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+Project Gutenberg's Histoire de la Nouvelle-France, by Marc Lescarbot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire de la Nouvelle-France
+ (Version 1617)
+
+Author: Marc Lescarbot
+
+Release Date: August 8, 2007 [EBook #22268]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA NOUVELLE-FRANCE ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+
+ MARC LESCARBOT
+
+
+ HISTOIRE DE
+ LA NOUVELLE-FRANCE
+
+Contenant les navigations, découvertes, & habitations faites par les
+François és Indes Occidentales & Nouvelle-France, par commission de noz
+Roys Tres-Chrétiens, & les diverses fortunes d'iceux en l'execution de
+ces choses depuis cent ans jusques à hui.
+
+_En quoy est comprise l'histoire Morale, Naturele, & Geographique des
+provinces cy décrites: avec les Tables & Figures necessaires._
+
+Par MARC LESCARBOT, Advocat en Parlement Témoin oculaire d'une partie
+des choses ici récitées.
+
+_Troisiesme Edition enrichie de plusieurs choses singulieres, outre la
+suite de l'Histoire._
+
+[Illustration]
+
+ A PARIS
+
+
+ Chez ADRIAN PERIER, ruë saint
+ Jacques, au Compas d'or
+
+ ______________________
+
+ M. DC. XVII
+
+[Illustration]
+
+ AU ROY
+ TRES-CHRÉTIEN
+ DE FRANCE ET DE
+ NAVARRE LOUYS
+ XIII
+ Duc de Milan,
+ Comte d'Ast, Seigneur de
+ Genes.
+
+Sire,
+_Il y a deux choses principales, qui coutumierement excitent les Roys à
+faire des conquétes, le zele de la gloire de Dieu, & l'accroissement de
+la leur propre. En ce double sujet noz Roys vos preddecesseurs ont eté
+dés y a long temps invités à étendre leur domination outre l'Ocean, & y
+former à peu de frais des Empires nouveaux par des voyes justes &
+legitimes. Ils y ont fait quelques depenses en divers lieux & saisons.
+Mais aprés avoir découvert le païs on s'est contenté de cela, & le nom
+François est tombé à mépris, non par faute d'hommes vertueux, qui
+pouvoient le porter sur les ailes, des vents les plus hautains: mais par
+les menées, artifices, & pratiques des ennemis de vôtre Coronne, qui ont
+sceu gouverner les esprits de ceux qu'ils ont reconu pouvoir quelque
+chose à l'avancement d'un tel affaire. Cependant l'Espagnol auparavant
+foible, par nôtre nonchalance s'est rendu puissant en l'Orient & en
+l'Occident, sans que nous ayons eu cette honorable ambition non de le
+devancer, mais de le seconder; non de le seconder, mais de venger les
+injures par eux faites à noz François, qui souz l'avoeu de noz Roys ont
+voulu avoir part en l'heritage de ces terres nouvelles & immenses que
+Dieu a presenté aux hommes de deça depuis environ six-vints ans. C'étoit
+chose digne du feu Roy de glorieuse memoire vôtre pere, SIRE, de reparer
+ces choses: mais ayant de hauts desseins pour le bien de la republique
+Chrétienne, il avoit laissé à vos jeunes ans ces exercices, &
+l'établissement d'un Royaume nouveau au nouveau monde, tandis que
+par-deça il travailleroit à réunir les diverses religions, & mettre en
+bonne intelligence les Princes Chrétiens entre eux fort partialisés. Or
+la jalousie de ses ennemis lui ayant envié cette gloire, & à nous un tel
+bien, on pourroit dire Que le fardeau que vous avez pris de
+l'administration des Royaumes qui vous sont écheuz vous pese assez, sans
+rechercher des occupations à plaisir & non necessaire. Mais, SIRE, je
+trouve au contraire, que comme le grand Alexandre commença préque à
+vôtre âge la conquéte du premier Empire du monde; Ainsi, que les
+entreprises extraordinaires sont bien-seantes à vôtre Majesté, laquelle
+depuis six mois a donné tant de preuves de sa prudence & de son courage,
+que les cieux, en ont eté ravis, & la terre tellement étonnée, qu'il n'y
+a celui d'entre les hommes qui ne vous admire, ayme & redoute
+aujourd'hui, & ne vous juge capable de regir non ce que vous possedés,
+mais tout l'univers. Cela étant, SIRE, & Dieu vous ayant departi si
+abondamment ses graces, il les faut reconoitre par quelque action digne
+d'un Roy tres-Chrétien, qui est de faire des Chrétiens, & amener à la
+bergerie de Jesus-Christ les peuples d'outre mer qui ne sont encore à
+aucun Prince assujétis, ou effacer de noz livres & de la memoire des
+hommes ce nom de NOUVELLE-FRANCE, duquel en vain nous nous glorifions.
+Vous ne manquerez, SIRE, de bons Capitaines sur les lieux s'il vous
+plait les ayder & soutenir, & bailler les charges à ceux-là seuls qui
+veulent habiter le païs. Mais, SIRE, il faut vouloir & commander, & ne
+permettre qu'on revoque ce qui aura eté une fois accordé, comme on a
+fait ci-devant à la ruine d'une si belle entreprise, que promettoit bien
+tot l'établissement d'un nouveau Royaume aux terres de dela, & seroit
+l'oeuvre aujourd'hui bien avancé, si l'envie & l'avarice de certaines
+gens qui ne donneront point un coup d'epée pour vôtre service, ne l'eût
+empeché. Le feu sieur de Poutrincourt Gentilhomme d'immortelle memoire
+bruloit d'un immuable desir de Christianiser (ce qu'il avoit bien
+commencé) les terres échuës à son lot: Et à cela il a toujours eté
+traversé, comme aussi son fils ainé, qui habite le païs il y a dix ans,
+n'ayans jamais trouvé que bien peu de support en chose si haute, si
+Chrétienne, & qui n'appartient qu'à des Hercules Chrétiens. Les sieurs
+de Monts & de Razilli font méme plainte à leur égard. Je laisse les
+entreprises plus reculées de nôtre memoire és voyages de Jacques
+Quartier, Villegagnon, & Laudonniere, en Canada, au Bresil, & en la
+Floride. Quoy donc, SIRE, l'Espagnol se vantera-il que par-tout où le
+soleil luit depuis son reveil jusques à son sommeil il a commandement;
+Et vous premier Roy de la terre, fils ainé de l'Eglise, ne pourrez pas
+dire le méme? Quoy? les anciens Grecs & Romains en leur paganisme
+auront-ils eu cette loüange d'avoir civilisé beaucoup de nations, & chés
+elles envoyé des grandes colonies à cet effect; Et nous nais en la
+conoissance du vray Dieu, & sous une loy toute de charité, n'aurons pas
+le zele, non de civiliser seulement, mais d'amener au chemin de salut
+tant de peuples errans capables de toutes choses bonnes, qui sont
+au-dela de l'Ocean sans Dieu, sans loy, sans religion, vivans en une
+pitoyable ignorance? Quoy, SIRE, noz Roys voz grans ayeuls auront-ils
+epuisé la France d'hommes & de tresors, & exposé leurs vies à la mort
+pour conserver la religion aux peuples d'Orientaux; Et nous n'aurons pas
+le méme zele à rendre Chrétiens ceux de l'Occident, qui nous donnent
+volontairement leurs terres, & nous tendent les bras il y a cent ans
+passez? Pourrons-nous trouver aucune excuse valable devant le throne de
+Dieu quand ilz nous accuseront du peu de pitié que nous aurons eu d'eux,
+& nous attribueront le defaut de leur conversion? Si nous ne sçavions
+l'état auquel ilz sont, nous serions hors de reproche. Mais nous le
+voyons, nous le trouvons, nous le sentons, & n'en avons aucun souci. Si
+quelques gens nouveaux nous viennent d'Italie ou d'Espagne avec un
+habit, ou un chant nouveau, nous allons au-devant, nous les embrassons,
+nous les admirons, nous les faisons en un moment regorger de richesses.
+Je ne blame point cela, SIRE, puis que les largesses des Roys n'ont
+autres bornes que leur bon plaisir, & puis qu'en vôtre Royaume chacun
+est maitre de son bien. Mais à la mienne volonté que l'on fit autant
+d'état de l'oeuvre dont je parle, oeuvre sans pareil, qui devance de
+bien loin tut ce qui se peut imaginer de pieté entre les exercice des
+hommes. Une seule confiscation, un seul bon benefice, une seule somme de
+cent mille écus comptée & nombrée (en plusieurs) depuis la mort du sieur
+Roy vôtre pere, SIRE, à une Compagnie qui n'en avoit que faire, pouvoit
+fournir à cela, & vous faire commander puissamment dedans la Zone
+torride, & dehors, à l'Occident. Mais chacun veut tirer à soi, & tant
+s'en faut qu'on vous remontre cela, qu'au contraire les effects nous
+font croire que l'on tache partout tous moyens d'enerver & faire perdre
+courage à ceux qui s'employent à des actions si genereuses, sans se
+prendre garde qu'aujourd'hui il y va de vôtre Etat en ces affaires ici:
+Et si nous attendons encore un siecle la France ne sera plus France,
+mais le proye de l'étranger, qui nous sappe tous les jours, nous
+debauche vos alliés, & se rend puissant à nôtre ruine en un monde
+nouveau qui sera tout à lui. Et pour nous eblouïr on demande des tresors
+tout appareillés en ces terres là, comme si la voye n'étoit point
+ouverte à votre Majesté pour y entrer d'un Tropique à l'autre quand il
+lui plaira: Comme si la gloire & force des Roys consistoit en autre
+chose qu'en la multitude des hommes: Et comme si vôtre antique France
+n'avoit pas de beaux tresors en ses blez, vins, bestiaux, toiles,
+laines, pastel, & autres denrées qui lui sont propres: Qui sont aussi
+les tresors à esperer de vôtre NOUVELLE-FRANCE plus voisine de nus,
+laquelle dés si long temps telle qu'elle est, sustente de ses poissons
+toute l'Europe tant par mer que par terre, & lui communique ses
+pelleteries, d'où noz Terre-neuviers & Marchans tirent de bons profits._
+
+SIRE, _s'il y a Roy au monde qui puisse & doive dominer sur la mer, & sur
+la terre, c'est vous qui avés des peuples innumerables dont une partie
+languissent faute d'occupation; Et n'étoit deux ou trois manieres de
+gens qui abondent dans vôtre Royaume, en auriez beaucoup d'avantage, qui
+ne seroient moins puissans à vous faire redouter aux extremitez de la
+terre, que les vieux Gaullois, qui conquirent l'Asie & l'Italie, & y
+occuperent des provinces appellées de leur nom: Et plus recentement
+encor noz peres les premiers François, qui possedoient autant delà que
+deçà le Rhin. Mais qui (outre ce) avés les ports pour l'Orient &
+l'Occident à vôtre commandement: Plus les bois pour les vaisseaux; les
+vivres, toiles, & cordages pour les fretter, en telle abondance, que
+vous en fournissés les nations voisines de vôtre Royaume. Il y a
+beaucoup d'autres choses à dire sur ce sujet, SIRE, dont je m'abstiens
+quant à cette heure pour les representer à vôtre Majesté quand elle aura
+consideré l'importance de ce que dessus, & donnera des témoignages
+qu'elle veut serieusement entendre à ce qui est du bien de son service &
+de la gloire de Dieu és terres de l'Occident. Ainsi Dieu vous vueille
+inspirer, SIRE: Ainsi Dieu vous ayde & fortifie vôtre bras pour r'entrer
+dans vôtre ancien heritage, & domter vos ennemis: Ainsi Dieu nous doint
+voir bien-tot vôtre grandeur servie & obéïe par toute la terre: A quoy
+je me reputeray glorieux de contribuer tout ce que doit un homme tel que
+je suis,_
+
+SIRE,
+
+De vôtre Majesté
+
+Tres-Humble, tres-obeissant,
+& tres-fidele sujet.
+MARC LESCARBOT
+de Vervin.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+ A
+ MONSEIGNEUR MESSIRE
+ PIERRE JEANNIN Chevalier,
+ Baron de Montjeu, Chagni, et
+ Dracy, Conseiller du Roy en ses
+ Conseils d'Estat, & Conterolleur
+ general de ses Finances.
+
+
+MONSEIGNEUR,
+
+Comme l'âge de l'homme commence par l'ignorance, & peu à peu l'esprit se
+formant, par une studieuse recherche, pratique & experience, acquiert la
+cognoissance des choses belles & relevées: Ainsi l'âge du monde, en son
+enfance croit rude, agreste, & incivil, ayant peu de conoissance des
+choses celestes & terrestes, & des sciences que les siecles suivans ont
+depuis trouvées, & communiquées à la posterité: & y reste encore
+beaucoup de choses à decouvrir, dont l'âge futur se glorifiera, comme
+nous nous glorifions des choses trouvées de nôtre temps. C'est ainsi que
+le siecle dernier a trouvé la Zone torride habitable, & la curiosité des
+hommes a osé chercher & franchir les antipodes que plusieurs anciens
+n'avoient sceu comprendre. Tout de méme en noz jours, le desir de
+sçavoir a fait découvrir à noz François des terres & orées maritimes qui
+onques n'avoient eté vuës des peuples de deçà. Témoins de ceci soient
+les Souriquois, Etechemins, Armouchiquois, Iroquois, Montagnais du
+Saguenay, & ceux que habitent par-delà le Saut de la grande riviere de
+Canada, decouverts depuis un an, au lieu déquels les Hespagnols, &
+Flamens ont couché sur leurs Tables geographiques des noms inventés à
+plaisir: & le premier menteur en a tiré plusieurs autres aprés soi.
+_Nemo enim_ (dit Seneque) _sibi tantum errat; sed alieni erroris causa &
+author est, versatque nos & præcipitat traditus per manies error,
+alienisque perimus exemplis._ Mais rien ne sert de chercher & decouvrir
+des païs nouveaux au peril de tant de vies, si on ne tire fruit de cela.
+Rien ne sert de qualifier une NOUVELLE-FRANCE, pour estre un nom en
+l'air & en peinture seulement. Vous sçavés, Monseigneur, que noz Roys
+ont fait plusieurs découvertes outre l'Ocean depuis cent ans en-çà, sans
+que la Religion Chrétienne en ait esté avancée, ni qu'aucune utilité
+leur en soit reüssie. La cause en est, que les uns se sont contentez
+d'avoir veu, d'autres d'en ouir parler, & que jamais on n'a embrassé
+serieusement ces affaires. Or maintenant nous sommes en un siecle
+d'autre humeur. Car plusieurs pardeçà s'occuperoient volontiers à
+l'innocente culture de la terre, s'ils avoient dequoy l'employer: &
+d'autres exposeroient volontiers leurs vies pour la conversion des
+peuples de delà. Mais il y faut au prealable établir la Republique,
+d'autant que (comme disoit un bon & ancien Eveque) _Ecclesia est in
+Republica, non Republica in Ecclesia._ Il faut donc premierement fonder
+la republique, si l'on veut faire quelque avancement par-delà (car sans
+la Republique l'Eglise ne peut étre) & y envoyer des colonies Françoises
+pour civiliser les peuples qui y sont, & les rendre Chrétiens par leur
+doctrine & exemple. Et puis que Dieu, Monseigneur vous a mis en lieu
+eminent sur le grand theatre de la France pour voir & considerer ces
+choses, & y apporter du secours: Vous qui aymez les belles entreprises
+des voyages & navigations, aprés tant de services rendus à noz Roys,
+faites encore valoir ce talent, & obligez ces peuples errans, mais toute
+la Chrétienté, à prier Dieu pour vous, & benir vostre Nom eternellement,
+voire à le graver en tous lieux dans les rochers, les arbres, & les
+coeurs des hommes: Ce qu'ilz feront, si vous daignés apporter ce qui est
+de vôtre credit & pouvoir pour chasser l'ignorance arriere d'eux, leur
+ouvrir le chemin de salut, & faire conoitre les choses belles, tant
+naturelles que surnaturelles de la terre & des cieux. En quoy je
+n'épargneray jamais mon travail, s'il vous plait en cela (comme en toute
+autre chose) honorer de voz commandemens celuy qu'il vous a pleu aymer
+sans l'avoir veu: C'est,
+
+MONSEIGNEUR,
+
+Vôtre tres-humble &
+tres-obeissant serviteur
+MARC LESCARBOT.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+ A LA FRANCE
+
+BEL oeil de l'Univers, Ancienne nourrice des lettres & des armes,
+Recours des affligez, Ferme appui de la Religion Chrétienne, Tres-chere
+Mere, ce seroit vous faire tort de publier ce mien travail (chose qui
+vous époinçonnera) souz vôtre nom, sans parler à vous, & vous en
+declarer le sujet. Vos enfans (tres-honorée Mere) noz peres & majeurs
+ont jadis par plusieurs siecles eté les maitres de la mer lors qu'ilz
+portaient le nom de Gaullois, & vos François n'étoient reputez legitimes
+si dés la naissance ilz ne sçavoient nager, & comme naturellement
+marcher sur les eaux. Ils ont avec grande puissance occupé l'Asie. Ils y
+ont planté leur nom, qui y est encore. Ils en ont fait de méme és païs
+des Lusitaniens & Iberiens en l'Europe. Et aux siecles plus recens,
+poussez d'un zele religieux & enflammé de pieté, ils ont encore porté
+leurs armes & le nom François en l'Orient & au Midi, si bien qu'en ces
+parties là qui dit François il dit Chrétien: & au rebours, qui dit
+Chrétien Occidental & Romain, il dit François. Le premier Cæsar Empereur
+& Dictateur vous donne cette louange d'avoir civilisé & rendu plus
+humaines & sociables les nations voz voisines, comme les Allemagnes,
+léquelles aujourd'huy sont remplies de villes, de peuples, & de
+richesses. Bref les grans Evéques & Papes de Rome s'étant mis souz vôtre
+aile en la persecution, y ont trouvé du repos: & les Empereurs mémes en
+affaires difficiles n'ont dedaigné se soubmettre à la justice de votre
+premier Parlement. Toutes ces choses sont marques de votre grandeur.
+Mais si és premiers siecles vous avez commandé sur les eaux, si vous
+avés imposé votre nom aux nations éloignées, si vous avés eté zelée pour
+la Religion Chrétienne, & bref si vous avés apprivoisé les moeurs
+farouches des peuples rustiques; il faut aujourd'hui reprendre les vieux
+erremens en ce qui a esté laissé, & dilater les bornes de vôtre pieté,
+justice, & civilité, en enseignant ces choses aux nations de la
+Nouvelle-France, puis que l'occasion se presente de ce faire, & que vos
+enfans reprennent le courage & la devotion de leurs peres. Que diray-je
+ici? (tres-chere Mere) Je crains vous offenser si je di pour la Verité
+que c'est chose honteuse aux Princes, Prelats, Seigneurs & peuples
+tres-Chrétiens de souffrir vivre en ignorance, & préque comme bétes,
+tant de creatures raisonnables formées à l'image de Dieu, léquelles
+chacun sçait étre és grandes terres Occidentales d'outre l'Ocean.
+L'Hespagnol s'est montré plus zelé que nous en cela, & nous a ravi la
+palme de la navigation qui nous étoit propre. Il y a eu du profit. Mais
+pourquoy lui enviera-on ce qu'il a bien acquis? Il a esté cruel. C'est
+ce qui souille sa gloire, laquelle autrement seroit digne d'immortalité.
+Depuis cinq ans le Sieur de Monts meu d'un beau desir & d'un grand
+courage, a essayé de commencer une habitation en la Nouvelle-France, & a
+continué jusques à present à ses dépens. En quoy faisant lui & ses
+lieutenans ont humainement traité les peuples de ladite province. Aussi
+aiment-ils les François universellement, & ne desirent rien plus que de
+se conformer à nous en civilité, bonnes moeurs, et religion. Quoy donc,
+n'aurons nous point de pitié d'eux, qui sont noz semblables? Les
+lairrons-nous toujours perir à nos yeux, c'est à dire, le sçachant, sans
+y apporter aucun remede? Il faut, il faut reprendre l'ancien exercice de
+la marine, &faire une alliance du Levant avec le Ponant, de la France
+Orientale avec l'Occidentale, & convertir tant de milliers d'hommes à
+Dieu avant que la consommation du monde vienne, laquelle s'avance fort,
+si les conjectures de quelques anciens Chrétiens sont veritables,
+léquels ont estimé que comme Dieu a fait ce grand Tout en six journées,
+aussi qu'au bout de six mille ans viendroit le temps de repos, auquel
+sera le diable enchainé, & ne seduira plus les hommes. Ce qui se
+rapporte à l'opinion des disciples & sectateurs d'Elie, léquels, (selon
+les Talmudiste) on tenu que le monde seroit
+
+ DEUX MILLE ANS VAGUE [1]
+ DEUX MILLE ANS LOY
+ DEUX MILLE ANS MESSIE,
+
+[Note 1: C'est à dire ni Loy, ni Messie.]
+
+& que pour nos iniquitez, qui sont grandes, seront diminuées dédites
+années autant qu'il en sera diminué.
+
+Il vous faut, di-je (ô chere Mere) faire une alliance imitant le cours
+du Soleil, lequel comme il porte chasque jour sa lumiere d'ici en la
+Nouvelle-France: Ainsi, que continuellement votre civilité, vôtre
+justice, vôtre pieté, bref votre lumiere se transporte là-méme par vos
+enfans, léquels d'orenavant par la frequente navigation qu'ilz feront en
+ces parties Occidentales seront appellés Enfans de la mer, qui sont
+interpretés Enfans de l'Occident, selon la phraze Hebraïque, en la
+prophétie d'Osée. Que s'ilz n'y trouvent les thresors d'Atabalippa &
+d'autres, qui ont affriandé les Hespagnols & iceux attirés aux Indes
+Occidentales, on n'y sera pourtant pauvre, ainsi cette province sera
+digne d'étre dite vôtre fille, la transmigration des hommes de courage,
+l'Academie des arts, & la retraite de ceux de vos enfans qui ne se
+contenteront de leur fortune: déquels plusieurs faute d'estre employés,
+vont és païs étrangers, où desja ils-ont enseigné les metiers qui vous
+estoient anciennement particuliers. Mais au lieu de ce faire prenans la
+route de la Nouvelle-France, ilz ne se debaucheront plus de l'obeïssance
+de leur Prince naturel, & feront des negociations grandes sur les eaux,
+léquelles negociations sont si propres aux parties du Ponant, qu'és
+écrits des Prophetes, le mot de negociation [Hébreux] se prent aussi
+pour l'Occident: & l'Occident & la Mer sont volontiers conjoints avec
+les discours des richesses.
+
+Plusieurs de lache coeur qui s'épouvantent la veuë des ondes, étonnent
+les simples gens, disans (comme le Poëte Horace) qu'il vaut mieux
+contempler de loin la fureur de Neptune:
+
+ _Neptunum proculè terra spectare furentem,_
+
+& qu'en la Nouvelle France n'y a nul plaisir. Il n'y a point les
+violons, les masquarades, les danses, les palais, les villes, & les
+beaux batiments de France. Mais à telles gens j'ay parlé en plusieurs
+lieux de mon histoire. Et leur diray d'abondant que ce n'est à eux
+qu'appartient la gloire d'établir au nom de Dieu parmi des peuples
+errans qui n'en ont la conoissance: ni de fonder des Republiques
+Chrétiennes & Françoises en un monde nouveau: ni de faire aucune chose
+de vertu, qui puisse servir & donner courage à la posterité. Tels
+faineans mesurans chacun à leur aune, ne sçachans faire valoir la terre,
+& n'ayans aucun zele de Dieu, trouvent toutes choses grandes
+impossibles: & qui les en voudroit croire jamais on ne feroit rien.
+
+Tacite parlant de l'Allemagne, disoit d'elle tout de méme que ceux-là de
+la Nouvelle-France: _Qui est_ (dit-il) _Celui, qui outre le danger d'une
+mer effroyable & inconnuë, voudroit laisser l'Italie, l'Asie, ou
+l'Afrique, pour l'Allemagne, où est un sol rigoureux, une terre informe
+& triste soit en son aspect, soit en sa culture, si ce n'est à celui qui
+y est nay?_ Cestui-là parloit en Payen, & comme un homme de qui
+l'esperance étoit en la jouïssance des choses d'ici bas. Mais le
+Chrétien marche d'un autre pié & a son but à ce qui regarde l'honneur de
+Dieu, pour lequel tout exil lui est doux, tout travail lui sont delices
+tous perils ne lui sont que jouëts. Pour n'y avoir des violons & autres
+recreations en la Nouvelle-France, il n'y a encore lieu de se plaindre:
+car il est fait aisé d'y en mener.
+
+Mais ceux qui ont accoutumé de voir de beaux chateaux, villes & palais,
+& se contenter de l'esprit de cette veuë, estiment la vie peu agreable
+parmi les foréts, & un peuple nud: Pour auquels repondre je diray pour
+certain, que s'il y avoit des villes ja fondées de grande antiquité il
+m'y auroit point un poulce de terre au commandement des François, &
+d'ailleurs les entrepreneurs de l'affaire n'y voudroient point aller
+pour batir sur l'edifice d'autrui. D'abondant, qui est celui (s'il n'est
+bien sot) qui n'aime mieux voir une forét qui est à lui, qu'un palais où
+il n'a rien?
+
+Les timides mettent encore une difficulté digne d'eux, qui est la
+crainte des Pyrates: A quoy j'ay répondu au Traité de la Guerre: & diray
+encore qu'à ceux qui marchent souz l'aile du Tout-puissant, & pour un
+tel sujet que celui ci, voici que dit notre Dieu: _Ne craint point, ô
+vermisseau de Jacob, petit troupeau d'Israël: Je t'aideray, dit le
+Seigneur, & ton defenseur c'est le sainct d'Israël._
+
+Et comme les hommes scrupuleux font des difficultez par tout: J'en ay
+quelquefois veu qui ont mis en doute si on pouvoit justement occuper les
+terres de la Nouvelle-France, & en dépoüiller les habitans: auquels ma
+reponse a esté en peu de mots, que ces peuples sont semblables à celui
+duquel est parlé en l'Evangile, lequel avoit serré le talent qui lui
+avoit esté donné, dans un linge, au lieu de le faire profiter, & partant
+lui fut oté. Et comme ainsi soit que Dieu le Createur ait donné la terre
+à l'homme pour la posseder, il est bien certain que le premier tiltre de
+possession doit appartenir aux enfans qui obeïssent à leur pere & le
+reconnoissent, & qui sont comme les ainez de la maison de Dieu, tels que
+sont les Chrétiens, auquels apparient le partage de la terre premier
+qu'aux enfans desobeïssans, qui ont eté chassez de la maison, comme
+indignes de l'heritage, & de ce qui en depend.
+
+Je ne voudroy pourtant exterminer ces peuples ici, comme a fait
+l'Hespagnol ceux des Indes Occidentales prenant le pretexte des
+commandemens faits jadis à Josué, Gedeon, Saul, & autres combattans pour
+le peuple de Dieu. Car nous sommes en la loy de grace, loy de douceur,
+de pieté, & de misericorde, en laquelle nôtre Sauveur a dit, _Apprenez
+de moy que je suis doux, & humble de coeur:_ Item, _Venés à moy vous
+tous qui estes travaillés & chargés, et je vous soulageray_: Et ne dit
+point: Je vous extermineray. Et puis, ces pauvres peuples Indiens
+estoient sans defense au pris de ceux qui les ont ruiné: & n'ont pas
+resisté comme ces peuples déquels la Sainte Ecriture fait mention. Et
+d'ailleurs, que s'il falloit ruiner les peuples de conquéte, ce seroit
+en vain que le méme Sauveur auroit dit à ses Apôtres: _Allez vous-en par
+tout le monde, & prêchez l'Evangile à toute creature_.
+
+La terre donc appartenant de droit divin aux enfans de Dieu, il n'est
+ici question de recevoir le droit des Gents, & politique, par lequel ne
+seroit loisible d'usurper la terre d'autrui. Ce qu'étant ainsi, il la
+faut posseder en conservant ses naturels habitans, & y planter
+serieusement le nom de Jesus-Christ & le vôtre, puis qu'aujourd'hui
+plusieurs de vos enfans ont cette resolution immuable de l'habiter, & y
+conduire leurs propres familles. Les sujets y sont assez grans pour y
+attraire les hommes de courage & de vertu qui sont aiguillonnez de
+quelque belle & honorable ambition d'étre des premiers courans à
+l'immortalité par cette action l'une des plus grandes que les hommes se
+puissent proposer. Et comme les poissons de la mer salée passent tous
+les ans par le détroit de Constantinople à la mer du Pont Euxin (qui est
+la mer Major) pour y frayer, & faire leurs petits, d'autant que là ilz
+trouvent l'eau plus douce, ç cause de plusieurs fleuves qui se
+déchargent en icelle: Ainsi: (tres-chere Mere) ceux d'entre vos enfans
+qui voudront quitter cette mer salée pour aller boire les douces eaux du
+Port Royal en la Nouvelle-France, trouveront là bien-tot (Dieu aydant)
+une retraite tant agreable, qu'il leur prendra envie d'y aller peupler
+la province & la remplir de generation.
+
+ M. LESCARBOT
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+ SOMMAIRES
+ DES CHAPITRES
+ pour servir de Table des matieres
+ contenües en cette Histoire.
+
+ LIVRE PREMIER
+
+Auquel sont décrits les voyages & navigations faites par Commission, &
+aux dépens de noz Rois tres-Chrétiens FRANÇOIS I & CHARLES IX, en la
+Terre neuve de la Floride, & Virginie par les Capitaines Verazzan,
+Ribaut, Laudonniere, & Gourgues.
+
+CHAPITRE I
+
+ORIGINE _de la navigation. Motifs des decouvertes, qui se sont faites
+depuis six vints ans. Voyages de nos François sur l'Ocean. Cause du peu
+de fruit qu'on y a fait. Fausseté des Tables geographiques. Que le sujet
+de cette histoire n'est à mépriser. Qualités louables des peuples qu'on
+appelle sauvages._
+
+CHAP. II
+
+_Du nom_ de GAULLE, _Réfutation des Autheurs Grecs sur ce sujet. Noé
+premier Gaullois. Les anciens Gaullois peres des Umbres en Italie. Bodin
+refuté. Conquétes & navigations des vieux Gaullois. Loix marines,
+justice, & victoires des Marseillois. Portugal. Navire de Paris.
+Navigations des anciens François. Refroidissement en la navigation d'où
+est venu. Lacheté de nôtre siecle. Richesses des Terres neuves._
+
+CHAP. III
+
+_Conjectures sur le peuplement des Indes Occidentales, & consequemment
+de la Nouvelle-France comprise sous icelles._
+
+CHAP. IV
+
+_Limites de la Nouvelle-France: & sommaire du voyage de Jean Verazzan
+Capitaine Florentin, en la Terre-neuve aujourd'hui dite la Floride, & en
+toute cette côte jusques au quarantième degré: avec une briéve
+description des peuples qui habitent ces contrées._
+
+CHAP. V
+
+_Voyage du Capitaine Jean Ribaut en la Floride: Les découvertes qu'il y
+a faites, & la premiere demeure des Chrétiens et François en cette
+Province._
+
+CHAP. VI
+
+_Retour du Capitaine Ribaut en France: Confederations des François avec
+les chefs des Indiens: Feste d'iceux Indiens: Necessité de vivres:
+Courtoisie des Indiens: Division des François: Mort du Capitaine
+Albert._
+
+CHAP. VII
+
+_Election d'un Capitaine au lieu du Capitaine Albert. Difficulté de
+retourner en France faute de navire: Secours des Indiens la dessus:
+Retour: Etrange et cruele famine: Abord en Angleterre._
+
+CHAP. VIII
+
+_Voyage du Capitaine Laudonniere en la Floride dite Nouvelle-France: Son
+arrivée à l'ile Sainct Dominique: puis en ladite province de la Floride:
+Grand âge des Floridiens: Honeteté d'iceux: Batiment de la forteresse
+des François._
+
+CHAP. IX
+
+_Navigation dans la riviere de May: Recit des Capitaines &_ Paraoustis
+_qui sont dans les terres: Amour de vengeance: Ceremonies étranges des
+Indiens pour reduire en memoire la mort de leurs peres._
+
+CHAP. X
+
+_Guerre entre les Indiens: Ceremonies avant que d'y aller: Humanité
+envers les femmes & petits enfans: Leurs triomphes: Laudonniere
+demandant quelques prisonniers est refusé: Etrange accident de tonnerre:
+Simplicité des Indiens._
+
+CHAP. XI
+
+_Renvoy des prisonniers Indiens à leur Capitaine: Guerre entre deux
+Capitaine Indiens: Victoire à l'aide des François: Conspiration contre
+le Capitaine Laudonniere: Retour du Capitaine Bourdet en France._
+
+CHAP. XII
+
+_Autre diverses conspirations contre le Capitaine Laudonniere: & ce qui
+en avint._
+
+CHAP. XIII
+
+_Ce que fit Laudonniere estant delivré de ses seditieux: Deux Hespagnols
+reduits à la vie des Sauvages: Les discours qu'ils tindrent tant d'eux
+mémes, que des peuples Indiens: Habitans de Serropé ravisseurs de
+filles: Indiens dissimulateurs._
+
+CHAP. XIV
+
+_Comme Laudonniere fait provision de vivre: Découverte d'un Lac que l'on
+pense aboutir à la mer du Su: Montagne de la Mine: Avarice des Sauvages:
+Guerre: Victoire à l'aide des François._
+
+CHAP. XV
+
+_Grandes necessité de vivres entre les François accruë jusques à une
+extreme famine: Guerre pour avoir la vie: Prise_ d'Outina: _Combat des
+François contre les Sauvages: Façon de combattre d'iceux Sauvages._
+
+CHAP. XVI
+
+_Provision de mil: Arrivée de quatre navires Angloises: Reception du
+Capitaine & general Anglois: Humanité & courtoisie d'icelui envers les
+François._
+
+CHAP. XVII
+
+_Preparation du Capitaine Laudonniere pour retourner en France: Arrivée
+du Capitaine Jean Ribaut: Calomnies contre Laudonniere: Navires
+Hespagnoles ennemies: Deliberation sur leur venuë._
+
+CHAP. XVIII
+
+_Opiniatreté du Capitaine Ribaut: Prise du Fort des François: Retour en
+France: Mort dudit Ribaut & des siens: Bref recit de quelques cruautés
+Hespagnoles. Impossible de reduire les hommes à méme opinion._
+
+CHAP. XIX
+
+_Entreprise haute & genereuse du Capitaine Gourgues pour relever
+l'honneur des François en la Floride: Renouvellement d'alliance avec les
+Sauvages: Prise des deux plus petits Forts des Hespagnols._
+
+CHAP. XX
+
+_Hespagnol déguisé en Sauvage: Grande resolution d'un Indien: Approches
+& prise du grand Fort: Demolition d'icelui, & des deux autres: Execution
+des Hespagnols prisonniers: Regrets des Sauvages au partir des François:
+Retour de Gourgues France: Et ce qui avint depuis._
+
+
+ LIVRE DEUXIÈME
+
+Contenant les Voyages faits souz le Capitaine Villegagnon en la France
+Antarctique du Bresil.
+
+CHAP. I
+
+_Entreprise du Sieur de Villegagnon pour aller au Bresil: Discours de
+tout son voyage jusques à son arrivée en ce païs là: Fièvre pestilente
+à-cause des eaux puantes: Maladies des François, & mort de quelques uns:
+Zone Torride temperée: Multitude de Poissons: Ile de l'Ascension:
+Arrivée au Bresil: Riviere de Ganabara: Fort des François._
+
+CHAP. II
+
+_Renvoy de l'un des navires en France: Expedition des Genevois pour
+envoyer au Bresil: Conjuration contre Villegagnon: Découverte d'icelle:
+Punition de quelques uns: Description du lieu & retraite des François:
+Partement de l'escouade Genevoise._
+
+CHAP. III
+
+_Seconde navigation faite au Bresil aux dépens du Roy: Accident d'une
+vague de mer: Discours des iles Canaries: Barbarie, païs fort bas:
+Poissons volans, & autres, pris en mer: Tortuës merveilleuses._
+
+CHAP. IV
+
+_Passage de le Zone Torride: où navigation difficile: & pourquoy: Et sur
+ce; Refutation des raisons de quelques autheurs: Route des Hespagnols au
+Perou: De l'origine du flot de la mer: Vent oriental perpetuel sous la
+ligne æquinoctiale: Origine & causes d'icelui, & des vents d'abas, & de
+midi: Pluies puantes souz la Zone Torride: Effects d'icelles: Ligne
+æquinoctiale pourquoy ainsi dite: Pourquoy sous icelle ne se voit ne
+l'un ne l'autre Pole._
+
+CHAP. V
+
+_Découverte de la terre du Bresil:_ Margajas _quels peuples: Façon de
+troquer avec les_ Ou-etacas _peuple le plus barbare de tous les autres:
+Haute roche appellée l'Emeraude de_ Max-hé: _Cap de Frie: Arrivée des
+François à la riviere de_ Ganabara, _où étoit Villegagnon._
+
+CHAP. VI
+
+_Comment le sieur du Pont exposa au sieur de Villegagnon la cause de sa
+venuë & de ses compagnons: Reponse dudit Villegagnon: Et ce qui fut fait
+au Fort de Colligni aprés l'arrivée des François._
+
+CHAP. VII
+
+_Ordre pour le fait de la Religion: Pourquoy Villegagnon a dissimulé sa
+Religion: Sauvages amenez en France: Mariages celebrés en la France
+Antarctique: Debats pour la Religion: Conspirations contre Villegagnon:
+Rigueur d'icelui: Les Genevois se retirent d'avec lui: Question touchant
+la celebration dela Cene à faute de pain & de vin._
+
+CHAP. VIII
+
+_Description de la riviere, ou Fort de_ Ganabara: _Ensemble de l'ile où
+est le Fort de Colligni Ville-Henri de Thevet. Baleine dans le Port de_
+Ganabara: _Baleine échouée._
+
+CHAP. IX
+
+_Famine extreme, & les effects d'icelle: Pourquoy on dit Rage de faim:
+Découverte de la terre de Bretagne: Recepte pour s'affermir le ventre:
+Procez contre les Genevois envoyé en France: Retour de Villegagnon._
+
+
+ LIVRE TROISIÈME
+
+Auquel sont décrits les voyages, navigations, & découvertes, des
+François dans les Golfes & grande riviere de Canada.
+
+CHAP. I
+
+_Sommaire de deux voyages faits par le Capitaine Jacques Quartier en la
+Terre-Neuve: Golfe, & grand fleuve de_ Canada: _Esclaircissement des
+noms de Terre-neuve, Bacalos, Canada & Labrador: Erreur de
+Belle-forest._
+
+CHAP. II
+
+_Relation du premier voyage fait par le Capitaine Jacques Quartier en la
+Terre-Neuve du Nort jusques à l'embouchure du grand fleuve de_ Canada.
+_Et premierement l'état de son equipage, avec les découvertes du mois de
+May._
+
+CHAP. III
+
+_Les navigations & découvertes du mois de Juin._
+
+CHAP. IIII
+
+_Les navigations & découvertes du mois de Juillet._
+
+CHAP. V
+
+_Les navigations & découvertes du mois d'Aoust, & le retour en France._
+
+CHAP. VI
+
+_Que la conoissance des voyages du Capitaine Jacques Quartier est
+necessaire principalement aux Terre-neuviers qui vont à la pecherie:
+Quelle route il a prise en cette seconde navigation: Voyage de Champlein
+jusques à l'entrée du grand fleuve de_ Canada: _Epitre presentée au Roy
+par ledit Capitaine Jacques Quartier sur la relation de son deuxiéme
+voyage._
+
+CHAP. VII
+
+_Preparation du Capitaine Jacques Quartier & des siens au voyage de la
+Terre neuve: Embarquement: Ile aux oiseaux: Découvertes d'icelui jusques
+au saut du grand fleuve de_ Canada, _par lui dit_ Hochelaga: _Largeur et
+profondeur nompareille d'iceluy: Son commencement inconnu._
+
+CHAP. VIII
+
+_Retour du Capitaine Jacques Quartier vers Labaye sainct Laurent:
+Hippopotames: Continuation du voyage dans la grande riviere de_ Canada,
+_jusques à la riviere de_ Saguenay _qui sont cent lieues._
+
+CHAP. IX
+
+_Voyage de Champlein depuis_ Anticosti _jusques à_ Tadoussac:
+_Description de_ Cachepé; _Riviere de_ Mantanne: _Port de_ Tadoussac;
+_Baye des Morues, Ile percée, Baye de chaleur: Remarques des lieux,
+iles, ports, bayes, sables, rocher, & rivieres qui sont à la bende du
+Nort en allant à la riviere de_ Saguenay _Description du port de_
+Tadoussac, _& de ladite riviere de_ Saguenay. _Contradiction de
+Champlein._
+
+CHAP. X
+
+_Bonne reception faite aux François par le grand Sagamos des Sauvages
+de_ Canada: _Leurs festins & danses: La guerre qu'ils ont avec les
+Iroquois._
+
+CHAP. XI
+
+_La rejouïssance que font les Sauvages aprés qu'ils ont eu victoire sur
+leur ennemis: Leurs humeurs: Sont malicieux: Leur croyance & faulses
+opinions. Que leurs devins parlent visiblement aux diables._
+
+CHAP. XII
+
+_Comme le Capitaine Jacques Quartier par de la riviere de_ Saguenay
+_pour chercher un port, & s'arrête à Saincte Crois: Poissons inconus:
+Grandes Tortues: Ile aux Coudres: Ile d'Orleans: Rapport de la terre du
+païs: Accueil des François par les Sauvages: Harangues des Capitaines
+Sauvages._
+
+CHAP. XIII
+
+_Retour du Capitaine Jacques Quartier à l'ile d'Orleans, par lui nommée
+l'Ile_ de Bachus, _& ce qu'il y trouva: Balizes fichées au port sainct
+Croix: Forme d'alliance: Navire mis à sec pour hiverner: Sauvages ne
+trouvent bon que le Capitaine aille en_ Hochelaga: _Etonnement d'iceux
+au bourdonnement des Canons._
+
+CHAP. XIV
+
+_Ruse inepte des Sauvages pour detourner le Capitaine Jacques Quartier
+du voyage en_ Hochelaga: _Comme ilz figurent le diable: Depart de
+Champlein de_ Tadoussac _pour aller à Saincte Croix: Qualités & rapport
+du païs: Ile d'Orleans:_ Kebec, _Diamants audit_ Kebec: _Riviere de_
+Batiscan.
+
+CHAP. XV
+
+_Voyage du Capitaine Jacques Quartier à_ Hochelaga: _Qualités & fruits
+du païs: Reception des François par les Sauvages: Abondance de vignes &
+raisins. Grand lac: Rats musquets. Arrivée en_ Hochelaga. __Merveilleuse
+rejouyssance desdits Sauvages.
+
+CHAP. XVI
+
+_Comme le Capitaine & les Gentils-hommes de sa compagnie, avec ses
+mariniers allerent à la ville de_ Hochelaga: _Situation du lieu: Fruits
+du païs; Batimens: & maniere de vivre des Sauvages._
+
+CHAP. XVII
+
+_Arrivée du Capitaine Quartier à_ Hochelaga _Accueil & caresses à lui
+faites: Malades lui sont apportez pour les toucher: Mont-Royal: Saut de
+la grande riviere de_ Canada: _Etat de la dite riviere et ledit Saut:
+Mines: Armures de bois, dont usent certains peuples: Regrets pour son
+depart._
+
+CHAP. XVIII
+
+_Retour de Jacques Quartier au Port de Saincte Croix aprés avoir esté à_
+Hochelaga: _Sauvage gardent les tétes de leurs ennemis: Les_ Toudamans
+_ennemis des_ Canadiens.
+
+CHAP. XIX
+
+_Voyage de Champlein depuis le port de Saincte Croix jusques au Saut de
+la grande riviere, où sont remarqués les rivieres, iles, & autres choses
+qu'il a découvertes audit voyage: & particulierement la riviere, le
+peuple, & le païs des_ Iroquois.
+
+CHAP. XX
+
+_Arrivée au Saut: Sa description, & ce qui s'y void de remarquable. Avec
+le rapport des Sauvages touchant la fin, ou plustot l'origine de la
+grande riviere._
+
+CHAP. XXI
+
+_Retour du Saut à_ Tadoussac, _avec la confrontation du rapport de
+plusieurs Sauvages, touchant la longueur, & commencement de la grande
+riviere de_ Canada: _Du nombre de sauts & lacs qu'elle traverse._
+
+CHAP. XXII
+
+_Description de la grande riviere de_ Canada, _& autres qui s'y
+dechargent: Des peuples qui habitent le long d'icelle: Des fruits de la
+terre: Des bétes & oiseaux: & particulierement d'une béte à deux piez:
+Des poissons abondans en ladite grande riviere._
+
+CHAP. XXIII
+
+_De la riviere du_ Saguenay: _Des peuples qui habitent vers son origine:
+Autre riviere venant dudit_ Saguenay _au dessus du Saut de la grande
+riviere: De la riviere des_ Iroquois _venant de vers la Floride, païs
+sans neges, ni glaces: Singularités d'icelui païs: Soupçon sur les
+Sauvages de_ Canada: _Guet nocturne: Reddition d'une fille échappée:
+Reconciliation des Sauvages avec les François._
+
+CHAP. XXIV
+
+_Mortalité entre les Sauvages: Maladie étrange & inconnuë entre les
+François: Devotions & voeux: Ouverture d'un corps mort: Dissimulation
+envers les Sauvages sur lesdites maladies & mortalité: Guerison
+merveilleuse d'icelle maladie._
+
+CHAP. XXV
+
+_Soupçon sur la longue absence du Capitaine des Sauvages: Retour
+d'icelui avec multitude de gans: Debilité des François: Navire delaissé
+pour n'avoir la force de le remener: Recit des singularités du_
+Saguenay, _& autres recherches merveilleuses._
+
+CHAP. XXVI
+
+_Croix plantée par les François: Capture des principaux Sauvages, pour
+les amener en France, & faire recit au Roy des singularités du_
+Saguenay: _Lamentations des Sauvages: Presens reciproques du Capitaine
+Quartier, & d'iceux Sauvages._
+
+CHAP. XXVII
+
+_Retour du Capitaine Jacques Quartier en France: Rencontre de certains
+Sauvages qui avoient des couteaux de cuivre: Presens reciproques entre
+lesdits Sauvage & ledit Capitaine: Descriptions des lieux où la route
+s'est adressée._
+
+CHAP. XXVIII
+
+_Rencontre des Montaignais (sauvages de_ Tadoussac) _& Iroquois:
+Privilege de celui qui est blessé à la guerre: Ceremonies des Sauvages
+devant qu'aller à la guerre: Conte fabuleux de la monstruosité des_
+Armouchiquois: _De la Mine reluisante au Soleil: & du_ Gougou: _Arrivée
+au Havre de Grace._
+
+CHAP. XXIX
+
+_Discours sur le Chapitre precedent: Crédulité legere:_ Armouchiquois
+_quels: Sauvages toujours en crainte: Causes des terreurs Paniques:
+Fausses visions, & imaginations:_ Gougou _proprement que c'est: Autheur
+d'icelui: Mine de cuivre: Hano Carthageois: Censures sur certains
+Autheurs qui ont écrit de la Nouvelle-France. Conseil pour l'instruction
+des Sauvages._
+
+CHAP. XXX
+
+_Entreprise du sieur de Roberval, pour la terre de_ Canada _Commission
+du Capitaine Jacques Quartier. Fin de ladite entreprise._
+
+CHAP. XXXI
+
+_Plainte sur nôtre inconstante & lacheté. Nouvelle entreprise &
+Commission pour_ Canada. _Envie des Marchans Maloins. Revocation de
+ladite commission._
+
+CHAP. XXXII
+
+_Voyage du Marquis de la Roche aux Terres-neuves. Ile de Sable. Son
+retour en France d'une incroyable façon. Ses gens cinq ans en ladite
+ile. Leur retour. Commission dudit Marquis._
+
+
+ LIVRE QUATRIÈME
+
+Auquel sont compris les voyages des Sieurs de Monts, & de Poutrincourt.
+
+CHAP. I
+
+_Intention de l'Autheur. Commission du Sieur de Monts. Defenses pour le
+traffic des pelleteries._
+
+CHAP. II
+
+_Voyage du sieur de Monts en la Nouvelle-France: Des accidens survenus
+audit voyage: Causes des bancs de glaces en la Terre-neuve: Imposition
+de noms à certains ports: Perplexité pour le retardement de l'autre
+navire._
+
+CHAP. III
+
+_Debarquement du Port au Mouton: Accident d'un homme perdu seze jours
+dans les bois: Baye Françoise: Port Royal: Riviere de l'Equille: Mine de
+cuivre: Malheur des mines d'or: Diamans: Turquoises._
+
+CHAP. IIII
+
+_Description de la riviere sainct Jean: & de l'ile saincte Croix: Homme
+perdu dans les bois trouvé le seziéme jour: Exemples de quelques
+abstinences étranges: Differens des Sauvages remis au jugement du sieur
+de Monts: Authorité paternele entre lesdits sauvages: Quels marits
+choisissent à leur filles._
+
+CHAP. V
+
+_Description de l'ile Saincte Croix: Entreprise du sieur de Monts
+difficile, & genereuse: et persecutée d'envie: Retour du Sieur de
+Poutrincourt en France: Perils du voyage._
+
+CHAP. VI
+
+_Batimens de l'ile Saincte Croix: Incommoditez des François audit lieu:
+Maladies inconnuës: Ample discours sur icelles: De leur causes: Des
+peuples qui y sont sujets: Des Viandes, mauvaises eaux, airs, vents,
+lacs, pourriture des bois, saisons, disposition de corps des jeunes, des
+vieux: Avis de l'Autheur sur le gouvernement de la santé & guerison
+desdites maladies._
+
+CHAP. VII
+
+_Découverte de nouvelles terres par le sieur de Monts: Conte fabuleux de
+la riviere & ville seinte de_ Norembega: _Refutation des Autheurs qui en
+ont écrit: Bancs des Moruës en la Terre-neuve:_ Kinibeki: Choüakoet:
+_Malebarre: Armouchiquois: Mort d'un François tué: Mortalité des Anglois
+en la Virginie._
+
+CHAP. VIII _Arrivée du Sieur de Pont à l'ile Saincte Croix: Habitation
+transferée au Port Royal: Retour du Sieur de Monts en France: Difficulté
+des moulins à bras: Equipage dudit sieur du Pont pour aller decouvrir
+les Terres-neuves outre Malebarre: Naufrage: Prevoyance pour le retour
+en France: Comparaison de ces voyages avec ceux de la Floride: Blame de
+ceux qui méprisent la culture de la terre._
+
+CHAP. IX
+
+_Motif, & acceptation du voyage du sieur de Poutrincourt, ensemble de
+l'autheur en la Nouvelle-France: Partement de la ville de Paris pour
+aller à la Rochelle: Adieu à la France._
+
+CHAP. X
+
+_Jonas nom de nôtre navire: Mer basse à la rochelle cause de difficile
+sortie: La Rochelle ville reformée: Menu peuple insolent: Croquans:
+Accident de naufrage du Jonas: Nouvel equipage: Foibles soldats ne
+doivent estre mis aux frontieres: Ministres prient pour la conversion
+des Sauvages: Peu de zele des nôtres: Eucharistie portés par les anciens
+Chrétiens en voyage: Diligence du sieur de Poutrincourt sur le point de
+l'embarquement._
+
+CHAP. XI
+
+_Partement de la Rochelle: Rencontres divers de navires, & Forbans: Mer
+tempetueuse à l'endroit des Essores, & pourquoy: Vents d'Ouest pourquoy
+frequens en la mer du Ponant: D'où viennent les vents: Marsoins
+prognostiques de tempétes: Façon de les prendre: Tempétes: Effects
+d'icelles: Calmes: Gain de vent que c'est: comme il se forme: Ses
+effects: Asseurance de Matelots: Reverence comme se rend au navire
+Royal: Supputation de voyage: Mer chaude, puis froide: Raison de ce: &
+des Bancs de glace en la Terre-neuve._
+
+CHAP. XII
+
+_Du grand Banc des Moruës: Arrivée audit Banc: Description d'icelui:
+Pecherie de moruës & d'oiseaux; Gourmandise des Happe-foyes: Perils
+divers: Causes des frequentes & longues brumes en la mer Occidentale:
+Avertissemens de la terre: Veuë d'icelle: Odeurs merveilleuses: Abord de
+deux chaloupes: Descente au Port du Mouton: Arrivée au port Royal._
+
+CHAP. XIII
+
+_Heureuse rencontre du Sieur du Pont. Son retour au Port Royal:
+Rejouïssance: Description des environs dudit port: Conjecture sur
+l'origine de la grande riviere de_ Canada _Semailles de blez. Retour du
+sieur du Pont en France. Voyage du sieur de Poutrincourt au païs des
+Armouchiquois. Beau segle provenu sans culture. Exercices & façon de
+vivre au Port Royal: Cause des prairies de la riviere de l'Equille._
+
+CHAP. XIV
+
+_Partement de l'ile Saincte Croix. Baye de Marchim. Choüakoet. Vignes &
+raisins, & largesse de Sauvages. Terre & peuples Armouchiquois: Cure
+d'un Armouchiquois blessé: Simplicité & ignorance de peuples. Vices des
+Armouchiquois. Soupçon. Peuple ne se souciant de vétement. Blé semé &
+vignes plantées en la terre des Armouchiquois. Quantité de raisins:
+Abondance de peuple. Mer perilleuse._
+
+CHAP. XV
+
+_Perils. Langage inconnu Structure d'une forge, & d'un four. Croix
+plantée. Abondance. Conspiration. Desobeïssance. Assassinat. Fuite de
+trois cens contre dix. Agilité des Armouchiquois. Mauvaise compagnie
+dangereuse. Propheties de ce temps. Accident d'un mousquet crevé.
+Insolence, timidité, impieté, & fuite de Sauvages. Port Fortuné. Mer
+mauvaise. Vengeance. Conseil & resolution sur le retour. Nouveaux
+perils. Faveur de Dieu. Arrivée du Sieur de Poutrincourt au Port Royal,
+& la reception à lui faite._
+
+CHAP. XVI
+
+_Etat des semailles. Nôtre façon de vivre en la Nouvelle-France.
+Comportement des Sauvages parmi nous. Etat de l'hiver: Pourquoy en ce
+temps pluies & brumes rares: Pourquoy pluies frequentes entre les
+Tropiques: Neges utiles à la terre: Conformité de temps en l'antique &
+Nouvelle-France: Pourquoy printemps tardif: Culture de jardins: Rapport
+d'iceux: Moulin à eau: Manne de harens: Preparation pour le retour:
+Invention du sieur de Poutrincourt: Admiration des sauvages. Nouvelles
+de France._
+
+CHAP. XVII
+
+_Arrivée de François: Societé du sieur de Monts rompuë: et pourquoy:
+Avarice de ceux qui volent les Morts: Feuz de joye pour la naissance de
+Monseigneur d'Orleans: Partement des Sauvages pour aller ç la guerre:
+Sagamos Membertou: Voyages sur la côte de la Baye Françoise: Traffic
+sordide: Ville_ d'Ouïgoudi: _Sauvages comme font de grans voyages:
+Mauvaises intentions d'iceux: Mine d'acier: Voix de Loups-Marins: Etat
+de l'ile Saincte Crois. Erreur de Champlein. Amour des Sauvages envers_
+leurs enfans: Retour au Port Royal.
+
+CHAP. XVIII
+
+_Port de Campseau: Partement du Port Royal: Brumes de huit jours:
+Arc-en-ciel paroissant dans l'eau: Port Savalet: Culture de la terre
+exercice honorable: Regrets des Sauvages au partir du sieur de
+Poutrincourt: Retour en France: Voyage au Mont sainct Michel: Fruits de
+la Nouvelle-France presentez au Roy: Voyage en l Nouvelle-France depuis
+le retour dudit sieur de Poutrincourt: Lettre missive dudit sieur au
+Sainct Pere le Pape de Rome._
+
+
+ LIVRE CINQUIÈME
+
+Contenant sommairement les navigations faites en la Nouvelle France
+depuis nôtre retour en l'an mil six cens sept jusques à hui.
+
+CHAP. I
+
+_Mention de nôtre grand Roy Henri sur le sujet des grandes entreprises:
+Ensemble des Sieurs de Monts et de Poutrincourt. Revocation du Privilege
+de la traite des Castors. Reponse aux envieux pour le Sieur de Monts.
+Dignité du charactere Chrétien. Perils dudit Sieur de Monts._
+
+CHAP. II
+
+_Equipage du Sieur de Monts. Kebec. Commission de Champlein.
+Conspiration chatiée. Consideration sur le discours dudit Champlein.
+Fruits naturels de la terre. Scorbut. Anneda. Defense pour Jacques
+Quartier._
+
+CHAP. III
+
+_Voyage de Champlein contre les Iroquois. Riviere des Iroquois, & saut
+d'icelle. Comme vivent les Sauvages allans à la guerre. Disposition de
+leur gendarmerie. Ilz croyent aux songes. Lac des Iroquois. Alpes des
+Iroquois._
+
+CHAP. IV
+
+_Rencontre des Iroquois. Barricades. Message à l'ennemi. Effect
+d'arquebuse. Victoire. Butin. Retour des victorieux. Cruauté envers les
+prisonniers. Ceremonies à l'arrivée des victorieux en leur païs._
+
+CHAP. V
+
+_Retour de Champlein en France, et de France en Canada. Riviere de
+Canada quand ouverte. Triste accident. Etat de Kebec. Guerre contre les
+Iroquois. Siege de leur Fort. Prise d'icelui à l'ayde de Champlein.
+Avarice de Marchans. Cruauté de Sauvages sur leurs prisonniers de
+guerre. Baleine touchée dormante en mer au retour en France._
+
+CHAP. VI
+
+_Retour de Champlein en Canada. Bancs de glace longs de cent lieuës.
+Arrivée à la terre-neuve. Comment les Sauvages passent le Saut de la
+grande riviere de Canada. Saut du Rhin. Mensonges d'un qui a écrit un
+sien voyage en Mexique._
+
+CHAP. VII
+
+_Commission de Champlein portant reglement pour le traffic avec les
+Sauvages. Etat de Kebec. Credulité de Champlein à un imposteur. Ses
+travaux en suite de ce. Sauvages haïssent les menteurs. Imposteur
+conveincu. Observations sur le voyage de Champlein aux Algumquins.
+Ceremonies des Sauvages passans le saut du bassin. Quels peuples
+voisinent les Algumquins. Variations de Champlein._
+
+CHAP. VIII
+
+_Qu'il ne se faut fier qu'à soy-méme. Embarquement du Sieur de
+Poutrincourt. Longue navigation. Conspiration. Arrivée au Port Royal.
+Baptemes des Sauvages, s'il faut contraindre en Religion. Maniere
+d'attirer ces peuples. Mission pour l'Eglise de la Nouvelle-France._
+
+CHAP. IX
+
+_Peril du Sieur de Poutrincourt. Zele des Sauvages à la religion
+Chrétienne. Remarques des faveurs de Dieu depuis l'entreprise de la
+Nouv. Fr._
+
+CHAP. X
+
+_Sur la nouvelle des baptemes des Sauvages les Jesuites se presente pour
+la Nou. Fr. Empechement. Retardement à la ruine de Poutrincourt.
+Association des Jesuites pour le traffic. L'Eglise est en la Republique.
+Bancs de glace d'eau douce en mer. Justice de Poutrincourt. Mauvaise
+intelligence des Jesuites avec Poutrincourt, Polygamie._
+
+CHAP. XI
+
+_Retour de Poutrincourt en France. Deffiance sur les Jesuites. Biencourt
+Vice-Admiral. Rebellion contre lui. Mort du grand Membertou. Un Jesuites
+en vain essaye de vivre à la Sauvage. Plaisante precaution d'un Sauvage.
+Association de la Dame de Guercheville avec Poutrincourt. A la suasion
+des Jesuite elle se fait donner la terre, & les prend pour
+administrateurs._
+
+CHAP. XII
+
+_Contentions entre les Jesuites & ceux de Poutrincourt. Jésuites
+s'embarquent furtivement pour retourner en France. Sont empechés.
+Excommunication. Exercices de la religion delaissez. Reconciliation
+simulée. Saisie du navire de Poutrincourt. Lettre de lui-méme plaintive
+contre les Jesuites._
+
+CHAP. XIII
+
+_Embarquement des Jesuites pour aller posseder la Nouvelle-France. Leur
+arrivée. Contestations entre eux. Sont attaqués, pris, & emmenés par les
+Anglois. Un Jesuite tué, avec deux autres. Lacheté du Capitaine. Charité
+des Sauvages. Retour des Anglois en Virginia, avec leur butin, & retour
+d'eux-mémes avec les Jesuites en la côte de la Nouvelle-France._
+
+CHAP. XIV
+
+_Brigandage des Anglois. Lettre du Sieur de Poutrincourt narrative de ce
+qui s'est passé. Conjecture contre les Jesuites. Plainte de
+Poutrincourt. Extraict d'une requéte contre les Jesuites par les
+Chinois. Anglois retournans en Virginie écartez diversement. Le navire
+Jesuite porté par les vents contraires en Europe._
+
+CHAP. XV
+
+_Pieté du sieur de Poutrincourt. Dernier exploit & mort d'icelui.
+Epitaphes en sa memoire._
+
+
+ LIVRE SIXIEME
+
+_Contenant les moeurs, coutumes, & façons de vivre des Indiens
+Occidentaux, de la Nouvelle-France, comparées à celles des anciens
+peuples de pardeça: & particulierement de ceux qui sont en méme
+parallele & degré._
+
+CHAP. I
+
+DE LA NAISSANCE. _Coutume des Hebrieux, Cimbres, François, & Sauvages._
+
+CHAP. II
+
+DE L'IMPOSITION DES MONTS. _Abus de ceux qui imposent les noms des
+Chrétiens aux infideles: Du changement de nom. Les noms n'ont point été
+imposez sans sujet. Des soubriquets. De l'origine des surnoms. Des noms
+des hommes imposés aux villes et provinces._
+
+CHAP. III
+
+DE LA NOURRITURE DES ENFANS, _de l'amour des peres & meres envers eux.
+Femmes d'aujourd'hui: Anciennes Allemandes. Sauvages aiment leurs enfans
+plus que pardeça: & pourquoy. Nouvelle-France en quoy utile à l'antique
+France. Possession de la terre._
+
+CHAP. IV
+
+DE LA RELIGION. _Origine de l'idolatrie. Celui qui n'adore rien est plus
+suceptible de la Religion Chrétienne qu'un idolatre. Religion des
+canadiens. Peuple facile à convertir. Astorgie & impitié des Chrétiens
+du jourd'hui. Donner du pain & enseigner les arts est le moyen de
+convertir les peuples Sauvages. Du nom de Dieu. De certains Sauvages ja
+Chrétiens de volonté. Religion de ceux de Virginia. Contes fabuleux de
+la Resurrection. Simulacres des dieux. Religion des Floridiens. Erreur
+de Belle-forest. Adoration du Soleil. Baise-main. Bresiliens tourmentez
+du diable: Ont quelque obscure nouvelle du Deluge: & de quelque Chrétien
+qui anciennement a esté vers eux._
+
+CHAP. V
+
+DES DEVINS, _& Autmoins. De la Pretrise. Idoles des Mexicains. Pretres
+Indiens sont aussi Medecins. Pretexte de Religion. Ruse des Autmoins:
+Comme ils invoquent les diables. Le diable égratigne ses sacrificateurs
+negligens. Chansons à la loüange du diable. Sabat des Sauvages. Feuz de
+la sainct Jehan._ Vrim & Tummin. _Sacerdoce successif. Caraïbes,
+affronteurs semblables aux sacrificateurs de Bel._
+
+CHAP. VI
+
+DU LANGAGE. _Les indiens tous divisés en langage. Le temps apporte
+changement aux langues. Conformité d'icelles. Du mot Sagamos. Sauvages
+parlent en tutoyant. Causes du changement des langues. Traffic de
+Castors depuis quand. Prononciation des Sauvages, anciens Hebrieux,
+Grecs, Latins: & des Parisiens. Sauvages ont des langues particuliers
+non entenduës des Terre-neuviers. Prier en langue entenduë. Maniere de
+conter des Sauvages._
+
+CHAP. VII
+
+DES LETTRES. _Invention des lettres admirable. Anciens Allemans sans
+lettres. Les lettres & sciences és Gaulles avant les Grecs & Latins.
+Saronide des vieux Theologiens & Philosophes Gaullois. Poëte Bardes.
+Reverence qu'on leur portoit. Reverence de Mars aux Muses. Fille ainée
+du Roy. Basilic attaché au temple d'Apollon. Deploration de la mort du
+Roy HENRI LE GRAND._
+
+CHAP. VIII
+
+DES VETEMENS ET CHEVELURES. _Vetemens à quelle fin. Nudité des anciens
+Pictes, des modernes Æthiopiens. Des Bresiliens. Sauvages de la
+Nouvelle-France plus honétes. Leurs manteaux de peluche. Vétement de
+l'ancien Hercules, des anciens Allemans, des Gots. Chaussure des
+Sauvages. Couverture de la téte. Chevelures des Hebrieux, Gaullois,
+Gots. Ordonnance aux prétres de porter chappeaux. Hommes tondus._
+
+CHAP. IX
+
+DE LA FORME ET DEXTERITE. _Forme de l'homme la plus parfaite. Violence
+fait à la Nature. Bresiliens camus. Le reste des Sauvages beaux hommes.
+Demi nains. Patagons geans. Couleur des Sauvages. Description des
+Mouches Occidentales. Ameriquains pourquoy ne sont noirs. D'où vient
+l'ardeur de l'Afrique: & le rafraichissement de l'Armerique en méme
+degré. Couleur des cheveux, & de la barbe. Romains quand ont porté
+barbe, Sauvages ne sont velus. Femmes veluës. Anciens Gaullois &
+Allemans à poil blond comme or. Leurs Regard, Voix, Yeux: Beauté des
+Yeux quelle. Femmes à bonne tète. Yeux des hommes de la Taprobane, des
+Sauvage, & Scythes. Des Levres. Corps monstrueux. Agilité corporele.
+Comme font les Naires de Malabaris pour étre agiles. Quels peuples ont
+l'agilité. D'exterité à nager des Indiens. Veuë aigüe. Odorat des
+Sauvages. Leur haine contre les Hespagnols._
+
+CHAP. X
+
+DES ORNEMENS DU CORPS. _Du fard, & peintures, des Hebrieux, Romains,
+Afriquains, &c. Anglois, Pictes, Gots, Scythes, &c. Indiens Occidentaux.
+Des Marques des anciens Hebrieux, Tyrons, & Chrétiens. Blame des fard &
+peintures corporeles._
+
+CHAP. XI
+
+DES ORNEMENS EXTERIEURS. _Deux tyrans de nôtre vie. Superfluité de
+l'ancienne Rome. Exces des dames. Des Moules & Cages de téte. Peinture
+des cheveux. Pendans d'oreilles. Perles aux mains, jarretieres,
+bottines, & souliers. Perles que c'est._ Matachiaz. _Vignols._ Esurgni.
+_Carquans de fer, & d'or._
+
+CHAP. XII
+
+DU MARIAGE. _Coutume des Juifs, Sauvages plus civils que maintes nations
+anciennes. Femmes veuves se noircissent le visage. Prostitution de
+filles. Continence des Souriquoises. Filles à l'épreuve avant le
+mariage. Maniere de rechercher une fille en mariage. Prostitution de
+filles au Bresil. Verole. Guerison. Continence des anciens Allemans.
+Raison de la continence des Sauvages. Floridiens aiment les femmes.
+Ithyphales. Degrez de consanguinité. Femmes Gaulloises secondes.
+Polygamie sans jalousie. Repudiation. Secondes nopces apres la
+separation. Homme ayant mauvaise femme que doit faire. Abstinences des
+veuves. Coutume de préter les femmes pour avoir lignée. Paillardise est
+abominable avec les infideles._
+
+CHAP. XIII
+
+LA TABAGIE. _Vie des Sauvages des premieres terres. Comme les
+Armouchiquois usent de leur blé. Anciens Italiens de méme. Assemblée de
+Sauvages faisans la Tabagie. Femmes separées. Honneur rendu aux femmes
+entre les vieux Gaullois & Allemans. Mauvaise condition d'icelles entre
+les Romains. Quels ont établi l'empire Romain. Façon de vivre des vieux
+Romains, Tartares, Moscovites, Getuliens, Allemans, Æthiopiens, de
+sainct Jean Baptiste, Scipion, Æmilian, Trajan, Adrian: & des Sauvages.
+Sel non du tout necessaires. Sauvages patissent quelquefois.
+Superstition d'iceux. Gourmandise d'eux & de Hercules. Viandes des
+Bresiliens. Anthropophagie. Etrange prostitution de filles. Communauté
+de vie. Hospitalité des Sauvages, Gaullois. Allemans & Turc, à la honte
+des Chrétiens._ DU BOIRE. _Premiers Romains n'avoient vignes. Bierre des
+vieux Gaullois, & Ægyptiens. Anciens Allemans haïssoient le vin. Vin
+comment necessaire. Petun. Boire l'un à l'autre. Bruvage des Floridiens,
+& Bresiliens. Hydromel._
+
+CHAP. XIV
+
+DES DANCES ET CHANSONS. _Origine des danses en l'honneur de Dieu. Danses
+& Chansons en l'honneur d'Apollon, Neptune, Mars, du Soleil. Des
+Saliens,_ Præsul. _Danse et Socrate. Danses tournées en mauvais usage.
+Combien dangereuses. Tous Sauvages dansent. A quelle fin. Sotte chanson
+d'Orphée. Pourquoy nous chantons à Dieu. Chansons des Souriquois: Des
+peuples saincts, des Bardes Gaullois. Vaudevilles par le commandement de
+Charlemagne. Chansons des Lacedæmoniens. Danses & Chansons des Sauvages.
+Harangues de leurs Capitaines._
+
+CHAP. XV
+
+DE LA DISPOSITION DU CORPS. _Phthisie. Sueurs des Sauvages. Medecins &
+Chirurgiens Floridiens, Bresiliens, Souriquois. Guerison par charmes.
+Merveilleux recit du mépris de douleur. Epreuve de constance. Souffrance
+de tourmens en l'honneur de Diane & du Soleil. Longue vie des Sauvages.
+Causes d'icelle, & de l'abbregement de noz jours._
+
+CHAP. XVI
+
+EXERCICES DES HOMMES. _Fleches, arcs, masses, boucliers, lignes à
+pecher, raquettes, Canots des Sauvages, & la forme d'iceux. Canots
+d'oziers, de papier, de cuir, d'arbres creusez. Origine de la fable des
+Syrenes. Longs voyages à-travers les bois. Poterie de terre. Labeur de
+la terre. Allemans anciens n'ont eu champs propres. Sauvages non
+laborieux. Comme cultivent la terre. Double semaille & moisson. Vie de
+l'hiver. Villes des Sauvages. Origine des villes. Premier edificateur és
+Gaulles. Du mot_ Magus. _Philosophie a commencé par les Barbares. Jeux
+des Sauvages._
+
+CHAP. XVII
+
+EXERCICES DES FEMMES. _Femmes dite Percée. Femmes sauvées par la
+generation des enfans. Purification. Dure condition des femmes entre les
+Sauvages. Nattes, Conroyement de cuirs, Paniers, Bourses, Teinture,
+Ecuelles._ Matachiaz, _Canots. Amour des femmes envers leurs maris.
+Pudicité d'icelles. Belle observation sur les noms Hebrieux de l'homme &
+de la femme._
+
+CHAP. XVIII
+
+DE LA CIVILITÉ. _Premiere civilité, obeïssance à Dieu, & aux peres et
+meres. Sauvages sont sales en leur Tabagie, faute de linge. Repas des
+vieux Gaullois & Allemans. Arrivés des Sauvages en quelque lieu. Leurs
+salutations: ensemble des Grecs, Romains, & Hebrieux. Salutations en
+éternuant: item és commencemens des Missives. De l'Adieu. Salutation des
+Chinois. Du baisepié, baise-main, & baise-bouche. De l'adoration
+humaine. Reverence des Sauvages à peres & meres, Malediction à qui
+n'honore son pere et sa mere._
+
+CHAP. XIX
+
+DES VERTUS ET VICES DES SAUVAGES. _Les principes des Vertus sont en nous
+dés la naissance. De la force & grandeur du courage. Anciens Gaullois
+sans peur. Sauvages vindicatifs. Le Pape pere commun des Chrétiens pour
+mettre la paix entre ses enfans. Temperance en quoy consiste. Si les
+Sauvages en sont doüez. Liberalité en quoy consiste. Liberalité des
+Sauvages. Ilz méprisent les mercadens avares. Magnificence. Hospitalité.
+Pieté envers les peres & meres. Mansuetude. Clemence, Justice d'iceux.
+Gratelle de nôtre France. Execution de justice. Evasion incroyable de
+deux Sauvages prisonniers. Sauvages à quoy diligens & paresseux._
+
+CHAP. XX
+
+LA CAUSE _Origine d'icelle. A qui elle appartient. A quelle fin les Rois
+cleuz. Chasse, image de la guerre. Premiere fin d'icelle. Interpretation
+d'un verset du Psal. 132, Tolus Sauvages chassent. Quand & Comment.
+Description & chasse de l'Ellan. Chiens de Sauvages. Raquettes aux piés.
+Constance des Sauvages à la chasse. Belle invention d'iceux pour la
+cuisine. Sauvages d'Ecosse cuisent la chair dans la peau. Devoir des
+femmes apres la chasse. La pechirie du Castor. Description d'icelui. Son
+batiment admirable. Comment se prent. Anciennement d'où venoient les
+Castors. Ours. Leopars. Description de l'animal. Nibachens, Loups.
+Lapins, etc. Bestial de France bien profitant en la Nouvelle-France.
+Merveilleuse multiplication d'animaux. Animaux de la Floride, & du
+Bresil. Vermine du Bresil. Sauvages sont vrayemens nobles._
+
+CHAP. XXI
+
+LA FAUCONNERIE. _Les muses se plaisent à la chasse. Fauconnerie exercice
+noble. Sauvages comme prennent les oiseaux. Iles fourmillantes en
+oiseaux. Gibier du Port Royal._ Niridau. _Mouches luisantes. Poules
+d'inde. Oiseaux de la Floride, & du Bresil._
+
+CHAP. XXII
+
+LA PECHERIE. _Comparaison entre la Venerie, la Fauconnerie, & la
+Pecherie. Empereur se delectant à la Pecherie. Absurdité de Platon.
+Pecherie permise aux Ecclesiastics. Nourriture de poisson est la
+meilleure & la plus saine. Tous poissons craignent l'hiver & se
+retirent. Reviennent au printemps. Manne d'Eplans, Harens, Sardines,
+Eturgeons, Saumons. Maniere de les prendre par les Sauvages. Abus &
+superstition de Pythagore._ Sanctorum _Terre-neuviers. Coquillages du
+Port Royal. Pecherie de la Moruë. Si la moruë dort. Poissons pourquoy ne
+dorment. Poissons ayans pierres à la téte, (comme la Moruë) craignent
+l'hiver. Huiles de poissons. Pecherie de la Baleine: en quoy est
+admirable la hardiesse des Sauvages. Hippopotames. Multitude infinie de
+Macquereaux. Faineantise du peuple d'aujourd'huy._
+
+CHAP. XXIII
+
+DE LA TERRE _Quelle est la bonne terre. Terre sigillée en la
+Nouvelle-France. Rapport des semailles du sieur de Poutrincourt. Quel
+est le bon fumier. Blé de Turquie dit_ Mahis. _Comme les Sauvages
+amendent leurs terres. Comme ilz sement. Temperament de l'air sert à la
+production. Greniers souz-terrains. Causes de la paresse des Sauvages
+des premieres terres. Chanve. Vignes. Quand premierement plantées és
+Gaulles. Arbres. Vertu de la gomme de sapin. Petun, & façon d'en user.
+Folle avidité apres le Petun. Vertu d'icelui. Erreur de Belle-forest.
+Racines. Culture de la terre exercice le plus innocent._ Gloria adora.
+_Gueux & faineans. Arbres fruitiers, & autres, du Port Royal, de la
+Floride, du Bresil, Vermine du Bresil. Mépris des Mines. Fruits à
+esperer en la Nouvelle-France. Prieres faites à Dieu par le Pape pour la
+prosperité des voyages en icelle._
+
+CHAP. XXIV
+
+DE LA GUERRE. _A quelle fin les Sauvages font la guerre. Harangues des
+Capitaines sauvages. Surprises. Façon de presager l'evenement de la
+guerre. Poser les armes en parlementant. Succession des Capitaines.
+Armes des Sauvages. Excellens archers. D'où vient le mot_ Militia:
+_Sujet de la crainte des Sauvages. Façon de marcher en guerre. Danse
+guerriere. Comme les Sauvages usent de la victoire. Victime. Hostie.
+Supplice. Les Sauvages ne veulent tomber és mains de leurs ennemis.
+Prisonniers tondus. Humanité des Sauvages envers les captifs: Trophées
+de tétes des veincus: Anciens Gaullois: Hongres modernes._
+
+CHAP. XXV
+
+DES FUNERAILLES. _Pleurer les morts. Les enterrer oeuvre d'humanité.
+Coutumes des Sauvages en ce regard. De la conservation des morts. Du
+dueil des Perses, Ægyptiens, Romains, Gascons, Basques, Bresiliens,
+Floridiens, Souriquois, Hebrieux, Roynes de France, Thraces, Locrois,
+anciens Chrétiens. Brulement des meubles des Sauvages decedez Belle
+leçon aux avares. Coutumes des Phrygiens, Latins, Hebrieux, Gaullois,
+Allemans, Sauvages, en ce regard, Inhumation des morts. Quels peuples
+les enterrent, quels les brulent, & quels les gardent. Dons funeraux
+enclos és sepulcres des morts. Iceux reprouvés. Avarice des violateurs
+de sepulcres._
+
+Aprés suivent LES MUSES DE LA NOUVELLE-FRANCE
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+ AU LECTEUR
+
+AMI Lecteur, C'est chose humaine que de faiblir, & autre que Dieu ne se
+peut dire parfait, lequel méme (ce dit le Proverbe) ne peut aggreer à un
+chacun. Parent si tu trouves quelque chose ne ce livre qui ne vienne
+bien à ton sens, ou quelque defaut d'elegance; je te prie supporter le
+tout par ta prudence, ne m'estimant pas meilleur que l'un des autheurs
+que l'on met parmi les livres sacrez, lequel à la fin de son oeuvre dit:
+_Que s'il ne s'il ne s'est assez dignement acquitté de son histoire il
+luy faut pardonner_: Me soubmettant en toutes choses à la correction des
+plus sages que moy.
+
+Il y a une imperfection en nôtre langue, que l'on y couche trop de
+lettres superfluës. C'est pourquoy je les ay évitées tant que j'ay peu,
+par une ortographe non vulgaire.
+
+J'adjouteray pour l'intelligence des Relieurs, que le lieu de la grande
+Charte geographique des Terres-neuves doit estre entre la page 224 &
+225.
+
+La figure de la terre de la Floride reconuë & habitée par les François,
+en la page 65.
+
+La figure du port de Ganabara au Bresil, entre la page 190 et 191.
+
+La figure du Port Royal, en la page 440.
+
+En ladite grande Charte les lettres B. C. G. I. P. signifient Baye, Cap,
+Golfe, Ile, Port.
+
+Pour les moins sçavans, je diray que les vents d'est, Ouest, Nort, & su
+sont les vents d'Orient, Occident, Septentrion, & Midi. Suest, Surouest,
+Nordest, Norouest, sont les vents moitoyens. Je laisse les quarts &
+demi-quarts de vents.
+
+Finalement je t'avise qu'és Tables de Chapitres ci-dessus couchées, tu
+trouveras toute la moëlle & substance de cette presente Histoire.
+
+[Illustration: losange]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+ PREMIER LIVRE DE
+ L'HISTOIRE DE LA
+ NOUVELLE-FRANCE CONTENANT LES
+ navigations & découvertes des François és
+ terres neuves de l'Occident depuis le
+ trentiéme degré jusques au quarantiéme: &
+ leur habitation au païs aujourd'hui
+ LA FLORIDE
+
+
+_ORIGINE DE LA NAVIGATION._
+
+_Motif des decouvertes qui se sont faites depuis six-vint ans. Voyages de
+noz François outre l'Ocean. Cause du peu de fruict qu'on y a fit.
+Fausseté des Tables geographiques. Que le sujet de cette Histoire n'es à
+mépriser. Qualités loüables des peules qu'on appelle Sauvages._
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+L'AUTHEUR du livre de la Sapience attribué à Salomon, dit que la
+convoitise du gain a meu l'esprit de l'homme à rechercher le moyen
+d'aller sur les eaux, & bâtir des navires, par léquels on peût traverser
+la mer, & y marcher comme par un chemin solide, nonobstant la profondeur
+des flots & des abymes. Cette sentence me fait croire vray-semblablement
+que le saint Patriarche Noé ne fut point le premier inventeur ou
+fabricateur de vaisseaux de mer, n'ayant bati le sien à cette fin: &
+qu'avant lui les hommes en avoient trouvé l'usage. Ce qui ne sera trouvé
+étrange à qui considerera que le monde peu aprés sa creation fut
+grandement peuplé, & y eut incontinent des filles fondées, & fournies
+des choses necessaires à la vie humaine, & en outre des métiers de
+beaucoup plus subtile invention que les navires, comme celle des metaux;
+la recherche, la fonte le maniment, & l'employ d'iceux, & autres choses
+que l'Ecriture ne nous dit point, s'étant contentée de nous indiquer
+cela pour nous faire presumer le reste: sans parler des inventions de
+musique & instrumens musicaux, comme orgues, harpes, & autres, qui
+demontrent des Republiques pleines de magnificence plusieurs siecles
+avant Noé: non moins qu'un peu aprés le deluge, & luy vivant encore,
+voila fut pied cette grande & superbe ville de Babylone miracle du
+monde, qui n'eut jamais sa semblable, au moins quant à ses murs et
+defenses. Dés ce temps on traffiquoit par mer, & y avoit des villes le
+long de ses rives comme nous en voyons des remarques & argument en
+l'Histoire sacrée, là où il est écrit que le saint Patriarche Jacob dit
+à son fils Zabulon que son partage seroit au long de la mer prés le port
+des navires.
+
+La méme convoitise a eté l'aiguillon qui depuis six-vints ans a poussé
+les Portugais, Hespagnols, & autres peuples de l'Europe à se hazarder
+sur l'Ocean, chercher des nouveaux mondes deçà & delà l'Equateur, & en
+un mot environner la terre; laquelle aujourd'huy se trouve toute reconuë
+par l'obstinée & infatigable avidité de l'homme, excepté quelques cotes
+antarctiques, & quelques-unes à l'Occident outre d'Amerique, léquelles
+ont eté negligées, parce qu'il n'y avoit rien à butiner.
+
+Parmy tant de decouvertes noz Roys se sont aussi mis aux champs, mais
+d'une autre façon, & à une autre fin que noz voisins meridionaux. Car je
+voy par leurs Commissions qu'ils ne respirent que l'avancement de la
+Religion Chrétienne, sans aucun profit present: & ne voy en aucun écrit
+qu'en l'execution de leurs entreprises ils ayent, comme eux, cruellement
+depeuplé les provinces qu'ils ont voulu faire habiter, ayans plus estimé
+la conversion des ames à Dieu, & la loüange d'humanité, que la
+possession de la terre.
+
+A cette fin nôtre Roy François premier entre les difficultez de ses
+affaires fit la premiere expedition outre mer en l'an mille cinq cens
+vint, envoyant le Capitaine Jehan Verazzan Florentin découvrir des
+terres neuves qui ne fussent occupées d'aucun Prince Chrétien, en
+intention de les faire habiter, s'il en avoit bon rapport. Ce que fit
+ledit Verazzan, & cotoya toute la terre depuis appellée la Floride, &
+celle qui a pris le nom de Virginie, jusques au quarantiéme degré, dont
+il fit sa relation, ainsi que nous dirons ci-apres. És années cinq cens
+trente-trois & trente-quatre le Capitaine Jacques Quartier de Saint Malo
+fut envoyé par le méme Roy à la découverte de la terre neuve des Moruës,
+& du fleuve de Canada par luy dit Hochelaga. Et six ans apres Jean
+François de la Roque sieur de Roberval, Gentil-homme Picard prit
+commission avec ledit Quartier pour aller peupler ladite terre.
+
+Au regne du Roy Henry second és années mille cinq cens cinquante-cinq &
+cinquante-six furent faits nouveaux embarquemens pour l'habitation de la
+terre du Bresil souz la conduite de Nicolas Durant, dit Chevalier de
+Villegagnon. Et souz le Roy Charles IX, és années soixante-deux &
+soixante-quatre furent fait les voyages pour l'habitation de la terre
+qu'avoit découverte Jean Verazzan, déquels voyages furent conducteurs le
+Capitaine Jehan Ribaut & le sieur de Laudonniere Gentil-homme Poitevin.
+
+Que si le saint desir de ces bons Roys ne reüssi comme il seroit à
+desirer, il en faut attribuer le defaut partie à nous-mémes, qui sommes
+en trop bonne terre pour nous en éloigner, & nous donner de la peine
+pour la commoditez de la vie, apres que la longueur de plusieurs
+centaines d'années nous a (faute d'exercice) affaineantis: partie aux
+guerres externes & civiles qui ont continuellement surfaissé la France,
+& retenu noz François Dans leurs bornes, soit au siecle du Roy François
+premier; soit depuis, lors que l'étranger fomentoit noz divisions & nous
+liguoit les uns contre les autres, pour à nôtre ruine établir sa
+grandeur.
+
+En ces derniers temps la France commençant à respirer par la valeur
+incomparable de nôtre grand Henri, quelques-uns se sont efforcés de
+Reprendre les erremens delaissez, sçavoir les sieurs Marquis de la Roche
+Gentil-homme Breton, de Monts Gentil-homme Xaintongeois, & de
+Poutrincourt Gentil-homme Picard. De tous léquels je parleray chacun en
+son ordre, selon ce que j'ay veu, ouï dire à eux-mémes, ou trouvé par
+les écrits de ceux qui ont fait les premiers voyages, l'histoire déquels
+m'a eté d'autant plus difficile, que la memoire en etoit ja perduë: De
+sorte que j'ay eté contraint de la chercher partie en la bibliotheque du
+Roy, partie dans les papiers moisis des Libraires, m'étant quelquefois
+servi, au regard des derniers temps, de ce que Samuel Champlein en a
+donné au public.
+
+Et comme on dit de certains poissons consacrés à Venus, qui naissent de
+l'écume de la mer, que pour se garentir de l'injure & gourmandise des
+plus grans, ilz s'assemblent par milliers, & s'entrelacent en tant de
+pelotons, qu'ils se rendent assez forts pour se defendre: Ainsi m'a
+semblé bon mettre en un corps tant de relations & menus écrits qui
+étoient comme ensevelis, afin de les faire revivre, & par cet assemblage
+m'essayer de leur donner une meilleure trempe contre la lime sourde du
+temps qui tout consomme: Et ce tant pour contenter l'honnete desir de
+plusieurs qui dés long temps requierent cela de moy, que pour employer
+utilement les heures que je puis avoir de loisir durant cette saison des
+vacations en l'an mille six cens huit.
+
+Or d'autant qu'en cette histoire est souvent fait mention de plusieurs
+lieux auquels noz François int imposé les noms, léquels toutefois ceux
+qui impriment les Tables geographiques ont jusques ici ingratement
+supprimé, mettans en écrit des noms autant imaginaires que la
+delineation qu'ils ont fait de nôtre Nouvelle France est fausse: J'ay
+voulu particulierement tirer à la plume, & representer au vray selon les
+Tables particulieres de noz mariniers, & mémes dudit Champlein (car je
+n'ay pas tout veu) le fit de la premiere terre, pour montrer que les
+Hespagnols, ny autres avant nous, ne l'ont jamais veuë, & qu'ils ont
+donné des bourdes au peuple lors principalement qu'ils ont feint une
+grande riviere au-deçà des Armouchiquois, & sur icelle une ville grande
+& puissante qu'ils ont nommée (je ne sçay, ny eux-mémes, à quel sujet)
+Norembegue, laquelle ils ont située par les quarante-cinq degrés: dequoy
+nous parlerons plus amplement en son lieu.
+
+Et jaçoit que mon sujet semble bas, n'étant ici traité d'un Royaume
+rempli de belles villes & beaux palais, enrichi de longue main de
+beaucoup d'ornemens domestics & publics, formillant en peuples instruits
+et toutes sortes d'arts liberaux & mecaniques: & en un mot, n'ayant ici
+à discourir sur les sept merveilles du monde. Toutesfois tel qu'il est,
+j'espere que les Sages lui donneront sauf-conduit, si l'on considere que
+ce grand vaisseau de sapience Salomon n'avoit dédaigné de traiter en son
+Histoire naturele, des moindres choses d'ici bas _depuis le Cedre qui
+est au Liban jusques à l'Hissope qui sort de la paroy: des bestes, des
+oyseaux, des reptiles, & des poissons_. Et quand ce ne seroit qu'en
+consideration de l'humanité, & que ces peuples déquels nous avons à
+parler sont hommes comme nous, nous avons dequoy estre incités au desir
+d'entendre leurs façons de vivre & moeurs, veu mémement que nous
+recevons souvent avec beaucoup d'applaudissement les histoires et
+rapports des choses qui ne sont si étranges, ny tant éloignées de nous:
+afin que par la consideration de leur deplorable état & condition (car
+ilz vivent nuds, vagabons, sans police, loy, ny religion) nous venions à
+remercier Dieu de ce qu'il nous a gratifié par-dessus eux, & dire avec
+le Prophete Roy son bien-aymé:
+
+ _A Jacob il donne pour guide
+ Son verbe & ses enseignemens,
+ Et à la race Israëlide
+ Ses statuts & ses jugemens._
+
+ _Il n'a fait ainsi pour le reste
+ Des peuples de tout l'univers
+ Leur rendant sa loy manifeste,
+ Et ses jugemens découvers._
+
+Car outre la vie civile à laquelle nous sommes nés, il nous a par sa
+grace illuminé de son saint Esprit, & fait voir les secrets de sa haute
+sagesse, afin que le reconoissions, & l'adorions, & obtenions salut par
+son fils Jesus-Christ nôtre mediateur & sauveur, qui est en un mot toute
+la vie de l'homme, & la fin à laquelle nous devons aspirer.
+
+Ainsi nous ne sçaurions moins faire que ce Philosophe Payen, lequel
+remercioit ses Dieux entre autres choses, de ce qu'il étoit né à Athenes
+plutot qu'allieurs, d'autant que là étoit le domicile de toute bonne
+instruction, civilité, & police; le siege des sciences & des bonnes
+loix.
+
+Et neantmoins je ne veux tellement deprimer la condition des peuples que
+nous avons à representer, que je n'avouë qu'il y a beaucoup de choses
+bonnes en eux. Car pour dire brievement, ils ont de la valeur, fidelité,
+liberalité, & humanité, & leur est l'hospitalité si naturele &
+recommandable, qu'ilz reçoivent avec eux tout homme qui ne leur est
+ennemi. Ilz ne sont point niais comme plusieurs de deça, ilz parlent
+avec beaucoup de jugement & de raison: s'ils ont à entreprendre quelque
+chose d'importance, le Capitaine sera attentivement écouté, haranguant
+une, deux, & trois heures, & lui répondra-on de point en point, selon
+que la matiere le requerra. De sorte que si nous les appellons
+communement sauvages, c'est par un mot abusif, & qu'ilz ne meritent pas,
+n'étant rien moins que cela, ainsi qu'il se verifiera par le discours de
+cette histoire.
+
+Un chose leur a manqué jusques ici, qui a causé, & cause encor leur
+nudité, c'est de n'avoir eu l'usage du fer, sans lequel toutes nos
+oeuvres manuelles cessent: Et croy que ne serions beaucoup plus relevez
+qu'eux, si nous eussions eté dépourveus de cette admirable invention,
+laquelle nous devons à Tubal-Cain specialement celebré au commencement
+de l'histoire sacrée de la naissance du monde.
+
+
+
+
+_Du nom Gaullois. Refutation des Autheurs Grecs sur ce sujet. Noé
+premier Gaullois. Les Gaullois peres des Umbres en Italie. Bodin refuté.
+Conquetes & navigations des anciens Gaullois. Loix marines, justice, &
+victoires des Marseillois. Portugal. Navire de Paris. Navigations des
+anciens François. Refroidissement en la navigation d'où est venu.
+Lacheté de nôtre siecle. Richesses des Terres-neuves._
+
+CHAP. II
+
+PLUSIEURS anciens ayans voulu discourir de l'origine du nom Gaullois, se
+sont escrimés en tenebres,& n'ont point touché au but, soit ou faute de
+sçavoir l'histoire de la creation du monde, ou d'entendre les langues
+des vieux siecles (auquelles il faut rapporter l'imposition des noms le
+plus anciens) ou d'avoir des vrais memoires des premiers Gaullois. Ce
+qu'aussi n'eussent-ilz peu, d'autant que toute la Theologie, &
+Philosophie d'iceux Gaullois consistait en traditive, & sans écriture,
+de laquelle ilz n'usoient qu'és choses privées, ce dit Cesar. Or ici
+nous n'avons affaire qu'aux Latins & Grecs, qui seuls ont traité de
+nôtre antiquité. Quant aux Latins, iceux ne voyans apparence de deriver
+nôtre nom d'un Coq, signifié par le mot _Gallus_ en leur langue, ilz
+n'en ont voulu rien dire. Mais les Grecs plus hardis, léquels ont
+brouillé les origines de toutes choses, & icelles remplies de fables,
+ont écrit qu'un Roy des Gaullois nommé _Celtes_, & par honneur Jupiter,
+eut une fille dite Galathée, laquelle dedaignoit tous les Princes de son
+temps, jusques à ce qu'ayant ouï les vertus nompareilles, du grand
+Hercule de Lybie fils d'Osiris, qui guerroyoit les tyrans de la terre,
+comme il passoit par le païs des Celtes pour aller d'Hespagne en Italie,
+elle en devint amoureuse, & par la permission de ses parens eut de luy
+un enfant, qui fut nommé _Galates_, lequel surpassa tous les Princes de
+son âge en force de corps & grandeur de courage: & ayant conquis
+beaucoup de provinces par armes, changea le nom de Celtes que son pere
+avoit donné, & nomma ses sujets Galates. D'autres ont pensé qu'ils
+avoient esté ainsi appellez du mot Grec [gala] qui signifie Laict,
+pource que le peuple Gaullois est blanc & de couleur de laict. Or ces
+derivations sont absurdes: Car pour ce qui est de la couleur blanche, il
+y avoit plus de raison d'appeler ainsi ceux dela grande Bretagne, ou les
+bas Allemans. Et puis c'est folie d'estimer que nous ayons pris nôtre
+appellation des Grecs, déquels au contraire une partie est appellée de
+nôtre nom. Pour le regard du mot Galates, c'est une invention de la méme
+forge. Car je ne voy que contrarieté en tous ceux qui en ont parlé.
+Pausanias en ses Attiques dit, que le nom de Galates n'est venu que sur
+le tard, & que de grande antiquité les Gaullois auparavant s'appelloient
+Celtes. Et toutefois _Galates_, selon Berose, a esté Roy des Gaullois
+immediatement apres _Celtes_. Strabon au contraire, dit, que tous les
+Galates ont esté appelez Celtes par les Grecs, à cause du noble estoc de
+ceux de la province Narbonoise, où il donne à entendre qu'ils estoient
+Galates devant qu'étre Celtes. Appian tient que les Celtes viennent d'un
+_Celtes_, fils de _Polyphemus_, qui fut fils de Neptune: ce qui ne se
+peut accorder avec ce que dit Berose, que _Jupiter Celtes_ fut le
+neufieme Roy des Gaullois, plusieurs siecles apres Neptune.
+
+Mais je voudroy demander pourquoy les Grecs, pour suivre leurs
+fantasies, ont changé le nom de Gaullois en Galates, ce que n'ont fait
+les Romains plus retenus et plus sobres à brouiller l'antiquité. Je croy
+qu'ils ont eu crainte de se rendre ridicules en les apellant Gaullois
+par une (ll) double, d'autant que [Gallos] en leur langue signifie
+_Chatré_: & ils voyoient les Gaulles formiller en generation. Et de là
+ont pris sujet d'imposer le nom de Galates aux Gaullois, à cause du Roy
+_Galates_. Et neantmoins Strabon, non autrement scrupuleux, les appelle
+indifferemment Gaullois & Galates, & ceux de l'Asie Gallo-grecs.
+
+N'y ayant donc point d'apparence à ce nom de Galates, il est meilleur de
+nous arreter à l'appellation de noz plus proches voisins les Romains,
+qui nous cognoissent mieux, déquels saint Gregoire disoit que _Comme ilz
+n'ont les pointes & subtilitez des Grecs, aussi n'en ont-ilz les
+heresies_: Ilz ne sont si grans brouillons & menteurs. Et pour le nom
+Gaullois, nous avons l'authorité de Xenophon, lequel en ses Æquivoques
+dict, _que le premier Ogyges_ (qui fut Noé) _fut surnommé Le Gaullois,
+pource qu'au deluge du monde s'étant garenti des eaux, il en garentis
+aussi la race des hommes, & repeupla la terre: De là vient_ (dit-il)
+_que les Sages_ (qui sont peuples de la Scythie Asiatique, c'est à dire
+de l'Armenie, où l'Arche de Noé s'arreta) _appellent un vaisseau de mer
+Gallerim, pource qu'il garentit du naufrage_. Et de ce mot nous avons
+retenu les noms de Gallere & Galliote, qui ne viennent pas de _Galerus_,
+comme a voulu dire Erasme. Caton au poëme de ses Origines, & autres
+Autheurs, s'accordent à ce que dessus, disans que Janus (qui est Noé)
+vint de Scythie en Italie avec les Gaullois peres des Umbres (peuples
+aujourd'huy tenans le Duché de Spolette) ainsi appellez d'un autre nom
+que leurs peres, mais revenant à méme signification. Car en langue
+Hébraïque & Aramée _Gallim_ signifie Flot, Eau, Inondation: & en langue
+antique Latine _Umber_, ou _Imber_ signifie Eau & Pluie.
+
+Je sçay que Bodin n'approuve point ceci, & se mocque de Rabbi Samuel,
+qui est de méme opinion que nous. Mais je trouve sa raison bien plus
+ridicule de dire que comme les anciens Gaullois étoient vagabons, ne
+sçachans où ils alloient, ilz commencerent à murmurer par ces mots, _où
+allons-nous?_ & que de là est venu le mot de U uallon, ou Gallon par une
+transposition de lettre.
+
+Arrétons-nous donc à nôtre premier avis, & disons avec le méme Xenophon,
+que Noé repeuplant le monde amena une trouppe de familles pardeça,
+léquelles aimans la navigation trouverent bon de s'appeller du nom
+attribué à ce grand Ogyges (c'est à dire Illustre, & Sacré) &
+semblablement à Comerus Gallus (lequel en l'histoire sainte est appellé
+Gomer) premier Roy des Gaullois, selon Jacques de Bergome en son
+Supplement des Chroniques: quoy que Berose le face Roy d'Italie, à quoy
+je ne puis accorder, puis qu'elle n'en a retenu le nom.
+
+Ainsi ayans beaucoup multiplié (comme la nation Gaulloise est feconde)
+ilz se rendirent maitres de la mer dés les premiers siecles pares le
+Deluge: & devant les guerres de Troye le grand Capitaine Cambaules
+ravagea toute la Grece & l'Asie, comme le confesse Pausanias en ses
+Phociques & ailleurs. Long temps depuis les Gaullois affriandez de butin
+firent trois armées, dont Brennus (l'un des chefs) avoit cent
+cinquante-deux mille pietons, & vingt mille quatre cens maitres de
+cheval à sa part, chacun déquels avoit deux chevaux de relais, & nombre
+de Solduriers souz lui, cotoyant toute l'Asie par mer aussi bien que par
+terre. Strabon fait mention d'autres grandes conquétes des Tectofages,
+Toliftobogiens, & Trocmiens peuples Gaullois, léquels occuperent la
+Bythinie, Phrigie, Cappadoce & Paphlagonie, sous un nommé Leonorius,
+lequel y institua douze Tetrarches semblables à noz douze Pairs de
+France. Et de ces conquétes parle aussi Pline, lequel dit qu'il avoient
+cent nonante-cinq villes et principautés.
+
+Au reste ils avoient leurs loix marines si bien ordonnées, que les
+nations étrangeres se conformoient volontiers à icelles comme faisoient
+les Rhodiens, au recit de Strabon, léquels avoient emprunté de noz
+Marseillois les loix marines dont ils usoient. Ce qu'ils avaient fait
+d'autant plus volontiers qu'ilz les voyoient se gouverner avec Justice,
+& ne souffrir aucuns pyrates sur la mer, ayans (dit le méme Strabon) des
+grans magazins bien fournis de toutes choses necessaires à la marine, &
+pour battre les villes, ensemble infinie dépouilles des victoires par
+eux obtenuës durant plusieurs siecles contre les pyrates susdits. Et
+Jules Cesar parlant de la civilité des Gaullois, & de leur façon de
+vivre, laquelle ils ont enseigné aux Allemans, dit que la cognoissance
+des choses d'outre mer leur apporte beaucoup d'abondance & de commoditez
+pour l'usage de la vie.
+
+Et ne faut penser que cette ardeur de naviger ait esté enclose dans la
+mer du Levant. Car le païs de Portugal portant le nom de Port des
+Gaullois, témoigne assez qu'ils ont aussi couru sur l'Ocean. En memoire
+dequoy la principale ville du Royaume des Gaullois porte encore
+aujourd'huy la Navire pour sa marque. Voire, je pourray bien encore ici
+mentionner la pointe d'Angleterre, qui s'appelle _Cornu Gallia_,
+Cornuaille. Ce qui ne peut provenir que des navigations des Gaullois.
+
+Mais comme par la vicissitude des choses tout se change icy bas, & les
+siecles ont je ne sçay quelle necessité (pour n'user du mot de fatalité)
+née avec eux de suivre le gouvernement des astres instrumens de la
+providence de Dieu: les Gaullois ont quelquefois par occasion laissé
+refroidir cette ardeur de voguer sur les eaux, comme lors que les
+Romains semerent la division entre-eux, & s'emparerent par ce moyen de
+leur Etat: & depuis quand les François, Gots, & autres nations
+dechirerent ce grand empire ja cassé de vieillesse, & tout remply
+d'humeurs vicieuses, & corrompuës de longue main. Mais par aprés aussi
+selon les occurences, ils ont repris leurs premiers & anciens erremens,
+comme lors qu'on a publié les Croisades pour le recouvrement de la terre
+sainte; environ lequel temps, sçavoir en l'an mille deux cens
+quatre-vingt, pour éviter la peine de creer tous les jours des Admiraux
+extraordinaires, & par commission, pour envoyer sur la mer, & conduire
+l'armée Francoise en l'Orient, fut l'Admirauté de France erigée en
+tiltre d'office par le Roy Philippe surnommé le Hardi, fils de saint
+Louis, & deferée au Sire Enguerran de Couci, troisieme du nom en cette
+famille, premier Admiral de France en la qualité que j'ay dit.
+
+Or comme un malade pressé de la douleur qui le violente oublie aisément
+les exercices auquels il souloit s'occuper estant en pleine santé; Ainsi
+les François par-aprés occupez sur la defensive aux longues guerres
+qu'ils ont euës contre les Anglois dans leurs propres entrailles & au
+milieu de la France, ils ont laissé derechef alentir cette ancienne
+ardeur en la navigation, qui ne s'est pas aysément r'échauffée depuis,
+n'étant à peine la France relevée de maladie, que voicy naitre d'autres
+guerres par la gloutonne ambition d'un Prince sujet de nôtre Roy, lequel
+ne se promettoit rien moins que de luy enlever la corone de dessus la
+téte, comme nous témoignent assez amplement nos histoires. Quoy que ce
+soit il en a tiré de bonnes pieces, léquelles jaçoit qu'elles se
+puissent justement debattre, toutefois ce ne seroit sans beaucoup de
+difficultez. Et depuis ce temps les differens pour la Religion, & les
+troubles étans survenus, noz François parmy ces longues alarmes ont esté
+tellement occupez, qu'en une division universelle il a esté bien
+difficile de viser au dehors, faisant un chacun beaucoup de conserver ce
+qui luy étoit acquis; & vivre chez soy-méme.
+
+Neantmoins parmy toutes ces choses, noz Roys n'ont laissé de faire des
+découvertes avec beaucoup de depense en diverses contrées, & en divers
+temps, comme a esté veu au chapitre precedent: Et eussent fait davantage
+s'ils eussent eu prés d'eux des hommes amateurs de la navigation, ou si
+nos Admiraux se fussent pleu à la marine, ou n'eussent esté empechés
+ailleurs & embrouillés en noz guerres civiles: Car encores que les Roys
+bien souvent ne soient que trop poussez d'ambition pour commander à
+toute la terre, & à des nouveaux mondes, s'il étoit possible, d'autant
+que (comme dit le Sage) _La gloire & dignité des Rois git en la
+multitude du peuple_: si ont-ils besoin de gens que les secondent, voire
+qui les enflamment à un beau sujet, où principalement il y a apparence
+de faire chose qui peut reüssir à la gloire de Dieu, & n'y va point du
+detriment d'autrui. Et en cela nôtre siecle est en pire condition que
+les precedens, d'autant que combien que par la grace de Dieu nous
+jouïssions d'une bonne paix, que le Roy soit redouté, & ait des moyens
+autant que pas un de ses predecesseurs, que l'établissement d'un Royaume
+Chrétien & François soit facile és regions Occidentales d'outre-mer, &
+qu'il y ait des hommes immuables en cette resolution d'habiter la
+Nouvelle France, d'où ils ont rapporté les fruicts de leur culture,
+comme sera dit en son lieu: neantmoins il ne se trouve quasi personne
+(j'enten de ceux qui ont credit en Cour) qui favorise ce dessein, soit
+en privé, soit envers sa Majesté. On est bien aise d'en ouïr parler,
+mais d'y aider, on ne s'entend point à cela. On voudroit trouver les
+thresors d'Atabalippa sans travail & sans peine, mais on y vient trop
+tard, & pour en trouver il faut chercher, il faut faire de la dépense,
+ce que les grans ne veulent pas. Les demandes ordinaires que l'on nous
+fait, sont: Y a-il des thresors, y a-il des mines d'or & d'argent? &
+personne ne demande: Ce peuple là est-il disposé à entendre la doctrine
+Chrétienne? Et quant aux mines il y en a vrayment, mais il les faut
+fouiller avec industrie, labeur, & patience. La plus belle mine que je
+sçache c'est du blé & du vin, avec la nourriture du bestial. Qui a de
+ceci il a de l'argent. Et de mines nous n'en vivons point, quant à leur
+substance. Et tel bien-souvent a belle mine qui n'a pas bon jeu.
+
+Au surplus, les mariniers qui vont de toute Europe chercher du poisson
+aux Terres-neuves, & plus outre, à mille lieuës loin de leur païs, y
+trouvent de belles mines sans rompre les rochers, éventrer la terre,
+vivre en l'obscurité des enfers (car ainsi faut-il appeller les
+minieres, où l'on condamnoit anciennement ceux que meritoient la mort)
+ils s'y trouvent, di-je, de belles mines au profond des eaux, & au
+traffic des pelleteries & fourrures d'Ellans, de Castors, de Loutres, de
+Martres, & autres animaux dont ilz retirent de bon argent au retour de
+leurs voyages, auquels ils ne se plairoient tant s'ilz n'y sentoient un
+ample proffit. Ceci soit dit en passant pour ce qui regarde la
+Terre-neuve, laquelle jaçoit qu'elle soit peu habitée, & en un climat
+assez froid, neantmoins est recherchée d'un grand nombre de peuple qui
+lui va tous les ans rendre hommage de plus loin qu'on ne fait les plus
+grans Roys du monde, léquels on caresse & honore bien souvent plus
+pource qu'ilz sont riches & peuvent enrichir les autres, que pour
+devoir. Ainsi en fait-on à cette terre: de laquelle si on retire tant
+d'utilité, il faut estimer que celles qui sont en plus haute élevation
+du soleil sont beaucoup plus è priser & estimer, d'autant qu'avec
+l'abondance de la mer elles ont ce que l'on peut esperer de leur
+culture; sans qu'il soit besoin de se travailler pour des mines d'or &
+d'argent déquelles nôtre France Orientale se passe bien & ne laisse
+d'étre aussi florissante que les païs dont elle est environnée. Dequoy
+nous parlerons plus amplement cy-aprés selon que le sujet se presentera.
+
+
+
+
+_Conjectures sur le peuplement des indes Occidentales, & consequemment
+de la Nouvelle France comprise sous icelles._
+
+CHAP. III
+
+Je sçay que plusieurs étonnez de la decouverte des terres de ce monde
+nouveau que l'on appelle Indes Occidentales, ont exercé leur esprit à
+rechercher le moyen, par lequel elles ont peu étre peuplées aprés le
+Deluge: ce qui est d'autant plus difficile, que d'un pole à l'autre, ce
+monde là est separé de cetui-cy d'une mer si large, que les hommes ne
+l'ont jamais (ce semble) ni peu, ni osé traverser jusques à ces derniers
+siecles, pour découvrir nouvelles terres: du moins n'en est il aucune
+mention en tous les livres & memoires qui nous ont esté laissez par
+l'Antiquité. Les uns se sont servi de quelques propheties & revelations
+de l'Ecriture sainte tirees par les cheveux, pour dire les uns que les
+Hespagnols, les autres que les Juifs devoient habiter ce nouveau monde.
+D'autres ont pensé que c'étoit une race de Cham portée là par munition
+de Dieu, lors que Josué commença d'entrer en la terre de Chanaan, & en
+prendre possession, l'Ecriture sainte témoignant que les peuples qui y
+habitoient furent tellement épouvantez, que le coeur leur faillit à
+tous: & ainsi pourroit estre avenu que les majeurs & ancestres des
+Ameriquains & autres de delà, chassez par les enfans d'Israël de
+quelques contrees de ces païs de Chanaan, s'estans mis dans des
+vaisseaux à la merci de la mer, auroient esté jettés & seroient abordés
+en cette terre de l'Amerique. Chose qui semble estre confirmee par ce
+qui est écrit en la Sapience dite de Salomon, à sçavoir que les
+Chananéens avant l'entree des enfans d'Israël en leur terre estoient
+anthropophages, c'est à dire mangeurs de chair humaine, comme sont
+plusieurs en cette grande étenduë de païs. Et pour les aider encore à
+dire, j'adjouteray que plusieurs des Ameriquains sautent par-dessus le
+feu en faisant leurs invocations à leurs Demons, ainsi que faisoient les
+Chananéens. Mais il y a des raisons encores plus probables que celle-ci:
+entre léquelles je diray que ceux-là ne se sont point éloignez de la
+verité, qui ont estimé que quelques mariniers, marchans, & passagers
+surpris de quelque fortunal de vent en mer, à la violence duquel ilz
+n'auroient peu resister, auroient esté portés en cette terre, & là
+paraventure auroient fait naufrage, si bien que se trouvans nuds, ils
+auroient esté contraints de vivre de chasse et de pecherie, & se couvrir
+de peaux des animaux qu'ils auroient tués, & ainsi auroient multiplié &
+rempli cette terre telement quelement (car il n'y a préque les rives de
+mer & des grandes rivieres habitees, du moins aux premieres terres qui
+regardent la France, & sont en méme parallele) si bien qu'ores
+qu'auparavant ils eussent quelque conoissance de Dieu, cela peu à peu
+s'est évanouï, faute d'instructeurs, comme nous voyons qu'il est arrivé
+en tout le monde de deçà peu apres le Deluge. Et plusieurs accidens
+echeuz de cette façon, tant de la partie de l'Orient, que du Midi, & du
+Nort, & des païs y interposés, peuvent avoir causé le peuplement de
+cette terre Occidentale en toutes parts.
+
+Ce qui n'est sans exemple, méme qui nous est familier. Car en l'an mil
+cinq cens quatre-vints dix-huict le sieur Marquis de la Roche
+gentil-homme Breton pretendant habiter la Nouvelle France, & y asseoir
+des colonies Françoises, suivant la permission qu'il en avoit du Roy, il
+y mena quelque nombre de gans, léquels (pource qu'ils ne conoissoit
+encore le païs) il dechargea en l'ile de Sable, qui est à vint lieuës de
+terre ferme plus au Su que le Cap-Breton, c'est à sçavoir par les
+quarante quatre degrez. Cependant il s'en alla reconoistre & le peuple &
+le païs, & chercher quelque beau port pour se loger. Au retour il fut
+pris d'un vent contraire qui le porta si avant en mer, que se voyant
+plus prés de la France que de ses gens, il continua sa route pardeça, où
+il fut peu apres prisonnier és mains de Sieur Duc de Mercure, &
+demeurerent là ses hommes l'espace de cinq ans vivans de poissons, & du
+laictage de quelques vaches qui y furent portées il y a environ
+quatre-vints ans, au temps du Roy François I par le Sieur Baron de Leri,
+& de saint Just, Vicomte de Gueu, lequel ayant le courage porté à choses
+hautes, desiroit s'établir par-dela, & y donner commencement à une
+habitation de François; mais la longueur du voyage l'ayant trop long
+temps tenu sur mer, il fut contraint de décharger là son bestial,
+vaches, & pourceaux, faute d'eau douces & de paturages: & des chairs de
+ces animaux aujourd'hui grandement multipliés, ont vécu les gens dudict
+Marquis, tout le temps qu'ils ont eté en cette ile. En fin, le Roy étant
+à Rouën commanda à un pilote de les aller recuillir lors qu'il iroit à
+la pecherie des Terres-neuves. Ce qu'il fit, & d'un nombre de quarante
+ou cinquante, en ramena une douzaine, qui le presenterent à sa Majesté
+vétuz de peaux de loup-marins. Voila comme les peuples Sauvages peuvent
+avoir été multipliés. Et qui eût laissé là pertuellement ces hommes avec
+nombre de femmes, ilz fussent (ou leurs enfans) devenuz semblables aux
+peuples de la Nouvelle-France, & eussent peu à peu perdu la conoissance
+de Dieu. Et sir cette consideration je pourrois m'écrier avec l'Apôtre
+saint Paul: _O profondeur des richesse, & de la sapience, & de la
+conoissance de Dieu, que ses jugemens sont incomprehensibles, & ses
+voyes impossibles à trouver! Car qui est-ce qui a coneu la pensee du
+Seigneur, ou qui a été son Conseiller?_
+
+Si qu'un allegue que ce que je viens de dire n'a peu étre fait pource
+que ce n'est la coutume de mener les femmes en mer. Je repliqueray que
+cela est bon à dire en ce temps ici, mais que les premiers siecles ont
+eté autres, auquels croient les femmes plus vigoureuses, & avoient un
+courage du tout mâle: au lieu qu'aujourd'hui, les delices ont
+appoltronni & l'un & l'autre sexe. Et neantmoins encore voyons-nous
+quelquefois des femmes suivre leurs maris en mer. Et n'en faut qu'une
+pour en peupler tout un païs: ainsi que le monde a multiplié par la
+fecondité de nôtre premiere mere.
+
+Or pour revenir à mon propos, j'ay un autre argument, qui pourroit
+servir pour dire que ces peuples ont eté portez là de cette façon, c'est
+à dire, par fortune de mer, & qu'ilz sont venuz de quelque race de gens
+qui avoient eté instruits en la loy de Dieu. C'est qu'un jour comme le
+sieur de Poutrincourt discouroit par truchement à un Capitaine Sauvage
+nommé _Chkoudun_, de nôtre Foy & religion, il répondit sur le propos du
+Deluge, qu'il avoit bien ouï dire dés long temps, qu'anciennement il y
+avoit eu des hommes mechans léquels moururent tous, & y en vint de
+meilleurs en leur place. Et cette opinion du Deluge n'est pas seulement
+en la partie de la Nouvelle-France, où nous avons demeuré, mais elle est
+encore entre les peuples du Perou, léquels (à ce que raconte Joseph
+Acosta) parlent fort d'un déluge avenu en leur païs, auquel tous les
+hommes furent noyés, & que du grand lac _Titicaca_ sortit un _Viracocha_
+(qui est le plus grand de tous leurs Dieux, lequel ils adorent en
+regardant au ciel, comme createur de toutes choses) & ce _Viracocha_,
+s'arreta en _Tiaguanaco_, où l'on voit aujourd'hui des reines & vestiges
+d'anciens edifices fort étranges: & de là à _Cusco_. Ainsi recommença le
+genre humain à se multiplier.
+
+Je ne veux nier pourtant que ces grans païs n'aient peu étre peuplez par
+un autre voye, sçavoir que les homme se multiplians sur la terre, &
+s'étendans toujours, comme ils ont fait pardeça, en fin il y a de
+l'apparence que de proche en proche ils ont atteint ces grandes
+provinces, soit par l'Orient, ou par le Nort, ou par tous les deux. Car
+je tiens que toutes les parties de la terre ferme sont concatenées
+ensemble, ou du moins s'il y a quelque détroit, comme ceux d'Anian & de
+Magellan: c'est chose que les hommes peuvent aisément franchir. La
+consideration du passage des animaux est ce qui plus nous peut arreter
+l'esprit en ceci. Mais on peut dire qu'il a eté aisé d'y transporter les
+petits, & les grands sont d'eux-mémes capables de passer les detroits de
+mer, comme il est vray-semblable que les Ellans ont passé de l'Europe
+Septentrionale en Labrador, en Canada, en la terre des Souriquois par le
+Nort car nous sçavons de certaine science qu'ilz ne font pas difficulté
+de passer des bayes de mer, pour accourcir le chemin d'une terre à vue
+autre. Et nous lisons au premier voyage du Capitaine Jacques Quartier,
+que les ours passent aisément quatorze lieuës de mer: En ayant lui-méme
+rencontré un qui traversoit à nage la mer qui est entre la terre ferme &
+l'ile aux oiseaux.
+
+Mais quand je considere que les Sauvages ont de main en main par
+tradition de leurs peres, une obscure conoissance du Deluge, il me vient
+au devant une autre conjecture du peuplement des Indes Occidentales, qui
+n'a point encore esté mise en avant. Car quel empéchement y a-il de
+croire que Noé ayant vécu trois cens cinquante ans aprés le Deluge,
+n'ait luy méme eut le soin & pris la peine de peupler, ou plustot
+repeupler ces païs là? Est-il à croire qu'il soit demeuré un si long
+espace de temps sans avoir fait & exploité beaucoup de grandes & hautes
+entreprises? Luy qui étoit grand ouvrier, & grand pilote, sçavoit-il
+point l'art de faire un autre vaisseau (car le sien croit demeuré arreté
+aux montagnes d'Ararat, c'est à dire de la grande Armenie) pour reparer
+la desolation de la terre? Luy qui avoit la conoissance de mille choses
+que nous ne sçavons point, par la traditive des sciences infuses en
+nôtre premier pere, duquel il peut avoir veu les enfans ignoroit-il ces
+terres Occidentales, où par-aventure il avoit pris naissance? Certes en
+tout cas il est à presumer qu'ayt l'esprit de Dieu, & à r'établir le
+monde par une speciale election du ciel, il avoit (du moins par la
+renommee) conoissance de ces terres là, auquelles il ne luy a point eté
+plus difficile de faire voile, ayant peuplé l'Italie, que de venir du
+bout de la mer Mediterranée sur le Tibre fonder son _Ianiculum_, si les
+histoires prophanes sont veritables, & par mille raisons y a apparence
+de le croire. Car en quelque part du monde qu'il se trouvat, il étoit
+parmi ses enfans. Il ne lui a, di-je, point esté plus difficile d'aller
+du détroit de Gibraltar en la Nouvelle-France, ou du Cap-Vert au Bresil,
+qu'à ses enfans d'aller en Java, ou en Japan, planter leur nom: ou au Roy
+Salomon de faire des navigations de trois ans: léquelles quelques uns
+des plus sçavans de nôtre siecle dernier passé, & entre autres François
+Vatable, disent avoir eté au Perou, d'où il faisoit apporter cette
+grande quantité d'or d'Ophir tres-fin & pur tant celebré en la sainte
+Ecriture.
+
+Que si (la chose presupposée de cette sorte) ceux des Indes Occidentales
+n'ont conservé le sacré depos de la conoissance de Dieu, & les beaux
+enseignement qu'il leur pouvoit avoir laissés, il faut considerer que
+ceux du monde de deça n'ont pas mieux fait. Somme cette conjecture me
+semble fondee en aussi bonne & meilleure raison que les autres. Et de
+telle chose ayans eu Platon quelque sourde nouvelle, il en a parlé en
+son Timée comme un homme de son païs, là où il a discouru de cette
+grande ile Atlantique laquelle comme il ne voyoit point, ny personne qui
+y eût eté de son temps, il a feint que par un grand deluge elle avoit
+esté submergée dans la mer. Et aprés lui Ælian au troisieme de son
+histoire Des choses diverses, rapporte chose préque semblable, quoy
+qu'il croye que ce soit fable, et soit selon Theopompus, que jadis il y
+eut «fort grande familiarité entre Mydas Phrygien, & Silenus. Ce Silenus
+croit fils d'une Nymphe, de condition inferieure aux Dieux, mais plus
+noble que celle des mortels. Apres avoir tenu plusieurs propos ensemble,
+Silenus adjouta que l'Europe, l'Asie & la Lybye estoient iles
+environnées de l'Ocean, mais qu'il y avoit une terre ferme par-delà ce
+monde ici de grandeur infinie, nourrissant de grans animaux, & des
+hommes deux fois aussi grans, & vivans deux fois autant que nous: qu'il
+y avoit de grandes cités, diverses façons de vivres, & des loix
+contraires aux nôtres. Par aprés il dit encores que cette terre possede
+grande quantité d'or & d'argent, si bien qu'entre les peuples de delà,
+l'or est moins estimé que le fer entre nous, &c.»
+
+Qui considerera ces paroles, il trouvera qu'elles ne sont du tout
+fabuleuses: & conclura qu'és premier siecles les hommes ont eu
+conoissance de l'Amerique, & autres terres y continentes, & que pour la
+longueur du voyage les hommes cessans d'y aller, cette conoissance est
+venuë à neant, & n'en est demeuré qu'une obscure renommée. Car Pline
+méme se plaint que de son temps les hommes étoient appoltronnis & la
+navigation tellement refroidie, qu'il ne se trouvoit plus de gens
+entendus à la marine, de sorte que «les côtes des terres se
+reconnoissent mieux par des écrits de ceux qui ne les avoient jamais
+veuës, que par le dire de ceux qui les habitoient. On ne se soucie plus
+(dit-il) de chercher de nouvelles terres, ni méme de conserver la
+conoissance de celles qui sont des-ja trouvées, quoy que nous soyons en
+bonne paix, & que la mer soit ouverte» & ouvre ses ports à un chacun
+pour les recevoir. Ainsi les iles Fortunées (qui sont les Canaries)
+ayans eté és plus prochains siecles apres le Deluge fort conuës, &
+frequentees, cette conoissance s'est perdue par la nonchalance des
+hommes, jusques à ce qu'un Gentil-homme de Picardie Guillaume de
+Betancourt les decouvrit és derniers siecles, comme nous dirons
+cy-apres.
+
+Et pour une derniere preuve de ce que j'ay dit ci-dessus, par une
+conjecture vray-semblable que les siecles plus reculés ont eu
+conoissance de terres Occidentales d'outre l'Ocean, j'adjouteray ici ce
+que les Poetes anciens ont tant chanté des Hesperides, léquelles ayans
+mis au Soleil couchant, elle peuvent beaucoup mieux étre appropriées aux
+iles des Indes Occidentales, qu'aux Canaries, ni Gorgones. En quoy
+volontiers je m'arreteray à ce que le méme Pline, sur une chose pleine
+d'obscurité, recite qu'un Stratius Sebofus employa quarante jours à
+naviger depuis les Gorgones (qui sont les iles du Cap Verd) jusques aux
+Hesperides. Or ne faut-il point quarante jour, ains seulement sept ou
+huict, pour aller des gorgones aux iles Fortunées (où quelques uns
+mettent les Hesperides) n'y ayant que deux cens lieuës de distance.
+Surquoy je conclus que les Hesperides ne sont autres que les iles de
+Cuba, l'Hespagnole, la Jamaïque, & autres voisines au golfe de Mexique.
+
+Quant au dragon qu'on disoit garder les pommes d'or des Hesperides, &
+aucun n'y entroit, les anciens vouloient signifier les détroits de mer
+qui vont serpentant parmi ces iles, au courant déquels plusieurs
+vaisseaux s'estoient perdus, & qu'on n'y alloit plus. Que si le grand
+Hercule y a esté, & en a ravi des fruits, ce n'est pas chose éloignée de
+sa vertu.
+
+[Illustation]
+
+
+
+
+_Limites de la Nouvelle-France, & sommaire du voyage de Jean Verazzan
+Capitaine Florentin en la Terre-neuve, aujourd'hui dite La Floride, & en
+toute cette côte jusque au quarantiéme degré. Avec une briéve
+description des peuples qui habitent ces contrees._
+
+CHAP. IV
+
+AYANT parlé de l'origine du peuple de la Nouvelle-France, il est à
+propos de dire quelle est l'étenduë & situation de la province, quel est
+ce peuple, les moeurs, façons & coutumes d'icelui, & ce qu'il y a de
+particulier en cette terre, suivant les memoires que nous ont laissé
+ceux qui premiers y ont eté, & ce que nous y avons reconu & observé
+durant le temps que nous y avons sejourné. Ce que je feray, Dieu aydant,
+en six livres, au premier déquels seront décrits les voyages des
+Capitaines Verazzan, Ribaut, & Laudonniere en la Floride: Au second ceux
+qui ont eté faits souz le sieur de Villegagnon en la France antartique
+du Bresil: Au troisiéme ceux du Capitaine Jacques Quartier & de Samuel
+Champlein en la grande riviere de Canada: Au quatriéme ceux des sieurs
+de Monts & de Poutrincourt sur la côte de la Terre neuve qui est baignee
+du grand Ocean jusques au quarantiéme degré: Au cinquiéme ce qui s'est
+fait en ce sujet depuis nôtre retour en l'an mille six cens sept; & au
+sixiéme les moeurs, façons & coutumes des peuples déquels nous avons à
+parler.
+
+Je comprens donc souz la Nouvelle-France tout ce qui est au-deça du
+Tropique du Cancer jusques au Nort, laissant la vendication de la France
+Antarctique à qui la voudra & pourra debattre, & à l'Hespagnol la
+jouïssance de ce qui est au-delà de notredit Tropique. En quoy je ne
+veux m'arréter au partage fait autrefois par le Pape Alexandre sixiéme
+entre les Rois de Portugal & de Castille, lequel ne doit prejudicier au
+droit que noz Rois se sont justement acquis sur les terres de conquéte,
+telle que sont celles dont nous avons à traiter, d'autant que ce qu'il
+en a fait a esté comme arbitre de chose debattuë entre ces Rois: qui ne
+leur appartenoit non plus qu'à un autre. Et quand en autre qualité ledit
+Pape en auroit ainsi ordonné; outre que son pouvoir (hors son domaine)
+est purement spirituel, il est à disputer s'il pouvoit, ou devoit
+partager les enfans puisnéz de l'Eglise, sans y appeller l'ainé.
+
+Ainsi nôtre Nouvelle-France aura pour limites du coté d'Ouest la terre
+jusques à la mer dite Pacifique, au deça du Tropique du Cancer: Au midi
+les iles & la mer Atlantique du côté de Cuba & l'ile Hespagnole: Au
+levant la mer du Nort qui baigne la Nouvelle-France: & au Septentrion,
+celle terre qui est dite inconuë vers la mer glacée jusques au pole
+arctique. De ce côté quelques Portugais & Anglois ont fait des courses
+jusques aux soixantieme & septantieme degrez pour trouver passage d'une
+mer à l'autre par le Nort: mais apres beaucoup de travail ils ont perdu
+leurs peines, soit pour les trop grandes froidures, soit par defaut des
+choses necessaires à poursuivre leur route.
+
+En l'an mille cinq cens vingt-quatre, Jean Verazzan Florentin fut envoyé
+à la decouverte des terres par nôtre Roy Tres-Chrétien François premier,
+& de son voyage il fit un rapport à sa Majesté, duquel je representeray
+les choses principales sans m'arreter à suivre le fil de son discours.
+Voici donc ce qu'il en écrit: Ayans outrepassé l'ile de Madere, nous
+fumes poussez d'une horrible tempéte, qui nous guidant vers le Nort, au
+Septentrion, apres que la mer fut accoisée nous ne laissames de courir
+la méme route l'espace de vingt-cinq jours, faisans plus de quatre cens
+lieuës de chemin par les ondes de l'Ocean: où nous découvrimes une
+Terre-neuve, non jamais (que l'on sçache) conuë, ni découverte par les
+anciens, ni par les modernes: & d'arrivée elle nous sembla fort basse:
+mais approchans à un quart de lieuë, nous conumes par les grans feuz que
+l'on faisoit le long des havres, & orées de la mer, qu'elle étoit
+habitée, & qu'elle regardoit vers le Midy: & nous mettans en peine de
+prendre port pour surgir & avoir conoissance du pays, nous navigames
+plus de cinquante lieuës en vain: si que voyans que toujours la côte
+tournoit au Midi, nous deliberames de rebrousser chemin vers le Nort,
+suivant nôtre course premiere. Et fin voyant qu'il n'y avoit ordre de
+prendre port, nous surgimes en la côte, & envoyames un esquif vers
+terre, où furent veuz grand nombre des habitans du païs qui approcherent
+du bord de la mer, mais dés qu'ilz virent les Chrétiens proches d'eux
+ilz s'enfuirent, non toutefois en telle sorte qu'ils ne regardassent
+souvent derriere eux, & ne prinssent plaisir avec admiration de voir ce
+qu'ils n'avoient accoutumé en leur terre: & s'ébahissoient & des habits
+des nôtres, & de leur blancheur & effigie, leur montrans où plus
+commodément ilz pourroient prendre terre, &c. Puis adjoute: Ilz vont
+tout nuds, sauf qu'ilz couvrent leurs parties honteuses, avec quelques
+peaux de certains animaux qui se rapportent aux martres, & ces peaux
+sont attachées à une ceinture d'herbe qu'ilz font propre à ceci, & fort
+étroite, & tissuë gentillement, & accoutree avec plusieurs queuës
+d'autres animaux qui leur environnent le corps, & les couvrent jusques
+aux genoux: & sur la téte aucuns d'eux portent comme des chapeaux, &
+guirlandes faites de beaux pennaches. Ce peuple est de couleur un peu
+bazannée, comme quelques Mores de la Barbarie qui avoisinent le plus de
+l'Europe: ont les cheveux noirs, touffus, & non gueres longs, & léquels
+ilz lient tout unis & droits sur la téte, tous ainsi faits que si
+c'étoit une queuë. Ils sont bien proportionnez de membres, de stature
+moyenne, un plu plus grans que nous ne sommes, larges de poitrine, les
+bras forts & dispos, comme aussi ils ont & pieds & jambes propres à la
+course, n'ayant rien que ne soit bien proportionné, sauf qu'ils ont la
+face large, quoyque non tous, les ïeux noirs & grans, le regard prompt &
+arreté. Ils sont assez foibles de force, mais subtils & aigus d'esprit,
+agiles & des plus grans & vites coureurs de la terre.
+
+Or quant au plan & site de cette terre & de l'orée maritime, elle est
+toute couverte de menu sablon qui va quelques quinze piés en montant, &
+s'étend comme petites collines & côteaux ayans quelques cinquante pas de
+large: & navigant plus outre on trouve quelques ruisseaux & bras de mer
+qui entrent par aucunes fosses & canaux, déquels arrousent les deux
+bords. Apres ce on voit la terre large, laquelle surmonte ces havres
+areneux, ayant de tres-belles campagnes & plaines, qui sont couvertes de
+bocages & forets tres-touffuës, si plaisantes à voir que c'est
+merveille: et les arbres sont pour la pluspart lauriers, palmiers, &
+hauts cyprés, & d'autres qui sont inconnue à notre Europe, & léquels
+rendoient une odeur tres-suave, qui fit penser aux François que ce païs
+participant en circonference avec l'Orient, ne peut étre qu'il ne soit
+aussi abondant en drogues & liqueurs aromatiques, comme encore la terre
+donne assez d'indices qu'elle n'est sans avoir des mines d'or, &
+d'argent & autres metaux. Et est encore cette terre abondante en cerfs,
+daims, & lievres. Il y a des lacs & étangs en grand nombre, et des
+fleuves & ruisseaux d'eau vive, & des oyseaux de diverses especes, pour
+ne laisser chose qui puisse servir à l'usage des hommes.
+
+Cette terre est en elevation de trente-quatre degrez, ayant l'air pur,
+serein, & fort sain, & temperé entre chaud & froid, & ne sent-on point
+que les vens violens, & impetueux soufflent & respirent en cette region,
+y regnant le vent d'Orient & d'Occident, & sur tout en Eté, y estant le
+ciel clair & sans pluie, si ce n'est que quelquefois le vent Austral
+souffle, lequel fait élever quelques nuages & brouillars, mais cela se
+passe tout soudainement, & revient sa premiere clarté. La mer y est
+quoye, & sans violence ni tourbillonnemens de flots, & quoy que la plage
+soit basse & sans aucun port, si n'est-elle point facheuse aux navigans,
+d'autant qu'il n'y a pas un écueil, & que jusques à rez de terre à cinq
+ou six pas d'icelle, on trouve sans flux ny reflux vingts piés d'eau:
+Quant à la haute mer on y peut facilement surgir, bien qu'une nef fust
+combattue de la fortune, mais pres de la rade il y fait dangereux. Par
+cette description peut-on recognoitre que ledit Verazzan est le premier
+qui a découvert cette côte qui n'avoit point encore de nom, laquelle il
+appelle Terre-neuve, & depuis a esté appellée la Floride par les
+Hespagnols, soit ou pource qu'ils en eurent la veuë le jour de Pasques
+flories, ou pource qu'elle est toute verte & florissante, & que méme les
+eaux y sont couvertes d'herbes verdoyantes, estant auparavant nommée
+_Jaquaza_ par ceux du païs.
+
+Quant à ce qui est de la nature du peuple de cette contrée, noz François
+en parlent tout autrement que les Hespagnols, aussi estans naturellement
+plus humains, doux & courtois, ils y ont receu meilleur traitement. Car
+Jean Poncey estant allé à la découverte, & ayant mis pied à terre: comme
+il vouloit jetter les fondemens de quelque citadelle ou fort, il y fut
+si furieusement attaqué par un soudain choc des habitans du païs,
+qu'outre la perte d'un grand nombre de ses soldats, il receut une playe
+mortelle, dont il mourut tôt apres, ce qui mit son entreprise à neant, &
+ne recognuerent pour lors les Hespagnols que cet endroit où ils
+pretendoient se percher.
+
+Depuis encore Ferdinand Sotto riche des dépouilles du Peru, apres avoir
+enlevé les thresors d'Atabalippa, desireux d'entreprendre choses
+grandes, fut envoyé en ces parties-là par Charles V Empereur avec une
+armee en l'an mil cinq cens trente-quatre. Mais comme l'avarice
+insatiable le poussoit, recherchant les mines d'or premier que de se
+fortifier, cependant qu'il erroit & esperoit, il mourut de vergogne & de
+dueil, & ses soldats que deça, qui dela, qui furent assommés en grand
+nombre par les Barbares. De rechef en l'an mil cinq cens quarante-huit,
+furent envoyez d'autres gens par le mesme Charles V léquels furent
+traitez de méme, & quelques-uns écorchéz, & leur peaux attachées aux
+portes de leurs temples.
+
+Notre Florentin Verazzan s'estant (comme il est à presumer) comporté
+plus humainement envers ces peuples, n'en receut que toute courtoisie, &
+pourtant dit qu'ils sont si gracieux & humains, qu'eux (c'est à dire les
+François) voulans sçavoir quelle estoit la gent qui habitoit le long de
+cette côte, envoyerent un jeune marinier, lequel sautant en l'eau &
+pource qu'ils ne pouvoient prendre terre, à cause des flots & courans
+afin de donner quelques petite denrees à ce peuple, & les leur ayant
+jettées de loin (pource qu'il se meffioit d'eux) il fut poussé
+violemment par les vagues sur la rive. Les Indiens (ainsi les appelle-il
+tous) le voyans en cet état le prennent & le portent bien loin de la
+marine, au grand étonnement du pauvre matelot, lequel s'attendoit qu'on
+l'allat sacrifier, & pource crioit-il à l'ayde, & au secours, comme
+aussi les Barbares crioient de leur part pensans l'asseurer. L'ayans mis
+au pied d'un côtau à l'objet du Soleil ils le dépouillerent tout nud,
+s'ébahissans de la blancheur de la chair, & allumans un grand feu le
+firent revenir & reprendre sa force: & ce fut lors que tant ce pauvre
+jeune homme que ceux qui étoient au bateau, estimoient que ces Indiens
+le dussent massacrer & immoler, faisans rotir sa chair en ce grand
+brazier, & puis en prendre leur curée, ainsi que font les Canibales.
+Mais il en avint tout autrement. Car ayant repris ses esprits, & eté
+quelque temps avec eux, il leur fit signe qu'il s'en vouloit retourner
+au navire, où avec grande amitié ilz le reconduirent, l'accollans fort
+amoureusement. Et pour lui donner plus d'asseurance, ils luy firent
+largue entre eux, & s'arreterent jusques à tant qu'il fut à la mer.
+
+Ayans traversé païs quelque centaine de lieuës en tirant vers la côte
+qui est aujourd'hui appellée Virginia, ilz vindrent à une autre contree
+plus belle & plaisante que l'autre, & où les habitans étoient plus
+blancs, & qui se vétoient de certaines herbes pendantes aux rameaux des
+arbres, & léquelles ilz tissent avec cordes de chanve sauvage, dont ils
+ont grande abondance.
+
+Ilz vivent de legumes, léquels ressemblent aux nôtres; de poissons, &
+d'oiseaux qu'ilz prennent aux rets, & avec leurs arcs, les fléches
+déquels sont faites de roseaux, & de cannes, & le bout armé d'arréte de
+poisson, ou des os de quelque béte.
+
+Ils usent des canoës & vaisseaux tout d'une piece, comme les Mexiquains,
+& y est le païsage & terroir fort plaisant, fertil, & plantureux,
+bocageux & chargé d'arbres, mais non si odoriferens, à cause que la côte
+tire plus vers le Septentrion: & par ainsi étant plus froide, les fleurs
+& fruits n'ont la vehemence en l'odeur que celles des contrées susdites.
+
+La terre y porte des vignes & raisins sans culture, & ces vignes vont se
+haussant sur les arbres, ainsi qu'il les voit accoutrées en Lombardie, &
+en plusieurs endroits de la Gascogne: & est ce fruit bon, & de méme gout
+que les nôtres, & bien qu'ils n'en facent point de vin, si est-ce qu'ils
+en mangent, & s'ils ne cultivent cet arbrisseau, à tout le moins
+otent-ils les feuillages qui lui peuvent nuire & empecher que le fruit
+ne vienne à maturité.
+
+On y voit aussi des roses sauvages, des lis, des violettes, & d'autres
+herbes odoriferentes & qui sont differentes des nôtres.
+
+Et quant à leurs maisons, elles sont faites de bois & sur les arbres, &
+en d'aucuns endroits ilz n'ont autre gite que la terre, ni aucune
+couverture que le ciel, & par ainsi ilz sont tretous logés à l'enseigne
+du Croissant, comme aussi sont ceux qui se tiennent le long de ces
+terres & rives de la mer.
+
+Somme notre Verazzan decrit fort amplement toute cette côte, laquelle il
+a universellement veue jusques aux Terres-neuves où se fait la pecherie
+des moruës.
+
+Mais d'autant qu'en nôtre navigation derniere souz la charge du sieur de
+Poutrincourt, en l'an mil six cens six, nous n'avons decouvert que
+jusques au quarantiéme degré, afin que le lecteur ait la piece entiere
+de toute nôtre Nouvelle-France conuë je coucheray ici ce que le méme
+nous a laissé d'un pays qu'il decrit, & lequel il fait en méme elevation
+qu'est la ville de Rome à sçavoir à quarante degrez de la ligne, qui est
+vue partie du païs des Armouchiquois (car il ne donne pas de nom à pas
+un des lieux qu'il a veu). Il dit donc qu'il vit deux Rois (c'est à dire
+Capitaines) & leur train, tous allans nuds, sauf que les parties
+honteuses sont couvertes de peau, soit de cerf ou d'autre sauvagine:
+hommes & femmes beaux & courtois sur tous autres de cette côte, ne se
+soucians d'or, ni d'argent, comme aussi ils ne tenoient en admiration ni
+les miroirs, ni la lueur des armes des Chrétiens: seulement
+s'enqueroient comme on avoit mis ceci en oeuvre. Vit leur logis qui
+étoient faits comme les chassis d'un lit, soutenu de quatre piliers, &
+couvert de certaine paille, comme noz nates, pour les defendre de la
+pluye: Et s'ils avoient l'industrie de bâtir comme par-deça, il leur
+seroit fort aisé, à cause de l'abondance de pierres qu'ils ont de toutes
+sortes: les bords de la mer en estans tout couvers, & de marbre & de
+jaspe, & autres especes. Ils changent de place, & transportent leurs
+cabanes toutes les fois que bon leur semble, ayans en un rien dressé un
+logis semblable, & chacun pere de famille y demeurant avec les siens, si
+bien qu'on verra en une loge vingt & trente personnes. Estans malades
+ils se guerissent avec le feu, & meurent plus de grande vieillesse que
+d'autre chose. Ilz vivent de legumes, comme les autres que nous avons
+dit, & observent le cours de la Lune lors qu'il faut les semer. Ils sont
+aussi fort pitoyable envers leurs parens lors qu'ilz meurent, ou sont en
+adversité: car ilz les pleurent & plaignent: y estans morts ils chantent
+je ne sçay quelz vers ramentevans leur vie passée.
+
+Voila en somme la substance de ce que notre Capitaine Florentin écrit
+des peuples qu'il a découverts. Quelqu'un dit qu'estant parvenu au
+Cap-Breton (qui est l'entrée pour cingler vers la grande riviere de
+Canada) il fut pris & devoré des Sauvages. Ce que difficilement puis-je
+croire, puis qu'il fit la relation susdite de son voyage au Roy, &
+attendu que les Sauvages de cette terre-là ne sont point anthropophages,
+& se contentent d'enlever la teste de leur ennemi. Bien est vray que
+plus avant vers le Nort il y quelque nation farouche qui guerroye
+perpetuellement noz marinier faisans leur pecherie. Mais j'entens que la
+querele n'est pas si vieille, ains est depuis vingt ans seulement, que
+les Maloins tuerent une femme d'un Capitaine, & n'en est point encor la
+vengeance assouvie. Car tous ces peuples barbares generalement appetent
+la vengeance, laquelle ilz n'oublient jamais, ains en laissent la
+memoire à leurs enfans. Et la religion Chrétienne a cette perfection
+entre autre choses, qu'elle modere ces passions effrenées, remettant
+bien souvent l'injure, la justice, & l'execution d'icelle au jugement de
+Dieu.
+
+
+
+
+_Voyage du Capitaine Jean Ribaut en la Floride: Les découvertes qu'il y
+a fait: & la premiere demeure des Chrétiens & François en cette
+province._
+
+CHAP. V
+
+ENCORE que portez de la maree & du vent tout ensemble nous ayons passé
+les bornes de la Floride, & soyons parvenuz jusques au quarantiéme
+degré, toutefois il n'y aura point danger de tourner le Cap en arriere &
+rentrer sur noz brisées, d'autant que si nous voulons passer outre nous
+entrerons sur les battures de Malebarre, terre des Armouchiquois en
+danger de nous perdre, si ce n'est que nous voulions tenir la mer: mais
+ce faisans nous ne reconoitrons point les peuples sur le subjet déquels
+nous nous sommes mis sur le grand Ocean. Retournons donc en la Floride,
+car j'enten que depuis notre depart le Roy y a envoyé gens pour y
+dresser des habitations & colonies Françoises.
+
+Jaçoit donc que selon l'ordre du temps il seroit convenable de rapporter
+ici les voyages du Capitaine Jacques Quartier, toutefois il me semble
+meilleur de continuer ici tout d'une suite le discours de la Floride, &
+montrer comme nos François y envoyez par le Roy l'ont premiers habitées,
+& ont traité alliance & amitié avec les Capitaines & Chefs d'icelle.
+
+En l'an mille cinq cens soixante deux l'Admiral de Charillon Seigneur de
+louable memoire, mais qui s'enveloppa trop avant aux partialitez de la
+Religion, desireux de l'honneur de la France fit en sorte envers le
+jeune Roy Charles IX porté de lui-méme à choses hautes, qu'il trouva
+fort bon d'envoyer nombre de gans à la Floride pour lors encores
+inhabitée de Chrétiens, afin d'y établir le nom de Dieu souz son
+authorité. De cette expedition fut ordonné chef Jean Ribaut, homme grave
+& fort experimenté en l'art de la marine, lequel aprés avoir receu
+commandement du Roy se mit en mer le 18 de Février accompagné de deux
+Roberges qui lui avaient eté fournies, & d'un bon nombre de
+gentilshommes, ouvriers & soldats. Ayant donc navigé deux mois il prit
+port en la Nouvelle France terrissant pres un cap, ou promontoire, non
+relevé de terre, pource que la côte est toute plate (ainsi que nous
+avons veu ci dessus en la description du voyage je Jean Verazzan) &
+appella ce cap _le Cap François_ en l'honneur de nôtre France. Ce cap
+distant de l'Equateur d'environ trente degrez.
+
+De ce lieu laissant la côte de la Floride qui se recourbe directement au
+Midi vers l'ile de Cuba finissant comme en pointe triangulaire, il
+cotoya vers le Septentrion, & dans peu de temps découvrit une fort belle
+& grande riviere, laquelle il voulut reconoitre, & arrivé au bord
+d'icelle le peuple le receut avec bon accueil, lui faisant presens de
+peaux de chamois: & là non loin de l'embouchure de la dite riviere, il
+fit planter dans la riviere méme une colonne de pierre de taille sur un
+côtau de terre sablonneuse, en laquelle les armoiries de France étoient
+empreintes & gravées. Et entrant plus avant pour reconnoitre le païs il
+s'arreta en l'autre côté d'icelle riviere, où ayant mis pied à terre
+pour prier Dieu & lui rendre graces, ce peuple cuidoit que les François
+adorassent le Soleil, par-ce qu'en priant ilz dressoient la veuë vers le
+ciel. Le Capitaine des Indiens de ce côté de la riviere (que l'historien
+de ce voyage appelle Roy) fit present audit Ribaut d'un panache
+d'aigrette teint en rouge, d'un panier fait avec des palmites, tissu
+fort artificiellement, & d'une grande peau figurée par tout de divers
+animaux sauvages si vivement representés & pourtraits que rien n'y
+estoit que la vie. Le Capitaine François en reciproque lui bailla des
+petits braselets d'étain argentez, une serpe, un miroir, & des couteaux,
+dont il fut fort content. Et au contraire contristé du depart des
+François, lesquel à l'adieu ils chargerent de grande quantité de
+poissons. De-là traversans la riviere ces peuples se mettoient jusques
+aux aisselles pour recevoir les nôtres avec presens de mil & meures
+blanches & rouges, & pour les porter à terre. Là ils allerent voir le
+Roy (que j'aime mieux nommer Capitaine) des ces Indiens, lequel ilz
+trouverent assis sur une ramée de cedres & de lauriers, ayant pres de
+soy ses deux fils beaux & puissans au possible, & environné d'une troupe
+d'Indiens, qui tous avoient l'arc en main & la trousse pleine de fleches
+sur le dos merveilleusement bien en conche. En cette terre il y a grande
+quantité de vers à soye, à cause des meuriers. Et pour-ce que noz gans y
+arriverent le premier jour de May, la riviere fut nommée du nom de ce
+mois.
+
+De là poursuivans leur route ilz trouverent une autre riviere laquelle
+ilz nommerent Seine pour la ressemblance qu'elle a avec notre Seine. Et
+passans outre vers le Nord-est trouverent encor une autre riviere qu'ilz
+nommerent Somme là où il y avoit un Capitaine non moins affable que les
+autres. Et plus outre encore une autre qu'ilz nommerent Loire. Et
+consequemment cinq autres ausquelles ils imposerent les noms de noz
+rivieres de Cherente, Garonne, & Gironde, & les deux autres ilz les
+appellerent Belle, & Grande, toutes ces neuf rivieres en l'espace de
+soixante lieuës, les noms déquelles les Hespagnols ont changés en leurs
+Tables geographiques: & si quelques-unes se trouvent où ces noms soient
+exprimés, nous devons cela aux Holandois.
+
+Or d'autant que celui qui est en plein drap choisit où il veut, aussi
+noz François trouvans toute cette côte inhabitée de Chrétiens ilz
+desirerent se loger à plaisir, & passans outre toujours vers le Nord-est
+trouverent une plus belle & grande riviere, laquelle ilz pensoient estre
+celle de Jordan, dont ils estoient fort desireux & paraventure est
+cette-ci méme, car elle est une des belles qui soit en toute cette
+universelle côte. La profondité y est telle, nommément quand la mer
+commence à fluer dedans, que les plus grans vaisseaux de France, voire
+les caraques de Venise y pourroient entrer. Ainsi ilz mouillerent
+l'ancre à dix brasses d'eau, & appelerent ce lieu & la riviere mme LE
+PORT ROYAL. Pour la qualité de la terre il ne se peut rien voir de plus
+beau, car elle étoit toute couverte de hauts chenes & cedres en
+infinité, & au dessus d'iceux de lentisques de si suave odeur, que cela
+seul rendoit le lieu desirable. Et cheminans à travers les ramées ilz ne
+voyoient autre chose que poules d'Indes s'envoler par les forets, &
+perdris grises & rouges quelque peu differentes des nôtres, mais
+principalement en grandeur. Ils entendoient aussi des cerfs brosser
+parmi les bois, des ours, loup-cerviers, leopars, et autres especes
+d'animaux à nous inconus. Quant à la pecherie un coup de saine étoit
+suffisant pour nourrie un jour entier tout l'equipage.
+
+Cette riviere est à son embouchement large de cap en cap de trois lieuës
+Françoises. Ilz y penetrerent fort avant dedans, & trouverent force
+Indiens, qui de commencement fuioient à leur venuë, mais par aprés
+furent bien-tot apprivoisez, se faisans des presens les uns aux autres,
+& vouloient ces peuples les retenir avec eux, leur promettans
+merveilles. En un des bras de cette riviere trouvans lieu propre ilz
+planterent en une petite ile une borne où étoient gravées les armes de
+France. Au reste ces peuples là sont si heureux en leur façon de vivre,
+qu'ilz ne la voudroient pas quitter pour la nôtre. Et en cela est la
+condition du menu peuple de deça bien miserable (je laisse à part le
+point de la religion) qu'ils n'ont rien qu'avec une incroyable peine &
+travail, & ceux-là ont abondance de tout ce qui leur est necessaire à
+vivre. Que s'ilz ne sont habillez de velours & de satin la felicité ne
+git point en cela, ains je diray que la cupidité de telles choses, &
+autres superfluitez que nous voulons avoir, sont les bourreaux de nôtre
+vie. Car pour parvenir à ces choses, celui qui n'a son diner pret, a
+besoin de merveilleux artifices, léquels bien souvent la conscience
+demeure intéressée. Mais encore chacun n'a-il point ces artifices: car
+tel a envie de travailler qui ne trouve pas à quoy s'occuper: & tel
+travaille, à qui son labeur est ingrat: & delà mille pauvretés entre
+nous. Et entre ces peuples tous sont riches s'ils avoient la grace de
+Dieu, car la vraye richesse du monde, c'est d'avoir contentement. La
+terre & la mer leur donnent abondamment ce qu'il leur faut, ils en usent
+sans rechercher les façons de deguiser les viandes, ni tant de saulses
+qui bien-souvent coutent plus que le poisson. Et pour les avoir se faut
+donner de la peine. Que s'ilz n'ont tant d'appareils que nous, ilz
+peuvent dire d'autre part que nous n'avons point libre la chasse du cerf
+& autres bétes des bois, comme eux: ni des eturgeons, saumons, & mille
+autres poissons à foison.
