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+Project Gutenberg's La Vie de M. de Molière, by Jean-Léonor de Grimarest
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La Vie de M. de Molière
+ Réimpression de l'édition originale (Paris, 1705) et des pièces annexes
+
+Author: Jean-Léonor de Grimarest
+
+Commentator: Auguste Poulet-Malassis
+
+Illustrator: Adolphe Lalauze
+
+Release Date: September 16, 2007 [EBook #22613]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DE M. DE MOLIÈRE ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Mireille Harmelin and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+
+
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+
+
+ LA VIE
+ DE
+ Mr de Molière
+
+ PAR
+ J.-L. LE GALLOIS, Sieur de GRIMAREST
+
+ _Réimpression de l'édition originale (Paris, 1705)
+ et des pièces annexes_
+ Avec une Notice
+ Par A. P.-MALASSIS
+ Et une figure dessinée et gravée à l'eau-forte
+ Par AD. LALAUZE
+
+ [SCIENTIA DUCE--I.L.]
+
+ PARIS
+ _Isidore LISEUX, Éditeur_
+ Rue Bonaparte, nº 2
+
+ 1877
+
+
+
+
+[Illustration: Ad. Lalauze del. et sc. Imp. A. Salmon.
+
+... de sorte que cette jeune personne se détermina un matin de s'aller
+jetter dans l'apartement de Molière (_Page 36_).]
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+De tous les biographes de Molière, Grimarest se trouve encore avoir le
+plus fait pour sa mémoire. Si son oeuvre, pendant plus d'un siècle et
+demi, a figuré, de préférence à toute autre, en tête des meilleures
+éditions de notre grand comique, ce n'est vraiment que justice.
+
+Bien que démodée, peut-être reste-t-elle la seule qui vaille, non pour
+les lettrés et les érudits, mais bien pour cette foule sans cesse
+renouvelée et en marche, sans cesse montante, où tout lecteur nouveau en
+est un pour Molière. Le goût de son théâtre est comme un niveau
+intellectuel auquel la masse de la nation aspire, et que le très-petit
+nombre croit utile ou même possible de dépasser. Et c'est pour cela
+qu'entre ses diverses biographies, sans en excepter celle de Taschereau,
+d'un si louable effort, mais déjà de trop d'étendue et de surcharge,
+celle-ci, avec des rectifications en forme de notes, serait à maintenir
+dans les éditions destinées au public ascendant, au grand public.
+
+Sa valeur et son intérêt persistent surtout dans la partie anecdotique
+qui fut, à sa date, au moins une nouveauté. On n'avait encore vu traiter
+de la sorte, avec ce soin, cette complaisance, cette insistance
+apologétique, que des princes ou des religieux, des chefs ou des
+pasteurs de peuples, des personnages d'institution et d'ordre divins. Le
+récit de la vie de ce génie si profondément humain, rien de plus
+qu'humain, qui dans ses actions privées faisait sans cesse honneur à
+l'homme, à plaindre dans ses faiblesses, excusable dans ses défauts, fut
+comme un scandale auquel l'esprit public s'associa vite, dont en quelque
+façon il se chargea.
+
+C'était en 1705. Avancé de quelques années, le livre n'eût pas eu le
+même à-propos ni rencontré le même accueil. La _Lettre critique_
+attribuée à de Visé[1] expose sans ambages les scrupules et les préjugés
+des générations antérieures, et du monde officiel, auxquels il avait
+encore à se heurter.
+
+Ils se résument en ceci, que Molière, homme de profession «ignoble,»
+réserve faite de ses talents de comédien et d'auteur comique, ne pouvait
+être proposé comme un modèle ou un exemple, et que l'ouvrage et son
+«héros» dérisoire s'adressent à la foule, aux gens de peu, de rien.
+
+C'était, en effet, pour ce public que Grimarest avait travaillé, et la
+pleine conscience de son effort littéraire, ou mieux de sa visée morale,
+paraît assez dans sa _Réponse_, où se montre aussi, sous des formes
+encore soumises et respectueuses, la liberté d'esprit d'un écrivain à la
+suite de Fontenelle, habitué des _Entretiens sur la pluralité des
+mondes_ et de _l'Histoire des oracles_: «Oui, dit-il, tout petit
+qu'étoit Molière par sa naissance et par sa profession, j'ai rapporté
+des traits de sa vie que les personnes les plus élevées se feroient
+gloire d'imiter, et ces traits doivent plus toucher dans Molière que
+dans un héros.» Et il énumère longuement les actes de générosité, de
+bonté, de fermeté, de droiture de ce héros d'un nouveau genre, de son
+héros, en y mêlant des témoignages de l'estime universelle qu'il
+inspirait, et aussi, par habitude de déférence, des preuves de son
+respect pour les puissances établies. La conclusion, en douceur, est que
+tous ces traits n'ont pas été rassemblés par lui pour le simple
+amusement du public.
+
+Notons en passant que Grimarest avait eu Fontenelle lui-même pour
+censeur, et comme on le verra plus loin, celui-ci s'intéressait à
+l'oeuvre, et n'épargnait pas à l'auteur les conseils de ménagement et de
+prudence.
+
+S'il importe peu que Voltaire, trente ans plus tard, ait déprécié le
+livre de Grimarest, en se contentant toutefois de l'abréger, on ne peut
+taire que Boileau-Despréaux ne l'approuva pas lorsqu'il parut. Ce grand
+témoin, même incomparable, du génie de Molière, qu'il avait confessé
+plus hautement que personne, se prévalant de ce que Grimarest n'avait
+pas connu l'homme, contesta la vérité des détails biographiques, sans en
+infirmer ni rectifier aucun. Représentant des vieilles moeurs,
+janséniste et quelque peu septuagénaire, il devait juger puérile,
+condamnable même, cette singulière curiosité pour des faits et gestes de
+nature, en somme, à diminuer les idées de gravité et de respect. On
+n'est jamais que de son temps.
+
+La mode a été, de nos jours, de rabaisser Grimarest et de déconsidérer
+son livre, comme insuffisant, par rapport aux recherches de documents
+originaux, inaugurées par Beffara, qui ont rendu possible un
+renouvellement de l'histoire de Molière, en fournissant de nouveaux
+points d'appui à ses futurs biographes. Cette inquisition de pièces
+d'état civil, d'archives, et d'actes notariés s'est produite, comme
+l'oeuvre de notre auteur, et se poursuit en temps favorable[2]. Si, par
+impossible, celui-ci en avait eu l'idée, avec le pouvoir de s'y livrer,
+et de la faire aboutir sur quelques points, il n'en eût tiré que peu de
+profit, et d'honneur, encore moins. On le trouverait plus exact sur un
+petit nombre de noms et de dates, mais pas plus qu'aucun autre écrivain,
+en 1705, il n'eût songé à tirer des conséquences, plus ou moins
+légitimes, à la moderne, de l'éducation si complète de Molière, de ses
+longues caravanes dramatiques dans les provinces, de l'inventaire après
+décès de son mobilier, et de ceux de ses ascendants ou descendants.
+
+Il s'agit aujourd'hui, ce semble, de déterminer les éléments complexes
+dont se forma le génie du poëte comique. Pour Grimarest, la situation
+était tout autre, sinon plus simple. Ses contemporains s'inquiétaient
+surtout d'un Molière qui ne démentît pas dans sa vie les idées de
+dignité, de noblesse d'âme, de bonté, de parfait bon sens qu'il leur
+inspirait par la lecture et la représentation de ses oeuvres. Ce Molière
+imaginé, ce Molière souhaité, avait été, par bonheur, le Molière réel,
+et Grimarest le leur donna conforme à la vérité, comme à leurs voeux. Il
+le leur donna sincèrement, en toute bonne foi, car les _mémoires_ que
+lui fournit Baron exceptés, son livre n'est rien de plus qu'une enquête
+suivie, longue, minutieuse, sur les _Actes_ de Molière, à la pluralité
+des voix.
+
+Le nombre et la qualité des témoignages, c'est toute la _critique_ du
+biographe; lui-même en convient, et ses aveux se réitèrent dans sa
+lettre, retrouvée, au président de Lamoignon, à propos d'une anecdote
+qui avait circulé sur quelques mots adressés par Molière au public,
+après l'interdiction de la seconde représentation du _Tartufe_[3]:
+«Messieurs, nous comptions avoir l'honneur de vous donner la seconde
+représentation du _Tartufe_, mais M. le Président ne veut pas qu'on le
+joue.» Telle était, dans sa forme indécente, l'allocution arrangée par
+des esprits frondeurs, et que Grimarest avait rejetée de premier
+mouvement. Néanmoins, comme on le va voir, il ne se put mettre la
+conscience en repos qu'après en avoir «approfondi la fausseté», et
+interrogé à ce propos plus de vingt témoins. Voici cette pièce
+justificative de son honnêteté; elle est essentielle à toute nouvelle
+édition de son livre[4]:
+
+ _A Monsieur le Premier Président de Lamoignon._
+
+ «MONSEIGNEUR,
+
+ _»Je me donne l'honneur de vous envoyer l'article de la _Vie de
+ Molière_, qui regarde le _Tartuffe_, sur ce que M. de Fontenelle m'a
+ dit que vous doutiez de la discrétion et du respect que je devois
+ avoir en rapportant ce fait. Vous n'ignorez pas, Monseigneur, tous les
+ mauvais contes que l'on a faits sur cet endroit de la vie de Molière.
+ J'en ai approfondi la fausseté avec soin; mais plus de vingt personnes
+ m'ont assuré que la chose se passa à peu près comme je l'ai rendue, et
+ j'ai cru qu'elle étoit d'autant plus véritable que dans le Menagiana,
+ imprimé avec privilége en 1693, on a fait dire à M. Ménage, en parlant
+ du _Tartuffe_: «Je dis à M. le Premier Président de Lamoignon,
+ lorsqu'il empêcha qu'on ne le jouât, que c'étoit une pièce dont la
+ morale étoit excellente, et qu'il n'y avoit rien qui ne pût être utile
+ au public.» Vous voyez, Monseigneur, que j'ai supprimé ce nom illustre
+ de mon ouvrage, et que j'ai eu l'attention de donner de la prudence et
+ de la justice à sa défense du _Tartuffe_, par mes expressions. M. de
+ Fontenelle qui a la même attention que moi pour tout ce qui vous
+ regarde, Monseigneur, a jugé que j'avois bien manié cet endroit,
+ puisqu'il a approuvé mon livre, qui est presque imprimé. Cependant, si
+ vous jugez que je n'aye pas réussi ayez la bonté de me prescrire les
+ termes et les expressions, et je ferai faire un carton[5]; le profond
+ respect et le sincère attachement que j'ai depuis longtemps pour vous,
+ Monseigneur, et pour toute votre illustre famille, ne me permettant
+ pas de m'écarter un moment de ce que je lui dois. Lorsque j'ai eu en
+ vue de composer la vie de Molière, je n'ai point eu l'intention de me
+ donner une mauvaise réputation ni d'attaquer personne, mais seulement
+ de faire connoître cet excellent auteur par ses bons endroits. Si j'ai
+ l'honneur de vous écrire, Monseigneur, au lieu d'aller moi-même vous
+ rendre compte de ma conduite, que l'on vous aura peut-être altérée,
+ c'est que je sais que vos momens sont précieux, et c'est pour vous
+ donner le temps de réfléchir sur ce que je prends la liberté de vous
+ mander, et lorsqu'il vous plaira, je me rendrai auprès de vous pour
+ recevoir vos ordres, que je vous supplie très-humblement de me donner
+ le plus tôt qu'il vous sera possible, à cause de l'état où est mon
+ impression. Je vous demande en grâce, Monseigneur, d'être persuadé de
+ l'envie que j'ai de vous témoigner, dans des occasions plus
+ essentielles que celle-ci, que personne ne vous est plus attaché que
+ je le suis, et que l'on ne peut être avec plus de respect que j'ai
+ l'honneur d'être,_
+
+ »MONSEIGNEUR,
+ _»Votre très-humble et très-obéissant serviteur_,
+ »DE GRIMAREST.
+
+ _»Je recevrai les ordres dont il vous plaira m'honorer dans la rue du
+ Four-Saint-Germain.»_
+
+Molière grand comédien, grand écrivain, sans doute, mais surtout grand
+homme de bien, et animé dans toutes ses actions des sentiments que son
+oeuvre excite, Molière enfin parangon d'humanité, tel est le Molière
+dégagé par Grimarest; tel il avait été, tel est-il montré, tel le
+demandait-on, et ne se lassera-t-on pas de le demander.
+
+Sans doute peut-on rêver de lui une plus haute, mais non plus touchante
+et plus vive image. C'est dans Grimarest que Molière reste le plus
+présent, le plus familier.
+
+En dehors des articles des Biographies universelles, nous n'avons rien
+sur Grimarest. MM. les Moliéristes ne se sont pas encore mis en frais
+sur le premier des Moliéristes, ancêtre dépassé, mais non prescrit. Sa
+profession était de donner des leçons de français aux seigneurs
+étrangers, de les façonner à nos manières, à notre génie. La liste de
+ses ouvrages se compose en majeure partie de traités de belle éducation,
+relatifs au récitatif dans la lecture, dans l'action publique, dans la
+déclamation; à la manière d'écrire les lettres; au cérémonial; à l'usage
+dans la langue française[6]. Ses connaissances étaient étendues, sa
+curiosité poussée en tous sens. Le livre intitulé _Commerce de lettres
+curieuses et savantes_[7] contient, à côté de considérations sur les
+fortifications et aussi sur les bibliothèques, une dissertation sur la
+patavinité[8], une explication du rire, et des remarques sur la lettre A
+dans le dictionnaire de Furetière. La date de sa naissance reste
+inconnue; celle de sa mort est fixée à 1720.
+
+A. P.-M.
+
+
+
+ [1] Voir p. 171. Cette _Lettre_ n'est certainement pas de Visé, car il
+ résulte de plusieurs passages que l'auteur n'avait pas connu
+ Molière, ni même été son contemporain, et c'est un point que
+ Grimarest accorde dans sa réponse.
+
+ [2] Depuis cinquante-six ans, 1821-1877.
+
+ [3] Cette lettre, publiée par Taschereau dans la troisième édition de
+ son _Histoire de la vie et des ouvrages de Molière_, Paris, Hetzel,
+ 1844, in-18, lui avait été communiquée en original par Villenave.
+
+ [4] Voir pour les difficultés que rencontra la représentation du
+ _Tartufe_, p. 94 à 101.
+
+ [5] Nous nous sommes assuré qu'aucun des passages du livre relatifs au
+ _Tartufe_ n'avait été cartonné.
+
+ [6] Traité du récitatif dans la lecture, dans l'action publique, dans
+ la déclamation et dans le chant; avec un traité des accens, de la
+ quantité et de la ponctuation. Paris, _Jacques Le Fèvre et Pierre
+ Ribou_, 1707, in-12.
+
+ Traité sur la manière d'écrire des lettres et sur le cérémonial,
+ avec un discours sur ce qu'on appelle usage dans la langue
+ françoise, par Monsieur de Grimarest. Paris, _Jacques Étienne_,
+ 1719, in-12.
+
+ Dans le préambule de cette production approuvée à la date de 1708,
+ Grimarest dit leur fait à un «poëte insolent» et à un «avocat
+ critique», détracteurs de ses précédents ouvrages. L'un ou l'autre
+ de ces fâcheux, de préférence le poëte, doit être l'auteur de la
+ _Lettre_ attribuée sans raison à de Visé par les bibliographes (voir
+ la note de la page VII).
+
+ [7] Paris, 1700, in-12.
+
+ [8] C'est la latinité de Tite-Live né à Padoue.
+
+
+
+
+ LA VIE
+ DE M.
+ DE MOLIERE.
+
+ A PARIS,
+ Chez JACQUES LE FEBVRE, dans
+ la grand' Salle du Palais,
+ au Soleil-d'Or.
+
+ M. DCCV.
+
+ _AVEC PRIVILEGE DU ROI_
+
+
+
+
+_APROBATION._
+
+
+J'ai lû par ordre de Monseigneur le Chancelier LA VIE DE MOLIERE, & j'ai
+cru que le Public la verroit avec plaisir, par l'intérêt qu'il prend à
+la mémoire d'un auteur si Illustre. FAIT à Paris ce 15e Décembre 1704.
+
+FONTENELLE.
+
+ * * * * *
+
+Le Privilége du Roy, en date du 11 Janvier 1705, est au nom de
+Jean-Leonor LE GALLOIS, SIEUR DE GRIMAREST.
+
+
+
+
+LA VIE DE MR DE MOLIÈRE
+
+
+Il y a lieu de s'étonner que personne n'ait encore recherché la Vie de
+Mr de Molière pour nous la donner. On doit s'intéresser à la mémoire
+d'un homme qui s'est rendu si illustre dans son genre. Quelles
+obligations notre Scène comique ne lui a-t-elle pas? Lorsqu'il commença
+à travailler, elle étoit destituée d'ordre, de moeurs, de goût, de
+caractères; tout y étoit vicieux. Et nous sentons assez souvent
+aujourd'hui que sans ce Génie supérieur le Théâtre comique seroit
+peut-être encore dans cet affreux chaos, d'où il l'a tiré par la force
+de son imagination; aidée d'une profonde lecture, et de ses réflexions,
+qu'il a toujours heureusement mises en oeuvre. Ses Pièces représentées
+sur tant de Théâtres, traduites en tant de langues, le feront admirer
+autant de siècles que la Scène durera. Cependant on ignore ce grand
+Homme; et les foibles crayons, qu'on nous en a donnez, sont tous
+manquez; ou si peu recherchez, qu'ils ne suffisent pas pour le faire
+connoître tel qu'il étoit. Le Public est rempli d'une infinité de
+fausses Histoires à son ocasion. Il y a peu de personnes de son temps,
+qui pour se faire honneur d'avoir figuré avec lui, n'inventent des
+avantures qu'ils prétendent avoir eues ensemble. J'en ai eu plus de
+peine à déveloper la vérité; mais je la rends sur des Mémoires
+très-assurez; et je n'ai point épargné les soins pour n'avancer rien de
+douteux. J'ai écarté aussi beaucoup de faits domestiques, qui sont
+communs à toutes sortes de personnes; mais je n'ai point négligé ceux
+qui peuvent réveiller mon Lecteur. Je me flate que le Public me sçaura
+bon gré d'avoir travaillé: je lui donne la Vie d'une personne qui
+l'ocupe si souvent; d'un Auteur inimitable, dont le souvenir touche tous
+ceux qui ont le discernement assez heureux pour sentir à la lecture, ou
+à la représentation de ses Pièces, toutes les beautez qu'il y a
+répandues.
+
+ * * * * *
+
+Mr de Molière se nommoit Jean-Baptiste Pocquelin; il estoit fils et
+petit-fils de Tapissiers, Valets-de-Chambre du Roy Louis XIII. Ils
+avoient leur boutique sous les pilliers des Halles, dans une maison qui
+leur appartenoit en propre. Sa mère s'appelloit Boudet: elle étoit aussi
+fille d'un Tapissier, établi sous les mêmes piliers des Halles.
+
+Les parens de Molière l'élevèrent pour être Tapissier; et ils le firent
+recevoir en survivance de la Charge du père dans un âge peu avancé: ils
+n'épargnèrent aucuns soins pour le mettre en état de la bien exercer;
+ces bonnes Gens n'aïant pas de sentimens qui dûssent les engager à
+destiner leur enfant à des occupations plus élevées: de sorte qu'il
+resta dans la boutique jusqu'à l'âge de quatorze ans; et ils se
+contentèrent de lui faire apprendre à lire et à écrire pour les besoins
+de sa profession.
+
+Molière avoit un grand-père, qui l'aimoit éperduement; et comme ce bon
+homme avoit de la passion pour la Comédie, il y menoit souvent le petit
+Pocquelin, à l'Hôtel de Bourgogne. Le père qui appréhendoit que ce
+plaisir ne dissipât son fils, et ne lui ôtât toute l'attention qu'il
+devoit à son métier, demanda un jour à ce bon homme pourquoi il menoit
+si souvent son petit-fils au spectacle? «Avez-vous», lui dit-il, avec un
+peu d'indignation, «envie d'en faire un Comédien?--Plût à Dieu», lui
+répondit le grand-père, «qu'il fût aussi bon Comédien que Belleroze»
+(c'étoit un fameux Acteur de ce tems là). Cette réponse frapa le jeune
+homme, et sans pourtant qu'il eût d'inclination déterminée, elle lui fit
+naître du dégoût pour la profession de Tapissier; s'imaginant que
+puisque son grand-père souhaitoit qu'il pût être Comédien, il pouvoit
+aspirer à quelque chose de plus qu'au métier de son père.
+
+Cette prévention s'imprima tellement dans son esprit, qu'il ne restoit
+dans la boutique qu'avec chagrin: de manière que revenant un jour de la
+Comédie, son père lui demanda pourquoi il estoit si mélancholique depuis
+quelque tems? Le petit Pocquelin ne put tenir contre l'envie qu'il avoit
+de déclarer ses sentimens à son père: il lui avoua franchement qu'il ne
+pouvoit s'accommoder de sa Profession; mais qu'il lui feroit un plaisir
+sensible de le faire étudier. Le grand-père, qui étoit présent à cet
+éclaircissement, appuya par de bonnes raisons l'inclination de son
+petit-fils. Le père s'y rendit, et se détermina à l'envoyer au Collége
+des Jésuites.
+
+ * * * * *
+
+Le jeune Pocquelin étoit né avec de si heureuses dispositions pour les
+études, qu'en cinq années de tems il fit non seulement ses Humanitez,
+mais encore sa Philosophie.
+
+Ce fut au Collége qu'il fit connoissance avec deux Hommes illustres de
+notre tems, Mr de Chapelle et Mr Bernier.
+
+Chapelle étoit fils de Mr Luillier, sans pouvoir être son héritier de
+droit; mais il auroit pu lui laisser les grands biens qu'il possédoit,
+si par la suite il ne l'avoit reconnu incapable de les gouverner. Il se
+contenta de lui laisser seulement 8000 livres de rente entre les mains
+de personnes qui les lui payoient régulièrement.
+
+Mr Luillier n'épargna rien pour donner une belle éducation à Chapelle,
+jusqu'à lui choisir pour Précepteur le célèbre Mr de Gassendi; qui
+aïant remarqué dans Molière toute la docilité et toute la pénétration
+nécessaires pour prendre les connoissances de la Philosophie, se fit un
+plaisir de la lui enseigner en même tems qu'à Messieurs de Chapelle et
+Bernier.
+
+Cyrano de Bergerac, que son père avoit envoyé à Paris sur sa propre
+conduite, pour achever ses études, qu'il avoit assez mal commencées en
+Gascogne, se glissa dans la société des Disciples de Gassendi, aïant
+remarqué l'avantage considérable qu'il en tireroit. Il y fut admis
+cependant avec répugnance; l'esprit turbulent de Cyrano ne convenoit
+point avec de jeunes gens, qui avoient déjà toute la justesse d'esprit
+que l'on peut souhaiter dans des personnes toutes formées. Mais le moyen
+de se débarasser d'un jeune homme aussi insinuant, aussi vif, aussi
+gascon que Cyrano? Il fut donc reçu aux études et aux conversations que
+Gassendi conduisoit avec les personnes que je viens de nommer. Et comme
+ce même Cyrano étoit très-avide de sçavoir, et qu'il avoit une mémoire
+fort heureuse, il profitoit de tout; et il se fit un fond de bonnes
+choses, dont il tira avantage dans la suite. Molière aussi ne s'est il
+pas fait un scrupule de placer dans ses Ouvrages plusieurs pensées, que
+Cyrano avoit employées auparavant dans les siens? Il m'est permis,
+disoit Molière, de reprendre mon bien où je le trouve.
+
+ * * * * *
+
+Quand Molière eut achevé ses études, il fut obligé, à cause du grand âge
+de son père, d'exercer sa Charge pendant quelque tems; et même il fit le
+voyage de Narbonne à la suite de Louis XIII. La Cour ne lui fit pas
+perdre le goût qu'il avoit pris dès sa jeunese pour la Comédie: ses
+études n'avoient même servi qu'à l'y entretenir. C'étoit assez la
+coutume dans ce tems-là de représenter des pièces entre amis; quelques
+Bourgeois de Paris formèrent une troupe, dont Molière étoit; ils
+jouèrent plusieurs fois pour se divertir. Mais ces Bourgeois aïant
+suffisamment rempli leur plaisir, et s'imaginant être de bons Acteurs,
+s'avisèrent de tirer du profit de leurs représentations. Ils pensèrent
+bien sérieusement aux moyens d'exécuter leur dessein: et après avoir
+pris toutes leurs mesures, ils s'établirent dans le jeu de paume de la
+Croix blanche, au Fauxbourg Saint Germain. Ce fut alors que Molière prit
+le nom qu'il a toujours porté depuis. Mais lorsqu'on lui a demandé ce
+qui l'avoit engagé à prendre celui-là plutôt qu'un autre, jamais il n'en
+a voulu dire la raison, même à ses meilleurs amis.
+
+L'établissement de cette nouvelle troupe de Comédiens n'eut point de
+succès, parce qu'ils ne voulurent point suivre les avis de Molière, qui
+avoit le discernement et les vues beaucoup plus justes, que des gens qui
+n'avoient pas été cultivez avec autant de soin que lui.
+
+Un Auteur grave nous fait un conte au sujet du parti que Molière avoit
+pris, de jouer la Comédie. Il avance que sa famille alarmée de ce
+dangereux dessein, lui envoya un Ecclésiastique, pour lui représenter
+qu'il perdoit entièrement l'honneur de sa famille; qu'il plongeoit ses
+parens dans de douloureux déplaisirs; et qu'enfin il risquoit son salut
+d'embrasser une profession contre les bonnes moeurs, et condamnée par
+l'Église; mais qu'après avoir écouté tranquilement l'Ecclésiastique,
+Molière parla à son tour avec tant de force en faveur du Théâtre, qu'il
+séduisit l'esprit de celui qui le vouloit convertir, et l'emmena avec
+lui pour jouer la Comédie. Ce fait est absolument inventé par les
+personnes de qui Mr P** peut l'avoir pris pour nous le donner. Et quand
+je n'en aurois pas de certitude, le Recteur à la première réflexion
+présumera avec moi que ce fait n'a aucune vrai-semblance. Il est vrai
+que les parents de Molière essayèrent par toutes sortes de voies de le
+détourner de sa résolution; mais ce fut inutilement: sa passion pour la
+Comédie l'emportoit sur toutes leurs raisons.
+
+Quoique la troupe de Molière n'eût point réussi: cependant pour peu
+qu'elle avoit paru, elle lui avoit donné occasion suffisamment de faire
+valoir dans le monde les dispositions extraordinaires qu'il avoit pour
+le Théâtre. Et Monsieur le Prince de Conti, qui l'avoit fait venir
+plusieurs fois jouer dans son Hôtel, l'encouragea. Et voulant bien
+l'honorer de sa protection, il lui ordonna de le venir trouver en
+Languedoc avec sa troupe, pour y jouer la Comédie.
+
+Cette troupe étoit composée de la Béjart, de ses deux frères, de Gros
+René, de Duparc, de sa femme, d'un Pâtissier de la rue Saint Honoré,
+père de la Damoiselle de la G**, femme-de-chambre de la De-Brie;
+celle-cy étoit aussi de la troupe avec son mari, et quelques autres.
+
+Molière en formant sa troupe, lia une forte amitié avec la Béjart, qui
+avant qu'elle le connût, avoit eu une petite Fille de Monsieur de
+Modène, Gentilhomme d'Avignon, avec qui j'ai sçu, par des témoignages
+très-assurez, que la mère avoit contracté un mariage caché. Cette petite
+fille accoutumée avec Molière, qu'elle voyoit continuellement, l'appella
+son mari, dès qu'elle sçut parler; et à mesure qu'elle croissoit, ce nom
+déplaisoit moins à Molière, mais cela ne paroissoit à personne tirer à
+aucune conséquence. La mère ne pensoit à rien moins qu'à ce qui arriva
+dans la suite; et occupée seulement de l'amitié qu'elle avoit pour son
+prétendu gendre, elle ne voyoit rien qui dût lui faire faire des
+réflexions.
+
+ * * * * *
+
+Molière partit avec sa troupe, qui eut bien de l'aplaudissement en
+passant à Lyon, en 1653, où il donna au public l'_Étourdi_, la première
+de ses Pièces, qui eut autant de succès qu'il en pouvoit espérer. La
+Troupe passa en Languedoc, où Molière fut reçu très-favorablement de
+Monsieur le Prince de Conti, qui eut la bonté de donner des appointemens
+à ces Comédiens.
+
+Molière s'acquit beaucoup de réputation dans cette Province, par les
+trois premières Pièces de sa façon qu'il fit paroître; l'_Étourdi_, le
+_Dépit amoureux_, et les _Précieuses ridicules_. Ce qui engagea d'autant
+plus Monsieur le Prince de Conti à l'honorer de sa bienveillance, et de
+ses bienfaits: ce Prince lui confia la conduite des plaisirs et des
+spectacles qu'il donnoit à la Province, pendant qu'il en tint les États.
+Et aïant remarqué en peu de tems toutes les bonnes qualitez de Molière,
+son estime pour lui alla si loin, qu'il le voulut faire son Secrétaire.
+Mais il aimoit l'indépendance, et il étoit si rempli du désir de faire
+valoir le talent qu'il se connoissoit, qu'il pria Monsieur le Prince de
+Conti de le laisser continuer la Comédie; et la place qu'il auroit
+remplie fut donnée à Monsieur de Simoni. Ses amis le blâmèrent de
+n'avoir point accepté un emploi si avantageux. «Eh! Messieurs,» leur
+dit-il, «ne nous déplaçons jamais; je suis passable Auteur, si j'en
+crois la voix publique; je puis être un fort mauvais Secrétaire. Je
+divertis le Prince par les spectacles que je lui donne; je le rebuterai
+par un travail sérieux, et mal conduit. Et pensez-vous d'ailleurs,»
+ajouta-t-il, «qu'un Misantrope comme moi, capricieux si vous voulez,
+soit propre auprès d'un Grand? Je n'ai pas les sentimens assez flexibles
+pour la domesticité. Mais plus que tout cela, que deviendront ces
+pauvres gens que j'ai amenés de si loin? Qui les conduira? Ils ont
+compté sur moi; et je me reprocherois de les abandonner.» Cependant j'ai
+sçû que la Béjart, lui auroit fait le plus de peine à quitter; et cette
+femme, qui avoit tout pouvoir sur son esprit, l'empêcha de suivre
+Monsieur le Prince de Conti. De son côté, Molière étoit ravi de se voir
+le Chef d'une Troupe; il se fesoit un plaisir sensible de conduire sa
+petite République: il aimoit à parler en public, il n'en perdoit jamais
+l'occasion; jusques-là que s'il mouroit quelque Domestique de son
+Théâtre, ce lui étoit un sujet de haranguer pour le premier jour de
+Comédie. Tout cela lui auroit manqué chez Monsieur le Prince de Conti.
+
+ * * * * *
+
+Après quatre ou cinq années de succès dans la Province, la Troupe
+résolut de venir à Paris. Molière sentit qu'il avoit assez de force pour
+y soutenir un Théâtre comique; et qu'il avoit assez façonné ses
+Comédiens pour espérer d'y avoir un plus heureux succès que la première
+fois. Il s'assuroit aussi sur la protection de Monsieur le Prince de
+Conti.
+
+Molière quitta donc le Languedoc avec sa Troupe: mais il s'arrêta à
+Grenoble, où il joua pendant tout le Carnaval. Après quoi, ces Comédiens
+vinrent à Rouen, afin qu'étant plus à portée de Paris, leur mérite s'y
+répandît plus aisément. Pendant ce séjour, qui dura tout l'Été, Molière
+fit plusieurs voyages à Paris, pour se préparer une entrée chez
+Monsieur, qui lui aïant acordé sa protection, eut la bonté de le
+présenter au Roi et à la Reine Mère.
+
+Ces Comédiens eurent l'honneur de représenter la pièce de _Nicomède_
+devant leurs Majestez au mois d'Octobre 1658. Leur début fut heureux; et
+les Actrices sur tout furent trouvées bonnes. Mais comme Molière sentoit
+bien que sa Troupe ne l'emporteroit pas pour le sérieux sur celle de
+l'Hôtel de Bourgogne, après la Pièce il s'avança sur le Théâtre, et fit
+un remercîment à sa Majesté, et la suplia d'agréer qu'il lui donnât un
+des petits divertissemens, qui lui avoient acquis un peu de réputation
+dans les Provinces. En quoi il comptoit bien de réussir, parce qu'il
+avoit acoutumé sa Troupe à jouer sur le champ de petites Comédies, à la
+manière des Italiens. Il en avoit deux entre autres, que tout le monde
+en Languedoc, jusqu'aux personnes les plus sérieuses, ne se lassoient
+point de voir représenter. C'étoient les _Trois Docteurs Rivaux_, et le
+_Maître d'École_, qui étoient entièrement dans le goût Italien.
+
+Le Roi parut satisfait du compliment de Molière, qui l'avoit travaillé
+avec soin; et sa Majesté voulut bien qu'il lui donnât la première de ces
+deux petites Pièces, qui eut un succès favorable. Le Jeu de ces
+Comédiens fut d'autant plus goûté, que depuis quelque tems on ne jouoit
+plus que des Pièces sérieuses à l'Hôtel de Bourgogne: le plaisir des
+petites Comédies étoit perdu.
+
+ * * * * *
+
+Le divertissement que cette Troupe venoit de donner à Sa Majesté, lui
+aïant plu, Elle voulut qu'elle s'établît à Paris: et pour faciliter cet
+établissement, le Roi eut la bonté de donner le petit Bourbon à ces
+Comédiens, pour jouer alternativement avec les Italiens. On sçait qu'ils
+passèrent en 1660 au Palais Royal, et qu'ils prirent le titre de
+_Comédiens de Monsieur_.
+
+Molière, qui en homme de bon sens, se défioit toujours de ses forces,
+eut peur alors que ses ouvrages n'eussent pas du Public de Paris autant
+d'aplaudissement que dans les Provinces. Il apréhendoit de trouver dans
+ce Parterre, qui ne passoit rien de défectueux dans ce tems-là, non plus
+qu'en celui-ci, des esprits qui ne fussent pas plus contens de lui,
+qu'il l'étoit lui-même. Et si sa Troupe dans les commencemens ne l'avoit
+excité à profiter des heureuses dispositions qu'elle lui connoissoit
+pour le Théâtre comique, peut-être ne se seroit-t-il pas hazardé de
+livrer ses Ouvrages au Public. «Je ne comprens pas,» disoit-il, à ses
+camarades en Languedoc, «comment des personnes d'esprit prennent du
+plaisir à ce que je leur donne; mais je sçais bien qu'en leur place, je
+n'y trouverois aucun goût.--Eh! ne craignez rien,» lui répondit un de
+ses amis; «l'homme qui veut rire se divertit de tout, le Courtisan,
+comme le Peuple.» Les Comédiens le rassurèrent à Paris, comme dans la
+Province; et ils commencèrent à représenter dans cette grande Ville, le
+3e de Novembre 1658. L'_Étourdi_, la première de ses Pièces, qu'il fit
+paroître dans ce même mois, et le _Dépit amoureux_ qu'il donna au mois
+de Décembre suivant, furent reçus avec aplaudissement: et Molière enleva
+tout-à-fait l'estime du Public en 1659, par les _Précieuses ridicules_:
+Ouvrage qui fit alors espérer de cet Auteur les bonnes choses qu'il nous
+a données depuis. Cette Pièce fut représentée au simple la première
+fois; mais le jour suivant on fut obligé de la mettre au double, à cause
+de la foule incroyable, qui y avoit été le premier jour. Et cette Pièce,
+de même que l'_Étourdi_ et le _Dépit amoureux_, quoique jouée dans les
+Provinces pendant long-tems, eut cependant à Paris tout le mérite de la
+nouveauté.
+
+Les _Précieuses_ furent jouées pendant quatre mois de suite. Mr Ménage,
+qui étoit à la première représentation de cette Pièce, en jugea
+favorablement. «Elle fut jouée,» dit-t-il, «avec un applaudissement
+général, et j'en fus si satisfait en mon particulier que je vis dès lors
+l'effet qu'elle alloit produire. Monsieur, dis-je à Mr Chapelain en
+sortant de la Comédie, nous aprouvions vous et moi toutes les sotises
+qui viennent d'être critiquées si finement, et avec tant de bon sens:
+mais croyez-moi, il nous faudra brûler ce que nous avons adoré, et
+adorer ce que nous avons brûlé. Cela arriva, comme je l'avois prédit, &
+dès cette première représentation l'on revint du galimathias, et du
+stile forcé.»
+
+Un jour, que l'on représentoit cette Pièce, un Vieillard s'écria du
+milieu du Parterre: _Courage, courage, Molière, voilà la bonne Comédie_.
+Ce qui fait bien connoître que le Théâtre comique étoit alors bien
+négligé; et que l'on étoit fatigué de mauvais Ouvrages avant Molière,
+comme nous l'avons été après l'avoir perdu.
+
+Cette Comédie eut cependant des critiques; on disoit que c'étoit une
+charge un peu forte. Mais Molière connoissoit déjà le point de vue du
+Théâtre, qui demande de gros traits pour affecter le Public; & ce
+principe lui a toujours réussi dans tous les caractères qu'il a voulu
+peindre.
