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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 01:48:01 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire de la Nouvelle-France + (Version 1617) + +Author: Marc Lescarbot + +Release Date: August 8, 2007 [EBook #22268] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA NOUVELLE-FRANCE *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + + + MARC LESCARBOT + + + HISTOIRE DE + LA NOUVELLE-FRANCE + +Contenant les navigations, découvertes, & habitations faites par les +François és Indes Occidentales & Nouvelle-France, par commission de noz +Roys Tres-Chrétiens, & les diverses fortunes d'iceux en l'execution de +ces choses depuis cent ans jusques à hui. + +_En quoy est comprise l'histoire Morale, Naturele, & Geographique des +provinces cy décrites: avec les Tables & Figures necessaires._ + +Par MARC LESCARBOT, Advocat en Parlement Témoin oculaire d'une partie +des choses ici récitées. + +_Troisiesme Edition enrichie de plusieurs choses singulieres, outre la +suite de l'Histoire._ + +[Illustration] + + A PARIS + + + Chez ADRIAN PERIER, ruë saint + Jacques, au Compas d'or + + ______________________ + + M. DC. XVII + +[Illustration] + + AU ROY + TRES-CHRÉTIEN + DE FRANCE ET DE + NAVARRE LOUYS + XIII + Duc de Milan, + Comte d'Ast, Seigneur de + Genes. + +Sire, +_Il y a deux choses principales, qui coutumierement excitent les Roys à +faire des conquétes, le zele de la gloire de Dieu, & l'accroissement de +la leur propre. En ce double sujet noz Roys vos preddecesseurs ont eté +dés y a long temps invités à étendre leur domination outre l'Ocean, & y +former à peu de frais des Empires nouveaux par des voyes justes & +legitimes. Ils y ont fait quelques depenses en divers lieux & saisons. +Mais aprés avoir découvert le païs on s'est contenté de cela, & le nom +François est tombé à mépris, non par faute d'hommes vertueux, qui +pouvoient le porter sur les ailes, des vents les plus hautains: mais par +les menées, artifices, & pratiques des ennemis de vôtre Coronne, qui ont +sceu gouverner les esprits de ceux qu'ils ont reconu pouvoir quelque +chose à l'avancement d'un tel affaire. Cependant l'Espagnol auparavant +foible, par nôtre nonchalance s'est rendu puissant en l'Orient & en +l'Occident, sans que nous ayons eu cette honorable ambition non de le +devancer, mais de le seconder; non de le seconder, mais de venger les +injures par eux faites à noz François, qui souz l'avoeu de noz Roys ont +voulu avoir part en l'heritage de ces terres nouvelles & immenses que +Dieu a presenté aux hommes de deça depuis environ six-vints ans. C'étoit +chose digne du feu Roy de glorieuse memoire vôtre pere, SIRE, de reparer +ces choses: mais ayant de hauts desseins pour le bien de la republique +Chrétienne, il avoit laissé à vos jeunes ans ces exercices, & +l'établissement d'un Royaume nouveau au nouveau monde, tandis que +par-deça il travailleroit à réunir les diverses religions, & mettre en +bonne intelligence les Princes Chrétiens entre eux fort partialisés. Or +la jalousie de ses ennemis lui ayant envié cette gloire, & à nous un tel +bien, on pourroit dire Que le fardeau que vous avez pris de +l'administration des Royaumes qui vous sont écheuz vous pese assez, sans +rechercher des occupations à plaisir & non necessaire. Mais, SIRE, je +trouve au contraire, que comme le grand Alexandre commença préque à +vôtre âge la conquéte du premier Empire du monde; Ainsi, que les +entreprises extraordinaires sont bien-seantes à vôtre Majesté, laquelle +depuis six mois a donné tant de preuves de sa prudence & de son courage, +que les cieux, en ont eté ravis, & la terre tellement étonnée, qu'il n'y +a celui d'entre les hommes qui ne vous admire, ayme & redoute +aujourd'hui, & ne vous juge capable de regir non ce que vous possedés, +mais tout l'univers. Cela étant, SIRE, & Dieu vous ayant departi si +abondamment ses graces, il les faut reconoitre par quelque action digne +d'un Roy tres-Chrétien, qui est de faire des Chrétiens, & amener à la +bergerie de Jesus-Christ les peuples d'outre mer qui ne sont encore à +aucun Prince assujétis, ou effacer de noz livres & de la memoire des +hommes ce nom de NOUVELLE-FRANCE, duquel en vain nous nous glorifions. +Vous ne manquerez, SIRE, de bons Capitaines sur les lieux s'il vous +plait les ayder & soutenir, & bailler les charges à ceux-là seuls qui +veulent habiter le païs. Mais, SIRE, il faut vouloir & commander, & ne +permettre qu'on revoque ce qui aura eté une fois accordé, comme on a +fait ci-devant à la ruine d'une si belle entreprise, que promettoit bien +tot l'établissement d'un nouveau Royaume aux terres de dela, & seroit +l'oeuvre aujourd'hui bien avancé, si l'envie & l'avarice de certaines +gens qui ne donneront point un coup d'epée pour vôtre service, ne l'eût +empeché. Le feu sieur de Poutrincourt Gentilhomme d'immortelle memoire +bruloit d'un immuable desir de Christianiser (ce qu'il avoit bien +commencé) les terres échuës à son lot: Et à cela il a toujours eté +traversé, comme aussi son fils ainé, qui habite le païs il y a dix ans, +n'ayans jamais trouvé que bien peu de support en chose si haute, si +Chrétienne, & qui n'appartient qu'à des Hercules Chrétiens. Les sieurs +de Monts & de Razilli font méme plainte à leur égard. Je laisse les +entreprises plus reculées de nôtre memoire és voyages de Jacques +Quartier, Villegagnon, & Laudonniere, en Canada, au Bresil, & en la +Floride. Quoy donc, SIRE, l'Espagnol se vantera-il que par-tout où le +soleil luit depuis son reveil jusques à son sommeil il a commandement; +Et vous premier Roy de la terre, fils ainé de l'Eglise, ne pourrez pas +dire le méme? Quoy? les anciens Grecs & Romains en leur paganisme +auront-ils eu cette loüange d'avoir civilisé beaucoup de nations, & chés +elles envoyé des grandes colonies à cet effect; Et nous nais en la +conoissance du vray Dieu, & sous une loy toute de charité, n'aurons pas +le zele, non de civiliser seulement, mais d'amener au chemin de salut +tant de peuples errans capables de toutes choses bonnes, qui sont +au-dela de l'Ocean sans Dieu, sans loy, sans religion, vivans en une +pitoyable ignorance? Quoy, SIRE, noz Roys voz grans ayeuls auront-ils +epuisé la France d'hommes & de tresors, & exposé leurs vies à la mort +pour conserver la religion aux peuples d'Orientaux; Et nous n'aurons pas +le méme zele à rendre Chrétiens ceux de l'Occident, qui nous donnent +volontairement leurs terres, & nous tendent les bras il y a cent ans +passez? Pourrons-nous trouver aucune excuse valable devant le throne de +Dieu quand ilz nous accuseront du peu de pitié que nous aurons eu d'eux, +& nous attribueront le defaut de leur conversion? Si nous ne sçavions +l'état auquel ilz sont, nous serions hors de reproche. Mais nous le +voyons, nous le trouvons, nous le sentons, & n'en avons aucun souci. Si +quelques gens nouveaux nous viennent d'Italie ou d'Espagne avec un +habit, ou un chant nouveau, nous allons au-devant, nous les embrassons, +nous les admirons, nous les faisons en un moment regorger de richesses. +Je ne blame point cela, SIRE, puis que les largesses des Roys n'ont +autres bornes que leur bon plaisir, & puis qu'en vôtre Royaume chacun +est maitre de son bien. Mais à la mienne volonté que l'on fit autant +d'état de l'oeuvre dont je parle, oeuvre sans pareil, qui devance de +bien loin tut ce qui se peut imaginer de pieté entre les exercice des +hommes. Une seule confiscation, un seul bon benefice, une seule somme de +cent mille écus comptée & nombrée (en plusieurs) depuis la mort du sieur +Roy vôtre pere, SIRE, à une Compagnie qui n'en avoit que faire, pouvoit +fournir à cela, & vous faire commander puissamment dedans la Zone +torride, & dehors, à l'Occident. Mais chacun veut tirer à soi, & tant +s'en faut qu'on vous remontre cela, qu'au contraire les effects nous +font croire que l'on tache partout tous moyens d'enerver & faire perdre +courage à ceux qui s'employent à des actions si genereuses, sans se +prendre garde qu'aujourd'hui il y va de vôtre Etat en ces affaires ici: +Et si nous attendons encore un siecle la France ne sera plus France, +mais le proye de l'étranger, qui nous sappe tous les jours, nous +debauche vos alliés, & se rend puissant à nôtre ruine en un monde +nouveau qui sera tout à lui. Et pour nous eblouïr on demande des tresors +tout appareillés en ces terres là, comme si la voye n'étoit point +ouverte à votre Majesté pour y entrer d'un Tropique à l'autre quand il +lui plaira: Comme si la gloire & force des Roys consistoit en autre +chose qu'en la multitude des hommes: Et comme si vôtre antique France +n'avoit pas de beaux tresors en ses blez, vins, bestiaux, toiles, +laines, pastel, & autres denrées qui lui sont propres: Qui sont aussi +les tresors à esperer de vôtre NOUVELLE-FRANCE plus voisine de nus, +laquelle dés si long temps telle qu'elle est, sustente de ses poissons +toute l'Europe tant par mer que par terre, & lui communique ses +pelleteries, d'où noz Terre-neuviers & Marchans tirent de bons profits._ + +SIRE, _s'il y a Roy au monde qui puisse & doive dominer sur la mer, & sur +la terre, c'est vous qui avés des peuples innumerables dont une partie +languissent faute d'occupation; Et n'étoit deux ou trois manieres de +gens qui abondent dans vôtre Royaume, en auriez beaucoup d'avantage, qui +ne seroient moins puissans à vous faire redouter aux extremitez de la +terre, que les vieux Gaullois, qui conquirent l'Asie & l'Italie, & y +occuperent des provinces appellées de leur nom: Et plus recentement +encor noz peres les premiers François, qui possedoient autant delà que +deçà le Rhin. Mais qui (outre ce) avés les ports pour l'Orient & +l'Occident à vôtre commandement: Plus les bois pour les vaisseaux; les +vivres, toiles, & cordages pour les fretter, en telle abondance, que +vous en fournissés les nations voisines de vôtre Royaume. Il y a +beaucoup d'autres choses à dire sur ce sujet, SIRE, dont je m'abstiens +quant à cette heure pour les representer à vôtre Majesté quand elle aura +consideré l'importance de ce que dessus, & donnera des témoignages +qu'elle veut serieusement entendre à ce qui est du bien de son service & +de la gloire de Dieu és terres de l'Occident. Ainsi Dieu vous vueille +inspirer, SIRE: Ainsi Dieu vous ayde & fortifie vôtre bras pour r'entrer +dans vôtre ancien heritage, & domter vos ennemis: Ainsi Dieu nous doint +voir bien-tot vôtre grandeur servie & obéïe par toute la terre: A quoy +je me reputeray glorieux de contribuer tout ce que doit un homme tel que +je suis,_ + +SIRE, + +De vôtre Majesté + +Tres-Humble, tres-obeissant, +& tres-fidele sujet. +MARC LESCARBOT +de Vervin. + +[Illustration] + + + + + A + MONSEIGNEUR MESSIRE + PIERRE JEANNIN Chevalier, + Baron de Montjeu, Chagni, et + Dracy, Conseiller du Roy en ses + Conseils d'Estat, & Conterolleur + general de ses Finances. + + +MONSEIGNEUR, + +Comme l'âge de l'homme commence par l'ignorance, & peu à peu l'esprit se +formant, par une studieuse recherche, pratique & experience, acquiert la +cognoissance des choses belles & relevées: Ainsi l'âge du monde, en son +enfance croit rude, agreste, & incivil, ayant peu de conoissance des +choses celestes & terrestes, & des sciences que les siecles suivans ont +depuis trouvées, & communiquées à la posterité: & y reste encore +beaucoup de choses à decouvrir, dont l'âge futur se glorifiera, comme +nous nous glorifions des choses trouvées de nôtre temps. C'est ainsi que +le siecle dernier a trouvé la Zone torride habitable, & la curiosité des +hommes a osé chercher & franchir les antipodes que plusieurs anciens +n'avoient sceu comprendre. Tout de méme en noz jours, le desir de +sçavoir a fait découvrir à noz François des terres & orées maritimes qui +onques n'avoient eté vuës des peuples de deçà. Témoins de ceci soient +les Souriquois, Etechemins, Armouchiquois, Iroquois, Montagnais du +Saguenay, & ceux que habitent par-delà le Saut de la grande riviere de +Canada, decouverts depuis un an, au lieu déquels les Hespagnols, & +Flamens ont couché sur leurs Tables geographiques des noms inventés à +plaisir: & le premier menteur en a tiré plusieurs autres aprés soi. +_Nemo enim_ (dit Seneque) _sibi tantum errat; sed alieni erroris causa & +author est, versatque nos & præcipitat traditus per manies error, +alienisque perimus exemplis._ Mais rien ne sert de chercher & decouvrir +des païs nouveaux au peril de tant de vies, si on ne tire fruit de cela. +Rien ne sert de qualifier une NOUVELLE-FRANCE, pour estre un nom en +l'air & en peinture seulement. Vous sçavés, Monseigneur, que noz Roys +ont fait plusieurs découvertes outre l'Ocean depuis cent ans en-çà, sans +que la Religion Chrétienne en ait esté avancée, ni qu'aucune utilité +leur en soit reüssie. La cause en est, que les uns se sont contentez +d'avoir veu, d'autres d'en ouir parler, & que jamais on n'a embrassé +serieusement ces affaires. Or maintenant nous sommes en un siecle +d'autre humeur. Car plusieurs pardeçà s'occuperoient volontiers à +l'innocente culture de la terre, s'ils avoient dequoy l'employer: & +d'autres exposeroient volontiers leurs vies pour la conversion des +peuples de delà. Mais il y faut au prealable établir la Republique, +d'autant que (comme disoit un bon & ancien Eveque) _Ecclesia est in +Republica, non Republica in Ecclesia._ Il faut donc premierement fonder +la republique, si l'on veut faire quelque avancement par-delà (car sans +la Republique l'Eglise ne peut étre) & y envoyer des colonies Françoises +pour civiliser les peuples qui y sont, & les rendre Chrétiens par leur +doctrine & exemple. Et puis que Dieu, Monseigneur vous a mis en lieu +eminent sur le grand theatre de la France pour voir & considerer ces +choses, & y apporter du secours: Vous qui aymez les belles entreprises +des voyages & navigations, aprés tant de services rendus à noz Roys, +faites encore valoir ce talent, & obligez ces peuples errans, mais toute +la Chrétienté, à prier Dieu pour vous, & benir vostre Nom eternellement, +voire à le graver en tous lieux dans les rochers, les arbres, & les +coeurs des hommes: Ce qu'ilz feront, si vous daignés apporter ce qui est +de vôtre credit & pouvoir pour chasser l'ignorance arriere d'eux, leur +ouvrir le chemin de salut, & faire conoitre les choses belles, tant +naturelles que surnaturelles de la terre & des cieux. En quoy je +n'épargneray jamais mon travail, s'il vous plait en cela (comme en toute +autre chose) honorer de voz commandemens celuy qu'il vous a pleu aymer +sans l'avoir veu: C'est, + +MONSEIGNEUR, + +Vôtre tres-humble & +tres-obeissant serviteur +MARC LESCARBOT. + +[Illustration] + + + + + A LA FRANCE + +BEL oeil de l'Univers, Ancienne nourrice des lettres & des armes, +Recours des affligez, Ferme appui de la Religion Chrétienne, Tres-chere +Mere, ce seroit vous faire tort de publier ce mien travail (chose qui +vous époinçonnera) souz vôtre nom, sans parler à vous, & vous en +declarer le sujet. Vos enfans (tres-honorée Mere) noz peres & majeurs +ont jadis par plusieurs siecles eté les maitres de la mer lors qu'ilz +portaient le nom de Gaullois, & vos François n'étoient reputez legitimes +si dés la naissance ilz ne sçavoient nager, & comme naturellement +marcher sur les eaux. Ils ont avec grande puissance occupé l'Asie. Ils y +ont planté leur nom, qui y est encore. Ils en ont fait de méme és païs +des Lusitaniens & Iberiens en l'Europe. Et aux siecles plus recens, +poussez d'un zele religieux & enflammé de pieté, ils ont encore porté +leurs armes & le nom François en l'Orient & au Midi, si bien qu'en ces +parties là qui dit François il dit Chrétien: & au rebours, qui dit +Chrétien Occidental & Romain, il dit François. Le premier Cæsar Empereur +& Dictateur vous donne cette louange d'avoir civilisé & rendu plus +humaines & sociables les nations voz voisines, comme les Allemagnes, +léquelles aujourd'huy sont remplies de villes, de peuples, & de +richesses. Bref les grans Evéques & Papes de Rome s'étant mis souz vôtre +aile en la persecution, y ont trouvé du repos: & les Empereurs mémes en +affaires difficiles n'ont dedaigné se soubmettre à la justice de votre +premier Parlement. Toutes ces choses sont marques de votre grandeur. +Mais si és premiers siecles vous avez commandé sur les eaux, si vous +avés imposé votre nom aux nations éloignées, si vous avés eté zelée pour +la Religion Chrétienne, & bref si vous avés apprivoisé les moeurs +farouches des peuples rustiques; il faut aujourd'hui reprendre les vieux +erremens en ce qui a esté laissé, & dilater les bornes de vôtre pieté, +justice, & civilité, en enseignant ces choses aux nations de la +Nouvelle-France, puis que l'occasion se presente de ce faire, & que vos +enfans reprennent le courage & la devotion de leurs peres. Que diray-je +ici? (tres-chere Mere) Je crains vous offenser si je di pour la Verité +que c'est chose honteuse aux Princes, Prelats, Seigneurs & peuples +tres-Chrétiens de souffrir vivre en ignorance, & préque comme bétes, +tant de creatures raisonnables formées à l'image de Dieu, léquelles +chacun sçait étre és grandes terres Occidentales d'outre l'Ocean. +L'Hespagnol s'est montré plus zelé que nous en cela, & nous a ravi la +palme de la navigation qui nous étoit propre. Il y a eu du profit. Mais +pourquoy lui enviera-on ce qu'il a bien acquis? Il a esté cruel. C'est +ce qui souille sa gloire, laquelle autrement seroit digne d'immortalité. +Depuis cinq ans le Sieur de Monts meu d'un beau desir & d'un grand +courage, a essayé de commencer une habitation en la Nouvelle-France, & a +continué jusques à present à ses dépens. En quoy faisant lui & ses +lieutenans ont humainement traité les peuples de ladite province. Aussi +aiment-ils les François universellement, & ne desirent rien plus que de +se conformer à nous en civilité, bonnes moeurs, et religion. Quoy donc, +n'aurons nous point de pitié d'eux, qui sont noz semblables? Les +lairrons-nous toujours perir à nos yeux, c'est à dire, le sçachant, sans +y apporter aucun remede? Il faut, il faut reprendre l'ancien exercice de +la marine, &faire une alliance du Levant avec le Ponant, de la France +Orientale avec l'Occidentale, & convertir tant de milliers d'hommes à +Dieu avant que la consommation du monde vienne, laquelle s'avance fort, +si les conjectures de quelques anciens Chrétiens sont veritables, +léquels ont estimé que comme Dieu a fait ce grand Tout en six journées, +aussi qu'au bout de six mille ans viendroit le temps de repos, auquel +sera le diable enchainé, & ne seduira plus les hommes. Ce qui se +rapporte à l'opinion des disciples & sectateurs d'Elie, léquels, (selon +les Talmudiste) on tenu que le monde seroit + + DEUX MILLE ANS VAGUE [1] + DEUX MILLE ANS LOY + DEUX MILLE ANS MESSIE, + +[Note 1: C'est à dire ni Loy, ni Messie.] + +& que pour nos iniquitez, qui sont grandes, seront diminuées dédites +années autant qu'il en sera diminué. + +Il vous faut, di-je (ô chere Mere) faire une alliance imitant le cours +du Soleil, lequel comme il porte chasque jour sa lumiere d'ici en la +Nouvelle-France: Ainsi, que continuellement votre civilité, vôtre +justice, vôtre pieté, bref votre lumiere se transporte là-méme par vos +enfans, léquels d'orenavant par la frequente navigation qu'ilz feront en +ces parties Occidentales seront appellés Enfans de la mer, qui sont +interpretés Enfans de l'Occident, selon la phraze Hebraïque, en la +prophétie d'Osée. Que s'ilz n'y trouvent les thresors d'Atabalippa & +d'autres, qui ont affriandé les Hespagnols & iceux attirés aux Indes +Occidentales, on n'y sera pourtant pauvre, ainsi cette province sera +digne d'étre dite vôtre fille, la transmigration des hommes de courage, +l'Academie des arts, & la retraite de ceux de vos enfans qui ne se +contenteront de leur fortune: déquels plusieurs faute d'estre employés, +vont és païs étrangers, où desja ils-ont enseigné les metiers qui vous +estoient anciennement particuliers. Mais au lieu de ce faire prenans la +route de la Nouvelle-France, ilz ne se debaucheront plus de l'obeïssance +de leur Prince naturel, & feront des negociations grandes sur les eaux, +léquelles negociations sont si propres aux parties du Ponant, qu'és +écrits des Prophetes, le mot de negociation [Hébreux] se prent aussi +pour l'Occident: & l'Occident & la Mer sont volontiers conjoints avec +les discours des richesses. + +Plusieurs de lache coeur qui s'épouvantent la veuë des ondes, étonnent +les simples gens, disans (comme le Poëte Horace) qu'il vaut mieux +contempler de loin la fureur de Neptune: + + _Neptunum proculè terra spectare furentem,_ + +& qu'en la Nouvelle France n'y a nul plaisir. Il n'y a point les +violons, les masquarades, les danses, les palais, les villes, & les +beaux batiments de France. Mais à telles gens j'ay parlé en plusieurs +lieux de mon histoire. Et leur diray d'abondant que ce n'est à eux +qu'appartient la gloire d'établir au nom de Dieu parmi des peuples +errans qui n'en ont la conoissance: ni de fonder des Republiques +Chrétiennes & Françoises en un monde nouveau: ni de faire aucune chose +de vertu, qui puisse servir & donner courage à la posterité. Tels +faineans mesurans chacun à leur aune, ne sçachans faire valoir la terre, +& n'ayans aucun zele de Dieu, trouvent toutes choses grandes +impossibles: & qui les en voudroit croire jamais on ne feroit rien. + +Tacite parlant de l'Allemagne, disoit d'elle tout de méme que ceux-là de +la Nouvelle-France: _Qui est_ (dit-il) _Celui, qui outre le danger d'une +mer effroyable & inconnuë, voudroit laisser l'Italie, l'Asie, ou +l'Afrique, pour l'Allemagne, où est un sol rigoureux, une terre informe +& triste soit en son aspect, soit en sa culture, si ce n'est à celui qui +y est nay?_ Cestui-là parloit en Payen, & comme un homme de qui +l'esperance étoit en la jouïssance des choses d'ici bas. Mais le +Chrétien marche d'un autre pié & a son but à ce qui regarde l'honneur de +Dieu, pour lequel tout exil lui est doux, tout travail lui sont delices +tous perils ne lui sont que jouëts. Pour n'y avoir des violons & autres +recreations en la Nouvelle-France, il n'y a encore lieu de se plaindre: +car il est fait aisé d'y en mener. + +Mais ceux qui ont accoutumé de voir de beaux chateaux, villes & palais, +& se contenter de l'esprit de cette veuë, estiment la vie peu agreable +parmi les foréts, & un peuple nud: Pour auquels repondre je diray pour +certain, que s'il y avoit des villes ja fondées de grande antiquité il +m'y auroit point un poulce de terre au commandement des François, & +d'ailleurs les entrepreneurs de l'affaire n'y voudroient point aller +pour batir sur l'edifice d'autrui. D'abondant, qui est celui (s'il n'est +bien sot) qui n'aime mieux voir une forét qui est à lui, qu'un palais où +il n'a rien? + +Les timides mettent encore une difficulté digne d'eux, qui est la +crainte des Pyrates: A quoy j'ay répondu au Traité de la Guerre: & diray +encore qu'à ceux qui marchent souz l'aile du Tout-puissant, & pour un +tel sujet que celui ci, voici que dit notre Dieu: _Ne craint point, ô +vermisseau de Jacob, petit troupeau d'Israël: Je t'aideray, dit le +Seigneur, & ton defenseur c'est le sainct d'Israël._ + +Et comme les hommes scrupuleux font des difficultez par tout: J'en ay +quelquefois veu qui ont mis en doute si on pouvoit justement occuper les +terres de la Nouvelle-France, & en dépoüiller les habitans: auquels ma +reponse a esté en peu de mots, que ces peuples sont semblables à celui +duquel est parlé en l'Evangile, lequel avoit serré le talent qui lui +avoit esté donné, dans un linge, au lieu de le faire profiter, & partant +lui fut oté. Et comme ainsi soit que Dieu le Createur ait donné la terre +à l'homme pour la posseder, il est bien certain que le premier tiltre de +possession doit appartenir aux enfans qui obeïssent à leur pere & le +reconnoissent, & qui sont comme les ainez de la maison de Dieu, tels que +sont les Chrétiens, auquels apparient le partage de la terre premier +qu'aux enfans desobeïssans, qui ont eté chassez de la maison, comme +indignes de l'heritage, & de ce qui en depend. + +Je ne voudroy pourtant exterminer ces peuples ici, comme a fait +l'Hespagnol ceux des Indes Occidentales prenant le pretexte des +commandemens faits jadis à Josué, Gedeon, Saul, & autres combattans pour +le peuple de Dieu. Car nous sommes en la loy de grace, loy de douceur, +de pieté, & de misericorde, en laquelle nôtre Sauveur a dit, _Apprenez +de moy que je suis doux, & humble de coeur:_ Item, _Venés à moy vous +tous qui estes travaillés & chargés, et je vous soulageray_: Et ne dit +point: Je vous extermineray. Et puis, ces pauvres peuples Indiens +estoient sans defense au pris de ceux qui les ont ruiné: & n'ont pas +resisté comme ces peuples déquels la Sainte Ecriture fait mention. Et +d'ailleurs, que s'il falloit ruiner les peuples de conquéte, ce seroit +en vain que le méme Sauveur auroit dit à ses Apôtres: _Allez vous-en par +tout le monde, & prêchez l'Evangile à toute creature_. + +La terre donc appartenant de droit divin aux enfans de Dieu, il n'est +ici question de recevoir le droit des Gents, & politique, par lequel ne +seroit loisible d'usurper la terre d'autrui. Ce qu'étant ainsi, il la +faut posseder en conservant ses naturels habitans, & y planter +serieusement le nom de Jesus-Christ & le vôtre, puis qu'aujourd'hui +plusieurs de vos enfans ont cette resolution immuable de l'habiter, & y +conduire leurs propres familles. Les sujets y sont assez grans pour y +attraire les hommes de courage & de vertu qui sont aiguillonnez de +quelque belle & honorable ambition d'étre des premiers courans à +l'immortalité par cette action l'une des plus grandes que les hommes se +puissent proposer. Et comme les poissons de la mer salée passent tous +les ans par le détroit de Constantinople à la mer du Pont Euxin (qui est +la mer Major) pour y frayer, & faire leurs petits, d'autant que là ilz +trouvent l'eau plus douce, ç cause de plusieurs fleuves qui se +déchargent en icelle: Ainsi: (tres-chere Mere) ceux d'entre vos enfans +qui voudront quitter cette mer salée pour aller boire les douces eaux du +Port Royal en la Nouvelle-France, trouveront là bien-tot (Dieu aydant) +une retraite tant agreable, qu'il leur prendra envie d'y aller peupler +la province & la remplir de generation. + + M. LESCARBOT + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + + SOMMAIRES + DES CHAPITRES + pour servir de Table des matieres + contenües en cette Histoire. + + LIVRE PREMIER + +Auquel sont décrits les voyages & navigations faites par Commission, & +aux dépens de noz Rois tres-Chrétiens FRANÇOIS I & CHARLES IX, en la +Terre neuve de la Floride, & Virginie par les Capitaines Verazzan, +Ribaut, Laudonniere, & Gourgues. + +CHAPITRE I + +ORIGINE _de la navigation. Motifs des decouvertes, qui se sont faites +depuis six vints ans. Voyages de nos François sur l'Ocean. Cause du peu +de fruit qu'on y a fait. Fausseté des Tables geographiques. Que le sujet +de cette histoire n'est à mépriser. Qualités louables des peuples qu'on +appelle sauvages._ + +CHAP. II + +_Du nom_ de GAULLE, _Réfutation des Autheurs Grecs sur ce sujet. Noé +premier Gaullois. Les anciens Gaullois peres des Umbres en Italie. Bodin +refuté. Conquétes & navigations des vieux Gaullois. Loix marines, +justice, & victoires des Marseillois. Portugal. Navire de Paris. +Navigations des anciens François. Refroidissement en la navigation d'où +est venu. Lacheté de nôtre siecle. Richesses des Terres neuves._ + +CHAP. III + +_Conjectures sur le peuplement des Indes Occidentales, & consequemment +de la Nouvelle-France comprise sous icelles._ + +CHAP. IV + +_Limites de la Nouvelle-France: & sommaire du voyage de Jean Verazzan +Capitaine Florentin, en la Terre-neuve aujourd'hui dite la Floride, & en +toute cette côte jusques au quarantième degré: avec une briéve +description des peuples qui habitent ces contrées._ + +CHAP. V + +_Voyage du Capitaine Jean Ribaut en la Floride: Les découvertes qu'il y +a faites, & la premiere demeure des Chrétiens et François en cette +Province._ + +CHAP. VI + +_Retour du Capitaine Ribaut en France: Confederations des François avec +les chefs des Indiens: Feste d'iceux Indiens: Necessité de vivres: +Courtoisie des Indiens: Division des François: Mort du Capitaine +Albert._ + +CHAP. VII + +_Election d'un Capitaine au lieu du Capitaine Albert. Difficulté de +retourner en France faute de navire: Secours des Indiens la dessus: +Retour: Etrange et cruele famine: Abord en Angleterre._ + +CHAP. VIII + +_Voyage du Capitaine Laudonniere en la Floride dite Nouvelle-France: Son +arrivée à l'ile Sainct Dominique: puis en ladite province de la Floride: +Grand âge des Floridiens: Honeteté d'iceux: Batiment de la forteresse +des François._ + +CHAP. IX + +_Navigation dans la riviere de May: Recit des Capitaines &_ Paraoustis +_qui sont dans les terres: Amour de vengeance: Ceremonies étranges des +Indiens pour reduire en memoire la mort de leurs peres._ + +CHAP. X + +_Guerre entre les Indiens: Ceremonies avant que d'y aller: Humanité +envers les femmes & petits enfans: Leurs triomphes: Laudonniere +demandant quelques prisonniers est refusé: Etrange accident de tonnerre: +Simplicité des Indiens._ + +CHAP. XI + +_Renvoy des prisonniers Indiens à leur Capitaine: Guerre entre deux +Capitaine Indiens: Victoire à l'aide des François: Conspiration contre +le Capitaine Laudonniere: Retour du Capitaine Bourdet en France._ + +CHAP. XII + +_Autre diverses conspirations contre le Capitaine Laudonniere: & ce qui +en avint._ + +CHAP. XIII + +_Ce que fit Laudonniere estant delivré de ses seditieux: Deux Hespagnols +reduits à la vie des Sauvages: Les discours qu'ils tindrent tant d'eux +mémes, que des peuples Indiens: Habitans de Serropé ravisseurs de +filles: Indiens dissimulateurs._ + +CHAP. XIV + +_Comme Laudonniere fait provision de vivre: Découverte d'un Lac que l'on +pense aboutir à la mer du Su: Montagne de la Mine: Avarice des Sauvages: +Guerre: Victoire à l'aide des François._ + +CHAP. XV + +_Grandes necessité de vivres entre les François accruë jusques à une +extreme famine: Guerre pour avoir la vie: Prise_ d'Outina: _Combat des +François contre les Sauvages: Façon de combattre d'iceux Sauvages._ + +CHAP. XVI + +_Provision de mil: Arrivée de quatre navires Angloises: Reception du +Capitaine & general Anglois: Humanité & courtoisie d'icelui envers les +François._ + +CHAP. XVII + +_Preparation du Capitaine Laudonniere pour retourner en France: Arrivée +du Capitaine Jean Ribaut: Calomnies contre Laudonniere: Navires +Hespagnoles ennemies: Deliberation sur leur venuë._ + +CHAP. XVIII + +_Opiniatreté du Capitaine Ribaut: Prise du Fort des François: Retour en +France: Mort dudit Ribaut & des siens: Bref recit de quelques cruautés +Hespagnoles. Impossible de reduire les hommes à méme opinion._ + +CHAP. XIX + +_Entreprise haute & genereuse du Capitaine Gourgues pour relever +l'honneur des François en la Floride: Renouvellement d'alliance avec les +Sauvages: Prise des deux plus petits Forts des Hespagnols._ + +CHAP. XX + +_Hespagnol déguisé en Sauvage: Grande resolution d'un Indien: Approches +& prise du grand Fort: Demolition d'icelui, & des deux autres: Execution +des Hespagnols prisonniers: Regrets des Sauvages au partir des François: +Retour de Gourgues France: Et ce qui avint depuis._ + + + LIVRE DEUXIÈME + +Contenant les Voyages faits souz le Capitaine Villegagnon en la France +Antarctique du Bresil. + +CHAP. I + +_Entreprise du Sieur de Villegagnon pour aller au Bresil: Discours de +tout son voyage jusques à son arrivée en ce païs là: Fièvre pestilente +à-cause des eaux puantes: Maladies des François, & mort de quelques uns: +Zone Torride temperée: Multitude de Poissons: Ile de l'Ascension: +Arrivée au Bresil: Riviere de Ganabara: Fort des François._ + +CHAP. II + +_Renvoy de l'un des navires en France: Expedition des Genevois pour +envoyer au Bresil: Conjuration contre Villegagnon: Découverte d'icelle: +Punition de quelques uns: Description du lieu & retraite des François: +Partement de l'escouade Genevoise._ + +CHAP. III + +_Seconde navigation faite au Bresil aux dépens du Roy: Accident d'une +vague de mer: Discours des iles Canaries: Barbarie, païs fort bas: +Poissons volans, & autres, pris en mer: Tortuës merveilleuses._ + +CHAP. IV + +_Passage de le Zone Torride: où navigation difficile: & pourquoy: Et sur +ce; Refutation des raisons de quelques autheurs: Route des Hespagnols au +Perou: De l'origine du flot de la mer: Vent oriental perpetuel sous la +ligne æquinoctiale: Origine & causes d'icelui, & des vents d'abas, & de +midi: Pluies puantes souz la Zone Torride: Effects d'icelles: Ligne +æquinoctiale pourquoy ainsi dite: Pourquoy sous icelle ne se voit ne +l'un ne l'autre Pole._ + +CHAP. V + +_Découverte de la terre du Bresil:_ Margajas _quels peuples: Façon de +troquer avec les_ Ou-etacas _peuple le plus barbare de tous les autres: +Haute roche appellée l'Emeraude de_ Max-hé: _Cap de Frie: Arrivée des +François à la riviere de_ Ganabara, _où étoit Villegagnon._ + +CHAP. VI + +_Comment le sieur du Pont exposa au sieur de Villegagnon la cause de sa +venuë & de ses compagnons: Reponse dudit Villegagnon: Et ce qui fut fait +au Fort de Colligni aprés l'arrivée des François._ + +CHAP. VII + +_Ordre pour le fait de la Religion: Pourquoy Villegagnon a dissimulé sa +Religion: Sauvages amenez en France: Mariages celebrés en la France +Antarctique: Debats pour la Religion: Conspirations contre Villegagnon: +Rigueur d'icelui: Les Genevois se retirent d'avec lui: Question touchant +la celebration dela Cene à faute de pain & de vin._ + +CHAP. VIII + +_Description de la riviere, ou Fort de_ Ganabara: _Ensemble de l'ile où +est le Fort de Colligni Ville-Henri de Thevet. Baleine dans le Port de_ +Ganabara: _Baleine échouée._ + +CHAP. IX + +_Famine extreme, & les effects d'icelle: Pourquoy on dit Rage de faim: +Découverte de la terre de Bretagne: Recepte pour s'affermir le ventre: +Procez contre les Genevois envoyé en France: Retour de Villegagnon._ + + + LIVRE TROISIÈME + +Auquel sont décrits les voyages, navigations, & découvertes, des +François dans les Golfes & grande riviere de Canada. + +CHAP. I + +_Sommaire de deux voyages faits par le Capitaine Jacques Quartier en la +Terre-Neuve: Golfe, & grand fleuve de_ Canada: _Esclaircissement des +noms de Terre-neuve, Bacalos, Canada & Labrador: Erreur de +Belle-forest._ + +CHAP. II + +_Relation du premier voyage fait par le Capitaine Jacques Quartier en la +Terre-Neuve du Nort jusques à l'embouchure du grand fleuve de_ Canada. +_Et premierement l'état de son equipage, avec les découvertes du mois de +May._ + +CHAP. III + +_Les navigations & découvertes du mois de Juin._ + +CHAP. IIII + +_Les navigations & découvertes du mois de Juillet._ + +CHAP. V + +_Les navigations & découvertes du mois d'Aoust, & le retour en France._ + +CHAP. VI + +_Que la conoissance des voyages du Capitaine Jacques Quartier est +necessaire principalement aux Terre-neuviers qui vont à la pecherie: +Quelle route il a prise en cette seconde navigation: Voyage de Champlein +jusques à l'entrée du grand fleuve de_ Canada: _Epitre presentée au Roy +par ledit Capitaine Jacques Quartier sur la relation de son deuxiéme +voyage._ + +CHAP. VII + +_Preparation du Capitaine Jacques Quartier & des siens au voyage de la +Terre neuve: Embarquement: Ile aux oiseaux: Découvertes d'icelui jusques +au saut du grand fleuve de_ Canada, _par lui dit_ Hochelaga: _Largeur et +profondeur nompareille d'iceluy: Son commencement inconnu._ + +CHAP. VIII + +_Retour du Capitaine Jacques Quartier vers Labaye sainct Laurent: +Hippopotames: Continuation du voyage dans la grande riviere de_ Canada, +_jusques à la riviere de_ Saguenay _qui sont cent lieues._ + +CHAP. IX + +_Voyage de Champlein depuis_ Anticosti _jusques à_ Tadoussac: +_Description de_ Cachepé; _Riviere de_ Mantanne: _Port de_ Tadoussac; +_Baye des Morues, Ile percée, Baye de chaleur: Remarques des lieux, +iles, ports, bayes, sables, rocher, & rivieres qui sont à la bende du +Nort en allant à la riviere de_ Saguenay _Description du port de_ +Tadoussac, _& de ladite riviere de_ Saguenay. _Contradiction de +Champlein._ + +CHAP. X + +_Bonne reception faite aux François par le grand Sagamos des Sauvages +de_ Canada: _Leurs festins & danses: La guerre qu'ils ont avec les +Iroquois._ + +CHAP. XI + +_La rejouïssance que font les Sauvages aprés qu'ils ont eu victoire sur +leur ennemis: Leurs humeurs: Sont malicieux: Leur croyance & faulses +opinions. Que leurs devins parlent visiblement aux diables._ + +CHAP. XII + +_Comme le Capitaine Jacques Quartier par de la riviere de_ Saguenay +_pour chercher un port, & s'arrête à Saincte Crois: Poissons inconus: +Grandes Tortues: Ile aux Coudres: Ile d'Orleans: Rapport de la terre du +païs: Accueil des François par les Sauvages: Harangues des Capitaines +Sauvages._ + +CHAP. XIII + +_Retour du Capitaine Jacques Quartier à l'ile d'Orleans, par lui nommée +l'Ile_ de Bachus, _& ce qu'il y trouva: Balizes fichées au port sainct +Croix: Forme d'alliance: Navire mis à sec pour hiverner: Sauvages ne +trouvent bon que le Capitaine aille en_ Hochelaga: _Etonnement d'iceux +au bourdonnement des Canons._ + +CHAP. XIV + +_Ruse inepte des Sauvages pour detourner le Capitaine Jacques Quartier +du voyage en_ Hochelaga: _Comme ilz figurent le diable: Depart de +Champlein de_ Tadoussac _pour aller à Saincte Croix: Qualités & rapport +du païs: Ile d'Orleans:_ Kebec, _Diamants audit_ Kebec: _Riviere de_ +Batiscan. + +CHAP. XV + +_Voyage du Capitaine Jacques Quartier à_ Hochelaga: _Qualités & fruits +du païs: Reception des François par les Sauvages: Abondance de vignes & +raisins. Grand lac: Rats musquets. Arrivée en_ Hochelaga. __Merveilleuse +rejouyssance desdits Sauvages. + +CHAP. XVI + +_Comme le Capitaine & les Gentils-hommes de sa compagnie, avec ses +mariniers allerent à la ville de_ Hochelaga: _Situation du lieu: Fruits +du païs; Batimens: & maniere de vivre des Sauvages._ + +CHAP. XVII + +_Arrivée du Capitaine Quartier à_ Hochelaga _Accueil & caresses à lui +faites: Malades lui sont apportez pour les toucher: Mont-Royal: Saut de +la grande riviere de_ Canada: _Etat de la dite riviere et ledit Saut: +Mines: Armures de bois, dont usent certains peuples: Regrets pour son +depart._ + +CHAP. XVIII + +_Retour de Jacques Quartier au Port de Saincte Croix aprés avoir esté à_ +Hochelaga: _Sauvage gardent les tétes de leurs ennemis: Les_ Toudamans +_ennemis des_ Canadiens. + +CHAP. XIX + +_Voyage de Champlein depuis le port de Saincte Croix jusques au Saut de +la grande riviere, où sont remarqués les rivieres, iles, & autres choses +qu'il a découvertes audit voyage: & particulierement la riviere, le +peuple, & le païs des_ Iroquois. + +CHAP. XX + +_Arrivée au Saut: Sa description, & ce qui s'y void de remarquable. Avec +le rapport des Sauvages touchant la fin, ou plustot l'origine de la +grande riviere._ + +CHAP. XXI + +_Retour du Saut à_ Tadoussac, _avec la confrontation du rapport de +plusieurs Sauvages, touchant la longueur, & commencement de la grande +riviere de_ Canada: _Du nombre de sauts & lacs qu'elle traverse._ + +CHAP. XXII + +_Description de la grande riviere de_ Canada, _& autres qui s'y +dechargent: Des peuples qui habitent le long d'icelle: Des fruits de la +terre: Des bétes & oiseaux: & particulierement d'une béte à deux piez: +Des poissons abondans en ladite grande riviere._ + +CHAP. XXIII + +_De la riviere du_ Saguenay: _Des peuples qui habitent vers son origine: +Autre riviere venant dudit_ Saguenay _au dessus du Saut de la grande +riviere: De la riviere des_ Iroquois _venant de vers la Floride, païs +sans neges, ni glaces: Singularités d'icelui païs: Soupçon sur les +Sauvages de_ Canada: _Guet nocturne: Reddition d'une fille échappée: +Reconciliation des Sauvages avec les François._ + +CHAP. XXIV + +_Mortalité entre les Sauvages: Maladie étrange & inconnuë entre les +François: Devotions & voeux: Ouverture d'un corps mort: Dissimulation +envers les Sauvages sur lesdites maladies & mortalité: Guerison +merveilleuse d'icelle maladie._ + +CHAP. XXV + +_Soupçon sur la longue absence du Capitaine des Sauvages: Retour +d'icelui avec multitude de gans: Debilité des François: Navire delaissé +pour n'avoir la force de le remener: Recit des singularités du_ +Saguenay, _& autres recherches merveilleuses._ + +CHAP. XXVI + +_Croix plantée par les François: Capture des principaux Sauvages, pour +les amener en France, & faire recit au Roy des singularités du_ +Saguenay: _Lamentations des Sauvages: Presens reciproques du Capitaine +Quartier, & d'iceux Sauvages._ + +CHAP. XXVII + +_Retour du Capitaine Jacques Quartier en France: Rencontre de certains +Sauvages qui avoient des couteaux de cuivre: Presens reciproques entre +lesdits Sauvage & ledit Capitaine: Descriptions des lieux où la route +s'est adressée._ + +CHAP. XXVIII + +_Rencontre des Montaignais (sauvages de_ Tadoussac) _& Iroquois: +Privilege de celui qui est blessé à la guerre: Ceremonies des Sauvages +devant qu'aller à la guerre: Conte fabuleux de la monstruosité des_ +Armouchiquois: _De la Mine reluisante au Soleil: & du_ Gougou: _Arrivée +au Havre de Grace._ + +CHAP. XXIX + +_Discours sur le Chapitre precedent: Crédulité legere:_ Armouchiquois +_quels: Sauvages toujours en crainte: Causes des terreurs Paniques: +Fausses visions, & imaginations:_ Gougou _proprement que c'est: Autheur +d'icelui: Mine de cuivre: Hano Carthageois: Censures sur certains +Autheurs qui ont écrit de la Nouvelle-France. Conseil pour l'instruction +des Sauvages._ + +CHAP. XXX + +_Entreprise du sieur de Roberval, pour la terre de_ Canada _Commission +du Capitaine Jacques Quartier. Fin de ladite entreprise._ + +CHAP. XXXI + +_Plainte sur nôtre inconstante & lacheté. Nouvelle entreprise & +Commission pour_ Canada. _Envie des Marchans Maloins. Revocation de +ladite commission._ + +CHAP. XXXII + +_Voyage du Marquis de la Roche aux Terres-neuves. Ile de Sable. Son +retour en France d'une incroyable façon. Ses gens cinq ans en ladite +ile. Leur retour. Commission dudit Marquis._ + + + LIVRE QUATRIÈME + +Auquel sont compris les voyages des Sieurs de Monts, & de Poutrincourt. + +CHAP. I + +_Intention de l'Autheur. Commission du Sieur de Monts. Defenses pour le +traffic des pelleteries._ + +CHAP. II + +_Voyage du sieur de Monts en la Nouvelle-France: Des accidens survenus +audit voyage: Causes des bancs de glaces en la Terre-neuve: Imposition +de noms à certains ports: Perplexité pour le retardement de l'autre +navire._ + +CHAP. III + +_Debarquement du Port au Mouton: Accident d'un homme perdu seze jours +dans les bois: Baye Françoise: Port Royal: Riviere de l'Equille: Mine de +cuivre: Malheur des mines d'or: Diamans: Turquoises._ + +CHAP. IIII + +_Description de la riviere sainct Jean: & de l'ile saincte Croix: Homme +perdu dans les bois trouvé le seziéme jour: Exemples de quelques +abstinences étranges: Differens des Sauvages remis au jugement du sieur +de Monts: Authorité paternele entre lesdits sauvages: Quels marits +choisissent à leur filles._ + +CHAP. V + +_Description de l'ile Saincte Croix: Entreprise du sieur de Monts +difficile, & genereuse: et persecutée d'envie: Retour du Sieur de +Poutrincourt en France: Perils du voyage._ + +CHAP. VI + +_Batimens de l'ile Saincte Croix: Incommoditez des François audit lieu: +Maladies inconnuës: Ample discours sur icelles: De leur causes: Des +peuples qui y sont sujets: Des Viandes, mauvaises eaux, airs, vents, +lacs, pourriture des bois, saisons, disposition de corps des jeunes, des +vieux: Avis de l'Autheur sur le gouvernement de la santé & guerison +desdites maladies._ + +CHAP. VII + +_Découverte de nouvelles terres par le sieur de Monts: Conte fabuleux de +la riviere & ville seinte de_ Norembega: _Refutation des Autheurs qui en +ont écrit: Bancs des Moruës en la Terre-neuve:_ Kinibeki: Choüakoet: +_Malebarre: Armouchiquois: Mort d'un François tué: Mortalité des Anglois +en la Virginie._ + +CHAP. VIII _Arrivée du Sieur de Pont à l'ile Saincte Croix: Habitation +transferée au Port Royal: Retour du Sieur de Monts en France: Difficulté +des moulins à bras: Equipage dudit sieur du Pont pour aller decouvrir +les Terres-neuves outre Malebarre: Naufrage: Prevoyance pour le retour +en France: Comparaison de ces voyages avec ceux de la Floride: Blame de +ceux qui méprisent la culture de la terre._ + +CHAP. IX + +_Motif, & acceptation du voyage du sieur de Poutrincourt, ensemble de +l'autheur en la Nouvelle-France: Partement de la ville de Paris pour +aller à la Rochelle: Adieu à la France._ + +CHAP. X + +_Jonas nom de nôtre navire: Mer basse à la rochelle cause de difficile +sortie: La Rochelle ville reformée: Menu peuple insolent: Croquans: +Accident de naufrage du Jonas: Nouvel equipage: Foibles soldats ne +doivent estre mis aux frontieres: Ministres prient pour la conversion +des Sauvages: Peu de zele des nôtres: Eucharistie portés par les anciens +Chrétiens en voyage: Diligence du sieur de Poutrincourt sur le point de +l'embarquement._ + +CHAP. XI + +_Partement de la Rochelle: Rencontres divers de navires, & Forbans: Mer +tempetueuse à l'endroit des Essores, & pourquoy: Vents d'Ouest pourquoy +frequens en la mer du Ponant: D'où viennent les vents: Marsoins +prognostiques de tempétes: Façon de les prendre: Tempétes: Effects +d'icelles: Calmes: Gain de vent que c'est: comme il se forme: Ses +effects: Asseurance de Matelots: Reverence comme se rend au navire +Royal: Supputation de voyage: Mer chaude, puis froide: Raison de ce: & +des Bancs de glace en la Terre-neuve._ + +CHAP. XII + +_Du grand Banc des Moruës: Arrivée audit Banc: Description d'icelui: +Pecherie de moruës & d'oiseaux; Gourmandise des Happe-foyes: Perils +divers: Causes des frequentes & longues brumes en la mer Occidentale: +Avertissemens de la terre: Veuë d'icelle: Odeurs merveilleuses: Abord de +deux chaloupes: Descente au Port du Mouton: Arrivée au port Royal._ + +CHAP. XIII + +_Heureuse rencontre du Sieur du Pont. Son retour au Port Royal: +Rejouïssance: Description des environs dudit port: Conjecture sur +l'origine de la grande riviere de_ Canada _Semailles de blez. Retour du +sieur du Pont en France. Voyage du sieur de Poutrincourt au païs des +Armouchiquois. Beau segle provenu sans culture. Exercices & façon de +vivre au Port Royal: Cause des prairies de la riviere de l'Equille._ + +CHAP. XIV + +_Partement de l'ile Saincte Croix. Baye de Marchim. Choüakoet. Vignes & +raisins, & largesse de Sauvages. Terre & peuples Armouchiquois: Cure +d'un Armouchiquois blessé: Simplicité & ignorance de peuples. Vices des +Armouchiquois. Soupçon. Peuple ne se souciant de vétement. Blé semé & +vignes plantées en la terre des Armouchiquois. Quantité de raisins: +Abondance de peuple. Mer perilleuse._ + +CHAP. XV + +_Perils. Langage inconnu Structure d'une forge, & d'un four. Croix +plantée. Abondance. Conspiration. Desobeïssance. Assassinat. Fuite de +trois cens contre dix. Agilité des Armouchiquois. Mauvaise compagnie +dangereuse. Propheties de ce temps. Accident d'un mousquet crevé. +Insolence, timidité, impieté, & fuite de Sauvages. Port Fortuné. Mer +mauvaise. Vengeance. Conseil & resolution sur le retour. Nouveaux +perils. Faveur de Dieu. Arrivée du Sieur de Poutrincourt au Port Royal, +& la reception à lui faite._ + +CHAP. XVI + +_Etat des semailles. Nôtre façon de vivre en la Nouvelle-France. +Comportement des Sauvages parmi nous. Etat de l'hiver: Pourquoy en ce +temps pluies & brumes rares: Pourquoy pluies frequentes entre les +Tropiques: Neges utiles à la terre: Conformité de temps en l'antique & +Nouvelle-France: Pourquoy printemps tardif: Culture de jardins: Rapport +d'iceux: Moulin à eau: Manne de harens: Preparation pour le retour: +Invention du sieur de Poutrincourt: Admiration des sauvages. Nouvelles +de France._ + +CHAP. XVII + +_Arrivée de François: Societé du sieur de Monts rompuë: et pourquoy: +Avarice de ceux qui volent les Morts: Feuz de joye pour la naissance de +Monseigneur d'Orleans: Partement des Sauvages pour aller ç la guerre: +Sagamos Membertou: Voyages sur la côte de la Baye Françoise: Traffic +sordide: Ville_ d'Ouïgoudi: _Sauvages comme font de grans voyages: +Mauvaises intentions d'iceux: Mine d'acier: Voix de Loups-Marins: Etat +de l'ile Saincte Crois. Erreur de Champlein. Amour des Sauvages envers_ +leurs enfans: Retour au Port Royal. + +CHAP. XVIII + +_Port de Campseau: Partement du Port Royal: Brumes de huit jours: +Arc-en-ciel paroissant dans l'eau: Port Savalet: Culture de la terre +exercice honorable: Regrets des Sauvages au partir du sieur de +Poutrincourt: Retour en France: Voyage au Mont sainct Michel: Fruits de +la Nouvelle-France presentez au Roy: Voyage en l Nouvelle-France depuis +le retour dudit sieur de Poutrincourt: Lettre missive dudit sieur au +Sainct Pere le Pape de Rome._ + + + LIVRE CINQUIÈME + +Contenant sommairement les navigations faites en la Nouvelle France +depuis nôtre retour en l'an mil six cens sept jusques à hui. + +CHAP. I + +_Mention de nôtre grand Roy Henri sur le sujet des grandes entreprises: +Ensemble des Sieurs de Monts et de Poutrincourt. Revocation du Privilege +de la traite des Castors. Reponse aux envieux pour le Sieur de Monts. +Dignité du charactere Chrétien. Perils dudit Sieur de Monts._ + +CHAP. II + +_Equipage du Sieur de Monts. Kebec. Commission de Champlein. +Conspiration chatiée. Consideration sur le discours dudit Champlein. +Fruits naturels de la terre. Scorbut. Anneda. Defense pour Jacques +Quartier._ + +CHAP. III + +_Voyage de Champlein contre les Iroquois. Riviere des Iroquois, & saut +d'icelle. Comme vivent les Sauvages allans à la guerre. Disposition de +leur gendarmerie. Ilz croyent aux songes. Lac des Iroquois. Alpes des +Iroquois._ + +CHAP. IV + +_Rencontre des Iroquois. Barricades. Message à l'ennemi. Effect +d'arquebuse. Victoire. Butin. Retour des victorieux. Cruauté envers les +prisonniers. Ceremonies à l'arrivée des victorieux en leur païs._ + +CHAP. V + +_Retour de Champlein en France, et de France en Canada. Riviere de +Canada quand ouverte. Triste accident. Etat de Kebec. Guerre contre les +Iroquois. Siege de leur Fort. Prise d'icelui à l'ayde de Champlein. +Avarice de Marchans. Cruauté de Sauvages sur leurs prisonniers de +guerre. Baleine touchée dormante en mer au retour en France._ + +CHAP. VI + +_Retour de Champlein en Canada. Bancs de glace longs de cent lieuës. +Arrivée à la terre-neuve. Comment les Sauvages passent le Saut de la +grande riviere de Canada. Saut du Rhin. Mensonges d'un qui a écrit un +sien voyage en Mexique._ + +CHAP. VII + +_Commission de Champlein portant reglement pour le traffic avec les +Sauvages. Etat de Kebec. Credulité de Champlein à un imposteur. Ses +travaux en suite de ce. Sauvages haïssent les menteurs. Imposteur +conveincu. Observations sur le voyage de Champlein aux Algumquins. +Ceremonies des Sauvages passans le saut du bassin. Quels peuples +voisinent les Algumquins. Variations de Champlein._ + +CHAP. VIII + +_Qu'il ne se faut fier qu'à soy-méme. Embarquement du Sieur de +Poutrincourt. Longue navigation. Conspiration. Arrivée au Port Royal. +Baptemes des Sauvages, s'il faut contraindre en Religion. Maniere +d'attirer ces peuples. Mission pour l'Eglise de la Nouvelle-France._ + +CHAP. IX + +_Peril du Sieur de Poutrincourt. Zele des Sauvages à la religion +Chrétienne. Remarques des faveurs de Dieu depuis l'entreprise de la +Nouv. Fr._ + +CHAP. X + +_Sur la nouvelle des baptemes des Sauvages les Jesuites se presente pour +la Nou. Fr. Empechement. Retardement à la ruine de Poutrincourt. +Association des Jesuites pour le traffic. L'Eglise est en la Republique. +Bancs de glace d'eau douce en mer. Justice de Poutrincourt. Mauvaise +intelligence des Jesuites avec Poutrincourt, Polygamie._ + +CHAP. XI + +_Retour de Poutrincourt en France. Deffiance sur les Jesuites. Biencourt +Vice-Admiral. Rebellion contre lui. Mort du grand Membertou. Un Jesuites +en vain essaye de vivre à la Sauvage. Plaisante precaution d'un Sauvage. +Association de la Dame de Guercheville avec Poutrincourt. A la suasion +des Jesuite elle se fait donner la terre, & les prend pour +administrateurs._ + +CHAP. XII + +_Contentions entre les Jesuites & ceux de Poutrincourt. Jésuites +s'embarquent furtivement pour retourner en France. Sont empechés. +Excommunication. Exercices de la religion delaissez. Reconciliation +simulée. Saisie du navire de Poutrincourt. Lettre de lui-méme plaintive +contre les Jesuites._ + +CHAP. XIII + +_Embarquement des Jesuites pour aller posseder la Nouvelle-France. Leur +arrivée. Contestations entre eux. Sont attaqués, pris, & emmenés par les +Anglois. Un Jesuite tué, avec deux autres. Lacheté du Capitaine. Charité +des Sauvages. Retour des Anglois en Virginia, avec leur butin, & retour +d'eux-mémes avec les Jesuites en la côte de la Nouvelle-France._ + +CHAP. XIV + +_Brigandage des Anglois. Lettre du Sieur de Poutrincourt narrative de ce +qui s'est passé. Conjecture contre les Jesuites. Plainte de +Poutrincourt. Extraict d'une requéte contre les Jesuites par les +Chinois. Anglois retournans en Virginie écartez diversement. Le navire +Jesuite porté par les vents contraires en Europe._ + +CHAP. XV + +_Pieté du sieur de Poutrincourt. Dernier exploit & mort d'icelui. +Epitaphes en sa memoire._ + + + LIVRE SIXIEME + +_Contenant les moeurs, coutumes, & façons de vivre des Indiens +Occidentaux, de la Nouvelle-France, comparées à celles des anciens +peuples de pardeça: & particulierement de ceux qui sont en méme +parallele & degré._ + +CHAP. I + +DE LA NAISSANCE. _Coutume des Hebrieux, Cimbres, François, & Sauvages._ + +CHAP. II + +DE L'IMPOSITION DES MONTS. _Abus de ceux qui imposent les noms des +Chrétiens aux infideles: Du changement de nom. Les noms n'ont point été +imposez sans sujet. Des soubriquets. De l'origine des surnoms. Des noms +des hommes imposés aux villes et provinces._ + +CHAP. III + +DE LA NOURRITURE DES ENFANS, _de l'amour des peres & meres envers eux. +Femmes d'aujourd'hui: Anciennes Allemandes. Sauvages aiment leurs enfans +plus que pardeça: & pourquoy. Nouvelle-France en quoy utile à l'antique +France. Possession de la terre._ + +CHAP. IV + +DE LA RELIGION. _Origine de l'idolatrie. Celui qui n'adore rien est plus +suceptible de la Religion Chrétienne qu'un idolatre. Religion des +canadiens. Peuple facile à convertir. Astorgie & impitié des Chrétiens +du jourd'hui. Donner du pain & enseigner les arts est le moyen de +convertir les peuples Sauvages. Du nom de Dieu. De certains Sauvages ja +Chrétiens de volonté. Religion de ceux de Virginia. Contes fabuleux de +la Resurrection. Simulacres des dieux. Religion des Floridiens. Erreur +de Belle-forest. Adoration du Soleil. Baise-main. Bresiliens tourmentez +du diable: Ont quelque obscure nouvelle du Deluge: & de quelque Chrétien +qui anciennement a esté vers eux._ + +CHAP. V + +DES DEVINS, _& Autmoins. De la Pretrise. Idoles des Mexicains. Pretres +Indiens sont aussi Medecins. Pretexte de Religion. Ruse des Autmoins: +Comme ils invoquent les diables. Le diable égratigne ses sacrificateurs +negligens. Chansons à la loüange du diable. Sabat des Sauvages. Feuz de +la sainct Jehan._ Vrim & Tummin. _Sacerdoce successif. Caraïbes, +affronteurs semblables aux sacrificateurs de Bel._ + +CHAP. VI + +DU LANGAGE. _Les indiens tous divisés en langage. Le temps apporte +changement aux langues. Conformité d'icelles. Du mot Sagamos. Sauvages +parlent en tutoyant. Causes du changement des langues. Traffic de +Castors depuis quand. Prononciation des Sauvages, anciens Hebrieux, +Grecs, Latins: & des Parisiens. Sauvages ont des langues particuliers +non entenduës des Terre-neuviers. Prier en langue entenduë. Maniere de +conter des Sauvages._ + +CHAP. VII + +DES LETTRES. _Invention des lettres admirable. Anciens Allemans sans +lettres. Les lettres & sciences és Gaulles avant les Grecs & Latins. +Saronide des vieux Theologiens & Philosophes Gaullois. Poëte Bardes. +Reverence qu'on leur portoit. Reverence de Mars aux Muses. Fille ainée +du Roy. Basilic attaché au temple d'Apollon. Deploration de la mort du +Roy HENRI LE GRAND._ + +CHAP. VIII + +DES VETEMENS ET CHEVELURES. _Vetemens à quelle fin. Nudité des anciens +Pictes, des modernes Æthiopiens. Des Bresiliens. Sauvages de la +Nouvelle-France plus honétes. Leurs manteaux de peluche. Vétement de +l'ancien Hercules, des anciens Allemans, des Gots. Chaussure des +Sauvages. Couverture de la téte. Chevelures des Hebrieux, Gaullois, +Gots. Ordonnance aux prétres de porter chappeaux. Hommes tondus._ + +CHAP. IX + +DE LA FORME ET DEXTERITE. _Forme de l'homme la plus parfaite. Violence +fait à la Nature. Bresiliens camus. Le reste des Sauvages beaux hommes. +Demi nains. Patagons geans. Couleur des Sauvages. Description des +Mouches Occidentales. Ameriquains pourquoy ne sont noirs. D'où vient +l'ardeur de l'Afrique: & le rafraichissement de l'Armerique en méme +degré. Couleur des cheveux, & de la barbe. Romains quand ont porté +barbe, Sauvages ne sont velus. Femmes veluës. Anciens Gaullois & +Allemans à poil blond comme or. Leurs Regard, Voix, Yeux: Beauté des +Yeux quelle. Femmes à bonne tète. Yeux des hommes de la Taprobane, des +Sauvage, & Scythes. Des Levres. Corps monstrueux. Agilité corporele. +Comme font les Naires de Malabaris pour étre agiles. Quels peuples ont +l'agilité. D'exterité à nager des Indiens. Veuë aigüe. Odorat des +Sauvages. Leur haine contre les Hespagnols._ + +CHAP. X + +DES ORNEMENS DU CORPS. _Du fard, & peintures, des Hebrieux, Romains, +Afriquains, &c. Anglois, Pictes, Gots, Scythes, &c. Indiens Occidentaux. +Des Marques des anciens Hebrieux, Tyrons, & Chrétiens. Blame des fard & +peintures corporeles._ + +CHAP. XI + +DES ORNEMENS EXTERIEURS. _Deux tyrans de nôtre vie. Superfluité de +l'ancienne Rome. Exces des dames. Des Moules & Cages de téte. Peinture +des cheveux. Pendans d'oreilles. Perles aux mains, jarretieres, +bottines, & souliers. Perles que c'est._ Matachiaz. _Vignols._ Esurgni. +_Carquans de fer, & d'or._ + +CHAP. XII + +DU MARIAGE. _Coutume des Juifs, Sauvages plus civils que maintes nations +anciennes. Femmes veuves se noircissent le visage. Prostitution de +filles. Continence des Souriquoises. Filles à l'épreuve avant le +mariage. Maniere de rechercher une fille en mariage. Prostitution de +filles au Bresil. Verole. Guerison. Continence des anciens Allemans. +Raison de la continence des Sauvages. Floridiens aiment les femmes. +Ithyphales. Degrez de consanguinité. Femmes Gaulloises secondes. +Polygamie sans jalousie. Repudiation. Secondes nopces apres la +separation. Homme ayant mauvaise femme que doit faire. Abstinences des +veuves. Coutume de préter les femmes pour avoir lignée. Paillardise est +abominable avec les infideles._ + +CHAP. XIII + +LA TABAGIE. _Vie des Sauvages des premieres terres. Comme les +Armouchiquois usent de leur blé. Anciens Italiens de méme. Assemblée de +Sauvages faisans la Tabagie. Femmes separées. Honneur rendu aux femmes +entre les vieux Gaullois & Allemans. Mauvaise condition d'icelles entre +les Romains. Quels ont établi l'empire Romain. Façon de vivre des vieux +Romains, Tartares, Moscovites, Getuliens, Allemans, Æthiopiens, de +sainct Jean Baptiste, Scipion, Æmilian, Trajan, Adrian: & des Sauvages. +Sel non du tout necessaires. Sauvages patissent quelquefois. +Superstition d'iceux. Gourmandise d'eux & de Hercules. Viandes des +Bresiliens. Anthropophagie. Etrange prostitution de filles. Communauté +de vie. Hospitalité des Sauvages, Gaullois. Allemans & Turc, à la honte +des Chrétiens._ DU BOIRE. _Premiers Romains n'avoient vignes. Bierre des +vieux Gaullois, & Ægyptiens. Anciens Allemans haïssoient le vin. Vin +comment necessaire. Petun. Boire l'un à l'autre. Bruvage des Floridiens, +& Bresiliens. Hydromel._ + +CHAP. XIV + +DES DANCES ET CHANSONS. _Origine des danses en l'honneur de Dieu. Danses +& Chansons en l'honneur d'Apollon, Neptune, Mars, du Soleil. Des +Saliens,_ Præsul. _Danse et Socrate. Danses tournées en mauvais usage. +Combien dangereuses. Tous Sauvages dansent. A quelle fin. Sotte chanson +d'Orphée. Pourquoy nous chantons à Dieu. Chansons des Souriquois: Des +peuples saincts, des Bardes Gaullois. Vaudevilles par le commandement de +Charlemagne. Chansons des Lacedæmoniens. Danses & Chansons des Sauvages. +Harangues de leurs Capitaines._ + +CHAP. XV + +DE LA DISPOSITION DU CORPS. _Phthisie. Sueurs des Sauvages. Medecins & +Chirurgiens Floridiens, Bresiliens, Souriquois. Guerison par charmes. +Merveilleux recit du mépris de douleur. Epreuve de constance. Souffrance +de tourmens en l'honneur de Diane & du Soleil. Longue vie des Sauvages. +Causes d'icelle, & de l'abbregement de noz jours._ + +CHAP. XVI + +EXERCICES DES HOMMES. _Fleches, arcs, masses, boucliers, lignes à +pecher, raquettes, Canots des Sauvages, & la forme d'iceux. Canots +d'oziers, de papier, de cuir, d'arbres creusez. Origine de la fable des +Syrenes. Longs voyages à-travers les bois. Poterie de terre. Labeur de +la terre. Allemans anciens n'ont eu champs propres. Sauvages non +laborieux. Comme cultivent la terre. Double semaille & moisson. Vie de +l'hiver. Villes des Sauvages. Origine des villes. Premier edificateur és +Gaulles. Du mot_ Magus. _Philosophie a commencé par les Barbares. Jeux +des Sauvages._ + +CHAP. XVII + +EXERCICES DES FEMMES. _Femmes dite Percée. Femmes sauvées par la +generation des enfans. Purification. Dure condition des femmes entre les +Sauvages. Nattes, Conroyement de cuirs, Paniers, Bourses, Teinture, +Ecuelles._ Matachiaz, _Canots. Amour des femmes envers leurs maris. +Pudicité d'icelles. Belle observation sur les noms Hebrieux de l'homme & +de la femme._ + +CHAP. XVIII + +DE LA CIVILITÉ. _Premiere civilité, obeïssance à Dieu, & aux peres et +meres. Sauvages sont sales en leur Tabagie, faute de linge. Repas des +vieux Gaullois & Allemans. Arrivés des Sauvages en quelque lieu. Leurs +salutations: ensemble des Grecs, Romains, & Hebrieux. Salutations en +éternuant: item és commencemens des Missives. De l'Adieu. Salutation des +Chinois. Du baisepié, baise-main, & baise-bouche. De l'adoration +humaine. Reverence des Sauvages à peres & meres, Malediction à qui +n'honore son pere et sa mere._ + +CHAP. XIX + +DES VERTUS ET VICES DES SAUVAGES. _Les principes des Vertus sont en nous +dés la naissance. De la force & grandeur du courage. Anciens Gaullois +sans peur. Sauvages vindicatifs. Le Pape pere commun des Chrétiens pour +mettre la paix entre ses enfans. Temperance en quoy consiste. Si les +Sauvages en sont doüez. Liberalité en quoy consiste. Liberalité des +Sauvages. Ilz méprisent les mercadens avares. Magnificence. Hospitalité. +Pieté envers les peres & meres. Mansuetude. Clemence, Justice d'iceux. +Gratelle de nôtre France. Execution de justice. Evasion incroyable de +deux Sauvages prisonniers. Sauvages à quoy diligens & paresseux._ + +CHAP. XX + +LA CAUSE _Origine d'icelle. A qui elle appartient. A quelle fin les Rois +cleuz. Chasse, image de la guerre. Premiere fin d'icelle. Interpretation +d'un verset du Psal. 132, Tolus Sauvages chassent. Quand & Comment. +Description & chasse de l'Ellan. Chiens de Sauvages. Raquettes aux piés. +Constance des Sauvages à la chasse. Belle invention d'iceux pour la +cuisine. Sauvages d'Ecosse cuisent la chair dans la peau. Devoir des +femmes apres la chasse. La pechirie du Castor. Description d'icelui. Son +batiment admirable. Comment se prent. Anciennement d'où venoient les +Castors. Ours. Leopars. Description de l'animal. Nibachens, Loups. +Lapins, etc. Bestial de France bien profitant en la Nouvelle-France. +Merveilleuse multiplication d'animaux. Animaux de la Floride, & du +Bresil. Vermine du Bresil. Sauvages sont vrayemens nobles._ + +CHAP. XXI + +LA FAUCONNERIE. _Les muses se plaisent à la chasse. Fauconnerie exercice +noble. Sauvages comme prennent les oiseaux. Iles fourmillantes en +oiseaux. Gibier du Port Royal._ Niridau. _Mouches luisantes. Poules +d'inde. Oiseaux de la Floride, & du Bresil._ + +CHAP. XXII + +LA PECHERIE. _Comparaison entre la Venerie, la Fauconnerie, & la +Pecherie. Empereur se delectant à la Pecherie. Absurdité de Platon. +Pecherie permise aux Ecclesiastics. Nourriture de poisson est la +meilleure & la plus saine. Tous poissons craignent l'hiver & se +retirent. Reviennent au printemps. Manne d'Eplans, Harens, Sardines, +Eturgeons, Saumons. Maniere de les prendre par les Sauvages. Abus & +superstition de Pythagore._ Sanctorum _Terre-neuviers. Coquillages du +Port Royal. Pecherie de la Moruë. Si la moruë dort. Poissons pourquoy ne +dorment. Poissons ayans pierres à la téte, (comme la Moruë) craignent +l'hiver. Huiles de poissons. Pecherie de la Baleine: en quoy est +admirable la hardiesse des Sauvages. Hippopotames. Multitude infinie de +Macquereaux. Faineantise du peuple d'aujourd'huy._ + +CHAP. XXIII + +DE LA TERRE _Quelle est la bonne terre. Terre sigillée en la +Nouvelle-France. Rapport des semailles du sieur de Poutrincourt. Quel +est le bon fumier. Blé de Turquie dit_ Mahis. _Comme les Sauvages +amendent leurs terres. Comme ilz sement. Temperament de l'air sert à la +production. Greniers souz-terrains. Causes de la paresse des Sauvages +des premieres terres. Chanve. Vignes. Quand premierement plantées és +Gaulles. Arbres. Vertu de la gomme de sapin. Petun, & façon d'en user. +Folle avidité apres le Petun. Vertu d'icelui. Erreur de Belle-forest. +Racines. Culture de la terre exercice le plus innocent._ Gloria adora. +_Gueux & faineans. Arbres fruitiers, & autres, du Port Royal, de la +Floride, du Bresil, Vermine du Bresil. Mépris des Mines. Fruits à +esperer en la Nouvelle-France. Prieres faites à Dieu par le Pape pour la +prosperité des voyages en icelle._ + +CHAP. XXIV + +DE LA GUERRE. _A quelle fin les Sauvages font la guerre. Harangues des +Capitaines sauvages. Surprises. Façon de presager l'evenement de la +guerre. Poser les armes en parlementant. Succession des Capitaines. +Armes des Sauvages. Excellens archers. D'où vient le mot_ Militia: +_Sujet de la crainte des Sauvages. Façon de marcher en guerre. Danse +guerriere. Comme les Sauvages usent de la victoire. Victime. Hostie. +Supplice. Les Sauvages ne veulent tomber és mains de leurs ennemis. +Prisonniers tondus. Humanité des Sauvages envers les captifs: Trophées +de tétes des veincus: Anciens Gaullois: Hongres modernes._ + +CHAP. XXV + +DES FUNERAILLES. _Pleurer les morts. Les enterrer oeuvre d'humanité. +Coutumes des Sauvages en ce regard. De la conservation des morts. Du +dueil des Perses, Ægyptiens, Romains, Gascons, Basques, Bresiliens, +Floridiens, Souriquois, Hebrieux, Roynes de France, Thraces, Locrois, +anciens Chrétiens. Brulement des meubles des Sauvages decedez Belle +leçon aux avares. Coutumes des Phrygiens, Latins, Hebrieux, Gaullois, +Allemans, Sauvages, en ce regard, Inhumation des morts. Quels peuples +les enterrent, quels les brulent, & quels les gardent. Dons funeraux +enclos és sepulcres des morts. Iceux reprouvés. Avarice des violateurs +de sepulcres._ + +Aprés suivent LES MUSES DE LA NOUVELLE-FRANCE + +[Illustration] + + + + + AU LECTEUR + +AMI Lecteur, C'est chose humaine que de faiblir, & autre que Dieu ne se +peut dire parfait, lequel méme (ce dit le Proverbe) ne peut aggreer à un +chacun. Parent si tu trouves quelque chose ne ce livre qui ne vienne +bien à ton sens, ou quelque defaut d'elegance; je te prie supporter le +tout par ta prudence, ne m'estimant pas meilleur que l'un des autheurs +que l'on met parmi les livres sacrez, lequel à la fin de son oeuvre dit: +_Que s'il ne s'il ne s'est assez dignement acquitté de son histoire il +luy faut pardonner_: Me soubmettant en toutes choses à la correction des +plus sages que moy. + +Il y a une imperfection en nôtre langue, que l'on y couche trop de +lettres superfluës. C'est pourquoy je les ay évitées tant que j'ay peu, +par une ortographe non vulgaire. + +J'adjouteray pour l'intelligence des Relieurs, que le lieu de la grande +Charte geographique des Terres-neuves doit estre entre la page 224 & +225. + +La figure de la terre de la Floride reconuë & habitée par les François, +en la page 65. + +La figure du port de Ganabara au Bresil, entre la page 190 et 191. + +La figure du Port Royal, en la page 440. + +En ladite grande Charte les lettres B. C. G. I. P. signifient Baye, Cap, +Golfe, Ile, Port. + +Pour les moins sçavans, je diray que les vents d'est, Ouest, Nort, & su +sont les vents d'Orient, Occident, Septentrion, & Midi. Suest, Surouest, +Nordest, Norouest, sont les vents moitoyens. Je laisse les quarts & +demi-quarts de vents. + +Finalement je t'avise qu'és Tables de Chapitres ci-dessus couchées, tu +trouveras toute la moëlle & substance de cette presente Histoire. + +[Illustration: losange] + +[Illustration] + + + + + PREMIER LIVRE DE + L'HISTOIRE DE LA + NOUVELLE-FRANCE CONTENANT LES + navigations & découvertes des François és + terres neuves de l'Occident depuis le + trentiéme degré jusques au quarantiéme: & + leur habitation au païs aujourd'hui + LA FLORIDE + + +_ORIGINE DE LA NAVIGATION._ + +_Motif des decouvertes qui se sont faites depuis six-vint ans. Voyages de +noz François outre l'Ocean. Cause du peu de fruict qu'on y a fit. +Fausseté des Tables geographiques. Que le sujet de cette Histoire n'es à +mépriser. Qualités loüables des peules qu'on appelle Sauvages._ + + + + +CHAPITRE PREMIER + +L'AUTHEUR du livre de la Sapience attribué à Salomon, dit que la +convoitise du gain a meu l'esprit de l'homme à rechercher le moyen +d'aller sur les eaux, & bâtir des navires, par léquels on peût traverser +la mer, & y marcher comme par un chemin solide, nonobstant la profondeur +des flots & des abymes. Cette sentence me fait croire vray-semblablement +que le saint Patriarche Noé ne fut point le premier inventeur ou +fabricateur de vaisseaux de mer, n'ayant bati le sien à cette fin: & +qu'avant lui les hommes en avoient trouvé l'usage. Ce qui ne sera trouvé +étrange à qui considerera que le monde peu aprés sa creation fut +grandement peuplé, & y eut incontinent des filles fondées, & fournies +des choses necessaires à la vie humaine, & en outre des métiers de +beaucoup plus subtile invention que les navires, comme celle des metaux; +la recherche, la fonte le maniment, & l'employ d'iceux, & autres choses +que l'Ecriture ne nous dit point, s'étant contentée de nous indiquer +cela pour nous faire presumer le reste: sans parler des inventions de +musique & instrumens musicaux, comme orgues, harpes, & autres, qui +demontrent des Republiques pleines de magnificence plusieurs siecles +avant Noé: non moins qu'un peu aprés le deluge, & luy vivant encore, +voila fut pied cette grande & superbe ville de Babylone miracle du +monde, qui n'eut jamais sa semblable, au moins quant à ses murs et +defenses. Dés ce temps on traffiquoit par mer, & y avoit des villes le +long de ses rives comme nous en voyons des remarques & argument en +l'Histoire sacrée, là où il est écrit que le saint Patriarche Jacob dit +à son fils Zabulon que son partage seroit au long de la mer prés le port +des navires. + +La méme convoitise a eté l'aiguillon qui depuis six-vints ans a poussé +les Portugais, Hespagnols, & autres peuples de l'Europe à se hazarder +sur l'Ocean, chercher des nouveaux mondes deçà & delà l'Equateur, & en +un mot environner la terre; laquelle aujourd'huy se trouve toute reconuë +par l'obstinée & infatigable avidité de l'homme, excepté quelques cotes +antarctiques, & quelques-unes à l'Occident outre d'Amerique, léquelles +ont eté negligées, parce qu'il n'y avoit rien à butiner. + +Parmy tant de decouvertes noz Roys se sont aussi mis aux champs, mais +d'une autre façon, & à une autre fin que noz voisins meridionaux. Car je +voy par leurs Commissions qu'ils ne respirent que l'avancement de la +Religion Chrétienne, sans aucun profit present: & ne voy en aucun écrit +qu'en l'execution de leurs entreprises ils ayent, comme eux, cruellement +depeuplé les provinces qu'ils ont voulu faire habiter, ayans plus estimé +la conversion des ames à Dieu, & la loüange d'humanité, que la +possession de la terre. + +A cette fin nôtre Roy François premier entre les difficultez de ses +affaires fit la premiere expedition outre mer en l'an mille cinq cens +vint, envoyant le Capitaine Jehan Verazzan Florentin découvrir des +terres neuves qui ne fussent occupées d'aucun Prince Chrétien, en +intention de les faire habiter, s'il en avoit bon rapport. Ce que fit +ledit Verazzan, & cotoya toute la terre depuis appellée la Floride, & +celle qui a pris le nom de Virginie, jusques au quarantiéme degré, dont +il fit sa relation, ainsi que nous dirons ci-apres. És années cinq cens +trente-trois & trente-quatre le Capitaine Jacques Quartier de Saint Malo +fut envoyé par le méme Roy à la découverte de la terre neuve des Moruës, +& du fleuve de Canada par luy dit Hochelaga. Et six ans apres Jean +François de la Roque sieur de Roberval, Gentil-homme Picard prit +commission avec ledit Quartier pour aller peupler ladite terre. + +Au regne du Roy Henry second és années mille cinq cens cinquante-cinq & +cinquante-six furent faits nouveaux embarquemens pour l'habitation de la +terre du Bresil souz la conduite de Nicolas Durant, dit Chevalier de +Villegagnon. Et souz le Roy Charles IX, és années soixante-deux & +soixante-quatre furent fait les voyages pour l'habitation de la terre +qu'avoit découverte Jean Verazzan, déquels voyages furent conducteurs le +Capitaine Jehan Ribaut & le sieur de Laudonniere Gentil-homme Poitevin. + +Que si le saint desir de ces bons Roys ne reüssi comme il seroit à +desirer, il en faut attribuer le defaut partie à nous-mémes, qui sommes +en trop bonne terre pour nous en éloigner, & nous donner de la peine +pour la commoditez de la vie, apres que la longueur de plusieurs +centaines d'années nous a (faute d'exercice) affaineantis: partie aux +guerres externes & civiles qui ont continuellement surfaissé la France, +& retenu noz François Dans leurs bornes, soit au siecle du Roy François +premier; soit depuis, lors que l'étranger fomentoit noz divisions & nous +liguoit les uns contre les autres, pour à nôtre ruine établir sa +grandeur. + +En ces derniers temps la France commençant à respirer par la valeur +incomparable de nôtre grand Henri, quelques-uns se sont efforcés de +Reprendre les erremens delaissez, sçavoir les sieurs Marquis de la Roche +Gentil-homme Breton, de Monts Gentil-homme Xaintongeois, & de +Poutrincourt Gentil-homme Picard. De tous léquels je parleray chacun en +son ordre, selon ce que j'ay veu, ouï dire à eux-mémes, ou trouvé par +les écrits de ceux qui ont fait les premiers voyages, l'histoire déquels +m'a eté d'autant plus difficile, que la memoire en etoit ja perduë: De +sorte que j'ay eté contraint de la chercher partie en la bibliotheque du +Roy, partie dans les papiers moisis des Libraires, m'étant quelquefois +servi, au regard des derniers temps, de ce que Samuel Champlein en a +donné au public. + +Et comme on dit de certains poissons consacrés à Venus, qui naissent de +l'écume de la mer, que pour se garentir de l'injure & gourmandise des +plus grans, ilz s'assemblent par milliers, & s'entrelacent en tant de +pelotons, qu'ils se rendent assez forts pour se defendre: Ainsi m'a +semblé bon mettre en un corps tant de relations & menus écrits qui +étoient comme ensevelis, afin de les faire revivre, & par cet assemblage +m'essayer de leur donner une meilleure trempe contre la lime sourde du +temps qui tout consomme: Et ce tant pour contenter l'honnete desir de +plusieurs qui dés long temps requierent cela de moy, que pour employer +utilement les heures que je puis avoir de loisir durant cette saison des +vacations en l'an mille six cens huit. + +Or d'autant qu'en cette histoire est souvent fait mention de plusieurs +lieux auquels noz François int imposé les noms, léquels toutefois ceux +qui impriment les Tables geographiques ont jusques ici ingratement +supprimé, mettans en écrit des noms autant imaginaires que la +delineation qu'ils ont fait de nôtre Nouvelle France est fausse: J'ay +voulu particulierement tirer à la plume, & representer au vray selon les +Tables particulieres de noz mariniers, & mémes dudit Champlein (car je +n'ay pas tout veu) le fit de la premiere terre, pour montrer que les +Hespagnols, ny autres avant nous, ne l'ont jamais veuë, & qu'ils ont +donné des bourdes au peuple lors principalement qu'ils ont feint une +grande riviere au-deçà des Armouchiquois, & sur icelle une ville grande +& puissante qu'ils ont nommée (je ne sçay, ny eux-mémes, à quel sujet) +Norembegue, laquelle ils ont située par les quarante-cinq degrés: dequoy +nous parlerons plus amplement en son lieu. + +Et jaçoit que mon sujet semble bas, n'étant ici traité d'un Royaume +rempli de belles villes & beaux palais, enrichi de longue main de +beaucoup d'ornemens domestics & publics, formillant en peuples instruits +et toutes sortes d'arts liberaux & mecaniques: & en un mot, n'ayant ici +à discourir sur les sept merveilles du monde. Toutesfois tel qu'il est, +j'espere que les Sages lui donneront sauf-conduit, si l'on considere que +ce grand vaisseau de sapience Salomon n'avoit dédaigné de traiter en son +Histoire naturele, des moindres choses d'ici bas _depuis le Cedre qui +est au Liban jusques à l'Hissope qui sort de la paroy: des bestes, des +oyseaux, des reptiles, & des poissons_. Et quand ce ne seroit qu'en +consideration de l'humanité, & que ces peuples déquels nous avons à +parler sont hommes comme nous, nous avons dequoy estre incités au desir +d'entendre leurs façons de vivre & moeurs, veu mémement que nous +recevons souvent avec beaucoup d'applaudissement les histoires et +rapports des choses qui ne sont si étranges, ny tant éloignées de nous: +afin que par la consideration de leur deplorable état & condition (car +ilz vivent nuds, vagabons, sans police, loy, ny religion) nous venions à +remercier Dieu de ce qu'il nous a gratifié par-dessus eux, & dire avec +le Prophete Roy son bien-aymé: + + _A Jacob il donne pour guide + Son verbe & ses enseignemens, + Et à la race Israëlide + Ses statuts & ses jugemens._ + + _Il n'a fait ainsi pour le reste + Des peuples de tout l'univers + Leur rendant sa loy manifeste, + Et ses jugemens découvers._ + +Car outre la vie civile à laquelle nous sommes nés, il nous a par sa +grace illuminé de son saint Esprit, & fait voir les secrets de sa haute +sagesse, afin que le reconoissions, & l'adorions, & obtenions salut par +son fils Jesus-Christ nôtre mediateur & sauveur, qui est en un mot toute +la vie de l'homme, & la fin à laquelle nous devons aspirer. + +Ainsi nous ne sçaurions moins faire que ce Philosophe Payen, lequel +remercioit ses Dieux entre autres choses, de ce qu'il étoit né à Athenes +plutot qu'allieurs, d'autant que là étoit le domicile de toute bonne +instruction, civilité, & police; le siege des sciences & des bonnes +loix. + +Et neantmoins je ne veux tellement deprimer la condition des peuples que +nous avons à representer, que je n'avouë qu'il y a beaucoup de choses +bonnes en eux. Car pour dire brievement, ils ont de la valeur, fidelité, +liberalité, & humanité, & leur est l'hospitalité si naturele & +recommandable, qu'ilz reçoivent avec eux tout homme qui ne leur est +ennemi. Ilz ne sont point niais comme plusieurs de deça, ilz parlent +avec beaucoup de jugement & de raison: s'ils ont à entreprendre quelque +chose d'importance, le Capitaine sera attentivement écouté, haranguant +une, deux, & trois heures, & lui répondra-on de point en point, selon +que la matiere le requerra. De sorte que si nous les appellons +communement sauvages, c'est par un mot abusif, & qu'ilz ne meritent pas, +n'étant rien moins que cela, ainsi qu'il se verifiera par le discours de +cette histoire. + +Un chose leur a manqué jusques ici, qui a causé, & cause encor leur +nudité, c'est de n'avoir eu l'usage du fer, sans lequel toutes nos +oeuvres manuelles cessent: Et croy que ne serions beaucoup plus relevez +qu'eux, si nous eussions eté dépourveus de cette admirable invention, +laquelle nous devons à Tubal-Cain specialement celebré au commencement +de l'histoire sacrée de la naissance du monde. + + + + +_Du nom Gaullois. Refutation des Autheurs Grecs sur ce sujet. Noé +premier Gaullois. Les Gaullois peres des Umbres en Italie. Bodin refuté. +Conquetes & navigations des anciens Gaullois. Loix marines, justice, & +victoires des Marseillois. Portugal. Navire de Paris. Navigations des +anciens François. Refroidissement en la navigation d'où est venu. +Lacheté de nôtre siecle. Richesses des Terres-neuves._ + +CHAP. II + +PLUSIEURS anciens ayans voulu discourir de l'origine du nom Gaullois, se +sont escrimés en tenebres,& n'ont point touché au but, soit ou faute de +sçavoir l'histoire de la creation du monde, ou d'entendre les langues +des vieux siecles (auquelles il faut rapporter l'imposition des noms le +plus anciens) ou d'avoir des vrais memoires des premiers Gaullois. Ce +qu'aussi n'eussent-ilz peu, d'autant que toute la Theologie, & +Philosophie d'iceux Gaullois consistait en traditive, & sans écriture, +de laquelle ilz n'usoient qu'és choses privées, ce dit Cesar. Or ici +nous n'avons affaire qu'aux Latins & Grecs, qui seuls ont traité de +nôtre antiquité. Quant aux Latins, iceux ne voyans apparence de deriver +nôtre nom d'un Coq, signifié par le mot _Gallus_ en leur langue, ilz +n'en ont voulu rien dire. Mais les Grecs plus hardis, léquels ont +brouillé les origines de toutes choses, & icelles remplies de fables, +ont écrit qu'un Roy des Gaullois nommé _Celtes_, & par honneur Jupiter, +eut une fille dite Galathée, laquelle dedaignoit tous les Princes de son +temps, jusques à ce qu'ayant ouï les vertus nompareilles, du grand +Hercule de Lybie fils d'Osiris, qui guerroyoit les tyrans de la terre, +comme il passoit par le païs des Celtes pour aller d'Hespagne en Italie, +elle en devint amoureuse, & par la permission de ses parens eut de luy +un enfant, qui fut nommé _Galates_, lequel surpassa tous les Princes de +son âge en force de corps & grandeur de courage: & ayant conquis +beaucoup de provinces par armes, changea le nom de Celtes que son pere +avoit donné, & nomma ses sujets Galates. D'autres ont pensé qu'ils +avoient esté ainsi appellez du mot Grec [gala] qui signifie Laict, +pource que le peuple Gaullois est blanc & de couleur de laict. Or ces +derivations sont absurdes: Car pour ce qui est de la couleur blanche, il +y avoit plus de raison d'appeler ainsi ceux dela grande Bretagne, ou les +bas Allemans. Et puis c'est folie d'estimer que nous ayons pris nôtre +appellation des Grecs, déquels au contraire une partie est appellée de +nôtre nom. Pour le regard du mot Galates, c'est une invention de la méme +forge. Car je ne voy que contrarieté en tous ceux qui en ont parlé. +Pausanias en ses Attiques dit, que le nom de Galates n'est venu que sur +le tard, & que de grande antiquité les Gaullois auparavant s'appelloient +Celtes. Et toutefois _Galates_, selon Berose, a esté Roy des Gaullois +immediatement apres _Celtes_. Strabon au contraire, dit, que tous les +Galates ont esté appelez Celtes par les Grecs, à cause du noble estoc de +ceux de la province Narbonoise, où il donne à entendre qu'ils estoient +Galates devant qu'étre Celtes. Appian tient que les Celtes viennent d'un +_Celtes_, fils de _Polyphemus_, qui fut fils de Neptune: ce qui ne se +peut accorder avec ce que dit Berose, que _Jupiter Celtes_ fut le +neufieme Roy des Gaullois, plusieurs siecles apres Neptune. + +Mais je voudroy demander pourquoy les Grecs, pour suivre leurs +fantasies, ont changé le nom de Gaullois en Galates, ce que n'ont fait +les Romains plus retenus et plus sobres à brouiller l'antiquité. Je croy +qu'ils ont eu crainte de se rendre ridicules en les apellant Gaullois +par une (ll) double, d'autant que [Gallos] en leur langue signifie +_Chatré_: & ils voyoient les Gaulles formiller en generation. Et de là +ont pris sujet d'imposer le nom de Galates aux Gaullois, à cause du Roy +_Galates_. Et neantmoins Strabon, non autrement scrupuleux, les appelle +indifferemment Gaullois & Galates, & ceux de l'Asie Gallo-grecs. + +N'y ayant donc point d'apparence à ce nom de Galates, il est meilleur de +nous arreter à l'appellation de noz plus proches voisins les Romains, +qui nous cognoissent mieux, déquels saint Gregoire disoit que _Comme ilz +n'ont les pointes & subtilitez des Grecs, aussi n'en ont-ilz les +heresies_: Ilz ne sont si grans brouillons & menteurs. Et pour le nom +Gaullois, nous avons l'authorité de Xenophon, lequel en ses Æquivoques +dict, _que le premier Ogyges_ (qui fut Noé) _fut surnommé Le Gaullois, +pource qu'au deluge du monde s'étant garenti des eaux, il en garentis +aussi la race des hommes, & repeupla la terre: De là vient_ (dit-il) +_que les Sages_ (qui sont peuples de la Scythie Asiatique, c'est à dire +de l'Armenie, où l'Arche de Noé s'arreta) _appellent un vaisseau de mer +Gallerim, pource qu'il garentit du naufrage_. Et de ce mot nous avons +retenu les noms de Gallere & Galliote, qui ne viennent pas de _Galerus_, +comme a voulu dire Erasme. Caton au poëme de ses Origines, & autres +Autheurs, s'accordent à ce que dessus, disans que Janus (qui est Noé) +vint de Scythie en Italie avec les Gaullois peres des Umbres (peuples +aujourd'huy tenans le Duché de Spolette) ainsi appellez d'un autre nom +que leurs peres, mais revenant à méme signification. Car en langue +Hébraïque & Aramée _Gallim_ signifie Flot, Eau, Inondation: & en langue +antique Latine _Umber_, ou _Imber_ signifie Eau & Pluie. + +Je sçay que Bodin n'approuve point ceci, & se mocque de Rabbi Samuel, +qui est de méme opinion que nous. Mais je trouve sa raison bien plus +ridicule de dire que comme les anciens Gaullois étoient vagabons, ne +sçachans où ils alloient, ilz commencerent à murmurer par ces mots, _où +allons-nous?_ & que de là est venu le mot de U uallon, ou Gallon par une +transposition de lettre. + +Arrétons-nous donc à nôtre premier avis, & disons avec le méme Xenophon, +que Noé repeuplant le monde amena une trouppe de familles pardeça, +léquelles aimans la navigation trouverent bon de s'appeller du nom +attribué à ce grand Ogyges (c'est à dire Illustre, & Sacré) & +semblablement à Comerus Gallus (lequel en l'histoire sainte est appellé +Gomer) premier Roy des Gaullois, selon Jacques de Bergome en son +Supplement des Chroniques: quoy que Berose le face Roy d'Italie, à quoy +je ne puis accorder, puis qu'elle n'en a retenu le nom. + +Ainsi ayans beaucoup multiplié (comme la nation Gaulloise est feconde) +ilz se rendirent maitres de la mer dés les premiers siecles pares le +Deluge: & devant les guerres de Troye le grand Capitaine Cambaules +ravagea toute la Grece & l'Asie, comme le confesse Pausanias en ses +Phociques & ailleurs. Long temps depuis les Gaullois affriandez de butin +firent trois armées, dont Brennus (l'un des chefs) avoit cent +cinquante-deux mille pietons, & vingt mille quatre cens maitres de +cheval à sa part, chacun déquels avoit deux chevaux de relais, & nombre +de Solduriers souz lui, cotoyant toute l'Asie par mer aussi bien que par +terre. Strabon fait mention d'autres grandes conquétes des Tectofages, +Toliftobogiens, & Trocmiens peuples Gaullois, léquels occuperent la +Bythinie, Phrigie, Cappadoce & Paphlagonie, sous un nommé Leonorius, +lequel y institua douze Tetrarches semblables à noz douze Pairs de +France. Et de ces conquétes parle aussi Pline, lequel dit qu'il avoient +cent nonante-cinq villes et principautés. + +Au reste ils avoient leurs loix marines si bien ordonnées, que les +nations étrangeres se conformoient volontiers à icelles comme faisoient +les Rhodiens, au recit de Strabon, léquels avoient emprunté de noz +Marseillois les loix marines dont ils usoient. Ce qu'ils avaient fait +d'autant plus volontiers qu'ilz les voyoient se gouverner avec Justice, +& ne souffrir aucuns pyrates sur la mer, ayans (dit le méme Strabon) des +grans magazins bien fournis de toutes choses necessaires à la marine, & +pour battre les villes, ensemble infinie dépouilles des victoires par +eux obtenuës durant plusieurs siecles contre les pyrates susdits. Et +Jules Cesar parlant de la civilité des Gaullois, & de leur façon de +vivre, laquelle ils ont enseigné aux Allemans, dit que la cognoissance +des choses d'outre mer leur apporte beaucoup d'abondance & de commoditez +pour l'usage de la vie. + +Et ne faut penser que cette ardeur de naviger ait esté enclose dans la +mer du Levant. Car le païs de Portugal portant le nom de Port des +Gaullois, témoigne assez qu'ils ont aussi couru sur l'Ocean. En memoire +dequoy la principale ville du Royaume des Gaullois porte encore +aujourd'huy la Navire pour sa marque. Voire, je pourray bien encore ici +mentionner la pointe d'Angleterre, qui s'appelle _Cornu Gallia_, +Cornuaille. Ce qui ne peut provenir que des navigations des Gaullois. + +Mais comme par la vicissitude des choses tout se change icy bas, & les +siecles ont je ne sçay quelle necessité (pour n'user du mot de fatalité) +née avec eux de suivre le gouvernement des astres instrumens de la +providence de Dieu: les Gaullois ont quelquefois par occasion laissé +refroidir cette ardeur de voguer sur les eaux, comme lors que les +Romains semerent la division entre-eux, & s'emparerent par ce moyen de +leur Etat: & depuis quand les François, Gots, & autres nations +dechirerent ce grand empire ja cassé de vieillesse, & tout remply +d'humeurs vicieuses, & corrompuës de longue main. Mais par aprés aussi +selon les occurences, ils ont repris leurs premiers & anciens erremens, +comme lors qu'on a publié les Croisades pour le recouvrement de la terre +sainte; environ lequel temps, sçavoir en l'an mille deux cens +quatre-vingt, pour éviter la peine de creer tous les jours des Admiraux +extraordinaires, & par commission, pour envoyer sur la mer, & conduire +l'armée Francoise en l'Orient, fut l'Admirauté de France erigée en +tiltre d'office par le Roy Philippe surnommé le Hardi, fils de saint +Louis, & deferée au Sire Enguerran de Couci, troisieme du nom en cette +famille, premier Admiral de France en la qualité que j'ay dit. + +Or comme un malade pressé de la douleur qui le violente oublie aisément +les exercices auquels il souloit s'occuper estant en pleine santé; Ainsi +les François par-aprés occupez sur la defensive aux longues guerres +qu'ils ont euës contre les Anglois dans leurs propres entrailles & au +milieu de la France, ils ont laissé derechef alentir cette ancienne +ardeur en la navigation, qui ne s'est pas aysément r'échauffée depuis, +n'étant à peine la France relevée de maladie, que voicy naitre d'autres +guerres par la gloutonne ambition d'un Prince sujet de nôtre Roy, lequel +ne se promettoit rien moins que de luy enlever la corone de dessus la +téte, comme nous témoignent assez amplement nos histoires. Quoy que ce +soit il en a tiré de bonnes pieces, léquelles jaçoit qu'elles se +puissent justement debattre, toutefois ce ne seroit sans beaucoup de +difficultez. Et depuis ce temps les differens pour la Religion, & les +troubles étans survenus, noz François parmy ces longues alarmes ont esté +tellement occupez, qu'en une division universelle il a esté bien +difficile de viser au dehors, faisant un chacun beaucoup de conserver ce +qui luy étoit acquis; & vivre chez soy-méme. + +Neantmoins parmy toutes ces choses, noz Roys n'ont laissé de faire des +découvertes avec beaucoup de depense en diverses contrées, & en divers +temps, comme a esté veu au chapitre precedent: Et eussent fait davantage +s'ils eussent eu prés d'eux des hommes amateurs de la navigation, ou si +nos Admiraux se fussent pleu à la marine, ou n'eussent esté empechés +ailleurs & embrouillés en noz guerres civiles: Car encores que les Roys +bien souvent ne soient que trop poussez d'ambition pour commander à +toute la terre, & à des nouveaux mondes, s'il étoit possible, d'autant +que (comme dit le Sage) _La gloire & dignité des Rois git en la +multitude du peuple_: si ont-ils besoin de gens que les secondent, voire +qui les enflamment à un beau sujet, où principalement il y a apparence +de faire chose qui peut reüssir à la gloire de Dieu, & n'y va point du +detriment d'autrui. Et en cela nôtre siecle est en pire condition que +les precedens, d'autant que combien que par la grace de Dieu nous +jouïssions d'une bonne paix, que le Roy soit redouté, & ait des moyens +autant que pas un de ses predecesseurs, que l'établissement d'un Royaume +Chrétien & François soit facile és regions Occidentales d'outre-mer, & +qu'il y ait des hommes immuables en cette resolution d'habiter la +Nouvelle France, d'où ils ont rapporté les fruicts de leur culture, +comme sera dit en son lieu: neantmoins il ne se trouve quasi personne +(j'enten de ceux qui ont credit en Cour) qui favorise ce dessein, soit +en privé, soit envers sa Majesté. On est bien aise d'en ouïr parler, +mais d'y aider, on ne s'entend point à cela. On voudroit trouver les +thresors d'Atabalippa sans travail & sans peine, mais on y vient trop +tard, & pour en trouver il faut chercher, il faut faire de la dépense, +ce que les grans ne veulent pas. Les demandes ordinaires que l'on nous +fait, sont: Y a-il des thresors, y a-il des mines d'or & d'argent? & +personne ne demande: Ce peuple là est-il disposé à entendre la doctrine +Chrétienne? Et quant aux mines il y en a vrayment, mais il les faut +fouiller avec industrie, labeur, & patience. La plus belle mine que je +sçache c'est du blé & du vin, avec la nourriture du bestial. Qui a de +ceci il a de l'argent. Et de mines nous n'en vivons point, quant à leur +substance. Et tel bien-souvent a belle mine qui n'a pas bon jeu. + +Au surplus, les mariniers qui vont de toute Europe chercher du poisson +aux Terres-neuves, & plus outre, à mille lieuës loin de leur païs, y +trouvent de belles mines sans rompre les rochers, éventrer la terre, +vivre en l'obscurité des enfers (car ainsi faut-il appeller les +minieres, où l'on condamnoit anciennement ceux que meritoient la mort) +ils s'y trouvent, di-je, de belles mines au profond des eaux, & au +traffic des pelleteries & fourrures d'Ellans, de Castors, de Loutres, de +Martres, & autres animaux dont ilz retirent de bon argent au retour de +leurs voyages, auquels ils ne se plairoient tant s'ilz n'y sentoient un +ample proffit. Ceci soit dit en passant pour ce qui regarde la +Terre-neuve, laquelle jaçoit qu'elle soit peu habitée, & en un climat +assez froid, neantmoins est recherchée d'un grand nombre de peuple qui +lui va tous les ans rendre hommage de plus loin qu'on ne fait les plus +grans Roys du monde, léquels on caresse & honore bien souvent plus +pource qu'ilz sont riches & peuvent enrichir les autres, que pour +devoir. Ainsi en fait-on à cette terre: de laquelle si on retire tant +d'utilité, il faut estimer que celles qui sont en plus haute élevation +du soleil sont beaucoup plus è priser & estimer, d'autant qu'avec +l'abondance de la mer elles ont ce que l'on peut esperer de leur +culture; sans qu'il soit besoin de se travailler pour des mines d'or & +d'argent déquelles nôtre France Orientale se passe bien & ne laisse +d'étre aussi florissante que les païs dont elle est environnée. Dequoy +nous parlerons plus amplement cy-aprés selon que le sujet se presentera. + + + + +_Conjectures sur le peuplement des indes Occidentales, & consequemment +de la Nouvelle France comprise sous icelles._ + +CHAP. III + +Je sçay que plusieurs étonnez de la decouverte des terres de ce monde +nouveau que l'on appelle Indes Occidentales, ont exercé leur esprit à +rechercher le moyen, par lequel elles ont peu étre peuplées aprés le +Deluge: ce qui est d'autant plus difficile, que d'un pole à l'autre, ce +monde là est separé de cetui-cy d'une mer si large, que les hommes ne +l'ont jamais (ce semble) ni peu, ni osé traverser jusques à ces derniers +siecles, pour découvrir nouvelles terres: du moins n'en est il aucune +mention en tous les livres & memoires qui nous ont esté laissez par +l'Antiquité. Les uns se sont servi de quelques propheties & revelations +de l'Ecriture sainte tirees par les cheveux, pour dire les uns que les +Hespagnols, les autres que les Juifs devoient habiter ce nouveau monde. +D'autres ont pensé que c'étoit une race de Cham portée là par munition +de Dieu, lors que Josué commença d'entrer en la terre de Chanaan, & en +prendre possession, l'Ecriture sainte témoignant que les peuples qui y +habitoient furent tellement épouvantez, que le coeur leur faillit à +tous: & ainsi pourroit estre avenu que les majeurs & ancestres des +Ameriquains & autres de delà, chassez par les enfans d'Israël de +quelques contrees de ces païs de Chanaan, s'estans mis dans des +vaisseaux à la merci de la mer, auroient esté jettés & seroient abordés +en cette terre de l'Amerique. Chose qui semble estre confirmee par ce +qui est écrit en la Sapience dite de Salomon, à sçavoir que les +Chananéens avant l'entree des enfans d'Israël en leur terre estoient +anthropophages, c'est à dire mangeurs de chair humaine, comme sont +plusieurs en cette grande étenduë de païs. Et pour les aider encore à +dire, j'adjouteray que plusieurs des Ameriquains sautent par-dessus le +feu en faisant leurs invocations à leurs Demons, ainsi que faisoient les +Chananéens. Mais il y a des raisons encores plus probables que celle-ci: +entre léquelles je diray que ceux-là ne se sont point éloignez de la +verité, qui ont estimé que quelques mariniers, marchans, & passagers +surpris de quelque fortunal de vent en mer, à la violence duquel ilz +n'auroient peu resister, auroient esté portés en cette terre, & là +paraventure auroient fait naufrage, si bien que se trouvans nuds, ils +auroient esté contraints de vivre de chasse et de pecherie, & se couvrir +de peaux des animaux qu'ils auroient tués, & ainsi auroient multiplié & +rempli cette terre telement quelement (car il n'y a préque les rives de +mer & des grandes rivieres habitees, du moins aux premieres terres qui +regardent la France, & sont en méme parallele) si bien qu'ores +qu'auparavant ils eussent quelque conoissance de Dieu, cela peu à peu +s'est évanouï, faute d'instructeurs, comme nous voyons qu'il est arrivé +en tout le monde de deçà peu apres le Deluge. Et plusieurs accidens +echeuz de cette façon, tant de la partie de l'Orient, que du Midi, & du +Nort, & des païs y interposés, peuvent avoir causé le peuplement de +cette terre Occidentale en toutes parts. + +Ce qui n'est sans exemple, méme qui nous est familier. Car en l'an mil +cinq cens quatre-vints dix-huict le sieur Marquis de la Roche +gentil-homme Breton pretendant habiter la Nouvelle France, & y asseoir +des colonies Françoises, suivant la permission qu'il en avoit du Roy, il +y mena quelque nombre de gans, léquels (pource qu'ils ne conoissoit +encore le païs) il dechargea en l'ile de Sable, qui est à vint lieuës de +terre ferme plus au Su que le Cap-Breton, c'est à sçavoir par les +quarante quatre degrez. Cependant il s'en alla reconoistre & le peuple & +le païs, & chercher quelque beau port pour se loger. Au retour il fut +pris d'un vent contraire qui le porta si avant en mer, que se voyant +plus prés de la France que de ses gens, il continua sa route pardeça, où +il fut peu apres prisonnier és mains de Sieur Duc de Mercure, & +demeurerent là ses hommes l'espace de cinq ans vivans de poissons, & du +laictage de quelques vaches qui y furent portées il y a environ +quatre-vints ans, au temps du Roy François I par le Sieur Baron de Leri, +& de saint Just, Vicomte de Gueu, lequel ayant le courage porté à choses +hautes, desiroit s'établir par-dela, & y donner commencement à une +habitation de François; mais la longueur du voyage l'ayant trop long +temps tenu sur mer, il fut contraint de décharger là son bestial, +vaches, & pourceaux, faute d'eau douces & de paturages: & des chairs de +ces animaux aujourd'hui grandement multipliés, ont vécu les gens dudict +Marquis, tout le temps qu'ils ont eté en cette ile. En fin, le Roy étant +à Rouën commanda à un pilote de les aller recuillir lors qu'il iroit à +la pecherie des Terres-neuves. Ce qu'il fit, & d'un nombre de quarante +ou cinquante, en ramena une douzaine, qui le presenterent à sa Majesté +vétuz de peaux de loup-marins. Voila comme les peuples Sauvages peuvent +avoir été multipliés. Et qui eût laissé là pertuellement ces hommes avec +nombre de femmes, ilz fussent (ou leurs enfans) devenuz semblables aux +peuples de la Nouvelle-France, & eussent peu à peu perdu la conoissance +de Dieu. Et sir cette consideration je pourrois m'écrier avec l'Apôtre +saint Paul: _O profondeur des richesse, & de la sapience, & de la +conoissance de Dieu, que ses jugemens sont incomprehensibles, & ses +voyes impossibles à trouver! Car qui est-ce qui a coneu la pensee du +Seigneur, ou qui a été son Conseiller?_ + +Si qu'un allegue que ce que je viens de dire n'a peu étre fait pource +que ce n'est la coutume de mener les femmes en mer. Je repliqueray que +cela est bon à dire en ce temps ici, mais que les premiers siecles ont +eté autres, auquels croient les femmes plus vigoureuses, & avoient un +courage du tout mâle: au lieu qu'aujourd'hui, les delices ont +appoltronni & l'un & l'autre sexe. Et neantmoins encore voyons-nous +quelquefois des femmes suivre leurs maris en mer. Et n'en faut qu'une +pour en peupler tout un païs: ainsi que le monde a multiplié par la +fecondité de nôtre premiere mere. + +Or pour revenir à mon propos, j'ay un autre argument, qui pourroit +servir pour dire que ces peuples ont eté portez là de cette façon, c'est +à dire, par fortune de mer, & qu'ilz sont venuz de quelque race de gens +qui avoient eté instruits en la loy de Dieu. C'est qu'un jour comme le +sieur de Poutrincourt discouroit par truchement à un Capitaine Sauvage +nommé _Chkoudun_, de nôtre Foy & religion, il répondit sur le propos du +Deluge, qu'il avoit bien ouï dire dés long temps, qu'anciennement il y +avoit eu des hommes mechans léquels moururent tous, & y en vint de +meilleurs en leur place. Et cette opinion du Deluge n'est pas seulement +en la partie de la Nouvelle-France, où nous avons demeuré, mais elle est +encore entre les peuples du Perou, léquels (à ce que raconte Joseph +Acosta) parlent fort d'un déluge avenu en leur païs, auquel tous les +hommes furent noyés, & que du grand lac _Titicaca_ sortit un _Viracocha_ +(qui est le plus grand de tous leurs Dieux, lequel ils adorent en +regardant au ciel, comme createur de toutes choses) & ce _Viracocha_, +s'arreta en _Tiaguanaco_, où l'on voit aujourd'hui des reines & vestiges +d'anciens edifices fort étranges: & de là à _Cusco_. Ainsi recommença le +genre humain à se multiplier. + +Je ne veux nier pourtant que ces grans païs n'aient peu étre peuplez par +un autre voye, sçavoir que les homme se multiplians sur la terre, & +s'étendans toujours, comme ils ont fait pardeça, en fin il y a de +l'apparence que de proche en proche ils ont atteint ces grandes +provinces, soit par l'Orient, ou par le Nort, ou par tous les deux. Car +je tiens que toutes les parties de la terre ferme sont concatenées +ensemble, ou du moins s'il y a quelque détroit, comme ceux d'Anian & de +Magellan: c'est chose que les hommes peuvent aisément franchir. La +consideration du passage des animaux est ce qui plus nous peut arreter +l'esprit en ceci. Mais on peut dire qu'il a eté aisé d'y transporter les +petits, & les grands sont d'eux-mémes capables de passer les detroits de +mer, comme il est vray-semblable que les Ellans ont passé de l'Europe +Septentrionale en Labrador, en Canada, en la terre des Souriquois par le +Nort car nous sçavons de certaine science qu'ilz ne font pas difficulté +de passer des bayes de mer, pour accourcir le chemin d'une terre à vue +autre. Et nous lisons au premier voyage du Capitaine Jacques Quartier, +que les ours passent aisément quatorze lieuës de mer: En ayant lui-méme +rencontré un qui traversoit à nage la mer qui est entre la terre ferme & +l'ile aux oiseaux. + +Mais quand je considere que les Sauvages ont de main en main par +tradition de leurs peres, une obscure conoissance du Deluge, il me vient +au devant une autre conjecture du peuplement des Indes Occidentales, qui +n'a point encore esté mise en avant. Car quel empéchement y a-il de +croire que Noé ayant vécu trois cens cinquante ans aprés le Deluge, +n'ait luy méme eut le soin & pris la peine de peupler, ou plustot +repeupler ces païs là? Est-il à croire qu'il soit demeuré un si long +espace de temps sans avoir fait & exploité beaucoup de grandes & hautes +entreprises? Luy qui étoit grand ouvrier, & grand pilote, sçavoit-il +point l'art de faire un autre vaisseau (car le sien croit demeuré arreté +aux montagnes d'Ararat, c'est à dire de la grande Armenie) pour reparer +la desolation de la terre? Luy qui avoit la conoissance de mille choses +que nous ne sçavons point, par la traditive des sciences infuses en +nôtre premier pere, duquel il peut avoir veu les enfans ignoroit-il ces +terres Occidentales, où par-aventure il avoit pris naissance? Certes en +tout cas il est à presumer qu'ayt l'esprit de Dieu, & à r'établir le +monde par une speciale election du ciel, il avoit (du moins par la +renommee) conoissance de ces terres là, auquelles il ne luy a point eté +plus difficile de faire voile, ayant peuplé l'Italie, que de venir du +bout de la mer Mediterranée sur le Tibre fonder son _Ianiculum_, si les +histoires prophanes sont veritables, & par mille raisons y a apparence +de le croire. Car en quelque part du monde qu'il se trouvat, il étoit +parmi ses enfans. Il ne lui a, di-je, point esté plus difficile d'aller +du détroit de Gibraltar en la Nouvelle-France, ou du Cap-Vert au Bresil, +qu'à ses enfans d'aller en Java, ou en Japan, planter leur nom: ou au Roy +Salomon de faire des navigations de trois ans: léquelles quelques uns +des plus sçavans de nôtre siecle dernier passé, & entre autres François +Vatable, disent avoir eté au Perou, d'où il faisoit apporter cette +grande quantité d'or d'Ophir tres-fin & pur tant celebré en la sainte +Ecriture. + +Que si (la chose presupposée de cette sorte) ceux des Indes Occidentales +n'ont conservé le sacré depos de la conoissance de Dieu, & les beaux +enseignement qu'il leur pouvoit avoir laissés, il faut considerer que +ceux du monde de deça n'ont pas mieux fait. Somme cette conjecture me +semble fondee en aussi bonne & meilleure raison que les autres. Et de +telle chose ayans eu Platon quelque sourde nouvelle, il en a parlé en +son Timée comme un homme de son païs, là où il a discouru de cette +grande ile Atlantique laquelle comme il ne voyoit point, ny personne qui +y eût eté de son temps, il a feint que par un grand deluge elle avoit +esté submergée dans la mer. Et aprés lui Ælian au troisieme de son +histoire Des choses diverses, rapporte chose préque semblable, quoy +qu'il croye que ce soit fable, et soit selon Theopompus, que jadis il y +eut «fort grande familiarité entre Mydas Phrygien, & Silenus. Ce Silenus +croit fils d'une Nymphe, de condition inferieure aux Dieux, mais plus +noble que celle des mortels. Apres avoir tenu plusieurs propos ensemble, +Silenus adjouta que l'Europe, l'Asie & la Lybye estoient iles +environnées de l'Ocean, mais qu'il y avoit une terre ferme par-delà ce +monde ici de grandeur infinie, nourrissant de grans animaux, & des +hommes deux fois aussi grans, & vivans deux fois autant que nous: qu'il +y avoit de grandes cités, diverses façons de vivres, & des loix +contraires aux nôtres. Par aprés il dit encores que cette terre possede +grande quantité d'or & d'argent, si bien qu'entre les peuples de delà, +l'or est moins estimé que le fer entre nous, &c.» + +Qui considerera ces paroles, il trouvera qu'elles ne sont du tout +fabuleuses: & conclura qu'és premier siecles les hommes ont eu +conoissance de l'Amerique, & autres terres y continentes, & que pour la +longueur du voyage les hommes cessans d'y aller, cette conoissance est +venuë à neant, & n'en est demeuré qu'une obscure renommée. Car Pline +méme se plaint que de son temps les hommes étoient appoltronnis & la +navigation tellement refroidie, qu'il ne se trouvoit plus de gens +entendus à la marine, de sorte que «les côtes des terres se +reconnoissent mieux par des écrits de ceux qui ne les avoient jamais +veuës, que par le dire de ceux qui les habitoient. On ne se soucie plus +(dit-il) de chercher de nouvelles terres, ni méme de conserver la +conoissance de celles qui sont des-ja trouvées, quoy que nous soyons en +bonne paix, & que la mer soit ouverte» & ouvre ses ports à un chacun +pour les recevoir. Ainsi les iles Fortunées (qui sont les Canaries) +ayans eté és plus prochains siecles apres le Deluge fort conuës, & +frequentees, cette conoissance s'est perdue par la nonchalance des +hommes, jusques à ce qu'un Gentil-homme de Picardie Guillaume de +Betancourt les decouvrit és derniers siecles, comme nous dirons +cy-apres. + +Et pour une derniere preuve de ce que j'ay dit ci-dessus, par une +conjecture vray-semblable que les siecles plus reculés ont eu +conoissance de terres Occidentales d'outre l'Ocean, j'adjouteray ici ce +que les Poetes anciens ont tant chanté des Hesperides, léquelles ayans +mis au Soleil couchant, elle peuvent beaucoup mieux étre appropriées aux +iles des Indes Occidentales, qu'aux Canaries, ni Gorgones. En quoy +volontiers je m'arreteray à ce que le méme Pline, sur une chose pleine +d'obscurité, recite qu'un Stratius Sebofus employa quarante jours à +naviger depuis les Gorgones (qui sont les iles du Cap Verd) jusques aux +Hesperides. Or ne faut-il point quarante jour, ains seulement sept ou +huict, pour aller des gorgones aux iles Fortunées (où quelques uns +mettent les Hesperides) n'y ayant que deux cens lieuës de distance. +Surquoy je conclus que les Hesperides ne sont autres que les iles de +Cuba, l'Hespagnole, la Jamaïque, & autres voisines au golfe de Mexique. + +Quant au dragon qu'on disoit garder les pommes d'or des Hesperides, & +aucun n'y entroit, les anciens vouloient signifier les détroits de mer +qui vont serpentant parmi ces iles, au courant déquels plusieurs +vaisseaux s'estoient perdus, & qu'on n'y alloit plus. Que si le grand +Hercule y a esté, & en a ravi des fruits, ce n'est pas chose éloignée de +sa vertu. + +[Illustation] + + + + +_Limites de la Nouvelle-France, & sommaire du voyage de Jean Verazzan +Capitaine Florentin en la Terre-neuve, aujourd'hui dite La Floride, & en +toute cette côte jusque au quarantiéme degré. Avec une briéve +description des peuples qui habitent ces contrees._ + +CHAP. IV + +AYANT parlé de l'origine du peuple de la Nouvelle-France, il est à +propos de dire quelle est l'étenduë & situation de la province, quel est +ce peuple, les moeurs, façons & coutumes d'icelui, & ce qu'il y a de +particulier en cette terre, suivant les memoires que nous ont laissé +ceux qui premiers y ont eté, & ce que nous y avons reconu & observé +durant le temps que nous y avons sejourné. Ce que je feray, Dieu aydant, +en six livres, au premier déquels seront décrits les voyages des +Capitaines Verazzan, Ribaut, & Laudonniere en la Floride: Au second ceux +qui ont eté faits souz le sieur de Villegagnon en la France antartique +du Bresil: Au troisiéme ceux du Capitaine Jacques Quartier & de Samuel +Champlein en la grande riviere de Canada: Au quatriéme ceux des sieurs +de Monts & de Poutrincourt sur la côte de la Terre neuve qui est baignee +du grand Ocean jusques au quarantiéme degré: Au cinquiéme ce qui s'est +fait en ce sujet depuis nôtre retour en l'an mille six cens sept; & au +sixiéme les moeurs, façons & coutumes des peuples déquels nous avons à +parler. + +Je comprens donc souz la Nouvelle-France tout ce qui est au-deça du +Tropique du Cancer jusques au Nort, laissant la vendication de la France +Antarctique à qui la voudra & pourra debattre, & à l'Hespagnol la +jouïssance de ce qui est au-delà de notredit Tropique. En quoy je ne +veux m'arréter au partage fait autrefois par le Pape Alexandre sixiéme +entre les Rois de Portugal & de Castille, lequel ne doit prejudicier au +droit que noz Rois se sont justement acquis sur les terres de conquéte, +telle que sont celles dont nous avons à traiter, d'autant que ce qu'il +en a fait a esté comme arbitre de chose debattuë entre ces Rois: qui ne +leur appartenoit non plus qu'à un autre. Et quand en autre qualité ledit +Pape en auroit ainsi ordonné; outre que son pouvoir (hors son domaine) +est purement spirituel, il est à disputer s'il pouvoit, ou devoit +partager les enfans puisnéz de l'Eglise, sans y appeller l'ainé. + +Ainsi nôtre Nouvelle-France aura pour limites du coté d'Ouest la terre +jusques à la mer dite Pacifique, au deça du Tropique du Cancer: Au midi +les iles & la mer Atlantique du côté de Cuba & l'ile Hespagnole: Au +levant la mer du Nort qui baigne la Nouvelle-France: & au Septentrion, +celle terre qui est dite inconuë vers la mer glacée jusques au pole +arctique. De ce côté quelques Portugais & Anglois ont fait des courses +jusques aux soixantieme & septantieme degrez pour trouver passage d'une +mer à l'autre par le Nort: mais apres beaucoup de travail ils ont perdu +leurs peines, soit pour les trop grandes froidures, soit par defaut des +choses necessaires à poursuivre leur route. + +En l'an mille cinq cens vingt-quatre, Jean Verazzan Florentin fut envoyé +à la decouverte des terres par nôtre Roy Tres-Chrétien François premier, +& de son voyage il fit un rapport à sa Majesté, duquel je representeray +les choses principales sans m'arreter à suivre le fil de son discours. +Voici donc ce qu'il en écrit: Ayans outrepassé l'ile de Madere, nous +fumes poussez d'une horrible tempéte, qui nous guidant vers le Nort, au +Septentrion, apres que la mer fut accoisée nous ne laissames de courir +la méme route l'espace de vingt-cinq jours, faisans plus de quatre cens +lieuës de chemin par les ondes de l'Ocean: où nous découvrimes une +Terre-neuve, non jamais (que l'on sçache) conuë, ni découverte par les +anciens, ni par les modernes: & d'arrivée elle nous sembla fort basse: +mais approchans à un quart de lieuë, nous conumes par les grans feuz que +l'on faisoit le long des havres, & orées de la mer, qu'elle étoit +habitée, & qu'elle regardoit vers le Midy: & nous mettans en peine de +prendre port pour surgir & avoir conoissance du pays, nous navigames +plus de cinquante lieuës en vain: si que voyans que toujours la côte +tournoit au Midi, nous deliberames de rebrousser chemin vers le Nort, +suivant nôtre course premiere. Et fin voyant qu'il n'y avoit ordre de +prendre port, nous surgimes en la côte, & envoyames un esquif vers +terre, où furent veuz grand nombre des habitans du païs qui approcherent +du bord de la mer, mais dés qu'ilz virent les Chrétiens proches d'eux +ilz s'enfuirent, non toutefois en telle sorte qu'ils ne regardassent +souvent derriere eux, & ne prinssent plaisir avec admiration de voir ce +qu'ils n'avoient accoutumé en leur terre: & s'ébahissoient & des habits +des nôtres, & de leur blancheur & effigie, leur montrans où plus +commodément ilz pourroient prendre terre, &c. Puis adjoute: Ilz vont +tout nuds, sauf qu'ilz couvrent leurs parties honteuses, avec quelques +peaux de certains animaux qui se rapportent aux martres, & ces peaux +sont attachées à une ceinture d'herbe qu'ilz font propre à ceci, & fort +étroite, & tissuë gentillement, & accoutree avec plusieurs queuës +d'autres animaux qui leur environnent le corps, & les couvrent jusques +aux genoux: & sur la téte aucuns d'eux portent comme des chapeaux, & +guirlandes faites de beaux pennaches. Ce peuple est de couleur un peu +bazannée, comme quelques Mores de la Barbarie qui avoisinent le plus de +l'Europe: ont les cheveux noirs, touffus, & non gueres longs, & léquels +ilz lient tout unis & droits sur la téte, tous ainsi faits que si +c'étoit une queuë. Ils sont bien proportionnez de membres, de stature +moyenne, un plu plus grans que nous ne sommes, larges de poitrine, les +bras forts & dispos, comme aussi ils ont & pieds & jambes propres à la +course, n'ayant rien que ne soit bien proportionné, sauf qu'ils ont la +face large, quoyque non tous, les ïeux noirs & grans, le regard prompt & +arreté. Ils sont assez foibles de force, mais subtils & aigus d'esprit, +agiles & des plus grans & vites coureurs de la terre. + +Or quant au plan & site de cette terre & de l'orée maritime, elle est +toute couverte de menu sablon qui va quelques quinze piés en montant, & +s'étend comme petites collines & côteaux ayans quelques cinquante pas de +large: & navigant plus outre on trouve quelques ruisseaux & bras de mer +qui entrent par aucunes fosses & canaux, déquels arrousent les deux +bords. Apres ce on voit la terre large, laquelle surmonte ces havres +areneux, ayant de tres-belles campagnes & plaines, qui sont couvertes de +bocages & forets tres-touffuës, si plaisantes à voir que c'est +merveille: et les arbres sont pour la pluspart lauriers, palmiers, & +hauts cyprés, & d'autres qui sont inconnue à notre Europe, & léquels +rendoient une odeur tres-suave, qui fit penser aux François que ce païs +participant en circonference avec l'Orient, ne peut étre qu'il ne soit +aussi abondant en drogues & liqueurs aromatiques, comme encore la terre +donne assez d'indices qu'elle n'est sans avoir des mines d'or, & +d'argent & autres metaux. Et est encore cette terre abondante en cerfs, +daims, & lievres. Il y a des lacs & étangs en grand nombre, et des +fleuves & ruisseaux d'eau vive, & des oyseaux de diverses especes, pour +ne laisser chose qui puisse servir à l'usage des hommes. + +Cette terre est en elevation de trente-quatre degrez, ayant l'air pur, +serein, & fort sain, & temperé entre chaud & froid, & ne sent-on point +que les vens violens, & impetueux soufflent & respirent en cette region, +y regnant le vent d'Orient & d'Occident, & sur tout en Eté, y estant le +ciel clair & sans pluie, si ce n'est que quelquefois le vent Austral +souffle, lequel fait élever quelques nuages & brouillars, mais cela se +passe tout soudainement, & revient sa premiere clarté. La mer y est +quoye, & sans violence ni tourbillonnemens de flots, & quoy que la plage +soit basse & sans aucun port, si n'est-elle point facheuse aux navigans, +d'autant qu'il n'y a pas un écueil, & que jusques à rez de terre à cinq +ou six pas d'icelle, on trouve sans flux ny reflux vingts piés d'eau: +Quant à la haute mer on y peut facilement surgir, bien qu'une nef fust +combattue de la fortune, mais pres de la rade il y fait dangereux. Par +cette description peut-on recognoitre que ledit Verazzan est le premier +qui a découvert cette côte qui n'avoit point encore de nom, laquelle il +appelle Terre-neuve, & depuis a esté appellée la Floride par les +Hespagnols, soit ou pource qu'ils en eurent la veuë le jour de Pasques +flories, ou pource qu'elle est toute verte & florissante, & que méme les +eaux y sont couvertes d'herbes verdoyantes, estant auparavant nommée +_Jaquaza_ par ceux du païs. + +Quant à ce qui est de la nature du peuple de cette contrée, noz François +en parlent tout autrement que les Hespagnols, aussi estans naturellement +plus humains, doux & courtois, ils y ont receu meilleur traitement. Car +Jean Poncey estant allé à la découverte, & ayant mis pied à terre: comme +il vouloit jetter les fondemens de quelque citadelle ou fort, il y fut +si furieusement attaqué par un soudain choc des habitans du païs, +qu'outre la perte d'un grand nombre de ses soldats, il receut une playe +mortelle, dont il mourut tôt apres, ce qui mit son entreprise à neant, & +ne recognuerent pour lors les Hespagnols que cet endroit où ils +pretendoient se percher. + +Depuis encore Ferdinand Sotto riche des dépouilles du Peru, apres avoir +enlevé les thresors d'Atabalippa, desireux d'entreprendre choses +grandes, fut envoyé en ces parties-là par Charles V Empereur avec une +armee en l'an mil cinq cens trente-quatre. Mais comme l'avarice +insatiable le poussoit, recherchant les mines d'or premier que de se +fortifier, cependant qu'il erroit & esperoit, il mourut de vergogne & de +dueil, & ses soldats que deça, qui dela, qui furent assommés en grand +nombre par les Barbares. De rechef en l'an mil cinq cens quarante-huit, +furent envoyez d'autres gens par le mesme Charles V léquels furent +traitez de méme, & quelques-uns écorchéz, & leur peaux attachées aux +portes de leurs temples. + +Notre Florentin Verazzan s'estant (comme il est à presumer) comporté +plus humainement envers ces peuples, n'en receut que toute courtoisie, & +pourtant dit qu'ils sont si gracieux & humains, qu'eux (c'est à dire les +François) voulans sçavoir quelle estoit la gent qui habitoit le long de +cette côte, envoyerent un jeune marinier, lequel sautant en l'eau & +pource qu'ils ne pouvoient prendre terre, à cause des flots & courans +afin de donner quelques petite denrees à ce peuple, & les leur ayant +jettées de loin (pource qu'il se meffioit d'eux) il fut poussé +violemment par les vagues sur la rive. Les Indiens (ainsi les appelle-il +tous) le voyans en cet état le prennent & le portent bien loin de la +marine, au grand étonnement du pauvre matelot, lequel s'attendoit qu'on +l'allat sacrifier, & pource crioit-il à l'ayde, & au secours, comme +aussi les Barbares crioient de leur part pensans l'asseurer. L'ayans mis +au pied d'un côtau à l'objet du Soleil ils le dépouillerent tout nud, +s'ébahissans de la blancheur de la chair, & allumans un grand feu le +firent revenir & reprendre sa force: & ce fut lors que tant ce pauvre +jeune homme que ceux qui étoient au bateau, estimoient que ces Indiens +le dussent massacrer & immoler, faisans rotir sa chair en ce grand +brazier, & puis en prendre leur curée, ainsi que font les Canibales. +Mais il en avint tout autrement. Car ayant repris ses esprits, & eté +quelque temps avec eux, il leur fit signe qu'il s'en vouloit retourner +au navire, où avec grande amitié ilz le reconduirent, l'accollans fort +amoureusement. Et pour lui donner plus d'asseurance, ils luy firent +largue entre eux, & s'arreterent jusques à tant qu'il fut à la mer. + +Ayans traversé païs quelque centaine de lieuës en tirant vers la côte +qui est aujourd'hui appellée Virginia, ilz vindrent à une autre contree +plus belle & plaisante que l'autre, & où les habitans étoient plus +blancs, & qui se vétoient de certaines herbes pendantes aux rameaux des +arbres, & léquelles ilz tissent avec cordes de chanve sauvage, dont ils +ont grande abondance. + +Ilz vivent de legumes, léquels ressemblent aux nôtres; de poissons, & +d'oiseaux qu'ilz prennent aux rets, & avec leurs arcs, les fléches +déquels sont faites de roseaux, & de cannes, & le bout armé d'arréte de +poisson, ou des os de quelque béte. + +Ils usent des canoës & vaisseaux tout d'une piece, comme les Mexiquains, +& y est le païsage & terroir fort plaisant, fertil, & plantureux, +bocageux & chargé d'arbres, mais non si odoriferens, à cause que la côte +tire plus vers le Septentrion: & par ainsi étant plus froide, les fleurs +& fruits n'ont la vehemence en l'odeur que celles des contrées susdites. + +La terre y porte des vignes & raisins sans culture, & ces vignes vont se +haussant sur les arbres, ainsi qu'il les voit accoutrées en Lombardie, & +en plusieurs endroits de la Gascogne: & est ce fruit bon, & de méme gout +que les nôtres, & bien qu'ils n'en facent point de vin, si est-ce qu'ils +en mangent, & s'ils ne cultivent cet arbrisseau, à tout le moins +otent-ils les feuillages qui lui peuvent nuire & empecher que le fruit +ne vienne à maturité. + +On y voit aussi des roses sauvages, des lis, des violettes, & d'autres +herbes odoriferentes & qui sont differentes des nôtres. + +Et quant à leurs maisons, elles sont faites de bois & sur les arbres, & +en d'aucuns endroits ilz n'ont autre gite que la terre, ni aucune +couverture que le ciel, & par ainsi ilz sont tretous logés à l'enseigne +du Croissant, comme aussi sont ceux qui se tiennent le long de ces +terres & rives de la mer. + +Somme notre Verazzan decrit fort amplement toute cette côte, laquelle il +a universellement veue jusques aux Terres-neuves où se fait la pecherie +des moruës. + +Mais d'autant qu'en nôtre navigation derniere souz la charge du sieur de +Poutrincourt, en l'an mil six cens six, nous n'avons decouvert que +jusques au quarantiéme degré, afin que le lecteur ait la piece entiere +de toute nôtre Nouvelle-France conuë je coucheray ici ce que le méme +nous a laissé d'un pays qu'il decrit, & lequel il fait en méme elevation +qu'est la ville de Rome à sçavoir à quarante degrez de la ligne, qui est +vue partie du païs des Armouchiquois (car il ne donne pas de nom à pas +un des lieux qu'il a veu). Il dit donc qu'il vit deux Rois (c'est à dire +Capitaines) & leur train, tous allans nuds, sauf que les parties +honteuses sont couvertes de peau, soit de cerf ou d'autre sauvagine: +hommes & femmes beaux & courtois sur tous autres de cette côte, ne se +soucians d'or, ni d'argent, comme aussi ils ne tenoient en admiration ni +les miroirs, ni la lueur des armes des Chrétiens: seulement +s'enqueroient comme on avoit mis ceci en oeuvre. Vit leur logis qui +étoient faits comme les chassis d'un lit, soutenu de quatre piliers, & +couvert de certaine paille, comme noz nates, pour les defendre de la +pluye: Et s'ils avoient l'industrie de bâtir comme par-deça, il leur +seroit fort aisé, à cause de l'abondance de pierres qu'ils ont de toutes +sortes: les bords de la mer en estans tout couvers, & de marbre & de +jaspe, & autres especes. Ils changent de place, & transportent leurs +cabanes toutes les fois que bon leur semble, ayans en un rien dressé un +logis semblable, & chacun pere de famille y demeurant avec les siens, si +bien qu'on verra en une loge vingt & trente personnes. Estans malades +ils se guerissent avec le feu, & meurent plus de grande vieillesse que +d'autre chose. Ilz vivent de legumes, comme les autres que nous avons +dit, & observent le cours de la Lune lors qu'il faut les semer. Ils sont +aussi fort pitoyable envers leurs parens lors qu'ilz meurent, ou sont en +adversité: car ilz les pleurent & plaignent: y estans morts ils chantent +je ne sçay quelz vers ramentevans leur vie passée. + +Voila en somme la substance de ce que notre Capitaine Florentin écrit +des peuples qu'il a découverts. Quelqu'un dit qu'estant parvenu au +Cap-Breton (qui est l'entrée pour cingler vers la grande riviere de +Canada) il fut pris & devoré des Sauvages. Ce que difficilement puis-je +croire, puis qu'il fit la relation susdite de son voyage au Roy, & +attendu que les Sauvages de cette terre-là ne sont point anthropophages, +& se contentent d'enlever la teste de leur ennemi. Bien est vray que +plus avant vers le Nort il y quelque nation farouche qui guerroye +perpetuellement noz marinier faisans leur pecherie. Mais j'entens que la +querele n'est pas si vieille, ains est depuis vingt ans seulement, que +les Maloins tuerent une femme d'un Capitaine, & n'en est point encor la +vengeance assouvie. Car tous ces peuples barbares generalement appetent +la vengeance, laquelle ilz n'oublient jamais, ains en laissent la +memoire à leurs enfans. Et la religion Chrétienne a cette perfection +entre autre choses, qu'elle modere ces passions effrenées, remettant +bien souvent l'injure, la justice, & l'execution d'icelle au jugement de +Dieu. + + + + +_Voyage du Capitaine Jean Ribaut en la Floride: Les découvertes qu'il y +a fait: & la premiere demeure des Chrétiens & François en cette +province._ + +CHAP. V + +ENCORE que portez de la maree & du vent tout ensemble nous ayons passé +les bornes de la Floride, & soyons parvenuz jusques au quarantiéme +degré, toutefois il n'y aura point danger de tourner le Cap en arriere & +rentrer sur noz brisées, d'autant que si nous voulons passer outre nous +entrerons sur les battures de Malebarre, terre des Armouchiquois en +danger de nous perdre, si ce n'est que nous voulions tenir la mer: mais +ce faisans nous ne reconoitrons point les peuples sur le subjet déquels +nous nous sommes mis sur le grand Ocean. Retournons donc en la Floride, +car j'enten que depuis notre depart le Roy y a envoyé gens pour y +dresser des habitations & colonies Françoises. + +Jaçoit donc que selon l'ordre du temps il seroit convenable de rapporter +ici les voyages du Capitaine Jacques Quartier, toutefois il me semble +meilleur de continuer ici tout d'une suite le discours de la Floride, & +montrer comme nos François y envoyez par le Roy l'ont premiers habitées, +& ont traité alliance & amitié avec les Capitaines & Chefs d'icelle. + +En l'an mille cinq cens soixante deux l'Admiral de Charillon Seigneur de +louable memoire, mais qui s'enveloppa trop avant aux partialitez de la +Religion, desireux de l'honneur de la France fit en sorte envers le +jeune Roy Charles IX porté de lui-méme à choses hautes, qu'il trouva +fort bon d'envoyer nombre de gans à la Floride pour lors encores +inhabitée de Chrétiens, afin d'y établir le nom de Dieu souz son +authorité. De cette expedition fut ordonné chef Jean Ribaut, homme grave +& fort experimenté en l'art de la marine, lequel aprés avoir receu +commandement du Roy se mit en mer le 18 de Février accompagné de deux +Roberges qui lui avaient eté fournies, & d'un bon nombre de +gentilshommes, ouvriers & soldats. Ayant donc navigé deux mois il prit +port en la Nouvelle France terrissant pres un cap, ou promontoire, non +relevé de terre, pource que la côte est toute plate (ainsi que nous +avons veu ci dessus en la description du voyage je Jean Verazzan) & +appella ce cap _le Cap François_ en l'honneur de nôtre France. Ce cap +distant de l'Equateur d'environ trente degrez. + +De ce lieu laissant la côte de la Floride qui se recourbe directement au +Midi vers l'ile de Cuba finissant comme en pointe triangulaire, il +cotoya vers le Septentrion, & dans peu de temps découvrit une fort belle +& grande riviere, laquelle il voulut reconoitre, & arrivé au bord +d'icelle le peuple le receut avec bon accueil, lui faisant presens de +peaux de chamois: & là non loin de l'embouchure de la dite riviere, il +fit planter dans la riviere méme une colonne de pierre de taille sur un +côtau de terre sablonneuse, en laquelle les armoiries de France étoient +empreintes & gravées. Et entrant plus avant pour reconnoitre le païs il +s'arreta en l'autre côté d'icelle riviere, où ayant mis pied à terre +pour prier Dieu & lui rendre graces, ce peuple cuidoit que les François +adorassent le Soleil, par-ce qu'en priant ilz dressoient la veuë vers le +ciel. Le Capitaine des Indiens de ce côté de la riviere (que l'historien +de ce voyage appelle Roy) fit present audit Ribaut d'un panache +d'aigrette teint en rouge, d'un panier fait avec des palmites, tissu +fort artificiellement, & d'une grande peau figurée par tout de divers +animaux sauvages si vivement representés & pourtraits que rien n'y +estoit que la vie. Le Capitaine François en reciproque lui bailla des +petits braselets d'étain argentez, une serpe, un miroir, & des couteaux, +dont il fut fort content. Et au contraire contristé du depart des +François, lesquel à l'adieu ils chargerent de grande quantité de +poissons. De-là traversans la riviere ces peuples se mettoient jusques +aux aisselles pour recevoir les nôtres avec presens de mil & meures +blanches & rouges, & pour les porter à terre. Là ils allerent voir le +Roy (que j'aime mieux nommer Capitaine) des ces Indiens, lequel ilz +trouverent assis sur une ramée de cedres & de lauriers, ayant pres de +soy ses deux fils beaux & puissans au possible, & environné d'une troupe +d'Indiens, qui tous avoient l'arc en main & la trousse pleine de fleches +sur le dos merveilleusement bien en conche. En cette terre il y a grande +quantité de vers à soye, à cause des meuriers. Et pour-ce que noz gans y +arriverent le premier jour de May, la riviere fut nommée du nom de ce +mois. + +De là poursuivans leur route ilz trouverent une autre riviere laquelle +ilz nommerent Seine pour la ressemblance qu'elle a avec notre Seine. Et +passans outre vers le Nord-est trouverent encor une autre riviere qu'ilz +nommerent Somme là où il y avoit un Capitaine non moins affable que les +autres. Et plus outre encore une autre qu'ilz nommerent Loire. Et +consequemment cinq autres ausquelles ils imposerent les noms de noz +rivieres de Cherente, Garonne, & Gironde, & les deux autres ilz les +appellerent Belle, & Grande, toutes ces neuf rivieres en l'espace de +soixante lieuës, les noms déquelles les Hespagnols ont changés en leurs +Tables geographiques: & si quelques-unes se trouvent où ces noms soient +exprimés, nous devons cela aux Holandois. + +Or d'autant que celui qui est en plein drap choisit où il veut, aussi +noz François trouvans toute cette côte inhabitée de Chrétiens ilz +desirerent se loger à plaisir, & passans outre toujours vers le Nord-est +trouverent une plus belle & grande riviere, laquelle ilz pensoient estre +celle de Jordan, dont ils estoient fort desireux & paraventure est +cette-ci méme, car elle est une des belles qui soit en toute cette +universelle côte. La profondité y est telle, nommément quand la mer +commence à fluer dedans, que les plus grans vaisseaux de France, voire +les caraques de Venise y pourroient entrer. Ainsi ilz mouillerent +l'ancre à dix brasses d'eau, & appelerent ce lieu & la riviere mme LE +PORT ROYAL. Pour la qualité de la terre il ne se peut rien voir de plus +beau, car elle étoit toute couverte de hauts chenes & cedres en +infinité, & au dessus d'iceux de lentisques de si suave odeur, que cela +seul rendoit le lieu desirable. Et cheminans à travers les ramées ilz ne +voyoient autre chose que poules d'Indes s'envoler par les forets, & +perdris grises & rouges quelque peu differentes des nôtres, mais +principalement en grandeur. Ils entendoient aussi des cerfs brosser +parmi les bois, des ours, loup-cerviers, leopars, et autres especes +d'animaux à nous inconus. Quant à la pecherie un coup de saine étoit +suffisant pour nourrie un jour entier tout l'equipage. + +Cette riviere est à son embouchement large de cap en cap de trois lieuës +Françoises. Ilz y penetrerent fort avant dedans, & trouverent force +Indiens, qui de commencement fuioient à leur venuë, mais par aprés +furent bien-tot apprivoisez, se faisans des presens les uns aux autres, +& vouloient ces peuples les retenir avec eux, leur promettans +merveilles. En un des bras de cette riviere trouvans lieu propre ilz +planterent en une petite ile une borne où étoient gravées les armes de +France. Au reste ces peuples là sont si heureux en leur façon de vivre, +qu'ilz ne la voudroient pas quitter pour la nôtre. Et en cela est la +condition du menu peuple de deça bien miserable (je laisse à part le +point de la religion) qu'ils n'ont rien qu'avec une incroyable peine & +travail, & ceux-là ont abondance de tout ce qui leur est necessaire à +vivre. Que s'ilz ne sont habillez de velours & de satin la felicité ne +git point en cela, ains je diray que la cupidité de telles choses, & +autres superfluitez que nous voulons avoir, sont les bourreaux de nôtre +vie. Car pour parvenir à ces choses, celui qui n'a son diner pret, a +besoin de merveilleux artifices, léquels bien souvent la conscience +demeure intéressée. Mais encore chacun n'a-il point ces artifices: car +tel a envie de travailler qui ne trouve pas à quoy s'occuper: & tel +travaille, à qui son labeur est ingrat: & delà mille pauvretés entre +nous. Et entre ces peuples tous sont riches s'ils avoient la grace de +Dieu, car la vraye richesse du monde, c'est d'avoir contentement. La +terre & la mer leur donnent abondamment ce qu'il leur faut, ils en usent +sans rechercher les façons de deguiser les viandes, ni tant de saulses +qui bien-souvent coutent plus que le poisson. Et pour les avoir se faut +donner de la peine. Que s'ilz n'ont tant d'appareils que nous, ilz +peuvent dire d'autre part que nous n'avons point libre la chasse du cerf +& autres bétes des bois, comme eux: ni des eturgeons, saumons, & mille +autres poissons à foison. + +Noz François caresserent fort long temps deux jeunes Indiens pour les +amener en France & les presenter à la Royne, suivant le commandement +qu'ils en avoient eu, mais il n'y eut moyen de les retenir, ains se +sauverent sans emporter les habits qui leur avoient eté donnés. Au temps +de Charles V Empereur, les Hespagnols habitans de sainct Domingue en +attirent cauteleusement quelques uns de cette côte, jusque au nombre de +quarante pour travailler à leurs mines, mais ilz n'en eurent point le +fruit qu'ils en attendoient, car ilz se laisserent mourir de faim +excepté un que fut mené à l'Empereur, lequel il fit peu apres baptizer, +& lui donna son nom. Et parce que cet Indien parloit toujours de son +Seigneur (ou Roy) _Chiquola_, il fut nomme Charles de _Chiquola_. Ce +_Chiquola_, estoit un des plus grans Capitaines de cette contrée, +habitant avant dans les terres en une ville, ou grand enclos, où il y +avoit de fort belles & hautes maisons. + +Or le Capitaine Ribaut apres avoir bien reconnu cette riviere, desireux +de l'habiter il assembla ses gens, auquels il fit une longue harangue +Pour les encourager à se resoudre à cette demeure, leur remontrant +combien ce leur seroit chose honorable & tout jamais d'avoir entrepris +une chose si belle, quoy que difficile. Enquoy il n'oublia à leur +proposer les exemples de ceux qui de bas lieu estoient parvenus à des +choses grandes, comme de L'Empereur Ælie Pertinax, lequel estant fis +d'un cordonnier ne dedaigna de publier la bassesse de son extraction, +ains pour exciter les hommes de courage, quoy que pauvres, à bien +esperer, fit recouvrir la boutique de son pere d'un marbre bien elaboré. +Aussi du vaillant & redouté Agatocles, lequel estant fils d'un potier de +terre, fut depuis Roy de Sicile, & parmi les vaisselles d'or et d'argent +se faisoit aussi servir de poterie de terre en memoire de la condition +de son pere. De Rusten Bascha, de qui le pere estoit vacher, & +toutesfois par sa valeur & vertu parvint à tel degré qu'il épousa la +fille du grand Seigneur son Prince. A peine eut-il achevé son propos, +que la pluspart des soldats respondirent qu'un plus grand heur ne leur +pourroit avenir, que de faire chose, qui deust reussir au contentement +du Roy, & à l'accroissement de leur honneur. Supplians le Capitaine +avant que partir de ce lieu leur bâtir un fort, ou y donner +commencement, & leur laisser munitions necessaires pour leur defense. Et +ja leur tardoit que cela ne fût fait. + +Le Capitaine les voyant en si bonne volonté, en fut fort rejouï, & +choisit un lieu au Septentrion de cette riviere le plus propre & +commode, & au contentement de ceux qui y devoient habiter, qu'il fut +possible de trouver. Ce fut une ile qui finit en pointe vers +l'embouchure d'icelle riviere, dans laquelle il entre une autre petite +riviere, neantmoins assez profonde pour y retirer galleres & galliotes +en assez bon nombre: & poursuivant plus avant au long de cette ile, il +trouva un lieu fort explané joignant le bord d'icelle, auquel il +descendit, & y bâtit la forteresse, qu'il garnit de vivres & munitions +de guerre pour la defense de la place. Puis les ayant accomodé de tout +ce qui leur estoit besoin, resolut de prendre congé d'eux. Mais avant +que partir, appelant le Capitaine Albert (lequel il laissoit chef en ce +lieu) _Capitaine Albert_ (dit-il) _j'ai à vous prier en presence de tous +que vous ayés à vous acquitter si sagement de votre devoir & si +modestement gouverner la petite troupe que je vous laisse_ (ils +n'étoient que quarante) _laquelle de si grande gayeté demeure souz vôtre +obeissance, que jamais je n'aye occasion de vous loüer, & ne taire +(comme j'en ay bonne envie) devant le Roy le fidele service qu'en la +presence de nous tous lui promettez faire en la Nouvelle France. Et vous +compagnons_ (dit-il aux soldats) _je vous supplie aussi reconoitre le +Capitaine Albert comme si c'étoit moy-méme qui demeurast, luy rendans +obeissance telle que le vray soldat doit faire à son chef & Capitaine, +vivans en fraternité les uns avec les autres, sans aucune dissension, & +ce faisant Dieu vous assistera & benira vos entreprises._ + + + + +_Retour du Capitaine Jean Ribaut en France: Confederation des François +avec les chefs des Indiens: Fétes d'iceux Indiens: Nécessité de vivres. +Courtoisie des Indiens: Division des François: Mort du Capitaine +Albert._ + +CHAP. VI + +LE Capitaine Ribaut ayant fini son propos, il imposa au Fort des +François le nom de CHARLE-FORT, en l'honneur du Roy Charles & à la +petite riviere celui de Chenonceau. Et prenant congé de tous il se +retira avec sa troupe dans ses vaisseaux. Le lendemain levant les +voiles, il salua les François Floridiens de maintes canonades pour leur +dire adieu, eux de leur part ne s'oublierent à rendre la pareille. + +Les voila donc à la voile tirans vers le Nord-est pour découvrir +davantage la côte; & à quinze lieuës du Port Royal trouverent une +riviere, laquelle ayans reconu n'avoir que demie Brasse d'eau en son +plus profond, ilz l'appellerent la Riviere basse. Delà gaignans la +campagne salée, ilz se trouverent en peine, & ne sçavoient que faire +étans reduits à six, cinq, quatre, & trois brasses d'eau, encores qu'ilz +fussent six lieuës en mer. Mettans donc les voiles bas le Capitaine +print conseil de ce qu'ils auroient à faire, ou de poursuivre la +découverte, ou de se mettre en mer par le Levant, attendu qu'il avoit de +certain reconnu, méme laissé des François qui ja possedoient la terre. +Les uns lui dirent qu'il avoit occasion de se contenter veu qu'il ne +pouvoit faire davantage, luy remettans devant les ïeux qu'il avoit +découvert en six semaines plus que les Hespagnols n'avoient fait en deux +ans de conquetes de leur Nouvelle Hespagne: & que ce seroit un grand +service au Roy s'il lui portoit nouvelles en si peu de temps d'une si +heureuse navigation. D'autres lui proposerent la perte & degats de ses +vivres, & d'ailleurs l'inconvenient qui pourroit avenir pour le peu +d'eau qui se trouvoit de jour en jour le long de la côte. Ce que bien +debattu il se resolut de quitter cette route, & prendre la partie +Orientale pour retourner droit en France, en laquelle il arriva le +vintieme de Juillet, mil cinq cens soixante deux. + +Cependant le Capitaine Albert s'étudia de faire des alliances & +confederations avec les _Paraoustis_ (ou Capitaines) du païs: entre +autres avec un nommé _Andusta_, par lequel il eut la conoissance & +amitié de quatre autres, sçavoir _Mayon, Hoya, Touppa, & Stalame_ +léquels il visita & s'honorerent les uns les autres par mutuels presens. +La demeure dudit _Stalame_ estoit distante de Charle-fort de quinze +grandes lieuës à la partie Septentrionale de la riviere: & pour +confirmation d'amitié, il bailla audit Capitaine Albert son arc et ses +fleches & quelques peaux de chamois. Pour le regard _d'Audusta_ l'amitié +étoit si grande entre eux qu'il ne faisoit ny entreprenoit rien de grand +sans le conseil de noz François. Mémes il les invitoit aux fétes qu'ilz +celebrent par certaines saisons. Entre léquelles y en a une qu'ils +appellent _Toya_, où ilz font des ceremonies étranges. Le peuple +s'assemble en la maison (ou cabanne) du _Paraousti_, & apres qu'ilz se +sont peints & emplumez de diverses couleurs ilz s'acheminent au lieu du +_Toya_, qui est une grande place ronde, là où arrivés ilz se rangent en +ordonnance, puis trois autres surviennent peints d'autre façon, chacun +une tambourasse au poin, léquels entrent au milieu du rond dansans & +chantans lamentablement, suivis des autres qui leur répondent. Aprés +trois tournoyemens faits de cette façon ilz se prennent à courir comme +chevaux debridez parmi l'epais des forets. Là dessus les femmes +commencent à pleurer & continuent tout le long du jour si lamentablement +que rien plus: & en telle furie empoignent les bras des jeunes filles, +léquelles elles decoupent cruellement avec des écailles de moules bien +aigües, si bien que le sang en decoule, lequel elles jettent en l'air, +s'écrians: _He Toya_ par trois fois. Les trois qui commencent la féte +sont nommez _Joanas_: & sont comme les Prétres & sacrificateurs des +Floridiens, auquels ils adjoutent foy & creance, en partie pour autant +que de race ilz sont ordonnés aux sacrifices, & en parti aussi pour +autant qu'ilz sont si subtils magiciens, que toute chose egarée est +incontinent recouvrée par leur moyen. Or ne sont ilz reverez seulement +pour ces choses, mais aussi pour autant que par je ne sçay quel science +& conoissance qu'ils ont des herbes, ilz guerissent les maladies. + +En toute nation du monde la Pretrise a toujours eté reverée, & ce +d'autant plus que ceux de cette qualité sont comme les mediateurs +d'entre Dieu (ou ce qu'on estime Dieu) & les hommes. Au moyen dequoy ils +ont souvent possedé le peuple & assujettis les ames à leur devotion, & +souz cette couleur se sont authorisé en beaucoup de lieux par dessus la +raison. Ce qui a emeu plusieurs Roys & Empereurs d'envier cette dignité, +reconoissans que cela pouvoit beaucoup servir à la manutention de leur +état. Celui aussi qui peut reveler les choses absentes pour léquelles +nous sommes en peine, non sans cause est honoré de nus, & principalement +quant avec ceci il a la conoissance des choses propres à la guerison de +noz maladies, choses merveilleusement puissante, pour acquerir du credit +& authorité entre les hommes: ce que l'Ecriture saincte a remarqué quand +elle a dit par la bouche du Sage fils de Sirach: _Honore le Medecin de +l'honneur qui lui appartient pour le besoin que tu en as: La science du +Medecin lui fait lever la tête, & le rend admirable entre les Princes._ + +Ces Prétres donc, ou plutot Devins, qui s'en sont ainsi fuis par les +bois, retournent deux jours aprés: puis étans arrivés, ilz commencent à +danser d'une gayeté de courage tout au beau milieu de la place, & à +rejouïr les bons peres Indiens qui pour leur vieillesse ou indisposition +ne sont appellés à la feste: puis se mettent à banqueter, mais c'est +d'une avidité si grande, qu'ilz semblent plutot devorer que manger. Or +ces _Joanas_ durant les deux jours qu'ilz font ainsi par les bois font +des invocations à _Toya_ (qui est le demon qu'ilz consultent) & par +characteres magiques le font venir pour parler à lui, & lui demander +plusieurs choses selon que leurs affaires le desirent. A cette féte +furent noz François invitez, comme aussi au banquet. + +Mais aprés s'en étans retournés à Charlefort, je ne trouve point à quoy +ilz s'occupoient: & ose bien croire qu'ilz firent bonne chere tant que +leurs vivres durerent sans se soucier du lendemain; ny de cultiver & +ensemencer la terre, ce qu'ils ne devoient obmettre puis que c'étoit +l'intention du Roy de faire habiter la province, & qu'ilz y étoient +demeurez pour cet effect. Le sieur de Poutrincourt en fit tout autrement +en nôtre voyage. Car dés le lendemain que nous fumes arrivés au Port +Royal (Port qui ne cede à l'autre, duquel nous avons parlé, en tout ce +qui peut estre du contentement des ïeux) il employa ses ouvriers à cela, +comme nous dirons en son lieu, & print garde aux vivres de telle façon +que le pain ni le vin n'a jamais manqué à personne, ains avions dix +bariques de farines de reste, & du vin autant qu'il nous falloit, voire +encore plus: mais ceux qui nous vindrent querir (dont on avoit fait chef +un jeune fils de Saint-Malo nommé Chevalier) nous aiderent bien à le +boire, au lieu de nous apporter du soulagement. + +Noz François donc de Charle-fort soit faute de prevoyance, ou autrement, +au bout de quelque temps se trouverent courts de vivres, & furent +contraints d'importuner leurs voisins, léquels se depouillerent pour +eux, se reservans seulement les grains necessaires pour ensemencer leurs +champs, ce qu'ilz font environ le mois de Mars. En quoy je conjecture +que dés le mois de Janvier ilz n'avoient plus rien. C'est pourquoy les +Indiens leur donnerent avis de se retirer par les bois & de vivre de +glans & de racines, en attendant la moisson. Ilz leur donnerent aussi +avis d'aller vers les terres d'un puissant & redouté Capitaine nommé +_Covecxis_, lequel demeuroit plus loin en la partie meridionale +abondance en toutes saisons en mil, farines, & féves: disans que par le +secours de cetui-ci & son frere _Ouadé_ aussi grand Capitaine, ilz +pourroient avoir des vivres pour un fort long temps, & seroient bien +aises de les voir & prendre conoissance à eux. Noz François pressez ja +de necessité accepterent l'avis, & avec un guide se mirent en mer, & +trouverent _Ouadé_ à vint-cinq lieuës de Charlefort en la riviere Belle, +lequel en son langage lui témoigna le grand plaisir qu'il avoit de les +voir là venuz, protestant leur estre si loyal amy à l'avenir, que contre +tous ceux qui leur voudroient étre ennemis il leur seroit fidele +defenseur. Sa maison étoit tapissée de plumasserie de diverses couleurs +de la hauteur d'une picque, & son lict couvert de blanches couvertures +tissuës en compartimens d'ingenieux artifice, & frangez tout à-lentour +d'une frange teinte en couleur d'écarlate. Là ils exposerent leur +necessité, à laquelle fut incontinent pourveu par le Capitaine Indien, +lequel aussi leur fit present six pieces de ses tapisseries telles que +nous avons dites. En recompense dequoy les François lui baillerent +quelques serpes & autres marchandises: & s'en retournerent. Mais comme +ils pensoient étre à leur aise, voici que de nuit le feu aidé du vent, +se print à leurs maisons d'une telle apreté, que tout y fut consommé +fors quelque peu de munitions. En cette extremité les Indiens ayans +pitié d'eux les ayderent de courage à rebatir une autre maison, & pour +les vivres ils eurent recours une autre fois au Capitaine _Ouadé_, & +encores à son frere _Covecxis_, vers léquels ils allerent & leur +raconterent le desastre qui les avoit ruiné, que pour cette cause ils +les supplioient de leur subvenir à ce besoin. Ils ne furent trompez de +leur attente. Car ces bonnes gens fort liberalement leur departirent de +ce qu'ils avoient, avec promesse de plus si ceci ne suffisoit. Presens +aussi ne manquerent d'une part & d'autre: mais _Ouadé_ bailla à noz +François nombre de perles belles au possible, de la mine d'argent & +d'eux pierres de fin cristal que ces peuples fouissent au pied de +certaines hautes montaignes qui sont à dix journées de là. A tant les +François se departent & retirent en leur Fort. Mais le mal-heur voulut +que ceux qui n'avoient peu étre domtez par les eaux, ni par le feu, le +fussent par eux-mémes. Car la division se mit entreux à l'occasion de la +rudesse ou cruauté de leur Capitaine, lequel pendit lui-méme un de ses +soldats sur un assez maigre sujet. Et comme il menaçoit les autres de +chatiment (qui paraventure ne luy obeïssoient, & il est bien à croire) & +mettoit quelquefois ses menaces à execution, la mutinerie s'enflamma si +avant entr-eux, qu'ilz le firent mourir. Et qui leur en donna la +principale occasion, ce fut le degradement d'armes qu'il fit à un autre +soldat qu'il avoit envoyé en exil, & lui avoit manqué de promesse. Car +il lui devoit envoyer des vivres de huit en huit jours, ce qu'il ne +faisoit pas, mais au contraire disoit qu'il seroit bien aise d'entendre +sa mort. Il disoit davantage qu'il en vouloit chatier encore d'autres, & +usoit de langage si malsonnant, que l'honneteté defent de le reciter. +Les soldats qui voyoient les furies s'augmenter de jour en jour, & +craignans de tomber aux dangers des premiers, se resolurent à ce que +nous avons dit, qui est de le faire mourir. + +Un Capitaine qui a la conduite d'un nombre d'hommes, & principalement +volontaires, comme étoient ceux-ci, & en un païs tant eloigné, doit user +de beaucoup de discretion, & ne prendre au pié levé tout ce qui se passe +entre soldats, qui d'eux-mémes aiment la gloire & le point d'honneur. Et +ne doit aussi tellement se dévetir d'amis, qu'en une troupe il n'en ait +la meilleure partie à son commandement, & fut tout ceux qui sont de +mise. Il doit aussi considerer que la conservation de ses gens c'est sa +force, & le depeuplement sa ruine. Je puis dire du sieur de Poutrincourt +(& ce sans flatterie) qu'en tout nôtre voyage il n'a jamais frappé un +seul des siens, & si quelqu'un avoit failli il faisait tellement +semblant de le frapper qu'il lui donnoit loisir d'évader. Et neantmoins +la correction est quelquefois necessaire, mais nous ne voyons point que +par la multitude des supplices le monde se soit jamais amendé. C'est +pourquoy Seneque disoit que le plus beau & le plus digne ornement d'un +Prince estoit cette couronne, POUR AVOIR CONSERVÉ LES CITOYENS. + + + + +_Election d'un Capitaine au lieu du Capitaine Albert. Difficulté de +retourner en France faute de navires: Secours des Indiens là dessus: +Retour: Etrange & cruelle famine: Abord en Angleterre._ + +CHAP. VII + +LE dessein de noz mutins executé ilz retournerent querir le soldat exilé +qui étoit en une petite ile distante de Charle-fort de trois lieuës, là +où ilz le treuverent à demi mort de faim. Or étans de retour ilz +s'assemblerent pour élire un Capitaine, enquoy l'election tomba sur +Nicolas Barré homme digne de commandement & qui véquit en bonne concorde +avec eux. Cependant ilz commencerent à batir un petit bergantin en +esperance de repasser en France, s'il ne leur venoit secours, comme ils +attendoient de jour en jour. Et encores qu'il n'y eut homme qui entendit +l'art, toutefois la necessité qui apprent toutes choses, leu en montra +les moyens. Mais c'est peu de chose d'avoir du bois assemblé en cas de +vaisseau de mer. Car il y faut un si grand attirail, que la structure de +bois ne semble qu'une petite partie. Ilz n'avoient ni cordages, ni +voiles, ni dequoy calfeutrer leur vaisseau, ni moyen d'en recouvrer. +Neantmoins en fin Dieu y proveut. Car comme ils estoient en cette +perplexité, voici, voici venir _Audusta & Macau_ Princes Indiens +accompagnés de cent hommes, qui sur la plainte des François promirent de +retourner dans deux jours, & apporter si bonne quantité de cordages, +qu'il y en auroit suffisamment pour en fournir le bergantin. Cependant +noz gens allerent par les bois recuillir tant qu'ils peurent de gommes +de sapins dont ilz brayerent leur vaisseau. Ilz se servirent aussi de +mousse d'arbre pour le calage ou calfeutrage. Quant aux voiles ils en +firent de leurs chemises & draps de lit. Les indiens ne manquerent à +leur promesse. Ce qui contenta tant nosdits François qu'il leur +laisserent à l'abandon ce qui leur restoit de marchandises. Le bergantin +achevé, ilz se mettent en mer assez mal pourveuz de vivres & partant +inconsiderément, attendu la longueur du voyage & les grans accidens qui +peuvent survenir en une si spacieuse mer. Car ayans tant seulement fait +le tiers de leur route, ilz furent surpris de calmes si ennuieux qu'en +trois semaines ilz n'avancerent pas de vingt-cinq lieuës. Pendant ce +temps les vivres se diminuerent & vindrent à telle petitesse, qu'ilz +furent contraints ne manger que chacun douze grains de mil par jour, qui +sont environ de la valeur de douze pois: encore tel heur ne leur dura-il +gueres: car tout à coup les vivres leur defaillirent, & n'eurent plus +asseuré recours qu'aux souliers & colets de cuir qu'ilz mangerent. Quant +au boire, les une se servoient de l'eau de la mer les autres de leur +urine: & demeurerent en telle necessité un fort long temps, durant +lequel une partie mourut de faim. D'ailleurs leur vaisseau faisoit eau, +& étoient bien empechés à l'etancher, mémement la mer étant emeuë, comme +elle fut beaucoup de fois, si bien que comme desesperés ilz laissoient +là tout, & quelquefois reprenoient un peu de courage. En fin au dernier +desespoir quelques-uns d'entr'eux proposerent qu'il étoit plus expedient +qu'un seul mourut, que tant de gens perissent: suivant quoy ils +arreterent que l'un mourroit pour sustenter les autres. Ce qui fut +executé en la personne de _Lachere_, celui qui avoit eté envoyé en exil +par le Capitaine Albert, la chair duquel fut departie également entr-eux +tous, chose si horrible à reciter, que la plume m'en tombe des mains. +Aprés tant de travaux en fin ilz decouvrirent la terre, dont ilz furent +tellement réjouïs, que le plaisir les fit demeurer un longtemps comme +insensez, laissans errer le bergantin ça & là sans conduite. Mais une +petite Roberge Anglesque aborda le vaisseau, en laquelle y avoit un +François qui étoit allé l'an précédent en la Nouvelle-France, avec le +Capitaine Ribaut. Ce François les reconut & parla à eux, puis leur fit +donner à manger & boire. Incontinent ilz reprindrent leurs naturels +esprits, & lui discoururent au long leur navigation. Les Anglois +consulterent long-temps de ce qu'ilz devoient faire. En fin ilz +resolurent de mettre les plus debiles en terre, & mener le reste vers la +Royne d'Angleterre. + +Deux fautes sont à remarquer en ce que dessus, l'une de n'avoir cultivé +la terre, pour qu'on la vouloit habiter, l'autre de n'avoir reservé ou +fabriqué d'heure quelque vaisseau, pour en cas de necessité retourner +d'où l'on étoit venu. Il fait bon avoir un cheval à l'étable pour se +sauver quant on ne peut resister. Main je me doute que ceux que l'on +avoit envoyé là étoient gens ramassez de la lie des faineans, & qui +aymoient mieux besogne faite, que prendre plaisir à la faire. + + + + +_Voyage du Capitaine Laudonniere en la Floride dite Nouvelle France: Son +arrivée à l'ile de sainct Dominique: puis en ladite province de la +Floride: Grand âge des Floridiens: honnesteté d'iceux: Bastiment de la +forteresse des François._ + +CHAP. VIII. + +QUAND le Capitaine Ribaut arriva en France il y trouva les guerres +civiles allumées, léquelles furent cause en partie que les François ne +furent secourus ainsi qu'il leur avoit eté promis; que le Capitaine +Albert fut tué, & le païs abandonné. La paix faite, l'Admiral de +Chatillon, qui ne s'étoit souvenu de ses gens tandis qu'il faisoit la +guerre à son Prince, en parla au Roy au bout de deux ans, lui remontrant +qu'on n'en avoit aucune nouvelle, & que ce seroit dommage de les laisser +perdre. A cause dequoy sa Majesté lui accorda de faire equipper trois +vaisseaux, l'un des six vingts tonneaux, l'autre de cent, l'autre de +soixante, pour les aller chercher & secourir, mais il en étoit bien +tard. + +Le Capitaine Laudonniere Gentilhomme Poitevin eut la charge de ces trois +navires, & fit voiles du havre de Grace le vingt-deuxieme Avril mille +cinq cens soixante quatre, droit vers les iles Fortunées, dites +maintenant Canaries, en l'une déquelles appellée _Teneriffé_, autrement +le Pic, y a une chose emerveillable digne d'estre couchée ici par +escrit. C'est une montagne au milieu d'icelle si excessivement haute, +que plusieurs afferment l'avoir veuë de cinquante à soixante lieuës +loin. Elle est préque semblable à celle _d'Ætna_ jetant des flammes +comme mont Gibel en Sicile, & va droit comme un pic, & au haut d'icelle +on ne peut aller sinon depuis la mi-May jusques à la mi-Aoust à cause de +la trop vehemente froidure: chose d'autant plus émerveillable qu'elle +n'est distante de l'Equateur que de vint-sept degrez & demi. Mesme il y +a des neges encores au mois de May, à raison dequoy Solin l'a appelée +_Nivaria_, comme qui diroit l'ile Negeuse. Quelques-uns pensent que +cette montagne soit ce que les anciens ont appellé, le mont d'Atlas, +d'où la mer Atlantique a pris son nom. + +Delà par un vent favorable en quinze jours nos François vindrent aux +Antilles, puis à sainct Dominique, qui est une des plus belles iles de +l'Occident, fort montagneuse, & d'assez bonne odeur. Sur la côte de +cette ile deux Indiens voulans aborder les François, l'un eut peur & +s'enfuit, l'autre fut arreté, & en cette sorte ne sçavoit quel geste +tenir tant il étoit epouvanté, cuidant étre entre les mains des +Hespagnols, qui autrefois lui avoient coupé les genetoires, comme il +montroit. En fin toutes fois il s'asseura, & lui bailla-on une chemise, +& quelques petits joyaux. Ce peuple jaloux ne veut qu'on approche de +leurs cabanes, & tuerent un François pour s'en estre trop avoisiné. La +vengeance n'en fut faite, pour trop de considerations, léquelles les +Hespagnols ne pouvans avoir, ont paraventure eté quelquefois induits aux +cruautez qu'ils ont commises. Vray est qu'elles ont eté excessive, & +d'autant plus abominables qu'elles ont parvenu jusques aux François, qui +possedoient une terre de leur juste & loyal conquét, sans leur faire +tore, comme nous dirons à la fin de ce livre. En cette ile de saint +Dominique il y a des serpens enormement grans. Noz François cherchans +par le bois certains fruits excellens appellés _Ananas_, tuerent un de +ces serpens long de neuf grans piés, & gros comme la jambe. + +L'arrivée en la Nouvelle-France fut le vint-deuxiéme Juin à trente +degrez de l'Equateur, dix lieuës au dessus du Cap-François, & trente +lieuës au dessuz de la riviere de May, où les nôtres mouillerent l'ancre +en une petite riviere qu'ilz nommerent la riviere des Dauphins, où ilz +furent receuz fort courtoisement & humainement des peuples du païs & de +leur _Paraousti_ (qui veut dire Roy ou Capitaine) au grand regret +déquels ilz tirerent vers la riviere de May, à laquelle arrivez, le +_Paraousti_ appellé _Satouriona_ avec deux siens fils beaux, grans & +puissans, & grand nombre d'Indiens vindrent au-devant d'eux, ne sçachans +quelle contenance tenir pour la joye qu'il avoient de leur venuë. Ilz +leur montrerent la borne qu'y avoit plantée le Capitaine Ribaut deux ans +auparavant, laquelle par honneur ils avoient environnée de lauriers, & +au pied mis force petits panier de mil qu'ils appellent _tapaga, +tapola_. Ils la baiserent plusieurs fois, & inviterent les François à en +faire de méme. En quoy se reconoit combien la Nature est puissante +d'avoir mis une telle sympathie entre ces peuples-ci & les François, & +une totale antipathie entr'eux et les Hespagnols. + +Je ne veux m'arréter à toutes les particularités de ce qui s'est passé +en ce voyage, craignant d'ennuyer le lecteur en la trop grandes +curiosité, mais seulement aux choses plus generales, & plus dignes +d'estre sceuës. Noz gens donc desireux de reconnoitre le païs, allerent +à-mont la riviere, en laquelle étans entré bien avant & recreuz du +chemin, ilz trouverent quelques Indiens, léquels voyans étre entré en +effroy, ilz les appelerent crians, _Antipola, Bonnason_, qui veut dire +Frere, ami (comme là où nous avons demeuré _Nigmach_), & en autres +endroits _Hirmo_. A cette parole ilz s'approcherent: & reconoissans noz +François que le premier étoit suivi de quatre qui tenoit la queuë de son +vetement de peau par derriere, ilz se douterent que c'étoit le +_Paraousti_, & qu'il falloit aller au devant de lui. Ce _Paraousti_ fit +une longue harangue tendant à ce que les nôtres allassent à sa cabane, & +en signe d'amitié bailla sa robbe, ou manteau de chamois, au conducteur +de la trouppe Françoise nommé le sieur d'Ottigni. Et passant quelque +marecage, les Indiens portoient les nôtres sur leurs épaules. + +En fin arrivés ilz furent receus avec beaucoup d'amitié, & virent un +vieillard pere de cinq generations, de l'aage duquel s'étans informés, +ilz trouverent qu'il avoit environ trois cens ans. Au reste tout +decharné, auquel ne paraissoient que les os: mais son fils ainé avoit +mine de pouvoir vivre encore plus de trente ans. Pendant ces choses le +Capitaine Laudonniere visita quelques montagnes où il trouva des Cedres, +Palmiers, & Lauriers plus odorans que le baume: Item des vignes en telle +quantité qu'elle suffiroient pour habiter le païs: & outre ce, grande +quantité d'Esquine entortillee à l'entour des arbrisseaux: Item des +prairies entrecouppées en iles & ilettes le long de la riviere: chose +fort agreable. Cela fait il se partit delà pour aller à la riviere de +Seine distante de la riviere de Somme là où il mit pied à terre, & fut +fort humainement receu du _Paraousti_, homme haut, grave & bien formé +comme aussi sa femme, & cinq filles qu'elle avoit d'une tres-agreable +beauté. Cette femme lui fit present de cinq boulettes d'argent & le +_Paraousti_ lui bailla son arc & ses fleches, & qui est un signe +entr'eux de confederation, & alliance perpetuelle. Il voulut voir +l'effect de nos arquebuses; & comme il vit que cela faisoit un trop plus +grand effort que ses arcs & fleches, il en devint tout pensif, mais ne +voulut faire semblant que cela l'étonnat. + +[Carte la Floride 30, 31 et 32 degrez.] + +Apres avoir rodé la côte il fallut en fin penser de se loger. Conseil +pris, on voyoit qu'au Cap de la Floride c'est un païs tout noyé; au Port +Royal c'est un lieu fort agreable, mais non tant commode ni convenable +qu'il leur étoit de besoin, voulans planter une colonie nouvelle. +Partant trouverent meilleur de s'arreter en la riviere de May, où le +païs est abondant non seulement en mil (que nous appelons autrement blé +Sarazin, d'inde, ou de Turquie, ou du Mahis) mais aussi en or & argent. +Ainsi le vint-neufiéme de Juin tournans la prouë s'en allerent vers +ladite riviere, dans laquelle ilz choisirent un lieu le plus agreable +qu'ilz peurent, où ilz rendirent graces à Dieu, & se mirent à qui mieux +mieux à travailler pour dresser un Fort, & des habitations necessaires +pour leurs logemens, aidez du _Paraousti_ de cette riviere, dit +_Satouriona_, lequel employa ses gens à recouvrer des palmites pour +couvrir les granges & logis, chose qui fut faite en diligence. Mais est +notable qu'en cette contrée on ne peut bâtir à hauts étages, à-cause des +vens impetueux auquels elle est sujette. Je croy qu'elle participe +aucunnement de la violence du _Houragan_, duquel nous parlerons en autre +endroit. La Forteresse achevée, on lui donna le nom, LA CAROLINE, en +l'honneur du Roy Charles, l'endroit de laquelle se pourra remarquer par +la delineation que nous avons faite, & joindre ici du païs que les +François ont découvert en la Floride. + +[Illustration] + + + + +_Navigation dans la riviere de May: Recit des capitaines &_ Paraoustis +_qui sont dans les terres: Amour de vengeance: Ceremonie étrange des +Indiens pour reduire en memoire la mort de leurs peres._ + +CHAP. IX + +QUAND le Capitaine Laudonniere partit de la riviere de May, pour tirer +vers la riviere de Seine, il voulut sçavoir d'où procedoit un lingot +d'argent que le _Paraousti Satouriona_ lui avoit donné: & lui fut dit +que cela se conquetoit à force d'armes, quant les Floridiens alloient à +la guerre contre un certain _Paraousti_ nommé _Timogona_, qui demeuroit +bien avant dans les terres. Pourtant, la Caroline achevée, le Capitaine +Laudonniere ne voulut demeurer oisif, ains se ressouvenant dudit +_Timogona_ il envoya son Lieutenant à-mont la riviere de May avec deux +Indiens pour decouvrir le païs, & sçavoir sa demeure. Ayant cinglé +environ vint lieuës, les Indiens qui regardoient çà & là decouvrirent +trois _Almadie_ (ou bateaux legers) & aussi-tôt s'avancerent à crier +_Timogona, Timogona_, & ne parlerent que de s'avancer pour les aller +combattre jusques à se vouloir jetter dans l'eau pour cet effet, car le +Capitaine Laudonniere avoit promis à _Satouriona_ de ruiner ce +_Timogona_ son ennemi. Le dessein des François n'étant de guerroyer ces +peuples, ains plutôt de les reconcilier les uns avec les autres, le +Lieutenant dudit Laudonniere (dit le sieur d'Ottigni) asseura les +Indiens qui étoient dans lédites _almadies_, & s'approchans il leur +demanda s'ils avoient or, ou argent. A quoy ilz répondirent que non, +mais que s'il vouloit envoyer quelqu'un des siens avec eux ilz le +meneroient en lieu où ils en pourroient recouvrer. Ce qui fut fait. Et +cependant Ottigni s'en retourne. Quinze jours aprés un nommé le +Capitaine Vasseur accompagné d'un soldat fut depeché pour aller sçavoir +des nouvelles de celui que les Indiens avoient mené. Apres avoir monté +la riviere deux jours, ils apperceurent deux Indiens joignant le rivage, +qui étoient au guet pour surprendre quelqu'un de leurs ennemis. Ces +Indiens se doutans de ce qui étoit, dirent à noz François que leur +compagnon n'étoit point chés-eux, ains en la maison du _Paraousti +Molona_, vassal d'un autre grand _Paraousti_, nommé _Olata Ouaé Outina,_ +où ilz leur donnerent addresse. Le _Paraousti Molona_ traitta noz +François honnetement à sa mode, & discourut de ses voisins & alliés & +amis, entre léquels il en nomma neuf, _Cadecha Chilili, Esclavou, +Evacappe, Calanay, Onataquara, Omittaqua, Acquere, Moquosa_, tous +léquels & autres avec lui jusques au nombre de plus de quarante, il +asseura estre vassaux du tres-redouté _Olata Ouaé Outina_. Cela fait, il +se mit semblablement à discourir des ennemis _d'Ouaé Outina_, du nombre +déquels il mit comme le premier le _Paraousti Satouriona_ Capitaine des +confins de la riviere de May, lequel a souz son obeissance trente +_Paraoustis_, dont il y en avoit dix qui tous étoient ses freres. Puis +il en nomma trois autres non moins puissans que _Satouriona_. Le premier +_Potavou_, homme cruel en guerre, mais pitoyable en l'execution de sa +furie. Car il prenoit les prisonniers à merci, content de les marquer +sur le bras gauche d'un signe grand comme celuy d'un cachet, lequel il +imprimoit comme si le fer chaud y avoit passé, puis les renvoyoit sans +leur faire autre mal. Les deux autres étoient nommés _Onathaqua & +Houstaqua_; abondans en richesses, & principalement _Ousthaqua_ habitant +prés les hautes montagnes fecondes en beaucoup de singularités. Qui plus +est _Molona_ recitait que ses alliés vassaux du grand _Olata_ s'armoient +l'estomach, bras, cuisses, jambes & front avec larges platines d'or & +d'argent, & que par ce moyen les fleches ne les pouvoient endommager. +Lors le Capitaine Vasseur lui dit que quelque jour les François iront en +ce païs & se joindroient avec son seigneur _Olata_ pour deffaire tous +ces gens là. Il fut fort réjouï de ce propos, & repondit que le moindre +des _Paraoustis_ qu'il avoit nommez, bailleroit au chef de ce secours la +hauteur de deux piez d'or & d'argent qu'ils avoient ja conquis sur +_Onathaqua & Housthaqua_. J'ai mis ces discours pour montrer que +generalement tous ces peuples n'ont autre but, autre pensée, autre souci +que la guerre, & ne leur sçauroit-on faire plus grand plaisir que de +leur promettre assistance contre leurs ennemis. + +Et pour mieux entretenir le desir de la vengeance, ils ont des façons +étranges & dures pour en faire garder la memoire à leurs enfans, ainsi +que se peut voir par ce qui s'ensuit. Au retour du Capitaine Vasseur, +icelui ne pouvant (contrarié du flot) arriver au gite à la Caroline; il +se retira chés un _Paraousti_ qui demeuroit à Trois lieuës de +_Satouriona_, appellé _Molona_ comme l'autre duquel nous avons parlé. Ce +_Molona_ fut merveilleusement réjouï de la venuë de noz François, +cuidant qu'ils eussent leur barque pleine de tétes d'ennemis, & qu'ilz +ne fussent allés vers le païs de _Timogona_ que pour le guerroyer. Ce +que le Capitaine Vasseur entendant, lui fit à croire que de verité il +n'y étoit allé à autre intention, mais que son entreprise ayant esté +découverte, _Timogona_ avait gaigné les bois, & neantmoins que lui & ses +compagnons en avaient attrappé quelque nombre à la poursuite qui n'en +avoient point porté les nouvelles chés eux. La _Paraousti_ tout ravi de +joye pria le Vasseur de lui conter l'affaire tout au long. Et à +l'instant un des compagnons dudit Vasseur tirant son espee, lui montra +par signes ce qu'il ne pouvoit de paroles; c'est qu'ou trenchant +d'icelle il en avoit fait passer deux qui fuyoient par les foréts, & que +ses compagnons n'en avoient pas fait moins de leur côté. Que si leur +entreprise n'eût esté découverte par _Timogona_ ilz l'eussent enlevé +lui-méme & saccagé tout le reste. A ceste rodomontade le _Paraousti_ ne +sçavoit quelle contenance tenir de joye qu'il avoit. Et sur ce propos un +quidam print une javeline qui estoit fichée à la natte, & comme furieux +marchant à grand pas alla frapper un Indien qui étoit assis en un lieu à +l'écart, criant à haute voix _Hyou_, sans que le pauvre homme se remuat +aucunement pour le coup que patiemment il montroit endurer. A peine +avoir eté remise la javeline en son lieu, que le méme la reprenant il en +dechargea roidement un autre coup sur celui qu'il avoit ja frappé, +s'écriant de méme que devant _Hyou_, & peu de temps aprés le pauvre +homme se laissa tomber à la renverse roidissant les bras & jambes, comme +s'il eüt eté pret à rendre le dernier soupir. Et lors les plus jeunes +des enfans du _Paraousti_ se mit aux pieds du renversé, pleurant +amerement. Peu apres deux autres de ses freres firent le semblable: La +mere vint encore avec grans cris & lamentations pleurer avec ses enfans. +Et finalement arriva une troupe de jeunes filles qui ne cesserent de +pleurer un long espace de temps en la méme compagnie. Et prindrent +l'homme renversé & le porterent avec un triste geste en une autre +cabane, & pleurerent là deux heures: pendant quoy le _Paraousti & ses +camarades ne laisserent de_ boire de la casine, comme ils avoient +commencé, mais en grand silence: Dequoy le Vasseur etonné n'entendant +rien à ces ceremonies, il demanda au _Paraousti_ que vouloient signifier +ces choses, lequel lentement lui répondit, _Thimogona, Thimogona_, sans +autres propos lui tenir. Faché d'une si maigre réponse, il s'adresse à +un autre qui lui dit de méme, le suppliant de ne s'enquerir plus avant +de ces choses, & qu'il eût patience pour l'heure. A tant noz François +sortirent pour aller voir l'homme qu'on avoit transporté, lequel ilz +trouverent accompagné du train que nous avons dit, & les jeunes filles +chauffans force mousse au lieu de linge dont elles lui frottoient le +côté. Sur cela le _Paraousti_ fut derechef interrogé comme dessus. Il +fit réponse que cela n'étoit qu'une ceremonie par laquelle ilz +remettoient en memoire la port & persecution de leurs ancestre +_Paraoustis_, faite par leur ennemi _Thimogona_: Alleguant au surplus +que toutes & quantes fois que quelqu'un d'entre-eux retournoit de ce +païs-là sans rapporter les tétes de leurs ennemis, ou sans amener +quelque prisonnier, il faisoit en perpetuelle memoire de ses +predecesseurs, toucher le mieux aimé de tous ses enfans par les mémes +armes dont ils avoient été tués; afin que renouvellant la playe, la mort +d'iceux fust derechef pleurée. + + + + +_Guerre entre les Indiens: Ceremonies avant que d'y aller: Humanité +envers les femmes & petits enfans: Leur triomphes: Laudonniere demandant +quelques prisonniers est refusé: Etrange accident de tonnerre: +Simplicité des Indiens._ + +CHAP. X + +APRES ces choses le _Paraousti Satouriona_ envoya vers le Capitaine +Laudonniere sçavoir s'il vouloit continuer en la promesse qu'il lui +avoit faite à son arrivée, d'étre ami de ses amis, & ennemi de ses +ennemis, & l'aider d'un bon nombre d'arquebusiers à l'execution d'une +entreprise qu'il faisoit contre _Timogona_. A quoy ledit Laudonniere fit +réponse qu'il ne vouloit pour son amitié encourir l'inimitié de l'autre: +et que quand bien il le voudroit, il n'avoit pour lors moyen de le +faire, d'autant qu'il étoit aprés à se munir de vivres & choses +necessaires pour la conservation de son Fort: joint que ses barques +n'étoient pas prétes, & que s'il vouloit attendre deux lunes, il +aviseroit de faire ce qu'il pourroit. Cette Réponse ne lui fut gueres +agreable, d'autant qu'il avoit ja ses vivres appareillés, & dix +_Paraoustis_ qui l'étoient venuz trouver, si bien qu'il ne pouvoit +differer. Ainsi il s'en alla. Mais avant que s'embarquer il commanda que +promptement on lui apportast de l'eau. Ce fait, jettant le veuë au ciel, +il se mit à discourir de plusieurs choses en gestes, ne montrant rien en +lui qu'une ardante colere. Il jettoit souvent son regard au Soleil, lui +requérant victoire de ses ennemis: puis versa avec la main sur tétes des +_Paraoustis_ partie de l'eau qu'il tenoit en un vaisseau, & le reste +comme par furie & dépit dans un feu préparé tout exprés, & lors il +s'écria par trois fois, _Hé Timogona_: voulant signifier par telles +ceremonies qu'il prioit le Soleil lui faire la grace de répandre le sang +de ses ennemis, & aux _Paraoustis_ de retourner avec ces tétes d'iceux, +qui est le seul & souverain triomphe de leurs victoires. Arrivé sur les +terres ennemies, il ordonna avec son Conseil que cinq des _Paraoustis_ +iroient par la riviere avec la moitié des troupes, & se rendroient au +point du jour à la porte de son ennemi: quant à lui il s'achemineroit +avec le reste par les bois & forets le plus secretement qu'il pourroit: +& qu'étans là arrivés au point du jour, on donneroit dedans le village, +& tueroit-on tout, excepté les femmes & petits enfans. Ces choses furent +executées comme elles avoient eté arrétées, & enleverent les tétes des +morts. Quant aux prisonniers ils en prindrent vingt-quatre, léquels ils +emmenerent en leurs _almadies_, chantant des loüanges au Soleil, auquel +ilz rapportoient l'honneur de leur victoire. Puis mirent les peaux des +tétes au bout de javelots, & distribuerent les prisonniers à chacun des +_Paraoustis_, en sorte que _Satouriona_ en eut treze. Devant qu'arriver +il envoya annoncer cette bonne nouvelle à ceux qui étoient demeurés en +la maison, léquels incontinent se prindrent à pleurer, mais la nuit +venuë ilz se mirent à danser & faire la feste. Le lendemain _Satouriona_ +arrivant, fit planter devant sa porte toutes les tétes (c'est la peau +enlevée avec les cheveux) de ses ennemis, & les fit environner de +banchages de laurier. Incontinent pleurs & gemissemens, léquels avenant +la nuit, furent changés en danses. + +Le Capitaine Laudonniere averti de ceci pria le _Paraousti Satouriona_, +de lui envoyer deux de ses prisonniers: ce qu'il refusa. Occasion que +Laudonniere s'y en alla avec vingt soldats; & entre tint une mine +renfrongnée sans parler à _Satouriona_. En fin au bout de demie heure il +demanda où étoient les prisonniers que l'on avoit pris à _Timogona_, & +commanda qu'ilz fussent amenés. Le _Paraousti_ dépité & étonné tout +ensemble fut long temps sans repondre. En fin il dit qu'étans épouvantez +de la venuë des François ils avoient pris la fuite par les bois. Le +Capitaine Laudonniere faisant semblant de ne le point entendre, demanda +derechef les prisonniers. Lors _Satouriona_ commanda à son fils de les +chercher. Ce qu'il fit & les amena une heure aprés. Ces pauvres gens, +voulans se prosterner devant Laudonniere, il ne le souffrit, & les +emmena au Fort. Le _Paraousti_ ne fut gueres content de cette bravade, & +songeoit les moyens de s'en venger, mais dissimulant son mal-talent ne +laissoit de lui envoyer des messages & presens. Laudonniere homme accort +l'ayant remercié de ses courtoisies lui fit sçavoir qu'il desiroit +l'appointer avec _Timogona_, moyennant quoy il auroit passage ouvert +pour Aller contre _Onathaqua_ son ancien ennemi: & que ses forces +jointes avec celles d'_Olata Ouaé Outina_ haut et puissant _Paraousti_, +ilz pourroient ruiner tous leurs ennemis,& passer les confins des plus +lointaines rivieres meridionales. Ce que _Satouriona_ fit semblant de +trouver bon, suppliant ledit Laudonniere y tenir la main, & que de sa +part il garderoit tout ce qu'en son nom il passeroit avec _Timogona_. + +Aprés ces choses il tomba à demie lieuë du fort des François un foudre +du Ciel tel qu'il n'en a jamais eté veu de pareil, & partant sera bon +d'en faire ici le recit pour clorre ce chapitre. Ce fut à la fin du mois +d'Aoust, auquel temps jaçoit que les prairies fussent toutes vertes & +arrousées d'eaux, si est-ce qu'en un instant ce foudre en consomma plus +de cinq cens arpens, & brula par sa chaleur ardante tous les oiseaux des +prairies chose qui dura trois jours en feu & éclairs continuels. Ce qui +donnoit bien à penser à nos François, non moins qu'aux Indiens, léquels +pensans que ces tonnerres fussent coups de canons tirez sur eux par les +nôtres, envoyerent au Capitaine Laudonniere des harangueurs pour lui +témoigner le desir que le _Paraousti Allicamani_ avoit d'entretenir +l'alliance qu'il avoit avec lui, & d'étre employé à son service: & +pour-ce, qu'il trouvoit fort étrange la canonnade qu'il avoit fait tirer +vers sa demeure, laquelle avoit fait bruler une infinité de verdes +prairies, & icelles consommées jusques dedans l'eau, approché méme si +prés de sa maison qu'il pensoit qu'elle deut bruler: pour ce, le +supplioit de cesser, autrement qu'il seroit contraint d'abandonner sa +terre. Laudonniere ayant entendu la folle opinion de cet homme, +dissimula ce qu'il en pensoit, & repondit joyeusement qu'il avoit fait +tirer ces canonnades pour la rebellion faite par _Allicamani_, quant il +l'envoya sommer de lui renvoyer les prisonniers qu'il detenoit du grand +_Olea Ouaé Outina_, non qu'il eût envie de lui mal faire, mais s'étoit +contenté de tirer jusques à mi-chemin, pour lui faire paroitre sa +puissance: l'asseurant au reste que tant, qu'il demeureroit en cette +volonté de lui rendre obeïssance, il lui seroit loyal defenseur contre +tous ses ennemis. Les Indiens contentez de cette reponse, retournerent +vers leur _Paraousti_, lequel nonobstant l'asseurance s'absenta de sa +demeure l'espace de deux mois, & s'en alla à vingt-cinq lieues de là. + +Les trois jours expirés le tonnerre cessa & l'ardeur s'éteignit du tout. +Mais és deux jours suivans il survint en l'air une chaleur si excessive, +que la riviere préque ne bouilloit, & mourut une si grande quantité de +poissons & de tant d'especes, qu'en l'emboucheure de la riviere il s'en +trouva des morts pour charger plus de cinquante charriots; dont +s'ensuivit une si grande putrefaction en l'air qu'elle causa force +maladies contagieuses, & extremes maladies aux François, déquels +toutefois par la grace de Dieu, aucun ne mourut. + + + + +_Renvoy des prisonniers Indiens à leur Capitaine: Guerre entre deux +Capitaines Indiens: Victoire à l'aide des Francçois: Conspiration contre +Laudonniere: Retour du Capitaine Bourdet en France._ + +CHAP. XI + +LA fin pour laquelle le Capitaine Laudonniere avoir demandé les +prisonniers à _Satouriona_ étoit pour les renvoyer à _Ouaé Outina_, & +par ce moyen pouvoir par son amitié, plus facilement penetrer dans les +terres. Ainsi le dixiéme Septembre, s'étant embarqué le sieur d'Arlac, +le Capitaine Vasseur, le Sergent, & dix soldats, ilz navigerent jusques +à quatre vints lieuës, bien receuz par tout, & en fin rendirent les +prisonniers à _Outina_, lequel aprés bonne chere pria le sieur d'Arlac +de l'assister à faire la guerre à un de ses ennemis, nommé _Potavou_. Ce +qu'il lui accorda, & renvoya le Vasseur avec cinq soldats. Or pource que +c'est la coutume des Indiens de guerroyer par surprise, _Outina_ +delibera de prendre son ennemi à la Diane, & fit marcher ses gens toute +la nuit en nombre de deux cens, léquels ne furent si mal avisez qu'ils +ne priassent les arquebusiers François de se mettre en téte, afin +(disoient-ilz) que le bruit de leurs arquebuses étonnat leurs ennemis. +Toutefois ilz ne sceurent aller si subtilement que _Potavou_ n'en fût +averti, encores que distant de vint-cinq lieuës de la demeure +d'_Outina_. Ilz se mirent donc en bon devoir & sortirent en grande +compagnie; mais se voyans chargez d'arquebusades (qui leur étoit chose +nouvelle) et leur Capitaine du premier coup par terre d'un coup +d'arquebuse qu'il eut au front tiré par le sieur d'Arlac, ilz quitterent +la place: & les Indiens d'_Outina_ prindrent hommes, femmes, & enfans +prisonniers par le moyen de noz François, ayans toutefois perdu un +homme. Cela fait, le sieur d'Arlac s'en retourna, ayant receu d'_Outina_ +quelque argent & or, des peaux peintes & autres hardes, avec mille +remercimens: & promit davantage fournir aux François trois cens hommes +quand ils auraient affaire de lui. + +Pendant que Laudonniere travailloit ainsi à acquerir des amis, voici des +conspirations contre lui. Un perigourdin nommé la Roquette débaucha +quelques soldats, disant que par sa magie il avoit decouvert une mine +d'or ou d'argent à-mont la riviere, de laquelle ilz devoient tous +s'enrichir. Avec la Roquette y en avoit encore un autre nommé le Genre, +lequel pour mieux former la rebellion disoit que leur Capitaine les +entretenoit au travail pour les frustrer de ce gain, & partant falloit +élire un autre Capitaine, & se depecher de cetui-ci. Le Genre lui-méme +porta la parole à Laudonniere du sujet de leur plainte. Laudonniere fit +réponse qu'ilz ne pouvoient tous aller aux terres de la mine, & qu'avant +partir il falloyt rendre la Forteresse en defense contre les Indiens. Au +reste qu'il trouvoit fort étrange leur façon de proceder, & que s'il +leur sembloit que le Roy n'eût fait la depense du voyage à autre fin, +que pour les enrichir de pleine arrivée, ilz se trompoient. Sur cette +réponse ilz se mirent à travailler portans leurs armes quant & eux en +intention de tuer leur Capitaine s'il leur eût tenu quelques propos +facheux, méme aussi son Lieutenant. + +Le Genre (que Laudonniere tenoit pour son plus fidele) voyant que par +voye de fait il ne pouvoit venir à bout de son mechant dessein, voulut +tenter une autre voye, & pria l'Apothicaire de mettre quelque poison +dans certaine medecine que Laudonniere devoit prendre, ou lui bailler de +l'arsenic ou sublimé, & que lui-méme le mettroit dans son breuvage. Mais +l'Apothicaire le renvoya éconduit de sa demande, comme aussi fit le +maitre des artifices. Se voyant frustré de ses mauvais desseins, il +resolut avec d'autres de cacher souz le lict dudit Laudonniere un +barillet de poudre à canon, & par une trainée, y mettre le feu. Sur ces +entreprises un Gentil-homme qu'iceluy Laudonniere avoit ja depeché pour +retourner en France, voulant prendre congé de lui, l'avertit que le +Genre l'avoit chargé d'un libelle farci de toutes sortes d'injures +contre lui, son Lieutenant, & tous les principaux de la compagnie. Au +moyen dequoy il fit assembler tous ses soldats, & le Gentil-homme nommé +le Capitaine Bourdet, avec tous les siens (léquels dés le quatriéme de +Septembre étoient arrivés à la rade de la riviere) & fit lire en leur +presence à haute voix le contenu au libelle diffamatoire, afin de faire +conoitre à tous la mechanceté du Genre, lequel s'étant evadé dans les +bois demanda pardon au sieur Laudonniere, confessant par ses lettres +qu'il avoit merité la mort, se soumettant à sa misericorde. Cependant le +Capitaine Bourdet se met à la voile le deuxiéme Novembre pour retourner +en France; s'étant chargé de ramener sept ou huit de ces seditieux, non +compris le Genre, lequel il ne voulut, quoy qu'il lui offrit grande +somme d'argent pour ce faire. + + + + +_Autres diverses conspirations contre le Capitaine Laudonniere: & ce qui +en avint._ + +CHAP. XII + +TROIS jours apres le depart du Capitaine Bourdet, Laudonniere aprés +avoir evadé une conspiration retombe en une autre, voire en deux & en +trois: la premiere pratiquée par quelques matelots que le Capitaine +Bourdet lui avoit laissés, léquels debaucherent ceux dudit Laudonniere, +au moyen de la proposition qu'ilz leur firent d'aller aux _Entilles_ +butiner quelque chose sur les Hespagnols, & que là y avoit moyen de se +faire riches. Ainsi le Capitaine les ayans envoyé querir de la pierre, & +de la terre pour faire briques à une lieuë & demie de Charle-fort, selon +qu'ils avoient accoutumé, ilz s'en allerent tout à fait, & prindrent une +barque passagere d'Hespagnols prés l'ile de Cuba, en laquelle ilz +trouverent quelque nombre d'or & d'argent qu'ilz saisirent: & avec ce +butin tindrent quelque temps la mer jusques à ce les vivres leur +vindrent à faillir; ce qui fut cause que veincuz de famine ilz se +rendirent à la Havane, ville principale de l'ile de Cuba, dont avint +l'inconvenient que nous dirons ci-apres. + +Qui pis est deux Charpentiers Flamens que la méme Bourdet avoit laissés, +emmenerent une autre barque qui restoit, de sorte que Laudonniere +demeura sans barque ni bateau. Je laisse à penser s'il estoit à son +aise. La dessus il fait chercher ses larrons: il n'en a point de +nouvelles. Il fit donc batir deux grandes barques, & un petit bateau en +toute diligence, & étoit la besongne ja fort avancée, quand l'avarice & +l'ambition, mere de tous maux, s'enracinerent aux coeurs de quatre ou +cinq soldats auquels cet oeuvre & travail ne plaisoit point. + +Ces maraux commencerent à pratiquer les meilleurs de la troupe, leur +donnans à entendre, que c'étoit chose vile & deshonnéte à hommes de +maison comme ils étoient de s'occuper ainsi à un travail abject & +mechanique, ettendu qu'ilz pouvoient se rendre galans-hommes & riches +s'ilz vouloient busquer fortune au Perou & aux _Entilles_, avec les deux +barques qui se batissoient. Que si le fait étoit trouvé mauvais en +France ils auroient moyen de se retirer en Italie ou ailleurs, attendant +que la colere se passeroit: puis il surviendroit quelque guerre que +feroit tout oublier. Ce mot de richesse sonna si bien aux oreilles de +ces soldats, qu'en fin aprés avoir bien consulté l'affaire ilz se +trouverent jusques au nombre de soixante-six, léquels prindrent pretexte +de remontrer à leur Capitaine le peu de vivres qui leur restoit pour se +maintenir jusques à ce que les navires vinssent de France. Pour à quoy +remedier leur sembloit necessaire de les envoyer à la Nouvelle-Hespagne, +au Perou, & à toutes les iles circonvoisines, ce qu'ilz le supplioient +leur vouloir permettre. Le Capitaine qui se doutoit de ce qui étoit, & +qui sçavoit le commandement de la Royne lui avoit fait de ne faire tort +aux sujets du Roy d'Hespagne, une chose dont il peût concevoir jalousie, +leur fit réponse que les barques achevées il donneroit si bon ordre à +tout qu'ilz ne manqueroient point de vivres, joint qu'il en avoient +encore pour quatre mois. De cette réponse ilz firent semblant d'étre +contens. Mais huit jours aprés voyans leur capitaine malade, oublians +tout honneur & devoir, ilz commencent de nouveau