+
+Noz François caresserent fort long temps deux jeunes Indiens pour les
+amener en France & les presenter à la Royne, suivant le commandement
+qu'ils en avoient eu, mais il n'y eut moyen de les retenir, ains se
+sauverent sans emporter les habits qui leur avoient eté donnés. Au temps
+de Charles V Empereur, les Hespagnols habitans de sainct Domingue en
+attirent cauteleusement quelques uns de cette côte, jusque au nombre de
+quarante pour travailler à leurs mines, mais ilz n'en eurent point le
+fruit qu'ils en attendoient, car ilz se laisserent mourir de faim
+excepté un que fut mené à l'Empereur, lequel il fit peu apres baptizer,
+& lui donna son nom. Et parce que cet Indien parloit toujours de son
+Seigneur (ou Roy) _Chiquola_, il fut nomme Charles de _Chiquola_. Ce
+_Chiquola_, estoit un des plus grans Capitaines de cette contrée,
+habitant avant dans les terres en une ville, ou grand enclos, où il y
+avoit de fort belles & hautes maisons.
+
+Or le Capitaine Ribaut apres avoir bien reconnu cette riviere, desireux
+de l'habiter il assembla ses gens, auquels il fit une longue harangue
+Pour les encourager à se resoudre à cette demeure, leur remontrant
+combien ce leur seroit chose honorable & tout jamais d'avoir entrepris
+une chose si belle, quoy que difficile. Enquoy il n'oublia à leur
+proposer les exemples de ceux qui de bas lieu estoient parvenus à des
+choses grandes, comme de L'Empereur Ælie Pertinax, lequel estant fis
+d'un cordonnier ne dedaigna de publier la bassesse de son extraction,
+ains pour exciter les hommes de courage, quoy que pauvres, à bien
+esperer, fit recouvrir la boutique de son pere d'un marbre bien elaboré.
+Aussi du vaillant & redouté Agatocles, lequel estant fils d'un potier de
+terre, fut depuis Roy de Sicile, & parmi les vaisselles d'or et d'argent
+se faisoit aussi servir de poterie de terre en memoire de la condition
+de son pere. De Rusten Bascha, de qui le pere estoit vacher, &
+toutesfois par sa valeur & vertu parvint à tel degré qu'il épousa la
+fille du grand Seigneur son Prince. A peine eut-il achevé son propos,
+que la pluspart des soldats respondirent qu'un plus grand heur ne leur
+pourroit avenir, que de faire chose, qui deust reussir au contentement
+du Roy, & à l'accroissement de leur honneur. Supplians le Capitaine
+avant que partir de ce lieu leur bâtir un fort, ou y donner
+commencement, & leur laisser munitions necessaires pour leur defense. Et
+ja leur tardoit que cela ne fût fait.
+
+Le Capitaine les voyant en si bonne volonté, en fut fort rejouï, &
+choisit un lieu au Septentrion de cette riviere le plus propre &
+commode, & au contentement de ceux qui y devoient habiter, qu'il fut
+possible de trouver. Ce fut une ile qui finit en pointe vers
+l'embouchure d'icelle riviere, dans laquelle il entre une autre petite
+riviere, neantmoins assez profonde pour y retirer galleres & galliotes
+en assez bon nombre: & poursuivant plus avant au long de cette ile, il
+trouva un lieu fort explané joignant le bord d'icelle, auquel il
+descendit, & y bâtit la forteresse, qu'il garnit de vivres & munitions
+de guerre pour la defense de la place. Puis les ayant accomodé de tout
+ce qui leur estoit besoin, resolut de prendre congé d'eux. Mais avant
+que partir, appelant le Capitaine Albert (lequel il laissoit chef en ce
+lieu) _Capitaine Albert_ (dit-il) _j'ai à vous prier en presence de tous
+que vous ayés à vous acquitter si sagement de votre devoir & si
+modestement gouverner la petite troupe que je vous laisse_ (ils
+n'étoient que quarante) _laquelle de si grande gayeté demeure souz vôtre
+obeissance, que jamais je n'aye occasion de vous loüer, & ne taire
+(comme j'en ay bonne envie) devant le Roy le fidele service qu'en la
+presence de nous tous lui promettez faire en la Nouvelle France. Et vous
+compagnons_ (dit-il aux soldats) _je vous supplie aussi reconoitre le
+Capitaine Albert comme si c'étoit moy-méme qui demeurast, luy rendans
+obeissance telle que le vray soldat doit faire à son chef & Capitaine,
+vivans en fraternité les uns avec les autres, sans aucune dissension, &
+ce faisant Dieu vous assistera & benira vos entreprises._
+
+
+
+
+_Retour du Capitaine Jean Ribaut en France: Confederation des François
+avec les chefs des Indiens: Fétes d'iceux Indiens: Nécessité de vivres.
+Courtoisie des Indiens: Division des François: Mort du Capitaine
+Albert._
+
+CHAP. VI
+
+LE Capitaine Ribaut ayant fini son propos, il imposa au Fort des
+François le nom de CHARLE-FORT, en l'honneur du Roy Charles & à la
+petite riviere celui de Chenonceau. Et prenant congé de tous il se
+retira avec sa troupe dans ses vaisseaux. Le lendemain levant les
+voiles, il salua les François Floridiens de maintes canonades pour leur
+dire adieu, eux de leur part ne s'oublierent à rendre la pareille.
+
+Les voila donc à la voile tirans vers le Nord-est pour découvrir
+davantage la côte; & à quinze lieuës du Port Royal trouverent une
+riviere, laquelle ayans reconu n'avoir que demie Brasse d'eau en son
+plus profond, ilz l'appellerent la Riviere basse. Delà gaignans la
+campagne salée, ilz se trouverent en peine, & ne sçavoient que faire
+étans reduits à six, cinq, quatre, & trois brasses d'eau, encores qu'ilz
+fussent six lieuës en mer. Mettans donc les voiles bas le Capitaine
+print conseil de ce qu'ils auroient à faire, ou de poursuivre la
+découverte, ou de se mettre en mer par le Levant, attendu qu'il avoit de
+certain reconnu, méme laissé des François qui ja possedoient la terre.
+Les uns lui dirent qu'il avoit occasion de se contenter veu qu'il ne
+pouvoit faire davantage, luy remettans devant les ïeux qu'il avoit
+découvert en six semaines plus que les Hespagnols n'avoient fait en deux
+ans de conquetes de leur Nouvelle Hespagne: & que ce seroit un grand
+service au Roy s'il lui portoit nouvelles en si peu de temps d'une si
+heureuse navigation. D'autres lui proposerent la perte & degats de ses
+vivres, & d'ailleurs l'inconvenient qui pourroit avenir pour le peu
+d'eau qui se trouvoit de jour en jour le long de la côte. Ce que bien
+debattu il se resolut de quitter cette route, & prendre la partie
+Orientale pour retourner droit en France, en laquelle il arriva le
+vintieme de Juillet, mil cinq cens soixante deux.
+
+Cependant le Capitaine Albert s'étudia de faire des alliances &
+confederations avec les _Paraoustis_ (ou Capitaines) du païs: entre
+autres avec un nommé _Andusta_, par lequel il eut la conoissance &
+amitié de quatre autres, sçavoir _Mayon, Hoya, Touppa, & Stalame_
+léquels il visita & s'honorerent les uns les autres par mutuels presens.
+La demeure dudit _Stalame_ estoit distante de Charle-fort de quinze
+grandes lieuës à la partie Septentrionale de la riviere: & pour
+confirmation d'amitié, il bailla audit Capitaine Albert son arc et ses
+fleches & quelques peaux de chamois. Pour le regard _d'Audusta_ l'amitié
+étoit si grande entre eux qu'il ne faisoit ny entreprenoit rien de grand
+sans le conseil de noz François. Mémes il les invitoit aux fétes qu'ilz
+celebrent par certaines saisons. Entre léquelles y en a une qu'ils
+appellent _Toya_, où ilz font des ceremonies étranges. Le peuple
+s'assemble en la maison (ou cabanne) du _Paraousti_, & apres qu'ilz se
+sont peints & emplumez de diverses couleurs ilz s'acheminent au lieu du
+_Toya_, qui est une grande place ronde, là où arrivés ilz se rangent en
+ordonnance, puis trois autres surviennent peints d'autre façon, chacun
+une tambourasse au poin, léquels entrent au milieu du rond dansans &
+chantans lamentablement, suivis des autres qui leur répondent. Aprés
+trois tournoyemens faits de cette façon ilz se prennent à courir comme
+chevaux debridez parmi l'epais des forets. Là dessus les femmes
+commencent à pleurer & continuent tout le long du jour si lamentablement
+que rien plus: & en telle furie empoignent les bras des jeunes filles,
+léquelles elles decoupent cruellement avec des écailles de moules bien
+aigües, si bien que le sang en decoule, lequel elles jettent en l'air,
+s'écrians: _He Toya_ par trois fois. Les trois qui commencent la féte
+sont nommez _Joanas_: & sont comme les Prétres & sacrificateurs des
+Floridiens, auquels ils adjoutent foy & creance, en partie pour autant
+que de race ilz sont ordonnés aux sacrifices, & en parti aussi pour
+autant qu'ilz sont si subtils magiciens, que toute chose egarée est
+incontinent recouvrée par leur moyen. Or ne sont ilz reverez seulement
+pour ces choses, mais aussi pour autant que par je ne sçay quel science
+& conoissance qu'ils ont des herbes, ilz guerissent les maladies.
+
+En toute nation du monde la Pretrise a toujours eté reverée, & ce
+d'autant plus que ceux de cette qualité sont comme les mediateurs
+d'entre Dieu (ou ce qu'on estime Dieu) & les hommes. Au moyen dequoy ils
+ont souvent possedé le peuple & assujettis les ames à leur devotion, &
+souz cette couleur se sont authorisé en beaucoup de lieux par dessus la
+raison. Ce qui a emeu plusieurs Roys & Empereurs d'envier cette dignité,
+reconoissans que cela pouvoit beaucoup servir à la manutention de leur
+état. Celui aussi qui peut reveler les choses absentes pour léquelles
+nous sommes en peine, non sans cause est honoré de nus, & principalement
+quant avec ceci il a la conoissance des choses propres à la guerison de
+noz maladies, choses merveilleusement puissante, pour acquerir du credit
+& authorité entre les hommes: ce que l'Ecriture saincte a remarqué quand
+elle a dit par la bouche du Sage fils de Sirach: _Honore le Medecin de
+l'honneur qui lui appartient pour le besoin que tu en as: La science du
+Medecin lui fait lever la tête, & le rend admirable entre les Princes._
+
+Ces Prétres donc, ou plutot Devins, qui s'en sont ainsi fuis par les
+bois, retournent deux jours aprés: puis étans arrivés, ilz commencent à
+danser d'une gayeté de courage tout au beau milieu de la place, & à
+rejouïr les bons peres Indiens qui pour leur vieillesse ou indisposition
+ne sont appellés à la feste: puis se mettent à banqueter, mais c'est
+d'une avidité si grande, qu'ilz semblent plutot devorer que manger. Or
+ces _Joanas_ durant les deux jours qu'ilz font ainsi par les bois font
+des invocations à _Toya_ (qui est le demon qu'ilz consultent) & par
+characteres magiques le font venir pour parler à lui, & lui demander
+plusieurs choses selon que leurs affaires le desirent. A cette féte
+furent noz François invitez, comme aussi au banquet.
+
+Mais aprés s'en étans retournés à Charlefort, je ne trouve point à quoy
+ilz s'occupoient: & ose bien croire qu'ilz firent bonne chere tant que
+leurs vivres durerent sans se soucier du lendemain; ny de cultiver &
+ensemencer la terre, ce qu'ils ne devoient obmettre puis que c'étoit
+l'intention du Roy de faire habiter la province, & qu'ilz y étoient
+demeurez pour cet effect. Le sieur de Poutrincourt en fit tout autrement
+en nôtre voyage. Car dés le lendemain que nous fumes arrivés au Port
+Royal (Port qui ne cede à l'autre, duquel nous avons parlé, en tout ce
+qui peut estre du contentement des ïeux) il employa ses ouvriers à cela,
+comme nous dirons en son lieu, & print garde aux vivres de telle façon
+que le pain ni le vin n'a jamais manqué à personne, ains avions dix
+bariques de farines de reste, & du vin autant qu'il nous falloit, voire
+encore plus: mais ceux qui nous vindrent querir (dont on avoit fait chef
+un jeune fils de Saint-Malo nommé Chevalier) nous aiderent bien à le
+boire, au lieu de nous apporter du soulagement.
+
+Noz François donc de Charle-fort soit faute de prevoyance, ou autrement,
+au bout de quelque temps se trouverent courts de vivres, & furent
+contraints d'importuner leurs voisins, léquels se depouillerent pour
+eux, se reservans seulement les grains necessaires pour ensemencer leurs
+champs, ce qu'ilz font environ le mois de Mars. En quoy je conjecture
+que dés le mois de Janvier ilz n'avoient plus rien. C'est pourquoy les
+Indiens leur donnerent avis de se retirer par les bois & de vivre de
+glans & de racines, en attendant la moisson. Ilz leur donnerent aussi
+avis d'aller vers les terres d'un puissant & redouté Capitaine nommé
+_Covecxis_, lequel demeuroit plus loin en la partie meridionale
+abondance en toutes saisons en mil, farines, & féves: disans que par le
+secours de cetui-ci & son frere _Ouadé_ aussi grand Capitaine, ilz
+pourroient avoir des vivres pour un fort long temps, & seroient bien
+aises de les voir & prendre conoissance à eux. Noz François pressez ja
+de necessité accepterent l'avis, & avec un guide se mirent en mer, &
+trouverent _Ouadé_ à vint-cinq lieuës de Charlefort en la riviere Belle,
+lequel en son langage lui témoigna le grand plaisir qu'il avoit de les
+voir là venuz, protestant leur estre si loyal amy à l'avenir, que contre
+tous ceux qui leur voudroient étre ennemis il leur seroit fidele
+defenseur. Sa maison étoit tapissée de plumasserie de diverses couleurs
+de la hauteur d'une picque, & son lict couvert de blanches couvertures
+tissuës en compartimens d'ingenieux artifice, & frangez tout à-lentour
+d'une frange teinte en couleur d'écarlate. Là ils exposerent leur
+necessité, à laquelle fut incontinent pourveu par le Capitaine Indien,
+lequel aussi leur fit present six pieces de ses tapisseries telles que
+nous avons dites. En recompense dequoy les François lui baillerent
+quelques serpes & autres marchandises: & s'en retournerent. Mais comme
+ils pensoient étre à leur aise, voici que de nuit le feu aidé du vent,
+se print à leurs maisons d'une telle apreté, que tout y fut consommé
+fors quelque peu de munitions. En cette extremité les Indiens ayans
+pitié d'eux les ayderent de courage à rebatir une autre maison, & pour
+les vivres ils eurent recours une autre fois au Capitaine _Ouadé_, &
+encores à son frere _Covecxis_, vers léquels ils allerent & leur
+raconterent le desastre qui les avoit ruiné, que pour cette cause ils
+les supplioient de leur subvenir à ce besoin. Ils ne furent trompez de
+leur attente. Car ces bonnes gens fort liberalement leur departirent de
+ce qu'ils avoient, avec promesse de plus si ceci ne suffisoit. Presens
+aussi ne manquerent d'une part & d'autre: mais _Ouadé_ bailla à noz
+François nombre de perles belles au possible, de la mine d'argent &
+d'eux pierres de fin cristal que ces peuples fouissent au pied de
+certaines hautes montaignes qui sont à dix journées de là. A tant les
+François se departent & retirent en leur Fort. Mais le mal-heur voulut
+que ceux qui n'avoient peu étre domtez par les eaux, ni par le feu, le
+fussent par eux-mémes. Car la division se mit entreux à l'occasion de la
+rudesse ou cruauté de leur Capitaine, lequel pendit lui-méme un de ses
+soldats sur un assez maigre sujet. Et comme il menaçoit les autres de
+chatiment (qui paraventure ne luy obeïssoient, & il est bien à croire) &
+mettoit quelquefois ses menaces à execution, la mutinerie s'enflamma si
+avant entr-eux, qu'ilz le firent mourir. Et qui leur en donna la
+principale occasion, ce fut le degradement d'armes qu'il fit à un autre
+soldat qu'il avoit envoyé en exil, & lui avoit manqué de promesse. Car
+il lui devoit envoyer des vivres de huit en huit jours, ce qu'il ne
+faisoit pas, mais au contraire disoit qu'il seroit bien aise d'entendre
+sa mort. Il disoit davantage qu'il en vouloit chatier encore d'autres, &
+usoit de langage si malsonnant, que l'honneteté defent de le reciter.
+Les soldats qui voyoient les furies s'augmenter de jour en jour, &
+craignans de tomber aux dangers des premiers, se resolurent à ce que
+nous avons dit, qui est de le faire mourir.
+
+Un Capitaine qui a la conduite d'un nombre d'hommes, & principalement
+volontaires, comme étoient ceux-ci, & en un païs tant eloigné, doit user
+de beaucoup de discretion, & ne prendre au pié levé tout ce qui se passe
+entre soldats, qui d'eux-mémes aiment la gloire & le point d'honneur. Et
+ne doit aussi tellement se dévetir d'amis, qu'en une troupe il n'en ait
+la meilleure partie à son commandement, & fut tout ceux qui sont de
+mise. Il doit aussi considerer que la conservation de ses gens c'est sa
+force, & le depeuplement sa ruine. Je puis dire du sieur de Poutrincourt
+(& ce sans flatterie) qu'en tout nôtre voyage il n'a jamais frappé un
+seul des siens, & si quelqu'un avoit failli il faisait tellement
+semblant de le frapper qu'il lui donnoit loisir d'évader. Et neantmoins
+la correction est quelquefois necessaire, mais nous ne voyons point que
+par la multitude des supplices le monde se soit jamais amendé. C'est
+pourquoy Seneque disoit que le plus beau & le plus digne ornement d'un
+Prince estoit cette couronne, POUR AVOIR CONSERVÉ LES CITOYENS.
+
+
+
+
+_Election d'un Capitaine au lieu du Capitaine Albert. Difficulté de
+retourner en France faute de navires: Secours des Indiens là dessus:
+Retour: Etrange & cruelle famine: Abord en Angleterre._
+
+CHAP. VII
+
+LE dessein de noz mutins executé ilz retournerent querir le soldat exilé
+qui étoit en une petite ile distante de Charle-fort de trois lieuës, là
+où ilz le treuverent à demi mort de faim. Or étans de retour ilz
+s'assemblerent pour élire un Capitaine, enquoy l'election tomba sur
+Nicolas Barré homme digne de commandement & qui véquit en bonne concorde
+avec eux. Cependant ilz commencerent à batir un petit bergantin en
+esperance de repasser en France, s'il ne leur venoit secours, comme ils
+attendoient de jour en jour. Et encores qu'il n'y eut homme qui entendit
+l'art, toutefois la necessité qui apprent toutes choses, leu en montra
+les moyens. Mais c'est peu de chose d'avoir du bois assemblé en cas de
+vaisseau de mer. Car il y faut un si grand attirail, que la structure de
+bois ne semble qu'une petite partie. Ilz n'avoient ni cordages, ni
+voiles, ni dequoy calfeutrer leur vaisseau, ni moyen d'en recouvrer.
+Neantmoins en fin Dieu y proveut. Car comme ils estoient en cette
+perplexité, voici, voici venir _Audusta & Macau_ Princes Indiens
+accompagnés de cent hommes, qui sur la plainte des François promirent de
+retourner dans deux jours, & apporter si bonne quantité de cordages,
+qu'il y en auroit suffisamment pour en fournir le bergantin. Cependant
+noz gens allerent par les bois recuillir tant qu'ils peurent de gommes
+de sapins dont ilz brayerent leur vaisseau. Ilz se servirent aussi de
+mousse d'arbre pour le calage ou calfeutrage. Quant aux voiles ils en
+firent de leurs chemises & draps de lit. Les indiens ne manquerent à
+leur promesse. Ce qui contenta tant nosdits François qu'il leur
+laisserent à l'abandon ce qui leur restoit de marchandises. Le bergantin
+achevé, ilz se mettent en mer assez mal pourveuz de vivres & partant
+inconsiderément, attendu la longueur du voyage & les grans accidens qui
+peuvent survenir en une si spacieuse mer. Car ayans tant seulement fait
+le tiers de leur route, ilz furent surpris de calmes si ennuieux qu'en
+trois semaines ilz n'avancerent pas de vingt-cinq lieuës. Pendant ce
+temps les vivres se diminuerent & vindrent à telle petitesse, qu'ilz
+furent contraints ne manger que chacun douze grains de mil par jour, qui
+sont environ de la valeur de douze pois: encore tel heur ne leur dura-il
+gueres: car tout à coup les vivres leur defaillirent, & n'eurent plus
+asseuré recours qu'aux souliers & colets de cuir qu'ilz mangerent. Quant
+au boire, les une se servoient de l'eau de la mer les autres de leur
+urine: & demeurerent en telle necessité un fort long temps, durant
+lequel une partie mourut de faim. D'ailleurs leur vaisseau faisoit eau,
+& étoient bien empechés à l'etancher, mémement la mer étant emeuë, comme
+elle fut beaucoup de fois, si bien que comme desesperés ilz laissoient
+là tout, & quelquefois reprenoient un peu de courage. En fin au dernier
+desespoir quelques-uns d'entr'eux proposerent qu'il étoit plus expedient
+qu'un seul mourut, que tant de gens perissent: suivant quoy ils
+arreterent que l'un mourroit pour sustenter les autres. Ce qui fut
+executé en la personne de _Lachere_, celui qui avoit eté envoyé en exil
+par le Capitaine Albert, la chair duquel fut departie également entr-eux
+tous, chose si horrible à reciter, que la plume m'en tombe des mains.
+Aprés tant de travaux en fin ilz decouvrirent la terre, dont ilz furent
+tellement réjouïs, que le plaisir les fit demeurer un longtemps comme
+insensez, laissans errer le bergantin ça & là sans conduite. Mais une
+petite Roberge Anglesque aborda le vaisseau, en laquelle y avoit un
+François qui étoit allé l'an précédent en la Nouvelle-France, avec le
+Capitaine Ribaut. Ce François les reconut & parla à eux, puis leur fit
+donner à manger & boire. Incontinent ilz reprindrent leurs naturels
+esprits, & lui discoururent au long leur navigation. Les Anglois
+consulterent long-temps de ce qu'ilz devoient faire. En fin ilz
+resolurent de mettre les plus debiles en terre, & mener le reste vers la
+Royne d'Angleterre.
+
+Deux fautes sont à remarquer en ce que dessus, l'une de n'avoir cultivé
+la terre, pour qu'on la vouloit habiter, l'autre de n'avoir reservé ou
+fabriqué d'heure quelque vaisseau, pour en cas de necessité retourner
+d'où l'on étoit venu. Il fait bon avoir un cheval à l'étable pour se
+sauver quant on ne peut resister. Main je me doute que ceux que l'on
+avoit envoyé là étoient gens ramassez de la lie des faineans, & qui
+aymoient mieux besogne faite, que prendre plaisir à la faire.
+
+
+
+
+_Voyage du Capitaine Laudonniere en la Floride dite Nouvelle France: Son
+arrivée à l'ile de sainct Dominique: puis en ladite province de la
+Floride: Grand âge des Floridiens: honnesteté d'iceux: Bastiment de la
+forteresse des François._
+
+CHAP. VIII.
+
+QUAND le Capitaine Ribaut arriva en France il y trouva les guerres
+civiles allumées, léquelles furent cause en partie que les François ne
+furent secourus ainsi qu'il leur avoit eté promis; que le Capitaine
+Albert fut tué, & le païs abandonné. La paix faite, l'Admiral de
+Chatillon, qui ne s'étoit souvenu de ses gens tandis qu'il faisoit la
+guerre à son Prince, en parla au Roy au bout de deux ans, lui remontrant
+qu'on n'en avoit aucune nouvelle, & que ce seroit dommage de les laisser
+perdre. A cause dequoy sa Majesté lui accorda de faire equipper trois
+vaisseaux, l'un des six vingts tonneaux, l'autre de cent, l'autre de
+soixante, pour les aller chercher & secourir, mais il en étoit bien
+tard.
+
+Le Capitaine Laudonniere Gentilhomme Poitevin eut la charge de ces trois
+navires, & fit voiles du havre de Grace le vingt-deuxieme Avril mille
+cinq cens soixante quatre, droit vers les iles Fortunées, dites
+maintenant Canaries, en l'une déquelles appellée _Teneriffé_, autrement
+le Pic, y a une chose emerveillable digne d'estre couchée ici par
+escrit. C'est une montagne au milieu d'icelle si excessivement haute,
+que plusieurs afferment l'avoir veuë de cinquante à soixante lieuës
+loin. Elle est préque semblable à celle _d'Ætna_ jetant des flammes
+comme mont Gibel en Sicile, & va droit comme un pic, & au haut d'icelle
+on ne peut aller sinon depuis la mi-May jusques à la mi-Aoust à cause de
+la trop vehemente froidure: chose d'autant plus émerveillable qu'elle
+n'est distante de l'Equateur que de vint-sept degrez & demi. Mesme il y
+a des neges encores au mois de May, à raison dequoy Solin l'a appelée
+_Nivaria_, comme qui diroit l'ile Negeuse. Quelques-uns pensent que
+cette montagne soit ce que les anciens ont appellé, le mont d'Atlas,
+d'où la mer Atlantique a pris son nom.
+
+Delà par un vent favorable en quinze jours nos François vindrent aux
+Antilles, puis à sainct Dominique, qui est une des plus belles iles de
+l'Occident, fort montagneuse, & d'assez bonne odeur. Sur la côte de
+cette ile deux Indiens voulans aborder les François, l'un eut peur &
+s'enfuit, l'autre fut arreté, & en cette sorte ne sçavoit quel geste
+tenir tant il étoit epouvanté, cuidant étre entre les mains des
+Hespagnols, qui autrefois lui avoient coupé les genetoires, comme il
+montroit. En fin toutes fois il s'asseura, & lui bailla-on une chemise,
+& quelques petits joyaux. Ce peuple jaloux ne veut qu'on approche de
+leurs cabanes, & tuerent un François pour s'en estre trop avoisiné. La
+vengeance n'en fut faite, pour trop de considerations, léquelles les
+Hespagnols ne pouvans avoir, ont paraventure eté quelquefois induits aux
+cruautez qu'ils ont commises. Vray est qu'elles ont eté excessive, &
+d'autant plus abominables qu'elles ont parvenu jusques aux François, qui
+possedoient une terre de leur juste & loyal conquét, sans leur faire
+tore, comme nous dirons à la fin de ce livre. En cette ile de saint
+Dominique il y a des serpens enormement grans. Noz François cherchans
+par le bois certains fruits excellens appellés _Ananas_, tuerent un de
+ces serpens long de neuf grans piés, & gros comme la jambe.
+
+L'arrivée en la Nouvelle-France fut le vint-deuxiéme Juin à trente
+degrez de l'Equateur, dix lieuës au dessus du Cap-François, & trente
+lieuës au dessuz de la riviere de May, où les nôtres mouillerent l'ancre
+en une petite riviere qu'ilz nommerent la riviere des Dauphins, où ilz
+furent receuz fort courtoisement & humainement des peuples du païs & de
+leur _Paraousti_ (qui veut dire Roy ou Capitaine) au grand regret
+déquels ilz tirerent vers la riviere de May, à laquelle arrivez, le
+_Paraousti_ appellé _Satouriona_ avec deux siens fils beaux, grans &
+puissans, & grand nombre d'Indiens vindrent au-devant d'eux, ne sçachans
+quelle contenance tenir pour la joye qu'il avoient de leur venuë. Ilz
+leur montrerent la borne qu'y avoit plantée le Capitaine Ribaut deux ans
+auparavant, laquelle par honneur ils avoient environnée de lauriers, &
+au pied mis force petits panier de mil qu'ils appellent _tapaga,
+tapola_. Ils la baiserent plusieurs fois, & inviterent les François à en
+faire de méme. En quoy se reconoit combien la Nature est puissante
+d'avoir mis une telle sympathie entre ces peuples-ci & les François, &
+une totale antipathie entr'eux et les Hespagnols.
+
+Je ne veux m'arréter à toutes les particularités de ce qui s'est passé
+en ce voyage, craignant d'ennuyer le lecteur en la trop grandes
+curiosité, mais seulement aux choses plus generales, & plus dignes
+d'estre sceuës. Noz gens donc desireux de reconnoitre le païs, allerent
+à-mont la riviere, en laquelle étans entré bien avant & recreuz du
+chemin, ilz trouverent quelques Indiens, léquels voyans étre entré en
+effroy, ilz les appelerent crians, _Antipola, Bonnason_, qui veut dire
+Frere, ami (comme là où nous avons demeuré _Nigmach_), & en autres
+endroits _Hirmo_. A cette parole ilz s'approcherent: & reconoissans noz
+François que le premier étoit suivi de quatre qui tenoit la queuë de son
+vetement de peau par derriere, ilz se douterent que c'étoit le
+_Paraousti_, & qu'il falloit aller au devant de lui. Ce _Paraousti_ fit
+une longue harangue tendant à ce que les nôtres allassent à sa cabane, &
+en signe d'amitié bailla sa robbe, ou manteau de chamois, au conducteur
+de la trouppe Françoise nommé le sieur d'Ottigni. Et passant quelque
+marecage, les Indiens portoient les nôtres sur leurs épaules.
+
+En fin arrivés ilz furent receus avec beaucoup d'amitié, & virent un
+vieillard pere de cinq generations, de l'aage duquel s'étans informés,
+ilz trouverent qu'il avoit environ trois cens ans. Au reste tout
+decharné, auquel ne paraissoient que les os: mais son fils ainé avoit
+mine de pouvoir vivre encore plus de trente ans. Pendant ces choses le
+Capitaine Laudonniere visita quelques montagnes où il trouva des Cedres,
+Palmiers, & Lauriers plus odorans que le baume: Item des vignes en telle
+quantité qu'elle suffiroient pour habiter le païs: & outre ce, grande
+quantité d'Esquine entortillee à l'entour des arbrisseaux: Item des
+prairies entrecouppées en iles & ilettes le long de la riviere: chose
+fort agreable. Cela fait il se partit delà pour aller à la riviere de
+Seine distante de la riviere de Somme là où il mit pied à terre, & fut
+fort humainement receu du _Paraousti_, homme haut, grave & bien formé
+comme aussi sa femme, & cinq filles qu'elle avoit d'une tres-agreable
+beauté. Cette femme lui fit present de cinq boulettes d'argent & le
+_Paraousti_ lui bailla son arc & ses fleches, & qui est un signe
+entr'eux de confederation, & alliance perpetuelle. Il voulut voir
+l'effect de nos arquebuses; & comme il vit que cela faisoit un trop plus
+grand effort que ses arcs & fleches, il en devint tout pensif, mais ne
+voulut faire semblant que cela l'étonnat.
+
+[Carte la Floride 30, 31 et 32 degrez.]
+
+Apres avoir rodé la côte il fallut en fin penser de se loger. Conseil
+pris, on voyoit qu'au Cap de la Floride c'est un païs tout noyé; au Port
+Royal c'est un lieu fort agreable, mais non tant commode ni convenable
+qu'il leur étoit de besoin, voulans planter une colonie nouvelle.
+Partant trouverent meilleur de s'arreter en la riviere de May, où le
+païs est abondant non seulement en mil (que nous appelons autrement blé
+Sarazin, d'inde, ou de Turquie, ou du Mahis) mais aussi en or & argent.
+Ainsi le vint-neufiéme de Juin tournans la prouë s'en allerent vers
+ladite riviere, dans laquelle ilz choisirent un lieu le plus agreable
+qu'ilz peurent, où ilz rendirent graces à Dieu, & se mirent à qui mieux
+mieux à travailler pour dresser un Fort, & des habitations necessaires
+pour leurs logemens, aidez du _Paraousti_ de cette riviere, dit
+_Satouriona_, lequel employa ses gens à recouvrer des palmites pour
+couvrir les granges & logis, chose qui fut faite en diligence. Mais est
+notable qu'en cette contrée on ne peut bâtir à hauts étages, à-cause des
+vens impetueux auquels elle est sujette. Je croy qu'elle participe
+aucunnement de la violence du _Houragan_, duquel nous parlerons en autre
+endroit. La Forteresse achevée, on lui donna le nom, LA CAROLINE, en
+l'honneur du Roy Charles, l'endroit de laquelle se pourra remarquer par
+la delineation que nous avons faite, & joindre ici du païs que les
+François ont découvert en la Floride.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_Navigation dans la riviere de May: Recit des capitaines &_ Paraoustis
+_qui sont dans les terres: Amour de vengeance: Ceremonie étrange des
+Indiens pour reduire en memoire la mort de leurs peres._
+
+CHAP. IX
+
+QUAND le Capitaine Laudonniere partit de la riviere de May, pour tirer
+vers la riviere de Seine, il voulut sçavoir d'où procedoit un lingot
+d'argent que le _Paraousti Satouriona_ lui avoit donné: & lui fut dit
+que cela se conquetoit à force d'armes, quant les Floridiens alloient à
+la guerre contre un certain _Paraousti_ nommé _Timogona_, qui demeuroit
+bien avant dans les terres. Pourtant, la Caroline achevée, le Capitaine
+Laudonniere ne voulut demeurer oisif, ains se ressouvenant dudit
+_Timogona_ il envoya son Lieutenant à-mont la riviere de May avec deux
+Indiens pour decouvrir le païs, & sçavoir sa demeure. Ayant cinglé
+environ vint lieuës, les Indiens qui regardoient çà & là decouvrirent
+trois _Almadie_ (ou bateaux legers) & aussi-tôt s'avancerent à crier
+_Timogona, Timogona_, & ne parlerent que de s'avancer pour les aller
+combattre jusques à se vouloir jetter dans l'eau pour cet effet, car le
+Capitaine Laudonniere avoit promis à _Satouriona_ de ruiner ce
+_Timogona_ son ennemi. Le dessein des François n'étant de guerroyer ces
+peuples, ains plutôt de les reconcilier les uns avec les autres, le
+Lieutenant dudit Laudonniere (dit le sieur d'Ottigni) asseura les
+Indiens qui étoient dans lédites _almadies_, & s'approchans il leur
+demanda s'ils avoient or, ou argent. A quoy ilz répondirent que non,
+mais que s'il vouloit envoyer quelqu'un des siens avec eux ilz le
+meneroient en lieu où ils en pourroient recouvrer. Ce qui fut fait. Et
+cependant Ottigni s'en retourne. Quinze jours aprés un nommé le
+Capitaine Vasseur accompagné d'un soldat fut depeché pour aller sçavoir
+des nouvelles de celui que les Indiens avoient mené. Apres avoir monté
+la riviere deux jours, ils apperceurent deux Indiens joignant le rivage,
+qui étoient au guet pour surprendre quelqu'un de leurs ennemis. Ces
+Indiens se doutans de ce qui étoit, dirent à noz François que leur
+compagnon n'étoit point chés-eux, ains en la maison du _Paraousti
+Molona_, vassal d'un autre grand _Paraousti_, nommé _Olata Ouaé Outina,_
+où ilz leur donnerent addresse. Le _Paraousti Molona_ traitta noz
+François honnetement à sa mode, & discourut de ses voisins & alliés &
+amis, entre léquels il en nomma neuf, _Cadecha Chilili, Esclavou,
+Evacappe, Calanay, Onataquara, Omittaqua, Acquere, Moquosa_, tous
+léquels & autres avec lui jusques au nombre de plus de quarante, il
+asseura estre vassaux du tres-redouté _Olata Ouaé Outina_. Cela fait, il
+se mit semblablement à discourir des ennemis _d'Ouaé Outina_, du nombre
+déquels il mit comme le premier le _Paraousti Satouriona_ Capitaine des
+confins de la riviere de May, lequel a souz son obeissance trente
+_Paraoustis_, dont il y en avoit dix qui tous étoient ses freres. Puis
+il en nomma trois autres non moins puissans que _Satouriona_. Le premier
+_Potavou_, homme cruel en guerre, mais pitoyable en l'execution de sa
+furie. Car il prenoit les prisonniers à merci, content de les marquer
+sur le bras gauche d'un signe grand comme celuy d'un cachet, lequel il
+imprimoit comme si le fer chaud y avoit passé, puis les renvoyoit sans
+leur faire autre mal. Les deux autres étoient nommés _Onathaqua &
+Houstaqua_; abondans en richesses, & principalement _Ousthaqua_ habitant
+prés les hautes montagnes fecondes en beaucoup de singularités. Qui plus
+est _Molona_ recitait que ses alliés vassaux du grand _Olata_ s'armoient
+l'estomach, bras, cuisses, jambes & front avec larges platines d'or &
+d'argent, & que par ce moyen les fleches ne les pouvoient endommager.
+Lors le Capitaine Vasseur lui dit que quelque jour les François iront en
+ce païs & se joindroient avec son seigneur _Olata_ pour deffaire tous
+ces gens là. Il fut fort réjouï de ce propos, & repondit que le moindre
+des _Paraoustis_ qu'il avoit nommez, bailleroit au chef de ce secours la
+hauteur de deux piez d'or & d'argent qu'ils avoient ja conquis sur
+_Onathaqua & Housthaqua_. J'ai mis ces discours pour montrer que
+generalement tous ces peuples n'ont autre but, autre pensée, autre souci
+que la guerre, & ne leur sçauroit-on faire plus grand plaisir que de
+leur promettre assistance contre leurs ennemis.
+
+Et pour mieux entretenir le desir de la vengeance, ils ont des façons
+étranges & dures pour en faire garder la memoire à leurs enfans, ainsi
+que se peut voir par ce qui s'ensuit. Au retour du Capitaine Vasseur,
+icelui ne pouvant (contrarié du flot) arriver au gite à la Caroline; il
+se retira chés un _Paraousti_ qui demeuroit à Trois lieuës de
+_Satouriona_, appellé _Molona_ comme l'autre duquel nous avons parlé. Ce
+_Molona_ fut merveilleusement réjouï de la venuë de noz François,
+cuidant qu'ils eussent leur barque pleine de tétes d'ennemis, & qu'ilz
+ne fussent allés vers le païs de _Timogona_ que pour le guerroyer. Ce
+que le Capitaine Vasseur entendant, lui fit à croire que de verité il
+n'y étoit allé à autre intention, mais que son entreprise ayant esté
+découverte, _Timogona_ avait gaigné les bois, & neantmoins que lui & ses
+compagnons en avaient attrappé quelque nombre à la poursuite qui n'en
+avoient point porté les nouvelles chés eux. La _Paraousti_ tout ravi de
+joye pria le Vasseur de lui conter l'affaire tout au long. Et à
+l'instant un des compagnons dudit Vasseur tirant son espee, lui montra
+par signes ce qu'il ne pouvoit de paroles; c'est qu'ou trenchant
+d'icelle il en avoit fait passer deux qui fuyoient par les foréts, & que
+ses compagnons n'en avoient pas fait moins de leur côté. Que si leur
+entreprise n'eût esté découverte par _Timogona_ ilz l'eussent enlevé
+lui-méme & saccagé tout le reste. A ceste rodomontade le _Paraousti_ ne
+sçavoit quelle contenance tenir de joye qu'il avoit. Et sur ce propos un
+quidam print une javeline qui estoit fichée à la natte, & comme furieux
+marchant à grand pas alla frapper un Indien qui étoit assis en un lieu à
+l'écart, criant à haute voix _Hyou_, sans que le pauvre homme se remuat
+aucunement pour le coup que patiemment il montroit endurer. A peine
+avoir eté remise la javeline en son lieu, que le méme la reprenant il en
+dechargea roidement un autre coup sur celui qu'il avoit ja frappé,
+s'écriant de méme que devant _Hyou_, & peu de temps aprés le pauvre
+homme se laissa tomber à la renverse roidissant les bras & jambes, comme
+s'il eüt eté pret à rendre le dernier soupir. Et lors les plus jeunes
+des enfans du _Paraousti_ se mit aux pieds du renversé, pleurant
+amerement. Peu apres deux autres de ses freres firent le semblable: La
+mere vint encore avec grans cris & lamentations pleurer avec ses enfans.
+Et finalement arriva une troupe de jeunes filles qui ne cesserent de
+pleurer un long espace de temps en la méme compagnie. Et prindrent
+l'homme renversé & le porterent avec un triste geste en une autre
+cabane, & pleurerent là deux heures: pendant quoy le _Paraousti & ses
+camarades ne laisserent de_ boire de la casine, comme ils avoient
+commencé, mais en grand silence: Dequoy le Vasseur etonné n'entendant
+rien à ces ceremonies, il demanda au _Paraousti_ que vouloient signifier
+ces choses, lequel lentement lui répondit, _Thimogona, Thimogona_, sans
+autres propos lui tenir. Faché d'une si maigre réponse, il s'adresse à
+un autre qui lui dit de méme, le suppliant de ne s'enquerir plus avant
+de ces choses, & qu'il eût patience pour l'heure. A tant noz François
+sortirent pour aller voir l'homme qu'on avoit transporté, lequel ilz
+trouverent accompagné du train que nous avons dit, & les jeunes filles
+chauffans force mousse au lieu de linge dont elles lui frottoient le
+côté. Sur cela le _Paraousti_ fut derechef interrogé comme dessus. Il
+fit réponse que cela n'étoit qu'une ceremonie par laquelle ilz
+remettoient en memoire la port & persecution de leurs ancestre
+_Paraoustis_, faite par leur ennemi _Thimogona_: Alleguant au surplus
+que toutes & quantes fois que quelqu'un d'entre-eux retournoit de ce
+païs-là sans rapporter les tétes de leurs ennemis, ou sans amener
+quelque prisonnier, il faisoit en perpetuelle memoire de ses
+predecesseurs, toucher le mieux aimé de tous ses enfans par les mémes
+armes dont ils avoient été tués; afin que renouvellant la playe, la mort
+d'iceux fust derechef pleurée.
+
+
+
+
+_Guerre entre les Indiens: Ceremonies avant que d'y aller: Humanité
+envers les femmes & petits enfans: Leur triomphes: Laudonniere demandant
+quelques prisonniers est refusé: Etrange accident de tonnerre:
+Simplicité des Indiens._
+
+CHAP. X
+
+APRES ces choses le _Paraousti Satouriona_ envoya vers le Capitaine
+Laudonniere sçavoir s'il vouloit continuer en la promesse qu'il lui
+avoit faite à son arrivée, d'étre ami de ses amis, & ennemi de ses
+ennemis, & l'aider d'un bon nombre d'arquebusiers à l'execution d'une
+entreprise qu'il faisoit contre _Timogona_. A quoy ledit Laudonniere fit
+réponse qu'il ne vouloit pour son amitié encourir l'inimitié de l'autre:
+et que quand bien il le voudroit, il n'avoit pour lors moyen de le
+faire, d'autant qu'il étoit aprés à se munir de vivres & choses
+necessaires pour la conservation de son Fort: joint que ses barques
+n'étoient pas prétes, & que s'il vouloit attendre deux lunes, il
+aviseroit de faire ce qu'il pourroit. Cette Réponse ne lui fut gueres
+agreable, d'autant qu'il avoit ja ses vivres appareillés, & dix
+_Paraoustis_ qui l'étoient venuz trouver, si bien qu'il ne pouvoit
+differer. Ainsi il s'en alla. Mais avant que s'embarquer il commanda que
+promptement on lui apportast de l'eau. Ce fait, jettant le veuë au ciel,
+il se mit à discourir de plusieurs choses en gestes, ne montrant rien en
+lui qu'une ardante colere. Il jettoit souvent son regard au Soleil, lui
+requérant victoire de ses ennemis: puis versa avec la main sur tétes des
+_Paraoustis_ partie de l'eau qu'il tenoit en un vaisseau, & le reste
+comme par furie & dépit dans un feu préparé tout exprés, & lors il
+s'écria par trois fois, _Hé Timogona_: voulant signifier par telles
+ceremonies qu'il prioit le Soleil lui faire la grace de répandre le sang
+de ses ennemis, & aux _Paraoustis_ de retourner avec ces tétes d'iceux,
+qui est le seul & souverain triomphe de leurs victoires. Arrivé sur les
+terres ennemies, il ordonna avec son Conseil que cinq des _Paraoustis_
+iroient par la riviere avec la moitié des troupes, & se rendroient au
+point du jour à la porte de son ennemi: quant à lui il s'achemineroit
+avec le reste par les bois & forets le plus secretement qu'il pourroit:
+& qu'étans là arrivés au point du jour, on donneroit dedans le village,
+& tueroit-on tout, excepté les femmes & petits enfans. Ces choses furent
+executées comme elles avoient eté arrétées, & enleverent les tétes des
+morts. Quant aux prisonniers ils en prindrent vingt-quatre, léquels ils
+emmenerent en leurs _almadies_, chantant des loüanges au Soleil, auquel
+ilz rapportoient l'honneur de leur victoire. Puis mirent les peaux des
+tétes au bout de javelots, & distribuerent les prisonniers à chacun des
+_Paraoustis_, en sorte que _Satouriona_ en eut treze. Devant qu'arriver
+il envoya annoncer cette bonne nouvelle à ceux qui étoient demeurés en
+la maison, léquels incontinent se prindrent à pleurer, mais la nuit
+venuë ilz se mirent à danser & faire la feste. Le lendemain _Satouriona_
+arrivant, fit planter devant sa porte toutes les tétes (c'est la peau
+enlevée avec les cheveux) de ses ennemis, & les fit environner de
+banchages de laurier. Incontinent pleurs & gemissemens, léquels avenant
+la nuit, furent changés en danses.
+
+Le Capitaine Laudonniere averti de ceci pria le _Paraousti Satouriona_,
+de lui envoyer deux de ses prisonniers: ce qu'il refusa. Occasion que
+Laudonniere s'y en alla avec vingt soldats; & entre tint une mine
+renfrongnée sans parler à _Satouriona_. En fin au bout de demie heure il
+demanda où étoient les prisonniers que l'on avoit pris à _Timogona_, &
+commanda qu'ilz fussent amenés. Le _Paraousti_ dépité & étonné tout
+ensemble fut long temps sans repondre. En fin il dit qu'étans épouvantez
+de la venuë des François ils avoient pris la fuite par les bois. Le
+Capitaine Laudonniere faisant semblant de ne le point entendre, demanda
+derechef les prisonniers. Lors _Satouriona_ commanda à son fils de les
+chercher. Ce qu'il fit & les amena une heure aprés. Ces pauvres gens,
+voulans se prosterner devant Laudonniere, il ne le souffrit, & les
+emmena au Fort. Le _Paraousti_ ne fut gueres content de cette bravade, &
+songeoit les moyens de s'en venger, mais dissimulant son mal-talent ne
+laissoit de lui envoyer des messages & presens. Laudonniere homme accort
+l'ayant remercié de ses courtoisies lui fit sçavoir qu'il desiroit
+l'appointer avec _Timogona_, moyennant quoy il auroit passage ouvert
+pour Aller contre _Onathaqua_ son ancien ennemi: & que ses forces
+jointes avec celles d'_Olata Ouaé Outina_ haut et puissant _Paraousti_,
+ilz pourroient ruiner tous leurs ennemis,& passer les confins des plus
+lointaines rivieres meridionales. Ce que _Satouriona_ fit semblant de
+trouver bon, suppliant ledit Laudonniere y tenir la main, & que de sa
+part il garderoit tout ce qu'en son nom il passeroit avec _Timogona_.
+
+Aprés ces choses il tomba à demie lieuë du fort des François un foudre
+du Ciel tel qu'il n'en a jamais eté veu de pareil, & partant sera bon
+d'en faire ici le recit pour clorre ce chapitre. Ce fut à la fin du mois
+d'Aoust, auquel temps jaçoit que les prairies fussent toutes vertes &
+arrousées d'eaux, si est-ce qu'en un instant ce foudre en consomma plus
+de cinq cens arpens, & brula par sa chaleur ardante tous les oiseaux des
+prairies chose qui dura trois jours en feu & éclairs continuels. Ce qui
+donnoit bien à penser à nos François, non moins qu'aux Indiens, léquels
+pensans que ces tonnerres fussent coups de canons tirez sur eux par les
+nôtres, envoyerent au Capitaine Laudonniere des harangueurs pour lui
+témoigner le desir que le _Paraousti Allicamani_ avoit d'entretenir
+l'alliance qu'il avoit avec lui, & d'étre employé à son service: &
+pour-ce, qu'il trouvoit fort étrange la canonnade qu'il avoit fait tirer
+vers sa demeure, laquelle avoit fait bruler une infinité de verdes
+prairies, & icelles consommées jusques dedans l'eau, approché méme si
+prés de sa maison qu'il pensoit qu'elle deut bruler: pour ce, le
+supplioit de cesser, autrement qu'il seroit contraint d'abandonner sa
+terre. Laudonniere ayant entendu la folle opinion de cet homme,
+dissimula ce qu'il en pensoit, & repondit joyeusement qu'il avoit fait
+tirer ces canonnades pour la rebellion faite par _Allicamani_, quant il
+l'envoya sommer de lui renvoyer les prisonniers qu'il detenoit du grand
+_Olea Ouaé Outina_, non qu'il eût envie de lui mal faire, mais s'étoit
+contenté de tirer jusques à mi-chemin, pour lui faire paroitre sa
+puissance: l'asseurant au reste que tant, qu'il demeureroit en cette
+volonté de lui rendre obeïssance, il lui seroit loyal defenseur contre
+tous ses ennemis. Les Indiens contentez de cette reponse, retournerent
+vers leur _Paraousti_, lequel nonobstant l'asseurance s'absenta de sa
+demeure l'espace de deux mois, & s'en alla à vingt-cinq lieues de là.
+
+Les trois jours expirés le tonnerre cessa & l'ardeur s'éteignit du tout.
+Mais és deux jours suivans il survint en l'air une chaleur si excessive,
+que la riviere préque ne bouilloit, & mourut une si grande quantité de
+poissons & de tant d'especes, qu'en l'emboucheure de la riviere il s'en
+trouva des morts pour charger plus de cinquante charriots; dont
+s'ensuivit une si grande putrefaction en l'air qu'elle causa force
+maladies contagieuses, & extremes maladies aux François, déquels
+toutefois par la grace de Dieu, aucun ne mourut.
+
+
+
+
+_Renvoy des prisonniers Indiens à leur Capitaine: Guerre entre deux
+Capitaines Indiens: Victoire à l'aide des Francçois: Conspiration contre
+Laudonniere: Retour du Capitaine Bourdet en France._
+
+CHAP. XI
+
+LA fin pour laquelle le Capitaine Laudonniere avoir demandé les
+prisonniers à _Satouriona_ étoit pour les renvoyer à _Ouaé Outina_, &
+par ce moyen pouvoir par son amitié, plus facilement penetrer dans les
+terres. Ainsi le dixiéme Septembre, s'étant embarqué le sieur d'Arlac,
+le Capitaine Vasseur, le Sergent, & dix soldats, ilz navigerent jusques
+à quatre vints lieuës, bien receuz par tout, & en fin rendirent les
+prisonniers à _Outina_, lequel aprés bonne chere pria le sieur d'Arlac
+de l'assister à faire la guerre à un de ses ennemis, nommé _Potavou_. Ce
+qu'il lui accorda, & renvoya le Vasseur avec cinq soldats. Or pource que
+c'est la coutume des Indiens de guerroyer par surprise, _Outina_
+delibera de prendre son ennemi à la Diane, & fit marcher ses gens toute
+la nuit en nombre de deux cens, léquels ne furent si mal avisez qu'ils
+ne priassent les arquebusiers François de se mettre en téte, afin
+(disoient-ilz) que le bruit de leurs arquebuses étonnat leurs ennemis.
+Toutefois ilz ne sceurent aller si subtilement que _Potavou_ n'en fût
+averti, encores que distant de vint-cinq lieuës de la demeure
+d'_Outina_. Ilz se mirent donc en bon devoir & sortirent en grande
+compagnie; mais se voyans chargez d'arquebusades (qui leur étoit chose
+nouvelle) et leur Capitaine du premier coup par terre d'un coup
+d'arquebuse qu'il eut au front tiré par le sieur d'Arlac, ilz quitterent
+la place: & les Indiens d'_Outina_ prindrent hommes, femmes, & enfans
+prisonniers par le moyen de noz François, ayans toutefois perdu un
+homme. Cela fait, le sieur d'Arlac s'en retourna, ayant receu d'_Outina_
+quelque argent & or, des peaux peintes & autres hardes, avec mille
+remercimens: & promit davantage fournir aux François trois cens hommes
+quand ils auraient affaire de lui.
+
+Pendant que Laudonniere travailloit ainsi à acquerir des amis, voici des
+conspirations contre lui. Un perigourdin nommé la Roquette débaucha
+quelques soldats, disant que par sa magie il avoit decouvert une mine
+d'or ou d'argent à-mont la riviere, de laquelle ilz devoient tous
+s'enrichir. Avec la Roquette y en avoit encore un autre nommé le Genre,
+lequel pour mieux former la rebellion disoit que leur Capitaine les
+entretenoit au travail pour les frustrer de ce gain, & partant falloit
+élire un autre Capitaine, & se depecher de cetui-ci. Le Genre lui-méme
+porta la parole à Laudonniere du sujet de leur plainte. Laudonniere fit
+réponse qu'ilz ne pouvoient tous aller aux terres de la mine, & qu'avant
+partir il falloyt rendre la Forteresse en defense contre les Indiens. Au
+reste qu'il trouvoit fort étrange leur façon de proceder, & que s'il
+leur sembloit que le Roy n'eût fait la depense du voyage à autre fin,
+que pour les enrichir de pleine arrivée, ilz se trompoient. Sur cette
+réponse ilz se mirent à travailler portans leurs armes quant & eux en
+intention de tuer leur Capitaine s'il leur eût tenu quelques propos
+facheux, méme aussi son Lieutenant.
+
+Le Genre (que Laudonniere tenoit pour son plus fidele) voyant que par
+voye de fait il ne pouvoit venir à bout de son mechant dessein, voulut
+tenter une autre voye, & pria l'Apothicaire de mettre quelque poison
+dans certaine medecine que Laudonniere devoit prendre, ou lui bailler de
+l'arsenic ou sublimé, & que lui-méme le mettroit dans son breuvage. Mais
+l'Apothicaire le renvoya éconduit de sa demande, comme aussi fit le
+maitre des artifices. Se voyant frustré de ses mauvais desseins, il
+resolut avec d'autres de cacher souz le lict dudit Laudonniere un
+barillet de poudre à canon, & par une trainée, y mettre le feu. Sur ces
+entreprises un Gentil-homme qu'iceluy Laudonniere avoit ja depeché pour
+retourner en France, voulant prendre congé de lui, l'avertit que le
+Genre l'avoit chargé d'un libelle farci de toutes sortes d'injures
+contre lui, son Lieutenant, & tous les principaux de la compagnie. Au
+moyen dequoy il fit assembler tous ses soldats, & le Gentil-homme nommé
+le Capitaine Bourdet, avec tous les siens (léquels dés le quatriéme de
+Septembre étoient arrivés à la rade de la riviere) & fit lire en leur
+presence à haute voix le contenu au libelle diffamatoire, afin de faire
+conoitre à tous la mechanceté du Genre, lequel s'étant evadé dans les
+bois demanda pardon au sieur Laudonniere, confessant par ses lettres
+qu'il avoit merité la mort, se soumettant à sa misericorde. Cependant le
+Capitaine Bourdet se met à la voile le deuxiéme Novembre pour retourner
+en France; s'étant chargé de ramener sept ou huit de ces seditieux, non
+compris le Genre, lequel il ne voulut, quoy qu'il lui offrit grande
+somme d'argent pour ce faire.
+
+
+
+
+_Autres diverses conspirations contre le Capitaine Laudonniere: & ce qui
+en avint._
+
+CHAP. XII
+
+TROIS jours apres le depart du Capitaine Bourdet, Laudonniere aprés
+avoir evadé une conspiration retombe en une autre, voire en deux & en
+trois: la premiere pratiquée par quelques matelots que le Capitaine
+Bourdet lui avoit laissés, léquels debaucherent ceux dudit Laudonniere,
+au moyen de la proposition qu'ilz leur firent d'aller aux _Entilles_
+butiner quelque chose sur les Hespagnols, & que là y avoit moyen de se
+faire riches. Ainsi le Capitaine les ayans envoyé querir de la pierre, &
+de la terre pour faire briques à une lieuë & demie de Charle-fort, selon
+qu'ils avoient accoutumé, ilz s'en allerent tout à fait, & prindrent une
+barque passagere d'Hespagnols prés l'ile de Cuba, en laquelle ilz
+trouverent quelque nombre d'or & d'argent qu'ilz saisirent: & avec ce
+butin tindrent quelque temps la mer jusques à ce les vivres leur
+vindrent à faillir; ce qui fut cause que veincuz de famine ilz se
+rendirent à la Havane, ville principale de l'ile de Cuba, dont avint
+l'inconvenient que nous dirons ci-apres.
+
+Qui pis est deux Charpentiers Flamens que la méme Bourdet avoit laissés,
+emmenerent une autre barque qui restoit, de sorte que Laudonniere
+demeura sans barque ni bateau. Je laisse à penser s'il estoit à son
+aise. La dessus il fait chercher ses larrons: il n'en a point de
+nouvelles. Il fit donc batir deux grandes barques, & un petit bateau en
+toute diligence, & étoit la besongne ja fort avancée, quand l'avarice &
+l'ambition, mere de tous maux, s'enracinerent aux coeurs de quatre ou
+cinq soldats auquels cet oeuvre & travail ne plaisoit point.
+
+Ces maraux commencerent à pratiquer les meilleurs de la troupe, leur
+donnans à entendre, que c'étoit chose vile & deshonnéte à hommes de
+maison comme ils étoient de s'occuper ainsi à un travail abject &
+mechanique, ettendu qu'ilz pouvoient se rendre galans-hommes & riches
+s'ilz vouloient busquer fortune au Perou & aux _Entilles_, avec les deux
+barques qui se batissoient. Que si le fait étoit trouvé mauvais en
+France ils auroient moyen de se retirer en Italie ou ailleurs, attendant
+que la colere se passeroit: puis il surviendroit quelque guerre que
+feroit tout oublier. Ce mot de richesse sonna si bien aux oreilles de
+ces soldats, qu'en fin aprés avoir bien consulté l'affaire ilz se
+trouverent jusques au nombre de soixante-six, léquels prindrent pretexte
+de remontrer à leur Capitaine le peu de vivres qui leur restoit pour se
+maintenir jusques à ce que les navires vinssent de France. Pour à quoy
+remedier leur sembloit necessaire de les envoyer à la Nouvelle-Hespagne,
+au Perou, & à toutes les iles circonvoisines, ce qu'ilz le supplioient
+leur vouloir permettre. Le Capitaine qui se doutoit de ce qui étoit, &
+qui sçavoit le commandement de la Royne lui avoit fait de ne faire tort
+aux sujets du Roy d'Hespagne, une chose dont il peût concevoir jalousie,
+leur fit réponse que les barques achevées il donneroit si bon ordre à
+tout qu'ilz ne manqueroient point de vivres, joint qu'il en avoient
+encore pour quatre mois. De cette réponse ilz firent semblant d'étre
+contens. Mais huit jours aprés voyans leur capitaine malade, oublians
+tout honneur & devoir, ilz commencent de nouveau à rebattre le fer, &
+protestent de se saisir du corps de garde & du Fort, voire de violenter
+leur Capitaine s'ils ne vouloit condescendre à leur méchant desir.
+
+Ainsi les cinq principaux autheurs de la sedition armez de corps de
+cuirasse, la pistole au poing, & le chien abbattu entrerent en sa
+chambre, disans qu'ilz vouloient aller à la nouvelle Hespagne chercher
+leur aventure. Le Capitaine leur remontra qu'ilz regardassent bien à ce
+qu'ilz vouloient faire. A quoy ilz répondirent que tout y étoit regardé,
+& qu'il falloit leur accorder ce point, & ne restoit plus sinon de leur
+bailler les armes qu'il avoit en son pouvoir, de peur que (si
+vilainement outragé par eux) il ne s'en aidât à leur desavantage. Ce que
+ne leur ayant voulu accorder, ilz prindrent tout de force, &
+l'emporterent hors de sa maison: méme apres avoir offensé un
+Gentil-homme qui s'en formalisoit. Puis se saisirent dudit Capitaine, &
+l'envoyerent prisonnier en un navire qui étoit à l'ancre au milieu de la
+riviere, où il fut quinze jours, assisté d'un homme seul, sans visite
+d'aucun: & desarmerent tous ceux qui tenoient son parti. En fin ilz lui
+envoyerent un congé pour signer, lequel ayant refusé ilz lui manderent
+que s'il ne le signoit ilz lui iroient couper la gorge. Ainsi contraint
+de signer leur congé, il leur bailla quelques mariniers avec un pilote
+nommé Trenchant. Les barques parachevées, ilz les armerent des munitions
+du Roy, de poudres, de balles & d'artillerie, & contraignirent le
+Vasseur leur livrer l'enseigne de son navire: puis s'en allerent en
+intention de faire voile en un lieu des _Entilles_ nommé _Leaugave_, & y
+prendre terre la nuit de Noé, à fin de faire un massacre & pillage
+pendant qu'on diroit la Messe de minuit. Mais comme Dieu n'est parmi
+telles gens, ils eurent de la division avant que partir, de sorte qu'ilz
+se separerent au sortir de la riviere, & ne se veirent qu'au bout de six
+semaines: pendant lequel temps l'une des barques print un bergantin
+chargé de quelque nombre de _Cassava_ espece de pain de racine blanc &
+bon à manger, avec quelque peu de vin: & en cette conquéte perdirent
+quatre hommes, sçavoir deux tués, & deux prisonniers: toutefois le
+bergantin leur demeura, & y transporterent un bonne partie de leurs
+hardes. De là ilz resolurent d'aller à _Baracou_ village de l'ile
+Jamaïque, où arrivés ils trouverent une caravelle de cinquante à
+soixante tonneaux qu'ils prindrent: & aprés avoir fait bonne chere au
+village cinq ou six jours, ilz s'embarquerent dedans abandonnans leur
+seconde barque, & tirerent vers le cap de _Thibron_, ou ilz
+rencontrerent une patache qu'ilz prindrent de force aprés avoir
+longuement combattu. En cette patache fut pris le Gouverneur de la
+_Jamaïque_, avec beaucoup de richesses tant d'or & d'argent, que de
+marchandises déquelles noz seditieux ne se contentans, delibererent en
+chercher encore en leur caravelle, & tirerent vers la _Jamaïque_. Le
+Gouverneur fin & accort se voyant conduit au lieu où il demandoit &
+commandoit, fit tant par ses douces paroles, que ceux qui l'avoient
+prins lui permirent mettre dans une barquette deux petits garçons pris
+quant & lui, & les envoyer au village vers sa femme, à fin de l'avertir
+qu'elle eût à faire provisions de vivres pour les lui envoyer. Mais au
+lieu d'écrire à sa femme, il dit secrettement aux garçons qu'elle se mit
+en tout devoir de faire venir les vaisseaux des ports circonvoisins à
+son secours. Ce qu'elle fit si dextrement, qu'un matin à la pointe du
+jour comme les seditieux se tenoient à l'embouchure du port ilz furent
+pris n'ayans peu découvrir les vaisseaux Hespagnols, tant pour
+l'obscurité du temps, que pour la longueur du port. Il est vray que les
+vint cinq ou vint-six qui étoient au bergantin les apperceurent, mais ce
+fut quand ilz furent prés, & n'ayans le loisir de lever les ancres,
+couperent le cable & s'enfuirent, & vindrent passer à la veuë de la
+_Havane_ en l'ile de Cuba. Or le pilote Trenchant, le trompette &
+quelques autres mariniers qui avoient eté emmenez par force en ce voiage
+ne desirans autre chose qu s'en retourner vers leur Capitaine
+Laudonniere, s'accordernent ensemble de passer la traverse du canal de
+_Gahame_, tandis que les seditieux dormiroient, s'ilz voyaient le vent à
+propos: ce qu'ilz firent si bien que le matin au poinct du jour environ
+le vint-cinquiéme de Mars, ilz se trouverent à la côte de la Floride, où
+conoissant le mal par eux commis, ilz se firent par maniere de moquerie
+à contrefaire les Juges (mais ce fut aprés vin boire) d'autres
+contrefaisoient les Advocats, un autre concluoit disant, Vous serez
+causes telles que bon vous semblera, mais si étans arrivés au Fort de la
+Caroline le Capitaine ne vous fait tretous pendre je ne le tiendray
+jamais pour homme de bien. Leur voile ne fut plutôt découverte en la
+côte qu'un _Paraousti_, nommé _Patica_ en envoya avertir le Capitaine
+Laudonniere. Sur ce le brigantin affamé vint surgir à l'embouchure de la
+riviere de May, & par le commandement d'icelui Capitaine fut amené
+devant le Fort de la Caroline. Trente soldats lui furent envoyez pour
+prendre les quatre principaux autheurs de la sedition, auquels on mit
+les fers aux piés, & à tous le Capitaine Laudonniere fit une remontrance
+du service qu'ilz devoient au Roy, duquel ilz recevoient gages & de leur
+trop grande oubliance: adjoutant à ceci qu'ayans échapé la justice des
+hommes ilz n'avoient peu éviter celle de Dieu. Aprés quoy les quatre
+enferrez furent condamnés à étre pendus & étranglez. Et voyans qu'il n'y
+avoit point d'huis de derriere contre cet arret, ilz se mirent en devoir
+de prier Dieu. Toutefois l'un des quatre pensant mutiner les soldats
+leur dit ainsi: Comment mes freres & compagnons, souffrirez-vous que
+nous mourions ainsi honteusement? A cela Laudonniere prenant la parole
+respondit qu'ilz n'étoient point compagnons de seditieux & rebelles au
+service du Roy. Neantmoins les soldats supplierent le Capitaine de les
+faire passer par les armes, & que puis aprés si bon luy sembloit les
+corps seroient penduz. Ce qui fut executé. Voila l'issuë de leur
+mutinerie, laquelle je croy avoir eté cause de la ruine des affaires des
+François ne la Floride, & que les Hespagnols irritez les allerent
+par-aprés forcer, quoy qu'il leur en ait couté la vie. Ici est à
+remarquer qu'en toutes conquétes nouvelles, soit en mer, soit en terre,
+les entreprises sont ordinairement troublées, étans les rebellions
+aisées à se lever, tant par l'audace que donne aux soldats l'éloignement
+du secours, que par l'espoir qu'ils ont de faire leur profit, comme il
+se voit assez par les histoires anciennes, & par les hurtades avenuës
+dans notre siecle à Christophe Colomb, apres sa premiere découverte: à
+_François Pezarre, à Diego d'Alimagre_ au Perou & à _Fernand Cortès_.
+
+
+
+
+_Ce que fit le Capitaine Laudonniere étant delivré de ses seditieux:
+Deux Hespagnols reduits à la vie des Sauvages. Les discours qu'ilz
+tindrent tant d'eux-mémes, que des peuples Indiens: Habitans de Serropé
+ravisseurs de filles: Indiens dissimulateurs._
+
+CHAP. XIII
+
+AYANT parlé de ces rebellions, il faut maintenant reprendre nos erres, &
+aller titre de prison le Capitaine Laudonniere à l'ayde du sieur
+d'Ottigni son Lieutenant & de son Sergent, qui aprés le depart des
+mutins l'allerent querir & le remenerent au Fort, là où arrivé il
+assembla ce qui restoit, & leur remontra les fautes commises par ceux
+qui l'avoient abandonné, les priant leur en souvenir pour en témoigner
+un jour en temps & lieu. Là dessus chacun promet bonne obeïssance, à
+quoy ilz n'ont oncques depuis failli, & travaillerent de courage, qui
+aux fortifications, qui aux barques, qui à autre chose. Les indiens le
+visitoient souvent lui apportans des presens, comme poissons, cerfs,
+poules d'Inde, leopars, petits ours, & autres vivres qu'il recompensoit
+de quelques menuës marchandises. Un jour il eut avis qu'en la maison
+d'un _Paraousti_, nommé _Onathaqua_ demeurant à quelque cinquante lieuës
+loin de la Caroline vers le Su, y avait deux hommes d'autre nation que
+la leur: par promesse de recompense il les fit chercher & amener.
+C'étoient des Hespagnols nuds, portans cheveux longs jusques aux
+jarrets, bref ne differans plus en rien des Sauvages. On leur coupa les
+cheveux léquels ilz ne voulurent perdre, ains les envelopperent dans un
+linge, disans qu'ilz les vouloient reporter en leur païs, pour temoigner
+le mal qu'ils avoient enduré aux Indes. Aux cheveux de l'un fut trouvé
+quelque peu d'or caché pour environ vint cinq escus, dont il fit present
+au Capitaine. Enquis de leur venuë en ce païs-là, & des lieux où ilz
+pouvoient avoir été: ilz répondirent qu'il y avoit dé-ja quinze ans
+passez que trois navires dans l'un déquels ils étoient, se perdirent au
+travers d'un lieu nommé _Calos_ sur des basses que l'on dit _Les
+Martyres_, & que le _Paraousti_ de _Calos_ retira la plus grande part
+des richesses qui y étoient, mais la pluspart des hommes se sauva, &
+plusieurs femmes, entre léquelles y avoit trois ou quatre Damoiselles
+mariées demeurantes encor', & leurs enfans aussi, avec ce _Paraousti_ de
+_Calos_: qui étoit puissant & riche, ayant un fosse de la hauteur d'un
+homme & large comme un tonneau, pleine d'or & d'argent, laquelle il
+étoit fort aisé d'avoir avec quelque nombre d'arquebuziers. Disoient
+aussi que les hommes & femmes és danses portoient à leurs ceintures des
+platines d'or larges comme une assiette, la pesanteur déquelles leur
+faisoit empechement à la danse. Ce qui provenoit la pluspart des navires
+Hespagnoles qui ordinairement se perdoient en ce detroit. Au reste que
+ce _Paraousti_ pour étre reveré de ses sujets leur faisoit à croire que
+ses sorts & charmes étoient cause des biens que la terre produisoit: &
+sacrifioit tous les ans un homme au temps dela moisson, pris au nombre
+des Hespagnols qui par fortune s'étoient perdus en ce detroit.
+
+L'un de ces Hespagnols contoit aussi qu'il avoit long temps servi de
+messager à ce _Paraousti_ de _Calos_: & avoit de sa part visité un autre
+_Paraousti_ nommé _Oatchaqua_, demeurant à cinq journées loin de
+_Calos_: mais qu'au milieu du chemin y avoit une ile située dans un
+grand lac d'eau douce, appelée _Serropé_, grande environ de cinq lieuës,
+& fertile principalement en dates qui proviennent des palmes, dont ilz
+font un merveilleux traffic, non toutefois si grand que d'une certaine
+racine propre à faire du pain, dont quinze lieuës alentour tout le païs
+est nourri. Ce qui apporte de grandes richesses aux habitans de l'ile;
+léquelz d'ailleurs sont fort belliqueux, comme ils ont quelquefois
+témoigné enlevans la fille d'_Oatchaqua_, et ses compagnes, laquelle
+jeune fille il envoyoit au _Paraousti_ de _Calos_ pour la lui donner en
+mariage. Ce qu'ilz reputent une glorieuse victoire, car ilz se marient
+puis aprés à ces filles, & les aiment éperduëment.
+
+Davantage comme le _Paraousti Satouriona_ sans cesse importunat le
+Capitaine Laudonniere de se joindre avec lui pour parfaire la guerre à
+_Ouaé Outina_, disant que sans son respect il l'eût plusieurs fois
+deffait: & en fin eût accordé la paix: les deux Hespagnols qui
+connoissoient le naturel des Indiens donnerent avis de ne se point fier
+à eux, pource que quand ilz faisoient bon visage, c'étoit lors qu'ilz
+machinoient quelque trahison: & estoient les plus grands dissimulateurs
+du monde. Aussi ne s'y fioient noz François que bien à point.
+
+
+
+
+_Comme Laudonniere fait provision de vivres: Découverte d'un Lac grand à
+perte de veuë. Montagne de la Mine: Avarice des Sauvages: Guerre:
+Victoire à l'aide des François._
+
+CHAP. XIV
+
+LE mois de Janvier venu, le Capitaine n'étoit sans souci à cause des
+vivres qui tous les jours appetissoient: partant il envoyoit de tous
+côtez vers les _Paraoustis_ ses amis, qui le secouroient. Entre autres
+la veuve du _Paraousti Hiocaia_ demeurante à douze lieuës du Port des
+François, lui envoya deux barques pleines de mil & de gland, avec
+quelques hottes pleines de fueilles de _Cassine_, dequoy ilz font leur
+breuvage. Cette veuve étoit tenuë pour la plus belle de toute les
+Indiennes, tant honorée de ses sujets, que la pluspart du temps ilz la
+portoient sur leurs épaules, ne voulans qu'elle allat à pied. Il survint
+en ce temps-là une telle manne de ramiers par l'espace d'environ sept
+semaines, que noz François en tuoient chacun jour plus de deux cens par
+le bois. Ce qui ne leur venoit mal à point. Et comme il n'est pas bon de
+tenir un peuple en oisiveté, le Capitaine employait ses gens à visiter
+ses amis, & ce faisant découvrir le dedans des terres, & acquerir
+toujours de nouveaux amis. Ainsi envoyant quelques-uns des siens à mont
+la riviere, ils allerent si avant qu'ilz furent bien trente lieuës au
+dessus d'un lieu nommé _Mathiaqua_, & là découvrirent l'entrée d'un lac,
+à l'autre coté duquel ne se voyoit aucune terre, selon le rapport des
+Indiens, qui méme bien souvent avoient monté sur les plus hauts arbres
+du païs pour voir la terre, sans la pouvoir découvrir. Et quand je
+considere ceci, & en fais un rapport avec ce qu'écrit Champlein au
+voyage qu'il fit en la grande riviere de _Canada_ en l'an mille six cens
+trois d'un grand lac qui est au commencement de cette riviere & d'où
+elle sort, lequel a trente journées de long, & au bout l'eau y est
+salée, étant douce au commencement; je suis préque induit à croire que
+c'est ici le méme lac, & qui aboutit à la mer du Su. Toutefois le méme
+dit au rapport des Sauvages qu'en la riviere des Iroquois (qui se
+decharge en ladite riviere de _Canada_) y a deux lacs longs chacun de
+cinquante lieuës, & que du dernier sort une riviere qui va descendre en
+la Floride à cent ou sept-vints lieuës d'icelui lac. Mais ceci n'étant
+encore bien averé, je m'arréte aussitôt à ma premiere conjecture.
+
+Noz François ayans borné leur découverte à ce lac, ne pouvans passer
+outre, revindrent par les villages _Edelano, Eneguape, Chilili, Patica,
+& Caya,_ d'où ils allerent visiter le grand _Ouaé Outina_, lequel fit
+tant qu'il retint six de noz François, bien aise de les avoir prés de
+lui. Avec la barque s'en retourna un qui étoit demeuré là il y avoit
+plus de six mois, lequel rapporta que jamais il n'avoit veu un plus beau
+païs. Entre autre choses, qu'il avoit veu un lieu nommé _Hestaqua_ d'où
+le _Paraousti_ était si puissant, qu'il pouvoit mettre trois ou quatre
+mille Sauvages en campagne, avec lequel si les François se vouloient
+entendre ils assujettiroient tout le païs en leur obeïssance: &
+possederoient la montagne de _Palassi_, au pied de laquelle sort un
+ruisseau, où les Sauvages puisent l'eau avec une cane de roseau creuse &
+seche jusques à ce que la cane soit remplie, puis ils la secouent, &
+trouvent que parmi le sable y a force grains de cuivre & d'argent.
+
+En ces quartiers avoit demeuré fort long temps un François nommé Pierre
+Gambie pour apprendre les langues, & trafiquer avec les Indiens, & comme
+il retournoit à la Caroline conduit dans un _Canoa_ (petit bateau tout
+d'une piece) par deux Sauvages ilz le tuerent pour avoir quelque
+quantité d'or & d'argent qu'il avoit amassé.
+
+Quelques jours aprés le _Paraousti Outina_ demanda des forces aux
+François pour guerroyer son ennemi _Potavou_, afin d'aller aux montagnes
+sans empechement. Sur-ce conseil pris, le Capitaine lui envoya trente
+arquebuziers, quoy qu'_Outina_ n'en eut demandé que neuf ou dix (car il
+se faut deffier de ce peuple) léquels arrivés, on charge de vivres
+femmes, enfans, & hermaphrodites, dont y a quantité en ce païs-là. Ne
+pouvans arriver en un jour vers _Potavou_, ilz campent dans les bois, &
+se partissent six à six faisans des feux alentour du lieu où est couché
+le _Paraousti_, pour la garde duquel sont ordonnez certains archers,
+auquels il se fie le plus. Le jour venu ilz arrivent prés d'un lac, où
+découvrans quelques pécheurs, ilz ne passèrent outre (car ilz ne font
+point la pecherie sans avoir nombre de sentinelles au guet). En fin
+pensans les surprendre ilz n'en peurent attraper qu'un, lequel fut tué à
+coups de fleches, & tout mort les Sauvages le tirerent à bord, lui
+enleverent la peau de la téte, & lui couperent les deux bras, reservans
+les cheveux pour en faire des triomphes. _Outina_ se voyant découvert
+consulta son _Jarva_, c'est à dire Magicien, lequel apres avoir fait
+quelques signes hideux à voir, & prononcé quelques paroles, dit à
+_Outina_, qu'il n'étoit pas bon de passer outre, & que _Potavou_
+l'attendoit avec deux mille hommes, léquels étoient tous fournis de
+cordes pour lier les prisonniers qu'ils s'asseuroit prendre. Cette
+réponse ouïe, _Outina_ ne voulut passer outre. Dequoy le sieur d'Ottigni
+faché, dit qu'on lui donnat un guide, & qu'il les vouloit aller attaquer
+avec sa petite troupe. _Outina_ eut honte de ceci, & voyant ce bon
+courage delibera de tenter la fortune. Ilz ne faillirent pas de trouver
+l'ennemy au lieu ou le Magicien avoit dit, & là se fit l'ecarmouche, qui
+dura bien trois grosse heures: en laquelle veritablement _Outina_ eût
+eté deffait sans les arquebuziers François qui porterent tout le faix du
+combat, & tuerent un grand nombre des soldats de _Potavou_, qui fut
+cause de les mettre en route. _Outina_ se contentant de cela fit retires
+ses gens, au grand mécontentement du sieur d'Ottigni, qui desiroit fort
+de poursuivre la victoire. Apres qu'_Outina_ fut arrivé en sa maison il
+envoya les messagers à dix-huict ou vint _Paraoustis_ de ses vassaux,
+les avertir de se trouver aux fétes & danses qu'il entendoit celebrer à
+cause de la victoire. Cela fait, Ottigni s'en retourne lui laissant
+douze hommes pour son asseurance.
+
+
+
+
+_Grande necessité de vivres entre les François accrue jusques à une
+extreme famine: Guerre pour avoir la vie: Prise d'_Outina: _Combat des
+François contre les Sauvages: Façon de combattre d'iceux Sauvages._
+
+CHAP. XV
+
+NOS François Floridiens avoient eu promesse de rafraichissement &
+secours dans la fin du mois d'avril. Cet espoir fut cause qu'ilz ne se
+donnoient gueres de peine de bien ménager leurs vivres, qui leur étoient
+également distribué par l'ordonnance du Capitaine, autant au plus petit
+qu'à lui-méme: Or n'en pouvoient ilz plus recouvrer du païs, par-ce que
+durant les mois de Janvier Février, & Mars, les Indiens quittent leurs
+maisons, & vont à la chasse par le vague des bois. Cela fut cause que le
+mois de May venu sans qu'il arrivat rien de France. Ilz se trouverent en
+necessité de vivres jusques à courir aux racines de la terre, & à
+quelques ozeilles qu'ilz trouvoient par les bois & les champs. Car ores
+que les Sauvages fussent de retour, ayans au paravant troqué leur mil,
+féves, & fruits, pour de la marchandise, ilz ne donnoient aucun secours
+que de poisson, sans quoy veritablement les nôtres fussent morts de
+faim. Cette famine dura six semaines, pendant lequel temps ilz ne
+pouvoient travailler, & s'en alloient tous les jours sur le haut d'une
+montagne en sentinelle voir s'ilz découvriroient point quelque vaisseau
+François. En fin frustrez de leur esperance, ilz s'assemblent & prient
+le Capitaine de donner ordre au retour, & qu'il ne falloit laisser
+passer la saison. Il n'y avoit point de navire capable de les recevoir
+tous, si bien qu'il en falloit batir un. Les charpentiers appellez
+promirent qu'en leur fournissant les choses necessaires ilz le
+rendroient parfait dans le huitiéme d'Aoust. Là dessus chacun au
+travail: il ne restoit qu'à trouver des vivres. Ce que le Capitaine
+entreprit faire avec quelques-uns de ses gens & les matelots. Pour quoy
+accomplir il s'embarque sur la riviere sans aucuns vivres pour en aller
+chercher, se sustentant seulement de framboises, & d'une certaine graine
+petite & ronde, & de racines de palmites qui étoient és côtes de cette
+riviere, en laquelle aprés avoir navigé en vain, il fut contraint de
+retourner au Fort, où les soldats commençans à s'ennuyer du travail, à
+cause de l'extréme famine qui les pressoit, proposerent pour le remede
+de leur vie, de se saisir d'un des _Paraoustis_. Ce que le Capitaine ne
+voulut faire du commencement, ains les envoya avertir de leur necessité,
+& les prier de leur bailler des vivres pour de la marchandise; ce qu'ilz
+firent l'espace de quelques jours qu'ils apporterent du gland & du
+poisson, mais les Indiens reconoissans la necessité des François, ilz
+vendoient si cherement leurs denrées, qu'en moins de rien ilz leur
+tirerent toute la marchandise qu'il avoient de reste. Qui pis est
+craignans d'étre forcés, ilz n'approcherent plus du Fort que de la
+portée d'une arquebuze. Là les soldats alloient tout extenués & le plus
+souvent se depouilloient de leurs chemises pour avoir un poisson. Que si
+quelquefois ilz remontroient le prix excessif, ces méchans repondoient
+brusquement: Si tu fais si grand cas de ta marchandies, mange-la, & nous
+mangerons nôtre poisson; puis ilz s'éclatoient de rire & se mocquoient
+d'eux: Ce que les soldats ne pouvans souffrir, avoient envie de leur en
+faire payer la folle enchere, mais le Capitaine les appaisoit au mieux
+qu'il pouvoit. A la parfin il s'avisa d'envoyer vers _Outina_ le prier
+de le secourir de grand & de mil. Ce qu'il fit assez petitement, & en
+lui baillant deux fois autant que la marchandise valoit.
+
+Sur ces entrefaites se presenta quelque occasion de respirer sur ce
+qu'_Outina_ manda qu'il vouloit faire prendre & chatier un _Paraousti_
+de ses sujets, lequel avoit des vivres: & que si on le vouloit aider de
+quelques forces il conduiroit les François au village de cetui-là. Ce
+que fit le Capitaine Laudonniere, mais arrivez vers _Outina_ il les fit
+marcher contre ses autres ennemis. Ce qui depleut au sieur d'Ottigni
+conducteur de l'oeuvre, & eut mis _Outina_ en pieces sans le respect de
+son Capitaine. Cette mocquerie rapportee au Fort de la Caroline, les
+soldats r'entrent en leur premiere deliberation de punir l'audace &
+mechanceté des Sauvages, & prendre un de leurs _Paraoustis_ prisonnier.
+Laudonniere comme forcé à ceci en voulut étre le conducteur, &
+s'embarquerent cinquante des meilleurs soldats en deux barques cinglans
+vers le païs d'_Outina_, lequel ilz prindrent prisonnier, ce qui ne fut
+sans grands cris & lamentations des siens, mais on leur dit que ce
+n'étoit pour lui faire mal, ains pour recouvrer des vivres par son
+moyen. Le lendemain cinq ou six cens Archers Indiens vindrent annoncer
+que leur ennemi _Potavou_ averti de la capture de leur _Paraousti_ étoit
+entré en leur village, eloigné de six lieuës de la riviere, & avoit tout
+brulé, & partant prioient les François de le secourir. Cependant ilz
+voyoient des gens en embuscade en intention de les charger s'ilz fussent
+descendus à terre. Se voyans découverts ilz envoyerent quelque peu de
+vivres. Et mesurans les François à leur cruauté, qui est de faire mourir
+tous les prisonniers qu'ilz tiennent & partant desesperans de la liberté
+d'_Outina_, ilz procederent à l'élection d'un nouveau _Paraousti_, mais
+le beau-pere d'_Outina_ eleve dessus le siege Royal (pour user de notre
+mot) l'un des petits enfans d'icelui _Outina_, & fit tant que par la
+pluralité des voix l'honneur lui fut rendu d'un chacun. Ce que fut
+préque cause de grands troubles entre-eux. Car il y avoit le parent d'un
+_Paraousti_ voisin de là qui pretendoit, & avoit beaucoup de voix entre
+ce peuple. Ce-pendant _Outina_ demeuroit prisonnier avec un sien fils; &
+entendu par ses sujets le bon traitement qu'on luy faisoit, ilz le
+vindrent visiter avec quelques vivres. Les ennemis d'_Outina_ ne
+dormoient point, & venoient de toutes parts pour le voir, s'efforçans de
+persuader à Laudonniere qu'il le fist mourir, & qu'il ne manqueroit de
+vivres, méme _Satouriona_, lequel envoya plusieurs fois des presens de
+victuailles pour l'avoir en sa puissance, dont se voyant éconduit il se
+desista d'y plus pretendre. La famine cependant pressoit de plus en
+plus: car il ne se trouvoit ni mil, ni féves par tout, ayant eté employé
+ce qui restoit aux semailles: & fut si grande la disette, qu'on faisoit
+bouillir & piler dans un mortier des racines pour en faire du pain: méme
+un soldat ramassa dans les balieures toutes les arrétes de poisson qu'il
+peut trouver, & les mit secher pour les mieux briser, & en faire aussi
+du pain, si bien qu'à la pluspart les os perçoient la peau, méme la
+riviere étoit en sterilité de poissons: & en cette deffaillance il étoit
+difficile de se deffendre si les Sauvages eussent fait quelque effort.
+
+En ce desespoir vint sur le commencement de Juin un avis des Indiens
+voisins, qu'au haut païs de la riviere y avoit du mil nouveau.
+Laudonniere y alla avec quelques-uns des siens, & trouva qu'il étoit
+vray. Mais d'un bien avint un mal: Car la pluspart de ses soldats pour
+en avoir plus mangé que leur estomac n'en pouvoit cuire, en furent fort
+malades. Et de verité il y avoit quatre jours qu'ilz n'avoient mangé que
+de petits pinocs (fruits verds qui croissent parmi les herbes des
+rivieres, & sont gros comme cerises) & quelque peu de poisson.
+
+De là il s'achemina pour aller surprendre le _Paraousti d'Edelano_,
+lequel avoit fait tuer un de ses hommes, pour avoir son or, mais le
+_Paraousti_ en eut le vent, & gaigna aux piés avec tout son peuple. Les
+soldats François brulérent le village, qui fut une maigre vengeance: car
+en une heure ce peuple aura bati une nouvelle maison. Arrivé à la
+Caroline, les pauvres soldats, & ouvriers affamez ne prindrent le loisir
+d'egrener le mil qui lur fit distribué, ains le mangerent en épic. Et
+est chose étrange qu'il faut garder les champs en ce païs-la, depuis que
+les blés (ou mils) viennent à maturité, non seulement à cause des
+mulots, mais aussi des larrons, ainsi qu'on fait pardeçà les raisins en
+temps de vendange. Ce que ne sçachans deux Charpentiers François ilz
+furent tuez pour en avoir cuilli un peu. La canne, ou tuyau de ce mil
+est si douce & sucrée, que les petits animaux de la terre la mangent
+bien souvent par le pied, comme il m'est avenu en ayant semé en nôtre
+voyage fait avec le sieur de Poutrincourt.
+
+Ainsi que ces chose se passoient deux des sujets _d'Outina_ & un
+hermaphrodite apporterent nouvelles que dés-ja les mils étoient meurs en
+leur terroir. Ce qui fut cause _qu'Outina_ en promit, & des féves à
+foison si on le vouloit remener. Conseil pris, sa requéte lui fut
+accordée, mais sans fruit, car étans prés de son village, on y envoya, &
+ne s'y trouva personne, toutefois son beau-pere & sa femme en étans
+avertis, vindrent aux barques Françoises avec du pain, & entretenans
+d'esperance le Capitaine tachoient de le surprendre. En fin se voyans
+découverts, dirent ouvertement que les grains n'étoient encores meurs.
+De maniere qu'il fallut remener _Outina_, lequel pensa étre tué par les
+soldats, voyans la méchanceté de ces Indiens.
+
+Quinze joura aprés _Outina_ pria derechef le le Capitaine de le remener,
+s'assurrant que ses sujets ne feraient difficulté de bailler des vivres,
+& que le mil étoit meur: & en cas de refus, qu'on fit de lui tout ce
+qu'on voudroit. Laudonniere ne personne le conduisit jusqu'à la petite
+riviere, qui venoit de son village. On envoya _Outina_ avec quelques
+soldats moyennant otages, qui furent mis à la chéne, craignant
+l'evasion. Sur ces divers pourparlers, Ottigni avec sa troupe s'en alla
+en la grande maison _d'Outina_, où les principaux du païs se trouverent:
+& pendant qu'ilz faisoient couler le temps, ils amassoient des hommes,
+puis se plaignoient que les François tenoient leurs meches allumées,
+demandans qu'elles fussent éteintes, & qu'ilz quitteroient leurs arcs:
+ce qui ne leur fut accordé. _Outina_ cependant demeuroit clos & couvert,
+& ne se trouvoit point és assemblées. Et comme on se plaignoit à lui de
+tant de longueurs, il répondit qu'il ne pouvoit empécher ses sujets de
+guerroyer les François, qu'il avoit veu par les chemins des fleches
+plantées, au bout déquelles y avoit des cheveux longs, signe certain de
+guerre denoncée & ouverte: & que pour l'amitié qu'il portoit aux
+François il les avertissoit que ses sujets avoient deliberé de mettre
+des arbres au travers de la petite riviere, pour arréter là leurs
+barques, & les combattre à l'aise. Là dessus on ouït la voix d'un
+François qui avoit préque toujours eté parmi les Indiens, lequel crioit
+pour autant qu'on le vouloit porter dans le bois pour l'égorger, dont il
+fut secouru & delivré. Toutes ces choses considerées le Capitaine arréta
+de se retirer le 27 de Juillet. Parquoy il fit mettre ses soldats en
+ordre, & leur bailla à chacun un sac de mil: puis s'achemina vers les
+barques, cuidant prevenir l'entreprise des Sauvages. Mais il rencontra
+au bout d'une allée d'arbres de deux à trois cens Indiens, qui le
+saluerent d'une infinité de traits bien furieusement. Cet effort fut
+vaillamment soutenu par l'Enseigne de Laudonniere, si bien que ceux qui
+tomberent morts modererent un peu la colere des survivans. Cela fait,
+les nôtres poursuivirent leur chemin en bon ordre pour gaigner païs.
+Mais au bout de quatre cens pas ilz furent rechargés d'une nouvelle
+troupe de Sauvages en nombre de trois cens, qui les assaillirent en
+front, ce pendant que le reste des precedens leur donnoient en queuë. Ce
+second assaut fut soutenu avec tant de valeur qu'il est possible par le
+sieur d'Ottigni. Et bien en fut besoin étans si petit nombre contre tant
+de barbares qui n'autre étude que la guerre.
+
+Leur façon de combattre étoit telle, que quand deux cens avoient tiré,
+ilz se retiroient & faisoient place aux autres qui étoient derriere: &
+avoient ce-pendant le pied & l'oeil si prompts, qu'aussi-tôt qu'ilz
+voyoient coucher l'arquebuze en jouë, aussi tôt étoient-ils en terre, &
+aussi-tôt relevez pour répondre de l'arc, & se détourner si d'aventure
+ilz sentoient que l'on voulût venir aux prises: car il n'y a rien que
+plus ilz craignent, à cause des dagues & des epées. Ce combat dura
+depuis neuf heures du matin jusques à ce que la nuict les separa. Et
+n'eüt été qu'Ottigni s'avisa de faire rompre les fléches tu'ilz
+trouvoient par les chemins, il n'y a point de doute qu'il eût eu
+beaucoup d'affaires: car les fléches par ce moien defaillirent aux
+barbares, & furent contraints se retirer. La reveuë faite, se trouva
+faute de deux hommes qui avoient été tués, & vint-deux y en avoit de
+navrez, léquels, à peine peurent étre conduits jusques aux barques. Tout
+ce qui se trouva de mil ne fut que la charge de deux hommes, qui fut
+distribué également. Car lors que le combat avoit commencé, chacun fut
+contraint de quitter son sac pour se deffendre..
+
+Voila comme pour la vie on est contraint de rompre les plus étroites
+amitiez. La pestilence (disoit un Ancien) est chose heureuse, le carnage
+d'une bataille perdue chose heureuse, bref toute sorte de mort est
+aisée: mais la cruele faim epuise la vie, saisit les entrailles,
+tourment de l'esprit, dessechement du corps, maitresse de transgression,
+la plus dure de toutes les necessitez, la plus difforme de tous les
+maux, la peine la plus intolerable qui soit méme aux enfers. Ce fut une
+pauvre providence aux François de porter des vivres si écharcement qu'il
+n'y en eüt que pour une chetive année. Et puis qu'on vouloit habiter en
+la province, & qu'on la tenoit pour bonne, & de bon rapport, il falloit
+tout d'un coup se pourvoir de vivres pour deux ou trois ans, puis que le
+Roy embrassoit cet affaire; & s'addonner courageusement à la culture de
+la terre, ayans l'amitié du peuple. Les accidens de mer sont si
+journaliers, qu'il est difficile d'executer les promesses à point nommé,
+quand bien on auroit bonne volonté de ce faire. Noz voyages, graces à
+Dieu, n'ont esté reduit à cette misere, ny en ont approché. Et quand
+telle disgrace nous fût arrivéee en nôtre Port Royal, les rives d'icelui
+sont en tout temps remplies de coquillages, comme de moules, coques, &
+palourdes, qui ne manquent point au plus long & plus rigoureux hiver.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_Provision de mil: Arrivée de quatre navires Angloises: Reception du
+Capitaine & general Anglois: Humanité & courtoisie d'icelui envers les
+François._
+
+CHAP. XVI
+
+APRES que Laudonniere eut rendu & fait rendre graces à Dieu de la
+delivrance de ses gens, se voyant frustré de ce côté, il fit diligence
+de trouver des vivres d'ailleurs. Et de fait en trouva quantité à
+l'autre part de la riviere aux villages de _Saranaï_ & _d'Emoloa_. Il
+envoya aussi vers la riviere de Somme, dite par les Sauvages _Ircana_,
+où le Capitaine Vasseur & son Sergent allerent avec deux barques, & y
+trouverent une grand assemblée des _Paraoustis_ du païs, entre léquels
+étoit _Athore_ fils de _Satouriona, Apalote & Tacadoierou,_ assemblez là
+pour se rejouïr, pource qu'il y a de belles femmes & filles. Noz
+François leur firent des presens; en contre-change dequoy leurs barques
+furent incontinent chargées de mil. Se voyans Honétement pourveuz de
+vivres ilz dilegenterent au parachevement des vaisseaux pour retourner
+en France, & commencerent à ruiner ce qu'avec beaucoup de peines ils
+avoient bati. Ce pendant il n'y avoit celui qui n'eût un extreme regret
+d'abandonner un païs de verité fort riche & de bel espoir, auquel il
+avoit tant enduré pour découvrir ce que par la propre faute des nôtres
+il falloit laisser. Car si en temps & lieu on leur eût tenu promesse, la
+guerre ne se fût meuë alencontre _d'Outina_, lequel, & autres, ils
+avoient entretenus en amitié avec beaucoup De peines, & n'avoient encore
+perdu leur alliance, nonobstant ce qui s'étoit passé.
+
+Comme un chacun discouroit de ces choses en son esprit, voici paroitre
+quatre voiles en mer le troisiéme jour d'Aoust, dont ilz furent épris
+d'excessive joye melée de crainte tout ensemble. Aprés que ces navires
+eurent mouillé l'ancre ilz découvrirent comme ils envoyoient une de
+leurs barques en terre, surquoy Laudonniere fit armer en diligence l'une
+des siennes pour envoyer au-devant, & sçavoir quelles gens c'étoient.
+Ce-pendant de crainte que ce ne fussent Hespagnols, il fit mettre ses
+soldats en ordre & les tenir préts. La barque retournée, il eut avis que
+c'étoient Anglois, & avec eux un Dieppois, lequel au nom du general
+Anglois vint prier Laudonniere de permettre qu'ilz prinssent des eaux,
+dont ils avoient grande necessité, faisans entendre qu'il y avoit plus
+de quinze jours qu'ilz rodoient le long de la côte sans en pouvoir
+trouver. Ce dieppois apporta deux flaccons de vin avec du pain de
+froment, que furent departis à la pluspart de la compagnie. Chacun peut
+penser si cela leur apporta de la rejouïssance. Car le Capitaine méme
+n'avoit point beu de vin il y avoit plus de sept mois. La requeste de
+l'Anglois accordée il vit trouver Laudonniere dans une grande barque
+accompagné de ses gens honorablement vétuz, toutefois sans armes: & fit
+apporter grande quantité de pain & de vin pour en donne à un chacun. Le
+Capitaine ne s'oublia à lui faire la meilleure chere qu'il pouvoit. Et à
+cette occasion fit tuer quelques moutons & poules qu'il avoit jusques
+alors soigneusement gardez, esperant en peupler la terre. Car pour
+toutes sortes de maladies & de necessitez qui lui fussent survenuës, il
+n'avoit voulu qu'un seul poulet fut tué. Ce qui fut cause qu'en peu de
+temps il en avoit amassé plus de cent chefs.
+
+Or ce-pendant que le general Anglois étoit là trois jours se paserent,
+pendant léquels les Indiens abordoient de tous côtez pour le voir,
+demandans à Laudonniere si c'étoit pas son frere, ce qu'il leur
+accordoit: & adjoutoit qu'il l'étoit venu secourir avec si grande
+quantité de vivres, que delà en avant il se pourroit bien passer de
+prendre aucune chose d'eux. Le bruit incontinent en fut épandu par toute
+la terre, si bien que les ambassadeurs venoient de tous côtez pour
+traiter alliance au nom de leurs maitres avec lui, & ceux hommes qui
+par-avant avoient envie de lui faire la guerre, se declarent ses amis &
+serviteurs: à quoy ilz furent receuz. Le general conut incontinent le
+desir & la necessité qu'avoient les François de retourner en France: &
+pource il offrit de les passer tous. Ce que Laudonniere ne voulut étant
+en doute pour quelle raison il s'offroit si liberalement, & ne sçachant
+en quel état étoient les affaires de France avec les Anglois: &
+craignant encore qu'il ne voulut attenter quelque chose ne la Floride au
+nom de sa maitresse, la Royne d'Angleterre. Parquoy il fut refusé tout à
+plat: dont s'éleva un grand murmur entre les soldats, léquels disoient
+que leur Capitaine avoit envie de les faire tous mourir. Ilz vindrent
+donc trouver le Capitaine en sa chambre, & lui firent entendre leur
+dessein, qui étoit de ne refuser l'occasion. Laudonniere ayant demandé
+une heure de temps Pour leur répondre, amassa les principaux de la
+compagnie, léquels (aprés communication) répondirent tous d'une voix
+qu'il ne devoit refuser la commodité qui se presentoit, & qu'étans
+delaissés il étoit loisible de se servir des moyens que Dieu avoit
+envoyés.
+
+Ils acheterent donc un des navires de l'Anglois & prix honneste pour la
+somme de sept cens escus, & luy baillerent partie de leurs canons &
+poudres en gage. Ce marché ainsi fait, il considera la necessité des
+François qui n'avoient par toute nourriture, que du mil & de l'eau: dont
+emeu de pitié il s'offrit de les aider de vint bariques de farine, six
+pipes de féves, un poinson de sel, & un quintal de cire pour faire de la
+chandelle. Or pour autant qu'il voyait les pauvres soldats piés nuds, il
+offrit encores cinquante paires de souliers. Ce qui fut accepté, &
+accordé de prix avec lui. Et particulierement encore il fit present au
+Capitaine d'une jare d'huile, d'une jare de vinaigre, d'un baril
+d'olives, d'une assez grande quantité de ris, & d'un baril de biscuit
+blanc. Et fit encore plusieurs autres presens aux principaux officiers
+de la compagnie selon leurs Qualitez. Somme, il ne se peut exprimer au
+monde plus grande courtoisie que celle de cet Anglois, appelé maitre
+Jean Hawkins, duquel si j'oubliois le nom je penserois avoir contre lui
+commis ingratitude.
+
+Incontinent qu'il fut parti, on fait diligence de se fournir de biscuit,
+au moyen des farines que les Anglois avoient laissée, on relie les
+futailles necessaires pour les provisions d'eau. Ce qui fut d'autant
+plutôt expedié que le desir de retourner en France fournissoit à un
+chacun de courage. Etans préts de faire voile il fut avisé de mener en
+France quelques beaux Indiens & Indiennes, à fin que si derechef le
+voyage s'entreprenoit ilz peussent raconter à leurs _Paraoustis_ la
+grandeur de noz Rois, l'excellence de noz Princes, la bonté de nôtre
+païs, & la façon de vivre des François. A quoy le Capitaine avoit fort
+bien pourveu, si les affaires ne se fussent ruinées, comme il sera dit
+aux chapitres prochainement suivans.
+
+
+
+
+_Preparation du Capitaine Laudonniere pour retourner en France: Arrivée
+du Capitaine Jean Ribaut: Calomnies contre Laudonniere: Navires
+Hespagnoles ennemies: Deliberation sur leur venuë._
+
+CHAP. XVII
+
+ON n'attendoit plus que le vent & la marée, léquels se trouverent
+propres le vint-huitiéme jour du mois d'Aoust, quand (sur le point de la
+sortie) voici que les Capitaines Vasseur & Verdier commencerent à
+découvrir des voiles en la mer, dont ils avertirent leur general
+Laudonniere: surquoy il ordonna de bien armer une barque pour aller
+découvrir & reconoitre quelles gens c'étoient, & ce-pendant fit mettre
+les siens en ordre & en tel équipage que si c'eussent eté ennemis:
+enquoy le temps apporta sujet de doute: car ses gens étoient arrivez
+vers le vaisseau à deus heures apres midi, & n'avoient fait sçavoir
+aucune nouvelles de tout le jour. Le lendemain au matin entrerent en la
+riviere environ sept barques (entre léquelles étoit celle qu'avoit
+envoyé Laudonniere) chargées de soldats, tous ayans l'arquebuse & le
+morion en téte, & marchoient lédites barques toutes en bataille le long
+des côteaux où étoient quelques sentinelles Françoises, auquelles ilz ne
+voulurent donner aucune réponse, nonobstant toutes les demandes qu'on
+leur fit: tellement que l'une dédites sentinelles fut contrainte de leur
+tirer une arquebuzade, sans toutefois les assener à cause de la trop
+grande distance. Laudonniere pensant que ce fussent ennemis fit dresser
+deux pieces de campagne, qui lui étoient restées: De façon que si
+approchans du Fort ilz n'eussent crié que c'étoit le Capitaine Ribaut,
+il n'eût failli à leur faire tirer la volée. La cause pour laquelle
+ledit Capitaine étoit venu de cette façon, étoit pource qu'on avoit fait
+des rapports en France que Laudonniere trenchoit du grand, & du Roy, &
+qu'à grand'peine pourroit-il endurer qu'un autre que lui entrat au
+Chateau de la Caroline pour y commander. Ce qui étoit calomnieux. Etant
+donc fait certain que c'étoit le Capitaine Ribaut, il sortit du Fort
+pour aller au-devant de lui, & lui rendre tous les honneurs qu'il lui
+étoit possible. Il le fit saluer par une gentille sclopeterie de ses
+arquebuziers, à laquelle il répondit de méme. La rejouïssance fut telle
+que chacun se peut facilement imaginer. Sur les faux rapports susdits,
+le Capitaine Ribaut vouloit arréter Laudonniere pour demeurer là avec
+lui, disant qu'il écriroit en France, & feroit évanouir tous ces bruits.
+Laudonniere dit qu'il ne lu seroit point honorable de faire telle chose,
+d'étre inferieur en un lieu où il auroit commandé en chef, & où il
+auroit enduré tant de maux. Et que lui-méme Ribaut, mettant la mais à la
+conscience, ne lui conseilleroit point cela. Plusieurs autres propos
+furent tenuz tant avec ledit Ribaut, qu'autres de sa compagnie, &
+répondu par Laudonniere aux calomnies qu'on lui avoit mis sus en Court,
+mémement sur ce qu'on avoit fait trouver mauvais à monsieur l'Admiral
+qu'il avoit mené une bonne femme pour subvenir aux necessitez du ménage,
+& des malades, laquelle plusieurs là méme avoient demandée en mariage, &
+de fait a eté mariée depuis son retour en France à un de ceux qui la
+desiroient étans en la Floride: Au reste qu'il est necessaire en telles
+entreprises se faire reconoitre & obeir suivant sa charge, de peur que
+chacun ne veuille étre maitre se sentant éloigné de plus grandes forces.
+Que si les rapporteurs avoient appellé cela rigueur, cette chose venoit
+plutot de la desobeïssance des complaignans, que de sa nature moins
+sujette à étre rigoureuse qu'ilz n'étoient à étre rebelles comme les
+effets l'ont montré.
+
+Le lendemain de cette arrivée voici venir Indiens de toutes parts pour
+sçavoir quelles gens c'étoient. Aucuns reconnurent le Capitaine Ribaut à
+sa grande barbe, & lui firent des presens, disans qu'en peu de jours ilz
+le meneroient sur montagnes du _Valati_, où se trouvoit du cuivre rouge,
+qu'ilz nomment en leur language _Pieroapira_, duquel le Capitaine Ribaut
+ayant fait faire quelque essay par son Orfevre, il lui rapporta que
+c'étoit vray or.
+
+Pendant ces parlemens comme le Capitaine Ribaut eut fait décharger ses
+vivres, voici que le quatriéme de Septembre six grandes navires
+Hespagnoles arriverent en la rade où les quatres plus grandes des
+François étoient demeurées, léquelles mouillerent l'ancre en asseurant
+noz François de bonne amitié. Ilz demanderent comme se portoient les
+chefs de cette entreprise, & les nommerent tous par noms & surnoms. Mais
+le lendemain sur le point du jour ilz commencerent à canonner sur les
+nôtre, léquelz reconoissans leur équipage étre trop petit pour leur
+faire téte, à raison que la pluspart de leurs gens étoient en terre, ils
+abandonnerent leurs ancres, & se mirent à la voile. Les Hespagnols se
+voyans découverts leur lacherent encore quelques volées de canons, & les
+pourchasserent tout le jour; & voyans les navires Françoises meilleures
+de voiles que les leurs, & aussi qu'ilz ne se vouloient point depouiller
+de la côte, ilz se retirerent en la riviere des Dauphins, que les
+Indiens nomment _Seloy_, distante de huit ou dix lieuës de la Caroline.
+Les nôtres donc se sentans forts de voiles les suivirent pour voir ce
+qu'ilz feroient; puis revindrent en la riviere de May, là où le
+Capitaine Ribaut étant allé dans une barque, on lui fit le recit de ce
+qui se passoit, méme qu'il y étoit entré trois navires Hespagnoles dans
+la riviere des Dauphins, & les trois autres étoient demeurés à la rade:
+Aussi qu'ils avoient fait descendre leur infanterie, leurs vivres &
+munitions. Ayant entendu ces nouvelles il revint vers la Forteresse, &
+en presence des Capitaines & autres Gentils-hommes, il proposa qu'il
+étoit necessaire pour le service du Roy de s'embarquer avec toutes les
+forces, & aller trouver les trois navires Hespagnoles qui étoient en la
+rade; surquoy il demanda avis. Le Capitaine Laudonniere malade au lit,
+remontra les perilleux coups de vents qui surviennent en cette côte, &
+que là où il aviendroit qu'il la dépouillast, il seroit mal-aisé de la
+pouvoir reprendre: que cependant ceux qui demeureroient au Fort seroient
+en peine & danger. Les autres Capitaines lui en remontrent encore
+davantage, & qu'ilz n'étoient point d'avis que telle entreprise se fit,
+mais étoit beaucoup meilleur de garder la terre, & faire diligence de se
+fortifier. Ce nonobstant il se resolut de le faire, & persista en son
+embarquement: print tous les soldats qu'il avoit souz sa charge, & les
+meilleurs de la compagnie de Laudonniere, avec son Lieutenant, son
+Enseigne, & son Sergent. Laudonniere lui dit qu'il avisat bien à ce
+qu'il vouloit faire, puis qu'il étoit chef dedans le païs, de crainte
+qu'il n'arrivat quelque chose de sinistre. A quoy il répondit qu'il ne
+pouvoit moins faire que de continuer cette entreprise: & qu'en la lettre
+qu'il avoit receuë de Monsieur l'admiral y avoit une apostille, laquelle
+il montra écrite en ces termes: _Capitaine Jean Ribaut, en fermant cette
+lettre, j'ay eu certain avis comme_ Dom Petro Melandes _se part
+d'Hespagne pour aller à la côte de la Nouvelle-France. Vous regarderez
+de n'endurer qu'il entreprenne sur nous, non plus qu'il veut que nous
+entreprenions sur eux._ Vous voyez (ce dit-il) la charge que j'ay, &
+vous laisse à juger à vous-méme si vous en feriez moins attendu le
+certain avertissement que nous avons que desja ilz sont en terre, & nous
+veulent courir sus. A cela Laudonniere ne sceut que repliquer.
+
+
+
+
+_Opiniatreté du Capitaine Ribaut: Prise du Fort des François: Retour en
+France: Mort dudit Ribaut & des siens: Brief recit de quelques cruautés
+Hespagnoles._
+
+CHAP. XVIII
+
+LE Capitaine Ribaut opiniatré en sa premiere proposition, s'embarqua le
+huitiéme de Septembre, & emmena avec lui trente-huit des gens du
+Capitaine Laudonniere, ensemble son Enseigne. Ainsi ne lui demeura aucun
+homme de commandement, car chacun suivit ledit Ribaut comme chef, au nom
+duquel depuis son arrivée tous les cris & bans se faisoient. Le dixiéme
+Septembre survint une tempéte si grande en mer, que jamais ne s'en étoit
+veuë une pareille. Ce qui fut cause que Laudonniere remontra à ce qui
+lui estot de gens le danger où ils étoient d'endurer beaucoup de maux,
+s'il arrivoit inconvenient au Capitaine Ribaut & ceux qui étoient avec
+lui: ayans les Hespagnols si prés d'eux, qui se fortifioient. Partant
+qu'il falloit aviser à se remparer & racoutrer ce qui avoit été démoli.
+Les vivres étoient petits; car méme le Capitaine Ribaut avoit emporté le
+biscuit que Laudonniere avoit fait faire des farines Angloises, & ne
+s'étoit ressenti d'aucune courtoisie dudit Ribaut, qui lui avoit
+distribué son vivre comme à un simple soldat. Nonobstant toute leur
+diligence ilz ne peurent achever leur cloture. En cette necessité donc
+on fit la reveuë des hommes de defense, que se trouverent en bien petit
+nombre. Car il y avait plus de quatre-vints que de goujats, que femmes,
+& enfans, & bon nombre de ceux d'icelui Laudonniere encore estropiez de
+la journée qu'ils eurent contre _Outina_. Cette reveuë faite le
+Capitaine ordonne les gardes, déquelles il fit deux escouades pour se
+soulager l'une l'autre.
+
+La nuit d'entre le dix-neuf & vintiéme de Septembre un nommé la Vigne
+étoit de garde avec son escouade, là où il fit tout le devoir, encore
+qu'il pleût incessamment. Quand donc le jour fut venu, & qu'il vit la
+pluie continuer mieux que devant, il eut pitié des sentinelles ainsi
+mouillées: & pensant que les Hespagnols ne peussent venir en un si
+étrange temps, il les fit retirer, & de fait lui-méme s'en alla en son
+logis. Cependant quelqu'un qui avoit à faire hors le Fort, & le
+trompette qui étoit allé sur le rempart, apperceurent une troupe
+d'Hespagnols qui descendoient d'une montagnette, & commencerent à crier
+alarmes, & méme le trompette. Ce qu'entendu, le Capitaine sort la
+rondelle & l'épée au poing, & s'en va au milieu de la place cirant aprés
+ses soldats. Aucuns de ceux qui avoient bonne volonté, allerent devers
+la breche là où étoient les munitions de guerre, où ilz furent forcés et
+tués. Par ce méme lieu deux Enseignes entrerent, léquelles furent
+incontinent plantées. Deux autres Enseignes aussi entrerent du côté
+d'ouest, où y avoit aussi une autre breche, à laquelle ceux qui se
+presenterent furent tués & défaits. Le Capitaine allant pour secourir
+une autre breche, trouva en téte une bonne troupe d'Hespagnols, qui ja
+étoient entrés, & le repousserent jusques en la place, là où étant il
+découvrit un nommé François Jean, l'un des mariniers qui deroberent les
+barques dont a été parlé ci-dessus, lequel avoit amené & conduit les
+Hespagnols. Et voyant Laudonniere il commença à dire, c'est le
+Capitaine: & lui ruerent quelque coups de picques. Mais voyant la place
+dé-ja prise & les enseignes plantées sur les rempars, & n'ayant qu'un
+homme auprés de soy, il entra en la cour de son logis, dedans laquelle
+il fut poursuivi; & n'eût été un pavillon qui étoit tendu, il eust été
+pris: mais les Hespagnols qui le suivoient s'amuserent à couper les
+cordes du pavillon, & cependant il se sauva par la breche du côté
+d'Ouest, & s'en alla dans les bois, là où il trouva une quantité de ses
+hommes qui s'étoient sauvés, du nombre déquels y en avoit trois ou
+quatre fort blessés. Alors il leur dit: Enfans, puis que Dieu a voulu
+que la fortune nous soit avenuë, il faut que nous mettions peine de
+gagner à travers les marais jusques aux navires qui sont à l'embouchure
+de la riviere. Les uns voulurent aller en un petit village qui étoit
+dans les bois, les autres le suivirent au travers des roseaux dedans
+l'eau, là où ne pouvant plus aller pour la maladie qui le renoit, il
+envoya deux hommes sçachans vine nager, qui étoient auprés de lui, vers
+les vaisseaux, pour les avertir de ce qui étoit avenu, & qu'ils le
+vinssent secourir. Ilz ne sçeurent pour ce jour là gaigner les vaisseaux
+pour les avertir, & fallut que toute la nuit il demeurât en l'eau
+jusqu'aux épaules, avec un de ses hommes, qui jamais ne le voulut
+abandonner. Le lendemain pensant mourir là, il se mit en devoir de prier
+Dieu. Mais ceux des navires ayans sceu où il étoit, le vindrent trouver
+en piteux état, & le porterent en la barque. Ils allerent aussi le long
+de la riviere pour recuillir ceux qui s'étoient sauvez. Le Capitaine
+ayant changé d'habits, dont on l'accommoda, ne voulut entrer dans les
+navires, que premierement il n'allat avec la barque le long des roseaux
+chercher les pauvres gens qui étoient épars, là où il en recuillit
+dix-huit ou vint. Etant arrivé aux vaisseaux on lui conta comme le
+Capitaine Jacques Ribaut neuveu de l'autre (qui étoit en son navire
+distant du fort de deux arquebuzades) avoit parlementé avec les
+Hespagnols, & que François Jean étoit allé en son navire, où il avoit
+long-temps été, dont on s'emerveilla fort, veu que c'étoit l'autheur de
+cette entreprise.
+
+Aprés s'étre r'assemblés on parlementa de revenir en France, & des
+moyens de s'accomoder. Ce que fait, le vint-cinquiéme de Septembre
+Laudonniere & Jacques Ribaut firent voiles, & environ le vit-huitiéme
+Octobre decouvrirent l'ile de Flores aux Açores, ayans assez
+heureusement navigé, mais avec telle incommodité de vivres, qu'ilz
+n'avoient que du biscuit & de l'eau. L'onziéme de Novembre ilz se
+trouverent à soixante-quinze brasses d'eau, & s'étant trouvé le
+Capitaine Laudonniere porté fut la côte de l'Angleterre ne Galles, il y
+mit pied à terre, & renvoya le navire ne France, attendant qu'il se fût
+un petit raffraichi, & peu aprés vint trouver le Roy pour lui rendre
+compte de sa charge.
+
+Voila l'issuë des affaires qui ne marchent par bonne conduite. Le
+long-delay fait en l'embarquement du Capitaine Jean Ribaut: & les quinze
+jours de temps qu'il employa à côtoyer la Floride avant que d'arriver à
+la Caroline, ont été cause de la perte de tout. Car s'il fût arrivé
+quand il pouvoit, sans s'amuser à aller de riviere en riviere, il eût eu
+du temps pour décharger ses navires, & se mettre en bonne defense, & les
+autres fussent revenuz paisiblement en France. Aussi lui a il fort mal
+pris d'avoir voulu plutot suivre les conceptions de son esprit, que son
+devoir. Car il n'eut point plutot laissé le Fort François pour se mettre
+en mer aprés les navires Hespagnoles, que la tempéte le print, laquelle
+à la fin le contraignit de faire naufrage contre la côte, là où tous ses
+vaisseaux furent perdus, & lui à peine se peut-il sauver des ondes, pour
+tomber entre les mains des Hespagnols qui le firent mourir & tous ceux
+de sa troupe: je di mourir, mais d'une façon telle que les Canibales &
+Lestrigons en auroient horreur. Car aprés plusieurs tourmens ilz
+l'écorcherent cruelement (contre toutes les loix de guerre qui furent
+jamais) & envoyerent sa peau en Europe. Exemple indigne de Chrétiens, &
+d'une nation qui veut que l'on croye qu'elle marche d'un zele de
+religion en la conquéte des terres Occidentales, ce que tout homme qui
+sçait la verité de leurs histoires ne croira jamais. Je m'en rapporte à
+ce qu'en écrit Dom Barthelemi de las Casas Moine Hespagnol, & Evéque de
+Chiapa, qui a été present aux horribles massacres, boucheries, cruautés,
+& inhumanités exercées sur les pauvres peuples qu'ils ont domtés en ces
+parties-là, entre léquels il rapporte qu'en quarante cinq ans ils en ont
+fait mourir & détruit vint millions: concluant que les Hespagnols ne
+vont point és Indes y étans menez de l'honneur de Dieu, & du zele de sa
+foy, ni pour secourir & avancer le salut à leurs prochains, ni aussi
+pour servir à leur Roy, dequoy à faulses enseignes ilz se vantent: mais
+l'avarice & l'ambition les y pousse, à fin de perpetuellement dominer
+sur les Indiens en tyrans & diables. Ce sont les mots de l'Autheur;
+lequel recite qu'on n'avoit (au temps qu'il y a été) non plus de soin
+d'endoctriner & amener à salut ces pauvres peuples là, que s'ils eussent
+été des bois, des pierres, des chiens, ou des chats: adjoutant qu'un
+Jean Colmenero homme fantastique, ignorant & sot, à qui étoit donné une
+grande ville ne commande, & lequel avoit charge d'ames, étant une fois
+par lui examiné, ne sçavoit seulement faire le signe de la Croix: &
+enquis quelle chose il enseignoit aux Indiens, il répondit qu'il les
+donnoit aux diables, & que c'étoit assez qu'il leur disoit: _Per signin
+sanctin cruces_. Cet autheur nous a laissé un Recueil, ou abbregé
+intitulé, _Destruction des Indes par les Hespagnols_: meu à ce faire
+voyant que tous ceux qui en écrivent les histoires, soit pour agréer,
+soit par crainte, ou qu'ilz soient pensionnaires passent souz silence
+leurs vices, cruautés, & tyrannies, afin qu'on les repute gens de bien.
+Je mettrai ici seulement ce qu'il recite de ce qu'ils ont fait en l'ile
+de _Cuba_, qui est la plus proche de la Floride.
+
+En l'an mille cinq cens & onze (dit-il) passerent à l'ile de _Cuba_, où
+il avint chose fort remarquable. Un _Cacique_ (c'est ce que les
+Floridiens appellent _Paraousti_, Capitaine, ou Prince) grand seigneur
+nommé _Hathues_, qui s'étoit transporté de l'ile Hespagnole & celle de
+_Cuba_, avec beaucoup de ses gens pour fuir les cruautés & actes
+inhumains des Hespagnols: Comme quelques Indiens lui disoient les
+nouvelles que les Hespagnols venoient vers _Cuba_, il assembla son
+peuple, & leur dit: Vous sçavez le bruit qui court que les Hespagnols
+viennent par-deça, & sçavés aussi par experience comme ilz ont traité
+tels & tels, & les gens de _Hayti_ (qui est l'ile Hespagnole voisine de
+_Cuba_) ilz viennent faire le méme ici. Sçavez-vous pourquoy ilz le
+font? Ilz répondirent que non, sinon (disoient-ilz) qu'ilz sont de leur
+nature cruels & inhumains. Il leur dit: Ilz ne le font point seulement
+pour cela, mais aussi parce qu'ils ont un Dieu lequel ils adorent& &
+demande avoir beaucoup; & afin d'avoir de nous autres pour l'adorer, ilz
+mettent peine à nous subjuguer, & ilz nous tuent. Il avoit auprés de soy
+un coffret plein d'or & de joyaux, & dit: Voici le Dieu des Hespagnols.
+Faisons luy s'il vous semble bon _Areytos_ (qui sont bals & danses); &
+en ce faisant lui donnerons contentement, & commandera aux Hespagnols
+qu'ilz ne nous facent point de deplaisir. Ilz répondirent tous à claire
+voix: C'est bien dit, c'est bien dit. Et ainsi ilz danserent devant lui
+jusques à se lasser. Et lors le seigneur _Hatuey_ dit: Regardez, quoy
+qu'il en soit, si nous le garderons afin qu'il nous soit oté, car à la
+fin ilz nous tuëront. Parquoy jettons le en la riviere. A quoy ilz
+s'accorderent tous, & ainsi jetterent ce Dieu en une grande riviere qui
+étoit là tout prés.
+
+Ce seigneur & _Cacique_ alloit toujours fuyant les Hespagnols
+incontinent, qu'ils arrivoient à l'ile de _Cube_, comme celui qui les
+conoissoit trop, & il se defendoit quand il les rencontroit. A la fin il
+fut pris, & brulé tout vif. Et comme il étoit attaché au pal, un
+Religieux de sainct François homme saint lui dit quelques choses de
+nôtre Dieu, & de nôtre Foy, léquelles il n'avoit jamais ouïes, & ne
+pouvoient l'instruire en si peu de temps. Le Religieux adjouta que s'il
+vouloit croire à ce qu'il lui disoit il iroit au ciel, où y a gloire &
+repos eternel: s'il ne le croyoit point, il iroit en enfer pour y étre
+tourmenté perpetuellement. Le _Cacique_ aprés y avoir un peu pensé,
+demanda si les Hespagnols alloient au ciel. Le Religieux répondit
+qu'ouï, quant aux bons. Le _Cacique_ à l'heure sans plus penser dit
+qu'il ne vouloit point aller au ciel, mais en enfer, afin de ne se
+trouver en la compagnie de telles gens. Et voici les louanges que Dieu &
+nôtre Foy ont receu des Hespagnols qui sont allés aux Indes.
+
+Une fois (poursuit l'Autheur) les Indiens venoient au devant de nous
+nous recevoir avec des vivres & viandes delicates, & avec toute autre
+caresse, de dix lieuës loin, & arrivés ilz nous donnerent grande
+quantité de poisson, de pain, & autres viandes. Voila incontinent que le
+diable se met és Hespagnols, & passent par l'épée en ma presence, sans
+cause quelconque, plus de trois mille ames, qui étoient assis devant
+nous, hommes, femmes, & enfans, je vis là si grandes cruautés, que
+jamais hommes vivans n'en virent, ni n'en verront de semblables.
+
+Une autre fois & quelques jours aprés, j'envoyay des messagers à tous
+les Seigneurs de la province de _Havana_, les asseurant qu'ilz n'eussent
+peur (car ils avoient ouï de mon credit) & que sans s'absenter ilz nous
+vinssent voir, & qu'il ne leur seroit fait aucun déplaisir: car tout le
+païs étoit effrayé des maux & tueries passées: & fis ceci par l'avis du
+Capitaine méme. Quand nous fumes venu à la province, vint & un
+_Caciques_ nous vindrent recevoir, léquels le Capitaine print
+incontinent, rompant l'asseurance que je leur avoy donnée, & les voulut
+le jour ensuivant bruler vifs, disant qu'il étoit expedient de faire
+ainsi: qu'autrement ilz feroient quelque jour un mauvais tour. Je me
+trouvay en une tres-grande peine pour les sauver du feu: toutefois à la
+fin ils échapperent.
+
+Apres que les Indiens de cette ile furent mis en la servitude & calamité
+de ceux de l'ile Hespagnole: & qu'ilz virent qu'ilz mouroient &
+perissoient tous sans aucun remede, les uns commencerent à s'enfuir aux
+montagnes, les autres tous desesperez se pendirent, hommes, & femmes,
+pendans quant & quant leurs enfans. Et par la cruauté d'un seul
+Hespagnol que je conoy, il se pendit plus de deux cens Indiens, & est
+mort de cette façon une infinité de gens.
+
+Il y avoit en cette ile un officier du Roy, à qui ilz donnerent pour sa
+part tris cens Indiens, dont au bout de tris mois il lui en étoit mort
+au travail des minieres deux cens soixante: Apres ilz lui en donnerent
+encore une fois autant, & plus, & les tua aussi bien: & autant qu'on lui
+en donnoit, autant en tuoit-il, jusques à ce qu'il mourut, & que le
+diable l'emporta.
+
+En trois, ou quatre mois, moy present, il est mort plus de six mille
+enfans, pour leur étre otez peres & meres qu'on avoit mis aux minieres.
+Je vis aussi d'autres choses épouventables au depeuplement de cette ile,
+laquelle c'est grand pitié de voir ainsi maintenant desolée.
+
+Je n'ay voulu mettre que ceci des cruautez des Hespagnols en l'ile de
+_Cuba_. Car qui voudroit écrire ce qu'ils ont fait en trois mille lieuës
+de terre, on en pourroit faire un gros volume Tout de méme étoffe que ce
+que dessus. Comme par exemple j'adjouteray ce que le méme dit des
+cruautez faites és iles de Saint-Jean & de _Jamaïca_. Les Hespagnols
+(dit-il) passerent à l'ile Saint-Jean & à celle de _Jamaïca_ (qui étoit
+comme de jardins & ruches d'abeilles) ne l'an mille cinq cens neuf,
+s'étans proposé la méme fin & but qu'ils avoient eu en l'ile Hespagnole,
+faisans & commettans les brigandages & pechez susdits, & y adjoutans
+davantage beaucoup de tres-grandes & notables cruautés, tuans, brulans,
+rotissans, & jettans aux chiens, puis apres aussi opprimans,
+tourmentans, & vexans en des minieres, & par autres travaux, jusques à
+consumer & extirper tous ces pauvres innocens, qui étoient en ces deux
+iles, jusques à six cens milles: voire je croy qu'ils étoient plus d'un
+million: & il n'y a point aujourd'hui en chacune ile 200 personnes &
+tous sont peris sans foy & sans sacremens.
+
+Toutes léquelles cruautés, & cent mille autres, ce bon Evesque ne
+pouvant supporter, il en fit ses remontrance & plaintes au Roy
+d'Hespagne, qui ont été rédigées par écrit, au bout desquelles est la
+protestation qu'il en a fait, appellant Dieu è témoin, & toutes les
+hierarchies des Anges, & tous les Saints de la Cour celeste, & tous les
+hommes du monde de méme ceux-là qui vivront ci apres, de la
+certification qu'il en donne, & de la décharge de la conscience; en
+l'année mille cinq cens quarante deux. Chose certes au recit de laquelle
+paravanture ceux qui ont l'Hespagne en l'ame ne me croiront: mais ce que
+j'ay dit n'est qu'une petite parcelle du contenu au livre de cet
+Autheur, lequel les Hespagnols méme ne se dédaignent de citer avec ce
+que dessus és livres qu'ils ont intitulez: Histoire du grand royaume de
+la Chine. Et pour mieux confirmer telz scrupuleux, je les r'envoye
+encore à un autre qui a décrit l'histoire naturele & morale des Indes
+tant Orientales qu'Occidentales, Joseph Acosta, lequel quoy qu'il couvre
+ces horribles cruautez (comme étant de la nation) toutefois en
+addoucissant la chose il n'a peu se tenir de dire: _Mais nous autres à
+present ne considerans rien de cela_ (il parle de la bonne police, &
+entendement des Mexiquains) _nous y entrons par l'épée, sans les ouïr ni
+entendre, &c._ Et ailleurs rendant la raison pourquoy les iles qu'on
+appelle de Barlouënte, c'est à sçavoir l'Hespagnole, Cube, Port-riche, &
+autres en ces environs sont aujourd'hui si peu habitées & _Pource_, dit
+il, _qu'il y est resté peu d'Indiens naturels par l'inconsideration &
+desordre des premiers conquereurs & peupleurs_. Par ces paroles se
+reconoit qu'ilz disent une méme chose, mais l'un parle par zele, &
+l'autre comme un homme qui ne veut scandalizer son païs.
+
+Que s'ils ont fait telles choses aux Indiens: étans des-ja accoutumés au
+carnage, il ne se faut étonner de ce qu'ils ont fait au Capitaine
+Ribaut, & aux siens: & s'ils eussent tenu Laudonniere, il n'en eût pas
+eu meilleur marché Car les François demeurez avec lui qui tomberent
+entre leurs mains furent tous pendus, avec cet écriteau: _Je ne fay ce
+ceci comme à François, mais comme à Lutheriens._ Je ne veux defendre les
+Lutheriens: mais je diray que ce n'étoit aux Hespagnols de conoitre de
+la Religion de sujets du Roy, mémement n'étans sur les terres d'eux
+Hespagnols, mais sur ce qui appartenoit au Roy de son propre conquest.
+Et puis que les François s'étoient abstenuz de les troubler (car la
+rebellion de laquelle nous avons parlé ci-dessus ne vient point ici en
+consideration) ilz les devoient tout-de-méme laisser en leurs limites, &
+n'empecher l'avancement du nom Chrétien. Car quoy qu'il y eût des
+pretendus Reformés, il y avoit aussi des Catholiques, & y en eût eu plus
+abondamment avec le temps: là où maintenant ces pauvres peuples-là sont
+encore en leur ignorance premiere.
+
+Quelques hommes sots & trop scrupuleux diront qu'il vaut mieux les
+laisser tels qu'ilz sont, que de leur donner une mauvaise teinture: Mais
+je repliqueray que l'Apostre sainct Paul _se rejouissoit de ce que (quoy
+que par envie & contention, & non purement) en quelque maniere que ce
+fust, ou par feintise, ou en verité, Christ étoit annoncé._ Il est
+difficile, voire impossible aux mortels d'amener tous les hommes à une
+méme opinion, & principalement où il y va de choses qui peuvent étre
+sujette à interpretation. L'Empereur Charles V aprés la Diete
+d'Ausbourg, voyant qu'en vain il s'étoit travaillé apres une telle
+chose, se depleut au monde & se fit moine: auquel genre de vie voulant
+parmi son loisir accorder les horloges, puis qu'il n'avoit sceu accorder
+les hommes, il y y perdit aussi sa peine & ne sceut onques faire
+quelques sonnassent toutes ensemble, quoy qu'elles fussent de pareille
+grandeur, & faites de méme main. C'eust été beaucoup d'avoir donné à ce
+peuple quelque conoissance de Dieu, & par sa bonté & l'assistance de son
+sainct Esprit il eût fait le reste. L'Admiral de Colligni n'a pas
+toujours vécu: un autre eût fait des colonies purement Catholiques, &
+eût revoqué les autres: & ne trouve point quant à moy que les Hespagnols
+soient plus excusables ne leurs cruautez que les Lutheriens en leur
+religion. Au reste les Terres-neuves & Occidentales étans d'une si
+grande étendue que toute l'Europe ne suffiroit à peupler ce qui est de
+vague, c'est une envie bien maudite, un ambition damnable, & une avarice
+cruele aux Hespagnols de ne pouvoir souffrir que personne y aborde pour
+y habiter; & une folie de se dire seuls seigneurs de ce dequoy personne
+y ayant droit ne les a fait heritiers. Or cette cruauté barbaresque
+exercée alencontre des François fut vengée deux ans aprés par le gentil
+courage du Capitaine Gourgues, comme sera veu au chapitre suivant.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_Entreprise haute & genereuse du Capitaine Gourgues pour relever
+l'honneur des François en la Floride: Renouvellement d'alliance avec les
+sauvages: Prise des deux plus petits Forts des Hespagnols._
+
+CHAP. XIX
+
+L'AN mille cinq cens soixante-sept le Capitaine Gourgues Gentil-homme
+Bourdelois poussé d'un courage vrayment François, & du desir de relever
+l'honneur de sa nation, fit un emprunt à ses amis, & vendit une partie
+de ses biens pour dresser & fournir de tout le besoin trois moyens
+navires portans cent cinquante soldats, avec quatre-vints mariniers
+choisis souz le Capitaine Cazenove son Lieutenant & François Bourdelois
+maitre sur les matelots. Puis partit le vint deuxiéme d'Aoust an susdit,
+& aprés avoir quelque temps combattu les vents & tempétes contraires, en
+fin arriva & territ à l'ile de _Cuba_. De là fut au Cap saint Antoine au
+bout de l'ile de Cuba éloignée de la Floride environ deux cens lieuës,
+où ledit Gourgues declara à ses gens son dessein d'il leur avoit
+toujours celé, les priant & admonétant de ne l'abandonner si prés de
+l'ennemi, si bien pourvus, & pour une telle occasion. Ce qu'ils lui
+jurerent tous, & ce de si bon courage qu'ils ne pouvoient attendre la
+pleine lune à passer le détroit de _Baham_, ainsi découvrirent la
+Floride assez tôt, du Fort de laquelle les Hespagnols les saluerent de
+deux canonades, estimans qu'ilz fussent de leur nation, & Gourgues leur
+fit pareille salutation pour les entretenir en cet erreur, afin de les
+surprendre avec plus d'avantage, passant outre neantmoins, & feignant
+aller ailleurs, jusques à ce qu'il eut perdu le lieu de veuë, si que la
+nuit venuë il descend à quinze lieuës du fort devant la riviere
+_Tacadacourou_, que les François ont nommée Seine, pource qu'elle lur
+sembla telle que celle de France: Puis ayant découvert la rive toute
+bordée de Sauvages pourveuz d'arcs & fleches, leur envoya son Trompette
+pour les asseurer (outre le signe de paix & d'amitié qu'il leur faisoit
+faire des navires) qu'ilz n'étoient là venuz que pour renouer l'amitié &
+confederation des François avec eux. Ce que le Trompette executa si bien
+(pour y avoir demeuré souz Laudonniere) qu'il rapporta du _Paraousti
+Satouriona_ un chevreuil & autres viandes pour rafraichissement: puis se
+retirerent les Sauvages dansans en signe de joye, pour avertir tous les
+_Paraoustis_ d'y retourner le lendemain. A quoy ilz ne manquerent: &
+entre autres y étoient le grand _Satouriona Cacadocorou, Halmacanir,
+Athore, Harpaha, Helmatré, Helycopile, Molona_, et autres avec leurs
+armes accoutumées, léquelles reciproquement ilz laisserent pour conferer
+ensemble avec plus d'assurance. _Satouriona_ étant allé trouver le
+Capitaine Gourgues sur la rive, le fit seoir à son côté droit: & comme
+Gourgues voulut parler, _Satouriona_ l'interrompit, & commença à lui
+deduire des maux incroyables & continuelles indignitez que tous les
+Sauvages, leurs femmes & enfans avoient receu des Hespagnols depuis leur
+venuë, & le bon desir qu'il avoit de s'en venger pourveu qu'on le voulût
+aider. A quoy Gourgues prétant le serment, & la confederation entr'eux
+jurée, il leur donna quelques dagues, couteaux, miroirs, haches, &
+autres marchandises à eux propres. Ce qu'ayant fait ilz demanderent
+encore chacun une chemise pour se vétir en leurs jours solennels, & étre
+enterrées avec eux à leur mort. Eus en recompense firent presens au
+Capitaine Gourgues de ce qu'ils avoient, & se retirerent dansans fort
+joyeux avec promesse de tenir le tout secret, &d'amener au méme lieu
+bonnes troupes de leurs sujets tous embatonez pour se bien venger des
+Hespagnols. Cependant Gourgues ayant interrogé Pierre de Bré natif du
+Havre de Grace, autrefois échappé du Fort à travers les bois, tandis que
+les Hespagnols tuoient les autres François, & depuis nourri par
+_Satouriona_, qui le donna audit Gourgues, il se servit fort de ses
+avis, sur léquels il envoya recognoitre le Fort & l'état des ennemis par
+quelques-uns des siens conduits par _Olotataes_ neveu de _Satouriona_.
+
+La demarche conclue, & le rendez-vous donné aux Sauvages au-delà la
+riviere _Salinacani_, autrement Somme, il burent tous en grande
+solennité leur breuvage dit _Cassine_ fait de jus de certaines herbes,
+lequel ils onc accoutumé prendre quant ilz vont en lieux hazardeux,
+parce qu'il leur ote la soif & la faim par vingt-quatre heures: & fallut
+que Gourgues fit semblant d'en boire puis leverent les mains, & jurerent
+tous de ne l'abandonner jamais. Ils eurent des difficultez grandes pour
+les pluies & lieux pleins d'eau qu'il fallut passer avec du retardement
+qui leur accroissoit la faim. Or avoient-ilz sceu que les Hespagnols
+étoient quatre cens hommes de defenses repartis en trois Forts dressée &
+flanqués, & bien accommodés sur la riviere de May. Car outre la
+Caroline, ils en avoient encore fait deux autres plus bas vers
+l'embouchure de la riviere, aux deux côtez d'icelle. Etant donc arrivé
+assez prés, Gourgues delibere d'assaillir le Fort à la diane du matin
+suivant: ce qu'il ne peut faire pour l'injure du ciel & obscurité de la
+nuit. Le _Paraousti Helycopile_ le voyant faché d'y avoir failly
+l'asseure de le conduite par un plus aisé, bien que plus long chemin: si
+que le guidant par les bois il le meine en veuë du Fort, où il reconut
+un quartier qui n'avoit que certains commencemens de fossez, si bien
+qu'aprés avoir fait sonder la petite riviere qui se rend là, ilz la
+passerent & aussi-tôt s'appreterent au combat la veille de Quasimodo en
+Avril mil cinq cens soixante-huit. Tellement que Gourgues pour employer
+ce feu de bonne volonté, donne vint arquebuziers à son Lieutenant
+Cazenove, avec dix mariniers chargez de pots & grenades à feu pour
+bruler la porte: puis attaque le Fort par autre endroit, aprés avoir un
+peu harangué ses gens sur l'étrange trahison que ces Hespagnols avoient
+joué à leurs compagnons. Mais apperceuz venans à téte baissée, à deux
+cens pas du fort, le canonier monté sur la terrasse d'icelui, ayant crié
+Arme, Arme, ce sont François, leur envoya deux coups d'une coulevrine
+portant les armes de France prinse sur Laudonniere. Et comme il vouloit
+recharger pour le trosiéme coup, _Olotocara_ transporté de passion
+sortant de son rang monta sur une plate-forme, & lui passa sa picque à
+travers le corps. Surquoy Gourgues d'avançant, & ayant ouï crier par
+Cazenove que les Hespagnols sortis armés au cri de l'alarme
+s'enfuyoient, tire cette part, & les enferme de sorte entre lui & son
+Lieutenant, que de soixante il n'en rechappa que quinze reservés à méme
+peine qu'ils avoient fait porter aux François. Les Hespagnols de l'autre
+Fort ce-pendant ne cessent de tirer des canonades, qui incommodoient
+beaucoup les nôtres. Gourgues voyans cela, se jette (suivi de
+quatre-vints arquebuziers) dans une barque qui se trouva là bien à point
+pour passer dans le bois joignant le fort, duquel il jugeoit que les
+assiegez sortiroient pour se sauver à la faveur dudit bois dedans le
+grand Fort, qui n'en étoit éloigné que d'une lieuë à l'autre part de la
+riviere. Les Sauvages impatiens d'attendre le retour de la barque se
+jettent tous en l'eau tenans leurs arcs & fleches élevées en une main, &
+nageans de l'autre; en sorte que les Hespagnols voyans les deux rives
+couvertes de si grand nombre d'hommes penserent fuir vers les bois, mais
+tirez par les François, puis repoussez par les Sauvages, vers léquels
+ilz se vouloient ranger, on leur otoit la vie plutot qu'ilz ne l'avoient
+demandée: Somme que tous y finirent leurs jours hors-mis les quinze
+qu'on reservoit à punition exemplaire. Et fit le Capitaine Gourgues
+transporter tout ce qu'il trouva du deuxiéme Fort au premier, où il
+vouloit se fermer pour prendre resolution contre le grand Fort, duquel
+il ne sçavoit l'état.
+
+
+
+
+_Hespagnol déguisé en Sauvage: Grande resolution d'un Indien: Approches
+& prise du grand Fort: Demolition d'icelui, & des deux autres: Execution
+des Hespagnols prisonniers: Regret des Sauvages au partir des François:
+Retour de Gourgues en France: Et ce qui lui avint depuis._
+
+CHAP. XX
+
+CE n'étoit peu avancé d'avoir fait l'execution que nous avons dit en la
+prise des deux petits Forts, mais il en restoit encore une bien
+imporatante & plus difficile que les deux autres ensemble, qui étoit de
+gaigner le grand Fort nommé la Caroline par les François, où y avoit
+trois cens hommes bien munis, sous un brave Gouverneur, qui étoit homme
+pour se faire bien battre en attendant secours. Gourgues donc ayant eu
+le plan, la hauteur, les fortifications & avenuës dudit Fort par un
+Sergent de bande Hespagnol son prisonnier, il fait dresser huit bonnes
+écheles, & soulever tout le païs contre l'Hespagnol, & delibere sortir
+sans lui donner loisir de débaucher les peuples voisins pour le venir
+secourir. Cependant le Gouverneur envoye un Hespagnol deguisé en Sauvage
+pour reconoitre l'état des François. Et bien que découvert par
+_Olotocara_ il subtiliza tout ce qu'il peut pour faire croire qu'il
+étoit du second Fort, duquel échappé, & ne voyant que Sauvages de toutes
+parts, il s'étoit ainsi deguisé pour mieux parvenir aux François, de la
+misericorde déquels il esperoit plus que de ces barbares. Confronté
+toutefois avec le Sergent de bandes, & conveincu étre du grand Fort, il
+fut de la reserve, aprés qu'il eut asseuré Gourgues qu'on le disoit
+accompagné de deux mille François, crainte déquels ce qui restoit
+d'Hespagnols au grand Fort étoient assés étonnés. Surquoy Gourgues
+resolut de les presser en telle épouvente, & laissant son Enseigne avec
+quinze arquebuziers pour la garde du Fort, & de l'entrée de la riviere,
+fait de nuit partir les Sauvages pour s'embusquer dans les bois deçà &
+delà la la riviere: puis part au matin, menant liez le Sergent &
+l'espion pour lui montrer à l'oeil ce qu'ilz n'avoient fait entendre
+qu'en peinture. S'étans acheminez, _Olotocara_ determiné Sauvage, qui
+n'abandonnoit jamais le Capitaine, lui dit qu'il l'avoit bien servi, &
+fait tout ce qu'il lui avoit commandé: qu'il s'asseuroit de mourir au
+combat du grand Fort. Partant le prioit de donner à sa femme aprés sa
+mort ce qu'il lui donneroit s'il ne mouroit point, afin qu'elle
+l'enterrat avec lui. Le Capitaine Gourgues aprés l'avoir loué de sa
+fidele vaillance, amour conjugal & genereux courage digne d'un honneur
+immortel, répond qu'il l'aimoit mieux honorer vif que mort, & que Dieu
+aidant le remeneroit victorieux.
+
+Dés la découverte du Fort, les Hespagnols ne furent chiches de
+canonades, mémement de deux doubles coulevrines, léquelles montées sur
+un boulevert commandoient le long de la riviere. Ce qui fit retirer
+Gourgues dans le bois, où étant il eut assez de couverture pour
+s'approcher du Fort sans offense: Et avoit bien deliberé de demeurer là
+jusques au matin, qu'il étoit resolu d'assaillir les Hespagnols par
+escalade du côté du mont où le fossé ne lui sembloit assez flanqué pour
+la deffense de ses courtines; mais le Gouverneur avança son desastre,
+faisant sortir soixante arquebuziers, léquels coulez le long des fossez
+s'avancerent pour découvrir le nombre & valeur des François: vint
+déquelz se mettans souz Cazenove entre le Fort & les Hespagnols ja
+sortis, leur coupent la retraite, pendant que Gourgues commande au reste
+de les charger en téte, mais ne tire que de prés & coups qui portassent,
+pour puis aprés les sagmenter plus aisément à coups d'épée. Ce qui fut
+fait, mais tournans le dos aussi-tôt que chargez, & resserrez d'ailleurs
+par Cazenove, tous y demeurerent. Dont le reste des assiegez furent si
+effrayez qu'ilz ne sceurent prendre autre resolution pour garentir leur
+vie, que par la fuite dans les bois prochains, où neantmoins rencontrez
+par les fléches des Sauvages qui les y attendoient, furent aucuns
+contraints de tourner téte, aimans mieux mourir par les mains des
+François qui les poursuivoient, s'asseurans de ne pouvoir trouver lieu
+de misericorde en l'une ni en l'autre nation qu'ils avoient également &
+si fort outragée.
+
+Le Fort pris fut trouvé bien pourveu de toute chose necessaire,
+nommément de cinq double coulevrines, & quatre moyennes, avec plusieurs
+autres pieces de toutes sortes: & dix-huit gros caques de poudre, &
+toutes sortes d'armes, que Gourgues fit soudain charger en la barque,
+non les poudres & autres meubles, d'autant que le feu emporta tout par
+l'inadvertance d'un Sauvage, lequel faisant cuire du poisson, mit le feu
+à une trainée de poudre faite & cachée par les Hespagnols pour fétoyer
+les François au premier assaut.
+
+Les restes des Hespagnols menés avec les autres, aprés que Gourgues leur
+eut remontré l'injure qu'ils avoient fait sans occasion à toute la
+nation Françoise, furent tous penduz aux branches des mémes arbres
+qu'avoient été les François, cinq déquels avoient été étranglez par un
+Hespagnol, qui se trouvant à un tel desastre, confessa la faute, & la
+juste punition que Dieu lui faisoit souffrir. Et comme ils avoient mis
+des écriteaux aux François, on leur en mit tout de méme en ces mots: _Je
+ne fay ceci comme à Hespagnols, ni comme à mariniers, mais comme à
+traitres, voleurs, & meurtriers._ Puis se voyant foible de gens pour
+garder ces Forts, moins encore pour les peupler, & crainte aussi que
+l'Hespagnol n'y retournast, à l'aide des Sauvages les mit tous rez pied,
+rez terre en un jour. Cela fait il renvoye l'artillerie par eau à la
+riviere de Seine où étoient ses vaisseaux: & quant à lui retourne à
+pied, accompagné de quatre-vints arquebusiers armez sur le dos & meches
+allumées, suiviz de quarante mariniers portant picques, pour le peu
+d'asseurance de tant de Sauvages, toujours marchans en bataille, &
+trouvans le chemin tout couvert d'indiens qui le venoient honorer de
+presens & de louanges, comme au liberateur de tous les pars voisins. Une
+vieille entre autres lui dit qu'elle ne se soucioit plus de mourir, puis
+que les Hespagnols chassez elle avoit une autre fois veu les François en
+la Floride. En fin arrivé, & trouvant ses navires prets à faire voile,
+il conseilla les _Paraoustis_ de persister en l'amitié & confederation
+ancienne qu'ils ont euë avec les Rois de France, qui les defendra contre
+toutes les nations. Ce que tous lui promirent, fondant en larmes pour
+son départ, & sur tous _Olotocara_. Pour léquels appaiser il leur promit
+estre de retour dans douze lunes (ainsi content-ils leurs années) & que
+son Roy leur envoyeroit armée, & force presens de couteaux, haches &
+toutes autres choses de besoin. Cela fait il rendit graces à Dieu, avec
+tous les siens, faisant lever les ancres le troisiéme May, cinq cens
+soixante huit, & cinglerent si heureusement qu'en dix-sept jours ilz
+firent onze cens lieuës, d'où continuans le sixiéme Juin arriverent à la
+Rochelle.
+
+Aprés les caresses qu'il receut des Rochelois il fit voile vers
+Bourdeaux: mais il l'échappa belle. Car le jour méme qu'il partit de la
+Rochelle arriverent dix-huit pataches & une roberge de deux cent
+tonneaux chargés d'Hespagnols, léquels asseurez du desastre de la
+Floride, venoient pour l'enlever, & lui faire une merveilleuse féte, &
+le suivirent jusques à Blaye, mais il étoit ja rendu à Bourdeau.
+
+Depuis le Roy d'Hespagne averti qu'on ne l'avoit sçeu attraper, ordonna
+une grande somme de deniers à qui lui pourroit apporter sa téte: priant
+en outre le Roy Charles d'en faire justice, comme d'un infracteur de
+leur bonne alliance & confederation, sans faire mention que les siens
+premierement avoient été infracteurs de cette confederation. Tellement
+que Gourgues venu à Paris pour se presenter au Roy, & lui faire entendre
+avec le succés de son voyage le moyen de remettre tout ce païs en son
+obeissance, à quoy il protestoit d'employer sa vie & ses moyens, il eut
+un recueil & réponse tant diverse, qu'il fut en fin forcé de se celer
+long temps en la ville de Roüen environ l'an mil cinq cens soixante-dix:
+& sans l'assistance de ses amis il eût été en danger. Ce qui le facha
+merveilleusement, considerant les service par lui renduz tant au Roy
+Charles, qu'à ses predecesseurs Rois de France. Car il avoit été en
+toutes les armées qui s'étoient levées l'espace de vint-cinq trente ans,
+& avec trente soldats avoit soutenu en qualité de Capitaine les efforts
+d'une partie de l'armée Hespagnole en une place prés Seine, en laquelle
+ses gens furent taillés en pieces, & lui mis en galere pour temoignage
+de bonne guerre & bien rare faveur Hespagnole. Enfin pris du Turc, &
+depuis par le Commandeur de Malte, il retourna en sa maison, où il ne
+demeura oisif: mais dressa un voyage au Bresil, & en la mer du Su, &
+depuis en la Floride: si que la Royne d'Angleterre desira l'avoir pour
+le merite des ses vertus. Somme qu'en l'an quatre-vints deux il fut
+choisi par Dom Anthoine pour conduire en titre d'admiral la flotte qu'il
+deliberoit envoyer contre le Roy d'Hespagne lors qu'il s'empara du
+Royaume de Portugal. Mais arrivé à Tours Il fut saisi d'une maladie qui
+l'enleva de ce monde, au grand regret de ceux qui le conoissoient.