+
+ * * * * *
+
+Le 28 Mars 1660, Molière donna pour la première fois le _Cocu
+imaginaire_, qui eut beaucoup de succès. Cependant les petits Auteurs
+comiques de ce tems-là, allarmez de la réputation que Molière commençoit
+à se former, fesoient tout leur possible pour décrier sa Pièce. Quelques
+personnes savantes et délicates répandoient aussi leur critique. Le
+titre de cet ouvrage, disoient-ils, n'est pas noble; et puisqu'il a pris
+presque toute cette Pièce chez les Étrangers, il pouvoit choisir un
+sujet qui lui fît plus d'honneur. Le commun des gens ne lui tenoit pas
+compte de cette Pièce comme des _Précieuses ridicules_; les caractères
+de celle-là ne les touchoient pas aussi vivement que ceux de l'autre.
+Cependant malgré l'envie des Troupes, des Auteurs, et des personnes
+inquiètes, le _Cocu imaginaire_ passa avec aplaudissement dans le
+Public. Un bon Bourgeois de Paris, vivant bien noblement, mais dans les
+chagrins que l'humeur et la beauté de sa femme lui avoient assez
+publiquement causés, s'imagina que Molière l'avait pris pour l'original
+de son Cocu imaginaire. Ce Bourgeois crut devoir en être offencé; il en
+marqua son ressentiment à un de ses amis. «Comment!» lui dit-t-il, «un
+petit Comédien aura l'audace de mettre impunément sur le Théâtre un
+homme de ma sorte?» (Car le Bourgeois s'imagine être beaucoup plus
+au-dessus du Comédien, que le Courtisan ne croit être élevé au-dessus de
+lui.) «Je m'en plaindrai,» ajouta-t-il: «en bonne police on doit
+réprimer l'insolence de ces gens-là: ce sont les pestes d'une Ville; ils
+observent tout pour le tourner en ridicule.» L'ami, qui étoit homme de
+bon sens, et bien informé, lui dit: «Eh! Monsieur, si Molière a eu
+intention sur vous, en fesant le _Cocu imaginaire_, de quoi vous
+plaignez-vous? Il vous a pris du beau côté; et vous seriez bien heureux
+d'en être quitte pour l'imagination.» Le Bourgeois, quoique peu
+satisfait de la réponse de son ami, ne laissa pas d'y faire quelque
+réflexion, et ne retourna plus au _Cocu imaginaire_.
+
+ * * * * *
+
+Molière ne fut pas heureux dans la seconde Pièce nouvelle qu'il fit
+paroître à Paris le 4 Février 1661. _Dom-Garcie de Navarre_, ou le
+Prince jaloux, n'eut point de succès. Molière sentit, comme le Public,
+le foible de sa Pièce. Aussi ne la fit-il pas imprimer; et on ne l'a
+ajoutée à ses Ouvrages qu'après sa mort.
+
+Ce peu de réussite releva ses ennemis; ils espéroient qu'il tomberoit de
+lui-même, et que comme presque tous les Auteurs comiques, il seroit
+bien-tôt épuisé. Mais il n'en connut que mieux le goût du tems: il s'y
+acommoda entièrement dans l'_École des Maris_, qu'il donna le 24 Juin
+1661. Cette Pièce qui est une de ses meilleures, confirma le Public dans
+la bonne opinion qu'il avoit conçue de cet excellent Auteur. On ne douta
+plus que Molière ne fût entièrement maître du Théâtre dans le genre
+qu'il avoit choisi. Ses envieux ne purent pourtant s'empêcher de parler
+mal de son Ouvrage. Je ne vois pas, disoit un Auteur Contemporain, qui
+ne réussissoit point, où est le mérite de l'avoir fait: ce sont les
+_Adelphes_ de Térence; il est aisé de travailler en y mettant si peu du
+sien, et c'est se donner de la réputation à peu de frais. On n'écoutoit
+point les personnes qui parloient de la sorte; et Molière eut lieu
+d'être satisfait du Public, qui aplaudit fort à sa Pièce; c'est aussi
+une de celles que l'on verroit encore représenter aujourd'hui avec le
+plus de plaisir, si elle étoit jouée avec autant de feu et de
+délicatesse qu'elle l'étoit du tems de l'Auteur.
+
+ * * * * *
+
+Les _Fâcheux_, qui parurent à la Cour au mois d'Août 1661, et à Paris le
+4 du mois de Novembre suivant, achevèrent de donner à Molière la
+supériorité sur tous ceux de son tems qui travailloient pour le Théâtre
+comique. La diversité de caractères dont cette Pièce est remplie, et la
+nature que l'on y voyoit peinte avec des traits si vifs, enlevoient tous
+les aplaudissements du Public. On avoua que Molière avoit trouvé la
+belle Comédie: il la rendoit divertissante et utile. Cependant l'homme
+de Cour, comme l'homme de Ville, qui croyoit voir le ridicule de son
+caractère sur le Théâtre de Molière, ataquoit l'Auteur de tous côtés. Il
+outre tout, disoit-t-on; il est inégal dans ses peintures; il dénoue
+mal. Toutes les dissertations malines que l'on fesoit sur ses Pièces,
+n'en empêchoient pourtant point le succès; et le Public étoit toujours
+de son côté.
+
+ * * * * *
+
+On lit dans la Préface, qui est à la tête des Pièces de Molière,
+qu'elles n'avoient pas d'égales beautés, parce, dit-on, qu'il étoit
+obligé d'assujettir son génie à des Sujets qu'on lui prescrivoit, et de
+travailler avec une très-grande précipitation. Mais je sai par de
+très-bons mémoires qu'on ne lui a jamais donné de sujets. Il en avoit un
+magazin d'ébauchez par la quantité de petites farces qu'il avoit
+hazardées dans les Provinces; et la Cour et la Ville lui présentoient
+tous les jours des originaux de tant de façons, qu'il ne pouvoit
+s'empêcher de travailler de lui-même sur ceux qui frapoient le plus. Et
+quoiqu'il dise dans sa Préface des _Fâcheux_, qu'il ait fait cette Pièce
+en quinze jours de tems, j'ai cependant de la peine à le croire; c'étoit
+l'homme du monde qui travailloit avec le plus de difficulté; et il s'est
+trouvé que des divertissements qu'on lui demandoit, étoient faits plus
+d'un an auparavant.
+
+ * * * * *
+
+On voit dans les remarques de Mr Ménage que «dans la Comédie des
+_Fâcheux_, qui est,» dit-t-il, «une des plus belles de Mr de Molière,
+le Fâcheux chasseur qu'il introduit sur la Scène, est Mr de S**: que ce
+fut le Roi qui lui donna ce sujet, en sortant de la première
+représentation de cette Pièce, qui se donna chez Mr Fouquet.» Sa
+Majesté, voyant passer Monsieur de S**, dit à Molière: «Voilà un grand
+original que vous n'avez point encore copié.» Je n'ai pu savoir
+absolument si ce fait est véritable; mais j'ai été mieux informé que Mr
+Ménage de la manière dont cette belle Scène du Chasseur fut faite.
+Molière n'y a aucune part que pour la versification; car ne connoissant
+point la chasse, il s'excusa d'y travailler. De sorte qu'une personne,
+que j'ai des raisons de ne pas nommer, la lui dicta tout entière dans un
+jardin; et Mr de Molière l'aïant versifiée, en fit la plus belle Scène
+de ses _Fâcheux_, et le Roi prit beaucoup de plaisir à la voir
+représenter.
+
+ * * * * *
+
+L'_École des Femmes_ parut en 1662, avec peu de succès; les gens de
+spectacle furent partagés; les Femmes outragées, à ce qu'elles
+croyoient, débauchoient autant de beaux esprits qu'elles le pouvoient,
+pour juger de cette Pièce comme elles en jugeoient. «Mais que
+trouvez-vous à redire d'essenciel à cette Pièce?» disoit un Connoisseur
+à un Courtisan de distinction.--«Ah parbleu! ce que j'y trouve à redire,
+est plaisant,» s'écria l'homme de Cour! «_Tarte à la crème_, morbleu,
+_Tarte à la crème_.--Mais, _Tarte à la crème_, n'est point un défaut,»
+répondit le bon esprit, «pour décrier une Pièce comme vous le
+faites.--_Tarte à la crème_, est exécrable,» répliqua le Courtisan.
+«_Tarte à la crème_! bon Dieu! avec du sens commun, peut-t-on soutenir
+une Pièce où l'on ait mis _Tarte à la crème_?» Cette expression se
+répétoit par écho parmi tous les petits esprits de la Cour et de la
+Ville, qui ne se prêtent jamais à rien, et qui incapables de sentir le
+bon d'un Ouvrage, saisissent un trait foible, pour ataquer un Auteur
+beaucoup au-dessus de leur portée. Molière, outré à son tour des mauvais
+jugemens que l'on portoit sur sa pièce, les ramassa, et en fit la
+_Critique de l'École des Femmes_, qu'il donna en 1663. Cette pièce fit
+plaisir au Public: elle étoit du tems, et ingénieusement travaillée.
+
+ * * * * *
+
+L'_Impromptu de Versailles_, qui fut joué pour la première fois devant
+le Roi le 14e d'Octobre 1663, et à Paris le 4e de Novembre de la même
+année, n'est qu'une conversation satirique entre les Comédiens, dans
+laquelle Molière se donne carrière contre les Courtisans, dont les
+caractères lui déplaisoient, contre les Comédiens de l'Hôtel de
+Bourgogne, et contre ses ennemis.
+
+ * * * * *
+
+Molière, né avec des moeurs droites, et dont les manières étoient
+simples et naturelles, souffroit impatiemment le Courtisan empressé,
+flateur, médisant, inquiet, incommode, faux ami. Il se déchaîne
+agréablement dans son _Impromptu_ contre ces Messieurs-là, qui ne lui
+pardonnoient pas dans l'ocasion. Il ataque leur mauvais goût pour les
+ouvrages: il tâche d'ôter tout crédit au jugement qu'ils fesoient des
+siens.
+
+Mais il s'atache sur tout à tourner en ridicule une pièce intitulée le
+_Portrait du Peintre_, que Mr Boursaut avoit faite contre lui; et à
+faire voir l'ignorance des Comédiens de l'Hôtel de Bourgogne dans la
+déclamation, en les contrefesant tous si naturellement, qu'on les
+reconnoissoit dans son jeu. Il épargna le seul Floridor. Il avoit
+très-grande raison de charger sur leur mauvais goût. Ils ne savoient
+aucuns principes de leur art; ils ignoroient même qu'il en eût. Tout
+leur jeu ne consistoit que dans une prononciation ampoulée et
+emphatique, avec laquelle ils récitoient également tous leurs rôles; on
+n'y reconnoissoit ni mouvemens, ni passion: et cependant les
+Beauchateau, les Mondori, étoient aplaudis, parce qu'ils fesoient
+pompeusement ronfler un vers. Molière, qui connoissoit l'action par
+principes, étoit indigné d'un jeu si mal réglé, et des aplaudissemens
+que le Public ignorant lui donnoit. De sorte qu'il s'apliquoit à metre
+ses Acteurs dans le naturel; et avant lui, pour le comique, et avant Mr
+le Baron, qu'il forma dans le sérieux, comme je le dirai dans la suite,
+le jeu des Comédiens étoit pitoïable pour les personnes qui avoient le
+goût délicat; et nous nous appercevons malheureusement que la plupart de
+ceux qui représentent aujourd'hui, destitués d'étude qui les soutienne
+dans la connoissance des principes de leur art, commencent à perdre ceux
+que Molière avoit établis dans sa Troupe.
+
+ * * * * *
+
+La différence de jeu avoit fait naître de la jalousie entre les deux
+Troupes. On alloit à celle de l'Hôtel de Bourgogne; les Auteurs
+Tragiques y portoient presque tous leurs Ouvrages; Molière en étoit
+fâché. De manière qu'aïant sceu qu'ils dévoient représenter une pièce
+nouvelle dans deux mois, il se mit en tête d'en avoir une toute prête
+pour ce tems-là, afin de figurer avec l'ancienne Troupe. Il se souvint
+qu'un an auparavant un jeune homme lui avoit aporté une pièce intitulée
+_Théagène et Chariclée_, qui à la vérité ne valoit rien; mais qui lui
+avoit fait voir que ce jeune homme en travaillant pouvoit devenir un
+excellent Auteur. Il ne le rebuta point, mais il l'exhorta de se
+perfectionner dans la Poësie, avant que de hazarder ses Ouvrages au
+Public: et il lui dit de revenir le trouver dans six mois. Pendant ce
+tems-là Molière fit le dessein des _Frères Ennemis_; mais le jeune homme
+n'avoit point encore paru: et lorsque Molière en eut besoin, il ne
+savoit où le prendre: il dit à ses Comédiens de le lui déterrer à
+quelque prix que ce fût. Ils le trouvèrent. Molière lui donna son
+projet; et le pria de lui en aporter un acte par semaine, s'il étoit
+possible. Le jeune Auteur, ardent et de bonne volonté, répondit à
+l'empressement de Molière; mais celui-ci remarqua qu'il avoit pris
+presque tout son travail dans la _Thébaïde_ de Rotrou. On lui fit
+entendre que l'on n'avoit point d'honneur à remplir son ouvrage de celui
+d'autrui; que la pièce de Rotrou étoit assez récente pour être encore
+dans la mémoire des Spectateurs; et qu'avec les heureuses dispositions
+qu'il avoit, il falloit qu'il se fît honneur de son premier ouvrage,
+pour disposer favorablement le Public à en recevoir de meilleurs. Mais
+comme le tems pressoit, Molière lui aida à changer ce qu'il avoit pillé,
+et à achever la pièce, qui fut prête dans le tems, et qui fut d'autant
+plus aplaudie, que le Public se prêta à la jeunesse de Mr Racine, qui
+fut animé par les aplaudissemens, et par le présent que Molière lui fit.
+Cependant ils ne furent pas long-tems en bonne intelligence, s'il est
+vrai que ce soit celui-ci qui ait fait la Critique de l'_Andromaque_,
+comme Mr Racine le croyoit: il estimoit cet Ouvrage, comme un des
+meilleurs de l'Auteur; mais Molière n'eut point de part à cette
+Critique; elle est de Mr de Subligny.
+
+Le Roi connoissant le mérite de Molière, et l'atachement particulier
+qu'il avoit pour divertir Sa Majesté, daigna l'honorer d'une pension de
+mille livres. On voit dans ses Ouvrages le remercîment qu'il en fit au
+Roi. Ce bienfait assura Molière dans son travail; il crut après cela
+qu'il pouvoit penser favorablement de ses Ouvrages; et il forma le
+dessein de travailler sur de plus grands caractères, et de suivre le
+goût de Térence un peu plus qu'il n'avoit fait: il se livra avec plus de
+fermeté aux Courtisans, et aux Savans, qui le recherchoient avec
+empressement: on croyoit trouver un homme aussi éguayé, aussi juste dans
+la conversation, qu'il l'étoit dans ses pièces; et l'on avoit la
+satisfaction de trouver dans son commerce encore plus de solidité, que
+dans ses Ouvrages. Et ce qu'il y avoit de plus agréable pour ses amis,
+c'est qu'il étoit d'une droiture de coeur inviolable, et d'une justesse
+d'esprit peu commune.
+
+On ne pouvoit souhaiter une situation plus heureuse que celle où il
+étoit à la Cour, et à Paris depuis quelques années. Cependant il avoit
+cru que son bonheur seroit plus vif et plus sensible, s'il le partageoit
+avec une femme; il voulut remplir la passion que les charmes naissans de
+la fille de la Béjart avoient nourrie dans son coeur, à mesure qu'elle
+avoit cru. Cette jeune fille avoit tous les agrémens qui peuvent engager
+un homme, et tout l'esprit nécessaire pour le fixer. Molière avoit passé
+des amusemens que l'on se fait avec un enfant, à l'amour le plus violent
+qu'une maîtresse puisse inspirer. Mais il savoit que la mère avoit
+d'autres vues, qu'il auroit de la peine à déranger. C'étoit une femme
+altière, et peu raisonnable, lorsqu'on n'adhéroit pas à ses sentimens:
+elle aimoit mieux être l'amie de Molière que sa belle-mère: ainsi il
+auroit tout gâté de lui déclarer le dessein qu'il avoit d'épouser sa
+fille. Il prit le parti de le faire sans en rien dire à cette femme.
+Mais comme elle l'observoit de fort près, il ne put consommer son
+mariage pendant plus de neuf mois; ç'eût été risquer un éclat qu'il
+vouloit éviter sur toutes choses; d'autant plus que la Béjart, qui le
+soupçonnoit de quelque dessein sur sa fille, le menaçoit souvent en
+femme furieuse et extravagante de le perdre, lui, sa fille et elle-même,
+si jamais il pensoit à l'épouser. Cependant la jeune fille ne
+s'acommodoit point de l'emportement de sa mère, qui la tourmentoit
+continuellement, et qui lui fesoit essuyer tous les désagrémens qu'elle
+pouvoit inventer: de sorte que cette jeune personne, plus lasse
+peut-être d'atendre le plaisir d'être femme, que de souffrir les duretés
+de sa mère, se détermina un matin de s'aller jetter dans l'apartement de
+Molière, fortement résolue de n'en point sortir qu'il ne l'eût reconnue
+pour sa femme; ce qu'il fut contraint de faire. Mais cet éclaircissement
+causa un vacarme terrible; la mère donna des marques de fureur et de
+désespoir, comme si Molière avoit épousé sa rivale; ou comme si sa fille
+fût tombée entre les mains d'un malheureux. Néanmoins, il fallut bien
+s'apaiser, il n'y avoit point de remède; et la raison fit entendre à la
+Béjart, que le plus grand bonheur qui pût arriver à sa fille, étoit
+d'avoir épousé Molière; qui perdit par ce mariage tout l'agrément que
+son mérite et sa fortune pouvoient lui procurer, s'il avoit été assez
+Philosophe pour se passer d'une femme.
+
+Celle-ci ne fut pas plutôt Mademoiselle de Molière, qu'elle crut être au
+rang d'une Duchesse; et elle ne se fut pas donnée en Spectacle à la
+Comédie que le Courtisan désocupé lui en conta. Il est bien difficile à
+une Comédienne belle, et soigneuse de sa personne, d'observer si bien sa
+conduite, que l'on ne puisse l'ataquer. Qu'une Comédienne rende à un
+grand Seigneur les devoirs de politesse qui lui sont dus, il n'y a point
+de miséricorde; c'est son amant. Molière s'imagina que toute la Cour,
+toute la Ville en vouloit à son Épouse. Elle négligea de l'en désabuser:
+au contraire les soins extraordinaires qu'elle prenoit de sa parure, à
+ce qu'il lui sembloit, pour tout autre que pour lui, qui ne demandoit
+point tant d'arangement, ne firent qu'augmenter ses soupçons, et sa
+jalousie. Il avoit beau représenter à sa femme la manière dont elle
+devoit se conduire, pour passer heureusement la vie ensemble: elle ne
+profitoit point de ses leçons, qui lui paroissoient trop sévères pour
+une jeune personne, qui d'ailleurs n'avoit rien à se reprocher. Ainsi
+Molière, après avoir essuyé beaucoup de froideurs et de dissentions
+domestiques, fit son possible pour se renfermer dans son travail et dans
+ses amis, sans se mettre en peine de la conduite de sa femme.
+
+ * * * * *
+
+La _Princesse d'Élide_, qui fut représentée dans une grande Fête, que le
+Roi donna aux Reines, et à toute sa Cour au mois de Mai 1664, fit à
+Molière tout l'honneur qu'il en pouvoit atendre. Cette pièce le
+réconcilia, pour ainsi dire, avec le Courtisan chagrin; elle parut dans
+un tems de plaisirs, le Prince l'avoit aplaudie, Molière à la Cour étoit
+inimitable; on lui rendoit justice de tous côtés; les sentimens qu'il
+avoit donnés à ses Personnages, ses vers, sa prose (car il n'avoit pas
+eu le tems de versifier toute sa pièce), tout fut trouvé excellent dans
+son ouvrage. Mais le _Mariage forcé_, qui fut représenté le dernier jour
+de la Fête du Roi, n'eut pas le même sort chez le Courtisan. Est-ce le
+même Auteur, disoit-on, qui a fait ces deux pièces? Cet homme aime à
+parler au Peuple; il n'en sortira jamais: il croit encore être sur son
+Théâtre de campagne. Malgré cette critique, qui étoit peut être en sa
+place, Sganarelle avec ses expressions, ne laissa pas de faire rire
+l'homme de Cour.
+
+ * * * * *
+
+La _Princesse d'Élide_, et le _Mariage forcé_ eurent aussi leurs
+aplaudissemens à Paris au mois de Novembre de la même année; mais bien
+des Gens se récrièrent contre cette dernière pièce, qui n'auroit pas
+passé si un autre Auteur l'avoit donnée, et si elle avoit été jouée par
+d'autres Comédiens que ceux de la Troupe de Molière, qui par leur jeu
+fesoient goûter au Bourgeois les choses les plus communes.
+
+ * * * * *
+
+Molière, qui avoit acoutumé le Public à lui donner souvent des
+nouveautez, hazarda son _Festin de Pierre_ le 15 de Février 1665. On en
+jugea dans ce tems-là, comme on en juge en celui-ci. Et Molière eut la
+prudence de ne point faire imprimer cette pièce; dont on fit dans le
+tems une très-mauvaise Critique.
+
+ * * * * *
+
+C'est une question souvent agitée dans les conversations, savoir si
+Molière a maltraité les Médecins par humeur, ou par ressentiment. Voici
+la solution de ce problème. Il logeoit chez un Médecin, dont la femme,
+qui étoit extrêmement avare, dit plusieurs fois à la Molière qu'elle
+vouloit augmenter le loyer de la portion de maison qu'elle ocupoit.
+Celle-ci qui croyoit encore trop honorer la femme du Médecin de loger
+chez elle, ne daigna seulement pas l'écouter: de sorte que son
+apartement fut loué à la Du-Parc; et on donna congé à la Molière. C'en
+fut assez pour former de la dissension entre ces trois femmes. La
+Du-Parc, pour se mettre bien avec sa nouvelle Hôtesse, lui donna un
+billet de Comédie: celle-ci s'en servit avec joie parce qu'il ne lui
+coûtoit rien pour voir le spectacle. Elle n'y fut pas plutôt, que la
+Molière envoya deux Gardes pour la faire sortir de l'Amphithéâtre; et se
+donna le plaisir d'aller lui dire elle-même, que puisqu'elle la chassoit
+de sa maison, elle pouvoit bien à son tour la faire sortir d'un lieu, où
+elle étoit la maîtresse. La femme du Médecin, plus avare que susceptible
+de honte, aima mieux se retirer que de payer sa place. Un traitement si
+offençant causa de la rumeur: les maris prirent parti trop vivement: de
+sorte que Molière, qui étoit très-facile à entraîner par les personnes
+qui le touchoient, irrité contre le Médecin, pour se venger de lui, fit
+en cinq jours de tems la Comédie de l'_Amour Médecin_, dont il fit un
+divertissement pour le Roi le 15 de Septembre 1665, et qu'il représenta
+à Paris le 22 du même mois. Cette pièce ne relevoit pas à la vérité le
+mérite de son Auteur; Molière le sentit lui-même, puisqu'en la fesant
+imprimer il prévient son Lecteur sur le peu de tems qu'il avoit employé
+à la faire, et sur le peu de plaisir qu'elle peut faire à la lecture.
+
+Depuis ce tems-là Molière n'a pas épargné les Médecins dans toutes les
+ocasions qu'il en a pu amener, bonnes ou mauvaises. Il est vrai qu'il
+avoit peu de confiance en leur savoir; et il ne se servoit d'eux que
+fort rarement, n'aïant, à ce que l'on dit, jamais été saigné. Et l'on
+raporte dans deux livres de remarques que Mr de Mauvilain, et lui,
+étant à Versailles au dîner du Roi, Sa Majesté dit à Molière: «Voilà
+donc votre Médecin? Que vous fait-il?--Sire,» répondit Molière, «nous
+raisonnons ensemble; il m'ordonne des remèdes; je ne les fais point, et
+je guéris.» On m'a assuré que Molière définissoit un Médecin: _un homme
+que l'on paye pour conter des fariboles dans la chambre d'un malade,
+jusqu'à ce que la nature l'ait guéri, ou que les remèdes l'aient tué_.
+Cependant un Médecin du tems et de la connoissance de Molière veut lui
+ôter l'honneur de cette heureuse définition, et il m'a assuré qu'il en
+étoit l'Auteur. Mr de Mauvilain est le Médecin pour lequel Molière a
+fait le troisième placet qui est à la tête de son _Tartuffe_, lorsqu'il
+demanda au Roi un Canonicat de Vincennes pour le fils de ce Médecin.
+
+ * * * * *
+
+Molière étoit continuellement ocupé du soin de rendre sa Troupe la
+meilleure. Il avoit de bons Acteurs pour le Comique; mais il lui en
+manquoit pour le sérieux, qui répondissent à la manière dont il vouloit
+qu'il fut récité sur le Théâtre. Il se présenta une favorable ocasion de
+remplir ses intentions, et le plaisir qu'il avoit de faire du bien à
+ceux qui le méritoient. Mr le Baron a toujours été de ces sujets
+heureux qui touchent à la première vue. Je me flate qu'il ne trouvera
+point mauvais que je dise comment il excita Molière à lui vouloir du
+bien; c'est un des plus beaux endroits de la Vie d'un homme, dont la
+mémoire doit lui être chère.
+
+Un Organiste de Troie, nommé Raisin, fortement ocupé du désir de gagner
+de l'argent, fit faire une épinette à trois claviers, longue à peu près
+de trois piés, et large de deux et demi, avec un corps, dont la capacité
+étoit le double plus grande que celles des épinettes ordinaires. Raisin
+avoit quatre enfans, tous jolis, deux garçons, et deux filles; il leur
+avoit apris à jouer de l'épinette. Quand il eut perfectionné son idée,
+il quite son orgue, et vient à Paris avec sa femme, ses enfants et
+l'épinette. Il obtint une permission de faire voir à la foire de Saint
+Germain le petit spectacle qu'il avoit préparé. Son affiche, qui
+promettoit un Prodige de méchanique, et d'obéissance dans une épinette,
+lui atira du monde les premières fois suffisamment pour que le Public
+fût averti que jamais on n'avoit vu une chose aussi étonnante que
+l'épinette du Troyen. On va la voir en foule; tout le monde l'admire;
+tout le monde en est surpris; et peu de personnes pouvoient deviner
+l'artifice de cet instrument. D'abord le petit Raisin l'aîné, et sa
+petite soeur Babet se metoient chacun à son clavier, et jouoient
+ensemble une pièce, que le troisième clavier répétoit seul d'un bout à
+l'autre, les deux enfants aïant les bras levés. Ensuite le père les
+fesoit retirer, et prenoit une clef, avec laquelle il montoit cet
+instrument, par le moyen d'une roue qui fesoit un vacarme terrible dans
+le corps de la machine, comme s'il y avoit eu une multiplicité de roues,
+possible et nécessaire pour exécuter ce qu'il lui alloit faire jouer. Il
+la changeoit même souvent de place pour ôter tout soupçon. «Hé!
+épinette,» disoit-il, à cet instrument quand tout étoit préparé,
+«jouez-moi une telle courante.» Aussi-tôt l'obéissante épinette jouoit
+cette pièce entière. Quelquefois Raisin l'interrompoit, en lui disant:
+«Arrestez-vous, épinette.» S'il lui disoit de poursuivre la pièce, elle
+la poursuivoit; d'en jouer une autre, elle la jouoit; de se taire, elle
+se taisoit.
+
+Tout Paris étoit ocupé de ce petit prodige; les esprits foibles
+croyoient Raisin sorcier; les plus présomptueux ne pouvoient le deviner.
+Cependant la foire valut plus de vingt mille livres à Raisin. Le bruit
+de cette épinette alla jusqu'au Roi; Sa Majesté voulut la voir, et en
+admira l'invention. Elle la fit passer dans l'apartement de la Reine,
+pour lui donner un spectacle si nouveau. Mais Sa Majesté en fut tout
+d'un coup effrayée; de sorte que le Roi ordonna sur le champ que l'on
+ouvrît le corps de l'épinette, d'où l'on vit sortir un petit enfant de
+cinq ans, beau comme un Ange. C'étoit Raisin le cadet, qui fut dans le
+moment caressé de toute la Cour. Il étoit tems que le pauvre enfant
+sortît de sa prison, où il étoit si mal à son aise depuis cinq ou six
+heures, que l'épinette en avoit contracté une mauvaise odeur.
+
+Quoique le secret de Raisin fût découvert, il ne laissa pas de former le
+dessein de tirer encore parti de son épinette à la foire suivante. Dans
+le tems il fait afficher, et il annonce le même spectacle que l'année
+précédente; mais il promet de découvrir son secret, et d'acompagner son
+épinette d'un petit divertissement. Cette foire fut aussi heureuse pour
+Raisin que la première. Il commençoit son spectacle par sa machine,
+ensuite de quoi les trois enfants dançoient une sarabande; ce qui étoit
+suivi d'une Comédie que ces trois petites personnes, et quelques autres
+dont Raisin avoit formé une Troupe, représentoient tant bien que mal.
+Ils avoient deux petites pièces qu'ils fesoient rouler, _Tricassin
+rival_, et l'_Andouille de Troie_. Cette Troupe prit le titre de
+Comédiens de Monsieur le Dauphin, et elle se donna en spectacle avec
+succès pendant du tems.
+
+Je sais que cette Histoire n'est pas tout-à-fait de mon sujet; mais elle
+m'a paru si singuliére, que je ne crois pas que l'on me sache mauvais
+gré de l'avoir donnée. D'ailleurs on verra par la suite, qu'elle a du
+rapport à quelques particularitez qui regardent Molière.
+
+ * * * * *
+
+Pendant que cette nouvelle Troupe se fesoit valoir, le petit Baron étoit
+en pension à Villejuif; et un Oncle, et une Tante ses Tuteurs avoient
+déjà mangé la plus grande et la meilleure partie du bien que sa mère lui
+avoit laissé, et lui en restant peu qu'ils pussent consommer, ils
+commençoient à être embarrassés de sa personne. Ils poursuivoient un
+procès en son nom: leur Avocat, qui se nommoit Margane, aimoit beaucoup
+à faire de méchans vers: une pièce de sa façon intitulée _la Nimphe
+dodue_, qui couroit parmi le Peuple, fesoit assez connoître la mauvaise
+disposition qu'il avoit pour la Poësie. Il demanda un jour à l'Oncle et
+à la Tante de Baron ce qu'ils vouloient faire de leur pupille. «Nous ne
+le savons point,» dirent-ils; «son inclination ne paroît pas encore:
+cependant il récite continuellement des vers.--Et bien,» répondit
+l'Avocat, «que ne le mettez-vous dans cette petite Troupe de Monsieur le
+Dauphin, qui a tant de succès?» Ces parens saisirent ce conseil plus par
+envie de se deffaire de l'enfant, pour dissiper plus aisément le reste
+de son bien, que dans la vue de faire valoir le talent qu'il avoit
+apporté en naissant. Ils l'engagèrent donc pour cinq ans dans la Troupe
+de la Raisin, car son mari étoit mort alors. Cette femme fut ravie de
+trouver un enfant qui étoit capable de remplir tout ce que l'on
+souhaiteroit de lui: et elle fit ce petit contrat avec d'autant plus
+d'empressement, qu'elle y avoit été fortement incitée par un fameux
+Médecin, qui étoit de Troie, et qui s'intéressant à l'établissement de
+cette veuve, jugeoit que le petit Baron pouvoit y contribuer, étant fils
+d'une des meilleures Comédiennes qui ait jamais été.
+
+Le petit Baron parut sur le Théâtre de la Raisin avec tant
+d'aplaudissement, qu'on le fut voir jouer avec plus d'empressement que
+l'on n'en avoit eu à chercher l'épinette. Il étoit surprenant qu'un
+enfant de dix ou onze ans, sans avoir été conduit dans les principes de
+la déclamation, fît valoir une passion avec autant d'esprit qu'il le
+fesoit.
+
+La Raisin s'étoit établie après la foire proche du vieux Hôtel de
+Guénégaud; et elle ne quita point Paris qu'elle n'eût gagné vingt mille
+écus de bien. Elle crut que la campagne ne lui seroit pas moins
+favorable; mais à Rouen, au lieu de préparer le lieu de son spectacle,
+elle mangea ce qu'elle avoit d'argent avec un Gentil-homme de Monsieur
+le Prince de Monaco, nommé Olivier, qui l'aimoit à la fureur, et qui la
+suivoit par tout; de sorte qu'en très-peu de tems sa Troupe fut réduite
+dans un état pitoyable. Ainsi destituée de moyens pour jouer la Comédie
+à Rouen, la Raisin prit le parti de revenir à Paris avec ses petits
+Comédiens, et son Olivier.
+
+Cette femme n'aïant aucune ressource, et connoissant l'humeur
+bien-fesante de Molière, alla le prier de lui prêter son Théâtre pour
+trois jours seulement, afin que le petit gain qu'elle espéroit de faire
+dans ses trois représentations lui servît à remettre sa troupe en état.
+Molière voulut bien lui acorder ce qu'elle lui demandoit. Le premier
+jour fut plus heureux qu'elle ne se l'étoit promis; mais ceux qui
+avoient entendu le petit Baron, en parlèrent si avantageusement, que le
+second jour qu'il parut sur le Théâtre, le lieu étoit si rempli, que la
+Raisin fit plus de mille écus.
+
+Molière, qui étoit incommodé, n'avoit pu voir le petit Baron les deux
+premiers jours; mais tout le monde lui en dit tant de bien, qu'il se fit
+porter au Palais Royal à la troisième représentation, tout malade qu'il
+étoit. Les Comédiens de l'Hôtel de Bourgogne n'en avoient manqué aucune,
+et ils n'étoient pas moins surpris du jeune Acteur, que l'étoit le
+Public, sur tout la Du-Parc, qui le prit tout d'un coup en amitié; et
+qui bien sérieusement avoit fait de grands préparatifs pour lui donner à
+souper ce jour-là. Le petit homme, qui ne sçavoit auquel entendre pour
+recevoir les caresses qu'on lui fesoit, promit à cette Comédienne qu'il
+iroit chez elle. Mais la partie fut rompue par Molière, qui lui dit de
+venir souper avec lui. C'étoit un maître et un oracle quand il parloit.
+Et ces Comédiens avoient tant de déférence pour lui, que Baron n'osa lui
+dire qu'il étoit retenu; et la Du-Parc n'avoit garde de trouver mauvais
+que le jeune homme lui manquât de parole. Ils regardoient tous ce bon
+acueil, comme la fortune de Baron; qui ne fut pas plutôt arrivé chez
+Molière, que celui-ci commença par envoyer chercher son Tailleur, pour
+le faire habiller, (car il étoit en très-mauvais état) et il recommanda
+au Tailleur que l'habit fût très-propre, complet, et fait dès le
+lendemain matin. Molière interrogeoit et observoit continuellement le
+jeune Baron pendant le souper, et il le fit coucher chez lui, pour avoir
+plus de tems de connoître ses sentimens par la conversation, afin de
+placer plus seurement le bien qu'il lui vouloit faire.
+
+Le lendemain matin le Tailleur exact aporta sur les neuf à dix heures au
+petit Baron un équipage tout complet. Il fut tout étonné, et fort aise
+de se voir tout d'un coup si bien ajusté. Le Tailleur lui dit qu'il
+falloit descendre dans l'apartement de Molière pour le remercier. «C'est
+bien mon intention,» répondit le petit homme, «mais je ne crois pas
+qu'il soit encore levé.» Le Tailleur l'aïant assuré du contraire, il
+descendit, et fit un compliment de reconnoissance à Molière, qui en fut
+très-satisfait, et qui ne se contenta pas de l'avoir si bien fait
+acommoder; il lui donna encore six louis d'or, avec ordre de les
+dépencer à ses plaisirs. Tout cela étoit un rêve pour un enfant de douze
+ans, qui étoit depuis long-tems entre les mains de gens durs, avec
+lesquels il avoit souffert, et il étoit dangereux et triste qu'avec les
+favorables dispositions qu'il avoit pour le Théâtre, il restât en de si
+mauvaises mains. Ce fut cette fâcheuse situation qui toucha Molière. Il
+s'aplaudit d'être en état de faire du bien à un jeune homme qui
+paroissoit avoir toutes les qualitez nécessaires pour profiter du soin
+qu'il vouloit prendre de lui; il n'avoit garde d'ailleurs, à le prendre
+du côté du bon esprit, de manquer une ocasion si favorable d'assurer sa
+Troupe, en y fesant entrer le petit Baron.
+
+Molière lui demanda ce que sincérement il souhaiteroit le plus
+alors?--«D'être avec vous le reste de mes jours,» lui répondit Baron,
+«pour vous marquer ma vive reconnoissance de toutes les bontez que vous
+avez pour moi.--Eh! bien,» lui dit Molière, «c'est une chose faite, le
+Roi vient de m'accorder un ordre pour vous ôter de la Troupe où vous
+êtes.» Molière, qui s'étoit levé dès quatre heures du matin, avoit été à
+S. Germain suplier sa Majesté de lui acorder cette grace, et l'ordre
+avoit été expédié sur le champ.
