui. A la fin ne sachant +plus que dire sur le Mogol, il offrit ses soins à Molière. «Oh! +Monsieur,» dit Baron, «Mr de Molière est en de bonnes mains. Depuis que +le Roi a eu la bonté de donner un Canonicat au fils de son Médecin, il +fait des merveilles; et il tiendra Monsieur long-tems en état de +divertir Sa Majesté. Les Médecins du Mogol ne s'acommodent point avec +notre santé. Et à moins que de convenir que l'on vous enterrera avec +Monsieur, je ne lui conseille pas de vous confier la sienne.» Bernier +vit bien que Baron étoit un enfant gâté; il mit la conversation sur son +chapitre. Molière, qui en parloit avec plaisir, en commença l'histoire; +mais Baron, rebuté de l'entendre, alla chercher à s'amuser ailleurs. + + * * * * * + +Molière n'étoit pas seulement bon Acteur et excellent Auteur, il avoit +toujours soin de cultiver la Philosophie. Chapelle et lui ne se +passoient rien sur cet article-là. Celui-là pour Gassendi; celui-ci pour +Des-Cartes. En revenant d'Hauteuil un jour dans le bateau de Molière, +ils ne furent pas longtems sans faire naître une dispute. Ils prirent un +sujet grave pour se faire valoir devant un Minime qu'ils trouvèrent dans +leur bateau, et qui s'y étoit mis pour gagner les Bons-Hommes. «J'en +fais Juge le bon Père,» dit Molière, «si le Système de Descartes n'est +pas cent fois mieux imaginé, que tout ce que Mr de Gassendi nous a +ajusté au Théâtre, pour nous faire passer les rêveries d'Épicure. Passe +pour sa morale; mais le reste ne vaut pas la peine que l'on y fasse +atention. N'est-il pas vrai, mon Père?» ajouta Molière, au Minime. Le +Religieux répondit par un _hom! hom!_ qui fesoit entendre aux +Philosophes qu'il étoit connoisseur dans cette matière; mais il eut la +prudence de ne se point mêler dans une conversation si échauffée, sur +tout avec des gens qui ne paroissoient pas ménager leur +adversaire.--«Oh! parbleu, mon Père,» dit Chapelle, qui se crut affoibli +par l'aparente aprobation du Minime, «il faut que Molière convienne que +Des-Cartes n'a formé son Système que comme un Méchanicien, qui imagine +une belle machine sans faire atention à l'exécution: le Système de ce +Philosophe est contraire à une infinité de Phénomènes de la nature, que +le bon homme n'avoit pas prévus.» Le Minime sembla se ranger du côté de +Chapelle par un second _hom! hom!_ Molière, outré de ce qu'il +triomphoit, redouble ses efforts avec une chaleur de Philosophe, pour +détruire Gassendi par de si bonnes raisons, que le Religieux fut obligé +de s'y rendre par un troisième _hom! hom!_ obligeant, qui sembloit +décider la question en sa faveur. Chapelle s'échauffe, et criant du haut +de la tête pour convertir son Juge, il ébranla son équité par la force +de son raisonnement. «Je conviens que c'est l'homme du monde qui a le +mieux rêvé,» ajouta Chapelle; «mais morbleu! il a pillé ses rêveries par +tout, et cela n'est pas bien. N'est-il pas vrai, mon Père?» dit-il au +Minime. Le Moine, qui convenoit de tout obligeamment, donna aussi-tost +un signe d'aprobation, sans proférer une seule parole. Molière, sans +songer qu'il étoit au lait, saisit avec fureur le moment de rétorquer +les argumens de Chapelle. Les deux Philosophes en étoient aux +convulsions, et presque aux invectives d'une dispute Philosophique quand +ils arrivèrent devant les Bons Hommes. Le Religieux les pria qu'on le +mît à terre. Il les remercia gracieusement, et aplaudit fort à leur +profond savoir sans intéresser son mérite. Mais avant que de sortir du +bateau, il alla prendre sous les piés du batelier sa besace, qu'il y +avoit mise en entrant. C'étoit un Frère-lay, les deux Philosophes +n'avoient point vu son enseigne; et honteux d'avoir perdu le fruit de +leur dispute devant un homme qui n'y entendoit rien, ils se regardèrent +l'un l'autre sans se rien dire. Molière, revenu de son abatement, dit à +Baron, qui étoit de la compagnie, mais d'un âge à négliger une pareille +conversation: «Voyez, petit garçon, ce que fait le silence, quand il est +observé avec conduite.--Voilà comme vous faites toujours, Molière,» dit +Chapelle, «vous me commettez sans cesse avec des ânes qui ne peuvent +savoir si j'ai raison. Il y a une heure que j'use mes poulmons, et je +n'en suis pas plus avancé.» + + * * * * * + +Chapelle reprochoit toujours à Molière son humeur rêveuse; il vouloit +qu'il fût d'une société aussi agréable que la sienne; il le vouloit en +tout assujettir à son caractère; et que sans s'embarasser de rien il fût +toujours préparé à la joie. «Oh! Monsieur,» lui répondit Molière, «vous +êtes bien plaisant. Il vous est aisé de vous faire ce système de vivre; +vous êtes isolé de tout; et vous pouvez penser quinze jours durant à un +bon mot, sans que personne vous trouble, et aller après, toujours chaud +de vin, le débiter par tout aux dépens de vos amis; vous n'avez que cela +à faire. Mais si vous étiez, comme moi, occupé de plaire au Roi, et si +vous aviez quarante ou cinquante personnes, qui n'entendent point +raison, à faire vivre, et à conduire; un théâtre à soutenir; et des +ouvrages à faire pour ménager votre réputation, vous n'auriez pas envie +de rire, sur ma parole; et vous n'auriez point tant d'atention à votre +bel esprit, et à vos bons mots, qui ne laissent pas de vous faire bien +des ennemis, croyez moi.--Mon pauvre Molière,» répondit Chapelle, «tous +ces ennemis seront mes amis dès que je voudrai les estimer, parce que je +suis d'humeur, et en état de ne les point craindre. Et si j'avois des +ouvrages à faire, j'y travaillerois avec tranquilité, et peut-être +seroient-ils moins remplis que les vôtres de choses basses et triviales; +car vous avez beau faire, vous ne sauriez quiter le goût de la +farce.--Si je travaillois pour l'honneur,» répondit Molière, «mes +ouvrages seroient tournez tout autrement: mais il faut que je parle à +une foule de peuple, et à peu de gens d'esprit pour soutenir ma Troupe; +ces gens-là ne s'accomoderoient nullement de votre élévation dans le +stile, et dans les sentimens. Et vous l'avez vu, vous même: quand j'ai +hazardé quelque chose d'un peu passable, avec quelle peine il m'a fallu +en arracher le succès! Je suis seur que vous qui me blâmez aujourd'hui, +vous me louerez quand je serai mort. Mais vous qui faites si fort +l'habile homme, et qui passez, à cause de votre bel esprit, pour avoir +beaucoup de part à mes pièces, je voudrois bien vous voir à l'ouvrage. +Je travaille présentement sur un caractère, où j'ai besoin de telles +scènes; faites-les, vous m'obligerez, et je me ferai honneur d'avouer un +secours comme le vôtre.» Chapelle accepta le défi: mais lors qu'il +aporta son ouvrage à Molière, celui-cy après la première lecture le +rendit à Chapelle; il n'y avoit aucun goût de théâtre; rien n'y étoit +dans la nature; c'étoit plustost un recueil de bon mots sans place, que +des scènes suivies. Cet ouvrage de Mr de Chapelle ne seroit-il point +l'original du _Tartuffe_, qu'une famille de Paris, jalouse avec justice +de la réputation de Chapelle, se vante de posséder écrit, et raturé de +sa main? Mais à en venir à l'examen, on y trouveroit seurement de la +différence avec celui de Molière. + + * * * * * + +Voici un éclaircissement très-singulier que Molière essuya avec un de +ces Courtisans qui marquent par la singularité. Celui-cy sur le raport +de quelqu'un, qui vouloit aparemment se moquer de lui, fut trouver +l'autre en grand Seigneur. «Il m'est revenu, Monsieur de Molière,» +dit-il avec hauteur dès la porte, «qu'il vous prend phantaisie de +m'ajuster au Théâtre, sous le titre d'Extravagant; seroit-il bien +vray?--Moi, Monsieur!» lui répondit Molière, «je n'ai jamais eu dessein +de travailler sur ce caractère: j'ataquerois trop de monde. Mais si +j'avois à le faire, je vous avoue, Monsieur, que je ne pourrois mieux +faire que de prendre dans votre personne le contraste que j'ai acoutumé +de donner au ridicule, pour le faire sentir davantage.--Ah! je suis bien +aise que vous me connoissiez un peu,» lui dit le Comte; «et j'étois +étonné que vous m'eussiez si mal observé. Je venois arrêter votre +travail; car je ne crois pas que vous eussiez passé outre.--Mais, +Monsieur,» lui repartit Molière, «qu'aviez-vous à craindre? Vous eût-on +reconnu dans un caractère si oposé au vôtre?--Tubleu,» répondit le +Comte, «il ne faut qu'un geste qui me ressemble pour me désigner, et +c'en seroit assez pour amener tout Paris à votre pièce: je sais +l'atention que l'on a sur moi.--Non, Monsieur,» dit Molière; «le respect +que je dois à une personne de votre rang, doit vous être garand de mon +silence.--Ah! bon,» répondit le Comte, «je suis bien aise que vous soyez +de mes amis; je vous estime de tout mon coeur, et je vous ferai plaisir +dans les occasions. Je vous prie,» ajouta-t-il, «mettez-moi en contraste +dans quelque pièce; je vous donnerai un mémoire de mes bons +endroits.--Ils se présentent à la première vue,» lui répliqua Molière; +«mais pourquoi voulez-vous faire briller vos vertus sur le Théâtre? +Elles paroissent assez dans le monde, personne ne vous ignore.--Cela est +vrai,» répondit le Comte; «mais je serois ravi que vous les +raprochassiez toutes dans leur point de vue; on parleroit encore plus de +moi. Écoutez,» ajouta-t-il, «je tranche fort avec N..., mettez-nous +ensemble, cela fera une bonne pièce. Quel titre luy +donneriez-vous?--Mais je ne pourrois,» lui dit Molière, «lui en donner +d'autre que celui d'_Extravagant_.--Il seroit excellent, par ma foi,» +lui repartit le Comte, «car le pauvre homme n'extravague pas mal. Faites +cela, je vous en prie; je vous verrai souvent pour suivre votre travail. +A Dieu, Monsieur de Molière, songez à notre pièce, il me tarde qu'elle +ne paroisse.» La fatuité de ce Courtisan mit Molière de mauvaise humeur, +au lieu de le réjouir; et il ne perdit pas l'idée de le mettre bien +sérieusement au Théâtre; mais il n'en a pas eu le tems. + + * * * * * + +Molière trouva mieux son compte dans la Scène suivante, que dans celle +du Courtisan; il se mit dans le vrai à son aise, et donna des marques +désintéressées d'une parfaite sincérité; c'étoit où il triomphoit. Un +jeune homme de vingt-deux ans, beau et bien fait, le vint trouver un +jour; et après les complimens lui découvrit qu'étant né avec toutes les +dispositions nécessaires pour le Théâtre, il n'avoit point de passion +plus forte, que celle de s'y attacher; qu'il venoit le prier de lui en +procurer les moyens, et lui faire connoître que ce qu'il avançoit étoit +véritable. Il déclama quelques Scènes détachées, sérieuses et comiques +devant Molière, qui fut surpris de l'art avec lequel ce jeune homme +fesoit sentir les endroits touchans. Il sembloit qu'il eût travaillé +vingt années, tant il étoit assuré dans ses tons; ses gestes étoient +ménagés avec esprit: de sorte que Molière vit bien que ce jeune homme +avoit été élevé avec soin. Il lui demanda comment il avoit apris la +déclamation.--«J'ai toujours eu inclination de paroître en public,» lui +dit-il, «les Régens sous qui j'ai étudié ont cultivé les dispositions +que j'ai aportées en naissant; j'ai tâché d'apliquer les règles à +l'exécution; et je me suis fortifié en allant souvent à la Comédie.--Et +avez-vous du bien?» lui dit Molière.--«Mon père est un Avocat assez à +son aise,» lui répondit le jeune homme.--«Eh bien,» lui répliqua +Molière, «je vous conseille de prendre sa profession; la nôtre ne vous +convient point; c'est la dernière ressource de ceux qui ne sauroient +mieux faire, ou des Libertins, qui veulent se soustraire au travail. +D'ailleurs, c'est enfoncer le poignard dans le coeur de vos parens, que +de monter sur le Théâtre; vous en savez les raisons, je me suis toujours +reproché d'avoir donné ce déplaisir à ma famille. Et je vous avoue que +si c'étoit à recommencer, je ne choisirois jamais cette profession. Vous +croyez, peut-estre,» ajouta-t-il, «qu'elle a ses agrémens; vous vous +trompez. Il est vrai que nous sommes en aparence recherchés des grands +Seigneurs, mais ils nous assujettissent à leurs plaisirs; et c'est la +plus triste de toutes les situations, que d'être l'esclave de leur +phantaisie. Le reste du monde nous regarde comme des gens perdus, et +nous méprise. Ainsi, Monsieur, quittez un dessein si contraire à votre +honneur et à votre repos. Si vous étiez dans le besoin, je pourrois vous +rendre mes services, mais je ne vous le cèle point, je vous serois +plutôt un obstacle.» Le jeune homme donnoit quelques raisons pour +persister dans sa résolution, quand Chapelle entra, un peu pris de vin; +Molière lui fit entendre réciter ce jeune homme. Chapelle en fut aussi +étonné que son ami. «Ce sera là,» dit-il, «un excellent Comédien!--On ne +vous consulte pas sur cela,» répond Molière à Chapelle. +«Représentez-vous,» ajouta-t-il au jeune homme, «la peine que nous +avons. Incommodez, ou non, il faut être prêts à marcher au premier +ordre, et à donner du plaisir quand nous sommes bien souvent acablés de +chagrin; à souffrir la rusticité de la pluspart des gens avec qui nous +avons à vivre, et à captiver les bonnes graces d'un public, qui est en +droit de nous gourmander pour l'argent qu'il nous donne. Non, Monsieur, +croyez moi encore une fois,» dit-il au jeune homme, «ne vous abandonnez +point au dessein que vous avez pris; faites vous Avocat, je vous répons +du succès.--Avocat!» dit Chapelle, «et fy! il a trop de mérite pour +brailler à un barreau: et c'est un vol qu'il fait au public s'il ne se +fait Prédicateur, ou Comédien.--En vérité,» lui répond Molière, «il faut +que vous soyez bien yvre pour parler de la sorte, et vous avez mauvaise +grâce de plaisanter sur une affaire aussi sérieuse que celle-cy, où il +est question de l'honneur et de l'établissement de Monsieur.--Ah! +puisque nous sommes sur le sérieux,» répliqua Chapelle, «je vais le +prendre tout de bon. Aimez vous le plaisir?» dit-il au jeune homme.--«Je +ne serai pas fâché de jouir de celui qui peut m'être permis,» répondit +le fils de l'Avocat.--«Eh bien donc,» répliqua Chapelle, «mettez-vous +dans la tête que malgré tout ce que Molière vous a dit, vous en aurez +plus en six mois de Théâtre qu'en six années de barreau.» Molière, qui +n'avoit en vue que de convertir le jeune homme, redoubla ses raisons +pour le faire; et enfin il réussit à lui faire perdre la pensée de se +mettre à la Comédie.--«Oh! voilà mon Harangueur qui triomphe,» s'écria +Chapelle, «mais morbleu vous répondrez du peu de succès que Monsieur +fera dans le parti que vous lui faites embrasser.» + + * * * * * + +Chapelle avoit de la sincérité, mais souvent elle étoit fondée sur de +faux principes, d'où on ne pouvoit le faire revenir; et quoiqu'il n'eût +point envie d'offencer personne, il ne pouvoit résister au plaisir de +dire sa pensée, et de faire valoir un bon mot au dépens de ses amis. Un +jour qu'il dinoit en nombreuse compagnie avec Mr le Marquis de M***, +dont le Page, pour tout domestique, servoit à boire, il souffroit de +n'en point avoir aussi souvent que l'on avoit acoutumé de lui en donner +ailleurs; la patience lui échappa à la fin. «Eh! je vous prie, Marquis,» +dit-il à Mr de M***, «donnez-nous la monnoie de votre Page.» + + * * * * * + +Chapelle se seroit fait un scrupule de refuser une partie de plaisir, il +se livroit au premier venu sur cet article-là. Il ne falloit pas être +son ami pour l'engager dans ces repas qui percent jusques à l'extrémité +de la nuit: il suffisoit de le connoître légèrement. Molière étoit +désolé d'avoir un ami si agréable et si honnête homme, attaqué de ce +deffaut; il lui en fesoit souvent des reproches, et Mr de Chapelle lui +prometoit toujours merveilles, sans rien tenir. Molière n'étoit pas le +seul de ses amis, à qui sa conduite fît de la peine. Mr des P*** le +rencontrant un jour au Palais lui en parla à coeur ouvert. «Est-il +possible,» lui dit-il, «que vous ne reviendrez point de cette fatigante +crapule qui vous tuera à la fin? Encore si c'étoit toujours avec les +mêmes personnes, vous pourriez espérer de la bonté de votre tempérament +de tenir bon aussi longtems qu'eux. Mais quand une Troupe s'est outrée +avec vous, elle s'écarte; les uns vont à l'armée, les autres à la +campagne, où ils se reposent; et pendant ce temps-là une autre compagnie +les relève; de manière que vous êtes nuit et jour à l'atelier. +Croyez-vous de bonne foi pouvoir être toujours le Plastron de ces +gens-là sans succomber? D'ailleurs vous êtes tout agréable,» ajouta Mr +des P***. «Faut-il prodiguer cet agrément indifféremment à tout le +monde? Vos amis ne vous ont plus d'obligation, quand vous leur donnez de +votre tems pour se réjouir avec vous; puisque vous prenez le plaisir +avec le premier venu qui vous le propose, comme avec le meilleur de vos +amis. Je pourrois vous dire encore que la Religion, votre réputation +même, devroient vous arrêter, et vous faire faire de sérieuses +réflexions sur votre dérangement.--Ah! voilà qui est fait, mon cher ami, +je vais entièrement me mettre en règle,» répondit Chapelle, la larme à +l'oeil, tant il étoit touché; «je suis charmé de vos raisons, elles sont +excellentes, et je me fais un plaisir de les entendre; redites-les moi, +je vous en conjure, afin qu'elles me fassent plus d'impression. Mais,» +dit-il, «je vous écouterai plus commodément dans le cabaret qui est ici +proche, entrons y, mon cher ami, et me faites bien entendre raison, je +veux revenir de tout cela.» Mr des P***, qui croyoit être au moment de +convertir Chapelle, le suit; et en buvant un coup de bon vin, lui étale +une seconde fois sa Rhétorique; mais le vin venoit toujours, de manière +que ces Messieurs, l'un en prêchant, et l'autre en écoutant, +s'enyvrèrent si bien, qu'il fallut les reporter chez eux. + + * * * * * + +Si Chapelle étoit incommode à ses amis par son indifférence, Molière ne +l'était pas moins dans son domestique par son exactitude et par son +arangement. Il n'y avoit personne, quelque attention qu'il eût, qui y +pût répondre: une fenêtre ouverte ou fermée un moment devant ou après le +tems qu'il l'avoit ordonné metoit Molière en convulsion; il étoit petit +dans ces ocasions. Si on lui avoit dérangé un livre, c'en étoit assez +pour qu'il ne travaillât de quinze jours: il y avoit peu de domestiques +qu'il ne trouvât en deffaut; et la vieille servante la Forest y étoit +prise aussi souvent que les autres, quoiqu'elle dût être acoutumée à +cette fatigante régularité que Molière exigeoit de tout le monde. Et +même il étoit prévenu que c'étoit une vertu; de sorte que celui de ses +amis qui étoit le plus régulier, et le plus arangé, étoit celui qu'il +estimoit le plus. + +Il étoit très-sensible au bien qu'il pouvoit faire dire de tout ce qui +le regardoit: ainsi il ne négligeoit aucune ocasion de tirer avantage +dans les choses communes, comme dans le sérieux, et il n'épargnoit pas +la dépense pour se satisfaire; d'autant plus qu'il étoit naturellement +très-libéral. Et l'on a toujours remarqué qu'il donnoit aux pauvres avec +plaisir, et qu'il ne leur fesoit jamais des aumônes ordinaires. + + * * * * * + +Il n'aimoit point le jeu; mais il avoit assez de penchant pour le sexe; +la de... l'amusoit quand il ne travailloit pas. Un de ses amis, qui +étoit surpris qu'un homme aussi délicat que Molière eût si mal placé son +inclination, voulut le dégoûter de cette Comédienne. «Est-ce la vertu, +la beauté, ou l'esprit,» lui dit-il, «qui vous font aimer cette +femme-là? Vous savez que la Barre, et Florimont sont de ses amis; +qu'elle n'est point belle, que c'est un vrai squelette; et qu'elle n'a +pas le sens commun.