+
+[Illustration: Neptune]
+
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+ SECOND
+ LIVRE DE L'HISTOIRE
+ DE LE NOUVELLE-FRANCE
+ Contenant les voyages faits souz le Sieur de
+ Villegagnon en la France
+ Antarctique du Bresil
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+_TROIS choses volontiers induisent les hommes à rechercher les païs
+lointains, & quitter leurs habitations natureles & le lieu de leur
+naissance. La premiere est l'espoir de mieux: La seconde quant une
+province est tellement inondée de peuple, qu'il faut qu'elle déborde, &
+envoye ce qu'elle ne peut plus contenir sur les regions convoisines, ou
+éloignées: ainsi qu'apres le deluge les hommes se disperserent selon
+leurs langues & familles jusques aux dernieres parties du monde, comme
+en Java, en Japan & autres lieux en l'Orient & en Italie & és gaulles: &
+les parties Septentrionales se répandirent par tout l'Empire Romain,
+jusques en Afrique, au temps des Empereurs Honorius & Theodose le Jeune,
+& autres de leur siecle. Les Hespagnols qui ne sont si abondans en
+generation, ont eu d'autres sujets qui les ont tiré hors de leurs
+provinces pour courir la mer, ç'a été la pauvreté, n'étant leur terre
+d'assez ample rapport pour leur fournir les necessitez de la vie. La
+France n'est pas de méme. Chacun est d'accort que c'est l'oeil de
+l'Europe, laquelle n'emprunte rien d'autrui si elle ne veut. Sa
+fertilité se reconoit en la proximité des villes & villages, qui se
+regardent de tous côtez: ce qu'ayant quelquefois observé, j'ay pris
+plaisir étant en Picardie, à compter dix-huit & vint villages à l'entour
+de moy, léquels reçoivent leur nourriture en un petit pourpris comme de
+deux ou trois lieuës Françoises d'etenduë de toutes parts. Noz Rois
+saoulez de cette félicité, & à leur exemple leurs vassaux & sujets qui
+avoient moyen de faire quelque belle entreprise, pensans qu'ilz ne
+pouvoient trouver mieux qu'en leur païs, ne se sont autrement souciez
+des voyages d'outre l'Ocean, ni de la conquéte des Nouvelles terres.
+Joint que (comme a eté dit ailleurs) depuis le découverte des Indes
+Occidentales la France a toujours eté travaillée de guerres intestines &
+externes, qui en ont retenu plusieurs de tenter la méme fortune qu'ont
+fait les Hespagnols._
+
+_La troisiéme chose qui fait sortir les peuples hors de leurs païs & s'y
+déplaire, c'est la division, les quereles, les procés; sujet qui fit
+jadis sortir les Gaullois de leurs terres,& les abandonner pour en aller
+chercher d'autres en Italie (à ce que dit Justin l'Historien) là où ilz
+chasserent les Toscans hors de leur païs, & bâtirent les villes de
+Milan, Come, Bresse, Veronne, Bergame, Trente, Vincene, & autres._
+
+_Quoy que ce soit qui ait poussé quelques François à traverser l'Ocean,
+leurs entreprises n'ont encore bien reussi. Vray est qu'ilz sont
+excusables en ce qu'ayans rendu des témoignages de leur bonne volonté &
+courage, ilz n'ont point eté virilement soutenus, & n'a-on marché en ces
+affaires ici que comme par maniere d'acquit. Nous en avons veu des
+exemples és deux voyages de la Floride; & puis que nous sommes si avant,
+passons du Tropique de Cancer & celui du Capricorne, & voyons s'il est
+mieux arrivé au Capricorne, & voyons s'il est vieux arrivé au Chevalier
+de Villegagnon en la France Antarctique du Bresil: puis nous viendrons
+visiter le Capitaine Jacques Quartier, lequel est dés y a longtemps à la
+découverte des Terres-neuves vers la grande riviere de Canada._
+
+
+
+
+_Entreprise du Sieur de Villegagnon pour aller au Bresil: Discours de
+tout son voyage jusques à son arrivée ne ce païs-là: Fiévre pestilente à
+cause des eaux puantes: Maladies des François, & mort de quelques uns:
+Zone torride temperée: Multitude de poissons: Ile de l'Ascension:
+Arrivée au Bresil: Riviere de Ganabara: Fort des François._
+
+CHAP. I
+
+EN l'an mille cinq cens cinquante-cinq le sieur de Villegagnon Chevalier
+de Malte, se fachant en France & méme ayant (à ce qu'on dit) receu
+quelque mécontentement en Bretagne, où il se tenoit lors, fit sçavoir en
+plusieurs endroits le desir qu'il avoit de se retirer de la France, &
+habiter en quelque lieu à l'écart, eloigné des soucis qui rongent
+ordinairement la vie à ceux qui se trouvent enveloppés aux affaires du
+monde de deça. Partant il jette l'oeil & son desir sur les terres du
+Bresil, qui n'étoient encores occupées par aucuns Chrétiens, en
+intention d'y mener des colonies Françoises, sans troubler l'Hespagnol
+en ce qu'il avoit découvert & possedoit. Et d'autant que telle
+entreprise ne se pouvoit bonnement faire sans l'avoeu, entremise,
+consentement & authorité de l'Admiral, qui étoit pour lors Messire
+Gaspar de Colligni imbeu des opinions de la Religion pretenduë reformée,
+il fit entendre (soit par feinte ou autrement) audit sieur Admiral, & à
+plusieurs Gentils-hommes & autres pretenduz reformez, que dés long temps
+il avoit non seulement un desir extréme de se ranger en quelque païs
+lointain où peüt librement, & purement servir à Dieu selon la
+reformation de l'Evangile: mais aussi qu'il desiroit y preparer lieu à
+tous ceux qui s'y voudroient retirer pour éviter les persecutions:
+léquelles de fait étoient telles en ce temps contre les protestans, que
+plusieurs d'entr'eux & de tout sexe & qualité, étoient en tout lieu du
+Royaume de France, par Edits du Roy, & par arrets de la Cour de
+Parlement, brulez vifs, & leurs biens confisquez. L'Admiral ayant
+entendu cette resolution en parla au Roy Henry II lors regnant, aupres
+duquel lui étoit bien venu, & lui discourut de la consequence de
+l'affaire, & combien cela pourroit à l'avenir étre utile à la France si
+Villegagnon homme entendu en beaucoup de choses, étant en cette volonté,
+entreprenoit le voyage. Le Roy facile à persuader, mémement en ce qui
+étoit de son service, accorda volontiers ce que l'Admiral lui proposa, &
+fit donner à Villegagnon deux beaux navires équippez & fourniz
+d'artillerie, & dix mille francs pour faire sa navigation. De laquelle
+j'avois omis les particularitez pour n'en avoir sceu recouvrer les
+memoires, mais sur le point que l'Imprimeur achevoit ce qui est de la
+Floride, un de mes amis m'en a fourni de bien amples, léquels en ce
+temps-là ont eté envoyez par deça de la France Antarctique par un des
+gens dudit sieur de Villegagnon, dont voici la teneur.
+
+L'an du Seigneur mille cinq cens cinquante-cinq, le douziéme jour de
+Juillet, Monsieur de Villegagnon ayant mis ordre, & appareillé tout ce
+qu'il lui sembloit estre convenable à son entreprise: accompagné de
+plusieurs Gentils-hommes, manouvriers, & mariniers, equippa en guerre &
+marchandise deux beaux vaisseaux, léquels le Roy Henry second de ce nom
+lui avoit fait delivrer, du port chacun de deux cens tonneaux, munis &
+garnis d'artillerie, tant pour la defense dédits vaisseaux, que pour en
+delaisser en terre avec un hourquin de cent tonneaux, lequel portoit les
+vivres, & autres choses necessaires en telle faction. Ces choses ainsi
+bien ordonnées, commanda qu'on fit voile ledit jour sur les trois heures
+aprés midi, de la ville du Havre de Grace, auquel lieu s'étoit fait son
+embarquement. Pour lors la mer étoit belle, afflorée du vent North-est,
+qui est Grec levant, lequel (s'il eust duré) étoit propre pour nôtre
+navigation, & d'icelui eussions gaigné la terre Occidentale. Mais le
+lendemain, & jours suivans il se changea au Suroest, auquel avions
+droitement affaire: & tellement nous tourmenta, que fumes contraints
+relacher à la côte d'Angleterre nommée la Blanquet, auquel lieu
+mouillame les ancres, ayant esperance que la fureur de cetui vent
+cesseroit, mais ce fut pour rien, car il nous convint icelles lever en
+la plus grande diligence qu'on sçauroit dire, pour relacher & retourner
+en France au lieu de Dieppe. Avec laquelle tourment il survint au
+vaisseau auquel s'étoit embarqué ledit Seigneur de Villegagnon un tel
+lachement d'eau, qu'en moins de demie heure l'on tiroit par des sentines
+le nombre de huit à neuf cens batonnées d'eau, c'est à dire quatre cens
+seaux: Qui étoit chose étrange & encore non ouïe à navire qui sort d'un
+port. Par toutes ces choses nous entrames dans le havre de Dieppe, à
+grande difficulté, parce que ledit havre n'a que trois brassées d'eau, &
+nos vaisseaux tiroient deux brassées d'eau. Avec cela il y avoit grande
+levée pour le vent qui ventoit, mais les Dieppois (selon leur coutume
+louable & honéte) se trouverent en si grand nombre pour haller les
+ammares & cables, que nous entrames par leur moyen le dix-septiéme jour
+dudit mois. De celle venuë plusieurs de noz Gentils-hommes se
+contenterent d'avoir veu la mer, accomplissant le proverbe: _Mare vidit
+& fugit_. Aussi plusieurs soldats, manouvriers & artisans furent
+degoutez & se retirent. Nous demeurames là l'espace de trois semaines,
+tant pour attendre le vent bon, & second, que pour le radoubement
+desdits navires. Puis aprés le vent retourna au Northest, duquel nous
+nous mimes encore en mer, esperans toujours sortir hors les côtes &
+prendre la haute mer. Ce que ne peumes, ains nous convint relacher au
+Havre d'où nous étions partis, par la violence du vent qui nous fut
+autant contraire qu'auparavant. Et là demeurames jusques à la veille
+notre Dame de la mi-Aoust. Entre lequel chacun s'efforça de prendre
+nouveaux raffraichissemens pour r'entrer encor, & pour la troisiéme
+fois, en mer. Auquel jour nous apparut la clemence & benignité de nôtre
+bon Dieu: car il appaisa le courroux de la mer, & le ciel furieux contre
+nous, & les changea selon que nous lui avions demandé par noz prieres.
+Quoy voyant, & que le vent pourroit durer de la bande d'où il étoit,
+derechef avec plus grand espoir que n'aions encor eu, pour la troisiéme
+fois nous nous embarquames & fimes voile ledit jour quatorziéme Aoust.
+Celui vent nous favorisa tant, qu'il fit passer la Manche (qui est un
+détroit entre l'Angleterre & Bretagne) le gouffre de Guyenne & de
+Biscaye, Hespagne, Portugal, Le Cap de Saint Vincent, le détroit de
+Gibraltar appellé les Colomnes de Hercules, les iles de Madere, & les
+sept iles Fortunées, dites les Canaries. L'une déquelles reconnumes,
+appellée le Pic Tanariffé, des anciens le Mont Atlas: & de cetui selon
+les Cosmographes est dite la mer Atlantique: Ce Mont est
+merveilleusement haut: il se peut voir de vint cinq lieuës. Nous en
+approchames à la portée de canon le Dimanche vintiéme jour de nôtre
+troisiéme embarquement. Du Havre de Grace jusques audit lieu il y a
+quinze cens lieuës. Cetui est par les vint & huit degrés au Nort de la
+ligne Torride. Il y croit, à ce que je puis entendre, des succres en
+grande quantité, & de bons vins. Cette ile est habitée des Hespagnols,
+comme nous sceumes: car comme nous pensions mouiller l'ancre pour
+demander de l'eau douce, & des raffraichissemens, d'une belle Forteresse
+située au pied d'une montagne, ilz deployerent une enseigne rouge nous
+tirans deux ou trois coups de coulevrine, l'un déquels perça le
+Vice-Amiral de notre compagnie, c'étoit sur l'heure de onze ou douze du
+jour, qu'il faisoit une chaleur merveilleuse sans aucun vent. Ainsi il
+nous convint soutenir leurs coups. Mais aussi de nôtre part nous les
+canonames tant qu'il y eut plusieurs maisons rompues & brisées; les
+femmes & enfans fuyoient par les champs. Si noz barques & bateaux
+eussent eté hors les navires, je croi que nous eussions fait le Bresil
+en cette belle ile. Il n'y eut qu'un de noz canoniers que se blessa en
+tirant d'un cardinac, dont il mourut dix jours aprés. A la fin l'on vit
+que nous ne pouvions rien pratiquer là que des coups: & pource nous nous
+retirames en mer, approchans la côte de Barbarie, qui est une partie
+d'Afrique. Nôtre vent fecond nous continua & passames la riviere de
+Loyre en Barbarie, le Promontoire blanc, qui est souz le Tropique du
+Cancer: & vimmes le huitiéme jour dudit mois en la hauteur du
+Promontoire d'Æthiopie, où nous commençames à sentir la chaleur. De
+l'ile qu'avions conuë, jusques audit Promontoire, il y a trois cens
+lieuës. Cette chaleur extréme causa une fiévre pestilentieuse dans le
+vaisseau où étoit ledit Seigneur, pour raison que les eaux étoient
+puantes & tant infectes que c'étoit pitié, & les gens dudit navire ne se
+pouvoient garder d'en boire. Cette fiévre fut tant contagieuse &
+pernicieuse, que de cent personnes elle n'en épargna que dix, qui ne
+fussent malades: & des nonante qui étoient malades, cinq moururent, qui
+étoit chose pitoyable & pleine de pleurs. Ledit seigneur de Villegagnon
+fut contraint soi retirer dans le Vic'Admiral, où il m'avois fait
+embarquer, dans lequel nous étions dispos & fraiz, bien faschés
+toutefois de l'accident qui étoit dans nôtre compagnon. Ce promontoire
+est quatorze degrez prés de la Zone torride: & est la terre habitée des
+Mores. Là nous faillit nôtre bon vent & fumes persecutez six jours
+entiers de bonasses & calmes, & les soirs sur le Soleil couchant, des
+tourbillons & vents les plus impetueux & furieux, joints avec pluie tant
+puante, que ceux qui étoient mouillez de ladite pluie, soudain étoient
+couverts de grosses pustules de ces vents tant furieux. Nous n'osions
+partir, que bien peu, de la grand'voile de Papefust: toutefois le
+Seigneur nous secourut: car il nous envoya le vent Suroest, contraire
+neantmoins, mais nos étions trop Occidentaux. Ce vent fut toujours
+fraiz, qui nous recrea merveilleusement l'esprit & le corps, & d'icelui
+nous côtoyames la Guinée, approchans peu à peu de la Zone Torride:
+laquelle trouvames tellement temperée (contre l'opinion des Anciens) que
+celui qui étoit vétu n'avoit besoin de se depouiller pour la chaleur.
+Nous passames ledit centre du monde le dixiéme Octobre prés les iles
+saint Thomas, qui sont droit souz l'Equinoctial, prochaines de la terre
+de Manicongo. Combien que ce chemin ne nous étoit propre, si est-ce
+qu'il convenoit faire cette route-là, obeissans au vent qui nous étoit
+contraire: & tellement y obeïmes que pour trois cens lieuës qu'avions
+seulement à faire de droit chemin, nous en fimes mille ou quatorze cens.
+Voire que si nous eussions voulu Promontoire de Bonne esperance, qui est
+trente sept degrez deça la ligne en l'Inde Orientale, nous y eussions
+plutot été qu'au Bresil. Cinq degrez North dudit Equateur, & cinq degrez
+Suroest du méme Equateur, nous trouvames si grand nombre de poissons &
+de diverses especes, que quelquefois nous pensions étre assechez sur
+lédits poissons. Les especes sont Marsouins, Dauphins, Baleines,
+Stadins, Dorades, Albacorins, Pelamides, & le poisson volant, que nous
+voyons voler en troupe comme les étournaux en nôtre païs. Là nous
+faillirent nos eaux, sauf celle des ruisseaux, laquelle était tant
+puante & infecte, que nulle infection c'est à y comparer. Quand nous en
+beuvions il nous falloit boucher les ïeux, & étouper le nez. Etant en
+ces grandes perplexités & préque hors d'espoir de venir au Bresil, pour
+le long chemin qui nous restoit, qui de neuf cent à mille lieuës, le
+Seigneur Dieu nous envoya le vent au Suroüest, qui étoit le lieu où nous
+avions affaire. Et tant fumes portez de ce bon vent, qu'un Dimanche
+matin vintiéme Octobre eumes conoissance d'une belle ile, appellée dans
+la Charte marine, l'ascension. Nous fumes tous rejouis de la voir, car
+elle nous montroit où nous estions, & quelle distance y pouvoit avoir
+jusques à la terre de l'Amérique. Elle est elevée de huit degrez & demi.
+Nous n'en peumes approcher plus prés que d'une grande lieuë. C'est une
+chose merveilleuse que de voir cette ile étant loin de la terre ferme de
+cinq cens lieuës. Nous poursuivimes nôtre chemin avec un vent second, &
+fimes tant par jour & par nuit que le 3e jour de Novembre, un Dimanche
+matin, nous eumes conoissance de l'Inde Occidentale, quarte partie du
+monde, dite Amérique, du nom de celui qui la découvrit l'an mille quatre
+cens nonante trois. Il ne faut demander si nous eumes grande joye, & si
+chacun rendoit graces au Seigneur, veu la pauvreté, & le long-temps
+qu'il y avoit que nous étions partis. Ce lieu que nous découvrimes est
+par vint degrez, appellé des Sauvages _Pararbre_. Il est habité des
+Portugais, & d'une nation qui ont guerre mortelle avec ceux auquels nous
+avons alliance. De ce lieu nous avons encore trois degrez jusques au
+Tropique de Capricorne, qui valent octante lieuës. Nous arrivames le
+dixiéme de Novembre en la riviere de _Ganabara_. Elle est droitement
+souz le Tropique de Capricorne. Là nous mimes pied en terre, chantans
+loüanges & action de graces au Seigneur. Nous y trouvames de cinq à six
+cens Sauvages tout nuds, avec leurs arcs & fleches, nous signifians en
+leurs langages que nous étions les bien venuz, nous offrans de leurs
+biens, & faisans les feuz de joye de ce que nous étions venuz pour les
+defendre contre les Portugais, & autres leurs ennemis mortels &
+capitaux. Le lieu est naturellement beau & facile à garder, à raison que
+l'entrée en est étroite, close des deux côtez de deux hauts monts. Au
+milieu de la dite entrée (qui est, possible, de demie lieuë de large) y
+a une roche longue de cent pieds, & large de soixante, sur laquelle
+Monsieur de Villegagnon a fait un Fort de bois, y mettant une partie de
+son artillerie, pour empecher que les ennemis ne viennent les
+endommager. Cette riviere est tant spacieuse, que toutes les navires du
+monde y seroient seurement. Elle est semee de preaux & iles fort belles,
+garnies de bois toujours verds: à l'une déquelles (étant à la portee du
+canon du lieu qu'il a fortifié) il a mis le reste de son artillerie &
+tous ses gens, craignant que s'il se fut mis en terre ferme, les
+Sauvages ne nous eussent saccagez pour avoir sa marchandise.
+
+Voila le discours du premier voyage fait en la terre du Bresil; où je
+reconois un grand defaut, soit au Chevalier de Villegagnon, soit en ceux
+que l'avoient envoyé. Car que sert de prendre tant de peine pour aller à
+une terre de conquéte, si ce n'est pour la posseder entierement? Et pour
+la posseder il faut se camper en la terre ferme & la bien cultiver: car
+en vain habitera-on en un païs s'il n'y a dequoy vivre. Que si on n'est
+assez fort pour s'en faire à-croire, & commander aux peuples qui
+occupent le païs, c'est folie d'entreprendre & s'exposer à tant de
+dangers. I y a assez de prisons par tout sans en aller chercher si loin.
+
+Quant à ce qui est des moeurs & coutumes des Bresiliens, & du rapport de
+la terre, nous recueillerons au dernier livre tant ce que l'autheur du
+Memoire sus-écrit en a dit, que ce que d'autres nous en ont laissé.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_Renvoy de l'un des navires en France: Expedition des Genevois pour
+envoyer au Bresil: Conjuration contre Villegagnon: Découverte d'icelle:
+Punition de quelques-uns: Description du lieu & retraite des François:
+Partement de l'escouade Genevoise._
+
+CHAP. II
+
+APRES que le sieur de Villegagnon eut dechargé ses vaisseaux, il pensa
+d'en r'envoyer un en France, & quant & quant donner avis au Roy, &
+Monsieur l'Admiral & autres, de tout son voyage, & de l'esperance
+qu'avoit de faire là quelque chose de bon qui reussiroit à l'honneur de
+Dieu, au service du Roy, & au soulagement de plusieurs des ses sujets.
+Et pour ne manquer de secours & rafraichissement l'an suivant, & ne
+demeurer là comme degradé (ainsi que ceux qui étoient anciennement
+relegués en des iles par maniere de punition) conoissant qu'il ne
+pouvoit rien faire sans ledit Admiral, & qu'il se falloit conformer à
+son humeur, ou quitter l'entreprise, il écrivit aussi particulierement à
+l'Eglise de Geneve & aux Ministres dudit lieu, les requerant de l'aider
+autant qu'il leur seroit possible à l'avancement de son dessein, & à
+cette fin qu'on lui envoyat des Ministres & autres personnes bien
+instruites en la Religion Chrétienne pour endoctriner les Sauvages, &
+les attirer à la conoissance de leur salut.
+
+Les lettres receuës & leuës, les Genevois desireux de l'amplification de
+leur Religion (comme chacun naturellement est porté à ce qui est de sa
+secte) rendirent solennellement graces à Dieu de ce qu'ilz voyoient le
+chemin preparé pour établir par-delà leur doctrine, & faire reluire la
+lumiere de l'Evangile parmi ces peuples barbares sans Dieu, sans loy,
+sans religion. Ledit sieur Admiral sollicita par lettres Philippe de
+Corguilleray dit le sieur du Pont son voisin en la terre de Chatillon
+sur Loin (lequel avoit quitté sa maison pour aller demeurer auprés de
+Geneve) d'entreprendre le voyage pour conduire ceux qui se voudroient
+acheminer au Bresil vers Villegagnon. L'Eglise de Geneve aussi l'en
+pria, & les Ministres encor: si bien que, zele & affection, il postposa
+le soin de sa femme & de ses enfans à cette entreprise, pour laquelle il
+accepta ce dont il étoit requis.
+
+On lui trouva nombre de jeunes hommes ayans bien étudié, léquelz furent
+par l'examen trouvés capables de pouvoir instruire ces peuples en la
+Religion Chrétienne. On lui fournit aussi d'artisans & ouvriers, selon
+que Villegagnon avoit mandé, léquels sans apprehender la dure façon de
+vivre qui leur étoit proposée en ce païs-là par les lettres dudit
+Villegagnon (car il n'y avoit ni pain ni vin, mais au lieu de pain il
+falloit user de certaine farine faite d'une racine blanche de laquelle
+usent les Bresiliens, comme sera dit en ce méme chapitre) de gayeté de
+coeur suivirent ledit sieur du Pont en nombre de quatorze, sans les
+manouvriers. D'autres apprehendans la façon de vivre delà aimoient mieux
+flairer l'odeur des cuisines Françoises, ou de Geneve, que le boucan du
+Bresil: & conoitre ce païs-là par theorique plutot que par pratique.
+Mais avant que les laisser mettre en chemin, il est besoin de dire ce
+qui se faisoit en la France Antarctique du Bresil parmi la troupe que
+Villegagnon y avoit menée. Ce que je feray suivant le memoire d'une
+seconde lettre envoyée en France au mois de May, l'an mil cinq cens
+cinquante-six, conceuë en ces mots:
+
+Mes freres & meilleurs amis, &c. Deux jours aprés le partement des
+navires (qui fut le quatorziéme jour de Fevrier mil cinq cens
+cinquante-six) nous découvrimes une conjuration faite par tous les
+artisans & manouvriers qu'avions amenez, qui étoient au nombre d'une
+trentaine contre monsieur de Villegagnon, & tous nous autres qui étions
+avec lui, dont n'y en avoit que huit de defense. Nous avons sceu que ce
+avoit été conduit par un Truchement, lequel avoit été donné audit
+Seigneur par un Gentil-homme Normand, qui avoit accompagné ledit
+Seigneur jusques en ce lieu. Ce truchement étoit marié avec une femme
+Sauvage, laquelle il ne vouloit ni laisser, ni la tenir pour femme. Or
+ledit seigneur de Villegagnon, en son commencement regla sa maison en
+hommes de bien, & craignant Dieu: defendant que nul homme n'eût affaire
+à ces chiennes Sauvages, si l'on ne les prenoit pour femmes, & sur peine
+de la mort. Ce Truchement avoit vécu (comme tous les autres vivent) en
+la plus grande abomination & vie Epicurienne qu'il est possible de
+raconter: sans Dieu, sans Foy, ne Loy, l'espace de sept ans. Pourtant
+lui faisoit mal de laisser sa putain, & vie superieure, pour vivre en
+homme de bien, & en compagnie de Chrétiens. Premierement il proposa
+d'empoisonner monsieur de Villegagnon, & nous aussi: mais un de ses
+compagnons l'en détourna. Puis s'addressa à ceux des artisans &
+manouvriers, léquels il conoissoit vivre en regret, en grand travail, &
+à peu de nourriture. Car par ce que l'on n'avoit rapporté vivres de
+France, pour vivre en terre, il convint du premier jour laisser le
+cidre, & au lieu boire de l'eau creuë. Et pour le biscuit s'accommoder à
+une certaine farine du païs faicte de racines d'arbres, qui ont la
+feuille comme le _Paoniamas_; & croit plus haut en hauteur qu'un homme.
+Laquelle soudaine & repentine mutation fut trouvée étrange, mémement des
+artisans qui n'étoient venus que pour la lucrative & profit particulier.
+Joint les eaux difficiles, les lieux âpres & deserts, & labeur
+incroyable qu'on leur donnoit, pour la necessité de se loger où nous
+estions: parquoy aisément les seduit, leur proposant la grande liberté
+qu'ils auroient, & les richesses aussi par aprés, déquelles il en
+donneroient aux Sauvages en abandon, pour vivre à leur desir. Volontiers
+s'accorderent ces pauvres gens, & à la chaude voulurent mettre le feu
+aux poudres, qui avoient été mises en un cellier fait legerement sur
+lequel nous couchions tous: mais aucuns ne le trouverent pas bon, parce
+que toute la marchandise, meubles & joyaux que nous avions eussent été
+perdus & n'y eussent rien gaigné. Ilz conclurent donc entr'eux de nous
+venir saccager, & couper la gorge durant que nous serions en nôtre
+premier somme. Toutefois ils y trouverent une difficulté, pour trois
+Ecossois qu'avoit ledit seigneur pour sa garde, léquels pareillement ilz
+s'efforcerent de seduire. Mais eux, aprés avoir conu leur mauvais
+vouloir, & la chose étre certaine, m'en vindrent avertir, & decelerent
+tout le fait. Ce à l'heure méme je declaray audit seigneur, & à mes
+compagnons, pour y remedier. Nous y remediames soudainement, en prenant
+quatre des principaux, qui furent mis à la chaine & aux fers devant
+tous: l'autheur n'y étoit pas. Le lendemain, l'un de ceux qui étoit aux
+fers se sentant conveincu, se traina prés de l'eau, & se noya
+miserablement: un autre fut étranglé. Les autres servent ores comme
+esclaves: le reste vit sans murmure, travaillant beaucoup plus
+diligemment qu'auparavant. L'autheur truchement (par-ce qu'il n'y étoit
+pas) fut averti que son affaire avoit été découverte. Il n'est retourné
+depuis à nous, & se tient maintenant avec les Sauvages, ayant débauché
+tous les autres Truchements de ladite terre, qui sont au nombre de vint
+ou vint-cinq: léquels font & disent tout du pis qu'ilz peuvent pour nous
+étonner, & nous faire retirer en France. Et par-ce qu'il est avenu que
+les Sauvages ont été persecuté d'une fiévre pestilentieuse depuis que
+nous sommes en terre, dont il en est mort plus de huit cens: ilz leur
+ont persuadé que c'étoit Monsieur de Villegagnon qui les faisoit mourir:
+parquoy ilz conçoivent une opinion contre nous en telle sorte qu'ilz
+voudroient faire la guerre, si nous étions en terre continente: mais le
+lieu ou nous sommes les retient. Ce lieu est une ilette de six cens pas
+de long, & de cent de large, environnée de tous côtez de la mer, large &
+long d'un côté & d'autre par la portée d'une coulevrine, qui est cause
+qu'eux n'y peuvent approcher, quand leur frenesie les prent. Le lieu est
+fort naturellement, & par art nous l'avons flanqué & remparé, tellement
+que quand ilz nous viennent voir dans leurs auges & _almadies_ ilz
+tremblent de crainte. Il est vray qu'il y a une incommodité d'eau douce,
+mais nous y saisons une citerne qui pourra garder & contenir de l'eau,
+au nombre que nous sommes, pour six mois. Nous avons du depuis perdu un
+grand bateau & une barque, contre les roches: qui nous on faite grande
+faute, pour-ce que nous ne sçaurions recouvrer ni eau, ni bois, ni
+vivres, que par bateaux. Avec ce, un maitre charpentier & deux autres
+manouvriers se sont allez rendre aux Sauvages, pour vivre plus à leur
+liberté. Nonobstant Dieu nous a fait la grace de resister constamment à
+toutes ces entreprises, ne nous deffians de sa misericorde. Léquelles
+choses il nous a voulu envoyer, pour montrer que sa parole prend
+difficilement racine en un lieu, afin que la gloire lui en soit
+rapportée: mais aussi quand elle est enracinée elle dure à jamais. Ces
+troubles m'ont empeché, que je n'ay peu reconoitre le païs, s'il y avoit
+mineraux, ou autres choses singulieres: qui sera pour une autre fois.
+L'on nous menace fort que les Portugais nos viendront assieger, mais la
+bonté divine nous en gardera. Je vous supplie tous deux de m'écrire
+amplement de vos nouvelles, &c. De la riviere de _Ganabara_ au païs du
+Bresil en la France Antarctique, souz le Tropique du Capricorne, ce
+vingt-cinquiéme jour de May, mille cinq cens cinquante-six. Vôtre bon
+amy N. B.
+
+Or pour revenir aux termes de ce que nous avions commencé à dire
+touchant le voyage du sieur du Pont, les volontaires qui se rangerent de
+sa troupe partirent de Geneve le dixiéme de Septembre mille cinq cens
+cinquante-six, & allerent trouver ledit sieur Admiral en sa maison de
+Chatillon sur Loin, où il les encouragea à poursuivre leur entreprise,
+avec promesse de les assister pour le fait de la marine. De là ilz
+vindrent à Paris, où durant un mois qu'ils y sejournerent, plusieurs
+Gentils-hommes & autres avertis de leur voyage se joignirent avec eux.
+Puis s'en allerent à Honfleur, où ils attendirent que leurs navires
+fussent prets & appareillez pour faire voiles.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_Seconde navigation faite au Bresil au dépens du Roy: Accident d'une
+vague de mer: Discours des iles de Canarie: Barbarie païs fort bas:
+Poissons volans, & autres pris en mer: Tortuës merveilleuses._
+
+CHAP. III
+
+TANDIS que les Genevois disposoient les choses comme nous avons dit, le
+sieur de Bois-le-Comte nevoeu du sieur de Villegagnon preparoit les
+vaisseaux à Honfleur, léquels il fit equipper en guerre au nombre de
+trois, aux dépens du Roy. Fourniz qu'ilz furent de vivres & autres
+choses necessaires, les ancres furent levées, & se mirent en mer le
+dix-neufiéme Novembre. Ledit sieur de Bois-le-Comte éleu Vice-Admiral de
+cette flotte avoit quatre-vints personnes tant soldats que matelots dans
+son vaisseau: dans le second y en avoit six-vints: dans le troisiéme il
+y avoit environ quatre-vints-dix personnes, compris six jeunes garçons
+qu'on y menoit pour apprendre le langage du païs: & cinq jeunes filles &
+une femme pour les gouverner, afin de commencer à faire multiplier la
+race des François par-dela.
+
+Au partir les canonades ne manquerent, ni l'eclat des trompettes, ni le
+son des tambours & fifres, selon la coutume des navires de guerre qui
+vont en voyage. Au bout de quelques jours ils arriverent de bon vent aux
+iles Fortunées, dites Canaries, où quelques matelots penserent mettre
+pied à terre pour butiner quelque chose, mais ilz furent repoussez par
+les Hespagnols qui les avoient apperceuz de loin. Le seziéme Decembre
+ilz furent pris d'une forte tempéte qui mit à fonds une barque attachée
+à un navire, en laquelle y avoit deux matelots pour la garde d'icelle,
+qui penserent boire à tous leurs amis pour une derniere fois. Car il est
+bien difficile en tel accident de sauver un homme parmi les fortes
+vagues de la mer. Neantmoins aprés beaucoup de peine ilz furent sauvés
+avec les cordages qu'on leur jeta. En cette tempéte arriva un hazard
+fort remarquable & que je mettray volontiers ici (quoy que je ne me
+vueille arréter à toutes les particularitez qu'a écrit Jean de Lery
+autheur de l'histoire de ce voyage.) C'est que comme le cuisinier eut
+mis un matin dessaler dans un cuvier du lard pour le repas, un coup de
+mer sautant impetueusement sur le pont du navire, l'emporta plus de la
+longueur d'une picque hors le bord (c'est à dire hors le navire) & une
+autre vague venant à l'opposite, sans renverser ledit cuvier, de grand
+roideur le rejetta au méme lieu dont il étoit party, avec ce qui étoit
+dedans. Le méme autheur rapporte à propos un exemple de Valere le Grand
+que j'ay dés y a long temps admiré: sçavoir d'un matelot qui vuidant
+l'eau de la basse partie d'un navire (avec la pompe, comme il faut
+presumer) fut jetté en mer par un coup de vague, & incontinent repoussé
+dedans par une autre vague contraire.
+
+Le dix-huitiéme dudit mois de Decembre noz François découvrirent la
+grand'Canarie, ainsi appellée (je croy) à cause des Cannes de succre
+qu'elle produit en abondance, & non pour-ce qu'elle produit grande
+quantité de chiens, ainsi que disent Pline & Solin. A cette ile est
+voisine celle qui est aujourd'hui appellée _Teneriffé_, de laquelle nous
+avons parlé ci-dessus. Et puis que nous sommes sur le propos des iles
+Canaries, il n'y a point danger de nous y arréter un petit, mémement veu
+que la possession qu'en ont aujourd'hui les Hespagnols, ilz la doivent
+aux François. Elles sont sept en nombre distantes de quarante &
+cinquante lieuës les unes des autres, appellées par les Anciens d'un mot
+general Fortunées, à cause de leur beauté, & pour le temperature de
+l'air, n'y ayant jamais ni de froid, ni de chaud excessif, dont ne faut
+s'étonner si plusieurs les ont pris pour les Hesperides, déquelles les
+Poëtes ont chanté tant de fables. De ces sept il y en avoit ci-devant
+quatre Chrétiennes, à sçavoir Lauzarette, Forteventure, la Gomere, &
+l'ile de Fer. Les trois autres étoient peuplées d'Idolatres, qui sont
+appellées la grand'Canarie, Teneriffé, & la Palme, mais aujourd'hui
+j'entens qu'elles sont toutes Chrétiennes. Ces peuples avant le
+Christianisme étoient barbares, toujours en guerre, & se tuoient l'un
+l'autre comme bétes; & le plus fort, estoit celui qui emportoit la
+seigneurie & domination d'entr'eux. Ils alloient nuds comme ceux de la
+Nouvelle-France, & ne souffroient aucun approcher de leurs iles.
+Neantmoins comme les Chrétiens se mettoient quelquefois aux aguets pour
+les attraper, & envoyer vendre en Hespagne, il avenoit souvent
+qu'eux-mémes étoient pris: mais les Barbares avoient cette humanité
+qu'ilz ne tuoient point leurs prisonniers, ains leur faisoient faire le
+plus vil exercice qu'ils estimoient étre possible, qui étoit d'écorcher
+leurs chevres, & les depecer ainsi que font les Bouchers, jusques à ce
+qu'ils eussent payé leur rançon: & lors ils étoient delivrez. Ç'a été
+par le moyen de ces prisonniers que l'on a sceu ce qui est en leurs
+iles, leurs coutumes & façons de vivre, que ne n'ay entrepris de
+representer en ce lieu pour ne m'égarer de mon sujet. Mais je repeteray
+ce que j'ay déja dit, que les Hespagnols doivent aux François la
+possession qu'ils ont de ces iles, suivant le rapport qu'en fait Pierre
+Martyr, celui qui a écrit l'histoire des Indes Occidentales, lequel en
+parle en cette sorte. «Ces iles (dit-il) bien qu'elles fussent venuës à
+la conoissance des anciens, si est-ce que la memoire en étoit effacée: &
+en l'an mille quatre cens cinq il y eut un François de nation nommé
+Guillaume de _Bentachor_, lequel ayant congé d'une Royne de Castille de
+découvrir nouvelles terres, trouva les deux Canaries, qui ores se
+nomment Lancelotte, & Forteventure, léquelles apres sa mort ses
+heritiers vendirent aux Hespagnols, &c.» Ici peut-on remarquer que les
+Hespagnols par envie, ou autrement, ont voulu obscurcir le nom, & la
+gloire du premier qui a découvert ces iles, apres étre demeurées tant de
+siecles comme ensevelies, & hors de la conoissance des hommes. Car ce
+Guillaume de _Bentachor_ s'appelloit Betancourt, Gentil-homme de
+Picardie, lequel par son testament supplia le Roy de Castille d'estre
+protecteur des ses enfans: mais il aima mieux étre protecteur des iles
+conquises par ledit Betancourt: comme il a fait, & y en a adjouté
+d'autres, déquelles il a peu plus justement s'emparer.
+
+Quant à la situation de ces iles tous sont aujourd'hui d'accord qu'elles
+gisent par les vint-sept degrez & demi au-deça de l'Equateur. Et partant
+les Geographes & historiens qui ont situé lédites iles par les dix-sept
+degrés ou environ, en se trompant en ont trompé beaucoup d'autres,
+s'étans en cela arretés au calcul de Ptolomée, lequel a marqué les iles
+Fortunées au promontoire Arsinarie, qui sont les iles du Cap verd. Mais
+il y a lieu d'excuser Ptolomée en cet endroit, & dire que ceux qui ont
+transcrit ses livres ne pouvans discerner les nombres des Grecs, ont été
+cause de l'erreur qui se trouve en cet autheur. Car il n'est point à
+croire qu'un homme tel que lui, quine marche qu'avec une grande solidité
+& doctrine, eût si lourdement choppé en ceci.
+
+Noz François donc ayans passé les Canaries cotoyerent la Barbarie
+habitée des Mores, qui est un païs fort bas, si bien qu'à perte de veuë
+ilz découvroient des campagnes immenses, & leur sembloit qu'ilz deussent
+aller fondre là dessus. Et comme ordinairement où est la force là est
+l'insolence, noz gens se sentans forts d'hommes & d'armes, ne faisoient
+difficulté d'attaquer quelque navire, ou caravelle si elle se
+rencontroit à leur chemin, & prendre ce que bon leur sembloit. En quoy
+je ne les veux louer; & valoit mieux faire des amis en s'établissant
+paisiblement, que de proceder par ces voyes. Aussi Dieu n'a-il point
+beni leurs entreprises. Es derniers voyages faits en la Nouvelle-France,
+on y est allé honétement équippé, & y a eu moyen quelquefois (méme de ma
+conoissance) de prendre le dessus du vent, & faire ammener les voiles à
+plusieurs navires qui se sont rencontrez, mais on n'a jamais mis en
+avant de leur faire tort. Aussi n'est-ce pas le dessein de ceux qui en
+ce dernier temps veulent habiter la Nouvelle-France, léquelz ne
+recherchent que ce que la mer & la terre par un juste exercice leur
+acquerront, sans envier la fortune d'autrui.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_Passage de la Zone Torride: où navigation difficile: & pourquoy: Et
+source: Refutation des raisons de quelques autheurs: Route des
+Hespagnols au Perou: De l'origine du flot de la mer: Vent Oriental
+perpetuel souz la ligne æquinoctiale: Origine & causes d'icelui, des
+vens d'abas, & de Midi: Pluies puantes sous la Zone Torride: Effets
+d'icelles: Ligne æquinoctiale pourquoy ainsi dite: Pourquoy sous icelle
+ne se vois ne l'un ne l'autre Pole._
+
+CHAP. IV
+
+NOZ François étans en ces parties de la Zone Torride à trois ou quatre
+degrez au-deça de l'Æquateur, ilz trouverent la navigation fort
+difficile par l'insonstance de plusieurs vens qui s'assemblent là, &
+transportent les vaisseaux diversement, à l'est, au Nort, à l'ouest,
+selon qu'ilz se rencontrent. Jean de Lery cherchant la raison de cela,
+presuppose que la ligne æquinoctiale tirant de l'Orient à l'Occident
+soit comme le doz & l'échine du monde à ceux qui voyagent du Nort au su:
+tellement que pour y aborder d'une part ou d'autre, il faut comme monter
+cette sommité du monde, ce qui est difficile. Il adjoute une seconde
+raison, c'est que là est la source des vens, qui soufflans oppositement
+l'un à l'autre assaillent les vaisseaux de toutes parts. Et pour un
+troisiéme il dit que les Courans, de la mer prenans là leurs
+commencement en rendent les approches difficiles. Or jaçoit que ces
+raisons soient studieusement recherchées, si est-ce que je ne puis
+bonnement m'y accorder. Car quant à la premiere il est certain que la
+terre & la mer faisant un globe rond il n'y n'y a point d'ascendant plus
+difficile aupres de la ligne æquinoctiale, qu'au 20, 40, & 60 degré.
+Quant à la seconde, il est certain que le Nort ne prend point là sa
+source: & l'experience journaliere fait conoitre que souz la ligne &
+dedans la Torride, les vens de Levant y regnent toujours soufflans
+continuellement, sans permettre leurs contraires y avoir aucun accez, ni
+vent d'Ouest, ni de Midi qu'on appelle vents d'abas. Et c'est l'occasion
+pourquoy les Hespagnols qui vont au Perou ont ordinairement plus de
+peine gaigner les Canaries, qu'en tout le reste du voyage, à cause des
+vents de Midi, qui commencent là à entrer en force: mais passé icelles
+ilz cinglent aisément jusques à entrer en la Torride, où ilz trouvent
+incontinent ce vent Oriental qui fuit le Soleil, & les chasse en poupe
+de telle sorte, qu'à peine est-il plus besoin en tout le voyage de
+toucher aux voiles. Pour cette raison il appellent ce grand trait de
+mer, le Golphe des Dames, pour sa douceur & serenité. Et en fin arrivent
+és iles de la Dominique, Guadelupe, Desirét, Marigualante, & les autres
+qui sont en cette part comme les faux-bourgs des Indes. Mais au retour
+ilz prennent un autre chemin, & viennent à la Havane chercher leur
+hauteur hors le Tropique du Cancer, là où regnent les vents d'abas,
+ainsi qu'entre les Tropiques le vent de Levant: léquels vens d'abas
+leurs servent jusques à la veuë des Açores ou Tierceres, & de là à
+Seville. Et pour le regard de la troisiéme raison, je di qu'en la grande
+& pleine mer il n'y a point de Courans, ains les Courans se font quant
+la mer resserrée entre deux terres ne trouve point son passage libre
+pour continuer son flux, de maniere qu'elle est contrainte de roidir son
+cours ainsi qu'un fleuve qui passe par un canal. Mais posons le cas que
+son flux prenne là son origine; étant lent en cette haute & spacieuse
+étenduë, il ne fait pas grand empechement aux navires d'aborder
+l'Æquateur: & puis s'il y a six heures de flux contre les navigans, il y
+en a autant pour eux au reflux, sans comprendre le chemin qu'il avancent
+d'eux mémes sans l'aide du flot. Or ne suis-je point d'accord que le
+principe du flot de la mer soit souz la ligne æquinoctiale, car il y a
+plus d'apparence de croire qu'elle n'a qu'un flux qui va d'un Pole à
+l'autre, en sorte que quand il est Ebe au Pole arctique il est flot au
+Pole Antarctique; que de lui donner double flux: ce qu'il faudra faire
+si on met le principe de ce flux, souz ladite ligne: si ce n'est qu'on
+vueille dire que le flux de la mer est comme le bouillon d'un pot,
+lequel s'étend de toutes parts, & tout à la fois egalement. Et si l'on
+veut sçavoir la cause de ce vent Oriental qui est perpetuel souz cette
+ligne, qui fait la ceinture du monde, je m'en arreteray volontiers au
+jugement du docte naturaliste Joseph Acosta, lequel attribue ceci au
+premier mobile dont le mouvement circulaire est si rapide qu'il meine à
+la danse non seulement tous les autres cieux, mais aussi les elemens
+plus legers, le feu & l'air, léquels tournent aussi quant & lui de
+l'Orient en l'Occident en vint-quatre heures; la terre & l'eau demeurans
+par leur trop grande pesanteur au centre du monde. Or ce mouvement est
+d'autant plus grand, vehement & puissant, qu'il s'approche de la ligne
+æquinoctiale, où est la plus grande circumference du tournoyement du
+ciel, & diminuë cette vehemence à mesure qu'on s'approche de l'un & de
+l'autre Tropique: si bien qu'és environs d'iceux, par je ne sçay quelle
+repercussion du cours & mouvement de la Zone, les vapeurs que l'air
+attire quant & soy (d'où procedent les vens qui courent d'Orient en
+Occident) sont contraintes de retourner quasi au contraire; & de là
+viennent les vens d'abas & Surouest communs & ordinaires hors les
+Tropiques. Je di donc que la plus vray-semblable cause de la difficulté
+qu'ont eu noz François de parvenir à la ligne æquinoctiale, a été qu'ilz
+n'étoient pas encor eloignez de terre (témoins les pluies puantes, qui
+ne venoient d'autre part que des vapeurs terrestres, qui sont grossieres
+& malfaisantes) & ainsi se trouvoient enveloppez de certains vens
+terrestres, d'autant plus divers que la terre est inegale, à cause des
+montagnes & vallées, rivieres, lacs & situations de païs, & de quelques
+vens maritimes, léquels rencontrans ce vent fort & Oriental conduit par
+la force du Soleil, & le mouvement du premier mobile, ne pouvoient
+passer outre du moins qu'avec un grand combat, qui arrétoit leurs
+vaisseaux, & les dispersoit ça & là.
+
+Quant aux pluies puantes déquelles je viens de parler, cela est tout
+commun au long de la côte de la Guinée souz la Zone torride voisine de
+la terre: voire est tellement contagieuse, que si elle tombe sur la
+chair il s'y levera des pustules & grosses vessies, voire méme imprime
+la tache de la puanteur és habillemens. D'ailleurs l'eau douce leur
+faillit du moins elle se corrompit tellement par les ardantes chaleurs
+du climat, qu'elle étoit remplie de vers, & falloit en la beuvant tenir
+la tasse d'une main & se boucher le nez de l'autre, pour l'extréme
+puanteur qui en sortoit. Le biscuit en fut de méme. Car les longues
+pluies ayant penetré jusques dans la Soute, le gatèrent entierement si
+bien qu'il falloit manger autant de vers que de pain. Ce qui eût eté
+aucunement tolerable si étans en ce mauvais passage ils en fussent
+bien-tôt sortis, mais ilz furent environ cinq semaines à tournoyer sans
+pouvoir approcher de céte ligne equinoctiale, à laquelle en fin ils
+arriverent avec un vent de Nort nord d'Est le 4e jour de Fevrier 1557.
+Ici il est bon de dire pour les moins sçavans que cette partie du monde
+est dite être souz la ligne æquinoctiale (autrement souz l'Æquateur)
+pource que le Soleil venant à cette partie du ciel qui fait le milieu
+entre les deux poles & ce qui arrive deux fois l'annee, sçavoir
+l'onziéme de Mars, quand il s'approche de nous; & le treiziéme de
+Septembre, quand il se recule pour porter l'Eté aux terres Antarctiques
+les jours & les nuits sont égaux par tout le Et comme le Soleil ayant
+passé cette ligne noz jours r'accourcissent, aussi venant au deça de la
+méme ligne ilz diminuent aux regions Antarctiques. Or cette ligne n'est
+qu'une chose imaginaire, mais il est necessaire user de ce mot pour
+entendre la chose, & en sçavoir discourir. Et au surplus est à remarquer
+que les peuples qui habitent souz cette ligne imaginaire ont en tout
+temps les nuits & les jours égaux, pour raison dequoy aussi elle
+pourroit bien étre dite æquinoctiale.
+
+Or comme en beaucoup de choses on fait de ceremonies pour la souvenance,
+aussi c'est la coutume des matelots (qui se rejouissent volontiers) de
+faire la guerre à ceux qui n'ont encores passé la ligne æquinoctiale,
+quand ils y arrivent. Ainsi ilz les plongent dans l'eau, ou leur donnent
+la bascule, ou les attachent au grand mast pour en avoir memoire.
+Toutefois il y a moyen de se racheter de cette condemnation en payant le
+vin des compagnons.
+
+Aydez de ce vent de Nor-nord'Est (comme nous avons dit) ilz franchirent
+quatre degrés au delà de l'Equateur, d'où ilz commencerent à découvrir
+le pole Antarctique, ayans demeuré long temps sans voir ni l'un ni
+l'autre, tant à-cause de quelques calmes, que des vens divers que se
+rencontrent environ le milieu du monde (que je prens souz ladite ligne
+æquinoctiale) allans comme pour combattre & deposseder ce vent Oriental
+que nous avons dit, lequel ne s'en étonne gueres. Et neantmoins encores
+qu'on eût le vent à propos, si est-ce, qu'etant au milieu d'une si
+grande circumference qu'est celle du ciel, il n'est pas possible de voir
+l'un ou l'autre pole, moins les deux ensemble, si tôt qu'on est venu
+souz ladite ligne, ains faut s'approcher de quelques degrez de l'un ou
+de l'autre: d'autant que les deux poles sont comme deux points
+imaginaires & immobiles, ainsi que le point milieu d'une roue à l'entour
+duquel se fait le mouvement d'icelle, ou comme les deux points
+invisibles qu'on se peut imaginer aux deux côtez d'une boule roulante,
+par léquels voir tout ensemble il faudroit étre au centre de la dite
+boule; aussi pour voir les deux poles ou essieux du monde, il faudroit
+étre au centre de la terre. Mais y ayant grande distance de ce centre à
+la superficie d'icelle, ou de la mer; de là vient que nonobstant la
+rondeur de ces deux plus bas elemens, on ne peut si tôt appercevoir le
+pole quand on est parvenu à la ligne æquinoctiale.
+
+
+
+
+_Découverte de la terre du Bresil:_ Margaias _quels peuples: Façon de
+troquer avec les_ Ou-etacas _peuple le plus barbare de tous les autres:
+Haute roche apellée l'Emauraude de_ Mak-hé: _Cap de Frie: Arrivée des
+François à la riviere de_ Ganabara, _où étoit le Sieur de Villegagnon._
+
+CHAP. V.
+
+LE treziéme Fevrier les maitres de noz navires Françoises ayans pris
+hauteur à l'astrolabe, se trouverent avoir le Soleil droit pour Zenith:
+& apres quelques tourmentes & calmes, par un bon vent d'est qui dura
+quelques jours, ils eurent la veuë de la terre du Bresil le vint-sixiéme
+de Fevrier mille cinq cens cinquante-sept, au grand contentement de
+tous, comme on peut penser, pares avoir demeuré prés de quatre mois sur
+la mer sans prendre port en aucun lieu.
+
+La premiere terre qu'ilz découvrirent est montueuse, & s'appelle
+_Huvassou_ par les sauvages de ce païs-là, à l'abord de laquelle (selon
+la coutume) ilz tirerent quelques coups de canons pour avertir les
+habitans, qui ne manquerent de se trouver en grande troupe sur la rive.
+Mais les François ayans reconu que c'étoient _Margaias_ alliez des
+Portugais, & par consequent leurs ennemis, ilz ne descendirent point
+à-terre, sinon quelques matelots qui dans une barque allerent prés du
+rivage à la portée de leurs fleches, leur montrans des couteaux,
+miroirs, peignes & autres bagatelles, pour léquelles ilz leur
+demanderent des vivres. Ce que les Sauvages firent en diligence, &
+apporterent de leur farine de racine, des jambons, & de la chair d'une
+certaine espece de sanglier qu'ils ont, avec autres victuailles & fruits
+telz que le païs les porte: car en cette saison là, quoy que ce fût le
+mois de Fevrier, les arbres étoient aussi verds qu'ilz sont ici en Juin.
+Les Sauvages ne furent point tant scrupuleux d'aborder les navires
+François. Car il y en vint six avec une femme entierement nuds, peints,
+& noircis par tout le corps, ayans les lévres de dessouz percées, & en
+chaque trou une pierre verte, bien polie & proprement appliquée, & de la
+largeur d'un teston, pour étre coints & jolis. Mais quand le pierre est
+levée, ilz sont effroyablement hideux, ayans comme deux bouches au
+dessouz du nez. La femme avoir les oreilles de méme si hideusement
+percées, que le doigt y pourroit entrer, auquelles elle portoit des
+pendans d'os blancs qui lui battoient sur les épaules. Ces sauvages
+eussent fort desiré qu'on se fût arrété là, mais on ne s'y voulut pas
+fier, joint qu'il falloit tendre ailleurs. A neuf ou dix lieuës de là
+les François se trouverent à l'endroit d'un Fort des Portugais dit par
+eux _Spiritus Sanctus_, et par les Sauvages _Moab_, qui est par les
+vints degrez audelà de l'Æquateur. Les gardes de ce Fort reconoissans à
+l'equipage que ce n'étoient de leurs gens, tirerent trois coups de canon
+sur les François, léquels firent de méme envers eux, mais n'un & l'autre
+en vain. De là passerent auprés d'un lieu nommé _Tapemiri_, & plus avant
+vindrent côtoyant les _Paraïbes_, outre léquels tirans vers le Cap de
+Frie il y a des basses & écueils entremélez de pointes de rochers qu'il
+faut soigneusement éviter. Et à cet endroit y a une terre plaine
+d'environ quinze lieuës de longueur habitée par un certain peuple
+farouche & étrange nommé _Ou-etacas_ dispos du pied autant & plus que
+les cerfs & biches, léquels ils prennent à la course: portent les
+cheveux longs jusques aux fesses, contre la coutume des autres
+Bresiliens qui les rognent par derriere mangent la chair creuë: ont
+langage particulier n'ont aucun trafic avec les nations de deça,
+d'autant qu'ils ne veulent point que leur païs soit conu semblables aux
+Hespagnols de l'Amerique, qui ne souffrent aucune nation étrangere vivre
+parmi eux. Toutefois quand les voisins de ces _Ou-etacas_ ont quelques
+marchandises dont ilz les veulent accommoder, voici leur façon & maniere
+de permuter. Les _Margaia, Caraia_ ou _Tououpinambaouls_ (qui sont
+peuples voisins d'iceux) ou autres Sauvages de ce païs-là sans se fier,
+ni approcher de l'_Ou-etacas_, lui montrant de loin ce qu'il aura, soit
+serpe, soit couteau, peigne, miroir, ou autre chose, il lui fera
+entendre par signes s'il veut échanger quelque chose à cela. Que si
+l'_Ou-etacas_ s'y acorde, lui montrant au reciproque de la plumasserie,
+des pierres vertes, pour servir d'ornement à la lévre d'embas ou autre
+chose provenant de leur terre, le premier mettra sa marchandise sur une
+pierre, ou piece de bois, & se retirera, & lors l'_Ou-etacas_ apportera
+ce qu'il aura & le lairra à la place, qui se retirant permettra que le
+_Margaia_, ou autre le vienne querir: & jusques là se tiennent promesse
+l'un à l'autre. Mais chacun ayant son change, si tôt que l'un & l'autre
+est retourné en ses limites d'où il avoit parlementé, le tréves rompuës,
+c'est à qui pourra attrapper son compagnon: ainsi que noz soldats és
+dernieres guerres sortans de quelque ville neutre; celle qu'étoit la
+petite ville de Vervin en Tierache lieu de ma naissance, appartenant à
+la tres-illustre maison de Couci. Apres avoir laissé derriere ces
+espiegles d'_Ou-etacas_, ilz passerent ç la veuë d'un autre païs voisin
+nommé _Mak-hé_, d'où certes les habitans n'ont besoin de toujours
+dormir, ayans de tels reveils-matin auprés d'eux. En cette terre, & sur
+le bord de la mer se voit une grosse roche faite en forme de tour,
+laquelle aux rayons du soleil reluit & brille si fort, qu'aucuns pensent
+que ce soit une sorte d'Emeraude. Et de fait les mariniers tant
+Portugais que François l'appellent l'Emeraude de _Mak-hé_. Mais le lieu
+est inaccessible étant environné de mille pointes de rochers qui se
+jettent fort avant en mer.
+
+La prés y a trois petites iles dites les iles de _Mak-hé_, où ayans
+mouillé l'ancre, une tempéte de nuit se leva si furieuse que le cable
+d'un des navires fut rompu, tellement que porté à la merci des Sauvages
+contre terre il vint jusques à deux brasses d'eau. Ce que voyans le
+Maitre & le Pilote, comme au desespoir ilz crierent deux ou trois fois
+nous sommes perdus. Toutefois en ce besoin les matelots ayans fait
+diligence de jetter une autre ancre, Dieu voulut qu'elle tint, & par ce
+moyen furent sauvez. C'est chose rude qu'une tempéte en pleine mer où
+l'on ne voit que montagnes d'eau, & profondes vallées; mais encore n'est
+ce que jeu au pris du peril où est reduit un vaisseau qui est sur une
+côte en perpetuel danger de s'aller échouer sur la rive; ou briser
+contre les rochers. Mais en pleine mer on ne craint point tout cela,
+quand on a fait diligence d'ammener les voiles à temps. Vray est qu'on
+est balotté de merveilleuse façon en telle occasion, mais le peril est
+dehors, j'entens en un bon vaisseau: car un coup de mer emportera
+quelquesfois un quartier d'un mauvais navire, comme j'ay ouï reciter n'a
+pas long temps d'un Capitaine qui fut emporté étant dans sa chambre vers
+le gouvernail. La tempéte passée le vent vint à souhait pour gaigner le
+Cap de Frie, port & havre des plus renommé en ce païs-là pour la
+navigation des François. Là apres avoir mouillé l'ancre & tiré quelques
+coups de canons, ceux qui se mirent à terre trouverent d'abordée grand
+nombre de Sauvages nommez _Tououpinambaouls_ alliez & confederer de
+nôtre nation, léquels outre la caresse & bonne reception dirent à nos
+François des nouvelles de _l'aycolas_ (ainsi nommoient-ilz le sieur de
+Villegagnon). En ce lieu ilz virent nombre de perroquets, qui volent par
+troupes, & fort haut, & volontier s'accouplent comme les tourterelles.
+Partis de là ayans vent à propos ils arriverent au bras de mer & riviere
+nommée _Ganabara_ par les Sauvages: & Genevre par les Portugais, le
+septiéme Mars mil cinq cens cinquante-sept, où d'environ un quart de
+lieuë loin ilz saluerent ledit sieur de Villegagnon à force de
+canonades, & lui leur rendit la pareille en grande rejouissance.
+
+
+
+
+_Comme le sieur du Pont exposa au sieur de Villegagnon la cause de sa
+venuë, & de ses compagnons: Réponse dudit sieur de Villegagnon: Et ce
+qui fut fait au Fort de Colligni apres l'arrivée des François._
+
+CHAP. VI
+
+ETANS descendus à terre en l'ile où le sieur de Villegagnon s'étoit
+logé, la troupe rendit graces à Dieu, puis alla trouver ledit sieur de
+Villegagnon qui les attendoit en une place; ou il les receut avec
+beaucoup de demonstration de joye & contentement. Apres les accollades
+faites le sieur du Pont commence à parler & lui exposer les causes de
+leur voyage fait avec tant de perils, peines, & difficultez, qui étoient
+en un mot pour dresser une Eglise, qu'il appelloit reformée selon la
+parole de Dieu en ce païs-là, suivant ce qu'il avoit écrit à ceux qui
+les avaient envoyés. A quoy il répondit (ce dit l'Autheur) qu'ayant
+voirement dés long temps & de tout son coeur desiré telle chose il les
+recevoit volontiers à ces conditions: méme par ce qu'il vouloit leur
+Eglise étre la mieux reformée pardessus toutes les autres, il declara
+qu'il entendoit déslors que les vices fussent reprimez, la sumptuosité
+des accoutremens reformée (je ne puis croire qu'il en fût si tôt de
+besoin) & en somme tout ce qui pourroit apporter de l'empéchement au pur
+service de Dieu. Puis levant les yeux au ciel, & joignans les mains:
+Seigneur Dieu (dit-il) je te rend graces de ce que tu m'as envoyé ce que
+dés si long temps je t'ay si ardamment demandé. Et derechef s'addressant
+à eux dit: Mes enfans (car je veux estre vôtre pere) comme Jesus-Christ
+étant en ce monde n'a rien fait pour lui, ains tout ce qu'il a fait a
+été pour nous: aussi ayant cette esperance que Dieu me preservera en vie
+jusques à ce que nous soyons fortifiés en ce païs, & que vous vous
+puissiez passer de moy, tout ce que je pretens faire ici, est tant pour
+vous, que pour tous ceux qui y viendront à méme fin que vous étes venus.
+Car je delibere de faire une retraite aux pauvres fideles que seront
+persecutez en France, en Hespagne, & ailleurs outre mer, afin que sans
+crainte ni du Roy, ni de l'Empereur, ou d'autres Potentats ils y
+puissent purement servir à Dieu selon sa volonté.
+
+Aprés cet accueil la compagnie entre dans une petite salle qui étoit au
+milieu de l'ile, & chanterent le Psalme cinquiéme, qui commence selon la
+traduction de Marot, _Aux paroles que je veux dire_ &c. lequel fut suivi
+d'un préche, où le Ministre Richer print pour texte ces versets du
+Psalme 26 & entre les Hebrieux 27 _Je demande une chose au Seigneur,
+laquelle je requerray encore, c'est que j'habite en la maison du
+Seigneur tous les jours de ma vie:_ durant l'exposition déquels
+Villegagnon ne cessoit de joindre les mains, lever les ïeux au ciel,
+faire des soupirs, & autres semblables contenances, si-bien que chacun
+s'en emerveilloit. Aprés les prieres tous se retirerent horsmis les
+nouveau venus, léquels dinerent en la méme salle, mais ce fut un diner
+de Philosophe, sans excez. Car pour toutes viandes ilz n'eurent que de
+la farine de racines, à la façon des Sauvages, du poisson boucané, c'est
+à dire roti, & quelques autres sortes de racines cuites aux cendres. Et
+pour breuvage (parce qu'en cette ile n'y a point d'eau douce) ilz
+beurent de l'eau des égouts de l'ile, léquels on faisoit venir dans un
+certain reservoir, ou citerne; en façon de ces fossés où barbottent les
+grenouilles. Vray est qu'elle valoit mieux que celle qu'il falloit boire
+sur la mer. Mais il n'est pas besoin d'étre toujours en souffrance.
+C'est une des principales parties d'une habitation d'avoir les eaux
+douces à commandement. La vie depend de là & la conservation du lieu
+qu'on habite, lequel ayant ce defaut ne se peut soutenir un long siege.
+Le sieur de Mons, ces années dernieres s'étant logé en une ile
+semblable, fut incommodé pour les eaux, mais vis à vis en la terre ferme
+y avoit de beaux ruisseaux gazouillans à-travers les bois, où ses gens
+alloient faire la lécive & autres necessitéz de ménage. Ce qui me fait
+dire que puis qu'il faut bâtir en une ile & s'y fortifier, il vaut
+beaucoup mieux employer ce travail sur la rive d'une riviere qui servira
+toujours de rempar en son endroit. Car ayant la terre ferme libre, on y
+peut labourer & avoir les commoditez du païs plus à l'aise soit pour se
+fortifier, soit pour preparer les moyens de vivre.
+
+Je trouve un autre defaut en ceux qui ont fait tant les voyages du
+Bresil que de la Floride, c'est de n'avoir porté grande quantité de blés
+& farines, & chairs salées pour vivre au moins un an ou deux, puis que
+le Roy fournissoit, honnétement aux fraiz de l'equipage, sans s'en aller
+pardelà pour y mourir de faim, par maniere de dire. Ce qui étoit fort
+aisé à faire, veu la fecondité de la France en toutes ces choses qui lui
+sont propres, & ne les emprunte point ailleurs.
+
+Le sieur de Villegagnon ayant ainsi traité ses nouveaux hôtes, s'avisa
+de les embesogner à quelque chose, de peur que l'oisiveté ne leur
+engourdît les membres. Il les employa donc à porter des pierres & de la
+terre pour le Fort commun qu'ils avoient nommé Colligni. En quoy ils
+eurent assés à souffrir, attendu le travail de la mer, duquel ilz se
+ressentoient encor, le mauvais logement, la chaleur du païs, & l'écharse
+nourriture, qui étoit en somme par chacun jour deux gobelets de farine
+dure faite de racines, d'une partie de laquelle ilz faisoient de la
+bouillie, avec de l'eau que nous avons dit des égouts de l'ile.
+Toutefois le desir qu'ils avoient de s'établir & faire quelque chose de
+bon en ce païs-là leur faisoit prendre le travail en patience, & en
+oublier la peine. Méme le Ministre Richer pour les encourager davantage,
+disoit qu'ils avoient trouvé un second Sainct Paul en la personne dudit
+Villegagnon, comme de fait tous lui donnent cette louange de n'avoir
+jamais ouï mieux parler de la Religion & reformation Chrétienne qu'à
+lui. Ce qui leur augmentoit la force & le courage parmi la debilité où
+ilz se trouvoient.
+
+
+
+
+_Ordre pour le fait de la Religion: Pourquoy Villegagnon a dissimulé sa
+Religion: Sauvages amenés en France: Mariage celebrés en la France
+Antarctique: Debats pour la Religion: Conspiration contre Villegagnon:
+Rigueur d'icelui: Les Genevois se retirent d'avec lui: Question touchant
+la celebration de le Cene à faute de pain & de vin._
+
+CHAP. VII
+
+D'AUTANT que la Religion est le lien qui maintient les peuples en
+concorde, & est comme le pivot de l'Etat, dés la premiere semaine que
+les François furent arrivés auprés de Villegagnon, il établit un ordre
+un ordre pour le service de Dieu, qu'outre les prieres publiques qui se
+faisoient tous les soirs apres qu'on avoit laissé la besongne, les
+Ministres precheroient deux fois le Dimanche, & tous les jours ouvriers
+une heure durant: declarant aussi par exprés, qu'il vouloit & entendoit
+que sans aucune addition humaine les Sacremens fussent administrez selon
+la pure parole de Dieu, & qu'au reste la discipline Ecclesiastique fût
+pratiquée contre les defaillans. Suivant quoy le Dimanche vint-uniéme de
+Mars ilz firent la celebration de leur Cene, apres avoir catechizé tous
+ceux qui y devoient communier. Et ce faisant firent sortir les matelots
+& autres Catholiques, disans qu'ilz n'estoient pas capables d'un tel
+mystere. Et lors Villegagnon s'étant mis à genoux sur un careau de
+velours, lequel son page portoit ordinairement aprés lui, fit deux
+prieres publiques & à haute voix, rapportées par Jean de Lery en son
+histoire du Bresil, léquelles finies il se presenta le premier à la
+Cene, & receut à genoux le pain & le vin de la main du Ministre. Et
+neantmoins on tient qu'il y avoit de la simulation en son fait: car quoy
+que lui & un certain Maitre Jean Cointa & qu'on dit avoir été Docteur de
+la Sorbonne, eussent abjuré publiquement l'Eglise Catholique Romaine, si
+est-ce qu'ilz ne demeurerent gueres à émouvoir des disputes touchant la
+doctrine, & principalement sur le point de la Cene. Voire-méme il y a
+apparence que Villegagnon ne fut jamais autre que Catholique, en ce
+qu'il avoit ordinairement en main les oeuvres du subtil l'Escot pour se
+tenir prét à la defense contre les Calvinistes sur toutes les disputes
+susdites. Mais il luy sembloit étre necessaire de faire ainsi, ne
+pouvant venir à chef d'une telle entreprise s'il n'eût eu apparence
+d'étre des pretenduz reformez, du côté déquels d'ailleurs s'il se fût
+voulu maintenir, il étoit en danger d'étre accusé envers le Roy (qui le
+tenoit pour Catholique) par les Catholiques qui étoient avec lui, & de
+perdre une pension de quelques milles livres que sa Majesté lui
+bailloit. Toutefois faisant toujours bonne mine, & protestant de desirer
+rien plus que d'étre droitement enseigné, il renvoya en France le
+Ministre Chartier, dans l'un des navires, lequel (apres qu'il fut chargé
+de Bresil, & autres marchandises du païs) partit le quatriéme de Juin
+pour s'en revenir, afin que sur ce different de la Cene il rapportât les
+opinions des Docteurs de sa secte. Dans ce navire furent apportés en
+France dix jeunes garçons Bresiliens, âgez de neuf à dix ans & au
+dessous, léquels ayans été pris en guerre par les Sauvages amis des
+François, avoient été venduz pour esclaves audit Villegagnon. Le
+Ministre Richer leur imposa les mains, & prieres furent faites pour eux
+avant que partir, à ce qu'il pleût à Dieu en faire des gens de bien. Ilz
+furent presentés au Roy Henry second, lequel en fit present à plusieurs
+grans Seigneurs de sa Court.
+
+Au surplus le troisiéme Avril precedent se celebrerent les premiers
+mariages des François qui ayent jamais été faits en ce païs-là; ce fut
+de deux jeunes hommes domestics de Villegagnon avec deux de ces jeunes
+filles que nous avons dit avoir été menées au Bresil. Il y avoit des
+Sauvages presens à telles solemnitez, léquels étoient tout étonnez de
+voir des femmes Françoises vétuës & parées au jour des nopces. Le
+dix-septiéme de May ensuivant se maria semblablement maitre Jean Cointa
+(que l'on nommoit monsieur Hector) à une autre de ces jeunes filles.
+Comme le feu fut mis aux étouppes deux autres filles qui restoient ne
+demeurerent gueres à étre mariées, & s'il y en eût eu davantage c'en eût
+été bien-tot fait. Car il y avoit là force gens deliberez qui ne
+demandoient pas mieux que d'aider à remplir cette nouvelle terre. Et de
+prendre en mariage des femmes infideles il n'étoit pas juste, la loy de
+Dieu étant rigoureuse alencontre de ceux qui font telle chose, laquelle
+méme en la loy Evangelique est aussi defenduë par l'Apôtre sainct Paul,
+quand il dit: _Ne vous accouplez point avec les infideles_, là où jaçoit
+qu'il discoure de la profession de la foy, toutefois cela se peut fort
+commodement rapporter au fait des mariages. Et en l'ancien Testament il
+étoit defendu d'accoupler à la charruë deux animaux de diverses especes.
+Il est vray qu'il est aisé en ce païs-là de faire d'une infidele une
+Chrétienne, & se fussent peu telz mariages contracter s'il y eût une
+demeure bien solide & arretée pour les François.
+
+Ce sujet de conjonction charnelle avec les femmes infideles fut cause
+que sur l'avis qu'eut Villegagnon que certains Normans s'étans autrefois
+dés y avoit long temps sauvés du naufrage, & devenus comme Sauvages,
+paillardoient avec les femmes & filles, & en avoient des enfans; pour
+obvier à ce que nul des siens n'en abusat de cette façon, par l'avis du
+Conseil fit defenses à peine de la vie que nul ayant tiltre de Chrétien
+n'habitât avec les femmes & filles des Sauvages, sinon qu'elles fussent
+instruites en la connaissance de Dieu, & baptizées. Ce qui n'arriva
+point en tous les voyages des François par-delà, car ce peuple est si
+peu susceptible de le Religion Chrétienne (dit Jean de Lery) qu'il n'a
+point été possible en trois ans d'en donner aucun asseuré fondement au
+coeur de pas un d'eux. Ce qui n'est pas en nôtre Nouvelle-France. Car
+toutes & quantes fois que l'on voudra (par la grace de Dieu & de son
+sainct Esprit) ilz seront Chrétiens, & sans difficulté recevront la
+doctrine du salut. Je le dy, pour ce que je le sçay par mon experience,
+& en ay fait des plaintes en mon Adieu à la Nouvelle France.
+
+Or pour revenir au different de la Cene, la Pentecoste venuë, nouveau
+debat s'éleve encore tant pour ce sujet qu'autres points. Car jaçoit Que
+Villegagnon eût au commencement declaré qu'il vouloit bannir de la
+Religion toutes inventions humaines, toutefois il mit en avant qu'il
+falloit mettre de l'eau au vin de la dite Cene, & vouloit que cela se
+fit, disant que saint Cyprien & saint Clement l'avoient écrit: qu'il
+falloit méler l'usage du sel & de l'huile avec l'eau du baptéme: qu'un
+Ministre ne se pouvoit marier en secondes nopces; amenant pour preuve le
+passage de S. Paul à Timothée: Que l'Evéque soit marit d'une seule
+femme. Somme il s'en fit à croire: & fit faire des leçons publiques de
+Theologie à Maitre Jean Cointa, lequel se mit à interpreter l'Evangile
+selon saint Jean, qui est la Theologie la plus sublime & relevée. Le feu
+de division ainsi allumé entre ce petit peuple; Villegagnon sans
+attendre la resolution que le Ministre Chartier devoit apporter, dit
+ouvertement qu'il avoit changé l'opinion qu'il disoit autrement avoir
+euë de Calvin, & que c'étoit un heretique devoyé de la Foy. On tint que
+le Cardinal de Lorraine par quelques lettres l'avoit fort âprement
+repris de ce qu'il avoit quitté la Religion Catholique-Romaine, & que
+cela lui donna sujet de faire ce qu'il fit, mais comme j'ay des-ja dit,
+il ne pouvoit bonnement entreprendre les voyages du Bresil sans le
+support de l'Admiral, pour quoy parvenir il fallut faire du reformé. Dés
+lors il commença à devenir chagrin, & menacer par le corps de Saint
+Jacques (c'étoit son serment ordinaire) qu'il romproit bras & jambes au
+premier qui le facheroit. Ces rudesses, avec le mauvais traitement,
+firent conspirer quelques-uns contre lui, léquels ayant découvert, il en
+fit jette une partie en l'eau, & châtia le reste. Entre autres un nommé
+François la Roche qu'il tenoit à la cadene: l'ayant fait venir il le fit
+coucher tout à plat contre terre, & par un de ses satellites lui fit
+battre le ventre à coups de batons, à la mode des Turcs, & au bout de là
+il falloit aller travailler. Ce que quelques-uns ne pouvans supporter,
+s'allerent rendre parmy les Sauvages. Jean de Lery qui n'aime gueres la
+memoire de Villegagnon, rapporte d'autres actes de sa severité: &
+remarque que par ses habits (qu'il prenoit à rechange tous les jours, &
+de toutes couleurs) on jugeoit dés le matin s'il seroit de bonne humeur,
+ou non, & quand on voyait le jaune, ou le vert en païs, on se pouvoit
+asseurer qu'il n'y faisoit pas beau: mais sur tout quand il étoit paré
+d'une robe de camelot jaune bendée de velours noir: ressemblant (ce
+disoient aucuns) son enfant sans souci.
+
+Finalement les François venus de Geneve, se voyans frustrez de leur
+attente, lui firent dire par leur Capitaine le sieur du Pont, que puis
+qu'il avoit rejetté l'Evangile ilz n'étoient plus à son service, & ne
+vouloient plus travailler au Fort. Là dessus on leur retranche les deux
+gobelets de farine de racines qu'on avoit accoutumé leur bailler par
+chacun jour: de quoy ilz ne se tourmenterent gueres: car ils en avoient
+plus que pour une serpe, ou deux ou trois couteaux qu'ils échangoient
+aux Sauvages, qu'on ne leur en eût sceu bailler en demi an. Ainsi furent
+bien aise d'étre delivrez de sa sujetion. Et neantmoins cela n'aggreoit
+pas beaucoup à Villegagnon, lequel avoit bien envie de les domter, s'il
+eût peu, & comme il est bien à presumer: mais il n'étoit pas le plus
+fort. Et pour en faire preuve, certains d'entre eux ayans pris congé du
+Lieutenant de Villegagnon, sortirent une fois de l'ile pour aller parmi
+les Sauvages, où ilz demeurerent quinze jours. Villegagnon feignant ne
+rien sçavoir dudit congé, & par ainsi pretendant qu'ils eussent enfraint
+son ordonnance, portant defense de sortir de ladite ile, sans licence,
+leur voulut mettre les fers aux piés, mais se sentans supportez d'un bon
+nombre de leurs compagnons mal-contens & bien unis avec eux, lui dirent
+tout à plat qu'ilz ne souffriroient pas cela, & qu'ils étoient
+affranchis de son obeissance, puis qu'il ne les vouloit maintenir en
+l'exercice & liberté de leur Religion. Cette audace fit que Villegagnon
+appaisa sa colere. Sur cette rencontre il y en eût plusieurs & des
+principaux de ses gens (pretendus reformez) qui desiroient fort d'en
+voir une fin & le jetter en l'eau, à fin (disoient-ilz) que sa chair et
+ses grosses espaules servissent de nourriture aux poissons. Mais le
+respect de monsieur l'Admiral (qui souz l'authorité du Roy l'avoit
+envoyé) les retint. Aussi qu'ils ne laissoient de faire leur preche sans
+lui, horsmis que pour obvier à trouble ilz faisoient leur Cene de nuit,
+& sans son sceu. Sur laquelle Cene comme le fin porté de France vint à
+defaillir, & n'y en avoit plus qu'un verre, il y eût question entre-eux,
+sçavoir si à faute de vin ilz pourroient servir d'autres bruvages
+communs aux païs où ils étoient. Cette question ne fut pont resoluë,
+mais seulement debattuë, les uns disans qu'il ne falloit point changer
+la substance du Sacrement, & plutot que de ce faire il vaudroit mieux
+s'en abstenir: Les autres au contraire disans que lors que Jesus-Christ
+institua sa Cene, il avoit usé du bruvage ordinaire en la Province où il
+étoit: & que s'il eût été en la terre du Bresil, il est vray-semblable
+qu'il eût usé de leur farine de racine en lieu de pain, & de leur
+breuvage au lieu de vin. Et partant faut qu'au defaut de nôtre pain &
+nôtre vin ilz ne feroient point difficulté de s'accommoder à ce qui
+tient lieu de pain & de vin. Et de ma part, quand je considere la
+varieté du monde, & que la terre en tout endroit ne produit pas mémes
+fruits & semences, ains que les païs meridionaux en rapportent d'une
+autre sorte, & les Septentrionaux d'une autre, je trouve que la question
+n'est pas petite, & eût bien merité que saint Thomas d'Aquin en eût dit
+quelque chose. Car de reduire ceci tellement à l'étroit qu'il ne soit
+loisible de communiquer la Sainte Eucharistie que souz l'espece de pain
+de pur froment, souz ombre qu'il est écrit _Cibavit est ex adipe
+frumenti_, cela est bien dur: & faut considerer qu'il y a plus des deux
+parts du monde qui n'usent pas de nôtre froment, & toutefois à faute de
+cela ne dévroient pas étre exclus du Sacrement, s'ilz se trouvoient
+disposés à le recevoir dignement, ayans du pain de quelque autre sorte
+de grain. Et si l'on considere bien le passage susdit du Psalme 81, on
+trouvera qu'il ne donne point loy en cet endroit, d'autant que là, nôtre
+Dieu dit à son peuple que s'il eût écouté sa voix, & cheminé en ses
+voyes, il lui eût fait des biens exprimez audit lieu du Psalme, & l'eût
+repeu de la graisse de froment, & saoulé de miel tiré de la roche. Pour
+le vin il n'y en a point souz la ligne æquinoctiale non plus qu'au Nort.
+Ceux-ci boivent de l'eau, & ceux-là font du vin des palmiers, & du fruit
+d'iceux nommé Coccos. En somme l'Eglise qui sçait dispenser de beaucoup
+de choses selon le temps, & lieux, & personnes, comme elle a dispensé
+les laics de l'usage du Calice, & en certaines Eglises du pain sans
+levain; aussi pourroit elle bien dispenser là dessus, étant une méme
+chose: Car elle ne veut point que ses enfans meurent de faim non plus
+souz le Pole qu'és autres lieux. Si quelqu'un dit qu'on y en peut porter
+des païs lointains, je lui repliqueray qu'il y a plusieurs peuples qui
+n'ont dequoy fournir à la dépense d'une navigation; & on ne va point en
+païs étranger (nommément au Nort) pour plaisir, ains pour quelque
+profit. Joint à ceci que les navigations sur l'Ocean sont, par maniere
+de dire, encore recentes, & étoit bien difficile auparavant l'invention
+de l'eguille marine, de trouver le chemin à de si lointaines terres.
+Ceci soit dit souz la correction des plus sages que moy.
+
+Or en fin Villegagnon se voulant depetrer des pretenduz reformez,
+detestant publiquement leur doctrine, leur dit qu'il ne vouloit plus les
+souffrir en son Fort, ni en son ile, & partant qu'ils en sortissent. Ce
+qu'ilz firent (quoy qu'ils eussent peu remuer du ménage) aprés y avoir
+demeuré environ huit mois, & se retirerent en la terre ferme, attendans
+qu'un navire du Havre de grace là venu pour charger du bresil fût prét à
+partir, où par l'espace de deux mois ils eurent des frequentes visites
+des Sauvages circonvoisins.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_Description de la riviere, ou Fort de_ Ganabara: _Ensemble De l'ile où
+est le Fort de Colligni. Ville-Henry de Thevet: Baleine dans le Port de_
+Ganabara: _Baleine échouée._
+
+CHAP. VIII
+
+DEVANT que remener noz Genevois en France, aprés avoir veu leurs
+comportemens au Bresil, & ceux du sieur de Villegagnon, il est à propos
+de contenter les plus curieux en décrivant un peu plus amplement qu'il
+n'a eté fait ci-devant, l lieu où ils avoient jetté les premiers
+fondemens de la France Antarctique. Car quant aux moeurs du peuple,
+animaux quadrupedes, volatiles, reptiles, & aquatiques, bois, herbes,
+fruits de ce païs-là, selon qu'il viendra à propos nous les toucherons
+au sixiéme livre en parlant de ce qui est en nôtre Nouvelle-France
+Arctique & Occidentale.
+
+Nous avons dit que Villegagnon arrivant au Bresil ancra en la riviere
+dite par les Sauvages _Ganabara_, & Genevre par les Portugais, parce
+qu'ilz la découvrirent le premier de Janvier qu'ilz nomment ainsi. Cette
+riviere demeure par les vint-trois degrez au-delà de la ligne
+æquinoctiale, & droit souz le Tropique du Capricorne. Le port en est
+beau & de facile defense, comme se peut voir par le pourtrait que j'en
+ay ici representé, & d'une etenduë comme d'une mer.
+
+[Illustration: Carte de Ganabara 012.png & 012-large.png]
+
+Car il s'avance environ de douze lieuës dans les terres en longueur, &
+en quelques endroits il a sept ou huit lieuës de large. Et quant au
+reste il est environné de montagnes de toutes parts, si bien qu'il ne
+ressembleroit pas mal au lac de Geneve, ou de Leman, si les montagnes
+des environs étaient aussi hautes. Son embouchure est assez difficile, à
+cause que pour y entrer il faut côtoyer trois petites iles inhabitables,
+contre léquelles les navires sont en danger de heurter & se briser si
+elles ne sont bien conduites. Apres cela il faut passer par un détroit,
+lequel n'ayans pas demi quart de lieuë de large est limité du côté
+gauche (en y entrant) d'une montagne & roche pyramidale, laquelle n'est
+pas seulement d'émerveillable & excessive hauteur, mais aussi à la voir
+de loin on diroit qu'elle est artificiele. Et de fait parce qu'elle est
+ronde, & semblable à une grosse tour, noz François l'appelloient le pot
+de beurre. Un peu plus avant dans la riviere y a un rocher assez plat,
+qui peut avoir cent ou six-vints pas de tour, sur lequel Villegagnon à
+son arrivée, ayant premierement déchargé ses meubles & son artillerie
+s'y pensa fortifier, mais le flux & reflux de la mer l'en chassa. Une
+lieuë plus outre est l'ile où demeuroient les François ayans seulement
+une petite demie lieuë de circuit, & est beaucoup plus longue que large,
+environnée de petits rochers à fleur d'eau, qui empéche que les
+vaisseaux n'en puissent approcher plus prés que de la portée du canon,
+ce qui la rend merveilleusement forte, et de fait il n'y a moyen
+aborder; méme avec les petites barques, sinon du côté du Port, lequel
+est encore à l'opposite de l'avenuë de la grand'mer. Or cette ile étant
+rehaussée de deux montagnes aux deux bouts, Villegagnon fit faire sur
+chacune d'icelles une maisonnette, comme aussi sur un rocher de
+cinquante ou soixante piés de haut qui est au milieu de l'ile, il avoit
+fait batir sa maison. De côté & d'autre de ce rocher on avoit applani
+des petites places, équelles étoit batie tant la salle où l'on
+s'assembloit pour faire les prieres publiques & pour manger, qu'autres
+logis, équels (compris les gens de Villegagnon) environ quatre-vints
+personnes qu'étoient noz François faisoient leur retraite. Mais faut
+noter que (excepté la maison qui est sur la roche, où il y a un peu de
+charpenterie, & quelques boulevers mal-batis, sur léquels l'artillerie
+étoit placée) toutes ces demeures sont pas des Louvres, mais des loges
+faites de la main des Sauvages, couvertes d'herbes & gazons, à leur
+mode. Voila l'état du Fort que Villegagnon pour aggréer à l'Admiral,
+nomma Colligni en la France Antarctique, nom de triste augure (dit un
+certain Historien) duquel faute de bonne garde il s'est laissé chasser
+par les Portugais, au grand des-honneur de lui & du nom François, aprés
+tant de frais de peines, & de difficultés. Il vaudroit beaucoup mieux
+demeurer en sa maison, que d'entreprendre pour étre moqué par aprés
+principalement quant on a des-ja un pied bien ferme en la terre que l'on
+veut habiter. Je ne sçay quand nous serons bien resolus en nos
+irresolutions, mais il me semble que c'est trop prophaner le nom
+François & la Majesté de noz Rois de parler tant de la Nouvelle-France,
+& de la France Antarctique, pour avoir seulement un nom en l'air, une
+possession imaginaire en la main d'autrui, sans faire aucun effort de le
+redresser aprés une cheute. Dieu doint meilleur succés aux entreprises
+qui se renouvellent aujourd'huy pour le méme sujet, léquelles sont
+vrayment saintes, & sans autre ambition que d'accroitre le royaume
+celeste. Je ne veux pas dire pourtant que les autres eussent un autre
+desir & but que cetui-ci, mais on peut dire que leur zele n'étoit point
+accompagné de science, ni d'une ferveur suffisante à telle entreprise.
+
+Es chartes geographiques qu'André Thevet fit imprimer au retour de ce
+païs-là, il y a à côté gauche de ce port de _Ganabara_ sur la terre
+ferme une ville depeinte, qu'il a nommée VILLE-HENRY en l'honneur du Roy
+Henri II. Ce que quelques-uns blament, attendu qu'il n'y eut jamais de
+ville en ce lieu. Mais soit qu'il y en ait, ou non, je n'y trouve sujet
+de reprendre si l'on a égard au temps que les François possedoient cette
+terre, ayant fait cela, à fin d'inviter le Roy à avancer cette affaire.
+
+Pour continuer donc ce qui reste à décrire tant de la riviere de
+_Ganabara_, que de ce qui est situé en icelle, quoy que nous en ayons
+touché quelque chose ci-devant en la relation du premier voyage,
+toutefois nous adjouterons encore, que quatre ou cinq lieuës, outre le
+Fort de Colligni il y a une autre ile belle & fertile contenant environ
+six lieuës de tour fort habitée des Sauvages nommez _Tououpinambaouls_
+alliez des François. Davantage il y a beaucoup d'autres petites ilettes
+inhabitées, équelles se trouve de bonnes & grosses huitres. Quant aux
+autres poissons il n'en manque point en ce port, ni en la riviere comme
+mulets, requiens, rayes marsoins, & autres. Mais principalement est
+admirable d'y voir des horribles & épouventables baleines montrans
+journellement leurs grandes nageoires comme ailes de moulins à-vent hors
+de l'eau, s'égayans dans le profond de ce port, & s'approchans souvent
+si prés de l'ile, qu'à coups d'arquebuze on les pouvoit tirer: ce qu'on
+faisait quelquefois par plaisir, mais cela ne les offensoit gueres, ou
+point du tout. Il y en eut une qui se vint échouer à quelques lieuës
+loin de ce Port en tirant vers le Cap de Frie (qui est à la partie
+Orientale) mais nul n'en osa approcher tant qu'elle fût morte
+d'elle-méme tant elle étoit effroyable. Car en se debattant (à faute
+d'eau) elle faisoit trembler la terre tout autour d'elle, & en oyoit-on
+le bruit & étonnement à plus de deux lieuës loin. On la mit en pieces, &
+tant les François que grand nombre de Sauvages en prindrent ce qu'ilz
+voulurent, & neantmoins il y en demeura plus des deux tiers. La chair
+n'en est gueres bonne, mais du lart on en fait de l'huile en grande
+quantité. La langue fut mise ne des barils, & envoyée au sieur Admiral,
+comme la meilleure piece.
+
+A l'extremité & au cul de sac de ce port il y a deux fleuves d'eau
+douce, sur léquels nos François alloient souvent se rejouir en
+découvrant païs.
+
+A vint-huit, ou trente lieuës plus outre en allant vers la Plate, ou le
+détroit de Magellan, il y a un autre grand bras de mer appellé par les
+François _La riviere des Vases_, en laquelle ceux qui vont pardelà
+prennent Port, comme ilz sont encore au havre du Cap de Frie qui est de
+l'autre côté vers l'Orient.
+
+
+
+
+_Que le division est mauvaise, principalement en Religion: Retour des
+François venus de Geneve en France: Divers perils en leur voyage: Mer
+barbuë._
+
+CHAP. IX
+
+COMME la Religion est le plus solide fondement d'un Etat, contenant en
+foy la Justice, & consequemment toutes les vertus; Aussi faut-il bien
+prendre garde qu'elle soit uniforme s'il est possible, & n'y ait point
+de varieté en ce que chacun doit croire soit de Dieu, soit de ce qu'il a
+ordonné. Plusieurs au moyen de la Religion vraye ou faulse ont domté des
+peuples farouches, & les ont maintenus en concorde, là où ce point
+venant à étre debattu, les esprits alterés ont fait des bandes à part, &
+causé la ruine & desolation des royaumes & republiques. Car il n'y a
+rien qui touche les hommes de si prés que ce qui regarde l'ame & le
+salut d'icelle. Et si les grandes assemblées des hommes qui sont fondées
+de longuemain, sont bien souvent ruinées par cette division, que pourra
+faire une petite poignée de gens foible & imbecille de foy qui ne se
+peut à peine soutenir? Certes elle deviendra en proye au premier qui la
+viendra attaquer, ainsi qu'il est arrivé à cette petite troupe de
+François, qui avec tant de peines & perils s'étoit transportée au
+Bresil, & comme nous avons rapporté de ceux qui s'étoient divisés en la
+Floride, encores qu'ilz ne fussent en discord pour la Religion.
+
+Doncques tandis que les François venus de Geneve étoient logés en
+quelques cabanes dressées en la terre ferme du port de _Ganabara_,&
+qu'un navire étoit à l'ancre dans ledit port, attendant qu'il eût sa
+charge parfaite, le sieur de Villegagnon envoya audits Genevois un congé
+écrit de sa main, & une lettre au maitre dudit navire, par laquelle il
+lui mandoit (car le marinier n'eût rien osé faire sans la volonté dudit
+Villegagnon, lequel étoit comme Vice-Roy en ce païs-là) qu'il ne fit
+difficulté de les repasser en France pour son égard; disant que comme il
+Avoit été bien aise de leur venuë pensant avoir trouvé ce qu'il
+cherchoit, aussi que puis qu'ilz ne s'accordoient pas avec lui il étoit
+content qu'ilz s'en retournassent. Mais on se plaint que sous ces beaux
+mots il leurs avoit brassé une étrange tragedie, ayant donné à ce maitre
+de navire un petit coffret enveloppe de toile cirée (à la façon de la
+mer) plein de lettres qu'il envoyoit pardeça à plusieurs personnes,
+parmi léquelles y avoit aussi un procez qu'il avoit fait contr'eux à
+leur desceu, avec mandement exprés au premier juge auquel on le
+bailleroit en France, qu'en vertu d'icelui il les retint & fit bruler
+comme heritiques: mais il en avint autrement: comme nous dirons aprés
+que les aurons amenés en France.
+
+Ce navire donc étant chargé de bresil, poivre Indic, cotons, guenons,
+sagoins, perroquets, & autres choses, le quatriéme de Janvier mille cinq
+cens cinquante-huit ilz s'embarquerent pour le retour quinze en nombre,
+sans l'equipage du navire, non sans quelque apprehension, attendu les
+difficultez qu'ils avoient euës en venant. Et se fussent volontiers
+quelques-uns resolus de demeurer là perpetuellement, sans la revolte
+(ainsi l'appellent-ils) de Villegagnon, reconoissans les traverses qu'il
+faut souffrir pardeça durant la vie, laquelle ilz treuvoient aisée
+pardela aprés un bon établissement, lequel étoit d'autant plus asseuré,
+que sans cette division sept ou huit cens personnes avaient deliberé d'y
+passer cette méme année dans des grandes hourques de Flandre, pour
+commencer à peupler l'environ du port de _Ganabara_, & n'eussent manqué
+les nouvelles peuplades és années ensuivantes, léquelles à-present
+seroient accreuës infiniment, & auroient là planté le nom François souz
+l'obeissance du Roy, si bien qu'aujourd'huy nôtre nation y auroit un
+facile accez, & y feroient les voyages journaliers; pour la commodité &
+retraitte de plusieurs pauvres gens dont la France n'abonde que trop,
+léquelz pressés ici de necessité, ou autrement, s'en fussent allé
+cultiver cette terre plutot que d'aller chercher leur vie en Hespagne
+(comme font plusieurs) & ailleurs hors le Royaume.
+
+Or (pour revenir à notre propos) le commencement de cette navigation ne
+fut sans difficulté: car il falloit doubler des grandes basses, c'est
+dire des sables & rochers entremelez, qui se jettent environ trente
+lieuës en mer (ce qui est fort à craindre) & ayans vent mal propre, ilz
+furent long-temps louvier sans guerres avancer: & parmi ceci un
+inconvenient arrive qui les pensa tretous perdre. Car environ la minuit
+les matelots tirant à la pompe pour vuider l'eau selon la coutume (ce
+qu'ilz font par chacun quart) ilz ne la peurent epuiser. Ce que voyant
+le Contremaitre il descendit en bas, & vit que non seulement le vaisseau
+étoit entr'ouvert, mais aussi dés-ja si plein d'eau, que de la pesanteur
+il ne gouvernoit plus, & se laissoit aller à fonds. S'il y en avoit des
+étonnés je le laisse à penser: car si en un vaisseau bien entier on est
+(comme on dit) à deux doits prés de la mort, je croy que ceux-ci n'en
+étoient point éloignés de demi doit. Toutefois apres que les matelots
+furent harasses, quelques uns prindrent tel courage, qu'ilz soutindrent
+le travail de deux pompes jusques à midi, vuidans l'eau, qui étoit aussi
+rouge que sang à cause du bois de Bresil duquel elle avoit pris la
+teinture. Ce-pendant les charpentiers & mariniers ayans trouvé les plus
+grandes ouvertures ilz les étouperent, tellement que n'en pouvant plus
+ils eurent un peu plus de relache, & découvrirent la terre, vers
+laquelle ilz tournerent le cap. Et sur ce fut dit par iceux charpentiers
+que le vaisseau étoit trop vieil & tout mangé des vers, & ne pourroit
+retourner en France. Partant valoit mieux en faire un neuf, ou attendre
+qu'il y en vint quelqu'un de deça. Cela fut bien debattu. Neantmoins le
+Maitre mettant en avant que s'il retournoit en terre ses matelots le
+quitteroient, & qu'il aimoit mieux hazarder sa vie: que de perdre son
+vaisseau & sa marchandise, il conclut, à tout peril, de poursuivre sa
+route. Et pource que les vivres étoient courts, & la navigation se
+prevoyoit devoir étre longue, on en mit cinq dans une barque, léquels à
+la mal-heure on renvoya à terre, car ilz n'y firent pas de vieux os.
+
+Ainsi se mit derechef le vaisseau en mer passant avec grand hazard par
+dessus lédites basses; & ayans noz gens éloigné la terre d'environ deux
+cens lieuës ilz découvrirent une ile inhabitée ronde comme une tour, de
+demie lieuë de circuit, fort agreable à voir à cause des arbres y
+verdoyans en nôtre froide saison. Plusieurs oyseaux en sortoient qui se
+venoient reposer sur les mats du navire, & se laissoient prendre à la
+main. Ils étoient gros en apparence, mais le plumage oté n'étoient quasi
+que passereaux. En cinq mois que dura le voyage, on ne découvrit autre
+terre que cette ile, & autres petites à l'environ, léquelles n'étoient
+marquées sur la carte marine.
+
+Sur la fin de Fevrier n'étant encore qu'à trois degrez de la ligne
+æquinoctiale (qui n'étoit pas la troisieme partie de leur route) voyans
+que leurs vivres defailloient ilz furent en deliberation de relacher au
+Cap sainct Roch (qui est par les cinq degrez en la terre du Bresil) pour
+y avoir quelques rafraichissement: toutefois la pluspart fut d'avis
+qu'il valoit mieux passer outre, & en un besoin manger les guenons &
+perroquets qu'ilz portoient. Et arrivez qu'ilz furent vers ladite ligne
+ilz n'eurent moins d'empechement que devant & furent long temps à
+tournoyer sans pouvoir franchir ce pas. J'en ay rendu la raison
+ci-dessus au chapitre quatriéme, où j'ay aussi dit que les vapeurs qui
+s'élevent de la mer és environs de l'Æquateur, attirées par l'air &
+trainées quant & lui en la course qu'il fait suivant le mouvement du
+premier mobile, venans à rencontrer le cours & mouvement de la Zone sont
+contraintes par la repercussion de retourner quasi au contraire, d'où
+viennent les vens d'abas, c'est à dire du Ponant, & du Suroest: aussi
+fu-ce un vent du Suroest qui tira noz François hors de difficulté & les
+porta outre l'Æquinoxe, lequel passé peu apres ilz commencerent à
+découvrir nôtre pole arctique.
+
+Or comme il y a souvent de la jalousie entre mariniers & conducteurs de
+navires, il avint ici une querelle entre le Pilote & le Contre-maitre,
+qui pensa les perdre tous. Car en dépit l'un de l'autre ne faisans pas
+ce qui étoit de leurs charges, un grain de vent s'éleva la nuit, lequel
+s'enveloppa tellement dans les voiles, que le vaisseau fut préque
+renversé la quille en haut: & n'eut-on plus beau que de couper en grande
+diligence les écoutes de la grand'voile: & en cet accident tomberent &
+furent perduz dans l'eau les cables, cages d'oiseaux & toutes autres
+hardes qui n'étoient pas bien attachées.
+
+Quelques jours aprés rentrans en nouveau danger, un charpentier
+cherchant au fonds du vaisseau les fentes par où l'eau y entroit,
+s'éleva prés de la quille (or la quille est le fondement du navire,
+comme l'eschine à l'homme & és animaux, sur laquelle sont entées &
+arrrengées les côtes) une piece de bois large d'un pied en quarré,
+laquelle fit ouverture à l'eau en si grande abondance, que les matelots
+qui assistoient ledit charpentier montans en haut tout éperduz ne
+sceurent dire autre chose sinon, Nous sommes perduz, nous sommes perduz.
+Surquoy les Maitre & Pilote voyans le peril evident, firent jetter en
+mer grand quantité de bois de bresil, & les panneaux qui couvroient le
+navire, pour tirer la barque dehors, dans laquelle ilz se vouloient
+sauver: Et craignans qu'elle ne fût trop chargée (parce que chacun y
+vouloit entrer) le Pilote se tint dedans l'épée à la main, disant qu'il
+coupperoit les bras au premier qui feroit semblant d'y entrer: de
+maniere qu'il se falloit resoudre à la mort, comme quelques-uns
+faisoient. En fin toutefois le charpentier petit homme courageux n'ayant
+point abandonné la place avoit bouché le trou avec son caban ou cappot
+de mer soutenant tant qu'il pouvoit la violence de l'eau qui par fois
+l'emportoit: & apres qu'on lui eut fourni de plusieurs hardes & lits de
+coton, à l'ayde d'aucuns il racoutra la piece qui avoit été levée, &
+ainsi evaderent ce danger, l'ayans échappé belle. Mais il en falloit
+encore bien souffrir d'autres, étans à plus de mille lieuës du port où
+ilz pretendoient aller.
+
+Aprés ce danger ilz trouverent force vens contraires, ce qui fut cause
+que le Pilote (qui n'étoit pas des mieux entendus en son métier) perdit
+sa route, & navigerent en incertitude jusques au Tropique de Cancer.
+Pendant lequel temps ilz rencontrerent une mer si expessement herbue
+qu'il falloit trencher les herbes avec une coignée, & comme ilz
+pensoient étre entre des marais ilz jetterent la sonde & ne trouverent
+point le fond. Aussi ces herbes n'avoient point de racines, ains
+s'entretenoient l'une l'autre par longs filamens comme lierre terrestre,
+ayans les feuilles assez semblables à celles de Ruë de jardins, la
+graine ronde, & non plus grosse que celle de Genevre. Es navigations de
+Cristophe Colomb se trouve qu'au premier voyage qu'il fit à la
+découverte des Indes (qui fut l'an mille quatre cens nonante-deux) ayant
+passé les iles Canaries, aprés plusieurs journées il rencontra tant
+d'herbes qu'il sembloit que ce fût un pré. Ce qui leur donna la peur,
+encore qu'il n'y eut point de danger.
+
+
+
+
+_Famine extrême, & les effects d'icelle: Pourquoy on dit Rage de faim:
+Découverte de la terre de Bretagne: Recepte pour r'affermir le ventre:
+Procez contre les François Genevois envoyé en France: Retour de
+Villegagnon._
+
+CHAP. X
+
+LE Tropique passé, & étans encore à plus de cinq cens lieuës de France,
+il fallut retrencher les vivres de moitié, s'étant la provision
+consommée par la longueur du voyage causée par les vens contraires, & le
+defaut de bonne conduite. Car (comme nous avons dit) le Pilote ignorant
+avoit perdu la conoissance de sa route: si bien que pensant étre vers le
+Cap de Fine-terre en Hespagne, il n'étoit qu'à la hauteur des Açores,
+qui en sont à plus de trois cens lieuës. Cet erreur fut cause qu'à la
+fin d'Avril dépourveuz de tous vivres il se fallut mettre à balayer &
+nettoyer la Soute & c'est le lieu ou se met la provision du biscuit; en
+laquelle ayans trouvé plus de vers & de crottes de rats, que de mietttes
+de pain: neantmoins cela se partissoit avec des culieres, & en faisoient
+de la bouillie: & sur cela on fit apprendre aux guenons & perroquets des
+gambades & langages qu'ils ne sçavoient pas: car ilz servirent de pature
+à leurs maitres. Bref dés le commencement de May que tous vivres
+ordinaires étoient faillis, deux mariniers moururent de malrage de faim,
+& furent ensevelis dans les eaux. Outre plus durant cette famine la
+tourmente continuant jour & nuict l'espace de trois semaines, ilz ne
+furent pas seulement contraints de plier les voiles & amarrer
+(_attacher_) le gouvernail, mais aussi durant trois semaines que dura
+cette tourmente ilz ne peurent pécher un seul poisson: qui est chose
+pitoyable, & sur toutes autres deplorable. Somme les voila à la famine
+jusques aux dents (comme on dit) affaiblis d'un impitoyable element,&
+par dedans & par dehors.
+
+Or étans ja si maigres & affoiblis qu'à peine se pouvoient-ilz tenir
+debout pour faire les manoeuvres du navire, quelques uns s'aviserent de
+couper en pieces certaines rondelles faites de peaux, léquelles ilz
+firent bouillir pour les manger, mais elles ne furent trouvées bonnes
+ainsi, à cause dequoy quelques-uns les firent rotir, en forme de
+carbonnades: & étoit heureux qui en pouvoit avoir. Apres ces rondelles
+succederent les colets de cuir, souliers, & cornes de lanternes qui ne
+furent point épargnées. Et nonobstant, sur peine de couler à fond, il
+falloit perpetuellement étre à la pompe pour vuider l'eau.
+
+En ces extremitez le douziéme May mourut encores de rage de faim le
+canonnier, de qui le métier ne pouvoit guerres servir alors, car quand
+ils eussent fait rencontre de quelques pyrates, ce leur eût eté grand
+plaisir de se donner à eux: mais cela n'avint point: & en tout le voyage
+ilz ne virent qu'un vaisseau, duquel à cause de leur trop grande
+foiblesse ilz ne peurent approcher.
+
+Tant qu'on eut des cuirs on ne s'avisa point de faire la guerre aux
+rats, qui son ordinairement beaux & potelez dans les navires: mais se
+ressentans de cette famine, & trottans continuellement pour chercher à
+vivre, ilz donnerent avis qu'ilz pourroient bien servir de viande à qui
+en pourroit avoir. Ainsi chacun va à la chasse, & dresse-on tant de
+pieges, qu'on en prend quelques-uns. Ils étoient à si haut prix qu'un
+fut vendu quatre écus. Un autre fit promesse d'un habit de pied en cap à
+qui lui en voudroit bailler un. Et comme le Contre-maitre en eût appreté
+un pour le faire cuire, ayant coupé & jetté sur le tillac les quatres
+pattes blanches, elles furent soigneusement recuillies, & grillées sur
+les charbons, disant celui qui les mangea n'avoir jamais trouvé ailes de
+perdris si bonnes. Mais cette necessité n'étoit seulement des viandes,
+ains aussi de toute sorte de boisson: car il n'y avoit ni vin, ni eau
+douce. Seulement restoit un peu de cidre, duquel chacun n'avoit qu'un
+petit verre par jour. A la fin fallut ronger du bresil pour en cirer
+quelque substance: ce que fit le sieur du Pont, lequel desiroit avoir
+donné bonne quittance d'une partie de quatre mille francs qui lui
+étoient deuz, & avoir un pain d'un sol, & un verre de vin. Que si
+cetui-ci étoit tellement pressé, il faut estimer que la misere étoit
+venuë au dessus de tout ce que la langue, & la plume peuvent exprimer,
+aussi mourut-il encores deux mariniers le quinziéme & seziéme de May, de
+cette miserable pauvreté, laquelle non sans cause est appellée rage,
+d'autant que la nature defaillant, les corps étans attenuez, les sens
+alienez, & les esprits dissipez, cela rend les personnes non seulement
+farouches, mais aussi engendre une colere telle qu'on ne se peut
+regarder l'un l'autre qu'avec une mauvaise intention, comme faisoient
+ceux-ci. Et de telle chose Moyse ayant conoissance il en menace entre
+autres chatimens le peuple d'Israel quand il viendra à oublier &
+mépriser la loy de son Dieu. _Alors_ (dit-il) _l'homme le plus tendre, &
+plus délicat d'entre vous regardera d'un oeil malin son frere, & sa
+femme bien-aimée, & le demeurant des ses enfans: Et la femme la plus
+delicate, qui pour sa tendreté n'aura point essayé de mettre son pied en
+terre, regardera d'un oeil malin son mari bien-aimé, son fils, & sa
+fille,_ &c. Cette famine & miserable necessité étant si étrange, je n'ay
+que faire de m'amuser à rapporter les exemples des sieges des villes, où
+l'on trouve tousjours quelque suc, ni de ceux que l'on rapporte étre
+morts en passant les deserts de l'Afrique: car il n'y auroit jamais de
+fin. Cet exemple seul est suffisant pour émouvoir les plus endurcis à
+commiseration. Et quoi que ceux-ci ne soient venus jusques à se tuer
+l'un l'autre pour se repaitre de chair humaine, comme firent ceux qui
+retournerent du premier voyage de la Floride (ainsi que nous avons veu
+au chapitre septiesme du premier livre) toutefois ils ont eté reduits à
+une pareille, voire plus grande necessité: car ceux-là n'attendirent
+point une si extreme faim que d'en mourir: & ne fait point mention
+l'histoire qu'ils ayent rongé le bois de bresil, ou grillé les cornes de
+lanternes.
+
+Or à la parfin Dieu eut pitié de ces pauvres affligés, & les amena à la
+veuë de la basse Bretagne le vint-quatriéme jour de May, mille cinq cens
+cinquante-huit, étans tellemens abbatus, qu'ilz gisoient sur le tillac
+sans pouvoir remuer ni bras, ni jambes. Toutefois par-ce que plusieurs
+fois ils avoient été trompés cuidans voir terre là où ce n'étoit que des
+nuées, ilz pensoient que ce fut illusion, & quoy que le matelot qui
+étoit à la hune criât par plusieurs fois Terre, terre, encore ne le
+pouvoient-ilz croire; mais ayans vent propice, & mis le cap droit
+dessus, tôt aprés ilz s'en asseurerent, & en rendirent graces à Dieu.
+Aprés quoy le Maitre du navire dit tout haut que pour certains s'ilz
+fussent demeurés encor vint-quatre heures en cet état, il avoit deliberé
+& resolu de tuer quelqu'un sans dire mot, pour servir de pature aux
+autres.
+
+Approchez qu'ilz furent de terre ilz mouillerent l'ancre, & dans une
+chalouppe quelques uns s'en allerent au lieu plus proche dit Hodierne,
+acheter des vivres: mais il y en eut qui ayans pris de l'argent de leur
+compagnons, ne retournerent point au navire, & laisserent là leurs
+coffres & hardes protestans de jamais n'y retourner, tant ils avoient
+peur de r'entrer au païs de famine. Tandis il y eut quelques pécheurs
+qui s'étans approchez du navire, comme on leur demandoit des vivres ilz
+se voulurent reculer, pensans que ce fût mocquerie, & que souz ce
+pretexte on leur voulût faire tort: mais nos affamez se saisirent d'eux
+& se jetterent si impetueusement dans leur barque, que les pauvres
+pécheurs pensoient tous étre saccagéz: toutefois on ne prit rien d'eux
+que de gré à gré: & y eut un vilain qui print deux reales d'un quartier
+de pain bis qui ne valoit pas un liart au païs.
+
+Or ceux qui étoient descendus à terre étans retournés avec pain, vin, &
+viandes, il faut croire qu'on le les laissa point moisir, ni aigrir. Ilz
+leverent donc l'ancre pour aller à la Rochelle, mais avertis qu'il y
+avoit des pyrates qui rodoient la côte, ilz cinglerent droit au grand,
+beau & spacieux havre de Blaver païs de Bretagne, là où pour lors
+arrivoient grand nombre de vaisseaux de guerre tirans force coups
+d'artillerie, & faisans les bravades accoutumées en entrant victorieux
+dans un port de mer. Il y avoit des spectateurs en grand nombre, dont
+quelques-uns vindrent à propos pour soutenir noz Bresiliens par dessouz
+les bras, n'ayans aucune force pour se porter. Ils eurent avis de se
+grader de trop manger, mais d'user peu à peu de bouillons pour le
+commencement, de vieilles poullailles bien consomméees, de lait de
+chevre, & autres choses propres pour leur élargir les Boyaux, léquelz
+par le long jeune étoient tout retirez. Ce qu'ilz firent: mais quant aux
+matelots la pluspart gens goulus & indiscrets, il en mourut plus de la
+moitié, qui furent crevez subitement pour s'étre voulu remplir le ventre
+du premier coup. Aprés cette famine s'ensuivit un degoutement si grand,
+que plusieurs abhorroient toutes viandes & méme le vin, lequel sentant
+ilz tomboient en defaillance: outre ce le pluspart devindrent enflés
+depuis la plante des piés jusques au sommet de la téte, d'autre tant
+seulement depuis la ceinture en bas. Davantage il survint à tous un
+cours de ventre & tel devoyement d'estomach, qu'ilz ne pouvoient rien
+retenir dans le corps. Mais on leur enseigna une recepte: à sçavoir du
+jus de lierre terrestre, du ris bien cuit, lequel oté de dessus le feu
+il faut faire étouffer dans le pot, avec force vieux drappeaux à
+l'entour, puis prendre des moyeux d'oeufs; & méler le tout ensemble dans
+un plat sur un rechaut. Ayant di-je mangé cela avec des culleres en
+forme de bouillie ilz furent soudain r'affermis.
+
+Neantmoins ce ne fut ici tout, ni la fin des perils. Car aprés tant de
+maux, ces gens ici auquels les flots enragez, & l'horrible famine avoit
+pardonné, portoient quant & eux les outils de leur mort, si la chose fut
+arrivée au desir de Villegagnon. Nous avons dit au chapitre precedent
+qu'icelui Villegagnon avoit baillé au Maitre de navire un coffret plein
+de lettres qu'il envoyoit à diverses personnes, parmi léquelles y avoit
+aussi un procez par lui fait contre-eux à leur desceu, avec mandement au
+premier juge auquel on le bailleroit en France qu'en vertu d'icelui il
+les retint & fit bruler comme heretiques. Avint que le sieur du Pont
+chef de la troupe Genevoise, ayant pris conoissance à quelques gens de
+justice de ce païs-là, qui avoient sentiment de la Religion de Geneve,
+le coffret avec les lettres & le procez leur fut baillé & delivré,
+lequel ayans veu tant s'en faut qu'ilz leur fissent aucun mal ni injure,
+qu'au contraire ilz leur firent la meilleure chere qu'il leur fut
+possible, offrans de l'argent à ceux qui en avoient à faire: ce qui fut
+accepté par quelques-uns, auquels ilz baillerent ce qui leur fut
+necessaire.
+
+Ils vindrent puis apres à Nantes là où comme si leurs sens eussent été
+entierement renversés: ilz furent environ huit jours oyans si dur &
+ayans la veuë si offusquée qu'ilz pensoient devenir sourds & aveugles;
+ceci causé, à mon avis, par la perception des nouvelles viandes, que qui
+la force s'étendant par les veines & conduits du corps chassoit les
+mauvaises vapeurs, léquelles cherchans une sortie par les yeux, ou les
+oreilles, & n'en trouvans point étoient contraintes de s'arréter là. Ilz
+furent visitez par le soin de quelques doctes Medecins qui apporterent
+envers eux ce qui étoit de leur art & science: puis chacun prit parti où
+il avoit affaire.
+
+Quant aux cinq léquels nous avons dit avoir eté au debarquement du
+Bresil r'envoyés à terre, Villegagnon en fit noyer trois comme seditieux
+& heretiques, léquelz ceux de Geneve ont mis au catalogue de leurs
+martyrs.
+
+Pour le regard dudit Villegagnon Jean de Lery dit qu'il abandonna
+quelque temps aprés le Fort de Colligni pour revenir en France, y
+laissant quelques gens pour la garde, qui mal conduits, & foibles, soit
+de vivres soit de nombre furent surpris par les Portugais, qui en firent
+cruelle boucherie. J'ose croire que les comportemens de Villegagnon
+envers ceux de la Religion pretenduë reformée le disgracierent du sieur
+Admiral, & n'ayant plus le rafraichissement & secours ordinaire il jugea
+qu'il ne faisoit plus bon là pour lui, & valoit mieux s'en retirer. En
+quoy faisant il eût eu plus d'honneur de r'amener son petit peuple,
+étant bien certain que les Portugais ne les lairroient gueres en repos,
+& de vivre toujours en apprehension, c'est perpetuellement mourir. Et
+davantage, si un homme d'authorité a assez de peine à se faire obeir,
+méme en un païs éloigné de secours: beaucoup moins obeira on à un
+Lieutenant, de qui la crainte n'est si bien enracinée és coeurs des
+sujets qu'est celle d'un gouverneur en chef. Telles choses considerées,
+ne se faut emerveiller si cette entreprise a si mal reussi. Mais elle
+n'avoit garde de subsister, veu que Villegagnon n'avoit point envie de
+resider là. Qu'il n'en ait point eu d'envie je le conjecture, parce
+qu'il ne s'est addonné à la culture de la terre. Ce qu'il falloit faire
+dés l'entrée, & ayant païs découvert semer abondamment, & avoir des
+grans de reste sans en attendre de France. Ce qu'il a peu & deu faire en
+quatre ans ou environ qu'il y a été, puis que c'étoit pour posseder la
+terre. Ce qui lui a été d'autant plus facile, que cette terre produit en
+toute saison. Et puis qu'il s'étoit voulu méler de dissimuler il devoit
+attendre qu'il fût bien fondé pour découvrir son intention: & en cela
+git la prudence. Il n'appartient pas à tout le monde de conduire des
+peuplades & colonies. Qui veut faire cela, faut qu'il soit populaire &
+de tous métiers, & qu'il ne se dedaigne de rien: & sur tout qu'il soit
+doux & affable, & éloigné de cruauté.
+
+[Illustration: Neptune.]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+ TROISIÉME LIVRE
+ DE L'HISTOIRE DE LA
+ NOUVELLE-FRANCE
+
+ Contenant les navigations & découvertes des
+ François faites dans les Golfe &
+ grande riviere de Canada.
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+L'HISTOIRE _bien décrite est chose qui donne beaucoup de contentement à
+celui qui prent plaisir à la lecture d'icelle, mais principalement cela
+avient quand l'imagination qu'il a conceuë des choses y deduites, est
+aidée par la representation de la peinture: C'est pourquoy en lisant les
+écrits des Cosmogaphes il est difficile d'y avoir de la delectation ou
+de l'utilité sans les Tables geographiques. Or ayans en ce livre ici à
+recueillir les voyages faits en la Terre-neuve & grande riviere de_
+Canada _tant par le Capitaine Jacques Quartier, que de freche memoire
+par Samuel Champlein (qui est une méme chose) & les découvertes &
+navigations faites souz le gouvernement du sieur de Monta: considerant
+que les descriptions dédits Capitaine Quartier & Champlein sont des
+iles, ports, caps, rivieres, & lieux qu'ilz ont veu, léquels estans en
+grand nombre apporteroient plutot un degout au lecteur, qu'un appetit de
+lire, ayant moy-méme quelquefois en semblable sujet passé par dessus les
+descriptions des provinces que Pline fait és livres III, IV, V, & VI, de
+son Histoire naturelle: ce que je n'eusse fait si j'eusse eu la Charte
+geographique presente: J'ay pensé étre à propos de representer avec le
+discours, le pourtrait tant desdites Terres-neuves, que de ladite
+riviere de_ Canada _jusques à son premier saut, qui sont de quatre &
+cinq cens lieuës de païs, avec les noms des lieux plus remarquables,
+afin qu'en lisant le lecteur voye la route suivie par noz François en
+leurs découvertes. Ce que j'ai fait au mieux qu'il m'a été possible,
+aiant rapporté chacun lieu à sa propre élevation & hauteur: enquoy se
+sont equivoqué tous ceux qui s'en sont mélez jusques à present._
+
+_Quant à ce qui est de l'Histoire j'avois en volonté de l'abbreger, mais
+j'ay consideré que ce seroit faire tort aux plus curieux, voire méme aux
+mariniers, qui par le discours entier peuvent reconoitre les lieux
+dangereux, & se prendre garde de toucher. Joint que Pline & autres
+geographes n'estiment point étre hors de leur sujet d'écrire de cette
+façon, jusques à particulariser les distances des lieux & provinces.
+Ainsi j'ay laissé en leur entier les deux voyages dudit Capitaine
+Jacques Quartier: le premier déquels étoit imprimé: mais le second je
+l'ai pris sur l'original presenté au Roy écrit à la main, couvert en
+satin bleu. Et en ces deux je trouve de la discordance en une chose,
+c'est qu'au premier voyage il est mentionné que ledit Quartier ne passa
+point plus de quinze lieuës par delà le cap Mont-morency: & en la
+relation du second il dit qu'il remena en la terre de_ Canada _qui est
+au Nort de l'ile d'Orleans (à plus de six vints lieuës dudit cap de
+Mont-morenci) les deux Sauvages qu'il y avoit pris l'an precedent. J'ay
+donc mis au front de ce troisiéme livres la charte de ladite grande
+riviere, & du Golfe de_ Canada _tout environné de terres & iles, sur
+léquelles le lecteur semblera étre porté quant il y verra les lieux
+désignéz par leurs noms._
+
+_Au surplus ayant trouvé en téte du premier voyage du Capitaine Jacques
+Quartier quelques vers François qui me semblent de bonne grace, je n'en
+ay voulu frustrer l'autheur, duquel j'eusse mis le nom, s'il se fût
+donné à conoitre._
+
+
+
+
+SUR LE VOYAGE DE
+DE CANADA.
+
+QUOY? _serons-nous toujours esclaves des fureurs?
+Gemirons-nous sans fin nos eternels mal-heurs?
+Le Soleil a roulé quarante entiers voyages,
+Faisant sourdre pour nous moins de jours que d'orages:
+D'un desastre mourant un autre pire est né,
+Et n'appercevons pas le destin obstiné
+(Chetifs) qui noz conseils ravage comme l'onde
+Qui és humides mois culbutant vagabonde
+Du negeux Pyrené, ou des Alpes fourchus,
+Entreine les rochers, & les chénes branchus:
+Ou comme puissamment une tempéte brise,
+Cedons, sages, cedons au ciel qui dépité
+Contre nôtre terroir, prophane, ensanglanté
+De meurtres fraternels, & tout puant de crimes,
+Crimes qui font horreur aux infernaux abymes,
+Nous chasse à coups de fouet à des bords plus heureux:
+Afin de r'aviver aux actes valeureux
+Des renommez François la race abatardie:
+Comme on voit la vigueur d'une plante engourdie,
+Au changement de place alaigre s'éveiller,
+Et de plus riches fleurs le parterre émailler.
+Ainsi France Alemande en Gaule replantée:
+Ainsi l'antique Saxe en l'Angleterre entée:
+Bref, les peuples ainsi nouveaux sieges traçans,
+Ont redoublé gaillars leurs sceptres florissans:
+Faisans voir que la mer qui les astres menace,
+Et les plus aspres mons à la vertu font place.
+Sus, sus donc compagnons qui bouillez d'un beau sang,
+Et auquels la vertu esperonne le flanc,
+Allois où le bonheur & le ciel nous appelle;
+Et provignons au loin une France plus belle.
+Quittons aux faineans, à ces masses sans coeur,
+A la peste, à la faim, aux ebats du vainqueur,
+Au vice, au desespoir, cette campagne usee,
+Haine des gens de bien, du monde la risee.
+C'est pour vous que reluit cette riche toison
+Deuë aux braves exploits de ce François Jason,
+Auquelle le Dieu marin favorable fait féte,
+D'un rude cameçon arrétant la tempéte.
+Les filles de Nerée attendent vous vaisseaux;
+Jà caressent leur prouë, & balient les eaux
+De leurs paumes d'y voire en double rang fendues,
+Comme percens les airs les voyageres Grues,
+Quand la saison severe & la gaye à son tour
+Les convie à changer en troupes de sejour.
+C'est pour vous que de laict gazouillent les rivieres;
+Que maçonnent és troncs les mouches menageres:
+Que le champ volontaire en drus épics jaunit:
+Que le fidele sep sans peine se fournit
+D'un fruit qui sous le miel ne couve la tristesse,
+Ains enclot innocent la vermeille liesse.
+La marâtre n'y sçait l'aconite tremper:
+Ni la fievre altérées És entrailles camper:
+Le favorable trait de Proserpine envoye
+Aux champs Elysiens l'ame soule de joye:
+Et mille autres souhaits que vous irez cueillans,
+Que reserve le ciel aux estomachs vaillans.
+Mais tous au demarer sermons cette promesse:
+Disons, plustot la terre usurpe la vitesse
+Des flambeaux immortels: les immortels flambeaux
+Echangent leur lumiere aux ombres des tombeaux:
+Les prez hument plustot les montagnes fondues:
+Sans montagnes les vaux foulent les basses nues:
+L'Aigle soit veu nageant dans la glace de l'air:
+Dans les flots allumez la Baleine voler
+Plustot qu'en nôtre esprit le retour se figure:
+Et si nous parjurons, la mer nous soit parjure.
+O quels rempars je voy! quelles tours se lever!
+Quels fleuves à fonds d'or de nouveaux murs laver!
+Quels Royaumes s'enfler d'honnorables conquétes!
+Quels lauriers s'ombrager de genereuses tétes!
+Quelle ardeur me soulève! Ouvrez-vous larges airs,
+Faites voye à mon aile: és bords de l'Univers,
+De mon cor haut-sonnant les victoires j'entonne
+D'un essaim belliqueux, dont la terre frissone._
+
+[Illustration:]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+AU LECTEUR
+
+AMI Lecteur, n'ayant peu bonnement arrenger en peu d'espace tant de
+ports, iles, caps, golfes, ou bayes, detroits, & rivieres déquels est
+fait mention és voyages que j'ay d'orenavant à te representer en ce
+troisiéme livre, j'ay estimé meilleur & plus commode de te les indiquer
+par chiffres, ayant seulement chargé la Charte que je te donne des noms
+les plus celebres qui soyent en la Terre-neuve & grande riviere de
+Canada.
+
+_Lieux de la terre-neuve._
+
+1 _Cap de Bonne-veuë_ premier abord du Capitaine Jacques Quartier.
+2 _Port de sainte Catherine._
+3 _Ils aux Oyseaux._ en cette ile y a telle quantité d'oyseaux, que tous
+les navires de France s'en pourroient charger sans qu'on s'en apperceût:
+ce dit le Capitaine Jacques Quartier. Et je le croy bien pour en avoir
+veu préque de semblables.
+4 _Golfe des Chateaux._
+5 _Port de Carpunt_.
+6 _Cap Razé_, où il y a un port dit _Rougueusi_.
+7 _Cap & Port de Degrad_.
+8 _Ile sainte Catherine_, & là méme le _Port des Chateaux_.
+9 _Port des Gouttes_.
+10 _Port des Balances_.
+11 _Port de Blanc-sablon._
+12 _Ile de Brest_.
+13 _Port des ilettes._
+14 _Port de Brest._
+15 _Port saint Antoine._
+16 _Port saint Servain._
+17 _Fleuve saint Jacques, & Port de Jacques Cartier._
+18 _Cap Tiennot._
+19 _Port saint Nicolas._
+20 _Cap de Rabast._
+21 _Baye de saint Laurent._
+22 _Iles saint Guillaume._
+23 _Ile sainte Marthe._
+24 _Ile saint Germain._
+25 _Les sept iles._
+26 _Riviere dite Chischedec,_ où y a grande quantité de chevaux
+aquatiques dits hippopotames.
+27 _Ile de l'Assumption,_ autrement dite _Anticosti_, laquelle a environ
+trente lieuës de longueur: & est à l'entrée de la grande riviere de
+_Canada_.
+28 _Détroit saint Pierre_.
+
+Ayant indiqué les lieux de la Terre-neuve qui regardent à l'Est, & ceux
+qui sont le long de la terre ferme du Nort, retournons à ladite
+Terre-neuve, & faisons le tour entier. Mais faut sçavoir qu'il y a deux
+passages principaux pour entrer au grand Golfe de _Canada_. Jacques
+Quartier en ses deux voyages alla par le passage du Nort. Aujourd'huy
+pour eviter les glaces & pour le plus court plusieurs prennent celuy du
+Su par le détroit qui est entre le Cap Breton & le Cap de Raye. Et cette
+route ayant eté suivie par Champlein, la premiere terre en son voyage
+fut:
+
+29 _Le Cap sainte Marie._
+30 _Iles saint Pierre_
+31 _Port du saint Esprit._
+32 _Cap de Lorraine._
+33 _Cap saint Paul._
+34 _Cap de Raye_, que je pense étre le _Cap pointu_ de Jacques Quartier.
+35 _Le mons des Cabanes._
+36 _Cap double._
+
+Maintenant passons à l'autre terre vers le Cap sainct Laurent, laquelle
+j'appellerois volontiers l'ile de _Bacaillos_, c'est à dire de Moruës
+(ainsi qu'à peu pres l'a marquée Postel) pour lui donner un propre nom,
+quoy que tout l'environ du Golphe de _Canada_ se puisse ainsi nommer:
+car jusques à _Gachepé_, tous les ports sont propres à la pécherie
+desdits poissons, voire méme encore les ports qui sont au dehors &
+regardent vers le Su, comme le port aux Anglois, de _Campseau_, & de
+Savalet. Or en commençant au détroit d'entre le Cap de Raye & le Cap
+sainct Laurent (lequel a dix-huit lieuës de large) on trouve:
+
+37 _Les iles saint Paul._
+38 _Cap saint Laurent._
+39 _Cap saint Pierre._
+40 _Cap Dauphin._
+41 _Cap saint Jean._
+42 _Cap Royal._
+43 _Golfe saint Julien_
+44 _Passage_, ou _Détroit_ de la baye de _Campseau_, qui separe l'ile de
+_Bacaillos_ de la terre ferme.
+
+Depuis tant d'années ce détroit n'est point à peine reconu, & toutesfois
+il sert de beaucoup pour abbreger chemin ou du moins servira à l'avenir,
+quant la Nouvelle-France sera habitée pour aller à la grande riviere de
+_Canada_. Nus le vimes l'année passée étant au port de _Campseau_,
+allans chercher quelque ruisseau pour nous pourvoir d'eau douce avant
+nôtre retour. Nous en trouvames un petit que j'ay marqué vers le fond de
+la baye dudit _Campseau_, auquel lieu se fait grande pécherie de moruës.
+Or quant je considere la route de Jacques Quartier en son premier
+voyage, je la trouve si obscure que rien plus, faute d'avoir remarqué ce
+passage. Car nos mariniers se servent le plus souvent des noms de
+l'imposition des Sauvages, comme _Tadoussac, Anticosti, Gachepé,
+Tregate, Misamichis, Campseau, Kebec, Batiscan, Saguenay, Chischedec,
+Mantanne_, & autres. En cette obscurité j'ay pensé que ce qu'il appelle
+les Iles Colombaires sont les iles dites Ramées qui sont plusieurs en
+nombre, ayant dit en son discours qu'une tempéte les avoit portez du Cap
+pointu à trente sept lieuës loin: car il étoit ja passé de la bende du
+Nort vers le Su.
+
+45 _Iles Colombaires,_ alias _Iles Ramées._
+46 _Iles des margaux._ Il y a trois iles remplies de ces oiseaux comme
+un pré d'herbes, ainsi que dit Jacques Quartier.
+47 _Ile de Brion_, où y a des Hippopotames, ou Chevaux marins.
+48 _Ile d'Alezay_. De là il dit qu'ils firent quelques quarante
+lieuës, et trouverent:
+49 _Le Cap d'Orleans._
+50 _Fleuve des Barques_, que je prens pour _Misamichis_.
+51 _Cap des Sauvages._
+52 _Golfe saint Lunaire_, que je prens pour _Tregate_.
+53 _Cap d'Esperance._
+54 _Baye_, ou _Golfe de Chaleur_, auquel Jacques Quartier dit qu'il fait
+plus chaut qu'en Hespagne: En quoy je ne le croiray volontiers jusques à
+ce qu'il y ait fait un autre voyage, attendu le climat. Mais il se peut
+faire que par accident il y faisoit fort chaud quand il y fut, qui étoit
+au mois de Juillet.
+55 _Cap du Pré._
+56 _Saint Martin._
+57 _Baye des Morues._
+58 _Cap saint Louis._
+59 _Cap de Montmorency._
+60 _Gachepé._
+61 _Ile percée._
+62 _Ile de Bonnaventure._
+
+Entrons maintenant en la grande riviere de _Canada_, en laquelle nous
+trouverons peu de ports en l'espace de plus de trois cens cinquante
+lieuës: car elle est fort pleine de rochers & battures. A la bende du Su
+passé _Gachepé_ il y a:
+
+63 _Le Cap de l'Evesque._
+64 _Riviere de Mantane._
+65 _Les ileaux saint Jean_, que je prens pour _Le Pic_.
+66 _Riviere des Iroquois._
+
+A la bende du Nort, apres _Chischedec_ mis ci-dessus au numero 27.
+
+67 _Riviere sainte Marguerite._
+68 _Port de Lesquemin_, où les Basques vont à la pécherie des Baleines.
+69 _Port de Tadoussac_, à l'emboucheure de la riviere De _Saguenay_, où
+se fait le plus grand traffic de pelleterie qui soit en tout le païs.
+70 _Riviere de Saguenay_ à cent lieuës de l'emboucheure de la riviere de
+_Canada_. Cette riviere est si creuse qu'on n'en trouve quasi point le
+fond. Ici la grande riviere de _Canada_ n'a plus que sept lieuës de
+large.
+71 _Ile du Liévre._
+72 _Ile aux Coudres_. Ces deux iles ainsi appellées par Jacques
+Quartier.
+73 _Ile d'Orleans_, laquelle Jacques Quartier nomma _l'ile de Bacchus_,
+à-cause de la grande quantité de vignes qui y sont. Ici l'eau de la
+grande riviere est douce, & monte le flot plus de quarante lieuës
+par-dela.
+74 _Kebec_. C'est un détroit de la grande riviere de Canada, que Jacques
+Quartier nomme _Achelaci_, où le sieur De Monts a fait un Fort &
+habitation de François, auprés duquel lieu y a un ruisseau qui tombe
+d'un rocher fort haut & droit.
+75 _Port de sainte Croix_ où hiverna Jacques Quartier, & dit Champlein
+qu'il ne passa point plus outre, mais il se trompe: & faut conserver la
+memoire de ceux qui ont bien fait.
+76 _Riviere de Batiscan._
+77 _Ile saint Eloy._
+78 _La riviere de Foix_, nommée par Champlein _Les trois rivieres._
+79 _Hochelaga_, ville des Sauvages, du nom de laquelle Jacques Quartier
+a appellé la grande riviere que nous disons _Canada_.
+80 _Mont Royal_, montagne voisine de _Hochelaga_, d'où l'on découvre la
+grande riviere de _Canada_ à perte de veue au dessus du grand Saut.
+81 _Saut_ de la grande riviere de _Canada_, qui dure une lieue, tombant
+icelle riviere parmi des rochers en bas avec un bruit étrange.
+82 _La grande riviere de Canada_, de laquelle on ne sçait encore
+l'origine, & a plus de huit cens lieues de conoissance, soit pour avoir
+veu, soit par le rapport des Sauvages. Je trouve au second voyage de
+Jacques Quartier qu'elle a trente lieues de large à son entrée, & plus
+de deux cens brasses de profond. Cette riviere a esté appellée par le
+méme Jacques Quartier _Hochelaga_, du nom du peuple qui de son temps
+habitoit vers le Saut d'icelle.
+
+[Illustration: 008-small et 008-large]
+
+
+
+
+_Sommaire de deux voyages faits par le Capitaine Jacques Quartier en la
+Terre-neuve: Golfe & grande riviere de Canada: Eclaircissement des noms
+de Terre-neuve, Bacalos, Canada: & Labrador: Erreur du sieur de
+Belle-foret._
+
+CHAP. I
+
+EN l'année mille cinq cens trente-trois Jacques Quartier excellent
+pilote Maloin, desireux de perpetuer son nom par quelque action
+signalée, fit sçavoir à Monsieur l'admiral (qui étoit pour lors Messire
+Philippe Chabot Comte de Burensais, & de Chargni Seigneur de Brion) la
+bonne volonté qu'il avoit de découvrir des terres ainsi que les
+Hespagnols avoient fait aux Indes Occidentales, & méme douze ans
+auparavant Jean Verazzan par commission du Roy François I, lequel
+Verazzan prevenu de mort n'avoit conduit aucunes colonies és terres
+qu'il avoit découvertes, ains seulement remarqué la côte depuis environ
+le trentiéme degré de la Terre-neuve qu'on appelle aujourd'huy la
+Floride jusques au quarantiéme. Pour lequel dessein continuer il offroit
+ce qui étoit de son industrie s'il plaisoit au Roy luy fournir les
+moyens à ce necessaires. Ledit sieur Admiral ayant pris de bonne part
+ces paroles, il les representa à sa Majesté, et fit en sorte que ledit
+Quartier eut la charge de deux vaisseaux de chacun soixante tonneaux
+garnis de soixante & un hommes pour l'execution de ce qu'il avoit
+proposé. Et moyennant ce il fit un voyage à la Terre-neuve du Nort, là
+où il découvrit les iles de ladite Terre-neuve, qui sont comme un
+Archipelague, en nombre infini, & les côtes jusques à l'embouchure de la
+grande riviere de _Canada_ tant à la bende du Nort, que du su, & ne
+cessa de rechercher les ports & havres dédites terres, & reconoitre leur
+assiette, utilité, & nature, jusques à ce que la saison se passant, &
+les vens contraires à la route de France venans à s'élever, il print
+avis de retourner, & attendre à une autre année à faire plus ample
+découverte, comme il fit incontinent aprés, & penetra en son second
+voyage jusques au grand saut de ladite riviere de _Canada_, en laquelle
+il avoit deliberé de donner commencement à une habitation Françoise au
+lieu dit Sainte Croix décrit en la relation qu'il a fait de son second
+voyage: auquel lieu il hiverna, & y a encore presentement des meules à
+moulin qu'il y avoit portées comme instrumens principalement necessaires
+à la nourriture d'un peuple. Mais comme les plantes hors de leur
+province & en leur propre province souvent transplantées ne profitent
+point tant qu'en leur lieu natures: Et comme il y a des païs en la
+France méme où plusieurs forains & étrangers ne peuvent vivre (du moins
+en bonne santé) comme Narbonne en Languedoc, & à Yres en Provence, d'où
+j'entens que les habitans sont contraints de rebatir leur ville en un
+autre endroit, pource qu'ilz n'y peuvent devenir vieux: Et pour l'effect
+de ce ont presenté requéte au Roy: surquoy y a des oppositions par les
+Marseillois & les habitans de Tolon: Ainsi durant cet hiver plusieurs
+des gens dudit Quartier n'ayans la disposition du corps bien
+sympathisante avec la temperature de l'air de ce païs là, furent saisis
+de maladies inconuës qui en emporterent un bon nombre, y eussent pis
+fait sans le secours du remede que Dieu leur envoya, duquel nous
+r'apporterons en son lieu ce que ledit Quartier en a écrit.
+
+Apres que l'hiver fut passé les gens dudit Quartier se facherent de
+cette demeure & voulurent retourner en France, méme d'autant que les
+vivres commençoient à leur defaillir: de maniere qu'ilz donnerent de
+cette étrange maladie, l'ardeur d'habiter cette Terre-neuve fut
+refroidie jusques à ce qu'en l'an mille cinq cens quarante, se presenta
+le sieur de Roberval Gentil-homme Picard pour étre conducteur de
+l'oeuvre delaissé, & souz luy ledit Quartier fut constitué capitaine
+general sur tous les vaisseaux de mer qui seroient employés à cette
+entreprise: pour laquelle je trouve que grande depense fut faite sans
+que nous en voyons étre reussi aucun fruit: ainsi que plus
+particulierement se reconoitra par le contenu au trentiéme chapitre
+ci-dessous.
+
+Or ayans dorenavant à parler des païs de la Terre-neuve, de _Bacalos_, &
+de _Canada_, il est bon avant qu'y entrer d'éclaircir le lecteur de ces
+trois mots, déquels tous les Geographes ne conviennent entr'eux. Quant
+au premier il est certain que tout ce païs que nous avons dit se peut
+appeller Terre-neuve, & le mot n'en est pas nouveau: car de toute
+memoire, & dés plusieurs siecles noz Dieppois, Maloins, Rochelois, &
+autres mariniers du Havre de Grace, de Honfleur & autres lieux, ont les
+voyages ordinaires en ces païs-là pour la pécherie des Moruës dont ilz
+nourrissent préque toute l'Europe, & pourvoyent tous vaisseaux de mer.
+Et quoy que tout païs de nouveau découvert se puisse appeller
+Terre-neuve, comme nous avons rapporté au quatriéme chapitre du premier
+livre que Jean Verazzan appela la Floride Terre-neuve, pource qu'avant
+lui aucun n'y avoit encore mis le pied: toutefois ce mot est particulier
+aux terres plus voisines de la France és Indes Occidentales, léquelles
+sont depuis les quarante jusques au cinquantiéme degré. Et par un mot
+plus general on peut appeller Terre-neuve tout ce qui environne le Golfe
+de Canada, où les Terre-neuviers indifferemment vont tous les ans faire
+leur pécherie: ce que j'ay dit étre dés plusieurs siecles; & partant ne
+faut qu'aucune autre nation se glorifie d'en avoir fait la découverte.
+Outre que cela est tres-certain entre noz mariniers Normans, Bretons, &
+Basques, léquels avoient imposé nom à plusieurs ports de ces terres
+avant que le Capitaine Jacques Quartier y allat; Je mettray encore ici
+le témoignage de Postel que J'ay extrait de sa Charte geographique en
+ces mots: _Terra hacob lucrosissimam piscationis utilitatem summa
+litterarum memoria à Gallis adiri solita, & ante mille sexentos annos
+frequentari solita est sed eo quod sit urbibus inculta & vasta spreta
+est._ De maniere que nôtre Terre-neuve étant du continent de l'Amerique,
+c'est aux François qu'appartient l'honneur de la premiere découverte des
+Indes Occidentales, & non aux Hespagnols.
+
+Quant au nom de _Bacalos_ il est de l'imposition de noz Basques, léquels
+appellent une Moruë _Bacaillos_, & à leur imitation nos peuples de la
+Nouvelle-France ont appris à nommer aussi la Moruë _Bacaillos_, quoy
+qu'en leur langage le nom propre de la moruë soit _Apegé_. Et ont dés si
+long-temps la frequentation dédits Basques, que le langage des premieres
+terres est à moitié de Basque. Or d'autant que toute le pécherie des
+Moruës (passé le Banc) se fait au Golfe de Canada, ou en la côte y
+adjacente que est au Su hors ledit Golfe, és Ports des Anglois, & de
+_Campseau_: pour cette cause toute cette premiere terre que nous avons
+dite Terre-neuve en general, se peut dire Terre de _Bacaillos_, c'est à
+dire Terre de Moruës.
+
+Et pour le regard du nom de _Canada_ tant celebré en l'Europe, c'est
+proprement l'appellation de l'une & de l'autre rive de cette grande
+riviere, à laquelle on a donné le nom de _Canada_, comme au fleuve de
+l'Inde, le nom du peuple & de la province qu'il arrouse. D'autres ont
+appellé cette riviere _Hochelaga_ du nom d'une autre terre que cette
+riviere baigne au dessus de sainct Croix, où Jacques Quartier hiverna.
+Or jaçoit que la partie du Nort au dessus de la riviere de _Saguenay_,
+soit le Canada dudit Quartier; toutefois les peuples de _Gachepé_, & de
+la baye des Chaleur qui sont environ le quarante-huitiéme degré de
+latitude au Su de ladite grande riviere se disent _Canadoquea_ (ilz
+prononcent ainsi) c'est à dire Canadaquois, comme nous disons
+Souriquois, & Iroquois, autres peules de cette terre. Cette diversité a
+fait que les Geographes ont varié en l'assiette de la province de
+_Canada_, les uns l'ayant située par les cinquante, les autres par les
+soixante degrez. Cela presupposé, je dy que l'un & l'autre côté de
+ladite riviere est _Canada_, & par ainsi justement icelle riviere en
+porte le nom, plutot que de _Hochelaga_, ou de saint Laurent.
+
+Ce mot donc de _Canada_ étant proprement le nom d'une province, je ne me
+puis accorder avec le sieur de Belle-foret, lequel dit qu'il signifie
+Terre; ni à peine avec le Capitaine Jacques Quartier, lequel écrit que
+_Canada_ signifie ville. Je croy que l'un & l'autre s'est abusé, & est
+venuë la deception de ce que (comme il falloit parler par signes avec
+ces peuples) quelqu'un des François interrogeant les Sauvages comment
+s'appelloit leur païs, lui montrans leurs villages & cabanes, ou un
+circuit de terre, ils ont répondu que c'étoit _Canada_, non pour
+signifier que leurs villages ou la terre s'appellassent ainsi, mois
+toute l'étenduë de la province.
+
+Le méme Belle-foret parlant des peuples qui habitent environ la baye (ou
+Golfe) de Chaleur, les appelle peuples de _Labrador_, contre tous les
+Geographes universelement. En quoy il s'est equivoqué, veu que le païs
+de _Labrador_ est par les soixante degrez, & ledit Golfe de Chaleur
+n'est que par les quarante-huit & demi. Je ne sçay quel est son autheur.
+Mais quant au Capitaine Jacques Quartier il ne fait nulle mention de
+_Labrador_ en ses relations. Et vaudroit mieux que ledit Bell-foret eût
+situé le païs de _Bacalos_ là où il a mis _Labrador_, que de l'avoir mis
+par les soixante degrez. Car de verité la plus grande pécherie des
+Moruës (ce que nous avons dit étre appellées _Bacaillos_) se fait és
+environs de la baye de Chaleur, comme à _Tregat, Misamichi_, & la baye
+qu'on appelle des Moruës.
+
+
+
+
+_Relation du premier voyage fait par le Capitaine Jacques Quartier en la
+Terre-neuve du Nort jusques à l'embouchure de la grande riviere de_
+Canada. _Et premierement l'état de son equipage, avec les découvertes du
+mois de May._
+
+CHAP. II
+
+APRES que Messire Charles de Moüy, sieur de la Milleraye, & Vic'admiral
+de France eut fait jurer les Capitaines, Maitres & Compagnons des
+navires, de bien & fidelement se comporter au Service du Roy
+Tres-Chrétien, souz la charge du Capitaine Jacques Quartier; Nous
+partimes le vintiéme d'Avril en l'an mille cinq cens trente-quatre du
+port de saint Malo avec deux navires de charge chacun d'environ soixante
+tonneaux, & armé de soixante & un hommes: Et navigames avec tel heur que
+le dixiéme de May nous arrivames à la Terre-neuve, en laquelle nous
+entrames par le Cap de _Bonne-veuë_, lequel est au quarante-huitiéme
+degré & demi de latitude. Mais pour la grande quantité de glaces qui
+étoit le long de cette terre, il nous fut besoin d'entrer en un port que
+nous nommames de _Saincte Catherine_, distant cinq lieuës du port susdit
+vers le Su-Suest, là nous arretames dix jours attendans le commodité du
+temps, & ce-pendant nous equippames & appareillames noz barques.
+
+Le vint-uniéme de May fimes voile ayant vend d'Ouest, & tirames vers le
+Nort depuis le _Cap de Bonne-veuë_ jusques à _l'ile des oyseaux_,
+laquelle étoit entierement environée de glace, qui toutefois étoit
+rompuë & divisée en pieces, mais nonobstant cette glace noz barques ne
+laisserent d'y aller pour avoir des oyseaux, déquels y a si grand nombre
+que c'est chose incroyable à qui ne le void, par-ce que combien que
+cette ile (laquelle peut avoir une lieuë de circuit) en soit si pleine
+qu'il semble qu'ils y soient expressement apportés & préque comme semez:
+Neantmoins il y en a cent fois plus à l'entour d'icelle, & en l'air que
+dedans, déquels les uns sont grands comme Pies, noirs & blancs, ayans le
+bec de Corbeau: ilz sont toujours en mer, & ne peuvent voler haut,
+d'autant que leurs ailes sont petites, point plus grandes que la moitié
+de la main, avec léquelles toutefois ilz volent de telle vitesse à fleur
+d'eau, que les autres oyseaux en l'air. Ilz sont excessivement grans, &
+étoient appellez par ceux du païs _Appenath_, déquelz noz deux barques
+se chargerent en moins de demie heure, comme l'on auroit peu faire de
+cailloux, de sorte qu'en chaque navire nous en fimes saler quatre ou
+cinq tonneaux, sans ceux que nous mangeames frais.
+
+En outre il y a une autre espece d'oyseau qui volent haut en l'air, & à
+fleur d'eau, léquels sont plus petits que les autres, & sont appellez
+_Godets._ Ilz s'assemblent ordinairement en cette Ile, & se cachent souz
+les ailes des grans. Il y en a aussi d'une autre sorte (mais plus grans
+& blancs) separez des autres en un canton de l'Ile, & sont
+tres-difficiles à prendre, par-ce qu'ilz mordent comme chiens, & les
+appelloient _Margaux_: Et bien que cette Ile soit distante de quatorze
+lieuës De la grande terre, neantmoins les Ours y viennent à nage, pour y
+manger ces oyseaux, & les nôtres y en trouverent un grand comme une
+vache, blanc comme un cigne, lequel sauta en mer devant eux, & le
+lendemain de Pâques qui étoit en May, voyageans vers la terre, nous le
+trouvames à moitié chemin nageant vers icelle aussi vite que nous qui
+allions à la voile; mais l'ayans apperceu luy donnames la chasse par le
+moyen de noz barques, & le primmes par force. Sa chair étoit aussi bonne
+& delicate à manger que celle d'un bouveau. Le Mercredy ensuivant qui
+étoit le vint-septiéme dudit mois de May, nous arrivames à la bouche du
+_Golfe des Chateaux_, mais pour la contrarieté du temps, & à cause de la
+grande quantité de glaces, il nous fallut entrer en un port qui étoit
+aux environs de cette emboucheure, nommé _Carpunt_, auquel nous
+demeurames sans pouvoir sortir, jusques au neufiéme de Juin, que nous
+partimes de là pour passer outre ce lieu de _Carpunt_, lequel est au
+cinquante uniéme degré de latitude.
+
+La terre de puis le _Cap Razé_ jusques à celui de _Degrad_ fait la
+pointe de l'entrée de ce Golfe qui regarde de cap à cap vers l'Est,
+Nort, & Su. Toutefois cette partie de terre est faite d'Iles situées
+l'une aupres de l'autre, si qu'entre icelles n'y a que comme de petits
+fleuves, par léquels l'on peut aller & passer avec petits bateaux, & là
+y a beaucoup de bons ports, entre léquels sont ceux de _Carpunt &
+Degrad_, en l'une de ces iles la plus haute de toutes, l'on peut étant
+debout clairement voir les deux iles basses pres le _Cap Razé_, duquel
+lieu l'on conte vint-cinq lieuës jusques au port de _Carpunt_, & là y a
+deux entrées, l'une du côté d'Est, l'autre du Su, mais il faut prendre
+garde du côté d'Est, parce qu'on n'y void que bancs & eaux basses, &
+faut aller à l'entour de l'Ile vers Ouest, la longueur d'un demi cable
+ou peu moins qui veut, puis tirer vers le Su, pour aller au susdit
+_Carpunt_, & aussi l'on se doit garder de trois bancs qui sont sous
+l'eau, & dans le canal, & vers l'Ile du côté d'Est y a fond au canal de
+trois ou quatre brasses, l'autre entrée regarde l'Est, & vers l'Ouest
+l'on peut mettre pied à terre.
+
+Quittant la pointe de _Degrad_, à l'entrée du Golfe susdit, à la volte
+d'Ouest, l'on doute de deux Iles qui restent au côté droit, déquelle
+l'une est distante trois lieuës de la pointe susdite, & l'autre sept, ou
+plus ou moins, de la premiere, laquelle soit de la grande terre.
+J'appellay cette ile du nom de _saincte Catherine_, en laquelle vers
+Est, y a un païs sec & mauvais terroir environ un quart de lieuë, pource
+est-il besoin de faire un peu de circuit. En cette ile est le _Port des
+Châteaux_ qui regarde vers le Nord-Nordest & le Su-Suroest, & y a
+distance de l'un à l'autre environ quinze lieuës. Du susdit port des
+Chasteaux, jusques au _Port des Gouttes_, qui est la terre du Nort du
+Golfe susdit qui regarde l'Est-Nordest & l'Ouest-Surouest, y a distance
+douze lieues & demie, & est à deux lieuës du _Port des Balances_, & se
+trouve qu'en la tierce partie du travers de ce Golfe y a trente brasses
+de fond à plomb. Et de ce _Port des Balances_ jusques au _Blanc-sablon_
+l'on void par trois lieues un banc qui paroit dessus l'eau ressemblant à
+un bateau.
+
+Blanc-sablon est un lieu où n'y a aucun abry du Su, ni du Suest, mais
+vers le Su-Surouest de ce lieu y a deux iles, l'une déquelles est
+appellée _l'ile de Brest_, & l'autre _l'Ile des Oyseaux_, en laquelle y
+a grande quantité de _Godets & Corbeaux_ qui ont le bec & les piés
+rouges, & font leurs nids en des trous sous terre comme connils. Passé
+un Cap de terre distant une lieue de Blanc-sablon, l'on trouve un port &
+passage appellé les Ilettes, qui est le meilleur lieu de Blanc-sablon, &
+où la pécherie est fort grande. De ce lieu des Ilettes jusques au _Port
+de Brest_ y a dix-huit lieuës de circuit: & ce Port est au
+cinquante-uniéme degré cinquante-cinq minutes de latitude. Depuis les
+Ilettes jusques à ce lieu y a plusieurs iles, & le _Port de Brest_ est
+méme entre les iles, léquelles l'environnent de plus de trois lieuës, &
+les iles sont basses, tellement que l'on Peut voir pardessus icelles les
+terres susdites.