+
+La Raisin ne fut pas longtemps à savoir son malheur; animée par son
+Olivier, elle entra toute furieuse le lendemain matin dans la chambre de
+Molière, deux pistolets à la main, et lui dit que s'il ne lui rendoit
+son Acteur elle alloit lui casser la tête. Molière, sans s'émouvoir, dit
+à son domestique de lui ôter cette femme-là. Elle passa tout d'un coup
+de l'emportement à la douleur; les pistolets lui tombèrent des mains, et
+elle se jeta aux piés de Molière, le conjurant, les larmes aux yeux, de
+lui rendre son Acteur; et lui exposant la misère où elle alloit être
+réduite, elle et toute sa famille, s'il le retenoit.--«Comment
+voulez-vous que je fasse?» lui dit-il; «le Roi veut que je le retire de
+votre Troupe; voilà son ordre.» La Raisin voyant qu'il n'y avoit plus
+d'espérance, pria Molière de lui acorder du moins que le petit Baron
+jouât encore trois jours dans sa Troupe.--«Non-seulement trois,»
+répondit Molière, «mais huit; à condition pourtant qu'il n'ira point
+chez vous, et que je le ferai toujours acompagner par un homme qui le
+ramènera dès que la pièce sera finie.» Et cela de peur que cette femme,
+et Olivier, ne séduisissent l'esprit du jeune homme pour le faire
+retourner avec eux. Il fallut bien que la Raisin en passât par là; mais
+ces huit jours lui donnèrent beaucoup d'argent, avec lequel elle voulut
+faire un établissement près de l'Hôtel de Bourgogne; mais dont le
+détail, et le succès ne regardent point mon sujet.
+
+Molière, qui aimoit les bonnes moeurs, n'eut pas moins d'attention à
+former celles de Baron, que s'il eût été son propre fils: il cultiva
+avec soin les dispositions extraordinaires qu'il avoit pour la
+déclamation. Le Public sait comme moi jusqu'à quel degré de perfection
+il l'a élevé. Mais ce n'est pas le seul endroit par lequel il nous a
+fait voir qu'il a sçu profiter des leçons d'un si grand Maître. Qui,
+depuis sa mort, a soutenu plus seurement le Théâtre comique, que
+Monsieur Baron?
+
+ * * * * *
+
+Le Roi se plaisoit tellement aux divertissements fréquents que la Troupe
+de Molière lui donnoit, qu'au mois d'Août 1665, Sa Majesté jugea à
+propos de la fixer tout-à-fait à son service, en lui donnant une pension
+de sept mille livres. Elle prit alors le titre de la Troupe du Roi,
+qu'elle a toujours conservé depuis, et elle étoit de toutes les fêtes
+qui se fesoient par tout où étoit Sa Majesté.
+
+Molière de son côté n'épargnoit ni soins, ni veilles pour soutenir, et
+augmenter la réputation qu'il s'étoit acquise, et pour répondre aux
+bontez que le Roi avoit pour lui. Il consultoit ses amis; il examinoit
+avec atention ce qu'il travailloit; on sait même que lorsqu'il vouloit
+que quelque Scène prît le Peuple des Spectateurs, comme les autres, il
+la lisoit à sa servante pour voir si elle en seroit touchée. Cependant
+il ne saisissoit pas toujours le Public d'abord; il l'éprouva dans son
+_Avare_. A peine fut-il représenté sept fois. La prose dérouta ce
+Public. «Comment!» disoit Monsieur le Duc de ..., «Molière est-il fou,
+et nous prend-il pour des benests, de nous faire essuyer cinq Actes de
+prose? A-t-on jamais vu plus d'extravagance? Le moyen d'être diverti par
+de la prose!» Mais Molière fut bien vengé de ce Public injuste et
+ignorant quelques années après: il donna son _Avare_ pour la seconde
+fois le 9e Septembre 1668. On y fut en foule, et il fut joué presque
+toute l'année; tant il est vrai que le Public goûte rarement les bonnes
+choses quand il est dépaysé. Cinq Actes de prose l'avoient révolté la
+première fois; mais la lecture et la réflexion l'avoient ramené, et il
+fut voir avec empressement une pièce qu'il avoit méprisée dans les
+commencemens.
+
+ * * * * *
+
+Cependant ces jugemens injustes et de cabale, et la situation domestique
+où se trouvoit Molière, ne laissoient pas de le troubler, quelque
+heureux qu'il fût du côté de son Prince, et de celui de ses amis. Son
+mariage diminua l'amitié que la Béjart avoit pour lui auparavant, au
+lieu de la cimenter: de manière qu'il voyoit bien que sa belle-mère ne
+l'aimoit plus, et il s'imaginoit que sa femme étoit prête à le haïr.
+L'esprit de ces deux femmes étoit tellement oposé à celui de Molière
+qu'à moins de s'assujetir à leur conduite, et à leur humeur, il ne
+devoit pas compter de jouir d'aucuns momens agréables avec elles. Le
+bien que Molière fesoit à Baron déplaisoit à sa femme: sans se mettre en
+peine de répondre à l'amitié qu'elle vouloit exiger de son mari, elle ne
+pouvoit souffrir qu'il eût de la bonté pour cet enfant, qui de son côté
+à treize ans n'avoit pas toute la prudence nécessaire, pour se gouverner
+avec une femme, pour qui il devoit avoir des égards. Il se voyoit aimé
+du mari; necessaire même à ses spectacles, caressé de toute la Cour, il
+s'embarassoit fort peu de plaire, ou non à la Molière: elle ne le
+négligeoit pas moins; elle s'échapa même un jour de lui donner un
+soufflet sur un sujet assez léger. Le jeune homme en fut si vivement
+piqué qu'il se retira de chez Molière: il crut son honneur intéressé
+d'avoir été batu par une femme. Voilà de la rumeur dans la maison.
+«Est-il possible,» dit Molière à son Épouse, «que vous ayez eu
+l'imprudence de fraper un enfant aussi sensible que vous connoissez
+celui-là; et encore dans un tems où il est chargé d'un rolle de six cens
+vers dans la pièce que nous devons représenter incessamment devant le
+Roi?» On donna beaucoup de mauvaises raisons, piquantes même, ausquelles
+Molière prit le parti de ne point répondre; il se retrancha à tâcher
+d'adoucir le jeune homme, qui s'étoit sauvé chez la Raisin. Rien ne
+pouvoit le ramener, il étoit trop irrité; cependant il promit qu'il
+représenteroit son rolle; mais qu'il ne rentreroit point chez Molière.
+En effet il eut la hardiesse de demander au Roi à Saint Germain la
+permission de se retirer. Et incapable de réflexion, il se remit dans la
+Troupe de la Raisin, qui l'avoit excité à tenir ferme dans son
+ressentiment.
+
+Cette femme prit la résolution de courir la Province avec sa Troupe, qui
+réussit assez par tout à cause de son Acteur. Mais elle se dérangea par
+la suite. Il s'en forma une meilleure, dans laquelle étoit Mademoiselle
+de Beauval: Baron jugea à propos de s'y metre. Cependant il étoit
+toujours ocupé de Molière; l'âge, le changement lui fesoient sentir la
+reconnoissance qu'il lui devoit, et le tort qu'il avoit eu de le quiter.
+Il ne cachoit point ces sentimens, et il disoit publiquement qu'il ne
+chercheoit point à se remettre avec lui, parce qu'il s'en reconnoissoit
+indigne. Ces discours furent raportés à Molière; il en fut bien aise; et
+ne pouvant tenir contre l'envie qu'il avoit de faire revenir ce jeune
+homme dans sa Troupe, qui en avoit besoin, il lui écrivit à Dijon une
+lettre très-touchante; et comme s'il avoit été assuré que Baron
+adhéreroit à sa priére, et répondroit au bien qu'il lui fesoit, il lui
+envoya un nouvel ordre du Roi, et lui marqua de prendre la poste pour se
+rendre plus promtement auprès de lui.
+
+Molière avoit souffert de l'absence de Baron; l'éducation de ce jeune
+homme l'amusoit dans ses momens de relâche; les chagrins de famille
+augmentoient tous les jours chez lui. Il ne pouvoit pas toujours
+travailler, ni être avec ses amis pour s'en distraire. D'ailleurs il
+n'aimoit pas le nombre, ni la gêne, il n'avoit rien pour s'amuser et
+s'étourdir sur ses déplaisirs. Sa plus douloureuse réflexion étoit,
+qu'étant parvenu à se former la réputation d'un homme de bon esprit, on
+eût à lui reprocher que son ménage n'en fût pas mieux conduit, et plus
+paisible. Ainsi il regardoit le retour de Baron comme un amusement
+famillier, avec lequel il pourroit avec plus de satisfaction mener une
+vie tranquile, conforme à sa santé et à ses principes, débarassé de cet
+atirail étranger de famille, et d'amis même qui nous dérobent le plus
+souvent par leur présence importune les momens les plus agréables de
+notre vie.
+
+Baron ne fut pas moins vif que Molière sur les sentimens du retour: il
+part aussi-tôt qu'il eut reçu la lettre: et Molière ocupé du plaisir de
+revoir son jeune Acteur quelques momens plutôt, fut l'atendre à la porte
+Saint Victor le jour qu'il devoit arriver. Mais il ne le reconnut point.
+Le grand air de la campagne et la course l'avoient tellement harrassé et
+défiguré, qu'il le laissa passer sans le reconnoître, et il revint chez
+lui tout triste après avoir bien atendu. Il fut agréablement surpris d'y
+trouver Baron, qui ne put metre en oeuvre un beau compliment qu'il avoit
+composé en chemin; la joie de revoir son bien-faiteur lui ôta la parole.
+
+Molière demanda à Baron s'il avoit de l'argent. Il lui répondit qu'il
+n'en avoit que ce qui étoit resté de répandu dans sa poche; parce qu'il
+avoit oublié sa bourse sous le chevet de son lit à la dernière couchée;
+qu'il s'en étoit aperçu à quelques postes; mais que l'empressement qu'il
+avoit de le revoir ne lui avoit pas permis de retourner sur ses pas pour
+chercher son argent. Molière fut ravi que Baron revînt touché, et
+reconnoissant. Il l'envoya à la Comédie, avec ordre de s'enveloper
+tellement dans son manteau que personne ne pût le reconnoître; parce
+qu'il n'étoit pas habillé, quoique fort proprement, à la phantaisie d'un
+homme qui en fesoit l'agrément de ses spectacles; Molière n'oublia rien
+pour le remetre dans son lustre. Il reprit la même atention qu'il avoit
+eue pour lui dans les commencemens: et l'on ne peut s'imaginer avec quel
+soin il s'apliquoit à le former dans les moeurs, comme dans sa
+profession. En voici un exemple qui fait un des plus beaux traits de sa
+vie.
+
+ * * * * *
+
+Un homme, dont le nom de famille étoit Mignot, et Mondorge celui de
+Comédien, se trouvant dans une triste situation, prit la résolution
+d'aller à Hauteüil, où Molière avoit une maison, et où il étoit
+actuellement, pour tâcher d'en tirer quelque secours, pour les besoins
+pressans d'une famille qui étoit dans une misère affreuse. Baron, à qui
+ce Mondorge s'adressa, s'en aperçut aisément; car ce pauvre Comédien
+fesoit le spectacle du monde le plus pitoyable. Il dit à Baron, qu'il
+savoit être un assuré protecteur auprès de Molière, que l'urgente
+nécessité où il étoit lui avoit fait prendre le parti de recourir à lui,
+pour le mettre en état de rejoindre quelque troupe avec sa famille;
+qu'il avoit été le camarade de Mr de Molière en Languedoc; et qu'il ne
+doutoit pas qu'il ne lui fît quelque charité, si Baron vouloit bien
+s'intéresser pour lui.
+
+Baron monta dans l'apartement de Molière, et lui rendit le discours de
+Mondorge, avec peine, et avec précaution pourtant, craignant de rapeller
+désagréablement à un homme fort riche, l'idée d'un camarade fort gueux.
+«Il est vrai que nous avons joué la Comédie ensemble,» dit Molière, «et
+c'est un fort honneste homme; je suis fâché que ses petites affaires
+soient en si mauvais état. Que croyez-vous,» ajouta-t-il, «que je lui
+doive donner?» Baron se deffendit de fixer le plaisir que Molière
+vouloit faire à Mondorge, qui pendant que l'on décidoit sur le secours
+dont il avoit besoin, dévoroit dans la cuisine, où Baron lui avoit fait
+donner à manger.--«Non,» répondit Molière, «je veux que vous déterminiez
+ce que je dois lui donner.» Baron ne pouvant s'en deffendre, statua sur
+quatre pistoles, qu'il croyoit suffisantes pour donner à Mondorge la
+facilité de joindre une Troupe.--«Eh bien, je vais lui donner quatre
+pistoles pour moi,» dit Molière à Baron, «puisque vous le jugez à
+propos: mais en voilà vingt autres que je lui donnerai pour vous: je
+veux qu'il connoisse que c'est à vous qu'il a l'obligation du service
+que je lui rens. J'ai aussi,» ajoute-t-il, «un habit de Théâtre, dont je
+crois que je n'aurai plus de besoin, qu'on le lui donne; le pauvre homme
+y trouvera de la ressource pour sa profession.» Cependant cet habit, que
+Molière donnoit avec tant de plaisir, lui avoit coûté deux mille cinq
+cens livres, et il étoit presque tout neuf. Il assaisonna ce présent
+d'un bon acueil qu'il fit à Mondorge, qui ne s'étoit pas atendu à tant
+de libéralité.
+
+ * * * * *
+
+Quoique la Troupe de Molière fût suivie, elle ne laissa pas de languir
+pendant quelque tems par le retour de Scaramouche. Ce Comédien, après
+avoir gagné une somme assez considérable pour se faire dix ou douze
+mille livres de rente, qu'il avoit placées à Florence, lieu de sa
+naissance, fit dessein d'aller s'y établir. Il commença par y envoyer sa
+femme, et ses enfans; et quelque tems après il demanda au Roi la
+permission de se retirer en son Pays. Sa Majesté voulut bien la lui
+acorder; mais elle lui dit en même-tems qu'il ne falloit pas espérer de
+retour. Scaramouche, qui ne comptoit pas de revenir, ne fit aucune
+atention à ce que le Roi lui avoit dit: il avoit de quoi se passer du
+Théâtre. Il part; mais il trouva chez lui une femme et des enfans
+rebelles, qui le reçurent non-seulement comme un étranger, mais encore
+qui le maltraitèrent. Il fut batu plusieurs fois par sa femme, aidée de
+ses enfans, qui ne voulaient point partager avec lui la jouissance du
+bien qu'il avoit gagné, et ce mauvais traitement alla si loin, qu'il ne
+put y résister: de manière qu'il fit solliciter fortement son retour en
+France, pour se délivrer de la triste situation où il étoit en Italie.
+Le Roi eut la bonté de lui permettre de revenir. Paris l'avoit trouvé
+fort à redire; et son retour réjouit toute la Ville. On alla avec
+empressement à la Comédie Italienne pendant plus de six mois, pour
+revoir Scaramouche: la Troupe de Molière fut négligée pendant tout ce
+tems-là; elle ne gagnoit rien; et les Comédiens étoient prêts à se
+révolter contre leur Chef. Ils n'avoient point encore Baron pour
+rapeller le Public; et l'on ne parloit pas de son retour. Enfin ces
+Comédiens injustes murmuroient hautement contre Molière, et lui
+reprochoient qu'il laissoit languir leur Théâtre. «Pourquoi,» lui
+disoient-ils, «ne faites-vous pas des ouvrages qui nous soutiennent?
+Faut-il que ces Farceurs d'Italiens nous enlèvent tout Paris?» En un mot
+la troupe étoit un peu dérangée, et chacun des Acteurs méditoit de
+prendre son parti. Molière étoit lui-même embarassé comment il les
+ramèneroit; et à la fin fatigué des discours de ses Comédiens, il dit à
+la Du-Parc, et à la Béjart, qui le tourmentoient le plus, qu'il ne
+savoit qu'un moyen pour l'emporter sur Scaramouche, et gagner bien de
+l'argent: que c'étoit d'aller bien loin pour quelque tems, pour s'en
+revenir comme ce Comédien; mais il ajouta qu'il n'étoit ni en pouvoir,
+ni dans le dessein d'exécuter ce moyen, qui étoit trop long; mais
+qu'elles étoient les maîtresses de s'en servir. Après s'être moqué
+d'elles, il leur dit sérieusement que Scaramouche ne seroit pas toujours
+couru avec ce même empressement: qu'on se lassoit des bonnes choses,
+comme des mauvaises, et qu'ils auroient leur tour. Ce qui arriva aussi
+par la première pièce que donna Molière.
+
+ * * * * *
+
+Ce n'est pas là le seul désagrément que Molière ait eu avec ses
+Comédiens: l'avidité du gain étouffoit bien souvent leur reconnoissance,
+et ils le harcelloient toujours pour demander des graces au Roi. Les
+Mousquetaires, les Gardes-du-Corps, les Gendarmes, et les Chevaux-Légers
+entroient à la Comédie sans payer: et le Parterre en étoit toujours
+rempli: de sorte que les Comédiens pressèrent Molière d'obtenir de Sa
+Majesté un Ordre pour qu'aucune personne de sa Maison n'entrât à la
+Comédie sans payer. Le Roi le lui acorda. Mais ces Messieurs ne
+trouvèrent pas bon que les Comédiens leur fissent imposer une loi si
+dure; et ils prirent pour un affront qu'ils eussent eu la hardiesse de
+le demander: les plus mutins s'ameutèrent; et ils résolurent de forcer
+l'entrée. Ils furent en troupe à la Comédie. Ils ataquent brusquement
+les Gens qui gardoient les portes. Le Portier se deffendit pendant
+quelque tems; mais enfin étant obligé de céder au nombre, il leur jeta
+son épée, se persuadant qu'étant desarmé, ils ne le tueroient pas: le
+pauvre homme se trompa. Ces furieux, outrés de la résistance qu'il avoit
+faite, le percèrent de cent coups d'épée: et chacun d'eux en entrant lui
+donnoit le sien. Ils cherchoient toute la Troupe pour lui faire éprouver
+le même traitement qu'aux gens qui avoient voulu soutenir la porte. Mais
+Béjart, qui étoit habillé en vieillard pour la pièce qu'on alloit jouer,
+se présenta sur le Théâtre. «Eh! Messieurs,» leur dit-il, «épargnez du
+moins un pauvre Vieillard de soixante-quinze ans, qui n'a plus que
+quelques jours à vivre.» Le compliment de ce jeune Comédien, qui avoit
+profité de son habillement pour parler à ces mutins, calma leur fureur.
+Molière leur parla aussi très-vivement sur l'ordre du Roi. De sorte que
+refléchissant sur la faute qu'ils venoient de faire, ils se retirèrent.
+Le bruit, et les cris avoient causé une allarme terrible dans la Troupe;
+les femmes croyoient être mortes: chacun cherchoit à se sauver, sur tout
+Hubert et sa femme, qui avoient fait un trou dans le mur du Palais
+Royal. Le mari voulut passer le premier; mais parce que le trou n'étoit
+pas assez ouvert, il ne passa que la tête et les épaules; jamais le
+reste ne put suivre. On avoit beau le tirer de dedans le Palais Royal,
+rien n'avançoit; et il crioit comme un forcené par le mal qu'on lui
+fesoit, et dans la peur qu'il avoit que quelque Gendarme ne lui donnât
+un coup d'épée dans le derrière. Mais le tumulte s'étant apaisé, il en
+fut quite pour la peur; et l'on agrandit le trou pour le retirer de la
+torture où il étoit.
+
+Quand tout ce vacarme fut passé la Troupe tint conseil, pour prendre une
+résolution dans une occasion si périlleuse. «Vous ne m'avez point donné
+de repos,» dit Molière à l'Assemblée, que je n'aie importuné le Roi pour
+avoir l'ordre, qui nous a mis tous à deux doigts de notre perte; il est
+question présentement de voir, ce que nous avons à faire.» Hubert
+vouloit qu'on laissât toujours entrer la maison du Roi, tant il
+apréhendoit une seconde rumeur. Plusieurs autres, qui ne craignoient pas
+moins que lui, furent de même avis. Mais Molière, qui étoit ferme dans
+ses résolutions, leur dit que puisque le Roi avoit daigné leur acorder
+cet ordre, il falloit en pousser l'exécution jusques au bout, si Sa
+Majesté le jugeoit à propos: et «je pars dans ce moment,» leur dit-il,
+«pour l'en informer.» Ce dessein ne plut nullement à Hubert, qui
+trembloit encore.
+
+Quand le Roi fut instruit de ce désordre, Sa Majesté ordonna aux
+Commandans des Corps qui l'avoient fait, de les faire metre sous les
+armes le lendemain, pour connoître et faire punir les plus coupables, et
+pour leur réitérer ses deffenses d'entrer à la Comédie sans payer.
+Molière, qui aimoit fort la harangue, fut en faire une à la tête des
+Gendarmes; et leur dit que ce n'étoit point pour eux, ni pour les autres
+personnes qui composoient la Maison du Roi, qu'il avoit demandé à Sa
+Majesté un ordre pour les empêcher d'entrer à la Comédie: que la Troupe
+seroit toujours ravie de les recevoir quand ils voudroient les honorer
+de leur présence. Mais qu'il y avoit un nombre infini de malheureux qui
+tous les jours abusant de leur nom, et de la bandolière de Messieurs les
+Gardes-du-Corps, venoient remplir le Parterre, et ôter injustement à la
+Troupe le gain qu'elle devoit faire. Qu'il ne croyoit pas que des
+Gentilshommes qui avoient l'honneur de servir le Roi dûssent favoriser
+ces misérables contre les Comédiens de Sa Majesté. Que d'entrer à la
+Comédie sans payer n'étoit point une prérogative que des personnes de
+leur caractère dûssent si fort ambitionner, jusqu'à répandre du sang
+pour se la conserver. Qu'il falloit laisser ce petit avantage aux
+Auteurs, et aux Personnes, qui n'aïant pas le moyen de dépenser quinze
+sols, ne voyoient le spectacle que par charité, s'il m'est permis,
+dit-il, de parler de la sorte. Ce discours fit tout l'effet que Molière
+s'étoit promis; et depuis ce tems-là la Maison du Roi n'est point entrée
+à la Comédie sans payer.
+
+ * * * * *
+
+Quelque tems après le retour de Baron, on joua une pièce intitulée
+_Dom-Quixote_ (je n'ai pu savoir de quel Auteur). On l'avoit prise dans
+le tems que Dom-Quixote installe Sancho-Pança dans son Gouvernement.
+Molière fesoit Sancho: et comme il devoit paroître sur le Théâtre monté
+sur un Ane, il se mit dans la coulisse pour être prest à entrer dans le
+moment que la Scène le demanderoit. Mais l'Ane, qui ne savoit point le
+rolle par coeur, n'observa point ce moment; et dès qu'il fut dans la
+coulisse il voulut entrer, quelques efforts que Molière employât pour
+qu'il n'en fît rien. Sancho tiroit le licou de toute sa force; l'Ane
+n'obéissoit point; il vouloit absolument paroître. Molière apelloit:
+«Baron, la Forest, à moi! ce maudit Ane veut entrer.» La Forest étoit
+une servante qui fesoit alors tout son domestique, quoiqu'il eût près de
+trente mille livres de rente. Cette femme étoit dans la coulisse oposée,
+d'où elle ne pouvoit passer par-dessus le Théâtre pour arrêter l'Ane; et
+elle rioit de tout son coeur de voir son maître renversé sur le derrière
+de cet animal, tant il metoit de force à tirer son licou, pour le
+retenir. Enfin, destitué de tout secours, et désespérant de pouvoir
+vaincre l'opiniâtreté de son Ane, il prit le parti de se retenir aux
+ailes du Théâtre, et de laisser glisser l'animal entre ses jambes pour
+aller faire telle Scène qu'il jugeroit à propos. Quand on fait réflexion
+au caractère d'esprit de Molière, à la gravité de sa conduite, et de sa
+conversation, il est risible que ce Philosophe fût exposé à de pareilles
+avantures, et prît sur lui les Personnages les plus comiques. Il est
+vrai qu'il s'en est lassé plus d'une fois, et si ce n'avoit été
+l'attachement inviolable qu'il avoit pour les plaisirs du Roi, il auroit
+tout quité pour vivre dans une molesse philosophique, dont son
+domestique, son travail, et sa Troupe l'empêchoient de jouir. Il y avoit
+d'autant plus d'inclination qu'il étoit devenu très-valétudinaire, et il
+étoit réduit à ne vivre que de lait. Une toux qu'il avoit négligée, lui
+avoit causé une fluxion sur la poitrine, avec un crachement de sang,
+dont il étoit resté incommodé; de sorte qu'il fut obligé de se mettre au
+lait pour se racommoder, et pour être en état de continuer son travail.
+Il observa ce régime presque le reste de ses jours. De manière qu'il
+n'avoit plus de satisfaction que par l'estime dont le Roi l'honoroit, et
+du côté de ses amis. Il en avoit de choisis, à qui il ouvroit souvent
+son coeur.
+
+ * * * * *
+
+L'amitié qu'ils avoient formée dès le Collége, Chapelle et lui, dura
+jusqu'au dernier moment. Cependant celui-là n'étoit pas un ami consolant
+pour Molière, il étoit trop dissipé; il aimoit véritablement, mais il
+n'étoit point capable de rendre de ces devoirs empressés qui réveillent
+l'amitié. Il avoit pourtant un apartement chez Molière à Hauteuil, où il
+alloit fort souvent; mais c'étoit plus pour se réjouir, que pour entrer
+dans le sérieux. C'étoit un de ces génies supérieurs et réjouissans, que
+l'on annonçoit six mois avant que de le pouvoir donner pendant un repas.
+Mais pour être trop à tout le monde, il n'étoit point assez à un
+véritable ami: de sorte que Molière s'en fit deux plus solides dans la
+personne de Mrs Rohault et Mignard, qui le dédommageoient de tous les
+chagrins qu'il avoit d'ailleurs. C'étoit à ces deux Messieurs qu'il se
+livroit sans réserve. «Ne me plaignez-vous pas,» leur disoit-il un jour,
+«d'être d'une profession, et dans une situation si oposées aux
+sentimens, et à l'humeur que j'ai présentement? J'aime la vie tranquile;
+et la mienne est agitée par une infinité de détails communs et
+turbulens, sur lesquels je n'avois pas compté dans les commencemens, et
+ausquels il faut absolument que je me donne tout entier malgré moi. Avec
+toutes les précautions, dont un homme peut être capable, je n'ai pas
+laissé de tomber dans le désordre où tous ceux qui se marient sans
+réflexion ont acoutumé de tomber.--Oh! oh!» dit Mr Rohaut.--«Oui, mon
+cher Monsieur Rohaut, je suis le plus malheureux de tous les hommes,»
+ajouta Molière, «et je n'ai que ce que je mérite. Je n'ai pas pensé que
+j'étois trop austère, pour une société domestique. J'ai cru que ma femme
+devoit assujétir ses manières à sa vertu, et à mes intentions; et je
+sens bien que dans la situation où elle est, elle eût encore été plus
+malheureuse que je ne le suis, si elle l'avoit fait. Elle a de
+l'enjouement, de l'esprit; elle est sensible au plaisir de le faire
+valoir; tout cela m'ombrage malgré moi. J'y trouve à redire, je m'en
+plains. Cette femme cent fois plus raisonnable que je ne le suis, veut
+jouir agréablement de la vie; elle va son chemin: et assurée par son
+innocence, elle dédaigne de s'assujétir aux précautions que je lui
+demande. Je prens cette négligence pour du mépris; je voudrois des
+marques d'amitié pour croire que l'on en a pour moi, et que l'on eût
+plus de justesse dans sa conduite pour que j'eusse l'esprit tranquille.
+Mais ma femme, toujours égale, et libre dans la sienne, qui seroit
+exempte de tout soupçon pour tout autre homme moins inquiet que je ne le
+suis, me laisse impitoyablement dans mes peines; et ocupée seulement du
+désir de plaire en général, comme toutes les femmes, sans avoir de
+dessein particulier, elle rit de ma foiblesse. Encore si je pouvois
+jouir de mes amis aussi souvent que je le souhaiterois pour m'étourdir
+sur mes chagrins et sur mon inquiétude! Mais vos ocupations
+indispensables, et les miennes m'ôtent cette satisfaction.» Mr Rohaut
+étala à Molière toutes les maximes d'une saine Philosophie pour lui
+faire entendre qu'il avoit tort de s'abandonner à ses déplaisirs.--«Eh!»
+lui répondit Molière, «je ne saurois être Philosophe avec une femme
+aussi aimable que la mienne; et peut-être qu'en ma place vous passeriez
+encore de plus mauvais quarts d'heure.»
+
+Chapelle n'entroit pas si intimement dans les plaintes de Molière, il
+étoit contrariant avec lui, et il s'ocupoit beaucoup plus de l'esprit et
+de l'enjouement, que du coeur, et des affaires domestiques, quoique ce
+fût un très-honnête homme. Il aimoit tellement le plaisir qu'il s'en
+étoit fait une habitude. Mais Molière ne pouvoit plus lui répondre de ce
+côté-là, à cause de son incommodité. Ainsi quand Chapelle vouloit se
+réjouir à Hauteuil, il y menoit des Convives pour lui tenir tête; et il
+n'y avoit personne qui ne se fît un plaisir de le suivre. Connoître
+Molière étoit un mérite que l'on chercheoit à se donner avec
+empressement: d'ailleurs Mr de Chapelle soutenoit sa table avec
+honneur. Il fit un jour partie avec Mrs de J..., de N..., et de L...,
+pour aller se réjouir à Hauteuil avec leur ami. «Nous venons souper avec
+vous,» dirent-ils à Molière.--«J'en aurois», dit-il, «plus de plaisir si
+je pouvois vous tenir compagnie; mais ma santé ne me le permetant pas,
+je laisse à Mr de Chapelle le soin de vous régaler du mieux qu'il
+pourra.» Ils aimoient trop Molière pour le contraindre; mais ils lui
+demandèrent du moins Baron.--«Messieurs,» leur répondit Molière, je vous
+vois en humeur de vous divertir toute la nuit; le moïen que cet enfant
+puisse tenir? il en seroit incommodé, je vous prie de le laisser.--Oh
+parbleu,» dit Mr de L..., «la fête ne seroit pas bonne sans lui, et
+vous nous le donnerez.» Il falut l'abandonner: et Molière prit son lait
+devant eux, et s'alla coucher.
+
+Les Convives se mirent à table: les commencemens du repas furent froids:
+c'est l'ordinaire entre gens qui savent ménager le plaisir; et ces
+Messieurs excelloient dans cette étude. Mais le vin eut bien tôt
+réveillé Chapelle, et le tourna du côté de la mauvaise humeur.
+«Parbleu,» dit-il, «je suis un grand fou de venir m'enyvrer ici tous les
+jours, pour faire honneur à Molière; je suis bien las de ce train-là: et
+ce qui me fâche c'est qu'il croit que j'y suis obligé.» La Troupe
+presque toute yvre aprouva les plaintes de Chapelle. On continue de
+boire, et insensiblement on changea de discours. A force de raisonner
+sur les choses qui font ordinairement la matière de semblables repas
+entre gens de cette espèce, on tomba sur la morale vers les trois heures
+du matin. «Que notre vie est peu de chose!» dit Chapelle. «Qu'elle est
+remplie de traverses! Nous sommes à l'affût pendant trente ou quarante
+années pour jouir d'un moment de plaisir, que nous ne trouvons jamais!
+Notre jeunesse est harcellée par de maudits parents, qui veulent que
+nous nous metions un fatras de fariboles dans la tête. Je me soucie,
+morbleu bien,» ajouta-t-il, «que la terre tourne, ou le soleil, que ce
+fou de Des-Cartes ait raison, ou cet extravagant d'Aristote. J'avois
+pourtant un enragé Précepteur qui me rebatoit toujours ces fadaises-là,
+et qui me fesoit sans cesse retomber sur son Épicure. Encore passe pour
+ce Philosophe-là, c'étoit celui qui avoit le plus de raison. Nous ne
+sommes pas débarassez de ces fous-là, qu'on nous étourdit les oreilles
+d'un établissement. Toutes ces femmes,» dit-il encore, en haussant la
+voix, «sont des animaux qui sont ennemis jurés de notre repos. Oui
+morbleu, chagrins, injustice, malheurs de tous côtés dans cette
+vie-ci!--Tu as parbleu raison, mon cher ami,» répondit J. en
+l'embrassant; «sans ce plaisir-ci que ferions-nous? La vie est un pauvre
+partage; quittons-la, de peur que l'on ne sépare d'aussi bons amis que
+nous le sommes; allons nous noyer de compagnie; la rivière est à notre
+portée.--Cela est vrai,» dit N..., «nous ne pouvons jamais mieux prendre
+notre tems pour mourir bons amis, et dans la joie; et notre mort fera du
+bruit.» Ainsi ce glorieux dessein fut aprouvé tout d'une voix. Ces
+Yvrognes se lèvent, et vont gayement à la rivière. Baron courut avertir
+du monde, et éveiller Molière, qui fut effrayé de cet extravagant
+projet, parce qu'il connoissoit le vin de ses amis. Pendant qu'il se
+levoit, la Troupe avoit gagné la rivière; et ils s'étoient déjà saisis
+d'un petit bateau, pour prendre le large, afin de se noyer en plus
+grande eau. Des Domestiques, et des gens du lieu furent promtement à ces
+débauchés, qui étoient déjà dans l'eau, et les repêchèrent. Indignés du
+secours qu'on venoit de leur donner ils mirent l'épée à la main, courent
+sur leurs ennemis, les poursuivent jusques dans Hauteuil, et les
+vouloient tuer. Ces pauvres gens se sauvent la plupart chez Molière, qui
+voyant ce vacarme dit à ces furieux: «Qu'est-ce que c'est donc,
+Messieurs, que ces coquins-là vous ont fait?--Comment ventrebleu,» dit
+J..., qui étoit le plus opiniâtré à se noyer, «ces malheureux nous
+empêcheront de nous noyer? Écoute, mon cher Molière, tu as de l'esprit,
+voi si nous avons tort. Fatigués des peines de ce monde-ci, nous avons
+fait dessein de passer en l'autre pour être mieux: la rivière nous a
+paru le plus court chemin pour nous y rendre; ces marauds nous l'ont
+bouché. Pouvons-nous faire moins que de les en punir?--Comment! vous
+avez raison,» répondit Molière. «Sortez d'ici, coquins, que je ne vous
+assomme,» dit-il à ces pauvres gens, paroissant en colère. «Je vous
+trouve bien hardis de vous oposer à de si belles actions.» Ils se
+retirèrent marqués de quelques coups d'épée.
+
+«Comment! Messieurs,» poursuit Molière aux débauchés, «que vous ai-je
+fait pour former un si beau projet sans m'en faire part? Quoi, vous
+voulez vous noyer sans moi? Je vous croyois plus de mes amis.--Il a
+parbleu raison,» dit Chapelle, «voilà une injustice que nous lui
+faisions. Vien donc te noyer avec nous.--Oh! doucement,» répondit
+Molière; «ce n'est point ici une affaire à entreprendre mal à propos:
+c'est la dernière action de notre vie, il n'en faut pas manquer le
+mérite. On seroit assez malin pour lui donner un mauvais jour, si nous
+nous noyons à l'heure qu'il est: on diroit à coup seur que nous
+l'aurions fait la nuit, comme des désespérés, ou comme des gens yvres.
+Saisissons le moment qui nous fasse le plus d'honneur, et qui réponde à
+notre conduite. Demain sur les huit à neuf heures du matin, bien à jeun
+et devant tout le monde nous irons nous jeter la tête devant dans la
+rivière.--J'aprouve fort ses raisons,» dit N..., «et il n'y a pas le
+petit mot à dire.--Morbleu j'enrage,» dit L..., Molière a toujours cent
+fois plus d'esprit que nous. Voilà qui est fait, remetons la partie à
+demain; et allons nous coucher, car je m'endors.» Sans la présence
+d'esprit de Molière il seroit infailliblement arrivé du malheur, tant
+ces Messieurs étoient yvres, et animés contre ceux qui les avoient
+empêchés de se noyer. Mais rien ne le désoloit plus, que d'avoir affaire
+à de pareilles gens, et c'étoit cela qui bien souvent le dégoûtoit de
+Chapelle; cependant leur ancienne amitié prenoit toujours le dessus.
+
+ * * * * *
+
+Chapelle étoit heureux en semblables avantures. En voici une, où il eut
+encore besoin de Molière. En revenant d'Hauteuil, à son ordinaire, bien
+rempli de vin (car il ne voyageoit jamais à jeun), il eut querelle au
+milieu de la petite prairie d'Hauteuil avec un valet, nommé Godemer, qui
+le servoit depuis plus de trente ans. Ce vieux domestique avoit
+l'honneur d'être toujours dans le carosse de son Maître. Il prit
+phantaisie à Chapelle en descendant d'Hauteuil, de lui faire perdre
+cette prérogative, et de le faire monter derrière son carosse. Godemer,
+acoutumé aux caprices que le vin causoit à son Maître, ne se mit pas
+beaucoup en peine d'exécuter ses ordres. Celui-ci se mit en colère:
+l'autre se moque de lui. Ils se gourment dans le carosse: le Cocher
+descend de son siége pour aller les séparer. Godemer en profite pour se
+jeter hors du carosse. Mais Chapelle irrité le poursuit, et le prend au
+collet; le Valet se deffend, et le Cocher ne pouvoit les séparer.