--Je sais tout cela, Monsieur», lui répondit Molière; +«mais je suis acoutumé à ses deffauts; et il faudroit que je prisse trop +sur moi, pour m'acommoder aux imperfections d'une autre; je n'en ai ni +le tems, ni la patience.» Peut-être aussi qu'une autre n'auroit pas +voulu de l'atachement de Molière; il traitoit l'engagement avec +négligence, et ses assiduités n'étoient pas trop fatigantes pour une +femme: en huit jours une petite conversation, c'en étoit assez pour lui, +sans qu'il se mît en peine d'être aimé, excepté de sa femme, dont il +auroit acheté la tendresse pour toute chose au monde. Mais aïant été +malheureux de ce côté-là, il avoit la prudence de n'en parler jamais +qu'à ses amis; encore falloit-il qu'il y fût indispensablement obligé. + + * * * * * + +C'étoit l'homme du monde qui se fesoit le plus servir; il falloit +l'habiller comme un Grand Seigneur, et il n'auroit pas arangé les plis +de sa cravate. Il avoit un valet, dont je n'ai pu savoir ny le nom, ny +la famille, ny le pays; mais je sais que c'estoit un domestique assez +épais, et qu'il avoit soin d'habiller Molière. Un matin qu'il le +chaussoit à Chambord, il mit un de ses bas à l'envers. «Un tel,» dit +gravement Molière, «ce bas est à l'envers.» Aussi-tost ce valet le prend +par le haut, et en dépouillant la jambe de son maître met ce bas à +l'endroit. Mais comptant ce changement pour rien, il enfonce son bras +dedans, le retourne pour chercher l'endroit, et l'envers revenu dessus, +il rechausse Molière. «Un tel,» lui dit-il encore froidement, «ce bas +est à l'envers.» Le stupide domestique, qui le vit avec surprise, +reprend le bas, et fait le même exercice que la première fois; et +s'imaginant avoir réparé son peu d'intelligence, et avoir donné +seurement à ce bas le sens où il devoit être, il chausse son maître avec +confiance: mais ce maudit envers se trouvant toujours dessus, la +patience échapa à Molière. «Oh, parbleu! c'en est trop,» dit-il, en lui +donnant un coup de pied qui le fit tomber à la renverse: «ce maraud là +me chaussera éternellement à l'envers; ce ne sera jamais qu'un sot, +quelque métier qu'il fasse.--Vous êtes Philosophe! vous estes plustost +le Diable,» lui répondit ce pauvre garçon, qui fut plus de vingt-quatre +heures à comprendre comment ce malheureux bas se trouvoit toujours à +l'envers. + + * * * * * + +On dit que le _Pourceaugnac_ fut fait à l'ocasion d'un Gentilhomme +Limousin, qui un jour de spectacle, et dans une querelle qu'il eut sur +le théâtre avec les Comédiens, étala une partie du ridicule dont il +étoit chargé. Il ne le porta pas loin; Molière pour se venger de ce +Campagnard, le mit en son jour sur le Théâtre; et en fit un +divertissement au goût du Peuple, qui se réjouit fort à cette pièce, +laquelle fut jouée à Chambord au mois de Septembre de l'année 1669, et à +Paris un mois après. + + * * * * * + +Le Roi s'estant proposé de donner un divertissement à sa Cour au mois de +Février de l'année 1670, Molière eut ordre d'y travailler. Il fit les +_Amans magnifiques_ qui firent beaucoup de plaisir au Courtisan, qui est +toujours touché par ces sortes de spectacles. + + * * * * * + +Molière travailloit toujours d'après la nature, pour travailler plus +seurement. Mr Rohaut, quoique son ami, fut son modèle pour le +Philosophe du _Bourgeois Gentilhomme_; et afin d'en rendre la +représentation plus heureuse, Molière fit dessein d'emprunter un vieux +chapeau de Mr Rohaut, pour le donner à du Croisy, qui devoit +représenter ce personnage dans la pièce. Il envoya Baron chez Mr Rohaut +pour le prier de lui prêter ce chapeau, qui étoit d'une si singulière +figure qu'il n'avoit pas son pareil. Mais Molière fut refusé, parce que +Baron n'eut pas la prudence de cacher au Philosophe l'usage qu'on +vouloit faire de son chapeau. Cette atention de Molière dans une +bagatelle fait connoître celle qu'il avoit à rendre ses représentations +heureuses. Il savoit que quelque recherche qu'il pût faire il ne +trouveroit point un chapeau aussi philosophe que celui de son ami, qui +auroit cru être déshonoré si sa coëffure avoit paru sur la Scène. + +Cette inquiétude de Molière sur tout ce qui pouvoit contribuer au succès +de ses pièces, causa de la mortification à sa femme à la première +représentation du _Tartuffe_. Comme cette pièce promettoit beaucoup, +elle voulut y briller par l'ajustement; elle se fit faire un habit +magnifique, sans en rien dire à son mari, et du tems à l'avance elle +étoit ocupée du plaisir de le mettre. Molière alla dans sa loge une +demi-heure avant qu'on commençât la pièce. «Comment donc, Mademoiselle,» +dit-il en la voyant si parée, «que voulez vous dire avec cet ajustement? +ne savez vous pas que vous êtes incommodée dans la pièce? Et vous voilà +éveillée et ornée comme si vous alliez à une fête! déshabillez vous +vîte, et prenez un habit convenable à la situation où vous devez être.» +Peu s'en fallut que la Molière ne voulût pas jouer, tant elle étoit +désolée de ne pouvoir faire parade d'un habit, qui lui tenoit plus au +coeur que la pièce. + + * * * * * + +Le _Bourgeois Gentilhomme_ fut joué pour la première fois à Chambord au +mois d'Octobre 1670. Jamais pièce n'a été plus malheureusement reçue que +celle là; et aucune de celles de Molière ne lui a donné tant de +déplaisir. Le Roi ne lui en dit pas un mot à son souper: et tous les +Courtisans la mettoient en morceaux. «Molière nous prend assurément pour +des Grues de croire nous divertir avec de telles pauvretez,» disoit Mr +le Duc de ***. «Qu'est-ce qu'il veut dire avec son halaba, balachou?» +ajoutoit Mr le Duc de ***; «le pauvre homme extravague: il est épuisé; +si quelqu'autre Auteur ne prend le théâtre, il va tomber: cet homme là +donne dans la farce Italienne.» Il se passa cinq jours avant que l'on +représentât cette pièce pour la seconde fois; et pendant ces cinq jours, +Molière, tout mortifié, se tint caché dans sa chambre. Il apréhendoit le +mauvais compliment du Courtisan prévenu. Il envoyoit seulement Baron à +la découverte, qui lui raportoit toujours de mauvaises nouvelles. Toute +la Cour étoit révoltée. + +Cependant on joua cette pièce pour la seconde fois. Après la +représentation, le Roi, qui n'avoit point encore porté son jugement, eut +la bonté de dire à Molière: «Je ne vous ai point parlé de votre pièce à +la première représentation, parce que j'ai apréhendé d'être séduit par +la manière dont elle avoit été représentée: mais en vérité, Molière, +vous n'avez encore rien fait qui m'ait plus diverti, et votre pièce est +excellente.» Molière reprit haleine au jugement de Sa Majesté; et +aussi-tost il fut accablé de louanges par les Courtisans, qui tous d'une +voix répétoient tant bien que mal ce que le Roi venoit de dire à +l'avantage de cette pièce. «Cet homme là est inimitable,» disoit le même +Mr le Duc de ...; «il y a un _vis comica_, dans tout ce qu'il fait, que +les anciens n'ont pas aussi heureusement rencontré que lui.» Quel +malheur pour ces Messieurs que Sa Majesté n'eût point dit son sentiment +la première fois! ils n'auroient pas été à la peine de se rétracter, et +de s'avouer foibles connoisseurs en ouvrages. Je pourrois rapeller ici +qu'ils avoient été auparavant surpris par le Sonnet du _Misantrope_: à +la première lecture ils en furent saisis; ils le trouvèrent admirable; +ce ne furent qu'exclamations. Et peu s'en fallut qu'ils ne trouvassent +fort mauvais que le Misantrope fît voir que ce sonnet étoit détestable. + +En effet y a-t-il rien de plus beau que le premier Acte du _Bourgeois +Gentilhomme_? il devoit du moins fraper ceux qui jugent avec équité par +les connoissances les plus communes. Et Molière avoit bien raison d'être +mortifié de l'avoir travaillé avec tant de soin pour être payé de sa +peine par un mépris assommant. Et si j'ose me prévaloir d'une ocasion si +peu considérable par raport au Roi, on ne peut trop admirer son heureux +discernement, qui n'a jamais manqué la justesse dans les petites +ocasions, comme dans les grands événemens. + +Au mois de Novembre de la même année 1670, que l'on représenta le +_Bourgeois Gentilhomme_ à Paris, le nombre prit le parti de cette pièce. +Chaque Bourgeois y croyoit trouver son voisin peint au naturel; et il ne +se lassoit point d'aller voir ce portrait. Le spectacle d'ailleurs, +quoiqu'outré et hors du vrai-semblable, mais parfaitement bien exécuté, +atiroit les Spectateurs; et on laissoit gronder les Critiques, sans +faire atention à ce qu'ils disoient contre cette pièce. + +Il y a des gens de ce tems-cy qui prétendent que Molière ait pris l'idée +du Bourgeois Gentilhomme dans la Personne de Gandouin, Chapelier, qui +avoit consommé cinquante mille écus avec une femme, que Molière +connoissoit, et à qui ce Gandouin donna une belle maison qu'il avoit à +Meudon. Quand cet homme fut abîmé, dit-on, il voulut plaider pour +rentrer en possession de son bien. Son neveu, qui étoit Procureur et de +meilleur sens que lui, n'aïant pas voulu entrer dans son sentiment, cet +Oncle furieux lui donna un coup de couteau, dont pourtant il ne mourut +pas. Mais on fit enfermer ce fou à Charanton d'où il se sauva par dessus +les murs. Bien loin que ce Bourgeois ait servi d'original à Molière pour +sa pièce, il ne l'a connu ni devant, ni après l'avoir faite; et il est +indifférent à mon sujet que l'avanture de ce Chapelier soit arrivée, ou +non, après la mort de Molière. + + * * * * * + +Les _Fourberies de Scapin_ parurent pour la première fois le 24 de Mai +1671. Et la _Comtesse d'Escarbagnas_ fut jouée à la Cour au mois de +Février de l'année suivante, et à Paris le 8 de Juillet de la même +année. Tout le monde sait combien les bons Juges, et les gens du goût +délicat se récrièrent contre ces deux pièces. Mais le Peuple, pour qui +Molière avoit eu intention de les faire, les vit en foule, et avec +plaisir. + + * * * * * + +Si le Roi n'avoit eu autant de bonté pour Molière à l'égard de ses +_Femmes savantes_, que Sa Majesté en avoit eu auparavant au sujet du +_Bourgeois Gentilhomme_, cette première pièce seroit peut-être tombée. +Ce divertissement, disoit-on, étoit sec, peu intéressant, et ne +convenoit qu'à des gens de Lecture. «Que m'importe,» s'écrioit Mr le +Marquis ..., «de voir le ridicule d'un Pedant? Est-ce un caractére à +m'ocuper? Que Molière en prenne à la Cour, s'il veut me faire +plaisir.--Où a-t-il été déterrer,» ajoutoit Mr le Comte de ..., «ces +sottes femmes, sur lesquelles il a travaillé aussi sérieusement que sur +un bon sujet? Il n'y a pas le mot pour rire à tout cela pour l'homme de +Cour, et pour le Peuple.» Le Roi n'avoit point parlé à la première +représentation de cette pièce. Mais à la seconde qui se donna à +St.-Cloud, Sa Majesté dit à Molière, que la première fois elle avoit +dans l'esprit autre chose qui l'avoit empesché d'observer sa pièce; mais +qu'elle étoit très-bonne, et qu'elle lui avoit fait beaucoup de plaisir. +Molière n'en demandoit pas davantage, assuré que ce qui plaisoit au Roi, +étoit bien receu des connoisseurs, et assujétissoit les autres. Ainsi il +donna sa pièce à Paris avec confiance le 11e de Mai 1672. + + * * * * * + +Molière étoit vif quand on l'ataquoit. Benserade l'avoit fait; mais je +n'ai pu savoir à quelle ocasion. Celui-là résolut de se venger de +celui-cy, quoiqu'il fût le bel esprit d'un grand Seigneur, et honoré de +sa protection. Molière s'avisa donc de faire des vers du goût de ceux de +Benserade, à la louange du Roi, qui représentoit Neptune dans une fête. +Il ne s'en déclara point l'Auteur; mais il eut la prudence de le dire à +Sa Majesté. Toute la Cour trouva ces vers très-beaux, et tout d'une voix +les donna à Benserade, qui ne fit point de façon d'en recevoir les +complimens, sans néanmoins se livrer trop imprudemment. Le Grand +Seigneur, qui le protégeoit, étoit ravi de le voir triompher; et il en +tiroit vanité, comme s'il avoit lui même été l'Auteur de ces vers. Mais +quand Molière eut bien préparé sa vengeance, il déclara publiquement +qu'il les avoit faits. Benserade fut honteux; et son Protecteur se +fâcha, et menaça même Molière d'avoir fait cette pièce à une personne +qu'il honoroit de son estime et de sa protection. Mais le Grand Seigneur +avoit les sentimens trop élevés, pour que Molière dût craindre les +suites de son premier mouvement. + + * * * * * + +Bien des gens s'imaginent que Molière a eu un commerce particulier avec +Mr R.... Je n'ai point trouvé que cela fût vrai, dans la recherche que +j'en ai faite; au contraire l'âge, le travail, et le caractère de ces +Messieurs étoient si différens que je ne crois pas qu'ils deussent se +chercher; et je ne pense pas même que Molière estimât R... J'en juge par +ce qui leur arriva à l'occasion de _B..._ R... aïant fait cette pièce la +promit à Molière, pour la faire jouer sur son théâtre; il la laissa même +annoncer. Cependant il jugea à propos de la donner aux Comédiens de +l'Hostel de Bourgogne; ce qui indigna Molière et Baron contre lui. Mr +de P... aïant dit à celui-ci à Fontainebleau qu'il étoit fâché que sa +Troupe n'eût pas _B..._ parce que cette pièce lui auroit fait honneur, +Baron lui répondit qu'il en étoit fort aise, pour n'avoir point à faire +à un malhonnête homme. Mr de P... lui répliqua qu'il étoit bien hardi +de lui parler mal de son ami. Baron animé ne fit pas de façon de +soutenir sa thèse qui dégénéra en invectives; et ils en étoient +presqu'aux mains derrière le théâtre, quand Molière arriva; et qui après +les avoir séparés, et s'être fait rendre conte du sujet de la querelle, +dit à Baron qu'il avoit grand tort de dire du mal de R... à Mr P...; +qu'il savoit bien que c'étoit son ami, et que c'étoit pour un jeune +homme trop s'écarter de la Politesse. Qu'à la vérité, lui Molière, +répandoit par tout la mauvaise foi de R... et qu'il fesoit voir son +indigne caractère à tout le monde; mais qu'il se donnoit bien de garde +d'en venir dire du mal à Mr de P...., qui, quoique très-mal satisfait +de la remontrance de Molière à Baron, prit le parti de ne rien répondre, +et de se retirer. J'ai cependant entendu parler à Mr R... fort +avantageusement de Molière; et c'est de lui que je tiens une bonne +partie des choses que j'ai raportées. + + * * * * * + +J'ai assez fait connoître que Molière n'avoit pas toujours vécu en +intelligence avec sa femme; il n'est pas même nécessaire que j'entre +dans de plus grands détails, pour en faire voir la cause. Mais je prens +ici ocasion de dire que l'on a débité, et que l'on donne encore +aujourd'hui dans le public plusieurs mauvais mémoires remplis de +faussetez à l'égard de Molière et de sa femme. Il n'est pas jusqu'à Mr +Baile, qui dans son _Dictionnaire Historique_, et sur l'autorité d'un +indigne et mauvais Roman ne fasse faire un personnage à Molière, et à sa +femme, fort au dessous de leurs sentimens, et éloigné de la vérité sur +cet article-là. Il vivoit en vrai Philosophe; et toujours ocupé de +plaire à son Prince par ses ouvrages, et de s'assurer une réputation +d'honnête homme, il se mettoit peu en peine des humeurs de sa femme; +qu'il laissoit vivre à sa phantaisie, quoiqu'il conservât toujours pour +elle une véritable tendresse. Cependant ses amis essayèrent de les +racommoder ou, pour mieux dire, de les faire vivre avec plus de concert. +Ils y réussirent; et Molière pour rendre leur union plus parfaite quitta +l'usage du lait, qu'il n'avoit point discontinué jusqu'alors; et il se +mit à la viande. Ce changement d'alimens redoubla sa toux, et sa fluxion +sur la poitrine. Cependant il ne laissa pas d'achever le _Malade +imaginaire_, qu'il avoit commencé depuis du tems; car comme je l'ai déjà +dit, il ne travailloit pas vîte; mais il n'étoit pas fâché qu'on le crût +expéditif. Lorsque le Roi lui demanda un divertissement, et qu'il donna +_Psyché_ au mois de Janvier 1672, il ne désabusa point le public, que ce +qui étoit de lui dans cette pièce ne fût fait ensuite des ordres du Roi; +mais je sais qu'il étoit travaillé un an et demi auparavant, et ne +pouvant pas se résoudre d'achever la pièce en aussi peu de tems qu'il en +avoit, il eut recours à Mr de Corneille pour lui aider. On sait que +cette pièce eut à Paris, au mois de Juillet 1672, tout le succès qu'elle +méritoit. Il n'y a pourtant pas lieu de s'étonner du tems que Molière +mettoit à ses ouvrages; il conduisoit sa Troupe, il se chargeoit +toujours des plus grands rolles, les visites de ses amis et des grands +Seigneurs étoient fréquentes, tout cela l'ocupoit suffisamment, pour +n'avoir pas beaucoup de tems à donner à son cabinet. D'ailleurs sa santé +étoit très-foible, il étoit obligé de se ménager. + + * * * * * + +Dix mois après son racommodement avec sa femme, il donna le 10 de +Février de l'année 1673 le _Malade Imaginaire_, dont on prétend qu'il +étoit l'original. Cette Pièce eut l'aplaudissement ordinaire que l'on +donnoit à ses ouvrages, malgré les critiques qui s'élevèrent. C'étoit le +sort de ses meilleures Pièces d'en avoir, et de n'être goûtées qu'après +la réflexion. Et l'on a remarqué qu'il n'y a guère eu que les +_Précieuses Ridicules_ et l'_Amphitrion_ qui aient pris tout d'un coup. + +Le jour que l'on devoit donner la troisième représentation du _Malade +Imaginaire_, Molière se trouva tourmenté de sa fluxion beaucoup plus +qu'à l'ordinaire: ce qui l'engagea de faire apeller sa femme, à qui il +dit, en présence de Baron: «Tant que ma vie a été mêlée également de +douleur et de plaisir, je me suis cru heureux; mais aujourd'hui que je +suis acablé de peines sans pouvoir compter sur aucuns momens de +satisfaction et de douceur, je vois bien qu'il me faut quitter la +partie; je ne puis plus tenir contre les douleurs et déplaisirs, qui ne +me donnent pas un instant de relâche.» Mais, ajouta-t-il, en +réfléchissant, «qu'un homme souffre avant que de mourir! Cependant je +sens bien que je finis.» La Molière et Baron furent vivement touchés du +discours de Mr de Molière, auquel ils ne s'atendoient pas, quelque +incommodé qu'il fût. Ils le conjurèrent, les larmes aux yeux, de ne +point jouer ce jour-là, et de prendre du repos, pour se remetre. +«Comment voulez-vous que je fasse,» leur dit-il, «il y a cinquante +pauvres Ouvriers, qui n'ont que leur journée pour vivre; que feront-ils +si l'on ne joue pas? Je me reprocherois d'avoir négligé de leur donner +du pain un seul jour, le pouvant faire absolument.» Mais il envoya +chercher les Comédiens à qui il dit que se sentant plus incommodé que de +coutume, il ne joueroit point ce jour-là, s'ils n'étoient prêts à quatre +heures précises pour jouer la Comédie. «Sans cela,» leur dit-il, «je ne +puis m'y trouver, et vous pourrez rendre l'argent.» Les Comédiens +tinrent les lustres allumez, et la toile levée, précisément à quatre +heures. Molière représenta avec beaucoup de difficulté; et la moitié des +Spectateurs s'aperçurent qu'en prononçant, _Juro_, dans la cérémonie du +_Malade Imaginaire_, il lui prit une convulsion. Aïant remarqué lui-même +que l'on s'en étoit aperçu, il se fit un effort, et cacha par un ris +forcé ce qui venoit de lui arriver. + + * * * * * + +Quand la Pièce fut finie il prit sa robe de chambre, et fut dans la loge +de Baron, et il lui demanda ce que l'on disoit de sa Pièce. Mr le Baron +lui répondit que ses ouvrages avoient toujours une heureuse réussite à +les examiner de près, et que plus on les représentoit, plus on les +goûtoit. «Mais,» ajouta-t-il, «vous me paroissez plus mal que +tantôt.