+
+
+
+
+_La navigation & découverte du mois de Juin._
+
+CHAP. III
+
+LE dixiéme du susdit mois de Juin, entrames dans le _Port de Brest_ pour
+avoir de l'eau & du bois, & pour nous apréter de passer outre ce Golfe:
+Le jour de sainct Barnabé aprés avoir ouï la Messe, nous tirames outre
+ce port vers Ouest, pour découvrir les ports qui y pouvoient étre: Nous
+passames par le milieu des iles, léquelles sont en si grand nombre qu'il
+n'est possible de les compter, par-ce qu'elles continuent dix lieues
+outre ce port: Nous demeurames en l'une d'icelle pour y passer la nuit,
+& y trouvames grande quantité d'oeufs de Canes, & d'autres Oyseaux qui y
+font leurs nids, & les appellames toutes en general, _les iles_.
+
+Le lendemain nous passames outre ces Iles, & au bout d'icelles trouvames
+un bon port, que nous appellames de _saint Antoine_, & une ou deux
+lieues plus outre découvrimes un petit fleuve fort profond vers le
+Surouest, lequel est entre deux autres terres, & y a là un bon port.
+Nous y plantames une croix, & l'appellames _le Port saint Servain_: & du
+côté du Surouest de ce port & fleuve se trouve à environ une lieuë une
+petite ile ronde comme un fourneau, environnée de beaucoup d'autres
+petites, léquelles donnent la conoissance de ces ports. Plus outre à
+deux lieuës, y a un autre bon fleuve plus grand auquel nos péchames
+beaucoup de Saumons, & l'appellames le _fleuve de saint Jacques_. Etans
+en ce fleuve nous avisames une grande nave qui étoit de la Rochelle,
+laquelle avoit la nuit precedente passé outre le port de Brest, où ils
+pensoient aller pour pécher, mais les mariniers ne sçavoient où était le
+lieu. Nous nous accostames d'eux, & nos mimes ensemble en un autre port,
+qui est plus vers Ouest, environ une lieuë plus outre que le susdit
+fleuve de saint Jacques, lequel j'estime estre un des meilleurs ports du
+monde, & fut appellé le _Port de Jacques Quartier_. Si la terre
+correspondoit à la bonté des ports, ce seroit un grand bien, mais on ne
+la doit point appeller terre, ains plustot cailloux & rochers sauvages,
+& lieux propres aux bétes farouches, d'autant qu'en toute la terre
+devers le Nort, je n'y vis pas tant de terre, qu'il en pourroit en un
+benneau: & là toutefois je descendi en plusieurs lieux: & en l'ile de
+Blanc-sablon n'y a autre chose que mousse, & petites épines & buissons
+ça & là sechez & demi-morts. Et en somme je pense que cette terre est
+celle que Dieu donna à Cain. Là on y void des hommes de belle taille &
+grandeur, mais indomtés & sauvages. Ilz portent les cheveux liés au
+sommet de la téte, & étreints comme une poignée de foin, y mettans au
+travers un petit bois, ou autre chose au lieu de clou: & y tient
+ensemble quelques plumes d'oyseaux. Ilz vont vétus de peaux d'animaux,
+aussi bien les hommes que les femmes, léquelles sont toutes fois
+percluses & renfermées en leurs habits, & ceintes par le milieu du
+corps, ce que ne font pas les hommes: ilz se peindent avec certaines
+couleurs rouges. Ils ont leurs Barques faites d'écorce d'arbre de Boul,
+qui est un arbre ainsi appellé au païs, semblable à noz chénes, avec
+léquelles ilz péchent grande quantité de Loups-marins: Et depuis mon
+retour, j'ay entendu qu'ilz ne faisoient pas là leur demeure, mais
+qu'ilz y viennent des païs plus chauds par terre, pour prendre de ces
+Loups, & autres choses pour vivre.
+
+Le treiziéme jour dudit mois, nous retournames à nos navires, pour faire
+voile, pource que le temps étoit beau, & le Dimanche fimes dire la
+Messe: Le Lundy suivant qui étoit le quinziéme, partimes outre le port
+de _Brest_, & primmes nôtre chemin vers le Su, pour avoir conoissance
+des terres que nous avions apperceuës, qui sembloient faire deux Iles.
+Mais quand nous fumes environ le milieu du Golfe, conumes que d'étoit
+terre ferme, où étoit un gros cap double l'un dessus l'autre, & à cette
+occasion l'appellames _Cap double_. Au commencement du Golfe nous
+sondames aussi le font, & le trouvames de cent brasses de tous côtez. De
+Brest au Cap-double y a distance d'environ vint lieuës, & à cinq lieues
+de là, nous sondames aussi le fonds & le trouvames de quarante brasses.
+Cette terre regarde le Nord-est-Surouest. Le jour ensuivant qui étoit le
+seiziéme de ce mois, nous navigames le long de la côte par surouest &
+quart du Su, environ trente cinq lieues loin de Cap-double, & trouvames
+des montagnes tres-hautes & sauvages, entre léquelles l'on voyoit je ne
+sçay quelles petites cabannes, & pour-ce les appellames _Les montagnes
+des Cabannes_: les autres terres & montagnes sont taillées, rompues, &
+entre-coupées, & entre icelles & la mer, y en a d'autres basses. Le jour
+precedent pour la grand brouillas & obscurité du temps, nous ne peumes
+avoir conoissance d'aucune terre, mais le soir il nous apparut une
+ouverture de terre ressemblante à une emboucheure de riviere, qui étoit
+entre ces monts des Cabannes. Et y avoit là un Cap vers Surouest éloigné
+de nous environ trois lieues, & ce Cap en son sommet estans pointe tout
+à l'entour, & en bas vers la mer il finit en pointe, & pour ce il fut
+appellé le _Cap pointu_. Du côté du Nort de ce Cap, y a une ile plate.
+Et d'autant que nous desirions avoir conoissance de cette embouchure
+pour voir s'il y avoit quelque bon port; nous mimes la voile bas pour y
+passer la nuit. Le jour suivant qui étoit le dix-septiéme dudit mois,
+nous courumes fortune à cause du vent de Nordest, & fumes contraints
+mettre la cauque souris & la cappe, & cheminames vers Surouest jusques
+au Jeudy matin, &fimes environ trente lieuës & nous nous trouvames au
+travers de plusieurs Iles rondes comme Colombiers, & pource leur
+donnames le nom de _Colombaires_.
+
+Le _Golfe saint Julien_ est distant sept lieuës d'un _Cap_ nommé
+_Royal_, qui reste vers le Su & un quart de Surouest. Et vers
+l'Ouest-Surouest de ce Cap, y en a un autre, lequel au dessous est tout
+entre-rompu, & est rond dessus. Du côté du Nort y a une ile basse à
+environ demi-lieuë: en ce Cap y a de certaines terres basses, sur
+lesquelles y en a encores d'autres, qui demontre bien qu'il y doit avoir
+des fleuves. A deux lieuës du Cap Royal, l'on y trouve fonds de vint
+brasses, & y a la plus grande pécherie de grosses Moruës qu'il est
+possible de voir, déquelles nous en primes plus de cent en moins d'une
+heure, en attendant la compagnie.
+
+Le lendemain qui étoit le dix-huictiéme du mois, le vent devint
+contraire & fort impetueux en sorte qu'il nous fallut retourner vers le
+Cap Royal, pensans y trouver port: & avec noz barques allames découvrir
+ce qui étoit entre le Cap Royal, & le Cap de Lait: & trouvames que sur
+les terres basses y a un grand Golfe tres-profond, dans lequel y a
+quelques iles, & ce Golfe est clos & fermé du côté du Su. Ces terres
+basses font un des côté de l'entrée, & le Cap Royal est de l'autre
+côtez, & s'avancent lédites terres basses plus de demie lieuë dans la
+mer. Le païs est plat, & consiste ne mauvaise terre: & par le milieu de
+l'entrée y a une ile: & en ce jour ne trouvames point de port: &
+pour-cela la nuit nous retirames en mer, aprés avoir tourné le Cap à
+l'Ouest.
+
+Depuis ledit jour jusques au vint-quatriéme du mois qui étoit la féte de
+saint Jean, fumes battus de la tempéte & du vent contraire: & survint
+telle obscurité que nous ne peumes avoir conoissance d'aucune terre
+jusques audit jour saint Jean, que nous découvrimes un Cap qui restoit
+vers Surouest, distant du Cap Royal environ trente cinq lieuës: mais en
+ce jour le brouillas fut si épais, & le temps si mauvais, que nous ne
+peumes approcher de terre. Et d'autant qu'en ce jour l'on celebroit la
+féte de saint Jean Baptiste, nous le nommames _Cap de sainct Jean_.
+
+Le lendemain qui étoit le vint-cinquiéme le temps fut encores facheux,
+obscur, & venteux, & navigames une partie du jour vers Ouest, &
+Nort-Ouest, & le soir nous rimes le travers jusques au second quart que
+nous partimes de là, & pour lors nous conumes par le moyen de nôtre
+quadran que nous étions vers Nort-ouest, & un quart d'Ouest, éloignez de
+sept lieuës & demie du Cap sainct Jean, & comme nous voulumes faire
+voile, le vent commença à souffler du Nort-Ouest, & pour-ce tirames vers
+Suest quinze lieuës, & approchames de trois iles, déquelles y en avoit
+deux petites droites comme un mur, en sorte qu'il étoit impossible d'y
+monter dessus, & entre icelles y a un petit écueil. Ces iles étoient
+plus remplies d'oiseaux que ne seroit un pré d'herbes, léquels faisoient
+là leurs nids, & en la plus grande de ces iles y en avoit un monde de
+ceux que nous appellons _Margaux_ qui sont blancs & plus grands
+qu'Oysons, & étoient separez en un canton, & en l'autre part y avoit des
+_Godets_, mais sur le rivage y avoit de ces Godets & grands _Apponat_
+semblables à ceux de cette ile dont nous avons fait mention. Nous
+descendimes au plus bas de la plus petite, & tuames plus de mille Godets
+& Apponats, & en mimes tant que volumes en noz barques, & en eussions
+peu en moins d'une heure remplir trente semblables barques. Ces iles
+furent appellées du nom de _Margaux. A cinq lieuës de ces iles y avoit
+une autre ile du côté d'Ouest qui a_ environ deux lieuës de longueur &
+autant de largeur, là nous passames la nuit pour avoir de l'eau & du
+bois. Cette ile est environnée de sablon, & autour d'icelle y a une
+bonne source de six ou sept brasses de fond. Ces iles sont de meilleure
+terre que nous eussions oncques veuës, en sorte qu'un champ d'icelles
+vaut plus que toute la Terre-neuve. Nous la trouvames pleine de grands
+arbres, de prairies, de campagnes pleines de froment sauvage, & de pois
+qui étoient floris aussi épais & beaux comme l'on eût peu voir en
+Bretagne, qui sembloient avoir été semez par des laboureurs. L'on y
+voyoit aussi grande quantité de raisin ayans la fleur blanche dessus des
+fraises, roses incarnates, persil, & d'autres herbes de bonne & forte
+odeur. A l'entour de cette ile y a plusieurs grandes bestes comme grand
+boeufs, qui ont deux dents en la bouche comme d'un Elephant, & vivent
+mémé en la mer. Nous en vimes une qui dormoit sur le rivage & allames
+vers elle avec noz barques pensans la prendre, mais aussi-tôt qu'elle
+nous ouït elle se jetta en mer. Nous y vimes semblablement des Ours &
+des Loups. Cette ile fut appellée l'ile de Brion. En son contour y a de
+grands marais vers Suest & Norouest. Je croy par ce que j'ay peu
+comprendre, qu'il y ait quelque passage entre le Terrre-neuve & la terre
+de Brion. S'il étoit ainsi ce seroit pour racourcir le temps & le chemin
+_pourveu que l'on peût trouver quelque perfection en ce voyage_: A
+quatre lieuës de cette ile est la terre ferme vers Ouest-Surouest,
+laquelle semble étre comme une ile environnée d'ilettes de sable noir.
+Là y a un beau Cap que nous appellames le _Cap Dauphin_, pource que là
+est le commencement des bonnes terres.
+
+Le vint-septiéme de Juin nous circuimes ces ilettes qui regardent vers
+Ouest-Surouest, & paroissent de loin comme collines ou montagnes de
+sablon, bien que ce soient terres basses & de peu de fond. Nous n'y
+peumes aller, & moins y descendre, d'autant que le vent nous étoit
+contraire, & ce jour nous fimes quinze lieuës.
+
+Le lendemain allames le long dédites terres environ dix lieues jusques à
+un Cap de terre rouge qui est roide & coupé comme un ric, dans lequel on
+void un entre-deux qui est vers le Nort, & est un païs fort bas, & y a
+aussi comme une petite plaine entre la mer & un étang, & de ce cap de
+terre & étang, jusques à un autre cap qui paroissoit, y a environ
+quatorze lieues, & la terre est fait en façon d'un demi cercle tout
+environné de sablon comme une fosse sur laquelle l'on void des marais &
+étangs aussi loin que se peut étendre l'oeil. Et avant qu'arriver au
+premier cap l'on trouve deux petites iles assez pres de terre. A cinq
+lieuës du second cap y a une ile vers Surouest, qui est tres-haute &
+pointue, laquelle fut nommée _Alezay_, le premier _Cap_ fur appellé _de
+sainct Pierre_, par ce que nous y arrivames au jour & téte dudit Saint.
+
+Depuis _l'ile de Brion_ jusques en ce lieu y a bon fond de sablon, &
+ayans sondé egalement vers Surouest jusques à en approcher de cinq
+lieuës de terre nous trouvames vint-cinq brasses; & une lieuë prés douze
+brasses, & prés du bord sur plus que moins, & bon fond. Mais par ce que
+nous voulions avoir plus grande conoissance de ces fonds pierreux pleins
+de roches, mimes les voiles bas & de travers. Et le lendemain penultiéme
+du mois le vent vint du Su & quart de Sur-ouest, allames vers Ouest
+jusques au Mardy matin dernier jour du mois, sans conoitre, du moins
+découvrir aucune terre, excepté que vers le soir, nous apperceumes une
+terre qui sembloit faire deux iles qui demeuroit derriere nous vers
+Ouest & Sur-ouest à environ neuf ou dix lieuës. Et ce jour allames vers
+Ouest jusques au lendemain lever du Soleil quelques quarante lieuës. Et
+faisant ce chemin conumes que cette terre qui nous étoit apparue comme
+deux iles étoit terre ferme située au Sur-ouest & Nort-Nort-ouest
+jusques à un tres-beau Cap de terre nommé le _Cap d'Orleans_. Toute
+cette terre est basse & plate, & la plus belle qu'il est possible de
+voir pleine de beaux arbres & prairies, il est vray qu'elle est
+entierement pleine de bancs & sables. Nous descendimes en plusieurs
+lieux avec noz barques, & entr'autres nous entrames dans un beau fleuve
+de peu de fond, & pource fut appellé le _Fleuve des Barques_: d'autant
+que nous vimes quelques barques d'hommes Sauvages qui traversoient le
+fleuve, & n'eumes autre conoissance de ces Sauvages, parce que le vent
+venoit de mer & chargeoit la côte, si bien qu'il nous fallut retirer
+vers noz navires. Nous allames vers Nord-est jusques au lever du Soleil
+du lendemain premier de Juillet, auquel temps s'éleva un brouillas &
+tempéte, à-cause dequoy nous abbaissames les voiles jusques à environ
+deux heures avant midi, que le temps se fit clair, & que nous
+apperceumes le Cap d'Orleans, avec un autre qui en étoit éloigné de sept
+lieuës vers le Nort un quart de Nordest, qui fut appellé _Cap des
+Sauvages_: du côté du Nordest de ce Cap à environ demi-lieuë, y a un
+banc de pierre tres-perilleux. Pendant que nous étions prés de ce cap,
+nous apperceumes un homme qui couroit derriere noz barques qui alloit le
+long de la côte, & nous faisoit plusieurs signes que devions retourner
+vers ce Cap. Nous voyant sels signes commençames à tirer vers lui, mais
+nous voyant venir se mit à fuir. Etans descendus en terre mimes devant
+lui un couteau, & une ceinture de laine sur un baton, ce fait nous
+retournames à noz navires. Ce jour nous allames tournoyans cette terre,
+neuf ou dix lieues cuidans trouver quelque bon port, ce qui ne fut
+possible, d'autant que comme j'ay dé-ja dit toute cette terre est basse
+& est un païs environné de bancs & sablons. Neantmoins nous descendimes
+ce jour en quatre lieux pour voir les arbres qui y étoient tres-beaux, &
+de grande odeur, & trouvames que c'étoient Cedres, Yfs, Pins, Ormeaux,
+Frenes, Saulx, & plusieurs autres à nous inconus, tous neantmoins sans
+fruit. Les terres où n'y a point de bois sont tres-belles & toutes
+pleines de pois, de raisin blanc & rouge ayant la fleur blanche dessus,
+de frezes, meures, froment sauvage comme segle qui semble y avoir été
+semé, & labouré, & cette terre est de meilleure temperature qu'aucune
+qui se puisse voir & de grande chaleur, l'on y voit une infinité de
+Grives, Ramiers, & autres oiseaux, en somme il n'y a faute d'autre chose
+que de bons ports.
+
+
+
+
+_Les navigations & découvertes du mois de Juillet._
+
+CHAP. IV
+
+LE lendemain second de Juillet nous découvrimes & apperceumes la terre
+du côté du Nort à notre opposite, laquelle se joignoit avec celle ci
+devant dite. Aprés que nous l'eumes circuit tout autour, trouvames
+qu'elle contenoit en rondeur de profond & & autant de diametre. Nous
+l'appellames _Le Golfe sainct Lunaire_, & allames au Cap avec noz
+barques vers le Nort, & trouvames le païs si bas, que par l'espace d'une
+lieue il n'y avoit qu'une brasse d'eau. Du côté vers Nordest du cap
+susdit environ sept ou huit lieues y avoit un autre cap de terre, au
+milieu déquels est un Golfe en forme de triangle qui a tres-grand fond
+de tant que pouvions étendre la veuë d'icelui: il estoit vers Nordest.
+Ce Golfe est environné de sablons & lieux bas par dix lieuës, & n'y a
+plus de deux brasses de fond. Depuis ce cap jusques à la rive de l'autre
+cap de terre y a quinze lieuës. Etans au travers de ces caps,
+découvrimes une autre terre & cap qui restoit au Nort un quart de
+Nordest pour tant que nous pouvions voir. Toute la nuit le temps fut
+fort mauvais, & venteux, si bien qu'il nous fut besoin mettre la Cappe
+de la voile jusques au lendemain matin troisiéme de Juillet que le vent
+vint d'Ouest, & fumes portez vers le Nort pour conoitre cette terre qui
+nous restoit du côté du Nort & Nordest sur les terres basses, entre
+léquelles basses & hautes terres étoit un golfe & ouverture de
+cinquante-cinq brasses de font en quelques lieux, & large environ quinze
+lieuës. Pour la grande profondité & largeur & changement des terres
+eumes esperance de pouvoir trouver passage comme le passage des
+Chateaux. Ce golfe regarde vers l'Est-Nordest, Ouest, Surouest. Le
+terroir qui est du côté du Su de ce golfe est aussi bon & beau à
+cultiver & plein de belles campagnes & prairies que nous ayons veu, tout
+plat comme seroit un lac, & celuy qui est vers Nort est un païs haut
+avec montagnes hautes pleines de forests, & de bois tres-hauts & gros de
+diverses sortes. Entre autres y a de tres-beaux Cedres, & Sapins autant
+qu'il est possible de voir, & bons à faire mats de navires de plus de
+trois cens tonneaux, & ne vimes aucun lieu qui ne fût plein de ces bois,
+excepté en deux places que le païs étoit bas, plein de prairies, avec
+deux tres-beaux lacs. Le mitan de ce golfe est au quarante-huitiéme
+degré & demi de latitude.
+
+Le Cap de cette terre du Su fut appellée _Cap d'Esperance_, pour
+l'esperance que nous avions d'y trouver passage. Le quatriéme jour de
+Juillet allames le long de cette terre du côté du Nort pour trouver
+port, & entrames en un petit port & lieu tout ouvert vers le Su, où n'y
+a aucun abry pour ce vent, & trouvames bon d'apppeller le lieu _Sainct
+Martin_, & demeurames là depuis le quatriéme de Juillet jusques au
+douziéme. Et pendant le temps que nous étions en ce lieu, allames le
+Lundi sixiéme de ce mois apres avoir ouy la Messe avec une de noz
+barques pour découvrir un cap & pointe de terre, qui en est éloigné sept
+ou huit lieues du côté d'ouest, pour voir de quel côté se tournoit cette
+terre, & étans à demi-lieue de la pointe apperceumes deux bandes de
+barques d'hommes Sauvages qui passoient d'une terre à l'autre, & étoient
+plus de quarante ou cinquante barques, déquelles une partie approcha de
+cette pointe, & sauta en terre un grand nombre de ces gens faisans grand
+bruit, & nous faisoient signe qu'allassions à terre, montrans des peaux
+sur quelques bois, mais d'autant que n'avions qu'une seule barque nous
+n'y voulumes aller, & navigames vers l'autre bande qui étoit en mer. Eux
+nous voyans fuir, ordonnerent deux de leurs barques les plus grandes
+pour nous suivre, avec léquelles se joignirent ensemble cinq autres de
+celles qui venoient du côté de mer, & tous s'approcherent de nôtre
+barque sautans & faisans signes d'allegresse & de vouloir amitié, disans
+en leur langue, _Napeu ton damen assur tah_, & autres paroles que nous
+n'entendions. Mais parce que, comme nous avons dit, nous n'avions qu'une
+seule barque, nous ne voulumes nous fier en leurs signes, & leur
+donnames à entendre qu'ilz se retirassent, ce qu'ilz ne voulurent faire,
+ains venoient avec si grande furie vers nous, qu'aussitot ils
+environnent nôtre barque avec les sept qu'ils avoient. Et parce que pour
+signes que nous fissions ils ne se vouloient retirer, lachames deux
+passe-volans sur eux, dont espouvantez retournerent vers la susdite
+pointe faisans tres-grand bruit, & demeurez là quelque peu, commencerent
+derechef à venir vers nous comme devant, en sorte qu'étans approchez de
+la barque, decochames deux de nos darts au milieu d'eux, ce qui les
+épouvanta tellement, qu'ilz commencerent à fuir en grand-hate, & n'y
+voulurent onc plus revenir.
+
+Le lendemain partie de ces Sauvages vindrent avec neuf de leurs barques
+à la pointe & entrée du lieu d'où noz navires étoient partis. Et étans
+avertis de leur venuë, allames avec noz barques à la pointe où ils
+étoient, mais si tôt qu'ils nous virent ilz se mirent en fuite, faisans
+signe qu'ils étoient venuz pour trafiquer avec nous, montrans des peaux
+de peu de valeur, dont ils se vétent. Semblablement nous leur faisons
+signe que ne leur voulions point de mal; & en signe de ce, deux des
+nôtres descendirent en terre pour aller vers eux, & leur porter couteaux
+& autres ferremens avec un chappeau rouge pour donner à leur Capitaine.
+Quoy voyans descendirent aussi à terre portans de ces peaux, &
+commencerent à traffiquer avec nous, montrans une grande & merveilleuse
+allegresse d'avoir de ces ferremens & autres choses, dansans tousjours &
+faisans plusieurs ceremonies, & entre autres ilz se jettoient de l'eau
+de mer sur leur téte avec les mains: Si bien qu'ilz nous donnerent tout
+ce qu'ils avoient, ne retenans rien; de sorte qu'il leur fallut s'en
+retourner tout nuds, & nous firent signe qu'ilz retourneroient le
+lendemain & qu'ils apporteroient d'autres peaux.
+
+Le Jeudi huictiéme du mois par ce que le vent n'étoit bon pour sortir
+hors avec noz navires, appareillames noz barques pour aller découvrir ce
+golfe, & courumes en ce jour vint-cinq lieuës dans icelui. Le lendemain
+ayans bon temps navigames jusques à midy, auquel temps nous eumes
+conoissance d'une grande partie de ce golfe, & comme sur les terres
+basses il y avoit d'autres terres avec hautes montagnes. Mais voyans
+qu'il n'y avoit point de passage commençames à retourner faisans notre
+chemin le long de cette côte, & navigans vimes des Sauvages qui étoient
+sur le bord d'un lac qui est sur les terres basses, léquelz Sauvages
+faisoient plusieurs feuz. Nous allames là & trouvames qu'il y avoit un
+canal de mer qui entroit en ce lac, & mimes noz barques en l'un des
+bords de ce canal. Les Sauvages s'approcherent de nous avec une de leurs
+barques & nous apporterent des pieces de Loups-marins cuites, léquelles
+ilz mirent sur des boisés, & puis se retirerent nous donnans à entendre
+qu'ilz nous les donnoient. Nous envoyames des hommes en terre avec des
+mitaines, couteaux, chapelets, & autres marchandises, déquelles choses
+ilz se rejouirent infiniment, & aussi tôt vindrent tout à coup au rivage
+où nous étions avec leurs barques aportans peaux & autres choses qu'ils
+avoient pour avoir noz marchandises, & étoient plus de trois cens tant
+hommes que femmes & enfans. Et voions une partie des femmes qui ne
+passerent, léquelles étoient jusques aux genoux dans la mer, sautans &
+chantans. Les autres qui avoient passé là où nous étions venoient
+privément à nous frottans leurs bras avec leurs mains & apres les
+haussoient vers le ciel sautans & rendans plusieurs signes de
+rejouissance, & tellement s'asseurerent avec nous qu'en fin ilz
+trafiquoient de main à main de tout ce qu'ils avoient, en sorte qu'il ne
+leur resta autre chose que le corps tout nud, par ce qu'ilz donnerent
+tout ce qu'ils avoient qui étoit chose de peu de valeur. Nous conumes
+que cette gent se pourroit aisément convertir à notre Foy. Ilz vont de
+lieu en autre, vivans de la péche. Luer païs est plus chaud que n'est
+l'Hespagne, & le plus beau qu'il est possible de voir, tout égal & uni,
+& n'y a lieu si petit où n'y ait des arbres, combien que ce soient
+sablons, & où il n'y ait du froment sauvage, qui a l'epic comme le
+segle, & le grain comme de l'avoine, & des pois aussi épais comme s'ils
+y avoient eté semez & cultivez, du raisin blanc & rouge avec la fleur
+blanche dessus, des fraises meures, roses rouges & blanches, & autres
+fleurs de plaisante, douce & aggreable odeur. Aussi il y a là beaucoup
+de belles prairies, & bonnes herbes & lacs où il y a grande abondance de
+Saumons. Ils appellent une mitaine en leur langue _Cochi_, & un couteau
+_Bacon_. Nous appellames ce Golfe, _Golfe de la chaleur_.
+
+Etans certains qu'il n'y avoit aucun passage par ce golfe, fimes voile,
+& partimes de ce lieu de saint Martin le Dimanche douziéme de Juillet
+pour découvrir outre ce golfe, & allames vers Est le long de cette côte
+environ dix-huit lieuës jusques au _Cap de Pré_ où nous trouvames le
+flot tres-grand & fort peu de fond, la mer courroucée & tempétueuse, &
+pour ce il nous fallut retirer à terre entre le Cap susdit & une ile
+vers Est à environ une lieuë de ce Cap, & là nous mouillames l'ancre
+pour icelle nuit. Le lendemain matin fimes voile en intention de circuit
+cette côte, laquelle est située vers le Nord & Nord-est, mais un vent
+survint si contraire & impetueux qu'il nous fut necessaire retourner au
+lieu d'où nous étions partis, & là demeurames tout ce jour jusques au
+lendemain que nous fimes voile, & vimmes au milieu d'un fleuve éloigné
+cinq ou six lieuës du _Cap du Pré_, & étans au travers du fleuve eumes
+de rechef le vent contraire avec un grand brouillas & obscurité,
+tellement qu'il nous fallut entrer en ce fleuve le Mardy quatorziesme du
+mois, & nous y entrames à l'entrée jusques au seiziéme attendans le bon
+temps pour pouvoir sortir. Mais en ce seiziéme jour qui étoit le Jeudy,
+le vent creut en telle sorte qu'un de noz navires perdit une ancre, &
+pouce fut besoin passer plus outre en ce fleuve quelques sept ou huit
+lieuës pour gaigner un bon port où il y eût bon fond, lequel nous avions
+eté découvrir avec noz barques, & pour le mauvais temps, tempéte &
+obscurité qu'il fit demeurames en ce port jusques au vint-cinquiéme sans
+pouvoir sortir. Ce-pendant nous vimes une grande multitude d'hommes
+Sauvages qui péchoient des tombes, déquels il y a grande quantité, ils
+étoient environ quelques quarante barques, & tant en hommes, femmes,
+qu'enfans, plus de deux cens, léquels aprés qu'ils eurent quelque peu
+conversé en terre avec nous, venoient privément au bord de noz navires
+avec leurs barques. Nous leur donnions des couteaux, chappelets de
+verre, peignes, & autres choses de peu de valeur dont ilz se
+rejouissoient infiniment levant les mains au ciel, chantans & dansans
+dans leurs barques. Ceux-ci peuvent étre vrayement appellez Sauvages;
+d'autant qu'il ne se peut trouver gens plus pauvres au monde, & croy que
+tous ensemble n'eussent peu avoir la valeur de cinq sols excepté leurs
+barques et rets. Ilz n'ont qu'une petite peau pour tout vétement, avec
+laquelle ilz couvrent les Parties honteuses du corps, avec quelques
+autres vieille peaux dont ils se vétent à la mode des Ægyptiens. Ilz
+n'ont ni la nature, ni le langage des premiers que nous avions trouvez.
+Ils portent la téte entierement raze hors-mis un floquet de cheveux au
+plus haut de la téte, lequel ilz laissent croitre long comme une queuë
+de cheval qu'ilz lient sur la téte avec des éguillettes de cuir. Ils
+n'ont autre demeure que dessouz ces barques, léquelles ilz renversent, &
+s'étendent sous icelles sur la terre sans aucune couverture. Ils mangent
+la chair préque creuë & la chauffent seulement de moins du monde sur les
+charbons, le méme est du poisson. Nous allames le jour de la Magedlaine
+avec noz barques au lieu où ils étoient sur le bord du fleuve, &
+descendimes librement au milieu d'eux, dont ilz se rejouirent beaucoup,
+& tous les hommes se mirent à chanter & danser en deux ou trois bandes &
+faisans grans signes de joye pour nôtre venuë. Ilz avoient fait fuir les
+jeunes femmes dans les bois hors-mis deux ou trois qui étoient restées
+avec eux, à chacune déquelles donnames un peigne, & clochette d'estain,
+dont elles se rejouirent beaucoup, remercians le Capitaine & lui
+frottans les bras & la poictrine avec leurs propres mains. Les hommes
+voyans que nous Avions fait quelques presens à celles qui étoient
+restées, firent venir celles qui s'étoient refugiés au bois, afin
+qu'elles eussent quelque chose comme les autres; elles étoient environ
+vint femmes léquelles toute en monceau se mirent sur ce Capitaine, le
+touchans & frottans avec les mains selon leur coutume de caresser, &
+donna à chacune d'icelles une clochette d'étain de peu de valeur, &
+incontinent commencerent à danser ensemble disans plusieurs chansons.
+Nous trouvames là grande quantité de Tombes qu'ils avoient prises sur le
+rivage avec certains rets faits exprez pour pécher, d'un fil de chanve
+qui croit en ce païs où ils font leur demeure ordinaire, pour ce qu'ils
+ne se mettent en mer qu'au temps qui est bon pour pécher, comme j'ay
+entendu. Semblablement croit aussi en ce païs du mil gros comme pois,
+pareil à celui qui croit au Bresil dont ilz mangent au lieu de pain, &
+en avoient abondance, & l'appellent en leur langue _Kapaige_; Ils ont
+aussi des prunes qu'ilz sechent comme nous faisons pour l'hiver, & les
+appellent _Honésta_, méme ont des figues, noix, pommes, & autres fruits,
+& des féves qu'ilz nomment _Sahu_, Les nois, _Cahéhya_, Les figues, _*_,
+Les pommes, _*_, si on leur montroit quelque chose qu'ilz n'ont point &
+ne pouvoient sçavoir que c'étoit, branlans la téte, ilz disoient _Nohda_
+qui est à dire qu'ilz n'en ont point & ne sçavent que c'est. Ilz nous
+montroient par signes le moyen d'accoutrer les choses qu'ils ont, &
+comme elles ont coutume de croitre. Ils ne mangent aucune chose qui soit
+salée, & sont grands larrons, & dérobent tout ce qu'ilz peuvent.
+
+[Illustration: Neptune]
+
+
+
+
+_S'ensuivent les navigations & découvertes du mois d'Aoust, & le retour
+en France._
+
+CHAP. V
+
+LE premier jour d'Aoust nous fimes faire une croix haute de trente piés,
+& fut faite en la presence de plusieurs d'iceux sur la pointe de
+l'entrée de ce port, au milieu de laquelle mimes un ecusson relevé avec
+trois fleurs-de-Lis, & dessus étoit écrit en grosses lettres entaillées
+en du bois, VIVE LE ROY DE FRANCE. En apres la plantames en leur
+presence sur ladite pointe, & la regardoient fort, tant lors qu'on la
+faisoit que quand on la plantoit. Et l'ayans levée en haut, nous nous
+agenouillions tous ayans les mains jointes, l'adorans à leur veuë, &
+leur faisions signe, regardans & montrans le ciel, que d'icelle
+dependoit nôtre redemption: de laquelle chose ilz s'émerveillerent
+beaucoup se tournans entr'eux, puis regardans cette croix. Mais étans
+retournez en noz navires, leur Capitaine vint avec une barque à nous,
+vétu d'une vieille peau d'Ours noir, avec ses trois fils & un sien
+frere, léquels ne s'approcherent si prés du bord comme ils avoient
+accoutumé, & y fit une longue harangue montrans cette croix, & faisans
+le signe d'icelle avec ceux doits. Puis il montroit toute la terre des
+environs, comme s'il eût voulu dire qu'elle étoit toute à lui, & que n'y
+devions planter cette croix sans son congé. Sa harangue finie nous lui
+montrames une mitaine feignans de lui vouloir donner en échange de sa
+peau, à quoy il prit garde, & ainsi peu à peu s'accosta du bord de noz
+navires: mais un de noz compagnons qui étoit dans le bateau mit la main
+sur sa barque & à l'instant sauta dedans avec deux ou trois, & le
+contraignirent aussi-tôt d'entrer en nos navires, dont ilz furent tout
+étonnez. Mais le Capitaine les asseura qu'ils n'auroient aucun mal, leur
+montrant grand signe d'amitié, les faisant boire & manger avec accueil.
+En aprés leur donna on à entendre par signes, que cette croix étoit là
+plantée, pour donner quelque marque & conoissance pour pouvoir entrer en
+ce port, & que nous y voulions retourner en bref, & qu'apporterions des
+ferremens & autres choses, & que desirions mener avec nous deux de ses
+fils & qu'en apres nous retournerions en ce port. Et ainsi nous fimes
+vétir à ses fils à chacun une chemise, un sayon de couleur, & une toque
+rouge, leur mettant aussi à chacun une chaine de laiton au col dont ils
+se contenterent fort, & donnerent Leurs vieux habits à ceux qui s'en
+retournoient. Puis fimes present d'une mitaine à chacun des trois que
+nous renvoyames & de quelques couteaux; ce qui leur apporta grande joye:
+Iceux étans retournez à terre, & ayans raconté les nouvelles aux autres
+environ sur le midi vindrent à noz navires six de leurs Barques ayans à
+chacune cinq ou six hommes qui venoient dire Adieu à ceux que nous
+avions retenus, & leur apporterent du poisson & leur tenoit plusieurs
+paroles que nous n'entendions point, faisans signe qu'ilz n'oteroient
+point cette croix.
+
+Le lendemain se leva un bon vent & nous mimes hors du port. Etans hors
+du fleuve susdit tirames vers Est-Nordest, d'autant que pres de
+l'emboucheure de ce fleuve, la terre fait un circuit, & fait un Golfe en
+forme d'un demi-cercle, en sorte que de noz navires nous voyons toute la
+côte, derriere laquelle nous cheminames, & nous mimes à chercher la
+terre située vers Ouest & Norouest, & y avoit un autre pareil golfe
+distant vint lieuës dudit fleuve.
+
+Nous allames donc le long de cette terre qui est comme nous avons dit,
+située au Suest & Norouest, & deux jours apres nous vimes un autre Cap
+où la terre commence à se tourner vers l'Est, & allames le long d'icelle
+quelque seize lieuës, & de là cette terre commence à tourner vers le
+Nort, & à trois lieuës de ce cap y a fond de vint-quatre brasses de
+plomb. Ces terres sont plates & les plus découvertes de bois que nus
+ayons encores peu voir. Il y a de belles prairies, & campagnes
+tres-vertes. Ce _Cap_ fut nommé _de sainct Louis_, pour ce qu'en ce jour
+l'on celebroit sa féte, & est au quarante-neufiéme degré & demi de
+latitude & de longitude. Ce jour au matin, nous étions vers l'Est de ce
+cap & allames vers Norouest pour approcher de cette terre, étant préque
+nuit & trouvames qu'elle regardoit le Nort & le Su. Depuis ce Cap de
+saint Louys jusques à un autre nommé _le Cap de Montmorenci_ y a
+quelques quinze lieuës, la terre commence à tourner vers Norouest. Nous
+voulumes sonder le font à trois lieuës prés de ce cap: mais nous ne le
+pumes trouver avec cent cinquante brasses, & pour ce allames le long de
+cette terre environ dix lieuës jusques à la latitude de cinquante
+degrez.
+
+Le Samedy ensuivant au lever du Soleil conumes & vimes d'autres terres
+qui nous restoient du côté du Nort & Nordest, léquelles étoient
+tres-hautes & coupées, & sembloient estre montagnes, entre léquelles y
+avoit d'autres terres basses ayans bois & rivieres. Nous passames autour
+de ces terres tant d'un côté que d'autre tirans vers Noroest, pour voir
+s'il y avoit quelque golfe ou bien quelque passage. D'une terre à
+l'autre il y a environ quinze lieuës, & le mitan est au cinquante & un
+tiers degré de latitude, & nous fut tres-difficile de pouvoir faire plus
+de cinq lieuës à cause de la marée qui nous étoit contraire & des grands
+vens qui y sont ordinairement. Nous ne passames outre les cinq lieuës
+d'où l'on voyoit aisément la terre de part en part, laquelle commence là
+à s'elargir. Mais d'autant que nous ne faisions autre chose qu'aller &
+venir selon le vent, nous tirames pour cette raison vers la terre pour
+tâcher de gaigner un Cap vers le Su, qui étoit le plus loin & le plus
+avancé en mer que nous peussions découvrir, & étoit distant de nous
+environ quinze lieuës: Mais étans proches de là trouvames que c'étoient
+rochers, pierres & écueils, ce que nous n'avions encores point trouvé
+aux lieux où nous avions été auparavant vers le Su depuis le Cap sainct
+Jean, & pour lors étoit la marée qui nous portoit contre le vent vers
+l'Ouest. De maniere que navigans le long de cette côte une de noz
+barques heurta contre un écueil, 7 ne laissa passer outre, mais il nous
+fallut tous sortir hors pour la mettre à la marée.
+
+Ayans navigé le long de cette côte environ Deux heures, la marée survint
+avec telle impetuosité qu'il nous ne nous fut jamais possible de passer
+avec treize avirons outre la longueur d'un jet de pierre. Si bien qu'il
+nous fallut quitter les Barques & y laisser partie de noz gens pour la
+garde, & marcher par terre quelque dix ou douze hommes jusques à ce Cap,
+où nous trouvames que cette terre commence là à s'abbaisser vers
+Surouest. Ce qu'ayans veu & étans retournés à nos barques, revimmes à
+nos navires qui étoient ja à la voile qui pensoient toujours pouvoir
+passer outre: mais ils étoient avallez à-cause du vent de plus de quatre
+lieuës du lieu où nous les avions laissez, où étans arrivez fimes
+assembler tous les Capitaines, mariniers, maitres & compagnons pour
+avoir l'avis & conseil de ce qui étoit le plus expedient à faire. Mais
+apres qu'un chacun eut parlé, l'on considera que les grands vents d'Est
+commençoient à regner & devenir violens, & que le flot étoit si grand
+que nous ne faisions plus que ravaller, & qu'il n'étoit possible pour
+lors de gaigner aucune chose: mémes que les tempétes commençoient à
+s'élever en cette saison en la Terre-neuve, que nous étions de lointain
+païs, & ne sçavions les hazars & dangers du retour, & pource qu'il étoit
+temps de se retirer, ou bien s'arréter là pour tout le reste de l'année.
+Outre cela nous discourions en cette sorte, que si un changement de vent
+de Nort nous surprenoit il ne seroit possible de partir. Léquels avis
+ouïs & bien considerez nous firent entrer en deliberation certaine de
+nous en retourner. Et pource que le jour de la féte de sainct Pierre
+nous entrames en ce détroit, nous l'appellames à cette occasion _Détroit
+de sainct Pierre_ où ayans jetté la sonde en plusieurs lieux, trouvames
+en aucuns cent cinquante brasses, autres cent, & pres de terre soixante
+avec bon fond. Depuis ce jour jusques au Mercredy nous eumes vent à
+souhait & circuimes ladite terre du côté du Nort, Est-Suest, Ouest, &
+Norouest: car telle est son assiete, horsmis la longueur d'un cap de
+terres basses qui est plus tourné vers Suest, eloigné à environ
+vint-cinq lieuës dudit détroit. En ce lieu nous vimes de la fumée qui
+étoit faite par les gens de ce païs au dessus de ce Cap, mais pource que
+le vent ne cingloit vers la côte nous ne les accostames point, & eux
+voyans que nous n'approchions d'eux, douze de leurs hommes vindrent à
+nous avec deux barques, léquels s'accosterent aussi librement de nous
+comme si ce fussent eté François, & nous donnerent à entendre qu'ilz
+venoient du grand Golfe, & que leur Capitaine étoit un nommé Tiennot,
+lequel étoit sur ce Cap, faisant signe qu'ilz se retiroient en leur
+païs, d'où nous étions partis, & étoient chargez de poisson. Nous
+appelames ce Cap _Cap de Tiennot_. Passé ce Cap toute la terre est posée
+vers l'Est-Suest, Ouest, Norouest, & toutes ces terres sont basses,
+belles & environnées de sablons, prés de mer, & y a plusieurs marais &
+bancs par l'espace de vint lieuës, & aprés la terre commence à se
+tourner d'Ouest à l'Est, & Nordest, & est entierement environnée d'iles
+eloignées de terre deux ou trois lieuës. Et ainsi comme il nous semble y
+a plusieurs bancs perilleux plus de quatre ou cinq lieuës loin de la
+terre.
+
+Depuis le Mercredi susdit jusques au Samedi nous eumes un grand vent de
+Surouest qui nous fit tirer vers l'Est-Nordest, & arrivames ce jour là à
+la terre d'Est en la Terre-neuve entre les Cabannes & le Cap-double. Ici
+commença le vent d'Est avec tempéte & grande impetuosité; & pource nous
+tournames le Cap au Noroest & au Nort, pour aller voir le côté du Nort,
+qui est comme nous avons dit, entierement environné d'Iles, & étans prés
+d'icelles le vent se changea & vint du Su, lequel nous conduit dans le
+golfe, si bien que par la grace de Dieu nous entrames le lendemain qui
+étoit le neufiéme d'Aoust dans Blanc-sablon, & voila tout ce que nous
+avons découvert.
+
+En apres le quinziéme Aoust jour de l'Assumption de nôtre Dame nous
+partimes de Blanc-sablon apres avoir ouï la Messe, & vimmes heureusement
+jusques au mitan de la mer qui est entre la Terre-neuve & la Bretaigne,
+auquel lieu nous courumes grande fortune pour les vens d'est, laquelle
+nous supportames par l'aide de Dieu, & du depuis eumes fort bon temps,
+en sorte que le cinquiéme jour de Septembre de l'année susdite nous
+arrivames au port de sainct Malo d'où nous étions partis.
+
+
+
+
+_Que la conoissance des voyages du Capitaine Jacques Quartier est
+necessaire principalement aux Terre-neuviers qui vont à la pécherie:
+Quelle route il a pris en cette seconde navigation: Voyage de Champlein
+jusques è l'entrée de la grande riviere de_ Canada: _Epitre presentée au
+Roy par ledit Jacques Quartier sur la relation de son deuxiéme voyage._
+
+CHAP. VI
+
+PLUSIEURS sedentaires, & autres gens qui ont leur vie arretée és villes,
+trouveront paravanture cette curiosité superflue de mettre ici tant
+d'iles, passages, ports, bancs & autres particularitez, comme si en la
+côte d'une terre git Est-Nordest, & Ouest-Surouest, ou autrement. Ce que
+j'avois promis d'abbreger au commencement du premier livre de cette
+histoire. Mais ayant depuis consideré que ce seroit frustrer les
+mariniers & Terre-neuviers de ce qui leurs plus necessaire, le voyage
+des Terres-neuves étant en la relation precedente & en celle-ci si bien
+décrit & par un grand Pilote, qu'ilz ne sçauroient faillir de se bien
+conduire souz cette guide: j'ay pensé qu'il valoit mieux en cet endroit
+changer d'avis' & renouveler entierement la memoire de ce personnage,
+duquel aussi j'ay voulu mettre l'Epitre liminaire qu'il addresse au Roy
+en téte de sadite Relation, laquelle je croy n'avoit point encore eté
+mise au jour, puis qu'elle est écrite à la main au livre d'où je l'ay
+prise, comme aussi tout le discours de cette seconde navigation, lequel
+a eté extrait par le sieur de Belleforet, mais non entierement, ni avec
+la grace & naïveté que je trouve au propre écrit de l'autheur: & s'est
+quelque fois equivoqué en voulant apporter son jugement sur des choses
+particulieres ici recitées, léquelles nous remarquerons comme il viendra
+à propos. Et d'autant que le voyage de Samuel Champlein fait depuis six
+ans est une méme chose avec cetui-ci, je les conjoindray ensemble tant
+qu'il me sera possible, pour ne remplir inutilement le papier des vaines
+repetitions. Et neantmoins le lecteur sera averti qu'au temps du
+Capitaine Jacques Quartier les Terres-neuves n'étans pas si bien
+découvertes comme elles sont aujourd'hui, il print sa route plus au Nort
+que ne font à present les Terre-neuviers, pour entrer au golfe de
+Canada, qui est comme l'entree de la grande riviere, ne sçachant pas au
+vray qu'il y eût passage par le Cap-Breton, comme nous avons veu au
+troisiéme chapitre de ce livre, là où il dit que _s'il y avoit passage
+entre la Terre-neuve & celle de Brion ce seroit pour racourcir & le
+temps & le chemin._ Ainsi en ce second voyage il prit sa route droit au
+passage qui est entre la Terre-neuve & la terre ferme du Nort par les
+cinquante un degrez. Vray est qu'au retour je trouve qu'il passa entre
+dédites Terres-neuves & Brion, qui est aujourd'hui le passage plus
+ordinaire de noz mariniers, d'autant que prenant cette route en
+l'elevation de quarante-quatre, quarante-cinq & quarante-six degrez, ilz
+ne rencontrent point tant de grands bancs de glaces (où quelquefois les
+navires s'ahurtent à leur ruine) comme font ceux qui tirent plus au
+Nort. C'est pourquoy ledit Champlein en la description de son voyage,
+dit qu'apres une tourmente de dix-sept jours, durant laquelle ils eurent
+plus de dechet que d'avancement, ilz rencontrerent des bancs de glaces
+de huit lieuës de long, & autres moindres, haut élevez, ce qui les fit
+aller plus au Su chercher passage hors ces glaces par les
+quarante-quatre degrez, & en fin découvrirent le _Cap saincte Marie_ en
+la Terre-neuve, puis trois jours apres eurent conoissance des _Iles
+sainct Pierre_: & derechef apres autres trois jours vindrent au Cap de
+Raye (où il y avoit encor des bancs de glace de six ou huit lieuës de
+long) & de là aux iles saint Paul & Cap saint Laurent, lequel il dit
+étre en la terre ferme du Su, & toutefois tout le trait de terre jusques
+à la bay de _Campseau_ est une ile, d'autant qu'au fonds de ladite baye
+il y a un passage (que Jacques Quartier n'a point conu, ni beaucoup
+d'autres apres lui) par où l'on va audit golfe de _Canada_. Deux jours
+apres ilz découvrirent une ile de vint-cinq à trente lieuës de longueur,
+qui est l'entrée de la grande riviere. Cette ile est appellée par les
+Sauvages du païs _Anticosti_, qui est celle que Jacques Quartier a
+nommée l'ile de l'Assumption, parce qu'il y arriva le quinziéme d'Aoust
+jour de l'Assumption de nôtre Dame, comme nous verrons quand il nous
+aura conduit jusques là, ce qui est à peu prés la borne du premier
+voyage representé ci-dessus.
+
+Voici donc l'inscription du recit qu'il presenta au Roy de sa seconde
+navigation & découverte en la Terre-neuve & grande riviere de _Canada_,
+autrement par lui dite _Hochelaga_ du nom du païs qui est au Nort vers
+le saut de la dite riviere.
+
+_Seconde navigation faite par le commandement & vouloir du tres-Chrétien
+Roy François premier de ce nom au parachevement de la découverture des
+terres Occidentales estantes souz le climat & paralleles des terres &
+Royaume dudit Seigneur, & par lui precedentement ja commencées à faire
+découvrir: icelle navigation par Jacques Quartier natif de sainct Malo
+de l'ile en Bretagne, pilote dudit seigneur en l'an mil cinq cens trente
+cinq._
+
+AU ROY TRES-CHRETIEN.
+
+Considerant, ô mon tres-redouté Prince, les grands biens & dons de grace
+qu'il a pleu à Dieu le Createur faire à ses creatures, & entre les
+autres de mettre & asseoir le Soleil, qui est la vie & conoissance de
+toutes icelles, & sans lequel nul ne peut fructifier ni generer en lieu
+& place là où il a son mouvement & declinaison contraire & non semblable
+aux autres planetes, par léquels mouvement & declinaison toutes
+creatures étantes sur la terre en quelque lieu & place qu'elles puissent
+étre en ont ou en peuvent avoir en l'an dudit Soleil, qui est trois cens
+soixante-cinq jours & six heures autant de veuë oculaire, les uns que
+les autres par ses rais & reverberations, ni la division des jours &
+nuits en pareille egalité, mais suffit qu'il est de telle sorte & tant
+temperamment, que toute la terre est, ou peut estre habitée ne quelque
+zone, climat ou parallele que ce soit; & icelle avec les eauës, arbres,
+herbes & toutes autres creatures de quelque genre ou espece qu'elles
+soient, par l'influence d'icelui Soleil donner fruits & generations
+selon leurs natures pour la vie & nourriture des creatures humaines. Et
+si aucuns vouloient dire le contraire de ce que dessus en allegant le
+dit des sages Philosophes du temps passé, qui ont écrit & fait division
+de la terre par cinq zones, dont ils ont dit & affermé trois
+inhabitable; c'est à sçavoir la zone Torride, qui est entre les deux
+Tropiques, ou solstices, pour la grande chaleur & reverberation du
+Soleil, qui passe par le zenit de ladite zone; & les deux zones Arctique
+& Antarctique, pour la grande froideur qui est en icelles, à-cause du
+peu d'elevation qu'elles ont dudit Soleil, & autres raisons, je confesse
+qu'ils ont écrit à la maniere, & croy fermement qu'ilz pensoient ainsi,
+& qu'ilz le trouvoient par aucunes raisons naturelles là où ilz
+prenoient leur fondement, & d'icelles se contentoient seulement, sans
+aventurer, ni mettre leurs personnes aux dangers équels ils eussent peu
+enchoir à chercher l'experience de leur dire. Mais je diray pour ma
+replique que le Prince d'iceux Philosophes a laissé parmi ses écritures
+un bref mot de grande consequence, qui dit que _Experientia est rereum
+magistra_: par l'enseignement duquel j'ay osé entreprendre d'addresser à
+la veuë de vôtre Majesté Royale cetui propos, & maniere de prologue de
+ce mine petit labeur. Car suivant vôtre Royal commandement les simples
+mariniers de present non ayans eu tant de crainte d'eux mettre en
+l'aventure d'iceux perils & dangers qu'ils ont eu, & ont de vous faire
+tres-humble service à l'augmentation de la tres-saincte Foy Chrétienne,
+ont conu le contraire de cette opinion dédits Philosophes par vray
+experience. J'ay allegué ce que devant, pource que je regarde que le
+Soleil qui chacun jour se leve à l'Orient & se reconse à l'Occident
+faisant le tour & circuit de la terre, donnant lumiere & chaleur à tout
+le monde en vint-quatre heures, qui est un jour naturel. A l'exemple
+dequoy je pense en mon simple entendement, & sans aucune raison y
+alleguer, qu'il pleut à Dieu par sa divine bonté que toutes humaines
+creatures étantes & habitantes sur le globe de la terre, ainsi qu'elles
+ont veuë & conoissance d'icelui Soleil, ayent eu, & ayent pour le temps
+avenir conoissance & creance de nôtre sainte Foy. Car premierement
+icelle nôtre tres-sainte Foy a été semée & plantée en la Terre-saincte
+qui est en l'Asie & l'Orient de nôtre Europe: & depuis par succession de
+temps apportée & divulguée jusques à nous. Et finalement en l'Occident
+de nôtre dite Europe à l'exemple dudit Soleil portant sa clarté &
+chaleur d'Orien en Occident, comme dit est. Et maintenant le temps
+semble se preparer, auquel nous la verrons portée de nôtre France
+Orientale en l'Occidentale d'outre-mer. A l'effect dequoy a été faite la
+presente navigation par vôtre Royal commandement és terres non
+auparavant à nous conuës, par le recit de laquelle pourrez voir &
+sçavoir la bonté & fertilité d'icelle, l'innumerable quantité des
+peuples y habitans, la bonté & paisibleté d'iceux & pareillement la
+fecondité du grand fleuve qui decourt & arrouse le parmi d'icelles voz
+terres, qui est le plus grand sans comparaison, qu'on sçache jamais
+avoir veu. Quelles choses donnent à ceux qui les ont veuës certaine
+esperance de l'augmentation future de nôtre tres-saincte Foy, de voz
+Seigneuries & nom tres-Chrétien, ainsi qu'il vous plaira voir par ce
+present petit livre, auquel sont amplement contenuës toutes les choses
+dignes de memoire qu'avons veuës, & qui nous sont avenuës tant en
+faisant ladite navigation, qu'étans & faisans sejour en vosdits païs &
+terres, les routes, dangers, & gisemens d'icelles terres. Dieu vueille
+par sa grace vous inspirer, Sire, à embrasser serieusement cette sainte
+entreprise, &c.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_Preparation du Capitaine Jacques Quartier & des siens au voyage de la
+Terre-neuve: Embarquement: Ile aux oyseaux: Découverte d'icelui jusque
+au commencement de la grande riviere de_ Canada, _par lui dite_
+Hochelaga: _Largeur & profondeur nompareille d'icelle: Son commencement
+inconnu._
+
+CHAP. VII
+
+LE Dimanche jour & féte de Pentecôte seziéme de May audit an Mille cinq
+cens trente-cinq, du commandement du Capitaine & bon vouloir de tous,
+chacun se confessa, & receumes tous ensemblement nôtre Createur en
+l'Eglise cathedrale dudit sainct Malo: apres lequel avoir receu, fumes
+nous presenter au choeur de ladite Eglise devant reverend Pere en Dieu
+Monsieur de sainct Malo, lequel en son état Episcopal nous donna sa
+benediction.
+
+Et le Mercredy ensuivant dix-neufiéme jour de May, le vent vint bon &
+convenable, & appareillames avec lédits trois navires, sçavoir, _La
+grande Hermine_ du port d'environ à cent ou six-vints tonneaux, où étoit
+ledit Capitaine general, & pour Maitre Thomas Froment, Claude du
+Pont-Briant filz du sieur de Mon-real, & Eschanson de Monseigneur le
+Dauphin, Charles de la Pommeraye, & autres Gentils-hommes. Au second
+navire nommé _La petite Hermine_ du port d'environ soixante tonneaux
+étoit Capitaine sous ledit Quartier Macé Jalobert, & maitre Guillaume le
+Marié. Et au tiers navire & plus petit nommé _l'Emerillon_ du port
+d'environ quarante tonneaux, en étoit Capitaine Guillaume le Breton, &
+maitre Jacques Mingard. Et navigames avec bon temps jusques au
+vint-sixiéme dudit mois de May que le temps se trouva en ire &
+tourmente, qui nous a duré en vens contraires & serraisons autant que
+jamais navires qui passassent ladite mer eussent sans aucun amendement.
+Tellement que le vint-cinquiéme jour de Juin par ledit mauvais temps &
+serraison, nous entre-perdimes tous trois, sans que nous ayons eu
+nouvelles les uns des autres jusques à la Terre-neuve, là où nous avions
+limité nous trouver ensemble.
+
+Et depuis nous étre entre-perdus avons été avec la nef generale par la
+mer de tous vents contraires jusques au septiéme jour de Juillet que
+nous arrivames à ladite Terre-neuve, & primmes terre à _l'Ile des
+Oyseaux_, laquelle est à quatorze lieuës de la grande terre: & si
+trespleine d'oiseaux, que tous les navires de France y pourroient
+facilement charger sans qu'on s'apperceut qu'on en eut tiré; & là en
+primmes deux barquées pour parties de noz victuailles. Icelle ile est en
+l'elevation du pole en quarante-neuf degrez quarante minutes.
+
+Et le huitiéme jour dudit mois nous appareillames de ladite Ile, & avec
+bon temps vimmes au hable (l'Autheur écrit ainsi ce que nous disons
+havre) de Blanc-sablon étant en la bay des Chateaux, le quinziéme jour
+dudit mois, qui est le lieu où nous devions rendre: auquel lieu fumes
+attendans nos compagnons jusques au vint-sixiéme jour dudit mois qu'ils
+arriverent tous deux ensemble: & là nous accoutrames & primmes eaux,
+bois, & autres choses necessaires & appareillames & fimes voiles pour
+passer outre le 26 jour dudit mois à l'aube du jour & fimes porter le
+long de la côte du Nort gisant Est-Nordest, & Ouest-Surouest jusques
+environ les huit heures du soir que mimes les voiles bas le travers de
+deux iles que nous nommames les iles sainct Guillaume, léquelles sont
+environ vint lieuës outre le hable de Brest. Le tout de ladite côte
+depuis les Chateaux jusques ici git Est-Nordest, & Ouest-Surouest,
+rangée de plusieurs iles & terres toutes hachées & pierreuses, sans
+aucunes terres, ni bois, fors en aucunes vallées.
+
+Le lendemain, penultiéme jour dudit mois nous fimes courir à Ouest pour
+avoir conoissance d'autres iles qui nous demouroient environ douze
+lieuës & demie: entre léquelles iles se faict une couche vers le Nort,
+toutes iles & grandes bayes apparoissantes y avoir plusieurs bons
+hables. Nous les nommames les Iles saincte Marte, hors léquelles environ
+une lieuë & demie à la mer y a une basse bien dangereuse, où il y a
+quatre ou cinq téte qui demeurent le travers dédites bayes en la route
+d'Est & Ouest dédites Iles sainct Guillaume, & autres iles qui demeurent
+à Ouest-Surouest des iles saincte Marte environ sept lieuës: léquelles
+iles nous vimmes querir ledit jour environ une heure apres midi. Et
+depuis ledit jour jusques à l'orloge virante fimes courir environ quinze
+lieuës jusques le travers du Cap d'iles basses que nous nommames Les
+iles sainct Germain: Au Suest duquel Cap environ trois lieuës y a une
+autre basse fort dangereuse: & pareillement entre lédits Cap sainct
+Germain & saincte Marte y a un banc hors dédites iles environ deux
+lieuës, sur lequel n'y a que quatre brasses: & pour le danger de ladite
+côte mimmes les voiles bas, & ne fimes porter ladite nuit.
+
+Le lendemain dernier jour de Juillet fimes courir le long de ladite
+côte, qui git Est & Ouest quart de Suest, laquelle est toute rangée
+d'iles & basses, & côte fort dangereuse: laquelle contient d'empuis
+ledit Cap des iles sainct Germain jusques à la fin des iles environ
+dix-sept lieuës & demie: & à la fin dédites iles y a une moult belle
+terre basse pleine de grands arbres & hauts: & est icelle côte toute
+rangée de sablons sans y avoir aucune apparoissance de hable jusques au
+Cap de Tiennot, qui se rabbat au Nor-Ouest, qui est à environ sept
+lieuës dédites iles: lequel Cap conoissions du voyage precedent: pource
+fimes porter toute la nuit à Ouest-Norouest jusques au jour que le vent
+vint contraire, & allames chercher un havre où mimes nos navires, qui
+est un bon petit havre outre ledit Cap Tiennot environ sept lieuës &
+demie, & est entre quatre iles sortantes à la mer, nous le nommames _Le
+havre sainct Nicolas_, & sur la plus prochaine ile plantames une grande
+Croix de bois pour merche (_il veut dire_, marque) il faut amener ladite
+Croix au Nordest, puis l'aller querir & la laisser de tribort (_mot de
+marine signifiant_, à droite) & trouverez de profond six brasses, posez
+dedans ledit hable à quatre brasses: & se faut donner de garde de quatre
+basses qui demeurent des deux côtez à demie lieue hors. Toute cette-dite
+côte est fort dangereuse, & pleine de basses. Nonobstant qu'il semble y
+avoir plusieurs hables, n'y a que basses & plateis. Nous fumes audit
+hable d'empuis ledit jour jusques au Dimanche huictiéme d'Aoust, auquel
+nous appareillames, & vimmes querir la terre de Su vers le Cap de
+Rabast, qui est distant dudit hable environ vint lieues, gisant
+Nort-nordest, & su-Surouest. Et le lendemain le vent vint contraire: &
+pource que ne trouvames nuls hables à la dite terre du Su, fimes porter
+vers le Nort outre le precedent hable d'environ dix lieuës, où trouvames
+une fort belle & grande baye pleine d'iles & bonnes entrées & posage de
+tous les temps qu'il pourroit faire, & pour conoissance d'icelle bay y a
+une grande ile comme un cap de terre, qui s'avance dehors plus que les
+autres, & sur la terre environ deux lieues y a une montagne faite comme
+un tas de blé. Nous nommames ladite bay _La baye saint Laurent._
+
+Le quatroziéme dudit mois nous partimes de ladite bay saint Laurent, &
+fimes porter à Ouest, & vimmes querir un cap de terre devers le Su qui
+gist environ l'Ouest un quart de Surouest dudit hable saint Laurent
+environ vint-cinq lieues. Et par les deux Sauvages qu'avions prins le
+premier voyage, nous fut dit que c'étoit de la terre devers le Su, & que
+c'étoit une ile, & que parle Su d'icelle étoit le chemin à aller de
+_Hongnedo_ où nous les avions prins le premier voyage, à _Canada_: &
+qu'à deux journées de là dudit Cap & ile commençoit le _Saguenay_ à la
+terre de vers le Nort allant vers ledit _Canada_. Le travers dudit Cap
+environ trois lieuës y a de profond cent brasses & plus, & n'est memoire
+de jamais avoir veu tant de Baillames que nous vimes celle journée le
+travers dudit Cap.
+
+Le lendemain jour nôtre Dame d'Aoust quinziéme dudit mois nous passames
+le détroit: la nuit devant, & le lendemain eumes conoissance des terres
+qui nous demeuroient vers le Su, qui est une terre à hautes montagnes à
+merveilles, dont le cap susdit de ladite ile que nous avons nommée
+_l'Ile de l'Assumption_, & un cap dédites hautes terres, gisent
+Est-nordEst, & Ouest Surouest, & y a entre eux vint-cinq lieuës, &
+voit-on les terres du Nort encore plus hautes que celle du Su à plus de
+trente lieuës. Nous rangeames lédites terres du Su d'empuis ledit jour
+jusques au Mardi midi que le vent vint Ouest, & mimes le cap au Nort
+pour aller querir lédites hautes terres que voyions: & nous étans là
+trouvames lédites terres unies & basses vers la mer & les montagnes de
+devers le Nort par-sus lédites basses terres, gisantes icelles Est &
+Ouest un quart de Surouest: & par les Sauvages qu'avions, nous a eté dit
+que c'étoit le commencement du _Saguenay_, & terre habitée, & que de là
+Venoit le cuivre rouge, qu'ilz appellent _Caquetdazé_. Il y a entre les
+terres du Su & celles du Nort environ trente lieues, & plus de deux cens
+brasses de parfond. Et nous ont lédits Sauvages certifié étre le chemin
+& commencement du grand fleuve de _Hochelaga_ & chemin de _Canada_,
+lequel alloit toujours en étroicissant jusques à _Canada_: & puis, que
+l'on trouve l'eau douce audit fleuve, qui va si long que jamais hommes
+n'avoit été au bout, qu'ils eussent ouï, & qu'autre passage n'y avoit
+que par bateaux. Et voyans leur dire, & qu'ils affermoient n'y avoir
+autre passage, ne voulut ledit Capitaine passer outre jusques à avoir
+veule reste & côte de vers le Nort, qu'il avoit obmis à voir depuis la
+baye saint Laurent pour aller voir la terre du Su, pour voir s'il y
+avoit aucun passage.
+
+
+
+
+_Retour du Capitaine Jacques Quartier vers la Bay sainct Laurent:
+Hippopotames: Continuation du voyage dans la grande riviere de_ Canada,
+_jusques à la riviere de_ Saguenay, _qui sont cent lieuës._
+
+CHAP. VIII
+
+LE Mercredy dix-huictiéme jour d'Aoust ledit Capitaine fit retourner les
+navires en arriere, & mettre le cap à l'autre bord, & rangeames ladite
+côte du Nort, qui gist Nordest & Surouest, faisant un demi arc, qui est
+une terre fort haute, non tant comme celle du Su, & arrivames le Jeudy
+en sept iles moult hautes, que nommames _Les iles rondes_, qui sont
+environ quarante lieuës des terres du Su, & s'avancent hors en la mer
+trois ou quatre lieuës: le travers déquelles y a un commencement de
+basses terres pleines de beaux arbres, léquelles terres nous rangeames
+le Vendredy avec noz barques, le travers déquelles y a plusieurs bancs
+de sablon plus de deux lieues à la mer fort dangereux, léquels demeurent
+de basse mer: & au bout d'icelle basses terres (qui contiennent environ
+dix lieues) y a une riviere d'eau douce sortante à la mer, tellement
+qu'à plus d'une lieue de terre elle est aussi douce que eau de fontaine.
+Nous entrames en ladite riviere avec noz barques, & ne trouvames à
+l'entrée que brasse & demie. Il y a dedans ladite riviere plusieurs
+poissons qui ont forme de chevaux léquels vont à la terre de nuit, 7 de
+jour à la mer ainsi qu'il nous fut dit par noz deux Sauvages: & de
+cesdits poissons vimmes grand nombre dedans ladite riviere.
+
+Le lendemain vint-uniéme jour dudit mois au matin à l'aube du jour fimes
+voile, & porter le long de ladite côte tant que nous eumes conoissance
+de la reste d'icelle côte du Nort que n'avions veu, & de l'ile de
+l'Assumption que nous avions eté querir au partir de ladite terre: &
+lors que nous fumes certains que ladite côte étoit rangée, & qu'il n'y
+avoit nul passage, retournames à nos navires qui étoient édites sept
+iles, où il y a bonnes rades à dix-huit & vint brasses, & sablon: auquel
+lieu avons eté sans pouvoir sortir, ni faire voiles pour la cause des
+bruines & vens contraires, jusques au vint-quatriéme dudit mois, que
+nous appareillames, & avons eté par la mer chemin faisans jusques au
+vint-neufiéme dudit mois, que sommes arrivés à un hable de la côte du
+Su, qui est environ quatre-vint lieuës dédites sept Iles, lequel est le
+travers de trois iles petites, qui sont par le parmi du fleuve, &
+environ le mi-chemin dédites iles, & ledit hable devers le Nort, y a une
+fort grande riviere, qui est entre les hautes & basses terres, laquelle
+fait plusieurs bancs à la mer à plus de trois lieuës, qui est un païs
+fort dangereux, & sonne de deux brasses & moins, & à la choiste d'iceux
+bancs trouverez vint-cinq & trente brasses bort à bort. Toute cette côte
+du Nort git Nor-nordest, & Su-Surouest.
+
+Le hable devant-dit où posames, qui est à la terre du Su est hable de
+marée, & de peu de valeur. Nous le nommames _Les ileaux saint Jean_,
+parce que nous y entrames le jour de la Decollation dudit saint. Et
+auparavant qu'arriver audit hable y a une ile à l'Est d'icelui, environ
+cinq lieuës, où il n'y a point de passage entre terre & elle que par
+bateaux. Ledit hable des ileaux saint Jean asseche toutes les marées, &
+y marine l'eau de deux brasses. Le meilleur lieu à mettre navires est
+vers le Su d'un petit ilot qui est au parmi dudit hable bord audit ilot.
+
+Nous appareillames dudit hable le premier jour de Septembre pour aller
+vers _Canada_. Et environ quinze lieuës dudit hable à l'Ouest-Surouest y
+a trois iles au parmi dudit fleuve, le travers déquelles y a une riviere
+fort profonde & courante, qui est le riviere & chemin du Royaume & terre
+de _Saguenay_, ainsi que nous a eté dit par nos hommes du païs de
+_Canada_: & est icelle riviere entre hautes montagnes de pierre nuë, &
+sans y avoir que peu de terre, & nonobstant y croit grande quantité
+d'arbres, & de plusieurs sortes, qui croissent sur ladite pierre nuë,
+comme sur bonne terre. De sorte que nous y avons veu tel arbre suffisant
+à master navire de trente tonneaux aussi vert qu'il est possible, lequel
+étoit sus un roc, sans y avoir aucune saveur de terre.
+
+A l'entrée d'icelle riviere, trouvames quatre barques de _Canada_, qui
+étoient là venuës pour faire pécheries de Loups-marins, & autres
+poissons. Et nous étans posez dedans ladite riviere, vindrent deux
+dédites barques vers noz navires, léquelles venoient en une peur &
+crainte, de sorte qu'il en ressortit une, & l'autre approcha si prés,
+qu'ilz peurent entendre l'un de noz Sauvages, qui se nomma & fit sa
+conoissance, & les fit venir seurement à bord.
+
+Or maintenant laissons le Capitaine Jacques Quartier deviser avec ses
+sauvages au port de la riviere de _Saguenay_, qui est _Tadoussac_, &
+allons au devant de Champlein, lequel nous avons cy-dessus laissé à
+_Anticosti_ (qui est l'ile de l'Assumption) car il nous décrira
+_Tadoussac, & Saguenay_, selon le rapport des hommes du païs, au
+pardessus de ce qu'il a veu: voire encore nous dira-il la reception que
+leur auront fait les Sauvages à leur arrivée. En quoy si, rapportant les
+mots de l'Autheur, on trouve quelquefois un langage moins orné & poli,
+le Lecteur se souviendra que je n'y ay rien voulu changer: bien ay-je
+retrenché quelque chose de moins necessaire. Voici donc comme il
+continue le discours que nous avons laissé au chapitre sixiéme.
+
+
+
+
+_Voyage de Champlein depuis_ Anticosti, _jusques à_ Tadoussac:
+_Description de Gachepé, riviere de_ Mantane, _port de_ Tadoussac,
+_bayes des Moruës, Ile percée, Bay de Chaleur: Remarques des lieux, iles
+ports, bayes, sables, rocher, & rivieres qui sont à la bende du Nort en
+allant à la riviere de_ Saguenay _Description du port de_ Tadoussac, _&
+de ladite riviere de_ Saguenay. _Contradiction de Champlein._
+
+CHAP. IX
+
+APRES avoir découvert _Anticosti_, le lendemain nous eumes conoissance
+de _Gachepé_, terre fort haute. C'est une baye du coté du Su, laquelle
+contient quelque sept ou huit lieuës de long & à son entrée quatre
+lieuës de large. Là y a une riviere qui va quelques trente lieues dans
+les terres. Ici est le commencement de la grande riviere de _Canada_,
+sur laquelle à la bande du Su y a la riviere _Mantanne_, laquelle va
+quelques dix-huit lieues dans les terres. Elle est petite & à soixante
+lieuës dudit _Gachepé_. Mais les Sauvages étans au bout d'icelle portent
+leurs canots (qui sont petits bateaux d'écorce) environ une lieuë par
+terre, & se viennent rendre en la Baye de Chaleur: par où ilz font des
+grans voyages. De ladite riviere de _Mantanne_ on vient vers le Pic où
+il y a vint-lieuës: & delà en traversant la riviere on vient à
+_Tadoussac_, d'où il y a quinze lieuës. C'est le chemin que nous
+suivimes en allant. Mais comme nous eumes là sejourné quelque temps, &
+aprés que nous fumes allé au saut de ladite grande riviere de _Canada_,
+nous retournames quelque nombre de _Tadoussac_ à _Gachepé_, & de là nous
+allames à la _Baye des Moruës_, laquelle peut tenir quelque trois lieuës
+de long, & autant de large à son entree: Puis vimmes à _l'ile percée_,
+qui est comme un rocher fort haut élevé des deux côtez, où il y a un
+trou par où les chaloupes & bateaux peuvent passer de haute mer, & de
+basse mer on peut aller de la grande terre à à ladite ile, qui n'en est
+qu'à quatre ou cinq cent pas. Et à l'environ d'icelle y a une autre ile
+dite _l'ile de Bonaventure_, & peut tenir de long demie lieuë: En tous
+léquels lieux se fait gran'pécherie de poisson sec & verd. Et passé
+ladite ile percée on vient à ladite Baye de Chaleur, qui va comme à
+l'Ouest-Sur-ouest quelques quatre-vint lieuës dans les terres, contenant
+au large en son entrée quelque quinze lieuës. Et disent les Sauvages
+qu'en icelle baye il y a une riviere qui va quelque vint lieuës dans les
+terres, au bout dequoy est un lac qui peut tenir quelques vint lieuës,
+auquel il y a fort peu d'eau, & qu'en Eté il asseche: auquel ilz
+trouvent (environ un pié dans la terre) une maniere de metal, qui
+ressemble à l'argent, & qu'en un autre lieu proche dudit lac il y a une
+autre mine de cuivre. Ayans trouvé ceux que nous cherchions à l'ile
+percée, nous retournames derechef à _Tadoussac_. Mais comme nous fumes à
+quelques trois lieuës du cap l'Evesque nous fumes contrairez d'une
+tourmente laquelle dura deux jours, qui nous fit relacher dedans une
+grande ance en attendant le beau temps. Le lendemain nous en partimes &
+fumes encores contrariez d'une autre tourmente: Ne voulans relacher, &
+pensans gaigner chemin nous fumes à la côte Nort le vint-huitiéme jour
+de Juillet mouiller l'ancre à une ance qui est fort mauvaise, &-cause
+des bancs de rochers qu'il y a. Cette ance est par les cinquante-uniéme
+degrés & quelques minutes. Le lendemain nous vimmes mouiller l'ancre
+proche d'une riviere qui s'appelle _Saincte Marguerite_, où il y a de
+pleine mer quelques trois brasses d'eau, & brasse & demie de basse mer;
+elle va assez avant. A ce que j'ay veu, dans terre du côté de l'Est il y
+a un saut d'eau qui entre dans ladite riviere, & vient de quelques
+cinquante ou soixante brasses de haut, d'où procede la plus grande part
+de l'eau qui descend dedans: A son entrée il y a un banc de sable, où il
+peut avoir de basse eau demie brasse. Toute la côte du côté de l'Est est
+sable mouvant, où il y a une pointe à quelque demie lieuë de ladite
+riviere, qui avance une demie lieuë en la mer: & du côté de l'Ouest il y
+a une petite ile: cedit lieu est par les cinquante degrez. Toutes ces
+terres sont tres-mauvaises remplies de sapins: la terre est quelque peu
+haute, mais non tant que celle du Su. A quelques trois lieuës de là nous
+passames proche d'une autre riviere laquelle sembloit estre fort grande,
+barrée neantmoins la pluspart de rochers. A quelques huit lieuës de là
+il y a une pointe qui avance une lieuë & demie à la mer, où il n'y a que
+brasse & demie d'eau. Passé cette pointe il s'en trouve une autre à
+quelque quatre lieues où il y a assez d'eau: Toute cette côte terre
+basse & sablonneuse. A quelques quatre lieues de là il y a une ance où
+entre une riviere, il y peut aller beaucoup de vaisseaux du côté de
+l'Ouest, c'est une pointe basse qui avance environ une lieuë en la mer.
+Il faut ranger la terre de l'Est comme de trois cens pas, pour pouvoir
+entrer dedans: Voila le meilleur port qui est en toute la côte du Nort,
+mais il fait fort dangereux y aller pour les basses, & bancs de sable
+qu'il y a en la pluspart De la côte pres de deux lieuës à la mer. On
+trouve à quelque six lieuës de là une bay, où il y a une ile de sable.
+Toute la dite bay est fort baturiere dans ladite baye & quelque quatre
+lieuës de là, il y a une belle ance où entre une riviere: Toute cette
+côte est basse & sabloneuse, il y descend un saut d'eau qui est grand. A
+quelques cinq lieuës de là il y a une pointe qui avance environ demie
+lieuë en la mer où il y a une ance, & d'une pointe à l'autre y a trois
+lieuës; mais ce n'est que batures où il y a peu d'eau. A quelque deux
+lieues il y a une plage où il y a un bon port, & une petite riviere, où
+il y a trois iles, & où des vaisseaux se pourroient mettre à l'abry. A
+quelques trois lieues de là il y a une pointe de sable qui avance
+environ une lieue, où au bout il y a un petit ilet. Puis allant à
+Lesquemin vous rencontrez deux petites iles basses, & un petit rocher à
+terre. Cesdites iles sont environ à demi lieuë de Lesquemin qui est un
+fort mauvais port, entourné de rochers, & asseché de basse mer, & faut
+variser pour entrer dedans au derriere d'une petite pointe de rocher, où
+il n'y peut qu'un vaisseau. Un peu plus haut, il y a une riviere qui va
+quelque peu dans les terres: c'est le lieu où les Basques font la péche
+des baleines. Pour dire verité le port ne vaut du tout rien. Nous vimmes
+de là audit port de _Tadoussac_. Toutes cédites terres ci-dessus sont
+basses à la côte, & dans les terres fort hautes. Elle ne sont si
+plaisantes ni fertiles que celles du Su, bien qu'elles soient plus
+basses.
+
+Ayans mouillé l'ancre devant le port de _Tadoussac_ à notre premiere
+arrivée, nous entrames dedans ledit port le vint-sixiéme jour de May. Il
+est fait comme une ance, gisant à l'entrée de la riviere de _Saguenay_,
+en laquelle il y a un courant d'eau & marée fort étrange, pour sa
+vitesse & profondité, où quelque fois il vient des vents impetueux
+léquels amenent avec eux de grandes froidures. L'on tient que ladite
+riviere a quelque quarante-cinq ou cinquante lieuës jusques au premier
+saut, & vient du côté de Nor-norouest. Ledit port de _Tadoussac_ est
+petit, où il ne pourroit que dix ou douze vaisseaux: mais il y a de
+l'eau assez à Est à l'abry de ladite riviere de _Saguenay_ le long d'une
+petite montagne, qui est préque coupée de la mer: le reste ce sont
+montagnes hautes élevées, où il y a peu de terre, sinon rochers & sables
+remplis de bois, de pins, ciprez, sapins, boulles, & quelques manieres
+d'arbres de peu: il y a un petit étang proche dudit port renfermé de
+montagnes couvertes de bois. A l'entrée dudit port il y a deux pointes,
+l'une du côté d'Ouest contenant une lieue en mer, qui s'appelle la
+poincte de sainct Matthieu; & l'autres du côté de Suest, contenant un
+quart de lieue, qui s'appelle la pointe de tous les diables, les vens du
+Su & Su-suest, & Su-surouest, frappent dedans ledit port. Mais de la
+pointe de sainct Matthieu jusques à ladite pointe de tous les diables,
+il y a prés d'une lieue: l'une & l'autre pointe asseche de basse mer.
+
+Quant à la riviere de Saguenay elle est tres-belle, & a une profondeur
+incroyable. Elle procede selon que j'ay entendu, d'un lieu fort haut,
+d'où descent un torrent d'eau d'une grande impetuosité; mais l'eau qui
+en vient, n'est point capable de faire un tel fleuve comme cetui-là, &
+faut qu'il y ait d'autres rivieres qui s'y dechargent: & y a depuis le
+premier saut, jusques au port de Tadoussac (qui est l'entrée de la dite
+riviere de Saguenay) quelques 40 ou 50 lieues, & une bonne lieue & demie
+de large au plus & un quart au plus étroit, qui fait qu'il y a grand
+courant d'eau. Toute la terre que j'ay veu ne sont que montagnes de
+rochers la pluspart, couvertes de bois de sapins, cyprez, & boulles,
+terre fort mal plaisante, où je n'ay point trouvé une lieuë de terre
+pleine, tant d'un côté que d'autre. Il y a quelques montagnes de sable &
+iles en ladite riviere, qui sont hautes élevées. En fin ce sont de vrays
+desert habitables tant seulement aux animaux & oyseaux; car je vous
+asseure qu'allant chasser par les lieux que me sembloient les plus
+plaisans, je ne trouvay rien qui soit, sinon de petits oyseaux qui sont
+comme rossignols & hirondelles, léquels y viennent en Eté; car autrement
+je croy qu'il n'y en a point, à cause de l'excessif froid qu'il y fait,
+cette riviere venant de devers le Nor-ouest. Les Sauvages me firent
+rapport, qu'ayant passé le premier saut d'où vient ce torrent d'eau, ilz
+passent huit autres sauts, & puis vont une journée sans en trouver
+aucun, puis passent autres six sauts, & viennent dedans un lac, où ilz
+peuvent faire à leur aise quelques douze à quinze lieuës. Audit bout du
+lac il y a des peuples qui sont cabannez: puis on entre dans trois
+autres rivieres, quelques trois ou quatre journées dans chacune, où au
+bout dédites riviere, il y a deux ou trois manieres de lacs, d'où prend
+sa source le _Saguenay_, de laquelle source jusques audit port de
+_Tadoussac_, il y a dix journées de leurs Canots. Au bord dédites
+rivieres, il y a quantité de cabanes, où il vient d'autres nations du
+côté du Nort troquer avec les Montagnais qui vont là, des peaux de
+castor & martre, avec autres marchandises que donnent les vaisseaux
+François audits Montagnés. Lédits Sauvages du Nort disent, qu'ilz voient
+une mer qui est salée.
+
+Voila ce qu'a écrit Champlein dés l'an six cens cinq, de la riviere de
+Saguenay. Mais depuis il dit en sa derniere relation que le port de
+_Tadoussac_, jusques à lamer que les Sauvages de _Saguenay_ decouvrent
+au Nort, il y a de quarante à cinquante journées; ce qui est bien
+éloigné des dix que maintenant il a dit. Or s'ilz font de douze à quinze
+lieuës par jour, voila plus de six cens lieuës tirant au nort: D'où je
+collige qu'il a eu tort de nous bailler une charte geographique de la
+Nouvelle-France, en laquelle ayant voulu suivre celle que les Anglois
+ont publiée de leur derniere découverte de l'an mille six cens onze, il
+s'est tout contrarié à ce qu'il écrit. Car depuis _Tadoussac_ jusques à
+cette mer (qui n'est point au Nort, mais à l'ouest du _Saguenay_) il n'y
+a pas deux cens lieuës. Et si on y veut aller par la riviere dite _Les
+trois rivieres_ en sa charte, il ne s'en trouve que six-vints. Et
+toutefois je ne voudrois aisement croire lédits Anglois, disans qu'il se
+trouve une mer dans les terres au cinquantiéme. Car il y a long temps
+qu'elle seroit découverte étant si voisine de _Tadoussac_, & en méme
+élevation.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_Bonne reception faite aux François par le grand Sagamo des Sauvages de
+Canada: Leurs festins & danses: La guerre qu'ils ont avec les Iroquois._
+
+CHAP. X
+
+LE vint-septiéme d'Avril nous fumes trouver les Sauvages à la pointe de
+sainct Matthieu, qui est à une lieue de _Tadoussac_, avec les deux
+Sauvages que mena le sieur du Pont de Honfleur, pour faire le rapport de
+ce qu'ils avoient veu en France, & de la bonne reception que leur avoit
+fait le Roy. Ayans mis pied à terre nous fumes à la cabanne de leur
+grand _Sagamo_, qui s'appelle _Anadabijou_, où nous le trouvames avec
+quelques quatre-vints ou cent de ses compagnons qui faisoient _Tabagie_
+(qui veut dire festin) lequel nous receut fort bien selon la coutume du
+païs, & nous fit assoir aprés lui, & tous les Sauvages arangez les uns
+auprés des autres des deux côtez de la dite cabane. L'un des Sauvages
+que nous avions amené commença à faire sa harangue, de la bonne
+reception que leur avoit fait le Roy, & le bon traitement qu'ils avoient
+receu en France, & qu'ils s'asseurassent que sadite Majesté leur vouloit
+du bien, & desiroit peupler leur terre, & faire paix avec leurs ennemis
+(qui sont les Iroquois) ou leur envoyer des forces pour les veincre: en
+leur contant aussi les beaux chateaux, palais, maisons, & peuples qu'ils
+avoient veu, & nôtre façon de vivre. Il fut entendu avec un silence si
+grand, qu'il ne se peut dire de plus. Or aprés qu'il eut achevé sa
+harangue, ledit grand _Sagamo Anadabijou_ l'ayant attentivement ouï, il
+commença à prendre du petun, & en donner audit sieur du Pont, & à moy, &
+à quelques autres _Sagamos_ qui étoient auprés de lui. Ayant bien
+petuné, il commença à faire sa harangue à tous, parlant posément,
+s'arrétant quelquefois un peu, & puis reprenant sa parole, en leur
+disant: Que veritablement ilz devoient estre fort contens d'avoir sadite
+Majesté pour grand ami. Ilz répondirent, tous d'une voix, _ho, ho, ho_,
+qui est à dire, _oui, oui_. Lui continuant toujours sadite harangue,
+dit: Qu'il estoit fort aise que sadite Majesté peuplat leur terre, & fit
+la guerre à leurs ennemis, qu'il n'y avoit nation au monde à qui ilz
+voulussent plus de bien qu'aux François. En fin il leur fit entendre à
+tous le bien & utilité qu'ilz pourroient recevoir de sadite Majesté.
+Aprés qu'il eut achevé sa harangue, nous sortimes de sa cabanne, & eux
+commencerent à faire leur _Tabagie_ qu'ilz font avec des chairs
+d'Orignac (qui est comme Boeuf) d'Ours, de Loups-marins, & Castors, qui
+sont les viandes les plus ordinaires qu'ils ont & du gibier en quantité.
+Ils avoient huit ou dix chaudieres pleines de viandes au milieu de
+ladite cabanne, & étoient éloignez les uns des autres six pas & chacune
+a son feu. Ilz sont assis des deux côtez (comme j'ay dit cy-dessus) avec
+chacun son écuelle d'écorce d'arbre: & lors que la viande est cuite, il
+y en a un qui fait les partages à chacun dans lédites écuelles, où ilz
+mangent fort salement: car quand ils ont les mains grasses, ils les
+frottent à leurs cheveux faute de serviettes, ou bien au pois de leurs
+chiens dont ils ont quantité pour la chasse. Premier que leur viande fût
+cuite, il y en eut un qui se leva, & print un chien, & s'en alla sauter
+autour dédites chaudieres d'un bout de la cabanne à l'autre: Etant
+devant le grand _Sagamo_, il jetta son chien à terre de force, & puis
+tous d'une voix s'écrierent _ho, ho, ho_: ce qu'ayant fait s'en alla
+asseoir à sa place. En méme instant un autre se leva, & fit le
+semblable, continuant toujours jusques à ce que la viande fût cuite. Or
+aprés avoir achevé leur _Tabagie_, ilz commencerent à danser, en prenant
+les tétes de leurs ennemis, qui leur pendoient par derriere. En signe de
+rejouissance il y en a un ou deux qui chantent en accordant leurs voix
+par la mesure de leurs mains qu'ilz frappent sur leurs genoux, puis ilz
+s'arrétent quelquefois en s'écrians, _ho, ho, ho_, & recommencent à
+danser en soufflant, comme un homme qui est hors d'haleine. Ilz
+faisoient cette rejouissance pour la victoire par eux obtenuë sur les
+Iroquois, dont ilz en avoient tué quelques cent, auquels ilz coupperent
+les tétes, qu'ils avoient avec eux pour leur ceremonie. Ils estoient
+trois nations quand ilz furent à la guerre, les Etechemins,
+Algoumequins, & Montagnais au nombre de mille, qui allerent faire la
+guerre audits Iroquois qu'ilz rencontrerent à l'entrée de la riviere
+dédits Iroquois, & en assomerent une centaine. La guerre qu'ilz font
+n'est que par surprise, car autrement ils auraient peur, & craignent
+trop lédits Iroquois, qui sont en plus grand nombre que lédits
+Montagnais, Etechemins, & Algoumequins. Le vint-huitiéme jour dudit mois
+ilz se vindrent cabanner audit port de _Tadoussac_ où étoit nôtre
+vaisseau. A la pointe du jour leurdit grand _Sagamo_ sortit de sa
+cabanne, allant autour de toutes les autres cabannes, en criant à haute
+voix, qu'ils eussent à déloger pour aller à _Tadoussac_, où étoient
+leurs bons amis. Tout aussi-tôt un chacun d'eux deffit sa cabanne en
+moins d'un rien, & ledit grand Capitaine le premier commença à prendre
+son canot, & le porter à la mer où il embarqua sa femme & ses enfans, &
+quantité de fourrures, & se mirent ainsi prés de deux cens canots, qui
+vont étrangement, car encore que nôtre chalouppe fût bien armée, si
+alloient-ilz plus vite que nous. Ils étoient au nombre de mille
+personnes tant d'hommes que femmes & enfans.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_La rejouissance que font les Sauvages aprés qu'ils ont eü victoire sur
+leurs ennemis; Leurs humeurs: Sont malicieux; Leur croyances & faulse
+opinions. Que leurs devins parlent visiblement aux Diables._
+
+CHAP. XI
+
+LE neufiéme jour de Juin les Sauvages commencerent à se réjouir tous
+ensemble & faire leur _Tagagie_, comme j'ay dit ci-dessus' & danser,
+pour ladite victoire qu'ils avoient obtenue contre leurs ennemis. Or
+apres avoir fait bonne chere, les Algoumequins, une des trois nations,
+sortirent de leurs Cabannes, & se retirerent à part dans une place
+publicque, firent arrenger toutes leurs femmes & filles les unes prés
+des autres, & eux se mirent derriere chantans tous d'une voix comme j'ay
+dit ci-devant. Aussi-tôt toutes les femmes & filles commencerent à
+quitter leurs robbes & peaux, & se mirent toutes nues montrans leur
+nature, neantmoins parées de _Matachia_ qui sont patenôtres & cordons
+entre-lassez faits de poil de Por-épic, qu'ils teindent de diverses
+couleurs. Aprés avoir achevé leurs chants, ilz dirent tous d'une vois,
+_ho, ho, ho_. A méme instant toutes les femmes & filles se couvrirent de
+leurs robbes (car elles les jettent à leurs piés) & s'arréterent quelque
+peu: & puis aussi tôt recommençans à chanter elles laisserent aller
+leurs robbes comme auparavant.
+
+Or en faisant cette danse, le _Sagamo_ des Algoumequins qui s'appelle
+_Besouat_, étoit assis devant lédites femmes & filles, au milieu de deux
+batons où étoient les tétes de leurs ennemis pendues: quelquefois il se
+levoit & s'en alloit haranguant & disant aux Montagnés & Etechemins,
+voyez comme nous nous rejouissons de la victoire que nous avons obtenue
+de nos ennemis, il faut que vous en faciés autant, afin que nous soyons
+contens: puis tous ensemble disoient _ho, ho, ho_. Retourné qu'il fut en
+sa place, le grand _Sagamo_ avec tous ses compagnons dépouillerent leurs
+robbes estans tout nuds (hors-mis leur nature qui est couverte d'une
+petite peau) & prindrent chacun ce que bon leur sembla, comme
+_Matachia_, haches, épées, chauderons, graisses, chair d'Orignac,
+Loup-main: bref chacun avoit un present qu'ils allerent donner aux
+Algoumequins. Aprés toutes ces ceremonies la danse cessa, & lédits
+Algoumequins hommes & femmes emporterent leurs presens & leurs cabannes.
+Ilz firent encore mettre deux hommes de chacune nation des plus dispos
+qu'ilz firent courir & celui qui fut le plus vite à la course eut un
+present.
+
+Tous ces peuples sont tous d'une humeur assez joyeux, ilz rient le plus
+souvent, toutefois ilz sont quelque peu Saturniens; Ilz parlent fort
+posément, comme se voulans bien faire entendre, & s'arrétent aussi-tôt
+en songeant une grande espace de temps, puis reprennent leur parole. Ils
+usent bien souvent de cette façon de faire parmi leurs harangues au
+conseil, où il n'y a que les plus principaux, qui sont les anciens; Les
+femmes & enfans n'y assistent point.
+
+Ce sont la pluspart gens qui n'ont point de loy, selon que j'ay peu voir
+& m'informer audit grand _Sagamo_, lequel me dit: Qu'ilz croyent
+veritablement qu'il y a un Dieu qui a creé toutes choses. Et lors je lui
+dis, Puis qu'ilz croyent à un seul Dieu: Comment est-ce qu'il les avoit
+mis au monde, & d'où ils étoient venus? Il me répondit. Apres que Dieu
+eut fait toutes choses, il print quantité de fleches, & les mit en
+terre, d'où sortit hommes & femmes; qui ont multiplié au monde jusques à
+present, & sont venus de cette façon. Je lui répondis que ce qu'il
+disoit étoit faux: mais que veritablement il y avoit un seul Dieu, qui
+avoit creé toutes choses en la terre & aux cieux. Voyant toutes ces
+choses si parfaites, sans qu'il y eût personne qui gouvernât en ce
+monde, il print du limon de la terre, & en crea Adam nôtre premier Pere,
+& comme il sommeilloit, Dieu print une de ses côtes, & en forma Eve,
+qu'il lui donna pour compagne, & que c'étoit la verité qu'eux & nous
+étions venus de cette façon, & non de fleches comme ilz croyoient. Il ne
+me dit rien, sinon: Qu'il avouoit plutôt ce que je lui disois, que ce
+qu'il me disoit. Je luy demanday aussi s'il ne croyoit point qu'il y eût
+un autre qu'un seul Dieu. Il me dit que leur croyance étoit: Qu'il y
+avoit un seul Dieu, un Fils, une Mere & le Soleil, qui étoient quatre.
+Neantmoins que Dieu étoit pardessus tous; mais que le Fils étoit bon. Je
+luy remontray son erreur selon nôtre Foy, enquoy il adjouta quelque peu
+de creance. Je lui demanday s'ilz n'avoient point veu, ni ouï dire à
+leurs ancestres que Dieu fût venu au monde: Il me dit, Qu'il ne l'avoit
+point veu: mais qu'anciennement il y eut cinq hommes qui s'en allerent
+vers le Soleil couchant, léquels rencontrerent Dieu, qui leur demanda,
+Où allez-vous? Ils disent, Nous allons chercher nôtre vie: Dieu leur
+répondit, Vous la trouverés ici. Ilz passerent plus outre, sans faire
+état de ce que Dieu leur avoit dit, lequel print une pierre & en toucha
+deux, & furent transmués en pierre, & dit derechef aux trois autres, Où
+allez-vous; & ilz respondirent comme à la premiere fois: & Dieu leur dit
+derechef, Ne passez plus outre, vous la trouveréz ici: Et voyans qu'il
+ne leur venoit rien, ilz passerent outre; & Dieu print deux batons & il
+en toucha les deux premiers, qui furent transmués en batons, & le
+cinquiéme s'arréta, ne voulant passer plus outre. Et Dieu lui demanda
+derechef, Où vas tu? Je vois chercher ma vie: Demeure, & tu la
+trouveras: Il demeura sans passer plus outre, & Dieu lui donna de la
+viande, & en mangea: Aprés avoir fait bonne chere, il retourna avec les
+autres Sauvages, & leur raconta tout ce que dessus. Il me dit aussi,
+Qu'une autre fois il y avoit un homme qui avoit quantité de _Tabac_ (qui
+est une herbe dequoy ilz prennent la fumée) & Dieu vint à cet homme, &
+lui demanda où étoit son petunoir: l'homme print son petunoir, & le
+donna à Dieu, qui petuna beaucoup. Aprés avoir bien petuné, Dieu rompit
+ledit petunoir en plusieurs pieces & l'homme lui demanda, Pourquoy as-tu
+rompu mon petunoir, & tu vois bien que je n'en ay point d'autre; & Dieu
+en print un qu'il avoit & le lui donne, lui disant: en voila un que je
+te donne, porte-le à ton grand _Sagamo_, qu'il le garde & s'il le garde
+bien, il ne manquera point de chose quelconque, ni tous ses compagnons:
+ledit homme print le petunoir, qu'il donna à son grand _Sagamo_, lequel
+tandis qu'il l'eut, les Sauvages ne manquerent de rien de monde: Mais
+que du depuis ledit _Sagamo_ avoit perdu ce petunoir, qui est l'occasion
+de la grande famine qu'ils ont quelquefois parmi eux. Je lui demanday
+s'il croyoit tout cela. Il me dit qu'ouï, & que c'étoit verité. Or je
+croy que voila pourquoy ilz disent que Dieu n'est pas trop bon. Mais je
+luy repliquay & lui dis, Que Dieu étoit tout bon, & que sans doute
+c'étoit le diable qui s'étoit montré à ces hommes là, & que s'ils
+croyoient comme nous en Dieu, ilz ne manqueroient de ce qu'ils auroient
+besoin. Que le Soleil qu'ilz voyent, la Lune & les Etoiles avoient eté
+creés de ce grand Dieu, qui a fait le ciel & la terre, & n'ont nulle
+puissance que celle que Dieu leur a donnée: Que nous croyons en ce grand
+Dieu, qui par sa bonté nous voit envoyé son cher Fils, lequel conceu du
+sainct Esprit, print chair humaine dans le ventre virginal de la Vierge
+Marie, ayant été trente-trois ans en terre, faisans une infinité de
+miracles, ressuscitant les morts, guerissant les malades, chassant les
+diable, illuminant les aveugles enseignat aux hommes la volonté de Dieu
+son Pere, pour le servir, honorer, & adorer, a épandu son sang, &
+souffert mort & passion pour nous & pour noz pechez, & racheté le genre
+humain, étant enseveli & ressuscité, descendu aux enfers, & monté au
+ciel, où il est assis à la dextre de Dieu son Pere, Que c'étoit la
+croyance de tous les Chrétiens, qui croyoient au Pere, au Fils, & au
+sainct Esprit, qui ne sont pourtant trois Dieux, mais un méme, & un seul
+Dieu en une Trinité en laquelle il n'y a point de plutôt, ou d'aprés,
+rien de plus grand ne de plus petit. Que la Vierge Marie mere du Fils de
+Dieu, & tous les hommes & femmes qui ont vécu en ce monde, faisans les
+commandemens de Dieu, & ont enduré martyre pour son nom, & qui par la
+permission de Dieu ont fait des miracles, & sont saints au ciel en son
+Paradis, prient tous pour nous cette grande Majesté divine, de nous
+pardonner noz fautes & noz pechez que nous faisons contre sa loy & ses
+commandemens, & par noz prieres que nous saisons à la divine Majesté, il
+nous donne ce que nous avons besoin, & le diable n'a nulle puissance sur
+nous: & ne nous peut faire de mal. Que s'ils avoient cette croyance, ilz
+seroient comme nous, que le diable ne leur pourroit plus faire de mal, &
+ne manqueroient de ce qu'ils auroient besoin. Alors ledit _Sagamo_ me
+dit, qu'il vouloit ce que je disois. Je lui demanday de quelle ceremonie
+ils usoient à prier leur Dieu: Il me dit, Qu'ilz n'usoient point
+autrement de ceremonies, sinon qu'un chacun prioit en son coeur comme il
+vouloit: Voila pourquoy je croy qu'il n'y a aucune loy parmi eux, &
+vivent la pluspart comme bétes brutes, & croy que promptement ilz
+seroient reduits bons Chrétiens si l'on habitoit leurs terres, ce qu'ilz
+désiroient la pluspart. Ils ont parmi eux quelques Sauvages qu'ils
+appellent _Pilotoua_, qui parlent au Diable visiblement, & leur dit ce
+qu'il faut qu'ilz facent, tant pour la guerre que pour autres choses, &
+que s'il leur commandoit qu'ils allassent mettre en execution quelque
+entreprise, ou tuer un François, ou un autre de leur nation, ils
+obeiroient aussi-tôt à son commandement. Aussi ilz croyent que tous les
+songes qu'ilz sont veritable; & de fait, il y en a beaucoup qui disent
+avoir veu & songé choses qui aviennent ou aviendront: Mais pour en
+parler avec verité, ce sont visions du diable, qui les trompe & seduit.
+
+
+
+
+_Comme le Capitaine Jacques Quartier par de la riviere de_ Saguenay
+_pour chercher un port, & s'arrete à Sainte-Croix: Poissons inconnus:
+Grandes Tortues: Ile aux Coudres: Ile d'Orleans: Rapport de la terre du
+païs: Accueil des François par les Sauvages: Harangue des Capitaines
+Sauvages._
+
+CHAP. XII
+
+LAISSONS maintenant Champlein faire la _Tabagie_, & discourir avec les
+_Sagamos Anadabijou & Bezouat_, & allons reprendre le Capitaine Jacques
+Quartier, lequel nous veut mener à mont la riviere de _Canada_ jusques à
+Sainte-Croix lieu de sa retraite, où nous verrons quelle chere on lui
+fit, & ce qui lui avint parmi ces peuples nouveaux (j'entens nouveaux,
+parce qu'avant lui jamais aucun n'étoit entré seulement en cette
+riviere). Voici donc comme il poursuit.
+
+Le deuxiéme jour de Septembre nous sortimes hors de ladite riviere pour
+faire le chemin vers _Canada_, & trouvames la marée fort courante &
+dangereuse, pour ce que devers le su de ladite riviere y a deux iles à
+l'entour déquelles à plus de trois lieuës n'y a que deux ou trois
+brasses semées de groz perrons comme tonneaux & pippes, & les marées
+decevantes par entre lédites iles: de sorte que cuidames y perdre nôtre
+gallion, sinon le secours de noz barques, & à la choiste dédits plateis
+(_c'est à dire, à la cheute dédits rochers_) y a de profond trente
+brasses & plus. Passé ladite riviere de _Saguenay_, & lédites iles
+environ cinq lieuës vers le Sur-ouest y a une autre ile vers le Nort,
+aux côtez de laquelle y a de moult hautes terres, le travers déquelles
+cuidames poser l'ancre pour étaller l'Ebe, & n'y peumes trouver le fond
+à six-vints brasses & un trait d'arc de terre, de sorte que fumes
+contraints de retourner vers ladite ile, où passames trente-cinq brasses
+& beau fond.
+
+Le lendemain au matin fimes voiles, & appareillames pour passer outre, &
+eumes conoissance d'une sorte de poissons, déquels il n'est memoire
+d'homme avoir veu, ni ouï Lédits poissons sont aussi gros comme Moroux,
+sans avoir aucun estoc, & sont assez faits par corps, & téte de la façon
+d'un levrier, aussi blancs comme neige, sans aucune tache, & y en a
+moult grand nombre dedans ledit fleuve, qui vivent entre la mer & l'eau
+douce. Les gens du païs les nomment _Adhothuis_, & nous ont dit qu'ilz
+sont fort bons à manger, & si nous ont affermé n'y en avoir en tout
+ledit fleuve ni païs qu'en cet endroit.
+
+Le sixiéme jour dudit mois avec bon vent fimes courir à-mont ledit
+fleuve environ quinze lieuës, & vimmes poser à une ile qui est bort à la
+terre du Nort, laquelle fait une petite baye & couche de terre, à
+laquelle y a un nombre inestimable de grandes tortuës, qui sont les
+environs d'icelle ile. Pareillement par ceux du païs se fait és environs
+d'icelle ile grande pécherie de _Adhothuis_ ci-devant écrits. Il y a
+aussi grand courant és environs de ladite ile, comme devant Bourdeaux,
+de flot & ebe. Icelle ile contient environ trois lieuës de long,& deux
+de large, & est une fort bonne terre & grasse, pleine de beaux & grands
+arbres de plusieurs sortes; & entre autres y a plusieurs Coudres
+franches que touvames fort chargez de noizilles aussi grosses & de
+meilleur saveur que les nôtres, mais un peu plus dures. Et par-ce la
+nommames _l'ile és Coudres._
+
+Le septiéme jour dudit mois jour de nôtre Dame, apres avoir oui la
+Messe, nous partimes de ladite ile pour aller à-mont ledit fleuve, &
+vimmes à quatre iles qui étoient distantes de ladite ile és Coudres de
+sept à huit lieues, qui est le commencement de la terre & province de
+_Canada_: déquelles y en a une grande environ dix lieues de long, & cinq
+de large, où il y a gens demourans qui font grande pécherie de tous les
+poissons qui sont dans ledit fleuve selon les saisons, dequoy sera fait
+ci-apres mention. Nous étans posez à l'ancre entre icelle grande ile &
+la terre du Nort, fumes à terre & portames les deux hommes que nous
+avions prins le precedent voyage & trouvames plusieurs gens du païs,
+léquels commencerent à fuir, & ne voulurent approcher jusques à ce que
+dédits deux hommes commencerent à parler & leur dire qu'ils étoient
+_Taiguragni, & Domagaya_, & lors qu'ils eurent conoissance d'eux
+commencerent à faire grand'chere dansans & faisans plusieurs ceremonies,
+& vindrent partie des principaux à noz bateaux, léquels nous apporterent
+force anguilles, & autres poissons, avec deux ou trois charges de gros
+mil, qui est le pain duquel ilz vivent en ladite terre, & plusieurs gros
+melons. Et icelle journée vindrent à noz navires plusieurs barques dudit
+païs chargées de gens tant hommes que femmes pour faire chere à noz deux
+hommes, léquels furent tous bien receuz par ledit Capitaine qui les
+fétoya de ce qu'il peut. Et pour faire sa conoissance leur donna aucuns
+petits presens de peu de valeur, déquels se contenterent fort.
+
+Le lendemain le Seigneur de _Canada_ nommé _Donnacona_ en nom, &
+l'appellant pour Seigneur _Agouhanna_, vint avec deux barques accompagné
+de plusieurs gens devant noz navires, puis en fit retirer en arriere
+dix, & vint seulement avec deux à bord dédits navires accompagné de
+seize hommes & commença ledit _Agouhanna_ le travers du plus petit de
+noz navires à faire une predication & prechement à leur mode en demenant
+son corps & membres d'une merveilleuse sorte, qui est une ceremonie de
+joye & asseurance. Et lors qu'il fut arrivé à la nef generale où étoient
+lédits _Taiguragni, & Domagaya_, parla ledit seigneur à eux, & eux à
+lui, & lui commencerent à conter ce qu'ils avoient veu en France, &le
+bon traitement qui leur avoit eté fait, dequoy fut ledit seigneur fort
+joyeux, & pria le Capitaine de lui bailler ses bras pour les baisers &
+accoller, qui est leur mode de faire chere en ladite terre. Et lors le
+Capitaine entra dedans la barque dudit _Agouhanna_, & commanda qu'on
+apportât pain & vin pour faire boire & manger ledit Seigneur & sa bende.
+Ce qui fut fait. Dequoy furent fort contens: & pour lors ne fut autre
+present fait audit Seigneur, attendant lieu & temps. Aprés léquelles
+choses faites se departirent les uns des autres, & prindrent congé, & se
+retira ledit _Agouhanna_ à ses barques, pour soy retirer & aller en son
+lieu. Et pareillement ledit Capitaine fit apporter noz barques pour
+passer outre, & aller à-mont ledit fleuve avec le flot pour chercher
+hable & lieu de sauveté, pour mettre les navires, & fumes outre ledit
+fleuve environ dix lieuës côtoyant ladite ile, & au bout d'icelle
+trouvames un affourc d'eau fort beau & plaisant, auquel lieu y a une
+petite riviere, & hable de basse marinant de deux à trois brasses, que
+trouvames lieu à nous propice pour mettre nosdites navires à sauveté.
+Nous nommames ledit lieu SAINTE-CROIX, par ce que ledit jour y
+arrivames. Auprés d'icelui lieu y a un peuple dont est Seigneur ledit
+_Donnacona_ & y est sa demeure, laquelle se nomme _Stadaconé_, qui est
+aussi bonne terre qu'il soit possible de voir & bien fructiferante,
+pleine de moult beaux arbres de la nature & sorte de France, comme
+Chénes, Ormes, Fraines, Noyers, Pruniers, Ifs, Cedres, Vignes,
+Aubépines, qui portent fruit aussi gros que prunes de Damas, & autres
+arbres, souz léquels croit aussi bon Chanve que celui de France, lequel
+vient sans semence ni labeur. Aprés avoir visité ledit lieu, & trouvé
+étre convenable, se retira ledit Capitaine & les autres dedans les
+barques pour retourner aux navires. Et ainsi que sortimes hors ladite
+riviere, trouvames au devant de nous l'un des Seigneurs dudit peuple de
+_Stadaconé_ accompagné de plusieurs gens tant hommes que femmes, lequel
+Seigneur commença à faire un prechement à la façon & mode du païs, qui
+est joye & asseurance, &les femmes dansoient & chantoient sans cesse
+étans en l'eau jusques aux genoux. Le capitaine voyant leur mon amour &
+bon vouloir, fit approcher la barque où il étoit & leur donna des
+couteaux & petites patenotres de verre, dequoy menerent une merveilleuse
+joye: de sorte que nous étans départis d'avec eux distans d'une lieuë ou
+environ, les oyions chanter, danser, & mener féte de nôtre venuë.
+
+
+
+
+_Retour du Capitaine Jacques Quartier à l'ile d'Orleans, par lui nommée_
+l'ile de Bacchus, & _ce qu'il y trouva: Balises fichées au port Sainte
+Croix. Forme d'alliance: Navire mis à sec pour hiverner: Sauvages ne
+trouvent bon que le Capitaine aille en_ Hochelaga: _Etonnement d'iceux
+au bourdonnement des Canons._
+
+CHAP. XIII
+
+LA saison s'avançoit des-ja fort & pressoit le Capitaine Jacques
+Quartier de chercher une retraite pour l'hiver, ce qui le faisoit hâter,
+se trouvant en païs inconnu, où jamais aucun Chrétien n'avoit été: puis
+il vouloit voir une fin à la découverte de cette grande riviere de
+_Canada_, dans laquelle jamais nos mariniers n'étoient entrez, cuidans
+(à cause de son incroyable largeur) que ce fust un golfe & pour ce ledit
+Capitaine Quartier ne s'arréta gueres ni en la riviere de _Saguenay_, ni
+és iles aux Coudres & d'Orleans (ainsi s'appelle aujourd'hui celle où il
+mit en terre les deux sauvages qu'il avoit r'amené de France) il passa
+donc chemin sans perdre temps, & ayant rencontré un lieu assez commode
+pour loger ses navires (ainsi que nous avons n'agueres veu) il delibere
+de s'y arréter. Et pour-ce retourna querir les navires qu'il avoit
+laissés en ladite ile d'Orleans, comme nous verrons par la suite de son
+histoire, laquelle il continuë ainsi:
+
+Aprés que nous fumes arrivez avec les barques ausditz navires, &
+retournez de la riviere Sainte-Croix, le Capitaine commanda appréter
+lédites barques pour aller à terre à ladite ile voir les arbres (qui
+sembloient à voir fort beaux & la nature de la terre d'icelle), ce qui
+fut fait. Et etans à la dite ile, la trouvames pleine de fort beaux
+arbres, comme Chénes, Ormes, Pins, Cedres, & autres bois de la sorte des
+nôtres, & pareillement y trouvames force vignes, ce que n'avions veu par
+ci-devant en toute la terre. Et pour ce la nommames _l'ile de Bacchus_:
+Icelle ile tient de longueur environ douze lieuës, & est moult belle
+terre & unie, pleine de bois, sans y avoir aucun labourage, sors qu'y a
+petites maisons, où ilz font pécherie, comme par ci-devant est fait
+mention.
+
+Le lendemain partimes avec nosditz navires pour les mener audit lieu de
+Sainte-Croix, & y arrivames le lendemain quatorziéme dudit mois, &
+vindrent au-devant de nous léditz _Donnacona, Taiguragni, & Domagaya_,
+avec vint-cinq barques chargées de gens, & alloient audit _Stadaconé_ où
+est leur demeurance: & vindrent tous à noz navires faisans plusieurs
+signes de joye, fors les deux homme qu'avions apporté, sçavoir
+_Taiguragni & Domagaya_, léquels étoient tout changez de propos & de
+courage, & ne voulurent entrer dans nodits navires, nonobstant qu'ils en
+fussent plusieurs fois priez: dequoy eumes aucune deffiance. Le
+Capitaine leur demanda s'ilz vouloient aller (comme ilz lui avoient
+promis) avec lui à _Hochelaga_: & ilz répondirent qu'ouy, & qu'ils
+étoient deliberez d'y aller: & alors chacun se retira.
+
+Et le lendemain quinziéme dudit mois le Capitaine accompagné de
+plusieurs de ses gens fut à terre pour faire planter balises & merches,
+pour plus seurement mettre les navires à seureté. Auquel lieu trouvames
+& se rendirent audevant de nous grand nombre de gens du païs: & entre
+autres lédits _Donnacona_, noz deux hommes & leur bende, léquels se
+tindrent à part sous une pointe de terre, qui est sur le bord dudit
+fleuve, sans qu'aucun d'eux vint environs nous, comme les autres qui
+n'étoient de leur bende faisoient. Et apres que ledit Capitaine fut
+averti qu'ils y étoient, commanda à partie de ses gens aller avec lui, &
+furent vers eux souz ladite pointe, & trouverent Lédits _Donnacona,
+Taiguragni, Domagaya,_ & autres. Et apres s'étre entresaluez, s'avança
+ledit _Taiguragni_ de parler, & dit au Capitaine que ledit seigneur
+_Donnacona_ etoit marri dont ledit Capitaine & ses gens, portoient tant
+de battons de guerre, parce que de leur part n'en portoient nuls. Aquoy
+répondit le Capitaine que pour sa marrison ne laisseroit à les porter, &
+que c'étoit la coutume de France, & qu'il le sçavoit bien. Mais pour
+toutes ces paroles ne laisserent lédits Capitaine & _Donnacona_ de faire
+grand'chere ensemble. Et lors apperceumes que tout ce que disoit ledit
+_Taiguragni_ ne venoit que de lui & son compagnon. Car avant que partir
+dudit lieu firent une asseurance ledit Capitaine & Seigneur de sorte
+merveilleuse. Car tout le peuple dudit _Donnacona_ ensemblement
+jetterent & firent trois cris à pleine voix, que c'étoit chose horrible
+à ouir. Et à tant prindrent congé les uns des autres.
+
+Le lendemain seziéme dudit mois nous mimes noz deux plus grandes navires
+dedans ledit hable & riviere, où il y de pleine mer trois brasses, 7 de
+basse eau demie-brasse, & fut laissé le gallion dedans la rade pour
+mener à _Hochelaga_. Et tout incontinent que lédits navires furent audit
+hable à sec se trouverent devant lédits navires lédits _Donnacona,
+Taiguragni & Domagaya_, avec plus de cinq cens personnes tant hommes,
+femmes, qu'enfans. Et entra ledit Seigneur avec dix ou douze autres des
+plus grands personnages, léquels furent par ledit Capitaine & autres,
+fétoyez & receuz selon leur état, & leur furent donnez aucuns petits
+presens: & fut par _Taiguragni_ dit audit Capitaine que ledit seigneur
+étoit marri dont il alloit à _Hochelaga_, & que ledit seigneur ne
+vouloit point que lui qui parloit allant avec lui, comme il avoit
+promis, parceque la riviere ne valoit rien (_c'est une façon de parler
+des Sauvages, pour dire qu'elle est dangereuse, comme de verité elle
+est, passé le lieu de Sainte-Croix._) Aquoy fit réponse ledit Capitaine,
+que pour tout ce ne laisseroit d'y aller s'il luy estoit possible, parce
+qu'il avoit commandement du Roy son maitre d'aller au plus avant qu'il
+lui seroit possible: mais si ledit _Taiguragni_ y vouloit aller, comme
+il avoit promis, qu'on lui feroit present dequoy il seroit content, &
+grand'chere, & & qu'ilz ne feroit seulement qu'aller voir _Hochelaga_,
+puis retourner. A quoy répondit ledit _Taiguragni_ qu'il n'iroit point.
+Lors se retirerent en leurs maisons.
+
+Le lendemain dix-septiéme dudit mois ledit _Donnacona_ & les autres
+revindrent comme devant, & apporterent force anguilles & autres
+poissons, duquel se fait grande pécherie audit fleuve, comme sera
+ci-apres dit. Et lors qu'ilz furent arrivez devant nodits navires, ilz
+commencerent à danser & chanter comme ils avoient de coutume, & aprés
+qu'ils eurent ce fait, fit ledit _Donnacona_ mettre tous ses gens d'un
+côté, & fit un cerne sur le sablon, & y fit mettre ledit Capitaine, &
+ses gens, puis commença une grande harangue tenant une fille d'environ
+de l'aage de dix ans en l'une de ses mains, puis la vint presenter,
+audit Capitaine, & lors tous les gens dudit seigneur se prindrent à
+faire trois cris en signe de joye & alliance, puis derechef presenta
+deux petits garçons de moindre aage l'un aprés l'autre, déquels firent
+telz cris & ceremonies que devant. Duquel present fut ledit Seigneur par
+ledit Capitaine remercié. Et lors _Taiguragni_ dit audit Capitaine que
+la fille étoit la propre fille de la soeur dudit Seigneur, & l'un des
+garçons frere de lui qui parloit: & qu'on les lui donnoit sur
+l'intention qu'il n'allat point à _Hochelaga_. Lequel Capitaine répondit
+que si on les lui avoit donné sur cette intention, qu'on les reprint, &
+que pour rien il ne laisseroit à aller audit _Hochelaga_, par-ce qu'il
+avoit commandement de ce faire. Sur léquelles paroles _Domagaya_
+compagnon dudit _Taiguragni_ dit audit Capitaine que ledit sieur luy
+avoit donné lédits enfans pour bon amour, & en signe d'asseurance, &
+qu'il étoit content d'aller avec ledit Capitaine à _Hochelaga_: dequoy
+eurent grosses paroles dédits _Taiguragni, & Domagaya_. Dont apperceumes
+que ledit _Taiguragni_ ne valoit rien, & qu'il ne songeoit que trahison,
+tant par ce, qu'autres mauvais tours que lui avions veu faire. Et fit ce
+ledit Capitaine fit mettre lédits enfans dedans les navires, & apporter
+deux épées, un grand bassin d'airain, plain, & un ouvré à laver les
+mains, & en fit present audit _Donnacona_, qui fort s'en contenta, &
+remercia ledit Capitaine, & commanda à tous ses gens chanter & danser: &
+pria le Capitaine faire tirer une piece d'artillerie, par ce que
+_Taiguragni & Domagaya_ lui en avoient fait féte, & aussi que jamais
+n'en avoient veu ni ouï. Lequel Capitaine répondit qu'il en étoit
+content, & commanda tirer une douzaine de barges avec leurs boulets le
+travers du bois qui croit joignant lédits navires & hommes Sauvages;
+dequoy furent tous si étonnez qu'ils pensoient que le ciel fût cheu sur
+eux, & se prindrent à hurler & hucher si tresfort, qu'il sembloit
+qu'enfer y fût vuidé. Et auparavant qu'ilz se retirassent ledit
+_Taiguragni_ fit dire par interposées personnea que les compagnons du
+gallion léquels étoient en la rade, avoient tué deux de leurs gens de
+coups d'artillerie, dont se retirerent tous si à grand hâte qu'il
+sembloit que les voulussions tuer. Ce qui ni se trouva verité: car
+durant ledit jour ne fut dudit gallion tirée artillerie.
+
+
+
+
+_Ruse inepte des Sauvages pour détourner le Capitaine Jacques Quartier
+du voyage en_ Hochelaga: _Comme ilz figurent le diable: Depart de
+Champlein de Tadoussac pour aller à Sainte-Croix: Nature & rapport du
+païs: Ile d'Orleans._ Kebec: _Diamans audit_ Kebec: _Riviere de_
+Batiscan.
+
+CHAP. XIV
+
+JE ne trouve en tout ce discours le sujet pourquoy les Sauvages de
+_Canada_ habituez prés saincte Croix ne vouloient que le Capitaine
+Quartier allât en _Hochelaga_ qui est vers le saut de la grande riviere.
+Neantmoins je pense que c'étoient leurs ennemis, & pour ce n'avoient
+point ce voyage agreable: ou bien ilz craignoient que ledit Capitaine ne
+les abandonnât, & allât demeurer en _Hochelaga_. Et pour ce voyans que
+pour leurs beaux ïeux icelui Capitaine ne vouloit differer son
+entreprise, ilz s'aviserent d'une ruse grossiere (de verité) envers
+nous, qui sommes armez de bouclier de la foy, mais qui n'est
+impertinente entre eux & leurs semblables. Voici donc ce que l'Autheur
+en dit:
+
+Le dix-huitiéme jour dudit mois de Septembre pour nous cuider toujours
+empecher d'aller à _Hochelaga_, songerent un grande finesse, qui fut
+telle: ilz firent habiller trois hommes en la façon de trois diables,
+léquelz étoient vétus de peaux de chiens noirs & blancs, & avoient
+cornes aussi longues que le bras, & étoient peints par le visage de noir
+comme charbon: & les firent mettre dans une de leurs barques à nôtre non
+sceu. Puis vindrent avec leur bende comme avoient de coutume, auprés de
+noz navires, & se tindrent dedans le bois sans apparoitre environ deux
+heures attendans que l'heure & marée fût venue pour l'arrivée de ladite
+barque: à laquelle heure sortirent tous, & se presenterent ainsi qu'ilz
+vouloient faire. Et commença _Taiguragni_ à saluer le Capitaine, lequel
+luy demanda s'il vouloit avoir le bateau. A quoy lui répondit ledit
+_Taiguragni_ que non pour l'heure, mais que tantôt il entreroit dedans
+lédits navires. Et incontinent arriva ladite barque, où étoient léditz
+trois hommes apparoissans étre trois diables, ayans de grande cornes sur
+leurs tétes, & faisoit celui du milieu, en venant, un merveilleux
+sermon, & passérent le long de noz navires avec leurdite barque, sans
+aucunement tourner leur veuë vers nous, & allerent assener & donner en
+terre avec leurdite barque, & tout incontinent ledit _Donnacona_ & ses
+gens prindrent ladite barque & lédits hommes léquelz s'étoient laissé
+choir au fond d'icelle, comme gens morts, & porterent le tout ensemble
+dans le bois, qui estoit distant dédites navires d'un jet de pierre, &
+ne demeura une seule personne que tous ne se retirassent dedans ledit
+bois. Et eux étans retirez commencerent une predication & prechement que
+nous oyions de noz navires, qui dura environ demie heure. Aprés laquelle
+sortirent lédits _Taiguragni & Domagaya_ dudit bois marchans vers nous
+ayans les mains jointes & leurs chappeaux souz leurs coudes, faisans une
+grande admiration. Et commença le dit _Taiguragni_ à dire, Jesus Maria,
+Jacques Quartier regardant le ciel comme l'autre. Et le Capitaine voyant
+leurs mines & ceremonies leur commença à demander qu'il y avoit, & que
+c'étoit qui étoit survenu de nouveau, léquelz répondirent qu'il y avoit
+de piteuses nouvelles, en disant, Nenni est-il bon (c'est à dire
+qu'elles ne sont pas bonnes). Et le Capitaine leur demanda derechef que
+c'étoit. Et ilz lui dirent que leur dieu nommé _Cudouagni_ avoit parlé à
+_Hochelaga_, & que les trois hommes devant dits étoient venus de par lui
+leur annoncer les nouvelles, & qu'il y avoit tant de glaces, & neges
+qu'ilz mourroient tous. Déquelles paroles nous primmes tous à rire, &
+leur dire que _Cudouagni_ n'étoit qu'un sot, & qu'il ne sçavoit ce qu'il
+disoit, & qu'ilz le dissent à ses messagers, & que le sus les garderoit
+bien de froid s'ils lui vouloient croire. Et lors ledit _Taiguragni_ &
+son compagnon demanderent audit Capitaine s'il avoit parlé à Jesus. Et
+il répondit que ses Pretres y avoient parlé, & qu'il feroit beau temps.
+Dequoy remercierent fort ledit Capitaine, & s'en retournerent dedans le
+bois dire les nouvelles aux autres, léquels à l'instant sortirent dudit
+bois feignans étre joyeux dédites paroles. Et pour montrer qu'ils en
+étoient joyeux, tout incontinent qu'ilz furent devant les navires
+commencerent d'une commune voix à faire trois cris & hurlemens, qui est
+leur signe de joye, & se prindrent à danser & chanter comme avoient de
+coutume. Mais par resolution lédits _Taiguragni & Domagaya_ dirent au
+Capitaine que ledit _Donnacona_ ne vouloit point que nul d'eux allât à
+_Hochelaga_ avec lui s'il ne s'il ne bailloit plege qui demeurât à terre
+avec ledit _Donnacona_. A quoy leur répondit le Capitaine que s'ilz
+n'étoient deliberez y aller de bon courage, qu'ilz demeurassent, & que
+pour eux ne lairroient mettre peine à y aller.
+
+Or devant que nôtre Capitaine Jacques Quartier s'embarque pour faire son
+voyage, allons querir Champlein, lequel nous avons laissé à _Tadoussac_
+entretenant les Sauvages de discours Theologiques, & le conduisons
+jusques à Sainte-Croix, où l'ayans laissé, nous reprendrons ledit
+Capitaine pour nous conduire à _Hochelaga_ & au haut de la grande
+riviere: en quoy faisans nous remarquerons paraventure avec ledit
+Champlein quelques particularitez que n'avons veuës. Car je n'estime pas
+qu'il y ait peu fait d'avoir remarqué, & comme pontillé jusques aux
+petites roches & battures qui sont dans icelle riviere pour la seureté
+des navigans, & à fin qu'en moins de temps ilz puissent penetrer par
+tout, marchans souz cette conduite comme sur un chemin tout frayé. Il
+dit donc:
+
+Le Mercredy dix-huictieme jour de Juin nous partimes de _Tadoussac_ pour
+aller au Saut. Nous passames prés d'une ile qui s'appelle l'ile du
+Liévre qui peut étre à deux lieuës de la terre & bende du Nort, à
+quelque sept lieuës dudit _Tadoussac_, & à cinq lieuës de la terre du
+Su. De l'ile au Liévre nous rengeames la côte du Nort environ demie
+lieuë, jusques à une pointe qui avance à la mer, où il faut prendre plus
+au large. Ladite pointe est à une lieuë d'une ile qui s'appelle l'ile
+aux Coudre qui peut tenir environ deux lieuës de large, & de ladite ile
+à la terre du Nort, il y a une lieuë. Cette ile est quelque peu unie,
+venant en amoindrissant par les deux bouts. Au bout de l'Ouest il y a
+des prairies & pointes de rochers qui avancent quelque peu dans la
+riviere. Elle est quelque peu agreable pour les bois qui l'environnent.
+Il y a force ardoise, & y est la terre quelque peu graveleuse; au bout
+de laquelle il y a un rocher qui avance à la mer environ demi lieuë.
+Nous passames au Nort de ladite ile, distante de l'ile au Liévre de
+douze lieuës.
+
+Le Jeudy ensuivant nous en partimes & vimmes mouiller l'ancre à une ance
+dangereuse du côté du Nort, où il y a quelques prairies, & une petite
+riviere, où les Sauvages cabannent quelquefois. Cedit jour rengeans
+toujours ladite côte du Nort, jusques à un lieu où nous relachames pour
+les vens qui nous étoient contraires, où il y avoit force rochers &
+lieux fort dangereux, nous fumes trois jours en attendant le beau temps.
+Toute cette côte n'est que montagnes tant du côté du Su, que du côté du
+Nort, la pluspart ressemblant à celle du Saguenay.
+
+Le Dimanche vint-deuxiéme jour dudit mois nous en partimes pour aller à
+l'ile d'Orleans, où il y a quantité d'iles à la bende du su, léquelles
+sont basses, & couvertes d'arbres, semblans estre fort agreables,
+contenans (selon que j'ay peu juger) les unes deux lieuës, & une lieuë,
+& autres demie: Autour de ces iles ce ne sont que rochers & basses, fort
+dangereux à passer, & sont éloignez quelques deux lieuës, & une lieuë de
+la grand'terre du Su. Et delà vimmes renger à l'ile d'Orleans du côté du
+su. Elle est à une lieuë de la terre du Nort, fort plaisante & unie,
+contenant de long huit lieuës. Le côté de la terre du Su est basse,
+quelques deux lieues avant en terre; lédites terres commencent à étre
+basse à l'endroit de ladite ile, qui peut étre à deux lieues de la terre
+du Su. A passer du côté du Nort, il y fait fort dangereux pour les bancs
+de sable & rochers, qui sont entre ladite ile & la grand'terre, &
+asseche préque toute de basse mer. Au bout de ladite ile je vis un
+torrent d'eau qui débordoit de dessus une grande montagne de ladite
+riviere de Canada, & dessus ladite montagne est terre unie & plaisante à
+voir, bien que dedans lédites terres l'on voit de hautes montagnes qui
+peuvent estre à quelques vint ou vint-cinq lieues dans les terres, qui
+sont proches du premier Saut de _Saguenay_. Nous vimmes mouiller l'ancre
+à _Kebec_ qui est un détroit de ladite riviere de Canada, qui a quelque
+trois cens pas de large. Il y a à ce détroit de côté du Nort une
+montagne assez hautes qui va en abbaissant des deux côtez. Tout le reste
+est païs uni & beau, où il y a de bonnes terres pleines d'arbres comme
+chénes, cyprez, boulles, sapins, & trembles, & autres arbres fruitiers
+sauvages, & vignes: qui fait qu'à mon opinion si elles étoient cultivées
+elles seroient bonnes comme les nôtres. Il y a le long de la côte dudit
+_Kebec_ des diamans dans des rochers d'ardoise, qui sont meilleurs que
+ceux d'Alençon. Dudit _Kebec_ jusques à l'ile au Couder il y a vint-neuf
+lieuës.
+
+Le Lundi vint-troisiéme dudit mois nous partimes de _Kebec_ où la
+riviere commence à s'élargir quelquefois d'une lieuë, puis de lieuë &
+demie, ou deux lieuës au plus. Le païs va de plus en plus en
+embellissant. Ce sont toutes terres basses, sans rochers, que fort peu.
+Le côté du Nort est rempli de rochers & bancs de sable, il faut prendre
+celui du Su, comme d'une demie lieuë loin de terre. Il y a quelques
+petites rivieres qui ne sont point navigables, si ce n'est pour les
+canots des Sauvages, auquelles y a grande quantité de sauts. Nous vimmes
+mouiller l'ancre jusques à Sainte-Croix, distante de _Kebec_ de quinze
+lieuës. C'est une pointe basse qui va en haussant des deux côtez: Le
+païs est beau & uni, & les terres meilleures qu'en lieu que j'eusse veu,
+avec quantité de bois: mais fort peu de sapins & cyprés. Il s'y trouve
+en quantité de vignes, poires, noisettes, cerises, grozelles rouges &
+vertes, & de certaines petites racines de la grosseur d'une petite noix,
+ressemblant au goust comme truffes, qui sont tres-bonnes roties &
+bouillies; Toute cette terre est noire, sans aucuns rochers, sinon qu'il
+y a grande quantité d'ardoise: elle est fort tendre, & si elle étoit
+bien cultivée, elle seroit de bon rapport. Du côté du Nort il y a une
+autre riviere qui s'appelle _Batiscan_, qui va fort avant en terre, par
+où quelquefois les Algoumequins viennent: & une autre du méme côté à
+trois lieuës de Sainte-Croix sur le chemin de _Kebec_, qui est celle où
+fut Jacques Quartier au commencement de la découverture qu'il en fit, &
+ne passa point plus outre.
+
+
+
+
+_Voyage du Capitaine Jacques Quartier à_ Hochelaga: _Nature & fruits du
+païs: Reception des François par les Sauvages: Abondance de vignes &
+raisins: Grand lac: Rats musquez: Arrivée en_ Hochelaga: _Merveilleuse
+rejouissance dédits Sauvages._
+
+CHAP. XV
+
+UN Poëte Latin parlant des langues & dictions qui perissent bien
+souvent, & se remettent sus selon les humeurs & usages des temps, dit
+fort bien:
+
+_Multa renascentur quæ jam cecidere, cadentque._ Ainsi est-il des faits
+de plusieurs personnages, déquels la memoire se pert bien souvent avec
+les hommes & sont frustrez de la louange qui leur appartient. Et pour
+n'aller chercher des exemples externes, le voyage de nôtre Capitaine
+Jacques Quartier depuis Sainte-Croix jusques au saut de la grande
+riviere, étoit inconu en ce temps ici, les ans & les hommes (car
+Belleforet n'en parle point) lui en avoient ravi la louange, si bien que
+Champlein pensoit étre le premier qui en avoit gaigné le pris. Mais il
+faut rendre à chacun ce qui lui appartient, & suivant ce, dire que ledit
+Champlein a ignoré l'histoire du voyage dudit Quartier: Et neantmoins ne
+laisse d'estre louable en ce qu'il a fait. Mais je m'étonne que le sieur
+du Port Gravé Capitaine hantant dés long temps les Terres-neuves, &
+conducteur de la navigation dudit Champlein pour le sieur de Monts, ait
+ignoré cela. Or pour ne nous amuser, voila la description du voyage
+d'icelui Quartier au dessus du port de Sainte-Croix.
+
+Le dix-neufiéme jour de Septembre nous appareillames & fimes voile avec
+le gallion & les deux barques pour aller avec la marée amont ledit
+fleuve, où trouvames à voir des deux côtez d'icelui les plus belles &
+meilleures terres qu'il soit possible de voir, aussi unies que l'eau,
+pleines des plus beaux arbres du monde, & tant de vignes chargées de
+raisins le long du fleuve, qu'il semble mieux qu'elles y ayent été
+plantées de main d'homme, qu'autrement. Mais pource qu'elles ne sont
+cultivées, ni taillées, ne sont lédits rasions si doux, ne si gros comme
+les nôtres. Pareillement nous trouvames grand nombre de maisons sur la
+rive dudit fleuve, léquelles sont habitées de gens qui font grande
+pécherie de tous bons poissons selon les saisons, & venoient en noz
+navires en aussi grand amour & privauté que si eussions été du païs,
+nous apportans force poisson & de ce qu'ils avoient, pour avoir de notre
+marchandise, tendans les mains au ciel, faisans plusieurs ceremonies &
+signes de joye. Et nous étans posés environ à vint-cinq lieues de
+_Canada_ en un lieu nommé _Achelaci_, qui est un détroit dudit fleuve
+fort courant & dangereux tant de pierres, que d'autres choses, là
+vindrent plusieurs barques à bord, & entre autres vint un grand seigneur
+du païs, lequel fit un grand sermon en venant & arrivant à bord,
+montrant par signes evidens avec les mains & autres ceremonies, que
+ledit fleuve étoit un peu plus à-mont fort dangereux, nous avertissant
+de nous en donner garde. Et presenta celui Seigneur au Capitaine deux de
+ses enfans à don, lequel print une fille de l'aage d'environ huit à neuf
+ans, & refusa un petit garçon de deux ou trois ans, parce qu'il étoit
+trop petit. Ledit Capitaine festiva ledit Seigneur & sa bende de ce
+qu'il peut, & lui donna aucun petit present, duquel remercia ledit
+Seigneur le Capitaine, puis s'en allerent à terre. Dempuis sont venus
+celui Seigneur & sa femme voir leur fille jusques à _Canada_, & apporter
+aucun petit present au Capitaine.
+
+Dempuis ledit jour dix-neufiéme jusques au vint-huitiéme dudit mois nous
+avons été navigans à-mont ledit fleuve sans perdre heure ni jour, durant
+lequel temps avons veu & trouvé aussi beaucoup de païs & terres aussi
+unies que l'on sçauroit desirer, pleines de plus beaux arbres du monde,
+sçavoir chénes, ormes, noyer, pins, cedres, pruches, fraines, boulles,
+sauls, oziers, & force vignes (qui est le meilleur) léquelles avoient si
+grande abondance de raisins, que les compagnons (_c'est à dire les
+matelots_) en venoient tout chargés à bord. Il y a pareillement force
+gruës, cygnes, outardes, oyes, cannes, alouettes, faisans, perdris,
+merles, mauvis, tourtres, chardonnerets, serins, linottes, rossignols, &
+autres oyseaux, comme en France, & en grande abondance.
+
+Ledit vint-huitiéme de Septembre nous arrivames à un grand lac & plaine
+dudit fleuve large d'environ cinq ou six lieuës, & douze de long. Et
+navigames ce jour à-mont ledit lac sans trouver par tout icelui que deux
+brasses de parfond également sans hausser ni baisser. Et nous arrivans à
+l'un des bouts dudit lac ne nous apparoissoit aucun passage, ni sortie,
+ains nous sembloit icelui étre tout clos, sans aucune riviere, & ne
+trouvames audit bout que brasse & demie, dont nous convint poser &
+mettre l'ancre hors, & aller chercher passage avec noz barques, &
+trouvames qu'il y a quatre ou cinq rivieres toutes sortantes dudit
+fleuve en icelui lac, & venantes dudit _Hochelaga_. Mais en icelles
+ainsi sortantes y a basses & traverses faites par le cours de l'eau où
+il n'y avoit pour lors qu'une brasse de parfond, & lédites basses
+passées y a quatre ou cinq brasses, qui étoit le temps des plus petites
+eaux de l'année, ainsi que vimes par les flots dédites eaux qu'elle
+croissent de plus de deux brasses de pic.
+
+Toutes icelles rivieres circuissent & environnent cinq ou six belles
+iles qui sont le bout d'icelui lac, pour se rassemblent environ quinze
+lieues à-mont toutes en une. Celui jour nous fumes à l'une d'icelles ou
+trouvames cinq hommes qui prenoient des bétes sauvages, léquelz vindrent
+aussi privément à noz barques que s'ilz nous eussent veuz toute leur
+vie, sans avoir peur ni crainte. Et nodites barques arrivées à terre,
+l'un d'iceux hommes print ledit Capitaine entre ses bras, & le porta à
+terre ainsi qu'il eust fait un enfant de six ans, tant estoit icelui
+homme fort & grand. Nous leur trouvames un grand monceau de Rats
+sauvages qui vont en l'eau, & sont gros comme Connils, & bons à
+merveilles à manger, déquelz firent present audit Capitaine, qui leur
+donna des couteaux & patenotres pour recompense. Nous leur demandames
+par signes si c'étoit le chemin de _Hochelaga_; & ilz nous répondirent
+qu'oui: & qu'il y avoit encore trois journées à y aller.
+
+Le lendemain vint-neufiéme de Septembre le Capitaine voyant qu'il
+n'étoit possible de pouvoir pour lors passer ledit gallion, fit
+avictuailler & accoutrer les barques, & mettre victuailles pour le plus
+de temps qu'il fût possible, & que lédites barques en peurent accuillir,
+& se partant avec icelles accompagné de partie des Gentils-hommes,
+sçavoir de Claude du Pont-briant Echanson de monseigneur le Dauphin,
+Charles de la Pommeraye, Jean Govion & vint-huit mariniers y compris
+Mace Jalouber, & Guillaume le Breton, ayant la charge souz ledit
+Quartier des deux autres navires, pour aller à-mont ledit fleuve au plus
+loin qu'il nous seroit possible. Et navigames de temps à gré jusques au
+deuxiéme jour d'Octobre, que nous arrivames à _Hochelaga_, qui est
+distant du lieu où étoit demeuré le gallion d'environ quarante-cinq
+lieuës.
+
+Durant lequel temps & chemin faisans, trouvames plusieurs gens du païs
+qui nous apporterent du poisson & autres victuailles, dansans & menans
+grand'joye de notre venue. Et pour les attraire & tenir en amitié avec
+nous leur donnoit ledit Capitaine pour recompense des couteaux,
+patenotres, & autres menues hardes, dequoy se contentoient fort. Et nous
+arrivez audit _Hochelaga_, se rendirent audevant de nous plus de mille
+personnes tant hommes, femmes, qu'enfans, léquelz nous firent aussi bon
+recueil que jamais pere fit à enfant, menans une joye merveilleuse. Car
+les hommes en une bende dansoient, & les femmes de leur part, & leurs
+enfans d'autre, léquels nous apportoient force poisson & de leur pain
+fait de gros mil, lequel ilz jettoient dedans nodites barques, en sorte
+qu'il sembloit qu'il tombât de l'air. Voyant ce le Capitaine descendit à
+terre accompagné de plusieurs de ses gens, & si tôt qu'il fut descendu,
+s'assemblerent tous sur lui, & sur les autres, en faisans une chere
+inestimable: & apportoient les femmes leurs enfans à brassées pour les
+faire toucher audit Capitaine, & és autres qui étoient en sa compagnie,
+en faisant une féte qui dura plus de demie heure. Et voyant ledit
+Capitaine leur largesse, & bon vouloir, fit asseoir & ranger toutes les
+femmes, & leur donna certaines patenotres d'étain, & autres menues
+besongnes; & à partie des hommes des couteaux. Puis se retira à bord
+dédites barques pour soupper & passer la nuit: durant laquelle demeura
+Icelui peuple sur le bord dudit fleuve, au plus prés dédites barques,
+faisans toute la nuit plusieurs feuz & danses, en disant à toutes heures
+_Aguiazé_ qui est leur dire du salut & joye.
+
+
+
+
+_Comment les Capitaines & les Gentils-hommes de sa compagnie, avec ses
+mariniers bien armez & en bon ordre allerent à la ville de_ Hochelaga.
+_Situation du lieu. Fruits du païs: Batimens: & maniere de vivre des
+Sauvages._
+
+CHAP. XVI
+
+LE lendemain au plus matin le Capitaine accoutra, & fit mettre ses gens
+en ordre pour aller voir la ville & demeurance dudit peuple, & une
+montagne qui est jacente à ladite ville, où allerent avec ledit
+Capitaine les Gentils-hommes, & vint mariniers, & laissa le par-sus pour
+la garde des barques, & print trois hommes de ladite ville de
+_Hochelaga_ pour les mener & conduire audit lieu. Et nous étans en
+chemin, le trouvames aussi battu qu'il soit possible de voir en la plus
+belle terre & meilleure plaine: des chénes aussi beaux qu'il y en ait en
+forest de France, souz léquels estoit toute la terre couverte de glans.
+Et nous ayans fait environ lieuë & demie trouvames sur le chemin l'un
+des principaux seigneurs de ladite ville de _Hochelaga_, avec plusieurs
+personnes, lequel nous fit signe qu'il se falloit reposer audit lieu
+prés un feu qu'ils avoient fait audit chemin. Et lors commença ledit
+seigneur à faire un sermon & prechement, comme ci-devant est dit étre
+leur coutume de faire joy & conoissance, en faisant celui seigneur chere
+audit Capitaine & sa compagnie, lequel Capitaine lui donna une couple de
+haches & une couple de couteaux, avec une Croix & remembrance du
+Crucifix qu'il lui fit baiser, & le lui pendit au col. Dequoy il rendit
+grace audit Capitaine. Ce fait marchames plus outre, & environ demie
+lieuë de là commençames à trouver les terres labourées, & belles grandes
+campagnes pleines de blé de leurs terres, qui est comme mil de Bresil,
+aussi gros ou plus que poins, duquel ilz vivent ainsi que nous faisons
+de froment. Et au parmi d'icelles campagnes est située & assise ladite
+ville de _Hochelaga_, prés & joignant une montagne qui est à-lentour
+d'icelle, bien labourée & fort fertile, de dessus laquelle on voit fort
+loin. Nous nommames icelle montagne _Le Mont Royal_. Ladite ville est
+toute ronde, & close de bois à trois rangs, en façon d'une Pyramide
+croisée par le haut, ayant la rengée du parmi en façon de ligne
+perpendiculaire, puis rengée de bois couchez le long bien joints &
+cousus à leur mode, & est de la hauteur d'environ deux lances. Et n'y a
+en icelle ville qu'une porte & entrée qui ferme à barres, sur laquelle &
+en plusieurs endroits de ladite cloture y a manieres de galleries &
+echelles à y monter, léquelles sont garnies de rochers & cailloux pour
+la garde & defense d'icelle. Il y a dans icelle ville environ cinquante
+maison longues d'environ cinquante pas ou plus chacune, & douze ou
+quinze pas de large, toutes faites de bois couvertes & garnies de
+Grandes écorces, & pelures dédits bois, aussi large que tables, bien
+cousues artificiellement selon leur mode: par dedans icelles y a
+plusieurs aire & chambres: & au milieu d'icelles maisons y a une grande
+salle par terre où font leur feu, & vivent en communauté, puis se
+retirent en leurdites chambres les hommes avec leurs femmes & enfans, &
+pareillement ont greniers au haut de leurs maisons où mettent leur blé,
+duquel ilz font leur pain qu'ils appellent _Caraconi_, & le font en la
+maniere ci-apres. Ils ont des piles de bois, comme à piler chanve, &
+battent avec pilons de bois ledit blé en poudre, puis l'amassent en
+pâte, & en font des tourteaux, qu'ilz mettent sur une pierre chaude,
+puis le couvrent de cailloux chauds, & ainsi cuisent leur pain en lieu
+de four. Ils font pareillement force potages dudit blé & de féves &
+pois, déquels ils ont assez: & aussi de gros concombres, & autres
+fruits. Ils ont aussi de grands vaisseaux comme tonnes en leurs maisons,
+où ilz mettent leur poisson, sçavoir anguilles & autres qui seichent &
+la fumée durant l'Eté, & vivent en Hiver, & de ce font un grand amas,
+comme avons veu par experience. Tout leur vivre est sans aucun goût de
+sel, & couchent sur écorces de bois étenduës sur la terre, avec
+méchantes couvertures de peaux, dequoy font leurs vétemens, sçavoir
+Loire, Biévres, Martes, Renars, Chats sauvages, Daims, Cerfs, & autres
+sauvagines; mais la plus grande part d'eux sont quasi tout nuds.
+
+La plus precieuse chose qu'ils ayent en ce monde est _Esurgni_, lequel
+est blanc, & le prennent audit fleuve en Cornibots en la maniere qui
+ensuit. Quant un homme a deservi la mort ou qu'ilz ont prins aucuns
+ennemis à la guerre ilz le tuent, puis l'incisent par les fesses &
+cuisses, & par les jambes, bras, & épaules à grandes taillades. Puis és
+lieux où est ledit _Esurgni_ étalent ledit corps au fond de l'eau, & le
+laissent dix ou douze heures, puis le retirent et trouvent dedans
+lédites taillades & incisions lédits Cornibots, déquelz ilz font des
+patenotres, & de ce usent comme nous faisons d'or & d'argent, & le
+tiennent la plus precieuse chose du monde. Il a la vertu d'étancher le
+sang des nazilles: car nous l'avons experimenté. Cedit peuple ne
+s'addonne qu'à labourage & pécherie pour vivre. Car des biens de ce
+monde ne font compte, parce qu'ilz n'en ont conoissance, & qu'ils ne
+bougent de leur païs, & ne sont ambulatoires comme ceux de _Canada_, &
+du _Saguenay_: nonobstant que lédits Canadiens leur soient sujets, avec
+huit ou neuf autres peuples qui sont sur ledit fleuve.
+
+
+
+
+_Arrivée du Capitaine Quartier à_ Hochelaga: _Accueil & caresses à lui
+faites: Malades lui sont apportez pour les toucher: Mont-Royal: Saut de
+la grande riviere de_ Canada: _Etat de ladite riviere outre ledit Saut:
+Mines: Armures de bois, duquel usent certains peuples: Regret de sa
+départie._
+
+CHAP. XVII
+
+AINSI comme fumes arrivés auprés d'icelle ville se rendirent au-devant
+de nous grand nombre des habitans d'icelle, léquels à leur façon de
+faire nous firent bon recueil, & par noz guides & conducteurs fumes
+remenez au milieu d'icelle ville, où y a une place entre les maisons
+spacieuse d'un jet de pierre en quarré, ou environ, léquelz nous firent
+signe que nous arrétassions audit lieu: ce que nous fimes: & tout
+soudain s'assmblerent toutes les femmes & filles de ladite ville, dont
+l'une partie étoient chargez d'enfans entre leurs bras, qui vindrent
+baiser le visage, bras, & autres endroits de dessus le corps où ilz
+pouvoient toucher, pleurans de joye de nous voir, nous faisans la
+meilleure chere qu'il leur étoit possible en nous faisans signe qu'il
+nous peût toucher leurdits enfans. Apres ces choses faites les hommes
+firent retirer les femmes, & s'assirent sur la terre à-l'entour de nous
+comme si eussions voulu jouer un mystere. Et tout incontinent revindrent
+plusieurs femmes qui aporterent chacun une natte quarrée en façon de
+tapisserie, & les étendirent sur la terre au milieu de ladite place, &
+nous firent mettre sur icelles. Apres léquelles choses ainsi faites, fut
+aporté par neuf ou dix hommes le Roy & Seigneur du païs, qu'ilz
+appellent en leur langur _Agouhanna_, lequel estoit assis sus une grande
+peau de cerf & le vindrent poser dans ladite place sur lédites nattes
+prés du Capitaine, en faisans signe que c'étoit leur Seigneur. Celui
+_Agouhanna_ étoit de l'aage d'environ cinquante ans, & 'étoit point
+mieux accoutré que les autres, fort qu'il avoit à l'entour de sa téte
+une maniere de liziere rouge pour sa Corone, faite de poil d'herissons,
+& étoit celui Seigneur tout perclus & malade de ses membres. Apres qu'il
+eut fait son signe de salut audit Capitaine & à ses gens, en leur
+faisant signes evident qu'ilz fussent les bien venus, il montra ses bras
+& jambes audit Capitaine, le priant les vouloir toucher, comme s'il lui
+eût demandé guerison & santé. Et lors le Capitaine commença à lui
+frotter les bras & jambes avec les mains: & print ledit _Agouhanna_ la
+liziere & Corone qu'il avoit sur sa téte, & la donna audit Capitaine. Et
+tout incontinent furent amenés audit Capitaine plusieurs malades, comme
+aveugles, borgnes, boiteux, impotens, & gens si tres-vieux, que les
+paupieres des yeux leur pendoient sur les joues: & seoient & couchoient
+prés ledit Capitaine pour les toucher: tellement qu'il sembloit que Dieu
+fût là descendu pour les guerir. Ledit Capitaine voyant la pitié && foy
+de cedit peuple, dit l'Evangile sainct Jean, sçavoir _l'In principio_,
+faisant le signe de la Croix sur les pauvres malades, priant Dieu qu'il
+leur donnât conoissance de nôtre saincte Foy, & de la passion de nôtre
+Sauveur, & grace de recouvrer Chrétienté & Baptéme. Puis print ledit
+Capitaine une paire d'Heures, & tout hautement leut mot à mot la Passion
+de nôtre Seigneur, si que tous les assistans la peuvent ouïr, où tout ce
+pauvre peuple fit un grand silence, & furent merveilleusement bien
+entendibles, regardans le ciel & faisans pareilles ceremonies qu'ilz
+nous voyoient faire. Apres laquelle fit ledit Capitaine ranger tous les
+hommes d'un côté, les femmes d'un autre, & les enfans d'autre, & donna
+és principaux & autres des couteaux & des hachots: & és femmes des
+patenotres, & autre menuës choses: puis jetta parmi la place entre
+lédits enfans des petites bagues, & _Agnus Dei_ d'étain, dequoy menerent
+une merveilleuse joye. Ce fait, le Capitaine commanda sonner les
+trompettes & autres instrumens de Musique, dequoy ledit peuple fut fort
+rejouï. Apres léquelles choses nous primmes congé d'eux, & nous
+retirames. Voyans ce, le femmes se mirent au devant de nous pour nous
+arréter & nous apporterent de leurs vivres, léquels ilz nous avoient
+apprétez, sçavoir poisson, potages, féves, pain, & autres choses, pour
+nous cuider faire repaitre, & diner audit lieu. Et pource que lédits
+vivres n'étoient à nôtre gout, & qu'il n'y avoit gout de sel, les
+remerciames, leur faisans signe que n'avions besoin de repaitre.