+Heureusement Molière et Baron, qui étoient à leur fenêtre, aperçurent
+les Combatans: ils crurent que les Domestiques de Chapelle
+l'assommoient: ils acourent au plus vîte. Baron, comme le plus ingambe,
+arriva le premier, et fit cesser les coups; mais il fallut Molière pour
+terminer le différent. «Ah! Molière,» dit Chapelle, «puisque vous voilà,
+jugez si j'ai tort. Ce coquin de Godemer s'est lancé dans mon carosse,
+comme si c'étoit à un Valet de figurer avec moi.--Vous ne savez ce que
+vous dites,» répondit Godemer; «Monsieur sait que je suis en possession
+du devant de votre carosse depuis plus de trente ans; pourquoi
+voulez-vous me l'ôter aujourd'hui sans raison?--Vous êtes un insolent
+qui perdez le respect,» répliqua Chapelle; «si j'ai voulu vous permettre
+de monter dans mon carosse, je ne le veux plus; je suis le Maître, et
+vous irez derrière, ou à pié.--Y a-t-il de la justice à cela,» dit
+Godemer? «Me faire aller à pié, présentement que je suis vieux, et que
+je vous ai si bien servi pendant si longtems! Il falloit m'y faire aller
+pendant que j'étois jeune, j'avois des jambes alors; mais à présent je
+ne puis plus marcher. En un mot comme en cent,» ajouta ce Valet, «vous
+m'avez acoutumé au carosse, je ne puis plus m'en passer; et je serois
+des-honoré si l'on me voïoit aujourd'hui derrière.--Jugez-nous, Molière,
+je vous en prie,» dit Mr de Chapelle, «j'en passerai par tout ce que
+vous voudrez.--Et bien, puisque vous vous en raportez à moi,» dit
+Molière, «je vais tâcher de mettre d'acord deux si honnêtes gens. Vous
+avez tort,» dit-il à Godemer, «de perdre le respect envers votre maître,
+qui peut vous faire aller comme il voudra; il ne faut pas abuser de sa
+bonté. Ainsi je vous condamne à monter derrière son Carrosse jusqu'au
+bout de la prairie: et là vous lui demanderez fort honnêtement la
+permission d'y rentrer: je suis seur qu'il vous la donnera.--Parbleu,»
+s'écria Chapelle, «voilà un jugement qui vous fera honneur dans le
+monde. Tenez, Molière, vous n'avez jamais donné une marque d'esprit si
+brillante. Oh, bien,» ajouta-t-il, «je fais grace entière à ce maraut-là
+en faveur de l'équité avec laquelle vous venez de nous juger. Ma foi,
+Molière,» dit-il encore, «je vous suis obligé, car cette affaire là
+m'embarassoit; elle avoit sa difficulté. A Dieu, mon cher ami, tu juges
+mieux qu'homme de France.»
+
+ * * * * *
+
+Molière étant seul avec Baron, il prit occasion de lui dire que le
+mérite de Chapelle étoit effacé quand il se trouvoit dans des situations
+aussi désagréables que celle où il venoit de le voir: qu'il étoit bien
+fâcheux qu'une personne qui avoit autant d'esprit que lui, eût si peu de
+retenue; et qu'il aimeroit beaucoup mieux avoir plus de conduite pour se
+satisfaire, que tant de brillant pour faire plaisir aux autres. «Je ne
+vois point,» ajouta Molière, «de passion plus indigne d'un galand homme
+que celle du vin: Chapelle est mon ami, mais ce malheureux panchant
+m'ôte tous les agrémens de son amitié. Je n'ose lui rien confier, sans
+risquer d'être commis un moment après avec toute la terre.» Ce discours
+ne tendoit qu'à donner à Baron du dégoût pour la débauche; car il ne
+laissoit passer aucune occasion de le tourner au bien; mais sur toutes
+choses il lui recommandoit de ne point sacrifier ses amis, comme fesoit
+Chapelle, à l'envie de dire un bon mot, qui avoit souvent de mauvaises
+suites.
+
+Je ne puis m'empêcher de raporter celui qu'il dit à l'occasion d'une
+Épigramme qu'il avoit faite contre Mr le M. de ....; c'étoit une espèce
+de fat constitué en dignité, on sait que la fatuité est de tous les
+états. Le Marquis offensé se trouvant chez Mr de M. en présence de
+Chapelle, qu'il savoit être l'Auteur de l'Épigramme, ou du moins il s'en
+doutoit, menaçoit d'une terrible force le pauvre Auteur, sans le nommer:
+son emportement ne finissoit point. Le Poëte devoit mourir sous le
+bâton, ou du moins en avoir tant de coups, qu'il se souviendroit toute
+sa vie d'avoir versifié. Chapelle, fatigué d'entendre toujours ce
+fanfaron parler sur ce ton là, se lève, et s'aprochant de Mr de....
+«Eh! morbleu,» lui dit-il, en lui présentant le dos, «si tu as tant
+d'envie de donner des coups de bâton, donne-les, et t'en va.»
+
+ * * * * *
+
+On sait que les trois premiers actes de la Comédie du _Tartuffe_ de
+Molière furent représentés à Versailles dès le mois de Mai de l'année
+1664, et qu'au mois de Septembre de la même année, ces trois Actes
+furent joués pour la seconde fois à Villers-Coteretz, avec
+aplaudissement. La pièce entière parut la première et la seconde fois au
+Raincy, au mois de Novembre suivant, et en 1665; mais Paris ne l'avoit
+point encore vue en 1667. Molière sentoit la difficulté de la faire
+passer dans le public. Il le prévint par des lectures; mais il n'en
+lisoit que jusqu'au quatrième acte: de sorte que tout le monde étoit
+fort embarassé comment il tireroit Orgon de dessous la table. Quand il
+crut avoir suffisamment préparé les esprits, le 5. d'Aoust 1667, il fait
+afficher le _Tartuffe_. Mais il n'eut pas été représenté une fois que
+les gens austères se révoltèrent contre cette pièce. On représenta au
+Roi qu'il étoit de conséquence que le ridicule de l'Hypocrisie ne parût
+point sur le Théâtre. Molière, disoit-on, n'étoit pas préposé pour
+reprendre les personnes qui se couvrent du manteau de la dévotion, pour
+enfreindre les loix les plus saintes, et pour troubler la tranquilité
+domestique des familles. Enfin ceux qui représentèrent au Roi, le firent
+avec de bonnes raisons, puisque Sa Majesté jugea à propos de défendre la
+représentation du _Tartuffe_. Cet ordre fut un coup de foudre pour les
+Comédiens, et pour l'Auteur. Ceux-là attendoient avec justice un gain
+considérable de cette pièce; et Molière croyoit donner par cet Ouvrage
+une dernière main à sa réputation. Il avoit manié le caractère de
+l'hypocrisie avec des traits si vifs et si délicats, qu'il s'étoit
+imaginé que bien loin qu'on deût attaquer sa pièce, on luy sauroit gré
+d'avoir donné de l'horreur pour un vice si odieux. Il le dit lui-même
+dans sa Préface à la tête de cette pièce: mais il se trompa, et il
+devoit savoir par sa propre expérience que le public n'est pas docile.
+Cependant Molière rendit compte au Roi des bonnes intentions qu'il avoit
+eues en travaillant à cette pièce. De sorte que sa Majesté aïant vu par
+elle-même qu'il n'y avoit rien dont les personnes de piété et de probité
+pussent se scandaliser, et qu'au contraire on y combatoit un vice
+qu'elle a toujours eu soin elle-même de détruire par d'autres voies,
+elle permit aparemment à Molière de remettre sa pièce sur le théâtre.
+
+Tous les connoisseurs en jugeoient favorablement; et je raporterai ici
+une remarque de Mr Ménage, pour justifier ce que j'avance. «La prose de
+Mr de Molière,» dit-il, «vaut beaucoup mieux que ses vers. Je lisois
+hier son _Tartufe_. Je lui en avois autrefois entendu lire trois Actes
+chez Mr de Mommor, où se trouvèrent aussi Mr Chapelain, Mr l'abbé de
+Marolles, et quelques autres personnes. Je dis à Mr ..., lorsqu'il
+empêcha qu'on ne le jouât, que c'étoit une pièce dont la morale étoit
+excellente, et qu'il n'y avoit rien qui ne pût être utile au Public.»
+
+ * * * * *
+
+Molière laissa passer quelque temps avant que de hazarder une seconde
+fois la représentation du _Tartuffe_: et l'on donna pendant ce tems-là
+_Scaramouche Hermite_, qui passa dans le Public, sans que personne s'en
+plaignît. «Mais d'où vient,» dit-on à Mr le Prince deffunt, «que l'on
+n'a rien dit contre cette pièce, et que l'on s'est tant récrié contre le
+_Tartuffe_?--C'est,» répondit ce prince, «que Scaramouche joue le Ciel
+et la Religion, dont ces Messieurs là ne se soucient guères, et que
+Molière joue les Hypocrites dans la sienne.»
+
+ * * * * *
+
+Molière ne laissoit point languir le Public sans nouveauté; toujours
+heureux dans le choix de ses caractères, il avoit travaillé sur celui du
+Misantrope; il le donna au Public. Mais il sentit dès la première
+représentation que le peuple de Paris vouloit plus rire qu'admirer; et
+que pour vingt personnes qui sont susceptibles de sentir des traits
+délicats et élevés, il y en a cent qui les rebutent faute de les
+connoître. Il ne fut pas plustost rentré dans son cabinet qu'il
+travailla au _Médecin malgré lui_, pour soutenir le _Misantrope_, dont
+la seconde représentation fut encore plus foible que la première: ce qui
+l'obligea de se depêcher de fabriquer son fagotier. En quoi il n'eut pas
+beaucoup de peine, puisque c'étoit une de ces petites pièces, ou
+aprochant, que sa troupe avoit représentées sur le champ dans les
+commencemens; il n'avoit qu'à transcrire. La troisième représentation du
+_Misantrope_ fut encore moins heureuse que les précédentes. On n'aimoit
+point tout ce sérieux qui est répandu dans cette pièce. D'ailleurs le
+Marquis étoit la copie de plusieurs originaux de conséquence, qui
+décrioient l'ouvrage de toute leur force. «Je n'ai pourtant pu faire
+mieux, et seurement je ne ferai pas mieux,» disoit Molière à tout le
+monde.
+
+ * * * * *
+
+Mr de ** crut se faire un mérite auprès de Molière de deffendre le
+_Misantrope_: il fit une longue lettre qu'il donna à Ribou pour mettre à
+la tête de cette pièce. Molière qui en fut irrité envoya chercher son
+Libraire, le gronda de ce qu'il avoit imprimé cette rapsodie sans sa
+participation, et lui deffendit de vendre aucun exemplaire de sa pièce
+où elle fût, et il brûla tout ce qui en restoit; mais après sa mort on
+l'a rimprimée. Mr de ** qui aimoit fort à voir la Molière, vint souper
+chez elle le jour même. Molière le traitta cavalièrement sur le sujet de
+sa lettre, en lui donnant de bonnes raisons pour souhaiter qu'il ne se
+fût point avisé de deffendre sa pièce.
+
+ * * * * *
+
+A la quatrième représentation du _Misantrope_ il donna son fagotier, qui
+fit bien rire le Bourgeois de la rue St. Denis. On en trouva le
+_Misantrope_ beaucoup meilleur, et insensiblement on le prit pour une
+des meilleures pièces qui ait jamais paru. Et le _Misantrope_ et le
+_Médecin malgré lui_ joints ensemble ramenèrent tout le pêle mêle de
+Paris, aussi bien que les connoisseurs. Molière s'aplaudissant du succès
+de son invention, pour forcer le public à lui rendre justice, hazarda
+d'en tirer une glorieuse vengeance, en fesant jouer le _Misantrope_
+seul. Il eut un succès très-favorable; de sorte que l'on ne put lui
+reprocher que la petite pièce eût fait aller la grande.
+
+Les Hypocrites avoient été tellement irrités par le _Tartuffe_, que l'on
+fit courir dans Paris un livre terrible que l'on mettoit sur le compte
+de Molière pour le perdre. C'est à cette occasion qu'il mit dans le
+_Misantrope_ les vers suivans.
+
+ Et non content encor du tort que l'on me fait,
+ Il court parmi le monde un livre abominable,
+ Et de qui la lecture est même condamnable,
+ Un livre à mériter la dernière rigueur,
+ Dont le fourbe a l'affront de me faire l'Auteur.
+ Et là dessus on voit Oronte qui murmure,
+ Et tâche méchamment d'apuyer l'imposture;
+ Lui qui d'un honnête homme à la Cour tient le rang...
+ Etc...
+
+On voit par cette remarque, que le _Tartuffe_ fut joué avant le
+_Misantrope_, et avant le _Médecin malgré lui_; et qu'ainsi la date de
+la première représentation de ces deux dernières pièces, que l'on a mise
+dans les oeuvres de Molière, n'est pas véritable; puisque l'on marque
+qu'elles ont été jouées dès les mois de Mars et de Juin de l'année 1666.
+
+ * * * * *
+
+Molière avoit lu son _Misantrope_ à toute la Cour, avant que de le faire
+représenter, chacun lui en disoit son sentiment; mais il ne suivoit que
+le sien ordinairement, parce qu'il auroit été souvent obligé de refondre
+ses pièces, s'il avoit suivi tous les avis qu'on lui donnoit. Et
+d'ailleurs il arrivoit quelquefois que ces avis étoient intéressés:
+Molière ne traitoit point de caractères, il ne plaçoit aucuns traits,
+qu'il n'eût des veues fixes. C'est pourquoi il ne voulut point ôter du
+_Misantrope, ce grand Flandrin qui crachoit dans un puits pour faire des
+ronds_, que Madame deffunte lui avoit dit de suprimer, lors qu'il eut
+l'honneur de lire sa pièce à cette Princesse. Elle regardoit cet endroit
+comme un trait indigne d'un si bon ouvrage: mais Molière avoit son
+original, il vouloit le mettre sur le Théâtre.
+
+ * * * * *
+
+Au mois de Décembre de la même année, il donna au Roi le divertissement
+des deux premiers actes d'une Pastorale qu'il avoit faite, c'est
+_Melicerte_. Mais il ne jugea pas à propos avec raison d'en faire le
+troisième Acte; ni de faire imprimer les deux premiers, qui n'ont vu le
+jour qu'après sa mort.
+
+ * * * * *
+
+Le _Sicilien_ fut trouvé une agréable petite pièce à la Cour, et à la
+Ville en 1667. Et l'_Amphitryon_ passa tout d'une voix au mois de
+Janvier 1668. Cependant un Savantasse n'en voulut point tenir compte à
+Molière. «Comment!» disoit-il, «il a tout pris sur Rotrou, et Rotrou sur
+Plaute. Je ne vois pas pourquoi on aplaudit à des Plagiaires. Ç'a
+toujours été», ajoutoit-il, «le caractère de Molière. J'ai fait mes
+études avec lui; et un jour qu'il aporta des vers à son Régent, celui-ci
+reconnut qu'il les avoit pillés; l'autre assura fortement qu'ils étoient
+de sa façon: mais après que le Régent lui eut reproché son mensonge, et
+qu'il lui eut dit qu'il les avoit pris dans Théophile, Molière le lui
+avoua, et lui dit qu'il les y avoit pris avec d'autant plus d'assurance,
+qu'il ne croyoit pas qu'un Jésuite deût lire Théophile. Ainsi,» disoit
+ce Pédant à son ami, «si l'on examinoit bien les ouvrages de Molière, on
+les trouveroit tous pillés de cette force-là. Et même quand il ne sait
+où prendre, il se répète sans précaution.» De semblables Critiques
+n'empêchèrent pas le cours de l'_Amphitryon_, que tout Paris vit avec
+beaucoup de plaisir, comme un spectacle bien rendu en notre langue, et à
+notre goût.
+
+ * * * * *
+
+Après que Molière eut repris avec succès son _Avare_ au mois de Janvier
+1668, comme je l'ay déjà dit, il projetta de donner son _George Dandin_.
+Mais un de ses amis lui fit entendre qu'il y avoit dans le monde un
+Dandin, qui pourroit se reconnoître dans sa pièce, et qui étoit en état
+par sa famille non-seulement de la décrier, mais encore de le faire
+repentir d'y avoir travaillé.--«Vous avez raison,» dit Molière à son
+ami; «mais je sai un seur moyen de me concilier l'homme dont vous me
+parlez; j'irai lui lire ma pièce.» Au spectacle, où il étoit assidu,
+Molière lui demanda une de ses heures perdues pour lui faire une
+lecture. L'homme en question se trouva si fort honoré de ce compliment,
+que toutes affaires cessantes, il donna parole pour le lendemain; et il
+courut tout Paris pour tirer vanité de la lecture de cette pièce.
+«Molière», disoit-il à tout le monde, «me lit ce soir une Comédie:
+voulez-vous en être?» Molière trouva une nombreuse assemblée, et son
+homme qui présidoit. La pièce fut trouvée excellente; et lorsqu'elle fut
+jouée, personne ne la fesoit mieux valoir que celuy dont je viens de
+parler, et qui pourtant auroit pu s'en fâcher, une partie des Scènes que
+Molière avoit traittées dans sa pièce, étant arrivées à cette personne.
+Ce secret de faire passer sur le théâtre un caractère à son original, a
+été trouvé si bon, que plusieurs Auteurs l'ont mis en usage depuis avec
+succès. Le _George Dandin_ fut donc bien receu à la Cour au mois de
+Juillet 1668, et à Paris au mois de Novembre suivant.
+
+ * * * * *
+
+Quand Molière vit que les Hypocrites, qui s'étoient si fort offencés de
+son imposteur, étoient calmés, il se prépara à le faire paroître une
+seconde fois. Il demanda à sa Troupe, plus par conversation que par
+intérest, ce qu'elle lui donneroit, s'il fesoit renaître cette pièce.
+Les Comédiens voulurent absolument qu'il y eût double part sa vie durant
+toutes les fois qu'on la joueroit. Ce qui a toujours été depuis
+très-régulièrement exécuté. On affiche le _Tartuffe_: les Hypocrites se
+réveillent; ils courent de tous côtez pour aviser aux moyens d'éviter le
+ridicule que Molière alloit leur donner sur le théâtre malgré les
+deffences du Roi. Rien ne leur paroissoit plus effronté, rien plus
+criminel que l'entreprise de cet Auteur: et accoutumés à incommoder tout
+le monde, et à n'être jamais incommodés, ils portèrent de toutes parts
+leurs plaintes importunes pour faire réprimer l'insolence de Molière, si
+son anonce avoit son effet. L'assemblée fut si nombreuse que les
+personnes les plus distinguées furent heureuses d'avoir place aux
+troisièmes loges. On allume les lustres. Et l'on étoit prest de
+commencer la pièce quand il arriva de nouvelles défences de la
+représenter, de la part des personnes préposées pour faire exécuter les
+ordres du Roi. Les Comédiens firent aussi-tôt éteindre les lumières, et
+rendre l'argent à tout le monde. Cette défence étoit judicieuse, parce
+que le Roi étoit alors en Flandre: et l'on devoit présumer que Sa
+Majesté aïant deffendu la première fois que l'on jouât cette pièce,
+Molière vouloit profiter de son absence pour la faire passer. Tout cela
+ne se fit pourtant pas sans un peu de rumeur, de la part des
+Spectateurs; et sans beaucoup de chagrin du côté des Comédiens. La
+permission que Molière disoit avoir de sa Majesté pour jouer sa pièce
+n'étoit point par écrit; on n'étoit pas obligé de s'en rapporter à lui.
+Au contraire, après les premières deffences du Roi, on pouvoit prendre
+pour une témérité la hardiesse que Molière avoit eue de remettre le
+_Tartuffe_ sur le théâtre, et peu s'en fallut que cette affaire n'eût
+encore de plus mauvaises suites pour lui; on le menaçoit de tous côtez.
+Il en vit dans le moment les conséquences: c'est pourquoi il dépêcha en
+poste sur le champ la Torellière et la Grange pour aller demander au Roi
+la protection de Sa Majesté dans une si fâcheuse conjoncture. Les
+Hypocrites triomphoient; mais leur joie ne dura qu'autant de tems qu'il
+en fallut aux deux Comédiens pour aporter l'ordre du Roi, qui vouloit
+qu'on jouât le _Tartuffe_.
+
+Le lecteur jugera bien, sans que je lui en fasse la description, quel
+plaisir l'ordre du Roi aporta dans la Troupe, et parmi les personnes de
+spectacle, mais sur tout dans le coeur de Molière, qui se vit justifié
+de ce qu'il avoit avancé. Si on avoit connu sa droiture et sa
+soumission, on auroit été persuadé qu'il ne se seroit point hazardé de
+représenter le _Tartuffe_ une seconde fois, sans en avoir auparavant
+pris l'ordre de Sa Majesté.
+
+Tout le monde sait qu'après cela cette pièce fut jouée de suite, et
+qu'elle a toujours été fort aplaudie toutes les fois qu'elle a paru; et
+les personnes qui ont voulu par passion la critiquer, ont toujours
+succombé sous les raisons de ceux qui en connoissent le mérite.
+
+ * * * * *
+
+Un jour qu'on représentoit cette pièce, Champmêlé, qui n'étoit point
+encore alors dans la Troupe, fut voir Molière dans sa loge, qui étoit
+proche du théâtre. Comme ils en étoient aux complimens, Molière s'écria:
+_Ah chien, ah bourreau!_ et se frapoit la tête comme un possédé:
+Champmêlé crut qu'il tomboit de quelque mal, et il étoit fort
+embarrassé. Mais Molière, qui s'aperceut de son étonnement, lui dit: «Ne
+soyez pas surpris de mon emportement. Je viens d'entendre un Acteur
+déclamer faussement et pitoyablement quatre vers de ma pièce, et je ne
+saurois voir maltraiter mes enfans de cette force là, sans souffrir
+comme un damné.»
+
+ * * * * *
+
+Quelque succès qu'eût le _Tartuffe_ pendant qu'on le joua après l'ordre
+du Roi, cependant _la Femme juge et partie_ de Monfleury fut jouée
+autant de fois au moins dans le même tems à l'Hôtel de Bourgogne. Ainsi
+ce n'est pas toujours le mérite d'une pièce qui la fait réussir; un
+Acteur que l'on aime à voir, une situation, une scène heureusement
+traitée, un travestissement, des pensées piquantes, peuvent entraîner au
+spectacle, sans que la pièce soit bonne.
+
+ * * * * *
+
+La bonté que le Roi eut de permettre que le _Tartuffe_ fût représenté,
+donna un nouveau mérite à Molière. On vouloit même que cette grace fût
+personnelle. Mais Sa Majesté qui savoit par elle-même que l'hypocrisie
+étoit vivement combatue dans cette pièce, fut bien aise que ce vice, si
+oposé à ses sentimens, fût ataqué avec autant de force que Molière le
+combatoit. Tout le monde lui fit compliment sur ce succès; ses ennemis
+même lui en témoignèrent de la joie, et étoient les premiers à dire que
+le _Tartuffe_ étoit de ces pièces excellentes qui mettoient la vertu
+dans son jour. «Cela est vrai,» disoit Molière; «mais je trouve qu'il
+est très-dangereux de prendre ses intérests au prix qui m'en coûte. Je
+me suis repenti plus d'une fois de l'avoir fait.»
+
+ * * * * *
+
+Quoique Molière donnât à ses pièces beaucoup de mérite du côté de la
+composition, cependant elles étoient représentées avec un jeu si
+délicat, que quand elles auroient été médiocres elles auroient passé. Sa
+troupe étoit bien composée; et il ne confioit point ses rolles à des
+Acteurs qui ne seussent pas les exécuter, il ne les plaçoit point à
+l'avanture, comme on fait aujourd'hui. D'ailleurs il prenoit toujours
+les plus difficiles pour lui. Ce n'est pas qu'il eût universellement
+l'éloquence du corps en partage, comme Baron. Au contraire dans les
+commencemens, même dans la Province, il paroissoit mauvais Comédien à
+bien des gens; peut-être à cause d'un hoquet ou tic de gorge qu'il
+avoit, et qui rendoit d'abord son jeu désagréable à ceux qui ne le
+connoissoient pas. Mais pour peu que l'on fît atention à la délicatesse
+avec laquelle il entroit dans un caractère, et il exprimoit un
+sentiment, on convenoit qu'il entendoit parfaitement l'art de la
+déclamation. Il avoit contracté par habitude le hoquet dont je viens de
+parler. Dans les commencemens qu'il monta sur le théâtre, il reconnut
+qu'il avoit une volubilité de langue, dont il n'étoit pas le maître, et
+qui rendoit son jeu désagréable. Et des efforts qu'il se fesoit pour se
+retenir dans la prononciation, il s'en forma un hoquet, qui lui demeura
+jusques à la fin. Mais il sauvoit ce désagrément par toute la finesse
+avec laquelle on peut représenter. Il ne manquoit aucun des accens et
+des gestes nécessaires pour toucher le spectateur. Il ne déclamoit point
+au hasard, comme ceux qui destitués des principes de la déclamation, ne
+sont point assurés dans leur jeu: il entroit dans tous les détails de
+l'action. Mais s'il revenoit aujourd'hui, il ne reconnoitroit pas ses
+ouvrages dans la bouche de ceux qui les représentent.
+
+ * * * * *
+
+Il est vrai que Molière n'étoit bon que pour représenter le Comique; il
+ne pouvoit entrer dans le sérieux, et plusieurs personnes assurent
+qu'aïant voulu le tenter, il réussit si mal la première fois qu'il parut
+sur le théâtre, qu'on ne le laissa pas achever. Depuis ce tems-là, dit
+on, il ne s'atacha qu'au Comique, où il avoit toujours du succès,
+quoique les gens délicats l'acusassent d'être un peu grimacier. Mais si
+ces personnes là le lui avoient reproché à lui-même, je ne sais s'il
+n'auroit pas eu raison de leur répondre que le commun du Public aime les
+charges, et que le jeu délicat ne l'affecte point.
+
+ * * * * *
+
+Molière n'étoit point un homme qu'on pût oublier par l'absence. Mr
+Bernier ne fut pas plutôt de retour de son voyage du Mogol qu'il fut le
+voir à Hauteuil. Après les premiers complimens d'amitié, celui-là
+commença la conversation par la relation. Il fit d'abord observer à
+Molière que l'on n'en usoit point avec l'Empereur du Mogol détrôné, et
+avec ses enfans, aussi inhumainement qu'on le fait en Turquie. «On se
+contente,» dit-il, «de leur donner une drogue, que l'on nomme du Pouss,
+pour leur faire perdre l'esprit, afin qu'ils soient hors d'état de
+former un parti.--Aparemment,» dit Baron, que cette conversation
+ennuyoit fort, «ces gens-là vous ont fait prendre du Pouss avant que de
+revenir.--Taisez vous, jeune homme,» dit Molière, «vous ne connoissez
+pas Mr Bernier, et vous ne savez pas que c'est mon ami; peu s'en faut
+que je ne prenne sérieusement votre imprudence.--Comment!» répliqua
+Baron, qui s'étoit donné toute liberté de parler devant Molière, «vous
+êtes si bons amis, et Monsieur après une si longue absence n'a à la
+première vue que des contes à vous dire?» Le Philosophe touché de cette
+leçon, qui étoit en sa place, se mit sur les sentimens; Molière n'en fut
+pas fâché: car plus homme de Cour que Bernier, et plus ocupé de ses
+affaires que de celles du grand Mogol, la relation ne lui fesoit pas
+beaucoup de plaisir. On parla de santé. Molière rendit compte du mauvais
+état de la sienne à Bernier, qui, au lieu de lui répondre, lui dit qu'il
+avoit conduit heureusement celle du premier Ministre du Grand Mogol:
+qu'il n'avoit point voulu être Médecin de l'Empereur lui-même, parce que
+quand il meurt on enterre aussi le Médecin avec lui. A la fin ne sachant
+plus que dire sur le Mogol, il offrit ses soins à Molière. «Oh!
+Monsieur,» dit Baron, «Mr de Molière est en de bonnes mains. Depuis que
+le Roi a eu la bonté de donner un Canonicat au fils de son Médecin, il
+fait des merveilles; et il tiendra Monsieur long-tems en état de
+divertir Sa Majesté. Les Médecins du Mogol ne s'acommodent point avec
+notre santé. Et à moins que de convenir que l'on vous enterrera avec
+Monsieur, je ne lui conseille pas de vous confier la sienne.» Bernier
+vit bien que Baron étoit un enfant gâté; il mit la conversation sur son
+chapitre. Molière, qui en parloit avec plaisir, en commença l'histoire;
+mais Baron, rebuté de l'entendre, alla chercher à s'amuser ailleurs.
+
+ * * * * *
+
+Molière n'étoit pas seulement bon Acteur et excellent Auteur, il avoit
+toujours soin de cultiver la Philosophie. Chapelle et lui ne se
+passoient rien sur cet article-là. Celui-là pour Gassendi; celui-ci pour
+Des-Cartes. En revenant d'Hauteuil un jour dans le bateau de Molière,
+ils ne furent pas longtems sans faire naître une dispute. Ils prirent un
+sujet grave pour se faire valoir devant un Minime qu'ils trouvèrent dans
+leur bateau, et qui s'y étoit mis pour gagner les Bons-Hommes. «J'en
+fais Juge le bon Père,» dit Molière, «si le Système de Descartes n'est
+pas cent fois mieux imaginé, que tout ce que Mr de Gassendi nous a
+ajusté au Théâtre, pour nous faire passer les rêveries d'Épicure. Passe
+pour sa morale; mais le reste ne vaut pas la peine que l'on y fasse
+atention. N'est-il pas vrai, mon Père?» ajouta Molière, au Minime. Le
+Religieux répondit par un _hom! hom!_ qui fesoit entendre aux
+Philosophes qu'il étoit connoisseur dans cette matière; mais il eut la
+prudence de ne se point mêler dans une conversation si échauffée, sur
+tout avec des gens qui ne paroissoient pas ménager leur
+adversaire.--«Oh! parbleu, mon Père,» dit Chapelle, qui se crut affoibli
+par l'aparente aprobation du Minime, «il faut que Molière convienne que
+Des-Cartes n'a formé son Système que comme un Méchanicien, qui imagine
+une belle machine sans faire atention à l'exécution: le Système de ce
+Philosophe est contraire à une infinité de Phénomènes de la nature, que
+le bon homme n'avoit pas prévus.» Le Minime sembla se ranger du côté de
+Chapelle par un second _hom! hom!_ Molière, outré de ce qu'il
+triomphoit, redouble ses efforts avec une chaleur de Philosophe, pour
+détruire Gassendi par de si bonnes raisons, que le Religieux fut obligé
+de s'y rendre par un troisième _hom! hom!_ obligeant, qui sembloit
+décider la question en sa faveur. Chapelle s'échauffe, et criant du haut
+de la tête pour convertir son Juge, il ébranla son équité par la force
+de son raisonnement. «Je conviens que c'est l'homme du monde qui a le
+mieux rêvé,» ajouta Chapelle; «mais morbleu! il a pillé ses rêveries par
+tout, et cela n'est pas bien. N'est-il pas vrai, mon Père?» dit-il au
+Minime. Le Moine, qui convenoit de tout obligeamment, donna aussi-tost
+un signe d'aprobation, sans proférer une seule parole. Molière, sans
+songer qu'il étoit au lait, saisit avec fureur le moment de rétorquer
+les argumens de Chapelle. Les deux Philosophes en étoient aux
+convulsions, et presque aux invectives d'une dispute Philosophique quand
+ils arrivèrent devant les Bons Hommes. Le Religieux les pria qu'on le
+mît à terre. Il les remercia gracieusement, et aplaudit fort à leur
+profond savoir sans intéresser son mérite. Mais avant que de sortir du
+bateau, il alla prendre sous les piés du batelier sa besace, qu'il y
+avoit mise en entrant. C'étoit un Frère-lay, les deux Philosophes
+n'avoient point vu son enseigne; et honteux d'avoir perdu le fruit de
+leur dispute devant un homme qui n'y entendoit rien, ils se regardèrent
+l'un l'autre sans se rien dire. Molière, revenu de son abatement, dit à
+Baron, qui étoit de la compagnie, mais d'un âge à négliger une pareille
+conversation: «Voyez, petit garçon, ce que fait le silence, quand il est
+observé avec conduite.--Voilà comme vous faites toujours, Molière,» dit
+Chapelle, «vous me commettez sans cesse avec des ânes qui ne peuvent
+savoir si j'ai raison. Il y a une heure que j'use mes poulmons, et je
+n'en suis pas plus avancé.»
+
+ * * * * *
+
+Chapelle reprochoit toujours à Molière son humeur rêveuse; il vouloit
+qu'il fût d'une société aussi agréable que la sienne; il le vouloit en
+tout assujettir à son caractère; et que sans s'embarasser de rien il fût
+toujours préparé à la joie. «Oh! Monsieur,» lui répondit Molière, «vous
+êtes bien plaisant. Il vous est aisé de vous faire ce système de vivre;
+vous êtes isolé de tout; et vous pouvez penser quinze jours durant à un
+bon mot, sans que personne vous trouble, et aller après, toujours chaud
+de vin, le débiter par tout aux dépens de vos amis; vous n'avez que cela
+à faire. Mais si vous étiez, comme moi, occupé de plaire au Roi, et si
+vous aviez quarante ou cinquante personnes, qui n'entendent point
+raison, à faire vivre, et à conduire; un théâtre à soutenir; et des
+ouvrages à faire pour ménager votre réputation, vous n'auriez pas envie
+de rire, sur ma parole; et vous n'auriez point tant d'atention à votre
+bel esprit, et à vos bons mots, qui ne laissent pas de vous faire bien
+des ennemis, croyez moi.--Mon pauvre Molière,» répondit Chapelle, «tous
+ces ennemis seront mes amis dès que je voudrai les estimer, parce que je
+suis d'humeur, et en état de ne les point craindre. Et si j'avois des
+ouvrages à faire, j'y travaillerois avec tranquilité, et peut-être
+seroient-ils moins remplis que les vôtres de choses basses et triviales;
+car vous avez beau faire, vous ne sauriez quiter le goût de la
+farce.--Si je travaillois pour l'honneur,» répondit Molière, «mes
+ouvrages seroient tournez tout autrement: mais il faut que je parle à
+une foule de peuple, et à peu de gens d'esprit pour soutenir ma Troupe;
+ces gens-là ne s'accomoderoient nullement de votre élévation dans le
+stile, et dans les sentimens. Et vous l'avez vu, vous même: quand j'ai
+hazardé quelque chose d'un peu passable, avec quelle peine il m'a fallu
+en arracher le succès! Je suis seur que vous qui me blâmez aujourd'hui,
+vous me louerez quand je serai mort. Mais vous qui faites si fort
+l'habile homme, et qui passez, à cause de votre bel esprit, pour avoir
+beaucoup de part à mes pièces, je voudrois bien vous voir à l'ouvrage.
+Je travaille présentement sur un caractère, où j'ai besoin de telles
+scènes; faites-les, vous m'obligerez, et je me ferai honneur d'avouer un
+secours comme le vôtre.» Chapelle accepta le défi: mais lors qu'il
+aporta son ouvrage à Molière, celui-cy après la première lecture le
+rendit à Chapelle; il n'y avoit aucun goût de théâtre; rien n'y étoit
+dans la nature; c'étoit plustost un recueil de bon mots sans place, que
+des scènes suivies. Cet ouvrage de Mr de Chapelle ne seroit-il point
+l'original du _Tartuffe_, qu'une famille de Paris, jalouse avec justice
+de la réputation de Chapelle, se vante de posséder écrit, et raturé de
+sa main? Mais à en venir à l'examen, on y trouveroit seurement de la
+différence avec celui de Molière.
+
+ * * * * *
+
+Voici un éclaircissement très-singulier que Molière essuya avec un de
+ces Courtisans qui marquent par la singularité. Celui-cy sur le raport
+de quelqu'un, qui vouloit aparemment se moquer de lui, fut trouver
+l'autre en grand Seigneur. «Il m'est revenu, Monsieur de Molière,»
+dit-il avec hauteur dès la porte, «qu'il vous prend phantaisie de
+m'ajuster au Théâtre, sous le titre d'Extravagant; seroit-il bien
+vray?--Moi, Monsieur!» lui répondit Molière, «je n'ai jamais eu dessein
+de travailler sur ce caractère: j'ataquerois trop de monde. Mais si
+j'avois à le faire, je vous avoue, Monsieur, que je ne pourrois mieux
+faire que de prendre dans votre personne le contraste que j'ai acoutumé
+de donner au ridicule, pour le faire sentir davantage.--Ah! je suis bien
+aise que vous me connoissiez un peu,» lui dit le Comte; «et j'étois
+étonné que vous m'eussiez si mal observé. Je venois arrêter votre
+travail; car je ne crois pas que vous eussiez passé outre.--Mais,
+Monsieur,» lui repartit Molière, «qu'aviez-vous à craindre? Vous eût-on
+reconnu dans un caractère si oposé au vôtre?--Tubleu,» répondit le
+Comte, «il ne faut qu'un geste qui me ressemble pour me désigner, et
+c'en seroit assez pour amener tout Paris à votre pièce: je sais
+l'atention que l'on a sur moi.--Non, Monsieur,» dit Molière; «le respect
+que je dois à une personne de votre rang, doit vous être garand de mon
+silence.--Ah! bon,» répondit le Comte, «je suis bien aise que vous soyez
+de mes amis; je vous estime de tout mon coeur, et je vous ferai plaisir
+dans les occasions. Je vous prie,» ajouta-t-il, «mettez-moi en contraste
+dans quelque pièce; je vous donnerai un mémoire de mes bons
+endroits.--Ils se présentent à la première vue,» lui répliqua Molière;
+«mais pourquoi voulez-vous faire briller vos vertus sur le Théâtre?