--Cela est vrai,» lui répondit Molière, «j'ai un froid qui me +tue.» Baron après lui avoir touché les mains, qu'il trouva glacées, les +lui mit dans son manchon, pour les réchauffer; il envoya chercher ses +Porteurs pour le porter promtement chez lui; et il ne quita point sa +chaise, de peur qu'il ne lui arrivât quelque accident du Palais Royal +dans la rue de Richelieu, où il logeoit. Quand il fut dans sa chambre, +Baron voulut lui faire prendre du bouillon, dont la Molière avoit +toujours provision pour elle; car on ne pouvoit avoir plus de soin de sa +personne qu'elle en avoit. «Eh! non,» dit-il, «les bouillons de ma femme +sont de vraie eau forte pour moi; vous savez tous les ingrédiens qu'elle +y fait mettre: donnez-moi plutôt un petit morceau de fromage de +Parmesan.» La Forest lui en aporta; il en mangea avec un peu de pain; et +il se fit mettre au lit. Il n'y eut pas été un moment, qu'il envoya +demander à sa femme un oreiller rempli d'une drogue qu'elle lui avoit +promis pour dormir. «Tout ce qui n'entre point dans le corps,» dit-il, +«je l'éprouve volontiers; mais les remèdes qu'il faut prendre me font +peur; il ne faut rien pour me faire perdre ce qui me reste de vie.» Un +instant après il lui prit une toux extrêmement forte, et après avoir +craché il demanda de la lumière. «Voici,» dit-il, «du changement.» Baron +aïant vu le sang qu'il venoit de rendre, s'écria avec frayeur.--«Ne vous +épouvantez point,» lui dit Molière, «vous m'en avez vu rendre bien +davantage. Cependant,» ajouta-t-il, «allez dire à ma femme qu'elle +monte.» Il resta assisté de deux Soeurs Religieuses, de celles qui +viennent ordinairement à Paris quêter pendant le Carême, et ausquelles +il donnoit l'Hospitalité. Elles lui donnèrent à ce dernier moment de sa +vie tout le secours édifiant que l'on pouvoit atendre de leur charité, +et il leur fit paroître tous les sentimens d'un bon Chrétien, et toute +la résignation qu'il devoit à la volonté du Seigneur. Enfin il rendit +l'esprit entre les bras de ces deux bonnes Soeurs; le sang qui sortoit +par sa bouche en abondance l'étouffa. Ainsi quand sa femme et Baron +remontèrent, ils le trouvèrent mort. J'ai cru que je devois entrer dans +le détail de la mort de Molière, pour désabuser le Public de plusieurs +histoires que l'on a faites à cette ocasion. Il mourut le Vendredi 17e +du mois de Février de l'année 1673, âgé de cinquante-trois ans; regreté +de tous les Gens de Lettres, des Courtisans, et du Peuple. Il n'a laissé +qu'une fille: Mademoiselle Pocquelin fait connoître par l'arangement de +sa conduite, et par la solidité et l'agrément de sa conversation, +qu'elle a moins hérité des biens de son père, que de ses bonnes +qualitez. + +Aussi-tôt que Molière fut mort, Baron fut à Saint Germain en informer le +Roi; Sa Majesté en fut touchée, et daigna le témoigner. C'étoit un homme +de probité, et qui avoit des sentimens peu communs parmi les personnes +de sa naissance, on doit l'avoir remarqué par les traits de sa vie que +j'ai raportés: et ses Ouvrages font juger de son esprit beaucoup mieux +que mes expressions. Il avoit un atachement inviolable pour la Personne +du Roi, il étoit toujours ocupé de plaire à Sa Majesté, sans cependant +négliger l'estime du Public, à laquelle il étoit fort sensible. Il étoit +ferme dans son amitié, et il savoit la placer. Mr le Maréchal de Vivone +étoit celui des Grands Seigneurs qui l'honoroit le plus de la sienne. +Chapelle fut saisi de douleur à la mort de son ami, il crut avoir perdu +toute consolation, tout secours; et il donna des marques d'une +affliction si vive que l'on doutoit qu'il lui survécût long tems. + +Tout le monde sait les difficultez que l'on eut à faire enterrer +Molière, comme un Chrétien Catholique; et comment on obtint en +considération de son mérite et de la droiture de ses sentimens, dont on +fit des informations, qu'il fût inhumé à Saint Joseph. Le jour qu'on le +porta en terre il s'amassa une foule incroyable de Peuple devant sa +porte. La Molière en fut épouvantée; elle ne pouvoit pénétrer +l'intention de cette Populace. On lui conseilla de répandre une centaine +de pistoles par les fenêtres. Elle ne hésita point; elle les jetta à ce +Peuple amassé, en le priant avec des termes si touchans de donner des +prières à son mari, qu'il n'y eut personne de ces gens-là qui ne priât +Dieu de tout son coeur. + +Le Convoi se fit tranquilement à la clarté de près de cent flambeaux, le +Mardi vingt un de Février. Comme il passoit dans la rue Montmartre on +demanda à une femme, qui étoit celui que l'on portoit en terre?--«Et +c'est ce Molière,» répondit-elle. Une autre femme qui étoit à sa fenêtre +et qui l'entendit, s'écria: «Comment malheureuse! il est bien Monsieur +pour toi.» + + * * * * * + +Il ne fut pas mort, que les Épitaphes furent répandues par tout Paris. +Il n'y avoit pas un Poëte qui n'en eût fait; mais il y en eut peu qui +réussirent. Un Abbé crut bien faire sa Cour à défunt Monsieur le Prince +de lui présenter celle qu'il avoit faite. «Ah!» lui dit ce Grand Prince, +qui avoit toujours honoré Molière de son estime, «que celui dont tu me +présentes l'Épitaphe, n'est-il en état de faire la tienne!» + +M... à qui une source profonde d'érudition avoit mérité un des emplois +les plus précieux de la Cour, et qui est un Illustre Prélat aujourd'hui, +daigna honorer la mémoire de Molière par les Vers suivans: + + Plaudebat, Moleri, tibi plenis Aula Theatris; + Nunc eadem moerens post tua fata gemit. + Si risum nobis movisses parcius olim, + Parcius heu! lachrymis tingeret ora dolor. + + _Molière, toute la Cour, qui t'a toujours honoré de ses + aplaudissements sur ton Théâtre comique, touchée aujourd'hui de ta + mort, honore ta mémoire des regrets qui te sont dus. Toute la France + proportionne sa vive douleur au plaisir que tu lui as donné par ta + fine et sage plaisanterie._ + +Les Personnes de probité, et les Gens de Lettres sentirent tout d'un +coup la perte que le Théâtre comique avoit faite par la mort de Molière. +Mais ses ennemis, qui avoient fait tous leurs efforts inutilement pour +rabaisser son mérite pendant sa vie, s'excitèrent encore après sa mort +pour ataquer sa mémoire; ils répétoient toutes les calomnies, toutes les +faussetez, toutes les mauvaises plaisanteries que des Poëtes ignorans ou +irritez avoient répandues quelques années auparavant dans deux Pièces +intitulées: _le Portrait du Peintre_, dont j'ai parlé, et _Élomire +Hypocondre_, ou les _Médecins vengés_. C'étoit, disoit-on, un homme sans +moeurs, sans Religion, mauvais Auteur. L'envie et l'ignorance les +soutenoient dans ces sentimens; et ils n'omettoient rien pour les rendre +publics par leurs discours, ou par leurs Ouvrages. Il y en a même encore +aujourd'hui de ces Personnes toujours portées à juger mal d'un homme +qu'ils ne sauroient imiter, qui soupçonnent la conduite de Molière, qui +cherchent les traits foibles de ses ouvrages pour le décrier. Mais j'ai +de bons Garands de la vérité que j'ai rendue au Public à l'avantage de +cet Auteur. L'estime, les biens-faits dont le Roi l'a toujours honoré, +les Personnes avec qui il avoit lié amitié, le soin qu'il a pris +d'ataquer le vice et de relever la vertu dans ses ouvrages, l'atention +que l'on a eue de le metre au nombre des hommes illustres, ne doivent +plus laisser lieu de douter que je ne vienne de le peindre tel qu'il +étoit; et plus les tems s'éloigneront, plus l'on travaillera, plus aussi +on reconnoîtra que j'ai ateint la verité, et qu'il ne m'a manqué que de +l'habileté pour la rendre. + + * * * * * + +Le lecteur qui va toujours au delà de ce qu'un Auteur lui donne, sans +réfléchir sur son dessein, auroit peut-être voulu que j'eusse détaillé +davantage le succès de toutes les pièces de Molière, que je fusse entré +avec plus de soin dans le jugement que l'on en fit dans le tems. On m'a +fait cette difficulté; je me la suis faite à moi même. Mais n'eust-ce +point été faire plustost l'histoire du théâtre de Molière, que composer +sa vie? Il m'eût fallu continuellement rebatre la même chose à chaque +pièce; on s'en fût ennuyé. C'étoient toujours les mêmes ennemis de +Molière qui parloient: leur ignorance les tenoit toujours dans le même +genre de critique. Comme on ne peut pas contenter tout le monde, si un +habile homme trouvoit quelque endroit qui lui déplût dans une pièce, +cette troupe d'envieux saisissoit ce sentiment, se l'attribuoit, et +fesoit ses efforts pour décrier l'Auteur; mais il triomphoit toujours. +Molière connoissoit les trois sortes de personnes qu'il avoit à +divertir, le Courtisan, le Savant, et le Bourgeois. La Cour se plaisoit +aux spectacles, aux sentimens de la _Princesse d'Élide_, des _Amans +magnifiques_, de _Psyché_; et ne dédaignoit pas de rire à _Scapin_, au +_Mariage forcé_, à la _Comtesse d'Escarbagnas_. Le peuple ne cherchoit +que la farce, et négligeoit ce qui étoit au-dessus de sa portée. +L'habile homme vouloit qu'un Auteur comme Molière conduisît son sujet, +et remplît noblement, en suivant la nature, le caractère qu'il avoit +choisi à l'exemple de Térence. On le voit par le jugement que Mr des +Préaux fait de Molière dans son _Art Poétique_: + + Ne faites point parler vos acteurs au hazard, + Un vieillard en jeune homme, un jeune homme en vieillard. + Étudiez la Cour et connoissez la Ville: + L'une et l'autre est toujours en modéles fertile. + C'est par là que Molière illustrant ses écrits, + Peut-être de son art eût remporté le prix, + Si moins ami du peuple en ses doctes peintures, + Il n'eût point fait souvent grimacer ses figures, + Quité, pour le bouffon, l'agréable et le fin, + Et sans honte à Térence allié Tabarin. + Dans ce sac ridicule où Scapin s'envelope, + Je ne reconnois point l'auteur du _Misantrope_, etc. + +Mr de la Bruyère en a jugé ainsi. «Il n'a,» dit-il, «manqué à Térence +que d'être moins froid: quelle pureté! quelle exactitude! quelle +politesse! quelle élégance! quels caractères! Il n'a manqué à Molière +que d'éviter le jargon, et d'écrire purement: quel feu! quelle naïveté! +quelle source de la bonne plaisanterie! quelle imitation des moeurs! et +quel fléau du ridicule! Mais quel homme on auroit pu faire de ces deux +Comiques!». Tous les savans ont porté à peu près le même jugement sur +les ouvrages de Molière; mais il divertissoit tour à tour les trois +sortes de personnes dont je viens de parler; et comme ils voyoient +ensemble ses ouvrages, ils en jugeoient suivant qu'ils en devoient estre +affectez sans qu'il s'en mît beaucoup en peine, pourvu que leurs +jugemens répondissent au dessein qu'il pouvoit avoir, en donnant une +pièce, ou de plaire à la Cour, ou de s'enrichir par la foule, ou de +s'aquérir l'estime des connoisseurs. Ainsi n'aïant eu en veue que de +donner la vie de Molière, j'ai cru que je devois me dispenser d'entrer +dans l'examen de ses pièces qui n'y est point essenciel, chose +d'ailleurs qui demande une étendue de connoissance au dessus de ma +portée. Je me suis donc renfermé dans les faits qui ont donné occasion +aux principales actions de sa vie; et qui m'ont aidé à faire connoître +son caractère, et les différentes situations où il s'est trouvé. Je l'ai +suivi avec soin depuis sa naissance jusqu'à sa mort, sans m'écarter de +la vérité; non que je présume avoir tout dit: il peut estre échapé +quelques faits à mon exactitude; mais je doute qu'ils fissent paroître +l'esprit, le coeur, et la situation de Molière autrement que ce que j'en +ai dit. + + * * * * * + +J'avois fort à coeur de recouvrer les ouvrages de Molière, qui n'ont +jamais vu le jour. Je savois qu'il avoit laissé quelques fragmens de +pièces qu'il devoit achever: je savois aussi qu'il en avoit quelques +unes entières, qui n'ont jamais paru. Mais sa femme, peu curieuse des +ouvrages de son mari, les donna tous quelque tems après sa mort au sieur +de la Grange, Comédien, qui connoissant tout le mérite de ce travail, le +conserva avec grand soin jusqu'à sa mort. La femme de celui-cy ne fut +pas plus soigneuse de ces ouvrages que la Molière: elle vendit toute la +Bibliothèque de son mari, où aparemment se trouvèrent les manuscripts +qui étoient restez après la mort de Molière. + +Cet Auteur avoit traduit presque tout Lucrèce; et il auroit achevé ce +travail, sans un malheur qui arriva à son ouvrage. Un de ses +domestiques, à qui il avoit ordonné de mettre sa peruque sous le papier, +prit un cahier de sa traduction pour faire des papillotes. Molière +n'étoit pas heureux en domestiques, les siens étoient sujets aux +étourderies, ou celle-cy doit être encore imputée à celui qui le +chaussoit à l'envers. Molière, qui étoit facile à s'indigner, fut si +piqué de la destinée de son cahier de traduction, que dans la colère, il +jetta sur le champ le reste au feu. A mesure qu'il y avoit travaillé il +avoit lu son ouvrage à Mr Rohault qui en avoit été très-satisfait, +comme il l'a témoigné à plusieurs personnes. Pour donner plus de goût à +sa traduction, Molière avoit rendu en Prose toutes les matières +Philosophiques; et il avoit mis en vers ces belles descriptions de +Lucrèce. + + * * * * * + +On s'étonnera peut-être que je n'aie point fait Mr de Molière Avocat. +Mais ce fait m'avoit été absolument contesté par des personnes que je +devois suposer en savoir mieux la vérité que le Public; et je devois me +rendre à leurs bonnes raisons. Cependant sa famille m'a si positivement +assuré du contraire, que je me crois obligé de dire que Molière fit son +Droit avec un de ses camarades d'Étude; que dans le tems qu'il se fit +recevoir Avocat ce Camarade se fit Comédien; que l'un et l'autre eurent +du succès chacun dans sa profession: et qu'enfin lors qu'il prit +phantaisie à Molière de quiter le Barreau pour monter sur le Théâtre, +son camarade le Comédien se fit Avocat. Cette double cascade m'a paru +assez singulière pour la donner au Public telle qu'on me l'a assurée, +comme une particularité qui prouve que Molière a été Avocat. + + +FIN + + + + + LETTRE + CRITIQUE + A Mr DE *** + SUR + LE LIVRE INTITULÉ + LA VIE + DE MR DE MOLIERE + + A PARIS + Chez CLAUDE CELLIER, rüe S. Jacques + à la Toison d'or, vis-à-vis S. Yves + + M DCC VI + + _Avec privilege du Roy_ + + + + +Le privilége est au nom de Claude Cellier, et l'approbation de Saurin, +du 18 Novembre 1705. + + + + +LETTRE CRITIQUE ÉCRITE À Mr DE *** _Sur le livre intitulé_ LA VIE +DE MR DE MOLIÈRE + + +_Je ne fais point de façon, Monsieur, de vous dire ce que je pense de la +Vie de Molière; vostre discrétion m'a accoutumé à vous dire mes +sentimens sans réserve: et dès que vous le souhaitez, je ne puis me +dispenser de vous satisfaire sur cet article. Peut-estre ne serez-vous +point content de mon jugement; car le Livre sur lequel vous voulez que +je le porte à ses Partisans, les Journaux en ont dit du bien; mais tout +cela ne m'impose point, et je juge selon l'effet qu'un Ouvrage fait sur +mon esprit. Voicy donc, de vous à moy, ce que je trouve de bon et de +mauvais dans celuy-cy._ + +_Apparemment que l'Auteur n'a eu intention de faire son livre que pour +des gens d'Antichambre, et pour le menu peuple. Il n'y a que ces sortes +de personnes qui puissent appeler Molière, _Monsieur_; c'estoit un +Comédien, c'est-à-dire, un homme d'une profession ignoble, à qui la +qualité de Monsieur ne convient nullement. Le Secrétaire du Roy qui a +dressé le Privilége de l'Auteur, sçait mieux le cérémonial que luy; que +ne suivoit-il son exemple? En vérité, il répugne en ouvrant ce Livre, de +lire: _La Vie de Monsieur de Molière_. Si l'Auteur n'avoit pas chargé +sur les Comédiens, j'aurois cru qu'il seroit tombé dans cette faute pour +leur faire plaisir; mais je vois bien que le pauvre homme l'a fait par +ignorance, puisqu'il a assez maltraité ces Messieurs-là._ + +_Quant à son stile, c'est un Auteur qui s'emporte, mais qui paroist +assez le maistre de son expression, qu'il hazarde aussi effrontément que +s'il estoit le Directeur de la Langue: tout terme, toute expression +l'accommode pour se faire entendre. Est-il de l'Académie pour parler si +hardiment? Il écrit presque sur le même ton que l'Auteur du _Système du +Coeur_. Ce n'est point à ces Messieurs-là à défigurer nostre Langue de +cette force-là; c'est à eux à suivre ce qui est établi. C'est dommage +que l'Auteur en question se soit si fort écarté de la voye commune dans +le choix de ses termes; car il construit bien, et il exprime beaucoup en +peu de paroles. Ce serait faire un Volume, que de vous faire remarquer +toutes les expressions hardies qui sont dans ce Livre; il en est tout +remply, et je crois, Monsieur, que vous vous en estes aussi-bien apperçu +que moy; mais n'avez-vous point laissé passer le verbe, représenter, que +l'Auteur fait neutre, pour signifier _remontrer_? Voilà la première fois +que je le vois employé sans régime en cette