à rebattre le fer, & +protestent de se saisir du corps de garde & du Fort, voire de violenter +leur Capitaine s'ils ne vouloit condescendre à leur méchant desir. + +Ainsi les cinq principaux autheurs de la sedition armez de corps de +cuirasse, la pistole au poing, & le chien abbattu entrerent en sa +chambre, disans qu'ilz vouloient aller à la nouvelle Hespagne chercher +leur aventure. Le Capitaine leur remontra qu'ilz regardassent bien à ce +qu'ilz vouloient faire. A quoy ilz répondirent que tout y étoit regardé, +& qu'il falloit leur accorder ce point, & ne restoit plus sinon de leur +bailler les armes qu'il avoit en son pouvoir, de peur que (si +vilainement outragé par eux) il ne s'en aidât à leur desavantage. Ce que +ne leur ayant voulu accorder, ilz prindrent tout de force, & +l'emporterent hors de sa maison: méme apres avoir offensé un +Gentil-homme qui s'en formalisoit. Puis se saisirent dudit Capitaine, & +l'envoyerent prisonnier en un navire qui étoit à l'ancre au milieu de la +riviere, où il fut quinze jours, assisté d'un homme seul, sans visite +d'aucun: & desarmerent tous ceux qui tenoient son parti. En fin ilz lui +envoyerent un congé pour signer, lequel ayant refusé ilz lui manderent +que s'il ne le signoit ilz lui iroient couper la gorge. Ainsi contraint +de signer leur congé, il leur bailla quelques mariniers avec un pilote +nommé Trenchant. Les barques parachevées, ilz les armerent des munitions +du Roy, de poudres, de balles & d'artillerie, & contraignirent le +Vasseur leur livrer l'enseigne de son navire: puis s'en allerent en +intention de faire voile en un lieu des _Entilles_ nommé _Leaugave_, & y +prendre terre la nuit de Noé, à fin de faire un massacre & pillage +pendant qu'on diroit la Messe de minuit. Mais comme Dieu n'est parmi +telles gens, ils eurent de la division avant que partir, de sorte qu'ilz +se separerent au sortir de la riviere, & ne se veirent qu'au bout de six +semaines: pendant lequel temps l'une des barques print un bergantin +chargé de quelque nombre de _Cassava_ espece de pain de racine blanc & +bon à manger, avec quelque peu de vin: & en cette conquéte perdirent +quatre hommes, sçavoir deux tués, & deux prisonniers: toutefois le +bergantin leur demeura, & y transporterent un bonne partie de leurs +hardes. De là ilz resolurent d'aller à _Baracou_ village de l'ile +Jamaïque, où arrivés ils trouverent une caravelle de cinquante à +soixante tonneaux qu'ils prindrent: & aprés avoir fait bonne chere au +village cinq ou six jours, ilz s'embarquerent dedans abandonnans leur +seconde barque, & tirerent vers le cap de _Thibron_, ou ilz +rencontrerent une patache qu'ilz prindrent de force aprés avoir +longuement combattu. En cette patache fut pris le Gouverneur de la +_Jamaïque_, avec beaucoup de richesses tant d'or & d'argent, que de +marchandises déquelles noz seditieux ne se contentans, delibererent en +chercher encore en leur caravelle, & tirerent vers la _Jamaïque_. Le +Gouverneur fin & accort se voyant conduit au lieu où il demandoit & +commandoit, fit tant par ses douces paroles, que ceux qui l'avoient +prins lui permirent mettre dans une barquette deux petits garçons pris +quant & lui, & les envoyer au village vers sa femme, à fin de l'avertir +qu'elle eût à faire provisions de vivres pour les lui envoyer. Mais au +lieu d'écrire à sa femme, il dit secrettement aux garçons qu'elle se mit +en tout devoir de faire venir les vaisseaux des ports circonvoisins à +son secours. Ce qu'elle fit si dextrement, qu'un matin à la pointe du +jour comme les seditieux se tenoient à l'embouchure du port ilz furent +pris n'ayans peu découvrir les vaisseaux Hespagnols, tant pour +l'obscurité du temps, que pour la longueur du port. Il est vray que les +vint cinq ou vint-six qui étoient au bergantin les apperceurent, mais ce +fut quand ilz furent prés, & n'ayans le loisir de lever les ancres, +couperent le cable & s'enfuirent, & vindrent passer à la veuë de la +_Havane_ en l'ile de Cuba. Or le pilote Trenchant, le trompette & +quelques autres mariniers qui avoient eté emmenez par force en ce voiage +ne desirans autre chose qu s'en retourner vers leur Capitaine +Laudonniere, s'accordernent ensemble de passer la traverse du canal de +_Gahame_, tandis que les seditieux dormiroient, s'ilz voyaient le vent à +propos: ce qu'ilz firent si bien que le matin au poinct du jour environ +le vint-cinquiéme de Mars, ilz se trouverent à la côte de la Floride, où +conoissant le mal par eux commis, ilz se firent par maniere de moquerie +à contrefaire les Juges (mais ce fut aprés vin boire) d'autres +contrefaisoient les Advocats, un autre concluoit disant, Vous serez +causes telles que bon vous semblera, mais si étans arrivés au Fort de la +Caroline le Capitaine ne vous fait tretous pendre je ne le tiendray +jamais pour homme de bien. Leur voile ne fut plutôt découverte en la +côte qu'un _Paraousti_, nommé _Patica_ en envoya avertir le Capitaine +Laudonniere. Sur ce le brigantin affamé vint surgir à l'embouchure de la +riviere de May, & par le commandement d'icelui Capitaine fut amené +devant le Fort de la Caroline. Trente soldats lui furent envoyez pour +prendre les quatre principaux autheurs de la sedition, auquels on mit +les fers aux piés, & à tous le Capitaine Laudonniere fit une remontrance +du service qu'ilz devoient au Roy, duquel ilz recevoient gages & de leur +trop grande oubliance: adjoutant à ceci qu'ayans échapé la justice des +hommes ilz n'avoient peu éviter celle de Dieu. Aprés quoy les quatre +enferrez furent condamnés à étre pendus & étranglez. Et voyans qu'il n'y +avoit point d'huis de derriere contre cet arret, ilz se mirent en devoir +de prier Dieu. Toutefois l'un des quatre pensant mutiner les soldats +leur dit ainsi: Comment mes freres & compagnons, souffrirez-vous que +nous mourions ainsi honteusement? A cela Laudonniere prenant la parole +respondit qu'ilz n'étoient point compagnons de seditieux & rebelles au +service du Roy. Neantmoins les soldats supplierent le Capitaine de les +faire passer par les armes, & que puis aprés si bon luy sembloit les +corps seroient penduz. Ce qui fut executé. Voila l'issuë de leur +mutinerie, laquelle je croy avoir eté cause de la ruine des affaires des +François ne la Floride, & que les Hespagnols irritez les allerent +par-aprés forcer, quoy qu'il leur en ait couté la vie. Ici est à +remarquer qu'en toutes conquétes nouvelles, soit en mer, soit en terre, +les entreprises sont ordinairement troublées, étans les rebellions +aisées à se lever, tant par l'audace que donne aux soldats l'éloignement +du secours, que par l'espoir qu'ils ont de faire leur profit, comme il +se voit assez par les histoires anciennes, & par les hurtades avenuës +dans notre siecle à Christophe Colomb, apres sa premiere découverte: à +_François Pezarre, à Diego d'Alimagre_ au Perou & à _Fernand Cortès_. + + + + +_Ce que fit le Capitaine Laudonniere étant delivré de ses seditieux: +Deux Hespagnols reduits à la vie des Sauvages. Les discours qu'ilz +tindrent tant d'eux-mémes, que des peuples Indiens: Habitans de Serropé +ravisseurs de filles: Indiens dissimulateurs._ + +CHAP. XIII + +AYANT parlé de ces rebellions, il faut maintenant reprendre nos erres, & +aller titre de prison le Capitaine Laudonniere à l'ayde du sieur +d'Ottigni son Lieutenant & de son Sergent, qui aprés le depart des +mutins l'allerent querir & le remenerent au Fort, là où arrivé il +assembla ce qui restoit, & leur remontra les fautes commises par ceux +qui l'avoient abandonné, les priant leur en souvenir pour en témoigner +un jour en temps & lieu. Là dessus chacun promet bonne obeïssance, à +quoy ilz n'ont oncques depuis failli, & travaillerent de courage, qui +aux fortifications, qui aux barques, qui à autre chose. Les indiens le +visitoient souvent lui apportans des presens, comme poissons, cerfs, +poules d'Inde, leopars, petits ours, & autres vivres qu'il recompensoit +de quelques menuës marchandises. Un jour il eut avis qu'en la maison +d'un _Paraousti_, nommé _Onathaqua_ demeurant à quelque cinquante lieuës +loin de la Caroline vers le Su, y avait deux hommes d'autre nation que +la leur: par promesse de recompense il les fit chercher & amener. +C'étoient des Hespagnols nuds, portans cheveux longs jusques aux +jarrets, bref ne differans plus en rien des Sauvages. On leur coupa les +cheveux léquels ilz ne voulurent perdre, ains les envelopperent dans un +linge, disans qu'ilz les vouloient reporter en leur païs, pour temoigner +le mal qu'ils avoient enduré aux Indes. Aux cheveux de l'un fut trouvé +quelque peu d'or caché pour environ vint cinq escus, dont il fit present +au Capitaine. Enquis de leur venuë en ce païs-là, & des lieux où ilz +pouvoient avoir été: ilz répondirent qu'il y avoit dé-ja quinze ans +passez que trois navires dans l'un déquels ils étoient, se perdirent au +travers d'un lieu nommé _Calos_ sur des basses que l'on dit _Les +Martyres_, & que le _Paraousti_ de _Calos_ retira la plus grande part +des richesses qui y étoient, mais la pluspart des hommes se sauva, & +plusieurs femmes, entre léquelles y avoit trois ou quatre Damoiselles +mariées demeurantes encor', & leurs enfans aussi, avec ce _Paraousti_ de +_Calos_: qui étoit puissant & riche, ayant un fosse de la hauteur d'un +homme & large comme un tonneau, pleine d'or & d'argent, laquelle il +étoit fort aisé d'avoir avec quelque nombre d'arquebuziers. Disoient +aussi que les hommes & femmes és danses portoient à leurs ceintures des +platines d'or larges comme une assiette, la pesanteur déquelles leur +faisoit empechement à la danse. Ce qui provenoit la pluspart des navires +Hespagnoles qui ordinairement se perdoient en ce detroit. Au reste que +ce _Paraousti_ pour étre reveré de ses sujets leur faisoit à croire que +ses sorts & charmes étoient cause des biens que la terre produisoit: & +sacrifioit tous les ans un homme au temps dela moisson, pris au nombre +des Hespagnols qui par fortune s'étoient perdus en ce detroit. + +L'un de ces Hespagnols contoit aussi qu'il avoit long temps servi de +messager à ce _Paraousti_ de _Calos_: & avoit de sa part visité un autre +_Paraousti_ nommé _Oatchaqua_, demeurant à cinq journées loin de +_Calos_: mais qu'au milieu du chemin y avoit une ile située dans un +grand lac d'eau douce, appelée _Serropé_, grande environ de cinq lieuës, +& fertile principalement en dates qui proviennent des palmes, dont ilz +font un merveilleux traffic, non toutefois si grand que d'une certaine +racine propre à faire du pain, dont quinze lieuës alentour tout le païs +est nourri. Ce qui apporte de grandes richesses aux habitans de l'ile; +léquelz d'ailleurs sont fort belliqueux, comme ils ont quelquefois +témoigné enlevans la fille d'_Oatchaqua_, et ses compagnes, laquelle +jeune fille il envoyoit au _Paraousti_ de _Calos_ pour la lui donner en +mariage. Ce qu'ilz reputent une glorieuse victoire, car ilz se marient +puis aprés à ces filles, & les aiment éperduëment. + +Davantage comme le _Paraousti Satouriona_ sans cesse importunat le +Capitaine Laudonniere de se joindre avec lui pour parfaire la guerre à +_Ouaé Outina_, disant que sans son respect il l'eût plusieurs fois +deffait: & en fin eût accordé la paix: les deux Hespagnols qui +connoissoient le naturel des Indiens donnerent avis de ne se point fier +à eux, pource que quand ilz faisoient bon visage, c'étoit lors qu'ilz +machinoient quelque trahison: & estoient les plus grands dissimulateurs +du monde. Aussi ne s'y fioient noz François que bien à point. + + + + +_Comme Laudonniere fait provision de vivres: Découverte d'un Lac grand à +perte de veuë. Montagne de la Mine: Avarice des Sauvages: Guerre: +Victoire à l'aide des François._ + +CHAP. XIV + +LE mois de Janvier venu, le Capitaine n'étoit sans souci à cause des +vivres qui tous les jours appetissoient: partant il envoyoit de tous +côtez vers les _Paraoustis_ ses amis, qui le secouroient. Entre autres +la veuve du _Paraousti Hiocaia_ demeurante à douze lieuës du Port des +François, lui envoya deux barques pleines de mil & de gland, avec +quelques hottes pleines de fueilles de _Cassine_, dequoy ilz font leur +breuvage. Cette veuve étoit tenuë pour la plus belle de toute les +Indiennes, tant honorée de ses sujets, que la pluspart du temps ilz la +portoient sur leurs épaules, ne voulans qu'elle allat à pied. Il survint +en ce temps-là une telle manne de ramiers par l'espace d'environ sept +semaines, que noz François en tuoient chacun jour plus de deux cens par +le bois. Ce qui ne leur venoit mal à point. Et comme il n'est pas bon de +tenir un peuple en oisiveté, le Capitaine employait ses gens à visiter +ses amis, & ce faisant découvrir le dedans des terres, & acquerir +toujours de nouveaux amis. Ainsi envoyant quelques-uns des siens à mont +la riviere, ils allerent si avant qu'ilz furent bien trente lieuës au +dessus d'un lieu nommé _Mathiaqua_, & là découvrirent l'entrée d'un lac, +à l'autre coté duquel ne se voyoit aucune terre, selon le rapport des +Indiens, qui méme bien souvent avoient monté sur les plus hauts arbres +du païs pour voir la terre, sans la pouvoir découvrir. Et quand je +considere ceci, & en fais un rapport avec ce qu'écrit Champlein au +voyage qu'il fit en la grande riviere de _Canada_ en l'an mille six cens +trois d'un grand lac qui est au commencement de cette riviere & d'où +elle sort, lequel a trente journées de long, & au bout l'eau y est +salée, étant douce au commencement; je suis préque induit à croire que +c'est ici le méme lac, & qui aboutit à la mer du Su. Toutefois le méme +dit au rapport des Sauvages qu'en la riviere des Iroquois (qui se +decharge en ladite riviere de _Canada_) y a deux lacs longs chacun de +cinquante lieuës, & que du dernier sort une riviere qui va descendre en +la Floride à cent ou sept-vints lieuës d'icelui lac. Mais ceci n'étant +encore bien averé, je m'arréte aussitôt à ma premiere conjecture. + +Noz François ayans borné leur découverte à ce lac, ne pouvans passer +outre, revindrent par les villages _Edelano, Eneguape, Chilili, Patica, +& Caya,_ d'où ils allerent visiter le grand _Ouaé Outina_, lequel fit +tant qu'il retint six de noz François, bien aise de les avoir prés de +lui. Avec la barque s'en retourna un qui étoit demeuré là il y avoit +plus de six mois, lequel rapporta que jamais il n'avoit veu un plus beau +païs. Entre autre choses, qu'il avoit veu un lieu nommé _Hestaqua_ d'où +le _Paraousti_ était si puissant, qu'il pouvoit mettre trois ou quatre +mille Sauvages en campagne, avec lequel si les François se vouloient +entendre ils assujettiroient tout le païs en leur obeïssance: & +possederoient la montagne de _Palassi_, au pied de laquelle sort un +ruisseau, où les Sauvages puisent l'eau avec une cane de roseau creuse & +seche jusques à ce que la cane soit remplie, puis ils la secouent, & +trouvent que parmi le sable y a force grains de cuivre & d'argent. + +En ces quartiers avoit demeuré fort long temps un François nommé Pierre +Gambie pour apprendre les langues, & trafiquer avec les Indiens, & comme +il retournoit à la Caroline conduit dans un _Canoa_ (petit bateau tout +d'une piece) par deux Sauvages ilz le tuerent pour avoir quelque +quantité d'or & d'argent qu'il avoit amassé. + +Quelques jours aprés le _Paraousti Outina_ demanda des forces aux +François pour guerroyer son ennemi _Potavou_, afin d'aller aux montagnes +sans empechement. Sur-ce conseil pris, le Capitaine lui envoya trente +arquebuziers, quoy qu'_Outina_ n'en eut demandé que neuf ou dix (car il +se faut deffier de ce peuple) léquels arrivés, on charge de vivres +femmes, enfans, & hermaphrodites, dont y a quantité en ce païs-là. Ne +pouvans arriver en un jour vers _Potavou_, ilz campent dans les bois, & +se partissent six à six faisans des feux alentour du lieu où est couché +le _Paraousti_, pour la garde duquel sont ordonnez certains archers, +auquels il se fie le plus. Le jour venu ilz arrivent prés d'un lac, où +découvrans quelques pécheurs, ilz ne passèrent outre (car ilz ne font +point la pecherie sans avoir nombre de sentinelles au guet). En fin +pensans les surprendre ilz n'en peurent attraper qu'un, lequel fut tué à +coups de fleches, & tout mort les Sauvages le tirerent à bord, lui +enleverent la peau de la téte, & lui couperent les deux bras, reservans +les cheveux pour en faire des triomphes. _Outina_ se voyant découvert +consulta son _Jarva_, c'est à dire Magicien, lequel apres avoir fait +quelques signes hideux à voir, & prononcé quelques paroles, dit à +_Outina_, qu'il n'étoit pas bon de passer outre, & que _Potavou_ +l'attendoit avec deux mille hommes, léquels étoient tous fournis de +cordes pour lier les prisonniers qu'ils s'asseuroit prendre. Cette +réponse ouïe, _Outina_ ne voulut passer outre. Dequoy le sieur d'Ottigni +faché, dit qu'on lui donnat un guide, & qu'il les vouloit aller attaquer +avec sa petite troupe. _Outina_ eut honte de ceci, & voyant ce bon +courage delibera de tenter la fortune. Ilz ne faillirent pas de trouver +l'ennemy au lieu ou le Magicien avoit dit, & là se fit l'ecarmouche, qui +dura bien trois grosse heures: en laquelle veritablement _Outina_ eût +eté deffait sans les arquebuziers François qui porterent tout le faix du +combat, & tuerent un grand nombre des soldats de _Potavou_, qui fut +cause de les mettre en route. _Outina_ se contentant de cela fit retires +ses gens, au grand mécontentement du sieur d'Ottigni, qui desiroit fort +de poursuivre la victoire. Apres qu'_Outina_ fut arrivé en sa maison il +envoya les messagers à dix-huict ou vint _Paraoustis_ de ses vassaux, +les avertir de se trouver aux fétes & danses qu'il entendoit celebrer à +cause de la victoire. Cela fait, Ottigni s'en retourne lui laissant +douze hommes pour son asseurance. + + + + +_Grande necessité de vivres entre les François accrue jusques à une +extreme famine: Guerre pour avoir la vie: Prise d'_Outina: _Combat des +François contre les Sauvages: Façon de combattre d'iceux Sauvages._ + +CHAP. XV + +NOS François Floridiens avoient eu promesse de rafraichissement & +secours dans la fin du mois d'avril. Cet espoir fut cause qu'ilz ne se +donnoient gueres de peine de bien ménager leurs vivres, qui leur étoient +également distribué par l'ordonnance du Capitaine, autant au plus petit +qu'à lui-méme: Or n'en pouvoient ilz plus recouvrer du païs, par-ce que +durant les mois de Janvier Février, & Mars, les Indiens quittent leurs +maisons, & vont à la chasse par le vague des bois. Cela fut cause que le +mois de May venu sans qu'il arrivat rien de France. Ilz se trouverent en +necessité de vivres jusques à courir aux racines de la terre, & à +quelques ozeilles qu'ilz trouvoient par les bois & les champs. Car ores +que les Sauvages fussent de retour, ayans au paravant troqué leur mil, +féves, & fruits, pour de la marchandise, ilz ne donnoient aucun secours +que de poisson, sans quoy veritablement les nôtres fussent morts de +faim. Cette famine dura six semaines, pendant lequel temps ilz ne +pouvoient travailler, & s'en alloient tous les jours sur le haut d'une +montagne en sentinelle voir s'ilz découvriroient point quelque vaisseau +François. En fin frustrez de leur esperance, ilz s'assemblent & prient +le Capitaine de donner ordre au retour, & qu'il ne falloit laisser +passer la saison. Il n'y avoit point de navire capable de les recevoir +tous, si bien qu'il en falloit batir un. Les charpentiers appellez +promirent qu'en leur fournissant les choses necessaires ilz le +rendroient parfait dans le huitiéme d'Aoust. Là dessus chacun au +travail: il ne restoit qu'à trouver des vivres. Ce que le Capitaine +entreprit faire avec quelques-uns de ses gens & les matelots. Pour quoy +accomplir il s'embarque sur la riviere sans aucuns vivres pour en aller +chercher, se sustentant seulement de framboises, & d'une certaine graine +petite & ronde, & de racines de palmites qui étoient és côtes de cette +riviere, en laquelle aprés avoir navigé en vain, il fut contraint de +retourner au Fort, où les soldats commençans à s'ennuyer du travail, à +cause de l'extréme famine qui les pressoit, proposerent pour le remede +de leur vie, de se saisir d'un des _Paraoustis_. Ce que le Capitaine ne +voulut faire du commencement, ains les envoya avertir de leur necessité, +& les prier de leur bailler des vivres pour de la marchandise; ce qu'ilz +firent l'espace de quelques jours qu'ils apporterent du gland & du +poisson, mais les Indiens reconoissans la necessité des François, ilz +vendoient si cherement leurs denrées, qu'en moins de rien ilz leur +tirerent toute la marchandise qu'il avoient de reste. Qui pis est +craignans d'étre forcés, ilz n'approcherent plus du Fort que de la +portée d'une arquebuze. Là les soldats alloient tout extenués & le plus +souvent se depouilloient de leurs chemises pour avoir un poisson. Que si +quelquefois ilz remontroient le prix excessif, ces méchans repondoient +brusquement: Si tu fais si grand cas de ta marchandies, mange-la, & nous +mangerons nôtre poisson; puis ilz s'éclatoient de rire & se mocquoient +d'eux: Ce que les soldats ne pouvans souffrir, avoient envie de leur en +faire payer la folle enchere, mais le Capitaine les appaisoit au mieux +qu'il pouvoit. A la parfin il s'avisa d'envoyer vers _Outina_ le prier +de le secourir de grand & de mil. Ce qu'il fit assez petitement, & en +lui baillant deux fois autant que la marchandise valoit. + +Sur ces entrefaites se presenta quelque occasion de respirer sur ce +qu'_Outina_ manda qu'il vouloit faire prendre & chatier un _Paraousti_ +de ses sujets, lequel avoit des vivres: & que si on le vouloit aider de +quelques forces il conduiroit les François au village de cetui-là. Ce +que fit le Capitaine Laudonniere, mais arrivez vers _Outina_ il les fit +marcher contre ses autres ennemis. Ce qui depleut au sieur d'Ottigni +conducteur de l'oeuvre, & eut mis _Outina_ en pieces sans le respect de +son Capitaine. Cette mocquerie rapportee au Fort de la Caroline, les +soldats r'entrent en leur premiere deliberation de punir l'audace & +mechanceté des Sauvages, & prendre un de leurs _Paraoustis_ prisonnier. +Laudonniere comme forcé à ceci en voulut étre le conducteur, & +s'embarquerent cinquante des meilleurs soldats en deux barques cinglans +vers le païs d'_Outina_, lequel ilz prindrent prisonnier, ce qui ne fut +sans grands cris & lamentations des siens, mais on leur dit que ce +n'étoit pour lui faire mal, ains pour recouvrer des vivres par son +moyen. Le lendemain cinq ou six cens Archers Indiens vindrent annoncer +que leur ennemi _Potavou_ averti de la capture de leur _Paraousti_ étoit +entré en leur village, eloigné de six lieuës de la riviere, & avoit tout +brulé, & partant prioient les François de le secourir. Cependant ilz +voyoient des gens en embuscade en intention de les charger s'ilz fussent +descendus à terre. Se voyans découverts ilz envoyerent quelque peu de +vivres. Et mesurans les François à leur cruauté, qui est de faire mourir +tous les prisonniers qu'ilz tiennent & partant desesperans de la liberté +d'_Outina_, ilz procederent à l'élection d'un nouveau _Paraousti_, mais +le beau-pere d'_Outina_ eleve dessus le siege Royal (pour user de notre +mot) l'un des petits enfans d'icelui _Outina_, & fit tant que par la +pluralité des voix l'honneur lui fut rendu d'un chacun. Ce que fut +préque cause de grands troubles entre-eux. Car il y avoit le parent d'un +_Paraousti_ voisin de là qui pretendoit, & avoit beaucoup de voix entre +ce peuple. Ce-pendant _Outina_ demeuroit prisonnier avec un sien fils; & +entendu par ses sujets le bon traitement qu'on luy faisoit, ilz le +vindrent visiter avec quelques vivres. Les ennemis d'_Outina_ ne +dormoient point, & venoient de toutes parts pour le voir, s'efforçans de +persuader à Laudonniere qu'il le fist mourir, & qu'il ne manqueroit de +vivres, méme _Satouriona_, lequel envoya plusieurs fois des presens de +victuailles pour l'avoir en sa puissance, dont se voyant éconduit il se +desista d'y plus pretendre. La famine cependant pressoit de plus en +plus: car il ne se trouvoit ni mil, ni féves par tout, ayant eté employé +ce qui restoit aux semailles: & fut si grande la disette, qu'on faisoit +bouillir & piler dans un mortier des racines pour en faire du pain: méme +un soldat ramassa dans les balieures toutes les arrétes de poisson qu'il +peut trouver, & les mit secher pour les mieux briser, & en faire aussi +du pain, si bien qu'à la pluspart les os perçoient la peau, méme la +riviere étoit en sterilité de poissons: & en cette deffaillance il étoit +difficile de se deffendre si les Sauvages eussent fait quelque effort. + +En ce desespoir vint sur le commencement de Juin un avis des Indiens +voisins, qu'au haut païs de la riviere y avoit du mil nouveau. +Laudonniere y alla avec quelques-uns des siens, & trouva qu'il étoit +vray. Mais d'un bien avint un mal: Car la pluspart de ses soldats pour +en avoir plus mangé que leur estomac n'en pouvoit cuire, en furent fort +malades. Et de verité il y avoit quatre jours qu'ilz n'avoient mangé que +de petits pinocs (fruits verds qui croissent parmi les herbes des +rivieres, & sont gros comme cerises) & quelque peu de poisson. + +De là il s'achemina pour aller surprendre le _Paraousti d'Edelano_, +lequel avoit fait tuer un de ses hommes, pour avoir son or, mais le +_Paraousti_ en eut le vent, & gaigna aux piés avec tout son peuple. Les +soldats François brulérent le village, qui fut une maigre vengeance: car +en une heure ce peuple aura bati une nouvelle maison. Arrivé à la +Caroline, les pauvres soldats, & ouvriers affamez ne prindrent le loisir +d'egrener le mil qui lur fit distribué, ains le mangerent en épic. Et +est chose étrange qu'il faut garder les champs en ce païs-la, depuis que +les blés (ou mils) viennent à maturité, non seulement à cause des +mulots, mais aussi des larrons, ainsi qu'on fait pardeçà les raisins en +temps de vendange. Ce que ne sçachans deux Charpentiers François ilz +furent tuez pour en avoir cuilli un peu. La canne, ou tuyau de ce mil +est si douce & sucrée, que les petits animaux de la terre la mangent +bien souvent par le pied, comme il m'est avenu en ayant semé en nôtre +voyage fait avec le sieur de Poutrincourt. + +Ainsi que ces chose se passoient deux des sujets _d'Outina_ & un +hermaphrodite apporterent nouvelles que dés-ja les mils étoient meurs en +leur terroir. Ce qui fut cause _qu'Outina_ en promit, & des féves à +foison si on le vouloit remener. Conseil pris, sa requéte lui fut +accordée, mais sans fruit, car étans prés de son village, on y envoya, & +ne s'y trouva personne, toutefois son beau-pere & sa femme en étans +avertis, vindrent aux barques Françoises avec du pain, & entretenans +d'esperance le Capitaine tachoient de le surprendre. En fin se voyans +découverts, dirent ouvertement que les grains n'étoient encores meurs. +De maniere qu'il fallut remener _Outina_, lequel pensa étre tué par les +soldats, voyans la méchanceté de ces Indiens. + +Quinze joura aprés _Outina_ pria derechef le le Capitaine de le remener, +s'assurrant que ses sujets ne feraient difficulté de bailler des vivres, +& que le mil étoit meur: & en cas de refus, qu'on fit de lui tout ce +qu'on voudroit. Laudonniere ne personne le conduisit jusqu'à la petite +riviere, qui venoit de son village. On envoya _Outina_ avec quelques +soldats moyennant otages, qui furent mis à la chéne, craignant +l'evasion. Sur ces divers pourparlers, Ottigni avec sa troupe s'en alla +en la grande maison _d'Outina_, où les principaux du païs se trouverent: +& pendant qu'ilz faisoient couler le temps, ils amassoient des hommes, +puis se plaignoient que les François tenoient leurs meches allumées, +demandans qu'elles fussent éteintes, & qu'ilz quitteroient leurs arcs: +ce qui ne leur fut accordé. _Outina_ cependant demeuroit clos & couvert, +& ne se trouvoit point és assemblées. Et comme on se plaignoit à lui de +tant de longueurs, il répondit qu'il ne pouvoit empécher ses sujets de +guerroyer les François, qu'il avoit veu par les chemins des fleches +plantées, au bout déquelles y avoit des cheveux longs, signe certain de +guerre denoncée & ouverte: & que pour l'amitié qu'il portoit aux +François il les avertissoit que ses sujets avoient deliberé de mettre +des arbres au travers de la petite riviere, pour arréter là leurs +barques, & les combattre à l'aise. Là dessus on ouït la voix d'un +François qui avoit préque toujours eté parmi les Indiens, lequel crioit +pour autant qu'on le vouloit porter dans le bois pour l'égorger, dont il +fut secouru & delivré. Toutes ces choses considerées le Capitaine arréta +de se retirer le 27 de Juillet. Parquoy il fit mettre ses soldats en +ordre, & leur bailla à chacun un sac de mil: puis s'achemina vers les +barques, cuidant prevenir l'entreprise des Sauvages. Mais il rencontra +au bout d'une allée d'arbres de deux à trois cens Indiens, qui le +saluerent d'une infinité de traits bien furieusement. Cet effort fut +vaillamment soutenu par l'Enseigne de Laudonniere, si bien que ceux qui +tomberent morts modererent un peu la colere des survivans. Cela fait, +les nôtres poursuivirent leur chemin en bon ordre pour gaigner païs. +Mais au bout de quatre cens pas ilz furent rechargés d'une nouvelle +troupe de Sauvages en nombre de trois cens, qui les assaillirent en +front, ce pendant que le reste des precedens leur donnoient en queuë. Ce +second assaut fut soutenu avec tant de valeur qu'il est possible par le +sieur d'Ottigni. Et bien en fut besoin étans si petit nombre contre tant +de barbares qui n'autre étude que la guerre. + +Leur façon de combattre étoit telle, que quand deux cens avoient tiré, +ilz se retiroient & faisoient place aux autres qui étoient derriere: & +avoient ce-pendant le pied & l'oeil si prompts, qu'aussi-tôt qu'ilz +voyoient coucher l'arquebuze en jouë, aussi tôt étoient-ils en terre, & +aussi-tôt relevez pour répondre de l'arc, & se détourner si d'aventure +ilz sentoient que l'on voulût venir aux prises: car il n'y a rien que +plus ilz craignent, à cause des dagues & des epées. Ce combat dura +depuis neuf heures du matin jusques à ce que la nuict les separa. Et +n'eüt été qu'Ottigni s'avisa de faire rompre les fléches tu'ilz +trouvoient par les chemins, il n'y a point de doute qu'il eût eu +beaucoup d'affaires: car les fléches par ce moien defaillirent aux +barbares, & furent contraints se retirer. La reveuë faite, se trouva +faute de deux hommes qui avoient été tués, & vint-deux y en avoit de +navrez, léquels, à peine peurent étre conduits jusques aux barques. Tout +ce qui se trouva de mil ne fut que la charge de deux hommes, qui fut +distribué également. Car lors que le combat avoit commencé, chacun fut +contraint de quitter son sac pour se deffendre.. + +Voila comme pour la vie on est contraint de rompre les plus étroites +amitiez. La pestilence (disoit un Ancien) est chose heureuse, le carnage +d'une bataille perdue chose heureuse, bref toute sorte de mort est +aisée: mais la cruele faim epuise la vie, saisit les entrailles, +tourment de l'esprit, dessechement du corps, maitresse de transgression, +la plus dure de toutes les necessitez, la plus difforme de tous les +maux, la peine la plus intolerable qui soit méme aux enfers. Ce fut une +pauvre providence aux François de porter des vivres si écharcement qu'il +n'y en eüt que pour une chetive année. Et puis qu'on vouloit habiter en +la province, & qu'on la tenoit pour bonne, & de bon rapport, il falloit +tout d'un coup se pourvoir de vivres pour deux ou trois ans, puis que le +Roy embrassoit cet affaire; & s'addonner courageusement à la culture de +la terre, ayans l'amitié du peuple. Les accidens de mer sont si +journaliers, qu'il est difficile d'executer les promesses à point nommé, +quand bien on auroit bonne volonté de ce faire. Noz voyages, graces à +Dieu, n'ont esté reduit à cette misere, ny en ont approché. Et quand +telle disgrace nous fût arrivéee en nôtre Port Royal, les rives d'icelui +sont en tout temps remplies de coquillages, comme de moules, coques, & +palourdes, qui ne manquent point au plus long & plus rigoureux hiver. + +[Illustration] + + + + +_Provision de mil: Arrivée de quatre navires Angloises: Reception du +Capitaine & general Anglois: Humanité & courtoisie d'icelui envers les +François._ + +CHAP. XVI + +APRES que Laudonniere eut rendu & fait rendre graces à Dieu de la +delivrance de ses gens, se voyant frustré de ce côté, il fit diligence +de trouver des vivres d'ailleurs. Et de fait en trouva quantité à +l'autre part de la riviere aux villages de _Saranaï_ & _d'Emoloa_. Il +envoya aussi vers la riviere de Somme, dite par les Sauvages _Ircana_, +où le Capitaine Vasseur & son Sergent allerent avec deux barques, & y +trouverent une grand assemblée des _Paraoustis_ du païs, entre léquels +étoit _Athore_ fils de _Satouriona, Apalote & Tacadoierou,_ assemblez là +pour se rejouïr, pource qu'il y a de belles femmes & filles. Noz +François leur firent des presens; en contre-change dequoy leurs barques +furent incontinent chargées de mil. Se voyans Honétement pourveuz de +vivres ilz dilegenterent au parachevement des vaisseaux pour retourner +en France, & commencerent à ruiner ce qu'avec beaucoup de peines ils +avoient bati. Ce pendant il n'y avoit celui qui n'eût un extreme regret +d'abandonner un païs de verité fort riche & de bel espoir, auquel il +avoit tant enduré pour découvrir ce que par la propre faute des nôtres +il falloit laisser. Car si en temps & lieu on leur eût tenu promesse, la +guerre ne se fût meuë alencontre _d'Outina_, lequel, & autres, ils +avoient entretenus en amitié avec beaucoup De peines, & n'avoient encore +perdu leur alliance, nonobstant ce qui s'étoit passé. + +Comme un chacun discouroit de ces choses en son esprit, voici paroitre +quatre voiles en mer le troisiéme jour d'Aoust, dont ilz furent épris +d'excessive joye melée de crainte tout ensemble. Aprés que ces navires +eurent mouillé l'ancre ilz découvrirent comme ils envoyoient une de +leurs barques en terre, surquoy Laudonniere fit armer en diligence l'une +des siennes pour envoyer au-devant, & sçavoir quelles gens c'étoient. +Ce-pendant de crainte que ce ne fussent Hespagnols, il fit mettre ses +soldats en ordre & les tenir préts. La barque retournée, il eut avis que +c'étoient Anglois, & avec eux un Dieppois, lequel au nom du general +Anglois vint prier Laudonniere de permettre qu'ilz prinssent des eaux, +dont ils avoient grande necessité, faisans entendre qu'il y avoit plus +de quinze jours qu'ilz rodoient le long de la côte sans en pouvoir +trouver. Ce dieppois apporta deux flaccons de vin avec du pain de +froment, que furent departis à la pluspart de la compagnie. Chacun peut +penser si cela leur apporta de la rejouïssance. Car le Capitaine méme +n'avoit point beu de vin il y avoit plus de sept mois. La requeste de +l'Anglois accordée il vit trouver Laudonniere dans une grande barque +accompagné de ses gens honorablement vétuz, toutefois sans armes: & fit +apporter grande quantité de pain & de vin pour en donne à un chacun. Le +Capitaine ne s'oublia à lui faire la meilleure chere qu'il pouvoit. Et à +cette occasion fit tuer quelques moutons & poules qu'il avoit jusques +alors soigneusement gardez, esperant en peupler la terre. Car pour +toutes sortes de maladies & de necessitez qui lui fussent survenuës, il +n'avoit voulu qu'un seul poulet fut tué. Ce qui fut cause qu'en peu de +temps il en avoit amassé plus de cent chefs. + +Or ce-pendant que le general Anglois étoit là trois jours se paserent, +pendant léquels les Indiens abordoient de tous côtez pour le voir, +demandans à Laudonniere si c'étoit pas son frere, ce qu'il leur +accordoit: & adjoutoit qu'il l'étoit venu secourir avec si grande +quantité de vivres, que delà en avant il se pourroit bien passer de +prendre aucune chose d'eux. Le bruit incontinent en fut épandu par toute +la terre, si bien que les ambassadeurs venoient de tous côtez pour +traiter alliance au nom de leurs maitres avec lui, & ceux hommes qui +par-avant avoient envie de lui faire la guerre, se declarent ses amis & +serviteurs: à quoy ilz furent receuz. Le general conut incontinent le +desir & la necessité qu'avoient les François de retourner en France: & +pource il offrit de les passer tous. Ce que Laudonniere ne voulut étant +en doute pour quelle raison il s'offroit si liberalement, & ne sçachant +en quel état étoient les affaires de France avec les Anglois: & +craignant encore qu'il ne voulut attenter quelque chose ne la Floride au +nom de sa maitresse, la Royne d'Angleterre. Parquoy il fut refusé tout à +plat: dont s'éleva un grand murmur entre les soldats, léquels disoient +que leur Capitaine avoit envie de les faire tous mourir. Ilz vindrent +donc trouver le Capitaine en sa chambre, & lui firent entendre leur +dessein, qui étoit de ne refuser l'occasion. Laudonniere ayant demandé +une heure de temps Pour leur répondre, amassa les principaux de la +compagnie, léquels (aprés communication) répondirent tous d'une voix +qu'il ne devoit refuser la commodité qui se presentoit, & qu'étans +delaissés il étoit loisible de se servir des moyens que Dieu avoit +envoyés. + +Ils acheterent donc un des navires de l'Anglois & prix honneste pour la +somme de sept cens escus, & luy baillerent partie de leurs canons & +poudres en gage. Ce marché ainsi fait, il considera la necessité des +François qui n'avoient par toute nourriture, que du mil & de l'eau: dont +emeu de pitié il s'offrit de les aider de vint bariques de farine, six +pipes de féves, un poinson de sel, & un quintal de cire pour faire de la +chandelle. Or pour autant qu'il voyait les pauvres soldats piés nuds, il +offrit encores cinquante paires de souliers. Ce qui fut accepté, & +accordé de prix avec lui. Et particulierement encore il fit present au +Capitaine d'une jare d'huile, d'une jare de vinaigre, d'un baril +d'olives, d'une assez grande quantité de ris, & d'un baril de biscuit +blanc. Et fit encore plusieurs autres presens aux principaux officiers +de la compagnie selon leurs Qualitez. Somme, il ne se peut exprimer au +monde plus grande courtoisie que celle de cet Anglois, appelé maitre +Jean Hawkins, duquel si j'oubliois le nom je penserois avoir contre lui +commis ingratitude. + +Incontinent qu'il fut parti, on fait diligence de se fournir de biscuit, +au moyen des farines que les Anglois avoient laissée, on relie les +futailles necessaires pour les provisions d'eau. Ce qui fut d'autant +plutôt expedié que le desir de retourner en France fournissoit à un +chacun de courage. Etans préts de faire voile il fut avisé de mener en +France quelques beaux Indiens & Indiennes, à fin que si derechef le +voyage s'entreprenoit ilz peussent raconter à leurs _Paraoustis_ la +grandeur de noz Rois, l'excellence de noz Princes, la bonté de nôtre +païs, & la façon de vivre des François. A quoy le Capitaine avoit fort +bien pourveu, si les affaires ne se fussent ruinées, comme il sera dit +aux chapitres prochainement suivans. + + + + +_Preparation du Capitaine Laudonniere pour retourner en France: Arrivée +du Capitaine Jean Ribaut: Calomnies contre Laudonniere: Navires +Hespagnoles ennemies: Deliberation sur leur venuë._ + +CHAP. XVII + +ON n'attendoit plus que le vent & la marée, léquels se trouverent +propres le vint-huitiéme jour du mois d'Aoust, quand (sur le point de la +sortie) voici que les Capitaines Vasseur & Verdier commencerent à +découvrir des voiles en la mer, dont ils avertirent leur general +Laudonniere: surquoy il ordonna de bien armer une barque pour aller +découvrir & reconoitre quelles gens c'étoient, & ce-pendant fit mettre +les siens en ordre & en tel équipage que si c'eussent eté ennemis: +enquoy le temps apporta sujet de doute: car ses gens étoient arrivez +vers le vaisseau à deus heures apres midi, & n'avoient fait sçavoir +aucune nouvelles de tout le jour. Le lendemain au matin entrerent en la +riviere environ sept barques (entre léquelles étoit celle qu'avoit +envoyé Laudonniere) chargées de soldats, tous ayans l'arquebuse & le +morion en téte, & marchoient lédites barques toutes en bataille le long +des côteaux où étoient quelques sentinelles Françoises, auquelles ilz ne +voulurent donner aucune réponse, nonobstant toutes les demandes qu'on +leur fit: tellement que l'une dédites sentinelles fut contrainte de leur +tirer une arquebuzade, sans toutefois les assener à cause de la trop +grande distance. Laudonniere pensant que ce fussent ennemis fit dresser +deux pieces de campagne, qui lui étoient restées: De façon que si +approchans du Fort ilz n'eussent crié que c'étoit le Capitaine Ribaut, +il n'eût failli à leur faire tirer la volée. La cause pour laquelle +ledit Capitaine étoit venu de cette façon, étoit pource qu'on avoit fait +des rapports en France que Laudonniere trenchoit du grand, & du Roy, & +qu'à grand'peine pourroit-il endurer qu'un autre que lui entrat au +Chateau de la Caroline pour y commander. Ce qui étoit calomnieux. Etant +donc fait certain que c'étoit le Capitaine Ribaut, il sortit du Fort +pour aller au-devant de lui, & lui rendre tous les honneurs qu'il lui +étoit possible. Il le fit saluer par une gentille sclopeterie de ses +arquebuziers, à laquelle il répondit de méme. La rejouïssance fut telle +que chacun se peut facilement imaginer. Sur les faux rapports susdits, +le Capitaine Ribaut vouloit arréter Laudonniere pour demeurer là avec +lui, disant qu'il écriroit en France, & feroit évanouir tous ces bruits. +Laudonniere dit qu'il ne lu seroit point honorable de faire telle chose, +d'étre inferieur en un lieu où il auroit commandé en chef, & où il +auroit enduré tant de maux. Et que lui-méme Ribaut, mettant la mais à la +conscience, ne lui conseilleroit point cela. Plusieurs autres propos +furent tenuz tant avec ledit Ribaut, qu'autres de sa compagnie, & +répondu par Laudonniere aux calomnies qu'on lui avoit mis sus en Court, +mémement sur ce qu'on avoit fait trouver mauvais à monsieur l'Admiral +qu'il avoit mené une bonne femme pour subvenir aux necessitez du ménage, +& des malades, laquelle plusieurs là méme avoient demandée en mariage, & +de fait a eté mariée depuis son retour en France à un de ceux qui la +desiroient étans en la Floride: Au reste qu'il est necessaire en telles +entreprises se faire reconoitre & obeir suivant sa charge, de peur que +chacun ne veuille étre maitre se sentant éloigné de plus grandes forces. +Que si les rapporteurs avoient appellé cela rigueur, cette chose venoit +plutot de la desobeïssance des complaignans, que de sa nature moins +sujette à étre rigoureuse qu'ilz n'étoient à étre rebelles comme les +effets l'ont montré. + +Le lendemain de cette arrivée voici venir Indiens de toutes parts pour +sçavoir quelles gens c'étoient. Aucuns reconnurent le Capitaine Ribaut à +sa grande barbe, & lui firent des presens, disans qu'en peu de jours ilz +le meneroient sur montagnes du _Valati_, où se trouvoit du cuivre rouge, +qu'ilz nomment en leur language _Pieroapira_, duquel le Capitaine Ribaut +ayant fait faire quelque essay par son Orfevre, il lui rapporta que +c'étoit vray or. + +Pendant ces parlemens comme le Capitaine Ribaut eut fait décharger ses +vivres, voici que le quatriéme de Septembre six grandes navires +Hespagnoles arriverent en la rade où les quatres plus grandes des +François étoient demeurées, léquelles mouillerent l'ancre en asseurant +noz François de bonne amitié. Ilz demanderent comme se portoient les +chefs de cette entreprise, & les nommerent tous par noms & surnoms. Mais +le lendemain sur le point du jour ilz commencerent à canonner sur les +nôtre, léquelz reconoissans leur équipage étre trop petit pour leur +faire téte, à raison que la pluspart de leurs gens étoient en terre, ils +abandonnerent leurs ancres, & se mirent à la voile. Les Hespagnols se +voyans découverts leur lacherent encore quelques volées de canons, & les +pourchasserent tout le jour; & voyans les navires Françoises meilleures +de voiles que les leurs, & aussi qu'ilz ne se vouloient point depouiller +de la côte, ilz se retirerent en la riviere des Dauphins, que les +Indiens nomment _Seloy_, distante de huit ou dix lieuës de la Caroline. +Les nôtres donc se sentans forts de voiles les suivirent pour voir ce +qu'ilz feroient; puis revindrent en la riviere de May, là où le +Capitaine Ribaut étant allé dans une barque, on lui fit le recit de ce +qui se passoit, méme qu'il y étoit entré trois navires Hespagnoles dans +la riviere des Dauphins, & les trois autres étoient demeurés à la rade: +Aussi qu'ils avoient fait descendre leur infanterie, leurs vivres & +munitions. Ayant entendu ces nouvelles il revint vers la Forteresse, & +en presence des Capitaines & autres Gentils-hommes, il proposa qu'il +étoit necessaire pour le service du Roy de s'embarquer avec toutes les +forces, & aller trouver les trois navires Hespagnoles qui étoient en la +rade; surquoy il demanda avis. Le Capitaine Laudonniere malade au lit, +remontra les perilleux coups de vents qui surviennent en cette côte, & +que là où il aviendroit qu'il la dépouillast, il seroit mal-aisé de la +pouvoir reprendre: que cependant ceux qui demeureroient au Fort seroient +en peine & danger. Les autres Capitaines lui en remontrent encore +davantage, & qu'ilz n'étoient point d'avis que telle entreprise se fit, +mais étoit beaucoup meilleur de garder la terre, & faire diligence de se +fortifier. Ce nonobstant il se resolut de le faire, & persista en son +embarquement: print tous les soldats qu'il avoit souz sa charge, & les +meilleurs de la compagnie de Laudonniere, avec son Lieutenant, son +Enseigne, & son Sergent. Laudonniere lui dit qu'il avisat bien à ce +qu'il vouloit faire, puis qu'il étoit chef dedans le païs, de crainte +qu'il n'arrivat quelque chose de sinistre. A quoy il répondit qu'il ne +pouvoit moins faire que de continuer cette entreprise: & qu'en la lettre +qu'il avoit receuë de Monsieur l'admiral y avoit une apostille, laquelle +il montra écrite en ces termes: _Capitaine Jean Ribaut, en fermant cette +lettre, j'ay eu certain avis comme_ Dom Petro Melandes _se part +d'Hespagne pour aller à la côte de la Nouvelle-France. Vous regarderez +de n'endurer qu'il entreprenne sur nous, non plus qu'il veut que nous +entreprenions sur eux._ Vous voyez (ce dit-il) la charge que j'ay, & +vous laisse à juger à vous-méme si vous en feriez moins attendu le +certain avertissement que nous avons que desja ilz sont en terre, & nous +veulent courir sus. A cela Laudonniere ne sceut que repliquer. + + + + +_Opiniatreté du Capitaine Ribaut: Prise du Fort des François: Retour en +France: Mort dudit Ribaut & des siens: Brief recit de quelques cruautés +Hespagnoles._ + +CHAP. XVIII + +LE Capitaine Ribaut opiniatré en sa premiere proposition, s'embarqua le +huitiéme de Septembre, & emmena avec lui trente-huit des gens du +Capitaine Laudonniere, ensemble son Enseigne. Ainsi ne lui demeura aucun +homme de commandement, car chacun suivit ledit Ribaut comme chef, au nom +duquel depuis son arrivée tous les cris & bans se faisoient. Le dixiéme +Septembre survint une tempéte si grande en mer, que jamais ne s'en étoit +veuë une pareille. Ce qui fut cause que Laudonniere remontra à ce qui +lui estot de gens le danger où ils étoient d'endurer beaucoup de maux, +s'il arrivoit inconvenient au Capitaine Ribaut & ceux qui étoient avec +lui: ayans les Hespagnols si prés d'eux, qui se fortifioient. Partant +qu'il falloit aviser à se remparer & racoutrer ce qui avoit été démoli. +Les vivres étoient petits; car méme le Capitaine Ribaut avoit emporté le +biscuit que Laudonniere avoit fait faire des farines Angloises, & ne +s'étoit ressenti d'aucune courtoisie dudit Ribaut, qui lui avoit +distribué son vivre comme à un simple soldat. Nonobstant toute leur +diligence ilz ne peurent achever leur cloture. En cette necessité donc +on fit la reveuë des hommes de defense, que se trouverent en bien petit +nombre. Car il y avait plus de quatre-vints que de goujats, que femmes, +& enfans, & bon nombre de ceux d'icelui Laudonniere encore estropiez de +la journée qu'ils eurent contre _Outina_. Cette reveuë faite le +Capitaine ordonne les gardes, déquelles il fit deux escouades pour se +soulager l'une l'autre. + +La nuit d'entre le dix-neuf & vintiéme de Septembre un nommé la Vigne +étoit de garde avec son escouade, là où il fit tout le devoir, encore +qu'il pleût incessamment. Quand donc le jour fut venu, & qu'il vit la +pluie continuer mieux que devant, il eut pitié des sentinelles ainsi +mouillées: & pensant que les Hespagnols ne peussent venir en un si +étrange temps, il les fit retirer, & de fait lui-méme s'en alla en son +logis. Cependant quelqu'un qui avoit à faire hors le Fort, & le +trompette qui étoit allé sur le rempart, apperceurent une troupe +d'Hespagnols qui descendoient d'une montagnette, & commencerent à crier +alarmes, & méme le trompette. Ce qu'entendu, le Capitaine sort la +rondelle & l'épée au poing, & s'en va au milieu de la place cirant aprés +ses soldats. Aucuns de ceux qui avoient bonne volonté, allerent devers +la breche là où étoient les munitions de guerre, où ilz furent forcés et +tués. Par ce méme lieu deux Enseignes entrerent, léquelles furent +incontinent plantées. Deux autres Enseignes aussi entrerent du côté +d'ouest, où y avoit aussi une autre breche, à laquelle ceux qui se +presenterent furent tués & défaits. Le Capitaine allant pour secourir +une autre breche, trouva en téte une bonne troupe d'Hespagnols, qui ja +étoient entrés, & le repousserent jusques en la place, là où étant il +découvrit un nommé François Jean, l'un des mariniers qui deroberent les +barques dont a été parlé ci-dessus, lequel avoit amené & conduit les +Hespagnols. Et voyant Laudonniere il commença à dire, c'est le +Capitaine: & lui ruerent quelque coups de picques. Mais voyant la place +dé-ja prise & les enseignes plantées sur les rempars, & n'ayant qu'un +homme auprés de soy, il entra en la cour de son logis, dedans laquelle +il fut poursuivi; & n'eût été un pavillon qui étoit tendu, il eust été +pris: mais les Hespagnols qui le suivoient s'amuserent à couper les +cordes du pavillon, & cependant il se sauva par la breche du côté +d'Ouest, & s'en alla dans les bois, là où il trouva une quantité de ses +hommes qui s'étoient sauvés, du nombre déquels y en avoit trois ou +quatre fort blessés. Alors il leur dit: Enfans, puis que Dieu a voulu +que la fortune nous soit avenuë, il faut que nous mettions peine de +gagner à travers les marais jusques aux navires qui sont à l'embouchure +de la riviere. Les uns voulurent aller en un petit village qui étoit +dans les bois, les autres le suivirent au travers des roseaux dedans +l'eau, là où ne pouvant plus aller pour la maladie qui le renoit, il +envoya deux hommes sçachans vine nager, qui étoient auprés de lui, vers +les vaisseaux, pour les avertir de ce qui étoit avenu, & qu'ils le +vinssent secourir. Ilz ne sçeurent pour ce jour là gaigner les vaisseaux +pour les avertir, & fallut que toute la nuit il demeurât en l'eau +jusqu'aux épaules, avec un de ses hommes, qui jamais ne le voulut +abandonner. Le lendemain pensant mourir là, il se mit en devoir de prier +Dieu. Mais ceux des navires ayans sceu où il étoit, le vindrent trouver +en piteux état, & le porterent en la barque. Ils allerent aussi le long +de la riviere pour recuillir ceux qui s'étoient sauvez. Le Capitaine +ayant changé d'habits, dont on l'accommoda, ne voulut entrer dans les +navires, que premierement il n'allat avec la barque le long des roseaux +chercher les pauvres gens qui étoient épars, là où il en recuillit +dix-huit ou vint. Etant arrivé aux vaisseaux on lui conta comme le +Capitaine Jacques Ribaut neuveu de l'autre (qui étoit en son navire +distant du fort de deux arquebuzades) avoit parlementé avec les +Hespagnols, & que François Jean étoit allé en son navire, où il avoit +long-temps été, dont on s'emerveilla fort, veu que c'étoit l'autheur de +cette entreprise. + +Aprés s'étre r'assemblés on parlementa de revenir en France, & des +moyens de s'accomoder. Ce que fait, le vint-cinquiéme de Septembre +Laudonniere & Jacques Ribaut firent voiles, & environ le vit-huitiéme +Octobre decouvrirent l'ile de Flores aux Açores, ayans assez +heureusement navigé, mais avec telle incommodité de vivres, qu'ilz +n'avoient que du biscuit & de l'eau. L'onziéme de Novembre ilz se +trouverent à soixante-quinze brasses d'eau, & s'étant trouvé le +Capitaine Laudonniere porté fut la côte de l'Angleterre ne Galles, il y +mit pied à terre, & renvoya le navire ne France, attendant qu'il se fût +un petit raffraichi, & peu aprés vint trouver le Roy pour lui rendre +compte de sa charge. + +Voila l'issuë des affaires qui ne marchent par bonne conduite. Le +long-delay fait en l'embarquement du Capitaine Jean Ribaut: & les quinze +jours de temps qu'il employa à côtoyer la Floride avant que d'arriver à +la Caroline, ont été cause de la perte de tout. Car s'il fût arrivé +quand il pouvoit, sans s'amuser à aller de riviere en riviere, il eût eu +du temps pour décharger ses navires, & se mettre en bonne defense, & les +autres fussent revenuz paisiblement en France. Aussi lui a il fort mal +pris d'avoir voulu plutot suivre les conceptions de son esprit, que son +devoir. Car il n'eut point plutot laissé le Fort François pour se mettre +en mer aprés les navires Hespagnoles, que la tempéte le print, laquelle +à la fin le contraignit de faire naufrage contre la côte, là où tous ses +vaisseaux furent perdus, & lui à peine se peut-il sauver des ondes, pour +tomber entre les mains des Hespagnols qui le firent mourir & tous ceux +de sa troupe: je di mourir, mais d'une façon telle que les Canibales & +Lestrigons en auroient horreur. Car aprés plusieurs tourmens ilz +l'écorcherent cruelement (contre toutes les loix de guerre qui furent +jamais) & envoyerent sa peau en Europe. Exemple indigne de Chrétiens, & +d'une nation qui veut que l'on croye qu'elle marche d'un zele de +religion en la conquéte des terres Occidentales, ce que tout homme qui +sçait la verité de leurs histoires ne croira jamais. Je m'en rapporte à +ce qu'en écrit Dom Barthelemi de las Casas Moine Hespagnol, & Evéque de +Chiapa, qui a été present aux horribles massacres, boucheries, cruautés, +& inhumanités exercées sur les pauvres peuples qu'ils ont domtés en ces +parties-là, entre léquels il rapporte qu'en quarante cinq ans ils en ont +fait mourir & détruit vint millions: concluant que les Hespagnols ne +vont point és Indes y étans menez de l'honneur de Dieu, & du zele de sa +foy, ni pour secourir & avancer le salut à leurs prochains, ni aussi +pour servir à leur Roy, dequoy à faulses enseignes ilz se vantent: mais +l'avarice & l'ambition les y pousse, à fin de perpetuellement dominer +sur les Indiens en tyrans & diables. Ce sont les mots de l'Autheur; +lequel recite qu'on n'avoit (au temps qu'il y a été) non plus de soin +d'endoctriner & amener à salut ces pauvres peuples là, que s'ils eussent +été des bois, des pierres, des chiens, ou des chats: adjoutant qu'un +Jean Colmenero homme fantastique, ignorant & sot, à qui étoit donné une +grande ville ne commande, & lequel avoit charge d'ames, étant une fois +par lui examiné, ne sçavoit seulement faire le signe de la Croix: & +enquis quelle chose il enseignoit aux Indiens, il répondit qu'il les +donnoit aux diables, & que c'étoit assez qu'il leur disoit: _Per signin +sanctin cruces_. Cet autheur nous a laissé un Recueil, ou abbregé +intitulé, _Destruction des Indes par les Hespagnols_: meu à ce faire +voyant que tous ceux qui en écrivent les histoires, soit pour agréer, +soit par crainte, ou qu'ilz soient pensionnaires passent souz silence +leurs vices, cruautés, & tyrannies, afin qu'on les repute gens de bien. +Je mettrai ici seulement ce qu'il recite de ce qu'ils ont fait en l'ile +de _Cuba_, qui est la plus proche de la Floride. + +En l'an mille cinq cens & onze (dit-il) passerent à l'ile de _Cuba_, où +il avint chose fort remarquable. Un _Cacique_ (c'est ce que les +Floridiens appellent _Paraousti_, Capitaine, ou Prince) grand seigneur +nommé _Hathues_, qui s'étoit transporté de l'ile Hespagnole & celle de +_Cuba_, avec beaucoup de ses gens pour fuir les cruautés & actes +inhumains des Hespagnols: Comme quelques Indiens lui disoient les +nouvelles que les Hespagnols venoient vers _Cuba_, il assembla son +peuple, & leur dit: Vous sçavez le bruit qui court que les Hespagnols +viennent par-deça, & sçavés aussi par experience comme ilz ont traité +tels & tels, & les gens de _Hayti_ (qui est l'ile Hespagnole voisine de +_Cuba_) ilz viennent faire le méme ici. Sçavez-vous pourquoy ilz le +font? Ilz répondirent que non, sinon (disoient-ilz) qu'ilz sont de leur +nature cruels & inhumains. Il leur dit: Ilz ne le font point seulement +pour cela, mais aussi parce qu'ils ont un Dieu lequel ils adorent& & +demande avoir beaucoup; & afin d'avoir de nous autres pour l'adorer, ilz +mettent peine à nous subjuguer, & ilz nous tuent. Il avoit auprés de soy +un coffret plein d'or & de joyaux, & dit: Voici le Dieu des Hespagnols. +Faisons luy s'il vous semble bon _Areytos_ (qui sont bals & danses); & +en ce faisant lui donnerons contentement, & commandera aux Hespagnols +qu'ilz ne nous facent point de deplaisir. Ilz répondirent tous à claire +voix: C'est bien dit, c'est bien dit. Et ainsi ilz danserent devant lui +jusques à se lasser. Et lors le seigneur _Hatuey_ dit: Regardez, quoy +qu'il en soit, si nous le garderons afin qu'il nous soit oté, car à la +fin ilz nous tuëront. Parquoy jettons le en la riviere. A quoy ilz +s'accorderent tous, & ainsi jetterent ce Dieu en une grande riviere qui +étoit là tout prés. + +Ce seigneur & _Cacique_ alloit toujours fuyant les Hespagnols +incontinent, qu'ils arrivoient à l'ile de _Cube_, comme celui qui les +conoissoit trop, & il se defendoit quand il les rencontroit. A la fin il +fut pris, & brulé tout vif. Et comme il étoit attaché au pal, un +Religieux de sainct François homme saint lui dit quelques choses de +nôtre Dieu, & de nôtre Foy, léquelles il n'avoit jamais ouïes, & ne +pouvoient l'instruire en si peu de temps. Le Religieux adjouta que s'il +vouloit croire à ce qu'il lui disoit il iroit au ciel, où y a gloire & +repos eternel: s'il ne le croyoit point, il iroit en enfer pour y étre +tourmenté perpetuellement. Le _Cacique_ aprés y avoir un peu pensé, +demanda si les Hespagnols alloient au ciel. Le Religieux répondit +qu'ouï, quant aux bons. Le _Cacique_ à l'heure sans plus penser dit +qu'il ne vouloit point aller au ciel, mais en enfer, afin de ne se +trouver en la compagnie de telles gens. Et voici les louanges que Dieu & +nôtre Foy ont receu des Hespagnols qui sont allés aux Indes. + +Une fois (poursuit l'Autheur) les Indiens venoient au devant de nous +nous recevoir avec des vivres & viandes delicates, & avec toute autre +caresse, de dix lieuës loin, & arrivés ilz nous donnerent grande +quantité de poisson, de pain, & autres viandes. Voila incontinent que le +diable se met és Hespagnols, & passent par l'épée en ma presence, sans +cause quelconque, plus de trois mille ames, qui étoient assis devant +nous, hommes, femmes, & enfans, je vis là si grandes cruautés, que +jamais hommes vivans n'en virent, ni n'en verront de semblables. + +Une autre fois & quelques jours aprés, j'envoyay des messagers à tous +les Seigneurs de la province de _Havana_, les asseurant qu'ilz n'eussent +peur (car ils avoient ouï de mon credit) & que sans s'absenter ilz nous +vinssent voir, & qu'il ne leur seroit fait aucun déplaisir: car tout le +païs étoit effrayé des maux & tueries passées: & fis ceci par l'avis du +Capitaine méme. Quand nous fumes venu à la province, vint & un +_Caciques_ nous vindrent recevoir, léquels le Capitaine print +incontinent, rompant l'asseurance que je leur avoy donnée, & les voulut +le jour ensuivant bruler vifs, disant qu'il étoit expedient de faire +ainsi: qu'autrement ilz feroient quelque jour un mauvais tour. Je me +trouvay en une tres-grande peine pour les sauver du feu: toutefois à la +fin ils échapperent. + +Apres que les Indiens de cette ile furent mis en la servitude & calamité +de ceux de l'ile Hespagnole: & qu'ilz virent qu'ilz mouroient & +perissoient tous sans aucun remede, les uns commencerent à s'enfuir aux +montagnes, les autres tous desesperez se pendirent, hommes, & femmes, +pendans quant & quant leurs enfans. Et par la cruauté d'un seul +Hespagnol que je conoy, il se pendit plus de deux cens Indiens, & est +mort de cette façon une infinité de gens. + +Il y avoit en cette ile un officier du Roy, à qui ilz donnerent pour sa +part tris cens Indiens, dont au bout de tris mois il lui en étoit mort +au travail des minieres deux cens soixante: Apres ilz lui en donnerent +encore une fois autant, & plus, & les tua aussi bien: & autant qu'on lui +en donnoit, autant en tuoit-il, jusques à ce qu'il mourut, & que le +diable l'emporta. + +En trois, ou quatre mois, moy present, il est mort plus de six mille +enfans, pour leur étre otez peres & meres qu'on avoit mis aux minieres. +Je vis aussi d'autres choses épouventables au depeuplement de cette ile, +laquelle c'est grand pitié de voir ainsi maintenant desolée. + +Je n'ay voulu mettre que ceci des cruautez des Hespagnols en l'ile de +_Cuba_. Car qui voudroit écrire ce qu'ils ont fait en trois mille lieuës +de terre, on en pourroit faire un gros volume Tout de méme étoffe que ce +que dessus. Comme par exemple j'adjouteray ce que le méme dit des +cruautez faites és iles de Saint-Jean & de _Jamaïca_. Les Hespagnols +(dit-il) passerent à l'ile Saint-Jean & à celle de _Jamaïca_ (qui étoit +comme de jardins & ruches d'abeilles) ne l'an mille cinq cens neuf, +s'étans proposé la méme fin & but qu'ils avoient eu en l'ile Hespagnole, +faisans & commettans les brigandages & pechez susdits, & y adjoutans +davantage beaucoup de tres-grandes & notables cruautés, tuans, brulans, +rotissans, & jettans aux chiens, puis apres aussi opprimans, +tourmentans, & vexans en des minieres, & par autres travaux, jusques à +consumer & extirper tous ces pauvres innocens, qui étoient en ces deux +iles, jusques à six cens milles: voire je croy qu'ils étoient plus d'un +million: & il n'y a point aujourd'hui en chacune ile 200 personnes & +tous sont peris sans foy & sans sacremens. + +Toutes léquelles cruautés, & cent mille autres, ce bon Evesque ne +pouvant supporter, il en fit ses remontrance & plaintes au Roy +d'Hespagne, qui ont été rédigées par écrit, au bout desquelles est la +protestation qu'il en a fait, appellant Dieu è témoin, & toutes les +hierarchies des Anges, & tous les Saints de la Cour celeste, & tous les +hommes du monde de méme ceux-là qui vivront ci apres, de la +certification qu'il en donne, & de la décharge de la conscience; en +l'année mille cinq cens quarante deux. Chose certes au recit de laquelle +paravanture ceux qui ont l'Hespagne en l'ame ne me croiront: mais ce que +j'ay dit n'est qu'une petite parcelle du contenu au livre de cet +Autheur, lequel les Hespagnols méme ne se dédaignent de citer avec ce +que dessus és livres qu'ils ont intitulez: Histoire du grand royaume de +la Chine. Et pour mieux confirmer telz scrupuleux, je les r'envoye +encore à un autre qui a décrit l'histoire naturele & morale des Indes +tant Orientales qu'Occidentales, Joseph Acosta, lequel quoy qu'il couvre +ces horribles cruautez (comme étant de la nation) toutefois en +addoucissant la chose il n'a peu se tenir de dire: _Mais nous autres à +present ne considerans rien de cela_ (il parle de la bonne police, & +entendement des Mexiquains) _nous y entrons par l'épée, sans les ouïr ni +entendre, &c._ Et ailleurs rendant la raison pourquoy les iles qu'on +appelle de Barlouënte, c'est à sçavoir l'Hespagnole, Cube, Port-riche, & +autres en ces environs sont aujourd'hui si peu habitées & _Pource_, dit +il, _qu'il y est resté peu d'Indiens naturels par l'inconsideration & +desordre des premiers conquereurs & peupleurs_. Par ces paroles se +reconoit qu'ilz disent une méme chose, mais l'un parle par zele, & +l'autre comme un homme qui ne veut scandalizer son païs. + +Que s'ils ont fait telles choses aux Indiens: étans des-ja accoutumés au +carnage, il ne se faut étonner de ce qu'ils ont fait au Capitaine +Ribaut, & aux siens: & s'ils eussent tenu Laudonniere, il n'en eût pas +eu meilleur marché Car les François demeurez avec lui qui tomberent +entre leurs mains furent tous pendus, avec cet écriteau: _Je ne fay ce +ceci comme à François, mais comme à Lutheriens._ Je ne veux defendre les +Lutheriens: mais je diray que ce n'étoit aux Hespagnols de conoitre de +la Religion de sujets du Roy, mémement n'étans sur les terres d'eux +Hespagnols, mais sur ce qui appartenoit au Roy de son propre conquest. +Et puis que les François s'étoient abstenuz de les troubler (car la +rebellion de laquelle nous avons parlé ci-dessus ne vient point ici en +consideration) ilz les devoient tout-de-méme laisser en leurs limites, & +n'empecher l'avancement du nom Chrétien. Car quoy qu'il y eût des +pretendus Reformés, il y avoit aussi des Catholiques, & y en eût eu plus +abondamment avec le temps: là où maintenant ces pauvres peuples-là sont +encore en leur ignorance premiere. + +Quelques hommes sots & trop scrupuleux diront qu'il vaut mieux les +laisser tels qu'ilz sont, que de leur donner une mauvaise teinture: Mais +je repliqueray que l'Apostre sainct Paul _se rejouissoit de ce que (quoy +que par envie & contention, & non purement) en quelque maniere que ce +fust, ou par feintise, ou en verité, Christ étoit annoncé._ Il est +difficile, voire impossible aux mortels d'amener tous les hommes à une +méme opinion, & principalement où il y va de choses qui peuvent étre +sujette à interpretation. L'Empereur Charles V aprés la Diete +d'Ausbourg, voyant qu'en vain il s'étoit travaillé apres une telle +chose, se depleut au monde & se fit moine: auquel genre de vie voulant +parmi son loisir accorder les horloges, puis qu'il n'avoit sceu accorder +les hommes, il y y perdit aussi sa peine & ne sceut onques faire +quelques sonnassent toutes ensemble, quoy qu'elles fussent de pareille +grandeur, & faites de méme main. C'eust été beaucoup d'avoir donné à ce +peuple quelque conoissance de Dieu, & par sa bonté & l'assistance de son +sainct Esprit il eût fait le reste. L'Admiral de Colligni n'a pas +toujours vécu: un autre eût fait des colonies purement Catholiques, & +eût revoqué les autres: & ne trouve point quant à moy que les Hespagnols +soient plus excusables ne leurs cruautez que les Lutheriens en leur +religion. Au reste les Terres-neuves & Occidentales étans d'une si +grande étendue que toute l'Europe ne suffiroit à peupler ce qui est de +vague, c'est une envie bien maudite, un ambition damnable, & une avarice +cruele aux Hespagnols de ne pouvoir souffrir que personne y aborde pour +y habiter; & une folie de se dire seuls seigneurs de ce dequoy personne +y ayant droit ne les a fait heritiers. Or cette cruauté barbaresque +exercée alencontre des François fut vengée deux ans aprés par le gentil +courage du Capitaine Gourgues, comme sera veu au chapitre suivant. + +[Illustration] + + + + +_Entreprise haute & genereuse du Capitaine Gourgues pour relever +l'honneur des François en la Floride: Renouvellement d'alliance avec les +sauvages: Prise des deux plus petits Forts des Hespagnols._ + +CHAP. XIX + +L'AN mille cinq cens soixante-sept le Capitaine Gourgues Gentil-homme +Bourdelois poussé d'un courage vrayment François, & du desir de relever +l'honneur de sa nation, fit un emprunt à ses amis, & vendit une partie +de ses biens pour dresser & fournir de tout le besoin trois moyens +navires portans cent cinquante soldats, avec quatre-vints mariniers +choisis souz le Capitaine Cazenove son Lieutenant & François Bourdelois +maitre sur les matelots. Puis partit le vint deuxiéme d'Aoust an susdit, +& aprés avoir quelque temps combattu les vents & tempétes contraires, en +fin arriva & territ à l'ile de _Cuba_. De là fut au Cap saint Antoine au +bout de l'ile de Cuba éloignée de la Floride environ deux cens lieuës, +où ledit Gourgues declara à ses gens son dessein d'il leur avoit +toujours celé, les priant & admonétant de ne l'abandonner si prés de +l'ennemi, si bien pourvus, & pour une telle occasion. Ce qu'ils lui +jurerent tous, & ce de si bon courage qu'ils ne pouvoient attendre la +pleine lune à passer le détroit de _Baham_, ainsi découvrirent la +Floride assez tôt, du Fort de laquelle les Hespagnols les saluerent de +deux canonades, estimans qu'ilz fussent de leur nation, & Gourgues leur +fit pareille salutation pour les entretenir en cet erreur, afin de les +surprendre avec plus d'avantage, passant outre neantmoins, & feignant +aller ailleurs, jusques à ce qu'il eut perdu le lieu de veuë, si que la +nuit venuë il descend à quinze lieuës du fort devant la riviere +_Tacadacourou_, que les François ont nommée Seine, pource qu'elle lur +sembla telle que celle de France: Puis ayant découvert la rive toute +bordée de Sauvages pourveuz d'arcs & fleches, leur envoya son Trompette +pour les asseurer (outre le signe de paix & d'amitié qu'il leur faisoit +faire des navires) qu'ilz n'étoient là venuz que pour renouer l'amitié & +confederation des François avec eux. Ce que le Trompette executa si bien +(pour y avoir demeuré souz Laudonniere) qu'il rapporta du _Paraousti +Satouriona_ un chevreuil & autres viandes pour rafraichissement: puis se +retirerent les Sauvages dansans en signe de joye, pour avertir tous les +_Paraoustis_ d'y retourner le lendemain. A quoy ilz ne manquerent: & +entre autres y étoient le grand _Satouriona Cacadocorou, Halmacanir, +Athore, Harpaha, Helmatré, Helycopile, Molona_, et autres avec leurs +armes accoutumées, léquelles reciproquement ilz laisserent pour conferer +ensemble avec plus d'assurance. _Satouriona_ étant allé trouver le +Capitaine Gourgues sur la rive, le fit seoir à son côté droit: & comme +Gourgues voulut parler, _Satouriona_ l'interrompit, & commença à lui +deduire des maux incroyables & continuelles indignitez que tous les +Sauvages, leurs femmes & enfans avoient receu des Hespagnols depuis leur +venuë, & le bon desir qu'il avoit de s'en venger pourveu qu'on le voulût +aider. A quoy Gourgues prétant le serment, & la confederation entr'eux +jurée, il leur donna quelques dagues, couteaux, miroirs, haches, & +autres marchandises à eux propres. Ce qu'ayant fait ilz demanderent +encore chacun une chemise pour se vétir en leurs jours solennels, & étre +enterrées avec eux à leur mort. Eus en recompense firent presens au +Capitaine Gourgues de ce qu'ils avoient, & se retirerent dansans fort +joyeux avec promesse de tenir le tout secret, &d'amener au méme lieu +bonnes troupes de leurs sujets tous embatonez pour se bien venger des +Hespagnols. Cependant Gourgues ayant interrogé Pierre de Bré natif du +Havre de Grace, autrefois échappé du Fort à travers les bois, tandis que +les Hespagnols tuoient les autres François, & depuis nourri par +_Satouriona_, qui le donna audit Gourgues, il se servit fort de ses +avis, sur léquels il envoya recognoitre le Fort & l'état des ennemis par +quelques-uns des siens conduits par _Olotataes_ neveu de _Satouriona_. + +La demarche conclue, & le rendez-vous donné aux Sauvages au-delà la +riviere _Salinacani_, autrement Somme, il burent tous en grande +solennité leur breuvage dit _Cassine_ fait de jus de certaines herbes, +lequel ils onc accoutumé prendre quant ilz vont en lieux hazardeux, +parce qu'il leur ote la soif & la faim par vingt-quatre heures: & fallut +que Gourgues fit semblant d'en boire puis leverent les mains, & jurerent +tous de ne l'abandonner jamais. Ils eurent des difficultez grandes pour +les pluies & lieux pleins d'eau qu'il fallut passer avec du retardement +qui leur accroissoit la faim. Or avoient-ilz sceu que les Hespagnols +étoient quatre cens hommes de defenses repartis en trois Forts dressée & +flanqués, & bien accommodés sur la riviere de May. Car outre la +Caroline, ils en avoient encore fait deux autres plus bas vers +l'embouchure de la riviere, aux deux côtez d'icelle. Etant donc arrivé +assez prés, Gourgues delibere d'assaillir le Fort à la diane du matin +suivant: ce qu'il ne peut faire pour l'injure du ciel & obscurité de la +nuit. Le _Paraousti Helycopile_ le voyant faché d'y avoir failly +l'asseure de le conduite par un plus aisé, bien que plus long chemin: si +que le guidant par les bois il le meine en veuë du Fort, où il reconut +un quartier qui n'avoit que certains commencemens de fossez, si bien +qu'aprés avoir fait sonder la petite riviere qui se rend là, ilz la +passerent & aussi-tôt s'appreterent au combat la veille de Quasimodo en +Avril mil cinq cens soixante-huit. Tellement que Gourgues pour employer +ce feu de bonne volonté, donne vint arquebuziers à son Lieutenant +Cazenove, avec dix mariniers chargez de pots & grenades à feu pour +bruler la porte: puis attaque le Fort par autre endroit, aprés avoir un +peu harangué ses gens sur l'étrange trahison que ces Hespagnols avoient +joué à leurs compagnons. Mais apperceuz venans à téte baissée, à deux +cens pas du fort, le canonier monté sur la terrasse d'icelui, ayant crié +Arme, Arme, ce sont François, leur envoya deux coups d'une coulevrine +portant les armes de France prinse sur Laudonniere. Et comme il vouloit +recharger pour le trosiéme coup, _Olotocara_ transporté de passion +sortant de son rang monta sur une plate-forme, & lui passa sa picque à +travers le corps. Surquoy Gourgues d'avançant, & ayant ouï crier par +Cazenove que les Hespagnols sortis armés au cri de l'alarme +s'enfuyoient, tire cette part, & les enferme de sorte entre lui & son +Lieutenant, que de soixante il n'en rechappa que quinze reservés à méme +peine qu'ils avoient fait porter aux François. Les Hespagnols de l'autre +Fort ce-pendant ne cessent de tirer des canonades, qui incommodoient +beaucoup les nôtres. Gourgues voyans cela, se jette (suivi de +quatre-vints arquebuziers) dans une barque qui se trouva là bien à point +pour passer dans le bois joignant le fort, duquel il jugeoit que les +assiegez sortiroient pour se sauver à la faveur dudit bois dedans le +grand Fort, qui n'en étoit éloigné que d'une lieuë à l'autre part de la +riviere. Les Sauvages impatiens d'attendre le retour de la barque se +jettent tous en l'eau tenans leurs arcs & fleches élevées en une main, & +nageans de l'autre; en sorte que les Hespagnols voyans les deux rives +couvertes de si grand nombre d'hommes penserent fuir vers les bois, mais +tirez par les François, puis repoussez par les Sauvages, vers léquels +ilz se vouloient ranger, on leur otoit la vie plutot qu'ilz ne l'avoient +demandée: Somme que tous y finirent leurs jours hors-mis les quinze +qu'on reservoit à punition exemplaire. Et fit le Capitaine Gourgues +transporter tout ce qu'il trouva du deuxiéme Fort au premier, où il +vouloit se fermer pour prendre resolution contre le grand Fort, duquel +il ne sçavoit l'état. + + + + +_Hespagnol déguisé en Sauvage: Grande resolution d'un Indien: Approches +& prise du grand Fort: Demolition d'icelui, & des deux autres: Execution +des Hespagnols prisonniers: Regret des Sauvages au partir des François: +Retour de Gourgues en France: Et ce qui lui avint depuis._ + +CHAP. XX + +CE n'étoit peu avancé d'avoir fait l'execution que nous avons dit en la +prise des deux petits Forts, mais il en restoit encore une bien +imporatante & plus difficile que les deux autres ensemble, qui étoit de +gaigner le grand Fort nommé la Caroline par les François, où y avoit +trois cens hommes bien munis, sous un brave Gouverneur, qui étoit homme +pour se faire bien battre en attendant secours. Gourgues donc ayant eu +le plan, la hauteur, les fortifications & avenuës dudit Fort par un +Sergent de bande Hespagnol son prisonnier, il fait dresser huit bonnes +écheles, & soulever tout le païs contre l'Hespagnol, & delibere sortir +sans lui donner loisir de débaucher les peuples voisins pour le venir +secourir. Cependant le Gouverneur envoye un Hespagnol deguisé en Sauvage +pour reconoitre l'état des François. Et bien que découvert par +_Olotocara_ il subtiliza tout ce qu'il peut pour faire croire qu'il +étoit du second Fort, duquel échappé, & ne voyant que Sauvages de toutes +parts, il s'étoit ainsi deguisé pour mieux parvenir aux François, de la +misericorde déquels il esperoit plus que de ces barbares. Confronté +toutefois avec le Sergent de bandes, & conveincu étre du grand Fort, il +fut de la reserve, aprés qu'il eut asseuré Gourgues qu'on le disoit +accompagné de deux mille François, crainte déquels ce qui restoit +d'Hespagnols au grand Fort étoient assés étonnés. Surquoy Gourgues +resolut de les presser en telle épouvente, & laissant son Enseigne avec +quinze arquebuziers pour la garde du Fort, & de l'entrée de la riviere, +fait de nuit partir les Sauvages pour s'embusquer dans les bois deçà & +delà la la riviere: puis part au matin, menant liez le Sergent & +l'espion pour lui montrer à l'oeil ce qu'ilz n'avoient fait entendre +qu'en peinture. S'étans acheminez, _Olotocara_ determiné Sauvage, qui +n'abandonnoit jamais le Capitaine, lui dit qu'il l'avoit bien servi, & +fait tout ce qu'il lui avoit commandé: qu'il s'asseuroit de mourir au +combat du grand Fort. Partant le prioit de donner à sa femme aprés sa +mort ce qu'il lui donneroit s'il ne mouroit point, afin qu'elle +l'enterrat avec lui. Le Capitaine Gourgues aprés l'avoir loué de sa +fidele vaillance, amour conjugal & genereux courage digne d'un honneur +immortel, répond qu'il l'aimoit mieux honorer vif que mort, & que Dieu +aidant le remeneroit victorieux. + +Dés la découverte du Fort, les Hespagnols ne furent chiches de +canonades, mémement de deux doubles coulevrines, léquelles montées sur +un boulevert commandoient le long de la riviere. Ce qui fit retirer +Gourgues dans le bois, où étant il eut assez de couverture pour +s'approcher du Fort sans offense: Et avoit bien deliberé de demeurer là +jusques au matin, qu'il étoit resolu d'assaillir les Hespagnols par +escalade du côté du mont où le fossé ne lui sembloit assez flanqué pour +la deffense de ses courtines; mais le Gouverneur avança son desastre, +faisant sortir soixante arquebuziers, léquels coulez le long des fossez +s'avancerent pour découvrir le nombre & valeur des François: vint +déquelz se mettans souz Cazenove entre le Fort & les Hespagnols ja +sortis, leur coupent la retraite, pendant que Gourgues commande au reste +de les charger en téte, mais ne tire que de prés & coups qui portassent, +pour puis aprés les sagmenter plus aisément à coups d'épée. Ce qui fut +fait, mais tournans le dos aussi-tôt que chargez, & resserrez d'ailleurs +par Cazenove, tous y demeurerent. Dont le reste des assiegez furent si +effrayez qu'ilz ne sceurent prendre autre resolution pour garentir leur +vie, que par la fuite dans les bois prochains, où neantmoins rencontrez +par les fléches des Sauvages qui les y attendoient, furent aucuns +contraints de tourner téte, aimans mieux mourir par les mains des +François qui les poursuivoient, s'asseurans de ne pouvoir trouver lieu +de misericorde en l'une ni en l'autre nation qu'ils avoient également & +si fort outragée. + +Le Fort pris fut trouvé bien pourveu de toute chose necessaire, +nommément de cinq double coulevrines, & quatre moyennes, avec plusieurs +autres pieces de toutes sortes: & dix-huit gros caques de poudre, & +toutes sortes d'armes, que Gourgues fit soudain charger en la barque, +non les poudres & autres meubles, d'autant que le feu emporta tout par +l'inadvertance d'un Sauvage, lequel faisant cuire du poisson, mit le feu +à une trainée de poudre faite & cachée par les Hespagnols pour fétoyer +les François au premier assaut. + +Les restes des Hespagnols menés avec les autres, aprés que Gourgues leur +eut remontré l'injure qu'ils avoient fait sans occasion à toute la +nation Françoise, furent tous penduz aux branches des mémes arbres +qu'avoient été les François, cinq déquels avoient été étranglez par un +Hespagnol, qui se trouvant à un tel desastre, confessa la faute, & la +juste punition que Dieu lui faisoit souffrir. Et comme ils avoient mis +des écriteaux aux François, on leur en mit tout de méme en ces mots: _Je +ne fay ceci comme à Hespagnols, ni comme à mariniers, mais comme à +traitres, voleurs, & meurtriers._ Puis se voyant foible de gens pour +garder ces Forts, moins encore pour les peupler, & crainte aussi que +l'Hespagnol n'y retournast, à l'aide des Sauvages les mit tous rez pied, +rez terre en un jour. Cela fait il renvoye l'artillerie par eau à la +riviere de Seine où étoient ses vaisseaux: & quant à lui retourne à +pied, accompagné de quatre-vints arquebusiers armez sur le dos & meches +allumées, suiviz de quarante mariniers portant picques, pour le peu +d'asseurance de tant de Sauvages, toujours marchans en bataille, & +trouvans le chemin tout couvert d'indiens qui le venoient honorer de +presens & de louanges, comme au liberateur de tous les pars voisins. Une +vieille entre autres lui dit qu'elle ne se soucioit plus de mourir, puis +que les Hespagnols chassez elle avoit une autre fois veu les François en +la Floride. En fin arrivé, & trouvant ses navires prets à faire voile, +il conseilla les _Paraoustis_ de persister en l'amitié & confederation +ancienne qu'ils ont euë avec les Rois de France, qui les defendra contre +toutes les nations. Ce que tous lui promirent, fondant en larmes pour +son départ, & sur tous _Olotocara_. Pour léquels appaiser il leur promit +estre de retour dans douze lunes (ainsi content-ils leurs années) & que +son Roy leur envoyeroit armée, & force presens de couteaux, haches & +toutes autres choses de besoin. Cela fait il rendit graces à Dieu, avec +tous les siens, faisant lever les ancres le troisiéme May, cinq cens +soixante huit, & cinglerent si heureusement qu'en dix-sept jours ilz +firent onze cens lieuës, d'où continuans le sixiéme Juin arriverent à la +Rochelle. + +Aprés les caresses qu'il receut des Rochelois il fit voile vers +Bourdeaux: mais il l'échappa belle. Car le jour méme qu'il partit de la +Rochelle arriverent dix-huit pataches & une roberge de deux cent +tonneaux chargés d'Hespagnols, léquels asseurez du desastre de la +Floride, venoient pour l'enlever, & lui faire une merveilleuse féte, & +le suivirent jusques à Blaye, mais il étoit ja rendu à Bourdeau. + +Depuis le Roy d'Hespagne averti qu'on ne l'avoit sçeu attraper, ordonna +une grande somme de deniers à qui lui pourroit apporter sa téte: priant +en outre le Roy Charles d'en faire justice, comme d'un infracteur de +leur bonne alliance & confederation, sans faire mention que les siens +premierement avoient été infracteurs de cette confederation. Tellement +que Gourgues venu à Paris pour se presenter au Roy, & lui faire entendre +avec le succés de son voyage le moyen de remettre tout ce païs en son +obeissance, à quoy il protestoit d'employer sa vie & ses moyens, il eut +un recueil & réponse tant diverse, qu'il fut en fin forcé de se celer +long temps en la ville de Roüen environ l'an mil cinq cens soixante-dix: +& sans l'assistance de ses amis il eût été en danger. Ce qui le facha +merveilleusement, considerant les service par lui renduz tant au Roy +Charles, qu'à ses predecesseurs Rois de France. Car il avoit été en +toutes les armées qui s'étoient levées l'espace de vint-cinq trente ans, +& avec trente soldats avoit soutenu en qualité de Capitaine les efforts +d'une partie de l'armée Hespagnole en une place prés Seine, en laquelle +ses gens furent taillés en pieces, & lui mis en galere pour temoignage +de bonne guerre & bien rare faveur Hespagnole. Enfin pris du Turc, & +depuis par le Commandeur de Malte, il retourna en sa maison, où il ne +demeura oisif: mais dressa un voyage au Bresil, & en la mer du Su, & +depuis en la Floride: si que la Royne d'Angleterre desira l'avoir pour +le merite des ses vertus. Somme qu'en l'an quatre-vints deux il fut +choisi par Dom Anthoine pour conduire en titre d'admiral la flotte qu'il +deliberoit envoyer contre le Roy d'Hespagne lors qu'il s'empara du +Royaume de Portugal. Mais arrivé à Tours Il fut saisi d'une maladie qui +l'enleva de ce monde, au grand regret de ceux qui le conoissoient. + +[Illustration: Neptune] + + + + + +[Illustration] + + SECOND + LIVRE DE L'HISTOIRE + DE LE NOUVELLE-FRANCE + Contenant les voyages faits souz le Sieur de + Villegagnon en la France + Antarctique du Bresil + + + + +AVANT-PROPOS + +_TROIS choses volontiers induisent les hommes à rechercher les païs +lointains, & quitter leurs habitations natureles & le lieu de leur +naissance. La premiere est l'espoir de mieux: La seconde quant une +province est tellement inondée de peuple, qu'il faut qu'elle déborde, & +envoye ce qu'elle ne peut plus contenir sur les regions convoisines, ou +éloignées: ainsi qu'apres le deluge les hommes se disperserent selon +leurs langues & familles jusques aux dernieres parties du monde, comme +en Java, en Japan & autres lieux en l'Orient & en Italie & és gaulles: & +les parties Septentrionales se répandirent par tout l'Empire Romain, +jusques en Afrique, au temps des Empereurs Honorius & Theodose le Jeune, +& autres de leur siecle. Les Hespagnols qui ne sont si abondans en +generation, ont eu d'autres sujets qui les ont tiré hors de leurs +provinces pour courir la mer, ç'a été la pauvreté, n'étant leur terre +d'assez ample rapport pour leur fournir les necessitez de la vie. La +France n'est pas de méme. Chacun est d'accort que c'est l'oeil de +l'Europe, laquelle n'emprunte rien d'autrui si elle ne veut. Sa +fertilité se reconoit en la proximité des villes & villages, qui se +regardent de tous côtez: ce qu'ayant quelquefois observé, j'ay pris +plaisir étant en Picardie, à compter dix-huit & vint villages à l'entour +de moy, léquels reçoivent leur nourriture en un petit pourpris comme de +deux ou trois lieuës Françoises d'etenduë de toutes parts. Noz Rois +saoulez de cette félicité, & à leur exemple leurs vassaux & sujets qui +avoient moyen de faire quelque belle entreprise, pensans qu'ilz ne +pouvoient trouver mieux qu'en leur païs, ne se sont autrement souciez +des voyages d'outre l'Ocean, ni de la conquéte des Nouvelles terres. +Joint que (comme a eté dit ailleurs) depuis le découverte des Indes +Occidentales la France a toujours eté travaillée de guerres intestines & +externes, qui en ont retenu plusieurs de tenter la méme fortune qu'ont +fait les Hespagnols._ + +_La troisiéme chose qui fait sortir les peuples hors de leurs païs & s'y +déplaire, c'est la division, les quereles, les procés; sujet qui fit +jadis sortir les Gaullois de leurs terres,& les abandonner pour en aller +chercher d'autres en Italie (à ce que dit Justin l'Historien) là où ilz +chasserent les Toscans hors de leur païs, & bâtirent les villes de +Milan, Come, Bresse, Veronne, Bergame, Trente, Vincene, & autres._ + +_Quoy que ce soit qui ait poussé quelques François à traverser l'Ocean, +leurs entreprises n'ont encore bien reussi. Vray est qu'ilz sont +excusables en ce qu'ayans rendu des témoignages de leur bonne volonté & +courage, ilz n'ont point eté virilement soutenus, & n'a-on marché en ces +affaires ici que comme par maniere d'acquit. Nous en avons veu des +exemples és deux voyages de la Floride; & puis que nous sommes si avant, +passons du Tropique de Cancer & celui du Capricorne, & voyons s'il est +mieux arrivé au Capricorne, & voyons s'il est vieux arrivé au Chevalier +de Villegagnon en la France Antarctique du Bresil: puis nous viendrons +visiter le Capitaine Jacques Quartier, lequel est dés y a longtemps à la +découverte des Terres-neuves vers la grande riviere de Canada._ + + + + +_Entreprise du Sieur de Villegagnon pour aller au Bresil: Discours de +tout son voyage jusques à son arrivée ne ce païs-là: Fiévre pestilente à +cause des eaux puantes: Maladies des François, & mort de quelques uns: +Zone torride temperée: Multitude de poissons: Ile de l'Ascension: +Arrivée au Bresil: Riviere de Ganabara: Fort des François._ + +CHAP. I + +EN l'an mille cinq cens cinquante-cinq le sieur de Villegagnon Chevalier +de Malte, se fachant en France & méme ayant (à ce qu'on dit) receu +quelque mécontentement en Bretagne, où il se tenoit lors, fit sçavoir en +plusieurs endroits le desir qu'il avoit de se retirer de la France, & +habiter en quelque lieu à l'écart, eloigné des soucis qui rongent +ordinairement la vie à ceux qui se trouvent enveloppés aux affaires du +monde de deça. Partant il jette l'oeil & son desir sur les terres du +Bresil, qui n'étoient encores occupées par aucuns Chrétiens, en +intention d'y mener des colonies Françoises, sans troubler l'Hespagnol +en ce qu'il avoit découvert & possedoit. Et d'autant que telle +entreprise ne se pouvoit bonnement faire sans l'avoeu, entremise, +consentement & authorité de l'Admiral, qui étoit pour lors Messire +Gaspar de Colligni imbeu des opinions de la Religion pretenduë reformée, +il fit entendre (soit par feinte ou autrement) audit sieur Admiral, & à +plusieurs Gentils-hommes & autres pretenduz reformez, que dés long temps +il avoit non seulement un desir extréme de se ranger en quelque païs +lointain où peüt librement, & purement servir à Dieu selon la +reformation de l'Evangile: mais aussi qu'il desiroit y preparer lieu à +tous ceux qui s'y voudroient retirer pour éviter les persecutions: +léquelles de fait étoient telles en ce temps contre les protestans, que +plusieurs d'entr'eux & de tout sexe & qualité, étoient en tout lieu du +Royaume de France, par Edits du Roy, & par arrets de la Cour de +Parlement, brulez vifs, & leurs biens confisquez. L'Admiral ayant +entendu cette resolution en parla au Roy Henry II lors regnant, aupres +duquel lui étoit bien venu, & lui discourut de la consequence de +l'affaire, & combien cela pourroit à l'avenir étre utile à la France si +Villegagnon homme entendu en beaucoup de choses, étant en cette volonté, +entreprenoit le voyage. Le Roy facile à persuader, mémement en ce qui +étoit de son service, accorda volontiers ce que l'Admiral lui proposa, & +fit donner à Villegagnon deux beaux navires équippez & fourniz +d'artillerie, & dix mille francs pour faire sa navigation. De laquelle +j'avois omis les particularitez pour n'en avoir sceu recouvrer les +memoires, mais sur le point que l'Imprimeur achevoit ce qui est de la +Floride, un de mes amis m'en a fourni de bien amples, léquels en ce +temps-là ont eté envoyez par deça de la France Antarctique par un des +gens dudit sieur de Villegagnon, dont voici la teneur. + +L'an du Seigneur mille cinq cens cinquante-cinq, le douziéme jour de +Juillet, Monsieur de Villegagnon ayant mis ordre, & appareillé tout ce +qu'il lui sembloit estre convenable à son entreprise: accompagné de +plusieurs Gentils-hommes, manouvriers, & mariniers, equippa en guerre & +marchandise deux beaux vaisseaux, léquels le Roy Henry second de ce nom +lui avoit fait delivrer, du port chacun de deux cens tonneaux, munis & +garnis d'artillerie, tant pour la defense dédits vaisseaux, que pour en +delaisser en terre avec un hourquin de cent tonneaux, lequel portoit les +vivres, & autres choses necessaires en telle faction. Ces choses ainsi +bien ordonnées, commanda qu'on fit voile ledit jour sur les trois heures +aprés midi, de la ville du Havre de Grace, auquel lieu s'étoit fait son +embarquement. Pour lors la mer étoit belle, afflorée du vent North-est, +qui est Grec levant, lequel (s'il eust duré) étoit propre pour nôtre +navigation, & d'icelui eussions gaigné la terre Occidentale. Mais le +lendemain, & jours suivans il se changea au Suroest, auquel avions +droitement affaire: & tellement nous tourmenta, que fumes contraints +relacher à la côte d'Angleterre nommée la Blanquet, auquel lieu +mouillame les ancres, ayant esperance que la fureur de cetui vent +cesseroit, mais ce fut pour rien, car il nous convint icelles lever en +la plus grande diligence qu'on sçauroit dire, pour relacher & retourner +en France au lieu de Dieppe. Avec laquelle tourment il survint au +vaisseau auquel s'étoit embarqué ledit Seigneur de Villegagnon un tel +lachement d'eau, qu'en moins de demie heure l'on tiroit par des sentines +le nombre de huit à neuf cens batonnées d'eau, c'est à dire quatre cens +seaux: Qui étoit chose étrange & encore non ouïe à navire qui sort d'un +port. Par toutes ces choses nous entrames dans le havre de Dieppe, à +grande difficulté, parce que ledit havre n'a que trois brassées d'eau, & +nos vaisseaux tiroient deux brassées d'eau. Avec cela il y avoit grande +levée pour le vent qui ventoit, mais les Dieppois (selon leur coutume +louable & honéte) se trouverent en si grand nombre pour haller les +ammares & cables, que nous entrames par leur moyen le dix-septiéme jour +dudit mois. De celle venuë plusieurs de noz Gentils-hommes se +contenterent d'avoir veu la mer, accomplissant le proverbe: _Mare vidit +& fugit_. Aussi plusieurs soldats, manouvriers & artisans furent +degoutez & se retirent. Nous demeurames là l'espace de trois semaines, +tant pour attendre le vent bon, & second, que pour le radoubement +desdits navires. Puis aprés le vent retourna au Northest, duquel nous +nous mimes encore en mer, esperans toujours sortir hors les côtes & +prendre la haute mer. Ce que ne peumes, ains nous convint relacher au +Havre d'où nous étions partis, par la violence du vent qui nous fut +autant contraire qu'auparavant. Et là demeurames jusques à la veille +notre Dame de la mi-Aoust. Entre lequel chacun s'efforça de prendre +nouveaux raffraichissemens pour r'entrer encor, & pour la troisiéme +fois, en mer. Auquel jour nous apparut la clemence & benignité de nôtre +bon Dieu: car il appaisa le courroux de la mer, & le ciel furieux contre +nous, & les changea selon que nous lui avions demandé par noz prieres. +Quoy voyant, & que le vent pourroit durer de la bande d'où il étoit, +derechef avec plus grand espoir que n'aions encor eu, pour la troisiéme +fois nous nous embarquames & fimes voile ledit jour quatorziéme Aoust. +Celui vent nous favorisa tant, qu'il fit passer la Manche (qui est un +détroit entre l'Angleterre & Bretagne) le gouffre de Guyenne & de +Biscaye, Hespagne, Portugal, Le Cap de Saint Vincent, le détroit de +Gibraltar appellé les Colomnes de Hercules, les iles de Madere, & les +sept iles Fortunées, dites les Canaries. L'une déquelles reconnumes, +appellée le Pic Tanariffé, des anciens le Mont Atlas: & de cetui selon +les Cosmographes est dite la mer Atlantique: Ce Mont est +merveilleusement haut: il se peut voir de vint cinq lieuës. Nous en +approchames à la portée de canon le Dimanche vintiéme jour de nôtre +troisiéme embarquement. Du Havre de Grace jusques audit lieu il y a +quinze cens lieuës. Cetui est par les vint & huit degrés au Nort de la +ligne Torride. Il y croit, à ce que je puis entendre, des succres en +grande quantité, & de bons vins. Cette ile est habitée des Hespagnols, +comme nous sceumes: car comme nous pensions mouiller l'ancre pour +demander de l'eau douce, & des raffraichissemens, d'une belle Forteresse +située au pied d'une montagne, ilz deployerent une enseigne rouge nous +tirans deux ou trois coups de coulevrine, l'un déquels perça le +Vice-Amiral de notre compagnie, c'étoit sur l'heure de onze ou douze du +jour, qu'il faisoit une chaleur merveilleuse sans aucun vent. Ainsi il +nous convint soutenir leurs coups. Mais aussi de nôtre part nous les +canonames tant qu'il y eut plusieurs maisons rompues & brisées; les +femmes & enfans fuyoient par les champs. Si noz barques & bateaux +eussent eté hors les navires, je croi que nous eussions fait le Bresil +en cette belle ile. Il n'y eut qu'un de noz canoniers que se blessa en +tirant d'un cardinac, dont il mourut dix jours aprés. A la fin l'on vit +que nous ne pouvions rien pratiquer là que des coups: & pource nous nous +retirames en mer, approchans la côte de Barbarie, qui est une partie +d'Afrique. Nôtre vent fecond nous continua & passames la riviere de +Loyre en Barbarie, le Promontoire blanc, qui est souz le Tropique du +Cancer: & vimmes le huitiéme jour dudit mois en la hauteur du +Promontoire d'Æthiopie, où nous commençames à sentir la chaleur. De +l'ile qu'avions conuë, jusques audit Promontoire, il y a trois cens +lieuës. Cette chaleur extréme causa une fiévre pestilentieuse dans le +vaisseau où étoit ledit Seigneur, pour raison que les eaux étoient +puantes & tant infectes que c'étoit pitié, & les gens dudit navire ne se +pouvoient garder d'en boire. Cette fiévre fut tant contagieuse & +pernicieuse, que de cent personnes elle n'en épargna que dix, qui ne +fussent malades: & des nonante qui étoient malades, cinq moururent, qui +étoit chose pitoyable & pleine de pleurs. Ledit seigneur de Villegagnon +fut contraint soi retirer dans le Vic'Admiral, où il m'avois fait +embarquer, dans lequel nous étions dispos & fraiz, bien faschés +toutefois de l'accident qui étoit dans nôtre compagnon. Ce promontoire +est quatorze degrez prés de la Zone torride: & est la terre habitée des +Mores. Là nous faillit nôtre bon vent & fumes persecutez six jours +entiers de bonasses & calmes, & les soirs sur le Soleil couchant, des +tourbillons & vents les plus impetueux & furieux, joints avec pluie tant +puante, que ceux qui étoient mouillez de ladite pluie, soudain étoient +couverts de grosses pustules de ces vents tant furieux. Nous n'osions +partir, que bien peu, de la grand'voile de Papefust: toutefois le +Seigneur nous secourut: car il nous envoya le vent Suroest, contraire +neantmoins, mais nos étions trop Occidentaux. Ce vent fut toujours +fraiz, qui nous recrea merveilleusement l'esprit & le corps, & d'icelui +nous côtoyames la Guinée, approchans peu à peu de la Zone Torride: +laquelle trouvames tellement temperée (contre l'opinion des Anciens) que +celui qui étoit vétu n'avoit besoin de se depouiller pour la chaleur. +Nous passames ledit centre du monde le dixiéme Octobre prés les iles +saint Thomas, qui sont droit souz l'Equinoctial, prochaines de la terre +de Manicongo. Combien que ce chemin ne nous étoit propre, si est-ce +qu'il convenoit faire cette route-là, obeissans au vent qui nous étoit +contraire: & tellement y obeïmes que pour trois cens lieuës qu'avions +seulement à faire de droit chemin, nous en fimes mille ou quatorze cens. +Voire que si nous eussions voulu Promontoire de Bonne esperance, qui est +trente sept degrez deça la ligne en l'Inde Orientale, nous y eussions +plutot été qu'au Bresil. Cinq degrez North dudit Equateur, & cinq degrez +Suroest du méme Equateur, nous trouvames si grand nombre de poissons & +de diverses especes, que quelquefois nous pensions étre assechez sur +lédits poissons. Les especes sont Marsouins, Dauphins, Baleines, +Stadins, Dorades, Albacorins, Pelamides, & le poisson volant, que nous +voyons voler en troupe comme les étournaux en nôtre païs. Là nous +faillirent nos eaux, sauf celle des ruisseaux, laquelle était tant +puante & infecte, que nulle infection c'est à y comparer. Quand nous en +beuvions il nous falloit boucher les ïeux, & étouper le nez. Etant en +ces grandes perplexités & préque hors d'espoir de venir au Bresil, pour +le long chemin qui nous restoit, qui de neuf cent à mille lieuës, le +Seigneur Dieu nous envoya le vent au Suroüest, qui étoit le lieu où nous +avions affaire. Et tant fumes portez de ce bon vent, qu'un Dimanche +matin vintiéme Octobre eumes conoissance d'une belle ile, appellée dans +la Charte marine, l'ascension. Nous fumes tous rejouis de la voir, car +elle nous montroit où nous estions, & quelle distance y pouvoit avoir +jusques à la terre de l'Amérique. Elle est elevée de huit degrez & demi. +Nous n'en peumes approcher plus prés que d'une grande lieuë. C'est une +chose merveilleuse que de voir cette ile étant loin de la terre ferme de +cinq cens lieuës. Nous poursuivimes nôtre chemin avec un vent second, & +fimes tant par jour & par nuit que le 3e jour de Novembre, un Dimanche +matin, nous eumes conoissance de l'Inde Occidentale, quarte partie du +monde, dite Amérique, du nom de celui qui la découvrit l'an mille quatre +cens nonante trois. Il ne faut demander si nous eumes grande joye, & si +chacun rendoit graces au Seigneur, veu la pauvreté, & le long-temps +qu'il y avoit que nous étions partis. Ce lieu que nous découvrimes est +par vint degrez, appellé des Sauvages _Pararbre_. Il est habité des +Portugais, & d'une nation qui ont guerre mortelle avec ceux auquels nous +avons alliance. De ce lieu nous avons encore trois degrez jusques au +Tropique de Capricorne, qui valent octante lieuës. Nous arrivames le +dixiéme de Novembre en la riviere de _Ganabara_. Elle est droitement +souz le Tropique de Capricorne. Là nous mimes pied en terre, chantans +loüanges & action de graces au Seigneur. Nous y trouvames de cinq à six +cens Sauvages tout nuds, avec leurs arcs & fleches, nous signifians en +leurs langages que nous étions les bien venuz, nous offrans de leurs +biens, & faisans les feuz de joye de ce que nous étions venuz pour les +defendre contre les Portugais, & autres leurs ennemis mortels & +capitaux. Le lieu est naturellement beau & facile à garder, à raison que +l'entrée en est étroite, close des deux côtez de deux hauts monts. Au +milieu de la dite entrée (qui est, possible, de demie lieuë de large) y +a une roche longue de cent pieds, & large de soixante, sur laquelle +Monsieur de Villegagnon a fait un Fort de bois, y mettant une partie de +son artillerie, pour empecher que les ennemis ne viennent les +endommager. Cette riviere est tant spacieuse, que toutes les navires du +monde y seroient seurement. Elle est semee de preaux & iles fort belles, +garnies de bois toujours verds: à l'une déquelles (étant à la portee du +canon du lieu qu'il a fortifié) il a mis le reste de son artillerie & +tous ses gens, craignant que s'il se fut mis en terre ferme, les +Sauvages ne nous eussent saccagez pour avoir sa marchandise. + +Voila le discours du premier voyage fait en la terre du Bresil; où je +reconois un grand defaut, soit au Chevalier de Villegagnon, soit en ceux +que l'avoient envoyé. Car que sert de prendre tant de peine pour aller à +une terre de conquéte, si ce n'est pour la posseder entierement? Et pour +la posseder il faut se camper en la terre ferme & la bien cultiver: car +en vain habitera-on en un païs s'il n'y a dequoy vivre. Que si on n'est +assez fort pour s'en faire à-croire, & commander aux peuples qui +occupent le païs, c'est folie d'entreprendre & s'exposer à tant de +dangers. I y a assez de prisons par tout sans en aller chercher si loin. + +Quant à ce qui est des moeurs & coutumes des Bresiliens, & du rapport de +la terre, nous recueillerons au dernier livre tant ce que l'autheur du +Memoire sus-écrit en a dit, que ce que d'autres nous en ont laissé. + +[Illustration] + + + + +_Renvoy de l'un des navires en France: Expedition des Genevois pour +envoyer au Bresil: Conjuration contre Villegagnon: Découverte d'icelle: +Punition de quelques-uns: Description du lieu & retraite des François: +Partement de l'escouade Genevoise._ + +CHAP. II + +APRES que le sieur de Villegagnon eut dechargé ses vaisseaux, il pensa +d'en r'envoyer un en France, & quant & quant donner avis au Roy, & +Monsieur l'Admiral & autres, de tout son voyage, & de l'esperance +qu'avoit de faire là quelque chose de bon qui reussiroit à l'honneur de +Dieu, au service du Roy, & au soulagement de plusieurs des ses sujets. +Et pour ne manquer de secours & rafraichissement l'an suivant, & ne +demeurer là comme degradé (ainsi que ceux qui étoient anciennement +relegués en des iles par maniere de punition) conoissant qu'il ne +pouvoit rien faire sans ledit Admiral, & qu'il se falloit conformer à +son humeur, ou quitter l'entreprise, il écrivit aussi particulierement à +l'Eglise de Geneve & aux Ministres dudit lieu, les requerant de l'aider +autant qu'il leur seroit possible à l'avancement de son dessein, & à +cette fin qu'on lui envoyat des Ministres & autres personnes bien +instruites en la Religion Chrétienne pour endoctriner les Sauvages, & +les attirer à la conoissance de leur salut. + +Les lettres receuës & leuës, les Genevois desireux de l'amplification de +leur Religion (comme chacun naturellement est porté à ce qui est de sa +secte) rendirent solennellement graces à Dieu de ce qu'ilz voyoient le +chemin preparé pour établir par-delà leur doctrine, & faire reluire la +lumiere de l'Evangile parmi ces peuples barbares sans Dieu, sans loy, +sans religion. Ledit sieur Admiral sollicita par lettres Philippe de +Corguilleray dit le sieur du Pont son voisin en la terre de Chatillon +sur Loin (lequel avoit quitté sa maison pour aller demeurer auprés de +Geneve) d'entreprendre le voyage pour conduire ceux qui se voudroient +acheminer au Bresil vers Villegagnon. L'Eglise de Geneve aussi l'en +pria, & les Ministres encor: si bien que, zele & affection, il postposa +le soin de sa femme & de ses enfans à cette entreprise, pour laquelle il +accepta ce dont il étoit requis. + +On lui trouva nombre de jeunes hommes ayans bien étudié, léquelz furent +par l'examen trouvés capables de pouvoir instruire ces peuples en la +Religion Chrétienne. On lui fournit aussi d'artisans & ouvriers, selon +que Villegagnon avoit mandé, léquels sans apprehender la dure façon de +vivre qui leur étoit proposée en ce païs-là par les lettres dudit +Villegagnon (car il n'y avoit ni pain ni vin, mais au lieu de pain il +falloit user de certaine farine faite d'une racine blanche de laquelle +usent les Bresiliens, comme sera dit en ce méme chapitre) de gayeté de +coeur suivirent ledit sieur du Pont en nombre de quatorze, sans les +manouvriers. D'autres apprehendans la façon de vivre delà aimoient mieux +flairer l'odeur des cuisines Françoises, ou de Geneve, que le boucan du +Bresil: & conoitre ce païs-là par theorique plutot que par pratique. +Mais avant que les laisser mettre en chemin, il est besoin de dire ce +qui se faisoit en la France Antarctique du Bresil parmi la troupe que +Villegagnon y avoit menée. Ce que je feray suivant le memoire d'une +seconde lettre envoyée en France au mois de May, l'an mil cinq cens +cinquante-six, conceuë en ces mots: + +Mes freres & meilleurs amis, &c. Deux jours aprés le partement des +navires (qui fut le quatorziéme jour de Fevrier mil cinq cens +cinquante-six) nous découvrimes une conjuration faite par tous les +artisans & manouvriers qu'avions amenez, qui étoient au nombre d'une +trentaine contre monsieur de Villegagnon, & tous nous autres qui étions +avec lui, dont n'y en avoit que huit de defense. Nous avons sceu que ce +avoit été conduit par un Truchement, lequel avoit été donné audit +Seigneur par un Gentil-homme Normand, qui avoit accompagné ledit +Seigneur jusques en ce lieu. Ce truchement étoit marié avec une femme +Sauvage, laquelle il ne vouloit ni laisser, ni la tenir pour femme. Or +ledit seigneur de Villegagnon, en son commencement regla sa maison en +hommes de bien, & craignant Dieu: defendant que nul homme n'eût affaire +à ces chiennes Sauvages, si l'on ne les prenoit pour femmes, & sur peine +de la mort. Ce Truchement avoit vécu (comme tous les autres vivent) en +la plus grande abomination & vie Epicurienne qu'il est possible de +raconter: sans Dieu, sans Foy, ne Loy, l'espace de sept ans. Pourtant +lui faisoit mal de laisser sa putain, & vie superieure, pour vivre en +homme de bien, & en compagnie de Chrétiens. Premierement il proposa +d'empoisonner monsieur de Villegagnon, & nous aussi: mais un de ses +compagnons l'en détourna. Puis s'addressa à ceux des artisans & +manouvriers, léquels il conoissoit vivre en regret, en grand travail, & +à peu de nourriture. Car par ce que l'on n'avoit rapporté vivres de +France, pour vivre en terre, il convint du premier jour laisser le +cidre, & au lieu boire de l'eau creuë. Et pour le biscuit s'accommoder à +une certaine farine du païs faicte de racines d'arbres, qui ont la +feuille comme le _Paoniamas_; & croit plus haut en hauteur qu'un homme. +Laquelle soudaine & repentine mutation fut trouvée étrange, mémement des +artisans qui n'étoient venus que pour la lucrative & profit particulier. +Joint les eaux difficiles, les lieux âpres & deserts, & labeur +incroyable qu'on leur donnoit, pour la necessité de se loger où nous +estions: parquoy aisément les seduit, leur proposant la grande liberté +qu'ils auroient, & les richesses aussi par aprés, déquelles il en +donneroient aux Sauvages en abandon, pour vivre à leur desir. Volontiers +s'accorderent ces pauvres gens, & à la chaude voulurent mettre le feu +aux poudres, qui avoient été mises en un cellier fait legerement sur +lequel nous couchions tous: mais aucuns ne le trouverent pas bon, parce +que toute la marchandise, meubles & joyaux que nous avions eussent été +perdus & n'y eussent rien gaigné. Ilz conclurent donc entr'eux de nous +venir saccager, & couper la gorge durant que nous serions en nôtre +premier somme. Toutefois ils y trouverent une difficulté, pour trois +Ecossois qu'avoit ledit seigneur pour sa garde, léquels pareillement ilz +s'efforcerent de seduire. Mais eux, aprés avoir conu leur mauvais +vouloir, & la chose étre certaine, m'en vindrent avertir, & decelerent +tout le fait. Ce à l'heure méme je declaray audit seigneur, & à mes +compagnons, pour y remedier. Nous y remediames soudainement, en prenant +quatre des principaux, qui furent mis à la chaine & aux fers devant +tous: l'autheur n'y étoit pas. Le lendemain, l'un de ceux qui étoit aux +fers se sentant conveincu, se traina prés de l'eau, & se noya +miserablement: un autre fut étranglé. Les autres servent ores comme +esclaves: le reste vit sans murmure, travaillant beaucoup plus +diligemment qu'auparavant. L'autheur truchement (par-ce qu'il n'y étoit +pas) fut averti que son affaire avoit été découverte. Il n'est retourné +depuis à nous, & se tient maintenant avec les Sauvages, ayant débauché +tous les autres Truchements de ladite terre, qui sont au nombre de vint +ou vint-cinq: léquels font & disent tout du pis qu'ilz peuvent pour nous +étonner, & nous faire retirer en France. Et par-ce qu'il est avenu que +les Sauvages ont été persecuté d'une fiévre pestilentieuse depuis que +nous sommes en terre, dont il en est mort plus de huit cens: ilz leur +ont persuadé que c'étoit Monsieur de Villegagnon qui les faisoit mourir: +parquoy ilz conçoivent une opinion contre nous en telle sorte qu'ilz +voudroient faire la guerre, si nous étions en terre continente: mais le +lieu ou nous sommes les retient. Ce lieu est une ilette de six cens pas +de long, & de cent de large, environnée de tous côtez de la mer, large & +long d'un côté & d'autre par la portée d'une coulevrine, qui est cause +qu'eux n'y peuvent approcher, quand leur frenesie les prent. Le lieu est +fort naturellement, & par art nous l'avons flanqué & remparé, tellement +que quand ilz nous viennent voir dans leurs auges & _almadies_ ilz +tremblent de crainte. Il est vray qu'il y a une incommodité d'eau douce, +mais nous y saisons une citerne qui pourra garder & contenir de l'eau, +au nombre que nous sommes, pour six mois. Nous avons du depuis perdu un +grand bateau & une barque, contre les roches: qui nous on faite grande +faute, pour-ce que nous ne sçaurions recouvrer ni eau, ni bois, ni +vivres, que par bateaux. Avec ce, un maitre charpentier & deux autres +manouvriers se sont allez rendre aux Sauvages, pour vivre plus à leur +liberté. Nonobstant Dieu nous a fait la grace de resister constamment à +toutes ces entreprises, ne nous deffians de sa misericorde. Léquelles +choses il nous a voulu envoyer, pour montrer que sa parole prend +difficilement racine en un lieu, afin que la gloire lui en soit +rapportée: mais aussi quand elle est enracinée elle dure à jamais. Ces +troubles m'ont empeché, que je n'ay peu reconoitre le païs, s'il y avoit +mineraux, ou autres choses singulieres: qui sera pour une autre fois. +L'on nous menace fort que les Portugais nos viendront assieger, mais la +bonté divine nous en gardera. Je vous supplie tous deux de m'écrire +amplement de vos nouvelles, &c. De la riviere de _Ganabara_ au païs du +Bresil en la France Antarctique, souz le Tropique du Capricorne, ce +vingt-cinquiéme jour de May, mille cinq cens cinquante-six. Vôtre bon +amy N. B. + +Or pour revenir aux termes de ce que nous avions commencé à dire +touchant le voyage du sieur du Pont, les volontaires qui se rangerent de +sa troupe partirent de Geneve le dixiéme de Septembre mille cinq cens +cinquante-six, & allerent trouver ledit sieur Admiral en sa maison de +Chatillon sur Loin, où il les encouragea à poursuivre leur entreprise, +avec promesse de les assister pour le fait de la marine. De là ilz +vindrent à Paris, où durant un mois qu'ils y sejournerent, plusieurs +Gentils-hommes & autres avertis de leur voyage se joignirent avec eux. +Puis s'en allerent à Honfleur, où ils attendirent que leurs navires +fussent prets & appareillez pour faire voiles. + +[Illustration] + + + + +_Seconde navigation faite au Bresil au dépens du Roy: Accident d'une +vague de mer: Discours des iles de Canarie: Barbarie païs fort bas: +Poissons volans, & autres pris en mer: Tortuës merveilleuses._ + +CHAP. III + +TANDIS que les Genevois disposoient les choses comme nous avons dit, le +sieur de Bois-le-Comte nevoeu du sieur de Villegagnon preparoit les +vaisseaux à Honfleur, léquels il fit equipper en guerre au nombre de +trois, aux dépens du Roy. Fourniz qu'ilz furent de vivres & autres +choses necessaires, les ancres furent levées, & se mirent en mer le +dix-neufiéme Novembre. Ledit sieur de Bois-le-Comte éleu Vice-Admiral de +cette flotte avoit quatre-vints personnes tant soldats que matelots dans +son vaisseau: dans le second y en avoit six-vints: dans le troisiéme il +y avoit environ quatre-vints-dix personnes, compris six jeunes garçons +qu'on y menoit pour apprendre le langage du païs: & cinq jeunes filles & +une femme pour les gouverner, afin de commencer à faire multiplier la +race des François par-dela. + +Au partir les canonades ne manquerent, ni l'eclat des trompettes, ni le +son des tambours & fifres, selon la coutume des navires de guerre qui +vont en voyage. Au bout de quelques jours ils arriverent de bon vent aux +iles Fortunées, dites Canaries, où quelques matelots penserent mettre +pied à terre pour butiner quelque chose, mais ilz furent repoussez par +les Hespagnols qui les avoient apperceuz de loin. Le seziéme Decembre +ilz furent pris d'une forte tempéte qui mit à fonds une barque attachée +à un navire, en laquelle y avoit deux matelots pour la garde d'icelle, +qui penserent boire à tous leurs amis pour une derniere fois. Car il est +bien difficile en tel accident de sauver un homme parmi les fortes +vagues de la mer. Neantmoins aprés beaucoup de peine ilz furent sauvés +avec les cordages qu'on leur jeta. En cette tempéte arriva un hazard +fort remarquable & que je mettray volontiers ici (quoy que je ne me +vueille arréter à toutes les particularitez qu'a écrit Jean de Lery +autheur de l'histoire de ce voyage.) C'est que comme le cuisinier eut +mis un matin dessaler dans un cuvier du lard pour le repas, un coup de +mer sautant impetueusement sur le pont du navire, l'emporta plus de la +longueur d'une picque hors le bord (c'est à dire hors le navire) & une +autre vague venant à l'opposite, sans renverser ledit cuvier, de grand +roideur le rejetta au méme lieu dont il étoit party, avec ce qui étoit +dedans. Le méme autheur rapporte à propos un exemple de Valere le Grand +que j'ay dés y a long temps admiré: sçavoir d'un matelot qui vuidant +l'eau de la basse partie d'un navire (avec la pompe, comme il faut +presumer) fut jetté en mer par un coup de vague, & incontinent repoussé +dedans par une autre vague contraire. + +Le dix-huitiéme dudit mois de Decembre noz François découvrirent la +grand'Canarie, ainsi appellée (je croy) à cause des Cannes de succre +qu'elle produit en abondance, & non pour-ce qu'elle produit grande +quantité de chiens, ainsi que disent Pline & Solin. A cette ile est +voisine celle qui est aujourd'hui appellée _Teneriffé_, de laquelle nous +avons parlé ci-dessus. Et puis que nous sommes sur le propos des iles +Canaries, il n'y a point danger de nous y arréter un petit, mémement veu +que la possession qu'en ont aujourd'hui les Hespagnols, ilz la doivent +aux François. Elles sont sept en nombre distantes de quarante & +cinquante lieuës les unes des autres, appellées par les Anciens d'un mot +general Fortunées, à cause de leur beauté, & pour le temperature de +l'air, n'y ayant jamais ni de froid, ni de chaud excessif, dont ne faut +s'étonner si plusieurs les ont pris pour les Hesperides, déquelles les +Poëtes ont chanté tant de fables. De ces sept il y en avoit ci-devant +quatre Chrétiennes, à sçavoir Lauzarette, Forteventure, la Gomere, & +l'ile de Fer. Les trois autres étoient peuplées d'Idolatres, qui sont +appellées la grand'Canarie, Teneriffé, & la Palme, mais aujourd'hui +j'entens qu'elles sont toutes Chrétiennes. Ces peuples avant le +Christianisme étoient barbares, toujours en guerre, & se tuoient l'un +l'autre comme bétes; & le plus fort, estoit celui qui emportoit la +seigneurie & domination d'entr'eux. Ils alloient nuds comme ceux de la +Nouvelle-France, & ne souffroient aucun approcher de leurs iles. +Neantmoins comme les Chrétiens se mettoient quelquefois aux aguets pour +les attraper, & envoyer vendre en Hespagne, il avenoit souvent +qu'eux-mémes étoient pris: mais les Barbares avoient cette humanité +qu'ilz ne tuoient point leurs prisonniers, ains leur faisoient faire le +plus vil exercice qu'ils estimoient étre possible, qui étoit d'écorcher +leurs chevres, & les depecer ainsi que font les Bouchers, jusques à ce +qu'ils eussent payé leur rançon: & lors ils étoient delivrez. Ç'a été +par le moyen de ces prisonniers que l'on a sceu ce qui est en leurs +iles, leurs coutumes & façons de vivre, que ne n'ay entrepris de +representer en ce lieu pour ne m'égarer de mon sujet. Mais je repeteray +ce que j'ay déja dit, que les Hespagnols doivent aux François la +possession qu'ils ont de ces iles, suivant le rapport qu'en fait Pierre +Martyr, celui qui a écrit l'histoire des Indes Occidentales, lequel en +parle en cette sorte. «Ces iles (dit-il) bien qu'elles fussent venuës à +la conoissance des anciens, si est-ce que la memoire en étoit effacée: & +en l'an mille quatre cens cinq il y eut un François de nation nommé +Guillaume de _Bentachor_, lequel ayant congé d'une Royne de Castille de +découvrir nouvelles terres, trouva les deux Canaries, qui ores se +nomment Lancelotte, & Forteventure, léquelles apres sa mort ses +heritiers vendirent aux Hespagnols, &c.» Ici peut-on remarquer que les +Hespagnols par envie, ou autrement, ont voulu obscurcir le nom, & la +gloire du premier qui a découvert ces iles, apres étre demeurées tant de +siecles comme ensevelies, & hors de la conoissance des hommes. Car ce +Guillaume de _Bentachor_ s'appelloit Betancourt, Gentil-homme de +Picardie, lequel par son testament supplia le Roy de Castille d'estre +protecteur des ses enfans: mais il aima mieux étre protecteur des iles +conquises par ledit Betancourt: comme il a fait, & y en a adjouté +d'autres, déquelles il a peu plus justement s'emparer. + +Quant à la situation de ces iles tous sont aujourd'hui d'accord qu'elles +gisent par les vint-sept degrez & demi au-deça de l'Equateur. Et partant +les Geographes & historiens qui ont situé lédites iles par les dix-sept +degrés ou environ, en se trompant en ont trompé beaucoup d'autres, +s'étans en cela arretés au calcul de Ptolomée, lequel a marqué les iles +Fortunées au promontoire Arsinarie, qui sont les iles du Cap verd. Mais +il y a lieu d'excuser Ptolomée en cet endroit, & dire que ceux qui ont +transcrit ses livres ne pouvans discerner les nombres des Grecs, ont été +cause de l'erreur qui se trouve en cet autheur. Car il n'est point à +croire qu'un homme tel que lui, quine marche qu'avec une grande solidité +& doctrine, eût si lourdement choppé en ceci. + +Noz François donc ayans passé les Canaries cotoyerent la Barbarie +habitée des Mores, qui est un païs fort bas, si bien qu'à perte de veuë +ilz découvroient des campagnes immenses, & leur sembloit qu'ilz deussent +aller fondre là dessus. Et comme ordinairement où est la force là est +l'insolence, noz gens se sentans forts d'hommes & d'armes, ne faisoient +difficulté d'attaquer quelque navire, ou caravelle si elle se +rencontroit à leur chemin, & prendre ce que bon leur sembloit. En quoy +je ne les veux louer; & valoit mieux faire des amis en s'établissant +paisiblement, que de proceder par ces voyes. Aussi Dieu n'a-il point +beni leurs entreprises. Es derniers voyages faits en la Nouvelle-France, +on y est allé honétement équippé, & y a eu moyen quelquefois (méme de ma +conoissance) de prendre le dessus du vent, & faire ammener les voiles à +plusieurs navires qui se sont rencontrez, mais on n'a jamais mis en +avant de leur faire tort. Aussi n'est-ce pas le dessein de ceux qui en +ce dernier temps veulent habiter la Nouvelle-France, léquelz ne +recherchent que ce que la mer & la terre par un juste exercice leur +acquerront, sans envier la fortune d'autrui. + +[Illustration] + + + + +_Passage de la Zone Torride: où navigation difficile: & pourquoy: Et +source: Refutation des raisons de quelques autheurs: Route des +Hespagnols au Perou: De l'origine du flot de la mer: Vent Oriental +perpetuel souz la ligne æquinoctiale: Origine & causes d'icelui, des +vens d'abas, & de Midi: Pluies puantes sous la Zone Torride: Effets +d'icelles: Ligne æquinoctiale pourquoy ainsi dite: Pourquoy sous icelle +ne se vois ne l'un ne l'autre Pole._ + +CHAP. IV + +NOZ François étans en ces parties de la Zone Torride à trois ou quatre +degrez au-deça de l'Æquateur, ilz trouverent la navigation fort +difficile par l'insonstance de plusieurs vens qui s'assemblent là, & +transportent les vaisseaux diversement, à l'est, au Nort, à l'ouest, +selon qu'ilz se rencontrent. Jean de Lery cherchant la raison de cela, +presuppose que la ligne æquinoctiale tirant de l'Orient à l'Occident +soit comme le doz & l'échine du monde à ceux qui voyagent du Nort au su: +tellement que pour y aborder d'une part ou d'autre, il faut comme monter +cette sommité du monde, ce qui est difficile. Il adjoute une seconde +raison, c'est que là est la source des vens, qui soufflans oppositement +l'un à l'autre assaillent les vaisseaux de toutes parts. Et pour un +troisiéme il dit que les Courans, de la mer prenans là leurs +commencement en rendent les approches difficiles. Or jaçoit que ces +raisons soient studieusement recherchées, si est-ce que je ne puis +bonnement m'y accorder. Car quant à la premiere il est certain que la +terre & la mer faisant un globe rond il n'y n'y a point d'ascendant plus +difficile aupres de la ligne æquinoctiale, qu'au 20, 40, & 60 degré. +Quant à la seconde, il est certain que le Nort ne prend point là sa +source: & l'experience journaliere fait conoitre que souz la ligne & +dedans la Torride, les vens de Levant y regnent toujours soufflans +continuellement, sans permettre leurs contraires y avoir aucun accez, ni +vent d'Ouest, ni de Midi qu'on appelle vents d'abas. Et c'est l'occasion +pourquoy les Hespagnols qui vont au Perou ont ordinairement plus de +peine gaigner les Canaries, qu'en tout le reste du voyage, à cause des +vents de Midi, qui commencent là à entrer en force: mais passé icelles +ilz cinglent aisément jusques à entrer en la Torride, où ilz trouvent +incontinent ce vent Oriental qui fuit le Soleil, & les chasse en poupe +de telle sorte, qu'à peine est-il plus besoin en tout le voyage de +toucher aux voiles. Pour cette raison il appellent ce grand trait de +mer, le Golphe des Dames, pour sa douceur & serenité. Et en fin arrivent +és iles de la Dominique, Guadelupe, Desirét, Marigualante, & les autres +qui sont en cette part comme les faux-bourgs des Indes. Mais au retour +ilz prennent un autre chemin, & viennent à la Havane chercher leur +hauteur hors le Tropique du Cancer, là où regnent les vents d'abas, +ainsi qu'entre les Tropiques le vent de Levant: léquels vens d'abas +leurs servent jusques à la veuë des Açores ou Tierceres, & de là à +Seville. Et pour le regard de la troisiéme raison, je di qu'en la grande +& pleine mer il n'y a point de Courans, ains les Courans se font quant +la mer resserrée entre deux terres ne trouve point son passage libre +pour continuer son flux, de maniere qu'elle est contrainte de roidir son +cours ainsi qu'un fleuve qui passe par un canal. Mais posons le cas que +son flux prenne là son origine; étant lent en cette haute & spacieuse +étenduë, il ne fait pas grand empechement aux navires d'aborder +l'Æquateur: & puis s'il y a six heures de flux contre les navigans, il y +en a autant pour eux au reflux, sans comprendre le chemin qu'il avancent +d'eux mémes sans l'aide du flot. Or ne suis-je point d'accord que le +principe du flot de la mer soit souz la ligne æquinoctiale, car il y a +plus d'apparence de croire qu'elle n'a qu'un flux qui va d'un Pole à +l'autre, en sorte que quand il est Ebe au Pole arctique il est flot au +Pole Antarctique; que de lui donner double flux: ce qu'il faudra faire +si on met le principe de ce flux, souz ladite ligne: si ce n'est qu'on +vueille dire que le flux de la mer est comme le bouillon d'un pot, +lequel s'étend de toutes parts, & tout à la fois egalement. Et si l'on +veut sçavoir la cause de ce vent Oriental qui est perpetuel souz cette +ligne, qui fait la ceinture du monde, je m'en arreteray volontiers au +jugement du docte naturaliste Joseph Acosta, lequel attribue ceci au +premier mobile dont le mouvement circulaire est si rapide qu'il meine à +la danse non seulement tous les autres cieux, mais aussi les elemens +plus legers, le feu & l'air, léquels tournent aussi quant & lui de +l'Orient en l'Occident en vint-quatre heures; la terre & l'eau demeurans +par leur trop grande pesanteur au centre du monde. Or ce mouvement est +d'autant plus grand, vehement & puissant, qu'il s'approche de la ligne +æquinoctiale, où est la plus grande circumference du tournoyement du +ciel, & diminuë cette vehemence à mesure qu'on s'approche de l'un & de +l'autre Tropique: si bien qu'és environs d'iceux, par je ne sçay quelle +repercussion du cours & mouvement de la Zone, les vapeurs que l'air +attire quant & soy (d'où procedent les vens qui courent d'Orient en +Occident) sont contraintes de retourner quasi au contraire; & de là +viennent les vens d'abas & Surouest communs & ordinaires hors les +Tropiques. Je di donc que la plus vray-semblable cause de la difficulté +qu'ont eu noz François de parvenir à la ligne æquinoctiale, a été qu'ilz +n'étoient pas encor eloignez de terre (témoins les pluies puantes, qui +ne venoient d'autre part que des vapeurs terrestres, qui sont grossieres +& malfaisantes) & ainsi se trouvoient enveloppez de certains vens +terrestres, d'autant plus divers que la terre est inegale, à cause des +montagnes & vallées, rivieres, lacs & situations de païs, & de quelques +vens maritimes, léquels rencontrans ce vent fort & Oriental conduit par +la force du Soleil, & le mouvement du premier mobile, ne pouvoient +passer outre du moins qu'avec un grand combat, qui arrétoit leurs +vaisseaux, & les dispersoit ça & là. + +Quant aux pluies puantes déquelles je viens de parler, cela est tout +commun au long de la côte de la Guinée souz la Zone torride voisine de +la terre: voire est tellement contagieuse, que si elle tombe sur la +chair il s'y levera des pustules & grosses vessies, voire méme imprime +la tache de la puanteur és habillemens. D'ailleurs l'eau douce leur +faillit du moins elle se corrompit tellement par les ardantes chaleurs +du climat, qu'elle étoit remplie de vers, & falloit en la beuvant tenir +la tasse d'une main & se boucher le nez de l'autre, pour l'extréme +puanteur qui en sortoit. Le biscuit en fut de méme. Car les longues +pluies ayant penetré jusques dans la Soute, le gatèrent entierement si +bien qu'il falloit manger autant de vers que de pain. Ce qui eût eté +aucunement tolerable si étans en ce mauvais passage ils en fussent +bien-tôt sortis, mais ilz furent environ cinq semaines à tournoyer sans +pouvoir approcher de céte ligne equinoctiale, à laquelle en fin ils +arriverent avec un vent de Nort nord d'Est le 4e jour de Fevrier 1557. +Ici il est bon de dire pour les moins sçavans que cette partie du monde +est dite être souz la ligne æquinoctiale (autrement souz l'Æquateur) +pource que le Soleil venant à cette partie du ciel qui fait le milieu +entre les deux poles & ce qui arrive deux fois l'annee, sçavoir +l'onziéme de Mars, quand il s'approche de nous; & le treiziéme de +Septembre, quand il se recule pour porter l'Eté aux terres Antarctiques +les jours & les nuits sont égaux par tout le Et comme le Soleil ayant +passé cette ligne noz jours r'accourcissent, aussi venant au deça de la +méme ligne ilz diminuent aux regions Antarctiques. Or cette ligne n'est +qu'une chose imaginaire, mais il est necessaire user de ce mot pour +entendre la chose, & en sçavoir discourir. Et au surplus est à remarquer +que les peuples qui habitent souz cette ligne imaginaire ont en tout +temps les nuits & les jours égaux, pour raison dequoy aussi elle +pourroit bien étre dite æquinoctiale. + +Or comme en beaucoup de choses on fait de ceremonies pour la souvenance, +aussi c'est la coutume des matelots (qui se rejouissent volontiers) de +faire la guerre à ceux qui n'ont encores passé la ligne æquinoctiale, +quand ils y arrivent. Ainsi ilz les plongent dans l'eau, ou leur donnent +la bascule, ou les attachent au grand mast pour en avoir memoire. +Toutefois il y a moyen de se racheter de cette condemnation en payant le +vin des compagnons. + +Aydez de ce vent de Nor-nord'Est (comme nous avons dit) ilz franchirent +quatre degrés au delà de l'Equateur, d'où ilz commencerent à découvrir +le pole Antarctique, ayans demeuré long temps sans voir ni l'un ni +l'autre, tant à-cause de quelques calmes, que des vens divers que se +rencontrent environ le milieu du monde (que je prens souz ladite ligne +æquinoctiale) allans comme pour combattre & deposseder ce vent Oriental +que nous avons dit, lequel ne s'en étonne gueres. Et neantmoins encores +qu'on eût le vent à propos, si est-ce, qu'etant au milieu d'une si +grande circumference qu'est celle du ciel, il n'est pas possible de voir +l'un ou l'autre pole, moins les deux ensemble, si tôt qu'on est venu +souz ladite ligne, ains faut s'approcher de quelques degrez de l'un ou +de l'autre: d'autant que les deux poles sont comme deux points +imaginaires & immobiles, ainsi que le point milieu d'une roue à l'entour +duquel se fait le mouvement d'icelle, ou comme les deux points +invisibles qu'on se peut imaginer aux deux côtez d'une boule roulante, +par léquels voir tout ensemble il faudroit étre au centre de la dite +boule; aussi pour voir les deux poles ou essieux du monde, il faudroit +étre au centre de la terre. Mais y ayant grande distance de ce centre à +la superficie d'icelle, ou de la mer; de là vient que nonobstant la +rondeur de ces deux plus bas elemens, on ne peut si tôt appercevoir le +pole quand on est parvenu à la ligne æquinoctiale. + + + + +_Découverte de la terre du Bresil:_ Margaias _quels peuples: Façon de +troquer avec les_ Ou-etacas _peuple le plus barbare de tous les autres: +Haute roche apellée l'Emauraude de_ Mak-hé: _Cap de Frie: Arrivée des +François à la riviere de_ Ganabara, _où étoit le Sieur de Villegagnon._ + +CHAP. V. + +LE treziéme Fevrier les maitres de noz navires Françoises ayans pris +hauteur à l'astrolabe, se trouverent avoir le Soleil droit pour Zenith: +& apres quelques tourmentes & calmes, par un bon vent d'est qui dura +quelques jours, ils eurent la veuë de la terre du Bresil le vint-sixiéme +de Fevrier mille cinq cens cinquante-sept, au grand contentement de +tous, comme on peut penser, pares avoir demeuré prés de quatre mois sur +la mer sans prendre port en aucun lieu. + +La premiere terre qu'ilz découvrirent est montueuse, & s'appelle +_Huvassou_ par les sauvages de ce païs-là, à l'abord de laquelle (selon +la coutume) ilz tirerent quelques coups de canons pour avertir les +habitans, qui ne manquerent de se trouver en grande troupe sur la rive. +Mais les François ayans reconu que c'étoient _Margaias_ alliez des +Portugais, & par consequent leurs ennemis, ilz ne descendirent point +à-terre, sinon quelques matelots qui dans une barque allerent prés du +rivage à la portée de leurs fleches, leur montrans des couteaux, +miroirs, peignes & autres bagatelles, pour léquelles ilz leur +demanderent des vivres. Ce que les Sauvages firent en diligence, & +apporterent de leur farine de racine, des jambons, & de la chair d'une +certaine espece de sanglier qu'ils ont, avec autres victuailles & fruits +telz que le païs les porte: car en cette saison là, quoy que ce fût le +mois de Fevrier, les arbres étoient aussi verds qu'ilz sont ici en Juin. +Les Sauvages ne furent point tant scrupuleux d'aborder les navires +François. Car il y en vint six avec une femme entierement nuds, peints, +& noircis par tout le corps, ayans les lévres de dessouz percées, & en +chaque trou une pierre verte, bien polie & proprement appliquée, & de la +largeur d'un teston, pour étre coints & jolis. Mais quand le pierre est +levée, ilz sont effroyablement hideux, ayans comme deux bouches au +dessouz du nez. La femme avoir les oreilles de méme si hideusement +percées, que le doigt y pourroit entrer, auquelles elle portoit des +pendans d'os blancs qui lui battoient sur les épaules. Ces sauvages +eussent fort desiré qu'on se fût arrété là, mais on ne s'y voulut pas +fier, joint qu'il falloit tendre ailleurs. A neuf ou dix lieuës de là +les François se trouverent à l'endroit d'un Fort des Portugais dit par +eux _Spiritus Sanctus_, et par les Sauvages _Moab_, qui est par les +vints degrez audelà de l'Æquateur. Les gardes de ce Fort reconoissans à +l'equipage que ce n'étoient de leurs gens, tirerent trois coups de canon +sur les François, léquels firent de méme envers eux, mais n'un & l'autre +en vain. De là passerent auprés d'un lieu nommé _Tapemiri_, & plus avant +vindrent côtoyant les _Paraïbes_, outre léquels tirans vers le Cap de +Frie il y a des basses & écueils entremélez de pointes de rochers qu'il +faut soigneusement éviter. Et à cet endroit y a une terre plaine +d'environ quinze lieuës de longueur habitée par un certain peuple +farouche & étrange nommé _Ou-etacas_ dispos du pied autant & plus que +les cerfs & biches, léquels ils prennent à la course: portent les +cheveux longs jusques aux fesses, contre la coutume des autres +Bresiliens qui les rognent par derriere mangent la chair creuë: ont +langage particulier n'ont aucun trafic avec les nations de deça, +d'autant qu'ils ne veulent point que leur païs soit conu semblables aux +Hespagnols de l'Amerique, qui ne souffrent aucune nation étrangere vivre +parmi eux. Toutefois quand les voisins de ces _Ou-etacas_ ont quelques +marchandises dont ilz les veulent accommoder, voici leur façon & maniere +de permuter. Les _Margaia, Caraia_ ou _Tououpinambaouls_ (qui sont +peuples voisins d'iceux) ou autres Sauvages de ce païs-là sans se fier, +ni approcher de l'_Ou-etacas_, lui montrant de loin ce qu'il aura, soit +serpe, soit couteau, peigne, miroir, ou autre chose, il lui fera +entendre par signes s'il veut échanger quelque chose à cela. Que si +l'_Ou-etacas_ s'y acorde, lui montrant au reciproque de la plumasserie, +des pierres vertes, pour servir d'ornement à la lévre d'embas ou autre +chose provenant de leur terre, le premier mettra sa marchandise sur une +pierre, ou piece de bois, & se retirera, & lors l'_Ou-etacas_ apportera +ce qu'il aura & le lairra à la place, qui se retirant permettra que le +_Margaia_, ou autre le vienne querir: & jusques là se tiennent promesse +l'un à l'autre. Mais chacun ayant son change, si tôt que l'un & l'autre +est retourné en ses limites d'où il avoit parlementé, le tréves rompuës, +c'est à qui pourra attrapper son compagnon: ainsi que noz soldats és +dernieres guerres sortans de quelque ville neutre; celle qu'étoit la +petite ville de Vervin en Tierache lieu de ma naissance, appartenant à +la tres-illustre maison de Couci. Apres avoir laissé derriere ces +espiegles d'_Ou-etacas_, ilz passerent ç la veuë d'un autre païs voisin +nommé _Mak-hé_, d'où certes les habitans n'ont besoin de toujours +dormir, ayans de tels reveils-matin auprés d'eux. En cette terre, & sur +le bord de la mer se voit une grosse roche faite en forme de tour, +laquelle aux rayons du soleil reluit & brille si fort, qu'aucuns pensent +que ce soit une sorte d'Emeraude. Et de fait les mariniers tant +Portugais que François l'appellent l'Emeraude de _Mak-hé_. Mais le lieu +est inaccessible étant environné de mille pointes de rochers qui se +jettent fort avant en mer. + +La prés y a trois petites iles dites les iles de _Mak-hé_, où ayans +mouillé l'ancre, une tempéte de nuit se leva si furieuse que le cable +d'un des navires fut rompu, tellement que porté à la merci des Sauvages +contre terre il vint jusques à deux brasses d'eau. Ce que voyans le +Maitre & le Pilote, comme au desespoir ilz crierent deux ou trois fois +nous sommes perdus. Toutefois en ce besoin les matelots ayans fait +diligence de jetter une autre ancre, Dieu voulut qu'elle tint, & par ce +moyen furent sauvez. C'est chose rude qu'une tempéte en pleine mer où +l'on ne voit que montagnes d'eau, & profondes vallées; mais encore n'est +ce que jeu au pris du peril où est reduit un vaisseau qui est sur une +côte en perpetuel danger de s'aller échouer sur la rive; ou briser +contre les rochers. Mais en pleine mer on ne craint point tout cela, +quand on a fait diligence d'ammener les voiles à temps. Vray est qu'on +est balotté de merveilleuse façon en telle occasion, mais le peril est +dehors, j'entens en un bon vaisseau: car un coup de mer emportera +quelquesfois un quartier d'un mauvais navire, comme j'ay ouï reciter n'a +pas long temps d'un Capitaine qui fut emporté étant dans sa chambre vers +le gouvernail. La tempéte passée le vent vint à souhait pour gaigner le +Cap de Frie, port & havre des plus renommé en ce païs-là pour la +navigation des François. Là apres avoir mouillé l'ancre & tiré quelques +coups de canons, ceux qui se mirent à terre trouverent d'abordée grand +nombre de Sauvages nommez _Tououpinambaouls_ alliez & confederer de +nôtre nation, léquels outre la caresse & bonne reception dirent à nos +François des nouvelles de _l'aycolas_ (ainsi nommoient-ilz le sieur de +Villegagnon). En ce lieu ilz virent nombre de perroquets, qui volent par +troupes, & fort haut, & volontier s'accouplent comme les tourterelles. +Partis de là ayans vent à propos ils arriverent au bras de mer & riviere +nommée _Ganabara_ par les Sauvages: & Genevre par les Portugais, le +septiéme Mars mil cinq cens cinquante-sept, où d'environ un quart de +lieuë loin ilz saluerent ledit sieur de Villegagnon à force de +canonades, & lui leur rendit la pareille en grande rejouissance. + + + + +_Comme le sieur du Pont exposa au sieur de Villegagnon la cause de sa +venuë, & de ses compagnons: Réponse dudit sieur de Villegagnon: Et ce +qui fut fait au Fort de Colligni apres l'arrivée des François._ + +CHAP. VI + +ETANS descendus à terre en l'ile où le sieur de Villegagnon s'étoit +logé, la troupe rendit graces à Dieu, puis alla trouver ledit sieur de +Villegagnon qui les attendoit en une place; ou il les receut avec +beaucoup de demonstration de joye & contentement. Apres les accollades +faites le sieur du Pont commence à parler & lui exposer les causes de +leur voyage fait avec tant de perils, peines, & difficultez, qui étoient +en un mot pour dresser une Eglise, qu'il appelloit reformée selon la +parole de Dieu en ce païs-là, suivant ce qu'il avoit écrit à ceux qui +les avaient envoyés. A quoy il répondit (ce dit l'Autheur) qu'ayant +voirement dés long temps & de tout son coeur desiré telle chose il les +recevoit volontiers à ces conditions: méme par ce qu'il vouloit leur +Eglise étre la mieux reformée pardessus toutes les autres, il declara +qu'il entendoit déslors que les vices fussent reprimez, la sumptuosité +des accoutremens reformée (je ne puis croire qu'il en fût si tôt de +besoin) & en somme tout ce qui pourroit apporter de l'empéchement au pur +service de Dieu. Puis levant les yeux au ciel, & joignans les mains: +Seigneur Dieu (dit-il) je te rend graces de ce que tu m'as envoyé ce que +dés si long temps je t'ay si ardamment demandé. Et derechef s'addressant +à eux dit: Mes enfans (car je veux estre vôtre pere) comme Jesus-Christ +étant en ce monde n'a rien fait pour lui, ains tout ce qu'il a fait a +été pour nous: aussi ayant cette esperance que Dieu me preservera en vie +jusques à ce que nous soyons fortifiés en ce païs, & que vous vous +puissiez passer de moy, tout ce que je pretens faire ici, est tant pour +vous, que pour tous ceux qui y viendront à méme fin que vous étes venus. +Car je delibere de faire une retraite aux pauvres fideles que seront +persecutez en France, en Hespagne, & ailleurs outre mer, afin que sans +crainte ni du Roy, ni de l'Empereur, ou d'autres Potentats ils y +puissent purement servir à Dieu selon sa volonté. + +Aprés cet accueil la compagnie entre dans une petite salle qui étoit au +milieu de l'ile, & chanterent le Psalme cinquiéme, qui commence selon la +traduction de Marot, _Aux paroles que je veux dire_ &c. lequel fut suivi +d'un préche, où le Ministre Richer print pour texte ces versets du +Psalme 26 & entre les Hebrieux 27 _Je demande une chose au Seigneur, +laquelle je requerray encore, c'est que j'habite en la maison du +Seigneur tous les jours de ma vie:_ durant l'exposition déquels +Villegagnon ne cessoit de joindre les mains, lever les ïeux au ciel, +faire des soupirs, & autres semblables contenances, si-bien que chacun +s'en emerveilloit. Aprés les prieres tous se retirerent horsmis les +nouveau venus, léquels dinerent en la méme salle, mais ce fut un diner +de Philosophe, sans excez. Car pour toutes viandes ilz n'eurent que de +la farine de racines, à la façon des Sauvages, du poisson boucané, c'est +à dire roti, & quelques autres sortes de racines cuites aux cendres. Et +pour breuvage (parce qu'en cette ile n'y a point d'eau douce) ilz +beurent de l'eau des égouts de l'ile, léquels on faisoit venir dans un +certain reservoir, ou citerne; en façon de ces fossés où barbottent les +grenouilles. Vray est qu'elle valoit mieux que celle qu'il falloit boire +sur la mer. Mais il n'est pas besoin d'étre toujours en souffrance. +C'est une des principales parties d'une habitation d'avoir les eaux +douces à commandement. La vie depend de là & la conservation du lieu +qu'on habite, lequel ayant ce defaut ne se peut soutenir un long siege. +Le sieur de Mons, ces années dernieres s'étant logé en une ile +semblable, fut incommodé pour les eaux, mais vis à vis en la terre ferme +y avoit de beaux ruisseaux gazouillans à-travers les bois, où ses gens +alloient faire la lécive & autres necessitéz de ménage. Ce qui me fait +dire que puis qu'il faut bâtir en une ile & s'y fortifier, il vaut +beaucoup mieux employer ce travail sur la rive d'une riviere qui servira +toujours de rempar en son endroit. Car ayant la terre ferme libre, on y +peut labourer & avoir les commoditez du païs plus à l'aise soit pour se +fortifier, soit pour preparer les moyens de vivre. + +Je trouve un autre defaut en ceux qui ont fait tant les voyages du +Bresil que de la Floride, c'est de n'avoir porté grande quantité de blés +& farines, & chairs salées pour vivre au moins un an ou deux, puis que +le Roy fournissoit, honnétement aux fraiz de l'equipage, sans s'en aller +pardelà pour y mourir de faim, par maniere de dire. Ce qui étoit fort +aisé à faire, veu la fecondité de la France en toutes ces choses qui lui +sont propres, & ne les emprunte point ailleurs. + +Le sieur de Villegagnon ayant ainsi traité ses nouveaux hôtes, s'avisa +de les embesogner à quelque chose, de peur que l'oisiveté ne leur +engourdît les membres. Il les employa donc à porter des pierres & de la +terre pour le Fort commun qu'ils avoient nommé Colligni. En quoy ils +eurent assés à souffrir, attendu le travail de la mer, duquel ilz se +ressentoient encor, le mauvais logement, la chaleur du païs, & l'écharse +nourriture, qui étoit en somme par chacun jour deux gobelets de farine +dure faite de racines, d'une partie de laquelle ilz faisoient de la +bouillie, avec de l'eau que nous avons dit des égouts de l'ile. +Toutefois le desir qu'ils avoient de s'établir & faire quelque chose de +bon en ce païs-là leur faisoit prendre le travail en patience, & en +oublier la peine. Méme le Ministre Richer pour les encourager davantage, +disoit qu'ils avoient trouvé un second Sainct Paul en la personne dudit +Villegagnon, comme de fait tous lui donnent cette louange de n'avoir +jamais ouï mieux parler de la Religion & reformation Chrétienne qu'à +lui. Ce qui leur augmentoit la force & le courage parmi la debilité où +ilz se trouvoient. + + + + +_Ordre pour le fait de la Religion: Pourquoy Villegagnon a dissimulé sa +Religion: Sauvages amenés en France: Mariage celebrés en la France +Antarctique: Debats pour la Religion: Conspiration contre Villegagnon: +Rigueur d'icelui: Les Genevois se retirent d'avec lui: Question touchant +la celebration de le Cene à faute de pain & de vin._ + +CHAP. VII + +D'AUTANT que la Religion est le lien qui maintient les peuples en +concorde, & est comme le pivot de l'Etat, dés la premiere semaine que +les François furent arrivés auprés de Villegagnon, il établit un ordre +un ordre pour le service de Dieu, qu'outre les prieres publiques qui se +faisoient tous les soirs apres qu'on avoit laissé la besongne, les +Ministres precheroient deux fois le Dimanche, & tous les jours ouvriers +une heure durant: declarant aussi par exprés, qu'il vouloit & entendoit +que sans aucune addition humaine les Sacremens fussent administrez selon +la pure parole de Dieu, & qu'au reste la discipline Ecclesiastique fût +pratiquée contre les defaillans. Suivant quoy le Dimanche vint-uniéme de +Mars ilz firent la celebration de leur Cene, apres avoir catechizé tous +ceux qui y devoient communier. Et ce faisant firent sortir les matelots +& autres Catholiques, disans qu'ilz n'estoient pas capables d'un tel +mystere. Et lors Villegagnon s'étant mis à genoux sur un careau de +velours, lequel son page portoit ordinairement aprés lui, fit deux +prieres publiques & à haute voix, rapportées par Jean de Lery en son +histoire du Bresil, léquelles finies il se presenta le premier à la +Cene, & receut à genoux le pain & le vin de la main du Ministre. Et +neantmoins on tient qu'il y avoit de la simulation en son fait: car quoy +que lui & un certain Maitre Jean Cointa & qu'on dit avoir été Docteur de +la Sorbonne, eussent abjuré publiquement l'Eglise Catholique Romaine, si +est-ce qu'ilz ne demeurerent gueres à émouvoir des disputes touchant la +doctrine, & principalement sur le point de la Cene. Voire-méme il y a +apparence que Villegagnon ne fut jamais autre que Catholique, en ce +qu'il avoit ordinairement en main les oeuvres du subtil l'Escot pour se +tenir prét à la defense contre les Calvinistes sur toutes les disputes +susdites. Mais il luy sembloit étre necessaire de faire ainsi, ne +pouvant venir à chef d'une telle entreprise s'il n'eût eu apparence +d'étre des pretenduz reformez, du côté déquels d'ailleurs s'il se fût +voulu maintenir, il étoit en danger d'étre accusé envers le Roy (qui le +tenoit pour Catholique) par les Catholiques qui étoient avec lui, & de +perdre une pension de quelques milles livres que sa Majesté lui +bailloit. Toutefois faisant toujours bonne mine, & protestant de desirer +rien plus que d'étre droitement enseigné, il renvoya en France le +Ministre Chartier, dans l'un des navires, lequel (apres qu'il fut chargé +de Bresil, & autres marchandises du païs) partit le quatriéme de Juin +pour s'en revenir, afin que sur ce different de la Cene il rapportât les +opinions des Docteurs de sa secte. Dans ce navire furent apportés en +France dix jeunes garçons Bresiliens, âgez de neuf à dix ans & au +dessous, léquels ayans été pris en guerre par les Sauvages amis des +François, avoient été venduz pour esclaves audit Villegagnon. Le +Ministre Richer leur imposa les mains, & prieres furent faites pour eux +avant que partir, à ce qu'il pleût à Dieu en faire des gens de bien. Ilz +furent presentés au Roy Henry second, lequel en fit present à plusieurs +grans Seigneurs de sa Court. + +Au surplus le troisiéme Avril precedent se celebrerent les premiers +mariages des François qui ayent jamais été faits en ce païs-là; ce fut +de deux jeunes hommes domestics de Villegagnon avec deux de ces jeunes +filles que nous avons dit avoir été menées au Bresil. Il y avoit des +Sauvages presens à telles solemnitez, léquels étoient tout étonnez de +voir des femmes Françoises vétuës & parées au jour des nopces. Le +dix-septiéme de May ensuivant se maria semblablement maitre Jean Cointa +(que l'on nommoit monsieur Hector) à une autre de ces jeunes filles. +Comme le feu fut mis aux étouppes deux autres filles qui restoient ne +demeurerent gueres à étre mariées, & s'il y en eût eu davantage c'en eût +été bien-tot fait. Car il y avoit là force gens deliberez qui ne +demandoient pas mieux que d'aider à remplir cette nouvelle terre. Et de +prendre en mariage des femmes infideles il n'étoit pas juste, la loy de +Dieu étant rigoureuse alencontre de ceux qui font telle chose, laquelle +méme en la loy Evangelique est aussi defenduë par l'Apôtre sainct Paul, +quand il dit: _Ne vous accouplez point avec les infideles_, là où jaçoit +qu'il discoure de la profession de la foy, toutefois cela se peut fort +commodement rapporter au fait des mariages. Et en l'ancien Testament il +étoit defendu d'accoupler à la charruë deux animaux de diverses especes. +Il est vray qu'il est aisé en ce païs-là de faire d'une infidele une +Chrétienne, & se fussent peu telz mariages contracter s'il y eût une +demeure bien solide & arretée pour les François. + +Ce sujet de conjonction charnelle avec les femmes infideles fut cause +que sur l'avis qu'eut Villegagnon que certains Normans s'étans autrefois +dés y avoit long temps sauvés du naufrage, & devenus comme Sauvages, +paillardoient avec les femmes & filles, & en avoient des enfans; pour +obvier à ce que nul des siens n'en abusat de cette façon, par l'avis du +Conseil fit defenses à peine de la vie que nul ayant tiltre de Chrétien +n'habitât avec les femmes & filles des Sauvages, sinon qu'elles fussent +instruites en la connaissance de Dieu, & baptizées. Ce qui n'arriva +point en tous les voyages des François par-delà, car ce peuple est si +peu susceptible de le Religion Chrétienne (dit Jean de Lery) qu'il n'a +point été possible en trois ans d'en donner aucun asseuré fondement au +coeur de pas un d'eux. Ce qui n'est pas en nôtre Nouvelle-France. Car +toutes & quantes fois que l'on voudra (par la grace de Dieu & de son +sainct Esprit) ilz seront Chrétiens, & sans difficulté recevront la +doctrine du salut. Je le dy, pour ce que je le sçay par mon experience, +& en ay fait des plaintes en mon Adieu à la Nouvelle France. + +Or pour revenir au different de la Cene, la Pentecoste venuë, nouveau +debat s'éleve encore tant pour ce sujet qu'autres points. Car jaçoit Que +Villegagnon eût au commencement declaré qu'il vouloit bannir de la +Religion toutes inventions humaines, toutefois il mit en avant qu'il +falloit mettre de l'eau au vin de la dite Cene, & vouloit que cela se +fit, disant que saint Cyprien & saint Clement l'avoient écrit: qu'il +falloit méler l'usage du sel & de l'huile avec l'eau du baptéme: qu'un +Ministre ne se pouvoit marier en secondes nopces; amenant pour preuve le +passage de S. Paul à Timothée: Que l'Evéque soit marit d'une seule +femme. Somme il s'en fit à croire: & fit faire des leçons publiques de +Theologie à Maitre Jean Cointa, lequel se mit à interpreter l'Evangile +selon saint Jean, qui est la Theologie la plus sublime & relevée. Le feu +de division ainsi allumé entre ce petit peuple; Villegagnon sans +attendre la resolution que le Ministre Chartier devoit apporter, dit +ouvertement qu'il avoit changé l'opinion qu'il disoit autrement avoir +euë de Calvin, & que c'étoit un heretique devoyé de la Foy. On tint que +le Cardinal de Lorraine par quelques lettres l'avoit fort âprement +repris de ce qu'il avoit quitté la Religion Catholique-Romaine, & que +cela lui donna sujet de faire ce qu'il fit, mais comme j'ay des-ja dit, +il ne pouvoit bonnement entreprendre les voyages du Bresil sans le +support de l'Admiral, pour quoy parvenir il fallut faire du reformé. Dés +lors il commença à devenir chagrin, & menacer par le corps de Saint +Jacques (c'étoit son serment ordinaire) qu'il romproit bras & jambes au +premier qui le facheroit. Ces rudesses, avec le mauvais traitement, +firent conspirer quelques-uns contre lui, léquels ayant découvert, il en +fit jette une partie en l'eau, & châtia le reste. Entre autres un nommé +François la Roche qu'il tenoit à la cadene: l'ayant fait venir il le fit +coucher tout à plat contre terre, & par un de ses satellites lui fit +battre le ventre à coups de batons, à la mode des Turcs, & au bout de là +il falloit aller travailler. Ce que quelques-uns ne pouvans supporter, +s'allerent rendre parmy les Sauvages. Jean de Lery qui n'aime gueres la +memoire de Villegagnon, rapporte d'autres actes de sa severité: & +remarque que par ses habits (qu'il prenoit à rechange tous les jours, & +de toutes couleurs) on jugeoit dés le matin s'il seroit de bonne humeur, +ou non, & quand on voyait le jaune, ou le vert en païs, on se pouvoit +asseurer qu'il n'y faisoit pas beau: mais sur tout quand il étoit paré +d'une robe de camelot jaune bendée de velours noir: ressemblant (ce +disoient aucuns) son enfant sans souci. + +Finalement les François venus de Geneve, se voyans frustrez de leur +attente, lui firent dire par leur Capitaine le sieur du Pont, que puis +qu'il avoit rejetté l'Evangile ilz n'étoient plus à son service, & ne +vouloient plus travailler au Fort. Là dessus on leur retranche les deux +gobelets de farine de racines qu'on avoit accoutumé leur bailler par +chacun jour: de quoy ilz ne se tourmenterent gueres: car ils en avoient +plus que pour une serpe, ou deux ou trois couteaux qu'ils échangoient +aux Sauvages, qu'on ne leur en eût sceu bailler en demi an. Ainsi furent +bien aise d'étre delivrez de sa sujetion. Et neantmoins cela n'aggreoit +pas beaucoup à Villegagnon, lequel avoit bien envie de les domter, s'il +eût peu, & comme il est bien à presumer: mais il n'étoit pas le plus +fort. Et pour en faire preuve, certains d'entre eux ayans pris congé du +Lieutenant de Villegagnon, sortirent une fois de l'ile pour aller parmi +les Sauvages, où ilz demeurerent quinze jours. Villegagnon feignant ne +rien sçavoir dudit congé, & par ainsi pretendant qu'ils eussent enfraint +son ordonnance, portant defense de sortir de ladite ile, sans licence, +leur voulut mettre les fers aux piés, mais se sentans supportez d'un bon +nombre de leurs compagnons mal-contens & bien unis avec eux, lui dirent +tout à plat qu'ilz ne souffriroient pas cela, & qu'ils étoient +affranchis de son obeissance, puis qu'il ne les vouloit maintenir en +l'exercice & liberté de leur Religion. Cette audace fit que Villegagnon +appaisa sa colere. Sur cette rencontre il y en eût plusieurs & des +principaux de ses gens (pretendus reformez) qui desiroient fort d'en +voir une fin & le jetter en l'eau, à fin (disoient-ilz) que sa chair et +ses grosses espaules servissent de nourriture aux poissons. Mais le +respect de monsieur l'Admiral (qui souz l'authorité du Roy l'avoit +envoyé) les retint. Aussi qu'ils ne laissoient de faire leur preche sans +lui, horsmis que pour obvier à trouble ilz faisoient leur Cene de nuit, +& sans son sceu. Sur laquelle Cene comme le fin porté de France vint à +defaillir, & n'y en avoit plus qu'un verre, il y eût question entre-eux, +sçavoir si à faute de vin ilz pourroient servir d'autres bruvages +communs aux païs où ils étoient. Cette question ne fut pont resoluë, +mais seulement debattuë, les uns disans qu'il ne falloit point changer +la substance du Sacrement, & plutot que de ce faire il vaudroit mieux +s'en abstenir: Les autres au contraire disans que lors que Jesus-Christ +institua sa Cene, il avoit usé du bruvage ordinaire en la Province où il +étoit: & que s'il eût été en la terre du Bresil, il est vray-semblable +qu'il eût usé de leur farine de racine en lieu de pain, & de leur +breuvage au lieu de vin. Et partant faut qu'au defaut de nôtre pain & +nôtre vin ilz ne feroient point difficulté de s'accommoder à ce qui +tient lieu de pain & de vin. Et de ma part, quand je considere la +varieté du monde, & que la terre en tout endroit ne produit pas mémes +fruits & semences, ains que les païs meridionaux en rapportent d'une +autre sorte, & les Septentrionaux d'une autre, je trouve que la question +n'est pas petite, & eût bien merité que saint Thomas d'Aquin en eût dit +quelque chose. Car de reduire ceci tellement à l'étroit qu'il ne soit +loisible de communiquer la Sainte Eucharistie que souz l'espece de pain +de pur froment, souz ombre qu'il est écrit _Cibavit est ex adipe +frumenti_, cela est bien dur: & faut considerer qu'il y a plus des deux +parts du monde qui n'usent pas de nôtre froment, & toutefois à faute de +cela ne dévroient pas étre exclus du Sacrement, s'ilz se trouvoient +disposés à le recevoir dignement, ayans du pain de quelque autre sorte +de grain. Et si l'on considere bien le passage susdit du Psalme 81, on +trouvera qu'il ne donne point loy en cet endroit, d'autant que là, nôtre +Dieu dit à son peuple que s'il eût écouté sa voix, & cheminé en ses +voyes, il lui eût fait des biens exprimez audit lieu du Psalme, & l'eût +repeu de la graisse de froment, & saoulé de miel tiré de la roche. Pour +le vin il n'y en a point souz la ligne æquinoctiale non plus qu'au Nort. +Ceux-ci boivent de l'eau, & ceux-là font du vin des palmiers, & du fruit +d'iceux nommé Coccos. En somme l'Eglise qui sçait dispenser de beaucoup +de choses selon le temps, & lieux, & personnes, comme elle a dispensé +les laics de l'usage du Calice, & en certaines Eglises du pain sans +levain; aussi pourroit elle bien dispenser là dessus, étant une méme +chose: Car elle ne veut point que ses enfans meurent de faim non plus +souz le Pole qu'és autres lieux. Si quelqu'un dit qu'on y en peut porter +des païs lointains, je lui repliqueray qu'il y a plusieurs peuples qui +n'ont dequoy fournir à la dépense d'une navigation; & on ne va point en +païs étranger (nommément au Nort) pour plaisir, ains pour quelque +profit. Joint à ceci que les navigations sur l'Ocean sont, par maniere +de dire, encore recentes, & étoit bien difficile auparavant l'invention +de l'eguille marine, de trouver le chemin à de si lointaines terres. +Ceci soit dit souz la correction des plus sages que moy. + +Or en fin Villegagnon se voulant depetrer des pretenduz reformez, +detestant publiquement leur doctrine, leur dit qu'il ne vouloit plus les +souffrir en son Fort, ni en son ile, & partant qu'ils en sortissent. Ce +qu'ilz firent (quoy qu'ils eussent peu remuer du ménage) aprés y avoir +demeuré environ huit mois, & se retirerent en la terre ferme, attendans +qu'un navire du Havre de grace là venu pour charger du bresil fût prét à +partir, où par l'espace de deux mois ils eurent des frequentes visites +des Sauvages circonvoisins. + +[Illustration] + + + + +_Description de la riviere, ou Fort de_ Ganabara: _Ensemble De l'ile où +est le Fort de Colligni. Ville-Henry de Thevet: Baleine dans le Port de_ +Ganabara: _Baleine échouée._ + +CHAP. VIII + +DEVANT que remener noz Genevois en France, aprés avoir veu leurs +comportemens au Bresil, & ceux du sieur de Villegagnon, il est à propos +de contenter les plus curieux en décrivant un peu plus amplement qu'il +n'a eté fait ci-devant, l lieu où ils avoient jetté les premiers +fondemens de la France Antarctique. Car quant aux moeurs du peuple, +animaux quadrupedes, volatiles, reptiles, & aquatiques, bois, herbes, +fruits de ce païs-là, selon qu'il viendra à propos nous les toucherons +au sixiéme livre en parlant de ce qui est en nôtre Nouvelle-France +Arctique & Occidentale. + +Nous avons dit que Villegagnon arrivant au Bresil ancra en la riviere +dite par les Sauvages _Ganabara_, & Genevre par les Portugais, parce +qu'ilz la découvrirent le premier de Janvier qu'ilz nomment ainsi. Cette +riviere demeure par les vint-trois degrez au-delà de la ligne +æquinoctiale, & droit souz le Tropique du Capricorne. Le port en est +beau & de facile defense, comme se peut voir par le pourtrait que j'en +ay ici representé, & d'une etenduë comme d'une mer. + +[Illustration: Carte de Ganabara 012.png & 012-large.png] + +Car il s'avance environ de douze lieuës dans les terres en longueur, & +en quelques endroits il a sept ou huit lieuës de large. Et quant au +reste il est environné de montagnes de toutes parts, si bien qu'il ne +ressembleroit pas mal au lac de Geneve, ou de Leman, si les montagnes +des environs étaient aussi hautes. Son embouchure est assez difficile, à +cause que pour y entrer il faut côtoyer trois petites iles inhabitables, +contre léquelles les navires sont en danger de heurter & se briser si +elles ne sont bien conduites. Apres cela il faut passer par un détroit, +lequel n'ayans pas demi quart de lieuë de large est limité du côté +gauche (en y entrant) d'une montagne & roche pyramidale, laquelle n'est +pas seulement d'émerveillable & excessive hauteur, mais aussi à la voir +de loin on diroit qu'elle est artificiele. Et de fait parce qu'elle est +ronde, & semblable à une grosse tour, noz François l'appelloient le pot +de beurre. Un peu plus avant dans la riviere y a un rocher assez plat, +qui peut avoir cent ou six-vints pas de tour, sur lequel Villegagnon à +son arrivée, ayant premierement déchargé ses meubles & son artillerie +s'y pensa fortifier, mais le flux & reflux de la mer l'en chassa. Une +lieuë plus outre est l'ile où demeuroient les François ayans seulement +une petite demie lieuë de circuit, & est beaucoup plus longue que large, +environnée de petits rochers à fleur d'eau, qui empéche que les +vaisseaux n'en puissent approcher plus prés que de la portée du canon, +ce qui la rend merveilleusement forte, et de fait il n'y a moyen +aborder; méme avec les petites barques, sinon du côté du Port, lequel +est encore à l'opposite de l'avenuë de la grand'mer. Or cette ile étant +rehaussée de deux montagnes aux deux bouts, Villegagnon fit faire sur +chacune d'icelles une maisonnette, comme aussi sur un rocher de +cinquante ou soixante piés de haut qui est au milieu de l'ile, il avoit +fait batir sa maison. De côté & d'autre de ce rocher on avoit applani +des petites places, équelles étoit batie tant la salle où l'on +s'assembloit pour faire les prieres publiques & pour manger, qu'autres +logis, équels (compris les gens de Villegagnon) environ quatre-vints +personnes qu'étoient noz François faisoient leur retraite. Mais faut +noter que (excepté la maison qui est sur la roche, où il y a un peu de +charpenterie, & quelques boulevers mal-batis, sur léquels l'artillerie +étoit placée) toutes ces demeures sont pas des Louvres, mais des loges +faites de la main des Sauvages, couvertes d'herbes & gazons, à leur +mode. Voila l'état du Fort que Villegagnon pour aggréer à l'Admiral, +nomma Colligni en la France Antarctique, nom de triste augure (dit un +certain Historien) duquel faute de bonne garde il s'est laissé chasser +par les Portugais, au grand des-honneur de lui & du nom François, aprés +tant de frais de peines, & de difficultés. Il vaudroit beaucoup mieux +demeurer en sa maison, que d'entreprendre pour étre moqué par aprés +principalement quant on a des-ja un pied bien ferme en la terre que l'on +veut habiter. Je ne sçay quand nous serons bien resolus en nos +irresolutions, mais il me semble que c'est trop prophaner le nom +François & la Majesté de noz Rois de parler tant de la Nouvelle-France, +& de la France Antarctique, pour avoir seulement un nom en l'air, une +possession imaginaire en la main d'autrui, sans faire aucun effort de le +redresser aprés une cheute. Dieu doint meilleur succés aux entreprises +qui se renouvellent aujourd'huy pour le méme sujet, léquelles sont +vrayment saintes, & sans autre ambition que d'accroitre le royaume +celeste. Je ne veux pas dire pourtant que les autres eussent un autre +desir & but que cetui-ci, mais on peut dire que leur zele n'étoit point +accompagné de science, ni d'une ferveur suffisante à telle entreprise. + +Es chartes geographiques qu'André Thevet fit imprimer au retour de ce +païs-là, il y a à côté gauche de ce port de _Ganabara_ sur la terre +ferme une ville depeinte, qu'il a nommée VILLE-HENRY en l'honneur du Roy +Henri II. Ce que quelques-uns blament, attendu qu'il n'y eut jamais de +ville en ce lieu. Mais soit qu'il y en ait, ou non, je n'y trouve sujet +de reprendre si l'on a égard au temps que les François possedoient cette +terre, ayant fait cela, à fin d'inviter le Roy à avancer cette affaire. + +Pour continuer donc ce qui reste à décrire tant de la riviere de +_Ganabara_, que de ce qui est situé en icelle, quoy que nous en ayons +touché quelque chose ci-devant en la relation du premier voyage, +toutefois nous adjouterons encore, que quatre ou cinq lieuës, outre le +Fort de Colligni il y a une autre ile belle & fertile contenant environ +six lieuës de tour fort habitée des Sauvages nommez _Tououpinambaouls_ +alliez des François. Davantage il y a beaucoup d'autres petites ilettes +inhabitées, équelles se trouve de bonnes & grosses huitres. Quant aux +autres poissons il n'en manque point en ce port, ni en la riviere comme +mulets, requiens, rayes marsoins, & autres. Mais principalement est +admirable d'y voir des horribles & épouventables baleines montrans +journellement leurs grandes nageoires comme ailes de moulins à-vent hors +de l'eau, s'égayans dans le profond de ce port, & s'approchans souvent +si prés de l'ile, qu'à coups d'arquebuze on les pouvoit tirer: ce qu'on +faisait quelquefois par plaisir, mais cela ne les offensoit gueres, ou +point du tout. Il y en eut une qui se vint échouer à quelques lieuës +loin de ce Port en tirant vers le Cap de Frie (qui est à la partie +Orientale) mais nul n'en osa approcher tant qu'elle fût morte +d'elle-méme tant elle étoit effroyable. Car en se debattant (à faute +d'eau) elle faisoit trembler la terre tout autour d'elle, & en oyoit-on +le bruit & étonnement à plus de deux lieuës loin. On la mit en pieces, & +tant les François que grand nombre de Sauvages en prindrent ce qu'ilz +voulurent, & neantmoins il y en demeura plus des deux tiers. La chair +n'en est gueres bonne, mais du lart on en fait de l'huile en grande +quantité. La langue fut mise ne des barils, & envoyée au sieur Admiral, +comme la meilleure piece. + +A l'extremité & au cul de sac de ce port il y a deux fleuves d'eau +douce, sur léquels nos François alloient souvent se rejouir en +découvrant païs. + +A vint-huit, ou trente lieuës plus outre en allant vers la Plate, ou le +détroit de Magellan, il y a un autre grand bras de mer appellé par les +François _La riviere des Vases_, en laquelle ceux qui vont pardelà +prennent Port, comme ilz sont encore au havre du Cap de Frie qui est de +l'autre côté vers l'Orient. + + + + +_Que le division est mauvaise, principalement en Religion: Retour des +François venus de Geneve en France: Divers perils en leur voyage: Mer +barbuë._ + +CHAP. IX + +COMME la Religion est le plus solide fondement d'un Etat, contenant en +foy la Justice, & consequemment toutes les vertus; Aussi faut-il bien +prendre garde qu'elle soit uniforme s'il est possible, & n'y ait point +de varieté en ce que chacun doit croire soit de Dieu, soit de ce qu'il a +ordonné. Plusieurs au moyen de la Religion vraye ou faulse ont domté des +peuples farouches, & les ont maintenus en concorde, là où ce point +venant à étre debattu, les esprits alterés ont fait des bandes à part, & +causé la ruine & desolation des royaumes & republiques. Car il n'y a +rien qui touche les hommes de si prés que ce qui regarde l'ame & le +salut d'icelle. Et si les grandes assemblées des hommes qui sont fondées +de longuemain, sont bien souvent ruinées par cette division, que pourra +faire une petite poignée de gens foible & imbecille de foy qui ne se +peut à peine soutenir? Certes elle deviendra en proye au premier qui la +viendra attaquer, ainsi qu'il est arrivé à cette petite troupe de +François, qui avec tant de peines & perils s'étoit transportée au +Bresil, & comme nous avons rapporté de ceux qui s'étoient divisés en la +Floride, encores qu'ilz ne fussent en discord pour la Religion. + +Doncques tandis que les François venus de Geneve étoient logés en +quelques cabanes dressées en la terre ferme du port de _Ganabara_,& +qu'un navire étoit à l'ancre dans ledit port, attendant qu'il eût sa +charge parfaite, le sieur de Villegagnon envoya audits Genevois un congé +écrit de sa main, & une lettre au maitre dudit navire, par laquelle il +lui mandoit (car le marinier n'eût rien osé faire sans la volonté dudit +Villegagnon, lequel étoit comme Vice-Roy en ce païs-là) qu'il ne fit +difficulté de les repasser en France pour son égard; disant que comme il +Avoit été bien aise de leur venuë pensant avoir trouvé ce qu'il +cherchoit, aussi que puis qu'ilz ne s'accordoient pas avec lui il étoit +content qu'ilz s'en retournassent. Mais on se plaint que sous ces beaux +mots il leurs avoit brassé une étrange tragedie, ayant donné à ce maitre +de navire un petit coffret enveloppe de toile cirée (à la façon de la +mer) plein de lettres qu'il envoyoit pardeça à plusieurs personnes, +parmi léquelles y avoit aussi un procez qu'il avoit fait contr'eux à +leur desceu, avec mandement exprés au premier juge auquel on le +bailleroit en France, qu'en vertu d'icelui il les retint & fit bruler +comme heritiques: mais il en avint autrement: comme nous dirons aprés +que les aurons amenés en France. + +Ce navire donc étant chargé de bresil, poivre Indic, cotons, guenons, +sagoins, perroquets, & autres choses, le quatriéme de Janvier mille cinq +cens cinquante-huit ilz s'embarquerent pour le retour quinze en nombre, +sans l'equipage du navire, non sans quelque apprehension, attendu les +difficultez qu'ils avoient euës en venant. Et se fussent volontiers +quelques-uns resolus de demeurer là perpetuellement, sans la revolte +(ainsi l'appellent-ils) de Villegagnon, reconoissans les traverses qu'il +faut souffrir pardeça durant la vie, laquelle ilz treuvoient aisée +pardela aprés un bon établissement, lequel étoit d'autant plus asseuré, +que sans cette division sept ou huit cens personnes avaient deliberé d'y +passer cette méme année dans des grandes hourques de Flandre, pour +commencer à peupler l'environ du port de _Ganabara_, & n'eussent manqué +les nouvelles peuplades és années ensuivantes, léquelles à-present +seroient accreuës infiniment, & auroient là planté le nom François souz +l'obeissance du Roy, si bien qu'aujourd'huy nôtre nation y auroit un +facile accez, & y feroient les voyages journaliers; pour la commodité & +retraitte de plusieurs pauvres gens dont la France n'abonde que trop, +léquelz pressés ici de necessité, ou autrement, s'en fussent allé +cultiver cette terre plutot que d'aller chercher leur vie en Hespagne +(comme font plusieurs) & ailleurs hors le Royaume. + +Or (pour revenir à notre propos) le commencement de cette navigation ne +fut sans difficulté: car il falloit doubler des grandes basses, c'est +dire des sables & rochers entremelez, qui se jettent environ trente +lieuës en mer (ce qui est fort à craindre) & ayans vent mal propre, ilz +furent long-temps louvier sans guerres avancer: & parmi ceci un +inconvenient arrive qui les pensa tretous perdre. Car environ la minuit +les matelots tirant à la pompe pour vuider l'eau selon la coutume (ce +qu'ilz font par chacun quart) ilz ne la peurent epuiser. Ce que voyant +le Contremaitre il descendit en bas, & vit que non seulement le vaisseau +étoit entr'ouvert, mais aussi dés-ja si plein d'eau, que de la pesanteur +il ne gouvernoit plus, & se laissoit aller à fonds. S'il y en avoit des +étonnés je le laisse à penser: car si en un vaisseau bien entier on est +(comme on dit) à deux doits prés de la mort, je croy que ceux-ci n'en +étoient point éloignés de demi doit. Toutefois apres que les matelots +furent harasses, quelques uns prindrent tel courage, qu'ilz soutindrent +le travail de deux pompes jusques à midi, vuidans l'eau, qui étoit aussi +rouge que sang à cause du bois de Bresil duquel elle avoit pris la +teinture. Ce-pendant les charpentiers & mariniers ayans trouvé les plus +grandes ouvertures ilz les étouperent, tellement que n'en pouvant plus +ils eurent un peu plus de relache, & découvrirent la terre, vers +laquelle ilz tournerent le cap. Et sur ce fut dit par iceux charpentiers +que le vaisseau étoit trop vieil & tout mangé des vers, & ne pourroit +retourner en France. Partant valoit mieux en faire un neuf, ou attendre +qu'il y en vint quelqu'un de deça. Cela fut bien debattu. Neantmoins le +Maitre mettant en avant que s'il retournoit en terre ses matelots le +quitteroient, & qu'il aimoit mieux hazarder sa vie: que de perdre son +vaisseau & sa marchandise, il conclut, à tout peril, de poursuivre sa +route. Et pource que les vivres étoient courts, & la navigation se +prevoyoit devoir étre longue, on en mit cinq dans une barque, léquels à +la mal-heure on renvoya à terre, car ilz n'y firent pas de vieux os. + +Ainsi se mit derechef le vaisseau en mer passant avec grand hazard par +dessus lédites basses; & ayans noz gens éloigné la terre d'environ deux +cens lieuës ilz découvrirent une ile inhabitée ronde comme une tour, de +demie lieuë de circuit, fort agreable à voir à cause des arbres y +verdoyans en nôtre froide saison. Plusieurs oyseaux en sortoient qui se +venoient reposer sur les mats du navire, & se laissoient prendre à la +main. Ils étoient gros en apparence, mais le plumage oté n'étoient quasi +que passereaux. En cinq mois que dura le voyage, on ne découvrit autre +terre que cette ile, & autres petites à l'environ, léquelles n'étoient +marquées sur la carte marine. + +Sur la fin de Fevrier n'étant encore qu'à trois degrez de la ligne +æquinoctiale (qui n'étoit pas la troisieme partie de leur route) voyans +que leurs vivres defailloient ilz furent en deliberation de relacher au +Cap sainct Roch (qui est par les cinq degrez en la terre du Bresil) pour +y avoir quelques rafraichissement: toutefois la pluspart fut d'avis +qu'il valoit mieux passer outre, & en un besoin manger les guenons & +perroquets qu'ilz portoient. Et arrivez qu'ilz furent vers ladite ligne +ilz n'eurent moins d'empechement que devant & furent long temps à +tournoyer sans pouvoir franchir ce pas. J'en ay rendu la raison +ci-dessus au chapitre quatriéme, où j'ay aussi dit que les vapeurs qui +s'élevent de la mer és environs de l'Æquateur, attirées par l'air & +trainées quant & lui en la course qu'il fait suivant le mouvement du +premier mobile, venans à rencontrer le cours & mouvement de la Zone sont +contraintes par la repercussion de retourner quasi au contraire, d'où +viennent les vens d'abas, c'est à dire du Ponant, & du Suroest: aussi +fu-ce un vent du Suroest qui tira noz François hors de difficulté & les +porta outre l'Æquinoxe, lequel passé peu apres ilz commencerent à +découvrir nôtre pole arctique. + +Or comme il y a souvent de la jalousie entre mariniers & conducteurs de +navires, il avint ici une querelle entre le Pilote & le Contre-maitre, +qui pensa les perdre tous. Car en dépit l'un de l'autre ne faisans pas +ce qui étoit de leurs charges, un grain de vent s'éleva la nuit, lequel +s'enveloppa tellement dans les voiles, que le vaisseau fut préque +renversé la quille en haut: & n'eut-on plus beau que de couper en grande +diligence les écoutes de la grand'voile: & en cet accident tomberent & +furent perduz dans l'eau les cables, cages d'oiseaux & toutes autres +hardes qui n'étoient pas bien attachées. + +Quelques jours aprés rentrans en nouveau danger, un charpentier +cherchant au fonds du vaisseau les fentes par où l'eau y entroit, +s'éleva prés de la quille (or la quille est le fondement du navire, +comme l'eschine à l'homme & és animaux, sur laquelle sont entées & +arrrengées les côtes) une piece de bois large d'un pied en quarré, +laquelle fit ouverture à l'eau en si grande abondance, que les matelots +qui assistoient ledit charpentier montans en haut tout éperduz ne +sceurent dire autre chose sinon, Nous sommes perduz, nous sommes perduz. +Surquoy les Maitre & Pilote voyans le peril evident, firent jetter en +mer grand quantité de bois de bresil, & les panneaux qui couvroient le +navire, pour tirer la barque dehors, dans laquelle ilz se vouloient +sauver: Et craignans qu'elle ne fût trop chargée (parce que chacun y +vouloit entrer) le Pilote se tint dedans l'épée à la main, disant qu'il +coupperoit les bras au premier qui feroit semblant d'y entrer: de +maniere qu'il se falloit resoudre à la mort, comme quelques-uns +faisoient. En fin toutefois le charpentier petit homme courageux n'ayant +point abandonné la place avoit bouché le trou avec son caban ou cappot +de mer soutenant tant qu'il pouvoit la violence de l'eau qui par fois +l'emportoit: & apres qu'on lui eut fourni de plusieurs hardes & lits de +coton, à l'ayde d'aucuns il racoutra la piece qui avoit été levée, & +ainsi evaderent ce danger, l'ayans échappé belle. Mais il en falloit +encore bien souffrir d'autres, étans à plus de mille lieuës du port où +ilz pretendoient aller. + +Aprés ce danger ilz trouverent force vens contraires, ce qui fut cause +que le Pilote (qui n'étoit pas des mieux entendus en son métier) perdit +sa route, & navigerent en incertitude jusques au Tropique de Cancer. +Pendant lequel temps ilz rencontrerent une mer si expessement herbue +qu'il falloit trencher les herbes avec une coignée, & comme ilz +pensoient étre entre des marais ilz jetterent la sonde & ne trouverent +point le fond. Aussi ces herbes n'avoient point de racines, ains +s'entretenoient l'une l'autre par longs filamens comme lierre terrestre, +ayans les feuilles assez semblables à celles de Ruë de jardins, la +graine ronde, & non plus grosse que celle de Genevre. Es navigations de +Cristophe Colomb se trouve qu'au premier voyage qu'il fit à la +découverte des Indes (qui fut l'an mille quatre cens nonante-deux) ayant +passé les iles Canaries, aprés plusieurs journées il rencontra tant +d'herbes qu'il sembloit que ce fût un pré. Ce qui leur donna la peur, +encore qu'il n'y eut point de danger. + + + + +_Famine extrême, & les effects d'icelle: Pourquoy on dit Rage de faim: +Découverte de la terre de Bretagne: Recepte pour r'affermir le ventre: +Procez contre les François Genevois envoyé en France: Retour de +Villegagnon._ + +CHAP. X + +LE Tropique passé, & étans encore à plus de cinq cens lieuës de France, +il fallut retrencher les vivres de moitié, s'étant la provision +consommée par la longueur du voyage causée par les vens contraires, & le +defaut de bonne conduite. Car (comme nous avons dit) le Pilote ignorant +avoit perdu la conoissance de sa route: si bien que pensant étre vers le +Cap de Fine-terre en Hespagne, il n'étoit qu'à la hauteur des Açores, +qui en sont à plus de trois cens lieuës. Cet erreur fut cause qu'à la +fin d'Avril dépourveuz de tous vivres il se fallut mettre à balayer & +nettoyer la Soute & c'est le lieu ou se met la provision du biscuit; en +laquelle ayans trouvé plus de vers & de crottes de rats, que de mietttes +de pain: neantmoins cela se partissoit avec des culieres, & en faisoient +de la bouillie: & sur cela on fit apprendre aux guenons & perroquets des +gambades & langages qu'ils ne sçavoient pas: car ilz servirent de pature +à leurs maitres. Bref dés le commencement de May que tous vivres +ordinaires étoient faillis, deux mariniers moururent de malrage de faim, +& furent ensevelis dans les eaux. Outre plus durant cette famine la +tourmente continuant jour & nuict l'espace de trois semaines, ilz ne +furent pas seulement contraints de plier les voiles & amarrer +(_attacher_) le gouvernail, mais aussi durant trois semaines que dura +cette tourmente ilz ne peurent pécher un seul poisson: qui est chose +pitoyable, & sur toutes autres deplorable. Somme les voila à la famine +jusques aux dents (comme on dit) affaiblis d'un impitoyable element,& +par dedans & par dehors. + +Or étans ja si maigres & affoiblis qu'à peine se pouvoient-ilz tenir +debout pour faire les manoeuvres du navire, quelques uns s'aviserent de +couper en pieces certaines rondelles faites de peaux, léquelles ilz +firent bouillir pour les manger, mais elles ne furent trouvées bonnes +ainsi, à cause dequoy quelques-uns les firent rotir, en forme de +carbonnades: & étoit heureux qui en pouvoit avoir. Apres ces rondelles +succederent les colets de cuir, souliers, & cornes de lanternes qui ne +furent point épargnées. Et nonobstant, sur peine de couler à fond, il +falloit perpetuellement étre à la pompe pour vuider l'eau. + +En ces extremitez le douziéme May mourut encores de rage de faim le +canonnier, de qui le métier ne pouvoit guerres servir alors, car quand +ils eussent fait rencontre de quelques pyrates, ce leur eût eté grand +plaisir de se donner à eux: mais cela n'avint point: & en tout le voyage +ilz ne virent qu'un vaisseau, duquel à cause de leur trop grande +foiblesse ilz ne peurent approcher. + +Tant qu'on eut des cuirs on ne s'avisa point de faire la guerre aux +rats, qui son ordinairement beaux & potelez dans les navires: mais se +ressentans de cette famine, & trottans continuellement pour chercher à +vivre, ilz donnerent avis qu'ilz pourroient bien servir de viande à qui +en pourroit avoir. Ainsi chacun va à la chasse, & dresse-on tant de +pieges, qu'on en prend quelques-uns. Ils étoient à si haut prix qu'un +fut vendu quatre écus. Un autre fit promesse d'un habit de pied en cap à +qui lui en voudroit bailler un. Et comme le Contre-maitre en eût appreté +un pour le faire cuire, ayant coupé & jetté sur le tillac les quatres +pattes blanches, elles furent soigneusement recuillies, & grillées sur +les charbons, disant celui qui les mangea n'avoir jamais trouvé ailes de +perdris si bonnes. Mais cette necessité n'étoit seulement des viandes, +ains aussi de toute sorte de boisson: car il n'y avoit ni vin, ni eau +douce. Seulement restoit un peu de cidre, duquel chacun n'avoit qu'un +petit verre par jour. A la fin fallut ronger du bresil pour en cirer +quelque substance: ce que fit le sieur du Pont, lequel desiroit avoir +donné bonne quittance d'une partie de quatre mille francs qui lui +étoient deuz, & avoir un pain d'un sol, & un verre de vin. Que si +cetui-ci étoit tellement pressé, il faut estimer que la misere étoit +venuë au dessus de tout ce que la langue, & la plume peuvent exprimer, +aussi mourut-il encores deux mariniers le quinziéme & seziéme de May, de +cette miserable pauvreté, laquelle non sans cause est appellée rage, +d'autant que la nature defaillant, les corps étans attenuez, les sens +alienez, & les esprits dissipez, cela rend les personnes non seulement +farouches, mais aussi engendre une colere telle qu'on ne se peut +regarder l'un l'autre qu'avec une mauvaise intention, comme faisoient +ceux-ci. Et de telle chose Moyse ayant conoissance il en menace entre +autres chatimens le peuple d'Israel quand il viendra à oublier & +mépriser la loy de son Dieu. _Alors_ (dit-il) _l'homme le plus tendre, & +plus délicat d'entre vous regardera d'un oeil malin son frere, & sa +femme bien-aimée, & le demeurant des ses enfans: Et la femme la plus +delicate, qui pour sa tendreté n'aura point essayé de mettre son pied en +terre, regardera d'un oeil malin son mari bien-aimé, son fils, & sa +fille,_ &c. Cette famine & miserable necessité étant si étrange, je n'ay +que faire de m'amuser à rapporter les exemples des sieges des villes, où +l'on trouve tousjours quelque suc, ni de ceux que l'on rapporte étre +morts en passant les deserts de l'Afrique: car il n'y auroit jamais de +fin. Cet exemple seul est suffisant pour émouvoir les plus endurcis à +commiseration. Et quoi que ceux-ci ne soient venus jusques à se tuer +l'un l'autre pour se repaitre de chair humaine, comme firent ceux qui +retournerent du premier voyage de la Floride (ainsi que nous avons veu +au chapitre septiesme du premier livre) toutefois ils ont eté reduits à +une pareille, voire plus grande necessité: car ceux-là n'attendirent +point une si extreme faim que d'en mourir: & ne fait point mention +l'histoire qu'ils ayent rongé le bois de bresil, ou grillé les cornes de +lanternes. + +Or à la parfin Dieu eut pitié de ces pauvres affligés, & les amena à la +veuë de la basse Bretagne le vint-quatriéme jour de May, mille cinq cens +cinquante-huit, étans tellemens abbatus, qu'ilz gisoient sur le tillac +sans pouvoir remuer ni bras, ni jambes. Toutefois par-ce que plusieurs +fois ils avoient été trompés cuidans voir terre là où ce n'étoit que des +nuées, ilz pensoient que ce fut illusion, & quoy que le matelot qui +étoit à la hune criât par plusieurs fois Terre, terre, encore ne le +pouvoient-ilz croire; mais ayans vent propice, & mis le cap droit +dessus, tôt aprés ilz s'en asseurerent, & en rendirent graces à Dieu. +Aprés quoy le Maitre du navire dit tout haut que pour certains s'ilz +fussent demeurés encor vint-quatre heures en cet état, il avoit deliberé +& resolu de tuer quelqu'un sans dire mot, pour servir de pature aux +autres. + +Approchez qu'ilz furent de terre ilz mouillerent l'ancre, & dans une +chalouppe quelques uns s'en allerent au lieu plus proche dit Hodierne, +acheter des vivres: mais il y en eut qui ayans pris de l'argent de leur +compagnons, ne retournerent point au navire, & laisserent là leurs +coffres & hardes protestans de jamais n'y retourner, tant ils avoient +peur de r'entrer au païs de famine. Tandis il y eut quelques pécheurs +qui s'étans approchez du navire, comme on leur demandoit des vivres ilz +se voulurent reculer, pensans que ce fût mocquerie, & que souz ce +pretexte on leur voulût faire tort: mais nos affamez se saisirent d'eux +& se jetterent si impetueusement dans leur barque, que les pauvres +pécheurs pensoient tous étre saccagéz: toutefois on ne prit rien d'eux +que de gré à gré: & y eut un vilain qui print deux reales d'un quartier +de pain bis qui ne valoit pas un liart au païs. + +Or ceux qui étoient descendus à terre étans retournés avec pain, vin, & +viandes, il faut croire qu'on le les laissa point moisir, ni aigrir. Ilz +leverent donc l'ancre pour aller à la Rochelle, mais avertis qu'il y +avoit des pyrates qui rodoient la côte, ilz cinglerent droit au grand, +beau & spacieux havre de Blaver païs de Bretagne, là où pour lors +arrivoient grand nombre de vaisseaux de guerre tirans force coups +d'artillerie, & faisans les bravades accoutumées en entrant victorieux +dans un port de mer. Il y avoit des spectateurs en grand nombre, dont +quelques-uns vindrent à propos pour soutenir noz Bresiliens par dessouz +les bras, n'ayans aucune force pour se porter. Ils eurent avis de se +grader de trop manger, mais d'user peu à peu de bouillons pour le +commencement, de vieilles poullailles bien consomméees, de lait de +chevre, & autres choses propres pour leur élargir les Boyaux, léquelz +par le long jeune étoient tout retirez. Ce qu'ilz firent: mais quant aux +matelots la pluspart gens goulus & indiscrets, il en mourut plus de la +moitié, qui furent crevez subitement pour s'étre voulu remplir le ventre +du premier coup. Aprés cette famine s'ensuivit un degoutement si grand, +que plusieurs abhorroient toutes viandes & méme le vin, lequel sentant +ilz tomboient en defaillance: outre ce le pluspart devindrent enflés +depuis la plante des piés jusques au sommet de la téte, d'autre tant +seulement depuis la ceinture en bas. Davantage il survint à tous un +cours de ventre & tel devoyement d'estomach, qu'ilz ne pouvoient rien +retenir dans le corps. Mais on leur enseigna une recepte: à sçavoir du +jus de lierre terrestre, du ris bien cuit, lequel oté de dessus le feu +il faut faire étouffer dans le pot, avec force vieux drappeaux à +l'entour, puis prendre des moyeux d'oeufs; & méler le tout ensemble dans +un plat sur un rechaut. Ayant di-je mangé cela avec des culleres en +forme de bouillie ilz furent soudain r'affermis. + +Neantmoins ce ne fut ici tout, ni la fin des perils. Car aprés tant de +maux, ces gens ici auquels les flots enragez, & l'horrible famine avoit +pardonné, portoient quant & eux les outils de leur mort, si la chose fut +arrivée au desir de Villegagnon. Nous avons dit au chapitre precedent +qu'icelui Villegagnon avoit baillé au Maitre de navire un coffret plein +de lettres qu'il envoyoit à diverses personnes, parmi léquelles y avoit +aussi un procez par lui fait contre-eux à leur desceu, avec mandement au +premier juge auquel on le bailleroit en France qu'en vertu d'icelui il +les retint & fit bruler comme heretiques. Avint que le sieur du Pont +chef de la troupe Genevoise, ayant pris conoissance à quelques gens de +justice de ce païs-là, qui avoient sentiment de la Religion de Geneve, +le coffret avec les lettres & le procez leur fut baillé & delivré, +lequel ayans veu tant s'en faut qu'ilz leur fissent aucun mal ni injure, +qu'au contraire ilz leur firent la meilleure chere qu'il leur fut +possible, offrans de l'argent à ceux qui en avoient à faire: ce qui fut +accepté par quelques-uns, auquels ilz baillerent ce qui leur fut +necessaire. + +Ils vindrent puis apres à Nantes là où comme si leurs sens eussent été +entierement renversés: ilz furent