+Elles paroissent assez dans le monde, personne ne vous ignore.--Cela est
+vrai,» répondit le Comte; «mais je serois ravi que vous les
+raprochassiez toutes dans leur point de vue; on parleroit encore plus de
+moi. Écoutez,» ajouta-t-il, «je tranche fort avec N..., mettez-nous
+ensemble, cela fera une bonne pièce. Quel titre luy
+donneriez-vous?--Mais je ne pourrois,» lui dit Molière, «lui en donner
+d'autre que celui d'_Extravagant_.--Il seroit excellent, par ma foi,»
+lui repartit le Comte, «car le pauvre homme n'extravague pas mal. Faites
+cela, je vous en prie; je vous verrai souvent pour suivre votre travail.
+A Dieu, Monsieur de Molière, songez à notre pièce, il me tarde qu'elle
+ne paroisse.» La fatuité de ce Courtisan mit Molière de mauvaise humeur,
+au lieu de le réjouir; et il ne perdit pas l'idée de le mettre bien
+sérieusement au Théâtre; mais il n'en a pas eu le tems.
+
+ * * * * *
+
+Molière trouva mieux son compte dans la Scène suivante, que dans celle
+du Courtisan; il se mit dans le vrai à son aise, et donna des marques
+désintéressées d'une parfaite sincérité; c'étoit où il triomphoit. Un
+jeune homme de vingt-deux ans, beau et bien fait, le vint trouver un
+jour; et après les complimens lui découvrit qu'étant né avec toutes les
+dispositions nécessaires pour le Théâtre, il n'avoit point de passion
+plus forte, que celle de s'y attacher; qu'il venoit le prier de lui en
+procurer les moyens, et lui faire connoître que ce qu'il avançoit étoit
+véritable. Il déclama quelques Scènes détachées, sérieuses et comiques
+devant Molière, qui fut surpris de l'art avec lequel ce jeune homme
+fesoit sentir les endroits touchans. Il sembloit qu'il eût travaillé
+vingt années, tant il étoit assuré dans ses tons; ses gestes étoient
+ménagés avec esprit: de sorte que Molière vit bien que ce jeune homme
+avoit été élevé avec soin. Il lui demanda comment il avoit apris la
+déclamation.--«J'ai toujours eu inclination de paroître en public,» lui
+dit-il, «les Régens sous qui j'ai étudié ont cultivé les dispositions
+que j'ai aportées en naissant; j'ai tâché d'apliquer les règles à
+l'exécution; et je me suis fortifié en allant souvent à la Comédie.--Et
+avez-vous du bien?» lui dit Molière.--«Mon père est un Avocat assez à
+son aise,» lui répondit le jeune homme.--«Eh bien,» lui répliqua
+Molière, «je vous conseille de prendre sa profession; la nôtre ne vous
+convient point; c'est la dernière ressource de ceux qui ne sauroient
+mieux faire, ou des Libertins, qui veulent se soustraire au travail.
+D'ailleurs, c'est enfoncer le poignard dans le coeur de vos parens, que
+de monter sur le Théâtre; vous en savez les raisons, je me suis toujours
+reproché d'avoir donné ce déplaisir à ma famille. Et je vous avoue que
+si c'étoit à recommencer, je ne choisirois jamais cette profession. Vous
+croyez, peut-estre,» ajouta-t-il, «qu'elle a ses agrémens; vous vous
+trompez. Il est vrai que nous sommes en aparence recherchés des grands
+Seigneurs, mais ils nous assujettissent à leurs plaisirs; et c'est la
+plus triste de toutes les situations, que d'être l'esclave de leur
+phantaisie. Le reste du monde nous regarde comme des gens perdus, et
+nous méprise. Ainsi, Monsieur, quittez un dessein si contraire à votre
+honneur et à votre repos. Si vous étiez dans le besoin, je pourrois vous
+rendre mes services, mais je ne vous le cèle point, je vous serois
+plutôt un obstacle.» Le jeune homme donnoit quelques raisons pour
+persister dans sa résolution, quand Chapelle entra, un peu pris de vin;
+Molière lui fit entendre réciter ce jeune homme. Chapelle en fut aussi
+étonné que son ami. «Ce sera là,» dit-il, «un excellent Comédien!--On ne
+vous consulte pas sur cela,» répond Molière à Chapelle.
+«Représentez-vous,» ajouta-t-il au jeune homme, «la peine que nous
+avons. Incommodez, ou non, il faut être prêts à marcher au premier
+ordre, et à donner du plaisir quand nous sommes bien souvent acablés de
+chagrin; à souffrir la rusticité de la pluspart des gens avec qui nous
+avons à vivre, et à captiver les bonnes graces d'un public, qui est en
+droit de nous gourmander pour l'argent qu'il nous donne. Non, Monsieur,
+croyez moi encore une fois,» dit-il au jeune homme, «ne vous abandonnez
+point au dessein que vous avez pris; faites vous Avocat, je vous répons
+du succès.--Avocat!» dit Chapelle, «et fy! il a trop de mérite pour
+brailler à un barreau: et c'est un vol qu'il fait au public s'il ne se
+fait Prédicateur, ou Comédien.--En vérité,» lui répond Molière, «il faut
+que vous soyez bien yvre pour parler de la sorte, et vous avez mauvaise
+grâce de plaisanter sur une affaire aussi sérieuse que celle-cy, où il
+est question de l'honneur et de l'établissement de Monsieur.--Ah!
+puisque nous sommes sur le sérieux,» répliqua Chapelle, «je vais le
+prendre tout de bon. Aimez vous le plaisir?» dit-il au jeune homme.--«Je
+ne serai pas fâché de jouir de celui qui peut m'être permis,» répondit
+le fils de l'Avocat.--«Eh bien donc,» répliqua Chapelle, «mettez-vous
+dans la tête que malgré tout ce que Molière vous a dit, vous en aurez
+plus en six mois de Théâtre qu'en six années de barreau.» Molière, qui
+n'avoit en vue que de convertir le jeune homme, redoubla ses raisons
+pour le faire; et enfin il réussit à lui faire perdre la pensée de se
+mettre à la Comédie.--«Oh! voilà mon Harangueur qui triomphe,» s'écria
+Chapelle, «mais morbleu vous répondrez du peu de succès que Monsieur
+fera dans le parti que vous lui faites embrasser.»
+
+ * * * * *
+
+Chapelle avoit de la sincérité, mais souvent elle étoit fondée sur de
+faux principes, d'où on ne pouvoit le faire revenir; et quoiqu'il n'eût
+point envie d'offencer personne, il ne pouvoit résister au plaisir de
+dire sa pensée, et de faire valoir un bon mot au dépens de ses amis. Un
+jour qu'il dinoit en nombreuse compagnie avec Mr le Marquis de M***,
+dont le Page, pour tout domestique, servoit à boire, il souffroit de
+n'en point avoir aussi souvent que l'on avoit acoutumé de lui en donner
+ailleurs; la patience lui échappa à la fin. «Eh! je vous prie, Marquis,»
+dit-il à Mr de M***, «donnez-nous la monnoie de votre Page.»
+
+ * * * * *
+
+Chapelle se seroit fait un scrupule de refuser une partie de plaisir, il
+se livroit au premier venu sur cet article-là. Il ne falloit pas être
+son ami pour l'engager dans ces repas qui percent jusques à l'extrémité
+de la nuit: il suffisoit de le connoître légèrement. Molière étoit
+désolé d'avoir un ami si agréable et si honnête homme, attaqué de ce
+deffaut; il lui en fesoit souvent des reproches, et Mr de Chapelle lui
+prometoit toujours merveilles, sans rien tenir. Molière n'étoit pas le
+seul de ses amis, à qui sa conduite fît de la peine. Mr des P*** le
+rencontrant un jour au Palais lui en parla à coeur ouvert. «Est-il
+possible,» lui dit-il, «que vous ne reviendrez point de cette fatigante
+crapule qui vous tuera à la fin? Encore si c'étoit toujours avec les
+mêmes personnes, vous pourriez espérer de la bonté de votre tempérament
+de tenir bon aussi longtems qu'eux. Mais quand une Troupe s'est outrée
+avec vous, elle s'écarte; les uns vont à l'armée, les autres à la
+campagne, où ils se reposent; et pendant ce temps-là une autre compagnie
+les relève; de manière que vous êtes nuit et jour à l'atelier.
+Croyez-vous de bonne foi pouvoir être toujours le Plastron de ces
+gens-là sans succomber? D'ailleurs vous êtes tout agréable,» ajouta Mr
+des P***. «Faut-il prodiguer cet agrément indifféremment à tout le
+monde? Vos amis ne vous ont plus d'obligation, quand vous leur donnez de
+votre tems pour se réjouir avec vous; puisque vous prenez le plaisir
+avec le premier venu qui vous le propose, comme avec le meilleur de vos
+amis. Je pourrois vous dire encore que la Religion, votre réputation
+même, devroient vous arrêter, et vous faire faire de sérieuses
+réflexions sur votre dérangement.--Ah! voilà qui est fait, mon cher ami,
+je vais entièrement me mettre en règle,» répondit Chapelle, la larme à
+l'oeil, tant il étoit touché; «je suis charmé de vos raisons, elles sont
+excellentes, et je me fais un plaisir de les entendre; redites-les moi,
+je vous en conjure, afin qu'elles me fassent plus d'impression. Mais,»
+dit-il, «je vous écouterai plus commodément dans le cabaret qui est ici
+proche, entrons y, mon cher ami, et me faites bien entendre raison, je
+veux revenir de tout cela.» Mr des P***, qui croyoit être au moment de
+convertir Chapelle, le suit; et en buvant un coup de bon vin, lui étale
+une seconde fois sa Rhétorique; mais le vin venoit toujours, de manière
+que ces Messieurs, l'un en prêchant, et l'autre en écoutant,
+s'enyvrèrent si bien, qu'il fallut les reporter chez eux.
+
+ * * * * *
+
+Si Chapelle étoit incommode à ses amis par son indifférence, Molière ne
+l'était pas moins dans son domestique par son exactitude et par son
+arangement. Il n'y avoit personne, quelque attention qu'il eût, qui y
+pût répondre: une fenêtre ouverte ou fermée un moment devant ou après le
+tems qu'il l'avoit ordonné metoit Molière en convulsion; il étoit petit
+dans ces ocasions. Si on lui avoit dérangé un livre, c'en étoit assez
+pour qu'il ne travaillât de quinze jours: il y avoit peu de domestiques
+qu'il ne trouvât en deffaut; et la vieille servante la Forest y étoit
+prise aussi souvent que les autres, quoiqu'elle dût être acoutumée à
+cette fatigante régularité que Molière exigeoit de tout le monde. Et
+même il étoit prévenu que c'étoit une vertu; de sorte que celui de ses
+amis qui étoit le plus régulier, et le plus arangé, étoit celui qu'il
+estimoit le plus.
+
+Il étoit très-sensible au bien qu'il pouvoit faire dire de tout ce qui
+le regardoit: ainsi il ne négligeoit aucune ocasion de tirer avantage
+dans les choses communes, comme dans le sérieux, et il n'épargnoit pas
+la dépense pour se satisfaire; d'autant plus qu'il étoit naturellement
+très-libéral. Et l'on a toujours remarqué qu'il donnoit aux pauvres avec
+plaisir, et qu'il ne leur fesoit jamais des aumônes ordinaires.
+
+ * * * * *
+
+Il n'aimoit point le jeu; mais il avoit assez de penchant pour le sexe;
+la de... l'amusoit quand il ne travailloit pas. Un de ses amis, qui
+étoit surpris qu'un homme aussi délicat que Molière eût si mal placé son
+inclination, voulut le dégoûter de cette Comédienne. «Est-ce la vertu,
+la beauté, ou l'esprit,» lui dit-il, «qui vous font aimer cette
+femme-là? Vous savez que la Barre, et Florimont sont de ses amis;
+qu'elle n'est point belle, que c'est un vrai squelette; et qu'elle n'a
+pas le sens commun.--Je sais tout cela, Monsieur», lui répondit Molière;
+«mais je suis acoutumé à ses deffauts; et il faudroit que je prisse trop
+sur moi, pour m'acommoder aux imperfections d'une autre; je n'en ai ni
+le tems, ni la patience.» Peut-être aussi qu'une autre n'auroit pas
+voulu de l'atachement de Molière; il traitoit l'engagement avec
+négligence, et ses assiduités n'étoient pas trop fatigantes pour une
+femme: en huit jours une petite conversation, c'en étoit assez pour lui,
+sans qu'il se mît en peine d'être aimé, excepté de sa femme, dont il
+auroit acheté la tendresse pour toute chose au monde. Mais aïant été
+malheureux de ce côté-là, il avoit la prudence de n'en parler jamais
+qu'à ses amis; encore falloit-il qu'il y fût indispensablement obligé.
+
+ * * * * *
+
+C'étoit l'homme du monde qui se fesoit le plus servir; il falloit
+l'habiller comme un Grand Seigneur, et il n'auroit pas arangé les plis
+de sa cravate. Il avoit un valet, dont je n'ai pu savoir ny le nom, ny
+la famille, ny le pays; mais je sais que c'estoit un domestique assez
+épais, et qu'il avoit soin d'habiller Molière. Un matin qu'il le
+chaussoit à Chambord, il mit un de ses bas à l'envers. «Un tel,» dit
+gravement Molière, «ce bas est à l'envers.» Aussi-tost ce valet le prend
+par le haut, et en dépouillant la jambe de son maître met ce bas à
+l'endroit. Mais comptant ce changement pour rien, il enfonce son bras
+dedans, le retourne pour chercher l'endroit, et l'envers revenu dessus,
+il rechausse Molière. «Un tel,» lui dit-il encore froidement, «ce bas
+est à l'envers.» Le stupide domestique, qui le vit avec surprise,
+reprend le bas, et fait le même exercice que la première fois; et
+s'imaginant avoir réparé son peu d'intelligence, et avoir donné
+seurement à ce bas le sens où il devoit être, il chausse son maître avec
+confiance: mais ce maudit envers se trouvant toujours dessus, la
+patience échapa à Molière. «Oh, parbleu! c'en est trop,» dit-il, en lui
+donnant un coup de pied qui le fit tomber à la renverse: «ce maraud là
+me chaussera éternellement à l'envers; ce ne sera jamais qu'un sot,
+quelque métier qu'il fasse.--Vous êtes Philosophe! vous estes plustost
+le Diable,» lui répondit ce pauvre garçon, qui fut plus de vingt-quatre
+heures à comprendre comment ce malheureux bas se trouvoit toujours à
+l'envers.
+
+ * * * * *
+
+On dit que le _Pourceaugnac_ fut fait à l'ocasion d'un Gentilhomme
+Limousin, qui un jour de spectacle, et dans une querelle qu'il eut sur
+le théâtre avec les Comédiens, étala une partie du ridicule dont il
+étoit chargé. Il ne le porta pas loin; Molière pour se venger de ce
+Campagnard, le mit en son jour sur le Théâtre; et en fit un
+divertissement au goût du Peuple, qui se réjouit fort à cette pièce,
+laquelle fut jouée à Chambord au mois de Septembre de l'année 1669, et à
+Paris un mois après.
+
+ * * * * *
+
+Le Roi s'estant proposé de donner un divertissement à sa Cour au mois de
+Février de l'année 1670, Molière eut ordre d'y travailler. Il fit les
+_Amans magnifiques_ qui firent beaucoup de plaisir au Courtisan, qui est
+toujours touché par ces sortes de spectacles.
+
+ * * * * *
+
+Molière travailloit toujours d'après la nature, pour travailler plus
+seurement. Mr Rohaut, quoique son ami, fut son modèle pour le
+Philosophe du _Bourgeois Gentilhomme_; et afin d'en rendre la
+représentation plus heureuse, Molière fit dessein d'emprunter un vieux
+chapeau de Mr Rohaut, pour le donner à du Croisy, qui devoit
+représenter ce personnage dans la pièce. Il envoya Baron chez Mr Rohaut
+pour le prier de lui prêter ce chapeau, qui étoit d'une si singulière
+figure qu'il n'avoit pas son pareil. Mais Molière fut refusé, parce que
+Baron n'eut pas la prudence de cacher au Philosophe l'usage qu'on
+vouloit faire de son chapeau. Cette atention de Molière dans une
+bagatelle fait connoître celle qu'il avoit à rendre ses représentations
+heureuses. Il savoit que quelque recherche qu'il pût faire il ne
+trouveroit point un chapeau aussi philosophe que celui de son ami, qui
+auroit cru être déshonoré si sa coëffure avoit paru sur la Scène.
+
+Cette inquiétude de Molière sur tout ce qui pouvoit contribuer au succès
+de ses pièces, causa de la mortification à sa femme à la première
+représentation du _Tartuffe_. Comme cette pièce promettoit beaucoup,
+elle voulut y briller par l'ajustement; elle se fit faire un habit
+magnifique, sans en rien dire à son mari, et du tems à l'avance elle
+étoit ocupée du plaisir de le mettre. Molière alla dans sa loge une
+demi-heure avant qu'on commençât la pièce. «Comment donc, Mademoiselle,»
+dit-il en la voyant si parée, «que voulez vous dire avec cet ajustement?
+ne savez vous pas que vous êtes incommodée dans la pièce? Et vous voilà
+éveillée et ornée comme si vous alliez à une fête! déshabillez vous
+vîte, et prenez un habit convenable à la situation où vous devez être.»
+Peu s'en fallut que la Molière ne voulût pas jouer, tant elle étoit
+désolée de ne pouvoir faire parade d'un habit, qui lui tenoit plus au
+coeur que la pièce.
+
+ * * * * *
+
+Le _Bourgeois Gentilhomme_ fut joué pour la première fois à Chambord au
+mois d'Octobre 1670. Jamais pièce n'a été plus malheureusement reçue que
+celle là; et aucune de celles de Molière ne lui a donné tant de
+déplaisir. Le Roi ne lui en dit pas un mot à son souper: et tous les
+Courtisans la mettoient en morceaux. «Molière nous prend assurément pour
+des Grues de croire nous divertir avec de telles pauvretez,» disoit Mr
+le Duc de ***. «Qu'est-ce qu'il veut dire avec son halaba, balachou?»
+ajoutoit Mr le Duc de ***; «le pauvre homme extravague: il est épuisé;
+si quelqu'autre Auteur ne prend le théâtre, il va tomber: cet homme là
+donne dans la farce Italienne.» Il se passa cinq jours avant que l'on
+représentât cette pièce pour la seconde fois; et pendant ces cinq jours,
+Molière, tout mortifié, se tint caché dans sa chambre. Il apréhendoit le
+mauvais compliment du Courtisan prévenu. Il envoyoit seulement Baron à
+la découverte, qui lui raportoit toujours de mauvaises nouvelles. Toute
+la Cour étoit révoltée.
+
+Cependant on joua cette pièce pour la seconde fois. Après la
+représentation, le Roi, qui n'avoit point encore porté son jugement, eut
+la bonté de dire à Molière: «Je ne vous ai point parlé de votre pièce à
+la première représentation, parce que j'ai apréhendé d'être séduit par
+la manière dont elle avoit été représentée: mais en vérité, Molière,
+vous n'avez encore rien fait qui m'ait plus diverti, et votre pièce est
+excellente.» Molière reprit haleine au jugement de Sa Majesté; et
+aussi-tost il fut accablé de louanges par les Courtisans, qui tous d'une
+voix répétoient tant bien que mal ce que le Roi venoit de dire à
+l'avantage de cette pièce. «Cet homme là est inimitable,» disoit le même
+Mr le Duc de ...; «il y a un _vis comica_, dans tout ce qu'il fait, que
+les anciens n'ont pas aussi heureusement rencontré que lui.» Quel
+malheur pour ces Messieurs que Sa Majesté n'eût point dit son sentiment
+la première fois! ils n'auroient pas été à la peine de se rétracter, et
+de s'avouer foibles connoisseurs en ouvrages. Je pourrois rapeller ici
+qu'ils avoient été auparavant surpris par le Sonnet du _Misantrope_: à
+la première lecture ils en furent saisis; ils le trouvèrent admirable;
+ce ne furent qu'exclamations. Et peu s'en fallut qu'ils ne trouvassent
+fort mauvais que le Misantrope fît voir que ce sonnet étoit détestable.
+
+En effet y a-t-il rien de plus beau que le premier Acte du _Bourgeois
+Gentilhomme_? il devoit du moins fraper ceux qui jugent avec équité par
+les connoissances les plus communes. Et Molière avoit bien raison d'être
+mortifié de l'avoir travaillé avec tant de soin pour être payé de sa
+peine par un mépris assommant. Et si j'ose me prévaloir d'une ocasion si
+peu considérable par raport au Roi, on ne peut trop admirer son heureux
+discernement, qui n'a jamais manqué la justesse dans les petites
+ocasions, comme dans les grands événemens.
+
+Au mois de Novembre de la même année 1670, que l'on représenta le
+_Bourgeois Gentilhomme_ à Paris, le nombre prit le parti de cette pièce.
+Chaque Bourgeois y croyoit trouver son voisin peint au naturel; et il ne
+se lassoit point d'aller voir ce portrait. Le spectacle d'ailleurs,
+quoiqu'outré et hors du vrai-semblable, mais parfaitement bien exécuté,
+atiroit les Spectateurs; et on laissoit gronder les Critiques, sans
+faire atention à ce qu'ils disoient contre cette pièce.
+
+Il y a des gens de ce tems-cy qui prétendent que Molière ait pris l'idée
+du Bourgeois Gentilhomme dans la Personne de Gandouin, Chapelier, qui
+avoit consommé cinquante mille écus avec une femme, que Molière
+connoissoit, et à qui ce Gandouin donna une belle maison qu'il avoit à
+Meudon. Quand cet homme fut abîmé, dit-on, il voulut plaider pour
+rentrer en possession de son bien. Son neveu, qui étoit Procureur et de
+meilleur sens que lui, n'aïant pas voulu entrer dans son sentiment, cet
+Oncle furieux lui donna un coup de couteau, dont pourtant il ne mourut
+pas. Mais on fit enfermer ce fou à Charanton d'où il se sauva par dessus
+les murs. Bien loin que ce Bourgeois ait servi d'original à Molière pour
+sa pièce, il ne l'a connu ni devant, ni après l'avoir faite; et il est
+indifférent à mon sujet que l'avanture de ce Chapelier soit arrivée, ou
+non, après la mort de Molière.
+
+ * * * * *
+
+Les _Fourberies de Scapin_ parurent pour la première fois le 24 de Mai
+1671. Et la _Comtesse d'Escarbagnas_ fut jouée à la Cour au mois de
+Février de l'année suivante, et à Paris le 8 de Juillet de la même
+année. Tout le monde sait combien les bons Juges, et les gens du goût
+délicat se récrièrent contre ces deux pièces. Mais le Peuple, pour qui
+Molière avoit eu intention de les faire, les vit en foule, et avec
+plaisir.
+
+ * * * * *
+
+Si le Roi n'avoit eu autant de bonté pour Molière à l'égard de ses
+_Femmes savantes_, que Sa Majesté en avoit eu auparavant au sujet du
+_Bourgeois Gentilhomme_, cette première pièce seroit peut-être tombée.
+Ce divertissement, disoit-on, étoit sec, peu intéressant, et ne
+convenoit qu'à des gens de Lecture. «Que m'importe,» s'écrioit Mr le
+Marquis ..., «de voir le ridicule d'un Pedant? Est-ce un caractére à
+m'ocuper? Que Molière en prenne à la Cour, s'il veut me faire
+plaisir.--Où a-t-il été déterrer,» ajoutoit Mr le Comte de ..., «ces
+sottes femmes, sur lesquelles il a travaillé aussi sérieusement que sur
+un bon sujet? Il n'y a pas le mot pour rire à tout cela pour l'homme de
+Cour, et pour le Peuple.» Le Roi n'avoit point parlé à la première
+représentation de cette pièce. Mais à la seconde qui se donna à
+St.-Cloud, Sa Majesté dit à Molière, que la première fois elle avoit
+dans l'esprit autre chose qui l'avoit empesché d'observer sa pièce; mais
+qu'elle étoit très-bonne, et qu'elle lui avoit fait beaucoup de plaisir.
+Molière n'en demandoit pas davantage, assuré que ce qui plaisoit au Roi,
+étoit bien receu des connoisseurs, et assujétissoit les autres. Ainsi il
+donna sa pièce à Paris avec confiance le 11e de Mai 1672.
+
+ * * * * *
+
+Molière étoit vif quand on l'ataquoit. Benserade l'avoit fait; mais je
+n'ai pu savoir à quelle ocasion. Celui-là résolut de se venger de
+celui-cy, quoiqu'il fût le bel esprit d'un grand Seigneur, et honoré de
+sa protection. Molière s'avisa donc de faire des vers du goût de ceux de
+Benserade, à la louange du Roi, qui représentoit Neptune dans une fête.
+Il ne s'en déclara point l'Auteur; mais il eut la prudence de le dire à
+Sa Majesté. Toute la Cour trouva ces vers très-beaux, et tout d'une voix
+les donna à Benserade, qui ne fit point de façon d'en recevoir les
+complimens, sans néanmoins se livrer trop imprudemment. Le Grand
+Seigneur, qui le protégeoit, étoit ravi de le voir triompher; et il en
+tiroit vanité, comme s'il avoit lui même été l'Auteur de ces vers. Mais
+quand Molière eut bien préparé sa vengeance, il déclara publiquement
+qu'il les avoit faits. Benserade fut honteux; et son Protecteur se
+fâcha, et menaça même Molière d'avoir fait cette pièce à une personne
+qu'il honoroit de son estime et de sa protection. Mais le Grand Seigneur
+avoit les sentimens trop élevés, pour que Molière dût craindre les
+suites de son premier mouvement.
+
+ * * * * *
+
+Bien des gens s'imaginent que Molière a eu un commerce particulier avec
+Mr R.... Je n'ai point trouvé que cela fût vrai, dans la recherche que
+j'en ai faite; au contraire l'âge, le travail, et le caractère de ces
+Messieurs étoient si différens que je ne crois pas qu'ils deussent se
+chercher; et je ne pense pas même que Molière estimât R... J'en juge par
+ce qui leur arriva à l'occasion de _B..._ R... aïant fait cette pièce la
+promit à Molière, pour la faire jouer sur son théâtre; il la laissa même
+annoncer. Cependant il jugea à propos de la donner aux Comédiens de
+l'Hostel de Bourgogne; ce qui indigna Molière et Baron contre lui. Mr
+de P... aïant dit à celui-ci à Fontainebleau qu'il étoit fâché que sa
+Troupe n'eût pas _B..._ parce que cette pièce lui auroit fait honneur,
+Baron lui répondit qu'il en étoit fort aise, pour n'avoir point à faire
+à un malhonnête homme. Mr de P... lui répliqua qu'il étoit bien hardi
+de lui parler mal de son ami. Baron animé ne fit pas de façon de
+soutenir sa thèse qui dégénéra en invectives; et ils en étoient
+presqu'aux mains derrière le théâtre, quand Molière arriva; et qui après
+les avoir séparés, et s'être fait rendre conte du sujet de la querelle,
+dit à Baron qu'il avoit grand tort de dire du mal de R... à Mr P...;
+qu'il savoit bien que c'étoit son ami, et que c'étoit pour un jeune
+homme trop s'écarter de la Politesse. Qu'à la vérité, lui Molière,
+répandoit par tout la mauvaise foi de R... et qu'il fesoit voir son
+indigne caractère à tout le monde; mais qu'il se donnoit bien de garde
+d'en venir dire du mal à Mr de P...., qui, quoique très-mal satisfait
+de la remontrance de Molière à Baron, prit le parti de ne rien répondre,
+et de se retirer. J'ai cependant entendu parler à Mr R... fort
+avantageusement de Molière; et c'est de lui que je tiens une bonne
+partie des choses que j'ai raportées.
+
+ * * * * *
+
+J'ai assez fait connoître que Molière n'avoit pas toujours vécu en
+intelligence avec sa femme; il n'est pas même nécessaire que j'entre
+dans de plus grands détails, pour en faire voir la cause. Mais je prens
+ici ocasion de dire que l'on a débité, et que l'on donne encore
+aujourd'hui dans le public plusieurs mauvais mémoires remplis de
+faussetez à l'égard de Molière et de sa femme. Il n'est pas jusqu'à Mr
+Baile, qui dans son _Dictionnaire Historique_, et sur l'autorité d'un
+indigne et mauvais Roman ne fasse faire un personnage à Molière, et à sa
+femme, fort au dessous de leurs sentimens, et éloigné de la vérité sur
+cet article-là. Il vivoit en vrai Philosophe; et toujours ocupé de
+plaire à son Prince par ses ouvrages, et de s'assurer une réputation
+d'honnête homme, il se mettoit peu en peine des humeurs de sa femme;
+qu'il laissoit vivre à sa phantaisie, quoiqu'il conservât toujours pour
+elle une véritable tendresse. Cependant ses amis essayèrent de les
+racommoder ou, pour mieux dire, de les faire vivre avec plus de concert.
+Ils y réussirent; et Molière pour rendre leur union plus parfaite quitta
+l'usage du lait, qu'il n'avoit point discontinué jusqu'alors; et il se
+mit à la viande. Ce changement d'alimens redoubla sa toux, et sa fluxion
+sur la poitrine. Cependant il ne laissa pas d'achever le _Malade
+imaginaire_, qu'il avoit commencé depuis du tems; car comme je l'ai déjà
+dit, il ne travailloit pas vîte; mais il n'étoit pas fâché qu'on le crût
+expéditif. Lorsque le Roi lui demanda un divertissement, et qu'il donna
+_Psyché_ au mois de Janvier 1672, il ne désabusa point le public, que ce
+qui étoit de lui dans cette pièce ne fût fait ensuite des ordres du Roi;
+mais je sais qu'il étoit travaillé un an et demi auparavant, et ne
+pouvant pas se résoudre d'achever la pièce en aussi peu de tems qu'il en
+avoit, il eut recours à Mr de Corneille pour lui aider. On sait que
+cette pièce eut à Paris, au mois de Juillet 1672, tout le succès qu'elle
+méritoit. Il n'y a pourtant pas lieu de s'étonner du tems que Molière
+mettoit à ses ouvrages; il conduisoit sa Troupe, il se chargeoit
+toujours des plus grands rolles, les visites de ses amis et des grands
+Seigneurs étoient fréquentes, tout cela l'ocupoit suffisamment, pour
+n'avoir pas beaucoup de tems à donner à son cabinet. D'ailleurs sa santé
+étoit très-foible, il étoit obligé de se ménager.
+
+ * * * * *
+
+Dix mois après son racommodement avec sa femme, il donna le 10 de
+Février de l'année 1673 le _Malade Imaginaire_, dont on prétend qu'il
+étoit l'original. Cette Pièce eut l'aplaudissement ordinaire que l'on
+donnoit à ses ouvrages, malgré les critiques qui s'élevèrent. C'étoit le
+sort de ses meilleures Pièces d'en avoir, et de n'être goûtées qu'après
+la réflexion. Et l'on a remarqué qu'il n'y a guère eu que les
+_Précieuses Ridicules_ et l'_Amphitrion_ qui aient pris tout d'un coup.
+
+Le jour que l'on devoit donner la troisième représentation du _Malade
+Imaginaire_, Molière se trouva tourmenté de sa fluxion beaucoup plus
+qu'à l'ordinaire: ce qui l'engagea de faire apeller sa femme, à qui il
+dit, en présence de Baron: «Tant que ma vie a été mêlée également de
+douleur et de plaisir, je me suis cru heureux; mais aujourd'hui que je
+suis acablé de peines sans pouvoir compter sur aucuns momens de
+satisfaction et de douceur, je vois bien qu'il me faut quitter la
+partie; je ne puis plus tenir contre les douleurs et déplaisirs, qui ne
+me donnent pas un instant de relâche.» Mais, ajouta-t-il, en
+réfléchissant, «qu'un homme souffre avant que de mourir! Cependant je
+sens bien que je finis.» La Molière et Baron furent vivement touchés du
+discours de Mr de Molière, auquel ils ne s'atendoient pas, quelque
+incommodé qu'il fût. Ils le conjurèrent, les larmes aux yeux, de ne
+point jouer ce jour-là, et de prendre du repos, pour se remetre.
+«Comment voulez-vous que je fasse,» leur dit-il, «il y a cinquante
+pauvres Ouvriers, qui n'ont que leur journée pour vivre; que feront-ils
+si l'on ne joue pas? Je me reprocherois d'avoir négligé de leur donner
+du pain un seul jour, le pouvant faire absolument.» Mais il envoya
+chercher les Comédiens à qui il dit que se sentant plus incommodé que de
+coutume, il ne joueroit point ce jour-là, s'ils n'étoient prêts à quatre
+heures précises pour jouer la Comédie. «Sans cela,» leur dit-il, «je ne
+puis m'y trouver, et vous pourrez rendre l'argent.» Les Comédiens
+tinrent les lustres allumez, et la toile levée, précisément à quatre
+heures. Molière représenta avec beaucoup de difficulté; et la moitié des
+Spectateurs s'aperçurent qu'en prononçant, _Juro_, dans la cérémonie du
+_Malade Imaginaire_, il lui prit une convulsion. Aïant remarqué lui-même
+que l'on s'en étoit aperçu, il se fit un effort, et cacha par un ris
+forcé ce qui venoit de lui arriver.
+
+ * * * * *
+
+Quand la Pièce fut finie il prit sa robe de chambre, et fut dans la loge
+de Baron, et il lui demanda ce que l'on disoit de sa Pièce. Mr le Baron
+lui répondit que ses ouvrages avoient toujours une heureuse réussite à
+les examiner de près, et que plus on les représentoit, plus on les
+goûtoit. «Mais,» ajouta-t-il, «vous me paroissez plus mal que
+tantôt.--Cela est vrai,» lui répondit Molière, «j'ai un froid qui me
+tue.» Baron après lui avoir touché les mains, qu'il trouva glacées, les
+lui mit dans son manchon, pour les réchauffer; il envoya chercher ses
+Porteurs pour le porter promtement chez lui; et il ne quita point sa
+chaise, de peur qu'il ne lui arrivât quelque accident du Palais Royal
+dans la rue de Richelieu, où il logeoit. Quand il fut dans sa chambre,
+Baron voulut lui faire prendre du bouillon, dont la Molière avoit
+toujours provision pour elle; car on ne pouvoit avoir plus de soin de sa
+personne qu'elle en avoit. «Eh! non,» dit-il, «les bouillons de ma femme
+sont de vraie eau forte pour moi; vous savez tous les ingrédiens qu'elle
+y fait mettre: donnez-moi plutôt un petit morceau de fromage de
+Parmesan.» La Forest lui en aporta; il en mangea avec un peu de pain; et
+il se fit mettre au lit. Il n'y eut pas été un moment, qu'il envoya
+demander à sa femme un oreiller rempli d'une drogue qu'elle lui avoit
+promis pour dormir. «Tout ce qui n'entre point dans le corps,» dit-il,
+«je l'éprouve volontiers; mais les remèdes qu'il faut prendre me font
+peur; il ne faut rien pour me faire perdre ce qui me reste de vie.» Un
+instant après il lui prit une toux extrêmement forte, et après avoir
+craché il demanda de la lumière. «Voici,» dit-il, «du changement.» Baron
+aïant vu le sang qu'il venoit de rendre, s'écria avec frayeur.--«Ne vous
+épouvantez point,» lui dit Molière, «vous m'en avez vu rendre bien
+davantage. Cependant,» ajouta-t-il, «allez dire à ma femme qu'elle
+monte.» Il resta assisté de deux Soeurs Religieuses, de celles qui
+viennent ordinairement à Paris quêter pendant le Carême, et ausquelles
+il donnoit l'Hospitalité. Elles lui donnèrent à ce dernier moment de sa
+vie tout le secours édifiant que l'on pouvoit atendre de leur charité,
+et il leur fit paroître tous les sentimens d'un bon Chrétien, et toute
+la résignation qu'il devoit à la volonté du Seigneur. Enfin il rendit
+l'esprit entre les bras de ces deux bonnes Soeurs; le sang qui sortoit
+par sa bouche en abondance l'étouffa. Ainsi quand sa femme et Baron
+remontèrent, ils le trouvèrent mort. J'ai cru que je devois entrer dans
+le détail de la mort de Molière, pour désabuser le Public de plusieurs
+histoires que l'on a faites à cette ocasion. Il mourut le Vendredi 17e
+du mois de Février de l'année 1673, âgé de cinquante-trois ans; regreté
+de tous les Gens de Lettres, des Courtisans, et du Peuple. Il n'a laissé
+qu'une fille: Mademoiselle Pocquelin fait connoître par l'arangement de
+sa conduite, et par la solidité et l'agrément de sa conversation,
+qu'elle a moins hérité des biens de son père, que de ses bonnes
+qualitez.