signification: _Ceux_, +dit-il, _qui représentèrent au Roy, le firent avec de bonnes raisons, +etc._ Je doute aussi que l'on ait encore écrit, _cette pièce a pris tout +d'un coup_; pour dire qu'elle a eu applaudissement général dès la +première fois qu'on l'a jouée. Faites-y attention, Monsieur, vous en +trouverez beaucoup de cette force-là_. + +_Il me paroist que ce Livre n'a point d'autre ordre que celuy des temps; +mais l'Auteur a mal fait, selon moy, d'y assujettir les avantures dont +son Ouvrage est remply; cela fait oublier la suite des Pièces de +Molière, qui occupent plus les gens de Lettres, que des faits peu +intéressans._ + +_Dans une espèce de Préface qui sert de commencement à ce Livre, +l'Auteur s'étonne qu'on n'ait point encore donné la Vie de Molière. Pour +moy, je ne m'en étonne point du tout, et je ne vois pas même qu'il y ait +lieu de s'en étonner: nous avons de Molière tout ce qui doit nous +toucher, ce sont ses Ouvrages; et je me mets fort peu en peine de ce +qu'il a fait dans son domestique, ou dans son commerce avec ses amis; +nous nous passons de la Vie de bien d'autres personnes illustres dans +les Lettres; nous nous serions aussi-bien passez de la sienne. Et +content de l'admirer dans ses Ouvrages, je m'embarrassois peu ny qui il +estoit, ny d'où il estoit; l'Estat n'est nullement intéressé dans sa +naissance ny dans ses actions._ + +_Mais à le prendre dans le sens de l'Auteur, je ne vois pas qu'il ait +trop bien remply son grand dessein. La Vie de cet Auteur inimitable, qui +nous occupe si souvent, n'est presque rien; ce sont de petites Avantures +qui luy sont arrivées avec quelques personnes, que l'Auteur ne daigne +seulement pas nous nommer. Il y en a quelques-unes qui peuvent faire +rire les gens qui s'amusent de peu de chose. Mais dans tout le corps du +Livre, il n'y a rien qui fasse paroistre Molière aussi grand Homme que +l'Auteur nous le promet, indépendamment de ses Pièces. De bonne foy, à +le prendre sérieusement, est-ce là Molière? Car bien que je ne sois pas +de son temps, je sçais néanmoins qu'il a eu des Scènes à la Cour, et +ailleurs, qui auroient fait plaisir à un Lecteur de goût. Pourquoy +l'Auteur ne nous les a-t-il pas données? Nous aurions un Ouvrage +intéressant. Mais entrons dans le détail de celuy-cy._ + + * * * * * + +_L'Auteur nous promet la vérité des faits, et il veut nous faire croire +qu'elle luy a coûté cher. Pour moy, je n'en crois rien; et je penserois +plutost que secouru de quelqu'un contemporain de Molière, il a broché +son Ouvrage, qui est négligé en quelques endroits; et je jurerois que ce +quelqu'un est Baron: car ce Livre est autant sa Vie que celle de +Molière: et ce qui me le feroit croire davantage, ce sont les louanges +outrées que l'Auteur luy donne un peu trop légèrement, sur tout +lorsqu'il dit hardiment: _Qui depuis Molière a mieux soutenu le Théâtre +Comique que Baron?_ C'est-là insulter fortement Dancourt pour le nombre, +et plusieurs autres Auteurs pour la bonté des Pièces. Après cela, je ne +puis douter que Baron n'ait donné la matière de cet Ouvrage, et que +l'Auteur n'y est de part que pour l'expression._ + +_«Plust à Dieu,» dit le grand-père de Molière à son fils, «que ce petit +garçon fût aussi bon Comédien que Bellerose!» Ou ce bon homme radotoit, +ou comme habitant des pilliers des Halles, il avoit peu de +christianisme. L'Auteur auroit pu se passer de rapporter cette +extravagance; mais il nous a promis vérité; il faut luy pardonner cette +étourderie._ + +_A la sixième page, il nous prépare adroitement au mariage de Molière: +c'étoit un endroit délicat à toucher; car le Public a de fâcheuses +préventions sur cet article: et il n'auroit pas esté mauvais de produire +des Pièces justificatives de ce qu'avance l'Auteur pour anéantir le +préjugé général. Je ne luy sçais pourtant pas mauvais gré d'avoir essayé +de détruire l'opinion commune; et je croirois pieusement, et avec +plaisir, tout ce qu'il nous dit, s'il nous avoit donné le reste avec +sincérité._ + +_Car je ne puis m'imaginer que M. le Prince de Conty ait voulu faire son +Secrétaire du Héros de notre Auteur. Mais si la chose est vraye, les +amis de ce pauvre Comédien avoient bien raison de le blâmer de n'avoir +point accepté cet emploi. Il est vray qu'il en donne d'assez bonnes +raisons, mais je crois qu'elles sont plutôt de la façon de l'Auteur, que +de celle de Molière, qui alors ne connoissoit point assez la Cour pour +parler aussi sensément qu'il le fait à ses amis; et l'honneur et +l'agrément d'une telle place devoient au contraire l'éblouir, et il +devoit tout quitter pour la prendre, et tout employer pour s'en rendre +digne._ + +_Je rencontre une contradiction dans notre Auteur. Il fait dire à +Molière en Languedoc, qu'il est passable Auteur: il luy fait souhaiter +de venir à Paris, parce qu'il se sentoit assez de forces pour y soutenir +un Théâtre Comique; et lorsqu'il y est arrivé, il se défie de luy, +mal-à-propos; puisque c'est après avoir plu au Roy; après que Sa Majesté +luy eut accordé le Petit-Bourbon pour jouer la Comédie. Franchement ces +deux sentimens ne s'accordent pas bien; je veux croire aussi qu'ils sont +échappez à l'Auteur; et à l'insçu de la vérité, qui a oublié de le +guider en cet endroit._ + +_Les Auteurs Comiques, et les Comédiens ne sont point amis de l'Auteur; +il ne perd point l'occasion de les attaquer. Ceux-là, avant et depuis +Molière, n'ont donné que de mauvais Ouvrages: ceux-ci ne savent point +leur métier, et ne représentent pas bien les Pièces de Molière. L'Auteur +me permettra que je ne sois point de son sentiment. Nous avons eu pour +le goût du temps des Pièces excellentes avant Molière. Boisrobert, +Douvville, Scaron, Rotrou, Tristan, nous en ont donné. Et depuis +Molière, nous avons eu celles de Messieurs de Brueys, Boursault, Menard, +etc., sans parler de Dancourt qui a fait un Théâtre Comique complet. Les +bons Auteurs Modernes ne se réduisent donc pas à Baron; et j'en appelle +au succès de ses deux dernières Pièces. C'est connoistre bien légèrement +le Théâtre d'aujourd'huy que de porter un jugement aussi faux que celuy +de l'Auteur: mais aux dépens de son honneur, il a voulu faire plaisir à +Baron. Ne seroit-il point pour quelque chose dans ses Ouvrages, qu'il +les élève si fortement?_ + +_Quant aux Comédiens, la proposition de l'Auteur n'est pas plus juste: +_Molière_, dit-il, _ne reconnoîtroit pas ses Ouvrages, s'il les voyoit +représenter aujourd'huy._ Voilà un sentiment qui me paroît outré; car je +ne vois pas même que Molière ait jamais mieux représenté le Bourgeois +Gentilhomme et Pourceaugnac, que Poisson les représente; qu'il ait mieux +soutenu le caractère du Misantrope, que Beaubourg et Dancourt le font +valoir; plus délicatement grimacé que la Torellière, et ainsi des +autres. Il me suffit que le public soit content de leur Jeu, pour que je +sois persuadé que j'ay raison; surtout aujourd'huy, que le bon goût est +plus général qu'il ne l'estoit du temps de Molière._ + +_L'Auteur, à cette occasion, nous étale fastueusement dans deux ou trois +endroits de grands mots, pour nous faire entendre que le métier de +Comédien a de trop grands principes, pour que des gens si mal élevez +puissent les sçavoir. Si on le pressoit de les donner, il seroit fort +embarrassé, sur ma parole; car je n'en connois point d'autre que le bon +sens, une belle voix, et de beaux gestes. Il semble, à l'entendre +parler, que le Jeu de la Comédie soit aussi difficile à acquérir que +l'art de prêcher. Mais quand cela seroit, est-ce l'éducation qui donne +la déclamation? Si ce principe est vrai, les Comédiens doivent tous +estre de bons acteurs, puisqu'ils n'épargnent rien pour bien élever +leurs enfans. Mais nous voyons, malgré le Système de notre Auteur, que +ceux de leur Troupe, qui ont le plus étudié, sont presque les plus +foibles Acteurs. C'est un don de la Nature, que l'expérience façonne, +sans aucunes règles, que de s'accommoder au goût du Public._ + +_Ou Molière avoit bien peu de raison de demander à M. Racine un Acte +d'une Tragédie par semaine; ou celui-ci étoit un terrible Poëte alors, +de se charger de fournir ce pénible ouvrage. Ce fait n'est absolument +point dans la Nature; et il faut que l'Auteur ait pris les semaines pour +les mois._ + +_Trouvez-vous, Monsieur, que l'histoire de la petite Épinette convienne +à la vie d'un homme grave? Elle est entièrement épisodique, et je n'y +vois pas le mot pour rire. L'Auteur auroit pu faire entrer Baron plus +noblement sur la Scène, que de le mettre avec les Bateleurs de la Foire; +et je m'étonne que ce grand Homme ait souffert que son ami (car je n'en +veux rien rabattre, ils se connoissent de longue main) l'ait fait passer +à la postérité par une si vilaine porte. D'ailleurs, tout ce fatras de +petites circonstances, qui regardent les commencemens de Baron, m'ennuye +à la mort. Je m'embarrasse fort peu qu'il ait eu du bien et des Tuteurs, +et qu'il ait été petit Farceur à la Foire Saint-Germain, ni que Molière +l'ait pris tout nud, et qu'il l'ait fait habiller. En habile homme, +l'Auteur devoit même supprimer ces petites circonstances, par rapport à +Molière. Mais n'en parlons plus, aussi bien cela n'en vaut pas la peine, +et ne mérite d'être relevé que pour accuser l'Auteur d'imprudence, +d'être entré dans des choses si communes, qu'il nous avoit pourtant +promis d'écarter. Molière est le plus petit homme du monde quand +l'Auteur le met avec Baron, excepté néanmoins dans l'aventure de Mignot. +Cette action de Molière est belle, et je doute qu'il y ait beaucoup de +personnes capables d'en ménager si bien une pareille. Mais je trouve +toujours en mon chemin Baron, comme un indigne pupille, et Molière comme +un fade gouverneur._ + +_L'Auteur a fait tout ce qu'il a pu pour couvrir le mauvais de la Vie de +Molière; mais comme il aime la vérité, il nous fait pourtant entendre +par tout, mais surtout par la conversation de Molière avec Rohaut, que +celui-là avoit une femme qui se conduisoit en Comédienne peu scrupuleuse +sur le chapitre de la vertu. Cette vérité n'étoit point trop bonne à +dire si clairement, sur tout pour un Auteur qui nous avoit promis +d'éviter les choses communes._ + +_L'avanture de ces quatre personnes qui se vont noyer est extravagante, +et hors du vrai-semblable; et je m'étonne qu'un homme de bon sens nous +la donne bien sérieusement pour une vérité. Je conviens que si la chose +est vraie, Molière y fait le personnage d'homme d'esprit. Mais qu'est-ce +que Chapelle a fait à l'Auteur, pour le mettre toujours pris de vin sur +la Scène, ou dans la disposition de s'enyvrer? Ne pouvoit-il le prendre +de son beau côté? C'est de gayeté de coeur insulter à la mémoire d'un +galand homme._ + +_L'Auteur détaille assez la Comédie du _Tartuffe_ pour ceux qui ne +sçavent pas ce qui se passa à l'occasion de cette Pièce. Mais j'entends +tous les jours bien des gens de ce temps-là qui se plaignent que +l'Auteur n'ait pas développé tous les mouvemens que l'on se donna pour +faire supprimer cette Pièce, et pour en faire punir l'Auteur. Il falloit +aussi nous dire sur quel modèle Molière l'avoit fait, et ce qu'on luy +fit changer, pour lui permettre de la jouer la seconde fois. Mais +l'Auteur nous cache jusqu'au nom de celui qui en fit défendre la +représentation. Le mystère est répandu dans son Livre depuis le +commencement jusques à la fin: c'est une Énigme continuelle. Les égards +de cet Auteur vont jusqu'à ménager le Valet qui chaussoit Molière à +l'envers; et tout Paris sçait qu'il se nommoit Provençal, et on le +connoît sous un autre nom. Cette personne dont Molière fait un si +indigne jugement, s'est rendu fort recommandable par son mérite dans les +affaires et dans les Méchaniques. Il n'étoit pas né pour être un habile +Domestique; mais il avoit toutes les dispositions pour devenir ce qu'il +est. L'Auteur auroit dû luy rendre cette justice, et en faisant +connoître le malheur de son premier âge, relever le mérite de celuy qui +l'a suivi. Il ne dépend pas de nous de naître avec du bien; mais c'est +un grand talent d'en acquérir, comme il a fait par son assiduité, et par +son intelligence. Je le nommerois, si je ne voulois épargner à l'Auteur +la confusion publique de l'avoir maltraité si mal-à-propos_. + +_Je suis assez content de l'Histoire du _Misantrope_: mais je n'approuve +nullement que l'Auteur nomme rapsodie, une Dissertation qu'une personne +de Littérature fit dans le temps pour le défendre contre les Critiques. +Voilà comme sont tous les Auteurs, qui s'imaginent être du premier +ordre; tout ce qu'ils n'ont pas fait, est, selon eux, détestable; +cependant, cet Ouvrage dont Molière, ou notre Auteur fait tant de bruit, +est le meilleur que cette personne ait fait en sa vie; et il n'y a guère +eu d'Auteur qui ait plus travaillé que luy, ni dont le nom soit plus +connu. Il étoit inutile que notre Auteur mystérieux voulût nous cacher +sa médisance; tout le monde sçait que la défense du Misantrope est de +l'Auteur qui nous apprend si galamment tous les mois ce qui se passe +dans toute l'Europe. Et le jugement que l'on en fait dans ce Livre-ci, +ne cause aucune altération à sa réputation: elle n'a qu'une voix._ + +_La conversation de Molière avec Bernier me paroît fort plate; et Baron, +qui est le cheval de bataille de l'Auteur, m'y semble fort mal amené, et +y faire un personnage impertinent. Mais l'on commence à s'appercevoir en +cet endroit, que l'Auteur manque de matière, et que le donneur de +Mémoires ne s'est pas oublié._ + +_Cependant l'aventure du Minime m'a réjoui; elle est d'esprit, et +l'Auteur l'a assez bien rendue: car je fais justice sans prévention, et +je ne prétens point, quand il verroit cette Lettre, m'attirer son +mépris. Je suis sûr que s'il vouloit être de bonne foy, il avoueroit que +j'ai raison de le reprendre en bien des endroits. Je ne l'estime pas +moins pour avoir fait des fautes que la matière exigeoit de luy. Il a +fait voir par l'Ouvrage qu'il a donné après celui-ci, qu'il est capable +de faire mieux; et qu'il est le maître de se donner de la réputation +quand il choisira de bons sujets._ + +_Je doute que la conversation de Chapelle avec Molière sur les Ouvrages +de celui-ci soit véritable. Est-il naturel que celui-là rompe en visière +à un ancien amy, aussi fortement qu'il le fait dans cette conversation? +Ces deux Amis se querellent sans cesse dans ce Livre; Molière mésestime +toujours Chapelle; et cependant il ne sçauroit se défaire de l'amitié +qu'il a pour luy. Par quel endroit Chapelle faisoit-il donc plaisir à +Molière, puisqu'il ne pouvoit s'accommoder de son caractère? Un homme de +bon esprit se seroit défait honnêtement du commerce d'un Amy si +incommode: mais l'Auteur n'auroit eu moyen de faire donner par Molière +une belle éducation à Baron, sans Chapelle. C'est son lieu commun pour +lui faire éviter le vin et ménager ses amis: il pouvoit avoir soin de +son Élève, sans intéresser la réputation de personne._ + +_La Scène du Courtisan Extravagant n'est point un morceau à mettre dans +un Livre; elle n'est bonne que pour une Comédie; elle est toute écrite, +il n'y aurait qu'à la placer. Elle est assez dans la nature; mais le nom +du Courtisan me la feroit trouver encore plus agréable._ + +_L'aventure du jeune homme qui veut se faire Comédien est moderne, ou +elle est double: car je sçai qu'une personne qui a assez bonne +réputation parmi les Gens de Lettres, fut un jour demander à Roselis un +semblable conseil, à quelques circonstances près; car il donna à ce +Comédien l'alternative entre la profession de Jésuite, ou celle de +comédien. Roselis, très-honnête homme, lui conseilla sans balancer de se +faire Jésuite. Mais ce jeune homme qui croyoit que ses talens pour la +Comédie détermineroient son conseil de ce côté-là, fut fort étonné de le +trouver opposé à sa passion. De sorte que, trouvant des obstacles des +deux côtez, il n'a pris ni l'un ni l'autre parti; et il a choisi la +profession de bel Esprit, dont il s'acquitte avec assez +d'applaudissement._ + +_C'est en cet endroit de la Vie de Molière, que les pauvres Comédiens +sont accommodez de toute façon. L'Auteur fait faire ici un personnage à +Molière d'homme désintéressé et juste; mais il me semble qu'il pouvait +dissuader le jeune étourdi de prendre sa profession, sans lui en faire +voir le ridicule et l'indignité: _C'est_, dit-il, _la dernière ressource +de ceux qui ne sçauroient mieux faire, ou des libertins qui veulent se +soustraire au travail; c'est enfoncer le poignard dans le coeur de vos +parens, de monter sur le Théâtre. Je me suis toujours reproché d'avoir +donné ce déplaisir à ma famille: c'est la plus triste situation que +d'être l'Esclave des fantaisies des Grands Seigneurs; le reste du monde +nous regarde comme des gens perdus, et nous méprise._ Molière avoit +raison de penser tout cela comme homme de bon esprit et de probité: mais +il avoit grand tort de le dire, comme Comédien. Et suposé qu'il ait +jamais parlé aussi étourdiment, l'Auteur devoit sauver cette peinture +mortifiante à une troupe de gens qui ne luy ont rien fait que de le +divertir, quand il a voulu aller à la Comédie. Il a épargné tant +d'autres véritez à des personnes qui ne les valent pas, tout Comédiens +qu'ils sont; il pouvoit bien encore épargner à la Troupe le chagrin que +de tels sentimens partissent d'un homme qu'ils reconnoissent pour leur +Maître, et qui a été si long-temps à leur teste. Car à regarder les +Comédiens du côté des moeurs, ils en ont de bonnes comme les autres; et +s'il y en a quelques-uns qui n'édifient pas, il y en a d'autres qui +cultivent la vertu. Je vous avoue, Monsieur, que ce discours de Molière +m'a révolté; il n'y a personne qui ne parlât contr'eux avec plus de +modération._ + +_Mais, Monsieur, pourquoy l'Auteur introduit-il Chapelle pris de vin +dans cette occasion? Molière pouvoit bien, sans lui, faire entendre +raison à ce jeune fils d'Avocat. Quelle impertinence Chapelle ne +vient-il pas dire? C'est, dit-il, un vol que ce jeune homme fera au +Public s'il ne se fait Prédicateur ou Comédien. Comme si les principes +de la déclamation étoient les mêmes dans ces deux professions si +oposées! L'Auteur fait bien connoître par cette proposition, qu'il +n'entend ni l'action de la Chaire, ni l'action du Théâtre; car je ne +puis m'imaginer que cela soit sorti de la bouche de Chapelle, qui étoit +un homme d'esprit et de goût. L'Auteur s'est imaginé qu'il n'étoit bon +qu'à dire des plaisanteries, puisqu'il le fait encore parler sur le même +ton dans les pages suivantes, dans des avantures, qui sont même +épisodiques à son sujet. Mais je remarque à cette occasion, que l'Auteur +a eu une attention extraordinaire à répandre du plaisant dans la vie +d'un homme sérieux. A quel dessein? Ses actions nuement rapportées, +avoient assez de quoy satisfaire ceux qui s'intéressent à le connoître, +sans les faire servir de divertissement au Public. Il fait beau voir cet +homme grave envoyer chercher le chapeau de Rohaut son ami, pour +représenter le Philosophe dans le _Bourgeois Gentilhomme_; cela est plat +et d'un mauvais caractère. Oh mais, me diroit l'Auteur, cela est vray. +Eh bien, quand on n'en pourroit douter, qu'importe à la postérité +d'avoir cette ridicule vérité dans la vie d'un homme dont elle ne +cherchera jamais la bassesse?