+
+Aprés que nous fumes sortis de ladite ville, fumes conduits par
+plusieurs hommes & femmes d'icelle sur la montagne devant dite, qui est
+par nous nommée Mont-Royal, distant dudit lieu d'un quart de lieuë. Et
+nous étans sur ladite montagne eumes cognoissance de plus de trente
+lieuës à l'environ d'icelle, dont y a vers le Nort une rangée de
+montagnes, qui sont Est & Ouest gisantes, & autant vers le Su: entre
+léquelles montagnes est la terre la plus belle qu'il soit possible de
+voir, labourable, unie, & plaine: & par le milieu dédites terres voyions
+ledit fleuve outre le lieu où étoient demeurées nodites barques, où il y
+a un Saut d'eau le plus impetueux qu'il soit possible de voir, lequel ne
+nous fut possible de passer, & voyions ledit fleuve tant que l'on
+pouvoit regarder grand, large, & spacieux, qui alloit au Surouest, &
+passoit par auprés de trois belles montagnes rondes que nous voyions, &
+estimions qu'elles étoient à environ quinze lieuës de nous: & nous fut
+dit & montré par signes par les trois hommes qui nous avoient conduit,
+qu'il y avoit trois iceux Sauts d'eau audit fleuve, comme celui où
+étoient nodites barques: mais nous ne peumes entendre quelle distance il
+y avoit entre l'un & l'autre. Puis nous montroient que lédits Sauts
+passez l'on pouvoit naviger plus de trois lunes (_c'est à dire trois
+mois_) par ledit fleuve. Et là-dessus me souvient que _Donnacona_
+seigneur des Canadiens nous a dit quelquefois avoir été à une terre, où
+ilz sont une lune à aller avec leurs barques depuis _Canada_, jusques à
+ladite terre, en laquelle il y croit force canelle & girofle. Et
+appellent ladite canelle _Adotathui_, le girofle _Cananotha_. Et outre
+nous montroient que le long dédites montaignes estant vers le Nort y a
+une grande riviere qui descend de l'Occident comme ledit fleuve. Nous
+estimons que c'est la riviere qui passe par le royaume & province du
+_Saguenay_. Et sans que leur fissions aucune demande & signe prindrent
+la chaine du sifflet du Capitaine qui est d'argent, & un manche de
+poignard qui étoit de laiton jaune comme or, lequel étoit au côté de
+l'un de noz mariniers, & montrerent que cela venoit d'amont ledit
+fleuve, & qu'il y avoit des _Agojuda_, qui est à dire mauvaises gens,
+qui étoient armez jusques sur les doigts, nous montrans la façon de
+leurs armures, qui sont de cordes & bois lassez & tissus ensemble, nous
+donnans à entendre que lédits _Agojuda_ menoient la guerre continuelle
+les uns és autres: mais par defaut de langue ne peumes avoir conoissance
+combien il y avoit jusques audit païs. Ledit Capitaine leur montra du
+cuivre rouge, qu'ils appellent _Caigedazé_, leur montrant vers ledit
+lieu, & demandant par signe s'il venoit de là. Ilz commencerent à
+secouer le téte disans que non, & montrans qu'il venoit du _Saguenay_,
+qui est au contraire du precedent. Aprés léquelles choses ainsi veuës &
+entenduës nous retirames à noz barques, qui ne fut sans avoir conduite
+de grand nombre dudit peuple, dont partie d'eux quand venoient noz gens
+las les chargeoient sur eux comme sur chevaux, & les portoient. Et nous
+arrivez à noz barques fimes voiles pour retourner à nôtre gallion pour
+doute qu'il n'eût aucun encombrier. Lequel partement ne fut sans grand
+regret dudit peuple. Car tant qu'ilz nous peurent suivir à-val ledit
+fleuve, ilz nous suivirent. Et tant fumes que nous arrivames à notredit
+gallion le Lundi quatriéme jour d'Octobre.
+
+
+
+
+_Retour de Jacques Quartier au port de Sainte-Croix aprés avoir été à_
+Hochelaga: _Sauvages gardent les tétes de leurs ennemis: Les_ Toudamans
+_ennemis des_ Canadiens.
+
+CHAP. XVIII
+
+LE Mardi cinquiéme jour dudit mois d'Octobre nous fimes voiles, &
+appareillames avec nôtre dit gallion & barques pour retourner à la
+province de Canada, au port de Sainte-Croix où étoient demeurez noditz
+navires: & le septiéme jour nous vimmes poser le travers d'une riviere,
+qui vient devers le Nort sortant audit fleuve, à l'entour de laquelle y
+a quatre petites iles, & pleines d'arbres. Nous nommames icelle riviere,
+_La riviere de Fouez (je croy qu'il veut dire Foix)_. Et pource que
+l'une d'icelles iles s'avance audit fleuve, & la voit-on de loin, ledit
+Capitaine fit planter une belle Croix sur la pointe d'icelle, & commanda
+apporter les barques, pour aller avec marée dedans icelle riviere, pour
+voir le parfond & nature d'icelle. Et nagerent celui jour à-mont ledit
+fleuve. Mais parce qu'elle fut trouvée de nulle experience, ni profonde,
+retournerent, & appareillames pour aller à-val.
+
+Le Lundy unziéme jour d'Octobre nous arrivames au hable de Sainte-Croix
+où étoient noz navires, & trouvames que les Maitres & marinier qui
+étoient demeurés avoient fait un Fort devant lédits navires tout clos de
+grosse pieces de bois plantées debout joignant les unes aux autres, &
+tout à l'entour garni d'artillerie, & bien en ordre pour se defendre
+contre tout le païs. Et tout incontinent que le Seigneur du païs fut
+averti de nôtre venuë, vint le lendemain accompagné de _Taiguragni &
+Domagaya_, & plusieurs autres pour voir ledit Capitaine, & lui firent
+une merveilleuse féte, feignans avoir grand joye de sa venuë, lequel
+pareillement leur fit assez bon recueil, toutefois qu'ilz ne l'avoient
+pas desservi. Le Seigneur _Donnacona_ pria le Capitaine d'aller le
+lendemain voir à _Canada_. Ce que lui promit ledit Capitaine. Et le
+lendemain treziéme dudit mois le dit Capitaine accompagné des
+Gentils-hommes & de cinquante compagnons bien en en ordre allerent voir
+ledit _Donnacona_ & son peuple, qui est distant du lieu où étoient noz
+navires de demie lieuë, & se nomme leur demeurance _Stadaconé_. Et nous
+arrivés audit lieu, vindrent les habitans au devant de nous loin de
+leurs maisons d'un jet de pierre, ou mieux; & là se rangerent & assirent
+à leur mode & façon de faire, les hommes d'une part & les femmes de
+l'autre debout, chantans & dansans sans cesse. Et apres qu'ilz
+s'entrefurent saluez & fait chere les uns aux autres, le Capitaine donna
+és hommes des couteaux & autre chose de peu de valeur, & fit passer
+toutes les femmes & filles pardevant lui, & leur donna à chacune une
+bague d'étain, dequoy ilz remercierent ledit Capitaine qui fut par ledit
+_Donnacona & Taiguragni_ mené voir leurs maisons, léquelles étoient bien
+étotées de vivres selon leur sorte pour passer leur hiver. Et fut par
+ledit _Donnacona_ montré audit Capitaine les peaux de cinq tétes
+d'hommes étenduës fur des bois, comme peaux de parchemin: & nous dit que
+c'étoit des _Toudamans_ de devers le Su, qui leur menoient
+continuellement la guerre. Outre nous fut dit qu'il y a deux ans passez
+que lédits _Toudamans_ les vindrent assaillir jusques dedans ledit
+fleuve à une ile qui est le travers du _Saguenay_, où ils étoient à
+passer la nuit tendans aller à _Hongnedo_ leur mener guerre avec environ
+deux cens personnes tant hommes, femmes qu'enfans, léquels furent
+surpris en dormant dedans un Fort qu'ils avoient fait: où mirent léditz
+_Todamans_ le feu tout à l'entour, & comme Ilz sortoient les tuerent
+tous reservez cinq, qui échapperent. De laquelle détrousse se plaignent
+encore fort, nous montrans qu'ils en auroient vengeance. Apres léquelles
+choses veuës nous retirames en noz navires.
+
+
+
+
+_Voyage de Champlein depuis le Port de Sainte-Croix jusques au Saut de
+la grande riviere, où sont remarquées les rivieres, iles, & autres
+choses qu'il a découvertes audit voyage: & particulierement la riviere,
+le peuple, & le pays des_ Iroquois.
+
+CHAP. XIX
+
+PAR le rapport des quatre derniers chapitres nous avons veu que (contre
+l'opinion de Champlein) le Capitaine Jacques Quartier a penetré dans la
+grande riviere jusques où il est possible d'aller. Car de gaigner le
+dessus du Saut, qui dure une lieuë, tombant toujours ladite riviere en
+precipices & parmi les roches, il n'y a pas de moyen avec bateaux. Aussi
+le méme Champlein ne l'a point fait: & ne recite point de plus grandes
+merveilles de cette riviere que ce que nous avons entendu par le recit
+dudit Quartier. Mais il ne nous faut pourtant negliger ce qu'il nous en
+a laissé par écrit. Car on pourroit paraventure accuser iceluy Quartier
+d'avoir fait à croire ce qu'auroit voulu, & par le temoignage & rapport
+d'un qui ne sçavoit point la verité de ses découvertes la chose sera
+mieux confirmée. Car _En la bouche de deux ou trois témoins toute parole
+sera resolue & arretée_. Joint qu'en un voyage de quelques deux cens
+lieuës qu'il y a depuis Sainte-Croix jusques audit Saut, ledit Champlein
+a remarqué des choses à quoy ledit Quartier n'a pas pris garde. Oyons
+donc ce qu'il dit en la relation de son voyage.
+
+Le Mercredy vint-quatriéme jour du mois de Juin, nous partimes dudit
+Sainte-Croix, où nous retardames une marée & demie, pour le lendemain
+pouvoir passer de jour, à cause de la grande quantité de rochers qui
+sont au travers de ladite riviere (chose étrange à voir) qui asseche
+préque toute la basse mer: Mais à demi flot, l'on peut commencer à
+passer librement, toutefois il faut y prendre bien garde avec la sonde à
+la main. La mer y croit prés de trois brasses & demie. Plus nous allions
+en avant & plus le païs est beau: nous fumes à quelque cinq lieues &
+demie mouiller l'ancre à la bende du Nort. Le Mercredi ensuivant nous
+partimes de cedit lieu, qui est païs plus plat que celui de devant,
+plein de grande quantité d'arbres comme à Sainte-Croix: Nous passames
+prés d'une petite ile qui étoit remplie de vignes, & vimmes mouiller
+l'ancre à la bende du Su, prés d'un petit côteau: mais étant dessus ce
+sont terres unies. Il y a une autre petite ile à trois lieuës de
+Sainte-Croix, proche de la terre du Su. Nous partimes le Jeudi ensuivant
+dudit côteau, & passames prés d'une petite ile, qui est proche de la
+bende du Nort, où je fus à quelques six petites rivieres, dont il y en a
+deux qui peuvent porter batteaux assez avant, & une autre qui a quelque
+trois cens pas de large: à son entrée il y a quelques iles, & va fort
+avant dans terre: C'est la plus creuse de toutes les autres, léquelles
+sont fort plaisantes à voir, les terres étans pleines d'arbres qui
+ressemblent à des noyers, & en ont la méme odeur, mais je n'y ay point
+veu de fruit, ce qui me met en doute. Les Sauvages m'ont dit qu'il porte
+son fruit comme les nôtres. Passant plus outre, nous rencontrames une
+ile, qui s'appelle _Saint Eloy_, & une autre petite ile, laquelle est
+tout proche de la terre du Nort. Nous passames entre ladite ile & ladite
+terre du Nort, où il y a de l'une à l'autre quelques cent cinquante pas.
+De ladite ile jusques à la bande du Su une lieue & demie passames proche
+d'une riviere, où peuvent aller les Canots. Toute cette côte du Nort est
+assez bonne. L'on y peut aller librement, neantmoins la sonde à la main,
+pour eviter certaines pointes. Toute cette côte que nous rangeames est
+sable mouvant, mais entrant quelque peu dans les bois la terre est
+bonne. Le Vendredi ensuivant nous partimes de cette ile, côtoyans
+toujours la bende du Nort tout proche terre, qui est basse, & pleine de
+tous bons arbres & en quantité jusques aux trois rivieres, où il
+commence d'y avoir temperature de temps, quelque peu dissemblable à
+celuy de Saincte-Croix, d'autant que les arbres y sont plus avancez
+qu'en aucun lieu que j'eusse encore veu. Des trois rivieres jusques à
+Sainte-Croix il y a quinze lieuës. En cette riviere il y a six iles,
+trois déquelles sont fort petites, & les autres de quelque cinq à six
+cens pas de long, fort plaisantes & fertiles pour le peu qu'elles
+contiennent. Il y en a une au milieu de ladite riviere qui regarde le
+passage de celle de _Canada_, & commande aux autres éloignées de la
+terre, tant d'un côté que d'autre de quatre à cinq cens pas. Elle est
+élevée du côté du su, & va quelque peu en baissant du côté du Nort: Ce
+seroit à mon jugement un lieu propre pour habiter, 7 pourroit-on le
+fortifier promptement, car sa situation est forte de foy, & proche d'un
+grand lac qui n'en est qu'à quelques quatre lieuës, lequel préque joint
+la riviere du _Saguenay_, selon le rapport des Sauvages qui vont prés de
+cent lieuës au Nort, & passent nombre de Sauts, puis vont par terre
+quelques cinq ou six lieuës, & entrent dedans un lac, d'où ledit
+_Saguenay_ prend la meilleure part de sa source, & lédits Sauvages
+viennent dudit lac à _Tadoussac_. Aussi que l'habitation des trois
+rivieres seroit un bien pour la liberté de quelques nations qui n'osent
+venir par là, à-cause dédits _Iroquois_ leurs ennemis, qui tiennent
+toute ladite riviere de _Canada_ bordée: mais étant habité, on pourroit
+rendre lédits _Iroquois_ & autres Sauvages amis, ou à tout le moins souz
+la faveur de ladite habituation lédits Sauvages viendroient librement
+sans crainte & danger, d'autant que ledit lieu des trois rivieres est un
+passage. Toute la terre que je veis à la terre du Nort est sablonneuse.
+Nous entrames environ une lieuë dans ladite riviere, 8 ne peumes passer
+plus outre, à-cause du grand courant d'eau. Avec un esquif nous fumes
+pour voir plus avant, mais nous ne fimes pas plus d'une lieuë que nous
+rencontrames un Saut d'eau fort étroit, comme de douze pas; ce qui fut
+occasion que nous ne peumes passer plus outre. Toute la terre que je vis
+aux bords de ladite riviere va en haussant de plus en plus, qui est
+remplie de quantité de sapins, & cyprez, & fort peu d'autres arbres.
+
+Le Samedi ensuivant nous partimes des trois rivieres & vimmes mouiller
+l'ancre à un lac où il y a quatre lieuës. Tout ce païs depuis les trois
+rivieres jusques à l'entrée dudit lac, est terre à fleur d'eau, & du
+côté du Su quelque peu plus haute. Ladite terre est tres-bonne & la plus
+plaisante que nous eussions encores veuë, les bois y sont assez clairs,
+qui fait que l'on les pourroit traverser aisément. Le lendemain
+vint-neufiéme de Juin nous entrames dans le lac, qui à quelque quinze
+lieuë de long, & quelques sept ou huit lieuës de large. A son entré du
+côté du Su environ une lieuë il y a une riviere qui est assez grande, &
+va dans les terres quelques soixante ou quatre-vints lieuës, &
+continuant du méme côté il y a une autre petite riviere qui entre
+environ deux lieues en terre, & sort de dedans un autre petit lac qui
+peut contenir quelques trois ou quatre lieues du côté du Nort, où la
+terre y est parfois fort haute, on voit jusques à quelques vint lieues,
+mais peu à peu les montagnes viennent en diminuant vers l'Ouest comme
+païs plat. Les Sauvages disent que la pluspart de ces montagnes sont
+mauvaises terres. Ledit lac a quelques trois brasses d'eau par où nous
+passames, qui fut préque au milieu. La longueur git d'Est & Ouest, & la
+largeur du Nort au Su. Je croy qu'il ne laisseroit d'y avoir de bons
+poissons, comme les especes que nous avons pardeça. Nous le traversames
+en ce méme jour & vimmes mouiller l'ancre environ deux lieuës dans la
+riviere qui va au haut, à l'entrée de laquelle il y a trente petites
+iles, selon ce que j'ay peu voir, les unes sont de deux lieuës, d'autres
+de lieuë & demie, &U quelques unes moindres, léquelles sont remplies de
+quantité de Noyers, qui ne sont gueres differens de nôtres, & croy que
+les noix en sont bonnes en leur saison. J'en vis en quantité souz les
+arbres, qui étoient de deux façons, les unes petites & les autres
+longues, comme d'un pouce, mais elles étoient pourries. Il y a aussi
+quantité de vignes sur le bord dédites iles; mais quand les eaux sont
+grandes, la plupart d'icelles sont couvertes d'eau, & ce païs est
+encores meilleur qu'aucun autre que j'eusse veu. Le dernier de Juin nous
+en partimes, & vimmes passer à l'entree de la riviere des _Iroquois_, où
+étoient cabannez & fortifiez les Sauvages qui leur alloient faire la
+guerre. Leur forteresse est faite de quantité de battons fort pressez
+les uns contre les autres, laquelle vient joindre d'un côté sur le bord
+de la grande riviere, & l'autre sur le bord de la riviere des
+_Iroquois_, & leurs canots arrengez les uns contre les autres sur le
+bord, pour pouvoir promptement fuir, si d'aventure ils sont surprins des
+_Iroquois_: car leur forteresse est couverte d'écorces de chénes, & ne
+leur sert que pour avoir le temps de s'embarquer: Nous fumes dans la
+riviere des _Iroquois_ quelques cinq ou six lieuës, & ne peumes passer
+plus outre avec notre barque, à-cause du grand cours d'eau qui descend,
+& aussi que l'on ne peut aller par terre & tirer la barque pour la
+quantité d'arbres qui sont sur le bord. Voyans ne pouvoir avancer
+davantage, nous primmes nôtre équif pour voir si le courant étoit plus
+addoucy, mais allant à quelques deux lieuës il étoit encores plus fort,
+& ne peumes avancer plus avant. Ne pouvans faire autre chose nous nous
+en retournames en notre barque. Toute cette riviere est large de
+quelques trois à quatre cens pas, fort saine. Nous y vimmes cinq iles,
+distantes les unes des autres d'un quart ou demie lieuës, ou d'une lieuë
+au plus: une déquelles contient une lieuë, qui est la plus proche; & les
+autres sont fort petites. Toutes ces terres sont couvertes d'arbres, &
+terres basses, comme celles que j'avois veu auparavant, mais il y a plus
+de sapins & cyprez qu'aux autres lieux. La terre ne laisse d'y estre
+bonne bien qu'elle soit quelque peu sablonneuse. Cette riviere va comme
+au Surouest. Les Sauvages disent, qu'à quelques quinze lieuës d'où nous
+avons esté, il y a un saut qui vient de fort haut, où ils portent leurs
+Canots pour le passer environ un quart de lieuë, & entrent dedans un
+lac, où à l'entrée il y a trois iles; & étans dedans ils en rencontrent
+encores quelques-unes. Il peut contenir quelques quarante ou cinquante
+lieuës de long, & de large quelques vint-cinq lieuës, dans lequel
+descendent quantité de rivieres jusques au nombre de dix, léquelles
+portent canots assés avant. Puis venant à la fin dudit lac, il y a un
+autre saut, & rentrent dedans un autre lac, qui est de la grandeur du
+premier, au bout duquel sont cabannez les _Iroquois_. Ils disent aussi
+qu'il y a une riviere que va rendre à la côte de la Floride, d'où il
+peut avoir dudit dernier lac quelques cent lieues. Tout le païs des
+_Iroquois_ est quelque peu montagneux, neantmoins tres bon, temperé,
+sans beaucoup d'hiver, que fort peu.
+
+
+
+
+_Arrivée au saut: Sa description, & ce qui s'y void de remarquable: Avec
+le rapport des Sauvages touchant la fin ou plustot l'origine de la
+grande riviere._
+
+CHAP. XX
+
+AU partir de la riviere des _Iroquois_, nous fumes mouiller l'ancre à
+trois lieues de là, à la bende du Nort. Tout ce païs est une terre
+basse, remplie de toutes les sortes d'arbres que j'ay dit ci-dessus. Le
+premier jour de Juillet, nous côtoyames la bende du Nort où le bois y
+est fort clair plus qu'en aucun lieu que nous eussions encores veu
+auparavant, & toute bonne terre pour cultiver. Je me mis dans un canot à
+la bende du Su, ou je veis quantité d'elles, léquelles sont fort
+fertiles en fruits comme Vignes, Noix, Noizettes, & une maniere de fruit
+qui semble à Chataignes, Cerises, Chénes, Trembles, Pible, Houblon,
+Frene, Erable, Hetre, Cyprez, fort peu de Pins & Sapins: il y a aussi
+d'autres arbres que je ne conois point, léquels sont fort aggreables. Il
+s'y trouve quantité de Fraizes, Framboises, Grozelles rouges vertes &
+bleuës, avec force petits fruits qui y croissent parmi grande quantité
+d'herbages. Il y a aussi plusieurs bétes sauvages, comme Orignacs,
+Cerfs, Biches, Daims, Ours, Porc-epics, Lapins, Renards, Castors,
+Loutres, Rats musquets, & quelques autre sortes d'animaux que je ne
+conois point, léquels sont bons à manger, & dequoy vivent les Sauvages.
+Nous passames contre une ile qui est fort aggreable, & contient quelques
+quatre lieues de long, & environ demie de large. Je veis à la bende du
+Su deux hautes montagnes, qui paroissoient comme à quelques vint lieues
+dans les terres. Les Sauvages me dirent que c'étoit le premier saut de
+ladite riviere des _Iroquois_. Le Mercredi ensuivant nous partimes de ce
+lieu, & fimes quelques cinq ou six lieues, nous vimes quantité d'iles.
+La terre y est fort basse, & sont couvertes de bois, ainsi que celles de
+la riviere des _Iroquois._ Le jour ensuivant nous fimes quelques lieues,
+& passames aussi par quantité d'autres iles qui sont tres-bonnes &
+plaisantes, pour la quantité des prairies qu'il y a tant du côté de
+terre ferme, que des autres iles: & tous les bois y sont fort petits, au
+regard de ceux que nous avions passé. En fin nous arrivames cedit jour à
+l'entrée du saut, avec vent en poupe, & rencontrames une ile qui est
+préque au milieu de ladite entrée, laquelle contient un quart de lieuë
+de long, & passames à la bende du Su de ladite ile, où il n'y avoit que
+de trois à quatre ou cinq pieds d'eau, & aucunes fois une brasse ou
+deux, & puis tout à un coup n'en trouvions que trois ou quatre pieds. Il
+y a force rochers, & petites iles, où il n'y a point de bois, & sont à
+fleur d'eau. Du commencement de la susdite ile, qui est au milieu de
+ladite entrée, l'eau commence à venir de grande force: bien que nous
+eussions le vent fort bon, si ne peumes nous en toute nôtre puissance
+beaucoup avancer; toutefois nous passames ladite ile qui est à l'entrée
+dudit saut. Voyans que nous ne pouvions avancer, nous vimmes mouiller
+l'ancre à la bende du Nort, contre une petite ile qui est fertile en la
+pluspart des fruits que j'ay dit ci-dessus: Nous appareillames aussitôt
+nôtre esquif, que l'on avoit fait faire exprés pour passer ledit saut:
+dans lequel nous entrames ledit sieur du Pont & moy; avec quelques
+autres Sauvages que nous avions menez pour nous montrer le chemin.
+Partans de notre barque, nous ne fumes pas trois cens pas qu'il nous
+fallut descendre, & quelques Matelots se mettre à l'eau pour passer
+nôtre esquif. Le canot des Sauvages passoit aisément. Nous rencontrames
+une infinité de petits rochers, qui étoient à fleur d'eau, où nous
+touchions souventefois, & des iles en grand nombre grandes & petites,
+voire si grande, qu'on ne les peut à peine conter, léquelles passées il
+y a une maniere de lac, où sont toutes ces iles, lequel peut contenir
+quelques cinq lieuës de long, & préque autant de large, où il y a
+quantité de petites iles qui sont rochers. Il y a proche dudit saut une
+montagne qui découvre assez loin dans lédites terres, & une petite
+riviere qui vient de ladite montagne tomber dans le lac. L'on voit du
+côté du Su quelques trois ou quatre montagnes qui paroissent comme à
+quelque quinze ou seize lieuës dans les terres. Il y a aussi deux
+rivieres, l'une qui va au premier lac de la riviere des _Iroquois_, par
+où quelquefois les _Algoumequins_ leur vont faire la guerre, & l'autre
+qui est proche du saut qui va quelque peu dans les terres. Venans à
+approcher dudit saut avec nôtre petit esquif, & le canot, je vous
+asseure que jamais je ne vis un torrent d'eau déborder avec une telle
+impetuosité comme il fait, bien qu'il ne soit pas beaucoup haut, n'étant
+en d'aucuns lieux que d'une brasse ou deux, & au plus de trois: il
+descend comme de degré en degré & en chaque lieu où il y a quelque chose
+de hauteur il s'y fait un ébouillonnement étrange de la force & roideur
+que va l'eau en traversant ledit saut, qui peut contenir une lieuë: il y
+a force rochers de large, & environ le milieu il y a des iles qui sont
+fort étroites & fort longues, où il y a saut tant du côté dédites iles
+qui sont au Su, comme du côté du Nort, où il fait si dangereux, qu'il
+est hors de la puissance d'hommes d'y passer un bateau, pour petit qu'il
+soit. Nous fumes par terre dans les bois pour en voir la fin, où il y a
+une lieuë, & où l'on ne voit plus de rochers ni de sauts, mais l'eau y
+va si vite qu'il est impossible de plus; & ce courant contient quelques
+trois ou quatre lieuës. Outre ce saut premier il y en a dix autres, la
+pluspart difficiles à passer de façon que ce seroit de grandes peines &
+travaux pour pouvoir voir, & faire ce que l'on pourroit se promettre par
+bateau, si ce n'étoit À grands fraiz & dépens, & encores en danger de
+travailler en vain: mais avec les canots des Sauvages l'on peut aller
+librement & promptement en toutes les terres, tant aux petites rivieres
+comme aux grandes: Si bien qu'en se gouvernant par le moyen dédits
+Sauvages & de leurs canots, l'on pourra voir tout ce qui se peut, bon &
+mauvais, dans un an ou deux. Tout ce peu de païs du côté dudit saut que
+nous traversames par terre, est bois fort clair, où l'on peut aller
+aisément avec armes sans beaucoup de peine: l'air y est plus doux &
+temperé, & de meilleure terre qu'en lieu que j'eusse veu, où il y a
+quantité de bois & fruits, comme en tous les autres lieux ci-dessus, &
+est par les quarante-cinq degrés & quelques minutes. Voyans que nous ne
+pouvions faire davantage, nous en retournames en nôtre barque, où nous
+interrogeames les Sauvages que nous avions, de la fin de la riviere, que
+je leur fis figurer de la main, & de quelle partie procedoit sa source.
+Ilz nous dirent que passé le premier saut que nous avions veu, ilz
+faisoient quelques dix ou quinze lieuës avec leurs canots dedans la
+riviere, où il y a une riviere qui va en la demeure des _Algoumequins_;
+qui sont à quelques soixante lieues éloignez de la grande riviere; &
+puis ilz venoient à passer cinq sauts, léquels peuvent contenir du
+premier au dernier huit lieues, déquels il y en a deux où ilz portent
+leurs canots Pour les passer, chaque saut peut tenir quelque demi quart
+de lieue, ou un quart au plus. Et puis ilz viennent dedans un lac, qui
+peut tenir quelques quinze ou seize lieues de long. Delà ilz rentrent
+dedans une riviere, qui peut contenir une lieue de large, & font quelque
+deux lieues dedans, & puis r'entrent dans un autre lac de quelques
+quatre ou cinq lieues de long; venant au bout duquel ilz passent cinq
+autres sauts, distans de premier au dernier quelques vint-cinq ou trente
+lieues, dont il y en a trois où ilz portent leurs canots pour les
+passer, & les autres deux ilz ne les font que trainer dedans l'eau,
+d'autant que le cours n'y est si fort ne mauvais comme aux autres. De
+tous ces sauts aucun n'est si difficile à passer comme celui que nous
+avons veu. Et puis ilz viennent dedans un lac qui peut tenir quelques
+quatre-vints lieues de long, où il y a quantité d'iles, & qu'au bout
+d'icelui l'eau y est salubre, & l'hiver doux. A la fin dudit lac, ilz
+passent un saut, qui est quelque peu élevé, où il y a peu d'eau,
+laquelle descend: là ilz portent leurs canots par terre environ un quart
+de lieuë pour passer ce saut. De là entrent dans un autre lac qui peut
+tenir quelques soixante lieuës de long, & que l'eau en est fort salubre.
+Etans à la fin ilz viennent à un détroit qui contient deux lieuës de
+large, 7 va assez avant dans les terres: Qu'ilz n'avoient point passé
+plus outre, & n'avoient veu la fin d'un lac qui est à quelque quinze ou
+seize lieuës d'où ils ont été, ni que ceux qui leur avoient dit eussent
+veu homme qui l'eust veu, d'autant qu'il est si grand, qu'ilz ne se
+hazarderont pas de se mettre au large, de peur que quelque tourmente, ou
+coup de vent, ne les surprint: Disent qu'en été le Soleil se couche au
+Nort dudit lac, & en l'hiver il se couche comme au milieu: que l'eau y
+est tres-mauvaise, comme celle de cette mer. Je leur demanday, si depuis
+cedit lac dernier qu'ils avoient veu, l'eau descendoit toujours dans la
+riviere venant à _Gachepé_: ilz me dirent que non, que depuis le
+troisiéme lac, elle descendoit seulement venant audit _Gachepé_, mais
+que depuis le dernier saut, qui est quelque peu haut, comme j'ay dit,
+que l'eau étoit préque pacifique, & que ledit lac pouvoit prendre cours
+par autres rivieres, léquelles vont dedans les terres, soit au Su ou au
+NOrt, dont il y en a quantité qui y refluent, & dont ilz ne voyent point
+la fin.
+
+
+
+
+_Retour du Saut à_ Tadoussac, _avec la confrontation du rapport de
+plusieurs Sauvages, touchant la longueur, & commencement de la grande
+riviere de_ Canada: _Du nombre des Sauts & Lacs qu'elle traverse._
+
+CHAP. XXI
+
+NOUS partimes dudit lac le Vendredi quatriéme jour de juillet, &
+revimmes cedit jour à la riviere des _Iroquois_. Le Dimanche ensuivant
+nous en partimes, & vimmes mouiller l'ancre au lac. Le Lundi ensuivant
+nous fumes mouiller l'ancre aux trois rivieres. Cedit jour nous fimes
+quelques quatre lieuës pardela lesdites trois rivieres. Le Mardi
+ensuivant nous vimmes à _Kebec_, & le lendemain nous fumes au bout de
+l'ile d'Orléans, où les Sauvages vindrent à nous, qui étoient cabannez à
+la gran'terre du Nort. Nous interrogeames deux ou trois _Algoumequins_,
+pour sçavoir s'ilz se conformeroient avec ceux que nous avions
+interrogez, touchant la fin & le commencement de Ladite riviere de
+_Canada_. Ilz dirent, comme ilz l'ont figuré, que passé le saut que nous
+avions veu, environ deux ou trois lieues, il y a une riviere en leur
+demeure, qui est à la bende du Nort, continuant le chemin dans ladite
+grande riviere, ilz passent un saut, où ilz portent leurs canots, &
+viennent à passer cinq autres sauts, léquels peuvent contenir du premier
+au dernier quelques neuf ou dix lieues, & que lédits sauts ne sont point
+difficiles à passer, & ne font que trainer leurs canots en la pluspart
+dédits sauts horsmis à deux où ilz les portent. De-là viennent à entrer
+dedans une riviere, qui est comme une maniere de lac, laquelle peut
+contenir quelque six ou sept lieuës, & puis passent cinq autres sauts,
+où ilz trainent leurs canots comme ausdits premiers, horsmis à deux, où
+ilz les portent comme aux premiers, & que du premier au dernier il y a
+quelques vint ou vint-cinq lieuës: puis viennent dedans un lac qui
+contient quelques cent cinquante lieuës de long, & quelques quatre ou
+cinq lieues à l'entrée dudit lac il y a une riviere qui va aux
+_Algoumequins_ vers le Nort: Et une autre qui va aux _Iroquois_ par où
+lédits _Algoumequins & Iroquois_ se font la guerre. Et un peu plus haut
+à la bende du Su dudit lac, il y a une autre riviere qui va aux
+_Iroquois_: puis venant à la fin dudit lac, ilz rencontrent un autre
+saut, où ils portent leurs canots: de là ils entrent dedans un autre
+tres-grand lac, qui peut contenir autant comme le premier. Ilz n'ont été
+que fort peu dans ce dernier; & ont ouï dire qu'à la fin dudit lac il y
+a une mer, dont ilz n'ont veu la fin, ne ouï dire qu'aucun l'ait veuë.
+Mais que là où ils ont été, l'eau n'est point mauvaise, d'autant qu'ilz
+n'ont point avancé plus haut, & que le cours de l'eau vient du côté du
+Soleil couchant venant à l'orient, & ne sçavent si passé ledit lac
+qu'ils ont veu, il y a autre cours d'eau qui aille du côté de
+l'Occident: que le Soleil se couche à main droite dudit lac, qui est
+selon mon jugement au Norouest, peu plus ou moins, & qu'au premier l'eau
+ne gele point, ce qui fait juger que le temps y est temperé, & que
+toutes les terres des _Algoumequins_ est terre basse, remplie de fort
+peu de bois, & du côté des _Iroquois_ est terre montagneuse, neantmoins
+elles sont tres-bonnes & fertiles, & meilleures qu'en aucun endroit
+qu'ils ayent veu. Lédits _Iroquois_ se tiennent à quelques cinquante ou
+soixante lieuës dudit grand lac. Voilà au certain ce qu'ilz m'ont dit
+avoir veu, qui ne differe que bien peu au rapport des premiers.
+
+Cedit jour nous fumes proches de l'ile au Coudre, comme environ trois
+lieuës. Le Jeudi dixiéme dudit mois, nous vimmes à quelque lieuë & demie
+de l'ile au Liévre, du côté du Nort, ou il vint d'autres Sauvages en
+nôtre barque, entre léquels il y avoit un jeune homme _Algoumequin_, qui
+avoit fort voyagé dedans ledit grand lac. Nous l'interrogeames fort
+particulierement comme nous avions fait les autres Sauvages. Il nous
+dit, que passé ledit saut que nous avions veu, à quelques deux ou trois
+lieuës, il y a une riviere qui va ausdits _Algoumequins_, où ilz sont
+cabannez, & qu'allant en ladite grande riviere il y a cinq sauts, qui
+peuvent contenir du premier au dernier quelques huit ou neuf lieues,
+dont il y en a trois où ilz portent leurs canots, & deux autres où ilz
+les trainent: que chacun dédits sauts peut tenir un quart de lieuë De
+long, puis viennent dedans un lac qui peut contenir quelque quinze
+lieuës. Puis ilz passent cinq autres sauts, qui peuvent contenir du
+premier au dernier quelques vint à vint-cinq lieuës, où il n'y a que
+dessus des dits sauts qu'ils passent avec leurs canots. Aux autres trois
+ilz ne les font que trainer. De-là ils entrent dedans un grandissime
+lac, qui peut contenir quelques trois cens lieuës de long. Avançant
+quelques cent lieuës dans ledit lac, ilz rencontrent une ile qui est
+fort grande, où au delà de ladite ile, l'eau est salubre; mais que
+passant quelques cent lieuës plus avant, l'eau est encore plus mauvaise:
+Arrivant à la fin dudit lac, l'eau est du tout salée: Qu'il y a un saut
+qui peut contenir une lieue de large, d'ou il descend un grandissime
+courant d'eau dans ledit lac. Que passé ce saut, on ne voit plus la
+terre, ni d'un côté ni d'autre, sinon une mer si grande qu'ilz n'en ont
+point veu la fin, ni ouï dire qu'aucun l'ait veuë: Que le Soleil se
+couche à main droite dudit lac, & qu'à son entrée il y a une riviere qui
+va aux _Algoumequins_, & l'autre aux _Iroquois_, par où ilz se font la
+guerre. Que la terre des _Iroquois_ est quelque peu montagneuse,
+neantmoins fort fertile, où il y a quantité de blé d'Inde, & autres
+fruits qu'ilz n'ont point en leur terre. Que la terre des _Algoumequins_
+est basse & fertile. Je leur demanday s'ilz n'avoient point conoissance
+de quelque mine. Ilz nous dirent, qu'il y a une nation qu'on appelle les
+bons _Iroquois_, qui viennent pour troquer des marchandises que les
+vaisseaux François donnent aux _Algoumequins_, léquelz disent qu'il y a
+à la partie du Nort une mine de franc cuivre, dont ilz nous en ont
+montré quelques brasselets qu'ils avoient eu dédits bons _Iroquois_: Que
+si l'on y vouloit aller ils y meneroient ceux qui seroient deputez pour
+cet effet. Voila tout ce j'ay peu apprendre des uns & des autres, ne se
+differans que bien peu, sinon que les seconds qui furent interrogez
+dirent n'avoir point beu de l'eau salée, aussi ilz n'ont pas été si loin
+dans ledit lac comme les autres: & different quelque peu de chemin, les
+uns le faisans plus court, & les autres plus long: De façon que selon
+leur rapport, du saut où nous avons été, il y a jusques à la mer salée,
+qui peut étre celle du Su, quelques quatre cens lieuës. Le Vendredi
+onziéme dudit mois nous fumes de retour à _Tadoussac_ ou étoit nôtre
+vaisseau, le 16e jour apres la departie.
+
+
+
+
+_Description de la grande riviere de_ Canada, & _autres qui s'y
+deschargent: Des peuples qui habitent le long d'icelle: Des fruits de la
+terre: Des bétes & oyseaux: & particulierement d'une béte à deux piez:
+Des poissons abondant en ladite grande grande riviere._
+
+CHAP. XXII
+
+APRES avoir parcouru la grande riviere de _Canada_ jusques au premier &
+grand saut, & r'amené noz voyageurs un chacun en son lieu, sçavoir le
+Capitaine Jacques Quartier au port Sainte-Croix, & Champlein à
+_Tadoussac_, il est besoin, utile, & necessaire de sçavoir le
+comportement de noz François, ce qui leur arriva, & leurs diverses
+fortunes, durant un hiver & un printemps ensuivant qu'ilz passerent
+audit port Sainte-Croix. Et quant audit Champlein nous nous contenterons
+de le r'amener de _Tadoussac_ en France (par-ce qu'il n'a point hiverné
+en ladite riviere de _Canada_) apres que nous aurons combattu le
+_Gougou_, é dissipé les Chimeres des Armouchiquois.
+
+Mais avant que ce faire nous reciterons ce que ledit Capitaine Quartier
+rapporte en general des merveilles du grand fleuve de _Canada_ ensemble
+de la riviere de _Saguenay_, & de celle des Iroquois, afin de confronter
+le dis cours qu'il en a fait avec ce qu'en a écrit ledit Champlein
+duquel nous avons rapporté les paroles ci-dessus.
+
+Ledit fleuve donc (ce dit-il) commence (passée l'ile de l'Assumption) le
+travers des hautes montagnes de _Hongnedo_ & des sept iles: & y a de
+distance en travers trente-cinq ou quarante lieuës, & y a au parmi plus
+de deux cens brasses de parfond. Le plus parfond, & le plus seur à
+naviger est du côté devers le Su, & devers le Nort, sçavoir es dites
+sept iles y a d'un côté & d'autre environ sept lieuës loin dédites iles
+des grosses rivieres qui descendent des monts du _Saguenay_, léquelles
+font plusieurs bancs à la mer fort dangereux. A l'entrée dédites
+rivieres avons veu grand nombre de Baillames, & Chevaux de mer.
+
+Le travers dédites iles y a une petite riviere qui va trois ou quatre
+lieuës en la terre pardessus les marais, en laquelle y a un merveilleux
+nombre de tous oyseaux de riviere. Depuis le commencement dudit fleuve
+jusques à _Hochelaga_ y a trois cens lieuës & plus: & le commencement
+d'icelui à la riviere qui vient du _Saguenay_, laquelle sort d'entre
+hautes montagnes, & entre dedans ledit fleuve auparavant qu'arriver à la
+province de _Canada_, de la bende de vers le Nort. Et est icelle riviere
+fort profonde, étroite & dangereuse à naviger.
+
+Apres ladite riviere est la province de _Canada_ où il y a plusieurs
+peuples par villages non clos. Il y a aussi és environs dudit _Canada_
+dedans ledit fleuve plusieurs iles tant grandes que petites. Et entre
+autres y en a une qui contient plus de dix lieuës de long, laquelle est
+pleine de beaux & grans arbres, & force vignes. Il y a passage des ceux
+côtez d'icelle. Le meilleur & le plus seur est du côté devers le Su. Et
+au bout d'icelle ile vers l'Ouest y a un affourq d'eau bel & delectable
+pour mettre navires: auquel il y a un détroit dudit fleuve fort courant
+& profond, mais il n'a de large qu'environ un tiers de lieuë: le travers
+duquel y a une terre double de bonne hauteur toute labourée, aussi bonne
+terre qu'il soit possible de voir. Et là est la ville & demeurance du
+seigneur _Donnacona_ & de nos hommes qu'avions prins le premier voyage:
+laquelle demeurance se nomme _Stadaconé_. Et auparavant qu'arriver audit
+lieu y a quatre peuples & demeurances, sçavoir _Ajoasté, Starnatam,
+Taisla_, qui est sur une montagne, & _Stadin_, puis ledit lieu de
+_Stadaconé_, souz laquelle haute terre vers le Nort est la riviere &
+hable de Sainte-Croix: auquel lieu avons eté depuis le quinziéme jour de
+Septembre jusques au sixiéme jour de May mil cinq cens trente six:
+auquel lieu les navires demeurerent à sec, comme cy-devant est dit:
+Passé ledit lieu est la demeurance du peuple de _Tequenouday_, & de
+_Hochelay_: lequel _Tequenouday_ est une montagne, & l'autre un plain
+païs.
+
+Toute la terre des deux côtez dudit fleuve jusques à _Hochelaga_, outre,
+est aussi belle & unie que jamais homme regarda. Il y a aucunes
+montagnes assez loin dudit fleuve qu'on voit par sus lédites terre,
+déquelles il descend plusieurs rivieres qui entrent dans ledit fleuve.
+Toute cette dite terre est couverte & pleine de bois de plusieurs
+sortes, & force vignes, excepté à-l'entour des peuples, laquelle ilz ont
+désertée pour faire leur demeurance & labeur. Il y a grand nombre de
+grands cerfs, daims, ours, & autres bétes. Nous y avons veu les pas
+d'une béte qui n'a que deux piez, laquelle nous avons suivie longuement
+pardessus le sable & vaze, laquelle a les piez en cette façon, grans
+d'une paume & plus. Il y a force Louëres, Biévres, Martres, Renars,
+Chats sauvages, Liévres, Connins, Escurieux, Rats, léquels sont gros à
+merveilles, & autres sauvagines. Ilz s'accoutrent des peaux d'icelles
+bétes, parce qu'ilz n'ont nuls autres accoutremens. Il y a grand nombre
+d'oiseau: sçavoir Gruës, Outardes, Cygnes, Oyes sauvages blanches &
+grises, Cannes, Cannars, Merles, Mauvis, Tourtres, Ramiers,
+Chardonnerets, Tarins, Serins, Linottes, Rossignols, Passes solitaires,
+& autres oyseaux comme en France.
+
+Aussi, comme par ci-devant est fait mention és chapitres precedens,
+cedit fleuve est le plus abondant de toutes sortes de poissons qu'il
+soit memoire d'homme d'avoir jamais veu, ni ouï. Car depuis le
+commencement jusques à la fin y trouverez selon les saisons la pluspart
+des sortes & especes de poisson de la mer & eau douce. Vous trouverez
+jusques audit _Canada_ force Baillames, Marsoins, Chevaux de mer,
+_Adhothuis_, qui est une sorte de poisson duquel nous n'avions jamais
+veu, ni ouï parler. Ilz sont blancs comme nege,& grands comme marsoins,
+& ont le cors & la téte comme liévres, léquels se tiennent entre la mer
+& l'eau douce, qui commence entre la riviere du _Saguenay & Canada_.
+Item y trouverés en Juin, Juillet, & Aoust force maquereaux, Mulets,
+Bars, Sartres, grosses Anguilles, & autres poissons. Ayans leur saison
+passée y tourverez l'Eplan aussi bon qu'en la riviere de Seine. Puis au
+renouveau y a force Lamproyes & Saumons. Passé ledit _Canada_ y a force
+Brochets, Truites, Carpes, Brames, & autres poissons d'eau douce, & de
+toutes ces sortes de poissons fait ledit peuple de chacun selon leur
+saison grosse pécherie pour leur substance &victuaille.
+
+
+
+
+_De la riviere de_ Saguenay: _Des peuples qui habitent vers son origine:
+Autre riviere venant dudit_ Saguenay _au-dessus du saut de la grande
+riviere: De la riviere des_ Iroquois _venant de vers la Floride, païs
+sans neges ni glaces: Singularitez d'icelui païs: Soupçon sur les
+Sauvages de_ Canada: _Guet nocturne: Reddition d'une fille échappée:
+Reconciliation des Sauvages avec les François._
+
+CHAP. XXIII
+
+DEPUIS estre arrivez à _Hochelaga_ avec le gallion & les barques, avons
+conversé, allé & venu avec les peuples les plus prochains de noz navires
+en douceur & amitié, fors que par fois avons eu aucuns differens avec
+aucuns mauvais garçons, dont les autre étoient fort marris & courroucéz.
+Et avons entendu par le Seigneur _Donnacona, Taiguragni, Domagaya_, &
+autres, que la riviere devant-dite' & nommée la riviere du _Saguenay_,
+va jusques audit _Saguenay_, qui est loin du commencement de plus d'une
+lune de chemin vers l'Ouest-Norouest: & que passé huit ou neuf journées,
+elle n'est plus parfonde que par bateaux: mais le droit & bon chemin &
+plus seur est par ledit fleuve jusques au-dessus de _Hochelaga_ à une
+riviere qui descend dudit _Saguenay_, & entre audit fleuve (ce qu'avons
+veu) & que de là sont une lune à y aller. Et nous ont fait entendre
+qu'audit lieu les gens sont habillez de draps, comme nous, & y a force
+villes & peuples, & bonnes gens, & qu'ils ont quantité d'or & cuivre
+rouge. Et nous ont dit que le tour de la terre d'empuis ladite premiere
+riviere jusques audit _Hochelaga & Saguenay_ est une ile, laquelle est
+circuite & environnée de rivieres & dudit fleuve: & que passé ledit
+_Saguenay_ va ladite riviere entrant en deux ou trois grans lacs d'eau
+fort larges: puis, que l'on trouve une mer douce, laquelle n'est mention
+avoir veu le bout ainsi qu'ils ont ouï par ceux du _Saguenay_: car ilz
+nous ont dit n'y avoir été. Outre nous ont donné à entendre qu'au lieu
+où avions laissé notre gallion quand fumes à _Hochelaga_ y a une riviere
+qui va vers le Surouest, où semblablement sont une lune à aller avec
+leurs barques depuis Saincte-Croix jusques à une terre où il n'y a
+jamais glaces ni neges, mais qu'en cette dite terre y a guerre
+continuelle des uns contre les autres, & qu'en icelle y a Orenges,
+Amandes, Noix, Prunes,& autres sortes de fruits & en grande abondance.
+Et nous ont dit les hommes & habitans d'icelle terre étre vétus &
+accoutrez de peaux comme eux. Apres leur avoir demandé s'il y a de l'or
+& du cuivre, nous ont dit que non. J'estime à leur dire, ledit lieu étre
+vers le Terre-neuve où sur le Capitaine Jean Verrazan à ce qu'ilz
+montrent par leurs signes & merches.
+
+Et dempuis de jour en autre venoit ledit peuple à noz navires &
+apportoient force Anguilles & autres poissons pour avoir de notre
+marchandise, dequoy leur étoient baillez couteaux, alenes, patenôtres, &
+autres mémes choses, dont se contentoient fort. Mais nous apperceumes
+que les deux méchans qu'avions apporté leur disoient & donnoient à
+entendre que ce que nous baillions ne valoit rien, & qu'ils auroient
+aussitôt des hachots comme des couteaux pour ce qu'ilz nous bailloient,
+nonobstant que le Capitaine leur reçut fait beaucoup de presens, & si ne
+cessoient à toutes heures de demander audit Capitaine, lequel fut averti
+par un Seigneur de la ville de _Hagouchouda_ qu'il se donnât garde de
+_Donnacona_, & dédits deux méchans, & qu'ils étoient _Agojuda_ qui est à
+dire traitres, & aussi en fut averti par aucuns dudit _Canada_, & aussi
+que nous apperceumes de leur malice, par ce qu'ilz vouloient retirer les
+trois enfans que ledit _Donnacona_ avoit donné audit Capitaine. Et de ce
+fait firent fuir la plus grande des filles, du navire. Apres laquelle
+ainsi fuie, fit le Capitaine prendre garde aux autres: & par
+l'avertissement dédits _Taiguragni & Domagaya_ s'abstindrent &
+deporterent de venir avec nous quatre ou cinq jours, sinon aucuns qui
+venoient en grande peur & crainte.
+
+Mais voyans la malice d'eux, doutans qu'ilz ne songeassent aucune
+trahison, & venir avec un amas de gens sur nous, le Capitaine fit
+renforcer le Fort tout à l'entour de gros fossez, larges, & parfons,
+avec porte à pont-levis & renfort de paux de bois au contraire des
+premiers. Et fut ordonné pour le guet de la nuit pour le temps à venir
+cinquante hommes à quatre quarts & à chacun changement dédits quarts les
+trompettes sonantes. Ce qui fut fait selon ladite ordonnance. Et lédits
+_Donnacona, Taiguragni, & Domagaya_ estans avertis dudit renfort, & de
+la bonne garde & guet que l'on faisoit, furent courroucez d'étre en la
+malgrace du Capitaine, & envoyerent par plusieurs fois de leurs gens:
+feignans qu'ils fussent d'ailleurs, pour voir si on leur feroit
+déplaisir, déquels on ne tint conte, & n'en fut fait ny montré aucun
+semblant. Et y vindrent lédits _Donnacona, Taiguragni, Domagaya_, &
+autres plusieurs fois parler audit Capitaine, une riviere entre-deux,
+lui demandans s'il étoit marri, & pourquoi il n'alloit les voir. Et le
+Capitaine leur répondit qu'ilz n'étoient que traitres, & méchans, ainsi
+qu'on lui avoit rapporté: & aussi qu'il l'avoit apperceu en plusieurs
+sortes, comme de n'avoir tins promesse d'aller à _Hochelaga_, & d'avoir
+retiré la fille qu'on lui avoit donnée, & autres mauvais tours qu'il lui
+nomma. Mais pour tout ce, que s'ilz vouloient étre gens de bien, &
+oublier leur mal-volonté, il leur pardonnoit, & qu'ilz vinssent
+seurement à bord faire bonne chere comme pardevant. Déquelles paroles
+remercierent ledit Capitaine, & lui promirent qu'ilz lui rendroient la
+fille qui s'en étoit fuie, dans trois jours. Et le quatriéme jour de
+Novembre _Domagaya_ accompagné de six autres hommes, vindrent à noz
+navires pour dire au Capitaine que le Seigneur _Donnacona_ étoit allé
+par le païs chercher ladite fille, & que le le lendemain elle lui seroit
+par lui menée. Et outre dit que _Taiguragni_ étoit fort malade, & qu'il
+prioit le Capitaine lui envoyer un peu de sel & de pain. Ce que fit
+ledit Capitaine, lequel lui manda que c'étoit Jesus qui étoit marri
+contre lui pour les mauvais tours qu'il avoit cuidé jouer.
+
+Et le lendemain ledit _Donnacona, Taiguragni, Domagaya_, & plusieurs
+autres vindrent & amenerent ladite fille, la representente audit
+Capitaine, lequel n'en tint conte, & dit qu'il n'en vouloit point, &
+qu'ilz la remenassent. A quoy répondirent faisans leur excuse, qu'ilz ne
+lui avoient pas conseillé s'en aller, ains qu'elle s'en étoit allée
+parce que les pages l'avoient battue, ainsi qu'elle leur avoit dit: &
+prierent derechef ledit Capitaine de la reprendre, & eux-mémes la
+menerent jusques aux navires. Apres léquelles choses le Capitaine
+commanda apporter pain & vin, & les fétoya. Puis prindrent congé les uns
+des autres. Et depuis sont allé & venu à noz navires, & nous à leur
+demeurance en aussi grand amour que par devant.
+
+
+
+
+_Mortalité entre les Sauvages: Maladie étrange & inconuë entre les
+François: Devotions & voeuz: Ouverture d'un corps mort: Dissimulation
+envers les Sauvages sur lédites maladies & mortalité: Guerison
+merveilleuse d'icelle maladie._
+
+CHAP. XXIV
+
+AU mois de Decembre fumes avertis que la mortalité s'étoit mise audit
+peuple de _Stadaconé_, tellement que ja en étoient morts par leur
+confession plus de cinquante. Au moyen dequoy leur fimes defense de non
+venir à nôtre Fort, ni entour nous. Mais nonobstant les avoir chassé
+commença la mortalité entour nous d'une merveilleuse sorte, & la plus
+inconuë. Car les uns perdoient la soutenue, & leur devenoient les jambes
+grosses & enflées, & les nerfs retirez, & noircis comme charbons, &
+aucune toutes semées de gouttes de sang, comme pourpre. Puis montoit
+ladite maladie aux hanches, cuisses, épaules, aux bras, & au col. Et à
+tous venoit la bouche si infecte & pourrie par les gencives, que tout la
+chair en tomboit jusques à la racine des dents, léquelles tomboit préque
+toutes. Et tellement s'éprint ladite maladie en noz trois navires, qu'à
+la mi-Fevrier de cent dix hommes que nous étions il n'y en avoit pas dix
+de sains, tellement que l'un ne pouvoit secourir l'autre. Qui étoit
+chose piteuse à voir, consideré le lieu où nous étions. Car les gens du
+païs venoient tous les jours devant nôtre Fort qui peu de gens voyoient
+debout, & ja y en avoit huit de morts, & plus de cinquante où on
+n'esperoit plus de vie. Notre Capitaine voyant la pitié & maladie ainsi
+emeuë fait mettre le monde en prieres & oraisons, & fit porter une image
+& remembrance de la Vierge Marie contre un arbre distant de nôtre Fort
+d'un trait d'arc le travers les neges & glaces, & ordonna que le
+Dimanche ensuivant l'on diroit audit lieu la Messe & que tous ceux qui
+pourroient cheminer tant sains que malades iroient à la procession
+chantans les sept Pseaumes de David, avec la Litanie en priant ladite
+Vierge qu'il lui pleût prier son cher enfant qu'il eût pitié de nous. Et
+la Messe dite & chantée devant ladite image, se fit le Capitaine pelerin
+à nôtre Dame, qui se fait de prier à Roquemadou (_ou pour mieux dire, à
+Roqu'amadou, c'est à dire des amans. C'est un bour en Querci, où vont
+force pelerins_) promettant y aller si Dieu lui donnoit grace de
+retourner en France. Celui jour trespassa Philippe Rougemont natif
+d'Amboise, de l'aage d'environ vint ans.
+
+Et pource que ladite maladie étoit inconnue fit le dit Capitaine ouvrir
+le cors pour voir si aurions aucune conoissance d'icelle, pour preserver
+si possible étoit le parsus. Et fut trouvé qu'il avoit le coeur tout
+blanc, & flétri, environné de plus d'un pot d'eau rousse comme datte. Le
+foye beau, mais avoit le poulmon tout noirci & mortifié, & s'étoit
+retiré tout son sang au dessus de son coeur. Car quand il fut ouvert,
+sortit au dessus du coeur une grande abondance de sang noir & infect.
+Pareillement avoit la rate vers l'échine un peu entamée environ deux
+doits, comme si elle eût été frottée sus une pierre rude. Apres cela veu
+lui fut ouvert & incisé une cuisse, laquelle étoit fort noire par
+dehors, mais pardedans la chair fut trouvée assez belle. Ce fait fut
+inhumé au moins mal que l'on peût. Dieu par sa saincte grace pardoint à
+son ame, & à tous trépassez, _Amen_.
+
+Et depuis, de jour en autre s'est tellement continuée ladite maladie,
+que telle heure a été que par tout lédits trois navires n'y avoit pas
+trois hommes sains. De sorte qu'en l'un d'iceux navires n'y avoit homme
+qui eût peu descendre souz le tillac pour tirer à boire tant pour lui
+que pour les autres. Et pour l'heure y en avoit ja plusieurs de morts,
+léquels il nous convint de mettre par foiblesse sous les neges. Car il
+ne nous étoit possible de pouvoir pour lors ouvrir la terre qui étoit
+gelée, tant étions foibles, & avions peu de puissance. Et si étions en
+une crainte merveilleuse des gens du païs qu'ilz ne s'apperceussent de
+nôtre pitié & foiblesse. Et pour couvrir ladite maladie, lors qu'ilz
+venoient prés de notre Fort, notre Capitaine, que Dieu a tousjours
+preservé debout, sortoit au devant d'eux avec deux ou trois hommes, tant
+sains, que malades, léquels il faisoit sortir apres lui. Et lors qu'il
+les voyoit hors du parc, faisoit semblant les vouloir battre, & criant,
+& leur jettant batons aprés eux les envoyant à bord, montrant par signes
+ésdits Sauvages qu'il faisoit besongner ses gens dedans les navires: les
+uns à gallifester, les autres à faire du pain & autres besongnes, &
+qu'il n'étoit pas bon qu'ilz vinssent chommer dehors: ce qu'ilz
+croyoient. Et faisoit ledit Capitaine battre & mener bruit ésdits
+malades dedans les navires avec batons & cailloux feignans gallifester:
+& pour lors étions si épris de ladite maladie qu'avions quasi perdu
+l'esperance de jamais retourner en France, si Dieu par sa bonté infinie
+& misericorde ne nous eût regardé en pitié,& donné conoissance d'un
+remede contre toutes maladies le plus excellent qui fut jamais veu ni
+trouvé sur la terre, ainsi que nous dirons maintenant. Mais premierement
+faut entendre que depuis la mi-Novembre jusques au dix-huitiéme jour
+d'Avril avons été continuellement enfermez dedans les glaces, léquelles
+avoient plus de deux brasses d'épesseur: & dessus la terre y avoit la
+hauteur de quatre piez de neige & plus de deux brasses d'épaisseur:
+tellement qu'elle étoit plus haute que les bors de noz navires,
+léquelles ont duré jusques audit temps: en sorte que noz bruvages
+étoient tout gelez dedans les futailles, & par dedans lédits navires
+tant bas que haut étoit la glace contre les bois à quatre doits
+d'épesseur: & étoit tout ledit fleuve par autant que l'eau douce en
+contient jusques au dessus de _Hochelaga_, gelé. Auquel temps nous
+deceda jusques au nombre de vint-cinq personnes des principaus & bons
+compagnons qu'eussions, léquels moururent de la maladie susdite: & pour
+l'heure y en avoit plus de quarante en qui on n'esperoit plus de vie, &
+le parsus tous malades, que nul n'en étoit exempté, excepté trois ou
+quatre. Mais Dieu par la sainte grace nous regarda en pitié, & nous
+envoya un remede de notre guerison & santé de la sorte & maniere que
+nous allons dire.
+
+Un jour nôtre Capitaine voyant la maladie si emue & ses gens si fort
+épris d'icelle, étant sorti hors du Fort, soy promenant sur la glace,
+apperceut venir une bende de gans de _Stadaconé_, en laquelle étoit
+_Domagaya_, lequel le Capitaine avoit veu depuis dix ou douze jours fort
+malade le la propre maladie qu'avoient ses gens: Car il avoit une de ses
+jambes aussi grosse qu'un enfant de deux ans, & tous les nerfs d'icelle
+retirez, les dents perdues & gatées, & les gencives pourries & infectes.
+Le Capitaine voyant ledit _Domagaya_ sain & gueri fut fort joyeux
+esperant par lui sçavoir comme il s'étoit guere, afin de donner ayde &
+secours à ses gens. Et lors qu'ilz furent arrivez prés le Fort, le
+Capitaine lui demanda comme il s'étoit gueri de sa maladie: lequel
+_Domagaya_ répondit qu'avec le jus des feuilles d'un arbre & le marq il
+s'étoit gueri, & que c'étoit le singulier remede pour cette maladie.
+Lors le Capitaine demanda s'il y en avoit point là entour, & qu'il lui
+en montre, pour guerir son serviteur qui avoit ladite maladie ne la
+maison du seigneur _Donnacona_; ne lui voulut declarer le nombre des
+compagnons qui étoient malades. Lors ledit _Domagaya_ envoya deux femmes
+avec nôtre Capitaine pour en querir, léquelles en apporterent neuf ou
+dix rameaux, & nous montrerent qu'il falloit piler l'écorce & les
+fueilles dudit bois, & mettre le tout bouillir en eau, puis boire de
+ladite eauë de deux jours l'un, & mettre le marq sur les jambes enflées
+& malades & que de toutes maladies ledit arbre guerissoit. Et s'appelle
+ledit arbre en leur langage _Annedda_.
+
+Tôt-aprés le Capitaine fit faire du breuvage pour faire boire és
+malades, déquels n'y avoit nul d'eux qui voulut icelui essayer, sinon un
+ou deux que se mirent en aventure d'icelui essayer. Tôt aprés qu'ils en
+eurent beu ils eurent l'avantage, qui se trouva étre un vray & evident
+miracle. Car de toutes maladies dequoy ils étoient entachés, apres en
+avoir beu deux ou trois fois, recouvrerent santé & guerison; tellement
+que tel des compagnons qui avoit la verole depuis cinq ou six ans
+auparavant la maladie, a été par icelle médecine curé nettement. Apres
+ce avoir veu y a eu telle presse qu'on se vouloit tuer sur ladite
+medecine à qui premier en auroit: de sorte qu'un arbre aussi gros &
+aussi grand que je vis jamais arbre, a été employé en moins de huit
+jours; lequel a fait telle operation, que si tous les medecins de
+Louvain & Montpellier y eussent été avec toutes les drogues
+d'Alexandrie, ilz n'en eussent pas tant fait en un an, que ledit arbre
+en a fait en huit jours. Car il nous a tellement profité, que tous ceux
+qui en ont voulu user ont recouvert santé & guerison, la grace à Dieu.
+
+
+
+
+_Soupçon sur la longue absence du Capitaine des Sauvages: Retour
+d'icelui avec multitude de gens: Debilité des François: Navire delaissé
+pour n'avoir la force de le remener: Recit des richesses du_ Saguenay, &
+_autres choses merveilleuses._
+
+CHAP. XXV
+
+DURANT le temps que la maladie & mortalité regnoit en Noz navires, se
+partirent _Donnacona, Taiguragni_, et plusieurs autres feignans aller
+prendre des cerfs & autres bétes, léquels ils nomment en leur langage
+_Aionnesta, & Aiquenoudo_, par ce que les neges étoient grandes & que
+les glaces étoient ja rompuës dedans le cours du fleuve: tellement
+qu'ilz pourroient naviger par icelui. Et nous fut par _Domagaya_, &
+autres, dit, qu'ilz ne seroient que quinze jours: ce que croyions: mais
+ilz furent deux mois sans retourner. Au moyen dequoy eumes suspection
+qu'ilz ne se fussent allé amasser grand nombre de gens pour nous faire
+déplaisir, par ce qu'ilz nous voyoient si affoiblis. Nonobstant
+qu'avions mis si bon ordre en nôtre fait, que si toute la puissance de
+leur terre y eût été, ilz n'eussent sçeu faire autre chose que nous
+regarder. Et pendant le temps qu'ils étoient dehors venoient tous les
+jours force gens à noz navires, comme ils avoient de coutume, nous
+apportans de la chair fréche de cerfs, daims, & poissons fraiz de toutes
+sortes qu'ils nous vendoient assez cher, ou mieux l'aimoient remporter,
+parce qu'ils avoient necessité de vivres pour lors, à cause de l'hiver
+qui avoit été long, & qu'ilz avoient mangé leurs vivres & étouremens.
+
+Et le vint-uniéme jour du mois d'Avril _Domagaya_ vint à bord de noz
+navires accompagné de plusieurs gens, léquels étoient beaux & puissans,
+& n'avions accoutumé de les voir, qui nous dirent que le seigneur
+_Donnacona_ seroit le lendemain venu, & qu'il apporteroit force chair de
+cerf, & autre venaison. Et le lendemain arriva ledit _Donnacona_, lequel
+amena en sa compagnie grand nombre de gens audit _Stadaconé_. Ne
+sçavions à quelle occasion, ni pourquoy. Mais comme on dit en un
+proverbe, _qui de tout se garde & d'aucuns échappe._ Ce que nous étoit
+de nécessité: car nous étions si affoiblis, tant de maladies, que de noz
+gens morts, qu'il nous fallut laisser un de noz navires audit lieu de
+Sainte-Croix.
+
+Le Capitaine étant averti de leur venue, & qu'ils avoient ramené tant de
+peuple, & aussi que _Domagaya_ le vint dire audit Capitaine, sans
+vouloir passer la riviere qui étoit entre nous & ledit _Stadaconé_, ains
+fit difficulté de passer. Ce que n'avoit accoutumé de faire, au moyen
+dequoy eumes suspection de trahison. Voyant ce ledit Capitaine envoia
+son serviteur nommé Charles Guyot, lequel étoit plus que nul autre aimé
+du peuple de tout le païs, pour voir qui étoit audit lieu, & ce qu'ilz
+faisoient, ledit serviteur feignant étre allé voir ledit seigneur
+_Donnacona_, par ce qu'il avoit demeuré long tans avec lui, lequel lui
+porta aucun present. Et lors que ledit _Donnacona_ fut averti de sa
+venue, fit le malade, & se coucha, disant audit serviteur qu'il étoit
+fort malade, apres alla ledit serviteur en la maison de _Taiguragni_
+pour le voir, où partout il trouva les maisons si pleines de gens qu'on
+ne se pouvoit tourner, léquels on n'avoit accoutumé de voir: & ne voulut
+permettre ledit _Taiguragni_ que le serviteur allât és autres maisons,
+ains le convoya vers les navires environ la moitié du chemin: & lui dit
+que si le Capitaine lui vouloit faire plaisir de prendre un seigneur du
+païs nommé _Agona_, lequel lui avoit fait déplaisir, & l'emmener en
+France, il feroit tout ce que voudroit ledit Capitaine, & qu'il
+retournât le lendemain dire la réponse.
+
+Quand le Capitaine fut averti du grand nombre de gens qui étoient audit
+_Stadaconé_, ne sçachant à quelle fin, se delibera leur jouer une
+finesse, & prendre leur Seigneur, avec _Taiguragni, Domagaya_, & des
+principaux: & aussi qu'il étoit bien deliberé de mener ledit Seigneur
+_Donnacona_ en France, pour conter & dire au Roy ce qu'il avoit veu és
+païs Occidentaux des merveilles du monde. Car il nous a certifié avoir
+été à la terre du _Saguenay_, où y a infini Or, Rubis, & autres
+richesses: & y sont les hommes blancs comme en France, & accoutrez de
+draps de laine. Plus dit avoir veu autre païs où les gens ne mangent
+point, & n'ont point de fondement, & ne digerent point, ains font
+seulement eau par la verge:
+
+Plus dit avoir été en autre païs de _Pecqueniaus_, & autres païs où les
+gens n'ont qu'une jambe & autres merveilles longues à raconter. Ledit
+Seigneur est homme ancien, & ne cessa jamais d'aller par païs depuis sa
+conoissance, tant par fleuves, rivieres que par terre.
+
+Apres que ledit serviteur eut fait son message, & dit à son maitre ce
+que ledit _Taiguragni_ lui mandoit, renvoya le Capitaine son dit
+serviteur le lendemain dire audit _Taiguragni_ qu'il le vint voir, & lui
+dire ce qu'il voudroit, & qu'il lui feroit bonne chere, & partie de son
+vouloir. Ledit _Taiguragni_ lui manda qu'il viendroit le lendemain, &
+qu'il meneroit _Donnacona_, & ledit homme qui lui avoit fait déplaisir.
+Ce que ne fit; ains fut deux jours sans venir, pendant lequel temps ne
+vint personne és navires dudit _Stadaconé_, comme avoient de coutume,
+mais nous fuioient comme si les eussions voulu tuer. Lors apperceumes
+leur mauvaitié. Et pour ce qu'ilz furent avertis que ceux de _Stadim_
+alloient & venoient entour nous, & que leur avions abandonné le fond du
+navire que laissions pour avoir les vieux cloux, vindrent tous le tiers
+jour dudit _Stadaconé_ de l'autre bord de la riviere, & passerent la
+plus grande partie d'eux en petits bateaux sans difficulté. Mais ledit
+_Donnacona_ n'y voulut passer; & furent _Taiguragni & Domagaya_ plus
+d'une heure à parlementer ensemble avant que vouloir passer: mais en fin
+passerent & vindrent parler audit Capitaine. Et pria ledit _Taiguragni_
+le Capitaine vouloir prendre & emmener ledit homme en France. Ce que
+refusa ledit Capitaine, disant que le Roy son maitre lui avoit defendu
+de non amener homme ni femme en France, mais bien deux ou trois petits
+garçons, pour apprendre le langage. Mais que volontiers l'emmeneroit en
+Terre-neuve, & qu'il le mettroit en une ile. Ces paroles disoit le
+Capitaine pour les asseurer, & à celle fin d'amener ledit _Donnacona_,
+lequel étoit demeuré de-là l'eau. Déquelles paroles fut fort joyeux
+ledit _Taiguragni_, & promit audit Capitaine de retourner le lendemain,
+qui étoit le jour de Sainte-Croix, & amener ledit seigneur _Donnacona_,
+& tout le peuple audit _Stadaconé_.
+
+
+
+
+_Croix plantée par les François: Capture des principaux Sauvages, pour
+les amener en France, & faire recit au Roy des merveilles du Saguenay:
+Lamentations des Sauvages: Presens reciproque du Capitaine Quartier, &
+d'iceux Sauvages._
+
+CHAP. XXVI
+
+LE troisiéme jour de May jour & féte sainte Croix, pour la solemnité &
+féte le Capitaine fit planter une belle Croix de la hauteur d'environ
+trente cinq piez de longueur, souz le croizillon de laquelle y avoit un
+écusson en bosse des armes de France: & sur iceluy étoit écrit en
+lettres Attiques FRANCISCUS PRIMUS DEI GRATIA FRANCORUM REX REGNAT. Et
+celui jour environ midi vindrent plusieurs gens de _Stadaconé_ tant
+hommes, femmes, qu'enfans qui nous dirent que leur Seigneur _Donnacona,
+Taiguragni, Domagaya_, & autres qui étoient en sa compagnie, venoient;
+dequoy fumes joyeux, esperans nous en saisir, léquels vindrent environ
+deux heures apres midi. Et lors qu'ilz furent arrivez devant noz navires
+nôtre Capitaine alla saluer le Seigneur _Donnacona_, lequel pareillement
+lui fit grand'chere, mais toutefois avoit l'oeil au bois & une crainte
+merveilleuse. Tôt-apres arriva _Taiguragni_, lequel dit audit seigneur
+_Donnacona_ qu'il n'entrât point dedans le Fort. Et lors fut par l'un de
+leurs gens apporté du feu hors dudit Fort, & allumé pour ledit seigneur.
+Nôtre Capitaine le pria de venir boire & manger dedans les navires,
+comme avoit de coutume, & semblablement ledit _Taiguragni_, lequel dit
+que tantôt ils iroient. Ce qu'ilz firent, & entrerent dedans ledit Fort.
+Mais auparavant avoit été nôtre capitaine averti par _Domagaya_ que
+ledit _Taiguragni_ avoit mal parlé, & qu'il avoit dit au seigneur
+_Donnacona_ qu'il n'entrât point dedans les navires. Et nôtre Capitaine
+voyant ce sortit hors du parc, où il étoit, & vit que les femmes
+s'enfuioient par l'avertissement dudit _Taiguragni_, & qu'il ne
+demeuroit que les hommes léquels étoient en grand nombre. Et commanda le
+Capitaine à ses gens prendre ledit seigneur _Donnacona, Taiguragni,
+Domagaya_, & deux autres des principaux qu'il montra: puis qu'on fit
+retirer les autres. Tôt-aprés ledit Seigneur entra dedans avec ledit
+Capitaine. Mais tout soudain ledit _Taiguragni_ vint pour le faire
+sortir. Nôtre Capitaine voyant qu'il n'y avoit autre ordre se print à
+cirer qu'on les print. Auquel cri sortirent les gens dudit Capitaine,
+léquels prindrent ledit seigneur, & ceux qu'on avoit déliberé prendre.
+Lédits Canadiens voyans ladite prise, commencerent à fuir & courir comme
+brebis devant le loup, les uns le travers la riviere, les autres parmi
+les bois, cherchant chacun son avantage. Ladite prise ainsi faite des
+dessusdits, & que les autres se furent tous retirez, furent mis en seure
+garde ledit seigneur, & ses compagnons.
+
+La nuit venue vindrent devant noz navires (la riviere entre-deux) grand
+nombre de peuple dudit _Donnacona_ huchans, & hurlans toute la nuit
+comme loups, crians sans cesse _Agohanna, Agohanna_, pensans parler à
+lui. Ce que ne permit ledit Capitaine pour l'heure, ni le matin jusques
+environ midi. Parquoy nous faisoient signe que les avions tué & pendu.
+Et environ l'heure de midi retournerent de rechef, & aussi grand nombre
+qu'avions veu de nôtre voyage pour un coup, eux tenans cachez dedans le
+bois, fors aucuns d'eux qui crioient & appelloient à haute voix ledit
+_Donnacona_. Et lors commanda le Capitaine faire monter ledit
+_Donnacona_ haut pour parler à eux. Et lui dit ledit Capitaine qu'il fit
+bonne chere, & qu'apres avoir parlé au Roy de France son maitre, & conté
+ce qu'il avoit veu au _Saguenay_, & autres lieux, il reviendroit dans
+dix ou douze lunes, & que le Roy lui feroit un grand present. Dequoy fut
+fort joyeux ledit _Donnacona_, lequel le dit es autres en parlant à eux,
+léquels en firent trois merveilleux cris en signe de joye. Et à l'heure
+firent lédits peuples & _Donnacona_ entre eux plusieurs predications &
+ceremonies, léquelles il n'est possible d'écrire par faute de
+l'entendre. Nôtre Capitaine dit audit _Donnacona_ qu'ilz vinssent
+seurement de l'autre bord pour mieux parler ensemble, & qu'il les
+asseuroit. Ce que leur dit ledit _Donnacona_. Et sur ce vindrent une
+barque des principaux à bord dédits navires, léquels de rechef
+commencerent à faire plusieurs prechemens en donnant louange à notre
+Capitaine, & lui firent presens de vint-quatre colliers d'_Esurgni_, qui
+est la plus grande richesse qu'ils ayent en ce monde. Car ils l'estiment
+mieux qu'or ni argent.
+
+Apres qu'ils eurent assez parlementé, & devisé les uns avec les autres,
+& qu'il n'y avoit remede audit seigneur d'échapper, & qu'il falloit
+qu'il vint en France, il leur commanda qu'on lui apportât vivres pour
+manger par la mer, & qu'on les lui apportât le lendemain. Nôtre
+Capitaine fit present audit _Donnacona_ de deux pailles d'airain, & de
+huit hachots, & autres menues besongnes, comme couteaux & patenotres:
+dequoy fut fort joyeux, & son semblant, & les envoya à ses femmes &
+enfans. Pareillement donna ledit Capitaine à ceux qui étoient venus
+parler audit _Donnacona_ aucuns petits presens, déquelz remercierent
+fort ledit Capitaine A tant se retirerent, & s'en allerent à leurs
+logis.
+
+Le lendemain cinquiéme jour dudit mois au plus patin ledit peuple
+retourna en grand nombre pour parler à leur seigneur, & envoyerent une
+barque qu'ils appellent _Casurni_, en laquelle étoient quatre femmes,
+sans y avoir aucuns hommes, pour le doute qu'ils avoient qu'on ne les
+retint, léquelles apporterent force vivres sçavoir gros mil, qui est blé
+duquel ils vivent, chair, poisson, & autres provisions à leur mode:
+équelles apres étre arrivées és navires fit le Capitaine bon recueil. Et
+pria _Donnacona_ le Capitaine qui leur dit que dedans douze lunes il
+retourneroit, & qu'il ameneroit ledit _Donnacona_ à _Canada_: & ce
+disoit pour les contenter. Ce que fit ledit Capitaine: dont lédites
+femmes firent un grand semblant de joye, & montrans par figures &
+paroles audit Capitaine que mais qu'il retournât & amenât ledit
+_Donnacona_, & autres, ilz lui feroient plusieurs presens. Et lors
+chacune d'elles donna audit Capitaine un collier d'_Esurgni_, puis s'en
+allerent de l'autre bord de la riviere, où étoit tout le peuple dudit
+_Stadaconé_: puis se retirerent, & prindrent congé dudit seigneur
+_Donnacona_.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_Retour du Capitaine Jacques Quartier en France: Rencontre de certains
+Sauvages qui avoient des couteaux de cuivre: Presens reciproques entre
+lédits Sauvages & ledit Capitaine: Descriptions des lieux où la route
+s'est addressée._
+
+CHAP. XXVII
+
+LE Samedy sixieme jour de May nous appareillames du havre Sainte-Croix,
+& vimmes poser au bas de l'ile d'Orleans environ douze lieuës dudit
+Sainte-Croix. Et le Dimanche vimmes à l'ile és Coudres, où avons été
+jusques au Lundi seiziéme jour dudit mois laissans amortir les eaux,
+léquelles étoient trop courantes & dangereuses pour avaller ledit
+fleuve. Pendant lequel temps vindrent plusieurs barques des peuples
+sujets de _Donnacona_, léquels venoient de la riviere de _Saguenay_. Et
+lors que par _Domagaya_ furent avertis de la prinse d'eux, & la façon &
+maniere, comme on menoit ledit _Donnacona_ en France, furent bien
+étonnez. Mais ne laisserent à venir le long des navires parler audit
+_Donnacona_, qui leur dit que dans douze lunes il retourneroit, & qu'il
+avoit bon traitement avec le Capitaine & compagnons. Dequoy tous à une
+voix remercierent ledit Capitaine, & donnerent audit _Donnacona_ trois
+pacquets de peaux de Biévres,& loups marins, avec un grand couteau de
+cuivre rouge, qui vient dudit _Saguenay, & autres choses_. Ilz donnerent
+aussi au Capitaine un collier d'_Esurgni_. Pour léquels presens leur fit
+le Capitaine donner dix ou douze hachotz, déquels furent fort contens &
+joyeux, remercians ledit Capitaine: puis s'en retournerent.
+
+Le passage est plus seur & meilleur entre le Nort & ladite ile, que vers
+le Su, pour le grand nombre de basses, bancs, & rochers qui y sont, &
+aussi qu'il y a petit fond.
+
+Le lendemain seziéme de May nous appareillames de ladite _Ile és
+Coudres_, & vimmes poser à une ile qui est à environ quinze lieuës
+d'icelle _Ile és Coudres_, laquelle est grande d'environ cinq lieuës de
+long: & là posames celui jour pour passer la nuit esperans le lendemain
+passer les dangers du _Saguenay_, léquels sont fort grans. Le soir fumes
+à ladite ile, où trouvames grand nombre de lièvres, déquels nous eumes
+quantité. Et pource la nommames _l'ile és liévres_. Et la nuict le vent
+vint contraire, & en tourmente, tellement qu'il nous fallut relacher à
+l'ile és Coudres d'où nous étions partis, par-ce qu'il n'y a autre
+passage entre lédites iles, & y fumes jusques au... jour dudit mois, que
+le vent vint bon, & tant fimes par nos journées que nous passames
+jusques à _Hongnedo_, entre l'ile de l'Assumption & ledit _Hongnedo_:
+lequel passage n'avoit pardevant été découvert: & fimes courir jusques
+le travers du _Cap de prato_, qui est le commencement de la _Baye de
+Chaleur_. Et parce que le vent étoit convenable & bon à plaisir, fimes
+poser le jour & la nuit. Et le lendemain vimmes querir au corps _l'ile
+de Brion_, ce que voulions faire pour la barge de nôtre chemin, gisantes
+les deux terres Suest & Noroest un quart de l'Est & de l'ouest: & y a
+entre eux cinquante lieuës. Ladite ile est en quarante sept degrez &
+demi de latitude.
+
+Le Jeudy vint-cinquiéme jour dudit mois jour & féte de l'ascension nôtre
+Seigneur, nous trouvames à une terre & sillon de basses araines, qui
+demeurent au Suroest de ladite _ile de Brion_ environ huit lieuës, par
+sus léquelles y a de grosses terres pleines d'arbres, & y a une mer
+enclose, dont n'avions veu aucune entrée ni ouverture par où entre
+icelle mer.
+
+Et le Vendredi vint-sixiéme, parce que le vent changeoit à la côte,
+retournames à ladite _ile de Brion_, où fumes jusques au premier jour de
+Juin, & vimmes querir une terre haute qui demeure au Suest de ladite
+ile, qui nous apparoissoit étre une ile, & là rangeames environ
+vint-deux lieuës & demie, faisans lequel chemin eumes conoissance de
+trois autres iles qui demeuroient vers les araines: & pareillement
+lédites araines étre ile; & ladite terre, qui est terre haute & unie
+étre terre certaine se rabattant au Noroest. Apres léquelles choses
+conues retournames au cap de ladite terre qui se fait à deux ou trois
+caps hauts à merveilles, & grand profond. L'eau, & la marée si courante
+qu'il n'est possible Nous nommames celui cap _Le cap de Lorraine_, qui
+est en quarante-six degrez & demi: au Su duquel cap y a une basse terre,
+& semblant d'entrée de riviere: mais il n'y a hable qui vaille, parsus
+léquelles vers le Su demeure un cap que nous nommames _Le Cap sainct
+Paul_, qui est au quarante-sept degrez un quart.
+
+Le Dimanche troisiéme jour dudit mois jour & féte de la Pentecôte eumes
+conoissance de la côte d'Est-suest de Terre-neuve, étant à environ
+vint-deux lieuës dudit cap. Et pource que le vent étoit contraire, fumes
+à un hable que nous nommames _Le hable du sainct Esprit_, jusques au
+Mardi qu'appareillames dudit hable & reconumes ladite côte jusques aux
+_iles de sainct Pierre_. Lequel chemin faisans tournames le long de
+ladite côte plusieurs iles & basses fort dangereuses étans en la route
+d'Est-Suest, & Oest-Norest à deux, trois, & quatre lieuës à la mer. Nous
+fumes audites _iles sainct Pierre_, & trouvames plusieurs navires tant
+de France que de Bretagne.
+
+Depuis le jour sainct Barnabé unziéme de Juin jusques au seziéme dudit
+mois qu'appareillames dédites _Iles sainct Pierre_, & vimmes au _Cap de
+Raz._, & entrames dedans un hable nommé _Rongnousi_, où primmes eau &
+bois pour traverser la mer, & là laissames une de noz barques: &
+appareillames dudit hable le Lundi dix-neufiéme jour dudit mois: & avec
+bon temps avons navigé par la mer: tellement que le seziéme jour de
+Juillet sommes arrivés au hable de Saint Malo, la grace au Createur: le
+priant, faisant fin à nôtre navigation, nous donner sa grace, & Paradis
+à la fin. Amen.
+
+
+
+
+_Rencontre des Montagnais (Sauvages de_ Tadoussac) _& Iroquois:
+Privilege de celui qui est blessé à la guerre: Ceremonies des Sauvages
+devant qu'aller à la guerre: Contes fabuleux de la monstruosité des
+Armouchiquois: & de la Mine reluisante au Soleil: & du_ Gougou: _Arrivée
+au Havre de Grace._
+
+CHAP. XXVIII
+
+AYANS r'amené le Capitaine Jacques Quartier en France, il nous faut
+retourner querir Samuel Champlein, lequel nous avons laissé à
+_Tadoussac_, à fin qu'il nous dise quelque nouvelles de ce qu'il aura
+veu & ouï parmi les Sauvages depuis que nous l'avons quitté Et afin
+qu'il ait un plus beau champ pour rejouir ses auditeurs, je voy le sieur
+Prevert de Sainct Malo qui l'attend à l'ile Percée en intention de lui
+en bailler d'une: & s'il ne se contente de cela, lui bailler encore avec
+la fable des Armouchiquois la plaisante histoire du _Gougou_ qui fait
+peur aux petits enfans, afin que par apres l'Historiographe Cayet soit
+aussi de la partie en prenant cette monnoye pour bon aloy. Voici donc ce
+que ledit Champlein en rapporte en la conclusion de son voyage.
+
+Etans arrivés à Tadoussac nous trouvames les Sauvages que nous avions
+rencontrez en la riviere des Iroquois, qui avoient fait rencontre au
+premier lac de trois canots Iroquois, léquels ilz attirent & apporterent
+les tétes des Iroquois à Tadoussac, & n'y eut qu'un Montagnais blessé au
+bras d'un coup de fléche, lequel songeant quelque chose, il falloit que
+tous les dix autres le missent en execution pour le rendre content,
+croyant aussi que sa playe s'en doit mieux porter. Ce cedit Sauvage
+meurt, ses parens vengeront sa mort, soit sur leur nation ou sur
+d'autres, ou bien il faut que les Capitaines facent des presens aux
+parens du defunct, afin qu'ilz soient contens, ou autrement, (comme j'ay
+dit) ils useroient de vengeance: qui est une grande méchanceté entr'eux.
+Premier que lédits Montagnais partissent pour aller à la guerre, ilz
+s'assmblerent tous avec leurs plus riches habits de fourrures, castors,
+& autres peaux, parez de patenôtres & cordons de diverses couleurs, &
+s'assemblerent dedans une grande place publique, où il y avoit au devant
+d'eux un _Sagamo_ qui s'appelloit _Begourat_ qui les menoit à la guerre,
+& étoit les uns derriere les autres, avec leurs arcs & fleches, massues,
+& rondelles, dequoy ils se parent pour se battre: & alloient sautans les
+uns apres les autres, en faisans plusieurs gestes de leurs corps, ilz
+faisoient maints tours de limaçon: apres ilz commencerent à danser à la
+façon accoutumée, comme j'ay dit ci-dessus, puis ilz firent leur
+Tabagie, & aprés l'avoir fait, les femme se despouillerent toutes nues,
+parées de leurs plus beaux _Matachiaz_, & se mirent dedans leurs canots
+ainsi nues &n dansant, & puis elles se vindrent mettre à l'eau en se
+battans à coups de leurs avirons, se jettans quantité d'eau les unes sur
+les autres: toutefois elles ne se faisoient point de mal, car elles se
+paroient es coups qu'elles s'entreruoient. Aprés avoir fait toutes ces
+ceremonies elle se retirerent en leurs cabanes, & les Sauvages s'en
+allerent à la guerre contre les Iroquois. Le seziéme jour d'Aoust nous
+partimes de _Tadoussac_, & le dix-huictiéme dudit mois arrivames à l'ile
+percée, où trouvames le sieur Prevert de Sainct Malo, qui venoit de la
+mine où il avoit été avec beaucoup de peine pour la crainte que les
+Sauvages avoient de faire rencontre de leurs ennemis, qui sont les
+Armouchiquois, léquels sont hommes sauvages du tout monstrueux, pour la
+forme qu'ils ont: car leur téte est petite, & le corps court, les bras
+menus comme d'une eschelet, & les cuisses semblablement: les jambes
+grosses & longues, qui sont toutes d'une venue, & quant ilz sont assis
+sur leurs talons, les genoux leur passent plus d'un demi pied par dessus
+la téte, que est chose étrange, & semblent estre hors de nature: Ilz
+sont neantmoins fort dispos, & determinez: & sont aux meilleures terres
+de toute la côte de la Cadie. Aussi les Souriquois les craignent fort.
+Mais avec l'asseurance que ledit sieur de Prevert leur donna, il les
+mena jusques à ladite mine, où les Sauvages le guiderent. C'est une fort
+haute montagne, avançant quelque peur sur la mer, qui est fort
+reluisante au Soleil, où il y a quantité de verd de gris qui procede de
+ladite mine de cuivre. Au pié de ladite montagne, il dit que de basse
+mer y avoit en quantité de morceaux de cuivre, comme il nous a été
+montré, lequel tombe du haut de la montagne. Cedit lieu où est la mine
+git par les quarante-cinq degrez & quelques minutes.
+
+Il y a encore une chose étrange digne de reciter que plusieurs Sauvages
+m'ont asseuré étre vraye; C'est que proche de la baye de Chaleur tirant
+au Su, est une ile, où fait residence un monstre épouventable, que les
+Sauvages appellent _Gougou_, & m'ont dit qu'il avoit la forme d'une
+femme; mais fort effroyable, & d'une telle grandeur, qu'ilz me disoient
+que le bout des mats de nôtre vaisseau ne lui fût pas venu jusques à la
+ceinture, tant ilz le peignent grand: & que souvent il a devoré & devore
+beaucoup de Sauvages, léquels il met dedans une grande poche quand il
+les peut attrapper & puis les mange: & disoient ceux qui avoient évité
+le peril de cette mal-heureuse béte, que sa poche étoit si grande, qu'il
+y eût peu mettre nôtre vaisseau. Ce monstre fait des bruits horribles
+dedans cette ile, que les Sauvages appellent _Gougou_: & quand ilz en
+parlent, ce n'est qu'avec une peur si étrange qu'il ne se peut dire de
+plus, & mont asseuré plusieurs l'avoir veu: Méme ledit Prevert de
+Saint-Malo en allant à la découverture des mines, m'a dit avoir passé si
+proche de la demeure de cette effroyable béte, que lui & tous ceux de
+son vaisseau entendoient des sifflemens étranges du bruit qu'elle
+faisoit: & que les Sauvages qu'il avoit avec lui, lui dirent, que
+c'étoit la méme béte, & avoient une telle peur, qu'ilz se cachoient de
+toutes parts, craignans qu'elle fût venue ce qu'ilz disent, c'est que
+tous les Sauvage en general la craignent, & en parlent si étrangement,
+que si je mettois tout ce qu'ilz en disent, l'on le tiendroit pour
+fables: mais je tiens que ce soit la residence de quelque diable Qui les
+tourmente de la façon. Voilà ce que j'ay apprins de ce _Gougou_.
+
+Le vint-quatriéme jour d'Aoust, nous partimes de _Gachepé_. Le deuxiéme
+jour de Septembre, nous faisions état d'étre aussi avant que le Cap de
+_Razé_. Le cinquiéme jour dudit mois nous entrames sur le Banc où se
+fait la pécherie du poisson. Le seziéme dudit mois nous étions é la
+sonde, qui peut étre à quelques cinquante lieuës d'Ouessant. Le vintiéme
+dudit mois nous arrivames par la grace de Dieu avec contentement d'un
+chacun, & toujours le vent favorable, au port du Havre de Grace.
+
+
+
+
+_Discours sur le Chapitre precedent: Credulité legere: Armouchiquois
+quels: Sauvages toujours en crainte: Causes des terreurs Paniques,
+faulses visions, & imagination:_: Gougou _proprement que c'est: Autheur
+d'icelui: Mine de cuivre: Hanno Carthaginois: Censures sur certains
+autheurs qui ont écrit de la Nouvelle-France. Conseil pour l'instruction
+des Sauvages._
+
+CHAP. XXIX
+
+OR pour revenir aux Armouchiquois, & à la male-béte du _Gougou_, il est
+arrivé en cet endroit à Champlein ce qu'écrit Pline de Cornelius Nepos,
+léquel dit avoir creu tres-avidement (c'est à dire comme s'y portant de
+soy-méme) les prodigieux mensonges des Grecs, quand il a parlé de la
+ville de Larah (_Lissa_) laquelle (souz la foy & parole d'autrui) il a
+écrit étre forte, & beaucoup plus grande que la grande Carthage, &
+autres choses de méme étoffe. Ainsi ledit Champlein s'étant fié au recit
+du sieur Prevert de Saint-Malo, qui se donnoit carriere, a écrit ce que
+nous venons de rapporter touchant les Armouchiquois, & le _Gougou_,
+comme semblablement ce qui est de la lueur de la mine de cuivre. Toutes
+léquelles choses iceluy Champlein a depuis reconu étre fabuleuses. Car
+quant aux Armouchiquois ils sont aussi beaux-hommes (souz ce mot je
+comprens aussi les femmes) que nous, bien composés & dispos; comme
+verrons ci-apres. Et pour le regard du _Gougou_, je laisse à penser à
+chacun quelle apparence il y a, encores que quelques Sauvages en
+parlent, & en ayent de l'apprehension, mais c'est à la façon qu'entre
+nous plusieurs esprits foibles craignent le Moine bouru de Paris. Et
+d'ailleurs ces peuples qui vivent en perpetuelle guerre, & ne sont
+jamais en asseurance (portans avec eux cette malediction pour-ce qu'ilz
+sont delaissez de Dieu) ont souvent des songes & vaines persuasions que
+l'ennemi est à leur porte, & ce qui les rend ainsi pleins
+d'apprehensions, est parce qu'ilz n'ont point de villes fermées au moyen
+dequoy ilz se trouvent quelquefois & le plus souvent surpris & deffaits:
+ce qu'étant ne se faut émerveiller s'ils ont aucunefois des terreurs
+Paniques & des imaginations semblables à celles des hypochondriaques,
+leur étant avis qu'ilz voyent & oyent des choses qui ne sont point:
+hommes bien resolus, & qui le cas avenant fussent allez courageusement à
+une breche, neantmoins par vue je ne sçay quelle maladie d'esprit, bien
+beuvans & bien mangeans, étoient tourmentez de l'apprehension
+continuelle qu'ils avoient qu'un mauvais demon les suivoit incessamment,
+les frappoit & se reposoit sur eux. Ainsi en voyons-nous qui s'imaginent
+étre des loups-garous. Ainsi plusieurs graus & petis ont peur des
+esprits (quand ilz sont seulets) au mouvement d'une souris. Ainsi les
+malades ayans l'imagination troublée disent quelquefois qu'ils voyent
+tantôt une vierge Marie, tantôt un diable, & autres fantasies qui leur
+viennent au devant: ceci causé par le defaut de nourriture, ce qui fait
+que le cerveau se remplit de vapeurs melancholiques, qui apportent ces
+imaginations. Et ne sçay si je doy point mettre en ce rang plusieurs
+anciens que par les longs jeûnes (que saint Basile n'approuve point)
+avoient des visions qu'ils nous ont données pour chose certaine, & y en
+a des livres pleins. Mais telle chose peut aussi arriver à ceux qui sont
+sains de corps, comme nous avons dit. Et les causes en sont partie
+exterieures, partie interieures. Les extérieures sont les facheries &
+ennuis; les interieures sont l'usage des viandes melancholiques &
+corrompues, d'où s'élevent des vapeurs malignes & pernicieuses au
+cerveau, qui pervertissent les sens, troublent la memoire, & égarent
+l'entendement. Item ces causes interieures proviennent d'un sang
+melancholic & brulé, contenu dans un cerveau trop chaud, ou dispersé par
+toutes les veines, & toute l'habitude du corps, ou qui abonde dans les
+hippochondres, dans la rate, & mesantere: d'où sont suscitées des fumées
+& noires exhalaisons, qui rendent le cerveau obscur, tenebreux,
+offusqué, & le noircissent & couvrent ni plus ni moins que les tenebres
+font la face du ciel: d'où s'ensuit immediatement que ces noires fumées
+ne peuvent apporter aux hommes qui en sont couverts, que frayeurs &
+craintes. Or selon la diversité de ces exhalaisons provenantes d'une
+diversité & varieté de sang, duquel sont produites ces fumées & suyes,
+il y a diverses sortes d'apprehensions & melancholies qui attaquent
+diversement, & depravent sur tout les functions de la faculté
+imaginatrice. Car comme la varieté du sang diversifie l'entendement,
+ainsi l'action de l'ame changée, change les humeurs du corps.
+
+De cette mutation & depravation d'humeurs, mémement aux temperamens
+melancholiques surviennent des bigearres & étranges imaginations causées
+par ces fumées ou suyes noires engeance de cette humeur melancholique.
+
+Telle est la nature & l'humeur de quelques Sauvages, de qui toute la vie
+souillé de meurtres qu'ilz commettent les uns sur les autres, &
+particulierement sur leurs ennemis, ils ont des apprehensions grandes, &
+s'imaginent un _Gougou_, qui est le bourreau de leurs consciences: ainsi
+que Cain aprés l'assassinat de son frere Abel avoit l'ire de Dieu qui le
+talonnoit, & n'avoit en nulle part asseurance, pensant toujours avoir ce
+_Gougou_ devant les ïeux: de sorte qu'il fut le premier qui domta le
+cheval pour prendre la fuite: & qui se renferma de murailles dans la
+ville qu'il bâtit: Et encores ainsi qu'Orestes, lequel on dit avoir été
+agité des furies pour le parricide par lui commis en la personne de sa
+mere. Et n'est pas incroyable que le diable possedant ces peuples ne
+leur donne beaucoup d'illusions. Mais proprement, & à dire la verité, ce
+qui a fortifié l'opinion du _Gougou_ a été le rapport dudit Prevert,
+lequel contoit un jour au sieur de Poutrincourt une fable de méme aloy,
+disant qu'il avoit veu un Sauvage jouer à la croce contre un diable, &
+qu'il voyoit bien la croce du diable jouer, mais quant à Monsieur le
+Diable il ne le voyoit point. Le sieur de Poutrincourt qui prenoit
+plaisir à l'entendre, faisoit semblant de le croire pour lui en faire
+dire d'autres.
+
+Et quant à la mine de cuivre reluisante au Soleil, il s'en faut beaucoup
+qu'elle soit comme l'Emeraude de _Makhé_; de laquelle nous avons parlé
+au discours du second voyage fait au Bresil. Car on n'y voit que de la
+roche, au bas de laquelle se trouve des morceaux de franc cuivre, tels
+que nous avons rapporté en France: & parmi ladite roche y a quelquefois
+du cuivre, mais il n'est pas si luisant qu'il éblouisse les ïeux.
+
+Or si ledit Champlein a été credule, un sçavant personnage que j'honore
+beaucoup pour sa grande literature, est encore en plus grande faute,
+ayant mis en sa Chronologie septenaire de l'histoire de la paix imprimée
+l'an mille six cens cinq, tout le discours dudit Champlein, sans nommer
+son autheur, & ayant baillé les fables des Armouchiquois & du _Gougou_
+pour Bonne monnoye. Je croy que si le conte du diable houant à la croce
+eût aussi été imprimé il l'eût creu, & mis par éscrit, comme le reste.
+
+Pline recite que Hanno Capitaine Carthaginois ayant eu la commission de
+découvrir toute l'Affrique, & le circuit d'icelle, avoit laissé des
+amples commentaires de ses voyages, mais ils étoient trop amples, car
+ilz contenoient plus que la verité: & étoient vrayement commentaires.
+Plusieurs Grecs & Latins l'ayans suivi, & s'asseurans sur iceux, en ont
+fait à-croire à beaucoup de gens par aprés, ce dit l'autheur. Il faut
+croire, mais non pas toutes choses. Et faut considerer premierement si
+cela est vray-semblable, ou non. Du moins quand on a cotté son autheur
+on est hors de reproche.
+
+Il y en a qui sont touchez de cette maladie (& peut étre moi-méme en cet
+endroit que n'ay eut le loisir de relire ce que j'écris) que le Poëte
+Juvenal appelle _Insanabile scribendis cacoethes_, léquels écrivent
+beaucoup sans rien digerer; dequoy j'accuserois ici aucunement le sieur
+de Belle-foret, n'étoit la reverence que je porte à Sa memoire. Car
+ayans eu des avis du Capitaine Jacques Quartier, & paraventure exrait
+par lambeaux, ceux que j'ay rapporté ci dessus, il n'a pas quelquefois
+bien pris les choses, étant precipité d'écrire: comme quand au premier
+dédits voyages il dit que les iles de la Terre-neuve sont separées par
+petits fleuves: Que la riviere des Barques est par les cinquante degrez
+de latitude: Quand il appelle _Labrador_ le païs de la Baye de Chaleur,
+laquelle il a premierement mise ne la terre de Norumbega, & là où il dit
+qu'il fait plus chaud qu'en Hespagne, & toutefois on sçait que
+_Labrador_ est par les soixante degrez. Item quand en la relation du
+second voyage dudit Quartier, il dit par conjecture que les Canadiens
+sacrifient des hommes, parce qu'icelui Quartier allant voir un Capitaine
+sauvage (Que Belle-foret appelle Roy) il vit des tétes de ses ennemis
+étendues sur du bois comme des peaux de parchemin. Item que les
+Canadiens (qui ont quantité de vignes, & au païs déquels est assise
+l'ile d'Orleans, autrement dite de Bacchus) sont à l'egal du païs du
+Dannemark & Norvege: Que le petun duquel ils usent ordinairement tient
+du poivre & gingembre, & n'est point petun: Qu'ilz mangent leur viandes
+cruës. Et là dessus je diray, qu'ores qu'ilz le fissent (ce qui peur
+arriver quelque-fois) ce n'est chose éloignée de nous car j'ay veu
+maintes fois noz matelots prendre une moruë seche, & mordre dedans de
+bon appetit. Item quant il met en une ile le village _Stadaconé_, où il
+dit qu'est la maison Royale (notez que ce n'étoient que cabannes
+couvertes d'écorce) du seigneur Canadien: Item quant il met la terre de
+_Bacalos_ (c'est à dire Moruës) vis-à-vis de saincte Croix, où hiverna
+Jacques Quartier & _Labrador_ au Nort de la grande riviere; lequel païs
+auparavant il avoit aussi au Su d'icelle: Item; quand il dit que la
+riviere de _Saguenay_ fait des iles où il y a quantité de vignes: ce que
+son autheur n'a point dit. Item que les Sauvages de la riviere
+_Saguenay_ s'approcherent familierement des François, & leur montrerent
+le chemin à _Hochelaga_; Item que les Canadiens estimaient les François
+fils du Soleil: Item est plaisant quand au village de _Hochelaga_ il
+figure cinquante Palais; outre la maison Royale, avec trois étages. Item
+que les Chrétiens appellerent la ville de _Hochelaga_ Mont-Royal: Item
+que le village _Hochelaga_ est à la pointe & embouchure de la riviere de
+_Saguenay_: par les degrez de cinquante-cinq à soixante: Item quand il
+dit que les Sauvages adorent un Dieu qu'ils appellent _Cudouagni_: car
+de verité ilz ne font aucune adoration: Item quand il represente que dix
+hommes apporterent par honneur le Roy de _Hochelaga_ dans une peau
+devant le Capitaine François, sans dire qu'il étoit paralytique. Item
+qu'il se faisoit entendre par truchement & Jacques Quartier dit le
+contraire: c'est à dire qu'à faute de truchement il ne pouvoit entendre
+ceux de _Hochelaga_. Item que le Roy de _Hochelaga_ pria ledit Capitaine
+de lui bailler secours contre ses ennemis, &c.
+
+Or quand je considere ces precipitations étre arrivées à un personnage
+tel que ledit Belle-foret homme de grand jugement, je ne m'étonne pas
+s'il y en quelquefois és anciens autheurs, & s'il s'y trouve des choses
+déquelles on n'a encore eu nulle experience. Il me semble qu'on se doit
+contenter de faillir apres les autheurs originaires, léquels on est
+contraint de suivre, sans extravaguer à des choses qui ne sont point, &
+sortir hors les limites de ce qu'iceux autheurs ont écrit:
+principalement quand cela est sans dessein, & ne revient à aucune
+utilité.
+
+Quelqu'un pourroit accuser le Capitaine Quartier d'avoir fait des contes
+à plaisir, quand il dit que tous les navires de France pourroient se
+charger d'oyseaux en l'ile qu'il a nommée _Des oyseaux_: & de verité je
+croy que cela est un peu hyperbolique. Mais il est certain qu'en cette
+ile il y en a tant que c'est chose incroyable. Nous en avons veu de
+semblables en notre voyage où il ne falloit qu'assommer, recuillir, &
+charger notre vaisseau. Item quand il a raconté avoué avoir poursuivi
+une béte à deux piez, & qu'és païs du _Saguenay_ il y a des hommes
+accoutrez de draps de laine comme nous, d'autres qui ne mangent point, &
+n'ont point de fondement; d'autres qui n'ont qu'une jambe: Item qu'il y
+a pardela un païs de Pygmées, & une mer douce. Quant à la béte à deux
+pieds je ne sçay que j'en doy croire, car il y a des merveilles plus
+étranges en la Nature que cela: puis ces terres là ne sont si bien
+découvertes qu'on puisse sçavoir tout ce qui y est. Mais pour le reste
+il a son autheur qui lui en a fait le recit homme vieillart, lequel
+avoit couru des grandes contrées toute sa vie. Et cet autheur il l'amena
+par force au Roy pour lui faire recit de ces choses par sa propre
+bouche, afin qu'on y adjoutât telle foy qu'on voudroit. Quant à la mer
+douce c'est le grand lac qui est au bout de la grande riviere de
+_Canada_, duquel nul des Sauvages de deça n'a veu l'extremité
+Occidentale, & avons veu par le rapport fait audit Champlein qu'il a
+trente journées de long, qui sont trois cens lieuës à dix lieuës par
+jour. Cela peut bien étre appellé mer par ces peuples, prenant la mer
+pour une grande étendue d'eau. Pour le regard des _Pygmées_, je sçay par
+le rapport de plusieurs que les Sauvages de ladite grande riviere disent
+qu'és montagnes des Iroquois il y a des petits hommes fort vaillans, que
+les Sauvages plus Orientaux redoutent & ne leur osent faire la guerre.
+Quant aux hommes armez jusque au bout des doits, les mémes m'ont recité
+avoir veu des armures semblables à celles que décrit ledit Quartier,
+léquelles resistent aux coups de fleches. Tout ce que je doute en
+l'histoire des voyages d'icelui Quartier, est quand il parle de la Baye
+de Chaleur, & dit qu'y fait plus chaud qu'en Hespagne. A quoy je répons
+que comme une seule hirondele ne fait pas le Printemps: aussi que pour
+avoir fait chaud une fois en cette Baye, ce n'est pas coutume. Je doute
+aussi de ce que dit le méme Quartier qu'il y a des assemblées, & comme
+des colleges, où les filles sont prostituées, jusques à ce qu'elles
+soient mariées & que les femmes veuves ne se remarient point: ce que
+nous avons reservé à dire en son lieu. Mais pour retourner audit
+Champlein, je voudrois qu'avec le _Gougou_ il n'eust point mis par écrit
+que les Sauvages de la Nouvelle-France pressez quelquefois de faim se
+mangent l'un l'autre: ni tant de discours de notre sainte Foy, léquels
+ne se peuvent exprimer en la langue de Sauvages, ni par truchement, ni
+autrement. Car ilz n'ont point de mots qui puissent representer les
+mysteres de notre Religion: & seroit impossible de traduire seulement
+l'Oraison Dominicale en leur langue, sinon, par periphrases. Car entre
+eux ilz ne sçavent que c'est de sanctification, de regne celeste, de
+pain super substantiel (que nous disons quotidien) ni d'induire en
+tentation. Les mots de gloire, vertu, raison beatitude, Trinité, Saint
+Esprit, Anges, Archanges, Resurrection Paradis, Enfer, Eglise, Baptéme,
+Foy, Esperance, Charité, & autres infinis ne sont point en usage chés
+eux. De sorte qu'il n'y sera pas besoin de grans Docteurs pour le
+commencement. Car par necessité il faudra qu'ils apprennent la langue
+des peuples qu'ils voudront conduire à la Foy Chrétienne: & à prier en
+nôtre langue vulgaire, sans leur penser imposer le dur fardeau des
+langues inconues. Ce qu'étant de coutume & de droit positif, & non
+d'aucune loy divine, ce sera de la prudence des Pasteurs de les
+enseigner utilement & non par fantasies; & chercher le chemin plus court
+pour parvenir à leur conversion. Dieu veuille en donner les moyens à
+ceux qui en ont la volonté.
+
+
+
+
+_Entreprise du Sieur de Roberval pour l'habitation de la terre de
+Canada, aux despens du Roy. Commission du Capitaine Jacques Quartier.
+Fin de ladite Entreprise._
+
+CHAP. XXX
+
+APRES la découverte de la grande riviere de Canada faite par le
+Capitaine Quartier en la maniere que nous avons recité ci-dessus, le Roy
+en l'an mille cinq cens quarante fit son Lieutenant general és terres
+neuves de _Canada, Hochelaga, Saguenay_, & autres circonvoisines messire
+Jean François de la Roque dit le Sieur de Roberval Gentil-homme du païs
+de Vimeu en Picardie, auquel il fit delivrer sa Commission le quinziéme
+de Janvier audit an, à l'effect d'aller habiter lédites terres, y batir
+des Forts, & conduire des familles. Et pour ce faire sa Majesté fit
+delivrer quarante cinq mille livres par les mains de Maitre Jean du Val
+Thresorier de son Epargne.
+
+Jacques Quartier fut nommé par sadite Majesté Capitaine general & maitre
+Pilote sur tous les vaisseaux de mer qui seroient employés à cette
+entreprise, qui furent cinq en nombre du pois de quatre cens tonneaux de
+charge ainsi que je trouve par les compte rendu dédits deniers par ledit
+Quartier, qui m'a esté communiqué par le sieur Samuel Georges bourgeois
+de la Rochelle.
+
+Or n'ayant peu jusques ici recouvrer ladite Commission de Roberval, je
+me contenteray de donner aux lecteurs celle qui peu aprés fut donnée
+audit Quartier, dont voici la teneur.
+
+_Commission pour le Capitaine Jacques Quartier sur le voyage &
+habitation des terres neuves de Canada Hochelaga &c._
+
+François par la grace de Dieu Roy de France, A tous ceux qui ces
+presentes lettres verront, Salut. Comme pour le desir d'entendre & avoir
+conoissance de plusieurs païs qu'on dit inhabités, & autres étre
+possedez par gens Sauvages sans conoissance de Dieu, & sans usage de
+raison, eussions dés peiça, à grans frais & mises envoyé découvrir
+esditz païs par plusieurs bons pilotes; & autres noz sujetz de bon
+entendement, sçavoir, & experience, qui d'iceux païs nous auroient amené
+divers hommes que nous avons par long temps tenus en nôtre Royaume, les
+faisans instruire en l'amour & crainte de Dieu & de sa sainte Loy &
+doctrine Chrétienne ne intention de les faire remener ésdits païs en
+compagnie de bon nombre de noz sujets de bonne volonté, afin de plus
+facilement induire les autres peuples d'iceux païs à croire en nôtre
+sainte Foy: & entre autres y eussions envoyé nôtre cher & bien amé
+Jacques Quartier, lequel auroit découvert grand païs des terres de
+_Canada & Hochelaga_ faisant un bout de l'Asie du côté de l'Occident:
+léquels païs il a trouvé (ainsi qu'il nous a rapporté) garnis de
+plusieurs bonnes commodités, & les peuples d'iceux bien fournis de corps
+& de membres & bien disposez d'esprit & entendement, déquels il nous a
+semblablement amené aucun nombre, que nous avons par long temps fait
+voir & instruire en notredite sainte Foy avec nodits sujets. En
+consideration dequoy, & de leur bonne inclination que avons avisé &
+deliberé de renvoyer ledit Quartier esdits païs de _Canada & Hochelaga_,
+& jusques en la terre de _Saguenay_ (s'il peut y aborder) avec bon
+nombre de navires & de toutes qualités, arts, & industrie, pour plus
+avant entrer esdits païs, converser avec les peuples d'iceux, & avec eux
+habiter (si besoin est) afin de mieux parvenir à nôtredite intention, &
+à faire chose agreable à Dieu nôtre createur, & redempteur, & que soit à
+l'augmentation de son saint & sacré Nom, & de nôtre mere sainte Eglise
+Catholique, de laquelle nous sommes dits & nommez le premier fils:
+Parquoy soit besoin pour meilleur ordre & expedition de ladite
+entreprise deputer & établir un Capitaine general & maistre Pilote
+dédits navires, qui ait regard à la conduite d'iceux, & sur les gens,
+officiers, & soldats y ordonnés & établis: SÇAVOIR FAISONS que nous à
+plein confians de la personne dudit Jacques Quartier, & se ses sens,
+suffisance, loyauté, preud'homme, hardiesse, grande diligence, & bonne
+experience; icelui pour les causes & autres à ce nous mouvans, Avons
+fait, constitué, & ordonné, faisons, constituons, ordonnons &
+établissons par ces presentes, Capitaine general & maitre Pilote de tous
+les navires, & autres vaisseaux de mer par nous ordonnés étre menez pour
+ladite entreprise & expedition, pour ledit état & charge de Capitaine
+general & maitre Pilote d'iceux navires & vaisseaux avoir, tenir, &
+exercer par ledit Jacques Quartier aux honneurs, prerogatives,
+preéminences, franchises, libertez, gages, & bien-faitz, telz que par
+nous lui seront pour ce ordonnez, tant qu'il nous plaira. Et lui avons
+donné & donnons puissance & authorité de mettre, établir, & instituer
+ausdits navires tels Lieutenans, patrons, pilotes & autres ministres
+necessaires pour le fait & conduite d'iceux, & en tel nombre qu'il verra
+& conoitra étre besoin & necessaire, pour le bien de ladite expedition.
+Si donnons en mandement par cesdites presentes à nôtre Admiral, ou
+Vic'Admiral, que prins & receu dudit Quartier le serment pour de deub &
+accoutumé, icelui mettent & instituent, ou facent mettre & instituer de
+par nous en possession & saisine dudit Etat de Capitaine general &
+maitre Pilote: & d'icelui, ensemble des honneurs prerogatives &
+préeminences, franchises, libertez, gages, & bien-faicts telz que par
+nous lui seront pource ordonnez, le facent souffrent & laissent jouir &
+user pleinement & paisiblement, & à lui obeir & entendre de tous ceux' &
+ainsi qu'il appartiendra és choses touchant & concernant ledit Etat &
+charge. En outre lui face souffre, & permettre prendre le petit Gallion
+appellé l'Emerillon que de present il de nous, lequel est ja vieil &
+caduc, pour servir à l'adoub de ceux ces navires qui en auront besoin, &
+lequel nous voulons étre prins & appliqué par ledit Quartier pour
+l'effect dessus dit sans qu'il soit tenu en rendre aucun autre compte ne
+reliqua: Et duquel compte & reliqua nous l'avons déchargé & déchargeons
+par icelles presentes: par léquelles nous mandons aussi à noz Prevostz
+de Paris, Baillifs de Rouën, de Can, d'Orleans, de Blois, & de Tours,
+Senechaux du Maine, d'Anjou, & Guienne, & à tous nos autres Baillifs,
+Senechaux, Prevosts, Alloués, & autres noz Justiciers, & Officiers, tant
+de nôtre Royaume, que de nôtre païs de Bretagne uni à icelui, pardevers
+léquels sont aucuns prisonniers, accusés ou prevenuz d'aucuns crimes
+quelz qu'ilz soient, fors de crimes de lese Majesté divine & humaine
+envers nous & de faux monnoyeurs qu'ils ayent incontinent à delivrer,
+rendre & bailler és mains dudit Quartier, ou ses commis & deputez
+portans ces presentes, ou le _duplicata_ d'icelle pour notre service en
+ladite entreprise & expedition ceux dédits prisonniers qu'il conoitra
+estre propres, suffisans, & capables pour servir en icelle expedition,
+jusqu'au nombre de cinquante personnes & selon le choix que ledit
+Quartier en fera, iceux premierement jugés & condamnez selon leurs
+demerites, & la gravité de leurs mesfaits, si jugés & condemnés ne sont:
+& satisfaction aussi prealablement ordonnée aux parties civiles &
+interessées, si faite n'avoir eté: pour laquelle toutefois nous ne
+voulons la delivrance de leurs personnes édites mains dudit Quartier
+(s'il les trouve de service) étre retardée ne retenue: Mais se prendra
+ladite satisfaction sur leurs biens seulement. Et laquelle délivrance
+dédits prisonniers, accusés ou prevenuz, nous voulons étre faite édites
+mains dudit Quartier pour l'effect dessusdit par nosditz Justiciers &
+Officiers respectivement, & par chacun d'eux en leur regard, pouvoir &
+jurisdiction, nonobstant oppositions ou appellations quelconques faites,
+ou à faire, relevées, ou à relever, & sans que par le moyen d'icelles,
+icelle delivrance en la maniere dessusdite soit aucunement differée. Et
+afin que plus grand nombre n'en soit tiré, outre léditz cinquante, Nous
+voulons que la delivrance que chacun de nosditz Officiers en sera audit
+Quartier soit écrite & certifiée en la marge de ces presentes, & que
+neantmoins regitre en soit par eux fait & envoyé incontinent par devers
+nôtre amé & feal Chancellier pour conoitre le nombre & la qualité de
+ceux qui auront été baillés & delivrés. Car tel est notre plaisir. Et
+témoin de ce nous avons fait mettre nôtre seel à cesdites presentes.
+Donné à Saint-Pris le dix-septieme jour d'Octobre, l'an de grace mille
+cinq cens quarante, & de nôtre regne le vint-sixieme. Ainsi signé sur le
+repli, Par le Roy, vous Monseigneur le Chancellier, & autres presens. De
+la Chesnaye. Et scellées sur le repli à simple queuë de cire jaune.
+
+Les affaires expédiées ainsi que dessus, léditz De Roberval & Quartier
+firent voiles aux Terres-neuves, & se fortifierent au Cap Breton, où il
+reste encores des vestiges de leur edifice. Mais s'appuyans trop sur le
+benefice du Roy, sans chercher le moyen de vivre du païs méme: & le Roy
+occupé de grandes affaires qui pressoient la France pour lors, il n'y
+eut moyen d'envoyer nouveau rafraichissement de vivres à ceux qui
+devoient avoir rendu le païs capable de les nourrir, ayans eu un si bel
+avancement de sa Majesté, & paraventure que ledit De Roberval fut mandé
+pour servir le Roy pardeça: car je trouve par le compte dudit Quartier
+qu'il employa huit mois à l'aller querir aprés y avoir demeuré dix-sept
+mois. Et ose bien penser que l'habitation du Cap Breton ne fut moins
+funeste qu'avoit été six ans auparavant celle de Sainte-Croix en la
+grande riviere de Canada, où avoit hiverné ledit Quartier. Car ce païs
+étant assis sur les premieres terres, & sur le Golfe de _Canada_, qui
+est glacé tous les ans jusques sur la fin de May, il n'y a point de
+doute qu'il ne soit merveilleusement âpre & rude, & sous un ciel tout
+plein d'inclemence. De maniere que cette entreprise reussit point, faute
+de s'étre logé en un climat temperé. Ce qui se pouvoit aisément faire,
+étant la province de telle étendue qu'il y avoit à choisir vers le Midi
+autant que vers le Nort.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_Plainte sur notre inconstance & lacheté: Nouvelle entreprise &
+Commission pour_ Canada: _Envie des Marchans Maloins. Revocation de la
+dicte commission._
+
+CHAP. XXXI
+
+SI le dessein d'habiter la terre de Canada n'a ci devant reussi, il n'en
+faut ja blamer la terre, mais accuser nôtre inconstance & lacheté. Car
+voici qu'apres la mort du Roy François premier on entreprent des voyages
+au Bresil & à la Floride, léquels n'ont pas eu meilleur succés, quoy que
+ces province soyent sans hiver, & jouissent d'une verdure perpetuelle.
+Il est vray que l'ennemi public des hommes a forcé les nôtres de quitter
+le païs par-delà, mais cela ne nous excuse point, & ne peut nous
+garentir de faute. Tandis qu'on a eu esperance en ces entreprises plus
+meridionales, & outre l'Æquateur, on a oublié les découvertes de Jacques
+Quartier: de sorte que plusieurs années se sont écoulées, auquelles noz
+François ont été endormis, & n'ont rien faire de memorable par mer; Non
+qu'il ne se trouve des hommes aventureux, qui pourroient faire quelque
+chose de bon: mais ilz ne sont ni soulagez: ni soutenuz de ceux sans
+léquelz toute entreprise est vaine. Ainsi en l'an mille cinq cens quatre
+vints huit le sieur de la Jaunaye Chaton, & Jacques Noel nevoeux &
+heritiers dudit Quartier, s'étans efforcez de continuer à leurs dépens
+les erremens de leur dit oncle, souffrirent des pertes notables par le
+brulement qui leur fut fait de trois ou quatre pataches par les hommes
+de deça. De sorte qu'ilz furent contraints d'avoir recours au Roy auquel
+ilz presenterent requéte aux fins d'obtenir Commission pareille à celle
+dudit Quartier rapportée ci-dessus, en consideration de ses services, &
+qu'au voyage de l'an mille cinq cens quarante, il avoit employé la somme
+de seze cens trente-huit livres pardessus l'argent qu'il avoit receu,
+dont il n'avoit été remboursé; Requerant en titre pour ayder à former
+une habitation Françoise, un privilege pour douze ans de traffiquer
+seuls avec les peuples sauvages dédites terres, & principalement au
+regard des pelleteries qu'ils amassent tous les ans: & defense étre
+faites à tous les sujets du Roy de s'entremettre dudit traffic, ni les
+troubler en la jouissance dudit privilege & de quelques mines qu'il
+avoient découvertes, pendant ledit temps. Ce qui leur fut accordé par
+lettres patentes & commission qu'ils en eurent du quatorzieme de
+Janvier, mille cinq cens octante huit. Mais apres s'étre bien donné de
+la peine & obtenir cela, ile en eurent peu, ou plutot rien de
+contentement. Car incontinent voici l'envie des marchans de Saint-Malo
+qui prend les armes pour ruiner tout ce qu'ils avoient fait, & empecher
+l'avancement & du Christianisme & du nom François en ces terres-là:
+comme ils ont sceu fort bien pratiquer depuis en méme sujet à l'endroit
+du sieur de Monts. Si-tôt donc qu'ils eurent la nouvelle de ladite
+Commission portant le privilege susdit, incontinent ilz presenterent
+leur requéte au Conseil privé du Roy pour la faire revoquer. Sur quoy
+ils eurent arrest à leur desir du cinquéme de May ensuivant.
+
+On dit qu'il ne faut point empécher la liberté naturellement acquise à
+toute personne de traffiquer avec les peuples de dela. Mais je
+demanderoy volontiers qui est plus à preferer ou la Religion Chrétienne,
+& l'amplification du nom François, ou le profit particulier d'un
+marchant qui ne fait rien pour le service de Dieu, ni du Roy? Et
+ce-pendant cette belle dame Liberté a seule empeché jusques ici que ces
+pauvres peuples errans n'ayent été faicts Chrétiens, & que les François
+n'ayent parmi eux planté des colonies, qui eussent receu plusieurs des
+nôtres, léquels depuis ont enseigné nos arts & métiers aux Allemans,
+Flamens, Anglois, & autres nations. Et cette méme Liberté a fait que par
+l'envie des marchans les Castors se vendent aujourd'hui dix livres
+piece, léquels au temps de ladite Commission ne se vendoient qu'environ
+cinquante sols. Certes la consideration de la Foy & Religion Chrétienne
+merite bien que l'on octroye quelque chose à ceux qui employent leur
+vies & fortunes pour l'accroissement d'icelle, & en un mot, pour le
+public. Et n'y a rien plus juste que celui qui habite une terre jouisse
+du fruit d'icelle.
+
+
+
+
+_Voyage du Marquis de la Roche aux Terres neuves. Ile de Sable. Son
+retour en France d'une incroyable façon. Ses gens cinq ans en ladite
+ile. Leur retour. Commission dudit Marquis._
+
+CHAP. XXXII
+
+D'AUTANT que jusques ici nous n'avions parlé que d'entreprises vaines,
+léquelles n'ont été secondées comme il falloit, j'en adjouteray encor
+ici une pour le parachevement de ce livre, qui est du sieur Marquis de
+la Roche Gentil-homme Breton tout rempli de bonne volonté, mais auquel
+on n'a tenu les promesses qu'on lui avoit faites pour l'execution de son
+dessein.
+
+En l'an mille cinq cens nonante huit le Roy ayant audit Marquis confirmé
+le don de Lieutenance generale és terres dont nous parlons, à luy fait
+par le Roy Henry III & octroyé sa Commission, il s'embarqua avec environ
+soixante hommes, & n'ayant encore reconu le païs il fit descente en
+l'ile de Sable, que est à vint-cinq ou trente lieuës de Campseau: ile
+étroite, mais longue d'environ vint lieuës, gisante par les quarante
+quatre degrez: assez sterile, mais où y a quantité de vaches &
+pourceaux, ainsi que nous avons touché ailleurs. Ayant là dechargé ses
+gens & bagage, il fût question de chercher quelque bon port en la terre
+ferme: & à cette fin il s'y en alla dans une petite barque: mais au
+retour il fut surpris d'un vent si fort & violent, que contraint d'aller
+au gré d'icelui, il se trouva en dix ou douze jours en France. Et pour
+montrer la petitesse de la barque, & qu'il falloit ceder à la fureur du
+vent j'ay plusieurs fois ouï dire au Sieur de Poutrincourt, que du bord
+d'icelle il lavoit ses mains dans la mer. Etant en France le voila
+prisonnier du Duc de Mercoeur! & celui à qui les dieux les plus
+inhumains Æole & Neptune avoient pardonné ne trouve point d'humanité en
+guerre. Cependant ses gens demeurent cinq ans degradés en ladite ile, se
+mutinent, & coupent la gorge l'un à l'autre, tant que le nombre se
+racourcit de jour en jour. Pendant lédits cinq ans ils ont là vécu de
+pecherie, & des chairs des animaux que nous avons dit, dont ils en
+avoient apprivoisez quelques uns qui leur fournissoient de laictage, &
+autres petites commoditez. Ledit Marquis étant delivré fit recit au Roy
+à Rouen de ce qui lui étoit survenu. Le Roy commanda à Chef-d'hotel
+Pilote d'aller recuillir ces pauvres hommes quand il iroit aux
+Terres-neuves. Ce qu'il fit; & en trouva douze de reste, auquels il ne
+dit point le commandement qu'il avoit du Roy, afin d'attrapper bon
+nombre de cuirs, & peaux de loups marins dont ils avoient fait reserve
+durant lédites cinq années. Somme, revenus en France ilz se presentent à
+sa Majesté vétus dédites peaux de Loups-marins. Le Roy leur fit bailler
+quelque argent & se retirerent mais il y eut procés entre eux & ledit
+Pilote, pour les cuirs & pelleteries qu'il avoit extorquées d'eux; dont
+par apres ilz composerent amiablement. Et d'autant que ledit Marquis
+faute de moyens ne continua ses voyages, & peu apres deceda, je veux ici
+adjouter seulement l'extrait de sadite Commission, ainsi que s'ensuit.
+
+_Edit du Roy contenant le pouvoir & Commission donnée par sa Majesté au
+Marquis de Cottenmed & de la Roche, pour la conquéte des terres de
+Canada, Labrador, Ile de Sable, Norembergue, & païs adjacens._
+
+HENRI par la grace de Dieu Roy de France & de Navarre, A tous ceux qui
+ces presentes lettres verront, Salut. Le feu Roy François premier, sur
+les avis qui lui auroient été donnez, qu'aux iles & païs de Canada, ile
+de Sable, Terres-neuves & autres adjacentes, païs tres-fertiles &
+abondans en toutes sortes de commoditez, il y avoit plusieurs sortes de
+peuple bien formez de corps & de membres, & bine disposez d'esprit &
+d'entendement, qui vivent sans aucune conoissance de Dieu: auroit (pour
+en avoir plus ample conoissance) iceux païs fait découvrir par aucuns
+bons pilotes & gent à ce conoissans. Ce qu'ayant reconu veritable, il
+auroit (poussé d'un zele & affection de l'exaltation du nom Chrétien)
+dés le quinzieme Janvier mille cinq cens quarante, donné pouvoir à Jean
+François de la Roque sieur de Roberval, pour la conquéte dédits païs. Ce
+que n'ayant été executé dés lors, pour les grandes affaires qui seroient
+survenues à cette Couronne: Nous avons resolu pour perfection d'un si
+bel oeuvre & de si sainte & louable entreprise, au lieu dudit feu sieur
+de Roberval: de donner la charge de cette conquéte à quelque vaillant &
+experimenté personage, dont la fidelité & affection à notre service nous
+soit conue, avec les mémes pouvoirs, authoritez, prerogatives &
+preeminences qui étoient accordées audit feu sieur de Roberval par
+ledites lettres patentes dudit feu Roy François premier.
+
+
+SÇAVOIR FAISONS, que pour la bonne & entiere confiance que nous avons de
+la personne de notre aimé & feal Troillus du Mesguets Chevalier de notre
+Ordre, Conseiller en notre Conseil d'Etat, & Capitaine de cinquante
+hommes d'armes de nos ordonnances, le sieur de la Roche Marquis
+Cottenmeal, Baron de Las, Vicomte de Carenten & saint Lo en Normandie,
+Vicomte de Trevallot, sieur de la Roche, Gommard & Quermoalec, de
+Gronac, Bontéguigno, & Liscuit, & de ses louables vertus, qualitez &
+merites; aussi de l'entiere affection qu'il a au bien de notre service &
+avancement de nos affaires. Iceluy pour ces causes & autre à ce nous
+mouvans, Nous avons conformément à la volonté du feu Roy dernier deceda
+notre tres-honoré sieur & frere qu ja avoit fait election de sa persone
+pour l'execution de ladite entreprise, icelui fait, faisons creons,
+ordonnons, établissons par ces presentes signées de nôtre main, nôtre
+Lieutenant general édits païs de _Canada, Hochelaga, Terres-neuves,
+Labrador_, riviere de la gran' Baye, de Norembegue & terres adjacentes
+dédites provinces & étendue de païs, sans icelles étre habitées par
+sujets de nul Prince Chrétien, & pour cette sainte oeuvre &
+aggrandissement de la foy Catholique, établissons pour conducteur, chef,
+Gouverneur & Capitaine de ladite entreprise: Ensemble de tous les
+navires, vaisseaux de mer, & pareillement de toutes persones, tant gens
+de guerre, mer que autres par nous ordonnez & qui seront par lui choisis
+pour ladite entreprise & execution: avec pouvoir & mandement special
+d'élire, choisir les Capitaines, Maitres de navires & Pilotes:
+commander, ordonner & disposer souz notre authorité; prendre, emmener &
+faire partir des profits & havres de nôtre Royaume les nefs, vaisseaux
+mis en appareil, equippez & munis de gens, vivres & artilleries & autres
+choses necessaires pour ladite entreprise, avec pouvoir en vertu de noz
+commissions de fair la levée de gens de guerre qui seront necessaires
+pour ladite entreprise et iceux faire conduire par ses Capitaines au
+lieu de son embarquement, & aller, venir, passer & repasser édits ports
+étrangers, descendre & entrer en iceux & mettre en nôtre main tant par
+voyes d'amitié ou amiable composition si faire se peut, que par force
+d'armes, main forte, & toutes autres voyes d'hostilitez assaillir villes
+chateaux, forts & habitations, iceux mettre en nôtre obeissance, en
+constituer & edifier d'autres; faire loix, statuts & ordonnances
+politiques, iceux faire garder, observer & entretenir, faire punir les
+deliquans, leur pardonner & remettre selon qu'il verra bon étre, pourveu
+toutefois que ce ne soient païs occupez ou étans souz la sujection &
+obeissance d'aucuns Princes & Potentats nos amis, alliez & confederez.
+Et à fin d'augmenter & accroitre le bon vouloir, courage & affection de
+ceux qui serviront à l'execution & expedition de ladite entreprise, &
+méme de ceux qui demeureront ésdites terres, nous lui avons donné
+pouvoir d'icelles terres qu'il nous pourroit avoir acquises audit
+voyage, faire bail pour en jour par ceux à qui elles seront affectées &
+leurs successeurs en tous droits de proprieté. A sçavoir aux Gentils
+hommes & ceux qu'il jugera gens de merite, en Fiefs, Seigneuries,
+Chastelenies, Comtez, Vicomtez, Baronnies & autres dignitez relevans de
+nous, telles qu'il jugera convenir à leur services: à la charge qu'ilz
+serviront à la tuition & defense dédits païs. Et aux autres de moindre
+condition, à telles charges & redevances annuelles qu'il avisera, dont
+nous consentons qu'ils en demeurent quittes pour les six premieres
+années ou tel autre temps que nôtredit Lieutenant avisera bon étre &
+conoitra leur étre necessaire: excepté toutefois du devoir & service
+pour la guerre. Aussi qu'au retour de nôtre Lieutenant il puisse
+departir à ceux qui auront fait le voyage avec lui les gaignages &
+profits mobiliaires provenus de ladite entreprise, & avantager du tiers
+ceux qui auront fait ledit voyage: retenir un autre tiers pour lui pour
+ses frais & depens, & l'autre tiers pour étre employé aux oeuvres
+communes, fortifications du païs & fraiz de guerre. Et afin que nôtredit
+Lieutenant soit mieux assisté & accompagné en ladite entreprise, nous
+lui avons donné pouvoir de se faire assister en ladite armée de tous
+Gentils-hommes, Marchans, & autres noz sujets qui voudront aller ou
+envoyer audit voyage, payer gens & équipages & munir nefs à leurs
+despens. Ce que nous leur defendons tres-expressement faire, ni
+traffiquer sans le sceu & consentement de nôtredit Lieutenant, sur peine
+à ceux que seront trouvez, de perdition de tous leurs vaisseaux, &
+marchandises. Prions aussi & requerons tous Potentats, Princes noz
+alliés & confederez, leurs Lieutenans & sujets, en cas que nôtredit
+Lieutenant ait quelque besoin ou necessité, lui donner aide, secours &
+confort, favoriser son entreprise. Enjoignons & commandons à tous nos
+sujets en cas de rencontre par mer ou par terre, de lui étre en ce
+secourables & se joindre avec lui: revoquans dés à present tous pouvoirs
+qui pourroient avoir eté donnez tant par nos predecesseurs Roys, que
+nous, à quelques persones & pour quelque cause & occasion que ce soit,
+au prejudice dudit Marquis nôtredit Lieutenant general. Et d'autant que
+pour l'effet dudit voyage il sera besoin passer plusieurs contracts &
+lettres, nous les avons dés à present validé & approuvé, validons &
+aprouvons, ensemble les seings & seaux de nôtre Lieutenant & d'autres
+par lui commis pour ce regard. Et d'autant qu'il pourroit survenir à
+nôtredit Lieutenant quelque inconvenient de maladie, ou arriver faute
+d'icelui, aussi qu'a son retour il sera besoin laisser un ou plusieurs
+Lieutenans: Voulons & entendons qu'il en puisse nommer & constituer par
+testament & autrement comme bon lui semblera, avec pareil pouvoir ou
+partie d'icelui qui lui avons donné. Et afin que nôtredit Lieutenant
+puisse plus facilement mettre ensemble le nombre de gans qui lui est
+necessaire pour ledit voyage, & entreprise, tant de l'un que de l'autre
+sexe: Nous lui avons donné pouvoir de prendre, élire & choisir & lever
+telles persones en nôtredit Royaume, païs, terres & Seigneuries qu'il
+conoitra étre propres, utiles & necessaires pour ladite entreprise, qui
+conviendront avec lui aller, léquels il fera conduire & acheminer des
+lieux où ilz se seront par lui levez jusques au lieu de l'embarquement.
+Et pource que nous ne pouvons avoir particuliere conoissance dédits païs
+& gens étrangers pour plus avant specifier le pouvoir qu'entendons
+donner à nôtredit Lieutenant general; voulons & nous plait qu'il ait le
+méme pouvoir, puissance & authorité qu'il étoit accordé par ledit feu
+Roy François audit sieur de Roberval, encores qu'il n'y soit si
+particulierement specifié: & qu'il puisse en cette charge faire,
+disposer, & ordonner de toutes chose opinées & inopinées concernant
+ladite entreprise, comme il jugera à propos pour nôtre service les
+affaires & necessitez le requerir, & tout ainsi & comme nous-méme
+ferions & faire pourrions si presens en personne y étions, jaçoit que le
+cas requit mandement plus special: validans dés à present comme pour
+lors tout ce que par nôtredit Lieutenant sera fait, dit, constitué,
+ordonné & établi, contracté, chevi & composé, tant par armes, amitié,
+confederation & autrement en quelque sorte & maniere que ce soit ou
+puisse étre pour raison de ladite entreprise, tant par mer que par
+terre: & avons le tout approuvé, aggreé & ratifié: aggreons, approuvons
+& ratifions par ces presentes & l'avouons & tenons, & voulons étre tenu
+bon & valable, comme s'il avoit par nous fait.
+
+SI DONNONS en mandement, à notre amé & feal le Sieur Comte de Cheverny
+Chancellier de France, & à nos amez & feaux Conseillers, les gens tenans
+noz Cours de Parlement, grand Conseil, Baillifs, Senechaux, Prevots,
+Juges & leurs Lieutenans & tous autre noz Justiciers, & Officiers chacun
+endroit loy comme il appartiendra, que nôtredit Lieutenant duquel nous
+avons ce jourd'hui prins & receu le serment en tel cas accoutumé, ilz
+facent & laissent, souffrent jouir & user pleinement & paisiblement, à
+icelui obeir & entendre, & à tous ceux qu'il appartiendra és chose
+touchans & concernans notredite Lieutenance.
+
+MANDONS en outre à tous nos Lieutenans generaux, Gouverneurs de noz
+Provinces, Admiraux, Vic'Admiraux, Maitres de ports havres & passages,
+lui bailler chacun en l'étendue de son pouvoir, aide, confort, passage,
+secours & assistance, & à ses gens avouez de lui, dont il aura besoin.
+Et d'autant que de ces presentes l'on pourra voir affaire en plusieurs &
+divers lieux: Nous voulons qu'au _Vidimus_ d'icelles deuement collationé
+par un de nos amez & feaux Conseillers, Notaires Royaux, foy soit
+adjoutée comme au present original: Car tel est nôtre plaisir. En témoin
+dequoy nous avons fait mettre nôtre seel esdites presentes. Donné à
+Paris le douziéme jour de Janvier l'an de grace mille cinq cens quatre
+vints dix-huit. Et de notre regne le neuviéme.
+
+Signé, HENRI.
+
+[Illustration 014.png]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+ QUATRIEME
+ LIVRE DE L'HISTOIRE
+ DE LA NOUVELLE-FRANCE
+ CONTENANT LES VOYAGES
+ des Sieurs de Monts et
+ de Poutrincourt.
+
+
+
+
+_Intention de l'Autheur. Avis au Roy sur l'habitation de la
+Nouvelle-France. Commission au Sieur de Monts. Defenses pour le traffic
+des pelleteries._
+
+CHAP. I
+
+J'AY à reciter en ce livre la plus courageuse de toutes les entreprises
+que noz François ont faites pour l'habitation des Terres-neuves d'outre
+l'Ocean, & la moins aydée & secourue. Le sieur de Monts dit en son nom
+PIERRE DU GUA, Gentilhomme Xaintongeois en est le premier motif, lequel
+voyant la France en repos par la paix heureusement traitée à Vervin lieu
+de ma naissance, proposa au Roy un expedient pour faire une habitation
+solide édites terres d'outre mer sans rien tirer des coffres de sa
+Majesté, qui étoit la méme (à peu prés) que nous avons veu ci-dessus
+avoir été octroyée & Estienne Chaton Sieur de la Launaye, & Jacques Noel
+Capitaine de la marine, neveux & heritiers de feu Jacques Quartier, sans
+que toutefois ledit sieur de Monts eût eu avis telle chose avoir été
+auparavant par eux impetrée. Ce conseil trouvé bon & utile, lettres
+incontinent furent expediées audit sieur pour la Lieutenance generale du
+Roy és terres comprises souz le nom de la Nouvelle-France, jusques à
+certains degrez: & consequemment autres lettres portans defenses à tous
+sujets de sa Majesté autres qu'icelui sieur de Monts & ses associez, de
+traffiquer de pelleterie, & autres choses, avec les peuples habitans
+lesdites terres, sur grandes peines: en la maniere qui s'ensuit.
+
+_Comission du Roy au sieur de Monts, pour l'habitation és terres de la
+Cadie, Canada, & autres endroits en la Nouvelle-France._
+
+_Ensemble les defenses à tous autres de traffiquer avec les sauvages
+dédites terres._
+
+HENRY par la grace de Dieu Roy de France & de Navarre, A nôtre cher &
+bien âmé le sieur de Monts Gentilhomme ordinaire de nôtre Chambre,
+Salut. Comme nôtre plus grand soin & travail soit & ait toujours été
+depuis nôtre avenement à cette Couronne, de la maintenir & conserver en
+son ancienne dignité, grandeur & splendeur, d'étendre & amplifier autant
+que legitimement se peut faire, les bornes & limites d'icelle: Nous
+étant dés long temps à, informez de la situation & condition des païs &
+territoires de la Cadie, Meuz sur toutes choses d'un zele singulier &
+devote & ferme resolution & protecteur de tous Royaumes & Etats; de
+faire convertir, amener & instruire les peuples qui habitent en cette
+contrée, de present gens barbares, athées, sans foy ne religion, au
+Christianisme, & en la créance & profession de nôtre foy & religion: &
+les retirer de l'ignorante & infidelité où ilz sont. Ayant aussi dés
+long temps reconnu sur le rapport des Capitaines de navires, pilotes,
+marchans & autres qui de longue main ont hanté, frequenté & traffiqué
+avec ce qui se trouve de peuples édits lieux, combien peut étre
+fructueuse, commode & utile à nous, à nos Etats & sujets, la demeure,
+possession & habitation d'iceux pour le grand & apparent profit que se
+retirera par la grande frequentation & habitude que l'on aura avec les
+peuples qui s'y trouvent, & le trafic & commerce qui se pourra par ce
+moyen seurement traiter & negocier. Nous pour ces causes à plein
+confians de vôtre grande prudence, & en la conoissance & experience que
+vous avez de la qualité, condition & situation dudit païs de la Cadie:
+pour les navigations, voyages, & frequentations que vous avez faits en
+ces terres, & autres porches & circonvoisines: nous asseurans que cette
+nôtre resolution & intention, vous étans commise, vous la sçaurés
+attentivement, diligemment, & non moins courageusement, & valeureusement
+executer & conduire à la perfection que nous desirons, Vous avons
+expressement commis & établis, & par ces presentes signées de nôtre
+main, Vous commettons, ordonnons, faisons, constituons & établissons
+nôtre Lieutenant general, pour representer nôtre personne aux païs,
+territoires, côtes & confins de la Cadie: A commencer dés le quarantiéme
+degré, jusques au quarante-sixiéme. Et en icelle étenduë ou partie
+d'icelle, tant & si avant que faire se pourra, établir, étendre & faire
+conoitre nôtre nom, puissance & authorité. Et ç icelle assujetir,
+submettre & faire obeïr tous les peuples de ladite terre, & les
+circonvoisins: Et par le moyen d'icelles & toutes autres voyes licites,
+les appeller, faire instruire, provoquer & émouvoir à la conoissance de
+Dieu; & à la lumiere de la Foy & Religion Chrétienne, là y établir: & en
+l'exercice & profession d'icelle maintenir, garder, & conserver lédits
+peuples, & tous autres habituez édits lieux; & en paix, repos &
+tranquilité y commander tant par mer que par terre: Ordonner, decider, &
+faire executer tout ce que vous jugerez se devoir & pouvoir faire, pour
+maintenir, garder & conserver lédits lieux souz nôtre puissance &
+authorité, par les formes, voyes, & moyens prescrits par nos
+ordonnances. Et pour y avoir égard avec vous, commettre, établir &
+constituer tous Officiers, tant és affaires de la guerre que de Justice
+& police pour la premiere fois, & de là en avant nous les nommer &
+presenter, pour en estre par nous disposé & donner les lettres, tiltres
+& provisions tels qu'ilz seront necessaires. Et selon les occurences des
+affaires, vous mémes avec l'avis de gens prudens & capable prescrire
+souz nôtre bon plaisir, des loix, statuts, & ordonnances autant qu'il se
+pourra conformes aux nôtres, notamment és choses & matieres, auquelles
+n'est pourveu par icelles: traiter & contracter à méme effet paix,
+alliance & confederation, bonne amitié, correspondance & communication
+avec lédits peuples & leurs Princes, ou autres ayant pouvoir &
+commandement sur eux: Entretenir, garder & soigneusement observer les
+traités & alliances dont vous conviendrés avec eux: pourveu qu'ils y
+satisfacent de leur part. Et à ce defaut, leur faire guerre ouverte pour
+les contraindre & amener à telle raison que vous jugerez necessaire pour
+l'honneur, obeïssance & service de Dieu, & l'établissement, manutention
+& conservation de notredite authorité parmi eux: du moins pour hanter &
+frequenter par vous, & tous noz sujets avec eux en toute asseurance,
+liberté, frequentation & communication, y negocier & trafiquer
+amiablement & paisiblement. Leur donner & octroyer graces & privileges,
+charges & honneurs. Lequel entier pouvoir susdit voulons aussi &
+ordonnons que vous ayez sur tous nosdits sujets & autres qui se
+transporteront & voudront s'habituer, trafiquer, negocier & resider
+édits lieux; tenir, prendre, reserver & vous approprier ce que vous
+voudrez & verrez vous étre plus commode & propre à vôtre charge, qualité
+& usage dédites terres, en departir telles parts & portions, leur donner
+& attribuer tels tiltres, honneurs, droits, pouvoirs & facultez que vous
+verrez besoin étre, selon les qualitez, conditions, & merites des
+personnes du païs ou autres. Sur tout peupler, cultiver & faire habituer
+lédites terres le plus promptement, soigneusement & dextrement, que le
+temps, les lieux, & commoditez le pourront permettre: en faire ou faire
+faire à cette fin la découverte & reconoissance en l'étenduë des côtes
+maritimes & autres contrées de la terre ferme, que vous ordonnerez &
+prescrirez en l'espace susdite du quarantiéme degré jusques au
+quarante-sixiéme, ou autrement tant & si avant qu'il se pourra le long
+dédites côtes, & en la terre ferme. Faire soigneusement rechercher &
+reconoitre toutes sortes de mines d'or & d'argent, cuivre & autres
+metaux & mineraux, les faire fouiller, tirer, purger & affiner, pour
+étre convertis en usage, disposer suivant que nous avons faits en ce
+Royaume du profit & emolument d'icelles, par vous ou ceux que vous aurés
+établis à cet effet, NOUS RESERANS seulement le dixiéme denier de ce qui
+proviendra de celles d'or, d'argent & cuivre, vous affectans ce que nous
+pourrions prendre ausdits autres metaux & mineraux, pour vous aider &
+soulager aux grandes dépenses que la charge susdite vous pourra
+apporter. Voulans cependant; que pour vôtre seureté & commodité, & de
+tous ceux de noz sujets qui s'en iront, habituëront & trafiqueront
+édites terres: comme generalement de tous autres qui s'y accommmoderont,
+souz nôtre puissance & authorité, Vous puissiez faire batir & construire
+un ou plusieurs forts, places, villes & toutes autres maisons, demeures
+& habitations, ports, havres, retraites, & logemens que vous conoitrez
+propres, utiles & necessaires à l'execution de ladite entreprise.
+Etablir garnisons & gens de guerre à la garde d'iceux. Vous ayder &
+prevaloir aux effets susdits des vagabons, personnes oyseuses & sans
+avoeu, tant és villes qu'aux champs, & des condamnez à banissement
+perpetuels ou à trois ans au moins hors nôtre Royaume, pourveu que ce
+soit par avis & consentement & l'authorité de nos Officiers. Outre ce
+que dessus, & qui vous est d'ailleurs prescrit, mandé & ordonné par les
+commissions & pouvoirs que vous a donnez nôtre tres-cher cousin le sieur
+d'Anville Admiral de France, pour ce qui concerne le fait & la charge de
+l'Admirauté, en l'exploit, expedition & execution des choses susdites,
+faire generalement pour la conquéte, peuplement, habituation &
+conservation de ladite terre de la Cadie, & des côtes, territoires
+circonvoisins souz nôtre nom & authorité, ce que nous-mémes ferions &
+faire pourrions si presens en persone y étions, jaçoit que le cas requit
+mandement plus special que nous ne le vous prescrivons par cesdites
+presentes: Au contenu déquelles, Mandons, ordonnons & tres-expressement
+enjoignons à tous nos justiciers, officiers & sujets, de se conformer:
+Et à vous obeïr & entendre en toutes & chacunes les choses susdites,
+leurs circonstances & dependances. Vous donner aussi en l'execution
+d'icelles tout ayde & confort, main-forte & assistance dont vous aurez
+besoin, & seront par vous requis, le tout à peine de rebellion &
+desobeïssance. Et à fin que persone ne pretende de cause d'ignorance de
+cette nôtre intention, & se vueille immiscer en tout ou en partie, de la
+charge, dignité & authorité que nous vous donnons par ces presentes:
+Nous avons de noz certaine science, pleine puissance & authorité Royale,
+revoqué, supprimé, declaré nuls & de nul effet ci-apres & des à present,
+tous autres pouvoirs & Commissions, Lettres & expeditions donnez &
+delivrez à quelque persone que ce soit, pour découvrir, conquérir,
+peupler & habiter en l'étenduë susdite dédites terres situées depuis
+ledit quarantiéme degré, jusques au quarante-sixiéme, quelles qu'elles
+soient. Et outre ce mandons & ordonnons à tous nosdits Officiers de
+quelque qualité & condition qu'ilz soient, que ces presentes, ou
+_Vidimus_ deuëment collationné d'icelles par l'un de noz amez & feaux
+conseillers, Notaires & Secretaires, ou autre Notaire Royal, ilz facent
+à vôtre requéte, poursuite & diligence, ou de noz Procureurs, lire,
+publier & registrer és regitres de leurs jurisdictions, pouvoirs &
+détroits, cessans en tant qu'à eux appartiendra, tous troubles &
+empéchemens à ce contraires. Car tel est nôtre bon plaisir. Donné à
+Fontaine bleau le huitiéme jour de Novembre: l'an de grace mille six
+cens trois: Et de nôtre regne le quinziéme. Signé, HENRI, Et plus bas,
+par le Roy, POTIER. Et scellé sur simple queuë de cire jaune.
+
+_Defenses du Roy à tous ses sujets, autres que le sieur de Monts & ses
+associez, de trafiquer de pelleteries & autres choses avec les Sauvages
+de l'etendue du pouvoir par luy donné audit sieur de Monts, & ses
+associez: sur grandes peines._
+
+HENRI par la grace de Dieu Roy de France& de Navarre. A nos amez & feaux
+conseillers, les officiers de nôtre Admirauté de Normandie, Bretagne,
+Picardie & Guienne, & à chacun d'eux endroit soy, & en l'étendue de
+leurs ressorts & jurisdictions, Salut. Nous avons pour beaucoup
+d'importantes occasions, ordonné, commis & établi le sieur de Monts
+gentilhomme ordinaire de nôtre chambre, nôtre Lieutenant general, pour
+peupler & habituer les terres, côtes, & païs de la Cadie, & autres
+circonvoisins, en l'étendue du quarantiéme degré jusques au
+quarante-sixiéme & là établir nôtre authorité, & autrement s'y loger &
+et asseurer: en sorte que noz sujets désormais puissent étre receuz, y
+hanter, resider & traffiquer avec les Sauvages habitans dédits lieux:
+comme plus expressement nous l'avons déclaré par noz lettres patentes
+expediées & delivrées pour cet effet audit sieur de Monts le huitiéme
+jour de Novembre dernier: suivant les conditions & articles moyennant
+léquels il s'est chargé de la conduite & execution de cette entreprise.