+
+Aussi-tôt que Molière fut mort, Baron fut à Saint Germain en informer le
+Roi; Sa Majesté en fut touchée, et daigna le témoigner. C'étoit un homme
+de probité, et qui avoit des sentimens peu communs parmi les personnes
+de sa naissance, on doit l'avoir remarqué par les traits de sa vie que
+j'ai raportés: et ses Ouvrages font juger de son esprit beaucoup mieux
+que mes expressions. Il avoit un atachement inviolable pour la Personne
+du Roi, il étoit toujours ocupé de plaire à Sa Majesté, sans cependant
+négliger l'estime du Public, à laquelle il étoit fort sensible. Il étoit
+ferme dans son amitié, et il savoit la placer. Mr le Maréchal de Vivone
+étoit celui des Grands Seigneurs qui l'honoroit le plus de la sienne.
+Chapelle fut saisi de douleur à la mort de son ami, il crut avoir perdu
+toute consolation, tout secours; et il donna des marques d'une
+affliction si vive que l'on doutoit qu'il lui survécût long tems.
+
+Tout le monde sait les difficultez que l'on eut à faire enterrer
+Molière, comme un Chrétien Catholique; et comment on obtint en
+considération de son mérite et de la droiture de ses sentimens, dont on
+fit des informations, qu'il fût inhumé à Saint Joseph. Le jour qu'on le
+porta en terre il s'amassa une foule incroyable de Peuple devant sa
+porte. La Molière en fut épouvantée; elle ne pouvoit pénétrer
+l'intention de cette Populace. On lui conseilla de répandre une centaine
+de pistoles par les fenêtres. Elle ne hésita point; elle les jetta à ce
+Peuple amassé, en le priant avec des termes si touchans de donner des
+prières à son mari, qu'il n'y eut personne de ces gens-là qui ne priât
+Dieu de tout son coeur.
+
+Le Convoi se fit tranquilement à la clarté de près de cent flambeaux, le
+Mardi vingt un de Février. Comme il passoit dans la rue Montmartre on
+demanda à une femme, qui étoit celui que l'on portoit en terre?--«Et
+c'est ce Molière,» répondit-elle. Une autre femme qui étoit à sa fenêtre
+et qui l'entendit, s'écria: «Comment malheureuse! il est bien Monsieur
+pour toi.»
+
+ * * * * *
+
+Il ne fut pas mort, que les Épitaphes furent répandues par tout Paris.
+Il n'y avoit pas un Poëte qui n'en eût fait; mais il y en eut peu qui
+réussirent. Un Abbé crut bien faire sa Cour à défunt Monsieur le Prince
+de lui présenter celle qu'il avoit faite. «Ah!» lui dit ce Grand Prince,
+qui avoit toujours honoré Molière de son estime, «que celui dont tu me
+présentes l'Épitaphe, n'est-il en état de faire la tienne!»
+
+M... à qui une source profonde d'érudition avoit mérité un des emplois
+les plus précieux de la Cour, et qui est un Illustre Prélat aujourd'hui,
+daigna honorer la mémoire de Molière par les Vers suivans:
+
+ Plaudebat, Moleri, tibi plenis Aula Theatris;
+ Nunc eadem moerens post tua fata gemit.
+ Si risum nobis movisses parcius olim,
+ Parcius heu! lachrymis tingeret ora dolor.
+
+ _Molière, toute la Cour, qui t'a toujours honoré de ses
+ aplaudissements sur ton Théâtre comique, touchée aujourd'hui de ta
+ mort, honore ta mémoire des regrets qui te sont dus. Toute la France
+ proportionne sa vive douleur au plaisir que tu lui as donné par ta
+ fine et sage plaisanterie._
+
+Les Personnes de probité, et les Gens de Lettres sentirent tout d'un
+coup la perte que le Théâtre comique avoit faite par la mort de Molière.
+Mais ses ennemis, qui avoient fait tous leurs efforts inutilement pour
+rabaisser son mérite pendant sa vie, s'excitèrent encore après sa mort
+pour ataquer sa mémoire; ils répétoient toutes les calomnies, toutes les
+faussetez, toutes les mauvaises plaisanteries que des Poëtes ignorans ou
+irritez avoient répandues quelques années auparavant dans deux Pièces
+intitulées: _le Portrait du Peintre_, dont j'ai parlé, et _Élomire
+Hypocondre_, ou les _Médecins vengés_. C'étoit, disoit-on, un homme sans
+moeurs, sans Religion, mauvais Auteur. L'envie et l'ignorance les
+soutenoient dans ces sentimens; et ils n'omettoient rien pour les rendre
+publics par leurs discours, ou par leurs Ouvrages. Il y en a même encore
+aujourd'hui de ces Personnes toujours portées à juger mal d'un homme
+qu'ils ne sauroient imiter, qui soupçonnent la conduite de Molière, qui
+cherchent les traits foibles de ses ouvrages pour le décrier. Mais j'ai
+de bons Garands de la vérité que j'ai rendue au Public à l'avantage de
+cet Auteur. L'estime, les biens-faits dont le Roi l'a toujours honoré,
+les Personnes avec qui il avoit lié amitié, le soin qu'il a pris
+d'ataquer le vice et de relever la vertu dans ses ouvrages, l'atention
+que l'on a eue de le metre au nombre des hommes illustres, ne doivent
+plus laisser lieu de douter que je ne vienne de le peindre tel qu'il
+étoit; et plus les tems s'éloigneront, plus l'on travaillera, plus aussi
+on reconnoîtra que j'ai ateint la verité, et qu'il ne m'a manqué que de
+l'habileté pour la rendre.
+
+ * * * * *
+
+Le lecteur qui va toujours au delà de ce qu'un Auteur lui donne, sans
+réfléchir sur son dessein, auroit peut-être voulu que j'eusse détaillé
+davantage le succès de toutes les pièces de Molière, que je fusse entré
+avec plus de soin dans le jugement que l'on en fit dans le tems. On m'a
+fait cette difficulté; je me la suis faite à moi même. Mais n'eust-ce
+point été faire plustost l'histoire du théâtre de Molière, que composer
+sa vie? Il m'eût fallu continuellement rebatre la même chose à chaque
+pièce; on s'en fût ennuyé. C'étoient toujours les mêmes ennemis de
+Molière qui parloient: leur ignorance les tenoit toujours dans le même
+genre de critique. Comme on ne peut pas contenter tout le monde, si un
+habile homme trouvoit quelque endroit qui lui déplût dans une pièce,
+cette troupe d'envieux saisissoit ce sentiment, se l'attribuoit, et
+fesoit ses efforts pour décrier l'Auteur; mais il triomphoit toujours.
+Molière connoissoit les trois sortes de personnes qu'il avoit à
+divertir, le Courtisan, le Savant, et le Bourgeois. La Cour se plaisoit
+aux spectacles, aux sentimens de la _Princesse d'Élide_, des _Amans
+magnifiques_, de _Psyché_; et ne dédaignoit pas de rire à _Scapin_, au
+_Mariage forcé_, à la _Comtesse d'Escarbagnas_. Le peuple ne cherchoit
+que la farce, et négligeoit ce qui étoit au-dessus de sa portée.
+L'habile homme vouloit qu'un Auteur comme Molière conduisît son sujet,
+et remplît noblement, en suivant la nature, le caractère qu'il avoit
+choisi à l'exemple de Térence. On le voit par le jugement que Mr des
+Préaux fait de Molière dans son _Art Poétique_:
+
+ Ne faites point parler vos acteurs au hazard,
+ Un vieillard en jeune homme, un jeune homme en vieillard.
+ Étudiez la Cour et connoissez la Ville:
+ L'une et l'autre est toujours en modéles fertile.
+ C'est par là que Molière illustrant ses écrits,
+ Peut-être de son art eût remporté le prix,
+ Si moins ami du peuple en ses doctes peintures,
+ Il n'eût point fait souvent grimacer ses figures,
+ Quité, pour le bouffon, l'agréable et le fin,
+ Et sans honte à Térence allié Tabarin.
+ Dans ce sac ridicule où Scapin s'envelope,
+ Je ne reconnois point l'auteur du _Misantrope_, etc.
+
+Mr de la Bruyère en a jugé ainsi. «Il n'a,» dit-il, «manqué à Térence
+que d'être moins froid: quelle pureté! quelle exactitude! quelle
+politesse! quelle élégance! quels caractères! Il n'a manqué à Molière
+que d'éviter le jargon, et d'écrire purement: quel feu! quelle naïveté!
+quelle source de la bonne plaisanterie! quelle imitation des moeurs! et
+quel fléau du ridicule! Mais quel homme on auroit pu faire de ces deux
+Comiques!». Tous les savans ont porté à peu près le même jugement sur
+les ouvrages de Molière; mais il divertissoit tour à tour les trois
+sortes de personnes dont je viens de parler; et comme ils voyoient
+ensemble ses ouvrages, ils en jugeoient suivant qu'ils en devoient estre
+affectez sans qu'il s'en mît beaucoup en peine, pourvu que leurs
+jugemens répondissent au dessein qu'il pouvoit avoir, en donnant une
+pièce, ou de plaire à la Cour, ou de s'enrichir par la foule, ou de
+s'aquérir l'estime des connoisseurs. Ainsi n'aïant eu en veue que de
+donner la vie de Molière, j'ai cru que je devois me dispenser d'entrer
+dans l'examen de ses pièces qui n'y est point essenciel, chose
+d'ailleurs qui demande une étendue de connoissance au dessus de ma
+portée. Je me suis donc renfermé dans les faits qui ont donné occasion
+aux principales actions de sa vie; et qui m'ont aidé à faire connoître
+son caractère, et les différentes situations où il s'est trouvé. Je l'ai
+suivi avec soin depuis sa naissance jusqu'à sa mort, sans m'écarter de
+la vérité; non que je présume avoir tout dit: il peut estre échapé
+quelques faits à mon exactitude; mais je doute qu'ils fissent paroître
+l'esprit, le coeur, et la situation de Molière autrement que ce que j'en
+ai dit.
+
+ * * * * *
+
+J'avois fort à coeur de recouvrer les ouvrages de Molière, qui n'ont
+jamais vu le jour. Je savois qu'il avoit laissé quelques fragmens de
+pièces qu'il devoit achever: je savois aussi qu'il en avoit quelques
+unes entières, qui n'ont jamais paru. Mais sa femme, peu curieuse des
+ouvrages de son mari, les donna tous quelque tems après sa mort au sieur
+de la Grange, Comédien, qui connoissant tout le mérite de ce travail, le
+conserva avec grand soin jusqu'à sa mort. La femme de celui-cy ne fut
+pas plus soigneuse de ces ouvrages que la Molière: elle vendit toute la
+Bibliothèque de son mari, où aparemment se trouvèrent les manuscripts
+qui étoient restez après la mort de Molière.
+
+Cet Auteur avoit traduit presque tout Lucrèce; et il auroit achevé ce
+travail, sans un malheur qui arriva à son ouvrage. Un de ses
+domestiques, à qui il avoit ordonné de mettre sa peruque sous le papier,
+prit un cahier de sa traduction pour faire des papillotes. Molière
+n'étoit pas heureux en domestiques, les siens étoient sujets aux
+étourderies, ou celle-cy doit être encore imputée à celui qui le
+chaussoit à l'envers. Molière, qui étoit facile à s'indigner, fut si
+piqué de la destinée de son cahier de traduction, que dans la colère, il
+jetta sur le champ le reste au feu. A mesure qu'il y avoit travaillé il
+avoit lu son ouvrage à Mr Rohault qui en avoit été très-satisfait,
+comme il l'a témoigné à plusieurs personnes. Pour donner plus de goût à
+sa traduction, Molière avoit rendu en Prose toutes les matières
+Philosophiques; et il avoit mis en vers ces belles descriptions de
+Lucrèce.
+
+ * * * * *
+
+On s'étonnera peut-être que je n'aie point fait Mr de Molière Avocat.
+Mais ce fait m'avoit été absolument contesté par des personnes que je
+devois suposer en savoir mieux la vérité que le Public; et je devois me
+rendre à leurs bonnes raisons. Cependant sa famille m'a si positivement
+assuré du contraire, que je me crois obligé de dire que Molière fit son
+Droit avec un de ses camarades d'Étude; que dans le tems qu'il se fit
+recevoir Avocat ce Camarade se fit Comédien; que l'un et l'autre eurent
+du succès chacun dans sa profession: et qu'enfin lors qu'il prit
+phantaisie à Molière de quiter le Barreau pour monter sur le Théâtre,
+son camarade le Comédien se fit Avocat. Cette double cascade m'a paru
+assez singulière pour la donner au Public telle qu'on me l'a assurée,
+comme une particularité qui prouve que Molière a été Avocat.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+ LETTRE
+ CRITIQUE
+ A Mr DE ***
+ SUR
+ LE LIVRE INTITULÉ
+ LA VIE
+ DE MR DE MOLIERE
+
+ A PARIS
+ Chez CLAUDE CELLIER, rüe S. Jacques
+ à la Toison d'or, vis-à-vis S. Yves
+
+ M DCC VI
+
+ _Avec privilege du Roy_
+
+
+
+
+Le privilége est au nom de Claude Cellier, et l'approbation de Saurin,
+du 18 Novembre 1705.
+
+
+
+
+LETTRE CRITIQUE ÉCRITE À Mr DE *** _Sur le livre intitulé_ LA VIE
+DE MR DE MOLIÈRE
+
+
+_Je ne fais point de façon, Monsieur, de vous dire ce que je pense de la
+Vie de Molière; vostre discrétion m'a accoutumé à vous dire mes
+sentimens sans réserve: et dès que vous le souhaitez, je ne puis me
+dispenser de vous satisfaire sur cet article. Peut-estre ne serez-vous
+point content de mon jugement; car le Livre sur lequel vous voulez que
+je le porte à ses Partisans, les Journaux en ont dit du bien; mais tout
+cela ne m'impose point, et je juge selon l'effet qu'un Ouvrage fait sur
+mon esprit. Voicy donc, de vous à moy, ce que je trouve de bon et de
+mauvais dans celuy-cy._
+
+_Apparemment que l'Auteur n'a eu intention de faire son livre que pour
+des gens d'Antichambre, et pour le menu peuple. Il n'y a que ces sortes
+de personnes qui puissent appeler Molière, _Monsieur_; c'estoit un
+Comédien, c'est-à-dire, un homme d'une profession ignoble, à qui la
+qualité de Monsieur ne convient nullement. Le Secrétaire du Roy qui a
+dressé le Privilége de l'Auteur, sçait mieux le cérémonial que luy; que
+ne suivoit-il son exemple? En vérité, il répugne en ouvrant ce Livre, de
+lire: _La Vie de Monsieur de Molière_. Si l'Auteur n'avoit pas chargé
+sur les Comédiens, j'aurois cru qu'il seroit tombé dans cette faute pour
+leur faire plaisir; mais je vois bien que le pauvre homme l'a fait par
+ignorance, puisqu'il a assez maltraité ces Messieurs-là._
+
+_Quant à son stile, c'est un Auteur qui s'emporte, mais qui paroist
+assez le maistre de son expression, qu'il hazarde aussi effrontément que
+s'il estoit le Directeur de la Langue: tout terme, toute expression
+l'accommode pour se faire entendre. Est-il de l'Académie pour parler si
+hardiment? Il écrit presque sur le même ton que l'Auteur du _Système du
+Coeur_. Ce n'est point à ces Messieurs-là à défigurer nostre Langue de
+cette force-là; c'est à eux à suivre ce qui est établi. C'est dommage
+que l'Auteur en question se soit si fort écarté de la voye commune dans
+le choix de ses termes; car il construit bien, et il exprime beaucoup en
+peu de paroles. Ce serait faire un Volume, que de vous faire remarquer
+toutes les expressions hardies qui sont dans ce Livre; il en est tout
+remply, et je crois, Monsieur, que vous vous en estes aussi-bien apperçu
+que moy; mais n'avez-vous point laissé passer le verbe, représenter, que
+l'Auteur fait neutre, pour signifier _remontrer_? Voilà la première fois
+que je le vois employé sans régime en cette signification: _Ceux_,
+dit-il, _qui représentèrent au Roy, le firent avec de bonnes raisons,
+etc._ Je doute aussi que l'on ait encore écrit, _cette pièce a pris tout
+d'un coup_; pour dire qu'elle a eu applaudissement général dès la
+première fois qu'on l'a jouée. Faites-y attention, Monsieur, vous en
+trouverez beaucoup de cette force-là_.
+
+_Il me paroist que ce Livre n'a point d'autre ordre que celuy des temps;
+mais l'Auteur a mal fait, selon moy, d'y assujettir les avantures dont
+son Ouvrage est remply; cela fait oublier la suite des Pièces de
+Molière, qui occupent plus les gens de Lettres, que des faits peu
+intéressans._
+
+_Dans une espèce de Préface qui sert de commencement à ce Livre,
+l'Auteur s'étonne qu'on n'ait point encore donné la Vie de Molière. Pour
+moy, je ne m'en étonne point du tout, et je ne vois pas même qu'il y ait
+lieu de s'en étonner: nous avons de Molière tout ce qui doit nous
+toucher, ce sont ses Ouvrages; et je me mets fort peu en peine de ce
+qu'il a fait dans son domestique, ou dans son commerce avec ses amis;
+nous nous passons de la Vie de bien d'autres personnes illustres dans
+les Lettres; nous nous serions aussi-bien passez de la sienne. Et
+content de l'admirer dans ses Ouvrages, je m'embarrassois peu ny qui il
+estoit, ny d'où il estoit; l'Estat n'est nullement intéressé dans sa
+naissance ny dans ses actions._
+
+_Mais à le prendre dans le sens de l'Auteur, je ne vois pas qu'il ait
+trop bien remply son grand dessein. La Vie de cet Auteur inimitable, qui
+nous occupe si souvent, n'est presque rien; ce sont de petites Avantures
+qui luy sont arrivées avec quelques personnes, que l'Auteur ne daigne
+seulement pas nous nommer. Il y en a quelques-unes qui peuvent faire
+rire les gens qui s'amusent de peu de chose. Mais dans tout le corps du
+Livre, il n'y a rien qui fasse paroistre Molière aussi grand Homme que
+l'Auteur nous le promet, indépendamment de ses Pièces. De bonne foy, à
+le prendre sérieusement, est-ce là Molière? Car bien que je ne sois pas
+de son temps, je sçais néanmoins qu'il a eu des Scènes à la Cour, et
+ailleurs, qui auroient fait plaisir à un Lecteur de goût. Pourquoy
+l'Auteur ne nous les a-t-il pas données? Nous aurions un Ouvrage
+intéressant. Mais entrons dans le détail de celuy-cy._
+
+ * * * * *
+
+_L'Auteur nous promet la vérité des faits, et il veut nous faire croire
+qu'elle luy a coûté cher. Pour moy, je n'en crois rien; et je penserois
+plutost que secouru de quelqu'un contemporain de Molière, il a broché
+son Ouvrage, qui est négligé en quelques endroits; et je jurerois que ce
+quelqu'un est Baron: car ce Livre est autant sa Vie que celle de
+Molière: et ce qui me le feroit croire davantage, ce sont les louanges
+outrées que l'Auteur luy donne un peu trop légèrement, sur tout
+lorsqu'il dit hardiment: _Qui depuis Molière a mieux soutenu le Théâtre
+Comique que Baron?_ C'est-là insulter fortement Dancourt pour le nombre,
+et plusieurs autres Auteurs pour la bonté des Pièces. Après cela, je ne
+puis douter que Baron n'ait donné la matière de cet Ouvrage, et que
+l'Auteur n'y est de part que pour l'expression._
+
+_«Plust à Dieu,» dit le grand-père de Molière à son fils, «que ce petit
+garçon fût aussi bon Comédien que Bellerose!» Ou ce bon homme radotoit,
+ou comme habitant des pilliers des Halles, il avoit peu de
+christianisme. L'Auteur auroit pu se passer de rapporter cette
+extravagance; mais il nous a promis vérité; il faut luy pardonner cette
+étourderie._
+
+_A la sixième page, il nous prépare adroitement au mariage de Molière:
+c'étoit un endroit délicat à toucher; car le Public a de fâcheuses
+préventions sur cet article: et il n'auroit pas esté mauvais de produire
+des Pièces justificatives de ce qu'avance l'Auteur pour anéantir le
+préjugé général. Je ne luy sçais pourtant pas mauvais gré d'avoir essayé
+de détruire l'opinion commune; et je croirois pieusement, et avec
+plaisir, tout ce qu'il nous dit, s'il nous avoit donné le reste avec
+sincérité._
+
+_Car je ne puis m'imaginer que M. le Prince de Conty ait voulu faire son
+Secrétaire du Héros de notre Auteur. Mais si la chose est vraye, les
+amis de ce pauvre Comédien avoient bien raison de le blâmer de n'avoir
+point accepté cet emploi. Il est vray qu'il en donne d'assez bonnes
+raisons, mais je crois qu'elles sont plutôt de la façon de l'Auteur, que
+de celle de Molière, qui alors ne connoissoit point assez la Cour pour
+parler aussi sensément qu'il le fait à ses amis; et l'honneur et
+l'agrément d'une telle place devoient au contraire l'éblouir, et il
+devoit tout quitter pour la prendre, et tout employer pour s'en rendre
+digne._
+
+_Je rencontre une contradiction dans notre Auteur. Il fait dire à
+Molière en Languedoc, qu'il est passable Auteur: il luy fait souhaiter
+de venir à Paris, parce qu'il se sentoit assez de forces pour y soutenir
+un Théâtre Comique; et lorsqu'il y est arrivé, il se défie de luy,
+mal-à-propos; puisque c'est après avoir plu au Roy; après que Sa Majesté
+luy eut accordé le Petit-Bourbon pour jouer la Comédie. Franchement ces
+deux sentimens ne s'accordent pas bien; je veux croire aussi qu'ils sont
+échappez à l'Auteur; et à l'insçu de la vérité, qui a oublié de le
+guider en cet endroit._
+
+_Les Auteurs Comiques, et les Comédiens ne sont point amis de l'Auteur;
+il ne perd point l'occasion de les attaquer. Ceux-là, avant et depuis
+Molière, n'ont donné que de mauvais Ouvrages: ceux-ci ne savent point
+leur métier, et ne représentent pas bien les Pièces de Molière. L'Auteur
+me permettra que je ne sois point de son sentiment. Nous avons eu pour
+le goût du temps des Pièces excellentes avant Molière. Boisrobert,
+Douvville, Scaron, Rotrou, Tristan, nous en ont donné. Et depuis
+Molière, nous avons eu celles de Messieurs de Brueys, Boursault, Menard,
+etc., sans parler de Dancourt qui a fait un Théâtre Comique complet. Les
+bons Auteurs Modernes ne se réduisent donc pas à Baron; et j'en appelle
+au succès de ses deux dernières Pièces. C'est connoistre bien légèrement
+le Théâtre d'aujourd'huy que de porter un jugement aussi faux que celuy
+de l'Auteur: mais aux dépens de son honneur, il a voulu faire plaisir à
+Baron. Ne seroit-il point pour quelque chose dans ses Ouvrages, qu'il
+les élève si fortement?_
+
+_Quant aux Comédiens, la proposition de l'Auteur n'est pas plus juste:
+_Molière_, dit-il, _ne reconnoîtroit pas ses Ouvrages, s'il les voyoit
+représenter aujourd'huy._ Voilà un sentiment qui me paroît outré; car je
+ne vois pas même que Molière ait jamais mieux représenté le Bourgeois
+Gentilhomme et Pourceaugnac, que Poisson les représente; qu'il ait mieux
+soutenu le caractère du Misantrope, que Beaubourg et Dancourt le font
+valoir; plus délicatement grimacé que la Torellière, et ainsi des
+autres. Il me suffit que le public soit content de leur Jeu, pour que je
+sois persuadé que j'ay raison; surtout aujourd'huy, que le bon goût est
+plus général qu'il ne l'estoit du temps de Molière._
+
+_L'Auteur, à cette occasion, nous étale fastueusement dans deux ou trois
+endroits de grands mots, pour nous faire entendre que le métier de
+Comédien a de trop grands principes, pour que des gens si mal élevez
+puissent les sçavoir. Si on le pressoit de les donner, il seroit fort
+embarrassé, sur ma parole; car je n'en connois point d'autre que le bon
+sens, une belle voix, et de beaux gestes. Il semble, à l'entendre
+parler, que le Jeu de la Comédie soit aussi difficile à acquérir que
+l'art de prêcher. Mais quand cela seroit, est-ce l'éducation qui donne
+la déclamation? Si ce principe est vrai, les Comédiens doivent tous
+estre de bons acteurs, puisqu'ils n'épargnent rien pour bien élever
+leurs enfans. Mais nous voyons, malgré le Système de notre Auteur, que
+ceux de leur Troupe, qui ont le plus étudié, sont presque les plus
+foibles Acteurs. C'est un don de la Nature, que l'expérience façonne,
+sans aucunes règles, que de s'accommoder au goût du Public._
+
+_Ou Molière avoit bien peu de raison de demander à M. Racine un Acte
+d'une Tragédie par semaine; ou celui-ci étoit un terrible Poëte alors,
+de se charger de fournir ce pénible ouvrage. Ce fait n'est absolument
+point dans la Nature; et il faut que l'Auteur ait pris les semaines pour
+les mois._
+
+_Trouvez-vous, Monsieur, que l'histoire de la petite Épinette convienne
+à la vie d'un homme grave? Elle est entièrement épisodique, et je n'y
+vois pas le mot pour rire. L'Auteur auroit pu faire entrer Baron plus
+noblement sur la Scène, que de le mettre avec les Bateleurs de la Foire;
+et je m'étonne que ce grand Homme ait souffert que son ami (car je n'en
+veux rien rabattre, ils se connoissent de longue main) l'ait fait passer
+à la postérité par une si vilaine porte. D'ailleurs, tout ce fatras de
+petites circonstances, qui regardent les commencemens de Baron, m'ennuye
+à la mort. Je m'embarrasse fort peu qu'il ait eu du bien et des Tuteurs,
+et qu'il ait été petit Farceur à la Foire Saint-Germain, ni que Molière
+l'ait pris tout nud, et qu'il l'ait fait habiller. En habile homme,
+l'Auteur devoit même supprimer ces petites circonstances, par rapport à
+Molière. Mais n'en parlons plus, aussi bien cela n'en vaut pas la peine,
+et ne mérite d'être relevé que pour accuser l'Auteur d'imprudence,
+d'être entré dans des choses si communes, qu'il nous avoit pourtant
+promis d'écarter. Molière est le plus petit homme du monde quand
+l'Auteur le met avec Baron, excepté néanmoins dans l'aventure de Mignot.
+Cette action de Molière est belle, et je doute qu'il y ait beaucoup de
+personnes capables d'en ménager si bien une pareille. Mais je trouve
+toujours en mon chemin Baron, comme un indigne pupille, et Molière comme
+un fade gouverneur._
+
+_L'Auteur a fait tout ce qu'il a pu pour couvrir le mauvais de la Vie de
+Molière; mais comme il aime la vérité, il nous fait pourtant entendre
+par tout, mais surtout par la conversation de Molière avec Rohaut, que
+celui-là avoit une femme qui se conduisoit en Comédienne peu scrupuleuse
+sur le chapitre de la vertu. Cette vérité n'étoit point trop bonne à
+dire si clairement, sur tout pour un Auteur qui nous avoit promis
+d'éviter les choses communes._
+
+_L'avanture de ces quatre personnes qui se vont noyer est extravagante,
+et hors du vrai-semblable; et je m'étonne qu'un homme de bon sens nous
+la donne bien sérieusement pour une vérité. Je conviens que si la chose
+est vraie, Molière y fait le personnage d'homme d'esprit. Mais qu'est-ce
+que Chapelle a fait à l'Auteur, pour le mettre toujours pris de vin sur
+la Scène, ou dans la disposition de s'enyvrer? Ne pouvoit-il le prendre
+de son beau côté? C'est de gayeté de coeur insulter à la mémoire d'un
+galand homme._
+
+_L'Auteur détaille assez la Comédie du _Tartuffe_ pour ceux qui ne
+sçavent pas ce qui se passa à l'occasion de cette Pièce. Mais j'entends
+tous les jours bien des gens de ce temps-là qui se plaignent que
+l'Auteur n'ait pas développé tous les mouvemens que l'on se donna pour
+faire supprimer cette Pièce, et pour en faire punir l'Auteur. Il falloit
+aussi nous dire sur quel modèle Molière l'avoit fait, et ce qu'on luy
+fit changer, pour lui permettre de la jouer la seconde fois. Mais
+l'Auteur nous cache jusqu'au nom de celui qui en fit défendre la
+représentation. Le mystère est répandu dans son Livre depuis le
+commencement jusques à la fin: c'est une Énigme continuelle. Les égards
+de cet Auteur vont jusqu'à ménager le Valet qui chaussoit Molière à
+l'envers; et tout Paris sçait qu'il se nommoit Provençal, et on le
+connoît sous un autre nom. Cette personne dont Molière fait un si
+indigne jugement, s'est rendu fort recommandable par son mérite dans les
+affaires et dans les Méchaniques. Il n'étoit pas né pour être un habile
+Domestique; mais il avoit toutes les dispositions pour devenir ce qu'il
+est. L'Auteur auroit dû luy rendre cette justice, et en faisant
+connoître le malheur de son premier âge, relever le mérite de celuy qui
+l'a suivi. Il ne dépend pas de nous de naître avec du bien; mais c'est
+un grand talent d'en acquérir, comme il a fait par son assiduité, et par
+son intelligence. Je le nommerois, si je ne voulois épargner à l'Auteur
+la confusion publique de l'avoir maltraité si mal-à-propos_.
+
+_Je suis assez content de l'Histoire du _Misantrope_: mais je n'approuve
+nullement que l'Auteur nomme rapsodie, une Dissertation qu'une personne
+de Littérature fit dans le temps pour le défendre contre les Critiques.
+Voilà comme sont tous les Auteurs, qui s'imaginent être du premier
+ordre; tout ce qu'ils n'ont pas fait, est, selon eux, détestable;
+cependant, cet Ouvrage dont Molière, ou notre Auteur fait tant de bruit,
+est le meilleur que cette personne ait fait en sa vie; et il n'y a guère
+eu d'Auteur qui ait plus travaillé que luy, ni dont le nom soit plus
+connu. Il étoit inutile que notre Auteur mystérieux voulût nous cacher
+sa médisance; tout le monde sçait que la défense du Misantrope est de
+l'Auteur qui nous apprend si galamment tous les mois ce qui se passe
+dans toute l'Europe. Et le jugement que l'on en fait dans ce Livre-ci,
+ne cause aucune altération à sa réputation: elle n'a qu'une voix._
+
+_La conversation de Molière avec Bernier me paroît fort plate; et Baron,
+qui est le cheval de bataille de l'Auteur, m'y semble fort mal amené, et
+y faire un personnage impertinent. Mais l'on commence à s'appercevoir en
+cet endroit, que l'Auteur manque de matière, et que le donneur de
+Mémoires ne s'est pas oublié._
+
+_Cependant l'aventure du Minime m'a réjoui; elle est d'esprit, et
+l'Auteur l'a assez bien rendue: car je fais justice sans prévention, et
+je ne prétens point, quand il verroit cette Lettre, m'attirer son
+mépris. Je suis sûr que s'il vouloit être de bonne foy, il avoueroit que
+j'ai raison de le reprendre en bien des endroits. Je ne l'estime pas
+moins pour avoir fait des fautes que la matière exigeoit de luy. Il a
+fait voir par l'Ouvrage qu'il a donné après celui-ci, qu'il est capable
+de faire mieux; et qu'il est le maître de se donner de la réputation
+quand il choisira de bons sujets._
+
+_Je doute que la conversation de Chapelle avec Molière sur les Ouvrages
+de celui-ci soit véritable. Est-il naturel que celui-là rompe en visière
+à un ancien amy, aussi fortement qu'il le fait dans cette conversation?
+Ces deux Amis se querellent sans cesse dans ce Livre; Molière mésestime
+toujours Chapelle; et cependant il ne sçauroit se défaire de l'amitié
+qu'il a pour luy. Par quel endroit Chapelle faisoit-il donc plaisir à
+Molière, puisqu'il ne pouvoit s'accommoder de son caractère? Un homme de
+bon esprit se seroit défait honnêtement du commerce d'un Amy si
+incommode: mais l'Auteur n'auroit eu moyen de faire donner par Molière
+une belle éducation à Baron, sans Chapelle. C'est son lieu commun pour
+lui faire éviter le vin et ménager ses amis: il pouvoit avoir soin de
+son Élève, sans intéresser la réputation de personne._
+
+_La Scène du Courtisan Extravagant n'est point un morceau à mettre dans
+un Livre; elle n'est bonne que pour une Comédie; elle est toute écrite,
+il n'y aurait qu'à la placer. Elle est assez dans la nature; mais le nom
+du Courtisan me la feroit trouver encore plus agréable._
+
+_L'aventure du jeune homme qui veut se faire Comédien est moderne, ou
+elle est double: car je sçai qu'une personne qui a assez bonne
+réputation parmi les Gens de Lettres, fut un jour demander à Roselis un
+semblable conseil, à quelques circonstances près; car il donna à ce
+Comédien l'alternative entre la profession de Jésuite, ou celle de
+comédien. Roselis, très-honnête homme, lui conseilla sans balancer de se
+faire Jésuite. Mais ce jeune homme qui croyoit que ses talens pour la
+Comédie détermineroient son conseil de ce côté-là, fut fort étonné de le
+trouver opposé à sa passion. De sorte que, trouvant des obstacles des
+deux côtez, il n'a pris ni l'un ni l'autre parti; et il a choisi la
+profession de bel Esprit, dont il s'acquitte avec assez
+d'applaudissement._
+
+_C'est en cet endroit de la Vie de Molière, que les pauvres Comédiens
+sont accommodez de toute façon. L'Auteur fait faire ici un personnage à
+Molière d'homme désintéressé et juste; mais il me semble qu'il pouvait
+dissuader le jeune étourdi de prendre sa profession, sans lui en faire
+voir le ridicule et l'indignité: _C'est_, dit-il, _la dernière ressource
+de ceux qui ne sçauroient mieux faire, ou des libertins qui veulent se
+soustraire au travail; c'est enfoncer le poignard dans le coeur de vos
+parens, de monter sur le Théâtre. Je me suis toujours reproché d'avoir
+donné ce déplaisir à ma famille: c'est la plus triste situation que
+d'être l'Esclave des fantaisies des Grands Seigneurs; le reste du monde
+nous regarde comme des gens perdus, et nous méprise._ Molière avoit
+raison de penser tout cela comme homme de bon esprit et de probité: mais
+il avoit grand tort de le dire, comme Comédien. Et suposé qu'il ait
+jamais parlé aussi étourdiment, l'Auteur devoit sauver cette peinture
+mortifiante à une troupe de gens qui ne luy ont rien fait que de le
+divertir, quand il a voulu aller à la Comédie. Il a épargné tant
+d'autres véritez à des personnes qui ne les valent pas, tout Comédiens
+qu'ils sont; il pouvoit bien encore épargner à la Troupe le chagrin que
+de tels sentimens partissent d'un homme qu'ils reconnoissent pour leur
+Maître, et qui a été si long-temps à leur teste. Car à regarder les
+Comédiens du côté des moeurs, ils en ont de bonnes comme les autres; et
+s'il y en a quelques-uns qui n'édifient pas, il y en a d'autres qui
+cultivent la vertu. Je vous avoue, Monsieur, que ce discours de Molière
+m'a révolté; il n'y a personne qui ne parlât contr'eux avec plus de
+modération._
+
+_Mais, Monsieur, pourquoy l'Auteur introduit-il Chapelle pris de vin
+dans cette occasion? Molière pouvoit bien, sans lui, faire entendre
+raison à ce jeune fils d'Avocat. Quelle impertinence Chapelle ne
+vient-il pas dire? C'est, dit-il, un vol que ce jeune homme fera au
+Public s'il ne se fait Prédicateur ou Comédien. Comme si les principes
+de la déclamation étoient les mêmes dans ces deux professions si
+oposées! L'Auteur fait bien connoître par cette proposition, qu'il
+n'entend ni l'action de la Chaire, ni l'action du Théâtre; car je ne
+puis m'imaginer que cela soit sorti de la bouche de Chapelle, qui étoit
+un homme d'esprit et de goût. L'Auteur s'est imaginé qu'il n'étoit bon
+qu'à dire des plaisanteries, puisqu'il le fait encore parler sur le même
+ton dans les pages suivantes, dans des avantures, qui sont même
+épisodiques à son sujet. Mais je remarque à cette occasion, que l'Auteur
+a eu une attention extraordinaire à répandre du plaisant dans la vie
+d'un homme sérieux. A quel dessein? Ses actions nuement rapportées,
+avoient assez de quoy satisfaire ceux qui s'intéressent à le connoître,
+sans les faire servir de divertissement au Public. Il fait beau voir cet
+homme grave envoyer chercher le chapeau de Rohaut son ami, pour
+représenter le Philosophe dans le _Bourgeois Gentilhomme_; cela est plat
+et d'un mauvais caractère. Oh mais, me diroit l'Auteur, cela est vray.