environ huit jours oyans si dur & +ayans la veuë si offusquée qu'ilz pensoient devenir sourds & aveugles; +ceci causé, à mon avis, par la perception des nouvelles viandes, que qui +la force s'étendant par les veines & conduits du corps chassoit les +mauvaises vapeurs, léquelles cherchans une sortie par les yeux, ou les +oreilles, & n'en trouvans point étoient contraintes de s'arréter là. Ilz +furent visitez par le soin de quelques doctes Medecins qui apporterent +envers eux ce qui étoit de leur art & science: puis chacun prit parti où +il avoit affaire. + +Quant aux cinq léquels nous avons dit avoir eté au debarquement du +Bresil r'envoyés à terre, Villegagnon en fit noyer trois comme seditieux +& heretiques, léquelz ceux de Geneve ont mis au catalogue de leurs +martyrs. + +Pour le regard dudit Villegagnon Jean de Lery dit qu'il abandonna +quelque temps aprés le Fort de Colligni pour revenir en France, y +laissant quelques gens pour la garde, qui mal conduits, & foibles, soit +de vivres soit de nombre furent surpris par les Portugais, qui en firent +cruelle boucherie. J'ose croire que les comportemens de Villegagnon +envers ceux de la Religion pretenduë reformée le disgracierent du sieur +Admiral, & n'ayant plus le rafraichissement & secours ordinaire il jugea +qu'il ne faisoit plus bon là pour lui, & valoit mieux s'en retirer. En +quoy faisant il eût eu plus d'honneur de r'amener son petit peuple, +étant bien certain que les Portugais ne les lairroient gueres en repos, +& de vivre toujours en apprehension, c'est perpetuellement mourir. Et +davantage, si un homme d'authorité a assez de peine à se faire obeir, +méme en un païs éloigné de secours: beaucoup moins obeira on à un +Lieutenant, de qui la crainte n'est si bien enracinée és coeurs des +sujets qu'est celle d'un gouverneur en chef. Telles choses considerées, +ne se faut emerveiller si cette entreprise a si mal reussi. Mais elle +n'avoit garde de subsister, veu que Villegagnon n'avoit point envie de +resider là. Qu'il n'en ait point eu d'envie je le conjecture, parce +qu'il ne s'est addonné à la culture de la terre. Ce qu'il falloit faire +dés l'entrée, & ayant païs découvert semer abondamment, & avoir des +grans de reste sans en attendre de France. Ce qu'il a peu & deu faire en +quatre ans ou environ qu'il y a été, puis que c'étoit pour posseder la +terre. Ce qui lui a été d'autant plus facile, que cette terre produit en +toute saison. Et puis qu'il s'étoit voulu méler de dissimuler il devoit +attendre qu'il fût bien fondé pour découvrir son intention: & en cela +git la prudence. Il n'appartient pas à tout le monde de conduire des +peuplades & colonies. Qui veut faire cela, faut qu'il soit populaire & +de tous métiers, & qu'il ne se dedaigne de rien: & sur tout qu'il soit +doux & affable, & éloigné de cruauté. + +[Illustration: Neptune.] + + + + +[Illustration] + + TROISIÉME LIVRE + DE L'HISTOIRE DE LA + NOUVELLE-FRANCE + + Contenant les navigations & découvertes des + François faites dans les Golfe & + grande riviere de Canada. + + + + +AVANT-PROPOS + +L'HISTOIRE _bien décrite est chose qui donne beaucoup de contentement à +celui qui prent plaisir à la lecture d'icelle, mais principalement cela +avient quand l'imagination qu'il a conceuë des choses y deduites, est +aidée par la representation de la peinture: C'est pourquoy en lisant les +écrits des Cosmogaphes il est difficile d'y avoir de la delectation ou +de l'utilité sans les Tables geographiques. Or ayans en ce livre ici à +recueillir les voyages faits en la Terre-neuve & grande riviere de_ +Canada _tant par le Capitaine Jacques Quartier, que de freche memoire +par Samuel Champlein (qui est une méme chose) & les découvertes & +navigations faites souz le gouvernement du sieur de Monta: considerant +que les descriptions dédits Capitaine Quartier & Champlein sont des +iles, ports, caps, rivieres, & lieux qu'ilz ont veu, léquels estans en +grand nombre apporteroient plutot un degout au lecteur, qu'un appetit de +lire, ayant moy-méme quelquefois en semblable sujet passé par dessus les +descriptions des provinces que Pline fait és livres III, IV, V, & VI, de +son Histoire naturelle: ce que je n'eusse fait si j'eusse eu la Charte +geographique presente: J'ay pensé étre à propos de representer avec le +discours, le pourtrait tant desdites Terres-neuves, que de ladite +riviere de_ Canada _jusques à son premier saut, qui sont de quatre & +cinq cens lieuës de païs, avec les noms des lieux plus remarquables, +afin qu'en lisant le lecteur voye la route suivie par noz François en +leurs découvertes. Ce que j'ai fait au mieux qu'il m'a été possible, +aiant rapporté chacun lieu à sa propre élevation & hauteur: enquoy se +sont equivoqué tous ceux qui s'en sont mélez jusques à present._ + +_Quant à ce qui est de l'Histoire j'avois en volonté de l'abbreger, mais +j'ay consideré que ce seroit faire tort aux plus curieux, voire méme aux +mariniers, qui par le discours entier peuvent reconoitre les lieux +dangereux, & se prendre garde de toucher. Joint que Pline & autres +geographes n'estiment point étre hors de leur sujet d'écrire de cette +façon, jusques à particulariser les distances des lieux & provinces. +Ainsi j'ay laissé en leur entier les deux voyages dudit Capitaine +Jacques Quartier: le premier déquels étoit imprimé: mais le second je +l'ai pris sur l'original presenté au Roy écrit à la main, couvert en +satin bleu. Et en ces deux je trouve de la discordance en une chose, +c'est qu'au premier voyage il est mentionné que ledit Quartier ne passa +point plus de quinze lieuës par delà le cap Mont-morency: & en la +relation du second il dit qu'il remena en la terre de_ Canada _qui est +au Nort de l'ile d'Orleans (à plus de six vints lieuës dudit cap de +Mont-morenci) les deux Sauvages qu'il y avoit pris l'an precedent. J'ay +donc mis au front de ce troisiéme livres la charte de ladite grande +riviere, & du Golfe de_ Canada _tout environné de terres & iles, sur +léquelles le lecteur semblera étre porté quant il y verra les lieux +désignéz par leurs noms._ + +_Au surplus ayant trouvé en téte du premier voyage du Capitaine Jacques +Quartier quelques vers François qui me semblent de bonne grace, je n'en +ay voulu frustrer l'autheur, duquel j'eusse mis le nom, s'il se fût +donné à conoitre._ + + + + +SUR LE VOYAGE DE +DE CANADA. + +QUOY? _serons-nous toujours esclaves des fureurs? +Gemirons-nous sans fin nos eternels mal-heurs? +Le Soleil a roulé quarante entiers voyages, +Faisant sourdre pour nous moins de jours que d'orages: +D'un desastre mourant un autre pire est né, +Et n'appercevons pas le destin obstiné +(Chetifs) qui noz conseils ravage comme l'onde +Qui és humides mois culbutant vagabonde +Du negeux Pyrené, ou des Alpes fourchus, +Entreine les rochers, & les chénes branchus: +Ou comme puissamment une tempéte brise, +Cedons, sages, cedons au ciel qui dépité +Contre nôtre terroir, prophane, ensanglanté +De meurtres fraternels, & tout puant de crimes, +Crimes qui font horreur aux infernaux abymes, +Nous chasse à coups de fouet à des bords plus heureux: +Afin de r'aviver aux actes valeureux +Des renommez François la race abatardie: +Comme on voit la vigueur d'une plante engourdie, +Au changement de place alaigre s'éveiller, +Et de plus riches fleurs le parterre émailler. +Ainsi France Alemande en Gaule replantée: +Ainsi l'antique Saxe en l'Angleterre entée: +Bref, les peuples ainsi nouveaux sieges traçans, +Ont redoublé gaillars leurs sceptres florissans: +Faisans voir que la mer qui les astres menace, +Et les plus aspres mons à la vertu font place. +Sus, sus donc compagnons qui bouillez d'un beau sang, +Et auquels la vertu esperonne le flanc, +Allois où le bonheur & le ciel nous appelle; +Et provignons au loin une France plus belle. +Quittons aux faineans, à ces masses sans coeur, +A la peste, à la faim, aux ebats du vainqueur, +Au vice, au desespoir, cette campagne usee, +Haine des gens de bien, du monde la risee. +C'est pour vous que reluit cette riche toison +Deuë aux braves exploits de ce François Jason, +Auquelle le Dieu marin favorable fait féte, +D'un rude cameçon arrétant la tempéte. +Les filles de Nerée attendent vous vaisseaux; +Jà caressent leur prouë, & balient les eaux +De leurs paumes d'y voire en double rang fendues, +Comme percens les airs les voyageres Grues, +Quand la saison severe & la gaye à son tour +Les convie à changer en troupes de sejour. +C'est pour vous que de laict gazouillent les rivieres; +Que maçonnent és troncs les mouches menageres: +Que le champ volontaire en drus épics jaunit: +Que le fidele sep sans peine se fournit +D'un fruit qui sous le miel ne couve la tristesse, +Ains enclot innocent la vermeille liesse. +La marâtre n'y sçait l'aconite tremper: +Ni la fievre altérées És entrailles camper: +Le favorable trait de Proserpine envoye +Aux champs Elysiens l'ame soule de joye: +Et mille autres souhaits que vous irez cueillans, +Que reserve le ciel aux estomachs vaillans. +Mais tous au demarer sermons cette promesse: +Disons, plustot la terre usurpe la vitesse +Des flambeaux immortels: les immortels flambeaux +Echangent leur lumiere aux ombres des tombeaux: +Les prez hument plustot les montagnes fondues: +Sans montagnes les vaux foulent les basses nues: +L'Aigle soit veu nageant dans la glace de l'air: +Dans les flots allumez la Baleine voler +Plustot qu'en nôtre esprit le retour se figure: +Et si nous parjurons, la mer nous soit parjure. +O quels rempars je voy! quelles tours se lever! +Quels fleuves à fonds d'or de nouveaux murs laver! +Quels Royaumes s'enfler d'honnorables conquétes! +Quels lauriers s'ombrager de genereuses tétes! +Quelle ardeur me soulève! Ouvrez-vous larges airs, +Faites voye à mon aile: és bords de l'Univers, +De mon cor haut-sonnant les victoires j'entonne +D'un essaim belliqueux, dont la terre frissone._ + +[Illustration:] + + + + +[Illustration] + +AU LECTEUR + +AMI Lecteur, n'ayant peu bonnement arrenger en peu d'espace tant de +ports, iles, caps, golfes, ou bayes, detroits, & rivieres déquels est +fait mention és voyages que j'ay d'orenavant à te representer en ce +troisiéme livre, j'ay estimé meilleur & plus commode de te les indiquer +par chiffres, ayant seulement chargé la Charte que je te donne des noms +les plus celebres qui soyent en la Terre-neuve & grande riviere de +Canada. + +_Lieux de la terre-neuve._ + +1 _Cap de Bonne-veuë_ premier abord du Capitaine Jacques Quartier. +2 _Port de sainte Catherine._ +3 _Ils aux Oyseaux._ en cette ile y a telle quantité d'oyseaux, que tous +les navires de France s'en pourroient charger sans qu'on s'en apperceût: +ce dit le Capitaine Jacques Quartier. Et je le croy bien pour en avoir +veu préque de semblables. +4 _Golfe des Chateaux._ +5 _Port de Carpunt_. +6 _Cap Razé_, où il y a un port dit _Rougueusi_. +7 _Cap & Port de Degrad_. +8 _Ile sainte Catherine_, & là méme le _Port des Chateaux_. +9 _Port des Gouttes_. +10 _Port des Balances_. +11 _Port de Blanc-sablon._ +12 _Ile de Brest_. +13 _Port des ilettes._ +14 _Port de Brest._ +15 _Port saint Antoine._ +16 _Port saint Servain._ +17 _Fleuve saint Jacques, & Port de Jacques Cartier._ +18 _Cap Tiennot._ +19 _Port saint Nicolas._ +20 _Cap de Rabast._ +21 _Baye de saint Laurent._ +22 _Iles saint Guillaume._ +23 _Ile sainte Marthe._ +24 _Ile saint Germain._ +25 _Les sept iles._ +26 _Riviere dite Chischedec,_ où y a grande quantité de chevaux +aquatiques dits hippopotames. +27 _Ile de l'Assumption,_ autrement dite _Anticosti_, laquelle a environ +trente lieuës de longueur: & est à l'entrée de la grande riviere de +_Canada_. +28 _Détroit saint Pierre_. + +Ayant indiqué les lieux de la Terre-neuve qui regardent à l'Est, & ceux +qui sont le long de la terre ferme du Nort, retournons à ladite +Terre-neuve, & faisons le tour entier. Mais faut sçavoir qu'il y a deux +passages principaux pour entrer au grand Golfe de _Canada_. Jacques +Quartier en ses deux voyages alla par le passage du Nort. Aujourd'huy +pour eviter les glaces & pour le plus court plusieurs prennent celuy du +Su par le détroit qui est entre le Cap Breton & le Cap de Raye. Et cette +route ayant eté suivie par Champlein, la premiere terre en son voyage +fut: + +29 _Le Cap sainte Marie._ +30 _Iles saint Pierre_ +31 _Port du saint Esprit._ +32 _Cap de Lorraine._ +33 _Cap saint Paul._ +34 _Cap de Raye_, que je pense étre le _Cap pointu_ de Jacques Quartier. +35 _Le mons des Cabanes._ +36 _Cap double._ + +Maintenant passons à l'autre terre vers le Cap sainct Laurent, laquelle +j'appellerois volontiers l'ile de _Bacaillos_, c'est à dire de Moruës +(ainsi qu'à peu pres l'a marquée Postel) pour lui donner un propre nom, +quoy que tout l'environ du Golphe de _Canada_ se puisse ainsi nommer: +car jusques à _Gachepé_, tous les ports sont propres à la pécherie +desdits poissons, voire méme encore les ports qui sont au dehors & +regardent vers le Su, comme le port aux Anglois, de _Campseau_, & de +Savalet. Or en commençant au détroit d'entre le Cap de Raye & le Cap +sainct Laurent (lequel a dix-huit lieuës de large) on trouve: + +37 _Les iles saint Paul._ +38 _Cap saint Laurent._ +39 _Cap saint Pierre._ +40 _Cap Dauphin._ +41 _Cap saint Jean._ +42 _Cap Royal._ +43 _Golfe saint Julien_ +44 _Passage_, ou _Détroit_ de la baye de _Campseau_, qui separe l'ile de +_Bacaillos_ de la terre ferme. + +Depuis tant d'années ce détroit n'est point à peine reconu, & toutesfois +il sert de beaucoup pour abbreger chemin ou du moins servira à l'avenir, +quant la Nouvelle-France sera habitée pour aller à la grande riviere de +_Canada_. Nus le vimes l'année passée étant au port de _Campseau_, +allans chercher quelque ruisseau pour nous pourvoir d'eau douce avant +nôtre retour. Nous en trouvames un petit que j'ay marqué vers le fond de +la baye dudit _Campseau_, auquel lieu se fait grande pécherie de moruës. +Or quant je considere la route de Jacques Quartier en son premier +voyage, je la trouve si obscure que rien plus, faute d'avoir remarqué ce +passage. Car nos mariniers se servent le plus souvent des noms de +l'imposition des Sauvages, comme _Tadoussac, Anticosti, Gachepé, +Tregate, Misamichis, Campseau, Kebec, Batiscan, Saguenay, Chischedec, +Mantanne_, & autres. En cette obscurité j'ay pensé que ce qu'il appelle +les Iles Colombaires sont les iles dites Ramées qui sont plusieurs en +nombre, ayant dit en son discours qu'une tempéte les avoit portez du Cap +pointu à trente sept lieuës loin: car il étoit ja passé de la bende du +Nort vers le Su. + +45 _Iles Colombaires,_ alias _Iles Ramées._ +46 _Iles des margaux._ Il y a trois iles remplies de ces oiseaux comme +un pré d'herbes, ainsi que dit Jacques Quartier. +47 _Ile de Brion_, où y a des Hippopotames, ou Chevaux marins. +48 _Ile d'Alezay_. De là il dit qu'ils firent quelques quarante +lieuës, et trouverent: +49 _Le Cap d'Orleans._ +50 _Fleuve des Barques_, que je prens pour _Misamichis_. +51 _Cap des Sauvages._ +52 _Golfe saint Lunaire_, que je prens pour _Tregate_. +53 _Cap d'Esperance._ +54 _Baye_, ou _Golfe de Chaleur_, auquel Jacques Quartier dit qu'il fait +plus chaut qu'en Hespagne: En quoy je ne le croiray volontiers jusques à +ce qu'il y ait fait un autre voyage, attendu le climat. Mais il se peut +faire que par accident il y faisoit fort chaud quand il y fut, qui étoit +au mois de Juillet. +55 _Cap du Pré._ +56 _Saint Martin._ +57 _Baye des Morues._ +58 _Cap saint Louis._ +59 _Cap de Montmorency._ +60 _Gachepé._ +61 _Ile percée._ +62 _Ile de Bonnaventure._ + +Entrons maintenant en la grande riviere de _Canada_, en laquelle nous +trouverons peu de ports en l'espace de plus de trois cens cinquante +lieuës: car elle est fort pleine de rochers & battures. A la bende du Su +passé _Gachepé_ il y a: + +63 _Le Cap de l'Evesque._ +64 _Riviere de Mantane._ +65 _Les ileaux saint Jean_, que je prens pour _Le Pic_. +66 _Riviere des Iroquois._ + +A la bende du Nort, apres _Chischedec_ mis ci-dessus au numero 27. + +67 _Riviere sainte Marguerite._ +68 _Port de Lesquemin_, où les Basques vont à la pécherie des Baleines. +69 _Port de Tadoussac_, à l'emboucheure de la riviere De _Saguenay_, où +se fait le plus grand traffic de pelleterie qui soit en tout le païs. +70 _Riviere de Saguenay_ à cent lieuës de l'emboucheure de la riviere de +_Canada_. Cette riviere est si creuse qu'on n'en trouve quasi point le +fond. Ici la grande riviere de _Canada_ n'a plus que sept lieuës de +large. +71 _Ile du Liévre._ +72 _Ile aux Coudres_. Ces deux iles ainsi appellées par Jacques +Quartier. +73 _Ile d'Orleans_, laquelle Jacques Quartier nomma _l'ile de Bacchus_, +à-cause de la grande quantité de vignes qui y sont. Ici l'eau de la +grande riviere est douce, & monte le flot plus de quarante lieuës +par-dela. +74 _Kebec_. C'est un détroit de la grande riviere de Canada, que Jacques +Quartier nomme _Achelaci_, où le sieur De Monts a fait un Fort & +habitation de François, auprés duquel lieu y a un ruisseau qui tombe +d'un rocher fort haut & droit. +75 _Port de sainte Croix_ où hiverna Jacques Quartier, & dit Champlein +qu'il ne passa point plus outre, mais il se trompe: & faut conserver la +memoire de ceux qui ont bien fait. +76 _Riviere de Batiscan._ +77 _Ile saint Eloy._ +78 _La riviere de Foix_, nommée par Champlein _Les trois rivieres._ +79 _Hochelaga_, ville des Sauvages, du nom de laquelle Jacques Quartier +a appellé la grande riviere que nous disons _Canada_. +80 _Mont Royal_, montagne voisine de _Hochelaga_, d'où l'on découvre la +grande riviere de _Canada_ à perte de veue au dessus du grand Saut. +81 _Saut_ de la grande riviere de _Canada_, qui dure une lieue, tombant +icelle riviere parmi des rochers en bas avec un bruit étrange. +82 _La grande riviere de Canada_, de laquelle on ne sçait encore +l'origine, & a plus de huit cens lieues de conoissance, soit pour avoir +veu, soit par le rapport des Sauvages. Je trouve au second voyage de +Jacques Quartier qu'elle a trente lieues de large à son entrée, & plus +de deux cens brasses de profond. Cette riviere a esté appellée par le +méme Jacques Quartier _Hochelaga_, du nom du peuple qui de son temps +habitoit vers le Saut d'icelle. + +[Illustration: 008-small et 008-large] + + + + +_Sommaire de deux voyages faits par le Capitaine Jacques Quartier en la +Terre-neuve: Golfe & grande riviere de Canada: Eclaircissement des noms +de Terre-neuve, Bacalos, Canada: & Labrador: Erreur du sieur de +Belle-foret._ + +CHAP. I + +EN l'année mille cinq cens trente-trois Jacques Quartier excellent +pilote Maloin, desireux de perpetuer son nom par quelque action +signalée, fit sçavoir à Monsieur l'admiral (qui étoit pour lors Messire +Philippe Chabot Comte de Burensais, & de Chargni Seigneur de Brion) la +bonne volonté qu'il avoit de découvrir des terres ainsi que les +Hespagnols avoient fait aux Indes Occidentales, & méme douze ans +auparavant Jean Verazzan par commission du Roy François I, lequel +Verazzan prevenu de mort n'avoit conduit aucunes colonies és terres +qu'il avoit découvertes, ains seulement remarqué la côte depuis environ +le trentiéme degré de la Terre-neuve qu'on appelle aujourd'huy la +Floride jusques au quarantiéme. Pour lequel dessein continuer il offroit +ce qui étoit de son industrie s'il plaisoit au Roy luy fournir les +moyens à ce necessaires. Ledit sieur Admiral ayant pris de bonne part +ces paroles, il les representa à sa Majesté, et fit en sorte que ledit +Quartier eut la charge de deux vaisseaux de chacun soixante tonneaux +garnis de soixante & un hommes pour l'execution de ce qu'il avoit +proposé. Et moyennant ce il fit un voyage à la Terre-neuve du Nort, là +où il découvrit les iles de ladite Terre-neuve, qui sont comme un +Archipelague, en nombre infini, & les côtes jusques à l'embouchure de la +grande riviere de _Canada_ tant à la bende du Nort, que du su, & ne +cessa de rechercher les ports & havres dédites terres, & reconoitre leur +assiette, utilité, & nature, jusques à ce que la saison se passant, & +les vens contraires à la route de France venans à s'élever, il print +avis de retourner, & attendre à une autre année à faire plus ample +découverte, comme il fit incontinent aprés, & penetra en son second +voyage jusques au grand saut de ladite riviere de _Canada_, en laquelle +il avoit deliberé de donner commencement à une habitation Françoise au +lieu dit Sainte Croix décrit en la relation qu'il a fait de son second +voyage: auquel lieu il hiverna, & y a encore presentement des meules à +moulin qu'il y avoit portées comme instrumens principalement necessaires +à la nourriture d'un peuple. Mais comme les plantes hors de leur +province & en leur propre province souvent transplantées ne profitent +point tant qu'en leur lieu natures: Et comme il y a des païs en la +France méme où plusieurs forains & étrangers ne peuvent vivre (du moins +en bonne santé) comme Narbonne en Languedoc, & à Yres en Provence, d'où +j'entens que les habitans sont contraints de rebatir leur ville en un +autre endroit, pource qu'ilz n'y peuvent devenir vieux: Et pour l'effect +de ce ont presenté requéte au Roy: surquoy y a des oppositions par les +Marseillois & les habitans de Tolon: Ainsi durant cet hiver plusieurs +des gens dudit Quartier n'ayans la disposition du corps bien +sympathisante avec la temperature de l'air de ce païs là, furent saisis +de maladies inconuës qui en emporterent un bon nombre, y eussent pis +fait sans le secours du remede que Dieu leur envoya, duquel nous +r'apporterons en son lieu ce que ledit Quartier en a écrit. + +Apres que l'hiver fut passé les gens dudit Quartier se facherent de +cette demeure & voulurent retourner en France, méme d'autant que les +vivres commençoient à leur defaillir: de maniere qu'ilz donnerent de +cette étrange maladie, l'ardeur d'habiter cette Terre-neuve fut +refroidie jusques à ce qu'en l'an mille cinq cens quarante, se presenta +le sieur de Roberval Gentil-homme Picard pour étre conducteur de +l'oeuvre delaissé, & souz luy ledit Quartier fut constitué capitaine +general sur tous les vaisseaux de mer qui seroient employés à cette +entreprise: pour laquelle je trouve que grande depense fut faite sans +que nous en voyons étre reussi aucun fruit: ainsi que plus +particulierement se reconoitra par le contenu au trentiéme chapitre +ci-dessous. + +Or ayans dorenavant à parler des païs de la Terre-neuve, de _Bacalos_, & +de _Canada_, il est bon avant qu'y entrer d'éclaircir le lecteur de ces +trois mots, déquels tous les Geographes ne conviennent entr'eux. Quant +au premier il est certain que tout ce païs que nous avons dit se peut +appeller Terre-neuve, & le mot n'en est pas nouveau: car de toute +memoire, & dés plusieurs siecles noz Dieppois, Maloins, Rochelois, & +autres mariniers du Havre de Grace, de Honfleur & autres lieux, ont les +voyages ordinaires en ces païs-là pour la pécherie des Moruës dont ilz +nourrissent préque toute l'Europe, & pourvoyent tous vaisseaux de mer. +Et quoy que tout païs de nouveau découvert se puisse appeller +Terre-neuve, comme nous avons rapporté au quatriéme chapitre du premier +livre que Jean Verazzan appela la Floride Terre-neuve, pource qu'avant +lui aucun n'y avoit encore mis le pied: toutefois ce mot est particulier +aux terres plus voisines de la France és Indes Occidentales, léquelles +sont depuis les quarante jusques au cinquantiéme degré. Et par un mot +plus general on peut appeller Terre-neuve tout ce qui environne le Golfe +de Canada, où les Terre-neuviers indifferemment vont tous les ans faire +leur pécherie: ce que j'ay dit étre dés plusieurs siecles; & partant ne +faut qu'aucune autre nation se glorifie d'en avoir fait la découverte. +Outre que cela est tres-certain entre noz mariniers Normans, Bretons, & +Basques, léquels avoient imposé nom à plusieurs ports de ces terres +avant que le Capitaine Jacques Quartier y allat; Je mettray encore ici +le témoignage de Postel que J'ay extrait de sa Charte geographique en +ces mots: _Terra hacob lucrosissimam piscationis utilitatem summa +litterarum memoria à Gallis adiri solita, & ante mille sexentos annos +frequentari solita est sed eo quod sit urbibus inculta & vasta spreta +est._ De maniere que nôtre Terre-neuve étant du continent de l'Amerique, +c'est aux François qu'appartient l'honneur de la premiere découverte des +Indes Occidentales, & non aux Hespagnols. + +Quant au nom de _Bacalos_ il est de l'imposition de noz Basques, léquels +appellent une Moruë _Bacaillos_, & à leur imitation nos peuples de la +Nouvelle-France ont appris à nommer aussi la Moruë _Bacaillos_, quoy +qu'en leur langage le nom propre de la moruë soit _Apegé_. Et ont dés si +long-temps la frequentation dédits Basques, que le langage des premieres +terres est à moitié de Basque. Or d'autant que toute le pécherie des +Moruës (passé le Banc) se fait au Golfe de Canada, ou en la côte y +adjacente que est au Su hors ledit Golfe, és Ports des Anglois, & de +_Campseau_: pour cette cause toute cette premiere terre que nous avons +dite Terre-neuve en general, se peut dire Terre de _Bacaillos_, c'est à +dire Terre de Moruës. + +Et pour le regard du nom de _Canada_ tant celebré en l'Europe, c'est +proprement l'appellation de l'une & de l'autre rive de cette grande +riviere, à laquelle on a donné le nom de _Canada_, comme au fleuve de +l'Inde, le nom du peuple & de la province qu'il arrouse. D'autres ont +appellé cette riviere _Hochelaga_ du nom d'une autre terre que cette +riviere baigne au dessus de sainct Croix, où Jacques Quartier hiverna. +Or jaçoit que la partie du Nort au dessus de la riviere de _Saguenay_, +soit le Canada dudit Quartier; toutefois les peuples de _Gachepé_, & de +la baye des Chaleur qui sont environ le quarante-huitiéme degré de +latitude au Su de ladite grande riviere se disent _Canadoquea_ (ilz +prononcent ainsi) c'est à dire Canadaquois, comme nous disons +Souriquois, & Iroquois, autres peules de cette terre. Cette diversité a +fait que les Geographes ont varié en l'assiette de la province de +_Canada_, les uns l'ayant située par les cinquante, les autres par les +soixante degrez. Cela presupposé, je dy que l'un & l'autre côté de +ladite riviere est _Canada_, & par ainsi justement icelle riviere en +porte le nom, plutot que de _Hochelaga_, ou de saint Laurent. + +Ce mot donc de _Canada_ étant proprement le nom d'une province, je ne me +puis accorder avec le sieur de Belle-foret, lequel dit qu'il signifie +Terre; ni à peine avec le Capitaine Jacques Quartier, lequel écrit que +_Canada_ signifie ville. Je croy que l'un & l'autre s'est abusé, & est +venuë la deception de ce que (comme il falloit parler par signes avec +ces peuples) quelqu'un des François interrogeant les Sauvages comment +s'appelloit leur païs, lui montrans leurs villages & cabanes, ou un +circuit de terre, ils ont répondu que c'étoit _Canada_, non pour +signifier que leurs villages ou la terre s'appellassent ainsi, mois +toute l'étenduë de la province. + +Le méme Belle-foret parlant des peuples qui habitent environ la baye (ou +Golfe) de Chaleur, les appelle peuples de _Labrador_, contre tous les +Geographes universelement. En quoy il s'est equivoqué, veu que le païs +de _Labrador_ est par les soixante degrez, & ledit Golfe de Chaleur +n'est que par les quarante-huit & demi. Je ne sçay quel est son autheur. +Mais quant au Capitaine Jacques Quartier il ne fait nulle mention de +_Labrador_ en ses relations. Et vaudroit mieux que ledit Bell-foret eût +situé le païs de _Bacalos_ là où il a mis _Labrador_, que de l'avoir mis +par les soixante degrez. Car de verité la plus grande pécherie des +Moruës (ce que nous avons dit étre appellées _Bacaillos_) se fait és +environs de la baye de Chaleur, comme à _Tregat, Misamichi_, & la baye +qu'on appelle des Moruës. + + + + +_Relation du premier voyage fait par le Capitaine Jacques Quartier en la +Terre-neuve du Nort jusques à l'embouchure de la grande riviere de_ +Canada. _Et premierement l'état de son equipage, avec les découvertes du +mois de May._ + +CHAP. II + +APRES que Messire Charles de Moüy, sieur de la Milleraye, & Vic'admiral +de France eut fait jurer les Capitaines, Maitres & Compagnons des +navires, de bien & fidelement se comporter au Service du Roy +Tres-Chrétien, souz la charge du Capitaine Jacques Quartier; Nous +partimes le vintiéme d'Avril en l'an mille cinq cens trente-quatre du +port de saint Malo avec deux navires de charge chacun d'environ soixante +tonneaux, & armé de soixante & un hommes: Et navigames avec tel heur que +le dixiéme de May nous arrivames à la Terre-neuve, en laquelle nous +entrames par le Cap de _Bonne-veuë_, lequel est au quarante-huitiéme +degré & demi de latitude. Mais pour la grande quantité de glaces qui +étoit le long de cette terre, il nous fut besoin d'entrer en un port que +nous nommames de _Saincte Catherine_, distant cinq lieuës du port susdit +vers le Su-Suest, là nous arretames dix jours attendans le commodité du +temps, & ce-pendant nous equippames & appareillames noz barques. + +Le vint-uniéme de May fimes voile ayant vend d'Ouest, & tirames vers le +Nort depuis le _Cap de Bonne-veuë_ jusques à _l'ile des oyseaux_, +laquelle étoit entierement environée de glace, qui toutefois étoit +rompuë & divisée en pieces, mais nonobstant cette glace noz barques ne +laisserent d'y aller pour avoir des oyseaux, déquels y a si grand nombre +que c'est chose incroyable à qui ne le void, par-ce que combien que +cette ile (laquelle peut avoir une lieuë de circuit) en soit si pleine +qu'il semble qu'ils y soient expressement apportés & préque comme semez: +Neantmoins il y en a cent fois plus à l'entour d'icelle, & en l'air que +dedans, déquels les uns sont grands comme Pies, noirs & blancs, ayans le +bec de Corbeau: ilz sont toujours en mer, & ne peuvent voler haut, +d'autant que leurs ailes sont petites, point plus grandes que la moitié +de la main, avec léquelles toutefois ilz volent de telle vitesse à fleur +d'eau, que les autres oyseaux en l'air. Ilz sont excessivement grans, & +étoient appellez par ceux du païs _Appenath_, déquelz noz deux barques +se chargerent en moins de demie heure, comme l'on auroit peu faire de +cailloux, de sorte qu'en chaque navire nous en fimes saler quatre ou +cinq tonneaux, sans ceux que nous mangeames frais. + +En outre il y a une autre espece d'oyseau qui volent haut en l'air, & à +fleur d'eau, léquels sont plus petits que les autres, & sont appellez +_Godets._ Ilz s'assemblent ordinairement en cette Ile, & se cachent souz +les ailes des grans. Il y en a aussi d'une autre sorte (mais plus grans +& blancs) separez des autres en un canton de l'Ile, & sont +tres-difficiles à prendre, par-ce qu'ilz mordent comme chiens, & les +appelloient _Margaux_: Et bien que cette Ile soit distante de quatorze +lieuës De la grande terre, neantmoins les Ours y viennent à nage, pour y +manger ces oyseaux, & les nôtres y en trouverent un grand comme une +vache, blanc comme un cigne, lequel sauta en mer devant eux, & le +lendemain de Pâques qui étoit en May, voyageans vers la terre, nous le +trouvames à moitié chemin nageant vers icelle aussi vite que nous qui +allions à la voile; mais l'ayans apperceu luy donnames la chasse par le +moyen de noz barques, & le primmes par force. Sa chair étoit aussi bonne +& delicate à manger que celle d'un bouveau. Le Mercredy ensuivant qui +étoit le vint-septiéme dudit mois de May, nous arrivames à la bouche du +_Golfe des Chateaux_, mais pour la contrarieté du temps, & à cause de la +grande quantité de glaces, il nous fallut entrer en un port qui étoit +aux environs de cette emboucheure, nommé _Carpunt_, auquel nous +demeurames sans pouvoir sortir, jusques au neufiéme de Juin, que nous +partimes de là pour passer outre ce lieu de _Carpunt_, lequel est au +cinquante uniéme degré de latitude. + +La terre de puis le _Cap Razé_ jusques à celui de _Degrad_ fait la +pointe de l'entrée de ce Golfe qui regarde de cap à cap vers l'Est, +Nort, & Su. Toutefois cette partie de terre est faite d'Iles situées +l'une aupres de l'autre, si qu'entre icelles n'y a que comme de petits +fleuves, par léquels l'on peut aller & passer avec petits bateaux, & là +y a beaucoup de bons ports, entre léquels sont ceux de _Carpunt & +Degrad_, en l'une de ces iles la plus haute de toutes, l'on peut étant +debout clairement voir les deux iles basses pres le _Cap Razé_, duquel +lieu l'on conte vint-cinq lieuës jusques au port de _Carpunt_, & là y a +deux entrées, l'une du côté d'Est, l'autre du Su, mais il faut prendre +garde du côté d'Est, parce qu'on n'y void que bancs & eaux basses, & +faut aller à l'entour de l'Ile vers Ouest, la longueur d'un demi cable +ou peu moins qui veut, puis tirer vers le Su, pour aller au susdit +_Carpunt_, & aussi l'on se doit garder de trois bancs qui sont sous +l'eau, & dans le canal, & vers l'Ile du côté d'Est y a fond au canal de +trois ou quatre brasses, l'autre entrée regarde l'Est, & vers l'Ouest +l'on peut mettre pied à terre. + +Quittant la pointe de _Degrad_, à l'entrée du Golfe susdit, à la volte +d'Ouest, l'on doute de deux Iles qui restent au côté droit, déquelle +l'une est distante trois lieuës de la pointe susdite, & l'autre sept, ou +plus ou moins, de la premiere, laquelle soit de la grande terre. +J'appellay cette ile du nom de _saincte Catherine_, en laquelle vers +Est, y a un païs sec & mauvais terroir environ un quart de lieuë, pource +est-il besoin de faire un peu de circuit. En cette ile est le _Port des +Châteaux_ qui regarde vers le Nord-Nordest & le Su-Suroest, & y a +distance de l'un à l'autre environ quinze lieuës. Du susdit port des +Chasteaux, jusques au _Port des Gouttes_, qui est la terre du Nort du +Golfe susdit qui regarde l'Est-Nordest & l'Ouest-Surouest, y a distance +douze lieues & demie, & est à deux lieuës du _Port des Balances_, & se +trouve qu'en la tierce partie du travers de ce Golfe y a trente brasses +de fond à plomb. Et de ce _Port des Balances_ jusques au _Blanc-sablon_ +l'on void par trois lieues un banc qui paroit dessus l'eau ressemblant à +un bateau. + +Blanc-sablon est un lieu où n'y a aucun abry du Su, ni du Suest, mais +vers le Su-Surouest de ce lieu y a deux iles, l'une déquelles est +appellée _l'ile de Brest_, & l'autre _l'Ile des Oyseaux_, en laquelle y +a grande quantité de _Godets & Corbeaux_ qui ont le bec & les piés +rouges, & font leurs nids en des trous sous terre comme connils. Passé +un Cap de terre distant une lieue de Blanc-sablon, l'on trouve un port & +passage appellé les Ilettes, qui est le meilleur lieu de Blanc-sablon, & +où la pécherie est fort grande. De ce lieu des Ilettes jusques au _Port +de Brest_ y a dix-huit lieuës de circuit: & ce Port est au +cinquante-uniéme degré cinquante-cinq minutes de latitude. Depuis les +Ilettes jusques à ce lieu y a plusieurs iles, & le _Port de Brest_ est +méme entre les iles, léquelles l'environnent de plus de trois lieuës, & +les iles sont basses, tellement que l'on Peut voir pardessus icelles les +terres susdites. + + + + +_La navigation & découverte du mois de Juin._ + +CHAP. III + +LE dixiéme du susdit mois de Juin, entrames dans le _Port de Brest_ pour +avoir de l'eau & du bois, & pour nous apréter de passer outre ce Golfe: +Le jour de sainct Barnabé aprés avoir ouï la Messe, nous tirames outre +ce port vers Ouest, pour découvrir les ports qui y pouvoient étre: Nous +passames par le milieu des iles, léquelles sont en si grand nombre qu'il +n'est possible de les compter, par-ce qu'elles continuent dix lieues +outre ce port: Nous demeurames en l'une d'icelle pour y passer la nuit, +& y trouvames grande quantité d'oeufs de Canes, & d'autres Oyseaux qui y +font leurs nids, & les appellames toutes en general, _les iles_. + +Le lendemain nous passames outre ces Iles, & au bout d'icelles trouvames +un bon port, que nous appellames de _saint Antoine_, & une ou deux +lieues plus outre découvrimes un petit fleuve fort profond vers le +Surouest, lequel est entre deux autres terres, & y a là un bon port. +Nous y plantames une croix, & l'appellames _le Port saint Servain_: & du +côté du Surouest de ce port & fleuve se trouve à environ une lieuë une +petite ile ronde comme un fourneau, environnée de beaucoup d'autres +petites, léquelles donnent la conoissance de ces ports. Plus outre à +deux lieuës, y a un autre bon fleuve plus grand auquel nos péchames +beaucoup de Saumons, & l'appellames le _fleuve de saint Jacques_. Etans +en ce fleuve nous avisames une grande nave qui étoit de la Rochelle, +laquelle avoit la nuit precedente passé outre le port de Brest, où ils +pensoient aller pour pécher, mais les mariniers ne sçavoient où était le +lieu. Nous nous accostames d'eux, & nos mimes ensemble en un autre port, +qui est plus vers Ouest, environ une lieuë plus outre que le susdit +fleuve de saint Jacques, lequel j'estime estre un des meilleurs ports du +monde, & fut appellé le _Port de Jacques Quartier_. Si la terre +correspondoit à la bonté des ports, ce seroit un grand bien, mais on ne +la doit point appeller terre, ains plustot cailloux & rochers sauvages, +& lieux propres aux bétes farouches, d'autant qu'en toute la terre +devers le Nort, je n'y vis pas tant de terre, qu'il en pourroit en un +benneau: & là toutefois je descendi en plusieurs lieux: & en l'ile de +Blanc-sablon n'y a autre chose que mousse, & petites épines & buissons +ça & là sechez & demi-morts. Et en somme je pense que cette terre est +celle que Dieu donna à Cain. Là on y void des hommes de belle taille & +grandeur, mais indomtés & sauvages. Ilz portent les cheveux liés au +sommet de la téte, & étreints comme une poignée de foin, y mettans au +travers un petit bois, ou autre chose au lieu de clou: & y tient +ensemble quelques plumes d'oyseaux. Ilz vont vétus de peaux d'animaux, +aussi bien les hommes que les femmes, léquelles sont toutes fois +percluses & renfermées en leurs habits, & ceintes par le milieu du +corps, ce que ne font pas les hommes: ilz se peindent avec certaines +couleurs rouges. Ils ont leurs Barques faites d'écorce d'arbre de Boul, +qui est un arbre ainsi appellé au païs, semblable à noz chénes, avec +léquelles ilz péchent grande quantité de Loups-marins: Et depuis mon +retour, j'ay entendu qu'ilz ne faisoient pas là leur demeure, mais +qu'ilz y viennent des païs plus chauds par terre, pour prendre de ces +Loups, & autres choses pour vivre. + +Le treiziéme jour dudit mois, nous retournames à nos navires, pour faire +voile, pource que le temps étoit beau, & le Dimanche fimes dire la +Messe: Le Lundy suivant qui étoit le quinziéme, partimes outre le port +de _Brest_, & primmes nôtre chemin vers le Su, pour avoir conoissance +des terres que nous avions apperceuës, qui sembloient faire deux Iles. +Mais quand nous fumes environ le milieu du Golfe, conumes que d'étoit +terre ferme, où étoit un gros cap double l'un dessus l'autre, & à cette +occasion l'appellames _Cap double_. Au commencement du Golfe nous +sondames aussi le font, & le trouvames de cent brasses de tous côtez. De +Brest au Cap-double y a distance d'environ vint lieuës, & à cinq lieues +de là, nous sondames aussi le fonds & le trouvames de quarante brasses. +Cette terre regarde le Nord-est-Surouest. Le jour ensuivant qui étoit le +seiziéme de ce mois, nous navigames le long de la côte par surouest & +quart du Su, environ trente cinq lieues loin de Cap-double, & trouvames +des montagnes tres-hautes & sauvages, entre léquelles l'on voyoit je ne +sçay quelles petites cabannes, & pour-ce les appellames _Les montagnes +des Cabannes_: les autres terres & montagnes sont taillées, rompues, & +entre-coupées, & entre icelles & la mer, y en a d'autres basses. Le jour +precedent pour la grand brouillas & obscurité du temps, nous ne peumes +avoir conoissance d'aucune terre, mais le soir il nous apparut une +ouverture de terre ressemblante à une emboucheure de riviere, qui étoit +entre ces monts des Cabannes. Et y avoit là un Cap vers Surouest éloigné +de nous environ trois lieues, & ce Cap en son sommet estans pointe tout +à l'entour, & en bas vers la mer il finit en pointe, & pour ce il fut +appellé le _Cap pointu_. Du côté du Nort de ce Cap, y a une ile plate. +Et d'autant que nous desirions avoir conoissance de cette embouchure +pour voir s'il y avoit quelque bon port; nous mimes la voile bas pour y +passer la nuit. Le jour suivant qui étoit le dix-septiéme dudit mois, +nous courumes fortune à cause du vent de Nordest, & fumes contraints +mettre la cauque souris & la cappe, & cheminames vers Surouest jusques +au Jeudy matin, &fimes environ trente lieuës & nous nous trouvames au +travers de plusieurs Iles rondes comme Colombiers, & pource leur +donnames le nom de _Colombaires_. + +Le _Golfe saint Julien_ est distant sept lieuës d'un _Cap_ nommé +_Royal_, qui reste vers le Su & un quart de Surouest. Et vers +l'Ouest-Surouest de ce Cap, y en a un autre, lequel au dessous est tout +entre-rompu, & est rond dessus. Du côté du Nort y a une ile basse à +environ demi-lieuë: en ce Cap y a de certaines terres basses, sur +lesquelles y en a encores d'autres, qui demontre bien qu'il y doit avoir +des fleuves. A deux lieuës du Cap Royal, l'on y trouve fonds de vint +brasses, & y a la plus grande pécherie de grosses Moruës qu'il est +possible de voir, déquelles nous en primes plus de cent en moins d'une +heure, en attendant la compagnie. + +Le lendemain qui étoit le dix-huictiéme du mois, le vent devint +contraire & fort impetueux en sorte qu'il nous fallut retourner vers le +Cap Royal, pensans y trouver port: & avec noz barques allames découvrir +ce qui étoit entre le Cap Royal, & le Cap de Lait: & trouvames que sur +les terres basses y a un grand Golfe tres-profond, dans lequel y a +quelques iles, & ce Golfe est clos & fermé du côté du Su. Ces terres +basses font un des côté de l'entrée, & le Cap Royal est de l'autre +côtez, & s'avancent lédites terres basses plus de demie lieuë dans la +mer. Le païs est plat, & consiste ne mauvaise terre: & par le milieu de +l'entrée y a une ile: & en ce jour ne trouvames point de port: & +pour-cela la nuit nous retirames en mer, aprés avoir tourné le Cap à +l'Ouest. + +Depuis ledit jour jusques au vint-quatriéme du mois qui étoit la féte de +saint Jean, fumes battus de la tempéte & du vent contraire: & survint +telle obscurité que nous ne peumes avoir conoissance d'aucune terre +jusques audit jour saint Jean, que nous découvrimes un Cap qui restoit +vers Surouest, distant du Cap Royal environ trente cinq lieuës: mais en +ce jour le brouillas fut si épais, & le temps si mauvais, que nous ne +peumes approcher de terre. Et d'autant qu'en ce jour l'on celebroit la +féte de saint Jean Baptiste, nous le nommames _Cap de sainct Jean_. + +Le lendemain qui étoit le vint-cinquiéme le temps fut encores facheux, +obscur, & venteux, & navigames une partie du jour vers Ouest, & +Nort-Ouest, & le soir nous rimes le travers jusques au second quart que +nous partimes de là, & pour lors nous conumes par le moyen de nôtre +quadran que nous étions vers Nort-ouest, & un quart d'Ouest, éloignez de +sept lieuës & demie du Cap sainct Jean, & comme nous voulumes faire +voile, le vent commença à souffler du Nort-Ouest, & pour-ce tirames vers +Suest quinze lieuës, & approchames de trois iles, déquelles y en avoit +deux petites droites comme un mur, en sorte qu'il étoit impossible d'y +monter dessus, & entre icelles y a un petit écueil. Ces iles étoient +plus remplies d'oiseaux que ne seroit un pré d'herbes, léquels faisoient +là leurs nids, & en la plus grande de ces iles y en avoit un monde de +ceux que nous appellons _Margaux_ qui sont blancs & plus grands +qu'Oysons, & étoient separez en un canton, & en l'autre part y avoit des +_Godets_, mais sur le rivage y avoit de ces Godets & grands _Apponat_ +semblables à ceux de cette ile dont nous avons fait mention. Nous +descendimes au plus bas de la plus petite, & tuames plus de mille Godets +& Apponats, & en mimes tant que volumes en noz barques, & en eussions +peu en moins d'une heure remplir trente semblables barques. Ces iles +furent appellées du nom de _Margaux. A cinq lieuës de ces iles y avoit +une autre ile du côté d'Ouest qui a_ environ deux lieuës de longueur & +autant de largeur, là nous passames la nuit pour avoir de l'eau & du +bois. Cette ile est environnée de sablon, & autour d'icelle y a une +bonne source de six ou sept brasses de fond. Ces iles sont de meilleure +terre que nous eussions oncques veuës, en sorte qu'un champ d'icelles +vaut plus que toute la Terre-neuve. Nous la trouvames pleine de grands +arbres, de prairies, de campagnes pleines de froment sauvage, & de pois +qui étoient floris aussi épais & beaux comme l'on eût peu voir en +Bretagne, qui sembloient avoir été semez par des laboureurs. L'on y +voyoit aussi grande quantité de raisin ayans la fleur blanche dessus des +fraises, roses incarnates, persil, & d'autres herbes de bonne & forte +odeur. A l'entour de cette ile y a plusieurs grandes bestes comme grand +boeufs, qui ont deux dents en la bouche comme d'un Elephant, & vivent +mémé en la mer. Nous en vimes une qui dormoit sur le rivage & allames +vers elle avec noz barques pensans la prendre, mais aussi-tôt qu'elle +nous ouït elle se jetta en mer. Nous y vimes semblablement des Ours & +des Loups. Cette ile fut appellée l'ile de Brion. En son contour y a de +grands marais vers Suest & Norouest. Je croy par ce que j'ay peu +comprendre, qu'il y ait quelque passage entre le Terrre-neuve & la terre +de Brion. S'il étoit ainsi ce seroit pour racourcir le temps & le chemin +_pourveu que l'on peût trouver quelque perfection en ce voyage_: A +quatre lieuës de cette ile est la terre ferme vers Ouest-Surouest, +laquelle semble étre comme une ile environnée d'ilettes de sable noir. +Là y a un beau Cap que nous appellames le _Cap Dauphin_, pource que là +est le commencement des bonnes terres. + +Le vint-septiéme de Juin nous circuimes ces ilettes qui regardent vers +Ouest-Surouest, & paroissent de loin comme collines ou montagnes de +sablon, bien que ce soient terres basses & de peu de fond. Nous n'y +peumes aller, & moins y descendre, d'autant que le vent nous étoit +contraire, & ce jour nous fimes quinze lieuës. + +Le lendemain allames le long dédites terres environ dix lieues jusques à +un Cap de terre rouge qui est roide & coupé comme un ric, dans lequel on +void un entre-deux qui est vers le Nort, & est un païs fort bas, & y a +aussi comme une petite plaine entre la mer & un étang, & de ce cap de +terre & étang, jusques à un autre cap qui paroissoit, y a environ +quatorze lieues, & la terre est fait en façon d'un demi cercle tout +environné de sablon comme une fosse sur laquelle l'on void des marais & +étangs aussi loin que se peut étendre l'oeil. Et avant qu'arriver au +premier cap l'on trouve deux petites iles assez pres de terre. A cinq +lieuës du second cap y a une ile vers Surouest, qui est tres-haute & +pointue, laquelle fut nommée _Alezay_, le premier _Cap_ fur appellé _de +sainct Pierre_, par ce que nous y arrivames au jour & téte dudit Saint. + +Depuis _l'ile de Brion_ jusques en ce lieu y a bon fond de sablon, & +ayans sondé egalement vers Surouest jusques à en approcher de cinq +lieuës de terre nous trouvames vint-cinq brasses; & une lieuë prés douze +brasses, & prés du bord sur plus que moins, & bon fond. Mais par ce que +nous voulions avoir plus grande conoissance de ces fonds pierreux pleins +de roches, mimes les voiles bas & de travers. Et le lendemain penultiéme +du mois le vent vint du Su & quart de Sur-ouest, allames vers Ouest +jusques au Mardy matin dernier jour du mois, sans conoitre, du moins +découvrir aucune terre, excepté que vers le soir, nous apperceumes une +terre qui sembloit faire deux iles qui demeuroit derriere nous vers +Ouest & Sur-ouest à environ neuf ou dix lieuës. Et ce jour allames vers +Ouest jusques au lendemain lever du Soleil quelques quarante lieuës. Et +faisant ce chemin conumes que cette terre qui nous étoit apparue comme +deux iles étoit terre ferme située au Sur-ouest & Nort-Nort-ouest +jusques à un tres-beau Cap de terre nommé le _Cap d'Orleans_. Toute +cette terre est basse & plate, & la plus belle qu'il est possible de +voir pleine de beaux arbres & prairies, il est vray qu'elle est +entierement pleine de bancs & sables. Nous descendimes en plusieurs +lieux avec noz barques, & entr'autres nous entrames dans un beau fleuve +de peu de fond, & pource fut appellé le _Fleuve des Barques_: d'autant +que nous vimes quelques barques d'hommes Sauvages qui traversoient le +fleuve, & n'eumes autre conoissance de ces Sauvages, parce que le vent +venoit de mer & chargeoit la côte, si bien qu'il nous fallut retirer +vers noz navires. Nous allames vers Nord-est jusques au lever du Soleil +du lendemain premier de Juillet, auquel temps s'éleva un brouillas & +tempéte, à-cause dequoy nous abbaissames les voiles jusques à environ +deux heures avant midi, que le temps se fit clair, & que nous +apperceumes le Cap d'Orleans, avec un autre qui en étoit éloigné de sept +lieuës vers le Nort un quart de Nordest, qui fut appellé _Cap des +Sauvages_: du côté du Nordest de ce Cap à environ demi-lieuë, y a un +banc de pierre tres-perilleux. Pendant que nous étions prés de ce cap, +nous apperceumes un homme qui couroit derriere noz barques qui alloit le +long de la côte, & nous faisoit plusieurs signes que devions retourner +vers ce Cap. Nous voyant sels signes commençames à tirer vers lui, mais +nous voyant venir se mit à fuir. Etans descendus en terre mimes devant +lui un couteau, & une ceinture de laine sur un baton, ce fait nous +retournames à noz navires. Ce jour nous allames tournoyans cette terre, +neuf ou dix lieues cuidans trouver quelque bon port, ce qui ne fut +possible, d'autant que comme j'ay dé-ja dit toute cette terre est basse +& est un païs environné de bancs & sablons. Neantmoins nous descendimes +ce jour en quatre lieux pour voir les arbres qui y étoient tres-beaux, & +de grande odeur, & trouvames que c'étoient Cedres, Yfs, Pins, Ormeaux, +Frenes, Saulx, & plusieurs autres à nous inconus, tous neantmoins sans +fruit. Les terres où n'y a point de bois sont tres-belles & toutes +pleines de pois, de raisin blanc & rouge ayant la fleur blanche dessus, +de frezes, meures, froment sauvage comme segle qui semble y avoir été +semé, & labouré, & cette terre est de meilleure temperature qu'aucune +qui se puisse voir & de grande chaleur, l'on y voit une infinité de +Grives, Ramiers, & autres oiseaux, en somme il n'y a faute d'autre chose +que de bons ports. + + + + +_Les navigations & découvertes du mois de Juillet._ + +CHAP. IV + +LE lendemain second de Juillet nous découvrimes & apperceumes la terre +du côté du Nort à notre opposite, laquelle se joignoit avec celle ci +devant dite. Aprés que nous l'eumes circuit tout autour, trouvames +qu'elle contenoit en rondeur de profond & & autant de diametre. Nous +l'appellames _Le Golfe sainct Lunaire_, & allames au Cap avec noz +barques vers le Nort, & trouvames le païs si bas, que par l'espace d'une +lieue il n'y avoit qu'une brasse d'eau. Du côté vers Nordest du cap +susdit environ sept ou huit lieues y avoit un autre cap de terre, au +milieu déquels est un Golfe en forme de triangle qui a tres-grand fond +de tant que pouvions étendre la veuë d'icelui: il estoit vers Nordest. +Ce Golfe est environné de sablons & lieux bas par dix lieuës, & n'y a +plus de deux brasses de fond. Depuis ce cap jusques à la rive de l'autre +cap de terre y a quinze lieuës. Etans au travers de ces caps, +découvrimes une autre terre & cap qui restoit au Nort un quart de +Nordest pour tant que nous pouvions voir. Toute la nuit le temps fut +fort mauvais, & venteux, si bien qu'il nous fut besoin mettre la Cappe +de la voile jusques au lendemain matin troisiéme de Juillet que le vent +vint d'Ouest, & fumes portez vers le Nort pour conoitre cette terre qui +nous restoit du côté du Nort & Nordest sur les terres basses, entre +léquelles basses & hautes terres étoit un golfe & ouverture de +cinquante-cinq brasses de font en quelques lieux, & large environ quinze +lieuës. Pour la grande profondité & largeur & changement des terres +eumes esperance de pouvoir trouver passage comme le passage des +Chateaux. Ce golfe regarde vers l'Est-Nordest, Ouest, Surouest. Le +terroir qui est du côté du Su de ce golfe est aussi bon & beau à +cultiver & plein de belles campagnes & prairies que nous ayons veu, tout +plat comme seroit un lac, & celuy qui est vers Nort est un païs haut +avec montagnes hautes pleines de forests, & de bois tres-hauts & gros de +diverses sortes. Entre autres y a de tres-beaux Cedres, & Sapins autant +qu'il est possible de voir, & bons à faire mats de navires de plus de +trois cens tonneaux, & ne vimes aucun lieu qui ne fût plein de ces bois, +excepté en deux places que le païs étoit bas, plein de prairies, avec +deux tres-beaux lacs. Le mitan de ce golfe est au quarante-huitiéme +degré & demi de latitude. + +Le Cap de cette terre du Su fut appellée _Cap d'Esperance_, pour +l'esperance que nous avions d'y trouver passage. Le quatriéme jour de +Juillet allames le long de cette terre du côté du Nort pour trouver +port, & entrames en un petit port & lieu tout ouvert vers le Su, où n'y +a aucun abry pour ce vent, & trouvames bon d'apppeller le lieu _Sainct +Martin_, & demeurames là depuis le quatriéme de Juillet jusques au +douziéme. Et pendant le temps que nous étions en ce lieu, allames le +Lundi sixiéme de ce mois apres avoir ouy la Messe avec une de noz +barques pour découvrir un cap & pointe de terre, qui en est éloigné sept +ou huit lieues du côté d'ouest, pour voir de quel côté se tournoit cette +terre, & étans à demi-lieue de la pointe apperceumes deux bandes de +barques d'hommes Sauvages qui passoient d'une terre à l'autre, & étoient +plus de quarante ou cinquante barques, déquelles une partie approcha de +cette pointe, & sauta en terre un grand nombre de ces gens faisans grand +bruit, & nous faisoient signe qu'allassions à terre, montrans des peaux +sur quelques bois, mais d'autant que n'avions qu'une seule barque nous +n'y voulumes aller, & navigames vers l'autre bande qui étoit en mer. Eux +nous voyans fuir, ordonnerent deux de leurs barques les plus grandes +pour nous suivre, avec léquelles se joignirent ensemble cinq autres de +celles qui venoient du côté de mer, & tous s'approcherent de nôtre +barque sautans & faisans signes d'allegresse & de vouloir amitié, disans +en leur langue, _Napeu ton damen assur tah_, & autres paroles que nous +n'entendions. Mais parce que, comme nous avons dit, nous n'avions qu'une +seule barque, nous ne voulumes nous fier en leurs signes, & leur +donnames à entendre qu'ilz se retirassent, ce qu'ilz ne voulurent faire, +ains venoient avec si grande furie vers nous, qu'aussitot ils +environnent nôtre barque avec les sept qu'ils avoient. Et parce que pour +signes que nous fissions ils ne se vouloient retirer, lachames deux +passe-volans sur eux, dont espouvantez retournerent vers la susdite +pointe faisans tres-grand bruit, & demeurez là quelque peu, commencerent +derechef à venir vers nous comme devant, en sorte qu'étans approchez de +la barque, decochames deux de nos darts au milieu d'eux, ce qui les +épouvanta tellement, qu'ilz commencerent à fuir en grand-hate, & n'y +voulurent onc plus revenir. + +Le lendemain partie de ces Sauvages vindrent avec neuf de leurs barques +à la pointe & entrée du lieu d'où noz navires étoient partis. Et étans +avertis de leur venuë, allames avec noz barques à la pointe où ils +étoient, mais si tôt qu'ils nous virent ilz se mirent en fuite, faisans +signe qu'ils étoient venuz pour trafiquer avec nous, montrans des peaux +de peu de valeur, dont ils se vétent. Semblablement nous leur faisons +signe que ne leur voulions point de mal; & en signe de ce, deux des +nôtres descendirent en terre pour aller vers eux, & leur porter couteaux +& autres ferremens avec un chappeau rouge pour donner à leur Capitaine. +Quoy voyans descendirent aussi à terre portans de ces peaux, & +commencerent à traffiquer avec nous, montrans une grande & merveilleuse +allegresse d'avoir de ces ferremens & autres choses, dansans tousjours & +faisans plusieurs ceremonies, & entre autres ilz se jettoient de l'eau +de mer sur leur téte avec les mains: Si bien qu'ilz nous donnerent tout +ce qu'ils avoient, ne retenans rien; de sorte qu'il leur fallut s'en +retourner tout nuds, & nous firent signe qu'ilz retourneroient le +lendemain & qu'ils apporteroient d'autres peaux. + +Le Jeudi huictiéme du mois par ce que le vent n'étoit bon pour sortir +hors avec noz navires, appareillames noz barques pour aller découvrir ce +golfe, & courumes en ce jour vint-cinq lieuës dans icelui. Le lendemain +ayans bon temps navigames jusques à midy, auquel temps nous eumes +conoissance d'une grande partie de ce golfe, & comme sur les terres +basses il y avoit d'autres terres avec hautes montagnes. Mais voyans +qu'il n'y avoit point de passage commençames à retourner faisans notre +chemin le long de cette côte, & navigans vimes des Sauvages qui étoient +sur le bord d'un lac qui est sur les terres basses, léquelz Sauvages +faisoient plusieurs feuz. Nous allames là & trouvames qu'il y avoit un +canal de mer qui entroit en ce lac, & mimes noz barques en l'un des +bords de ce canal. Les Sauvages s'approcherent de nous avec une de leurs +barques & nous apporterent des pieces de Loups-marins cuites, léquelles +ilz mirent sur des boisés, & puis se retirerent nous donnans à entendre +qu'ilz nous les donnoient. Nous envoyames des hommes en terre avec des +mitaines, couteaux, chapelets, & autres marchandises, déquelles choses +ilz se rejouirent infiniment, & aussi tôt vindrent tout à coup au rivage +où nous étions avec leurs barques aportans peaux & autres choses qu'ils +avoient pour avoir noz marchandises, & étoient plus de trois cens tant +hommes que femmes & enfans. Et voions une partie des femmes qui ne +passerent, léquelles étoient jusques aux genoux dans la mer, sautans & +chantans. Les autres qui avoient passé là où nous étions venoient +privément à nous frottans leurs bras avec leurs mains & apres les +haussoient vers le ciel sautans & rendans plusieurs signes de +rejouissance, & tellement s'asseurerent avec nous qu'en fin ilz +trafiquoient de main à main de tout ce qu'ils avoient, en sorte qu'il ne +leur resta autre chose que le corps tout nud, par ce qu'ilz donnerent +tout ce qu'ils avoient qui étoit chose de peu de valeur. Nous conumes +que cette gent se pourroit aisément convertir à notre Foy. Ilz vont de +lieu en autre, vivans de la péche. Luer païs est plus chaud que n'est +l'Hespagne, & le plus beau qu'il est possible de voir, tout égal & uni, +& n'y a lieu si petit où n'y ait des arbres, combien que ce soient +sablons, & où il n'y ait du froment sauvage, qui a l'epic comme le +segle, & le grain comme de l'avoine, & des pois aussi épais comme s'ils +y avoient eté semez & cultivez, du raisin blanc & rouge avec la fleur +blanche dessus, des fraises meures, roses rouges & blanches, & autres +fleurs de plaisante, douce & aggreable odeur. Aussi il y a là beaucoup +de belles prairies, & bonnes herbes & lacs où il y a grande abondance de +Saumons. Ils appellent une mitaine en leur langue _Cochi_, & un couteau +_Bacon_. Nous appellames ce Golfe, _Golfe de la chaleur_. + +Etans certains qu'il n'y avoit aucun passage par ce golfe, fimes voile, +& partimes de ce lieu de saint Martin le Dimanche douziéme de Juillet +pour découvrir outre ce golfe, & allames vers Est le long de cette côte +environ dix-huit lieuës jusques au _Cap de Pré_ où nous trouvames le +flot tres-grand & fort peu de fond, la mer courroucée & tempétueuse, & +pour ce il nous fallut retirer à terre entre le Cap susdit & une ile +vers Est à environ une lieuë de ce Cap, & là nous mouillames l'ancre +pour icelle nuit. Le lendemain matin fimes voile en intention de circuit +cette côte, laquelle est située vers le Nord & Nord-est, mais un vent +survint si contraire & impetueux qu'il nous fut necessaire retourner au +lieu d'où nous étions partis, & là demeurames tout ce jour jusques au +lendemain que nous fimes voile, & vimmes au milieu d'un fleuve éloigné +cinq ou six lieuës du _Cap du Pré_, & étans au travers du fleuve eumes +de rechef le vent contraire avec un grand brouillas & obscurité, +tellement qu'il nous fallut entrer en ce fleuve le Mardy quatorziesme du +mois, & nous y entrames à l'entrée jusques au seiziéme attendans le bon +temps pour pouvoir sortir. Mais en ce seiziéme jour qui étoit le Jeudy, +le vent creut en telle sorte qu'un de noz navires perdit une ancre, & +pouce fut besoin passer plus outre en ce fleuve quelques sept ou huit +lieuës pour gaigner un bon port où il y eût bon fond, lequel nous avions +eté découvrir avec noz barques, & pour le mauvais temps, tempéte & +obscurité qu'il fit demeurames en ce port jusques au vint-cinquiéme sans +pouvoir sortir. Ce-pendant nous vimes une grande multitude d'hommes +Sauvages qui péchoient des tombes, déquels il y a grande quantité, ils +étoient environ quelques quarante barques, & tant en hommes, femmes, +qu'enfans, plus de deux cens, léquels aprés qu'ils eurent quelque peu +conversé en terre avec nous, venoient privément au bord de noz navires +avec leurs barques. Nous leur donnions des couteaux, chappelets de +verre, peignes, & autres choses de peu de valeur dont ilz se +rejouissoient infiniment levant les mains au ciel, chantans & dansans +dans leurs barques. Ceux-ci peuvent étre vrayement appellez Sauvages; +d'autant qu'il ne se peut trouver gens plus pauvres au monde, & croy que +tous ensemble n'eussent peu avoir la valeur de cinq sols excepté leurs +barques et rets. Ilz n'ont qu'une petite peau pour tout vétement, avec +laquelle ilz couvrent les Parties honteuses du corps, avec quelques +autres vieille peaux dont ils se vétent à la mode des Ægyptiens. Ilz +n'ont ni la nature, ni le langage des premiers que nous avions trouvez. +Ils portent la téte entierement raze hors-mis un floquet de cheveux au +plus haut de la téte, lequel ilz laissent croitre long comme une queuë +de cheval qu'ilz lient sur la téte avec des éguillettes de cuir. Ils +n'ont autre demeure que dessouz ces barques, léquelles ilz renversent, & +s'étendent sous icelles sur la terre sans aucune couverture. Ils mangent +la chair préque creuë & la chauffent seulement de moins du monde sur les +charbons, le méme est du poisson. Nous allames le jour de la Magedlaine +avec noz barques au lieu où ils étoient sur le bord du fleuve, & +descendimes librement au milieu d'eux, dont ilz se rejouirent beaucoup, +& tous les hommes se mirent à chanter & danser en deux ou trois bandes & +faisans grans signes de joye pour nôtre venuë. Ilz avoient fait fuir les +jeunes femmes dans les bois hors-mis deux ou trois qui étoient restées +avec eux, à chacune déquelles donnames un peigne, & clochette d'estain, +dont elles se rejouirent beaucoup, remercians le Capitaine & lui +frottans les bras & la poictrine avec leurs propres mains. Les hommes +voyans que nous Avions fait quelques presens à celles qui étoient +restées, firent venir celles qui s'étoient refugiés au bois, afin +qu'elles eussent quelque chose comme les autres; elles étoient environ +vint femmes léquelles toute en monceau se mirent sur ce Capitaine, le +touchans & frottans avec les mains selon leur coutume de caresser, & +donna à chacune d'icelles une clochette d'étain de peu de valeur, & +incontinent commencerent à danser ensemble disans plusieurs chansons. +Nous trouvames là grande quantité de Tombes qu'ils avoient prises sur le +rivage avec certains rets faits exprez pour pécher, d'un fil de chanve +qui croit en ce païs où ils font leur demeure ordinaire, pour ce qu'ils +ne se mettent en mer qu'au temps qui est bon pour pécher, comme j'ay +entendu. Semblablement croit aussi en ce païs du mil gros comme pois, +pareil à celui qui croit au Bresil dont ilz mangent au lieu de pain, & +en avoient abondance, & l'appellent en leur langue _Kapaige_; Ils ont +aussi des prunes qu'ilz sechent comme nous faisons pour l'hiver, & les +appellent _Honésta_, méme ont des figues, noix, pommes, & autres fruits, +& des féves qu'ilz nomment _Sahu_, Les nois, _Cahéhya_, Les figues, _*_, +Les pommes, _*_, si on leur montroit quelque chose qu'ilz n'ont point & +ne pouvoient sçavoir que c'étoit, branlans la téte, ilz disoient _Nohda_ +qui est à dire qu'ilz n'en ont point & ne sçavent que c'est. Ilz nous +montroient par signes le moyen d'accoutrer les choses qu'ils ont, & +comme elles ont coutume de croitre. Ils ne mangent aucune chose qui soit +salée, & sont grands larrons, & dérobent tout ce qu'ilz peuvent. + +[Illustration: Neptune] + + + + +_S'ensuivent les navigations & découvertes du mois d'Aoust, & le retour +en France._ + +CHAP. V + +LE premier jour d'Aoust nous fimes faire une croix haute de trente piés, +& fut faite en la presence de plusieurs d'iceux sur la pointe de +l'entrée de ce port, au milieu de laquelle mimes un ecusson relevé avec +trois fleurs-de-Lis, & dessus étoit écrit en grosses lettres entaillées +en du bois, VIVE LE ROY DE FRANCE. En apres la plantames en leur +presence sur ladite pointe, & la regardoient fort, tant lors qu'on la +faisoit que quand on la plantoit. Et l'ayans levée en haut, nous nous +agenouillions tous ayans les mains jointes, l'adorans à leur veuë, & +leur faisions signe, regardans & montrans le ciel, que d'icelle +dependoit nôtre redemption: de laquelle chose ilz s'émerveillerent +beaucoup se tournans entr'eux, puis regardans cette croix. Mais étans +retournez en noz navires, leur Capitaine vint avec une barque à nous, +vétu d'une vieille peau d'Ours noir, avec ses trois fils & un sien +frere, léquels ne s'approcherent si prés du bord comme ils avoient +accoutumé, & y fit une longue harangue montrans cette croix, & faisans +le signe d'icelle avec ceux doits. Puis il montroit toute la terre des +environs, comme s'il eût voulu dire qu'elle étoit toute à lui, & que n'y +devions planter cette croix sans son congé. Sa harangue finie nous lui +montrames une mitaine feignans de lui vouloir donner en échange de sa +peau, à quoy il prit garde, & ainsi peu à peu s'accosta du bord de noz +navires: mais un de noz compagnons qui étoit dans le bateau mit la main +sur sa barque & à l'instant sauta dedans avec deux ou trois, & le +contraignirent aussi-tôt d'entrer en nos navires, dont ilz furent tout +étonnez. Mais le Capitaine les asseura qu'ils n'auroient aucun mal, leur +montrant grand signe d'amitié, les faisant boire & manger avec accueil. +En aprés leur donna on à entendre par signes, que cette croix étoit là +plantée, pour donner quelque marque & conoissance pour pouvoir entrer en +ce port, & que nous y voulions retourner en bref, & qu'apporterions des +ferremens & autres choses, & que desirions mener avec nous deux de ses +fils & qu'en apres nous retournerions en ce port. Et ainsi nous fimes +vétir à ses fils à chacun une chemise, un sayon de couleur, & une toque +rouge, leur mettant aussi à chacun une chaine de laiton au col dont ils +se contenterent fort, & donnerent Leurs vieux habits à ceux qui s'en +retournoient. Puis fimes present d'une mitaine à chacun des trois que +nous renvoyames & de quelques couteaux; ce qui leur apporta grande joye: +Iceux étans retournez à terre, & ayans raconté les nouvelles aux autres +environ sur le midi vindrent à noz navires six de leurs Barques ayans à +chacune cinq ou six hommes qui venoient dire Adieu à ceux que nous +avions retenus, & leur apporterent du poisson & leur tenoit plusieurs +paroles que nous n'entendions point, faisans signe qu'ilz n'oteroient +point cette croix. + +Le lendemain se leva un bon vent & nous mimes hors du port. Etans hors +du fleuve susdit tirames vers Est-Nordest, d'autant que pres de +l'emboucheure de ce fleuve, la terre fait un circuit, & fait un Golfe en +forme d'un demi-cercle, en sorte que de noz navires nous voyons toute la +côte, derriere laquelle nous cheminames, & nous mimes à chercher la +terre située vers Ouest & Norouest, & y avoit un autre pareil golfe +distant vint lieuës dudit fleuve. + +Nous allames donc le long de cette terre qui est comme nous avons dit, +située au Suest & Norouest, & deux jours apres nous vimes un autre Cap +où la terre commence à se tourner vers l'Est, & allames le long d'icelle +quelque seize lieuës, & de là cette terre commence à tourner vers le +Nort, & à trois lieuës de ce cap y a fond de vint-quatre brasses de +plomb. Ces terres sont plates & les plus découvertes de bois que nus +ayons encores peu voir. Il y a de belles prairies, & campagnes +tres-vertes. Ce _Cap_ fut nommé _de sainct Louis_, pour ce qu'en ce jour +l'on celebroit sa féte, & est au quarante-neufiéme degré & demi de +latitude & de longitude. Ce jour au matin, nous étions vers l'Est de ce +cap & allames vers Norouest pour approcher de cette terre, étant préque +nuit & trouvames qu'elle regardoit le Nort & le Su. Depuis ce Cap de +saint Louys jusques à un autre nommé _le Cap de Montmorenci_ y a +quelques quinze lieuës, la terre commence à tourner vers Norouest. Nous +voulumes sonder le font à trois lieuës prés de ce cap: mais nous ne le +pumes trouver avec cent cinquante brasses, & pour ce allames le long de +cette terre environ dix lieuës jusques à la latitude de cinquante +degrez. + +Le Samedy ensuivant au lever du Soleil conumes & vimes d'autres terres +qui nous restoient du côté du Nort & Nordest, léquelles étoient +tres-hautes & coupées, & sembloient estre montagnes, entre léquelles y +avoit d'autres terres basses ayans bois & rivieres. Nous passames autour +de ces terres tant d'un côté que d'autre tirans vers Noroest, pour voir +s'il y avoit quelque golfe ou bien quelque passage. D'une terre à +l'autre il y a environ quinze lieuës, & le mitan est au cinquante & un +tiers degré de latitude, & nous fut tres-difficile de pouvoir faire plus +de cinq lieuës à cause de la marée qui nous étoit contraire & des grands +vens qui y sont ordinairement. Nous ne passames outre les cinq lieuës +d'où l'on voyoit aisément la terre de part en part, laquelle commence là +à s'elargir. Mais d'autant que nous ne faisions autre chose qu'aller & +venir selon le vent, nous tirames pour cette raison vers la terre pour +tâcher de gaigner un Cap vers le Su, qui étoit le plus loin & le plus +avancé en mer que nous peussions découvrir, & étoit distant de nous +environ quinze lieuës: Mais étans proches de là trouvames que c'étoient +rochers, pierres & écueils, ce que nous n'avions encores point trouvé +aux lieux où nous avions été auparavant vers le Su depuis le Cap sainct +Jean, & pour lors étoit la marée qui nous portoit contre le vent vers +l'Ouest. De maniere que navigans le long de cette côte une de noz +barques heurta contre un écueil, 7 ne laissa passer outre, mais il nous +fallut tous sortir hors pour la mettre à la marée. + +Ayans navigé le long de cette côte environ Deux heures, la marée survint +avec telle impetuosité qu'il nous ne nous fut jamais possible de passer +avec treize avirons outre la longueur d'un jet de pierre. Si bien qu'il +nous fallut quitter les Barques & y laisser partie de noz gens pour la +garde, & marcher par terre quelque dix ou douze hommes jusques à ce Cap, +où nous trouvames que cette terre commence là à s'abbaisser vers +Surouest. Ce qu'ayans veu & étans retournés à nos barques, revimmes à +nos navires qui étoient ja à la voile qui pensoient toujours pouvoir +passer outre: mais ils étoient avallez à-cause du vent de plus de quatre +lieuës du lieu où nous les avions laissez, où étans arrivez fimes +assembler tous les Capitaines, mariniers, maitres & compagnons pour +avoir l'avis & conseil de ce qui étoit le plus expedient à faire. Mais +apres qu'un chacun eut parlé, l'on considera que les grands vents d'Est +commençoient à regner & devenir violens, & que le flot étoit si grand +que nous ne faisions plus que ravaller, & qu'il n'étoit possible pour +lors de gaigner aucune chose: mémes que les tempétes commençoient à +s'élever en cette saison en la Terre-neuve, que nous étions de lointain +païs, & ne sçavions les hazars & dangers du retour, & pource qu'il étoit +temps de se retirer, ou bien s'arréter là pour tout le reste de l'année. +Outre cela nous discourions en cette sorte, que si un changement de vent +de Nort nous surprenoit il ne seroit possible de partir. Léquels avis +ouïs & bien considerez nous firent entrer en deliberation certaine de +nous en retourner. Et pource que le jour de la féte de sainct Pierre +nous entrames en ce détroit, nous l'appellames à cette occasion _Détroit +de sainct Pierre_ où ayans jetté la sonde en plusieurs lieux, trouvames +en aucuns cent cinquante brasses, autres cent, & pres de terre soixante +avec bon fond. Depuis ce jour jusques au Mercredy nous eumes vent à +souhait & circuimes ladite terre du côté du Nort, Est-Suest, Ouest, & +Norouest: car telle est son assiete, horsmis la longueur d'un cap de +terres basses qui est plus tourné vers Suest, eloigné à environ +vint-cinq lieuës dudit détroit. En ce lieu nous vimes de la fumée qui +étoit faite par les gens de ce païs au dessus de ce Cap, mais pource que +le vent ne cingloit vers la côte nous ne les accostames point, & eux +voyans que nous n'approchions d'eux, douze de leurs hommes vindrent à +nous avec deux barques, léquels s'accosterent aussi librement de nous +comme si ce fussent eté François, & nous donnerent à entendre qu'ilz +venoient du grand Golfe, & que leur Capitaine étoit un nommé Tiennot, +lequel étoit sur ce Cap, faisant signe qu'ilz se retiroient en leur +païs, d'où nous étions partis, & étoient chargez de poisson. Nous +appelames ce Cap _Cap de Tiennot_. Passé ce Cap toute la terre est posée +vers l'Est-Suest, Ouest, Norouest, & toutes ces terres sont basses, +belles & environnées de sablons, prés de mer, & y a plusieurs marais & +bancs par l'espace de vint lieuës, & aprés la terre commence à se +tourner d'Ouest à l'Est, & Nordest, & est entierement environnée d'iles +eloignées de terre deux ou trois lieuës. Et ainsi comme il nous semble y +a plusieurs bancs perilleux plus de quatre ou cinq lieuës loin de la +terre. + +Depuis le Mercredi susdit jusques au Samedi nous eumes un grand vent de +Surouest qui nous fit tirer vers l'Est-Nordest, & arrivames ce jour là à +la terre d'Est en la Terre-neuve entre les Cabannes & le Cap-double. Ici +commença le vent d'Est avec tempéte & grande impetuosité; & pource nous +tournames le Cap au Noroest & au Nort, pour aller voir le côté du Nort, +qui est comme nous avons dit, entierement environné d'Iles, & étans prés +d'icelles le vent se changea & vint du Su, lequel nous conduit dans le +golfe, si bien que par la grace de Dieu nous entrames le lendemain qui +étoit le neufiéme d'Aoust dans Blanc-sablon, & voila tout ce que nous +avons découvert. + +En apres le quinziéme Aoust jour de l'Assumption de nôtre Dame nous +partimes de Blanc-sablon apres avoir ouï la Messe, & vimmes heureusement +jusques au mitan de la mer qui est entre la Terre-neuve & la Bretaigne, +auquel lieu nous courumes grande fortune pour les vens d'est, laquelle +nous supportames par l'aide de Dieu, & du depuis eumes fort bon temps, +en sorte que le cinquiéme jour de Septembre de l'année susdite nous +arrivames au port de sainct Malo d'où nous étions partis. + + + + +_Que la conoissance des voyages du Capitaine Jacques Quartier est +necessaire principalement aux Terre-neuviers qui vont à la pécherie: +Quelle route il a pris en cette seconde navigation: Voyage de Champlein +jusques è l'entrée de la grande riviere de_ Canada: _Epitre presentée au +Roy par ledit Jacques Quartier sur la relation de son deuxiéme voyage._ + +CHAP. VI + +PLUSIEURS sedentaires, & autres gens qui ont leur vie arretée és villes, +trouveront paravanture cette curiosité superflue de mettre ici tant +d'iles, passages, ports, bancs & autres particularitez, comme si en la +côte d'une terre git Est-Nordest, & Ouest-Surouest, ou autrement. Ce que +j'avois promis d'abbreger au commencement du premier livre de cette +histoire. Mais ayant depuis consideré que ce seroit frustrer les +mariniers & Terre-neuviers de ce qui leurs plus necessaire, le voyage +des Terres-neuves étant en la relation precedente & en celle-ci si bien +décrit & par un grand Pilote, qu'ilz ne sçauroient faillir de se bien +conduire souz cette guide: j'ay pensé qu'il valoit mieux en cet endroit +changer d'avis' & renouveler entierement la memoire de ce personnage, +duquel aussi j'ay voulu mettre l'Epitre liminaire qu'il addresse au Roy +en téte de sadite Relation, laquelle je croy n'avoit point encore eté +mise au jour, puis qu'elle est écrite à la main au livre d'où je l'ay +prise, comme aussi tout le discours de cette seconde navigation, lequel +a eté extrait par le sieur de Belleforet, mais non entierement, ni avec +la grace & naïveté que je trouve au propre écrit de l'autheur: & s'est +quelque fois equivoqué en voulant apporter son jugement sur des choses +particulieres ici recitées, léquelles nous remarquerons comme il viendra +à propos. Et d'autant que le voyage de Samuel Champlein fait depuis six +ans est une méme chose avec cetui-ci, je les conjoindray ensemble tant +qu'il me sera possible, pour ne remplir inutilement le papier des vaines +repetitions. Et neantmoins le lecteur sera averti qu'au temps du +Capitaine Jacques Quartier les Terres-neuves n'étans pas si bien +découvertes comme elles sont aujourd'hui, il print sa route plus au Nort +que ne font à present les Terre-neuviers, pour entrer au golfe de +Canada, qui est comme l'entree de la grande riviere, ne sçachant pas au +vray qu'il y eût passage par le Cap-Breton, comme nous avons veu au +troisiéme chapitre de ce livre, là où il dit que _s'il y avoit passage +entre la Terre-neuve & celle de Brion ce seroit pour racourcir & le +temps & le chemin._ Ainsi en ce second voyage il prit sa route droit au +passage qui est entre la Terre-neuve & la terre ferme du Nort par les +cinquante un degrez. Vray est qu'au retour je trouve qu'il passa entre +dédites Terres-neuves & Brion, qui est aujourd'hui le passage plus +ordinaire de noz mariniers, d'autant que prenant cette route en +l'elevation de quarante-quatre, quarante-cinq & quarante-six degrez, ilz +ne rencontrent point tant de grands bancs de glaces (où quelquefois les +navires s'ahurtent à leur ruine) comme font ceux qui tirent plus au +Nort. C'est pourquoy ledit Champlein en la description de son voyage, +dit qu'apres une tourmente de dix-sept jours, durant laquelle ils eurent +plus de dechet que d'avancement, ilz rencontrerent des bancs de glaces +de huit lieuës de long, & autres moindres, haut élevez, ce qui les fit +aller plus au Su chercher passage hors ces glaces par les +quarante-quatre degrez, & en fin découvrirent le _Cap saincte Marie_ en +la Terre-neuve, puis trois jours apres eurent conoissance des _Iles +sainct Pierre_: & derechef apres autres trois jours vindrent au Cap de +Raye (où il y avoit encor des bancs de glace de six ou huit lieuës de +long) & de là aux iles saint Paul & Cap saint Laurent, lequel il dit +étre en la terre ferme du Su, & toutefois tout le trait de terre jusques +à la bay de _Campseau_ est une ile, d'autant qu'au fonds de ladite baye +il y a un passage (que Jacques Quartier n'a point conu, ni beaucoup +d'autres apres lui) par où l'on va audit golfe de _Canada_. Deux jours +apres ilz découvrirent une ile de vint-cinq à trente lieuës de longueur, +qui est l'entrée de la grande riviere. Cette ile est appellée par les +Sauvages du païs _Anticosti_, qui est celle que Jacques Quartier a +nommée l'ile de l'Assumption, parce qu'il y arriva le quinziéme d'Aoust +jour de l'Assumption de nôtre Dame, comme nous verrons quand il nous +aura conduit jusques là, ce qui est à peu prés la borne du premier +voyage representé ci-dessus. + +Voici donc l'inscription du recit qu'il presenta au Roy de sa seconde +navigation & découverte en la Terre-neuve & grande riviere de _Canada_, +autrement par lui dite _Hochelaga_ du nom du païs qui est au Nort vers +le saut de la dite riviere. + +_Seconde navigation faite par le commandement & vouloir du tres-Chrétien +Roy François premier de ce nom au parachevement de la découverture des +terres Occidentales estantes souz le climat & paralleles des terres & +Royaume dudit Seigneur, & par lui precedentement ja commencées à faire +découvrir: icelle navigation par Jacques Quartier natif de sainct Malo +de l'ile en Bretagne, pilote dudit seigneur en l'an mil cinq cens trente +cinq._ + +AU ROY TRES-CHRETIEN. + +Considerant, ô mon tres-redouté Prince, les grands biens & dons de grace +qu'il a pleu à Dieu le Createur faire à ses creatures, & entre les +autres de mettre & asseoir le Soleil, qui est la vie & conoissance de +toutes icelles, & sans lequel nul ne peut fructifier ni generer en lieu +& place là où il a son mouvement & declinaison contraire & non semblable +aux autres planetes, par léquels mouvement & declinaison toutes +creatures étantes sur la terre en quelque lieu & place qu'elles puissent +étre en ont ou en peuvent avoir en l'an dudit Soleil, qui est trois cens +soixante-cinq jours & six heures autant de veuë oculaire, les uns que +les autres par ses rais & reverberations, ni la division des jours & +nuits en pareille egalité, mais suffit qu'il est de telle sorte & tant +temperamment, que toute la terre est, ou peut estre habitée ne quelque +zone, climat ou parallele que ce soit; & icelle avec les eauës, arbres, +herbes & toutes autres creatures de quelque genre ou espece qu'elles +soient, par l'influence d'icelui Soleil donner fruits & generations +selon leurs natures pour la vie & nourriture des creatures humaines. Et +si aucuns vouloient dire le contraire de ce que dessus en allegant le +dit des sages Philosophes du temps passé, qui ont écrit & fait division +de la terre par cinq zones, dont ils ont dit & affermé trois +inhabitable; c'est à sçavoir la zone Torride, qui est entre les deux +Tropiques, ou solstices, pour la grande chaleur & reverberation du +Soleil, qui passe par le zenit de ladite zone; & les deux zones Arctique +& Antarctique, pour la grande froideur qui est en icelles, à-cause du +peu d'elevation qu'elles ont dudit Soleil, & autres raisons, je confesse +qu'ils ont écrit à la maniere, & croy fermement qu'ilz pensoient ainsi, +& qu'ilz le trouvoient par aucunes raisons naturelles là où ilz +prenoient leur fondement, & d'icelles se contentoient seulement, sans +aventurer, ni mettre leurs personnes aux dangers équels ils eussent peu +enchoir à chercher l'experience de leur dire. Mais je diray pour ma +replique que le Prince d'iceux Philosophes a laissé parmi ses écritures +un bref mot de grande consequence, qui dit que _Experientia est rereum +magistra_: par l'enseignement duquel j'ay osé entreprendre d'addresser à +la veuë de vôtre Majesté Royale cetui propos, & maniere de prologue de +ce mine petit labeur. Car suivant vôtre Royal commandement les simples +mariniers de present non ayans eu tant de crainte d'eux mettre en +l'aventure d'iceux perils & dangers qu'ils ont eu, & ont de vous faire +tres-humble service à l'augmentation de la tres-saincte Foy Chrétienne, +ont conu le contraire de cette opinion dédits Philosophes par vray +experience. J'ay allegué ce que devant, pource que je regarde que le +Soleil qui chacun jour se leve à l'Orient & se reconse à l'Occident +faisant le tour & circuit de la terre, donnant lumiere & chaleur à tout +le monde en vint-quatre heures, qui est un jour naturel. A l'exemple +dequoy je pense en mon simple entendement, & sans aucune raison y +alleguer, qu'il pleut à Dieu par sa divine bonté que toutes humaines +creatures étantes & habitantes sur le globe de la terre, ainsi qu'elles +ont veuë & conoissance d'icelui Soleil, ayent eu, & ayent pour le temps +avenir conoissance & creance de nôtre sainte Foy. Car premierement +icelle nôtre tres-sainte Foy a été semée & plantée en la Terre-saincte +qui est en l'Asie & l'Orient de nôtre Europe: & depuis par succession de +temps apportée & divulguée jusques à nous. Et finalement en l'Occident +de nôtre dite Europe à l'exemple dudit Soleil portant sa clarté & +chaleur d'Orien en Occident, comme dit est. Et maintenant le temps +semble se preparer, auquel nous la verrons portée de nôtre France +Orientale en l'Occidentale d'outre-mer. A l'effect dequoy a été faite la +presente navigation par vôtre Royal commandement és terres non +auparavant à nous conuës, par le recit de laquelle pourrez voir & +sçavoir la bonté & fertilité d'icelle, l'innumerable quantité des +peuples y habitans, la bonté & paisibleté d'iceux & pareillement la +fecondité du grand fleuve qui decourt & arrouse le parmi d'icelles voz +terres, qui est le plus grand sans comparaison, qu'on sçache jamais +avoir veu. Quelles choses donnent à ceux qui les ont veuës certaine +esperance de l'augmentation future de nôtre tres-saincte Foy, de voz +Seigneuries & nom tres-Chrétien, ainsi qu'il vous plaira voir par ce +present petit livre, auquel sont amplement contenuës toutes les choses +dignes de memoire qu'avons veuës, & qui nous sont avenuës tant en +faisant ladite navigation, qu'étans & faisans sejour en vosdits païs & +terres, les routes, dangers, & gisemens d'icelles terres. Dieu vueille +par sa grace vous inspirer, Sire, à embrasser serieusement cette sainte +entreprise, &c. + +[Illustration] + + + + +_Preparation du Capitaine Jacques Quartier & des siens au voyage de la +Terre-neuve: Embarquement: Ile aux oyseaux: Découverte d'icelui jusque +au commencement de la grande riviere de_ Canada, _par lui dite_ +Hochelaga: _Largeur & profondeur nompareille d'icelle: Son commencement +inconnu._ + +CHAP. VII + +LE Dimanche jour & féte de Pentecôte seziéme de May audit an Mille cinq +cens trente-cinq, du commandement du Capitaine & bon vouloir de tous, +chacun se confessa, & receumes tous ensemblement nôtre Createur en +l'Eglise cathedrale dudit sainct Malo: apres lequel avoir receu, fumes +nous presenter au choeur de ladite Eglise devant reverend Pere en Dieu +Monsieur de sainct Malo, lequel en son état Episcopal nous donna sa +benediction. + +Et le Mercredy ensuivant dix-neufiéme jour de May, le vent vint bon & +convenable, & appareillames avec lédits trois navires, sçavoir, _La +grande Hermine_ du port d'environ à cent ou six-vints tonneaux, où étoit +ledit Capitaine general, & pour Maitre Thomas Froment, Claude du +Pont-Briant filz du sieur de Mon-real, & Eschanson de Monseigneur le +Dauphin, Charles de la Pommeraye, & autres Gentils-hommes. Au second +navire nommé _La petite Hermine_ du port d'environ soixante tonneaux +étoit Capitaine sous ledit Quartier Macé Jalobert, & maitre Guillaume le +Marié. Et au tiers navire & plus petit nommé _l'Emerillon_ du port +d'environ quarante tonneaux, en étoit Capitaine Guillaume le Breton, & +maitre Jacques Mingard. Et navigames avec bon temps jusques au +vint-sixiéme dudit mois de May que le temps se trouva en ire & +tourmente, qui nous a duré en vens contraires & serraisons autant que +jamais navires qui passassent ladite mer eussent sans aucun amendement. +Tellement que le vint-cinquiéme jour de Juin par ledit mauvais temps & +serraison, nous entre-perdimes tous trois, sans que nous ayons eu +nouvelles les uns des autres jusques à la Terre-neuve, là où nous avions +limité nous trouver ensemble. + +Et depuis nous étre entre-perdus avons été avec la nef generale par la +mer de tous vents contraires jusques au septiéme jour de Juillet que +nous arrivames à ladite Terre-neuve, & primmes terre à _l'Ile des +Oyseaux_, laquelle est à quatorze lieuës de la grande terre: & si +trespleine d'oiseaux, que tous les navires de France y pourroient +facilement charger sans qu'on s'apperceut qu'on en eut tiré; & là en +primmes deux barquées pour parties de noz victuailles. Icelle ile est en +l'elevation du pole en quarante-neuf degrez quarante minutes. + +Et le huitiéme jour dudit mois nous appareillames de ladite Ile, & avec +bon temps vimmes au hable (l'Autheur écrit ainsi ce que nous disons +havre) de Blanc-sablon étant en la bay des Chateaux, le quinziéme jour +dudit mois, qui est le lieu où nous devions rendre: auquel lieu fumes +attendans nos compagnons jusques au vint-sixiéme jour dudit mois qu'ils +arriverent tous deux ensemble: & là nous accoutrames & primmes eaux, +bois, & autres choses necessaires & appareillames & fimes voiles pour +passer outre le 26 jour dudit mois à l'aube du jour & fimes porter le +long de la côte du Nort gisant Est-Nordest, & Ouest-Surouest jusques +environ les huit heures du soir que mimes les voiles bas le travers de +deux iles que nous nommames les iles sainct Guillaume, léquelles sont +environ vint lieuës outre le hable de Brest. Le tout de ladite côte +depuis les Chateaux jusques ici git Est-Nordest, & Ouest-Surouest, +rangée de plusieurs iles & terres toutes hachées & pierreuses, sans +aucunes terres, ni bois, fors en aucunes vallées. + +Le lendemain, penultiéme jour dudit mois nous fimes courir à Ouest pour +avoir conoissance d'autres iles qui nous demouroient environ douze +lieuës & demie: entre léquelles iles se faict une couche vers le Nort, +toutes iles & grandes bayes apparoissantes y avoir plusieurs bons +hables. Nous les nommames les Iles saincte Marte, hors léquelles environ +une lieuë & demie à la mer y a une basse bien dangereuse, où il y a +quatre ou cinq téte qui demeurent le travers dédites bayes en la route +d'Est & Ouest dédites Iles sainct Guillaume, & autres iles qui demeurent +à Ouest-Surouest des iles saincte Marte environ sept lieuës: léquelles +iles nous vimmes querir ledit jour environ une heure apres midi. Et +depuis ledit jour jusques à l'orloge virante fimes courir environ quinze +lieuës jusques le travers du Cap d'iles basses que nous nommames Les +iles sainct Germain: Au Suest duquel Cap environ trois lieuës y a une +autre basse fort dangereuse: & pareillement entre lédits Cap sainct +Germain & saincte Marte y a un banc hors dédites iles environ deux +lieuës, sur lequel n'y a que quatre brasses: & pour le danger de ladite +côte mimmes les voiles bas, & ne fimes porter ladite nuit. + +Le lendemain dernier jour de Juillet fimes courir le long de ladite +côte, qui git Est & Ouest quart de Suest, laquelle est toute rangée +d'iles & basses, & côte fort dangereuse: laquelle contient d'empuis +ledit Cap des iles sainct Germain jusques à la fin des iles environ +dix-sept lieuës & demie: & à la fin dédites iles y a une moult belle +terre basse pleine de grands arbres & hauts: & est icelle côte toute +rangée de sablons sans y avoir aucune apparoissance de hable jusques au +Cap de Tiennot, qui se rabbat au Nor-Ouest, qui est à environ sept +lieuës dédites iles: lequel Cap conoissions du voyage precedent: pource +fimes porter toute la nuit à Ouest-Norouest jusques au jour que le vent +vint contraire, & allames chercher un havre où mimes nos navires, qui +est un bon petit havre outre ledit Cap Tiennot environ sept lieuës & +demie, & est entre quatre iles sortantes à la mer, nous le nommames _Le +havre sainct Nicolas_, & sur la plus prochaine ile plantames une grande +Croix de bois pour merche (_il veut dire_, marque) il faut amener ladite +Croix au Nordest, puis l'aller querir & la laisser de tribort (_mot de +marine signifiant_, à droite) & trouverez de profond six brasses, posez +dedans ledit hable à quatre brasses: & se faut donner de garde de quatre +basses qui demeurent des deux côtez à demie lieue hors. Toute cette-dite +côte est fort dangereuse, & pleine de basses. Nonobstant qu'il semble y +avoir plusieurs hables, n'y a que basses & plateis. Nous fumes audit +hable d'empuis ledit jour jusques au Dimanche huictiéme d'Aoust, auquel +nous appareillames, & vimmes querir la terre de Su vers le Cap de +Rabast, qui est distant dudit hable environ vint lieues, gisant +Nort-nordest, & su-Surouest. Et le lendemain le vent vint contraire: & +pource que ne trouvames nuls hables à la dite terre du Su, fimes porter +vers le Nort outre le precedent hable d'environ dix lieuës, où trouvames +une fort belle & grande baye pleine d'iles & bonnes entrées & posage de +tous les temps qu'il pourroit faire, & pour conoissance d'icelle bay y a +une grande ile comme un cap de terre, qui s'avance dehors plus que les +autres, & sur la terre environ deux lieues y a une montagne faite comme +un tas de blé. Nous nommames ladite bay _La baye saint Laurent._ + +Le quatroziéme dudit mois nous partimes de ladite bay saint Laurent, & +fimes porter à Ouest, & vimmes querir un cap de terre devers le Su qui +gist environ l'Ouest un quart de Surouest dudit hable saint Laurent +environ vint-cinq lieues. Et par les deux Sauvages qu'avions prins le +premier voyage, nous fut dit que c'étoit de la terre devers le Su, & que +c'étoit une ile, & que parle Su d'icelle étoit le chemin à aller de +_Hongnedo_ où nous les avions prins le premier voyage, à _Canada_: & +qu'à deux journées de là dudit Cap & ile commençoit le _Saguenay_ à la +terre de vers le Nort allant vers ledit _Canada_. Le travers dudit Cap +environ trois lieuës y a de profond cent brasses & plus, & n'est memoire +de jamais avoir veu tant de Baillames que nous vimes celle journée le +travers dudit Cap. + +Le lendemain jour nôtre Dame d'Aoust quinziéme dudit mois nous passames +le détroit: la nuit devant, & le lendemain eumes conoissance des terres +qui nous demeuroient vers le Su, qui est une terre à hautes montagnes à +merveilles, dont le cap susdit de ladite ile que nous avons nommée +_l'Ile de l'Assumption_, & un cap dédites hautes terres, gisent +Est-nordEst, & Ouest Surouest, & y a entre eux vint-cinq lieuës, & +voit-on les terres du Nort encore plus hautes que celle du Su à plus de +trente lieuës. Nous rangeames lédites terres du Su d'empuis ledit jour +jusques au Mardi midi que le vent vint Ouest, & mimes le cap au Nort +pour aller querir lédites hautes terres que voyions: & nous étans là +trouvames lédites terres unies & basses vers la mer & les montagnes de +devers le Nort par-sus lédites basses terres, gisantes icelles Est & +Ouest un quart de Surouest: & par les Sauvages qu'avions, nous a eté dit +que c'étoit le commencement du _Saguenay_, & terre habitée, & que de là +Venoit le cuivre rouge, qu'ilz appellent _Caquetdazé_. Il y a entre les +terres du Su & celles du Nort environ trente lieues, & plus de deux cens +brasses de parfond. Et nous ont lédits Sauvages certifié étre le chemin +& commencement du grand fleuve de _Hochelaga_ & chemin de _Canada_, +lequel alloit toujours en étroicissant jusques à _Canada_: & puis, que +l'on trouve l'eau douce audit fleuve, qui va si long que jamais hommes +n'avoit été au bout, qu'ils eussent ouï, & qu'autre passage n'y avoit +que par bateaux. Et voyans leur dire, & qu'ils affermoient n'y avoir +autre passage, ne voulut ledit Capitaine passer outre jusques à avoir +veule reste & côte de vers le Nort, qu'il avoit obmis à voir depuis la +baye saint Laurent pour aller voir la terre du Su, pour voir s'il y +avoit aucun passage. + + + + +_Retour du Capitaine Jacques Quartier vers la Bay sainct Laurent: +Hippopotames: Continuation du voyage dans la grande riviere de_ Canada, +_jusques à la riviere de_ Saguenay, _qui sont cent lieuës._ + +CHAP. VIII + +LE Mercredy dix-huictiéme jour d'Aoust ledit Capitaine fit retourner les +navires en arriere, & mettre le cap à l'autre bord, & rangeames ladite +côte du Nort, qui gist Nordest & Surouest, faisant un demi arc, qui est +une terre fort haute, non tant comme celle du Su, & arrivames le Jeudy +en sept iles moult hautes, que nommames _Les iles rondes_, qui sont +environ quarante lieuës des terres du Su, & s'avancent hors en la mer +trois ou quatre lieuës: le travers déquelles y a un commencement de +basses terres pleines de beaux arbres, léquelles terres nous rangeames +le Vendredy avec noz barques, le travers déquelles y a plusieurs bancs +de sablon plus de deux lieues à la mer fort dangereux, léquels demeurent +de basse mer: & au bout d'icelle basses terres (qui contiennent environ +dix lieues) y a une riviere d'eau douce sortante à la mer, tellement +qu'à plus d'une lieue de terre elle est aussi douce que eau de fontaine. +Nous entrames en ladite riviere avec noz barques, & ne trouvames à +l'entrée que brasse & demie. Il y a dedans ladite riviere plusieurs +poissons qui ont forme de chevaux léquels vont à la terre de nuit, 7 de +jour à la mer ainsi qu'il nous fut dit par noz deux Sauvages: & de +cesdits poissons vimmes grand nombre dedans ladite riviere. + +Le lendemain vint-uniéme jour dudit mois au matin à l'aube du jour fimes +voile, & porter le long de ladite côte tant que nous eumes conoissance +de la reste d'icelle côte du Nort que n'avions veu, & de l'ile de +l'Assumption que nous avions eté querir au partir de ladite terre: & +lors que nous fumes certains que ladite côte étoit rangée, & qu'il n'y +avoit nul passage, retournames à nos navires qui étoient édites sept +iles, où il y a bonnes rades à dix-huit & vint brasses, & sablon: auquel +lieu avons eté sans pouvoir sortir, ni faire voiles pour la cause des +bruines & vens contraires, jusques au vint-quatriéme dudit mois, que +nous appareillames, & avons eté par la mer chemin faisans jusques au +vint-neufiéme dudit mois, que sommes arrivés à un hable de la côte du +Su, qui est environ quatre-vint lieuës dédites sept Iles, lequel est le +travers de trois iles petites, qui sont par le parmi du fleuve, & +environ le mi-chemin dédites iles, & ledit hable devers le Nort, y a une +fort grande riviere, qui est entre les hautes & basses terres, laquelle +fait plusieurs bancs à la mer à plus de trois lieuës, qui est un païs +fort dangereux, & sonne de deux brasses & moins, & à la choiste d'iceux +bancs trouverez vint-cinq & trente brasses bort à bort. Toute cette côte +du Nort git Nor-nordest, & Su-Surouest. + +Le hable devant-dit où posames, qui est à la terre du Su est hable de +marée, & de peu de valeur. Nous le nommames _Les ileaux saint Jean_, +parce que nous y entrames le jour de la Decollation dudit saint. Et +auparavant qu'arriver audit hable y a une ile à l'Est d'icelui, environ +cinq lieuës, où il n'y a point de passage entre terre & elle que par +bateaux. Ledit hable des ileaux saint Jean asseche toutes les marées, & +y marine l'eau de deux brasses. Le meilleur lieu à mettre navires est +vers le Su d'un petit ilot qui est au parmi dudit hable bord audit ilot. + +Nous appareillames dudit hable le premier jour de Septembre pour aller +vers _Canada_. Et environ quinze lieuës dudit hable à l'Ouest-Surouest y +a trois iles au parmi dudit fleuve, le travers déquelles y a une riviere +fort profonde & courante, qui est le riviere & chemin du Royaume & terre +de _Saguenay_, ainsi que nous a eté dit par nos hommes du païs de +_Canada_: & est icelle riviere entre hautes montagnes de pierre nuë, & +sans y avoir que peu de terre, & nonobstant y croit grande quantité +d'arbres, & de plusieurs sortes, qui croissent sur ladite pierre nuë, +comme sur bonne terre. De sorte que nous y avons veu tel arbre suffisant +à master navire de trente tonneaux aussi vert qu'il est possible, lequel +étoit sus un roc, sans y avoir aucune saveur de terre. + +A l'entrée d'icelle riviere, trouvames quatre barques de _Canada_, qui +étoient là venuës pour faire pécheries de Loups-marins, & autres +poissons. Et nous étans posez dedans ladite riviere, vindrent deux +dédites barques vers noz navires, léquelles venoient en une peur & +crainte, de sorte qu'il en ressortit une, & l'autre approcha si prés, +qu'ilz peurent entendre l'un de noz Sauvages, qui se nomma & fit sa +conoissance, & les fit venir seurement à bord. + +Or maintenant laissons le Capitaine Jacques Quartier deviser avec ses +sauvages au port de la riviere de _Saguenay_, qui est _Tadoussac_, & +allons au devant de Champlein, lequel nous avons cy-dessus laissé à +_Anticosti_ (qui est l'ile de l'Assumption) car il nous décrira +_Tadoussac, & Saguenay_, selon le rapport des hommes du païs, au +pardessus de ce qu'il a veu: voire encore nous dira-il la reception que +leur auront fait les Sauvages à leur arrivée. En quoy si, rapportant les +mots de l'Autheur, on trouve quelquefois un langage moins orné & poli, +le Lecteur se souviendra que je n'y ay rien voulu changer: bien ay-je +retrenché quelque chose de moins necessaire. Voici donc comme il +continue le discours que nous avons laissé au chapitre sixiéme. + + + + +_Voyage de Champlein depuis_ Anticosti, _jusques à_ Tadoussac: +_Description de Gachepé, riviere de_ Mantane, _port de_ Tadoussac, +_bayes des Moruës, Ile percée, Bay de Chaleur: Remarques des lieux, iles +ports, bayes, sables, rocher, & rivieres qui sont à la bende du Nort en +allant à la riviere de_ Saguenay _Description du port de_ Tadoussac, _& +de ladite riviere de_ Saguenay. _Contradiction de Champlein._ + +CHAP. IX + +APRES avoir découvert _Anticosti_, le lendemain nous eumes conoissance +de _Gachepé_, terre fort haute. C'est une baye du coté du Su, laquelle +contient quelque sept ou huit lieuës de long & à son entrée quatre +lieuës de large. Là y a une riviere qui va quelques trente lieues dans +les terres. Ici est le commencement de la grande riviere de _Canada_, +sur laquelle à la bande du Su y a la riviere _Mantanne_, laquelle va +quelques dix-huit lieues dans les terres. Elle est petite & à soixante +lieuës dudit _Gachepé_. Mais les Sauvages étans au bout d'icelle portent +leurs canots (qui sont petits bateaux d'écorce) environ une lieuë par +terre, & se viennent rendre en la Baye de Chaleur: par où ilz font des +grans voyages. De ladite riviere de _Mantanne_ on vient vers le Pic où +il y a vint-lieuës: & delà en traversant la riviere on vient à +_Tadoussac_, d'où il y a quinze lieuës. C'est le chemin que nous +suivimes en allant. Mais comme nous eumes là sejourné quelque temps, & +aprés que nous fumes allé au saut de ladite grande riviere de _Canada_, +nous retournames quelque nombre de _Tadoussac_ à _Gachepé_, & de là nous +allames à la _Baye des Moruës_, laquelle peut tenir quelque trois lieuës +de long, & autant de large à son entree: Puis vimmes à _l'ile percée_, +qui est comme un rocher fort haut élevé des deux côtez, où il y a un +trou par où les chaloupes & bateaux peuvent passer de haute mer, & de +basse mer on peut aller de la grande terre à à ladite ile, qui n'en est +qu'à quatre ou cinq cent pas. Et à l'environ d'icelle y a une autre ile +dite _l'ile de Bonaventure_, & peut tenir de long demie lieuë: En tous +léquels lieux se fait gran'pécherie de poisson sec & verd. Et passé +ladite ile percée on vient à ladite Baye de Chaleur, qui va comme à +l'Ouest-Sur-ouest quelques quatre-vint lieuës dans les terres, contenant +au large en son entrée quelque quinze lieuës. Et disent les Sauvages +qu'en icelle baye il y a une riviere qui va quelque vint lieuës dans les +terres, au bout dequoy est un lac qui peut tenir quelques vint lieuës, +auquel il y a fort peu d'eau, & qu'en Eté il asseche: auquel ilz +trouvent (environ un pié dans la terre) une maniere de metal, qui +ressemble à l'argent, & qu'en un autre lieu proche dudit lac il y a une +autre mine de cuivre. Ayans trouvé ceux que nous cherchions à l'ile +percée, nous retournames derechef à _Tadoussac_. Mais comme nous fumes à +quelques trois lieuës du cap l'Evesque nous fumes contrairez d'une +tourmente laquelle dura deux jours, qui nous fit relacher dedans une +grande ance en attendant le beau temps. Le lendemain nous en partimes & +fumes encores contrariez d'une autre tourmente: Ne voulans relacher, & +pensans gaigner chemin nous fumes à la côte Nort le vint-huitiéme jour +de Juillet mouiller l'ancre à une ance qui est fort mauvaise, &-cause +des bancs de rochers qu'il y a. Cette ance est par les cinquante-uniéme +degrés & quelques minutes. Le lendemain nous vimmes mouiller l'ancre +proche d'une riviere qui s'appelle _Saincte Marguerite_, où il y a de +pleine mer quelques trois brasses d'eau, & brasse & demie de basse mer; +elle va assez avant. A ce que j'ay veu, dans terre du côté de l'Est il y +a un saut d'eau qui entre dans ladite riviere, & vient de quelques +cinquante ou soixante brasses de haut, d'où procede la plus grande part +de l'eau qui descend dedans: A son entrée il y a un banc de sable, où il +peut avoir de basse eau demie brasse. Toute la côte du côté de l'Est est +sable mouvant, où il y a une pointe à quelque demie lieuë de ladite +riviere, qui avance une demie lieuë en la mer: & du côté de l'Ouest il y +a une petite ile: cedit lieu est par les cinquante degrez. Toutes ces +terres sont tres-mauvaises remplies de sapins: la terre est quelque peu +haute, mais non tant que celle du Su. A quelques trois lieuës de là nous +passames proche d'une autre riviere laquelle sembloit estre fort grande, +barrée neantmoins la pluspart de rochers. A quelques huit lieuës de là +il y a une pointe qui avance une lieuë & demie à la mer, où il n'y a que +brasse & demie d'eau. Passé cette pointe il s'en trouve une autre à +quelque quatre lieues où il y a assez d'eau: Toute cette côte terre +basse & sablonneuse. A quelques quatre lieues de là il y a une ance où +entre une riviere, il y peut aller beaucoup de vaisseaux du côté de +l'Ouest, c'est une pointe basse qui avance environ une lieuë en la mer. +Il faut ranger la terre de l'Est comme de trois cens pas, pour pouvoir +entrer dedans: Voila le meilleur port qui est en toute la côte du Nort, +mais il fait fort dangereux y aller pour les basses, & bancs de sable +qu'il y a en la pluspart De la côte pres de deux lieuës à la mer. On +trouve à quelque six lieuës de là une bay, où il y a une ile de sable. +Toute la dite bay est fort baturiere dans ladite baye & quelque quatre +lieuës de là, il y a une belle ance où entre une riviere: Toute cette +côte est basse & sabloneuse, il y descend un saut d'eau qui est grand. A +quelques cinq lieuës de là il y a une pointe qui avance environ demie +lieuë en la mer où il y a une ance, & d'une pointe à l'autre y a trois +lieuës; mais ce n'est que batures où il y a peu d'eau. A quelque deux +lieues il y a une plage où il y a un bon port, & une petite riviere, où +il y a trois iles, & où des vaisseaux se pourroient mettre à l'abry. A +quelques trois lieues de là il y a une pointe de sable qui avance +environ une lieue, où au bout il y a un petit ilet. Puis allant à +Lesquemin vous rencontrez deux petites iles basses, & un petit rocher à +terre. Cesdites iles sont environ à demi lieuë de Lesquemin qui est un +fort mauvais port, entourné de rochers, & asseché de basse mer, & faut +variser pour entrer dedans au derriere d'une petite pointe de rocher, où +il n'y peut qu'un vaisseau. Un peu plus haut, il y a une riviere qui va +quelque peu dans les terres: c'est le lieu où les Basques font la péche +des baleines. Pour dire verité le port ne vaut du tout rien. Nous vimmes +de là audit port de _Tadoussac_. Toutes cédites terres ci-dessus sont +basses à la côte, & dans les terres fort hautes. Elle ne sont si +plaisantes ni fertiles que celles du Su, bien qu'elles soient plus +basses. + +Ayans mouillé l'ancre devant le port de _Tadoussac_ à notre premiere +arrivée, nous entrames dedans ledit port le vint-sixiéme jour de May. Il +est fait comme une ance, gisant à l'entrée de la riviere de _Saguenay_, +en laquelle il y a un courant d'eau & marée fort étrange, pour sa +vitesse & profondité, où quelque fois il vient des vents impetueux +léquels amenent avec eux de grandes froidures. L'on tient que ladite +riviere a quelque quarante-cinq ou cinquante lieuës jusques au premier +saut, & vient du côté de Nor-norouest. Ledit port de _Tadoussac_ est +petit, où il ne pourroit que dix ou douze vaisseaux: mais il y a de +l'eau assez à Est à l'abry de ladite riviere de _Saguenay_ le long d'une +petite montagne, qui est préque coupée de la mer: le reste ce sont +montagnes hautes élevées, où il y a peu de terre, sinon rochers & sables +remplis de bois, de pins, ciprez, sapins, boulles, & quelques manieres +d'arbres de peu: il y a un petit étang proche dudit port renfermé de +montagnes couvertes de bois. A l'entrée dudit port il y a deux pointes, +l'une du côté d'Ouest contenant une lieue en mer, qui s'appelle la +poincte de sainct Matthieu; & l'autres du côté de Suest, contenant un +quart de lieue, qui s'appelle la pointe de tous les diables, les vens du +Su & Su-suest, & Su-surouest, frappent dedans ledit port. Mais de la +pointe de sainct Matthieu jusques à ladite pointe de tous les diables, +il y a prés d'une lieue: l'une & l'autre pointe asseche de basse mer. + +Quant à la riviere de Saguenay elle est tres-belle, & a une profondeur +incroyable. Elle procede selon que j'ay entendu, d'un lieu fort haut, +d'où descent un torrent d'eau d'une grande impetuosité; mais l'eau qui +en vient, n'est point capable de faire un tel fleuve comme cetui-là, & +faut qu'il y ait d'autres rivieres qui s'y dechargent: & y a depuis le +premier saut, jusques au port de Tadoussac (qui est l'entrée de la dite +riviere de Saguenay) quelques 40 ou 50 lieues, & une bonne lieue & demie +de large au plus & un quart au plus étroit, qui fait qu'il y a grand +courant d'eau. Toute la terre que j'ay veu ne sont que montagnes de +rochers la pluspart, couvertes de bois de sapins, cyprez, & boulles, +terre fort mal plaisante, où je n'ay point trouvé une lieuë de terre +pleine, tant d'un côté que d'autre. Il y a quelques montagnes de sable & +iles en ladite riviere, qui sont hautes élevées. En fin ce sont de vrays +desert habitables tant seulement aux animaux & oyseaux; car je vous +asseure qu'allant chasser par les lieux que me sembloient les plus +plaisans, je ne trouvay rien qui soit, sinon de petits oyseaux qui sont +comme rossignols & hirondelles, léquels y viennent en Eté; car autrement +je croy qu'il n'y en a point, à cause de l'excessif froid qu'il y fait, +cette riviere venant de devers le Nor-ouest. Les Sauvages me firent +rapport, qu'ayant passé le premier saut d'où vient ce torrent d'eau, ilz +passent huit autres sauts, & puis vont une journée sans en trouver +aucun, puis passent autres six sauts, & viennent dedans un lac, où ilz +peuvent faire à leur aise quelques douze à quinze lieuës. Audit bout du +lac il y a des peuples qui sont cabannez: puis on entre dans trois +autres rivieres, quelques trois ou quatre journées dans chacune, où au +bout dédites riviere, il y a deux ou trois manieres de lacs, d'où prend +sa source le _Saguenay_, de laquelle source jusques audit port de +_Tadoussac_, il y a dix journées de leurs Canots. Au bord dédites +rivieres, il y a quantité de cabanes, où il vient d'autres nations du +côté du Nort troquer avec les Montagnais qui vont là, des peaux de +castor & martre, avec autres marchandises que donnent les vaisseaux +François audits Montagnés. Lédits Sauvages du Nort disent, qu'ilz voient +une mer qui est salée. + +Voila ce qu'a écrit Champlein dés l'an six cens cinq, de la riviere de +Saguenay. Mais depuis il dit en sa derniere relation que le port de +_Tadoussac_, jusques à lamer que les Sauvages de _Saguenay_ decouvrent +au Nort, il y a de quarante à cinquante journées; ce qui est bien +éloigné des dix que maintenant il a dit. Or s'ilz font de douze à quinze +lieuës par jour, voila plus de six cens lieuës tirant au nort: D'où je +collige qu'il a eu tort de nous bailler une charte geographique de la +Nouvelle-France, en laquelle ayant voulu suivre celle que les Anglois +ont publiée de leur derniere découverte de l'an mille six cens onze, il +s'est tout contrarié à ce qu'il écrit. Car depuis _Tadoussac_ jusques à +cette mer (qui n'est point au Nort, mais à l'ouest du _Saguenay_) il n'y +a pas deux cens lieuës. Et si on y veut aller par la riviere dite _Les +trois rivieres_ en sa charte, il ne s'en trouve que six-vints. Et +toutefois je ne voudrois aisement croire lédits Anglois, disans qu'il se +trouve une mer dans les terres au cinquantiéme. Car il y a long temps +qu'elle seroit découverte étant si voisine de _Tadoussac_, & en méme +élevation. + +[Illustration] + + + + +_Bonne reception faite aux François par le grand Sagamo des Sauvages de +Canada: Leurs festins & danses: La guerre qu'ils ont avec les Iroquois._ + +CHAP. X + +LE vint-septiéme d'Avril nous fumes trouver les Sauvages à la pointe de +sainct Matthieu, qui est à une lieue de _Tadoussac_, avec les deux +Sauvages que mena le sieur du Pont de Honfleur, pour faire le rapport de +ce qu'ils avoient veu en France, & de la bonne reception que leur avoit +fait le Roy. Ayans mis pied à terre nous fumes à la cabanne de leur +grand _Sagamo_, qui s'appelle _Anadabijou_, où nous le trouvames avec +quelques quatre-vints ou cent de ses compagnons qui faisoient _Tabagie_ +(qui veut dire festin) lequel nous receut fort bien selon la coutume du +païs, & nous fit assoir aprés lui, & tous les Sauvages arangez les uns +auprés des autres des deux côtez de la dite cabane. L'un des Sauvages +que nous avions amené commença à faire sa harangue, de la bonne +reception que leur avoit fait le Roy, & le bon traitement qu'ils avoient +receu en France, & qu'ils s'asseurassent que sadite Majesté leur vouloit +du bien, & desiroit peupler leur terre, & faire paix avec leurs ennemis +(qui sont les Iroquois) ou leur envoyer des forces pour les veincre: en +leur contant aussi les beaux chateaux, palais, maisons, & peuples qu'ils +avoient veu, & nôtre façon de vivre. Il fut entendu avec un silence si +grand, qu'il ne se peut dire de plus. Or aprés qu'il eut achevé sa +harangue, ledit grand _Sagamo Anadabijou_ l'ayant attentivement ouï, il +commença à prendre du petun, & en donner audit sieur du Pont, & à moy, & +à quelques autres _Sagamos_ qui étoient auprés de lui. Ayant bien +petuné, il commença à faire sa harangue à tous, parlant posément, +s'arrétant quelquefois un peu, & puis reprenant sa parole, en leur +disant: Que veritablement ilz devoient estre fort contens d'avoir sadite +Majesté pour grand ami. Ilz répondirent, tous d'une voix, _ho, ho, ho_, +qui est à dire, _oui, oui_. Lui continuant toujours sadite harangue, +dit: Qu'il estoit fort aise que sadite Majesté peuplat leur terre, & fit +la guerre à leurs ennemis, qu'il n'y avoit nation au monde à qui ilz +voulussent plus de bien qu'aux François. En fin il leur fit entendre à +tous le bien & utilité qu'ilz pourroient recevoir de sadite Majesté. +Aprés qu'il eut achevé sa harangue, nous sortimes de sa cabanne, & eux +commencerent à faire leur _Tabagie_ qu'ilz font avec des chairs +d'Orignac (qui est comme Boeuf) d'Ours, de Loups-marins, & Castors, qui +sont les viandes les plus ordinaires qu'ils ont & du gibier en quantité. +Ils avoient huit ou dix chaudieres pleines de viandes au milieu de +ladite cabanne, & étoient éloignez les uns des autres six pas & chacune +a son feu. Ilz sont assis des deux côtez (comme j'ay dit cy-dessus) avec +chacun son écuelle d'écorce d'arbre: & lors que la viande est cuite, il +y en a un qui fait les partages à chacun dans lédites écuelles, où ilz +mangent fort salement: car quand ils ont les mains grasses, ils les +frottent à leurs cheveux faute de serviettes, ou bien au pois de leurs +chiens dont ils ont quantité pour la chasse. Premier que leur viande fût +cuite, il y en eut un qui se leva, & print un chien, & s'en alla sauter +autour dédites chaudieres d'un bout de la cabanne à l'autre: Etant +devant le grand _Sagamo_, il jetta son chien à terre de force, & puis +tous d'une voix s'écrierent _ho, ho, ho_: ce qu'ayant fait s'en alla +asseoir à sa place. En méme instant un autre se leva, & fit le +semblable, continuant toujours jusques à ce que la viande fût cuite. Or +aprés avoir achevé leur _Tabagie_, ilz commencerent à danser, en prenant +les tétes de leurs ennemis, qui leur pendoient par derriere. En signe de +rejouissance il y en a un ou deux qui chantent en accordant leurs voix +par la mesure de leurs mains qu'ilz frappent sur leurs genoux, puis ilz +s'arrétent quelquefois en s'écrians, _ho, ho, ho_, & recommencent à +danser en soufflant, comme un homme qui est hors d'haleine. Ilz +faisoient cette rejouissance pour la victoire par eux obtenuë sur les +Iroquois, dont ilz en avoient tué quelques cent, auquels ilz coupperent +les tétes, qu'ils avoient avec eux pour leur ceremonie. Ils estoient +trois nations quand ilz furent à la guerre, les Etechemins, +Algoumequins, & Montagnais au nombre de mille, qui allerent faire la +guerre audits Iroquois qu'ilz rencontrerent à l'entrée de la riviere +dédits Iroquois, & en assomerent une centaine. La guerre qu'ilz font +n'est que par surprise, car autrement ils auraient peur, & craignent +trop lédits Iroquois, qui sont en plus grand nombre que lédits +Montagnais, Etechemins, & Algoumequins. Le vint-huitiéme jour dudit mois +ilz se vindrent cabanner audit port de _Tadoussac_ où étoit nôtre +vaisseau. A la pointe du jour leurdit grand _Sagamo_ sortit de sa +cabanne, allant autour de toutes les autres cabannes, en criant à haute +voix, qu'ils eussent à déloger pour aller à _Tadoussac_, où étoient +leurs bons amis. Tout aussi-tôt un chacun d'eux deffit sa cabanne en +moins d'un rien, & ledit grand Capitaine le premier commença à prendre +son canot, & le porter à la mer où il embarqua sa femme & ses enfans, & +quantité de fourrures, & se mirent ainsi prés de deux cens canots, qui +vont étrangement, car encore que nôtre chalouppe fût bien armée, si +alloient-ilz plus vite que nous. Ils étoient au nombre de mille +personnes tant d'hommes que femmes & enfans. + +[Illustration] + + + + +_La rejouissance que font les Sauvages aprés qu'ils ont eü victoire sur +leurs ennemis; Leurs humeurs: Sont malicieux; Leur croyances & faulse +opinions. Que leurs devins parlent visiblement aux Diables._ + +CHAP. XI + +LE neufiéme jour de Juin les Sauvages commencerent à se réjouir tous +ensemble & faire leur _Tagagie_, comme j'ay dit ci-dessus' & danser, +pour ladite victoire qu'ils avoient obtenue contre leurs ennemis. Or +apres avoir fait bonne chere, les Algoumequins, une des trois nations, +sortirent de leurs Cabannes, & se retirerent à part dans une place +publicque, firent arrenger toutes leurs femmes & filles les unes prés +des autres, & eux se mirent derriere chantans tous d'une voix comme j'ay +dit ci-devant. Aussi-tôt toutes les femmes & filles commencerent à +quitter leurs robbes & peaux, & se mirent toutes nues montrans leur +nature, neantmoins parées de _Matachia_ qui sont patenôtres & cordons +entre-lassez faits de poil de Por-épic, qu'ils teindent de diverses +couleurs. Aprés avoir achevé leurs chants, ilz dirent tous d'une vois, +_ho, ho, ho_. A méme instant toutes les femmes & filles se couvrirent de +leurs robbes (car elles les jettent à leurs piés) & s'arréterent quelque +peu: & puis aussi tôt recommençans à chanter elles laisserent aller +leurs robbes comme auparavant. + +Or en faisant cette danse, le _Sagamo_ des Algoumequins qui s'appelle +_Besouat_, étoit assis devant lédites femmes & filles, au milieu de deux +batons où étoient les tétes de leurs ennemis pendues: quelquefois il se +levoit & s'en alloit haranguant & disant aux Montagnés & Etechemins, +voyez comme nous nous rejouissons de la victoire que nous avons obtenue +de nos ennemis, il faut que vous en faciés autant, afin que nous soyons +contens: puis tous ensemble disoient _ho, ho, ho_. Retourné qu'il fut en +sa place, le grand _Sagamo_ avec tous ses compagnons dépouillerent leurs +robbes estans tout nuds (hors-mis leur nature qui est couverte d'une +petite peau) & prindrent chacun ce que bon leur sembla, comme +_Matachia_, haches, épées, chauderons, graisses, chair d'Orignac, +Loup-main: bref chacun avoit un present qu'ils allerent donner aux +Algoumequins. Aprés toutes ces ceremonies la danse cessa, & lédits +Algoumequins hommes & femmes emporterent leurs presens & leurs cabannes. +Ilz firent encore mettre deux hommes de chacune nation des plus dispos +qu'ilz firent courir & celui qui fut le plus vite à la course eut un +present. + +Tous ces peuples sont tous d'une humeur assez joyeux, ilz rient le plus +souvent, toutefois ilz sont quelque peu Saturniens; Ilz parlent fort +posément, comme se voulans bien faire entendre, & s'arrétent aussi-tôt +en songeant une grande espace de temps, puis reprennent leur parole. Ils +usent bien souvent de cette façon de faire parmi leurs harangues au +conseil, où il n'y a que les plus principaux, qui sont les anciens; Les +femmes & enfans n'y assistent point. + +Ce sont la pluspart gens qui n'ont point de loy, selon que j'ay peu voir +& m'informer audit grand _Sagamo_, lequel me dit: Qu'ilz croyent +veritablement qu'il y a un Dieu qui a creé toutes choses. Et lors je lui +dis, Puis qu'ilz croyent à un seul Dieu: Comment est-ce qu'il les avoit +mis au monde, & d'où ils étoient venus? Il me répondit. Apres que Dieu +eut fait toutes choses, il print quantité de fleches, & les mit en +terre, d'où sortit hommes & femmes; qui ont multiplié au monde jusques à +present, & sont venus de cette façon. Je lui répondis que ce qu'il +disoit étoit faux: mais que veritablement il y avoit un seul Dieu, qui +avoit creé toutes choses en la terre & aux cieux. Voyant toutes ces +choses si parfaites, sans qu'il y eût personne qui gouvernât en ce +monde, il print du limon de la terre, & en crea Adam nôtre premier Pere, +& comme il sommeilloit, Dieu print une de ses côtes, & en forma Eve, +qu'il lui donna pour compagne, & que c'étoit la verité qu'eux & nous +étions venus de cette façon, & non de fleches comme ilz croyoient. Il ne +me dit rien, sinon: Qu'il avouoit plutôt ce que je lui disois, que ce +qu'il me disoit. Je luy demanday aussi s'il ne croyoit point qu'il y eût +un autre qu'un seul Dieu. Il me dit que leur croyance étoit: Qu'il y +avoit un seul Dieu, un Fils, une Mere & le Soleil, qui étoient quatre. +Neantmoins que Dieu étoit pardessus tous; mais que le Fils étoit bon. Je +luy remontray son erreur selon nôtre Foy, enquoy il adjouta quelque peu +de creance. Je lui demanday s'ilz n'avoient point veu, ni ouï dire à +leurs ancestres que Dieu fût venu au monde: Il me dit, Qu'il ne l'avoit +point veu: mais qu'anciennement il y eut cinq hommes qui s'en allerent +vers le Soleil couchant, léquels rencontrerent Dieu, qui leur demanda, +Où allez-vous? Ils disent, Nous allons chercher nôtre vie: Dieu leur +répondit, Vous la trouverés ici. Ilz passerent plus outre, sans faire +état de ce que Dieu leur avoit dit, lequel print une pierre & en toucha +deux, & furent transmués en pierre, & dit derechef aux trois autres, Où +allez-vous; & ilz respondirent comme à la premiere fois: & Dieu leur dit +derechef, Ne passez plus outre, vous la trouveréz ici: Et voyans qu'il +ne leur venoit rien, ilz passerent outre; & Dieu print deux batons & il +en toucha les deux premiers, qui furent transmués en batons, & le +cinquiéme s'arréta, ne voulant passer plus outre. Et Dieu lui demanda +derechef, Où vas tu? Je vois chercher ma vie: Demeure, & tu la +trouveras: Il demeura sans passer plus outre, & Dieu lui donna de la +viande, & en mangea: Aprés avoir fait bonne chere, il retourna avec les +autres Sauvages, & leur raconta tout ce que dessus. Il me dit aussi, +Qu'une autre fois il y avoit un homme qui avoit quantité de _Tabac_ (qui +est une herbe dequoy ilz prennent la fumée) & Dieu vint à cet homme, & +lui demanda où étoit son petunoir: l'homme print son petunoir, & le +donna à Dieu, qui petuna beaucoup. Aprés avoir bien petuné, Dieu rompit +ledit petunoir en plusieurs pieces & l'homme lui demanda, Pourquoy as-tu +rompu mon petunoir, & tu vois bien que je n'en ay point d'autre; & Dieu +en print un qu'il avoit & le lui donne, lui disant: en voila un que je +te donne, porte-le à ton grand _Sagamo_, qu'il le garde & s'il le garde +bien, il ne manquera point de chose quelconque, ni tous ses compagnons: +ledit homme print le petunoir, qu'il donna à son grand _Sagamo_, lequel +tandis qu'il l'eut, les Sauvages ne manquerent de rien de monde: Mais +que du depuis ledit _Sagamo_ avoit perdu ce petunoir, qui est l'occasion +de la grande famine qu'ils ont quelquefois parmi eux. Je lui demanday +s'il croyoit tout cela. Il me dit qu'ouï, & que c'étoit verité. Or je +croy que voila pourquoy ilz disent que Dieu n'est pas trop bon. Mais je +luy repliquay & lui dis, Que Dieu étoit tout bon, & que sans doute +c'étoit le diable qui s'étoit montré à ces hommes là, & que s'ils +croyoient comme nous en Dieu, ilz ne manqueroient de ce qu'ils auroient +besoin. Que le Soleil qu'ilz voyent, la Lune & les Etoiles avoient eté +creés de ce grand Dieu, qui a fait le ciel & la terre, & n'ont nulle +puissance que celle que Dieu leur a donnée: Que nous croyons en ce grand +Dieu, qui par sa bonté nous voit envoyé son cher Fils, lequel conceu du +sainct Esprit, print chair humaine dans le ventre virginal de la Vierge +Marie, ayant été trente-trois ans en terre, faisans une infinité de +miracles, ressuscitant les morts, guerissant les malades, chassant les +diable, illuminant les aveugles enseignat aux hommes la volonté de Dieu +son Pere, pour le servir, honorer, & adorer, a épandu son sang, & +souffert mort & passion pour nous & pour noz pechez, & racheté le genre +humain, étant enseveli & ressuscité, descendu aux enfers, & monté au +ciel, où il est assis à la dextre de Dieu son Pere, Que c'étoit la +croyance de tous les Chrétiens, qui croyoient au Pere, au Fils, & au +sainct Esprit, qui ne sont pourtant trois Dieux, mais un méme, & un seul +Dieu en une Trinité en laquelle il n'y a point de plutôt, ou d'aprés, +rien de plus grand ne de plus petit. Que la Vierge Marie mere du Fils de +Dieu, & tous les hommes & femmes qui ont vécu en ce monde, faisans les +commandemens de Dieu, & ont enduré martyre pour son nom, & qui par la +permission de Dieu ont fait des miracles, & sont saints au ciel en son +Paradis, prient tous pour nous cette grande Majesté divine, de nous +pardonner noz fautes & noz pechez que nous faisons contre sa loy & ses +commandemens, & par noz prieres que nous saisons à la divine Majesté, il +nous donne ce que nous avons besoin, & le diable n'a nulle puissance sur +nous: & ne nous peut faire de mal. Que s'ils avoient cette croyance, ilz +seroient comme nous, que le diable ne leur pourroit plus faire de mal, & +ne manqueroient de ce qu'ils auroient besoin. Alors ledit _Sagamo_ me +dit, qu'il vouloit ce que je disois. Je lui demanday de quelle ceremonie +ils usoient à prier leur Dieu: Il me dit, Qu'ilz n'usoient point +autrement de ceremonies, sinon qu'un chacun prioit en son coeur comme il +vouloit: Voila pourquoy je croy qu'il n'y a aucune loy parmi eux, & +vivent la pluspart comme bétes brutes, & croy que promptement ilz +seroient reduits bons Chrétiens si l'on habitoit leurs terres, ce qu'ilz +désiroient la pluspart. Ils ont parmi eux quelques Sauvages qu'ils +appellent _Pilotoua_, qui parlent au Diable visiblement, & leur dit ce +qu'il faut qu'ilz facent, tant pour la guerre que pour autres choses, & +que s'il leur commandoit qu'ils allassent mettre en execution quelque +entreprise, ou tuer un François, ou un autre de leur nation, ils +obeiroient aussi-tôt à son commandement. Aussi ilz croyent que tous les +songes qu'ilz sont veritable; & de fait, il y en a beaucoup qui disent +avoir veu & songé choses qui aviennent ou aviendront: Mais pour en +parler avec verité, ce sont visions du diable, qui les trompe & seduit. + + + + +_Comme le Capitaine Jacques Quartier par de la riviere de_ Saguenay +_pour chercher un port, & s'arrete à Sainte-Croix: Poissons inconnus: +Grandes Tortues: Ile aux Coudres: Ile d'Orleans: Rapport de la terre du +païs: Accueil des François par les Sauvages: Harangue des Capitaines +Sauvages._ + +CHAP. XII + +LAISSONS maintenant Champlein faire la _Tabagie_, & discourir avec les +_Sagamos Anadabijou & Bezouat_, & allons reprendre le Capitaine Jacques +Quartier, lequel nous veut mener à mont la riviere de _Canada_ jusques à +Sainte-Croix lieu de sa retraite, où nous verrons quelle chere on lui +fit, & ce qui lui avint parmi ces peuples nouveaux (j'entens nouveaux, +parce qu'avant lui jamais aucun n'étoit entré seulement en cette +riviere). Voici donc comme il poursuit. + +Le deuxiéme jour de Septembre nous sortimes hors de ladite riviere pour +faire le chemin vers _Canada_, & trouvames la marée fort courante & +dangereuse, pour ce que devers le su de ladite riviere y a deux iles à +l'entour déquelles à plus de trois lieuës n'y a que deux ou trois +brasses semées de groz perrons comme tonneaux & pippes, & les marées +decevantes par entre lédites iles: de sorte que cuidames y perdre nôtre +gallion, sinon le secours de noz barques, & à la choiste dédits plateis +(_c'est à dire, à la cheute dédits rochers_) y a de profond trente +brasses & plus. Passé ladite riviere de _Saguenay_, & lédites iles +environ cinq lieuës vers le Sur-ouest y a une autre ile vers le Nort, +aux côtez de laquelle y a de moult hautes terres, le travers déquelles +cuidames poser l'ancre pour étaller l'Ebe, & n'y peumes trouver le fond +à six-vints brasses & un trait d'arc de terre, de sorte que fumes +contraints de retourner vers ladite ile, où passames trente-cinq brasses +& beau fond. + +Le lendemain au matin fimes voiles, & appareillames pour passer outre, & +eumes conoissance d'une sorte de poissons, déquels il n'est memoire +d'homme avoir veu, ni ouï Lédits poissons sont aussi gros comme Moroux, +sans avoir aucun estoc, & sont assez faits par corps, & téte de la façon +d'un levrier, aussi blancs comme neige, sans aucune tache, & y en a +moult grand nombre dedans ledit fleuve, qui vivent entre la mer & l'eau +douce. Les gens du païs les nomment _Adhothuis_, & nous ont dit qu'ilz +sont fort bons à manger, & si nous ont affermé n'y en avoir en tout +ledit fleuve ni païs qu'en cet endroit. + +Le sixiéme jour dudit mois avec bon vent fimes courir à-mont ledit +fleuve environ quinze lieuës, & vimmes poser à une ile qui est bort à la +terre du Nort, laquelle fait une petite baye & couche de terre, à +laquelle y a un nombre inestimable de grandes tortuës, qui sont les +environs d'icelle ile. Pareillement par ceux du païs se fait és environs +d'icelle ile grande pécherie de _Adhothuis_ ci-devant écrits. Il y a +aussi grand courant és environs de ladite ile, comme devant Bourdeaux, +de flot & ebe. Icelle ile contient environ trois lieuës de long,& deux +de large, & est une fort bonne terre & grasse, pleine de beaux & grands +arbres de plusieurs sortes; & entre autres y a plusieurs Coudres +franches que touvames fort chargez de noizilles aussi grosses & de +meilleur saveur que les nôtres, mais un peu plus dures. Et par-ce la +nommames _l'ile és Coudres._ + +Le septiéme jour dudit mois jour de nôtre Dame, apres avoir oui la +Messe, nous partimes de ladite ile pour aller à-mont ledit fleuve, & +vimmes à quatre iles qui étoient distantes de ladite ile és Coudres de +sept à huit lieues, qui est le commencement de la terre & province de +_Canada_: déquelles y en a une grande environ dix lieues de long, & cinq +de large, où il y a gens demourans qui font grande pécherie de tous les +poissons qui sont dans ledit fleuve selon les saisons, dequoy sera fait +ci-apres mention. Nous étans posez à l'ancre entre icelle grande ile & +la terre du Nort, fumes à terre & portames les deux hommes que nous +avions prins le precedent voyage & trouvames plusieurs gens du païs, +léquels commencerent à fuir, & ne voulurent approcher jusques à ce que +dédits deux hommes commencerent à parler & leur dire qu'ils étoient +_Taiguragni, & Domagaya_, & lors qu'ils eurent conoissance d'eux +commencerent à faire grand'chere dansans & faisans plusieurs ceremonies, +& vindrent partie des principaux à noz bateaux, léquels nous apporterent +force anguilles, & autres poissons, avec deux ou trois charges de gros +mil, qui est le pain duquel ilz vivent en ladite terre, & plusieurs gros +melons. Et icelle journée vindrent à noz navires plusieurs barques dudit +païs chargées de gens tant hommes que femmes pour faire chere à noz deux +hommes, léquels furent tous bien receuz par ledit Capitaine qui les +fétoya de ce qu'il peut. Et pour faire sa conoissance leur donna aucuns +petits presens de peu de valeur, déquels se contenterent fort. + +Le lendemain le Seigneur de _Canada_ nommé _Donnacona_ en nom, & +l'appellant pour Seigneur _Agouhanna_, vint avec deux barques accompagné +de plusieurs gens devant noz navires, puis en fit retirer en arriere +dix, & vint seulement avec deux à bord dédits navires accompagné de +seize hommes & commença ledit _Agouhanna_ le travers du plus petit de +noz navires à faire une predication & prechement à leur mode en demenant +son corps & membres d'une merveilleuse sorte, qui est une ceremonie de +joye & asseurance. Et lors qu'il fut arrivé à la nef generale où étoient +lédits _Taiguragni, & Domagaya_, parla ledit seigneur à eux, & eux à +lui, & lui commencerent à conter ce qu'ils avoient veu en France, &le +bon traitement qui leur avoit eté fait, dequoy fut ledit seigneur fort +joyeux, & pria le Capitaine de lui bailler ses bras pour les baisers & +accoller, qui est leur mode de faire chere en ladite terre. Et lors le +Capitaine entra dedans la barque dudit _Agouhanna_, & commanda qu'on +apportât pain & vin pour faire boire & manger ledit Seigneur & sa bende. +Ce qui fut fait. Dequoy furent fort contens: & pour lors ne fut autre +present fait audit Seigneur, attendant lieu & temps. Aprés léquelles +choses faites se departirent les uns des autres, & prindrent congé, & se +retira ledit _Agouhanna_ à ses barques, pour soy retirer & aller en son +lieu. Et pareillement ledit Capitaine fit apporter noz barques pour +passer outre, & aller à-mont ledit fleuve avec le flot pour chercher +hable & lieu de sauveté, pour mettre les navires, & fumes outre ledit +fleuve environ dix lieuës côtoyant ladite ile, & au bout d'icelle +trouvames un affourc d'eau fort beau & plaisant, auquel lieu y a une +petite riviere, & hable de basse marinant de deux à trois brasses, que +trouvames lieu à nous propice pour mettre nosdites navires à sauveté. +Nous nommames ledit lieu SAINTE-CROIX, par ce que ledit jour y +arrivames. Auprés d'icelui lieu y a un peuple dont est Seigneur ledit +_Donnacona_ & y est sa demeure, laquelle se nomme _Stadaconé_, qui est +aussi bonne terre qu'il soit possible de voir & bien fructiferante, +pleine de moult beaux arbres de la nature & sorte de France, comme +Chénes, Ormes, Fraines, Noyers, Pruniers, Ifs, Cedres, Vignes, +Aubépines, qui portent fruit aussi gros que prunes de Damas, & autres +arbres, souz léquels croit aussi bon Chanve que celui de France, lequel +vient sans semence ni labeur. Aprés avoir visité ledit lieu, & trouvé +étre convenable, se retira ledit Capitaine & les autres dedans les +barques pour retourner aux navires. Et ainsi que sortimes hors ladite +riviere, trouvames au devant de nous l'un des Seigneurs dudit peuple de +_Stadaconé_ accompagné de plusieurs gens tant hommes que femmes, lequel +Seigneur commença à faire un prechement à la façon & mode du païs, qui +est joye & asseurance, &les femmes dansoient & chantoient sans cesse +étans en l'eau jusques aux genoux. Le capitaine voyant leur mon amour & +bon vouloir, fit approcher la barque où il étoit & leur donna des +couteaux & petites patenotres de verre, dequoy menerent une merveilleuse +joye: de sorte que nous étans départis d'avec eux distans d'une lieuë ou +environ, les oyions chanter, danser, & mener féte de nôtre venuë. + + + + +_Retour du Capitaine Jacques Quartier à l'ile d'Orleans, par lui nommée_ +l'ile de Bacchus, & _ce qu'il y trouva: Balises fichées au port Sainte +Croix. Forme d'alliance: Navire mis à sec pour hiverner: Sauvages ne +trouvent bon que le Capitaine aille en_ Hochelaga: _Etonnement d'iceux +au bourdonnement des Canons._ + +CHAP. XIII + +LA saison s'avançoit des-ja fort & pressoit le Capitaine Jacques +Quartier de chercher une retraite pour l'hiver, ce qui le faisoit hâter, +se trouvant en païs inconnu, où jamais aucun Chrétien n'avoit été: puis +il vouloit voir une fin à la découverte de cette grande riviere de +_Canada_, dans laquelle jamais nos mariniers n'étoient entrez, cuidans +(à cause de son incroyable largeur) que ce fust un golfe & pour ce ledit +Capitaine Quartier ne s'arréta gueres ni en la riviere de _Saguenay_, ni +és iles aux Coudres & d'Orleans (ainsi s'appelle aujourd'hui celle où il +mit en terre les deux sauvages qu'il avoit r'amené de France) il passa +donc chemin sans perdre temps, & ayant rencontré un lieu assez commode +pour loger ses navires (ainsi que nous avons n'agueres veu) il delibere +de s'y arréter. Et pour-ce retourna querir les navires qu'il avoit +laissés en ladite ile d'Orleans, comme nous verrons par la suite de son +histoire, laquelle il continuë ainsi: + +Aprés que nous fumes arrivez avec les barques ausditz navires, & +retournez de la riviere Sainte-Croix, le Capitaine commanda appréter +lédites barques pour aller à terre à ladite ile voir les arbres (qui +sembloient à voir fort beaux & la nature de la terre d'icelle), ce qui +fut fait. Et etans à la dite ile, la trouvames pleine de fort beaux +arbres, comme Chénes, Ormes, Pins, Cedres, & autres bois de la sorte des +nôtres, & pareillement y trouvames force vignes, ce que n'avions veu par +ci-devant en toute la terre. Et pour ce la nommames _l'ile de Bacchus_: +Icelle ile tient de longueur environ douze lieuës, & est moult belle +terre & unie, pleine de bois, sans y avoir aucun labourage, sors qu'y a +petites maisons, où ilz font pécherie, comme par ci-devant est fait +mention. + +Le lendemain partimes avec nosditz navires pour les mener audit lieu de +Sainte-Croix, & y arrivames le lendemain quatorziéme dudit mois, & +vindrent au-devant de nous léditz _Donnacona, Taiguragni, & Domagaya_, +avec vint-cinq barques chargées de gens, & alloient audit _Stadaconé_ où +est leur demeurance: & vindrent tous à noz navires faisans plusieurs +signes de joye, fors les deux homme qu'avions apporté, sçavoir +_Taiguragni & Domagaya_, léquels étoient tout changez de propos & de +courage, & ne voulurent entrer dans nodits navires, nonobstant qu'ils en +fussent plusieurs fois priez: dequoy eumes aucune deffiance. Le +Capitaine leur demanda s'ilz vouloient aller (comme ilz lui avoient +promis) avec lui à _Hochelaga_: & ilz répondirent qu'ouy, & qu'ils +étoient deliberez d'y aller: & alors chacun se retira. + +Et le lendemain quinziéme dudit mois le Capitaine accompagné de +plusieurs de ses gens fut à terre pour faire planter balises & merches, +pour plus seurement mettre les navires à seureté. Auquel lieu trouvames +& se rendirent audevant de nous grand nombre de gens du païs: & entre +autres lédits _Donnacona_, noz deux hommes & leur bende, léquels se +tindrent à part sous une pointe de terre, qui est sur le bord dudit +fleuve, sans qu'aucun d'eux vint environs nous, comme les autres qui +n'étoient de leur bende faisoient. Et apres que ledit Capitaine fut +averti qu'ils y étoient, commanda à partie de ses gens aller avec lui, & +furent vers eux souz ladite pointe, & trouverent Lédits _Donnacona, +Taiguragni, Domagaya,_ & autres. Et apres s'étre entresaluez, s'avança +ledit _Taiguragni_ de parler, & dit au Capitaine que ledit seigneur +_Donnacona_ etoit marri dont ledit Capitaine & ses gens, portoient tant +de battons de guerre, parce que de leur part n'en portoient nuls. Aquoy +répondit le Capitaine que pour sa marrison ne laisseroit à les porter, & +que c'étoit la coutume de France, & qu'il le sçavoit bien. Mais pour +toutes ces paroles ne laisserent lédits Capitaine & _Donnacona_ de faire +grand'chere ensemble. Et lors apperceumes que tout ce que disoit ledit +_Taiguragni_ ne venoit que de lui & son compagnon. Car avant que partir +dudit lieu firent une asseurance ledit Capitaine & Seigneur de sorte +merveilleuse. Car tout le peuple dudit _Donnacona_ ensemblement +jetterent & firent trois cris à pleine voix, que c'étoit chose horrible +à ouir. Et à tant prindrent congé les uns des autres. + +Le lendemain seziéme dudit mois nous mimes noz deux plus grandes navires +dedans ledit hable & riviere, où il y de pleine mer trois brasses, 7 de +basse eau demie-brasse, & fut laissé le gallion dedans la rade pour +mener à _Hochelaga_. Et tout incontinent que lédits navires furent audit +hable à sec se trouverent devant lédits navires lédits _Donnacona, +Taiguragni & Domagaya_, avec plus de cinq cens personnes tant hommes, +femmes, qu'enfans. Et entra ledit Seigneur avec dix ou douze autres des +plus grands personnages, léquels furent par ledit Capitaine & autres, +fétoyez & receuz selon leur état, & leur furent donnez aucuns petits +presens: & fut par _Taiguragni_ dit audit Capitaine que ledit seigneur +étoit marri dont il alloit à _Hochelaga_, & que ledit seigneur ne +vouloit point que lui qui parloit allant avec lui, comme il avoit +promis, parceque la riviere ne valoit rien (_c'est une façon de parler +des Sauvages, pour dire qu'elle est dangereuse, comme de verité elle +est, passé le lieu de Sainte-Croix._) Aquoy fit réponse ledit Capitaine, +que pour tout ce ne laisseroit d'y aller s'il luy estoit possible, parce +qu'il avoit commandement du Roy son maitre d'aller au plus avant qu'il +lui seroit possible: mais si ledit _Taiguragni_ y vouloit aller, comme +il avoit promis, qu'on lui feroit present dequoy il seroit content, & +grand'chere, & & qu'ilz ne feroit seulement qu'aller voir _Hochelaga_, +puis retourner. A quoy répondit ledit _Taiguragni_ qu'il n'iroit point. +Lors se retirerent en leurs maisons. + +Le lendemain dix-septiéme dudit mois ledit _Donnacona_ & les autres +revindrent comme devant, & apporterent force anguilles & autres +poissons, duquel se fait grande pécherie audit fleuve, comme sera +ci-apres dit. Et lors qu'ilz furent arrivez devant nodits navires, ilz +commencerent à danser & chanter comme ils avoient de coutume, & aprés +qu'ils eurent ce fait, fit ledit _Donnacona_ mettre tous ses gens d'un +côté, & fit un cerne sur le sablon, & y fit mettre ledit Capitaine, & +ses gens, puis commença une grande harangue tenant une fille d'environ +de l'aage de dix ans en l'une de ses mains, puis la vint presenter, +audit Capitaine, & lors tous les gens dudit seigneur se prindrent à +faire trois cris en signe de joye & alliance, puis derechef presenta +deux petits garçons de moindre aage l'un aprés l'autre, déquels firent +telz cris & ceremonies que devant. Duquel present fut ledit Seigneur par +ledit Capitaine remercié. Et lors _Taiguragni_ dit audit Capitaine que +la fille étoit la propre fille de la soeur dudit Seigneur, & l'un des +garçons frere de lui qui parloit: & qu'on les lui donnoit sur +l'intention qu'il n'allat point à _Hochelaga_. Lequel Capitaine répondit +que si on les lui avoit donné sur cette intention, qu'on les reprint, & +que pour rien il ne laisseroit à aller audit _Hochelaga_, par-ce qu'il +avoit commandement de ce faire. Sur léquelles paroles _Domagaya_ +compagnon dudit _Taiguragni_ dit audit Capitaine que ledit sieur luy +avoit donné lédits enfans pour bon amour, & en signe d'asseurance, & +qu'il étoit content d'aller avec ledit Capitaine à _Hochelaga_: dequoy +eurent grosses paroles dédits _Taiguragni, & Domagaya_. Dont apperceumes +que ledit _Taiguragni_ ne valoit rien, & qu'il ne songeoit que trahison, +tant par ce, qu'autres mauvais tours que lui avions veu faire. Et fit ce +ledit Capitaine fit mettre lédits enfans dedans les navires, & apporter +deux épées, un grand bassin d'airain, plain, & un ouvré à laver les +mains, & en fit present audit _Donnacona_, qui fort s'en contenta, & +remercia ledit Capitaine, & commanda à tous ses gens chanter & danser: & +pria le Capitaine faire tirer une piece d'artillerie, par ce que +_Taiguragni & Domagaya_ lui en avoient fait féte, & aussi que jamais +n'en avoient veu ni ouï. Lequel Capitaine répondit qu'il en étoit +content, & commanda tirer une douzaine de barges avec leurs boulets le +travers du bois qui croit joignant lédits navires & hommes Sauvages; +dequoy furent tous si étonnez qu'ils pensoient que le ciel fût cheu sur +eux, & se prindrent à hurler & hucher si tresfort, qu'il sembloit +qu'enfer y fût vuidé. Et auparavant qu'ilz se retirassent ledit +_Taiguragni_ fit dire par interposées personnea que les compagnons du +gallion léquels étoient en la rade, avoient tué deux de leurs gens de +coups d'artillerie, dont se retirerent tous si à grand hâte qu'il +sembloit que les voulussions tuer. Ce qui ni se trouva verité: car +durant ledit jour ne fut dudit gallion tirée artillerie. + + + + +_Ruse inepte des Sauvages pour détourner le Capitaine Jacques Quartier +du voyage en_ Hochelaga: _Comme ilz figurent le diable: Depart de +Champlein de Tadoussac pour aller à Sainte-Croix: Nature & rapport du +païs: Ile d'Orleans._ Kebec: _Diamans audit_ Kebec: _Riviere de_ +Batiscan. + +CHAP. XIV + +JE ne trouve en tout ce discours le sujet pourquoy les Sauvages de +_Canada_ habituez prés saincte Croix ne vouloient que le Capitaine +Quartier allât en _Hochelaga_ qui est vers le saut de la grande riviere. +Neantmoins je pense que c'étoient leurs ennemis, & pour ce n'avoient +point ce voyage agreable: ou bien ilz craignoient que ledit Capitaine ne +les abandonnât, & allât demeurer en _Hochelaga_. Et pour ce voyans que +pour leurs beaux ïeux icelui Capitaine ne vouloit differer son +entreprise, ilz s'aviserent d'une ruse grossiere (de verité) envers +nous, qui sommes armez de bouclier de la foy, mais qui n'est +impertinente entre eux & leurs semblables. Voici donc ce que l'Autheur +en dit: + +Le dix-huitiéme jour dudit mois de Septembre pour nous cuider toujours +empecher d'aller à _Hochelaga_, songerent un grande finesse, qui fut +telle: ilz firent habiller trois hommes en la façon de trois diables, +léquelz étoient vétus de peaux de chiens noirs & blancs, & avoient +cornes aussi longues que le bras, & étoient peints par le visage de noir +comme charbon: & les firent mettre dans une de leurs barques à nôtre non +sceu. Puis vindrent avec leur bende comme avoient de coutume, auprés de +noz navires, & se tindrent dedans le bois sans apparoitre environ deux +heures attendans que l'heure & marée fût venue pour l'arrivée de ladite +barque: à laquelle heure sortirent tous, & se presenterent ainsi qu'ilz +vouloient faire. Et commença _Taiguragni_ à saluer le Capitaine, lequel +luy demanda s'il vouloit avoir le bateau. A quoy lui répondit ledit +_Taiguragni_ que non pour l'heure, mais que tantôt il entreroit dedans +lédits navires. Et incontinent arriva ladite barque, où étoient léditz +trois hommes apparoissans étre trois diables, ayans de grande cornes sur +leurs tétes, & faisoit celui du milieu, en venant, un merveilleux +sermon, & passérent le long de noz navires avec leurdite barque, sans +aucunement tourner leur veuë vers nous, & allerent assener & donner en +terre avec leurdite barque, & tout incontinent ledit _Donnacona_ & ses +gens prindrent ladite barque & lédits hommes léquelz s'étoient laissé +choir au fond d'icelle, comme gens morts, & porterent le tout ensemble +dans le bois, qui estoit distant dédites navires d'un jet de pierre, & +ne demeura une seule personne que tous ne se retirassent dedans ledit +bois. Et eux étans retirez commencerent une predication & prechement que +nous oyions de noz navires, qui dura environ demie heure. Aprés laquelle +sortirent lédits _Taiguragni & Domagaya_ dudit bois marchans vers nous +ayans les mains jointes & leurs chappeaux souz leurs coudes, faisans une +grande admiration. Et commença le dit _Taiguragni_ à dire, Jesus Maria, +Jacques Quartier regardant le ciel comme l'autre. Et le Capitaine voyant +leurs mines & ceremonies leur commença à demander qu'il y avoit, & que +c'étoit qui étoit survenu de nouveau, léquelz répondirent qu'il y avoit +de piteuses nouvelles, en disant, Nenni est-il bon (c'est à dire +qu'elles ne sont pas bonnes). Et le Capitaine leur demanda derechef que +c'étoit. Et ilz lui dirent que leur dieu nommé _Cudouagni_ avoit parlé à +_Hochelaga_, & que les trois hommes devant dits étoient venus de par lui +leur annoncer les nouvelles, & qu'il y avoit tant de glaces, & neges +qu'ilz mourroient tous. Déquelles paroles nous primmes tous à rire, & +leur dire que _Cudouagni_ n'étoit qu'un sot, & qu'il ne sçavoit ce qu'il +disoit, & qu'ilz le dissent à ses messagers, & que le sus les garderoit +bien de froid s'ils lui vouloient croire. Et lors ledit _Taiguragni_ & +son compagnon demanderent audit Capitaine s'il avoit parlé à Jesus. Et +il répondit que ses Pretres y avoient parlé, & qu'il feroit beau temps. +Dequoy remercierent fort ledit Capitaine, & s'en retournerent dedans le +bois dire les nouvelles aux autres, léquels à l'instant sortirent dudit +bois feignans étre joyeux dédites paroles. Et pour montrer qu'ils en +étoient joyeux, tout incontinent qu'ilz furent devant les navires +commencerent d'une commune voix à faire trois cris & hurlemens, qui est +leur signe de joye, & se prindrent à danser & chanter comme avoient de +coutume. Mais par resolution lédits _Taiguragni & Domagaya_ dirent au +Capitaine que ledit _Donnacona_ ne vouloit point que nul d'eux allât à +_Hochelaga_ avec lui s'il ne s'il ne bailloit plege qui demeurât à terre +avec ledit _Donnacona_. A quoy leur répondit le Capitaine que s'ilz +n'étoient deliberez y aller de bon courage, qu'ilz demeurassent, & que +pour eux ne lairroient mettre peine à y aller. + +Or devant que nôtre Capitaine Jacques Quartier s'embarque pour faire son +voyage, allons querir Champlein, lequel nous avons laissé à _Tadoussac_ +entretenant les Sauvages de discours Theologiques, & le conduisons +jusques à Sainte-Croix, où l'ayans laissé, nous reprendrons ledit +Capitaine pour nous conduire à _Hochelaga_ & au haut de la grande +riviere: en quoy faisans nous remarquerons paraventure avec ledit +Champlein quelques particularitez que n'avons veuës. Car je n'estime pas +qu'il y ait peu fait d'avoir remarqué, & comme pontillé jusques aux +petites roches & battures qui sont dans icelle riviere pour la seureté +des navigans, & à fin qu'en moins de temps ilz puissent penetrer par +tout, marchans souz cette conduite comme sur un chemin tout frayé. Il +dit donc: + +Le Mercredy dix-huictieme jour de Juin nous partimes de _Tadoussac_ pour +aller au Saut. Nous passames prés d'une ile qui s'appelle l'ile du +Liévre qui peut étre à deux lieuës de la terre & bende du Nort, à +quelque sept lieuës dudit _Tadoussac_, & à cinq lieuës de la terre du +Su. De l'ile au Liévre nous rengeames la côte du Nort environ demie +lieuë, jusques à une pointe qui avance à la mer, où il faut prendre plus +au large. Ladite pointe est à une lieuë d'une ile qui s'appelle l'ile +aux Coudre qui peut tenir environ deux lieuës de large, & de ladite ile +à la terre du Nort, il y a une lieuë. Cette ile est quelque peu unie, +venant en amoindrissant par les deux bouts. Au bout de l'Ouest il y a +des prairies & pointes de rochers qui avancent quelque peu dans la +riviere. Elle est quelque peu agreable pour les bois qui l'environnent. +Il y a force ardoise, & y est la terre quelque peu graveleuse; au bout +de laquelle il y a un rocher qui avance à la mer environ demi lieuë. +Nous passames au Nort de ladite ile, distante de l'ile au Liévre de +douze lieuës. + +Le Jeudy ensuivant nous en partimes & vimmes mouiller l'ancre à une ance +dangereuse du côté du Nort, où il y a quelques prairies, & une petite +riviere, où les Sauvages cabannent quelquefois. Cedit jour rengeans +toujours ladite côte du Nort, jusques à un lieu où nous relachames pour +les vens qui nous étoient contraires, où il y avoit force rochers & +lieux fort dangereux, nous fumes trois jours en attendant le beau temps. +Toute cette côte n'est que montagnes tant du côté du Su, que du côté du +Nort, la pluspart ressemblant à celle du Saguenay. + +Le Dimanche vint-deuxiéme jour dudit mois nous en partimes pour aller à +l'ile d'Orleans, où il y a quantité d'iles à la bende du su, léquelles +sont basses, & couvertes d'arbres, semblans estre fort agreables, +contenans (selon que j'ay peu juger) les unes deux lieuës, & une lieuë, +& autres demie: Autour de ces iles ce ne sont que rochers & basses, fort +dangereux à passer, & sont éloignez quelques deux lieuës, & une lieuë de +la grand'terre du Su. Et delà vimmes renger à l'ile d'Orleans du côté du +su. Elle est à une lieuë de la terre du Nort, fort plaisante & unie, +contenant de long huit lieuës. Le côté de la terre du Su est basse, +quelques deux lieues avant en terre; lédites terres commencent à étre +basse à l'endroit de ladite ile, qui peut étre à deux lieues de la terre +du Su. A passer du côté du Nort, il y fait fort dangereux pour les bancs +de sable & rochers, qui sont entre ladite ile & la grand'terre, & +asseche préque toute de basse mer. Au bout de ladite ile je vis un +torrent d'eau qui débordoit de dessus une grande montagne de ladite +riviere de Canada, & dessus ladite montagne est terre unie & plaisante à +voir, bien que dedans lédites terres l'on voit de hautes montagnes qui +peuvent estre à quelques vint ou vint-cinq lieues dans les terres, qui +sont proches du premier Saut de _Saguenay_. Nous vimmes mouiller l'ancre +à _Kebec_ qui est un détroit de ladite riviere de Canada, qui a quelque +trois cens pas de large. Il y a à ce détroit de côté du Nort une +montagne assez hautes qui va en abbaissant des deux côtez. Tout le reste +est païs uni & beau, où il y a de bonnes terres pleines d'arbres comme +chénes, cyprez, boulles, sapins, & trembles, & autres arbres fruitiers +sauvages, & vignes: qui fait qu'à mon opinion si elles étoient cultivées +elles seroient bonnes comme les nôtres. Il y a le long de la côte dudit +_Kebec_ des diamans dans des rochers d'ardoise, qui sont meilleurs que +ceux d'Alençon. Dudit _Kebec_ jusques à l'ile au Couder il y a vint-neuf +lieuës. + +Le Lundi vint-troisiéme dudit mois nous partimes de _Kebec_ où la +riviere commence à s'élargir quelquefois d'une lieuë, puis de lieuë & +demie, ou deux lieuës au plus. Le païs va de plus en plus en +embellissant. Ce sont toutes terres basses, sans rochers, que fort peu. +Le côté du Nort est rempli de rochers & bancs de sable, il faut prendre +celui du Su, comme d'une demie lieuë loin de terre. Il y a quelques +petites rivieres qui ne sont point navigables, si ce n'est pour les +canots des Sauvages, auquelles y a grande quantité de sauts. Nous vimmes +mouiller l'ancre jusques à Sainte-Croix, distante de _Kebec_ de quinze +lieuës. C'est une pointe basse qui va en haussant des deux côtez: Le +païs est beau & uni, & les terres meilleures qu'en lieu que j'eusse veu, +avec quantité de bois: mais fort peu de sapins & cyprés. Il s'y trouve +en quantité de vignes, poires, noisettes, cerises, grozelles rouges & +vertes, & de certaines petites racines de la grosseur d'une petite noix, +ressemblant au goust comme truffes, qui sont tres-bonnes roties & +bouillies; Toute cette terre est noire, sans aucuns rochers, sinon qu'il +y a grande quantité d'ardoise: elle est fort tendre, & si elle étoit +bien cultivée, elle seroit de bon rapport. Du côté du Nort il y a une +autre riviere qui s'appelle _Batiscan_, qui va fort avant en terre, par +où quelquefois les Algoumequins viennent: & une autre du méme côté à +trois lieuës de Sainte-Croix sur le chemin de _Kebec_, qui est celle où +fut Jacques Quartier au commencement de la découverture qu'il en fit, & +ne passa point plus outre. + + + + +_Voyage du Capitaine Jacques Quartier à_ Hochelaga: _Nature & fruits du +païs: Reception des François par les Sauvages: Abondance de vignes & +raisins: Grand lac: Rats musquez: Arrivée en_ Hochelaga: _Merveilleuse +rejouissance dédits Sauvages._ + +CHAP. XV + +UN Poëte Latin parlant des langues & dictions qui perissent bien +souvent, & se remettent sus selon les humeurs & usages des temps, dit +fort bien: + +_Multa renascentur quæ jam cecidere, cadentque._ Ainsi est-il des faits +de plusieurs personnages, déquels la memoire se pert bien souvent avec +les hommes & sont frustrez de la louange qui leur appartient. Et pour +n'aller chercher des exemples externes, le voyage de nôtre Capitaine +Jacques Quartier depuis Sainte-Croix jusques au saut de la grande +riviere, étoit inconu en ce temps ici, les ans & les hommes (car +Belleforet n'en parle point) lui en avoient ravi la louange, si bien que +Champlein pensoit étre le premier qui en avoit gaigné le pris. Mais il +faut rendre à chacun ce qui lui appartient, & suivant ce, dire que ledit +Champlein a ignoré l'histoire du voyage dudit Quartier: Et neantmoins ne +laisse d'estre louable en ce qu'il a fait. Mais je m'étonne que le sieur +du Port Gravé Capitaine hantant dés long temps les Terres-neuves, & +conducteur de la navigation dudit Champlein pour le sieur de Monts, ait +ignoré cela. Or pour ne nous amuser, voila la description du voyage +d'icelui Quartier au dessus du port de Sainte-Croix. + +Le dix-neufiéme jour de Septembre nous appareillames & fimes voile avec +le gallion & les deux barques pour aller avec la marée amont ledit +fleuve, où trouvames à voir des deux côtez d'icelui les plus belles & +meilleures terres qu'il soit possible de voir, aussi unies que l'eau, +pleines des plus beaux arbres du monde, & tant de vignes chargées de +raisins le long du fleuve, qu'il semble mieux qu'elles y ayent été +plantées de main d'homme, qu'autrement. Mais pource qu'elles ne sont +cultivées, ni taillées, ne sont lédits rasions si doux, ne si gros comme +les nôtres. Pareillement nous trouvames grand nombre de maisons sur la +rive dudit fleuve, léquelles sont habitées de gens qui font grande +pécherie de tous bons poissons selon les saisons, & venoient en noz +navires en aussi grand amour & privauté que si eussions été du païs, +nous apportans force poisson & de ce qu'ils avoient, pour avoir de notre +marchandise, tendans les mains au ciel, faisans plusieurs ceremonies & +signes de joye. Et nous étans posés environ à vint-cinq lieues de +_Canada_ en un lieu nommé _Achelaci_, qui est un détroit dudit fleuve +fort courant & dangereux tant de pierres, que d'autres choses, là +vindrent plusieurs barques à bord, & entre autres vint un grand seigneur +du païs, lequel fit un grand sermon en venant & arrivant à bord, +montrant par signes evidens avec les mains & autres ceremonies, que +ledit fleuve étoit un peu plus à-mont fort dangereux, nous avertissant +de nous en donner garde. Et presenta celui Seigneur au Capitaine deux de +ses enfans à don, lequel print une fille de l'aage d'environ huit à neuf +ans, & refusa un petit garçon de deux ou trois ans, parce qu'il étoit +trop petit. Ledit Capitaine festiva ledit Seigneur & sa bende de ce +qu'il peut, & lui donna aucun petit present, duquel remercia ledit +Seigneur le Capitaine, puis s'en allerent à terre. Dempuis sont venus +celui Seigneur & sa femme voir leur fille jusques à _Canada_, & apporter +aucun petit present au Capitaine. + +Dempuis ledit jour dix-neufiéme jusques au vint-huitiéme dudit mois nous +avons été navigans à-mont ledit fleuve sans perdre heure ni jour, durant +lequel temps avons veu & trouvé aussi beaucoup de païs & terres aussi +unies que l'on sçauroit desirer, pleines de plus beaux arbres du monde, +sçavoir chénes, ormes, noyer, pins, cedres, pruches, fraines, boulles, +sauls, oziers, & force vignes (qui est le meilleur) léquelles avoient si +grande abondance de raisins, que les compagnons (_c'est à dire les +matelots_) en venoient tout chargés à bord. Il y a pareillement force +gruës, cygnes, outardes, oyes, cannes, alouettes, faisans, perdris, +merles, mauvis, tourtres, chardonnerets, serins, linottes, rossignols, & +autres oyseaux, comme en France, & en grande abondance. + +Ledit vint-huitiéme de Septembre nous arrivames à un grand lac & plaine +dudit fleuve large d'environ cinq ou six lieuës, & douze de long. Et +navigames ce jour à-mont ledit lac sans trouver par tout icelui que deux +brasses de parfond également sans hausser ni baisser. Et nous arrivans à +l'un des bouts dudit lac ne nous apparoissoit aucun passage, ni sortie, +ains nous sembloit icelui étre tout clos, sans aucune riviere, & ne +trouvames audit bout que brasse & demie, dont nous convint poser & +mettre l'ancre hors, & aller chercher passage avec noz barques, & +trouvames qu'il y a quatre ou cinq rivieres toutes sortantes dudit +fleuve en icelui lac, & venantes dudit _Hochelaga_. Mais en icelles +ainsi sortantes y a basses & traverses faites par le cours de l'eau où +il n'y avoit pour lors qu'une brasse de parfond, & lédites basses +passées y a quatre ou cinq brasses, qui étoit le temps des plus petites +eaux de l'année, ainsi que vimes par les flots dédites eaux qu'elle +croissent de plus de deux brasses de pic. + +Toutes icelles rivieres circuissent & environnent cinq ou six belles +iles qui sont le bout d'icelui lac, pour se rassemblent environ quinze +lieues à-mont toutes en une. Celui jour nous fumes à l'une d'icelles ou +trouvames cinq hommes qui prenoient des bétes sauvages, léquelz vindrent +aussi privément à noz barques que s'ilz nous eussent veuz toute leur +vie, sans avoir peur ni crainte. Et nodites barques arrivées à terre, +l'un d'iceux hommes print ledit Capitaine entre ses bras, & le porta à +terre ainsi qu'il eust fait un enfant de six ans, tant estoit icelui +homme fort & grand. Nous leur trouvames un grand monceau de Rats +sauvages qui vont en l'eau, & sont gros comme Connils, & bons à +merveilles à manger, déquelz firent present audit Capitaine, qui leur +donna des couteaux & patenotres pour recompense. Nous leur demandames +par signes si c'étoit le chemin de _Hochelaga_; & ilz nous répondirent +qu'oui: & qu'il y avoit encore trois journées à y aller. + +Le lendemain vint-neufiéme de Septembre le Capitaine voyant qu'il +n'étoit possible de pouvoir pour lors passer ledit gallion, fit +avictuailler & accoutrer les barques, & mettre victuailles pour le plus +de temps qu'il fût possible, & que lédites barques en peurent accuillir, +& se partant avec icelles accompagné de partie des Gentils-hommes, +sçavoir de Claude du Pont-briant Echanson de monseigneur le Dauphin, +Charles de la Pommeraye, Jean Govion & vint-huit mariniers y compris +Mace Jalouber, & Guillaume le Breton, ayant la charge souz ledit +Quartier des deux autres navires, pour aller à-mont ledit fleuve au plus +loin qu'il nous seroit possible. Et navigames de temps à gré jusques au +deuxiéme jour d'Octobre, que nous arrivames à _Hochelaga_, qui est +distant du lieu où étoit demeuré le gallion d'environ quarante-cinq +lieuës. + +Durant lequel temps & chemin faisans, trouvames plusieurs gens du païs +qui nous apporterent du poisson & autres victuailles, dansans & menans +grand'joye de notre venue. Et pour les attraire & tenir en amitié avec +nous leur donnoit ledit Capitaine pour recompense des couteaux, +patenotres, & autres menues hardes, dequoy se contentoient fort. Et nous +arrivez audit _Hochelaga_, se rendirent audevant de nous plus de mille +personnes tant hommes, femmes, qu'enfans, léquelz nous firent aussi bon +recueil que jamais pere fit à enfant, menans une joye merveilleuse. Car +les hommes en une bende dansoient, & les femmes de leur part, & leurs +enfans d'autre, léquels nous apportoient force poisson & de leur pain +fait de gros mil, lequel ilz jettoient dedans nodites barques, en sorte +qu'il sembloit qu'il tombât de l'air. Voyant ce le Capitaine descendit à +terre accompagné de plusieurs de ses gens, & si tôt qu'il fut descendu, +s'assemblerent tous sur lui, & sur les autres, en faisans une chere +inestimable: & apportoient les femmes leurs enfans à brassées pour les +faire toucher audit Capitaine, & és autres qui étoient en sa compagnie, +en faisant une féte qui dura plus de demie heure. Et voyant ledit +Capitaine leur largesse, & bon vouloir, fit asseoir & ranger toutes les +femmes, & leur donna certaines patenotres d'étain, & autres menues +besongnes; & à partie des hommes des couteaux. Puis se retira à bord +dédites barques pour soupper & passer la nuit: durant laquelle demeura +Icelui peuple sur le bord dudit fleuve, au plus prés dédites barques, +faisans toute la nuit plusieurs feuz & danses, en disant à toutes heures +_Aguiazé_ qui est leur dire du salut & joye. + + + + +_Comment les Capitaines & les Gentils-hommes de sa compagnie, avec ses +mariniers bien armez & en bon ordre allerent à la ville de_ Hochelaga. +_Situation du lieu. Fruits du païs: Batimens: & maniere de vivre des +Sauvages._ + +CHAP. XVI + +LE lendemain au plus matin le Capitaine accoutra, & fit mettre ses gens +en ordre pour aller voir la ville & demeurance dudit peuple, & une +montagne qui est jacente à ladite ville, où allerent avec ledit +Capitaine les Gentils-hommes, & vint mariniers, & laissa le par-sus pour +la garde des barques, & print trois hommes de ladite ville de +_Hochelaga_ pour les mener & conduire audit lieu. Et nous étans en +chemin, le trouvames aussi battu qu'il soit possible de voir en la plus +belle terre & meilleure plaine: des chénes aussi beaux qu'il y en ait en +forest de France, souz léquels estoit toute la terre couverte de glans. +Et nous ayans fait environ lieuë & demie trouvames sur le chemin l'un +des principaux seigneurs de ladite ville de _Hochelaga_, avec plusieurs +personnes, lequel nous fit signe qu'il se falloit reposer audit lieu +prés un feu qu'ils avoient fait audit chemin. Et lors commença ledit +seigneur à faire un sermon & prechement, comme ci-devant est dit étre +leur coutume de faire joy & conoissance, en faisant celui seigneur chere +audit Capitaine & sa compagnie, lequel Capitaine lui donna une couple de +haches & une couple de couteaux, avec une Croix & remembrance du +Crucifix qu'il lui fit baiser, & le lui pendit au col. Dequoy il rendit +grace audit Capitaine. Ce fait marchames plus outre, & environ demie +lieuë de là commençames à trouver les terres labourées, & belles grandes +campagnes pleines de blé de leurs terres, qui est comme mil de Bresil, +aussi gros ou plus que poins, duquel ilz vivent ainsi que nous faisons +de froment. Et au parmi d'icelles campagnes est située & assise ladite +ville de _Hochelaga_, prés & joignant une montagne qui est à-lentour +d'icelle, bien labourée & fort fertile, de dessus laquelle on voit fort +loin. Nous nommames icelle montagne _Le Mont Royal_. Ladite ville est +toute ronde, & close de bois à trois rangs, en façon d'une Pyramide +croisée par le haut, ayant la rengée du parmi en façon de ligne +perpendiculaire, puis rengée de bois couchez le long bien joints & +cousus à leur mode, & est de la hauteur d'environ deux lances. Et n'y a +en icelle ville qu'une porte & entrée qui ferme à barres, sur laquelle & +en plusieurs endroits de ladite cloture y a manieres de galleries & +echelles à y monter, léquelles sont garnies de rochers & cailloux pour +la garde & defense d'icelle. Il y a dans icelle ville environ cinquante +maison longues d'environ cinquante pas ou plus chacune, & douze ou +quinze pas de large, toutes faites de bois couvertes & garnies de +Grandes écorces, & pelures dédits bois, aussi large que tables, bien +cousues artificiellement selon leur mode: par dedans icelles y a +plusieurs aire & chambres: & au milieu d'icelles maisons y a une grande +salle par terre où font leur feu, & vivent en communauté, puis se +retirent en leurdites chambres les hommes avec leurs femmes & enfans, & +pareillement ont greniers au haut de leurs maisons où mettent leur blé, +duquel ilz font leur pain qu'ils appellent _Caraconi_, & le font en la +maniere ci-apres. Ils ont des piles de bois, comme à piler chanve, & +battent avec pilons de bois ledit blé en poudre, puis l'amassent en +pâte, & en font des tourteaux, qu'ilz mettent sur une pierre chaude, +puis le couvrent de cailloux chauds, & ainsi cuisent leur pain en lieu +de four. Ils font pareillement force potages dudit blé & de féves & +pois, déquels ils ont assez: & aussi de gros concombres, & autres +fruits. Ils ont aussi de grands vaisseaux comme tonnes en leurs maisons, +où ilz mettent leur poisson, sçavoir anguilles & autres qui seichent & +la fumée durant l'Eté, & vivent en Hiver, & de ce font un grand amas, +comme avons veu par experience. Tout leur vivre est sans aucun goût de +sel, & couchent sur écorces de bois étenduës sur la terre, avec +méchantes couvertures de peaux, dequoy font leurs vétemens, sçavoir +Loire, Biévres, Martes, Renars, Chats sauvages, Daims, Cerfs, & autres +sauvagines; mais la plus grande part d'eux sont quasi tout nuds. + +La plus precieuse chose qu'ils ayent en ce monde est _Esurgni_, lequel +est blanc, & le prennent audit fleuve en Cornibots en la maniere qui +ensuit. Quant un homme a deservi la mort ou qu'ilz ont prins aucuns +ennemis à la guerre ilz le tuent, puis l'incisent par les fesses & +cuisses, & par les jambes, bras, & épaules à grandes taillades. Puis és +lieux où est ledit _Esurgni_ étalent ledit corps au fond de l'eau, & le +laissent dix ou douze heures, puis le retirent et trouvent dedans +lédites taillades & incisions lédits Cornibots, déquelz ilz font des +patenotres, & de ce usent comme nous faisons d'or & d'argent, & le +tiennent la plus precieuse chose du monde. Il a la vertu d'étancher le +sang des nazilles: car nous l'avons experimenté. Cedit peuple ne +s'addonne qu'à labourage & pécherie pour vivre. Car des biens de ce +monde ne font compte, parce qu'ilz n'en ont conoissance, & qu'ils ne +bougent de leur païs, & ne sont ambulatoires comme ceux de _Canada_, & +du _Saguenay_: nonobstant que lédits Canadiens leur soient sujets, avec +huit ou neuf autres peuples qui sont sur ledit fleuve. + + + + +_Arrivée du Capitaine Quartier à_ Hochelaga: _Accueil & caresses à lui +faites: Malades lui sont apportez pour les toucher: Mont-Royal: Saut de +la grande riviere de_ Canada: _Etat de ladite riviere outre ledit Saut: +Mines: Armures de bois, duquel usent certains peuples: Regret de sa +départie._ + +CHAP. XVII + +AINSI comme fumes arrivés auprés d'icelle ville se rendirent au-devant +de nous grand nombre des habitans d'icelle, léquels à leur façon de +faire nous firent bon recueil, & par noz guides & conducteurs fumes +remenez au milieu d'icelle ville, où y a une place entre les maisons +spacieuse d'un jet de pierre en quarré, ou environ, léquelz nous firent +signe que nous arrétassions audit lieu: ce que nous fimes: & tout +soudain s'assmblerent toutes les femmes & filles de ladite ville, dont +l'une partie étoient chargez d'enfans entre leurs bras, qui vindrent +baiser le visage, bras, & autres endroits de dessus le corps où ilz +pouvoient toucher, pleurans de joye de nous voir, nous faisans la +meilleure chere qu'il leur étoit possible en nous faisans signe qu'il +nous peût toucher leurdits enfans. Apres ces choses faites les hommes +firent retirer les femmes, & s'assirent sur la terre à-l'entour de nous +comme si eussions voulu jouer un mystere. Et tout incontinent revindrent +plusieurs femmes qui aporterent chacun une natte quarrée en façon de +tapisserie, & les étendirent sur la terre au milieu de ladite place, & +nous firent mettre sur icelles. Apres léquelles choses ainsi faites, fut +aporté par neuf ou dix hommes le Roy & Seigneur du païs, qu'ilz +appellent en leur langur _Agouhanna_, lequel estoit assis sus une grande +peau de cerf & le vindrent poser dans ladite place sur lédites nattes +prés du Capitaine, en faisans signe que c'étoit leur Seigneur. Celui +_Agouhanna_ étoit de l'aage d'environ cinquante ans, & 'étoit point +mieux accoutré que les autres, fort qu'il avoit à l'entour de sa téte +une maniere de liziere rouge pour sa Corone, faite de poil d'herissons, +& étoit celui Seigneur tout perclus & malade de ses membres. Apres qu'il +eut fait son signe de salut audit Capitaine & à ses gens, en leur +faisant signes evident qu'ilz fussent les bien venus, il montra ses bras +& jambes audit Capitaine, le priant les vouloir toucher, comme s'il lui +eût demandé guerison & santé. Et lors le Capitaine commença à lui +frotter les bras & jambes avec les mains: & print ledit _Agouhanna_ la +liziere & Corone qu'il avoit sur sa téte, & la donna audit Capitaine. Et +tout incontinent furent amenés audit Capitaine plusieurs malades, comme +aveugles, borgnes, boiteux, impotens, & gens si tres-vieux, que les +paupieres des yeux leur pendoient sur les joues: & seoient & couchoient +prés ledit Capitaine pour les toucher: tellement qu'il sembloit que Dieu +fût là descendu pour les guerir. Ledit Capitaine voyant la pitié && foy +de cedit peuple, dit l'Evangile sainct Jean, sçavoir _l'In principio_, +faisant le signe de la Croix sur les pauvres malades, priant Dieu qu'il +leur donnât conoissance de nôtre saincte Foy, & de la passion de nôtre +Sauveur, & grace de recouvrer Chrétienté & Baptéme. Puis print ledit +Capitaine une paire d'Heures, & tout hautement leut mot à mot la Passion +de nôtre Seigneur, si que tous les assistans la peuvent ouïr, où tout ce +pauvre peuple fit un grand silence, & furent merveilleusement bien +entendibles, regardans le ciel & faisans pareilles ceremonies qu'ilz +nous voyoient faire. Apres laquelle fit ledit Capitaine ranger tous les +hommes d'un côté, les femmes d'un autre, & les enfans d'autre, & donna +és principaux & autres des couteaux & des hachots: & és femmes des +patenotres, & autre menuës choses: puis jetta parmi la place entre +lédits enfans des petites bagues, & _Agnus Dei_ d'étain, dequoy menerent +une merveilleuse joye. Ce fait, le Capitaine commanda sonner les +trompettes & autres instrumens de Musique, dequoy ledit peuple fut fort +rejouï. Apres léquelles choses nous primmes congé d'eux, & nous +retirames. Voyans ce, le femmes se mirent au devant de nous pour nous +arréter & nous apporterent de leurs vivres, léquels ilz nous avoient +apprétez, sçavoir poisson, potages, féves, pain, & autres choses, pour +nous cuider faire repaitre, & diner audit lieu. Et pource que lédits +vivres n'étoient à nôtre gout, & qu'il n'y avoit gout de sel, les +remerciames, leur faisans signe que n'avions besoin de repaitre. + +Aprés que nous fumes sortis de ladite ville, fumes conduits par +plusieurs hommes & femmes d'icelle sur la montagne devant dite, qui est +par nous nommée Mont-Royal, distant dudit lieu d'un quart de lieuë. Et +nous étans sur ladite montagne eumes cognoissance de plus de trente +lieuës à l'environ d'icelle, dont y a vers le Nort une rangée de +montagnes, qui sont Est & Ouest gisantes, & autant vers le Su: entre +léquelles montagnes est la terre la plus belle qu'il soit possible de +voir, labourable, unie, & plaine: & par le milieu dédites terres voyions +ledit fleuve outre le lieu où étoient demeurées nodites barques, où il y +a un Saut d'eau le plus impetueux qu'il soit possible de voir, lequel ne +nous fut possible de passer, & voyions ledit fleuve tant que l'on +pouvoit regarder grand, large, & spacieux, qui alloit au Surouest, & +passoit par auprés de trois belles montagnes rondes que nous voyions, & +estimions qu'elles étoient à environ quinze lieuës de nous: & nous fut +dit & montré par signes par les trois hommes qui nous avoient conduit, +qu'il y avoit trois iceux Sauts d'eau audit fleuve, comme celui où +étoient nodites barques: mais nous ne peumes entendre quelle distance il +y avoit entre l'un & l'autre. Puis nous montroient que lédits Sauts +passez l'on pouvoit naviger plus de trois lunes (_c'est à dire trois +mois_) par ledit fleuve. Et là-dessus me souvient que _Donnacona_ +seigneur des Canadiens nous a dit quelquefois avoir été à une terre, où +ilz sont une lune à aller avec leurs barques depuis _Canada_, jusques à +ladite terre, en laquelle il y croit force canelle & girofle. Et +appellent ladite canelle _Adotathui_, le girofle _Cananotha_. Et outre +nous montroient que le long dédites montaignes estant vers le Nort y a +une grande riviere qui descend de l'Occident comme ledit fleuve. Nous +estimons que c'est la riviere qui passe par le royaume & province du +_Saguenay_. Et sans que leur fissions aucune demande & signe prindrent +la chaine du sifflet du Capitaine qui est d'argent, & un manche de +poignard qui étoit de laiton jaune comme or, lequel étoit au côté de +l'un de noz mariniers, & montrerent que cela venoit d'amont ledit +fleuve, & qu'il y avoit des _Agojuda_, qui est à dire mauvaises gens, +qui étoient armez jusques sur les doigts, nous montrans la façon de +leurs armures, qui sont de cordes & bois lassez & tissus ensemble, nous +donnans à entendre que lédits _Agojuda_ menoient la guerre continuelle +les uns és autres: mais par defaut de langue ne peumes avoir conoissance +combien il y avoit jusques audit païs. Ledit Capitaine leur montra du +cuivre rouge, qu'ils appellent _Caigedazé_, leur montrant vers ledit +lieu, & demandant par signe s'il venoit de là. Ilz commencerent à +secouer le téte disans que non, & montrans qu'il venoit du _Saguenay_, +qui est au contraire du precedent. Aprés léquelles choses ainsi veuës & +entenduës nous retirames à noz barques, qui ne fut sans avoir conduite +de grand nombre dudit peuple, dont partie d'eux quand venoient noz gens +las les chargeoient sur eux comme sur chevaux, & les portoient. Et nous +arrivez à noz barques fimes voiles pour retourner à nôtre gallion pour +doute qu'il n'eût aucun encombrier. Lequel partement ne fut sans grand +regret dudit peuple. Car tant qu'ilz nous peurent suivir à-val ledit +fleuve, ilz nous suivirent. Et tant fumes que nous arrivames à notredit +gallion le Lundi quatriéme jour d'Octobre. + + + + +_Retour de Jacques Quartier au port de Sainte-Croix aprés avoir été à_ +Hochelaga: _Sauvages gardent les tétes de leurs ennemis: Les_ Toudamans +_ennemis des_ Canadiens. + +CHAP. XVIII + +LE Mardi cinquiéme jour dudit mois d'Octobre nous fimes voiles, & +appareillames avec nôtre dit gallion & barques pour retourner à la +province de Canada, au port de Sainte-Croix où étoient demeurez noditz +navires: & le septiéme jour nous vimmes poser le travers d'une riviere, +qui vient devers le Nort sortant audit fleuve, à l'entour de laquelle y +a quatre petites iles, & pleines d'arbres. Nous nommames icelle riviere, +_La riviere de Fouez (je croy qu'il veut dire Foix)_. Et pource que +l'une d'icelles iles s'avance audit fleuve, & la voit-on de loin, ledit +Capitaine fit planter une belle Croix sur la pointe d'icelle, & commanda +apporter les barques, pour aller avec marée dedans icelle riviere, pour +voir le parfond & nature d'icelle. Et nagerent celui jour à-mont ledit +fleuve. Mais parce qu'elle fut trouvée de nulle experience, ni profonde, +retournerent, & appareillames pour aller à-val. + +Le Lundy unziéme jour d'Octobre nous arrivames au hable de Sainte-Croix +où étoient noz navires, & trouvames que les Maitres & marinier qui +étoient demeurés avoient fait un Fort devant lédits navires tout clos de +grosse pieces de bois plantées debout joignant les unes aux autres, & +tout à l'entour garni d'artillerie, & bien en ordre pour se defendre +contre tout le païs. Et tout incontinent que le Seigneur du païs fut +averti de nôtre venuë, vint le lendemain accompagné de _Taiguragni & +Domagaya_, & plusieurs autres pour voir ledit Capitaine, & lui firent +une merveilleuse féte, feignans avoir grand joye de sa venuë, lequel +pareillement leur fit assez bon recueil, toutefois qu'ilz ne l'avoient +pas desservi. Le Seigneur _Donnacona_ pria le Capitaine d'aller le +lendemain voir à _Canada_. Ce que lui promit ledit Capitaine. Et le +lendemain treziéme dudit mois le dit Capitaine accompagné des +Gentils-hommes & de cinquante compagnons bien en en ordre allerent voir +ledit _Donnacona_ & son peuple, qui est distant du lieu où étoient noz +navires de demie lieuë, & se nomme leur demeurance _Stadaconé_. Et nous +arrivés audit lieu, vindrent les habitans au devant de nous loin de +leurs maisons d'un jet de pierre, ou mieux; & là se rangerent & assirent +à leur mode & façon de faire, les hommes d'une part & les femmes de +l'autre debout, chantans & dansans sans cesse. Et apres qu'ilz +s'entrefurent saluez & fait chere les uns aux autres, le Capitaine donna +és hommes des couteaux & autre chose de peu de valeur, & fit passer +toutes les femmes & filles pardevant lui, & leur donna à chacune une +bague d'étain, dequoy ilz remercierent ledit Capitaine qui fut par ledit +_Donnacona & Taiguragni_ mené voir leurs maisons, léquelles étoient bien +étotées de vivres selon leur sorte pour passer leur hiver. Et fut par +ledit _Donnacona_ montré audit Capitaine les peaux de cinq tétes +d'hommes étenduës fur des bois, comme peaux de parchemin: & nous dit que +c'étoit des _Toudamans_ de devers le Su, qui leur menoient +continuellement la guerre. Outre nous fut dit qu'il y a deux ans passez +que lédits _Toudamans_ les vindrent assaillir jusques dedans ledit +fleuve à une ile qui est le travers du _Saguenay_, où ils étoient à +passer la nuit tendans aller à _Hongnedo_ leur mener guerre avec environ +deux cens personnes tant hommes, femmes qu'enfans, léquels furent +surpris en dormant dedans un Fort qu'ils avoient fait: où mirent léditz +_Todamans_ le feu tout à l'entour, & comme Ilz sortoient les tuerent +tous reservez cinq, qui échapperent. De laquelle détrousse se plaignent +encore fort, nous montrans qu'ils en auroient vengeance. Apres léquelles +choses veuës nous retirames en noz navires. + + + + +_Voyage de Champlein depuis le Port de Sainte-Croix jusques au Saut de +la grande riviere, où sont remarquées les rivieres, iles, & autres +choses qu'il a découvertes audit voyage: & particulierement la riviere, +le peuple, & le pays des_ Iroquois. + +CHAP. XIX + +PAR le rapport des quatre derniers chapitres nous avons veu que (contre +l'opinion de Champlein) le Capitaine Jacques Quartier a penetré dans la +grande riviere jusques où il est possible d'aller. Car de gaigner le +dessus du Saut, qui dure une lieuë, tombant toujours ladite riviere en +precipices & parmi les roches, il n'y a pas de moyen avec bateaux. Aussi +le méme Champlein ne l'a point fait: & ne recite point de plus grandes +merveilles de cette riviere que ce que nous avons entendu par le recit +dudit Quartier. Mais il ne nous faut pourtant negliger ce qu'il nous en +a laissé par écrit. Car on pourroit paraventure accuser iceluy Quartier +d'avoir fait à croire ce qu'auroit voulu, & par le temoignage & rapport +d'un qui ne sçavoit point la verité de ses découvertes la chose sera +mieux confirmée. Car _En la bouche de deux ou trois témoins toute parole +sera resolue & arretée_. Joint qu'en un voyage de quelques deux cens +lieuës qu'il y a depuis Sainte-Croix jusques audit Saut, ledit Champlein +a remarqué des choses à quoy ledit Quartier n'a pas pris garde. Oyons +donc ce qu'il dit en la relation de son voyage. + +Le Mercredy vint-quatriéme jour du mois de Juin, nous partimes dudit +Sainte-Croix, où nous retardames une marée & demie, pour le lendemain +pouvoir passer de jour, à cause de la grande quantité de rochers qui +sont au travers de ladite riviere (chose étrange à voir) qui asseche +préque toute la basse mer: Mais à demi flot, l'on peut commencer à +passer librement, toutefois il faut y prendre bien garde avec la sonde à +la main. La mer y croit prés de trois brasses & demie. Plus nous allions +en avant & plus le païs est beau: nous fumes à quelque cinq lieues & +demie mouiller l'ancre à la bende du Nort. Le Mercredi ensuivant nous +partimes de cedit lieu, qui est païs plus plat que celui de devant, +plein de grande quantité d'arbres comme à Sainte-Croix: Nous passames +prés d'une petite ile qui étoit remplie de vignes, & vimmes mouiller +l'ancre à la bende du Su, prés d'un petit côteau: mais étant dessus ce +sont terres unies. Il y a une autre petite ile à trois lieuës de +Sainte-Croix, proche de la terre du Su. Nous partimes le Jeudi ensuivant +dudit côteau, & passames prés d'une petite ile, qui est proche de la +bende du Nort, où je fus à quelques six petites rivieres, dont il y en a +deux qui peuvent porter batteaux assez avant, & une autre qui a quelque +trois cens pas de large: à son entrée il y a quelques iles, & va fort +avant dans terre: C'est la plus creuse de toutes les autres, léquelles +sont fort plaisantes à voir, les terres étans pleines d'arbres qui +ressemblent à des noyers, & en ont la méme odeur, mais je n'y ay point +veu de fruit, ce qui me met en doute. Les Sauvages m'ont dit qu'il porte +son fruit comme les nôtres. Passant plus outre, nous rencontrames une +ile, qui s'appelle _Saint Eloy_, & une autre petite ile, laquelle est +tout proche de la terre du Nort. Nous passames entre ladite ile & ladite +terre du Nort, où il y a de l'une à l'autre quelques cent cinquante pas. +De ladite ile jusques à la bande du Su une lieue & demie passames proche +d'une riviere, où peuvent aller les Canots. Toute cette côte du Nort est +assez bonne. L'on y peut aller librement, neantmoins la sonde à la main, +pour eviter certaines pointes. Toute cette côte que nous rangeames est +sable mouvant, mais entrant quelque peu dans les bois la terre est +bonne. Le Vendredi ensuivant nous partimes de cette ile, côtoyans +toujours la bende du Nort tout proche terre, qui est basse, & pleine de +tous bons arbres & en quantité jusques aux trois rivieres, où il +commence d'y avoir temperature de temps, quelque peu dissemblable à +celuy de Saincte-Croix, d'autant que les arbres y sont plus avancez +qu'en aucun lieu que j'eusse encore veu. Des trois rivieres jusques à +Sainte-Croix il y a quinze lieuës. En cette riviere il y a six iles, +trois déquelles sont fort petites, & les autres de quelque cinq à six +cens pas de long, fort plaisantes & fertiles pour le peu qu'elles +contiennent. Il y en a une au milieu de ladite riviere qui regarde le +passage de celle de _Canada_, & commande aux autres éloignées de la +terre, tant d'un côté que d'autre de quatre à cinq cens pas. Elle est +élevée du côté du su, & va quelque peu en baissant du côté du Nort: Ce +seroit à mon jugement un lieu propre pour habiter, 7 pourroit-on le +fortifier promptement, car sa situation est forte de foy, & proche d'un +grand lac qui n'en est qu'à quelques quatre lieuës, lequel préque joint +la riviere du _Saguenay_, selon le rapport des Sauvages qui vont prés de +cent lieuës au Nort, & passent nombre de Sauts, puis vont par terre +quelques cinq ou six lieuës, & entrent dedans un lac, d'où ledit +_Saguenay_ prend la meilleure part de sa source, & lédits Sauvages +viennent dudit lac à _Tadoussac_. Aussi que l'habitation des trois +rivieres seroit un bien pour la liberté de quelques nations qui n'osent +venir par là, à-cause dédits _Iroquois_ leurs ennemis, qui tiennent +toute ladite riviere de _Canada_ bordée: mais étant habité, on pourroit +rendre lédits _Iroquois_ & autres Sauvages amis, ou à tout le moins souz +la faveur de ladite habituation lédits Sauvages viendroient librement +sans crainte & danger, d'autant que ledit lieu des trois rivieres est un +passage. Toute la terre que je veis à la terre du Nort est sablonneuse. +Nous entrames environ une lieuë dans ladite riviere, 8 ne peumes passer +plus outre, à-cause du grand courant d'eau. Avec un esquif nous fumes +pour voir plus avant, mais nous ne fimes pas plus d'une lieuë que nous +rencontrames un Saut d'eau fort étroit, comme de douze pas; ce qui fut +occasion que nous ne peumes passer plus outre. Toute la terre que je vis +aux bords de ladite riviere va en haussant de plus en plus, qui est +remplie de quantité de sapins, & cyprez, & fort peu d'autres arbres. + +Le Samedi ensuivant nous partimes des trois rivieres & vimmes mouiller +l'ancre à un lac où il y a quatre lieuës. Tout ce païs depuis les trois +rivieres jusques à l'entrée dudit lac, est terre à fleur d'eau, & du +côté du Su quelque peu plus haute. Ladite terre est tres-bonne & la plus +plaisante que nous eussions encores veuë, les bois y sont assez clairs, +qui fait que l'on les pourroit traverser aisément. Le lendemain +vint-neufiéme de Juin nous entrames dans le lac, qui à quelque quinze +lieuë de long, & quelques sept ou huit lieuës de large. A son entré du +côté du Su environ une lieuë il y a une riviere qui est assez grande, & +va dans les terres quelques soixante ou quatre-vints lieuës, & +continuant du méme côté il y a une autre petite riviere qui entre +environ deux lieues en terre, & sort de dedans un autre petit lac qui +peut contenir quelques trois ou quatre lieues du côté du Nort, où la +terre y est parfois fort haute, on voit jusques à quelques vint lieues, +mais peu à peu les montagnes viennent en diminuant vers l'Ouest comme +païs plat. Les Sauvages disent que la pluspart de ces montagnes sont +mauvaises terres. Ledit lac a quelques trois brasses d'eau par où nous +passames, qui fut préque au milieu. La longueur git d'Est & Ouest, & la +largeur du Nort au Su. Je croy qu'il ne laisseroit d'y avoir de bons +poissons, comme les especes que nous avons pardeça. Nous le traversames +en ce méme jour & vimmes mouiller l'ancre environ deux lieuës dans la +riviere qui va au haut, à l'entrée de laquelle il y a trente petites +iles, selon ce que j'ay peu voir, les unes sont de deux lieuës, d'autres +de lieuë & demie, &U quelques unes moindres, léquelles sont remplies de +quantité de Noyers, qui ne sont gueres differens de nôtres, & croy que +les noix en sont bonnes en leur saison. J'en vis en quantité souz les +arbres, qui étoient de deux façons, les unes petites & les autres +longues, comme d'un pouce, mais elles étoient pourries. Il y a aussi +quantité de vignes sur le bord dédites iles; mais quand les eaux sont +grandes, la plupart d'icelles sont couvertes d'eau, & ce païs est +encores meilleur qu'aucun autre que j'eusse veu. Le dernier de Juin nous +en partimes, & vimmes passer à l'entree de la riviere des _Iroquois_, où +étoient cabannez & fortifiez les Sauvages qui leur alloient faire la +guerre. Leur forteresse est faite de quantité de battons fort pressez +les uns contre les autres, laquelle vient joindre d'un