+Pur faciliter laquelle & à ceux qui 'sy sont joints avec lui, & leur
+donner quelque moyen & commodité d'en supporter la depense: Nous avons
+eu agreable de leur permettre, & asseurer; Qu'il ne seroit permis à
+aucuns autres noz sujets, qu'à ceux qui entreroient en association avec
+lui, pour faire ladite dépense, de traffiquer de pelleterie, & autres
+marchandises, durant dix années, és terres, païs, ports, rivieres &
+avenuës de l'étenduë de sa charge. Ce que nous voulons avoir lieu. NOUS
+pour ces causes, & autres considerations à ce que mouvans, Vous mandons
+& ordonnons Que vous ayez chacun de vous en l'étendue de voz pouvoirs,
+jurisdictions & détroits (à faire de nôtre part) comme de nôtre pleine
+puissance & authorité Royal, nous faisons tres-expresse inhibitions &
+defenses à tous marchans, maitres, & Capitaines de navires, matelots, &
+autres noz sujets de quelque état, qualité & condition qu'ilz soient,
+autres neantmoins avec ledit sieur de Monts, pour ladite entreprise,
+selon les articles & conventions d'icelles par nous arretez ainsi que
+dit est: D'equipper aucuns vaisseaux, & en iceux aller ou envoyer faire
+traffic & troque de pelleterie, & autres choses avec les Sauvages:
+Frequenter, negocier, & communiquer durant ledit temps de dix ans,
+depuis le Cap de Raze, jusques au quarantiéme degré, comprenant toute la
+côte de la Cadie, terre & Cap Breton, Bayes de sainct Cler, de Chaleur,
+Ile percée, Gachepé, Chichedec, Mesamichi, Lesquemin, Tadoussac, & la
+riviere de Canada, tant d'un côté que d'autre, & toutes les Bayes &
+rivieres qui entrent dedans dédites côtes: A peine de desobeïssance, &
+confiscation entiere de leurs vaisseaux, vivres, armes & marchandises,
+au profit dudit sieur de Monts & de ses associez, & de trente mille
+livres d'amende. Pour l'asseurance & acquit de laquelle & de la coërtion
+& punition de leur desobeïssance Vouz permettrez (comme nous avons aussi
+permis & permettons) audit sieur de Monts & associéz, de saisir,
+apprehender, & arréter tous les contrevenans à nôtre presente defense &
+ordonnance, & leurs vaisseaux, marchandises, armes, & victuailles, pour
+les amener & remettre és mains de la Justice, & étre procedé tant contre
+les personnes, que contre les biens desditz desobeïssans, ainsi qu'il
+appartiendra. Ce que nous voulons & vous mandons & ordonnons de faire
+incontinent publier & lire par tous les lieux & endroits public de
+vosdits pouvoirs & jurisdictions, où vous jugerez besoin étre: à ce
+qu'aucun de nosdits sujets n'en puisse pretendre cause d'ignorance: Ains
+que chacun obeïsse & se conforme surce à nôtre volonté. De ce faire nous
+vous avons donné, & donnons pouvoir & commission & mandement special.
+Car tel est nôtre bon plaisir. Donné à Paris le dix-huitiéme Décembre,
+l'an de grace mille six cens trois, Et de nôtre regne le quinziéme.
+Ainsi signé HENRI. Et plus bas, Par le ROY, POTIER. Et seelé du grand
+seel de cire jaune.
+
+Ces lettres ont eté confirmées par autres secondes defences du
+vint-deuxiéme Janvier mille six cens cinq.
+
+Et quant aux marchandises venans de la Nouvelle-France, voici la teneur
+des lettres patentes du Roy portantes exemptions de subsides pour
+icelles.
+
+_Declaration du Roy_
+
+HENRY par la grace de Dieu Roy de France & de Navarre, A nos amez &
+feaux Conseillers les gens tenans nôtre Cour des Aydes à Rouën, Maitres
+de noz ports, Lieutenans, Juges & Officiers de nôtre Admirauté, & de noz
+traites foraines établis en nôtre province de Normandie, & chacun de
+vous endroit soy, Salut. Nous avons ci-devant par noz lettres patentes
+du huitiéme jour de Novembre mille six cens trois, dont copie est ci
+jointe souz le contreseel de notre Chancellerie, ordonné & establi
+nostre cher & bien amé le sieur de Monts nôtre Lieutenant general
+representant notre persone és côtes, terres & confins de la Cadie,
+Canada, & autres endroits en la Nouvelle-France, pour habiter lédites
+terres: Et par ce moyen amener à la conoissance de Dieu, les peuples y
+étans, & là établir nôtre authorité. Et pour subvenir aux fraiz qu'il
+conviendroit faire, par nos autres lettres patentes du dix-huitiéme
+Decembre ensuivant nous aurions donné, permis & accordé audit sieur de
+Monts, & à ceux qui s'associeroient avec lui en cette entreprise, la
+traite des pelleteries & autres choses qui se troquent avec les Sauvages
+dédites terres à plein specifiées par lédites patentes: ayans par le
+moyen de ce que dit est assez donné à entendre que lédits païs étoient
+par nous reconuz de nôtre obeïssance, & les tenir & avouer comme
+dependances de nôtre Royaume & Coronne de France. Neantmoins nos
+Officiers des traites foraines, ignorans pour estre jusques à cette
+heure nôtre volonté, veulent au prejudice d'icelle contraindre ledit
+sieur de Monts & ses associez de payer les mémes droits d'entrée des
+marchandises venans dédits païs, qui sont deuz par celles qui viennent
+d'Hespagne, & autres contrées étrangeres, ne se contentans que pour
+icelles l'on ait payé noz droits d'entrée deuz aux lieux où elles ont
+déchargées, & aux autres endroits où elles ont depuis passé par nôtre
+Royaume, que doivent les marchandises y venans de nos autres provinces &
+terres de nôtre obeïssance étans du cru d'icelles. Et de fait un nommé
+François le Buffe, l'un des gardes à cheval du bureau de noz traites
+foraines à Caën, auroit arreté souz ce pretexte dés l'unziéme jour de
+Novembre dernier au lieu dit Condé sur Narreau, vint-deux balles de
+Castors appartenans audit sieur de Monts & ses associez, venans dédites
+terres de la Cadie & Canada, pretendant pour le fermier general dédites
+traites foraines de Normandie, nôtre Procureur joint, la confiscation
+dédites marchandises. Ce qui est & seroit grandement prejudiciable audit
+sieur de Monts & ses associez, frustrez de l'esperance qu'ils avoient de
+faire promptement argent d'icelles marchandises, pour subvenir &
+emploier à l'achapt des vivres, munitions & autres choses necessaires
+qu'il convient envoyer cette année avec nombre d'hommes pour l'execution
+de ladite entreprise. L'effect de laquelle demeurant par ce moyen
+traversé & interrompu au prejudice de nôtre service, & voulans remedier
+& sur ce faire conoitre à chacun nôtre intention, à fin que l'on n'en
+puisse pretendre à l'avenir cause d'ignorance. POUR CES CAUSES, & pour
+la consideration & merite particulier de cet affaire, du bon succez
+duquel par la prudente conduite dudit sieur de Monts, nous esperons un
+grand bien devoir reussir à la gloire de Dieu, salut des Barbares,
+honneur & grandeur de nos Etats & seigneuries. Nous avons declaré &
+declarons par ces presentes, Que toutes marchandises qui à l'avenir
+viendront dédits païs de la Cadie, Canada & autres endroits qui sont de
+l'étendue du pouvoir par nous donné audit sieur de Monts, & specifiez
+par nôdites lettres, des huitiéme Novembre & dix-huitiéme Decembre mil
+six cens trois, léquelles ledit sieur de Monts & sesdits associez feront
+amener dédits lieux en nôtre Royaume, suivant la permission qu'ils en
+ont, ou autres de leur gré, congé & exprés consentement, ne payeront
+autres ne plus grands subsides, que les droits d'entrée, & ceux qui se
+payent d'ordinaire pour les marchandises, qui passent de l'une de noz
+province en l'autre, & qui sont du cru d'icelles. Et pour le regard des
+vint-deux balles de castors saisis & arrétez, comme dit est, par ledit
+François le Buffe audit lieu de Condé sur Narraau. Pour les mémes
+raisons & considerations susdites: Nous avons fait & faisons audit sieur
+de Monts & ses associez pleine & entiere main-levée d'icelles vint-deux
+balles de castors. Voulons & nous plait prompte & entiere restitution &
+delivrance leur en étre faite, en payant toutefois pour icelles les
+droits d'entrée en notre province de Normandie, que doivent lédites
+marchandises, selon qu'ilz se payent au bureau étably au lieu de la
+Barre, entre les mains de nôtre fermier general dédites traites
+foraines, ou son commis audit Bureau de Caën, sans autres fraiz ny
+dépens. Et en ce faisant, voulons & ordonnons, que chacun de vous
+endroit foy, vous faites, souffrez & laissez jouir ledit sieur de Monts
+& sédits associez, pleinement & paisiblement de l'entiere & prompt effet
+de nôtre presente declaration, vouloir & intention. SI VOUS MANDONS
+publier, lire & registrer ces presentes, chacun en l'étendue de vos
+ressorts que besoin sera, à la diligence dudit sieur de Monts & de
+sesdits associez: Cessans & faisans cesser tous troubles & empechemens à
+ce contraire: Contraignans & faisans contraindre à ce faire, souffrir &
+obeir tous ceux qu'il appartiendra, mémes ledit le Buffe, ensemble
+nôtredit fermier du bureau de Caën & ses commis à la delivrance &
+restitution dédites vint-deux balles de castors, & de mémes à la
+décharge des pleiges & cautions, si aucuns sont baillez pour asseurance
+dédits castors & generalement tous autres, qui pource seront à
+contraindre par toutes voyes deuës & raisonnables, Nonobstant
+oppositions ou appellations quelconques, pour léquelles, & sans
+prejudice d'icelles, ne sera par vous differé. De ce faire nous avons
+donné & donnons pouvoir, authorité, commission et mandement special. Et
+par ce que de ces presentes, l'on aura affaire en plusieurs lieux, nous
+voulons qu'au _Vidimus_ d'icelles deuëment collationné par l'un de nos
+amez & feaux Conseillers, Notaires & secretaires, ou autre Notaire
+Royal, foy soit adjoutée comme au present original. Car tel est nôtre
+plaisir. Donné à Paris le huitiéme jour de Février, l'an de grace mille
+six cens cinq, Et de nôtre regne le seziéme. Ainsi signé HENRI. Et plus
+bas, Par le Roy, Potier. Et sellée en simple queuë du grand sceau, de
+cire jaune.
+
+Lédites lettres patentes du dix-huitiéme Novembre & dix-huitiéme
+Decembre mille six cens trois, & autres du dix-neufiéme Janvier mille
+six cens cinq, ont eté verifiees en la Cour de Parlement de Paris le
+seziéme Mars mille six cens cinq.
+
+
+
+
+_Voyage du sieur de Monts en la Nouvelle-France: Des accidens survenus
+audit voyage: Causes des bancs de glaces en la Terre-neuve: Impositions
+de noms à certains ports: Perplexité pour le retardement de l'autre
+navire._
+
+CHAP. II
+
+LE sieur de Monts ayant fait publier les Commissions & defenses susdites
+par la France, & particulierement par les villes maritimes de ce
+Royaume, fit equipper deux navires, l'un souz la conduite du Capitaine
+Thimothée Havre de Grace, l'autre du Capitaine Morel de Honfleur. Dans
+le premier il se mit avec bon nombre de gens de qualité tant
+Gentils-hommes, qu'autres. Et d'autant que le sieur de Poutrincourt
+étoit desireux dés y avoit long temps, de voir ces terres de la
+Nouvelle-France, & y choisir quelque lieu propre pour s'y retirer, avec
+sa famille, femme & enfans, pour n'étre des derniers que courront &
+participeront à la gloire d'une si belle & genereuse entreprise: Il lui
+print aussi envie d'y aller. Et de fait il s'embarqua avec ledit sieur
+de Monts, & quant & lui fit porter quantité d'armes & munitions de
+guerre, & leverent les ancres du Havre de Grace le septiéme jour de Mars
+l'an mille six cens quatre. Mais étans parti de bonne heure avant que
+l'hiver eût encor quitté sa robbe fourrée de neige, ilz ne manquerent de
+trouver des bancs de glaces, contre léquels ilz penserent heurter, & se
+perdre: mais Dieu qui jusques à present a favorisé la navigation de ces
+voyages, les preserva.
+
+On se pourroit étonner, & non sans cause, pourquoy en méme parallele il
+y a plus de glaces en cette mer qu'en celle de France. A quoy je répont
+que les glaces que l'on rencontre en cette dite mer ne sont pas toutes
+originaires du climat, c'est à dire de la grand'baye de Canada, mais
+viennent des parties Septentrionales, poussées sans empéchement parmi
+les plaines de cette grande mer, par les ondées, bourrasques & flots
+impetueux que les vents d'Est & du Nort élevent en hiver & au printemps,
+& les chassent vers le Su, & l'Ouest. Mais la mer de France est couverte
+de l'Ecosse, Angleterre & Irlande: qui est cause que les glaces ne s'y
+peuvent décharger. Il y pourroit aussi avoir une autre raison prise du
+mouvement de la mer, lequel se porte davantage vers ces parties là, à
+cause de la course plus grande qu'il a à faire vers l'Amerique que vers
+les terres de deça. Or le peril de ce voyage ne fut seulement à la
+rencontre dédits bancs de glaces, mais aussi aux tempétes qu'ils eurent
+à souffrir, dont y en eût une qui rompit les galleries du navire. Et en
+ces affaires y eut un menuisier qui d'un coup de vague fut porté au
+chemin de perdition, hors le bord, mais il se retint à un cordage qui
+d'aventure pendoit hors icelui navire.
+
+Ce voyage fut long à-cause des vens contraires: ce qui toutefois arrive
+peu souvent à ceux qui partent au mois susdit pour aller aux
+Terres-neuves, léquels sont ordinairement poussez de vent d'Est ou de
+Nort propres à la route d'icelles terres. Et ayant pris leur brisée au
+Su de l'ile de Sable pour eviter les glaces susdites, ilz penserent
+tomber de Carybe en Scylle, & s'aller échouër vers ladite ile durant les
+brumes épesses qui sont ordinaires en cette mer.
+
+En fin le sixiéme de May ilz terrirent à un certain port, qui est par
+les quarante-quatre degrez & un quart de latitude, où ilz trouverent le
+Capitaine Rossignol du HAVRE DE GRACE, lequel troquoit en pelleterie
+avec les Sauvages, contre les defenses du RoY. Occasion qu'on lui
+confisqua son navire, & fut appellé ce port, _Le port du Rossignol_:
+ayant eu en ce desastre un bien, que'un port bon & commode en ces côtes
+là est appellé de son nom.
+
+De là côtoyant & découvrans les terres ils arriverent à un autre port,
+qui est tres-beau, lequel ils appellerent _Le port du mouton_, à
+l'occasion d'un mouton qui s'estant noyé revint à bord, & fut mangé de
+bonne guerre. C'est ainsi que beaucoup de noms anciennement ont esté
+donnez brusquement, & sans grande deliberation. Ainsi le Capitole de
+Rome eut son nom parce qu'en y fouissant on trouva une téte de mort.
+Ainsi la ville de Milan a été appellée _Mediolanum_ c'est à dire
+demi-laine, parce que les Gaulois jettans les fondemens d'icelle
+trouverent une truye qui étoit à moitié couverte de laine: ainsi
+consequemment de plusieurs autres.
+
+Etans au Port du Mouton ilz se cabanerent là à la mode des Sauvages,
+attendans des nouvelles de l'autre navire, dans lequel on avoit mis les
+vivres, & autres choses necessaires pour la nourriture & entretenement
+de ceux qui étoient de la reserve pour hiverner en nombre d'environ cent
+hommes. En ce Port ilz attendirent un mois en grande perplexité, de
+crainte qu'ils avoient que quelque sinistre accident fût arrivé à
+l'autre navire parti dés le dixiéme de Mars, où étoient le Capitaine du
+Pont de Honfleur, & ledit Capitaine Morel. Et ceci étoit d'autant plus
+important, que de la venuë de ce navire dependoit tout le succez de
+l'affaire. Car méme sur cette longue attente il fut mis en delibaration
+sçavoir si l'on retourneroit en France, ou non. Le sieur de Poutrincourt
+fut d'avis qu'il valoit mieux là mourir. A quoy se conforma ledit sieur
+de Monts. Cependant plusieurs alloient à la chasse, & plusieurs à la
+pecherie, pour faire valoir la cuisine. Prés ledit Port du Mouton il y a
+un endroit si rempli de lapins, qu'on ne mangeoit préque autre chose.
+Tandis on envoya Champlein avec une chaloupe plus avant chercher un lieu
+propre pour la retraite, & tant demeura en cette expedition, que sur la
+deliberation du retour on le pensa abandonner: car il n'y avoit plus de
+vivres, & se servoit-on de ceux qu'on avoit trouvé au navire de
+Rossignol, sans léquels il eust fallu quitter le lieu, & rompre une
+belle entreprise à sa naissance, ou mourir là de faim aprés avoir fait
+la chasse aux lapins ce retardement de la venuë, dédits sieurs du Pont &
+Capitaine Morel, furent deux occasions, l'une que manquans de batteau,
+ilz s'amuserent à en batir un en la terre où ils arriverent
+premierement, qui fut le _Port aux Anglois_: l'autre qu'étans venu au
+_Port de Campseau_ ils trouverent quatre navires de Basques qui
+troquoient avec les Sauvages contre les defenses susdites, léquels ilz
+depouillerent, & en amenerent les maitres audit sieur de Monts, qui les
+traitta fort humainement.
+
+Trois semaines passées icelui sieur de Monts n'ayant aucunes nouvelles
+dudit navire qu'il attendoit, delibera d'envoyer le long de la côte les
+chercher, & pour cet effect depecha quelques Sauvages, auquels il bailla
+un François pour les accompagner avec lettres. Lédits Sauvages promirent
+de revenir à point-nommé dans huit jours: à quoy ils ne manquerent. Mais
+comme la societé de l'homme avec la famine bien d'accors est une chose
+puissante, ces Sauvages devant que partir eurent soin de leurs femmes &
+enfans, & demanderent qu'on leur baillât des vivres pour eux. Ce qui fut
+fait. En s'étans mis à la voile, trouverent au bout de quelques jours
+ceux qu'ilz cherchoient en un lieu dit _La bay des iles_, léquels
+n'étoient moins en peine dudit sieur de Monts, que lui d'eux n'ayans en
+leur voyage trouvé les marques & enseignes qui avoient été dites, c'est
+que le sieur de Monts passant à _Campseau_ devoit laisser quelque Croix
+à un arbre, ou missive y attachée. Ce qu'il ne fit point, ayant
+outre-passé ledit lieu de _Campseau_ de beaucoup pour avoir pris sa
+route trop au Su à-cause des bancs de glaces, comme nous avons dit.
+Ainsi apres avoir leu les lettres, lédits Capitaines du Pont & Morel se
+dechargerent des vivres qu'ils avoient apportés pour la provision de
+ceux qui devoient hiverner, & s'en retournerent en arriere vers la
+grande riviere de _Canada_ pour la traite des pelleteries.
+
+
+
+
+_Debarquement du Port au Mouton: Accident d'un homme perdu seze jours
+dans les bois: Baye Françoise: Port-Royal: Riviere de l'Equille: Mine de
+cuivre: Mal-heur des mines d'or: Diamans: Turquoises._
+
+CHAP. III
+
+TOUTE la Nouvelle-France enfin assemblée en deux vaisseaux, on leve les
+ancres du _Port au Mouton_ pour employer le temps & découvrir les terres
+tant qu'on pourroit avant l'hiver. On va gaigner le _Cap de Sable_ & de
+là on fait voile à la _Baye Saincte Marie_, où noz gens furent quinze
+jours à l'ancre, tandis qu'on reconoissoit les terres & passages de mer
+& de rivieres: Cette Baye est un fort beau lieu pour habiter, d'autant
+qu'on est là tout porté à la mer sans varier. Il y a de la mine de fer &
+d'argent mais elle n'est point abondante selon l'épreuve qu'on en a fait
+pardelà & en France. Aprés avoir là sejourné douze ou treze jours, il
+arriva un accident étrange tel que je vay dire. Il avoit pris envie à un
+jeune homme d'Eglise Parisien de bonne famille, de faire le voyage avec
+le sieur de Monts, & ce (dit-on) contre le gré de ses parens, léquels
+envoyerent exprés a Honfleur pour le divertir & r'amener à Paris. Mais
+le zele n'en étoit que louable. Car si en beaucoup de choses on suivoit
+l'avis des gens sedentaires, on perdroit maintes belles occasions de
+bien faire. Or les navires étans à l'ancre en ladite Baye sainte Marie,
+il se mit en la troupe de quelques uns qui s'alloient égayer par les
+bois. Avint que s'étant arreté pour boire à un ruisseau il y oublia son
+epée, & poursuivoit son chemin avec les autres quand il s'en apperceut.
+Lors il retourna en arriere pour l'aller chercher: mais l'ayant trouvée,
+oublieux de la part d'où il étoit venu, sans regarder s'il falloit aller
+vers le Levant, ou le Ponant, ou autrement (car il n'y avoit point de
+sentier) il prent sa voye à contre-pas, tournant le dos à ceux qu'il
+avoit laissé, & tant fait par ses allées & venuës, qu'il se trouve au
+rivage de lamer, là où ne voyant point de vaisseaux (car ils étoient en
+l'autre part d'une langue de terre qui s'avance à la mer, & s'appelle
+_l'ile Longue_) il s'imagina qu'on l'avoit delaissé, & se mit à lamenter
+sa fortune sur un roc. La nuit venuë chacun étant retiré, on le trouve
+manquer: on le demande à ceux qui avoient été és bois, ilz disent en
+quelle façon il étoit parti d'avec eux, & que depuis ils n'en avoient eu
+nouvelles. Dé-ja on accusoit un certain de la religion pretendue
+reformée de l'avoir tué, pource qu'ilz se picquoient quelquefois de
+propos pur le fait de ladite religion. Somme on fait sonner la trompete
+parmi la foret, on tire le canon plusieurs fois. Mais en vain. Car le
+fray de la mer plus fort que tout cela rechassoit en arriere le son des
+canons & trompetes. Deux, trois, & quatre jours se passerent. Il ne
+comparoit point. Ce pendant le temps pressoit de partir, de maniere
+qu'apres avoir attendu jusques à ce qu'on le tenoit pour mort, on leva
+les ancres pour aller plus loin, & voir le fond d'une baye qui a
+quelques quarante lieuës de longueur, & quatorze, puis dix-huit de
+largeur, laquelle a été appellée la _Baye Françoise._
+
+En cette Baye est au quarante-cinquiéme degré, le passage pour entrer en
+un port, lequel noz gens furent desireux de voir, & y firent quelque
+sejour, durant lequel ils eurent le plaisir de chasser un Ellan, lequel
+traversa à nage un grand lac de mer qui fait ce Port, sans se forcer.
+Cedit port est couvert de montagnes du côté du Nort, qui durent plus de
+quinze lieuës Nordest & Surouest. Vers le Su sont coteaux, léquels (avec
+lédites montagnes) versent mille ruisseaux, qui rendent le lieu agreable
+plus que nul autre du monde, & y a de fort belles cheutes pour faire des
+moulins de toutes forces. A l'Est est une riviere entre lédits côtaux &
+montagnes, dans laquelle les navires peuvent faire voile jusques à
+quinze lieuës ou plus: & durant cet espace ce ne sont que prairies d'une
+part & d'autre de ladite riviere, laquelle fut appellée _L'Equille_,
+parce que le premier poisson qu'on y print fut une Equille. Mais ledit
+Port pour sa beauté fut appellé LE PORT-ROYAL, non par le choix de
+Champlein, comme il se vante en la relation de ses voyages: mais par le
+sieur de Monts Lieutenant du Roy. Le sieur de Poutrincourt ayant trouvé
+ce lieu à son gré, il le demanda, avec les terres y continentes, audit
+sieur de Monts, auquel sa Majesté avoit par la commission inferée ci
+dessus baillé la distribution des terres de la Nouvelle-France depuis le
+quarantiéme degré jusques au quarante-sixiéme. Ce qui lui fut octroyé, &
+depuis en a pris lettres de confirmation de sadite Majesté, en intention
+de s'y retirer avec sa famille, pour y établir le nom Chrétien &
+François tant que son pouvoir s'étendra, & Dieu lui en doint le moyen.
+Ledit Port a huit lieuës de circuit sans comprendre la riviere de
+l'Equille dite maintenant la riviere du Dauphin, Il y a deux iles dedans
+fort belles & agreables; l'une à l'entrée de ladite riviere, que je fay
+d'une lieuë Françoise de circuit: l'autre à côté de l'embouchure d'une
+autre riviere large à peu prés comme la riviere d'Oise, ou Marne,
+entrant dans ledit Port: ladite ile préque de la grandeur de l'autre: &
+toutes deux foretieres. C'est en ce Port & vis à vis de la premiere ile,
+que nous avons demeuré deux ans aprés ce voyage. Nous en parlerons plus
+amplement en autre lieu.
+
+[Carte: Port Royal]
+
+A partir du Port Royal ilz firent voile à la mine de cuivre de laquelle
+nous avons parlé ci-dessus. C'est un haut rocher entre deux bayes de mer
+où le cuivre est enchassé dans la pierre fort beau & fort pur, tel que
+celui qu'on dit cuivre de rozette. Plusieurs orfévres en ont veu en
+France, léquels disent qu'au dessous du cuivre il y pourroit avoir de la
+mine d'or. Mais de s'amuser à la rechercher, ce n'est chose encore de
+saison. La premiere mine c'est d'avoir du pain & du vin, & du bestial,
+comme nous disons au commencement de notre histoire. Nôtre felicité ne
+git point és mines, principalement d'or & d'argent léquelles ne servent
+qu labourage de la terre, ni à l'usage des métiers. Au contraire
+l'abondance d'icelles n'est qu'une sarcine, un fardeau, qui tient
+l'homme en perpetuelle inquietude, & tant plus il en a, moins a-il de
+repos, & moins lui est sa vie asseurée.
+
+Avant les voyages du Perou on pouvoit serrer beaucoup de riches en peu
+de place, au lieu qu'aujourd'hui: l'or & l'argent étans avilis par
+l'abondance, il faut des grandz coffres pour retirer ce qui se pouvoit
+mettre en une petite bouge. On pouvoit faire un long trait de chemin
+avec une bourse dans la manche aujourd'hui il faut une valize, & un
+cheval exprés. A ce propos Bodin en sa Republique dit avoir verifié en
+la Chambre des comptes qu'au temps de saint Louis le Chancelier de
+France n'avoit pour soy, ses chevaux & valets à cheval, & pour avoine &
+toute chose que sept sols parisis par jours. Ce que consideré, nous
+pouvons à bon-droit maudire l'heure quand jamais l'avarice a porté
+l'Hespagnol en l'Occident, pour les mal-heurs qui s'en sont ensuivis.
+Car quand je me represente que par son avarice il a allumé & entretenu
+la guerre en toute la Chrétienté, & s'est étudié à ruiner ses voisins, &
+non point le Turc, je ne puis penser qu'autre que le diable ait eté
+autheur de ses voyages. Et ne faut m'alleguer ici le pretexte de la
+Religion. Car (comme nous avons dit allieurs) ils ont tout tuez les
+originaires du païs avec des supplices les plus inhumains que le diable
+a peu leur suggerer: Et par leurs cruautés ont rendu le nom de Dieu un
+nom de scandale & ces pauvres peuples, & l'ont blasphemé continuellement
+par chacun jour au milieu des Gentils, ainsi que le prophete le reproche
+au peuple d'Israël. Temoin celui qui aima mieux estre damné que d'aller
+au Paradis des Hespagnols.
+
+Les Romains (de qui l'avarice a toujours eté insatiable) ont bien
+guerroyé les nations de la terre pour avoir leurs richesses, mais les
+cruautés Hespagnoles ne se trouvent point dans leurs histoires. Ilz se
+sont contentez de dépouiller les peuples qu'ils ont veincus, sans leur
+ôter la vie. Un ancien autheur Payen faisant un essay de sa veine
+Poëtique ne trouve plus grand crime en eux, sinon que s'ilz découvroient
+quelque peuple qui eût de l'or, il estoit leur ennemi. Les vers de cet
+Autheur ont si bonne grace que je ne me puis tenir de les coucher ici,
+quoy que ce ne soit mon intention d'alleguer gueres de Latin:
+
+_Orbem jam totum Romanus victor hebebat,_
+_Quà mare, quà terra, quà sidus currit utrumque,_
+_Nec satiatus erat: gravidis freta pulsa carinis_
+_Jam peragrabantur: si quis sinus abditus ultra,_
+_Si qua foret tellus quae fulvum mitteret aurum_
+_Hostis erat: fatisque in tristia bella paratis._
+_Quaerebantur opes._
+
+Mais la doctrine du sage fils de Sirach, nous enseigne toute autre
+chose. Car reconoissant que les richesses qu'on fouille jusques aux
+antres de Pluton sont ce que quelqu'un a dit, _irritamenta malorum_, il
+a prononcée celui-là _heureux que n'a point couru aprés l'or & n'a mis
+son esperance en argent & thresors_, adjoutant qu'il _doit étre estimé
+avoir fait choses merveilleuses, entre tous ceux de son peuple & étre
+l'exemple de gloire, lequel a eté tempté par l'or, est demeuré parfait._
+Et par un sens contraire celui-là malheureux que fait autrement.
+
+Or pour en revenir à noz mines, parmi ces roches de cuivre se trouvent
+quelque fois des petits rochers couverts de Diamans y attachés, Je ne
+veux asseurer qu'ilz soient fins, mais cela est agreable à voir. Il y a
+aussi de certaines pierres bleuës transparentes, léquelles ne valent
+moins que les Turquoises. Ledit Champ-doré nôtre conducteur és
+navigations de ce païs-là, ayant taillé dans le roc une de ces pierres,
+au retour de la Nouvelle-France il la rompit en deux, & en bailla l'une
+au sieur de Monts, l'autre au sieur de Poutrincourt, léquelles ilz
+firent mettre en oeuvre & furent trouvées dignes d'estre presentées,
+l'une au Roy par ledit sieur de Poutrincourt, l'autre à la Royne par
+ledit sieur de Monts, & furent fort bien receuës. J'ay memoire qu'un
+orfévre offrit quinze escus audit de Poutrincourt de celle qu'il
+presenta à sa Majesté. Il y a beaucoup d'autres secrets & belles choses
+dans les terres, dont la conoissance n'est encore venuë jusques à nous,
+& se découvriront à mesure que la province s'habitera.
+
+
+
+
+_Description de la riviere Saint Jean & de l'ile Sainte Croix: Homme
+perdu dans les bois trouvé le seziéme jour: Exemples de quelques
+abstinences étranges: Differens des Sauvages remis au jugement du sieur
+de Monts: Authorité paternelle entre lédits Sauvages: Quels maris
+choisissent à leurs filles._
+
+CHAP. IV
+
+APRES avoir reconu ladite mine, la troupe passa à l'autre de la Baye
+Françoise, & allerent vers le profond d'icelle: puis en tournant le Cap
+vindrent à la _riviere Saint Jean_, ainsi appellée (à mon avis) pource
+qu'ils y arriverent le vint-quatriéme Juin, qui est le jour & féte de S.
+Jean Baptiste. Là est un beau port d'environ une lieuë de longueur; mais
+l'entrée en est dangereuse à qui ne sçait les addresses, & au bout
+d'icelui se presente un saut impetueux de ladite riviere, laquelle se
+precipite en bas des rochers, lors que la mer baisse, avec un bruit
+merveilleux: car étans quelquefois à l'ancre en mer nous l'avons ouï de
+plus de deux lieuës loin. Mais de haute mer on y peut passer avec de
+grans vaisseaux. Cette riviere est une des plus belles qu'on puisse
+voir, ayant quantité d'iles, & fourmillant en poissons. Cette année
+derniere mille six cens huit Champ-doré avec un des gens dudit sieur de
+Monts, a eté quelques cinquante lieuës à mont icelle, & temoignent qu'il
+y a grande quantité de vignes le long du rivage, mais les raisins n'en
+sont si gros qu'au païs des Armouchiquois: il y a aussi des oignons, &
+beaucoup d'autres sortes de bonnes herbes. Quant aux arbres ce sont les
+plus beaux qu'il possible de voir. Lors que nous y étions nous y
+reconeumes des Cedres en grand nombre. Au regard des poissons le méme
+Champ-doré nous a rapporté qu'en mettant la chaudiere sur le feu ils en
+avoient pris suffisamment pour eux disner avant que l'eau fût chaude. Au
+reste cette riviere s'étendant avant dans les terres, les Sauvage
+abbregent merveilleusement de grans voyages par le moyen d'icelle. Car
+en six jours ilz vont à _Gachepé_ gaignans la baye ou golfe de Chaleur
+quant ils sont au bout, en portant leurs canots par quelques lieuës. Et
+par la méme riviere en huit jours ilz vont à _Tadoussac_ par un bras
+d'icelle qui vient de vers le Nort-ouest. De sorte qu'au Port Royal on
+peut avoir en quinze ou dix-huit jours des nouvelles des François
+habituez en la grande riviere de _Canada_ telles voyes: ce qui ne se
+pourroit faire par mer en un mois, ni sans hazard.
+
+Quittans la riviere Saint-Jean, ilz vindrent suivant la côte à vint
+lieuës de là en une grande riviere (qui est proprement mer) où ilz se
+camperent en une petite ile size au milieu d'icelle, laquelle ayant
+reconu forte de nature & de facile garde, joint que la saison commençoit
+à se passer, & partant falloit penser de se loger, sans plus courir, ilz
+resolurent de s'y arréter. Je ne veux rechercher curieusement les
+raisons des uns & des autres sur la resolution de cette demeure: mais je
+seray toujours d'avis que quiconque va en un païs pour le posseder, ne
+s'arréte point aux iles pour y estre prisonnier. Car avant toutes choses
+il faut se proposer la culture de la terre. Et je demanderois volontiers
+comme on la cultivera s'il faut à toute heure, matin, midi, & soir
+passer avec grand'peine un large trajet d'eau pour aller aux choses
+qu'on requiert de la terre ferme; et si on craint l'ennemi, comment se
+sauvera celui qui sera au labourage ou ailleurs en affaire necessaires,
+étant poursuivi? car on ne trouve pas toujours des bateaux à point
+nommé, ni deux hommes pour les conduire. D'ailleurs nôtre vie ayant
+besoin de plusieurs commodités une ile n'est pas propre pour commencer
+l'établissement d'une colonie s'il n'y a des courans d'eau douce pour le
+boire, & le menage; ce qui n'est point en des petites iles. Il faut du
+bois pour le chauffage: ce qui n'y est semblablement. Mais sur tout il
+faut avoir les abris des mauvais vents, & des froidures: ce qui est
+difficile en un petit espace environné d'eau de toutes parts. Neantmoins
+la compagnie s'arréta là au milieu d'une riviere large où le vent du
+Nort & Norouest bat à plaisir. Et d'autant qu'à deux lieuës au dessus il
+y a des ruisseaux qui viennent comme en croix se décharger dans ce large
+bras de mer, cette ile de la retraite des François fut appellée SAINTE
+CROIX, à vint-cinq lieuës plus loin que le Port Royal. Or ce pendant
+qu'on commencera à couper & abbattre les Cedres & autres arbres de
+ladite ile pour faire les batimens necessaires, retournons chercher
+Maitre Nicolas Aubri perdu dans les bois, lequel on tient pour mort il y
+a long temps.
+
+Comme on étoit aprés à deserter l'ile Champ-doré fut r'envoyé à la Baye
+Sainte-Marie avec un maitre de mines qu'on y avoit mené pour tirer de la
+mine d'argent & de fer: ce qu'ilz firent. Et comme ils eurent traversé
+la Baye Françoise, ils entrerent en ladite baye Sainte-Marie par un
+passage étroit qui est entre la terre du Port Royal, & une ile dite
+_l'ile longue_: là où aprés quelque sejour, allans pécher, ledit Aubri
+les apperceut, & commença d'une foible voix à crier le plus hautement
+qu'il peut. Et pour seconder sa voix il s'avisa de faire ainsi que jadis
+Adriadné & Thesée, comme le recite Ovide en ces vers:
+
+_Je mis un linge blanc sur le bout d'une lance_
+_Pour leur donner de moy nouvelle souvenance._
+
+Mettant son mouchoir à son chapeau au bout d'un baton. Ce qui le donna
+mieux à conoitre. Car comme quelqu'un eut ouï la voix, & dit à la
+compagnie si ce pourroit point étre ledit Aubri, on s'en mocquoit. Mais
+quand on eut veu le mouvement du drappeau, & du chapeau, on creut qu'il
+en pouvoit étre quelque chose. Et s'étans rapprochés ilz reconnurent
+parfaitement que c'étoit lui méme, & le recueillirent dans leur barque
+avec grande joye & contentement, le seziéme jour aprés son égarement.
+
+Plusieurs en ces derniers temps se flattans plus que de raison, ont
+farci leurs livres & histoires des maints miracles où n'y a pas si grand
+sujet d'admiration qu'ici, Car durant ce seze jours il ne véquit que de
+je ne sçay quels petitz fruits semblables à des cerises sans noyau, qui
+se trouvent assez rarement dans ces bois. Je croy que ce sont ceux que
+les Latins appellent _Myrtillos_ & les Bourguignous _du Pouriau_. Mais
+il ne faut penser que cela fût capable de sustenter un homme bien
+mangeant & bien buvant, ains confesser que Dieu en ceci a operé par
+dessus la Nature. Et de verité en ces derniers voyages s'est reconue
+speciale grace & faveur en plusieurs occurences léquelles nous
+remarquerons selon que l'occasion se presentera. La pauvre Aubri (je
+l'appelle ainsi à cause de son affliction) étoit merveilleusement
+extenué, comme on peut penser. On lui bailla à manger par mesure & le
+remena-on vers la troupe à l'ile Sainte Croix, dont chacun receut une
+incroyable joye & consolation, & particulierement le sieur de Monts, à
+qui cela touchoit plus qu'à tout autre. Il ne faut ici m'alleguer les
+histoires de la fille de Confolans en Poitou, que fut deux ans sans
+manger, il y a environ six ans: ni d'une autre d'aupres de Berne en
+Suisse, laquelle perdit l'appetit pour toute sa vie en l'an mille six
+cens un, & autres semblables. Car ce sont accidens avenus par un
+debauchement de la nature. Et quant à ce que recite Pline qu'aux
+dernieres extremitez de l'Indie, és parties basses de l'Orient, autour
+de la fontaine & source du Gange, il y a une nation d'Astomes, c'est à
+dire sans bouche, qui ne vit que de la seule odeur & exhalation de
+certaines racines, fleurs, & fruicts, qu'ilz tirent par le nez, je ne
+l'en voudois aisément croire: ni pareillement le Capitaine Jacques
+Quartier quant il parle de certains peuples du _Saguenay_ qu'il dit
+n'avoir point aussi de bouche, & ne manger point (par le rapport du
+Sauvage _Donnacona_, lequel il amena en France pour en faire recit au
+Roy) avec d'autres choses éloignées de commune croyance. Mais quand bien
+cela seroit, telles gens ont la nature disposée à cette façon de vivre.
+Et ici ce n'est pas de méme. Car ledit Aubri ne manquoit d'appetit: & a
+vécu seze jours nourri en partie de quelque force nutritive qui est en
+l'air de ce païs-là, & en partie de ces petits fruits que j'ay dit: Dieu
+lui ayant donné la force de soutenir cette longue disette de vivres sans
+franchir le pas de la mort. Ce que je trouve étrange, & l'est vrayement:
+mais és histoires de nôtre temps recuillies par le sieur Goulart
+Senlisien, sont recitées des choses qui semblent dignes de plus grand
+étonnement. Entre autres d'un Henri de Hasseld marchant trafiquant des
+païs bas à Berg en Norwege: lequel ayant ouï un gourmand de Precheur
+parler mas des jeûnes miraculeux, comme s'il n'étoit plus en la
+puissance de Dieu de faire ce qu'il a fait par le passé; indigné de
+cela, essaya de jeuner, & s'abstint par trois jours: au bout déquelz
+pressé de faim il print un morceau de pain en intention de l'avaler avec
+un verre de biere: mais tout cela lui demeura tellement en la gorge
+qu'il fut quarante jours & quarante nuits sans boire ni manger. Au bout
+de ce temps il rejeta par la bouche la viande & le breuvage qui lui
+étoit demeurez en la gorge. Une si longue abstinence l'affoiblit de
+telle sorte, qu'il fallut le sustenter & remettre avec du laict. Le
+Gouverneur du païs ayant entendu cette merveille, le fit venir, &
+s'enquit de la verité du fait: à quoy ne pouvans ajouter de foy, il en
+voulut faire un nouvel essay, & l'ayant fait soigneusement garder en une
+chambre, trouva la chose veritable. Cet homme est recommandé de grande
+pieté, principalement envers les pauvres. Quelque temps apres étant venu
+pour ses affaires à Bruxelles en Brabant, un sien debiteur pour gaigner
+ce qu'il lui devoit l'accusa d'heresie, & le fit bruler en l'an mil cinq
+cens quarante-cinq.
+
+Et depuis encore un Chanoine de Liege voulant faire effay de ses forces
+à jeuner, ayant continué jusques au dix-septiéme jour, se sentit
+tellement abbatu, que si soudain on ne l'eût soutenu d'un bon
+restaurent, il defailloit du tout.
+
+Une jeune fille de Buchold en territoire de Munstre en Westphalie
+affligée de tristesse, & ne voulant bouger de la maison, fut battue à
+cause de cela par sa mere. Ce qui redoubla tellement son angoisse,
+qu'ayant perdu le repos elle fut quatre mois sans boire ni manger, fors
+que parfois elle machoit quelque pomme cuite, & se lavoit la bouche avec
+un peu de tisane.
+
+Les histoires Ecclesiastiques entre un grand nombre de jeûneurs, font
+mention de trois saints hermites nommez Simeon, léquelz vivoient en
+austérité étrange, & longs jeûnes, comme de huit & quinze jours, voire
+plus & n'ayans pour toute demeure qu'une colomne où ils habitoient &
+passoient leur vie: à raison dequoy ilz furent surnommez Stelites, c'est
+à dire Colomnaires, comme habitans en des Colomnes.
+
+Mais tous ces gens ici s'étoient partie resolus à telz jeûnes, partie
+s'y étoient peu à peu accoutumés & ne leur étoit plus étrange de tant
+jeuner. Ce qui n'a pas été en celui duquel nos parlons, et pource son
+jeûne est d'autant plus admirable, qu'il n'étoit nullement disposé, &
+n'avoit accoutumé ces longues austerités.
+
+Or aprés qu'on l'eut fétoyé, & sejourné encore par quelque temps à
+ordonner les affaires, & reconoitre la terre des environs l'ile
+Sainte-Croix, ou parla de r'envoyer les navires en France avant l'hiver,
+& à tant se disposerent au retour ceux qui n'étoient allez là pour
+hiverner. Cependant les Sauvages de tous les environs venoient pour voir
+le train des François, & se rengeoient volontiers aupres d'eux: mémes en
+certains differens faisoient le sieur de Monts juge de leurs debats, qui
+est un commencement de sujection volontaire, d'où l'on peut concevoir
+une esperance que ces peuples s'accoutumeront bien-tôt à nôtre façon de
+vivre.
+
+Entre autres choses survenues avant le partement dédits navires, avint
+un jour qu'un Sauvage nommé _Bituani_ trouvant bonne la cuisine dudit
+sieur de Monts, s'y étoit arrété, & y rendoit quelque service: &
+neantmoins faisoit l'amour à une fille pour l'avoir en mariage, laquelle
+ne pouvant avoir de gré & du consentement du pere, il la ravit, & la
+print pour femme. Là dessus grosse querele: lui est la fille enlevée, &
+remenée à son pere. Un grand debat se preparoit, n'eust été que
+_Bituani_ s'étant plaint de cette injure audit sieur de Monts, les
+autres vindrent defendre leur cause, disans, à sçavoir le pere assisté
+de ses amis, qu'il ne vouloit bailler sa fille à un homme qui n'eût
+quelque industrie pour nourrir elle & les enfans qui proviendroient du
+mariage: Que quant à lui il ne voyoit point qu'il sceut rien faire:
+Qu'il s'amusoit à la cuisine de lui sieur de Monts, & ne s'exerçoit
+point à chasser. Somme qu'il n'auroit point la fille, & devoit se
+contenter de ce qui s'étoit passé. Ledit sieur de Monts les ayant ouys
+il leur remontra qu'il ne le detenoit point, qu'il étoit gentil garçon,
+& iroit à la chasse pour donner preuve de ce qu'il sçavoit faire. Mais
+pour tout cela, si ne voulurent-ilz point lui rendre la fille qu'il
+n'eût montré par effet ce que ledit sieur de Monts promettoit. Bref il
+va à la chasse (du poisson) prent force saumons: La fille lui est
+rendue, & le lendemain il vint revétu d'un beau manteau de castor tout
+neuf bien orné de _Matachias_, au Fort qu'on commençoit à batir pour les
+François, amenant la femme quant & lui, comme triomphant & victorieux,
+l'ayant gaignée de bonne guerre: laquelle il a toujours depuis fort
+aymée pardessus la coutume des autres Sauvages: donnant à entendre que
+ce qu'on acquiert avec peine on le doit bien cherir.
+
+Par cet acte nous reconoissons les deux points les plus considerables en
+affaires de mariage étre observés entre ces peuples conduits seulement
+par la loy de Nature: c'est à sçavoir l'authorité paternelle, &
+l'industrie du mari. Chose que j'ay plusieurs fois admirée: voyant qu'en
+nôtre Eglise Chrétienne, par je ne sçay quels abus, on a vécu plusieurs
+siecles, dutant léquels l'authorité paternelle a eté baffouée &
+vilipendée, jusques à ce que les assemblées Ecclesiastiques on debendé
+les ïeux; & reconu que cela étoit contre la nature méme: & que noz Rois
+par Edits ont remise en son entier cette paternelle authorité: laquelle
+neantmoins és mariages spirituels & voeuz de Religion n'est point encore
+r'entrée en son lustre, & n'a en ce regard son appui que sur les Arrets
+des Parlement, léquels souventefois ont contraint les detenteurs des
+enfans de les rendre à leurs peres.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_Description de l'ile de Sainte-Croix: Entreprise du sieur de Monts
+difficile, genereuse: & persecutée d'envier: Retour du sieur de
+Poutrincourt en France: Perils du voyage._
+
+CHAP. V
+
+DEVANT que parler du retour des navires en France, il nous faut dire que
+l'ile de Sainte-Croix est difficile à trouver à qui n'y a été, car il y
+a tant d'iles & de grandes bayes à passer devant qu'y parvenir, que je
+m'étonne comme on avoit eu la patience de penetrer si avant pour l'aller
+trouver. Il y a trois ou quatre montagnes eminentes pardessus les autres
+aux côtez: mais de la part du Nort d'où descend la riviere, il n'y en
+sinon une pointue eloignée de plus de deux lieuës. Les bois de la terre
+ferme sont beaux & relevez par admiration & les herbages semblablement.
+Il y a des ruisseaux d'eau douce tres-agreables vis à vis de l'ile, où
+plusieurs des gens du sieur de Monts faisoient leur menage, & y avoient
+cabanné. Quant à la nature de la terre, elle est tres bonne &
+heureusement abondante. Car ledit sieur de Monts y ayant fait cultiver
+quelque quartier de terre, & icelui ensemencé de segle (je n'y ay point
+vu de froment) il n'eut moyen d'attendre la maturité d'icelui, pour le
+recuillir: & neantmoins le grain tombé à surcreu & rejetté si
+merveilleusement, que deux ans aprés nous en recuillimes d'aussi beau,
+gros, & pesant, qu'il y en ait point en France, que la terre avoit
+produit sans culture: & de present il continue à repulluler tous les
+ans. Ladite ile a environ demie lieuë Françoise de tour, & au bout du
+côté de la mer il y a un tertre, & comme un ilot separé où étoit placé
+le canon dudit sieur de Monts, & là aussi est la petite chappelle batie
+à la Sauvage. Au pied d'icelle il y a des moules tant que c'est
+merveilles, léquelles on peut amasser de basse mer, mais elles sont
+petites. Je croy que les gens dudit sieur de Monts ne s'oublierent à
+prendre les plus grosses, & n'y laisserent que la semence & menue
+generation. Or quant à ce qui est de l'exercice & occupation de noz
+François durant le temps qu'ils ont été là, nous le toucherons
+sommairement aprés que nous aurons reconduit les navires en France.
+
+Les frais de la marine en telles entreprises que celle du sieur de Monts
+sont si grands que qui n'a les reins fors succumbera facilement: & pour
+eviter aucunement ces frais il convient s'incommoder beaucoup, & se
+mettre au peril de demeurer degradé parmi des peuples qu'on ne conoit
+point; & qui pis est, en une terre inculte & toute forétiere. C'est en
+quoy cette action est d'autant plus genereuse, qu'on y voit le peril
+eminent, & neantmoins on ne laisse de braver la Fortune, & sauter par
+dessus tant d'épines qui s'y presentent. Les navires du sieur de Monts
+retournans en France, le voila demeuré en un triste lieu avec un bateau
+& une barque tant seulement. Et ores qu'on lui promette de l'envoier
+querir à la revolution de l'an, que est-ce que se peut asseurer de la
+fidelité d'Æole & de Neptune deux mauvais maitres, furieux, inconstans,
+& impitoyables? Voila l'état auquel ledit sieur de Monts se reduisoit
+n'ayant point d'avancement du Roy comme ont eu ceux déquels (hors-mis le
+feu sieur Marquis de la Roche) nous avons ci-devant rapporté les
+voyages. Et toutefois c'est celui qui a plus fait que tous les autres,
+n'ayant point jusques ici laché prise. Mais en fin je crains qu'il ne
+faille là tout quitter, au grand vitupere & reproche du nom François,
+qui par ce moyen est rendu ridicule & la fable des autres nations. Car
+comme si on se vouloit opposer à la conversion de ces pauvres peuples
+Occidentaux, & à l'avancement de la gloire de Dieu, & du Roy, il se
+trouve des gens pleins d'avarice & d'envie, gens qui ne voudroient avoir
+donné un coup d'épée pour le service de sa Majesté, ni souffert la
+moindre peine du monde pour l'honneur de Dieu, léquels empéchent qu'on
+ne tire quelque profit de la province méme pour fournir à ce qui est
+necessaire à l'établissement d'un tel oeuvre, aimans mieux que les
+Anglois & Hollandois s'en prevaillent que les François, & voulans faire
+que le nom de Dieu demeure inconu en ces parties là. Et telles gens, qui
+n'ont point de Dieu (car s'ils en avoient ilz seroient zelateurs de son
+nom) on les écoute, on les croit, on leur donne gain de cause.
+
+Or sus appareillons & nous mettons bientôt à la voile. Le sieur de
+Poutrincourt avoit fait le voyage par-dela avec quelques hommes de mise,
+non pour y hiverner, mais comme pour y aller marquer son logis, &
+reconoitre une terre qui lui fût agreable. Ce qu'ayant fait, il n'avoit
+besoin d'y sejourner plus long temps. Par ainsi les navires étans préts
+à partir pour le retour, il se mit & ceux de sa compagnie dedans l'un
+d'iceux. Ce-pendant le bruit étoit par-deça de toute parts qu'il faisoit
+merveilles dedans Ostende pour lors assiegée dés y avoir trois ans
+passez par les Altesses de Flandres. Le voyage ne fut sans tourmente &
+grans perils. Car entre autres j'en reciteray deux ou trois que l'on
+pourroit mettre parmi les miracles, n'étoit que les accidens de mer sont
+assez journaliers: sans toutefois que je vueille obscurcir la faveur
+speciale que Dieu a toujours montrée en ces voyages.
+
+Le premier est d'un grain de vent qui sur le milieu de leur navigation
+vint de nuit en un instant donner dans les voiles avec une impetuosité
+si violente, qu'il renversa le navire en sorte que d'une part la quille
+étoit préque à fleur d'eau, & la voile nageant dessus, sans qu'il y eût
+moyen, ni loisir de l'ammener, ou desamarer les écoutes. Incontinent
+voila la mer comme en feu (les mariniers appellent ceci Le feu de saint
+Goudran.). Et de mal-heur, en cette surprise ne se trouvoit un seul
+couteau pour couper les cables, ou le voile. Le pauvre vaisseau
+cependant en ce fortunal demeuroit en l'état que nous avons dit, porté
+haut & bas. Bref plusieurs s'attendoient d'aller boire à leurs amis,
+quand voici un nouveau renfort de vent qui brisa la voile en mille
+pieces inutiles par apres & à toutes choses. Voile heureux d'avoir par
+sa ruine sauvé tout ce peuple. Car s'il eût eté neuf le peril s'y fût
+rencontré beaucoup plus grand. Mais Dieu tente souvent les siens, & les
+conduit jusques au pas de la mort, à fin qu'ilz reconoissent sa
+puissance & le craignent. Ainsi le navire commença à se relever peu à
+peu, & se remettre en état d'asseurance.
+
+Le deuxiéme fut au Casquet (ile, ou rocher en forme de casque entre
+France & Angleterre où il n'y a aucune habitation) à trois lieuës duquel
+étans parvenus il y eut de la jalousie entre les maitres du navire (mal
+qui ruine souvent les hommes & les affaires) l'un disant qu'on
+doubleroit bien ledit Casquet, l'autre que non, & qu'il falloit deriver
+un petit de la droite route pour passer au dessus de l'ile. En ce fait
+le mal étoit qu'on ne sçavoit l'heure du jour, parce qu'il faisoit
+obscur, à cause des brumes, & par consequent on ne sçavoit s'il étoit
+ebe ou flot. Or s'il eût eté flot ils eussent aisément doublé: mais il
+se trouva que la mer se retiroit, & par ce moyen l'ebe avoit retardé &
+empeché de gaigner le dessus. Si bien qu'approchans dudit roc ilz se
+virent au desespoir de se pouvoir sauver, & falloit necessairement aller
+choquer alencontre. Lors chacun de prier Dieu, & demander pour le
+dernier reconfort. Sur ce point le Capitaine Rossignol (de qui on avoit
+pris le navire en la Nouvelle-France comme nous avons dit) tira un grand
+couteau pour tuer le Capitaine Timothée gouverneur du present voyage,
+lui disant, Tu ne te contentes point de m'avoir ruiné, y tu me veux
+encore ici faire perdre! Mais il fut retenu & empeché de faire ce qu'il
+vouloit. Et de verité c'étoit en lui une grande folie, ou plutot rage,
+d'aller tuer un homme qui s'en va mourir, & que celui qui veut faire le
+coup soit en méme peril. En fin comme on alloit donner dessus le roc le
+sieur de Poutrincourt demanda à celui qui étoit à la hune s'il n'y avoit
+plus d'esperance: lequel respondit que non. Lors il dit à quelques uns
+qu'ilz l'aidassent à changer les voiles. Ce que firent deux ou trois
+seulement, & ja n'y avoit plus d'eau que pour tourner le navire, quand
+la faveur de Dieu les vint aider, & détourner le vaisseau du peril sur
+lequel ils étoient ja portés. Quelques uns avoient mis le pourpoint bas
+pour essayer de se sauver en grimpant sur le rocher. Mais ilz n'en
+eurent que la peur pour ce coup: fors que quelques heures aprés étans
+arrivez prés un rocher qu'on appelle Le nid de l'Aigle, ilz cuiderent
+l'aller aborder pensans que ce fut un navire, parmi l'obscurité des
+brumes: d'où étans derechef échapés, ils arriverent en fin au lieu d'où
+ils étoient partis; ayant ledit sieur de Poutrincourt laissé ses arms &
+munitions de guerre en l'ile Sainte-Croix en la garde dudit sieur de
+Monts, comme un arre & gage de la bonne volonté qu'il avoit d'y
+retourner.
+
+Mais je pourray bien mettre ici encore un merveilleux danger, duquel ce
+méme vaisseau fut garent peu aprés le depart de sainte-Croix, & ce par
+l'accident d'un mal duquel Dieu sceut tirer un bien. Car un certain
+alteré étant de nuit furtivement descendu par la coutille au fond du
+navire pour boire son saoul & remplir de vin sa bouteille, il trouva
+qu'il n'y avoit que trop à boire, & que ledit navire étoit dés-ja à
+moitié plein d'eau. En ce peril chacun se leve, & travaille à la pompe,
+tant qu'à toute peine s'étans garentis, ilz trouverent qu'il y avoit une
+grand'voye d'eau par la quille, laquelle ils étouperent en diligence.
+
+
+
+
+_Batimens de l'ile Sainte-Croix: Incommoditez des François audit lieu:
+Maladies inconues: Ample discours sur icelles: De leurs causes: Des
+peuples qui y sont sujets: Des viandes, mauvaises eaux, air, vent, lacs,
+pouriture des bois, saisons, disposition de corps des jeunes, des vieux:
+Avis de l'Autheur sur le gouvernement de la santé & guerison dédite
+maladies._
+
+CHAP. VI
+
+PENDANT la navigation susdite le sieur de Monts faisoit travailler à son
+Fort lequel il avoit assis au bout de l'ile à l'opposite du lieu où nous
+avons dit qu'il avoit logé son canon. Ce qui étoit prudemment consideré,
+à-fin de tenir toute la riviere sujete en haut & en bas. Mais il y avoit
+un mal que ledit Fort étoit du côté du Nort, & sans aucun abri, fors que
+des arbres qui étoient sur la rive de l'ile léquels tout à l'environ il
+avoit defendu d'abattre. Et hors icelui Fort y avoit le logis des
+Suisses grand & ample, & autres petits representans comme un faux-bourg.
+Quelques-uns s'étoient cabannés en la terre ferme pres le ruisseau. Mais
+dans le Fort étoient le logis dudit sieur de Monts fait d'une belle &
+artificielle charpenterie, avec la banniere de France au dessus. D'une
+autre part le magazin où reposoit le salut & la vie d'un chacun, fait
+semblablement de belle charpenterie, & couvert de bardeaux. Et vis à vis
+du magazin étoient les logis & maisons du sieur d'Orville, de Champlein,
+Champ-doré, & autres notables personages. A l'opposite du logis dudit
+sieur de Monts étoit une gallerie couverte pour l'exercice soit du jeu
+ou des ouvriers en temps de pluie. Et entre ledit Fort & la Plateforme
+du canon, tout étoit rempli de jardinages, à quoi chacun s'exerçoit de
+gaieté de coeur. Tout l'Automne se passa à ceci: & ne fut pas mal allé
+de s'étre logé & avoir defriché l'ile avant l'hiver, tandis que pardeça
+in faisoit courir les livrets souz le nom de maitre Guillaume, farcis de
+toutes sortes de nouvelles: par léquels entre autres choses se
+prognostiqueur disoit que le sieur de Monts arrachoit des épines en
+_Canada_. Et quand tut est bien consideré, c'est bien vrayement arracher
+des épines que de faire de telles entreprises remplies de fatigues &
+perils continuels, de soins, d'angoisses & d'incommodités. Mais la vertu
+& le courage qui domte toutes ces choses, fait que ces épines ne sont
+qu'oeillets & roses à ceux que se resolvent à ces actions heroïques pour
+se rendre recommandables à la memoire des hommes, & ferment les yeux aux
+plaisirs des douillets qui ne sont bons qu'à garder la chambre.
+
+Les choses plus necessaires faites, & le pere grisart, c'est à dire
+l'hiver étant venu force fut de garder la maison, & vivre chacun chez
+soy. Durant lequel temps nos gens eurent trois incommoditez principales
+en cette ile, à sçavoir faute de bois (car ce qui étoit en ladite ile
+avoit servi aux batimens) faute d'eau douce, & le guet qu'on faisoit de
+nuit craignant quelque surprise des Sauvages qui étoient cabanés au pied
+de ladite ile, ou autre ennemi. Car la malediction & rage de beaucoup de
+Chrétiens est telle, qu'il se faut plus donner garde d'eux, que des
+peuples infideles. Chose que je dis à regret: mais à la mienne volonté
+que je fusse menteur en ce regard, & que le sujet de le dire fût ôté. Or
+quand il falloit avoir de l'eau ou du bois on étoit contraint de passer
+la riviere qui est plus de trois fois aussi large que la Seine à paris
+de chacun côté. C'étoit chose penible & de longue haleine. De sorte
+qu'il falloit retenir le bateau bien souvent un jour devant que le
+pouvoir obtenir. Là dessus les froidures & néges arrivent & la gelée si
+forte que le cidre étoit glacé dans les tonneaux, & falloit à chacun
+bailler sa mesure au poids. Quant au vin il n'étoit distribué que par
+certains jours de la semaine. Plusieurs paresseux buvoient de l'eau de
+nege, sans prendre la peine de passer la riviere. Bref voici des
+maladies inconues semblables à celles que le Capitaine Jacques Quartier
+nous à representées ci-dessus, léquelles pour cette cause je ne
+descriray pas, pour ne faire une repetition vaine. De remede il ne s'en
+trouvoit point. Tandis les pauvres malades languissoient se consommans
+peu à peu, n'ayans aucune douceur comme de laictage, ou bouillie, pour
+sustenter cet estomac qui ne pouvoit recevoir les viandes solides,
+à-cause de l'empechement d'une chair mauvaise qui croissoit &
+surabondoit dans la bouche, & quant on la pensoit enlever elle
+renaissoit du jour au lendemain plus abondamment que devant. Quant à
+l'arbre _Annedda_ duquel ledit Quartier fait mention, les Sauvages de
+ces terres ne le conoissent point. Si bien que c'étoit grande pitié de
+voir tout le monde en langueur, excepté bien peu, les pauvres malades
+mourir tous vifs sans pouvoir étre secourus. De cette maladie il y en
+passa trente-six, & autres trente-six ou quarante, qui en étoient
+touchez guerirent à l'aide du Printemps si-tôt qu'il fut venu. Mais la
+saison de mortalité en icelle maladie sont la fin de Janvier, les mois
+de Fevrier & Mars auquels meurent ordinairement les malades chacun à son
+rang selon qu'ils ont commencé de bonne heure à étre indisposez: de
+maniere que celui qui commencera sa maladie en Fevrier & Mars pourra
+échapper: mais qui se hatera trop, & voudra se mettre au lict en
+Decembre & Janvier il sera en danger de mourir en Fevrier, Mars ou au
+commencement d'Avril, lequel temps passé il est en esperance & comme en
+asseurance de salut.
+
+Le sieur de Monts étant de retour en France consulta noz medecins sur le
+sujet de cette maladie, laquelle ilz trouverent fort nouvelle, à mon
+avis, car je ne voy point qu'à nôtre voyage, qui fut posterieur à
+celui-là, nôtre Apothicaire fut chargé d'aucune ordonnance pour la
+guerison d'icelle. Et toutefois il semble que Hippocrate en a eu
+conoissance, ou du moins quelqu'une qui en approchoit. Car au livre _De
+internis affect._ il parle de certaine maladie où le ventre, & puis
+apres la rate s'enfle & endurcit, & y ressent des pointures
+douleureuses, la peau devient noire & palle, rapportant la couleur d'une
+grenade verte: les aureilles & gencives rendent des mauvaises odeurs, &
+se separent icelles gencives d'avec les dents: des pustules viennent aux
+jambes: les membres sont attenuez &c.
+
+Mais particulierement les Septentrionnaux y sont sujets plus que les
+autres nations plus meridionales. Témoins les Holandois, Frisons &
+autres leurs voisins, entre léquels iceux Holandois écrivent en leurs
+navigations qu'allans aux indes Orientales plusieurs d'entre eux fussent
+pris de ladite maladie, étans sur la côte de la Guinée: côte dangereuse,
+& portant un air pestilent plus de cent lieuës avant en mer. Et les
+mémes estans allez en l'an mille six cens six sur la côte d'Hespagne
+pour la garder & empecher l'armée Hespagnole, furent contraints de se
+retirer à cause de ce mal, ayans jetté vingt-deux de leurs morts en la
+mer. Et si on veut encore ouïr le témoignage d'_Olæus Magnus_ traitant
+des nations Septentrionales d'où il estoit, voici ce qu'il en rapporte:
+
+«Il y a (dit-il) encore une maladie militaire qui tourmente & afflige les
+assiegez, telle que les membres epessis par une certaine stupidité
+charneuse, & par un sang corrompu, qui est entre chair & cuir,
+s'écoulans comme cire: ils obeissent à la moindre impression qu'on fait
+dessus avec le doit: & étourdit les dents comme prés à cheoir: change la
+couleur blanche de la peau en bleu: & apporte un engourdissement, avec
+un dégout de pourvoir rendre medecine: & s'appelle vulgairement en la
+langue du païs _Scorbut_, en Grec [kachexia], paraventure à-cause de
+cette mollesse putride qui est souz le cuir, laquelle semble provenir de
+l'usage des viandes sallées & indigestes, & s'entretenir par la froide
+exhalaison des murailles. Mais elle n'aura pas tant de force là où on
+garnira de planches le dedans des maisons. Que si elle continue
+davantage, il la faut chasser en prenant tous les jours du bruvage
+d'absinthe, ainsi qu'on pousse dehors la racine du calcul par une
+decoction de vieille cervoise beuë avec du beurre.»
+
+Le méme Autheur dit encore en un autre lieu une autre chose fort
+remarquable:
+
+«Au commencement (dit-il) ilz soutiennent le siege avec la force, mais en
+fin le soldat étant par la continue affoibli, ils enlevent les
+provisions des assiegeans par artifices, finesses & embuscades,
+principalement les brebis, léquelles ils emmenent, & les font paitre és
+lieux herbus de leurs maisons, de peur que par defaut de chairs freches
+ilz ne tombent en une maladie plus triste de toutes les maladies,
+appellée en la langue du païs _scorbut_, c'est à dire un estomac navré,
+desseché par cruels tourmens, & longues douleurs. Car les viandes
+froides & indigestes prises gloutonnement semblent étre la vraye cause
+de cette maladie.»
+
+J'ay pris plaisir à rapporter ici les mots de cet Autheur, pource qu'il
+en parle comme sçavant, & represente assés le mal qui a assailli les
+nôtres en la Nouvelle-France, sinon qu'il ne fait mention que les nerfs
+des jarrets se roidissent, ni q'une abondance de chair, comme livide qui
+croit & abonde dans la bouche, & si on la pense ôter elle repullule
+toujours. Mais il dit bien de l'estomac navré. Car le sieur de
+Poutrincourt fit ouvrir un Negre qui mourut de cette maladie en nôtre
+voyage, lequel se trouva avoir les parties bien saines, hors-mis
+l'estomac, lequel avoit des rides comme ulcerées.
+
+Et quant à la cause des chairs salées, ceci est bien veritable, mais il
+y en a encore plusieurs autres concurrentes, que fomentent &
+entretiennent cette maladie: entre léquelles je mettray en general les
+mauvais vivres, comprenant souz ce nom les boissons; puis le vice de
+l'air du païs, & aprés la mauvaise disposition du corps: laissant aux
+Medecins à rechercher ceci plus curieusement. A quoy Hippocrate dit que
+le Medecin doit prendre garde soigneusement, en considerant aussi les
+saisons, les vents, les aspects du Soleil, les eaux, la terre méme, si
+nature & situation, le naturel des hommes, leurs façons de vivres &
+exercices.
+
+Quant à la nourriture, cette maladie est causée des viandes froides,
+sans suc, grossieres, & corrompues. Il faut donc se garder des viandes
+salées, enfumées, rances, moisies, cruës, & qui sentent mauvais, &
+semblablement de poissons sechez, comme moruës & rayes empunaisies, bref
+de toutes viandes melancholiques léquelles se cuisent difficilement en
+l'escomac, le corrompent bien-tôt, & engendrent un sang grossier &
+melancholique. Je ne voudroy pourtant étre si scrupuleux que les
+Medecins, qui mettent les chairs de boeufs, d'ours, de sangliers, de
+pourceaux (ilz pourroient bien aussi adjouter les Castors, léquels
+neantmoins nous avons trouvé fort bons) entre les melancholiques &
+grossieres: comme ilz font entre les poissons, les tons, dauphins, &
+tous ceux qui portent lard: entre les oiseaux les herons, canars, & tous
+autres de riviere: car pour étre trop religieux observateur de ces
+choses on tomberoit en atrophie, en danger de mourir de faim. Ilz
+mettent encore entre les viandes qu'il faut fuir le biscuit, les féves,
+& lentilles, le fréquent usage du laict, le fromage, le gros vin & celui
+qui est trop delié, le vin blanc, & l'usage du vinaigre, la biere qui
+n'est pas bien cuite, ni bien ecumée, & où n'y a point assez de houblon:
+item les eaux qui passent par les pourritures des bois, & celles des
+lacs & marais dormantes & corrompues, telles qu'il y en a beaucoup en
+Hollande & Frise, là où on a observé que ceux d'Amsterdam sont plus
+sujets aux paralysies & roidissemens de nerfs, que ceux de Roterdam,
+pour la cause susdite des eaux dormantes; léquelles outre-plus
+engendrent des hydropisies, dysenteries, flux de ventre, fiévres
+quartes, & ardantes, enflures, ulceres de poulmons, difficultez
+d'haleine, hergnes aux enfans, enflure de veines & ulceres aux jambes,
+somme elles sont du tout propres à la maladie de laquelle nous parlons,
+étant attirées par la rate où elles laissent toute leur corruption.
+
+Quelquefois aussi ce mal arrive par un vice qui est méme és eaux de
+fonteines coulantes, comme si elles sont parmi ou prés des marais, ou
+sortent d'une terre boueuse, ou d'un lieu qui n'a point l'aspect du
+Soleil. Ainsi Pline recite qu'au voyage que fit le Prince Cesar
+Germanicus en Allemagne, ayant donné ordre de faire passer le Rhin à son
+armée, afin de gaigner toujours païs, il la fit camper le long de la
+marine és côtes de Frise en un lieu où ne se trouva qu'une seule
+fontaine d'eau douce, laquelle neantmoins fut si pernicieuse, que tous
+ceux qui en beurent perdirent les dents en moins de deux ans: & eurent
+les genoux si lâches & dénouez, qu'ilz ne se pouvoient soutenir. Ce qui
+est proprement la maladie de laquelle nous parlons, que les Medecins
+appelloient [Grec: somachakiô], c'est à dire Mal de bouche, & [Grec:
+skelotyeziô], qui veut dire Tremblement de cuisses, & de jambes. Et ne
+fut possible d'y trouver remede sinon par le moyen d'une herbe dite
+_Britannica_, qui d'ailleurs est fort bonne aux nerfs, aux maladies &
+accidens de la bouche, à la squinancie, & aux morsures de serpens. Elle
+a les fueilles longues; tirans sur le verd-brun, & produit une racine
+noire, de laquelle on tire le jus, comme on fait des fueilles. Strabon
+dit qu'il en print autant à l'armée qu'Ælius Gallus mena en Arabie par
+la commission de l'Empereur Auguste. Et autant encore à l'armée de
+sainct Loys en Ægypte, selon le rapport du sieur de Joinville. On voit
+d'autres effets des mauvaises eaux assez prés de nous, sçavoir en la
+Savoye, où les femmes (plus que les hommes, à cause qu'elles sont plus
+froides) ont ordinairement des enflures à la gorge grosses comme des
+bouteilles.
+
+Aprés les eaux, l'air aussi est une des causes effectuelles de cette
+maladie es lieux marécageux & humides, & oppposés au Midi, où volontiers
+il est plus pluvieux. Main en la Nouvelle-France il y a encore une autre
+mauvaise qualité d'air, à-cause des lacs qui y sont frequens, & des
+pourritures qui sont grandes dans les bois, l'odeur déquelles les corps
+ayans humé és pluies de l'Automne & de l'Hyver, ils accueillent aisement
+les corruptions de bouche & enflures de jambes dont nous avons parlé, &
+un froid insensiblement s'insinue là dedans, qui engourdit les membres,
+roidit les nerfs, contraint d'aller à quatre piés avec deux potences &
+en fin tenir le lict.
+
+Et d'autant que les vents participent de l'air, voire sont un air
+coulant d'une force plus vehemente que l'ordinaire, & en cette qualité
+ont une grande puissance sur la santé & les maladies des hommes,
+disons-en quelque chose, sans nous éloigner neantmoins du fil de nôtre
+histoire.
+
+On tient le vent du Levant (appellé par les Latins _Subsolanus_, qui est
+le vent d'Est) pour le plus sain de tus, & pour cette cause les sages
+architectes donnent avis de dresser leurs batimens ç l'aspect de
+l'Aurore. Son opposite est le vent qu'on appelle _Favoniu_ ou Zephyre,
+que noz mariniers nomment Ouest, ou Ponant, lequel est doux & germeux
+pardeça. Le vent de Midi, qui est le Su (appellé _Auster_ par les
+latins) est chaud & sec en Afrique: mais en traversant la mer
+Mediterrannée, il acquiert une grande humidité, qui le rend tempetueux &
+putrefactif en Provence & Languedoc. Son opposite est le vent de Nort,
+autrement dit _Boreas_, Bize, Tramontane, lequel est froid & sec, chasse
+les nuages & balaye la region aërée. On le tient pour le plus sain apres
+le vent de Levant. Or ces qualitez de vents reconnues par deça ne sont
+point une reigle generale par toute la terre. Car le vent du Nort au
+delà de la ligne equinoctiale n'est point froid comme pardeça, ni le
+vent du Su chaud, pour ce qu'en une longue traverse ils empruntent les
+qualitez des regions par où ilz passent: joint que le vent du Su en son
+origine est refraischissant, à ce que rapportent ceux qui ont fait des
+voyages en Afrique. Ainsi il y a des regions au Perou (comme en Lima, &
+aux plaines) où le vent du Nort est maladif & ennuyeux: & par toute
+cette côte, qui dure plus de cinq cens lieuës, ilz tiennent le Su pour
+un vent sain & frais, & qui plus est tres-serein & gracieux: mémes que
+jamais il n'en pleut (à ce que recite le curieux Joseph Acosta) tout au
+contraire de ce que nous voyons en nôtre Europe. Et en Hespagne le vent
+du Levant que nous avons dit estre sain, le méme Acosta rapporte qu'il
+est ennuyeux & mal-sain. Le vent _Circius_, qui est le Nordest, est si
+impetueux & bruyant & nuisible aux rives Occidentales de Norwege, que
+s'il y a quelqu'un qui entreprenne de voyager par là quant il souffle,
+il faut qu'il face état de sa perte, & qu'il soit suffoqué: & est ce
+vent si froid en cette region qu'il ne souffre qu'aucun arbre ni
+arbrisseau y naisse: tellement qu'à faute de bois il faut qu'ilz se
+servent de grands poissons pour cuire leurs viandes. Ce qui n'est
+pardeça. De méme avons nous experimenté en la Nouvelle-France que les
+vents du Nort ne sont pas bons à la santé: & ceux du Norouest (qui sont
+les Aquilons roides, âpres, & tempétueux) encores pires: léquels noz
+malades & ceux qui avoient là hiverné l'an precedent, redoutoient fort,
+pource qu'il y tomboit volontiers quelqu'un lors que ce vent souffloit,
+aussi en avoient-ilz quelque ressentiment: ainsi que nous voyons ceux
+qui sont sujets aux hernies, & enteroceles supporter de grandes douleurs
+lors que le vent du Midi est en campagne: & comme nous voyons les
+animaux mémes par quelques signes prognostiquer les changemens des
+temps. Cette mauvaise qualité de vent (par mon avis) vient de la nature
+de la terre par où il passe, laquelle (comme nous avons dit) est fort
+remplie de lacs, & iceux tres-grands, qui sont eaux dormantes, par
+maniere de dire. A quoy j'adjoute les exhalaisons des pourritures des
+bois, que ce vent apporte, & ce en quantité d'autant plus grande que la
+partie du Noroest est grande, spacieuse, & immense en cette terre.
+
+Les saisons aussi sont à remarquer en cette maladie, laquelle je n'ay
+point veu, ni ouï dire qu'elle commence sa batterie au Prin-temps, ni en
+l'Eté, ni en l'Automne, si ce n'est à la fin; mais en l'Hiver. Et la
+cause de ceci est que comme la chaleur renaissante du Printemps fait que
+les humeurs resserrrées durant l'Hiver se dispersent jusques aux
+extremitez du corps, & le dechargent de la melancholie, & des sucs
+exhorbitants qui se sont amassés durant l'Hiver: ainsi l'Automne à
+mesure que l'Hiver approche les fait retirer au dedans & nourrit cette
+humeur melancholique & noire, laquelle abonde principalement en cette
+saison, & l'hiver venu fait paroitre ses effets aux dépens des patiens.
+Et Galien en rend raison, disant que les sucs du corps ayans été rotis
+par les ardeurs de l'Eté, ce qu'il y en peut rester apres que le chaud a
+été expulsé, devient incontinent froid & sec: c'est à sçavoir froid par
+la privation de la chaleur, & sec entant que dessechement de ces sucs
+tout l'humide qui y étoit a été consommé. Et de là vient que les
+maladies se fomentent en cette saison, & plus on va avant plus la nature
+est foible, & les intemperies froides de l'air s'étans insinuées dans un
+corps ja disposé, elles le manient à baguette, comme on dit, & n'en ont
+point de pitié.
+
+J'adjouteray volontiers à tout ce que dessus les mauvaises nourritures
+de la mer, léquelles apportent beaucoup de corruptions au corps humains
+en un long voyage. Car il faut par necessité apres quatre ou cinq jours
+vivre de salé: ou mener des moutons vifs, & force poullailles, mais ceci
+n'est que pour les maitres & gouverneurs des navires: & nous n'en avions
+point en nôtre voyage sinon par la reserve & multiplication de la terre
+où nous allions. Les matelots donc & gens passagers souffrent de
+l'incommodité tant au pain qu'aux viandes, & boissons. Le biscuit
+devient rance & pourri, les moruës qu'on leur baille sont de méme: & les
+eaux empunaisies. Ceux qui portent des douceurs soit de chairs, ou de
+fruit, & qui usent de bon pain & bon vin & bon potages, evitent aisément
+ces maladies, & oserois par maniere de dire, répondre de leur santé,
+s'ilz ne sont bien mal-sains de nature. Et quant je considere que ce mal
+se prent aussi bien en Holande, en Frize, en Hespagne, & en la Guinée,
+qu'en Canada: Bref que tous ceux de deça qui vont au Levant y sont
+sujets, je suis induit à croire que la principale cause d'icelui est ce
+que je vien de dire, & qu'il n'est particulier à la Nouvelle-France.
+
+Or aprés tout ceci il fait bon en tout lieu étre bien composé de corps
+pour se bien porter, & vivre longuement. Car ceux qui naturellement
+accueillent des sucs froids & grossiers, & ont la masse du corps
+poreuse, item ceux qui sont sujets aux oppilations de la rate, & ceux
+qui menent une vie sedentaire, ont une aptitude plus grande à recevoir
+ces maladies. Par ainsi un Medecin dira qu'un homme d'étude ne vaudra
+rien en ce païs là, c'est à dire qu'il n'y vivra point sainement: ni
+ceux qui ahannent au travail, ni les songe-creux, hommes qui ont des
+ravassemens d'esprit, ni ceux qui sont souvent assaillis de fiévres, &
+autres telles sortes de gens. Ce que je croiroy bien, d'autant que ces
+choses accumulent beaucoup de melancholie, & d'humeurs froides &
+superflues. Mais toutefois j'ay éprouvé par moy-méme, & par autres, le
+contraire, contre l'opinion de quelques uns des nôtres, voire méme du
+_Sagamos Membertou_, qui fait le devin entre les Sauvages, léquels
+(arrivant en ce païs là) disoient que je ne retournerois jamais en
+France, ni le sieur Boullet (jadis Capitaine du regiment du sieur de
+Poutrincourt) lequel la pluspart du temps y a eté en fiévre (mais il se
+traitoit bien) & ceux-là mémes conseilloient nos ouvrier de ne gueres se
+pener au travail (ce qu'ils ont fort bien retenu). Car je puis dire sas
+mentir que jamais je n'ay tant travaillé du corps, pour le plaisir que
+je prenois à dresser & cultiver mes jardins, les fermer contre la
+gourmandise des pourceaus, y faire des parterres, aligner les allées,
+batir des cabinets, semer froment, segle, orge, avoine, féves, pois,
+herbes de jardin, & les arrouser, tant j'avoy desir de reconoitre la
+terre par ma propre experience. Si bien que les jours d'Eté m'étoient
+trop courts: & bien souvent au Printemps j'y étois encore à la lune.
+Quant est du travail de l'esprit j'en avois honnetement. Car chacun
+étant retiré au soir, parmi les cacquets, bruits, & tintamares, j'étoit
+enclos en mon étude lisant ou écrivant quelque chose. Méme je ne seray
+honteux de dire qu'ayant eté prié par le sieur de Poutrincourt nôtre
+chef de donner quelques heures de mon industrie à enseigner
+Chrétiennement nôtre petit peuple, pour ne vivre en bétes, & pour donner
+exemple nôtre façon de vivre aux Sauvages, je l'ay fait en la necessité,
+& en étant requis, par chacun Dimanche, & quelquefois
+extraordinairement, préque tout le temps que nous y avons eté. Et vint
+bien a point que j'avoy porté ma Bible & quelques livres, sans y penser:
+Car autrement une telle charge m'eût for fatigué, & eût eté cause que je
+m'en fusse excusé. Or cela ne fut du tout sans fruit, plusieurs m'ayans
+rendu témoignage que jamais ilz n'avoient tant ouï parler de Dieu en
+bonne part, & ne sçachans auparavant aucun principe de ce qui est de la
+doctrine Chrétienne: qui est l'état auquel vit la pluspart de la
+Chrétienté. Et s'il y eut de l'edification d'un côté, il y eut aussi de
+la médisance de l'autre, par ce que d'une liberté Gallicane je disoy
+volontiers la verité. A propos dequoy il me souvient de ce que dit le
+prophete Amos: _Ils ont haï celui qui les argüoit à la porte, & ont eu
+en abomination celui qui parloit en integrité._ Mais en fin nous avons
+tous eté bons amis. Et parmi ces choses Dieu m'a toujours donné bonne &
+entiere santé, toujours le gout genereux, toujours gay & dispos, sinon
+qu'ayant une fois couché dans les pois prés d'un ruisseau en temps de
+nege, j'eu comme une crampe ou sciatique à la cuisse l'espace de quinze
+jours, sans toutefois manquer d'appetit. Aussi prenoy-je plaisir à ce
+que je faisoy, desireux de confiner là ma vie, si Dieu benissoit les
+voyages.
+
+Je seroy trop long si je vouloy ici rapporter ce qui est du naturel de
+toutes persones, & dire quant aux enfans qu'ils sont plus sujets que les
+autres à cette maladie, d'autant qu'ils ont bien souvent des ulceres à
+la bouche & aux gencives, à-cause de la sustance aigueuse dont leurs
+corps abondent: & aussi qu'ils amassent beaucoup d'humeurs cruës par
+leur dereglement de vivre & par les fruits qu'ilz mangent en quantité &
+ne s'en saoulent jamais, au moyen dequoy ils accueillent grande quantité
+de sang sereux, & ne peut la rate oppilée absorber ces serosités.
+Vieillars: Et quant aux vieux, qu'ils ont la chaleur enervée, & ne
+peuvent resister à la maladie, étans remplis de crudités, & d'une
+temperature froide & humide, qui est la qualité propre à la promouvoir,
+susciter & nourrir. Je ne veux entreprendre sur l'office des Medecins
+craignant la verge censoriale. Et toutefois avec leur permission, sans
+toucher à leurs ordonnances d'agaric, aloes, reubarbe, & autres
+ingrediens, je diray ici ce qui me semble étre plus prompt aux pauvres
+gens qui n'ont moyen d'envoyer en Alexandrie, tant pour la conservation
+de leur santé que pour le remede de la maladie.
+
+C'est un axiome certain qu'il faut guerir un contraire par son
+contraire. Cette maladie donc provenant d'une indigestion de viandes
+rudes, grossieres, froides & melancholiques qui offensent l'estomac, je
+trouve bon (sauf meilleur avis) de les accompagner de bonnes saulses
+soit de beurre, d'huile, ou de graisse, le tout fort bien épicé, pour
+corriger tant la qualité des viandes, que du corps interieurement
+refroidi. Ceci est dit pour les viandes rudes & grossieres, comme féves,
+pois: & pour le poisson. Car qui mangera de bons chappons, bonnes
+perdris, bons canars & bons lapins, il est asseuré de sa santé, ou il
+aura le corps bien mal-fait. Nous avons eu des malades qui sont
+ressuscitez de mort à vie, ou peu s'en faut, pour avoir mangé deux ou
+trois fois du consommé d'un coq. Le bon vin pris selon la necessité de
+la nature, est un souverain preservatif pour toutes maladies &
+particulierement pour celle-ci. Les sieurs Macquin & Georges honorables
+marchans de la Rochelle comme associez de sieur de Monts, nous en
+avoient fourni quarante-cinq tonneaux en nôtre voyage, dont nous nous
+sommes fort bien trouvez. Et noz malades mémes ayans la bouche gatée, &
+ne pouvans manger, n'ont jamais perdu le gout du vin, lequel ils
+prenoient avec un tuïau. Ce qui en a garenti plusieurs de la mort. Les
+herbes tendres au printemps sont aussi fort souveraines. Et outre ce que
+la raison veut qu'on le croye, je l'ay experimenté en étant moy-méme
+allé cuillir plusieurs fois par les bois pour noz malades avant que
+celles de noz jardins fussent en usage. Ce qui les remmettoit en gout, &
+leur confortoit l'estomac debilité. Depuis quelques jours j'ay eu avis
+que l'essence de Vitriol y seroit bonne la gargarisant dans la bouche,
+ou frottant d'icelle cette chair surcroissante à l'entour des dents. Je
+croy que l'eau seconde des Chirurgiens n'est point mauvaise, & que
+macher souvent de la Sauge serviroit beaucoup à prevenir ce mal.
+Quelques uns trouvent bon aussi le frequent gargarisme de jus de citron.
+Mais il me semble que seigner sous la langue ne seroit as mauvais, ou
+scarifier cette vilaine chair surcroissante, & la frotter de quelque
+liqueur mordicante: pour ventouser le malade à petits cornets à la façon
+de Suisse & d'Allemagne.
+
+Et pour ce qui regarde l'exterieur du corps, nous nous sommes fort bien
+trouvés de porter des galoches avec noz souliers pour eviter les
+humidités. Ne faut avoir aucune ouverture au logis du côté d'Oest, ou
+Noroest, vents dangereux: ains du côté de l'Est ou du Su. Fait bon estre
+bien couché (& m'en a bien pris d'avoir porté les choses à ce
+necessaires) & sur tout se tenir nettement. Mais je trouveroy bon
+l'usage des bains chauds, ou des poëles tels qu'ils ont en Allemagne, au
+moyen déquels ilz ne sentent point l'hiver, sinon entant qu'il leur
+plait étans en la maison. Voire méme és jardins ils en ont en plusieurs
+lieux qui temperent tellement la froidure de l'hiver, qu'en cette saison
+âpre & rude on y voit des orengers, limoniers, figuiers, granadiers, &
+toutes telles sortes d'arbres, produire des fruits tels qu'en Provence:
+Ainsi que j'ay veu à Bale chez le sçavant Docteur Medecin Felix
+Platerus. Ce qui est d'autant plus facile à faire en cette nouvelle
+terre, qu'elle est toute couverte de bois (hors-mis quand on vient au
+païs des Armouchiquois, à cent lieuës plus loin que le Port-Royal) & en
+faisant de l'hiver un eté on découvrira la terre: laquelle n'ayant plus
+ces grans obstacles, qui empechent que le Soleil lui face l'amour &
+l'echauffe de sa chaleur, il n'y a point de doute qu'elle ne devienne
+temperée, & ne rende un air tres-doux: & bien sympatisant à nôtre
+humeur, n'y ayant (méme à present) ni froid ni chaud excessif.
+
+Or les Sauvages qui ne sçavent que c'est d'Allemagne, ni de leurs
+coutumes, nous enseignent cette méme leçon, léquels, à-cause des
+mauvaises nourritures & entretenements, étans sujets à ces maladies
+(comme nous avons veu au voyage de Jacques Quartier) usent souvent de
+sueurs, comme de mois en mois, & par ce moyen se garentissent, chassans
+par la sueur toutes les humeurs froides & mauvaises qu'ilz pourroient
+avoir amassées. Mais un singulier preservatif, contre cette maladie
+coquine & traitresse, qui vient insensiblement, & depuis qu'elle s'est
+logée ne veut point sortir, c'est de suivre le conseil du sage des
+Sages, lequel aprés avoir consideré toutes les afflictions que l'homme
+se donne durant sa vie, n'a rien trouvé de meilleur que de _se rejouir &
+bien faire, & prendre plaisir à ce que l'on fait._ Ceux qui ont fait
+ainsi en nôtre compagnie se sont bien trouvés: au contraire quelques uns
+toujours grondans, grongnans: mal-contens, faineans, ont esté attrapez.
+Vray-est que pour se rejouïr il fait bon avoir les douceurs des viandes
+fréches, chairs, poissons, laictages, beurres, huiles, fruits, &
+semblables: ce que nous n'avions pas à souhait (j'enten le commun: car
+en la table du sieur de Poutrincourt quelqu'un de la troupe apportoit
+toujours quelque gibier, ou venaison, ou poisson fraiz.) Et si nous
+eussions eu demie douzaine de vaches, je croy qu'il n'y fût mort
+persone.
+
+Reste un preservatif necessaire pour l'accomplissement de rejouissance,
+& afin de prendre plaisir à ce que l'on fait, c'est d'avoir l'honnéte
+compagnie un chacun de sa femme legitime: car sans cela la chere n'est
+pas entiere, on a toujours la pensée tenduë à ce que l'on aime & desire,
+il y a du regret, le corps devient cacochyme, & la maladie se forme.
+
+Et pour un dernier & souverain remede, je renvoye le patient à l'arbre
+de vie (car ainsi le peut-on bien qualifier) lequel Jacques Quartier
+ci-dessus, appelle _Annedda_, non encores conu en la côte du Port Royal,
+si ce n'est d'aventure le Sassafras, dont y a quantité en la terre des
+Armouchiquois à cent lieuës dudit Port: E est dit certain que ledit
+arbre y est fort singulier, ainsi que nous remarquerons encore ci-après
+au livre dernier chap. 24.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_Découverte de nouvelles terres par le sieur de Monts: Contes fabuleus
+de la riviere & ville seinte de_ Norombega: _Refutation des Autheurs qui
+en ont écrit: Bancs de Moruës en la Terre-neuve:_ Kinibeki: Chouakoet:
+_Malebare: Armouchiquois: Mort d'un François tué: Mortalité des Anglois
+en la Virginie._
+
+CHAP. VII
+
+LA saison dure étant passée, le sieur de Monts ennuié de cette triste
+demeure de Sainte-Croix delibera de chercher un autre port en païs plus
+chaud, & plus au Su: & à cet effet fit armer & garnir de vivres une
+barque pour suivre la côte & aller découvrant païs nouveaux, chercher un
+plus heureux port en un air plus temperé. Et d'autant qu'en cherchant on
+ne peut pas tant avancer comme lors qu'on va à pleins voiles en la haute
+mer, & que trouvant des bayes & golfes gisans entre deux terres il faut
+penetrer dedans, pour ce que là on peut aussi-tôt trouver ce que l'on
+cherche comme ailleurs, il ne fit en son voyage qu'environ cent lieuës,
+comme dirons à cette heure. Depuis Sainte-Croix jusques à cinquante
+lieuës, de là en avant la côte git Est & Oest, & par les quarante-cinq
+degrez: au bout déquelles cinquante lieuës est la riviere dite par les
+Sauvages _Kinibeki_, depuis lequel lieu jusques à Malebarre elle git
+Nort & Su, & y a de l'un à l'autre encore soixante lieuës à droite
+ligne, sans suivre les bayes. C'est où se termina le voyage dudit sieur
+de Monts, auquel il avoit pour conducteur de sa barque le pilote
+Champ-doré. En toute cette côte jusques & _Kinibeki_ il y a beaucoup de
+lieux où les navires peuvent étre éa couvert parmi les iles, mais le
+peuple n'y est frequent comme il est au-dela: & n'y a rien de
+remarquable (du moins qu'on ait veu au dehors des terres) qu'une riviere
+de laquelle plusieurs ont écrit des fables à la suite l'un de l'autre,
+de mémes que ceux qui sur la foy des Commentaires de Hanno Capitaine
+Carthaginois avoient feint des villes en grand nombre par lui baties sur
+la côte de l'Afrique qui est arrousée de l'Ocean, parce qu'il fit un
+coup heroïque de naviger jusques aux iles du Cap Vert, & long temps
+depuis lui personne n'y avoit été, la navigation n'étant alors tant
+asseurée sur cette grande mer qu'elle est aujourd'hui par le benefice de
+l'aiguille marine.
+
+Sans donc amener ce qu'ont dit les premiers Hespagnols & Portugais, je
+reciteray ce qui est au dernier livre intitulé, _Histoire universele des
+Indes Occidentales_, imprimé à Doüay l'an dernier mille six cens sept,
+lors qu'il parle de _Norumbega_, Car en rapportant ceci, j'auray aussi
+dit ce qu'ont écrit les precedents, de qui les derniers sont tenanciers.
+
+«Plus outre vers le Septentrion (dit l'Autheur, apres avoir parlé de la
+Virginie) _Norumbega_, laquelle d'une belle ville, & d'un grand fleuve
+est assez conue, encore que l'on ne trouve point d'où elle tire ce nom:
+car les Barbares l'appellent _Agguntia_. Sur l'entrée de ce fleuve y a
+une ile fort propre pour la pecherie. La region qui va le long de la mer
+est abondante en poisson, & vers la Nouvelle-France a grand nombre de
+ces sauvages, & est fort commode pour la chasse, & les habitans vivent
+de méme façon que ceux de la Nouvelle-France.»
+
+Si cette belle ville a onques été en nature, je voudroy bien sçavoir qui
+l'a demolie depuis octante ans: car il n'y a que des cabanes par ci par
+là faites de perches & couvertes d'écorces d'arbres, ou de peaux, &
+s'appellent l'habitation & la riviere tout ensemble _Pemptegoet_, & non
+_Agguncia_. La riviere hors le flux de la mer ne vaut pas nôtre riviere
+d'Oise. Et ne pourroit en cette côte là y avoir de grandes rivieres,
+pource qu'il n'y a point assez de terres pour les produire, à cause de
+la grande riviere de _Canada_, qui va comme cette côte à peu prés, Est &
+Oest, & n'est point à soixante lieuës loin de là, en traversant les
+terres; & d'ailleurs cette riviere en reçoit beaucoup d'autres qui
+prennent leurs sources de vers _Norumbega_: à l'entrée de laquelle tant
+s'en faut qu'il n'y ait qu'une ile, que plutot le nombre est (par
+maniere de dire) infini, d'autant que cette riviere s'elargissant comme
+un _Lambda_ (lettre Grecque), la sortie d'icelle est toute pleine
+d'iles; déquelles y en a une bien avant (& la premiere) en mer, qui est
+haute & remarquable sur les autres.
+
+Mais quelqu'un dira que je m'equivoque en la situation de _Norumbega_, &
+qu'elle n'est pas là où je la prens. A cela je répons que l'Auteur de
+qui j'ay n'agueres rapporté les paroles, m'est suffisante caution en
+ceci, lequel en sa Charte geographique a situé l'entrée de cette riviere
+par les quarante-quatre degrez, & sa prétendue ville par les
+quarante-cinq. Ce que luy ayant accordé, il faudra necessairement qu'il
+me confesse que c'est celle-ci par ce qu'icelle passée, & celle de
+_Kinibeki_ (qui est en méme hauteur) il n'y a point d'autre riviere plus
+avant dont on doive faire cas jusques à la Virginie.
+
+Et comme de main en main un abus suit un autre, un Capitaine de marine
+nommé Jean Alfonse Xainctongeois en la relation de ses voyages
+aventureux, s'est aventuré d'écrire chose de méme foy, disant que:
+
+«Passé l'ile de Saint Jean (laquelle je prens pour celle que j'ay
+appellée ci-dessus l'ile de Bacaillos) la côte tourne à l'Oest &
+Oest-Sur-Oest, jusques à la riviere de _Norembergue_ nouvellement
+découverte (ce dit-il) par les Portugalois & Hespagnols, laquelle est à
+trente degrez: adjoutant que cette riviere a en son entrée beaucoup
+d'iles bancs, & rochers: & que dedans bien quinze, ou vint lieuës est
+batie une grande ville, où les gens sont petits & noiratres, comme ceux
+des Indes, & sont vétus de peaux dont ils ont abondance de toutes
+sortes, Item que là vient mourir le banc de Terre-neuve: & que passé
+cette riviere la côte tourne à l'Oest & Oest-Norest plus de deux cens
+cinquante lieuës vers un païs où y a des villes & chateaux.»
+
+Mais je ne reconoy rien, ou bien peu de verité en tous les discours de
+cet homme ici: & peut il bien appeller ses voyages aventureux, non pour
+lui, qui jamais ne fut en la centiéme partie des lieux qu'il décrit (au
+moins il est aisé à le conjecturer) mais pour ceux qui voudront suivre
+les routes qu'il ordonne de suivre aux mariniers. Car si ladite riviere
+de _Noremberge_ est à trente degrez, il faut que ce soit en la Floride:
+qui est contredire à tus ceux qui en ont jamais écrit, & è la verité
+méme. Quant à ce qu'il dit du _Banc de Terre-neuve_, il finit (par le
+rapport des mariniers) environ l'ile de Sable, à l'endroit du
+Cap-Breton. Bien est vray qu'il y a quelques autres bancs, qu'on appelle
+_Le Banquereau, & le Banc Jacquet_, mais ilz ne sont que de cinq, ou
+six, ou dix lieuës, & sont separez du _Grand Banc de Terre-neuve._ Et
+quant aux hommes ilz sont de belle & haute stature en la terre de
+_Norumbega_, dire que passé cette riviere la côte git Oest &
+Oest-Noroest, cela n'a aucune preuve. Car depuis le cap-breton jusques à
+la pointe de la Floride qui regarde l'ile de _Cuba_, il n'y a aucune
+côte qui gise Oest-Norest, seulement y a un la partie de la vraye
+riviere dite _Norumbega_ quelque cinquante lieuës de côte qui git Est &
+Oest. Somme, de toute le recit dudit Jean Alfonse je ne reçoy sinon ce
+qu'il dit que cette riviere dont nous parlons a en son entrée beaucoup
+d'iles, bancs & rochers.
+
+Passé la riviere de _Norumbega_ le sieur de Monta alla toujours cotoyans
+jusques à ce qu'il vint à _Kinibeki_, où y a une riviere qui peut
+accourcir le chemin pour aller à la grande riviere de Canada. Il y a là
+nombre de Sauvages cabannez, & y commence la terre à étre mieux peuplée.
+De _Kinibeki_ en allant plus outre on trouve la Baye de _Marchin_ nommée
+du nom du Capitaine qui y commande. Ce _Marchin_ fut tué l'année que
+nous partimes de la Nouvelle-France mille six cens sept. Plus loin est
+une autre Baye dite _Chouakoet_, où y a grand peuple au regard des païs
+precedens. Aussi cultivent-ils la terre, & commence la region à étre
+plus temperée s'elevant pardessus le quarante-quatriéme degré: & pour
+temoignage de ceci il y a quantité de vignes en cette terre. Voire méme
+il y en a des iles pleines (bien qu plus exposées aux injures du vent &
+du froid) ainsi que nous dirons ci-aprés. Entre _Chouakoet & Malebarre_
+y a plusieurs bayes & iles, & est la côte sablonneuse, avec peu de fond
+approchant dudit _Malebarre_, si qu'à peine y peut-on aborder avec les
+barques.
+
+Les peuples qui sont depuis la riviere Saint Jean jusques à _Kinibeki_
+(en quoy sont comprises les rivieres de Sainte-Croix & _Norumbega_)
+s'appellent _Etechemins_: et depuis _Kinibeki_, jusques à _Malebarre_, &
+plus outre ilz s'appellent Armouchiquois. Ils sont traitres & larrons, &
+s'en faut donner de garde. Le sieur de Monts s'étant arreté quelque peu
+à Malebarre les vivres commencerent à lui defaillir, & fallut penser du
+retour, mémement voyant toute la côte si facheuse qu'on ne pouvoit
+passer outre sans peril, pour les basses qui se jettent fort avant en
+mer, & de telle façon que plus on s'éloigne de terre, moins il y a de
+fond. Mais avant que partir il avint un accident de mort à un
+charpentier Maloin, lequel allant querir de l'eau avec quelques
+chauderons, un Armouchiquois voyant l'occasion propre à dérober l'un de
+ces chauderons lors que le Maloin n'y prenoit pas garde, le print &
+s'enfuit hativement avec sa proye. Le Maloin voulant courir aprés fut
+tué par cette mauvaise gent: & ores que cela ne lui fût arrivé, c'étoit
+en vain poursuivre son larron: car tous ces peuples Armouchiquois sont
+legers à la course comme levriers, ainsi que nous dirons encore ci-aprés
+en parlant du voyage que fit là méme le sieur de Poutrincourt en l'an
+mille six cent six. Le sieur de Monts eut un grand regret de voir telle
+chose, & étoient ses gens en bonne volonté d'en prendre vengeance (ce
+qu'ilz pouvoient faire, attendu que les autres Barbares ne s'éloignerent
+tant des François qu'un coup de mousquet ne les eût peu gâter: & de ce
+fait ils avoient ja chacun si bien couché en jouë, pour mirer chacun son
+homme) mais icelui sieur de Monts sur quelques considerations que
+plusieurs autres étans en sa qualité n'eussent euës, & pour ce que les
+meurtriers s'étoient évadés, fit baisser à chacun le serpentin, & les
+laisserent, n'ayans jusques là trouvé lieu agreable pour y former une
+demeure arretée. Et à-tant ledit sieur fit appareiller pour retourner à
+Sainte Croix, où il avoit laissé un bon nombre de ses gens encore
+infirmes de la secousse des maladies hivernales, de la santé déquels il
+étoit soucieux.
+
+Plusieurs qui ne sçavent que c'est de la marine pensent que
+l'établissement d'une habitation en terre inconue soit chose facile,
+mais par le discours de ce voyage, & autres suivans ilz trouveront qu'il
+est beaucoup plus aisé de dire que de faire, & que le sieur de Monts a
+beaucoup exploité de choses en cette premiere année d'avoir veu toute la
+côte de cette terre jusques à Malebarre qui sont plus de quatre cens
+lieuës en rengeant icelle côte, & visitant jusques au fond des bayes:
+outre le travail des logemens qu'il lui convint faire edifier & dresser,
+le soin de ceux qu'il avoit là menés, & du retour en France, le cas
+avenant de quelque peril ou naufrage à ceux qui lui avoient promis de
+l'aller querir aprés l'an revolu. Mais on a beau courir, & se donner de
+la peine pour rechercher des ports où la Parque soit pitoyable. Elle est
+toujours semblable à elle-méme. Il est bon de se loger en un doux
+climat, puis qu'on est en plein drap, & qu'on a à choisir mais la mort
+nous suit par tout. J'ay entendu d'un pilote du Havre de Grace qui fut
+avec les Anglois en la Virginie il y a vint-quatre ans, qu'étans arrivez
+là il y en mourut trente-six en trois mois. Et toutefois on tient la
+Virginie étre par les trente-six, trente-sept, & trente huitiéme degrez
+de latitude, qui est bon temperament de païs. Ce que considerant, je
+croy encore un coup (car je l'ay des-ja ci-devant dit) que telle
+mortalité vient du mauvais traitement: & est du tout besoin en tel païs
+d'y avoir dés le commencement du bestial domestic & privé de toute
+sorte: & porter force arbres fruitiers & entes, pour avoir bien-tôt la
+recreation necessaaire à la santé de ceux qui desirent y peupler la
+terre. Que si les Sauvages mémes sont sujets aux maladies dont nous
+avons parlé, c'est rarement, & cela arrivant, je l'attribue à la méme
+cause du mauvais traitement. Car ilz n'ont rien qui puisse corriger le
+vice des viandes qu'ils prennent: & toujours sont nuds parmi les
+humidités de la terre; ce qui est le vray moyen d'accuillir quantité
+d'humeurs corrompues qui leur causent ces maladies aussi bien qu'aux
+étrangers qui vont par dela, quoy qu'ils soient nais à cette façon de
+vivre.
+
+La nouvelle habitation y ayde aussi beaucoup, comme on a observé par
+experience ordinaire. Car où il faut arracher les arbres les ouvriers
+sont contraints de humer les vapeurs qui s'exhalent de la terre, qui
+leur corrompent le sang & pervertissent l'estomac (ainsi qu'à ceux qui
+travaillent aux mines) & causent lédites maladies: là où la méme
+experience nous à montré qu'aprés l'habitation faicte, elles n'ont plus
+eu tant de prise sur les hommes.
+
+[Illustration: Neptune]
+
+
+
+
+_Arrivée du sieur du Pont à l'ile Sainte-Croix: Habitation transferée au
+Port Royal: Retour du sieur de Monts en France: Difficulté des moulins à
+bras: Equipage dudit sieur du Pont pour aller découvrir les
+Terres-neuves outre Malebarre: Naufrage: Prevoyance pour le retour en
+France: Comparaison de ces voyages avec ceux de la Floride: Blame de
+ceux qui méprisent la culture de la terre._
+
+CHAP. VIII
+
+LA saison du printemps passée au voyage des Armouchiquois, le sieur de
+Monts attendit à Sainte-Croix le temps qu'il avoit convenu: dans lequel
+s'il n'avoit nouvelles de France il pourroit partir & venir chercher
+quelque vaisseau de ceux qui viennent à la Terre-neuve pour la pecherie
+du poisson, à fin de repasser en France dans icelui avec sa trouppe,
+s'il étoit possible. Ce temps des-ja étoit expiré, & étoient préts à
+faire voile, n'attendans plus aucun secours ni rafraichissemens, quand
+voici le quinziéme de Juin mis six cens cinq arriver le sieur du Pont
+surnommé Gravé, demeurant à Honfleur, avec une compagnie de quelques
+quarante hommes, pour relever de sentinelle ledit sieur de Monts & sa
+troupe. Ce fut au grand contentement d'un chacun, comme l'on peut
+penser: & canonnades ne manquerent à l'abord, selon la coutume, ni
+l'éclat des trompetes. Ledit sieur du Pont ne sçachant encore l'état de
+noz François, pensoit trouver là une demeure bien asseurée, & ses
+logemens préts: mais attendu les accidens de la maladie étrange dont
+nous avons parlé, il fut avisé par Conseil de changer de lieu. Le sieur
+de Monts eût bien desiré que l'habitation nouvelle eût eté comme par les
+quarante degrez, sçavoir six degrez plus au Midi que le lieu de
+Sainte-Croix: mais aprés avoir veu la côte jusques à Malebarre, & avec
+beaucoup de peines sans trouver ce qu'il desiroit, on delibera d'aller
+au Port Royal faire la demeure, attendant qu'il y eût moyen de faire
+plus ample découverte. Ainsi voila chacun embesoigné à trousser son
+paquet: on demolit ce qu'on avoit bati avec mille travaux, hors-mis le
+magazin, qui étoit une espece trop grande à transporter, & en execution
+de ceci plusieurs voyages se font. Tout étant arrivé au Port Royal voici
+nouveau travail: on choisit la demeure vis à vis de l'ile qui est à
+l'entrée de la riviere de l'Equille dite aujourd'hui la riviere du
+Dauphin, là où tout étoit couvert de bois si épais qu'il n'est possible
+davantage. Ja le mois de Septembre arrivoit, & falloit penser de
+décharger le navire du sieur du Pont pour faire place à ceux qui
+devoient retourner en France. Somme il y avoit de l'exercice pour tous.
+Quand le navire fut en état d'étre mis à la voile, le sieur de Monts
+ayant veu le commencement de la nouvelle habitation, s'embarqua pour le
+retour & avec lui ceux qui voulurent le suivre. Neantmoins plusieurs de
+bon courage demeurerent sans apprehender le mal passé. Autant on met la
+voile au vent & demeure ledit sieur du Pont pour Lieutenant par dela,
+lequel ne manque de promptitude (selon son naturel) à faire & parfaire
+ce qui estoit requis pour loger soy & les siens: qui est tout ce qui se
+peut faire pour cette année en ce païs là. Car de s'éloigner du parc
+durant l'hiver, mémes apres un si long harassement: il n'y avoit point
+d'apparence. Et quant au labourage de la terre, je croy qu'ils n'eurent
+le temps commode pour y vacquer: car ledit sieur du Pont n'étoit pas
+homme pour demeurer en repos, ni pour laisser ses gens oisifs, s'il y
+eût moyen de ce faire.
+
+L'hiver venu les Sauvages du païs s'assembloient de bien loin au Port
+Royal pour troquer de ce qu'ils avoient avec les François, les uns
+apportans des pelleteries de Castors, & de Loutres (qui sont celles dont
+on peut faire plus d'état en ce lieu là) & aussi d'Ellans, déquelles on
+peut faire de bons buffles: les autres apportans des chairs freches,
+dont ilz firent maintes tabagies, vivans joyeusement tant qu'ils eurent
+dequoy. Le pain oncques ne leur manqua, mais le vin ne leur dura point
+jusques à la fin de la saison. Car quant nous y arrivames l'an suivant
+il y avoit plus de trois mois qu'ilz n'en avoient plus, & furent fort
+rejouïs de nôtre venue, qui leur fit en reprendre le gout.
+
+La plus grande peine qu'ilz avoient c'étoit de Moudre le bled pour avoir
+du pain. Ce qui est chose fort penible en moulins à bras, où il faut
+employer toute la force du corps. Et pour ce non sans cause anciennement
+on menaçoit les mauvaises gens de les envoyer au moulin, comme à la
+chose la plus penibles qui soit: auquel métier on emploioit les pauvres
+esclaves avant l'usage des moulins à vent & à eau, comme nous témoignent
+les histoires prophanes: & celles de la sortie du peuple d'Israël hors
+du païs d'Egypte, là où pour la derniere playe que Dieu veut envoyer à
+Pharao, il denonce par la bouche de Moyse, _qu'environ la minuit il
+passera au travers de l'Egypte, & tout premier-né y mourra jusques au
+premier-né de Pharao qui devoit étre assis sur son throne, jusques au
+premier-né de la servante qui est employée à moudre._ Et ce travail
+étant si grand, les Sauvages, quoy que bien pauvres, ne le sçauroient
+supporter, & aymeroient mieux se passer de pain que de prendre tant de
+peine, comme il a été experimenté De nôtre temps, que leur voulant
+bailler la moitié de la moulture qu'ilz feroient, ils aimoient mieux
+n'avoir point de blé. Et croiroy bien que cela, avec d'autres choses, a
+aidé à fomenter la maladie de laquelle nous avons parlé, en quelques uns
+des gens du sieur du Pont: car il y en mourut une douzaine durant cet
+hiver en sa compagnie. Vray est que je trouve un defaut és batimens de
+noz François, c'est qu'il n'y avoit point de fossez à lentour, &
+s'écouloient les eaux de la terre prochaine par dessous leurs chambres
+basses: ce qui étoit fort contraire à la santé. A quoy j'adjoute encore
+les eaux mauvaises déquelles ilz se servoient, qui n'issoient point
+d'une source vive, comme celle que nous trouvames assez prez de nôtre
+Fort, ains du plus prochain ruisseau.
+
+Apres que l'hiver fut passé, & la mer propre à naviguer, le sieur du
+Pont voulut parachever l'entreprise commencée l'an precedent par le
+sieur de Monts, & aller rechercher un port plus au Su, où la temperature
+de l'air fût plus douce selon qu'il en avoit eu charge dudit sieur. Et
+de fait il equippa la barque qui lui étoit restée pour cet effect: Mais
+étant sorti du port, & ja à la voile pour tirer vers Malebarre, il fut
+contraint par le vent contraire de relacher deux fois, & à la troisiéme
+ladite barque se vint perdre contre les rochers à l'entrée du passage
+dudit port. En cette disgrace de Neptune les hommes furent sauvés, & la
+meilleure partie des provisions & marchandises. Mais quant à la barque
+elle fut mise en pieces. Et par ce desastre fut rompu le voyage, &
+intermis ce que tant l'on desiroit. Car encore ne jugeoit-on point bonne
+l'habitation du Port Royal; & toutefois il est hautement abrié de la
+part du Nort & Noroest, de montagnes éloignées tantôt d'une lieuë,
+tantôt de demie du Port & de la riviere de l'Equille. Voila comme les
+entreprises ne se manient pas au desir des hommes, & sont accompagnées
+de beaucoup de perils.. Si bien qu'il ne se faut emerveiller s'il y a de
+la longueur en l'établissement des colonies, principalement en des
+terres si lointaines déquelles on ne sçait la nature, ni le temperament
+de l'air, & où il faut combattre & abbattre les foréts, & étre
+contraints de se donner de garde, non des peuples que nous disons
+Sauvages, mais de ceux qui se disent Chrétiens & n'en ont que le nom,
+gent maudite & abominable, pire que des loups, ennemis de Dieu, & de la
+nature humaine.
+
+Ce coup donc étant rompu, le sieur du Pont ayant fait emmennoter
+Champ-doré, & informer contre luy, ne sceut que faire, sinon d'attendre
+la venue du secours & rafraichissement que le sieur de Monts lui avoit
+promis envoyer l'année suivante, lors qu'il partit du Port Royal pour
+revenir en France. Et neantmoins à tout évenement, ne laissa de preparer
+une autre barque, & une patache, pour venir chercher des vaisseaux
+François és lieux où ils font la secherie de morues (comme les Ports
+_Campseau_ des Anglois, de _Misamichis_, Baye de Chaleur, & des Morues,
+& autres en grand nombre) ainsi qu'avoit fait le sieur de Monts l'an
+precedent, à fin de se mettre dedans & retourner en France, le cas
+advenant qu'aucun navire ne vinst le secourir. En quoy il fit sagement:
+car il fut en danger de n'avoir aucunes nouvelles de nous, qui étions
+destinez pour lui succéder, ains que se verra par le discours de ce qui
+suit. Mais ce-pendant ici faut considerer que ceux qui se sont
+transportez pardelà en ces derniers voyages ont eu un avantage
+par-dessus ceux qui ont voulu habiter la Floride: c'est d'avoir ce
+recours que nous avons dit aux navires de France qui frequentent les
+Terres-neuves, sans avoir la peine de façonner des grands vaisseaux, ni
+attendre des famines extremes, comme ont fait ceux-là de qui les voyages
+ont eté à déplorer en ce regard, & ceux-ci au sujet des maladies qui les
+ont persecuté. Mais aussi ceux de la Floride ont ils eu de l'heur en ce
+qu'ils étoient en un païs doux, fertile, & plus ami de la santé humaine
+que la Nouvelle-France Septentrionale, de laquelle nous avons parlé en
+ce livre. Que s'ils ont eu de la famine, il y a eu de la grande faute de
+leur part de n'avoir nullement cultivé la terre, laquelle ils avoient
+trouvée découverte: Ce qui est un prealable de faire avant toute chose à
+qui veut s'aller habituer si loin de secours. Mais les François, &
+préque toutes les nations du jourd'hui (j'enten de ceux qui ne sont nais
+au labourage) ont cette mauvaise nature, qu'ils estiment deroger
+beaucoup à leur qualité de s'addonner a la culture de la terre, qui
+neantmoins est à peu prés la seule vocation où reside l'innocence. Et de
+là vient que chacun fuiant ce noble travail, exercice de noz premiers
+peres, des Rois anciens, & des plus grands Capitaines du monde, &
+cherchant de se faire Gentil-homme aux dépens d'autrui, ou voulant
+apprendre tant seulement le metier de tromper les hommes, ou se gratter
+au soleil, Dieu ôte sa benediction de nous, & nous bat aujourd'hui, &
+dés long temps, en verge de fer, si bien que le peuple languit
+miserablement souz son toict, & n'ose faire paroitre sa pauvreté.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_Motif, & acceptation du voyage du sieur de Poutrincourt, ensemble de
+l'Autheur, en la Nouvelle-France: Partement de la ville de Paris pour
+aller à la Rochelle: Adieu à la France._
+
+CHAP. IX
+
+ENVIRON le temps du naufrage mentionné ci-dessus, le sieur de Monts
+songeoit par deçà aux moyens de dresser nouvel équipage pour la
+Nouvelle-France. Ce qui lui sembloit difficile tant pour les grans frais
+que cela apportoit, que pour ce que cette province avoit été tellement
+décriée à son retour, que ce sembloit étre chose vaine & infructueuse de
+plus continuer ces voyages à l'avenir. Joint qu'il y avoit grande
+occasion de croire qu'on ne trouveroit persone qui s'y voulût aller
+hazarder. Neantmoins sachant le desir du sieur de Poutrincourt (auquel
+auparavant il avoit fait partage de la terre, suivant le pouvoir que le
+Roy luy avoit donné) qui étoit d'habiter pardelà, & y établir sa famille
+& sa fortune, & le nom de Dieu tout ensemble; il lui écrivit, & envoya
+homme exprés, pour lui faire ouverture du voyage qui se presentoit. Ce
+que ledit sieur de Poutrincourt accepta quittant toutes affaires pource
+sujet: quoy qu'il eût des procés de consequence, à la poursuite de
+defense déquels sa presence étoit bien requise, & qu'à son premier
+voyage il eût éprouvé la malice de certains qui le poursuivoient
+rigoureusement absent, & devindrent souples & muets à son retour. Il ne
+fut plutot rendu à Paris, qu'il fallut partir, sans avoir à-peine le
+loisir de pourvoir à ce qui lui étoit necessaire. Et ayant eu l'honneur
+de le conoitre quelques années auparavant, il me demanda si je voulois
+étre de la partie. A quoy je demandai un jour de terme pour lui
+repondre. Apres avoir bien consulté en moy-méme, desireux non tant de
+voir le païs que de reconoitre la terre oculairement, à laquelle j'avoy
+ma volonté portée, & fuir un monde corrompu, je lui donnay parole: étant
+méme induit par quelque injustice qui m'avoit été peu au-paravant faite,
+laquelle fut reparée à mon retour par Arret de la Cour, dont j'en ay
+particulierement obligation à Monsieur Servin Advocat general du Roy,
+auquel proprement appartient cet eloge attribué selon la lettre au plus
+sage & plus magnifique de tous les Rois: TU AS AIMÉ JUSTICE ET AS EN
+HAINE INIQUITÉ.
+
+C'est ainsi que Dieu nous reveille quelquefois pour nous exciter à des
+actions genereuses telles que ces voyages, léquelles (comme le monde est
+divers) les uns blameront, les autres approuveront. Mais n'ayant à
+repondre à personne en ce regard, je ne me soucie des discours que les
+gens oisifs, ou ceux qui ne me peuvent ou veulent ayder, pourroient
+faire, ayant mon contentement en moy-méme, & étant prét de rendre
+service à Dieu & au Roy és terres d'outre mer qui porteront le nom de
+France, si ma fortune, ou condition m'y pouvoit appeller pour y vivre en
+repos par un travail agreable, & fuir la dure vie à laquelle je voy
+pardeça la pluspart des hommes reduits.
+
+Pour revenir donc au sieur de Poutrincourt comme il eut fait quelques
+affaires, il s'informa en quelques Eglises s'il se pourroit point
+trouver quelque Prétre qui eut du sçavoir pour le mener avec lui, &
+soulager celui que le sieur de Monts y avoit laissé à son voyage, lequel
+nous pensions étre encore vivant. Mais d'autant que c'étoit la semaine
+sainte, temps auquel ilz sont occupés aux confessions, il ne s'en
+presenta aucun, les uns s'excusans sur les incommoditez de la mer & du
+long voyage, les autres remettans l'affaire apres Pasques. Occasion
+qu'il n'y eut moyen d'en tirer quelqu'un hors de Paris, parce que le
+temps pressoit, & la mer n'attend personne: par ainsi falloit partir.
+
+Restoit de trouver les ouvriers necessaires au voyage de la
+Nouvelle-France. A quoy fut pourvu en bref (car souz le nom de
+Poutrincourt il se trouvoit plus de gens qu'on ne vouloit) pour fait de
+leurs gages, & argent donné à chacun par avance d'iceux gages, & pour se
+trouver à la Rochelle, où étoit le Rendez-vous, chez les sieurs Macquin
+& Georges honorables marchants de ladite ville associez du sieur de
+Monts, léquels fournissoient nôtre equipage.
+
+Ce menu peuple étant parti, nous nous acheminames à Orleans trois ou
+quatre jours aprés, qui fut le Vendredy saint, pour aller faire noz
+Pasques en ladite ville d'Orleans, où chacun fist le devoir accoutumé à
+tous bons Chrétiens de prendre le Viatique spirituel de la divine
+Communion, mémement puis que nous allions en voyage.
+
+Devant qu'arriver à la Rochelle, me tenant quelquefois à quartier de la
+compagnie, il me print envie de mettre sur mes tablettes un adieu à la
+France, lequel je fis imprimer en ladite ville de la Rochelle le
+lendemain de nôtre arrivee, qui fut le troisiéme jour d'Avril mil six
+cens six: & fut receu avec tant d'applaudissemens du peuple, que je ne
+dedaigneray de le coucher ici.
+
+
+
+
+ADIEU À LA FRANCE
+
+ORES _que la saison du printemps nous invite_
+_A seillonner le dos de la vague Amphitrite,_
+_Et cinglez vers les lieux où Phoebus chaque jour_
+_Va faire tout lassé son humide sejour,_
+_Je veux ains que partir dire Adieu à la France_
+_Celle qui m'a produit, & nourri dés l'enfance;_
+_Adieu non pour toujours, mais bien souz cet espoir_
+_Qu'encores quelque jour je la pourray revoir._
+
+_Adieu donc douce mere, Adieu France amiable:_
+_Adieu de tous humains le sejour delectable:_
+_Adieu celle qui m'a en son ventre porté,_
+_Et du fruit de son sein doucement alaité._
+_Adieu, Muses aussi qui a vôtre cadence_
+_Avez conduit mes pas dés mon adolescence:_
+
+_Adieu riches palais, Adieu noble cités_
+_Dont l'aspect a mes yeux mille fois contentés:_
+_Adieu lambris doré, sainct temple de Justice,_
+_Où Themis aux humains d'un penible exercice_
+_Rend le Droit, & Python d'un parler eloquent,_
+_Contre l'oppression defend l'homme innocent._
+_Adieu tours & clochers dont les pointes cornues_
+_Avoisinans les cieux s'elevent sur les nues:_
+_Adieu prez emaillez d'un million de fleurs_
+_Ravissans mes esprits de leurs soüaves odeurs:_
+_Adieu belle forets, Adieu larges campagnes,_
+_Adieu pareillement sourcilleuses montagnes:_
+_Adieu côtaux vineux, & superbes chateaux:_
+_Adieu l'honneur des champs, & gras troupeaux_
+_Et vous, ô ruisselets, fontaines, & rivieres,_
+_Qui m'avez delecté en cent mille manieres,_
+_Et mille fois charmé au doux gazouillement_
+_De vos bruyantes eaux, Adieu semblablement:_
+_Nous allons recherchans dessus l'onde azurée_
+_Les journaliers hazars du tempeteux Nerée,_
+_Pour parvenir aux lieux où d'une ample moisson_
+_Se presente aux Chrétiens une belle saison._
+
+_O combien se prepare & d'honneur & de gloire,_
+_Et sans cesse sera louable la memoire_
+_A ceux-là qui poussez la sainte intention_
+_Auront le bel objet de cette ambition!_
+_Les peuples à jamais beniront l'entreprise_
+_Des Autheurs d'un tel bien: & d'une plume apprise,_
+_A graver dans l'airain de l'immortalité_
+_J'en laisseray memoire à la posterité._
+
+_Prelats que Christ a mis pasteurs de son Eglise_
+_A qui partant il a sa parole commise,_
+_A fin de l'annoncer par tout cet Univers,_
+_Et à la loy ranger par elle les pervers,_
+_Someillez vous, helas! Pourquoy de vôtre zele_
+_Ne faites-vous paroitre une vive étincelle_
+_Sur ces peuples errans qui sont proye à l'enfer,_
+_Du sauvement déquels vous devriez triompher?_
+_Pourquoy n'employez vous à ce saint ministere_
+_Que vous employez seulement à vous plaire?_
+_Cependant le troupeau que Christ a racheté_
+_Accuse devant lui vôtre tardiveté._
+_Quoy donc souffirez vous l'ordre du mariage_
+_Sur vôtre ordre sacré avoir cet avantage_
+_D'avoir eu devant vous le desir, le vouloir,_
+_Le travail, & le soin de ce Chrétien devoir?_
+
+DE MONTS _tu es celui de qui le haut courage_
+_A tracé le chemin à un si grand ouvrage:_
+_Et pource de ton nom malgré l'effort des ans_
+_Le fueille verdoya d'un éternel printemps._
+_Que si en ce devoir que j'ay des-ja tracé_
+_Ambitieusement je ne suis devancé,_
+_Je veux de ton merite exalter la louange_
+_Sur l'Equille, & le Nil, & la Seine, & le Gange._
+_Et faire l'Univers bruire de ton renom,_
+_Si bien qu'en tout endroit on revere ton nom_
+_Qu'a la suite de ce je ne couche en l'histoire_
+_Celui duquel ayant conu la probité,_
+_Les sens & la valeur & la fidelité,_
+_Tu l'as digne trouvé à qui ta lieutenance_
+_Fût surement commise en la Nouvelle-France._
+_Pour te servir d'Hercule, & soulager le fais_
+_Que te surchargeroit au dessein que tu fais._
+
+POUTRINCOURT, _c'est donc toy qui a touché mon ame,_
+_Et lui as inspiré une devote flamme_
+_A celebrer ton lot, & faire par mes vers_
+_Qu'à l'avenir ton nom vole par l'Univers:_
+_Ta valeur dés long temps en la France conue_
+_Cherche une nation aux hommes inconue_
+_Pour la rendre sujette à l'empire François,_
+_Et encore y assoir le thrône de noz Rois:_
+_Ains plutot (car en toy la sagesse eternelle_
+_A mis je ne sçay quoy digne d'une ame belle)_
+_Le motif qui premier a suscité ton coeur_
+_A si loin rechercher un immortel honneur,_
+_Est le zele devoit & l'affection grande_
+_De rendre à l'Eternel une agreable offrande,_
+_Lui vouant toy, tes biens, ta vie, & tes enfans,_
+_Que tu vas exposer à la merci des vents,_
+_Et voguant incertain comme à un autre pole_
+_Pour son nom exalter & sa sainte parole._
+
+_Ainsi tous-deux portés de méme affection:_
+_Ainsi l'un secondans l'autre en intention,_
+_Heureux, vous acquerrés une immortele vie,_
+_Que de felicité toujours sera suivie:_
+_Vie non point semblable à celle de ces dieux_
+_Que l'antique ignorante a feinte dans le cieux_
+_Pour avoir (comme vous) reformé la nature,_
+_Les moeurs & la raison des hommes sans culture,_
+_Mais une vie où git cette felicité_
+_Que les oracles saints de la Divinité_
+_Ont liberalement promis aux saintes ames_
+_Que le ciel a formé de ses plus pures flammes._
+_Tel est vôtre destin & cependant ça bas_
+_Vôtre nom glorieux ne craindra le trépas,_
+_Et la posterité de vôtre gloire éprise,_
+_Sera emeuë à suivre une méme entreprise,_
+_Mais vous serés le centre où se rapportera_
+_Ce que l'âge futur en vous suivant fera._
+
+_Toy qui par la terreur de ta sainte parole_
+_Regis à ton vouloir les postillons d'Æole,_
+_Qui des flots irritez peux l'orgueil abbaisser,_
+_Et les vallons des eaux en un moment hausser,_
+_Grand Dieu sois nôtre guide en ce douteux voyage._
+_Puis que tu nous y as enflammé le courage:_
+_Lache de tes thresors un favorable vent_
+_Qui pousse nôtre nef en peu d'heure du Ponant_
+_Et fay que là poussions arriver par ta grace_
+_Jetter le fondement d'une Chrétienne race._
+
+ Pour m'egayer l'esprit ces vers je composois
+ Au premier que je vi les murs des Rochelois
+
+
+
+
+_Jonas nom de nôtre navire: Mer basse à la Rochelle cause de difficile
+sortie: La Rochelle ville refermée: Menu peuple insolent: Croquans:
+Accident de naufrage du Jonas: Nouvel equippage: Faibles soldats ne
+doivent estre mis aux frontieres: Ministres prient pour la conversion
+des Sauvages: Pue de zele des nôtres: Eucharistie portée par les anciens
+Chrétiens en voyage: Diligence de Poutrincourt sur le point de
+l'embarquement._
+
+CHAP. X
+
+ARRIVEZ que nous fumes à la Rochelle nous y trouvames les Sieurs de
+Monts & de Poutrincourt qui y étoient venu en poste, & nôtre navire
+appellé LE JONAS du port de cent cinquante tonneaux, prét à sortir hors
+les chaines de la ville pour attendre le vent. Cependant nus faisions
+bonne chere, voire si bonne, qu'il nous tardoit que ne fussions sur mer
+pour faire diete. Ce que ne fimes que trop quand nous y fumes une fois:
+car deux mois se passerent avant que nous vissions terre, comme nous
+dirons tantot. Mais les ouvriers parmi la bonne chere (car ils avoient
+chacun vint sols par jour) faisoient de merveilleux tintamarres au
+quartier de Saint Nicolas, où ils étoient logez. Ce qu'on trouvoit fort
+étrange en une ville si reformée que la Rochelle, en laquelle ne se fait
+aucune dissolution apparente, & faut que chacun marche l'oeil droit s'il
+ne veut encourir la censure soit du Maire, soit des Ministres de la
+ville. De fait il y en eut quelques uns prisonniers, léquels on garda à
+l'hôtel de ville jusques à ce qu'il fallut partir; & eussent eté chatiez
+sans la consideration du voyage, auquel on sçavoit bien qu'ils
+n'auroient pas toutes leurs aises: car ilz payerent assez par apres la
+folle enchere de la peint qu'ils avoient baillée aux sieurs Macquin &
+Georges bourgeois de ladite ville, pour les tenir en devoir. Je ne les
+veux toutefois mettre tous en ce rang, d'autant qu'il y en avoit
+quelques uns respectueux & modestes. Mais je puis dire que c'est un
+étrange animal qu'un menu peuple. Et me souvient à ce propos de la
+guerre des Croquans, entre léquels je me suis trouvé une fois étant en
+Querci. C'étoit la chose la plus bigearre du bonde que cette confusion
+de porteurs de sabots, d'où ils avoient pris le noms de Croquans, par ce
+que leurs sabots clouez devant & derriere faisoient Croc à chaque pas.
+Cette sorte de gens confuse n'entendoit ni rime, ni raison, chacun y
+étoit maitre, armés les uns d'une serpe au bout d'un baton, les autres
+de quelque epée enrouillée, & ainsi consequemment.
+
+Nôtre Jonas ayant sa charge entiere, est en fin tiré hors la ville à la
+rade, & pensions partir le huitiéme ou neufiéme d'Avril. Le Capitaine
+Foulques s'étoit chargé de la conduite du voyage. Mais comme il y a
+ordinairement de la negligence aux affaires des hommes, avint que ce
+Capitaine (homme neantmoins que j'ay reconu fort vigilant à la mer)
+ayant laissé le navire mal garni d'hommes, n'y étant pas lui-méme, ni le
+Pilote, ains seulement six ou sept matelots tant bons que mauvais, un
+grand vent de Suest s'éleve la nuit, qui romp le cable du Jonas retenu
+d'une ancre tant seulement, & le chasse contre un avant-mur qui est hors
+la ville adossant la tour de la chaine, contre lequel il choque tant de
+fois qu'il se creve & coule à fonds. Et bien vint que la mer pour lors
+se retiroit. Car si ce desastre fût arrivé du flot, le navire étoit en
+danger d'étre renversé, avec un perte beaucoup plus grande qu'elle ne
+fut, mais il se soutint debout, & y eut moyen de le radouber: ce qui fut
+fait en diligence. On avertit nos ouvriers de venir ayder à cette
+necessité, soit à tirer à la pompe, ou pousser au capestan, ou à autre
+chose, mais il y en eut peu qui se missent en devoir, & s'en rioient la
+pluspart. Quelques uns s'étans acheminez jusques là parmi la vaze, s'en
+retournerent, se plaignans qu'on leur avoit jetté de l'eau, ne
+condiderans pas qu'ilz s'étoient mis du côté par où sortoit l'eau de la
+pompe que le vent éparpillait sur eux. J'y allay avec le sieur de
+Poutrincourt & quelques autres de bonne volonté, où nous ne fumes
+inutiles. A ce spectacle étoit préque toute la ville de la Rochelle sur
+le rempar. La mer étoit encore irritée, & pensames aller choquer
+plusieurs fois contre les grosses tours de la ville. En fin nous
+entrames dedans bagues sauves. Le vaisseau fut vuidé entierement, &
+fallut faire nouvel equippage. La perte fut grande & les voyages préque
+rompus pour jamais. Car aprés tant de coups d'essais, je croy qu'à
+l'avenir nul se fût hazardé d'aller planter des colonies pardela: ce
+païs étant tellement décrié, que chacun nous plaignoit sur les accidens
+de ceux qui y avoient eté par le passé. Neantmoins le sieur de Monts et
+ses associez soutindrent virilement cette perte. Et faut que je die en
+cette occurence, que si jamais ce païs là est habité de Chrétiens &
+peuples civilisés, c'est (aprés ce qui est deu au Roy) aux autheurs de
+ce voyage qu'en appartiendra à juste tiltre la premiere louange.
+
+Cet esclandre nous retarda de plus d'un mois, qui fut employé tant à
+décharger qu'à recharger nôtre navire. Pendant ce temps nous allions
+quelquefois proumener és voisinages de la ville, & particulierement aux
+Cordeliers, qui n'en sont qu'a demie lieuë, là où étant un jour au
+sermon par un Dimanche, je m'émerveillay comme en ces places frontieres
+on ne mettoit meilleure garnison, ayans de si forts ennemis aupres
+d'eux. Et puis que j'entreprens une histoire narrative des choses en la
+façon qu'elles se sont passées, je diray que ce nous est chose honteuse
+que les Ministres de la Rochelle priassent Dieu chaque jour en leurs
+assemblées pour la conversion des pauvres peuples Sauvages, & méme pour
+nôtre conduite, & que nos Ecclesiastiques ne fissent pas le semblable.
+De verité nous n'avions prié ni les une ni les autres de ce faire, mais
+en cela se reconoit le zele d'un chacun. En fin peu auparavant nôtre
+depart il me souvient de demander sieur Curé ou Vicaire de l'Eglise de
+la Rochelle s'il se pourroit point trouver quelque sien confrere qui
+voulût benir avec nous: ce que j'esperoy se pouvoir aisément faire,
+pource qu'ils étoient là en assez bon nombre, & joint qu'étans en une
+ville maritime, je cuidoy qu'ilz prinssent plaisir de voguer sur les
+flots: mais je ne peu rien obtenir: Et me fut dit pour excuse qu'il
+faudroit des gens qui fussent poussez de grand zele & pieté pour aller
+en tels voyages: & seroit bon de s'addresser aux Peres Jesuites. Ce que
+nous ne pouvions faire alors, nôtre vaisseau ayant préque sa charge. A
+propos dequoy il me souvient avoir plusieurs fois ouï dire au sieur de
+Poutrincourt qu'aprés son premier voyage étant en Court, un Jesuite de
+Court lui demande qu se pourroit esperer de la conversion des peuples de
+la Nouvelle-France, & s'ils étoient en grand nombre. A quoy il répondit
+qu'il y avoit moyen d'acquerir cent mille ames à Jesus-Christ, mettant
+un nombre certain pour un incertain. Ce bon Pere faisant peu de cas de
+ce nombre, dit là dessus par admiration, N'y a il que cela! comme si ce
+n'était pas un sujet assez grand pour employer un homme. Certes quand il
+n'y en auroit que la centiéme partie, voire encore moins, on ne devroit
+la laisser perdre. Le bon Pasteur ayant d'étre cent brebis une égarée,
+lairra les nonante-neuf pour aller chercher la centiéme. On nous
+enseigne (& je le croy ainsi) que quant il n'y eût eu qu'un homme à
+sauver, nôtre Seigneur Jesus-Christ n'eût dedaigné de venir pour lui,
+comme il a fait pour tout le monde. Ainsi ne faut faire si peu de cas de
+ces pauvres peuples, quoy qu'ilz ne fourmillent en nombre comme dans
+Paris, ou Constantinople.
+
+Voyant que je n'avoy rien avancé à demander un homme d'Eglise pour nous
+administrer les Sacremens, soit durant nôtre route, soit sur la terre:
+il me vint en memoire l'ancienne coutume des Chrétiens, léquels allans
+en voyage portoient avec eux le sacré pain de l'Eucharistie & ce
+faisoient-ils pour ce qu'en tous lieux ilz ne rencontroient point des
+Prétres pour leur administrer ce Sacrement, le monde étant lors encore
+plein de paganisme, ou d'heresies. Si bien que nom mal à propos il étoit
+appelé Viatic, lequel ilz portoient avec eux allans par voyes: &
+neantmoins je suis d'accord que cela s'entend spirituelement. Et
+considerant que nous pourrions étre reduits à cette necessité, n'y étant
+demeuré qu'un Prétre en la demeure de la Nouvelle-France (lequel on nous
+dit étre mort quand nous arrivames là) je demanday si on nous voudroit
+faire de méme qu'aux anciens Chrétiens, léquels n'étoient moins sages
+que nous. On me dit que cela se faisoit en ce temps-là pour des
+considerations qui ne sont plus aujourd'hui. Je remontray que le frere
+de saint Ambroise _Satyrus_ allant en voyage sur mer se servoit de cette
+medecine spirituelle (ainsi que nous lisons en sa harangue funebre faite
+par ledit Saint Ambroise) laquelle il portoit _in orario_, ce que je
+prens pour un linge, ou taffetas: & bien lui en print: car ayant fait
+naufrage il se sauva sur un ais du bris de son vaisseau. Mais en ceci je
+fus éconduit comme au reste. Ce qui me donna sujet d'étonnement: & me
+sembloit chose bien rigoureuse d'étre en pire condition que les premiers
+Chrétiens: Car l'Eucharistie n'est pas aujourd'hui autre chose qu'elle
+étoit alors: & s'ilz la tenoient precieuse, nous ne la demandions pas
+pour en faire moins de compte.
+
+Revenons à nôtre Jonas. Le voila chargé & mis à la rade hors de la
+ville: il ne reste plus que le temps & la marée à point: c'est le plus
+difficile de l'oeuvre. Car és lieux où il n'y a gueres de fonds, comme à
+la Rochelle, il faut attendre les hautes marées de pleine & nouvelle
+lune, & lors paraventure n'aura-on pas vent à propos, & faudra remettre
+la partie à quinzaine. Cependant la saison se passe, & l'occasion de
+faire voyage: ainsi qu'il nous pensa arriver. Car nous vimes l'heure
+qu'aprés tant de fatigues & de dépenses nous étions demeurez faute de
+vent, & pource que la lune venoit en decours, & consequemment la marée,
+le capitaine Foulques sembloit ne se point affectionner à sa charge, &
+ne demeuroit point au navire, & disoit-on qu'il étoit secretement
+sollicité des marchans autres que de la societé du sieur de Monts, de
+faire rompre le voyage: & paraventure n'étoit-il encore d'accord avec
+ceus qui le mettoient en oeuvre. Quoy voyant ledit sieur de
+Poutrincourt, il fit la charge de Capitaine de navire, & s'y en alla
+coucher l'espace de cinq ou six jours pour sortir au premier vent, & ne
+laisser perdre l'occasion. En fin à toute force l'onziéme de May mille
+six cens six à la faveur d'un petit vent d'Est il gaigna la mer, & fit
+conduire nôtre Jonas à la Palisse, & le lendemain douziéme revint à
+Chef-de-bois (qui sont les endroits où les navires se mettent à l'abri
+des vents) là où l'espoir de la Nouvelle-France s'assembla. Je di
+l'espoir, pour ce que de ce voyage dependoit l'entretenement, ou la
+rupture de l'entreprise.
+
+[Illustration: Neptune]
+
+
+
+
+_Partement de la Rochelle: Rencontre divers de navires & Forbans: Mer
+tempestueuse à l'endroit des Essores, & pourquoy: Vent d'Ouest pourquoy
+frequent en la mer du Ponant: D'où viennent les vents: Marsoin
+prognostiques de tempétes: Façons de les prendre: Tempétes: Effets
+d'icelles: Calmes: Grains de vent que c'est: comme il se forme: ses
+effects: Asseurance de Matelots: Reverence comme se rend au navire
+Royal: Supputation de voyage: Mer chaude, puis froide: Raison de ce: &
+des Bancs de glaces en la Terre-neuve_.
+
+CHAP. XI
+
+LE Samedi veille de Pentecôte treziéme de May nous levames les ancres &
+fimes voiles en pleine mer tant que peu à peu nous perdimes de veue les
+grosses tours & la ville de la Rochelle, puis les iles de Rez &
+d'Oleron, disans Adieu à la France. C'étoit une chose apprehensive à
+ceux qui n'avoient accoustumé une telle danse, de se voir portez sur un
+elements si peu solide, & étre à tout moment (comme on dit) à deux doitz
+de la mort. Nous n'eumes fait long voyage que plusieurs firent le devoir
+de rendre le tribut à Neptune. Ce-pendant nous allions toujours avant, &
+n'étoit plus question de reculer en arriere depuis que la planche fut
+levée. Le seziéme jour de May nous eumes en rencontre treze navires
+Flamendes allans en Hespagne, qui s'enquirent de nôtre voyage, &
+passerent outre. Depuis ce temps nous fumes un mois entier sans voir
+autre chose que ciel & eau hors nôtre ville flotante, sinon un navire
+environ l'endroit des Essores (ou Açores) bien garni de gens mélez de
+Flamens & Anglois. Ilz nous vindrent couper chemin, & joindre d'assez
+prés. Et selon la coutume nous leur demandames d'où étoit le navire. Ilz
+nous dirent qu'ils étoient Terre-neuviers, c'est à dire qu'ils alloient
+à la pecherie des Morues aux Terres-neuves, & demanderent si nous
+voulions qu'ilz vinssent avec nous de Compagnie: dequoy nous les
+remerciames. Là dessus ilz beurent à nous & nous à eux, & prindrent une
+autre route. Mais aprés avoir consideré leur vaisseau, qui étoit tout
+chargé de mousse verte par le ventre & les côtez: nous jugeames que
+c'étoient des Forbans, & qu'il y avoit long temps qu'ilz battoient la
+mer en esperance de faire quelque prise. Ce fut lors plus que devant que
+nous commencames à voir sauter les moutons de Neptune (ainsi appelle-on
+les flots blanchissans quand la mer se veut emouvoir) & ressentir les
+rudes estocades de son Trident. Car ordinairement la mer est tempetueuse
+en l'endroit que j'ay dit. Que si on m'en demande la cause, je diray que
+j'estime cela provenir de certain conflit des vents Orientaux &
+occidentaux qui se rencontrent en cette partie de la mer, &
+principalement en Eté quand ceux d'Oest s'elevent, & d'une grande force
+penetrent un grand espace de mer jusques à ce qu'ilz trouvent les vents
+de deçà qui leur font resistance: & à ces rencontres il fait mauvais se
+trouver. Or cette raison me semble d'autant plus probable, que jusques
+environ les Essores nous avions eu vent assés à propos, & depuis préque
+toujours vent debout, ou Suroest, ou Noroest, peu de Nort & du Su, qui
+ne nous étoient que bons pour aller à la bouline. De vent d'Est rien du
+tout, sinon une ou deux fois, lequel ne nous dura pour en faire cas. Il
+es bien certain que les vents d'Oest regnent fort au long & au large de
+cette mer, soit par une certaine repercussion du vent Oriental qui est
+rapide souz la ligne æquinoctiale, duquel nous avons parlé ci-dessus; ou
+par ce que cette terre Occidentale étant grande, le vent aussi qui en
+sort abonde davantage. Ce qui arrive principalement en été quant le
+soleil a la force d'attirer les vapeurs de la terre. Car les vents en
+viennent & volontiers sortent des baumes & cavernes d'icelle. Et pource
+les Poëtes feignent qu'Æole les tient en des prisons d'où il les tire, &
+les fait marcher en campagne quand il lui plait. Mais l'esprit de Dieu
+nous le confirme encore mieux, quant il dit par la bouche du Prophete,
+que Dieu tout puissant entre autres merveilles tire les vents de ses
+thresors, qui sont ces cavernes dont je parle. Car le mot de thresor
+signifie en Hebrieu lieu secret & caché.
+
+_Des recoins de la terre, où ses limites sont,_
+_Les pesantes vapeurs il souleve en amont,_
+_Il change les eclairs en pluvieux ravages,_
+_Tirant de ses thresors les vents & les orages._
+
+Et sur cette consideration Christophe Colomb Genois premier navigateur
+en ces derniers siecles aux iles de l'Amerique, jugea qu'il y avoit
+quelque que grande terre en l'Occident, s'estant pris garde en allant
+sur mer qu'il y en venoit des vents continuels.
+
+Poursuivans donc nôtre route nous eumes quelques autres tempétes &
+difficultés causées par les vents que nous avions préque toujours
+contraires pour estre partis trop tard: Mais ceux qui partent en Mars
+ont ordinairement bon temps, pour ce qu'alors sont en vogue les vents
+d'Est, & Nordest, & Nort, propres à ces voyages. Or ces tempétes bien
+souvent nous étoient présagées par les Marsoins qui environnoient nôtre
+vaisseau par milliers se jouans d'une façon fort plaisante. Il y en eut
+quelques uns à qui mal print de s'étre trop approchés. Car il y avoit
+des gens au guet souz le Beau-pré (à la proue du navire) avec des
+harpons en main qui les dardoient quelquefois, & les faisoient venir à
+bord à l'aide des autres matelots, léquels avec des gaffes les tiroient
+en haut. Nous en avons pris plusieurs de cette façon allant & venant,
+qui ne nous ont point fait de mal. Cet animal a deux doits de lart sur
+le dos tout au plus. Quand il étoit fendu nous lavions noz mais en son
+sang tout chaud, ce qu'on disoit étre bon à conforter les nerfs. Il a
+merveilleuse quantité de dents le long du museau, & pense qu'il tient
+bien ce qu'il attrape une fois.
+
+[La page 520 du document de reference, qui devrait se trouver ici est
+remplacée par une reproduction de la page 500. La page suivante est la
+page 521.]
+
+vaisseau pour soutenir les vagues. Quelquefois aussi nous avions des
+calmes bien importuns durant léquels on se baignoit en la mer, on
+dansoit sur le tillac on grimpoit à la hune, nous chantions en Musique.
+Puis quand on voyoit sortir de dessouz l'orizon un petit nuage, c'étoit
+lors qu'il falloit quitte ces exercices, & se prendre garde d'un grain
+de vent enveloppé là dedans, lequel se desserrant, grondant, ronflant,
+sifflant, bruiant, tempetant, bourdonnant, étoit capable de renverser
+nôtre vaisseau c'en dessus dessous, s'il n'y eût eu des gens préts à
+executer ce que le maitre du navire (qui étoit le Capitaine Foulques
+homme fort vigilant) leur commandoit. Or ces grains de vents léquels
+autrement on appelle orages, il n'y a danger de dire comme ilz se
+forment, & d'où ilz prennent origine. Pline en parle en son Histoire
+naturele, & dit en somme que ce sont exhalations & vapeurs légeres
+elevées dela terre jusques à la froide region de l'air: & ne pouvans
+passer outre, ains plutot contraintes de retourner en arriere elles
+rencontrent quelquefois des exhalations sulfurées & ignées, qui les
+environnent & resserrent de si prés, qu'il en furvient un grand combat,
+émotion & agitation entre le chaud sulfureux & l'aëreux humide, lequel
+forcé par son plus fort ennemi, de fuir; il s'élargit, se fait faire
+jour, & siffle, bruit, tempéte, bref se fait vent, lequel est grand, ou
+petit, selon que l'exhalaison sulfurée qui l'enveloppe se romp & lui
+fait ouverture, tantot tout à coup, ainsi que nous avons posé le fait ci
+dessus, tantot avec plus de temps, selon la quantité de la matiere de
+laquelle est composée, & selon que plus ou moins elle est agitée par
+contraires qualitez.
+
+Mais je ne puis laisser en arriere l'asseurance merveilleuse qu'ont les
+bons matelots en ces conflicts de vents, orages & tempétes, lors qu'un
+navire étant porté sur des montagnes d'eaux, & de la glisse comme aux
+profonds abymes du monde, ilz grimpent parmi les cordages non seulement
+à la hune, & au bout du grand mast, mais aussi sans degrez, eu sommet
+d'un autre mast qui est enté sur le premier, soutenus seulement de la
+force de leurs bras & piés entortillés à-l'entour des plus hauts
+cordages. Voire je diray plus, qu'en ce grand branlement s'il arrive que
+la grand voile (qu'ils appellent Phaphil, ou Papefust) soit denoué par
+les extremitez d'enhaut, le premier à qui il sera commandé se mettra à
+chevalon sur la Vergue (c'est l'arbre qui traverse le grand mast) & avec
+un marteau à sa ceinture & demi douzaine de clous à la bouche ira
+r'attacher au peril de mille vies ce qui étoit decousu. J'ay autrefois
+ouï faire grand cas de la hardiesse d'un Suisse, qui (apres le siege de
+Laon, & la ville rendue à l'obeissance du Roy) grimpa, & se mie à
+chevalon sur le travers de la Croix du clocher de l'Eglise nôtre Dame
+dudit lieu, & y fit l'arbre fourchu, les piés en haut: qui fut une
+action bien hardie: On en dit autant d'un qui une fois l'an fait le méme
+sur la pointe du clocher de Strasbourg, qui est encore plus haut que
+celuy de Laon: mais cela ne me semble rien au pris de ceci, étant ledit
+Suisse & l'autre, sur un corps solide & sans mouvement; & cetui-ci (au
+contraire), pendant sur une mer agitée de vents impetueux, comme nous
+avons quelquefois veu.
+
+Depuis que nous eumes quitté ces Froans, déquels nous avons parlé
+ci-dessus, nous fumes jusques au six huitiéme de Juin agitez de vents
+divers & préque tous contraires sans rien découvrir qu'un navire fort
+éloigné, lequel nous n'abordames, & neantmoins cela nous consoloit. Et
+ledit jour nous rencontrames un navire de Honfleur ou commandoit le
+Capitaine la Roche allant aux Terres-neuves, lequel n'avoit eu sur mer
+meilleure fortune que nous. C'est la coutume en mer que quand quelque
+navire particulier rencontre un navire Royal (comme étoit le nôtre) de
+se mettre au dessouz du vent, & se presenter non point côte à côte, mais
+en biaisant: méme d'abattre son enseigne: ainsi que fit ce Capitaine la
+Roche, hors-mis l'enseigne qu'il n'avoit point non plus que nous: n'en
+étant besoin en si grand voyage sinon quand on approche la terre, ou
+quand il se faut battre. Noz mariniers firent alors leur estime sur la
+route que nous avions faite. Car en tout navire les Maitre Pilotes, &
+Contremaitre, font registre chaque jour des routes, & airs de vents
+qu'ils ont suivi, par combien d'heures, & l'estimation des lieuës. Ledit
+la Roche donc estimoit étre par les quarante-cinq degrés & à cent lieuës
+du Banc: Nôtre Pilote nommé Maitre Olivier Fleuriot de Saint-Malo, par
+sa supputation disoit que nous n'en étions qu'à soixante lieuës: & le
+Capitaine Foulques à six vints & je croy qu'il jugeoit le mieux. Nous
+eumes beaucoup de contentement de ce rencontre, & primmes bon courage
+puis que nous commencions à rencontrer des vaisseaux, nous étant avis
+que nous entrions en lieu de conoissance.