+Eh bien, quand on n'en pourroit douter, qu'importe à la postérité
+d'avoir cette ridicule vérité dans la vie d'un homme dont elle ne
+cherchera jamais la bassesse?_
+
+_Je ne suis pas mécontent de l'histoire du succez du _Bourgeois
+Gentilhomme_ et des _Femmes Sçavantes_ à la Cour. Ce sont ces
+endroits-là que l'Auteur auroit dû détailler davantage, parce que ce
+sont les seuls qui nous touchent. Nous voyons représenter tous les jours
+les Pièces de Molière, et nous aurions été ravis de connoître les
+modèles de ses caractères, les motifs qui l'ont fait travailler, et le
+succès de ses pièces dans le temps. Et même, en homme avisé, l'Auteur
+auroit dû nous donner une Dissertation sur chacune. Ç'auroit été là un
+Ouvrage excellent; mais cette suite d'aventures communes n'est bonne que
+pour ces Lecteurs qui s'amusent de rien. Il est vrai que l'Auteur, qui a
+senti par avance cette objection, y répond modestement à la fin de son
+Livre. Un tel Ouvrage, dit-il, est au-dessus de ma portée; et quand je
+l'aurois fait, c'eût été donner l'histoire du Théâtre de Molière, et non
+pas sa vie. Eh bien soit, celle-là m'auroit fait beaucoup de plaisir;
+celle-ci ne m'intéresse point. On donne la vie d'un homme, quand ses
+actions inspirent de la sainteté dans les moeurs, et de l'élévation dans
+les sentimens, ou qu'elle fournit des moyens de gouverner, et de se
+conduire dans les grands emplois._
+
+_La querelle de Baron avec ce Courtisan inconnu, à l'occasion d'une
+Pièce de Théâtre, me paroît impertinente. Molière y fait le personnage
+d'un présomptueux; Baron, celuy d'un homme qui ne se connoit pas; le
+Courtisan, celuy d'un mal-avisé, de se commettre avec luy: et tout cela
+est soutenu par de si mauvaises raisons, que je ne daigne pas vous en
+parler davantage; d'autant plus que je ne devine pas sûrement les
+personnes que l'Auteur a cachées._
+
+_Nous voici à la fin du Livre où l'Auteur nous dit qu'il a assez fait
+connoître que Molière ne vivoit pas en bonne intelligence avec sa femme.
+Il a raison, puisque par tout ce qu'il nous a dit, j'ai compris aisément
+que la Molière étoit une coquette outrée; qu'elle causoit
+continuellement du chagrin à Molière, et qu'il ne pouvoit la ranger à
+son devoir à cause de son humeur volontaire. Cependant l'Auteur se
+plaint que l'on ait fait de mauvaises histoires sur son compte; et il
+attaque effrontément sur cela l'Auteur du _Dictionnaire critique_, pour
+donner plus de poids à son ressentiment. Mais qu'a-t-on tant dit contre
+Molière et sa femme? Rien autre chose que ce que l'Auteur nous en a
+débité; à la vérité, avec beaucoup plus de politesse et de précaution.
+Il ne falloit point tant se récrier pour si peu de chose._
+
+_Si Molière, selon notre Auteur, n'étoit lent à travailler, que parce
+que les visites des Grands Seigneurs et de ses Amis, qui étoient
+fréquentes, l'interrompoient dans son travail, pourquoi cet Auteur ne
+nous a-t-il pas donné ce qui se passoit entre ces Grands Seigneurs, ces
+Amis et Molière? Nous aurions sa vie, puisqu'il a plu à l'Auteur
+d'essayer de nous la donner. Ces Messieurs-là n'alloient chez Molière,
+que pour faire valoir son esprit; et ce que disent de Grands Seigneurs
+et des Amis choisis, doit être agréable. Mais l'Auteur ne l'a pas sçu
+apparemment, et il a mieux aimé faire un Livre plus court et ne point
+mentir: et moi je serois fort aise qu'il eût inventé de bonnes choses,
+pour me dédommager de ses plates véritez._
+
+_Il nous fait un long narré de la mort de Molière, comme si nous étions
+ses petits parens, qui voulussions en sçavoir jusqu'aux plus basses
+circonstances. Les bouillons de la Molière, son oreiller, le fromage de
+Parmesan, relèvent beaucoup le mérite de ce grand Homme. Oh! je ne dis
+tout cela, dit l'Auteur, que pour ôter au Public le préjugé qu'il a sur
+la mort de Molière. Et bien, il n'y avoit qu'à dire qu'il ne mourut
+point sur le Théâtre, c'en étoit assez; on l'auroit cru sans ces
+particularitez ridicules. Il faut bien qu'on le croye sur le reste, dont
+il ne dit pas la moitié de ce qu'il faut dire; par exemple, sur son
+enterrement dont il auroit eu de quoi faire un volume aussi gros que son
+Livre, et qui auroit été rempli de faits fort curieux, qu'il sçait sans
+doute. Car pour être mystérieux avec esprit, comme l'Auteur, il faut
+sçavoir toutes les circonstances des faits que l'on rapporte. Pour moy,
+je n'en juge que par le bruit public; on accuse l'Auteur de n'avoir pas
+dit tout ce qu'il devoit, ou du moins tout ce qu'il pouvoit dire: et dès
+que je suis prévenu sur cela, je ne sçaurois être content de l'Auteur,
+qui devoit tout dire, ou se taire. Il a manqué à ce qu'il devoit à la
+vérité, comme Historien, dès qu'il a supprimé des faits ou des
+circonstances._
+
+_Voilà, Monsieur, mon sentiment sur la _Vie de Molière_. Je ne suis
+point entré dans une Critique exacte du Livre; je vous ai dit seulement
+ma pensée. D'autres Critiques plus chagrins que moy, y auraient
+peut-être plus trouvé à redire que je ne l'ay fait: mais persuadé que je
+suis, que les sentimens ne sont jamais généraux sur le bon ou le mauvais
+d'un Ouvrage, je ne voudrois pas répondre que ce Livre n'eût son mérite
+pour le plus grand nombre; il est amusant pour les gens qui se
+contentent de lire sans réflexion. Il y a des noms en blanc; on s'occupe
+à les deviner; cela suffit pour faire dire: Voilà un Livre excellent,
+pour exciter la curiosité, pour faire admirer l'ordre et le stile. En ce
+cas, l'Auteur aura eu raison, et moy, j'auray eu tort de le reprendre.
+Cependant, débarrassé de tout préjugé, j'ay cherché la Vie de Molière
+telle que l'Auteur nous la promet au commencement de son Livre, je ne
+l'ai point trouvée, le Livre ne m'a point plu. Je me suis rabatu sur
+l'expression au défaut de la matière; celle-là m'a paru trop hardie pour
+un Auteur qui n'est point en droit de s'écarter de la voye commune. J'ay
+vu de plus que les avantures qui offusquent la Vie de Molière, en
+défiguroient quelques traits sérieux assez passablement touchez. Je
+crois néanmoins que le tout ensemble a coûté à l'Auteur; il a travaillé
+son Ouvrage avec autant de soin que si c'étoit la Vie d'un Héros, à
+quelques endroits près, qui sont un peu négligez._
+
+_Mais, Monsieur, comme je ne veux point m'attirer les traits d'un Auteur
+en colère, je vous prie que cette Lettre soit de vous à moy; car s'il en
+a connaissance, il ne se tiendra jamais de me commettre dans le public
+pour son honneur, et je serois très-fâché que lui ou moi nous eussions
+tort publiquement. Ainsi soyez fidelle à notre amitié; car j'aurois
+peut-être bien de la peine à me retenir, si l'Auteur me maltraitoit par
+une Réponse; et nous pourrions donner aux Gens de Lettres des Scènes qui
+tourneroient à notre confusion. Je suis, etc._
+
+
+FIN DE LA LETTRE CRITIQUE
+
+
+
+
+ ADITION
+ A LA VIE
+ DE MONSIEUR
+ DE MOLIERE,
+ _CONTENANT_
+ UNE
+ REPONSE
+ A LA CRITIQUE
+ Que l'on en a faite.
+
+ A PARIS,
+
+ Chez
+ JACQUES LE FEBVRE, dans la grand'Salle du Palais, au Soleil-d'Or.
+ ET
+ PIERRE RIBOU, proche les Augustins, à l'Image Saint Loüis.
+
+ M. DCCVI.
+
+ _AVEC PRIVILEGE DU ROI_
+
+
+
+
+Le privilége est au nom de Jean-Leonor le Gallois, sieur de Grimarest,
+et l'approbation de Saurin, du 9 décembre 1705.
+
+
+
+
+ADDITION À LA VIE DE MONSIEUR DE MOLIÈRE CONTENANT UNE RÉPONSE À LA
+CRITIQUE QUE L'ON EN A FAITE
+
+
+Dès que la Vie de Mr de Molière a paru, on m'a menacé de la critiquer.
+Un petit Auteur, étouffé dès sa naissance, vouloit avec ingratitude
+faire son coup d'essai sur mon Ouvrage: mais la Critique qui m'occupe
+est au dessus de sa portée; ce n'est point lui qui m'attaque.
+
+Le Provençal d'autre-fois, et le Grand'homme d'aujourd'hui, au dire de
+l'Auteur de la Critique, m'a donné des soupçons; mais ce n'est pas un
+homme assez du commun pour relever les égaremens d'un petit Auteur.
+
+La Compagnie (c'est ainsi que Mrs les Comédiens appellent leur Corps
+présentement) n'a point, ce me semble, d'Auteur critique aussi délié que
+celui qui me reprend.
+
+Le nom du Libraire qui débite ce petit Ouvrage, m'a fait soupçonner
+qu'une plume acoutumée depuis longtems au travail, auroit voulu à mes
+dépens procurer quelque petit profit à son Libraire, sous le nom de
+Molière, qui rapelle assez son Lecteur. Mais le stile de la Critique est
+aisé; il n'est point raboteux; je n'y reconnois point l'Auteur qui
+m'avoit d'abord causé des soupçons.
+
+J'avoue que je suis dépaysé, j'ignore celui à qui j'ai affaire. A moins
+que ce ne soit quelque Avocat désoeuvré, que j'ai lieu de soupçonner, et
+qui pour se dédommager de son loisir, n'ait voulu faire connoître au
+Public qu'il étoit homme de discussion, et de discernement. Mais tel que
+soit mon Adversaire je lui suis très-obligé de tout le bien qu'il dit de
+moi; j'ai pourtant remarqué un peu de vivacité dans sa Critique; et j'ai
+bien de la peine à croire qu'il m'attaque de sang froid. C'est un
+Censeur à craindre; il insinue ses sentimens avec adresse, il y a du
+tour dans son expression; mais je ne conviens pas qu'il pense toujours
+juste. Ainsi il trouvera bon que je le fasse connoître au Public par ma
+Réponse. Je me flate même que mon Censeur y apprendra des choses qu'il
+ignore, tout assuré qu'il paroît à porter son jugement.
+
+Je dis plus, je me suis imaginé que son Ouvrage n'est qu'un ramassis des
+diférens sentimens que l'on a répandus sur mon travail; si tout étoit
+parti de son génie, il y auroit peut-être plus d'ordre, et moins de
+contradiction dans sa Critique. Il a entendu ce Peintre, dont tout le
+mérite est renfermé dans la main, s'écrier dans ces lieux où l'on
+s'assemble pour étaler son bel esprit: «Ce n'est point là Molière; il a
+eu du commerce avec toute la Cour; l'Auteur ne nous en dit rien.» Mon
+Censeur a mis cela sur ses tablettes pour me le reprocher.
+
+D'un autre côté cet Avocat, qui ne connoît que le langage gothique de sa
+famille et de ses paperasses, et qui ignore celui de la Cour et des bons
+Auteurs, a donné matière à mon Critique, pour ataquer mon stile. Il a
+saisi les plaintes des Comédiens, qui se sont cru offencez de
+l'éfronterie que j'ai eue d'ataquer leur Jeu et leur Profession. Il a
+répété d'après eux que j'ignorois les principes de leur Art, et que ce
+n'étoit pas à moi à en parler si légèrement. Enfin mon Censeur a fait un
+petit magazin de bonnes et de mauvaises choses que l'on a dites contre
+mon Livre, pour en former sa Critique. J'y vais répondre pour ôter au
+Public la prévention que des termes vifs et bien placez pourroient lui
+donner contre mon Livre.
+
+Mon Censeur s'étonne que j'aie intitulé mon Ouvrage, _La Vie de Mr de
+Molière_. «Un Comédien», dit-t-il, «peut-il être apellé _Monsieur_, que
+par des Domestiques, ou par le menu Peuple? Sa profession est ignoble.
+L'Auteur ignore le cérémonial.»
+
+Si mon Censeur avoit dit que l'on étoit acoutumé à ne point donner du
+_Monsieur_ à Molière; que j'aurois bien fait de suivre l'usage; et que
+ce n'est point par mépris pour cet illustre Auteur que cet usage s'est
+établi; j'aurois passé condamnation de cette Critique. Mais ce n'est pas
+là le sentiment de mon Censeur: je suis donc obligé de lui dire que je
+n'ai point fait la Vie de Molière, comme Comédien, mais comme Auteur: et
+le mérite qu'il s'est acquis par ses Ouvrages exige de l'estime; c'est à
+ce sentiment qu'il faut s'en tenir pour rendre ce que l'on doit à sa
+mémoire. Quel est l'Auteur de son tems que l'on n'apelleroit pas
+Monsieur en fesant sa Vie?
+
+Mais bien plus: mon Censeur, qui insulte Molière et l'Auteur de sa Vie
+par des termes un peu trop forts, ne sçait pas aparemment qu'il n'y a
+point d'Auteur, pour peu sur tout qu'il se soit rendu recommandable, que
+l'on ne traite de _Monsieur_, quand on parle de lui dans un tems peu
+éloigné de celui où il a vécu, et que ses enfans vivent encore. C'est
+une règle de politesse que l'on pousse même jusqu'à un siècle. Et si
+dans ces derniers tems il s'est glissé une espèce de rusticité dans les
+conversations, en apellant séchement par leur nom ceux à qui l'on doit
+de l'estime ou du respect, doit-on trouver mauvais que dans l'impression
+je me sois écarté de cette rusticité?
+
+Quand bien même j'aurois pris Molière comme Comédien, quel mal aurois-je
+fait de l'apeller _Monsieur_? c'est un cérémonial bien établi
+présentement chez Mrs les Comédiens Auteurs. Ne lisons-nous pas, _Les
+OEuvres de Mr Poisson, Le Théâtre de Mr Dancour, etc._? Après cela
+peut-t-on refuser le _Monsieur_ à Molière? Nous ne sommes plus dans le
+tems où l'on intituloit modestement, _Les OEuvres de Jean un tel_.
+
+Il est vrai que je traiterai également de _Monsieur_ le Grand Seigneur
+et Molière, sans croire m'écarter des règles. La vertu et le mérite sont
+de toute profession, je les honore avec respect dans l'homme de qualité,
+et avec estime dans celui qui est d'une naissance commune. Ce seroit une
+étrange chose que Molière eût éfacé son mérite par la sienne et par sa
+profession. Enfin il suffit que ç'ait été un Auteur illustre, et qu'il
+ait été honoré de l'estime et des bienfaits du Roi pour justifier les
+égards que j'ai eus pour lui.
+
+Mais faut-t-il que je fasse remarquer à mon Censeur que c'est lui-même
+qui ne sait pas le cérémonial? Puisqu'il ignore que quand on fait parler
+le Roi personnellement, on ne donne la qualité de _Monsieur_ à personne
+qu'à ceux à qui sa Majesté veut bien la donner, à cause de l'élévation
+de leur naissance, ou de leur dignité. Et je pourois me récrier contre
+mon Censeur de ne pas mettre de la différence entre un Privilége, où le
+Roi parle définiment et en Maître, et le titre d'un Livre qui n'est
+déterminé pour personne en particulier.
+
+Je passe à un article qui m'intéresse davantage, c'est mon stile, que
+l'on ataque d'une grande force. «Je suis un Auteur qui m'emporte; je
+hazarde; tout terme, toute expression m'acommode pour me faire entendre.
+Suis-je de l'Académie pour écrire si hardiment?» Si mon Censeur, qui
+parle de cette sorte contre moi, avoit fait ses lectures avec atention,
+s'il avoit du commerce, il auroit remarqué que je n'ai rien hazardé. La
+noblesse et le choix des termes, et des expressions, la netteté, la
+_concision_, sont des principes, que je tâche de ne point perdre de vue,
+comme les moyens les plus assurés d'atacher le Lecteur. A observer trop
+rigoureusement la pureté de la Grammaire, à s'en tenir aux expressions
+communes, à préférer toujours le propre au figuré, on rend bien souvent
+une lecture languissante; on ne réveille point le Lecteur. J'avoue qu'un
+long et fréquent usage de la langue me fait quelquefois sortir du chemin
+batu; mais il me semble que je le fais avec précaution, et dans les
+ocasions, où ce que je hazarde relève le sentiment que j'exprime. La
+langue Françoise est aujourdui de tous les Pays, de toutes les Cours
+étrangères; et l'on ne sauroit se donner trop de soins pour la
+perfectionner; de manière qu'elle soit toujours préférée, comme la plus
+propre pour s'exprimer naturellement. En Allemagne, en Dannemarc, en
+Suède, en Pologne, le commerce d'amitié, de politesse, de galanterie,
+d'affaires même, s'entretient en notre langue. Les Princes se font un
+plaisir de parler François; leurs Ministres, Envoyés dans de diférentes
+Cours, ont leur correspondance en François; c'est une langue
+universelle. Et il est à notre honte que les Étrangers aient plus
+d'atention que nous à y trouver des beautez, dont on nous interdit la
+recherche par des Critiques continuelles dès que quelque Auteur s'écarte
+un peu du stile commun et populaire. Si cet Auteur n'a un nom, ou une
+place qui impose silence, aussi tôt une foule d'ignorans s'élève contre
+lui: leur malignité va si loin, que quand une expression heureuse les
+choque, parce qu'elle est nouvelle pour eux, quoique receue et employée
+depuis long tems, ils condamnent tout l'Ouvrage. De sorte que les
+Auteurs, plus jaloux de la matière, que du stile, aiment mieux faire un
+bon Livre exprimé foiblement, que de risquer de lui donner la grace et
+le feu qu'il pourroit avoir par un stile choisi. J'ai cru que je pouvois
+sortir de cette circonspection servile, et qu'assuré par de longues
+observations, je pouvois placer quelques termes, et quelques
+expressions; sur tout dans une matière, où j'avois beaucoup de choses à
+ménager, pour n'en pas rendre la lecture désagréable.
+
+Les Caractères, les Conditions, les Matières ont leurs termes: le
+Courtisan ne parle point, comme le Bourgeois; l'homme d'esprit, comme
+l'homme commun; on ne rend point une avanture avec le stile du sérieux.
+Tout cela forme de diférens langages que mon Censeur n'a point encore
+étudiés, et il a pris pour égarement ce qui lui a paru nouveau.
+
+Je ne puis m'empêcher de relever ces termes, _est-il de l'Académie_? Non
+je n'en suis point, et je ne crois pas que jamais je mérite d'en être.
+Mais a-t-il été interdit par quelque ordonnance, à tous ceux qui ne sont
+pas de l'Académie, de cultiver la langue, de débarasser le stile de ces
+ornemens étrangers qui le rendent confus, d'éviter l'École, d'imiter la
+Nature, et même de hazarder un terme, une expression, si elle relève le
+sentiment, ou la matière? Je ne pense pas que ce soit une nécessité
+d'être de l'Académie pour choisir le meilleur, dont jusqu'à présent on
+ne nous a point donné de règles assurées. Je suis donc en droit de le
+chercher, comme un autre. Et si je me fais bien entendre au propre ou au
+figuré; de manière que je conserve les caractères, et que j'évite le
+languissant, le bas, et le superflu, je m'embarasse peu que l'on me
+reproche la singularité. Car je déclare à mon Censeur que je ne suis
+nullement scrupuleux, et que s'il se présente un terme expressif, qui
+m'en épargne plusieurs, je l'emploie avec assurance, quand il a passé
+dans les conversations des personnes qui parlent bien. _Concision_, dont
+je me suis servi au commencement de cet article, ne sera pas sans doute
+du goût de mon Censeur; mais lui-même qui se tient si fort à l'antique
+n'a-t-il rien hazardé dans sa Critique? Et s'imagine-t-il que l'on eût
+dit du temps de François Premier, _je me suis rabatu sur l'expression_,
+pour _j'ai cherché ma satisfaction dans son stile_: que l'on eût employé
+_les avantures qui offusquent la vie de Molière_ pour dire, _qui
+empêchent que l'on ne trouve ses actions et ses sentimens_; que l'on eût
+hazardé _s'écarter de la voie commune_, pour signifier _ne pas suivre
+les règles ordinaires du stile_? C'est pourtant là du nouveau, que mon
+Censeur a peut-être lâché par contagion, et qui me fait bien entendre
+qu'il ne m'a repris que par passion, ou de commande: ou il me permettra
+de lui dire qu'il ne sçait pas distinguer l'ancien d'avec le nouveau, le
+hazardé d'avec le reçu dans le stile. Je me récrierai toujours contre
+ces Juges, qui n'aïant qu'une légère connoissance de la langue,
+s'imaginent que ce qui n'est pas à leur goût et à leur portée, n'est pas
+bon: et que toutes sortes de sujets peuvent être traitez d'un stile
+général.
+
+Mon Critique ne vouloit point d'avantures dans la Vie de Molière; elle
+en est offusquée; cela lui ôte, dit-il, la suite des Ouvrages de cet
+Auteur, qui touchent le plus les Gens de lettres. Je n'ai pas écrit
+seulement pour ces Mrs là; mais pour le Public qui veut avoir tout ce
+qu'on peut lui donner. Cette Critique est un sentiment particulier, qui
+en vérité ne mérite aucune atention. Et même je suis seur que si je
+n'avois point mêlé mon Ouvrage, mon Censeur auroit esté le premier à se
+récrier, et à dire: _Oh! l'ennuyeux livre! Molière a eu des avantures,
+il falloit nous les donner, elles nous auroient divertis._ Mais le
+Critique n'en veut point, quand on les lui présente: il fait l'homme
+grave, quand on veut l'égayer. Molière ne l'intéresse pas dans son
+Domestique; et avec un air de diférence, il dit qu'il se seroit bien
+passé de sa vie, puisqu'elle ne touche point l'État. Je ne sçai si le
+Public recevra ce sentiment; mais il est, ce me semble, bien
+méconnoissant. Nous souhaittons toujours connoître ceux qui contribuent
+à notre satisfaction, cette curiosité est une espèce de reconnoissance
+que nous devons aux Personnes de probité et de mérite. Tout petit
+qu'étoit Molière par sa naissance et par sa profession, j'ai rapporté
+des traits de sa vie que les Personnes les plus élevées se feroient
+gloire d'imiter; et ces traits doivent plus toucher dans Molière que
+dans un Héros.
+
+«Mais c'est cela même dont je me plains,» dit mon Censeur: «vous ne
+m'avez point donné le beau de Molière; vous me l'avez représenté comme
+un homme fort commun, par de petites avantures qui ne sont bonnes qu'à
+amuser de petits Lecteurs. Ce n'est point là Molière; il a eu des Scènes
+à la Cour: pourquoi ne pas nous en faire part? Pourquoi aussi ne nommez
+vous pas les Personnes que vous mettez en action avec lui?»
+
+J'ai représenté Molière dans son beau, comme dans son mauvais; mais j'ai
+jugé à propos de faire paroître ses situations et ses sentimens, par ses
+actions, pour atacher d'avantage ceux qui lisent. L'avanture du
+Vieillard dans les _Précieuses_; celle du Chasseur dans les _Fâcheux_
+sont de fortes marques de l'estime que la Cour et le Peuple avoient pour
+lui. On doit reconnoître son penchant à faire du bien dans tout ce qui
+se passe entre la Raisin, Baron, Mondorge, et Lui. Sa fermeté paroît
+dans le temps que la Maison du Roi voulut se conserver le droit d'entrer
+à la Comédie sans paier; son atention au succès de ses pièces dans celle
+de Dom Quixote, et dans l'avanture de Champmêlé. On remarque sa présence
+d'esprit, lorsque ses amis voulurent se noyer à Hauteuil, et qu'il
+racommoda Mr de Chapelle avec son Valet. On voit les égards qu'il avoit
+pour les Personnes élevées, dans la Scène du Courtisan extravagant. Il
+fait voir sa sincérité dans celle du jeune homme qui vouloit se faire
+Comédien; et ainsi de tous les autres faits que j'ai raportez, et qui
+font connoître Molière dans son véritable caractère. Si mon Censeur ne
+s'en est pas aperçu, ce n'est point ma faute; et s'il s'imagine que je
+n'ai raporté tous ces traits que pour faire rire, il se trompe fort.
+
+Je lui avoue que j'ai eu intention de ne point nommer quelques
+personnes, et que j'ai passé légèrement sur de certains faits. Et c'est
+là justement la Cour que mon Censeur demande avec tant d'empressement.
+Mais à ma place il en auroit fait autant que moi; il a lui-même eu du
+ménagement avec moins de raison, comme je le ferai remarquer dans la
+suite. Quand même on me l'auroit permis, ce que je ne supose pas, il ne
+me convenoit point d'exposer au Public des Personnes de considération à
+qui je dois toutes sortes d'égards. Mais que mon Censeur lise mon
+Ouvrage encore une fois, il y trouvera plus de choses qu'il ne s'en est
+présenté à son imagination à la première lecture; et aux noms près, que
+je ne lui donnerai point absolument, il verra que la Vie de Molière est
+plus rassemblée qu'il ne pense.
+
+J'aurois suffisamment satisfait par cette Réponse à la Critique que l'on
+a faite de mon Livre, si je n'avois affaire à un Censeur difficile, du
+moins il me paroît tel. Il m'a ataqué en détail; je vais lui répondre de
+même.
+
+Ma probité n'est pas assez bien établie chez lui, mon exactitude lui est
+trop suspecte, pour croire que je lui aie donné la vérité. Mon Ouvrage
+est broché d'après des Mémoires de Mr le Baron: donc il est mauvais;
+donc il n'est pas véritable. La plaisante et injurieuse conséquence!
+A-t-on jamais exigé d'un Historien des actes autentiques, des témoins
+juridiquement entendus, pour prouver ce qu'il avance? A qui dois-je m'en
+raporter qu'aux personnes qui ont vu, connu, et fréquenté Molière? Et
+quelle certitude puis-je donner des soins que j'ai pris, pour découvrir
+la vérité des faits, que mon honneur et ma réputation? Que cet Auteur
+informe donc de mes moeurs avant que de me condamner. Mais il se
+contredit à la fin de sa Critique. «Je crois, dit-il, que le tout
+ensemble a coûté à l'Auteur; il a travaillé son Ouvrage avec autant de
+soin que si c'étoit la Vie d'un Héros». Je ne l'ai donc pas broché,
+comme il le prétend dans un autre endroit.
+
+«Mais», ajoute-t-il, «Baron est son ami; seurement il a part à son
+Ouvrage: il le loue trop légèrement; et il insulte trop les autres
+Auteurs Comiques pour n'en être pas persuadé.» Donc encore mon Ouvrage
+est mauvais et suspect. En vérité peut-on raisonner avec si peu de
+retenue pour deux personnes qui n'ont rien fait à ce Censeur? Après
+cela, dois-je prendre pour sincères les louanges qu'il me donne en
+d'autres endroits?
+
+Et bien soit, je suis ami de Baron: j'ai cela de commun avec beaucoup
+d'honnêtes gens, et de personnes de considération. Je passe encore à mon
+Censeur que Baron m'ait donné des mémoires. Mais à qui aurois-je pu
+mieux m'adresser qu'à lui, pour connoître Molière? Il a toujours été
+avec lui. Mon Critique a-t-il des preuves convainquantes de la mauvaise
+foi de Baron, pour douter de ce qu'il peut m'avoir dit sur Molière? Mais
+je lui déclare que Baron n'a pas plus de part à mon travail que
+plusieurs autres personnes dignes de foi, qui m'ont fourni des mémoires.
+
+Mais vous insultez Dancour, et plusieurs autres Auteurs, ajoute mon
+Censeur, d'avancer hardiment que depuis Molière, personne n'a mieux
+soutenu le Théâtre Comique que Baron. Si c'est là faire insulte à ces
+Messieurs, qu'ils me donnent de leur façon deux pièces égales à la
+_Coquette_, et à l'_Homme à bonnes fortunes_, je leur ferai réparation;
+qu'ils me montrent deux traductions comiques aussi bien acommodées à
+notre Théâtre que l'_Andrienne_, et les _Adelphes_, je passerai
+condamnation de leurs plaintes. Mais, réplique mon Censeur, ces
+_Adelphes_ sont tombés. Et bien je le veux, il est bien tombé d'autres
+Pièces excellentes. Le _Misantrope_, l'_Avare_ de Molière ont eu le même
+sort dans un tems où l'on alloit en foule au spectacle. Et à suivre la
+règle de mon Auteur, si les Journaux ne lui imposent point pour juger
+d'un Ouvrage, le Public ne m'impose point aussi pour juger d'une Pièce
+de Théâtre. Son goût dégénère tous les jours: acoutumé depuis quelque
+tems à des traits grossiers, il n'est plus susceptible de délicatesse.
+On juge aujourd'hui avec prévention, avec caprice, avec ignorance. On
+voit avec empressement un Ouvrage assez commun; on aplaudit foiblement à
+un meilleur, on le néglige. Je n'ai point jugé des _Adelphes_ par
+l'évènement; son quatrième acte m'auroit fait passer sur bien des
+défauts. Ainsi lorsque j'ai dit que Baron étoit celui des Auteurs qui
+avoit le mieux soutenu le Théâtre Comique depuis Molière, j'ai dit ce
+que j'ai pensé, et ce que je pense encore sans préjugé; et je ne trouve
+point mauvais qu'un autre soit d'un sentiment oposé, comme le fait mon
+Censeur.
+
+Sa Critique sur les paroles du grand père de Molière ne mérite pas que
+je la relève; il se seroit bien passé d'appeler étourderie la chose du
+monde la plus innocente et la plus commune. Mais je le dis encore, il me
+reprend avec dessein, puisqu'il me conteste les faits les plus connus,
+lorsqu'il dit que Monsieur le Prince de Conti ne voulut point faire
+Molière son Secrétaire, et qu'il avance que l'avanture des personnes qui
+voulurent se noyer à Hauteuil ne peut être vraie.
+
+Pourquoi Monsieur le Prince de Conti n'auroit-il pas voulu employer
+Molière dans son cabinet? N'avoit-il pas le mérite nécessaire pour cet
+emploi? Le Prince trouvoit d'ailleurs dans Molière d'autres bonnes
+qualitez qui lui auroient donné de la satisfaction et du plaisir; c'en
+étoit assez pour le choisir. La profession de Comédien ne ferme point la
+porte aux emplois honorables, comme mon Censeur se l'imagine. On voit
+aujourd'hui un Comédien ocuper une des premières et des plus importantes
+places auprès d'un Prince. N'en avons nous pas vu devenir Ingénieurs?
+Cette profession n'étoit donc pas un obstacle à l'honneur qu'on vouloit
+faire à Molière. Et d'ailleurs le choix d'un Prince efface tout.
+
+Mon Auteur me reproche sans atention de la contradiction dans cet
+endroit. Molière selon lui ne connaissoit pas assez la Cour pour refuser
+avec de si bonnes raisons l'emploi qu'on vouloit lui donner; c'est
+l'Auteur qui parle en sa place. Je suis très-fâché que mon Censeur ait
+si peu réfléchi; j'aurois plus d'honneur de me deffendre contre lui. Car
+peut-il n'avoir pas remarqué que Molière avoit depuis long-tems entrée
+chez les Grands? Il avoit une Charge et une Profession qui la lui
+donnoient: il avoit fait le voyage de Narbonne à la suite de Louis XIII.
+En voilà bien assez pour connoître la Cour; et je doute que mon Censeur
+la sçache aussi bien que Molière la savoit dès ce tems-là. Mais mon
+Critique n'y pense pas: croit-il de bonne foi que j'aurois hazardé des
+faits de cette nature, sans en être bien informé? Il me permettra de le
+dire, il a fait son petit Ouvrage un peu légèrement. A l'entendre
+parler, je suis un étourdi, un présomptueux, un imprudent. Et moi je le
+trouverois fort sage s'il n'avoit rien dit.
+
+A l'égard de l'avanture d'Hauteuil, qu'il prenne la peine d'aller dans
+ce vilage, il y trouvera encore de vieilles gens qui en ont été les
+témoins; et qui lui diront que les Acteurs de cette avanture étoient des
+personnes de qualité qui vouloient se noyer de compagnie avec Mr de
+Chapelle, et avec un quatrième dont le nom ne mourra point chez les gens
+de plaisir.
+
+«Je rencontre encore,» dit l'Auteur de la Critique, «une contradiction
+dans la Vie de Molière. L'Auteur lui fait dire en Languedoc qu'il est
+passable Auteur: il lui fait souhaiter de venir à Paris, parce qu'il se
+sentoit assez de forces pour soutenir un Théâtre Comique: et lorsqu'il y
+est, il se défie de lui mal à propos, puisque c'est après avoir plu au
+Roi.»
+
+Mon Censeur prend avantage de tout, il ne néglige rien pour m'ataquer:
+je ne le trouve pourtant pas plus fort en cette ocasion que dans les
+autres; car seurement il n'y a point de contradiction dans les paroles
+et dans les situations de Molière. Il sçavoit par son expérience que le
+Public de Paris n'étoit pas aisé à gagner dans un tems, où il y avoit
+des Auteurs et un goût pour lesquels il étoit prévenu. Il sçavoit que ce
+Public ne jugeoit pas avec autant de discernement que Sa Majesté. Il
+avoit à soutenir la réputation qu'Elle lui avoit déjà établie par son
+approbation: trois raisons qui dévoient également donner de l'inquiétude
+à Molière. D'ailleurs nous avons toujours beaucoup de suffisance pour
+tout entreprendre; mais au moment de l'exécution nous tremblons
+naturellement. Molière se trouva dans cette situation à l'instant qu'il
+eut à établir sa réputation, ou à la détruire par son coup d'essai. Où
+est donc la contradiction dans cet endroit de mon Livre? Au contraire
+j'y trouve, ce me semble, la nature à découvert.
+
+Mon Censeur fait ce qu'il peut pour me faire des ennemis. Il me commet
+avec les Auteurs, avec les Comédiens. Mais avant que de l'essayer il
+devoit plus observer mon expression; car je n'ai point dit qu'avant et
+après Molière les Auteurs n'avoient donné que de mauvais Ouvrages. Voici
+mes termes: _Courage, courage, Molière_, s'écria ce Vieillard, à la
+représentation des _Précieuses_, _voilà la bonne Comédie. Ce qui fait
+bien connoître que le Théâtre Comique étoit alors négligé: et que l'on
+étoit fatigué de mauvais ouvrages avant Molière, comme nous l'avons été
+après l'avoir perdu_. Mon expression n'exclud point, comme celle de mon
+Censeur, les bonnes pièces de ma proposition. Je parle indéfiniment des
+mauvaises, qui sont en assez grand nombre, pour que je puisse m'en
+plaindre, sans nommer les Auteurs: et je m'en raporte sur cela au
+jugement du Public, quoique nous ne soyons pas toujours d'acord sur cet
+article.
+
+L'Auteur de la Critique est du moins autant ami des Comédiens, qu'il
+prétend que je le sois de Mr le Baron; il s'épuise pour les défendre,
+comme si je les avois ataqués personnellement. Mais ne trouvera-t-on
+point étonnant que mon Critique, qui paroît avoir de l'esprit, s'efforce
+d'abaisser Molière par sa naissance, par sa profession, par sa conduite,
+et par ses sentimens; qu'il méprise Baron, qu'il en veuille à sa
+sincérité, deux hommes illustres cependant chacun en son genre; et qu'il
+prenne si fortement le parti des restes de leur troupe? Comment! à lire
+les expressions de mon Censeur; quand j'aurois parlé peu
+respectueusement d'une Compagnie supérieure, je ne serois pas plus
+criminel! Mais j'ai dit, que Molière ne reconnoîtroit pas ses Pièces
+dans le jeu d'aujourd'hui. Et bien soit, je l'ai dit, je ne m'en dédis
+point: c'est le sentiment du Public; c'est celui même de chacun des
+Comédiens en particulier; peut-on m'empêcher de dire que c'est aussi le
+mien? «C'est bien à vous», ajoute mon Censeur, «à parler de ce métier
+là; vous qui sur ma parole en ignorés les principes, quoique dans votre
+Livre vous nous ayez étalé fastueusement de grands mots, pour nous faire
+entendre que vous y étiez un habile homme. Cette Profession», dit-il
+encore, «a-t-elle d'autres règles, que le bon sens, une belle voix, et
+de beaux gestes?»
+
+Et c'est justement cela dont je me plains: point de bon sens, point de
+voix, point de gestes, point de conduite dans le jeu d'aujourd'hui. Mais
+avant que j'entre dans le détail de ma proposition, je déclare que je
+n'en veux qu'à l'Acteur en général; et que je sais distinguer, et celui
+qui exécute bien, et même les jours qu'il doit être applaudi, et les
+rôles qui lui conviennent.
+
+Je répons donc avec assurance à mon Censeur qu'il n'entend point cette
+partie de la Rhétorique qui regarde l'action, de la manière dont il en
+parle; et je veux bien l'instruire, pour repousser son insulte.