_ + +_Je ne suis pas mécontent de l'histoire du succez du _Bourgeois +Gentilhomme_ et des _Femmes Sçavantes_ à la Cour. Ce sont ces +endroits-là que l'Auteur auroit dû détailler davantage, parce que ce +sont les seuls qui nous touchent. Nous voyons représenter tous les jours +les Pièces de Molière, et nous aurions été ravis de connoître les +modèles de ses caractères, les motifs qui l'ont fait travailler, et le +succès de ses pièces dans le temps. Et même, en homme avisé, l'Auteur +auroit dû nous donner une Dissertation sur chacune. Ç'auroit été là un +Ouvrage excellent; mais cette suite d'aventures communes n'est bonne que +pour ces Lecteurs qui s'amusent de rien. Il est vrai que l'Auteur, qui a +senti par avance cette objection, y répond modestement à la fin de son +Livre. Un tel Ouvrage, dit-il, est au-dessus de ma portée; et quand je +l'aurois fait, c'eût été donner l'histoire du Théâtre de Molière, et non +pas sa vie. Eh bien soit, celle-là m'auroit fait beaucoup de plaisir; +celle-ci ne m'intéresse point. On donne la vie d'un homme, quand ses +actions inspirent de la sainteté dans les moeurs, et de l'élévation dans +les sentimens, ou qu'elle fournit des moyens de gouverner, et de se +conduire dans les grands emplois._ + +_La querelle de Baron avec ce Courtisan inconnu, à l'occasion d'une +Pièce de Théâtre, me paroît impertinente. Molière y fait le personnage +d'un présomptueux; Baron, celuy d'un homme qui ne se connoit pas; le +Courtisan, celuy d'un mal-avisé, de se commettre avec luy: et tout cela +est soutenu par de si mauvaises raisons, que je ne daigne pas vous en +parler davantage; d'autant plus que je ne devine pas sûrement les +personnes que l'Auteur a cachées._ + +_Nous voici à la fin du Livre où l'Auteur nous dit qu'il a assez fait +connoître que Molière ne vivoit pas en bonne intelligence avec sa femme. +Il a raison, puisque par tout ce qu'il nous a dit, j'ai compris aisément +que la Molière étoit une coquette outrée; qu'elle causoit +continuellement du chagrin à Molière, et qu'il ne pouvoit la ranger à +son devoir à cause de son humeur volontaire. Cependant l'Auteur se +plaint que l'on ait fait de mauvaises histoires sur son compte; et il +attaque effrontément sur cela l'Auteur du _Dictionnaire critique_, pour +donner plus de poids à son ressentiment. Mais qu'a-t-on tant dit contre +Molière et sa femme? Rien autre chose que ce que l'Auteur nous en a +débité; à la vérité, avec beaucoup plus de politesse et de précaution. +Il ne falloit point tant se récrier pour si peu de chose._ + +_Si Molière, selon notre Auteur, n'étoit lent à travailler, que parce +que les visites des Grands Seigneurs et de ses Amis, qui étoient +fréquentes, l'interrompoient dans son travail, pourquoi cet Auteur ne +nous a-t-il pas donné ce qui se passoit entre ces Grands Seigneurs, ces +Amis et Molière? Nous aurions sa vie, puisqu'il a plu à l'Auteur +d'essayer de nous la donner. Ces Messieurs-là n'alloient chez Molière, +que pour faire valoir son esprit; et ce que disent de Grands Seigneurs +et des Amis choisis, doit être agréable. Mais l'Auteur ne l'a pas sçu +apparemment, et il a mieux aimé faire un Livre plus court et ne point +mentir: et moi je serois fort aise qu'il eût inventé de bonnes choses, +pour me dédommager de ses plates véritez._ + +_Il nous fait un long narré de la mort de Molière, comme si nous étions +ses petits parens, qui voulussions en sçavoir jusqu'aux plus basses +circonstances. Les bouillons de la Molière, son oreiller, le fromage de +Parmesan, relèvent beaucoup le mérite de ce grand Homme. Oh! je ne dis +tout cela, dit l'Auteur, que pour ôter au Public le préjugé qu'il a sur +la mort de Molière. Et bien, il n'y avoit qu'à dire qu'il ne mourut +point sur le Théâtre, c'en étoit assez; on l'auroit cru sans ces +particularitez ridicules. Il faut bien qu'on le croye sur le reste, dont +il ne dit pas la moitié de ce qu'il faut dire; par exemple, sur son +enterrement dont il auroit eu de quoi faire un volume aussi gros que son +Livre, et qui auroit été rempli de faits fort curieux, qu'il sçait sans +doute. Car pour être mystérieux avec esprit, comme l'Auteur, il faut +sçavoir toutes les circonstances des faits que l'on rapporte. Pour moy, +je n'en juge que par le bruit public; on accuse l'Auteur de n'avoir pas +dit tout ce qu'il devoit, ou du moins tout ce qu'il pouvoit dire: et dès +que je suis prévenu sur cela, je ne sçaurois être content de l'Auteur, +qui devoit tout dire, ou se taire. Il a manqué à ce qu'il devoit à la +vérité, comme Historien, dès qu'il a supprimé des faits ou des +circonstances._ + +_Voilà, Monsieur, mon sentiment sur la _Vie de Molière_. Je ne suis +point entré dans une Critique exacte du Livre; je vous ai dit seulement +ma pensée. D'autres Critiques plus chagrins que moy, y auraient +peut-être plus trouvé à redire que je ne l'ay fait: mais persuadé que je +suis, que les sentimens ne sont jamais généraux sur le bon ou le mauvais +d'un Ouvrage, je ne voudrois pas répondre que ce Livre n'eût son mérite +pour le plus grand nombre; il est amusant pour les gens qui se +contentent de lire sans réflexion. Il y a des noms en blanc; on s'occupe +à les deviner; cela suffit pour faire dire: Voilà un Livre excellent, +pour exciter la curiosité, pour faire admirer l'ordre et le stile. En ce +cas, l'Auteur aura eu raison, et moy, j'auray eu tort de le reprendre. +Cependant, débarrassé de tout préjugé, j'ay cherché la Vie de Molière +telle que l'Auteur nous la promet au commencement de son Livre, je ne +l'ai point trouvée, le Livre ne m'a point plu. Je me suis rabatu sur +l'expression au défaut de la matière; celle-là m'a paru trop hardie pour +un Auteur qui n'est point en droit de s'écarter de la voye commune. J'ay +vu de plus que les avantures qui offusquent la Vie de Molière, en +défiguroient quelques traits sérieux assez passablement touchez. Je +crois néanmoins que le tout ensemble a coûté à l'Auteur; il a travaillé +son Ouvrage avec autant de soin que si c'étoit la Vie d'un Héros, à +quelques endroits près, qui sont un peu négligez._ + +_Mais, Monsieur, comme je ne veux point m'attirer les traits d'un Auteur +en colère, je vous prie que cette Lettre soit de vous à moy; car s'il en +a connaissance, il ne se tiendra jamais de me commettre dans le public +pour son honneur, et je serois très-fâché que lui ou moi nous eussions +tort publiquement. Ainsi soyez fidelle à notre amitié; car j'aurois +peut-être bien de la peine à me retenir, si l'Auteur me maltraitoit par +une Réponse; et nous pourrions donner aux Gens de Lettres des Scènes qui +tourneroient à notre confusion. Je suis, etc._ + + +FIN DE LA LETTRE CRITIQUE + + + + + ADITION + A LA VIE + DE MONSIEUR + DE MOLIERE, + _CONTENANT_ + UNE + REPONSE + A LA CRITIQUE + Que l'on en a faite. + + A PARIS, + + Chez + JACQUES LE FEBVRE, dans la grand'Salle du Palais, au Soleil-d'Or. + ET + PIERRE RIBOU, proche les Augustins, à l'Image Saint Loüis. + + M. DCCVI. + + _AVEC PRIVILEGE DU ROI_ + + + + +Le privilége est au nom de Jean-Leonor le Gallois, sieur de Grimarest, +et l'approbation de Saurin, du 9 décembre 1705. + + + + +ADDITION À LA VIE DE MONSIEUR DE MOLIÈRE CONTENANT UNE RÉPONSE À LA +CRITIQUE QUE L'ON EN A FAITE + + +Dès que la Vie de Mr de Molière a paru, on m'a menacé de la critiquer. +Un petit Auteur, étouffé dès sa naissance, vouloit avec ingratitude +faire son coup d'essai sur mon Ouvrage: mais la Critique qui m'occupe +est au dessus de sa portée; ce n'est point lui qui m'attaque. + +Le Provençal d'autre-fois, et le Grand'homme d'aujourd'hui, au dire de +l'Auteur de la Critique, m'a donné des soupçons; mais ce n'est pas un +homme assez du commun pour relever les égaremens d'un petit Auteur. + +La Compagnie (c'est ainsi que Mrs les Comédiens appellent leur Corps +présentement) n'a point, ce me semble, d'Auteur critique aussi délié que +celui qui me reprend. + +Le nom du Libraire qui débite ce petit Ouvrage, m'a fait soupçonner +qu'une plume acoutumée depuis longtems au travail, auroit voulu à mes +dépens procurer quelque petit profit à son Libraire, sous le nom de +Molière, qui rapelle assez son Lecteur. Mais le stile de la Critique est +aisé; il n'est point raboteux; je n'y reconnois point l'Auteur qui +m'avoit d'abord causé des soupçons. + +J'avoue que je suis dépaysé, j'ignore celui à qui j'ai affaire. A moins +que ce ne soit quelque Avocat désoeuvré, que j'ai lieu de soupçonner, et +qui pour se dédommager de son loisir, n'ait voulu faire connoître au +Public qu'il étoit homme de discussion, et de discernement. Mais tel que +soit mon Adversaire je lui suis très-obligé de tout le bien qu'il dit de +moi; j'ai pourtant remarqué un peu de vivacité dans sa Critique; et j'ai +bien de la peine à croire qu'il m'attaque de sang froid. C'est un +Censeur à craindre; il insinue ses sentimens avec adresse, il y a du +tour dans son expression; mais je ne conviens pas qu'il pense toujours +juste. Ainsi il trouvera bon que je le fasse connoître au Public par ma +Réponse. Je me flate même que mon Censeur y apprendra des choses qu'il +ignore, tout assuré qu'il paroît à porter son jugement. + +Je dis plus, je me suis imaginé que son Ouvrage n'est qu'un ramassis des +diférens sentimens que l'on a répandus sur mon travail; si tout étoit +parti de son génie, il y auroit peut-être plus d'ordre, et moins de +contradiction dans sa Critique. Il a entendu ce Peintre, dont tout le +mérite est renfermé dans la main, s'écrier dans ces lieux où l'on +s'assemble pour étaler son bel esprit: «Ce n'est point là Molière; il a +eu du commerce avec toute la Cour; l'Auteur ne nous en dit rien.» Mon +Censeur a mis cela sur ses tablettes pour me le reprocher. + +D'un autre côté cet Avocat, qui ne connoît que le langage gothique de sa +famille et de ses paperasses, et qui ignore celui de la Cour et des bons +Auteurs, a donné matière à mon Critique, pour ataquer mon stile. Il a +saisi les plaintes des Comédiens, qui se sont cru offencez de +l'éfronterie que j'ai eue d'ataquer leur Jeu et leur Profession. Il a +répété d'après eux que j'ignorois les principes de leur Art, et que ce +n'étoit pas à moi à en parler si légèrement. Enfin mon Censeur a fait un +petit magazin de bonnes et de mauvaises choses que l'on a dites contre +mon Livre, pour en former sa Critique. J'y vais répondre pour ôter au +Public la prévention que des termes vifs et bien placez pourroient lui +donner contre mon Livre. + +Mon Censeur s'étonne que j'aie intitulé mon Ouvrage, _La Vie de Mr de +Molière_. «Un Comédien», dit-t-il, «peut-il être apellé _Monsieur_, que +par des Domestiques, ou par le menu Peuple? Sa profession est ignoble. +L'Auteur ignore le cérémonial.» + +Si mon Censeur avoit dit que l'on étoit acoutumé à ne point donner du +_Monsieur_ à Molière; que j'aurois bien fait de suivre l'usage; et que +ce n'est point par mépris pour cet illustre Auteur que cet usage s'est +établi; j'aurois passé condamnation de cette Critique. Mais ce n'est pas +là le sentiment de mon Censeur: je suis donc obligé de lui dire que je +n'ai point fait la Vie de Molière, comme Comédien, mais comme Auteur: et +le mérite qu'il s'est acquis par ses Ouvrages exige de l'estime; c'est à +ce sentiment qu'il faut s'en tenir pour rendre ce que l'on doit à sa +mémoire. Quel est l'Auteur de son tems que l'on n'apelleroit pas +Monsieur en fesant sa Vie? + +Mais bien plus: mon Censeur, qui insulte Molière et l'Auteur de sa Vie +par des termes un peu trop forts, ne sçait pas aparemment qu'il n'y a +point d'Auteur, pour peu sur tout qu'il se soit rendu recommandable, que +l'on ne traite de _Monsieur_, quand on parle de lui dans un tems peu +éloigné de celui où il a vécu, et que ses enfans vivent encore. C'est +une règle de politesse que l'on pousse même jusqu'à un siècle. Et si +dans ces derniers tems il s'est glissé une espèce de rusticité dans les +conversations, en apellant séchement par leur nom ceux à qui l'on doit +de l'estime ou du respect, doit-on trouver mauvais que dans l'impression +je me sois écarté de cette rusticité? + +Quand bien même j'aurois pris Molière comme Comédien, quel mal aurois-je +fait de l'apeller _Monsieur_? c'est un cérémonial bien établi +présentement chez Mrs les Comédiens Auteurs. Ne lisons-nous pas, _Les +OEuvres de Mr Poisson, Le Théâtre de Mr Dancour, etc._? Après cela +peut-t-on refuser le _Monsieur_ à Molière? Nous ne sommes plus dans le +tems où l'on intituloit modestement, _Les OEuvres de Jean un tel_. + +Il est vrai que je traiterai également de _Monsieur_ le Grand Seigneur +et Molière, sans croire m'écarter des règles. La vertu et le mérite sont +de toute profession, je les honore avec respect dans l'homme de qualité, +et avec estime dans celui qui est d'une naissance commune. Ce seroit une +étrange chose que Molière eût éfacé son mérite par la sienne et par sa +profession. Enfin il suffit que ç'ait été un Auteur illustre, et qu'il +ait été honoré de l'estime et des bienfaits du Roi pour justifier les +égards que j'ai eus pour lui. + +Mais faut-t-il que je fasse remarquer à mon Censeur que c'est lui-même +qui ne sait pas le cérémonial? Puisqu'il ignore que quand on fait parler +le Roi personnellement, on ne donne la qualité de _Monsieur_ à personne +qu'à ceux à qui sa Majesté veut bien la donner, à cause de l'élévation +de leur naissance, ou de leur dignité. Et je pourois me récrier contre +mon Censeur de ne pas mettre de la différence entre un Privilége, où le +Roi parle définiment et en Maître, et le titre d'un Livre qui n'est +déterminé pour personne en particulier. + +Je passe à un article qui m'intéresse davantage, c'est mon stile, que +l'on ataque d'une grande force. «Je suis un Auteur qui m'emporte; je +hazarde; tout terme, toute expression m'acommode pour me faire entendre. +Suis-je de l'Académie pour écrire si hardiment?» Si mon Censeur, qui +parle de cette sorte contre moi, avoit fait ses lectures avec atention, +s'il avoit du commerce, il auroit remarqué que je n'ai rien hazardé. La +noblesse et le choix des termes, et des expressions, la netteté, la +_concision_, sont des principes, que je tâche de ne point perdre de vue, +comme les moyens les plus assurés d'atacher le Lecteur. A observer trop +rigoureusement la pureté de la Grammaire, à s'en tenir aux expressions +communes, à préférer toujours le propre au figuré, on rend bien souvent +une lecture languissante; on ne réveille point le Lecteur. J'avoue qu'un +long et fréquent usage de la langue me fait quelquefois sortir du chemin +batu; mais il me semble que je le fais avec précaution, et dans les +ocasions, où ce que je hazarde relève le sentiment que j'exprime. La +langue Françoise est aujourdui de tous les Pays, de toutes les Cours +étrangères; et l'on ne sauroit se donner trop de soins pour la +perfectionner; de manière qu'elle soit toujours préférée, comme la plus +propre pour s'exprimer naturellement. En Allemagne, en Dannemarc, en +Suède, en Pologne, le commerce d'amitié, de politesse, de galanterie, +d'affaires même, s'entretient en notre langue. Les Princes se font un +plaisir de parler François; leurs Ministres, Envoyés dans de diférentes +Cours, ont leur correspondance en François; c'est une langue +universelle. Et il est à notre honte que les Étrangers aient plus +d'atention que nous à y trouver des beautez, dont on nous interdit la +recherche par des Critiques continuelles dès que quelque Auteur s'écarte +un peu du stile commun et populaire. Si cet Auteur n'a un nom, ou une +place qui impose silence, aussi tôt une foule d'ignorans s'élève contre +lui: leur malignité va si loin, que quand une expression heureuse les +choque, parce qu'elle est nouvelle pour eux, quoique receue et employée +depuis long tems, ils condamnent tout l'Ouvrage. De sorte que les +Auteurs, plus jaloux de la matière, que du stile, aiment mieux faire un +bon Livre exprimé foiblement, que de risquer de lui donner la grace et +le feu qu'il pourroit avoir par un stile choisi. J'ai cru que je pouvois +sortir de cette circonspection servile, et qu'assuré par de longues +observations, je pouvois placer quelques termes, et quelques +expressions; sur tout dans une matière, où j'avois beaucoup de choses à +ménager, pour n'en pas rendre la lecture désagréable. + +Les Caractères, les Conditions, les Matières ont leurs termes: le +Courtisan ne parle point, comme le Bourgeois; l'homme d'esprit, comme +l'homme commun; on ne rend point une avanture avec le stile du sérieux. +Tout cela forme de diférens langages que mon Censeur n'a point encore +étudiés, et il a pris pour égarement ce qui lui a paru nouveau. + +Je ne puis m'empêcher de relever ces termes, _est-il de l'Académie_? Non +je n'en suis point, et je ne crois pas que jamais je mérite d'en être. +Mais a-t-il été interdit par quelque ordonnance, à tous ceux qui ne sont +pas de l'Académie, de cultiver la langue, de débarasser le stile de ces +ornemens étrangers qui le rendent confus, d'éviter l'École, d'imiter la +Nature, et même de hazarder un terme, une expression, si elle relève le +sentiment, ou la matière? Je ne pense pas que ce soit une nécessité +d'être de l'Académie pour choisir le meilleur, dont jusqu'à présent on +ne nous a point donné de règles assurées. Je suis donc en droit de le +chercher, comme un autre. Et si je me fais bien entendre au propre ou au +figuré; de manière que je conserve les caractères, et que j'évite le +languissant, le bas, et le superflu, je m'embarasse peu que l'on me +reproche la singularité. Car je déclare à mon Censeur que je ne suis +nullement scrupuleux, et que s'il se présente un terme expressif, qui +m'en épargne plusieurs, je l'emploie avec assurance, quand il a passé +dans les conversations des personnes qui parlent bien. _Concision_, dont +je me suis servi au commencement de cet article, ne sera pas sans doute +du goût de mon Censeur; mais lui-même