+
+Mais il faut remarquer une chose en passant que j'ay trouvée admirable,
+& où il y a à philosopher. Car environ cedit jour dix-huitiéme de Juin
+nous trouvames l'eau de la mer l'espace de trois jours fort tiede, & en
+étoit nôtre vin de méme au fond du navire, sans que l'air fut plus
+échauffé qu'auparavant. Et le vint-uniéme dudit mois tout au rebours
+nous fumes deux ou trois jours tant environnez de brouillas & froidures,
+que nous pensions étre au mois de Janvier: & étoit l'eau de la mer
+extremement froide. Ce qui nous dura jusques à ce que nous vimmes sur le
+Banc, pour le regard desdits brouillas qui nous causoient cette froidure
+au dehors. Quand je recherche la cause de cette antiperistase, je
+l'attribue aux glaces du Nort qui se dechargent sur la côte & la mer
+voisine de la Terre-neuve, & de Labrador, léquelles nous avons dit
+ailleurs étre là portées par le mouvement naturel de la mer, lequel se
+fait plus grand là qu'ailleurs, à cause du grand espace qu'elle a à
+courir comme dans un golfe au profond de l'Amerique, où la nature & lit
+de la terre universele la Porte aisément. Or ces glaces (qui quelquefois
+se voient en bancs longs de huit, ou dix lieuës, & hautes comme monts &
+côtaus, & trois fois autant profondes dans les eaux) tenans comme un
+empire en cette mer, chassent loin d'elles ce qui est contraire à leur
+froideur, & consequemment font reserrer pardeça ce peu que l'esté peut
+apporter de doux temperament en la partie où elles se viennent camper.
+Sans toutefois que je vueille nier que cette region là en méme parallele
+ne soit quelque peu plus froide que celles de nôtre Europe, pour les
+raisons que nous dirons ci-aprés, quand nous parlerons de la tardiveté
+des saisons. Telle est mon opinion: n'empechant qu'un autre ne dise la
+sienne. Et de cette chose memoratif, j'y voulu prendre garde au retour
+de la Nouvelle-France, & trouvay là méme tiedeur d'eau (ou peu s'en
+falloit) quoy qu'au mois de Septembre, à cinq ou six journées au deça
+dudit Banc duquel nous allons parler.
+
+
+
+
+_Du grand Banc des Morues: Arrivée audit Banc. Description d'icelui:
+Pécheries de Morues & d'oiseaux: Gourmandise des Happe-foyes: Perils
+divers: Faveurs de Dieu: Causes des frequentes & longues brumes en la
+mer Occidentale: Avertissement de la terre: Venuë d'icelle: Odeurs
+merveilleuses: Abord de deux chaloupes: Descente au port du Mouton:
+Arrivée au Port Royal: De deux François y demeurez seuls parmi les
+Sauvages._
+
+CHAP. XII
+
+DEVANT que parvenir au Banc duquel nous avons parlé ci-dessus, qui est
+le grand Banc où se fait la pescherie des Morues vertes (ainsi les
+appelle-on, quand elles ne sont seches: car pour les secher il faut
+aller à terre) les Mariniers, outre la supputation qu'ilz font de leurs
+routes, ont des avertissemens qu'ils en approchent, par les oiseaux,
+tout ainsi qu'on fait en revenant en France, quand on en est à quelques
+cent ou six vintz lieuës prés. De ces oiseaux les plus frequens vers
+ledit Banc sont des Godes, Fouquets, & autres qu'on appelle Happe-foyes,
+pur la raison que nous dirons tantot. Quand donc on eut reconu de ces
+oiseaux qui n'étoient pas semblables à ceux que nous avions veu au
+milieu de la pleine mer, on jugea que nous n'étions pas loin d'icelui
+Banc. Ce qui occasionna de jetter la sonde par un Jeudi vint-deuxiéme de
+Juin, & lors ne fut trouvé fond. Mais le méme jour sur le soir on la
+jetta derechef avec meilleur succés. Car on trouva font à trente six
+brasses. Je ne sçaurois exprimer la joye que nous eumes de nous voir là
+où nous avions tant desiré d'étre parvenus. Il n'y avoit plus de
+malades, chacun sautoit de liesse, & nous sembloit étre en nôtre païs,
+quoy que ne fussions qu'à moitié de nôtre voyage, du moins pour le temps
+que nous y employames devant qu'arriver au Port Royal, où nous tendions.
+
+Ici devant que passer outre je veux éclaircir ce mot de Banc: qui
+paraventure tient quelqu'un en peine de sçavoir que c'est. On appelle
+Bancs quelquefois un font areneux où n'y a gueres d'eau, ou qui asseche
+de basse mer. Et tels endroits sont funestes aux navires qui les
+rencontrent. Mais le Banc duquel nous parlons ce sont montagnes assises
+sur le profond des abymes s'élevent jusques à trente, trente-six, &
+quarante brasses prés de le surface de la mer. Ce banc on le tient de
+deux cens lieuës de long, & dix-huit, vint, & vint quatre de large:
+passé lequel on ne trouve plus de font non plus que pardeça, jusques à
+ce qu'on aborde la terre. Là dessus les navires étans arrivés, on plie
+les voiles, & fait-on la pécherie de la Morue verte, comme j'ay dit, de
+laquelle nous parlerons au dernier livre. Pour le contentement de mon
+lecteur je l'ay figuré en ma Charte geographique de la Terre-neuve avec
+des points, qui est tout ce qu'on peut faire pour le representer. Au
+milieu du lac de Neuf-chastel en Suisse se rencontre chose semblable.
+Car les pécheurs y pechent à six brasses de profond, & hors de là ne
+trouvent point de fond. Plus loin que le grand banc des morues s'en
+trouve d'autres, ainsi que j'ay remarqué en ladite charte, sur léquels
+on ne laisse de faire bonne pécherie: & plusieurs y vont qui sçavent les
+endroits. Lors que nous partimes de la Rochelle il y avoit comme une
+foret de navires à Chef-de-bois (d'où aussi ce lieu a pris son nom) que
+s'en allerent en ce païs là tout d'une volte, nous ayans devancé de deux
+jours.
+
+Aprés avoir reconu le Banc nous nous remimes à la voile & fimes porter
+toute la nuit, suivans toujours nôtre route à l'Oest. Mais le point du
+jour venu qui étoit la veille saint Baptiste, à bon jour bonne oeuvre,
+ayans mis les voiles bas, nous passames la journée à la pécherie des
+Morues avec mille rejouissances & contentemens, à cause des viandes
+freches que nous eumes tant qu'il nous pleut, aprés les avoir long temps
+desirées. Parmi la pecherie nous eumes aussi le plaisir de voir prendre
+de ces oiseaux que les mariniers appellent Happe-foyes, à cause de leur
+aviduité à recuillir les foyes des Morues que l'on jette en mer, aprés
+qu'on leur a ouvert le ventre, déquels ilz sont si frians, que quoy
+qu'ils voient une grande perche ou gaffe dessus leur téte préte à les
+assommer ilz se hazardent d'approcher du vaisseau pour en attraper à
+quelque pris que ce soit. Et à cela passoient leur temps ceux qui
+n'étoient occupés à ladite pecherie: & firent tant par leur industrie &
+diligence, que nous en eumes environ une trentaine. Mais en cette action
+un de noz charpentiers de navire se laissa tomber dans la mer: & bien
+vint que le navire ne derivoit gueres. Ce qui lui donna moyen de se
+sauver & gaigner le gouvernail, par où on le tira en haut, & au bout fut
+chatié de sa faute par le Capitaine Foulques.
+
+En cette pecherie nous prenions aussi quelquefois des chiens de mer; les
+peaux déquelz noz Menuisiers gardoient soigneusement pour addoucir leurs
+bois de menuiserie: item des Merlus qui sont meilleurs que les Morues: &
+quelquefois des Bars: laquelle diversité augmentoit nôtre contentement.
+Ceux qui ne tendoient ni aux morues ni aux oiseaux, passoient le temps à
+recuillir les coeurs, tripes, & parties interieures plus delicates
+dédites Morues qu'ilz mettoient en hachis avec du lart, des epices & de
+la chair d'icelles Moruës, dont ilz faisoient d'aussi bons cervelats
+qu'on sçauroit dans Paris. Et en mangeames de fort bon appetit.
+
+Sur le soir nous appareillames pour nôtre route poursuivre, aprés avoir
+fait bourdonner noz canons tant à-cause de la féte de saint Jean, que
+pour l'amour du Sieur de Poutrincourt qui porte le nom de ce sainct. Le
+lendemain quelques uns des nôtres nous dirent qu'ils avoient veu un banc
+de glaces. Et là dessus nous fut recité que l'an precedent un navire
+Olonois s'étoit perdu pour en étre approché trop prés, & que deux hommes
+s'étans sauvez sur les glaces avoient en ce bon heur qu'un autre navire
+passant les avoit recuillis.
+
+Faut remarquer que depuis le dix-huitiéme de Juin jusques à nôtre
+arrivée au Port Royal nous avons trouvé temps tout divers de celui que
+nous avions eu auparavant. Car (comme nous avons dit ci-dessus) nous
+eumes des froidures & brouillas (ou brumes) devant qu'arriver au Banc
+(où nous fumes de beau soleil) mais le lendemain nous retournames aux
+brumes, léquelles nous voyions venir de loin nous envelopper & tenir
+prisonniers ordinairement trois jours durant pour deux jours de beau
+temps qu'elles nous permettoient. Ce qui étoit toujours accompagné de
+froidures par l'absence du soleil. Voire méme en diverses saisons nous
+nous sommes veus huit jours continuels en brumes épesses par deux fois
+sans apparence du soleil que bien peu, comme nous reciterons ci-aprés.
+Et de tels effects j'ameneray une raison qui me semble probable. Comme
+nous voyons que le feu attire l'humidité d'un linge mouillé qui lui est
+opposé, ainsi le soleil attire des humiditez & vapeurs de la terre & de
+la mer. Mais pour la resolution d'icelles il a ici une vertu, & par de
+la une autre, selon les accidens & circonstances qui se presentent. Es
+païs de deça il nous enleve seulement les vapeurs de la terre & de noz
+rivieres, léquelles étans pesantes & grossieres, & tenans moins de
+l'element humide, nous causent un air chaud: & la terre dépouillée de
+ces vapeurs en est plus chaude & plus roties. De là vient que cesdites
+vapeurs ayans la terre d'une part & le soleil de l'autre qui les
+échauffent, elles se resoudent aisément, & ne demeurent guere en l'air,
+si ce n'est en hiver, quand la terre est refroidie, & le soleil au-dela
+de la ligne equinoctiale éloignée de nous. De cette raison vient aussi
+la cause pourquoy en la mer de France les brumes ne sont si frequentes
+ne si longues qu'en la Terre-neuve, par-ce que le soleil passant de son
+Orient par dessus les terres, cette mer à la venue d'icelui ne reçoit
+quasi que des vapeurs terrestres, & par un long espace il ne conserve
+cette vertu de bien-tôt resoudre les exhalations qu'il a attirées à soy,
+Mais quand il vient au milieu de la mer Oceane, & à ladite Terre-neuve,
+ayant elevé & attiré à soy en un si long voyage une grande abondance de
+vapeurs de toutes cette plaine humide, il ne les resout pas aisément,
+tant pource que ces vapeurs sont froides d'elles-mémes & de leur nature,
+que pource que le dessouz sympathize avec elle & les conserve, & ne sont
+point les rayons du soleil secondés à la resolution d'icelles, comme ilz
+sont sur la terre. Ce qui se reconoit méme en la terre de ce païs-là:
+laquelle encores qu'elle ne soit gueres échauffée, à-cause de
+l'abondance des bois, toutefois elle aide à dissiper les brumes &
+brouillas qui y sont ordinairement au matin durant l'été, mais non pas
+comme à la mer, car étans élevées apres la minuit sur les huit heures
+elles commencent à s'évanouir, & lui servent de rousée.
+
+J'espere que ces petites digressions ne seront desagreables au Lecteur,
+puis qu'elles viennent à nôtre propos. Le vint-huitiéme de Juin nous
+nous trouvames sur un Banquereau (autre que le grand Banc duquel nous
+avons parlé) à quarante brasses: & le lendemain un de noz matelots tomba
+de nuit en la mer, & étoit fait de lui s'il n'eut rencontré un cordage
+pendant en l'eau. De là en avant nus commençames à avoir des
+avertissemens de la terre (c'étoit la Terre-neuve) par des herbes,
+mousses, fleurs, & bois que nous rencontrions toujours plus abondamment
+plus nous en approchions. Le quatriéme de Juillet noz matelots qui
+étoient du dernier quart apperceurent dés le grand matin les iles saint
+Pierre, chacun étant encore au lit. Et le Vendredi septiéme dudit mois
+nous découvrimes à estribort une côte de terre relevée longue à perte de
+veuë, qui nous remplit de rejouissance plus qu'auparavant. En quoy nous
+eumes une grande faveur de Dieu d'avoir fait cette découverte de beau
+temps. Et étans encore loin les plus hardis montoient à la hune pour
+mieux voir tant nous étions tous desireux de cette terre vraye
+habitation de l'homme. Le sieur de Poutrincourt y monta & moy aussi, ce
+que n'avions onques fait. Nos chiens mettoient le museau hors le bord
+pour mieux flairer l'air terrestre, & ne se pouvoient tenir de témoigner
+par leurs gestes l'aise qu'ils avoient. Nous en approchames à une lieuë
+prés & (voiles bas) fimes pecherie de morues celle qu'avions faite au
+banc commençant à faillir. Ceux qui pararavant nous avoient fait des
+voyages pardela jugerent que nous étions au Cap Breton. La nuit venant
+nous dressames le Cap à la mer: Et le lendemain huitiéme dudit mois,
+comme nous approchions de la Baye de _Campseau_ vindrent les brumes sur
+le vépre, qui durerent huit jours entiers, pendant léquelz nous nous
+soutimme en mer louvians toujours, sans avancer, contrariés des vents
+d'Oest & Surouest. Pendant ces huit jours, qui furent d'un Samedi à un
+autre Dieu (qui a toujours conduit ces voyages, auquels ne s'est perdu
+un seul homme par mer) nous fit paroitre une speciale faveur, de nous
+avoir envoyé parmi les brumes épesses un eclaircissement de soleil, qui
+ne dura que demi heure: & lors nous eumes la veuë de la terre ferme, &
+coutume que nous nous allions perdre sur les brisans si nous n'eussions
+vitement tourné le cap en mer. C'est ainsi qu'on recherche la terre
+comme une bien-aimée, laquelle quelquefois rebute bien rudement son
+amant. En fi le Samedi quinziéme de Juillet, sur les deux heures apres
+midi le ciel commença de nous saluer à coups de canonades, pleurant
+comme faché de nous avoir si long temps tenu en peine. Si bien que le
+beau temps revenu, voici droit à nous (qui estions à quatre lieuës de
+terre) deux chaloupes à voile deployée parmi une mer encore emeuë. Cela
+nous donna beaucoup de contentement. Mais tandis que nous nous
+poursuivions nôtre route, voici de la terre des odeurs en suavité
+nompareilles apportées d'un vent chaut si abondamment, que tout l'Orient
+n'en sçauroit produire davantage. Nous tendions noz mains, comme pour
+les prendre, tant elles étoient palpables: ainsi qu'il avint à l'abord
+de la Floride à ceux qui y furent avec Laudonniere. A tant s'approchent
+les deux chaloupes, l'une chargée de Sauvages, qui avoient un Ellan
+peint à leur voile, l'autre de François Maloins, qui faisoient leur
+pecherie au port de _Campseau_. Mais les Sauvages furent plus diligens,
+car ils arriverent les premiers. N'en ayant jamais veu j'admiray du
+premier coup leur belle corpulence & forme de visage. Il y en eut un que
+s'excusa de n'avoir apporté sa belle robbe de Castors, par-ce que le
+temps avoit été difficile. Il n'avoit qu'une piece de frize rouge sur
+son dos: & des _Matachiaz_ au col, aux poignets & au dessus du coude, &
+à la ceinture. On les fit manger & boire, & ce faisant Ilz nous dirent
+tout ce qui s'étoit passé depuis un an au Port Royal, où nous allions.
+Cependant les Maloins arriverent, & nous en dirent tout Autant que les
+Sauvages: Adjoutans que le Mercredi auquel nous evitames les brisans,
+ilz nous avoient veu, & vouloient venir à nous avec lédits Sauvages,
+mais que nous étans retournez en mer ilz s'en étoient desistez: &
+davantege, qu'à terre il avoit toujours fait beau temps: ce que nous
+admirames fort: mais la cause en a été renduë ci-dessus. De cette
+incommodité se peut tirer à l'advenir un bien, que ces brumes serviront
+de rempar au païs, & sçaura-on toujours en diligence ce qui se passera
+en mer. Ilz nous dirent aussi qu'ils avoient eu avis quelques jours
+auparavant, par d'autres Sauvages, qu'on avoit veu un navire au Cap
+Breton. Ces François de saint Malo étoient gens qui faisoient pour les
+associez du sieur de Monts, & se plaignirent que les Basques contre les
+defenses du Roy, avoient enlevé & troqué avec les Sauvages plus de six
+mille Castors. Ilz nous donnerent de leurs poissons, comme Bars, Merlus,
+& grans Fletans. Quant aux Sauvages, avant partir ilz nous demanderent
+du pain pour porter à leurs femmes: Ce qu'on leur accorda. Et le
+meritoient bien, d'estre venus de si bon courage pour nous dire en
+quelle part nous étions. Car depuis nous allames toujours asseurément.
+
+A l'Adieu quelque nombre de ceux de nôtre compagnie s'en allerent à
+terre au Port de _Campseau_, tant pour nous faire venir du bois & de
+l'eau douce, que pour de là suivre la côte jusques au Port Royal dans
+une chaloupe: car nous avions crainte que le Capitaine du Pont n'en fust
+dé-ja parti lors que nous arriverions. Les Sauvages s'offirent d'aller
+vers lui à travers les bois, avec promesse qu'ils y seroient dans six
+jours, pour l'avertir de nôtre venuë afin de l'arréter, d'autant qu'il
+avoit le mot de partir si dans le seziéme du mois il n'avoit secours: à
+quoy il ne faillit point: toutefois noz gens desireux de voir la terre
+de prés, empécherent cela, & nous promirent nous apporter le lendemain
+l'eau & le bois susdit si nous nous trouvions prés ladite terre. Ce que
+nous ne fimes point, & poursuivimes nôtre route.
+
+Le Mardi dix-septiéme de Juillet nous fumes à l'accoutumée pris de
+brumes & de vent contraire. Mais le Jeudi nous eumes du calme, si bien
+que nous n'avancions rien ni de brumes, ni de beau temps. Durant ce
+calme fut le soir un charpentier de navire se baignant en la mer apres
+avoir trop beu d'eau de vie, se trouva surpris, le froid de la marine
+combattant contre l'échauffement de cet esprit de vin. Quelques matelots
+voyans leur compagnon en peril, se jetterent dans l'eau pour le
+secourir, mais ayant l'esprit troublé, il se mocquoit d'eux, & n'en
+pouvoit-on jouir. Ce qui occasionna encore d'autres matelots d'aller au
+secours & s'empecherent tellement l'un l'autre que tous se virent en
+peril. En fin il y en eut un qui parmi cette confusion ouït la voix du
+sieur de Poutrincourt qui lui disoit, Jean Hay (c'étoit son nom)
+regardez-moy, & print le cordage qu'on lui presentoit. On le tira en
+haut, & le reste quant & quant fut sauvé. Mais l'autheur de la noise
+tomba en une maladie dont il pensa mourir.
+
+Apres ce calme nous retournames pour deux jours au païs de brumes. Et le
+Dimanche vint-troisiéme dudit mois eumes conoissance du Port du
+Rossignol, & le méme jour apres midi de beau soleil nous mouillames
+l'ancre en mer à l'entrée du Port au Mouton, & pensames toucher, étans
+venus jusques à deux brasses & demie de profond. Nous allames en nombre
+de dix-sept à terre pour querir de l'eau & du bois qui nous
+defailloient. Là nous trouvames encore entieres les cabannes & logemens
+du Sieur de Monts qui y avoit séjourné l'espace d'un mois deux ans
+auparavant, comme nous avons dit en son lieu. Nous y remarquames parmi
+une terre sablonneuse force chénes porte-glans, cyprés, sapins,
+lauriers, roses muscades grozelles, pourpier, framboises, fougeres,
+lysimachia, espece de scammonée, Calamus odoratus, Angelique, & autres
+Simples en deux heures que nous y fumes: Et reportames en nôtre navire
+quantité de pois sauvages que nous trouvames bons. Ilz croissent sur les
+rives de la mer, qui les couvre deux fois le jour. Nous n'eumes le
+loisir d'aller à la chasse des lapins qui sont en grand nombre non loin
+dudit Port: ains nous en retournams sitôt que nôtre charge d'eau & de
+bois fut faite: & nous mimes à la voile.
+
+Le Mardi vint-cinquiéme étions à l'endroit du Cap de Sable de
+beau-temps, & fimes bonne journée, car sur le soir nous eumes en veuë
+l'ile longue & la baye sainte Marie, mais à cause de la nuit nous
+reculames à la mer. Et le lendemain vimmes mouiller l'ancre à l'entrée
+du Port Royal, où ne peumes entrer pource qu'il étoit ebe. Mais deux
+coups de canons furent tirez de nôtre navire pour saluer ledit Port &
+avertir les François qui y étoient.
+
+Le Jeudi vint-septiéme de Juillet nous entrames dedans avec le flot, qui
+ne fut sans beaucoup de difficultez, pource que nous avions le vent
+opposite, & des revolins entre les montagnes, qui nous penserent porter
+sur les rochers. Et en ces affaires nôtre navire alloit à rebours la
+poupe-devant, & quelquefois tournoit, sans qu'on y peust faire autre
+chose. En fin étans dedans le port, ce nous étoit chose emerveillable de
+voir la belle étendue d'icelui, & les montagnes & côtaux qui
+l'environnent; & m'étonnois comme un si beau lieu demeuroit desert &
+tout rempli de bois, veu que tant de gens languissent au monde qui
+pourroient faire proufit de cette terre s'ils avoient seulement un chef
+pour les y conduire. Peu à peu nous approchames de l'ile qui est
+vis-à-vis du Fort où nous avons depuis demeuré: ile di-je, la plus
+agreable qui se puisse voir, desirans en nous-mémes y voir portez de ces
+beaux batimens qui sont inutiles pardeça, & ne servent que de retraite
+aux hibous & cercerelles. Nous ne sçavions encore si le sieur du Pont
+étoit parti, & partant nous nous attendions qu'il nous deust envoyer
+quelques gens au devant. Mais en vain: car il n'y étoit plus dés y avoit
+douze jours. Et cependant que nos voguions par le milieu du port, voici
+que _Membertou_ le plus grand _Sagamos_ des Souriquois (ainsi
+s'appellent les peuples chez léquels nous étions) vient au Fort François
+vers ceux qui étoient demeurez en nombre de deux tant seulement, crier
+comme un homme insensé, disant en Son langage. Quoy? vous vous amusés
+ici à diner (il étoit environ midi) & ne voyez point un grand navire qui
+vient ici, & ne sçavons quels gens ce sont? Soudain ces deux hommes
+courent sur le boulevert, & appretent les canons en diligence, léquels
+ilz garnissent de boulets & d'amorces. _Membertou_ sans dilayer vient
+dans son canot fait d'écorces, avec une sienne fille, nous reconoitre: &
+n'ayant trouvé qu'amitié, & nous reconoissant François, il ne fit point
+d'alarme. Neantmoins l'un de ces deux hommes là demeurez, dit La Taille,
+vint sur la rive du port la meche sur le serpentin pour sçavoir qui nous
+étions (quoy qu'il le sçeust bien, car nous avions la banniere blanche
+deployée à la pointe du mast) & si tôt voila quatre volées de canons qui
+font de Echoz inumerables: & de nôtre part le Fort fut salué de trois
+canonades, & plusieurs mousquetades: en quoy ne manquoit nôtre Trompete
+a son devoir. A tant nous descendons à terre, visitons la maison &
+passons la journée à rendre graces à Dieu, voir les cabanes des
+Sauvages, & nous aller pourmener par les prairies. Mais je ne puis que
+je ne loue beaucoup le gentil courage de ces deux hommes, déquels j'ay
+nommé l'un, l'autre s'appelle Miquelet: & meritent bien d'étre ici
+enchassés, pour avoir exposé si librement leurs vies à la conservation
+du bien de la Nouvelle-France. Car le sieur du Pont n'ayant qu'une
+barque & une patache, pour venir cher vers la Terre-neuve des navires de
+France, ne pouvoit se charger de tant de meubles, blez, farine, &
+marchandises qui étoient par-dela léquels il eût fallu jetter dans la
+mer (ce qui eût été à nôtre grand prejudice, & en avions bien peur) si
+ces deux homme n'eussent pris le hazard de demeurer là pour la
+conservation de ces choses. Ce qu'ilz firent volontairement, & de gayeté
+de coeur.
+
+
+
+
+_Heureuse rencontre du sieur du Pont: Son retour au Port-Royal:
+Rejouyssance: Description des environs dudit Port: Conjecture sur
+l'origine de la grande riviere de Canada: Semailles des blez: Retour du
+sieur du Pont en France: Voyage du sieur de Poutrincourt au païs des
+Armouchiquois: Beau segle provenu sans culture: Exercices & façon de
+vivre au Port-Royal: Cause des prairies de la riviere de l'Equille._
+
+CHAP. XIII
+
+LE Vendredi lendemain de nôtre arrivée le sieur de Poutrincourt
+affectionné à cette entreprise comme pour soy-méme, mit une partie de
+ses gens en besongne au labourage & culture de la terre, tandis que les
+autre s'occupoient à nettoyer les chambres & chacun appareiller ce qui
+étoit de son métier. Le desir que j'avois de sçavoir ce qui se pouvoit
+esperer de cette terre me rendit avide audit labourage plus que les
+autres. Cependant ceux des nôtre qui nous avoient quittez à _Campseau_
+pour venir le long de la côte, rencontrerent comme miraculeusement le
+sieur du Pont parmi des iles, qui sont frequentes en ces parties là.
+
+De dire combien fut grande la joye d'une part & d'autre, c'est chose que
+ne se peut exprimer. Ledit sieur du Pont à cette heureuse rencontre
+retourna en arriere pour nous venir voir au Port-Royal, & se mettre dans
+le Jonas pour repasser en France. Si ce hazard lui fut utile, il nous le
+fut aussi par le moyen de ses vaisseaux qu'il nous laissa. Et sans cela
+nous étions en une telle peine, que nous n'eussions sceu aller ni venir
+par eau apres que nôtre navire eust été de retour en France. Il arriva
+le Lundi dernier jour de Juillet, & demeura encore au Port-Royal jusques
+au vint-huitiéme d'Aoust. Et pendant ce mois grande rejouissance. Le
+sieur de Poutrincourt fit mettre sur cul un mui de vin l'un de ceux
+qu'on lui avoit baillé pour sa bouche, & permission de boire à tous
+venans tant qu'il dura: si bien qu'il y en eut qui se firent beaux
+enfans.
+
+Dés le commencement nous fumes desireux de voir le païs à-mont la
+riviere, où nous trouvames des prairies préque continuellement jusques à
+plus de douze lieuës, parmi léquelles decoulent des ruisseaux sans
+nombre qui viennent des collines & montagnes voisines. Les bois y sont
+fort épais sur les rives des eaux, & tant que quelquefois on ne les peut
+traverser. Je ne voudroy toutefois les faire tels que Joseph Acosta
+recite étre ceux du Perou, quand il dit:
+
+«Un de noz freres homme digne de foy nous contoit qu'étant egaré & perdu
+dans les montagnes sans sçavoir quelle part, ni par où il devoit aller,
+il se trouva dans des buissons si épais: qu'il fut contraint de cheminer
+sur iceux sans mettre les pieds en terre par l'espace de quinze jours
+entiers.»
+
+Je laisse à chacun d'en croire ce qu'il voudra, mais cette croyance ne
+peut venir jusques à moi.
+
+Or en la terre de laquelle nous parlons les bois sont plus clairs loin
+des rives, & des lieux humides: & en est la felicité d'autant plus
+grande à esperer, qu'elle est semblable à la terre que Dieu promettoit à
+son peuple par la bouche de Moyse, disant: _Le Seigneur ton Dieu te va
+faire entrer en un bon païs de torrens d'eaux, de fonteines, & abymes,
+qui sourdent par campagnes, &c. Païs où tu ne manges point le pain en
+disette, auquel rien ne te defaudra, païs duquelles pierres sont fer, &
+des montagnes duquel tu tailleras l'airain._ Et plus outre confirmant
+les promesses de la bonté & situation de la terre qu'il lui devoit
+donner. _Le païs_ (dit-il) _auquel vous allez passer pour le posseder
+n'est pas comme le païs d'Egypte, duquel vous estes sortis, là où tu
+semois ta semence, & l'arrousois avec le travail de ton pied, comme un
+jardin à herbes. Mais le païs auquel vous allez passer pour le possseder
+est un païs de montagnes & campagnes, & est abbreuvé d'eaux selon qu'il
+pleut des cieux._ Or selon la description que nous avons fait ci-devant
+du Port Royal & de ses environs, en décrivant le premier voyage du sieur
+de Monts, & comme nous le disons ici, les ruisseaux y abondent à souhait
+par toute cette terre, dont rendent témoignage les frequentes & grandes
+rivieres qui l'arrousent. En consideration dequoy elle ne doit étre
+estimée moins heureuse que les Gaulles (qui ont une felicité
+particuliere en ce regard) si jamais elle vient à étre habitée d'hommes
+industrieux, & qui la sachent faire valoir. Quant aux pierres que nôtre
+Dieu promet devoir étre fer, & le montagnes d'airain, cela ne signifie
+autre chose que les mines de cuivre & de fer, & d'acier déquelles nous
+avons des-ja parlé ci-dessus, & parlerons encores ci-aprés. Et au regard
+des campagnes (dont nous n'avons encore parlé) il y en a préques tout à
+l'environ du Port Royal. Et au dessus des montagnes y a de belles
+campagnes où j'au veu des lacs & des ruisseaux ne plus ne moins qu'aux
+vallées. Mémes au passage pour sortir d'icelui Port & se mettre en mer,
+il y a un qui tombe des hauts rochers en bas, & en tombant s'éparpille
+en pluie menue, qui est chose delectable en Eté, par ce qu'au bas du roc
+il y a des grottes où l'on est couvert tandis que cette pluie tombe si
+agreablement: & se fait comme un arc en ciel dedans la grotte où tombe
+la pluie du ruisseau, lors que le soleil luit: ce qui m'a causé beaucoup
+d'admiration. Une fois nous allames depuis nôtre Fort jusques à la mer à
+travers les bois, l'espace de trois lieuës, mais au retour nous fumes
+plaisamment trompés. Car au bout de nôtre carriere pensans étre en plat
+païs nous nous trouvames au sommet d'une haute montagne, & nous fallut
+descendre avec assez de peine à-cause des neges. Mais les montagnes en
+une contrée ne sont point perpetuelles. A dix lieuës de nôtre demeure,
+le païs où passe la riviere de l'Equille est tout plat. J'ay veu par
+dela plusieurs contrées où le païs est tout uni, & le plus beau du
+monde. Mais la perfection est qu'il est bien arrousé. E pour témoignage
+de ce, non seulement au Port Royal, mais aussi en toute la
+Nouvelle-France, la grande riviere de _Canada_ en fait foy, laquelle au
+bout de quatre cens lieuës est aussi large quel les plus grandes
+rivieres du monde, remplies d'iles & de rochers innumerables: prenant
+son origine de l'un des lacs qui se rencontrent au fil de son cours (&
+je le pense ainsi) si bien qu'elle a deux cours, l'un en l'Orient vers
+la France: l'autre en Occident vers la mer du Su. Ce qui est admirable,
+mais non sans exemple qui se trouve en nôtre Europe. Car j'apprens que
+la riviere qui descend à Trente & à Verone procede d'un lac qui produit
+une autre riviere dont le cours tend oppositement à la riviere du lins,
+lequel se décharge au Danube. Ainsi noz Geographes nous font croire que
+le Nil procéde d'un lac qui produit d'autres rivieres, léquelles se
+déchargent au grand Ocean.
+
+Revenons à nôtre labourage: car c'est là où il nous faut tendre, c'est
+la premiere mine qu'il nous faut chercher, laquelle vaut mieux que les
+thresors d'Atabalippa: & qui aura du blé, du min, du bestial, des
+toiles, du drap, du cuir, du fer, & au bout des Morues, il n'aura que
+faire d'autres thresors, quant à la necessité de la vie. Or tout celà
+est, ou peut étre, en la terre que nous décrivons: sur laquelle ayant le
+sieur de Poutrincourt fait faire à la quinzaine un second labourage: &
+moy de méme, nous les ensemençames de nôtre blé François tant froment
+que segle: & à la huitaine suivant vit son travail n'avoir eté vain,
+ains une belle esperance par la production que la terre avoit des-ja
+fait des semences qu'elle avoit receu. Ce qu'ayant été montré au sieur
+du Pont ce lui fut un sujet de faire son rapport en France de chose
+toute nouvelle en ce lieu là.
+
+Il étoit des-ja le vintiéme d'Aoust quand ces belles montres se firent,
+& admonestoit le temps ceux qui étoient du voyage, de trousser bagage: à
+quoy on commença de donner ordre, tellement que le vint-cinquiéme dudit
+mois, apres maintes canonades, l'ancre fut levée pour venir à
+l'emboucheure de Port, qui est ordinairement la premiere journée.
+
+Le sieur de monts ayant desiré de s'élever au Su tant qu'il pourroit y
+chercher un lieu bien habitable pardelà Malebarre, avoit prié le sieur
+de Poutrincourt de passer plus loin qu'il n'avoit été, & chercher un
+Port convenable en bonne temperature d'air, ne faisant plus de cas du
+Port Royal que de sainte Croix, pour ce qui regarde la Santé. A quoy
+voulant obtemperer ledit sieur de Poutrincourt, il ne voulut attendre le
+printemps, sachant qu'il auroit d'autre exercices à s'occuper. Mais
+voyant ses semailles faites, & la verdure sur son champ, il resolut de
+faire ce voyage & découverte avant l'hiver. Ainsi il disposa toutes
+choses à cette fin, & avec sa barque vint mouiller l'ancre prés du
+Jonas, afin de sortir sa compagnie. Tandis qu'ilz furent là attendans le
+vent propre l'espace de trois jour il y avoit une moyenne balaine (que
+les Sauvages appellent _Maria_) laquelle venoit tous les jours au matin
+dans le Port avec le flot, nouant là dedans tout à son aise, & s'en
+retournoit d'ebe. Et lors prenant un peu de loisir, je fis en rhime
+Françoise un Adieu audit sieur du Pont & sa troupe, lequel est ci-aprés
+couché parmi LES MUSES DE LA NOUVELLE-FRANCE.
+
+Le vint-huitiéme dudit mois chacun print sa route qui deçà, qui delà,
+diversement à la garde de Dieu. Quant au sieur du Pont il deliberoit en
+passant d'attaquer un marchant de Rouën nommé Boyer (lequel contre les
+deffenses du Roy étoit allé pardela troquer avec les Sauvages apres
+avoir eté delivré des prisons de la Rochelle par le consentement du
+sieur de Poutrincourt, & souz promesse qu'il n'iroit point) mais il
+étoit ja parti. Et quant audit sieur de Poutrincourt il print la volte
+de l'ile sainte Croix premiere demeure des François, ayant Champ-doré
+pour maitre & conducteur de sa barque, mais contrarié du vent, & pource
+que sa barque faisoit eau, il fut contraint de relacher par deux fois.
+En fin il franchit la Baye Françoise, & visita ladite ile, là où trouva
+d blé meur de celui que deux ans auparavant le sieur de Monts avoit
+semé, lequel étoit beau, gros, pesant, & bien nourri. Il nous en envoya
+au Port Royal, où j'étois demeuré, ayant eté de ce prié pour avoir
+l'oeil à la maison, & maintenir ce qui y restoit de gens en concorde. A
+quoy j'avoy condescendu (encore que cela eust eté laissé à ma volonté)
+pour l'asseurance que nous nous donnions que l'an suivant l'habitation
+se feroit en païs plus chaut pardela Malebarre, & que nous irions tous
+de compagnie avec ceux qu'on nous envoyeroit de France. Pendant ce temps
+je me mis à preparer de la terre, & faire des clotures & compartimens de
+jardins pour y semer des legumes, & herbes de menage. Nous fimes aussi
+faire un fossé tout à l'entour du Fort, lequel étoit bien necessaire
+pour recevoir les eaux & humidités qui paravant decouloient par dessouz
+les logemens parmi les racines des arbres qu'on y avoit defrichez: ce
+qui paraventure rendoit le lieu mal sain.
+
+Je ne veux m'arreter à décrire ici ce que nos autres ouvriers faisoient
+chacun en particulier. Il suffit que nous avions nombre de menuisiers,
+charpentiers, massons, tailleurs de pierres, serruriers, tailandiers,
+couturiers, scieurs d'ais, matelots, &c, qui faisoient leur exercices,
+en quoy ils étoient fort humainement traitez. Car on les quittoit pour
+trois heures de travail par jour. Le surplus du temps ilz l'emploioient
+à recuillir des Moules qui sont de basse mer en grande quantité devant
+le Fort, ou des Houmars (especes de Langoustes) ou des Crappes, qui sont
+abondamment sous les roches au Port-Royal, ou des Cocques qui sont souz
+la vaze de toutes parts és rives dudit port. Tout cela se prent sans
+filets & sans batteaux. Il y en avoit qui prenoient quelquefois du
+gibier, mais 'étant dressez à cela ilz gatoient la chasse. Et pour nôtre
+regard, nous avions à nôtre table un des gens du sieur de Monts, qui
+nous pourvoyoit en sorte que n'en manquions point, nous apportant
+quelquefois demi douzaine d'Outardes, quelquefois autant de canars, ou
+oyes sauvages grises & blanches, bien souvent deux & trois douzaines
+d'alouettes, & autres sortes d'oiseaux. De pain nul n'en manquoit: &
+avoit chacun trois chopines de vin pur & bon. Ce qui a duré tant que
+nous avons été par dela, sinon que quand ceux qui nous vindrent querir,
+au lieu de nous apporter des commodités nous eurent aidé à en faire
+vuidange (comme nous le pourrons repeter ci-aprés) il fallut reduire la
+portion à une pinte. Et neantmoins bien souvent il y a eu de
+l'extraordinaire. Ce voyage en ce regard a eté le meilleur de tous dont
+nous en devons beaucoup de louange audit sieur de Monts & à ses associez
+les sieurs Macquin & Georges Rochelois, qui nous en pourveurent tant
+honnétement. Car certes je trouve que cette liqueur Septembrale est
+entre autres choses un souverain preservatif contre la maladie du
+Scorbut: & les epiceries, pour corriger le vice qui pourroit étre en
+l'air de cette region, lequel neantmoins j'ay toujours reconu bien pur &
+subtil, nonobstant les raisons que j'en pourrois avoir touchées parlant
+ci-dessus d'icelle maladie. Pour la pitance nous avions pois, féves,
+ris, pruneaux, raisins, morues seches & chairs salées, sans comprendre
+les huiles & le beurre. Mais toutes & quantes fois que les Sauvages
+habituez pres de nous avoient pris quelque quantité d'Eturgeons,
+Castors, Ellans, Caribous, ou autres animaux mentionnez en mon Adieu en
+la Nouvelle-France, ils nous en apportoient la moitié: & ce qui restoit
+ilz l'exposoient quelquefois en vente en place publique, & ceux qui en
+vouloient troquoient du pain alencontre. Voila en partie nôtre façon de
+vivre par dela. Mais jaçoit que chacun de nosdits ouvriers eût son
+métier particulier, neantmoins il falloit s'employer à tous usages,
+comme plusieurs faisoient. Quelques massons & tailleurs de pierre se
+mirent à la boulengerie, Léquels nous faisoient d'aussi bon pain que
+celui de Paris. Ainsi un de noz scieurs d'ais nous fit plusieurs fois du
+charbon en grande quantité.
+
+En quoy est à noter une chose dont ici je me souvien. C'est que comme il
+fut necessaire de lever des gazons pour couvrir la pile de bois
+assemblée pour faire ledit charbon, il se trouva dans les prez plus de
+deux pieds de terre, non terre, mais herbes melées de limon qui se sont
+entassées les unes sur les autres annuellement depuis le commencement du
+mande, sans avoir été fauchées. Neantmoins la verdure en est belle
+servant de pasture aux Ellans, léquels nous avons plusieurs fois veu en
+noz prairies de delà en troupe de trois ou quatre, grands & petits se
+laissans aucunement approcher, puis gaignans les bois. Mais je puis dire
+davantage avoir veu en traversant deux lieuës de nosdites prairies,
+icelles toutes foullées de vestiges d'Ellans, car je n'y sçay point
+d'autres animaux à pié fourchu. Et en fut tué un non loin de nôtre Fort,
+en un endroit là où le sieur de Monts ayant fait faucher l'herbe deux
+ans devant, elle estoit revenue la plus belle du monde. Quelqu'un pourra
+s'étonner comment se font ces prairies, veu que toute la terre en ces
+lieux-là est couverte de bois. Pour à quoy satisfaire, le curieux sçaura
+qu'és hautes marées, principalement en celles de Mars & de Septembre, le
+flot couvre ces rives là: ce qui empeche les arbres d'y prendre racine.
+Mais par tout où l'eau ne surnage point, s'il y a de la terre il y a des
+bois.
+
+
+
+
+_Partement de l'ile Sainte-Croix: Baye de Marchin: Chouakoet: Vignes &
+raisins: & largesse de Sauvages: Terre & peuple Armouchiquois: Cure d'un
+armouchiquois blessé: Simplicité & ignorance de peuple: Vice des
+Armouchiquois: Soupçon: Peuple ne se souciant de vétement: Blé semé &
+vignes plantées en la terre des Armouchiquois: Quantité de raisins:
+Abondance de peuple: Mer perilleuse._
+
+CHAP. XIV
+
+REVENONS au sieur de Poutrincourt, lequel nous avons laissé en l'ile
+Sainte-Croix. Apres avoir là fait une reveuë, & caressé les Sauvages qui
+y étoient, il s'en alla en quatre jours à _Pemptegoet_, qui est ce lieu
+tant renommé souz le nom de _Norembega_. Et ne falloit un si long temps
+pour y parvenir, mais il s'arreta sur la route à faire racoutrer sa
+barque car à cette fin il avoit mené un serrurier & un charpentier, &
+quantité d'ais. Il traversa les iles qui sont à l'embouchure de la
+riviere, & vint à _Kinibeki_, là où sa barque fut en peril à-cause des
+grans courans d'eaux que la nature du lieu y fait. C'est pourquoy il ne
+s'y arreta point, ains passa outre à la Baye de _Marchin_, qui est le
+nom d'un Capitaine Sauvage, lequel à l'arrivée dudit sieur commença à
+cirer hautement _Hé hé_, à quoy on lui répondit de méme. Il repliqua
+demandant en son langage: Qui étes-vous? On lui dit que c'étoient amis.
+Et là dessus à l'approcher le sieur de Poutrincourt traita amitié avec
+lui, & lui fit presens de couteaux, haches, & _Matachiaz_, c'est à dire
+écharpes, carquans, & brasselets fait de patenôtres, ou de tuyaux de
+verre blanc & bleu, dont il fut fort aise, méme de la consideration que
+ledit sieur de Poutrincourt faisoit avec lui, reconoissant bien que cela
+lui seroit beaucoup de support. Il distribua à quelques uns d'un grand
+nombre de peuple qu'il avoit autour de soy, les presens dudit sieur de
+Poutrincourt, auquel il apporta force chairs d'Orignac, ou Ellan (car
+les Basques appellent un Cerf, ou Ellan, Orignac) pour refraichir de
+vivres la compagnie. Cela fait on tendit les voiles vers _Chouakoet_, où
+est la riviere du Capitaine _Olmechin_, & où se fit l'année suivante la
+guerre des _Souriquois & Etechemins_ souz la conduite du _Sagamos
+Membertou_, laquelle j'ay décrite en vers rapportez és Muses de la
+Nouvelle-France. A l'entrée de la Baye dudit lieu de _Chouakoet_ est uni
+ile grande comme de demie lieuë de tour, en laquelle noz gens
+découvrirent premierement la vigne (car encores qu'il y en ait aux
+terres plus voisines du Port-Royal comme le long de la riviere saint
+Jean, toutefois on n'en avoit encore eu conoissance) laquelle ilz
+trouverent en grande quantité, ayant le tronc haut de trois à quatre
+piez, & par bas gros comme le poin, les raisins beaux, & gros, les uns
+comme prunes, les autres moindres: au reste si noirs qu'ilz laissoient
+la teinture où se repandoit leur liqueur: Ils étoient couchez sur les
+buissons & ronces qui sont parmi cette ile, en laquelle les arbres ne
+sont si pressez qu'ailleurs, ains éloignez comme de six à six toises. Ce
+qui fait que le raisin meurit plus aisément; ayant d'ailleurs une terre
+fort propre à cela sabloneuse & graveleuse. Ilz n'y furent que deux
+heures; mais fut remarqué que du côté du Nort n'y avoit point de vignes,
+ainsi qu'en l'ile Sainte-Croix n'y a de Cedres que du côté d'Oest.
+
+De cette ile ils allerent à la riviere _d'Olmechin_ port de _Chouakoet_,
+là où _Marchin_ & ledit _Olmechin_ amenerent un prisonnier Souriquois (&
+partant leur ennemi) au sieur de Poutrincourt, lequel ilz lui donnerent
+liberalement. Deux heures aprés arrivent deux Sauvages l'un Etechemin
+nommé _Chkoudun_, Capitaine de la riviere Saint Jean dite par les
+Sauvages _Oigoudi_: l'autre Souriquois nommé _Messamoet_ Capitaine ou
+_Sagamos_ en la riviere du Port de la Heve, sur lequel on avoit pris ce
+prisonnier. Ils avoient force marchandises troquées avec les François,
+léquelles ilz venoient là debiter, sçavoir chaudieres grandes, moyennes,
+& petites, haches, couteaux, robbes, capots, camisoles rouges, pois,
+féves, biscuit, & autres choses. Sur ce voici arriver douze ou quinze
+batteaux pleins de Sauvages de la sujetion _d'Olmechin_, iceux en bon
+ordre, tous peinturés à la face, selon leur coutume, quand ilz veulent
+étre beaux, ayant l'arc, & la fleche en main, & le carquois auprés
+d'eux, léquels ilz mirent bas à bord. A l'heure _Messamoet_ commence à
+haranguer devant les Sauvages leur remontrant comme par le passé ils
+avoient eu souvent de l'amitié ensemble: & qu'ilz pourroient facilement
+domter leurs ennemis s'ils se vouloient entendre, & se servir de
+l'amitié des François, lequels ilz voyoient là presens pour reconoitre
+leur païs, à fin de leur porter des commodités à l'avenir, & les
+secourir de leurs forces, léquelles il sçavoit, & les leur representoit
+d'autant mieux, que lui qui parloit étoit autrefois venu en France, & y
+avoit demeuré en la maison du sieur de Grandmont Gouverneur de Bayonne.
+Somme, il fut prés d'une heure à parler avec beaucoup de vehemence &
+d'affection, & avec un contournement de corps & de bras tes qu'il est
+requis en un bon Orateur. Et à la fin jetta toutes ses marchandises (qui
+valoient plus de trois cens escus renduës en ce païs-là) dans le bateau
+_d'Olmechin_ comme lui faisant present de cela en asseurance de l'amitié
+qu'il lui vouloit témoigner. Cela fait la nuit s'approchoit, & chacun se
+retira. Mais _Messamoet_ n'étoit pas content de ce _qu'Olmechin_ ne lui
+avoit fait pareille harangue, ni retaliation de son present: car les
+Sauvages ont cela de noble qu'ilz donnent liberalement jettans aux piez
+de celui qu'ilz veulent honorer le present qu'ilz lui font; mais c'est
+en esperant de recevoir quelque honnéteté reciproque, qui est une façon
+de contract que nous appellons sans nom, _Je te donne à fin que tu me
+donnes_. Et cela se fait par tout le monde. Partant _Messamoet_ dés ce
+jour là songea de faire la guerre à _Olmechin_. Neantmoins le lendemain
+matin lui & ses gens retournerent avec un bateau chargé de ce qu'ils
+avoient, sçavoir blé, petun, féves, & courges, qu'ilz distribuerent deça
+& dela. Ces deux Capitaines _Olmechin & Marchin_ ont depuis été tués à
+la guerre. A la place déquels avoit été éleu par les Sauvages un nommé
+_Bessabés_: lequel depuis nôtre retour a été tué par les Anglois: & au
+lieu d'icelui ont fait venir un Capitaine de dedans les terres nommé
+_Asticou_, homme grave, vaillant, & redouté, lequel d'un clin d'oeil
+amassera mille Sauvages, ce que faisoient aussi _Olmechin & Marchin_.
+Car noz barques y étans, incontinent la mer se voyoit toute couverte de
+leurs bateaux chargez d'hommes dispos, se tenant droits là dedans: ce
+que ne sçaurions faire sans peril, n'étant iceux bateaux que des arbres
+creusez à la façon que nous dirons au dernier livre. De là donc le sieur
+de Poutrincourt poursuivant sa route, trouva un certain port bien
+agreable, lequel n'avoit été veu par le sieur de Monts: & durant le
+voyage ils virent force fumées, & gens à la rive, qui les invitoient à
+s'approcher d'eux: & voyans qu'on n'en tenoit conte, ilz suivoient la
+barque le long de la gréve sablonneuse, voire la devançoient le plus
+souvent, tant ilz sont agiles, ayans l'arc en main, & le carquois sur le
+dos, dansans toujours & chantans, sans se soucier dequoy ils vivront par
+les chemins. Peuple heureux, voire mille fois plus que ceux qui se font
+adorer pardeça, s'il avoit la conoissance de Dieu & de son salut.
+
+Le sieur de Poutrincourt ayant pris terre à ce port, voici parmi une
+multitude de Sauvages des fiffres en bon nombre, qui jouoyent de
+certains flageollets longs, faits comme des cannes de roseaux, peinturés
+par dessus, mais non avec telle harmonie que pourroient faire nos
+bergers: & pour montrer l'excellence de leur arc, ilz siffloient avec le
+nez en gambadant selon leur coutume.
+
+Et comme ces peuples accouroient precipitamment pour venir à la barque,
+il y eut un Sauvage qui se blessa griévement au talon contre le
+trenchant d'une roche, dont il fut contraint de demeurer sur la place.
+Le Chirurgien du sieur de Poutrincourt à l'instant voulut apporter à ce
+mal ce qui étoit de son art, mais ilz ne le voulurent permettre que
+premierement ilz n'eussent fait à l'entour de l'homme blessé leurs
+chimagrées. Ils le coucherent donc par terre, l'un d'eux lui tenant la
+téte en son giron, & firent plusieurs criaillemens, danses & chansons, à
+quoy le malade ne répondoit sinon Ho, d'une voix plaintive. Ce qu'ayant
+faiz ilz le permirent à la cure dudit Chirurgien, & s'en allerent, comme
+aussi le patient aprés qu'il fut pensé, mais deux heures passées il
+retourna le plus gaillart du monde ayant mis à l'entour de sa téte le
+bandeau dont étoit enveloppé son talon, pour étre plus beau fils.
+
+Le lendemain les nôtres entrerent plus avant dans le port, là où étans
+allé voir les cabannes des Sauvages, une vieille de cent ou six-vints
+ans vint jetter aux piez du sieur de Poutrincourt un pain de blé qu'on
+appelle Mahis, & pardeça blé de Turquie, ou Sarrazin, puis de la chanve
+fort belle & haute, item des féves, & raisins frais cuillis, pour ce
+qu'ils en avoient veu manger aux François à _Chouakoet_. Ce que voyans
+les autres Sauvages qui n'en sçavoient rien, ils en apportoient plus
+qu'on ne vouloit à l'envi l'un de l'autre, & en recompense on leur
+attachoit au front une bende de papier mouillée de crachat, dont ils
+étoient fort glorieux. On leur montra en pressant le raisin dans le
+verre, que de cela nous faisions le vin que nous beuvions. On les voulut
+faire manger du raisin, mais l'ayans en la bouche ilz le crachoient, &
+pensoient (ainsi qu'Ammian Marcellin recite de noz vieux Gaullois) que
+ce fût poison, tant ce peuple est ignorans de la meilleure chose que
+Dieu ait donnée à l'homme, apres le pain. Neantmoins si ne manquent-ilz
+point d'esprit, & feroient quelque chose de bon s'ils étoient civilisés,
+& avoient l'usage des métiers. Mais ilz sont cauteleux, larrons &
+traitres, & quoy qu'ilz soyent nuds on ne se peut garder de leurs mains:
+car si on detourne tant soit peu l'oeil, & voyent l'occasion de derober
+quelque couteau, hache, ou autre chose, ilz n'y manqueront point, &
+mettront le larecin entre leurs fesses, ou le cacheront souz le sable
+avec le pied si dextrement qu'on ne s'en appercevra point. J'ay leu en
+quelque voyage de la Floride, que ceux de cette province sont de méme
+naturel, & ont la méme industrie de derober. De vérité je ne m'étonne
+pas si un peuple pauvre & nud est larron, mais quant il y a de la malice
+au coeur, cela n'est plus excusable. Ce peuple est tel qu'il faut
+traiter avec terreur: car par amitié si on leur donne trop d'accés ils
+machineront quelque surprise, comme s'est reconnu en plusieurs
+occasions, ainsi que nous avons veu ci-dessus & verrons encor ci-aprés.
+Et sans aller plus loin, le deuxiéme jour aprés étre là arrivez, comme
+ils voyoient noz gens occupez sur la rive du ruisseau qui est là, à
+faire la lescive, ilz vindrent quelques cinquante à la file, avec arcs,
+fleches, & carquois, en intention de faire quelque mauvais tour, comme
+on en a eu conjecture sur la maniere de proceder. Mais on le s prevint,
+& alla-on au devant d'eux avec mousquets & la méche sur le serpentin. Ce
+qui fit les uns fuir, & les autres étans enveloppés aprés avoir mis les
+armes bas, vindrent à une peninsule où étoient nos gens, et faisans beau
+semblant, demanderent à troquer du petun qu'ils avoient, contre noz
+marchandises.
+
+Le lendemain le Capitaine dudit lieu & port vint voir le sieur de
+Poutrincourt en sa barque. On fut étonné de le voir accompagné
+_d'Olmechin_, veu que la traite étoit merveilleusement longue de venir
+là par terre, & beaucoup plus brieve par la mer. Cela donnoit sujet de
+mauvais soupçon, encores qu'il eût promis amitié avec François.
+Neantmoins ilz furent humainement receuz, & bailla le sieur de
+Poutrincourt un habit complet audit _Olmechin_, duquel étant vétu, il se
+regardoit en un miroir, & rioit de se voir ainsi. Mais peu aprés sentant
+que cela l'empechoit, quoy qu'au mois d'Octobre, quand il fut retourné
+aux cabannes il le distribua à plusieurs de ses gens, afin qu'un seul
+n'en fût trop empeché. Ceci devroit servir de leçon à tant de mignons &
+migones de deça, à qui il faut faire des habits & corselets durs comme
+bois, où le corps est si miserablement gehenné, qu'ilz sont dans leurs
+vétemens inhabiles à touts bonnes choses: Et s'il fait trop chaut ilz
+souffrent dans leurs groz culs à mile replis, des chaleurs
+insupportables, qui surpassent les douleurs que l'on fait quelquefois
+sentir aux criminels.
+
+Or durant le temps que ledit sieur de Poutrincourt fut là, étant en
+doute si le sieur de Monts viendroit point faire une habitation en cette
+côte, comme il en avoit desir, il y fit cultiver un parc de terre pour y
+semer du blé, & planter la vigne, comme il fit à l'aide de nôtre
+Apoticaire M. Louis Hebert, homme qui outre l'experience qu'il a en son
+art, prent grand plaisir au labourage de la terre. Et peut-on ici
+comparer ledit sieur de Poutrincourt au bon pere Noé, lequel aprés avoir
+fait la culture la plus necessaire regarde la semaille des blez, se mit
+à planter à la vigne, de laquelle il ressentit les effects par aprés.
+
+Sur le point qu'on deliberoit de passer outre, _Olmechin_ vint à la
+barque pour voir le sieur de Poutrincourt, là où aprés s'étre arreté par
+quelques heures soit à deviser, soit à manger, il dit que le lendemain
+devoient arriver cent bateaux contenans chacun six hommes: mais la venuë
+de telles gens n'étant qu'une reuse, le sieur de Poutrincourt ne les
+voulut attendre: ains s'en alla le jour méme à Malebarre, non sans
+beaucoup de difficultés a cause des grans courans & du peu de font qu'il
+y a. De maniere que la barque ayant touché à trois piez d'eau seulement
+on pensoit étre perdu, & commença-on à la décharger & mettre les vivres
+dans la chaloupe qui étoit derriere, pour se sauver en terre: mais la
+mer n'étant en son plein, la barque fut relevée au bout d'une heure.
+Toute cette mer est une terre usurpée comme celle du Mont saint Michel,
+terre sablonneuse, en laquelle ce qui reste est tout plat païs jusques
+aux montagnes que l'on voit à quinze lieuës de là. Et ay opinion que
+jusques à la Virginie c'est tout de méme. Au surplus ici grande quantité
+de raisins comme devant, & païs fort peuplé. Le sieur de Monts étant
+venu à Malebarre en autre saison recuillit seulement du raisin vert,
+lequel il fit confire, & en apporta au Roy. Mais ç'a eté un heur d'y
+étre venu en Octobre pour en voir la parfaite maturité. J'ay dit
+ci-devant la difficulté qu'il y a d'entrer au port de Malebarre, C'est
+pourquoy le sieur de Poutrincourt n'y entra point avec sa barque, ains y
+alla seulement avec une chaloupe, laquelle trente ou quarante Sauvages
+aiderent à mettre dedans, & comme la marée fut haute (or ici la mer ne
+hausse que de deux brasses, ce qui est rare à voir) il en sortit & se
+retira en ladite barque, pour dés le lendemain, si töt qu'il
+ajourneroit, passer outre.
+
+
+
+
+_Perils: Langage inconu: Structure d'une forge, & d'un four: Croix
+plantée: Abondance: Conspiration: Desobeissance Assassinat: Fuite de
+trois cent contre dix: Agilité des Armouchiquois: Propheties de nôtre
+temps. Barbin. Marquis d'Ancre: Accident d'un mousquet crevé: Insolence,
+timidité, impieté, & fuite des Sauvages: Port fortuné: Mer mauvaise,
+Vengeance: Conseil & resolution sur le retour: Nouveaux perils: Faveurs
+de Dieu: Arrivée du sieur de Poutrincourt au Port Royal: & la reception
+à lui faite._
+
+CHAP. XV
+
+LA nuit commençant à plier bagage pour faire place à l'aurore on mit la
+voile au vent, mais ce fut avec une navigation fort perilleuse. Car avec
+ce petit vaisseau, qui n'étoit que de dix-huit tonneaux, il étoit force
+de côtoyer la terre, où noz gens ne trouvoient point de fond: reculans à
+la mer c'étoit encore pis: de maniere qu'ilz toucherent deux ou trois
+fois, étans relevez seulement par les vagues; & sur le gouvernail rompu,
+qui étoit chose effroyable. En cette extremité furent contraints de
+mouiller l'ancre en mer à deux brasses d'eau & à trois lieuës loin de la
+terre. Ce que fait, le sieur de Poutrincourt envoye Daniel Hay (homme
+qui se plait de montrer sa vertu aux perils de la mer) vers la côte,
+pour la reconoitre, & voir s'il y avoit point de port. Et comme il fut
+prés de terre il vit un Sauvage qui dansoit chantant _yo, yo, yo_, le
+fit approcher, & par signes lui demanda s'il y avoit point de lieu
+propre à retirer navires, & où il y eût de l'eau douce. Le Sauvage ayant
+fait signe qu'ouï, il le receut en sa chaloupe, & le mena à la barque,
+dans laquelle étoit _Chkoudun_, Capitaine de la riviere _Oigoudi_,
+autrement Saint Jean, lequel confronté à ce Sauvage, il ne l'entendoit
+non plus que les nôtres. Vray est que par signes il comprenoit mieux
+qu'eux ce qu'il vouloit dire. Ce Sauvage montra les endroits où il y
+avoit des basses, & où il n'y en avoit point. Et fit si bien en
+serpentant, toujours la sonde à la main qu'en fin on parvint au port
+qu'il avoit dit, auquel y a peu de profond là où étant la barque
+arrivée, on fit diligence de faire une forge pour la racoutrer avec son
+gouvernail; & un four pour cuire du pain, parce que le biscuit étoit
+failli.
+
+Quinze jours se passerent à ceci, pendant léquels le sieur de
+Poutrincourt selon la louable coutume des Chrétiens, fit charpenter &
+planter une Croix sur un tertre, ainsi qu'avoit fait deux ans auparavant
+le sieur de Monts à _Kinibeki_, & Malebarre. Or parmi ces laborieux
+exercices on ne laissoit de faire bonne chere de ce que la mer & la
+terre peut en cette part fournir. Car en ce port il y a quantité de
+gibier, à la chasse duquel plusieurs de noz gens s'employoient:
+principalement les Alouettes de mer y sont en si grandes troupes que
+d'un coup d'arquebuze le sieur de Poutrincourt en tua vint-huit. Pour le
+regard des poissons il y a des marsoins & souffleurs en telle abondance,
+que la mer en semble toute couverte. Main on n'avoit les choses
+necessaires à faire cette pécherie, ains on s'arrétoit seulement aux
+coquillages, comme huitres, palourdes, ciguenaux, & autres dequoy il y
+avoit moyen de se contenter. Les Sauvages d'autre par apportoient du
+poisson & des raisins pleins des paniers de jonc, pour avoir en échange
+quelque chose de noz denrées. Ledit sieur de Poutrincourt voyant là les
+raisins beaux à merveilles avoit commandé à son homme de chambre de
+serrer dans la barque un fais des vignes où ils avoient eté pris. Maitre
+Loys Hebert nôtre Apoticaire desireux d'habiter ce païs-là, en avoit
+arraché une bonne quantité, afin de les planter au Port-Royal, où il n'y
+en a point, quoy que la terre y soit fort propre au vignoble. Ce qui
+toutefois (par une stupide oubliance) ne fut fait, au grand déplaisir
+dudit sieur & de nous tous.
+
+Aprés quelques jours, voyant la grande assemblée de Sauvages, en nombre
+de cinq à six cens, icelui sieur descendit à terre, & pour leur donner
+quelque terreur, fit marcher devant lui un de ses gens jouant de deux
+épées, & faisant avec icelles maints moulinets. Dequoy ils étoient
+étonnez. Mais bien encore plus quand ilz virent que noz mousquets
+perçoient des pieces de bois épesses, où leurs fleches n'eussent sçeu
+tant seulement mordre. Et pour ce ne s'attaquerent-ilz jamais à noz gens
+tant qu'ilz se tindrent en garde. Et eût eté bon de faire sonner la
+trompette au bout de chacune heure, comme faisoit le Capitaine Jacques
+Quartier. Car comme dit bien souvent ledit sieur de Poutrincourt: _Il ne
+faut jamais tendre aux larrons_, c'est qu'il ne faut donner sujet à un
+ennemi de penser qu'il puisse avoir prise sur vous: ains toujours
+montrer qu'on se deffie de lui, & qu'on ne dort point: & principalement
+quand on a affaire à des Sauvages, léquels n'attaqueront jamais celui
+qui les attendra de pié ferme. Ce qui ne fut fait en ce lieu par ceux
+qui porterent la folle enchere de leur negligence, comme nous allons
+dire.
+
+Au bout de quinze jours ledit sieur de Poutrincourt voyant sa barque
+racoutrée, & ne rester plus qu'une fournée de pain à achever, il s'en
+alla environ trois lieuës dans les terres pour voir s'il découvriroit
+quelque singularité. Mais au retour lui & ses gens apperceurent les
+Sauvages fuyans par les bois en diverses troupes de vint, trente, &
+plus, les uns se baissans comme gens qui ne veulent étre veuz: d'autres
+bloutissans dans les herbes pour n'étre aperceuz: d'autres transportans
+leurs bagages, & canots pleins de blé, comme pour deguerpir: Les femmes
+d'ailleurs transportans leurs enfans, & ce qu'elles pouvoient de bagage
+avec elles. Ces façons de faire donnerent opinion au sieur de
+Poutrincourt que ses gens ici machinoient quelque chose de mauvais:
+Partant quand il fut arrivé il commanda à ses gens qui faisoient le pain
+de se retirer en la barque. Mais comme jeunes gens sont bien souvent
+oublieux de leur devoir, ceux-ci ayans quelque gateau ou tarte à faire
+aimerent mieux suivre leur appetit que ce qui leur étoit commandé, &
+laisserent venir la nuit sans se retirer. Sur la minuit le sieur de
+Poutrincourt ruminant sur ce qui s'étoit passé la journée precedente,
+demanda s'ils étoient dedans la barque. Et ayant entendu que non, il
+leur envoya la chaloupe pour les prendre & amener à bord à quoy ils ne
+voulurent entendre, fors son homme de chambre, qui craignoit d'étre
+battu, ils étoient cinq armez de mousquets & épées léquels on avoit
+averty d'étre toujours sur leurs gardes, & neantmoins ne faisoient aucun
+guet; tant ils étoient amateurs de leurs volontés. Il étoit bruit
+qu'auparavant ils avoient tiré deus coups de mousquets sur les Sauvages
+pource que quelqu'un d'eux avoit derobé une hache. Somme iceux Sauvages
+ou indignés de cela, ou par un mauvais naturel; sur le point du jour
+vindrent sans bruit (ce qui leur est aisé à faire, n'ayans ni chevaux,
+ni charettes, ni sabots) jusques sur le lieu où ilz dormoient: & voyans
+l'occasion belle à faire un mauvais coup, ilz donnent dessus à traits de
+fléches & coups de masses, & en tuent deux, le reste demeurant blessé
+commencerent à crier fuians vers la rive de la mer. Lors celui qui
+faisoit la sentinelle dans la barque, s'écrie tout effrayé, Aux armes,
+on tue noz gens, on tue noz gens. A cette voix chacun se leve, &
+hativement sans prendre le loisir de s'habiller, ni d'allumer sa méche,
+se mirent dix dans la chaloupe, des noms déquels je ne me souvient,
+sinon de Champlein, Robert Gravé fils du sieur du Pont, Daniel Hay, les
+Chirurgien & Apothicaires, & le Trompette tous léquels suivans ledit
+sieur de Poutrincourt, qui avoit son fils avec lui descendirent à terre
+en pur corps.
+
+Mais les Sauvages s'enfuirent belle erre, encores qu'ils fussent plus de
+trois cens, sans ceux qui pouvoient étre tapis dans des herbes (selon
+leur coutume) qui ne se montroient point. En quoy se reconoit comme Dieu
+imprime je ne sçay quelle terreur en la face des fideles à l'encontre
+des mécreans, suivant la parole, quand il dit à son peuple eleu: _Nul ne
+pour substituer devant vous, Le Seigneur vôtre Dieu mettra une frayeur &
+terreur de vous sur toute la terre sur lesquelles vous marcherés_. Ainsi
+nous voyons que cent trente-cinq milles combatans Madianites s'enfuirent
+& s'entretuerent eux-mémes au-devant de Gedeon qui n'avoit que trois
+cens hommes. Or de penser poursuivre ceux-ci c'eût peine perdue, car ils
+sont trop legers à la couse: Mais qui auroit des chevaux il les gateroit
+bien: car ils ont force petits sentiers pour aller d'un lieu à autre (ce
+qui n'est au Port Royal) & ne sont leurs bois épais, & outre ce encor on
+force terre découverte, où sont leurs maisons, ou cabannes au milieu de
+leur labourage.
+
+Pendant que le sieur de Poutrincourt venoit à terre, on tira la barque
+quelques coups de petites pieces de fonte sur certains Sauvages qui
+étoient sur un tertre, & en vit-on quelques-uns tomber, mais ilz sont si
+habiles à sauver leurs morts qu'on ne sait qu'en penser. Ledit sieur
+voyant qu'il ne profiteroit rien de les poursuivre, fit faire des fosses
+pour enterrer ceux qui étoient decedez, léquels j'ay dit étre deux, mais
+il y en eut un qui mourut sur le bord de l'eau pensant se sauver, & un
+quatriéme qui fut si fort navré de fleches qu'il mourut étant rendu au
+Port Royal. Le cinquiéme avoit une fleche dans la poitrine, mais il
+échappa pour cette fois là: & vaudroit mieux qu'il y fût mort: car on
+nous a frechement rapporté qu'il s'est fait pendre en l'habitation que
+le sieur de Monts entretient à _Kebec_ sur la grande riviere de
+_Canada_, ayant été autheur d'une conspiration faite contre Champlein.
+Et quant à ce desastre il a été causé par la folie & desobeissance d'un
+que je ne veux nommer, puis qu'il est mort, lequel faisoit le coq entre
+des jeunes gens à lui trop credules, qui autrement étoient d'assez bonne
+nature; & pource qu'on ne le vouloit enivrer, avoit juré (selon sa
+coutume) qu'il ne retourneroit point dans la barque, ce qui avint aussi.
+Car il fut trouvé mort la face en terre ayant un petit chien sur son
+doz, tous-deux cousus ensemble & transpercez d'une méme fleche.
+
+Sur l'occurence de cette prophetie il me plait d'en rapporter deux de
+méme étoffe & tres-veritables avenues à la conservation de la France, la
+veille Saint-Marc en cette année mille six cens dix-sept, léquelles
+n'ont point eté remarquées par tous ceux qui ont fait des libelles sur
+la mort du Marquis d'Ancre. La premiere est de Barbin, qui fut fait
+Conterolleur general des finances en la place de Monsieur le President
+Jeannin, lequel n'étoit aggreable, par-ce qu'il étoit trop bon François.
+Cet homme voyant trois ou quatre Princes & quelques Seigneurs seuls &
+foibles, s'opposer à la tyrannie que ledit Marquis avoit occupée souz le
+nom du Roy, disoit ordinairement que ces affaires ne dureroient point
+jusques à la fin de May, & que dans ce temps ces Princes & Seigneurs
+(qui se sacrifioient pour leur patrie) seroient réduits à la necessité
+de se rendre. Ce qui en apparence étoit veritable. Mais Dieu juste juge
+y pourveut, ayant contre l'esperance commune fortifié l'esprit & le
+courage de ce jeune Prince Roy, en sorte qu'en moins d'un tourbillon
+cette haute puissance qui vouloit éprouver jusques où à quel point &
+degré la Fortune pouvoit elever un homme, fut tout à plat abbattue, &
+entierement ruinée par la mort de cet ambitieux trop enivré des faveurs
+qu'il ne méritoit point.
+
+L'autre Prophete que je eux dire a eté cetui-ci méme, lequel en son
+dernier voyage fait à Paris, passant par Ecouï à sept lieuës de Roüen
+eut plainte d'une servante de l'epée Royale, où il étoit logé, que la
+guerre leur coutoit beaucoup, & ne leur venoit plus d'hostes: Surquoy il
+repartit, disant: Ma fille je m'en vay à Paris; Si je retourne nous
+aurons la guerre; Sinon, nous aurons la paix. Ce qui est arrivé, mais en
+un autre sens qu'il ne l'entendoit. Car certes il s'attendoit pas de
+mourir si tôt; & sa mort tant desirée & necessaire nous a en un moment
+ramené la paix, a garenti ces bons & genereux Princes d'une entiere
+ruine, & a sauvé le Roy & la maison Royale, de qui l'Etat & la vie ne
+pendoit qu'à un filet que pretendoit bien-tôt couper ce mal-heureux
+Pisandre.
+
+Ainsi plusieurs prophetizent quelquefois contre leur sens & entente,
+dont l'exemple nous est assez notoire en l'histoire sainte par la
+prophetie de Balaam. Main revenons à nos Armouchiquois.
+
+En cette mauvaise occurence le fils du sieur du Pont susnommé eut trois
+doits de la main emportez de l'éclat d'un mousquets qui se creva pour
+étre trop chargé. Ce qui trouble fort la compagnie laquelle étoit assez
+affligée d'ailleurs. Neantmoins on ne laissa de rendre le dernier devoir
+aux morts, léquels on enterra au pié de la Croix qu'on avoit là plantée,
+comme a été dit. Mais l'insolence de ce peuple barbare fut grande aprés
+les meurtres par eux commis, en ce que comme noz gens chantoient sur nos
+morts les oraisons & prieres funebres accoutumées en l'Eglise, ces
+maraux; id-je, dansoyent & hurloyent loin de là se rejouissans de leur
+trahison: & pourtant, quoy qu'ilz fussent grand nombre, ne se
+hazardoyent pas de venir attaquer les nôtres, léquels ayans à leur
+loisir fait ce que dessus, pource que la mer baissait fore, se
+retirerent en la barque, dans laquelle étoit demeuré Champ-doré pour la
+garde d'icelle. Mais comme la mer fut basse, & n'y avoit moyen de venir
+à terre, cette méchante gent vint derechef au lieu où ils avoient fait
+le meurtre; arracherent la Croix, deterrerent l'un des morts, prindrent
+sa chemise, & la vétirent, montrans leurs depouilles qu'ils avoient
+emportées: & parmi ceci encore tournans le dos à la barque jettoient du
+sable à deux mains par entre les fesses en derision, hurlans comme des
+loups: ce qui facha merveilleusement les nôtres, léquels ne manquoient
+de tirer sur eux leurs pieces de fonte, mais la distance étoit fort
+grande, & avoient des-ja cette ruse de se jetter par terre quand ils
+voyoient mettre le feu, de sorte qu'on ne sçavoit s'ils avoient été
+blessés ou autrement: & fallut par necessité boire ce calice, attendant
+la marée, laquelle venue & suffisante pour porter à terre, comme ilz
+virent nos gens s'embarquer en la chaloupe, ilz s'enfuirent comme
+levriers, se fians en leur agilité. Il y avoit avec les nôtres un
+Sagamos nommé _Chkoudun_, duquel nous avons parlé ci devant, lequel
+avoit grand déplaisir de tout ceci: & vouloit seul aller combattre cette
+multitude, mais on ne le voulut permettre. Et à tant on releva la Croix
+avec reverence, & enterra-on de rechef le corps qu'ils avoient déterrés.
+Et fut ce port appellé le _Port Fortuné_.
+
+Le lendemain on mit la voile au vent pour passer outre & découvrir
+nouvelles terres: mais on fut contraint par le vent contraire de
+relacher & r'entrer dans ledit Port. L'autre lendemain on tenta derechef
+d'aller plus loin, mais ce fut en vain, & fallut encores relacher
+jusques à ce que le vent fût propre. Durant cette attente les Sauvages
+(pensans, je croy que ce ne fût que jeu ce qui s'étoit passé) voulurent
+se r'apprivoiser, & demanderent à troquer, faisant semblant que ce
+n'étoient pas eux qui avoient fait le mal mais d'autres, qu'ilz
+montroient s'en étre allez. Mais ilz n'avoient pas l'avisement de ce qui
+est en une fable, que la Cigogne ayant été prise parmi les Grues qui
+furent trouvées en dommage, fut punie comme les autres, nonobstant
+qu'elle dist que tant s'en fallût qu'elle fit mal qu'elle purgeoit la
+terre des serpens qu'elle mangeoit. Le sieur de Poutrincourt donc les
+laissa approcher, & fit semblant de vouloir prendre leurs denrées, qui
+étoient du petun, quelques chaines, colliers, & brasselets faits de
+coquilles de Vignaux (appelés _Esurgni_, au discours du second voyage de
+Jacques Quartier) fort estimés entre eux: item de leurs blé, féves,
+arcs, fleches, carquois, & autres menues bagatelles. Et comme la societé
+fut renouée, ledit sieur commanda à neuf ou dix qu'il avoit avec lui de
+mettre les meches de leurs mousquets en façon de laqs, & qu'au signal
+qu'il feroit chacun jettât son cordeau sur la téte de celui des Sauvages
+qu'ils auroient accosté, & s'en saisist, comme le maitre des hautes
+oeuvres fait de sa proye: & pour l'effect de ce, que la moitié s'en
+allassent à terre, tandis qu'on les amuserait à troquer dans la
+chaloupe. Ce qui fut fait: mais l'execution ne fut pas du tout selon son
+desir. Car il pretendoit se servir de ceux que l'on prendroit comme de
+forçats au moulin à bras & à couper dus bois. A quoy par trop grande
+precipitation on manqua. Neantmoins il y en eut six ou sept charpentés &
+taillés en pieces léquels ne peurent point si bien courir dans l'eau
+comme en la campagne, & furent attendus au passage par ceux des nôtres
+qui étoient demeurés à terre. Le Sauvage _Chkoudun_ mentionné ci-devant,
+rapportoit une des tétes de ceux-là, mais par fortune elle tomba dans la
+mer, dont il eut tant de regret, qu'il en pleuroit à chaudes larmes.
+
+Cela fait, le lendemain on s'efforça d'aller plus avant, nonobstant que
+le vent ne fût à propos, mais on avança peu, & vit-on tant seulement une
+ile à six ou sept lieuës loing, à laquelle il n'y eut moyen de parvenir,
+& fut appellée _l'ile Douteuse_. Ce que consideré, & que d'une part on
+craignoit manquer de vivres, & d'autres que l'hiver n'empechât la
+course; & d'ailleurs encores, qu'il y avoit deux malades, auquels on
+n'esperoit point de salut: Conseil pris, fut resolu de retourner au
+Port-Royal, étant, outre ce que dessus, encore le sieur de Poutrincourt
+en souci pour ceux qu'il avoit laissé. Ainsi on vint pour la troisiéme
+fois au Port Fortuné, là où ne fut veu aucun Sauvage.
+
+Au premier vent propre ledit sieur fit lever l'ancre pour le retour, &
+memoratif des dangers passez, fit cingler en pleine mer: ce qui abbregea
+sa route. Mais non sans un grand desastre du gouvernail qui fut derechef
+rompu de maniere qu'étant à l'abandon des vagues, ils arriverent en fin
+au mieux qu'ilz peurent aux iles de _Norembega_, où ilz la racoutrerent.
+Et au sortir d'icelles vindrent à _Menane_ ile d'environ six lieuës de
+long entre Sainte-Croix, & le Port-Royal, où ils attendirent le vent,
+lequel étant venu aucunement à souhait, au partir de là nouveaux
+desastres. Car la chaloupe qui étoit attachée à la barque fut poussée
+d'un coup de mer rudement, rudement, que de sa pointe elle rompit tout
+le derriere d'icelle, où étoit ledit sieur de Poutrincourt, & autres. Et
+d'ailleurs n'ayans peu gaigner le passage dudit Port-Royal, la marée
+(qui vole en cet endroit) les porta vers le fond de la Baye Françoise,
+d'où ilz ne sortirent point à leur aise, & se trouverent en aussi grand
+danger qu'ils eussent été oncques auparavant: d'autant que voulans
+retourner d'où ils étoient venus ilz se virent portez de la marée & du
+vent vers la côte, qui est de hauts rochers & precipices: là où s'ilz
+n'eussent doublé une pointe qui les menaçoit de ruine, c'eût été fait
+d'eux. Mais en des hautes entreprises Dieu veut éprouver la confiance de
+ceus qui combattent pour son nom, & de voir s'ilz ne branleront point:
+il les meine jusques à la porte de l'enfer, c'est à dire du sepulchre, &
+neantmoins les tient par la main, afin qu'ilz ne tombent dans la fosse,
+ainsi qu'il est écrit: _Ce suis-je, ce suis-je moy, & n'y a point de
+Dieu avec moy. Je fay mourir, & fay vivre: je navre, & je gueri: & n'y a
+personne qui puisse delivrer aucun de ma main._ Ainsi avons-nous dit
+quelquefois ci-devant, & veu par effet, que combien qu'en ces
+navigations se soient presentez mille dangers, toutefois il ne s'est
+jamais perdu un seul homme par mer, jaçoit que de ceux qui vont tant
+seulement Pour les Morues, & le traffic des pelleteries, il y en demeure
+assez souvent: témoins quatre pécheurs Maloins qui furent engloutis des
+eaux étans allés à la pécherie; lors que nous étions sur le retour en
+France: Dieu voulant que nous reconoissions tenir ce benefice de lui, &
+manifester sa gloire de cette façon, afin que sensiblement on voye que
+c'est lui qui est autheur de ces saintes entreprises, léquelles ne se
+font par avarice, ni par l'injuste effusion du sang, mais par un zele
+d'établir son nom, & sa grandeur parmi les peuples qui ne le conoissent
+point. Or aprés tant de faveurs du ciel, c'est à faire à ceux qui les
+ont receues à dire comme le Psalmiste-Roy bien aimé de Dieu:
+
+_Tu m'as tenu la dextre, & ton sage vouloir_
+_M'a seurement guidé, jusqu'à me faire voir_
+ _Mainte honorable grace_
+ _En cette terre basse._
+
+Aprés beaucoup de perils (que je ne veux comparer à ceux d'Ulisse, ni
+d'Ænée, pour ne souiller noz voyages saints parmi l'impureté) le sieur
+de Poutrincourt arriva au Port-Royal le quatorziéme de Novembre, où nous
+le receumes joyeusement & avec une solennité toute nouvelle pardela. Car
+sur le point que nous attendions son retour avec grand desir, (& ce
+d'autant plus, que si mal lui fût arrivé nous eussions été en danger
+d'avoir de la confusion) je m'avisay de representer quelque gaillardise
+en allant au-devant de lui, comme nous fimes. Et d'autant que cela fut
+en rhimes Françoises faites à la hâte, je l'ay mis avec _Les Muses de la
+Nouvelle-France_ souz le tiltre de THEATRE DE NEPTUNE, où je renvoye mon
+Lecteur. Au surplus pour honorer davantage le retour de nôtre action,
+nous avions mis au dessus de la porte de nôtre Fort les armes de France,
+environnées de couronnes de lauriers (dont il y a là grande quantité au
+long des rives des bois) avec la devise du Roy, DVO PROTEGIT VNVS. Et au
+dessous celles du sieur de Monts avec cette inscription, DABIT DEVS HIS
+QVOQVE FINEM: et celle du sieur de Poutrincourt avec cette autre
+inscription, INVIA VIRTVTI NVLLA EST VIA, toutes deux aussi ceintes de
+chapeaux de lauriers.
+
+
+
+
+_Etat de semailles: Institution de l'ordre de Bon-temps: Comportement
+des Sauvages parmi les François: Etat de l'hiver: Pourquoy en ce temps
+pluies & brumes rares: Pourquoy pluies frequentes entre les tropiques:
+Neges utiles la terre: Etat de Janvier: Conformité de temps en l'antique
+& Nouvelle-France: Pourquoy Printemps tardif: Culture de jardins:
+Rapport d'iceux: Moulin à eau: Manne de harens: Preparation pour le
+retour: Invention du sieur de Poutrincourt: Admiration des Sauvages:
+Nouvelles de France._
+
+CHAP. XVI
+
+APRES la rejouissance publique cessée, le sieur de Poutrincourt eut soin
+de voir ses blés, dont il avoit semé la plus grande partie à deux lieuës
+loin de nôtre Fort en amont de la riviere de l'Equille, dite du Dauphin:
+& l'autre à-l'entour de nôtredit Fort: & trouva les premiers semez bien
+avancés, & non les derniers qui avoient eté semez les sixiéme & dixiéme
+de Novembre, léquels toutefois ne laisserent de croitre souz la nege
+durant l'hiver, comme je l'ay remarqué Ce seroit chose longue de vouloir
+minuter tout ce qui se faisoit durand l'hiver entre nous: comme de dire
+que ledit sieur fit faire plusieurs fois du charbon, celui de forge
+étant failli: qu'il fit ouvrir des chemins parmi les bois: que nous
+allions à travers les forets souz la guide du Kadran, & autres choses
+selon les occurrences. Mais je diray que pour nous tenir joyeusement &
+nettement, quant aux vivres, fut établi un Ordre en la Table dudit sieur
+de Poutrincourt, qui fut nommé L'ORDRE DE BON-TEMPS, mis premierement en
+avant par Champlein, suivant lequel ceux d'icelle table étoient
+Maitres-d'hotel chacun à son tour, qui étoit en quinze jours une fois.
+Or avoit-il le soin de faire que nous fussions bien & honorablement
+traités. Ce qui fut si bien observé, que (quoy que les gourmans de deça
+nous disent souvent que là nous n'avions point la rue aux Ours de Paris)
+nous y avons fait ordinairement aussi bonne chere que nous sçaurions
+fair en cette rue aux Ours, & à moins de frais. Car il n'y avoit celui
+qui deux jours devant que son tour vint ne fût soigneus d'aller à la
+chasse, ou la pecherie, & n'apportat quelque chose de rare, outre ce qui
+étoit de nôtre ordinaire. Si bien que jamais au déjeuner nous n'avons
+manqué de saupiquets de chair ou de poissons: & au repas du midi & du
+soir encor moins: car c'étoit le grand festin, là où l'Architriclin, ou
+Maitre-d'hotel (que les Sauvages appellent _Atoctegie_) ayant fait
+preparer toutes choses au cuisinier, marchoit la serviete sur l'épaule,
+le baton d'office en main, le collier de l'Ordre au col, & tous ceux
+d'icelui Ordre aprés lui portans chacun son plat. Le méme étoit au
+dessert, non toutefois avec tant de suite. Et au soir avant rendre
+graces à Dieu, il resignoit le collier de l'Ordre avec un verre de vin à
+son successeur en la charge, & buvoient l'un à l'autre. J'ay dit
+ci-devant que nous avions du gibier abondamment, Canars, Outardes, Oyes
+grises & blanches, perdris, alouettes, & autres oiseaux: Plus des chairs
+d'Ellans, de Caribous, de Castors, de Loutres, d'Ours, de Lapins, de
+Chats-Sauvages, ou Leopars, de _Nibachés_, & autres telles que les
+Sauvages prenoient, dont nous faisions chose qui valoit bien ce qui est
+en la rotisserie de la rue aux Ours: & plus encor: car entre toutes les
+viandes il n'y a rien de si tendre que la chair d'Ellan (dont nous
+faisions aussi de bonne patisserie) ni de si delicieux que la queue du
+Castor. Mais nous avons eu quelquefois demie douzaine d'Eturgeons tout à
+coup que les Sauvages nous ont apportez, déquels nous prenions une
+partie en payant, & le reste on leur permettoit vendre publiquement &
+troquer contre du pain, dont nôtre peuple abondoit, & quant à la viande
+ordinaire portée de France cela étoit distribué egalement autant au plus
+petit qu'au plus grand. Et ainsi étoit du vin, comme a été dit.
+
+En telles actions nous avions toujours vint ou trente Sauvages, hommes,
+femmes, filles, & enfans, qui nous regardoient officier. On leur
+baillait du pain gratuitement comme on feroit à des pauvres. Mais quant
+au _Sagamos Membertou_, & autres _Sagamos_ (quand il en arrivoit
+quelqu'un) ils étoient à la table mangeans & buvans comme nous: & avions
+plaisir de les voir, comme au contraire leur absence nos étoit triste:
+ainsi qu'il arriva trois ou quatre fois que tous s'en allerent és
+endroits où ilz sçavoient y avoir de la chasse, & emmenerent un des
+nôtres lequel véquit quelques Six semaines comme eux sans sel, sans
+pain, & sans vin, couché à terre sur des peaus, & en temps de neges. Au
+surplus ils avoient soin de lui (comme d'autres qui sont souvent allés
+avec eux plus que d'eux-mémes), disans que s'ils mouroient on leur
+imposeroit qu'ilz les auroient tués: & par ce se conoit que nous
+n'étions comme degradés en une ile ainsi que le sieur de Villegagnon au
+Bresil. Car ce peuple aime les François, & en un besoin s'armeront tous
+pour les soutenir.
+
+Or, pour ne nous égarer, tels regimes dont nous avons parlé, nous
+servoient de preservatifs contre la maladie du païs. Et toutefois il
+nous en deceda quatre en Fevrier & Mars de ceux qui étoient ou chagrins,
+ou paresseux: & me souvient de remarquer que tous ils avoient leurs
+chambres du côté d'Oest, & regardant sur l'étendue du Port, qui est de
+quatre lieuës préque en ovale. D'ailleurs ils étoient mal couchés, comme
+tous. Car les maladies precedentes, & le depart du Sieur du Pont en la
+façon que nous avons dit, avoient fait que l'on avoit jetté dehors les
+matelats, & étoient pourris, & ceux qui s'en allerent avec ledit sieur
+du Pont emporterent ce qui restoit de draps de licts disans qu'ils
+étoient à eus. De maniere que quelques uns des nôtres eurent le mal de
+bouche, & l'enflure de jambes, à la façon des phthisiques: qui est la
+maladie que Dieu envoya à son peuple au desert en punition de ce qu'ilz
+s'étoient voulu engraisser de chair, ne se contentans de ce que le
+desert leur fournissoit par la volonté divine.
+
+Nous eumes beau temps préque tout l'hiver. Car les pluies, ni les
+brumes, n'y sont si frequentes qu'ici, soit en lamer, soit en la terre:
+& ce pour autant que les rayons du soleil en cette saison n'ont pas la
+force d'élever les vapeurs d'ici bas, mémement en un païs tout forétier.
+Mais en Eté cela se fait sur tous les deux, lors que leur force est
+augmentée, 7 se resoudent ces vapeurs subitement ou tardivement selon
+qu'on approche de la ligne æquinoctiale. Car nous voyons qu'entre les
+deux tropiques les pluies sont abondantes en mer & en terre, &
+specialement au Peru, & en Mexique plus qu'en l'Afrique, pource que le
+soleil par un si long espace de mer ayant humé beaucoup d'humidités de
+tout l'Ocean, il les resout en un moment par la grande force de sa
+chaleur, là où vers la Terre-neuve ces vapeurs s'entretiennent long
+temps en l'air devant que se condenser en pluie, ou étre dissipées: ce
+qui est en Eté (comme nous avons dit) & non en hiver: & en la mer plus
+qu'en la terre. Car en la terre les brouillas du matin servent de
+rousée, & tombent sur les huit heures: & en la mer ilz durent deux,
+trois, & huit jours, comme nous avons souvent experimenté.
+
+Or puis que nous sommes sur l'hiver disons que les pluies en tel temps
+étans rares par-dela aussi y fait-il beau soleil aprés que la nege est
+tombée, laquelle nous avons eue sept ou huit fois, mais elle se fondoit
+facilement és lieux découverts, & la plus constante a été en Février.
+Quoy que ce soit, la nege moderée est fort utile aux fruits de la terre,
+pour les conserver contre la gelée, & leur servir comme d'une robbe
+fourrée. Ce que Dieu fait par une admirable providence, pour ne ruiner
+les hommes, & comme dit le Psalmiste.
+
+_Il donne la nege chenue_
+_Comme laine à tas blanchissant,_
+_Et comme la cendre menue_
+_Repand les frimas brouissans._
+
+Et comme le ciel n'est gueres souvent couvert de nuées vers la
+Terre-neuve en temps d'hiver, aussi y a il des gelées matinales,
+léquelles se renforcent sur la fin de Janvier, en Février, & au
+commencement de Mars: car jusques audit temps de Janvier nous y avons
+toujours été en pourpoint: & me souvient que le quatorziéme de ce mois
+par un Dimanche aprés midi nous nous rejouissions chantans Musique sur
+la riviere de l'Equille: & qu'en ce méme mois nous allames voir les blez
+à deux lieuës de nôtre Fort, & dinames joyeusement au soleil. Je ne
+voudroy toutefois dire que toutes les années fussent semblables à
+celle-ci. Car comme cet hiver là fut semblablement doux pardeçà, le
+dernier hiver de l'an mil six cens sept, le plus rigoureux qu'on vit
+jamais, a aussi été de méme par-delà, en sorte que beaucoup de Sauvages
+sont morts par la rigueur du temps ainsi qu'en France beaucoup de
+pauvres, & de voyagers. Mais je diray que l'année de devant que nous
+fussions en la Nouvelle-France, l'hiver n'avoit point eté rude, ainsi
+que m'ont testifié ceux qui y avoient demeuré avant nous.
+
+Voila ce qui regarde la saison de l'hiver. Mais je ne suis point encore
+bien satisfait en la recherche de la cause pourquoy en méme parallele la
+saison est par-dela plus tardive d'un mois qu'ici, & n'apparoissent les
+fueilles aux arbres que sur le declin du mois de May: si ce n'est que
+nous disions que l'epesseur des bois & grandeur des foréts empéche le
+soleil d'échauffer la terre: item que le païs où nous étions est voisin
+de la mer, & plus sujet au froid comme participant du Perou païs
+semblablement froid à l'égard de l'Afrique; & d'ailleurs que cette terre
+n'ayant jamais été cultivée, est plus condense, & ne peuvent les arbres
+& plantes aisément tirer le suc de leur mere. En recompense dequoy aussi
+l'hiver y est plus tardif, comme nous avons n'agueres dit.
+
+Les froidures étans passées, sur la fin de Mars tous les volontaires
+d'entre nous se mirent à l'envi l'un de l'autre à cultiver la terre, &
+faire des jardins pour y semer, & en recueillir des fruits. Ce qui vint
+bien à propos. Car nous fumes fort incommodez l'hiver faute d'herbes de
+jardins. Quand chacun eut fait ses semailles, c'étoit un merveilleux
+plaisir de les voir croitre & profiter chacun jour, & encore plus grand
+contentement d'en user si abondamment que nous fimes: si bien que ce
+commencement de bonne esperance nous faisoit préque oublier nôtre païs
+originaire, & principalement quand le poisson commença à rechercher
+l'eau douce & venir à foison dans noz ruisseaux, tant que nous n'en
+sçavions que faire. Ce que quant je considere, je ne me sçaurois assés
+étonner comme il est possible que ceux qui ont eté en la Floride ayent
+souffert de si grandes famines, veu la temperature de l'air qui est
+préque sans hiver, & que leur famine vint és mois d'Avril, May, Juin,
+auquels ilz ne devoient manquer de poissons.
+
+Tandis que les uns travailloient à la terre, le sieur de Poutrincourt
+fit preparer quelques batimens pour loger ceux qu'il esperoit nous
+devoir succeder. En considerant combien le moulin à bras apportoit de
+travail, il fit faire un moulin à eau, qui fut fort admiré des Sauvages.
+Aussi est-ce une invention qui n'est pas venue és esprits des hommes dés
+les premiers siecles. Depuis cela nos ouvriers eurent beaucoup de repos:
+car ilz ne faisoient préque rien pour la pluspart. Mais je puis dire que
+ce moulin nous fournissoit de Harens trois fois plus qu'il ne nous en
+eût fallu pour vivre, à la diligence de noz Meuniers: car la mer étant
+haute venoit jusqu'au moulin, au moyen dequoy le haren allant s'égayer
+par deux heures en l'eau douce, étoit pris de bonne guerre au retour. Le
+sieur de Poutrincourt en fit saller deux bariques, & une barique de
+Sardines pour en faire montre en France.
+
+Parmi toutes ces choses ledit sieur de Poutrincourt ne laissoit de
+penser au retour. Ce qui étoit un fait d'homme sage. Car il ne se faut
+jamais tant fier aux promesses des hommes que l'on ne considere qu'il y
+arrive bien souvent beaucoup de desastre en peu d'heure. Et partant dés
+le mois d'Avril il fit accommoder deux barques, une grande, & une
+petite, pour venir chercher les navires de France vers _Campseau_, ou la
+Terre-neuve, cas avenant que n'eussions point de secours. Mais la
+charpenterie faite, un seul mal nous pouvoit arréter, c'est que nous
+n'avions point de bray pour calfester noz vaisseaux. Cela (qui étoit la
+chose principale) avoit eté oublié au partir de la Rochelle. En ceste
+necessité importante, ledit sieur de Poutrincourt s'avisa de recuillir
+par les bois quantité de gommes de sapins. Ce qu'il fit avec beaucoup de
+travail, y allant lui-méme avec un garson ou deux le plus souvent: si
+bien qu'en fin il eut quelques cent litres. Or apres ces fatigues ce ne
+fut encore tout. Car il falloit fondre & purifier cela, qui étoit un
+point necessaire, & inconu à nôtre Maitre de marine, Champ-doré, & à ses
+matelots, d'autant que le bray que nous avons vient de Norwege, Suede, &
+Danzic. Neantmoins ledit sieur de Poutrincourt inventa le moyen de tirer
+la quintessence de ces gommes & écorces de sapins: & fit faire quantité
+de briques, déquelles il façonna un fourneau tout à jour, dans lequel il
+mit une alembic fait de plusieurs chaudrons enchassez l'un dans l'autre,
+lequel il emplissoit de ces gommes & écorces: puis étant bien couvert on
+mettait le feu tout à l'entour, par la violence duquel fondoit la gomme
+enclose dans ledit alembic, tomboit par embas dans un bassin. Mais il ne
+falloit pas dormir à l'entour, d'autant que le feu prenant à la matiere
+tout étoit perdu. Cela étoit admirable pour un personage qui n'en avoit
+jamais veu faire: dont les Sauvages étonnés disoient en mots empruntez
+des Basques _Endia chavé Normandia_, c'est à dire, que les Normans
+sçavent beaucoup de choses. Or appellent-ils tous les François Normans
+(exceptez les Basques) par ce que la pluspart des pécheurs qui vont aux
+Morues sont de cette nation. Ce remede nous vint bien à point: car ceux
+qui nous vindrent querir étoient tombez en méme faute que nous.
+
+Or comme celui qui est en attente n'a point de bien ni de repos jusques
+à ce qu'il tienne ce qu'il desire: Ainsi en cette saison noz gens
+jettoient souvent l'oeil sur la grande étendue du Port Royal pour voir
+s'ilz découvriroient point quelque vaisseau arriver. En quoy ils furent
+plusieurs fois trompez, se figurans tantot avoir ouï un coup de canon,
+tantot appercevoir les voiles d'un vaisseau: & prenans bien souvent les
+chaloupes des Sauvages qui nous venoient voir pour les chaloupes
+Françoises. Car alors grande quantité de Sauvages s'assemblerent au
+passage dudit Port pour aller à la guerre contre les Armouchiquois,
+comme nous dirons au livre suivant. En fin on cria tant Noé qu'il vint,
+& eumes nouvelles de France le jour de l'Ascension avant midi.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_Arrivée des François: Societé du sieur de Monts rompue, & pourquoy:
+Avarice de ceux qui volent les morts: Feux de joye pour la naissance de
+Monseigneur d'Orleans: Partement des Sauvages pour aller à la guerre:
+Sagamos Membertou: Voyages sur la côte de la Baye Françoise: Trafic
+sordide: Ville_ d'Ouigoudi: _Sauvages comme font de grands voyages:
+Mauvaise intention d'iceux: Mine d'acier: Voix de Loups-marins: Etat de
+l'ile Sainte-Croix: Erreur de Champlein: Amour des Sauvages envers leurs
+enfans: Retour au Port Royal._
+
+CHAP. XVII
+
+LE Soleil commençoit à échauffer la terre, &oeillader sa maitresse d'un
+regard amoureux, quand le _Sagamos Membertou_ (apres noz prieres
+solennellement faites & Dieu, & le desjeuner distribué au peuple selon
+la coutume) nous vint avertir qu'il avoit veu une voile sur le lac,
+c'est à dire dans le port, que venoit vers notre Fort. A cette joyeuse
+nouvelle chacun va voir, mais encore ne se trouvoit-il persone qui si
+bonne veuë qu lui' quoy qu'il soit âgé de plus de cent ans. Neantmoins
+on découvrit bientôt ce qui en étoit. Le sieur de Poutrincourt fit en
+diligence appreter la petite barque pour aller reconoitre. Champ-doré &
+Daniel Hay y allerent & par le signal qu'ils nous donnerent étans
+certains que c'étoient amis, incontinent fimes charger quatre canons, &
+une douzaine de fauconneaux, pour saluer ceux qui nous venoient voir de
+si loin. Eux de leur part ne manquerent à commencer la féte, & décharger
+leurs pieces, auquels fut rendu le reciproque avec usure. C'étoit tant
+seulement une petite barque marchant souz la charge d'un jeune homme de
+saint-Malo nommé Chevalier, lequel arrivé au Fort bailla ses lettres au
+sieur de Poutrincourt, léquelles furent leuës publiquement. On lui
+mandoit que pour ayder à sauver les frais du voyage, le navire (qui
+étoit encor le JONAS) s'arreteroit au port de _Campseau_ pour y faire
+pecherie de Morue, les marchans associez du sieur de Monts ne sachans
+pas qu'il y eût pecherie plus loin que ce lieu: toutefois que s'il étoit
+necessaire il fit venir ledit navire au Port Royal. Au reste, que la
+societé étoit rompue, d'autant que contre l'honneteté & devoir les
+Holandois (qui ont tant d'obligation à la France) conduits par un
+traitre François nommé La Jeunesse, avoient l'an precedent enlevé les
+Castors & autres pelleteries de la grande riviere de _Canada_: chose qui
+tournoit au grand detritement de la societé, laquelle partant ne pouvoit
+plus fournir aux frais de l'habitation de dela, comme elle avoit fait
+par le passé. Joint qu'au Conseil du Roy (pour ruiner cet affaire) on
+avoit nouvellement revoqué le privilege octroyé pour dix ans au sieur de
+Monts, pour la traicte des Castors, chose que l'on n'eût jamais esperé.
+Et pour cette cause n'envoyoient personne pour demeurer là apres nous.
+Si nous eumes aussi une grande tristesse de voir une si belle & si
+sainte entreprise rompuë: que tant de travaux & de perils passez ne
+servissent de rien: & que l'esperance de planter là le nom de Dieu, & la
+Foy Catholique s'en allât evanouie. Neantmoins apres que le sieur de
+Poutrincourt eut long temps songé sur ceci, il dit que quant il y
+devroit venir tout seul avec sa famille il ne quitteroit point la
+partie.
+
+Ce nous estoit, di-je, grand deuil d'abandonner ainsi une terre qui nous
+avoit produit de si beaux blez, & tant de beaux ornemens de jardins.
+Tout ce qu'on avoit peu faire jusques là ç'avoit été de trouver lieu
+propre à faire une demeure arretée, & une terre qui fût de bon rapport.
+Et cela étant fait, de quitter l'entreprise, c'étoit bien manquer de
+courage. Car passée une autre année il ne falloit plus entretenir
+d'habitation. La terre étoit suffisante de rendre les necessitez de la
+vie. C'est le sujet de la douleur qui poignoit ceux qui étoient amateur
+de voir la Religion Chrétienne établie en ce païs là. Mais d'ailleurs le
+sieur de Monts, & ses associés étant en perte, & n'ayans point
+d'avancement du Roy, c'étoit chose qu'ilz ne pouvoient faire sans
+beaucoup de difficulté, que d'entretenir une habitation pardela.
+
+Voila les effects de l'envie, qui ne s'est pas glissée seulement és
+coeurs des Hollandois pour ruiner une si sainte entreprise, mais aussi
+des nôtres propres, tant s'est montrée grande & insatiable l'avarice des
+Marchans qui n'avoient part à l'association du sieur de Monts. Et sur ce
+je diray l'abondant, que de ceux qui nous sont venu querir en ce païs là
+il y en a eu qui ont osé méchamment aller dépouiller les morts,& voler
+les Castors que ces pauvres peuples mettent pour le dernier bien-fait
+sur ceux qu'ils enterrent, ainsi que nous dirons plus amplement au
+dernier livre. Chose qui rend le nom François odieux & digne de mépris
+parmi eux, qui n'ont rien de semblable, ains le coeur vrayement noble &
+genereux, ayans rien de particulier ains toutes choses communes, & qui
+font ordinairement des presens (& ce fort liberalement, selon leur
+moyen) à ceux qu'ils aiment & honorent. Et outre ce mal, est arrivé que
+les Sauvages, lors que nous étions à _Campseau_, tuerent celui qui avoit
+montré à noz gens les sepulcres de leurs morts. Je n'ay que faire
+d'alleguer ici ce que récite Herodote de la vilenie du Roy Darius,
+lequel pensant avoir trouvé la mere au nid (comme on dit) c'est à dire
+des grands thresors au tombeau de Semiramis Royne des Babyloniens, eut
+un pié de nez, ayant au dedans trouvé un écriteau contraire au premier,
+tensoit aigrement de son avarice & méchanceté.
+
+Revenons à noz tristes nouvelles & aux regrets sur icelles. Le sieur de
+Poutrincourt ayant fait proposer à quelques uns de nôtre compagnie s'ilz
+vouloient là demeurer pour un an, il s'en presenta huit, bons
+compagnons, auquels on promettoit chacun une barique de vin, de celui
+qui nous restoit, & du blé suffisamment pour une année: mais ilz
+demanderent si hauts gages qu'il ne peût pas s'accomoder avec eux. Ainsi
+se fallut resoudre au retour. Le jour declinant nous fimes les feuz de
+joye de la naissance de Monseigneur le Duc d'Orleans, & recommençames à
+faire bourdonner les canons & fauconneaux, accompagnez de force
+mousquetades, le tout aprés avoir sur ce sujet chanté le _Te Deum_.
+
+Ledit Chevalier apporteur de nouvelles avoit en charge de Capitaine au
+navire qui étoit demeuré à _Campseau_, & en cette qualité on lui avoit
+baillé pour nous amener six moutons, vint-quatre poules, une livre de
+poivre, vint livres de ris, autant de raisins & de pruneaux, un millier
+d'amandes, une livre de muscades, un quarteron de canelle, demi livre de
+giroffles, deux livres d'ecorces de citrons, deux douzaines de citrons,
+autant d'orenges, un jambon de Maience, & six autres jambons, une
+barique de vin de Gascogne, & autant de vin d'Hespagne, une barique de
+boeuf salé, quatre pots & demie d'huile d'olive, une jarre d'olives, un
+baril de vinaigre, & deux pains de sucre: Mais tout cela fut perdu par
+les chemins par fortune de gueule, & n'en vimes pas grand cas:
+neantmoins j'ay mis ici ces denrées afin que ceux qui voudront aller sur
+mer s'en pourvoient. Quant aux poules & moutons on nous dit qu'ils
+étoient morts durant le voyage: ce que nous crumes facilement mais nous
+desirions au moins qu'on nous en eût apporté les os. On nous dit encore
+pour plus ample resolution, que l'on pensoit que nous fussions tous
+morts. Voila sur quoy fut fondée la mangeaille. Nous ne laissames
+toutefois de faire bonne chere audit Chevalier & aux siens, qui
+n'étoient pas petit nombre, ni buveurs semblables à feu Monsieur le
+Marquis de Pisani. Occasion qu'ilz ne se deplaisoient point avec nous:
+car il n'y avoit que du cidre bien arrousé d'eau dans le navire où ils
+étoient venus pour la portion ordinaire. Mais quant audit Chevalier, dés
+le premier jour il parla du retour. Le sieur de Poutrincourt le tint
+quelque huit jours en esperance: au bout déquels voulant s'en aller,
+ledit sieur mit des gens dans sa barque, & le retint sur quelque rapport
+que ledit Chevalier avoit dit qu'étant à _Campseau_ il mettroit le
+navire à la voile, & nous lairroit là.
+
+A la quinzaine ledit sieur envoya une barque audit _Campseau_ chargée
+d'une partie de nos ouvriers, pour commencer à detrapper la maison.
+
+Au commencement de Juin les sauvages en nombre d'environ quatre cens
+partirent de la cabanne que le _Sagamos Membertou_ avoit façonnée de
+nouveau en forme de ville environnée de hautes pallissades, pour aller à
+la guerre contre les Armouchiquois, qui fut à _Chouakoet_, à environ
+quatre-vints lieuës loin du Port Royal, d'où ilz retournerent
+victorieux, par les stratagemes que je diray en la description que j'ay
+faite de cette guerre en vers François. Les Sauvages furent prés de deux
+mois à s'assembler là. _Membertou_ le grand _Sagamos_ les avoit fait
+avertir durant & avant l'hiver, leur ayant envoyé des hommes exprés, qui
+étoient ses deux fils _Actaudin & Actaudinech_, pour leur donner là le
+Rendez-vous. Ce _Sagamos_ est homme des-ja fort vieil, & a veu le
+Capitaine Jacques Quartier en ce païs là auquel temps il étoit des-ja
+marié, & avoit enfans, & neantmoins ne paroit point avoir plus de
+cinquante ans. Il a eté fort grand guerrier & sanguinaire en son jeune
+âge & durant sa vie. C'est pourquoy on dit qu'il a beaucoup d'ennemis, &
+est bien aise de se tenir aupres des François pour vivre en seureté.
+Durant cette assemblée il fallut lui faire des presens & dons de blé, &
+féves, méme de quelque baril de vin, pour fétoyer ses amis. Car il
+remontroit au sieur de Poutrincourt: «Je suis le _Sagamos_ de ce païs
+ici, j'ay le bruit d'étre ton ami, & de tous les Normans (car ainsi
+appellent-ils les François, ainsi que j'ay dit) & que vous faites cas de
+moy: ce me seroit un reproche si je ne montrois les effects de telle
+chose.» Et neantmoins soit par envie ou autrement, un autre _Sagamos_
+nommé _Chkoudun_, lequel est bon ami des François nous fit rapport que
+_Membertou_ machinoit quelque chose contre nous, & avoit harangué sur ce
+sujet. Ce qu'entendu par le sieur de Poutrincourt, soudain il l'envoya
+querir pour l'étonner,& voir s'il obeiroit. Au premier mandement, il
+vint seul avec noz gens, & ne fit aucun refus. Occasion qu'on le laissa
+retourner en paix apres avoir receu bon traitement, & quelque bouteille
+de vin, lequel il aime parce (dit-il) que quand il en a beu il dort
+bien, et n'a plus de soin, ni d'apprehension. Ce _Membertou_ nous dit au
+commencement que nous vimmes là qu'il vouloit faire un present au Roy de
+sa mine de cuivre, par ce qu'il voyoit que nous faisions cas des
+metaux,& qu'il faut que les _Sagamos_ soient honétes & liberaux les uns
+envers les autres. Car lui étant _Sagamos_ il s'estime pareil au Roy, &
+à tous ses Lieutenans: & disoit souvent au sieur de Poutrincourt qu'il
+lui étoit grand ami, frere compagnon, & égal, montrant cette égalité par
+la jonction des deux doits de la main que l'on appelle _index_ ou le
+doit demonstratif. Or jaçoit que le present qu'il vouloit faire à sa
+Majesté fût chose dont elle ne se soucie, neantmoins cela lui partoit de
+bon courage, lequel doit étre prisé comme si la chose étoit plus grande,
+ainsi que fit ce Roy des Perses qui receut d'aussi bonne volonté une
+pleine main d'eau d'un païsan comme les plus grands presens qu'on lui
+avoit fait. Car si _Membertou_ eût eu davantage il l'eût offert
+liberalement.
+
+Le sieur de Poutrincourt n'ayant point envie de partir delà qu'il n'eût
+veu l'issue de son attente, c'est à dire la maturité des blés, il
+delibera apres que les Sauvages furent allés à la guerre, de faire
+voyages le long de la côte. Et pource que Chevalier desiroit amasser
+quelques Castors, il envoya dans une petite barque à la riviere
+Saint-Jean, dite par les Sauvages _Oigoudi_, & l'ile Sainte-Croix: & lui
+Poutrincourt s'en alla dans une chaloupe à ladite mine de cuivre. Je fus
+du voyage dudit Chevalier: & traversames la Bay Françoise pour aller à
+ladite riviere: là où sitôt que fumes arrivez nous fut apportée demie
+douzaine de Saumons frechement pris: & y sejournames quatre jours,
+pendant léquels nous allames és cabanes du Sagamos _Chkoudun_, là où nos
+vimes quelques quatre-vints ou cent Sauvages tout nuds, hors-mis le
+brayet, qui faisoient Tabagie des farines que ledit Chevalier avoit
+troqué contre leurs vieilles pannes pleines de pous (car ilz ne lui
+baillerent que ce qu'ilz ne vouloient point.) Ainsi fit-il là un trafic
+sordide que je prise peu. Mais il peut dire que l'odeur du lucre est
+suave & douce de quelque chose que ce soit, & ne dedaignoit pas
+l'Empereur Vespasien de recevoir par sa main le tribut qui lui venoit
+des pissotieres de Rome.
+
+Etans parmi ces Sauvages le _Sagamos Chkoudun_ nous voulut donner le
+plaisir de voir l'ordre & geste qu'ilz tiennent allans à la guerre, &
+les fit tous passer devant nous, ce que je reserve à dire au dernier
+livre. La ville d'_Ouigoudi_ (ainsi j'appelle la demeure dudit
+_Chkoudun)_ étoit un grand enclos sur un tertre fermé de hauts & menus
+arbres attachez l'un contre l'autre, & au dedans plusieurs cabannes
+grandes & petites, l'une déquelles étoit aussi grande qu'une halle, où
+se retiroient beaucoup de menages: & quant à celle où ilz faisoient la
+Tabagie elle étoit un peu moindre. Une bonne partie dédits sauvages
+étoient de _Gachepé_ qui est le commencement de la grande riviere de
+_Canada_, & nous disent que de leur demeure ils venoient là en six
+jours, dont je fus fort étonné, veu la distance qu'il y a par mer: mais
+il abbregent fort leurs chemins, & font des grans voyages par le moyen
+des lacs & rivieres, au bout déquelles quant ils sont parvenus, en
+portant leurs canots trois ou quatre lieuës ils gaignent d'autres
+rivieres qui ont un contraire cours. Tous ces Sauvages étoient là venus
+pour aller à la guerre avec _Membertou_ contre les Armouchiquois.
+
+Or d'autant que j'ay parlé de cette riviere _d'Ouigoudi_ au voyage du
+sieur de Monts, je n'en diray ici autre chose. Quand nous retournames à
+nôtre barque qui étoit à demie lieuë de là à l'entrée du Port à l'abri
+d'une chaussée que la mer y a fait, noz gens & (particulierement
+Champ-doré, qui nous conduisoit) étoient en peine de nous, & ayans veu
+de loin les Sauvages en armes pensoient que c'étoit pour nous mal faire;
+ce qui eût eté aisé, pource que nous n'étions que deux: Et pour ainsi
+furent bien aises de nôtre retour. Apres que le lendemain vint le Devin
+du quartier crier comme un desesperé à-l'endroit de nôtre barque. Ne
+sachans ce qu'il vouloit dire on l'envoya querir dans un petit bateau, &
+nous vint haranguer, & dire que les Armouchiquois étoient dans les bois,
+& les venoient attaquer, & qu'ils avoient tué de leurs gens qui étoient
+à la chasse: & partant que nous descendissions à terre pour les
+assister. Ayans ouï ce discours qui ne tendoit à rien de bon selon nôtre
+jugement, nous lui dimes que noz journées étoient limitées, & noz vivres
+aussi, & qu'il nous convenoit de gaigner païs. Se voyant éconduit il dit
+que devant qu'il fût deux ans il faudroit qu'ilz tuassent tous les
+Normans, ou que les Normans les tuassent. Nous nous mocquames de lui, &
+lui dimes que nous allions mettre nôtre barque devant leur Fort pour les
+aller tous saccages. Mais nous ne le fimes pas. Car nous partimes ce
+jour là: & ayans vent contraire, nous nous mimes à l'abri d'une petite
+ile, où nous fumes deux jours: pendant léquels l'un alloit tirer aux
+Canars pour la provision: l'autre faisoit la cuisine: Champ-doré & moy
+allions le long des rochers avec marteaux & ciseaux cherchans s'il y
+auroit point quelques mines. Ce que faisans nous trouvames de l'acier en
+quantité entre les roches, dont nous fimes provision pour en faire
+montre au sieur de Poutrincourt.
+
+De là nous allames en trois journées à l'ile Sainte-Croix étans souvent
+contrariez des vents. Et pource que nous avions mauvaise conjecture sur
+les Sauvages que nous avions veu en grand nombre à la riviere de
+Saint-Jean, & que la troupe partie du Port Royal étoit encore à _Menane_
+(ile entre ledit Port Royal & sainte-Croix) déquelz nous ne voulions pas
+fier, nous faisions bon guet la nuit: pendant lequel nous oyions souvent
+les voix des Loups-marins, qui ressembloient préque celles des
+Chat-huans: Chose contraire à l'opinion de ceux qui ont dit & écrit que
+les poissons n'ont point de voix.
+
+Arrivez que fumes en ladite ile de Sainte-Croix, nous y trouvames les
+batimens y laissez tout entiers, fors que le magazin étoit découvert
+d'un côté. Nous y trouvames encore du vin d'Hespagne au fond d'un mui,
+duquel nous beumes & n'étoit guere gaté. Quand aux jardins nous y
+trouvames des choux, ozeilles, & laictues, dont nous fimes cuisine. Nous
+y fimes aussi de bons patez de tourtres qui sont là frequentes dans les
+bois. Mais les herbes y sont si hautes, qu'on ne pouvoit les trouver
+quand elles étoient tuées & tombées à terre. La cour y étoit pleine de
+tonneaux entiers, léquels quelques matelots mal disciplinez brulerent
+pour leur plaisir, dont j'eu horreur quand je le vi, & jugeay mieux que
+devant que les Sauvages étoient (du moins civilement) plus humains &
+plus gens de bien que beaucoup de ceux qui portent le nom de Chrétien,
+ayans depuis trois ans pardonné à ce lieu, auquel ilz n'avoient
+seulement pris un morceau de bois, ni de sel qui y étoit en grande
+quantité dur comme roche.
+
+Je ne sçay à quel propos Champlein en la relation de ses voyages
+imprimée l'an mille six cens treize, s'amuse à écrire que je n'ay point
+eté plus loin que Sainte-Croix, veu que je ne di pas le contraire. Mais
+il est peu memoratif de ce qu'il fait, disant là méme (pag. 151) que
+dudit Sainte-Croix au port Royal, n'y a que quatorze lieuës, & en la pa.
+95, il avoit dit qu'il y en 25. Et si on regarde sa charte geographique
+il s'en trouvera pour le moins quarante.
+
+Au partir de là nous vimmes mouiller l'ancre parmi un grand nombre
+d'iles confuses, où nous ouïmes quelques Sauvages, & criames pour les
+faire venir. Ilz nous r'envoyerent le méme cri. A quoy un des nôtres
+repliqua _Ouen Kirau_, c'est à dire, qui étes-vous? Ilz ne voulurent se
+declarer. Mais le lendemain _Oagimont_ Sagamos de cette riviere nous
+vint trouver, & conumes que c'étoit lui que nous avions ouï. Il se
+disposoit à suivre _Membertou_ & sa troupe à la guerre, en laquelle il
+fut griévement blessé, comme j'ay dit en mes vers sur ce sujet. Ce
+_Oagimont_ a une fille âgée d'environ onze ans bien agreable, laquelle
+le sieur de Poutrincourt desiroit avoir, & la lui a plusieurs fois
+demandée pour la bailler à la Roye, lui promettant que jamais il
+n'auroit faute de blé, ni d'autre chose: mais onques il ne s'y est voulu
+accorder.
+
+Etant entré en nôtre barque, il nous accompagna jusques à la pleine mer,
+là où il se mien en sa chaloupe pour s'en retourner, & de nôtre part
+tendimes au Port Royal, à l'entrée duquel nos arrivames avant le jour,
+mais fumes devant nôtre Fort injustement sur le point que le belle
+Aurore commençoit à montrer sa face vermeille sur le sommet des côtaux
+chevelus. Le monde étoit encore endormi, & n'y en eut qu'un qui se leva
+au continuel abbayement des chiens; mais nous fimes bien reveiller le
+reste à force de mousquetades,& d'éclats de trompettes. Le sieur
+Poutrincourt étoit arrivé le jour de devans de son voyage des mines, où
+nous avons dit qu'il devoit aller: & l'autre jour precedant étoit arrivé
+la barque qui avoit porté partie de nos ouvriers à _Campseau_. Si bien
+que tout assemblé il ne restoit plus que de preparer les choses
+necessaires à notre embarquement. Et en cette affaire nous vint bien à
+point le moulin à eau. Car autrement il n'y eût eu aucun moyen de
+preparer assez de farines pour le voyage. Mais en fin nous eumes de
+reste, que l'on bailla aux Sauvages pour se souvenir de nous.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_Port de Campseau: Partement du Port Royal: Bruines de huit jours:
+Arc-en-ciel paroissant dans l'eau: Port Savalet: Culture de la terre
+exercice honorable: Regrets des Sauvages au partir du sieur de
+Poutrincourt: Retour en France: Voyage au Mont Saint-Michel; Fruits de
+la Nouvelle-France presentez au Roy: Voyage en la Nouvelle-France depuis
+le retour dudit sieur de Poutrincourt: Lettre missive dudit sieur au
+Sainct Pere à Rome._
+
+CHAP. XVIII
+
+SUR le point qu'il falut dire Adieu au Port Royal le sieur de
+Poutrincourt envoya son peuple les uns apres les autres trouver le
+navire à _Campseau_, qui est un Port entre sept ou huit iles où les
+navires peuvent étre à l'abris des vents: & là y a une baye profonde de
+plus de dix lieuës, & large de trois: ledit lieu distant dudit Port
+Royal de plus de cent cinquante lieuës. Nous avions une grande barque,
+Deux petites & une chaloupe. Dans l'une des petites barques on mit
+quelques gens que l'on envoya devant. Et le trentiéme de Juillet
+partirent les deux autres. J'étois dans la grande conduite par
+Champ-doré. Mais le sieur de Poutrincourt voulant voir une fin de noz
+blés semez, attendit la maturité d'iceux, & demeura encore onze jours
+apres nous. Cependant nôtre premiere journée ayant été au Passage du
+Port-Royal, le lendemain les brumes vindrent s'étendre sur la mer, qui
+nous tindrent huit jours entiers, durant léquels c'est tout ce que nous
+sceumes faire que de gaigner le cap de Sable, lequel ne vimes point.
+
+En ces obscuritez Cymmeriennes ayans un jour ancré en mer à-cause de la
+nuit, nôtre ancre ruza tellement qu'au matin la marée nous avoit porté
+parmi des iles, & m'étonne que ne nous perdimes au choc de quelque
+rocher. Au reste pour le vivre le poisson ne nous manquoit point. Car en
+une demie heure nus pouvions prendre des Morues pour quinze jours, & des
+plus belles & grasses que j'aye jamais veu, icelles de couleur de
+carpes: ce que je n'ay oncques apperceu qu'en cet environ dudit cap de
+Sable: lequel aprés avoir passé la marée (qui vole en cet endroit) nous
+porta en peu de temps jusques à la Hêve, ne pensans étre qu'au port au
+Mouton. Là nous demeurames deux jours, & dans le port méme nous voyions
+mordre la Morue à l'ameçon. Nous y trouvames force grozelles rouges, &
+de la marcassite de mine de cuivre. On y fit aussi quelque troquement de
+pelleteries avec les Sauvages.
+
+De là en avant nous eumes vent à souhait, & durant ce temps avint une
+fois qu'étant sur la proue je criay à nôtre conducteur Champ-doré que
+nous allions toucher, pensant voir le fond de la mer: mais je fus deceu
+par l'Arc-en-ciel qui paroissoit avec toutes ses couleurs dedans l'eau,
+causé par l'ombrage que faisoit sur icelle nôtre voile de Beau-pré
+opposé au Soleil, lequel assemblant ses rayons dans le font dudit voile,
+ainsi qu'il fait dans la nue, iceux rayons étoient contraints de
+reverberer dans l'eau, & faire cette merveille. En fin nous arrivames à
+quatre lieuës de _Campseau_ à un Port où faisoit sa pécherie un bon
+vieillart de Saint-Jean de Lus nommé le Capitaine Savalet, lequel nos
+receut avec toutes les courtoisies du monde. Et pour autant que ce Port
+(qui est petit, mais tres-beau) n'a point de nom, je l'ay qualifié sur
+ma Charge geographique du nom de Savalet. Ce bon personage nous dit que
+ce voyage étoit le quarante-deuxiéme qu'il faisoit pardela, & toutefois
+les Terreneuviers n'en font tout les ans qu'un. Il étoit
+merveilleusement content de sa pécherie, & nous disoit qu'il faisoit
+tous les jours pour cinquante escus de Morues & qu son voyage vaudroit
+dix-mille francs. Il avoit seze homme à ses gages: & son vaisseau étoit
+de quatre vints tonneaux, qui pouvoit porter cent milliers de morues
+seches. Il étoit quelquefois inquieté des Sauvages là cabannez léquelz
+trop privément & imprudemment alloient dans son navire, & lui
+emportoient ce qu'ilz vouloient. Et pour eviter cela il les menaçoit que
+nous viendrions & les mettrions tous au fil de l'épée s'ilz lui
+faisoient tort. Cele les intimidoit; & ne lui faisoient pas tout le mal
+qu'autrement ils eussent fait. Neantmoins toutes les fois que les
+pécheurs arrivoient avec leurs chaloupes pleines de poissons, ces
+Sauvages choisissoient ce que bon leur sembloit, & ne s'amusoient point
+aux Morues, ains prenoient des Merlus, Bars, Fletans qui voudroient ici
+à Paris quatre écus, ou plus. Car c'es un merveilleusement bon manger,
+quand principalement ilz sont grands & épais de six doits, comme ceux
+qui se péchoient là. Et eût été difficile de les empécher en cette
+insolence, d'autant qu'il eut toujours fallu avoir les armes en main, &
+la besogne fût demeurée. Or l'honneteté de cet homme ne s'étendit pas
+seulement envers nous, mais aussi envers tous les nôtres qui passerent à
+son port, car c'étoit le passage pour aller & venir au Port Royal. Mais
+il y en eut quelques uns de ceux qui nous vindrent querir, qui faisoient
+pis que les Sauvages, & se gouvernoient envers lui comme fait ici le
+gen-d'arme chez le bon homme: chose que j'ouy fort à regret.
+
+Nous fumes là quatre jours à-cause du vent contraire. Puis vimmes à
+_Campseau_, où nous attendimes l'autre barque, qui vint dix jours aprés
+nous. Et quant au sieur de Poutrincourt si-tôt qu'il vit que le blé se
+pouvoit cuillir, il arracha du segle avec la racine pour en montrer
+pardela la beauté, bonté & demesurée hauteur. Il fit aussi des glannes
+des autres semences, froment, orge, avoine, chanvre, & autres, à méme
+fin: ce que ceux qui sont allez ci-devant au Bresio, & à la Floride
+n'ont point fait. En quoy j'ay à me rejouir d'avoir été de la partie, &
+des premiers culteurs de cette terre. Et à ce je me suis pleu
+d'autant-plus que je me remettoy devant les yeux nôtre Ancien pere Noé
+grand Roy, grand Prétre, & grand Prophete, de qui le métier étoit
+d'estre laboureur & vigneron: & les anciens Capitaines Romains
+_Serranus_, qui fut mandé pour conduire l'armée Romaine: & _Quintus
+Cincinnatus_, lequel tout poudreux labouroit quatre arpens de terre à
+téte nue & estomach découvert, quand l'huissier du Senat lui apporta les
+lettres de Dictature: de sorte que cet huissier fut contraint le prier
+de vouloir se couvrir avant que lui declarer sa charge. M'étant pleu à
+cet exercice, Dieu à beni mon petit travail, & ay eu en mon jardin
+d'aussi beau froment qu'il y sçauroit avoir en France, duquel ledit
+sieur de Poutrincourt me donna une glanne quand il fut arrivé audit Port
+de _Campseau_, laquelle (avec une de segle) je garde avec son grain dés
+il y a dix ans.
+
+Il étoit prét de dire Adieu au Port Royal, quand voici arriver
+_Membertou_, & sa compagnie, victorieux des Armouchiquois. Et pource que
+j'ay fait une description de cette guerre en vers François, je n'en veux
+d'ici remplir mon papier, étant desireux d'abbreger plutôt que de
+chercher nouvelle matiere. A la priere dudit Membertou il demeura encore
+un jour. Mais ce fut la pitié au partir, de voir pleurer ces pauvres
+gens, léquels on avoit toujours tenu en esperance que quelques uns des
+nôtres demeureroient auprés d'eux. En fin il leur fallut promettre que
+l'an suivant on y envoyeroit des ménages & familles pour habiter
+totalement leur terre, & leur enseigner des metiers pour les faire vivre
+comme nous. En quoy, ilz se consolerent aucunement. Il y restoit dix
+bariques de farines qui leur furent baillées avec les blez de nôtre
+culture, & la passession du manoir, s'ilz vouloient en user. Ce qu'ilz
+n'ont pas fait. Car ils ne peuvent étre constans en une place vivans
+comme ilz font.
+
+L'onziéme d'Aoust ledit sieur de Poutrincourt partit lui neufiéme dudit
+Port-Royal dans une chaloupe pour venir à _Campseau_: Chose
+merveilleusement hazardeuse de traverser tant de bayes & mers en un si
+petit vaisseau chargé de neuf persones, de vivres necessaires au voyage,
+& assez d'autres bagages. Etans arrivés audit port de ce bon homme
+Savalet, leur fit tout le bon accueil qu'il lui fut possible: & de là
+nous vindrent voir audit _Campseau_, où nous demeurames encore huit
+jours.
+
+Le troisiéme de Septembre nous levames les ancres, & avec beaucoup de
+difficultez sortimes hors les brisans qui sont aux environs dudit
+_Campseau_. Ce que noz mariniers firent avec deux chaloupes qui
+portoient les ancres bien avant en mer pour soutenir nôtre vaisseau, à
+fin qu'il n'allât donner contre les rochers. En fin étans en mer on
+laisse à l'abandon l'une dédites chaloupes, & l'autre fut tirée dans le
+Jonas, lequel outre nôtre charge portoit cent milliers de Morues, que
+seches que vertes. Nous eumes assez bon vent jusques à ce que nous
+approchames les terres de l'Europe. Mais nous n'avions pas tout le bon
+traitement du monde, par ce que, comme j'ay dit, ceux qui nous vindrent
+querir presumans que nous fussions morts, s'étoient accommodez de noz
+rafraichissemens. Nos ouvriers ne beurent plus de vin depuis qu'ilz nous
+eurent quittés au Port-Royal: Et nous n'en avions gueres, par ce que ce
+qui nos abondoit fut beu joyeusement en la compagnie de ceux qui nous
+apporterent nouvelles de France.
+
+Le vint-sixiéme Septembre nous eumes en veuë les iles de Sorlingues, qui
+sont à la pointe de Cornuaille en Angleterre. Et le vint-huitiéme
+pensans venir à Saint-Malo, fumes contraints de relacher à Roscoff en la
+Basse Bretagne, où nous demeurâmes deux jours & demi à nous rafraichir:
+Nous avions un Sauvage que se trouvoit assez étonné de voir les
+batimens, clochers, & moulins à vent de France: mémes les femmes qu'il
+n'avoit onques veu vétues à nôtre mode. De Roscoff nous vimmes avec bon
+vent rendre graces à Dieu audit Saint-Malo. En quoy je ne puis que je ne
+loue la prevoyante vigilance de nôtre Maitre de navire Nicolas Martin,
+de nous avoir si dextrement conduit, en une telle navigation, & parmi
+tant d'écueils & caphatées rochers dont est remplie la côte d'entre le
+Cap d'Ouessans & ledit Saint-Malo. Que si cetui ci est louable en ce
+qu'il a fait, le Capitaine Foulques ne l'est moins de nous avoir mené
+parmi tant de vents contraires en des terres inconues où nous nous
+sommes efforcés de jette les premiers fondemens de la Nouvelle-France.
+
+Ayant demeuré trois ou quatre jours à Saint-Malo, nous allames le sieur
+de Poutrincourt, son fils, & moy, au Mont saint-Michel, où nous vimes
+les Reliques dudit lieu, fors le Bouclier de ce saint Archange. Il nous
+fut dit que le sieur Evéque d'Avranches depuis quatre ans avoit deffendu
+de le plus montrer. Quant au batiment il merite d'étre appellé la
+huitiéme merveille du monde, tant il est beau & grand sur la pointe
+d'une roche seule au milieu des ondes, la mer étant en son plein. Vray
+est qu'on peut dire que la mer n'y venoit point quand ledit batiment fut
+fait. Mais je repliqueray, qu'en quelque façon que ce soit il est
+admirable. La plainte qu'il y peut avoir en ce regard est, que tant de
+superbe edifices sont inutils pour le jourd'hui, ainsi qu'en la pluspart
+des Abbaïes de France. Et à la mienne volonté que par les engins de
+quelque Archimede ilz peussent étre transportés en la Nouvelle-France
+pour y étre mieux employés au service de Dieu & du Roy. Au retour nous
+allames voir la pécherie des huitres à Cancale; & delà à Saint-Malo: où
+aprés avoir encore sejourné huit jours, nous vimmes dans une barque à
+Honfleur: & en cette navigation nous servit de beaucoup l'experience du
+sieur de Poutrincourt, lequel voyant que noz conducteurs étoient au bout
+de leur Latin, quand ilz se virent entre les iles de Jerzey & Sart
+(n'ayans accoutumé de prendre cette route, où nous avions été poussez
+par un grand vent d'Est-Suest, accompagné de brumes & pluyes) il print
+sa Charte marine en main, & fit le maitre de navire, de maniere que nous
+passames le Raz-Blanchart (passage dangereux à des petites barques) &
+vimmes à l'aise suivant la côte de Normandie audit Honfleur. Dont Dieu
+soit loué eternellement. _Amen._
+
+Estans à Paris ledit sieur de Poutrincourt presenta au Roy les fruits de
+la terre d'où il venoit & specialement le blé, froment, segle, orge &
+avoine, comme étant la chose la plus precieuse qu'on puisse rapporter de
+quelque païs que ce soit. Il eût été bien-seant de vouer ces premiers
+fruits à Dieu, & les mettre entre les enseignes de triomphe en quelque
+Eglise, à trop meilleure raison que les premiers Romains, léquels
+prsentoient à leurs dieux & déesses champestres _Terminus, Seia, &
+Segesta_ les premiers fruits de leur culture par les mains de leurs
+sacrificateurs des champs institués par _Romulus_, qui fut le premier
+ordre de la Nouvelle-Rome, lequel avoit pour blason un chapeau d'épics
+de blé.
+
+Le méme sieur de Poutrincourt avoit nourri une douzaine d'Outardes
+prises au sortir de la coquille, léquelles il pensoit faire toutes
+apporter en France, mais il y en eu cinq de perdues, & les autres cinq
+il les a baillées au Roy, qui en a eu beaucoup de contentement, & sont à
+Fontaine-bleau.
+
+Et d'autant que son premier but est d'établir la Religion Chrétienne en
+la terre qu'il a pleu à sa Majesté lui octroyer, & à icelle amener les
+pauvres peuples Sauvages, léquels ne desirent autre chose que de se
+conformer à nous en tout bien, il a été d'avis de demander la
+benediction du Pape de Rome premier Evéque en l'Eglise par une missive
+faite de ma main au temps que j'ay commencé cette histoire, laquelle a
+esté envoyée à sa Saincteté avec lettres de sadite Majesté, en Octobre,
+mille six cens huit, laquelle comme Servant à nôtre sujet, j'ay bien
+voulu coucher ici.
+
+
+
+BEATISSIMO DOMINO NOSTRO PAPÆ PAVLO V. Pontifici Maximo.
+
+BEATISSIME Pater, divina Veritatis, & vera Divinitatis oraculo scimus
+Evangelium regni coelorum prædicandum fore in universo orbe in
+testimonium omnibus gentibus, antequam veniat consummatio. _Unde
+(quoniam in suum occasum ruit mundus) Deus his postremis temporibus
+recordatus misericordiæ suæ suscitavit homines fidei Christiana athletas
+fortissimos utriusque militia duces, qui zelo propangandæ Religionis
+inflammati per multa pericula Christiani nominis gloriam non solum in
+ultimas terras, sed in mundos no vos (ut ita loquar) deportaverunt. Res
+ardua quidem: sed_:
+
+Invia virtuti lulla est via...
+
+_inquit Poëta quidam vetus. Ego_ JOANNES DE BIENCOUR, _vulgo_ DE
+POUTRINCOUR _à vita religionis amator & assertor perpetuus, vestra
+Beatitudinis servus minimus,_ pari (ni fallor) animo ductus, unus ex
+multis devovi me pro Christo & salute populorum ac silvestrium (ut
+vocant) hominum qui Nova Francia novas terras incolunt: eoque nomine iam
+relinquo populum meum, & domum patris mei, uxoremque & liberos
+periculorum meorum consortes facio, memor scilicet quod Abrahamus pater
+credentium idem fecerit, ignotamque sibi regionem Deo duce peragrarit,
+qui possessurus esset populus de femore eius veri Dei, veraque
+religionis cultor. Non equidem peto terram auro argentoque beatam, non
+exteras spoliare gentes mihi est in animo: Sat mihi gratia Dei (si hanc
+aliquo modo consequi possim) terra que mihi Regio dono concessa, & maris
+annuus proventus, dummodo populos lucrifaciam Christo._ Messis quidem
+multa, operarii pauci. _Qui enim splendide vivunt, aurumque sibi
+congerere curant hoc opue negligunt, scilicet hoc sæculum plus æquo
+diligentes. Quibus vero res est angusta domitanta rei molem suscipere
+nequeunt, & huic oneri ferendo certè sunt impares. Quid igitur? An
+deferendum negotium vere Christianum & plané divinum. Ergo frustra sex
+iam ab annus tot sustinuimus (dum ista meditamur) animi pertubationes?
+Minivé vero. Cum enim_ timentibus Deum opmnia cooperentur in bonum, non
+est dubium quin Deus, pro cuius gloria Herculeaum istud opus aggredimur,
+adspiret votis nostris, qui quondam populum suum Israelem_ portavit
+super alas aquilarum, & _perduxit in terram melle & lacte fluentem. Hac
+spe fretus, quicquid est mihi seu facultatum, seu corporis vel animi
+virium in re tam nobili libenter & alacri animo expendere non vereor,
+hoc praefertim tempore quo silent arma, nec datur virtuti suo fungi
+munere, nisi si in Turcas mucrones nostros convertiremus. Sed est quod
+utilius pro re Christiana faciamus, si populos istos latissimé patentes
+in Occidentali plaga ad Dei cognitionem adducere conemur. Non enim
+armorum vi sunt ad religionem cogendi. Verbo tantum & doctrina est opus,
+juncta bonorum morum disciplina: quibus artibus olim Apostoli,
+sequentibus signis, maximam hominum partem sibi, Deoque, & Christo eius
+concilia verunt: itaque verum extitit illud quod scriptum est:_ Populus
+quem non cognovi servivit mihi, in auditu auris obedivit mihi, &c. Filii
+alieni mentiti sunt mihi, &c. _Filii quidem alieni sunt populi
+Orientales iam à fide Christiana alieni, in quos propterea torqueri
+potest illud Evangelii quod iam adimpletum videmus:_ Auferetur vobis
+regnum Dei & dabitur genti facienti fructus eius. _Nunc autem ecce
+tempus acceptabile, ecce nunc dies salutis, qua Deus visitabit & faciet
+redemptionem plebis sua, & populus qui eum non cognovit serviet ipsi,
+sed & in auditu auris obediet, si me indignum servum tanti nuneris ducem
+esse patiatur. Qua in re Beatitudinis vestra charitatem per viscera
+misericordia Dei nostri deprecor, auctoritatem imploro, adjuro
+sanctitatem ut mihi ad illud opus iam jam properanti, uxori charissima,
+ac liberis; nec non domesticis, socusque veis vestra benedictionem
+impertiri dignemini, qua certa fide credo nobis plurimum ad salutem non
+solum corporis, sed etiam anima, addo & ad terræ nostræ ubertatem &
+propositi nostri felicitatem, profuturum. Faxit Deus Optimus Maximus,
+Faxit Dominues noster & Salvator Jesus Christus, Faxit una & Spiritus
+sanctus, ut in altissima Principis Apostolorum puppi sedentes per multa
+sæcula Ecclesia sancta. Et a clavum tenere possitis, & in diebus vestris
+(qua vestra sanè maxima gloria est) illud adimpletum videre quod de
+Christo à sancto Propheta a vaticinatum est:_ Adorabunt eum omnes Reges
+terræ: omnes gentes servient ei.
+
+Vestræ Beatitudinis filius humillimus ac devotissimus
+IOANNIS DE BIENCOUR.
+
+
+
+
+[Illustration: 010.png]
+
+ CINQUIEME
+ LIVRE DE L'HISTOIRE
+ DE LA NOUVELLE-FRANCE.
+ Contenant ce qui s'y est exploité
+ depuis nôtre retour en l'an 1607.
+
+
+
+
+_Mention de nôtre grand Roy HENRI sur le sujet des grandes entreprises:
+Ensemble des Sieurs de Monts & de Poutrincourt. Revocation du privilege
+de la traite des Castors. Reponse aux envieux. Dignité du caractere
+Chrétien. Perils du sieur de Monts._
+
+CHAP. I
+
+Les grandes entreprises sont bien-seantes aux grans, & nul ne peut
+s'acquerir un renom honorable envers la posterité que par des actions
+extraordinairement belles & de difficile execution. Ce qui devroit
+d'autant plus emouvoir noz François au sujet duquel nous traitons, que
+la gloire y est certaine, & la recompense inestimable, telle que Dieu
+l'a preparée à ceux qui gayement s'employent pour l'exaltation de son
+nom. Si nôtre grand Roy HENRI III de glorieuse memoire n'est eu des
+desseins plus relevés tendans à assembler & rendre uniformes tous les
+coeurs de la Chrétienté, voire de tout l'univers, il étoit assez porté à
+cette affaire ici. Mais l'envie lui a retranché ses jours au grand
+malheur non de nous seulement, mais de ces pauvres peuples Sauvages,
+pour léquels nous esperions un prompt expedient pour parvenir à leur
+entiere conversion. Il ne faut pourtant perdre courage. Car aux affaires
+les plus desesperées Dieu souvent intervient & se montre secourable.
+
+Jusques icy il n'y a eu que les Sieurs de Monts & de Poutrincourt que
+ayent pris le hazard de cette entreprise, & ayent montré par effect le
+desir qu'ils avoient de voir cette terre Christianisée. Tous deux se
+sont (par maniere de dire) enervés pour ce sujet; & neantmoins tant
+qu'ilz pourront respirer & tant soit peu se soutenir, si ne veulent-ilz
+quitter la partie pour ne decourager ceux qui ja se trouvent disposés à
+ensuivre leur trace. Ces deux ici donc ayans fait la planche aux autres,
+& jusques à present étans seuls qui (comme chefs) ont fait de la
+despense pour avancer cet oeuvre: c'est deux & de ce qu'ils ont fait,
+que le discours de ce livre doit être pris. Et pour commencer par
+l'ordre des choses. Aprés que nous eumes representé au feu Roy, à
+Monseigneur le Chancellier, & autres personages de qualité les fruits de
+nôtre culture, le sieur de Mons presenta requéte à sa Majesté pour avoir
+confirmation & renouvellement du privilege de la traite des Castors, qui
+lui avoit eté cette année là revoqué à la poursuite des marchans de
+Saint Malo, qui cherchent leur profit, & non l'avancement de l'honneur
+de Dieu, & de la France. Sa requéte lui fut accordée au Conseil, mais
+pour un an seulement. Ce n'étoit pour faire de grands projets sur un
+fondement si foible, & de si peu de durée. Et toutefois il n'y a rien de
+si naturel que de laisser à un chacun (privativement aux forains) la
+jouissance des biens qui sont en la terre qu'il habite: &
+particulierement ici, où la cause est d'elle même si favorable, qu'elle
+ne devroit avoir besoin d'intercesseurs. Les causes principales de la
+revocation susdite, étoient la cherté des Castors, que l'on attribuoit
+audit sieur de Monts: item la liberté du commerce otée au sujets du Roy
+en une terre qu'ilz frequentent de temps immemorial: joint à ceci que
+ledit sieur ayant par trois ans jouï dudit privilege, il n'avoit encore
+fait aucuns Chrétiens. Je ne suis point aux gages d'icelui pour defendre
+sa cause. Mais je sçay qu'aujourd'hui depuis la liberté remise lédits
+Castors se vendent au double de ce qu'il en retiroit. Car l'avidité y a
+eté si grande qu'à l'envi l'un de l'autre les marchans en ont gaté le
+commerce. Il y a huit ans que pour deux gateaux, ou deux couteaux on eût
+eu un Castor, & aujourd'hui il en faut quinze ou vint: & y en a cette
+année mille six cens dix qui ont donné gratuitement toute leur
+marchandise aux Sauvages, afin d'empecher l'entreprise sainte du Sieur
+de Poutrincourt, tant est grande l'avarice des hommes: Tant s'en faut
+donc que cette liberté de commerce soit utile à la France, qu'au
+contraire elle y est extremement prejudiciable. C'est une chose fort
+favorable que la liberté du traffic, puis que le Roy ayme ses sujets
+d'un amour paternel: mais la cause de la religion, & des nouveaux
+habitans d'une province est encore plus digne de faveur. Tous ces
+Marchans ne donneront point un coup d'epée pour le service du Roy, & à
+l'avenir sa Majesté pourra trouver là de bons hommes pour executer ses
+commandemens. Le public ne se ressent point du profit de ces
+particuliers, mais d'une Nouvelle-France toute l'antique France se
+pourra un jour ressentir avec utilité, gloire, & honneur. Et quant à
+l'ancienneté de la navigation je diray qu'avant l'entreprise du sieur de
+Monts nul de noz mariniers n'avoit passé Tadoussac, fors le Capitaine
+Jacques Quartier. Et sur la côte de l'Ocean nul Terreneuvier n'avoit
+passé la bay de _Campseau_ avant nôtre voyage pour faire pécherie. Pour
+n'avoir fait des Chrétiens il n'y a sujet de blame. Le caractere
+Chrétien est trop digne pour l'appliquer de premier abord en une contrée
+inconuë, à des barbares qui n'ont aucun sentiment de religion. Et si
+cela eût été fait, quel blame & regret eût-ce été de laisser ces pauvres
+gens sans pasteur, ni autre secours, lors que par la revocation dudit
+privilege nous fumes contrains de quitter tout, & reprendre la route de
+France; le nom Chrétien ne doit estre profané, & ne faut donner occasion
+aux infideles de blasphemer contre Dieu. Ainsi ledit sieur de Monts n'a
+peu mieux faire, & tout autre homme s'y fût trouvé bien empeché. Trois
+ans se sont passez devant qu'avoir trouvé une habitation certaine où
+l'air fût sain, & la terre plantureuse. Il s'est veu en l'ile
+Sainte-Croix environné de malades de toutes pars parmi la rigueur de
+l'hiver, avec peu de vivres: chose qui n'étoit que trop suffisante pour
+étonner les plus resolus du monde. Et le printemps venu son courage le
+porta parmi cent perils à cent lieuës plus loin chercher un pour plus
+salutaire: ce qu'il ne trouva point, ainsi que nous avons dit ailleurs.
+En un mot je coucheray ici ce demi quatrain du Prince de noz Poëtes:
+
+ _Il est bien aysé de reprendre,_
+ _Et mal-aysé de faire mieux._
+
+
+
+
+_Equipage du sieur de Monts. Kebec. Commission de Champlein.
+Conspiration chatiée. Fruits naturels de la terre. Scorbut. Annedda.
+Defense pour Jacques Quartier._
+
+CHAP. II
+
+LE Sieur de Monts ayant obtenu prorogation du privilege sus-mentionné
+pour un an, quoy que ce fût une maigre esperance, toutefois pour les
+causes que j'ay dites au chapitre precedent, il resolut de faire encore
+un equipage, & avec quelques associés envoya trois vaisseaux garnis
+d'hommes & de vivres en son gouvernement. Et d'autant que le sieur de
+Poutrincourt a pris son partage sur la côte de l'Ocean: pour ne
+l'empecher, & pour le desir qu'a ledit Sieur de Monts de penetrer dans
+les terres jusques à la mer Occidentale, & par là parvenir quelque jour
+à la Chine, il delibera de se fortifier en un endroit de la riviere de
+_Canada_ que les Sauvages nomment _Kebec_, à quarante lieuës au dessus
+de la riviere de Saguenay. Là elle est reduite à l'étroit, & n'a que la
+portée d'un canon de large: & par ainsi est le lieu fort commode pour
+commander par toute cette grande riviere. Champlein print la charge de
+conduire & gouverner cette premiere colonie envoyée à _Kebec_: où état
+arrivé il fallut faire les logemens pour lui & sa troupe. Enquoy il y
+eut de la fatigue à bon escient, telle que nous nous pouvons imaginer à
+l'arrivée du Capitaine Jacques Quartier au lieu de la dite riviere où il
+hiverna: & du sieur de Monts en l'ile Sainte-Croix: d'où s'ensuivirent
+des maladies qui en emporterent plusieurs au dela de fleuve Acheron. Car
+on ne trouva point de bois prét à mettre en oeuvre, ni aucuns batimens
+pour retirer les ouvriers; Il falut couper le bois à son tronc,
+defricher le païs, & jetter les premiers fondements de l'oeuvre.
+
+Or comme noz François se sont préque toujours trouvez mutins en telles
+actions, ainsi y en eut-il entre ceux-ci qui conspirerent contre ledit
+Champlein leur Capitaine.
+
+Le chef de cette conspiration fut un serrurier Norman, dit Jehan du Val,
+qui avoit eté blessé par les Armouchiquois au voyage du sieur de
+Poutrincourt. Il s'étoit asseuré de trois qui ne valoient pas mieux que
+lui, & ceux-ci de plusieurs autres, pour faire mourir Champlein, leur
+suggerans des mécontentemens sur la nourriture, & le trop grand travail,
+& disans que Champlein mort ilz pourroient faire une bonne main par le
+pillage des provisions, & marchandises apportées de France, léquelles
+ayans partagées ilz se retireroient en Espagne dans des vaisseaux
+Basques & Hespagnols qui étoient à Tadoussac, pour y vivre heureusement.
+Cette entreprise fut découverte par un autre Serrurier dit Anthoine
+Natel plus timoré & conscientieux que les autres: lequel declara audit
+Champlein qu'ils avoient arreté de le prendre au dépourveu, &
+l'étouffer; ou luy donner de nuit une faulse alarme, & comme il
+sortiroit luy tirer un coup de mousquet, ce qui se devoit faire dans
+quatre jours: & ce pendant, que le premier qui en ouvriroit la bouche
+seroit poignardé. Ces choses venuës en evidence, les quatre chefs furent
+pris, & envoyés à Tadoussac à la garde du sieur du Pont de Honfleur.
+Tandis on informe, & cela fait on remene les prisonniers à Kebec pour
+étre confrontés. Pas un d'eux ne nie, ains implorent misericorde.
+Surquoy le Conseil assemblé, lédits complices furent condamnés à étre
+penduz & étranglés. Ce qui fut reelement executé en la personne dudit Du
+Val, & les trois autres envoyés en France avec leurs informations au
+Sieur de Monts pour en conoitre plus amplement: auquels il a fait grace.
+Champlein racontant ce fait se met au nombre des Juges, & dit que du Val
+en débaucha quatre, comme ainsi soit que par son discours il ne s'en
+trouve que trois. Plus dit que les conspirateurs (qui devoient executer
+leur entreprise dans quatre jour) avoient proposé de livrer la place aux
+Hespagnols, laquelle toutefois n'étoit à peine commencée à batir.