+
+Le Comédien doit se considérer comme un Orateur, qui prononce en public
+un discours fait pour toucher l'Auditeur. Deux parties essentielles lui
+sont nécessaires pour y réussir: l'accent et le geste. Ainsi il doit
+étudier son extérieur, et cultiver sa prononciation, pour savoir ce que
+c'est que de varier les accens, et de diversifier les gestes à propos,
+sans quoi il ne réussira jamais. D'où vient que nous voyons des Acteurs,
+qui semblent tranquiles, quand ils contestent; en colère, quand ils
+exhortent; indifférens quand ils remontrent; et froids quand ils
+invectivent? C'est là ce qu'on appelle communément, ne pas savoir, ne
+pas sentir ce que l'on dit; n'avoir pas d'entrailles.
+
+Je conviens qu'une voix sonore, et une flexibilité de corps, que nous
+tenons de la nature, donnent un grand avantage à l'Acteur. Mais il y a
+des règles pour les conduire, selon les parties qui composent la Pièce,
+selon les passions qui y règnent, selon les figures qui l'embellissent,
+selon les personnages qu'on introduit sur la scène. Que l'Acteur lise
+les préceptes qu'on nous a donnés sur la déclamation, qu'il les exécute,
+il touchera le Spectateur. Il ne m'est pas permis de faire un Livre pour
+les lui détailler, j'ennuyerois mon Lecteur: mais je puis reprocher à
+mon Censeur qu'il ne les connoît pas, puisqu'il n'a point remarqué que
+la plupart des Comédiens ne les observent point. On trouve presque
+toujours au spectacle les rolles mal distribués: des voix ingrates qui
+ne peuvent fournir dans les mouvemens; de glapissantes, dès qu'elles
+s'élèvent; de foibles, qui ne se font point entendre; de trop claires,
+qui n'imposent point, et qui ne peuvent varier dans la passion; des
+Acteurs qui sans raison précipitent leur voix, par hémistiche, et qui
+font perdre la moitié de ce qu'ils disent: défaut qui s'est glissé au
+Théâtre depuis quelques années. Peu atentifs à leur jeu, ils expriment
+souvent l'emportement, comme la tendresse; le récit, comme le
+commandement: en un mot ils ne daignent pas sortir du ton qui leur est
+naturel pour entrer dans la passion. Ils ne négligent pas moins leurs
+gestes. Il y en a qui en ont de lents, d'autres de précipités;
+quelques-uns en ont de rudes, quelques autres d'affetés, et souvent mal
+ménagés, faute d'étudier le sens de l'Auteur. Toute leur science,
+disent-ils, est de bien observer la ponctuation. Mais avons-nous des
+points pour toutes les passions, pour toutes les figures? Nous ne
+connoissons que les points fermés, les points d'admiration, et ceux
+d'interrogation. Ils ne suffisent pas même pour la lecture.
+
+Un bon Acteur doit scrupuleusement observer la quantité; mais qu'il
+évite le chant avec soin. Il doit ménager son haleine; de manière qu'il
+ne la reprenne jamais dans un sens interrompu, afin de conserver
+l'atention du Spectateur. Qu'il la suspende en s'arrêtant à ces termes
+qui font les transitions et les liaisons, plutôt qu'à la ponctuation qui
+les précède; c'est un agrément qui a toujours son effet. C'en est un
+aussi de ménager à propos des silences dans les grands mouvemens, comme
+on le fait dans la musique. Le repos à la rime, ou à la césure, si la
+ponctuation n'y oblige, confond le sens de l'Auteur. Un Acteur ne doit
+point appuyer sur les termes, mais sur l'expression entière; et
+remarquer le mot qui détermine la pensée afin de l'élever un peu plus
+que les autres. On est désolé d'entendre des Acteurs qui poussent leur
+voix, comme des possédés, en prononçant, par exemple, un adjectif, et
+tomber du moins à l'octave en proférant son substantif: au lieu
+d'entraîner le Spectateur insensiblement, par degrés conjoints, s'il
+m'est permis de parler ainsi, jusqu'au terme qui doit lui faire sentir
+la pensée que l'on exprime. C'est là un des plus séduisants moyens de
+toucher l'Auditeur; mais peu de personnes savent l'exécuter. Il faut
+encore une grande habitude pour donner à sa voix les inflexions qui
+conviennent; une bonne poitrine, pour la ménager; beaucoup de jugement,
+pour découvrir le sens de l'Auteur; et donner, s'il est possible, à son
+Ouvrage plus d'esprit qu'il n'y en a voulu mettre.
+
+Toutes ces observations, et les règles que l'on trouve dans les livres
+qui ont traité de la déclamation, exécutées grossièrement, font le
+Comédien. Quand on les met en usage noblement, avec facilité, avec
+délicatesse, c'est ce qui constitue l'Acteur. Car je mets une grande
+différence entre l'un et l'autre. Celui-là anime son action, comme un
+Artisan commun fait son métier; celui-ci, maître de sa matière, donne à
+son jeu tout le vrai, toute la délicatesse que la nature exige.
+
+Mais, diront quelques Lecteurs indifférens, voilà bien sérieusement
+répondu à une foible Critique! On est aisément piqué, quand on est
+traité d'ignorant: je n'ai pu tenir contre l'envie que j'avois de faire
+retomber ce reproche sur mon Censeur.
+
+Je souhaite en avoir assez dit pour qu'il puisse comprendre que les
+principes de l'Orateur, qui prononce en public, sont communs à la Chaire
+et au Théâtre; et qu'ainsi Mr de Chapelle ne parloit point tout-à-fait
+comme un extravagant, lorsqu'il dit que le fils de l'Avocat, qui vouloit
+se donner au Théâtre, feroit un vol au public, s'il ne se fesoit
+Prédicateur, ou Comédien. J'avoue qu'il y a dans ces paroles un air de
+libertinage et d'impiété, qui révolte; se faire Prédicateur, ou se faire
+Comédien sont deux choses qui ne peuvent se mettre dans une même balance
+que par des gens qui n'ont aucun sentiment de Religion; mais cependant
+il ne laisse pas d'être vrai que la vue générale de ces deux professions
+si opposées, est la même: c'est de toucher celui qui écoute. Et c'est si
+bien la même exécution, qu'un bon Prédicateur doit exceller dans le
+récit d'une Pièce de théâtre; et ainsi du contraire, suposant à l'un et
+à l'autre une connoissance égale des principes, et les mêmes
+dispositions.
+
+Mais, me dira mon Critique, votre Molière ne sçavait point tout cela;
+vous dites vous-même qu'il n'eut point de succès dans le tragique: et
+toutes ces belles règles que vous venez de donner ne conviennent point à
+l'Acteur Comique.
+
+La Tragédie est une représentation grave et sérieuse d'une action
+funeste qui s'est passée entre des personnes élevées au-dessus du
+commun. Pour réciter cette action, il faut avoir la voix grave, noble,
+sublime; et prononcer d'un ton proportionné à l'élévation des personnes
+qu'on met sur la Scène, et aux passions que l'on représente, ou que l'on
+veut inspirer. La nature avoit refusé à Molière les dispositions
+nécessaires pour ce genre d'action; mais comme homme d'esprit et d'étude
+il en connoissoit les règles.
+
+La Comédie est une représentation naïve et enjouée d'une aventure
+agréable entre des personnes communes; à quoi tout auteur honnête homme
+doit ajouter la douce satire pour la correction des moeurs. Cette action
+demande une voix ordinaire, mais agréable, et un ton moins élevé, parce
+que la passion, le caractère, le sentiment qu'on exprime appartiennent à
+des personnes communes. Mais dans l'un et dans l'autre genre de
+déclamation, on observe les mêmes principes pour conduire sa voix et ses
+gestes. Molière pouvoit exécuter cette action, parce qu'elle étoit à sa
+portée, et il avoit l'art de la faire exécuter. _Molière_, dit Mr de
+Furetière, _savoit bien faire jouer ses Comédies._ Il y a donc de
+l'intelligence, des règles à faire représenter une Comédie? Autrefois
+les Comédiens les recevoient des Auteurs qui leur confioient la
+représentation de leurs pièces; mais aujourd'hui ces Auteurs seroient
+très-mal receus à leur donner l'esprit d'un rolle. J'ennuierois sans
+doute le Lecteur de pousser plus loin cette matière; en voilà assez pour
+faire connoître que mon Censeur a eu tort de se récrier si fortement sur
+ce que j'ai dit du jeu d'aujourd'hui par rapport à celui d'autrefois.
+
+On est surpris que Mr Racine dans ses commencemens, car dans la suite
+il ne l'auroit pas fait, s'engageât à fournir un Acte de Tragédie par
+semaine, et que Molière le lui eût demandé. Mais quand on fera réflexion
+que celui-ci connoissoit déjà les dispositions extraordinaires que Mr
+Racine avait pour la Poësie, qu'on lui donnoit un plan tout fait, qu'il
+n'avoit qu'à versifier, et que c'étoit un Poëte naissant plein de feu,
+on ne sera point étonné de ce que j'avance. Mr Scarron nous dit dans
+l'Épitre dédicatoire du _Jodelet Maître Valet_, qu'il ne fut que quinze
+jours à faire cette Pièce. Après cela doit-on s'étonner que l'on puisse
+faire un Acte en huit jours? Ou du moins qu'un jeune Poëte
+l'entreprenne?
+
+L'Auteur de la Critique charge si souvent sur Baron, que je ne fais
+point de doute qu'il ne lui en veuille personnellement. Il prend de là
+ocasion de désapprouver l'Histoire de l'Épinette: Elle est, dit-il, hors
+de mon sujet. Eh! je l'ai dit avant lui; j'ai demandé grace pour ce
+petit Épisode; j'ai dit que je ne le donnois que parce qu'il me
+paroissoit plaisant. N'en est-ce pas assez pour me justifier?
+
+Le détail qui regarde Baron ennuie mon Censeur, ce sont des choses
+communes: Molière est petit avec Baron. Je conviens qu'à la première
+lecture faite sans réflexion, on peut me reprendre sur cet article; mais
+pour peu que l'on fasse atention que je n'ai raporté ces petites
+particularitez, que pour relever les grands traits qui les terminent,
+pour faire voir que Molière entroit dans le commun du commerce d'estime
+ou d'amitié, comme dans le plus sérieux: on ne me condamnera peut-être
+pas aussi sévèrement que l'a fait mon Censeur, qui tranche si fort du
+grand homme par la supériorité de ses expressions, que je doute que ses
+sentiments et sa conduite y répondent: mais il est peu d'acord avec
+lui-même: car tantôt il s'abaisse jusqu'à vouloir toute la Vie de
+Molière, il daignera la lire; tantôt il n'en veut que les beaux traits,
+le reste le révolte; tantôt il se déclare le Protecteur, le Panégyriste
+des Comédiens; tantôt il ne veut point en entendre parler, ils sont au
+dessous de lui. Dans un endroit il me reprend de n'être pas sincère, de
+suprimer des faits; dans un autre il trouve mauvais que je dise la
+vérité. Il auroit voulu que je n'eusse rien dit du mauvais ménage qui
+étoit entre Molière et sa femme, que je n'eusse parlé de Mr de
+Chapelle, que lors qu'il étoit à jeun: c'est-à-dire que mon Censeur
+auroit voulu l'impossible; ç'auroit été sans raison tomber dans le
+défaut qu'il me reproche un moment après.
+
+Je n'ai pas, dit-il, donné tout ce que je savois de la Comédie du
+_Tartufe_; on s'en plaint par tout. Mais lui qui en sait tant de choses,
+que ne les disoit-il? Que ne recueilloit-il des Mémoires, pour me
+reprendre à bon titre? je serois ravi qu'il eût informé le Public mieux
+que je ne l'ai fait. Mais je le vois bien, c'est ici que mon Censeur a
+de la prudence, malgré lui-même; il n'a eu en veue que d'intéresser les
+autres, sans se commettre. J'ai dit sur cette Pièce ce que l'on devoit
+dire: et mon Censeur, qui étale souvent de si beaux sentiments, a
+mauvaise grace de me demander des traits de Satire, qui n'ont nulle
+apparence de vérité. Veut-il que je pénètre dans l'intérieur de Molière,
+pour savoir si Mr N. et Mademoiselle N. sont les originaux du _Tartufe_?
+Est-il à présumer qu'il l'ait jamais dit? «C'est le Public qui a fait
+son aplication, donc la chose est vraie»: la conséquence n'est pas
+juste. Ces caractères généraux peuvent s'apliquer à tant de sujets, que
+l'on peut aisément se tromper. Je l'ai examiné avec plus de soin que mon
+Censeur, j'ai vu que cela étoit vrai.
+
+En vérité je ne saurois comprendre l'Auteur de la Critique, je ne puis
+le définir. Il fait l'honnête homme, et il veut que de sang froid je
+nomme une personne, illustre, dit-il, aujourd'hui, qui chaussa autrefois
+Molière si étourdiment à l'envers. Ou l'Histoire qu'il nous fait de ce
+grand-Homme est vraie, ou elle ne l'est pas. Si elle est vraie, quel
+ornement son nom auroit-il donné à mon Livre, où je ne parle ni de
+Méchaniques, ni de Finances? Si elle ne l'est pas, c'eût été le
+calomnier. Mais la belle morale que mon Censeur débite à cette occasion,
+est inutile pour moi; car je lui déclare que je ne connois point son
+Provençal, et que les rares qualitez qu'il lui donne me le font encore
+plus méconnoître; car je m'en raporte beaucoup plus au jugement de
+Molière, qui étoit Connoisseur, qu'à tout ce que le Censeur nous dit de
+son Héros; et pour lui faire voir que je n'y entends point finesse,
+qu'il le nomme, je veux bien être chargé de la confusion de l'avoir mis
+sur la Scène dans la Vie de Molière, suposé que je n'aie pas raporté la
+vérité.
+
+Je lui en passe une très constante: je lui avoue de bonne foi que la
+défense du _Misantrope_ est peut-être le meilleur Ouvrage de celui qui
+l'a faite; mais le bon a ses mesures diférentes, suivant les personnes
+qui en jugent, et selon les rapports que l'on en fait. Mon Censeur
+compare cette défense si heureusement pour la faire valoir, que je ne
+puis disconvenir qu'il n'ait raison. Cependant il auroit pu se dispenser
+de faire tant de bruit pour si peu de chose; je raporte un fait de la
+Vie de Molière; je ne suis point garand de l'effet qu'il doit produire.
+Mon Censeur s'est fâché à cette ocasion; il est aisé à irriter; et je
+n'ai point d'autre satisfaction à lui donner sur cet article que de ne
+lui point répondre, c'est une question décidée dans le public depuis
+longtems.
+
+A entendre parler l'Auteur de la Critique avec son ton décisif, on doit
+le prendre pour un bel esprit. La conversation de Bernier avec Molière
+est plate. Et bien j'ai eu intention de la faire telle pour peindre le
+travers d'un Voyageur, Philosophe bien plus. L'avanture du Minime l'a
+réjoui; j'ai eu en vue de réjouir; si je n'y avois pas réussi, ce seroit
+un sujet de me reprendre. Ce Censeur croit-il que j'aie travaillé sans
+dessein, et que j'aie atendu à m'en former un après le jugement du
+Public? Non, j'ai taché de prévenir le Lecteur par mes expressions, et
+de l'amener au sentiment qu'il devoit avoir sur chaque trait de la Vie
+de Molière. Je ne me plains point du succès. Mon Censeur, quelque sévère
+qu'il soit, me rend un peu de justice, mes fautes ne l'aveuglent point,
+il me donne des louanges qu'il ne m'est pas permis de répéter, mais dont
+je lui dois des remercimens si elles sont sincères; car je lui avoue
+ingénument que je ne le crois pas de mes amis, et que sans l'impression,
+qui ne souffre plus d'invectives, il m'auroit encore moins ménagé.
+
+L'amitié de Molière pour Chapelle l'étonne. «Puisque celui-ci,» dit-il,
+«convenoit si peu à l'autre, pourquoi ne se séparoient-ils pas? Peut-on
+conserver une amitié si discordante?» Mais mon Censeur examine peu; je
+suis toujours obligé de le dire. Il confond le bon coeur avec les
+manières. Celles de Chapelle et de Molière ne s'acordoient pas à la
+vérité; mais ils se connoissoient intérieurement pour des personnes
+essencielles, et ils essayoient à tous momens de se convertir l'un pour
+l'autre. Combien voyons nous de gens qui s'aiment, et qui se grondent
+continuellement! Il n'y a donc point là de quoi s'étonner, pour peu que
+l'on connoisse le monde. C'est même l'amitié bien souvent qui cause ces
+petites altercations familières, qui ne font que la réveiller. Je puis à
+mon tour reprocher à mon Critique que Baron lui tient trop au coeur.
+Comment! il en parle plus souvent en mal, que je n'en ai parlé en bien!
+Quelle mauvaise plaisanterie il en fait à l'ocasion de Chapelle! Je
+trouve mon Censeur si petit en cet endroit que je l'abandonne au mépris
+du Public, sur cet article.
+
+Il est fort éveillé sur tout ce qui peut abaisser mon Ouvrage; car il ne
+raconte l'avanture de la Personne qui fut demander conseil à Roselis
+pour se faire Comédien, que pour acuser indirectement la mienne de
+fausseté. Mais ce fait est connu de trop de personnes pour être ignoré;
+et je doute fort, de la vérité du sien.
+
+C'est à ce sujet que le Critique s'épanche en faveur des Comédiens. Cet
+Auteur qui veut tout, jusques aux noms des personnes, ne trouve pourtant
+pas bon que j'aie fait parler Molière contre la Troupe, et suposant que
+le fait soit véritable, il est de sentiment, que je devois sauver de
+pareilles véritez à de si honnêtes gens. «J'en ai bien,» dit-il,
+«épargné à d'autres qui ne les valent pas.» Si je discutois cette
+proposition, je ne sçai si mon Censeur, et ses bons amis, y trouveroient
+leur compte. Mais n'aïant rendu que les paroles de Molière en cette
+ocasion, qu'il aille lui en faire ses plaintes en l'autre monde.
+Cependant je ne puis m'empêcher de faire remarquer au Lecteur le travers
+de mon Critique; qui trouve à redire que je n'aie pas nommé des
+Personnes de considération, et qui veut que je ménage les Comédiens, que
+je n'ai pas même ataqués personnellement ni en général; c'est Molière
+qui parle encore une fois. En mon particulier je reconnois ces Mrs là
+pour de fort honnêtes-gens; ils ont de l'esprit, de la conduite, jusqu'à
+de la vertu, puisque mon Censeur le veut. Mais Molière les connoissoit
+mieux que moi. Cependant il y en a dans la Troupe que j'estime fort, et
+si les autres leur ressemblent tous, le Public est injuste de se
+plaindre d'eux si souvent.
+
+Mon Critique, qui se fait tant ami de la sincérité, trouve encore
+mauvais que j'aie fait voir les foiblesses de Molière. Pourquoi, dit-il,
+faire rire le Lecteur en lisant la Vie d'un Homme si grave? Que de
+contradiction, dans les sentimens de ce Censeur! Il les oublie d'un
+moment à l'autre; et bien sérieusement je ne sais pas pourquoi il lui a
+pris phantaisie de critiquer mon Livre avec si peu de précaution, avec
+si peu de conduite. Je ne lui trouve de la raison que quand il me
+demande un détail plus étendu sur les Pièces de Molière; je sais que
+cela auroit fait plaisir au Public; et peut-être lui donnerai-je cette
+satisfaction.
+
+Mon Censeur n'est plus le même, quand il parle du Courtisan extravagant,
+il manque de goût. «Cela,» dit-il, «n'est pas bon dans un Livre; c'est
+un morceau de Pièce tout fait pour le Théâtre.» Mais il n'a pas remarqué
+que cette avanture auroit été plate, si je n'avois mis le Courtisan en
+action, si je n'avois peint son caractère par ses expressions, que je
+n'aurois pu employer dans un simple récit. Et je ne sais pas où mon
+Censeur a vu établi en règle, qu'il soit deffendu de mettre de l'action,
+et du caractère dans un Livre; c'est le plus seur moyen de plaire, et
+d'atacher à la lecture.
+
+Voici un grand article; il y est parlé de de Mr Baile; mon petit
+Critique voudroit bien mettre un si grand homme de son côté. Je suis un
+effronté de ne pas m'en raporter à ce qu'il a dit de Molière et de sa
+femme dans son _Dictionnaire critique_. C'est un Auteur grave qui a
+parlé, donc ce qu'il dit est véritable. J'honore parfaitement Mr Baile,
+et je connois peut-être mieux la vaste étendue et la solidité de son
+génie, que mon Censeur ne la connoît; mais je ne veux point être
+l'esclave de ses sentiments sans les examiner. Et lui-même qui par ses
+profondes lectures, par ses sages raisonnemens, veut nous débarasser de
+tous préjugés dans une bagatelle, a donné celui du Public au sujet de
+Molière. Il devoit observer à la simple lecture, que l'Ouvrage qu'il
+cite à son ocasion, comme vrai, déshonoroit la mémoire d'un Auteur
+illustre; comme faux, fesoit tort au jugement de l'Auteur du
+_Dictionnaire_. Mais peut-on s'y méprendre? Ne dévelope-t-on pas
+aisément la malignité d'un Auteur aux expressions, à la conduite de
+l'Ouvrage, aux intérests qui y sont répandus? Ainsi, dût Mr Baile le
+trouver mauvais, je ne saurois lui passer d'avoir donné du poids à un
+indigne Ouvrage fait contre la réputation d'un des grands hommes de
+notre tems.
+
+Comment! dira peut-être mon Censeur, comme vous parlez de Molière, il
+semble que ce soit un Héros! Que ce Critique lise, je vais lui fermer la
+bouche par un trait de la Vie de cet Auteur, qui n'est pas venu jusqu'à
+moi avant l'impression. Monsieur le Prince deffunt, qui l'envoyoit
+chercher souvent pour s'entretenir avec lui, en présence des personnes
+qui me l'ont raporté, lui dit un jour: «Écoutez, Molière, je vous fais
+venir peut-être trop souvent, je crains de vous distraire de votre
+travail; ainsi je ne vous envoierai plus chercher, parce que je sais la
+complaisance que vous auriez pour moi; mais je vous prie à toutes vos
+heures vuides de me venir trouver; faites-vous annoncer par un
+Valet-de-Chambre, je quitterai tout pour être avec vous.» Lorsque
+Molière venoit, le Prince congédioit ceux qui étoient avec lui, et il
+étoit des trois et quatre heures avec Molière; et l'on a entendu ce
+grand Prince en sortant de ces conversations, dire publiquement: «Je ne
+m'ennuie jamais avec Molière, c'est un homme qui fournit de tout, son
+érudition et son jugement ne s'épuisent jamais.» Je ne crois pas que mon
+Censeur veuille rabattre du sentiment d'un Prince qui jugeoit si
+seurement de toutes choses. Et cependant, c'est ce même Molière dont mon
+Critique ataque les connoissances et la conduite. Mais plus, il n'y a
+pas un an que le Roi eut ocasion de dire qu'il avoit perdu deux hommes
+qu'il ne recouvreroit jamais, Molière et Lulli. Ces paroles assurent la
+réputation et le mérite de Molière contre la malignité du Censeur.
+
+Le récit que je fais de la mort de cet Auteur ne lui plaît point; il est
+rempli de trop petites circonstances pour son esprit supérieur. Il n'y
+en a pourtant pas une que j'aie mise sans dessein; quand il entre dans
+la loge de Baron, il paroît qu'il a plus d'atention au succès de sa
+Pièce, qu'à l'état violent où il étoit: il refuse en homme d'esprit de
+prendre les bouillons de sa femme, parce que les choses, dont ils
+étoient composés, auroient pu abréger les moments qui lui restoient à
+vivre. S'il satisfait l'envie qu'il avoit de manger du fromage de
+Parmesan; c'est qu'il sentoit bien que le régime lui étoit inutile
+alors, puisqu'il avoit dit l'après-dînée à sa femme qu'il finissoit. Les
+Soeurs Religieuses, qui l'assistèrent à la mort, font connoître qu'il
+fesoit des charités. J'ai laissé tout cela à penser au Lecteur; mais mon
+Censeur ne pense point, et s'en tient au premier sens des termes; il
+faut tout lui dire pour qu'il le sente. Si l'on prenoit toutes les
+petites circonstances que j'ai raportées de la mort de Molière, comme il
+les a prises, j'avoue que ce ne seroit pas le plus bel endroit de mon
+Livre; mais tout le monde n'a pas jugé comme lui, et elles ont du moins
+servi à détromper le Public de ce qu'il pensoit sur cette mort: c'étoit
+la principale fin que je m'étois proposée.
+
+Quant à ce qui se passa après que Molière fut mort, je laisse à mon
+Censeur de nous le donner. Aparemment qu'il en est bien informé,
+puisqu'il avance qu'il y auroit de quoi faire un Livre fort curieux.
+J'ai trouvé la matière de cet ouvrage si délicate et si difficile à
+traiter, que j'avoue franchement que je n'ai osé l'entreprendre; et je
+crois que mon Critique y auroit été aussi embarrassé que moi: il le sait
+bien; mais il a été ravi d'avoir cela à me reprocher. Je ne dois
+pourtant pas me plaindre de lui: «D'autres pourroient,» dit-il, «trouver
+plus que moi à redire à la Vie de Molière; je ne donne que ma pensée. A
+tout prendre néanmoins cet Ouvrage pourroit avoir le plus grand nombre
+de son côté; il amuse les petits Lecteurs; il y a des aventures qui font
+rire: il y a des noms en blanc, cela excite la curiosité, et fait bien
+souvent le mérite d'un Livre. Pour moi,» ajoute-t-il, «débarassé de tout
+préjugé, je n'ai pas trouvé la Vie de Molière dans cet Ouvrage;
+l'expression ne m'a point dédommagé, elle est trop hardie. Pourquoi
+l'Auteur ne choisit-il pas d'autres sujets pour travailler? il
+réussiroit, il a de la disposition.» Voilà parler en Maître: l'Académie
+en corps ne décideroit pas si fièrement. C'est dommage que mon Censeur
+se soit contredit tant de fois dans sa Critique, qu'il ait des
+sentiments si oposés à ceux du Public, qu'il prenne si souvent à gauche:
+avec ses grands termes et ses belles expressions il se seroit fait une
+réputation d'homme d'esprit à mes dépens. Mais je me flate, sans trop
+présumer de mon Ouvrage, que puisque le Public a daigné souffrir et
+agréer mon travail, qu'il prendra ma deffense: non que je présume
+absolument avoir bien travaillé: mais mon Livre n'est point, ce me
+semble, aussi méprisable que mon Censeur le représente. Je lui ai
+pourtant une obligation essencielle; il lui a donné un agrément de plus:
+il est de l'essence des bons Livres d'avoir des Censeurs. Celui qui
+m'ataque ne doit pas se plaindre de moi; je l'ai, ce me semble, assez
+ménagé, pour ne plus craindre les traits de sa vivacité, dont il me
+menace à la fin de sa Critique, au cas que je repousse très-fortement
+les coups qu'il m'a portés. Ils ne sont pas assez rudes pour avoir
+recours à l'insulte; et je ne suis pas de caractère à m'en servir, quand
+je me croirois bien battu. Tout ce dont je suis fâché c'est de n'avoir
+pu découvrir qui est mon Censeur; je lui aurois rendu des devoirs
+d'honnêteté que sa personne auroit peut-être exigés; mais à juger de lui
+par son ouvrage, je ne puis me dispenser de dire qu'il a de l'esprit, et
+qu'il écrit bien; mais qu'il a peu d'ordre et de retenue.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+CLEF DES NOMS LAISSÉS EN BLANC
+
+
+PAGE 10. «Mr P**»: Charles Perrault, dans sa notice sur Molière du
+livre _Éloges des hommes illustres du XVIIe siècle_.
+
+P. 82. «Mrs de J..., de N... et de L...» MM. de Jonsac, de Nantouillet
+et Lulli.
+
+P. 97. «Mr ...»: le premier président de Lamoignon.
+
+P. 99. «M. de **»: Donneau de Visé; sa _Lettre_ parut en tête de la
+première édition du _Misanthrope_; Paris, Jean Ribou, 1667, in-12.
+
+P. 132. «Mr des P***»: Boileau-Despréaux.
+
+P. 135. «la de ...»: Mademoiselle de Brie.
+
+P. 149. «Mr R...»: Racine.
+
+P. 149. «L'occasion de _B..._»: lisez _A_; il s'agit de l'_Alexandre_,
+la seconde tragédie de Racine.
+
+P. 149. «M. de P...»: Boileau de Puimorin.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+A
+
+ PAGES
+ Les _Amans magnifiques_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 139
+ L'_Amphitrion_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103
+ L'_Andouille de Troie_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 48
+ Avanture d'un Eclesiastique qui vouloit détourner Molière de la
+ Comédie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9
+ -- D'un Vieillard aux _Précieuses_ . . . . . . . . . . . . . . . . 20
+ -- D'un Bourgeois de Paris . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21
+ -- De la Scène du Chasseur des Fâcheux . . . . . . . . . . . . . . 26
+ -- De Mr Racine. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32
+ -- De l'Épinette de Raisin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 44
+ -- De Mondorge, Comédien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 65
+ -- De Hubert, Comédien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 72
+ -- De Molière sur un âne . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 76
+ -- des Yvrognes qui vouloient se noyer . . . . . . . . . . . . . . 82
+ -- De Chapelle et de son Valet . . . . . . . . . . . . . . . . . . 89
+ -- De la personne qui fit la Défence du _Misantrope_ . . . . . . . 99
+ -- D'un Savant sur l'_Amphitrion_. . . . . . . . . . . . . . . . . 103
+ -- D'une lecture du _George Dandin_ . . . . . . . . . . . . . . . 104
+ -- De Champmêlé avec Molière . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 109
+ -- D'un Minime . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 116
+ -- D'un Courtisan. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 123
+ -- D'un jeune homme qui voulait se faire Comédien. . . . . . . . . 126
+ -- De Chapelle et de Mr des P**. . . . . . . . . . . . . . . . . . 132
+ -- D'un Valet de Molière . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 137
+ -- Du Chapeau de M. Rohault. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 139
+ -- De Benserade sur des Vers . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 147
+ L'_Avare_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 58, 104
+
+B
+
+ Mr Baile . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 151
+ Mr le Baron . . . . . . . . . . . . . . . . 31, 44, 48 et suiv.,
+ 59, 65, 83, 90, 92, 114 et suiv., 119, 139, 142, 149, 154, 159
+ La Barre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 135
+ Beauchateau, Comédien. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 30
+ Mademoiselle Beauval . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 61
+ Béjart . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11, 72
+ La Béjart. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11, 35, 59, 70
+ Belleroze, Comédien. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5
+ Mr de Benserade. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 147
+ Mr Bernier . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 6, 7, 114 et suiv.
+ Un Bourgeois de Paris. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21
+ Mr Boursault . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 30
+ De Brie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11
+ Mademoiselle de Brie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11
+ Mr de la Bruyère . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 166
+
+C
+
+ Champmeslé . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 109
+ Mr Chapelain . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 19, 97
+ Mr de Chapelle . 6, 7, 78, 82 et suiv., 89, 92, 94, 116, 120, 130, 159
+ Le _Cocu Imaginaire_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21
+ Comédiens de Monsieur le Daufin. . . . . . . . . . . . . . . . 48, 49
+ La _Comtesse d'Escarbagnas_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 145
+ Mr le Prince de Conti. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11, 12
+ Mr de Corneille. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 152
+ La Critique d'_Andromaque_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 33
+ La Critique de l'_École des Femmes_. . . . . . . . . . . . . . . . 29
+ Du Croisi. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 139
+ Mr de Cyrano . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7
+
+D
+
+ Deffence à la Maison du Roi d'entrer à la Comédie
+ sans payer . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 71 et suiv.
+ Le _Dépit Amoureux_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13, 19
+ Descartes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 117
+ Les _Docteurs rivaux_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16
+ _Dom Garcie_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23
+ _Dom Quixote_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 76
+ Domestique de Molière. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 137
+
+E
+
+ L'_École des Femmes_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 27 et suiv.
+ L'_École des Maris_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23
+ _Elomire, ou les Médecins vengés_. . . . . . . . . . . . . . . . . 162
+ Épicure. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 117
+ Épinette surprenante . . . . . . . . . . . . . . . . . 44 et suivantes
+ Épitaphes de Molière . . . . . . . . . . . . . . . . . . 161 et suiv.
+ L'_Étourdi_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 12, 13, 18
+ L'Extravagant. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 123, 125
+
+F
+
+ Les _Fascheux_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 24 et suiv.
+ La _Femme Juge_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 110
+ Les _Femmes savantes_. . . . . . . . . . . . . . . . . . 145 et suiv.
+ Le _Festin de Pierre_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 40
+ Floridor . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 30
+ Florimont. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 135
+ Les _Fourberies de Scapin_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 145
+ Les _Frères Ennemis_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32
+
+G
+
+ Gandouin, Chapelier. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 145
+ Gassendi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 6, 7
+ _George Dandin_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 104 et suiv.
+ La Grange. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 108, 168
+ Gros René. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11
+
+H
+
+ Hôtel de Bourgogne . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 29, 30, 31
+ Hubert, Comédien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 73
+
+I
+
+ L'_Impromptu de Versaille_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 29
+
+L
+
+ Lucrèce traduit par Molière. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16
+ Mr Luillier. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 24
+
+M
+
+ Madame défunte . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 102
+ Le _Maître d'Ecole_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16
+ Le _Malade Imaginaire_ . . . . . . . . . . . . . . . . . 153 et suiv.
+ Margane, Avocat. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 49
+ Le _Mariage forcé_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 39
+ Mr de Mauvilain, Médecin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 42, 43
+ Le _Médecin malgré lui_. . . . . . . . . . . . . . . . . . 98 et suiv.
+ Médecins . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 40 et suiv.
+ _Melicerte_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 102
+ Mr Ménage. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 19, 26, 97
+ Mr Mignard . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 79
+ Mignot, comédien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 65
+ Le _Misantrope_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 98 et suiv.
+ Mr de Modène . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11
+ Le Grand Mogol . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 114
+ Mr de Molière, sa naissance. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3
+ Sa profession. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3, 8, 169
+ Ses études . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5, 6, 7
+ Son nom. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3, 9
+ Il se fait Comédien. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 8
+ Il refuse d'être Secrétaire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13
+ Sa difficulté de travailler. . . . . . . . . . . . . . . . . . 26, 152
+ Sa pension . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 34
+ Son mariage. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 35 et suiv.
+ Sa jalousie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 37, 79
+ Son éloignement pour les Médecins. . . . . . . . . . . . . 40 et suiv.
+ Sa libéralité. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 66
+ Sa maladie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 77, 153
+ Sa déclamation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 111 et suiv.
+ Son domestique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 134
+ Son penchant pour le sexe. . . . . . . . . . . . . . . . . . 135, 136
+ Sa mort. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 153 et suiv.
+ Son caractère. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 159
+ Son enterrement. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 160 et suiv.
+ Ses écrits . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 167
+ Mademoiselle de Molière. . . . . . . . . . . . . . . . 37, 41, 59, 154
+ Mondorge, Comédien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 65 et suiv.
+ Mondori. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 30
+ Monfleuri. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 110
+ Monsieur . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 15
+
+N
+
+ _Nicomède_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16
+ La _Nymphe Dodue_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 49
+
+O
+
+ Olivier, Gentilhomme de Monsieur le Prince de Monaco . . . . . . . 51
+
+P
+
+ Du Parc. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11, 41
+ La du Parc . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11, 52, 70
+ Mr Perrault. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9 et suiv.
+ Mademoiselle Pocquelin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 158
+ Le _Portrait du Peintre_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 30, 162
+ _Pourceaugnac_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 138
+ Monsieur des Préaux. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 165
+ Les _Précieuses Ridicules_ . . . . . . . . . . . . . . 13, 19 et suiv.
+ Mr le Prince deffunt . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 97, 161
+ La _Princesse d'Elide_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 38, 39
+ _Psyché_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 152
+
+R
+
+ Mr Racine. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32 et suiv.
+ Raisin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 44 et suiv.
+ La Raisin. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 55, 61
+ Mr Rohaut. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 79, 81, 139, 169
+ Rotrou . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32, 103
+
+S
+
+ Scaramouche. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 67 et suiv.
+ _Scaramouche Hermite_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 97
+ Le _Sicilien_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103
+ Mr de Simoni . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13
+ Soeurs Quêteuses . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 157
+ Subligny . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 33
+
+T
+
+ Le _Tartuffe_. . . . . . . . . . . . . . . . . . 94 et suiv., 122, 140
+ _Théagène et Chariclée_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32
+ La _Thébaïde_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32
+ Théophile. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103
+ La Torellière. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 108
+ _Tricassin Rival_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 48
+ Troupe de Molière. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9, 11
+ Elle va en Languedoc . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 12
+ Elle revient à Paris . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 15 et suiv.
+ Elle joue devant le Roi. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16
+ Sa Majesté lui donne le petit Bourbon. . . . . . . . . . . . . . . 17
+ Elle passe au Palais Royal et prend le titre de Comédiens
+ de Monsieur. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 17
+ Elle commence à représenter dans Paris . . . . . . . . . . . . . . 18
+ Le Roi lui donne une pension et la prend à son service . . . . . . 57
+ Troupe de Monsieur le Daufin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 48
+
+V
+
+ Mr le Maréchal de Vivonne. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 159
+
+ Lettre Critique sur le livre intitulé _La Vie de Mr de Molière_. . 171
+ Réponse à la critique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 199
+ Clef des noms laissés en blanc . . . . . . . . . . . . . . . . . . 245
+
+
+Paris.--Typ. MOTTEROZ, 31, r. du Dragon.
+
+
+
+
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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