qui se tient si fort à l'antique +n'a-t-il rien hazardé dans sa Critique? Et s'imagine-t-il que l'on eût +dit du temps de François Premier, _je me suis rabatu sur l'expression_, +pour _j'ai cherché ma satisfaction dans son stile_: que l'on eût employé +_les avantures qui offusquent la vie de Molière_ pour dire, _qui +empêchent que l'on ne trouve ses actions et ses sentimens_; que l'on eût +hazardé _s'écarter de la voie commune_, pour signifier _ne pas suivre +les règles ordinaires du stile_? C'est pourtant là du nouveau, que mon +Censeur a peut-être lâché par contagion, et qui me fait bien entendre +qu'il ne m'a repris que par passion, ou de commande: ou il me permettra +de lui dire qu'il ne sçait pas distinguer l'ancien d'avec le nouveau, le +hazardé d'avec le reçu dans le stile. Je me récrierai toujours contre +ces Juges, qui n'aïant qu'une légère connoissance de la langue, +s'imaginent que ce qui n'est pas à leur goût et à leur portée, n'est pas +bon: et que toutes sortes de sujets peuvent être traitez d'un stile +général. + +Mon Critique ne vouloit point d'avantures dans la Vie de Molière; elle +en est offusquée; cela lui ôte, dit-il, la suite des Ouvrages de cet +Auteur, qui touchent le plus les Gens de lettres. Je n'ai pas écrit +seulement pour ces Mrs là; mais pour le Public qui veut avoir tout ce +qu'on peut lui donner. Cette Critique est un sentiment particulier, qui +en vérité ne mérite aucune atention. Et même je suis seur que si je +n'avois point mêlé mon Ouvrage, mon Censeur auroit esté le premier à se +récrier, et à dire: _Oh! l'ennuyeux livre! Molière a eu des avantures, +il falloit nous les donner, elles nous auroient divertis._ Mais le +Critique n'en veut point, quand on les lui présente: il fait l'homme +grave, quand on veut l'égayer. Molière ne l'intéresse pas dans son +Domestique; et avec un air de diférence, il dit qu'il se seroit bien +passé de sa vie, puisqu'elle ne touche point l'État. Je ne sçai si le +Public recevra ce sentiment; mais il est, ce me semble, bien +méconnoissant. Nous souhaittons toujours connoître ceux qui contribuent +à notre satisfaction, cette curiosité est une espèce de reconnoissance +que nous devons aux Personnes de probité et de mérite. Tout petit +qu'étoit Molière par sa naissance et par sa profession, j'ai rapporté +des traits de sa vie que les Personnes les plus élevées se feroient +gloire d'imiter; et ces traits doivent plus toucher dans Molière que +dans un Héros. + +«Mais c'est cela même dont je me plains,» dit mon Censeur: «vous ne +m'avez point donné le beau de Molière; vous me l'avez représenté comme +un homme fort commun, par de petites avantures qui ne sont bonnes qu'à +amuser de petits Lecteurs. Ce n'est point là Molière; il a eu des Scènes +à la Cour: pourquoi ne pas nous en faire part? Pourquoi aussi ne nommez +vous pas les Personnes que vous mettez en action avec lui?» + +J'ai représenté Molière dans son beau, comme dans son mauvais; mais j'ai +jugé à propos de faire paroître ses situations et ses sentimens, par ses +actions, pour atacher d'avantage ceux qui lisent. L'avanture du +Vieillard dans les _Précieuses_; celle du Chasseur dans les _Fâcheux_ +sont de fortes marques de l'estime que la Cour et le Peuple avoient pour +lui. On doit reconnoître son penchant à faire du bien dans tout ce qui +se passe entre la Raisin, Baron, Mondorge, et Lui. Sa fermeté paroît +dans le temps que la Maison du Roi voulut se conserver le droit d'entrer +à la Comédie sans paier; son atention au succès de ses pièces dans celle +de Dom Quixote, et dans l'avanture de Champmêlé. On remarque sa présence +d'esprit, lorsque ses amis voulurent se noyer à Hauteuil, et qu'il +racommoda Mr de Chapelle avec son Valet. On voit les égards qu'il avoit +pour les Personnes élevées, dans la Scène du Courtisan extravagant. Il +fait voir sa sincérité dans celle du jeune homme qui vouloit se faire +Comédien; et ainsi de tous les autres faits que j'ai raportez, et qui +font connoître Molière dans son véritable caractère. Si mon Censeur ne +s'en est pas aperçu, ce n'est point ma faute; et s'il s'imagine que je +n'ai raporté tous ces traits que pour faire rire, il se trompe fort. + +Je lui avoue que j'ai eu intention de ne point nommer quelques +personnes, et que j'ai passé légèrement sur de certains faits. Et c'est +là justement la Cour que mon Censeur demande avec tant d'empressement. +Mais à ma place il en auroit fait autant que moi; il a lui-même eu du +ménagement avec moins de raison, comme je le ferai remarquer dans la +suite. Quand même on me l'auroit permis, ce que je ne supose pas, il ne +me convenoit point d'exposer au Public des Personnes de considération à +qui je dois toutes sortes d'égards. Mais que mon Censeur lise mon +Ouvrage encore une fois, il y trouvera plus de choses qu'il ne s'en est +présenté à son imagination à la première lecture; et aux noms près, que +je ne lui donnerai point absolument, il verra que la Vie de Molière est +plus rassemblée qu'il ne pense. + +J'aurois suffisamment satisfait par cette Réponse à la Critique que l'on +a faite de mon Livre, si je n'avois affaire à un Censeur difficile, du +moins il me paroît tel. Il m'a ataqué en détail; je vais lui répondre de +même. + +Ma probité n'est pas assez bien établie chez lui, mon exactitude lui est +trop suspecte, pour croire que je lui aie donné la vérité. Mon Ouvrage +est broché d'après des Mémoires de Mr le Baron: donc il est mauvais; +donc il n'est pas véritable. La plaisante et injurieuse conséquence! +A-t-on jamais exigé d'un Historien des actes autentiques, des témoins +juridiquement entendus, pour prouver ce qu'il avance? A qui dois-je m'en +raporter qu'aux personnes qui ont vu, connu, et fréquenté Molière? Et +quelle certitude puis-je donner des soins que j'ai pris, pour découvrir +la vérité des faits, que mon honneur et ma réputation? Que cet Auteur +informe donc de mes moeurs avant que de me condamner. Mais il se +contredit à la fin de sa Critique. «Je crois, dit-il, que le tout +ensemble a coûté à l'Auteur; il a travaillé son Ouvrage avec autant de +soin que si c'étoit la Vie d'un Héros». Je ne l'ai donc pas broché, +comme il le prétend dans un autre endroit. + +«Mais», ajoute-t-il, «Baron est son ami; seurement il a part à son +Ouvrage: il le loue trop légèrement; et il insulte trop les autres +Auteurs Comiques pour n'en être pas persuadé.» Donc encore mon Ouvrage +est mauvais et suspect. En vérité peut-on raisonner avec si peu de +retenue pour deux personnes qui n'ont rien fait à ce Censeur? Après +cela, dois-je prendre pour sincères les louanges qu'il me donne en +d'autres endroits? + +Et bien soit, je suis ami de Baron: j'ai cela de commun avec beaucoup +d'honnêtes gens, et de personnes de considération. Je passe encore à mon +Censeur que Baron m'ait donné des mémoires. Mais à qui aurois-je pu +mieux m'adresser qu'à lui, pour connoître Molière? Il a toujours été +avec lui. Mon Critique a-t-il des preuves convainquantes de la mauvaise +foi de Baron, pour douter de ce qu'il peut m'avoir dit sur Molière? Mais +je lui déclare que Baron n'a pas plus de part à mon travail que +plusieurs autres personnes dignes de foi, qui m'ont fourni des mémoires. + +Mais vous insultez Dancour, et plusieurs autres Auteurs, ajoute mon +Censeur, d'avancer hardiment que depuis Molière, personne n'a mieux +soutenu le Théâtre Comique que Baron. Si c'est là faire insulte à ces +Messieurs, qu'ils me donnent de leur façon deux pièces égales à la +_Coquette_, et à l'_Homme à bonnes fortunes_, je leur ferai réparation; +qu'ils me montrent deux traductions comiques aussi bien acommodées à +notre Théâtre que l'_Andrienne_, et les _Adelphes_, je passerai +condamnation de leurs plaintes. Mais, réplique mon Censeur, ces +_Adelphes_ sont tombés. Et bien je le veux, il est bien tombé d'autres +Pièces excellentes. Le _Misantrope_, l'_Avare_ de Molière ont eu le même +sort dans un tems où l'on alloit en foule au spectacle. Et à suivre la +règle de mon Auteur, si les Journaux ne lui imposent point pour juger +d'un Ouvrage, le Public ne m'impose point aussi pour juger d'une Pièce +de Théâtre. Son goût dégénère tous les jours: acoutumé depuis quelque +tems à des traits grossiers, il n'est plus susceptible de délicatesse. +On juge aujourd'hui avec prévention, avec caprice, avec ignorance. On +voit avec empressement un Ouvrage assez commun; on aplaudit foiblement à +un meilleur, on le néglige. Je n'ai point jugé des _Adelphes_ par +l'évènement; son quatrième acte m'auroit fait passer sur bien des +défauts. Ainsi lorsque j'ai dit que Baron étoit celui des Auteurs qui +avoit le mieux soutenu le Théâtre Comique depuis Molière, j'ai dit ce +que j'ai pensé, et ce que je pense encore sans préjugé; et je ne trouve +point mauvais qu'un autre soit d'un sentiment oposé, comme le fait mon +Censeur. + +Sa Critique sur les paroles du grand père de Molière ne mérite pas que +je la relève; il se seroit bien passé d'appeler étourderie la chose du +monde la plus innocente et la plus commune. Mais je le dis encore, il me +reprend avec dessein, puisqu'il me conteste les faits les plus connus, +lorsqu'il dit que Monsieur le Prince de Conti ne voulut point faire +Molière son Secrétaire, et qu'il avance que l'avanture des personnes qui +voulurent se noyer à Hauteuil ne peut être vraie. + +Pourquoi Monsieur le Prince de Conti n'auroit-il pas voulu employer +Molière dans son cabinet? N'avoit-il pas le mérite nécessaire pour cet +emploi? Le Prince trouvoit d'ailleurs dans Molière d'autres bonnes +qualitez qui lui auroient donné de la satisfaction et du plaisir; c'en +étoit assez pour le choisir. La profession de Comédien ne ferme point la +porte aux emplois honorables, comme mon Censeur se l'imagine. On voit +aujourd'hui un Comédien ocuper une des premières et des plus importantes +places auprès d'un Prince. N'en avons nous pas vu devenir Ingénieurs? +Cette profession n'étoit donc pas un obstacle à l'honneur qu'on vouloit +faire à Molière. Et d'ailleurs le choix d'un Prince efface tout. + +Mon Auteur me reproche sans atention de la contradiction dans cet +endroit. Molière selon lui ne connaissoit pas assez la Cour pour refuser +avec de si bonnes raisons l'emploi qu'on vouloit lui donner; c'est +l'Auteur qui parle en sa place. Je suis très-fâché que mon Censeur ait +si peu réfléchi; j'aurois plus d'honneur de me deffendre contre lui. Car +peut-il n'avoir pas remarqué que Molière avoit depuis long-tems entrée +chez les Grands? Il avoit une Charge et une Profession qui la lui +donnoient: il avoit fait le voyage de Narbonne à la suite de Louis XIII. +En voilà bien assez pour connoître la Cour; et je doute que mon Censeur +la sçache aussi bien que Molière la savoit dès ce tems-là. Mais mon +Critique n'y pense pas: croit-il de bonne foi que j'aurois hazardé des +faits de cette nature, sans en être bien informé? Il me permettra de le +dire, il a fait son petit Ouvrage un peu légèrement. A l'entendre +parler, je suis un étourdi, un présomptueux, un imprudent. Et moi je le +trouverois fort sage s'il n'avoit rien dit. + +A l'égard de l'avanture d'Hauteuil, qu'il prenne la peine d'aller dans +ce vilage, il y trouvera encore de vieilles gens qui en ont été les +témoins; et qui lui diront que les Acteurs de cette avanture étoient des +personnes de qualité qui vouloient se noyer de compagnie avec Mr de +Chapelle, et avec un quatrième dont le nom ne mourra point chez les gens +de plaisir. + +«Je rencontre encore,» dit l'Auteur de la Critique, «une contradiction +dans la Vie de Molière. L'Auteur lui fait dire en Languedoc qu'il est +passable Auteur: il lui fait souhaiter de venir à Paris, parce qu'il se +sentoit assez de forces pour soutenir un Théâtre Comique: et lorsqu'il y +est, il se défie de lui mal à propos, puisque c'est après avoir plu au +Roi.» + +Mon Censeur prend avantage de tout, il ne néglige rien pour m'ataquer: +je ne le trouve pourtant pas plus fort en cette ocasion que dans les +autres; car seurement il n'y a point de contradiction dans les paroles +et dans les situations de Molière. Il sçavoit par son expérience que le +Public de Paris n'étoit pas aisé à gagner dans un tems, où il y avoit +des Auteurs et un goût pour lesquels il étoit prévenu. Il sçavoit que ce +Public ne jugeoit pas avec autant de discernement que Sa Majesté. Il +avoit à soutenir la réputation qu'Elle lui avoit déjà établie par son +approbation: trois raisons qui dévoient également donner de l'inquiétude +à Molière. D'ailleurs nous avons toujours beaucoup de suffisance pour +tout entreprendre; mais au moment de l'exécution nous tremblons +naturellement. Molière se trouva dans cette situation à l'instant qu'il +eut à établir sa réputation, ou à la détruire par son coup d'essai. Où +est donc la contradiction dans cet endroit de mon Livre? Au contraire +j'y trouve, ce me semble, la nature à découvert. + +Mon Censeur fait ce qu'il peut pour me faire des ennemis. Il me commet +avec les Auteurs, avec les Comédiens. Mais avant que de l'essayer il +devoit plus observer mon expression; car je n'ai point dit qu'avant et +après Molière les Auteurs n'avoient donné que de mauvais Ouvrages. Voici +mes termes: _Courage, courage, Molière_, s'écria ce Vieillard, à la +représentation des _Précieuses_, _voilà la bonne Comédie. Ce qui fait +bien connoître que le Théâtre Comique étoit alors négligé: et que l'on +étoit fatigué de mauvais ouvrages avant Molière, comme nous l'avons été +après l'avoir perdu_. Mon expression n'exclud point, comme celle de mon +Censeur, les bonnes pièces de ma proposition. Je parle indéfiniment des +mauvaises, qui sont en assez grand nombre, pour que je puisse m'en +plaindre, sans nommer les Auteurs: et je m'en raporte sur cela au +jugement du Public, quoique nous ne soyons pas toujours d'acord sur cet +article. + +L'Auteur de la Critique est du moins autant ami des Comédiens, qu'il +prétend que je le sois de Mr le Baron; il s'épuise pour les défendre, +comme si je les avois ataqués personnellement. Mais ne trouvera-t-on +point étonnant que mon Critique, qui paroît avoir de l'esprit, s'efforce +d'abaisser Molière par sa naissance, par sa profession, par sa conduite, +et par ses sentimens; qu'il méprise Baron, qu'il en veuille à sa +sincérité, deux hommes illustres cependant chacun en son genre; et qu'il +prenne si fortement le parti des restes de leur troupe? Comment! à lire +les expressions de mon Censeur; quand j'aurois parlé peu +respectueusement d'une Compagnie supérieure, je ne serois pas plus +criminel! Mais j'ai dit, que Molière ne reconnoîtroit pas ses Pièces +dans le jeu d'aujourd'hui. Et bien soit, je l'ai dit, je ne m'en dédis +point: c'est le sentiment du Public; c'est celui même de chacun des +Comédiens en particulier; peut-on m'empêcher de dire que c'est aussi le +mien? «C'est bien à vous», ajoute mon Censeur, «à parler de ce métier +là; vous qui sur ma parole en ignorés les principes, quoique dans votre +Livre vous nous ayez étalé fastueusement de grands mots, pour nous faire +entendre que vous y étiez un habile homme. Cette Profession», dit-il +encore, «a-t-elle d'autres règles, que le bon sens, une belle voix, et +de beaux gestes?» + +Et c'est justement cela dont je me plains: point de bon sens, point de +voix, point de gestes, point de conduite dans le jeu d'aujourd'hui. Mais +avant que j'entre dans le détail de ma proposition, je déclare que je +n'en veux qu'à l'Acteur en général; et que je sais distinguer, et celui +qui exécute bien, et même les jours qu'il doit être applaudi, et les +rôles qui lui conviennent. + +Je répons donc avec assurance à mon Censeur qu'il n'entend point cette +partie de la Rhétorique qui regarde l'action, de la manière dont il en +parle; et je veux bien l'instruire, pour repousser son insulte. + +Le Comédien doit se considérer comme un Orateur, qui prononce en public +un discours fait pour toucher l'Auditeur. Deux parties essentielles lui +sont nécessaires pour y réussir: l'accent et le geste. Ainsi il doit +étudier son extérieur, et cultiver sa prononciation, pour savoir ce que +c'est que de varier les accens, et de diversifier les gestes à propos, +sans quoi il ne réussira jamais. D'où vient que nous voyons des Acteurs, +qui semblent tranquiles, quand ils contestent; en colère, quand ils +exhortent; indifférens quand ils remontrent; et froids quand ils +invectivent? C'est là ce qu'on appelle communément, ne pas savoir, ne +pas sentir ce que l'on dit; n'avoir pas d'entrailles. + +Je conviens qu'une voix sonore, et une flexibilité de corps, que nous +tenons de la nature, donnent un grand avantage à l'Acteur. Mais il y a +des règles pour les conduire, selon les parties qui composent la Pièce, +selon les passions qui y règnent, selon les figures qui l'embellissent, +selon les personnages qu'on introduit sur la scène. Que l'Acteur lise +les préceptes qu'on nous a donnés sur la déclamation, qu'il les exécute, +il touchera le Spectateur. Il ne m'est pas permis de faire un Livre pour +les lui détailler, j'ennuyerois mon Lecteur: mais je puis reprocher à +mon Censeur qu'il ne les connoît pas, puisqu'il n'a point remarqué que +la plupart des Comédiens ne les observent point. On trouve presque +toujours au spectacle les rolles mal distribués: des voix ingrates qui +ne peuvent fournir dans les mouvemens; de glapissantes, dès qu'elles +s'élèvent; de foibles, qui ne se font point entendre; de trop claires, +qui n'imposent point, et qui ne peuvent varier dans la passion; des +Acteurs qui sans raison précipitent leur voix, par hémistiche, et qui +font perdre la moitié de ce qu'ils disent: défaut qui s'est glissé au +Théâtre depuis quelques années. Peu atentifs à leur jeu, ils expriment +souvent l'emportement, comme la tendresse; le récit, comme le +commandement: en un mot ils ne daignent pas sortir du ton qui leur est +naturel pour entrer dans la passion. Ils ne négligent pas moins leurs +gestes. Il y en a qui en ont de lents, d'autres de précipités; +quelques-uns en ont de rudes, quelques autres d'affetés, et souvent mal +ménagés, faute d'étudier le sens de l'Auteur. Toute leur science, +disent-ils, est de bien observer la ponctuation. Mais avons-nous des +points pour toutes les passions, pour toutes les figures? Nous ne +connoissons que les points fermés, les points d'admiration, et ceux +d'interrogation. Ils ne suffisent pas même pour la lecture. + +Un bon Acteur doit scrupuleusement observer la quantité; mais qu'il +évite le chant avec soin. Il doit ménager son haleine; de manière qu'il +ne la reprenne jamais dans un sens interrompu, afin de conserver +l'atention