côté sur le bord +de la grande riviere, & l'autre sur le bord de la riviere des +_Iroquois_, & leurs canots arrengez les uns contre les autres sur le +bord, pour pouvoir promptement fuir, si d'aventure ils sont surprins des +_Iroquois_: car leur forteresse est couverte d'écorces de chénes, & ne +leur sert que pour avoir le temps de s'embarquer: Nous fumes dans la +riviere des _Iroquois_ quelques cinq ou six lieuës, & ne peumes passer +plus outre avec notre barque, à-cause du grand cours d'eau qui descend, +& aussi que l'on ne peut aller par terre & tirer la barque pour la +quantité d'arbres qui sont sur le bord. Voyans ne pouvoir avancer +davantage, nous primmes nôtre équif pour voir si le courant étoit plus +addoucy, mais allant à quelques deux lieuës il étoit encores plus fort, +& ne peumes avancer plus avant. Ne pouvans faire autre chose nous nous +en retournames en notre barque. Toute cette riviere est large de +quelques trois à quatre cens pas, fort saine. Nous y vimmes cinq iles, +distantes les unes des autres d'un quart ou demie lieuës, ou d'une lieuë +au plus: une déquelles contient une lieuë, qui est la plus proche; & les +autres sont fort petites. Toutes ces terres sont couvertes d'arbres, & +terres basses, comme celles que j'avois veu auparavant, mais il y a plus +de sapins & cyprez qu'aux autres lieux. La terre ne laisse d'y estre +bonne bien qu'elle soit quelque peu sablonneuse. Cette riviere va comme +au Surouest. Les Sauvages disent, qu'à quelques quinze lieuës d'où nous +avons esté, il y a un saut qui vient de fort haut, où ils portent leurs +Canots pour le passer environ un quart de lieuë, & entrent dedans un +lac, où à l'entrée il y a trois iles; & étans dedans ils en rencontrent +encores quelques-unes. Il peut contenir quelques quarante ou cinquante +lieuës de long, & de large quelques vint-cinq lieuës, dans lequel +descendent quantité de rivieres jusques au nombre de dix, léquelles +portent canots assés avant. Puis venant à la fin dudit lac, il y a un +autre saut, & rentrent dedans un autre lac, qui est de la grandeur du +premier, au bout duquel sont cabannez les _Iroquois_. Ils disent aussi +qu'il y a une riviere que va rendre à la côte de la Floride, d'où il +peut avoir dudit dernier lac quelques cent lieues. Tout le païs des +_Iroquois_ est quelque peu montagneux, neantmoins tres bon, temperé, +sans beaucoup d'hiver, que fort peu. + + + + +_Arrivée au saut: Sa description, & ce qui s'y void de remarquable: Avec +le rapport des Sauvages touchant la fin ou plustot l'origine de la +grande riviere._ + +CHAP. XX + +AU partir de la riviere des _Iroquois_, nous fumes mouiller l'ancre à +trois lieues de là, à la bende du Nort. Tout ce païs est une terre +basse, remplie de toutes les sortes d'arbres que j'ay dit ci-dessus. Le +premier jour de Juillet, nous côtoyames la bende du Nort où le bois y +est fort clair plus qu'en aucun lieu que nous eussions encores veu +auparavant, & toute bonne terre pour cultiver. Je me mis dans un canot à +la bende du Su, ou je veis quantité d'elles, léquelles sont fort +fertiles en fruits comme Vignes, Noix, Noizettes, & une maniere de fruit +qui semble à Chataignes, Cerises, Chénes, Trembles, Pible, Houblon, +Frene, Erable, Hetre, Cyprez, fort peu de Pins & Sapins: il y a aussi +d'autres arbres que je ne conois point, léquels sont fort aggreables. Il +s'y trouve quantité de Fraizes, Framboises, Grozelles rouges vertes & +bleuës, avec force petits fruits qui y croissent parmi grande quantité +d'herbages. Il y a aussi plusieurs bétes sauvages, comme Orignacs, +Cerfs, Biches, Daims, Ours, Porc-epics, Lapins, Renards, Castors, +Loutres, Rats musquets, & quelques autre sortes d'animaux que je ne +conois point, léquels sont bons à manger, & dequoy vivent les Sauvages. +Nous passames contre une ile qui est fort aggreable, & contient quelques +quatre lieues de long, & environ demie de large. Je veis à la bende du +Su deux hautes montagnes, qui paroissoient comme à quelques vint lieues +dans les terres. Les Sauvages me dirent que c'étoit le premier saut de +ladite riviere des _Iroquois_. Le Mercredi ensuivant nous partimes de ce +lieu, & fimes quelques cinq ou six lieues, nous vimes quantité d'iles. +La terre y est fort basse, & sont couvertes de bois, ainsi que celles de +la riviere des _Iroquois._ Le jour ensuivant nous fimes quelques lieues, +& passames aussi par quantité d'autres iles qui sont tres-bonnes & +plaisantes, pour la quantité des prairies qu'il y a tant du côté de +terre ferme, que des autres iles: & tous les bois y sont fort petits, au +regard de ceux que nous avions passé. En fin nous arrivames cedit jour à +l'entrée du saut, avec vent en poupe, & rencontrames une ile qui est +préque au milieu de ladite entrée, laquelle contient un quart de lieuë +de long, & passames à la bende du Su de ladite ile, où il n'y avoit que +de trois à quatre ou cinq pieds d'eau, & aucunes fois une brasse ou +deux, & puis tout à un coup n'en trouvions que trois ou quatre pieds. Il +y a force rochers, & petites iles, où il n'y a point de bois, & sont à +fleur d'eau. Du commencement de la susdite ile, qui est au milieu de +ladite entrée, l'eau commence à venir de grande force: bien que nous +eussions le vent fort bon, si ne peumes nous en toute nôtre puissance +beaucoup avancer; toutefois nous passames ladite ile qui est à l'entrée +dudit saut. Voyans que nous ne pouvions avancer, nous vimmes mouiller +l'ancre à la bende du Nort, contre une petite ile qui est fertile en la +pluspart des fruits que j'ay dit ci-dessus: Nous appareillames aussitôt +nôtre esquif, que l'on avoit fait faire exprés pour passer ledit saut: +dans lequel nous entrames ledit sieur du Pont & moy; avec quelques +autres Sauvages que nous avions menez pour nous montrer le chemin. +Partans de notre barque, nous ne fumes pas trois cens pas qu'il nous +fallut descendre, & quelques Matelots se mettre à l'eau pour passer +nôtre esquif. Le canot des Sauvages passoit aisément. Nous rencontrames +une infinité de petits rochers, qui étoient à fleur d'eau, où nous +touchions souventefois, & des iles en grand nombre grandes & petites, +voire si grande, qu'on ne les peut à peine conter, léquelles passées il +y a une maniere de lac, où sont toutes ces iles, lequel peut contenir +quelques cinq lieuës de long, & préque autant de large, où il y a +quantité de petites iles qui sont rochers. Il y a proche dudit saut une +montagne qui découvre assez loin dans lédites terres, & une petite +riviere qui vient de ladite montagne tomber dans le lac. L'on voit du +côté du Su quelques trois ou quatre montagnes qui paroissent comme à +quelque quinze ou seize lieuës dans les terres. Il y a aussi deux +rivieres, l'une qui va au premier lac de la riviere des _Iroquois_, par +où quelquefois les _Algoumequins_ leur vont faire la guerre, & l'autre +qui est proche du saut qui va quelque peu dans les terres. Venans à +approcher dudit saut avec nôtre petit esquif, & le canot, je vous +asseure que jamais je ne vis un torrent d'eau déborder avec une telle +impetuosité comme il fait, bien qu'il ne soit pas beaucoup haut, n'étant +en d'aucuns lieux que d'une brasse ou deux, & au plus de trois: il +descend comme de degré en degré & en chaque lieu où il y a quelque chose +de hauteur il s'y fait un ébouillonnement étrange de la force & roideur +que va l'eau en traversant ledit saut, qui peut contenir une lieuë: il y +a force rochers de large, & environ le milieu il y a des iles qui sont +fort étroites & fort longues, où il y a saut tant du côté dédites iles +qui sont au Su, comme du côté du Nort, où il fait si dangereux, qu'il +est hors de la puissance d'hommes d'y passer un bateau, pour petit qu'il +soit. Nous fumes par terre dans les bois pour en voir la fin, où il y a +une lieuë, & où l'on ne voit plus de rochers ni de sauts, mais l'eau y +va si vite qu'il est impossible de plus; & ce courant contient quelques +trois ou quatre lieuës. Outre ce saut premier il y en a dix autres, la +pluspart difficiles à passer de façon que ce seroit de grandes peines & +travaux pour pouvoir voir, & faire ce que l'on pourroit se promettre par +bateau, si ce n'étoit À grands fraiz & dépens, & encores en danger de +travailler en vain: mais avec les canots des Sauvages l'on peut aller +librement & promptement en toutes les terres, tant aux petites rivieres +comme aux grandes: Si bien qu'en se gouvernant par le moyen dédits +Sauvages & de leurs canots, l'on pourra voir tout ce qui se peut, bon & +mauvais, dans un an ou deux. Tout ce peu de païs du côté dudit saut que +nous traversames par terre, est bois fort clair, où l'on peut aller +aisément avec armes sans beaucoup de peine: l'air y est plus doux & +temperé, & de meilleure terre qu'en lieu que j'eusse veu, où il y a +quantité de bois & fruits, comme en tous les autres lieux ci-dessus, & +est par les quarante-cinq degrés & quelques minutes. Voyans que nous ne +pouvions faire davantage, nous en retournames en nôtre barque, où nous +interrogeames les Sauvages que nous avions, de la fin de la riviere, que +je leur fis figurer de la main, & de quelle partie procedoit sa source. +Ilz nous dirent que passé le premier saut que nous avions veu, ilz +faisoient quelques dix ou quinze lieuës avec leurs canots dedans la +riviere, où il y a une riviere qui va en la demeure des _Algoumequins_; +qui sont à quelques soixante lieues éloignez de la grande riviere; & +puis ilz venoient à passer cinq sauts, léquels peuvent contenir du +premier au dernier huit lieues, déquels il y en a deux où ilz portent +leurs canots Pour les passer, chaque saut peut tenir quelque demi quart +de lieue, ou un quart au plus. Et puis ilz viennent dedans un lac, qui +peut tenir quelques quinze ou seize lieues de long. Delà ilz rentrent +dedans une riviere, qui peut contenir une lieue de large, & font quelque +deux lieues dedans, & puis r'entrent dans un autre lac de quelques +quatre ou cinq lieues de long; venant au bout duquel ilz passent cinq +autres sauts, distans de premier au dernier quelques vint-cinq ou trente +lieues, dont il y en a trois où ilz portent leurs canots pour les +passer, & les autres deux ilz ne les font que trainer dedans l'eau, +d'autant que le cours n'y est si fort ne mauvais comme aux autres. De +tous ces sauts aucun n'est si difficile à passer comme celui que nous +avons veu. Et puis ilz viennent dedans un lac qui peut tenir quelques +quatre-vints lieues de long, où il y a quantité d'iles, & qu'au bout +d'icelui l'eau y est salubre, & l'hiver doux. A la fin dudit lac, ilz +passent un saut, qui est quelque peu élevé, où il y a peu d'eau, +laquelle descend: là ilz portent leurs canots par terre environ un quart +de lieuë pour passer ce saut. De là entrent dans un autre lac qui peut +tenir quelques soixante lieuës de long, & que l'eau en est fort salubre. +Etans à la fin ilz viennent à un détroit qui contient deux lieuës de +large, 7 va assez avant dans les terres: Qu'ilz n'avoient point passé +plus outre, & n'avoient veu la fin d'un lac qui est à quelque quinze ou +seize lieuës d'où ils ont été, ni que ceux qui leur avoient dit eussent +veu homme qui l'eust veu, d'autant qu'il est si grand, qu'ilz ne se +hazarderont pas de se mettre au large, de peur que quelque tourmente, ou +coup de vent, ne les surprint: Disent qu'en été le Soleil se couche au +Nort dudit lac, & en l'hiver il se couche comme au milieu: que l'eau y +est tres-mauvaise, comme celle de cette mer. Je leur demanday, si depuis +cedit lac dernier qu'ils avoient veu, l'eau descendoit toujours dans la +riviere venant à _Gachepé_: ilz me dirent que non, que depuis le +troisiéme lac, elle descendoit seulement venant audit _Gachepé_, mais +que depuis le dernier saut, qui est quelque peu haut, comme j'ay dit, +que l'eau étoit préque pacifique, & que ledit lac pouvoit prendre cours +par autres rivieres, léquelles vont dedans les terres, soit au Su ou au +NOrt, dont il y en a quantité qui y refluent, & dont ilz ne voyent point +la fin. + + + + +_Retour du Saut à_ Tadoussac, _avec la confrontation du rapport de +plusieurs Sauvages, touchant la longueur, & commencement de la grande +riviere de_ Canada: _Du nombre des Sauts & Lacs qu'elle traverse._ + +CHAP. XXI + +NOUS partimes dudit lac le Vendredi quatriéme jour de juillet, & +revimmes cedit jour à la riviere des _Iroquois_. Le Dimanche ensuivant +nous en partimes, & vimmes mouiller l'ancre au lac. Le Lundi ensuivant +nous fumes mouiller l'ancre aux trois rivieres. Cedit jour nous fimes +quelques quatre lieuës pardela lesdites trois rivieres. Le Mardi +ensuivant nous vimmes à _Kebec_, & le lendemain nous fumes au bout de +l'ile d'Orléans, où les Sauvages vindrent à nous, qui étoient cabannez à +la gran'terre du Nort. Nous interrogeames deux ou trois _Algoumequins_, +pour sçavoir s'ilz se conformeroient avec ceux que nous avions +interrogez, touchant la fin & le commencement de Ladite riviere de +_Canada_. Ilz dirent, comme ilz l'ont figuré, que passé le saut que nous +avions veu, environ deux ou trois lieues, il y a une riviere en leur +demeure, qui est à la bende du Nort, continuant le chemin dans ladite +grande riviere, ilz passent un saut, où ilz portent leurs canots, & +viennent à passer cinq autres sauts, léquels peuvent contenir du premier +au dernier quelques neuf ou dix lieues, & que lédits sauts ne sont point +difficiles à passer, & ne font que trainer leurs canots en la pluspart +dédits sauts horsmis à deux où ilz les portent. De-là viennent à entrer +dedans une riviere, qui est comme une maniere de lac, laquelle peut +contenir quelque six ou sept lieuës, & puis passent cinq autres sauts, +où ilz trainent leurs canots comme ausdits premiers, horsmis à deux, où +ilz les portent comme aux premiers, & que du premier au dernier il y a +quelques vint ou vint-cinq lieuës: puis viennent dedans un lac qui +contient quelques cent cinquante lieuës de long, & quelques quatre ou +cinq lieues à l'entrée dudit lac il y a une riviere qui va aux +_Algoumequins_ vers le Nort: Et une autre qui va aux _Iroquois_ par où +lédits _Algoumequins & Iroquois_ se font la guerre. Et un peu plus haut +à la bende du Su dudit lac, il y a une autre riviere qui va aux +_Iroquois_: puis venant à la fin dudit lac, ilz rencontrent un autre +saut, où ils portent leurs canots: de là ils entrent dedans un autre +tres-grand lac, qui peut contenir autant comme le premier. Ilz n'ont été +que fort peu dans ce dernier; & ont ouï dire qu'à la fin dudit lac il y +a une mer, dont ilz n'ont veu la fin, ne ouï dire qu'aucun l'ait veuë. +Mais que là où ils ont été, l'eau n'est point mauvaise, d'autant qu'ilz +n'ont point avancé plus haut, & que le cours de l'eau vient du côté du +Soleil couchant venant à l'orient, & ne sçavent si passé ledit lac +qu'ils ont veu, il y a autre cours d'eau qui aille du côté de +l'Occident: que le Soleil se couche à main droite dudit lac, qui est +selon mon jugement au Norouest, peu plus ou moins, & qu'au premier l'eau +ne gele point, ce qui fait juger que le temps y est temperé, & que +toutes les terres des _Algoumequins_ est terre basse, remplie de fort +peu de bois, & du côté des _Iroquois_ est terre montagneuse, neantmoins +elles sont tres-bonnes & fertiles, & meilleures qu'en aucun endroit +qu'ils ayent veu. Lédits _Iroquois_ se tiennent à quelques cinquante ou +soixante lieuës dudit grand lac. Voilà au certain ce qu'ilz m'ont dit +avoir veu, qui ne differe que bien peu au rapport des premiers. + +Cedit jour nous fumes proches de l'ile au Coudre, comme environ trois +lieuës. Le Jeudi dixiéme dudit mois, nous vimmes à quelque lieuë & demie +de l'ile au Liévre, du côté du Nort, ou il vint d'autres Sauvages en +nôtre barque, entre léquels il y avoit un jeune homme _Algoumequin_, qui +avoit fort voyagé dedans ledit grand lac. Nous l'interrogeames fort +particulierement comme nous avions fait les autres Sauvages. Il nous +dit, que passé ledit saut que nous avions veu, à quelques deux ou trois +lieuës, il y a une riviere qui va ausdits _Algoumequins_, où ilz sont +cabannez, & qu'allant en ladite grande riviere il y a cinq sauts, qui +peuvent contenir du premier au dernier quelques huit ou neuf lieues, +dont il y en a trois où ilz portent leurs canots, & deux autres où ilz +les trainent: que chacun dédits sauts peut tenir un quart de lieuë De +long, puis viennent dedans un lac qui peut contenir quelque quinze +lieuës. Puis ilz passent cinq autres sauts, qui peuvent contenir du +premier au dernier quelques vint à vint-cinq lieuës, où il n'y a que +dessus des dits sauts qu'ils passent avec leurs canots. Aux autres trois +ilz ne les font que trainer. De-là ils entrent dedans un grandissime +lac, qui peut contenir quelques trois cens lieuës de long. Avançant +quelques cent lieuës dans ledit lac, ilz rencontrent une ile qui est +fort grande, où au delà de ladite ile, l'eau est salubre; mais que +passant quelques cent lieuës plus avant, l'eau est encore plus mauvaise: +Arrivant à la fin dudit lac, l'eau est du tout salée: Qu'il y a un saut +qui peut contenir une lieue de large, d'ou il descend un grandissime +courant d'eau dans ledit lac. Que passé ce saut, on ne voit plus la +terre, ni d'un côté ni d'autre, sinon une mer si grande qu'ilz n'en ont +point veu la fin, ni ouï dire qu'aucun l'ait veuë: Que le Soleil se +couche à main droite dudit lac, & qu'à son entrée il y a une riviere qui +va aux _Algoumequins_, & l'autre aux _Iroquois_, par où ilz se font la +guerre. Que la terre des _Iroquois_ est quelque peu montagneuse, +neantmoins fort fertile, où il y a quantité de blé d'Inde, & autres +fruits qu'ilz n'ont point en leur terre. Que la terre des _Algoumequins_ +est basse & fertile. Je leur demanday s'ilz n'avoient point conoissance +de quelque mine. Ilz nous dirent, qu'il y a une nation qu'on appelle les +bons _Iroquois_, qui viennent pour troquer des marchandises que les +vaisseaux François donnent aux _Algoumequins_, léquelz disent qu'il y a +à la partie du Nort une mine de franc cuivre, dont ilz nous en ont +montré quelques brasselets qu'ils avoient eu dédits bons _Iroquois_: Que +si l'on y vouloit aller ils y meneroient ceux qui seroient deputez pour +cet effet. Voila tout ce j'ay peu apprendre des uns & des autres, ne se +differans que bien peu, sinon que les seconds qui furent interrogez +dirent n'avoir point beu de l'eau salée, aussi ilz n'ont pas été si loin +dans ledit lac comme les autres: & different quelque peu de chemin, les +uns le faisans plus court, & les autres plus long: De façon que selon +leur rapport, du saut où nous avons été, il y a jusques à la mer salée, +qui peut étre celle du Su, quelques quatre cens lieuës. Le Vendredi +onziéme dudit mois nous fumes de retour à _Tadoussac_ ou étoit nôtre +vaisseau, le 16e jour apres la departie. + + + + +_Description de la grande riviere de_ Canada, & _autres qui s'y +deschargent: Des peuples qui habitent le long d'icelle: Des fruits de la +terre: Des bétes & oyseaux: & particulierement d'une béte à deux piez: +Des poissons abondant en ladite grande grande riviere._ + +CHAP. XXII + +APRES avoir parcouru la grande riviere de _Canada_ jusques au premier & +grand saut, & r'amené noz voyageurs un chacun en son lieu, sçavoir le +Capitaine Jacques Quartier au port Sainte-Croix, & Champlein à +_Tadoussac_, il est besoin, utile, & necessaire de sçavoir le +comportement de noz François, ce qui leur arriva, & leurs diverses +fortunes, durant un hiver & un printemps ensuivant qu'ilz passerent +audit port Sainte-Croix. Et quant audit Champlein nous nous contenterons +de le r'amener de _Tadoussac_ en France (par-ce qu'il n'a point hiverné +en ladite riviere de _Canada_) apres que nous aurons combattu le +_Gougou_, é dissipé les Chimeres des Armouchiquois. + +Mais avant que ce faire nous reciterons ce que ledit Capitaine Quartier +rapporte en general des merveilles du grand fleuve de _Canada_ ensemble +de la riviere de _Saguenay_, & de celle des Iroquois, afin de confronter +le dis cours qu'il en a fait avec ce qu'en a écrit ledit Champlein +duquel nous avons rapporté les paroles ci-dessus. + +Ledit fleuve donc (ce dit-il) commence (passée l'ile de l'Assumption) le +travers des hautes montagnes de _Hongnedo_ & des sept iles: & y a de +distance en travers trente-cinq ou quarante lieuës, & y a au parmi plus +de deux cens brasses de parfond. Le plus parfond, & le plus seur à +naviger est du côté devers le Su, & devers le Nort, sçavoir es dites +sept iles y a d'un côté & d'autre environ sept lieuës loin dédites iles +des grosses rivieres qui descendent des monts du _Saguenay_, léquelles +font plusieurs bancs à la mer fort dangereux. A l'entrée dédites +rivieres avons veu grand nombre de Baillames, & Chevaux de mer. + +Le travers dédites iles y a une petite riviere qui va trois ou quatre +lieuës en la terre pardessus les marais, en laquelle y a un merveilleux +nombre de tous oyseaux de riviere. Depuis le commencement dudit fleuve +jusques à _Hochelaga_ y a trois cens lieuës & plus: & le commencement +d'icelui à la riviere qui vient du _Saguenay_, laquelle sort d'entre +hautes montagnes, & entre dedans ledit fleuve auparavant qu'arriver à la +province de _Canada_, de la bende de vers le Nort. Et est icelle riviere +fort profonde, étroite & dangereuse à naviger. + +Apres ladite riviere est la province de _Canada_ où il y a plusieurs +peuples par villages non clos. Il y a aussi és environs dudit _Canada_ +dedans ledit fleuve plusieurs iles tant grandes que petites. Et entre +autres y en a une qui contient plus de dix lieuës de long, laquelle est +pleine de beaux & grans arbres, & force vignes. Il y a passage des ceux +côtez d'icelle. Le meilleur & le plus seur est du côté devers le Su. Et +au bout d'icelle ile vers l'Ouest y a un affourq d'eau bel & delectable +pour mettre navires: auquel il y a un détroit dudit fleuve fort courant +& profond, mais il n'a de large qu'environ un tiers de lieuë: le travers +duquel y a une terre double de bonne hauteur toute labourée, aussi bonne +terre qu'il soit possible de voir. Et là est la ville & demeurance du +seigneur _Donnacona_ & de nos hommes qu'avions prins le premier voyage: +laquelle demeurance se nomme _Stadaconé_. Et auparavant qu'arriver audit +lieu y a quatre peuples & demeurances, sçavoir _Ajoasté, Starnatam, +Taisla_, qui est sur une montagne, & _Stadin_, puis ledit lieu de +_Stadaconé_, souz laquelle haute terre vers le Nort est la riviere & +hable de Sainte-Croix: auquel lieu avons eté depuis le quinziéme jour de +Septembre jusques au sixiéme jour de May mil cinq cens trente six: +auquel lieu les navires demeurerent à sec, comme cy-devant est dit: +Passé ledit lieu est la demeurance du peuple de _Tequenouday_, & de +_Hochelay_: lequel _Tequenouday_ est une montagne, & l'autre un plain +païs. + +Toute la terre des deux côtez dudit fleuve jusques à _Hochelaga_, outre, +est aussi belle & unie que jamais homme regarda. Il y a aucunes +montagnes assez loin dudit fleuve qu'on voit par sus lédites terre, +déquelles il descend plusieurs rivieres qui entrent dans ledit fleuve. +Toute cette dite terre est couverte & pleine de bois de plusieurs +sortes, & force vignes, excepté à-l'entour des peuples, laquelle ilz ont +désertée pour faire leur demeurance & labeur. Il y a grand nombre de +grands cerfs, daims, ours, & autres bétes. Nous y avons veu les pas +d'une béte qui n'a que deux piez, laquelle nous avons suivie longuement +pardessus le sable & vaze, laquelle a les piez en cette façon, grans +d'une paume & plus. Il y a force Louëres, Biévres, Martres, Renars, +Chats sauvages, Liévres, Connins, Escurieux, Rats, léquels sont gros à +merveilles, & autres sauvagines. Ilz s'accoutrent des peaux d'icelles +bétes, parce qu'ilz n'ont nuls autres accoutremens. Il y a grand nombre +d'oiseau: sçavoir Gruës, Outardes, Cygnes, Oyes sauvages blanches & +grises, Cannes, Cannars, Merles, Mauvis, Tourtres, Ramiers, +Chardonnerets, Tarins, Serins, Linottes, Rossignols, Passes solitaires, +& autres oyseaux comme en France. + +Aussi, comme par ci-devant est fait mention és chapitres precedens, +cedit fleuve est le plus abondant de toutes sortes de poissons qu'il +soit memoire d'homme d'avoir jamais veu, ni ouï. Car depuis le +commencement jusques à la fin y trouverez selon les saisons la pluspart +des sortes & especes de poisson de la mer & eau douce. Vous trouverez +jusques audit _Canada_ force Baillames, Marsoins, Chevaux de mer, +_Adhothuis_, qui est une sorte de poisson duquel nous n'avions jamais +veu, ni ouï parler. Ilz sont blancs comme nege,& grands comme marsoins, +& ont le cors & la téte comme liévres, léquels se tiennent entre la mer +& l'eau douce, qui commence entre la riviere du _Saguenay & Canada_. +Item y trouverés en Juin, Juillet, & Aoust force maquereaux, Mulets, +Bars, Sartres, grosses Anguilles, & autres poissons. Ayans leur saison +passée y tourverez l'Eplan aussi bon qu'en la riviere de Seine. Puis au +renouveau y a force Lamproyes & Saumons. Passé ledit _Canada_ y a force +Brochets, Truites, Carpes, Brames, & autres poissons d'eau douce, & de +toutes ces sortes de poissons fait ledit peuple de chacun selon leur +saison grosse pécherie pour leur substance &victuaille. + + + + +_De la riviere de_ Saguenay: _Des peuples qui habitent vers son origine: +Autre riviere venant dudit_ Saguenay _au-dessus du saut de la grande +riviere: De la riviere des_ Iroquois _venant de vers la Floride, païs +sans neges ni glaces: Singularitez d'icelui païs: Soupçon sur les +Sauvages de_ Canada: _Guet nocturne: Reddition d'une fille échappée: +Reconciliation des Sauvages avec les François._ + +CHAP. XXIII + +DEPUIS estre arrivez à _Hochelaga_ avec le gallion & les barques, avons +conversé, allé & venu avec les peuples les plus prochains de noz navires +en douceur & amitié, fors que par fois avons eu aucuns differens avec +aucuns mauvais garçons, dont les autre étoient fort marris & courroucéz. +Et avons entendu par le Seigneur _Donnacona, Taiguragni, Domagaya_, & +autres, que la riviere devant-dite' & nommée la riviere du _Saguenay_, +va jusques audit _Saguenay_, qui est loin du commencement de plus d'une +lune de chemin vers l'Ouest-Norouest: & que passé huit ou neuf journées, +elle n'est plus parfonde que par bateaux: mais le droit & bon chemin & +plus seur est par ledit fleuve jusques au-dessus de _Hochelaga_ à une +riviere qui descend dudit _Saguenay_, & entre audit fleuve (ce qu'avons +veu) & que de là sont une lune à y aller. Et nous ont fait entendre +qu'audit lieu les gens sont habillez de draps, comme nous, & y a force +villes & peuples, & bonnes gens, & qu'ils ont quantité d'or & cuivre +rouge. Et nous ont dit que le tour de la terre d'empuis ladite premiere +riviere jusques audit _Hochelaga & Saguenay_ est une ile, laquelle est +circuite & environnée de rivieres & dudit fleuve: & que passé ledit +_Saguenay_ va ladite riviere entrant en deux ou trois grans lacs d'eau +fort larges: puis, que l'on trouve une mer douce, laquelle n'est mention +avoir veu le bout ainsi qu'ils ont ouï par ceux du _Saguenay_: car ilz +nous ont dit n'y avoir été. Outre nous ont donné à entendre qu'au lieu +où avions laissé notre gallion quand fumes à _Hochelaga_ y a une riviere +qui va vers le Surouest, où semblablement sont une lune à aller avec +leurs barques depuis Saincte-Croix jusques à une terre où il n'y a +jamais glaces ni neges, mais qu'en cette dite terre y a guerre +continuelle des uns contre les autres, & qu'en icelle y a Orenges, +Amandes, Noix, Prunes,& autres sortes de fruits & en grande abondance. +Et nous ont dit les hommes & habitans d'icelle terre étre vétus & +accoutrez de peaux comme eux. Apres leur avoir demandé s'il y a de l'or +& du cuivre, nous ont dit que non. J'estime à leur dire, ledit lieu étre +vers le Terre-neuve où sur le Capitaine Jean Verrazan à ce qu'ilz +montrent par leurs signes & merches. + +Et dempuis de jour en autre venoit ledit peuple à noz navires & +apportoient force Anguilles & autres poissons pour avoir de notre +marchandise, dequoy leur étoient baillez couteaux, alenes, patenôtres, & +autres mémes choses, dont se contentoient fort. Mais nous apperceumes +que les deux méchans qu'avions apporté leur disoient & donnoient à +entendre que ce que nous baillions ne valoit rien, & qu'ils auroient +aussitôt des hachots comme des couteaux pour ce qu'ilz nous bailloient, +nonobstant que le Capitaine leur reçut fait beaucoup de presens, & si ne +cessoient à toutes heures de demander audit Capitaine, lequel fut averti +par un Seigneur de la ville de _Hagouchouda_ qu'il se donnât garde de +_Donnacona_, & dédits deux méchans, & qu'ils étoient _Agojuda_ qui est à +dire traitres, & aussi en fut averti par aucuns dudit _Canada_, & aussi +que nous apperceumes de leur malice, par ce qu'ilz vouloient retirer les +trois enfans que ledit _Donnacona_ avoit donné audit Capitaine. Et de ce +fait firent fuir la plus grande des filles, du navire. Apres laquelle +ainsi fuie, fit le Capitaine prendre garde aux autres: & par +l'avertissement dédits _Taiguragni & Domagaya_ s'abstindrent & +deporterent de venir avec nous quatre ou cinq jours, sinon aucuns qui +venoient en grande peur & crainte. + +Mais voyans la malice d'eux, doutans qu'ilz ne songeassent aucune +trahison, & venir avec un amas de gens sur nous, le Capitaine fit +renforcer le Fort tout à l'entour de gros fossez, larges, & parfons, +avec porte à pont-levis & renfort de paux de bois au contraire des +premiers. Et fut ordonné pour le guet de la nuit pour le temps à venir +cinquante hommes à quatre quarts & à chacun changement dédits quarts les +trompettes sonantes. Ce qui fut fait selon ladite ordonnance. Et lédits +_Donnacona, Taiguragni, & Domagaya_ estans avertis dudit renfort, & de +la bonne garde & guet que l'on faisoit, furent courroucez d'étre en la +malgrace du Capitaine, & envoyerent par plusieurs fois de leurs gens: +feignans qu'ils fussent d'ailleurs, pour voir si on leur feroit +déplaisir, déquels on ne tint conte, & n'en fut fait ny montré aucun +semblant. Et y vindrent lédits _Donnacona, Taiguragni, Domagaya_, & +autres plusieurs fois parler audit Capitaine, une riviere entre-deux, +lui demandans s'il étoit marri, & pourquoi il n'alloit les voir. Et le +Capitaine leur répondit qu'ilz n'étoient que traitres, & méchans, ainsi +qu'on lui avoit rapporté: & aussi qu'il l'avoit apperceu en plusieurs +sortes, comme de n'avoir tins promesse d'aller à _Hochelaga_, & d'avoir +retiré la fille qu'on lui avoit donnée, & autres mauvais tours qu'il lui +nomma. Mais pour tout ce, que s'ilz vouloient étre gens de bien, & +oublier leur mal-volonté, il leur pardonnoit, & qu'ilz vinssent +seurement à bord faire bonne chere comme pardevant. Déquelles paroles +remercierent ledit Capitaine, & lui promirent qu'ilz lui rendroient la +fille qui s'en étoit fuie, dans trois jours. Et le quatriéme jour de +Novembre _Domagaya_ accompagné de six autres hommes, vindrent à noz +navires pour dire au Capitaine que le Seigneur _Donnacona_ étoit allé +par le païs chercher ladite fille, & que le le lendemain elle lui seroit +par lui menée. Et outre dit que _Taiguragni_ étoit fort malade, & qu'il +prioit le Capitaine lui envoyer un peu de sel & de pain. Ce que fit +ledit Capitaine, lequel lui manda que c'étoit Jesus qui étoit marri +contre lui pour les mauvais tours qu'il avoit cuidé jouer. + +Et le lendemain ledit _Donnacona, Taiguragni, Domagaya_, & plusieurs +autres vindrent & amenerent ladite fille, la representente audit +Capitaine, lequel n'en tint conte, & dit qu'il n'en vouloit point, & +qu'ilz la remenassent. A quoy répondirent faisans leur excuse, qu'ilz ne +lui avoient pas conseillé s'en aller, ains qu'elle s'en étoit allée +parce que les pages l'avoient battue, ainsi qu'elle leur avoit dit: & +prierent derechef ledit Capitaine de la reprendre, & eux-mémes la +menerent jusques aux navires. Apres léquelles choses le Capitaine +commanda apporter pain & vin, & les fétoya. Puis prindrent congé les uns +des autres. Et depuis sont allé & venu à noz navires, & nous à leur +demeurance en aussi grand amour que par devant. + + + + +_Mortalité entre les Sauvages: Maladie étrange & inconuë entre les +François: Devotions & voeuz: Ouverture d'un corps mort: Dissimulation +envers les Sauvages sur lédites maladies & mortalité: Guerison +merveilleuse d'icelle maladie._ + +CHAP. XXIV + +AU mois de Decembre fumes avertis que la mortalité s'étoit mise audit +peuple de _Stadaconé_, tellement que ja en étoient morts par leur +confession plus de cinquante. Au moyen dequoy leur fimes defense de non +venir à nôtre Fort, ni entour nous. Mais nonobstant les avoir chassé +commença la mortalité entour nous d'une merveilleuse sorte, & la plus +inconuë. Car les uns perdoient la soutenue, & leur devenoient les jambes +grosses & enflées, & les nerfs retirez, & noircis comme charbons, & +aucune toutes semées de gouttes de sang, comme pourpre. Puis montoit +ladite maladie aux hanches, cuisses, épaules, aux bras, & au col. Et à +tous venoit la bouche si infecte & pourrie par les gencives, que tout la +chair en tomboit jusques à la racine des dents, léquelles tomboit préque +toutes. Et tellement s'éprint ladite maladie en noz trois navires, qu'à +la mi-Fevrier de cent dix hommes que nous étions il n'y en avoit pas dix +de sains, tellement que l'un ne pouvoit secourir l'autre. Qui étoit +chose piteuse à voir, consideré le lieu où nous étions. Car les gens du +païs venoient tous les jours devant nôtre Fort qui peu de gens voyoient +debout, & ja y en avoit huit de morts, & plus de cinquante où on +n'esperoit plus de vie. Notre Capitaine voyant la pitié & maladie ainsi +emeuë fait mettre le monde en prieres & oraisons, & fit porter une image +& remembrance de la Vierge Marie contre un arbre distant de nôtre Fort +d'un trait d'arc le travers les neges & glaces, & ordonna que le +Dimanche ensuivant l'on diroit audit lieu la Messe & que tous ceux qui +pourroient cheminer tant sains que malades iroient à la procession +chantans les sept Pseaumes de David, avec la Litanie en priant ladite +Vierge qu'il lui pleût prier son cher enfant qu'il eût pitié de nous. Et +la Messe dite & chantée devant ladite image, se fit le Capitaine pelerin +à nôtre Dame, qui se fait de prier à Roquemadou (_ou pour mieux dire, à +Roqu'amadou, c'est à dire des amans. C'est un bour en Querci, où vont +force pelerins_) promettant y aller si Dieu lui donnoit grace de +retourner en France. Celui jour trespassa Philippe Rougemont natif +d'Amboise, de l'aage d'environ vint ans. + +Et pource que ladite maladie étoit inconnue fit le dit Capitaine ouvrir +le cors pour voir si aurions aucune conoissance d'icelle, pour preserver +si possible étoit le parsus. Et fut trouvé qu'il avoit le coeur tout +blanc, & flétri, environné de plus d'un pot d'eau rousse comme datte. Le +foye beau, mais avoit le poulmon tout noirci & mortifié, & s'étoit +retiré tout son sang au dessus de son coeur. Car quand il fut ouvert, +sortit au dessus du coeur une grande abondance de sang noir & infect. +Pareillement avoit la rate vers l'échine un peu entamée environ deux +doits, comme si elle eût été frottée sus une pierre rude. Apres cela veu +lui fut ouvert & incisé une cuisse, laquelle étoit fort noire par +dehors, mais pardedans la chair fut trouvée assez belle. Ce fait fut +inhumé au moins mal que l'on peût. Dieu par sa saincte grace pardoint à +son ame, & à tous trépassez, _Amen_. + +Et depuis, de jour en autre s'est tellement continuée ladite maladie, +que telle heure a été que par tout lédits trois navires n'y avoit pas +trois hommes sains. De sorte qu'en l'un d'iceux navires n'y avoit homme +qui eût peu descendre souz le tillac pour tirer à boire tant pour lui +que pour les autres. Et pour l'heure y en avoit ja plusieurs de morts, +léquels il nous convint de mettre par foiblesse sous les neges. Car il +ne nous étoit possible de pouvoir pour lors ouvrir la terre qui étoit +gelée, tant étions foibles, & avions peu de puissance. Et si étions en +une crainte merveilleuse des gens du païs qu'ilz ne s'apperceussent de +nôtre pitié & foiblesse. Et pour couvrir ladite maladie, lors qu'ilz +venoient prés de notre Fort, notre Capitaine, que Dieu a tousjours +preservé debout, sortoit au devant d'eux avec deux ou trois hommes, tant +sains, que malades, léquels il faisoit sortir apres lui. Et lors qu'il +les voyoit hors du parc, faisoit semblant les vouloir battre, & criant, +& leur jettant batons aprés eux les envoyant à bord, montrant par signes +ésdits Sauvages qu'il faisoit besongner ses gens dedans les navires: les +uns à gallifester, les autres à faire du pain & autres besongnes, & +qu'il n'étoit pas bon qu'ilz vinssent chommer dehors: ce qu'ilz +croyoient. Et faisoit ledit Capitaine battre & mener bruit ésdits +malades dedans les navires avec batons & cailloux feignans gallifester: +& pour lors étions si épris de ladite maladie qu'avions quasi perdu +l'esperance de jamais retourner en France, si Dieu par sa bonté infinie +& misericorde ne nous eût regardé en pitié,& donné conoissance d'un +remede contre toutes maladies le plus excellent qui fut jamais veu ni +trouvé sur la terre, ainsi que nous dirons maintenant. Mais premierement +faut entendre que depuis la mi-Novembre jusques au dix-huitiéme jour +d'Avril avons été continuellement enfermez dedans les glaces, léquelles +avoient plus de deux brasses d'épesseur: & dessus la terre y avoit la +hauteur de quatre piez de neige & plus de deux brasses d'épaisseur: +tellement qu'elle étoit plus haute que les bors de noz navires, +léquelles ont duré jusques audit temps: en sorte que noz bruvages +étoient tout gelez dedans les futailles, & par dedans lédits navires +tant bas que haut étoit la glace contre les bois à quatre doits +d'épesseur: & étoit tout ledit fleuve par autant que l'eau douce en +contient jusques au dessus de _Hochelaga_, gelé. Auquel temps nous +deceda jusques au nombre de vint-cinq personnes des principaus & bons +compagnons qu'eussions, léquels moururent de la maladie susdite: & pour +l'heure y en avoit plus de quarante en qui on n'esperoit plus de vie, & +le parsus tous malades, que nul n'en étoit exempté, excepté trois ou +quatre. Mais Dieu par la sainte grace nous regarda en pitié, & nous +envoya un remede de notre guerison & santé de la sorte & maniere que +nous allons dire. + +Un jour nôtre Capitaine voyant la maladie si emue & ses gens si fort +épris d'icelle, étant sorti hors du Fort, soy promenant sur la glace, +apperceut venir une bende de gans de _Stadaconé_, en laquelle étoit +_Domagaya_, lequel le Capitaine avoit veu depuis dix ou douze jours fort +malade le la propre maladie qu'avoient ses gens: Car il avoit une de ses +jambes aussi grosse qu'un enfant de deux ans, & tous les nerfs d'icelle +retirez, les dents perdues & gatées, & les gencives pourries & infectes. +Le Capitaine voyant ledit _Domagaya_ sain & gueri fut fort joyeux +esperant par lui sçavoir comme il s'étoit guere, afin de donner ayde & +secours à ses gens. Et lors qu'ilz furent arrivez prés le Fort, le +Capitaine lui demanda comme il s'étoit gueri de sa maladie: lequel +_Domagaya_ répondit qu'avec le jus des feuilles d'un arbre & le marq il +s'étoit gueri, & que c'étoit le singulier remede pour cette maladie. +Lors le Capitaine demanda s'il y en avoit point là entour, & qu'il lui +en montre, pour guerir son serviteur qui avoit ladite maladie ne la +maison du seigneur _Donnacona_; ne lui voulut declarer le nombre des +compagnons qui étoient malades. Lors ledit _Domagaya_ envoya deux femmes +avec nôtre Capitaine pour en querir, léquelles en apporterent neuf ou +dix rameaux, & nous montrerent qu'il falloit piler l'écorce & les +fueilles dudit bois, & mettre le tout bouillir en eau, puis boire de +ladite eauë de deux jours l'un, & mettre le marq sur les jambes enflées +& malades & que de toutes maladies ledit arbre guerissoit. Et s'appelle +ledit arbre en leur langage _Annedda_. + +Tôt-aprés le Capitaine fit faire du breuvage pour faire boire és +malades, déquels n'y avoit nul d'eux qui voulut icelui essayer, sinon un +ou deux que se mirent en aventure d'icelui essayer. Tôt aprés qu'ils en +eurent beu ils eurent l'avantage, qui se trouva étre un vray & evident +miracle. Car de toutes maladies dequoy ils étoient entachés, apres en +avoir beu deux ou trois fois, recouvrerent santé & guerison; tellement +que tel des compagnons qui avoit la verole depuis cinq ou six ans +auparavant la maladie, a été par icelle médecine curé nettement. Apres +ce avoir veu y a eu telle presse qu'on se vouloit tuer sur ladite +medecine à qui premier en auroit: de sorte qu'un arbre aussi gros & +aussi grand que je vis jamais arbre, a été employé en moins de huit +jours; lequel a fait telle operation, que si tous les medecins de +Louvain & Montpellier y eussent été avec toutes les drogues +d'Alexandrie, ilz n'en eussent pas tant fait en un an, que ledit arbre +en a fait en huit jours. Car il nous a tellement profité, que tous ceux +qui en ont voulu user ont recouvert santé & guerison, la grace à Dieu. + + + + +_Soupçon sur la longue absence du Capitaine des Sauvages: Retour +d'icelui avec multitude de gens: Debilité des François: Navire delaissé +pour n'avoir la force de le remener: Recit des richesses du_ Saguenay, & +_autres choses merveilleuses._ + +CHAP. XXV + +DURANT le temps que la maladie & mortalité regnoit en Noz navires, se +partirent _Donnacona, Taiguragni_, et plusieurs autres feignans aller +prendre des cerfs & autres bétes, léquels ils nomment en leur langage +_Aionnesta, & Aiquenoudo_, par ce que les neges étoient grandes & que +les glaces étoient ja rompuës dedans le cours du fleuve: tellement +qu'ilz pourroient naviger par icelui. Et nous fut par _Domagaya_, & +autres, dit, qu'ilz ne seroient que quinze jours: ce que croyions: mais +ilz furent deux mois sans retourner. Au moyen dequoy eumes suspection +qu'ilz ne se fussent allé amasser grand nombre de gens pour nous faire +déplaisir, par ce qu'ilz nous voyoient si affoiblis. Nonobstant +qu'avions mis si bon ordre en nôtre fait, que si toute la puissance de +leur terre y eût été, ilz n'eussent sçeu faire autre chose que nous +regarder. Et pendant le temps qu'ils étoient dehors venoient tous les +jours force gens à noz navires, comme ils avoient de coutume, nous +apportans de la chair fréche de cerfs, daims, & poissons fraiz de toutes +sortes qu'ils nous vendoient assez cher, ou mieux l'aimoient remporter, +parce qu'ils avoient necessité de vivres pour lors, à cause de l'hiver +qui avoit été long, & qu'ilz avoient mangé leurs vivres & étouremens. + +Et le vint-uniéme jour du mois d'Avril _Domagaya_ vint à bord de noz +navires accompagné de plusieurs gens, léquels étoient beaux & puissans, +& n'avions accoutumé de les voir, qui nous dirent que le seigneur +_Donnacona_ seroit le lendemain venu, & qu'il apporteroit force chair de +cerf, & autre venaison. Et le lendemain arriva ledit _Donnacona_, lequel +amena en sa compagnie grand nombre de gens audit _Stadaconé_. Ne +sçavions à quelle occasion, ni pourquoy. Mais comme on dit en un +proverbe, _qui de tout se garde & d'aucuns échappe._ Ce que nous étoit +de nécessité: car nous étions si affoiblis, tant de maladies, que de noz +gens morts, qu'il nous fallut laisser un de noz navires audit lieu de +Sainte-Croix. + +Le Capitaine étant averti de leur venue, & qu'ils avoient ramené tant de +peuple, & aussi que _Domagaya_ le vint dire audit Capitaine, sans +vouloir passer la riviere qui étoit entre nous & ledit _Stadaconé_, ains +fit difficulté de passer. Ce que n'avoit accoutumé de faire, au moyen +dequoy eumes suspection de trahison. Voyant ce ledit Capitaine envoia +son serviteur nommé Charles Guyot, lequel étoit plus que nul autre aimé +du peuple de tout le païs, pour voir qui étoit audit lieu, & ce qu'ilz +faisoient, ledit serviteur feignant étre allé voir ledit seigneur +_Donnacona_, par ce qu'il avoit demeuré long tans avec lui, lequel lui +porta aucun present. Et lors que ledit _Donnacona_ fut averti de sa +venue, fit le malade, & se coucha, disant audit serviteur qu'il étoit +fort malade, apres alla ledit serviteur en la maison de _Taiguragni_ +pour le voir, où partout il trouva les maisons si pleines de gens qu'on +ne se pouvoit tourner, léquels on n'avoit accoutumé de voir: & ne voulut +permettre ledit _Taiguragni_ que le serviteur allât és autres maisons, +ains le convoya vers les navires environ la moitié du chemin: & lui dit +que si le Capitaine lui vouloit faire plaisir de prendre un seigneur du +païs nommé _Agona_, lequel lui avoit fait déplaisir, & l'emmener en +France, il feroit tout ce que voudroit ledit Capitaine, & qu'il +retournât le lendemain dire la réponse. + +Quand le Capitaine fut averti du grand nombre de gens qui étoient audit +_Stadaconé_, ne sçachant à quelle fin, se delibera leur jouer une +finesse, & prendre leur Seigneur, avec _Taiguragni, Domagaya_, & des +principaux: & aussi qu'il étoit bien deliberé de mener ledit Seigneur +_Donnacona_ en France, pour conter & dire au Roy ce qu'il avoit veu és +païs Occidentaux des merveilles du monde. Car il nous a certifié avoir +été à la terre du _Saguenay_, où y a infini Or, Rubis, & autres +richesses: & y sont les hommes blancs comme en France, & accoutrez de +draps de laine. Plus dit avoir veu autre païs où les gens ne mangent +point, & n'ont point de fondement, & ne digerent point, ains font +seulement eau par la verge: + +Plus dit avoir été en autre païs de _Pecqueniaus_, & autres païs où les +gens n'ont qu'une jambe & autres merveilles longues à raconter. Ledit +Seigneur est homme ancien, & ne cessa jamais d'aller par païs depuis sa +conoissance, tant par fleuves, rivieres que par terre. + +Apres que ledit serviteur eut fait son message, & dit à son maitre ce +que ledit _Taiguragni_ lui mandoit, renvoya le Capitaine son dit +serviteur le lendemain dire audit _Taiguragni_ qu'il le vint voir, & lui +dire ce qu'il voudroit, & qu'il lui feroit bonne chere, & partie de son +vouloir. Ledit _Taiguragni_ lui manda qu'il viendroit le lendemain, & +qu'il meneroit _Donnacona_, & ledit homme qui lui avoit fait déplaisir. +Ce que ne fit; ains fut deux jours sans venir, pendant lequel temps ne +vint personne és navires dudit _Stadaconé_, comme avoient de coutume, +mais nous fuioient comme si les eussions voulu tuer. Lors apperceumes +leur mauvaitié. Et pour ce qu'ilz furent avertis que ceux de _Stadim_ +alloient & venoient entour nous, & que leur avions abandonné le fond du +navire que laissions pour avoir les vieux cloux, vindrent tous le tiers +jour dudit _Stadaconé_ de l'autre bord de la riviere, & passerent la +plus grande partie d'eux en petits bateaux sans difficulté. Mais ledit +_Donnacona_ n'y voulut passer; & furent _Taiguragni & Domagaya_ plus +d'une heure à parlementer ensemble avant que vouloir passer: mais en fin +passerent & vindrent parler audit Capitaine. Et pria ledit _Taiguragni_ +le Capitaine vouloir prendre & emmener ledit homme en France. Ce que +refusa ledit Capitaine, disant que le Roy son maitre lui avoit defendu +de non amener homme ni femme en France, mais bien deux ou trois petits +garçons, pour apprendre le langage. Mais que volontiers l'emmeneroit en +Terre-neuve, & qu'il le mettroit en une ile. Ces paroles disoit le +Capitaine pour les asseurer, & à celle fin d'amener ledit _Donnacona_, +lequel étoit demeuré de-là l'eau. Déquelles paroles fut fort joyeux +ledit _Taiguragni_, & promit audit Capitaine de retourner le lendemain, +qui étoit le jour de Sainte-Croix, & amener ledit seigneur _Donnacona_, +& tout le peuple audit _Stadaconé_. + + + + +_Croix plantée par les François: Capture des principaux Sauvages, pour +les amener en France, & faire recit au Roy des merveilles du Saguenay: +Lamentations des Sauvages: Presens reciproque du Capitaine Quartier, & +d'iceux Sauvages._ + +CHAP. XXVI + +LE troisiéme jour de May jour & féte sainte Croix, pour la solemnité & +féte le Capitaine fit planter une belle Croix de la hauteur d'environ +trente cinq piez de longueur, souz le croizillon de laquelle y avoit un +écusson en bosse des armes de France: & sur iceluy étoit écrit en +lettres Attiques FRANCISCUS PRIMUS DEI GRATIA FRANCORUM REX REGNAT. Et +celui jour environ midi vindrent plusieurs gens de _Stadaconé_ tant +hommes, femmes, qu'enfans qui nous dirent que leur Seigneur _Donnacona, +Taiguragni, Domagaya_, & autres qui étoient en sa compagnie, venoient; +dequoy fumes joyeux, esperans nous en saisir, léquels vindrent environ +deux heures apres midi. Et lors qu'ilz furent arrivez devant noz navires +nôtre Capitaine alla saluer le Seigneur _Donnacona_, lequel pareillement +lui fit grand'chere, mais toutefois avoit l'oeil au bois & une crainte +merveilleuse. Tôt-apres arriva _Taiguragni_, lequel dit audit seigneur +_Donnacona_ qu'il n'entrât point dedans le Fort. Et lors fut par l'un de +leurs gens apporté du feu hors dudit Fort, & allumé pour ledit seigneur. +Nôtre Capitaine le pria de venir boire & manger dedans les navires, +comme avoit de coutume, & semblablement ledit _Taiguragni_, lequel dit +que tantôt ils iroient. Ce qu'ilz firent, & entrerent dedans ledit Fort. +Mais auparavant avoit été nôtre capitaine averti par _Domagaya_ que +ledit _Taiguragni_ avoit mal parlé, & qu'il avoit dit au seigneur +_Donnacona_ qu'il n'entrât point dedans les navires. Et nôtre Capitaine +voyant ce sortit hors du parc, où il étoit, & vit que les femmes +s'enfuioient par l'avertissement dudit _Taiguragni_, & qu'il ne +demeuroit que les hommes léquels étoient en grand nombre. Et commanda le +Capitaine à ses gens prendre ledit seigneur _Donnacona, Taiguragni, +Domagaya_, & deux autres des principaux qu'il montra: puis qu'on fit +retirer les autres. Tôt-aprés ledit Seigneur entra dedans avec ledit +Capitaine. Mais tout soudain ledit _Taiguragni_ vint pour le faire +sortir. Nôtre Capitaine voyant qu'il n'y avoit autre ordre se print à +cirer qu'on les print. Auquel cri sortirent les gens dudit Capitaine, +léquels prindrent ledit seigneur, & ceux qu'on avoit déliberé prendre. +Lédits Canadiens voyans ladite prise, commencerent à fuir & courir comme +brebis devant le loup, les uns le travers la riviere, les autres parmi +les bois, cherchant chacun son avantage. Ladite prise ainsi faite des +dessusdits, & que les autres se furent tous retirez, furent mis en seure +garde ledit seigneur, & ses compagnons. + +La nuit venue vindrent devant noz navires (la riviere entre-deux) grand +nombre de peuple dudit _Donnacona_ huchans, & hurlans toute la nuit +comme loups, crians sans cesse _Agohanna, Agohanna_, pensans parler à +lui. Ce que ne permit ledit Capitaine pour l'heure, ni le matin jusques +environ midi. Parquoy nous faisoient signe que les avions tué & pendu. +Et environ l'heure de midi retournerent de rechef, & aussi grand nombre +qu'avions veu de nôtre voyage pour un coup, eux tenans cachez dedans le +bois, fors aucuns d'eux qui crioient & appelloient à haute voix ledit +_Donnacona_. Et lors commanda le Capitaine faire monter ledit +_Donnacona_ haut pour parler à eux. Et lui dit ledit Capitaine qu'il fit +bonne chere, & qu'apres avoir parlé au Roy de France son maitre, & conté +ce qu'il avoit veu au _Saguenay_, & autres lieux, il reviendroit dans +dix ou douze lunes, & que le Roy lui feroit un grand present. Dequoy fut +fort joyeux ledit _Donnacona_, lequel le dit es autres en parlant à eux, +léquels en firent trois merveilleux cris en signe de joye. Et à l'heure +firent lédits peuples & _Donnacona_ entre eux plusieurs predications & +ceremonies, léquelles il n'est possible d'écrire par faute de +l'entendre. Nôtre Capitaine dit audit _Donnacona_ qu'ilz vinssent +seurement de l'autre bord pour mieux parler ensemble, & qu'il les +asseuroit. Ce que leur dit ledit _Donnacona_. Et sur ce vindrent une +barque des principaux à bord dédits navires, léquels de rechef +commencerent à faire plusieurs prechemens en donnant louange à notre +Capitaine, & lui firent presens de vint-quatre colliers d'_Esurgni_, qui +est la plus grande richesse qu'ils ayent en ce monde. Car ils l'estiment +mieux qu'or ni argent. + +Apres qu'ils eurent assez parlementé, & devisé les uns avec les autres, +& qu'il n'y avoit remede audit seigneur d'échapper, & qu'il falloit +qu'il vint en France, il leur commanda qu'on lui apportât vivres pour +manger par la mer, & qu'on les lui apportât le lendemain. Nôtre +Capitaine fit present audit _Donnacona_ de deux pailles d'airain, & de +huit hachots, & autres menues besongnes, comme couteaux & patenotres: +dequoy fut fort joyeux, & son semblant, & les envoya à ses femmes & +enfans. Pareillement donna ledit Capitaine à ceux qui étoient venus +parler audit _Donnacona_ aucuns petits presens, déquelz remercierent +fort ledit Capitaine A tant se retirerent, & s'en allerent à leurs +logis. + +Le lendemain cinquiéme jour dudit mois au plus patin ledit peuple +retourna en grand nombre pour parler à leur seigneur, & envoyerent une +barque qu'ils appellent _Casurni_, en laquelle étoient quatre femmes, +sans y avoir aucuns hommes, pour le doute qu'ils avoient qu'on ne les +retint, léquelles apporterent force vivres sçavoir gros mil, qui est blé +duquel ils vivent, chair, poisson, & autres provisions à leur mode: +équelles apres étre arrivées és navires fit le Capitaine bon recueil. Et +pria _Donnacona_ le Capitaine qui leur dit que dedans douze lunes il +retourneroit, & qu'il ameneroit ledit _Donnacona_ à _Canada_: & ce +disoit pour les contenter. Ce que fit ledit Capitaine: dont lédites +femmes firent un grand semblant de joye, & montrans par figures & +paroles audit Capitaine que mais qu'il retournât & amenât ledit +_Donnacona_, & autres, ilz lui feroient plusieurs presens. Et lors +chacune d'elles donna audit Capitaine un collier d'_Esurgni_, puis s'en +allerent de l'autre bord de la riviere, où étoit tout le peuple dudit +_Stadaconé_: puis se retirerent, & prindrent congé dudit seigneur +_Donnacona_. + +[Illustration] + + + + +_Retour du Capitaine Jacques Quartier en France: Rencontre de certains +Sauvages qui avoient des couteaux de cuivre: Presens reciproques entre +lédits Sauvages & ledit Capitaine: Descriptions des lieux où la route +s'est addressée._ + +CHAP. XXVII + +LE Samedy sixieme jour de May nous appareillames du havre Sainte-Croix, +& vimmes poser au bas de l'ile d'Orleans environ douze lieuës dudit +Sainte-Croix. Et le Dimanche vimmes à l'ile és Coudres, où avons été +jusques au Lundi seiziéme jour dudit mois laissans amortir les eaux, +léquelles étoient trop courantes & dangereuses pour avaller ledit +fleuve. Pendant lequel temps vindrent plusieurs barques des peuples +sujets de _Donnacona_, léquels venoient de la riviere de _Saguenay_. Et +lors que par _Domagaya_ furent avertis de la prinse d'eux, & la façon & +maniere, comme on menoit ledit _Donnacona_ en France, furent bien +étonnez. Mais ne laisserent à venir le long des navires parler audit +_Donnacona_, qui leur dit que dans douze lunes il retourneroit, & qu'il +avoit bon traitement avec le Capitaine & compagnons. Dequoy tous à une +voix remercierent ledit Capitaine, & donnerent audit _Donnacona_ trois +pacquets de peaux de Biévres,& loups marins, avec un grand couteau de +cuivre rouge, qui vient dudit _Saguenay, & autres choses_. Ilz donnerent +aussi au Capitaine un collier d'_Esurgni_. Pour léquels presens leur fit +le Capitaine donner dix ou douze hachotz, déquels furent fort contens & +joyeux, remercians ledit Capitaine: puis s'en retournerent. + +Le passage est plus seur & meilleur entre le Nort & ladite ile, que vers +le Su, pour le grand nombre de basses, bancs, & rochers qui y sont, & +aussi qu'il y a petit fond. + +Le lendemain seziéme de May nous appareillames de ladite _Ile és +Coudres_, & vimmes poser à une ile qui est à environ quinze lieuës +d'icelle _Ile és Coudres_, laquelle est grande d'environ cinq lieuës de +long: & là posames celui jour pour passer la nuit esperans le lendemain +passer les dangers du _Saguenay_, léquels sont fort grans. Le soir fumes +à ladite ile, où trouvames grand nombre de lièvres, déquels nous eumes +quantité. Et pource la nommames _l'ile és liévres_. Et la nuict le vent +vint contraire, & en tourmente, tellement qu'il nous fallut relacher à +l'ile és Coudres d'où nous étions partis, par-ce qu'il n'y a autre +passage entre lédites iles, & y fumes jusques au... jour dudit mois, que +le vent vint bon, & tant fimes par nos journées que nous passames +jusques à _Hongnedo_, entre l'ile de l'Assumption & ledit _Hongnedo_: +lequel passage n'avoit pardevant été découvert: & fimes courir jusques +le travers du _Cap de prato_, qui est le commencement de la _Baye de +Chaleur_. Et parce que le vent étoit convenable & bon à plaisir, fimes +poser le jour & la nuit. Et le lendemain vimmes querir au corps _l'ile +de Brion_, ce que voulions faire pour la barge de nôtre chemin, gisantes +les deux terres Suest & Noroest un quart de l'Est & de l'ouest: & y a +entre eux cinquante lieuës. Ladite ile est en quarante sept degrez & +demi de latitude. + +Le Jeudy vint-cinquiéme jour dudit mois jour & féte de l'ascension nôtre +Seigneur, nous trouvames à une terre & sillon de basses araines, qui +demeurent au Suroest de ladite _ile de Brion_ environ huit lieuës, par +sus léquelles y a de grosses terres pleines d'arbres, & y a une mer +enclose, dont n'avions veu aucune entrée ni ouverture par où entre +icelle mer. + +Et le Vendredi vint-sixiéme, parce que le vent changeoit à la côte, +retournames à ladite _ile de Brion_, où fumes jusques au premier jour de +Juin, & vimmes querir une terre haute qui demeure au Suest de ladite +ile, qui nous apparoissoit étre une ile, & là rangeames environ +vint-deux lieuës & demie, faisans lequel chemin eumes conoissance de +trois autres iles qui demeuroient vers les araines: & pareillement +lédites araines étre ile; & ladite terre, qui est terre haute & unie +étre terre certaine se rabattant au Noroest. Apres léquelles choses +conues retournames au cap de ladite terre qui se fait à deux ou trois +caps hauts à merveilles, & grand profond. L'eau, & la marée si courante +qu'il n'est possible Nous nommames celui cap _Le cap de Lorraine_, qui +est en quarante-six degrez & demi: au Su duquel cap y a une basse terre, +& semblant d'entrée de riviere: mais il n'y a hable qui vaille, parsus +léquelles vers le Su demeure un cap que nous nommames _Le Cap sainct +Paul_, qui est au quarante-sept degrez un quart. + +Le Dimanche troisiéme jour dudit mois jour & féte de la Pentecôte eumes +conoissance de la côte d'Est-suest de Terre-neuve, étant à environ +vint-deux lieuës dudit cap. Et pource que le vent étoit contraire, fumes +à un hable que nous nommames _Le hable du sainct Esprit_, jusques au +Mardi qu'appareillames dudit hable & reconumes ladite côte jusques aux +_iles de sainct Pierre_. Lequel chemin faisans tournames le long de +ladite côte plusieurs iles & basses fort dangereuses étans en la route +d'Est-Suest, & Oest-Norest à deux, trois, & quatre lieuës à la mer. Nous +fumes audites _iles sainct Pierre_, & trouvames plusieurs navires tant +de France que de Bretagne. + +Depuis le jour sainct Barnabé unziéme de Juin jusques au seziéme dudit +mois qu'appareillames dédites _Iles sainct Pierre_, & vimmes au _Cap de +Raz._, & entrames dedans un hable nommé _Rongnousi_, où primmes eau & +bois pour traverser la mer, & là laissames une de noz barques: & +appareillames dudit hable le Lundi dix-neufiéme jour dudit mois: & avec +bon temps avons navigé par la mer: tellement que le seziéme jour de +Juillet sommes arrivés au hable de Saint Malo, la grace au Createur: le +priant, faisant fin à nôtre navigation, nous donner sa grace, & Paradis +à la fin. Amen. + + + + +_Rencontre des Montagnais (Sauvages de_ Tadoussac) _& Iroquois: +Privilege de celui qui est blessé à la guerre: Ceremonies des Sauvages +devant qu'aller à la guerre: Contes fabuleux de la monstruosité des +Armouchiquois: & de la Mine reluisante au Soleil: & du_ Gougou: _Arrivée +au Havre de Grace._ + +CHAP. XXVIII + +AYANS r'amené le Capitaine Jacques Quartier en France, il nous faut +retourner querir Samuel Champlein, lequel nous avons laissé à +_Tadoussac_, à fin qu'il nous dise quelque nouvelles de ce qu'il aura +veu & ouï parmi les Sauvages depuis que nous l'avons quitté Et afin +qu'il ait un plus beau champ pour rejouir ses auditeurs, je voy le sieur +Prevert de Sainct Malo qui l'attend à l'ile Percée en intention de lui +en bailler d'une: & s'il ne se contente de cela, lui bailler encore avec +la fable des Armouchiquois la plaisante histoire du _Gougou_ qui fait +peur aux petits enfans, afin que par apres l'Historiographe Cayet soit +aussi de la partie en prenant cette monnoye pour bon aloy. Voici donc ce +que ledit Champlein en rapporte en la conclusion de son voyage. + +Etans arrivés à Tadoussac nous trouvames les Sauvages que nous avions +rencontrez en la riviere des Iroquois, qui avoient fait rencontre au +premier lac de trois canots Iroquois, léquels ilz attirent & apporterent +les tétes des Iroquois à Tadoussac, & n'y eut qu'un Montagnais blessé au +bras d'un coup de fléche, lequel songeant quelque chose, il falloit que +tous les dix autres le missent en execution pour le rendre content, +croyant aussi que sa playe s'en doit mieux porter. Ce cedit Sauvage +meurt, ses parens vengeront sa mort, soit sur leur nation ou sur +d'autres, ou bien il faut que les Capitaines facent des presens aux +parens du defunct, afin qu'ilz soient contens, ou autrement, (comme j'ay +dit) ils useroient de vengeance: qui est une grande méchanceté entr'eux. +Premier que lédits Montagnais partissent pour aller à la guerre, ilz +s'assmblerent tous avec leurs plus riches habits de fourrures, castors, +& autres peaux, parez de patenôtres & cordons de diverses couleurs, & +s'assemblerent dedans une grande place publique, où il y avoit au devant +d'eux un _Sagamo_ qui s'appelloit _Begourat_ qui les menoit à la guerre, +& étoit les uns derriere les autres, avec leurs arcs & fleches, massues, +& rondelles, dequoy ils se parent pour se battre: & alloient sautans les +uns apres les autres, en faisans plusieurs gestes de leurs corps, ilz +faisoient maints tours de limaçon: apres ilz commencerent à danser à la +façon accoutumée, comme j'ay dit ci-dessus, puis ilz firent leur +Tabagie, & aprés l'avoir fait, les femme se despouillerent toutes nues, +parées de leurs plus beaux _Matachiaz_, & se mirent dedans leurs canots +ainsi nues &n dansant, & puis elles se vindrent mettre à l'eau en se +battans à coups de leurs avirons, se jettans quantité d'eau les unes sur +les autres: toutefois elles ne se faisoient point de mal, car elles se +paroient es coups qu'elles s'entreruoient. Aprés avoir fait toutes ces +ceremonies elle se retirerent en leurs cabanes, & les Sauvages s'en +allerent à la guerre contre les Iroquois. Le seziéme jour d'Aoust nous +partimes de _Tadoussac_, & le dix-huictiéme dudit mois arrivames à l'ile +percée, où trouvames le sieur Prevert de Sainct Malo, qui venoit de la +mine où il avoit été avec beaucoup de peine pour la crainte que les +Sauvages avoient de faire rencontre de leurs ennemis, qui sont les +Armouchiquois, léquels sont hommes sauvages du tout monstrueux, pour la +forme qu'ils ont: car leur téte est petite, & le corps court, les bras +menus comme d'une eschelet, & les cuisses semblablement: les jambes +grosses & longues, qui sont toutes d'une venue, & quant ilz sont assis +sur leurs talons, les genoux leur passent plus d'un demi pied par dessus +la téte, que est chose étrange, & semblent estre hors de nature: Ilz +sont neantmoins fort dispos, & determinez: & sont aux meilleures terres +de toute la côte de la Cadie. Aussi les Souriquois les craignent fort. +Mais avec l'asseurance que ledit sieur de Prevert leur donna, il les +mena jusques à ladite mine, où les Sauvages le guiderent. C'est une fort +haute montagne, avançant quelque peur sur la mer, qui est fort +reluisante au Soleil, où il y a quantité de verd de gris qui procede de +ladite mine de cuivre. Au pié de ladite montagne, il dit que de basse +mer y avoit en quantité de morceaux de cuivre, comme il nous a été +montré, lequel tombe du haut de la montagne. Cedit lieu où est la mine +git par les quarante-cinq degrez & quelques minutes. + +Il y a encore une chose étrange digne de reciter que plusieurs Sauvages +m'ont asseuré étre vraye; C'est que proche de la baye de Chaleur tirant +au Su, est une ile, où fait residence un monstre épouventable, que les +Sauvages appellent _Gougou_, & m'ont dit qu'il avoit la forme d'une +femme; mais fort effroyable, & d'une telle grandeur, qu'ilz me disoient +que le bout des mats de nôtre vaisseau ne lui fût pas venu jusques à la +ceinture, tant ilz le peignent grand: & que souvent il a devoré & devore +beaucoup de Sauvages, léquels il met dedans une grande poche quand il +les peut attrapper & puis les mange: & disoient ceux qui avoient évité +le peril de cette mal-heureuse béte, que sa poche étoit si grande, qu'il +y eût peu mettre nôtre vaisseau. Ce monstre fait des bruits horribles +dedans cette ile, que les Sauvages appellent _Gougou_: & quand ilz en +parlent, ce n'est qu'avec une peur si étrange qu'il ne se peut dire de +plus, & mont asseuré plusieurs l'avoir veu: Méme ledit Prevert de +Saint-Malo en allant à la découverture des mines, m'a dit avoir passé si +proche de la demeure de cette effroyable béte, que lui & tous ceux de +son vaisseau entendoient des sifflemens étranges du bruit qu'elle +faisoit: & que les Sauvages qu'il avoit avec lui, lui dirent, que +c'étoit la méme béte, & avoient une telle peur, qu'ilz se cachoient de +toutes parts, craignans qu'elle fût venue ce qu'ilz disent, c'est que +tous les Sauvage en general la craignent, & en parlent si étrangement, +que si je mettois tout ce qu'ilz en disent, l'on le tiendroit pour +fables: mais je tiens que ce soit la residence de quelque diable Qui les +tourmente de la façon. Voilà ce que j'ay apprins de ce _Gougou_. + +Le vint-quatriéme jour d'Aoust, nous partimes de _Gachepé_. Le deuxiéme +jour de Septembre, nous faisions état d'étre aussi avant que le Cap de +_Razé_. Le cinquiéme jour dudit mois nous entrames sur le Banc où se +fait la pécherie du poisson. Le seziéme dudit mois nous étions é la +sonde, qui peut étre à quelques cinquante lieuës d'Ouessant. Le vintiéme +dudit mois nous arrivames par la grace de Dieu avec contentement d'un +chacun, & toujours le vent favorable, au port du Havre de Grace. + + + + +_Discours sur le Chapitre precedent: Credulité legere: Armouchiquois +quels: Sauvages toujours en crainte: Causes des terreurs Paniques, +faulses visions, & imagination:_: Gougou _proprement que c'est: Autheur +d'icelui: Mine de cuivre: Hanno Carthaginois: Censures sur certains +autheurs qui ont écrit de la Nouvelle-France. Conseil pour l'instruction +des Sauvages._ + +CHAP. XXIX + +OR pour revenir aux Armouchiquois, & à la male-béte du _Gougou_, il est +arrivé en cet endroit à Champlein ce qu'écrit Pline de Cornelius Nepos, +léquel dit avoir creu tres-avidement (c'est à dire comme s'y portant de +soy-méme) les prodigieux mensonges des Grecs, quand il a parlé de la +ville de Larah (_Lissa_) laquelle (souz la foy & parole d'autrui) il a +écrit étre forte, & beaucoup plus grande que la grande Carthage, & +autres choses de méme étoffe. Ainsi ledit Champlein s'étant fié au recit +du sieur Prevert de Saint-Malo, qui se donnoit carriere, a écrit ce que +nous venons de rapporter touchant les Armouchiquois, & le _Gougou_, +comme semblablement ce qui est de la lueur de la mine de cuivre. Toutes +léquelles choses iceluy Champlein a depuis reconu étre fabuleuses. Car +quant aux Armouchiquois ils sont aussi beaux-hommes (souz ce mot je +comprens aussi les femmes) que nous, bien composés & dispos; comme +verrons ci-apres. Et pour le regard du _Gougou_, je laisse à penser à +chacun quelle apparence il y a, encores que quelques Sauvages en +parlent, & en ayent de l'apprehension, mais c'est à la façon qu'entre +nous plusieurs esprits foibles craignent le Moine bouru de Paris. Et +d'ailleurs ces peuples qui vivent en perpetuelle guerre, & ne sont +jamais en asseurance (portans avec eux cette malediction pour-ce qu'ilz +sont delaissez de Dieu) ont souvent des songes & vaines persuasions que +l'ennemi est à leur porte, & ce qui les rend ainsi pleins +d'apprehensions, est parce qu'ilz n'ont point de villes fermées au moyen +dequoy ilz se trouvent quelquefois & le plus souvent surpris & deffaits: +ce qu'étant ne se faut émerveiller s'ils ont aucunefois des terreurs +Paniques & des imaginations semblables à celles des hypochondriaques, +leur étant avis qu'ilz voyent & oyent des choses qui ne sont point: +hommes bien resolus, & qui le cas avenant fussent allez courageusement à +une breche, neantmoins par vue je ne sçay quelle maladie d'esprit, bien +beuvans & bien mangeans, étoient tourmentez de l'apprehension +continuelle qu'ils avoient qu'un mauvais demon les suivoit incessamment, +les frappoit & se reposoit sur eux. Ainsi en voyons-nous qui s'imaginent +étre des loups-garous. Ainsi plusieurs graus & petis ont peur des +esprits (quand ilz sont seulets) au mouvement d'une souris. Ainsi les +malades ayans l'imagination troublée disent quelquefois qu'ils voyent +tantôt une vierge Marie, tantôt un diable, & autres fantasies qui leur +viennent au devant: ceci causé par le defaut de nourriture, ce qui fait +que le cerveau se remplit de vapeurs melancholiques, qui apportent ces +imaginations. Et ne sçay si je doy point mettre en ce rang plusieurs +anciens que par les longs jeûnes (que saint Basile n'approuve point) +avoient des visions qu'ils nous ont données pour chose certaine, & y en +a des livres pleins. Mais telle chose peut aussi arriver à ceux qui sont +sains de corps, comme nous avons dit. Et les causes en sont partie +exterieures, partie interieures. Les extérieures sont les facheries & +ennuis; les interieures sont l'usage des viandes melancholiques & +corrompues, d'où s'élevent des vapeurs malignes & pernicieuses au +cerveau, qui pervertissent les sens, troublent la memoire, & égarent +l'entendement. Item ces causes interieures proviennent d'un sang +melancholic & brulé, contenu dans un cerveau trop chaud, ou dispersé par +toutes les veines, & toute l'habitude du corps, ou qui abonde dans les +hippochondres, dans la rate, & mesantere: d'où sont suscitées des fumées +& noires exhalaisons, qui rendent le cerveau obscur, tenebreux, +offusqué, & le noircissent & couvrent ni plus ni moins que les tenebres +font la face du ciel: d'où s'ensuit immediatement que ces noires fumées +ne peuvent apporter aux hommes qui en sont couverts, que frayeurs & +craintes. Or selon la diversité de ces exhalaisons provenantes d'une +diversité & varieté de sang, duquel sont produites ces fumées & suyes, +il y a diverses sortes d'apprehensions & melancholies qui attaquent +diversement, & depravent sur tout les functions de la faculté +imaginatrice. Car comme la varieté du sang diversifie l'entendement, +ainsi l'action de l'ame changée, change les humeurs du corps. + +De cette mutation & depravation d'humeurs, mémement aux temperamens +melancholiques surviennent des bigearres & étranges imaginations causées +par ces fumées ou suyes noires engeance de cette humeur melancholique. + +Telle est la nature & l'humeur de quelques Sauvages, de qui toute la vie +souillé de meurtres qu'ilz commettent les uns sur les autres, & +particulierement sur leurs ennemis, ils ont des apprehensions grandes, & +s'imaginent un _Gougou_, qui est le bourreau de leurs consciences: ainsi +que Cain aprés l'assassinat de son frere Abel avoit l'ire de Dieu qui le +talonnoit, & n'avoit en nulle part asseurance, pensant toujours avoir ce +_Gougou_ devant les ïeux: de sorte qu'il fut le premier qui domta le +cheval pour prendre la fuite: & qui se renferma de murailles dans la +ville qu'il bâtit: Et encores ainsi qu'Orestes, lequel on dit avoir été +agité des furies pour le parricide par lui commis en la personne de sa +mere. Et n'est pas incroyable que le diable possedant ces peuples ne +leur donne beaucoup d'illusions. Mais proprement, & à dire la verité, ce +qui a fortifié l'opinion du _Gougou_ a été le rapport dudit Prevert, +lequel contoit un jour au sieur de Poutrincourt une fable de méme aloy, +disant qu'il avoit veu un Sauvage jouer à la croce contre un diable, & +qu'il voyoit bien la croce du diable jouer, mais quant à Monsieur le +Diable il ne le voyoit point. Le sieur de Poutrincourt qui prenoit +plaisir à l'entendre, faisoit semblant de le croire pour lui en faire +dire d'autres. + +Et quant à la mine de cuivre reluisante au Soleil, il s'en faut beaucoup +qu'elle soit comme l'Emeraude de _Makhé_; de laquelle nous avons parlé +au discours du second voyage fait au Bresil. Car on n'y voit que de la +roche, au bas de laquelle se trouve des morceaux de franc cuivre, tels +que nous avons rapporté en France: & parmi ladite roche y a quelquefois +du cuivre, mais il n'est pas si luisant qu'il éblouisse les ïeux. + +Or si ledit Champlein a été credule, un sçavant personnage que j'honore +beaucoup pour sa grande literature, est encore en plus grande faute, +ayant mis en sa Chronologie septenaire de l'histoire de la paix imprimée +l'an mille six cens cinq, tout le discours dudit Champlein, sans nommer +son autheur, & ayant baillé les fables des Armouchiquois & du _Gougou_ +pour Bonne monnoye. Je croy que si le conte du diable houant à la croce +eût aussi été imprimé il l'eût creu, & mis par éscrit, comme le reste. + +Pline recite que Hanno Capitaine Carthaginois ayant eu la commission de +découvrir toute l'Affrique, & le circuit d'icelle, avoit laissé des +amples commentaires de ses voyages, mais ils étoient trop amples, car +ilz contenoient plus que la verité: & étoient vrayement commentaires. +Plusieurs Grecs & Latins l'ayans suivi, & s'asseurans sur iceux, en ont +fait à-croire à beaucoup de gens par aprés, ce dit l'autheur. Il faut +croire, mais non pas toutes choses. Et faut considerer premierement si +cela est vray-semblable, ou non. Du moins quand on a cotté son autheur +on est hors de reproche. + +Il y en a qui sont touchez de cette maladie (& peut étre moi-méme en cet +endroit que n'ay eut le loisir de relire ce que j'écris) que le Poëte +Juvenal appelle _Insanabile scribendis cacoethes_, léquels écrivent +beaucoup sans rien digerer; dequoy j'accuserois ici aucunement le sieur +de Belle-foret, n'étoit la reverence que je porte à Sa memoire. Car +ayans eu des avis du Capitaine Jacques Quartier, & paraventure exrait +par lambeaux, ceux que j'ay rapporté ci dessus, il n'a pas quelquefois +bien pris les choses, étant precipité d'écrire: comme quand au premier +dédits voyages il dit que les iles de la Terre-neuve sont separées par +petits fleuves: Que la riviere des Barques est par les cinquante degrez +de latitude: Quand il appelle _Labrador_ le païs de la Baye de Chaleur, +laquelle il a premierement mise ne la terre de Norumbega, & là où il dit +qu'il fait plus chaud qu'en Hespagne, & toutefois on sçait que +_Labrador_ est par les soixante degrez. Item quand en la relation du +second voyage dudit Quartier, il dit par conjecture que les Canadiens +sacrifient des hommes, parce qu'icelui Quartier allant voir un Capitaine +sauvage (Que Belle-foret appelle Roy) il vit des tétes de ses ennemis +étendues sur du bois comme des peaux de parchemin. Item que les +Canadiens (qui ont quantité de vignes, & au païs déquels est assise +l'ile d'Orleans, autrement dite de Bacchus) sont à l'egal du païs du +Dannemark & Norvege: Que le petun duquel ils usent ordinairement tient +du poivre & gingembre, & n'est point petun: Qu'ilz mangent leur viandes +cruës. Et là dessus je diray, qu'ores qu'ilz le fissent (ce qui peur +arriver quelque-fois) ce n'est chose éloignée de nous car j'ay veu +maintes fois noz matelots prendre une moruë seche, & mordre dedans de +bon appetit. Item quant il met en une ile le village _Stadaconé_, où il +dit qu'est la maison Royale (notez que ce n'étoient que cabannes +couvertes d'écorce) du seigneur Canadien: Item quant il met la terre de +_Bacalos_ (c'est à dire Moruës) vis-à-vis de saincte Croix, où hiverna +Jacques Quartier & _Labrador_ au Nort de la grande riviere; lequel païs +auparavant il avoit aussi au Su d'icelle: Item; quand il dit que la +riviere de _Saguenay_ fait des iles où il y a quantité de vignes: ce que +son autheur n'a point dit. Item que les Sauvages de la riviere +_Saguenay_ s'approcherent familierement des François, & leur montrerent +le chemin à _Hochelaga_; Item que les Canadiens estimaient les François +fils du Soleil: Item est plaisant quand au village de _Hochelaga_ il +figure cinquante Palais; outre la maison Royale, avec trois étages. Item +que les Chrétiens appellerent la ville de _Hochelaga_ Mont-Royal: Item +que le village _Hochelaga_ est à la pointe & embouchure de la riviere de +_Saguenay_: par les degrez de cinquante-cinq à soixante: Item quand il +dit que les Sauvages adorent un Dieu qu'ils appellent _Cudouagni_: car +de verité ilz ne font aucune adoration: Item quand il represente que dix +hommes apporterent par honneur le Roy de _Hochelaga_ dans une peau +devant le Capitaine François, sans dire qu'il étoit paralytique. Item +qu'il se faisoit entendre par truchement & Jacques Quartier dit le +contraire: c'est à dire qu'à faute de truchement il ne pouvoit entendre +ceux de _Hochelaga_. Item que le Roy de _Hochelaga_ pria ledit Capitaine +de lui bailler secours contre ses ennemis, &c. + +Or quand je considere ces precipitations étre arrivées à un personnage +tel que ledit Belle-foret homme de grand jugement, je ne m'étonne pas +s'il y en quelquefois és anciens autheurs, & s'il s'y trouve des choses +déquelles on n'a encore eu nulle experience. Il me semble qu'on se doit +contenter de faillir apres les autheurs originaires, léquels on est +contraint de suivre, sans extravaguer à des choses qui ne sont point, & +sortir hors les limites de ce qu'iceux autheurs ont écrit: +principalement quand cela est sans dessein, & ne revient à aucune +utilité. + +Quelqu'un pourroit accuser le Capitaine Quartier d'avoir fait des contes +à plaisir, quand il dit que tous les navires de France pourroient se +charger d'oyseaux en l'ile qu'il a nommée _Des oyseaux_: & de verité je +croy que cela est un peu hyperbolique. Mais il est certain qu'en cette +ile il y en a tant que c'est chose incroyable. Nous en avons veu de +semblables en notre voyage où il ne falloit qu'assommer, recuillir, & +charger notre vaisseau. Item quand il a raconté avoué avoir poursuivi +une béte à deux piez, & qu'és païs du _Saguenay_ il y a des hommes +accoutrez de draps de laine comme nous, d'autres qui ne mangent point, & +n'ont point de fondement; d'autres qui n'ont qu'une jambe: Item qu'il y +a pardela un païs de Pygmées, & une mer douce. Quant à la béte à deux +pieds je ne sçay que j'en doy croire, car il y a des merveilles plus +étranges en la Nature que cela: puis ces terres là ne sont si bien +découvertes qu'on puisse sçavoir tout ce qui y est. Mais pour le reste +il a son autheur qui lui en a fait le recit homme vieillart, lequel +avoit couru des grandes contrées toute sa vie. Et cet autheur il l'amena +par force au Roy pour lui faire recit de ces choses par sa propre +bouche, afin qu'on y adjoutât telle foy qu'on voudroit. Quant à la mer +douce c'est le grand lac qui est au bout de la grande riviere de +_Canada_, duquel nul des Sauvages de deça n'a veu l'extremité +Occidentale, & avons veu par le rapport fait audit Champlein qu'il a +trente journées de long, qui sont trois cens lieuës à dix lieuës par +jour. Cela peut bien étre appellé mer par ces peuples, prenant la mer +pour une grande étendue d'eau. Pour le regard des _Pygmées_, je sçay par +le rapport de plusieurs que les Sauvages de ladite grande riviere disent +qu'és montagnes des Iroquois il y a des petits hommes fort vaillans, que +les Sauvages plus Orientaux redoutent & ne leur osent faire la guerre. +Quant aux hommes armez jusque au bout des doits, les mémes m'ont recité +avoir veu des armures semblables à celles que décrit ledit Quartier, +léquelles resistent aux coups de fleches. Tout ce que je doute en +l'histoire des voyages d'icelui Quartier, est quand il parle de la Baye +de Chaleur, & dit qu'y fait plus chaud qu'en Hespagne. A quoy je répons +que comme une seule hirondele ne fait pas le Printemps: aussi que pour +avoir fait chaud une fois en cette Baye, ce n'est pas coutume. Je doute +aussi de ce que dit le méme Quartier qu'il y a des assemblées, & comme +des colleges, où les filles sont prostituées, jusques à ce qu'elles +soient mariées & que les femmes veuves ne se remarient point: ce que +nous avons reservé à dire en son lieu. Mais pour retourner audit +Champlein, je voudrois qu'avec le _Gougou_ il n'eust point mis par écrit +que les Sauvages de la Nouvelle-France pressez quelquefois de faim se +mangent l'un l'autre: ni tant de discours de notre sainte Foy, léquels +ne se peuvent exprimer en la langue de Sauvages, ni par truchement, ni +autrement. Car ilz n'ont point de mots qui puissent representer les +mysteres de notre Religion: & seroit impossible de traduire seulement +l'Oraison Dominicale en leur langue, sinon, par periphrases. Car entre +eux ilz ne sçavent que c'est de sanctification, de regne celeste, de +pain super substantiel (que nous disons quotidien) ni d'induire en +tentation. Les mots de gloire, vertu, raison beatitude, Trinité, Saint +Esprit, Anges, Archanges, Resurrection Paradis, Enfer, Eglise, Baptéme, +Foy, Esperance, Charité, & autres infinis ne sont point en usage chés +eux. De sorte qu'il n'y sera pas besoin de grans Docteurs pour le +commencement. Car par necessité il faudra qu'ils apprennent la langue +des peuples qu'ils voudront conduire à la Foy Chrétienne: & à prier en +nôtre langue vulgaire, sans leur penser imposer le dur fardeau des +langues inconues. Ce qu'étant de coutume & de droit positif, & non +d'aucune loy divine, ce sera de la prudence des Pasteurs de les +enseigner utilement & non par fantasies; & chercher le chemin plus court +pour parvenir à leur conversion. Dieu veuille en donner les moyens à +ceux qui en ont la volonté. + + + + +_Entreprise du Sieur de Roberval pour l'habitation de la terre de +Canada, aux despens du Roy. Commission du Capitaine Jacques Quartier. +Fin de ladite Entreprise._ + +CHAP. XXX + +APRES la découverte de la grande riviere de Canada faite par le +Capitaine Quartier en la maniere que nous avons recité ci-dessus, le Roy +en l'an mille cinq cens quarante fit son Lieutenant general és terres +neuves de _Canada, Hochelaga, Saguenay_, & autres circonvoisines messire +Jean François de la Roque dit le Sieur de Roberval Gentil-homme du païs +de Vimeu en Picardie, auquel il fit delivrer sa Commission le quinziéme +de Janvier audit an, à l'effect d'aller habiter lédites terres, y batir +des Forts, & conduire des familles. Et pour ce faire sa Majesté fit +delivrer quarante cinq mille livres par les mains de Maitre Jean du Val +Thresorier de son Epargne. + +Jacques Quartier fut nommé par sadite Majesté Capitaine general & maitre +Pilote sur tous les vaisseaux de mer qui seroient employés à cette +entreprise, qui furent cinq en nombre du pois de quatre cens tonneaux de +charge ainsi que je trouve par les compte rendu dédits deniers par ledit +Quartier, qui m'a esté communiqué par le sieur Samuel Georges bourgeois +de la Rochelle. + +Or n'ayant peu jusques ici recouvrer ladite Commission de Roberval, je +me contenteray de donner aux lecteurs celle qui peu aprés fut donnée +audit Quartier, dont voici la teneur. + +_Commission pour le Capitaine Jacques Quartier sur le voyage & +habitation des terres neuves de Canada Hochelaga &c._ + +François par la grace de Dieu Roy de France, A tous ceux qui ces +presentes lettres verront, Salut. Comme pour le desir d'entendre & avoir +conoissance de plusieurs païs qu'on dit inhabités, & autres étre +possedez par gens Sauvages sans conoissance de Dieu, & sans usage de +raison, eussions dés peiça, à grans frais & mises envoyé découvrir +esditz païs par plusieurs bons pilotes; & autres noz sujetz de bon +entendement, sçavoir, & experience, qui d'iceux païs nous auroient amené +divers hommes que nous avons par long temps tenus en nôtre Royaume, les +faisans instruire en l'amour & crainte de Dieu & de sa sainte Loy & +doctrine Chrétienne ne intention de les faire remener ésdits païs en +compagnie de bon nombre de noz sujets de bonne volonté, afin de plus +facilement induire les autres peuples d'iceux païs à croire en nôtre +sainte Foy: & entre autres y eussions envoyé nôtre cher & bien amé +Jacques Quartier, lequel auroit découvert grand païs des terres de +_Canada & Hochelaga_ faisant un bout de l'Asie du côté de l'Occident: +léquels païs il a trouvé (ainsi qu'il nous a rapporté) garnis de +plusieurs bonnes commodités, & les peuples d'iceux bien fournis de corps +& de membres & bien disposez d'esprit & entendement, déquels il nous a +semblablement amené aucun nombre, que nous avons par long temps fait +voir & instruire en notredite sainte Foy avec nodits sujets. En +consideration dequoy, & de leur bonne inclination que avons avisé & +deliberé de renvoyer ledit Quartier esdits païs de _Canada & Hochelaga_, +& jusques en la terre de _Saguenay_ (s'il peut y aborder) avec bon +nombre de navires & de toutes qualités, arts, & industrie, pour plus +avant entrer esdits païs, converser avec les peuples d'iceux, & avec eux +habiter (si besoin est) afin de mieux parvenir à nôtredite intention, & +à faire chose agreable à Dieu nôtre createur, & redempteur, & que soit à +l'augmentation de son saint & sacré Nom, & de nôtre mere sainte Eglise +Catholique, de laquelle nous sommes dits & nommez le premier fils: +Parquoy soit besoin pour meilleur ordre & expedition de ladite +entreprise deputer & établir un Capitaine general & maistre Pilote +dédits navires, qui ait regard à la conduite d'iceux, & sur les gens, +officiers, & soldats y ordonnés & établis: SÇAVOIR FAISONS que nous à +plein confians de la personne dudit Jacques Quartier, & se ses sens, +suffisance, loyauté, preud'homme, hardiesse, grande diligence, & bonne +experience; icelui pour les causes & autres à ce nous mouvans, Avons +fait, constitué, & ordonné, faisons, constituons, ordonnons & +établissons par ces presentes, Capitaine general & maitre Pilote de tous +les navires, & autres vaisseaux de mer par nous ordonnés étre menez pour +ladite entreprise & expedition, pour ledit état & charge de Capitaine +general & maitre Pilote d'iceux navires & vaisseaux avoir, tenir, & +exercer par ledit Jacques Quartier aux honneurs, prerogatives, +preéminences, franchises, libertez, gages, & bien-faitz, telz que par +nous lui seront pour ce ordonnez, tant qu'il nous plaira. Et lui avons +donné & donnons puissance & authorité de mettre, établir, & instituer +ausdits navires tels Lieutenans, patrons, pilotes & autres ministres +necessaires pour le fait & conduite d'iceux, & en tel nombre qu'il verra +& conoitra étre besoin & necessaire, pour le bien de ladite expedition. +Si donnons en mandement par cesdites presentes à nôtre Admiral, ou +Vic'Admiral, que prins & receu dudit Quartier le serment pour de deub & +accoutumé, icelui mettent & instituent, ou facent mettre & instituer de +par nous en possession & saisine dudit Etat de Capitaine general & +maitre Pilote: & d'icelui, ensemble des honneurs prerogatives & +préeminences, franchises, libertez, gages, & bien-faicts telz que par +nous lui seront pource ordonnez, le facent souffrent & laissent jouir & +user pleinement & paisiblement, & à lui obeir & entendre de tous ceux' & +ainsi qu'il appartiendra és choses touchant & concernant ledit Etat & +charge. En outre lui face souffre, & permettre prendre le petit Gallion +appellé l'Emerillon que de present il de nous, lequel est ja vieil & +caduc, pour servir à l'adoub de ceux ces navires qui en auront besoin, & +lequel nous voulons étre prins & appliqué par ledit Quartier pour +l'effect dessus dit sans qu'il soit tenu en rendre aucun autre compte ne +reliqua: Et duquel compte & reliqua nous l'avons déchargé & déchargeons +par icelles presentes: par léquelles nous mandons aussi à noz Prevostz +de Paris, Baillifs de Rouën, de Can, d'Orleans, de Blois, & de Tours, +Senechaux du Maine, d'Anjou, & Guienne, & à tous nos autres Baillifs, +Senechaux, Prevosts, Alloués, & autres noz Justiciers, & Officiers, tant +de nôtre Royaume, que de nôtre païs de Bretagne uni à icelui, pardevers +léquels sont aucuns prisonniers, accusés ou prevenuz d'aucuns crimes +quelz qu'ilz soient, fors de crimes de lese Majesté divine & humaine +envers nous & de faux monnoyeurs qu'ils ayent incontinent à delivrer, +rendre & bailler és mains dudit Quartier, ou ses commis & deputez +portans ces presentes, ou le _duplicata_ d'icelle pour notre service en +ladite entreprise & expedition ceux dédits prisonniers qu'il conoitra +estre propres, suffisans, & capables pour servir en icelle expedition, +jusqu'au nombre de cinquante personnes & selon le choix que ledit +Quartier en fera, iceux premierement jugés & condamnez selon leurs +demerites, & la gravité de leurs mesfaits, si jugés & condemnés ne sont: +& satisfaction aussi prealablement ordonnée aux parties civiles & +interessées, si faite n'avoir eté: pour laquelle toutefois nous ne +voulons la delivrance de leurs personnes édites mains dudit Quartier +(s'il les trouve de service) étre retardée ne retenue: Mais se prendra +ladite satisfaction sur leurs biens seulement. Et laquelle délivrance +dédits prisonniers, accusés ou prevenuz, nous voulons étre faite édites +mains dudit Quartier pour l'effect dessusdit par nosditz Justiciers & +Officiers respectivement, & par chacun d'eux en leur regard, pouvoir & +jurisdiction, nonobstant oppositions ou appellations quelconques faites, +ou à faire, relevées, ou à relever, & sans que par le moyen d'icelles, +icelle delivrance en la maniere dessusdite soit aucunement differée. Et +afin que plus grand nombre n'en soit tiré, outre léditz cinquante, Nous +voulons que la delivrance que chacun de nosditz Officiers en sera audit +Quartier soit écrite & certifiée en la marge de ces presentes, & que +neantmoins regitre en soit par eux fait & envoyé incontinent par devers +nôtre amé & feal Chancellier pour conoitre le nombre & la qualité de +ceux qui auront été baillés & delivrés. Car tel est notre plaisir. Et +témoin de ce nous avons fait mettre nôtre seel à cesdites presentes. +Donné à Saint-Pris le dix-septieme jour d'Octobre, l'an de grace mille +cinq cens quarante, & de nôtre regne le vint-sixieme. Ainsi signé sur le +repli, Par le Roy, vous Monseigneur le Chancellier, & autres presens. De +la Chesnaye. Et scellées sur le repli à simple queuë de cire jaune. + +Les affaires expédiées ainsi que dessus, léditz De Roberval & Quartier +firent voiles aux Terres-neuves, & se fortifierent au Cap Breton, où il +reste encores des vestiges de leur edifice. Mais s'appuyans trop sur le +benefice du Roy, sans chercher le moyen de vivre du païs méme: & le Roy +occupé de grandes affaires qui pressoient la France pour lors, il n'y +eut moyen d'envoyer nouveau rafraichissement de vivres à ceux qui +devoient avoir rendu le païs capable de les nourrir, ayans eu un si bel +avancement de sa Majesté, & paraventure que ledit De Roberval fut mandé +pour servir le Roy pardeça: car je trouve par le compte dudit Quartier +qu'il employa huit mois à l'aller querir aprés y avoir demeuré dix-sept +mois. Et ose bien penser que l'habitation du Cap Breton ne fut moins +funeste qu'avoit été six ans auparavant celle de Sainte-Croix en la +grande riviere de Canada, où avoit hiverné ledit Quartier. Car ce païs +étant assis sur les premieres terres, & sur le Golfe de _Canada_, qui +est glacé tous les ans jusques sur la fin de May, il n'y a point de +doute qu'il ne soit merveilleusement âpre & rude, & sous un ciel tout +plein d'inclemence. De maniere que cette entreprise reussit point, faute +de s'étre logé en un climat temperé. Ce qui se pouvoit aisément faire, +étant la province de telle étendue qu'il y avoit à choisir vers le Midi +autant que vers le Nort. + +[Illustration] + + + + +_Plainte sur notre inconstance & lacheté: Nouvelle entreprise & +Commission pour_ Canada: _Envie des Marchans Maloins. Revocation de la +dicte commission._ + +CHAP. XXXI + +SI le dessein d'habiter la terre de Canada n'a ci devant reussi, il n'en +faut ja blamer la terre, mais accuser nôtre inconstance & lacheté. Car +voici qu'apres la mort du Roy François premier on entreprent des voyages +au Bresil & à la Floride, léquels n'ont pas eu meilleur succés, quoy que +ces province soyent sans hiver, & jouissent d'une verdure perpetuelle. +Il est vray que l'ennemi public des hommes a forcé les nôtres de quitter +le païs par-delà, mais cela ne nous excuse point, & ne peut nous +garentir de faute. Tandis qu'on a eu esperance en ces entreprises plus +meridionales, & outre l'Æquateur, on a oublié les découvertes de Jacques +Quartier: de sorte que plusieurs années se sont écoulées, auquelles noz +François ont été endormis, & n'ont rien faire de memorable par mer; Non +qu'il ne se trouve des hommes aventureux, qui pourroient faire quelque +chose de bon: mais ilz ne sont ni soulagez: ni soutenuz de ceux sans +léquelz toute entreprise est vaine. Ainsi en l'an mille cinq cens quatre +vints huit le sieur de la Jaunaye Chaton, & Jacques Noel nevoeux & +heritiers dudit Quartier, s'étans efforcez de continuer à leurs dépens +les erremens de leur dit oncle, souffrirent des pertes notables par le +brulement qui leur fut fait de trois ou quatre pataches par les hommes +de deça. De sorte qu'ilz furent contraints d'avoir recours au Roy auquel +ilz presenterent requéte aux fins d'obtenir Commission pareille à celle +dudit Quartier rapportée ci-dessus, en consideration de ses services, & +qu'au voyage de l'an mille cinq cens quarante, il avoit employé la somme +de seze cens trente-huit livres pardessus l'argent qu'il avoit receu, +dont il n'avoit été remboursé; Requerant en titre pour ayder à former +une habitation Françoise, un privilege pour douze ans de traffiquer +seuls avec les peuples sauvages dédites terres, & principalement au +regard des pelleteries qu'ils amassent tous les ans: & defense étre +faites à tous les sujets du Roy de s'entremettre dudit traffic, ni les +troubler en la jouissance dudit privilege & de quelques mines qu'il +avoient découvertes, pendant ledit temps. Ce qui leur fut accordé par +lettres patentes & commission qu'ils en eurent du quatorzieme de +Janvier, mille cinq cens octante huit. Mais apres s'étre bien donné de +la peine & obtenir cela, ile en eurent peu, ou plutot rien de +contentement. Car incontinent voici l'envie des marchans de Saint-Malo +qui prend les armes pour ruiner tout ce qu'ils avoient fait, & empecher +l'avancement & du Christianisme & du nom François en ces terres-là: +comme ils ont sceu fort bien pratiquer depuis en méme sujet à l'endroit +du sieur de Monts. Si-tôt donc qu'ils eurent la nouvelle de ladite +Commission portant le privilege susdit, incontinent ilz presenterent +leur requéte au Conseil privé du Roy pour la faire revoquer. Sur quoy +ils eurent arrest à leur desir du cinquéme de May ensuivant. + +On dit qu'il ne faut point empécher la liberté naturellement acquise à +toute personne de traffiquer avec les peuples de dela. Mais je +demanderoy volontiers qui est plus à preferer ou la Religion Chrétienne, +& l'amplification du nom François, ou le profit particulier d'un +marchant qui ne fait rien pour le service de Dieu, ni du Roy? Et +ce-pendant cette belle dame Liberté a seule empeché jusques ici que ces +pauvres peuples errans n'ayent été faicts Chrétiens, & que les François +n'ayent parmi eux planté des colonies, qui eussent receu plusieurs des +nôtres, léquels depuis ont enseigné nos arts & métiers aux Allemans, +Flamens, Anglois, & autres nations. Et cette méme Liberté a fait que par +l'envie des marchans les Castors se vendent aujourd'hui dix livres +piece, léquels au temps de ladite Commission ne se vendoient qu'environ +cinquante sols. Certes la consideration de la Foy & Religion Chrétienne +merite bien que l'on octroye quelque chose à ceux qui employent leur +vies & fortunes pour l'accroissement d'icelle, & en un mot, pour le +public. Et n'y a rien plus juste que celui qui habite une terre jouisse +du fruit d'icelle. + + + + +_Voyage du Marquis de la Roche aux Terres neuves. Ile de Sable. Son +retour en France d'une incroyable façon. Ses gens cinq ans en ladite +ile. Leur retour. Commission dudit Marquis._ + +CHAP. XXXII + +D'AUTANT que jusques ici nous n'avions parlé que d'entreprises vaines, +léquelles n'ont été secondées comme il falloit, j'en adjouteray encor +ici une pour le parachevement de ce livre, qui est du sieur Marquis de +la Roche Gentil-homme Breton tout rempli de bonne volonté, mais auquel +on n'a tenu les promesses qu'on lui avoit faites pour l'execution de son +dessein. + +En l'an mille cinq cens nonante huit le Roy ayant audit Marquis confirmé +le don de Lieutenance generale és terres dont nous parlons, à luy fait +par le Roy Henry III & octroyé sa Commission, il s'embarqua avec environ +soixante hommes, & n'ayant encore reconu le païs il fit descente en +l'ile de Sable, que est à vint-cinq ou trente lieuës de Campseau: ile +étroite, mais longue d'environ vint lieuës, gisante par les quarante +quatre degrez: assez sterile, mais où y a quantité de vaches & +pourceaux, ainsi que nous avons touché ailleurs. Ayant là dechargé ses +gens & bagage, il fût question de chercher quelque bon port en la terre +ferme: & à cette fin il s'y en alla dans une petite barque: mais au +retour il fut surpris d'un vent si fort & violent, que contraint d'aller +au gré d'icelui, il se trouva en dix ou douze jours en France. Et pour +montrer la petitesse de la barque, & qu'il falloit ceder à la fureur du +vent j'ay plusieurs fois ouï dire au Sieur de Poutrincourt, que du bord +d'icelle il lavoit ses mains dans la mer. Etant en France le voila +prisonnier du Duc de Mercoeur! & celui à qui les dieux les plus +inhumains Æole & Neptune avoient pardonné ne trouve point d'humanité en +guerre. Cependant ses gens demeurent cinq ans degradés en ladite ile, se +mutinent, & coupent la gorge l'un à l'autre, tant que le nombre se +racourcit de jour en jour. Pendant lédits cinq ans ils ont là vécu de +pecherie, & des chairs des animaux que nous avons dit, dont ils en +avoient apprivoisez quelques uns qui leur fournissoient de laictage, & +autres petites commoditez. Ledit Marquis étant delivré fit recit au Roy +à Rouen de ce qui lui étoit survenu. Le Roy commanda à Chef-d'hotel +Pilote d'aller recuillir ces pauvres hommes quand il iroit aux +Terres-neuves. Ce qu'il fit; & en trouva douze de reste, auquels il ne +dit point le commandement qu'il avoit du Roy, afin d'attrapper bon +nombre de cuirs, & peaux de loups marins dont ils avoient fait reserve +durant lédites cinq années. Somme, revenus en France ilz se presentent à +sa Majesté vétus dédites peaux de Loups-marins. Le Roy leur fit bailler +quelque argent & se retirerent mais il y eut procés entre eux & ledit +Pilote, pour les cuirs & pelleteries qu'il avoit extorquées d'eux; dont +par apres ilz composerent amiablement. Et d'autant que ledit Marquis +faute de moyens ne continua ses voyages, & peu apres deceda, je veux ici +adjouter seulement l'extrait de sadite Commission, ainsi que s'ensuit. + +_Edit du Roy contenant le pouvoir & Commission donnée par sa Majesté au +Marquis de Cottenmed & de la Roche, pour la conquéte des terres de +Canada, Labrador, Ile de Sable, Norembergue, & païs adjacens._ + +HENRI par la grace de Dieu Roy de France & de Navarre, A tous ceux qui +ces presentes lettres verront, Salut. Le feu Roy François premier, sur +les avis qui lui auroient été donnez, qu'aux iles & païs de Canada, ile +de Sable, Terres-neuves & autres adjacentes, païs tres-fertiles & +abondans en toutes sortes de commoditez, il y avoit plusieurs sortes de +peuple bien formez de corps & de membres, & bine disposez d'esprit & +d'entendement, qui vivent sans aucune conoissance de Dieu: auroit (pour +en avoir plus ample conoissance) iceux païs fait découvrir par aucuns +bons pilotes & gent à ce conoissans. Ce qu'ayant reconu veritable, il +auroit (poussé d'un zele & affection de l'exaltation du nom Chrétien) +dés le quinzieme Janvier mille cinq cens quarante, donné pouvoir à Jean +François de la Roque sieur de Roberval, pour la conquéte dédits païs. Ce +que n'ayant été executé dés lors, pour les grandes affaires qui seroient +survenues à cette Couronne: Nous avons resolu pour perfection d'un si +bel oeuvre & de si sainte & louable entreprise, au lieu dudit feu sieur +de Roberval: de donner la charge de cette conquéte à quelque vaillant & +experimenté personage, dont la fidelité & affection à notre service nous +soit conue, avec les mémes pouvoirs, authoritez, prerogatives & +preeminences qui étoient accordées audit feu sieur de Roberval par +ledites lettres patentes dudit feu Roy François premier. + + +SÇAVOIR FAISONS, que pour la bonne & entiere confiance que nous avons de +la personne de notre aimé & feal Troillus du Mesguets Chevalier de notre +Ordre, Conseiller en notre Conseil d'Etat, & Capitaine de cinquante +hommes d'armes de nos ordonnances, le sieur de la Roche Marquis +Cottenmeal, Baron de Las, Vicomte de Carenten & saint Lo en Normandie, +Vicomte de Trevallot, sieur de la Roche, Gommard & Quermoalec, de +Gronac, Bontéguigno, & Liscuit, & de ses louables vertus, qualitez & +merites; aussi de l'entiere affection qu'il a au bien de notre service & +avancement de nos affaires. Iceluy pour ces causes & autre à ce nous +mouvans, Nous avons conformément à la volonté du feu Roy dernier deceda +notre tres-honoré sieur & frere qu ja avoit fait election de sa persone +pour l'execution de ladite entreprise, icelui fait, faisons creons, +ordonnons, établissons par ces presentes signées de nôtre main, nôtre +Lieutenant general édits païs de _Canada, Hochelaga, Terres-neuves, +Labrador_, riviere de la gran' Baye, de Norembegue & terres adjacentes +dédites provinces & étendue de païs, sans icelles étre habitées par +sujets de nul Prince Chrétien, & pour cette sainte oeuvre & +aggrandissement de la foy Catholique, établissons pour conducteur, chef, +Gouverneur & Capitaine de ladite entreprise: Ensemble de tous les +navires, vaisseaux de mer, & pareillement de toutes persones, tant gens +de guerre, mer que autres par nous ordonnez & qui seront par lui choisis +pour ladite entreprise & execution: avec pouvoir & mandement special +d'élire, choisir les Capitaines, Maitres de navires & Pilotes: +commander, ordonner & disposer souz notre authorité; prendre, emmener & +faire partir des profits & havres de nôtre Royaume les nefs, vaisseaux +mis en appareil, equippez & munis de gens, vivres & artilleries & autres +choses necessaires pour ladite entreprise, avec pouvoir en vertu de noz +commissions de fair la levée de gens de guerre qui seront necessaires +pour ladite entreprise et iceux faire conduire par ses Capitaines au +lieu de son embarquement, & aller, venir, passer & repasser édits ports +étrangers, descendre & entrer en iceux & mettre en nôtre main tant par +voyes d'amitié ou amiable composition si faire se peut, que par force +d'armes, main forte, & toutes autres voyes d'hostilitez assaillir villes +chateaux, forts & habitations, iceux mettre en nôtre obeissance, en +constituer & edifier d'autres; faire loix, statuts & ordonnances +politiques, iceux faire garder, observer & entretenir, faire punir les +deliquans, leur pardonner & remettre selon qu'il verra bon étre, pourveu +toutefois que ce ne soient païs occupez ou étans souz la sujection & +obeissance d'aucuns Princes & Potentats nos amis, alliez & confederez. +Et à fin d'augmenter & accroitre le bon vouloir, courage & affection de +ceux qui serviront à l'execution & expedition de ladite entreprise, & +méme de ceux qui demeureront ésdites terres, nous lui avons donné +pouvoir d'icelles terres qu'il nous pourroit avoir acquises audit +voyage, faire bail pour en jour par ceux à qui elles seront affectées & +leurs successeurs en tous droits de proprieté. A sçavoir aux Gentils +hommes & ceux qu'il jugera gens de merite, en Fiefs, Seigneuries, +Chastelenies, Comtez, Vicomtez, Baronnies & autres dignitez relevans de +nous, telles qu'il jugera convenir à leur services: à la charge qu'ilz +serviront à la tuition & defense dédits païs. Et aux autres de moindre +condition, à telles charges & redevances annuelles qu'il avisera, dont +nous consentons qu'ils en demeurent quittes pour les six premieres +années ou tel autre temps que nôtredit Lieutenant avisera bon étre & +conoitra leur étre necessaire: excepté toutefois du devoir & service +pour la guerre. Aussi qu'au retour de nôtre Lieutenant il puisse +departir à ceux qui auront fait le voyage avec lui les gaignages & +profits mobiliaires provenus de ladite entreprise, & avantager du tiers +ceux qui auront fait ledit voyage: retenir un autre tiers pour lui pour +ses frais & depens, & l'autre tiers pour étre employé aux oeuvres +communes, fortifications du païs & fraiz de guerre. Et afin que nôtredit +Lieutenant soit mieux assisté & accompagné en ladite entreprise, nous +lui avons donné pouvoir de se faire assister en ladite armée de tous +Gentils-hommes, Marchans, & autres noz sujets qui voudront aller ou +envoyer audit voyage, payer gens & équipages & munir nefs à leurs +despens. Ce que nous leur defendons tres-expressement faire, ni +traffiquer sans le sceu & consentement de nôtredit Lieutenant, sur peine +à ceux que seront trouvez, de perdition de tous leurs vaisseaux, & +marchandises. Prions aussi & requerons tous Potentats, Princes noz +alliés & confederez, leurs Lieutenans & sujets, en cas que nôtredit +Lieutenant ait quelque besoin ou necessité, lui donner aide, secours & +confort, favoriser son entreprise. Enjoignons & commandons à tous nos +sujets en cas de rencontre par mer ou par terre, de lui étre en ce +secourables & se joindre avec lui: revoquans dés à present tous pouvoirs +qui pourroient avoir eté donnez tant par nos predecesseurs Roys, que +nous, à quelques persones & pour quelque cause & occasion que ce soit, +au prejudice dudit Marquis nôtredit Lieutenant general. Et d'autant que +pour l'effet dudit voyage il sera besoin passer plusieurs contracts & +lettres, nous les avons dés à present validé & approuvé, validons & +aprouvons, ensemble les seings & seaux de nôtre Lieutenant & d'autres +par lui commis pour ce regard. Et d'autant qu'il pourroit survenir à +nôtredit Lieutenant quelque inconvenient de maladie, ou arriver faute +d'icelui, aussi qu'a son retour il sera besoin laisser un ou plusieurs +Lieutenans: Voulons & entendons qu'il en puisse nommer & constituer par +testament & autrement comme bon lui semblera, avec pareil pouvoir ou +partie d'icelui qui lui avons donné. Et afin que nôtredit Lieutenant +puisse plus facilement mettre ensemble le nombre de gans qui lui est +necessaire pour ledit voyage, & entreprise, tant de l'un que de l'autre +sexe: Nous lui avons donné pouvoir de prendre, élire & choisir & lever +telles persones en nôtredit Royaume, païs, terres & Seigneuries qu'il +conoitra étre propres, utiles & necessaires pour ladite entreprise, qui +conviendront avec lui aller, léquels il fera conduire & acheminer des +lieux où ilz se seront par lui levez jusques au lieu de l'embarquement. +Et pource que nous ne pouvons avoir particuliere conoissance dédits païs +& gens étrangers pour plus avant specifier le pouvoir qu'entendons +donner à nôtredit Lieutenant general; voulons & nous plait qu'il ait le +méme pouvoir, puissance & authorité qu'il étoit accordé par ledit feu +Roy François audit sieur de Roberval, encores qu'il n'y soit si +particulierement specifié: & qu'il puisse en cette charge faire, +disposer, & ordonner de toutes chose opinées & inopinées concernant +ladite entreprise, comme il jugera à propos pour nôtre service les +affaires & necessitez le requerir, & tout ainsi & comme nous-méme +ferions & faire pourrions si presens en personne y étions, jaçoit que le +cas requit mandement plus special: validans dés à present comme pour +lors tout ce que par nôtredit Lieutenant sera fait, dit, constitué, +ordonné & établi, contracté, chevi & composé, tant par armes, amitié, +confederation & autrement en quelque sorte & maniere que ce soit ou +puisse étre pour raison de ladite entreprise, tant par mer que par +terre: & avons le tout approuvé, aggreé & ratifié: aggreons, approuvons +& ratifions par ces presentes & l'avouons & tenons, & voulons étre tenu +bon & valable, comme s'il avoit par nous fait. + +SI DONNONS en mandement, à notre amé & feal le Sieur Comte de Cheverny +Chancellier de France, & à nos amez & feaux Conseillers, les gens tenans +noz Cours de Parlement, grand Conseil, Baillifs, Senechaux, Prevots, +Juges & leurs Lieutenans & tous autre noz Justiciers, & Officiers chacun +endroit loy comme il appartiendra, que nôtredit Lieutenant duquel nous +avons ce jourd'hui prins & receu le serment en tel cas accoutumé, ilz +facent & laissent, souffrent jouir & user pleinement & paisiblement, à +icelui obeir & entendre, & à tous ceux qu'il appartiendra és chose +touchans & concernans notredite Lieutenance. + +MANDONS en outre à tous nos Lieutenans generaux, Gouverneurs de noz +Provinces, Admiraux, Vic'Admiraux, Maitres de ports havres & passages, +lui bailler chacun en l'étendue de son pouvoir, aide, confort, passage, +secours & assistance, & à ses gens avouez de lui, dont il aura besoin. +Et d'autant que de ces presentes l'on pourra voir affaire en plusieurs & +divers lieux: Nous voulons qu'au _Vidimus_ d'icelles deuement collationé +par un de nos amez & feaux Conseillers, Notaires Royaux, foy soit +adjoutée comme au present original: Car tel est nôtre plaisir. En témoin +dequoy nous avons fait mettre nôtre seel esdites presentes. Donné à +Paris le douziéme jour de Janvier l'an de grace mille cinq cens quatre +vints dix-huit. Et de notre regne le neuviéme. + +Signé, HENRI. + +[Illustration 014.png] + + + + +[Illustration] + + QUATRIEME + LIVRE DE L'HISTOIRE + DE LA NOUVELLE-FRANCE + CONTENANT LES VOYAGES + des Sieurs de Monts et + de Poutrincourt. + + + + +_Intention de l'Autheur. Avis au Roy sur l'habitation de la +Nouvelle-France. Commission au Sieur de Monts. Defenses pour le traffic +des pelleteries._ + +CHAP. I + +J'AY à reciter en ce livre la plus courageuse de toutes les entreprises +que noz François ont faites pour l'habitation des Terres-neuves d'outre +l'Ocean, & la moins aydée & secourue. Le sieur de Monts dit en son nom +PIERRE DU GUA, Gentilhomme Xaintongeois en est le premier motif, lequel +voyant la France en repos par la paix heureusement traitée à Vervin lieu +de ma naissance, proposa au Roy un expedient pour faire une habitation +solide édites terres d'outre mer sans rien tirer des coffres de sa +Majesté, qui étoit la méme (à peu prés) que nous avons veu ci-dessus +avoir été octroyée & Estienne Chaton Sieur de la Launaye, & Jacques Noel +Capitaine de la marine, neveux & heritiers de feu Jacques Quartier, sans +que toutefois ledit sieur de Monts eût eu avis telle chose avoir été +auparavant par eux impetrée. Ce conseil trouvé bon & utile, lettres +incontinent furent expediées audit sieur pour la Lieutenance generale du +Roy és terres comprises souz le nom de la Nouvelle-France, jusques à +certains degrez: & consequemment autres lettres portans defenses à tous +sujets de sa Majesté autres qu'icelui sieur de Monts & ses associez, de +traffiquer de pelleterie, & autres choses, avec les peuples habitans +lesdites terres, sur grandes peines: en la maniere qui s'ensuit. + +_Comission du Roy au sieur de Monts, pour l'habitation és terres de la +Cadie, Canada, & autres endroits en la Nouvelle-France._ + +_Ensemble les defenses à tous autres de traffiquer avec les sauvages +dédites terres._ + +HENRY par la grace de Dieu Roy de France & de Navarre, A nôtre cher & +bien âmé le sieur de Monts Gentilhomme ordinaire de nôtre Chambre, +Salut. Comme nôtre plus grand soin & travail soit & ait toujours été +depuis nôtre avenement à cette Couronne, de la maintenir & conserver en +son ancienne dignité, grandeur & splendeur, d'étendre & amplifier autant +que legitimement se peut faire, les bornes & limites d'icelle: Nous +étant dés long temps à, informez de la situation & condition des païs & +territoires de la Cadie, Meuz sur toutes choses d'un zele singulier & +devote & ferme resolution & protecteur de tous Royaumes & Etats; de +faire convertir, amener & instruire les peuples qui habitent en cette +contrée, de present gens barbares, athées, sans foy ne religion, au +Christianisme, & en la créance & profession de nôtre foy & religion: & +les retirer de l'ignorante & infidelité où ilz sont. Ayant aussi dés +long temps reconnu sur le rapport des Capitaines de navires, pilotes, +marchans & autres qui de longue main ont hanté, frequenté & traffiqué +avec ce qui se trouve de peuples édits lieux, combien peut étre +fructueuse, commode & utile à nous, à nos Etats & sujets, la demeure, +possession & habitation d'iceux pour le grand & apparent profit que se +retirera par la grande frequentation & habitude que l'on aura avec les +peuples qui s'y trouvent, & le trafic & commerce qui se pourra par ce +moyen seurement traiter & negocier. Nous pour ces causes à plein +confians de vôtre grande prudence, & en la conoissance & experience que +vous avez de la qualité, condition & situation dudit païs de la Cadie: +pour les navigations, voyages, & frequentations que vous avez faits en +ces terres, & autres porches & circonvoisines: nous asseurans que cette +nôtre resolution & intention, vous étans commise, vous la sçaurés +attentivement, diligemment, & non moins courageusement, & valeureusement +executer & conduire à la perfection que nous desirons, Vous avons +expressement commis & établis, & par ces presentes signées de nôtre +main, Vous commettons, ordonnons, faisons, constituons & établissons +nôtre Lieutenant general, pour representer nôtre personne aux païs, +territoires, côtes & confins de la Cadie: A commencer dés le quarantiéme +degré, jusques au quarante-sixiéme. Et en icelle étenduë ou partie +d'icelle, tant & si avant que faire se pourra, établir, étendre & faire +conoitre nôtre nom, puissance & authorité. Et ç icelle assujetir, +submettre & faire obeïr tous les peuples de ladite terre, & les +circonvoisins: Et par le moyen d'icelles & toutes autres voyes licites, +les appeller, faire instruire, provoquer & émouvoir à la conoissance de +Dieu; & à la lumiere de la Foy & Religion Chrétienne, là y établir: & en +l'exercice & profession d'icelle maintenir, garder, & conserver lédits +peuples, & tous autres habituez édits lieux; & en paix, repos & +tranquilité y commander tant par mer que par terre: Ordonner, decider, & +faire executer tout ce que vous jugerez se devoir & pouvoir faire, pour +maintenir, garder & conserver lédits lieux souz nôtre puissance & +authorité, par les formes, voyes, & moyens prescrits par nos +ordonnances. Et pour y avoir égard avec vous, commettre, établir & +constituer tous Officiers, tant és affaires de la guerre que de Justice +& police pour la premiere fois, & de là en avant nous les nommer & +presenter, pour en estre par nous disposé & donner les lettres, tiltres +& provisions tels qu'ilz seront necessaires. Et selon les occurences des +affaires, vous mémes avec l'avis de gens prudens & capable prescrire +souz nôtre bon plaisir, des loix, statuts, & ordonnances autant qu'il se +pourra conformes aux nôtres, notamment és choses & matieres, auquelles +n'est pourveu par icelles: traiter & contracter à méme effet paix, +alliance & confederation, bonne amitié, correspondance & communication +avec lédits peuples & leurs Princes, ou autres ayant pouvoir & +commandement sur eux: Entretenir, garder & soigneusement observer les +traités & alliances dont vous conviendrés avec eux: pourveu qu'ils y +satisfacent de leur part. Et à ce defaut, leur faire guerre ouverte pour +les contraindre & amener à telle raison que vous jugerez necessaire pour +l'honneur, obeïssance & service de Dieu, & l'établissement, manutention +& conservation de notredite authorité parmi eux: du moins pour hanter & +frequenter par vous, & tous noz sujets avec eux en toute asseurance, +liberté, frequentation & communication, y negocier & trafiquer +amiablement & paisiblement. Leur donner & octroyer graces & privileges, +charges & honneurs. Lequel entier pouvoir susdit voulons aussi & +ordonnons que vous ayez sur tous nosdits sujets & autres qui se +transporteront & voudront s'habituer, trafiquer, negocier & resider +édits lieux; tenir, prendre, reserver & vous approprier ce que vous +voudrez & verrez vous étre plus commode & propre à vôtre charge, qualité +& usage dédites terres, en departir telles parts & portions, leur donner +& attribuer tels tiltres, honneurs, droits, pouvoirs & facultez que vous +verrez besoin étre, selon les qualitez, conditions, & merites des +personnes du païs ou autres. Sur tout peupler, cultiver & faire habituer +lédites terres le plus promptement, soigneusement & dextrement, que le +temps, les lieux, & commoditez le pourront permettre: en faire ou faire +faire à cette fin la découverte & reconoissance en l'étenduë des côtes +maritimes & autres contrées de la terre ferme, que vous ordonnerez & +prescrirez en l'espace susdite du quarantiéme degré jusques au +quarante-sixiéme, ou autrement tant & si avant qu'il se pourra le long +dédites côtes, & en la terre ferme. Faire soigneusement rechercher & +reconoitre toutes sortes de mines d'or & d'argent, cuivre & autres +metaux & mineraux, les faire fouiller, tirer, purger & affiner, pour +étre convertis en usage, disposer suivant que nous avons faits en ce +Royaume du profit & emolument d'icelles, par vous ou ceux que vous aurés +établis à cet effet, NOUS RESERANS seulement le dixiéme denier de ce qui +proviendra de celles d'or, d'argent & cuivre, vous affectans ce que nous +pourrions prendre ausdits autres metaux & mineraux, pour vous aider & +soulager aux grandes dépenses que la charge susdite vous pourra +apporter. Voulans cependant; que pour vôtre seureté & commodité, & de +tous ceux de noz sujets qui s'en iront, habituëront & trafiqueront +édites terres: comme generalement de tous autres qui s'y accommmoderont, +souz nôtre puissance & authorité, Vous puissiez faire batir & construire +un ou plusieurs forts, places, villes & toutes autres maisons, demeures +& habitations, ports, havres, retraites, & logemens que vous conoitrez +propres, utiles & necessaires à l'execution de ladite entreprise. +Etablir garnisons & gens de guerre à la garde d'iceux. Vous ayder & +prevaloir aux effets susdits des vagabons, personnes oyseuses & sans +avoeu, tant és villes qu'aux champs, & des condamnez à banissement +perpetuels ou à trois ans au moins hors nôtre Royaume, pourveu que ce +soit par avis & consentement & l'authorité de nos Officiers. Outre ce +que dessus, & qui vous est d'ailleurs prescrit, mandé & ordonné par les +commissions & pouvoirs que vous a donnez nôtre tres-cher cousin le sieur +d'Anville Admiral de France, pour ce qui concerne le fait & la charge de +l'Admirauté, en l'exploit, expedition & execution des choses susdites, +faire generalement pour la conquéte, peuplement, habituation & +conservation de ladite terre de la Cadie, & des côtes, territoires +circonvoisins souz nôtre nom & authorité, ce que nous-mémes ferions & +faire pourrions si presens en persone y étions, jaçoit que le cas requit +mandement plus special que nous ne le vous prescrivons par cesdites +presentes: Au contenu déquelles, Mandons, ordonnons & tres-expressement +enjoignons à tous nos justiciers, officiers & sujets, de se conformer: +Et à vous obeïr & entendre en toutes & chacunes les choses susdites, +leurs circonstances & dependances. Vous donner aussi en l'execution +d'icelles tout ayde & confort, main-forte & assistance dont vous aurez +besoin, & seront par vous requis, le tout à peine de rebellion & +desobeïssance. Et à fin que persone ne pretende de cause d'ignorance de +cette nôtre intention, & se vueille immiscer en tout ou en partie, de la +charge, dignité & authorité que nous vous donnons par ces presentes: +Nous avons de noz certaine science, pleine puissance & authorité Royale, +revoqué, supprimé, declaré nuls & de nul effet ci-apres & des à present, +tous autres pouvoirs & Commissions, Lettres & expeditions donnez & +delivrez à quelque persone que ce soit, pour découvrir, conquérir, +peupler & habiter en l'étenduë susdite dédites terres situées depuis +ledit quarantiéme degré, jusques au quarante-sixiéme, quelles qu'elles +soient. Et outre ce mandons & ordonnons à tous nosdits Officiers de +quelque qualité & condition qu'ilz soient, que ces presentes, ou +_Vidimus_ deuëment collationné d'icelles par l'un de noz amez & feaux +conseillers, Notaires & Secretaires, ou autre Notaire Royal, ilz facent +à vôtre requéte, poursuite & diligence, ou de noz Procureurs, lire, +publier & registrer és regitres de leurs jurisdictions, pouvoirs & +détroits, cessans en tant qu'à eux appartiendra, tous troubles & +empéchemens à ce contraires. Car tel est nôtre bon plaisir. Donné à +Fontaine bleau le huitiéme jour de Novembre: l'an de grace mille six +cens trois: Et de nôtre regne le quinziéme. Signé, HENRI, Et plus bas, +par le Roy, POTIER. Et scellé sur simple queuë de cire jaune. + +_Defenses du Roy à tous ses sujets, autres que le sieur de Monts & ses +associez, de trafiquer de pelleteries & autres choses avec les Sauvages +de l'etendue du pouvoir par luy donné audit sieur de Monts, & ses +associez: sur grandes peines._ + +HENRI par la grace de Dieu Roy de France& de Navarre. A nos amez & feaux +conseillers, les officiers de nôtre Admirauté de Normandie, Bretagne, +Picardie & Guienne, & à chacun d'eux endroit soy, & en l'étendue de +leurs ressorts & jurisdictions, Salut. Nous avons pour beaucoup +d'importantes occasions, ordonné, commis & établi le sieur de Monts +gentilhomme ordinaire de nôtre chambre, nôtre Lieutenant general, pour +peupler & habituer les terres, côtes, & païs de la Cadie, & autres +circonvoisins, en l'étendue du quarantiéme degré jusques au +quarante-sixiéme & là établir nôtre authorité, & autrement s'y loger & +et asseurer: en sorte que noz sujets désormais puissent étre receuz, y +hanter, resider & traffiquer avec les Sauvages habitans dédits lieux: +comme plus expressement nous l'avons déclaré par noz lettres patentes +expediées & delivrées pour cet effet audit sieur de Monts le huitiéme +jour de Novembre dernier: suivant les conditions & articles moyennant +léquels il s'est chargé de la conduite & execution de cette entreprise. +Pur faciliter laquelle & à ceux qui 'sy sont joints avec lui, & leur +donner quelque moyen & commodité d'en supporter la depense: Nous avons +eu agreable de leur permettre, & asseurer; Qu'il ne seroit permis à +aucuns autres noz sujets, qu'à ceux qui entreroient en association avec +lui, pour faire ladite dépense, de traffiquer de pelleterie, & autres +marchandises, durant dix années, és terres, païs, ports, rivieres & +avenuës de l'étenduë de sa charge. Ce que nous voulons avoir lieu. NOUS +pour ces causes, & autres considerations à ce que mouvans, Vous mandons +& ordonnons Que vous ayez chacun de vous en l'étendue de voz pouvoirs, +jurisdictions & détroits (à faire de nôtre part) comme de nôtre pleine +puissance & authorité Royal, nous faisons tres-expresse inhibitions & +defenses à tous marchans, maitres, & Capitaines de navires, matelots, & +autres noz sujets de quelque état, qualité & condition qu'ilz soient, +autres neantmoins avec ledit sieur de Monts, pour ladite entreprise, +selon les articles & conventions d'icelles par nous arretez ainsi que +dit est: D'equipper aucuns vaisseaux, & en iceux aller ou envoyer faire +traffic & troque de pelleterie, & autres choses avec les Sauvages: +Frequenter, negocier, & communiquer durant ledit temps de dix ans, +depuis le Cap de Raze, jusques au quarantiéme degré, comprenant toute la +côte de la Cadie, terre & Cap Breton, Bayes de sainct Cler, de Chaleur, +Ile percée, Gachepé, Chichedec, Mesamichi, Lesquemin, Tadoussac, & la +riviere de Canada, tant d'un côté que d'autre, & toutes les Bayes & +rivieres qui entrent dedans dédites côtes: A peine de desobeïssance, & +confiscation entiere de leurs vaisseaux, vivres, armes & marchandises, +au profit dudit sieur de Monts & de ses associez, & de trente mille +livres d'amende. Pour l'asseurance & acquit de laquelle & de la coërtion +& punition de leur desobeïssance Vouz permettrez (comme nous avons aussi +permis & permettons) audit sieur de Monts & associéz, de saisir, +apprehender, & arréter tous les contrevenans à nôtre presente defense & +ordonnance, & leurs vaisseaux, marchandises, armes, & victuailles, pour +les amener & remettre és mains de la Justice, & étre procedé tant contre +les personnes, que contre les biens desditz desobeïssans, ainsi qu'il +appartiendra. Ce que nous voulons & vous mandons & ordonnons de faire +incontinent publier & lire par tous les lieux & endroits public de +vosdits pouvoirs & jurisdictions, où vous jugerez besoin étre: à ce +qu'aucun de nosdits sujets n'en puisse pretendre cause d'ignorance: Ains +que chacun obeïsse & se conforme surce à nôtre volonté. De ce faire nous +vous avons donné, & donnons pouvoir & commission & mandement special. +Car tel est nôtre bon plaisir. Donné à Paris le dix-huitiéme Décembre, +l'an de grace mille six cens trois, Et de nôtre regne le quinziéme. +Ainsi signé HENRI. Et plus bas, Par le ROY, POTIER. Et seelé du grand +seel de cire jaune. + +Ces lettres ont eté confirmées par autres secondes defences du +vint-deuxiéme Janvier mille six cens cinq. + +Et quant aux marchandises venans de la Nouvelle-France, voici la teneur +des lettres patentes du Roy portantes exemptions de subsides pour +icelles. + +_Declaration du Roy_ + +HENRY par la grace de Dieu Roy de France & de Navarre, A nos amez & +feaux Conseillers les gens tenans nôtre Cour des Aydes à Rouën, Maitres +de noz ports, Lieutenans, Juges & Officiers de nôtre Admirauté, & de noz +traites foraines établis en nôtre province de Normandie, & chacun de +vous endroit soy, Salut. Nous avons ci-devant par noz lettres patentes +du huitiéme jour de Novembre mille six cens trois, dont copie est ci +jointe souz le contreseel de notre Chancellerie, ordonné & establi +nostre cher & bien amé le sieur de Monts nôtre Lieutenant general +representant notre persone és côtes, terres & confins de la Cadie, +Canada, & autres endroits en la Nouvelle-France, pour habiter lédites +terres: Et par ce moyen amener à la conoissance de Dieu, les peuples y +étans, & là établir nôtre authorité. Et pour subvenir aux fraiz qu'il +conviendroit faire, par nos autres lettres patentes du dix-huitiéme +Decembre ensuivant nous aurions donné, permis & accordé audit sieur de +Monts, & à ceux qui s'associeroient avec lui en cette entreprise, la +traite des pelleteries & autres choses qui se troquent avec les Sauvages +dédites terres à plein specifiées par lédites patentes: ayans par le +moyen de ce que dit est assez donné à entendre que lédits païs étoient +par nous reconuz de nôtre obeïssance, & les tenir & avouer comme +dependances de nôtre Royaume & Coronne de France. Neantmoins nos +Officiers des traites foraines, ignorans pour estre jusques à cette +heure nôtre volonté, veulent au prejudice d'icelle contraindre ledit +sieur de Monts & ses associez de payer les mémes droits d'entrée des +marchandises venans dédits païs, qui sont deuz par celles qui viennent +d'Hespagne, & autres contrées étrangeres, ne se contentans que pour +icelles l'on ait payé noz droits d'entrée deuz aux lieux où elles ont +déchargées, & aux autres endroits où elles ont depuis passé par nôtre +Royaume, que doivent les marchandises y venans de nos autres provinces & +terres de nôtre obeïssance étans du cru d'icelles. Et de fait un nommé +François le Buffe, l'un des gardes à cheval du bureau de noz traites +foraines à Caën, auroit arreté souz ce pretexte dés l'unziéme jour de +Novembre dernier au lieu dit Condé sur Narreau, vint-deux balles de +Castors appartenans audit sieur de Monts & ses associez, venans dédites +terres de la Cadie & Canada, pretendant pour le fermier general dédites +traites foraines de Normandie, nôtre Procureur joint, la confiscation +dédites marchandises. Ce qui est & seroit grandement prejudiciable audit +sieur de Monts & ses associez, frustrez de l'esperance qu'ils avoient de +faire promptement argent d'icelles marchandises, pour subvenir & +emploier à l'achapt des vivres, munitions & autres choses necessaires +qu'il convient envoyer cette année avec nombre d'hommes pour l'execution +de ladite entreprise. L'effect de laquelle demeurant par ce moyen +traversé & interrompu au prejudice de nôtre service, & voulans remedier +& sur ce faire conoitre à chacun nôtre intention, à fin que l'on n'en +puisse pretendre à l'avenir cause d'ignorance. POUR CES CAUSES, & pour +la consideration & merite particulier de cet affaire, du bon succez +duquel par la prudente conduite dudit sieur de Monts, nous esperons un +grand bien devoir reussir à la gloire de Dieu, salut des Barbares, +honneur & grandeur de nos Etats & seigneuries. Nous avons declaré & +declarons par ces presentes, Que toutes marchandises qui à l'avenir +viendront dédits païs de la Cadie, Canada & autres endroits qui sont de +l'étendue du pouvoir par nous donné audit sieur de Monts, & specifiez +par nôdites lettres, des huitiéme Novembre & dix-huitiéme Decembre mil +six cens trois, léquelles ledit sieur de Monts & sesdits associez feront +amener dédits lieux en nôtre Royaume, suivant la permission qu'ils en +ont, ou autres de leur gré, congé & exprés consentement, ne payeront +autres ne plus grands subsides, que les droits d'entrée, & ceux qui se +payent d'ordinaire pour les marchandises, qui passent de l'une de noz +province en l'autre, & qui sont du cru d'icelles. Et pour le regard des +vint-deux balles de castors saisis & arrétez, comme dit est, par ledit +François le Buffe audit lieu de Condé sur Narraau. Pour les mémes +raisons & considerations susdites: Nous avons fait & faisons audit sieur +de Monts & ses associez pleine & entiere main-levée d'icelles vint-deux +balles de castors. Voulons & nous plait prompte & entiere restitution & +delivrance leur en étre faite, en payant toutefois pour icelles les +droits d'entrée en notre province de Normandie, que doivent lédites +marchandises, selon qu'ilz se payent au bureau étably au lieu de la +Barre, entre les mains de nôtre fermier general dédites traites +foraines, ou son commis audit Bureau de Caën, sans autres fraiz ny +dépens. Et en ce faisant, voulons & ordonnons, que chacun de vous +endroit foy, vous faites, souffrez & laissez jouir ledit sieur de Monts +& sédits associez, pleinement & paisiblement de l'entiere & prompt effet +de nôtre presente declaration, vouloir & intention. SI VOUS MANDONS +publier, lire & registrer ces presentes, chacun en l'étendue de vos +ressorts que besoin sera, à la diligence dudit sieur de Monts & de +sesdits associez: Cessans & faisans cesser tous troubles & empechemens à +ce contraire: Contraignans & faisans contraindre à ce faire, souffrir & +obeir tous ceux qu'il appartiendra, mémes ledit le Buffe, ensemble +nôtredit fermier du bureau de Caën & ses commis à la delivrance & +restitution dédites vint-deux balles de castors, & de mémes à la +décharge des pleiges & cautions, si aucuns sont baillez pour asseurance +dédits castors & generalement tous autres, qui pource seront à +contraindre par toutes voyes deuës & raisonnables, Nonobstant +oppositions ou appellations quelconques, pour léquelles, & sans +prejudice d'icelles, ne sera par vous differé. De ce faire nous avons +donné & donnons pouvoir, authorité, commission et mandement special. Et +par ce que de ces presentes, l'on aura affaire en plusieurs lieux, nous +voulons qu'au _Vidimus_ d'icelles deuëment collationné par l'un de nos +amez & feaux Conseillers, Notaires & secretaires, ou autre Notaire +Royal, foy soit adjoutée comme au present original. Car tel est nôtre +plaisir. Donné à Paris le huitiéme jour de Février, l'an de grace mille +six cens cinq, Et de nôtre regne le seziéme. Ainsi signé HENRI. Et plus +bas, Par le Roy, Potier. Et sellée en simple queuë du grand sceau, de +cire jaune. + +Lédites lettres patentes du dix-huitiéme Novembre & dix-huitiéme +Decembre mille six cens trois, & autres du dix-neufiéme Janvier mille +six cens cinq, ont eté verifiees en la Cour de Parlement de Paris le +seziéme Mars mille six cens cinq. + + + + +_Voyage du sieur de Monts en la Nouvelle-France: Des accidens survenus +audit voyage: Causes des bancs de glaces en la Terre-neuve: Impositions +de noms à certains ports: Perplexité pour le retardement de l'autre +navire._ + +CHAP. II + +LE sieur de Monts ayant fait publier les Commissions & defenses susdites +par la France, & particulierement par les villes maritimes de ce +Royaume, fit equipper deux navires, l'un souz la conduite du Capitaine +Thimothée Havre de Grace, l'autre du Capitaine Morel de Honfleur. Dans +le premier il se mit avec bon nombre de gens de qualité tant +Gentils-hommes, qu'autres. Et d'autant que le sieur de Poutrincourt +étoit desireux dés y avoit long temps, de voir ces terres de la +Nouvelle-France, & y choisir quelque lieu propre pour s'y retirer, avec +sa famille, femme & enfans, pour n'étre des derniers que courront & +participeront à la gloire d'une si belle & genereuse entreprise: Il lui +print aussi envie d'y aller. Et de fait il s'embarqua avec ledit sieur +de Monts, & quant & lui fit porter quantité d'armes & munitions de +guerre, & leverent les ancres du Havre de Grace le septiéme jour de Mars +l'an mille six cens quatre. Mais étans parti de bonne heure avant que +l'hiver eût encor quitté sa robbe fourrée de neige, ilz ne manquerent de +trouver des bancs de glaces, contre léquels ilz penserent heurter, & se +perdre: mais Dieu qui jusques à present a favorisé la navigation de ces +voyages, les preserva. + +On se pourroit étonner, & non sans cause, pourquoy en méme parallele il +y a plus de glaces en cette mer qu'en celle de France. A quoy je répont +que les glaces que l'on rencontre en cette dite mer ne sont pas toutes +originaires du climat, c'est à dire de la grand'baye de Canada, mais +viennent des parties Septentrionales, poussées sans empéchement parmi +les plaines de cette grande mer, par les ondées, bourrasques & flots +impetueux que les vents d'Est & du Nort élevent en hiver & au printemps, +& les chassent vers le Su, & l'Ouest. Mais la mer de France est couverte +de l'Ecosse, Angleterre & Irlande: qui est cause que les glaces ne s'y +peuvent décharger. Il y pourroit aussi avoir une autre raison prise du +mouvement de la mer, lequel se porte davantage vers ces parties là, à +cause de la course plus grande qu'il a à faire vers l'Amerique que vers +les terres de deça. Or le peril de ce voyage ne fut seulement à la +rencontre dédits bancs de glaces, mais aussi aux tempétes qu'ils eurent +à souffrir, dont y en eût une qui rompit les galleries du navire. Et en +ces affaires y eut un menuisier qui d'un coup de vague fut porté au +chemin de perdition, hors le bord, mais il se retint à un cordage qui +d'aventure pendoit hors icelui navire. + +Ce voyage fut long à-cause des vens contraires: ce qui toutefois arrive +peu souvent à ceux qui partent au mois susdit pour aller aux +Terres-neuves, léquels sont ordinairement poussez de vent d'Est ou de +Nort propres à la route d'icelles terres. Et ayant pris leur brisée au +Su de l'ile de Sable pour eviter les glaces susdites, ilz penserent +tomber de Carybe en Scylle, & s'aller échouër vers ladite ile durant les +brumes épesses qui sont ordinaires en cette mer. + +En fin le sixiéme de May ilz terrirent à un certain port, qui est par +les quarante-quatre degrez & un quart de latitude, où ilz trouverent le +Capitaine Rossignol du HAVRE DE GRACE, lequel troquoit en pelleterie +avec les Sauvages, contre les defenses du RoY. Occasion qu'on lui +confisqua son navire, & fut appellé ce port, _Le port du Rossignol_: +ayant eu en ce desastre un bien, que'un port bon & commode en ces côtes +là est appellé de son nom. + +De là côtoyant & découvrans les terres ils arriverent à un autre port, +qui est tres-beau, lequel ils appellerent _Le port du mouton_, à +l'occasion d'un mouton qui s'estant noyé revint à bord, & fut mangé de +bonne guerre. C'est ainsi que beaucoup de noms anciennement ont esté +donnez brusquement, & sans grande deliberation. Ainsi le Capitole de +Rome eut son nom parce qu'en y fouissant on trouva une téte de mort. +Ainsi la ville de Milan a été appellée _Mediolanum_ c'est à dire +demi-laine, parce que les Gaulois jettans les fondemens d'icelle +trouverent une truye qui étoit à moitié couverte de laine: ainsi +consequemment de plusieurs autres. + +Etans au Port du Mouton ilz se cabanerent là à la mode des Sauvages, +attendans des nouvelles de l'autre navire, dans lequel on avoit mis les +vivres, & autres choses necessaires pour la nourriture & entretenement +de ceux qui étoient de la reserve pour hiverner en nombre d'environ cent +hommes. En ce Port ilz attendirent un mois en grande perplexité, de +crainte qu'ils avoient que quelque sinistre accident fût arrivé à +l'autre navire parti dés le dixiéme de Mars, où étoient le Capitaine du +Pont de Honfleur, & ledit Capitaine Morel. Et ceci étoit d'autant plus +important, que de la venuë de ce navire dependoit tout le succez de +l'affaire. Car méme sur cette longue attente il fut mis en delibaration +sçavoir si l'on retourneroit en France, ou non. Le sieur de Poutrincourt +fut d'avis qu'il valoit mieux là mourir. A quoy se conforma ledit sieur +de Monts. Cependant plusieurs alloient à la chasse, & plusieurs à la +pecherie, pour faire valoir la cuisine. Prés ledit Port du Mouton il y a +un endroit si rempli de lapins, qu'on ne mangeoit préque autre chose. +Tandis on envoya Champlein avec une chaloupe plus avant chercher un lieu +propre pour la retraite, & tant demeura en cette expedition, que sur la +deliberation du retour on le pensa abandonner: car il n'y avoit plus de +vivres, & se servoit-on de ceux qu'on avoit trouvé au navire de +Rossignol, sans léquels il eust fallu quitter le lieu, & rompre une +belle entreprise à sa naissance, ou mourir là de faim aprés avoir fait +la chasse aux lapins ce retardement de la venuë, dédits sieurs du Pont & +Capitaine Morel, furent deux occasions, l'une que manquans de batteau, +ilz s'amuserent à en batir un en la terre où ils arriverent +premierement, qui fut le _Port aux Anglois_: l'autre qu'étans venu au +_Port de Campseau_ ils trouverent quatre navires de Basques qui +troquoient avec les Sauvages contre les defenses susdites, léquels ilz +depouillerent, & en amenerent les maitres audit sieur de Monts, qui les +traitta fort humainement. + +Trois semaines passées icelui sieur de Monts n'ayant aucunes nouvelles +dudit navire qu'il attendoit, delibera d'envoyer le long de la côte les +chercher, & pour cet effect depecha quelques Sauvages, auquels il bailla +un François pour les accompagner avec lettres. Lédits Sauvages promirent +de revenir à point-nommé dans huit jours: à quoy ils ne manquerent. Mais +comme la societé de l'homme avec la famine bien d'accors est une chose +puissante, ces Sauvages devant que partir eurent soin de leurs femmes & +enfans, & demanderent qu'on leur baillât des vivres pour eux. Ce qui fut +fait. En s'étans mis à la voile, trouverent au bout de quelques jours +ceux qu'ilz cherchoient en un lieu dit _La bay des iles_, léquels +n'étoient moins en peine dudit sieur de Monts, que lui d'eux n'ayans en +leur voyage trouvé les marques & enseignes qui avoient été dites, c'est +que le sieur de Monts passant à _Campseau_ devoit laisser quelque Croix +à un arbre, ou missive y attachée. Ce qu'il ne fit point, ayant +outre-passé ledit lieu de _Campseau_ de beaucoup pour avoir pris sa +route trop au Su à-cause des bancs de glaces, comme nous avons dit. +Ainsi apres avoir leu les lettres, lédits Capitaines du Pont & Morel se +dechargerent des vivres qu'ils avoient apportés pour la provision de +ceux qui devoient hiverner, & s'en retournerent en arriere vers la +grande riviere de _Canada_ pour la traite des pelleteries. + + + + +_Debarquement du Port au Mouton: Accident d'un homme perdu seze jours +dans les bois: Baye Françoise: Port-Royal: Riviere de l'Equille: Mine de +cuivre: Mal-heur des mines d'or: Diamans: Turquoises._ + +CHAP. III + +TOUTE la Nouvelle-France enfin assemblée en deux vaisseaux, on leve les +ancres du _Port au Mouton_ pour employer le temps & découvrir les terres +tant qu'on pourroit avant l'hiver. On va gaigner le _Cap de Sable_ & de +là on fait voile à la _Baye Saincte Marie_, où noz gens furent quinze +jours à l'ancre, tandis qu'on reconoissoit les terres & passages de mer +& de rivieres: Cette Baye est un fort beau lieu pour habiter, d'autant +qu'on est là tout porté à la mer sans varier. Il y a de la mine de fer & +d'argent mais elle n'est point abondante selon l'épreuve qu'on en a fait +pardelà & en France. Aprés avoir là sejourné douze ou treze jours, il +arriva un accident étrange tel que je vay dire. Il avoit pris envie à un +jeune homme d'Eglise Parisien de bonne famille, de faire le voyage avec +le sieur de Monts, & ce (dit-on) contre le gré de ses parens, léquels +envoyerent exprés a Honfleur pour le divertir & r'amener à Paris. Mais +le zele n'en étoit que louable. Car si en beaucoup de choses on suivoit +l'avis des gens sedentaires, on perdroit maintes belles occasions de +bien faire. Or les navires étans à l'ancre en ladite Baye sainte Marie, +il se mit en la troupe de quelques uns qui s'alloient égayer par les +bois. Avint que s'étant arreté pour boire à un ruisseau il y oublia son +epée, & poursuivoit son chemin avec les autres quand il s'en apperceut. +Lors il retourna en arriere pour l'aller chercher: mais l'ayant trouvée, +oublieux de la part d'où il étoit venu, sans regarder s'il falloit aller +vers le Levant, ou le Ponant, ou autrement (car il n'y avoit point de +sentier) il prent sa voye à contre-pas, tournant le dos à ceux qu'il +avoit laissé, & tant fait par ses allées & venuës, qu'il se trouve au +rivage de lamer, là où ne voyant point de vaisseaux (car ils étoient en +l'autre part d'une langue de terre qui s'avance à la mer, & s'appelle +_l'ile Longue_) il s'imagina qu'on l'avoit delaissé, & se mit à lamenter +sa fortune sur un roc. La nuit venuë chacun étant retiré, on le trouve +manquer: on le demande à ceux qui avoient été és bois, ilz disent en +quelle façon il étoit parti d'avec eux, & que depuis ils n'en avoient eu +nouvelles. Dé-ja on accusoit un certain de la religion pretendue +reformée de l'avoir tué, pource qu'ilz se picquoient quelquefois de +propos pur le fait de ladite religion. Somme on fait sonner la trompete +parmi la foret, on tire le canon plusieurs fois. Mais en vain. Car le +fray de la mer plus fort que tout cela rechassoit en arriere le son des +canons & trompetes. Deux, trois, & quatre jours se passerent. Il ne +comparoit point. Ce pendant le temps pressoit de partir, de maniere +qu'apres avoir attendu jusques à ce qu'on le tenoit pour mort, on leva +les ancres pour aller plus loin, & voir le fond d'une baye qui a +quelques quarante lieuës de longueur, & quatorze, puis dix-huit de +largeur, laquelle a été appellée la _Baye Françoise._ + +En cette Baye est au quarante-cinquiéme degré, le passage pour entrer en +un port, lequel noz gens furent desireux de voir, & y firent quelque +sejour, durant lequel ils eurent le plaisir de chasser un Ellan, lequel +traversa à nage un grand lac de mer qui fait ce Port, sans se forcer. +Cedit port est couvert de montagnes du côté du Nort, qui durent plus de +quinze lieuës Nordest & Surouest. Vers le Su sont coteaux, léquels (avec +lédites montagnes) versent mille ruisseaux, qui rendent le lieu agreable +plus que nul autre du monde, & y a de fort belles cheutes pour faire des +moulins de toutes forces. A l'Est est une riviere entre lédits côtaux & +montagnes, dans laquelle les navires peuvent faire voile jusques à +quinze lieuës ou plus: & durant cet espace ce ne sont que prairies d'une +part & d'autre de ladite riviere, laquelle fut appellée _L'Equille_, +parce que le premier poisson qu'on y print fut une Equille. Mais ledit +Port pour sa beauté fut appellé LE PORT-ROYAL, non par le choix de +Champlein, comme il se vante en la relation de ses voyages: mais par le +sieur de Monts Lieutenant du Roy. Le sieur de Poutrincourt ayant trouvé +ce lieu à son gré, il le demanda, avec les terres y continentes, audit +sieur de Monts, auquel sa Majesté avoit par la commission inferée ci +dessus baillé la distribution des terres de la Nouvelle-France depuis le +quarantiéme degré jusques au quarante-sixiéme. Ce qui lui fut octroyé, & +depuis en a pris lettres de confirmation de sadite Majesté, en intention +de s'y retirer avec sa famille, pour y établir le nom Chrétien & +François tant que son pouvoir s'étendra, & Dieu lui en doint le moyen. +Ledit Port a huit lieuës de circuit sans comprendre la riviere de +l'Equille dite maintenant la riviere du Dauphin, Il y a deux iles dedans +fort belles & agreables; l'une à l'entrée de ladite riviere, que je fay +d'une lieuë Françoise de circuit: l'autre à côté de l'embouchure d'une +autre riviere large à peu prés comme la riviere d'Oise, ou Marne, +entrant dans ledit Port: ladite ile préque de la grandeur de l'autre: & +toutes deux foretieres. C'est en ce Port & vis à vis de la premiere ile, +que nous avons demeuré deux ans aprés ce voyage. Nous en parlerons plus +amplement en autre lieu. + +[Carte: Port Royal] + +A partir du Port Royal ilz firent voile à la mine de cuivre de laquelle +nous avons parlé ci-dessus. C'est un haut rocher entre deux bayes de mer +où le cuivre est enchassé dans la pierre fort beau & fort pur, tel que +celui qu'on dit cuivre de rozette. Plusieurs orfévres en ont veu en +France, léquels disent qu'au dessous du cuivre il y pourroit avoir de la +mine d'or. Mais de s'amuser à la rechercher, ce n'est chose encore de +saison. La premiere mine c'est d'avoir du pain & du vin, & du bestial, +comme nous disons au commencement de notre histoire. Nôtre felicité ne +git point és mines, principalement d'or & d'argent léquelles ne servent +qu labourage de la terre, ni à l'usage des métiers. Au contraire +l'abondance d'icelles n'est qu'une sarcine, un fardeau, qui tient +l'homme en perpetuelle inquietude, & tant plus il en a, moins a-il de +repos, & moins lui est sa vie asseurée. + +Avant les voyages du Perou on pouvoit serrer beaucoup de riches en peu +de place, au lieu qu'aujourd'hui: l'or & l'argent étans avilis par +l'abondance, il faut des grandz coffres pour retirer ce qui se pouvoit +mettre en une petite bouge. On pouvoit faire un long trait de chemin +avec une bourse dans la manche aujourd'hui il faut une valize, & un +cheval exprés. A ce propos Bodin en sa Republique dit avoir verifié en +la Chambre des comptes qu'au temps de saint Louis le Chancelier de +France n'avoit pour soy, ses chevaux & valets à cheval, & pour avoine & +toute chose que sept sols parisis par jours. Ce que consideré, nous +pouvons à bon-droit maudire l'heure quand jamais l'avarice a porté +l'Hespagnol en l'Occident, pour les mal-heurs qui s'en sont ensuivis. +Car quand je me represente que par son avarice il a allumé & entretenu +la guerre en toute la Chrétienté, & s'est étudié à ruiner ses voisins, & +non point le Turc, je ne puis penser qu'autre que le diable ait eté +autheur de ses voyages. Et ne faut m'alleguer ici le pretexte de la +Religion. Car (comme nous avons dit allieurs) ils ont tout tuez les +originaires du païs avec des supplices les plus inhumains que le diable +a peu leur suggerer: Et par leurs cruautés ont rendu le nom de Dieu un +nom de scandale & ces pauvres peuples, & l'ont blasphemé continuellement +par chacun jour au milieu des Gentils, ainsi que le prophete le reproche +au peuple d'Israël. Temoin celui qui aima mieux estre damné que d'aller +au Paradis des Hespagnols. + +Les Romains (de qui l'avarice a toujours eté insatiable) ont bien +guerroyé les nations de la terre pour avoir leurs richesses, mais les +cruautés Hespagnoles ne se trouvent point dans leurs histoires. Ilz se +sont contentez de dépouiller les peuples qu'ils ont veincus, sans leur +ôter la vie. Un ancien autheur Payen faisant un essay de sa veine +Poëtique ne trouve plus grand crime en eux, sinon que s'ilz découvroient +quelque peuple qui eût de l'or, il estoit leur ennemi. Les vers de cet +Autheur ont si bonne grace que je ne me puis tenir de les coucher ici, +quoy que ce ne soit mon intention d'alleguer gueres de Latin: + +_Orbem jam totum Romanus victor hebebat,_ +_Quà mare, quà terra, quà sidus currit utrumque,_ +_Nec satiatus erat: gravidis freta pulsa carinis_ +_Jam peragrabantur: si quis sinus abditus ultra,_ +_Si qua foret tellus quae fulvum mitteret aurum_ +_Hostis erat: fatisque in tristia bella paratis._ +_Quaerebantur opes._ + +Mais la doctrine du sage fils de Sirach, nous enseigne toute autre +chose. Car reconoissant que les richesses qu'on fouille jusques aux +antres de Pluton sont ce que quelqu'un a dit, _irritamenta malorum_, il +a prononcée celui-là _heureux que n'a point couru aprés l'or & n'a mis +son esperance en argent & thresors_, adjoutant qu'il _doit étre estimé +avoir fait choses merveilleuses, entre tous ceux de son peuple & étre +l'exemple de gloire, lequel a eté tempté par l'or, est demeuré parfait._ +Et par un sens contraire celui-là malheureux que fait autrement. + +Or pour en revenir à noz mines, parmi ces roches de cuivre se trouvent +quelque fois des petits rochers couverts de Diamans y attachés, Je ne +veux asseurer qu'ilz soient fins, mais cela est agreable à voir. Il y a +aussi de certaines pierres bleuës transparentes, léquelles ne valent +moins que les Turquoises. Ledit Champ-doré nôtre conducteur és +navigations de ce païs-là, ayant taillé dans le roc une de ces pierres, +au retour de la Nouvelle-France il la rompit en deux, & en bailla l'une +au sieur de Monts, l'autre au sieur de Poutrincourt, léquelles ilz +firent mettre en oeuvre & furent trouvées dignes d'estre presentées, +l'une au Roy par ledit sieur de Poutrincourt, l'autre à la Royne par +ledit sieur de Monts, & furent fort bien receuës. J'ay memoire qu'un +orfévre offrit quinze escus audit de Poutrincourt de celle qu'il +presenta à sa Majesté. Il y a beaucoup d'autres secrets & belles choses +dans les terres, dont la conoissance n'est encore venuë jusques à nous, +& se découvriront à mesure que la province s'habitera. + + + + +_Description de la riviere Saint Jean & de l'ile Sainte Croix: Homme +perdu dans les bois trouvé le seziéme jour: Exemples de quelques +abstinences étranges: Differens des Sauvages remis au jugement du sieur +de Monts: Authorité paternelle entre lédits Sauvages: Quels maris +choisissent à leurs filles._ + +CHAP. IV + +APRES avoir reconu ladite mine, la troupe passa à l'autre de la Baye +Françoise, & allerent vers le profond d'icelle: puis en tournant le Cap +vindrent à la _riviere Saint Jean_, ainsi appellée (à mon avis) pource +qu'ils y arriverent le vint-quatriéme Juin, qui est le jour & féte de S. +Jean Baptiste. Là est un beau port d'environ une lieuë de longueur; mais +l'entrée en est dangereuse à qui ne sçait les addresses, & au bout +d'icelui se presente un saut impetueux de ladite riviere, laquelle se +precipite en bas des rochers, lors que la mer baisse, avec un bruit +merveilleux: car étans quelquefois à l'ancre en mer nous l'avons ouï de +plus de deux lieuës loin. Mais de haute mer on y peut passer avec de +grans vaisseaux. Cette riviere est une des plus belles qu'on puisse +voir, ayant quantité d'iles, & fourmillant en poissons. Cette année +derniere mille six cens huit Champ-doré avec un des gens dudit sieur de +Monts, a eté quelques cinquante lieuës à mont icelle, & temoignent qu'il +y a grande quantité de vignes le long du rivage, mais les raisins n'en +sont si gros qu'au païs des Armouchiquois: il y a aussi des oignons, & +beaucoup d'autres sortes de bonnes herbes. Quant aux arbres ce sont les +plus beaux qu'il possible de voir. Lors que nous y étions nous y +reconeumes des Cedres en grand nombre. Au regard des poissons le méme +Champ-doré nous a rapporté qu'en mettant la chaudiere sur le feu ils en +avoient pris suffisamment pour eux disner avant que l'eau fût chaude. Au +reste cette riviere s'étendant avant dans les terres, les Sauvage +abbregent merveilleusement de grans voyages par le moyen d'icelle. Car +en six jours ilz vont à _Gachepé_ gaignans la baye ou golfe de Chaleur +quant ils sont au bout, en portant leurs canots par quelques lieuës. Et +par la méme riviere en huit jours ilz vont à _Tadoussac_ par un bras +d'icelle qui vient de vers le Nort-ouest. De sorte qu'au Port Royal on +peut avoir en quinze ou dix-huit jours des nouvelles des François +habituez en la grande riviere de _Canada_ telles voyes: ce qui ne se +pourroit faire par mer en un mois, ni sans hazard. + +Quittans la riviere Saint-Jean, ilz vindrent suivant la côte à vint +lieuës de là en une grande riviere (qui est proprement mer) où ilz se +camperent en une petite ile size au milieu d'icelle, laquelle ayant +reconu forte de nature & de facile garde, joint que la saison commençoit +à se passer, & partant falloit penser de se loger, sans plus courir, ilz +resolurent de s'y arréter. Je ne veux rechercher curieusement les +raisons des uns & des autres sur la resolution de cette demeure: mais je +seray toujours d'avis que quiconque va en un païs pour le posseder, ne +s'arréte point aux iles pour y estre prisonnier. Car avant toutes choses +il faut se proposer la culture de la terre. Et je demanderois volontiers +comme on la cultivera s'il faut à toute heure, matin, midi, & soir +passer avec grand'peine un large trajet d'eau pour aller aux choses +qu'on requiert de la terre ferme; et si on craint l'ennemi, comment se +sauvera celui qui sera au labourage ou ailleurs en affaire necessaires, +étant poursuivi? car on ne trouve pas toujours des bateaux à point +nommé, ni deux hommes pour les conduire. D'ailleurs nôtre vie ayant +besoin de plusieurs commodités une ile n'est pas propre pour commencer +l'établissement d'une colonie s'il n'y a des courans d'eau douce pour le +boire, & le menage; ce qui n'est point en des petites iles. Il faut du +bois pour le chauffage: ce qui n'y est semblablement. Mais sur tout il +faut avoir les abris des mauvais vents, & des froidures: ce qui est +difficile en un petit espace environné d'eau de toutes parts. Neantmoins +la compagnie s'arréta là au milieu d'une riviere large où le vent du +Nort & Norouest bat à plaisir. Et d'autant qu'à deux lieuës au dessus il +y a des ruisseaux qui viennent comme en croix se décharger dans ce large +bras de mer, cette ile de la retraite des François fut appellée SAINTE +CROIX, à vint-cinq lieuës plus loin que le Port Royal. Or ce pendant +qu'on commencera à couper & abbattre les Cedres & autres arbres de +ladite ile pour faire les batimens necessaires, retournons chercher +Maitre Nicolas Aubri perdu dans les bois, lequel on tient pour mort il y +a long temps. + +Comme on étoit aprés à deserter l'ile Champ-doré fut r'envoyé à la Baye +Sainte-Marie avec un maitre de mines qu'on y avoit mené pour tirer de la +mine d'argent & de fer: ce qu'ilz firent. Et comme ils eurent traversé +la Baye Françoise, ils entrerent en ladite baye Sainte-Marie par un +passage étroit qui est entre la terre du Port Royal, & une ile dite +_l'ile longue_: là où aprés quelque sejour, allans pécher, ledit Aubri +les apperceut, & commença d'une foible voix à crier le plus hautement +qu'il peut. Et pour seconder sa voix il s'avisa de faire ainsi que jadis +Adriadné & Thesée, comme le recite Ovide en ces vers: + +_Je mis un linge blanc sur le bout d'une lance_ +_Pour leur donner de moy nouvelle souvenance._ + +Mettant son mouchoir à son chapeau au bout d'un baton. Ce qui le donna +mieux à conoitre. Car comme quelqu'un eut ouï la voix, & dit à la +compagnie si ce pourroit point étre ledit Aubri, on s'en mocquoit. Mais +quand on eut veu le mouvement du drappeau, & du chapeau, on creut qu'il +en pouvoit étre quelque chose. Et s'étans rapprochés ilz reconnurent +parfaitement que c'étoit lui méme, & le recueillirent dans leur barque +avec grande joye & contentement, le seziéme jour aprés son égarement. + +Plusieurs en ces derniers temps se flattans plus que de raison, ont +farci leurs livres & histoires des maints miracles où n'y a pas si grand +sujet d'admiration qu'ici, Car durant ce seze jours il ne véquit que de +je ne sçay quels petitz fruits semblables à des cerises sans noyau, qui +se trouvent assez rarement dans ces bois. Je croy que ce sont ceux que +les Latins appellent _Myrtillos_ & les Bourguignous _du Pouriau_. Mais +il ne faut penser que cela fût capable de sustenter un homme bien +mangeant & bien buvant, ains confesser que Dieu en ceci a operé par +dessus la Nature. Et de verité en ces derniers voyages s'est reconue +speciale grace & faveur en plusieurs occurences léquelles nous +remarquerons selon que l'occasion se presentera. La pauvre Aubri (je +l'appelle ainsi à cause de son affliction) étoit merveilleusement +extenué, comme on peut penser. On lui bailla à manger par mesure & le +remena-on vers la troupe à l'ile Sainte Croix, dont chacun receut une +incroyable joye & consolation, & particulierement le sieur de Monts, à +qui cela touchoit plus qu'à tout autre. Il ne faut ici m'alleguer les +histoires de la fille de Confolans en Poitou, que fut deux ans sans +manger, il y a environ six ans: ni d'une autre d'aupres de Berne en +Suisse, laquelle perdit l'appetit pour toute sa vie en l'an mille six +cens un, & autres semblables. Car ce sont accidens avenus par un +debauchement de la nature. Et quant à ce que recite Pline qu'aux +dernieres extremitez de l'Indie, és parties basses de l'Orient, autour +de la fontaine & source du Gange, il y a une nation d'Astomes, c'est à +dire sans bouche, qui ne vit que de la seule odeur & exhalation de +certaines racines, fleurs, & fruicts, qu'ilz tirent par le nez, je ne +l'en voudois aisément croire: ni pareillement le Capitaine Jacques +Quartier quant il parle de certains peuples du _Saguenay_ qu'il dit +n'avoir point aussi de bouche, & ne manger point (par le rapport du +Sauvage _Donnacona_, lequel il amena en France pour en faire recit au +Roy) avec d'autres choses éloignées de commune croyance. Mais quand bien +cela seroit, telles gens ont la nature disposée à cette façon de vivre. +Et ici ce n'est pas de méme. Car ledit Aubri ne manquoit d'appetit: & a +vécu seze jours nourri en partie de quelque force nutritive qui est en +l'air de ce païs-là, & en partie de ces petits fruits que j'ay dit: Dieu +lui ayant donné la force de soutenir cette longue disette de vivres sans +franchir le pas de la mort. Ce que je trouve étrange, & l'est vrayement: +mais és histoires de nôtre temps recuillies par le sieur Goulart +Senlisien, sont recitées des choses qui semblent dignes de plus grand +étonnement. Entre autres d'un Henri de Hasseld marchant trafiquant des +païs bas à Berg en Norwege: lequel ayant ouï un gourmand de Precheur +parler mas des jeûnes miraculeux, comme s'il n'étoit plus en la +puissance de Dieu de faire ce qu'il a fait par le passé; indigné de +cela, essaya de jeuner, & s'abstint par trois jours: au bout déquelz +pressé de faim il print un morceau de pain en intention de l'avaler avec +un verre de biere: mais tout cela lui demeura tellement en la gorge +qu'il fut quarante jours & quarante nuits sans boire ni manger. Au bout +de ce temps il rejeta par la bouche la viande & le breuvage qui lui +étoit demeurez en la gorge. Une si longue abstinence l'affoiblit de +telle sorte, qu'il fallut le sustenter & remettre avec du laict. Le +Gouverneur du païs ayant entendu cette merveille, le fit venir, & +s'enquit de la verité du fait: à quoy ne pouvans ajouter de foy, il en +voulut faire un nouvel essay, & l'ayant fait soigneusement garder en une +chambre, trouva la chose veritable. Cet homme est recommandé de grande +pieté, principalement envers les pauvres. Quelque temps apres étant venu +pour ses affaires à Bruxelles en Brabant, un sien debiteur pour gaigner +ce qu'il lui devoit l'accusa d'heresie, & le fit bruler en l'an mil cinq +cens quarante-cinq. + +Et depuis encore un Chanoine de Liege voulant faire effay de ses forces +à jeuner, ayant continué jusques au dix-septiéme jour, se sentit +tellement abbatu, que si soudain on ne l'eût soutenu d'un bon +restaurent, il defailloit du tout. + +Une jeune fille de Buchold en territoire de Munstre en Westphalie +affligée de tristesse, & ne voulant bouger de la maison, fut battue à +cause de cela par sa mere. Ce qui redoubla tellement son angoisse, +qu'ayant perdu le repos elle fut quatre mois sans boire ni manger, fors +que parfois elle machoit quelque pomme cuite, & se lavoit la bouche avec +un peu de tisane. + +Les histoires Ecclesiastiques entre un grand nombre de jeûneurs, font +mention de trois saints hermites nommez Simeon, léquelz vivoient en +austérité étrange, & longs jeûnes, comme de huit & quinze jours, voire +plus & n'ayans pour toute demeure qu'une colomne où ils habitoient & +passoient leur vie: à raison dequoy ilz furent surnommez Stelites, c'est +à dire Colomnaires, comme habitans en des Colomnes. + +Mais tous ces gens ici s'étoient partie resolus à telz jeûnes, partie +s'y étoient peu à peu accoutumés & ne leur étoit plus étrange de tant +jeuner. Ce qui n'a pas été en celui duquel nos parlons, et pource son +jeûne est d'autant plus admirable, qu'il n'étoit nullement disposé, & +n'avoit accoutumé ces longues austerités. + +Or aprés qu'on l'eut fétoyé, & sejourné encore par quelque temps à +ordonner les affaires, & reconoitre la terre des environs l'ile +Sainte-Croix, ou parla de r'envoyer les navires en France avant l'hiver, +& à tant se disposerent au retour ceux qui n'étoient allez là pour +hiverner. Cependant les Sauvages de tous les environs venoient pour voir +le train des François, & se rengeoient volontiers aupres d'eux: mémes en +certains differens faisoient le sieur de Monts juge de leurs debats, qui +est un commencement de sujection volontaire, d'où l'on peut concevoir +une esperance que ces peuples s'accoutumeront bien-tôt à nôtre façon de +vivre. + +Entre autres choses survenues avant le partement dédits navires, avint +un jour qu'un Sauvage nommé _Bituani_ trouvant bonne la cuisine dudit +sieur de Monts, s'y étoit arrété, & y rendoit quelque service: & +neantmoins faisoit l'amour à une fille pour l'avoir en mariage, laquelle +ne pouvant avoir de gré & du consentement du pere, il la ravit, & la +print pour femme. Là dessus grosse querele: lui est la fille enlevée, & +remenée à son pere. Un grand debat se preparoit, n'eust été que +_Bituani_ s'étant plaint de cette injure audit sieur de Monts, les +autres vindrent defendre leur cause, disans, à sçavoir le pere assisté +de ses amis, qu'il ne vouloit bailler sa fille à un homme qui n'eût +quelque industrie pour nourrir elle & les enfans qui proviendroient du +mariage: Que quant à lui il ne voyoit point qu'il sceut rien faire: +Qu'il s'amusoit à la cuisine de lui sieur de Monts, & ne s'exerçoit +point à chasser. Somme qu'il n'auroit point la fille, & devoit se +contenter de ce qui s'étoit passé. Ledit sieur de Monts les ayant ouys +il leur remontra qu'il ne le detenoit point, qu'il étoit gentil garçon, +& iroit à la chasse pour donner preuve de ce qu'il sçavoit faire. Mais +pour tout cela, si ne voulurent-ilz point lui rendre la fille qu'il +n'eût montré par effet ce que ledit sieur de Monts promettoit. Bref il +va à la chasse (du poisson) prent force saumons: La fille lui est +rendue, & le lendemain il vint revétu d'un beau manteau de castor tout +neuf bien orné de _Matachias_, au Fort qu'on commençoit à batir pour les +François, amenant la femme quant & lui, comme triomphant & victorieux, +l'ayant gaignée de bonne guerre: laquelle il a toujours depuis fort +aymée pardessus la coutume des autres Sauvages: donnant à entendre que +ce qu'on acquiert avec peine on le doit bien cherir. + +Par cet acte nous reconoissons les deux points les plus considerables en +affaires de mariage étre observés entre ces peuples conduits seulement +par la loy de Nature: c'est à sçavoir l'authorité paternelle, & +l'industrie du mari. Chose que j'ay plusieurs fois admirée: voyant qu'en +nôtre Eglise Chrétienne, par je ne sçay quels abus, on a vécu plusieurs +siecles, dutant léquels l'authorité paternelle a eté baffouée & +vilipendée, jusques à ce que les assemblées Ecclesiastiques on debendé +les ïeux; & reconu que cela étoit contre la nature méme: & que noz Rois +par Edits ont remise en son entier cette paternelle authorité: laquelle +neantmoins és mariages spirituels & voeuz de Religion n'est point encore +r'entrée en son lustre, & n'a en ce regard son appui que sur les Arrets +des Parlement, léquels souventefois ont contraint les detenteurs des +enfans de les rendre à leurs peres. + +[Illustration] + + + + +_Description de l'ile de Sainte-Croix: Entreprise du sieur de Monts +difficile, genereuse: & persecutée d'envier: Retour du sieur de +Poutrincourt en France: Perils du voyage._ + +CHAP. V + +DEVANT que parler du retour des navires en France, il nous faut dire que +l'ile de Sainte-Croix est difficile à trouver à qui n'y a été, car il y +a tant d'iles & de grandes bayes à passer devant qu'y parvenir, que je +m'étonne comme on avoit eu la patience de penetrer si avant pour l'aller +trouver. Il y a trois ou quatre montagnes eminentes pardessus les autres +aux côtez: mais de la part du Nort d'où descend la riviere, il n'y en +sinon une pointue eloignée de plus de deux lieuës. Les bois de la terre +ferme sont beaux & relevez par admiration & les herbages semblablement. +Il y a des ruisseaux d'eau douce tres-agreables vis à vis de l'ile, où +plusieurs des gens du sieur de Monts faisoient leur menage, & y avoient +cabanné. Quant à la nature de la terre, elle est tres bonne & +heureusement abondante. Car ledit sieur de Monts y ayant fait cultiver +quelque quartier de terre, & icelui ensemencé de segle (je n'y ay point +vu de froment) il n'eut moyen d'attendre la maturité d'icelui, pour le +recuillir: & neantmoins le grain tombé à surcreu & rejetté si +merveilleusement, que deux ans aprés nous en recuillimes d'aussi beau, +gros, & pesant, qu'il y en ait point en France, que la terre avoit +produit sans culture: & de present il continue à repulluler tous les +ans. Ladite ile a environ demie lieuë Françoise de tour, & au bout du +côté de la mer il y a un tertre, & comme un ilot separé où étoit placé +le canon dudit sieur de Monts, & là aussi est la petite chappelle batie +à la Sauvage. Au pied d'icelle il y a des moules tant que c'est +merveilles, léquelles on peut amasser de basse mer, mais elles sont +petites. Je croy que les gens dudit sieur de Monts ne s'oublierent à +prendre les plus grosses, & n'y laisserent que la semence & menue +generation. Or quant à ce qui est de l'exercice & occupation de noz +François durant le temps qu'ils ont été là, nous le toucherons +sommairement aprés que nous aurons reconduit les navires en France. + +Les frais de la marine en telles entreprises que celle du sieur de Monts +sont si grands que qui n'a les reins fors succumbera facilement: & pour +eviter aucunement ces frais il convient s'incommoder beaucoup, & se +mettre au peril de demeurer degradé parmi des peuples qu'on ne conoit +point; & qui pis est, en une terre inculte & toute forétiere. C'est en +quoy cette action est d'autant plus genereuse, qu'on y voit le peril +eminent, & neantmoins on ne laisse de braver la Fortune, & sauter par +dessus tant d'épines qui s'y presentent. Les navires du sieur de Monts +retournans en France, le voila demeuré en un triste lieu avec un bateau +& une barque tant seulement. Et ores qu'on lui promette de l'envoier +querir à la revolution de l'an, que est-ce que se peut asseurer de la +fidelité d'Æole & de Neptune deux mauvais maitres, furieux, inconstans, +& impitoyables? Voila l'état auquel ledit sieur de Monts se reduisoit +n'ayant point d'avancement du Roy comme ont eu ceux déquels (hors-mis le +feu sieur Marquis de la Roche) nous avons ci-devant rapporté les +voyages. Et toutefois c'est celui qui a plus fait que tous les autres, +n'ayant point jusques ici laché prise. Mais en fin je crains qu'il ne +faille là tout quitter, au grand vitupere & reproche du nom François, +qui par ce moyen est rendu ridicule & la fable des autres nations. Car +comme si on se vouloit opposer à la conversion de ces pauvres peuples +Occidentaux, & à l'avancement de la gloire de Dieu, & du Roy, il se +trouve des gens pleins d'avarice & d'envie, gens qui ne voudroient avoir +donné un coup d'épée pour le service de sa Majesté, ni souffert la +moindre peine du monde pour l'honneur de Dieu, léquels empéchent qu'on +ne tire quelque profit de la province méme pour fournir à ce qui est +necessaire à l'établissement d'un tel oeuvre, aimans mieux que les +Anglois & Hollandois s'en prevaillent que les François, & voulans faire +que le nom de Dieu demeure inconu en ces parties là. Et telles gens, qui +n'ont point de Dieu (car s'ils en avoient ilz seroient zelateurs de son +nom) on les écoute, on les croit, on leur donne gain de cause. + +Or sus appareillons & nous mettons bientôt à la voile. Le sieur de +Poutrincourt avoit fait le voyage par-dela avec quelques hommes de mise, +non pour y hiverner, mais comme pour y aller marquer son logis, & +reconoitre une terre qui lui fût agreable. Ce qu'ayant fait, il n'avoit +besoin d'y sejourner plus long temps. Par ainsi les navires étans préts +à partir pour le retour, il se mit & ceux de sa compagnie dedans l'un +d'iceux. Ce-pendant le bruit étoit par-deça de toute parts qu'il faisoit +merveilles dedans Ostende pour lors assiegée dés y avoir trois ans +passez par les Altesses de Flandres. Le voyage ne fut sans tourmente & +grans perils. Car entre autres j'en reciteray deux ou trois que l'on +pourroit mettre parmi les miracles, n'étoit que les accidens de mer sont +assez journaliers: sans toutefois que je vueille obscurcir la faveur +speciale que Dieu a toujours montrée en ces voyages. + +Le premier est d'un grain de vent qui sur le milieu de leur navigation +vint de nuit en un instant donner dans les voiles avec une impetuosité +si violente, qu'il renversa le navire en sorte que d'une part la quille +étoit préque à fleur d'eau, & la voile nageant dessus, sans qu'il y eût +moyen, ni loisir de l'ammener, ou desamarer les écoutes. Incontinent +voila la mer comme en feu (les mariniers appellent ceci Le feu de saint +Goudran.). Et de mal-heur, en cette surprise ne se trouvoit un seul +couteau pour couper les cables, ou le voile. Le pauvre vaisseau +cependant en ce fortunal demeuroit en l'état que nous avons dit, porté +haut & bas. Bref plusieurs s'attendoient d'aller boire à leurs amis, +quand voici un nouveau renfort de vent qui brisa la voile en mille +pieces inutiles par apres & à toutes choses. Voile heureux d'avoir par +sa ruine sauvé tout ce peuple. Car s'il eût eté neuf le peril s'y fût +rencontré beaucoup plus grand. Mais Dieu tente souvent les siens, & les +conduit jusques au pas de la mort, à fin qu'ilz reconoissent sa +puissance & le craignent. Ainsi le navire commença à se relever peu à +peu, & se remettre en état d'asseurance. + +Le deuxiéme fut au Casquet (ile, ou rocher en forme de casque entre +France & Angleterre où il n'y a aucune habitation) à trois lieuës duquel +étans parvenus il y eut de la jalousie entre les maitres du navire (mal +qui ruine souvent les hommes & les affaires) l'un disant qu'on +doubleroit bien ledit Casquet, l'autre que non, & qu'il falloit deriver +un petit de la droite route pour passer au dessus de l'ile. En ce fait +le mal étoit qu'on ne sçavoit l'heure du jour, parce qu'il faisoit +obscur, à cause des brumes, & par consequent on ne sçavoit s'il étoit +ebe ou flot. Or s'il eût eté flot ils eussent aisément doublé: mais il +se trouva que la mer se retiroit, & par ce moyen l'ebe avoit retardé & +empeché de gaigner le dessus. Si bien qu'approchans dudit roc ilz se +virent au desespoir de se pouvoir sauver, & falloit necessairement aller +choquer alencontre. Lors chacun de prier Dieu, & demander pour le +dernier reconfort. Sur ce point le Capitaine Rossignol (de qui on avoit +pris le navire en la Nouvelle-France comme nous avons dit) tira un grand +couteau pour tuer le Capitaine Timothée gouverneur du present voyage, +lui disant, Tu ne te contentes point de m'avoir ruiné, y tu me veux +encore ici faire perdre! Mais il fut retenu & empeché de faire ce qu'il +vouloit. Et de verité c'étoit en lui une grande folie, ou plutot rage, +d'aller tuer un homme qui s'en va mourir, & que celui qui veut faire le +coup soit en méme peril. En fin comme on alloit donner dessus le roc le +sieur de Poutrincourt demanda à celui qui étoit à la hune s'il n'y avoit +plus d'esperance: lequel respondit que non. Lors il dit à quelques uns +qu'ilz l'aidassent à changer les voiles. Ce que firent deux ou trois +seulement, & ja n'y avoit plus d'eau que pour tourner le navire, quand +la faveur de Dieu les vint aider, & détourner le vaisseau du peril sur +lequel ils étoient ja portés. Quelques uns avoient mis le pourpoint bas +pour essayer de se sauver en grimpant sur le rocher. Mais ilz n'en +eurent que la peur pour ce coup: fors que quelques heures aprés étans +arrivez prés un rocher qu'on appelle Le nid de l'Aigle, ilz cuiderent +l'aller aborder pensans que ce fut un navire, parmi l'obscurité des +brumes: d'où étans derechef échapés, ils arriverent en fin au lieu d'où +ils étoient partis; ayant ledit sieur de Poutrincourt laissé ses arms & +munitions de guerre en l'ile Sainte-Croix en la garde dudit sieur de +Monts, comme un arre & gage de la bonne volonté qu'il avoit d'y +retourner. + +Mais je pourray bien mettre ici encore un merveilleux danger, duquel ce +méme vaisseau fut garent peu aprés le depart de sainte-Croix, & ce par +l'accident d'un mal duquel Dieu sceut tirer un bien. Car un certain +alteré étant de nuit furtivement descendu par la coutille au fond du +navire pour boire son saoul & remplir de vin sa bouteille, il trouva +qu'il n'y avoit que trop à boire, & que ledit navire étoit dés-ja à +moitié plein d'eau. En ce peril chacun se leve, & travaille à la pompe, +tant qu'à toute peine s'étans garentis, ilz trouverent qu'il y avoit une +grand'voye d'eau par la quille, laquelle ils étouperent en diligence. + + + + +_Batimens de l'ile Sainte-Croix: Incommoditez des François audit lieu: +Maladies inconues: Ample discours sur icelles: De leurs causes: Des +peuples qui y sont sujets: Des viandes, mauvaises eaux, air, vent, lacs, +pouriture des bois, saisons, disposition de corps des jeunes, des vieux: +Avis de l'Autheur sur le gouvernement de la santé & guerison dédite +maladies._ + +CHAP. VI + +PENDANT la navigation susdite le sieur de Monts faisoit travailler à son +Fort lequel il avoit assis au bout de l'ile à l'opposite du lieu où nous +avons dit qu'il avoit logé son canon. Ce qui étoit prudemment consideré, +à-fin de tenir toute la riviere sujete en haut & en bas. Mais il y avoit +un mal que ledit Fort étoit du côté du Nort, & sans aucun abri, fors que +des arbres qui étoient sur la rive de l'ile léquels tout à l'environ il +avoit defendu d'abattre. Et hors icelui Fort y avoit le logis des +Suisses grand & ample, & autres petits representans comme un faux-bourg. +Quelques-uns s'étoient cabannés en la terre ferme pres le ruisseau. Mais +dans le Fort étoient le logis dudit sieur de Monts fait d'une belle & +artificielle charpenterie, avec la banniere de France au dessus. D'une +autre part le magazin où reposoit le salut & la vie d'un chacun, fait +semblablement de belle charpenterie, & couvert de bardeaux. Et vis à vis +du magazin étoient les logis & maisons du sieur d'Orville, de Champlein, +Champ-doré, & autres notables personages. A l'opposite du logis dudit +sieur de Monts étoit une gallerie couverte pour l'exercice soit du jeu +ou des ouvriers en temps de pluie. Et entre ledit Fort & la Plateforme +du canon, tout étoit rempli de jardinages, à quoi chacun s'exerçoit de +gaieté de coeur. Tout l'Automne se passa à ceci: & ne fut pas mal allé +de s'étre logé & avoir defriché l'ile avant l'hiver, tandis que pardeça +in faisoit courir les livrets souz le nom de maitre Guillaume, farcis de +toutes sortes de nouvelles: par léquels entre autres choses se +prognostiqueur disoit que le sieur de Monts arrachoit des épines en +_Canada_. Et quand tut est bien consideré, c'est bien vrayement arracher +des épines que de faire de telles entreprises remplies de fatigues & +perils continuels, de soins, d'angoisses & d'incommodités. Mais la vertu +& le courage qui domte toutes ces choses, fait que ces épines ne sont +qu'oeillets & roses à ceux que se resolvent à ces actions heroïques pour +se rendre recommandables à la memoire des hommes, & ferment les yeux aux +plaisirs des douillets qui ne sont bons qu'à garder la chambre. + +Les choses plus necessaires faites, & le pere grisart, c'est à dire +l'hiver étant venu force fut de garder la maison, & vivre chacun chez +soy. Durant lequel temps nos gens eurent trois incommoditez principales +en cette ile, à sçavoir faute de bois (car ce qui étoit en ladite ile +avoit servi aux batimens) faute d'eau douce, & le guet qu'on faisoit de +nuit craignant quelque surprise des Sauvages qui étoient cabanés au pied +de ladite ile, ou autre ennemi. Car la malediction & rage de beaucoup de +Chrétiens est telle, qu'il se faut plus donner garde d'eux, que des +peuples infideles. Chose que je dis à regret: mais à la mienne volonté +que je fusse menteur en ce regard, & que le sujet de le dire fût ôté. Or +quand il falloit avoir de l'eau ou du bois on étoit contraint de passer +la riviere qui est plus de trois fois aussi large que la Seine à paris +de chacun côté. C'étoit chose penible & de longue haleine. De sorte +qu'il falloit retenir le bateau bien souvent un jour devant que le +pouvoir obtenir. Là dessus les froidures & néges arrivent & la gelée si +forte que le cidre étoit glacé dans les tonneaux, & falloit à chacun +bailler sa mesure au poids. Quant au vin il n'étoit distribué que par +certains jours de la semaine. Plusieurs paresseux buvoient de l'eau de +nege, sans prendre la peine de passer la riviere. Bref voici des +maladies inconues semblables à celles que le Capitaine Jacques Quartier +nous à representées ci-dessus, léquelles pour cette cause je ne +descriray pas, pour ne faire une repetition vaine. De remede il ne s'en +trouvoit point. Tandis les pauvres malades languissoient se consommans +peu à peu, n'ayans aucune douceur comme de laictage, ou bouillie, pour +sustenter cet estomac qui ne pouvoit recevoir les viandes solides, +à-cause de l'empechement d'une chair mauvaise qui croissoit & +surabondoit dans la bouche, & quant on la pensoit enlever elle +renaissoit du jour au lendemain plus abondamment que devant. Quant à +l'arbre _Annedda_ duquel ledit Quartier fait mention, les Sauvages de +ces terres ne le conoissent point. Si bien que c'étoit grande pitié de +voir tout le monde en langueur, excepté bien peu, les pauvres malades +mourir tous vifs sans pouvoir étre secourus. De cette maladie il y en +passa trente-six, & autres trente-six ou quarante, qui en étoient +touchez guerirent à l'aide du Printemps si-tôt qu'il fut venu. Mais la +saison de mortalité en icelle maladie sont la fin de Janvier, les mois +de Fevrier & Mars auquels meurent ordinairement les malades chacun à son +rang selon qu'ils ont commencé de bonne heure à étre indisposez: de +maniere que celui qui commencera sa maladie en Fevrier & Mars pourra +échapper: mais qui se hatera trop, & voudra se mettre au lict en +Decembre & Janvier il sera en danger de mourir en Fevrier, Mars ou au +commencement d'Avril, lequel temps passé il est en esperance & comme en +asseurance de salut. + +Le sieur de Monts étant de retour en France consulta noz medecins sur le +sujet de cette maladie, laquelle ilz trouverent fort nouvelle, à mon +avis, car je ne voy point qu'à nôtre voyage, qui fut posterieur à +celui-là, nôtre Apothicaire fut chargé d'aucune ordonnance pour la +guerison d'icelle. Et toutefois il semble que Hippocrate en a eu +conoissance, ou du moins quelqu'une qui en approchoit. Car au livre _De +internis affect._ il parle de certaine maladie où le ventre, & puis +apres la rate s'enfle & endurcit, & y ressent des pointures +douleureuses, la peau devient noire & palle, rapportant la couleur d'une +grenade verte: les aureilles & gencives rendent des mauvaises odeurs, & +se separent icelles gencives d'avec les dents: des pustules viennent aux +jambes: les membres sont attenuez &c. + +Mais particulierement les Septentrionnaux y sont sujets plus que les +autres nations plus meridionales. Témoins les Holandois, Frisons & +autres leurs voisins, entre léquels iceux Holandois écrivent en leurs +navigations qu'allans aux indes Orientales plusieurs d'entre eux fussent +pris de ladite maladie, étans sur la côte de la Guinée: côte dangereuse, +& portant un air pestilent plus de cent lieuës avant en mer. Et les +mémes estans allez en l'an mille six cens six sur la côte d'Hespagne +pour la garder & empecher l'armée Hespagnole, furent contraints de se +retirer à cause de ce mal, ayans jetté vingt-deux de leurs morts en la +mer. Et si on veut encore ouïr le témoignage d'_Olæus Magnus_ traitant +des nations Septentrionales d'où il estoit, voici ce qu'il en rapporte: + +«Il y a (dit-il) encore une maladie militaire qui tourmente & afflige les +assiegez, telle que les membres epessis par une certaine stupidité +charneuse, & par un sang corrompu, qui est entre chair & cuir, +s'écoulans comme cire: ils obeissent à la moindre impression qu'on fait +dessus avec le doit: & étourdit les dents comme prés à cheoir: change la +couleur blanche de la peau en bleu: & apporte un engourdissement, avec +un dégout de pourvoir rendre medecine: & s'appelle vulgairement en la +langue du païs _Scorbut_, en Grec [kachexia], paraventure à-cause de +cette mollesse putride qui est souz le cuir, laquelle semble provenir de +l'usage des viandes sallées & indigestes, & s'entretenir par la froide +exhalaison des murailles. Mais elle n'aura pas tant de force là où on +garnira de planches le dedans des maisons. Que si elle continue +davantage, il la faut chasser en prenant tous les jours du bruvage +d'absinthe, ainsi qu'on pousse dehors la racine du calcul par une +decoction de vieille cervoise beuë avec du beurre.» + +Le méme Autheur dit encore en un autre lieu une autre chose fort +remarquable: + +«Au commencement (dit-il) ilz soutiennent le siege avec la force, mais en +fin le soldat étant par la continue affoibli, ils enlevent les +provisions des assiegeans par artifices, finesses & embuscades, +principalement les brebis, léquelles ils emmenent, & les font paitre és +lieux herbus de leurs maisons, de peur que par defaut de chairs freches +ilz ne tombent en une maladie plus triste de toutes les maladies, +appellée en la langue du païs _scorbut_, c'est à dire un estomac navré, +desseché par cruels tourmens, & longues douleurs. Car les viandes +froides & indigestes prises gloutonnement semblent étre la vraye cause +de cette maladie.» + +J'ay pris plaisir à rapporter ici les mots de cet Autheur, pource qu'il +en parle comme sçavant, & represente assés le mal qui a assailli les +nôtres en la Nouvelle-France, sinon qu'il ne fait mention que les nerfs +des jarrets se roidissent, ni q'une abondance de chair, comme livide qui +croit & abonde dans la bouche, & si on la pense ôter elle repullule +toujours. Mais il dit bien de l'estomac navré. Car le sieur de +Poutrincourt fit ouvrir un Negre qui mourut de cette maladie en nôtre +voyage, lequel se trouva avoir les parties bien saines, hors-mis +l'estomac, lequel avoit des rides comme ulcerées. + +Et quant à la cause des chairs salées, ceci est bien veritable, mais il +y en a encore plusieurs autres concurrentes, que fomentent & +entretiennent cette maladie: entre léquelles je mettray en general les +mauvais vivres, comprenant souz ce nom les boissons; puis le vice de +l'air du païs, & aprés la mauvaise disposition du corps: laissant aux +Medecins à rechercher ceci plus curieusement. A quoy Hippocrate dit que +le Medecin doit prendre garde soigneusement, en considerant aussi les +saisons, les vents, les aspects du Soleil, les eaux, la terre méme, si +nature & situation, le naturel des hommes, leurs façons de vivres & +exercices. + +Quant à la nourriture, cette maladie est causée des viandes froides, +sans suc, grossieres, & corrompues. Il faut donc se garder des viandes +salées, enfumées, rances, moisies, cruës, & qui sentent mauvais, & +semblablement de poissons sechez, comme moruës & rayes empunaisies, bref +de toutes viandes melancholiques léquelles se cuisent difficilement en +l'escomac, le corrompent bien-tôt, & engendrent un sang grossier & +melancholique. Je ne voudroy pourtant étre si scrupuleux que les +Medecins, qui mettent les chairs de boeufs, d'ours, de sangliers, de +pourceaux (ilz pourroient bien aussi adjouter les Castors, léquels +neantmoins nous avons trouvé fort bons) entre les melancholiques & +grossieres: comme ilz font entre les poissons, les tons, dauphins, & +tous ceux qui portent lard: entre les oiseaux les herons, canars, & tous +autres de riviere: car pour étre trop religieux observateur de ces +choses on tomberoit en atrophie, en danger de mourir de faim. Ilz +mettent encore entre les viandes qu'il faut fuir le biscuit, les féves, +& lentilles, le fréquent usage du laict, le fromage, le gros vin & celui +qui est trop delié, le vin blanc, & l'usage du vinaigre, la biere qui +n'est pas bien cuite, ni bien ecumée, & où n'y a point assez de houblon: +item les eaux qui passent par les pourritures des bois, & celles des +lacs & marais dormantes & corrompues, telles qu'il y en a beaucoup en +Hollande & Frise, là où on a observé que ceux d'Amsterdam sont plus +sujets aux paralysies & roidissemens de nerfs, que ceux de Roterdam, +pour la cause susdite des eaux dormantes; léquelles outre-plus +engendrent des hydropisies, dysenteries, flux de ventre, fiévres +quartes, & ardantes, enflures, ulceres de poulmons, difficultez +d'haleine, hergnes aux enfans, enflure de veines & ulceres aux jambes, +somme elles sont du tout propres à la maladie de laquelle nous parlons, +étant attirées par la rate où elles laissent toute leur corruption. + +Quelquefois aussi ce mal arrive par un vice qui est méme és eaux de +fonteines coulantes, comme si elles sont parmi ou prés des marais, ou +sortent d'une terre boueuse, ou d'un lieu qui n'a point l'aspect du +Soleil. Ainsi Pline recite qu'au voyage que fit le Prince Cesar +Germanicus en Allemagne, ayant donné ordre de faire passer le Rhin à son +armée, afin de gaigner toujours païs, il la fit camper le long de la +marine és côtes de Frise en un lieu où ne se trouva qu'une seule +fontaine d'eau douce, laquelle neantmoins fut si pernicieuse, que tous +ceux qui en beurent perdirent les dents en moins de deux ans: & eurent +les genoux si lâches & dénouez, qu'ilz ne se pouvoient soutenir. Ce qui +est proprement la maladie de laquelle nous parlons, que les Medecins +appelloient [Grec: somachakiô], c'est à dire Mal de bouche, & [Grec: +skelotyeziô], qui veut dire Tremblement de cuisses, & de jambes. Et ne +fut possible d'y trouver remede sinon par le moyen d'une herbe dite +_Britannica_, qui d'ailleurs est fort bonne aux nerfs, aux maladies & +accidens de la bouche, à la squinancie, & aux morsures de serpens. Elle +a les fueilles longues; tirans sur le verd-brun, & produit une racine +noire, de laquelle on tire le jus, comme on fait des fueilles. Strabon +dit qu'il en print autant à l'armée qu'Ælius Gallus mena en Arabie par +la commission de l'Empereur Auguste. Et autant encore à l'armée de +sainct Loys en Ægypte, selon le rapport du sieur de Joinville. On voit +d'autres effets des mauvaises eaux assez prés de nous, sçavoir en la +Savoye, où les femmes (plus que les hommes, à cause qu'elles sont plus +froides) ont ordinairement des enflures à la gorge grosses comme des +bouteilles. + +Aprés les eaux, l'air aussi est une des causes effectuelles de cette +maladie es lieux marécageux & humides, & oppposés au Midi, où volontiers +il est plus pluvieux. Main en la Nouvelle-France il y a encore une autre +mauvaise qualité d'air, à-cause des lacs qui y sont frequens, & des +pourritures qui sont grandes dans les bois, l'odeur déquelles les corps +ayans humé és pluies de l'Automne & de l'Hyver, ils accueillent aisement +les corruptions de bouche & enflures de jambes dont nous avons parlé, & +un froid insensiblement s'insinue là dedans, qui engourdit les membres, +roidit les nerfs, contraint d'aller à quatre piés avec deux potences & +en fin tenir le lict. + +Et d'autant que les vents participent de l'air, voire sont un air +coulant d'une force plus vehemente que l'ordinaire, & en cette qualité +ont une grande puissance sur la santé & les maladies des hommes, +disons-en quelque chose, sans nous éloigner neantmoins du fil de nôtre +histoire. + +On tient le vent du Levant (appellé par les Latins _Subsolanus_, qui est +le vent d'Est) pour le plus sain de tus, & pour cette cause les sages +architectes donnent avis de dresser leurs batimens ç l'aspect de +l'Aurore. Son opposite est le vent qu'on appelle _Favoniu_ ou Zephyre, +que noz mariniers nomment Ouest, ou Ponant, lequel est doux & germeux +pardeça. Le vent de Midi, qui est le Su (appellé _Auster_ par les +latins) est chaud & sec en Afrique: mais en traversant la mer +Mediterrannée, il acquiert une grande humidité, qui le rend tempetueux & +putrefactif en Provence & Languedoc. Son opposite est le vent de Nort, +autrement dit _Boreas_, Bize, Tramontane, lequel est froid & sec, chasse +les nuages & balaye la region aërée. On le tient pour le plus sain apres +le vent de Levant. Or ces qualitez de vents reconnues par deça ne sont +point une reigle generale par toute la terre. Car le vent du Nort au +delà de la ligne equinoctiale n'est point froid comme pardeça, ni le +vent du Su chaud, pour ce qu'en une longue traverse ils empruntent les +qualitez des regions par où ilz passent: joint que le vent du Su en son +origine est refraischissant, à ce que rapportent ceux qui ont fait des +voyages en Afrique. Ainsi il y a des regions au Perou (comme en Lima, & +aux plaines) où le vent du Nort est maladif & ennuyeux: & par toute +cette côte, qui dure plus de cinq cens lieuës, ilz tiennent le Su pour +un vent sain & frais, & qui plus est tres-serein & gracieux: mémes que +jamais il n'en pleut (à ce que recite le curieux Joseph Acosta) tout au +contraire de ce que nous voyons en nôtre Europe. Et en Hespagne le vent +du Levant que nous avons dit estre sain, le méme Acosta rapporte qu'il +est ennuyeux & mal-sain. Le vent _Circius_, qui est le Nordest, est si +impetueux & bruyant & nuisible aux rives Occidentales de Norwege, que +s'il y a quelqu'un qui entreprenne de voyager par là quant il souffle, +il faut qu'il face état de sa perte, & qu'il soit suffoqué: & est ce +vent si froid en cette region qu'il ne souffre qu'aucun arbre ni +arbrisseau y naisse: tellement qu'à faute de bois il faut qu'ilz se +servent de grands poissons pour cuire leurs viandes. Ce qui n'est +pardeça. De méme avons nous experimenté en la Nouvelle-France que les +vents du Nort ne sont pas bons à la santé: & ceux du Norouest (qui sont +les Aquilons roides, âpres, & tempétueux) encores pires: léquels noz +malades & ceux qui avoient là hiverné l'an precedent, redoutoient fort, +pource qu'il y tomboit volontiers quelqu'un lors que ce vent souffloit, +aussi en avoient-ilz quelque ressentiment: ainsi que nous voyons ceux +qui sont sujets aux hernies, & enteroceles supporter de grandes douleurs +lors que le vent du Midi est en campagne: & comme nous voyons les +animaux mémes par quelques signes prognostiquer les changemens des +temps. Cette mauvaise qualité de vent (par mon avis) vient de la nature +de la terre par où il passe, laquelle (comme nous avons dit) est fort +remplie de lacs, & iceux tres-grands, qui sont eaux dormantes, par +maniere de dire. A quoy j'adjoute les exhalaisons des pourritures des +bois, que ce vent apporte, & ce en quantité d'autant plus grande que la +partie du Noroest est grande, spacieuse, & immense en cette terre. + +Les saisons aussi sont à remarquer en cette maladie, laquelle je n'ay +point veu, ni ouï dire qu'elle commence sa batterie au Prin-temps, ni en +l'Eté, ni en l'Automne, si ce n'est à la fin; mais en l'Hiver. Et la +cause de ceci est que comme la chaleur renaissante du Printemps fait que +les humeurs resserrrées durant l'Hiver se dispersent jusques aux +extremitez du corps, & le dechargent de la melancholie, & des sucs +exhorbitants qui se sont amassés durant l'Hiver: ainsi l'Automne à +mesure que l'Hiver approche les fait retirer au dedans & nourrit cette +humeur melancholique & noire, laquelle abonde principalement en cette +saison, & l'hiver venu fait paroitre ses effets aux dépens des patiens. +Et Galien en rend raison, disant que les sucs du corps ayans été rotis +par les ardeurs de l'Eté, ce qu'il y en peut rester apres que le chaud a +été expulsé, devient incontinent froid & sec: c'est à sçavoir froid par +la privation de la chaleur, & sec entant que dessechement de ces sucs +tout l'humide qui y étoit a été consommé. Et de là vient que les +maladies se fomentent en cette saison, & plus on va avant plus la nature +est foible, & les intemperies froides de l'air s'étans insinuées dans un +corps ja disposé, elles le manient à baguette, comme on dit, & n'en ont +point de pitié. + +J'adjouteray volontiers à tout ce que dessus les mauvaises nourritures +de la mer, léquelles apportent beaucoup de corruptions au corps humains +en un long voyage. Car il faut par necessité apres quatre ou cinq jours +vivre de salé: ou mener des moutons vifs, & force poullailles, mais ceci +n'est que pour les maitres & gouverneurs des navires: & nous n'en avions +point en nôtre voyage sinon par la reserve & multiplication de la terre +où nous allions. Les matelots donc & gens passagers souffrent de +l'incommodité tant au pain qu'aux viandes, & boissons. Le biscuit +devient rance & pourri, les moruës qu'on leur baille sont de méme: & les +eaux empunaisies. Ceux qui portent des douceurs soit de chairs, ou de +fruit, & qui usent de bon pain & bon vin & bon potages, evitent aisément +ces maladies, & oserois par maniere de dire, répondre de leur santé, +s'ilz ne sont bien mal-sains de nature. Et quant je considere que ce mal +se prent aussi bien en Holande, en Frize, en Hespagne, & en la Guinée, +qu'en Canada: Bref que tous ceux de deça qui vont au Levant y sont +sujets, je suis induit à croire que la principale cause d'icelui est ce +que je vien de dire, & qu'il n'est particulier à la Nouvelle-France. + +Or aprés tout ceci il fait bon en tout lieu étre bien composé de corps +pour se bien porter, & vivre longuement. Car ceux qui naturellement +accueillent des sucs froids & grossiers, & ont la masse du corps +poreuse, item ceux qui sont sujets aux oppilations de la rate, & ceux +qui menent une vie sedentaire, ont une aptitude plus grande à recevoir +ces maladies. Par ainsi un Medecin dira qu'un homme d'étude ne vaudra +rien en ce païs là, c'est à dire qu'il n'y vivra point sainement: ni +ceux qui ahannent au travail, ni les songe-creux, hommes qui ont des +ravassemens d'esprit, ni ceux qui sont souvent assaillis de fiévres, & +autres telles sortes de gens. Ce que je croiroy bien, d'autant que ces +choses accumulent beaucoup de melancholie, & d'humeurs froides & +superflues. Mais toutefois j'ay éprouvé par moy-méme, & par autres, le +contraire, contre l'opinion de quelques uns des nôtres, voire méme du +_Sagamos Membertou_, qui fait le devin entre les Sauvages, léquels +(arrivant en ce païs là) disoient que je ne retournerois jamais en +France, ni le sieur Boullet (jadis Capitaine du regiment du sieur de +Poutrincourt) lequel la pluspart du temps y a eté en fiévre (mais il se +traitoit bien) & ceux-là mémes conseilloient nos ouvrier de ne gueres se +pener au travail (ce qu'ils ont fort bien retenu). Car je puis dire sas +mentir que jamais je n'ay tant travaillé du corps, pour le plaisir que +je prenois à dresser & cultiver mes jardins, les fermer contre la +gourmandise des pourceaus, y faire des parterres, aligner les allées, +batir des cabinets, semer froment, segle, orge, avoine, féves, pois, +herbes de jardin, & les arrouser, tant j'avoy desir de reconoitre la +terre par ma propre experience. Si bien que les jours d'Eté m'étoient +trop courts: & bien souvent au Printemps j'y étois encore à la lune. +Quant est du travail de l'esprit j'en avois honnetement. Car chacun +étant retiré au soir, parmi les cacquets, bruits, & tintamares, j'étoit +enclos en mon étude lisant ou écrivant quelque chose. Méme je ne seray +honteux de dire qu'ayant eté prié par le sieur de Poutrincourt nôtre +chef de donner quelques heures de mon industrie à enseigner +Chrétiennement nôtre petit peuple, pour ne vivre en bétes, & pour donner +exemple nôtre façon de vivre aux Sauvages, je l'ay fait en la necessité, +& en étant requis, par chacun Dimanche, & quelquefois +extraordinairement, préque tout le temps que nous y avons eté. Et vint +bien a point que j'avoy porté ma Bible & quelques livres, sans y penser: +Car autrement une telle charge m'eût for fatigué, & eût eté cause que je +m'en fusse excusé. Or cela ne fut du tout sans fruit, plusieurs m'ayans +rendu témoignage que jamais ilz n'avoient tant ouï parler de Dieu en +bonne part, & ne sçachans auparavant aucun principe de ce qui est de la +doctrine Chrétienne: qui est l'état auquel vit la pluspart de la +Chrétienté. Et s'il y eut de l'edification d'un côté, il y eut aussi de +la médisance de l'autre, par ce que d'une liberté Gallicane je disoy +volontiers la verité. A propos dequoy il me souvient de ce que dit le +prophete Amos: _Ils ont haï celui qui les argüoit à la porte, & ont eu +en abomination celui qui parloit en integrité._ Mais en fin nous avons +tous eté bons amis. Et parmi ces choses Dieu m'a toujours donné bonne & +entiere santé, toujours le gout genereux, toujours gay & dispos, sinon +qu'ayant une fois couché dans les pois prés d'un ruisseau en temps de +nege, j'eu comme une crampe ou sciatique à la cuisse l'espace de quinze +jours, sans toutefois manquer d'appetit. Aussi prenoy-je plaisir à ce +que je faisoy, desireux de confiner là ma vie, si Dieu benissoit les +voyages. + +Je seroy trop long si je vouloy ici rapporter ce qui est du naturel de +toutes persones, & dire quant aux enfans qu'ils sont plus sujets que les +autres à cette maladie, d'autant qu'ils ont bien souvent des ulceres à +la bouche & aux gencives, à-cause de la sustance aigueuse dont leurs +corps abondent: & aussi qu'ils amassent beaucoup d'humeurs cruës par +leur dereglement de vivre & par les fruits qu'ilz mangent en quantité & +ne s'en saoulent jamais, au moyen dequoy ils accueillent grande quantité +de sang sereux, & ne peut la rate oppilée absorber ces serosités. +Vieillars: Et quant aux vieux, qu'ils ont la chaleur enervée, & ne +peuvent resister à la maladie, étans remplis de crudités, & d'une +temperature froide & humide, qui est la qualité propre à la promouvoir, +susciter & nourrir. Je ne veux entreprendre sur l'office des Medecins +craignant la verge censoriale. Et toutefois avec leur permission, sans +toucher à leurs ordonnances d'agaric, aloes, reubarbe, & autres +ingrediens, je diray ici ce qui me semble étre plus prompt aux pauvres +gens qui n'ont moyen d'envoyer en Alexandrie, tant pour la conservation +de leur santé que pour le remede de la maladie. + +C'est un axiome certain qu'il faut guerir un contraire par son +contraire. Cette maladie donc provenant d'une indigestion de viandes +rudes, grossieres, froides & melancholiques qui offensent l'estomac, je +trouve bon (sauf meilleur avis) de les accompagner de bonnes saulses +soit de beurre, d'huile, ou de graisse, le tout fort bien épicé, pour +corriger tant la qualité des viandes, que du corps interieurement +refroidi. Ceci est dit pour les viandes rudes & grossieres, comme féves, +pois: & pour le poisson. Car qui mangera de bons chappons, bonnes +perdris, bons canars & bons lapins, il est asseuré de sa santé, ou il +aura le corps bien mal-fait. Nous avons eu des malades qui sont +ressuscitez de mort à vie, ou peu s'en faut, pour avoir mangé deux ou +trois fois du consommé d'un coq. Le bon vin pris selon la necessité de +la nature, est un souverain preservatif pour toutes maladies & +particulierement pour celle-ci. Les sieurs Macquin & Georges honorables +marchans de la Rochelle comme associez de sieur de Monts, nous en +avoient fourni quarante-cinq tonneaux en nôtre voyage, dont nous nous +sommes fort bien trouvez. Et noz malades mémes ayans la bouche gatée, & +ne pouvans manger, n'ont jamais perdu le gout du vin, lequel ils +prenoient avec un tuïau. Ce qui en a garenti plusieurs de la mort. Les +herbes tendres au printemps sont aussi fort souveraines. Et outre ce que +la raison veut qu'on le croye, je l'ay experimenté en étant moy-méme +allé cuillir plusieurs fois par les bois pour noz malades avant que +celles de noz jardins fussent en usage. Ce qui les remmettoit en gout, & +leur confortoit l'estomac debilité. Depuis quelques jours j'ay eu avis +que l'essence de Vitriol y seroit bonne la gargarisant dans la bouche, +ou frottant d'icelle cette chair surcroissante à l'entour des dents. Je +croy que l'eau seconde des Chirurgiens n'est point mauvaise, & que +macher souvent de la Sauge serviroit beaucoup à prevenir ce mal. +Quelques uns trouvent bon aussi le frequent gargarisme de jus de citron. +Mais il me semble que seigner sous la langue ne seroit as mauvais, ou +scarifier cette vilaine chair surcroissante, & la frotter de quelque +liqueur mordicante: pour ventouser le malade à petits cornets à la façon +de Suisse & d'Allemagne. + +Et pour ce qui regarde l'exterieur du corps, nous nous sommes fort bien +trouvés de porter des galoches avec noz souliers pour eviter les +humidités. Ne faut avoir aucune ouverture au logis du côté d'Oest, ou +Noroest, vents dangereux: ains du côté de l'Est ou du Su. Fait bon estre +bien couché (& m'en a bien pris d'avoir porté les choses à ce +necessaires) & sur tout se tenir nettement. Mais je trouveroy bon +l'usage des bains chauds, ou des poëles tels qu'ils ont en Allemagne, au +moyen déquels ilz ne sentent point l'hiver, sinon entant qu'il leur +plait étans en la maison. Voire méme és jardins ils en ont en plusieurs +lieux qui temperent tellement la froidure de l'hiver, qu'en cette saison +âpre & rude on y voit des orengers, limoniers, figuiers, granadiers, & +toutes telles sortes d'arbres, produire des fruits tels qu'en Provence: +Ainsi que j'ay veu à Bale chez le sçavant Docteur Medecin Felix +Platerus. Ce qui est d'autant plus facile à faire en cette nouvelle +terre, qu'elle est toute couverte de bois (hors-mis quand on vient au +païs des Armouchiquois, à cent lieuës plus loin que le Port-Royal) & en +faisant de l'hiver un eté on découvrira la terre: laquelle n'ayant plus +ces grans obstacles, qui empechent que le Soleil lui face l'amour & +l'echauffe de sa chaleur, il n'y a point de doute qu'elle ne devienne +temperée, & ne rende un air tres-doux: & bien sympatisant à nôtre +humeur, n'y ayant (méme à present) ni froid ni chaud excessif. + +Or les Sauvages qui ne sçavent que c'est d'Allemagne, ni de leurs +coutumes, nous enseignent cette méme leçon, léquels, à-cause des +mauvaises nourritures & entretenements, étans sujets à ces maladies +(comme nous avons veu au voyage de Jacques Quartier) usent souvent de +sueurs, comme de mois en mois, & par ce moyen se garentissent, chassans +par la sueur toutes les humeurs froides & mauvaises qu'ilz pourroient +avoir amassées. Mais un singulier preservatif, contre cette maladie +coquine & traitresse, qui vient insensiblement, & depuis qu'elle s'est +logée ne veut point sortir, c'est de suivre le conseil du sage des +Sages, lequel aprés avoir consideré toutes les afflictions que l'homme +se donne durant sa vie, n'a rien trouvé de meilleur que de _se rejouir & +bien faire, & prendre plaisir à ce que l'on fait._ Ceux qui ont fait +ainsi en nôtre compagnie se sont bien trouvés: au contraire quelques uns +toujours grondans, grongnans: mal-contens, faineans, ont esté attrapez. +Vray-est que pour se rejouïr il fait bon avoir les douceurs des viandes +fréches, chairs, poissons, laictages, beurres, huiles, fruits, & +semblables: ce que nous n'avions pas à souhait (j'enten le commun: car +en la table du sieur de Poutrincourt quelqu'un de la troupe apportoit +toujours quelque gibier, ou venaison, ou poisson fraiz.) Et si nous +eussions eu demie douzaine de vaches, je croy qu'il n'y fût mort +persone. + +Reste un preservatif necessaire pour l'accomplissement de rejouissance, +& afin de prendre plaisir à ce que l'on fait, c'est d'avoir l'honnéte +compagnie un chacun de sa femme legitime: car sans cela la chere n'est +pas entiere, on a toujours la pensée tenduë à ce que l'on aime & desire, +il y a du regret, le corps devient cacochyme, & la maladie se forme. + +Et pour un dernier & souverain remede, je renvoye le patient à l'arbre +de vie (car ainsi le peut-on bien qualifier) lequel Jacques Quartier +ci-dessus, appelle _Annedda_, non encores conu en la côte du Port Royal, +si ce n'est d'aventure le Sassafras, dont y a quantité en la terre des +Armouchiquois à cent lieuës dudit Port: E est dit certain que ledit +arbre y est fort singulier, ainsi que nous remarquerons encore ci-après +au livre dernier chap. 24. + +[Illustration] + + + + +_Découverte de nouvelles terres par le sieur de Monts: Contes fabuleus +de la riviere & ville seinte de_ Norombega: _Refutation des Autheurs qui +en ont écrit: Bancs de Moruës en la Terre-neuve:_ Kinibeki: Chouakoet: +_Malebare: Armouchiquois: Mort d'un François tué: Mortalité des Anglois +en la Virginie._ + +CHAP. VII + +LA saison dure étant passée, le sieur de Monts ennuié de cette triste +demeure de Sainte-Croix delibera de chercher un autre port en païs plus +chaud, & plus au Su: & à cet effet fit armer & garnir de vivres une +barque pour suivre la côte & aller découvrant païs nouveaux, chercher un +plus heureux port en un air plus temperé. Et d'autant qu'en cherchant on +ne peut pas tant avancer comme lors qu'on va à pleins voiles en la haute +mer, & que trouvant des bayes & golfes gisans entre deux terres il faut +penetrer dedans, pour ce que là on peut aussi-tôt trouver ce que l'on +cherche comme ailleurs, il ne fit en son voyage qu'environ cent lieuës, +comme dirons à cette heure. Depuis Sainte-Croix jusques à cinquante +lieuës, de là en avant la côte git Est & Oest, & par les quarante-cinq +degrez: au bout déquelles cinquante lieuës est la riviere dite par les +Sauvages _Kinibeki_, depuis lequel lieu jusques à Malebarre elle git +Nort & Su, & y a de l'un à l'autre encore soixante lieuës à droite +ligne, sans suivre les bayes. C'est où se termina le voyage dudit sieur +de Monts, auquel il avoit pour conducteur de sa barque le pilote +Champ-doré. En toute cette côte jusques & _Kinibeki_ il y a beaucoup de +lieux où les navires peuvent étre éa couvert parmi les iles, mais le +peuple n'y est frequent comme il est au-dela: & n'y a rien de +remarquable (du moins qu'on ait veu au dehors des terres) qu'une riviere +de laquelle plusieurs ont écrit des fables à la suite l'un de l'autre, +de mémes que ceux qui sur la foy des Commentaires de Hanno Capitaine +Carthaginois avoient feint des villes en grand nombre par lui baties sur +la côte de l'Afrique qui est arrousée de l'Ocean, parce qu'il fit un +coup heroïque de naviger jusques aux iles du Cap Vert, & long temps +depuis lui personne n'y avoit été, la navigation n'étant alors tant +asseurée sur cette grande mer qu'elle est aujourd'hui par le benefice de +l'aiguille marine. + +Sans donc amener ce qu'ont dit les premiers Hespagnols & Portugais, je +reciteray ce qui est au dernier livre intitulé, _Histoire universele des +Indes Occidentales_, imprimé à Doüay l'an dernier mille six cens sept, +lors qu'il parle de _Norumbega_, Car en rapportant ceci, j'auray aussi +dit ce qu'ont écrit les precedents, de qui les derniers sont tenanciers. + +«Plus outre vers le Septentrion (dit l'Autheur, apres avoir parlé de la +Virginie) _Norumbega_, laquelle d'une belle ville, & d'un grand fleuve +est assez conue, encore que l'on ne trouve point d'où elle tire ce nom: +car les Barbares l'appellent _Agguntia_. Sur l'entrée de ce fleuve y a +une ile fort propre pour la pecherie. La region qui va le long de la mer +est abondante en poisson, & vers la Nouvelle-France a grand nombre de +ces sauvages, & est fort commode pour la chasse, & les habitans vivent +de méme façon que ceux de la Nouvelle-France.» + +Si cette belle ville a onques été en nature, je voudroy bien sçavoir qui +l'a demolie depuis octante ans: car il n'y a que des cabanes par ci par +là faites de perches & couvertes d'écorces d'arbres, ou de peaux, & +s'appellent l'habitation & la riviere tout ensemble _Pemptegoet_, & non +_Agguncia_. La riviere hors le flux de la mer ne vaut pas nôtre riviere +d'Oise. Et ne pourroit en cette côte là y avoir de grandes rivieres, +pource qu'il n'y a point assez de terres pour les produire, à cause de +la grande riviere de _Canada_, qui va comme cette côte à peu prés, Est & +Oest, & n'est point à soixante lieuës loin de là, en traversant les +terres; & d'ailleurs cette riviere en reçoit beaucoup d'autres qui +prennent leurs sources de vers _Norumbega_: à l'entrée de laquelle tant +s'en faut qu'il n'y ait qu'une ile, que plutot le nombre est (par +maniere de dire) infini, d'autant que cette riviere s'elargissant comme +un _Lambda_ (lettre Grecque), la sortie d'icelle est toute pleine +d'iles; déquelles y en a une bien avant (& la premiere) en mer, qui est +haute & remarquable sur les autres. + +Mais quelqu'un dira que je m'equivoque en la situation de _Norumbega_, & +qu'elle n'est pas là où je la prens. A cela je répons que l'Auteur de +qui j'ay n'agueres rapporté les paroles, m'est suffisante caution en +ceci, lequel en sa Charte geographique a situé l'entrée de cette riviere +par les quarante-quatre degrez, & sa prétendue ville par les +quarante-cinq. Ce que luy ayant accordé, il faudra necessairement qu'il +me confesse que c'est celle-ci par ce qu'icelle passée, & celle de +_Kinibeki_ (qui est en méme hauteur) il n'y a point d'autre riviere plus +avant dont on doive faire cas jusques à la Virginie. + +Et comme de main en main un abus suit un autre, un Capitaine de marine +nommé Jean Alfonse Xainctongeois en la relation de ses voyages +aventureux, s'est aventuré d'écrire chose de méme foy, disant que: + +«Passé l'ile de Saint Jean (laquelle je prens pour celle que j'ay +appellée ci-dessus l'ile de Bacaillos) la côte tourne à l'Oest & +Oest-Sur-Oest, jusques à la riviere de _Norembergue_ nouvellement +découverte (ce dit-il) par les Portugalois & Hespagnols, laquelle est à +trente degrez: adjoutant que cette riviere a en son entrée beaucoup +d'iles bancs, & rochers: & que dedans bien quinze, ou vint lieuës est +batie une grande ville, où les gens sont petits & noiratres, comme ceux +des Indes, & sont vétus de peaux dont ils ont abondance de toutes +sortes, Item que là vient mourir le banc de Terre-neuve: & que passé +cette riviere la côte tourne à l'Oest & Oest-Norest plus de deux cens +cinquante lieuës vers un païs où y a des villes & chateaux.» + +Mais je ne reconoy rien, ou bien peu de verité en tous les discours de +cet homme ici: & peut il bien appeller ses voyages aventureux, non pour +lui, qui jamais ne fut en la centiéme partie des lieux qu'il décrit (au +moins il est aisé à le conjecturer) mais pour ceux qui voudront suivre +les routes qu'il ordonne de suivre aux mariniers. Car si ladite riviere +de _Noremberge_ est à trente degrez, il faut que ce soit en la Floride: +qui est contredire à tus ceux qui en ont jamais écrit, & è la verité +méme. Quant à ce qu'il dit du _Banc de Terre-neuve_, il finit (par le +rapport des mariniers) environ l'ile de Sable, à l'endroit du +Cap-Breton. Bien est vray qu'il y a quelques autres bancs, qu'on appelle +_Le Banquereau, & le Banc Jacquet_, mais ilz ne sont que de cinq, ou +six, ou dix lieuës, & sont separez du _Grand Banc de Terre-neuve._ Et +quant aux hommes ilz sont de belle & haute stature en la terre de +_Norumbega_, dire que passé cette riviere la côte git Oest & +Oest-Noroest, cela n'a aucune preuve. Car depuis le cap-breton jusques à +la pointe de la Floride qui regarde l'ile de _Cuba_, il n'y a aucune +côte qui gise Oest-Norest, seulement y a un la partie de la vraye +riviere dite _Norumbega_ quelque cinquante lieuës de côte qui git Est & +Oest. Somme, de toute le recit dudit Jean Alfonse je ne reçoy sinon ce +qu'il dit que cette riviere dont nous parlons a en son entrée beaucoup +d'iles, bancs & rochers. + +Passé la riviere de _Norumbega_ le sieur de Monta alla toujours cotoyans +jusques à ce qu'il vint à _Kinibeki_, où y a une riviere qui peut +accourcir le chemin pour aller à la grande riviere de Canada. Il y a là +nombre de Sauvages cabannez, & y commence la terre à étre mieux peuplée. +De _Kinibeki_ en allant plus outre on trouve la Baye de _Marchin_ nommée +du nom du Capitaine qui y commande. Ce _Marchin_ fut tué l'année que +nous partimes de la Nouvelle-France mille six cens sept. Plus loin est +une autre Baye dite _Chouakoet_, où y a grand peuple au regard des païs +precedens. Aussi cultivent-ils la terre, & commence la region à étre +plus temperée s'elevant pardessus le quarante-quatriéme degré: & pour +temoignage de ceci il y a quantité de vignes en cette terre. Voire méme +il y en a des iles pleines (bien qu plus exposées aux injures du vent & +du froid) ainsi que nous dirons ci-aprés. Entre _Chouakoet & Malebarre_ +y a plusieurs bayes & iles, & est la côte sablonneuse, avec peu de fond +approchant dudit _Malebarre_, si qu'à peine y peut-on aborder avec les +barques. + +Les peuples qui sont depuis la riviere Saint Jean jusques à _Kinibeki_ +(en quoy sont comprises les rivieres de Sainte-Croix & _Norumbega_) +s'appellent _Etechemins_: et depuis _Kinibeki_, jusques à _Malebarre_, & +plus outre ilz s'appellent Armouchiquois. Ils sont traitres & larrons, & +s'en faut donner de garde. Le sieur de Monts s'étant arreté quelque peu +à Malebarre les vivres commencerent à lui defaillir, & fallut penser du +retour, mémement voyant toute la côte si facheuse qu'on ne pouvoit +passer outre sans peril, pour les basses qui se jettent fort avant en +mer, & de telle façon que plus on s'éloigne de terre, moins il y a de +fond. Mais avant que partir il avint un accident de mort à un +charpentier Maloin, lequel allant querir de l'eau avec quelques +chauderons, un Armouchiquois voyant l'occasion propre à dérober l'un de +ces chauderons lors que le Maloin n'y prenoit pas garde, le print & +s'enfuit hativement avec sa proye. Le Maloin voulant courir aprés fut +tué par cette mauvaise gent: & ores que cela ne lui fût arrivé, c'étoit +en vain poursuivre son larron: car tous ces peuples Armouchiquois sont +legers à la course comme levriers, ainsi que nous dirons encore ci-aprés +en parlant du voyage que fit là méme le sieur de Poutrincourt en l'an +mille six cent six. Le sieur de Monts eut un grand regret de voir telle +chose, & étoient ses gens en bonne volonté d'en prendre vengeance (ce +qu'ilz pouvoient faire, attendu que les autres Barbares ne s'éloignerent +tant des François qu'un coup de mousquet ne les eût peu gâter: & de ce +fait ils avoient ja chacun si bien couché en jouë, pour mirer chacun son +homme) mais icelui sieur de Monts sur quelques considerations que +plusieurs autres étans en sa qualité n'eussent euës, & pour ce que les +meurtriers s'étoient évadés, fit baisser à chacun le serpentin, & les +laisserent, n'ayans jusques là trouvé lieu agreable pour y former une +demeure arretée. Et à-tant ledit sieur fit appareiller pour retourner à +Sainte Croix, où il avoit laissé un bon nombre de ses gens encore +infirmes de la secousse des maladies hivernales, de la santé déquels il +étoit soucieux. + +Plusieurs qui ne sçavent que c'est de la marine pensent que +l'établissement d'une habitation en terre inconue soit chose facile, +mais par le discours de ce voyage, & autres suivans ilz trouveront qu'il +est beaucoup plus aisé de dire que de faire, & que le sieur de Monts a +beaucoup exploité de choses en cette premiere année d'avoir veu toute la +côte de cette terre jusques à Malebarre qui sont plus de quatre cens +lieuës en rengeant icelle côte, & visitant jusques au fond des bayes: +outre le travail des logemens qu'il lui convint faire edifier & dresser, +le soin de ceux qu'il avoit là menés, & du retour en France, le cas +avenant de quelque peril ou naufrage à ceux qui lui avoient promis de +l'aller querir aprés l'an revolu. Mais on a beau courir, & se donner de +la peine pour rechercher des ports où la Parque soit pitoyable. Elle est +toujours semblable à elle-méme. Il est bon de se loger en un doux +climat, puis qu'on est en plein drap, & qu'on a à choisir mais la mort +nous suit par tout. J'ay entendu d'un pilote du Havre de Grace qui fut +avec les Anglois en la Virginie il y a vint-quatre ans, qu'étans arrivez +là il y en mourut trente-six en trois mois. Et toutefois on tient la +Virginie étre par les trente-six, trente-sept, & trente huitiéme degrez +de latitude, qui est bon temperament de païs. Ce que considerant, je +croy encore un coup (car je l'ay des-ja ci-devant dit) que telle +mortalité vient du mauvais traitement: & est du tout besoin en tel païs +d'y avoir dés le commencement du bestial domestic & privé de toute +sorte: & porter force arbres fruitiers & entes, pour avoir bien-tôt la +recreation necessaaire à la santé de ceux qui desirent y peupler la +terre. Que si les Sauvages mémes sont sujets aux maladies dont nous +avons parlé, c'est rarement, & cela arrivant, je l'attribue à la méme +cause du mauvais traitement. Car ilz n'ont rien qui puisse corriger le +vice des viandes qu'ils prennent: & toujours sont nuds parmi les +humidités de la terre; ce qui est le vray moyen d'accuillir quantité +d'humeurs corrompues qui leur causent ces maladies aussi bien qu'aux +étrangers qui vont par dela, quoy qu'ils soient nais à cette façon de +vivre. + +La nouvelle habitation y ayde aussi beaucoup, comme on a observé par +experience ordinaire. Car où il faut arracher les arbres les ouvriers +sont contraints de humer les vapeurs qui s'exhalent de la terre, qui +leur corrompent le sang & pervertissent l'estomac (ainsi qu'à ceux qui +travaillent aux mines) & causent lédites maladies: là où la méme +experience nous à montré qu'aprés l'habitation faicte, elles n'ont plus +eu tant de prise sur les hommes. + +[Illustration: Neptune] + + + + +_Arrivée du sieur du Pont à l'ile Sainte-Croix: Habitation transferée au +Port Royal: Retour du sieur de Monts en France: Difficulté des moulins à +bras: Equipage dudit sieur du Pont pour aller découvrir les +Terres-neuves outre Malebarre: Naufrage: Prevoyance pour le retour en +France: Comparaison de ces voyages avec ceux de la Floride: Blame de +ceux qui méprisent la culture de la terre._ + +CHAP. VIII + +LA saison du printemps passée au voyage des Armouchiquois, le sieur de +Monts attendit à Sainte-Croix le temps qu'il avoit convenu: dans lequel +s'il n'avoit nouvelles de France il pourroit partir & venir chercher +quelque vaisseau de ceux qui viennent à la Terre-neuve pour la pecherie +du poisson, à fin de repasser en France dans icelui avec sa trouppe, +s'il étoit possible. Ce temps des-ja étoit expiré, & étoient préts à +faire voile, n'attendans plus aucun secours ni rafraichissemens, quand +voici le quinziéme de Juin mis six cens cinq arriver le sieur du Pont +surnommé Gravé, demeurant à Honfleur, avec une compagnie de quelques +quarante hommes, pour relever de sentinelle ledit sieur de Monts & sa +troupe. Ce fut au grand contentement d'un chacun, comme l'on peut +penser: & canonnades ne manquerent à l'abord, selon la coutume, ni +l'éclat des trompetes. Ledit sieur du Pont ne sçachant encore l'état de +noz François, pensoit trouver là une demeure bien asseurée, & ses +logemens préts: mais attendu les accidens de la maladie étrange dont +nous avons parlé, il fut avisé par Conseil de changer de lieu. Le sieur +de Monts eût bien desiré que l'habitation nouvelle eût eté comme par les +quarante degrez, sçavoir six degrez plus au Midi que le lieu de +Sainte-Croix: mais aprés avoir veu la côte jusques à Malebarre, & avec +beaucoup de peines sans trouver ce qu'il desiroit, on delibera d'aller +au Port Royal faire la demeure, attendant qu'il y eût moyen de faire +plus ample découverte. Ainsi voila chacun embesoigné à trousser son +paquet: on demolit ce qu'on avoit bati avec mille travaux, hors-mis le +magazin, qui étoit une espece trop grande à transporter, & en execution +de ceci plusieurs voyages se font. Tout étant arrivé au Port Royal voici +nouveau travail: on choisit la demeure vis à vis de l'ile qui est à +l'entrée de la riviere de l'Equille dite aujourd'hui la riviere du +Dauphin, là où tout étoit couvert de bois si épais qu'il n'est possible +davantage. Ja le mois de Septembre arrivoit, & falloit penser de +décharger le navire du sieur du Pont pour faire place à ceux qui +devoient retourner en France. Somme il y avoit de l'exercice pour tous. +Quand le navire fut en état d'étre mis à la voile, le sieur de Monts +ayant veu le commencement de la nouvelle habitation, s'embarqua pour le +retour & avec lui ceux qui voulurent le suivre. Neantmoins plusieurs de +bon courage demeurerent sans apprehender le mal passé. Autant on met la +voile au vent & demeure ledit sieur du Pont pour Lieutenant par dela, +lequel ne manque de promptitude (selon son naturel) à faire & parfaire +ce qui estoit requis pour loger soy & les siens: qui est tout ce qui se +peut faire pour cette année en ce païs là. Car de s'éloigner du parc +durant l'hiver, mémes apres un si long harassement: il n'y avoit point +d'apparence. Et quant au labourage de la terre, je croy qu'ils n'eurent +le temps commode pour y vacquer: car ledit sieur du Pont n'étoit pas +homme pour demeurer en repos, ni pour laisser ses gens oisifs, s'il y +eût moyen de ce faire. + +L'hiver venu les Sauvages du païs s'assembloient de bien loin au Port +Royal pour troquer de ce qu'ils avoient avec les François, les uns +apportans des pelleteries de Castors, & de Loutres (qui sont celles dont +on peut faire plus d'état en ce lieu là) & aussi d'Ellans, déquelles on +peut faire de bons buffles: les autres apportans des chairs freches, +dont ilz firent maintes tabagies, vivans joyeusement tant qu'ils eurent +dequoy. Le pain oncques ne leur manqua, mais le vin ne leur dura point +jusques à la fin de la saison. Car quant nous y arrivames l'an suivant +il y avoit plus de trois mois qu'ilz n'en avoient plus, & furent fort +rejouïs de nôtre venue, qui leur fit en reprendre le gout. + +La plus grande peine qu'ilz avoient c'étoit de Moudre le bled pour avoir +du pain. Ce qui est chose fort penible en moulins à bras, où il faut +employer toute la force du corps. Et pour ce non sans cause anciennement +on menaçoit les mauvaises gens de les envoyer au moulin, comme à la +chose la plus penibles qui soit: auquel métier on emploioit les pauvres +esclaves avant l'usage des moulins à vent & à eau, comme nous témoignent +les histoires prophanes: & celles de la sortie du peuple d'Israël hors +du païs d'Egypte, là où pour la derniere playe que Dieu veut envoyer à +Pharao, il denonce par la bouche de Moyse, _qu'environ la minuit il +passera au travers de l'Egypte, & tout premier-né y mourra jusques au +premier-né de Pharao qui devoit étre assis sur son throne, jusques au +premier-né de la servante qui est employée à moudre._ Et ce travail +étant si grand, les Sauvages, quoy que bien pauvres, ne le sçauroient +supporter, & aymeroient mieux se passer de pain que de prendre tant de +peine, comme il a été experimenté De nôtre temps, que leur voulant +bailler la moitié de la moulture qu'ilz feroient, ils aimoient mieux +n'avoir point de blé. Et croiroy bien que cela, avec d'autres choses, a +aidé à fomenter la maladie de laquelle nous avons parlé, en quelques uns +des gens du sieur du Pont: car il y en mourut une douzaine durant cet +hiver en sa compagnie. Vray est que je trouve un defaut és batimens de +noz François, c'est qu'il n'y avoit point de fossez à lentour, & +s'écouloient les eaux de la terre prochaine par dessous leurs chambres +basses: ce qui étoit fort contraire à la santé. A quoy j'adjoute encore +les eaux mauvaises déquelles ilz se servoient, qui n'issoient point +d'une source vive, comme celle que nous trouvames assez prez de nôtre +Fort, ains du plus prochain ruisseau. + +Apres que l'hiver fut passé, & la mer propre à naviguer, le sieur du +Pont voulut parachever l'entreprise commencée l'an precedent par le +sieur de Monts, & aller rechercher un port plus au Su, où la temperature +de l'air fût plus douce selon qu'il en avoit eu charge dudit sieur. Et +de fait il equippa la barque qui lui étoit restée pour cet effect: Mais +étant sorti du port, & ja à la voile pour tirer vers Malebarre, il fut +contraint par le vent contraire de relacher deux fois, & à la troisiéme +ladite barque se vint perdre contre les rochers à l'entrée du passage +dudit port. En cette disgrace de Neptune les hommes furent sauvés, & la +meilleure partie des provisions & marchandises. Mais quant à la barque +elle fut mise en pieces. Et par ce desastre fut rompu le voyage, & +intermis ce que tant l'on desiroit. Car encore ne jugeoit-on point bonne +l'habitation du Port Royal; & toutefois il est hautement abrié de la +part du Nort & Noroest, de montagnes éloignées tantôt d'une lieuë, +tantôt de demie du Port & de la riviere de l'Equille. Voila comme les +entreprises ne se manient pas au desir des hommes, & sont accompagnées +de beaucoup de perils.. Si bien qu'il ne se faut emerveiller s'il y a de +la longueur en l'établissement des colonies, principalement en des +terres si lointaines déquelles on ne sçait la nature, ni le temperament +de l'air, & où il faut combattre & abbattre les foréts, & étre +contraints de se donner de garde, non des peuples que nous disons +Sauvages, mais de ceux qui se disent Chrétiens & n'en ont que le nom, +gent maudite & abominable, pire que des loups, ennemis de Dieu, & de la +nature humaine. + +Ce coup donc étant rompu, le sieur du Pont ayant fait emmennoter +Champ-doré, & informer contre luy, ne sceut que faire, sinon d'attendre +la venue du secours & rafraichissement que le sieur de Monts lui avoit +promis envoyer l'année suivante, lors qu'il partit du Port Royal pour +revenir en France. Et neantmoins à tout évenement, ne laissa de preparer +une autre barque, & une patache, pour venir chercher des vaisseaux +François és lieux où ils font la secherie de morues (comme les Ports +_Campseau_ des Anglois, de _Misamichis_, Baye de Chaleur, & des Morues, +& autres en grand nombre) ainsi qu'avoit fait le sieur de Monts l'an +precedent, à fin de se mettre dedans & retourner en France, le cas +advenant qu'aucun navire ne vinst le secourir. En quoy il fit sagement: +car il fut en danger de n'avoir aucunes nouvelles de nous, qui étions +destinez pour lui succéder, ains que se verra par le discours de ce qui +suit. Mais ce-pendant ici faut considerer que ceux qui se sont +transportez pardelà en ces derniers voyages ont eu un avantage +par-dessus ceux qui ont voulu habiter la Floride: c'est d'avoir ce +recours que nous avons dit aux navires de France qui frequentent les +Terres-neuves, sans avoir la peine de façonner des grands vaisseaux, ni +attendre des famines extremes, comme ont fait ceux-là de qui les voyages +ont eté à déplorer en ce regard, & ceux-ci au sujet des maladies qui les +ont persecuté. Mais aussi ceux de la Floride ont ils eu de l'heur en ce +qu'ils étoient en un païs doux, fertile, & plus ami de la santé humaine +que la Nouvelle-France Septentrionale, de laquelle nous avons parlé en +ce livre. Que s'ils ont eu de la famine, il y a eu de la grande faute de +leur part de n'avoir nullement cultivé la terre, laquelle ils avoient +trouvée découverte: Ce qui est un prealable de faire avant toute chose à +qui veut s'aller habituer si loin de secours. Mais les François, & +préque toutes les nations du jourd'hui (j'enten de ceux qui ne sont nais +au labourage) ont cette mauvaise nature, qu'ils estiment deroger +beaucoup à leur qualité de s'addonner a la culture de la terre, qui +neantmoins est à peu prés la seule vocation où reside l'innocence. Et de +là vient que chacun fuiant ce noble travail, exercice de noz premiers +peres, des Rois anciens, & des plus grands Capitaines du monde, & +cherchant de se faire Gentil-homme aux dépens d'autrui, ou voulant +apprendre tant seulement le metier de tromper les hommes, ou se gratter +au soleil, Dieu ôte sa benediction de nous, & nous bat aujourd'hui, & +dés long temps, en verge de fer, si bien que le peuple languit +miserablement souz son toict, & n'ose faire paroitre sa pauvreté. + +[Illustration] + + + + +_Motif, & acceptation du voyage du sieur de Poutrincourt, ensemble de +l'Autheur, en la Nouvelle-France: Partement de la ville de Paris pour +aller à la Rochelle: Adieu à la France._ + +CHAP. IX + +ENVIRON le temps du naufrage mentionné ci-dessus, le sieur de Monts +songeoit par deçà aux moyens de dresser nouvel équipage pour la +Nouvelle-France. Ce qui lui sembloit difficile tant pour les grans frais +que cela apportoit, que pour ce que cette province avoit été tellement +décriée à son retour, que ce sembloit étre chose vaine & infructueuse de +plus continuer ces voyages à l'avenir. Joint qu'il y avoit grande +occasion de croire qu'on ne trouveroit persone qui s'y voulût aller +hazarder. Neantmoins sachant le desir du sieur de Poutrincourt (auquel +auparavant il avoit fait partage de la terre, suivant le pouvoir que le +Roy luy avoit donné) qui étoit d'habiter pardelà, & y établir sa famille +& sa fortune, & le nom de Dieu tout ensemble; il lui écrivit, & envoya +homme exprés, pour lui faire ouverture du voyage qui se presentoit. Ce +que ledit sieur de Poutrincourt accepta quittant toutes affaires pource +sujet: quoy qu'il eût des procés de consequence, à la poursuite de +defense déquels sa presence étoit bien requise, & qu'à son premier +voyage il eût éprouvé la malice de certains qui le poursuivoient +rigoureusement absent, & devindrent souples & muets à son retour. Il ne +fut plutot rendu à Paris, qu'il fallut partir, sans avoir à-peine le +loisir de pourvoir à ce qui lui étoit necessaire. Et ayant eu l'honneur +de le conoitre quelques années auparavant, il me demanda si je voulois +étre de la partie. A quoy je demandai un jour de terme pour lui +repondre. Apres avoir bien consulté en moy-méme, desireux non tant de +voir le païs que de reconoitre la terre oculairement, à laquelle j'avoy +ma volonté portée, & fuir un monde corrompu, je lui donnay parole: étant +méme induit par quelque injustice qui m'avoit été peu au-paravant faite, +laquelle fut reparée à mon retour par Arret de la Cour, dont j'en ay +particulierement obligation à Monsieur Servin Advocat general du Roy, +auquel proprement appartient cet eloge attribué selon la lettre au plus +sage & plus magnifique de tous les Rois: TU AS AIMÉ JUSTICE ET AS EN +HAINE INIQUITÉ. + +C'est ainsi que Dieu nous reveille quelquefois pour nous exciter à des +actions genereuses telles que ces voyages, léquelles (comme le monde est +divers) les uns blameront, les autres approuveront. Mais n'ayant à +repondre à personne en ce regard, je ne me soucie des discours que les +gens oisifs, ou ceux qui ne me peuvent ou veulent ayder, pourroient +faire, ayant mon contentement en moy-méme, & étant prét de rendre +service à Dieu & au Roy és terres d'outre mer qui porteront le nom de +France, si ma fortune, ou condition m'y pouvoit appeller pour y vivre en +repos par un travail agreable, & fuir la dure vie à laquelle je voy +pardeça la pluspart des hommes reduits. + +Pour revenir donc au sieur de Poutrincourt comme il eut fait quelques +affaires, il s'informa en quelques Eglises s'il se pourroit point +trouver quelque Prétre qui eut du sçavoir pour le mener avec lui, & +soulager celui que le sieur de Monts y avoit laissé à son voyage, lequel +nous pensions étre encore vivant. Mais d'autant que c'étoit la semaine +sainte, temps auquel ilz sont occupés aux confessions, il ne s'en +presenta aucun, les uns s'excusans sur les incommoditez de la mer & du +long voyage, les autres remettans l'affaire apres Pasques. Occasion +qu'il n'y eut moyen d'en tirer quelqu'un hors de Paris, parce que le +temps pressoit, & la mer n'attend personne: par ainsi falloit partir. + +Restoit de trouver les ouvriers necessaires au voyage de la +Nouvelle-France. A quoy fut pourvu en bref (car souz le nom de +Poutrincourt il se trouvoit plus de gens qu'on ne vouloit) pour fait de +leurs gages, & argent donné à chacun par avance d'iceux gages, & pour se +trouver à la Rochelle, où étoit le Rendez-vous, chez les sieurs Macquin +& Georges honorables marchants de ladite ville associez du sieur de +Monts, léquels fournissoient nôtre equipage. + +Ce menu peuple étant parti, nous nous acheminames à Orleans trois ou +quatre jours aprés, qui fut le Vendredy saint, pour aller faire noz +Pasques en ladite ville d'Orleans, où chacun fist le devoir accoutumé à +tous bons Chrétiens de prendre le Viatique spirituel de la divine +Communion, mémement puis que nous allions en voyage. + +Devant qu'arriver à la Rochelle, me tenant quelquefois à quartier de la +compagnie, il me print envie de mettre sur mes tablettes un adieu à la +France, lequel je fis imprimer en ladite ville de la Rochelle le +lendemain de nôtre arrivee, qui fut le troisiéme jour d'Avril mil six +cens six: & fut receu avec tant d'applaudissemens du peuple, que je ne +dedaigneray de le coucher ici. + + + + +ADIEU À LA FRANCE + +ORES _que la saison du printemps nous invite_ +_A seillonner le dos de la vague Amphitrite,_ +_Et cinglez vers les lieux où Phoebus chaque jour_ +_Va faire tout lassé son humide sejour,_ +_Je veux ains que partir dire Adieu à la France_ +_Celle qui m'a produit, & nourri dés l'enfance;_ +_Adieu non pour toujours, mais bien souz cet espoir_ +_Qu'encores quelque jour je la pourray revoir._ + +_Adieu donc douce mere, Adieu France amiable:_ +_Adieu de tous humains le sejour delectable:_ +_Adieu celle qui m'a en son ventre porté,_ +_Et du fruit de son sein doucement alaité._ +_Adieu, Muses aussi qui a vôtre cadence_ +_Avez conduit mes pas dés mon adolescence:_ + +_Adieu riches palais, Adieu noble cités_ +_Dont l'aspect a mes yeux mille fois contentés:_ +_Adieu lambris doré, sainct temple de Justice,_ +_Où Themis aux humains d'un penible exercice_ +_Rend le Droit, & Python d'un parler eloquent,_ +_Contre l'oppression defend l'homme innocent._ +_Adieu tours & clochers dont les pointes cornues_ +_Avoisinans les cieux s'elevent sur les nues:_ +_Adieu prez emaillez d'un million de fleurs_ +_Ravissans mes esprits de leurs soüaves odeurs:_ +_Adieu belle forets, Adieu larges campagnes,_ +_Adieu pareillement sourcilleuses montagnes:_ +_Adieu côtaux vineux, & superbes chateaux:_ +_Adieu l'honneur des champs, & gras troupeaux_ +_Et vous, ô ruisselets, fontaines, & rivieres,_ +_Qui m'avez delecté en cent mille manieres,_ +_Et mille fois charmé au doux gazouillement_ +_De vos bruyantes eaux, Adieu semblablement:_ +_Nous allons recherchans dessus l'onde azurée_ +_Les journaliers hazars du tempeteux Nerée,_ +_Pour parvenir aux lieux où d'une ample moisson_ +_Se presente aux Chrétiens une belle saison._ + +_O combien se prepare & d'honneur & de gloire,_ +_Et sans cesse sera louable la memoire_ +_A ceux-là qui poussez la sainte intention_ +_Auront le bel objet de cette ambition!_ +_Les peuples à jamais beniront l'entreprise_ +_Des Autheurs d'un tel bien: & d'une plume apprise,_ +_A graver dans l'airain de l'immortalité_ +_J'en laisseray memoire à la posterité._ + +_Prelats que Christ a mis pasteurs de son Eglise_ +_A qui partant il a sa parole commise,_ +_A fin de l'annoncer par tout cet Univers,_ +_Et à la loy ranger par elle les pervers,_ +_Someillez vous, helas! Pourquoy de vôtre zele_ +_Ne faites-vous paroitre une vive étincelle_ +_Sur ces peuples errans qui sont proye à l'enfer,_ +_Du sauvement déquels vous devriez triompher?_ +_Pourquoy n'employez vous à ce saint ministere_ +_Que vous employez seulement à vous plaire?_ +_Cependant le troupeau que Christ a racheté_ +_Accuse devant lui vôtre tardiveté._ +_Quoy donc souffirez vous l'ordre du mariage_ +_Sur vôtre ordre sacré avoir cet avantage_ +_D'avoir eu devant vous le desir, le vouloir,_ +_Le travail, & le soin de ce Chrétien devoir?_ + +DE MONTS _tu es celui de qui le haut courage_ +_A tracé le chemin à un si grand ouvrage:_ +_Et pource de ton nom malgré l'effort des ans_ +_Le fueille verdoya d'un éternel printemps._ +_Que si en ce devoir que j'ay des-ja tracé_ +_Ambitieusement je ne suis devancé,_ +_Je veux de ton merite exalter la louange_ +_Sur l'Equille, & le Nil, & la Seine, & le Gange._ +_Et faire l'Univers bruire de ton renom,_ +_Si bien qu'en tout endroit on revere ton nom_ +_Qu'a la suite de ce je ne couche en l'histoire_ +_Celui duquel ayant conu la probité,_ +_Les sens & la valeur & la fidelité,_ +_Tu l'as digne trouvé à qui ta lieutenance_ +_Fût surement commise en la Nouvelle-France._ +_Pour te servir d'Hercule, & soulager le fais_ +_Que te surchargeroit au dessein que tu fais._ + +POUTRINCOURT, _c'est donc toy qui a touché mon ame,_ +_Et lui as inspiré une devote flamme_ +_A celebrer ton lot, & faire par mes vers_ +_Qu'à l'avenir ton nom vole par l'Univers:_ +_Ta valeur dés long temps en la France conue_ +_Cherche une nation aux hommes inconue_ +_Pour la rendre sujette à l'empire François,_ +_Et encore y assoir le thrône de noz Rois:_ +_Ains plutot (car en toy la sagesse eternelle_ +_A mis je ne sçay quoy digne d'une ame belle)_ +_Le motif qui premier a suscité ton coeur_ +_A si loin rechercher un immortel honneur,_ +_Est le zele devoit & l'affection grande_ +_De rendre à l'Eternel une agreable offrande,_ +_Lui vouant toy, tes biens, ta vie, & tes enfans,_ +_Que tu vas exposer à la merci des vents,_ +_Et voguant incertain comme à un autre pole_ +_Pour son nom exalter & sa sainte parole._ + +_Ainsi tous-deux portés de méme affection:_ +_Ainsi l'un secondans l'autre en intention,_ +_Heureux, vous acquerrés une immortele vie,_ +_Que de felicité toujours sera suivie:_ +_Vie non point semblable à celle de ces dieux_ +_Que l'antique ignorante a feinte dans le cieux_ +_Pour avoir (comme vous) reformé la nature,_ +_Les moeurs & la raison des hommes sans culture,_ +_Mais une vie où git cette felicité_ +_Que les oracles saints de la Divinité_ +_Ont liberalement promis aux saintes ames_ +_Que le ciel a formé de ses plus pures flammes._ +_Tel est vôtre destin & cependant ça bas_ +_Vôtre nom glorieux ne craindra le trépas,_ +_Et la posterité de vôtre gloire éprise,_ +_Sera emeuë à suivre une méme entreprise,_ +_Mais vous serés le centre où se rapportera_ +_Ce que l'âge futur en vous suivant fera._ + +_Toy qui par la terreur de ta sainte parole_ +_Regis à ton vouloir les postillons d'Æole,_ +_Qui des flots irritez peux l'orgueil abbaisser,_ +_Et les vallons des eaux en un moment hausser,_ +_Grand Dieu sois nôtre guide en ce douteux voyage._ +_Puis que tu nous y as enflammé le courage:_ +_Lache de tes thresors un favorable vent_ +_Qui pousse nôtre nef en peu d'heure du Ponant_ +_Et fay que là poussions arriver par ta grace_ +_Jetter le fondement d'une Chrétienne race._ + + Pour m'egayer l'esprit ces vers je composois + Au premier que je vi les murs des Rochelois + + + + +_Jonas nom de nôtre navire: Mer basse à la Rochelle cause de difficile +sortie: La Rochelle ville refermée: Menu peuple insolent: Croquans: +Accident de naufrage du Jonas: Nouvel equippage: Faibles soldats ne +doivent estre mis aux frontieres: Ministres prient pour la conversion +des Sauvages: Pue de zele des nôtres: Eucharistie portée par les anciens +Chrétiens en voyage: Diligence de Poutrincourt sur le point de +l'embarquement._ + +CHAP. X + +ARRIVEZ que nous fumes à la Rochelle nous y trouvames les Sieurs de +Monts & de Poutrincourt qui y étoient venu en poste, & nôtre navire +appellé LE JONAS du port de cent cinquante tonneaux, prét à sortir hors +les chaines de la ville pour attendre le vent. Cependant nus faisions +bonne chere, voire si bonne, qu'il nous tardoit que ne fussions sur mer +pour faire diete. Ce que ne fimes que trop quand nous y fumes une fois: +car deux mois se passerent avant que nous vissions terre, comme nous +dirons tantot. Mais les ouvriers parmi la bonne chere (car ils avoient +chacun vint sols par jour) faisoient de merveilleux tintamarres au +quartier de Saint Nicolas, où ils étoient logez. Ce qu'on trouvoit fort +étrange en une ville si reformée que la Rochelle, en laquelle ne se fait +aucune dissolution apparente, & faut que chacun marche l'oeil droit s'il +ne veut encourir la censure soit du Maire, soit des Ministres de la +ville. De fait il y en eut quelques uns prisonniers, léquels on garda à +l'hôtel de ville jusques à ce qu'il fallut partir; & eussent eté chatiez +sans la consideration du voyage, auquel on sçavoit bien qu'ils +n'auroient pas toutes leurs aises: car ilz payerent assez par apres la +folle enchere de la peint qu'ils avoient baillée aux sieurs Macquin & +Georges bourgeois de ladite ville, pour les tenir en devoir. Je ne les +veux toutefois mettre tous en ce rang, d'autant qu'il y en avoit +quelques uns respectueux & modestes. Mais je puis dire que c'est un +étrange animal qu'un menu peuple. Et me souvient à ce propos de la +guerre des Croquans, entre léquels je me suis trouvé une fois étant en +Querci. C'étoit la chose la plus bigearre du bonde que cette confusion +de porteurs de sabots, d'où ils avoient pris le noms de Croquans, par ce +que leurs sabots clouez devant & derriere faisoient Croc à chaque pas. +Cette sorte de gens confuse n'entendoit ni rime, ni raison, chacun y +étoit maitre, armés les uns d'une serpe au bout d'un baton, les autres +de quelque epée enrouillée, & ainsi consequemment. + +Nôtre Jonas ayant sa charge entiere, est en fin tiré hors la ville à la +rade, & pensions partir le huitiéme ou neufiéme d'Avril. Le Capitaine +Foulques s'étoit chargé de la conduite du voyage. Mais comme il y a +ordinairement de la negligence aux affaires des hommes, avint que ce +Capitaine (homme neantmoins que j'ay reconu fort vigilant à la mer) +ayant laissé le navire mal garni d'hommes, n'y étant pas lui-méme, ni le +Pilote, ains seulement six ou sept matelots tant bons que mauvais, un +grand vent de Suest s'éleve la nuit, qui romp le cable du Jonas retenu +d'une ancre tant seulement, & le chasse contre un avant-mur qui est hors +la ville adossant la tour de la chaine, contre lequel il choque tant de +fois qu'il se creve & coule à fonds. Et bien vint que la mer pour lors +se retiroit. Car si ce desastre fût arrivé du flot, le navire étoit en +danger d'étre renversé, avec un perte beaucoup plus grande qu'elle ne +fut, mais il se soutint debout, & y eut moyen de le radouber: ce qui fut +fait en diligence. On avertit nos ouvriers de venir ayder à cette +necessité, soit à tirer à la pompe, ou pousser au capestan, ou à autre +chose, mais il y en eut peu qui se missent en devoir, & s'en rioient la +pluspart. Quelques uns s'étans acheminez jusques là parmi la vaze, s'en +retournerent, se plaignans qu'on leur avoit jetté de l'eau, ne +condiderans pas qu'ilz s'étoient mis du côté par où sortoit l'eau de la +pompe que le vent éparpillait sur eux. J'y allay avec le sieur de +Poutrincourt & quelques autres de bonne volonté, où nous ne fumes +inutiles. A ce spectacle étoit préque toute la ville de la Rochelle sur +le rempar. La mer étoit encore irritée, & pensames aller choquer +plusieurs fois contre les grosses tours de la ville. En fin nous +entrames dedans bagues sauves. Le vaisseau fut vuidé entierement, & +fallut faire nouvel equippage. La perte fut grande & les voyages préque +rompus pour jamais. Car aprés tant de coups d'essais, je croy qu'à +l'avenir nul se fût hazardé d'aller planter des colonies pardela: ce +païs étant tellement décrié, que chacun nous plaignoit sur les accidens +de ceux qui y avoient eté par le passé. Neantmoins le sieur de Monts et +ses associez soutindrent virilement cette perte. Et faut que je die en +cette occurence, que si jamais ce païs là est habité de Chrétiens & +peuples civilisés, c'est (aprés ce qui est deu au Roy) aux autheurs de +ce voyage qu'en appartiendra à juste tiltre la premiere louange. + +Cet esclandre nous retarda de plus d'un mois, qui fut employé tant à +décharger qu'à recharger nôtre navire. Pendant ce temps nous allions +quelquefois proumener és voisinages de la ville, & particulierement aux +Cordeliers, qui n'en sont qu'a demie lieuë, là où étant un jour au +sermon par un Dimanche, je m'émerveillay comme en ces places frontieres +on ne mettoit meilleure garnison, ayans de si forts ennemis aupres +d'eux. Et puis que j'entreprens une histoire narrative des choses en la +façon qu'elles se sont passées, je diray que ce nous est chose honteuse +que les Ministres de la Rochelle priassent Dieu chaque jour en leurs +assemblées pour la conversion des pauvres peuples Sauvages, & méme pour +nôtre conduite, & que nos Ecclesiastiques ne fissent pas le semblable. +De verité nous n'avions prié ni les une ni les autres de ce faire, mais +en cela se reconoit le zele d'un chacun. En fin peu auparavant nôtre +depart il me souvient de demander sieur Curé ou Vicaire de l'Eglise de +la Rochelle s'il se pourroit point trouver quelque sien confrere qui +voulût benir avec nous: ce que j'esperoy se pouvoir aisément faire, +pource qu'ils étoient là en assez bon nombre, & joint qu'étans en une +ville maritime, je cuidoy qu'ilz prinssent plaisir de voguer sur les +flots: mais je ne peu rien obtenir: Et me fut dit pour excuse qu'il +faudroit des gens qui fussent poussez de grand zele & pieté pour aller +en tels voyages: & seroit bon de s'addresser aux Peres Jesuites. Ce que +nous ne pouvions faire alors, nôtre vaisseau ayant préque sa charge. A +propos dequoy il me souvient avoir plusieurs fois ouï dire au sieur de +Poutrincourt qu'aprés son premier voyage étant en Court, un Jesuite de +Court lui demande qu se pourroit esperer de la conversion des peuples de +la Nouvelle-France, & s'ils étoient en grand nombre. A quoy il répondit +qu'il y avoit moyen d'acquerir cent mille ames à Jesus-Christ, mettant +un nombre certain pour un incertain. Ce bon Pere faisant peu de cas de +ce nombre, dit là dessus par admiration, N'y a il que cela! comme si ce +n'était pas un sujet assez grand pour employer un homme. Certes quand il +n'y en auroit que la centiéme partie, voire encore moins, on ne devroit +la laisser perdre. Le bon Pasteur ayant d'étre cent brebis une égarée, +lairra les nonante-neuf pour aller chercher la centiéme. On nous +enseigne (& je le croy ainsi) que quant il n'y eût eu qu'un homme à +sauver, nôtre Seigneur Jesus-Christ n'eût dedaigné de venir pour lui, +comme il a fait pour tout le monde. Ainsi ne faut faire si peu de cas de +ces pauvres peuples, quoy qu'ilz ne fourmillent en nombre comme dans +Paris, ou Constantinople. + +Voyant que je n'avoy rien avancé à demander un homme d'Eglise pour nous +administrer les Sacremens, soit durant nôtre route, soit sur la terre: +il me vint en memoire l'ancienne coutume des Chrétiens, léquels allans +en voyage portoient avec eux le sacré pain de l'Eucharistie & ce +faisoient-ils pour ce qu'en tous lieux ilz ne rencontroient point des +Prétres pour leur administrer ce Sacrement, le monde étant lors encore +plein de paganisme, ou d'heresies. Si bien que nom mal à propos il étoit +appelé Viatic, lequel ilz portoient avec eux allans par voyes: & +neantmoins je suis d'accord que cela s'entend spirituelement. Et +considerant que nous pourrions étre reduits à cette necessité, n'y étant +demeuré qu'un Prétre en la demeure de la Nouvelle-France (lequel on nous +dit étre mort quand nous arrivames là) je demanday si on nous voudroit +faire de méme qu'aux anciens Chrétiens, léquels n'étoient moins sages +que nous. On me dit que cela se faisoit en ce temps-là pour des +considerations qui ne sont plus aujourd'hui. Je remontray que le frere +de saint Ambroise _Satyrus_ allant en voyage sur mer se servoit de cette +medecine spirituelle (ainsi que nous lisons en sa harangue funebre faite +par ledit Saint Ambroise) laquelle il portoit _in orario_, ce que je +prens pour un linge, ou taffetas: & bien lui en print: car ayant fait +naufrage il se sauva sur un ais du bris de son vaisseau. Mais en ceci je +fus éconduit comme au reste. Ce qui me donna sujet d'étonnement: & me +sembloit chose bien rigoureuse d'étre en pire condition que les premiers +Chrétiens: Car l'Eucharistie n'est pas aujourd'hui autre chose qu'elle +étoit alors: & s'ilz la tenoient precieuse, nous ne la demandions pas +pour en faire moins de compte. + +Revenons à nôtre Jonas. Le voila chargé & mis à la rade hors de la +ville: il ne reste plus que le temps & la marée à point: c'est le plus +difficile de l'oeuvre. Car és lieux où il n'y a gueres de fonds, comme à +la Rochelle, il faut attendre les hautes marées de pleine & nouvelle +lune, & lors paraventure n'aura-on pas vent à propos, & faudra remettre +la partie à quinzaine. Cependant la saison se passe, & l'occasion de +faire voyage: ainsi qu'il nous pensa arriver. Car nous vimes l'heure +qu'aprés tant de fatigues & de dépenses nous étions demeurez faute de +vent, & pource que la lune venoit en decours, & consequemment la marée, +le capitaine Foulques sembloit ne se point affectionner à sa charge, & +ne demeuroit point au navire, & disoit-on qu'il étoit secretement +sollicité des marchans autres que de la societé du sieur de Monts, de +faire rompre le voyage: & paraventure n'étoit-il encore d'accord avec +ceus qui le mettoient en oeuvre. Quoy voyant ledit sieur de +Poutrincourt, il fit la charge de Capitaine de navire, & s'y en alla +coucher l'espace de cinq ou six jours pour sortir au premier vent, & ne +laisser perdre l'occasion. En fin à toute force l'onziéme de May mille +six cens six à la faveur d'un petit vent d'Est il gaigna la mer, & fit +conduire nôtre Jonas à la Palisse, & le lendemain douziéme revint à +Chef-de-bois (qui sont les endroits où les navires se mettent à l'abri +des vents) là où l'espoir de la Nouvelle-France s'assembla. Je di +l'espoir, pour ce que de ce voyage dependoit l'entretenement, ou la +rupture de l'entreprise. + +[Illustration: Neptune] + + + + +_Partement de la Rochelle: Rencontre divers de navires & Forbans: Mer +tempestueuse à l'endroit des Essores, & pourquoy: Vent d'Ouest pourquoy +frequent en la mer du Ponant: D'où viennent les vents: Marsoin +prognostiques de tempétes: Façons de les prendre: Tempétes: Effets +d'icelles: Calmes: Grains de vent que c'est: comme il se forme: ses +effects: Asseurance de Matelots: Reverence comme se rend au navire +Royal: Supputation de voyage: Mer chaude, puis froide: Raison de ce: & +des Bancs de glaces en la Terre-neuve_. + +CHAP. XI + +LE Samedi veille de Pentecôte treziéme de May nous levames les ancres & +fimes voiles en pleine mer tant que peu à peu nous perdimes de veue les +grosses tours & la ville de la Rochelle, puis les iles de Rez & +d'Oleron, disans Adieu à la France. C'étoit une chose apprehensive à +ceux qui n'avoient accoustumé une telle danse, de se voir portez sur un +elements si peu solide, & étre à tout moment (comme on dit) à deux doitz +de la mort. Nous n'eumes fait long voyage que plusieurs firent le devoir +de rendre le tribut à Neptune. Ce-pendant nous allions toujours avant, & +n'étoit plus question de reculer en arriere depuis que la planche fut +levée. Le seziéme jour de May nous eumes en rencontre treze navires +Flamendes allans en Hespagne, qui s'enquirent de nôtre voyage, & +passerent outre. Depuis ce temps nous fumes un mois entier sans voir +autre chose que ciel & eau hors nôtre ville flotante, sinon un navire +environ l'endroit des Essores (ou Açores) bien garni de gens mélez de +Flamens & Anglois. Ilz nous vindrent couper chemin, & joindre d'assez +prés. Et selon la coutume nous leur demandames d'où étoit le navire. Ilz +nous dirent qu'ils étoient Terre-neuviers, c'est à dire qu'ils alloient +à la pecherie des Morues aux Terres-neuves, & demanderent si nous +voulions qu'ilz vinssent avec nous de Compagnie: dequoy nous les +remerciames. Là dessus ilz beurent à nous & nous à eux, & prindrent une +autre route. Mais aprés avoir consideré leur vaisseau, qui étoit tout +chargé de mousse verte par le ventre & les côtez: nous jugeames que +c'étoient des Forbans, & qu'il y avoit long temps qu'ilz battoient la +mer en esperance de faire quelque prise. Ce fut lors plus que devant que +nous commencames à voir sauter les moutons de Neptune (ainsi appelle-on +les flots blanchissans quand la mer se veut emouvoir) & ressentir les +rudes estocades de son Trident. Car ordinairement la mer est tempetueuse +en l'endroit que j'ay dit. Que si on m'en demande la cause, je diray que +j'estime cela provenir de certain conflit des vents Orientaux & +occidentaux qui se rencontrent en cette partie de la mer, & +principalement en Eté quand ceux d'Oest s'elevent, & d'une grande force +penetrent un grand espace de mer jusques à ce qu'ilz trouvent les vents +de deçà qui leur font resistance: & à ces rencontres il fait mauvais se +trouver. Or cette raison me semble d'autant plus probable, que jusques +environ les Essores nous avions eu vent assés à propos, & depuis préque +toujours vent debout, ou Suroest, ou Noroest, peu de Nort & du Su, qui +ne nous étoient que bons pour aller à la bouline. De vent d'Est rien du +tout, sinon une ou deux fois, lequel ne nous dura pour en faire cas. Il +es bien certain que les vents d'Oest regnent fort au long & au large de +cette mer, soit par une certaine repercussion du vent Oriental qui est +rapide souz la ligne æquinoctiale, duquel nous avons parlé ci-dessus; ou +par ce que cette terre Occidentale étant grande, le vent aussi qui en +sort abonde davantage. Ce qui arrive principalement en été quant le +soleil a la force d'attirer les vapeurs de la terre. Car les vents en +viennent & volontiers sortent des baumes & cavernes d'icelle. Et pource +les Poëtes feignent qu'Æole les tient en des prisons d'où il les tire, & +les fait marcher en campagne quand il lui plait. Mais l'esprit de Dieu +nous le confirme encore mieux, quant il dit par la bouche du Prophete, +que Dieu tout puissant entre autres merveilles tire les vents de ses +thresors, qui sont ces cavernes dont je parle. Car le mot de thresor +signifie en Hebrieu lieu secret & caché. + +_Des recoins de la terre, où ses limites sont,_ +_Les pesantes vapeurs il souleve en amont,_ +_Il change les eclairs en pluvieux ravages,_ +_Tirant de ses thresors les vents & les orages._ + +Et sur cette consideration Christophe Colomb Genois premier navigateur +en ces derniers siecles aux iles de l'Amerique, jugea qu'il y avoit +quelque que grande terre en l'Occident, s'estant pris garde en allant +sur mer qu'il y en venoit des vents continuels. + +Poursuivans donc nôtre route nous eumes quelques autres tempétes & +difficultés causées par les vents que nous avions préque toujours +contraires pour estre partis trop tard: Mais ceux qui partent en Mars +ont ordinairement bon temps, pour ce qu'alors sont en vogue les vents +d'Est, & Nordest, & Nort, propres à ces voyages. Or ces tempétes bien +souvent nous étoient présagées par les Marsoins qui environnoient nôtre +vaisseau par milliers se jouans d'une façon fort plaisante. Il y en eut +quelques uns à qui mal print de s'étre trop approchés. Car il y avoit +des gens au guet souz le Beau-pré (à la proue du navire) avec des +harpons en main qui les dardoient quelquefois, & les faisoient venir à +bord à l'aide des autres matelots, léquels avec des gaffes les tiroient +en haut. Nous en avons pris plusieurs de cette façon allant & venant, +qui ne nous ont point fait de mal. Cet animal a deux doits de lart sur +le dos tout au plus. Quand il étoit fendu nous lavions noz mais en son +sang tout chaud, ce qu'on disoit étre bon à conforter les nerfs. Il a +merveilleuse quantité de dents le long du museau, & pense qu'il tient +bien ce qu'il attrape une fois. + +[La page 520 du document de reference, qui devrait se trouver ici est +remplacée par une reproduction de la page 500. La page suivante est la +page 521.] + +vaisseau pour soutenir les vagues. Quelquefois aussi nous avions des +calmes bien importuns durant léquels on se baignoit en la mer, on +dansoit sur le tillac on grimpoit à la hune, nous chantions en Musique. +Puis quand on voyoit sortir de dessouz l'orizon un petit nuage, c'étoit +lors qu'il falloit quitte ces exercices, & se prendre garde d'un grain +de vent enveloppé là dedans, lequel se desserrant, grondant, ronflant, +sifflant, bruiant, tempetant, bourdonnant, étoit capable de renverser +nôtre vaisseau c'en dessus dessous, s'il n'y eût eu des gens préts à +executer ce que le maitre du navire (qui étoit le Capitaine Foulques +homme fort vigilant) leur commandoit. Or ces grains de vents léquels +autrement on appelle orages, il n'y a danger de dire comme ilz se +forment, & d'où ilz prennent origine. Pline en parle en son Histoire +naturele, & dit en somme que ce sont exhalations & vapeurs légeres +elevées dela terre jusques à la froide region de l'air: & ne pouvans +passer outre, ains plutot contraintes de retourner en arriere elles +rencontrent quelquefois des exhalations sulfurées & ignées, qui les +environnent & resserrent de si prés, qu'il en furvient un grand combat, +émotion & agitation entre le chaud sulfureux & l'aëreux humide, lequel +forcé par son plus fort ennemi, de fuir; il s'élargit, se fait faire +jour, & siffle, bruit, tempéte, bref se fait vent, lequel est grand, ou +petit, selon que l'exhalaison sulfurée qui l'enveloppe se romp & lui +fait ouverture, tantot tout à coup, ainsi que nous avons posé le fait ci +dessus, tantot avec plus de temps, selon la quantité de la matiere de +laquelle est composée, & selon que plus ou moins elle est agitée par +contraires qualitez. + +Mais je ne puis laisser en arriere l'asseurance merveilleuse qu'ont les +bons matelots en ces conflicts de vents, orages & tempétes, lors qu'un +navire étant porté sur des montagnes d'eaux, & de la glisse comme aux +profonds abymes du monde, ilz grimpent parmi les cordages non seulement +à la hune, & au bout du grand mast, mais aussi sans degrez, eu sommet +d'un autre mast qui est enté sur le premier, soutenus seulement de la +force de leurs bras & piés entortillés à-l'entour des plus hauts +cordages. Voire je diray plus, qu'en ce grand branlement s'il arrive que +la grand voile (qu'ils appellent Phaphil, ou Papefust) soit denoué par +les extremitez d'enhaut, le premier à qui il sera commandé se mettra à +chevalon sur la Vergue (c'est l'arbre qui traverse le grand mast) & avec +un marteau à sa ceinture & demi douzaine de clous à la bouche ira +r'attacher au peril de mille vies ce qui étoit decousu. J'ay autrefois +ouï faire grand cas de la hardiesse d'un Suisse, qui (apres le siege de +Laon, & la ville rendue à l'obeissance du Roy) grimpa, & se mie à +chevalon sur le travers de la Croix du clocher de l'Eglise nôtre Dame +dudit lieu, & y fit l'arbre fourchu, les piés en haut: qui fut une +action bien hardie: On en dit autant d'un qui une fois l'an fait le méme +sur la pointe du clocher de Strasbourg, qui est encore plus haut que +celuy de Laon: mais cela ne me semble rien au pris de ceci, étant ledit +Suisse & l'autre, sur un corps solide & sans mouvement; & cetui-ci (au +contraire), pendant sur une mer agitée de vents impetueux, comme nous +avons quelquefois veu. + +Depuis que nous eumes quitté ces Froans, déquels nous avons parlé +ci-dessus, nous fumes jusques au six huitiéme de Juin agitez de vents +divers & préque tous contraires sans rien découvrir qu'un navire fort +éloigné, lequel nous n'abordames, & neantmoins cela nous consoloit. Et +ledit jour nous rencontrames un navire de Honfleur ou commandoit le +Capitaine la Roche allant aux Terres-neuves, lequel n'avoit eu sur mer +meilleure fortune que nous. C'est la coutume en mer que quand quelque +navire particulier rencontre un navire Royal (comme étoit le nôtre) de +se mettre au dessouz du vent, & se presenter non point côte à côte, mais +en biaisant: méme d'abattre son enseigne: ainsi que fit ce Capitaine la +Roche, hors-mis l'enseigne qu'il n'avoit point non plus que nous: n'en +étant besoin en si grand voyage sinon quand on approche la terre, ou +quand il se faut battre. Noz mariniers firent alors leur estime sur la +route que nous avions faite. Car en tout navire les Maitre Pilotes, & +Contremaitre, font registre chaque jour des routes, & airs de vents +qu'ils ont suivi, par combien d'heures, & l'estimation des lieuës. Ledit +la Roche donc estimoit étre par les quarante-cinq degrés & à cent lieuës +du Banc: Nôtre Pilote nommé Maitre Olivier Fleuriot de Saint-Malo, par +sa supputation disoit que nous n'en étions qu'à soixante lieuës: & le +Capitaine Foulques à six vints & je croy qu'il jugeoit le mieux. Nous +eumes beaucoup de contentement de ce rencontre, & primmes bon courage +puis que nous commencions à rencontrer des vaisseaux, nous étant avis +que nous entrions en lieu de conoissance. + +Mais il faut remarquer une chose en passant que j'ay trouvée admirable, +& où il y a à philosopher. Car environ cedit jour dix-huitiéme de Juin +nous trouvames l'eau de la mer l'espace de trois jours fort tiede, & en +étoit nôtre vin de méme au fond du navire, sans que l'air fut plus +échauffé qu'auparavant. Et le vint-uniéme dudit mois tout au rebours +nous fumes deux ou trois jours tant environnez de brouillas & froidures, +que nous pensions étre au mois de Janvier: & étoit l'eau de la mer +extremement froide. Ce qui nous dura jusques à ce que nous vimmes sur le +Banc, pour le regard desdits brouillas qui nous causoient cette froidure +au dehors. Quand je recherche la cause de cette antiperistase, je +l'attribue aux glaces du Nort qui se dechargent sur la côte & la mer +voisine de la Terre-neuve, & de Labrador, léquelles nous avons dit +ailleurs étre là portées par le mouvement naturel de la mer, lequel se +fait plus grand là qu'ailleurs, à cause du grand espace qu'elle a à +courir comme dans un golfe au profond de l'Amerique, où la nature & lit +de la terre universele la Porte aisément. Or ces glaces (qui quelquefois +se voient en bancs longs de huit, ou dix lieuës, & hautes comme monts & +côtaus, & trois fois autant profondes dans les eaux) tenans comme un +empire en cette mer, chassent loin d'elles ce qui est contraire à leur +froideur, & consequemment font reserrer pardeça ce peu que l'esté peut +apporter de doux temperament en la partie où elles se viennent camper. +Sans toutefois que je vueille nier que cette region là en méme parallele +ne soit quelque peu plus froide que celles de nôtre Europe, pour les +raisons que nous dirons ci-aprés, quand nous parlerons de la tardiveté +des saisons. Telle est mon opinion: n'empechant qu'un autre ne dise la +sienne. Et de cette chose memoratif, j'y voulu prendre garde au retour +de la Nouvelle-France, & trouvay là méme tiedeur d'eau (ou peu s'en +falloit) quoy qu'au mois de Septembre, à cinq ou six journées au deça +dudit Banc duquel nous allons parler. + + + + +_Du grand Banc des Morues: Arrivée audit Banc. Description d'icelui: +Pécheries de Morues & d'oiseaux: Gourmandise des Happe-foyes: Perils +divers: Faveurs de Dieu: Causes des frequentes & longues brumes en la +mer Occidentale: Avertissement de la terre: Venuë d'icelle: Odeurs +merveilleuses: Abord de deux chaloupes: Descente au port du Mouton: +Arrivée au Port Royal: De deux François y demeurez seuls parmi les +Sauvages._ + +CHAP. XII + +DEVANT que parvenir au Banc duquel nous avons parlé ci-dessus, qui est +le grand Banc où se fait la pescherie des Morues vertes (ainsi les +appelle-on, quand elles ne sont seches: car pour les secher il faut +aller à terre) les Mariniers, outre la supputation qu'ilz font de leurs +routes, ont des avertissemens qu'ils en approchent, par les oiseaux, +tout ainsi qu'on fait en revenant en France, quand on en est à quelques +cent ou six vintz lieuës prés. De ces oiseaux les plus frequens vers +ledit Banc sont des Godes, Fouquets, & autres qu'on appelle Happe-foyes, +pur la raison que nous dirons tantot. Quand donc on eut reconu de ces +oiseaux qui n'étoient pas semblables à ceux que nous avions veu au +milieu de la pleine mer, on jugea que nous n'étions pas loin d'icelui +Banc. Ce qui occasionna de jetter la sonde par un Jeudi vint-deuxiéme de +Juin, & lors ne fut trouvé fond. Mais le méme jour sur le soir on la +jetta derechef avec meilleur succés. Car on trouva font à trente six +brasses. Je ne sçaurois exprimer la joye que nous eumes de nous voir là +où nous avions tant desiré d'étre parvenus. Il n'y avoit plus de +malades, chacun sautoit de liesse, & nous sembloit étre en nôtre païs, +quoy que ne fussions qu'à moitié de nôtre voyage, du moins pour le temps +que nous y employames devant qu'arriver au Port Royal, où nous tendions. + +Ici devant que passer outre je veux éclaircir ce mot de Banc: qui +paraventure tient quelqu'un en peine de sçavoir que c'est. On appelle +Bancs quelquefois un font areneux où n'y a gueres d'eau, ou qui asseche +de basse mer. Et tels endroits sont funestes aux navires qui les +rencontrent. Mais le Banc duquel nous parlons ce sont montagnes assises +sur le profond des abymes s'élevent jusques à trente, trente-six, & +quarante brasses prés de le surface de la mer. Ce banc on le tient de +deux cens lieuës de long, & dix-huit, vint, & vint quatre de large: +passé lequel on ne trouve plus de font non plus que pardeça, jusques à +ce qu'on aborde la terre. Là dessus les navires étans arrivés, on plie +les voiles, & fait-on la pécherie de la Morue verte, comme j'ay dit, de +laquelle nous parlerons au dernier livre. Pour le contentement de mon +lecteur je l'ay figuré en ma Charte geographique de la Terre-neuve avec +des points, qui est tout ce qu'on peut faire pour le representer. Au +milieu du lac de Neuf-chastel en Suisse se rencontre chose semblable. +Car les pécheurs y pechent à six brasses de profond, & hors de là ne +trouvent point de fond. Plus loin que le grand banc des morues s'en +trouve d'autres, ainsi que j'ay remarqué en ladite charte, sur léquels +on ne laisse de faire bonne pécherie: & plusieurs y vont qui sçavent les +endroits. Lors que nous partimes de la Rochelle il y avoit comme une +foret de navires à Chef-de-bois (d'où aussi ce lieu a pris son nom) que +s'en allerent en ce païs là tout d'une volte, nous ayans devancé de deux +jours. + +Aprés avoir reconu le Banc nous nous remimes à la voile & fimes porter +toute la nuit, suivans toujours nôtre route à l'Oest. Mais le point du +jour venu qui étoit la veille saint Baptiste, à bon jour bonne oeuvre, +ayans mis les voiles bas, nous passames la journée à la pécherie des +Morues avec mille rejouissances & contentemens, à cause des viandes +freches que nous eumes tant qu'il nous pleut, aprés les avoir long temps +desirées. Parmi la pecherie nous eumes aussi le plaisir de voir prendre +de ces oiseaux que les mariniers appellent Happe-foyes, à cause de leur +aviduité à recuillir les foyes des Morues que l'on jette en mer, aprés +qu'on leur a ouvert le ventre, déquels ilz sont si frians, que quoy +qu'ils voient une grande perche ou gaffe dessus leur téte préte à les +assommer ilz se hazardent d'approcher du vaisseau pour en attraper à +quelque pris que ce soit. Et à cela passoient leur temps ceux qui +n'étoient occupés à ladite pecherie: & firent tant par leur industrie & +diligence, que nous en eumes environ une trentaine. Mais en cette action +un de noz charpentiers de navire se laissa tomber dans la mer: & bien +vint que le navire ne derivoit gueres. Ce qui lui donna moyen de se +sauver & gaigner le gouvernail, par où on le tira en haut, & au bout fut +chatié de sa faute par le Capitaine Foulques. + +En cette pecherie nous prenions aussi quelquefois des chiens de mer; les +peaux déquelz noz Menuisiers gardoient soigneusement pour addoucir leurs +bois de menuiserie: item des Merlus qui sont meilleurs que les Morues: & +quelquefois des Bars: laquelle diversité augmentoit nôtre contentement. +Ceux qui ne tendoient ni aux morues ni aux oiseaux, passoient le temps à +recuillir les coeurs, tripes, & parties interieures plus delicates +dédites Morues qu'ilz mettoient en hachis avec du lart, des epices & de +la chair d'icelles Moruës, dont ilz faisoient d'aussi bons cervelats +qu'on sçauroit dans Paris. Et en mangeames de fort bon appetit. + +Sur le soir nous appareillames pour nôtre route poursuivre, aprés avoir +fait bourdonner noz canons tant à-cause de la féte de saint Jean, que +pour l'amour du Sieur de Poutrincourt qui porte le nom de ce sainct. Le +lendemain quelques uns des nôtres nous dirent qu'ils avoient veu un banc +de glaces. Et là dessus nous fut recité que l'an precedent un navire +Olonois s'étoit perdu pour en étre approché trop prés, & que deux hommes +s'étans sauvez sur les glaces avoient en ce bon heur qu'un autre navire +passant les avoit recuillis. + +Faut remarquer que depuis le dix-huitiéme de Juin jusques à nôtre +arrivée au Port Royal nous avons trouvé temps tout divers de celui que +nous avions eu auparavant. Car (comme nous avons dit ci-dessus) nous +eumes des froidures & brouillas (ou brumes) devant qu'arriver au Banc +(où nous fumes de beau soleil) mais le lendemain nous retournames aux +brumes, léquelles nous voyions venir de loin nous envelopper & tenir +prisonniers ordinairement trois jours durant pour deux jours de beau +temps qu'elles nous permettoient. Ce qui étoit toujours accompagné de +froidures par l'absence du soleil. Voire méme en diverses saisons nous +nous sommes veus huit jours continuels en brumes épesses par deux fois +sans apparence du soleil que bien peu, comme nous reciterons ci-aprés. +Et de tels effects j'ameneray une raison qui me semble probable. Comme +nous voyons que le feu attire l'humidité d'un linge mouillé qui lui est +opposé, ainsi le soleil attire des humiditez & vapeurs de la terre & de +la mer. Mais pour la resolution d'icelles il a ici une vertu, & par de +la une autre, selon les accidens & circonstances qui se presentent. Es +païs de deça il nous enleve seulement les vapeurs de la terre & de noz +rivieres, léquelles étans pesantes & grossieres, & tenans moins de +l'element humide, nous causent un air chaud: & la terre dépouillée de +ces vapeurs en est plus chaude & plus roties. De là vient que cesdites +vapeurs ayans la terre d'une part & le soleil de l'autre qui les +échauffent, elles se resoudent aisément, & ne demeurent guere en l'air, +si ce n'est en hiver, quand la terre est refroidie, & le soleil au-dela +de la ligne equinoctiale éloignée de nous. De cette raison vient aussi +la cause pourquoy en la mer de France les brumes ne sont si frequentes +ne si longues qu'en la Terre-neuve, par-ce que le soleil passant de son +Orient par dessus les terres, cette mer à la venue d'icelui ne reçoit +quasi que des vapeurs terrestres, & par un long espace il ne conserve +cette vertu de bien-tôt resoudre les exhalations qu'il a attirées à soy, +Mais quand il vient au milieu de la mer Oceane, & à ladite Terre-neuve, +ayant elevé & attiré à soy en un si long voyage une grande abondance de +vapeurs de toutes cette plaine humide, il ne les resout pas aisément, +tant pource que ces vapeurs sont froides d'elles-mémes & de leur nature, +que pource que le dessouz sympathize avec elle & les conserve, & ne sont +point les rayons du soleil secondés à la resolution d'icelles, comme ilz +sont sur la terre. Ce qui se reconoit méme en la terre de ce païs-là: +laquelle encores qu'elle ne soit gueres échauffée, à-cause de +l'abondance des bois, toutefois elle aide à dissiper les brumes & +brouillas qui y sont ordinairement au matin durant l'été, mais non pas +comme à la mer, car étans élevées apres la minuit sur les huit heures +elles commencent à s'évanouir, & lui servent de rousée. + +J'espere que ces petites digressions ne seront desagreables au Lecteur, +puis qu'elles viennent à nôtre propos. Le vint-huitiéme de Juin nous +nous trouvames sur un Banquereau (autre que le grand Banc duquel nous +avons parlé) à quarante brasses: & le lendemain un de noz matelots tomba +de nuit en la mer, & étoit fait de lui s'il n'eut rencontré un cordage +pendant en l'eau. De là en avant nus commençames à avoir des +avertissemens de la terre (c'étoit la Terre-neuve) par des herbes, +mousses, fleurs, & bois que nous rencontrions toujours plus abondamment +plus nous en approchions. Le quatriéme de Juillet noz matelots qui +étoient du dernier quart apperceurent dés le grand matin les iles saint +Pierre, chacun étant encore au lit. Et le Vendredi septiéme dudit mois +nous découvrimes à estribort une côte de terre relevée longue à perte de +veuë, qui nous remplit de rejouissance plus qu'auparavant. En quoy nous +eumes une grande faveur de Dieu d'avoir fait cette découverte de beau +temps. Et étans encore loin les plus hardis montoient à la hune pour +mieux voir tant nous étions tous desireux de cette terre vraye +habitation de l'homme. Le sieur de Poutrincourt y monta & moy aussi, ce +que n'avions onques fait. Nos chiens mettoient le museau hors le bord +pour mieux flairer l'air terrestre, & ne se pouvoient tenir de témoigner +par leurs gestes l'aise qu'ils avoient. Nous en approchames à une lieuë +prés & (voiles bas) fimes pecherie de morues celle qu'avions faite au +banc commençant à faillir. Ceux qui pararavant nous avoient fait des +voyages pardela jugerent que nous étions au Cap Breton. La nuit venant +nous dressames le Cap à la mer: Et le lendemain huitiéme dudit mois, +comme nous approchions de la Baye de _Campseau_ vindrent les brumes sur +le vépre, qui durerent huit jours entiers, pendant léquelz nous nous +soutimme en mer louvians toujours, sans avancer, contrariés des vents +d'Oest & Surouest. Pendant ces huit jours, qui furent d'un Samedi à un +autre Dieu (qui a toujours conduit ces voyages, auquels ne s'est perdu +un seul homme par mer) nous fit paroitre une speciale faveur, de nous +avoir envoyé parmi les brumes épesses un eclaircissement de soleil, qui +ne dura que demi heure: & lors nous eumes la veuë de la terre ferme, & +coutume que nous nous allions perdre sur les brisans si nous n'eussions +vitement tourné le cap en mer. C'est ainsi qu'on recherche la terre +comme une bien-aimée, laquelle quelquefois rebute bien rudement son +amant. En fi le Samedi quinziéme de Juillet, sur les deux heures apres +midi le ciel commença de nous saluer à coups de canonades, pleurant +comme faché de nous avoir si long temps tenu en peine. Si bien que le +beau temps revenu, voici droit à nous (qui estions à quatre lieuës de +terre) deux chaloupes à voile deployée parmi une mer encore emeuë. Cela +nous donna beaucoup de contentement. Mais tandis que nous nous +poursuivions nôtre route, voici de la terre des odeurs en suavité +nompareilles apportées d'un vent chaut si abondamment, que tout l'Orient +n'en sçauroit produire davantage. Nous tendions noz mains, comme pour +les prendre, tant elles étoient palpables: ainsi qu'il avint à l'abord +de la Floride à ceux qui y furent avec Laudonniere. A tant s'approchent +les deux chaloupes, l'une chargée de Sauvages, qui avoient un Ellan +peint à leur voile, l'autre de François Maloins, qui faisoient leur +pecherie au port de _Campseau_. Mais les Sauvages furent plus diligens, +car ils arriverent les premiers. N'en ayant jamais veu j'admiray du +premier coup leur belle corpulence & forme de visage. Il y en eut un que +s'excusa de n'avoir apporté sa belle robbe de Castors, par-ce que le +temps avoit été difficile. Il n'avoit qu'une piece de frize rouge sur +son dos: & des _Matachiaz_ au col, aux poignets & au dessus du coude, & +à la ceinture. On les fit manger & boire, & ce faisant Ilz nous dirent +tout ce qui s'étoit passé depuis un an au Port Royal, où nous allions. +Cependant les Maloins arriverent, & nous en dirent tout Autant que les +Sauvages: Adjoutans que le Mercredi auquel nous evitames les brisans, +ilz nous avoient veu, & vouloient venir à nous avec lédits Sauvages, +mais que nous étans retournez en mer ilz s'en étoient desistez: & +davantege, qu'à terre il avoit toujours fait beau temps: ce que nous +admirames fort: mais la cause en a été renduë ci-dessus. De cette +incommodité se peut tirer à l'advenir un bien, que ces brumes serviront +de rempar au païs, & sçaura-on toujours en diligence ce qui se passera +en mer. Ilz nous dirent aussi qu'ils avoient eu avis quelques jours +auparavant, par d'autres Sauvages, qu'on avoit veu un navire au Cap +Breton. Ces François de saint Malo étoient gens qui faisoient pour les +associez du sieur de Monts, & se plaignirent que les Basques contre les +defenses du Roy, avoient enlevé & troqué avec les Sauvages plus de six +mille Castors. Ilz nous donnerent de leurs poissons, comme Bars, Merlus, +& grans Fletans. Quant aux Sauvages, avant partir ilz nous demanderent +du pain pour porter à leurs femmes: Ce qu'on leur accorda. Et le +meritoient bien, d'estre venus de si bon courage pour nous dire en +quelle part nous étions. Car depuis nous allames toujours asseurément. + +A l'Adieu quelque nombre de ceux de nôtre compagnie s'en allerent à +terre au Port de _Campseau_, tant pour nous faire venir du bois & de +l'eau douce, que pour de là suivre la côte jusques au Port Royal dans +une chaloupe: car nous avions crainte que le Capitaine du Pont n'en fust +dé-ja parti lors que nous arriverions. Les Sauvages s'offirent d'aller +vers lui à travers les bois, avec promesse qu'ils y seroient dans six +jours, pour l'avertir de nôtre venuë afin de l'arréter, d'autant qu'il +avoit le mot de partir si dans le seziéme du mois il n'avoit secours: à +quoy il ne faillit point: toutefois noz gens desireux de voir la terre +de prés, empécherent cela, & nous promirent nous apporter le lendemain +l'eau & le bois susdit si nous nous trouvions prés ladite terre. Ce que +nous ne fimes point, & poursuivimes nôtre route. + +Le Mardi dix-septiéme de Juillet nous fumes à l'accoutumée pris de +brumes & de vent contraire. Mais le Jeudi nous eumes du calme, si bien +que nous n'avancions rien ni de brumes, ni de beau temps. Durant ce +calme fut le soir un charpentier de navire se baignant en la mer apres +avoir trop beu d'eau de vie, se trouva surpris, le froid de la marine +combattant contre l'échauffement de cet esprit de vin. Quelques matelots +voyans leur compagnon en peril, se jetterent dans l'eau pour le +secourir, mais ayant l'esprit troublé, il se mocquoit d'eux, & n'en +pouvoit-on jouir. Ce qui occasionna encore d'autres matelots d'aller au +secours & s'empecherent tellement l'un l'autre que tous se virent en +peril. En fin il y en eut un qui parmi cette confusion ouït la voix du +sieur de Poutrincourt qui lui disoit, Jean Hay (c'étoit son nom) +regardez-moy, & print le cordage qu'on lui presentoit. On le tira en +haut, & le reste quant & quant fut sauvé. Mais l'autheur de la noise +tomba en une maladie dont il pensa mourir. + +Apres ce calme nous retournames pour deux jours au païs de brumes. Et le +Dimanche vint-troisiéme dudit mois eumes conoissance du Port du +Rossignol, & le méme jour apres midi de beau soleil nous mouillames +l'ancre en mer à l'entrée du Port au Mouton, & pensames toucher, étans +venus jusques à deux brasses & demie de profond. Nous allames en nombre +de dix-sept à terre pour querir de l'eau & du bois qui nous +defailloient. Là nous trouvames encore entieres les cabannes & logemens +du Sieur de Monts qui y avoit séjourné l'espace d'un mois deux ans +auparavant, comme nous avons dit en son lieu. Nous y remarquames parmi +une terre sablonneuse force chénes porte-glans, cyprés, sapins, +lauriers, roses muscades grozelles, pourpier, framboises, fougeres, +lysimachia, espece de scammonée, Calamus odoratus, Angelique, & autres +Simples en deux heures que nous y fumes: Et reportames en nôtre navire +quantité de pois sauvages que nous trouvames bons. Ilz croissent sur les +rives de la mer, qui les couvre deux fois le jour. Nous n'eumes le +loisir d'aller à la chasse des lapins qui sont en grand nombre non loin +dudit Port: ains nous en retournams sitôt que nôtre charge d'eau & de +bois fut faite: & nous mimes à la voile. + +Le Mardi vint-cinquiéme étions à l'endroit du Cap de Sable de +beau-temps, & fimes bonne journée, car sur le soir nous eumes en veuë +l'ile longue & la baye sainte Marie, mais à cause de la nuit nous +reculames à la mer. Et le lendemain vimmes mouiller l'ancre à l'entrée +du Port Royal, où ne peumes entrer pource qu'il étoit ebe. Mais deux +coups de canons furent tirez de nôtre navire pour saluer ledit Port & +avertir les François qui y étoient. + +Le Jeudi vint-septiéme de Juillet nous entrames dedans avec le flot, qui +ne fut sans beaucoup de difficultez, pource que nous avions le vent +opposite, & des revolins entre les montagnes, qui nous penserent porter +sur les rochers. Et en ces affaires nôtre navire alloit à rebours la +poupe-devant, & quelquefois tournoit, sans qu'on y peust faire autre +chose. En fin étans dedans le port, ce nous étoit chose emerveillable de +voir la belle étendue d'icelui, & les montagnes & côtaux qui +l'environnent; & m'étonnois comme un si beau lieu demeuroit desert & +tout rempli de bois, veu que tant de gens languissent au monde qui +pourroient faire proufit de cette terre s'ils avoient seulement un chef +pour les y conduire. Peu à peu nous approchames de l'ile qui est +vis-à-vis du Fort où nous avons depuis demeuré: ile di-je, la plus +agreable qui se puisse voir, desirans en nous-mémes y voir portez de ces +beaux batimens qui sont inutiles pardeça, & ne servent que de retraite +aux hibous & cercerelles. Nous ne sçavions encore si le sieur du Pont +étoit parti, & partant nous nous attendions qu'il nous deust envoyer +quelques gens au devant. Mais en vain: car il n'y étoit plus dés y avoit +douze jours. Et cependant que nos voguions par le milieu du port, voici +que _Membertou_ le plus grand _Sagamos_ des Souriquois (ainsi +s'appellent les peuples chez léquels nous étions) vient au Fort François +vers ceux qui étoient demeurez en nombre de deux tant seulement, crier +comme un homme insensé, disant en Son langage. Quoy? vous vous amusés +ici à diner (il étoit environ midi) & ne voyez point un grand navire qui +vient ici, & ne sçavons quels gens ce sont? Soudain ces deux hommes +courent sur le boulevert, & appretent les canons en diligence, léquels +ilz garnissent de boulets & d'amorces. _Membertou_ sans dilayer vient +dans son canot fait d'écorces, avec une sienne fille, nous reconoitre: & +n'ayant trouvé qu'amitié, & nous reconoissant François, il ne fit point +d'alarme. Neantmoins l'un de ces deux hommes là demeurez, dit La Taille, +vint sur la rive du port la meche sur le serpentin pour sçavoir qui nous +étions (quoy qu'il le sçeust bien, car nous avions la banniere blanche +deployée à la pointe du mast) & si tôt voila quatre volées de canons qui +font de Echoz inumerables: & de nôtre part le Fort fut salué de trois +canonades, & plusieurs mousquetades: en quoy ne manquoit nôtre Trompete +a son devoir. A tant nous descendons à terre, visitons la maison & +passons la journée à rendre graces à Dieu, voir les cabanes des +Sauvages, & nous aller pourmener par les prairies. Mais je ne puis que +je ne loue beaucoup le gentil courage de ces deux hommes, déquels j'ay +nommé l'un, l'autre s'appelle Miquelet: & meritent bien d'étre ici +enchassés, pour avoir exposé si librement leurs vies à la conservation +du bien de la Nouvelle-France. Car le sieur du Pont n'ayant qu'une +barque & une patache, pour venir cher vers la Terre-neuve des navires de +France, ne pouvoit se charger de tant de meubles, blez, farine, & +marchandises qui étoient par-dela léquels il eût fallu jetter dans la +mer (ce qui eût été à nôtre grand prejudice, & en avions bien peur) si +ces deux homme n'eussent pris le hazard de demeurer là pour la +conservation de ces choses. Ce qu'ilz firent volontairement, & de gayeté +de coeur. + + + + +_Heureuse rencontre du sieur du Pont: Son retour au Port-Royal: +Rejouyssance: Description des environs dudit Port: Conjecture sur +l'origine de la grande riviere de Canada: Semailles des blez: Retour du +sieur du Pont en France: Voyage du sieur de Poutrincourt au païs des +Armouchiquois: Beau segle provenu sans culture: Exercices & façon de +vivre au Port-Royal: Cause des prairies de la riviere de l'Equille._ + +CHAP. XIII + +LE Vendredi lendemain de nôtre arrivée le sieur de Poutrincourt +affectionné à cette entreprise comme pour soy-méme, mit une partie de +ses gens en besongne au labourage & culture de la terre, tandis que les +autre s'occupoient à nettoyer les chambres & chacun appareiller ce qui +étoit de son métier. Le desir que j'avois de sçavoir ce qui se pouvoit +esperer de cette terre me rendit avide audit labourage plus que les +autres. Cependant ceux des nôtre qui nous avoient quittez à _Campseau_ +pour venir le long de la côte, rencontrerent comme miraculeusement le +sieur du Pont parmi des iles, qui sont frequentes en ces parties là. + +De dire combien fut grande la joye d'une part & d'autre, c'est chose que +ne se peut exprimer. Ledit sieur du Pont à cette heureuse rencontre +retourna en arriere pour nous venir voir au Port-Royal, & se mettre dans +le Jonas pour repasser en France. Si ce hazard lui fut utile, il nous le +fut aussi par le moyen de ses vaisseaux qu'il nous laissa. Et sans cela +nous étions en une telle peine, que nous n'eussions sceu aller ni venir +par eau apres que nôtre navire eust été de retour en France. Il arriva +le Lundi dernier jour de Juillet, & demeura encore au Port-Royal jusques +au vint-huitiéme d'Aoust. Et pendant ce mois grande rejouissance. Le +sieur de Poutrincourt fit mettre sur cul un mui de vin l'un de ceux +qu'on lui avoit baillé pour sa bouche, & permission de boire à tous +venans tant qu'il dura: si bien qu'il y en eut qui se firent beaux +enfans. + +Dés le commencement nous fumes desireux de voir le païs à-mont la +riviere, où nous trouvames des prairies préque continuellement jusques à +plus de douze lieuës, parmi léquelles decoulent des ruisseaux sans +nombre qui viennent des collines & montagnes voisines. Les bois y sont +fort épais sur les rives des eaux, & tant que quelquefois on ne les peut +traverser. Je ne voudroy toutefois les faire tels que Joseph Acosta +recite étre ceux du Perou, quand il dit: + +«Un de noz freres homme digne de foy nous contoit qu'étant egaré & perdu +dans les montagnes sans sçavoir quelle part, ni par où il devoit aller, +il se trouva dans des buissons si épais: qu'il fut contraint de cheminer +sur iceux sans mettre les pieds en terre par l'espace de quinze jours +entiers.» + +Je laisse à chacun d'en croire ce qu'il voudra, mais cette croyance ne +peut venir jusques à moi. + +Or en la terre de laquelle nous parlons les bois sont plus clairs loin +des rives, & des lieux humides: & en est la felicité d'autant plus +grande à esperer, qu'elle est semblable à la terre que Dieu promettoit à +son peuple par la bouche de Moyse, disant: _Le Seigneur ton Dieu te va +faire entrer en un bon païs de torrens d'eaux, de fonteines, & abymes, +qui sourdent par campagnes, &c. Païs où tu ne manges point le pain en +disette, auquel rien ne te defaudra, païs duquelles pierres sont fer, & +des montagnes duquel tu tailleras l'airain._ Et plus outre confirmant +les promesses de la bonté & situation de la terre qu'il lui devoit +donner. _Le païs_ (dit-il) _auquel vous allez passer pour le posseder +n'est pas comme le païs d'Egypte, duquel vous estes sortis, là où tu +semois ta semence, & l'arrousois avec le travail de ton pied, comme un +jardin à herbes. Mais le païs auquel vous allez passer pour le possseder +est un païs de montagnes & campagnes, & est abbreuvé d'eaux selon qu'il +pleut des cieux._ Or selon la description que nous avons fait ci-devant +du Port Royal & de ses environs, en décrivant le premier voyage du sieur +de Monts, & comme nous le disons ici, les ruisseaux y abondent à souhait +par toute cette terre, dont rendent témoignage les frequentes & grandes +rivieres qui l'arrousent. En consideration dequoy elle ne doit étre +estimée moins heureuse que les Gaulles (qui ont une felicité +particuliere en ce regard) si jamais elle vient à étre habitée d'hommes +industrieux, & qui la sachent faire valoir. Quant aux pierres que nôtre +Dieu promet devoir étre fer, & le montagnes d'airain, cela ne signifie +autre chose que les mines de cuivre & de fer, & d'acier déquelles nous +avons des-ja parlé ci-dessus, & parlerons encores ci-aprés. Et au regard +des campagnes (dont nous n'avons encore parlé) il y en a préques tout à +l'environ du Port Royal. Et au dessus des montagnes y a de belles +campagnes où j'au veu des lacs & des ruisseaux ne plus ne moins qu'aux +vallées. Mémes au passage pour sortir d'icelui Port & se mettre en mer, +il y a un qui tombe des hauts rochers en bas, & en tombant s'éparpille +en pluie menue, qui est chose delectable en Eté, par ce qu'au bas du roc +il y a des grottes où l'on est couvert tandis que cette pluie tombe si +agreablement: & se fait comme un arc en ciel dedans la grotte où tombe +la pluie du ruisseau, lors que le soleil luit: ce qui m'a causé beaucoup +d'admiration. Une fois nous allames depuis nôtre Fort jusques à la mer à +travers les bois, l'espace de trois lieuës, mais au retour nous fumes +plaisamment trompés. Car au bout de nôtre carriere pensans étre en plat +païs nous nous trouvames au sommet d'une haute montagne, & nous fallut +descendre avec assez de peine à-cause des neges. Mais les montagnes en +une contrée ne sont point perpetuelles. A dix lieuës de nôtre demeure, +le païs où passe la riviere de l'Equille est tout plat. J'ay veu par +dela plusieurs contrées où le païs est tout uni, & le plus beau du +monde. Mais la perfection est qu'il est bien arrousé. E pour témoignage +de ce, non seulement au Port Royal, mais aussi en toute la +Nouvelle-France, la grande riviere de _Canada_ en fait foy, laquelle au +bout de quatre cens lieuës est aussi large quel les plus grandes +rivieres du monde, remplies d'iles & de rochers innumerables: prenant +son origine de l'un des lacs qui se rencontrent au fil de son cours (& +je le pense ainsi) si bien qu'elle a deux cours, l'un en l'Orient vers +la France: l'autre en Occident vers la mer du Su. Ce qui est admirable, +mais non sans exemple qui se trouve en nôtre Europe. Car j'apprens que +la riviere qui descend à Trente & à Verone procede d'un lac qui produit +une autre riviere dont le cours tend oppositement à la riviere du lins, +lequel se décharge au Danube. Ainsi noz Geographes nous font croire que +le Nil procéde d'un lac qui produit d'autres rivieres, léquelles se +déchargent au grand Ocean. + +Revenons à nôtre labourage: car c'est là où il nous faut tendre, c'est +la premiere mine qu'il nous faut chercher, laquelle vaut mieux que les +thresors d'Atabalippa: & qui aura du blé, du min, du bestial, des +toiles, du drap, du cuir, du fer, & au bout des Morues, il n'aura que +faire d'autres thresors, quant à la necessité de la vie. Or tout celà +est, ou peut étre, en la terre que nous décrivons: sur laquelle ayant le +sieur de Poutrincourt fait faire à la quinzaine un second labourage: & +moy de méme, nous les ensemençames de nôtre blé François tant froment +que segle: & à la huitaine suivant vit son travail n'avoir eté vain, +ains une belle esperance par la production que la terre avoit des-ja +fait des semences qu'elle avoit receu. Ce qu'ayant été montré au sieur +du Pont ce lui fut un sujet de faire son rapport en France de chose +toute nouvelle en ce lieu là. + +Il étoit des-ja le vintiéme d'Aoust quand ces belles montres se firent, +& admonestoit le temps ceux qui étoient du voyage, de trousser bagage: à +quoy on commença de donner ordre, tellement que le vint-cinquiéme dudit +mois, apres maintes canonades, l'ancre fut levée pour venir à +l'emboucheure de Port, qui est ordinairement la premiere journée. + +Le sieur de monts ayant desiré de s'élever au Su tant qu'il pourroit y +chercher un lieu bien habitable pardelà Malebarre, avoit prié le sieur +de Poutrincourt de passer plus loin qu'il n'avoit été, & chercher un +Port convenable en bonne temperature d'air, ne faisant plus de cas du +Port Royal que de sainte Croix, pour ce qui regarde la Santé. A quoy +voulant obtemperer ledit sieur de Poutrincourt, il ne voulut attendre le +printemps, sachant qu'il auroit d'autre exercices à s'occuper. Mais +voyant ses semailles faites, & la verdure sur son champ, il resolut de +faire ce voyage & découverte avant l'hiver. Ainsi il disposa toutes +choses à cette fin, & avec sa barque vint mouiller l'ancre prés du +Jonas, afin de sortir sa compagnie. Tandis qu'ilz furent là attendans le +vent propre l'espace de trois jour il y avoit une moyenne balaine (que +les Sauvages appellent _Maria_) laquelle venoit tous les jours au matin +dans le Port avec le flot, nouant là dedans tout à son aise, & s'en +retournoit d'ebe. Et lors prenant un peu de loisir, je fis en rhime +Françoise un Adieu audit sieur du Pont & sa troupe, lequel est ci-aprés +couché parmi LES MUSES DE LA NOUVELLE-FRANCE. + +Le vint-huitiéme dudit mois chacun print sa route qui deçà, qui delà, +diversement à la garde de Dieu. Quant au sieur du Pont il deliberoit en +passant d'attaquer un marchant de Rouën nommé Boyer (lequel contre les +deffenses du Roy étoit allé pardela troquer avec les Sauvages apres +avoir eté delivré des prisons de la Rochelle par le consentement du +sieur de Poutrincourt, & souz promesse qu'il n'iroit point) mais il +étoit ja parti. Et quant audit sieur de Poutrincourt il print la volte +de l'ile sainte Croix premiere demeure des François, ayant Champ-doré +pour maitre & conducteur de sa barque, mais contrarié du vent, & pource +que sa barque faisoit eau, il fut contraint de relacher par deux fois. +En fin il franchit la Baye Françoise, & visita ladite ile, là où trouva +d blé meur de celui que deux ans auparavant le sieur de Monts avoit +semé, lequel étoit beau, gros, pesant, & bien nourri. Il nous en envoya +au Port Royal, où j'étois demeuré, ayant eté de ce prié pour avoir +l'oeil à la maison, & maintenir ce qui y restoit de gens en concorde. A +quoy j'avoy condescendu (encore que cela eust eté laissé à ma volonté) +pour l'asseurance que nous nous donnions que l'an suivant l'habitation +se feroit en païs plus chaut pardela Malebarre, & que nous irions tous +de compagnie avec ceux qu'on nous envoyeroit de France. Pendant ce temps +je me mis à preparer de la terre, & faire des clotures & compartimens de +jardins pour y semer des legumes, & herbes de menage. Nous fimes aussi +faire un fossé tout à l'entour du Fort, lequel étoit bien necessaire +pour recevoir les eaux & humidités qui paravant decouloient par dessouz +les logemens parmi les racines des arbres qu'on y avoit defrichez: ce +qui paraventure rendoit le lieu mal sain. + +Je ne veux m'arreter à décrire ici ce que nos autres ouvriers faisoient +chacun en particulier. Il suffit que nous avions nombre de menuisiers, +charpentiers, massons, tailleurs de pierres, serruriers, tailandiers, +couturiers, scieurs d'ais, matelots, &c, qui faisoient leur exercices, +en quoy ils étoient fort humainement traitez. Car on les quittoit pour +trois heures de travail par jour. Le surplus du temps ilz l'emploioient +à recuillir des Moules qui sont de basse mer en grande quantité devant +le Fort, ou des Houmars (especes de Langoustes) ou des Crappes, qui sont +abondamment sous les roches au Port-Royal, ou des Cocques qui sont souz +la vaze de toutes parts és rives dudit port. Tout cela se prent sans +filets & sans batteaux. Il y en avoit qui prenoient quelquefois du +gibier, mais 'étant dressez à cela ilz gatoient la chasse. Et pour nôtre +regard, nous avions à nôtre table un des gens du sieur de Monts, qui +nous pourvoyoit en sorte que n'en manquions point, nous apportant +quelquefois demi douzaine d'Outardes, quelquefois autant de canars, ou +oyes sauvages grises & blanches, bien souvent deux & trois douzaines +d'alouettes, & autres sortes d'oiseaux. De pain nul n'en manquoit: & +avoit chacun trois chopines de vin pur & bon. Ce qui a duré tant que +nous avons été par dela, sinon que quand ceux qui nous vindrent querir, +au lieu de nous apporter des commodités nous eurent aidé à en faire +vuidange (comme nous le pourrons repeter ci-aprés) il fallut reduire la +portion à une pinte. Et neantmoins bien souvent il y a eu de +l'extraordinaire. Ce voyage en ce regard a eté le meilleur de tous dont +nous en devons beaucoup de louange audit sieur de Monts & à ses associez +les sieurs Macquin & Georges Rochelois, qui nous en pourveurent tant +honnétement. Car certes je trouve que cette liqueur Septembrale est +entre autres choses un souverain preservatif contre la maladie du +Scorbut: & les epiceries, pour corriger le vice qui pourroit étre en +l'air de cette region, lequel neantmoins j'ay toujours reconu bien pur & +subtil, nonobstant les raisons que j'en pourrois avoir touchées parlant +ci-dessus d'icelle maladie. Pour la pitance nous avions pois, féves, +ris, pruneaux, raisins, morues seches & chairs salées, sans comprendre +les huiles & le beurre. Mais toutes & quantes fois que les Sauvages +habituez pres de nous avoient pris quelque quantité d'Eturgeons, +Castors, Ellans, Caribous, ou autres animaux mentionnez en mon Adieu en +la Nouvelle-France, ils nous en apportoient la moitié: & ce qui restoit +ilz l'exposoient quelquefois en vente en place publique, & ceux qui en +vouloient troquoient du pain alencontre. Voila en partie nôtre façon de +vivre par dela. Mais jaçoit que chacun de nosdits ouvriers eût son +métier particulier, neantmoins il falloit s'employer à tous usages, +comme plusieurs faisoient. Quelques massons & tailleurs de pierre se +mirent à la boulengerie, Léquels nous faisoient d'aussi bon pain que +celui de Paris. Ainsi un de noz scieurs d'ais nous fit plusieurs fois du +charbon en grande quantité. + +En quoy est à noter une chose dont ici je me souvien. C'est que comme il +fut necessaire de lever des gazons pour couvrir la pile de bois +assemblée pour faire ledit charbon, il se trouva dans les prez plus de +deux pieds de terre, non terre, mais herbes melées de limon qui se sont +entassées les unes sur les autres annuellement depuis le commencement du +mande, sans avoir été fauchées. Neantmoins la verdure en est belle +servant de pasture aux Ellans, léquels nous avons plusieurs fois veu en +noz prairies de delà en troupe de trois ou quatre, grands & petits se +laissans aucunement approcher, puis gaignans les bois. Mais je puis dire +davantage avoir veu en traversant deux lieuës de nosdites prairies, +icelles toutes foullées de vestiges d'Ellans, car je n'y sçay point +d'autres animaux à pié fourchu. Et en fut tué un non loin de nôtre Fort, +en un endroit là où le sieur de Monts ayant fait faucher l'herbe deux +ans devant, elle estoit revenue la plus belle du monde. Quelqu'un pourra +s'étonner comment se font ces prairies, veu que toute la terre en ces +lieux-là est couverte de bois. Pour à quoy satisfaire, le curieux sçaura +qu'és hautes marées, principalement en celles de Mars & de Septembre, le +flot couvre ces rives là: ce qui empeche les arbres d'y prendre racine. +Mais par tout où l'eau ne surnage point, s'il y a de la terre il y a des +bois. + + + + +_Partement de l'ile Sainte-Croix: Baye de Marchin: Chouakoet: Vignes & +raisins: & largesse de Sauvages: Terre & peuple Armouchiquois: Cure d'un +armouchiquois blessé: Simplicité & ignorance de peuple: Vice des +Armouchiquois: Soupçon: Peuple ne se souciant de vétement: Blé semé & +vignes plantées en la terre des Armouchiquois: Quantité de raisins: +Abondance de peuple: Mer perilleuse._ + +CHAP. XIV + +REVENONS au sieur de Poutrincourt, lequel nous avons laissé en l'ile +Sainte-Croix. Apres avoir là fait une reveuë, & caressé les Sauvages qui +y étoient, il s'en alla en quatre jours à _Pemptegoet_, qui est ce lieu +tant renommé souz le nom de _Norembega_. Et ne falloit un si long temps +pour y parvenir, mais il s'arreta sur la route à faire racoutrer sa +barque car à cette fin il avoit mené un serrurier & un charpentier, & +quantité d'ais. Il traversa les iles qui sont à l'embouchure de la +riviere, & vint à _Kinibeki_, là où sa barque fut en peril à-cause des +grans courans d'eaux que la nature du lieu y fait. C'est pourquoy il ne +s'y arreta point, ains passa outre à la Baye de _Marchin_, qui est le +nom d'un Capitaine Sauvage, lequel à l'arrivée dudit sieur commença à +cirer hautement _Hé hé_, à quoy on lui répondit de méme. Il repliqua +demandant en son langage: Qui étes-vous? On lui dit que c'étoient amis. +Et là dessus à l'approcher le sieur de Poutrincourt traita amitié avec +lui, & lui fit presens de couteaux, haches, & _Matachiaz_, c'est à dire +écharpes, carquans, & brasselets fait de patenôtres, ou de tuyaux de +verre blanc & bleu, dont il fut fort aise, méme de la consideration que +ledit sieur de Poutrincourt faisoit avec lui, reconoissant bien que cela +lui seroit beaucoup de support. Il distribua à quelques uns d'un grand +nombre de peuple qu'il avoit autour de soy, les presens dudit sieur de +Poutrincourt, auquel il apporta force chairs d'Orignac, ou Ellan (car +les Basques appellent un Cerf, ou Ellan, Orignac) pour refraichir de +vivres la compagnie. Cela fait on tendit les voiles vers _Chouakoet_, où +est la riviere du Capitaine _Olmechin_, & où se fit l'année suivante la +guerre des _Souriquois & Etechemins_ souz la conduite du _Sagamos +Membertou_, laquelle j'ay décrite en vers rapportez és Muses de la +Nouvelle-France. A l'entrée de la Baye dudit lieu de _Chouakoet_ est uni +ile grande comme de demie lieuë de tour, en laquelle noz gens +découvrirent premierement la vigne (car encores qu'il y en ait aux +terres plus voisines du Port-Royal comme le long de la riviere saint +Jean, toutefois on n'en avoit encore eu conoissance) laquelle ilz +trouverent en grande quantité, ayant le tronc haut de trois à quatre +piez, & par bas gros comme le poin, les raisins beaux, & gros, les uns +comme prunes, les autres moindres: au reste si noirs qu'ilz laissoient +la teinture où se repandoit leur liqueur: Ils étoient couchez sur les +buissons & ronces qui sont parmi cette ile, en laquelle les arbres ne +sont si pressez qu'ailleurs, ains éloignez comme de six à six toises. Ce +qui fait que le raisin meurit plus aisément; ayant d'ailleurs une terre +fort propre à cela sabloneuse & graveleuse. Ilz n'y furent que deux +heures; mais fut remarqué que du côté du Nort n'y avoit point de vignes, +ainsi qu'en l'ile Sainte-Croix n'y a de Cedres que du côté d'Oest. + +De cette ile ils allerent à la riviere _d'Olmechin_ port de _Chouakoet_, +là où _Marchin_ & ledit _Olmechin_ amenerent un prisonnier Souriquois (& +partant leur ennemi) au sieur de Poutrincourt, lequel ilz lui donnerent +liberalement. Deux heures aprés arrivent deux Sauvages l'un Etechemin +nommé _Chkoudun_, Capitaine de la riviere Saint Jean dite par les +Sauvages _Oigoudi_: l'autre Souriquois nommé _Messamoet_ Capitaine ou +_Sagamos_ en la riviere du Port de la Heve, sur lequel on avoit pris ce +prisonnier. Ils avoient force marchandises troquées avec les François, +léquelles ilz venoient là debiter, sçavoir chaudieres grandes, moyennes, +& petites, haches, couteaux, robbes, capots, camisoles rouges, pois, +féves, biscuit, & autres choses. Sur ce voici arriver douze ou quinze +batteaux pleins de Sauvages de la sujetion _d'Olmechin_, iceux en bon +ordre, tous peinturés à la face, selon leur coutume, quand ilz veulent +étre beaux, ayant l'arc, & la fleche en main, & le carquois auprés +d'eux, léquels ilz mirent bas à bord. A l'heure _Messamoet_ commence à +haranguer devant les Sauvages leur remontrant comme par le passé ils +avoient eu souvent de l'amitié ensemble: & qu'ilz pourroient facilement +domter leurs ennemis s'ils se vouloient entendre, & se servir de +l'amitié des François, lequels ilz voyoient là presens pour reconoitre +leur païs, à fin de leur porter des commodités à l'avenir, & les +secourir de leurs forces, léquelles il sçavoit, & les leur representoit +d'autant mieux, que lui qui parloit étoit autrefois venu en France, & y +avoit demeuré en la maison du sieur de Grandmont Gouverneur de Bayonne. +Somme, il fut prés d'une heure à parler avec beaucoup de vehemence & +d'affection, & avec un contournement de corps & de bras tes qu'il est +requis en un bon Orateur. Et à la fin jetta toutes ses marchandises (qui +valoient plus de trois cens escus renduës en ce païs-là) dans le bateau +_d'Olmechin_ comme lui faisant present de cela en asseurance de l'amitié +qu'il lui vouloit témoigner. Cela fait la nuit s'approchoit, & chacun se +retira. Mais _Messamoet_ n'étoit pas content de ce _qu'Olmechin_ ne lui +avoit fait pareille harangue, ni retaliation de son present: car les +Sauvages ont cela de noble qu'ilz donnent liberalement jettans aux piez +de celui qu'ilz veulent honorer le present qu'ilz lui font; mais c'est +en esperant de recevoir quelque honnéteté reciproque, qui est une façon +de contract que nous appellons sans nom, _Je te donne à fin que tu me +donnes_. Et cela se fait par tout le monde. Partant _Messamoet_ dés ce +jour là songea de faire la guerre à _Olmechin_. Neantmoins le lendemain +matin lui & ses gens retournerent avec un bateau chargé de ce qu'ils +avoient, sçavoir blé, petun, féves, & courges, qu'ilz distribuerent deça +& dela. Ces deux Capitaines _Olmechin & Marchin_ ont depuis été tués à +la guerre. A la place déquels avoit été éleu par les Sauvages un nommé +_Bessabés_: lequel depuis nôtre retour a été tué par les Anglois: & au +lieu d'icelui ont fait venir un Capitaine de dedans les terres nommé +_Asticou_, homme grave, vaillant, & redouté, lequel d'un clin d'oeil +amassera mille Sauvages, ce que faisoient aussi _Olmechin & Marchin_. +Car noz barques y étans, incontinent la mer se voyoit toute couverte de +leurs bateaux chargez d'hommes dispos, se tenant droits là dedans: ce +que ne sçaurions faire sans peril, n'étant iceux bateaux que des arbres +creusez à la façon que nous dirons au dernier livre. De là donc le sieur +de Poutrincourt poursuivant sa route, trouva un certain port bien +agreable, lequel n'avoit été veu par le sieur de Monts: & durant le +voyage ils virent force fumées, & gens à la rive, qui les invitoient à +s'approcher d'eux: & voyans qu'on n'en tenoit conte, ilz suivoient la +barque le long de la gréve sablonneuse, voire la devançoient le plus +souvent, tant ilz sont agiles, ayans l'arc en main, & le carquois sur le +dos, dansans toujours & chantans, sans se soucier dequoy ils vivront par +les chemins. Peuple heureux, voire mille fois plus que ceux qui se font +adorer pardeça, s'il avoit la conoissance de Dieu & de son salut. + +Le sieur de Poutrincourt ayant pris terre à ce port, voici parmi une +multitude de Sauvages des fiffres en bon nombre, qui jouoyent de +certains flageollets longs, faits comme des cannes de roseaux, peinturés +par dessus, mais non avec telle harmonie que pourroient faire nos +bergers: & pour montrer l'excellence de leur arc, ilz siffloient avec le +nez en gambadant selon leur coutume. + +Et comme ces peuples accouroient precipitamment pour venir à la barque, +il y eut un Sauvage qui se blessa griévement au talon contre le +trenchant d'une roche, dont il fut contraint de demeurer sur la place. +Le Chirurgien du sieur de Poutrincourt à l'instant voulut apporter à ce +mal ce qui étoit de son art, mais ilz ne le voulurent permettre que +premierement ilz n'eussent fait à l'entour de l'homme blessé leurs +chimagrées. Ils le coucherent donc par terre, l'un d'eux lui tenant la +téte en son giron, & firent plusieurs criaillemens, danses & chansons, à +quoy le malade ne répondoit sinon Ho, d'une voix plaintive. Ce qu'ayant +faiz ilz le permirent à la cure dudit Chirurgien, & s'en allerent, comme +aussi le patient aprés qu'il fut pensé, mais deux heures passées il +retourna le plus gaillart du monde ayant mis à l'entour de sa téte le +bandeau dont étoit enveloppé son talon, pour étre plus beau fils. + +Le lendemain les nôtres entrerent plus avant dans le port, là où étans +allé voir les cabannes des Sauvages, une vieille de cent ou six-vints +ans vint jetter aux piez du sieur de Poutrincourt un pain de blé qu'on +appelle Mahis, & pardeça blé de Turquie, ou Sarrazin, puis de la chanve +fort belle & haute, item des féves, & raisins frais cuillis, pour ce +qu'ils en avoient veu manger aux François à _Chouakoet_. Ce que voyans +les autres Sauvages qui n'en sçavoient rien, ils en apportoient plus +qu'on ne vouloit à l'envi l'un de l'autre, & en recompense on leur +attachoit au front une bende de papier mouillée de crachat, dont ils +étoient fort glorieux. On leur montra en pressant le raisin dans le +verre, que de cela nous faisions le vin que nous beuvions. On les voulut +faire manger du raisin, mais l'ayans en la bouche ilz le crachoient, & +pensoient (ainsi qu'Ammian Marcellin recite de noz vieux Gaullois) que +ce fût poison, tant ce peuple est ignorans de la meilleure chose que +Dieu ait donnée à l'homme, apres le pain. Neantmoins si ne manquent-ilz +point d'esprit, & feroient quelque chose de bon s'ils étoient civilisés, +& avoient l'usage des métiers. Mais ilz sont cauteleux, larrons & +traitres, & quoy qu'ilz soyent nuds on ne se peut garder de leurs mains: +car si on detourne tant soit peu l'oeil, & voyent l'occasion de derober +quelque couteau, hache, ou autre chose, ilz n'y manqueront point, & +mettront le larecin entre leurs fesses, ou le cacheront souz le sable +avec le pied si dextrement qu'on ne s'en appercevra point. J'ay leu en +quelque voyage de la Floride, que ceux de cette province sont de méme +naturel, & ont la méme industrie de derober. De vérité je ne m'étonne +pas si un peuple pauvre & nud est larron, mais quant il y a de la malice +au coeur, cela n'est plus excusable. Ce peuple est tel qu'il faut +traiter avec terreur: car par amitié si on leur donne trop d'accés ils +machineront quelque surprise, comme s'est reconnu en plusieurs +occasions, ainsi que nous avons veu ci-dessus & verrons encor ci-aprés. +Et sans aller plus loin, le deuxiéme jour aprés étre là arrivez, comme +ils voyoient noz gens occupez sur la rive du ruisseau qui est là, à +faire la lescive, ilz vindrent quelques cinquante à la file, avec arcs, +fleches, & carquois, en intention de faire quelque mauvais tour, comme +on en a eu conjecture sur la maniere de proceder. Mais on le s prevint, +& alla-on au devant d'eux avec mousquets & la méche sur le serpentin. Ce +qui fit les uns fuir, & les autres étans enveloppés aprés avoir mis les +armes bas, vindrent à une peninsule où étoient nos gens, et faisans beau +semblant, demanderent à troquer du petun qu'ils avoient, contre noz +marchandises. + +Le lendemain le Capitaine dudit lieu & port vint voir le sieur de +Poutrincourt en sa barque. On fut étonné de le voir accompagné +_d'Olmechin_, veu que la traite étoit merveilleusement longue de venir +là par terre, & beaucoup plus brieve par la mer. Cela donnoit sujet de +mauvais soupçon, encores qu'il eût promis amitié avec François. +Neantmoins ilz furent humainement receuz, & bailla le sieur de +Poutrincourt un habit complet audit _Olmechin_, duquel étant vétu, il se +regardoit en un miroir, & rioit de se voir ainsi. Mais peu aprés sentant +que cela l'empechoit, quoy qu'au mois d'Octobre, quand il fut retourné +aux cabannes il le distribua à plusieurs de ses gens, afin qu'un seul +n'en fût trop empeché. Ceci devroit servir de leçon à tant de mignons & +migones de deça, à qui il faut faire des habits & corselets durs comme +bois, où le corps est si miserablement gehenné, qu'ilz sont dans leurs +vétemens inhabiles à touts bonnes choses: Et s'il fait trop chaut ilz +souffrent dans leurs groz culs à mile replis, des chaleurs +insupportables, qui surpassent les douleurs que l'on fait quelquefois +sentir aux criminels. + +Or durant le temps que ledit sieur de Poutrincourt fut là, étant en +doute si le sieur de Monts viendroit point faire une habitation en cette +côte, comme il en avoit desir, il y fit cultiver un parc de terre pour y +semer du blé, & planter la vigne, comme il fit à l'aide de nôtre +Apoticaire M. Louis Hebert, homme qui outre l'experience qu'il a en son +art, prent grand plaisir au labourage de la terre. Et peut-on ici +comparer ledit sieur de Poutrincourt au bon pere Noé, lequel aprés avoir +fait la culture la plus necessaire regarde la semaille des blez, se mit +à planter à la vigne, de laquelle il ressentit les effects par aprés. + +Sur le point qu'on deliberoit de passer outre, _Olmechin_ vint à la +barque pour voir le sieur de Poutrincourt, là où aprés s'étre arreté par +quelques heures soit à deviser, soit à manger, il dit que le lendemain +devoient arriver cent bateaux contenans chacun six hommes: mais la venuë +de telles gens n'étant qu'une reuse, le sieur de Poutrincourt ne les +voulut attendre: ains s'en alla le jour méme à Malebarre, non sans +beaucoup de difficultés a cause des grans courans & du peu de font qu'il +y a. De maniere que la barque ayant touché à trois piez d'eau seulement +on pensoit étre perdu, & commença-on à la décharger & mettre les vivres +dans la chaloupe qui étoit derriere, pour se sauver en terre: mais la +mer n'étant en son plein, la barque fut relevée au bout d'une heure. +Toute cette mer est une terre usurpée comme celle du Mont saint Michel, +terre sablonneuse, en laquelle ce qui reste est tout plat païs jusques +aux montagnes que l'on voit à quinze lieuës de là. Et ay opinion que +jusques à la Virginie c'est tout de méme. Au surplus ici grande quantité +de raisins comme devant, & païs fort peuplé. Le sieur de Monts étant +venu à Malebarre en autre saison recuillit seulement du raisin vert, +lequel il fit confire, & en apporta au Roy. Mais ç'a eté un heur d'y +étre venu en Octobre pour en voir la parfaite maturité. J'ay dit +ci-devant la difficulté qu'il y a d'entrer au port de Malebarre, C'est +pourquoy le sieur de Poutrincourt n'y entra point avec sa barque, ains y +alla seulement avec une chaloupe, laquelle trente ou quarante Sauvages +aiderent à mettre dedans, & comme la marée fut haute (or ici la mer ne +hausse que de deux brasses, ce qui est rare à voir) il en sortit & se +retira en ladite barque, pour dés le lendemain, si töt qu'il +ajourneroit, passer outre. + + + + +_Perils: Langage inconu: Structure d'une forge, & d'un four: Croix +plantée: Abondance: Conspiration: Desobeissance Assassinat: Fuite de +trois cent contre dix: Agilité des Armouchiquois: Propheties de nôtre +temps. Barbin. Marquis d'Ancre: Accident d'un mousquet crevé: Insolence, +timidité, impieté, & fuite des Sauvages: Port fortuné: Mer mauvaise, +Vengeance: Conseil & resolution sur le retour: Nouveaux perils: Faveurs +de Dieu: Arrivée du sieur de Poutrincourt au Port Royal: & la reception +à lui faite._ + +CHAP. XV + +LA nuit commençant à plier bagage pour faire place à l'aurore on mit la +voile au vent, mais ce fut avec une navigation fort perilleuse. Car avec +ce petit vaisseau, qui n'étoit que de dix-huit tonneaux, il étoit force +de côtoyer la terre, où noz gens ne trouvoient point de fond: reculans à +la mer c'étoit encore pis: de maniere qu'ilz toucherent deux ou trois +fois, étans relevez seulement par les vagues; & sur le gouvernail rompu, +qui étoit chose effroyable. En cette extremité furent contraints de +mouiller l'ancre en mer à deux brasses d'eau & à trois lieuës loin de la +terre. Ce que fait, le sieur de Poutrincourt envoye Daniel Hay (homme +qui se plait de montrer sa vertu aux perils de la mer) vers la côte, +pour la reconoitre, & voir s'il y avoit point de port. Et comme il fut +prés de terre il vit un Sauvage qui dansoit chantant _yo, yo, yo_, le +fit approcher, & par signes lui demanda s'il y avoit point de lieu +propre à retirer navires, & où il y eût de l'eau douce. Le Sauvage ayant +fait signe qu'ouï, il le receut en sa chaloupe, & le mena à la barque, +dans laquelle étoit _Chkoudun_, Capitaine de la riviere _Oigoudi_, +autrement Saint Jean, lequel confronté à ce Sauvage, il ne l'entendoit +non plus que les nôtres. Vray est que par signes il comprenoit mieux +qu'eux ce qu'il vouloit dire. Ce Sauvage montra les endroits où il y +avoit des basses, & où il n'y en avoit point. Et fit si bien en +serpentant, toujours la sonde à la main qu'en fin on parvint au port +qu'il avoit dit, auquel y a peu de profond là où étant la barque +arrivée, on fit diligence de faire une forge pour la racoutrer avec son +gouvernail; & un four pour cuire du pain, parce que le biscuit étoit +failli. + +Quinze jours se passerent à ceci, pendant léquels le sieur de +Poutrincourt selon la louable coutume des Chrétiens, fit charpenter & +planter une Croix sur un tertre, ainsi qu'avoit fait deux ans auparavant +le sieur de Monts à _Kinibeki_, & Malebarre. Or parmi ces laborieux +exercices on ne laissoit de faire bonne chere de ce que la mer & la +terre peut en cette part fournir. Car en ce port il y a quantité de +gibier, à la chasse duquel plusieurs de noz gens s'employoient: +principalement les Alouettes de mer y sont en si grandes troupes que +d'un coup d'arquebuze le sieur de Poutrincourt en tua vint-huit. Pour le +regard des poissons il y a des marsoins & souffleurs en telle abondance, +que la mer en semble toute couverte. Main on n'avoit les choses +necessaires à faire cette pécherie, ains on s'arrétoit seulement aux +coquillages, comme huitres, palourdes, ciguenaux, & autres dequoy il y +avoit moyen de se contenter. Les Sauvages d'autre par apportoient du +poisson & des raisins pleins des paniers de jonc, pour avoir en échange +quelque chose de noz denrées. Ledit sieur de Poutrincourt voyant là les +raisins beaux à merveilles avoit commandé à son homme de chambre de +serrer dans la barque un fais des vignes où ils avoient eté pris. Maitre +Loys Hebert nôtre Apoticaire desireux d'habiter ce païs-là, en avoit +arraché une bonne quantité, afin de les planter au Port-Royal, où il n'y +en a point, quoy que la terre y soit fort propre au vignoble. Ce qui +toutefois (par une stupide oubliance) ne fut fait, au grand déplaisir +dudit sieur & de nous tous. + +Aprés quelques jours, voyant la grande assemblée de Sauvages, en nombre +de cinq à six cens, icelui sieur descendit à terre, & pour leur donner +quelque terreur, fit marcher devant lui un de ses gens jouant de deux +épées, & faisant avec icelles maints moulinets. Dequoy ils étoient +étonnez. Mais bien encore plus quand ilz virent que noz mousquets +perçoient des pieces de bois épesses, où leurs fleches n'eussent sçeu +tant seulement mordre. Et pour ce ne s'attaquerent-ilz jamais à noz gens +tant qu'ilz se tindrent en garde. Et eût eté bon de faire sonner la +trompette au bout de chacune heure, comme faisoit le Capitaine Jacques +Quartier. Car comme dit bien souvent ledit sieur de Poutrincourt: _Il ne +faut jamais tendre aux larrons_, c'est qu'il ne faut donner sujet à un +ennemi de penser qu'il puisse avoir prise sur vous: ains toujours +montrer qu'on se deffie de lui, & qu'on ne dort point: & principalement +quand on a affaire à des Sauvages, léquels n'attaqueront jamais celui +qui les attendra de pié ferme. Ce qui ne fut fait en ce lieu par ceux +qui porterent la folle enchere de leur negligence, comme nous allons +dire. + +Au bout de quinze jours ledit sieur de Poutrincourt voyant sa barque +racoutrée, & ne rester plus qu'une fournée de pain à achever, il s'en +alla environ trois lieuës dans les terres pour voir s'il découvriroit +quelque singularité. Mais au retour lui & ses gens apperceurent les +Sauvages fuyans par les bois en diverses troupes de vint, trente, & +plus, les uns se baissans comme gens qui ne veulent étre veuz: d'autres +bloutissans dans les herbes pour n'étre aperceuz: d'autres transportans +leurs bagages, & canots pleins de blé, comme pour deguerpir: Les femmes +d'ailleurs transportans leurs enfans, & ce qu'elles pouvoient de bagage +avec elles. Ces façons de faire donnerent opinion au sieur de +Poutrincourt que ses gens ici machinoient quelque chose de mauvais: +Partant quand il fut arrivé il commanda à ses gens qui faisoient le pain +de se retirer en la barque. Mais comme jeunes gens sont bien souvent +oublieux de leur devoir, ceux-ci ayans quelque gateau ou tarte à faire +aimerent mieux suivre leur appetit que ce qui leur étoit commandé, & +laisserent venir la nuit sans se retirer. Sur la minuit le sieur de +Poutrincourt ruminant sur ce qui s'étoit passé la journée precedente, +demanda s'ils étoient dedans la barque. Et ayant entendu que non, il +leur envoya la chaloupe pour les prendre & amener à bord à quoy ils ne +voulurent entendre, fors son homme de chambre, qui craignoit d'étre +battu, ils étoient cinq armez de mousquets & épées léquels on avoit +averty d'étre toujours sur leurs gardes, & neantmoins ne faisoient aucun +guet; tant ils étoient amateurs de leurs volontés. Il étoit bruit +qu'auparavant ils avoient tiré deus coups de mousquets sur les Sauvages +pource que quelqu'un d'eux avoit derobé une hache. Somme iceux Sauvages +ou indignés de cela, ou par un mauvais naturel; sur le point du jour +vindrent sans bruit (ce qui leur est aisé à faire, n'ayans ni chevaux, +ni charettes, ni sabots) jusques sur le lieu où ilz dormoient: & voyans +l'occasion belle à faire un mauvais coup, ilz donnent dessus à traits de +fléches & coups de masses, & en tuent deux, le reste demeurant blessé +commencerent à crier fuians vers la rive de la mer. Lors celui qui +faisoit la sentinelle dans la barque, s'écrie tout effrayé, Aux armes, +on tue noz gens, on tue noz gens. A cette voix chacun se leve, & +hativement sans prendre le loisir de s'habiller, ni d'allumer sa méche, +se mirent dix dans la chaloupe, des noms déquels je ne me souvient, +sinon de Champlein, Robert Gravé fils du sieur du Pont, Daniel Hay, les +Chirurgien & Apothicaires, & le Trompette tous léquels suivans ledit +sieur de Poutrincourt, qui avoit son fils avec lui descendirent à terre +en pur corps. + +Mais les Sauvages s'enfuirent belle erre, encores qu'ils fussent plus de +trois cens, sans ceux qui pouvoient étre tapis dans des herbes (selon +leur coutume) qui ne se montroient point. En quoy se reconoit comme Dieu +imprime je ne sçay quelle terreur en la face des fideles à l'encontre +des mécreans, suivant la parole, quand il dit à son peuple eleu: _Nul ne +pour substituer devant vous, Le Seigneur vôtre Dieu mettra une frayeur & +terreur de vous sur toute la terre sur lesquelles vous marcherés_. Ainsi +nous voyons que cent trente-cinq milles combatans Madianites s'enfuirent +& s'entretuerent eux-mémes au-devant de Gedeon qui n'avoit que trois +cens hommes. Or de penser poursuivre ceux-ci c'eût peine perdue, car ils +sont trop legers à la couse: Mais qui auroit des chevaux il les gateroit +bien: car ils ont force petits sentiers pour aller d'un lieu à autre (ce +qui n'est au Port Royal) & ne sont leurs bois épais, & outre ce encor on +force terre découverte, où sont leurs maisons, ou cabannes au milieu de +leur labourage. + +Pendant que le sieur de Poutrincourt venoit à terre, on tira la barque +quelques coups de petites pieces de fonte sur certains Sauvages qui +étoient sur un tertre, & en vit-on quelques-uns tomber, mais ilz sont si +habiles à sauver leurs morts qu'on ne sait qu'en penser. Ledit sieur +voyant qu'il ne profiteroit rien de les poursuivre, fit faire des fosses +pour enterrer ceux qui étoient decedez, léquels j'ay dit étre deux, mais +il y en eut un qui mourut sur le bord de l'eau pensant se sauver, & un +quatriéme qui fut si fort navré de fleches qu'il mourut étant rendu au +Port Royal. Le cinquiéme avoit une fleche dans la poitrine, mais il +échappa pour cette fois là: & vaudroit mieux qu'il y fût mort: car on +nous a frechement rapporté qu'il s'est fait pendre en l'habitation que +le sieur de Monts entretient à _Kebec_ sur la grande riviere de +_Canada_, ayant été autheur d'une conspiration faite contre Champlein. +Et quant à ce desastre il a été causé par la folie & desobeissance d'un +que je ne veux nommer, puis qu'il est mort, lequel faisoit le coq entre +des jeunes gens à lui trop credules, qui autrement étoient d'assez bonne +nature; & pource qu'on ne le vouloit enivrer, avoit juré (selon sa +coutume) qu'il ne retourneroit point dans la barque, ce qui avint aussi. +Car il fut trouvé mort la face en terre ayant un petit chien sur son +doz, tous-deux cousus ensemble & transpercez d'une méme fleche. + +Sur l'occurence de cette prophetie il me plait d'en rapporter deux de +méme étoffe & tres-veritables avenues à la conservation de la France, la +veille Saint-Marc en cette année mille six cens dix-sept, léquelles +n'ont point eté remarquées par tous ceux qui ont fait des libelles sur +la mort du Marquis d'Ancre. La premiere est de Barbin, qui fut fait +Conterolleur general des finances en la place de Monsieur le President +Jeannin, lequel n'étoit aggreable, par-ce qu'il étoit trop bon François. +Cet homme voyant trois ou quatre Princes & quelques Seigneurs seuls & +foibles, s'opposer à la tyrannie que ledit Marquis avoit occupée souz le +nom du Roy, disoit ordinairement que ces affaires ne dureroient point +jusques à la fin de May, & que dans ce temps ces Princes & Seigneurs +(qui se sacrifioient pour leur patrie) seroient réduits à la necessité +de se rendre. Ce qui en apparence étoit veritable. Mais Dieu juste juge +y pourveut, ayant contre l'esperance commune fortifié l'esprit & le +courage de ce jeune Prince Roy, en sorte qu'en moins d'un tourbillon +cette haute puissance qui vouloit éprouver jusques où à quel point & +degré la Fortune pouvoit elever un homme, fut tout à plat abbattue, & +entierement ruinée par la mort de cet ambitieux trop enivré des faveurs +qu'il ne méritoit point. + +L'autre Prophete que je eux dire a eté cetui-ci méme, lequel en son +dernier voyage fait à Paris, passant par Ecouï à sept lieuës de Roüen +eut plainte d'une servante de l'epée Royale, où il étoit logé, que la +guerre leur coutoit beaucoup, & ne leur venoit plus d'hostes: Surquoy il +repartit, disant: Ma fille je m'en vay à Paris; Si je retourne nous +aurons la guerre; Sinon, nous aurons la paix. Ce qui est arrivé, mais en +un autre sens qu'il ne l'entendoit. Car certes il s'attendoit pas de +mourir si tôt; & sa mort tant desirée & necessaire nous a en un moment +ramené la paix, a garenti ces bons & genereux Princes d'une entiere +ruine, & a sauvé le Roy & la maison Royale, de qui l'Etat & la vie ne +pendoit qu'à un filet que pretendoit bien-tôt couper ce mal-heureux +Pisandre. + +Ainsi plusieurs prophetizent quelquefois contre leur sens & entente, +dont l'exemple nous est assez notoire en l'histoire sainte par la +prophetie de Balaam. Main revenons à nos Armouchiquois. + +En cette mauvaise occurence le fils du sieur du Pont susnommé eut trois +doits de la main emportez de l'éclat d'un mousquets qui se creva pour +étre trop chargé. Ce qui trouble fort la compagnie laquelle étoit assez +affligée d'ailleurs. Neantmoins on ne laissa de rendre le dernier devoir +aux morts, léquels on enterra au pié de la Croix qu'on avoit là plantée, +comme a été dit. Mais l'insolence de ce peuple barbare fut grande aprés +les meurtres par eux commis, en ce que comme noz gens chantoient sur nos +morts les oraisons & prieres funebres accoutumées en l'Eglise, ces +maraux; id-je, dansoyent & hurloyent loin de là se rejouissans de leur +trahison: & pourtant, quoy qu'ilz fussent grand nombre, ne se +hazardoyent pas de venir attaquer les nôtres, léquels ayans à leur +loisir fait ce que dessus, pource que la mer baissait fore, se +retirerent en la barque, dans laquelle étoit demeuré Champ-doré pour la +garde d'icelle. Mais comme la mer fut basse, & n'y avoit moyen de venir +à terre, cette méchante gent vint derechef au lieu où ils avoient fait +le meurtre; arracherent la Croix, deterrerent l'un des morts, prindrent +sa chemise, & la vétirent, montrans leurs depouilles qu'ils avoient +emportées: & parmi ceci encore tournans le dos à la barque jettoient du +sable à deux mains par entre les fesses en derision, hurlans comme des +loups: ce qui facha merveilleusement les nôtres, léquels ne manquoient +de tirer sur eux leurs pieces de fonte, mais la distance étoit fort +grande, & avoient des-ja cette ruse de se jetter par terre quand ils +voyoient mettre le feu, de sorte qu'on ne sçavoit s'ils avoient été +blessés ou autrement: & fallut par necessité boire ce calice, attendant +la marée, laquelle venue & suffisante pour porter à terre, comme ilz +virent nos gens s'embarquer en la chaloupe, ilz s'enfuirent comme +levriers, se fians en leur agilité. Il y avoit avec les nôtres un +Sagamos nommé _Chkoudun_, duquel nous avons parlé ci devant, lequel +avoit grand déplaisir de tout ceci: & vouloit seul aller combattre cette +multitude, mais on ne le voulut permettre. Et à tant on releva la Croix +avec reverence, & enterra-on de rechef le corps qu'ils avoient déterrés. +Et fut ce port appellé le _Port Fortuné_. + +Le lendemain on mit la voile au vent pour passer outre & découvrir +nouvelles terres: mais on fut contraint par le vent contraire de +relacher & r'entrer dans ledit Port. L'autre lendemain on tenta derechef +d'aller plus loin, mais ce fut en vain, & fallut encores relacher +jusques à ce que le vent fût propre. Durant cette attente les Sauvages +(pensans, je croy que ce ne fût que jeu ce qui s'étoit passé) voulurent +se r'apprivoiser, & demanderent à troquer, faisant semblant que ce +n'étoient pas eux qui avoient fait le mal mais d'autres, qu'ilz +montroient s'en étre allez. Mais ilz n'avoient pas l'avisement de ce qui +est en une fable, que la Cigogne ayant été prise parmi les Grues qui +furent trouvées en dommage, fut punie comme les autres, nonobstant +qu'elle dist que tant s'en fallût qu'elle fit mal qu'elle purgeoit la +terre des serpens qu'elle mangeoit. Le sieur de Poutrincourt donc les +laissa approcher, & fit semblant de vouloir prendre leurs denrées, qui +étoient du petun, quelques chaines, colliers, & brasselets faits de +coquilles de Vignaux (appelés _Esurgni_, au discours du second voyage de +Jacques Quartier) fort estimés entre eux: item de leurs blé, féves, +arcs, fleches, carquois, & autres menues bagatelles. Et comme la societé +fut renouée, ledit sieur commanda à neuf ou dix qu'il avoit avec lui de +mettre les meches de leurs mousquets en façon de laqs, & qu'au signal +qu'il feroit chacun jettât son cordeau sur la téte de celui des Sauvages +qu'ils auroient accosté, & s'en saisist, comme le maitre des hautes +oeuvres fait de sa proye: & pour l'effect de ce, que la moitié s'en +allassent à terre, tandis qu'on les amuserait à troquer dans la +chaloupe. Ce qui fut fait: mais l'execution ne fut pas du tout selon son +desir. Car il pretendoit se servir de ceux que l'on prendroit comme de +forçats au moulin à bras & à couper dus bois. A quoy par trop grande +precipitation on manqua. Neantmoins il y en eut six ou sept charpentés & +taillés en pieces léquels ne peurent point si bien courir dans l'eau +comme en la campagne, & furent attendus au passage par ceux des nôtres +qui étoient demeurés à terre. Le Sauvage _Chkoudun_ mentionné ci-devant, +rapportoit une des tétes de ceux-là, mais par fortune elle tomba dans la +mer, dont il eut tant de regret, qu'il en pleuroit à chaudes larmes. + +Cela fait, le lendemain on s'efforça d'aller plus avant, nonobstant que +le vent ne fût à propos, mais on avança peu, & vit-on tant seulement une +ile à six ou sept lieuës loing, à laquelle il n'y eut moyen de parvenir, +& fut appellée _l'ile Douteuse_. Ce que consideré, & que d'une part on +craignoit manquer de vivres, & d'autres que l'hiver n'empechât la +course; & d'ailleurs encores, qu'il y avoit deux malades, auquels on +n'esperoit point de salut: Conseil pris, fut resolu de retourner au +Port-Royal, étant, outre ce que dessus, encore le sieur de Poutrincourt +en souci pour ceux qu'il avoit laissé. Ainsi on vint pour la troisiéme +fois au Port Fortuné, là où ne fut veu aucun Sauvage. + +Au premier vent propre ledit sieur fit lever l'ancre pour le retour, & +memoratif des dangers passez, fit cingler en pleine mer: ce qui abbregea +sa route. Mais non sans un grand desastre du gouvernail qui fut derechef +rompu de maniere qu'étant à l'abandon des vagues, ils arriverent en fin +au mieux qu'ilz peurent aux iles de _Norembega_, où ilz la racoutrerent. +Et au sortir d'icelles vindrent à _Menane_ ile d'environ six lieuës de +long entre Sainte-Croix, & le Port-Royal, où ils attendirent le vent, +lequel étant venu aucunement à souhait, au partir de là nouveaux +desastres. Car la chaloupe qui étoit attachée à la barque fut poussée +d'un coup de mer rudement, rudement, que de sa pointe elle rompit tout +le derriere d'icelle, où étoit ledit sieur de Poutrincourt, & autres. Et +d'ailleurs n'ayans peu gaigner le passage dudit Port-Royal, la marée +(qui vole en cet endroit) les porta vers le fond de la Baye Françoise, +d'où ilz ne sortirent point à leur aise, & se trouverent en aussi grand +danger qu'ils eussent été oncques auparavant: d'autant que voulans +retourner d'où ils étoient venus ilz se virent portez de la marée & du +vent vers la côte, qui est de hauts rochers & precipices: là où s'ilz +n'eussent doublé une pointe qui les menaçoit de ruine, c'eût été fait +d'eux. Mais en des hautes entreprises Dieu veut éprouver la confiance de +ceus qui combattent pour son nom, & de voir s'ilz ne branleront point: +il les meine jusques à la porte de l'enfer, c'est à dire du sepulchre, & +neantmoins les tient par la main, afin qu'ilz ne tombent dans la fosse, +ainsi qu'il est écrit: _Ce suis-je, ce suis-je moy, & n'y a point de +Dieu avec moy. Je fay mourir, & fay vivre: je navre, & je gueri: & n'y a +personne qui puisse delivrer aucun de ma main._ Ainsi avons-nous dit +quelquefois ci-devant, & veu par effet, que combien qu'en ces +navigations se soient presentez mille dangers, toutefois il ne s'est +jamais perdu un seul homme par mer, jaçoit que de ceux qui vont tant +seulement Pour les Morues, & le traffic des pelleteries, il y en demeure +assez souvent: témoins quatre pécheurs Maloins qui furent engloutis des +eaux étans allés à la pécherie; lors que nous étions sur le retour en +France: Dieu voulant que nous reconoissions tenir ce benefice de lui, & +manifester sa gloire de cette façon, afin que sensiblement on voye que +c'est lui qui est autheur de ces saintes entreprises, léquelles ne se +font par avarice, ni par l'injuste effusion du sang, mais par un zele +d'établir son nom, & sa grandeur parmi les peuples qui ne le conoissent +point. Or aprés tant de faveurs du ciel, c'est à faire à ceux qui les +ont receues à dire comme le Psalmiste-Roy bien aimé de Dieu: + +_Tu m'as tenu la dextre, & ton sage vouloir_ +_M'a seurement guidé, jusqu'à me faire voir_ + _Mainte honorable grace_ + _En cette terre basse._ + +Aprés beaucoup de perils (que je ne veux comparer à ceux d'Ulisse, ni +d'Ænée, pour ne souiller noz voyages saints parmi l'impureté) le sieur +de Poutrincourt arriva au Port-Royal le quatorziéme de Novembre, où nous +le receumes joyeusement & avec une solennité toute nouvelle pardela. Car +sur le point que nous attendions son retour avec grand desir, (& ce +d'autant plus, que si mal lui fût arrivé nous eussions été en danger +d'avoir de la confusion) je m'avisay de representer quelque gaillardise +en allant au-devant de lui, comme nous fimes. Et d'autant que cela fut +en rhimes Françoises faites à la hâte, je l'ay mis avec _Les Muses de la +Nouvelle-France_ souz le tiltre de THEATRE DE NEPTUNE, où je renvoye mon +Lecteur. Au surplus pour honorer davantage le retour de nôtre action, +nous avions mis au dessus de la porte de nôtre Fort les armes de France, +environnées de couronnes de lauriers (dont il y a là grande quantité au +long des rives des bois) avec la devise du Roy, DVO PROTEGIT VNVS. Et au +dessous celles du sieur de Monts avec cette inscription, DABIT DEVS HIS +QVOQVE FINEM: et celle du sieur de Poutrincourt avec cette autre +inscription, INVIA VIRTVTI NVLLA EST VIA, toutes deux aussi ceintes de +chapeaux de lauriers. + + + + +_Etat de semailles: Institution de l'ordre de Bon-temps: Comportement +des Sauvages parmi les François: Etat de l'hiver: Pourquoy en ce temps +pluies & brumes rares: Pourquoy pluies frequentes entre les tropiques: +Neges utiles la terre: Etat de Janvier: Conformité de temps en l'antique +& Nouvelle-France: Pourquoy Printemps tardif: Culture de jardins: +Rapport d'iceux: Moulin à eau: Manne de harens: Preparation pour le +retour: Invention du sieur de Poutrincourt: Admiration des Sauvages: +Nouvelles de France._ + +CHAP. XVI + +APRES la rejouissance publique cessée, le sieur de Poutrincourt eut soin +de voir ses blés, dont il avoit semé la plus grande partie à deux lieuës +loin de nôtre Fort en amont de la riviere de l'Equille, dite du Dauphin: +& l'autre à-l'entour de nôtredit Fort: & trouva les premiers semez bien +avancés, & non les derniers qui avoient eté semez les sixiéme & dixiéme +de Novembre, léquels toutefois ne laisserent de croitre souz la nege +durant l'hiver, comme je l'ay remarqué Ce seroit chose longue de vouloir +minuter tout ce qui se faisoit durand l'hiver entre nous: comme de dire +que ledit sieur fit faire plusieurs fois du charbon, celui de forge +étant failli: qu'il fit ouvrir des chemins parmi les bois: que nous +allions à travers les forets souz la guide du Kadran, & autres choses +selon les occurrences. Mais je diray que pour nous tenir joyeusement & +nettement, quant aux vivres, fut établi un Ordre en la Table dudit sieur +de Poutrincourt, qui fut nommé L'ORDRE DE BON-TEMPS, mis premierement en +avant par Champlein, suivant lequel ceux d'icelle table étoient +Maitres-d'hotel chacun à son tour, qui étoit en quinze jours une fois. +Or avoit-il le soin de faire que nous fussions bien & honorablement +traités. Ce qui fut si bien observé, que (quoy que les gourmans de deça +nous disent souvent que là nous n'avions point la rue aux Ours de Paris) +nous y avons fait ordinairement aussi bonne chere que nous sçaurions +fair en cette rue aux Ours, & à moins de frais. Car il n'y avoit celui +qui deux jours devant que son tour vint ne fût soigneus d'aller à la +chasse, ou la pecherie, & n'apportat quelque chose de rare, outre ce qui +étoit de nôtre ordinaire. Si bien que jamais au déjeuner nous n'avons +manqué de saupiquets de chair ou de poissons: & au repas du midi & du +soir encor moins: car c'étoit le grand festin, là où l'Architriclin, ou +Maitre-d'hotel (que les Sauvages appellent _Atoctegie_) ayant fait +preparer toutes choses au cuisinier, marchoit la serviete sur l'épaule, +le baton d'office en main, le collier de l'Ordre au col, & tous ceux +d'icelui Ordre aprés lui portans chacun son plat. Le méme étoit au +dessert, non toutefois avec tant de suite. Et au soir avant rendre +graces à Dieu, il resignoit le collier de l'Ordre avec un verre de vin à +son successeur en la charge, & buvoient l'un à l'autre. J'ay dit +ci-devant que nous avions du gibier abondamment, Canars, Outardes, Oyes +grises & blanches, perdris, alouettes, & autres oiseaux: Plus des chairs +d'Ellans, de Caribous, de Castors, de Loutres, d'Ours, de Lapins, de +Chats-Sauvages, ou Leopars, de _Nibachés_, & autres telles que les +Sauvages prenoient, dont nous faisions chose qui valoit bien ce qui est +en la rotisserie de la rue aux Ours: & plus encor: car entre toutes les +viandes il n'y a rien de si tendre que la chair d'Ellan (dont nous +faisions aussi de bonne patisserie) ni de si delicieux que la queue du +Castor. Mais nous avons eu quelquefois demie douzaine d'Eturgeons tout à +coup que les Sauvages nous ont apportez, déquels nous prenions une +partie en payant, & le reste on leur permettoit vendre publiquement & +troquer contre du pain, dont nôtre peuple abondoit, & quant à la viande +ordinaire portée de France cela étoit distribué egalement autant au plus +petit qu'au plus grand. Et ainsi étoit du vin, comme a été dit. + +En telles actions nous avions toujours vint ou trente Sauvages, hommes, +femmes, filles, & enfans, qui nous regardoient officier. On leur +baillait du pain gratuitement comme on feroit à des pauvres. Mais quant +au _Sagamos Membertou_, & autres _Sagamos_ (quand il en arrivoit +quelqu'un) ils étoient à la table mangeans & buvans comme nous: & avions +plaisir de les voir, comme au contraire leur absence nos étoit triste: +ainsi qu'il arriva trois ou quatre fois que tous s'en allerent és +endroits où ilz sçavoient y avoir de la chasse, & emmenerent un des +nôtres lequel véquit quelques Six semaines comme eux sans sel, sans +pain, & sans vin, couché à terre sur des peaus, & en temps de neges. Au +surplus ils avoient soin de lui (comme d'autres qui sont souvent allés +avec eux plus que d'eux-mémes), disans que s'ils mouroient on leur +imposeroit qu'ilz les auroient tués: & par ce se conoit que nous +n'étions comme degradés en une ile ainsi que le sieur de Villegagnon au +Bresil. Car ce peuple aime les François, & en un besoin s'armeront tous +pour les soutenir. + +Or, pour ne nous égarer, tels regimes dont nous avons parlé, nous +servoient de preservatifs contre la maladie du païs. Et toutefois il +nous en deceda quatre en Fevrier & Mars de ceux qui étoient ou chagrins, +ou paresseux: & me souvient de remarquer que tous ils avoient leurs +chambres du côté d'Oest, & regardant sur l'étendue du Port, qui est de +quatre lieuës préque en ovale. D'ailleurs ils étoient mal couchés, comme +tous. Car les maladies precedentes, & le depart du Sieur du Pont en la +façon que nous avons dit, avoient fait que l'on avoit jetté dehors les +matelats, & étoient pourris, & ceux qui s'en allerent avec ledit sieur +du Pont emporterent ce qui restoit de draps de licts disans qu'ils +étoient à eus. De maniere que quelques uns des nôtres eurent le mal de +bouche, & l'enflure de jambes, à la façon des phthisiques: qui est la +maladie que Dieu envoya à son peuple au desert en punition de ce qu'ilz +s'étoient voulu engraisser de chair, ne se contentans de ce que le +desert leur fournissoit par la volonté divine. + +Nous eumes beau temps préque tout l'hiver. Car les pluies, ni les +brumes, n'y sont si frequentes qu'ici, soit en lamer, soit en la terre: +& ce pour autant que les rayons du soleil en cette saison n'ont pas la +force d'élever les vapeurs d'ici bas, mémement en un païs tout forétier. +Mais en Eté cela se fait sur tous les deux, lors que leur force est +augmentée, 7 se resoudent ces vapeurs subitement ou tardivement selon +qu'on approche de la ligne æquinoctiale. Car nous voyons qu'entre les +deux tropiques les pluies sont abondantes en mer & en terre, & +specialement au Peru, & en Mexique plus qu'en l'Afrique, pource que le +soleil par un si long espace de mer ayant humé beaucoup d'humidités de +tout l'Ocean, il les resout en un moment par la grande force de sa +chaleur, là où vers la Terre-neuve ces vapeurs s'entretiennent long +temps en l'air devant que se condenser en pluie, ou étre dissipées: ce +qui est en Eté (comme nous avons dit) & non en hiver: & en la mer plus +qu'en la terre. Car en la terre les brouillas du matin servent de +rousée, & tombent sur les huit heures: & en la mer ilz durent deux, +trois, & huit jours, comme nous avons souvent experimenté. + +Or puis que nous sommes sur l'hiver disons que les pluies en tel temps +étans rares par-dela aussi y fait-il beau soleil aprés que la nege est +tombée, laquelle nous avons eue sept ou huit fois, mais elle se fondoit +facilement és lieux découverts, & la plus constante a été en Février. +Quoy que ce soit, la nege moderée est fort utile aux fruits de la terre, +pour les conserver contre la gelée, & leur servir comme d'une robbe +fourrée. Ce que Dieu fait par une admirable providence, pour ne ruiner +les hommes, & comme dit le Psalmiste. + +_Il donne la nege chenue_ +_Comme laine à tas blanchissant,_ +_Et comme la cendre menue_ +_Repand les frimas brouissans._ + +Et comme le ciel n'est gueres souvent couvert de nuées vers la +Terre-neuve en temps d'hiver, aussi y a il des gelées matinales, +léquelles se renforcent sur la fin de Janvier, en Février, & au +commencement de Mars: car jusques audit temps de Janvier nous y avons +toujours été en pourpoint: & me souvient que le quatorziéme de ce mois +par un Dimanche aprés midi nous nous rejouissions chantans Musique sur +la riviere de l'Equille: & qu'en ce méme mois nous allames voir les blez +à deux lieuës de nôtre Fort, & dinames joyeusement au soleil. Je ne +voudroy toutefois dire que toutes les années fussent semblables à +celle-ci. Car comme cet hiver là fut semblablement doux pardeçà, le +dernier hiver de l'an mil six cens sept, le plus rigoureux qu'on vit +jamais, a aussi été de méme par-delà, en sorte que beaucoup de Sauvages +sont morts par la rigueur du temps ainsi qu'en France beaucoup de +pauvres, & de voyagers. Mais je diray que l'année de devant que nous +fussions en la Nouvelle-France, l'hiver n'avoit point eté rude, ainsi +que m'ont testifié ceux qui y avoient demeuré avant nous. + +Voila ce qui regarde la saison de l'hiver. Mais je ne suis point encore +bien satisfait en la recherche de la cause pourquoy en méme parallele la +saison est par-dela plus tardive d'un mois qu'ici, & n'apparoissent les +fueilles aux arbres que sur le declin du mois de May: si ce n'est que +nous disions que l'epesseur des bois & grandeur des foréts empéche le +soleil d'échauffer la terre: item que le païs où nous étions est voisin +de la mer, & plus sujet au froid comme participant du Perou païs +semblablement froid à l'égard de l'Afrique; & d'ailleurs que cette terre +n'ayant jamais été cultivée, est plus condense, & ne peuvent les arbres +& plantes aisément tirer le suc de leur mere. En recompense dequoy aussi +l'hiver y est plus tardif, comme nous avons n'agueres dit. + +Les froidures étans passées, sur la fin de Mars tous les volontaires +d'entre nous se mirent à l'envi l'un de l'autre à cultiver la terre, & +faire des jardins pour y semer, & en recueillir des fruits. Ce qui vint +bien à propos. Car nous fumes fort incommodez l'hiver faute d'herbes de +jardins. Quand chacun eut fait ses semailles, c'étoit un merveilleux +plaisir de les voir croitre & profiter chacun jour, & encore plus grand +contentement d'en user si abondamment que nous fimes: si bien que ce +commencement de bonne esperance nous faisoit préque oublier nôtre païs +originaire, & principalement quand le poisson commença à rechercher +l'eau douce & venir à foison dans noz ruisseaux, tant que nous n'en +sçavions que faire. Ce que quant je considere, je ne me sçaurois assés +étonner comme il est possible que ceux qui ont eté en la Floride ayent +souffert de si grandes famines, veu la temperature de l'air qui est +préque sans hiver, & que leur famine vint és mois d'Avril, May, Juin, +auquels ilz ne devoient manquer de poissons. + +Tandis que les uns travailloient à la terre, le sieur de Poutrincourt +fit preparer quelques batimens pour loger ceux qu'il esperoit nous +devoir succeder. En considerant combien le moulin à bras apportoit de +travail, il fit faire un moulin à eau, qui fut fort admiré des Sauvages. +Aussi est-ce une invention qui n'est pas venue és esprits des hommes dés +les premiers siecles. Depuis cela nos ouvriers eurent beaucoup de repos: +car ilz ne faisoient préque rien pour la pluspart. Mais je puis dire que +ce moulin nous fournissoit de Harens trois fois plus qu'il ne nous en +eût fallu pour vivre, à la diligence de noz Meuniers: car la mer étant +haute venoit jusqu'au moulin, au moyen dequoy le haren allant s'égayer +par deux heures en l'eau douce, étoit pris de bonne guerre au retour. Le +sieur de Poutrincourt en fit saller deux bariques, & une barique de +Sardines pour en faire montre en France. + +Parmi toutes ces choses ledit sieur de Poutrincourt ne laissoit de +penser au retour. Ce qui étoit un fait d'homme sage. Car il ne se faut +jamais tant fier aux promesses des hommes que l'on ne considere qu'il y +arrive bien souvent beaucoup de desastre en peu d'heure. Et partant dés +le mois d'Avril il fit accommoder deux barques, une grande, & une +petite, pour venir chercher les navires de France vers _Campseau_, ou la +Terre-neuve, cas avenant que n'eussions point de secours. Mais la +charpenterie faite, un seul mal nous pouvoit arréter, c'est que nous +n'avions point de bray pour calfester noz vaisseaux. Cela (qui étoit la +chose principale) avoit eté oublié au partir de la Rochelle. En ceste +necessité importante, ledit sieur de Poutrincourt s'avisa de recuillir +par les bois quantité de gommes de sapins. Ce qu'il fit avec beaucoup de +travail, y allant lui-méme avec un garson ou deux le plus souvent: si +bien qu'en fin il eut quelques cent litres. Or apres ces fatigues ce ne +fut encore tout. Car il falloit fondre & purifier cela, qui étoit un +point necessaire, & inconu à nôtre Maitre de marine, Champ-doré, & à ses +matelots, d'autant que le bray que nous avons vient de Norwege, Suede, & +Danzic. Neantmoins ledit sieur de Poutrincourt inventa le moyen de tirer +la quintessence de ces gommes & écorces de sapins: & fit faire quantité +de briques, déquelles il façonna un fourneau tout à jour, dans lequel il +mit une alembic fait de plusieurs chaudrons enchassez l'un dans l'autre, +lequel il emplissoit de ces gommes & écorces: puis étant bien couvert on +mettait le feu tout à l'entour, par la violence duquel fondoit la gomme +enclose dans ledit alembic, tomboit par embas dans un bassin. Mais il ne +falloit pas dormir à l'entour, d'autant que le feu prenant à la matiere +tout étoit perdu. Cela étoit admirable pour un personage qui n'en avoit +jamais veu faire: dont les Sauvages étonnés disoient en mots empruntez +des Basques _Endia chavé Normandia_, c'est à dire, que les Normans +sçavent beaucoup de choses. Or appellent-ils tous les François Normans +(exceptez les Basques) par ce que la pluspart des pécheurs qui vont aux +Morues sont de cette nation. Ce remede nous vint bien à point: car ceux +qui nous vindrent querir étoient tombez en méme faute que nous. + +Or comme celui qui est en attente n'a point de bien ni de repos jusques +à ce qu'il tienne ce qu'il desire: Ainsi en cette saison noz gens +jettoient souvent l'oeil sur la grande étendue du Port Royal pour voir +s'ilz découvriroient point quelque vaisseau arriver. En quoy ils furent +plusieurs fois trompez, se figurans tantot avoir ouï un coup de canon, +tantot appercevoir les voiles d'un vaisseau: & prenans bien souvent les +chaloupes des Sauvages qui nous venoient voir pour les chaloupes +Françoises. Car alors grande quantité de Sauvages s'assemblerent au +passage dudit Port pour aller à la guerre contre les Armouchiquois, +comme nous dirons au livre suivant. En fin on cria tant Noé qu'il vint, +& eumes nouvelles de France le jour de l'Ascension avant midi. + +[Illustration] + + + + +_Arrivée des François: Societé du sieur de Monts rompue, & pourquoy: +Avarice de ceux qui volent les morts: Feux de joye pour la naissance de +Monseigneur d'Orleans: Partement des Sauvages pour aller à la guerre: +Sagamos Membertou: Voyages sur la côte de la Baye Françoise: Trafic +sordide: Ville_ d'Ouigoudi: _Sauvages comme font de grands voyages: +Mauvaise intention d'iceux: Mine d'acier: Voix de Loups-marins: Etat de +l'ile Sainte-Croix: Erreur de Champlein: Amour des Sauvages envers leurs +enfans: Retour au Port Royal._ + +CHAP. XVII + +LE Soleil commençoit à échauffer la terre, &oeillader sa maitresse d'un +regard amoureux, quand le _Sagamos Membertou_ (apres noz prieres +solennellement faites & Dieu, & le desjeuner distribué au peuple selon +la coutume) nous vint avertir qu'il avoit veu une voile sur le lac, +c'est à dire dans le port, que venoit vers notre Fort. A cette joyeuse +nouvelle chacun va voir, mais encore ne se trouvoit-il persone qui si +bonne veuë qu lui' quoy qu'il soit âgé de plus de cent ans. Neantmoins +on découvrit bientôt ce qui en étoit. Le sieur de Poutrincourt fit en +diligence appreter la petite barque pour aller reconoitre. Champ-doré & +Daniel Hay y allerent & par le signal qu'ils nous donnerent étans +certains que c'étoient amis, incontinent fimes charger quatre canons, & +une douzaine de fauconneaux, pour saluer ceux qui nous venoient voir de +si loin. Eux de leur part ne manquerent à commencer la féte, & décharger +leurs pieces, auquels fut rendu le reciproque avec usure. C'étoit tant +seulement une petite barque marchant souz la charge d'un jeune homme de +saint-Malo nommé Chevalier, lequel arrivé au Fort bailla ses lettres au +sieur de Poutrincourt, léquelles furent leuës publiquement. On lui +mandoit que pour ayder à sauver les frais du voyage, le navire (qui +étoit encor le JONAS) s'arreteroit au port de _Campseau_ pour y faire +pecherie de Morue, les marchans associez du sieur de Monts ne sachans +pas qu'il y eût pecherie plus loin que ce lieu: toutefois que s'il étoit +necessaire il fit venir ledit navire au Port Royal. Au reste, que la +societé étoit rompue, d'autant que contre l'honneteté & devoir les +Holandois (qui ont tant d'obligation à la France) conduits par un +traitre François nommé La Jeunesse, avoient l'an precedent enlevé les +Castors & autres pelleteries de la grande riviere de _Canada_: chose qui +tournoit au grand detritement de la societé, laquelle partant ne pouvoit +plus fournir aux frais de l'habitation de dela, comme elle avoit fait +par le passé. Joint qu'au Conseil du Roy (pour ruiner cet affaire) on +avoit nouvellement revoqué le privilege octroyé pour dix ans au sieur de +Monts, pour la traicte des Castors, chose que l'on n'eût jamais esperé. +Et pour cette cause n'envoyoient personne pour demeurer là apres nous. +Si nous eumes aussi une grande tristesse de voir une si belle & si +sainte entreprise rompuë: que tant de travaux & de perils passez ne +servissent de rien: & que l'esperance de planter là le nom de Dieu, & la +Foy Catholique s'en allât evanouie. Neantmoins apres que le sieur de +Poutrincourt eut long temps songé sur ceci, il dit que quant il y +devroit venir tout seul avec sa famille il ne quitteroit point la +partie. + +Ce nous estoit, di-je, grand deuil d'abandonner ainsi une terre qui nous +avoit produit de si beaux blez, & tant de beaux ornemens de jardins. +Tout ce qu'on avoit peu faire jusques là ç'avoit été de trouver lieu +propre à faire une demeure arretée, & une terre qui fût de bon rapport. +Et cela étant fait, de quitter l'entreprise, c'étoit bien manquer de +courage. Car passée une autre année il ne falloit plus entretenir +d'habitation. La terre étoit suffisante de rendre les necessitez de la +vie. C'est le sujet de la douleur qui poignoit ceux qui étoient amateur +de voir la Religion Chrétienne établie en ce païs là. Mais d'ailleurs le +sieur de Monts, & ses associés étant en perte, & n'ayans point +d'avancement du Roy, c'étoit chose qu'ilz ne pouvoient faire sans +beaucoup de difficulté, que d'entretenir une habitation pardela. + +Voila les effects de l'envie, qui ne s'est pas glissée seulement és +coeurs des Hollandois pour ruiner une si sainte entreprise, mais aussi +des nôtres propres, tant s'est montrée grande & insatiable l'avarice des +Marchans qui n'avoient part à l'association du sieur de Monts. Et sur ce +je diray l'abondant, que de ceux qui nous sont venu querir en ce païs là +il y en a eu qui ont osé méchamment aller dépouiller les morts,& voler +les Castors que ces pauvres peuples mettent pour le dernier bien-fait +sur ceux qu'ils enterrent, ainsi que nous dirons plus amplement au +dernier livre. Chose qui rend le nom François odieux & digne de mépris +parmi eux, qui n'ont rien de semblable, ains le coeur vrayement noble & +genereux, ayans rien de particulier ains toutes choses communes, & qui +font ordinairement des presens (& ce fort liberalement, selon leur +moyen) à ceux qu'ils aiment & honorent. Et outre ce mal, est arrivé que +les Sauvages, lors que nous étions à _Campseau_, tuerent celui qui avoit +montré à noz gens les sepulcres de leurs morts. Je n'ay que faire +d'alleguer ici ce que récite Herodote de la vilenie du Roy Darius, +lequel pensant avoir trouvé la mere au nid (comme on dit) c'est à dire +des grands thresors au tombeau de Semiramis Royne des Babyloniens, eut +un pié de nez, ayant au dedans trouvé un écriteau contraire au premier, +tensoit aigrement de son avarice & méchanceté. + +Revenons à noz tristes nouvelles & aux regrets sur icelles. Le sieur de +Poutrincourt ayant fait proposer à quelques uns de nôtre compagnie s'ilz +vouloient là demeurer pour un an, il s'en presenta huit, bons +compagnons, auquels on promettoit chacun une barique de vin, de celui +qui nous restoit, & du blé suffisamment pour une année: mais ilz +demanderent si hauts gages qu'il ne peût pas s'accomoder avec eux. Ainsi +se fallut resoudre au retour. Le jour declinant nous fimes les feuz de +joye de la naissance de Monseigneur le Duc d'Orleans, & recommençames à +faire bourdonner les canons & fauconneaux, accompagnez de force +mousquetades, le tout aprés avoir sur ce sujet chanté le _Te Deum_. + +Ledit Chevalier apporteur de nouvelles avoit en charge de Capitaine au +navire qui étoit demeuré à _Campseau_, & en cette qualité on lui avoit +baillé pour nous amener six moutons, vint-quatre poules, une livre de +poivre, vint livres de ris, autant de raisins & de pruneaux, un millier +d'amandes, une livre de muscades, un quarteron de canelle, demi livre de +giroffles, deux livres d'ecorces de citrons, deux douzaines de citrons, +autant d'orenges, un jambon de Maience, & six autres jambons, une +barique de vin de Gascogne, & autant de vin d'Hespagne, une barique de +boeuf salé, quatre pots & demie d'huile d'olive, une jarre d'olives, un +baril de vinaigre, & deux pains de sucre: Mais tout cela fut perdu par +les chemins par fortune de gueule, & n'en vimes pas grand cas: +neantmoins j'ay mis ici ces denrées afin que ceux qui voudront aller sur +mer s'en pourvoient. Quant aux poules & moutons on nous dit qu'ils +étoient morts durant le voyage: ce que nous crumes facilement mais nous +desirions au moins qu'on nous en eût apporté les os. On nous dit encore +pour plus ample resolution, que l'on pensoit que nous fussions tous +morts. Voila sur quoy fut fondée la mangeaille. Nous ne laissames +toutefois de faire bonne chere audit Chevalier & aux siens, qui +n'étoient pas petit nombre, ni buveurs semblables à feu Monsieur le +Marquis de Pisani. Occasion qu'ilz ne se deplaisoient point avec nous: +car il n'y avoit que du cidre bien arrousé d'eau dans le navire où ils +étoient venus pour la portion ordinaire. Mais quant audit Chevalier, dés +le premier jour il parla du retour. Le sieur de Poutrincourt le tint +quelque huit jours en esperance: au bout déquels voulant s'en aller, +ledit sieur mit des gens dans sa barque, & le retint sur quelque rapport +que ledit Chevalier avoit dit qu'étant à _Campseau_ il mettroit le +navire à la voile, & nous lairroit là. + +A la quinzaine ledit sieur envoya une barque audit _Campseau_ chargée +d'une partie de nos ouvriers, pour commencer à detrapper la maison. + +Au commencement de Juin les sauvages en nombre d'environ quatre cens +partirent de la cabanne que le _Sagamos Membertou_ avoit façonnée de +nouveau en forme de ville environnée de hautes pallissades, pour aller à +la guerre contre les Armouchiquois, qui fut à _Chouakoet_, à environ +quatre-vints lieuës loin du Port Royal, d'où ilz retournerent +victorieux, par les stratagemes que je diray en la description que j'ay +faite de cette guerre en vers François. Les Sauvages furent prés de deux +mois à s'assembler là. _Membertou_ le grand _Sagamos_ les avoit fait +avertir durant & avant l'hiver, leur ayant envoyé des hommes exprés, qui +étoient ses deux fils _Actaudin & Actaudinech_, pour leur donner là le +Rendez-vous. Ce _Sagamos_ est homme des-ja fort vieil, & a veu le +Capitaine Jacques Quartier en ce païs là auquel temps il étoit des-ja +marié, & avoit enfans, & neantmoins ne paroit point avoir plus de +cinquante ans. Il a eté fort grand guerrier & sanguinaire en son jeune +âge & durant sa vie. C'est pourquoy on dit qu'il a beaucoup d'ennemis, & +est bien aise de se tenir aupres des François pour vivre en seureté. +Durant cette assemblée il fallut lui faire des presens & dons de blé, & +féves, méme de quelque baril de vin, pour fétoyer ses amis. Car il +remontroit au sieur de Poutrincourt: «Je suis le _Sagamos_ de ce païs +ici, j'ay le bruit d'étre ton ami, & de tous les Normans (car ainsi +appellent-ils les François, ainsi que j'ay dit) & que vous faites cas de +moy: ce me seroit un reproche si je ne montrois les effects de telle +chose.» Et neantmoins soit par envie ou autrement, un autre _Sagamos_ +nommé _Chkoudun_, lequel est bon ami des François nous fit rapport que +_Membertou_ machinoit quelque chose contre nous, & avoit harangué sur ce +sujet. Ce qu'entendu par le sieur de Poutrincourt, soudain il l'envoya +querir pour l'étonner,& voir s'il obeiroit. Au premier mandement, il +vint seul avec noz gens, & ne fit aucun refus. Occasion qu'on le laissa +retourner en paix apres avoir receu bon traitement, & quelque bouteille +de vin, lequel il aime parce (dit-il) que quand il en a beu il dort +bien, et n'a plus de soin, ni d'apprehension. Ce _Membertou_ nous dit au +commencement que nous vimmes là qu'il vouloit faire un present au Roy de +sa mine de cuivre, par ce qu'il voyoit que nous faisions cas des +metaux,& qu'il faut que les _Sagamos_ soient honétes & liberaux les uns +envers les autres. Car lui étant _Sagamos_ il s'estime pareil au Roy, & +à tous ses Lieutenans: & disoit souvent au sieur de Poutrincourt qu'il +lui étoit grand ami, frere compagnon, & égal, montrant cette égalité par +la jonction des deux doits de la main que l'on appelle _index_ ou le +doit demonstratif. Or jaçoit que le present qu'il vouloit faire à sa +Majesté fût chose dont elle ne se soucie, neantmoins cela lui partoit de +bon courage, lequel doit étre prisé comme si la chose étoit plus grande, +ainsi que fit ce Roy des Perses qui receut d'aussi bonne volonté une +pleine main d'eau d'un païsan comme les plus grands presens qu'on lui +avoit fait. Car si _Membertou_ eût eu davantage il l'eût offert +liberalement. + +Le sieur de Poutrincourt n'ayant point envie de partir delà qu'il n'eût +veu l'issue de son attente, c'est à dire la maturité des blés, il +delibera apres que les Sauvages furent allés à la guerre, de faire +voyages le long de la côte. Et pource que Chevalier desiroit amasser +quelques Castors, il envoya dans une petite barque à la riviere +Saint-Jean, dite par les Sauvages _Oigoudi_, & l'ile Sainte-Croix: & lui +Poutrincourt s'en alla dans une chaloupe à ladite mine de cuivre. Je fus +du voyage dudit Chevalier: & traversames la Bay Françoise pour aller à +ladite riviere: là où sitôt que fumes arrivez nous fut apportée demie +douzaine de Saumons frechement pris: & y sejournames quatre jours, +pendant léquels nous allames és cabanes du Sagamos _Chkoudun_, là où nos +vimes quelques quatre-vints ou cent Sauvages tout nuds, hors-mis le +brayet, qui faisoient Tabagie des farines que ledit Chevalier avoit +troqué contre leurs vieilles pannes pleines de pous (car ilz ne lui +baillerent que ce qu'ilz ne vouloient point.) Ainsi fit-il là un trafic +sordide que je prise peu. Mais il peut dire que l'odeur du lucre est +suave & douce de quelque chose que ce soit, & ne dedaignoit pas +l'Empereur Vespasien de recevoir par sa main le tribut qui lui venoit +des pissotieres de Rome. + +Etans parmi ces Sauvages le _Sagamos Chkoudun_ nous voulut donner le +plaisir de voir l'ordre & geste qu'ilz tiennent allans à la guerre, & +les fit tous passer devant nous, ce que je reserve à dire au dernier +livre. La ville d'_Ouigoudi_ (ainsi j'appelle la demeure dudit +_Chkoudun)_ étoit un grand enclos sur un tertre fermé de hauts & menus +arbres attachez l'un contre l'autre, & au dedans plusieurs cabannes +grandes & petites, l'une déquelles étoit aussi grande qu'une halle, où +se retiroient beaucoup de menages: & quant à celle où ilz faisoient la +Tabagie elle étoit un peu moindre. Une bonne partie dédits sauvages +étoient de _Gachepé_ qui est le commencement de la grande riviere de +_Canada_, & nous disent que de leur demeure ils venoient là en six +jours, dont je fus fort étonné, veu la distance qu'il y a par mer: mais +il abbregent fort leurs chemins, & font des grans voyages par le moyen +des lacs & rivieres, au bout déquelles quant ils sont parvenus, en +portant leurs canots trois ou quatre lieuës ils gaignent d'autres +rivieres qui ont un contraire cours. Tous ces Sauvages étoient là venus +pour aller à la guerre avec _Membertou_ contre les Armouchiquois. + +Or d'autant que j'ay parlé de cette riviere _d'Ouigoudi_ au voyage du +sieur de Monts, je n'en diray ici autre chose. Quand nous retournames à +nôtre barque qui étoit à demie lieuë de là à l'entrée du Port à l'abri +d'une chaussée que la mer y a fait, noz gens & (particulierement +Champ-doré, qui nous conduisoit) étoient en peine de nous, & ayans veu +de loin les Sauvages en armes pensoient que c'étoit pour nous mal faire; +ce qui eût eté aisé, pource que nous n'étions que deux: Et pour ainsi +furent bien aises de nôtre retour. Apres que le lendemain vint le Devin +du quartier crier comme un desesperé à-l'endroit de nôtre barque. Ne +sachans ce qu'il vouloit dire on l'envoya querir dans un petit bateau, & +nous vint haranguer, & dire que les Armouchiquois étoient dans les bois, +& les venoient attaquer, & qu'ils avoient tué de leurs gens qui étoient +à la chasse: & partant que nous descendissions à terre pour les +assister. Ayans ouï ce discours qui ne tendoit à rien de bon selon nôtre +jugement, nous lui dimes que noz journées étoient limitées, & noz vivres +aussi, & qu'il nous convenoit de gaigner païs. Se voyant éconduit il dit +que devant qu'il fût deux ans il faudroit qu'ilz tuassent tous les +Normans, ou que les Normans les tuassent. Nous nous mocquames de lui, & +lui dimes que nous allions mettre nôtre barque devant leur Fort pour les +aller tous saccages. Mais nous ne le fimes pas. Car nous partimes ce +jour là: & ayans vent contraire, nous nous mimes à l'abri d'une petite +ile, où nous fumes deux jours: pendant léquels l'un alloit tirer aux +Canars pour la provision: l'autre faisoit la cuisine: Champ-doré & moy +allions le long des rochers avec marteaux & ciseaux cherchans s'il y +auroit point quelques mines. Ce que faisans nous trouvames de l'acier en +quantité entre les roches, dont nous fimes provision pour en faire +montre au sieur de Poutrincourt. + +De là nous allames en trois journées à l'ile Sainte-Croix étans souvent +contrariez des vents. Et pource que nous avions mauvaise conjecture sur +les Sauvages que nous avions veu en grand nombre à la riviere de +Saint-Jean, & que la troupe partie du Port Royal étoit encore à _Menane_ +(ile entre ledit Port Royal & sainte-Croix) déquelz nous ne voulions pas +fier, nous faisions bon guet la nuit: pendant lequel nous oyions souvent +les voix des Loups-marins, qui ressembloient préque celles des +Chat-huans: Chose contraire à l'opinion de ceux qui ont dit & écrit que +les poissons n'ont point de voix. + +Arrivez que fumes en ladite ile de Sainte-Croix, nous y trouvames les +batimens y laissez tout entiers, fors que le magazin étoit découvert +d'un côté. Nous y trouvames encore du vin d'Hespagne au fond d'un mui, +duquel nous beumes & n'étoit guere gaté. Quand aux jardins nous y +trouvames des choux, ozeilles, & laictues, dont nous fimes cuisine. Nous +y fimes aussi de bons patez de tourtres qui sont là frequentes dans les +bois. Mais les herbes y sont si hautes, qu'on ne pouvoit les trouver +quand elles étoient tuées & tombées à terre. La cour y étoit pleine de +tonneaux entiers, léquels quelques matelots mal disciplinez brulerent +pour leur plaisir, dont j'eu horreur quand je le vi, & jugeay mieux que +devant que les Sauvages étoient (du moins civilement) plus humains & +plus gens de bien que beaucoup de ceux qui portent le nom de Chrétien, +ayans depuis trois ans pardonné à ce lieu, auquel ilz n'avoient +seulement pris un morceau de bois, ni de sel qui y étoit en grande +quantité dur comme roche. + +Je ne sçay à quel propos Champlein en la relation de ses voyages +imprimée l'an mille six cens treize, s'amuse à écrire que je n'ay point +eté plus loin que Sainte-Croix, veu que je ne di pas le contraire. Mais +il est peu memoratif de ce qu'il fait, disant là méme (pag. 151) que +dudit Sainte-Croix au port Royal, n'y a que quatorze lieuës, & en la pa. +95, il avoit dit qu'il y en 25. Et si on regarde sa charte geographique +il s'en trouvera pour le moins quarante. + +Au partir de là nous vimmes mouiller l'ancre parmi un grand nombre +d'iles confuses, où nous ouïmes quelques Sauvages, & criames pour les +faire venir. Ilz nous r'envoyerent le méme cri. A quoy un des nôtres +repliqua _Ouen Kirau_, c'est à dire, qui étes-vous? Ilz ne voulurent se +declarer. Mais le lendemain _Oagimont_ Sagamos de cette riviere nous +vint trouver, & conumes que c'étoit lui que nous avions ouï. Il se +disposoit à suivre _Membertou_ & sa troupe à la guerre, en laquelle il +fut griévement blessé, comme j'ay dit en mes vers sur ce sujet. Ce +_Oagimont_ a une fille âgée d'environ onze ans bien agreable, laquelle +le sieur de Poutrincourt desiroit avoir, & la lui a plusieurs fois +demandée pour la bailler à la Roye, lui promettant que jamais il +n'auroit faute de blé, ni d'autre chose: mais onques il ne s'y est voulu +accorder. + +Etant entré en nôtre barque, il nous accompagna jusques à la pleine mer, +là où il se mien en sa chaloupe pour s'en retourner, & de nôtre part +tendimes au Port Royal, à l'entrée duquel nos arrivames avant le jour, +mais fumes devant nôtre Fort injustement sur le point que le belle +Aurore commençoit à montrer sa face vermeille sur le sommet des côtaux +chevelus. Le monde étoit encore endormi, & n'y en eut qu'un qui se leva +au continuel abbayement des chiens; mais nous fimes bien reveiller le +reste à force de mousquetades,& d'éclats de trompettes. Le sieur +Poutrincourt étoit arrivé le jour de devans de son voyage des mines, où +nous avons dit qu'il devoit aller: & l'autre jour precedant étoit arrivé +la barque qui avoit porté partie de nos ouvriers à _Campseau_. Si bien +que tout assemblé il ne restoit plus que de preparer les choses +necessaires à notre embarquement. Et en cette affaire nous vint bien à +point le moulin à eau. Car autrement il n'y eût eu aucun moyen de +preparer assez de farines pour le voyage. Mais en fin nous eumes de +reste, que l'on bailla aux Sauvages pour se souvenir de nous. + +[Illustration] + + + + +_Port de Campseau: Partement du Port Royal: Bruines de huit jours: +Arc-en-ciel paroissant dans l'eau: Port Savalet: Culture de la terre +exercice honorable: Regrets des Sauvages au partir du sieur de +Poutrincourt: Retour en France: Voyage au Mont Saint-Michel; Fruits de +la Nouvelle-France presentez au Roy: Voyage en la Nouvelle-France depuis +le retour dudit sieur de Poutrincourt: Lettre missive dudit sieur au +Sainct Pere à Rome._ + +CHAP. XVIII + +SUR le point qu'il falut dire Adieu au Port Royal le sieur de +Poutrincourt envoya son peuple les uns apres les autres trouver le +navire à _Campseau_, qui est un Port entre sept ou huit iles où les +navires peuvent étre à l'abris des vents: & là y a une baye profonde de +plus de dix lieuës, & large de trois: ledit lieu distant dudit Port +Royal de plus de cent cinquante lieuës. Nous avions une grande barque, +Deux petites & une chaloupe. Dans l'une des petites barques on mit +quelques gens que l'on envoya devant. Et le trentiéme de Juillet +partirent les deux autres. J'étois dans la grande conduite par +Champ-doré. Mais le sieur de Poutrincourt voulant voir une fin de noz +blés semez, attendit la maturité d'iceux, & demeura encore onze jours +apres nous. Cependant nôtre premiere journée ayant été au Passage du +Port-Royal, le lendemain les brumes vindrent s'étendre sur la mer, qui +nous tindrent huit jours entiers, durant léquels c'est tout ce que nous +sceumes faire que de gaigner le cap de Sable, lequel ne vimes point. + +En ces obscuritez Cymmeriennes ayans un jour ancré en mer à-cause de la +nuit, nôtre ancre ruza tellement qu'au matin la marée nous avoit porté +parmi des iles, & m'étonne que ne nous perdimes au choc de quelque +rocher. Au reste pour le vivre le poisson ne nous manquoit point. Car en +une demie heure nus pouvions prendre des Morues pour quinze jours, & des +plus belles & grasses que j'aye jamais veu, icelles de couleur de +carpes: ce que je n'ay oncques apperceu qu'en cet environ dudit cap de +Sable: lequel aprés avoir passé la marée (qui vole en cet endroit) nous +porta en peu de temps jusques à la Hêve, ne pensans étre qu'au port au +Mouton. Là nous demeurames deux jours, & dans le port méme nous voyions +mordre la Morue à l'ameçon. Nous y trouvames force grozelles rouges, & +de la marcassite de mine de cuivre. On y fit aussi quelque troquement de +pelleteries avec les Sauvages. + +De là en avant nous eumes vent à souhait, & durant ce temps avint une +fois qu'étant sur la proue je criay à nôtre conducteur Champ-doré que +nous allions toucher, pensant voir le fond de la mer: mais je fus deceu +par l'Arc-en-ciel qui paroissoit avec toutes ses couleurs dedans l'eau, +causé par l'ombrage que faisoit sur icelle nôtre voile de Beau-pré +opposé au Soleil, lequel assemblant ses rayons dans le font dudit voile, +ainsi qu'il fait dans la nue, iceux rayons étoient contraints de +reverberer dans l'eau, & faire cette merveille. En fin nous arrivames à +quatre lieuës de _Campseau_ à un Port où faisoit sa pécherie un bon +vieillart de Saint-Jean de Lus nommé le Capitaine Savalet, lequel nos +receut avec toutes les courtoisies du monde. Et pour autant que ce Port +(qui est petit, mais tres-beau) n'a point de nom, je l'ay qualifié sur +ma Charge geographique du nom de Savalet. Ce bon personage nous dit que +ce voyage étoit le quarante-deuxiéme qu'il faisoit pardela, & toutefois +les Terreneuviers n'en font tout les ans qu'un. Il étoit +merveilleusement content de sa pécherie, & nous disoit qu'il faisoit +tous les jours pour cinquante escus de Morues & qu son voyage vaudroit +dix-mille francs. Il avoit seze homme à ses gages: & son vaisseau étoit +de quatre vints tonneaux, qui pouvoit porter cent milliers de morues +seches. Il étoit quelquefois inquieté des Sauvages là cabannez léquelz +trop privément & imprudemment alloient dans son navire, & lui +emportoient ce qu'ilz vouloient. Et pour eviter cela il les menaçoit que +nous viendrions & les mettrions tous au fil de l'épée s'ilz lui +faisoient tort. Cele les intimidoit; & ne lui faisoient pas tout le mal +qu'autrement ils eussent fait. Neantmoins toutes les fois que les +pécheurs arrivoient avec leurs chaloupes pleines de poissons, ces +Sauvages choisissoient ce que bon leur sembloit, & ne s'amusoient point +aux Morues, ains prenoient des Merlus, Bars, Fletans qui voudroient ici +à Paris quatre écus, ou plus. Car c'es un merveilleusement bon manger, +quand principalement ilz sont grands & épais de six doits, comme ceux +qui se péchoient là. Et eût été difficile de les empécher en cette +insolence, d'autant qu'il eut toujours fallu avoir les armes en main, & +la besogne fût demeurée. Or l'honneteté de cet homme ne s'étendit pas +seulement envers nous, mais aussi envers tous les nôtres qui passerent à +son port, car c'étoit le passage pour aller & venir au Port Royal. Mais +il y en eut quelques uns de ceux qui nous vindrent querir, qui faisoient +pis que les Sauvages, & se gouvernoient envers lui comme fait ici le +gen-d'arme chez le bon homme: chose que j'ouy fort à regret. + +Nous fumes là quatre jours à-cause du vent contraire. Puis vimmes à +_Campseau_, où nous attendimes l'autre barque, qui vint dix jours aprés +nous. Et quant au sieur de Poutrincourt si-tôt qu'il vit que le blé se +pouvoit cuillir, il arracha du segle avec la racine pour en montrer +pardela la beauté, bonté & demesurée hauteur. Il fit aussi des glannes +des autres semences, froment, orge, avoine, chanvre, & autres, à méme +fin: ce que ceux qui sont allez ci-devant au Bresio, & à la Floride +n'ont point fait. En quoy j'ay à me rejouir d'avoir été de la partie, & +des premiers culteurs de cette terre. Et à ce je me suis pleu +d'autant-plus que je me remettoy devant les yeux nôtre Ancien pere Noé +grand Roy, grand Prétre, & grand Prophete, de qui le métier étoit +d'estre laboureur & vigneron: & les anciens Capitaines Romains +_Serranus_, qui fut mandé pour conduire l'armée Romaine: & _Quintus +Cincinnatus_, lequel tout poudreux labouroit quatre arpens de terre à +téte nue & estomach découvert, quand l'huissier du Senat lui apporta les +lettres de Dictature: de sorte que cet huissier fut contraint le prier +de vouloir se couvrir avant que lui declarer sa charge. M'étant pleu à +cet exercice, Dieu à beni mon petit travail, & ay eu en mon jardin +d'aussi beau froment qu'il y sçauroit avoir en France, duquel ledit +sieur de Poutrincourt me donna une glanne quand il fut arrivé audit Port +de _Campseau_, laquelle (avec une de segle) je garde avec son grain dés +il y a dix ans. + +Il étoit prét de dire Adieu au Port Royal, quand voici arriver +_Membertou_, & sa compagnie, victorieux des Armouchiquois. Et pource que +j'ay fait une description de cette guerre en vers François, je n'en veux +d'ici remplir mon papier, étant desireux d'abbreger plutôt que de +chercher nouvelle matiere. A la priere dudit Membertou il demeura encore +un jour. Mais ce fut la pitié au partir, de voir pleurer ces pauvres +gens, léquels on avoit toujours tenu en esperance que quelques uns des +nôtres demeureroient auprés d'eux. En fin il leur fallut promettre que +l'an suivant on y envoyeroit des ménages & familles pour habiter +totalement leur terre, & leur enseigner des metiers pour les faire vivre +comme nous. En quoy, ilz se consolerent aucunement. Il y restoit dix +bariques de farines qui