du Spectateur. Qu'il la suspende en s'arrêtant à ces termes +qui font les transitions et les liaisons, plutôt qu'à la ponctuation qui +les précède; c'est un agrément qui a toujours son effet. C'en est un +aussi de ménager à propos des silences dans les grands mouvemens, comme +on le fait dans la musique. Le repos à la rime, ou à la césure, si la +ponctuation n'y oblige, confond le sens de l'Auteur. Un Acteur ne doit +point appuyer sur les termes, mais sur l'expression entière; et +remarquer le mot qui détermine la pensée afin de l'élever un peu plus +que les autres. On est désolé d'entendre des Acteurs qui poussent leur +voix, comme des possédés, en prononçant, par exemple, un adjectif, et +tomber du moins à l'octave en proférant son substantif: au lieu +d'entraîner le Spectateur insensiblement, par degrés conjoints, s'il +m'est permis de parler ainsi, jusqu'au terme qui doit lui faire sentir +la pensée que l'on exprime. C'est là un des plus séduisants moyens de +toucher l'Auditeur; mais peu de personnes savent l'exécuter. Il faut +encore une grande habitude pour donner à sa voix les inflexions qui +conviennent; une bonne poitrine, pour la ménager; beaucoup de jugement, +pour découvrir le sens de l'Auteur; et donner, s'il est possible, à son +Ouvrage plus d'esprit qu'il n'y en a voulu mettre. + +Toutes ces observations, et les règles que l'on trouve dans les livres +qui ont traité de la déclamation, exécutées grossièrement, font le +Comédien. Quand on les met en usage noblement, avec facilité, avec +délicatesse, c'est ce qui constitue l'Acteur. Car je mets une grande +différence entre l'un et l'autre. Celui-là anime son action, comme un +Artisan commun fait son métier; celui-ci, maître de sa matière, donne à +son jeu tout le vrai, toute la délicatesse que la nature exige. + +Mais, diront quelques Lecteurs indifférens, voilà bien sérieusement +répondu à une foible Critique! On est aisément piqué, quand on est +traité d'ignorant: je n'ai pu tenir contre l'envie que j'avois de faire +retomber ce reproche sur mon Censeur. + +Je souhaite en avoir assez dit pour qu'il puisse comprendre que les +principes de l'Orateur, qui prononce en public, sont communs à la Chaire +et au Théâtre; et qu'ainsi Mr de Chapelle ne parloit point tout-à-fait +comme un extravagant, lorsqu'il dit que le fils de l'Avocat, qui vouloit +se donner au Théâtre, feroit un vol au public, s'il ne se fesoit +Prédicateur, ou Comédien. J'avoue qu'il y a dans ces paroles un air de +libertinage et d'impiété, qui révolte; se faire Prédicateur, ou se faire +Comédien sont deux choses qui ne peuvent se mettre dans une même balance +que par des gens qui n'ont aucun sentiment de Religion; mais cependant +il ne laisse pas d'être vrai que la vue générale de ces deux professions +si opposées, est la même: c'est de toucher celui qui écoute. Et c'est si +bien la même exécution, qu'un bon Prédicateur doit exceller dans le +récit d'une Pièce de théâtre; et ainsi du contraire, suposant à l'un et +à l'autre une connoissance égale des principes, et les mêmes +dispositions. + +Mais, me dira mon Critique, votre Molière ne sçavait point tout cela; +vous dites vous-même qu'il n'eut point de succès dans le tragique: et +toutes ces belles règles que vous venez de donner ne conviennent point à +l'Acteur Comique. + +La Tragédie est une représentation grave et sérieuse d'une action +funeste qui s'est passée entre des personnes élevées au-dessus du +commun. Pour réciter cette action, il faut avoir la voix grave, noble, +sublime; et prononcer d'un ton proportionné à l'élévation des personnes +qu'on met sur la Scène, et aux passions que l'on représente, ou que l'on +veut inspirer. La nature avoit refusé à Molière les dispositions +nécessaires pour ce genre d'action; mais comme homme d'esprit et d'étude +il en connoissoit les règles. + +La Comédie est une représentation naïve et enjouée d'une aventure +agréable entre des personnes communes; à quoi tout auteur honnête homme +doit ajouter la douce satire pour la correction des moeurs. Cette action +demande une voix ordinaire, mais agréable, et un ton moins élevé, parce +que la passion, le caractère, le sentiment qu'on exprime appartiennent à +des personnes communes. Mais dans l'un et dans l'autre genre de +déclamation, on observe les mêmes principes pour conduire sa voix et ses +gestes. Molière pouvoit exécuter cette action, parce qu'elle étoit à sa +portée, et il avoit l'art de la faire exécuter. _Molière_, dit Mr de +Furetière, _savoit bien faire jouer ses Comédies._ Il y a donc de +l'intelligence, des règles à faire représenter une Comédie? Autrefois +les Comédiens les recevoient des Auteurs qui leur confioient la +représentation de leurs pièces; mais aujourd'hui ces Auteurs seroient +très-mal receus à leur donner l'esprit d'un rolle. J'ennuierois sans +doute le Lecteur de pousser plus loin cette matière; en voilà assez pour +faire connoître que mon Censeur a eu tort de se récrier si fortement sur +ce que j'ai dit du jeu d'aujourd'hui par rapport à celui d'autrefois. + +On est surpris que Mr Racine dans ses commencemens, car dans la suite +il ne l'auroit pas fait, s'engageât à fournir un Acte de Tragédie par +semaine, et que Molière le lui eût demandé. Mais quand on fera réflexion +que celui-ci connoissoit déjà les dispositions extraordinaires que Mr +Racine avait pour la Poësie, qu'on lui donnoit un plan tout fait, qu'il +n'avoit qu'à versifier, et que c'étoit un Poëte naissant plein de feu, +on ne sera point étonné de ce que j'avance. Mr Scarron nous dit dans +l'Épitre dédicatoire du _Jodelet Maître Valet_, qu'il ne fut que quinze +jours à faire cette Pièce. Après cela doit-on s'étonner que l'on puisse +faire un Acte en huit jours? Ou du moins qu'un jeune Poëte +l'entreprenne? + +L'Auteur de la Critique charge si souvent sur Baron, que je ne fais +point de doute qu'il ne lui en veuille personnellement. Il prend de là +ocasion de désapprouver l'Histoire de l'Épinette: Elle est, dit-il, hors +de mon sujet. Eh! je l'ai dit avant lui; j'ai demandé grace pour ce +petit Épisode; j'ai dit que je ne le donnois que parce qu'il me +paroissoit plaisant. N'en est-ce pas assez pour me justifier? + +Le détail qui regarde Baron ennuie mon Censeur, ce sont des choses +communes: Molière est petit avec Baron. Je conviens qu'à la première +lecture faite sans réflexion, on peut me reprendre sur cet article; mais +pour peu que l'on fasse atention que je n'ai raporté ces petites +particularitez, que pour relever les grands traits qui les terminent, +pour faire voir que Molière entroit dans le commun du commerce d'estime +ou d'amitié, comme dans le plus sérieux: on ne me condamnera peut-être +pas aussi sévèrement que l'a fait mon Censeur, qui tranche si fort du +grand homme par la supériorité de ses expressions, que je doute que ses +sentiments et sa conduite y répondent: mais il est peu d'acord avec +lui-même: car tantôt il s'abaisse jusqu'à vouloir toute la Vie de +Molière, il daignera la lire; tantôt il n'en veut que les beaux traits, +le reste le révolte; tantôt il se déclare le Protecteur, le Panégyriste +des Comédiens; tantôt il ne veut point en entendre parler, ils sont au +dessous de lui. Dans un endroit il me reprend de n'être pas sincère, de +suprimer des faits; dans un autre il trouve mauvais que je dise la +vérité. Il auroit voulu que je n'eusse rien dit du mauvais ménage qui +étoit entre Molière et sa femme, que je n'eusse parlé de Mr de +Chapelle, que lors qu'il étoit à jeun: c'est-à-dire que mon Censeur +auroit voulu l'impossible; ç'auroit été sans raison tomber dans le +défaut qu'il me reproche un moment après. + +Je n'ai pas, dit-il, donné tout ce que je savois de la Comédie du +_Tartufe_; on s'en plaint par tout. Mais lui qui en sait tant de choses, +que ne les disoit-il? Que ne recueilloit-il des Mémoires, pour me +reprendre à bon titre? je serois ravi qu'il eût informé le Public mieux +que je ne l'ai fait. Mais je le vois bien, c'est ici que mon Censeur a +de la prudence, malgré lui-même; il n'a eu en veue que d'intéresser les +autres, sans se commettre. J'ai dit sur cette Pièce ce que l'on devoit +dire: et mon Censeur, qui étale souvent de si beaux sentiments, a +mauvaise grace de me demander des traits de Satire, qui n'ont nulle +apparence de vérité. Veut-il que je pénètre dans l'intérieur de Molière, +pour savoir si Mr N. et Mademoiselle N. sont les originaux du _Tartufe_? +Est-il à présumer qu'il l'ait jamais dit? «C'est le Public qui a fait +son aplication, donc la chose est vraie»: la conséquence n'est pas +juste. Ces caractères généraux peuvent s'apliquer à tant de sujets, que +l'on peut aisément se tromper. Je l'ai examiné avec plus de soin que mon +Censeur, j'ai vu que cela étoit vrai. + +En vérité je ne saurois comprendre l'Auteur de la Critique, je ne puis +le définir. Il fait l'honnête homme, et il veut que de sang froid je +nomme une personne, illustre, dit-il, aujourd'hui, qui chaussa autrefois +Molière si étourdiment à l'envers. Ou l'Histoire qu'il nous fait de ce +grand-Homme est vraie, ou elle ne l'est pas. Si elle est vraie, quel +ornement son nom auroit-il donné à mon Livre, où je ne parle ni de +Méchaniques, ni de Finances? Si elle ne l'est pas, c'eût été le +calomnier. Mais la belle morale que mon Censeur débite à cette occasion, +est inutile pour moi; car je lui déclare que je ne connois point son +Provençal, et que les rares qualitez qu'il lui donne me le font encore +plus méconnoître; car je m'en raporte beaucoup plus au jugement de +Molière, qui étoit Connoisseur, qu'à tout ce que le Censeur nous dit de +son Héros; et pour lui faire voir que je n'y entends point finesse, +qu'il le nomme, je veux bien être chargé de la confusion de l'avoir mis +sur la Scène dans la Vie de Molière, suposé que je n'aie pas raporté la +vérité. + +Je lui en passe une très constante: je lui avoue de bonne foi que la +défense du _Misantrope_ est peut-être le meilleur Ouvrage de celui qui +l'a faite; mais le bon a ses mesures diférentes, suivant les personnes +qui en jugent, et selon les rapports que l'on en fait. Mon Censeur +compare cette défense si heureusement pour la faire valoir, que je ne +puis disconvenir qu'il n'ait raison. Cependant il auroit pu se dispenser +de faire tant de bruit pour si peu de chose; je raporte un fait de la +Vie de Molière; je ne suis point garand de l'effet qu'il doit produire. +Mon Censeur s'est fâché à cette ocasion; il est aisé à irriter; et je +n'ai point d'autre satisfaction à lui donner sur cet article que de ne +lui point répondre, c'est une question décidée dans le public depuis +longtems. + +A entendre parler l'Auteur de la Critique avec son ton décisif, on doit +le prendre pour un bel esprit. La conversation de Bernier avec Molière +est plate. Et bien j'ai eu intention de la faire telle pour peindre le +travers d'un Voyageur, Philosophe bien plus. L'avanture du Minime l'a +réjoui; j'ai eu en vue de réjouir; si je n'y avois pas réussi, ce seroit +un sujet de me reprendre. Ce Censeur croit-il que j'aie travaillé sans +dessein, et que j'aie atendu à m'en former un après le jugement du +Public? Non, j'ai taché de prévenir le Lecteur par mes expressions, et +de l'amener au sentiment qu'il devoit avoir sur chaque trait de la Vie +de Molière. Je ne me plains point du succès. Mon Censeur, quelque sévère +qu'il soit, me rend un peu de justice, mes fautes ne l'aveuglent point, +il me donne des louanges qu'il ne m'est pas permis de répéter, mais dont +je lui dois des remercimens si elles sont sincères; car je lui avoue +ingénument que je ne le crois pas de mes amis, et que sans l'impression, +qui ne souffre plus d'invectives, il m'auroit encore moins ménagé. + +L'amitié de Molière pour Chapelle l'étonne. «Puisque celui-ci,» dit-il, +«convenoit si peu à l'autre, pourquoi ne se séparoient-ils pas? Peut-on +conserver une amitié si discordante?» Mais mon Censeur examine peu; je +suis toujours obligé de le dire. Il confond le bon coeur avec les +manières. Celles de Chapelle et de Molière ne s'acordoient pas à la +vérité; mais ils se connoissoient intérieurement pour des personnes +essencielles, et ils essayoient à tous momens de se convertir l'un pour +l'autre. Combien voyons nous de gens qui s'aiment, et qui se grondent +continuellement! Il n'y a donc point là de quoi s'étonner, pour peu que +l'on connoisse le monde. C'est même l'amitié bien souvent qui cause ces +petites altercations familières, qui ne font que la réveiller. Je puis à +mon tour reprocher à mon Critique que Baron lui tient trop au coeur. +Comment! il en parle plus souvent en mal, que je n'en ai parlé en bien! +Quelle mauvaise plaisanterie il en fait à l'ocasion de Chapelle! Je +trouve mon Censeur si petit en cet endroit que je l'abandonne au mépris +du Public, sur cet article. + +Il est fort éveillé sur tout ce qui peut abaisser mon Ouvrage; car il ne +raconte l'avanture de la Personne qui fut demander conseil à Roselis +pour se faire Comédien, que pour acuser indirectement la mienne de +fausseté. Mais ce fait est connu de trop de personnes pour être ignoré; +et je doute fort, de la vérité du sien. + +C'est à ce sujet que le Critique s'épanche en faveur des Comédiens. Cet +Auteur qui veut tout, jusques aux noms des personnes, ne trouve pourtant +pas bon que j'aie fait parler Molière contre la Troupe, et suposant que +le fait soit véritable, il est de sentiment, que je devois sauver de +pareilles véritez à de si honnêtes gens. «J'en ai bien,» dit-il, +«épargné à d'autres qui ne les valent pas.» Si je discutois cette +proposition, je ne sçai si mon Censeur, et ses bons amis, y trouveroient +leur compte. Mais n'aïant rendu que les paroles de Molière en cette +ocasion, qu'il aille lui en faire ses plaintes en l'autre monde. +Cependant je ne puis m'empêcher de faire remarquer au Lecteur le travers +de mon Critique; qui trouve à redire que je n'aie pas nommé des +Personnes de considération, et qui veut que je ménage les Comédiens, que +je n'ai pas même ataqués personnellement ni en général; c'est Molière +qui parle encore une fois. En mon particulier je reconnois ces Mrs là +pour de fort honnêtes-gens; ils ont de l'esprit, de la conduite, jusqu'à +de la vertu, puisque mon Censeur le veut. Mais Molière les connoissoit +mieux que moi. Cependant il y en a dans la Troupe que j'estime fort, et +si les autres leur ressemblent tous, le Public est injuste de se +plaindre d'eux si souvent. + +Mon Critique, qui se fait tant ami de la sincérité, trouve encore +mauvais que j'aie fait voir les foiblesses de Molière. Pourquoi, dit-il, +faire rire le Lecteur en lisant la Vie d'un Homme si grave? Que de +contradiction, dans les sentimens de ce Censeur! Il les oublie d'un +moment à l'autre; et bien sérieusement je ne sais pas pourquoi il lui a +pris phantaisie de critiquer mon Livre avec si peu de précaution, avec +si peu de conduite. Je ne lui trouve de la raison que quand il me +demande un détail plus étendu sur les Pièces de Molière; je sais que +cela auroit fait plaisir au Public; et peut-être lui donnerai-je cette +satisfaction. + +Mon Censeur n'est plus le même, quand il parle du Courtisan extravagant, +il manque de goût. «Cela,» dit-il, «n'est pas bon dans un Livre; c'est +un morceau de Pièce tout fait pour le Théâtre.» Mais il n'a pas remarqué +que cette avanture auroit été plate, si je n'avois mis le Courtisan en +action, si je n'avois peint son caractère par ses expressions, que je +n'aurois pu employer dans un simple récit. Et je ne sais pas où mon +Censeur a vu établi en règle, qu'il soit deffendu de mettre de l'action, +et du caractère dans un Livre; c'est le plus seur moyen de plaire, et +d'atacher à la lecture. + +Voici un grand article; il y est parlé de de Mr Baile; mon petit +Critique voudroit bien mettre un si grand homme de son côté. Je suis un +effronté de ne pas m'en raporter à ce qu'il a dit de Molière et de sa +femme dans son _Dictionnaire critique_. C'est un Auteur grave qui a +parlé, donc ce qu'il dit est véritable. J'honore parfaitement Mr Baile, +et je connois peut-être mieux la vaste étendue et la solidité de son +génie, que mon Censeur ne la connoît; mais je ne veux point être +l'esclave de ses sentiments sans les examiner. Et lui-même qui par ses +profondes lectures, par ses sages raisonnemens, veut nous débarasser de +tous préjugés dans une bagatelle, a donné celui du Public au sujet de +Molière. Il devoit observer à la simple lecture, que l'Ouvrage qu'il +cite à son ocasion, comme vrai, déshonoroit la mémoire d'un Auteur +illustre; comme faux, fesoit tort au jugement de l'Auteur du +_Dictionnaire_. Mais peut-on s'y méprendre? Ne dévelope-t-on pas +aisément la malignité d'un Auteur aux expressions, à la conduite de +l'Ouvrage, aux intérests qui y sont répandus? Ainsi, dût Mr Baile le +trouver mauvais, je ne saurois lui passer d'avoir donné du poids à un +indigne Ouvrage fait contre la réputation d'un des grands hommes de +notre tems. + +Comment! dira peut-être mon Censeur, comme vous parlez de Molière, il +semble que ce soit un Héros! Que ce Critique lise, je vais lui fermer la +bouche par un trait de la Vie de cet Auteur, qui n'est pas venu jusqu'à +moi avant l'impression. Monsieur le Prince deffunt, qui l'envoyoit +chercher souvent pour s'entretenir avec lui, en présence des personnes +qui me l'ont raporté, lui dit un jour: «Écoutez, Molière, je vous fais +venir peut-être trop souvent, je crains de vous distraire de votre +travail; ainsi je ne vous envoierai plus chercher, parce que je sais la +complaisance que vous auriez pour moi; mais je vous prie à toutes vos +heures vuides de me venir trouver; faites-vous annoncer par un +Valet-de-Chambre, je quitterai tout pour être avec vous.» Lorsque +Molière venoit, le Prince congédioit ceux qui étoient avec lui, et il +étoit des trois et quatre heures avec Molière; et l'on a entendu ce +grand Prince en sortant de ces conversations, dire publiquement: «Je ne +m'ennuie jamais avec Molière, c'est un homme qui fournit de tout, son +érudition et son jugement ne s'épuisent jamais.» Je ne crois pas que mon +Censeur veuille rabattre du sentiment d'un Prince qui jugeoit si +seurement de toutes choses. Et cependant, c'est ce même Molière dont mon +Critique ataque les connoissances et la conduite. Mais plus, il n'y a +pas un an que le Roi eut ocasion de dire qu'il avoit perdu deux hommes +qu'il ne recouvreroit jamais, Molière et Lulli. Ces paroles assurent la +réputation et le mérite de Molière contre la malignité du Censeur. + +Le récit que je fais de la mort de cet Auteur ne lui plaît point; il est +rempli de trop petites circonstances pour son esprit supérieur. Il n'y +en a pourtant pas une que j'aie mise sans dessein; quand il entre dans +la loge de Baron, il paroît qu'il a plus d'atention au succès de sa +Pièce, qu'à l'état violent où il étoit: il refuse en homme d'esprit de +prendre les bouillons de sa femme, parce que les choses, dont ils +étoient composés, auroient pu abréger les moments qui lui restoient à +vivre. S'il satisfait l'envie qu'il avoit de manger du fromage de +Parmesan; c'est qu'il sentoit bien que le régime lui étoit inutile +alors, puisqu'il avoit dit l'après-dînée à sa femme qu'il finissoit. Les +Soeurs Religieuses, qui l'assistèrent à la mort, font connoître qu'il +fesoit des charités. J'ai laissé tout cela à penser au Lecteur; mais mon +Censeur ne pense point, et s'en tient au premier sens des termes; il +faut tout lui dire pour qu'il le sente. Si l'on prenoit toutes les +petites circonstances que j'ai raportées de la mort de Molière, comme il +les a prises, j'avoue que ce ne seroit pas le plus bel endroit de mon +Livre; mais tout le monde n'a pas jugé comme lui, et elles ont du moins +servi à détromper le Public de ce qu'il pensoit sur cette mort: c'étoit +la principale fin que je m'étois proposée. + +Quant à ce qui se passa après que Molière fut mort, je laisse à mon +Censeur de nous le donner. Aparemment qu'il en est bien informé, +puisqu'il avance qu'il y auroit de quoi faire un Livre fort curieux. +J'ai trouvé la matière de cet ouvrage si délicate et si difficile à +traiter, que j'avoue franchement que je n'ai osé l'entreprendre; et je +crois que mon Critique y auroit été aussi embarrassé que moi: il le sait +bien; mais il a été ravi d'avoir cela à me reprocher. Je ne dois +pourtant pas me plaindre de lui: «D'autres pourroient,» dit-il, «trouver +plus que moi à redire à la Vie de Molière; je ne donne que ma pensée. A +tout prendre néanmoins cet Ouvrage pourroit avoir le plus grand nombre +de son côté; il amuse les petits Lecteurs; il y a des aventures qui font +rire: il y a des noms en blanc, cela excite la curiosité, et fait bien +souvent le mérite d'un Livre. Pour moi,» ajoute-t-il, «débarassé de tout +préjugé, je n'ai pas trouvé la Vie de Molière dans cet Ouvrage; +l'expression ne m'a point dédommagé, elle est trop hardie. Pourquoi +l'Auteur ne choisit-il pas d'autres sujets pour travailler? il +réussiroit, il a de la disposition.» Voilà parler en Maître: l'Académie +en corps ne décideroit pas si fièrement. C'est dommage que mon Censeur +se soit contredit tant de fois dans sa Critique, qu'il ait des +sentiments si oposés à ceux du Public, qu'il prenne si souvent à gauche: +avec ses grands termes et ses belles expressions il se seroit fait une +réputation d'homme d'esprit à mes dépens. Mais je me flate, sans trop +présumer de mon Ouvrage, que puisque le Public a daigné souffrir et +agréer mon travail, qu'il prendra ma deffense: non que je présume +absolument avoir bien travaillé: mais mon Livre n'est point, ce me +semble, aussi méprisable que mon Censeur le représente. Je lui ai +pourtant une obligation essencielle; il lui a donné un agrément de plus: +il est de l'essence des bons Livres d'avoir des Censeurs. Celui qui +m'ataque ne doit pas se plaindre de moi; je l'ai, ce me semble, assez +ménagé, pour ne plus craindre les traits de sa vivacité, dont il me +menace à la fin de sa Critique, au cas que je repousse très-fortement +les coups qu'il m'a portés. Ils ne sont pas assez rudes pour avoir +recours à l'insulte; et je ne suis pas de caractère à m'en servir, quand +je me croirois bien battu. Tout ce dont je suis fâché c'est de n'avoir +pu découvrir qui est mon Censeur; je lui aurois rendu des devoirs +d'honnêteté que sa personne auroit peut-être exigés; mais à juger de lui +par son ouvrage, je ne puis me dispenser de dire qu'il a de l'esprit, et +qu'il écrit bien; mais qu'il a peu d'ordre et de retenue. + + +FIN + + + + +CLEF DES NOMS LAISSÉS EN BLANC + + +PAGE 10. «Mr P**»: Charles Perrault, dans sa notice sur Molière du +livre _Éloges des hommes illustres du XVIIe siècle_. + +P. 82. «Mrs de J..., de N... et de L...» MM. de Jonsac, de Nantouillet +et Lulli. + +P. 97. «Mr ...»: le premier président de Lamoignon. + +P. 99. «M. de **»: Donneau de Visé; sa _Lettre_ parut en tête de la +première édition du _Misanthrope_; Paris, Jean Ribou, 1667, in-12. + +P. 132. «Mr des P***»: Boileau-Despréaux. + +P. 135. «la de ...»: Mademoiselle de Brie. + +P. 149. «Mr R...»: Racine. + +P. 149. «L'occasion de _B..._»: lisez _A_; il s'agit de l'_Alexandre_, +la seconde tragédie de Racine. + +P. 149. «M. de P...»: Boileau de Puimorin. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +A + + PAGES + Les _Amans magnifiques_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 139 + L'_Amphitrion_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103 + L'_Andouille de Troie_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 48 + Avanture d'un Eclesiastique qui vouloit détourner Molière de la + Comédie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9 + -- D'un Vieillard aux _Précieuses_ . . . . . . . . . . . . . . . . 20 + -- D'un Bourgeois de Paris . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21 + -- De la Scène du Chasseur des Fâcheux . . . . . . . . . . . . . . 26 + -- De Mr Racine. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32 + -- De l'Épinette de Raisin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 44 + -- De Mondorge, Comédien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 65 + -- De Hubert, Comédien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 72 + -- De Molière sur un âne . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 76 + -- des Yvrognes qui vouloient se noyer . . . . . . . . . . . . . . 82 + -- De Chapelle et de son Valet . . . . . . . . . . . . . . . . . . 89 + -- De la personne qui fit la Défence du _Misantrope_ . . . . . . . 99 + -- D'un Savant sur l'_Amphitrion_. . . . . . . . . . . . . . . . . 103 + -- D'une lecture du _George Dandin_ . . . . . . . . . . . . . . . 104 + -- De Champmêlé avec Molière . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 109 + -- D'un Minime . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 116 + -- D'un Courtisan. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 123 + -- D'un jeune homme qui voulait se faire Comédien. . . . . . . . . 126 + -- De Chapelle et de Mr des P**. . . . . . . . . . . . . . . . . . 132 + -- D'un Valet de Molière . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 137 + -- Du Chapeau de M. Rohault. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 139 + -- De Benserade sur des Vers . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 147 + L'_Avare_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 58, 104 + +B + + Mr Baile . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 151 + Mr le Baron . . . . . . . . . . . . . . . . 31, 44, 48 et suiv., + 59, 65, 83, 90, 92, 114 et suiv., 119, 139, 142, 149, 154, 159 + La Barre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 135 + Beauchateau, Comédien. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 30 + Mademoiselle Beauval . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 61 + Béjart . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11, 72 + La Béjart. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11, 35, 59, 70 + Belleroze, Comédien. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5 + Mr de Benserade. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 147 + Mr Bernier . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 6, 7, 114 et suiv. + Un Bourgeois de Paris. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21 + Mr Boursault . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 30 + De Brie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11 + Mademoiselle de Brie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11 + Mr de la Bruyère . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 166 + +C + + Champmeslé . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 109 + Mr Chapelain . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 19, 97 + Mr de Chapelle . 6, 7, 78, 82 et suiv., 89, 92, 94, 116, 120, 130, 159 + Le _Cocu Imaginaire_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21 + Comédiens de Monsieur le Daufin. . . . . . . . . . . . . . . . 48, 49 + La _Comtesse d'Escarbagnas_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 145 + Mr le Prince de Conti. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11, 12 + Mr de Corneille. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 152 + La Critique d'_Andromaque_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 33 + La Critique de l'_École des Femmes_. . . . . . . . . . . . . . . . 29 + Du Croisi. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 139 + Mr de Cyrano . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7 + +D + + Deffence à la Maison du Roi d'entrer à la Comédie + sans payer . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 71 et suiv. + Le _Dépit Amoureux_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13, 19 + Descartes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 117 + Les _Docteurs rivaux_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16 + _Dom Garcie_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23 + _Dom Quixote_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 76 + Domestique de Molière. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 137 + +E + + L'_École des Femmes_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 27 et suiv. + L'_École des Maris_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23 + _Elomire, ou les Médecins vengés_. . . . . . . . . . . . . . . . . 162 + Épicure. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 117 + Épinette surprenante . . . . . . . . . . . . . . . . . 44 et suivantes + Épitaphes de Molière . . . . . . . . . . . . . . . . . . 161 et suiv. + L'_Étourdi_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 12, 13, 18 + L'Extravagant. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 123, 125 + +F + + Les _Fascheux_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 24 et suiv. + La _Femme Juge_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 110 + Les _Femmes savantes_. . . . . . . . . . . . . . . . . . 145 et suiv. + Le _Festin de Pierre_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 40 + Floridor . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 30 + Florimont. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 135 + Les _Fourberies de Scapin_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 145 + Les _Frères Ennemis_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32 + +G + + Gandouin, Chapelier. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 145 + Gassendi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 6, 7 + _George Dandin_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 104 et suiv. + La Grange. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 108, 168 + Gros René. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11 + +H + + Hôtel de Bourgogne . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 29, 30, 31 + Hubert, Comédien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 73 + +I + + L'_Impromptu de Versaille_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 29 + +L + + Lucrèce traduit par Molière. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16 + Mr Luillier. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 24 + +M + + Madame défunte . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 102 + Le _Maître d'Ecole_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16 + Le _Malade Imaginaire_ . . . . . . . . . . . . . . . . . 153 et suiv. + Margane, Avocat. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 49 + Le _Mariage forcé_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 39 + Mr de Mauvilain, Médecin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 42, 43 + Le _Médecin malgré lui_. . . . . . . . . . . . . . . . . . 98 et suiv. + Médecins . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 40 et suiv. + _Melicerte_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 102 + Mr Ménage. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 19, 26, 97 + Mr Mignard . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 79 + Mignot, comédien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 65 + Le _Misantrope_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 98 et suiv. + Mr de Modène . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11 + Le Grand Mogol . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 114 + Mr de Molière, sa naissance. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3 + Sa profession. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3, 8, 169 + Ses études . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5, 6, 7 + Son nom. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3, 9 + Il se fait Comédien. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 8 + Il refuse d'être Secrétaire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13 + Sa difficulté de travailler. . . . . . . . . . . . . . . . . . 26, 152 + Sa pension . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 34 + Son mariage. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 35 et suiv. + Sa jalousie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 37, 79 + Son éloignement pour les Médecins. . . . . . . . . . . . . 40 et suiv. + Sa libéralité. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 66 + Sa maladie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 77, 153 + Sa déclamation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 111 et suiv. + Son domestique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 134 + Son penchant pour le sexe. . . . . . . . . . . . . . . . . . 135, 136 + Sa mort. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 153 et suiv. + Son caractère. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 159 + Son enterrement. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 160 et suiv. + Ses écrits . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 167 + Mademoiselle de Molière. . . . . . . . . . . . . . . . 37, 41, 59, 154 + Mondorge, Comédien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 65 et suiv. + Mondori. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 30 + Monfleuri. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 110 + Monsieur . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 15 + +N + + _Nicomède_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16 + La _Nymphe Dodue_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 49 + +O + + Olivier, Gentilhomme de Monsieur le Prince de Monaco . . . . . . . 51 + +P + + Du Parc. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11, 41 + La du Parc . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11, 52, 70 + Mr Perrault. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9 et suiv. + Mademoiselle Pocquelin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 158 + Le _Portrait du Peintre_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 30, 162 + _Pourceaugnac_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 138 + Monsieur des Préaux. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 165 + Les _Précieuses Ridicules_ . . . . . . . . . . . . . . 13, 19 et suiv. + Mr le Prince deffunt . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 97, 161 + La _Princesse d'Elide_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 38, 39 + _Psyché_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 152 + +R + + Mr Racine. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32 et suiv. + Raisin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 44 et suiv. + La Raisin. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 55, 61 + Mr Rohaut. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 79, 81, 139, 169 + Rotrou . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32, 103 + +S + + Scaramouche. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 67 et suiv. + _Scaramouche Hermite_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 97 + Le _Sicilien_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103 + Mr de Simoni . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13 + Soeurs Quêteuses . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 157 + Subligny . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 33 + +T + + Le _Tartuffe_. . . . . . . . . . . . . . . . . . 94 et suiv., 122, 140 + _Théagène et Chariclée_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32 + La _Thébaïde_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32 + Théophile. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103 + La Torellière. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 108 + _Tricassin Rival_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 48 + Troupe de Molière. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9, 11 + Elle va en Languedoc . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 12 + Elle revient à Paris . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 15 et suiv. + Elle joue devant le Roi. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16 + Sa Majesté lui donne le petit Bourbon. . . . . . . . . . . . . . . 17 + Elle passe au Palais Royal et prend le titre de Comédiens + de Monsieur. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 17 + Elle commence à représenter dans Paris . . . . . . . . . . . . . . 18 + Le Roi lui donne une pension et la prend à son service . . . . . . 57 + Troupe de Monsieur le Daufin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 48 + +V + + Mr le Maréchal de Vivonne. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 159 + + Lettre Critique sur le livre intitulé _La Vie de Mr de Molière_. . 171 + Réponse à la critique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 199 + Clef des noms laissés en blanc . . . . . . . . . . . . . . . . . . 245 + + +Paris.--Typ. MOTTEROZ, 31, r. du Dragon. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Vie de M. de Molière, by +Jean-Léonor de Grimarest + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DE M. DE MOLIÈRE *** + +***** This file should be named 22613-8.txt or 22613-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/2/6/1/22613/ + +Produced by Laurent Vogel, Mireille Harmelin and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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