leur furent baillées avec les blez de nôtre +culture, & la passession du manoir, s'ilz vouloient en user. Ce qu'ilz +n'ont pas fait. Car ils ne peuvent étre constans en une place vivans +comme ilz font. + +L'onziéme d'Aoust ledit sieur de Poutrincourt partit lui neufiéme dudit +Port-Royal dans une chaloupe pour venir à _Campseau_: Chose +merveilleusement hazardeuse de traverser tant de bayes & mers en un si +petit vaisseau chargé de neuf persones, de vivres necessaires au voyage, +& assez d'autres bagages. Etans arrivés audit port de ce bon homme +Savalet, leur fit tout le bon accueil qu'il lui fut possible: & de là +nous vindrent voir audit _Campseau_, où nous demeurames encore huit +jours. + +Le troisiéme de Septembre nous levames les ancres, & avec beaucoup de +difficultez sortimes hors les brisans qui sont aux environs dudit +_Campseau_. Ce que noz mariniers firent avec deux chaloupes qui +portoient les ancres bien avant en mer pour soutenir nôtre vaisseau, à +fin qu'il n'allât donner contre les rochers. En fin étans en mer on +laisse à l'abandon l'une dédites chaloupes, & l'autre fut tirée dans le +Jonas, lequel outre nôtre charge portoit cent milliers de Morues, que +seches que vertes. Nous eumes assez bon vent jusques à ce que nous +approchames les terres de l'Europe. Mais nous n'avions pas tout le bon +traitement du monde, par ce que, comme j'ay dit, ceux qui nous vindrent +querir presumans que nous fussions morts, s'étoient accommodez de noz +rafraichissemens. Nos ouvriers ne beurent plus de vin depuis qu'ilz nous +eurent quittés au Port-Royal: Et nous n'en avions gueres, par ce que ce +qui nos abondoit fut beu joyeusement en la compagnie de ceux qui nous +apporterent nouvelles de France. + +Le vint-sixiéme Septembre nous eumes en veuë les iles de Sorlingues, qui +sont à la pointe de Cornuaille en Angleterre. Et le vint-huitiéme +pensans venir à Saint-Malo, fumes contraints de relacher à Roscoff en la +Basse Bretagne, où nous demeurâmes deux jours & demi à nous rafraichir: +Nous avions un Sauvage que se trouvoit assez étonné de voir les +batimens, clochers, & moulins à vent de France: mémes les femmes qu'il +n'avoit onques veu vétues à nôtre mode. De Roscoff nous vimmes avec bon +vent rendre graces à Dieu audit Saint-Malo. En quoy je ne puis que je ne +loue la prevoyante vigilance de nôtre Maitre de navire Nicolas Martin, +de nous avoir si dextrement conduit, en une telle navigation, & parmi +tant d'écueils & caphatées rochers dont est remplie la côte d'entre le +Cap d'Ouessans & ledit Saint-Malo. Que si cetui ci est louable en ce +qu'il a fait, le Capitaine Foulques ne l'est moins de nous avoir mené +parmi tant de vents contraires en des terres inconues où nous nous +sommes efforcés de jette les premiers fondemens de la Nouvelle-France. + +Ayant demeuré trois ou quatre jours à Saint-Malo, nous allames le sieur +de Poutrincourt, son fils, & moy, au Mont saint-Michel, où nous vimes +les Reliques dudit lieu, fors le Bouclier de ce saint Archange. Il nous +fut dit que le sieur Evéque d'Avranches depuis quatre ans avoit deffendu +de le plus montrer. Quant au batiment il merite d'étre appellé la +huitiéme merveille du monde, tant il est beau & grand sur la pointe +d'une roche seule au milieu des ondes, la mer étant en son plein. Vray +est qu'on peut dire que la mer n'y venoit point quand ledit batiment fut +fait. Mais je repliqueray, qu'en quelque façon que ce soit il est +admirable. La plainte qu'il y peut avoir en ce regard est, que tant de +superbe edifices sont inutils pour le jourd'hui, ainsi qu'en la pluspart +des Abbaïes de France. Et à la mienne volonté que par les engins de +quelque Archimede ilz peussent étre transportés en la Nouvelle-France +pour y étre mieux employés au service de Dieu & du Roy. Au retour nous +allames voir la pécherie des huitres à Cancale; & delà à Saint-Malo: où +aprés avoir encore sejourné huit jours, nous vimmes dans une barque à +Honfleur: & en cette navigation nous servit de beaucoup l'experience du +sieur de Poutrincourt, lequel voyant que noz conducteurs étoient au bout +de leur Latin, quand ilz se virent entre les iles de Jerzey & Sart +(n'ayans accoutumé de prendre cette route, où nous avions été poussez +par un grand vent d'Est-Suest, accompagné de brumes & pluyes) il print +sa Charte marine en main, & fit le maitre de navire, de maniere que nous +passames le Raz-Blanchart (passage dangereux à des petites barques) & +vimmes à l'aise suivant la côte de Normandie audit Honfleur. Dont Dieu +soit loué eternellement. _Amen._ + +Estans à Paris ledit sieur de Poutrincourt presenta au Roy les fruits de +la terre d'où il venoit & specialement le blé, froment, segle, orge & +avoine, comme étant la chose la plus precieuse qu'on puisse rapporter de +quelque païs que ce soit. Il eût été bien-seant de vouer ces premiers +fruits à Dieu, & les mettre entre les enseignes de triomphe en quelque +Eglise, à trop meilleure raison que les premiers Romains, léquels +prsentoient à leurs dieux & déesses champestres _Terminus, Seia, & +Segesta_ les premiers fruits de leur culture par les mains de leurs +sacrificateurs des champs institués par _Romulus_, qui fut le premier +ordre de la Nouvelle-Rome, lequel avoit pour blason un chapeau d'épics +de blé. + +Le méme sieur de Poutrincourt avoit nourri une douzaine d'Outardes +prises au sortir de la coquille, léquelles il pensoit faire toutes +apporter en France, mais il y en eu cinq de perdues, & les autres cinq +il les a baillées au Roy, qui en a eu beaucoup de contentement, & sont à +Fontaine-bleau. + +Et d'autant que son premier but est d'établir la Religion Chrétienne en +la terre qu'il a pleu à sa Majesté lui octroyer, & à icelle amener les +pauvres peuples Sauvages, léquels ne desirent autre chose que de se +conformer à nous en tout bien, il a été d'avis de demander la +benediction du Pape de Rome premier Evéque en l'Eglise par une missive +faite de ma main au temps que j'ay commencé cette histoire, laquelle a +esté envoyée à sa Saincteté avec lettres de sadite Majesté, en Octobre, +mille six cens huit, laquelle comme Servant à nôtre sujet, j'ay bien +voulu coucher ici. + + + +BEATISSIMO DOMINO NOSTRO PAPÆ PAVLO V. Pontifici Maximo. + +BEATISSIME Pater, divina Veritatis, & vera Divinitatis oraculo scimus +Evangelium regni coelorum prædicandum fore in universo orbe in +testimonium omnibus gentibus, antequam veniat consummatio. _Unde +(quoniam in suum occasum ruit mundus) Deus his postremis temporibus +recordatus misericordiæ suæ suscitavit homines fidei Christiana athletas +fortissimos utriusque militia duces, qui zelo propangandæ Religionis +inflammati per multa pericula Christiani nominis gloriam non solum in +ultimas terras, sed in mundos no vos (ut ita loquar) deportaverunt. Res +ardua quidem: sed_: + +Invia virtuti lulla est via... + +_inquit Poëta quidam vetus. Ego_ JOANNES DE BIENCOUR, _vulgo_ DE +POUTRINCOUR _à vita religionis amator & assertor perpetuus, vestra +Beatitudinis servus minimus,_ pari (ni fallor) animo ductus, unus ex +multis devovi me pro Christo & salute populorum ac silvestrium (ut +vocant) hominum qui Nova Francia novas terras incolunt: eoque nomine iam +relinquo populum meum, & domum patris mei, uxoremque & liberos +periculorum meorum consortes facio, memor scilicet quod Abrahamus pater +credentium idem fecerit, ignotamque sibi regionem Deo duce peragrarit, +qui possessurus esset populus de femore eius veri Dei, veraque +religionis cultor. Non equidem peto terram auro argentoque beatam, non +exteras spoliare gentes mihi est in animo: Sat mihi gratia Dei (si hanc +aliquo modo consequi possim) terra que mihi Regio dono concessa, & maris +annuus proventus, dummodo populos lucrifaciam Christo._ Messis quidem +multa, operarii pauci. _Qui enim splendide vivunt, aurumque sibi +congerere curant hoc opue negligunt, scilicet hoc sæculum plus æquo +diligentes. Quibus vero res est angusta domitanta rei molem suscipere +nequeunt, & huic oneri ferendo certè sunt impares. Quid igitur? An +deferendum negotium vere Christianum & plané divinum. Ergo frustra sex +iam ab annus tot sustinuimus (dum ista meditamur) animi pertubationes? +Minivé vero. Cum enim_ timentibus Deum opmnia cooperentur in bonum, non +est dubium quin Deus, pro cuius gloria Herculeaum istud opus aggredimur, +adspiret votis nostris, qui quondam populum suum Israelem_ portavit +super alas aquilarum, & _perduxit in terram melle & lacte fluentem. Hac +spe fretus, quicquid est mihi seu facultatum, seu corporis vel animi +virium in re tam nobili libenter & alacri animo expendere non vereor, +hoc praefertim tempore quo silent arma, nec datur virtuti suo fungi +munere, nisi si in Turcas mucrones nostros convertiremus. Sed est quod +utilius pro re Christiana faciamus, si populos istos latissimé patentes +in Occidentali plaga ad Dei cognitionem adducere conemur. Non enim +armorum vi sunt ad religionem cogendi. Verbo tantum & doctrina est opus, +juncta bonorum morum disciplina: quibus artibus olim Apostoli, +sequentibus signis, maximam hominum partem sibi, Deoque, & Christo eius +concilia verunt: itaque verum extitit illud quod scriptum est:_ Populus +quem non cognovi servivit mihi, in auditu auris obedivit mihi, &c. Filii +alieni mentiti sunt mihi, &c. _Filii quidem alieni sunt populi +Orientales iam à fide Christiana alieni, in quos propterea torqueri +potest illud Evangelii quod iam adimpletum videmus:_ Auferetur vobis +regnum Dei & dabitur genti facienti fructus eius. _Nunc autem ecce +tempus acceptabile, ecce nunc dies salutis, qua Deus visitabit & faciet +redemptionem plebis sua, & populus qui eum non cognovit serviet ipsi, +sed & in auditu auris obediet, si me indignum servum tanti nuneris ducem +esse patiatur. Qua in re Beatitudinis vestra charitatem per viscera +misericordia Dei nostri deprecor, auctoritatem imploro, adjuro +sanctitatem ut mihi ad illud opus iam jam properanti, uxori charissima, +ac liberis; nec non domesticis, socusque veis vestra benedictionem +impertiri dignemini, qua certa fide credo nobis plurimum ad salutem non +solum corporis, sed etiam anima, addo & ad terræ nostræ ubertatem & +propositi nostri felicitatem, profuturum. Faxit Deus Optimus Maximus, +Faxit Dominues noster & Salvator Jesus Christus, Faxit una & Spiritus +sanctus, ut in altissima Principis Apostolorum puppi sedentes per multa +sæcula Ecclesia sancta. Et a clavum tenere possitis, & in diebus vestris +(qua vestra sanè maxima gloria est) illud adimpletum videre quod de +Christo à sancto Propheta a vaticinatum est:_ Adorabunt eum omnes Reges +terræ: omnes gentes servient ei. + +Vestræ Beatitudinis filius humillimus ac devotissimus +IOANNIS DE BIENCOUR. + + + + +[Illustration: 010.png] + + CINQUIEME + LIVRE DE L'HISTOIRE + DE LA NOUVELLE-FRANCE. + Contenant ce qui s'y est exploité + depuis nôtre retour en l'an 1607. + + + + +_Mention de nôtre grand Roy HENRI sur le sujet des grandes entreprises: +Ensemble des Sieurs de Monts & de Poutrincourt. Revocation du privilege +de la traite des Castors. Reponse aux envieux. Dignité du caractere +Chrétien. Perils du sieur de Monts._ + +CHAP. I + +Les grandes entreprises sont bien-seantes aux grans, & nul ne peut +s'acquerir un renom honorable envers la posterité que par des actions +extraordinairement belles & de difficile execution. Ce qui devroit +d'autant plus emouvoir noz François au sujet duquel nous traitons, que +la gloire y est certaine, & la recompense inestimable, telle que Dieu +l'a preparée à ceux qui gayement s'employent pour l'exaltation de son +nom. Si nôtre grand Roy HENRI III de glorieuse memoire n'est eu des +desseins plus relevés tendans à assembler & rendre uniformes tous les +coeurs de la Chrétienté, voire de tout l'univers, il étoit assez porté à +cette affaire ici. Mais l'envie lui a retranché ses jours au grand +malheur non de nous seulement, mais de ces pauvres peuples Sauvages, +pour léquels nous esperions un prompt expedient pour parvenir à leur +entiere conversion. Il ne faut pourtant perdre courage. Car aux affaires +les plus desesperées Dieu souvent intervient & se montre secourable. + +Jusques icy il n'y a eu que les Sieurs de Monts & de Poutrincourt que +ayent pris le hazard de cette entreprise, & ayent montré par effect le +desir qu'ils avoient de voir cette terre Christianisée. Tous deux se +sont (par maniere de dire) enervés pour ce sujet; & neantmoins tant +qu'ilz pourront respirer & tant soit peu se soutenir, si ne veulent-ilz +quitter la partie pour ne decourager ceux qui ja se trouvent disposés à +ensuivre leur trace. Ces deux ici donc ayans fait la planche aux autres, +& jusques à present étans seuls qui (comme chefs) ont fait de la +despense pour avancer cet oeuvre: c'est deux & de ce qu'ils ont fait, +que le discours de ce livre doit être pris. Et pour commencer par +l'ordre des choses. Aprés que nous eumes representé au feu Roy, à +Monseigneur le Chancellier, & autres personages de qualité les fruits de +nôtre culture, le sieur de Mons presenta requéte à sa Majesté pour avoir +confirmation & renouvellement du privilege de la traite des Castors, qui +lui avoit eté cette année là revoqué à la poursuite des marchans de +Saint Malo, qui cherchent leur profit, & non l'avancement de l'honneur +de Dieu, & de la France. Sa requéte lui fut accordée au Conseil, mais +pour un an seulement. Ce n'étoit pour faire de grands projets sur un +fondement si foible, & de si peu de durée. Et toutefois il n'y a rien de +si naturel que de laisser à un chacun (privativement aux forains) la +jouissance des biens qui sont en la terre qu'il habite: & +particulierement ici, où la cause est d'elle même si favorable, qu'elle +ne devroit avoir besoin d'intercesseurs. Les causes principales de la +revocation susdite, étoient la cherté des Castors, que l'on attribuoit +audit sieur de Monts: item la liberté du commerce otée au sujets du Roy +en une terre qu'ilz frequentent de temps immemorial: joint à ceci que +ledit sieur ayant par trois ans jouï dudit privilege, il n'avoit encore +fait aucuns Chrétiens. Je ne suis point aux gages d'icelui pour defendre +sa cause. Mais je sçay qu'aujourd'hui depuis la liberté remise lédits +Castors se vendent au double de ce qu'il en retiroit. Car l'avidité y a +eté si grande qu'à l'envi l'un de l'autre les marchans en ont gaté le +commerce. Il y a huit ans que pour deux gateaux, ou deux couteaux on eût +eu un Castor, & aujourd'hui il en faut quinze ou vint: & y en a cette +année mille six cens dix qui ont donné gratuitement toute leur +marchandise aux Sauvages, afin d'empecher l'entreprise sainte du Sieur +de Poutrincourt, tant est grande l'avarice des hommes: Tant s'en faut +donc que cette liberté de commerce soit utile à la France, qu'au +contraire elle y est extremement prejudiciable. C'est une chose fort +favorable que la liberté du traffic, puis que le Roy ayme ses sujets +d'un amour paternel: mais la cause de la religion, & des nouveaux +habitans d'une province est encore plus digne de faveur. Tous ces +Marchans ne donneront point un coup d'epée pour le service du Roy, & à +l'avenir sa Majesté pourra trouver là de bons hommes pour executer ses +commandemens. Le public ne se ressent point du profit de ces +particuliers, mais d'une Nouvelle-France toute l'antique France se +pourra un jour ressentir avec utilité, gloire, & honneur. Et quant à +l'ancienneté de la navigation je diray qu'avant l'entreprise du sieur de +Monts nul de noz mariniers n'avoit passé Tadoussac, fors le Capitaine +Jacques Quartier. Et sur la côte de l'Ocean nul Terreneuvier n'avoit +passé la bay de _Campseau_ avant nôtre voyage pour faire pécherie. Pour +n'avoir fait des Chrétiens il n'y a sujet de blame. Le caractere +Chrétien est trop digne pour l'appliquer de premier abord en une contrée +inconuë, à des barbares qui n'ont aucun sentiment de religion. Et si +cela eût été fait, quel blame & regret eût-ce été de laisser ces pauvres +gens sans pasteur, ni autre secours, lors que par la revocation dudit +privilege nous fumes contrains de quitter tout, & reprendre la route de +France; le nom Chrétien ne doit estre profané, & ne faut donner occasion +aux infideles de blasphemer contre Dieu. Ainsi ledit sieur de Monts n'a +peu mieux faire, & tout autre homme s'y fût trouvé bien empeché. Trois +ans se sont passez devant qu'avoir trouvé une habitation certaine où +l'air fût sain, & la terre plantureuse. Il s'est veu en l'ile +Sainte-Croix environné de malades de toutes pars parmi la rigueur de +l'hiver, avec peu de vivres: chose qui n'étoit que trop suffisante pour +étonner les plus resolus du monde. Et le printemps venu son courage le +porta parmi cent perils à cent lieuës plus loin chercher un pour plus +salutaire: ce qu'il ne trouva point, ainsi que nous avons dit ailleurs. +En un mot je coucheray ici ce demi quatrain du Prince de noz Poëtes: + + _Il est bien aysé de reprendre,_ + _Et mal-aysé de faire mieux._ + + + + +_Equipage du sieur de Monts. Kebec. Commission de Champlein. +Conspiration chatiée. Fruits naturels de la terre. Scorbut. Annedda. +Defense pour Jacques Quartier._ + +CHAP. II + +LE Sieur de Monts ayant obtenu prorogation du privilege sus-mentionné +pour un an, quoy que ce fût une maigre esperance, toutefois pour les +causes que j'ay dites au chapitre precedent, il resolut de faire encore +un equipage, & avec quelques associés envoya trois vaisseaux garnis +d'hommes & de vivres en son gouvernement. Et d'autant que le sieur de +Poutrincourt a pris son partage sur la côte de l'Ocean: pour ne +l'empecher, & pour le desir qu'a ledit Sieur de Monts de penetrer dans +les terres jusques à la mer Occidentale, & par là parvenir quelque jour +à la Chine, il delibera de se fortifier en un endroit de la riviere de +_Canada_ que les Sauvages nomment _Kebec_, à quarante lieuës au dessus +de la riviere de Saguenay. Là elle est reduite à l'étroit, & n'a que la +portée d'un canon de large: & par ainsi est le lieu fort commode pour +commander par toute cette grande riviere. Champlein print la charge de +conduire & gouverner cette premiere colonie envoyée à _Kebec_: où état +arrivé il fallut faire les logemens pour lui & sa troupe. Enquoy il y +eut de la fatigue à bon escient, telle que nous nous pouvons imaginer à +l'arrivée du Capitaine Jacques Quartier au lieu de la dite riviere où il +hiverna: & du sieur de Monts en l'ile Sainte-Croix: d'où s'ensuivirent +des maladies qui en emporterent plusieurs au dela de fleuve Acheron. Car +on ne trouva point de bois prét à mettre en oeuvre, ni aucuns batimens +pour retirer les ouvriers; Il falut couper le bois à son tronc, +defricher le païs, & jetter les premiers fondements de l'oeuvre. + +Or comme noz François se sont préque toujours trouvez mutins en telles +actions, ainsi y en eut-il entre ceux-ci qui conspirerent contre ledit +Champlein leur Capitaine. + +Le chef de cette conspiration fut un serrurier Norman, dit Jehan du Val, +qui avoit eté blessé par les Armouchiquois au voyage du sieur de +Poutrincourt. Il s'étoit asseuré de trois qui ne valoient pas mieux que +lui, & ceux-ci de plusieurs autres, pour faire mourir Champlein, leur +suggerans des mécontentemens sur la nourriture, & le trop grand travail, +& disans que Champlein mort ilz pourroient faire une bonne main par le +pillage des provisions, & marchandises apportées de France, léquelles +ayans partagées ilz se retireroient en Espagne dans des vaisseaux +Basques & Hespagnols qui étoient à Tadoussac, pour y vivre heureusement. +Cette entreprise fut découverte par un autre Serrurier dit Anthoine +Natel plus timoré & conscientieux que les autres: lequel declara audit +Champlein qu'ils avoient arreté de le prendre au dépourveu, & +l'étouffer; ou luy donner de nuit une faulse alarme, & comme il +sortiroit luy tirer un coup de mousquet, ce qui se devoit faire dans +quatre jours: & ce pendant, que le premier qui en ouvriroit la bouche +seroit poignardé. Ces choses venuës en evidence, les quatre chefs furent +pris, & envoyés à Tadoussac à la garde du sieur du Pont de Honfleur. +Tandis on informe, & cela fait on remene les prisonniers à Kebec pour +étre confrontés. Pas un d'eux ne nie, ains implorent misericorde. +Surquoy le Conseil assemblé, lédits complices furent condamnés à étre +penduz & étranglés. Ce qui fut reelement executé en la personne dudit Du +Val, & les trois autres envoyés en France avec leurs informations au +Sieur de Monts pour en conoitre plus amplement: auquels il a fait grace. +Champlein racontant ce fait se met au nombre des Juges, & dit que du Val +en débaucha quatre, comme ainsi soit que par son discours il ne s'en +trouve que trois. Plus dit que les conspirateurs (qui devoient executer +leur entreprise dans quatre jour) avoient proposé de livrer la place aux +Hespagnols, laquelle toutefois n'étoit à peine commencée à batir. + +Les autres manouvriers mélés en ladite conspiration aprés s'étre +reconus, & avoir eu pardon, se trouverent en grand repos d'esprit, & de +là en avant se comporterent fidelement, travaillans de courage aux +logemens, & premierement au magazin pour y retirer les vivres, & +decharger les barques. Ce pendant d'autres s'occupoient au labourage & +semailles de blés & graines de jardin, & à replanter en ordre des vignes +du païs. Pour la rapport de cette terre il a eté fort particulierement +declaré ci-dessus par le Capitaine Jacques Quartier là où il parle de +son arrivée au lieu qu'il nomma sainte-Croix prés Stadaconé, qui est +aujourd'hui Kebec. Les animaux de cette terre sont tels que ceux du port +Royal. Toutefois j'ay veu des peaux de renards de ce quartier à longs +poils noirs meslez de quelque blancs, de si excellente beauté, qu'elles +semblent faire honte à la Martre. Ainsi se continuerent les affaires +jusques à la venuë de l'hiver, auquel commença à neger assez bonnement +le dix-huitiéme Novembre, mais la nege se fondit en deux jours. La plus +forte nege tomba le cinquiéme Fevrier, & dura jusques au commencement +d'Avril, pendant lequel temps plusieurs furent saisis & affligez de +cette maladie qu'on appelle Scorbut dont j'ay parlé ci-dessus. Quelques +uns en moururent faute de remede prompt, quand à l'arbre _Annedda_ tant +celebré par Jacques Quartier, il ne se trouve plus aujourd'hui. Ledit +Champlein en a fait diligente perquisition, & n'en a sçeu avoir +nouvelle. Et toutefois sa demeure est à Kebec voisine du lieu où hiverna +ledit Quartier. Surquoy je ne puis penser autre chose, sinon que les +peuples d'alors ont été exterminés par les Iroquois, ou autres leurs +ennemis. Car de démentir icelui Quartier, comme quelques uns font, ce +n'est point de mon humeur: n'étant pas croyable qu'il eût eu cette +impudence de presenter le rapport de son voyage au Roy autrement que +veritable, ayant beaucoup de gans notables compagnons de son voyage pour +le relever s'il eut allegué faussement une chose si remarquable. Somme +de vint-huit il en mourut vint, soit de cette maladie, soit de la +dysenterie causée (à ce que l'on presumoit) pour avoir trop mangé +d'anguilles. + + + + +_Voyage de Champlein contre les Iroquois, Riviere des Iroquois, Saut +d'icelle. Comme vivent les sauvages allans à la guerre. Disposition de +leur gendarmerie. Croyent aux songes. Lac des Iroquois. Alpes és +Iroquois._ + +CHAP. III + +LE Printemps venu, Champlein dés long temps desireux de découvrir +nouveaux païs delibera ou de tendre aux Iroquois, ou de penetrer outre +saut du grand fleuve de Canada: sur ce considerant que les païs +meridionaux sont toujours les plus agreables pour leur douce +temperature, il se resolut de voir lédits _Iroquois_ (qui sont par les +quarante trois degrez) la premiere année. Mais la difficulté gisoit à y +aller. Car de nous mémes ne sommes capables de faire ces voyages sans +l'ayde des Sauvages. Ce ne sont pas les plaines de nôtre Champagne, ou +de Vatan: ny les Landes de Bretagne, ou de Bayonne. Tout y est couvert +de hautes forets que menacent les nues. Comme il étoit sur ce discours +voici arriver à _Kebec_ quelques deux ou trois cens Sauvages d'amont la +riviere, partie _Algumquins_, partie _Ouchategins_ ennemis dédits +Iroquois. Les premiers ont leur demeure au Nort dudit fleuve au dessus +du grand saut. Ceux-ci en l'autre part vis à vis d'eux, _Iroquois_, mais +ennemis des autres de méme nom: & partant sont appellés _Bons Iroquois_. +Ils venoient partie pour troquer leurs pelleteries &s navires de +Tadoussac, partie pour faire la guerre aux mauvais Iroquois s'ils +étoient assistez des François, ainsi que Champlein leur avoit promis +l'an precedent. Donc les voyant deliberés il print ceux qui étoient pour +la guerre, avec quelques Montagnais (qui sont ceux que Jacques Quartier +nomme Canadiens) & dix ou douze François, & partirent de Kebec le +dix-huitiéme Juin mil six cens neuf. Je ne veux m'arreter ineptement à +conter par le menu toutes les occurences du voyage, suffise de dire, +qu'estans parvenus au premier saut de la riviere des Iroquois, la barque +dudit Champlein ne peût passer outre, ains seulement les canots des +Sauvages. Occasion qu'il retint seulement deux François avec lui, & +renvoya les autres. Ce saut est large de six cens pas, & long de trois +lieuës, la riviere tombant toujours là parmi les rochers. Ayans gaigné +le dessus le deuxiéme Juillet ont fait reveuë des gens, & se trouverent +seulement soixante hommes en vint quatre canots, à ce que dit Champlein, +que ne seroit pas trois en chacun, ce qui ne semble croyable. Montants +la riviere ils rencontrent plusieurs iles grandes & moyennes fort +agreables à voir. Le païs neantmoins n'est aucunement habité à cause des +guerres. Ce-pendant faut que le Sauvage vive. Et sur ce je voy mon +lecteur en peine de sçavoir comment: ce que je vay dire en un mot. Etans +loin de l'ennemi ils se divisent en trois bandes: en avant coureurs, +corps d'armée, & chasseurs. Les premiers devancent de trois lieuës & +font la découverte sans bruit: tandis les autres reposent. Mais les +Chasseurs demeurent derriere pour ne donner avis de leur venue à +l'ennemi par le cri de la chasse. A deux ou journées du lieu où l'on +veut aller ils ne chassent plus ains se joignent au corps, & tous vivent +de la chasse prise & des farines de masis qu'ilz portent pour la +necessité, dont ilz font de la bouillie. + +D'ailleurs ilz ne vont plus lors que de nuit, & le jour se retirent dans +l'épais des bois, où ilz se reposent sans faire de bruit, ni feu, pour +n'étre découvers. Ilz sont fort credules aux songes, & aprés le sommeil +chacun s'enquiert de ce que son camarade a songé: de sorte que si le +songe presage victoire, ilz la tiendront pour asseurée: si au contraire, +ilz se retireront. Aussi leurs devins interrogent leurs demons sur +l'avenement de l'entreprise, & s'ils promettent bien, & qu'il faille +marcher: les Capitaines ficheront en terre autant de batons qu'il y a de +soldats, & en l'ordre qu'ilz veulent qu'on tienne à la guerre: puis les +appellant l'un aprés l'autre, les soldats garderont sans varier le rang +qui leur aura eté donné selon la disposition dédits batons: & pour ne +tomber en desordre à l'abord de l'ennemi ilz font plusieurs fois la +faction militaire, se mélans confusément comme les danseurs d'un balet, +& se trouvans au bout au méme lieu & rang qui leur a eté ordonné. + +Les Sauvages dont nous parlons ayans fait ces exercices enfin arrivent +au lac qu'ilz cherchoient, lequel Champlein dit étre long d'octante ou +cent lieuës, & toutefois il ne l'a depeint, que de la longueur de +trente-cinq lieuës. Ce lac est embelli de quatre grandes iles +foretieres, & environné d'arbres de toutes parts, parmi léquels y a +force chataigners & quantité de fort belles vignes que la nature y a +plantées. Non loin du bord: à l'Orient y a des Alpes couvertes d'un +manteau de neges au plus chaud de l'Eté: & au Midi d'autres qui les +semblent égaler en hauteur, mais toutefois sans neges. Au dessouz sont +de belles vallées fertiles en peuples, blés, & fruits, mais ce blé est +celui qu'aucuns appellent blé sarazin, ou masis, & non blé de nôtre +Europe. + + + + +_Rencontre des Iroquois. Barricades. Message à l'ennemi. Combat. Effect +d'arquebuse. Victoire. Butin. Retour des victorieux. Traitement des +prisonniers. Ceremonies à l'arrivée des victorieux en leur païs._ + +CHAP. IV. + +LE vint-neufiéme Juillet la troupe guerriere des Sauvages cotoyant le +lac à la faveur de la nuit, sur les dix heures eut en rencontre les +Iroquois plustot qu'elle n'avoit pensé. Lors grans cris & huées d'une +part & d'autre: chacun met pied à terre & arrenge ses canots le long de +la rive: Les Iroquois pris à l'impourveu se barricadent, coupans de bois +avec de mechantes haches qu'ilz gaignent quelquefois à la guerre, & de +pierres aiguës qui leur servent à méme effect. Les autres se parent +aussi de leur côté, & s'avançans à la portée d'une fleche de l'ennemi en +l'ordre qui avoit été dit, ils leur envoyent deux canots, sçavoir s'ils +ont envie de combattre. Les Iroquois repondent qu'ilz ne sont venus que +pour cela, mais que l'heure n'est propre, & sont d'avis d'attendre le +jour. Ceci est trouvé bon par les autres. Cependant la nuit se passe en +danses & chansons avec injures, deffis, & reproches de part & d'autre. + +L'avant-courriere du jour n'eut plutot montré sa face vermeille sur +l'horizon oriental, que chacun s'appréte, & se range en bataille. Les +Iroquois en nombre d'environ deux cens hommes sortent de leur barricade +d'une gravité Lacedemonienne. Les autres s'avancent aussi en méme ordre, +léquels indiquent à Champlein que les trois premiers de la troupe +Iroquoise paroissans avec des plumes beaucoup plus grandes que celles +des autres, étoient les Capitaines, & qu'il devoit viser à ceux-là. Là +dessus luy font ouverture (car il demeuroit caché parmi la troupe) & +s'avance de quelques vint pas de l'ennemi, lequel voyant cet homme +nouveau armé d'un corselet, d'un morion, & d'une arquebuse, s'arréta +tout coure, & Champlein aussi, se contemplans l'un l'autre. Et comme les +Iroquois branloient pour le tirer, il coucha son arquebuse (chargée de +quatre bales) en jouë, sur l'un des trois chefs, deux déquels tomberent +par terre de ce coup, & un autre fut blessé, qui mourut peu aprés. Cet +effect excita de grans cris de joye en la troupe de Champlein, & donna +grand étonnement aux Iroquois, voyans que ni les armes tisser de fil de +coton, ni les pavois de leurs Capitaines ne les avoient garentis d'une +si prompte mort. Cependant une grele de fleches tombe sur les uns & les +autres, & tiennent bon les Iroquois, jusques à ce que l'un des +compagnons de Champlein ayant tiré un autre coup, ilz prindrent +l'épouvante, & quitterent la partie, s'enfuians par les bois, où ilz +furent poursuivis & mal menés en sorte qu'outre les tués il y en eut dix +ou douze prisonniers. Le butin fut du blé masis, des farines, & des +armes des ennemis. Et apres avoir dansé & chanté on parla du retour. +Mais il fut triste pour les prisonniers de guerre. Car dés le jour méme +la troupe étant allée jusques à huit lieues de là, au soir l'on commença +à haranguer l'un d'iceux sur les cruautés qu'ils avoient autrefois +exercée contre ceux de leur nations, sans penser que le hazard de la +guerre est incertain, & leur pouvoir un jour arriver la calamité en +laquelle ilz se voyoient. Et là dessus le font chanter, mais c'étoit un +chant plein d'amertume & fort melancholique. Puis ayans allumé du feu +chacun print un tison & le bruloit sans pitié, & par intervalles lui +jettoit de l'eau pour allonger son tourment. Aprés lui arracherent les +ongles, mettans des charbons aux lieux d'icelles, & sur le bout du +membre viril. Puis lui écorcherent la téte, sur laquelle ilz firent +degoutter de la gomme fondue, ce qui arrachoit des cris pitoyables à ce +pauvre malheureux. D'ailleurs lui perçans les bras prés les poignets, +lui tiroient par force les nerfs avec des batons fichez dedans. C'estoit +là un miserable spectacle à Champlein & ses compagnons, qui étans +invités de faire le semblable, Champlein repondit que s'ilz vouloient il +lui tireroit un coup d'arquebuse, mais ne pouvoit pas souffrir de voir +une telle cruauté. La troupe barbare ne vouloit s'y accorder, disant +qu'il mourroit tout d'un coup sans sentir mal. En fin toutefois voyans +qu'il se retiroit d'eux tout indigné, ilz le rappellerent pour faire ce +qu'il avoit dit; ce qu'il eut à gré, & delivra en un moment ce pauvre +corps des tourmens qui lui restoient à souffrir. Ce peuple brutal non +content de ce qui s'étoit passé ouvrit encore le ventre du mort, & jetta +ses entrailles dans le lac: lui arrache le coeur qu'ilz couperent en +morceaux & le baillerent à manger à un sien frere aussi prisonnier & +autres ses compagnons, qui ne le voulurent avaller. En fin coupans la +téte, les bras, & les jambes à ce pauvre mort, ils en jetterent les +pieces deça & dela ne pouvans plus faire davantage. Il vaudroit beaucoup +mieux mourir au combat, ou se tuer soy-méme à faute de ce (pour que ce +peuple n'a point de Dieu) que de se reserver à de si horribles tourmens. +Et croy que nous n'en ferions pas moins si nôtre guerre se traitoit +ainsi: n'estant sans exemple loüé en la sainte Ecriture qu'un homme ait +mieux aymé se donner la mort, que de tomber és mains de ses ennemis, de +qui en tout cas il est à presumer qu'il n'eust receu qu'une mort commune +& ordinaire aux prisonniers de guerre. Je n'ay point leu, ni ouï dire +qu'aucun autre peuple Sauvage se comporte ainsi alendroit de ses +ennemis. Mais on repliquera que ceux-ci rendent la pareille aux +Iroquois, qui par actes semblables ont donné sujet à cette tragedie. +Cela fait, les autres prisonniers spectateurs de ces tourmens ne +laisserent de s'en aller toujours chantans avec la troupe victorieuse, +quoy que sans esperance de meilleur traitement. Au saut de la riviere +des Iroquois la troupe se divisa, & chacun print la route de son païs. +Un Sauvage des Montagnais ayant songé que l'ennemi les poursuivoit, ilz +partirent à l'instant, quoy qu'il fit une nuit fort facheuse pour les +pluies & grans vens, & ayans trouvé des grans roseaux au lac saint +Pierre, ilz s'y mirent à couvert jusques au jour, & delà en quatre +journées arriverent à Tadoussac, ayans mis chacun au bout d'un baton +attaché à la prouë de leurs canots les tétes de leurs ennemis, & +chantans pour leur victoire à l'abord de la terre. Ce que voyans leurs +femmes, elles se jetterent nuës dans l'eau allans au devant d'eux pour +prendre lédites tétes, léquelles elles se pendirent au col comme un +joyau precieux, & passserent plusieurs jours de cette façon en danses & +chansons. + +[Illustration] + + + + +_Retour de Champlein en France: & de France en Canada. Riviere de Canada +quand navigable. Triste accident. Etat de Kebec. Guerre contre les +Iroquois. Siege. Fort d'iceux pris à l'ayde de Champlein. Avarice de +Marchans. Cruauté de Sauvages sur leurs prisonniers de guerre. Garson +François laissé parmi les Sauvages. Baleine dormante sur mer au retour +en France._ + +CHAP. V + +CES choses ainsi passées, le Capitaine du Pont & Champlein prennent +conseil de retourner en France, laissans le gouvernement de Kebec au +Capitaine Pierre Chauvin. Et d'autant que l'on craignoit au prochain +Hiver les accidens des maladies passées, ledit du Pont fut d'avis de +faire couper du bois pour la provision de cinq ou six mois à fin de +delivrer de cette fatigue ceux qui resteroient pour la demeure. Ce qu'il +fit en telle sorte que les autres s'en fachoient prevoyans qu'ilz ne +sçauroient à quoy s'occuper durant la froide saison. Neantmoins cela se +passa ainsi, & en consequence cet Hiver ne leur apporta aucune +mortalité, ayans aussi eu souvent de la viande fréche durant cet Hiver. + +Cela expedié, les susdits se mettent à la voile le premier de Septembre, +se trouvent sur le grand Banc des Moruës le quinziéme, & le treziéme +Octobre arrivent à Honfleur. Le sieur de Monts fit ses efforts pour +obtenir nouvelle commission & privilege pour la traite des Castors és +terres par lui découvertes: ce qu'il ne peût, quoy qu'il semble cela lui +être bien deu. Neantmoins aprés ce rebut il ne laissa de tenter fortune, +& faire encore un nouvel embarquement à ses despens, tant il est +desireux de belles entreprises & de penetrer dans le profond de ces +terres. + +De cet embarquement furent gouverneurs les susdits Capitaine du Pont & +Champlein, le premier pour la traite des pelleteries, & l'autre pour la +découverte des terres. + +Ayans donc pris quelque nombre de manouvriers avec eux, pour renforcer +l'habitation de Kebec, ilz partirent de Honfleur le 18 Avril mille six +cens dix, & arriverent à Tadoussac le vint-sixiesme May. Là ilz +trouverent des vaisseaux arrivez dés huit jours auparavant, chose qui ne +s'étoit veuë il y avoit plus de soixante ans, à ce que disoient les +vieux mariniers. Car d'ordinaire les entrées du golfe de Canada sont +cellées de glaces jusques à la fin de May. Etans emmanchez dans la +grande riviere, un malheur arriva que rencontrans un vaisseau de +Saint-Malo, un jeune homme qui étoit en icelui voulant boire à la santé +dudit Capitaine du Pont se laissa glisser hors le bord, & alla boire +plus qu'il ne vouloit dans l'eau salée, sans qu'il y eût moyen de le +secourir, les vagues étans trop hautes. + +Les Sauvages qui étoient ja arrivés à Tadoussac furent fort aises de la +venue de Champlein desirans faire avec lui quelque exploit de guerre, +suivant la promesse qu'il leur avoit fait l'an precedent. Les Basques & +Mistigoches (ainsi appellent-ils les Normans & Maloins) leur avoïent +aussi promis d'aller à la guerre avec eux, dont se deffians ilz +demanderent à Champlein s'il estimoit qu'ilz fussent hommes de promesse, +lequel ayant repondu que non, & que ce n'étoit que pour attrapper leurs +pelleteries: Tu as dit vray (repliquerent-ils) ilz ne veulent faire la +guerre qu'à noz castors; mais en effect ce ne sont que des femmes. + +Quittant Tadoussac ledit Champlein trouve à _Kebec_ tous ceux qu'il y +avoit laissé en bonne santé, & quelque nombre de Sauvages qui +l'attendoient, auquels il fit la Tabagie, & eux à luy & huit de ses +compagnons, qui furent traités à la mode du païs. + +Le rendez-vous ayant eté donné à l'entrée de la riviere des Iroquois, +Champlein partit de Kebec le quatorziéme de Juin, pour y aller trouver +les Sauvages des trois nations denommées au chapitre precedent. Il ne +manqua d'avant-coureurs Pour le presser de s'avancer, & sans que dans +deux jours les Algumquins & Ochategoins se devoient trouver au dit +rendez-vous avec quatre cens hommes, la pluspart sous la conduite du +Capitaine Iroquer, qui étoit de l'écarmouche de l'an passé. L'un dédits +avant-coureurs, qui étoit aussi Capitaine, donna à Champlein une lame de +cuivre de la longueur d'un pied qu'il avoit pris en son païs, où s'en +trouvoit prés un grand lac quantité de morceaux qu'ilz fondoient, le +mettoient en lingots, & l'unissoient avec des pierres. + +Champlein arrivé à la riviere de Foix, par lui nommée (je ne sçay à quel +sujet) les trois rivieres, quoy qu'elle se décharge en un seul canal +dans le fleuve de Canada, il y rencontra les Montagnais, avec léquels il +arriva le dix-neuviéme dudit mois à une ile proche l'entrée de la +riviere des Iroquois, où nouvelles vindrent en diligence que les +Algumequins avoit fait rencontre des Iroquois, qui étoient en nombre de +cent fortement barricadés de hauts arbres couchés & enlassés l'un parmi +l'autre, & n'y avoit moyen de les emporter sans le secours des +Mistigoches. Aussi-tot l'alarme au camp, chacun confusément prent ses +armes & s'embarque, & Champlein avec eux assisté de quatre des siens, +ayant baillé charge au pilote la Routte (qu'il laissoit à la garde de sa +barque) de lui envoyer encore quelques gens de secours, n'ayant loisir +de les appeller. Là y avoit quelques barques de Mastigoches, déquels +aucun n'eut le courage ni la hardiesse d'aller acquerir de l'honneur à +une telle rencontre, ni d'assister leurs compatriotes, hors-mis un nommé +le Capitaine Thibaut. Et pour ce les Sauvages se mocquoient d'eux, & +crioient que c'étoient des femmes, qui ne sçavoient que guerroyer leurs +Castors, & emporter leurs pouilleries. Ilz ne laisserent de se hater à +force de rames, & s'efforcer de gaigner la terre, là où étans chacun +prend les armes, & sans se souvenir de Champlein courent à travers ls +bois d'une telle legereté, qu'incontinent il les perdit de veuë, & +demeura sans guide, suivant tant qu'il peût avec ses compagnons leur +brisée avec beaucoup de difficultés, tant pour la pesanteur de leurs +armes & corps de cuirace, que pour la nature des bois pleins d'eaux & +palus: & l'importunité étrange des mouches bocageres qui sont par tout +ce païs-là, comme nous dirons ailleurs. Ilz n'eurent pas fait long +chemin qu'ilz perdirent toute cognoissance, & ne sçavoient à quoy se +resoudre: mais ilz apperceurent deux Sauvages qu'ils appellerent pour +les conduire: aprés quoy en survint un autre accourant pour les faire +avancer, disant que les Algumquins & Montagnais, ayans voulu forcer la +barricade des Iroquois, avoient été repoussés avec perte de leurs +meilleurs hommes, sans les blessez: & s'étoient retirés en attendant +secours. Ilz n'eurent pas beaucoup cheminé qu'ils ouïrent les +exclamations des uns & des autres étans toujours sur l'écarmouche. Mais +les assaillans s'écrierent bien d'autre façon à l'arrivée des nôtres, +qui à l'instant s'approcherent de la barricade pour la reconoitre, comme +firent aussi les Sauvages nos amis, lors nos arquebusiers de faire leur +devoir, & les Iroquois de s'étonner voyant l'effect des arquebuses qui +n'épargonient leurs boucliers, & faisoient tomber plusieurs de leurs +gens, léquels étoient d'autant plus aisés à mirer que lédites arquebuses +se reposoient sur la barricade méme. Champlein y fut blessé d'un trait +de fleche, & un sien compagnon aussi. Et voyant que la munition +commençoit à leur faillir il cria aux Sauvages qu'il falloit emporter +l'ennemi de force & rompre la barricade, & pour ce faire se targuer de +leurs pavois, & attacher des cordes aux arbres plantez debout soutenans +les autres, & les renverser afin de faire ouverture. D'ailleurs qu'il +falloit abattre quelques arbres à l'environ & les faire tomber dans le +clos pour les accabler: & que de sa part avec ses compagnons il +empecheroit l'ennemi à coups d'arquebuses de les endommager. Ce qui fut +promptement executé. Depuis que l'arquebuserie commença à jouer ceux qui +étoient demeurés aux barques à une lieuë & demie de là entendoient tout +le tintamarre, ce qui émeut un jeune homme de Saint-Malo nommé des +Prairies, de reprocher à ses compagnons leur couardise & ignominie, de +laisser ainsi leurs compatriotes parmi des Sauvages en une telle affaire +sans s'en émouvoir, ni les secourir, disant que pour son regard il y +vouloit aller, & n'attendroit point le reproche de n'y avoir été, sinon +des premiers, au moins encore assez à temps pour faire quelque chose de +bon. Ce courage enflamma d'autres, qui y furent avec lui dans sa +chalouppe, & ayant mis pied à terre prés le Fort des Iroquois, va +trouver Champlein, lequel à leur venue fit cesser les Sauvages, afin que +ledit Fort ne fût pris sans qu'ils eussent eu part à la gloire du +combat. Ainsi se mirent en devoir de tirer sur l'ennemi, & en diminuer +le nombre, de sorte que n'étant plus capables de resistance, ouverture +fut faite à la faveur des arquebusaqdes qui donnoient par dedans, +restant neantmoins la hauteur d'un homme d'arbres couchez l'un sur +l'autre, qui n'empecherent de donner vivement l'assaut, où ce qui +restoit d'Iroquois perdant coeur commença à prendre la fuite, se noyans +les uns au courant de la riviere, les autres passans par le fil de +l'épée, ou par les armes des Sauvages: de sorte que de tout le nombre +qu'ils étoient il n'en demeura que quinze vivans reservés aux tourmens +tels qu'au chapitre precedent. Des assiegeans trois furent tués, & +cinquante blessés. Aprés cette victoire arriva encore une chalouppe tout +à point pour avoir part au butin, lequel on laissa à cet gent rapace & +avare de mercadens, n'y ayant que de la pouillerie de ces pauvres +miserables Iroquois, qui étoient pleine de sang: & de cette vilaine +avidité, les Sauvages se mocquoient avec mille reproches. + +Ilz leverent selon leur coutume, les cuirs des tétes des morts pour en +faire des trophées au retour en la façon qu'a été dit ci-dessus. Puis +demembrent un corps en quatre quartiers pour le manger, ce disoient ils, +tant cette nation barbare est enragée contre ses ennemis. Noz Sauvages +de la côte marine sont plus humains, & se contentent de la mort commune +de leurs ennemis, ou de les retenir pour esclaves. + +Le reste du jour se passa entre ceux-ci en danses & chansons, n'ayans +que trois sortes d'occupation en toute leur vie, ou ce que je viens de +dire, ou la chasse, ou la guerre. Le lendemain étant arrivés hors la +riviere des Iroquois, il attacherent trois de leurs prisonniers à un +arbre prés de l'eau, & ne cesserent de les bruler & leur jetter eau par +intervalle jusques à ce que ces pauvres corps tomberent en pieces, & +lors étans morts chacun en coupoit un morceau & le bailloit à son chien. +Les autres prisonniers furent reservés pour contenter les femmes, +léquelles adjoutent encore à ces horribles supplices sans pitié ni +misericorde. Champlein en sauva un qui lui fut donné, mais il se sauva, +quoy qu'il eût asseurance qu'il n'auroit point de mal. + +Pendant ces executions les Mercadens ne laissoient de traiter des +pelleteries que les Sauvages avoient amenées, & emportoient le profit +qui se pouvoit attendre de cette nation que Champlein avoit assistée +avec tant de travaux. + +Le lendemain arriva le Capitaine Iroquet mentionné ci-dessus avec deux +cens hommes bien marri de n'avoir été de la partie, la pluspart des +Sauvages qui se trouverent là n'ayans jamais veu de Chrétiens +demeuroient fort étonnés considerans noz façons, noz vetemens, nos +armes, nos equippages. + +Comme les troupes étoient prétes de se retirer chacune en son païs, +Champlein trouva bon de laisser aller un jeune garson volontaire avec +ledit Iroquet, pour apprendre le langage des Algumequins, & remarquer +les lacs, rivieres, mines, & autres choses necessaires tandis qu'il +retourneroit en France. Ce qui fut accordé; mais les autres Sauvages en +firent difficulté, craignans que mal ne lui avint, n'ayant accoutumé de +vivre à leur mode, qui est dure en toute façon, & qu'arrivant quelque +accident audit garson ilz n'eussent les François pour ennemis. Champlein +s'en formalisa, & dit que s'ilz lui refusoient cela il ne les tenoit pas +pour amis. Et pour répondre à leur difficulté, que s'il arrivoit +accident de maladie ou de mort au jeune garson sans leur faute il ne +leur en voudroit point de mal, sçachant que nous tous infirmes & sujets +à mourir. A tant ils s'accorderent que Champlein prendroit un des leurs +en change, lequel il remeneroit l'Eté suivant, & reprendroit le sien, +lequel ilz traiteroient comme leur enfant. J'ay veu souvent ce Sauvage +de Champlein nommé Savignon, à Paris, gros garson & robuste, lequel se +mocquoit voyant quelquefois deux hommes se quereler sans se battre, ou +tuer, disant que ce n'étoient que des femmes & n'avoient point de +courage. + +Cette année le refus fait au sieur de Monts de lui continuer son +privilege, ayant été divulgué par les ports de mer, l'avidité des +Mercadens pour les Castors fut si grande que les trois parts cuidans +aller conquerir la toison d'or sans coup ferir, ne conquirent pas +seulement des toisons de laines, tant étoit grand le nombre de +conquerans. + +La triste nouvelle de la mort du Roy ayant eté portée jusques là par les +derniers venus, fut cause de hater le depart des vaisseaux su sieur de +Monts, & de donner ordre à l'habitation de _Kebec_, où fut laissé pour +chef de la compagnie un nommé du Parc. Ains partirent le Capitaine du +Pont & Champlein de Tadoussac le treziéme Aoust, & le vint-septiéme +Septembre arriverent à Honfleur. Mais il ne faut omettre un cas fort +nouveau & rare avenu en ce voyage, que leur vaisseau ait passé +par-dessus une Baleine endormie en pleine mer, & lui ait tellement +endommagé le train de derriere, qu'elle jetta grande abondance de sang, +sans peril dudit vaisseau. Et neantmoins quelques autheurs écrivans de +la nature des poissons, disent qu'entre iceux le seul Sargot est capable +du dormir, comme nous dirons plus amplement au chapitre de la pecherie +livre sixiéme. + + + + +_Retour de Champlein en Canada. Bancs de glaces longs de cent lieuës. +Arrivée à la Terre-neuve. Comment les Sauvages passent le Saut de la +grande riviere. Saut du Rhin. Mensonges de quelqu'un qui a écrit un sien +voyage ne Mexique._ + +CHAP. VI + +DEPUIS le voyage sus-écrit, Champlein en a fait quelques autres qui ne +sont pas venus à ma conoissance, ains seulement ceux des années six cens +unze, & six cens treze équels il a découvert quelque terres & lacs outre +le grand saut du fleuve de Canada és païs des Algumquins, qui sont à +l'opposite des Iroquois separés par un grand lac de quinze journées de +longueur. Le premier dédits voyages fut accompagné de beaucoup de +difficultés & perils, non pour la terre, mais pour la navigation. Car +cette année les vens & la saison furent fort contraires, de sorte que +n'ayant peu s'élever au Su, ains toujours jetté au Nort jusques à la +hauteur de 48 degrez de latitude, il rencontra devant qu'arriver au Banc +des Morues plus de cent lieues de glaces elevées de trente & quarante +brasses hors de l'eau, dans léquelles se trouvant souvent enveloppé, on +peut penser si le vaisseau étoit en seureté la glace obeissant au vent, +& pouvant au moindre choc mettre ledit vaisseau en piece. Souvent aprés +avoir long temps vogué tout un jour, ou une nuit entre les bancs de +glaces, pensant trouver une sortie, on les trouvoit scellées, & falloit +retourner en arriere chercher passage. Un autre mal augmentoit le peril, +que durant ces travaux les brumes épesses empechoient de voir plus loin +que la longueur du vaisseau. Puis les plus pluies, les neges, le froid +incommodoient & engourdissoient tellement les matelots, qu'ilz ne +pouvoient manouvrer, ni à peine se tenir sur le tillac. En fin aprés +avoir été plusieurs fois deceu cuidans voir la terre au lieu des glaces, +ilz se trouverent à _Campseau_, d'où mettans le cap au Nort, ils tirent +au cap Breton, avec pareille fortune que devant, jusques à ce qu'un +grand vent s'éleva, qui balaya l'air, & leur fit reconoitre l'ile dudit +Cap-Breton à quatre lieuës au Nort d'eux. Mais n'étoient encore pourtant +hors les glaces, & doutoient que le passage pour entrer au golfe de +Canada fût ouvert. Et comme ilz cotoyoient lédites glaces ils +apperceurent le premier de May un vaisseau autant en peine qu'eux, où +commandoit le fils du sieur de Poutrincourt, qui étoit parti de France +il y avoit trois mois, & alloit trouver son pere au Port-Royal. Cette +rencontre lui fut favorable d'autant qu'il n'avoit encore eu la veuë +d'aucune terre, & s'en alloit engouffrer entre le Cap saint Saurent & le +Chap de Raye, qui toit le chemin de Canada, & non dudit Port-Royal: & en +cette route entra le lendemain ledit Champlein, qui de là en avant eut +meilleur temps & arriva à Tadoussac le treiziéme dudit mois de May étant +parti de Honfleur avec le sieur du Pont le premier de Mars mille six +cens unze. + +Tout étoit encor plein de neges à cette arrivée. Et neantmoins quelques +Sauvages n'avoient laissé de venir du païs d'en haut outre le Saut, +jusques audit lieu de Tadoussac pour troquer quelques pelleteries, qui +étoit peu de chose: & ce peu encore le vouloient-ils bien employer +attendans qu'il y eût nombre de vaisseaux (or y en avoit-il des-ja +trois, outre Champlein) pour avoir meilleur marché de noz denrées: à +quoy ils sont fort bien instruits depuis que l'avarice de noz Marchans +s'est fait reconoitre pardela. Car avant les entreprises du sieur de +Monts à peine avoit-on ouï parler de Tadoussac, ains les Sauvages par +maniere d'acquit, voire seulement ceux des premieres terres venoient +trouver les pecheurs de Moruës vers Bacaillos, & là troquoient ce qu'ils +avoient, préque pour neant. Mais l'envie & rapacité les a aujourd'hui +porté jusques au Saut de la riviere de Canada, & ne sçauroit Champlein y +aller qu'il n'ait une douzaine de Barques à sa queuë pour lui ravir ce +que son travail & industrie lui devroit avoir acquis, ainsi qu'il a eté +pratiqué au voyage precedent, & en cetui-cy. + +Cela, & le desir de découvrir des terres nouvelles, a fait resoudre +ledit Champlein de faire un fort prés ledit Saut, étant le lieu fort +commode, d'autant que deça & delà le grand fleuve, tombent des rivieres +qui vont assez avant dans les terres, & ya a beaucoup d'espace découvert +au lieu où étoit cy-devant la ville de Hochelaga décrite par Jacques +Quartier, laquelle par les guerres a eté ruinée, & ses habitans +exterminés, ou chassés. + +Jusques ici on a estimé que ledit Saut étoit impenetrable, mais les +Sauvages y passent (en se mettans tout nuds) pardessus les bouillons +d'eau, avec leurs canots d'écorce, sçavoir du coté du Nort, car en +l'autre part un garson du sieur de Monts nommé Louis (auquel j'ay grand +regret) y a eté noyé cette année avec un Sauvage, qui temerairement y +voulut passer contre l'avis d'un autre qui se sauvan ayant toujours +empoigné le canot & dessus & dessous l'eau. Si le païs étoit habité on +pourroit trouver moyen de faciliter ce passage par engins pour les +barques, comme on a fait celui du Saut du Rhin un peu au dessous de +Schaffouse, qui est beaucoup plus haut que chacun de ceux dont est +composé cetui-ci. + +Cette année devoient venir trois cens Algumquins Charioquois, & +Ochataguins faire la guerre aux Iroquois, & furent long-temps attendus. +Mais la mort d'un des Capitaines rompit cette entreprise. De sorte que +ce voyage n'a eté utile qu'à la marchandise, n'ayant Champlein fait +autre découverte que de voir un grand lac qui est à huit lieuës du Saut +de la grande riviere, où les Sauvages l'inviterent d'aller, se fachans +de voir tant de barques de gens avides, avares, envieux, sans chef, & +sans accord. Là ils confererent avec luy des affaires de l'étant present +du païs, & de l'avenir, par le truchement du jeune garson qu'il y avoit +laissé l'an precedent, lequel avoit fort bien appris la langue: & de +Savignon Sauvage qu'il avoit remené de France, lequel quelques marchans +envieux avoient fait croire être mort. L'un & l'autre se loua fort du +traitement qu'il avoit receu; & se fachoit ledit Savignon d'aller +reprendre sa dure vie du temps passé. Il avoit un frere nommé +_Tregoüaroti_ Capitaine au païs des Ouchateguins à cent cinquante lieuës +dudit Saut. Parmi les discours qu'eut ledit Champlein avec eux, il +apprit de quatre voyageurs, que bien loin ils avoient veu une mer, mais +qu'il y avoit des deserts & lieux facheux à passer. Et que vers eux +venoient quelquefois des hommes d'entre le païs des Iroquois, qui +avoisinent la mer du midi (qui sont les Floridiens). Mais il n'est +aucune nouvelle qu'il y ait des villes fermées, ny des maisons à trois & +quatre etages, ni du bestial domestic, comme recite y avoit au profond +des terres en tirant de Mexique au Nort, celui qui a fait l'histoire de +la Chine, où incidemment, il parle aussi d'un voyage audit Mexique qui +me fait croire que ce sont pures fables. + +Apres ces choses Champlein ayant laissé deux garsons parmi les Sauvages +pour s'enquerir du païs, & le recognoitre, & donné ordre à l'habitation +de Kebec, il s'en revint en France avant l'hyver. + + + + +_Commission de Champlein portant reglement pour le traffic avec les +Sauvages. Etat de Kebec. Credulité de Champlein à un imposteur. Ses +travaux en suite de ce. Sauvages haïssent le mensonge. Imposteur +conveincu. Observations sur le voyage de Champlein aux Algumequins. +Ceremonies des Sauvages passans le saut du Bassin. Peuples divers. +Variations de Champlein._ + +CHAP. VII + +L'AN six cens douze Champlein voyant ses entreprises ruinées par +l'avarice des Marchans si l'on n'apportoit quelque reglement au traffic +des Castors & pelleteries avec les Sauvages, delibera de se mettre en la +protection de quelque Prince, qui print son affaire en affection; & +suivant ce, à la faveur de Monseigneur le Prince de Condé obtint +commission du Roy l'an six cens treze, par laquelle ne seroit loisible à +aucun des sujets de sa Majesté de troquer dans la grande riviere avec +les Sauvages, qu'à ceux qui seroient de l'association par lui proposée, +à laquelle chacun pourroit étre receu. Ce qu'ayant fait publier par les +postes de France, il s'embarque avec quatre vaisseaux associés qui lui +devoient fournir chacun quatre hommes tant pour faire ses découvertes, +que pour guerroyer avec les Sauvages où besoin seroit: & à l'arrivée à +Tadoussac trouve les Montagnais reduits à une extréme faim à cause que +l'hiver avoit eté doux, & par consequent la chasse mauvaise. Quant à +ceux de Kebec il les trouva tous en bonne santé sans avoir eté atteints +d'aucune maladie. Puis devant qu'aller au saut de ladite riviere, il fit +signifier sadite commission aux vaisseaux là arrivés, qui étoient partis +de France devant lui. + +Le profit n'y fut pas si grand que les Marchans associez s'étoient +proposé, parce que les Sauvages ayans eté mal-traités d'aucuns François +l'année precedente que Champlein étoit en France, ilz s'étoient resolus +de ne plus venir: & de fait, peu de gans se trouverent là pour lors, +ains étoient tous allés à la guerre, ou demeurés, sinon que trois canots +arriverent audit Saut avec peu de pelleteries, léquelles ayans troquées, +Champlein obtint (quoy qu'avec difficulté) deux dédits canots pour +reconoitre par les rivieres & lacs le païs des _Algumequins_, ayant +seulement pris quatre hommes avec soy, déquels y en avoit un nommé +Nicolas Vignan, qui reconoissant son desir principal étre de trouver +quelque passage pour aller à la Chine, luy fit à croire avoir veu une +mer en la part du Nort à dix-sept journées dudit Saut, ce qu'il afferma +étant en France, & conferma étant porté pardela, avec tant de sermens +(dit Champlein) que fors lui fut de s'engager au voyage qu'il alloit +entreprendre, joint que ce discours amenoit des circonstances qui +rendoient son mensonge fort vraysemblable, sçavoir que sur le bord de +cette mer imaginaire, il avoit veu le bris d'un vaisseau Anglois qui +s'étoit là perdu, & les tétes de quatre-vints Anglois echappés de ce +naufrage, que les Sauvages avoient tués, pour ce qu'ilz leur vouloient +ravir leurs blés; Adjoutant que dédits Anglois avoit eté reservé un +jeune garson que les Sauvages lui vouloient donner. Ce qui se rapportoit +aucunement à ce qu'avoient publié les Anglois peu auparavant, du voyage +de Henry Hudson, lequel en l'an six cens unze trouva (disent-ils) un +détroit au dessus de Labrador par les soixantes & soixante un degrés, +dans lequel ayant vogué quelques cent lieuës, la mer s'étendoit au Su +jusques au cinquantiéme degré. Ce que toutefois il ne croy point, car si +cela étoit, il y vient des Sauvages tous les ans à Tadoussac de beaucoup +plus loin qui en diroient quelques nouvelles. Champlein toutefois s'est +laissé porter au dire de ce bourdeur, qui lui a baillé autant de fatigue +que l'homme en put supporter. Car je trouve par son discours que bien +souvent il luy falloit tirer son canot à-mont les rivieres avec une +corde, & ce quelquefois dans l'eau où il etoit contraint de se mettre +bien avant, ny ayant aucun chemin sur les rives de la terre. Il a fallu +passer des Sauts en nombre de plus de dix, à chacun déquels il falloit +decharger & porter par terre sur les épaules tout le bagage une lieue +durant, plus ou moins. Adjoutons à ceci l'incommodité, ou plustot +cruauté des mouches bocageres, qui comme essains d'abeilles environnent +& picquent par milliers incessamment la chair humaine, dont elles sont +friandes. Et apres tout representons nous encore la façon de vivre qu'il +étoit contraint de suivre en cet exploit, neantmoins son courage passa +pardessus toutes ces difficultés. Si bien que le douziéme jour il arriva +chés un Capitaine nommé _Nibashis_, qui fut plus que ravi de le voir, +disant qu'il falloit qu'il fût tombé des nues, d'estre venu là parmi de +si mauvais païs. Ce Capitaine apres l'avoir traicté au mieux qu'il peût, +fit equipper deux canots pour le conduire à huit lieues de là vers un +autre ancien Capitaine nommé _Tessouat_; lequel ne fut moins étonné que +l'autre de chose tant inesperée. Ce _Tessouat_ est logé sur le bord d'un +grand lac par les quarante sept degrez, en lieux âpres, & du tout +sauvages, quoy qu'il y ait de belles & bonnes terres ailleurs. Mais pour +eviter les surprises des ennemis ces pauvres peuples sont contraincts de +se loger ainsi à l'avantage. Et voudroient bien vivre en Republique +s'ils avoient quelque Fort ou ville pour se retirer, & un Gouverneur +pour les defendre. Telles incommodités ont aux premiers siecles +contraint les hommes de batir hautement; & se remparer contre les +invasions des voleurs, qui veulent vivre du travail d'autrui. + +Le lendemain _Tessouat_ fit la Tabagie à Champlein, à laquelle il avoit +convoqué tous ses voisins. Les mets exquis furent une bouillie faite de +Mahis écrasé entre deux pierres, item de chair & poisson bouilli, & de +chair grillée sur les charbons, le tout sans sel. + +De vin il ne s'en parle point pardela. _Tessouat_ entretenoit la +compagnie sans manger, selon la coutume: & les jeunes hommes gardoient +les portes des cabannes. Il n'y a en tels festins ny tables ni bancs, +ains chacun apporte son écuelle & sa culiere, il s'asseoit où il trouve +bon le cul sur les talons, ou contre terre. + +Quand chacun fut bien repeu, la jeunesse sortit, & petuna-on à la +rengette une bonne demie heure sans dire mot: puis on entra en Conseil, +où Champlein leur dit qu'il avoit grandement desiré de les voir pour +leur témoigner son affection, & le desir qu'il a de les assister en +leurs guerres, & vouloit faire alliance avec les _Nebicerini_ qui sont à +six journées plus outre qu'eux, afin de les mener aussi à la guerre. Et +d'autant qu'outre leur païs il a entendu y avoir une mer qu'il +desireroit bien voir, il les prie de l'assister en cette entreprise. Les +Sauvages aprés plusieurs paroles de compliment representerent qu'outre +les experiences d'amitié passées, s'en étoit encore icy un grand +temoignage à Champlein d'avoir tant pris de peine à les venir voir. Que +l'an precedent deux mille hommes s'étoient trouvés au saut de la grande +riviere pour aller à la guerre. Mais qu'il leur avoit manqué; & cuidans +qu'il fût mort n'y avoient eté cette année. Joint qu'ilz avoient eté mal +traités de quelques François: Que pour les _Nebicerini_ ilz ne lui +conseilloient ce voyage qui étoit trop difficile, & n'en pourroit venir +à bout, que le peuple de là étoit méchant, sorciers, & empoisonneurs, & +ne leur étoient amis: Au reste gens sans coeur, qui ne valent rien à la +guerre. Je laisse beaucoup d'autres discours tenus en cette assemblée. +En fin par importunité ils avoient promis quatre canots à Champlein; +mais un d'entr'eux songea que s'il alloit là il mourroit, & eux tous +aussi: occasion que personne ne voulut entreprendre la conduite le +prians d'attendre jusques à l'année suivante, & que lors on le meneroit +avec bonne escorte. Champlein se fachant de telles reposes, dit que son +homme avoit eté en ce païs là, & n'avoit rien trouvé de ce qu'ilz +disoient. Lors chacun de le regarder de mauvais oeil, & specialement +_Tessouat_, chez lequel il avoit hiverné, qui le rendit confus sur ses +mensonges, & l'eussent déchiré en pieces sans la presence de Champlein, +car ilz haissent mortellement les menteurs & les hommes doubles de coeur +et de bouche. Son excuse fut qu'il esperoit par cette invention quelque +recompense du Roy, & que veu les difficultés du voyage il ne pensoit +point que Champlein deüt aller si avant. Il se mit à genoux devant lui, +& demanda pardon; promettant que si on le vouloit laisser là il feroit +tant que dans un an il en sçauroit toute la verité. A tant Champlein se +desista de passer outre, & s'en revint avec quarante canots, & sur le +chemin en rencontrerent encor quarante autres assez fournis de +marchandises. Et comme ces pauvres miserables sont en perpetuelle +apprehension, & credules aux songes, avint qu'un Sauvage songea qu'on +l'assommoit, & là dessus se levant en sursaut, & criant on me tuë; il +mit en alarme toute la compagnie, qui croyant avoir l'ennemi sur le dos, +se jetta qui çà qui là en l'eau pour se sauver. A ce bruit Champlein & +les siens réveillés furent tout ébahis de voir ces gens en cet état sans +qu'aucun les poursuivit. Et s'étant enquis du fait, tout se tourna en +risée. + +Ce qui est à remarquer en tut ce voyage sont le nombre des lacs que +Champlein a passé en nombre de six, & de sauts ordinaires des rivieres +de ce pais, entre léquels y en a deux notables, l'un large de quatre +cens pas, & haut de vint-cinq brasses, ou environ, auquel l'eau tombant +fait une arcade souz laquelle passent les Sauvages sans se mouiller. +L'autre est large de demie lieuë, & haut de six à sept brasses sous +lequel l'eau par la longue continuation de sa cheute a fait un bassin de +merveilleuse grandeur dans le rocher. Quand les _Algumquins_ passent par +là pour venir en Canada, ilz font une ceremonie digne de remarque. Apres +avoir porté leurs canots au bas du saut un de la compagnie va faire la +quéte un plat en la main, auquel chacun met un morceau de petum. La +quéte achevée tous dansent alentour du plat chantans à leur mode, & +aprés la danse un des Capitaines fait une harangue remontrant aux jeunes +que depuis le temps de leur ayeuls ilz font là une offrande, qui les +garentit de leurs ennemis, laquelle s'ils omettoient malheur leur +aviendroit. Puis le harangueur jette le petum dans ledit bassin, & tous +ensemble font une grande exclamation, & ne croiroient pas le voyage +devoir étre heureux sans cette offrande: car ordinairement leurs ennemis +les attendent là, & ne passent plus outre pour la difficulté du païs & +des passages d'icelui. Et appellent ledit saut _Asticou_, que signifie +en leur langage un bassin, ou chaudiere. + +Cette terre produit des raisins naturels, & des cèdres blancs, dont +Champlein a fait des croix en plusieurs lieux où il a passé, & en +icelles gravé les rmes de France. + +Les peuples voisins des Algumquins au Nort s'appellent Nebicerini, & +Ouescarini; au Su Maton-ouescarini: à l'Occident sont les Charioquois, & +Ouchateguins: à l'Orient sont les Sauvages du Canada. + +Les particularités de ce dernier voyage m'ayans été recités par un +Gentil-homme Norman qui alloit en Italie, je les ay depuis trouvées +verifiées par la relation qu'en a fait trop au long ledit Champlein, +lequel je ne trouve toujours constant en ses discours. Car en trois +endroits il dit que le lac au dessus du saut de la grande riviere de +Canada est à huit lieuës de là, & par apres il dit qu'il n'y a que deux +lieuës, & ne fait que de douze lieuës de circuit, comme ainsi soit que +sur sa charte il le place de quinze journées de long, & distant dudit +saut de plus de cinquante lieuës, sans qu'il y en ait aucun autre plus +prés. En quoy il faut necessairement qu'il y ait de l'erreur, veu que +Jacques Quartier étant sur le Mont-Royal voisin dudit saut, dit que delà +il voyoit au dessus ce grand fleuve tant que l'on pouvoit regarder large +& spacieux, qui passoit auprés de trois belles montagnes rondes +éloignées de quinze lieuës, sans qu'il soit parlé d'aucun lac. Bien +voy-je qu'il s'accorde avec ledit Champlein en ce que découvrant de +cette montagne trente lieuës de païs à la ronde, il dit que vers le Nort +y a une rangée de montagnes gisantes Est & Ouest (qui sont les +Algumquins), & autant vers le Su, qui sont celles des Iroquois +mentionnées ci-dessus: & qu'entre icelle est la terre la plus belle +qu'il soit possible de voir, labourable, unie, & plaine: & par le milieu +le cours de ce grand fleuve. Dit en outre que dédites montagnes du Nort +sortoit une grande riviere, qui est (à mon avis) celle par laquelle +ledit Champlein est allé aux Algumquins, laquelle il dit avoir lieuë & +demie de large, après l'avoir montée l'espace de huit jours. Item que là +y avoit du metal jaune comme or, ce qui se rapporte à ce qui a eté dit +qu'un Sauvage Algumquin donna audit Champlein une lame de cuivre prise & +applanie en son païs. + +[Illustration] + + + + +_Qu'il ne se faut fier qu'à soy-méme. Embarquement du sieur de +Poutrincourt. Longue navigation. Conspiration. Arrivée au Port Royal. +Baptéme des Sauvages. S'il faut contraindre en Religion. Moyen d'attirer +ces peuples. Mission pour l'Eglise de la Nouvelle-France._ + +CHAP. VIII + +IL est maintenant à propos de parler du sieur de Poutrincourt, +Gentil-homme dés long temps resolu à ces choses, lequel depuis nôtre +retour de la Nouvelle-France s'étans rendu trop credule aux paroles de +deux Seigneurs qu'il desiroit contenter entant qu'ilz faisoient semblant +de vouloir faire un grand appareil pour ces Terres-neuves, est tombé en +grand interét, ayant perdu deux années de temps, & fait de grandes +dépenses à cette occasion, méme perdu son equipage, lequel étoit prét +dés l'an mille six cens neuf. A cause dequoy voyant par une mauvaise +experience que les hommes sont trompeurs, il se resolut de ne s'attendre +plus à persone, & ne se fier qu'à soy-méme, ainsi que le laboureur prét +à moissonner dont la fable est recitée par Aule Gelle. Ayant donc fait +son appareil à Dieppe, il se mit en mer le vint-cinquiéme de Fevrier +mille six cens dix, avec nombre d'honnétes hommes & d'artisans. Cette +navigation a eté fort importune & facheuse. Car dés le commencement ilz +furent jettez à la veue des Essores, & de-là quasi perpetuellement +battus de vents contraires l'espace de deux mois: durant léquels (comme +gens oysifs occupent volontiers leur esprit à mal) quelques uns par +secretes menées auroient osé conspirer contre luy, proposans aprés +s'étre rendus les maitres, d'aller en certains endroits où ils +entendroient y avoir quantité de Sauvages, afin de les piller & voler, +puis se rendre picoreurs de mer, & en fin revenir en France partager +leurs depouilles, & se tenir sur le grand chemin de Paris pour continuer +le méme train jusques à ce qu'étans gorgez de biens ils eussent moyen de +se retirer & passer leurs ans en repos. Voila le sot conseil de ces +miserables, auquelz neantmoins il pardonna selon sa debonnaireté +accoutumée. + +Ces nuages de rebellion étans dissipés en fin territ à l'ile des monts +deserts, qui est à l'entrée de la baye qui va à la riviere de +Norombegue, de laquelle nous avons parlé en son lieu. Delà il vint à la +riviere Sainte-Croix, où il eut plainte (ainsi que k'ay veu par ses +lettres) qu'un certain François arrivé là devant lui entretenoit une +fille Sauvage promise en mariage à un jeune homme aussi Sauvage: dont +ledit sieur fit informer, se souvenant de la recommendation tres +expresse que le sieur de Monts lui avoit faite de prendre garde à ce que +tels abus ne se commissent pardela, & principalement la paillardise +entre un Chrétien & une infidele. Chose que Villegagnon avoit aussi fort +abhorré étant au Bresil. + +Apres avoir fait une reveuë par cette côte, il vint au Port Royal, où il +apporta beaucoup de consolation aux Sauvages du lieu, léquels +s'informoient de la santé de tous ceux qu'ils avoient conu quatre ans +auparavant en sa compagnie: & particulierement Membertou Grand +Capitaine, entendant que j'avoy fait éclater son nom en France, +demandoit pourquoy je n'y étoy point allé. Quant aux batimens ilz furent +trouvez tout entiers, excepté les couvertures, & chacun meuble en sla +place où on les avoit laissez. + +Le premier soin qu'eut ledit sieur fut de faire cultiver la terre & la +disposer à recevoir les semences de blés pour l'année suivante. Ce +qu'étant achevé il ne voulut laisser ce qui étoit du spirituel, & qui +regardoit le principal but de sa transmigration, de procurer le salut de +ces pauvres peuples sauvages & barbares. Lors que nous y étions nous +leur avions quelquefois donné de bonnes impressions de la conoissance de +Dieu, comme se peut voir par le discours de nôtre voyage, & en mon Adieu +à la Nouvelle-France. Au retour dudit Sieur il leur inculqua derechef ce +qu'autrefois il leur avoit dit, & ce par l'organe de son fils le Baron +de Sainct Just, jeune Gentil-homme de grande esperance, & qui s'adonne +du tout à la navigation, en laquelle il a en deux voyages acquis une +grand experience. Apres les instructions necessaires faites, ilz furent +baptizez le jour saint Jean Baptiste vint-quatriéme de Juin mille six +cens dix, en nombre de vint-un à chacun déquels fut donné le nom de +quelque grand, ou notable personage de deça. Ainsi Membertou fut nommé +HENRI au nom du Roy que l'on cuidoit étre encore vivant. Son fils ainé +fut nommé LOUIS du nom de nôtre Jeune Roy regnant, que Dieu Benie. Sa +femme fut nommée MARIE au nom de la Royne Regente, & ainsi consequemment +les autres, comme se peut voir par l'extrait du Registre des baptémes +que j'ay ici couché. + + _Extrait du Registre des Baptémes de l'Eglise du_ + _Pt Royal en la Nouvelle-France._ + +1. LE jour Saint Jean Baptiste mille six cens dix Membertou grand +Sagamos âgé de plus de cent ans a eté baptizé par Messire Jessé Fleché +Prétre, & nommé HENRI par Monsieur de Poutrincourt au nom du Roy. + +2. ACTAUDINECH troisiéme fils dudit Henri Membertou a eté nommé PAUL par +ledit sieur de Poutrincourt au nom du Pape Paul. + +3. La femme dudit Henri a eté tenue par le sieur de Poutrincourt au nom +de la Royne, nommée MARIE de son nom. + +4. MEMBERTOUCHIS fils ainé de Membertou âgé de plus de soixante ans, +aussi baptizé & nommé LOUIS par Monsieur de Biencourt au nom de Monsieur +le Dauphin. + +5. La fille dudit Henry tenue par ledit sieur de Poutrincourt, & nommée +MARGUERITE au nom de la Royne Marguerite. + +6. La fille ainée dudit Louis âgée de treze ans aussi baptizée & nommée +CHRISTINE par ledit sieur de Poutrincourt au nom de Madame la fille +ainée de France. + +7. La seconde fille dudit Louis âgée de douze ans aussi baptizée & +nommée ELIZABETH par ledit sieur de Poutrincourt au nom de Madame la +fille puisnée de France. + +8. ARNEST cousin dudit Henri a été tenu par ledit sieur de Poutrincourt +au nom de Monsieur le Nonce, & nommé ROBERT, de son nom. + +9. Le fils ainé de Membertoucoichis dit à present Louis Membertou, âgé +de cinq ans, baptizé & tenu par Monsieur de Poutrincourt, qui l'a nommé +JEAN, de son nom. + +10. La troisiéme fille dudit Louis tenue par ledit sieur de Poutrincourt +au nom de Madame sa femme aussi baptizée, nommée CLAUDE. + +11. La quatriéme fille dudit Louis tenue par Monsieur Robin, pour +Mademoiselle sa mere, a eu nom CATHERINE. + +12. La cinquiéme fille dudit Louis a eu nom JEHANNE, ainsi nommée par +ledit sieur de Poutrincourt au nom d'une de ses filles. + +13. AGOUDEGOUEN cousin dudit Henri a été nommé NICOLAS par ledit sieur +de Poutrincourt au nom de Monsieur des Noyers Advocat au Parlement de +Paris. + +14. La femme dudit Nicolas tenue par ledit sieur de Poutrincourt au nom +de Monsieur son neveu, a eu nom PHILIPPE. + +15. La fille ainée d'icelui Nicolas tenue par ledit sieur pour Madame de +Belloy sa niepce, & nommée LOUISE, de son nom. + +16. La puis-née dudit Nicolas tenue par le dit sieur pour Jacques de +Salazar son fils, a eté nommée JACQUELINE. + +17. L'autre femme dudit Louis tenue par ledit sieur de Poutrincourt au +nom de Madame de Dampierre. + +18. L'une des femmes dudit Louis tenue par Monsieur de Joui pour Madame +de Sigogne, nommée de son nom. + +19. La femme dudit Paul a eté nommée RENÉE du nom de Madame +d'Ardanville. + +20. La sixiéme fille dudit louis tenue par René Maheu a eté nommée +CHARLOTTE du nom de sa mere. + +21. Une niepce dudit Henri tenue par ledit sieur Robin, a eté nommée +ANNE, maintenant donc il faut confesser que c'est à bon escient, & non +par seintise que marche cette entreprise ledit sieur de Poutrincourt, +auquel toute la Chrétienté doit ces premices de l'offrande faite à Dieu +de ces ames perdues, léquelles il a recuillies & amenées qu chemin du +salut. Tant que les choses ont eté douteuses il n'a point eté à propos +d'imprimer le charactère Chrétien au front de ces peuples infideles, de +peur qu'étant contraint de les abandonner ilz ne retournassent à leur +vomissement au scandale du nom de Dieu. Mais puis que ledit sieur a +donné ce témoignage de sa volonté, & que son desir est de vivre & mourir +auprés d'eux, il semble qu'il a peu passer outre fondé sur l'exemple des +enfans que nous baptizons sur la foy de leurs parins & marines. + +Membertou premier _Sagamos_ de ces contrées-là, poussé d'un zele +religieux, mais sans science, dit qu'il declarera la guerre à tous ceux +qui refuseront d'étre Chrétiens. Ce qu'il faut prendre en bonne part de +lui, & ne seroit recevable en un autre. Car il est certain que la +Religion ne veut pas estre contrainte: & par cette voye on ne fera +jamais un bon Chrétien. Aussi a-elle eté reprouvée de tous ceux qui on +jugé de ce fait un peu meurement. Nôtre Seigneur n'a point induit les +hommes à croire son Evangile par le glaive (ceci est propre à Mahommet) +ains par la parole. Les loix des anciens Empereurs Chrétiens y sont +expresses. Et quoy que Julian l'Apostat fut grand ennemi des Chrétiens, +si n'étoit il point d'avis de les contraindre aux sacrifices des faux +Dieus; ainsi que nous pouvons recuillir de ses Epitres. Je sçay que +saint Augustin a quelquefois eté d'avis contraire. Mais quand il y eut +bien pensé il se retracta. Et ainsi fit l'Empereur Maximus, lequel à la +persuasion de saint Martin revoqua un Edit qu'il avoit fait contre les +Donatistes, de dit Sulpitius Severus. + +Le meilleur moyen d'attirer les peuples déquelz nous parlons, c'est de +leur donner du pain, de les assembler, leur enseigner la doctrine +Chrétienne, & les arts: ce qui ne se peut faire tout d'un coup. Les +hommes du jourd'hui ne sont pas plus suffisans que les Apôtres. Mais je +ne voudroy leur charger l'esprit de tant de choses qui dependent de +l'institution des hommes, veu que nôtre Seigneur a dit: _Mon joug est +doux, & mon fardeau leger._ Les Apôtres ont laissé aux simples gens le +_Credo_ pour la croyance, & le _Pater noster_ pour la priere: le tout +premierement entendu, pour ne croire & prier une chose qu'on ne sçait +pas. Ce qui est pardessus est pour les plus relevez: qui se veulent +rendre capables d'instruire les autres. Ceci soit dit par maniere de +conseil & d'avis à ceux qui dresseront les premieres colonies: +n'estimant pas qu'il me soit moins loisible de le dire par écrit, que je +le diroy de bouche si j'y étois. + +Le Pasteur qui a fait ce chef-d'oeuvre de pieté Chrétienne, est Messire +Jessé Fleché, Prétre du Diocese de Langres homme de bonne vie & de +bonnes lettres, envoyé par Monsieur le Nonce Robert Ubaldin, quoy qu'à +mon avis la mission d'un Evéque de France eust bien été aussi bonne que +de lui qui est Evéque étranger. Il lui bailla par ses patentes (que j'ay +extraites à l'original) permission d'ouïr pardelà les confessions de +toutes personnes, & les absoudre de tous pechés & crimes non reservés +expressement au siege Apostolic, & leur enjoindre des penitences selon +la qualité du peché. En outre luy donna pouvoir de consacrer & benir des +chasubles & autres vetemens sacerdotaux, & des paremens d'autels, +excepté des corporaliers, calices & patenes. C'est en somme le pourvoir +contenu en sa mission. + + + + +_Peril du sieur de Poutrincourt. Zele des Sauvages à la Religion +Chrétienne. Remarques des faveurs de Dieu depuis l'entreprise de la +Nouvelle-France._ + +CHAP. IX + +CES generations spirituelles ainsi achevées, le sieur de Poutrincourt +pensa de renvoyer son fils en France pour faire une nouvelle charge de +vivres & marchandises propres pour pour la troque avec les Sauvages. A +cette fin il partit le huitiéme de Juillet mil six cens dix, avec +commandement d'estre de retour dans quatre mois. Son pere le conduisit +jusques au port de la Héve à cent lieues loin, 08 environ, du port +Royal, auquel voulant retourner il fut surpris d'un vent de terre à +l'endroit du Cap Fourchu, & porté si avant en mer, qu'il fut six jours +sans voir rien que Ciel & eau, sans autres vivres que de quelques +oiseaux pris auparavant en des iles, & sans autre eau douce que celle +qui se pouvoit recuillir tombant de l'air dans les voiles d'une pinasse +dans laquelle il étoit. En fin par son industrie & jugement il parvint à +la côte de l'ile Sainte-Croix, où Oagimont Capitaine du quartier le +secourut de quelques galettes de biscuit, & delà traversa jusques au +Port-Royal, où il parvint cinq semaines apres sa departie au grand +contentement des siens, qui ja desesperoient de lui, & projettoient un +changement qui ne pouvoit étre que funeste. + +Là plusieurs Sauvages sur le bruit de ce qui s'étoit passé le jour saint +Jean Baptiste, étoient arrivés pour aussi recevoir le saint Baptéme. A +quoy ilz furent admis, & plusieurs autres en suite, mais paraventure +trop tot, & par un zele trop ardant. Car ores qu'il eût eté a propos de +baptizer Membertou, & sa famille qui demeuroient au Port-Royal, ce n'est +pas méme raison des autres, qui en sont éloignés, & n'ont point de +Pasteur pour les tenir en devoir. Mais qu'eût fait à cela le sieur de +Poutrincourt. Car il étoit importuné des Sauvages, qui se fussent sentis +meprisés au refus. Voire leur zele étoit tel, qu'il y en eut un tout +décharné n'ayant plus que les os, lequel se porta à toute peine en trois +cabannes cherchant le Patriarche (ainsi appelloit on le Pasteur) pour +étre instruit & baptizé. + +Un autre demeurant à la baye Sainte Marie à plus de douze lieuës delà, +se trouvant malade envoya en diligence faire sçavoir audit Patriarche +qu'il étoit malade, & craignant de mourir sans étre Chrétien, qu'il +désiroit étre baptizé. Ce qui fut fait. + +Un autre nommé cy-devant _Acouanis_, maintenant Loth, se trouvant, aussi +malade envoya son fils en diligence de plus de vint lieuës loin se +recommander aux prieres de l'Eglise, & dire que s'il mouroit il vouloit +étre enterré avec les Chrétiens. + +Un jour le sieur de Poutrincourt étant allé à la depouille d'un cerf tué +par Louis fils de Henri Membertou, au retour comme chacun voguoit sur le +large du Port-Royal, avint que la femme dudit Louis accoucha: & voyans +les Sauvages que l'enfant étoit de petite vie, ilz s'écrierent _Tagaria, +Tagaria_, Venez-ça, Venez-ça. On y alla, & fut l'enfant baptizé. + +Ceci soit dit entre plusieurs choses pour témoigner le zele de ce pauvre +peuple non encore (je le confesse) assés instruit és points de la +religion, mais plus capable de posseder le Royaume des Cieux, que ceux +qui sçavent beaucoup & font des oeuvres mauvaises: Car quant à eux ce +qu'on leur dit, ilz le croyent & gardent soigneusement, & nous pardeça +ne voyons qu'infidelité entre les hommes. Que si on leur reproche leur +ignorance, il la faudra donc reprocher à la pluspart de nous autres qui +ne sommes Chrétiens que de nom. En un mot je coucheray ici en Latin ce +que disoit saint Augustin: _Surgunt indocti & rapiunt coelos, nos cum +scientia nostra mergimur in infernum._ + +J'adjouteray un trait de la simplicité d'un Neophyte nommé Margin du +port de la Heve, lequel étant malade de la maladie dont il mourut, comme +on lui parloit du Paradis celeste, demandoit si là on mangeoit des +tourtes aussi bonnes que celles qu'on lui avoit fait manger. A quoy il +lui fut repondu qu'il y avoit chose meilleurs, & qu'il seroit content. +Peu de jours aprés il deceda, & fut enterré avec les Chrétiens, non sans +debat, voulans les Sauvages qu'il fût enseveli avec ses peres, d'autant +qu'il l'avoit desiré. + +J'eusse fait ici registre de ceux de deça qui ont eu l'honneur d'avoir +des filieuls, & filieules pardela, & en faveur déquels on a imposé les +noms (voire les leurs propres) a plusieurs Sauvages baptizés en nombre +de plus de cent. Mais ilz ne s'en sont rendus dignes, n'y en ayant un +seul qui ait eté touché de quelque charitable pitié envers eux. + +Et cependant Dieu a montré en diverses occurrences qu'il veut favoriser +cette entreprise. Mais comme le proverbe dit qu'il nous vend toutes +choses par travail & peine: Aussi veut-il que par labeur & patience +cette terre soit habitée. + +Est à remarquer que jamais ne s'est perdu un seul vaisseau pour cette +affaire. Qu'il y a eu des maladies inconues aux François lors qu'il n'y +a point eu de necessité: mais qu'au temps de famine Dieu a fait cesser +cette verge. Qu'il y a eu des obstacles & envies étranges contre les +entrepreneurs, mais ilz subsistent encore. Que quand la necessité de +vivre (dont nous parlerons ci-aprés) est venue, Dieu a fait trouver des +racines, qui sont aujourd'hui les délices de plusieurs tables en France, +léquelles ignoramment, quelques uns appellent à Paris, _Toupinambour_, +les autres plus veritablement _Canada_, (car elles sont delà venues ici) +& croy que ce sont les Afrodiles dont je parleray ci-après au chapitre +_De la Terre_. + +Ci-dessus a eté veu que maitre Nicolas Aubry a eté perdu dans les bois, +& ne fut trouvé que le seziéme jour. + +Sur la fin du Printemps en l'an mille six cens dix les fils de Membertou +ayans fait un long sejour à la chasse, avint qu'icelui Membertou fut +pressé de faim. En cette disette il lui souvint avoir autrefois ouï dire +à noz gens, que Dieu qui nourrit les oiseaux de l'air, & les bétes de la +Terre, ne delaisse jamais ceux qui esperent en lui. Là dessus il se met +à le prier, & envoye sa fille au ruisseau du moulin. Il n'eut eté gueres +long temps en ce devoir que la voici arriver criant à haute voix, +_Nouchich', Beggin pech'kmok, geggin pech'kmok_: Pere, le haren est +venu, le haren est venu: & eut abondance de vivres. + +J'ay veu deux hommes toujours malades & goutteux en France, qui l'à +n'ont senti aucune douleur. + +Je seroy trop long si je vouloy particulariser tut ce qui se pourroit +rapporter en ce sujet, où n'y a moins de miracle qu'en ceux que le Pere +Biart dit avoir eté faits és lieux où il s'est rencontré à la visite de +quelques malades. Mais je veux donner quelque chose à la Nature, +laquelle se joue continuellement à nous faire voir ses merveilles qui +paroissent en milles sortes, tant és choses inanimées, qu'en la guerison +de noz corps, léquels nous voyons souvent se r'aviser lors qu'ilz sont +abandonnez des Medecins, & que l'esperance de santé en est du tout +perdue. + + + + +_Sur la nouvelle dés Baptémes des Sauvages, les Jesuites se presentent +pour la nouvelle France. Empechement. Retardement à la ruine de +Poutrincourt. Association des Jesuites pour le traffic. L'Eglise est en +la Republique. Bancs de glace d'eau douce en mer. Justice de +Poutrincourt. Mauvaise intelligence des Jesuites avec Poutrincourt. +Polygamie._ + +CHAP. X + +NOUS avons ci-devant laissé le fils du sieur de Poutrincourt (que nous +nommerons d'orenavant le sieur de Biencourt) au port de la Heve. Voyons +maintenant la suitte de son voyage. Aprés qu'il fut arrivé sur le Banc +aux Morues, il eut nouvelle de la mort du Roy: ce qui le mit en grande +angoisse d'esprit, cuidant que la France seroit tout en trouble & +confusion. Par qui, ni comment cette mort il ne le peût sçavoir, fors +que quelques Anglois trop prompts à croire en accusoient les Jesuites. +Ce fut une merveille qu'en un si grand desarroy la France fût demeurée +en son calme, voire qu'au méme temps l'on eût poursuivi le dessein du +siege de Juliers. Or pour ne nous éloigner de nôtre sujet, ledit de +Biencourt s'étant presenté à la Royne regente, elle fut fort contente +d'entendre ce qui s'étoit passé aux regenerations spirituelles des +Sauvages. En cette rencontre les Jesuites de Court qui virent l'occasion +opportune, ne manquerent de l'empoigner par les cheveux, disans que le +feu Roy leur avoit promis d'y envoyer de leurs gens, avec deux mille +livres de pension. Et de fait long temps auparavant un nommé du Jarric +de Bordeau l'avoit écrit. Aquoy la Royne enclinant, elle recommanda fort +étroitement (comme aussi Madame de Guercheville) au sieur de +Poutrincourt, ceux qui furent destinés à cela, sçavoir les Peres Pierre +Biart, & Evemond Massé. Mais ilz me pardonneront si je repete ici ce que +je leur dis lors, & leur avoit dit auparavant ledit sieur de +Poutrincourt, qu'il n'étoit pas encore temps, & ne se devoient tant +hater d'aller là, où ilz ne verroient que solitude, & une façon ce vivre +difficile & insupportable à gens de leur sorte: de maniere que leur +travail pourroit étre mieux employé pardeça. Toutefois soit par zele, ou +avidité de tout voir & conoitre, & de s'établir par tout, ilz +poursuivirent leur pointe, & firent si bien avec ledit Biencourt, âgé +pour lors de dix-huit ans, que le rendez-vous leur fut donné à Dieppe au +vint-quatriéme d'Octobre. + +Le sieur de Poutrincourt ayant fait de grandes pertes, comme nous avons +veu ci-devant, & ha ne pouvant seul suffire à l'entreprise, s'étoit +associé avec deux honorables Marchans de ladite ville de Dieppe, Du +Jardin, & Du Quene. Le navire étoit quasi prét à faire voile pour se +rendre en la Nouvelle-France dans le temps ordonné, & secourir ledit +Poutrincourt. Mais il eut tout loisir d'attendre, & se curer les dents +lui & sa troupe jusques sur la fin de Juin, & ce par l'occasion qui +s'ensuit. + +Quand les marchans susdits virent les Jesuites en état de se vouloir +mettre dans leur navire avec leur equippage (chose du tout eloignée de +leur intention) ilz ne les y voulurent recevoir, disans que la mort du +Roy leur étoit encor trop recente, qu'ilz ne vouloient point fournir à +une habitation qui seroit à la devotion de l'Espagnol, & qu'ilz ne +pouvoient tenir leur bien asseuré en la compagnie de ces gens ici. +Offrans neantmoins recevoir toutes autres sortes d'ordres, Capuccins, +Cordeliers, Recollets &c. Mais non les Jesuites, sinon que la Royne les +voulût tous ensemble envoyer pardela. Autrement qu'on leur rendit leur +argent. + +La dessus des plaintes à sa Majesté, qui en écrivit au sieur de Cigogne +Gouverneur de Dieppe. Mais pour cela les marchans ne flechissent point: +ains persistent au remboursement de leurs deniers. Trois mois se passent +en allées & venues. En fin la Royne ordonne deux mille écus pour ledit +remboursement. Belle occasion pour faire des collectes par les maisons +des Princesses, & Dames devotes à Paris, Rouën, & ailleurs. Ce qui fut +fait avec un fruit qui pouvoit amener l'affaire à perfection. Mais les +peres n'y employerent que quatre mille livres, moyennant quoy ilz +debusquerent lédits marchans, & prindrent leur association, pour +participer aux profits & emolumens de la navigation, dont fut passé +contract le vintieme Janvier mil six cens unze, pardevant le Vasseur +Notaire à Dieppe, & Bensé son adjoint, ainsi que s'ensuit. + +_A Tous ceux qui ces presentes lettres verront ou oyront, Daniel de +Guenteville Bourgeois Conseiller Eschevin de la ville de Dieppe, & garde +du seel aux obligations du la Viconté dudit lieu, pour tres-haut & +tres-puissant Seigneur, Monseigneur le Reverendissime & Illustrissime +François de Joyeuse par permission divine Cardinal du saint Siege +Apostolique, Archevesque de Rouen, Primat de Normandie, Conte & Seigneur +dudit Dieppe au droit du Roy nôtre Sire, salut: Sçavoir faisons que +pardevant Thomas Le Vasseur Tabellion juré audit Dieppe, & René Bensé +son adjoint, furent presens Thomas Robin Ecuier sieur de Colognes, +demeurant en la ville de Paris, & Charles de Biencourt Ecuyer sieur de +saint Just, de present resident en ceste ville de Dieppe: léquels +volontairement & sans aucune contrainte par ces presentes reconurent & +confesserent avoir associé avec eux les venerables peres Pierre Biart +superieur de la mission de la nouvelle-France, & Evemond Massé de la +compagnie de Jesus presens & stipulans, tant pour eux que pour la +Province de France, en ladicte compagnie de Jesus, pour la moitié de +toutes & chacunes les marchandises, victuailles, avansements, & +generalement en la totale carguaison du navire nommé la Grace de Dieu, +appartenant audit sieur de Biencourt, étant de present en ce port & +havre de cette ditte ville de Dieppe, prét à faire voyage au premier +temps convenable qu'il plaira à Dieu envoyer, en ladicte terre & païs de +la nouvelle-France. Toute laquelle carguaison s'est trouvée monter pour +le compte, get & calcul que lédites parties ont dit avoir fait entr'eux +& dont ilz sont demeurez d'accord & contens, à la somme de sept mil six +cens livres, sauf erreur de get & calcul: La presente association faite +moyennant le pris & somme de trois mil huit cens livres que lédits +sieurs de Biencourt & Robin ont reconu & confessé avoir receu par +avance, pour ladite moitié en ladite carguaison dudit navire, dédits +peres Biart & Massé, tant pour eux qu'audit nom, dont iceux sieurs Robin +& de Biencourt se sont tenus pour contens, au moyen dequoy ils ont +accordé & consenti que lédits peres Biart & Massé, tant en leurs noms +qu'en la qualité susdite, jouissent & ayent à leur profit la totale +moitié de toutes & chacunes les marchandises, profits & autres choses, +circonstantes & dependances qui pourront provenir de la traite que se +fera audit lieu de la nouvelle-France. Et en outre ont lédits sieurs +Robin & de Biencourt reconu & confesssé avoir receu dédits peres Biart & +Massé, en leurs noms & en ladite qualité, la somme de sept cens trente +sept livres en pur & loyal prét qu'ilz reconoissoient leur avoir été +fait par iceux sieurs Biart & Massé, édites qualitez, laquelle somme de +sept cens trente-sept livres iceux sieurs Robin & de Biencourt se +submettent & obligent payer & rendre audits sieurs Biart & Massé, ou +autres ayans d'eux pouvoir & mandement, en ladite ville de Paris, ou en +la ville de Rouen, au retour dudit voyage. Et ledit sieur de Biencourt +de sa part a reconnu & confessé avoir eté payé par lédits peres Biart, +Massé, & sieur Robin, de la somme de douze cens vint-cinq livres pour le +radoub dudit navire La grace de Dieu, promettant ledit sieur de +Biencourt payer & rendre icelle somme de douze cens vint cinq livres au +retour dudit navire dudit voyage de la nouvelle France, ou icelle somme +rabatre & diminuer sur le fret dudit navire, qui se monte à la somme de +mille livres, & le reste montant à deux cens vint-cinq livres sera payé +par ledit sieur de Biencourt audit retour, ainsi que dit est: Pour +l'accomplissement & effect déquelles choses susdites lédites parties ont +obligé, chacun pour son fait & regard, tous & chacuns leurs biens & +revenus presens & à venir, jurant n'aller jamais au contraire: & requis +faire controller ces presentes suivant l'Edict: En témoin de ce, nous à +la relation dédits Tabellion & Adjoint, avons mis à ces presentes ledit +seel. Ce fut faict & passé audit Dieppe en la maison dite la Barbe d'Or, +le Jeudy aprés midi vintiéme jour de Janvier, l'an de grace mille six +cens unze. Presens à ce honorable homme Jacques Baudouin Marchand +demeurant audit lieu de Dieppe, témoins qui ont signé à la minute avec +lédits sieurs contractans, Tabellion & Adjoint suivant l'ordonnance, +signé le Vasseur & Bensé, & seelé._ + +Plusieurs ont crié & parlé de ce contract au desadvantage des Jesuites, +si bien ou mal je m'en rapporte. + +Le surplus des aumones nous ne voyons pas à quoy il a eté employé. Bien +est-il certain que ce n'a point eté à cet affaire. Que si le jugement de +Brutus avoit lieu, lequel (au rapport d'Agellius) condemnoit celuy qui +avoit employé une béte de charge à autre usage qu'il n'avoit dit en la +prenant, les Peres qui ont receu lédites aumones se trouveroient avoir +tort. Certe telles voyes sont d'autant plus à blamer, qu'elles otent la +volonté de bien faire & ayder à cette entreprise à ceux qui autrement y +seroient disposés. C'est pourquoy s'il falloit donner quelque chose, +c'étoit à Poutrincourt & non au Jesuite, qui ne peut subsister sans lui. +Je veux dire qu'il falloit premierement ayder à établir la Republique, +sans laquelle l'Eglise ne peut étre, d'autant que (comme disoit un +ancien Evéque) _l'Eglise est en la Republique, & non la Republique en +l'Eglise_. + +Le navire equippé, on le met en mer le vint-sixiéme Janvier. Mais tant +de vents contraires s'éleverent en cette saison, que c'est chose +incroyable. Ayans passé le grand Banc des Morues noz gens rencontrerent +des bancs de glace hauts comme des montaignes, de plus de cinquante +lieuës d'étendue, que l'on pense se décharger de la grande riviere de +Canada à la mer, & ne viennent pas toutes de la mer glaciale, comme on +pourroit penser. Car la longue navigation ayant epuisé d'eau douce le +vaisseau, la necessité en fit faire l'experience. + +Le saint Esprit consolateur des affligés amena en fin le sieur de +Biencourt au Port-Royal le jour de Pentecôte, dont furent rendues graces +solennelles à Dieu. Mais le voyage se trouva inutil & ruineux, d'autant +que faute d'étre venu comme il avoit eté ordonné, les Sauvages (qui ne +vivent de provision) ayans eu necessité de vivres durant l'hiver (car +lors ils ne peuvent pécher, & la chasse leur est difficile quand la +saison est trop douce) avoient mangé une partie de leurs pelleteries, & +ce qui étoit resté avoit préque eté troqué par des Maloins & Rochelois +arrivés en ces cotes là long temps auparavant. + +La méme longueur de voyage avoit fait consommer beaucoup de vivres, & +n'étoit question d'employer le surplus à la troque des Castors. Et +neantmoins il falloit faire argent pour payer les gages des matelots, & +retourner au secours. Occasion que l'on bailla à la troque le moins de +vivres qu'il fut possible. Cependant le sieur de Poutrincourt ayant eu +avis par les Sauvages que lédits Rochelois & Maloins étoient aux +Etechemins en un port dit La pierre blanche, il y alla partie pour +recouvrer quelques vivres (se souvenant de l'année precedente) partie +pour rendre justice ausdits Sauvages sur la plainte qu'ilz luy faisoient +qu'un de Honfleur les avoit pillé, & tué une de leurs femmes, & un autre +avoit ravi une de leurs filles. Là on procede juridiquement contre +cetui-ci. Son procés luy est fait & parfait & non à l'autre qui ne fut +trouvé. Le Pere Biart se rend mediateur pour le captif jusques à l'excés +& importunité. Si bien que sur quelques consideration in impetra sa +grace, toutefois avec cette honnete remontrance audit Biart: _Mon pere_ +(dit Poutrincourt) _je vous prie me laisser faire ma charge, je la sçay +bien, & espere aller aussi bien en Paradis avec mon epée, que vous avec +votre breviaire. Montrez moy le chemin du ciel, je vous conduiray bien +en terre_. Par ceci se reconoit qu'il y avoit déja de la mauvaise +intelligence entre les Jesuites & leur Capitaine, dont on attribue la +cause à ce qu'ilz vouloient trop entreprendre, & se meler de trop de +choses, qui seroient longues à deduire, à quoy ne se pouvoit accommoder +ledit sieur de Poutrincourt. Ce qui a tousjours continué depuis, & +apporté beaucoup de ruine à cet affaire, comme sera veu par la suitte de +ceste histoire. + +Et non seulement cette antiphatie s'est rencontré de mauvais augure dés +le commencement entre les Jesuites & les François, mais aussi entre eux +& les Sauvages baptizés, léquels ayans par la liberté naturelle l'usage +de la polygamie, c'est à dire de plusieurs femmes, ainsi qu'aux premiers +siecles de la naissance & renaissance du monde, ilz les ont de premier +abord voulu reduire à la monogamie, c'est à dire, à la societé d'une +seule femme, chose qui ne se pouvoit faire sans beaucoup de scandales à +ces peuples, ainsi qu'il est arrivé: car les Sauvages voyans qu'on leur +commandoit de quitter leurs femmes, ont dit que les Jesuites étoient des +méchantes gens, au lieu de concevoir une bonne opinion d'eux. Et falloit +apporter en telle affaire la prudence que nôtre Sauveur a recommandée & +commandée à ses Apôtres, en sorte que cela fût venu de gré à gré, ou +autrement laisser les choses en l'état qu'elles se retrouvoient par une +tolerance telle que Dieu l'avoit eue envers les anciens Peres auquels la +polygamie n'est en nul lieu blamée ni tournée à vice, ni cette +permission que nous voyons en la loy de Nature & en la loy écrite, +expressement revoquée en la loy Evangelique. J'ay quelquefois, me +trouvant le loisir, fait un écrit sur cette matiere en faveur de la +polygamie, auquel je n'ay trouvé personne qui m'ait sçeu valablement +repondre: non que je me soucie de cela, mais pour defendre par maniere +de paradoxe, l'honnéte liberté de la nature, qui par tant de siecles a +eté approuvée par tout le monde, hors-mis en l'Empire Romain, dans +lequel la pluspart des Apôtres ayans exercé leur ministere, se sont +aisément accomodés à la loy civile & politique, sous laquelle ilz +vivoyent. + + + + +_Retour de Poutrincourt en France. Defiance sur les Jesuites: Biencourt +Vice-Admiral. Rebellion. Mort du grand Membertou. Un Jesuite en vain +essaye de vivre à la Sauvage. Plaisante precaution d'un Sauvage: +Association de la dame de Guercheville avec Poutrincourt. A la salvation +des Jesuites elle se fait donner la terre, & prend pour administrateurs +iceux Jesuites._ + +CHAP. XI + +NOUS avons dit ci-dessus que la longueur du dernier voyage avoit +consommé beaucoup de vivres, & étoit besoin de retourner en France sans +beaucoup de fruit, pour faire un nouvel avitaillement. Ledit sieur de +Poutrincourt en print la charge, laissant à son fils le gouvernement de +dela. Il y avoit lors (c'étoit au mois d'Aoust) quelques navires sur la +côte des Etechemins, sçavoir le Capitaine Platrier de Dieppe à la +riviere Sainte-Croix & à la riviere saint Jean, Robert Gravé fils du +Capitaine Dupont de Honfleur, & un nommé Chevalier de saint Malo. Le +pere Biart, duquel on étoit en deffiance, se sachant au Port Royal, +demanda d'aller trouver ledit Dupont pour apprendre la langue du païs, & +tourner en icelle l'oraison Dominicale, le symbole des Apôtres, & +dresser quelque catechisme pour l'instruction des Sauvages. Ce que ne +voulut permettre le sieur de Biencourt sur le soupçon qu'il avoit que le +Jesuite ne machinât quelque chose pour le deposseder. Mais s'offrit à +l'y mener lui-méme dans peu de jours voire de lui traduire, ce qu'il +desiroit selon que la langue le pourroit permettre, n'étant ledit Dupont +plus sçavant que lui en cela. A quoy le Jesuite ne se voulut accorder. + +Sur la fin du mois le sieur de Biencourt alla aux Etechemins pour se +faire reconoitre par les susdits en qualité de Vice-Admiral dont il +étoit pourveu dès y avoit quelques années & apporter leur charge-partie. +Platrier fit les submissions deuës, & se soumit à payer le cinquiéme des +castors qu'il avoit troqué, & assister ledit sieur, se plaignant de +l'empechement que lui faisoient les Anglois en son traffic. Mais les +autres ne firent pas de méme. Car il y eut (comme l'an precedent) des +rebellions, & violences que je ne veux minutter ici. + +Au retour de ce voyage deceda le grand Sagamos des Sauvages Membertou, +le dix-huitiéme Septembre mille sis cens unze. Il receut les derniers +Sacremens, & fit beaucoup de belles remontrances à ses enfans sur la +concorde qu'ils devoient maintenir entre eux, & l'amour qu'ils devoient +porter au sieur de Poutrincourt (qu'il appelloit son frere) & les siens. +Et sur tout leur recommanda d'aymer Dieu, & demeurer fermes en la foy +qu'ilz avoient receuë, & la dessus leur donna sa benediction. Etant +passé de cette vie on alla querir le corps en armes, le tambour battant, +& fut enterré avec les Chrétiens. + +En cette saison tandis que le temps permettoit encore d'aller au loin, +il print envie au compagnon du pere Biart dit Evemond Massé d'aller +passer quelques jours à la riviere Saint-Jean avec Louis fils du feu +Henri Membertou, se proposant avoir assez de force pour vivre à la +nomadique, ou plutot à la Sauvage. Mais luy & un valet qu'il avoit mené +se virent bientot dechuz de leur embonpoint, & tellement diminués, que +le Jesuite en devint malade, & quasi perclus des ïeux faute de bon +appareil. Ledit Louis le voyant en ce mauvais état, craignoit qu'il ne +mourût. Et pour-ce lui dit: Ecri donc à Biencourt, & à ton frere, que tu +es mort malade, & que nous ne t'avons pas tué. Je m'en garderay bien +(dit le Jesuite) car possible qu'aprés avoir écrit la lettre tu me +tuerois, & cette lettre porteroit que tu ne m'aurois pas tué. Là dessus +le Sauvage revint à soy; & se prenant à rire: Bien donc (dit-il) prie +Jesus que tu ne meure pas, afin qu'on ne nous accuse de t'avoir fait +mourir. + +Une autre fois le Pere Biart voulut accompagner le sieur de Biencourt au +fond de la baye Françoise qui est entre le Port Royal & la riviere Saint +Jean. Ils eurent vent à propos en allant, mais au retour ils se virent +en double peril, & des vents & des vivres, car ilz n'en avoient porté +que pour huit jours, & ja ilz avoient atteint le quinziéme. En tette +extremité le Jesuite persuade la compagnie de faire un voeu à nôtre +Seigneur & à sa benoite Mere, que s'il leur plaisoit leur donner vent +propice, les quatre Sauvages qui étoient avec eux se feroient Chrétiens. +Le vent fut le lendemain propice. Mais les Sauvages ne furent Chrétiens. + +Voila ce qui se passoit pardela, tandis que le sieur de Poutrincourt +travailloit à un nouvel embarquement pardeça pour secourir ses gens. Et +d'autant que (comme a eté veu ci-devant) au lieu d'avancer il s'étoit +depuis quatre ans laissé piper à toutes sortes de gens, & avoit fait des +voyages ruineux, son fond s'étant fort epuisé, les Jesuites qui avoient +interét à l'affaire lui firent associer pour quelque somme la dame +Marquise de Guercheville. Mais j'aymeroy mieux ouïr dire qu'ils eussent +liberalement employé les aumones par eux receuës à cela, puis qu'elles +avoient eté données à cette fin. Au moyen de cette association elle +prenoit bonne part en la terre de la Nouvelle-France, sans toutefois que +ledit sieur luy eût specifié ce qui étoit de sa reserve, pour n'avoir en +main les tiltres, léquels il avoit laissés en la Nouvelle-France. Quoy +voyant ladite Dame elle fut conseillée (le Pere Biart dit qu'elle eut +bien l'engin) de prendre retrocession du sieur de Monts de tous les +droits, actions, & pretentions qu'il avoit onques eu en la +Nouvelle-France par don du Roy Henry IIII, hors-mis seulement le Port +Royal, auquel ledit Jesuite dit que Poutrincourt fut serré & confiné +comme en prison. Voila belle recompense de tant de pertes & travaux. +Mais il ne dit point que lédits tiltres portent que le Roy donne audit +sieur _le port Royal & terres adjacentes tant & si avant qu'il se pourra +étendre_. De sorte que s'il a la force en main il aura bien le tout. Un +Jesuite nommé Gilbert du Ther fut envoyé par icelle dame administrateur +de son association, & nommé coadjuteur aux autres de dela, comme s'ils +en eussent eu affaire. Ainsi le vaisseau part de Dieppe à la fin de +Decembre sous la conduite du Capitaine l'Abbé, & arrive au Port-Royal un +mois aprés au grand contentement des attendans, ledit sieur de +Poutrincourt étant demeuré en France. + + + + +_Contentions entre les Jesuites & ceux de Poutrincourt. Jesuites +s'embarquent furtivement pour retourner en France. Sont empechés. Biart +excommunie Biencourt & les siens. Exercices de Religion delaissez. +Reconciliation simulée. Saisie du navire de Poutrincourt. Lettre de +lui-méme plaintive contre les Jesuites._ + +CHAP. XII + +LA venue dudit Gillebert ne guerit pas la maladie de contention & +mes-intelligence qui dés long temps s'étoit formée en cette petite +compagnie. Car il se voulut mesler d'accuser un nommé Simon Lambert +d'avoir vendu du blé de l'embarquement à Dieppe, & mis en compte deux +barils de biscuit plus qu'il n'y en avoit: Et cetui-ci l'accusa de +plusieurs discours tenus dans le navire au voyage. Qui ressentoient un +fort mauvais François. Et à ce coup ne pare point le Pere Biart en son +apologie, sinon qu'il dit qu'il y a de bons & authentiques actes de +l'innocence dudit Gillebert à Dieppe. + +Aussi a-il bien froidement paré à la plainte du sieur de Biencourt, +lequel allegue qu'un nommé Merveille avoit projetté de le tuer sous +ombre de confession sacramentale, ayant prés de soy un pistolet bendé, +amorcé, & le chien abbatu au méme lieu où il se confessoit, se +pourmenant là méme icelui Biencourt à la riviere Saint-Jean. + +Le méme pere Biart passe sous silence sept mois de temps, sçavoir depuis +Janvier jusques à la fin d'Aoust, durant léquels y eut un divorce entre +eux fort memorable, & qui sert à l'histoire. Car on dit, & le sieur de +Poutrincourt écrit, que les Jesuites aprés avoir reconu le païs, & tiré +des tables geographiques d'icelui, voulurent fausser compagnie, & s'en +retourner furtivement en France dans le navire du Capitaine l'Abbé. A +l'effect dequoy ilz s'y retirerent secretement sans dire Adieu. Dont le +sieur de Biencourt ayant eu avis, il arreta ledit Capitaine (qui étoit à +terre) jusques à ce qu'il luy eût rendu ses gens. Car il disoit +prudemment que, peut étre, ils avoient consulté ensemble de mener le +navire en Espagne, ou ailleurs, & non à Dieppe. Item que le Roy & la +Royne regente sa mere les avoient fort recommandés à son pere, & par +ainsi ne les pouvoit perdre de veuë. D'ailleurs qu'il ne voyoit aucune +revocation de leur general, ni d'autre quelconque. Et en somme, qu'ilz +ne devoient laisser là une troupe de Chrétiens sans exercice de +religion, & qu'ilz devoient se souvenir à quelle fin ils étoient là +venus. Adjoutant qu'à leur occasion étoit retourné en France un honnéte +homme Prétre, duquel chacun se contentoit fort. Le Capitaine se voyant +pris, pria les Jesuites de sortir de son vaisseau, mais aprés +interatives prieres ilz n'en voulurent rien faire, ains le Pere Biart +envoya par écrit audit Biencourt une Excommunication tres-ample tant +contre luy que ses adherans, laquelle est couchée tout au long au Factum +du sieur de Poutrincourt contre lédits Biart, & Massé. Ce qu'entendant +Louis fils de Membertou il s'offrit de les depécher, mais ledit +Biencourt leur defendit fort expressement de leur faire tort, disant +qu'il avoit à en repondre au Roy. Bref il fallut rompre les portes & luy +faire commandement de par le Roy, & dudit sieur de Biencourt de +descendre à terre, & venir parler à luy. A quoy fut répondu qu'il n'en +feroit rien, & ne le reconoissoit que pour un voleur (le procés verbal +porte cela) & excommunioit tous ceux qui lui toucheroient. Je veux +croire que la colere le faisoit parler ainsi, & dire beaucoup d'autres +choses: car quand il fut appaisé il descendit, voyant qu'il falloit +passer par là. Mais ilz furent plus de trois mois sans faire aucun +service, ni acte public de religion. + +En fin le lendemain de la saint Jean Baptiste ledit Biart regardant plus +loin vint à demander la paix, & reconciliation, s'excusant avec un ample +discours de tout ce qui s'étoit passé, & priant de l'oublier. Cela fait +il dit la Messe, & sur le vépre pria ledit sieur de faire passer ledit +Gillebert en France dans quelques navires qui étoient aux Etechemins +(car l'Abbé étoit parti dés le mois de Mars) ce que lui étant accordé, +il écrivit une lettre au sieur de Poutrincourt pleine de louanges de son +fils, avec tant d'honneteté & humilité que rien plus. Mais auparavant +l'Abbé n'avoit pas eté plutot arrivé à Dieppe que les Jesuites de Rouen +& d'Eu firent saisir souz le nom de ladite Dame tout ce qui étoit dans +le navire, qui fut consommé en allées & venuës & frais de justice. De +sorte que voila le pauvre Gentilhomme mis au blanc, dont s'ensuivit une +maladie qui pensa l'atterrer du tout. Cependant l'hiver venu n'y eut +moyen d'envoyer nouveau secours à ceux qui étoient pardela en grande +misere, contraints d'aller chercher du gland pour vivre: en quoy faisant +ilz trouverent des racines fort bonnes à manger dont je parle ci-dessous +au chapitre de la Terre. Aprés vint le Printemps qui leur apporta du +poisson à foison. + +Pour entendre ce qui suivit ladite saisie est bon de representer ce que +m'en écrivit ledit sieur par une lettre datée à Paris du quinziéme May +mille six cens treze, moy étant en Suisse, car le Pere Biart n'en fait +aucune mention, quoy qu'il soit fort exact à repondre au Factum publié +contre luy & ses associez: + + Comme je vouloy (dit-il) faire declarer l'excommunication + abusive, le Pere Coton me fait rechercher par un nommé du + Saulsay pour renouveler l'amitié & secourir nos gens. Je m'y + accorde volontiers veu la necessité où ils étoient. Ilz me + mettent un Marchant en main, auquel ma femme & moy nous + obligeames par corps pour ls somme de sept cens cinquante + livres. Ilz supposent la Marquise en avoir donné autant par un + écrit signé de sa main. Ledit Du Saulsay prent l'argent & + s'oblige de faire le voyage. Mais comme il étoit prét à partir, + voici arriver ledit Gillebert, qui renverse l'affaire en sorte + que Du Saulsay fut contremandé, le secours abandonné, & mon + argent perdu. Me voyant ainsi traité je fais appeller le Pere + Coton au Chatelet pour me representer ledit Du Saulsay, ou me + rendre mon argent, ou l'obligation. Il dit qu'il ne conoissoit + ledit Du Saulsay. Toutefois il est leur Lieutenant general en + leur entreprise couverte du nom de ladite Marquise. Je fus + condemné par corps à payer le Marchant. Comme je faisois + radouber nôtre navire à Dieppe ilz me font arréter prisonnier. + Ces longues traverses m'ont beaucoup retardé. Mais aprés Dieu a + permis que mon navire est arrivé à la Rochelle, où Messieurs + George & Macquin on mis ce qui y manquoit, & au commencement de + ce mois a fait sa route. Dieu le vueille conduire. Je say ce que + je puis pour me déchainer des miseres de deça. Monsieur le Prins + ha l'affaire de la Nouvelle-France, reservé ce qui m'est cedé + &c. + + + + +_Embarquement des Jesuites pour aller posseder la Nouvelle-France. Leur +arrivée. Contestations entre eux. Sont attaqués, pris pillés, & emmenés +par les Anglois. Un Jesuite tué, avec deux autres. Lacheté de Capitaine. +Charité des Sauvages. Retour des Anglois en Virginie avec leur butin & +les Jesuites. Et retour d'eux-mémes avec les Jesuites en la côte de la +Nouvelle-France._ + +CHAP. XIII + +VOILA le fruit de la reconciliation mentionnée ci-dessus, qui ne demeura +pas là: Car il paroit à un bon entendeur que les Peres aprés voir reconu +la terre, voulurent avoir part au gateau, & regner sous le nom emprunté +d'une dame. Ilz firent donc un embarquement au temps qu'ilz tenoient le +sieur de Poutrincourt en arrét, pour aller en son voisinage pardela +prendre possession de ladite terre. A l'effect dequoy ils avoient mené +bon nombre d'hommes, & recuilli de grandes aumones. La Royne (dit le +Pere Biart) leur avoit baillé quatre tentes, ou pavillons du Roy, & les +munitions de guerre. Il ne dit paraventure pas tout. D'autres avoient +contribué pour fournir au surplus. Et ainsi bien equippé partirent de +Honfleur le 12 Mars, mille six cens treze. + +Arrivans à la Heve ils y planterent une Croix, & y apposerent les armes +de ladite Dame pour marque de prise de possession. Puis vindrent au Port +Royal, où ilz ne trouverent que deux hommes (car le sieur de Biencourt +étoit allé avec ses gens à la découverte) & les deux Jesuites Biart & +Massé, léquels ilz receurent dans leur navire pour les accompagner au +lieu où ils alloient planter leur colonnie, sçavoir à Pemptegoet, +autrement dit la riviere de Norombegue, où des contestations s'émeurent +dés le commencement, qui furent les avant-courrieres de leur deffaite et +ruine. En quoy semble qu'il y ait quelque effect du jugement de Dieu qui +n'a peu approuver cette entreprise apres tant de torts faits au sieur de +Poutrincourt. Car ilz ne furent plutot arrivés que quelques Sauvages en +avertirent certains Anglois de Virginia, qui étoient à la côte, léquels +venans voir quels gens c'étoient, amis ou ennemis, on dit que Gillebert +du Thet Jesuite commença à crier Arme, arme, ce sont Anglois, & +là-dessus tira le canon, auquel fut repondu vigoureusement, & de telle +sorte que l'Anglois aprés en avoir tué trois (du nombre déquels fut +ledit Gillebert) & blessé cinq, il s'empara du navire, lequel il pilla +entierement, pois descendant à terre fit tout de méme sans resistance: +Car le Capitaine du Saulsay s'en étoit lachement fui avec quatorze de +ses gens dans les bois, & le Pilote Isac Bailleul s'étoit semblablement +retiré derriere une ile avec autres quatorze attendant l'issue de +l'affaire. Le reste étoit ou mort, ou prisonnier. Le lendemain sur +parole d'asseurance vint du Saulsay, auquel on demande ses commission & +sa charte partie, ce que n'ayant sceu representer, on l'arguë d'étre un +forban & pyrate, & en consequence de ce on distribue le butin aux +soldats. Le Capitaine Anglois s'appelloit Samuel Argal, & son Lieutenant +Guillaume Turnel, léquels ne se voulans charger de tant d'hommes, +retindrent seulement les Jesuites, Le Capitaine de marine Charle Fleuri +d'Abbeville, un nommé La Motte, & une douzaine de manouvriers, +r'envoyant le reste dans une chaloupe avec peu de vivres chercher +fortune où ilz pourroient, léquels par un bon-heur non attendu, en cet +equippage rencontrerent le pilote Bailleul avec quatorze de leurs +compagnons parmi des iles, & s'en allerent le long de la côte, avec +beaucoup de peines jusques à l'ile de Menane, qui est entre le Port +Royal & les iles Sainte-Croix premiere demeure de nos François. De là +traversans la Baye Françoise ilz gagnerent l'ile longue, où ilz +butinerent un magazin de sel appartenant au sieur de Poutrincourt, qui +leur servit à faire provision de poisson. Puis traversans la baye +sainte-Marie vindrent au Cap fourchu, où Louis fils de Membertou leur +fit tabagie (c'est à dire festin) d'un orignac, ou Ellan. Plus outre +vers le port au Mouton ils eurent en rencontre quatre chaloupes de +Sauvages qui leur donnerent liberalement à chacun demie galette de +biscuit, qui est chose bien considerable, & en quoy se reconoit une +merveilleuse charité de ces peuples, laquelle vint bien à point à ces +pauvres gens qui n'avoient mangé pain il y avoit trois semaines. Ces +Sauvages leur donnerent avis que non loin de là y avoit deux navires +François de Saint-Malo, dans léquels ilz repasserent en France. + +Les Anglois ce-pendant reprindrent la route de Virginia avec leurs +brigandages, où arrivés, le Pere Biart dit que le nom de Jesuite fut si +odieux qu'on ne parloit que de gibets & de les pendre tretous. A quoy +resista le Capitaine Argal, parce qu'il leur avoit donné parole +d'assurance. Mais le méme dit que conseil fut tenu, & resolu d'envoyer +les trois vaisseaux susdits courir la côte, raser toutes les places des +François, & mettre au fil de l'epée tout ce qui feroit resistance, +pardonnant neantmoins à ceux qui se rendroient volontairement léquels on +renvoyeroit en France. Argal étoit dans la Capitainesse Angloise & avec +lui le Capitaine Fleuri, & quatre autres François. Turnel avec les +Jesuites étoit dans le navire captif. La barque sus-mentionnée suivoit +aussi. + + + + +_Brigandage des Anglois. Lettre du sieur de Poutrincourt narrative de ce +qui s'est passé. Conjectures entre les Jesuites. Plainte de +Poutrincourt. Extrait d'une requéte contre les Jesuites par les Chinois. +Anglois retournas en Virginie écartez diversement. Le navire Jesuite +porté par vents contraires en Europe._ + +CHAP. XIV + +EN cette expedition les Anglois retournerent premierement à Pemptegoet, +où ilz brulerent les fortifications commencées des Jesuites, & au lieu +de leurs croix en dresserent une portant le nom gravé du Roy de la +Grande Bretagne. Ils en firent autant à l'ile Sainte-Croix, d'où ilz +traverserent au Port Royal, & n'y ayans trouvé personne (car le sieur de +Biencourt ne se doutant d'aucun ennemi étoit allé à la mer, & partie de +ses gens étoient au labourage à deux lieuës du Fort) ils eurent beau jeu +pour voler tout ce qui y étoit, à quoy ilz ne manquerent, ni à ravir le +bestial qui étoit au dehors, chevaux, vaches, & pourceaux, puis +brulerent l'habitation, & à force de pics & cizeaux effacerent les +fleurs de lis, & les noms des sieurs de Monts & de Poutrincourt gravés +dans un roc prés icelle habitation. Le pere Biart écrit qu'il se mit +deux fois à genoux devant Argal, à ce qu'il eût pitié des pauvres +François qui étoient là, & leur laissât une chaloupe & quelques vivres +pour passer l'Hiver. Item que l'Anglois lui a voulu mal pour ne lui +avoir voulu montrer l'ile Sainte-Croix, ni le conduire au Port Royal: +Ains qu'un Sagamos des Sauvages fut couru & attrappé, lequel fit cet +office. Mais le sieur de Poutrincourt décrit cette affaire autrement en +une lettre que je receu de sa part l'an suivant mille six cens quatorze, +étant encore en Suisse: + + _Vous avés sceu_ (dit-il) _comme les envieux & cupides de regner + firent bende à part ne pouvans mettre à fin leurs mauvais + desseins contre mon fils & moy, dont Dieu m'a vengé à leur + ruine, mais non sans que j'en aye ressenti de la disgrace. + Arrivé dont que je fus au mois de May six cens quatorze je + trouvay nôtre habitation brulée, les armes du Roy & les nôtres + brisées, tous nos bestiaux enlevés, & nôtre moulin reservé, + parce qu'ils n'y sceurent aborder, d'autant que la mer perdoit & + que de noz gens étoient au labourage, auquel parla Biart l'un + des habiles de son ordre, leur voulant persuader de se retirer + avec les Anglois: que c'étoient bonnes gens: qu'est-ce qu'ilz + vouloient faire avec leur Capitaine (parlant de mon fils) + destitué de moyens, avec lequel ilz seroient contraints de vivre + comme bétes. Aquoy repondit un nommé la France: Retire toy, + autrement je te couperay le col de cette hache,_ id est vade + retrorsum satana. _A l'instant mon fils, qui étoit devers l'ile + longue, averti par les Sauvages, arrive, & presente le combat + seul à seul, tant pour tant. Mais au lieu de ce le Capitaine + Anglois demanda de parler à lui en seureté. Ce qui lui fut + accordé, & mit lui deuxiéme pied à terre, raconte que mon fils + étant Gentilhomme il avoit regret de ce qui s'étoit passé; mais + que ces pervers avoient suscité leur general de la Virginie + d'envoyer executer ce malheureux acte, lui ayans fait croire que + nous avions pris un navire Anglois, ce qui étoit faux: que je + viendrois avec trente canons pour me fortifier sur le + Port-Royal, & qu'il seroit impossible aprés de nous avoir: que + si on nous permettoit celà, la France étant remplie de peuple il + y en viendroit telle quantité qu'on les depossederoit de la + Virginie, mais qu'à l'heure le sieur de Biencourt étoit foible, + & vouloit qu'on le fit mourir s'ilz ne venoient à bout de lui: + que s'il y étoit tué, ou incommodé de vivres, lui & les siens + mourroient de faim: que le pere perdroit tout courage, & ne + pourroit venir à chef de son entreprise. Souvenez vous de + l'histoire de Laudonniere, au voyage duquel ceux qui voulurent + se separer attirerent les Hespagnols sur eux. Si vous sçaviez + toutes les particularités, il y auroit bien dequoy enfler vôtre + histoire. A Dieu mon cher ami_. + +Je ne veux me meler d'étre juge en ces rapports contraires. Mais par le +discours du Pere Biart il y a lumiere pour croire qu'il a eté conducteur +des Anglois en ces choses. Car à quel propos le mener là par apres +retourner en Virginia, là où (dit-il) Argal s'attendoit de le faire +mourir en acquerant louange de fidelité à son office? Et le sujet de le +faire mourir, c'est pour ne lui avoir voulu montrer l'ile Sainte-Croix, +& le Port-Royal. Il est donc à presumer qu'il l'avoit promis. Mais qui +avoit dit aux Anglois qu'il y avoit du bestial, méme des pourceaux aux +glands dans les bois, & des hommes au labourage à deux lieuës de là, +sinon le Pere Biart? D'ailleurs il ne dit point qui étoit ce Sagamos qui +fut attrappé, ni où il fut remis à terre. Et me semble impossible de +pouvoir attrapper par force un Sauvage qui peut aisement nous devancer +par les bois à la course, & à la mer dans un canot d'écorce. + +J'adjoute à ceci (& le Pere Biart en est d'accord) que les Sauvages +n'aiment nullement les Anglois à-cause des outrages qu'ilz leur ont +fait: de sorte qu'iceux Sauvages tuerent il y a quelques années un de +leurs Capitaines. Suivant quoy il n'y a point d'apparence qu'un +Capitaine Sauvage leur eût voulu rendre ce bon office, ains se seroit +plutot fait tailler en pieces. + +Or si en justice le premier complaignant & informant est receu au +prejudice de celui qui vient en recriminant, le sieur de Poutrincourt +aura sans doute gain de cause en ceci. Car l'apologie du Pere Biart +n'est que de l'année mille six cens seze, & la plainte dudit sieur faite +devant le Juge de l'Admirauté de Guyenne au siege de la Rochelle, est du +dix-huitiéme Juillet six cens quatorze, dont voici la teneur. + + Messire Jean de Biencourt Chevalier sieur de Poutrincourt, Baron + de Saint-Just, seigneur du Port-Royal & païs adjacens en la + Nouvelle-France, vous remontre que le dernier jour du mois de + Decembre dernier il partit de cette ville, & fit sortir hors le + port & havre d'icelle un navire de soixante-dix tonneaux, ou + environ, nommé La prime de la tremblade, pour faire voile, & + aller de droite route au Port-Royal, où il seroit arrivé le + dix-septiéme Mars dernier. Et y étant il auroit appris par le + rapport de Charles de Biencourt son fils ainé Vice-Admiral & + Lieutenant general és païs terres & mers de toute la + Nouvelle-France, que le general de quelques Anglois étant en + Virginia distant six-vints lieuës, ou environ du susdit Port, + auroit à la persuasion de Pierre Biart Jesuite envoyé audit port + un grand navire de deux à trois cens tonneaux, un autre de cent + tonneaux, ou environ, & une grande barque, avec nombre d'hommes, + léquels au jour & féte de Toussains dernirere auroient mis pied + à terre, & conduits par ledit Biart seroit allés où ledit sieur + de Poutrincourt auroit fait son habitation & pour la commodité + d'icelle, & des François y demeurans, fait un petit Fort quarré, + qui se seroit trouvé sans garde, ledit sieur de Biencourt étant + allé le long des côtes visiter ces peuples avec la pluspart de + ses gens, afin de les entretenir en amitié: outre qu'audit lieu + n'y avoit sujet de crainte pour n'y avoir guerre contre aucun, & + par ainsi n'y avoit apparence qu'audit temps aucuns navires + étrangers peussent venir audit pour & habitation: & pour le + surplus de ses hommes ils étoient à deux lieuës delà au + labourage de la terre. Et sur cette rencontre lédits Anglois + pillerent tout ce qui étoit en ladite habitation, prindrent + toutes les munitions qui y étoient, & tous les vivres + marchandises, & autres choses, demolirent & demonterent les bois + de charpenterie & menuiserie qu'ilz jugerent leur pouvoir + servir, & les porterent dans leurs vaisseaux. Ce fait, mirent le + feu au parsus. Et non contens de ce (poussés & conduits par ledit + Biart) ilz rompirent avec une masse de fer les armes du Roy + nôtre Sire, gravées dans un rocher, ensemble celles dudit sieur + de Poutrincourt, & celles du sieur de Monts. Puis allerent en un + bois distant d'une lieuë de ladite habitation, prendre nombre de + pourceaux, qui y avoient eté menez pour paitre & manger du glan: + & delà en une prairie où l'on avoit accoutumé de mettre les + chevaux, jumens, & poullains, & prindrent tout. Puis souz la + conduite dudit Biart se seroient transportés au lieu où se + faisoit le labourage, pour se saisir de ceux qui y étoient, la + chaloupe déquels ilz prindrent & ne pouvans les prendre (pour ce + qu'ilz se seroient retirez sus une colline) ledit Biart se + seroit separé des Anglois, & seroit allé vers ladite colline, + pour induire ceux qui y étoient de quitter ledit de Biencourt, & + aller avec lui & lédits Anglois audit lieu de la Virginie. A + quoy n'ayans voulu condescendre, il se seroit retiré avec lédits + Anglois, & embarqué dans l'un dédits navires. Mais premier + qu'ils eussent fait voile seroit arrivé ledit sieur de + Biencourt, lequel voyant ce qui s'étoit passé, se seroit mis + dans un bois, & auroit fait appeller le Capitaine dédits + Anglois, feignant de vouloir traiter avec lui, afin de le + pouvoir envelopper, & tacher par ce moyen de tirer raison du mal + qu'il avoit fait. Mais il seroit entré en quelque deffiance, & + n'auroit voulu mettre pied à terre. Ce que ledit sieur de + Biencourt voyant, il auroit paru. Et sur ce que ledit Capitaine + dit vouloir parler à lui, il lui auroit fait reponse que s'il + vouloit mettre pied à terre il n'auroit aucun déplaisir. Ce + fait, apres s'étre respectivement donné la foy, & promis ne se + deffaire ne médire, ledit Capitaine auroit mis pied à terre lui + deuxieme, & seroit demeuré prés de deux heures avec ledit de + Biencourt, auquel icelui Capitaine auroit fait entendre les + artifices déquels ledit Biart auroit usé pour disposer le + General dédits Anglois à aller audit lieu, où ledit de Biencourt + auroit demeuré avec ses gens depuis le jour & féte de Toussains + jusques au vint-septieme Mars (que ledit sieur de Poutrincourt + son pere y seroit allé) sans aucuns vivres, reduits tous à + manger des racines, des herbes & des bourgeons d'arbres. Et lors + que la terre fut gelée, ne pouvans avoir ni herbes, ni racines, + ni aller par les bois, auroient eté contraints d'aller dans les + rochers prendre des herbes attachées contre iceux, dont aucuns, + & des plus robustes, n'ayans peu se nourrir, seroient morts de + faim, & les autres auroient eté fort malades, & fussent aussi + morts sans l'assistance qu'ils receurent par l'arrivée dudit + sieur de Poutrincourt, auquel tout ce que dessus auroit eté + representé plusieurs & diverses fois par sondit fils & autre + étans avec lui en presence de ceux de l'equippage dudit navire + nommé La prime, qu'il y auroit mené de cette ville, en laquelle + il est arrivé le... jour du present mois. Et quoy que lui & + sondit fils ayent fait procés verbaux de tout ce que dessus, + auquels foy doit étre adjoutée, attendu leurs qualités, + neantmoins desire les presenter à sa Majesté & à Monseigneur + l'Admiral, duquel ledit de Biencourt est Lieutenant esdit païs, + afin d'y pourvoir au tour comme il appartiendra, pour d'autant + moins revoquer en doute la verité d'iceux. Et à cette fin ledit + sieur de Poutrincourt voudroit faire ouïr & interroger ledit + equippage sur les faits susdits, & sur l'étant auquel il a + trouvé le lieu où étoit ladite habitation audit Port-Royal, + selon qu'il est rapporté par le procez verbal qu'il en a fait + dresser. Ce consideré &c., le dix huitiéme Juillet 1614, signé + P. Guillaudeau, Le procureur du Roy ne veut point empecher &c. + Il est permis audit suppliant, &c. + +Que si tels actes ci-dessus recitez sont veritables, nous pourrons à bon +droit approprier à cette cause cette parcelle d'une requéte elegante +presentée par les Anciens de la ville de Canton en la Chine contre les +Jesuites, rapportée par eux-mémes en leurs histoires en ces mots: _Unde +non immerito formidamus eos_ (Jesuitas) _esse cætreorum_ (Lusitanorum) +_exploratores, qui secreta nostra scire ad laborent, quos post multum +deinde temporis veremur ne cum rereu novarum cupidis uniti ex ipsa +nostra gente grande aliquod Reipub. Sinensi malum calamitatemque +procurent, & gentem nostram per vasta maria ut pisces ac ceté +dispergant. Hoc ipsum est quod libri nostri forti prædicunt, Spoinas & +urticas in misi solo seminastis, serpentes draconesque in ades vestras +induxistis &c._ Cela veut dire en François qu'ils (c'est à dire les +Jesuites) ne soient les espions des autres (c'est à dire des Portugais) +par le moyen déquels ilz s'efforcent de decouvrir noz secrets. Et ne +pouvons que n'entrions en grande apprehension du temps à venir, que +conspirans avec ceux qui desirent choses nouvelles, ilz ne trament +quelque grand mal & calamité à la Republique Chinoise par le moyen de +nôtre propre nation, & chassé de nôtre païs nous envoyent comme poissons +errans par le vague espace de la mer. C'est paraventure ce que nous +predisent noz livres, & dont ilz nous menacent: Vous avés (disent-ils) +planté des epines & semé des orties en une terre douce & aymable, & avés +introduit des serpens & dragons dans voz maisons &c. + +Ces beaux exploits achevés au Port-Royal les Anglois en partirent les +neufieme Novembre en intention (dit Biart) de s'aller rendre à leur +Virginie, mais le lendemain un si grand orage s'éleva, qu'il écarta les +trois vaisseaux, léquels depuis ne se sont point reveuz. La nav +Capitainesse vint heureusement à port en ladite Virginie, quant à la +barque il n'en est nouvelles, mais le vaisseau captif des Jesuites où +eux-mémes étoient, aprés avoir long temps combattu les vents, par commun +conseil print la route des Essores pour se raffrechir, & delà en +Angleterre. + + + + +_Pieté du sieur de Poutrincourt. Dernier exploit, & mort d'icelui. +Epitaphes en sa memoire._ + +CHAP. XV. + +VOILA la fin des voyages transmarins du brave, genereux,& redouté +Poutrincourt, de qui la memoire soit en benediction. Voila les +irreprochables témoignages de son incomparable pieté, aiguillon qui lui +a fait entreprendre tant de travaux & de hazars, dont il a eté si mal +recompensé. Il bruloit d'un si grand desir de voir sa terre de la +Nouvelle-France Christianisée que tous ses discours & desseins ne +buttoient qu'à cela, & à cela méme il a consommé son bien. Je relis +souvent & avec plaisir entremelé de regrets, plusieurs lettres qu'il m'a +écrites au sujet de ses voyages, mais particulierement une confirmative +de ce que je viens de dire, qui commence ainsi. + +_Monsieur, mon partement_ (de France) _fut si precipité, que je n'eu +moyen de vous dire Adieu que par message, ayant un extreme regret de ne +vous avoir veu, & encore plus grand de ce que n'étes ici (au Port-Royal) +qui travailliés si bien à la culture de vôtre jardin, & abattiez bois +pour l'ornement d'icelui: pour m'aider à travailler au jardin de Dieu, & +abbattre le diable. Car il y a toujours des esprits de contradiction. +J'ay bonne envie de vous voir hors des tumultes où trop souvent l'on est +pressé en France, & de pouvoir ici jouir de vôtre bonne compagnie. +Maintenez moy en vos bonnes graces, & je vous maintiendray en celles du +grand Sagamos & invincible Membertou, qui est aujourd'hui par la grace +de Dieu Chrétien avec sa famille._ + +Au temps de son retour en France, survint le mouvement excité par +Monsieur le Prince & ses associés à-cause du mariage du Roy, durant +lequel il fut recherché par les habitans de la ville de Troyes, & +commandé par sa Majesté de reprendre la ville de Meri sur Seine, & +Chateau-Thierri, où ledit Seigneur Prince avoit mis garnisons. Il +commença donc par Meri, l'assiegea, & le print. Mais il y fut tué en la +façon que chacun sçait, & qu'il se peut reconoitre par les Epitaphes +suivans, dont l'un est à Saint-Just en Champagne, où il est enterré, +l'autre a été envoyé en la Nouvelle-France. + + + + + NOBILISSIMI HEROIS + POTRINCURTII + EPITAPHIUM + +ÆTERNÆ MEMORIÆ HEROIS MAGNI POTRINCURTII, qui pacatis olim Galliæ bellis +(in quibus præcpuam militiæ laudem consequurus est) factionéque magna +Errici Magni virtute repressa, opus Christianum instaurandæ Franciæ novæ +aggressus, dum illic monstra varia debellare conatur, occasione novi +tumultus Gallici à proposito avocatus, & Mericum oppidum in Tricass. +agro ad deditionem cogere à Principe iussus; voti compos, militeris +gloriæ æmulatione multis vulneribus confossus, catapultâ pectori admotâ +nefarié à Pisandro interficitur Mense Decemb. M. DC. XV. ætatis anno +LVIII. + + _M. S. piæ recordationis ergo_ + _Heroi benemerito_. + + _L. M. V. S._ + +[Illustration] + + + + + EIUSDEM HEROIS MAGNI + Epitaphium ini Novæ Franciæ oris vulgatum, + & marmoribus atque + arboribus incisum. + +[Illustration] + + + CHARA DEO SOBOLES, NEOPHYTI MEI + NOVÆ FRANCIÆ INCOLÆ, + CHRISTICOLÆ, + QUOS EGO. + + ILLE EGO SUM MAGNUS SAGAMOS VES TER + POTRINCURTIUS + SUPER ÆSTHERA NOTUS, + IN QUO OLIM SPES VESTRÆ. + + VOS SI FEFELLIT INVIDIA, + LUGETE. + VIRTUS MEA ME PERDIDIT VOBIS. + GLORIAM MEAM ALTERI DARE + NEQUIVI. + ITERUM LUGETE. + + + + +[Illustration] + + + SIXIEME + LIVRE CONTENANT + LES MOEURS & FAÇONS + DE VIVRE DES PEUPLES DE LA + Nouvelle-France, & le rapport des terres + & mers dont a eté fait mention és livres + Precedens. + + + +PREFACE + +_DIEU Tout-puissant en la creation de ce monde s'est tant pleu en la +diversité, que, soit au ciel, ou en la terre, sous icelle, ou au profond +des eaux, en tout lieu reluisent les effects de sa puissance & de sa +gloire, mais c'est une merveille qui surpasse toutes les autres qu'en +une méme espece de creature, je veux dire en l'Homme, se trouvent +beaucoup de varietez plus qu'és autres choses creées. Car si on le +considere en la face, il ne s'en trouvera pas deux qui se ressemblent en +tout point. Si on le prent par la voix, c'en est tout de méme: si par la +parole, toutes nations ont leur langage propre & particulier, par lequel +l'une est distinguée de l'autre. Mais de moeurs & façons de vivre, il y +a une merveilleuse diversité. Ce que nous voyons à l'oeil en nôtre +voisinage, sans nous mettre en peine de passer des mers pour en avoir +l'experience. Or d'autant que c'est peu de chose de sçavoir que des +peuples sont differens de nous en moeurs & coutumes, si nous ne sçavons +les particularitez d'icelles: peu de chose aussi de ne sçavoir que ce +qui nous est proche: ains est une belle science de conoitre la maniere +de vivre de toutes les nations du monde, pour raison dequoy Ulysses a +eté estimé d'avoir beaucoup veu & conu: il m'a semblé necessaire de +m'exercer en ce sixiéme livre sur ce sujet, pour ce qui regarde les +nations déquelles nous avons parlé, puis que je m'y suis obligé, & que +c'est une des meilleures parties de l'Histoire, laquelle sans ceci +seroit fort defectueuse, n'ayant que legerement & par occasion touché +ci-dessus ce que j'ay reservé à dire ici. Ce que je fay aussi, afin que +s'il plait à Dieu avoir pitié de ces pauvres peuples, & faire par son +Esprit qu'ilz soient amenés à sa bergerie, leurs enfans sçachent à +l'avenir quels étoient leurs peres, & benissent ceux qui se seront +employés à leur conversion, 7 à la reformation de leur incivilité. +Prenons donc l'homme par sa naissance, & aprés avoir à peu près remarqué +ce qui est du cours de sa vie, nous le conduirons au tombeau, pour le +laisser reposer, & nous donner aussi du repos._ + +[Illustration] + + + + +CHAP. I + +_De la Naissance_ + + +L'AUTHEUR du livre de la Sapience nous témoigne une chose +tres-veritable, _qu'une pareille entrée est à tous è la vie, & une +pareille issue_. Mais chacun peuple a apporté quelque ceremonie aprés +ces choses accomplies. Car les uns ont pleuré de voir que l'homme vinst +naitre sur le theatre de ce monde, pour y étre comme un spectacle de +miseres & calamitez. Les autres s'en sont réjouïs, tant pource que la +Nature a donné à chacune creature un desir de la conservation de son +espece, que pource que l'homme ayant eté rendu mortel par le peché, il +desire rentrer aucunement à ce droit d'immortalité perdu, & laisser +quelque image visible de soy par la generation des enfans. Je ne veux +ici discourir sur chacune nation car ce seroit chose infinie. Mais je +diray que les Hebrieux à la naissance de leurs enfans leurs faisoient +des ceremonies particulieres rapportées par le Prophete Ezechiel, lequel +ayant charge de representer à la ville de Jerusalem ses abominations, il +lui reproche & dit qu'elle a eté extraite & née du païs des Cananeens, +que son pere étoit Amorrhéen, & sa mere Hetheenne. _Et quant à ta +naissance (dit-il) au jour que tu naquis ton nombril ne fut point coupé, +& tu ne fus point lavée en eau, pour étre addoucie, ni salée de sel, ni +aucunement emmaillottée._ Les Cimbres mettoient leurs enfans nouveau-nés +parmi les neges, pour les endurcir. Et les François les plongeoient +dedans le Rhin, pour conoitre s'ils étoient legitimes: car s'ils +alloient au fond ils étoient reputés batars: & s'ilz nageoient dessus +l'eau ils étoient legitimes, quasi comme voulans dire que les François +naturellement doivent nager sur les eaux. Quant à noz Sauvages de la +Nouvelle-France, lors que j'étois par-dela ne pensant rien moins qu'à +cette histoire, je n'ay pas pris garde à beaucoup de choses que j'auroy +peu observer; mais toutefois il me souvient que comme une femme fut +delivrée de son enfant on vint en nôtre Fort demander fort instamment de +la graisse, ou de l'huile pour la lui faire avaller avant que teter, ni +prendre aucune nourriture. De ceci ilz ne sçavent rendre aucune raison, +sinon que c'est une longue coutume. Surquoy je conjecture que le diable +(qui a toujours emprunté les ceremonies de l'Eglise tant en l'ancienne, +qu'en la nouvelle loy) a voulu que son peuple (ainsi j'appelle ceux qui +ne croyent point en Dieu & sont hors de la communion des Saints) fût +oint comme le peuple de Dieu: laquelle onction il a fait interieure, par +ce que l'onction spirituele des Chrétiens est telle. + + + + +CHAP. II + +_De l'Imposition des Noms_ + + +POUR l'imposition des noms ilz les donnent par tradition, c'est à dire +qu'ils ont des noms en grande quantité léquels ilz choisissent & +imposent à leurs enfans. Mais le fils ainé volontiers porte le nom de +son pere, en adjoutant un mot diminutif au bout: comme l'ainé de +_Membertou_ s'appellera _Membertouchis_ quasi Le petit, ou le jeune +_Membertou_. Quant au puis-né il ne porte le nom du pere, ains on lui en +impose un à volonté: & son puisné portera son nom avec une addition de +syllabe: comme le puis-né de _Membertou_ s'appelle _Actaudin_, celui qui +suit aprés s'appelle _Actaudinech'_. Ainsi _Memembourré_ avoit un fils +nommé _Semcoud_ et son puisné s'appelloit _Semcoudech'_. Ce n'est pas +toutefois une regle necessaire d'adjouter cette terminaison _ech'_. Car +le puis-né de _Panoniac_ (duquel est mention en la guerre de _Membertou_ +contre les Armouchiquois que j'ay décrit entre les Muses de la +Nouvelle-France) s'appelloit _Panoniagués_: de maniere que cette +terminaison se se fait selon que le nom precedent le desire. Mais ils +ont une coutume que quand ce frere ainé, ou le pere est mort, ilz +changent de nom, pour eviter la tristesse que la ressouvenance des +decedez leur pourroit apporter. C'est pourquoy aprés le decés de +_Memembourré_, & _Semcoud_ (qui sont morts cet hiver dernier, mille six +cens sept) _Semcoudech'_ a quitté le nom de son frere, & n'a point pris +celui de son pere, ains s'est fait appeller Paris, parce qu'il a demeuré +à Paris. Et aprés la mort de _Panoniac, Panonaiqués_ quitte son nom, & +fut appellé Roland par l'un des nôtres. Ce que je trouve mal & +inconsiderément fait de prophaner ainsi les noms des Chrétiens & les +imposer à des infideles: comme j'ay memoire d'un autre qu'on a appellé +Martin. Alexandre le grand (quoy que Payen) ne vouloit qu'aucun fut +honoré de son nom qu'il ne s'en rendît digne par la vertu. Et comme un +jour un soldat portant le nom d'Alexandre fut accusé devant lui d'étre +voluptueux & paillard, il lui commanda de quitter ce nom, ou de changer +sa vie. + +Je ne voy point dans noz livres qu'aucun peuple ait eu cette coutume de +noz Sauvages de changer de nom, pour eviter la tristesse qu'aporte la +rememoration d'un decedé. Bien trouve-je que les Chinois changent +quatre, ou cinq fois de nom en leur vie. Car il y a le nom de l'enfance, +le nom d'escolier, celui du mariage, & le nom d'honneur lors qu'ils ont +atteint l'âge viril. Item le nom de religion, quand ils entrent en +quelque secte. Mais rien de semblable à noz Sauvages. Plusieurs +anciennement & encore aujourd'hui changeans d'état & de fortune ont +changé & changent leurs noms. Abram au commencement avoit un nom +excellent signifiant Pere haut. Mais aprés les promesses Dieu voulut +qu'il s'appellât Abraham, Pere de _plusieurs gents & nations_. Et à méme +intention sa femme Sarai (_Dame)_ fut appellée Sara (Dame de grande +multitude). Ainsi Jacob aprés la lucte qu'il eut avec l'Ange (ou Dieu) +fut appellé Israël, c'est à dire _Prince avec Dieu_, ou _surmontant le +Dieu fort_. De méme Esaü (_Pelu_) fut appellé Edom (_Rousseau_) à cause +d'un brouët, ou potage roux qu'il acheta de son frere Jacob au pris de +sa primogeniture. Depuis ces premiers siecles plusieurs Roys ont suivi +cette trace. Et premierement ceux de Perse remarqués par le sçavant +Joseph Scaliger en son livre sixiéme de la correction des temps. Item +les Empereurs Grecs, dont quelques exemples sont rapportés par Zonarc au +troisiéme de ses Annales. Et les Rois de France, ainsi que dit Aymon le +Moyne au livre quatrieme de son histoire, auquel s'accorde Ado +Archevéque de Vienne en sa Chronique souz l'an six cens soixante neuf. +Les Papes aussi à l'imitation de l'Apôtre saint Pierre (que premierement +on appelloit Simon) ont voulu participer à ce privilege principalement +depuis l'an huit cens de nôtre salut, à quoy (dit Platine) donna +occasion le nom sordide d'un qui s'appelloit Groin de porc, lequel fut +nommé Sergius. Plusieurs ordres nouveaux de Moines & autres prenans le +nom de religieux font de méme aujourd'hui entre le peuple, soit pour +étre invités à oublier le monde, soit pour receler mieux à couvert les +enfans, qu'ilz retirent à eux contre le gré de leurs parens. + +Les Bresiliens (à ce que dit Jean de Leri) imposent à leurs enfans les +noms des premieres choses qui leur viennent au devant; comme s'il leur +vient en imagination un arc avec sa corde, ils appelleront leur enfant +_Ourapatem_, qui signifie l'arc & la corde. Et ainsi consequemment. Pour +le regard de noz Sauvages ils ont aujourd'hui des noms sans +signification, léquels paraventure en leur premiere imposition +signifioient quelque chose. Mais comme les langues changent, on en pert +la conoissance. De tout les noms de ceux que j'ay conu je n'ay appris +sinon que _Chkoudun_ signifie une Truite: & _Oigoudi_ nom de la riviere +dudit _Chkoudun_ qui signifie Voir. Il est bien certain que les noms +n'ont point eté imposez sans sujet à quelque chose que ce soit. Car Adam +a donné le nom à toute creature vivante selon sa proprieté & nature: & +par-ainsi les noms ont eté imposez aux hommes signifians quelque chose +comme _Adam_ signifie homme, ou qui est fait de terre: _Eve_ signifie +mere de tous vivans; _Abel_ Pleur: _Caïn_ Possession: _Jesus_, Sauveur: +_Diable_, Calomniateur: _Satan_, Adversaire, &c. Entre les Romains les +uns furent appelez _Lucius_ pour avoir eté nais au point du jour: les +autres _Cesar_, pour ce qu'à la naissance du premier de ce nom on ouvrit +par incision le ventre à sa mere: De méme _Lentulus, Piso, Fabius, +Cicero_, &c. tous noms de soubriquets donnés par quelqu'accident, ainsi +que les noms de noz Sauvages, mais avec plus de jugement. + +Ainsi noz Roys anciens ont participé à cette façon de noms, comme on +peut remarquer en Clodion le chevelu, Charles Martel, le grand, le +chauve, le simple; Loys le debonnaire, le begue, le gros, hutin: Pepin +le bref, Hugues Capet, &c. Mais ces soubriquets ne leur ont eté +volontiers donnez qu'aprés leur decés. Et entre le menu peuple cela +s'est transferé aux enfans: comme un Notaire étoit surnommé le Clerc; un +forgeron, marechal, ou serrurier, s'appelloit le Févre, ou Fabre, ou +Faur, &c. A plusieurs on a imposé le nom de leur païs, ou des lieux où +ils avoient pris naissance. D'autres ont hérité de leurs peres des noms +dont on ne sçait aujourd'huy la cause ni l'origine: comme Lescarbot qui +est mon nom de famille. Et toutefois il y a des tres-nobles maisons és +païs d'Artois, du Maine, & de la basse Bretagne prés saint Paul de Leon +qui s'apellent de ce nom. + +Quant aux noms des Provinces, nous voyons par l'histoire sacrée que les +premiers hommes leur ont imposé les leurs. Ce que le psalmiste semble +blamer quand il dit: + +_Ils lairront pour autrui ces biens qu'ils amoncelent,_ +_Leurs palais eternels des sepulcres feront,_ +_En diverses maisons leurs terres passeront,_ +_Et ces lieux qui si fiers de leurs noms ils appellent._ + +Mais il parle de ceux qui trop avidement recherchent celà, & pensent +étre immortels ici bas. Car certes s'il faut imposer quelque noms aux +lieux, places & provinces, il vaut autant que ce soient les noms de ceux +qui les établissent que d'un autre, quand ce ne seroit que pour emouvoir +la posterité à bien faire; laquelle méme reçoit une tristesse quand elle +ne sçait qui est son autheur & la cause de son bien. Et de cette +cupidité ont eté touchez ceux-mémes qui ont haï le monde, & se sont +sequestrez de la compagnie des hommes, dont plusieurs on fait des sectes +qu'ils ont appellées de leurs noms. + + + + +CHAP. III + +_De la Nourriture des enfans, & amour des peres & meres envers eux._ + + +LE Tout-puissant voulant montrer quel est le devoir d'une vraye mere, +dit par le prophete Esaie: _La femme peut-elle oublier son enfant +qu'elle allaite, qu'elle n'ait pitié du fils de son ventre?_ Cette pitié +que Dieu requiert és meres est de bailler la mammelle à leurs enfans, & +ne leur point changer la nourriture qu'elles leur ont donnée avant la +naissance. Mais aujourd'hui la plus part veulent que leurs mammelles +servent d'attraits de paillardise: & se voulans donner du bon temps +envoyent leurs enfans aux champs, là où ilz sont paraventure changés ou +donnés à des nourrices vicieuses, déquelles ilz sucent avec lait la +corruption & mauvaise nature. Et de là viennent des races fausses, +infirmes & degenerantes de la souche dont elles portent le nom. Les +femmes Sauvages ont plus d'amour que cela envers leurs petits: car +autres qu'elles ne les nourrissent: ce qui est general en toutes les +Indes Occidentales. Aussi leurs tetins ne servent-ilz point de flamme +d'amour, comme pardeça, ains en ces terres là l'amour se traite par la +flamme que la nature allume en chacun, sans y apporter des artifices +soit par le fard, ou les poisons amoureuses, ou autrement. Et de cette +façon de nourriture sont louées les anciennes femmes d'Allemagne par +Tacite, d'autant que chacune nourrissoit ses enfans de ses propres +mamelles, & n'eussent voulu qu'une autre qu'elles les eût alaités: Ce +que pour la pluspart elles ont gardé religieusement jusques aujourd'hui. +Or noz Sauvages avec la mammelle leur baillent des viandes déquelles +elles usent, aprés les avoir bien machées: & ainsi peu à peu les +élevent. Pour ce qui est de l'emmaillottement, és païs chauds & voisins +des tropiques ilz n'en ont cure, & les laissent comme à l'abandon. Mais +tirant vers le Nort les meres ont une planche bien unie, comme la +couverture d'une layette, sur laquelle mettent l'enfant enveloppé d'une +fourrure de Castor, s'il ne fait trop chaud, & lié là-dessus avec +quelque bende elles le portent sur leurs dos les jambes pendantes en +bas: puis retournées en leurs cabannes elles les appuient de cette façon +tout droits contre une pierre, ou autre chose. Et comme pardeça on +baille des petits panaches & dorures aux petits enfans, ainsi elles +pendent quantité de chapelets, & petits quarreaux diversement colorés en +la partie superieure de ladite planche pour l'ornement des leurs. Les +nourissans ainsi, & avec un soin tel que doivent les bonnes meres, elles +les ayment aussi, comme pareillement font les peres, gardans cette loy +que la Nature a entée és coeurs de tous animaux (excepté des femmes +debauchées) d'en avoir le soin. Et quand il est question de leur +demander (je parle des Souriquois, en la terre déquels nous avons +demeuré) de leurs enfans pour les amener & leur faire voir la France, +ilz ne les veulent bailler: que si quelqu'un s'y accorde il lui faut +faire des presens, & promettre merveilles ou bailler otage. Nous en +avons touché quelque chose ci-dessus, à la fin du dix-septiéme chapitre +du livre quatriéme. Et ainsi je trouve qu'on leur fait tort de les +appeller barbares, veu que les anciens Romains l'étoient beaucoup plus, +qui vendoient le plus souvent leurs enfans, pour avoir moyen de vivre. +Or ce qui fait qu'ils aiment leurs enfans plus qu'on ne fait pardeça, +c'est qu'ilz sont le support des peres en la vieillesse, soit pour les +aider à vivre, soit pour les defendre de leurs ennemis: & la nature +conserve en eux son droit tout entier pour ce regard. A cause dequoy ce +qu'ilz souhaitent le plus c'est d'avoir nombre, pour étre tant plus +forts, ainsi qu'és premiers siecles auquels la virginité étoit chose +reprochable, pour ce qu'il y avoit commandement de Dieu à l'homme & à la +femme de croitre, & multiplier, & remplir la terre. Mais quand elle a +eté remplie, cet amour s'est merveilleusement refroidi, & les enfans ont +commencé d'étre un fardeau aux pers & meres, léquels plusieurs ont +dédaigné & bien souvent ont procuré leur mort. Aujourd'huy le chemin est +ouvert à la France pour remedier à cela. Car s'il plait à Dieu conduire +& feliciter les voyages de la Nouvelle-France, quiconque pardeça se +trouvera oppressé pourra passer là, y confiner ses jours en repos & sans +pauvreté; ou si quelqu'un se trouve trop chargé d'enfans il en pourra là +envoyer la moitié, & avec un petit partage ilz seront riches & +possederont la terre qui est la plus asseurée condition de cette vie. +Car nous voyons aujourd'hui de la peine en tous états, méme és plus +grans léquels sont souvent traversez d'envies & destitutions: les autres +feront cent bonetades & corvées pour vivre, & ne feront que languir: les +autres vivent en perpetuel servage. Mais la terre ne nous trompe jamais +si nous la voulons caresser à bon escient. Témoin la fable de celui qui +par son testament declara à ses enfans qu'il avoit caché un thresor en +sa vigne, & comme ils eurent bien remué profondement ilz ne trouverent +rien, mais au bout de l'an ilz recueillirent si grande quantité de +raisins qu'ils ne sçavoient où les mettre. Ainsi par toute l'Ecriture +sainte les promesses que Dieu fait aux patriarches Abraham, Isaac, & +Jacob, & depuis au peuple d'Israël par la bouche de Moyse, & du +Psalmiste, c'est qu'ils possederont la terre, comme un heritage certain, +qui ne peut perir, & où un homme ha dequoy sustenter sa famille, se +rendre fort, & vivre en innocence: suivant le propos de l'ancien Caton, +lequel disoit que les fils des laboureurs ordinairement sont vaillans & +robustes, & ne pensent point és mal. + + + + +CHAP IV + +_De la Religion_ + + +L'HOMME ayant eté creé à l'image de Dieu, c'est bien raison qu'il +reconoisse, serve, adore, loue & benie son createur, & qu'à cela il +employe tout son desir, sa pansée, sa force, & son courage. Mais la +nature humaine ayant eté corrompue par le peché, cette belle lumiere que +Dieu lui avoit premierement donnée a tellement eté obscurcie qu'il en +est venu à perdre la conoissance de son origine. Et d'autant que Dieu ne +se montre point à nous par une certaine forme visible, comme feroit un +pere, ou un Roy; se trouvant accablé de pauvreté & infirmité, sans +s'arréter à la contemplation des merveilles de ce Tout-puissant ouvrier, +& le rechercher comme il faut; d'un esprit bas & abeti, miserable il +s'est forgé des Dieux à sa fantasie, & n'y a rien de visible au monde +qui n'ait eté deifié en quelque part, voire méme en ce rang ont eté +mises encor des choses imaginaires, comme La Vertu, L'Esperance, +l'Honneur, la Fortune, & mille semblables: item des dieux infernaux, & +de maladies & autres sortes de pestes, adorant chacun les choses +déquelles il avoit crainte. Mais toutefois quoy que Ciceron ait dit, +parlant de la nature des dieux, qu'ils n'y a gent si sauvage, si +brutale, ne si barbare qui ne soit imbue de quelque opinion d'iceux: se +est-ce qu'il s'est trouvé en ces dernier siecles des nations qui n'en +ont aucun ressentiment: ce qui est d'autant plus étrange qu'au milieu +d'icelles y avoit, & y a encore des idolatres, comme en Mexique & +Virginia (adjoutons-y encor si on veut, la Floride). Et neantmoins tout +bien consideré, puis que la condition des uns & des autres est +deplorable, je prise davantage celui qui n'adore rien, que celui qui +adore des creatures sans vie, ni sentiment car au moins tel qu'il est il +ne blaspheme point, & ne donne point la gloire de Dieu à un autre, +vivant (de verité) une vie qui ne s'éloigne gueres de la brutalité: mais +celui là est encore plus brutal qui adore une chose morte, & y met sa +fiance. Et au surplus celui qui n'est imbu d'aucune mauvaise opinion est +beaucoup plus susceptible de la vraye adoration, que l'autre: étant +semblable à un tableau nud, lequel est prét à recevoir telle couleur +qu'on luy voudra bailler. Car un peuple qui a une fois receu une +mauvaise impression de doctrine, il la lui faut arracher devant qu'y en +subroger une autre. Ce qui est bien difficile, tant pour l'opiniatreté +des hommes, qui disent: Nos peres ont vécu ainsi: que pour détourbier +que leur donnent ceux qui leur enseignent telle doctrine, & autres de +qui la vie depend de là, léquels craignent qu'on ne leur arrache le pain +de la main: ainsi que ce Demetrius ouvrier en argenterie, duquel est +parlé és Actes des Apôtres. C'est pourquoy nos peuples de la +Nouvelle-France se rendront faciles à recevoir la doctrine Chrétienne si +une fois la province est serieusement habitée. Car afin de commencer par +ceux de _Canada_, Jacques Quartier en sa deuxiéme relation rapporte ce +que j'ay nagueres dit, en ces mots, qui sont couchez ci-dessus au livre +troisiéme. + + Cedit peuple (dit-il) n'a aucune creance de Dieu qui vaille: Car + ilz croyent en un qu'ils appellent _Cudouagni_, et disent qu'il + parle souvent à eux, & leur dit le temps qu'il doit faire. Ilz + disent que quand il se courrouce à eux, il leur jette de la + terre aux ïeux. Ilz croyent aussi quant ilz trépassent qu'ilz + vont és étoilles, vont en beaux champs verts pleins de beaux + arbres, fleurs & fruits somptueux. Aprés qu'ilz nous eurent doné + ces choses à entendre nous leur avons montré leur erreur, & que + leur _Cudouagni_ est un mauvais esprit qui les abuse, & qu'il + n'est qu'un Dieu, qui est au ciel, lequel nous donne tout, & est + createur de toutes choses, & qu'en cetui devons croire + seulement, & qu'il faut étre baptizé ou aller en enfer. Et leur + furent remontrées plusieurs autres choses de nôtre Foy: Ce que + facilement ils ont creu: & ont appellé leur _Coudouagni, + Agojouda_. Tellement que plusieurs fois ont prié le Capitaine de + les baptizer, & y sont venus ledit seigneur (c'est _Donnacona_) + _Taiguragni, Domagaya_, avec tout le peuple de leur ville pour + le cuider étre, mais parce qu ne sçavions leur intention & + courage, & qu'il n'y avoit qui leur remontrat la Foy, pour lors + fut prins excuse vers eux, & dit à _Taiguragni & Domagaya_ + qu'ilz leur fissent entendre que nous retournerions un autre + voyage, & apporterions des Prétres, & du Chréme, leur donnant à + entendre pour excuse que l'on ne peut baptizer sans ledit + Chréme. Ce qu'ilz creurent. Et de la promesse que leur fit le + Capitaine de retourner furent fort joyeux, & le remercierent. + +Samuel Champlein ayant és dernieres années fait le méme voyage que le +Capitaine Jacques Quartier, a discouru avec les Sauvages du jourd'hui, & +fait rapport des propos qu'il a tenu avec certains _Sagamos_ d'entre eux +touchant leur croyance des choses spiritueles & celestes: ce qu'ayant +eté touché ci-dessus je m'empecheray d'en parler. Quant à noz +Souriquois, & autres leurs voisins, je ne puis dire sinon qu'ilz sont +destituez de toute conoissance de Dieu, n'ont aucune adoration, & ne +font aucun service divin, vivans en une pitoyable ignorance, que devroit +toucher les coeurs aux Princes & Pasteurs Chrétiens qui employent bien +souvent à des choses frivoles ce qui seroit plus que suffisant pour +établir là maintes colonies qui porteroient leur nom, alentour déquelles +s'assembleroient ces pauvres peuples. Je ne di pas qu'ils y aillent en +personne: car ilz sont plus necessaires ici, & chacun n'est pas propre à +la mer: mais il y a tant de gens de bonne volonté qui s'employroient à +cela s'ils en avoient les moyens, que ceux qui le peuvent faire sont +du-tout inexcusables. Le siecle du jourd'huy est tombé comme une +astorgie, manquant d'amour et de charité Chrétienne, et ne retenant +quasi rien de ce feu qui bruloit noz peres soit au temps de noz premiers +Rois, soit au siecle des Croisades pour la Terre-sainte: voire si +quelqu'un employe sa vie & ce peu qu'il ha à cet oeuvre, la pluspart +s'en mocquent, semblables à la Salemandre, laquelle ne vit point au +milieu des flammes, comme quelques-uns s'imaginent, mais est d'une +nature si froide qu'elle les éteint par sa froideur. + +Chacun veut courir aprés les thresors, & les voudroit enlever sans se +donner de la peine, & au bout de cela se donner du bon temps; mais ils y +viennent trop tard; & en auroient assez s'ils croyoient comme il faut en +celuy qui a dit: _Cherchez premierement le Royaume de Dieu, & toutes ces +choses vous seront baillées par-dessus_. + +Revenons à nos Sauvages, pour la conversion déquels il nous reste de +prier Dieu vouloir ouvrir les moyens de faire une ample moisson à +l'avancement de l'Evangile. Car les nôtres & generalement tous ces +peuples jusques à la Floride inclusivement sont fort aisez à attirer à +la Religion Chrétienne, selon que je puis conjecturer de ceux que je +n'ay point veu, par les discours des histoires, mais je trouve que la +facilité y sera plus grande en ceux des premieres terres comme du +Cap-Breton jusques à Malebarre, pour ce qu'ilz n'ont aucun vestige de +Religion (car je n'appelle point Religion s'il n'y a quelque latrie, & +office divin) ni la culture de la terre (du moins jusques à _Chouakoet_) +laquelle est la principale chose qui peut attirer les hommes à croire ce +que l'on voudra, d'autant que de la terre vient tout ce qui est +necessaire à la vie, aprés l'usage general que nous avons des autres +elemens. Nôtre vie a besoin principalement de manger, boire, & étre à +couvert. Ces peuples n'ont rien de cela, par maniere de dire, car ce +n'est point étre à couvert d'étre toujours vagabond, & hebergé souz +quatre perches, & avoir une peau sur le dos: ni n'appelle point manger & +vivre, que de manger tout à un coup & mourir de faim le lendemain, sans +pourvoir à l'avenir. Qui donnera donc à ces peuples du pain, & le +vétement, celui-là sera leur Dieu, ilz croiront tout ce qu'il dira. +Ainsi le Patriarche Jacob promettoit de servir Dieu s'il lui bailloit du +pain à manger & du bétement pour se couvrir. Dieu n'a point de nom: car +tout ce que nous sçaurions dire ne le pourroit comprendre. Mais nous +l'appellons Dieu, pour ce qu'il donne. Et l'homme en donnant peut étre +appellé Dieu par ressemblance. _Fay_ (dis Saint Gregoire de Nazianze) +_que tu sois Dieu envers les calamiteux en imitant la misericorde de +Dieu. Car l'homme n'a rien de si divin en soy que le bien fait_. Les +Payens ont reconu ceci, & entre autres Pline quand il a dit que c'est +grand signe de divinité à un homme mortel d'ayder & soulager un autre +mortel. Ces peuples donc ressentans les fruits de l'usage des métiers & +culture de la terre, croiront tout ce qui leur sera annoncé, _in auditu +auris_, à la premiere voix qui leur frappera aux aureilles. Et de ceci +j'ay des témoignages certains, pour ce que je les ay reconus tout +disposés à cela par la communication qu'ils avoient avec nous: & y en a +qui sont Chrétiens de volonté & en font les actions telles qu'ilz +peuvent, encores qu'ils ne soient baptizés: entre léquels je nommeray +_Chkoudun_ Capitaine (alias _Sagamos_) de la riviere de Saint Jean +mentionné au commencement de cet oeuvre, lequel ne mange point un +morceau qu'il ne leve les ïeux au ciel, & ne face le signe de la Croix, +pour ce qu'il nous a veu faire ainsi: mémes à noz prieres il se mettoit +à genoux comme nous: & pource qu'il a veu une grande Croix plantée prés +de notre Fort, il en a fait autant chez lui, & en toutes ses cabannes: & +en porte une devant sa poitrine, disant Qu'il n'est plus Sauvage, & +reconoit bien qu'ilz sont bétes (ainsi dit-il en son langage) mais qu'il +est comme nous, desirant étre instruit. Ce que je de cetui-ci je le puis +affermer préque de tous les autres: & quand il seroit seul, il est +capable, étant instruit, d'attirer tout le reste. + +Les Armouchiquois sont un grand peuple léquels aussi n'ont aucune +adoration: & étans arretez par ce qu'ilz cultivent la terre, on les peut +aisément congreger, & exhorter à ce qui est de leur salut. Ilz sont +vicieux & sanguinaires ainsi que nous avons veu ci-dessus: mais cette +insolence vient de ce qu'ilz se sentent forts, à cause de leur +multitude, & pour-ce qu'ilz sont plus à l'aise que les autres, +recueillans des fruits de la terre. Leur païs n'est pas encores bien +reconu, mais en ce peu que nous en avons découvert j'y trouve de la +conformité avec ceux de la Virginie, hors-mis en la superstition & +erreur en ce qui regarde nôtre sujet, d'autant que les Virginiens +commencent à avoir quelque opinion de chose superieure en la Nature, qui +gouverne ce monde ici. + + Ils croyent plusieurs Dieux (ce dit un historien Anglois qui y a + demeuré) léquels ils appellent _Nontoac_: mais de diverses + sortes & degrez. Un seul est principal & grand, qui a toujours + été, lequel voulant faire le monde fit premierement d'autres + Dieux pour étre moyens & instrumens déquels il se peût servir à + la creation & au gouvernement. Puis aprés, le soleil, la lune, & + les étoilles comme demi dieux, & instrumens de l'autre ordre + principal. Ilz tiennent que la femme fut premierement faite, + laquelle par conjoncion d'un des Dieux eut des enfans. + +Tous ces peuples generalement croyent l'immortalité de l'ame, & qu'aprés +la mort les gens de bien sont en repose, & les mechans en peine. Or les +méchans sont leurs ennemis, & eux les gens de bien: de sorte qu'à leur +opinion ilz sont tous après la mort bien à leur aise, & principalement +quand ils ont bien defendu leur païs & bien tué de leurs ennemis. Et +pource qui est de la resurrection des corps, encore y-a-il quelque +nations pardela qui en ont de l 'ombrage. Car les Virginiens font des +contes de certains hommes resuscitez, qui disent choses étranges: comme +d'un méchant, lequel aprés sa mort avoit eté prés l'entrée de +_Popogosso_ (qui est leur enfer) mais un Dieu le sauva & lui donna congé +de retourner au monde, pour dire à ses amis ce qu'ilz devoient faire +pour ne point venir en ce miserable tourment. Item en l'année que les +Anglois étoient là avint à soixante-deux lieuës d'eux (ce disoient les +Virginiens) qu'un corps fut deterré, comme le premier, & remontra +qu'étant mort en la fosse, son ame étoit en vie, & avoit voyagé fort +loin par un chemin long & large, aux deux cotez duquel croissoient des +arbres fort beaux & plaisans, portans fruits les plus rares qu'on +sçauroit voir: & qu'à la fin il vint à de fort belles maisons, prés +déquelles il trouva son pere qui étoit mort, lequel lui fit exprés +commandement de revenir & declarer à ses amis le bien qu'il falloit +qu'ilz fissent pour jouir des delices de ce lieu: & qu'aprés son message +fait il s'en retournât. L'Histoire generale des Indes Occidentales +rapporte qu'avant la venue des Hespagnols au Perou, ceux de _Cusco_, & +des environs, croyoient semblablement la resurrection des corps. Car +voyans que les Hespagnols, d'une avarice maudite, ouvrans les sepulchres +pour avoir l'or & les richesses qui étoient dedans, jettoient les +ossemens des morts ça & là, ilz les prioient de ne les écarter ainsi, +afin que cela ne les empechât de resusciter: qui est une croyance plus +parfaite que celle des Sadducéens, & des Grecs, léquels l'Evangile & les +Actes des Apôtre nous témoignent s'étre mocqué de la resurrection, comme +fait aussi préque toute l'antiquité Payenne. + +Attendant cette resurrection quelques uns de nos Occidentaux ont estimé +que les ames des bons alloient au ciel, & celles des méchans en une +grande fosse _ou trou_ qu'ilz pensent étre bien loin au Couchant, qu'ils +appellent _Popogusso_, pour y bruler toujours, & telle est la croyance +des Virginiens: les autres (comme les Bresiliens) que les méchans s'en +vont aprés la mort avec _Aignan_, qui est le mauvais esprit qui les +tourmente: mais pour le regard des bons, qu'ils alloient derriere les +montagnes danser, & faire bonne chere avec leurs peres. Plusieurs des +anciens Chrétiens fondés sur certains passages d'Esdras, de sainct Paul, +& autres, ont estimé qu'aprés la mort nos ames étoient sequestrées en +des lieux souz-terrains, comme au sein d'Abraham, attendans le jugement +de Dieu: & là Origene a pensé qu'elles sont comme en une école d'ames & +lieu d'erudition; où elles apprennent les causes & raisons des choses +qu'elles ont veu en terre, & par ratiocination font des jugemens des +consequences du passé, & des choses à venir. Mais telles opinions ont +eté rejettées par la resolution des Docteurs de Sorbone au temps du Roy +Philippe le Bel, & depuis par le Concile de Florence. Que si les +Chrétiens mémes en ont eté là, c'est beaucoup à ces pauvres Sauvages +d'étre entrés en ces opinions que nous avons rapportées d'eux. + +Quant à ce qui est de l'adoration de leurs Dieux, de tous ceux qui sont +hors la domination Hespagnole e ne trouve sinon les Virginiens qui +facent quelque service divin (si ce n'est qu'on y vueille aussi +comprendre ce que font les Floridiens, que nous dirons ci-aprés). Ilz +representent donc leurs Dieux en forme d'homme, léquels ils appellent +_Keuuasouuock_. Un seul est nommé _Keuuas_. Ilz les placent en maisons +ou temples faits à leur mode qu'ilz nomment _Machicomuch'_, équels ilz +font leurs prieres, chants, & offrandes à ces Dieux. Et puis que nous +parlons des infideles, je prise davantage les vieux Romains, léquels ont +eté plus de cent septante ans sans aucun simulacres de Dieux, ce dit +saint Augustin, ayant sagement eté defendu par Numa Pompilius d'en faire +aucun, pource que telle chose stolide & insensible les faisoit mépriser, +& de ce mépris venoit que le peuple perdoit toute crainte, n'étant rien +si beau que de les adorer en esprit, puis qu'ilz sont esprits. Et de +verité Pline dit, _qu'il n'y a chose qui demontre plus l'imbecillité du +sens humain, que de vouloir assigner quelque image ou effigie à Dieu. +Car en quelque part que Dieu se montre il est tout de sens, de veue, +d'ouïe, d'ame, d'entendement; & finalement il est tout de soy-méme, sans +user d'aucun organe._ Les anciens Allemans instruits en cette doctrine, +non seulement n'admettoient point de simulacres de leurs Dieux (ce dit +Tacite) mais aussi ne vouloient point qu'ilz fussent depeints contre les +parois, ni representés en aucune forme humaine, estimans cela trop +deroger à la grandeur de la puissance celeste. On peut dire entre nous +que les figures & representations sont les livres des ignorans. Mais +laissans les disputes à part, il seroit bien-seant que chacun fût sage & +bien instruit, & qu'il n'y eût point d'ignorans. + +Noz Sauvages Souriquois & Armouchiquois ont l'industrie de la peinture & +sculpture, & font des images des bétes, oiseaux, hommes, en pierres & en +bois aussi joliment que des bons ouvriers de deça, & toutefois ilz ne +s'en servent point pour adoration, ains seulement pour le contentement +de la veue, & pour l'usage de quelques outils privez, comme des calumets +à petuner. Et en cela (comme j'ay dit au commencement) quoy qu'ilz +soient sans cult divin, je les prises davantage que les Virginiens, & +toutes autres sortes de gens qui plus bétes que les bétes adorent & +reverent des choses insensible. + +Le Capitaine Laudonniere en son histoire de la Floride dit que ceux de +ce païs-là n'ont conoissance de Dieu, ni d'aucune Religion, sinon qu'ils +ont quelque reverence au soleil, & à la lune: auquels toutefois je ne +trouve point par tout ladite histoire qu'ilz facent aucune adoration, +fors que quand ilz vont à la guerre le _Paraousti_ fait quelque priere +au soleil pour obtenir victoire, & laquelle obtenue, il lui en rend la +louange, avec chansons en son honneur, comme j'ay plus particulierement +dit ci-dessus. Et toutefois Belleforet écrit avoir pris de ladite +histoire ce qu'il met en avant, qu'ilz font des sacrifices sanglans tels +que les Mexicains, s'assemblans en une campagne, & y dressans leurs +loges, là où aprés plusieurs danses & ceremonies ilz levent en l'air & +offrent au soleil celui sur qui le sort est tombé d'étre destiné pour le +sacrifice. Que s'il est hardi en cet endroit, il ne l'est pas moins +quand il en dit autant des peuples de _Canada_ léquels il fait +sacrificateurs de corps humains, encores qu'ilz n'y ayent jamais pensé. +Car si le Capitaine Jacques Quartier a veu des tétes de leurs ennemis +conroyées, étendues sur des pieces de bois, il ne s'ensuit qu'ils ayent +eté sacrifiés: mais c'est leur coutume, ainsi qu'aux anciens Gaulois, +d'en faire ainsi, c'est à dire d'enlever toutes les tétes d'ennemis +qu'ils auront peu tuer, & les pendre ne (ou dehors) leurs cabanes pour +trophées. Ce qui est coutumier par toutes les Indes Occidentales. + +Pour revenir à noz Floridiens, si quelqu'un veut appeller acte de +Religion l'honneur qu'ilz font au soleil, je ne l'empeche. Car és vieux +siecles de l'age d'or lors que l'ignorance se mit parmi les hommes, +plusieurs considerans les admirables effects du soleil & de la lune +déquels Dieu se sert pour le gouvernement des choses d'ici bas, ilz leur +attribuerent la reverence deuë au Createur, & cette façon de reverence +Job nous l'explique quand il dit: _Si j'ay regardé le Soleil en sa +splendeur, & la lune cheminant claire: Et si mon coeur a eté seduit en +secret, & ma main a baisé ma bouche: Ce qui est une iniquité toute +jugée, car j'eusse renié le grand Dieu d'en haut_. Quant au baise-main +c'est une façon de reverence qui se garde encore aux homages. Ne pouvans +toucher au soleil ils étendoient la main vers lui, puis la baisoient: ou +touchoient son idole, aprés baisoient la main qui avoit touché. Et en +cette idolatrie est quelquefois tombé le peuple d'Israël comme nous +voyons en Ezechiel. + +Au regard des Bresiliens, je trouve par le discours de Jean de Leri, que +non seulement ilz sont semblables aux nôtres, sans aucune forme de +Religion, ni conoissance de Dieu, mais qu'ilz sont tellement aveuglés & +endurcis en leur anthropophagie, qu'ilz semblent n'étre nullement +susceptibles de la doctrine Chrétienne. Aussi sont ils visiblement +tourmentez & battus du diable (qu'ils appellent _Aignan_) & avec telle +rigueur, que quand ilz le voyent venir tantot en guise de béte, tantot +d'oiseau, ou de quelque forme étrange, ilz sont comme au desespoir. Ce +qui n'est point à l'endroit des autres Sauvages plus en deça vers la +Terre-neuve, du moins avec telle rigueur. Car Jacques Quartier rapporte +qu'il leur jette de la terre aux ïeux, & l'appellent _Cudouagni_: & là +où nous étions (où il s'appelle _Aoutem_) j'ay quelquefois entendu qu'il +a egratigné _Membertou_ en qualité de devin du païs. Quand on remontre +aux Bresiliens qu'il faut croire en Dieu, ils en sont bien d'avis, mais +incontinent ils oublient leur leçon, & retournent à leur vomissement, +qui est une brutalité étrange, de ne vouloir au moins se redimer de la +vexation du diable par la Religion: Ce qui les rend inexcusables, mémes +qu'ils ont quelques restes de la memoire du deluge, & de l'Evangile (si +tant est que leur rapport soit veritable). Car ilz font mention en leurs +chansons que les eaux s'étans une fois débordées couvrirent toute la +terre, & furent tous les hommes noyés, exceptez leurs grandz peres, qui +se sauverent sur les plus hauts arbres de leur païs. Et de ce deluge ont +aussi quelque traditive d'autres Sauvages que j'ay mentionné ailleurs. +Quant à ce qui est de l'Evangile, ledit de Leri dit qu'ayant une fois +trouvé l'occasion de leur remontrer l'origine du monde, & leur miserable +condition, & comme il faut croire en Dieu, ilz l'ecouterent avec grande +attention, demeurans tout étonnez de ce qu'ilz avoient ouï: & que là +dessus un vieillard prenant la parole, dit, Qu'à la verité il leur avoit +recité de grandes merveilles, qui lui faisoient rememorer ce que +plusieurs fois ils avoient entendu de leurs grands-peres, que dés fort +longtemps un _Maïr_ (c'est à dire un étranger vétu & barbu comme les +François) avoit eté là les pensant ranger à l'obeïssance du Dieu qu'il +leur annonçoit, & leur avoit tenu le méme langage: mais qu'ilz ne le +voulurent point croire. Et partant y en vint un autre, qui en signe de +malediction leur bailla les armes dont depuis se sont tuez l'un l'autre: +& de quitter cette façon de vivre il n'y avoit apparence, pour ce que +toutes les nations à eux voisines se mocqueroient d'eux. + +Or noz Souriquois, Canadiens, &leurs voisins, voire encores les +Virginiens & Floridiens ne sont pas tant endurcis en leur mauvaise vie, +& recevront fort facilement la doctrine Chrétienne quant il plaira à +Dieu susciter ceux que le peuvent à les secourir. Aussi ne sont-ilz +visiblement tourmentez, battus, dechirez du diable comme ce barbare +peuple du Bresil, qui est une maldiction étrange à eux particuliere plus +qu'aux autres nations de dela. Ce qui me fait croire que la trompette +des Apôtres pourroit avoit eté jusques là, suivant la parole du +vieillart susdit, à laquelle ayans bouché l'aureille ils en portent une +punition particuliere non commune aux autres qui paraventure n'ont +jamais ouï la parole de Dieu depuis le Deluge, duquel toutes ces nations +en plus de trois mille lieuës de terre ont une obscure conoissance qui +leur a eté donnée par tradition de pere en fils. + + + + +CHAP. V + +_Des Devins & Maitres des ceremonies entre les Indiens._ + + +JE ne veux appeller (comme quelques uns ont fait) du nom de Prétres ceux +qui font les ceremonies & invocations de demons entre les Indiens +Occidentaux, sinon entant qu'ils ont l'usage des sacrifices & dons u'ils +offrent à leurs Dieux, d'autant que (comme dit l'Apôtre) tout Prétre, ou +Pontife, est ordonné pour offrir dons & sacrifices: tels qu'étoient ceux +de Mexique (dont le plus grand étoit appellé _Papas_) léquels +encensoient à leurs idoles, dont la principale étoit celle du Dieu +qu'ils nommoient _Vizilipuztlt_, comme ainsi soit neantmoins que le nom +general de celui qu'ilz tenoient pour supreme seigneur & autheur de +toues choses fût _Viracocha_, auquel ilz bailloient des qualités +excellentes, l'appellans _Pachacamac_, qui est Createur du ciel & de la +terre, & _Usapu_, qui est Admirable, & autres noms semblables. Ils +avoient aussi des sacrifices d'hommes, comme encore ceux du Perou, +léquels ilz sacrifioient en grand nombre, ainsi qu'en discourt amplement +Joseph Acosta. Ceux-là donc peuvent étre appellez Prétres, ou +Sacrificateurs; mais pour le regard de ceux de la Virginie & de la +Floride, je ne voy point quelz sacrifices ilz font, & par ainsi je les +qualifieray Devins, ou Maitres des ceremonies de leur religion, léquels +en la Floride je trouve appelles _Jarvars, & Joanas_: en Virginia +_Vuiroances_: au Bresil _Caraïbes_: & entre les nôtres (je veux dire les +Souriquois) _Autmoins_. Laudonniere parlant de la Floride: + + Ils ont (dit-il) leurs Prétres, auquels ilz croyent fort, pour + autant qu'ilz sont grans magiciens, grans devins, & invocateurs + de diables. Ces prétres leur servent de Medicins & Chirurgiens & + portent toujours avec aux un plein sac d'herbes & de drogues + pour medeciner les malades, qui sont la pluspart de verole: car + ils aiment fort les femmes & filles, qu'ils appellent filles du + soleil. S'il y a quelque chose à traitter, le Roy appelle les + _Jarvars_, & les plus anciens, & leur demande leur avis. + +Voyez au surplus ce que j'ay écrit ci-dessus au sixiéme chapitre du +premier livre. Pour ceux de la Virginie ilz ne sont pas moins matois que +ceux de la Floride, & se donnent credit, & font respect par des traits +de Religion tels que nous avons dit au precedent chapitre, parlans de +quelques morts resuscitez. C'est par ce moyen & souz pretexte de +Religion que les _Inguas_ se rendirent jadis les plus grans Princes de +l'Amerique. Et de cette ruse ont aussi usé ceux de deça qui ont voulu +embabouiner le peuple, comme Numa Pompilius, Lysander, Sertorius, & +autres plus recens, faisans (ce dit Plutarque) comme les joueurs de +tragedies, qui voulans representer des choses qui passent les forces +humaines, ont recours à la puissance superieure des Dieux. + +Les _Aoutmoins_ de la derniere terre des Indes qui est la plus proche de +nous, ne sont si lourdauts qu'ilz n'en sachent bien faire à croire au +menu peuple. Car avec leurs impostures, ilz vivent, & se rendent +necessaires, faisans la Medecine & Chirurgie aussi bien que les +Floridiens. Pour exemple soit _Membertou_ grand _Sagamos_. S'il y a +quelqu'un de malade on l'envoye querir. Il fait des invocations à son +dæmon, il souffle la partie dolente, il y fait des incisions, en succe +le mauvais sang: Si c'est une playe il la guerit par ce méme moyen, en +appliquant une rouelle de genitoires de Castor. Bref on lui fait quelque +present de chasse, ou de peaux. S'il est question d'avoir nouvelles des +choses absentes, aprés avoir interrogé son dæmon il rend ses oracles +ordinairement douteux, & bien-souvent faux, mais aussi quelquefois +veritables: comme quand on lui demanda si _Panoniac_ étoit mort, il dit +qu'il ne retournoit dans quinze jours il ne le falloit plus attendre, & +que les Armouchiquois l'auroient tué. Et pour avoir cette réponse il lui +fallut faire quelque presents. Car entre les Grecs il y a un proverbe +trivial qui porte que sans argent les oracles de Phoebus sont muets. Le +méme rendit un oracle veritable de nôtre venue au sieur du Pont lors +qu'il partit du Port Royal pour retourner en France, voyant que le +quinziéme de Juillet étoit passé sans avoir aucunes nouvelles. Car il +soutint & afferma qu'il y viendroit un navire, & que son diable le lui +avoit dit. Item quand les Sauvages ont faim ilz consultent l'oracle de +_Membertou_, & il leur dit, Allés en tel endroit, & vous trouverez de la +chasse. Il arrive quelquefois qu'il en trouvent & quelquefois non. S'il +arrive que non, l'excuse est que l'animal est errant, & a changé de +place: mais aussi, bien souvent ils en trouvent, & c'est ce qui les fait +croire que ce diable est un Dieu, & n'en sçavent point d'autre, auquel +neantmoins ilz ne rendent aucun service, ni adoration en religion +formée. + +Lors que ces _Aoutmoins_ font leurs chimagrées ilz plantent un baton +dans une fosse auquel ils attachent une corde, & mettans la téte dans +cette fosse ilz font des invocations ou conjurations en langage inconu +des autres qui sont alentour, & ceci avec des battemens & criaillemens +jusques à en suer d'ahan. Toutefois je n'ay pas ouï qu'ils écument par +la bouche comme font les Turcs. Quand le diable est venu, ce maitre +_Autmoin_ fait à croire qu'il le tient attaché avec sa corde, & tient +ferme alencontre de lui, le forçant de lui rendre réponse avant que le +lâcher. Par ceci se reconoit la ruse de cet ennemi de Nature, qui amuse +ainsi ces creatures miserables: & quant & quant son orgueil, de vouloir +que ceux qui l'invoquent lui facent plus de submission que n'ont jamais +fait les saints Patriarches & Prophetes à Dieu, léquels ont seulement +prié la face en terre. Méme j'ay quelquefois ouï dire que ce maitre +diable en ce conflict egratignoit _Membertou_. Et de ceci me suis +souvenu lisant en l'histoire de Pline chose semblable, que ce maitre +singe égratigne & bat ses sacrificateurs negligens en leur office. + +Cela fait il se met à chanter quelque chose (à non advis) à la louange +du diable, qui leur a indiqué de la chasse: & les autres Sauvages qui +sont là repondent faisans quelque accord de musique entre eux. Puis ilz +dansent à leur mode, comme nous dirons ci-aprés, avec chansons que je +n'enten point, ni ceux des nôtres qui entendoient le mieux leur langue. +Mais un jour m'allant promener en noz prairies le long de la riviere, je +m'approchay de la cabanne de _Membertou_, & mis sur mes tablettes une +parcelle de ce que j'entendis, qui y est encore écrit en ces termes, +_Holoet ho ho hé hé ha ha haloet ho ho hé_, ce qu'ilz repeterent par +plusieurs fois. Le chant est sur mesdites tablettes en ces notes, _Re fa +sol sol re sol sol fa fa re re sol sol fa fa_. Une chanson finie ilz +firent tous une grande exclamation, disans; Hé é é é. Puis +recommencerent une autre chanson, disans: _Egrigna hau egrigna hé he hu +hu ho ho ho egrigna hau hau hau_. Le chant de ceci étoit _Fa fa fa sol +sol fa fa re re sol sol fa fa fa re fa fa sol sol sol_. Ayans fait +l'exclamation accoutumée ilz en commencerent une autre qui chantoit +_Tamema alleluya tameja douveni hau hau hé hé_. Le chant en étoit, _Sol +sol sol fa fa re re re fa fa sol fa sol fa fa re re_. J'écoutay +attentivement ce mot _alleluya_ repris par plusieurs fois, & ne sceu +jamais comprendre autre chose. Ce qui me fait penser que ces chansons +sont à la louange du diable, si toutefois ce mot signifie envers eux ce +qu'il signifie en Hebrieu, qui est Louez le Seigneur. Toutes les autres +nations de ce païs là en font de méme: mais personne n'a particularisé +leurs chansons sinon Jean de Leri, lequel dit que les Bresiliens en +leurs sabats font aussi de bons accords. Et se trouvant un jour en telle +féte, il rapporte qu'ilz disoit _Hé hé hé hé hé hé hé hé hé hé_, avec +cette note, _Fa fa sol fa fa sol sol sol sol sol_. Et cela fait, +s'écrioient d'une façon & hurlement epouvantable l'espace d'un quart +d'heure, & sautoient les femmes en la'air avec violence jusques à en +ecumer par la bouche: puis recommencerent la musique, disans: _Heu heur +aure heura heur aure heura heura ouech_. La note est, _Fa mi re sol sol +sol fa mi ut mi re mi ut re_. Cet autheur dit qu'en cette chanson ils +avoient regretté leurs peres decedez, léquels étoient si vaillans, & +toutefois qu'ilz étoient consolés en ce qu'aprés leur mort ilz +asseuroient de les aller trouver derriere les hautes montagnes, où ilz +danseroient & se reuniroient avec eux. Semblablement qu'à toute outrance +ils avoient menacé les _Ouetsacas_ leurs ennemis d'étre bientot pris & +mangez par eux, ainsi que leur avoient promis leurs _Caraïbes_: & qu'ils +avoient aussi fait mention du deluge dont nous avons parlé au chapitre +precedent. Je laisse à ceux qui écrivent de la demonimanie à philosopher +là dessus. Mais il faut dire de plus que tandis que noz Sauvages +chantent ainsi, il y en a d'autres que ne font autre chose que dire, +_Hé_, ou _Het_ (comme un homme qui fend du bois) avec un mouvement de +bras: & dansent en rond sans se tenir l'un l'autre, ni bouger d'une +place, frappans des piez contre terre, qui est la forme de leurs danses, +semblables à celles que ledit de Leri rapporte de ceux du Bresil, qui +sont à plus de quinze cens lieuës de là. Aprés quoy les nôtres font un +feu, & sautent par dessus comme les anciens Cananeens, Hammonites, & +quelquefois les Israëlites; mais ilz ne sont si detestables, car ilz ne +sacrifient point lurs enfans au diable par le feu. Avec tout ceci ilz +mettent une demie perche hors le faiste de la cabanne où ilz sont, au +bout de laquelle y a quelques _Matachiaz_, ou autre chose attachée, que +le diable emporte. C'est ainsi que j'en ay ouï discourir. + +On peut ici considerer une mauvaise façon de sauter par dessus le feu, & +de passer les enfans par la flamme és feux de la saint Jean, qui dure +encore aujourd'hui entre nous, & devroit étre reformée. Car cela vient +des abominations anciennes que Dieu a tant haï, déquels parle Theodoret +en cette façon: _J'ay veu_, dit-il, _eh quelque villes allumer des +buchers une fois l'an, & sauter pardessus non seulement les enfans, mais +aussi hommes & les meres porter les enfans pardessus la flamme. Ce qui +leur sembloit étre comme une exposition & purgation. Et ce (à mon avis) +a eté le cas d'Achaz_. Ces façons de faire ont eté defendues par un +ancien Concile tenu en Perse Constantinople. Surquoy Balsamon remarque +le vint-troisiéme du mois de Juin (qui est veille de saint Jean) és +rives de mer & en maisons on s'assembloit hommes & femmes, & +habilloit-on la fille ainée en épousée, & aprés bonne chere & bien beu, +on faisoit des danses, des exclamations, & des feuz toute la nuit, sur +léquels ilz sautoient, & faisoient des prognostications de bon & +mal-heur. Ces feu on eté continués entre nous sur un meilleur sujet mais +il faut oter l'abus. + +Or comme le diable a toujours voulu faire le singe, & avoir un service +comme celui qu'on rend à Dieu, aussi a-il voulu que ses officiers +eussent les marques de leur métier pour mieux decevoir les simples. Et +de fait _Membertou_, duquel nous avons parlé, comme un sçavant +_Aoutmoin_, porte pendue à son col la marque de cette profession, qui +est une bourse en triangle couverte de leur broderie, c'est à dire de +_Matachiaz_, dans laquelle y a je ne sçay quoy gros comme une noisette, +qu'il dit étre son demon appellé _Aoutme_. Je ne veut méler les choses +sacrées avec les prophanes, mais suivant ce que j'ay dit que le diable +fait le singe, ceci me fait souvenir du Rational, ou Pectoral du +jugement que le souverain Pontife portoit au-devant de soy en l'ancienne +loy, sur lequel Moyse avoit mis _Urim & Tummim_, Or ces _Urim & Tummim_ +Rabbi David dit qu'on ne sçait que c'est & semble que c'étoient des +pierres. Rabbi Selomoh dit que c'étoit le nom de Dieu [Hebreu], Jehova, +nom ineffable, qu'il mettoit dans le replis du Pectoral, par lequel il +faisoit reluire sa parole. Josephe estime que c'étoit douze pierres +precieuses. Saint Hierome interprete ces deux mots Doctrine & Verité: Ce +qui est notable pour les Evéques & grans Pasteurs, déquelz la vie, les +moeurs, & la parole ne doit étre qu'une perpetuelle doctrine qui +enseigne les peuple à bien vivre: & une verité immuable, qui ne flatte +point, qui ne redoute rien, & qui d'un éclat semblable au son de la +trompete annonce purement la parole de Dieu. + +Et comme le sacerdoce étoit successif, non seulement en la maison +d'Aaron, mais aussi en la famille du grand Pontife de Memphis, de qui la +charge étoit affectée à son fils ainé aprés lui, ainsi que dit Thyamis +en l'Histoire Æthiopique d'Heliodore: De méme, parmi ces gens ici ce +métier est successif, & par une traditive en enseignent le secret à +leurs fils ainés. Car l'ainé de _Membertou_ (auquel par mocquerie on +imposé nom Juda, dequoy il s'est faché ayant entendu que c'est un +mauvais nom) nous disoit qu'aprés son pere il seroit _Aoutmoin_ au +quartier; ce qui est peu de chose: car chacun _Sagamos_ ha son +_Aoutmoin_, si lui-méme ne l'est. Mais encore sont-ils ambitieux de cela +pour le profit qui en revient. + +Les Bresiliens ont leurs _Caraïbes_, léquels vont & viennent par les +villages, faisans à croire au peuple qu'ils ont communication avec les +esprits, moyennant quoy ilz peuvent non seulement leur donner victoire +contre leurs ennemis, mais aussi que d'eux depend l'abondance ou +fertilité de la terre. Ils ont ordinairement en main certaine façon de +sonnettes qu'ils appellent _Maracas_, faites d'un fruit d'arbre gros +comme un oeuf d'autruche, lequel ilz creusent ainsi qu'on fait ici les +calebasses des pelerins de Saint Jacques, & les ayans emplis de petites +pierres, ilz les font sonner en maniere de vessie de pourceau, en leurs +solemnitez: & allans par les villages engeollent le monde, disans que +leur dæmon est là dedans. Ces _Maracas_ bien parez de belles plumes, ilz +fichent en terre le baton qui passe à travers & les arrengent tout du +long & au milieu des maisons, commandans qu'on leur donne à boire & à +manger. De façon que ces affronteurs faisans à croire aux autres idiots +(comme jadis les sacrificateurs de Bel, déquels est fait mention en +l'histoire de Daniel) que ces fruits mangent & boivent la nuit, chaque +chef d'hôtel adjoutant foye à cela, ne fait faute de mettre auprés de +ces _Maracas_, farine, chair, poisson & bruvage, lequel service ilz +continuent par quinze jours ou trois semaines: & durant ce temps sont si +sots que de se persuader qu'en sonnant de ces _Maracas_, quelque esprit +parle à eux, & leur attribuent de la divinité. De sorte que ce seroit +grand forfait de prendre les viandes qu'on presente devant ces belles +sonnettes, déquelles viandes ces reverens _Caraïbes_ s'engraissent +joyeusement. Ainsi souz des faux pretextes le monde est abusé de toutes +part. + +[Illustration] + + + + +CHAP. VI + +_Du langage_ + + +LES effects de la confusion de Babel sont parvenus jusques à ces peuples +déquels nous parlons, aussi-bien qu'au monde deça. Car je voy que les +Patagons parlent autrement que ceux du Bresil, & ceux-ci autrement que +les Peroüans, & que les Peroüans sont distinguez des Mexiquains: les +iles semblablement ont leur langue à part: en la Floride on ne parle +point comme en Virginia: noz Souriquois & Etechemins n'entendent point +les Armouchiquois: ni ceux-ci les Iroquois bref chacun peuple est divisé +par le langage. Voire en une méme province il y a langage different, non +plus ne moins qu'és Gaulles le Flamen, le bas Breton, le Gascon, le +Basque, ne s'accordent point. Car l'autheur de l'histoire de la Virginie +dit que là chacun _Vuiroan_, ou seigneur, ha son langage particulier. +Pour exemple soit, que le chef, ou Capitaine de quelque qauanton (que +nos Historiens Jacques Quartier & Laudonniere qualifient Roy) s'appelle +en Canada _Agohanna_, par mi les Souriquois _Sagamos_ en la Virginie +_Uviroan_, en la Floride _Paraousti_, és iles de Cuba _Cacique_, les +Roys du Perou _Inquas_, &c. J'ay laissé les Armouchiquois & autres que +je ne sçay pas. Quant aux Bresiliens ilz n'ont point de Rois, mais les +vieillars, qu'ils appellent Peoreroupichech', à-cause de l'experience du +passé, sont ceux qui gouvernent, exhortent, & ordonnent de tout. Les +langues mémes se changent, comme nous voyons que par deça nous n'avons +plus la langue des anciens Gaullois, ni celle qui étoit au temps de +Charlemagne (du moins elle est fort diverse) les Italiens ne parlent +plus Latin, ni les Grecs l'ancien Grec, principalement és orées +maritimes, ni les Juifs l'ancien Hebrieu. Ainsi Jacques Quartier nous a +laissé comme un dictionaire du langage de Canada, auquel noz François +qui y hantent aujourd'huy n'entendent rien: & pource je ne l'ay voulu +inferer ici: seulement j'y ay trouvé _Caraconi_, pour dire Pain; & +aujourd'hui on dit _Caracona_, que j'estime étre un mot basque. Pour le +contentement de quelques-uns je mettray ici quelques nombres de l'ancien +& nouveau langage de Canada. + +Ancien Nouveau + +1 Segada 1 Regoia +2 Tigneni 2 Nichou +3 Asebe 3 Nichtoa +4 Honnaton 4 Rau +5 Oniscon 5 Apateta +6 Indaie 6 Coutouachin +7 Ayaga 7 Neouachin +8 Addegue 8 Nestouachin +9 Madellon 9 Pescouades +10 Assem 10 Metren + +Les Souriquois disent Les Etechemins. + +1 Negout 1 Bechkon +2 Tabo 2 Nich' +3 Chicht 3 Nach' +4 Neois 4 Ïau +5 Nan 5 Prenchk +6 Kamachin 6 Chachit +7 Eroeguenik 7 Coutachit +8 Meguemorchin 8 Erouïguen +9 Echkonadek 9 Pechcoquem +10 Metren 10 Peiock + +Pour la conformité des langues, il se trouve quelquefois des mots de +deça, qui signifient quelque chose pardela, comme Jean de Leri dit que +_Leri_ signifie une huitre, au Bresil: & au païs des Souriquois Marchin +signifie un loup, qui est le nom d'un Capitaine Armouchiquois: mais de +mots qui se rapportent en méme signification il s'en trouve peu. En +l'histoire Orientale de _Maffeus_ j'ay leu _Sagamos_ en la méme +signification que le prennent noz Souriquois, pou dire Roy, Duc, +Capitaine. Ce que considerant quelquefois, il m'est venu en la pensée de +croire que ce mot vient de la premiere antiquité: d'autant que (selon +Berose) Noé fut appelé _Saga_, qui signifie Prétre & Pontife, pour avoir +enseigné la Theologie, les ceremonies du service divin, & beaucoup de +secrets des choses natureles aux scythes Armeniens (que les Autheurs +cosmographes appellent Sages) léquelles étoient en depot par écrit és +mains des Prétres. Et de ces peuples Sages peuvent étre sortis noz +Tolosains, que les anciens appelloient Tectosages. Deu que le mot _Saga_ +ne s'éloignent point les Hebrieux, en la langue desquels [Hébreu] +_Sagan_ (selon Rabbi David) signifie Grand Prince, & quelquefois celui +qui teint le premier lieu aprés le souverain Pontife. En quelques lieux +d'Esaie & Jeremie ce mot est pris pour Magistrat, en la version +ordinaire de la Bible: & neantmoins _Santes Paninus_, & autres, +l'interpretent _Prince_. + +Mais c'est assez philosopher là dessus: passons outre. Ceux qui ont eté +en Guinée disent que _Babougie_ signifie là un petit enfant, ou le faon +d'un animal en la sorte que lédits Souriquois prennent ce mot. Ainsi en +France nous avons plusieurs mots non tirez du Grec, mais que les Grecs +ont pris de nous: comme de Moustache, vient [Grec: mysyx] & de ce que +nous disons Boire à tire-larigot vient [Grec: laryglex, laryglos]: de +Giboulée [Grec: gêbolê]: de Baller,[Grec: ballizein]: de Lance [Grec: +lagkê]: de Botines [Grec: biênga]: de Clapier [Grec: klapein]: de Tapis, +[Grec: tapês]: De tapit contre terre, [Grec: tapeigoô]: de Baster [Grec: +botsyzô]: de Pantoufle, [Grec pantophellos]: de Brasser [Grec: brazô]: +de Chiquaner [Grec: Kichynein], songer quelque mechanceté pour tromper: +de Colle, [Grec: kolla]: du mot Tolofain Trufer, c'est à dire mocquer, +[Grec: enteuphaô], &c. Et les mots Grecs [parydeisos, bosphoros] +viennent de l'Hebrieu [Pardes, & Bospharad]. + +Ils usent ainsi que les Grecs & Latins du mot Toy (_Kir_) en parlant à +qui que ce soit: & n'est encore entre eux venu l'usage de parler à une +persone par le nombre pluriel, ainsi que par reverence ont jadis fait +les Hebrieux, & font aujourd'hui noz nations de l'Europe. + +Quant à la cause du changement de langage en _Canada_, duquel nous avons +parlé, j'estime que cela est venu d'une destruction de peuple. Car il y +a quelques années que les Iroquois s'assemblerent jusques à huit mille +hommes, & deffirent tous leurs ennemis, léquels ilz surprindrent dans +leurs enclos. J'adjoute à ceci pour le changement du langage, le +commerce qu'ilz font d'orenavant avec leurs pelleteries depuis que les +François les vont querir: car au temps de Jacques Quartier on ne se +soucioit point de Castors. Les chapeaux qu'on en fait ne sont en usage +que depuis ce temps-là: non que l'invention soit nouvelle: car és +vieilles panchartes des Chappeliers de Paris il est dit qu'ils feront +des de fins Biévres (qui est le Castor) mais soit pour la cherté, ou +autrement, l'usage en a eté long temps intermis. + +Au regard de la prononciation, ils ont les mots fort faciles, & ne les +tirent point du profond de la gorge comme font quelquefois les Hebrieux, +& entre les nations d'aujourd'hui les Suisses, Allemans & autres: &ne +prononcent aussi à l'ayde du né comme encore quelquefois lédits +Hebrieux: ce qui me semble étre un avantage pour s'accommoder avec eux. +Et pour exemple de ceci je proposeray quelques mots communs, léquels ilz +prononcent comme je les ay ici écrits: où faut observer que les (ch) se +prononcent non comme le X Grec, mais à la façon que nous disons chair, +cheval, beche. + +Homme, Metaboujou, ou Kessona +Femme, Meboujou +Mary, Tasetch' +Femme mariée, Nidroech, ou Roka +Pere, Nouchich' +Mere, Nekich' +Frere ainé, Necis +Frere germain, Skinetch' +Frere de ma femme, Nemacten +Frere ami, Nigmach' +Nevoeu, Neroux +Soeur, Nekich' +Fils, Nekouïs +Fille, Fetouch', ou Pecenemouch' +Enfant, Babougie + +Feu, Bouktou +Fumée, Nedourouzi +Charbon, Ichau +Poudre, Pechau +Pierre, Khoudou +Eau, Chabaüan, ou Orenpesc +Terre, Megamingo +Montagne, Pamdenour + +Ciel, Oüajek +Soleil, Achtek +Lune, Kinch' Kaminau +Etoile, Kercosetech' + +Téte, Menougi +Cheveux, Mouzabon +Aureilles, Sekdoagan +Front, Tegoeja +Yeux, Nepeguigout +Sourcil, Nitkou +Né, Chich'kon +Bouche, Meton +Levre, Nekoui +Dent, Nebidre +Langue, Nirnou +Barbe, Nigidoin +Gorge, Chidon +Col, Chitagan +Bras, Pisquechan +Mains, Mepeden +Doigts, Troeguen +Ventre, Migedi +Nombril, Niri +Membre viril, Carcaris, ou Irtay +Celui de la femme, Match' +Testicules, Nerejou, ou Marjos. +Cul, Menogoy +Genoux, Cagiguen +Jambes, Mecat +Piez, Nechit. + +Robbe, Achoan, ou Aton +Manche, Argeniguen +Chapeau, Agoscozon +Chemise, Atouray +Chausses, Mezibediazeguen +Bas de chausses, Piscagan, ou Pessagagan +Souliers, Mekezen +Lit, Enaxé + +Aiguille, Mocouschis +Epingle, Mocouchich' +Alene, Mocous +Corde, ou fil' Ababich' +Croc, Noporo + +Chauderon, Aoüan, ou Astikou +Bois, Kemouch', ou Makia +Ecorces, Bouoüac +Forét, Nibemk +Fueille, Nibir +Hache, Temieguen, ou Achetoutagan + +Cabanne, Oüagoan + +Pain, Caracona +Vin, Chabaüan saaket +Chair, ïoux +Graisse, Mimera +Blé, Cromcouch' +Beurre, Cacamo +Sel, Saraoé +Faim, Peskabaüan, ou Pech'ktemay, ou Keouigin. + +Farine, Oabeeg +Pois, ïerraoué +Feves, Pichkageguin +Galette, Mouschcoucha +Cuisinier, Atoctegic + +Arc, Tabi +Fleche, Pomio +Fer de fleche, Nachoutugan +Carquois, Pitrain +Arquebuze, Piscoué +Epée, Ech'pada +Capitaine, Sagmo, Hirmo +Prisonnier esclave, Kichtech' + +Couteau, Hoüagan +Plat, ou Escuelle, Ouragan +Culiere, Nememekouën +Baton, Makia +Peigne, Arcoenet + +J'ay voulu ici raporter ce que dessus, pour montrer la facilité de leur +prononciation: & en eusse peu fair un plus long dictionaire si mon sujet +l'eût permis. Mais cela suffira à mon intention. D'une chose +veux-j'avertir mon lecteur, que quoy que j'aye cherché & demandé +curieusement quelque regle pour la variation des noms & verbes de la +langue de noz Sauvages, je n'en ay jamais rien peu apprendre. Item sera +observé qu'ils ont en leur prononciation le (s) des Grecs au lieu de +nôtre (u) & terminent volontiers les mots en (a) comme Souriquois, +_Souriquoa_, Capitaine _Capitaina_: Normand, _Normandia_: Basque, +_Basquoa_: une Martre, _Martra_, Banquet, _Babaguia_: &c. Mais il y a +certaines lettres qu'ilz ne peuvent bien prononcer, sçavoir (v) consone, +& (f) au lieu dequoy ilz mettent (b) & (p) comme Févre, _Pebre_. Et pour +(Sauvage) ilz disent _Chabaia_, & s'appellent eux-mémes tels, ne sachans +en quel sens nous avons ce mot. Et neantmoins ilz prononcent mieux le +surplus de la langue Françoise que noz Gascons, léquels outre +i'inversion de l'(u) en (b) & du (b) en (u) és troubles derniers étoient +encore reconus & mal-menés en Provence par la pronunciation du mot +_Cabre_, au lieu duquel ilz disoient _Crabe,_, ainsi que jadis les +Ephrateens ayans perdu la bataille contres les Galaadites, pensans fuir +étoient reconus au passage du Jordain par la prononciation du mot +_Schibboleth_, qui signifie un épic, au lieu duquel ilz prononçoient +_Sibboleth_ (qui signifie le gay d'une riviere) demandans s'ilz +pourroient bien passer. Les Grecs aussi avoient diverses prononciations +d'un méme mot, pour ce qu'ils avoient quatre langues distinctes separées +de la commune. Et en Plaute nous lisons que les Prænestin non gueres +élognez de Rome Prononçoient _Konia_, au lieu de _Ciconia_. Mémes +aujourd'hui les bonnes femmes de Paris disent encore _mon Courin_ pour +_mon Cousin_, & _mon mazi_, pour _mon mari_. + +Or pour revenir à noz Sauvages, jaçoit que par le commerce plusieurs de +noz François les entendent, neantmoins ils ont une langue particuliere +qui est seulement à eux conue: ce qui me fait douter de ce que j'ay dit +que la langue qui étoit en _Canada_ au temps de Jacques quartier n'est +plus en usage. Car pour s'accommoder à nous ilz nous parlent du langage +qui nous est plus familier, auquel y a beaucoup du Basque entremelé: non +point qu'ilz se soucient gueres d'apprendre noz langues: car il y en a +quelquefois qui disent qu'ilz ne nous viennent point chercher: mais par +longue hantise force de retenir quelque mot. + +Ayans divers langages entre eux-mémes, & ces peuples étans tous divisez +les uns des autres en ce regard, & peu curieux d'apprendre noz langues +(qui neantmoins est un point bien necessaire) je continue au propos que +j'ay dit ci-dessus, que pour les enseigner utilement & parvenir bien-tot +à leur conversion, & les nourrir d'un laict qui ne leur soit point amer, +il ne les faut surcharger de langues inconues, la Religion ne consistant +point en cela. Et par ce moyen sera satisfait au desir de l'Apôtre +sainct Paul, lequel écrivant aux Corinthiens, disoit, _J'aime mieux +prononcer en l'Eglise cinq paroles en mon intelligence afin que +j'instruise aussi les autres, que dix mille paroles en langage inconu_. +Ce que saint Chrysostome interpretant: _Il y en avoit déja anciennement_ +(dit-il) _plusieurs qui avoient le don de prier, & prioient certainement +en langue persane, ou Romane, mais ilz n'entendoient pas ce qu'ils +avoient dit._ C'est une des bonnes parties de la Religion que la priere, +en laquelle il est bien necessaire qu'on entende ce que l'on demande. Et +ne puis penser que le peu de devotion qui se voit préque en toute +l'Eglise, vienne d'ailleurs, que faute d'entendre ce que l'on prie: ce +que si plusieurs personnes endurcies au vice comprenoient de +l'intelligence aussi bien que des aureilles, je croy que la pluspart se +fondroient en larmes bien souvent entendans le contenu soit aux Pseaumes +de David, soit en leurs autres prieres. Non qu'il faille changer le +service ordinaire de l'Eglise: Mais si en l'assemblée Ecclesiastique de +Trente le Conseil de France a trouvé bon pour la generale union de +l'Eglise, & consolation des ames, de demander entre autres choses +quelques prieres & cantiques approuvez de nos Evéques & Docteurs, en +langue vulgaire, & entendue, cela se peut à beaucoup meilleure raison +accorder à ces pauvres Sauvages, déquels il faut chercher le salut sur +toutes choses, & le chemin pour y bien-tot parvenir. + +Je diray encore ici touchant les nombres (puis que nous en avons parlé) +qu'ilz ne content point distinctement, comme nous les jours, les +semaines, les mois, les années: ains declarent les années par soleils, +comme pour cent années ilz dirent _Cach'metren achtek_, c'est à dire +cent soleils, _bitumetrenagué achtek_, mille soleils, c'est à dire mille +ans: _metrem Knichkaminau_, dix lunes, _tabo metrenguenak_, vint jours. +Et pour demontrer une chose innumerable, comme le peuple de Paris, ilz +prendront leurs cheveux, ou du sable à pleine mains: & de cette façon de +conter use bien quelquefois l'Ecriture sainte, comparant (par hyperbole) +des armées au sable qui est sur le rivage de la mer. Ilz signifient +aussi les saisons par leurs effects, comme pour donner à entendre que le +_Sagamos_ Poutrincourt viendra au Printemps, ilz diront _nibir betour, +Sagmo_ (pour _Sagamos_, mot racourci) _Poutrincourt betour eta, Ke +deretch_, c'est à dire: La fueille venue, alors le Sagamos Poutrincourt +viendra, certainement. N'ayans donc distinction de jours, ni de saisons, +aussi ne sont ilz persecutez par l'impitié des crediteurs, comme +pardeça: & leurs _Autmoins_ ne leur roignent ni allongent les années +pour gratifier les peagers & banquiers, comme faisoient anciennement +(par corruption) des Prétres idolatres de Rome, auquels on avoit +attribué le reglement & disposition des temps, des saisons & des années, +ainsi que dit Solin. + + + + +CHAP VII + +_Des Lettres_ + + +CHACUN sçait assez que ces peuples Occidentaux n'ont point l'usage Des +lettres, & c'est ce que tous ceux qui en ont écrit disent qu'ils ont +davantage admiré, de voir que par un billet de papier je face conoitre +ma volonté d'un monde à un autre, & pensoient qu'en ce papier il y eust +de l'enchanterie. Mais ne se faut tant emerveiller de cela si nous +considerons qu'au temps des Empereurs Romains Plusieurs nations de deça +ignoroient les secrets d'icelles, entre léquelles Tacite met les +Allemans (qui pour le jourd'hui formillent en hommes studieux) & adjoute +un trait notable. Que les bonnes moeurs ont là plus de credit, +qu'ailleurs les bonnes loix. + +Quant à noz Gaullois il n'étoit pas ainsi d'eux. Car dés les vieux +siecles de l'âge d'or ils avoient l'usage des lettres, mémes avant les +Grecs & Latins (n'en déplaise à ces beaux Docteurs qui les appellent +barbares). Car Xenophon, qui parle d'eux, & de leur origine en ses +Æquivoques, nous temoigne que les lettres que Cadmus apporta aux Grecs +ne ressembloient pas les Phoeniciennes, mais celles des Galates (c'est à +dire Gaullois) & Mæsoniens. En quoy Cæsar s'est æquivoqué ayant dit que +les Druides usoient de lettres Grecques és choses privées: car au +contraire les Grecs ont usé des lettres Gaulloises. Et Berose dit que le +troisiéme Roy des Gaulles aprés le deluge, nommé Sarron, institua des +Universitez pardeça, & adjoute Diodore, que'és Gaulles y avoit des +Philosophes & Theologiens appellez Sarronides (beaucoup plus anciens que +les Druides) léquels étoient fort reverés, & auquels tout le peuple +obeissoit, ainsi qu'aujourd'hui en la Chine, où les commandemens & +charges se donnent aux philosophes & à la vertu. Les mémes autheurs +disent que Bardis cinquiéme Roy des Gaullois inventa les rhimes & +Musique, & introduisit des Poëtes & Rhetoriciens qui furent appellez +Bardes, déquels Cæsar & Strabon font mention. Mais le méme Diodore écrit +que les Poëtes étoient parmi eux en telle reverence, que quand deux +armées étoient prétes à choquer ayans desja les coutelas degainez, ou +les javelots en main pour donner dessus, ces Poëtes survenans chacun +cessoit & remettoit ses armes: tant l'ire cede à la sapience, méme entre +les barbares plus farouches, & tant MARS REVERE LES MUSES, dit +l'Autheur. Ainsi j'espere que nôtre Roy tres-Chrétien, tres-Augtuste & +tres-victorieux HENRY IIII, aprés le tonnerre des sieges de villes & des +batailles cessé, reverant les Muses & les honorant comme il a desja +fait, non seulement il remettra sa fille ainée en son ancienne +splendeur, & lui donnera, étant fille Royale, la proprieté de ce Basilic +attaché au temple d'Apollon, lequel par une vertu occulte empéchoit que +les araignes n'ourdissent leurs toiles au long de ses parois: Mais aussi +établira sa Nouvelle-France, & amenera au giron de l'Eglise tant de +pauvres peuples qu'elle porte affamez de la parole de Dieu, qui sont +proye à l'enfer: & que pour ce faire il donnera moyen d'y conduire des +Sarronides & des Bardes Chrétiens portans la Fleur-de-lis au coeur, +léquels instruiront & civiliseront ces peuples vrayment barbares, & les +ameneront à son obeissance. + +Tel avoit eté mon desir & mon espoir. Mais un parricide abominable +engendré de la bave de Cerbere, imbu de la doctrine de quelques uns qui +enseignent à tuer les Rois souz le nom de tyrans, a trenché le filet de +la vie à nôtre grand HENRY l'honneur des Rois, au milieu de ses liesses +& de sa ville capitale: Sur quoy je fis coucher au frontispice de la +harangue funebre prononcée en l'Eglise saint Gervais à Paris, par le +docte & subtile Docteur Theologien nostre Maistre Nicolas de Paris, en +l'honneur de ce bon & grand Roy, le Sonnet qui s'ensuit: + + SONNET SUR LA MORT + DU GRAND HENRY ROY DE + France & de Navarre. + +_QUOY doncques est-il mort ce Mars toujours vainqueur,_ +_Notre Hercule Gaullois, ce foudre de la guerre_ +_Qui promettoit bien-tot la mécreante terre_ +_Reduire par son bras sous le joug du Seigneur!_ + +_Pleurez-le, bons François, & des ïeux & du coeur,_ +_Car en luy vôtre gloire a comme d'un tonnerre_ +_Ressenti les éclats, & ce lieu qui l'enserre_ +_Enserre quant & lui de France le bon-heur._ + +_Malheureux assassin quelle maudite école_ +_T'a montré d'attenter sur l'Oint du Souverain,_ +_Et mettre dessus lui ta parricide main!_ + +_O cieux qui tout voyés rompez vôtre carole,_ +_Soleil détourne toy pour ne voir ce forfait_ +_Terre ouvre tes enfers pour venger ce meffait._ + + + + +CHAP. VIII + +_Des Vétemens & Chevelures._ + + +DIEU au commencement avoit creé l'homme nud, & l'innocence rendoit +toutes les parties du corps honétes à voir. Mais le peché nous a rendu +les outils de la generation honteux, & non aux bétes qui n'ont point +peché. C'est pourquoy noz premiers pere & mere ayans reconu leur nudité, +destituez de vétemens, ilz cousurent ensemble des fueilles de figuier +pour en cacher leur vergongne: mais Dieu leur fit des robbes de peaux & +les en vétit; & ce avant que sortir du jardin d'Eden. Le vétement donc +n'est pas seulement pour garentir du froit, mais pour la bien-seance, & +pour couvrir nôtre pudeur. Et neantmoins plusieurs nations anciennement +& aujourd'hui ont vécu, & vivent nuds sans apprehension de cette honte, +bien-seance, & honneteté. Et ne m'étonne des Sauvages Bresiliens qui +sont tels tant homme, que femmes, ni des anciens Pictes (nation de la +grande Bretagne) léquels Herodian dit n'avoir eu aucun usage de vétemens +au temps de l'Empereur _Severus_; ni d'un grand nombre d'autres nations +qui ont eté & sont encores nues: car on peut dire d'elles que ce sont +peuples tombés en sens reprouvé & abandonnez de Dieu: mais des Chrétiens +qui sont en l'Æthiopie souz le grand _Negus_, que nous disons Prete-Jan; +léquels au rapport des Portugais qui en ont écrit des histoires, n'ont +les parties que nous disons honteuses nullement couvertes. Or les +Sauvages de la Nouvelle France ont mieux retenu la leçon de l'honneteté +que ceux-ci. Car ilz les couvrent d'une peau attachée par-devant à une +courroye de cuir, laquelle passant entre les fesses va reprendre l'autre +côté de ladite courroye par derriere. Et pour ce qui est du reste de +leur vétement ils ont un manteau sur le dos fait de plusieurs peaux, et +elles sont de loutres ou de castors; & d'une seule peau, si c'est du +cuir d'ellan, ours, ou loup-cervier, lequel manteau est attaché avec une +laniere de cuir par en-haut, & mettent le plus-souvent un bras dehors: +mais étans en leurs cabannes ilz le mettent bas, s'il ne fait trop +froid. Et ne les sçauroy mieux comparer qu'aux peintures que l'on fait +de Hercule, lequel tua un lion, & en print la peau sur son dos. +Neantmoins ils ont plus d'honneteté, entant qu'ilz couvrent leurs +parties honteuses. Quant aux femmes elles sont differentes seulement en +une chose, qu'elles ont une ceinture pardessus la peau qu'elles ont +vétue: & ressemblent (sans comparaison) aux peintures que l'on fait de +saint Jean Baptiste. Mais en hiver les uns & les autres font de bonnes +manches de castor attachées par derriere qui les tiennent bien +chaudement. Et de cette façon étoient vétus les anciens Allemans, au +rapport de Cesar, & Tacite, ayans la pluspart du corps nue. + +Quant aux Armouchiquois & Floridiens ilz n'ont point de fourrures, ains +seulement des chamois, voire n'ont bien souvent qu'une petite nate sur +le dos, par maniere d'acquit, ayans neantmoins les parties honteuses +couvertes d'une piece de cuir, ou de fueillages: Dieu ayant ainsi +sagement pourveu à l'infirmité humaine, qu'aux païs chauds, par ce que +les hommes n'en tiendroient conte. Voila ce qui est du corps. Venons aux +jambes & aux piés, puis nous finirons par la téte. + +Noz Sauvages en hiver allans en mer, ou à la chasse, usent de bas de +chausses grans & hauts comme noz bas à botter, léquels ils attachent à +leurs ceinture, & à coté par dehors il y a grand nombre d'aiguillettes +sans aiguillon. Je ne voy point que ceux du Bresil ou de la Floride en +usent mais puis qu'ils ont des cuirs ils en peuvent bien faire s'ils en +ont besoin. Or outre ces grans bas de chausses les nôtres usent de +souliers, qu'ils appellent _Mekezin_, léquels ilz façonnent fort +proprement, mais ilz ne peuvent pas longtemps durer, principalement +quand ilz vont en lieux humides: d'autant que le cuir n'est pas conroyé, +ni endurci, ains seulement façonné en maniere de buffle, qui est cuir +d'ellan. Quoy que ce soit, si sont-ilz mieux accoutrez que n'étoient les +anciens Gots, léquels ne portoient pour toutes chaussures que des +brodequins qui leur venoient un peu plus haut que la cheville du pied, +là où ilz faisoient un noeud qu'ilz serroient avec du crin de cheval, +ayans la greve de la jambe, les genoux, & les cuisses nuds. Et pour le +surplus de leurs vétemens ils avoient des sayons de cuir froncez, gras +comme lart, & les manches longues jusques sur le commencement des bras, +& ces sayons au lieu de clinquant d'or ilz faisoient des bordures +rouges, ainsi que noz Sauvages. Voila l'état de ceux qui ont ravagé +l'Empire Romain, léquels Sidoine de Polignac Evéque d'Auvergne depeint +de cette façon allans au conseil de l'Empereur _Avitus_ pour traiter de +la paix: + +_........squalent vestes, ac sordida macro_ +_Lintea pinguescunt tergo, nec tangere possunt_ +_Altatæ suram pelles, ac poplite nudo_ +_Peronem pauper nudus sispendis equinum,_ &c. + +Quant à ce qui est de l'habillement de téte nul des Sauvages n'en porte, +si ce n'est que quelqu'un des premieres terres troquent les peaux contre +des chapeaux ou bonnets avec les François: ains portent les cheveux +battans sur les épaules tant hommes que femmes sas étre nouez, ny +attachez, sinon que les hommes en lient un trousseau au sommet de la +téte de la longueur de quatre doits, avec une bende de cuir: ce qu'ilz +laissent pendre par derriere. Mais quant aux Armouchiquois & Floridiens, +tant hommes que femmes ils ont les cheveux beaucoup plus longs, & leur +pendent plus bas que la ceinture quand ils sont détortillez. Pour donc +eviter l'empechement que cela leur apporteroit ilz les troussent comme +noz pallefreniers font la queue d'un cheval, & y fichent les hommes +quelque plume qui leur aggrée, & les femmes une aiguille à trois pointes +commençant par l'unité à la façon des Dames de France, léquelles portent +aussi leurs aiguilles qui leur servent en partie d'ornement de téte. +Tous les anciens ont eu cette coutume d'aller à téte nue, & n'est venu +l'usage des chapeaux que sur le tard. Le bel Absolon demeura pendu par +sa chevelure à un chéne, aprés avoir perdu la bataille contre l'armée de +son pere: & n'avoient en ce temps là la téte couverte, sinon quand ilz +faisoient dueil pour quelque desastre, ainsi qu'il se peut remarquer par +l'exemple de David, lequel ayant entendu la conspiration de son fils +s'enfuit de Jerusalem & alla par le mont des oliviers montant & +pleurant, & ayant la téte couverte, & tout le peuple qui étoit avec lui. +Les Perses en faisoient de méme, comme se peut recuillir de l'histoire +d'aman, lequel ayant eu commandement d'honorer celui qu'il vouloit faire +pendre, assavoir Mardochée, s'en alla en sa maison pleurant, & la téte +couverte: qui étoit chose extraordinaire. Les Romains à leur +commencement faisoient le semblable, ainsi que je le collige par les +mots qui portoient commandement au bourreau de faire sa charge, +rapportez par Ciceron & Tite-Live en ces termes: _Vade lictor, colliga +manus, caput obnubito, arbori infelici suspendito_. De fait Jules Cæsar +ne portoit ni bonnet, ni chapeau, marchant toujours devant ses troupes à +téte nue, soit au Soleil, soit à la pluie, ce dit Suetone. Et comme il +fut devenu chauve il demanda au Senat permission de porter sur la téte +un laurier. Voulons-nous rechercher noz peuples Occidentaux & +Septentrionaux? nous trouverons que la pluspart portoient longue +chevelure comme ceux que nous appellons Sauvages. Cela ne se peut nier +des Gaullois trans-Alpins, léquels pour cette occasion donnerent le nom +à la Gaulle chevelue; dequoy parlant martial, il dit: + +_...mollesque flagellant Colla comæ..._ + +Noz Rois François en ont eté surnommez Chevelus, d'autant qu'ilz la +portoient si grande qu'elle battoit jusques sur l'échine & les épaules +si bien que Gregoire de Tours parlant de la chevelure du Roy Clovis il +l'appelle _Capillorum flagella_. Les Gots faisoient tout de méme, & +laissoient pendre sur les épaules des groz flocons frizez que les +autheurs du temps appellent _granos_, laquelle façon de chevelure fut +defendue aux Prétres, ensemble le vétement seculier en un Concile +Gothique: & Jornandes en l'Histoire des Gots recite que le Roy Atalaric +voulut que les Prétres portassent la tiare, ou chapeau, faisant deux +sortes de peuple, les uns qu'il appeloit _pileatos_, les autres +_Capillatos_, ce que ceux-ci prindrent à si grande faveur d'étre +appellez chevelus, qu'ilz faisoient memoire de ce benefice en leurs +chansons: & neantmoins ilz ne faisoient point d'entortillemens de +cheveux. Mais je trouve par le témoignage de Tacite que les Schwabes +nation d'Allemagne, les entortilloient, nouoient, & attachoient au +sommet de la téte ainsi que nous avons dit des Souriquois & +Armouchiquois. En une chose les Armouchiquois sont differens des +Souriquois & autres Sauvages de la Terre-neuve, c'est qu'ilz s'arrachent +le poin de devant, & sont à demi chauves, ce que ne font les autres. A +rebours déquels Pline recite qu'à la cheute des monts Riphées étoit +anciennement la region des Arymphéens, que nous appellons maintenant +Moscovites, léquels se tenoient par les foréts, mais ils étoient tous +tondus tant hommes que femmes & tenoient pour chose honteuse de porter +des cheveux. Voila comme une méme façon de vivre est receue en un lieu & +reprouvée en l'autre. Ce qui nous est assez familierement oculaire en +beaucoup d'autres choses en noz regions de deça, où nous voyons des +moeurs & façons de vivre tout diverses quelquefois sous un méme Prince. + + + + +CHAP. IX + +_De la forme, couleur, stature, dexterité des sauvages: & incidemment +des mouches Occidentales: & pourquoy les Ameriquains ne sont noirs, &c._ + + +ENTRE toutes les formes des choses vivantes & corporeles celle de +l'homme est la plus belle & la plus parfaite. Ce qui étoit bien-seant & +à la creature, & au Createur, puis que l'homme étoit mis en ce monde +pour commander à tout ce qui est ici bas. Mais encores que la Nature +s'efforce toujours de bien faire, neantmoins quelquefois elle est +precipitée & gehennée en ses actions: & de là vient que nous avons des +monstres & chose exorbitantes contre la regle ordinaire des autres. +Voire méme quelquefois aprés que la Nature a fait son office nous aidons +par nos artifices à rendre ce qu'elle a fait, ridicule & informe: Comme, +par exemple, les Bresiliens naissent aussi beaux que le commun des +hommes mais à la sortie du ventre on les rend difformes par leur ecraser +le bout du nez, qui est la principale partie en laquelle consiste la +beauté de l'homme. Vray est que comme en certains païs ilz prisent les +longs nez, en d'autres les Aquilins, ainsi entre les Bresiliens d'est +belle chose d'étre camu, comme encore entre les Africains Mores, léquelz +nous voyons tous étre de méme. Eta avec ces larges nazeaux les +Bresiliens ont coutume de se rendre encore plus difformes par artifice, +se faisans de grandes ouvertures aux joues, & au dessous de la levre +d'embas, pour y mettre des pierres vertes & d'autres couleurs de la +grandeur d'un teston: de maniere que cette pierre otée c'est chose +hideuse à voir que ces gens là. Mais en la Floride, & par tout au-deça +du Tropique du Cancer noz Sauvages sont generalement beaux hommes comme +en l'Europe, s'il y a quelque camu c'est chose rare. Ilz sont de bonne +hauteur, & n'y ay point veu de nains, ni qui approchassent. Toutefois +(comme j'ay dit en quelque endroit) és montagnes des Iroquois, qui sont +au Sur-ouest, c'est à dire à main gauche, de la grande riviere de +_Canada_ il y a (dit-on) une certaine nation de Sauvages petits hommes, +vaillans, & redoutez par tout, léquels sont plus souvent sur l'offensive +que sur la defensive. Mais quoy que là où nous demeurions les hommes +soyent de bonne hauteur, toutefois je n'en ay point veu de si haute que +sieur de Poutrincours, à qui sa taille convient fort bien. Je ne veux +ici parler des Patagons peuples qui sont outre la riviere de la Plate, +léquels Pighafette en son Voyage autour du monde, dit étre de telle +hauteur, que le plus grand d'entre nous ne leur pourroit à peine aller à +la ceinture. Cela est hors les limites de nôtre Nouvelle-France. Mais je +viendray volontiers aux autres circonstances de corps de noz Sauvages +puis que le sujet nous y appelle. + +Ilz sont tous de couleur olivâtre, ou du moins bazanez comme les +Hespagnols: non qu'ilz naissent tels, mais étans le plus du temps nuds +ilz s'engraissent les corps, & les oignent quelquefois d'huile de +poisson, pour se garder des mouches, qui sont fort importunes non +seulement là où nous étions, mais aussi partout ce nouveau monde, & au +Bresil méme: si bien que ce n'est merveille si Beelzebub prince des +mouches tient là un grand empire. Ces Mouches sont de couleur tirant sur +le rouge, comme de sang corrompu, ou vert: ce qui me fait croire que +leur generation ne vient que des pourritures des bois. Et de fait nous +avons eprouvé qu'en la seconde année étans un peu plus à decouvert, il y +en a moins eu que la premiere. Elles ne peuvent soutenir la grande +chaleur, ni le vent; mais hors cela (comme ne temps sombre) elles sont +facheuses, à cause de leurs aiguillons, qui sont longs pour un petit +corps: & sont si tendres que si on les touche tant soit peu on les +écrase. Elles commencent à venir sur le quinziéme de Juin, & se retirent +au commencement de Septembre. Etant au port de Campseau en Auoust je n'y +ay veu ni senti pas une dont je me suis étonné, veu que c'est la méme +nature de terre, & de bois. En septembre, aprés que ces maringoins ici +s'en sont allez, naissent d'autres Mouches semblables aux nôtres, mais +elles ne sont facheuses & deviennent fort grosses. Or noz Sauvages pour +se garentir des piqures de ces animaux se frottent de certaines graisses +& huiles, comme j'ay dit, qui les rendent sales & de couleur bazanée. +Joint à ceci qu'ilz sont toujours ou couchez par terre, ou exposés à la +chaleur & au vent. + +Mais il y a sujet de s'étonner pourquoy les Bresiliens, & autres +habitans de l'Amerique entre les deux Tropiques, ne naissent point noirs +ainsi que ceux de l'Afrique, veu qu'il semble que ce soit méme fait, +étant souz méme parallele & pareille élevation du soleil. Si les fables +des Poëtes étoient raison suffisantes pour oter ce scrupule, on pourroit +dire que Phaëton ayant fait la folie de conduire le chariot du soleil, +l'Afrique tant seulement auroit eté brulée, & les chevaux remis en leur +droite route devant que venir au nouveau monde. Mais j'ayme mieux dire +que les ardeurs de la Libye cause de cette noirceur d'hommes, sont +engendrées des grandes terres sur léquelles passe le soleil devant que +venir-là, d'où la chaleur est portée toujours plus abondamment par le +rapide mouvement de ce grand flambeau celeste. A quoy aydent aussi les +grans sables de cette province, léquels sont fort susceptibles de ces +ardeurs, mémement n'étans point arrousez de quantité de rivieres, comme +est l'Amerique, laquelle abonde en fleuves & ruisseaux autant que +province du monde: ce qui lui donne des perpetuels rafraichissemens, & +rend la region beaucoup plus temperée: la terre aussi y étant plus +grasse & retenant mieux les rousées du ciel, léquelles y sont abondantes +& les pluies aussi, à cause de ce que dessus. Car le soleil trouvant au +rencontre de ces terres ces grandes humidités. Il ne manque d'en attirer +belle quantité, & ce d'autant plus copieusement, que sa force est là +grande & merveilleuse: ce qui y fait des pluies continuelles, +principalement à ceux qui l'ont pour zenit. J'adjoute une raison grande, +que le soleil quittant les terres de l'Afrique donne ses rayons sur un +element humide par une si longue route, qu'il a bien dequoy succer des +vapeurs, & en trainer quand & soy grande quantité en ces parties là: ce +qui fait que la cause est fort differente de la couleur de ces deux +peuples, & du temperament de leurs terres. + +Venons aux autres circonstances: & puis que nous sommes sur les +couleurs, je diray que tous ceux que j'ay veu ont les cheveux noirs, +excepté quelques uns qui les ont chataignez: mais de blons je n'y en ay +point veu, & moins encore de roux: & ne faut point estimer que ceux qui +sont plus meridionaux soient autres: car les Floridiens & Brésiliens +sont encore plus noirs, que les Sauvages de la Terre-neuve. La barbe du +menton (que les nôtres appellent _migidoin_) leur est noire comme les +cheveux. Ils en otent tous la cause productive, exceptez les _Sagamos_, +léquelz pour la pluspart n'en ont qu'un petit. _Membertou_ en a plus que +tous les autres, & neantmoins elle n'est touffue, comme ordinairement +elle est aux François. Que si ces peuples ne portent barbe au menton (du +moins la pluspart) il n'y a de quoy s'émerveiller. Car les anciens +Romains mémes estimans que cela leur servoit d'empéchement n'en ont +point porté jusques à l'Empereur Adrian, qui premier a commencé d'en +porter. Ce qu'ilz reputoient tellement à honneur qu'un homme accusé de +quelque crime n'avoit point ce privilege de faire raser son poil comme +se peut recuillir par le témoignage d'Aulus Gellius parlant de Scipion +fils de Paul. Et toutefois saint Augustin dit que la barbe est une +marque de force & de courage. Pour ce qui est des parties inferieures, +noz Sauvages n'empechent point que le poil n'y viennent & prenne +accroissement. On dit que les femmes y en ont aussi. Et comme elles sont +curieuses, quelques uns de noz gens leur ont fait à-croire que celles de +France ont de la barbe au menton, & les ont laissées en cette bonne +opinion: de sorte qu'elles étoient fort désireuses d'en voir, & leur +façon de vétement. De ces particularités on peut entendre que tous ces +peuples generalement ont moins de poil que nous: car au long du corps +ilz n'en ont nullement; & se mocquoient quelquefois de quelques uns des +nôtres, qui en avoient à la poitrine: tant s'en faut qu'ilz soient +velus, comme quelques uns pourroient penser. Cela appartient aux +habitans des iles Gorgade, d'où le Capitaine Hanno Carthaginois rapporta +deux peaux de femmes tout velues, léquelles il mit au temple de Junon +par grande singularité. Mais est ici remarquable ce que nous avons dit +que noz peuples Sauvages ont préque tous le poil noir: car les François +en méme degré ne sont point ordinairement ainsi. Les autheurs anciens +Polybe, Cesar, Strabon, Diodore Sicilien, & particulierement Ammian +Marcelin, disent que les anciens Gaullois avoient préque tous le poil +blond comme or, étaient de grande stature, & épouvantables pour leur +regard affreux: au surplus quereleux, & hauts à la main: la voix +effroyable, ne parlans jamais qu'en menaçant. Aujourd'hui ces qualitez +sont assez changées. Car il n'y a plus tant de blondeaux, ni tant de +gens de haute stature, que les autres nations n'en ayent d'aussi grans: +quant au regard affreux, les delices de jourd'hui ont moderé cela: & +pour la voix menaçante, je n'ay à peine veu en toutes les Gaulles que +les Gascons & ceux du Languedoc, qui ont la façon de parler un peu rude, +ce qu'ilz retiennent du Gotisme & de l'Hespagnol par voisinage. Mais +quant au poil il s'en faut beaucoup qu'il soit si communement noir, si +ce n'est aux Gaullois plus meridionaux. Le méme autheur Ammian dit +encor, que les femmes Gaulloises (léquelles il remarque avoir bonne +téte, & étre plus fortes que leurs maris quand elles sont en colere) ont +les ïeux bleuz: & consequemment les hommes: & toutesfois aujourd'hui +nous sommes fort melés en ce regard. Ce qui est avenu en faveur de +l'Amour, lequel par la diversité des ïeux a plus de liberté de se +repaitre, & trouve mieux dequoy se contenter. Car les uns ayment les +noirs, les autres les bleuz, les autres les verds. Plusieurs des anciens +ont fait cas des noirs, comme étant une bonne partie de la beauté. Et +tels étoient les ïeux de Venus, selon Pindare & Hesiode. Tels ceux de +Chryseis en l'Iliade d'Homere, lequel appelle aussi les Muses [Grec: +ilikomelas], c'est à dire aux ïeux noirs. Horace en ses Odes: + +_Et Lycum nigris oculis, nigroque_ + _Crine decorum.........._ + +Pour l'oeil bleu, je ne trouve point qu'il ait tenu rang entre les +parfaites beautés. Mais quant aux ïeux verds, je voy que dés long temps +la France les a honorés. Car entre les chansons du Sire de Couci (qui +fut jadis si grand maitre en amours, qu'on en faisoit des Romans) il y +en a une qui dit ainsi: + +_Au commencier la trouvay si doucette_ +_Qu'onc ne cuiday pour li maux endurer_ +_Més ses clers vis, & sa freche bouchette,_ +_Et si bel oeil vert, & riant & cler,_ +_M'ont si sorpris &c._ + +Et Ronsard en une Ode à Jacques Pelletier: + +_Noir je veux l'oeil, & brun le teint,_ +_Bien que l'oeil verd toute la France adore._ + +De verité l'oeil verd est par Homere attribué à Minerve, lequel au 2. de +l'Iliade l'appelle [Grec:], Minerve la Déesse aux ïeux verds. Je laisse +aux Amans à discourir en eux-mémes s'ilz prisent plus l'oeil moyen, ou +l'oeil de boeuf, tel que les Poëtes l'ont attribué à Junon, pour +reprendre mes erres sur le changement que les siecles ont apporté aux +corps humains. + +Les Allemans ont mieux gardé que nous les qualitez que Tacite leur +donne, semblables à ce qu'Ammian recite des Gaullois: _En un si grand +nombre d'hommes_ (dit Tacite) _il n'y a qu'une sorte d'habits: ils ont +les ïeux bleuz & affreux, la chevelure reluisante comme or, & sont fort +corpulens._ Pline donne les mémes qualitez corporeles aux peuples de la +Taprobane, disant qu'ils ont les cheveux roux, les ïeux pers, & la voix +horrible & épouvantable. En quoy je ne sçay si je le doy croire, attendu +le climat, qui est souz la ligne æquinoctiale, si la Taprobane est l'ile +dite aujourd'hui Sumatra: ou du moins l'ile de Ceilan, qui est par les +six & septieme degrés au delà de ladite ligne. Car il est certain que +plus loin au Royaume de Calecut les hommes sont noirs, & à plus forte +raison ceux-ci. Mais quant à noz Sauvages, pource qui regarde les ïeux +ilz ne les ont ni bleuz, ni verds, mais noirs pour la pluspart, ainsi +que les cheveux: & neantmoins ne sont petits, comme ceux des anciens +Scythes ou des Chinois, mais d'une grandeur bien agreable. Et puis dire +en asseurance & verité y avoir veu d'aussi beaux fils & filles qu'il y +en sçauroit avoir en France. Car pour le regard de la bouche ilz n'ont +point de levres à gros bors, comme ne Afrique, & méme en Hespagne: ilz +sont miens membrus, bien ossus, & bien corsus, robustes à l'avenant: +C'est pourquoy étant sans delicatesse on en feroit de fort bons hommes +pour la guerre, qui est ce à quoy ilz se plaisent le plus. Au reste il +n'y a point parmi eux de ces hommes prodigieux déquels Pline fait +mention, qui n'ont point de nez, ou de lévres, ou de langue; item qui +sont sans bouche, n'ayans que deux petits trous, déquels l'un sert pour +avoir vent, l'autre sert de bouche: item qui ont des tétes de chiens, & +un chien pour Roy: item qui ont la téte à la poitrine, ou un seul oeil +au milieu du front, ou un pié plat & large à couvrir la téte quand il +pleut, & semblables monstres. N'y a point aussi de ceux qu'un _Agohanna_ +Sauvage disoit au Capitaine Jacques Quartier avoir veu au Saguenay, dont +nous avons parlé ci-dessus. Ilz n'ont point aussi la face quarrée & le +né plat comme les Chinois. Mais ilz sont bien formés en perfection +naturele. S'il y a quelque borgne ou boiteux (comme il arrive +quelquefois) c'est chose accidentaire, & du fruit de la chasse. + +Etans bien composés, ilz ne peuvent faillir d'étre agiles & dispos à la +course. Nous avons parlé ci-devant de l'agilité des Bresiliens _Margajas +& Ou-etacas_: mais toutes nations n'ont ces dispositions corporeles. +Ceux qui vivent és montagnes on plus de dexterité que ceux des vallées, +pour ce qu'ils respirent un air plus pur & plus subtil, & que les vivres +qu'ilz mangent sont meilleurs. Aux vallées l'air est plus grossier, & +les terres plus grasses, & consequemment plus mal-saines. Les peuples +qui sont entre les Tropiques sont aussi plus dispos que les autres, +participans davantage de la nature du feu que ceux qui en sont eloignez. +C'est pourquoy Pline parlant des Gorgones & iles Gorgonides (qui sont +celles du Cap Verd) dit que les hommes y sont si legers à fuir qu'à +peine les peut-on suivre de l'oeil, de maniere que Hanno Carthaginois +n'en sçeut attrapper aucun. Il fait méme recit des Troglodytes nation de +la Guinée, léquels il dit étre appellez Therothoëns, pour ce qu'ilz sont +aussi legers à la chasse par terre, que les Ichtyophages sont prompts à +nager en mer, léquels s'y lassent quasi aussi peu qu'un poisson. Et +Maffeus en ses histoires des Indes rapporte que les Naires (ainsi +s'appellent les Nobles & guerriers) du Royaume de Malabaris sont si +agiles, & ont une telle promptitude que c'est chose incroyable, & +manient si bien leurs corps à volonté, qu'ilz semblent n'avoir point +d'os, de maniere qu'il est difficile de venir à l'écarmouche contre +telles gens, d'autant qu'avec cette agilité ilz s'avancent & reculent à +plaisir. Mais pour se rendre tels ils aydent la nature, & leur étend-on +les nerfs dés l'âge de sept ans, léquels par-aprés on leur engraisse & +frotte avec de l'huile de sesame. Ce que je di se reconoit méme és +animaux: car un Genet d'Hespagne ou un Barbe est plus gaillard & leger à +la course qu'un roussin ou courtaut d'Allemagne, un cheval d'Italie plus +qu'un cheval François. Or jaçoit que ce j'ay sit soit veritable, il ne +laisse pas d'y avoir des nations hors les Tropiques qui par exercice & +artifice acquierent cette agilité. Car la sainte Ecriture fait mention +d'un Hazael Israelite, duquel elle témoigne qu'il étoit leger du pié +comme un chevreul qui est és champs. Et pour venir aux peuples +Septentrionaux, les Herules sont celebrez d'étre vites à la course, par +ce vers de Sidoine de Polignac: + +Curfu Herulus, iaculis Hunnus, Francusque natatu. + +Et par cette legereté les Allemans donnerent autrefois beaucoup de peine +à Jules Cesar. Ainsi nos Armouchiquois sont dispos comme levriers, comme +nous avons dit ci-dessus, & les autres Sauvages ne leur cedent gueres, +sans que toutefois ilz violentent la nature, ni usent d'aucun artifice +pour bien courir. Mais (comme les anciens Gaullois) étant addonnés à la +chasse (c'est leur vie) & à la guerre, leurs corps sont alaigres, & si +peu chargez de graisse, qu'elle ne les empeche de courir à leur aise. + +Or la dexterité des Sauvages ne se reconoit pas seulement à la course, +ains aussi à nager. Ce qu'ilz sçavent tous faire: mais il semble que les +unes plus que les autres. Quant aux Bresiliens ilz sont tellement nais à +ce métier qu'ilz nageroient huit jours dans la mer, si la faim ne les +pressoit, & ont plutot crainte que quelque poisson les devore, que de +perir par lassitude, ainsi que remarque Jean de Leri. C'en est de méme +en la Floride, où les hommes suivront un poisson dans la mer, & le +prendront, s'il n'est trop gros. Joseph Acosta en dit tout autant de +ceux de Perou. Et pour ce qui est de la respiration ils ont certain +artifice de humer l'eau & la rejetter, au moyen dequoy ilz demeurent +facilement dedans par un long temps. Les femmes tout de méme ont une +disposition merveilleuse à cet exercice: car l'Histoire de la Floride +rapporte qu'elles peuvent passer à nage de grandes rivieres tenans leurs +enfans sur un bras: & grimpent fort dispostement sur les plus hauts +arbres du païs. Je ne veux rien asseurer des Armouchiquois, ni de noz +Sauvages, pour n'y avoir pris garde: mais il est bien certain que tous +sçavent fort dextrement nager. Pour las autres parties corporeles ilz +les ont fort parfaites, comme aussi les sens de nature. Car _Membertou_ +(qui a plus de cent ans) voyoit plutôt une chaloupe, ou un canot de +Sauvage, venir de loin au Port-Royal, que pas un de nous: & dit-on des +Bresiliens & autres Sauvages du Perou cachez par les montagnes, qu'ils +ont l'odorat si fin qu'au flair de la main ilz conoissent si un homme +est Hespagnol ou François: & s'il est Hespagnol ilz le tuent sans +misericorde, tant ilz le haïssent, pout les maux qu'ils en ont receu. Ce +que le susdit Acosta confesse quand il parle de laisser vivre les +Indiens selon leur police ancienne, arguant sa nation en cela. _Et pour +ce_ (dit-il) _ce nous est chose prejudiciable, par ce que de là ilz +prennent occasion de nous abhorrer_ (notez qu'il parle de ceux qui +obéissent à l'Hespagnol) _comme gens qui en tout, soit au bien soit au +mal, leur avons eté, & sommes toujours contraire_. + + + + +CHAP. X + +_Des Peintures, Marques, Incisions, & Ornemens du corps._ + + +CE n'est merveille si les Dames du jourd'hui se fardent: car dés long +temps, & en maints lieux le métier en a commencé. Mais il est blamé és +livres sacrez, & mis en reproche par la voix des Prophetes: comme quand +l'ennemi menace la ville de Jerusalem: _Quand tu auras_ (dit il) _eté +détruite; que seras-tu? quand tu te seras vétue de cramoisi, & parée +d'ornemens d'or, quand tu te seras fardé la face, tu te seras embellie +en vain, tes amoureux t'ont rebuttée, ilz cherchent ta vie._ Le Prophete +Ezechiel fait un semblable reproche aux villes de Jerusalem & de +Samarie, qu'il compare à deux femmes debauchées, léquelles ont envoyé +chercher des hommes venans de loin, & étans venus elles se sont lavées, +& fardé le visage, & ont chargé leurs beaux ornemens. La Royne Jesabel +ayant voulu faire de méme ne laissa d'étre jettée en bas de la fenétre, +& porter la punition de sa mechante vie. Les Romains anciennement se +peindoient le corps de vermillon (ce dit Pline) quand ils entroient en +triomphe à Rome: & adjoute que les Princes & grans Seigneurs d'Æthiopie +faisoient grand état de cette couleur, de laquelle ilz se rougissoient +entierement: mémm les uns & les autres s'en servoient pour faire leurs +Dieux plus beaux: & que la premiere depense qui étoit allouée par les +Censeurs & Maitres des Comptes à Rome étoit des deniers employés à +vermillonner le visage de Jupiter. La méme autheur en autre endroit +recite que les Anderes, Mathites, Mosagebes & Hipporéens peuples de +Libye s'emplatroient tout le corps de croye rouge. Bref cette façon de +faire passoit jusques au Septentrion. Et delà est venu le nom qu'on a +imposé aux Pictes ancien peule de Scythie voisin des Gots, léquels en +l'an octante-septiéme aprés la nativité de Jesus-Christ sous l'Empire de +Domitian vindrent faire des courses & ravages par les iles qui tirent +vers le Nort, là où ayans trouvé gens qui leur firent forte resistence, +ilz s'en retrounerent sans rien faire, & vequirent encores nuds parmy +les froidures de leur païs jusques à l'an trois cens septantiéme de +nôtre salut, auquel temps souz l'Empire de Valentinian joints avec les +Saxons Ecossois ilz tourmenterent fort ceux de la grande Bretagne, à ce +que recite Ammian Marcellin: & resolus de s'arreter là (comme ilz +firent) ilz demanderent aux Bretons (qui sont aujourd'hui les Anglois) +des femmes en mariage. Sur quoy ayans eté éconduits, ilz s'addresserent +aux Ecossois, qui leur en fournirent, à la charge & condition que la +ligne masculine des Rois entre-eux venant à faillir les femmes +succederoient au Royaume. Or ces peuples ont eté appellez Pictes à-cause +des peintures qu'ils appliquoient sur leurs corps nuds, léquels (dit +Herodian) ilz ne vouloient couvrir d'aucuns habillemens, pour ne cacher +& obscurcir les belles peintures damassées qu'ils avoient appliquées +dessus, là où étoient representées des figures d'animaux de toutes +sortes, & imprimées avec des ferrements si avant qu'il étoit impossible +de les ôter. Ce qu'ilz faisoient (ce dit Solin) dés l'enfance: de +maniere que comme l'enfant croissoit, aussi croissoient ces figures, +ainsi que sont les marques que l'on grave dans les jeunes citrouilles. +Le Poëte Claudian nous rend aussi plusieurs témoignages de ceci en ses +Panegyriques comme quand il parle de l'ayeul de l'Empereur Honorius. + +_Iste leves Maures, nec falso nomine Pictos_ +_Edomuit............_ + +Et en la guerre Gothique, + +_....... Ferroque notatas_ +_Perlegit examines Picto moriente figuras._ + +Ceci a eté remarqué par le docte Savaron sur la rencontre qu'en fait +Sidoine de Polignac. Et bien que noz Poitevins Celtiques appellez par +les Latins _Pictones_, ne soient venus de la race de ceux-là (car ils +étoient fort anciens Gaullois dés le temps de Jules Cesar) toutefois je +veux bien croire que ce nom leur a eté baillé pour méme occasion que le +leur aux Pictes. Et comme des coutumes une fois introduites parmi un +peuple ne se perdent que par la longueur de plusieurs siecles (comme +nous voyons durer encor les folies du Mardi gras) ainsi les vestiges des +peintures dont nous avons parlé sont demeurées en quelque nations +Septentrionales. Car j'ay quelquefois ouï dore à Monsieur le Comte +d'Egmont qu'il a veu en son jeune âge ceux de Brunswich venir en la +maison de son pere avec la face graissée de peinture, & tout noircis par +le visage, d'où paraventure pourrait étre venu le mot de Brouzer qui +signifie Noircir en Picardie. Et generalement je croy que tous ces +peuples Septentrionaux usoient de peintures quant ilz se vouloient faire +beau fils. Car les Gesons & Agathyrses peuples de Scythie, comme les +Pictes, étoient de cette confrairie, & avec des ferremens se bigarroyent +les corps. Ce que faisoient aussi les Anglois lors appelez Bretons, au +dire de Tertullian. Les Gots outre les ferremens usoient de cinabre pour +se rougir la face & le corps. Bref c'étoit un plaisir és vieux siecles +de voir tant de Pantalons hommes & femmes: car il se trouve encore des +vieux pourtraits, léquels celui qui a fait l'histoire du voyage des +Anglois en Virginia a gravez en taille douce, où les Pictes de l'un & de +l'autre sexe sont dépeints avec leurs belles incisions, & les epées +pendantes sur la chair nue, ainsi que les décrits Herodian. + +Cette humeur de se peindre ayant eté si generale par-deça, il n'y a +dequoy se mocquer si les peuples des Indes Ocidentales en ont fait & +font encore de méme. Ce qui est universel, & sans exception entre ces +nations. Car si quelqu'un fait l'amour il sera peint de couleur bleue ou +rouge, & sa maitresse aussi. S'ils ont de la chasse abondamment, ou sont +joyeux de quelque chose, c'en sera de méme par tout. Mais lors qu'ilz +sont tristes, ou qu'ilz machinent quelque trahison, ilz se placquent +toute la face de noir, & sont hideusement difformes. + +Pour ce qui est du corps, noz Sauvages n'y appliquent point de peinture, +mais si font bien les Bresiliens, ceux de la Floride, dont la pluspart +sont peint par le corps, les bras, & les cuisses, en fort beaux +compartimens, la peinture déquels ne se peut jamais ôter, à-cause qu'ilz +sont picquez dedans la chair. Toutefois plusieurs Bresiliens se peindent +seulement le corps (sans incision) quand il leur en prend envie: & ce +avec du jus d'un certain fruit qu'ils appellent _Ginipe_ lequel noircit +si fort, que quoy qu'ilz se lavent ilz ne peuvent étre debrouillez de +dix ou douze jours. Ceux de Virginia, qui sont plus au-deça, ont des +marques sur le dos, comme celles que noz Marchans impriment sur leurs +balles, par léquelles (ainsi que les esclaves) on reconoit souz quel +Seigneur ilz vivent: qui est une belle forme d'état pour ce peuple: veu +que les anciens Empereurs Romains en ont usé envers leurs soldats, +léquels étoient marquez de la marque Imperiale, ainsi que nous +témoignent saint Augustin, saint Ambroise, & autres. Ce que faisoit +aussi Constantin le Grand, mais sa marque étoit le signe de la Croix, +lequel il faisoit imprimer sur l'épaule de ses tyrons & gens-d'armes, +comme luy-méme die en une epitre qu'il écrit au Roy des Perses rapportée +par Theodoret en l'histoire Ecclesiastique. Et les premiers Chrétiens, +comme marchans souz la banniere de Jesus-Christ prenoient cette méme +marque, laquelle ils imprimoient en la main, ou aux bras, afin de se +reconoitre, principalement en temps de persecution, ainsi que dit +Procope expliquant ce passage d'Esaie: _L'un dira je suis au Seigneur, & +l'autre se reclamera du nom de Jacob: & l'autre_ écrira de sa main, _Je +suis au Seigneur, & se surnommera du nom d'Israël_. Le grand Apôtre +saint Paul portoit bien les marques engravées du Seigneur Jesus-Christ, +mais c'étoit encore d'une autre façon, sçavoir par des fletrissures +qu'il avoit en son corps des flagellations qu'il avoit receues pour son +nom. Et les Hebrieux avoient pour marque la Circoncision du prepuce, par +laquelle ils étoient segregez des autres nations, & reconus pour peuple +de Dieu. Mais quant aux autres incisions de corps telles que les +faisoient anciennement les Pictes, & les font encore aujourd'huy +quelques Sauvages, elles ont esté fort expressement defendues +anciennement en la loy de Dieu donnée è Moyse. Car il ne nous est pas +loisible de deffaire l'image & la forme que Dieu nous a donnée. Voire +les peintures & fards ont eté blamez & reprouvez par les Prophetes, +ainsi que nous avons remarqué. Et Tertullian dit que les Anges, qui ont +découvert & enseigné aux hommes les fards & artifices d'iceux ont eté +condemnez de Dieu, alleguant pour preuve de son dire le livre de la +Prophetie d'Enoch. Par ce que dessus nous reconoissons que le monde de +deça a eté anciennement autant informe & sauvage que ceux des Indes +Occidentales, mais ce qui me semble plus digne d'étonnement, c'est la +nudité de ces peuples en païs froid, à quoy ilz prenoient plaisir, +jusques à y endurcir leurs enfans dans le nege, dans la riviere, & parmi +la glace. Nous l'avons touché ci-devant en un autre chapitre, parlans +des Cimbres & François. Ce qui aussi a eté leur principale force en +leurs conquétes. + +[Illustration] + + + + +CHAP. XI + +_Des ornemens exterieur de corps, Brasselets, Carquans, Pendans +d'aureille, &c._ + + +NOUS qui vivons par-deça souz l'authorité de noz Princes, & des +Republiques civilisées, avons deux grans tyrans de nôtre vie, auquels +les peuples du nouveau monde n'ont point encore eté assujette, les excés +du ventre, & l'ornement du corps, & bref tout ce qui va à la pompe, +léquels si nous avions quittés, ce seroit un moyen pour r'appeller +l'ancien âge d'or, & ôter la calamité que nous voyons en la pluspart des +hommes. Car celui qui possede beaucoup faisant peu de depanse, seroit +liberal, & secourroit l'indigent, à quoy faire il est retenu voulant non +seulement maintenir, mais aussi augmenter son train, & paroitre, bien +souvent aux dépens du pauvre peuple, duquel il succe le sang, _qui +devorant plebem meam sicut estam panis_, dit le Psalmiste. Je laisse ce +qui est du vivre, n'étant mon sujet d'en parler en ce chapitre ici. Je +laisse aussi les excés qui consistent en meubles, renvoyant le Lecteur à +Pline qui a parlé amplement des pompes & suprefluités Romanesques, comme +des vaisselles à la Furvienne & à la Clodienne, & des chalits à la +Deliaque, & des tables le tout d'or & d'argent ouvrés en bosse; là où +aussi il met en avant un esclave _Drusillanus Rotundum_ lequel étant +Thresorier de la haute Hespagne fit faire une forge pour mettre en +oeuvre un plat d'argent de cinq quintaux; accompagné de huit autres tous +pesans demi quintal. Je veux seulement parler des _Matachiaz_ de noz +Sauvages, & dire que si nous nous contentions de leur simplicité nous +eviterions beaucoup de tourmens que nous nous donnons pour avoir des +superfluittez, sans léquelles nous pourrions heureusement vivre +(d'autant que la nature se contente de peu) & le cupidité déquelles nous +fait bien souvent decliner de la justice. Les excés des hommes +consistent la plus part és choses que j'ay dit vouloir omettre, +léquelles je ne lairray de ramener à point s'il vient à propos. Mais les +Dames ont toujours eu cette reputation d'aymer les excés en ce qui est +de l'ornement du corps, & tous les Moralistes qui ont fait état de +reprimer les vices les ont mises en jeu, là où ils ont trouvé ample +sujet de parler. Clement Alexandrin faisant une longue enumeration de +l'attiral des femmes (qu'il a pris la pluspart du Prophete Esaie) dit en +fin qu'il est las d'en tant conter, & qu'il s'étonne comme elles ne sont +accablées d'un si grand fais. + +Prenons les donc par les parties dont on se plaint. Tertullian +s'emerveille de l'audace humaine qui se bende contre la parole de nôtre +Sauveur, lequel disoit _qu'il n'est pas en nous d'adjouster quelque +chose à la mesure que Dieu nous a donnée: & toutefois les Dames +s'efforcent de faire le contraire adjoutans sur leurs tétes des cages de +cheveux tissu en forme de pains, chapeaux, panniers, ou ventres +d'ecussons. Si elles n'ont honte de cette enormité superflue, au moins_ +(dit-il) _qu'elles ayent honte de l'ordure qu'elles portent, & ne +couvrent point un chef saint & Chrétien de la depouille d'une autre téte +paraventure immonde ou criminele, & destinée à un honteux supplice_. Et +là méme parlant de celles qui colorent leurs cheveux: _J'en voy_ +(dit-il) _qui font changer la couleur à leurs cheveux avec du saffran. +Elles ont honte de leur païs, & voudroient estre Gaulloises ou +Allemandes, tant elles se deguisent_. Par ceci se conoit combien la +chevelure rousse étoit estimée anciennement. Et de fait l'Ecriture prise +celle de David qui étoit telle. Mais de la rechercher par artifice, +saint Cyprian & saint Hierome, avec nôtre Tertullian, disent que cela +presage le feu d'enfer. Or noz Sauvages en ce qui regard l'emprunt des +cheveux ne sont point reprehensibles: car leur vanité ne s'étend point à +cela: mais bien en ce qui est de la couleur, d'autant que quant ils ont +le coeur joyeux, & se peindent la face, soit de bleu, soit de rouge, ilz +fardent aussi leurs cheveux de la méme couleur. + +Venons maintenant aux aureilles, au col aux bras & aux mains, & là nous +trouverons dequoy nous arréter: ce sont parties où les joyaux sont bien +en evidence: ce qu'aussi les Dames sçavent fort bien reconoitre. Les +premiers hommes qui ont eu de la pieté ont fait conscience de violenter +la nature, & percer les aureilles pour y pendre quelque chose de +precieux: car nul n'est seigneur de ses membres pour en mal user, ce dit +le Jurisconsulte Ulpian. Et pour-ce quand le serviteur d'Abraham alla en +Mesopotamie pour trouver femme à Isaac, & eut rencontré Rebecca, il lui +mit une bague d'or sur le front pendante entre les ïeux, & des +brasselets aussi d'or aux mains: suivant quoy il est dit aux Proverbes, +qu'_Une femme belle & folle est comme une bague d'or au museau d'une +truye_. Mais les humains ont pris des licences qu'ilz ne doivent pas, & +ont deffait en eux l'ouvrage de Dieu pour complaire à leurs fantasies. +En quoy je ne m'étonne pas des Bresiliens dont nous parlerons tantot, +mais des peuples civilisez, qui ont appellez les autres nations +barbares, mais encore des Chrétiens du jourd'hui. Quand Seneque se +plaint de ce qui se passoit de son temps: _La folie des femmes_ (dit-il) +_n'avoit point assés assujeti les hommes, il leur a fallu encore prendre +deux ou trois patrimoines aux aureilles_. Mais quels patrimoines? _Elles +portent_ (ce dit Tertullian) _des iles & maisons champestres sur leurs +cols, & des gros registres aux aureilles contenans le revenu d'un grand +richart, & chacun doit de la main gauche ha un patrimoine pour se +jouer_. En fin il ne les peut mieux comparer qu'aux criminels qui sont +aux cachots en Ethiopie, léquels tant plus sont coulpables, tant plus +sont riches, d'autant que les menottes & barres auquelles ilz sont +attachez sont d'or. Mais il exhorte les Chrétiennes de ne point étre +telles, d'autant que ce sont là des marques certaines d'impudicité, +léquelles appartiennent à ces malheureuses victimes de la lubricité +publique. Pline, quoyque Payen, ne deteste pas moins ces excéz. + + Car noz Dames (dit-il) pour étre braves portent pendues à leurs + doits de ces grandes perles qu'on appelle _Elenchus_ en façon de + poires, & en ont deux, voire trois és aureilles. Mémes elles ont + inventé des noms pour s'en servir à leurs maudites & facheuses + superfluités. Car elles appellent Cymbales celles qu'elles + portent pendues aux aureilles en nombre, comme si elles + prenoient plaisir de les y ouïr grillotter. Que plus est les + femmes menageres, & méme les pauvres femmes, s'en parent; disans + qu'aussi peu doit aller une femme sans perles, qu'un Consul sans + ses huissiers. Finalement on est venu jusques à en parer les + souliers, & jarretieres, voire encore leurs bottines en sont + tout chargées & garnies. De sorte que maintenant il n'est plus + question de perles, ains les faut faire servir de pavé, afin de + ne marcher que sur perles. + +Le méme dit, que Lollia Paulina relaissée de Caligula és communs festins +des gens mediocres, étoit tant chargée d'emeraudes & de perles par la +téte, les cheveux, les aureilles, le col, les doits, & les bras, tant en +colliers jaferans, que brasselets, que tout en reluisoit, & qu'elle en +avoit pour un million d'or. Cela étoit excessif: mais c'étoit la +premiere Princesse du monde, & si ne dit point qu'elle en portat aux +souliers: comme encore il se plaint ailleurs que les Dames de Rome +portoient de l'or aux piez. _Quel desordre!_ (dit-il). _Permettons aux +femmes de porter tant d'or qu'elles voudront en brasselets és doigts, au +col, és aureilles, & és carquans & brides, &c. Faut-il neantmoins pour +cela en parer les piés!_ Ce ne seroit jamais fait si je vouloy continuer +ce propos. Les Hespagnoles du Perou font encore davantage, car ce ne +sont que lames & platines d'or & d'argent, & garnitures de perles en +leurs patins. Vray est qu'elles sont en un païs que Dieu a felicité de +toutes ces richesses abondamment. Mais si tu n'en as tatn ne t'en faches +point, & ne sois tenté d'envie: telles choses sont terre fouillée & +epurée avec mille gehennes au fond des enfers, par le travail +incroyable, & au pris de la vie de tes semblables. Les perles ne sont +que de la rousée receue dans la coquille d'un poisson, que se péchent +par des hommes que l'on force à étre poissons, c'est à dire étre +toujours plongés au profond de la mer. Et pour avoir ces choses, & pour +étre habillez de soye, & pour avoir des robbes à mille replis, nous nous +tourmentons, nous prenons des soucis qui abbregent noz jours, nous +rongent les os, succent la moelle, attenuent le corps, & consument +l'esprit: Qui ha à diner est aussi riche que cela s'il sçait considerer. +Et où abondent ces choses, là abondent les delices, & consequemment les +vices: & au bout voici que Dieu dit par son Prophete: _Ilz jetteront +leur argent és rues, & leur or ne sera que fiente, & ne les delivreront +point au jour de ma grande colere._ Qui veut avoir conoissance plus +ample des chatimens dont Dieu menace les femmes qui abusent des carquans +& joyaux, qui n'ont autre soin que de s'attiffer & farder, vont la gorge +étendue, les ïeux égarez, & d'un marcher fier, lise le septiéme chapitre +du Prophete Esaïe. Je ne veux pourtant blamer les vierges qui ont +quelques dorures, ou chaines de perles, ou autres joyaux, ensemble un +habillement modeste: car cela est de bienseance, & toutes choses sont +faite pour l'usage de l'homme: mais l'excés est ce qui tombe en blâme, +pource que bien souvent souz cela git l'impudicité. Heureux les peules +qui n'ayans point les occasions du peché servent purement à Dieu, & +possedent une terre qui leur fournit ce qui est necessaire à la vie. +Heureux noz peuples Sauvages s'ils avoient l'entiere conoissance de +Dieu: car en cet état ilz sont sans ambition, vaine gloire, envie, +avarice, & n'ont soin de ces pompes que nous venons de representer: ains +se contentent d'avoir des _Matachiaz_ pendus à leurs aureilles, & à +l'entour de leurs cols, corps, bras & jambes. Les Bresiliens, Floridiens +& Armouchiquois font des carquans & brasselets (appellez _Bou-re_ au +Bresil, & _Matachiaz_ par les nôtres) avec des os de ces grandes +coquilles de mer qu'on appelle Vignols, semblables à des limaçons, +léquels ilz découpent & amassent en mille pieces, puis les polissent sur +un grez tant qu'ils les rendent fort menues, & percés qu'ils les ont, en +font des chappelets dont les grans sont noirs et blancs, qui n'ont pas +mauvaise grace: & s'il faut estimer les choses selon la façon, comme +nous voyons qu'il se prattique en noz marchandises, ces colliers, +écharpes, & brasselets de Vignols, ou Pourcelaine, sont plus riches que +les perles (toutefois on ne m'en croira point) aussi les prisent-ils +plus que perles, ni or, ni argent: & c'est ce que ceux de la grande +riviere de _Canada_ au temps de Jacques Quartier appelloient _Esurgni_ +(dequoy nous avons fait mention ci-dessus) mot que j'ay eu beaucoup de +peine à comprendre, & que Belleforet n'a point entendu quand il en à +voulu parler. Aujourd'hui ilz n'en ont plus, ou en ont perdu le metier: +car ilz se servent fort des _Matachiaz_ qu'on leur porte de France. Or +comme entre nous, ainsi en ce païs là ce sont les femmes qui se parent +de telles choses, & en feront une douzaine de tours à-l'entour du col +pendantes sur la poitrine, & à l'entour des poignets, & au-dessus du +coude. Elles en pendent aussi des longs chappelets aux aureilles qui +viennent jusques au bas des épaules. Que si les hommes en portent ce +sera quelque jeune amoureux tant seulement. Au païs de Virginia où il y +a quelques perles, les femmes en portent des carquans, colliers, & +brasselets ou bien des morceaux de cuivres arondis comme des boulettes, +que se trouvent en leurs montagnes, où y en a des mines. Mais au port +Royal & és environs & vers la Terre-neuve & à Tadoussac, où ilz n'ont ny +perles, ni Vignols, les filles & femmes font des _Matachiaz_ avec des +arrétes ou aiguillons de Porc-epic, léquelles elles les teindent de +couleur noire, blanche, & vermeille, aussi vives qu'il est possible, car +nôtre écarlatte n'a point plus de lustre que leur teinture rouge: Mais +elles prisent davantage les _Matachiaz_ qui leur viennent du païs des +Armouchiquois, & les achetent bien cherement. Et d'autant qu'elles en +recouvrent peu, à-cause de la guerre que ces deux nations ont toujours +l'une contre l'autre, on leur porte de France des _Matachiaz_ faits de +petits tuyaux de verre melé d'étain, ou de plomb, qu'on leur troque à la +brasse, faute d'aucune: & c'est en ce païs là ce que les Latins +appellent _Mundus muliebris_. Elles en font aussi des petits carreaux +melangés de couleurs, confus ensemble, qu'elles attachent aux cheveux +des petits enfans, par derriere. Les hommes ne s'amusent gueres à cela, +sinon que les Bresiliens portent au col des Croissans d'os fort blancs, +qu'ils appellent _Taci_ au nom de la Lune: & noz Souriquois +semblablement quelque joliveté de méme etoffe, sans excés. Et ceux qui +n'ont de cela portent ordinairement un couteau devant la poitrine, ce +qu'ils ne font pour ornement, mais faute de poche, & pour ce que ce leur +est un outil necessaire à toute heure. Quelques uns ont des ceintures +faites de _Matachiaz_, déquelles ilz se servent seulement quand ilz +veulent paroitre, & se faire braves. Les _Autmoins_, ou devins, portent +aussi devant la poitrine quelque enseigne de leur metier, ainsi que nous +avons dit ailleurs. Mais quant aux Armouchiquois ils ont une façon de +mettre aux poignets, & au-dessus de la cheville du pié, des lames de +cuivre faites en forme de menottes; & au defaut du corps, c'est à dire +aux hanches, des ceintures façonnées de tuyaux de cuivre longs comme le +doit du milieu, enfilés ensemble de la longueur d'une ceinture, +proprement de la façon qu'Herodian recite avoir eté en usage entre les +Pictes dont nous avons parlé, quand il dit qu'ilz se ceindent le corps & +le col avec du fer, estimans cela leur étre un grand ornement, & un +grand témoignage qu'ilz sont bien riches, ainsi qu'aux autres barbares +d'avoir de l'or alentour d'eux. Et de cette race d'hommes Sauvages +encore y en a-il en Ecosse, lequelz ny les siecles, ny les ans, ni +l'abondance des hommes, n'a peu encore civiliser. Et jaçoit que, comme +nous avons dit, les hommes ne soient tant soucieux des _Matachiaz_ que +les femmes, toutefois ceux du Bresil n'ayans cure de vétemens prennent +plaisir à se parer & bigarrer de plumes d'oiseaux, prenans celles dont +nous nous servons à coucher, & les decoupans menu comme chair à patez, +léquelles ilz teindent en rouge avec leurs bois de Bresil, puis s'étans +frotté le corps avec certaine gomme qui leur sert de colle, ilz se +couvrent de ces plumes & puis font un habit tout d'une venue à la +Pantalone: ce qui a fait croire (ce dit Jean de Leri en son histoire de +l'Amerique) aux premiers qui sont allés pardela, que les hommes qu'on +appelle Sauvages fussent velus, ce qui n'est point. Car les Sauvages des +terres d'outremer en quelque part que ce soit ont moins de poil que +nous. Ceux de la Floride se servent aussi de cette maniere de duvet, +mais c'est seulement à la téte pour se rendre plus effroyables. Outre ce +que nous avons dit, les Bresiliens font encore des Fronteaux de plumes +qu'ilz lient & arrengent de toutes couleurs, ressemblans iceux fronteaux +(quant à la façon) à ces raquettes ou ratepenades dont les Dames usent +par deça, l'invention déquelles elles semblent avoir apprise de ces +Sauvages. Quant à ceux de nôtre Nouvelle-France és jours entre eux +solennelz & de rejouïssance, & quand ilz vont à la guerre, ils ont +à-l'entour de la téte comme une coronne faite de longs poils d'Ellan +peints en rouge collez, ou autrement attachés, à une bende de cuir large +de trois doigts, telle que le Capitaine Jacques Quartier dit avoir veu +au Roy (ainsi l'appelle-il) & Seigneur des Sauvages qu'il trouva en la +ville de _Hochelaga_. Mais ilz n'usent point de tant de plumasseries que +les Bresiliens, léquels en font des robbes, bonnets, brasselets, +ceintures, & paremens des joues & des rondaches sur les reins de toutes +couleurs, qui seroient plutot ennuieuses que delectables à deduire, +étant aisé à un chacun de suppléer cela, & s'imaginer que c'est. + + + + +CHAP. XII + +_Du Mariage._ + + +APRES avoir parlé des vétemens, parures, ornemens, & peintures des +Sauvages, il me semble bon de les marier, afin que la race ne s'en +perde, & que le païs ne demeure desert. Car la premiere ordonnance que +Dieu fit jadis ce fut de germer & produire & rapporter fruit, une +chacune creature capable de generation selon son espece. Et afin de +donner courage aux jeunes gens qui se marient, les Juifs avoient +anciennement une coutume de remplir de terre une auge, dans laquelle peu +avant les nopces ilz semoient de l'orge, & icelle germée ils la +portoient aux époux & épouse, disans: _Rapportez fruit & multipliez +comme céte orge, laquelle produit plutot que toutes les autres +semences_. + +Or pour venir au sujet de noz Sauvages, plusieurs cuidans (je croy) +qu'ilz soient des buches, ou s'imaginans une republique de Platon, +demandent s'ilz font des mariages, & s'il y a des Prétres en _Canada_ +pour les marier. En quoy ilz montrent qu'ilz sont gens bien nouveaux +d'attendre en ces peuples ici autant de ceremonies qu'il y a entre les +Chrétiens, léquels par une sainte coutume font que les mariages soient +ratifiés au ciel. Mais si sont-ilz plus sages que les anciens +Garamantes, Scythes, Nomades, & que le susdit Platon, qui trouvoit bon +cela. Item que les Arabes, entre léquels plusieurs freres n'avoient +qu'une femme, laquelle étoit à l'ainé durant la nuit, & aux autres +durant le jour. Le Capitaine Jacques Quartier parlant du mariage des +Canadiens en sa seconde Relation, dit ainsi: + + Ilz gardent l'ordre du mariage, fors que les hommes prennent + deux ou trois femmes. Et depuis que le mary est mort jamais les + femmes ne se remarient, ains font le dueil de ladite mort toute + leur vie, & se teindent le visage de charbon pilé, & de graisse, + de l'epesseur d'un couteau, & à cela conoit-on qu'elles sont + veuves. Puis il poursuit: Ils ont une autre coutume fort + mauvaise de leurs filles. Car depuis qu'elles sont d'âge d'aller + à l'homme elles sont toutes mises en une maison de bordeau + abondonnées à tout le monde qui en veut jusques à ce qu'elles + ayent trouvé leur parti: Et tout ce avons veu par experience. + Car nous avons veu les maisons aussi pleines dédites filles + comme est une école de garsons en France. + +J'aurois pensé que ledit Quartier eût avancé du sien au regard de cette +prostitution des filles, mais le discours de Champlein me confirme la +méme chose, horsmis qu'il ne parle point d'assemblées: ce qui me retient +d'y contredire. Entre noz Souriquois, il n'est point nouvelle de cela +non que ces Sauvages ayent grand' cure de la continence & virginité, car +ilz ne pensent point mal faire en la corrompant: mais soit par la +frequentation des François, ou autrement, les filles ont honte de faire +une impudicité publique: & s'il arrive qu'elles s'abandonnent à +quelqu'un, c'est en secret. Au reste celui qui veut avoir une fille en +mariage il faut qu'il la demande à son pere, sans le consentement duquel +elle ne sera point à lui, comme nous avons des-ja dit ci-dessus, & +rapporté l'exemple d'un qui avoit fait autrement. Et voulant se marier +il fera quelquefois l'amour, non point à la façon des Esséens, léquels +(ce dit Joseph) éprouvoient par trois ans les filles avant que les +prendre en mariage, mais par l'espace de six mois, ou un an, sans en +abuser, se peinturera le visage de rouge pour étre plus beau, & aura une +robbe neuve de Castors, Loutres, ou autre chose, bien garnie de +_Matachiaz_, avec des rayes & bendes qu'ilz figurent dessus en forme de +large passement d'or & d'argent, ainsi que faisoient jadis les Gots. +Faut en outre qu'il se montre vaillant à la chasse, & qu'il soit reconu +sachant faire quelque chose, car ilz ne se fient point aux moyens d'un +homme, qui ne sont autres que ce qu'il acquiert à la journée, ne se +soucians aucunement d'autres richesses que de la chasse: si ce n'est que +noz façons de faire leur en facent venir l'appetit. + +Les filles du Bresil ont licence de se prostituer si-tot qu'elles en +sont capables, tout ainsi que celles de _Canada_. Voire les peres en +sont maquereaux, & reputent à honneur de les communiquer à ceux de deça +pour avoir de leur generation. Mais de s'y accorder ce ceroit chose trop +indigne d'un Chrétien: & voyons à nôtre grand dommage que Dieu a +severement puni ce vice par la verole apportée des Espagnols à Naples, +d'eux transmise aux François, étant auparavant la découverte de ces +terres inconue en l'Europe. Or jaçoit que les Bresiliens & Floridiens y +soyent sujets, si n'en sont-ilz pas persecutez comme les Europeans: car +ilz n'en font que rire, & s'en guerissent incontinent par le moyen du +Guayuac, de l'Esquine, & du Salsafras, arbres fort souverains pour la +guerison de cette ladrerie; & croy que l'arbre _Annedda_ duquel nous +avons raconté les merveilles, est l'une de ces especes. + +On pourroit penser que la nudité de ces peuples les rendroit plus +paillars, mais c'est au contraire. Car comme les Allemans sont louez par +Cesar d'avoir eu en leur ancienne vie sauvage telle continence qu'ilz +reputoient chose tres vilaine à un jeune homme d'avoir la compagnie +d'une femme ou fille avant l'âge de vint ans; & de leur part aussi ilz +n'étoient point emeus à cela encores que pele-mele les hommes & les +femmes jeunes & vieux se baignassent dans les rivieres: Aussi je puis +dire pour noz Sauvages que je n'y ay jamais veu un geste, ou regard +impudique, & ose affermer qu'ilz sont beaucoup moins sujets à ce vice +que pardeça: dont j'attribue la cause partie à cette nudité, & +principalement de la téte où est la fonteine des esprits qui excitent la +generation: partie au defaut du sel, des epiceries, du vin, & des +viandes qui provoquent les Ithyphalles, & partie à l'usage ordinaire +qu'ils ont tu Petun, la fumée duquel etourdit les sens, & montant au +cerveau empeche les functions de Venus. Jean de Leri loue les Bresiliens +en ceste continence: toutefois il adjouste que quand ilz se faschent +l'un contre l'autre ilz s'appellent quelquefois _Tiveré_, qui est à dire +boulgre, d'où l'on peut conjecturer que ce peché regne entre eux, comme +le Capitaine Laudonniere dit qu'il fait en la Floride: outre que les +Floridiens ayment fort le sexe feminin. Et de fait j'ay entendu que pour +aggreer aux Dames ilz s'occupent fort aux Ithyphalles dont nous venons +de parler, & pour y parvenir ilz usent fort d'ambre gris, dont ilz ont +grande quantité, voire avec un fouet d'orties, ou autre chose semblable, +font enfler les joues à cette idole de Maacha que la Roy Asa fit mettre +en cendres, léquelles il jetta dans le torrent de Cedron. Les femmes +d'autre part avec certaines herbes s'efforcent tant qu'elles peuvent de +faire des restrictions pour l'usage dédits Ithyphalles, & pour le droit +des parties. + +Revenons à noz mariages qui valent mieux que toutes ces droleries là. +Les contractans ne donnent point la foy entre les mains des Notaires, ni +de leurs Devins, ains simplement demandent le consentement des parens: & +se fait par tout ainsi. Mais il faut remarquer qu'ilz gardent, & au +Bresil aussi, trois degrez de consanguinité, dans léquels ilz n'ont +point accoutumé de faire mariage, sçavoir est du fils avec sa mere, du +pere avec sa fille, & du frere avec sa soeur. Hors cela toutes choses +sont permises. De douaire il ne s'en parle point. Aussi quand arrive +divorce le mari n'est tenu de rien, & jaçoit que (comme a eté dit) il +n'y ait point de promesse de loyauté donnée par devant quelque puissance +superieure, toutefois en quelque part que ce soit les femmes gardent +chasteté, & peu s'en trouve qui en abusent. Voire j'ay ouï dire +plusieurs fois que pour rendre le devoir au mari elles se font souvent +contraindre: ce qui est rare pardeça. Aussi les femmes Gaulloises +sont-elles celebrées par Strabon pour étre bonnes portieres (j'entend +fecondes) & nourrissieres: & au contraire je ne voy point que ce peuple +là abonde comme entre nous, encor que toutes personnes s'employent à la +generation, & que pardeça une partie des hommes vivent sans mariage, & +ne travaillent bien souvent qu'à coups perdus. Vray est que noz Sauvages +se tuent les uns les autres incessamment, & sont toujours en crainte de +leurs ennemis, n'ayant ny villes murées, ni maison fortes pour se garder +de leurs embuches, qui est entre eux l'une des causes du defaut de +multiplication. + +Ce refroidissement de Venus apporte une chose admirable & incroyable +entre les femmes, & qui ne s'est peu trouver méme entre les femmes du +saint Patriarche Jacob, c'est qu'encores qu'elles soyent plusieurs +femmes d'un mari (car la polygamie est receue par tout ce monde nouveau) +toutefois il n'y a point de jalousie entre elles. Ce qui est au Bresil +païs chaud aussi bien qu'en _Canada_: mais quant aux hommes, en +plusieurs lieux ilz sont jaloux: & si la femme est trouvée faisant la +béte à deux dos, elle sera repudiée, ou en danger d'étre tuée par son +mari: & à cela (quant à l'esprit de jalousie) ne faudra tant de +ceremonies que celles qui se faisoient entre les Juifs rapportées au +livre des Nombres. Et quant à la repudiation, n'ayans l'usage des +lettres ilz ne la font point par écrit en donnant à la femme un billet +signé d'un Notaire public, comme remarque saint Augustin parlant des +mémes Juifs: mais se contentent de dire à ses parens & à elle qu'elle se +pourvoye: & lors elle vit en commun avec les autres jusques à ce que +quelqu'un la recherche. Cette loy de repudiation a eté préque entre +toutes nations, fors entre les Chrétiens, léquels ont retenu ce precepte +Evangelique, _Ce que Dieu a conjoint, que l'homme ne separe point_. Ce +qui est plus expedient & moins scandaleux: quoy qu'aujourd'huy ceux qui +se sont separés de l'Eglise Romaine facent autrement. Car nous avons +souvent veu aux hautes Allemagnes les mariés ayans quelque ombrage l'un +de l'autre, se separer d'un commun consentement, & prendre autre parti +avec permission du Magistrat. Ce qui seroit plus tolerables si cette +licence étoit restreinte au cas de fornication, suivant la parole du +Sauveur, & l'interpretation de saint Ambroise sur ces mots de saint +Paul: _Que l'homme ne quitte point sa femme_. Car la femme qui +s'abandonne, ayant rompu la promesse faite à son mari en la face de Dieu +& de l'Eglise, il est aussi quitte de la sienne. Mais en tout autre cas +le meilleur est de suivre le conseil de Ben-Asira (que l'on dit avoir +eté nevoeu du Prophete Jeremie) lequel enquis par un qui avoit une +mauvaise femme, comment il en devoit faire: _Ronge_ (dit-il) _l'os qui +t'est écheu_. + +Quant à la femme vefve, je ne veux affermer que ce qu'en a écrit Jacques +Quartier soit general, mais je diray que là où nous avons eté elles se +teindent le visage de noir quand il leur prend envie, & non toujours: si +leur mari a eté tué elles ne se remarieront point, ni ne mangeront chair +qu'elles n'ayent eu la vengeance de cette mort. Et ainsi l'avons veu +pratiquer à la fille de _Membertou_, laquelle depuis la guerre faite aux +Armouchiquois décrite ci-aprés, s'est remariée. Hors le cas de telle +mort elles ne font autrement difficulté d'accepter les secondes nopces +quand elles trouvent parti à propos. + +Quelquefois noz Sauvages ayans plusieurs femmes en bailleront une à leur +ami s'il a envie de la prendre en mariage, & sera d'autant déchargé. +Mais s'il n'en a qu'une, il ne fera point comme Caton ce grand Senateur +Romain, lequel pour faire plaisir à Hortensius, lui presta sa femme +Martia, à la charge le la lui rendre quand il en auroit eu des enfans: +ains la gardera pour soy. Au regard des filles qui s'abandonnent, si +quelqu'un en a abusé elles le diront à la premiere occasion, & aprés +ainsi fait dangereux s'y frotter: car il ne faut meler le sang Chrétien +parmy l'infidele; & de cette justice gardée est loué Ville-gagnon méme +par Jean de Leri, quoy qu'il n'en dise pas beaucoup de bien: & Phinées +fils d'Eleazar fils d'Aaron pour avoir eté zelateur de la loy de Dieu, & +appaisé son ire qui alloit exterminant le peuple, à cause d'un tel +forfait, eut l'alliance de sacrificature perpetuelle, laquelle Dieu lui +promit, & à sa posterité. Vray est que nous sommes en la Loy +Evangelique, qui peut avoir moderé la rigueur de l'ancienne en ceci, +comme en l'étroite observation du Sabbath & beaucoup d'autres choses. + + + + +CHAP. XIII + +_La Tabagie._ + + +LES anciens ont dit _Sine Cerere & Baccho friget Venus_, & nous François +disons, Vive l'amour mais qu'on dine. Aprés donc avoir marié noz +Sauvages il faut appreter le diner, & les traiter à leur mode. Et pour +ce faire il faut considerer les temps du mariage. Car si c'est en Hiver +ils auront de la chasse des bois, si c'est au Printemps, ou en Eté, ilz +feront provision de poisson. De pain il ne s'en parle point depuis la +Terre-neuve du Nort jusques au païs des Armouchiquois, si ce n'est +qu'ils en troquent avec les François, léquels ils attendent sur les +rives de mer accroupis comme singes, sitot que le printemps est venu, & +reçoivent en contr'échange de leurs peaux (car ilz n'ont autre +marchandise) du biscuit, féves, pois, & farines. Les Armouchiquois & +toutes nations plus éloignées, outre la chasse & la pecherie ont du blé +_Mahis_, & des feves, qui leur est un grand soulagement pour le temps de +necessité. Ilz n'en font point de pain: car ilz n'ont ni moulin, ni +four, & ne sçavent le pestrir autrement qu'en le pilant dans un mortier: +& assemblans ces pieces le mieux qu'ilz peuvent, en font des petits +tourteaux qu'ilz cuisent entre deux pierres chaudes. Le plus souvent ilz +sechent ce blé au feu & le rotissent sur la braise. Et de cette façon +vivoient les anciens Italiens, à ce que dit Pline. Et par ainsi ne se +faut tant étonner de ces peuples, puis que ceux qui ont appellé les +autres barbares ont eté autant barbares qu'eux. + +Si je n'avoy couché ci-dessus la forme de la Tabagie (ou Banquet) des +Sauvages j'en feroit ici plus ample description: mais je diray seulement +que lors que nous allames à la riviere saint Jean, étans en la ville +d'_Ouigoudi_ (ainsi puis-je bien appeller un lieu clos rempli de peuple) +nous vimes dans un grand hallier environ quatre-vint Sauvages tout nuds, +hors-mis le brayet, faisant _Tabaguia_ des farines qu'ils avoient eu de +nous dont ils avoient fait de la bouillie pleins des chauderons. Chacun +avoit une écuelle d'écorce & une culiere grande comme la paume de la +main, ou plus: & avec ce avoient encores de la chasse. Et faut noter que +celui qui traite les autres, ne dine point, ains sert la compagnie comme +ici bien souvent nos Epouses: & comme l'histoire de la Chine recite +qu'il se pratique entre les Chinois. + +Les femmes étoient en un autre lieu à part, & ne mangeoient point avec +les hommes. En quoy on peut remarquer un mal entre ces peuples là Qui +n'a jamais eté entre les nations de deçà, principalement les Gaullois & +Allemans, léquels non seulement ont admis les femmes en leurs banquets, +mais aussi aux conseils publics, mémement (quant aux Gaullois) depuis +qu'elles eurent appaisé une grosse guerre qui s'éleva entre eux, & +vuiderent le different avec telle équité (ce dit Plutarque) que de là +s'ensuivit une amitié plus grande que jamais. Et au traité qui fut fait +avec Annibal étant entré en Gaulle pour aller contre les Romains, il +étoit dit que si les Carthaginois avoient quelque different contre les +Gaullois, il se vuideroit par l'avis des femmes Gaulloises. A Rome il +n'en a pas eté ainsi, là où leur condition étoit si basse, que par la +loy _Voconia_ le pere propre ne les pouvoit instituer heritieres de plus +d'un tiers de son bien: & l'Empereur Justinian en ses Ordonnances leur +defend d'accepter l'arbitrage qui leur auroit eté deferé: qui montre ou +une grande severité envers elles, ou un argument qu'en ce païs là elles +ont l'esprit trop debile. Et de cette façon sont les femmes de noz +Sauvages, voire en pire conditionn, de ne point manger avec les hommes +en leurs Tabagies: & toutefois il me semble que la chere n'en est pas si +bonne: laquelle ne doit pas consister au boire & manger seulement, mais +en la societé de ce sexe que Dieu a donné à l'homme pour l'ayder & lui +tenir compagnie. + +Il semblera à plusieurs que noz Sauvages vivent pauvrement de n'avoir +aucun assaisonnement en ce peu de mets que j'ay dit. Mais je repliqueray +que ce n'ont point eté Caligula, ni Heliogabale, ni leurs semblables, +qui ont elevé l'Empire de Rome à sa grandeur: ce n'a point aussié eté ce +cuisinier qui fit un festin à l'Imperiale tout de chair de porc deguisée +en mille sortes: ni ces frians léquels aprés avoir detruit l'air, la +mer, & la terre, ne sachans plus que trouver pour assouvir leur +gourmandise vont chercher les vers des arbres, voire les tiennent en mue +& les engraissent avec belle farine, pour en faire un mets delicieux: +Ains ç'ont eté un _Curius Dentatus_ qui mangeoit en écuelles de bois, & +racloit des raves au coin de son feu: item ces bons laboureurs que le +Senat envoyoit querir à la charrue pour conduire l'armée Romaine: & en +un mot ces Romains qui vivoient de bouillie, à la mode de noz Sauvages: +car ilz n'ont eu l'usage du pain qu'environ six cens ans aprés la +fondation de la ville, ayans appris avec le temps à faire quelques +galettes telement quelement appretées & cuites souz la cendre, ou au +four. Pline autheur de ceci dit encore, que les Tartares vivent aussi de +bouille & farine crue, comme les Bresiliens. Et toutefois ç'a toujours +eté une nation belliqueuse & puissante. Le méme dit que les Arymphéens +(qui sont les Moscovites) vivent par les foréts (comme nos Sauvages) de +grains & fruits qu'ilz cueillent sur les arbres, sans parler de chair, +ni de poisson. Et de fait les Autheurs prophanes sont d'accord que les +premiers hommes vivoient comme cela, à sçavoir de blez, grains, +legumages, glans & feines, d'où vient le mot Grec [Phagên] pour dire +manger. Quelques nations particulieres (& non toutes) avoient des +fruits; comme, les poires étoient en usage aux Argises, les figues aux +Atheniens, les amandes aux Medes, le fruit des cannes aux Æthiopiens, le +cardamin aux Perses, les dattes aux Babyloniens, le treffle aux +Ægyptiens. Ceux qui n'ont eu ces fruits ont fait la guerre au bétes des +bois, comme les Getuliens, & tous les Septentrionaux, méme les anciens +Allemans, toutefois ils avoient aussi du laitage: D'autres se trouvans +sur les rives de mer, ou de lacs & rivieres, ont vécu de poissons, & ont +eté appellés Ichthyophages: autres vivans de Tortues ont eté dits +Chelonophages. Une partie des Æthiopiens vivent de sauterelles, +léquelles ilz sallent & endurcissent à la fumée en grande quantité pout +toute saison, & en cela s'accordent les historiens du jourd'hui avec +Pline. Car il y en a quelquefois des nuées, & en l'Orient semblablement, +que detruisent toute la campagne, si bien qu'il ne leur reste rien autre +chose à manger que ces sauterelles: qui étoit la nourriture de saint +Jean Baptiste au desert, selon l'opinion de saint Hierome, & de saint +Augustin: quoy que Nicephore estime que c'étoient les feuilles tendres +des boute ses arbres, parce que le mot Grec [akrides] signifie aussi +cela. Mais venons aux Empereurs Romains les mieux qualifiez. Ammian +Marcellin parlant de leur façon de vivre dit que Scipion Æmilian, +Metellus, Trajan, & Adrian, se contentoient ordinairement des viandes de +camp, sçavoir est de lard, fromage, & buvende. Si donc noz Sauvages ont +abondamment de la chasse & du poisson, je ne trouve pas qu'ilz soyent +mal; car plusieurs fois nous avons receu d'eux quantité d'Eturgeons, de +Saumons, & autres poissons, sans la chasse des bois, & des Castors qui +vivent en étangs, & sont amphibies. Au moin se reconoit une chose +louable en eux, qu'ilz ne sont point anthropophages comme ont eté +autrefois les Scythes, & maintes autres nations du monde de deça: & +comme encore aujourd'hui sont les Bresiliens, Canibales, & autres du +monde nouveau. + +Le mal qu'on trouve en leur façon de vivre c'est qu'ilz n'ont point de +pain. De verité le pain est une nourriture fort naturele à l'homme, mais +il est plus aisé de vivre avec de la chair, ou du poisson, que de pain +seul. Que s'ilz n'ont l'usage du sel, la pluspart du monde n'en use +point. Il n'est pas du tout necessaire, & sa principale utilité git en +la conservation, à quoy il est du tout propre. Neantmoins s'ils en +avoient pour faire quelques provisions, ilz seroient plus heureux que +nous. Mais faute de ce ilz patissent quelquefois, ce qui avient quand +l'hiver est trop doux, ou au sortir d'icelui. Car alors ilz n'ont ny +chasse, ni poisson, qu'avec beaucoup de peine, comme nous dirons au +chapitre de la Chasse, & sont contraints de recourir aux écorces +d'arbres & raclures de peaux, & à leurs chiens, qu'ilz mangent à cette +necessité. Et l'histoire des Floridiens dit qu'à l'extremité ilz mangent +mille vilenies jusques à avaller des charbons, & mettre de la terre dans +leur bouillie. Vray est qu'au Port Royal, & en maints autres endroits, +il y a perpetuellement des coquillages, si bien que là en tout cas on ne +sçauroit mourir de faim. Mais encore ont ils une superstition de ne +vouloir point manger de Moules. Raison pourquoy, ilz ne la sçauroient +dire, non plus que nos superstitieux qui ne veulent étre treze à table, +ou qui craignent de se ronger les ongles le Vendredi, ou qui ont +d'autres scrupules, vrayes singeries, telle qu'en recite en nombre Pline +en son histoire naturelle. Toutefois en nôtre compagnie nous en voyans +manger ilz faisoient de méme: car il faut ici dire en passant qu'ilz ne +mangeront point de viandes inconues sans premierement en voir l'essay. +Pour les bétes des bois ilz mangent de toutes excepté du loup. Ilz +mangent aussi des oeufs qu'ilz vont recueillir le long des rives des +eaux & en chargent leurs canots quand les Oyes & Outardes ont fait leur +ponte au printemps, & mettent en besongne autant couvies que nouveaux. +Pour la modestie ilz la gardent étans à table avec nous, & mangent +sobrement: mais chés eux (ainsi que les Bresiliens) ilz bendent +merveilleusement le tambourin, & ne cessent de manger tant que la viande +dure; & si quelqu'un des nôtre se trouve en leur Tabagie ilz lui diront +qu'il face comme eux. Neantmoins je ne voy point une gourmandise +semblable à celle de Hercules, lequel seul mangeoit des boeufs tout +entiers, & en devora un à un païsan nommé Diadamas, pour raison dequoy +il fut nommé par soubriquet _Buthenes_, ou _Buphagos_, Mange-boeuf. Et +sans aller si loin nous voyons és païs de deça des gourmandises plus +grandes que celle que l'on voudroit imputer aux Sauvages. Car en la +diete d'Ausbourg fut amené l'Empereur Charles cinquiéme un gros vilain +qui avoit mangé un veau & un mouton, & n'estoit point encore saoul: & je +ne reconoy point que noz Sauvages engraissent, ni qu'ilz portent gros +ventre, mais sont allaigres & dispos comme nos anciens Gaullois & +Allemans qui par leur agilité donnoient beaucoup de peine aux armées +Romaines. + +Les viandes des Bresiliens sont serpens, crocodiles, crapaux, & groz +lezars, léquels ilz estiment autant que nous faisons les chappons, +levreaux & connils. Ils font aussi des farines de _Maniel_, ayant les +feuilles de _Paonia mas_, & l'arbre de la hauteur du _Sambucus_: icelles +racines grosses comme la cuisse d'un homme, léquelles les femmes +égrugent fort menu, & les mangent crues, ou bien les font cuire dans un +grand vaisseau de terre, en remuant toujours, comme on fait les dragées +de sucre. Elles sont de bon gout, & de facile digestion, mais elles ne +sont propres à faire pain, d'autant qu'elles se sechent & brulent, & +toujours reviennent en farine. Ils ont aussi avec ce du _Mahis_, qui +vient en deux ou trois mois aprés la semaille, & leur set un grand +secours. Mais ils ont une coutume maudite & inhumaine de manger leurs +prisonniers parés les avoir bien engraissés. Voire (chose horrible) ilz +leur baillent pour compagnes de couches les plus belles filles qu'ils +ayent, leur mettans au col tant de licols qu'ils le veulent garder de +lunes, & quant le temps est expiré ilz font du vin des susdits mil & +racines, duquel ilz s'enivrent, appellans tous leurs amis. Puis celui +qui a pris le prisonnier l'assome avec une massue de bois, & le divise +par pieces, & en font des carbonnades qu'ils mangent avec un singulier +plaisir par dessus toutes les viandes du monde. + +Au surplus tous Sauvages vivent generalement & par tout en communauté: +vie la plus parfaite & plus digne de l'homme (puis qu'il est un animal +sociable) vie de l'antique siecle d'or, laquelle avoient voulu r'amener +les saints Apôtres: mais ayans affaire à établir la vie spirituele, ilz +ne peurent executer ce bon desir. S'il arrive donc que noz Sauvages +ayent de la chasse, ou autre mangeaille, toute la troupe y participe. +Ils ont cette charité mutuelle, laquelle a eté ravie d'entre nous depuis +que Mien & Tien prindrent naissance. Ils ont aussi l'Hospitalité propre +vertu des anciens Gaullois (selon le témoignage de Parthenius en ses +Erotiques, de Cesar, Salvian, & autres) léquels contraignoient les +passans & étrangers d'entrer chés eux & y prendre la refection: vertu +qui semble s'étre conservée seulement en la Noblesse: car pour le reste +nous la voyons fort enervée. Tacite donne la méme louange aux Allemans, +disant que chés-eux toutes maisons sont ouvertes aux étrangers, & là ilz +font en telle asseurance que (comme s'ils étoient sacrez) nul leur +oseroit faire injure! Charité, & Hospitalité, qui se rapporte à la Loy +de Dieu, lequel disoit à son peuple: _L'Etranger qui sejourne entre +vous, vous sera comme celui qui est né entre vous, & l'aymerez comme +vous-mémes: car vous avés eté etrangers au païs d'Ægypte_. Ainsi font +noz Sauvages, qui poussez d'un naturel humain reçoivent tous étrangers +(hors les ennemis) léquels ils admettent à leur communauté de vie. Et +ainsi sont les Turcs mémes préque en tous lieux, ayans des Hospitaux +fondés; où les passans (voire en quelques uns, les Chrétiens) sont +receus humainement sas rien payer. Chose qui fait honte à la France, oz +ne se reconoit préque rien en son Christianisme de ce qu'elle avoit de +bien en son paganisme, souffrant voir ses rues pavées, ses temples +assiegés, & ses devotions troublées d'une infinité de Mendians valides & +non valides, sans y mettre aucun ordre. + +Mais c'est assez manger, parlons de boire. Je ne sçay si je doy mettre +entre les plus grans aveuglemens des Indiens Occidentaux d'avoir +abondamment le fruit le plus excellent que Dieu nous ait donné, & n'en +sçavoir l'usage. Car je voy que nos anciens Gaullois en étoient de méme, +& pensoient quel les raisins fussent poison, ce dit Ammian Marcellin. Et +Pline rapporte que les Romains furent longtemps sans avoir ni vignes, ni +vignobles: Vray est que noz Gaullois faisoient de la biere, dans +laquelle est encore l'usage frequent en toute la Gaulle Belgique: & de +cette sorte de bruvage usoient aussi les Ægyptiens és premiers temps, ce +dit Diodore, lequel en attribue l'invention à Osyris. Toutefois depuis +qu'è Rome la boisson du vin fut venue, les Gaullois y prindrent si bien +gout és voyages qu'ils y firent à main armée, qu'ilz continuerent +par-aprés la méme piste. Et depuis les Marchans d'Italie epuisoient fort +l'argent des Gaulles avec leur vin qu'ils y apportoient. Mais les +Allemans reconoissans leur naturel sujet à boire plus qu'il n'est +besoin, ne vouloient qu'on leur en portât, de peur qu'étans ivres ilz ne +fussent en proye à leurs ennemis: & se contentoient de bierre: Et +neantmoins pour ce que la boisson d'eau continuelle engendre des +crudités en l'estomach, & de là des grandes indispositions les nations +communement ont trouvé meilleur le moderé usage du vin, lequel a eté +donné de Dieu pour réjouir le coeur, ainsi que le pain pour le +sustenter, comme dit le Psalmiste: & l'Apôtre saint Paul méme conseille +son disciple Timothée d'en user un petit à cause de son infirmité. _Car +le vin_ (ce dit Oribasius) _recrée & reveille nôtre chaleur: d'où par +consequent les digestions se font mieux, & s'engendre un bon sang & une +bonne nourriture par toutes les parties du corps où le vin ha force de +penetrer: & pourtant ceux qui sont attenuez de maladie en reprennent une +plus forte habitude, & recouvrent semblablement par icelui l'appetit de +manger. Il attenue la pituite, il repurge l'humeur bilieux par les +veines, & de sa plaisante odeur & substance alaigre rejouit l'ame, & +donne force au corps. Le vin donc pris moderément est cause de tous ces +biens là: mais s'il est beu outre mesure il produit des effects tout +contraires_. Et Platon voulant demontrer en un mot la nature & proprieté +du vin: _Ce qui échauffe_ (dit-il) _l'ame avec le corps, c'est ce qu'on +appelle vin_. + +Les Sauvages qui n'ont point l'usage du vin, ni des epices, ont trouvé +un autre moyen d'échauffer cet estomach, & aucunement corrompre tant de +crudités provenantes du poisson qu'ilz mangent, léquelles autrement +éteindroient la chaleur naturelle: c'est l'herbe que les Bresiliens +appellent _Petun_, les Floridiens _Tabac_, dont ilz prennent la fumée +préque à toute heure, ainsi que nous dirons plus amplement au chapitre +De la Terre, lors que nous parlerons de cette herbe. Puis, comme pardeça +on boit l'un à l'autre, en presentant (ce qui se fait en plusieurs +endroits & particulierement en Suisse) le verre à celui à qui l'on a +beu: Ainsi les Sauvages voulans fétoyer quelqu'un, & lui montrer signe +d'amitié, aprés avoir petuné, presentent le petunoir à celui qu'ils ont +agreable. Laquelle coutume de boire l'un à l'autre n'est pas nouvelle ni +particuliere aux Belges & Allemans: Car Heliodore en l'Histoire +Æthiopique de Chariclea nous témoigne que c'étoit une coutume toute +usitée anciennement és païs déquels il parle, de boire les uns aux +autres en nom d'amitié. Et pource qu'on en abusoit, & mettoit-on gens +pour contraindre ceux qui ne vouloient point faire raison, Assuerus Roy +des Perses en un banquet qu'il fit à tous les principaux Seigneurs & +Gouverneurs de ses païs, defendit par loy expresse de contraindre aucun, +& commanda que chacun fût servi à sa volonté. Les Ægyptiens n'usoient +pas de ces contraintes, mais neantmoins ilz buvoient tout, & ce par +grande devotion. Car depuis qu'ils eurent trouvé l'invention d'applique +des peintures & _Matachiaz_ sur l'argent, ilz prindrent grand plaisir de +voir leur Dieu Anubis depeint au fond de leurs coupes, ce dit Pline. + +Noz Sauvages Canadiens, Souriquois, & autres, sont éloignez de ces +délices, & n'ont que le Petun, duquel nous avons parlé pour se +rechauffer l'estomach & donner quelque pointe à la bouche, ayans cela de +commune avec beaucoup d'autres nations qu'ils aiment ce qui est +mordicant, tel que ledit petun, lequel (ainsi que le vin ou la biere +forte) pris en fumée, étourdit les sens & endort aucunement: de maniere +que le mot d'ivrogne est entre eux en usage par cette diction +_Escorken_, aussi bien qu'entre nous. + +Les Floridiens ont une sorte de bruvage dit _Cafiné_, qu'ilz boivent +tout chaud, lequel ilz font avec certaines feuilles d'arbres. Mais il +n'est loisible à tous d'en boire, ains seulement au _Paraousti_, & à +ceux qui ont fait preuve de leur valeur à la guerre. Et ha ce bruvage +telle vertu, qu'incontinent qu'ilz l'ont beu ilz deviennent tout en +sueur, laquelle étant passée, ilz sont repeuz pour vint-quatre heures de +la force nutritive d'icelui. + +Quant à ceux du Bresil ilz font une certaine sorte de bruvage qu'ils +appelent _Caou-in_, avec des racines & du mil, qu'ilz mettent cuire & +amollir dans des grands vases de terre, en maniere de cuvier, sur le +feu, & étans amollis c'est l'office des femmes de macher le tout, & les +faire bouillir derechef en autres vases: puis ayans laissé le tout cuver +& écumer, elles couvrent le vaisseau jusques à ce qu'il faille boire: & +est ce bruvage épais comme lie, à la façon du _defrutum_ des Latins, & +du gout de lait aigre, blanc & rouge comme nôtre vin: & le font en toute +saison, pource que lédites racines y fructifient en tout temps. Au reste +ilz boivent ce _Caouin_ un peu chaud, mais c'est avec tel excés qu'ilz +ne partent jamais du lieu où ilz font leurs Tabagies jusques à ce qu'ils +ayent tout beu, y en eût-il à chacun un tonneau. + +Si bien que les Flamens, Allemans, & suisses ne sont en ceci que petits +novices au prix d'eux. Je ne veux ici parler des cidres, & poirés de +Normandie, ny des Hydromels, déquels (au rapport de Plutarque) l'usage +étoit longtemps auparavant l'invention du vin: puis que noz Sauvages +n'en usent point. Mais j'ay voulu toucher le fruit de la vigne, en +consideration de ce que la Nouvelle-France en est heureusement pourveue. + + + + +CHAP. XIV + +_Des Danses & Chansons._ + + +APRES la pause vient la danse (dit le proverbe). Donc il n'est point mal +à propos de parler de la danse aprés la Tabagie. Car méme il est dit du +peuple d'Israël qu'aprés s'étre bien repeu il se leva de table pour +jouer & danser alentour de son veau d'or. La danse est une chose fort +ancienne entre tous peuples. Mais fut premierement faite & instituée és +choses divines, comme nous en venons de remarquer un exemple: & les +Cananeens qui adoroient le feu faisoient des danses alentour & lui +sacrifioient leurs enfans. Or la façon de danser n'étoit de l'invention +des idolatres, ains du peuple de Dieu. Car nous lisons au livre des +Juges qu'il y avoit une solennité à Dieu en Sçilo, où les filles +venoient danser au son de la flute. Et David faisant r'amener l'Arche de +l'alliance en Jerusalem alloit devant en chemise, dansant de toute sa +force. + +Quant aux Payens ils ont suivi cette façon. Car Plutarque en la vie de +Nicias dit que les villes Grecques avoient tous les ans coutume d'aller +en Delos celebrer des danses & chansons à l'honneur d'Apollon. Et en le +vie de l'Orateur Lycurgue le méme dit qu'il en institua une fort +solennelle au Pyrée à l'honneur de Neptune, avec un jeu de pris de la +valeur au mieux dansant, de cent écus, à l'autre d'aprés de +quatre-vints, & au troisiéme de soixante. Les muses filles de Jupiter +ayment les danses: & tous ceux qui en ont parlé nous les font aller +chercher sur le mont de Parnasse, où ilz disent qu'elles dansent Au son +de la lyre d'Apollon. + +Quant aux Latins le méme Plutarque en la vie de Numa Pompilius dit qu'il +institua le college des Saliens (qui étoient des Prétres faisans des +danses & gambades, & chantans des chansons à l'honneur du Dieu Mars) +lors qu'un bouclier d'airain tomba miraculeusement du ciel, qui fut +comme un gage de ce Dieu pour la conservation de l'Empire. Et ce +bouclier étoit appellé _Ancyle_, mais de peur que quelqu'un ne le +derobât il en fit faire douze pareils nommez _Ancylia_, lèquels on +portoit en guerre, comme jadis nous faisions nôtre Oriflamme, & comme +l'Empereur Constantin le _Labarum_. Or de ces Saliens le premier qui +mettoit les autres en danse s'appelloit _Prasul_, c'est à dire premier +danseur, _præ alys saliens_, ce dit Festus, lequel prent de là le nom +des peuples François qui furent appellez Saliens, parce qu'ils aymoient +à danser, sauter & gambader: & de ces Saliens sont venues les loix que +nous disons Saliques, c'est à dire loix des danseurs. + +Ainsi donc, pour reprendre nôtre propos, les danses ont eté premierement +instituées pour les choses saintes. A quoy j'adjousteray le témoignage +d'Arrian, lequel dit que les Indiens qui adoroient le Soleil levant, +n'estimoient pas l'avoir duëment salué, si en leurs cantiques & prieres +il n'y avoit eu des danses. + +Cette maniere d'exercice fut depuis appliquée à un autre suage, sçavoir +au regime de la santé, comme dit Plutarque au Traité d'icelle. De sorte +que Socrates méme quoy que bien reformé, y prenoit plaisir, pour raison +dequoy il desiroit avoir une maison ample & spacieuse, ainsi qu'écrit +Xenophon en son Convive & les Perses s'en servoient expressement à cela, +selon Dutis au septiéme de ses Histoires. + +Mais les delices, lubricités & débauchemens les detournerent depuis à +leur usage, & ont les danses servie de proxenetes & courratieres +d'impudicité, comme nous ne le voyons que trop, dequoy avons des +témoignages en l'Evangile, où nous trouvons qu'il en a couté la vie au +plus grand qui se leva jamais entre les hommes, qui est saint Jehan +Baptiste. Et disoit fort bien Arcesilaus, que les danses sont des venins +plus aigus que toutes les poisons que la terre produit, d'autant que par +un certain doux chatouillement ilz se glissent dedans l'ame, où ilz +communiquent & impriment la volupté & delectation qui est proprement +affectée aux corps. + +Noz Sauvages, & generalement tous les peuples des Indes Occidentales ont +de tout temps l'usage des danses. Mais la volupté impudique n'a point +gaigné cela sur eux de les faire danser à son sujet, chose qui doit +servir de leçon aux Chrétiens. L'usage donc de leurs danses est à +quatre-fins, ou pour aggreer à leurs Dieux (qu'on les apelle diables si +l'on veut, il ne m'importe) ainsi que nous avons remarqué en deux +endroits ci-dessus, ou pour faire féte à quelqu'un, ou pour se rejouir +de quelque victoire, ou pour prevenir les maladies. En toutes ces danses +ilz chantent, & ne font point de gestes muets, comme en ces bals dont +parle l'oracle de la Pithienne quand il dit: _Il faut que le spectateur +entende le balladin méme, ores qu'il soit muet, & qu'il l'oye, combien +qu'il ne parle point_: Mais comme en Delos on chantoit en l'honneur +d'Apollon, les Saltens en l'honneur de Mars. Ainsi les Floridiens +chantent en l'honneur du Soleil auquel ils attribuent leurs victoires: +nos toutefois si vilainement qu'Orphée inventeur des diableries +Payennes, duquel se mocque saint Gregoire de Nizianze en une Oraison, +parce qu'entre autres folies en un hymne il parle à Jupiter en cette +façon: _O glorieux Jupiter le plus grand de tous les Dieux, qui reside +en toutes sortes de fientes tant de brebis, que de chevaux & de Mulets, +&c._ Et en un autre hymne qu'il fait à Ceres, il dit qu'elle découvroit +ses cuisses pour soumettre son corps à ses amoureux, & se faire +cultiver. Nos Souriquois aussi font des danses & chansons en l'honneur +du dæmon qui leur indique de la chasse, & qu'ilz pensent leur faire du +bien: dequoy on ne se doit émerveiller, d'autant que nous-mémes qui +sommes mieux instruits chantons (sans comparaison) des Pseaumes & +Cantiques de louange à nôtre Dieu, pour ce qu'il nous donne à diner: & +ne voy point qu'un homme qui a faim soit gueres échauffé ni à chanter, +ni à danser: _Nemo enim saltat fere sobrius_, dit Ciceron. + +Aussi quant ilz veulent faire féte à quelqu'un, en plusieurs endroits +ilz n'ont plus beaux gestes que de danser: comme semblablement si +quelqu'un leur fait la Tabagie pour toutes actions de graces ilz se +mettront à danser, ainsi qu'il est arrivé quelquefois quant le sieur de +Poutrincourt leur donnoit à diner, ilz lui chantoient des chansons de +louange, disans que c'étoit un brave _Sagamos_, qui les avoit bien +traité, & qui leur étoit bon ami: ce qu'ils comprenoient fort +mystiquement souz ces trois mots _Epigico iaton edice_: je dy +mystiquement: car je n'ay jamais peu sçavoir la propre signification de +chacun d'iceux, ni des autres chansons. Je croy que c'est du vieil +langage de leurs peres, lequel n'est plus en usage, de méme que le vieil +Hebrieu n'est point la langue des Juifs du jourd'hui: & des-ja étoit +changé du temps des Apôtres. + +Ilz chantent aussi en leurs Tabagies communes les louanges des braves +Capitaines & _Sagamos_, qui ont bien tué de leurs ennemis. Ce qui s'est +prattiqué en maintes nations anciennement, & se prattique encore +aujourd'hui entre nous: & se trouve approuvé & étre de bien-seance en la +sainte Ecriture au Cantique de Debora, aprés la defaite du Roy Sifara. +Et quand le jeune David eux tué le grand Goliath, comme le Roy +victorieux retournoit en Jerusalem, les femmes sortoient de toutes les +villes, & lui venoient au-devant avec tabours & rebecs, ou cimbales, +dansans, & chantans joyeusement à deux choeurs qui se respondoient l'un +aprés l'autre, disans: _Saul en a frappé mille,--David en a frappé dix +milles_. Athénée dit que noz vieux Gaullois avoient des Poëtes nommez +Bardes, léquels ilz reveroient fort: & ces Poëtes chantoient de vive +vois les faits des hommes vertueux & illustres: mais ilz n'écrivoient +rien en public, par ce que l'ecriture rend les hommes paresseux & +negligens à apprendre. Toutefois Charlemagne print un autre avis. Car il +fit faire des Lais & Vaudevilles en langue vulgaire contenans les gestes +des anciens, & voulut qu'on les fit apprendre par coeur aux enfans, & +qu'ilz les chantassent, afin que la memoire en demeurât de pere en fils, +& de race en race, & que par ce moyen d'autres fussent invités à bien +faire, & à écrire les gestes des vaillans hommes. Je veux encore ici +dire en passant que les Lacedemoniens avoient une maniere de bal ou +danse dont ils usoient en toutes leurs fétes & solennités, laquelle +representoit les trois temps: sçavoir le passé, par les vieillars, qui +disoient en chantant ce refrain, _Nous fumes jadis valeureux_: Le +present, par les jeunes hommes en fleur d'âge disans: _Nous le sommes +presentement_: L'à-venir par les enfans, qui disoient: _Nous le seront à +nôtre tour_. + +Je ne veux m'amuser à décrire toutes les façons de gambades des anciens, +mais il me suffit de dire que les danses de noz Sauvages font sans +bouger d'une place, & neantmoins sont tous en rond (ou à peu prés) & +dansent avec vehemence, frappans des piez contre terre, & s'élevans +comme en demi-saut: ce qui me fait souvenir d'un vers d'Horace, où il +dit: + +_Nunc est bibendum, nunc pede libero_ + _Pulsanda tellus............_ + +Et quant aux mains ils les tiennent fermées, & les bras en l'air en +forme d'un homme qui menace, avec mouvement d'iceux. Au regard de la +voix il n'y en a qu'un qui chante, soit homme ou femme; Tout le reste +fait & dit, _Het, het_, comme quelqu'un qui aspire avec vehemence: & au +bout de chacune chanson ilz font tous une haute & longue exclamation, +disans Hé!!! Pour étre mieux dispos ilz se mettent ordinairement tout +nuds, par ce que leurs robbes de peaux les empechent: Et s'ils ont +quelques tétes ou bras de leurs ennemis, ilz les portent pendus au con, +dansans avec ce beau joyau, dans lequel ilz mordent quelquefois, tant +est grande leur haine méme dessus les morts. Et pour finir ce chapitre +par son commencement, ilz ne font jamais de Tabagie que la danse ne +s'ensuive: & aprés s'ils prent envie au _Sagamos_, selon l'état de leurs +affaires, il haranguera une, deux, ou trois heures, & chaque remontrance +demandant l'avis de la compagnie, si elle approuve ce qu'il propose, +chacun criera en Hé!!! en signe d'avoeu & ratification. En quoy il est +fort ententivement écouté, comme nous avons veu mainte fois: & méme lors +que le sieur de Poutrincourt faisoit la Tabagie à nos Sauvages, +_Membertou_ aprés la danse haranguoit avec une telle vehemence, qu'il +étonnoit le monde, remontrant les courtoisies & témoignages d'amitié +qu'ilz recevoient des François, ce qu'ils en pouvoient esperer à +l'avenir: combien la presence d'iceux leur étoit utile, voire +necessaire, pour ce qu'ilz dormoient seurement; & n'avoient crainte de +leurs ennemis, &c. + +[Illustration] + + + + +CHAP. XV + +_De la disposition corporele: & de la Medecine & Chirurgie._ + + +NOUS avons dit au prochain chapitre que la danse est utile à la +conservation de la santé. C'est aussi l'un des sujets pourquoy noz +Sauvages s'y plaisent. Mais ils ont encore d'autres preservatifs, dont +ils usent souvent, c'est à sçavoir les sueurs, par léquelles ilz +previennent les maladies. Car ilz sont quelquefois touchez de cette +Phthisie de laquelles furent endommagez les gens du Capitaine Jacques +Quartier, & du sieur de Monts, ce qui toutefois est rare: & quand cela +vient ils ont eu ci-devant en _Canada_ l'arbre _Annedda_, (que j'appelle +l'arbre de vie, pour son excellence) duquel ilz se guerissoient & au +païs des Armouchiquois ils ont encore le Salsafras, & l'Esquine en la +Floride. Les Souriquois qui n'ont point ces sortes de bois usent de +sueurs que nous avons dit, & pour Medecins ils ont leurs _Aoutmoins_, +léquels à cet effect creusent dans terre, & font uns fosse qu'ilz +couvrent de bois, & de groz grez pardessus: puis y mettent le feu par un +conduit, & le boie étant brulé ilz font un berceau de perche, lequel ilz +couvrent de tout ce qu'ils ont de peaux & autres couvertures, si bien +que l'air n'y entre point jettent de l'eau sur lédits grez, & les +couvrent puis se mettent dans ledit berceau, & avec des battemens +_l'Autmoins_ chantant, & les autres disans (comme en leurs danses) _Het, +hét, het_, ilz se font suer. S'il arrive qu'ilz tombent en maladie (car +il faut en fin mourir) _l'Autmoin_ souffle avec des exorcismes, la +partie dolente, la leche & succe: & si cela n'est assez il donne la +seignée au patient en lui dechiquetant la chair avec le bout d'un +couteau, ou autre chose. Que s'ilz ne guerissent toujours il faut +considerer que les nôtres ne le font pas. + +En la Floride ils ont leurs _Jarvars_, qui portent continuellement un +sac plein d'herbes & drogueries, qui sont la plus-part de verole: & +sufflent les parties dolentes jusques à en tirer le sang. + +Les medecins des Bresiliens sont nommez _Pagés_ entre eux (ce ne sont +point leurs _Caraïbes_, ou devins) qui en sucçant, comme dessus, +s'efforcent de guerir les maladies. Mais ils en ont une incurable qu'ilz +nomment _Pians_, provenant de paillardise, laquelle neantmoins les +petits enfans ont quelquefois, ainsi que pardeça ceux qui sont pocquerez +de verole, ce qui leur vient (à mon avis) de la corruption des peres & +meres. Cette contagion se convertit en pustules plus larges que le +poulce, léquelles s'épandent par tout le corps, & jusques au visage, & +en étans touchés ils en portent les marques toute leur vie, plus laids +que des ladres, tant Bresiliens, que d'autre nation. Pour le traitement +du malade ilz ne lui donnent rien s'il ne demande, & sans s'en soucier +autrement ne laissent point de faire leurs bruits & tintamarres en sa +presence, beuvans, sautans, & chantans selon leur coutume. + +Quant aux playes, les _Autmoins_ de nos Souriquois & leurs voisins les +lechent & succent, se servans du roignon de Castor, duquel ilz mettent +une rouelle sur la playe, & se consolide ainsi. Les vieux Allemans (dit +Tacite) n'ayant encor l'art de Chirurgie, en faisoient de méme: _Ilz +rapportent_ (ce fait-il) _leurs playes à leurs meres & à leurs femmes, +léquelles n'ont point d'effroy de les conter, ni de les succer: voire +leur portent à vivre au camp, & les exhortent à bien combattre: si bien +que quelquefois les armées branlantes ont eté remises par les prieres +des femmes, ouvrans leurs poitrines à leurs maris. Et depuis se sont +volontiers servi de leurs avis & conseils, auquels ils estiment qu'il y +a quelque chose de saint_. + +Et comme entre les Chrétiens plusieurs ne se soucians de Dieu que par +benefice d'inventaire, cherchent la guerison de leurs playes par charmes +& l'aide des devins: ainsi entre noz Sauvages _l'Autmoin_ ayant quelque +blessé à penser interroge souvent son dæmon, pour sçavoir s'il guerira +ou non: & jamais n'a de reponse que par si (si tant est que le dæmon +parle à eux). Il y en a quelquefois qui font des cures incroyables comme +de guerir un qui auroit le bras coupé. Ce que toutefois je ne sçay si je +doy trouver étrange quand je considere ce qu'écrit le sieur de Busbeque +au discours se son ambassade en Turquie, Epitre quatriéme. + + Approchans du Bude, le Bassa nous envoye au-devant quelques uns + de ses domestiques, avec plusieurs heraux & officiers: Mais + entre autre une belle troupe de jeunes hommes à cheval + remarquables à-cause de la nouveauté de leur equipage. Ils + avoient la téte découverte & rase, sur laquelle ils avoient fait + une longue taillade sanglante, & fourré diverses plumes + d'oiseaux dedans la playe, dont ruisseloit le pur sang: mais au + lieu d'en faire semblant ils marchoient à face riante, & la téte + levée. Devant moy cheminoient quelques pietons, l'un déquels + avoit les bras nuds, & sur les côtez: chacun déquelz bras au + dessus du coulde étoit percé d'outre en outre d'un couteau qui y + étoit. Un autre étoit decouvert depuis la téte jusques au + nombril, ayant la peau des reins tellement découpée haut & bas + en deux endroits qu'à-travers il avoit fait passer une masse + d'armes, qu'il portoit comme nous ferions un coutelas en + écharpe. J'en vis un autre lequel avoit fiché sur le sommet de + sa téte un fer de cheval avec plusieurs clous, & des si long + temps, que les clous s'étoient tellement prins & attachés à la + chair, qu'ilz ne bougeoient plus. Nous entrames en cette pompe + dans Bude, & fumes menés au logis du Bassa avec lequel je + traitay de mes affaires. Toute cette jeunesse peu soucieuse de + blessures étoit dans la basse cour du logis: & comme je + m'amusois à les regarder, le Bassa m'enquit & demanda ce qu'il + me sembloit: Tout bien, fis-je, excepté que ces gens là font de + la peau de leurs corps ce que je ne voudroy pas faire de ma + robbe: car j'essayeroy de la garder entiere. Le Bassa se print à + rire, & nous donna congé. + +Noz Sauvages font bien quelquefois des épreuves de leur constance, mais +il faut confesser que ce n'est rien au pris de ceci. Car tout ce qu'ilz +font est de mettre des charbons ardans sur les bras, & laisser bruler le +cuir, de sorte que les marques y demeurent toujours: ce qu'ilz font +aussi en autres endroits du corps, & montrent ces marques pour dire +qu'ils ont grand courage. Mais l'ancien Mutius Scevola en avoit bien +fait davantage, rotissant courageusement son bras au feu aprés avoir +failli à tuer le Roy Porsenna. Si ceci étoit mon sujet je representeroy +les coutumes des Lacedæmoniens qui faisoient tous les ans une féte à +l'honneur de Diane, où les jeunes garçons s'éprouvoient à se fouetter: +Item la coutume des anciens Perses, léquels adorans le Soleil, qu'ils +appelloient _Mithra_, nul ne pouvoit étre receu à la confrairie qu'il +n'eût donné à conoitre sa constance par quatre-vintz sortes de tourmens, +du feu, de l'eau, du jeune, de la solitude, & autres. + +Mais revenons à noz Medecins & Chirurgiens Sauvages. Jaçoit que le +nombre en soit petit, si est-ce que l'esperance de leur vie ne git point +du tout en ce metier. Car pour les maladies ordinaires elles sont si +rares pardela que le vers d'Ovide leur eut bien étre approprié: + +_Si valeant homines ars tua Phoebe jacet:_ + +en disant _Si, pro Quia_. Aussi ces peuples vivent-ils un long âge, qui +est ordinairement de sept ou huit-vints ans. Et s'ils avoient noz +commoditez de vivre par prevoyance, & l'industrie de recuillir l'Eté +pour l'Hiver, je croy qu'ilz vivroient plus de trois cens ans. Ce qui se +peut conjecturer par le rapport que nous avoit fait ci-dessus d'un +vieillart en la Floride lequel avoit vécu ce grand âge. De sorte que ce +n'est miracle particulier ce que dit Pline que les Pandoriens vivent +deux cens ans, ou que ceux de la Taprobane sont encores alaigres à cent +ans. Car _Membertou_ a plus de cent ans, & n'a point un cheveu de la +téte blanc, ains seulement la barbe melée, & tels ordinairement sont les +autres. Qui plus est, en tout âge ils ont toutes leurs dents, & vont à +téte nue, sans se soucier de faire au moins des chapeaux de leurs cuirs, +comme firent les premiers qui en userent au monde de deça. Car ceux du +Peloponnese, & les Lacedemoniens appelloient un chapeau [Grec: kugê], +que Julius Pollux dit signifier une peau de chien. Et de ces chapeaux +usent encore aujourd'hui les peuples septentrionaux, mais ilz sont bien +fourrez. + +Ce qui ayde encore à la santé de noz Sauvages, est la concorde qu'ils +ont entre eux, & le peu de soin qu'ilz prennent pour avoir les +commoditez de cette vie, pour léquelles nous nous tourmentons. Ilz n'ont +cette ambition qui pardeça ronge les esprits, & les remplit de soucis, +forçant les hommes aveuglés de marcher en la fleur de leur âge au +tombeau, & quelquefois à servir de spectacle honteux à un supplice +public. + +J'ose bien attribuer aussi la cause de cette disposition & longue santé +de noz Sauvages à leur façon de vivre qui est à l'antique, sans +appareil. Car chacun est d'accord que la sobrieté est le mere de santé. +Et bien qu'ilz facent quelquefois des excés en leurs Tabagies, ilz font +assez de diete aprés, vivans quelquefois six jours, plus ou moins, de +fumée de Petun, & ne retournans point à la chasse qu'ilz ne commencent à +avoir faim. Et d'ailleurs qu'étans alaigres ilz ne manquent point +d'exercice soit d'une part, soit d'une autre. Bref il ne parle point +entre eux de ces âges tronquez qui ne passent point quarante ans, qui +est la vie de certains peuples d'Æthiopie (ce dit Pline) qui vivent de +locustes (ou sauterelles) salées & sechées à la fumée. Aussi la +corruption n'est-elle point entre eux, qui est la mere nourrice des +Medecins & des Magistrats, & de la multiplicité des Officiers, & des +Concionateurs publics, creés & institués pour y donner ordre, & +retrencher le mal. Et neantmoins c'est signe d'une cité bien malade où +ces sortes de gens abondent. Ilz n'ont point de procés bourreaux de noz +vies, à la poursuitte déquels il faut consommer nos âges & noz moyens, & +bien souvent on n'a point ce qui est juste, soit par l'ignorance du +Juge, à qui on aura deguis; le fait, soit par la malice, ou par la +mechanceté d'un Procureur qui vendra sa partie. Et de telles afflictions +viennent les pleurs, chagrins, & desolations, qui nous meinent au +tombeau avant le terme. _Car tristesse_ (dit le sage) _en a tué +beaucoup, & n'y a point de profit en elle. Envie & dépit abbrege la vie, +& souci amene vieillesse devant le temps. Mais la liesse du coeur est la +vie de l'homme, & la rejouissance de l'homme lui allonge la vie_. + + + + +CHAP. XVI + +_Exercices des hommes._ + + +APRES la santé, parlons des exercices qui en sont suppors & protecteurs. +Noz Sauvages n'ont aucun exercice sordide, tout leur déduit étant ou la +Guerre ou la Chasse (déquelz nous parlerons à-part) ou faire les outilz +propres à cela (ainsi que Cesar témoigne des anciens Allemans) ou dance +(& de ce nous avons desja parlé) ou passer le temps au jeu. Ilz font +donc des arcs & fleches, arcs qui sont forts, & sans mignardise. Quant +aux fleches c'est chose digne d'etonnement comme ilz les peuvent faire +si longues, & si droites avec un couteau, voire avec une pierre tant +seulement là où ilz n'ont point de couteaux. Ilz les empennent de plumes +de queue d'Aigle, parce qu'elles sont fermes, & les font bien porter en +l'air: & lors qu'ils en ont faute ilz bailleront une peau de Castor, +voire deux, pour recouvrer une de ces queues. Pour la pointe, les +Sauvages qui ont le traffic avec les François, y mettent au bout des +fers qu'on leur porte. Mais les Armouchiquois, & autres plus éloignez +n'ont que des os faits en langue de serpent, ou des queues d'un certain +poisson appellé _Sicnau_, lequel poisson se trouve aussi en Virginia +souz le méme nom (du moins l'historien Anglois l'a écrit _Seekanauk_) Ce +poisson et comme une écrevisse logé dans une coquille fort dure, grande +comme une écuelle, au bout de laquelle est une pointe longue & fort +dure. Il a les yeux sur le dos, & est bons à manger. + +Ilz font aussi des Masses de bois en forme de crosse, pour la guerre, & +des Pavois qui couvrent tout le corps, ainsi qu'avoient nos anciens +Gaullois. Quant aux carquois, c'est du métier des femmes. + +Pour l'usage de la Pecherie, les Armouchiquois (qui ont le la chanve) +font des lignes à pecher, mais les nôtres qui n'ont aucune culture de +terre, en troquent avec les François, comme aussi des haims à appâter +les poissons: seulement ilz font avec des boyaux, des cordes d'arcs, & +des Raquettes qu'ilz s'attachent aux piez pour aller sur la nege à la +chasse. + +Et d'autant que la necessité de la vie les contraint de changer souvent +de place, soit pour la pecherie (car chacun endroit ha ses poissons +particuliers, qui y viennent en certaine saison) ils ont besoin de +chevaux au changement pour porter leur bagage. Ces chevaux sont des +Canots & petites nasselles d'écorces, qui vont legerement au possible +sans voile. Là dedans changeans de lieu ilz mettent tout ce qu'ils ont, +femmes, enfans, chiens, chauderons, haches, matachiaz, arcs, fleches, +carquois, peaux, & couvertures de maisons. Ilz sont faits en telle sorte +qu'il ne faut point vaciller, ni se tenir droit, quand on est dedans, +ains étre accroupi, ou assis au fond, autrement la marchandise +renverseroit. Ilz sont larges de quatre piés ou environ, par le milieu, +& vont en appointissant par les extremitez, & la pointe relevée pour +commodement passer sur les vagues. J'ay dit qu'ilz les font d'ecorces +d'arbres, pour léquelles tenir en mesure, ilz les garnissent par-dedans +de demi cercles de bois de Cedre, bous fort soupple & obeïssant, dequoy +fut faite l'Arche de Noé. Et afin que l'eau n'entre point dedans, ils +enduisent les coutures (qui joignent lesdites écorces ensemble, +lesquelles ilz font de racines) avec de la gomme de sapins. Ils en font +aussi d'oziers fort proprement, léquels ils enduisent de la méme matiere +gluante de sapins: chose qui témoigne qu'ilz ne manquent point d'esprit +là où la necessité les presse. + +Plusieurs nations de deça en ont eu de méme au temps passé. Si nous +recherchons l'Ecriture sainte nus trouverons que la mere de Moyse voyant +qu'elle ne pouvoit plus celer son enfant, _elle le mit dans un coffret_ +(c'est à dire un petit Canot: car l'Arche de Noé & ce Coffret est un +méme mot, _Teva_, en Hebrieu) _fait de joncs, & l'enduisit de bitume & +de poix: puis mit l'enfant en icelui, & le posa en un rosier sur la rive +du fleuve_. Et le Prophete Esaie menaçant les Æthiopiens & Assyriens: +_Malheur_ (dit-il) _sur le païs qui envoye par mer des Ambassadeurs en +des vaisseaux de papier_ (ou joncs) _sur les eaux, disant: Allez +Messagers vitement, &c_. Les Ægyptiens voisins des Æthiopiens avoient au +temps de Jules Cæsar des vaisseaux de méme, c'est à sçavoir de papier, +qui est une écorce d'arbre, témoin Lucain en ce vers: + +Consuitur bibula Memphitis cymba papyro. + +Mais venons de l'Orient & Midi au Septentrion. Pline dit qu'anciennement +les Anglois & Ecossois alloient querir de l'étain en l'ile de _Mictis_ +avec des canots d'oziers cousus en cuir. Solin en dit autant, & Isidore, +lequel appelle cette façon de canots _Carabue_ fait d'oziers & environné +de cuir de boeuf tout crud, duquel (ce dit-il) usent les pyrates Saxons, +qui avec ces instrumens sont legers à la fuite. Sidoine de Polignac +parlant des mémes Saxons dit: + +_......cut pelle salum sulcare Brittannum_ +_Ludus, & assute glaucum mare findere lembo._ + +Les Sauvages du Nort vers Labrador ont de certains petits canots long de +treze ou quatorze piez, & larges de deux, faits de cette façon tout +couvert de cuir, méme par-dessus, & n'y a qu'un trou au milieu où +l'homme se met à genoux, ayant la moitié du corps dehors, si bien qu'il +ne sçauroit perir, garnissant son vaisseau de vivre avant qu'y entrer. +J'ose croire que la fable des Syrenes vient de là, les lourdaus estimans +que ce fussent poissons à moitié hommes ou femmes, ainsi qu'on a feint +des Centaures pour avoir veu des hommes à cheval. + +Les Armouchiquois, Virginiens, Floridiens, & Bresiliens font d'une autre +façon leurs canots (ou canoas). Car n'ayans ni haches, ni couteaux +(sinon quelques uns de cuivre) ilz brulent un grand arbre bien droit, +par le pié, & le font tomber, puis prennent la longueur qu'ilz desirent, +& se servent de feu au lieu de scie, grattans le bois brulé avec des +pierres: & pour le creusement du vaisseau ilz font encore de méme. Là +dedans ils se mettront demie douzaine d'hommes avec quelque bagage, & +feront de grans voyages. Mais de cette sorte ilz sont plus pesans que +les autres. + +Or font-ils aussi des voyages par terre aussi bien que par mer, & +entreprendront (chose incroyable) d'aller vint, trente, & quarante +lieuës par les bois, sans rencontrer ni sentier, ni hôtellerie, & sans +porter aucuns vivres, fors du Petun, & un fusil, avec l'arc au poin, le +carquois sur le dos. Et nous en France sommes bien empechez quand nous +sommes tant soit peu égarez dans quelque grande forét. S'ilz sont +pressez de soif ils ont l'industrie de succer certains arbres, d'où +distille une douce & fort agreable liqueur, comme je l'ay experimenté +quelquefois. + +Au païs de labeur, comme des Armouchiquois, & plus outre +continuellement, les hommes font de la poterie de terre en façon de +bonnet de nuit, dans quoy ils font cuire leurs viandes chair, poisson, +féves, blé, courges, &c. Noz Souriquois en faisoient aussi anciennement +à labouroient la terre, mais depuis que les François leur portent des +chauderons, des féves, pois biscuit, & autres mangeailles, ilz sont +devenus paresseux, & n'ont plus tenu conte de ces exercices. Mais quant +aux Armouchiquois qui n'ont encore aucun commerce avec nous, & ceux qui +sont plus éloignés, ilz cultivent la terre, l'engraissent avec des +coquillages, ils ont leurs familles distinctes, & leurs parterres +alentour, au contraire des anciens Allemans qui (ce dit Cæsar) n'avoient +aucun champ propre, & ne demeuroient plus d'un an en un lieu, ne vivans +préque que de laictage, chair, & fromage, leur étant chose trop +ennuieuse d'attendre un an de pié quoy pour recuillir une moisson. Ce +qui est aussi de l'humeur de noz Souriquois & Canadiens, léquels il faut +confesser n'étre point laborieux qu'à la chasse. Et quant aux +Armouchiquois, ilz doivent le fruit qu'ilz reçoivent de la terre à leurs +femmes, qui ont la peine de la cultiver, & ce avec un croc de bois, +comme j'ay dit ailleurs, étans employées à toutes oeuvres serviles. Et +par ainsi n'ont aucune commandement, ne font filer la quenouille à leurs +maris, & ne les envoyent au marché, comme en plusieurs provinces de +deça, & particulierement au païs de la jalousie. + +Au regard du labourage des Floridiens, voici ce que Laudonniere en dit: + + Ilz sement leur mil deux fois l'année, c'est à dire en Mars, & + en Juin, & tout en une méme terre. Ledit mil, depuis qu'il est + semé jusques à ce qu'il soit prét à cuillir, n'est que trois + mois. Les six autres mois ilz laissent reposer la terre. Ilz + recuillent aussi des belles citrouilles & de fort bonne féves. + Ilz ne fument point leur terre: seulement quand ilz veulent + semer, ilz mettent le feu dedans les les herbes qui sont creues + durant les six mois, & les font toutes bruler. Ilz labourent + leur terre d'un instrument de bois qui est fait comme une mare + ou houe large, dequoy l'on laboure les vignes en France: ilz + mettent deux grans de mil ensemble. Quant il faut ensemencer les + terres, le Roy commande à un des siens de faire tous les jours + assembler ses sujets pour se trouver au labeur, durant lequel le + Roy leur fait faire force breuvage duquel nous avons parlé. En + la saison que l'on recueille le mil, il est tout porté en la + maison publique, là où il est distribué à chacun selon sa + qualité. Ilz ne sement que ce qu'ilz pensent qui leur est + necessaire pour six mois, encore bien petitement: car durant + l'Hiver, ilz se retirent trois ou quatre mois de l'année dedans + les bois: là où ilz font de petites maisons de palmites pour se + tenir à couvert, & vivent là de gland, de poisson qu'ilz + pechent, d'huitres, de cerfs, poules d'Inde, & autres animaux + qu'ilz prennent. + +Et puis qu'ils ont des villes & maisons, ou cabannes, je puis bien +encore mettre ceci entre leurs exercices. Quant aux villes ce sont +multitude de cabannes faites les unes en pyramides, les autres en forme +de toict, les autres comme des berceaux de jardin, environnées comme de +haute pallissades d'arbres joints l'un auprés de l'autre, ainsi que j'ay +representé la ville de _Hochelaga_ en ma Charte de la grande riviere de +_Canada_. Au surplus ne se faut étonner de cette face de ville qui +pourroit sembler chetive; veu que les plus belles de Moscovie ne sont +pas mieux fermées. + +Les anciens Lacedemoniens ne vouloient point d'autres murailles que leur +courage & valeur. Avant le Deluge Cain edifia une ville qu'il nomma +_Henot_, mais il sentoit l'ire de Dieu qui le poursuivoit, & avoit perdu +toute asseurance. Les hommes n'avoient que des cabannes & pavillons, +comme il est écrit de Jabal fils de Hada, _qu'il fut pere des habitans +és tabernacles, & des pasteurs_. Aprés le Deluge on edifia la tour de +Babel, mais ce fut folie. Tacite décrivant les moeurs des Allemans, dit +que de son temps ilz n'avoient aucun usage ni de chaux, ni de tuilles. +Les Bretons Anglois encore moins. Noz Gaulois étoient alors dés +plusieurs siecles civilisez. Mais si furent-ilz long temps au +commencement sans autres habitations que de cabannes: & le premier Roy +Gaullois qui batit villes & maisons fut _Magnus_ lequel succeda à son +pere le sage _Samothes_ trois cens ans aprés le deluge, huit ans aprés +la nativité d'Abraham, & le cinquante-unieme du regne de _Ninus_, ce dit +Berose Chaldeen. Et nonobstant qu'ils eussent des edifices ilz +couchoient neantmoins à terre sur des peaux Comme noz Sauvages. Et comme +on imposoit anciennement des noms qui contenoient les qualités & gestes +des personnes, _Magnus_ fut ainsi appellé, pource qu'il fut le premier +edificateur. Car en langue Scythique & Rameniaque (d'où sont venus les +Gaullois peu aprés le Deluge) & en langue antique Gaulloise _Magnus_ +signifie Edificateur, dit le méme autheur, & l'a fort bien remarqué +Jehan Annius de Viterbe: d'où viennent noz noms de villes _Rothomagnus +Neomagnus, Noviomagnus_. Philosophes Gaullois furent (avant les les +Druides) appelez Samocheens, comme rapporte Diogenes Laertius, lequel +confesse que la Philosophie a commencé par ceux que la vanité Gregoise a +appellé Barbares. + +J'adjouteray ici pour exercice de noz Sauvages le jeu de hazard, à quoy +ilz s'affectionnent de telle façon, que quelquefois ilz jouent tout ce +qu'ilz ont, jusques à leurs femmes: & Jacques Quartier écrit le méme de +ceux de _Canada_ au temps qu'il y fut. Vray est que quant aux femme +jouées la delivrance n'en est pas aisée, & se moquent volontiers du +gaigneur en le montrant au doigt. Or quant à leur maniere de jeu je n'en +puis distinctement parler. Car étant pardela ne pensant point à écrire +ceci, je n'y ay pas pris garde. Ilz mettent quelque nombre de féves +colorées & peintes d'un coté, dans un plat: & ayans étendu une peau +contre terre, jouent là dessus, frappans du plat sur cette peau, & par +ce moyen les féves sautent en l'air, & ne tombent pas toutes de la part +qu'elles sont colorées, & en cela git le hazard: & selon la rencontre +ils ont certain nombre de tuyaux de joncs qu'ilz distribuent au gaigneur +pour faire le compte. + +[Illustration] + + + + +CHAP XVII + +_Des Exercices des femmes._ + + +LA femme dés le commencement a eté baillée à l'homme non seulement pour +l'aider & assister, mais aussi pour étre le receptacle de la generation. +Le premier exercice donc que je lui veux donner aprés qu'elle est +mariée, c'est de faire des beaux enfans, & assister son mary en cet +oeuvre: car ceci est la fin du mariage. Et pour-ce fort bien & à propos +est elle appellée _Nekeve_ en Hebrieux, c'est à dire _percée_, pour-ce +qu'il faut qu'elle soit percée si elle veut imiter la Terre nôtre +commune mere, laquelle au renouveau desireuse de produire des fruits, +ouvre son sein pour recevoir les pluies & rousées que le ciel verse +dessus elle. Or, je trouve que cet exercice sera fort requis à ceux qui +voudront habiter la Nouvelle-France, pour y produire force creatures qui +chantent les louanges de Dieu. Il y a de la terra assez pour les +nourrir, moyennant qu'ilz veuillent travailler: & ne sera leur condition +si miserable qu'elle est à plusieurs pardeça, qui cherchent à s'occuper, +& ne trouvent point: & aprés qu'ilz trouvent, bien souvent leur travail +est ingrat. Mais là, celui qui voudra prendre plaisir, & comme se jouer +à un doux travail, il sera asseuré de vivre sans servitude & que ses +enfans feront mieux que lui. Voila donc le premier exercice de la femme +que de travailler à la generation, qui est un oeuvre si beau & si +meritoire, que le grand Apôtre saint Paul, pour consoler ce sexe de sa +peine & de ses douleurs, a dit, _que la femme sera sauvée par la +generation des enfans, s'ilz demeurent en foy, & dilection, & +sanctification, avec sobrieté_, c'est à dire, si elle les instruit en +telle sorte qu'on reconoisse la pieté de la mere par la bonne nourriture +des enfans. + +Ce premier & principal article deduit, venons aux autres. Noz femmes +Sauvages aprés avoir produit les fruits de cet exercice, par je ne sçay +quelle pratique font (sans loy) ce qui toit commandé en la loy de Moyse +touchant la purification. Car elles se cabannent à part & n'ont +connoissance de leurs maris de trente, voire quarante jours: pendant +léquels neantmoins elles ne laissent d'aller deça & delà où elles ont +affaire, portant leurs enfans avec elles, & en ayans le soin. + +J'ay dit au chapitre de la Tabagie qu'entre les Sauvages les femmes ne +sont point en si bonne condition qu'anciennement entre les Gaullois & +Allemans. Car (au rapport méme de Jacques Quartier) elles travaillent +plus que les hommes, dit-il soit en la pecherie, soit au labour, ou +autre chose. Et neantmoins elles ne sont point forcées, ni tourmentées, +mais elles ne font ni en leurs Tabagies, ni en leurs conseils, & font +les oeuvres serviles, à faute de serviteurs. S'il y a quelque chasse +morte, elles la vont dépouiller & querir, y eust-il trois lieuës, & faut +qu'elles la trouvent à la seule circonstance du lieu qui leur sera +representé de paroles. Ceux qui ont des prisonniers les employent aussi +à cela, & autres labeurs, comme à aller querir du bois avec leurs +femmes: qui est une folie à eux d'aller querir du bois sec & pourri bien +loin pour eux chauffer, encores qu'ilz soient en pleine forét. Vray est +qu'ilz se fachent de la fumée ce qui peut étre cause de cela. + +Pour ce qui est de leurs menus exercices, quant l'Hiver vient elles +preparent ce qui est necessaire pour s'opposer à ce rigoureux +adversaire, & font des nattes de jonc dont elles garnissent leurs +cabannes, & d'autres pour s'asseoir dessus, le tout fort proprement, +mémes baillans des couleurs à leurs joncs elles y font des compartimens +d'ouvrages semblables à ceux de noz jardiniers, avec telle mesure, qu'il +n'y a que redire. Et d'autant qu'il faut aussi vétir le corps elles +conroyent & addoucissent des peaux de Castors, d'Ellans, & autres, aussi +bien qu'on sçauroit faire ici. Si elles sont petites, elles en coudent +plusieurs ensemble, & font des manteaux, manches, bas de chausses, & +souliers, sur toutes léquelles choses elles font des ouvrages qui ont +fort bonne grace. Item elles font des Paniers de joncs, & de racines, +pour mettre leurs necessitez, du blé, des féves, des pois, de la chair, +du poisson, & autres. Des bourses aussi de cuir, sur léquelles elles +font des ouvrages dignes d'admiration avec du poie de Porc-epic coloré +de rouge, noir, blanc, & bleu, qui sont les couleurs qu'elles font, si +vives, que les nôtres ne semblent point en approcher. Elles s'exercent +aussi à faire des écuelles d'ecorces pour boire, & mettre leurs viandes, +qui sont fort belles selon la matiere. Item les écharpes, carquans, & +brasselets qu'elles & les hommes portent (lesquels ils appellent +_Matachia)_ sont de leurs ouvrages. Quand il faut depouiller des arbres +sur le Printemps, ou l'Eté, pour de l'écorce couvrir leurs maisons, ce +sont elles qui font cela: comme aussi elles travaillent à l'oeuvre des +Canots & petits bateaux quant il en faut faire: & au labourage de la +terre és païs où ilz s'y addonnent: en quoy elles prennent plus de peine +que les hommes, léquels trenchent du Gentil-homme, & ne pensent qu'à la +chasse ou à la guerre. Et nonobstant leurs travaux encore ayment elles +communement leurs maris plus que deça. Car on e'en voit point +entre-elles qui se remarient sur le tombeau d'iceux, c'est à dire +incontinent aprés leur decez, ains attendent un long temps. Et s'il a +eté tué elles ne mangeront point de chair, ny ne convoleront à secondes +nopces qu'elles n'en ayent veu la vengeance faite: témoignage de vray +amitié (qui se trouve rarement entre nous) & de pudicité tout ensemble. +Aussi avient-il peu souvent qu'ils ayent des divorces que volontaires. +Et s'ils étoient Chrétiens ce seroient des familles entre léquelles Dieu +se paliroit & demeureroit, comme il est bien-seant qu'il soit pour avoir +un parfait repos: or autrement ce n'est que tourment & tribulation que +le Mariage. Ce que les Hebrieux étans speculateurs & perquisiteurs és +choses saintes, par une subtile animadversion ont fort bien remarqué, +disant Aben Hezra qu'au nom de l'homme [Hébreu: Isch], & de la femme +[Hébreu: Ischa], le nom de Dieu [Hébreu: AH], Seigneur, est contenu: Et +si on ôte les deux lettres qui font ce nom de Dieu, il y demeurera ces +deux mots [Hébreux: Esch ve Esch] qui signifient _feu & feu_, c'est à +dire que Dieu ôté, ce n'est qu'angoisse, tribulation, amertume & +douleur. + + + + +CHAP. XVIII + +_De la Civilité._ + + +IL ne faut attendre de nos Sauvages cette civilité que les Scribes & +Pharisiens requeroient és Disciples de nôtre Seigneur. Aussi leur +curiosité trop grande leur fit faire une réponse digne d'eux. Car ils +avoient introduit des ceremonies & coutumes en la Religion, qui +repugnoient au commandement de Dieu, léquelles ilz vouloient étroitement +étre observées, enseignans l'impieté souz le nom de pieté. Car si un +mauvais enfant bailloit au tronc que qui appartenoit à son pere, ou à sa +mere, ilz le justifoient (pour tirer ce profit) contre le commandement +de Dieu, qui a sur toutes choses recommandé aux enfans l'obeissance & +reverence envers ceux qui les ont mis au monde, qui sont l'image de +Dieu, lequel n'a que faire de nos biens, & n'a point agreable l'oblation +qui lui est faite du bien d'autrui. Or cette civilité dont parle +l'Evangile, regardoit le lavement des mains, lequel nôtre Seigneur ne +blame point sinon entant qu'à faute de l'avoir gardé ils en faisoient un +gros peché. + +En ces manieres de civilitez je n'ay dequoy louer noz Sauvages, car ilz +ne se lavent point és repas s'ilz ne sont exorbitamment sales: & n'ayans +aucun usage de linge, quant ils ont les mains grasses ilz sont +contraints de les torcher à leurs cheveux, ou aux poils de leurs chiens. +De pousser dehors les mauvais vents de l'estomach, ilz n'en font +difficultez parmi les repas: comme ne font par deça plusieurs Allemans & +autres. + +N'ayans les artifices de menuiserie, ilz dinent sur la grande table du +monde, étendans une peau là où ilz veulent manger, & sont assis en +terre. Les Turcs en font de méme. Noz vieux Gaullois n'étoient pas +mieux, léquelz Diodore dit avoir fait pareille chose, étendans à terre +des peaux de chiens, ou de loups, sur léquelles ilz dinoient à +soupoient, se faisans servir par des jeunes garsons. Les Allemans encore +plus rustiquement. Car ilz n'avoient pas tant de delicatesse que nôtre +nation, laquelle Cesar dit avoir en l'usage de mille choses par le moyen +des navigations de mer, dont ils accommodoient les peuples de civilité, +& plus d'humanité que les autres de leur nation, par la communication +des nôtres. + +Quant aux caresses qu'ilz se font les uns aux autres arrivans de loin, +le recit est fort sommaire. Car plusieurs fois nous avons veu arriver +des Sauvages forains au Port-Royal, léquels descendus à terre, sans +discours s'en alloient droit à la cabane de _Membertou_, lè où ilz +s'asseoient, & se mettoient à pétuner, & aprés avoir bien petuné, +bailloient le petunoir au plus apparent, & delà consecutivement aux +autres: puis au bot de demie heure commençoient à parler. Quand ils +arrivoient chez nous, la salutation estoit _Ho, ho, ho_, & ainsi font +ordinairement: Mais de faire des reverences & baise-main, ilz ne se +conoissent point à cela, sinon quelques particuliers qui s'efforcent de +se conformer à nous, & ne nous venoient gueres voir sans chapeau, afin +de nous saluer par une action plus solennelle. + +Les Floridiens ne font aucune entreprise, qu'ilz n'assemblent par +plusieurs fois leur Conseil: & en ces assemblées ilz se saluent quant +ils arrivent. Le _Paraousti_ (que Laudonniere appelle Roy) se met seul +sur un siege qui est plus haut que les autres: là où les uns aprés les +autres le viennent saluer, & commencent les plus anciens leur salut, +haussans les deux mains par deux fois à la hauteur de leur visage, +disans _Ha, he, ya, ha, ha_, & les autres répondent _Ha, ha_. Et +s'asseoient chacun sur des sieges qui sont tout à lentour de la maison +du Conseil. + +Or soit que la salutation _Ho, ho_, signifie quelque chose, ou non (car +je n'y sçay aucune signification particuliere) c'est toutefois une +salutation de joye, & la seule voix _Ho, ho_, ne se peut faire que ce ne +soit quasi en riant, témoignans par là qu'ilz sont joyeux de voir leurs +amis. Les Grecs n'ont jamais eu autre chose en leurs salutations qu'un +témoignage de joye avec leur [Grec: chyre], qui signifie _Soyez joyeux_: +ce que Platon ne trouvant bon étoit d'avis qu'il vaudroit mieux dire +[Grec: sophrones], _soyez sage_. Les Latins ont eu leur _Ave_, qui est +un souhait de bon-heur: quelquefois aussi _Salve_, qui est un desir de +santé à celui qu'on salue: & ne sçay à quel propos on nous a fourré ce +mot parmi noz prieres. Les Hebrieux avoient le Verbe [Hebreu: +_Shchlam_], que est un mot de paix & de salût. Suivant quoy nôtre +Sauveur commanda à ses Apôtres de saluer les maisons où ils entreroient, +c'est à dire (selon l'interpretation de la version ordinaire) de leur +annoncer la pais: laquelle salutation de paix étoit dés les premier +siecles parmi le peuple de Dieu. Car il est écrit que Jetro beau-pere de +Moyse venant se conjouir avec lui des graces que Dieu lui avoit fait & à +son peuple par la delivrance du païs d'Ægypte, _Moyse sortit au-devant +de son Beau-pere, & s'étant prosterné, le baisa: & se saluerent l'un +l'autre en paroles de paix_. Nous autres disons _Dieu vous garde, Dieu +vous doint le bon-jour_. Item _Le bon soir_. Toutefois il y en a +plusieurs qui ignoramment disent, _Je vous donne le bon jour, le bon +soir_: Façon de parler que seroit mieux seante par desir & priere à Dieu +que cela soit. Les Anges ont quelquefois salué les hommes, comme celui +qui dit à Gedeon: _Tres-fort & vaillant homme, le Seigneur est avec +toy_, & celui qui dit à la Vierge mere de nôtre Sauveur: _Bien te soit +pleine de grace, le Seigneur est avec toy_. Mais Dieu ne salue personne, +car c'est à lui à donner le salut, non point à le souhaiter par priere. + +Les Payens avoient encore une civilité de saluer ceux qui éternuoient, +laquelle nous avons retenue d'eux. _Et l'Empereur Tibere homme le plus +triste du monde_ (ce dit Pline) _vouloit qu'on le saluât en éternuant, +encores qu'il fût en coche, & c. Toutes ces ceremonies & institutions_ +(dit le méme) _sont venues de l'opinion de ceux qui estiment les Dieux +assister à nos affaires_. De ces paroles se peut aisément conjecturer +que les salutations des Payens étoient prieres & voeux de santé, ou +autre bon-heur, qu'ilz faisoient aux Dieux. + +Et comme ilz faisoient telles choses aux rencontres, aussi avoient-ilz +le mot _Vale_ (portez-vous bien: soyez sain) à la departie: mémes aux +lettres missives, léquelles aussi ilz commençoient par ces mots: _Si +vous vous portez bien, cela va bien: je me porte bien_. Mais Seneque dit +que cette bonne coutume faillit de son temps: comme entre nous, c'est +aujourd'hui écrire en villageois de mettre au bout d'une lettre missive, +_Je prie Dieu qu'il vous tienne en santé_: qui étoit une façon sainte & +Chrétienne par le passé. Au lieu de ce _Vale_, qui se trouve souvent en +l'Ecriture sainte, nos disons en nôtre langage, _A Dieu_, desirans non +seulement santé à nôtre ami, mais aussi que Dieu soit sa garde. + +Les Chinois (qui sur tous les peuples du monde sont ceremonieux) n'ont +aucun mot significatif en leurs salutations, disans seulement _Zin, +Zin_, à la rencontre, qui ne signifie rien: ains est un mot de civilité. +Et comme la robbe longue à larges manches, est leur vétement ordinaire; +ayans les bras croisés dans icelles, ilz les haussent & baissent +seulement, en disant leur _Zin, zin_, sans accollade ny baiser, ou +inclination des piés. + +Or noz Sauvages n'ont aucune salutation pour la departie, sinon l'Adieu +qu'ils ont apris de nous. Moins encore ont-ils l'usage du baiser soit en +l'action de l'amour, soit à l'arrivée, ou au partir de quelque lieu, +soit à rendre honneur par l'inferieur au superieur, comme c'étoit la +coutume és siecles plus vieux, ainsi que nous le voyons en l'histoire de +la Genese, où le Roy Pharaon dit à Joseph: _Tu seras sur ma maison, & +tout mon peuple te baisera la bouche_. Et au Psalme deuxiéme: _Baisez le +Fils de peur qu'il ne se courrouce, &c_. qui est une façon d'homage +gardée méme envers noz Rois, comme a observé le sieur du Tillet en son +Recueil des maisons de France. Le mesme se remarque en l'histoire de la +passion où le traitre Judas baisa son maistre nôtre Sauveur en signe +d'honneur. Ce qui a esté suivi envers plusieurs Empereurs Romains, comme +on peut voir és Memoires de Capitolin, Ammian Marcelin, & au Panegyrie +de Trajan, où est remarqué que Maximin le jeune étoit superbe és +salutations, donnant les mains à baiser, & permettant qu'on lui baisat +les genoux, voire les piés. Ce que Maximin l'ainé n'avoit oncques voulu +souffrir, disant: _Ja les Dieux ne permettent qu'aucun homme de franche +condition ne baise les piés_. Car il n'y avoit que les esclaves qui +fissent cette submission. Et à ce propos Sallian Evéque de Marseille +écrivant à Hypatius: _Si tu ne peux_ (dit il) _à-cause de ton absence +baiser des lévres les piés de tes pere & mere, baise-les au moins par +desir & prieres comme esclave: baise-leur les mains comme nourrissonne: +baise-leur la bouche comme fille_. + +Tertullian grand censeur des abus met entre les actes d'idolatrie +beaucoup de choses moindres que tels baise-piés, disant que _c'est +idolatrie tout ce qui s'éleve outre la mesure de l'honneur humain à la +ressemblance de la hautesse divine. Car certes_ (adjoute-il) +_l'inclination de la teste n'est point deue à la chair, ni au sang, mais +à Dieu seul_. Plusieurs Princes d'aujourd'hui se font servir à genoux. +Mais le grand Seigneur Empereur des Turcs ne souffre point +d'agenouillemens devant soy, disant qu'il faut laisser ce devoir à Dieu, +auquel on ne peut rendre davantage: ains se contente d'une humble +submission de téte, la main la poitrine. Ce qui étoit l'adoration de +laquelle est parlé en la version vulgaire de la bible, quant on faisoit +la reverence au Roy, ou le Roy la faisoit è autrui: ainsi qu'il est +escrit de Salomon qu'il adora sa mere Bersabée. + +Mais je laisse ceci pour revenir à noz baisers salutatoires, déquels les +Payens anciens usoient aussi bien à la departie, comme à l'arrivée, +ainsi que nous pouvons recuillir de Suetone en la vie de Neron, là où il +dit que _ni arrivant, ni s'en allant, il ne daigna oncq donner un baiser +à aucun_. C'a eté aussi une coutume fort ancienne & authorisée par la +Nature de se baiser entre les amourettes, dequoy méme font mention les +loix Imperiales. Mais noz Sauvages étoient, je pense brutaux avant la +venue des François en leur contrées: car ilz n'avoient l'usage de ce +doux mile que succent les amans sur les levres de leurs maistresses, +quant ilz se mettent à colombiner & preparer la Nature à rendre les +offrandes de l'amour sur l'autel de Cyris. Neantmoins s'il faut +conclurre ce discours par son commencement, ilz sont louables en +l'obeissance qu'ilz rendent aux peres & aux meres, aux commandemens +déquels ils obeissent, les nourrissent en leur vieillesse, & les +defendent contre leurs ennemis. Et ici (chose malheureuse) on voit +souvent des procés des enfans contre les peres: on voit des livres +publiez. _De la puissance paternelle_, sur ce que les enfans se derobent +de leur obeissance. Acte indigne d'enfans Chrétiens, auquels on peut +approprier le propos de _Turnus Herdonius_ recité en Tite Live, disant +que _nulle plus brieve conoissance de cause & expedition ne peut étre +que celle d'entre le pere & le fils, dont les differens se peuvent +vuider à peu de paroles. S'il n'obeit à son pere, sans aucune doute +malheur lui aviendra_. Et la parole de Dieu qui foudroye, dit: _Maudit +celui qui n'honore son pere & sa mere, & tout le peuple dira, Amen._ + + + + +CHAP. XIX + +_Des Vertus & Vices des Sauvages._ + + +LA Vertu, comme la Sagesse, ne laisse pas de loger sous un vil habit. +Les nations Septentrionales ont eté les dernieres civilisées. & +neantmoins avant cette civilité elles ont fait de grandes choses. Noz +Sauvages, quoy que nuds, ne laissent d'avoir les Vertus qui se trouvent +és hommes civilisés. Car _Un chacun_ (dit Aristote) _dés sa naissance ha +en soy les principes & semences des vertus_. Prenant donc les quatre +Vertus per leurs chefs, nous trouverons qu'ils en participent beaucoup. +Car premierement pour ce qui est de la Force & du Courage, ils en ont +autant que pas une nation des Sauvages (je parle de noz Souriquois, & +leurs alliez) de maniere que dix d'entre eux se hazarderont toujours +contre vint Armouchiquois: non qu'ilz soient du tout sans crainte (chose +que le sus-allegué Aristote en ses Ethiques reproche aux anciens +Celtes-Gaullois, qui ne craignoient rien, ny les mouvemens de la terre, +ni les tempétes de la mer, disant que cela est le propre d'un étourdi) +mais avec le courage qu'ils ont, ils estiment que la prudence leur donne +beaucoup d'avantage. Ilz craignent donc: mais c'est ce que tous les +hommes sages craignent, qui est la mort, laquelle est terrible & +redoutable, comme celle qui raffle tout où elle passe. Ilz craignent le +deshonneur, & le reproche, mais cette crainte est cousine germaine de la +Vertu. Ilz sont excités à bien faire par l'honneur, d'autant que celui +entre eux est toujours honoré, & s'acquert du renom, qui a fait quelque +bel exploit. Ayans ces choses à eux propres, ilz sont en la Mediocrité, +qui est le siege de la Vertu. Un point rend en eux cette Vertu de Force +& Courage, imparfaite; qu'ils sont trop vindicatifs, & en cela mettent +leur souverain contentement, ce qui degenere à la brutalité. Mais ilz ne +sont seuls: car toutes ces nations tant qu'elles se peuvent étendre d'un +pole à l'autre, sont frappées de ce coin. La seule religion Chrétienne +les peut faire venir à la raison, comme elle fait aucunement entre nous +(je dy aucunement, pour ce que nous avons des hommes fort imparfaits +aussi bien que les Sauvages) & en la Chrétienté est ce bien que deux +Roys se guerroyans, il y a un Pere commun, qui (quasi semblable en ce +regard aux anciens Fecialiens de Rome) met la paix entre eux, & compose +le different, s'il y a moyen, ne permettant qu'on en vienne aux mains, +sinon quand tout est desesperé: Celui que je veux dire est le grand +Evéque de Rome dispensateur des secrets de Dieu, lequel en noz jours +nous a procuré le benefice de la paix de laquelle heureusement nous +jouissons, traitée à Vervin lieu de ma naissance, où je fis (aprés +icelle conclue & arretée) deux actions de graces en forme de Panegyrique +à Monseigneur le Legat Alexandre de Mecicis Cardinal de Florence, depuis +Pape Leon XI, imprimées à Paris. + +La temperence est une autre vertue consistant en la Mediocrité és choses +qui concernent la volupté du corps: car pour ce qui regarde l'esprit +celuy n'est point appellé temperant ou intemperent, qui est poussé +d'ambition, ou de desir d'apprendre, ou qui passe les journées à +baguenauder. Et pour ce qui est du corporel la temperance, ou +intemperance, ne vient point è toutes choses qui pourroient étre +sujettes à noz sens, si ce n'est par accident: comme à une couleur, à un +pourtrait, item à des fleurs & bonnes odeurs: item à des chansons & +auditions de harangues, ou comedies: mais bien à ce qui est sujet à +l'attouchement, & à ce que l'odorat recherche par des artifices, comme +au boire & manger, aux parfums, à l'acte Venerien, au jeu de paume, à la +lucte, à la course, & semblables. Or toutes ces choses dependent de la +volonté. Ce qu'étant, c'est à faire à l'homme à sçavoir commander à son +appetit. + +Noz Sauvages n'ont point toutes les qualitez requises à la perfection de +cette Vertu. Car pour les viandes il faut confesser leur intemperance +quand ils ont dequoy, & mangent perpetuellement jusques à se lever la +nuit pour faire Tabagie. Mais attendu que pardeça plusieurs sont autant +vicieux qu'eux, je ne leur veux point étre rigoureux censeur. Quant aux +autres actions il n'y a rien plus à reprendre en eux qu'en nous: voire +je diray que moins, en ce qui est de l'acte Venerien, auquel ilz sont +peu addonnez: sans toutefois comprendre ceux de la Floride & païs +chauds, déquels nous avons parlé ci-dessus. + +La liberalité est une vertu autant louable comme l'Avarice & la +Prodigalité ses collateraux sont blamables. Elle consiste à donner & +recevoir, mais plutot à donner en temps & lieu, & par occasion, sans +excés. Cette vertu est propre & bien-seante aux grans, qui sont comme +dispensateurs des biens de la terre, que Dieu a mis entre leurs mains +pour en user liberalement, c'est à dire en élargir à celui qui n'en a +point: ne point étre excessif en dépense non necessaire, ny trop retenu +là où il faut montrer de la magnificence. + +Nos sauvages sont louables en l'exercice de cette Vertu, selon leur +pauvreté. Car comme nous avons quelquefois dit, quand ilz se visitent +les uns les autres ilz se font des presens mutuels. Et quand il arrive +vers eux quelque _Sagamos_ François ilz luy font de méme, jettans à ses +piez quelque pacquet de Castors, ou autre pelleterie, qui sont toutes +leurs richesses. Et firent ainsi au sieur de Poutrincourt mais il ne les +print point à son usage, ains les mit en magazin du sieur de Monts, pour +ne contrevenir au privilege à luy donné. Cette façon de faire dédits +Sauvages ne provient que d'une ame liberale, & qui a quelque chose de +bon. Et quoy qu'ilz soyent bien aises quand on leur rend la pareille, si +est-ce qu'ilz commencent la chance, & se mettent en hazard de perdre +leur marchandise. Et puis, qui est-ce d'entre nous qui fait plus qu'eux, +c'est à dire, qui donne si ce n'est en intention de recevoir: Le Poëte +dit: + +_Nemo suas gratis perdere vellet opes._ + +Il n'y a personne qui donne à perte. Si un grand donne à un petit, c'est +pour en tirer du service. Méme ce qui se donne aux pauvres, c'est pour +recevoir le centuple, selon la promesse de l'Evangile. Et pour montrer +la galantise de nosdits Sauvages, ilz ne marchandent point volontiers, & +se contentent de ce qu'on leur baille honnetement, meprisans & blamans +les façons de faire de noz mercadens qui barguignent une heure pour +marchander une peau de Castor: comme je vi étant à la riviere +Saint-Jehan, dont j'ay parlé ci-dessus, qu'ils appelloient Chevalier +jeune Marchant de Saint-Malo, _Mercateria_, qui est mot d'injure entre +eux emprunté des Basques, signifiant comme un racque-de-naze. Bref ilz +n'ont rien que d'honnéte & liberal en matiere de permutation. Et voyans +les façons de faire sordides de quelques uns des nôtres, ilz demandoient +quelque fois qu'est-ce qu'ilz venoient chercher en leur païs, disans +qu'ils ne vont point au nôtre: & que puis que nous sommes plus riches +qu'eux nous leur devrions bailler liberalement ce que nous avons. + +De cette vertu nait en eux une Magnificence, laquelle ne peut paroitre, +& demeure cachée, mais ilz ne laissent d'en étre éguillonnez, faisant +tout ce qu'ilz peuvent pour recevoir leurs amis quand ilz les viennent +voir. Et vouloit bien _Membertou_ qu'on luy fit l'honneur de tirer nôtre +canon quand il arrivoit, pource qu'il voyoit qu'on faisoit cela aux +Capitaines François en tel cas, disant que cela luy étoit deu puis qu'il +étoit _Sagamos_. Et quand ses confreres le venoient voir il n'étoit pas +honteux de venir demander du vin pour leur faire bonne chere, & montrer +qu'il avoit du credit. + +Ici se peut rapporter l'Hospitalité, de laquelle toutefois ayant parlé +ci-dessus, je renvoyeray le Lecteur au chapitre de la Tabagie, où je +leur donne la louange Gaulloise &Françoise en ce regard. Vray est qu'en +quelques endroits y en a qui sont amis du temps, prennent leur avantage +en la necessité, comme a eté remarqué au voyage de Laudonniere. Mais en +cela nous ne les sçaurions accuser que nous ne nous accusions aussi, qui +faisons de méme. Une chose diray-je qui regarde la pieté paternelle, que +les enfans ne sont point si maudits que de mepriser leurs pere & mere en +la vieillesse, ains leur pourvoient de chasse, comme les cigognes font +envers ceux qui les ont engendré. Chose qui est à la honte de beaucoup +de Chrétiens, qui se fachans de la trop longue vie de leurs peres & +meres, bien souvent les font depouiller devant qu'aller coucher, & les +laissent nuds. + +Ils ont aussi la Mansuetude & Clemence en la victoire envers les femmes +& petits enfans de leurs ennemis, auquel ilz sauvent la vie, mais Ilz +demeurent leurs prisonniers pour les servir, selon le droit ancien de +servitude introduit par toutes les nations du monde de deça, contre la +liberté naturelle. Mais quant aux hommes de defense ilz ne pardonnent +point, ains en tuent tant qu'ils peuvent attraper. + +Pour ce qui est de la justice ilz n'ont aucune loy divine, ni humaine, +sinon celle que la Nature leur enseigne, qu'il ne faut point offenser +autrui. Aussi n'ont-ilz gueres de quereles. Et si telle chose arrive, le +_Sagamos_ fait le Hola, & fait raison à celui qui est offensé, baillant +quelques coups de baton au seditieux, ou le condamnant à faire des +presens à l'autre pour l'appaiser: qui est une petite forme de +seigneurie: en ces jouissans de felicité du premier âge lors que la +belle Astrée vivoit parmi les hommes. Il n'y a ny procés, ni auditoires +entre eux, ainsi que Pline dit des insulaires de la Taprobane, en quoy +il les repute particulierement heureux de n'étre tourmentez de cette +gratelle qui mange aujourd'hui nôtre France, & consomme les meilleures +familles. Je dis aujourd'hui: car souz les deux premieres familles de +noz Roys, & long temps souz la troisiéme, nous ne sçavions que c'étoit +des formalitez de procés, mais depuis que la Cour de Rome est venue en +Avignon nous les avons si bien apprises, que nous y sommes passez +maitres. Noz Sauvages donc n'ont un petit avantage d'étre exempts de +cette vermine. Que si c'est un de leurs prisonniers qui a delinqué, il +est en danger de passer le pas. Car quand il sera tué personne ne +vengera sa mort. C'est la méme consideration du monde de deça. On fait +peu d'état de la vie & de l'honneur d'un homme qui n'a point de support. +Et quant à ceux qui sont de condition tant soit peu relevée, il est +impossible en France qu'ilz puissent éviter les procés: car (dit le +Proverbe) qui terre a guerre a. Et me souvient en ce lieu d'un propos +fort notable & veritable que me disoit autrefois Maitre Claude Picquaut +Procureur au Parlement de Paris, qu'en France il faut étre ou marteau, +ou enclume: il faut ou tourmenter autrui ou étre tourmenté. + +Retournons à noz Sauvages. Un jour il y eut une prisonniere +Armouchiquoise, qui avoit fait evader un prisonnier de son païs, & afin +de passer chemin elle avoit derobé en la cabanne de _Membertou_ un fuzil +(car sans cela ilz ne font rien) & une hache. Ce que venu è la +cognoissance des Sauvages, ilz n'en voulurent point faire la justice +prés de nous, mais s'en allerent cabanner à quatre ou cinq lieuës loin +du Port-Royal, où elle fut tuée. Et pour-ce que c'étoit une femme, les +femmes & filles de noz Sauvages en firent l'execution. +_Kinibech'-coech'_ jeune fille de dix huit ans bien potelée, & belle, +lui bailla le premier coup à la gorge, qui fut d'un couteau: Une autre +fille de méme âge d'assez bonne grace, dite _Metembroech_, continue. Et +la fille de _Membertou_, que nous appellions _Membertou-ech'-coech'_, +acheva. Nous leur fimes une âpre reprimende de cette cruauté, dont elles +étoient tout honteuses, & n'osoient plus se montrer. Voila leur forme de +Justice. + +Une autre fois un prisonnier & une prisonniere s'en allerent tout-à-fait +sans fuzil, ni aucune provision de viandes. Ce qui étoit de difficile +execution, pour la longueur du chemin, qui étoit de plus de cent lieuës +par terre, pour ce qu'il leur convenoit aller en cachette & se garder de +la rencontre de quelques Sauvages. Neantmoins ces pauvres creatures +depouillerent quelques arbres & firent un petit batteau d'écorce, dans +lequel ilz traverserent la Baye Françoise, qui est large de dix ou douze +lieuës, & gaignerent l'autre terre opposite au Port-Royal, d'où ilz se +sauverent en leur païs des Armouchiquois. + +J'ai dit en quelque endroit qu'ilz ne sont laborieux qu'au fait de la +Chasse, & de la Pecherie, aymans aussi le travail de la Mer: paresseux à +tout autre exercice de peine, comme au labourage, & à noz metiers +mechaniques: méme à moudre du blé pour leur usage. Car quelquefois ilz +le feront plustot bouillir en grains, que de le moudre à force de bras. +Neantmoins si ne feront-ilz pas inutils: car il y aura moyen de les +occuper à ce à quoy leur nature se porte, sans la forcer: comme +faisoient jadis les Lacedemoniens à la jeunesse de leur Republique. +Quant aux enfans n'ayans point encore pris de pli, il sera plus aisé de +les arréter à la maison & les occuper à ce qu'on voudra. Quoy que ce +soit la Chasse n'est pas mauvaise, ni la Pecherie. Voyons donc de quelle +façon ilz s'y comportent. + + + + +CHAP. XX + +_La Chasse._ + + +DIEU avant le peché avoit donné pour nourriture à l'homme toute herbe de +la terre portant semence, & tout arbre ayant en soy fruit d'arbre +portant semence: sans qu'il soit parlé de repandre le sang des bétes: +&neantmoins aprés le bannissement du jardin de plaisir, le travail +ordonné pour la peine dudit peché requit une plus forte nourriture & +plus substanciele que la precedente. Ainsi l'homme plein de charnalité +s'accoutuma à la nourriture de la chair, & apprivoisa des bestiaux en +quantité pour lui servir à cet effect: quoy que quelques uns ayent voulu +dire qu'avant le Deluge ne s'estoit point mangé de chair: car en vain +Abel eût-il eté pasteur, & Jabal pere des pasteurs. Mais aprés le Deluge +l'alliance de Dieu se renouant avec l'homme: _La crainte & frayeur de +vous_ (dit le Seigneur) _soit sur toute béte de la terre & sur tous +oyseaux des cieux, avec tout ce qui se meut sur la terre, & tous les +poissons de la mer: ilz vous sont baillés entre voz mains. Tout ce qui +se meut ayant vie vous sera pour viande_, sur ce privilege voici le +droit de la Chasse formé: droit le plus noble de tous les droits qui +soyent en l'usage de l'homme, puis que Dieu en est l'autheur. Et pour +cette cause ne se faut émerveiller si les Roys & leur Noblesse se le +sont reservé par une raison bien concluante, que s'ils commandent aux +hommes, à trop meilleure raison peuvent-ilz commander aux bétes. Et +s'ils ont l'administration de la justice pour juger les mal-faiteurs, +domter les rebelles, & amener à la societé humaine les hommes farouches +& sauvages: A beaucoup meilleure raison l'auront-ils pour faire le méme +envers les animaux de l'air, des champs, & des campagnes. Quant à ceux +de la mer nous en parlerons en autre lieu. Et puis que les Rois ont eté +du commencement eleuz par les peuples pour les garder & defendre de +leurs ennemis tandis qu'ilz sont aux manoeuvres, & faire la guerre +entant que besoin est pour la reparation de l'injure & repetition de ce +qui a eté usurpé, ou ravi: il est bien-seant & raisonnable que tant eux +que la Noblesse qui les assiste & sert en ces choses, ayent l'exercice +de la Chasse, qui est une image de la guerre, afin de se degourdir +l'esprit, & étre toujours à l'erte prét à monter à cheval, aller +au-devant de l'ennemi, lui faire des embuches, l'assaillir, lui donner +la chasse, lui marcher sur le ventre. Il y a un autre premier but de la +Chasse, d'est la nourriture de l'homme, à quoy elle est destinée, comme +se reconoit par le passage de l'Ecriture allegué ci-dessus: voire di-je +tellement destinée qu'en la langue sainte ce n'est qu'un méme mot +[Hébreu: _Tsajid_], pour signifier Chasse (ou Venaison) & viande: comme +entre cent passages cetui-ci du Psalme CXXXII, là où nôtre Dieu ayant +eleu Sion pour son habitation & repos perpetuel, il lui promet qu'il +benira abondamment ses vivres, & rassasiera de pain les souffreteux. +Auquel passage saint Hierome dit _Venaison_ que les autres translateurs +appellent _Vivres_, mieux à propos que _Vesve_ en la version commune, +_Viduam eius benedicens benedicam_, & qui est un erreur des écrivains, +léquels ont mis [Grec: tên chêran autês], au lieu de [Grec: Gêran]. + +La Chasse ayant eté octroyée à l'homme par un privilege celeste, les +Sauvages par toutes les Indes Occidentales s'y exercent sans distinction +de personne, n'ayans aussi ce bel ordre établi pardeça, par lequel les +uns sont nais pour le gouvernement du peuple & la defense du païs, les +autres pour l'exercice des arts & la culture de la terre, de maniere que +par cette belle oeconomie chacun vit en asseurance. + +Cette Chasse se fait entr'eux principalement l'Hiver. Car tout le +Printemps & l'Eté & partie de l'Automne ayans du poisson abondamment +pour eux & leurs amis, sans se donner de la peine, ilz ne cherchent +gueres autre nourriture. Mais sur l'hiver lors que le poisson se retire +sentant le froid, ilz quittent les rives de mer, & se cabannent dans les +bois là où ilz sçavent qu'il y a de la proye: ce qui se fait jusques aux +lieux qui avoisinent le Tropique de Cancer. Es païs où il y a des +Castors, comme par toute la grande riviere de Canada, & sur les côtes de +l'Ocean jusques au païs des Armouchiquois, ils hivernent sur les rives +des lacs, pour la capture dédits castors, dont nous parlerons à son +tour: mais premierement parlons de l'Ellan lequel ils appellent +_Aptaptou_, & noz Basques _Orignac_. + +C'est un animal le plus haut qui soit aprés le Dromadaire & le Chameau, +car il est plus haut que le cheval. Il a le poil ordinairement grison, & +quelquefois fauve, long quasi comme les doigts de la main. Sa téte est +fort longue & a un fort long ordre de dents qui paroissent doubles pour +recompenser le defaut de la machoire superieure, qui n'en a point. Il +porte son bois double comme le Cerf, mais large comme une planche, & +long de trois piedz, garni de cornichons d'un côté, & au dessus. Le pied +en est fourchu comme du Cerf, mais beaucoup plus plantureux. La chair en +est courte & fort delicate. Il pait aux prairies, & vit aussi des +tendres pointes des arbres. C'est la plus abondante chasse qu'ayent noz +Sauvages aprés le poisson. + +Disons donc que le meilleur temps & plus commode pour lédits Sauvages à +toute chasse terrestre est la plus vieille saison, lors que les foréts +sont chenues, & les neges hautes, & principalement si sur ces neges +vient une forte gelée qui les endurcisse. Lors bien revétus d'un manteau +fourré de Castors, & de manches aux bras attachés ensemble avec une +courroye: item de bas de chausses de cuir d'ellan semblable au buffle +(qu'ils attachent à la ceinture) & de souliers aux piés du méme cuir, +faits bien proprement, ilz s'en vont l'arc au poin, & le carquois sur le +dos la part que leur _Autmoin_ leur aura indiqué (car nous avons dit +ci-dessus qu'ilz consultent l'Oracle lors qu'ils ont faim) ou ailleurs +oz ilz penseront ne devoir perdre temps. Ils ont des Chiens préque +semblables à des renars en forme & grandeur, & de tous poils, qui les +suivent, & nonobstant qu'ilz ne jappent point, toutefois ilz sçavent +fort bien découvrir le gite de la béte qu'ilz cherchent, laquelle +trouvée, ilz la poursuivent courageusement, & ne l'abandonnent jamais +qu'ilz ne l'ayent terrassée. Et pour plus commodement la poursuivre, ils +attachent au dessouz des piez des Raquettes trois fois aussi grandes que +les nôtres, moyennant quoy ilz courent legerement sur cette nege dure +sans enfoncer. Que si elle n'est assez ferme ilz ne laissent de chasser, +& poursuivre trois jours durant si besoin est. En fin l'ayans navrée è +mort ilz la font tant harceler par leurs chiens, qu'il faut qu'elle +tombe. Lors ilz luy ouvrent le ventre, baillent la curée ausdits chiens, +& en prennent leur part. Ne faut penser qu'ilz mangent la chair crue: +comme quelques-uns s'imaginent, méme Jacques Quartier l'a écrit: car ilz +portent toujours allans par les bois un fuzil au-devant d'eux pour faire +du feu quand la Chasse est faite, où la nuit les contraint de s'arréter. + +Nous allames une fois à la depouille d'un Ellan demeuré mort sur le bord +d'un grand ruisseau environ deux lieuës & demie dans les terres: là où +nous passames la nuit, ayans oté les neges pour nous cabanner. Nous y +fimes la Tabagie fort voluptueuse avec cette venaison si tendre que'il +ne se peut rien dire de plus: & aprés le roti nous eumes du bouilli & du +potage abondamment appreté en un instant par un Sauvage qui façonna avec +sa hache un bac, ou auge, d'un tronc d'arbres, dans quoy il fit bouillir +sa chair. Chose que j'ay admirée, & l'ayant proposée à plusieurs qui +pensent avoir bon esprit, n'en ont sceu trouver l'invention, laquelle +toutefois est sommaire, qui est de mettre des pierres rougies au feu +dans ledit bac, & les renouveler jusques à ce que la viande soit cuite. +Ce que Joseph Acosta recite que les Sauvages du Perou font aussi. On +trouve cela aisé apres que l'invention en est donnée, ainsi que de faire +tenir un oeuf debout en luy cassant le cul. Mais de premiere entrée on +s'y trouve empeché. Les Sauvages d'Ecosse font chose non moins étrange +en leur Tabagies. Car quand ils ont tué un boeuf, ou un mouton, la peau +toute freche leur sert de marmite, la remplissans d'eau, & y faisans +cuire leur chair. + +Or pour revenir à noz gens, le chasseur étant retourné aux cabannes il +dit aux femmes ce qu'il a exploité, & qu'en tel endroit qu'il leur nomme +elles trouveront la venaison. C'est leur devoir d'aller depouiller +l'Ellan, Caribou, Cerf, Ours, ou autre chasse, & de l'apporter à la +maison. Lors ilz font Tabagie tant que la provision dure: & celui qui a +chassé est cil qui en a le moins. Car c'est leur coutume qu'il faut +qu'il serve les autres, & ne mange point de sa chasse. Tant que l'hiver +dure ilz n'en manquent point: & y a tel Sauvage qui par une forte saison +en a tué cinquante à sa part, à ce que j'ay quelquefois entendu. + +Quant à la chasse du Castor c'est aussi en Hiver qu'ilz la font +principalement, pour double raison, dont nous en avons dit l'une +ci-dessus, l'autre pource qu'aprés l'hiver le poil tombe à cet animal, & +n'y a point de fourrure en Eté. Joint que quand en telle saison ilz +voudroient chercher des Castors, la rencontre leur en seroit difficile, +pour-ce qu'il est amphibie, c'est à dire terrestre & aquatique, & plus +cetui-ci que cetui-là: & n'ayans point l'invention de le prendre dans +l'eau, ilz seroient en danger de perdre leur peine. Toutefois si par +hazard ils en rencontrent en temps d'eté, printemps, ou automne, ilz ne +laissent d'en faire Tabagie. + +Voici donc comme ilz les pechent en temps d'hiver, & avec plus +d'utilité. Le Castor est un animal à peu prés de la grosseur d'un mouton +tondu, les jeunes sont moindres, la couleur de son poil est chataignées. +Il a les pieds courts, ceux de devant faits à ongles, & ceux de derriere +à nageoires comme les oyes; la queuë est comme écaillée, de la forme +préque d'une Sole: toutefois l'ecaille ne se leve point. C'est le +meilleur & le plus delicat de la béte. Quant à la téte elle est courte & +préque ronde, ayant deux rangs de machoires aux côtez, & au devant +quatre grandes dents trenchantes l'une auprés de l'autre, deux en haut & +deux en bas. De ces dents il coupe de petits arbres, & des perches en +plusieurs pieces dont il batit sa maison. Chose admirable &incroyable +que je vay dire. Cest animal se loge sur les bords des lacs, & là il +fait premierement son lit avec de la paille, ou autre chose propre à +coucher, tant pour lui que pour sa femelle: dresse une voute avec son +bois coupé & preparé, laquelle il couvre de gazon de terre en telle +sorte qu'il n'y entre nul vent, d'autant que tout est couvert & fermé, +sinon un trou qui conduit dessous l'eau, & par là se va pourmener où il +veut. Et d'autant que les eaux des lacs se haussent quelquefois, il fait +une chambre au dessus du bas manoir pour s'y retirer le cas d'inondation +avenant: de sorte qu'il y a telle cabanne de Castor qui a plus de huit +piez de hauteur toute faite de bois dressé en pyramide, & maconné avec +de la terre. Au surplus on tient qu'étant amphibie, comme dit est, il +faut qu'il ressente toujours l'eau, & que sa queuë y trempe: occasion +qu'ils se loge si prés du lac. Mais avisé qu'il est, il ne se contente +point de ce que nous avons dit, ains ha d'abondant une sortie en une +autre part hors le lac, sans cabane, par où il va à terre, & trompe le +chasseur. Mais noz Sauvages bien avertis de cela, y donnent ordre, & +occupent ce passage. + +Voulans donc prendre le Castor, ilz percent la glace du lac gelé à +l'endroit de sa cabanne, puis l'un d'eux Sauvages met le bras dans le +trou attendant la venue dudit castor, tandis qu'un autre va par-dessus +cette glace frappant avec un baton sur icelle pour l'étonner, faire +retourner à son gite. Lors il faut étre habile à le prendre au colet, +car si on le happe en part où il puisse mordre ils fera une mauvaise +blessure. La chair en est tres bonne quasi comme du mouton. + +Et comme toute nation ordinairement ha je ne sçay quoy de particulier +qu'elle produit, lequel n'est point si commun aux autres. Ainsi +anciennement le Royaume de Pont avoit la vogue pour le rapport des +Castors, comme je l'apprens de Virgile, où il dit. + +_.....Virosque Pontus Castorea._ + +Et aprés lui de Sidoine de Polignac Evéque d'auvergne en ces vers: + +_...Fert Indus ebur Chaldæus amomum,_ +_Assyrius gemmas, Ser vellera, thura Sabæus,_ +_Attu mel, Phoenix palmas, Lacedemon olivum,_ +_Argos equos, Epirus equas, pecuaria Gallus,_ +_Arma Calybs, frumenta Libes, Campanus Iacchum,_ +_Auram lydus, Arabs guttam, Panchaia myrrham._ +_Castorea, blattam Tyrus, aera Corinthus, &c._ + +Mais aujourd'huy la terre de _Canada_ emporte le pris pour ce regard, +encores qu'il en vienne quelques uns de Moscovie, mais ilz ne sont pas +si bons que les nôtres. + +Noz Sauvages nous ont aussi plusieurs fois fait manger de la chasse +d'Ours qui étoit fort bonne & tendre, & semblable à la chair de boeuf: +Item des Leopars ressemblans assez le Chat-sauvage; & d'un animal qu'ils +appellent _Nibachés_, lequel ha les pattes à peu prés comme le Singe, au +moyen dequoy il grimpe aisément sur les arbres, méme y fait ses petits. +Il est d'un poil grisatre, & la téte comme de Renart. Mais il est si +grans que C'EST CHOSE INCROYABLE. Ayant dit la principale chasse, je ne +veux m'arréter à parler des Loups (car ils en ont, & toutefois n'en +mangent point) ni des Loups Cerviers, Loutres, Lapins, & autres que j'ay +enfilé en mon Adieu à la Nouvelle-France, où je renvoye le Lecteur, & au +recit du Capitaine Jacques Quartier ci-dessus. + +Il est toutefois bon de dire ici que nôtre bestial de France profite +fort bien par-dela. Nous avions des Pourceaux qui y ont fort multiplié. +Et quoy qu'ils eussent une étable, toutefois ilz couchoient dehors, méme +parme la nege & durant la gelée. Nous n'avions qu'un Mouton, lequel se +portoit le mieux du monde, encores qu'il ne fût poins reclus durant la +nuit, ains au milieu de nôtre cour en temps d'hiver. Le Sieur de +Poutrincourt le fit tondre deux fois, & a eté estimée en France la laine +de la seconde année deux fois davantage pour livre que celle de la +premiere. Nous n'avions point d'autres animaux domestics, sinon des +Poules, & Pigeons, qui ne manquoient à rendre le tribut accoutumé, & +prolifier abondamment. Ledit Sieur de Poutrincourt print au sortir de la +coquille des petites Outardes, qu'il eleva fort bien & les bailla au Roy +à son retour. Quand le païs sera une fois peuplé de ces animaux & +autres, il y en aura tant qu'on n'en sçaura que faire, tout de méme +qu'au Perou, là où y a aujourd'hui & dés long temps telle quantité de +boeufs, vaches pourceaux, chevaux, & chiens, qu'ilz n'ont plus de +maitres, ains appartiennent au premier qui les tue. Etans tuez on enleve +les cuirs pour trafiquer, & laisse-on là les charognes: ce que j'ay +plusieurs fois ouï de ceux qui y ont eté, outre le témoignage de Joseph +Acosta. + +Je ne veux accomparager la chassee aux Rats à la chasse noble & +courageuse: mais il n'y a point danger de dire que nous en avions bonne +provision, auquels nous avons fait bonne guerre. Les Sauvages ne +conoissoient point ces animaux auparavant nôtre venue. Mais ils en ont +eté importunez de notre temps, par-ce que de notre Fort ils alloient +jusques à leurs cabannes, à plus de quatre cens pas, manger ou succer +leurs huiles de poisson. + +Venant au païs des Armouchiquois & allant plus avant vers la Virginie & +la Floride, ilz n'ont plus d'ellans, ni de Castors, ains seulement des +Cerfs, Biches, Chevereuls, Daims, Ours, Leopars, Loup-cerviers, Onces, +Loups, Chats sauvages, Liévres, & Connils, des peaux déquels ilz se +couvrent le corps. Mais comme la chasse Mais comme la chaleur y est plus +grande qu'és païs Septentrionaux, aussi ne se servent-ilz point de +fourures, ains arrachent le poil de leurs peaux, & bien souvent pour +tout vétement n'ont qu'un brayet, ou un petit quarreau de leurs nattes +qu'ilz mettent sur eux du côté que vient le vent. + +En la Floride ils ont encore des Crocodils qui les assaillent souvent en +nageant. Ils en tuent quelquefois & les mangent. La chair en est belle & +blanche, mais elle sent le musc. Ils ont aussi une certaine espece de +Lions qui ne different guere de ceux d'Afrique, mais ne sont si +dangereux. + +Quant aux Bresiliens ilz sont tant eloignés de la Nouvelle-France +qu'étans comme en un autre monde, leurs animaux sont tout divers de ceux +que nous venons de nommer, comme le _Tapitoussou_, lequel si on desire +voir, il faut imaginer un animal demi âne & demi vache, fors que sa +queuë est fort courte. Il a le poil rougeatre, point de cornes, +aureilles pendantes, & le pied d'âne. La chair en est comme de boeuf. + +Ils ont une certaine sorte de petitz Cerfs & Biches qu'ils appellent +_Seou-assous_, à poil long comme les chevres. + +Mais ilz sont persecutes d'une male-bete, qu'ils appellent _Ianou-aré_ +préque aussi haute & legere qu'un levrier, ressemblante assés à l'Once. +Elle est cruelle, & ne leur pardonne point si elle les peut attraper. +Ils en prennent quelquefois en des chausse-trappes, & les font mourir à +longs tourmens. Quant à leurs Crocodiles ilz ne sont point dangereux. + +Leurs sangliers sont fort maigres & decharnez, & ont un groignement ou +cri effroyable. Mais il y a en eux une difformité étrange, c'est qu'ils +ont un trou au-dessus du dos par où ilz soufflent & respirent. Ces trois +sont les plus grans animaux du Bresil. Quant aux petits ils en ont de +sept ou huit sortes, de la chasse déquels ilz vivent, ensemble de chair +humaine: & sont meilleurs menagers que les nôtres. Car on ne les +sçauroit trouver au depourveu, ains ont toujours sur le _Boucan_ (d'est +une grille de bois assez haute, batie sur quatre fourches) quelque +venaison, ou poisson, ou chair d'homme: & de cela vivent joyeusement & +sans souci. + +Mais comme nous recitons le bien, & les commoditez d'un païs, aussi en +faut-il rapporter les incommoditez, afin que chacun se conseille avant +qu'entreprendre le voyage. Il y a au Bresil certaine nature de vers qui +s'engendrent dans la terre & s'attachent aux pieds des hommes, cherchans +de là, les détrois des ongles & de la chair, & les jointures des piés & +mains & autres parties, où ilz se logent volontiers, & causent une +demangeaison violente. Les femmes prennent cet office de les denicher. +Mais c'est un plaisir de les voir ôter cette vermine quand elle se place +souz le prepuce, ou és parties secrettes d'entre elles. Ce qui est plus +frequent aux nouveaux arrivés par-dela, qu'à ceux qui en on desja pris +l'air, de la chair desquels ces insectes ne sont si frians. + +Ces années dernieres, le sieur de Razilli Gentil-homme Norman a voulu +entreprendre ce faire une habitation en la riviere de Maragnon, qui ne +lui a pas bien reussi, pour ne luy avoir eté tenue les promesses qui lui +avoient eté faites. Là ils ont eté persecutés de semblable vermine +(aucuns disent que ce sont des pulcerons qui tombent avec la pluye, +ainsi que pardeça des grenouilles) & ne faut manquer de la nettoyer +chaque jour, car autrement penetrant dans la chair il y faudroit +appliquer le fer chaud. Là mesme y a des moucherons qui percent les +muids e vin, de sorte qu'il faut tenir la boisson en des vases de terre. +Le blé y est incontinent mangé de vermine: & y est la terre si +sablonneuse qu'on y entre un pié avant à chaque pas. Il se peut faire +que plus loin il y a de meilleur païs, mais les incommoditez des mouches +de nôtre Nouvelle-France ne sont rien au pris de celles-là: où +d'ailleurs les hommes sont plus humains & traitables, nullement +anthropophages, ne vivans que de ce que Dieu adonné à l'homme, sans +devorer leurs semblables. Aussi faut-il dire d'eux qu'ilz sont vrayement +Nobles, n'ayans aucune action qui ne soit genereuse, soit que l'on +considere la chasse, soit qu'on les employe à la Guerre, soit qu'on +vueille éplucher leurs actions domestiques, équelles les femmes +s'exercent à ce qui leur est propre, & les hommes à ce qui est des +armes, & autres choses à eux convenables et elles que nous avons dites, +ou dirons en son lieu. Mais ici on considerera que la plus grande part +du monde a vecu ainsi du commencement, & peu à peu les hommes se sont +civilisez lors qu'ilz se sont assemblés, & ont formé des republiques +pour vivre souz certaines loix, regle & police. + + + + +CHAP. XXI + +_La Fauconnerie._ + + +PUIS que nous chassons en terre, ne nous en éloignons point, de peur que +si nous nous mettons en mer nous ne perdions nos oiseaux: car le Sage +dit _qu'en vain on tend les rets au-devant des animaux qui ont ailes_. +Or donc si la chasse est une exercice noble, auquel méme se plaisent les +Muses, à cause du silence & de la solitude, qui r'amenent de belles +choses en la pensée: de sorte que _Diane_ (ce dit Pline) _ne court pas +plus aux montagnes que fait Minerve_. Si, di-je, la Chasse est un +exercice noble, la Fauconnerie l'est encore plus, d'autant qu'elle butte +à un sujet plus relevé, qui participe du ciel, puis que les hôtes de +l'air sont appellée en l'Ecriture sacrée _Volucres coeli_, les oiseaux +du ciel. Aussi l'exercice d'icelle ne convient-il qu'aux Rois, & à la +Noblesse, sur laquelle rayonne la splendeur d'iceux, comme la clarté du +soleil sur les étoilles. Et noz Sauvages étans d'un coeur noble qui ne +fait cas que de la Chasse et de la Guerre, peuvent bien certainement +avoir droit de prise sur les oiseaux que leur terre leur fournit. Et +quoy qu'avec beaucoup de difficultés ils en viennent à bout, pour +n'avoir (comme nous) l'usage des arquebuses, si ont-ils assez souvent +des oiseaux de proyes; Aigles, Faucons, Tiercelets, Eperviers, & autres +que j'ay specifiez dans mon Adieu à la Nouvelle-France: mais ilz n'ont +l'industrie de les dresser, comme fait la Noblesse Françoise: & par +ainsi perdent beaucoup de bon gibier, n'ayans autre moyen de le +pourchasser que l'arc & la fleche avec léquels instrumens ilz font comme +ceux qui pardeça tirent le Geay à la mi-Quareme; ou bien se glissent au +long des herbes, & vont attaquer les Outardes, ou Oyes sauvages qui +paturent au Printemps & sur l'Eté par les prairies. Quelquefois aussi +ilz se portent doucement & sans bruit dans leurs canots & vaisseaux +legers faits d'écorces, jusques sur les rives où sont les Canars, ou +autre gibier d'eau, & les enserrent. Mais la plus grande abondance +qu'ils ont vient de certaines iles où il y en a telle quantité, sçavoir +de Canars, Margaux, Roquettes, Outardes, Mauves, Cormorans, & autres, +que c'est chose merveilleuse, voire à quelques-uns semblera du tout +incroyable, ce qu'en recite le Capitaine Jacques Quartier ci-dessus. +Lors que nous retournames en France, étans encore pardelà _Campseau_, +nous passames par quelques unes, où en un quart d'heure nous en +chargeames nôtre barque. Il ne falloit qu'assommer à cops de batons, +sans s'arreter à recuillir jusques à tant qu'on fût las de frapper. Si +quelqu'un demande pourquoy ilz ne s'envolent, il faut qu'il sache que ce +sont oyseaux de deux, ou trois, & quatre mois seulement, qui ont eté là +couvés au printemps, & n'ont pas encor les ailes assez grandes pour +prendre la volée, quoy que bien corsus & en bon point. Quant à la +demeure du Port Royal nous avions plusieurs de noz gens qui nous en +pourvoyoient, & particulierement François Adarmin domestic du sieur de +Monts, lequel je nomme ici, afin que de lui soit memoire, par ce qu'il +nous en toujours fourni abondamment. Durant l'Hiver il ne nous faisoit +vivre que de Canars, grues, herons, perdris, becasses, merles, +allouettes, & quelques autres especes d'oiseaux du païs. Mais au +Printemps c'étoit un plaisir de voir les Oyes grises & les grosses +Outardes tenir leur empire dans noz prairies, & en L'Automne les Oyes +blanches déquelles y en demeuroit toujours quelques unes pour les gages: +puis les Allouette de mer volantes en grosses trouppes sur les rives des +eaux, léquelles aussi bien-souvent étoient mal menées. + +Pour les oyseaux de proye certains des nôtres avoient deniché un aigle +de dessus un pin de la plus exorbitante hauteur que je vi jamais arbre, +lequel Aigle le sieur de Poutrincourt avoit nourri pour le presenter au +Roy: mais il rompit son attache voulant prendre la volée, & se perdit +dans la mer en venant. Les Sauvages de _Campseau_ en avoient six perchés +auprés de leurs cabannes quand nous y arrivames, léquels ne voulumes +troquer, par ce qu'ilz leur avoient arraché les queuës pour faire des +ailerons à leurs fleches. Il y en a telle quantité pardela qu'ilz nous +mangeoient souvent noz pigeons, & falloit de prés y avoir l'oeil. + +Les oiseaux qui nous étoient conuz, je les ay enrollez (comme j'ay dit) +en mon Adieu à la Nouvelle-France, mais il y en a plusieurs que j'ay +omis pour n'en sçavoir les noms. Là se verra aussi la description d'un +oiselet que les Sauvages appellent _Niridau_, lequel ne vit que de +fleurs, & me venoit bruire aux aureilles, passant invisiblement (tant il +est petit) lors qu'au matin j'alloy faire la promenade à mon jardin. Se +verra aussi la description de certaines Mouches luisantes sur le soir au +Printemps, qui volent parmi les bois haut & bas en telle multitude que +c'est chose incroyable. Pour ce qui est des oiseaux de Canada, je +renvoye aussi mon Lecteur à ce qu'en a rapporté ci-dessus le Capitaine +Jacques Quartier. + +Les Armouchiquois ont les mémes oiseaux, dont plusieurs y en a qui ne +nous sont conuz par deça. Et particulierement y en une espece +d'aquatiques qui ont le bec fait comme deux couteaux ayans les deux +trenchans l'un dessus l'autre: & ce qui est digne d'étonnement, la +partie superieure dudit bec est de la moitié plus courte que +l'inferieure de maniere qu'il est difficile de penser comme cet oiseau +prent sa viande. Mais au Printemps les Coqs & poules que nous appellons +d'Inde y avoient comme oiseaux passagers, & y sejournent, sans passer +plus en deça. Ilz viennent de la part de la Virginie, & de la Floride, +là où avec ce y a encore des Perdris, Perroquets, Pigeons, Ramiers, +Tourterelles, Merles, Corneilles, Tiercelets, Faucons, Laniers, Herons, +Grues, Cigognes, Oyes sauvages, Canars, Cormorans, Aigrettes blanches, +rouges, noires, & grises, & une infinité de sortes de gibier. + +Au regard des Bresiliens ilz ont aussi force Poules & Coqs d'Inde, +qu'ilz nomment _Arignan-oussou_, déquels ilz ne tiennent conte, ni des +oeufs: de maniere que lédites poules elevent leurs petits comme elles +l'entendent sans tant de façon, comme pardeça. Ils ont aussi des Cannes, +mais pour ce qu'elles vont pesamment ilz n'en mangent point, disans que +cela les empécheroit de courir vite. Item des especes de Faisans qu'ils +appellent _Jacous_: d'autres oyseaux Qu'ils nomment _Mouton_, gros comme +Paons: des especes de Perdris grosses comme des Oyes, dites _Mocacoua_: +des Perroquets de plusieurs sortes, & maintes autres especes du tout +dissemblables aux nôtres. + + + + +CHAP. XXII + +_La Pecherie._ + + +OPPIAN au livre qu'il a fait sur ce sujet, dit qu'en la Chasse aux bétes +& aux oyseaux, outre la felicité, on a plus de contentements & +delectation qu'en la Pecherie, parce qu'on a beaucoup de retraites, on +se peut mettre à l'ombre, on rencontre des ruisseaux pour étancher la +soif, on se couche sur l'herbe, on prend le repas souz quelque +couverture. Quant aux oyseaux on les prent au nid, & è la glu, voire +d'eux-mémes bien souvent tombent dans les filets. Mais les pauvres +Pecheurs jettent leur amorce à l'incertain: voire doublement incertain, +tant pour-ce qu'ilz ne sçavent quelle aventure leur arrivera, que +pour-ce qu'ilz sont sur un element instable & indomté, dont le regard +seulement est effroyable: ilz sont toujours vagabons, serfz des +tempétes, & battus de pluies & de vents. Mais en fin si conclut-il +qu'ilz ne sont point destituez de tout plaisir, ains en ont assez quand +ilz sont dans un navire bien bati, bien joint, bien ferré, & leger à la +voile. Lors fendans les flots ilz se mettent en mer, là où sont les +grans troupeaux des poissons gourmans, & jettans une ligne bien torse +dans l'eau, son poids n'est pas si-tost au fond, que voici l'amorce +happée, & soudain on tire le poisson en haut avec grand plaisir. Et à +cet exercice se delectoit fort Marc Antonin fils de l'Empereur Severe: +nonobstant la raison de Platon, lequel formant sa Republique a interdit +à ses citoyens l'exercice de la Pecherie, comme ignoble, illiberal, & +nourrissier de faineantise. En quoy il s'est lourdement æquivoqué +principalement quant à ce qu'il taxe de faineantise les pecheurs de +poisson. Ce qui est si clair que je ne daigneroy le refuter. Mais je ne +m'étonne pas de ce qu'il dit de la Pecherie, puis qu'avec elle il +rejette aussi souz mémes conditions la Fauconnerie. Plutarque dit qu'il +est plus louable de prendre un cerf, ou un chevreul, où un lievre, que +de l'acheter; mais il ne va pas si avant que l'autre. Quoy que ce soit, +l'Eglise qui est le premier ordre en la societé humaine, de qui le +Sacerdoce est appellé Royal par le grand Apôtre saint Pierre, a permis +aux Ecclesiastiques la Pecherie & defendu la Chasse & la Fauconnerie. Et +de verité, s'il faut dire ce qui est vraysemblable, la nourriture du +poisson est la meilleure 7 plus saine de toutes, d'autant que (comme dit +Aristote) il n'est sujet à aucunes maladies: d'où vient le proverbe +ordinaire: _Plus sain qu'un poisson_. Si bien qu'és anciens +hieroglyfiques le poisson est le symbole de santé. Ce que toutefois je +voudrois entendre du poisson mangé frais. Car autrement (ce dit Plaute) +_Piscis nisi recens nequam est_, il ne vaut rien. + +Or noz Sauvages le mangent assez frais tant que la pecherie dure: ce que +je croy étre l'un des meilleurs instrumens de leur santé, & longue vie. +Quand l'Hiver vient tous poissons se trouvent étonnés & fuient les +orages, & tempétes chacun là où il peut: les uns se cachent dans le +sable de la mer, les autres souz les rochers, les autres cherchent un +païs plus doux où ilz puissent étre mieux à repoz. Mais si-tot que la +serenité du Printemps revient, & que la mer se tranquilise, ainsi +qu'aprés un long siege de ville, la tréve étant faite, le peuple +au-paravent prisonnier sort par bendes pour aller prendre l'ais des +champs & se rejouir: Ainsi ces bourgeois de la mer aprés les horrissons +& furieuses tourmentes, viennent à s'élargir par les campagnes salées, +ilz sautent, ilz trepignent, ilz font l'amour, ilz s'approchent de la +terre & viennent chercher le rafraichissement de l'eau douce. Et lors +noz Sauvages susdits qui sçavent les rendez-vous de chacun & le temps de +leur retour, s'en vont les attendre en bonne devotion de leur faire la +bien-venue. L'Eplan est tout le premier poisson qui se presente au +renouveau. Et pour n'aller chercher des exemples plus loin que nôtre +Port Royal, il y a certains ruisseaux où il y en vient une telle manne, +que par l'espace de cinq ou six semaines on y en prendroit pour nourrir +toute une ville: Tel qu'est le plus voisin de l'entrée dudit port à la +main droite. Il y en a d'autre, où aprés l'Eplan vient le Haren avec la +méme foulle, ainsi que nous avons des-ja remarqué ailleurs. Item les +Sardines arrivent en leur saison en telle abondance, que quelquefois +voulans avoir quelque chose d'avantage que l'ordinaire à souper, en +moins d'une heure nous en avions pris pour trois jours. Les Eturgeons & +Saumons gaignent le haut de la riviere du Dauphin audit Port Royal, où +il y en a telle quantité, qu'ils emporterent les rets que nous leur +avions tendus. En tous endroits le poisson y abonde de méme, telle est +la fecondité de ce païs. Et pour les prendre, las Sauvages font une +claye qui traverse le ruisseau, laquelle ilz tiennent quasi droite, +appuyée contre des barres de bois en maniere d'arcz-boutans: & y +laissent un espace pour passer le poisson, lequel se trouve arreté au +retour de la marée en telle multitude qu'ilz se laissent perdre. Et +quant aux Eturgeons, & Saumons, ilz les prennent de méme ou les +harponnent, tellement qu'ilz sont heureux: Car au monde il n'y a rien de +si bon que ces viandes freches. Et trouve par mon calcul que Pythagore +étoit bien ignorant de defendre en ses belles sentences dorées l'usage +des poissons, sans distinction. On l'excuse sur ce que le poisson étant +muet ha quelque conformité avec la secte, en laquelle la muettise (ou +silence) étoit fort recommandées. On dit encore qu'il le faisoit pource +que le poisson se nourrit parmi un element ennemi de l'homme. Item que +c'est grand peché de tuer & manger un animal qui ne nous nuit point. +Item que c'est une viande de delices & de luxe, non de necessité (comme +de fait és Hieroglyphiques d'Orus Appollo le poisson est mis pour marque +de molesse & volupté) Ite que lui Pythagore ne mangeoit que de viandes +que l'on puisse offrir aux Dieux, ce qui ne se fait pas des poissons: & +autres semblables bagatelles Pythagoriques rapportées par Plutarque en +ses Questions conviviales. Mais toutes ces superfluitions là sont +folles: & voudroy bien demander à un telle homme si étant en _Canada_ il +aymeroit mieux mourir de faim que de manger du poisson. Ainsi plusieurs +anciennement pour suivre leurs fantasies, & dire, _Ce sommes nous_, ont +defendu à leurs sectateurs l'usage des viandes que Dieu a données à +l'homme, & quelquefois imposé des jougs qu'eux-mémes n'ont voulu porter. +Or quelle que soit la philosophie de Pythagore, je ne suis point des +siens. Je trouve meilleure la regle de noz bons Religieux qui se +plaisent à l'icthyophagie, laquelle m'a bien aggrée en la +Nouvelle-France, & ne me deplait point encore quand je m'y rencontre. +Que si ce Philosophe vit d'Ambroisie et de la viande des Dieux, & non de +poissons, léquels on ne leur sacrifie point, nosditz bons Religieux, +comme les Cordeliers de Saint-Malo & autres des villes maritimes, +ensemble les Curez peuvent dire qu'en mangeant quelquefois du poisson +ilz mangent de la viande consacrée à Dieu. Car quand les Terre-neuviers +rencontrent quelque Morue exorbitamment belle ilz en font un _Sanctorum_ +(ainsi l'appellent-ils) & la vouent & consacrent au nom de Dieu à +Monsieur saint François, saint Nicolas, saint Lienart, 8 autres, avec la +téte, comme ainsi soit que pour leur pecherie ilz jettent les tétes dans +la mer. + +Il me faudroit faire un livre entier si je vouloy discourir sur tous les +poissons qui sont communs aux Bresiliens, Floridiens, Armouchiquois +Canadiens, & Souriquois. Mais je me restreindray à deux ou trois, aprés +avoir dit qu'au Port Royal y a des grans parterre: de Moules dont nous +remplissions noz chalouppes quant quelquefois nous allions en ces +endroits. Il y a aussi des Palourdes deux fois grosses comme des Huitres +en quantité; item des coques, quine nous ont jamais manqué: comme aussi +il y a force Chataignes de mer, poisson le plus delicieux qu'il est +possible; plus des Crappes, & Houmars. Ce sont là les coquillages. Mais +il se faut donner le plaisir de les aller querir, & ne sont pas tous en +un lieu. Or ledit Port étant de huict lieuës de tour (le limitant +assavoir à l'ile de Biencour) il y a de la volupté à voguer là-dessus +allant à une si belle chasse, & n'en déplaise aux Philosophes sus +allegués. + +Et puis que nous sommes en païs de Morues, encore ne quitteray-je point +ici la besongne que je n'en dise un mot. Car tant de gens & en si grand +nombre en vont querir de toute l'Europe tous les ans, que je ne sçay +d'où peut venir cette formiliere. Les Morues qu'on apporte pardeça sont +ou seches ou vertes. La pecherie des vertes se fait sur le Banc en +pleine mer, quelques soixante lieuës au deça dee la Terre-neuve, ainsi +que se peut remarquer par ma Carte geographique. Quinze ou vint (plus ou +moins) matelots onc chacun une ligne (c'est un cordeau) de quarante ou +cinquante brasses, au bout de laquelle est un grand hameçon amorcé, & un +plomb de trois livres pour le faire aller au fond. Avec cet outil ilz +pechent les morues, léquelles sont si goulues que si-tot devalé, si-tot +happé, là où il y a bonne pecherie. La Morue tirée à bord, il y a des +ais en forme de tables étroites le long du navire où le poisson se +prepare. Il y en a un qui coupe les tétes, & les jette communement dans +la mer: un autre les éventres & étrippe, & renvoye à son compagnon, qui +leve la partie plus grosse de l'arrete. Cela fait on les met au saloir +pour vint-quatres heures: puis on les serre: & en cette façon on +travaille perpetuellement (sans avoir egard au Dimanche, qui est chose +impie, car c'est le jour du Seigneur) l'espace d'environ trois mois, +voiles bas, jusques à ce que la charge soit parfaite. Quelquefois ilz +haussent les voiles pour aller plus loin chercher meilleure pecherie. Et +pour-ce que les pauvres matelots souffrent là du froid parmi les +brouillas, principalement les plus hatez, qui partent en Fevrier: delà +vient qu'on dit qu'il fait froid en _Canada_. + +Quant à la Morue seche il faut aller à terre pour la secher. Il y a des +ports en grand nombre en la Terre-neuve, & de Bacaillos, où les navires +se mettent à l'ancre pour trois mois. Dés le point du jour les mariniers +vont en la campagne salée à une, deux ou trois lieuës prendre leur +charge. Ils ont rempli chacun leur chaloupe à une ou deux heures aprés +midi, & retournent au soir, où étans il y a un grand echaffaut bati sur +le bord de la mer, sur lequel on jette le poisson à la façon des gerbes +par le fenetre d'une grange. Il y a une grande table sur laquelle le +poisson jetté est accomodé comme dessus. Aprés avoir eté au salloir on +le porte secher sur les rochers exposés au vent, ou sur les galets, +c'est à dire chaussées de pierres que la mer a amoncelées. Au bout de +six heures on le tourne, & ainsi par plusieurs fois. Puis on recueille +le tout, & le met-on en piles, & derechef au bout de huitaine à l'air. +En fin étant sec on le serre. Mais pour se secher il ne faut point qu'il +face de brumes, car il pourrira: ni trop de chaleur, car il roussoyera: +ains un temps temperé & venteux. + +La nuit ilz ne pechent point, parce que la Morue ne mord plus. J'oseroy +croire qu'elle est des poissons qui se laissent prendre au sommeil, +encores qu'Oppian tienne que les poissons, se guerroyans & devorans l'un +l'autre comme les Bresiliens & les Canibales, ont toujours l'oeil au +guet & ne dorment point: mettant toutefois hors de ce sang le seul +Sargot, lequel il dit se retirer en certains cachots pour prendre son +sommeil. Ce que je croiroy bien, & ne merite ce poisson d'étre guerroyé, +puis qu'il ne guerroye point les autres, & vit d'herbes: à raison dequoy +tous les Autheurs disent qu'il rumine comme la brebis. Bais comme le +méme Oppian a dit que cetui-ci seul en ruminant rend une voix humide, & +s'est en cela trompé, par ce que moy-méme ay plusieurs-fois ouï les +Loups marins en pleine mer, ainsi que j'ay dit ailleurs: Aussi +pourroit-il bien s'étre æquivoqué en ceci. Comme aussi en la baleine, +laquelle nous avons montré ci-dessus avoir eté trouvée dormant en pleine +mer, au retour du Capitaine du Pont, & de Champlein en France, l'an +mille six cens dix, si bien que leur vaisseau passant dessus, la +reveilla, par la playe qu'il luy fit sur le derriere, dont issit grande +quantité de sang. + +Cette méme Morue ne mord plus passé le mois de Septembre, ains se retire +au fond de la grande mer, ou va en un païs plus chaud jusques au +printemps. Sur quoy je dirai ici ce que Pline remarque, que les poissons +qui ont des pierres à la téte craignent l'Hiver, & se retirent de bonne +heure du nombre déquels est la Morue, laquelle ha dans la cervelle deux +pierres blanches faites en gondole & crenelées à l'entour: Ce que n'ont +celles qu'on prent vers l'Ecosse, à ce que quelque homme sçavant & +curieux m'a dit. Ce poisson est merveilleusement gourmand, & en devore +d'autres préques aussi grand que lui, méme des Houmars, qui sont comme +grosses Langoustes, & m'étonne comme il peut digerer leurs grosse & +dures écailles. Des foyes de Morues noz Terre-neuvier font de l'huile, +jettans iceux foyes dans des barils exposés au soleil, où ilz se fondent +d'eux mémes. + +C'est un grand traffic que l'on fait en Europe des huiles des poissons +de la Terre-neuve. Et pour ce sujet plusieurs vont à la pecherie de la +Baleine, & des Hippopotames, qu'ilz appellent la béte à la grande dent: +dequoy il nous faut dire quelque chose. + +Le Tout-puissant voulant montrer à Job combien admirables sont ses +oeuvres: _Tireras-tu_ (dit-il) _le Leviathan avec un hameçon, & sa +langue avec un cordeau que tu auras plongé?_ Par ce Leviathan est +entendue la Baleine, & tous les poissons cetacées, déquels (& mémement +de la Baleine) l'enormité est si grande que c'est chose épouvantable, +comme nous avons dit ci-dessus, parlans d'une qui fut échouée au Bresil: +& Pline dit qu'és Indes il s'en trouve qui ont quatre arpens de terre de +longueur. C'est pourquoy l'homme est à admirer, voire plustot Dieu, qui +lui a baillé l'audace d'attaquer un monstre tant effroyable, qui n'a son +pareil en terre. Je laisse la façon de le prendre décrite par Oppian, & +saint Basile, pour venir à noz François & particulierement Basques, +léquelz vont tous les ans en la grande riviere de _Canada_ pour la +Baleine. Ordinairement la pecherie s'en fait à la riviere dite +_Lesquemin_ vers _Tadoussac_. Et pour ce faire ilz vont par quartz faire +la sentinelle sur des pointes de rochers, pour voir s'ils auront point +l'évent de quelqu'une: & lors qu'ils en ont découvert incontinent ilz +vont aprés avec trois, ou quatre chaloupes, & l'ayans industrieusement +abordée, ilz la harponnent jusques au profond de son lard & à la chair +vive. Lors cet animal se sentant rudement picqué, d'une impetuosité +redoutable s'élance au fond de la mer. Les hommes cependant sont en +chemise, qui filent & font couler la corde (qu'ils appellent haussiere) +où est attaché le harpon, que la Baleine emporte. Mais au bord de la +chaloupe qui a fait le coup il y a un homme prét avec une hache à la +main pour couper ladite corde, si d'aventure quelque accident arrivoit +qu'elle fût entortillée, ou que la force de la Baleine fût trop +violente: laquelle neantmoins ayant trouvé le fond, ne pouvant aller +plus outre, remonte tout à loisir au-dessus de l'eau: & lors derechef on +l'attaque avec des langues de boeuf (ou larges pertusanes) bien émoulues +si vivement, que l'eau salée lui penetrant dans la chair, elle perd sa +force, & demeure sur l'onde sans plus y r'entrer. Alors on l'attache à +un cable, au bout duquel est une ancre qu'on jette en mer, si le temps +n'est propre pour l'amener, puis au bout de quelques jours on la va +querir quant le temps & l'opportunité le permettent, la mettent en +pieces, & dans des grandes chaudieres font bouillir la graisse qui se +fond en huile, dont ils pourront remplir quatre cens barriques, plus ou +moins, selon la grandeur de l'animal: & de sa langue ordinairement on +tire cinq ou six barriques. + +Que si ceci est admirable en nous qui avons de l'industrie, il l'est +encore plus és peuples Indiens nuds & sans commodités: & neantmoins ilz +font la méme chose, qui est recitée par Joseph Acosta, disant que pour +prendre ces grands monstres ilz se mettent en un canoe, ou petit bateau, +& abordans la Baleine ilz lui sautent legerement sur le col; & là se +tiennent comme à cheval attendans la commodité de la prendre bien à +point, & voyans le jeu beau, le plus hardi fiche un grand pal aigu dans +l'un des évans de la Baleine (qui sont ses narines, ou les pertuis par +où elle jette deux lances d'eau du haut en l'air) & le fait entrer le +plus profondément qu'il peut. Cependant la Baleine bat furieusement la +mer, & éleve des montagnes d'eau, s'enfonçant dedans d'une grande +violence, puis ressort incontinent, ne sçachant que faire tant elle a de +rage. L'Indien neantmoins demeure toujours ferme & assis, & pour lui +faire payer l'amende du mal qu'elle lui donne, lui fiche un autre pal +semblable au premier dans l'autre narine si avant qu'il la met au +desespoir, & lui fait perdre toute respiration. Cela fait il se remet en +sa canoe, qu'il tient attaché au coté de la Baleine avec une corde, puis +se retire vers terre ayant premierement attaché sa corde à la Baleine, +laquelle il va tirant & lachant, selon le mouvement d'icelle Baleine, +qui cependant qu'elle trouve beaucoup d'eau, saute d'un côté & d'autre, +comme troublée de douleur, & en fin s'approche de terre, où elle demeure +incontinent à sec pour la grande enormité de son corps, sans qu'elle +puisse plus se mouvoir ni se manier, & lors grand nombre d'Indiens +viennent trouver le veinqueur pour cuillir ses depouilles, & pour ce +faire ils achevent de la tuer, la decoupans, & faisans des morceaux de +sa chair (qui est assez mauvaise) léquels ilz sechent & pilent pour en +faire de la poudre, dont ils usent pour viande, qui leur dure long +temps. + +Pour le regard des Hippopotames, nous avons dit és voyages de Jacques +Quartier qu'il y en a grand nombre au Golfe de _Canada_, & +particulierement à l'ile de Brion, & aux sept iles, qui est la riviere +de _Chischedec_. C'est un animal qui ressemble mieux à la vache qu'au +cheval. Mais nous l'avons nommé Hippopotame, c'est à dire cheval de +riviere, par ce que Pline appelle ainsi ceux qui sont en la riviere du +Nil, léquelz toutefois ne ressemblent point du tout au cheval, ains +participent aussi du boeuf, ou vache. Il est de poil tel que le +Loup-marin, sçavoir gris-brun & un peu rougeatre, le cuir fort dur, la +téte monstrueuse, à deux rangs de dents de chacun coté, entre léquels y +en deux en chacune part pendantes de la machoire superieure en bas de la +forme de ceux d'un jeune Elephant, & deux pareils, qui vont tout droit, +& en pointe, déquels cet animal s'ayde pour grimper sur les roches. Il a +les aureilles courtes, & la queuë aussi, & mugle comme le boeuf. Aux +piés il a des ailerons, ou nageoires, & fait ses petits en terre. Et +d'autant qu'il est des poissons cetacée, & portant beaucoup de lart, noz +Basques & autres mariniers en font des huiles, comme de la Baleine, & le +surprennent en terre. + +Ceux du Nil (ce dit Pline) ont le pié fourchu, le crin, le dos & le +hannissement du cheval, les dents sortans dehors, comme au Sanglier. Et +adjoute que quand cet animal a eté en un blé pour paturer, il s'en +retourne à reculon, de peur qu'on le suive à la piste. + +Je ne fay état de discourir icy de toutes les sortes de poissons qui +sont pardela, cela étant un trop amble sujet pour mon histoire: & puis, +j'en ay enfilé un bon nombre en mon Adieu à La Nouvelle France. +Seulement je diray qu'en passant le temps és côtes de ladite Nouvelle +France j'en prendray en un jour pour vivre plus de six semaines és +endroits où est l'abondance des Morues (car ce poisson y est le plus +frequent) & qui aura l'industrie de prendre les Macreaux en mer, il en +aura tant qu'il n'en sçaura que faire. Car en plusieurs endroits j'en ay +veu des troupes serrées, qui occupoient trois fois plus de place que les +Halles de Paris. Et nonobstant ce, je voy beaucoup de peuple en nôtre +France tant annonchali, & si truant aujourd'hui, qu'il ayme mieux mourir +de faim, ou vivre serf, du moins langui sur son miserable fumier, que de +s'evertuer à sortir du bourbier, & par quelque action genereuse changer +sa fortune, ou mourir à la peine. + + + + +CHAP. XXIII + +_De la Terre._ + + +NOUS avons és trois derniers chapitres fait provision de venaison, de +gibier, & de poissons: Ce qui est beaucoup. Mais ayans accoutumé la +nourriture de pain & de vin en nôtre Antique-France, il nous seroit +difficile de nous arréter ici si la terre n'étoit propre à cela. +Considerons-la donc, mettons la main dans son sein, & voyons si les +mammelles de cette mere rendront du laict pour sustenter ses enfans, & +au surplus ce qui se peut esperer d'elle. Attilius Regulus, jadis deux +fois Consul è Rom, disoit ordinairement qu'il ne falloit choisir les +lieux par trop gras, pour ce qu'ilz sont mal sains: ni les lieux par +trop maigres, encore qu'ilz soyent fort sains. Et d'un tel fond que cela +Caton aussi se contentoit. La terre de la Nouvelle-France est telle pour +sa part, de sablon gras, au dessouz duquel nous avons souvent tiré de la +terre argilleuse, dont le Sieur de Poutrincourt fit faire quantité de +bricques, & batir cheminées, & un fourneau à fondre la gomme de sapin. +Je diray plus que de cette terre on peut faire les mémes operations que +de la terre que nous appellons Sigillée, ou du _Bolus Armenicus_, ainsi +qu'en plusieurs occasions nôtre Apothicaire Maitre Loys Hebert tres +suffisant en son art, en a fait l'experience, par l'avis dudit Sieur de +Poutrincourt: méme lors que le fils du Sieur de Pont eut trois emportez +d'un coup de mousquet crevé au païs des Armouchiquois. + +Cette province ayant les deux natures de terre que Dieu a baillée à +l'homme pour posseder, qui peut douter que ce ne soit un païs de +promission quand il sera cultivé? Nous en avons fait essay, & y avons +pris plaisir, ce que n'avoient jamais fait tous ceux qui nous avoient +devancé soit au Bresil, soit en la Floride, soit en Canada. Dieu a beni +nôtre travail, & nous a baillé de beaux fromens, segles, orges, avoines, +pois, féves, chanve, navettes, & herbes de jardin: & ce si +plantureusement que le segle étoit aussi haut que le plus grand homme +que se puisse voir, & craignions que cette hauteur ne l'empechât de +grener: Mais il a si bien profité qu'un grain de France là semé à rendu +des epics tels, que par le témoignage de Monsieur le Chancellier, la +Sicile, ni la Beausse n'en produisent point de plus beau. J'avoy semé du +froment sans avoir pris le loisir de laisser reposer ma terre, & sans +luy avoir donné aucun amendement: & toutefois il est venu en aussi belle +perfection que le plus beau de France, quoy que le blé, & tout ce que +nous avions semé fust suranné. Mais le blé nouveau que ledit sieur de +Poutrincourt sema avant partir est venu en telle beauté qu'il ne me +reste que l'admiration aprés le recit de ceux qui y ont eté un an aprés +nôtre depart. Surquoy je diray ce qui est de mon fait, qu'au mois +d'Avril l'an mil six cens sept ayant semé trop prés les uns des autres +des grains de segle qui avoit eté cuilli à Sainte-Croix premiere demeure +du Sieur de Monts, à vint-cinq lieuës du port Royal, ces grains +pullulerent si abondamment qu'ilz s'étoufferent, & ne vindrent point à +bonne fin. + +Mais quant à la terre ammeliorée où l'on avoit mis du fien de noz +pourceaux, ou les ordures de la cuisine, ou des coquilles de poissons, +je ne croiroy point, si je ne l'avoy veu, l'orgueil excessif des plantes +qu'elle a produit, chacune en son espece. Méme le fils dudit Sieur de +Poutrincourt jeune Gentil-homme de grande esperance, ayant semé des +graines d'orenges & de Citrons en son jardin, elles rendirent des +plantes d'un pié de haut au bout de trois mois. Nous n'en attendions pas +tant, & toutefois nous y avons pris plaisir à l'envi l'un de l'autre. Je +laisse à penser si on ira de bon courage au second essay. Et me faut icy +dire en passant, que le Secretaire dudit Sieur de Monts étant venu +par-dela avant nôtre depart, disoit qu'il ne voudroit pour grande chose +n'avoir fait le voyage, & que s'il n'eût veu noz blez il n'eût pas creu +ce que c'en étoit. Voila comme de tout temps on a decrié le païs de +_Canada_ (souz lequel nom on comprend toute cette terre) sans sçavoir +que c'est, sur le rapport de quelques matelots qui vont seulement pecher +aux morues vers le Nort, & sur le bruit de quelques maladies qui sont +ordinaires à toutes nouvelles habitations, & dont on ne parle plus +aujourd'hui. Mais à propos de cette ammelioration de terre de laquelle +nous venons de parler, quelque ancien Autheur dit que les Censeurs de +Rome affermoient les fumiers & autres immondices, qui se tiroient des +cloaques, mille talens par chacun an (qui valent six cens mille écus) +aux jardiniers de Rome, pour ce que c'étoit le plus excellent fien de +tous autres: & y avoit à cette fin des Commissaires établis pour les +nettoyer, avec le lict & canal du Tybre, comme font foy des inscriptions +antiques que j'ay quelquefois leuës. + +La terre des Armouchiquois porte annuellement du blé tel-que celui que +nous appellons blé Sarazin, blé de Turquie, blé d'Inde, qui est l'Irio +ou Erisimon fruges de Pline, & Columelle. Mais les Virginiens, +Floridiens, & Bresiliens, tous meridionaux font deux moissons. Tous ces +peuples cultivent la terre avec un croc de bois, nettoient les mauvaises +herbes & les brulent, engraissent leurs champs de coquillages de +poissons, n'ayans ni bestial privé, ni fien: puis assemblent leurs +terres en petite mottes éloignées l'une de l'autre de deux piez, & le +mois de May venu ilz plantent leur blé dans ces mottes de terre à la +façon que nous faisons les féves, fichans un baton, & mettans quatre +grains de blé separez l'un de l'autre (par certaine superstition) dans +le trou, & entre les plantes dudit blé (qui croit comme un arbrisseau, & +meurit au bout de trois mois) ilz plantent aussi des féves riolées de +toutes couleurs, qui sont fort delicates, léquelles pour n'étre si +hautes, crossent fort bien parmi ces plantes de blé. Nous avons semé +dudit blé cette derniere année dans Paris en bonne terre, mais il a peu +profité, n'ayant rendu chaque plante qu'un ou deux épics affamez: là où +par dela un grain rendra quatre, cinq, & six epics, & chaque épic l'un +portant l'autre plus de deux cens grains, qui est un merveilleux +rapport. Ce qui démontre le proverbe tiré de Theophraste étre bien +veritable que _C'est l'an qui produit, & non le champ_: c'est à dire, +que la temperie de l'air & condition du temps est ce qui fait germer & +fructifier les plantes plus que la nature de la terre. En quoy est +émerveillable, que nôtre blé profite là mieux, que celui de dela ici. +Tesmoignage certain que Dieu benit ce païs depuis que son Nom y a eté +invoqué: mémes que pardeça depuis quelques années Dieu nous bat (comme +j'ay dit ailleurs) en verge de fer, & par-dela il a étendu abondamment +sa benediction sur nôtre labeur, & ce en méme parallele & élevation du +soleil. + +Ce blé croissant haut comme nous avons dit, le tuyau en est gros comme +de roseaux, voire encore plus. Le roseau & le blé pris en leur verdure, +ont le gout sucrin. C'est pourquoy les mulots, & ratz des champs en sont +frians, & m'en gaterent un parquet en la Nouvelle-France. Les grans +animaux aussi comme cerfs, & autre bétes sauvages, comme encor les +oiseaux, en font degat. Et sont contraints les indiens de les grader +comme on fait ici les vignes. + +La moisson faite ce peuple serre son blé dans la terre en des fosses +qu'ilz font en quelque pendant de colline ou terre, pour l'égout des +eaux, garnissans de natte icelles fosses, ou mettans leurs grains dans +des sacs d'herbes, qu'ils couvrent par aprés de sable: & cela font ils +pource qu'ilz n'ont point de maisons à étages, ni de coffres pour les +serrer autrement: puis le blé conservé de cette façon est hors la voye +des rats & souris. + +Plusieurs nations de deça ont eu cette invention de grader le blé dans +des fosses. Car Suidas en fait mention sur le mot [Grec: Seiros]. Et +Procope au second livre de la guerre Gothique dit que les Gots +assiegeans Rome, tomboient souvent dans des fosses où les habitans +avoient accoutumé de retirer leurs blez. Tacite rapporte aussi que les +Allemans en avoient. Et sans particulariser davantage, en plusieurs +lieux de France, és païs plus meridionaux, on garde aujourd'hui le blé +de cette façon. Nous avons dit ci-dessus de quelle façon ilz pilent +leurs grains & en font du pain, & comme par le tesmoignage de Pline les +anciens Italiens n'avoient pas plus d'industrie qu'eux. + +Ceux de Canada & Hochelaga au temps de Jacques Quartier labouroient tout +de méme, & la terre leur rapportoit du blé, des féves, des pois, melons, +courges, & concombres, mais depuis qu'on est allé rechercher leurs +pelleteries, & que pour icelles ils ont eu de cela sans autre peine, ilz +sont devenuz paresseux, comme aussi les Souriquois, léquels +s'addonnoient au labourage au méme temps. + +Les uns & les autres ont encores à present quantité de Chanve exellente +que leur terre produit d'elle méme. Elle est plus haute, plus deliée, & +plus blanche & plus forte que la nôtre de deça. Mais celle des +Armouchiquois porte au bout de son tuyau une coquille pleine d'un coton +semblable à de la soye, dans laquelle git la graine. De ce coton, ou +quoy que se soit, on pourra faire de bons licts plus excellens mille +fois que de plume, & plus doux que de cotton commun. Nous avons semé de +ladite graine en plusieurs lieux de Paris, mais elle n'a point profité. + +Nous avons veu par nôtre Histoire comme en la grande Riviere, passé +Tadoussac, on trouve des vignes sans nombre, raisins en la saison. Je +n'en ay point veu au Port Royal, mais la terre & les cotaux y sont fort +propres. La France n'en portoit point anciennement, si ce n'étoit +d'aventure la côte de la Mediterranée. Et ayans les Gaullois rendu +quelque signalé service à l'Empereur Probus, ilz lui demanderent pour +recompense permission de planter la vigne: ce qu'il leur accorda; ayans +toutefois eté auparavant refusez par l'Empereur Neron. Mais veux-je +mettre en jeu les Gaullois, attendu qu'au Bresil païs chaud il n'y en +avoit point avant que les François & Portugais y en eussent planté? +Ainsi ne faut faire doute que la vigne ne vienne plantureusement audit +Port Royal, veu méme qu'à la riviere saint-Jean (qui est plus au Nort +qu'icelui Port) il y en a beaucoup, non toutefois si belles qu'au païs +des Armouchiquois, où il semble que la Nature ait eté en ses gayes +humeurs quand elle y en a produit. + +Et d'autant que nous avons touché ce sujet parlans du voyage qu'y a fait +le sieur de Poutrincourt, nous passerons outre, pour dire que cette +terre ha la pluspart de ses bois de Chenes & de Noyers portant petite +noix à quatre ou cinq côtes si delicates & douces que rien plus: & +semblablement des prunes tres-bonnes: comme aussi le Sassafras arbre +ayant les fueilles comme de Chene, moins crenelées, dont le bois est de +tres-bonne odeur & tres-excellent pour la guerison de beaucoup de +maladies, telles que la verole, & la maladie de Canada que j'appelle +Phthisie, de laquelle nous avons amplement discouru ci-dessus. Et sur le +propos de guerison, il me souvient avoir ouï dudit Poutrincourt qu'il +avoit fait essay de la vertue de la gomme des sapins du Port Royal, & de +l'huile de navette sur un garson fort mangé de la mauvaise tigne, & +qu'il en étoit gueri. + +Noz Sauvages font aussi grand labourage de _Petun_, chose tres-precieuse +entr'eux, & parmi tous ces peuples universelement. C'est un plante de la +forme, mais plus grande que _Confoliada major_, dont ilz succent la +fumée avec un tuyau en la façon que je vay dire pour le contentement de +ceux qui n'en sçavent l'usage. Aprés qu'ils ont cuilli cette herbe ilz +la mettent secher à l'ombre, & ont certains sachets de cuir pendus ç +leur col ou ceinture, dans léquels ils en ont toujours, & quant & quant +un calumet, ou petunoir, qui est un cornet troué par le côté, & dans le +trou ilz fichent un long tuiau, duquel ilz tirent la fumée du petun qui +est dans ledit cornet, aprés qu'ilz l'ont allumé avec du charbon qu'ils +mettent dessus. Ilz soustientront quelquefois la faim cinq & six jours +avec cette fumée. Et noz François qui les ont hanté sont pour la +pluspart tellement affollez de cette yvrongnerie de Petun qu'ilz ne s'en +sçauroient passer non plus que du boire & du manger, & à cela depensent +de bon argent, car le bon Petun qui vient du Bresil coute quelquefois un +écu la livre. Ce que je repute à folie, à leur égard, pour ce que +d'ailleurs ilz ne laissent de boire & manger autant qu'un autre, & n'en +perdent point un tour de dents, ny de verre. Mais pour les Sauvages il +est plus excusable, d'autant qu'ilz n'ont autre plus grand delice en +leurs Tabagies, & se peuvent faire féte à ceux qui les vont voir de plus +grand' chose: comme pardeça, quand on presente de quelque vin excellent +à un ami: de sorte que si on refuse à prendre le petunoir quand ilz le +presentent, c'est signe qu'on n'est point _adesquidés_, c'est à dire +ami. Et ceux qui ont entre eux quelque tenebreuse nouvelle de Dieu, +disent qu'il petune comme eux, & croyent que ce soit le vray Nectar +décrit par les Poëtes. + +Cette fumée de Petun prise par la bouche en sucçant comme un enfant qui +tette, ilz la font sortir par le nez, & en passant par les conduits de +la respiration le cerveau en est rechauffé, & les humiditez d'iceluy +chassées. Cela aussi étourdit & enivre aucunement, lache le ventre, +refroidit les ardeurs de Venus, endort, & la fueille de cette herbe, ou +la cendre qui reste au petunoir consolide les playes. Je diray encore +que ce Nectar leur est si suave, que les enfans hument quelquefois la +fumée que leurs peres jettent par les narines, afin de ne rien perdre. +Et d'autant que cela ha un gout mordicant, Belleforet recitant ce que +Jacques Quartier (qui ne sçavoit que c'étoit) en dit, il veut faire +croire que c'est quelque espece de poivre. Or quelque suavité qu'on y +trouve je ne m'y ay jamais sceu accoutumer, & ne m'en chaut pour ce qui +regarde l'usage & coutume de le prendre en fumée. + +Il y a encore en cette terre certaine sorte de Racines grosses comme +naveaux, ou truffes, tres-excellente à manger, ayans un gout retirant +aux cardes, voir plus agreable, léquelles plantées multiplient comme par +dépit, & en telle façon que c'est merveille. Je croy que ce soient +Afrodilles, suivant la description que Pline en fait. Ses racines +(dit-il) sont faites à mode de petits naveaux, & n'y a plante qui ait +tant de racines que car quelquefois on y trouve bien quatre-vints +Afrodilles attachées ensemble. Elles sont bonne cuites souz la cendre, +ou mangées crues avec poivre ou sel & huile. + +Voila ce qu'en dit cet autheur. Nous avons apporté quelques unes de ces +racines en France, léquelles ont tellement multiplié, que tous les +jardins en sont maintenant garnis, & les mange-on à la façon que dit +Pline, ou avec beurre & un peu de vinaigre cuites en eau. Mais je veux +mal à ceux qui les font nommer Toupinambaux aux crieurs de Paris. Les +Sauvages les appellent _Chiquebi_, & s'engendrent volontiers prés les +chenes. + +Sur la consideration de ceci il me vient en pensée que les hommes sont +bien miserables qui pouvans demeurer aux champs en repos, & faire valoir +la terre, laquelle paye son creancier avec telle usure, passent leur âge +dans les villes è faire des bonnetades, à solliciter des procés, à +tracasser deça, dela, à chercher les moyens de tromper quelqu'un, se +donnans de la peine jusques tombeau pour payer des louanges de maisons, +étre habillez de soye, avoir quelques meubles precieux, bref pour +paroitre & se repaitre d'un peu de vanité où n'y a jamais contentement. +Pauvres fols (ce dit Hesiode) qui ne sçavent combien une moitié de ces +choses en repos vaut mieux que toutes ensemble avec chagrin: ni combien +est friand le bien de la Maulve & de l'Afrodille. Les Dieux certes +depuis le forfait de Promethée, ont cache aux hommes la maniere de vivre +heureusement. Car autrement le travail d'une journée seroit suffisant +pour nourrir l'homme tout un an, & le lendemain il mettroit sa charrue +sur son fumier, & donneroit du repos à ses boeufs, à ses mules & à +lui-méme. + +C'est le contentement qui se prepare pour ceux qui habiteront la +Nouvelle-France, quoy que les fols méprisent ce genre de vie, & la +culture de la terre le plus innocent de tous les exercices corporels, & +que je veux appeller le plus noble, comme celui qui soutient la vie de +tous les hommes. Ilz meprisent di-je, la culture de la terre, & +toutefois tous les tourmens qu'on se donne, les procés qu'on poursuit, +les guerres que l'on fait, ne sont que pour en avoir. Pauvre mere qu'as +tu fait qu'on te méprise ainsi? Les autres elemens nous sont +bien-souvent contraires, le feu nous consomme, l'air nous empeste, l'eau +nous engloutit, la seule Terre est celle qui venans au monde & mourans +nous reçoit humainement, c'est elle seule qui nous nourrit, qui nous +chauffe, qui nous loge, qui nous vest, qui ne nous est en rien +contraire; & on la vilipende, & on se rit de ceux qui la cultivent, on +les met aprés les faineans & sangsues du peuple. Cela se fait ici où la +corruption tient un grand empire. Mais en la Nouvelle France il faut +ramener le siecle d'or, il faut renouveller les antiques Corones d'epics +de blé, & faire que la premiere gloire soit celle que les anciens +Romains appelloient _Gloria adorea_, la gloire de froment, afin +d'inviter chacun à bien cultiver son champ, puis que la terre se +presente liberalement à ceux qui n'en ont point. Il n'y faut point +donner d'entrée à ces rongeurs de peuple, rats de grenier, qui servent +que de manger la substance des autres: ny souffrir cette vilaine +gueuserie qui deshonore nôtre France antique, en laquelle on fait gloire +de la mendicité. + +Etans asseurez d'avoir du blé & du vin, il ne reste qu'à pourvoir le +païs de bestial privé: car il y profite fort bien, ainsi que nous avons +dit au chapitre de la Chasse. + +D'arbres fruitiers, il n'y en a gueres outre les Noyers, Pruniers, +petits Cerisiers, & Avellaniers. Vray est qu'on n'a point tout decouvert +ce qui est dans les terres. Car au païs des Iroquois & au profond +d'icelles terres il y a plusieurs especes de fruits qui ne sont point +sur les rives de la mer. Et ne faut trouver ce defaut étrange si nous +considerons que la pluspart de noz fruits sont venuz de dehors: & bien +souvent ilz portent Le nom du païs d'où on les a apportés. La terre +d'Allemagne est bien fructifiante: mais Tacite dit que de son temps il +n'y avoit point d'arbres fruitiers. + +Quant aux arbres des foréts les plus ordinaires au Port Royal ce sont +Chenes, Hetres, Frenes, Bouleaux (fort bons en menuiserie) Erables, +Sycomores, Pins, Sapins, Aubépins, Coudriers, Sauls, petits Lauriers, & +quelques autres encores que je n'ay remarqué. Il y a force Fraises & +Framboises & noisettes en certains lieux, item des petits fruits bleuz & +rouges par les bois. Je croy que c'est ce que les Latins ont appellé +_Myrtillus_. J'y ay veu des petites poires fort delicates: & dans les +prairies tout le long de l'Hiver il y a certains petits fruits comme des +pommelettes, colorez de rouge, déquels nous faisions du cotignac pour le +dessert. Il y a force grozelles semblables aux nôtres, mais elles +deviennent rouges: item de ces autres grozelles rondelettes que nous +appellions Guedres. Et des Pois en quantité sur les rives de mer, +déquels au renouveau nous prenions les fueilles, & les mettions parmis +les nôtres, & par ce moyen nous étoit avis que nous mangions des pois +verds. + +Au-delà de la Baye Françoise, sçavoir à la riviere saint-Jean, & sainte +Croix il y force Cedres, outre ceux que je vien de dire. Quant è ceux de +la grande riviere de Canada ils ont eté specifiez au 3e liv. en la +relation des voyages du Capitaine Jacques Quartier & de Champlein. Vray +est que pour le regard de l'arbre _Annedda_ par nous celebré sur le +rapport dudit Quartier aujourd'hui il ne se trouve plus. Mais j'ayme +mieux en attribuer la cause au changement des peuples par les guerres +qu'ilz se font, que d'arguer de mensonge icelui Quartier, veu que cela +ne lui pouvoit apporter aucune utilité. + +Ceux de la Floride sont Pins (qui ne portent point de pepins dans les +prunes qu'ilz produisent), Chenes, Noyers, Merisiers, Lentisques, +Chataigniers (qui sont naturels comme en France) Cederes, Cypres, +Palmiers, Houx, & Vignes sauvages, léquelles montent au long des arbres +comme en Lombardie, & apportent de bons raisins. Yl y a une sorte de +Melliers, dont le fruit est meilleur que celui de France & plus gros: +Aussi y a il des Pruniers qui portent le fruit fort beau, mais non +gueres bon, des Framboisiers: Une petite graine que nous appellons entre +nous Blues qui sont fort bonnes à manger: Item des racines qu'ils +appellent _hassez_, dequoy en la necessité ilz font du Pain. Sur tout +est excellente cette province au rapport du bois de l'Esquine +tres-singulier pour les diettes. Mais l'eau qui en procede est de telle +vertu, que si un homme ou femme maigre en buvoit continuellement par +quelque temps il deviendroit fort gras & replet. + +La province du Bresil a pris son nom à nôtre egard, d'un certain arbre +que nous appellons Bresil, & les Sauvages du païs _Araboutan_. Il est +aussi haut & gros que nos chenes, & ha la feuille du Buis. Nos François +& autres en vont charger leurs navires en ce païs là. Le feu en est +préque sans fumée. Mais qui penseroit blanchir son linge à la cendre de +ce bois se tromperoit bien. Car il le trouveroit teint en rouge. Ils ont +aussi des palmiers de plusieurs sortes: & des arbres dont le bois des +uns est jaune & des autres violet. Ils en ont encore de senteur comme de +roses, & d'autres puants, dont les fruicts sont dangereux à manger. Item +une espece de Guayac Qu'ilz nomment _Hivouraé_, duquel ilz se servent +pour guerir une maladie entre eux appellée _Pians_ aussi dangereuse que +la Verole. L'arbre qui porte le fruit que nous disons Noix d'Inde, +s'appelle entre eux _Sabaucaië_. Ils ont en outre de Cottonniers, du +fruit déquels ilz font des litz qu'ilz pendent entre deux fourches, ou +poteaux. Ce païs est heureux en beaucoup d'autres sortes d'arbres +fruitiers, comme Orengers, Citronniers, Limonniers, & autres, toujours +verdoyans, qui fait que la perte de ce païs où les François avoient +commencé d'habiter, est d'autant plus regretable à ceux qui ayment le +bien de la France. Car il est bien croyable que le sejour y est plus +agreable & delicieux que la terre de Canada, à cause de la verdure qui y +est perpetuelle. Mais les voyages y sont longs, comme de quatre & cinq +mois, & à les faire on souffre quelquefois des famines: témoins ceux de +Ville-gagnon: Mais à la Nouvelle-France où nous étions quand on part en +saison, les voyages ne sont que de trois semaines, ou un mois, qui est +peu de chose. + +Que si les douceurs & delices n'y sont telles qu'en Mexique, ce n'est +pas à dire que le païs ne vaille rien. C'est beaucoup qu'on y puisse +vivre en repos & joyeusement, sans se soucier des choses superflues. +L'avarice des hommes a fait qu'on ne trouve point un païs bon s'il n'y a +des Mines d'or. Et sots que sont ceux-là, ilz ne considerent point que +la France en est à present dépourveuë: & l'Allemagne aussi, de laquelle +Tacite disoit, _qu'il ne sçavoit si ç'avoit eté par cholere, ou par une +volonté propice que les Dieux avoient dénié l'or & l'argent à cette +province_. Ilz ne voyent point que tous les Indiens n'ont aucun usage +d'argen monnoyé, & vivent plus contens que nous. Que si nous les +appellons sots, ils en disent autant de nous, & paraventure à meilleure +raison. Ilz ne sçavent point que Dieu promettant à son peuple une terre +heureuse, il dit que ce sera un païs de blé, d'orge, de vignes, de +figuiers, d'oliviers, & de miel, où il mangera son pain sans disette, +&c. & ne lui donne pour tous metaux que du fer & du cuivre, de peur que +l'or & l'argent ne luy face elever son coeur, & qu'il n'oublie son Dieu: +& ne veut point que quand il aura des Rois ils amassent beaucoup d'or, +ni d'argent. Ilz ne jugent point que les Mines sont les cimetieres des +hommes: que l'Hespagnol y a consommé plus de dix millions de pauvres +Sauvages Indiens, au lieu de les instruire à la foy Chrétienne: Qu'en +Italie il y a des Mines, mais que les anciens ne voulurent permettre d'y +travailler, afin de conserver le peuple. Que dans les Mines est un air +épais, grossier, & infernal, où jamais on ne sçait quant il est jour ou +nuit: Que faire telles choses c'est vouloir deposseder le diable de son +Royaume, pour étre en pire condition paraventure que luy: Que c'est +chose indigne de l'homme de s'ensevelir au creux de la terre, de +chercher les enfers, & de s'abaisser miserablement au dessouz de toutes +les creatures immondes: lui à qui Dieu a donné une forme droite, & la +face levée, pour contempler le ciel, & lui chanter louanges: Qu'en païs +de Mines la terre est sterile: Que nous ne mangeons point l'or & +l'argent, & que cela de soy ne nous tient point chaudement en Hiver: Que +celui qui a du blé en son grenier, du vin en sa cave, du bestail en ses +prairies, & au bout des Morues & des Castors, est plus asseuré d'avoir +de l'or & de l'argent, que celui qui a des Mines d'en trouver à vivre. +Et neantmoins il y a des mines en la Nouvelle-France, déquelles nous +avons parlé en son lieu. Mais ce n'est pas la premiere chose qu'il faut +chercher. On ne vit point d'opinion. Et ceci ne git qu'en opinion, ni +les pierreries aussi (qui sont jouetz de fols) auquelles on est le plus +souvent trompé, si bien l'artifice sçait contrefaire la Nature: témoin +celui qui vendoit il y a cinq ou six ans des vases de verre pour fine +Emeraude, & se fût fait riche de la folie d'autrui s'il eût sçeu bien +jouer son rollet, tirer en la Nouvelle-France du profit des diverses +pelleteries qui y sont, léquelles je trouve n'étre à mespriser, puisque +nous voyons qu'il y a tant d'envies contre un privilege que le Roy avoit +octroyé au sieur de Monts pour ayder à y établir & fonder quelque +colonie Françoise, & maintenant par je ne sçay quelle fatalité est +revoqué. Mais il se pourra tirer une commodité generale à la France, +qu'en la necessité de vivres, une province secourra l'autre: ce qui se +feroit maintenant si le païs étoit bien habité: veu que depuis noz +voyages les saisons y ont toujours eté bonnes, & pardeça rudes au pauvre +peuple, qui meurt de faim & ne vit qu'en disette & langueur: au lieu que +là plusieurs pourroient étre à leur aise léquels il vaudroit mieux +conserver, que de les laisser perir comme ilz font, tant il y a de +sansues du peuple de toutes sortes. D'ailleurs la Pecherie se faisant en +la Nouvelle-France, les Terre-neuviers n'auront à faire qu'à charger +leurs vaisseaux arrivans là, ou lieu qu'ilz sont contraints d'y demeurer +trois mois: & pourront faire trois voyages par an au lieu d'un. + +De bois exquis je n'y sache que le Cedre, & le Sassafras: mais des +Sapins, & Prus, se pourra tirer un bon profit, par ce qu'ilz rendent de +la gomme fort abondamment, & meurent bien-souvent de trop de graisse. +Cette gomme est belle comme la Terebentine de Venise, & fort souveraine +à la Pharmacie. J'en ay baillé à quelques Eglises de Paris pour +encenser, laquelle a eté trouvée fort bonne. On pourra davantage fournir +de cendres à la ville de Paris & autres lieux de France, qui d'orenavant +s'en vont tout découverts & sans bois. Ceux qui se trouveront ici +affligés pourront avoir là une agreable retraite, plutot que de se +rendre sujet à l'Hespagnol comme font plusieurs. Tant de familles qu'il +y a en France surchargées d'enfans, pourront se diviser, & prendre là +leur partage avec un peu de bien qu'elles auront. Puis, le temps +découvrira quelque chose de nouveau: & faut aider à tout le monde, s'il +est possible. Mais le bien principal à quoy il faut butter c'est +l'établissement de la Religion Chrétienne en un païs où Dieu n'est point +conu, & la conversion de ces pauvres peuples, dont la perdition crie +vengeance contre ceux qui peuvent & doivent s'employer à cela & +contribuer au moins de leurs moyens à cet effect, puis qu'ils ecument la +graisse de la terre, & sont constitués économes des choses d'ici bas. + +Une chose doit remplir de consolation ceux qui sont vrayement pieux, que +nôtre Saint Pere ayant receu la missive que j'ay couchée à la fin du +second livre, a eté fort joyeux qu'en son temps une telle chose se face +pour le bien de l'Eglise, & a prié Dieu pour prosperité de l'entreprise +du sieur de Poutrincourt sur les corps des saints Apôtres, ce qu'il +propose de continuer, ainsi qu'on nous a dit: ayant donné pouvoir à +Monsieur le Nonce de donner la benediction de sa part à tous ceux qui se +presenteront pour aller habiter la Nouvelle-France. + + + + +CHAP. XXIV + +_De la Guerre._ + + +DE la Terre vient la guerre: & quand on sera établi en la +Nouvelle-France, quelque gourmand paraventure voudra venir enlever le +travail des gens de bien & de courage. C'est ce que plusieurs disent. +Mais l'Etat de la France est maintenant trop bien affermi, grace à Dieu, +pour craindre de ces coups. Nous ne sommes plus au temps des ligues & +partialitez. Nul ne s'attaquera à nôtre Roy, & ne fera des entreprises +hazardeuses pour un petit butin. Et quand quelqu'un le voudroit faire, +je croy qu'on a desja pensé aux remedes. Et puis, ce fait est de +Religion, & non pour ravir le bien d'autrui. Cela étant, la Foy fait +marcher en cette entreprise la téte levée, & passer par-dessus toutes +difficultez. Car voici que le Tout-puissant dit par son Prophete Esaie à +ceux qu'il prent en sa garde, & aux François de la Nouvelle-France: +_Ecoutez moy vous qui suivez justice, & qui cherchez le Seigneur. +Regardés au rocher duquel vous avés eté taillés, & au creux de la +cisterne dont vous avés eté tires_; c'est à dire, Considerez que vous +étes François. _Regardés à Abraham vôtre pere & à Sara qui vous a +enfantés, comment je l'ay appelé lui étant tout seul, & ay beni & +multiplié. Pour certain doncques le Seigneur consolera Sion, &c_. + +Noz Sauvages n'ont point leurs guerres fondées sur la possession de la +terre. Nous ne voyons point qu'ils entreprennent les uns sur les autres +pour ce regar. Ils ont de la terre assez pour vivre & pour se promener. +Leur ambition se borne dans leurs limites. Ilz font la guerre à la +maniere d'Alexandre le Grand, pour dire, Je vous ay battu: ou par +vindicte en ressouvenance de quelque injure receuë; qui est le plus +grand vice que je trouve en eux, par ce que jamais ilz n'oublient les +injures: en quoy ilz sont d'autant plus excusables, qu'ilz ne font rien +que nous ne facions bien. Ilz suivent la Nature: & si nous remettons +quelque chose de cet instinct, c'est le commandement de Dieu qui nous le +fait faire, auquel toutefois la plus-part fermons les ïeux. + +Quand donc ilz veulent faire la guerre, le _Sagamos_ qui a plus de +credit entre eux leur en fait sçavoir la cause, & le rendez-vous, & le +temps de l'assemblée. Etans arrivés il leur fait des longues harangues +sur le sujet qui se presente, & pour les encourager. A chacune chose +qu'il propose il demande leur avis, & s'ilz consentent, ilz font tous +une exclamation, disans Hau d'une voix longuement trainée: sinon, +quelque Sagamos prendra la parole, & dira ce qu'il lui en semble, étans +& l'un & l'autre bien écoutés. Leurs guerres ne se font que par +surprises, de nuict obscure, ou à la lune par embuche, ou subtilité. Ce +qui est general par toutes ces Indes. Car nous avons veu au premier +livre de quelle façon guerroient les Floridiens: & les Bresiliens ne +font pas autrement. Et aprés les surprises ilz vient aux mans, & +combattent bien souvent de jour. + +Mais avant que partir, les nôtres (j'enten les Souriquois) ont cette +coutume de faire un Fort, dans lequel se met toute la jeunesse de +l'armée; où étans, les femmes le viennent environner & tenir comme +assiegés. Se voyans ainsi envelopppés ilz font des sorties pour evader, +& se liberer de prison. Les femmes qui sont au guet les repoussent, les +arrétent, font leur effort de les prendre. Et s'ils sont pris elles +chargent dessus, les battent, les depouillent & d'un tel succés prennent +bon augure de la guerre qui se va mener. S'ils échappent, c'est mauvais +presage. + +Ils ont encore une autre coutume à l'égard d'un particulier, lequel +apportant la téte d'un ennemi, ilz font de grandes Tabagies, danses, & +chansons de plusieurs jours: & durant ces choses ilz despouillent le +victorieux, & ne lui baillent qu'un méchant haillon pour se couvrir. +Mais au bout de huitaine environ, aprés la féte, chacun lui fait present +de quelque chose pour l'honorer de sa vaillance. Ilz ne s'eloignent +jamais des cabanes qu'ilz n'ayent l'arc au point & le carquois sur le +dos. Et quand quelque inconnu se presente à eux, ilz mettent les armes +bas, s'il est question de parlementer, ce qu'il faut faire aussi +reciproquement de l'autre part: ainsi qu'il arriva au sieur de +Poutrincourt en la terre des Armouchiquois. + +Les Capitaines entre eux viennent par succession, ainsi que la Royauté +par-deça, ce qui s'entend si le fils d'un _Sagamos_ ensuit la vertu du +pere,& est d'âge competant. Car autrement ilz font comme aux vieux +siecles lors que premierement les peuples eleurent des Rois: dequoy +parlant Jehan de Meung autheur du Roman de la Rose dit: + +_Un grand villain entre eux eleurent_ +_Le plus corsu de quants qu'ilz furent_ +_Le plus ossu, & le grigneur (plus grand),_ +_Le firent Prince & Seigneur._ + +Mais ce _Sagamos_ n'a point entre eux authorité absolue, ains telle que +Tacite dit des anciens Rois Allemans: La puissance de leurs Rois +(dit-il) n'est point libre, ni infinie, mais ilz conduisent le peuple +plutot par exemple, que par commandement. En Virginia & en la Floride +ilz sont davantage honorez qu'entre les Souriquois. Mais au Bresil celui +qui aura plus prins de prisonniers & plus tué d'ennemis, ilz le +prendront pour Capitaine, sans que ses enfans puissent heriter de cette +qualité. + +Leurs armes sont les premieres qui furent en suage aprés la creation du +monde, masses, arcs, fleches: car de frondes ni d'arc-baletes ilz n'en +ont point, ni aucunes armes de fer ou acier, moins encore de celles que +l'esprit humain a inventé depuis deux cens ans pour contre-carrer le +tonnerre: ni de beliers & foutoirs, anciennes machines de batterie. + +Ilz sont fort adroits à tirer de la fleche: & pour exemple soit ce qui +est rapporté ci-dessus d'un qui fut tué par les Armouchiquois ayant un +petit chien cousu avec lui d'une fleche tirée de loin. Toutefois je ne +voudroy leur donner la louange de beaucoup de peuples du monde de deça +qui ont eté renommés en cet exercice, comme les Scythes, Getes, +Sarmates, Gots, Ecossois, Parthes, & tous les peuples Orientaux, déquels +grand nombre étoient si adroits qu'ils eussent touché un cheveu: ce que +l'Escriture sainte temoigne de plusieurs du peuple de Dieu, méme des +Banjamites, léquels allans à la guerre contre Israël: _De tout ce peuple +là_ (dit l'Ecriture) _il y avoit sept cent hommes d'elite, combattans +autant de la senestre que de la dextre: & si asseurés à jetter la pierre +avec la fronde, qu'ilz pouvoient frapper un cheveu sans decliner d'une +part ou d'autre_. En Crete il y eut un Alcon archer tant expert, qu'un +dragon emportant son fils, il le poursuivit & le tua sans offenser son +enfant. On lit de l'Empereur Domitian qu'il sçavoit addresser sa fleche +de loin entre deux doigts ouverts. Les écrits des anciens font mention +de plusieurs qui transperçoient des oiseaux volans en l'air, & d'autres +merveilles que noz Sauvages admireroient. Mais neantmoins ilz ne +laissent d'étre galans hommes & bons guerriers, qui se fourreront par +tout étans soutenus de quelque nombre de François: & ce qui est de +perfection aprés le courage, ilz sçavent patir à la guerre, coucher +parmi les neges, & à la gelée, souffire le chaud le froid, la faim, & +par intervalles se repaitre de fumée, comme nous avons dit au chapitre +precedent: Faisans que le mot Latin _Bellum_, se trouve en eux en sa +propre signification, sans antiphrase: & au contraire que le mot +_Militia_, est pris en eux pour _mollitia_ par une contraire +signification, selon l'étymologie que lui donne le Jurisconsulte Ulpian: +quoy que j'ayme mieux le deriver de _Malitia_, qui vaut autant à dire +que _Duritia_, [Grec: kakia]: ou _Afflictio_; que les Grecs appellent +[Grec: kakôsis]. Ainsi qu'il se prent en saint Matthieu, là où il es dit +_qu'à chacun jour suffis sa malice [Grec: kakia]_, c'est à dire _son +Affliction, la peine, son travail, sa dureté_, comme l'interprete fort +bien sainct Hierome. Et n'auroit point eté mal traduit en saint Paul le +mot [Grec: kakamy thêson ôs galos spatiôtës Iêsou Christô], _Dura sicut +bonus miles Christi Jesu_, au lieu de _Labora_. Endurci toy par +patience: Ainsi qu'en Virgile. + +_Durate, & rebus vosmet servate secundis._ + +Et en un autre endroit il appelle les Scipions _Duros belli_, pour +signifier des braves & excellens Capitaine: laquelle durté & malice de +guerre Tertillian explique _Imbonitas_ au livre qu'il a écrit aux Martys +pour les exhorter à bien soutenir les afflictions pour le nom de +Jesus-Christ: _Un gendarme_, dit-il, _ne vient point à la guerre avec +delices, & ne va point au combat sortant de sa chambre, mais des tentes +& pavillons étendus, & attachés à des pauls & fourches,_ ubi omnis +duritia & imbonitas & insuavitas, _où il n'y a nulle douceur._ + +Or jaçoit que la guerre qui se fait au sortir des tentes, & pavillons +soit dure, toutefois la vie ordinaire de noz Sauvages l'est encore plus, +& se peut appeller une vraye milice, c'est à dire malice, que je prens +pour durté. Et de cette façon ilz traversent de grandz païs par les bois +pour surprendre leur ennemi, & l'attaquer au depourveu. C'est ce qui les +tient en perpetuelle crainte. Car au moindre bruit du monde, comme d'un +Ellan qui passera à travers les branches & fueillages, les voila en +alarmes. Ceux qui ont villes à la façon que j'ay décrit ci-dessus, sont +un peu plus asseurez. Car ayans bien barré l'entrée, ilz peuvent dire, +Qui va là, & se preparer au combat. Par ces surprises les Iroquois jadis +en nombre de huit mille hommes ont exterminé les _Algumquins_, ceux de +_Hochelaga_, & autres voisins de la grande riviere. Toutefois quand noz +Sauvages souz la conduite de _Membertou_ allerent à la guerre contre les +Armouchiquois, ilz se mirent en chaloupes & canots: mais aussi +n'entrent-ilz point dans le païs: ais les tuerent à la frontiere au port +de _Chouakoet_. Et d'autant que cette guerre, le sujet d'icelle, le +conseil, l'execution, & la fin, ont eté par moy décrits en vers François +qui sont rapportez ci-aprés parmi ce que j'ay intitulé, LES MUSES DE LA +NOUVELLE-FRANCE, je prieray mon Lecteur d'avoir là recours, pour +n'écrire une chose deux fois. Je diray seulement qu'étant à la riviere +saint-Jehan le Sagamos _Chkoudun_ homme Chrétien & François de courage, +fit voir à un jeune homme de Retel nommé le Févre, & à moy, comme ilz +vont à la guerre: & aprés la Tabagie sortirent environ quatre vints de +sa ville, ayans mis bas leurs manteaux de peluche, c'est à dire tout +nuds, portans chacun un pavois qui leur couvroit tout le corps, à la +façon des anciens Gaullois qui passerent en la Grece souz le Capitaine +_Brennus_, déquels ceux qui ne pouvoient guayer les rivieres, se +mettoient sur leurs boucliers qui leur servoient de bateaux, ce dit +Pausanias. Avec ces pavois ils avoient chacun sa masse de bois, le +carquois sur le dos & l'arc en main, marchans comme en dansant. Je ne +pense pas toutefois que quand ils approchent l'ennemi pour combattre ilz +soient tant retenus que les anciens Lacedemoniens, léquels dés l'âge de +cinq ans on accoutumoit à une certaine façon de danse, de laquelle ils +usoient en allant au combat, sçavoir d'une cadence douce & posée, au son +des flutes, afin de venir aux mains d'un sens froid & rassis, & ne se +troubler point l'entendement: pour pouvoir aussi discerner les asseurez +d'entre les craintifs comme dit Plutarque: Mais plutot ilz vont +furieusement, avec des grandes clameurs & hurlemens effroyables, afin +d'étonner l'ennemi, & se donner mutuelle asseurance. Ce qui se fait +entre tous les Indiens Occidentaux. + +En cette montre noz Sauvages s'en allerent fair le tour d'une colline, & +comme le retour étoit un peu tardif, nous primmes la route vers nôtre +barque, où noz gens étoient en crainte qu'on ne nous eüt fait quelque +tort. + +En la victoire lz tuent tout ce qui peut resister: mais ilz pardonnent +aux femmes & enfans. Les Bresiliens au contraire prennent tant qu'ilz +peuvent de prisonniers & les reservent pour les mettre en graisse, les +tuer, les manger en la premiere assemblée qu'ilz feront. Qui est une +manière de sacrifice entre les peuples qui ont quelque forme de +Religion, d'où ceux-ci ont pris cette inhumaine coutume. Car +anciennement ceux qui étoient veincus étoient sacrifiez aux Dieux +pretendus autheurs de la victoire, d'oz est venu qu'on les appelloit +_Victimes_, par ce qu'ils étoient veincus: _Victima à Victis_. On les +appelloit aussi Hosties, _ab Hoste_, par ce qu'ils étoient ennemis. Ceux +qui mirent en avant le nom de _Supplice_ le firent préque à un méme +sujet, faisans faire des _Supplications_ aux Dieux des biens de ceux +qu'ilz condemnoient à mort. Telle a eté la coutume en plusieurs nations +de sacrifier les ennemis aux Dieux, & se prattiquoit encore au Perou, au +temps que les Hespagnols y allerent premierement. + +Nous lisons en la sainte Ecriture, que le Prophete Samuel mit en pieces +Agag Roy des Hamalekites devant le Seigneur en Ghilgal. Ce qu'on +pourroit trouver étrange, veu qu'il n'étoit rien de si doux que ce saint +Prophete. Mais il faut ici considerer que ç'a eté un special mouvement +de l'Esprit de Dieu qui l'a suscité à se rendre executeur de la justice +divine alencontre d'un ennemi du peuple d'Israël au defaut de Saul +contempteur du commandement de Dieu, auquel avoit eté enjoint de frapper +Hemalek, & faire tout mourir, sans epargner aucune ame vivante: ce qu'il +n'avoit fait: & pour-ce fut-il delaissé de Dieu. Samuel donc fit ce que +Saul devoit avoir fait, il mit en pieces un homme condemné de Dieu, +lequel avoit fait maintes femmes vefves en Israël, & justement receu la +pareille: afin aussi d'accomplir la prophetie de Balaam, lequel avoit +predit long temps au-paravant que le Roy des Israëlites seroit elevé +par-dessus Agag, & seroit son Royaume haussé. Or ce fait de Samuel n'est +point sans exemple. Car quand il a eté question d'appaiser l'ire de +Dieu, Moyse a dit: _Mettés un chacun son espée sur sa cuisse, & que +chacun de vous tue son frere, son ami, son voisin._ Ainsi Elie fit tuer +les Prophetes de Baal. Ainsi à la parole de saint Pierre Ananias & +Saphira tomberent morts à ses piez. + +Pour donc revenir à notre propos, noz Sauvages qui n'ont point de +religion, aussi ne font-ilz point de sacrifices: & d'ailleurs sont plus +humains que les Bresiliens, entant qu'ilz ne mangent point leurs +semblables, se contentans d'exterminer ce qui leur nuit. Mais ils ont +une generosité de mourir plutot que de tomber entre les mains de leurs +ennemis. Et quand le sieur de Poutrincourt fit vengeance du forfait des +Armouchiquois, il y en eut qui se firent tailler en pieces plutot que de +se laisser emporter: ou si par force on les enleve ilz se lairront +mourir de faim, ou se tueront. Mémes quant aux corps morts ilz ne +veulent point qu'ilz demeurent en la possession des ennemis, & au peril +de la vie ilz les recueillent & enlevent: ce que Tacite temoigne des +Anciens Allemans, & a eté chose coutumiere à toute nation genereuse. + +La victoire acquise d'une part ou d'autre, les victorieux retiennent +prisonniers les femmes & enfans, & leur tondent les cheveux comme on +faisoit anciennement par ignominie, ainsi qu'il se voit en l'histoire +sacrée. En quoy ilz retiennent plus d'humanité que ne font quelquefois +les Chrétiens, comme nous avons veu en plusieurs rencontres és troubles +derniers. Et telle cruauté envers les prisonniers fut reprouvée par le +Prophete Elisée. Car on se doit contenter en tout cas de les rendre +esclaves, comme font noz Sauvages: ou de leur faire r'acheter leur +liberté. Mais quant aux morts ilz leur coupent les tétes en si grand +nombre qu'ils en peuvent trouver, léquelles se divisent entre les +Capitaines, mais ilz laissent la carcasse, se contentans de la peau, +qu'ilz font secher, ou la conroient, & en font des trophées en leurs +cabanes, ayans en cela tout leur consentement. Et avenant quelque féte +solennelle entre eux (j'appelle féte toutes & quantes fois, qu'ilz font +Tabagie) ilz les prennent, & dansent avec, pendues au col, ou au bras ou +à la ceinture, & de rage quelquefois mordent dedans: qui est un grand +témoignage de ce desordonné appetit de vengeance, duquel nous avons +quelquefois parlé. + +Nos anciens Gaullois ne faisoient pas moins de trophées que noz Sauvages +des tétes de leurs ennemis. Car (s'il en faut croire Diodore, & Tite +Live) les ayans coupées ilz les rapporteroient pendues au poitral de +leurs chevaux, & les attachoient solemnellement avec cantiques & louange +des victorieux (selon leur coutume) à leurs portes ainsi qu'on feroit +une téte de sanglier. Quant aux tétes des Nobles ilz les embaumoient & +les gardoient soigneusement dans des caisses, pour en faire montre à +ceux qui les venoient voir, & pour rien du monde ne les rendoient ni aux +parens, ni à autres. Les Boiens (qui sont ceux de Bourbonnois) faisoyent +davantage. Car aprés avoir vuidé la cervelle ilz bailloient les +carcassea à des orfévres pour les étoffer d'or, & en faire des vaisseaux +à voire, déquels ilz se servoient és choses sacrées, & solennitez +saintes. Que si quelqu'un trouve ceci étrange, il faut qu'il trouve +encor plus étrange ce qui est rapporté des Hongres par Virgenere sur +Tite Live, déquels il dit qu'en l'an mille cinq cens soixante six étant +prés Iavarin, ilz lechoient le sang des tétes des Trucs qu'ils +apportoient à l'Empereur Maximilian: ce qui passe la barbarie qu'on +pourroit objecter à noz Sauvages. + +Voire je diray qu'ils ont plus d'humanité que beaucoup de Chrétiens, qui +depuis cent ans en diverses occurrences ont exercé sur les femmes & +enfans des cruautez plus que brutales, dont les Histoires sont pleines: +& à ces deux sortes de creatures noz Sauvages pardonnent, + +_Du Lion genereux imitans la vertu,_ +_Qui jamais ne s'attaque au soldat abbatu._ + +[Illustration] + + + + +CHAP. XXV + +_Des Funerailles._ + + +APRES la guerre l'humanité nous à pleurer les morts, & les ensevelir. +C'est un oeuvre tout de pieté, & le plus meritoire qui se puisse faire. +Car qui donne secours à un homme vivant il en peut esperer du service, +ou plaisir reciproque: Mais d'un mort nous n'en pouvons plus rien +attendre. C'est ce qui rendit le saint homme Tobie agreable à Dieu. Et +de ce bon office sont recommandés en l'Evangile ceux qui s'employerent à +la sepulture de nôtre Sauveur. Quant aux pleurs voici que dit le Sage +fils de Sirach: _Mon enfant jette des larmes sur le mort & commence à +pleurer comme ayant souffert chose dure. Puis couvre son corps selon son +ordonnance, & ne meprise point sa sepulture, de peur que tu ne sois +blamé. Porte amerement le dueil d'icelui par un jour, ou deux, selon +qu'il en est digne_. + +Cette leçon étant parvenue, soit par quelque traditive, soit par +l'instinct de nature, jusques à nos Sauvages, ils ont encore aujourd'hui +cela de commun avec les nations de deça de pleurer les morts & en garder +les corps aprés le decès, ainsi qu'on faisoit au temps des saints +Patriarches Abraham, Isaac, Jacob, & depuis. Mois ilz font des clameurs +étranges par plusieurs jours ainsi que nous vimes au Port Royal, +quelques mois aprés nôtre arrivée en ce païs là (sçavoir en Novembre) là +où ilz firent les actes funebres d'un des leurs nommé _Panoniac_, lequel +avoit pris quelques marchandises du magazin du Sieur de Monts, & étoit +allé vers les Armouchiquois pour troquer. Ce _Panoniac_ fut tué, & le +corps rapporté és cabannes de la riviere sainte-Croix, où les Sauvages +le pleurerent & embaumerent. De quelle espece est ce baume je ne l'ay +peu sçavoir ne m'en étant pas enquis sur les lieux. Je croy qu'ilz +detaillent les corps morts, & les font secher. Bien est certain qu'ilz +les conservent contre la pourriture: ce qu'ilz font préque par toutes +ces Indes. Celui qui a écrit l'histoire de la Virginie, dit qu'ilz +tirent les entrailles du corps, depouillent le mort de sa peau, coupent +tout e la chair arriere des os, la font secher au Soleil, puis la +mettent (enclose en des nattes) aux piez du mort. Cela fait ilz luy +rentent sa propre peau, & en couvrant les os liés ensemble avec du cuir, +le façonnans tout ainsi qui si la chair y étoit demeurée. + +C'est chose toute notoire que les anciens Ægyptiens embaumoient les +corps morts, & les gardoient soigneusement. Ce qui (outre les autheurs +prophanes) se voit en la sainte Ecriture où il est dit, que Joseph +commanda à ses serviteurs & Medecins d'embaumer le corps de Jacob son +pere. Ce qu'il fit selon la coutume du païs. Mais les Israëlites en +faisoient de méme, comme se voit és Chroniques saintes, là où il est +parlé du trépas des Rois Asa & Joram. + +De la riviere sainte-Croix, ledit defunct _Panoniac_ fut apporté au Port +Royal, là où derechef il fut pleuré. Mais pour ce qu'ils ont coutume de +faire leurs lamentations par une longue trainée de jours, comme d'un +mois, craignans de nous offenser par leurs clameurs (d'autant que leurs +cabannes n'étoient qu'environ à cinq cens pas loin de nôtre Fort) +_Membertou_ vint prier le sieur de Poutrincourt de trouver bon qu'ilz +fissent leur dueil à leur mode accoutumée, & qu'ilz ne demeureroient que +huit jours. Ce qu'il luy accorda facilement: & de là en avant +commencerent dés le lendemain au point du jour les pleurs & hurlemens +que nous oyoions de nôtredit Fort, se donnans quelque intervalle sur le +jour. Et font ce dueil alternativement chacune cabanne à son jour, & +chacune personne à son tour. + +C'est chose digne de merveille que des nations tant eloignées se +rapportent avec plusieurs du monde de deça en ces ceremonies. Car és +vieux temps les Perses (ainsi qu'il se lit en plusieurs lieux dans +Herodote & Q. Currius) faisoient de ces lamentations, se dechiroient les +vétemens, se couvroient la téte se revetoient de l'habillement de dueil, +que l'Ecriture sainte appelle Sac, & Josephe [Grec: schêma tapeien]. +Voire encores se tondoient, & ensemble leurs chevaux & mulets, ainsi +qu'a remarqué le sçavant Drusius en ses Observations, alleguant à ce +propos Herodote & Plutarque. + +Les Ægyptiens en faisoient tout autant, & paraventure plus, quant aux +lamentations. Car aprés la mort du saint Patriarche Jacob, tous les +anciens, gens d'état & Conseiller de la maison de Pharao & du païs +d'Egypte monterent en grande multitude jusques à l'aire d'Athad en +Chanaan, & le pleurerent avec grandes & grieves plaintes: de sorte que +les Chananeens voyans cela, dirent: _Ce dueil ici est grief aux +Ægyptiens_: & pour la grandeur & nouveauté du dueil ils appellerent +ladite aire _Abel-Misraim_, c'est à dire Le dueil des Ægyptiens. + +Les Romains avoient des femmes à louage, pour pleurer les morts & dire +leurs louanges par des longues plaintes & querimonies: & ces femme +s'appelloient _Præficæ_, quasi _Præfecta_; pour ce qu'elles commençoient +le branle quand il falloit lamenter, & dire les louanges des morts. + +_Mercede qua conductæ, fient alieno in funere præficæ_ +_Multo & capillos scindunt & clamant magu_, + +ce dit _Lucillius_ au rapport de _Nonius_. Quelque fois méme les +trompettes n'y étoient point épargnées; comme le temoigne Virgile en ces +mots + +_It cælo clamor, clangorque tubarum._ + +Je ne veux ici recuillir les coutumes de toutes nations: car ce ne +seroit jamais fait: mais en France chacun sçait que les femmes de +Picardie lamentent leurs morts avec des grandes clameurs: Le sieur des +Accords entre autres choses par lui observées recite d'une qui faisant +ses plaintes funebres disoit à son defunct mary: Mon Dieu! mon pauvre +mary tu nous as donné un piteux congé! Quel congé! c'est pout tout +jamais. O quel grand congé! faisons une allusion gaillarde là-dessus. +Les femmes de Bearn sont encore plus plaisantes. Car elles racontent par +un jour entier toute la vie de leurs maris. _La mi amou, ma mi amou: +Cari rident, oeil de splendou: Cama leugé, bel dansadou: La me balem, le +m'esburbat: mati de pés: fort tard congat: & choses semblables: c'est à +dire, Mon amour, mon amour, Visage riant, oeil de splendeur: jambe +legere, & beau danseur: le mien vaillant, le mien éveillé: matin debout, +fort tard au lict, &c._ Jehan de Leri recite ce qui suit des fémes +Gascones: _yere, yere, O loubet renegadou, ô loubet jougadou qu'here_, +c'est à dire, Helas, helas, ô le beau renieur, ô le beau joueur qu'il +étoit. Et là-dessus rapporte que les femmes du Bresil hurlent & +braillent avec telle clameur, qu'il semble que ce soient des assemblées +de chiens & de loups. Il est mort (diront les unes en trainant la voix) +celui qui étoit si vaillant, & qui nous a tant fait manger de +prisonniers. D'autres faisans un coeur à part, diront: O que c'étoit un +bon chasseur & un excellent pescheur! Ha le brave assommeur de Portugais +& de _Margajas_, déquels il nous a si bien vengé! Et au bout de chacune +plainte diront: il est mort, celui duquel nous faisons maintenant le +dueil. A quoy les hommes répondent, disans; Helas il est vray, nous ne +le verrons plus jusques à ce que nous soyons derriere les montagnes, où +nous danserons avec lui! & autres semblables choses. Mais la plus part +de ces gens ont passé leur dueil en un jour, ou peu davantage. + +Quant aux Indiens de la Floride quant quelqu'un de leurs _Paraoustis_ +meurt ilz sont trois jours & trois nuits sans cesser de pleurer, & sans +manger: & font tous les _Paraoustis_ ses alliés & amis semblable dueil, +se coupans la moitié des cheveux tant hommes que femmes, en témoignage +d'amitié. Et cela fait il y a quelques femmes deleguées qui durant le +temps de six lunes pleurent la mort de ce _Paraousti_ trois fois le +crians à haute voix, au matin, à midi, & au soir: qui est la façon des +Prefices Romaines, déquelles nous avons nagueres parlé. + +Pour ce qui est du vétement de dueil, noz Souriquois au contraire des +Chinois, qui témoignent le dueil par le vétement blanc, se fardent la +face tout de noir: ce qui les rent fort hideux. Mais ls Hebrieux étoient +plus reprehensibles qui se faisoient des incisions au visage en temps de +dueil, & se rasoient le poil, comme se lit en Jeremie: Ce qu'ilz avoient +accoutumé de grande ancienneté: à l'occasion dequoy cela leur fut +defendu par la loy de Dieu rapportée au Levitique: _Vous ne tondrez +point en rond vôtre chevelure, & ne raserez point vôtre barbe: & ne +ferez point d'incision en vôtre chair pour aucun mort, & ne ferés aucune +figures, ni characteres engravez sur vous. Je suis le Seigneur_. Et au +Deuteronome. _Vous étes enfans du Seigneur vôtre Dieu. Vous ne vous +decouperez point, & ne vous ferés aucune pelure entre vos ïeux pour +aucun trepassé_. Ce qui fut aussi defendu par les Romains és loix des +XII Tables. + +Herodote & Diodore disent que les Ægyptiens (principalement aux +funerailles de leurs Rois) se dechiroient les vétemens, & embourboient +le visage, voire toute la téte: & s'assemblans deux fois par jour, +marchoient en rond chantans les vertus de leur Roy: s'abstenoient de +viandes cuites, d'animaux, de vin, & de tout autre appareil de table, +l'espace de soixante douze jours, sans se laver aucunement, ny coucher +sur lict, moins avoir compagnie de leurs femmes: toujours se lamentans. + +Le dueil ancien de noz Roynes de France (car quant aux Rois ilz n'en +portent point) étoit de couleur blanche, & pour-ce retenoient le nom de +Roynes blanches aprés le trépas des Rois leurs maris. Mais le commun +dueil aujourd'hui tant en France, qu'au reste de l'Europe, est de noir, +_qui sub persona sisusest_. Car tous ces dueils ne sont que tromperies, +& de cent n'y en a pas trois qui ne soyent joyeux d'un tel habit. C'est +pourquoy furent plus sages les anciens Thraces qui celebroient la +naissance des hommes avec pleurs, & leurs funerailles avec joye, voulans +demontrer que par la mort nous somme en repos & delivrez de toutes les +calamités avec léquelles nous naissons. Heraclides parlant des Locrois, +dit qu'ilz ne font aucun dueil des morts, ains des banquets, & grandes +rejouissances. Et le sage Solon reconoissant les susdits abus abolit +tous ces déchiremens de pleureurs, & ne voulut point qu'on fit tant de +clameurs sur les morts, ainsi que dit Plutarque en sa vie. Les Chrétiens +encore plus sages chantoient anciennement _Alleluya_ aux mortuaires, & +ce vers du Psalme: + +_Revertere anima mea in requiem tuam, quia Dominus benefecit tibi_ + +_Reprens, ô mon ame allegée,_ +_Ton repos souhaité,_ +_Car Dieu ta misere a changée_ +_Par sa toute bonté._ + +Neantmoins pour ce que nous sommes hommes, sujet à joye, tristesse, & +autre mouvement & perturbations d'esprit, léquelles de premier abord ne +sont point en nôtre puissance, ce dit le Philosophe, ce n'est chose à +blamer que de pleurer, soit en considerant nôtre condition frele & +sujette à tant de maux, soit pour la perte de ce que nous aymions & +tenions cherement. Les saints personages ont eté touchés de ces +passions, & nôtre Sauveur méme à pleuré sur le sepulchre de Lazare, +frere de sainte Magdeleine. Mais il ne se faut laisser emporter à la +tristesse, ni faire des ostentations de clameurs, où bien souvent le +coeur ne touche. Suivant quoy le Sage fils de Sirach nous avertit, +disant: _Pleure sur le mort, car il a laissé la clarté (de cette vie) +mais pleure doucement, pource qu'il est en repos_. + +Aprés que noz Sauvages eurent pleuré _Panoniac_, ils allerent au lieu où +étoit sa cabanne quand il vivoit, & ils brulerent tout ce qu'il avoit +laissé, ses arcs, fleches, carquois, ses peaux de Castors, son petun +(sans quoy ilz ne peuvent vivre) ses chiens, & autres menus meubles, +afin qu'aucun ne querelat pour sa succession. Cela montre combien peu +ilz se soucient des biens de ce monde, faisans par ces actes une belle +leçon à ceux qui à tort & à droit courent aprés ce diable d'argent, & +bien souvent se rompent le col, ou s'ils attrapent ce qu'ilz desirent, +c'est en faisant banque-route à Dieu, & pillant le pauvre soit à guerre +ouverte, ou souz pretexte de justice. Belle leçon di-je, à ces avares +Tantales insatiables, qui se donnent tant de peines, & font mourir tant +de creatures pour leur aller chercher l'enfer au profond de la terre, +sçavoir les thresors que notre Sauveur appelle _Richesses d'iniquité_. +Belle leçon aussi à ceux déquels parle saint Hierosme, traittant de la +vie des Clercs: _Il y en a_ (dit-il) _qui font une petite aumone, afin +de la retirer avec bonne usure, & souz pretexte de donner quelque chose +ilz cherchent des richesses, ce qui est plutot une chasse, qu'une +aumone. Ainsi prent-on les bétes, les oiseaux, les poissons. On met un +petit appat à un hameçon afin d'y attraper les bourses des simples +femmes_. Et en l'Epitaphe de Nepotian à Heliodore: _Les uns_ (dit-il) +_amassent argent sur argent, & faisans creer leurs bourses par des +façons de services, ilz atrappent à la pipée des richesses des bonnes +matrones, & deviennent plus opulens étans moines qu'ilz n'avoient eté +seculiers_. Et pour cette avarice laquelle nous ne voyons que trop +regner aujourd'hui, par edicts Imperiaux, les reguliers & seculiers +Ecclesiastics ont jadis eté exclus des testamens, dequoy le méme se +plaint, non pour la chose, mais pour ce qu'on en à donné le sujet. + +Revenons à noz brulemens mobiliaires. Les premiers peuples, qui +n'avoient point encore l'avarice enracinée au coeur, faisoient le méme +que noz Sauvages. Car les Phrygiens (ou Troyens) apporterent l'usage aux +Latins de bruler non seulement les meubles, mais aussi les corps morts, +dressans de hauts buchers de bois à cet effect, comme dit Æneas aux +funerailles de Misenus. + +_......& robore secto_ +_Ingentem struxere pyram...._ + +Puis ayans lavé & oint le corps, on jettoit sur le bucher tous ses +vétemens, de l'encens, des viandes, de l'huile, du vin, du miel, des +fueilles, des fleurs, des violettes, des roses, des ungents de bonne +senteur, & autres choses, comme se voit par les histoires & inscriptions +antiques. Et pour continuer ce que j'ay dit de Misenus, Virgile adjoute: + +_Purpureasque super vestes velamina nota_ +_Conjiciunt: pars ingenti subiere feretra, &c._ +_................Congesta cremantur_ +_Thura, dona, dapes, fuso crateres olivo._ + +Et parlant des funerailles de Pallas jeune Seigneur amy d'Æneas. + +_Tum geminas vestes, ostroque, auroque rigentes_ +_Extulit Æneas................_ +_ Multaque præterea Laurentis præmia pugnæ._ +_ Aggerat, & longo prædam jubet ordine duci:_ +_ Addit equos & tela, quibus spoliaverat hostem._ + + Et plus bas. + +_Spargitur & tellus lachrimis sparguntur & arma_ +_Hinc aly spolia occisis direpta Latinis_ +_Conjiciunt igni, galeas ensesque decoris,_ +_Ærenaque feruentesque rotas: pars munita nota_ +_Ipsorum clypeos, & non felicia tela,_ +_Setigerosque fues, raptasque ex omnibus agrit_ +_In flammam jugulant pecudes........_ + +J'ay rapporté ceci en Latin, pour ce qu'il me semble impossible de les +rendre en François avec tant de grace. + +En la saincte Ecriture je trouve les corps de Saul & de ses fils avoir +eté brulés apres leur deffaite, mais il n'est point dit qu'on ait donné +au feu aucuns de leurs meubles. Et me trouve bien empeché de sçavoir +comment il est possible d'avoir emporté leurs os, & iceux enterrez sous +un arbre, sinon en faisant comme les Virginiens mentionnez ci-dessus. Je +ne sçay en quel temps cette coutume a eu suite entre les Juifs, mais +nous voyons és Chroniques de leurs Rois, qu'ils en bruloient les corps +par honneur aprés le trépas; etant dit du Roy Joran, que pour ses +mechancetés (outre le rigoureux chatiment de Dieu) le peuple ne lui fit +point les funerailles selon la maniere du brulement, ainsi qu'il avoit +fait à ses predecesseurs. Ce qui avint l'an six cens dixieme aprés la +sortie d'Egypte, & le neuf cens dixieme avant Jesus-Christ. + +Les vieux Gaullois & Allemans, bruloient avec le corps mort tout ce +qu'il avoit aimé, jusques aux animaux, papiers de compte, & obligations, +comme si par là ils eussent voulu payer, ou demander leurs debtes. En +sorte que peu auparavant que Cesar y vinst, il s'en trouvoit qui se +jettoient sur le bucher où l'on bruloit le corps, ayant esperance de +vivre ailleurs avec leurs parens, seigneurs, & amis. Pour le regard des +Allemans, Tacite dit le méme d'eux en ces termes: _Quæ vivis cordi +fuisse arbitrantur in ignem inferunt etiam animalia, serves & clientes_. + +Ces façons de faire ont eté anciennement communes à beaucoup de nations: +& le sont encore aujourd'hui en plusieurs lieux des Indes Orientales, +comme en la ville de Calamine, & autres du Royaume de Coromandes. Mais +noz Sauvages ne sont point si sots que cela: car ilz se gardent fort +bien de se mettre au feu, sachans qu'il y fait trop chaud. Ilz se +contentent donc de bruler les meubles du trepassé: & quant au corps ilz +le mettent honorablement en sepulture. Ce _Panoniac_ duquel nous avons +parlé fut gardé en la cabanne de son pere _Neguitert_ & sa mere +_Niguioadetch_ jusques au Printemps, lors que se fit l'assemblée des +Sauvages pour aller venger sa mort: en laquelle assemblée il fut +derechef pleuré, & devant qu'aller à la guerre ilz paracheverent ses +funerailles, & le porterent (selon leur coutume) en une ile écartée vers +le Cap de Sable à vint-cinq ou trente lieuës loin du port Royal. Ces +iles qui leur servent de cimetieres sont entre eux secrettes, de peur +que quelque ennemi n'aille tourmenter les os de leurs morts. + +Pline & plusieurs autres, ont estimé que c'étoit une folie de garder les +corps morts sous une vaine opinion, qu'on est quelque chose aprés cette +vie. Mais on lui peut approprier ce que _Portius Festus_ Gouverneur de +Cesarée disoit follement à saint Paul Apôtre: _Tu es hors de sens: ton +grand sçavoir t'a renverse l'esprit_. On estime noz Sauvages bien +brutaux (ce qu'ilz ne sont pas) mais si ont-ilz plus de sapience en cet +endroit que tels Philosophes. + +Nous autres Chrétiens communement inhumons les corps morts, c'est à +dire, nous les rendons à la terre (appellée _humus_, d'où vient le mot +homme) de laquelle ilz ont eté pris, & ainsi faisoient les anciens +Romains avant la coutume de les bruler. Ce que font entre les Indiens +Occidentaux, les Bresiliens, léquels mettent leurs morts dans des fosses +creusées en forme de tonneau, quasi tout debout, quelquefois dans leur +propre maison, comme les premiers Romains, ainsi que dit _Sevius_ +commentateur de Virgile. Mais noz Sauvages jusques au Perou ne font pas +ainsi, ains les gardent entiers és sepulchres, qui sont en plusieurs +lieux comme des echaffaux de cinq ou six piez de haut, le plancher +duquel est tout couvert de nattes, sur léquels ilz étendent leurs +trépassez arangéz selon l'ordre de leur decés. Ainsi préque sont +noz-ditz Sauvages, sinon que leurs sepulchres sont plus petits & plus +bas, faits en forme de cages léquels ils couvrent bien proprement, & y +mettent leurs morts. Ce que nous appellons ensevelir, & non pas +_inhumer_, puis qu'ilz ne sont pas dedans la terre. + +Or quoy que plusieurs nations ayent trouvé bon de garder les corps +morts: si est-il meilleur de suivre ce que la Nature requiert, qui est +de rendre à la terre ce qui lui appartient: laquelle, ce dit Lucrece. + +_Omni parens cadem rerum est commune sepulchrum._ + +Aussi est-ce la plus antique façon de sepulture, ce dit Ciceron: & ne +voulut le grand Cyrus Roy des Perses étre autrement servi aprés sa mort +que d'étre rendu à la terre. _Mos corps_ (de disoit-il avant que mourir) +_ô mes chers enfans, quand j'auray terminé ma vie, ne le mettez ni en +or, ni en argent, ni en autre cercueil aucun, mais le rendéz incontinens +à la terre. Car que sçauroit-il avoir de plus heureux & de souhaitable, +que de se meler avec celle qui produit & nourrit toutes choses belles & +bonnes?_ Ainsi reputoit-il vanité toutes les pompes & depenses +excessives de pyramides d'Egypte, des Mausolées & autres sepultures qui +depuis ont eté faites à l'imitation de cela: comme celle d'Auguste, la +grande & superbe masse d'Adrian, le Septizone de Severe, & autres +moindres encore, ne s'estimant aprés la mort non plus que le plus bas de +ses subjects. + +Les Romains quitterent l'inhumation des corps ayans reconu que les +longues guerres y apportoient du desordre, & qu'on deterroit les morts, +léquels par les loix des douze Tables il falloit enterrer hors la ville, +de méme qu'à Athenes. Surquoy Arnomb parlant contre les Gentils: _Nous +ne craignons_ (dit-il) _point comme vous pensés, le ravagemens de noz +sepultures, mais nous retenons la plus ancienne & meilleure coutume +d'inhumer._ + +Pausanias (qui blame tant qu'il peut les Gaullois) dit en ses Phiceques, +qu'ils n'avoient soin d'ensevelir leurs morts, mais nous avons montré +ci-dessus le contraire: & quand cela seroit, il parle de la deroute de +l'armée de Brennus. Cela seroit bon à dire des Nabates, qui (selon +Strabon) faisoient ce que Pausanias object aux Gaullois, & enfouissoient +les corps de leurs Rois dans un fumier. + +Noz Sauvages sont plus hommes que cela, & ont tout ce que l'office +d'humanité peut desirer, voire encore plus. Car aprés avoir mis le mort +en son repos, chacun lui fait un present de ce qu'il a de meilleur. On +le couvre de force peaux de Castors, de Loutres, & autres animaux: on +lui fait present d'arcs, fleches, carquois, couteaux, _matachiaz_, & +autres choses. Ce qu'ils ont commun non seulement avec ceux de la +Floride, qui faute de fourrures, mettent sur le sepulchre le hanap où +avoit accoutumé de boire le defunct, & tout au-tour d'iceluy plantent +grand nombre de fleches: Item ceux du Bresil, qui enterrent des +plumasseries & carquans avec leurs morts: & ceux du Perou, qui +remplissoient les tombeaux de thresors avant la venue des Hespagnols: +mais aussi avec plusieurs nations de deça, qui faisoient le méme dés les +premiers temps aprés le Deluge, comme se peut juger par l'écriteau (quoy +que trompeur) du sepulchre de Semiramis Royne de Babylone, portant que +celui de ses successeurs qui auroit affaire d'argent le fit ouvrir, & +qu'il y en trouveroit tout autant qu'il voudroit. Dequoy Darius ayant +voulu faire epreuve, n'y trouva sinon d'autres lettres par le dedans, +disans en la sorte: _Si tu n'étois homme mauvais & insatiable, tu +n'eusses ainsi par avarice troublé le repos des morts, & demoli leurs +sepulchres_. J'estimeroy cette coutume avoir eté seulement entre les +Payens, n'étoit que je trouve ne l'histoire de Josephe, +--------------------------texte manquant----------------------------- +son pere plus de trois millions d'or, qui furent denichez treze cens +ans aprés. + +Cette coutume de mettre de l'or és sepulchres étant venue jusques aux +Romains, fut defendue par les loix des XII Tables, comme aussi les +depenses excessives que plusieurs faisoient à arrouser le corps mort de +liqueurs precieuses, & autres mysteres que nous avons recité ci-dessus. +Et neantmoins plusieurs simples & fols hommes & femmes ordonnoient par +testament qu'avec leurs corps on ensevelist leurs ornemens, bagues & +joyaux comme s'en voit une formule rapportée par le Jurisconsulte +Scævola és livres des Digestes. Ce qui a eté blamé par Papinian & +Ulpian, aussi Jurisconsulte: de sorte que pour l'abus, les Romains +furent contraints de faire que les Censeurs des ornemens des femmes +condemnerent comme mols & effeminez ceux qui faisoient telles choses, +ainsi que dit Plutarque és vies de Solon & de Sylla. + +Neantmoins cette coutume n'a pas laissé d'étre continuée quelquefois, +méme entre les Chrétiens. Car sans ramener plusieurs exemples, +j'apporteray seulement pour preuve de ceci, ce que Guillaume Paradin +recite en sa Chronique de Savoye étre arrivé de son temps: C'est qu'en +l'an mille cinq cens quarante quatre le Pape Paul III faisant batir dans +l'Eglise sainct Pierre à Rome, fut trouvé dans les fondemens de la +Chappelle des Roys de France, la sepulture de Marie femme de l'Empereur +Honorius, & en icelle une robbe & un manteau imperial, d'où l'on tira +trente-six marcs d'or: Plus une quaille d'argent où y avoit plusieurs +vases de cristal, & d'agate: quarante anneaux d'or garnis de pierreries: +une grande emeraude enchassée en or estimée cinq cens écus; force joyaux +à pendre aux aureilles, carquans, dorures, ceintures, & autres ornemens +de Dames: un raisin de pierres precieuses: un grand peigne d'or, où +estoit escrit d'un coté, _Dominon nostro Honorio_; & de l'autre, _Domina +nostra Maria_: à l'entour de laquelle étoit écrit, _Maria nostra +florentissima_: Et en une lame d'or étoit gravé, _Michael, Gabriel, +Raphael, Uriel_: item une petite Chelidonie où étoient entaillées les +figures d'un rat, & d'une limace. Plus une coupe de cristal, & un étoeuf +d'or, qui se divisoit en deux. Bref il y avoit des pierreries +innumerables que le Prince Stilico avoit donnés àà ladite Marie sa +fille. Et dit l'Autheur qu'une bonne partie de ces joyaus fut envoyée +par ledit Pape au Roy François I. Voila quelle étoit l'opinion de ce +temps là. + +Mais puis que nos corps reduits en poudre n'ont plus besoin de rien, je +trouverois plus beau d'aumoner telles choses aux vivans qui en ont +besoin, & garder la simplicité de ces bons Patriarches, qui avoient +seulement soin de recommander leurs os à leurs enfans: Et méme du grand +Roy Cyrus que nous avons mentionné ci-dessus, qu tombeau duquel étoit +cette inscription rapportée par Arrian: + + PASSANT, QUI QUE TU SOIS, ET + DE QUELQUE PART QUE TU VIENNES, CAR + JE SUIS SEUR QUE TU VIENDRAS: JE + SUIS CE CYRUS QUI ACQUIT LA DOMINATION + AUX PERSES: JE TE PRIE NE + M'ENVIES POINT CE PEU DE TERRE + QUI COUVRE MON PAUVRE CORPS. + +Ainsi noz Sauvages ne sont point excusables En mettant tout ce qu'ils +ont de meilleur és sepulchres des trépassez, veu qu'ils en pourroient +tirer de la commodité. Mais on peut dire pour eux qu'ils ont cette +coutume dés l'origine de leurs peres: (car nous voyons que préque dés le +temps du Deluge, cela s'est fait pardeça) léquels baillans à leurs morts +leurs pelleteries, _matachiaz_, arcs, fleches, & carquois, c'étoient +choses dont ilz n'avoient necessité. + +Et neantmoins cela ne met hors de coulpe les Hespagnols qui ont volé les +sepulchres des Indiens du Perou, & jetté les os à la voirie: ni ceux des +nôtres, qui ont fait le méme, quant à avoir pris les peaux de Castors, +en nôtre Nouvelle-France, ainsi que j'ay dit ailleurs. Car comme dit +Isidore de Damiette en une Epitre: _C'est à faire à des ennemis +depouillez d'humanité, de voler des corps morts, qui ne se peuvent +defendre. La Nature méme a donné cela à plusieurs que la haine cesse par +la mort, & se reconcilient avec les defuncts. Mais les richesses rendent +ennemis des morts les avares qui n'ont rien à leur reprocher, léquels +tourmentent leurs os avec contumelie & injure_. Et pour ce non sans +causes les anciens Empereurs on fait des loix, & ordonné des peines +rigoureuses contre des violateurs de sepulchres. + + LOUÉ SOIT DIEU. + + + + + LES MUSES + DE LA NOUVELLE + FRANCE. + + A MONSEIGNEUR + LE CHANCELIER + + + +_Avia Pieridum peregro loca nullius antè +Trita solo_ ______________ + +[Illustration] + + A PARIS + + Chez ADRIAN PERIER, rue saint + Jacques, au Compas d'or. + + __________________________________________ + + M. DC. XVIII. + + + + [Illustration] + + + + + A + MONSEIGNEUR + MESSIRE NICOLAS + BRULART SEIGNEUR + de Sillery, Chancelier de + France & de Navarre. + +MONSEIGNEUR + +Les Muses de la NOUVELLE-FRANCE ayans passé d'un autre monde à cetui-ci, +aujourd'hui se presentent à voz piés en esperance de recevoir quelque +mon accueil de vous, qui estant le Pere de celles qui resident sur le +Parnassse de nôtre France Gaulloise & Orientale, desirent aussi que de +cette méme affection une flamme forte, qui les environne & reçoive en sa +tutele. Que si elles sont mal peignées, & rustiquement vetuës; +considerez, Monseigneur, le païs d'où elles viennent, incult, herissé de +foréts, & habité de peuples vagabons, vivans de chasse, aymans la +guerre, méprisans les delicatesse, non civilisés, & en un mot qu'on +appelle Sauvages: & attribués à la communication qu'elles ont euë avec +eux, & aux flots de la mer, leur defaut: je veux dire si elles ne sont +en si bonne conche & en bon point comme celles qui ont accoutumé de se +presenter à vous. Elles sont encore pour le present semblables à ces +poissons qui sont appelés Abramides en la Pécherie d'Oppian, lesquels +sans demeure certaine changent perpetuellement de place, se trouvans +bien en toute sorte de terre, au contraire de plusieurs qui ne peuvent +vivre qu'en un lieu. Poissons vrayment figure du peuple Hebrieu, & de la +vie de ce monde, soit qu'on les prenne par leur nom, soit que l'on +considere leur façon de vivre, toujours étrangers, conduits par la +providence de celui qui les a creés, ainsi que le grand Abraham pere des +croyans, duquel non sans cause ilz portent le nom. Mais s'il arrive, +Monseigneur, que par vôtre faveur, assistance, & support, elles soient +un jour arretées és montagnes du Port Royal & ruisseaux qui en +decoulent, & ayent le moyen de se rendre plus civiles, & mieux venantes +à la cadence des fredons d'Apollon: ainsi qu'aux premiers temps és +solennitez publiques & sainctes on dansoit & chantoit des hymnes & +cantiques, tant de vive voix, que sur tous instrumens de Musique à +l'honneur du vray Dieu: De mémes elles feront souz vos auspices maintes +fétes solennelles, ou vôtre nom sera exalté, & en leurs chansons +rememorez les bien-faits de celui, qui apres avoir bien merité de son +Roy, de sa patrie, & de toute la Chrétienté, aura encore pris un soin +non indigne d'un Chancelier de France, qui sera d'aider à +l'etablissement des Muses en la France Nouvelle, trans-marine, & +Occidentale, pour la conversion des peuples infideles. + + Vôtre tres-humble & + tres-obeissant serviteur + + MARC LESCARBOT + _Vervinois_ + +[Illustration] + + + + + LES MUSES DE LA + NOUVELLE-FRANCE + + + AU ROY + + + ODE PINDARIQUE + presentée à sa Majesté en + Novembre mil six cens sept. + + +STROPH. 1. + +NEPTUNE, donne moy des vers +Propres à resonner la gloire +Du plus grand Roy que l'Univers +Ait produit de longue memoire. +Et puis que sur tes moites eaux +Tendent leurs ailes noz vaisseaux, +Fay qu'avec eux ore je vole +Cornant son renom jusqu'au pole, +Et que porté d'un trait leger +Sur l'aile de ta large échine, +Je l'annonce au peuple étranger +Qui demeure au fond de la Chine. + +ANTISTROPH. + +Muses pourtant pardonnez moy +Si pour cette heure je m'addresse +Ailleurs qu'à vous; & si la loy +De vous invoquer je transgresse. +Je ne boy ici d'Helicon +Les douces eaux, ni ma chanson +Ne ressent les fleurs qu'on amasse +Au sommet du double Parnasse. +Neptune commande en ce lieu, +C'est à lui qu'il faut que je rende +Ores mes voeux, & qu'à ce Dieu +De mon chant le ton je demande. + +EPOD. + +Car quoy qu'il soit quelquefois +Forcené d'ire & de rage, +Il ayme bien toute fois +Des chansons le doux ramage. +Et de cela soucieux +A ses Syrenes il donne +Mainte chanson qui resonne +D'un chant fort harmonieux, +Qui par ses douces merveilles +Les peu rusez Nautonniers +Attire par les oreilles, +et les fait ses prisonniers. + +STROPH. 2. + +Vive donc mon Prince & mon Roy +Par qui respire nôtre France +Sentant souz le joug de sa loy +Les doux effects de sa clemence. +Lui qui parmi tant de hazars +Qui l'ont suivi de toutes parts +A vaincu l'effort de la Fortune, +Laquelle en lui n'a part aucune. +Car sa vertu tant seulement +Du haut des cieux favorisée +A jusques dans le Firmament +Sa Majesté authorisée. + +ANTISTROPH. + +Le jour qu'en France commença +A luire sa belle lumiere +Le conseil des Dieux s'amassa +Pour sçavoir de quelle maniere +Ilz pourroient honorer celui +Qui devoit estre un jour l'appui +De mainte gent abandonnée +A que du ciel n'est point donnée +La conoissance de son bien +Et de maint peuple & mainte ville +Policée souz le lien +De la societé civile. + +EPOD. + +Mars lui donna sa valeur, +Hercule donna sa force, +Et Jupiter sa terreur, +Qui la force méme force. +Mais Vulcan lui façonna +De fin acier bien trempée +Une foudroyante epée +Qu'en present il lui donna +Pour en frapper les rebelles, +Et la rogue nation +Qui nous a fait des quereles +Souz feinte religion. + +STROPH. 3. + +Il n'estoit pas hors le berceau, +Il n'avoit quitté son enfance, +Que son âge plus tendre & beau +S'endurcissoit à la souffrance +Des âpres & dures rigueurs +Des froidures & des chaleurs, +Afin qu'un jour il peust à l'aise +Supporter de Mars le mesaise, +Puis que son destin estoit tel, +Que parmi les chaudes alarmes +Il devoit se rendre immortel, +Par l'effort de ses fieres armes. + +ANTISTROPH. + +Qui l'a jamais veu sommeiller, +Ou les mains avoir endormies, +Quand il a fallu chamailler +Dessus les troupes ennemies? +Témoins en sont tant de combats +Où il a cent fois du trépas +Loin repoussé la violence, +De sorte que méme la France, +France nourrice des guerriers +Par ses longs travaux fatiguée +Est le sujet de ses lauriers +Pour s'estre contre lui liguée. + +EPOD. + +Et apres s'estre soumis +La populace mutine, +Il a fait qu'ores Themis +Seurement par tout chemin +Afin qu'une ferme paix +Au moyen de la Justice +En sa maison s'établisse +Qui soit durable à jamais, +Et que toujours souz son aile +Fleurisse la pieté, +Sans qu'oncques elle chancelle +Ni d'un ni d'autre côté. + +STROPH. 4. + +Grand Roy nous te devons ceci, +Vire mille fois davantage. +Mais il reste encore un souci +Digne de ton vieillissant âge, +Afin que la posterité +Entende que ta pieté +N'estoit dedans ta France enclose. +Il faut, grand Roy, faire une chose, +Il faut ores du Tout-puissant +Porter le nom souz ta banniere +Où son Soleil resplendissant +Chacun jour finit sa carriere. + +ANTISTROPH. + +Aye doncques compassion +De tant de peuples qui perissent +Sans loix & sans Religion +Et de leur misere gemissent. +Si tu veux, grand Roy, tu les peux +Joindre avec nous en méme voeux, +Et faire de tous une Eglise, +Si ta bonté les favorise. +Mais si ton pouvoir souverain +Ne soutient un si grand affaire, +Mais si tu retires ta main, +Que est-ce qui le pourra faire? + +EPOD. + +C'est, mon Prince, c'est de toy +Qu'une antique destinée +A prononcé qu'un grand Roy +Seroit apres mainte année +Du vieil tige des François, +Que regiroit en justice +Par une saincte police +Conjointe aux divines loix +Les nations infideles +Qui sont encore en maints lieux, +Et par force les rebelles +Conduiroit dedans les cieux. + + LESCARBOT + + ____________________________________________ + +APRES que nous fumes arrivés au Port Royal en la +Nouvelle-France le sieur du Pont de Honfleur, qui estoit parti dés le +sezième de Juillet, desesperant qu'aucun navire deut arriver de France, +pour ce que la saison desja se passoit, ayant rencontré par un grand +heur quelques uns de nos gens (qui à la veuë de la terre du port de +Campseau s'estoient mis dans une chalouppe, & venoient jusques audit +Port Royal suivans la côte) parmi des iles, il tourna le cap à rebours, +& nous vint trouver avec beaucoup de rejouïssance d'une part & d'autre. +En fin au bout de trois semaines il nous laissa sa barque & une patache, +& se mit avec quelques cinquante homme qu'il avoit, dans nôtre navire +qui retournoit en France. Or avant son depart, pour lui dire Adieu je +lui fis ces vers ici parmi le tintamarre d'un peuple contus qui +marteloit de toutes parts pour faire ses logemens, lesquels vers furent +depuis imprimez à la Rochelle. + + + + + + + ADIEU AUX FRANÇOIS + retournans de la Nouvelle-France + en la France Gaulloise. + + Du 25 d'Aoust 1606. + +ALLEZ donques, vogués, ô troupe genereuse +Qui avez surmonté d'une ame courageuse +Et des vents & des flots les horribles fureurs +Et de maintes saisons les cruelles rigueurs, +Pour conserver ici de la Françoise gloire +Parmi tant de hazars l'honorable memoire. +Allez doncques, vogués, puissiez vous outre mer +Un chacun bien-tot voir son Ithaque fumer: +Et puissions nous encore au retour de l'année +La méme troupe voir par deça retournée. + +Fatiguez de travaux vous nous laissés ici +Ayans également l'un de l'autre souci, +Vous, que nous ne soyons saisis de maladies +Qui facent à Pluton offrandes de noz vies: +Nous, qu'un contraire flot, ou un secret rocher +Ne vienne vôtre nef à l'impourveu toucher. +Mais un point entre nous met de la difference, +C'est que vous allez voir les beautez de la France, +Un royaume enrichi depuis les siecles vieux +De tout ce que le monde a de plus precieux: +Et nous comme perdus parmi la gent Sauvage +Demeurons étonnez sur ce marin rivage, +Privez du doux plaisir & du contentement +Que là vous recevrez dés votre avenement. + +Que di-je, je me trompe, en ce lieu solitaire, +L'homme juste a dequoy à soy-méme complaire, +Et admirer de Dieu la haute Majesté, +S'il en veut contempler l'agreable beauté +Car qu'on aille rodant toute la terre ronde, +Et qu'on furette tous les cachotz du monde, +On ne trouvera rien si beau, ne si parfait +Que l'aspect de ce lieu ne passe d'un long trait. +Y desirez-vous voir une large campagne? +La mer de toutes parts ses moites rives baigne. +Y desirez-vous voir des coteaux alentour? +C'est ce qui de ce lieu rent plus beau le sejour. +Y voulez-vous avoir le plaisir de la chasse? +Un monde de forêts de toutes parts l'embrasse. +Voulez-vous des oiseaux avoir la venaison? +Par bendes ils y sont chacun en sa saison. +Cherchez-vous changement en votre nourriture? +La mer abondamment vous fournit de pâture. +Aymez-vous des ruisseaux le doux gazouillement +Les côtaux enlassés en versent largement. +Cherchez-vous le plaisir des verdoyantes iles? +Ce Port en contient deux capables de deux villes. +Aymez-vous d'un Echo la babillarde voix? +Ici peut un Echo répondre trente-fois. +Car lors que du Canon le tonnerre y bourdonne +Trente-fois alentour le méme coup resonne, +Et semble au tremblement que Megere à l'envers +Soit préte d'écrouler tout ce grand Univers. +Aymez-vous voir le cours des rivieres profondes? +Trois rendent à ce lieu le tribut de leurs ondes, +Dont l'Equille ayant eu plus de terre en son lot, +Elle se porte aussi d'un orgueilleux flot, +Et préques assourdit de son bruiant orage +Non le Stadisien, mais ce peuple Sauvage. +Bref, contre l'ennemi voulez-vous estre fort? +Ce lieu rien que du Ciel ne redoute l'effort. +Car de deux boulevers Nature a son entrée +Si dextrement muni, que toute la contrée +Peut à l'abri d'iceux reposer seurement, +Et en toute saison vivre joyeusement. + +Le blé te manque encore, & le fruit de la vigne +Pour faire son renom par l'univers insigne. +Mais si le Tout-poussant benit nôtre labeur +En bref tu sentiras la celeste faveur +En ton sein decouler ainsi qu'une rousée +Qui tombe doucement sur la terre embrasée +Au milieu de l'eté. Que si on n'a encore +De tes veines tiré la riche mine d'or, +L'argent, l'airain, le fer que tes forêts épesses +Gardent comme en depos sont de belles richesses +Pour le commencement, & peut estre qu'un jour +Sera la mine d'or découverte à son tour. +Mais c'est ores assez que tu nous puisse rendre +Et du blé & du vin, pour apres entreprendre +Un vol plus elevé (car le bord de tes eaux +Peut fournir de pature à mille grans troupeaux) +Et de villes batir, des maisons, & bourgades, +Qui servent de retraite aux Françoises peuplades, +Et pour changer les moeurs de cette nation +Qui vit sans Dieu, sans loy, & sans religion. + +O trois-fois Tout-puissant, ô grand Dieu que j'adore +Ores que ton Soleil envoye son Aurore +Sur cette terre ici, ne vueille plus tarder, +Vueilles d'un oeil piteux ce peuple regarder, +Qui languit attendant ta parfaite lumiere +Trop prolongeant, helas! sa divine carriere. + +DU PONT dont la vertu vole jusques aux cieux +Pour avoir sceu domter d'un coeur audacieux +En ces difficultés mille maux, mille peines, +Qui pouvoient souz le faix accraventer tes veines, +Ayant esté ici laissé pour conducteur +A ceux-là qui poussez d'une pareille ardeur +Ont aussi soutenu en la Nouvelle-France +De leur propre maison la dure & longue absence; +Si-tot que tu verras la face de ton Roy +Di lui que ses ayeuls pour la Chrétienne loy +Ont jadis triomphé dedans la Palestine, +Et courageusement de la gent Sarazine +Repoussé la fureur és Memphitiques bors, +Et pour la méme cause ont exposé leurs corps +Au gré des vents, des flots, d'une maratre terre, +Et au guerrier hazard du sanglant cimeterre: +Qu'ici à peu de frais, sans qu'un robuste bras +Rougisse au sang humain le meurtrier coutelas, +Il se peut acquerir une gloire semblable. +Laquelle à sa grandeur sera plus proufitable. + +Allez doncques, vogués, ô genereux François, +Cependant que plus loin vers les Armouchiquois +Les voiles nes tendons, pour outre Mallebarre +Rechercher quelque Port qui nous serve de barre +Soit pour nous opposer à un fort ennemi, +Ou pour y recevoir seurement nôtre ami, +Et la méme éprouver si la Nouvelle-France +A noz travaux rendra selon notre esperance. + +Neptune, si jamais tu as favorisé +Ceux qui dessus tes eaux leurs vies ont usé; +Vray Neptune, fay nous chacun où il desire +A bon port arriver, afin que ton Empire +Soit par-deça connu en maintes regions, +Et bien-tot frequenté de toutes nations. + +[Illustration] + + + + + + LE THEATRE + DE NEPTUNE EN LA + NOUVELLE-FRANCE + +_Representé sur les flots du Port Royal le quatorzieme de Novembre mille +six cens six, au retour du Sieur de Poutrincourt du païs des +Armouchiquois._ + +Neptune commence revetu d'un voile de couleur bleuë, & de brodequins, +ayant la chevelure & la barbe longues & chenuës, tenant son Trident en +main, assis sur son chariot paré de ses couleurs: ledit chariot trainé +sur les ondes par six Tritons jusques à l'abord de la chaloupe où +s'estoit mis ledit Sieur de Poutrincourt & ses gens sortant de la barque +pour venir à terre. Lors la dite chaloupe accrochée, Neptune commence +ainsi. + +NEPTUNE. + +ARRETE, Sagamos, arrete toy ici, +Et regardes un Dieu qui a de toy souci. +Si tu ne me connois, Saturne fut mon pere +Je suis de Jupiter & de Pluton le frere +Entre nous trois jadis fut parti l'univers, +Jupiter eut le ciel, Pluton eut les Enfers, +Et moy plus hazardeux eu la mer en partage, +Et le gouvernement de ce moite heritage. +NEPTUNE c'est mon nom, Neptune l'un des Dieux +Qui a plus de pouvoir souz la voute des cieux. + +Si l'homme veut avoir une heureuse fortune +Il lui faut implorer le secours de Neptune +Car celui qui chez soy demeure cazanier +Merite seulement le nom de cuisinier. + +Je fay que le Flamen en peu de temps chemine +Aussi-tot que le vent jusque dedans la Chine. +Je say que l'homme peut, porté dessus mes eaux, +D'un autre pole voir les inconnuz flambeaux, +Et les bornes franchir de la Zone torride, +Où bouillonnent les flots de l'element liquide. +Sans moy le Roy François d'un superbe elephant +N'eust du Persan receu le present triumphant: +Et encores sans moy onc les François gendarmes +Es terres du Levant n'eussent planté leurs armes. +Sans moy le Portugais hazardeux sur mes flots +Sans renom croupiroit dans ses rives enclos, +Et n'auroit enlevé les beautez de l'Aurore +Que le monde insensé folatrement adore. +Bref sans moly le marchant, pilote, marinier +Seroit en sa maison comme dans un panier +Sans à-peine pouvoir sortir de sa province. +Un Prince ne pourroit secourir l'autre Prince +Que j'auroy separé de mes profondes eaux. +Et toy même sans moy apres tant d'actes beaux +Que tu as exploités en la Françoise guerre, +N'eusses eu le plaisir d'aborder cette terre. +C'est moy qui sur mon dos ay tes vaisseaux porté +Quand de me visiter tu as eu volonté +Et nagueres encor c'est moy que de la Parque +Ay cent fois garenti toy, les tiens& ta barque. +Ainsi je veux toujours seconder tes desseins, +Ainsi je ne veux point que tes effortz soient vains, +Puis que si constamment tu as eu le courage, +De venir si loin rechercher ce rivage, +Pour établir ici un Royaume François, +Et y faire garder mes statuts & mes loix. + +Par mon sacré Trident, par mon sceptre je jure +Que de favoriser ton projet j'auray cure, +Et oncques je n'auray en moy-méme repos +Qu'en tout cet environ je ne voye mes flots +Ahanner souz le faix de dix milles navires. +Que facent d'un clin d'oeil tout ce que tu desires. + +Va donc heureusement, & poursui ton chemin +Où le sort te conduit: car je voy le destin +Preparer à la France un florissant Empire +En ce monde nouveau, qui bien loin fera bruire +Le renom immortel de De Monts & de toy +Souz le regne puissant de HENRY vôtre Roy. +__________________________________________________________________ + +Neptune ayant achevé, une trompete commence à éclater hautement & +encourager les Tritons à faire de méme. Ce pendant le sieur de +Poutrincourt tenoit son epée en main, laquelle il ne remit point au +fourreau jusques à ce que les Tritons eurent prononcé comme s'ensuit. + +PREMIER TRITON. + +Tu peux (grand Sagamos) tu peux te dire heureux +Puis qu'un Dieu te promet favorable assistance +En l'affaire important que d'un coeur vigoureux +Hardi tu entreprens, forçant la violence +D'Æole, qui toujours inconstant & leger, +Tantot adesquidés (ami), tantot poussé d'envie, +Veut te precipiter, & les tiens au danger. + +Neptune est un grand Dieu, qui cette jalousie +Fera comme fumee en l'air évanouïr: +Et nous ses postillons, malgré l'effort d'Æole, +Ferons toutes parts de ton courage ouïr +Le renom, qui des-ja en toutes terres vole. + +DEUXIEME TRITON. + +Si Jupiter est Roy és cieux +Pour gouverner ça bas les hommes, +Neptune aussi l'est en ces lieux +Pour méme effect; & nous qui sommes, +Ses suppos, avons grand desir +De voir le temps & la journée +Qu'ayes de tes travaux plaisir +Apres ta course terminée, +Afin qu'en ces côtes ici +Bien-tot retentisse la gloire +Du puissant Neptune: & qu'ainsi +Tu eternises ta memoire. + +TROISIEME TRITON. + +France, tu as occasion +De louer la devotion +De tes enfans dont le courage +Se montre plus grand en cet age +Qu'il ne fit onc és siecles vieux, +Estans ardemment curieux +De faire éclater tes louanges +Jusques aux peuples plus étranges, +Et graver ton los immortel +Méme souz ce monde mortel. + +Ayde doncques & favorise +Une si louable entreprise, +Neptune s'offre à ton secours +Qui les tiens maintiendra toujours +Contre toute l'humaine force, +Si quelqu'un contre toy s'efforce. +Il ne faut jamais rejetter +Le bien qu'un Dieu nous veut preter. + +QUATRIEME TRITON. + +Celui qui point ne se hazarde +Montre qu'il a l'ame coüarde +Mais celui qui d'un brave coeur +Meprise des flots la fureur +Pour un sujet rempli de gloire +Fait à chacun aisément croire +Que de courage & de vertu, +Il est tout ceint & revetu, +Et qu'il ne veut que le silence +Tienne son nom en oubliance. + +Ainsi ton nom (grand Sagamos) +Retentira dessus les flots +D'or-en-vant, quand dessus l'onde +Tu decouvres ce nouveau monde, +Et y plantes le nom François, +Et la Majesté de tes Rois. + +CINQUIEME TRITON. + +Un Gascon prononça ces vers à peu prés en sa langue. + +Sabets aquo que volio diro, +Aqueste Neptune bieillart +L'autre jou faisio des bragart, +Et comme un bergalant se miro. + +N'agaires que faisio l'amou, +Et baisavo une jeune hillo +Qu'ero plan polide & gentillo, +Et la cerquavo quadejou. + +Bezets, ne vous fizets pas trop +En aquels gens de barbos grisos, +Car en aqueles entreprisos +Els ban lou trot & lou galop. + +SIXIEME TRITON. + +Vive HENRY le grand Roy des François +Qui maintenant fait vivre souz ses loix +Les nations de sa Nouvelle-France, +Et souz lequel nous avons esperance +De voir bien-tot Neptune reveré +Autant ici qu'onq' il fut honoré +Par ses sujets sur le Gaullois rivage, +Et en tus lieux où le brave courage +De leur ayeuls jadis les a porté. +Neptune aussi fera de son côté +Que leurs neveux s'employans sans feintise +A l'ornement de leur belle entreprise +Tous leurs desseins il favorisera, +Et prosperer sur ses eaux il fera. + +______________________________________________________________________ + +Cela fait, Neptune s'équarte un petit pour faire place à un canot, dans +lequel estoient quatre Sauvages, qui s'approcherent apportans chacun un +present audit sieur de Poutrincourt. + +PREMIER SAUVAGE. + +Le premier Sauvage offre un quartier d'Ellan ou Orignac, disant ainsi: + +De la part des peuples sauvages +Qui environnent ces païs +Nous venons rendre les homages +Duez aux sacrées Fleur-de-lis +Es mains de toy, qui de ton Prince +Representes la Majesté, +Attendans que cette province +Faces florir en pieté, +En moeurs civils, & toute chose +Qui sert à l'établissement +De ce qui est beau, & repose +En un Royal gouvernement, +Sagamos, si en nos services +Tu as quelque devotion, +A toy en faisons sacrifices +Et à ta generation. + +Noz moyens sont un peu de chasse +Que d'un coeur entier nous t'offrons, +Et vivre toujours en ta grace +C'est tout ce que nous desirons. + +DEUXIEME SAUVAGE. + +Le deuxiesme Sauvage tenant son arc & sa fleche en main, donne pour son +present des peaux de Castors, disant: + +Voici la main, l'arc, & la fleche +Qui ont fait la mortele breche +En l'animal de qui la peau +Pourra servir d'un bon manteau +(Grand Sagamos) à ta hautesse. + +Reçoy donc de ma petitesse +Cette offrande qu'à ta grandeur +J'offre du meilleur de mon coeur. + +TROISIEME SAUVAGE. + +Le troisieme Sauvage offre des _Matachiaz_, c'est à dire, echarpes, & +brasselets faits de la main de sa maitresse, disant: + +Ce n'est seulement en France +Que commande Cupidon +Mais en la Nouvelle-France, +Comme entre vous, son brandon +S'allume; & de ses flammes +Il rotit noz pauvres ames, +Et fait planter le bourdon. + +Ma maitresse ayant nouvelle +Que tu devois arriver, +M'a dit que pour l'amour d'elle +J'eusse à te venir trouver, +Et qu'offrande je te fisse +De ce petit exercice +Que sa main à sceu ouvrer. + +Reçoy doncques d'allegresse +Ce present que je t'adresse +Tout rempli de gentillesse +Pour l'amour de ma maitresse +Qui est ores en detresse +Et n'aura point de liesse +Si d'une prompte vitesse +Je ne lui di la caresse +Que m'aura fait ta hautesse. + +QUATRIEME SAUVAGE + +Le quatrième Sauvage n'ayant heureusement chassé par les bois, se +presente avec un harpon en main, & apres ses excuses faites, dit qui +s'en va à la pèche. + +SAGAMOS, pardonne moy +Si je viens en telle sorte, +Si me presentant à toy +Quelque present je n'apporte. +Fortune n'est pas toujours +Aux bons chasseurs favorables, +C'est pourquoy ayant recours +A un maitre plus traitable, +Apres avoir maintefois +Invoqué cette Fortune +Brossant par l'epée des bois, +Je m'en vay suivre Neptune, + +Que Diane en ses foréts +Ceux qu'elle voudra caresse, +Je n'ay que trop de regrets +D'avoir perdu ma jeunesse +A la suivre par les vaux, +Avecque mille travaux, +Souz des esperances vaines. + +Maintenant je m'en vay voir +Par cette côte marine +Si je pourray point avoir +Dequoy fournir ta cuisine: +Et cependant si tu as +Quelque part en ta chaloupe +Un peu de caradonas, (pain) +Fournis-en moy & ma troupe. +______________________________________________________________________ + +Apres que Neptune eut esté remercié par le sieur de Poutrincourt de ses +offres au bien de la France, les Sauvages le furent semblablement de +leur bonne volonté & devotion, & invitez de venir au fort Royal prendre +du _caracona_. A l'instant la troupe de Neptune chante en Musique à +quatre parties ce qui s'ensuit. + +Vray Neptune donne nous +Contre tes flots asseurance, +Et fay que nous puissions tous +Un jour nous revoir en France. + +La musique achevée, la trompete sonne derechef, & chacun prent sa route +diversement: les Canons bourdonnent de toutes parts, & semble à ce +tonnerre que Proserpine soit en travail d'enfant: ceci causé par la +multiplicité des Echoz que les côtaux s'envoient les uns aux autres, +lesquels durent plus d'un quart d'heure. + +Le sieur de Poutrincourt arrivé prés du Fort Royal, un compagnon de +gaillarde humeur qui l'attendoit de pié ferme, dit ce qui s'ensuit: + +Apres avoir long temps (Sagamos) desiré +Ton retour en ce lieu, en fin le ciel iré +A eu pitié de nous, & nous montrant ta face, +Il nous a fait paroitre une incroyable grace. + +Sus doncques, rotisseurs, depensiers, cuisiniers, +Marmitons, patissiers, fricasseurs, taverniers, +Mettez dessus dessouz pots & plats & cuisine, +Qu'on baille à ces gens ci chacun sa quarte pleine, +Je les voy alterez sicut terra sine aqua. +Garson depeche toy, baille à chacun son K. +Cuisiniers, ces canars sont ils point à la broche? +Qu'on tuë ces poulets, que cette oye on embroche, +Voici venir à nous force bons compagnons +Autant deliberez des dents que des roignons. +Entrez dedans Messieurs, pour votre bien-venuë, +Qu'avant boire chacun hautement éternuë, +A fin de decharger toutes froides humeurs +Et remplir voz cerveaux de plus douces vapeurs. + +Je prie le Lecteur excuser si ces rhimes ne sont si bien limées que les +homme delicats pourroient desirer. Elles ont esté faites à la hate. Mais +neantmoins je les ay voulu inserer ici, tant pour ce que'elles servent à +nôtre Histoire, que pour montrer que nous vivions joyeusement. Le +surplus de cette action se peut voir à la fin du chap. 16, liv. 4 de mon +Histoire de la Nouvelle France. + + + + + + + + A-DIEU + A LA NOUVELLE-FRANCE + Du 30 Juillet 1607. + +FAUT-il abandonner les beautez de ce lieu, +Et dire au Port Royal un eternel Adieu? +Serons-nous donc toujours accusez d'inconstance +En l'établissement d'une Nouvelle-France? +Que nous sert-il d'avoir porté tant de travaux, +Et des flots irritez combattu les assaux, +Si notre espoir est vain, & si cette province +Ne flechit souz les loix de HENRY notre Prince? +Que vous servit-il d'avoir jusques ici +Fait des frais inutils, si vous n'avez souci +de recuillir le fruit d'une longue depense, +Et l'honneur immortel de votre patience? +Ha que j'ay de regrets que ne sçavez pas +De cette terre ici les attrayans appas. +Et bien que le Flamen vous ait fait une injure, +L'injure bien souvent se rend avec usure. +Il faut doncques partir, il faut appareiller, +Et au port Sainct-Malo aller l'ancre mouiller. + +PERE DE L'UNIVERS, qui commandes aux ondes, +Et qui peux assecher les mers les plus profondes, +Donne nous de franchir les abymes des eaux +Dont tu as separé tous ces peuples nouveaux +Des peuples baptizés, & sans aucun naufrage +Du royaume François voir bien-tot le rivage. + +Adieu donc beaux coteaux & montagnes aussi, +Qui d'un double rempar ceignez ce Port ici. +Adieu vallons herbus que le flot de Neptune +Va baignant largement deux fois à chaque lune, +Et au gibier aussi, qui pour trouver pâture +Y vient de tous cotez tant qu'il y a verdure. +Adieu mon doux plaisir fonteines & ruisseaux, +Qui les vaux & les monts arrousez de vos eaux. +Pourray-je t'oublier belle ile forètiere +Riche honneur de ce lieu & de cette riviere? +Je prise de ta soeur les aimables beautés, +Mais je prise encor plus tes singularités. +Car comme il est séant que celui qui commande +Porte une Majesté plus auguste & plus grande +Que son inferieur; ainsi pour commander +Tu as le front haussé qui te fait regarder. +A l'environ de toy une ondoyante plaine, +Et la terre alentour sujette à ton domaine +Tes rives sont des rocs, soit pour tes batimens, +Soit pour d'une cité jetter les fondemens. +Ce sont en autres parts une menuë arene, +Où mille fois le jour mon esprit se pourmene. +Mais parmi tes beautés j'admire un ruisselet +Qui foule doucement l'herbage nouvelet +D'un vallon que se baisse au creux de ta poitrine, +Precipitant son cours dedans l'onde marine. +Ruisselet qui cent fois de ses eaux m'a tenté, +Sa grace me forçant lui prèter le côté. +Ayant dont tout cela, Ile haute & profonde, +Ile digne sejour du plus grand Roy du monde, +Ayant di-je, cela, qu'est-ce que te defaut. +A former pardeça la cité qu'il nous faut, +Sinon d'avoir prés soy un chacun sa mignone +En la sorte que Dieu & l'Eglise l'ordonne? +Car ton terroir est bon & fertile & plaisant, +Et oncques son culteur n'en sera deplaisant. +Nous en pouvons parler, qui de mainte semence +Y jettée, en avons certaine experience. +Que puis-je dire encor digne de ton beau los? +Qu'adjouteray-je ici que dedans ton enclos +Se trouvent largement produits par la Nature +Framboises, fraises, pois, sans aucune culture? +Ou bien diray-je encor tes verdoyans lauriers, +Tes Simples inconus, tes rouges grozeliers? +Non, mais tant seulement sans sortir tes limites, +Ici je toucheray les nombreux exercices +Des peuples écaillez qui viennent chaque jour, +Suivans le train du flot te donner le bon-jour. + +Si-tot que du Printemps la saison renouvelle +L'Eplan vient à foison, qui t'apporte nouvelle +Que Phoebus elevé dessus ton horizon +A chassé loin de toy l'hivernale saison. +Le Haren vient apres avecque telle presse +Que seul il peut remplir un peuple de richesse. +Mes yeux en sont témoins, & les vostres aussi +Qui de nôtre pature avés eu le souci, +Quand, ailleurs occupez, vôtre main diligente +Ne pouvoit satisfaire à la chasse plaisante +Qu'envoyoit en voz rets l'ecluse d'un moulin. +Le Bar suit par-apres du Haren le chemin. +Et en un méme temps la petite Sardine, +La Crappe, & le Houmar, suit la côte marine +Pour un semblable effect; le Dauphin, l'Eturgeon +Y vient parmi la foule avecque le Saumon, +Comme font le Turbot, le Pounamou, l'Anguille, +L'Alose, le Fletan, & la Loche, & l'Equille: +Equille qui, petite, as imposé le nom +A ce fleuve de qui je chante le renom. +Mais ce n'est ici tout, car tu as davantage +De peuples qui te font par chacun jour homage, +Le Colin, le Joubar, l'Encornet, le Crapau, +Le Marsoin, le Souffleur, l'Oursin le Macreau, +Tu as le Loup-marin, qui en troupe nombreuse +Se vautre au clair du jour sur ta vase bourbeuse, +Tu as le Chien, la Plie, & mille autres poissons +Que je ne conoy point, de tes eaux nourrisons. +Tairay-je la Moruë heureusement feconde, +Qui par tout cette mer en toutes parts abonde? +Moruë si tu n'es de ces mets delicats +Dont les hommes frians assaisonnent leurs plats, +Je diray toutefois que de toy se sustente +Prèque tout l'Univers. O que sera contente +Celle personne un jour, qui à sa porte aura +Ce qu'un monde eloigné d'elle recherchera! +Belle ile tu as donc à foison cette manne, +Laquelle j'ayme mieux que de la Taprobane +Les beautez que lon feint dignes des bien-heureux +Qui vont buvans des Dieux le Nectar savoureux. +Et pour montrer encor ta puissance supreme, +La Baleine t'honore & te vient elle-méme +Saluer chacun jour, puis l'ebe la conduit +Dans le vague Ocean où elle a son deduit. +De ceci je rendray fidele temoignage, +L'ayant veu mainte fois voisiner ce rivage, +Et à l'aise nouer parmi ce port ici. + +Mais tous ces animaux, mais tous ces peuples ci +S'écartent quand Phoebus veut approcher la borne +Du celeste manoir, où git le Capricorne, +Et vont chercher l'abri du profond de Thetys, +Ou d'un terroir plus doux vont souvans le pâtis. +Seulement pres de toy en cette saison dure +La Palourde, la Coque, & la Moule demeure +Pour sustenter celui qui n'aura de saison +(Ou pauvre, ou paresseux) fait aucune moisson, +Tel que ce peuple ici qui n'a cure de chasse +Jusqu'à ce que la faim le contraigne& pourchasse, +Et le temps n'est toujours favorable au chasseur. +Qui ne souhaite point d'un beau temps la douceur, +Mais une forte glace, ou des neges profondes, +Quand le Sauvage veut tirer du fond des ondes +L'industrieux Castor (qui sa maison batit +Sur la rive d'un lac, où il dresse son lict +Vouté d'une façon aux hommes incroyable, +Et plus que noz palais mille fois admirable, +Y laissant vers le lac un conduit seulement +Pour s'aller égayer souz l'humide element) +Ou quand il veut quéter parmi les bois le gite +Soit du Royal Ellan, soit du Cerf au pié vite, +Du Lapin, du Renart, du Caribou, de l'Ours, +De l'Ecureu, du loutre à peau-de-velours +Du Porc-epic du Chat qu'on appelle sauvage, +(Mais qui du Leopart ha plustot le corpsage) +De la Martre au doux poil dont se vétent les Rois, +Ou du Rat porte-muse, tous hôtes de ces bois, +Ou de cet animal qui tout chargé de graisse +De hautement grimper ha la subtile addresse, +Sur un arbre elevé sa loge batissant +Pour decevoir celui qui le va pourchassant, +Et vit par cette ruse en meilleure asseurance +Ne craignant (ce lui semble) aucune violence, +Nibachés est son nom. Non que sur le printemps +Il n'ait à cette chasse aussi son passe-temps. +Mais alors du poisson la peche est plus certaine. + +Adieu donc je te dis, ile de beauté pleine, +Et vous oiseaux aussi des eaux & des forêts +Qui serez les témoins de mes tristes regrets. +Car c'est à grand regret, & je ne le puis taire, +Que je quitte ce lieu, quoy qu'assez solitaire. +Car c'est à grand regret qu'ores ici je voy +Ebranlé le sujet d'y entrer nôtre Foy, +Et du grand Dieu le nom caché souz le silence, +Qui à ce peuple avoit touché la conscience. + +Aigles qui des hauts pins habitez les sommets, +Puis qu'à vous Jupiter a commis ses secrets, +Allez dedans les cieux annoncer cette chose, +Et combien de douleur j'en ay en l'ame enclose, +Puis revenez soudain au Monarque François +Lui dire le decret du puissant Roy des Roys. +Car à lui est du ciel donné cet heritage, +Afin que souz son nom ci-aprés en tout âge +L'Eternel soit ici sainctement adoré, +Et de cent nations son grand nom reveré: +Et pour mieux l'emouvoir à cette chose faire, +Par cent sortes de biens il l'a voulu attraire, +Ayant à noz labeurs fait selon noz désirs, +Et iceux terminé de dix mille plaisirs. +Car la terre ici n'est telle qu'un fol l'estime, +Elle y est plantureuse à cil qui sçait l'escrime +Du plaisant jardinage & du labeur des champs. + +Et si tu veux encor des oiseaux les doux chants, +Elle a le Rossignol, le Merle, la Linote, +Et maint autre inconu, qui plaisamment gringote +En la jeune saison. Si tu veux des oiseaux +Qui se vont repaissans sur les rives des eaux, +Elle a le Cormorant, la Mauve, Ma Mouette, +L'Outarde, le Heron, la Gruë, l'Alouette, +Et l'Oye, et le Canart. Canart de six façons, +Dont autant de couleurs sont autant d'hameçons +Qui ravissent mes yeux. Desires-tu encore +De ces oiseaux chasseurs dont le Noble s'honore? +Elle a l'Aigle, le Duc, le Faucon, le Vautour, +Le Sacre, l'Epervier, l'Emerillon, l'Autour, +Et bref tous les oiseaux de haute volerie +Et outre iceux encore une bende infinie +Qui ne nous sont communs. Mais elle a le Courlis +L'Aigrette, le Coucou, la Becasse & Mauvis, +La Palombe, le Geay, le Hibou, l'Hirondelle, +Le Ramier, la Verdier, avec la Tourterelle, +Le Beche-bois huppé, le lascif Passereau, +La perdris bigarrée, & aussi le Corbeau. + +Que diray-je plus? Quelqu'un pourra-il croire +Que Dieu méme ait voulu manifester sa gloire +Creant un oiselet semblable au papillon +(Du moins n'excede point la grosseur d'un grillon) +Portant dessus son dos un vert-doré plumage, +Et un teint rouge-blanc au surplus du corps-sage? +Admirable oiselet, pourquoy donc, envieux, +T'es-tu cent fois rendu invisible à mes ieux, +Lors que legerement me passant à l'aureille +Tu laissois seulement d'un doux bruit la merveille? +Je n'eusse esté cruel à ta rare beauté, +Comme d'autres qui t'ont mortellement traité, +Si tu eusses à moy daigné te venir rendre. +Mais quoy tu n'as voulu à mon desir entendre. +Je ne lairray pourtant de celebrer ton nom, +Et faire qu'entre nous tu sois de grand renom. +Car je t'admire autant en cette petitesse +Que je fay l'Elephant en sa vaste hautesse. +Niridau c'est ton nom que je ne veux changer +Pour t'en imposer un qui seroit étranger. +Niridau oiselet delicat de nature, +Qui de l'abeille prent la tendre nourriture +Pillant de noz jardins les odorantes fleurs, +Et des rives des bois les plus rares douceurs, + +A ces hotes de l'air pourray-je sans offense +D'un petit peuple ailé adjouter l'excellence? +Ce sont mouches, de qui sur le point de la nuit +La brillante clarté parmi les bois reluit +Voletans ça & là d'une presse si grande, +Que du ciel etoilé la lumineuse bende +Semble n'avoir en soy plus d'admiration. +Faisant doncques ici commemoration +Des beautez de ce lieu, il est bien raisonnable +Que vous y teniez rang & place convenable. + +Mais puis que ja desja noz voiles sont tendus, +Et allons revoir ceux qui nous cuident perdus, +Je dis encore Adieu à vous beaux jardinages, +Qui nous avez cet an repeu de vos herbages, +Voire aussi soulagé nôtre necessité +Plus que l'art de Pæon n'a fait nôtre santé. +Vous nous avez rendu certes en abondance +Le fruit de noz labeurs selon notre semence. +Hé que sera-ce donc s'il arrive jamais +(Ce qu'il est de besoin qu'on face desormais) +Que la terre ici soit un petit mignardée, +Et par humain travail quelquefois amendée? +Qui croira que le segle,& la chanve, & le pois, +Le chef d'un jeune gars ait surpassé deux fois? +Qui croira que le blé que l'on appelle d'Inde +En cette saison-ci si hautement se guinde +Qu'il semble estre porté d'insupportable orgueil +Pour se rendre, hautain, aux arbrisseaux pareil? +Ha que ce m'est grand deuil de ne pouvoir attendre +Le fruit qu'en peu de temps vous promettiez nous rendre! +Que ce m'est grand émoy de ne voir la saison +Quand ici meuriront la Courge, le Melon, +Et le Cocombre aussi: & suis en méme peine +De ne voir point meuri mon Froment, mon Aveine +Et mon Orge & mon Mil, pois que le Souverain +En ce petit travail m'a beni de sa main. +Et toutefois voici de ce mois le trentieme, +Mois qui jadis estoit en ordre le cinquième + +Peuples de toutes parts qui estes loin d'ici +Ne vous emerveillez de cette chose ci, +Et ne nous tenez point comme en region froide, +Ce n'est point ici Flandre, Ecosse, ni Suede, +La mer ici ne gele, & les froides saisons +Ne m'ont oncques forcé d'y garder les tisons. +Et si chez vous l'eté plustot qu'ici commence, +Plustot vous ressentez de l'hiver l'inclemence. +Mais tu restes encor, Poutrincourt attendant +Que ta moisson soit préte: & nous nous cependant +Faisons voile à Campseau où t'attent le navire +Que de là doit tous en la France conduire. +Cependant beaux epics meurissez vitement, +Dieu le Dieu tout-puissant vous doint accroissement, +Afin qu'un jour ici retentisse sa gloire +Lors que de ses bien-faits nous ferons la memoire. +Entre lesquelz bien-faits nous conterons aussi +Le soin qu'il aura eu de prendre à sa merci +Ces peuples vagabons qu'on appelle Sauvages +Hotes de ces forèts & des marins rivages, +Et cent peuples encor qui sont de tous côtez +Au Su, à l'Oest au Nort de pié-ferme arretez +Qui aiment le travail, qui la terre cultivent, +Et libres, de ses fruits plus contens que nous vivent, +Mais en ce deplorable est leur condition, +Que du siecle futur ilz n'ont l'instruction. + +Pourquoy, ô Tout-puissant, pourquoy donc cette race +As-tu jusques ici rejetté de ta face, +Et pourquoy laisses tu devorer à l'enfer, +Tant d'humains qui devroient dessus lui triompher +Veu qu'ilz sont comme nous ton oeuvre & ta facture, +Et ont de toy receu nôtre fraile nature? +Ouvre donc les thresors de tes compassions, +Et verse dessus eux tes benedictions, +Afin qu'ilz soient bien-tot ton sacré heritage, +Et chantent hautement tes bontés en tout âge. +Si-tot que ton Soleil sur eux éclairera, +Aussi-tot cet gent d'adorer on verra. +Temoins soient de ceci les propos veritables +Que Poutrincourt tenoit avec ces miserables +Quand il leur enseignoit notre Religion, +Et souvent leur montroit l'ardente affection +Qu'il avoit de les voir dedans la bergerie +Que Christ a racheté par le pris de sa vie. +Eux d'autre part emeus clairement temoignoient +Et de bouche & de coeur le desir qu'ilz avoient +D'estre plus amplement instruits en la doctrine +En laquelle il convient qu'un fidele chemine. + +Où estes vous Prelats, que vous n'avez pitié +De ce peuple qui fait du monde la moitié? +Du moins que n'aidez-vous à ceux de qui le zele +Les transporte si loin comme dessus son aile +Pour établir ici de Dieu la saincte loy +Avecque tant de peine, & de soin & d'émoy +Ce peuple n'est brutal, barbare ni sauvage, +Si vous n'appellez tels les hommes du vieil âge, +Il est subtile, habile, & plein de jugement, +Et n'en ay conu un manquer d'entendement, +Seulement il demande un pere qui l'enseigne +A cultiver la terre, à façonner la vigne, +A vivre par police, à estre menager, +Et souz des fermes toicts ci-apres heberger. +Au reste à nôtre égare il est plein d'innocence +Si de son createur il avoit la science. +Que s'il ne le conoit, sa bouche ni son coeur +Ne ravit point à Dieu par blaspheme l'honneur. +Il ne sçait le metier de l'amoureux bruvage, +De l'aconite aussi il ne sçait point l'usage, +Sa bouche ne vomit nos imprecations, +Son esprit ne s'adonne à nos inventions +Pour opprimer autrui, l'avarice cruelle +D'un souci devorant son ame ne bourrelle +Mais il a du Gaullois cette hospitalité +Qui tant l'a fait priser en son antiquité. +Son vice le plus grand est qu'il aime vengeance +Lors que son ennemi lui a fait quelque offense. + +Je vous di donc Adieu, pauvre peuple, & ne puis +Exprimer la douleur en laquelle je suis +De vous laisser ainsi sans voir qu'on ait encore +Fait que quelqu'un de vous son Dieu vrayment adore + +Sortons donc de ce Port à la faveur de l'Est, +Car en ces côtes ci est ordinaire l'Ouest, +Puis, souvent cette mer est de brumes couverte +Qui des hommes peu cauts cause l'extreme perte. + +Adieu pour un dernier Rochers haut elevés, +Qui orgueilleusement voz grottes soulevés, +D'où distillent sans fin des pluies abondantes +Que leur versent les eaux des montagnes coulantes. +Adieu doncques aussi Grottes qui m'avez pleu +Quand souz votre lambris au clair du jour j'ay veu +Figurées d'Iris les couleurs agreables. + +Ores que nous voyons les flots épouvantables +Du profond Ocean, pourray-je bien passer +Sans saluer de loin, ou quelque Adieu laisser +A la terre que a receuë notre France +Quand elle vint ici faire sa demeurance? +Ile, je te saluë, ile de Saincte Croix, +Ile premier sejour de noz pauvres François, +Qui souffrirent chez toy des choses vrayment dures, +Mais noz vices souvent nous causent ces injures. +Je revere pourtant ta freche antiquité +Les Cedres odorans qui sont à ton côté, +Tes Loges, tes Maisons, ton Magazin superbe, +Tes jardins étouffez parmi la nouvelle herbe: +Mais j'honore sur tout à-cause de noz morts +Le lieu qui sainctement tient en depost leurs corps, +Lequel je n'ay pu voir sans un effort de larmes, +Tant mon navré le coeur ces violentes armes. +Soyez doncques en paix, & puissiez vous un jour, +Vous trouver glorieux au celeste sejour. +Mais cependant, DE MONTS, tu emportes la gloire +D'avoir sur mille morts obtenu la victoire, +Témoignage certain de ta grande vertu, +Soit quand tu as des flots la fureur combattu +En venant visiter cette étrange province +Pour suivre le vouloir de HENRY nôtre Prince +Soit lors que tu voiois mourir devant tes yeux +Ceux-là qui t'ont suivi en ces funestes lieux. + +Je vous laisse bien loin, pepinieres de Mines +Que les rochers massifs logent dedans leurs veines, +Mines d'airain, de fer, & d'acier, & d'argent, +Et de charbon pierreux, pour saluer la gent +Qui cultive à la main la terre Armouchiquoise. +Je te saluë donc nation porte-noise +(Car tu as envers nous forfait par trahison) +Pour te dire qu'un jour nous aurons la raison +Avecque plus d'effect de ton outrecuidance, +Si qu'entre nous sera maudite ta semence. +Mais ta terre je veux saluer en tout bien, +Car un ample rapport elle nous fera bien +Quand elle sentira du François la culture. +Car en elle desja la provide Nature +A le raisin semé si plantureusement, +Et en telle beauté, que Bacchus mémement +Ne sçauroit invoqué lui faire davantage. +Mais son peuple ignorant ne sçait du fruit l'usage. +Terre, tu as encor de féves & de blés +Tes greniers souz-terrains en la moisson comblés. +Mais quoy que tes biens tu donnes abondance +Produisant d'autres fruits sans l'humaine assistance +Tes qu'avons veu la Chanve & la Courge & la Noix, +Tes féves tu ne veux ni tes blez toutefois +Produire sans travail, mais ta grand' populace +D'un bois coupant ta brise, & en mottes t'amasse +Pour (sur le renouveau) sa semence y planter, + +Mais une chose encor il me faut reciter +Qui pour sa rareté à l'écrire m'oblige, +C'est le fruit que produit la Chanve la tige, +Fruit digne que les Rois le tiennent precieux +Pour le repos du corps le plus delicieux: +C'est une soye blanche & menuë & subtile +Que la Nature pousse au creux d'une coquille, +Soye qu'en maint usage employer on pourra, +Et laquelle en cotton l'ouvrier façonnera, +Quand de bons artisans tu seras habitée +Par une volonté de pié-ferme arretée. + +Puisse-je voir bien-tot cette chose arriver, +Et le François soigneux à tes champs cultiver, +Arriere des soucis d'une peineuse vie, +Loin des bruits du commun, & de la piperie. + + +Cherchant dessus Neptune un repos sans repos +J'ay façonné ces vers au branle de ses flots. + + M. LESCARBOT. + +[Illustration] + + + + + + + A MONSIEUR DE MONTS + Lieutenant general pour le Roy en la + Nouvelle-France. + + ODE. + +TOUT ce que l'homme possede, +Ce qu'il a de riche & beau +Ne trouve point de remede +Pour eviter le tombeau. + +La vertu seule immortelle +Constante & ferme en tout temps +Resiste à la mort cruelle +Et à la lime des ans. + +Tant de Rois & tant de Princes, +Des Heros & des Cesars +Qui ont acquis des provinces +Et thresors en maintes parts + +En fin sont proye à la terre, +Et la Vertu seulement +Fait leur nom voler grand erre +Par-dessus le Firmament. + +DU MONTS tu sçais que la vie +Nous est donnée des cieux +Non pour estre ensevelie +En un corps peu soucieux, + +Mais pour estre secourable +A celui qui a besoin +Que quelque Dieu favorable +De son mal-heur prenne soin. + +Et chercher la vraye gloire +Par un chemin non tenté, +Faisant que nôtre memoire +Vive à l'immortalité. + +C'est le desir qui t'enflamme, +Et qui possede ton coeur, +Quand pour eviter le blame +Qui suit l'homme sans honneur, + +Tu entreprens un ouvrage +Tout auguste & glorieux +Si qu'à jamais chacun âge +Aura ton nom precieux, + +Car si-tot que de ton Prince +As eu le commandement +Pour conoitre la province +Mise ne ton gouvernement, + +Ainsi qu'un Aigle qui vole +D'un trait leger, tout soudain +Prompt à suivre sa parole +Tu as pris un vol hautain. + +Et du tempêteux Nerée +Meprisant tous les efforts, +De ta terre desirée +Tu as en fin veu les ports. + +Les nations qui n'ont oncques +Admis la sujetion +A tes mandemens adoncques +Ont fait leur submission. + +Sage, tu leur a fait voir +Les beautez de la justice, +Et ton redouté pouvoir, +Et les biens de la police. + +Mémes tu as fait encore, +Que maint barbare en ces lieux +En son ame Christ adore, +De son salut soucieux. + +Arriere d'ici, arriere +Timides & cazaniers, +Que dedans vôtre barriere +Toujours estes prisonniers. + +Vous qui n'avez soin, ni cure +De faire que vôtre nom, +Contre la mort méme dure +En perdurable renom. + +DE MONTS, tu n'es pas de mémes, +Car lors qu'en France de Mars +Ont cessé les stratagemes, +Recherchant d'autres hazars, + +Tu as consacré ta vie +A l'Eternel pour sa loy +Rendre en ces terres suivie +Souz le vouloir de ton Roy. + +Mais ce n'est fait qui commence, +Il faut chanter desormais +De Dieu la magnificence +D'un ton plus haut que jamais. + +Neptune te favorise +Et Ceres pareillement, +Afin que ton entreprise +Ait un meilleur fondement. + +Diray-je que sans culture +Le Pere de Liberté +Laisse produire à Nature +La vigne qu'il a planté? + +Non ici, je le confesse, +Mais en lieu d'un autre espoir, +Où l'homme à la longue tresse +Ha son sablonneux terroir. + +C'est la terre Armouchiquoise, +Qui son gros blé te produit; +Et encore l'Iroquoise, +Qui donne maint autre fruit. + +Nôtre France fromenteuse +N'a ses vignes de tout temps, +La peine laborieuse +L'a fait telle avec les ans. + +Courage, doncques, courage, +Continue ton dessein, +Ayant ce bel avantage, +Qui de bon espoir est plein. + +Le Tout-puissant méme change +Ici les froides saisons, +Et à cette terre étrange +Promet des riches moissons. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + + + A MONSIEUR DE + POUTRINCOURT GRAND + Sagamos en la Nouvelle-France + + ODE. + +QUOY que tu n'ailles cherchant +(POUTRINCOURT) cette louange +Qui va méme allechant +Ceux qui gisent en la fange; + +Ton merite toutefois, +Ta pieté, ton courage, +Forcent ma lyre & ma voix +A les chanter sur l'herbage + +Que l'Equille de ses eaux +Ou plustot Neptune arrose, +Tandis qu'au bruit des ruisseaux, +A l'écart je me repose. + +Apres avoir longuement +Comme un athlete Gregeois +Lutté courageusement +Parmi les champs des François, + +Saoul d'alarmes & combats, +Et des assaux de Bellone, +Ores tu prens tes ébats +Avec Cerés et Pomone. + +Et deça delà portés, +Suivans Neptune à la danse, +Tu nous fais voir les beautés +De cette Nouvelle-France. + +Qui est celui qui ta veu +Oncques saisi de paresse? +Qui est cil qui t'a conu +Semblable à cette Noblesse, + +Qui met le point de l'honneur +A commander sans prudence, +Et n'avoir par son labeur +D'aucun art l'experience? + +Mais l'un & l'autre tu sçais, +Et ta main infatigable +Fait tous les jours des essais +De chose à nous incroyable. + +Car de tout art manuel +T'est conuë la pratique, +Et se plait ton naturel +Es ars de Mathematique. + +Mémes encore ce Dieu +Qui fredonnant sur sa lyre +Tient des Muses le milieu, +Par toy bien souvent respire. + +Les secrets de son sçavoir, +Si que tout compris ensemble, +Au monde on ne sçauroit voir +Rien que toy qui te ressemble. + +C'est toy qu'il falloit ici +Afin de bine reconoitre +Ce que cette terre ici +Rendroit un jour à son maitre. + +Tu l'as experimenté +Tant que ton ame est contente, +Et de sa fidelité +Tu as une riche attente. + + + + + + + + A MESSIEURS DE MONTS + ET SES LIEUTENANT + & Associez. + + SONNET + +SI les siecles premiers ont celebré la gloire +De celuy qui conquit la Colchide toison: +Si maintenant encor du brave fils d'Æson +Pour peu de chose vit en honneur la memoire: + +Nous devons beaucoup mieux celebrer en l'histoire +La generosité non du fils de Jason, +Mais de vous, ô François, qui en cette saison +D'un plus digne sujet recherchez la victoire. + +Le Grec acquit ça bas un terrestre thresor, +Il avoit des moyens, & des hommes encor, +Tels que les peut avoir entre nous un grand Prince. + +Mais vous à vos dépens, sans recevoir support +Que de l'avoeu du Roy, par un nouvel effort +Ravissez courageux, la celeste province. + +[Illustration] + + + + + + A PIERRE ANGIBAUT + dit CHAMP-DORÉ Capitaine de + Marine en la Nouvelle-France. + + SONNET. + +SI des pilotes vieux le renom dure encore +Pour avoir sceu voguer sur une étroite mer, +Si le monde à present daigne encore estimer +Ariomene, avec Palinure & Pelore; + +C'est raison (CHAMP-DORÉ) que nôtre âge t'honore, +Qui sçais par ta vertu te faire renommer, +Quand ta dexterité empeche d'abimer +La nef qui va souz toy du Ponant à l'Aurore. + +Ceux-là du grand Neptune oncques la majesté +Ne vivent, ni le fond de son puissant Empire: +Mais dessus l'Ocean journellement porté + +Tu fais voir aux François des païs tout nouveaux, +Afin que là un jour maint peuple se retire +Faisant les flots gemir souz les ailez vaisseaux. + +Fait au Port Royal en la Nouvelle-France. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + + + A SAMUEL DE CHAMPLEIN + + SONNET. + +UN Roy Numidien poussé d'un beau desir +Fit jadis rechercher la source de ce fleuve +Qui le peuple d'Egypte & de Libye abreuve, +Prenant en son pourtrait son unique plaisir + +CHAMPLEIN, ja dés long temps je voy que ton loisir +S'employe obstinément & sans aucune treuve +A rechercher les flots, que de la Terre-neuve +Viennent, apres maints sauts, les rivages saisir. + +Que si tu viens à chef de ta belle entreprise, +On ne peut estimer combien de gloire un jour +Acquerras à ton nom que desja chacun prise. + +Car d'un fleuve infini tu cherches l'origine. +Afin qu'à l'avenir y faisant ton sejour +Tu nous faces par là parvenir à la chine. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + + + ODE EN LA MEMOIRE + du Capitaine Gourgues Bourdelois. + + +GOURGUES, l'honneur Bourdelois, +Je veux reveiller ta gloire, +Et faire eclater ma voix +Dans le temple de Memoire, + +En racontant ta valeur +Ta conduite & ta prouësse, +Quand, d'un invincible coeur, +Tu mis la main vengeresse + +Sur le soldat bazané +Du sang des François avide, +Qui nous avoit butiné +Les beautez de la Floride. + +Si-tot que de noz François +Tu entendis la ruine, +Et que le peuple Iberois +Occupoit la Caroline, + +Tu prins resolution +De venger le grand outrage +Fait à nôtre nation +Par une Hespagnole rage. + +A tes despens tu mis sis +De bons hommes une bende +Au combat bien resolus, +Puis que c'est toy qui commande. + +Tu ne leur dis à l'abord +Le secret de ton affaire, +Come Capitaine accort, +Qui sçais bien ce qu'il faut taire. + +Mais quant tu te vis porté +Dessus la terre nouvelle, +Tu leur dis ta volonté +De venger une querelle, + +Querelle qui les François +Et grans & petits regarde, +Et partant qu'à cette fois +Ne faut, d'une ame coüarde + +Reculer quand la saison +De bien faire se presente, +Afin d'avoir la raison +De l'injure violente + +Faite aux premiers conquesteurs +D'une terre si lointaine +Par des assassinateurs +De race Mahumetaine. + +A ces mots encouragés +Ils se mettent en bataille, +Et vont en ordre rangés +Droit contre cette canaille. + +L'un & l'autre petit Fort +Ils attaquent de courage, +Et par un puissant effort +Ilz les mettent au pillage. + +Mais il n'estoit pas aisé +D'attaquer la Caroline, +Si GOURGUES n'eust avisé +Prudemment à sa ruine. + +Car l'adversaire estoit fort +D'hommes, d'armes & de place, +Mais nonobstant prés du Fort +En fin sa troupe s'amasse. + +L'Hespagnol estant sorti +Pour lui faire une saillie +Rencontre un mauvais parti +Qui a sa gent acuillie, + +CAZENOVE donne à des +GOURGUES les rencontre en face, +Qui les font (en peu de mots) +Tous demeurer sur la place. + +Le reste tout étonné +La Forteresse abandonne, +Mais las! il est mal mené +N'ayant secours de personne. + +Car le Sauvage irrité +Ne lui fait misericorde, +Lequel de sa cruauté +Trop frechement se recorde. + +Mais ceux qui tombent és mains +Des François, on les attelle +Aux arbres les plus hautains +Pour y faire sentinelle. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + + + A LA MEMOIRE D'UN + Sauvage Floridien que se proposoit + mourir pour les François. + + +OU trouverons-nous un courage +Semblable à cil de ce Sauvage, +Qui pour ses amis secourir +Vient lui-méme sa vie offrir, +Laquelle il croit devoir épandre +Pour nôtre querele defendre? +Certainement un homme tel +Doit parmi nous estre immortel. +Et devons louer tout de méme +Le souci qu'il a de sa femme +Requerant qu'on lui face don +Apres son trépas du guerdon +Que meriteroit sa vaillance +Mourant pour l'honneur de la France. + +[Illustration.] + + + + +[Illustration.] + + LA DEFFAITE DES + SAUVAGES ARMOUCHIQUOIS + PAR LE SAGAMOS MEMBERTOU + & ses alliez Sauvages, en la + Nouvelle-France, au mois de Juillet + 1607. + +Où peuvent reconoitre les ruses de guerre desdits Sauvages, leurs actes +funebres, les noms de plusieurs d'entre-eux & la maniere de guerir les +blessez. + +JE ne chante l'orgueil du beant Briarée, +Ni du fier Rodomont la fureur enivrée +Du sang dont il a teint préque tout l'Univers +Ni comme il a forcé les pivots des enfers. +Je chante Membertou, & l'heureuse victoire +Qui lui acquit naguere une immortelle gloire +Quand il joncha de morts les champs Armouchiquois +Pour la cause venger du peuple Souriquois. + +Entre ces peuples-ci une antique discorde +Fait que bien rarement l'un à l'autre s'accorde, +Et si par fois enter eux se traite quelque paix, +Cette pais se peut dire un attrappe-niais. + +Car oncques le Renard ne changea sa nature +Et de garder la foy l'homme double n'eut cure, +Ceci n'a pas long temps se conut par effect +Aux depens de celui qui me donne sujet +De dire qui a meu Membertou & sa suite +De faire pour sa mort si sanglante poursuite. +Ce fut Panoniac (car tel estoit son nom) +Sauvage entre les siens jadis de grand renom. +Cetui cuidant avoir faite bonne alliance +Avecques ces mechans, alloit sans deffiance +Parmi eux conversant: mémes il les aidoit +Bien souvent du plus beau des biens qu'il possedoit. +Mais pour cela la gent à mal faire addonée, +Sa mauvaise façon n'a point abandonnée. +Car ce Panoniac il n'y a pas dix mois +Les estant allé voir (pour la derniere fois) +Portant en ses vaisseaux marchandises diverses +Pour en accommoder ces nations perverses, +Eux qui sont de tout temps avides de butin, +Sans aucune merci assomment leur voisin, +Pillent ce qu'il avoit & en font le partage. +Les compagnons du mort se sauvans à la nage +Se cachent pour un temps à l'ombre d'un rocher, +N'osans de ces matins à la chaude approcher. +Ça pour dire vray, la meurtriere cohorte +Estoit contre ceux-ci & trop grande & trop forte. +Mais comme de Phoebus les chevaus harassez +Se furent retirez souz les eaux tout lassez +Ces enragés en fin abandonnant la place +Laisserent là le corps tué à coups de masse, +Lequel à la faveur de la sombreuse nuit +Soudain par ses amis fut enlevé sans bruit, +Et mis, non, comme nous, en depost à la terre, +N'en un coffre de bois, ni au creux d'une pierre, +Ains il fut embaumé à la forme des Rois +que l'Ægypte pieuse embaumoit autrefois. + +Le peuple Etechemin de cette mort cruelle, +Receut tout le premier la mauvaise nouvelle, +D'où s'ensuivit un dueil si rempli de douleurs +Que le haut Firmament en ouït les clameurs +(Car lors que cette gent la mort des siens lamente +Le voisinage ensemble à grans cris se tourmente) +Mais ce ne fut ici le brayment principal, +Car quand ce pauvre corps fut dans le Port Royal +Aux siens representé, Dieu sçait combien de plaintes, +De cris, de hurlemens, de funebres complaintes. +Le ciel en gemissoit, & les prochains côtaux +Sembloient par leurs echoz endurer tous ces maux: +Les épesses foréts, & la riviere méme +Tèmoignoient en avoir une douleur extreme. +Huit jours tant seulement se passerent ainsi +Pour respect du François qui se rit de ceci. + +Les services rendus à l'ombre vagabonde +(Qui du lac Stygieux a desja passé l'onde) +Et au corps là present, le Prince Souriquois +Commence à s'écrier d'une effroyable voix: +Quoy doncques, Membertou (dit-il en son langage) +Lairra-il impuni un si vilain outrage? +De l'excés fait aux siens & méme à sa maison? +Verray-je point jamais éteinte cette race +Qui des miens & de moy la ruine pourchasse? +Non, non, il ne faut point cette injure souffrir. +Enfans, c'est à ce coup qu'il nous convient mourir, +Ou bien par nôtre bras envoyer dix mille ames +De cette gent maudite aux eternelles flammes. +Nous avons prés de nous des François le support +A qui ces chiens ici ont fait un méme tort. +Cela est resolu, il que la campagne +Au sang de ces meurtriers dans peu de temps se baigne. +Auctaudin mon cher fils, & ton frere puisné +Qui n'avez vôtre pere oncques abandonné, +Il faut ores s'armer de force & de courage, +Sus, allez vitement l'un suivant le rivage, +D'ici au Cap-Breton, l'autre à travers les bois +Vers les Canadiens, & les Gaspeïquois, +Et les Etechemins annoncer cette injure, +Et dire à nos amis que tous je les conjure +D'en porter dedans l'ame un vif ressentiment, +Et pour l'effect de ce qu'ilz s'arment promptement +Et me viennent trouver prés de cette riviere, +Où ilz sçavent que j'ay plantée ma banniere. + +Membertou n'eut plustot à ses gens commandé, +Que chacun prent sa route où il estoit mandé, +Et fit en peu de temps si bonne diligence, +Qu'il sembla devancer un postillon de France, +Si bien qu'au renouveau voici de toutes parts +Venir à Membertou jeunes & vieux soudars +Tous à ceci poussez d'esperances non vaines +Souz l'asseuré guidon des braves Capitaines +Chkoudun, & Oagimont, Memembouré, Kichkou, +Messamoet, Ouzabat, & Anadabijou, +Medagoet, Oagimech, & avec eux encore +Celui qui plus que tous l'Armouchiquois abhorre, +C'est Panoniagués, qui a occasion +De procurer mal-heur à cette nation +Pour le dur souvenir de la mort de son frere. +Quand tout fur arrivé, de cette mort amere +Il fallut de nouveau recommencer le dueil, +Et le corps decedé mettre dans le cercueil. +Le barbu Membertou lors prenant la parole: +Vous sçavez, ce dit-il, ô peuple benevole, +Le motif qui vous a conduit jusques ici, +C'est ce corps que voyés massacré sans merci, +De qui le sang versé vous demande vengeance. +Sans que par long discours je vous en face instance. +Et comme és siecles vieux quant au peuple Romain +Fut montré de Cæsar le massacre inhumain, +Tout à l'instant émeu d'une ardente colere +Il voulut reparer ce cruel vitupere +Contre les assassins (ainsi que j'ai appris +Qu'il est mentionné és anciens écrits) +Ainsi vous devez tous à ce spectacle étrange +Estre émeus du desir de garder la loüange. +Que nos antecesseurs nous ont mis en depos, +Et par laquelle ilz sont maintenant en repos, +N'ayans point estimé estre dignes de vivre. +Sans de leurs ennemis les injures poursuivre. + +A ces mots un chacun au combat animé +Sent un feu de vengeance en son coeur allumé, +Et eussent volontiers contre cette canaille, +(S'il y est eu moyen) lors donné la bataille, +Mais il falloit premier le corps ensevelir, +Et du dernier devoir les oeuvres accomplir. +Cette grand' troupe donc de douleur affollés +A conduit le corps mort dedans son Mausolée, +En faisant sacrifice à Vulcan de ses biens +Masse, arcs, fleches, carquois, petun, couteaux & chiens, +Matachiaz aussi, & la pelleterie +Que d'epargne il avoit quant il perdit la vie. +Mais quant aux assistans, chacun à son pouvoir +Lui fit, devotieux l'accoutumé devoir. +Qui donne des castors, qui des couteaux, des roses, +Armes, Matachiaz, & maintes autres choses. +Puis ferment le sepulchre, & laissent reposer +Celui duquel ilz vont la querelle épouser. +Le ciel qui bien-souvent les mal-heurs nous presage, +Avoit auparavant par un triste presage +Témoigné les effects de cette guerre ici, +Car ayant un long temps refrongné son sourci, +Il fit voir maintefois des torches allumées, +Des lances, des dragons, des flambantes armées. + +Ainsi s'en va la flotte avec intention +De veincre, ou de mourir à cette occasion, +Laissans de leurs enfans & femmes la tutele +A nous, qui en avons rendu conte fidele. +Quand des Armouchiquois les rives ils ont veu +Ce peuple deffiant les a tot reconu. +Soudain les messagers volent par la campagne, +Et sonnent du cornet sur chacune montagne +Pour le monde avertir d'estre au guet, & veiller +Avant que l'ennemi les vienne reveiller. +Peuples de tous côtez à grand' troupes s'amassent +Tant qu'en nombre les flots de la mer ilz surpassent. +Mais pourtant Membertou ne s'epouvante point +Car il sçait le moyen de prendre bien à point +L'ennemi, qui tout fier, voyant son petit nombre, +Se promet l'enlever si-tot que la nuit sombre +Aura dessus la terre étendu son rideau. + +Membertou cependant approche son vaisseau +Du port de Cahoücoet, où la troupe adversaire +Vers eux le conduisoit: mais il avoit laissé +Ses gens derriere un roc, & s'estoit avancé, +Afin de reconoitre & le port & la terre +Qu'il vouloit ruiner par le'effort de la guerre. +He, He, ce fut le cri duquel il appella +Tout ce peuple attentif que ferme attendoit là +Yo, yo, fut répondu. Puis apres il demande +S'il pourroit seurement & sa petite bende +Traiter avecques eux, & amiablement +Vuider le different qui a si longuement +L'un et l'autre troublé & reduit en ruine +Tandis que l'appetit de vengeance les mine +Et leur mange le coeur. Eux cuidans attrapper +Celui qui plus fin qu'eux les venoit entrapper, +Disent que librement de la rive il s'approche, +Et ses gens qu'il avoit laissé devers la roche, +Qu'ilz n'ont plus grand desir que de voir une paix +Solidement entre eux établie à jamais, +Afin qu'eux qui des Francs ont bonne conoissante +Leur facent part des biens dont ils ont abondance, +Et se puissent ainsi l'un l'autre secourir +Sans plus d'orenavant l'un sur l'autre courir +Membertou reçoit l'offre, & quant & quant otage, +Envoyant un des siens par échange au rivage, +Puis recule en arriere, & vas ses gens revoir, +Qu'il trouve grandement desireux de sçavoir +En quelle volonté ces peuples ci estoient, +Et si à quelque paix encliner ilz sembloient. +Le Prince Souriquois ses suppots abordant +D'un visage joyeux il les va regardant, +Disant, Ilz sont à nous: la farce s'en va faite, +C'est demain qu'il faut voir cette troupe defaite: +Et leur conte amplement ce qui s'estoit passé, +Et comment ilz s'estoient l'un l'autre caressé. +Au surplus (ce dit-il) pensons de les surprendre, +Et en ce fait ici gardons de nous meprendre. +Quand nous sommes partis le conseil a esté +De leur faire present des biens qu'avons porté, +Et avec eux troquer de notre marchandise +A fin que l'homme feint soit prise en sa feintise. +Nous irons donc par mer la moitié seulement: +Le surplus en deux parts ira secretement +Rengeant le long du bois en bonne sentinelle +Tant que, le temps venu, ma trompe les appelle: +Lors ils viendront charger, & nous seconderont, +Et tant que durera le jour ilz frapperont, +Sans merci, sans faveur, & sans misericorde, +Afin qu'ici de nous long temps on se recorde. +Outre nôtre querele il y a du butin, +Ils ont du blé, des noix, de la vigne & du lin, +Toux ces biens sont à nous si nous avions courage, +Et si voulons avoir leurs femmes au pillage +Nous les aurons aussi. Il estoit nuit encor +Et le clair ciel estoit tout brillant de clous d'or, +Quand Membertou (de qui l'esprit point ne repose) +A prendre son quartier tout son peuple dispose, +Et ceux-là qu'il conoit à la course legers +Il les fait essayer les terrestre dangers. +Ainsi Memembouré dispos à la poursuite +Est fait le general d'une troupe d'elite, +Medagoet d'autre part hardi aux grans exploits +Choisit de tout le camp les plus forts & adroits. +Mais le grand Sagamos pour tendre sa banniere +Attendit que l'Aurore eust épars sa lumiere +En tout son horizon: & lors que le Soleil +Eut esté reconduit au lieu de son reveil +Il met la voile au vent, tirant droit à la place +Où desja l'attendoit cette grand' populace, +Où estant arrivé, partie de ses gens +A descendre apres lui se monstrent diligens. +Il saluë les chefs de cette compagnie, +Entre autres Olmechin, Marchin, & leur mesgnie. +Puis offre les presens dont j'ay fait mention, +C'estoient robbes, chappeaux, & chausses, & chemises. +Mais quand il fallut voir les autres marchandises, +Parmi les fers pointus, poignars, & coutelas, +Des trompes y avoit, dont on ne sçavoit pas +L'usage, ni la fin du mal qu'elles couvoient. +Les autres cependant dans le bois attendoient +Soigneusement l'appel qui avoit esté dit, +Quand Membertou voulant etaller son credit, +Il convoque ce peuple embouchant une trompe, +Et trompant, les trompeurs trompeusement il trompe. +Car tout en un instant lui qui n'avoit point d'armes +Oyant les siens venir feignit estre aux alarmes, +Et se trouvant garni de masses, & poignars, +D'arcs, fleches, coutelas, de picques & de dars, +Il en saisit ses gens, & chacun d'eux commence +Sur l'heure à chamailler sans grande resistence. +Ils en font grand massacre, & cependant du bois +Arrive le surplus criant à haute voix, +He, He, oukchegouïa, & parmi la melée +Se voit incontinent cette troupe melée. +L'Armouchiquois voyant que de lui c'estoit fait +S'il ne remedioit promptement à son fait, +A ce dernier besoin pense de se defendre +Plustot qu'à la merci de ceux icy se rendre. +Ils estoient la pluspart je de couteaux armez +Que de porter au col ilz sont accoutumez, +Mais ces armes bien peu lur servirent à l'heure. +Car Membertou muni d'une armure plus seure, +D'un bouclier de bois dur, & d'un bon coutelas, +Ains que le trenchant d'une faux met à bas +L'honneur des beaux épics: son epée de méme +Moissonoit l'ennemi d'une rigueur extreme. +Suivans le train du chef, ne manquent point de coeur, +Mais rendans des grans cris & voix épouvantables, +Tuent comme fourmis ces pauvres miserables, +Desquels lors c'estoit fait s'ilz n'eussent eu recours +Au bien qui vient parfois de tourner à rebours. +Ce peuple de tout temps amateur de pillage +Cuidoit sur Membertou avoir tel avantage, +Que d'armes pour cette heure il ne leur fut besoin, +Neantmoins en tous cas ilz avoient eu le soin +D'en faire un magazin au fond d'une vallée, +Où la troupe fuiarde en fin s'en est allée. +Là chacun se fournit d'arcs, fleches, & carquois, +De picques, de boucliers, & de masses de bois. +Là de tourner visage, & d'une face irée +Charger sur Membertou & sa gente enivrée +Su sang Armouchiquois. A ce nouvel effort +Fut Panoniagués au danger de la mort +Blessé d'un javelot environ la poitrine. +Chkoudun le courageux, y receut sur l'echine +Un coup qui l'atterra, & se vit en danger +(L'ennemi gaignant pié) de jamais n'en bouger. +Mais le fort Chkoudumech' son frere, de sa masse +Fendant la presse, fit bien-tot se faire place +Pour le tirer de là: mais il y fut feru +D'un coup que lui chargea de toute sa vertu +Le cruel Olmechin. Mnefinou (dont la gloire +Par toute cette cotte est en tous lieux notoire) +Comme le plus hardi, s'efforce de son dard +Transpercer Membertou de l'une à l'autre part: +Mais le coup gauchissant par la subtile addresse, +Du Prince Souriquois, à son fils il s'addresse, +Son fils Actaudinech', lequel il aime mieux +Que toutes les beautez de la terre & des cieux +Ce coup donques perçant le détroit de sa manche +Vite comme un éclair luy porta dans la hanche: +Dequoy effrayé le Prince Membertou, +Il se remet aux ieux du monstrueux Gougou +Le duel ancien qu'en sa jeunesse tendre +Jadis son pere osa hazardeux entreprendre, +Et redoublant sa force il étendit son bras, +Et le fendit en deux de son fier coutelas. +Et comme un chene haut abbatu par l'orage +Traine en bas quant & soy son plus beau voisinage, +Ainsi Mnefinou mort, maint des siens alentour +Alla voir de Pluton le tenebreux sejour. +L'Armouchiquois pourtant ne laisse de poursuivre, +Aimant mieux là mourir que honteusement vivre +S'il arrivait jamais que Membertou veinqueur +Leur laissat du combat l'eternel des-honneur. +Ainsi se r'assemblans font des stares diverses +Et à leur ennemi donnent maintes traverses. +Car jusques là n'avoient encor esté rangés, +Occasion que mal ilz s'estoient revengés. +Bessabés & Marchin ont les pointes premieres, +Que venans attaquer avec leurs bendes fieres +Le chef des Souriquois, une grele de dars +En l'un & en l'autre ôt tombe de toutes parts. +La clarté du soleil en demeure obscurcie, +Et le nombre des traits toujours se multiplie. +A cette charge ici quelques uns sont blessés +Parmi les Souriquois: mais plus de terrassés +Sont de l'autre côté: car de ceux-ci les fleches +A pointe d'os, ne font de si mortelles breches +Comme de ceux qui sont plus voisins des François +Qui des pointes d'acier ont au bout de leurs bois, +Toutefois de nouveau voici nouvelle force +Qui des Membertouquois les bras, non les coeurs, force. +Go, go, go, c'est leur cri, Abejou, Olmechin, +Le fort Argostembroet, & le fier Bertachin +En sont les conducteurs, qui de premiere entrée +Du vaillant Messamoet la troupe ont rencontrée, +Messamoet (qui jadis humant l'air de la France +Avoit de guerroyer reconu la science +Parmi les domestics du Seigneur de Grand-mont) +Apres mainte bricole avoit gaigné le mont +D'où il pensoit avoir un facile avantage +Pour mettre sans danger l'adversaire en dommage. +Mais cetui-ci rusé loin de là declina, +Et le gros escadron des Souriquois mena +Poursuivant vivement jusques dessus l'orée +Où deux fois chaque jour se hausse la marée, +Là Neguioadetch' mere du decedé +Apres avoir long temps le combat regardé, +Voyant en desarroy de Membertou la troupe +Elle se met à terre, & sort de sa chaloupe, +Afin de donner coeur aux soldats étonnés +Qui leur premiere assiette avoient abandonnés. +Et comme des Persans les meres & les femmes +Jadis voyans leurs fils & leurs maris infames +S'enfuir du Medois qui les alloit suivant, +Courageuses soudain allerent au-devant, +Sans honte leur montrer de leur corps la partie +Par où l'homme reçoit l'entrée de la vie, +Les unes s'écrians: Quoy doncques voulez vous +Vous sauver ci-dedans pour eviter les coups +Ce cil qui vous poursuit? Les autres d'autre sorte +Crians à leurs enfans: R'entrez dedans la porte +Du logis dans lequel vous avés esté nés, +Ou contre l'ennemi promptement retournés. +Eux d'un spectacle tel se trouvans pleins de honte, +Un sang tout vergongneux à l'heure au front leur monte. +Si bien que retournans leurs faces en arriere +A l'Empire Medois mirent la fin derniere. +Ainsi fit cette mere en voyant le danger +Ou alloit Membertou & les siens se plonger. +Neguiroët son mari ores paralytique, +Mais qui de bien combattre entendoit la pratique, +S'y estoit fait porter: & bien reconoissant +Le desastre prochain qui les alloit pressant +S'il ne leur arrivoit quelque nouvelle force, +Se fait descendre à terre, & lui-méme s'efforce +De marcher au combat, afin de là mourir +S'il ne pouvoit au mons ses amis secourir. +Estant au milieu d'eux il leur donne courage +Et les conjures tous de venger son outrage. +Mes amis (ce dit-il) vous ne combattez point +Pour le fait seulement, helas! qui trop me point. +Il y va de l'honneur, il y va de la vie: +Ces deux ici perdus, la perte en est suivie +Des soupirs & regrets des femmes & enfans +De qui nos ennemis s'en iront triomphans +Tout ainsi que de nous. Ayez doncques courage, +Je les voy ja branler: c'est ici bon presage. +A ces mots Membertou fait tirer les Mousquets +Qu'au partir les François lui avoient tenus prets. +Chkoudun en fait autant (car il a eu de méme +Deux Mousquets pour autant que les François il aime) +Lesquels estoient parez pour la necessité +Comme un dernier remede au corps debilité. +Aux coups de ces batons en voila dix par terre. +Et le reste effrayé au bruit de ce tonnerre. +Abejou, Chitagat, Olmechin, et Marchin +Quatre des plus mauvais de ce peuple mutin +A ce choc sont tombés. Chkoudun qui a memoire +Du coup qu'il a receu ne point que la gloire +En demeure au donneur, mais d'un trait donne-mort +Valeureux il attaque Argostembroet le fort, +Et presse le surplus d'une roideur si grande, +Qu'au seul bruit de son nom l'ennemi se debende. +Membertouchis aussi l'ainé de Membertou +A l'aile de son pere assisté de Kichkou, +Se faisant faire jour d'un coup trois en renverse, +Et ja deça, delà, tout est à la renverse. +A cinq cens pas plus loin se trouvans Ouzagat, +Et Anadabijou empechés au combat, +Ilz furent secourus par la troupe hardie +De Panoniagués, qui bien-tot fut suivie +D'Ougimech' & les siens: si bien qu'en peu de temps +L'ennemi fut fauché comme l'herbe des champs: +Car tout ce que restoit, quoy que puissant en nombre, +Ne porta gueres loin le malheureux encombre +Qui l'alloit tallonnant: d'autant que Oagimont +Avec Memembouré estant au pied du mont +Que nagueres j'ay dit, les fuyars attendirent, +Et valeureusement poursuivans les battirent. +Mais Oagimont s'estant eloigné de son parc, +Trop prompt, y fut blessé grievement d'un trait d'arc. +Memembouré (trop chaut) préque en la méme sorte +L'ennemi poursuivant y eut la jambe torte, +Ce qui plusieurs en fit de leur mains échapper, +Mais ne peurent pourtant leur ennemi tromper. +Car Etmeminaoet l'homme qui de six femme +Peut, galant appaiser les amoureuses flammes, +Et Metembrolebit, Medagoet, Chahocobech' +Bituani, Penin, Actembroé, Semcoudech', +Tous vaillans champions, soldats & Capitaines +Acheverent du tout ces races inhumaines. +Mais ce qui est ici digne d'étonnement, +C'est que des Souriquois n'est mort un seulement. + +L'Armouchiquois éteint, cette armée defaite, +Membertou glorieux fait sonner la retraite, +On trouve de blessés encores Pechkmet, +Oupakour, Ababich', Pigagan, Chichkmeg, +Umanuet, & Kobech', dont les playes on pense, +Tandis que du butin d'autre côté l'on pense. +La cure en est sommaire. Entre eux est un devin +(Ignorant toutefois) qu'on appelle Aoutmoin. +Cetui prognostique de l'état du malade +Feint vers quelque demon pour lui faire ambassade, +Et selon sa reponse, en ceci comme en tout, +Il juge s'il sera bien-tot mort ou debout. +Avec ce de la playe il va sucçant le sang, +Il la souffle, & soufflant il s'émeut tout le flanc: +Ceci fait, il applique au dessus de la playe +Du roignon de Castor: & par ainsi essaye +(Le bendage parfait) son malade guerir. + +Le butin recuilli, avant que de partir +Des chefs Armouchiquois ils enlevent les tétes +Pour en faire au retour maintes joyeuses fétes. +Ja ilz sont à la voile, & approchent du port +Où ilz doivent donner à leurs femmes confort, +Lesquelles aussi tot que de leur arrivée +Elle ont eu nouvelle, aussi-tot la huée +Elles ont fait de loin, desireuses sçavoir +Quel avoit esté là de chacun le devoir. +Et en ordre marchans, qui en main une masse, +Qui un couteau trenchant (ayans toutes la face +De couleurs bigarée) elles s'attendoient bien +Toutes sur l'heure avoir un Armouchiquois sien, +Afin d'en faire tot cruelle boucherie, +Mais sans cela convint faire leur tabagie. +Et pares le repas la danse s'ensuivit, +Qui dura tout le jour, & qui dura la nuit, +Et toujours durera en s'écrians sans cesse, +Chantans de Membertou la valeur & proüesse +Tant que leur estomach la voix leur fournira, +Ou que quelque mal-heur reposer les fera. + +[Illustration] + + + + + + LA TABAGIE MARINE + +COMPAGNONS, où est le temps +Qu'avions nôtre passe-temps +A descendre au plus habile +Sur le pié ferme d'une ile, +Fourrageans de toutes pars +Deça & delà épars +Parmi l'epés des feuillages +Et des orgueilleux herbages +L'honneur des jeunes oiseaux +Qu'enlevions, à grans troupeaux, +Le gros Tangueu, la Marmette, +Et la Mauve & la Roquette, +Ou l'Oye, ou le Cormorant, +Ou l'outarde au corps plus grand. +Ça (ce disoi-je à la troupe) +Emplissons nôtre chaloupe +De ces oiseaux tendrelets, +Ilz valent bien des poulets. +Dieu! quelle plaisante chasse. +Amasse, garson, amasse, +Portes-en chargé ton dos, +Tu es alaigre & dispos, +Et reviens tout à cette heure +Prendre pareille mesure, +Ne cessant jusques à ce +Que nous en ayons assé: +Car nous pourrions de cette ile +Fournir une bonne ville. + +Je voudroy m'avoir couté +Un Karolus bien conté +Et estre en cet equipage +Acecque tout ce pillage +Au beau milieu de Paris +O que j'y auroy d'amis, +Qui pour avoir pance grasse +Me suivroient de place en place. + +Qu'on ne parle maintenant +Que des iles du Ponant. +Car les iles Fortunées +Sont certes infortunées +Au pris de celles ici, +Qui nous fournissent ainsi +Pour neant ce que l'on achete +Au quartier de la Huchette, +Ou ailleurs bien cherement. +Je ne sçay certainement +Comme le monde est si béte +Que païs il rejette, +Veu la grand' felicité +Qui s'y voit de tout côté, +Soit qu'on suive cette chasse, +Soit que l'Ellan on pourchasse, +Ou qu'on vueille de poisson +Faire en eté la moisson. +Car quant est des paturages +Il n'y manque pont d'herbages +Pour nourrir vaches & veaux, +Ce ne sont rien que ruisseaux, +Lacs, fonteines, & rivieres +(De tous biens les pepinieres) +En ce païs forétier. +Il y a mines d'acier, +De fer, d'argent, & de cuivre, +Asseurez moyens de vivre, +Quand en train elles seront, +Et par le monde courront. + +La terre y est plantureuse +Pour rendre la gent heureuse +Qui la voudra cultiver. +Il ne reste que trouver +Bon nombre de jeunes filles +A porter enfans habiles +Pour bien-tot nous rendre forts +En ces mers, rives, & ports, +Et passer melancholie +Chacun avecque s'amie +Pres les murmurantes eaux, +Qui gazouïllent par les vaux, +Ou à l'ombre des fueillages +Des endormans verd-bocages. + +Par mon ame je voudroy +Que dés ore il pleût au Roy +Me bailler des bonnes rentes +En ma bourse bien venantes +Tous les ans dix mille escus, +Voire trente mille, & plus, +Pour employer à l'usage +D'un honéte mariage, +A la charge de venir +En ce païs me tenir, +Et y planter une race, +Digne de sa bonne grace, +Qui service luy feroit +Tant qu'au monde elle seroit, +Quittant du barreau la lice, +Et du monde la malice, +Et les injustes faveurs +Des hommes de qui le coeurs +S'enclinent à l'apparence +Pour opprimer l'innocence + +De tels & autres propos +J'entretenoy mes dispos +Tandis que chacun sa proye +Diligent à bort envoye. +Devinez si au repas +Grand' chere ne faisions pas. +Car avec cette viande +D'elle-méme assez friande +Nous avions abondamment +De poisson pris frechement. + +Quand ores en ma memoire +Se ramentoit cette histoire, +Je regrette ce temps là +Qui nous fournissoit cela. +Car dés long temps la pature +de salé nous est si dure, +Que nos estomachz forcés +En demeurent offensés. + +Pourtant je ne veux pa dire +Que les maitres du navire +Messieurs les associés +Ne se soient point souciés +D'envoyer honétement +Nôtre rafraichissement. +Mais certaines gourmandailles +Ont mangé noz victuailles, +Noz poules & nos moutons, +Et grapillez nos citrons, +Nôtre sucre, noz grenades, +Nos epices & muscades, +Ris, & raisins & pruneaux, +Et autres fruits bons & beaux +Utiles en la marine +Pour conforter la poitrine. + +Vous sçavés si je di vray, +Capitaine Papegay. +Si jamais je suis grand Prince +En cette tout autre province +Onqu' enfant ne regira +Ce que ma nef portera. +Main ne laissons je vous prie +de mener joyeuse vie, +Ça, garson, de ce bon vin +Du cru de Monsieur Macquin, +Et buvons à pleine gorge +Tant à luy qu'à Monsieur George. +Ce sont des hommes d'honneur +Et d'une agreable humeur, +Car ilz nous ont l'autre année +Fourni de bonne vinée, +Dont le parfum nompareil +A garenti du cercueil +Plusieurs qui fussent grand' erre +Allé dormir souz la terre. +Et ne trouve quant à moy +Drogue de meilleur aloy +En nôtre France-Nouvelle +Pour braver la mort cruelle, +Que vivre joyeusement +Avec le fruit du sarment. + +Est-ce pas donc bon ménage +D'avoir un si bon bruvage +Jusques ores conservé? +Car ici n'avons trouvé +Que bien petite vendange, +Ce qui nous est bien étrange. +Car le cidre Maloin +Ne vaut pas du petit vin. +Mais ayons la patience +Que soyons rendus en France. +Approche de moy, garson, +Et m'apporte ce jambon, +Que j'en prenne une aiguillette, +Car ce lard point ne me haite. +J'aimeroy mieux voir noz plats +Garnis de bons cervelats, +De patés & de saucisses +Confits en bonnes epices, +Que cette venaison +Dont je n'ay nulle achoison, +Non plus que de ces moruës +Qui sont toutes vermoluës +Certes le maitre valet +Meriteroit un soufflet +De nous bailler tout du pire +Qui soit dedans ce navire. +Car nous devrions par honneur +En tout avoir du meilleur. +Otez nous tant de viandes, +Et apportez des amandes, +Pruneaux, figues & raisins, +Et buvons à nos voisins. + +C'a toute la pleine tasse, +C'est à vôtre bonne grace, +Capitaine Chevalier. +Si dedans vôtre cellier +Avez quelque friandise, +Faites que de vous l'on dise +Que vous estes liberal, +Honéte, & d'un coeur Royal. + +Maitre tenez vous en garde, +C'est à vous que je regarde +Ayant les armes en main. +Plegez moy le verre plein. +Cette derniere nuitée +Vous a un peu mal traitée. +Il y vint un coup de mer +Qui pensa nous abymer. +Mais vous fites diligence +De parer à la defense. + +Dieu garde le bon JONAS +De tout violent trépas, +Car s'il tomboit en naufrage +Nous y aurions du dommage, +Et m'étonne infiniment +Que cet humide element +De ses eaux ne nous accable, +Veu que le nom venerable +De Dieu y est blasphemé +D'un langage accoutumé, +Sans crainte de ses menaces. + +Neantmoins rendons lui graces, +Et avec contrition +Demandons remission +De noz fautes: & sans cesse +Soit loüée sa hautesse. Amen. + +Cherchant dessus Neptune un repos sans repos +J'ay façonné ces vers au branle de ses flots. + +[Illustration] + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Histoire de la Nouvelle-France, by Marc Lescarbot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA NOUVELLE-FRANCE *** + +***** This file should be named 22268-8.txt or 22268-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/2/2/6/22268/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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