+
+Les autres manouvriers mélés en ladite conspiration aprés s'étre
+reconus, & avoir eu pardon, se trouverent en grand repos d'esprit, & de
+là en avant se comporterent fidelement, travaillans de courage aux
+logemens, & premierement au magazin pour y retirer les vivres, &
+decharger les barques. Ce pendant d'autres s'occupoient au labourage &
+semailles de blés & graines de jardin, & à replanter en ordre des vignes
+du païs. Pour la rapport de cette terre il a eté fort particulierement
+declaré ci-dessus par le Capitaine Jacques Quartier là où il parle de
+son arrivée au lieu qu'il nomma sainte-Croix prés Stadaconé, qui est
+aujourd'hui Kebec. Les animaux de cette terre sont tels que ceux du port
+Royal. Toutefois j'ay veu des peaux de renards de ce quartier à longs
+poils noirs meslez de quelque blancs, de si excellente beauté, qu'elles
+semblent faire honte à la Martre. Ainsi se continuerent les affaires
+jusques à la venuë de l'hiver, auquel commença à neger assez bonnement
+le dix-huitiéme Novembre, mais la nege se fondit en deux jours. La plus
+forte nege tomba le cinquiéme Fevrier, & dura jusques au commencement
+d'Avril, pendant lequel temps plusieurs furent saisis & affligez de
+cette maladie qu'on appelle Scorbut dont j'ay parlé ci-dessus. Quelques
+uns en moururent faute de remede prompt, quand à l'arbre _Annedda_ tant
+celebré par Jacques Quartier, il ne se trouve plus aujourd'hui. Ledit
+Champlein en a fait diligente perquisition, & n'en a sçeu avoir
+nouvelle. Et toutefois sa demeure est à Kebec voisine du lieu où hiverna
+ledit Quartier. Surquoy je ne puis penser autre chose, sinon que les
+peuples d'alors ont été exterminés par les Iroquois, ou autres leurs
+ennemis. Car de démentir icelui Quartier, comme quelques uns font, ce
+n'est point de mon humeur: n'étant pas croyable qu'il eût eu cette
+impudence de presenter le rapport de son voyage au Roy autrement que
+veritable, ayant beaucoup de gans notables compagnons de son voyage pour
+le relever s'il eut allegué faussement une chose si remarquable. Somme
+de vint-huit il en mourut vint, soit de cette maladie, soit de la
+dysenterie causée (à ce que l'on presumoit) pour avoir trop mangé
+d'anguilles.
+
+
+
+
+_Voyage de Champlein contre les Iroquois, Riviere des Iroquois, Saut
+d'icelle. Comme vivent les sauvages allans à la guerre. Disposition de
+leur gendarmerie. Croyent aux songes. Lac des Iroquois. Alpes és
+Iroquois._
+
+CHAP. III
+
+LE Printemps venu, Champlein dés long temps desireux de découvrir
+nouveaux païs delibera ou de tendre aux Iroquois, ou de penetrer outre
+saut du grand fleuve de Canada: sur ce considerant que les païs
+meridionaux sont toujours les plus agreables pour leur douce
+temperature, il se resolut de voir lédits _Iroquois_ (qui sont par les
+quarante trois degrez) la premiere année. Mais la difficulté gisoit à y
+aller. Car de nous mémes ne sommes capables de faire ces voyages sans
+l'ayde des Sauvages. Ce ne sont pas les plaines de nôtre Champagne, ou
+de Vatan: ny les Landes de Bretagne, ou de Bayonne. Tout y est couvert
+de hautes forets que menacent les nues. Comme il étoit sur ce discours
+voici arriver à _Kebec_ quelques deux ou trois cens Sauvages d'amont la
+riviere, partie _Algumquins_, partie _Ouchategins_ ennemis dédits
+Iroquois. Les premiers ont leur demeure au Nort dudit fleuve au dessus
+du grand saut. Ceux-ci en l'autre part vis à vis d'eux, _Iroquois_, mais
+ennemis des autres de méme nom: & partant sont appellés _Bons Iroquois_.
+Ils venoient partie pour troquer leurs pelleteries &s navires de
+Tadoussac, partie pour faire la guerre aux mauvais Iroquois s'ils
+étoient assistez des François, ainsi que Champlein leur avoit promis
+l'an precedent. Donc les voyant deliberés il print ceux qui étoient pour
+la guerre, avec quelques Montagnais (qui sont ceux que Jacques Quartier
+nomme Canadiens) & dix ou douze François, & partirent de Kebec le
+dix-huitiéme Juin mil six cens neuf. Je ne veux m'arreter ineptement à
+conter par le menu toutes les occurences du voyage, suffise de dire,
+qu'estans parvenus au premier saut de la riviere des Iroquois, la barque
+dudit Champlein ne peût passer outre, ains seulement les canots des
+Sauvages. Occasion qu'il retint seulement deux François avec lui, &
+renvoya les autres. Ce saut est large de six cens pas, & long de trois
+lieuës, la riviere tombant toujours là parmi les rochers. Ayans gaigné
+le dessus le deuxiéme Juillet ont fait reveuë des gens, & se trouverent
+seulement soixante hommes en vint quatre canots, à ce que dit Champlein,
+que ne seroit pas trois en chacun, ce qui ne semble croyable. Montants
+la riviere ils rencontrent plusieurs iles grandes & moyennes fort
+agreables à voir. Le païs neantmoins n'est aucunement habité à cause des
+guerres. Ce-pendant faut que le Sauvage vive. Et sur ce je voy mon
+lecteur en peine de sçavoir comment: ce que je vay dire en un mot. Etans
+loin de l'ennemi ils se divisent en trois bandes: en avant coureurs,
+corps d'armée, & chasseurs. Les premiers devancent de trois lieuës &
+font la découverte sans bruit: tandis les autres reposent. Mais les
+Chasseurs demeurent derriere pour ne donner avis de leur venue à
+l'ennemi par le cri de la chasse. A deux ou journées du lieu où l'on
+veut aller ils ne chassent plus ains se joignent au corps, & tous vivent
+de la chasse prise & des farines de masis qu'ilz portent pour la
+necessité, dont ilz font de la bouillie.
+
+D'ailleurs ilz ne vont plus lors que de nuit, & le jour se retirent dans
+l'épais des bois, où ilz se reposent sans faire de bruit, ni feu, pour
+n'étre découvers. Ilz sont fort credules aux songes, & aprés le sommeil
+chacun s'enquiert de ce que son camarade a songé: de sorte que si le
+songe presage victoire, ilz la tiendront pour asseurée: si au contraire,
+ilz se retireront. Aussi leurs devins interrogent leurs demons sur
+l'avenement de l'entreprise, & s'ils promettent bien, & qu'il faille
+marcher: les Capitaines ficheront en terre autant de batons qu'il y a de
+soldats, & en l'ordre qu'ilz veulent qu'on tienne à la guerre: puis les
+appellant l'un aprés l'autre, les soldats garderont sans varier le rang
+qui leur aura eté donné selon la disposition dédits batons: & pour ne
+tomber en desordre à l'abord de l'ennemi ilz font plusieurs fois la
+faction militaire, se mélans confusément comme les danseurs d'un balet,
+& se trouvans au bout au méme lieu & rang qui leur a eté ordonné.
+
+Les Sauvages dont nous parlons ayans fait ces exercices enfin arrivent
+au lac qu'ilz cherchoient, lequel Champlein dit étre long d'octante ou
+cent lieuës, & toutefois il ne l'a depeint, que de la longueur de
+trente-cinq lieuës. Ce lac est embelli de quatre grandes iles
+foretieres, & environné d'arbres de toutes parts, parmi léquels y a
+force chataigners & quantité de fort belles vignes que la nature y a
+plantées. Non loin du bord: à l'Orient y a des Alpes couvertes d'un
+manteau de neges au plus chaud de l'Eté: & au Midi d'autres qui les
+semblent égaler en hauteur, mais toutefois sans neges. Au dessouz sont
+de belles vallées fertiles en peuples, blés, & fruits, mais ce blé est
+celui qu'aucuns appellent blé sarazin, ou masis, & non blé de nôtre
+Europe.
+
+
+
+
+_Rencontre des Iroquois. Barricades. Message à l'ennemi. Combat. Effect
+d'arquebuse. Victoire. Butin. Retour des victorieux. Traitement des
+prisonniers. Ceremonies à l'arrivée des victorieux en leur païs._
+
+CHAP. IV.
+
+LE vint-neufiéme Juillet la troupe guerriere des Sauvages cotoyant le
+lac à la faveur de la nuit, sur les dix heures eut en rencontre les
+Iroquois plustot qu'elle n'avoit pensé. Lors grans cris & huées d'une
+part & d'autre: chacun met pied à terre & arrenge ses canots le long de
+la rive: Les Iroquois pris à l'impourveu se barricadent, coupans de bois
+avec de mechantes haches qu'ilz gaignent quelquefois à la guerre, & de
+pierres aiguës qui leur servent à méme effect. Les autres se parent
+aussi de leur côté, & s'avançans à la portée d'une fleche de l'ennemi en
+l'ordre qui avoit été dit, ils leur envoyent deux canots, sçavoir s'ils
+ont envie de combattre. Les Iroquois repondent qu'ilz ne sont venus que
+pour cela, mais que l'heure n'est propre, & sont d'avis d'attendre le
+jour. Ceci est trouvé bon par les autres. Cependant la nuit se passe en
+danses & chansons avec injures, deffis, & reproches de part & d'autre.
+
+L'avant-courriere du jour n'eut plutot montré sa face vermeille sur
+l'horizon oriental, que chacun s'appréte, & se range en bataille. Les
+Iroquois en nombre d'environ deux cens hommes sortent de leur barricade
+d'une gravité Lacedemonienne. Les autres s'avancent aussi en méme ordre,
+léquels indiquent à Champlein que les trois premiers de la troupe
+Iroquoise paroissans avec des plumes beaucoup plus grandes que celles
+des autres, étoient les Capitaines, & qu'il devoit viser à ceux-là. Là
+dessus luy font ouverture (car il demeuroit caché parmi la troupe) &
+s'avance de quelques vint pas de l'ennemi, lequel voyant cet homme
+nouveau armé d'un corselet, d'un morion, & d'une arquebuse, s'arréta
+tout coure, & Champlein aussi, se contemplans l'un l'autre. Et comme les
+Iroquois branloient pour le tirer, il coucha son arquebuse (chargée de
+quatre bales) en jouë, sur l'un des trois chefs, deux déquels tomberent
+par terre de ce coup, & un autre fut blessé, qui mourut peu aprés. Cet
+effect excita de grans cris de joye en la troupe de Champlein, & donna
+grand étonnement aux Iroquois, voyans que ni les armes tisser de fil de
+coton, ni les pavois de leurs Capitaines ne les avoient garentis d'une
+si prompte mort. Cependant une grele de fleches tombe sur les uns & les
+autres, & tiennent bon les Iroquois, jusques à ce que l'un des
+compagnons de Champlein ayant tiré un autre coup, ilz prindrent
+l'épouvante, & quitterent la partie, s'enfuians par les bois, où ilz
+furent poursuivis & mal menés en sorte qu'outre les tués il y en eut dix
+ou douze prisonniers. Le butin fut du blé masis, des farines, & des
+armes des ennemis. Et apres avoir dansé & chanté on parla du retour.
+Mais il fut triste pour les prisonniers de guerre. Car dés le jour méme
+la troupe étant allée jusques à huit lieues de là, au soir l'on commença
+à haranguer l'un d'iceux sur les cruautés qu'ils avoient autrefois
+exercée contre ceux de leur nations, sans penser que le hazard de la
+guerre est incertain, & leur pouvoir un jour arriver la calamité en
+laquelle ilz se voyoient. Et là dessus le font chanter, mais c'étoit un
+chant plein d'amertume & fort melancholique. Puis ayans allumé du feu
+chacun print un tison & le bruloit sans pitié, & par intervalles lui
+jettoit de l'eau pour allonger son tourment. Aprés lui arracherent les
+ongles, mettans des charbons aux lieux d'icelles, & sur le bout du
+membre viril. Puis lui écorcherent la téte, sur laquelle ilz firent
+degoutter de la gomme fondue, ce qui arrachoit des cris pitoyables à ce
+pauvre malheureux. D'ailleurs lui perçans les bras prés les poignets,
+lui tiroient par force les nerfs avec des batons fichez dedans. C'estoit
+là un miserable spectacle à Champlein & ses compagnons, qui étans
+invités de faire le semblable, Champlein repondit que s'ilz vouloient il
+lui tireroit un coup d'arquebuse, mais ne pouvoit pas souffrir de voir
+une telle cruauté. La troupe barbare ne vouloit s'y accorder, disant
+qu'il mourroit tout d'un coup sans sentir mal. En fin toutefois voyans
+qu'il se retiroit d'eux tout indigné, ilz le rappellerent pour faire ce
+qu'il avoit dit; ce qu'il eut à gré, & delivra en un moment ce pauvre
+corps des tourmens qui lui restoient à souffrir. Ce peuple brutal non
+content de ce qui s'étoit passé ouvrit encore le ventre du mort, & jetta
+ses entrailles dans le lac: lui arrache le coeur qu'ilz couperent en
+morceaux & le baillerent à manger à un sien frere aussi prisonnier &
+autres ses compagnons, qui ne le voulurent avaller. En fin coupans la
+téte, les bras, & les jambes à ce pauvre mort, ils en jetterent les
+pieces deça & dela ne pouvans plus faire davantage. Il vaudroit beaucoup
+mieux mourir au combat, ou se tuer soy-méme à faute de ce (pour que ce
+peuple n'a point de Dieu) que de se reserver à de si horribles tourmens.
+Et croy que nous n'en ferions pas moins si nôtre guerre se traitoit
+ainsi: n'estant sans exemple loüé en la sainte Ecriture qu'un homme ait
+mieux aymé se donner la mort, que de tomber és mains de ses ennemis, de
+qui en tout cas il est à presumer qu'il n'eust receu qu'une mort commune
+& ordinaire aux prisonniers de guerre. Je n'ay point leu, ni ouï dire
+qu'aucun autre peuple Sauvage se comporte ainsi alendroit de ses
+ennemis. Mais on repliquera que ceux-ci rendent la pareille aux
+Iroquois, qui par actes semblables ont donné sujet à cette tragedie.
+Cela fait, les autres prisonniers spectateurs de ces tourmens ne
+laisserent de s'en aller toujours chantans avec la troupe victorieuse,
+quoy que sans esperance de meilleur traitement. Au saut de la riviere
+des Iroquois la troupe se divisa, & chacun print la route de son païs.
+Un Sauvage des Montagnais ayant songé que l'ennemi les poursuivoit, ilz
+partirent à l'instant, quoy qu'il fit une nuit fort facheuse pour les
+pluies & grans vens, & ayans trouvé des grans roseaux au lac saint
+Pierre, ilz s'y mirent à couvert jusques au jour, & delà en quatre
+journées arriverent à Tadoussac, ayans mis chacun au bout d'un baton
+attaché à la prouë de leurs canots les tétes de leurs ennemis, &
+chantans pour leur victoire à l'abord de la terre. Ce que voyans leurs
+femmes, elles se jetterent nuës dans l'eau allans au devant d'eux pour
+prendre lédites tétes, léquelles elles se pendirent au col comme un
+joyau precieux, & passserent plusieurs jours de cette façon en danses &
+chansons.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_Retour de Champlein en France: & de France en Canada. Riviere de Canada
+quand navigable. Triste accident. Etat de Kebec. Guerre contre les
+Iroquois. Siege. Fort d'iceux pris à l'ayde de Champlein. Avarice de
+Marchans. Cruauté de Sauvages sur leurs prisonniers de guerre. Garson
+François laissé parmi les Sauvages. Baleine dormante sur mer au retour
+en France._
+
+CHAP. V
+
+CES choses ainsi passées, le Capitaine du Pont & Champlein prennent
+conseil de retourner en France, laissans le gouvernement de Kebec au
+Capitaine Pierre Chauvin. Et d'autant que l'on craignoit au prochain
+Hiver les accidens des maladies passées, ledit du Pont fut d'avis de
+faire couper du bois pour la provision de cinq ou six mois à fin de
+delivrer de cette fatigue ceux qui resteroient pour la demeure. Ce qu'il
+fit en telle sorte que les autres s'en fachoient prevoyans qu'ilz ne
+sçauroient à quoy s'occuper durant la froide saison. Neantmoins cela se
+passa ainsi, & en consequence cet Hiver ne leur apporta aucune
+mortalité, ayans aussi eu souvent de la viande fréche durant cet Hiver.
+
+Cela expedié, les susdits se mettent à la voile le premier de Septembre,
+se trouvent sur le grand Banc des Moruës le quinziéme, & le treziéme
+Octobre arrivent à Honfleur. Le sieur de Monts fit ses efforts pour
+obtenir nouvelle commission & privilege pour la traite des Castors és
+terres par lui découvertes: ce qu'il ne peût, quoy qu'il semble cela lui
+être bien deu. Neantmoins aprés ce rebut il ne laissa de tenter fortune,
+& faire encore un nouvel embarquement à ses despens, tant il est
+desireux de belles entreprises & de penetrer dans le profond de ces
+terres.
+
+De cet embarquement furent gouverneurs les susdits Capitaine du Pont &
+Champlein, le premier pour la traite des pelleteries, & l'autre pour la
+découverte des terres.
+
+Ayans donc pris quelque nombre de manouvriers avec eux, pour renforcer
+l'habitation de Kebec, ilz partirent de Honfleur le 18 Avril mille six
+cens dix, & arriverent à Tadoussac le vint-sixiesme May. Là ilz
+trouverent des vaisseaux arrivez dés huit jours auparavant, chose qui ne
+s'étoit veuë il y avoit plus de soixante ans, à ce que disoient les
+vieux mariniers. Car d'ordinaire les entrées du golfe de Canada sont
+cellées de glaces jusques à la fin de May. Etans emmanchez dans la
+grande riviere, un malheur arriva que rencontrans un vaisseau de
+Saint-Malo, un jeune homme qui étoit en icelui voulant boire à la santé
+dudit Capitaine du Pont se laissa glisser hors le bord, & alla boire
+plus qu'il ne vouloit dans l'eau salée, sans qu'il y eût moyen de le
+secourir, les vagues étans trop hautes.
+
+Les Sauvages qui étoient ja arrivés à Tadoussac furent fort aises de la
+venue de Champlein desirans faire avec lui quelque exploit de guerre,
+suivant la promesse qu'il leur avoit fait l'an precedent. Les Basques &
+Mistigoches (ainsi appellent-ils les Normans & Maloins) leur avoïent
+aussi promis d'aller à la guerre avec eux, dont se deffians ilz
+demanderent à Champlein s'il estimoit qu'ilz fussent hommes de promesse,
+lequel ayant repondu que non, & que ce n'étoit que pour attrapper leurs
+pelleteries: Tu as dit vray (repliquerent-ils) ilz ne veulent faire la
+guerre qu'à noz castors; mais en effect ce ne sont que des femmes.
+
+Quittant Tadoussac ledit Champlein trouve à _Kebec_ tous ceux qu'il y
+avoit laissé en bonne santé, & quelque nombre de Sauvages qui
+l'attendoient, auquels il fit la Tabagie, & eux à luy & huit de ses
+compagnons, qui furent traités à la mode du païs.
+
+Le rendez-vous ayant eté donné à l'entrée de la riviere des Iroquois,
+Champlein partit de Kebec le quatorziéme de Juin, pour y aller trouver
+les Sauvages des trois nations denommées au chapitre precedent. Il ne
+manqua d'avant-coureurs Pour le presser de s'avancer, & sans que dans
+deux jours les Algumquins & Ochategoins se devoient trouver au dit
+rendez-vous avec quatre cens hommes, la pluspart sous la conduite du
+Capitaine Iroquer, qui étoit de l'écarmouche de l'an passé. L'un dédits
+avant-coureurs, qui étoit aussi Capitaine, donna à Champlein une lame de
+cuivre de la longueur d'un pied qu'il avoit pris en son païs, où s'en
+trouvoit prés un grand lac quantité de morceaux qu'ilz fondoient, le
+mettoient en lingots, & l'unissoient avec des pierres.
+
+Champlein arrivé à la riviere de Foix, par lui nommée (je ne sçay à quel
+sujet) les trois rivieres, quoy qu'elle se décharge en un seul canal
+dans le fleuve de Canada, il y rencontra les Montagnais, avec léquels il
+arriva le dix-neuviéme dudit mois à une ile proche l'entrée de la
+riviere des Iroquois, où nouvelles vindrent en diligence que les
+Algumequins avoit fait rencontre des Iroquois, qui étoient en nombre de
+cent fortement barricadés de hauts arbres couchés & enlassés l'un parmi
+l'autre, & n'y avoit moyen de les emporter sans le secours des
+Mistigoches. Aussi-tot l'alarme au camp, chacun confusément prent ses
+armes & s'embarque, & Champlein avec eux assisté de quatre des siens,
+ayant baillé charge au pilote la Routte (qu'il laissoit à la garde de sa
+barque) de lui envoyer encore quelques gens de secours, n'ayant loisir
+de les appeller. Là y avoit quelques barques de Mastigoches, déquels
+aucun n'eut le courage ni la hardiesse d'aller acquerir de l'honneur à
+une telle rencontre, ni d'assister leurs compatriotes, hors-mis un nommé
+le Capitaine Thibaut. Et pour ce les Sauvages se mocquoient d'eux, &
+crioient que c'étoient des femmes, qui ne sçavoient que guerroyer leurs
+Castors, & emporter leurs pouilleries. Ilz ne laisserent de se hater à
+force de rames, & s'efforcer de gaigner la terre, là où étans chacun
+prend les armes, & sans se souvenir de Champlein courent à travers ls
+bois d'une telle legereté, qu'incontinent il les perdit de veuë, &
+demeura sans guide, suivant tant qu'il peût avec ses compagnons leur
+brisée avec beaucoup de difficultés, tant pour la pesanteur de leurs
+armes & corps de cuirace, que pour la nature des bois pleins d'eaux &
+palus: & l'importunité étrange des mouches bocageres qui sont par tout
+ce païs-là, comme nous dirons ailleurs. Ilz n'eurent pas fait long
+chemin qu'ilz perdirent toute cognoissance, & ne sçavoient à quoy se
+resoudre: mais ilz apperceurent deux Sauvages qu'ils appellerent pour
+les conduire: aprés quoy en survint un autre accourant pour les faire
+avancer, disant que les Algumquins & Montagnais, ayans voulu forcer la
+barricade des Iroquois, avoient été repoussés avec perte de leurs
+meilleurs hommes, sans les blessez: & s'étoient retirés en attendant
+secours. Ilz n'eurent pas beaucoup cheminé qu'ils ouïrent les
+exclamations des uns & des autres étans toujours sur l'écarmouche. Mais
+les assaillans s'écrierent bien d'autre façon à l'arrivée des nôtres,
+qui à l'instant s'approcherent de la barricade pour la reconoitre, comme
+firent aussi les Sauvages nos amis, lors nos arquebusiers de faire leur
+devoir, & les Iroquois de s'étonner voyant l'effect des arquebuses qui
+n'épargonient leurs boucliers, & faisoient tomber plusieurs de leurs
+gens, léquels étoient d'autant plus aisés à mirer que lédites arquebuses
+se reposoient sur la barricade méme. Champlein y fut blessé d'un trait
+de fleche, & un sien compagnon aussi. Et voyant que la munition
+commençoit à leur faillir il cria aux Sauvages qu'il falloit emporter
+l'ennemi de force & rompre la barricade, & pour ce faire se targuer de
+leurs pavois, & attacher des cordes aux arbres plantez debout soutenans
+les autres, & les renverser afin de faire ouverture. D'ailleurs qu'il
+falloit abattre quelques arbres à l'environ & les faire tomber dans le
+clos pour les accabler: & que de sa part avec ses compagnons il
+empecheroit l'ennemi à coups d'arquebuses de les endommager. Ce qui fut
+promptement executé. Depuis que l'arquebuserie commença à jouer ceux qui
+étoient demeurés aux barques à une lieuë & demie de là entendoient tout
+le tintamarre, ce qui émeut un jeune homme de Saint-Malo nommé des
+Prairies, de reprocher à ses compagnons leur couardise & ignominie, de
+laisser ainsi leurs compatriotes parmi des Sauvages en une telle affaire
+sans s'en émouvoir, ni les secourir, disant que pour son regard il y
+vouloit aller, & n'attendroit point le reproche de n'y avoir été, sinon
+des premiers, au moins encore assez à temps pour faire quelque chose de
+bon. Ce courage enflamma d'autres, qui y furent avec lui dans sa
+chalouppe, & ayant mis pied à terre prés le Fort des Iroquois, va
+trouver Champlein, lequel à leur venue fit cesser les Sauvages, afin que
+ledit Fort ne fût pris sans qu'ils eussent eu part à la gloire du
+combat. Ainsi se mirent en devoir de tirer sur l'ennemi, & en diminuer
+le nombre, de sorte que n'étant plus capables de resistance, ouverture
+fut faite à la faveur des arquebusaqdes qui donnoient par dedans,
+restant neantmoins la hauteur d'un homme d'arbres couchez l'un sur
+l'autre, qui n'empecherent de donner vivement l'assaut, où ce qui
+restoit d'Iroquois perdant coeur commença à prendre la fuite, se noyans
+les uns au courant de la riviere, les autres passans par le fil de
+l'épée, ou par les armes des Sauvages: de sorte que de tout le nombre
+qu'ils étoient il n'en demeura que quinze vivans reservés aux tourmens
+tels qu'au chapitre precedent. Des assiegeans trois furent tués, &
+cinquante blessés. Aprés cette victoire arriva encore une chalouppe tout
+à point pour avoir part au butin, lequel on laissa à cet gent rapace &
+avare de mercadens, n'y ayant que de la pouillerie de ces pauvres
+miserables Iroquois, qui étoient pleine de sang: & de cette vilaine
+avidité, les Sauvages se mocquoient avec mille reproches.
+
+Ilz leverent selon leur coutume, les cuirs des tétes des morts pour en
+faire des trophées au retour en la façon qu'a été dit ci-dessus. Puis
+demembrent un corps en quatre quartiers pour le manger, ce disoient ils,
+tant cette nation barbare est enragée contre ses ennemis. Noz Sauvages
+de la côte marine sont plus humains, & se contentent de la mort commune
+de leurs ennemis, ou de les retenir pour esclaves.
+
+Le reste du jour se passa entre ceux-ci en danses & chansons, n'ayans
+que trois sortes d'occupation en toute leur vie, ou ce que je viens de
+dire, ou la chasse, ou la guerre. Le lendemain étant arrivés hors la
+riviere des Iroquois, il attacherent trois de leurs prisonniers à un
+arbre prés de l'eau, & ne cesserent de les bruler & leur jetter eau par
+intervalle jusques à ce que ces pauvres corps tomberent en pieces, &
+lors étans morts chacun en coupoit un morceau & le bailloit à son chien.
+Les autres prisonniers furent reservés pour contenter les femmes,
+léquelles adjoutent encore à ces horribles supplices sans pitié ni
+misericorde. Champlein en sauva un qui lui fut donné, mais il se sauva,
+quoy qu'il eût asseurance qu'il n'auroit point de mal.
+
+Pendant ces executions les Mercadens ne laissoient de traiter des
+pelleteries que les Sauvages avoient amenées, & emportoient le profit
+qui se pouvoit attendre de cette nation que Champlein avoit assistée
+avec tant de travaux.
+
+Le lendemain arriva le Capitaine Iroquet mentionné ci-dessus avec deux
+cens hommes bien marri de n'avoir été de la partie, la pluspart des
+Sauvages qui se trouverent là n'ayans jamais veu de Chrétiens
+demeuroient fort étonnés considerans noz façons, noz vetemens, nos
+armes, nos equippages.
+
+Comme les troupes étoient prétes de se retirer chacune en son païs,
+Champlein trouva bon de laisser aller un jeune garson volontaire avec
+ledit Iroquet, pour apprendre le langage des Algumequins, & remarquer
+les lacs, rivieres, mines, & autres choses necessaires tandis qu'il
+retourneroit en France. Ce qui fut accordé; mais les autres Sauvages en
+firent difficulté, craignans que mal ne lui avint, n'ayant accoutumé de
+vivre à leur mode, qui est dure en toute façon, & qu'arrivant quelque
+accident audit garson ilz n'eussent les François pour ennemis. Champlein
+s'en formalisa, & dit que s'ilz lui refusoient cela il ne les tenoit pas
+pour amis. Et pour répondre à leur difficulté, que s'il arrivoit
+accident de maladie ou de mort au jeune garson sans leur faute il ne
+leur en voudroit point de mal, sçachant que nous tous infirmes & sujets
+à mourir. A tant ils s'accorderent que Champlein prendroit un des leurs
+en change, lequel il remeneroit l'Eté suivant, & reprendroit le sien,
+lequel ilz traiteroient comme leur enfant. J'ay veu souvent ce Sauvage
+de Champlein nommé Savignon, à Paris, gros garson & robuste, lequel se
+mocquoit voyant quelquefois deux hommes se quereler sans se battre, ou
+tuer, disant que ce n'étoient que des femmes & n'avoient point de
+courage.
+
+Cette année le refus fait au sieur de Monts de lui continuer son
+privilege, ayant été divulgué par les ports de mer, l'avidité des
+Mercadens pour les Castors fut si grande que les trois parts cuidans
+aller conquerir la toison d'or sans coup ferir, ne conquirent pas
+seulement des toisons de laines, tant étoit grand le nombre de
+conquerans.
+
+La triste nouvelle de la mort du Roy ayant eté portée jusques là par les
+derniers venus, fut cause de hater le depart des vaisseaux su sieur de
+Monts, & de donner ordre à l'habitation de _Kebec_, où fut laissé pour
+chef de la compagnie un nommé du Parc. Ains partirent le Capitaine du
+Pont & Champlein de Tadoussac le treziéme Aoust, & le vint-septiéme
+Septembre arriverent à Honfleur. Mais il ne faut omettre un cas fort
+nouveau & rare avenu en ce voyage, que leur vaisseau ait passé
+par-dessus une Baleine endormie en pleine mer, & lui ait tellement
+endommagé le train de derriere, qu'elle jetta grande abondance de sang,
+sans peril dudit vaisseau. Et neantmoins quelques autheurs écrivans de
+la nature des poissons, disent qu'entre iceux le seul Sargot est capable
+du dormir, comme nous dirons plus amplement au chapitre de la pecherie
+livre sixiéme.
+
+
+
+
+_Retour de Champlein en Canada. Bancs de glaces longs de cent lieuës.
+Arrivée à la Terre-neuve. Comment les Sauvages passent le Saut de la
+grande riviere. Saut du Rhin. Mensonges de quelqu'un qui a écrit un sien
+voyage ne Mexique._
+
+CHAP. VI
+
+DEPUIS le voyage sus-écrit, Champlein en a fait quelques autres qui ne
+sont pas venus à ma conoissance, ains seulement ceux des années six cens
+unze, & six cens treze équels il a découvert quelque terres & lacs outre
+le grand saut du fleuve de Canada és païs des Algumquins, qui sont à
+l'opposite des Iroquois separés par un grand lac de quinze journées de
+longueur. Le premier dédits voyages fut accompagné de beaucoup de
+difficultés & perils, non pour la terre, mais pour la navigation. Car
+cette année les vens & la saison furent fort contraires, de sorte que
+n'ayant peu s'élever au Su, ains toujours jetté au Nort jusques à la
+hauteur de 48 degrez de latitude, il rencontra devant qu'arriver au Banc
+des Morues plus de cent lieues de glaces elevées de trente & quarante
+brasses hors de l'eau, dans léquelles se trouvant souvent enveloppé, on
+peut penser si le vaisseau étoit en seureté la glace obeissant au vent,
+& pouvant au moindre choc mettre ledit vaisseau en piece. Souvent aprés
+avoir long temps vogué tout un jour, ou une nuit entre les bancs de
+glaces, pensant trouver une sortie, on les trouvoit scellées, & falloit
+retourner en arriere chercher passage. Un autre mal augmentoit le peril,
+que durant ces travaux les brumes épesses empechoient de voir plus loin
+que la longueur du vaisseau. Puis les plus pluies, les neges, le froid
+incommodoient & engourdissoient tellement les matelots, qu'ilz ne
+pouvoient manouvrer, ni à peine se tenir sur le tillac. En fin aprés
+avoir été plusieurs fois deceu cuidans voir la terre au lieu des glaces,
+ilz se trouverent à _Campseau_, d'où mettans le cap au Nort, ils tirent
+au cap Breton, avec pareille fortune que devant, jusques à ce qu'un
+grand vent s'éleva, qui balaya l'air, & leur fit reconoitre l'ile dudit
+Cap-Breton à quatre lieuës au Nort d'eux. Mais n'étoient encore pourtant
+hors les glaces, & doutoient que le passage pour entrer au golfe de
+Canada fût ouvert. Et comme ilz cotoyoient lédites glaces ils
+apperceurent le premier de May un vaisseau autant en peine qu'eux, où
+commandoit le fils du sieur de Poutrincourt, qui étoit parti de France
+il y avoit trois mois, & alloit trouver son pere au Port-Royal. Cette
+rencontre lui fut favorable d'autant qu'il n'avoit encore eu la veuë
+d'aucune terre, & s'en alloit engouffrer entre le Cap saint Saurent & le
+Chap de Raye, qui toit le chemin de Canada, & non dudit Port-Royal: & en
+cette route entra le lendemain ledit Champlein, qui de là en avant eut
+meilleur temps & arriva à Tadoussac le treiziéme dudit mois de May étant
+parti de Honfleur avec le sieur du Pont le premier de Mars mille six
+cens unze.
+
+Tout étoit encor plein de neges à cette arrivée. Et neantmoins quelques
+Sauvages n'avoient laissé de venir du païs d'en haut outre le Saut,
+jusques audit lieu de Tadoussac pour troquer quelques pelleteries, qui
+étoit peu de chose: & ce peu encore le vouloient-ils bien employer
+attendans qu'il y eût nombre de vaisseaux (or y en avoit-il des-ja
+trois, outre Champlein) pour avoir meilleur marché de noz denrées: à
+quoy ils sont fort bien instruits depuis que l'avarice de noz Marchans
+s'est fait reconoitre pardela. Car avant les entreprises du sieur de
+Monts à peine avoit-on ouï parler de Tadoussac, ains les Sauvages par
+maniere d'acquit, voire seulement ceux des premieres terres venoient
+trouver les pecheurs de Moruës vers Bacaillos, & là troquoient ce qu'ils
+avoient, préque pour neant. Mais l'envie & rapacité les a aujourd'hui
+porté jusques au Saut de la riviere de Canada, & ne sçauroit Champlein y
+aller qu'il n'ait une douzaine de Barques à sa queuë pour lui ravir ce
+que son travail & industrie lui devroit avoir acquis, ainsi qu'il a eté
+pratiqué au voyage precedent, & en cetui-cy.
+
+Cela, & le desir de découvrir des terres nouvelles, a fait resoudre
+ledit Champlein de faire un fort prés ledit Saut, étant le lieu fort
+commode, d'autant que deça & delà le grand fleuve, tombent des rivieres
+qui vont assez avant dans les terres, & ya a beaucoup d'espace découvert
+au lieu où étoit cy-devant la ville de Hochelaga décrite par Jacques
+Quartier, laquelle par les guerres a eté ruinée, & ses habitans
+exterminés, ou chassés.
+
+Jusques ici on a estimé que ledit Saut étoit impenetrable, mais les
+Sauvages y passent (en se mettans tout nuds) pardessus les bouillons
+d'eau, avec leurs canots d'écorce, sçavoir du coté du Nort, car en
+l'autre part un garson du sieur de Monts nommé Louis (auquel j'ay grand
+regret) y a eté noyé cette année avec un Sauvage, qui temerairement y
+voulut passer contre l'avis d'un autre qui se sauvan ayant toujours
+empoigné le canot & dessus & dessous l'eau. Si le païs étoit habité on
+pourroit trouver moyen de faciliter ce passage par engins pour les
+barques, comme on a fait celui du Saut du Rhin un peu au dessous de
+Schaffouse, qui est beaucoup plus haut que chacun de ceux dont est
+composé cetui-ci.
+
+Cette année devoient venir trois cens Algumquins Charioquois, &
+Ochataguins faire la guerre aux Iroquois, & furent long-temps attendus.
+Mais la mort d'un des Capitaines rompit cette entreprise. De sorte que
+ce voyage n'a eté utile qu'à la marchandise, n'ayant Champlein fait
+autre découverte que de voir un grand lac qui est à huit lieuës du Saut
+de la grande riviere, où les Sauvages l'inviterent d'aller, se fachans
+de voir tant de barques de gens avides, avares, envieux, sans chef, &
+sans accord. Là ils confererent avec luy des affaires de l'étant present
+du païs, & de l'avenir, par le truchement du jeune garson qu'il y avoit
+laissé l'an precedent, lequel avoit fort bien appris la langue: & de
+Savignon Sauvage qu'il avoit remené de France, lequel quelques marchans
+envieux avoient fait croire être mort. L'un & l'autre se loua fort du
+traitement qu'il avoit receu; & se fachoit ledit Savignon d'aller
+reprendre sa dure vie du temps passé. Il avoit un frere nommé
+_Tregoüaroti_ Capitaine au païs des Ouchateguins à cent cinquante lieuës
+dudit Saut. Parmi les discours qu'eut ledit Champlein avec eux, il
+apprit de quatre voyageurs, que bien loin ils avoient veu une mer, mais
+qu'il y avoit des deserts & lieux facheux à passer. Et que vers eux
+venoient quelquefois des hommes d'entre le païs des Iroquois, qui
+avoisinent la mer du midi (qui sont les Floridiens). Mais il n'est
+aucune nouvelle qu'il y ait des villes fermées, ny des maisons à trois &
+quatre etages, ni du bestial domestic, comme recite y avoit au profond
+des terres en tirant de Mexique au Nort, celui qui a fait l'histoire de
+la Chine, où incidemment, il parle aussi d'un voyage audit Mexique qui
+me fait croire que ce sont pures fables.
+
+Apres ces choses Champlein ayant laissé deux garsons parmi les Sauvages
+pour s'enquerir du païs, & le recognoitre, & donné ordre à l'habitation
+de Kebec, il s'en revint en France avant l'hyver.
+
+
+
+
+_Commission de Champlein portant reglement pour le traffic avec les
+Sauvages. Etat de Kebec. Credulité de Champlein à un imposteur. Ses
+travaux en suite de ce. Sauvages haïssent le mensonge. Imposteur
+conveincu. Observations sur le voyage de Champlein aux Algumequins.
+Ceremonies des Sauvages passans le saut du Bassin. Peuples divers.
+Variations de Champlein._
+
+CHAP. VII
+
+L'AN six cens douze Champlein voyant ses entreprises ruinées par
+l'avarice des Marchans si l'on n'apportoit quelque reglement au traffic
+des Castors & pelleteries avec les Sauvages, delibera de se mettre en la
+protection de quelque Prince, qui print son affaire en affection; &
+suivant ce, à la faveur de Monseigneur le Prince de Condé obtint
+commission du Roy l'an six cens treze, par laquelle ne seroit loisible à
+aucun des sujets de sa Majesté de troquer dans la grande riviere avec
+les Sauvages, qu'à ceux qui seroient de l'association par lui proposée,
+à laquelle chacun pourroit étre receu. Ce qu'ayant fait publier par les
+postes de France, il s'embarque avec quatre vaisseaux associés qui lui
+devoient fournir chacun quatre hommes tant pour faire ses découvertes,
+que pour guerroyer avec les Sauvages où besoin seroit: & à l'arrivée à
+Tadoussac trouve les Montagnais reduits à une extréme faim à cause que
+l'hiver avoit eté doux, & par consequent la chasse mauvaise. Quant à
+ceux de Kebec il les trouva tous en bonne santé sans avoir eté atteints
+d'aucune maladie. Puis devant qu'aller au saut de ladite riviere, il fit
+signifier sadite commission aux vaisseaux là arrivés, qui étoient partis
+de France devant lui.
+
+Le profit n'y fut pas si grand que les Marchans associez s'étoient
+proposé, parce que les Sauvages ayans eté mal-traités d'aucuns François
+l'année precedente que Champlein étoit en France, ilz s'étoient resolus
+de ne plus venir: & de fait, peu de gans se trouverent là pour lors,
+ains étoient tous allés à la guerre, ou demeurés, sinon que trois canots
+arriverent audit Saut avec peu de pelleteries, léquelles ayans troquées,
+Champlein obtint (quoy qu'avec difficulté) deux dédits canots pour
+reconoitre par les rivieres & lacs le païs des _Algumequins_, ayant
+seulement pris quatre hommes avec soy, déquels y en avoit un nommé
+Nicolas Vignan, qui reconoissant son desir principal étre de trouver
+quelque passage pour aller à la Chine, luy fit à croire avoir veu une
+mer en la part du Nort à dix-sept journées dudit Saut, ce qu'il afferma
+étant en France, & conferma étant porté pardela, avec tant de sermens
+(dit Champlein) que fors lui fut de s'engager au voyage qu'il alloit
+entreprendre, joint que ce discours amenoit des circonstances qui
+rendoient son mensonge fort vraysemblable, sçavoir que sur le bord de
+cette mer imaginaire, il avoit veu le bris d'un vaisseau Anglois qui
+s'étoit là perdu, & les tétes de quatre-vints Anglois echappés de ce
+naufrage, que les Sauvages avoient tués, pour ce qu'ilz leur vouloient
+ravir leurs blés; Adjoutant que dédits Anglois avoit eté reservé un
+jeune garson que les Sauvages lui vouloient donner. Ce qui se rapportoit
+aucunement à ce qu'avoient publié les Anglois peu auparavant, du voyage
+de Henry Hudson, lequel en l'an six cens unze trouva (disent-ils) un
+détroit au dessus de Labrador par les soixantes & soixante un degrés,
+dans lequel ayant vogué quelques cent lieuës, la mer s'étendoit au Su
+jusques au cinquantiéme degré. Ce que toutefois il ne croy point, car si
+cela étoit, il y vient des Sauvages tous les ans à Tadoussac de beaucoup
+plus loin qui en diroient quelques nouvelles. Champlein toutefois s'est
+laissé porter au dire de ce bourdeur, qui lui a baillé autant de fatigue
+que l'homme en put supporter. Car je trouve par son discours que bien
+souvent il luy falloit tirer son canot à-mont les rivieres avec une
+corde, & ce quelquefois dans l'eau où il etoit contraint de se mettre
+bien avant, ny ayant aucun chemin sur les rives de la terre. Il a fallu
+passer des Sauts en nombre de plus de dix, à chacun déquels il falloit
+decharger & porter par terre sur les épaules tout le bagage une lieue
+durant, plus ou moins. Adjoutons à ceci l'incommodité, ou plustot
+cruauté des mouches bocageres, qui comme essains d'abeilles environnent
+& picquent par milliers incessamment la chair humaine, dont elles sont
+friandes. Et apres tout representons nous encore la façon de vivre qu'il
+étoit contraint de suivre en cet exploit, neantmoins son courage passa
+pardessus toutes ces difficultés. Si bien que le douziéme jour il arriva
+chés un Capitaine nommé _Nibashis_, qui fut plus que ravi de le voir,
+disant qu'il falloit qu'il fût tombé des nues, d'estre venu là parmi de
+si mauvais païs. Ce Capitaine apres l'avoir traicté au mieux qu'il peût,
+fit equipper deux canots pour le conduire à huit lieues de là vers un
+autre ancien Capitaine nommé _Tessouat_; lequel ne fut moins étonné que
+l'autre de chose tant inesperée. Ce _Tessouat_ est logé sur le bord d'un
+grand lac par les quarante sept degrez, en lieux âpres, & du tout
+sauvages, quoy qu'il y ait de belles & bonnes terres ailleurs. Mais pour
+eviter les surprises des ennemis ces pauvres peuples sont contraincts de
+se loger ainsi à l'avantage. Et voudroient bien vivre en Republique
+s'ils avoient quelque Fort ou ville pour se retirer, & un Gouverneur
+pour les defendre. Telles incommodités ont aux premiers siecles
+contraint les hommes de batir hautement; & se remparer contre les
+invasions des voleurs, qui veulent vivre du travail d'autrui.
+
+Le lendemain _Tessouat_ fit la Tabagie à Champlein, à laquelle il avoit
+convoqué tous ses voisins. Les mets exquis furent une bouillie faite de
+Mahis écrasé entre deux pierres, item de chair & poisson bouilli, & de
+chair grillée sur les charbons, le tout sans sel.
+
+De vin il ne s'en parle point pardela. _Tessouat_ entretenoit la
+compagnie sans manger, selon la coutume: & les jeunes hommes gardoient
+les portes des cabannes. Il n'y a en tels festins ny tables ni bancs,
+ains chacun apporte son écuelle & sa culiere, il s'asseoit où il trouve
+bon le cul sur les talons, ou contre terre.
+
+Quand chacun fut bien repeu, la jeunesse sortit, & petuna-on à la
+rengette une bonne demie heure sans dire mot: puis on entra en Conseil,
+où Champlein leur dit qu'il avoit grandement desiré de les voir pour
+leur témoigner son affection, & le desir qu'il a de les assister en
+leurs guerres, & vouloit faire alliance avec les _Nebicerini_ qui sont à
+six journées plus outre qu'eux, afin de les mener aussi à la guerre. Et
+d'autant qu'outre leur païs il a entendu y avoir une mer qu'il
+desireroit bien voir, il les prie de l'assister en cette entreprise. Les
+Sauvages aprés plusieurs paroles de compliment representerent qu'outre
+les experiences d'amitié passées, s'en étoit encore icy un grand
+temoignage à Champlein d'avoir tant pris de peine à les venir voir. Que
+l'an precedent deux mille hommes s'étoient trouvés au saut de la grande
+riviere pour aller à la guerre. Mais qu'il leur avoit manqué; & cuidans
+qu'il fût mort n'y avoient eté cette année. Joint qu'ilz avoient eté mal
+traités de quelques François: Que pour les _Nebicerini_ ilz ne lui
+conseilloient ce voyage qui étoit trop difficile, & n'en pourroit venir
+à bout, que le peuple de là étoit méchant, sorciers, & empoisonneurs, &
+ne leur étoient amis: Au reste gens sans coeur, qui ne valent rien à la
+guerre. Je laisse beaucoup d'autres discours tenus en cette assemblée.
+En fin par importunité ils avoient promis quatre canots à Champlein;
+mais un d'entr'eux songea que s'il alloit là il mourroit, & eux tous
+aussi: occasion que personne ne voulut entreprendre la conduite le
+prians d'attendre jusques à l'année suivante, & que lors on le meneroit
+avec bonne escorte. Champlein se fachant de telles reposes, dit que son
+homme avoit eté en ce païs là, & n'avoit rien trouvé de ce qu'ilz
+disoient. Lors chacun de le regarder de mauvais oeil, & specialement
+_Tessouat_, chez lequel il avoit hiverné, qui le rendit confus sur ses
+mensonges, & l'eussent déchiré en pieces sans la presence de Champlein,
+car ilz haissent mortellement les menteurs & les hommes doubles de coeur
+et de bouche. Son excuse fut qu'il esperoit par cette invention quelque
+recompense du Roy, & que veu les difficultés du voyage il ne pensoit
+point que Champlein deüt aller si avant. Il se mit à genoux devant lui,
+& demanda pardon; promettant que si on le vouloit laisser là il feroit
+tant que dans un an il en sçauroit toute la verité. A tant Champlein se
+desista de passer outre, & s'en revint avec quarante canots, & sur le
+chemin en rencontrerent encor quarante autres assez fournis de
+marchandises. Et comme ces pauvres miserables sont en perpetuelle
+apprehension, & credules aux songes, avint qu'un Sauvage songea qu'on
+l'assommoit, & là dessus se levant en sursaut, & criant on me tuë; il
+mit en alarme toute la compagnie, qui croyant avoir l'ennemi sur le dos,
+se jetta qui çà qui là en l'eau pour se sauver. A ce bruit Champlein &
+les siens réveillés furent tout ébahis de voir ces gens en cet état sans
+qu'aucun les poursuivit. Et s'étant enquis du fait, tout se tourna en
+risée.
+
+Ce qui est à remarquer en tut ce voyage sont le nombre des lacs que
+Champlein a passé en nombre de six, & de sauts ordinaires des rivieres
+de ce pais, entre léquels y en a deux notables, l'un large de quatre
+cens pas, & haut de vint-cinq brasses, ou environ, auquel l'eau tombant
+fait une arcade souz laquelle passent les Sauvages sans se mouiller.
+L'autre est large de demie lieuë, & haut de six à sept brasses sous
+lequel l'eau par la longue continuation de sa cheute a fait un bassin de
+merveilleuse grandeur dans le rocher. Quand les _Algumquins_ passent par
+là pour venir en Canada, ilz font une ceremonie digne de remarque. Apres
+avoir porté leurs canots au bas du saut un de la compagnie va faire la
+quéte un plat en la main, auquel chacun met un morceau de petum. La
+quéte achevée tous dansent alentour du plat chantans à leur mode, &
+aprés la danse un des Capitaines fait une harangue remontrant aux jeunes
+que depuis le temps de leur ayeuls ilz font là une offrande, qui les
+garentit de leurs ennemis, laquelle s'ils omettoient malheur leur
+aviendroit. Puis le harangueur jette le petum dans ledit bassin, & tous
+ensemble font une grande exclamation, & ne croiroient pas le voyage
+devoir étre heureux sans cette offrande: car ordinairement leurs ennemis
+les attendent là, & ne passent plus outre pour la difficulté du païs &
+des passages d'icelui. Et appellent ledit saut _Asticou_, que signifie
+en leur langage un bassin, ou chaudiere.
+
+Cette terre produit des raisins naturels, & des cèdres blancs, dont
+Champlein a fait des croix en plusieurs lieux où il a passé, & en
+icelles gravé les rmes de France.
+
+Les peuples voisins des Algumquins au Nort s'appellent Nebicerini, &
+Ouescarini; au Su Maton-ouescarini: à l'Occident sont les Charioquois, &
+Ouchateguins: à l'Orient sont les Sauvages du Canada.
+
+Les particularités de ce dernier voyage m'ayans été recités par un
+Gentil-homme Norman qui alloit en Italie, je les ay depuis trouvées
+verifiées par la relation qu'en a fait trop au long ledit Champlein,
+lequel je ne trouve toujours constant en ses discours. Car en trois
+endroits il dit que le lac au dessus du saut de la grande riviere de
+Canada est à huit lieuës de là, & par apres il dit qu'il n'y a que deux
+lieuës, & ne fait que de douze lieuës de circuit, comme ainsi soit que
+sur sa charte il le place de quinze journées de long, & distant dudit
+saut de plus de cinquante lieuës, sans qu'il y en ait aucun autre plus
+prés. En quoy il faut necessairement qu'il y ait de l'erreur, veu que
+Jacques Quartier étant sur le Mont-Royal voisin dudit saut, dit que delà
+il voyoit au dessus ce grand fleuve tant que l'on pouvoit regarder large
+& spacieux, qui passoit auprés de trois belles montagnes rondes
+éloignées de quinze lieuës, sans qu'il soit parlé d'aucun lac. Bien
+voy-je qu'il s'accorde avec ledit Champlein en ce que découvrant de
+cette montagne trente lieuës de païs à la ronde, il dit que vers le Nort
+y a une rangée de montagnes gisantes Est & Ouest (qui sont les
+Algumquins), & autant vers le Su, qui sont celles des Iroquois
+mentionnées ci-dessus: & qu'entre icelle est la terre la plus belle
+qu'il soit possible de voir, labourable, unie, & plaine: & par le milieu
+le cours de ce grand fleuve. Dit en outre que dédites montagnes du Nort
+sortoit une grande riviere, qui est (à mon avis) celle par laquelle
+ledit Champlein est allé aux Algumquins, laquelle il dit avoir lieuë &
+demie de large, après l'avoir montée l'espace de huit jours. Item que là
+y avoit du metal jaune comme or, ce qui se rapporte à ce qui a eté dit
+qu'un Sauvage Algumquin donna audit Champlein une lame de cuivre prise &
+applanie en son païs.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_Qu'il ne se faut fier qu'à soy-méme. Embarquement du sieur de
+Poutrincourt. Longue navigation. Conspiration. Arrivée au Port Royal.
+Baptéme des Sauvages. S'il faut contraindre en Religion. Moyen d'attirer
+ces peuples. Mission pour l'Eglise de la Nouvelle-France._
+
+CHAP. VIII
+
+IL est maintenant à propos de parler du sieur de Poutrincourt,
+Gentil-homme dés long temps resolu à ces choses, lequel depuis nôtre
+retour de la Nouvelle-France s'étans rendu trop credule aux paroles de
+deux Seigneurs qu'il desiroit contenter entant qu'ilz faisoient semblant
+de vouloir faire un grand appareil pour ces Terres-neuves, est tombé en
+grand interét, ayant perdu deux années de temps, & fait de grandes
+dépenses à cette occasion, méme perdu son equipage, lequel étoit prét
+dés l'an mille six cens neuf. A cause dequoy voyant par une mauvaise
+experience que les hommes sont trompeurs, il se resolut de ne s'attendre
+plus à persone, & ne se fier qu'à soy-méme, ainsi que le laboureur prét
+à moissonner dont la fable est recitée par Aule Gelle. Ayant donc fait
+son appareil à Dieppe, il se mit en mer le vint-cinquiéme de Fevrier
+mille six cens dix, avec nombre d'honnétes hommes & d'artisans. Cette
+navigation a eté fort importune & facheuse. Car dés le commencement ilz
+furent jettez à la veue des Essores, & de-là quasi perpetuellement
+battus de vents contraires l'espace de deux mois: durant léquels (comme
+gens oysifs occupent volontiers leur esprit à mal) quelques uns par
+secretes menées auroient osé conspirer contre luy, proposans aprés
+s'étre rendus les maitres, d'aller en certains endroits où ils
+entendroient y avoir quantité de Sauvages, afin de les piller & voler,
+puis se rendre picoreurs de mer, & en fin revenir en France partager
+leurs depouilles, & se tenir sur le grand chemin de Paris pour continuer
+le méme train jusques à ce qu'étans gorgez de biens ils eussent moyen de
+se retirer & passer leurs ans en repos. Voila le sot conseil de ces
+miserables, auquelz neantmoins il pardonna selon sa debonnaireté
+accoutumée.
+
+Ces nuages de rebellion étans dissipés en fin territ à l'ile des monts
+deserts, qui est à l'entrée de la baye qui va à la riviere de
+Norombegue, de laquelle nous avons parlé en son lieu. Delà il vint à la
+riviere Sainte-Croix, où il eut plainte (ainsi que k'ay veu par ses
+lettres) qu'un certain François arrivé là devant lui entretenoit une
+fille Sauvage promise en mariage à un jeune homme aussi Sauvage: dont
+ledit sieur fit informer, se souvenant de la recommendation tres
+expresse que le sieur de Monts lui avoit faite de prendre garde à ce que
+tels abus ne se commissent pardela, & principalement la paillardise
+entre un Chrétien & une infidele. Chose que Villegagnon avoit aussi fort
+abhorré étant au Bresil.
+
+Apres avoir fait une reveuë par cette côte, il vint au Port Royal, où il
+apporta beaucoup de consolation aux Sauvages du lieu, léquels
+s'informoient de la santé de tous ceux qu'ils avoient conu quatre ans
+auparavant en sa compagnie: & particulierement Membertou Grand
+Capitaine, entendant que j'avoy fait éclater son nom en France,
+demandoit pourquoy je n'y étoy point allé. Quant aux batimens ilz furent
+trouvez tout entiers, excepté les couvertures, & chacun meuble en sla
+place où on les avoit laissez.
+
+Le premier soin qu'eut ledit sieur fut de faire cultiver la terre & la
+disposer à recevoir les semences de blés pour l'année suivante. Ce
+qu'étant achevé il ne voulut laisser ce qui étoit du spirituel, & qui
+regardoit le principal but de sa transmigration, de procurer le salut de
+ces pauvres peuples sauvages & barbares. Lors que nous y étions nous
+leur avions quelquefois donné de bonnes impressions de la conoissance de
+Dieu, comme se peut voir par le discours de nôtre voyage, & en mon Adieu
+à la Nouvelle-France. Au retour dudit Sieur il leur inculqua derechef ce
+qu'autrefois il leur avoit dit, & ce par l'organe de son fils le Baron
+de Sainct Just, jeune Gentil-homme de grande esperance, & qui s'adonne
+du tout à la navigation, en laquelle il a en deux voyages acquis une
+grand experience. Apres les instructions necessaires faites, ilz furent
+baptizez le jour saint Jean Baptiste vint-quatriéme de Juin mille six
+cens dix, en nombre de vint-un à chacun déquels fut donné le nom de
+quelque grand, ou notable personage de deça. Ainsi Membertou fut nommé
+HENRI au nom du Roy que l'on cuidoit étre encore vivant. Son fils ainé
+fut nommé LOUIS du nom de nôtre Jeune Roy regnant, que Dieu Benie. Sa
+femme fut nommée MARIE au nom de la Royne Regente, & ainsi consequemment
+les autres, comme se peut voir par l'extrait du Registre des baptémes
+que j'ay ici couché.
+
+ _Extrait du Registre des Baptémes de l'Eglise du_
+ _Pt Royal en la Nouvelle-France._
+
+1. LE jour Saint Jean Baptiste mille six cens dix Membertou grand
+Sagamos âgé de plus de cent ans a eté baptizé par Messire Jessé Fleché
+Prétre, & nommé HENRI par Monsieur de Poutrincourt au nom du Roy.
+
+2. ACTAUDINECH troisiéme fils dudit Henri Membertou a eté nommé PAUL par
+ledit sieur de Poutrincourt au nom du Pape Paul.
+
+3. La femme dudit Henri a eté tenue par le sieur de Poutrincourt au nom
+de la Royne, nommée MARIE de son nom.
+
+4. MEMBERTOUCHIS fils ainé de Membertou âgé de plus de soixante ans,
+aussi baptizé & nommé LOUIS par Monsieur de Biencourt au nom de Monsieur
+le Dauphin.
+
+5. La fille dudit Henry tenue par ledit sieur de Poutrincourt, & nommée
+MARGUERITE au nom de la Royne Marguerite.
+
+6. La fille ainée dudit Louis âgée de treze ans aussi baptizée & nommée
+CHRISTINE par ledit sieur de Poutrincourt au nom de Madame la fille
+ainée de France.
+
+7. La seconde fille dudit Louis âgée de douze ans aussi baptizée &
+nommée ELIZABETH par ledit sieur de Poutrincourt au nom de Madame la
+fille puisnée de France.
+
+8. ARNEST cousin dudit Henri a été tenu par ledit sieur de Poutrincourt
+au nom de Monsieur le Nonce, & nommé ROBERT, de son nom.
+
+9. Le fils ainé de Membertoucoichis dit à present Louis Membertou, âgé
+de cinq ans, baptizé & tenu par Monsieur de Poutrincourt, qui l'a nommé
+JEAN, de son nom.
+
+10. La troisiéme fille dudit Louis tenue par ledit sieur de Poutrincourt
+au nom de Madame sa femme aussi baptizée, nommée CLAUDE.
+
+11. La quatriéme fille dudit Louis tenue par Monsieur Robin, pour
+Mademoiselle sa mere, a eu nom CATHERINE.
+
+12. La cinquiéme fille dudit Louis a eu nom JEHANNE, ainsi nommée par
+ledit sieur de Poutrincourt au nom d'une de ses filles.
+
+13. AGOUDEGOUEN cousin dudit Henri a été nommé NICOLAS par ledit sieur
+de Poutrincourt au nom de Monsieur des Noyers Advocat au Parlement de
+Paris.
+
+14. La femme dudit Nicolas tenue par ledit sieur de Poutrincourt au nom
+de Monsieur son neveu, a eu nom PHILIPPE.
+
+15. La fille ainée d'icelui Nicolas tenue par ledit sieur pour Madame de
+Belloy sa niepce, & nommée LOUISE, de son nom.
+
+16. La puis-née dudit Nicolas tenue par le dit sieur pour Jacques de
+Salazar son fils, a eté nommée JACQUELINE.
+
+17. L'autre femme dudit Louis tenue par ledit sieur de Poutrincourt au
+nom de Madame de Dampierre.
+
+18. L'une des femmes dudit Louis tenue par Monsieur de Joui pour Madame
+de Sigogne, nommée de son nom.
+
+19. La femme dudit Paul a eté nommée RENÉE du nom de Madame
+d'Ardanville.
+
+20. La sixiéme fille dudit louis tenue par René Maheu a eté nommée
+CHARLOTTE du nom de sa mere.
+
+21. Une niepce dudit Henri tenue par ledit sieur Robin, a eté nommée
+ANNE, maintenant donc il faut confesser que c'est à bon escient, & non
+par seintise que marche cette entreprise ledit sieur de Poutrincourt,
+auquel toute la Chrétienté doit ces premices de l'offrande faite à Dieu
+de ces ames perdues, léquelles il a recuillies & amenées qu chemin du
+salut. Tant que les choses ont eté douteuses il n'a point eté à propos
+d'imprimer le charactère Chrétien au front de ces peuples infideles, de
+peur qu'étant contraint de les abandonner ilz ne retournassent à leur
+vomissement au scandale du nom de Dieu. Mais puis que ledit sieur a
+donné ce témoignage de sa volonté, & que son desir est de vivre & mourir
+auprés d'eux, il semble qu'il a peu passer outre fondé sur l'exemple des
+enfans que nous baptizons sur la foy de leurs parins & marines.
+
+Membertou premier _Sagamos_ de ces contrées-là, poussé d'un zele
+religieux, mais sans science, dit qu'il declarera la guerre à tous ceux
+qui refuseront d'étre Chrétiens. Ce qu'il faut prendre en bonne part de
+lui, & ne seroit recevable en un autre. Car il est certain que la
+Religion ne veut pas estre contrainte: & par cette voye on ne fera
+jamais un bon Chrétien. Aussi a-elle eté reprouvée de tous ceux qui on
+jugé de ce fait un peu meurement. Nôtre Seigneur n'a point induit les
+hommes à croire son Evangile par le glaive (ceci est propre à Mahommet)
+ains par la parole. Les loix des anciens Empereurs Chrétiens y sont
+expresses. Et quoy que Julian l'Apostat fut grand ennemi des Chrétiens,
+si n'étoit il point d'avis de les contraindre aux sacrifices des faux
+Dieus; ainsi que nous pouvons recuillir de ses Epitres. Je sçay que
+saint Augustin a quelquefois eté d'avis contraire. Mais quand il y eut
+bien pensé il se retracta. Et ainsi fit l'Empereur Maximus, lequel à la
+persuasion de saint Martin revoqua un Edit qu'il avoit fait contre les
+Donatistes, de dit Sulpitius Severus.
+
+Le meilleur moyen d'attirer les peuples déquelz nous parlons, c'est de
+leur donner du pain, de les assembler, leur enseigner la doctrine
+Chrétienne, & les arts: ce qui ne se peut faire tout d'un coup. Les
+hommes du jourd'hui ne sont pas plus suffisans que les Apôtres. Mais je
+ne voudroy leur charger l'esprit de tant de choses qui dependent de
+l'institution des hommes, veu que nôtre Seigneur a dit: _Mon joug est
+doux, & mon fardeau leger._ Les Apôtres ont laissé aux simples gens le
+_Credo_ pour la croyance, & le _Pater noster_ pour la priere: le tout
+premierement entendu, pour ne croire & prier une chose qu'on ne sçait
+pas. Ce qui est pardessus est pour les plus relevez: qui se veulent
+rendre capables d'instruire les autres. Ceci soit dit par maniere de
+conseil & d'avis à ceux qui dresseront les premieres colonies:
+n'estimant pas qu'il me soit moins loisible de le dire par écrit, que je
+le diroy de bouche si j'y étois.
+
+Le Pasteur qui a fait ce chef-d'oeuvre de pieté Chrétienne, est Messire
+Jessé Fleché, Prétre du Diocese de Langres homme de bonne vie & de
+bonnes lettres, envoyé par Monsieur le Nonce Robert Ubaldin, quoy qu'à
+mon avis la mission d'un Evéque de France eust bien été aussi bonne que
+de lui qui est Evéque étranger. Il lui bailla par ses patentes (que j'ay
+extraites à l'original) permission d'ouïr pardelà les confessions de
+toutes personnes, & les absoudre de tous pechés & crimes non reservés
+expressement au siege Apostolic, & leur enjoindre des penitences selon
+la qualité du peché. En outre luy donna pouvoir de consacrer & benir des
+chasubles & autres vetemens sacerdotaux, & des paremens d'autels,
+excepté des corporaliers, calices & patenes. C'est en somme le pourvoir
+contenu en sa mission.
+
+
+
+
+_Peril du sieur de Poutrincourt. Zele des Sauvages à la Religion
+Chrétienne. Remarques des faveurs de Dieu depuis l'entreprise de la
+Nouvelle-France._
+
+CHAP. IX
+
+CES generations spirituelles ainsi achevées, le sieur de Poutrincourt
+pensa de renvoyer son fils en France pour faire une nouvelle charge de
+vivres & marchandises propres pour pour la troque avec les Sauvages. A
+cette fin il partit le huitiéme de Juillet mil six cens dix, avec
+commandement d'estre de retour dans quatre mois. Son pere le conduisit
+jusques au port de la Héve à cent lieues loin, 08 environ, du port
+Royal, auquel voulant retourner il fut surpris d'un vent de terre à
+l'endroit du Cap Fourchu, & porté si avant en mer, qu'il fut six jours
+sans voir rien que Ciel & eau, sans autres vivres que de quelques
+oiseaux pris auparavant en des iles, & sans autre eau douce que celle
+qui se pouvoit recuillir tombant de l'air dans les voiles d'une pinasse
+dans laquelle il étoit. En fin par son industrie & jugement il parvint à
+la côte de l'ile Sainte-Croix, où Oagimont Capitaine du quartier le
+secourut de quelques galettes de biscuit, & delà traversa jusques au
+Port-Royal, où il parvint cinq semaines apres sa departie au grand
+contentement des siens, qui ja desesperoient de lui, & projettoient un
+changement qui ne pouvoit étre que funeste.
+
+Là plusieurs Sauvages sur le bruit de ce qui s'étoit passé le jour saint
+Jean Baptiste, étoient arrivés pour aussi recevoir le saint Baptéme. A
+quoy ilz furent admis, & plusieurs autres en suite, mais paraventure
+trop tot, & par un zele trop ardant. Car ores qu'il eût eté a propos de
+baptizer Membertou, & sa famille qui demeuroient au Port-Royal, ce n'est
+pas méme raison des autres, qui en sont éloignés, & n'ont point de
+Pasteur pour les tenir en devoir. Mais qu'eût fait à cela le sieur de
+Poutrincourt. Car il étoit importuné des Sauvages, qui se fussent sentis
+meprisés au refus. Voire leur zele étoit tel, qu'il y en eut un tout
+décharné n'ayant plus que les os, lequel se porta à toute peine en trois
+cabannes cherchant le Patriarche (ainsi appelloit on le Pasteur) pour
+étre instruit & baptizé.
+
+Un autre demeurant à la baye Sainte Marie à plus de douze lieuës delà,
+se trouvant malade envoya en diligence faire sçavoir audit Patriarche
+qu'il étoit malade, & craignant de mourir sans étre Chrétien, qu'il
+désiroit étre baptizé. Ce qui fut fait.
+
+Un autre nommé cy-devant _Acouanis_, maintenant Loth, se trouvant, aussi
+malade envoya son fils en diligence de plus de vint lieuës loin se
+recommander aux prieres de l'Eglise, & dire que s'il mouroit il vouloit
+étre enterré avec les Chrétiens.
+
+Un jour le sieur de Poutrincourt étant allé à la depouille d'un cerf tué
+par Louis fils de Henri Membertou, au retour comme chacun voguoit sur le
+large du Port-Royal, avint que la femme dudit Louis accoucha: & voyans
+les Sauvages que l'enfant étoit de petite vie, ilz s'écrierent _Tagaria,
+Tagaria_, Venez-ça, Venez-ça. On y alla, & fut l'enfant baptizé.
+
+Ceci soit dit entre plusieurs choses pour témoigner le zele de ce pauvre
+peuple non encore (je le confesse) assés instruit és points de la
+religion, mais plus capable de posseder le Royaume des Cieux, que ceux
+qui sçavent beaucoup & font des oeuvres mauvaises: Car quant à eux ce
+qu'on leur dit, ilz le croyent & gardent soigneusement, & nous pardeça
+ne voyons qu'infidelité entre les hommes. Que si on leur reproche leur
+ignorance, il la faudra donc reprocher à la pluspart de nous autres qui
+ne sommes Chrétiens que de nom. En un mot je coucheray ici en Latin ce
+que disoit saint Augustin: _Surgunt indocti & rapiunt coelos, nos cum
+scientia nostra mergimur in infernum._
+
+J'adjouteray un trait de la simplicité d'un Neophyte nommé Margin du
+port de la Heve, lequel étant malade de la maladie dont il mourut, comme
+on lui parloit du Paradis celeste, demandoit si là on mangeoit des
+tourtes aussi bonnes que celles qu'on lui avoit fait manger. A quoy il
+lui fut repondu qu'il y avoit chose meilleurs, & qu'il seroit content.
+Peu de jours aprés il deceda, & fut enterré avec les Chrétiens, non sans
+debat, voulans les Sauvages qu'il fût enseveli avec ses peres, d'autant
+qu'il l'avoit desiré.
+
+J'eusse fait ici registre de ceux de deça qui ont eu l'honneur d'avoir
+des filieuls, & filieules pardela, & en faveur déquels on a imposé les
+noms (voire les leurs propres) a plusieurs Sauvages baptizés en nombre
+de plus de cent. Mais ilz ne s'en sont rendus dignes, n'y en ayant un
+seul qui ait eté touché de quelque charitable pitié envers eux.
+
+Et cependant Dieu a montré en diverses occurrences qu'il veut favoriser
+cette entreprise. Mais comme le proverbe dit qu'il nous vend toutes
+choses par travail & peine: Aussi veut-il que par labeur & patience
+cette terre soit habitée.
+
+Est à remarquer que jamais ne s'est perdu un seul vaisseau pour cette
+affaire. Qu'il y a eu des maladies inconues aux François lors qu'il n'y
+a point eu de necessité: mais qu'au temps de famine Dieu a fait cesser
+cette verge. Qu'il y a eu des obstacles & envies étranges contre les
+entrepreneurs, mais ilz subsistent encore. Que quand la necessité de
+vivre (dont nous parlerons ci-aprés) est venue, Dieu a fait trouver des
+racines, qui sont aujourd'hui les délices de plusieurs tables en France,
+léquelles ignoramment, quelques uns appellent à Paris, _Toupinambour_,
+les autres plus veritablement _Canada_, (car elles sont delà venues ici)
+& croy que ce sont les Afrodiles dont je parleray ci-après au chapitre
+_De la Terre_.
+
+Ci-dessus a eté veu que maitre Nicolas Aubry a eté perdu dans les bois,
+& ne fut trouvé que le seziéme jour.
+
+Sur la fin du Printemps en l'an mille six cens dix les fils de Membertou
+ayans fait un long sejour à la chasse, avint qu'icelui Membertou fut
+pressé de faim. En cette disette il lui souvint avoir autrefois ouï dire
+à noz gens, que Dieu qui nourrit les oiseaux de l'air, & les bétes de la
+Terre, ne delaisse jamais ceux qui esperent en lui. Là dessus il se met
+à le prier, & envoye sa fille au ruisseau du moulin. Il n'eut eté gueres
+long temps en ce devoir que la voici arriver criant à haute voix,
+_Nouchich', Beggin pech'kmok, geggin pech'kmok_: Pere, le haren est
+venu, le haren est venu: & eut abondance de vivres.
+
+J'ay veu deux hommes toujours malades & goutteux en France, qui l'à
+n'ont senti aucune douleur.
+
+Je seroy trop long si je vouloy particulariser tut ce qui se pourroit
+rapporter en ce sujet, où n'y a moins de miracle qu'en ceux que le Pere
+Biart dit avoir eté faits és lieux où il s'est rencontré à la visite de
+quelques malades. Mais je veux donner quelque chose à la Nature,
+laquelle se joue continuellement à nous faire voir ses merveilles qui
+paroissent en milles sortes, tant és choses inanimées, qu'en la guerison
+de noz corps, léquels nous voyons souvent se r'aviser lors qu'ilz sont
+abandonnez des Medecins, & que l'esperance de santé en est du tout
+perdue.
+
+
+
+
+_Sur la nouvelle dés Baptémes des Sauvages, les Jesuites se presentent
+pour la nouvelle France. Empechement. Retardement à la ruine de
+Poutrincourt. Association des Jesuites pour le traffic. L'Eglise est en
+la Republique. Bancs de glace d'eau douce en mer. Justice de
+Poutrincourt. Mauvaise intelligence des Jesuites avec Poutrincourt.
+Polygamie._
+
+CHAP. X
+
+NOUS avons ci-devant laissé le fils du sieur de Poutrincourt (que nous
+nommerons d'orenavant le sieur de Biencourt) au port de la Heve. Voyons
+maintenant la suitte de son voyage. Aprés qu'il fut arrivé sur le Banc
+aux Morues, il eut nouvelle de la mort du Roy: ce qui le mit en grande
+angoisse d'esprit, cuidant que la France seroit tout en trouble &
+confusion. Par qui, ni comment cette mort il ne le peût sçavoir, fors
+que quelques Anglois trop prompts à croire en accusoient les Jesuites.
+Ce fut une merveille qu'en un si grand desarroy la France fût demeurée
+en son calme, voire qu'au méme temps l'on eût poursuivi le dessein du
+siege de Juliers. Or pour ne nous éloigner de nôtre sujet, ledit de
+Biencourt s'étant presenté à la Royne regente, elle fut fort contente
+d'entendre ce qui s'étoit passé aux regenerations spirituelles des
+Sauvages. En cette rencontre les Jesuites de Court qui virent l'occasion
+opportune, ne manquerent de l'empoigner par les cheveux, disans que le
+feu Roy leur avoit promis d'y envoyer de leurs gens, avec deux mille
+livres de pension. Et de fait long temps auparavant un nommé du Jarric
+de Bordeau l'avoit écrit. Aquoy la Royne enclinant, elle recommanda fort
+étroitement (comme aussi Madame de Guercheville) au sieur de
+Poutrincourt, ceux qui furent destinés à cela, sçavoir les Peres Pierre
+Biart, & Evemond Massé. Mais ilz me pardonneront si je repete ici ce que
+je leur dis lors, & leur avoit dit auparavant ledit sieur de
+Poutrincourt, qu'il n'étoit pas encore temps, & ne se devoient tant
+hater d'aller là, où ilz ne verroient que solitude, & une façon ce vivre
+difficile & insupportable à gens de leur sorte: de maniere que leur
+travail pourroit étre mieux employé pardeça. Toutefois soit par zele, ou
+avidité de tout voir & conoitre, & de s'établir par tout, ilz
+poursuivirent leur pointe, & firent si bien avec ledit Biencourt, âgé
+pour lors de dix-huit ans, que le rendez-vous leur fut donné à Dieppe au
+vint-quatriéme d'Octobre.
+
+Le sieur de Poutrincourt ayant fait de grandes pertes, comme nous avons
+veu ci-devant, & ha ne pouvant seul suffire à l'entreprise, s'étoit
+associé avec deux honorables Marchans de ladite ville de Dieppe, Du
+Jardin, & Du Quene. Le navire étoit quasi prét à faire voile pour se
+rendre en la Nouvelle-France dans le temps ordonné, & secourir ledit
+Poutrincourt. Mais il eut tout loisir d'attendre, & se curer les dents
+lui & sa troupe jusques sur la fin de Juin, & ce par l'occasion qui
+s'ensuit.
+
+Quand les marchans susdits virent les Jesuites en état de se vouloir
+mettre dans leur navire avec leur equippage (chose du tout eloignée de
+leur intention) ilz ne les y voulurent recevoir, disans que la mort du
+Roy leur étoit encor trop recente, qu'ilz ne vouloient point fournir à
+une habitation qui seroit à la devotion de l'Espagnol, & qu'ilz ne
+pouvoient tenir leur bien asseuré en la compagnie de ces gens ici.
+Offrans neantmoins recevoir toutes autres sortes d'ordres, Capuccins,
+Cordeliers, Recollets &c. Mais non les Jesuites, sinon que la Royne les
+voulût tous ensemble envoyer pardela. Autrement qu'on leur rendit leur
+argent.
+
+La dessus des plaintes à sa Majesté, qui en écrivit au sieur de Cigogne
+Gouverneur de Dieppe. Mais pour cela les marchans ne flechissent point:
+ains persistent au remboursement de leurs deniers. Trois mois se passent
+en allées & venues. En fin la Royne ordonne deux mille écus pour ledit
+remboursement. Belle occasion pour faire des collectes par les maisons
+des Princesses, & Dames devotes à Paris, Rouën, & ailleurs. Ce qui fut
+fait avec un fruit qui pouvoit amener l'affaire à perfection. Mais les
+peres n'y employerent que quatre mille livres, moyennant quoy ilz
+debusquerent lédits marchans, & prindrent leur association, pour
+participer aux profits & emolumens de la navigation, dont fut passé
+contract le vintieme Janvier mil six cens unze, pardevant le Vasseur
+Notaire à Dieppe, & Bensé son adjoint, ainsi que s'ensuit.
+
+_A Tous ceux qui ces presentes lettres verront ou oyront, Daniel de
+Guenteville Bourgeois Conseiller Eschevin de la ville de Dieppe, & garde
+du seel aux obligations du la Viconté dudit lieu, pour tres-haut &
+tres-puissant Seigneur, Monseigneur le Reverendissime & Illustrissime
+François de Joyeuse par permission divine Cardinal du saint Siege
+Apostolique, Archevesque de Rouen, Primat de Normandie, Conte & Seigneur
+dudit Dieppe au droit du Roy nôtre Sire, salut: Sçavoir faisons que
+pardevant Thomas Le Vasseur Tabellion juré audit Dieppe, & René Bensé
+son adjoint, furent presens Thomas Robin Ecuier sieur de Colognes,
+demeurant en la ville de Paris, & Charles de Biencourt Ecuyer sieur de
+saint Just, de present resident en ceste ville de Dieppe: léquels
+volontairement & sans aucune contrainte par ces presentes reconurent &
+confesserent avoir associé avec eux les venerables peres Pierre Biart
+superieur de la mission de la nouvelle-France, & Evemond Massé de la
+compagnie de Jesus presens & stipulans, tant pour eux que pour la
+Province de France, en ladicte compagnie de Jesus, pour la moitié de
+toutes & chacunes les marchandises, victuailles, avansements, &
+generalement en la totale carguaison du navire nommé la Grace de Dieu,
+appartenant audit sieur de Biencourt, étant de present en ce port &
+havre de cette ditte ville de Dieppe, prét à faire voyage au premier
+temps convenable qu'il plaira à Dieu envoyer, en ladicte terre & païs de
+la nouvelle-France. Toute laquelle carguaison s'est trouvée monter pour
+le compte, get & calcul que lédites parties ont dit avoir fait entr'eux
+& dont ilz sont demeurez d'accord & contens, à la somme de sept mil six
+cens livres, sauf erreur de get & calcul: La presente association faite
+moyennant le pris & somme de trois mil huit cens livres que lédits
+sieurs de Biencourt & Robin ont reconu & confessé avoir receu par
+avance, pour ladite moitié en ladite carguaison dudit navire, dédits
+peres Biart & Massé, tant pour eux qu'audit nom, dont iceux sieurs Robin
+& de Biencourt se sont tenus pour contens, au moyen dequoy ils ont
+accordé & consenti que lédits peres Biart & Massé, tant en leurs noms
+qu'en la qualité susdite, jouissent & ayent à leur profit la totale
+moitié de toutes & chacunes les marchandises, profits & autres choses,
+circonstantes & dependances qui pourront provenir de la traite que se
+fera audit lieu de la nouvelle-France. Et en outre ont lédits sieurs
+Robin & de Biencourt reconu & confesssé avoir receu dédits peres Biart &
+Massé, en leurs noms & en ladite qualité, la somme de sept cens trente
+sept livres en pur & loyal prét qu'ilz reconoissoient leur avoir été
+fait par iceux sieurs Biart & Massé, édites qualitez, laquelle somme de
+sept cens trente-sept livres iceux sieurs Robin & de Biencourt se
+submettent & obligent payer & rendre audits sieurs Biart & Massé, ou
+autres ayans d'eux pouvoir & mandement, en ladite ville de Paris, ou en
+la ville de Rouen, au retour dudit voyage. Et ledit sieur de Biencourt
+de sa part a reconnu & confessé avoir eté payé par lédits peres Biart,
+Massé, & sieur Robin, de la somme de douze cens vint-cinq livres pour le
+radoub dudit navire La grace de Dieu, promettant ledit sieur de
+Biencourt payer & rendre icelle somme de douze cens vint cinq livres au
+retour dudit navire dudit voyage de la nouvelle France, ou icelle somme
+rabatre & diminuer sur le fret dudit navire, qui se monte à la somme de
+mille livres, & le reste montant à deux cens vint-cinq livres sera payé
+par ledit sieur de Biencourt audit retour, ainsi que dit est: Pour
+l'accomplissement & effect déquelles choses susdites lédites parties ont
+obligé, chacun pour son fait & regard, tous & chacuns leurs biens &
+revenus presens & à venir, jurant n'aller jamais au contraire: & requis
+faire controller ces presentes suivant l'Edict: En témoin de ce, nous à
+la relation dédits Tabellion & Adjoint, avons mis à ces presentes ledit
+seel. Ce fut faict & passé audit Dieppe en la maison dite la Barbe d'Or,
+le Jeudy aprés midi vintiéme jour de Janvier, l'an de grace mille six
+cens unze. Presens à ce honorable homme Jacques Baudouin Marchand
+demeurant audit lieu de Dieppe, témoins qui ont signé à la minute avec
+lédits sieurs contractans, Tabellion & Adjoint suivant l'ordonnance,
+signé le Vasseur & Bensé, & seelé._
+
+Plusieurs ont crié & parlé de ce contract au desadvantage des Jesuites,
+si bien ou mal je m'en rapporte.
+
+Le surplus des aumones nous ne voyons pas à quoy il a eté employé. Bien
+est-il certain que ce n'a point eté à cet affaire. Que si le jugement de
+Brutus avoit lieu, lequel (au rapport d'Agellius) condemnoit celuy qui
+avoit employé une béte de charge à autre usage qu'il n'avoit dit en la
+prenant, les Peres qui ont receu lédites aumones se trouveroient avoir
+tort. Certe telles voyes sont d'autant plus à blamer, qu'elles otent la
+volonté de bien faire & ayder à cette entreprise à ceux qui autrement y
+seroient disposés. C'est pourquoy s'il falloit donner quelque chose,
+c'étoit à Poutrincourt & non au Jesuite, qui ne peut subsister sans lui.
+Je veux dire qu'il falloit premierement ayder à établir la Republique,
+sans laquelle l'Eglise ne peut étre, d'autant que (comme disoit un
+ancien Evéque) _l'Eglise est en la Republique, & non la Republique en
+l'Eglise_.
+
+Le navire equippé, on le met en mer le vint-sixiéme Janvier. Mais tant
+de vents contraires s'éleverent en cette saison, que c'est chose
+incroyable. Ayans passé le grand Banc des Morues noz gens rencontrerent
+des bancs de glace hauts comme des montaignes, de plus de cinquante
+lieuës d'étendue, que l'on pense se décharger de la grande riviere de
+Canada à la mer, & ne viennent pas toutes de la mer glaciale, comme on
+pourroit penser. Car la longue navigation ayant epuisé d'eau douce le
+vaisseau, la necessité en fit faire l'experience.
+
+Le saint Esprit consolateur des affligés amena en fin le sieur de
+Biencourt au Port-Royal le jour de Pentecôte, dont furent rendues graces
+solennelles à Dieu. Mais le voyage se trouva inutil & ruineux, d'autant
+que faute d'étre venu comme il avoit eté ordonné, les Sauvages (qui ne
+vivent de provision) ayans eu necessité de vivres durant l'hiver (car
+lors ils ne peuvent pécher, & la chasse leur est difficile quand la
+saison est trop douce) avoient mangé une partie de leurs pelleteries, &
+ce qui étoit resté avoit préque eté troqué par des Maloins & Rochelois
+arrivés en ces cotes là long temps auparavant.
+
+La méme longueur de voyage avoit fait consommer beaucoup de vivres, &
+n'étoit question d'employer le surplus à la troque des Castors. Et
+neantmoins il falloit faire argent pour payer les gages des matelots, &
+retourner au secours. Occasion que l'on bailla à la troque le moins de
+vivres qu'il fut possible. Cependant le sieur de Poutrincourt ayant eu
+avis par les Sauvages que lédits Rochelois & Maloins étoient aux
+Etechemins en un port dit La pierre blanche, il y alla partie pour
+recouvrer quelques vivres (se souvenant de l'année precedente) partie
+pour rendre justice ausdits Sauvages sur la plainte qu'ilz luy faisoient
+qu'un de Honfleur les avoit pillé, & tué une de leurs femmes, & un autre
+avoit ravi une de leurs filles. Là on procede juridiquement contre
+cetui-ci. Son procés luy est fait & parfait & non à l'autre qui ne fut
+trouvé. Le Pere Biart se rend mediateur pour le captif jusques à l'excés
+& importunité. Si bien que sur quelques consideration in impetra sa
+grace, toutefois avec cette honnete remontrance audit Biart: _Mon pere_
+(dit Poutrincourt) _je vous prie me laisser faire ma charge, je la sçay
+bien, & espere aller aussi bien en Paradis avec mon epée, que vous avec
+votre breviaire. Montrez moy le chemin du ciel, je vous conduiray bien
+en terre_. Par ceci se reconoit qu'il y avoit déja de la mauvaise
+intelligence entre les Jesuites & leur Capitaine, dont on attribue la
+cause à ce qu'ilz vouloient trop entreprendre, & se meler de trop de
+choses, qui seroient longues à deduire, à quoy ne se pouvoit accommoder
+ledit sieur de Poutrincourt. Ce qui a tousjours continué depuis, &
+apporté beaucoup de ruine à cet affaire, comme sera veu par la suitte de
+ceste histoire.
+
+Et non seulement cette antiphatie s'est rencontré de mauvais augure dés
+le commencement entre les Jesuites & les François, mais aussi entre eux
+& les Sauvages baptizés, léquels ayans par la liberté naturelle l'usage
+de la polygamie, c'est à dire de plusieurs femmes, ainsi qu'aux premiers
+siecles de la naissance & renaissance du monde, ilz les ont de premier
+abord voulu reduire à la monogamie, c'est à dire, à la societé d'une
+seule femme, chose qui ne se pouvoit faire sans beaucoup de scandales à
+ces peuples, ainsi qu'il est arrivé: car les Sauvages voyans qu'on leur
+commandoit de quitter leurs femmes, ont dit que les Jesuites étoient des
+méchantes gens, au lieu de concevoir une bonne opinion d'eux. Et falloit
+apporter en telle affaire la prudence que nôtre Sauveur a recommandée &
+commandée à ses Apôtres, en sorte que cela fût venu de gré à gré, ou
+autrement laisser les choses en l'état qu'elles se retrouvoient par une
+tolerance telle que Dieu l'avoit eue envers les anciens Peres auquels la
+polygamie n'est en nul lieu blamée ni tournée à vice, ni cette
+permission que nous voyons en la loy de Nature & en la loy écrite,
+expressement revoquée en la loy Evangelique. J'ay quelquefois, me
+trouvant le loisir, fait un écrit sur cette matiere en faveur de la
+polygamie, auquel je n'ay trouvé personne qui m'ait sçeu valablement
+repondre: non que je me soucie de cela, mais pour defendre par maniere
+de paradoxe, l'honnéte liberté de la nature, qui par tant de siecles a
+eté approuvée par tout le monde, hors-mis en l'Empire Romain, dans
+lequel la pluspart des Apôtres ayans exercé leur ministere, se sont
+aisément accomodés à la loy civile & politique, sous laquelle ilz
+vivoyent.
+
+
+
+
+_Retour de Poutrincourt en France. Defiance sur les Jesuites: Biencourt
+Vice-Admiral. Rebellion. Mort du grand Membertou. Un Jesuite en vain
+essaye de vivre à la Sauvage. Plaisante precaution d'un Sauvage:
+Association de la dame de Guercheville avec Poutrincourt. A la salvation
+des Jesuites elle se fait donner la terre, & prend pour administrateurs
+iceux Jesuites._
+
+CHAP. XI
+
+NOUS avons dit ci-dessus que la longueur du dernier voyage avoit
+consommé beaucoup de vivres, & étoit besoin de retourner en France sans
+beaucoup de fruit, pour faire un nouvel avitaillement. Ledit sieur de
+Poutrincourt en print la charge, laissant à son fils le gouvernement de
+dela. Il y avoit lors (c'étoit au mois d'Aoust) quelques navires sur la
+côte des Etechemins, sçavoir le Capitaine Platrier de Dieppe à la
+riviere Sainte-Croix & à la riviere saint Jean, Robert Gravé fils du
+Capitaine Dupont de Honfleur, & un nommé Chevalier de saint Malo. Le
+pere Biart, duquel on étoit en deffiance, se sachant au Port Royal,
+demanda d'aller trouver ledit Dupont pour apprendre la langue du païs, &
+tourner en icelle l'oraison Dominicale, le symbole des Apôtres, &
+dresser quelque catechisme pour l'instruction des Sauvages. Ce que ne
+voulut permettre le sieur de Biencourt sur le soupçon qu'il avoit que le
+Jesuite ne machinât quelque chose pour le deposseder. Mais s'offrit à
+l'y mener lui-méme dans peu de jours voire de lui traduire, ce qu'il
+desiroit selon que la langue le pourroit permettre, n'étant ledit Dupont
+plus sçavant que lui en cela. A quoy le Jesuite ne se voulut accorder.
+
+Sur la fin du mois le sieur de Biencourt alla aux Etechemins pour se
+faire reconoitre par les susdits en qualité de Vice-Admiral dont il
+étoit pourveu dès y avoit quelques années & apporter leur charge-partie.
+Platrier fit les submissions deuës, & se soumit à payer le cinquiéme des
+castors qu'il avoit troqué, & assister ledit sieur, se plaignant de
+l'empechement que lui faisoient les Anglois en son traffic. Mais les
+autres ne firent pas de méme. Car il y eut (comme l'an precedent) des
+rebellions, & violences que je ne veux minutter ici.
+
+Au retour de ce voyage deceda le grand Sagamos des Sauvages Membertou,
+le dix-huitiéme Septembre mille sis cens unze. Il receut les derniers
+Sacremens, & fit beaucoup de belles remontrances à ses enfans sur la
+concorde qu'ils devoient maintenir entre eux, & l'amour qu'ils devoient
+porter au sieur de Poutrincourt (qu'il appelloit son frere) & les siens.
+Et sur tout leur recommanda d'aymer Dieu, & demeurer fermes en la foy
+qu'ilz avoient receuë, & la dessus leur donna sa benediction. Etant
+passé de cette vie on alla querir le corps en armes, le tambour battant,
+& fut enterré avec les Chrétiens.
+
+En cette saison tandis que le temps permettoit encore d'aller au loin,
+il print envie au compagnon du pere Biart dit Evemond Massé d'aller
+passer quelques jours à la riviere Saint-Jean avec Louis fils du feu
+Henri Membertou, se proposant avoir assez de force pour vivre à la
+nomadique, ou plutot à la Sauvage. Mais luy & un valet qu'il avoit mené
+se virent bientot dechuz de leur embonpoint, & tellement diminués, que
+le Jesuite en devint malade, & quasi perclus des ïeux faute de bon
+appareil. Ledit Louis le voyant en ce mauvais état, craignoit qu'il ne
+mourût. Et pour-ce lui dit: Ecri donc à Biencourt, & à ton frere, que tu
+es mort malade, & que nous ne t'avons pas tué. Je m'en garderay bien
+(dit le Jesuite) car possible qu'aprés avoir écrit la lettre tu me
+tuerois, & cette lettre porteroit que tu ne m'aurois pas tué. Là dessus
+le Sauvage revint à soy; & se prenant à rire: Bien donc (dit-il) prie
+Jesus que tu ne meure pas, afin qu'on ne nous accuse de t'avoir fait
+mourir.
+
+Une autre fois le Pere Biart voulut accompagner le sieur de Biencourt au
+fond de la baye Françoise qui est entre le Port Royal & la riviere Saint
+Jean. Ils eurent vent à propos en allant, mais au retour ils se virent
+en double peril, & des vents & des vivres, car ilz n'en avoient porté
+que pour huit jours, & ja ilz avoient atteint le quinziéme. En tette
+extremité le Jesuite persuade la compagnie de faire un voeu à nôtre
+Seigneur & à sa benoite Mere, que s'il leur plaisoit leur donner vent
+propice, les quatre Sauvages qui étoient avec eux se feroient Chrétiens.
+Le vent fut le lendemain propice. Mais les Sauvages ne furent Chrétiens.
+
+Voila ce qui se passoit pardela, tandis que le sieur de Poutrincourt
+travailloit à un nouvel embarquement pardeça pour secourir ses gens. Et
+d'autant que (comme a eté veu ci-devant) au lieu d'avancer il s'étoit
+depuis quatre ans laissé piper à toutes sortes de gens, & avoit fait des
+voyages ruineux, son fond s'étant fort epuisé, les Jesuites qui avoient
+interét à l'affaire lui firent associer pour quelque somme la dame
+Marquise de Guercheville. Mais j'aymeroy mieux ouïr dire qu'ils eussent
+liberalement employé les aumones par eux receuës à cela, puis qu'elles
+avoient eté données à cette fin. Au moyen de cette association elle
+prenoit bonne part en la terre de la Nouvelle-France, sans toutefois que
+ledit sieur luy eût specifié ce qui étoit de sa reserve, pour n'avoir en
+main les tiltres, léquels il avoit laissés en la Nouvelle-France. Quoy
+voyant ladite Dame elle fut conseillée (le Pere Biart dit qu'elle eut
+bien l'engin) de prendre retrocession du sieur de Monts de tous les
+droits, actions, & pretentions qu'il avoit onques eu en la
+Nouvelle-France par don du Roy Henry IIII, hors-mis seulement le Port
+Royal, auquel ledit Jesuite dit que Poutrincourt fut serré & confiné
+comme en prison. Voila belle recompense de tant de pertes & travaux.
+Mais il ne dit point que lédits tiltres portent que le Roy donne audit
+sieur _le port Royal & terres adjacentes tant & si avant qu'il se pourra
+étendre_. De sorte que s'il a la force en main il aura bien le tout. Un
+Jesuite nommé Gilbert du Ther fut envoyé par icelle dame administrateur
+de son association, & nommé coadjuteur aux autres de dela, comme s'ils
+en eussent eu affaire. Ainsi le vaisseau part de Dieppe à la fin de
+Decembre sous la conduite du Capitaine l'Abbé, & arrive au Port-Royal un
+mois aprés au grand contentement des attendans, ledit sieur de
+Poutrincourt étant demeuré en France.
+
+
+
+
+_Contentions entre les Jesuites & ceux de Poutrincourt. Jesuites
+s'embarquent furtivement pour retourner en France. Sont empechés. Biart
+excommunie Biencourt & les siens. Exercices de Religion delaissez.
+Reconciliation simulée. Saisie du navire de Poutrincourt. Lettre de
+lui-méme plaintive contre les Jesuites._
+
+CHAP. XII
+
+LA venue dudit Gillebert ne guerit pas la maladie de contention &
+mes-intelligence qui dés long temps s'étoit formée en cette petite
+compagnie. Car il se voulut mesler d'accuser un nommé Simon Lambert
+d'avoir vendu du blé de l'embarquement à Dieppe, & mis en compte deux
+barils de biscuit plus qu'il n'y en avoit: Et cetui-ci l'accusa de
+plusieurs discours tenus dans le navire au voyage. Qui ressentoient un
+fort mauvais François. Et à ce coup ne pare point le Pere Biart en son
+apologie, sinon qu'il dit qu'il y a de bons & authentiques actes de
+l'innocence dudit Gillebert à Dieppe.
+
+Aussi a-il bien froidement paré à la plainte du sieur de Biencourt,
+lequel allegue qu'un nommé Merveille avoit projetté de le tuer sous
+ombre de confession sacramentale, ayant prés de soy un pistolet bendé,
+amorcé, & le chien abbatu au méme lieu où il se confessoit, se
+pourmenant là méme icelui Biencourt à la riviere Saint-Jean.
+
+Le méme pere Biart passe sous silence sept mois de temps, sçavoir depuis
+Janvier jusques à la fin d'Aoust, durant léquels y eut un divorce entre
+eux fort memorable, & qui sert à l'histoire. Car on dit, & le sieur de
+Poutrincourt écrit, que les Jesuites aprés avoir reconu le païs, & tiré
+des tables geographiques d'icelui, voulurent fausser compagnie, & s'en
+retourner furtivement en France dans le navire du Capitaine l'Abbé. A
+l'effect dequoy ilz s'y retirerent secretement sans dire Adieu. Dont le
+sieur de Biencourt ayant eu avis, il arreta ledit Capitaine (qui étoit à
+terre) jusques à ce qu'il luy eût rendu ses gens. Car il disoit
+prudemment que, peut étre, ils avoient consulté ensemble de mener le
+navire en Espagne, ou ailleurs, & non à Dieppe. Item que le Roy & la
+Royne regente sa mere les avoient fort recommandés à son pere, & par
+ainsi ne les pouvoit perdre de veuë. D'ailleurs qu'il ne voyoit aucune
+revocation de leur general, ni d'autre quelconque. Et en somme, qu'ilz
+ne devoient laisser là une troupe de Chrétiens sans exercice de
+religion, & qu'ilz devoient se souvenir à quelle fin ils étoient là
+venus. Adjoutant qu'à leur occasion étoit retourné en France un honnéte
+homme Prétre, duquel chacun se contentoit fort. Le Capitaine se voyant
+pris, pria les Jesuites de sortir de son vaisseau, mais aprés
+interatives prieres ilz n'en voulurent rien faire, ains le Pere Biart
+envoya par écrit audit Biencourt une Excommunication tres-ample tant
+contre luy que ses adherans, laquelle est couchée tout au long au Factum
+du sieur de Poutrincourt contre lédits Biart, & Massé. Ce qu'entendant
+Louis fils de Membertou il s'offrit de les depécher, mais ledit
+Biencourt leur defendit fort expressement de leur faire tort, disant
+qu'il avoit à en repondre au Roy. Bref il fallut rompre les portes & luy
+faire commandement de par le Roy, & dudit sieur de Biencourt de
+descendre à terre, & venir parler à luy. A quoy fut répondu qu'il n'en
+feroit rien, & ne le reconoissoit que pour un voleur (le procés verbal
+porte cela) & excommunioit tous ceux qui lui toucheroient. Je veux
+croire que la colere le faisoit parler ainsi, & dire beaucoup d'autres
+choses: car quand il fut appaisé il descendit, voyant qu'il falloit
+passer par là. Mais ilz furent plus de trois mois sans faire aucun
+service, ni acte public de religion.
+
+En fin le lendemain de la saint Jean Baptiste ledit Biart regardant plus
+loin vint à demander la paix, & reconciliation, s'excusant avec un ample
+discours de tout ce qui s'étoit passé, & priant de l'oublier. Cela fait
+il dit la Messe, & sur le vépre pria ledit sieur de faire passer ledit
+Gillebert en France dans quelques navires qui étoient aux Etechemins
+(car l'Abbé étoit parti dés le mois de Mars) ce que lui étant accordé,
+il écrivit une lettre au sieur de Poutrincourt pleine de louanges de son
+fils, avec tant d'honneteté & humilité que rien plus. Mais auparavant
+l'Abbé n'avoit pas eté plutot arrivé à Dieppe que les Jesuites de Rouen
+& d'Eu firent saisir souz le nom de ladite Dame tout ce qui étoit dans
+le navire, qui fut consommé en allées & venuës & frais de justice. De
+sorte que voila le pauvre Gentilhomme mis au blanc, dont s'ensuivit une
+maladie qui pensa l'atterrer du tout. Cependant l'hiver venu n'y eut
+moyen d'envoyer nouveau secours à ceux qui étoient pardela en grande
+misere, contraints d'aller chercher du gland pour vivre: en quoy faisant
+ilz trouverent des racines fort bonnes à manger dont je parle ci-dessous
+au chapitre de la Terre. Aprés vint le Printemps qui leur apporta du
+poisson à foison.
+
+Pour entendre ce qui suivit ladite saisie est bon de representer ce que
+m'en écrivit ledit sieur par une lettre datée à Paris du quinziéme May
+mille six cens treze, moy étant en Suisse, car le Pere Biart n'en fait
+aucune mention, quoy qu'il soit fort exact à repondre au Factum publié
+contre luy & ses associez:
+
+ Comme je vouloy (dit-il) faire declarer l'excommunication
+ abusive, le Pere Coton me fait rechercher par un nommé du
+ Saulsay pour renouveler l'amitié & secourir nos gens. Je m'y
+ accorde volontiers veu la necessité où ils étoient. Ilz me
+ mettent un Marchant en main, auquel ma femme & moy nous
+ obligeames par corps pour ls somme de sept cens cinquante
+ livres. Ilz supposent la Marquise en avoir donné autant par un
+ écrit signé de sa main. Ledit Du Saulsay prent l'argent &
+ s'oblige de faire le voyage. Mais comme il étoit prét à partir,
+ voici arriver ledit Gillebert, qui renverse l'affaire en sorte
+ que Du Saulsay fut contremandé, le secours abandonné, & mon
+ argent perdu. Me voyant ainsi traité je fais appeller le Pere
+ Coton au Chatelet pour me representer ledit Du Saulsay, ou me
+ rendre mon argent, ou l'obligation. Il dit qu'il ne conoissoit
+ ledit Du Saulsay. Toutefois il est leur Lieutenant general en
+ leur entreprise couverte du nom de ladite Marquise. Je fus
+ condemné par corps à payer le Marchant. Comme je faisois
+ radouber nôtre navire à Dieppe ilz me font arréter prisonnier.
+ Ces longues traverses m'ont beaucoup retardé. Mais aprés Dieu a
+ permis que mon navire est arrivé à la Rochelle, où Messieurs
+ George & Macquin on mis ce qui y manquoit, & au commencement de
+ ce mois a fait sa route. Dieu le vueille conduire. Je say ce que
+ je puis pour me déchainer des miseres de deça. Monsieur le Prins
+ ha l'affaire de la Nouvelle-France, reservé ce qui m'est cedé
+ &c.
+
+
+
+
+_Embarquement des Jesuites pour aller posseder la Nouvelle-France. Leur
+arrivée. Contestations entre eux. Sont attaqués, pris pillés, & emmenés
+par les Anglois. Un Jesuite tué, avec deux autres. Lacheté de Capitaine.
+Charité des Sauvages. Retour des Anglois en Virginie avec leur butin &
+les Jesuites. Et retour d'eux-mémes avec les Jesuites en la côte de la
+Nouvelle-France._
+
+CHAP. XIII
+
+VOILA le fruit de la reconciliation mentionnée ci-dessus, qui ne demeura
+pas là: Car il paroit à un bon entendeur que les Peres aprés voir reconu
+la terre, voulurent avoir part au gateau, & regner sous le nom emprunté
+d'une dame. Ilz firent donc un embarquement au temps qu'ilz tenoient le
+sieur de Poutrincourt en arrét, pour aller en son voisinage pardela
+prendre possession de ladite terre. A l'effect dequoy ils avoient mené
+bon nombre d'hommes, & recuilli de grandes aumones. La Royne (dit le
+Pere Biart) leur avoit baillé quatre tentes, ou pavillons du Roy, & les
+munitions de guerre. Il ne dit paraventure pas tout. D'autres avoient
+contribué pour fournir au surplus. Et ainsi bien equippé partirent de
+Honfleur le 12 Mars, mille six cens treze.
+
+Arrivans à la Heve ils y planterent une Croix, & y apposerent les armes
+de ladite Dame pour marque de prise de possession. Puis vindrent au Port
+Royal, où ilz ne trouverent que deux hommes (car le sieur de Biencourt
+étoit allé avec ses gens à la découverte) & les deux Jesuites Biart &
+Massé, léquels ilz receurent dans leur navire pour les accompagner au
+lieu où ils alloient planter leur colonnie, sçavoir à Pemptegoet,
+autrement dit la riviere de Norombegue, où des contestations s'émeurent
+dés le commencement, qui furent les avant-courrieres de leur deffaite et
+ruine. En quoy semble qu'il y ait quelque effect du jugement de Dieu qui
+n'a peu approuver cette entreprise apres tant de torts faits au sieur de
+Poutrincourt. Car ilz ne furent plutot arrivés que quelques Sauvages en
+avertirent certains Anglois de Virginia, qui étoient à la côte, léquels
+venans voir quels gens c'étoient, amis ou ennemis, on dit que Gillebert
+du Thet Jesuite commença à crier Arme, arme, ce sont Anglois, &
+là-dessus tira le canon, auquel fut repondu vigoureusement, & de telle
+sorte que l'Anglois aprés en avoir tué trois (du nombre déquels fut
+ledit Gillebert) & blessé cinq, il s'empara du navire, lequel il pilla
+entierement, pois descendant à terre fit tout de méme sans resistance:
+Car le Capitaine du Saulsay s'en étoit lachement fui avec quatorze de
+ses gens dans les bois, & le Pilote Isac Bailleul s'étoit semblablement
+retiré derriere une ile avec autres quatorze attendant l'issue de
+l'affaire. Le reste étoit ou mort, ou prisonnier. Le lendemain sur
+parole d'asseurance vint du Saulsay, auquel on demande ses commission &
+sa charte partie, ce que n'ayant sceu representer, on l'arguë d'étre un
+forban & pyrate, & en consequence de ce on distribue le butin aux
+soldats. Le Capitaine Anglois s'appelloit Samuel Argal, & son Lieutenant
+Guillaume Turnel, léquels ne se voulans charger de tant d'hommes,
+retindrent seulement les Jesuites, Le Capitaine de marine Charle Fleuri
+d'Abbeville, un nommé La Motte, & une douzaine de manouvriers,
+r'envoyant le reste dans une chaloupe avec peu de vivres chercher
+fortune où ilz pourroient, léquels par un bon-heur non attendu, en cet
+equippage rencontrerent le pilote Bailleul avec quatorze de leurs
+compagnons parmi des iles, & s'en allerent le long de la côte, avec
+beaucoup de peines jusques à l'ile de Menane, qui est entre le Port
+Royal & les iles Sainte-Croix premiere demeure de nos François. De là
+traversans la Baye Françoise ilz gagnerent l'ile longue, où ilz
+butinerent un magazin de sel appartenant au sieur de Poutrincourt, qui
+leur servit à faire provision de poisson. Puis traversans la baye
+sainte-Marie vindrent au Cap fourchu, où Louis fils de Membertou leur
+fit tabagie (c'est à dire festin) d'un orignac, ou Ellan. Plus outre
+vers le port au Mouton ils eurent en rencontre quatre chaloupes de
+Sauvages qui leur donnerent liberalement à chacun demie galette de
+biscuit, qui est chose bien considerable, & en quoy se reconoit une
+merveilleuse charité de ces peuples, laquelle vint bien à point à ces
+pauvres gens qui n'avoient mangé pain il y avoit trois semaines. Ces
+Sauvages leur donnerent avis que non loin de là y avoit deux navires
+François de Saint-Malo, dans léquels ilz repasserent en France.
+
+Les Anglois ce-pendant reprindrent la route de Virginia avec leurs
+brigandages, où arrivés, le Pere Biart dit que le nom de Jesuite fut si
+odieux qu'on ne parloit que de gibets & de les pendre tretous. A quoy
+resista le Capitaine Argal, parce qu'il leur avoit donné parole
+d'assurance. Mais le méme dit que conseil fut tenu, & resolu d'envoyer
+les trois vaisseaux susdits courir la côte, raser toutes les places des
+François, & mettre au fil de l'epée tout ce qui feroit resistance,
+pardonnant neantmoins à ceux qui se rendroient volontairement léquels on
+renvoyeroit en France. Argal étoit dans la Capitainesse Angloise & avec
+lui le Capitaine Fleuri, & quatre autres François. Turnel avec les
+Jesuites étoit dans le navire captif. La barque sus-mentionnée suivoit
+aussi.
+
+
+
+
+_Brigandage des Anglois. Lettre du sieur de Poutrincourt narrative de ce
+qui s'est passé. Conjectures entre les Jesuites. Plainte de
+Poutrincourt. Extrait d'une requéte contre les Jesuites par les Chinois.
+Anglois retournas en Virginie écartez diversement. Le navire Jesuite
+porté par vents contraires en Europe._
+
+CHAP. XIV
+
+EN cette expedition les Anglois retournerent premierement à Pemptegoet,
+où ilz brulerent les fortifications commencées des Jesuites, & au lieu
+de leurs croix en dresserent une portant le nom gravé du Roy de la
+Grande Bretagne. Ils en firent autant à l'ile Sainte-Croix, d'où ilz
+traverserent au Port Royal, & n'y ayans trouvé personne (car le sieur de
+Biencourt ne se doutant d'aucun ennemi étoit allé à la mer, & partie de
+ses gens étoient au labourage à deux lieuës du Fort) ils eurent beau jeu
+pour voler tout ce qui y étoit, à quoy ilz ne manquerent, ni à ravir le
+bestial qui étoit au dehors, chevaux, vaches, & pourceaux, puis
+brulerent l'habitation, & à force de pics & cizeaux effacerent les
+fleurs de lis, & les noms des sieurs de Monts & de Poutrincourt gravés
+dans un roc prés icelle habitation. Le pere Biart écrit qu'il se mit
+deux fois à genoux devant Argal, à ce qu'il eût pitié des pauvres
+François qui étoient là, & leur laissât une chaloupe & quelques vivres
+pour passer l'Hiver. Item que l'Anglois lui a voulu mal pour ne lui
+avoir voulu montrer l'ile Sainte-Croix, ni le conduire au Port Royal:
+Ains qu'un Sagamos des Sauvages fut couru & attrappé, lequel fit cet
+office. Mais le sieur de Poutrincourt décrit cette affaire autrement en
+une lettre que je receu de sa part l'an suivant mille six cens quatorze,
+étant encore en Suisse:
+
+ _Vous avés sceu_ (dit-il) _comme les envieux & cupides de regner
+ firent bende à part ne pouvans mettre à fin leurs mauvais
+ desseins contre mon fils & moy, dont Dieu m'a vengé à leur
+ ruine, mais non sans que j'en aye ressenti de la disgrace.
+ Arrivé dont que je fus au mois de May six cens quatorze je
+ trouvay nôtre habitation brulée, les armes du Roy & les nôtres
+ brisées, tous nos bestiaux enlevés, & nôtre moulin reservé,
+ parce qu'ils n'y sceurent aborder, d'autant que la mer perdoit &
+ que de noz gens étoient au labourage, auquel parla Biart l'un
+ des habiles de son ordre, leur voulant persuader de se retirer
+ avec les Anglois: que c'étoient bonnes gens: qu'est-ce qu'ilz
+ vouloient faire avec leur Capitaine (parlant de mon fils)
+ destitué de moyens, avec lequel ilz seroient contraints de vivre
+ comme bétes. Aquoy repondit un nommé la France: Retire toy,
+ autrement je te couperay le col de cette hache,_ id est vade
+ retrorsum satana. _A l'instant mon fils, qui étoit devers l'ile
+ longue, averti par les Sauvages, arrive, & presente le combat
+ seul à seul, tant pour tant. Mais au lieu de ce le Capitaine
+ Anglois demanda de parler à lui en seureté. Ce qui lui fut
+ accordé, & mit lui deuxiéme pied à terre, raconte que mon fils
+ étant Gentilhomme il avoit regret de ce qui s'étoit passé; mais
+ que ces pervers avoient suscité leur general de la Virginie
+ d'envoyer executer ce malheureux acte, lui ayans fait croire que
+ nous avions pris un navire Anglois, ce qui étoit faux: que je
+ viendrois avec trente canons pour me fortifier sur le
+ Port-Royal, & qu'il seroit impossible aprés de nous avoir: que
+ si on nous permettoit celà, la France étant remplie de peuple il
+ y en viendroit telle quantité qu'on les depossederoit de la
+ Virginie, mais qu'à l'heure le sieur de Biencourt étoit foible,
+ & vouloit qu'on le fit mourir s'ilz ne venoient à bout de lui:
+ que s'il y étoit tué, ou incommodé de vivres, lui & les siens
+ mourroient de faim: que le pere perdroit tout courage, & ne
+ pourroit venir à chef de son entreprise. Souvenez vous de
+ l'histoire de Laudonniere, au voyage duquel ceux qui voulurent
+ se separer attirerent les Hespagnols sur eux. Si vous sçaviez
+ toutes les particularités, il y auroit bien dequoy enfler vôtre
+ histoire. A Dieu mon cher ami_.
+
+Je ne veux me meler d'étre juge en ces rapports contraires. Mais par le
+discours du Pere Biart il y a lumiere pour croire qu'il a eté conducteur
+des Anglois en ces choses. Car à quel propos le mener là par apres
+retourner en Virginia, là où (dit-il) Argal s'attendoit de le faire
+mourir en acquerant louange de fidelité à son office? Et le sujet de le
+faire mourir, c'est pour ne lui avoir voulu montrer l'ile Sainte-Croix,
+& le Port-Royal. Il est donc à presumer qu'il l'avoit promis. Mais qui
+avoit dit aux Anglois qu'il y avoit du bestial, méme des pourceaux aux
+glands dans les bois, & des hommes au labourage à deux lieuës de là,
+sinon le Pere Biart? D'ailleurs il ne dit point qui étoit ce Sagamos qui
+fut attrappé, ni où il fut remis à terre. Et me semble impossible de
+pouvoir attrapper par force un Sauvage qui peut aisement nous devancer
+par les bois à la course, & à la mer dans un canot d'écorce.
+
+J'adjoute à ceci (& le Pere Biart en est d'accord) que les Sauvages
+n'aiment nullement les Anglois à-cause des outrages qu'ilz leur ont
+fait: de sorte qu'iceux Sauvages tuerent il y a quelques années un de
+leurs Capitaines. Suivant quoy il n'y a point d'apparence qu'un
+Capitaine Sauvage leur eût voulu rendre ce bon office, ains se seroit
+plutot fait tailler en pieces.
+
+Or si en justice le premier complaignant & informant est receu au
+prejudice de celui qui vient en recriminant, le sieur de Poutrincourt
+aura sans doute gain de cause en ceci. Car l'apologie du Pere Biart
+n'est que de l'année mille six cens seze, & la plainte dudit sieur faite
+devant le Juge de l'Admirauté de Guyenne au siege de la Rochelle, est du
+dix-huitiéme Juillet six cens quatorze, dont voici la teneur.
+
+ Messire Jean de Biencourt Chevalier sieur de Poutrincourt, Baron
+ de Saint-Just, seigneur du Port-Royal & païs adjacens en la
+ Nouvelle-France, vous remontre que le dernier jour du mois de
+ Decembre dernier il partit de cette ville, & fit sortir hors le
+ port & havre d'icelle un navire de soixante-dix tonneaux, ou
+ environ, nommé La prime de la tremblade, pour faire voile, &
+ aller de droite route au Port-Royal, où il seroit arrivé le
+ dix-septiéme Mars dernier. Et y étant il auroit appris par le
+ rapport de Charles de Biencourt son fils ainé Vice-Admiral &
+ Lieutenant general és païs terres & mers de toute la
+ Nouvelle-France, que le general de quelques Anglois étant en
+ Virginia distant six-vints lieuës, ou environ du susdit Port,
+ auroit à la persuasion de Pierre Biart Jesuite envoyé audit port
+ un grand navire de deux à trois cens tonneaux, un autre de cent
+ tonneaux, ou environ, & une grande barque, avec nombre d'hommes,
+ léquels au jour & féte de Toussains dernirere auroient mis pied
+ à terre, & conduits par ledit Biart seroit allés où ledit sieur
+ de Poutrincourt auroit fait son habitation & pour la commodité
+ d'icelle, & des François y demeurans, fait un petit Fort quarré,
+ qui se seroit trouvé sans garde, ledit sieur de Biencourt étant
+ allé le long des côtes visiter ces peuples avec la pluspart de
+ ses gens, afin de les entretenir en amitié: outre qu'audit lieu
+ n'y avoit sujet de crainte pour n'y avoir guerre contre aucun, &
+ par ainsi n'y avoit apparence qu'audit temps aucuns navires
+ étrangers peussent venir audit pour & habitation: & pour le
+ surplus de ses hommes ils étoient à deux lieuës delà au
+ labourage de la terre. Et sur cette rencontre lédits Anglois
+ pillerent tout ce qui étoit en ladite habitation, prindrent
+ toutes les munitions qui y étoient, & tous les vivres
+ marchandises, & autres choses, demolirent & demonterent les bois
+ de charpenterie & menuiserie qu'ilz jugerent leur pouvoir
+ servir, & les porterent dans leurs vaisseaux. Ce fait, mirent le
+ feu au parsus. Et non contens de ce (poussés & conduits par ledit
+ Biart) ilz rompirent avec une masse de fer les armes du Roy
+ nôtre Sire, gravées dans un rocher, ensemble celles dudit sieur
+ de Poutrincourt, & celles du sieur de Monts. Puis allerent en un
+ bois distant d'une lieuë de ladite habitation, prendre nombre de
+ pourceaux, qui y avoient eté menez pour paitre & manger du glan:
+ & delà en une prairie où l'on avoit accoutumé de mettre les
+ chevaux, jumens, & poullains, & prindrent tout. Puis souz la
+ conduite dudit Biart se seroient transportés au lieu où se
+ faisoit le labourage, pour se saisir de ceux qui y étoient, la
+ chaloupe déquels ilz prindrent & ne pouvans les prendre (pour ce
+ qu'ilz se seroient retirez sus une colline) ledit Biart se
+ seroit separé des Anglois, & seroit allé vers ladite colline,
+ pour induire ceux qui y étoient de quitter ledit de Biencourt, &
+ aller avec lui & lédits Anglois audit lieu de la Virginie. A
+ quoy n'ayans voulu condescendre, il se seroit retiré avec lédits
+ Anglois, & embarqué dans l'un dédits navires. Mais premier
+ qu'ils eussent fait voile seroit arrivé ledit sieur de
+ Biencourt, lequel voyant ce qui s'étoit passé, se seroit mis
+ dans un bois, & auroit fait appeller le Capitaine dédits
+ Anglois, feignant de vouloir traiter avec lui, afin de le
+ pouvoir envelopper, & tacher par ce moyen de tirer raison du mal
+ qu'il avoit fait. Mais il seroit entré en quelque deffiance, &
+ n'auroit voulu mettre pied à terre. Ce que ledit sieur de
+ Biencourt voyant, il auroit paru. Et sur ce que ledit Capitaine
+ dit vouloir parler à lui, il lui auroit fait reponse que s'il
+ vouloit mettre pied à terre il n'auroit aucun déplaisir. Ce
+ fait, apres s'étre respectivement donné la foy, & promis ne se
+ deffaire ne médire, ledit Capitaine auroit mis pied à terre lui
+ deuxieme, & seroit demeuré prés de deux heures avec ledit de
+ Biencourt, auquel icelui Capitaine auroit fait entendre les
+ artifices déquels ledit Biart auroit usé pour disposer le
+ General dédits Anglois à aller audit lieu, où ledit de Biencourt
+ auroit demeuré avec ses gens depuis le jour & féte de Toussains
+ jusques au vint-septieme Mars (que ledit sieur de Poutrincourt
+ son pere y seroit allé) sans aucuns vivres, reduits tous à
+ manger des racines, des herbes & des bourgeons d'arbres. Et lors
+ que la terre fut gelée, ne pouvans avoir ni herbes, ni racines,
+ ni aller par les bois, auroient eté contraints d'aller dans les
+ rochers prendre des herbes attachées contre iceux, dont aucuns,
+ & des plus robustes, n'ayans peu se nourrir, seroient morts de
+ faim, & les autres auroient eté fort malades, & fussent aussi
+ morts sans l'assistance qu'ils receurent par l'arrivée dudit
+ sieur de Poutrincourt, auquel tout ce que dessus auroit eté
+ representé plusieurs & diverses fois par sondit fils & autre
+ étans avec lui en presence de ceux de l'equippage dudit navire
+ nommé La prime, qu'il y auroit mené de cette ville, en laquelle
+ il est arrivé le... jour du present mois. Et quoy que lui &
+ sondit fils ayent fait procés verbaux de tout ce que dessus,
+ auquels foy doit étre adjoutée, attendu leurs qualités,
+ neantmoins desire les presenter à sa Majesté & à Monseigneur
+ l'Admiral, duquel ledit de Biencourt est Lieutenant esdit païs,
+ afin d'y pourvoir au tour comme il appartiendra, pour d'autant
+ moins revoquer en doute la verité d'iceux. Et à cette fin ledit
+ sieur de Poutrincourt voudroit faire ouïr & interroger ledit
+ equippage sur les faits susdits, & sur l'étant auquel il a
+ trouvé le lieu où étoit ladite habitation audit Port-Royal,
+ selon qu'il est rapporté par le procez verbal qu'il en a fait
+ dresser. Ce consideré &c., le dix huitiéme Juillet 1614, signé
+ P. Guillaudeau, Le procureur du Roy ne veut point empecher &c.
+ Il est permis audit suppliant, &c.
+
+Que si tels actes ci-dessus recitez sont veritables, nous pourrons à bon
+droit approprier à cette cause cette parcelle d'une requéte elegante
+presentée par les Anciens de la ville de Canton en la Chine contre les
+Jesuites, rapportée par eux-mémes en leurs histoires en ces mots: _Unde
+non immerito formidamus eos_ (Jesuitas) _esse cætreorum_ (Lusitanorum)
+_exploratores, qui secreta nostra scire ad laborent, quos post multum
+deinde temporis veremur ne cum rereu novarum cupidis uniti ex ipsa
+nostra gente grande aliquod Reipub. Sinensi malum calamitatemque
+procurent, & gentem nostram per vasta maria ut pisces ac ceté
+dispergant. Hoc ipsum est quod libri nostri forti prædicunt, Spoinas &
+urticas in misi solo seminastis, serpentes draconesque in ades vestras
+induxistis &c._ Cela veut dire en François qu'ils (c'est à dire les
+Jesuites) ne soient les espions des autres (c'est à dire des Portugais)
+par le moyen déquels ilz s'efforcent de decouvrir noz secrets. Et ne
+pouvons que n'entrions en grande apprehension du temps à venir, que
+conspirans avec ceux qui desirent choses nouvelles, ilz ne trament
+quelque grand mal & calamité à la Republique Chinoise par le moyen de
+nôtre propre nation, & chassé de nôtre païs nous envoyent comme poissons
+errans par le vague espace de la mer. C'est paraventure ce que nous
+predisent noz livres, & dont ilz nous menacent: Vous avés (disent-ils)
+planté des epines & semé des orties en une terre douce & aymable, & avés
+introduit des serpens & dragons dans voz maisons &c.
+
+Ces beaux exploits achevés au Port-Royal les Anglois en partirent les
+neufieme Novembre en intention (dit Biart) de s'aller rendre à leur
+Virginie, mais le lendemain un si grand orage s'éleva, qu'il écarta les
+trois vaisseaux, léquels depuis ne se sont point reveuz. La nav
+Capitainesse vint heureusement à port en ladite Virginie, quant à la
+barque il n'en est nouvelles, mais le vaisseau captif des Jesuites où
+eux-mémes étoient, aprés avoir long temps combattu les vents, par commun
+conseil print la route des Essores pour se raffrechir, & delà en
+Angleterre.
+
+
+
+
+_Pieté du sieur de Poutrincourt. Dernier exploit, & mort d'icelui.
+Epitaphes en sa memoire._
+
+CHAP. XV.
+
+VOILA la fin des voyages transmarins du brave, genereux,& redouté
+Poutrincourt, de qui la memoire soit en benediction. Voila les
+irreprochables témoignages de son incomparable pieté, aiguillon qui lui
+a fait entreprendre tant de travaux & de hazars, dont il a eté si mal
+recompensé. Il bruloit d'un si grand desir de voir sa terre de la
+Nouvelle-France Christianisée que tous ses discours & desseins ne
+buttoient qu'à cela, & à cela méme il a consommé son bien. Je relis
+souvent & avec plaisir entremelé de regrets, plusieurs lettres qu'il m'a
+écrites au sujet de ses voyages, mais particulierement une confirmative
+de ce que je viens de dire, qui commence ainsi.
+
+_Monsieur, mon partement_ (de France) _fut si precipité, que je n'eu
+moyen de vous dire Adieu que par message, ayant un extreme regret de ne
+vous avoir veu, & encore plus grand de ce que n'étes ici (au Port-Royal)
+qui travailliés si bien à la culture de vôtre jardin, & abattiez bois
+pour l'ornement d'icelui: pour m'aider à travailler au jardin de Dieu, &
+abbattre le diable. Car il y a toujours des esprits de contradiction.
+J'ay bonne envie de vous voir hors des tumultes où trop souvent l'on est
+pressé en France, & de pouvoir ici jouir de vôtre bonne compagnie.
+Maintenez moy en vos bonnes graces, & je vous maintiendray en celles du
+grand Sagamos & invincible Membertou, qui est aujourd'hui par la grace
+de Dieu Chrétien avec sa famille._
+
+Au temps de son retour en France, survint le mouvement excité par
+Monsieur le Prince & ses associés à-cause du mariage du Roy, durant
+lequel il fut recherché par les habitans de la ville de Troyes, &
+commandé par sa Majesté de reprendre la ville de Meri sur Seine, &
+Chateau-Thierri, où ledit Seigneur Prince avoit mis garnisons. Il
+commença donc par Meri, l'assiegea, & le print. Mais il y fut tué en la
+façon que chacun sçait, & qu'il se peut reconoitre par les Epitaphes
+suivans, dont l'un est à Saint-Just en Champagne, où il est enterré,
+l'autre a été envoyé en la Nouvelle-France.
+
+
+
+
+ NOBILISSIMI HEROIS
+ POTRINCURTII
+ EPITAPHIUM
+
+ÆTERNÆ MEMORIÆ HEROIS MAGNI POTRINCURTII, qui pacatis olim Galliæ bellis
+(in quibus præcpuam militiæ laudem consequurus est) factionéque magna
+Errici Magni virtute repressa, opus Christianum instaurandæ Franciæ novæ
+aggressus, dum illic monstra varia debellare conatur, occasione novi
+tumultus Gallici à proposito avocatus, & Mericum oppidum in Tricass.
+agro ad deditionem cogere à Principe iussus; voti compos, militeris
+gloriæ æmulatione multis vulneribus confossus, catapultâ pectori admotâ
+nefarié à Pisandro interficitur Mense Decemb. M. DC. XV. ætatis anno
+LVIII.
+
+ _M. S. piæ recordationis ergo_
+ _Heroi benemerito_.
+
+ _L. M. V. S._
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+ EIUSDEM HEROIS MAGNI
+ Epitaphium ini Novæ Franciæ oris vulgatum,
+ & marmoribus atque
+ arboribus incisum.
+
+[Illustration]
+
+
+ CHARA DEO SOBOLES, NEOPHYTI MEI
+ NOVÆ FRANCIÆ INCOLÆ,
+ CHRISTICOLÆ,
+ QUOS EGO.
+
+ ILLE EGO SUM MAGNUS SAGAMOS VES TER
+ POTRINCURTIUS
+ SUPER ÆSTHERA NOTUS,
+ IN QUO OLIM SPES VESTRÆ.
+
+ VOS SI FEFELLIT INVIDIA,
+ LUGETE.
+ VIRTUS MEA ME PERDIDIT VOBIS.
+ GLORIAM MEAM ALTERI DARE
+ NEQUIVI.
+ ITERUM LUGETE.
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+ SIXIEME
+ LIVRE CONTENANT
+ LES MOEURS & FAÇONS
+ DE VIVRE DES PEUPLES DE LA
+ Nouvelle-France, & le rapport des terres
+ & mers dont a eté fait mention és livres
+ Precedens.
+
+
+
+PREFACE
+
+_DIEU Tout-puissant en la creation de ce monde s'est tant pleu en la
+diversité, que, soit au ciel, ou en la terre, sous icelle, ou au profond
+des eaux, en tout lieu reluisent les effects de sa puissance & de sa
+gloire, mais c'est une merveille qui surpasse toutes les autres qu'en
+une méme espece de creature, je veux dire en l'Homme, se trouvent
+beaucoup de varietez plus qu'és autres choses creées. Car si on le
+considere en la face, il ne s'en trouvera pas deux qui se ressemblent en
+tout point. Si on le prent par la voix, c'en est tout de méme: si par la
+parole, toutes nations ont leur langage propre & particulier, par lequel
+l'une est distinguée de l'autre. Mais de moeurs & façons de vivre, il y
+a une merveilleuse diversité. Ce que nous voyons à l'oeil en nôtre
+voisinage, sans nous mettre en peine de passer des mers pour en avoir
+l'experience. Or d'autant que c'est peu de chose de sçavoir que des
+peuples sont differens de nous en moeurs & coutumes, si nous ne sçavons
+les particularitez d'icelles: peu de chose aussi de ne sçavoir que ce
+qui nous est proche: ains est une belle science de conoitre la maniere
+de vivre de toutes les nations du monde, pour raison dequoy Ulysses a
+eté estimé d'avoir beaucoup veu & conu: il m'a semblé necessaire de
+m'exercer en ce sixiéme livre sur ce sujet, pour ce qui regarde les
+nations déquelles nous avons parlé, puis que je m'y suis obligé, & que
+c'est une des meilleures parties de l'Histoire, laquelle sans ceci
+seroit fort defectueuse, n'ayant que legerement & par occasion touché
+ci-dessus ce que j'ay reservé à dire ici. Ce que je fay aussi, afin que
+s'il plait à Dieu avoir pitié de ces pauvres peuples, & faire par son
+Esprit qu'ilz soient amenés à sa bergerie, leurs enfans sçachent à
+l'avenir quels étoient leurs peres, & benissent ceux qui se seront
+employés à leur conversion, 7 à la reformation de leur incivilité.
+Prenons donc l'homme par sa naissance, & aprés avoir à peu près remarqué
+ce qui est du cours de sa vie, nous le conduirons au tombeau, pour le
+laisser reposer, & nous donner aussi du repos._
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAP. I
+
+_De la Naissance_
+
+
+L'AUTHEUR du livre de la Sapience nous témoigne une chose
+tres-veritable, _qu'une pareille entrée est à tous è la vie, & une
+pareille issue_. Mais chacun peuple a apporté quelque ceremonie aprés
+ces choses accomplies. Car les uns ont pleuré de voir que l'homme vinst
+naitre sur le theatre de ce monde, pour y étre comme un spectacle de
+miseres & calamitez. Les autres s'en sont réjouïs, tant pource que la
+Nature a donné à chacune creature un desir de la conservation de son
+espece, que pource que l'homme ayant eté rendu mortel par le peché, il
+desire rentrer aucunement à ce droit d'immortalité perdu, & laisser
+quelque image visible de soy par la generation des enfans. Je ne veux
+ici discourir sur chacune nation car ce seroit chose infinie. Mais je
+diray que les Hebrieux à la naissance de leurs enfans leurs faisoient
+des ceremonies particulieres rapportées par le Prophete Ezechiel, lequel
+ayant charge de representer à la ville de Jerusalem ses abominations, il
+lui reproche & dit qu'elle a eté extraite & née du païs des Cananeens,
+que son pere étoit Amorrhéen, & sa mere Hetheenne. _Et quant à ta
+naissance (dit-il) au jour que tu naquis ton nombril ne fut point coupé,
+& tu ne fus point lavée en eau, pour étre addoucie, ni salée de sel, ni
+aucunement emmaillottée._ Les Cimbres mettoient leurs enfans nouveau-nés
+parmi les neges, pour les endurcir. Et les François les plongeoient
+dedans le Rhin, pour conoitre s'ils étoient legitimes: car s'ils
+alloient au fond ils étoient reputés batars: & s'ilz nageoient dessus
+l'eau ils étoient legitimes, quasi comme voulans dire que les François
+naturellement doivent nager sur les eaux. Quant à noz Sauvages de la
+Nouvelle-France, lors que j'étois par-dela ne pensant rien moins qu'à
+cette histoire, je n'ay pas pris garde à beaucoup de choses que j'auroy
+peu observer; mais toutefois il me souvient que comme une femme fut
+delivrée de son enfant on vint en nôtre Fort demander fort instamment de
+la graisse, ou de l'huile pour la lui faire avaller avant que teter, ni
+prendre aucune nourriture. De ceci ilz ne sçavent rendre aucune raison,
+sinon que c'est une longue coutume. Surquoy je conjecture que le diable
+(qui a toujours emprunté les ceremonies de l'Eglise tant en l'ancienne,
+qu'en la nouvelle loy) a voulu que son peuple (ainsi j'appelle ceux qui
+ne croyent point en Dieu & sont hors de la communion des Saints) fût
+oint comme le peuple de Dieu: laquelle onction il a fait interieure, par
+ce que l'onction spirituele des Chrétiens est telle.
+
+
+
+
+CHAP. II
+
+_De l'Imposition des Noms_
+
+
+POUR l'imposition des noms ilz les donnent par tradition, c'est à dire
+qu'ils ont des noms en grande quantité léquels ilz choisissent &
+imposent à leurs enfans. Mais le fils ainé volontiers porte le nom de
+son pere, en adjoutant un mot diminutif au bout: comme l'ainé de
+_Membertou_ s'appellera _Membertouchis_ quasi Le petit, ou le jeune
+_Membertou_. Quant au puis-né il ne porte le nom du pere, ains on lui en
+impose un à volonté: & son puisné portera son nom avec une addition de
+syllabe: comme le puis-né de _Membertou_ s'appelle _Actaudin_, celui qui
+suit aprés s'appelle _Actaudinech'_. Ainsi _Memembourré_ avoit un fils
+nommé _Semcoud_ et son puisné s'appelloit _Semcoudech'_. Ce n'est pas
+toutefois une regle necessaire d'adjouter cette terminaison _ech'_. Car
+le puis-né de _Panoniac_ (duquel est mention en la guerre de _Membertou_
+contre les Armouchiquois que j'ay décrit entre les Muses de la
+Nouvelle-France) s'appelloit _Panoniagués_: de maniere que cette
+terminaison se se fait selon que le nom precedent le desire. Mais ils
+ont une coutume que quand ce frere ainé, ou le pere est mort, ilz
+changent de nom, pour eviter la tristesse que la ressouvenance des
+decedez leur pourroit apporter. C'est pourquoy aprés le decés de
+_Memembourré_, & _Semcoud_ (qui sont morts cet hiver dernier, mille six
+cens sept) _Semcoudech'_ a quitté le nom de son frere, & n'a point pris
+celui de son pere, ains s'est fait appeller Paris, parce qu'il a demeuré
+à Paris. Et aprés la mort de _Panoniac, Panonaiqués_ quitte son nom, &
+fut appellé Roland par l'un des nôtres. Ce que je trouve mal &
+inconsiderément fait de prophaner ainsi les noms des Chrétiens & les
+imposer à des infideles: comme j'ay memoire d'un autre qu'on a appellé
+Martin. Alexandre le grand (quoy que Payen) ne vouloit qu'aucun fut
+honoré de son nom qu'il ne s'en rendît digne par la vertu. Et comme un
+jour un soldat portant le nom d'Alexandre fut accusé devant lui d'étre
+voluptueux & paillard, il lui commanda de quitter ce nom, ou de changer
+sa vie.
+
+Je ne voy point dans noz livres qu'aucun peuple ait eu cette coutume de
+noz Sauvages de changer de nom, pour eviter la tristesse qu'aporte la
+rememoration d'un decedé. Bien trouve-je que les Chinois changent
+quatre, ou cinq fois de nom en leur vie. Car il y a le nom de l'enfance,
+le nom d'escolier, celui du mariage, & le nom d'honneur lors qu'ils ont
+atteint l'âge viril. Item le nom de religion, quand ils entrent en
+quelque secte. Mais rien de semblable à noz Sauvages. Plusieurs
+anciennement & encore aujourd'hui changeans d'état & de fortune ont
+changé & changent leurs noms. Abram au commencement avoit un nom
+excellent signifiant Pere haut. Mais aprés les promesses Dieu voulut
+qu'il s'appellât Abraham, Pere de _plusieurs gents & nations_. Et à méme
+intention sa femme Sarai (_Dame)_ fut appellée Sara (Dame de grande
+multitude). Ainsi Jacob aprés la lucte qu'il eut avec l'Ange (ou Dieu)
+fut appellé Israël, c'est à dire _Prince avec Dieu_, ou _surmontant le
+Dieu fort_. De méme Esaü (_Pelu_) fut appellé Edom (_Rousseau_) à cause
+d'un brouët, ou potage roux qu'il acheta de son frere Jacob au pris de
+sa primogeniture. Depuis ces premiers siecles plusieurs Roys ont suivi
+cette trace. Et premierement ceux de Perse remarqués par le sçavant
+Joseph Scaliger en son livre sixiéme de la correction des temps. Item
+les Empereurs Grecs, dont quelques exemples sont rapportés par Zonarc au
+troisiéme de ses Annales. Et les Rois de France, ainsi que dit Aymon le
+Moyne au livre quatrieme de son histoire, auquel s'accorde Ado
+Archevéque de Vienne en sa Chronique souz l'an six cens soixante neuf.
+Les Papes aussi à l'imitation de l'Apôtre saint Pierre (que premierement
+on appelloit Simon) ont voulu participer à ce privilege principalement
+depuis l'an huit cens de nôtre salut, à quoy (dit Platine) donna
+occasion le nom sordide d'un qui s'appelloit Groin de porc, lequel fut
+nommé Sergius. Plusieurs ordres nouveaux de Moines & autres prenans le
+nom de religieux font de méme aujourd'hui entre le peuple, soit pour
+étre invités à oublier le monde, soit pour receler mieux à couvert les
+enfans, qu'ilz retirent à eux contre le gré de leurs parens.
+
+Les Bresiliens (à ce que dit Jean de Leri) imposent à leurs enfans les
+noms des premieres choses qui leur viennent au devant; comme s'il leur
+vient en imagination un arc avec sa corde, ils appelleront leur enfant
+_Ourapatem_, qui signifie l'arc & la corde. Et ainsi consequemment. Pour
+le regard de noz Sauvages ils ont aujourd'hui des noms sans
+signification, léquels paraventure en leur premiere imposition
+signifioient quelque chose. Mais comme les langues changent, on en pert
+la conoissance. De tout les noms de ceux que j'ay conu je n'ay appris
+sinon que _Chkoudun_ signifie une Truite: & _Oigoudi_ nom de la riviere
+dudit _Chkoudun_ qui signifie Voir. Il est bien certain que les noms
+n'ont point eté imposez sans sujet à quelque chose que ce soit. Car Adam
+a donné le nom à toute creature vivante selon sa proprieté & nature: &
+par-ainsi les noms ont eté imposez aux hommes signifians quelque chose
+comme _Adam_ signifie homme, ou qui est fait de terre: _Eve_ signifie
+mere de tous vivans; _Abel_ Pleur: _Caïn_ Possession: _Jesus_, Sauveur:
+_Diable_, Calomniateur: _Satan_, Adversaire, &c. Entre les Romains les
+uns furent appelez _Lucius_ pour avoir eté nais au point du jour: les
+autres _Cesar_, pour ce qu'à la naissance du premier de ce nom on ouvrit
+par incision le ventre à sa mere: De méme _Lentulus, Piso, Fabius,
+Cicero_, &c. tous noms de soubriquets donnés par quelqu'accident, ainsi
+que les noms de noz Sauvages, mais avec plus de jugement.
+
+Ainsi noz Roys anciens ont participé à cette façon de noms, comme on
+peut remarquer en Clodion le chevelu, Charles Martel, le grand, le
+chauve, le simple; Loys le debonnaire, le begue, le gros, hutin: Pepin
+le bref, Hugues Capet, &c. Mais ces soubriquets ne leur ont eté
+volontiers donnez qu'aprés leur decés. Et entre le menu peuple cela
+s'est transferé aux enfans: comme un Notaire étoit surnommé le Clerc; un
+forgeron, marechal, ou serrurier, s'appelloit le Févre, ou Fabre, ou
+Faur, &c. A plusieurs on a imposé le nom de leur païs, ou des lieux où
+ils avoient pris naissance. D'autres ont hérité de leurs peres des noms
+dont on ne sçait aujourd'huy la cause ni l'origine: comme Lescarbot qui
+est mon nom de famille. Et toutefois il y a des tres-nobles maisons és
+païs d'Artois, du Maine, & de la basse Bretagne prés saint Paul de Leon
+qui s'apellent de ce nom.
+
+Quant aux noms des Provinces, nous voyons par l'histoire sacrée que les
+premiers hommes leur ont imposé les leurs. Ce que le psalmiste semble
+blamer quand il dit:
+
+_Ils lairront pour autrui ces biens qu'ils amoncelent,_
+_Leurs palais eternels des sepulcres feront,_
+_En diverses maisons leurs terres passeront,_
+_Et ces lieux qui si fiers de leurs noms ils appellent._
+
+Mais il parle de ceux qui trop avidement recherchent celà, & pensent
+étre immortels ici bas. Car certes s'il faut imposer quelque noms aux
+lieux, places & provinces, il vaut autant que ce soient les noms de ceux
+qui les établissent que d'un autre, quand ce ne seroit que pour emouvoir
+la posterité à bien faire; laquelle méme reçoit une tristesse quand elle
+ne sçait qui est son autheur & la cause de son bien. Et de cette
+cupidité ont eté touchez ceux-mémes qui ont haï le monde, & se sont
+sequestrez de la compagnie des hommes, dont plusieurs on fait des sectes
+qu'ils ont appellées de leurs noms.
+
+
+
+
+CHAP. III
+
+_De la Nourriture des enfans, & amour des peres & meres envers eux._
+
+
+LE Tout-puissant voulant montrer quel est le devoir d'une vraye mere,
+dit par le prophete Esaie: _La femme peut-elle oublier son enfant
+qu'elle allaite, qu'elle n'ait pitié du fils de son ventre?_ Cette pitié
+que Dieu requiert és meres est de bailler la mammelle à leurs enfans, &
+ne leur point changer la nourriture qu'elles leur ont donnée avant la
+naissance. Mais aujourd'hui la plus part veulent que leurs mammelles
+servent d'attraits de paillardise: & se voulans donner du bon temps
+envoyent leurs enfans aux champs, là où ilz sont paraventure changés ou
+donnés à des nourrices vicieuses, déquelles ilz sucent avec lait la
+corruption & mauvaise nature. Et de là viennent des races fausses,
+infirmes & degenerantes de la souche dont elles portent le nom. Les
+femmes Sauvages ont plus d'amour que cela envers leurs petits: car
+autres qu'elles ne les nourrissent: ce qui est general en toutes les
+Indes Occidentales. Aussi leurs tetins ne servent-ilz point de flamme
+d'amour, comme pardeça, ains en ces terres là l'amour se traite par la
+flamme que la nature allume en chacun, sans y apporter des artifices
+soit par le fard, ou les poisons amoureuses, ou autrement. Et de cette
+façon de nourriture sont louées les anciennes femmes d'Allemagne par
+Tacite, d'autant que chacune nourrissoit ses enfans de ses propres
+mamelles, & n'eussent voulu qu'une autre qu'elles les eût alaités: Ce
+que pour la pluspart elles ont gardé religieusement jusques aujourd'hui.
+Or noz Sauvages avec la mammelle leur baillent des viandes déquelles
+elles usent, aprés les avoir bien machées: & ainsi peu à peu les
+élevent. Pour ce qui est de l'emmaillottement, és païs chauds & voisins
+des tropiques ilz n'en ont cure, & les laissent comme à l'abandon. Mais
+tirant vers le Nort les meres ont une planche bien unie, comme la
+couverture d'une layette, sur laquelle mettent l'enfant enveloppé d'une
+fourrure de Castor, s'il ne fait trop chaud, & lié là-dessus avec
+quelque bende elles le portent sur leurs dos les jambes pendantes en
+bas: puis retournées en leurs cabannes elles les appuient de cette façon
+tout droits contre une pierre, ou autre chose. Et comme pardeça on
+baille des petits panaches & dorures aux petits enfans, ainsi elles
+pendent quantité de chapelets, & petits quarreaux diversement colorés en
+la partie superieure de ladite planche pour l'ornement des leurs. Les
+nourissans ainsi, & avec un soin tel que doivent les bonnes meres, elles
+les ayment aussi, comme pareillement font les peres, gardans cette loy
+que la Nature a entée és coeurs de tous animaux (excepté des femmes
+debauchées) d'en avoir le soin. Et quand il est question de leur
+demander (je parle des Souriquois, en la terre déquels nous avons
+demeuré) de leurs enfans pour les amener & leur faire voir la France,
+ilz ne les veulent bailler: que si quelqu'un s'y accorde il lui faut
+faire des presens, & promettre merveilles ou bailler otage. Nous en
+avons touché quelque chose ci-dessus, à la fin du dix-septiéme chapitre
+du livre quatriéme. Et ainsi je trouve qu'on leur fait tort de les
+appeller barbares, veu que les anciens Romains l'étoient beaucoup plus,
+qui vendoient le plus souvent leurs enfans, pour avoir moyen de vivre.
+Or ce qui fait qu'ils aiment leurs enfans plus qu'on ne fait pardeça,
+c'est qu'ilz sont le support des peres en la vieillesse, soit pour les
+aider à vivre, soit pour les defendre de leurs ennemis: & la nature
+conserve en eux son droit tout entier pour ce regard. A cause dequoy ce
+qu'ilz souhaitent le plus c'est d'avoir nombre, pour étre tant plus
+forts, ainsi qu'és premiers siecles auquels la virginité étoit chose
+reprochable, pour ce qu'il y avoit commandement de Dieu à l'homme & à la
+femme de croitre, & multiplier, & remplir la terre. Mais quand elle a
+eté remplie, cet amour s'est merveilleusement refroidi, & les enfans ont
+commencé d'étre un fardeau aux pers & meres, léquels plusieurs ont
+dédaigné & bien souvent ont procuré leur mort. Aujourd'huy le chemin est
+ouvert à la France pour remedier à cela. Car s'il plait à Dieu conduire
+& feliciter les voyages de la Nouvelle-France, quiconque pardeça se
+trouvera oppressé pourra passer là, y confiner ses jours en repos & sans
+pauvreté; ou si quelqu'un se trouve trop chargé d'enfans il en pourra là
+envoyer la moitié, & avec un petit partage ilz seront riches &
+possederont la terre qui est la plus asseurée condition de cette vie.
+Car nous voyons aujourd'hui de la peine en tous états, méme és plus
+grans léquels sont souvent traversez d'envies & destitutions: les autres
+feront cent bonetades & corvées pour vivre, & ne feront que languir: les
+autres vivent en perpetuel servage. Mais la terre ne nous trompe jamais
+si nous la voulons caresser à bon escient. Témoin la fable de celui qui
+par son testament declara à ses enfans qu'il avoit caché un thresor en
+sa vigne, & comme ils eurent bien remué profondement ilz ne trouverent
+rien, mais au bout de l'an ilz recueillirent si grande quantité de
+raisins qu'ils ne sçavoient où les mettre. Ainsi par toute l'Ecriture
+sainte les promesses que Dieu fait aux patriarches Abraham, Isaac, &
+Jacob, & depuis au peuple d'Israël par la bouche de Moyse, & du
+Psalmiste, c'est qu'ils possederont la terre, comme un heritage certain,
+qui ne peut perir, & où un homme ha dequoy sustenter sa famille, se
+rendre fort, & vivre en innocence: suivant le propos de l'ancien Caton,
+lequel disoit que les fils des laboureurs ordinairement sont vaillans &
+robustes, & ne pensent point és mal.
+
+
+
+
+CHAP IV
+
+_De la Religion_
+
+
+L'HOMME ayant eté creé à l'image de Dieu, c'est bien raison qu'il
+reconoisse, serve, adore, loue & benie son createur, & qu'à cela il
+employe tout son desir, sa pansée, sa force, & son courage. Mais la
+nature humaine ayant eté corrompue par le peché, cette belle lumiere que
+Dieu lui avoit premierement donnée a tellement eté obscurcie qu'il en
+est venu à perdre la conoissance de son origine. Et d'autant que Dieu ne
+se montre point à nous par une certaine forme visible, comme feroit un
+pere, ou un Roy; se trouvant accablé de pauvreté & infirmité, sans
+s'arréter à la contemplation des merveilles de ce Tout-puissant ouvrier,
+& le rechercher comme il faut; d'un esprit bas & abeti, miserable il
+s'est forgé des Dieux à sa fantasie, & n'y a rien de visible au monde
+qui n'ait eté deifié en quelque part, voire méme en ce rang ont eté
+mises encor des choses imaginaires, comme La Vertu, L'Esperance,
+l'Honneur, la Fortune, & mille semblables: item des dieux infernaux, &
+de maladies & autres sortes de pestes, adorant chacun les choses
+déquelles il avoit crainte. Mais toutefois quoy que Ciceron ait dit,
+parlant de la nature des dieux, qu'ils n'y a gent si sauvage, si
+brutale, ne si barbare qui ne soit imbue de quelque opinion d'iceux: se
+est-ce qu'il s'est trouvé en ces dernier siecles des nations qui n'en
+ont aucun ressentiment: ce qui est d'autant plus étrange qu'au milieu
+d'icelles y avoit, & y a encore des idolatres, comme en Mexique &
+Virginia (adjoutons-y encor si on veut, la Floride). Et neantmoins tout
+bien consideré, puis que la condition des uns & des autres est
+deplorable, je prise davantage celui qui n'adore rien, que celui qui
+adore des creatures sans vie, ni sentiment car au moins tel qu'il est il
+ne blaspheme point, & ne donne point la gloire de Dieu à un autre,
+vivant (de verité) une vie qui ne s'éloigne gueres de la brutalité: mais
+celui là est encore plus brutal qui adore une chose morte, & y met sa
+fiance. Et au surplus celui qui n'est imbu d'aucune mauvaise opinion est
+beaucoup plus susceptible de la vraye adoration, que l'autre: étant
+semblable à un tableau nud, lequel est prét à recevoir telle couleur
+qu'on luy voudra bailler. Car un peuple qui a une fois receu une
+mauvaise impression de doctrine, il la lui faut arracher devant qu'y en
+subroger une autre. Ce qui est bien difficile, tant pour l'opiniatreté
+des hommes, qui disent: Nos peres ont vécu ainsi: que pour détourbier
+que leur donnent ceux qui leur enseignent telle doctrine, & autres de
+qui la vie depend de là, léquels craignent qu'on ne leur arrache le pain
+de la main: ainsi que ce Demetrius ouvrier en argenterie, duquel est
+parlé és Actes des Apôtres. C'est pourquoy nos peuples de la
+Nouvelle-France se rendront faciles à recevoir la doctrine Chrétienne si
+une fois la province est serieusement habitée. Car afin de commencer par
+ceux de _Canada_, Jacques Quartier en sa deuxiéme relation rapporte ce
+que j'ay nagueres dit, en ces mots, qui sont couchez ci-dessus au livre
+troisiéme.
+
+ Cedit peuple (dit-il) n'a aucune creance de Dieu qui vaille: Car
+ ilz croyent en un qu'ils appellent _Cudouagni_, et disent qu'il
+ parle souvent à eux, & leur dit le temps qu'il doit faire. Ilz
+ disent que quand il se courrouce à eux, il leur jette de la
+ terre aux ïeux. Ilz croyent aussi quant ilz trépassent qu'ilz
+ vont és étoilles, vont en beaux champs verts pleins de beaux
+ arbres, fleurs & fruits somptueux. Aprés qu'ilz nous eurent doné
+ ces choses à entendre nous leur avons montré leur erreur, & que
+ leur _Cudouagni_ est un mauvais esprit qui les abuse, & qu'il
+ n'est qu'un Dieu, qui est au ciel, lequel nous donne tout, & est
+ createur de toutes choses, & qu'en cetui devons croire
+ seulement, & qu'il faut étre baptizé ou aller en enfer. Et leur
+ furent remontrées plusieurs autres choses de nôtre Foy: Ce que
+ facilement ils ont creu: & ont appellé leur _Coudouagni,
+ Agojouda_. Tellement que plusieurs fois ont prié le Capitaine de
+ les baptizer, & y sont venus ledit seigneur (c'est _Donnacona_)
+ _Taiguragni, Domagaya_, avec tout le peuple de leur ville pour
+ le cuider étre, mais parce qu ne sçavions leur intention &
+ courage, & qu'il n'y avoit qui leur remontrat la Foy, pour lors
+ fut prins excuse vers eux, & dit à _Taiguragni & Domagaya_
+ qu'ilz leur fissent entendre que nous retournerions un autre
+ voyage, & apporterions des Prétres, & du Chréme, leur donnant à
+ entendre pour excuse que l'on ne peut baptizer sans ledit
+ Chréme. Ce qu'ilz creurent. Et de la promesse que leur fit le
+ Capitaine de retourner furent fort joyeux, & le remercierent.
+
+Samuel Champlein ayant és dernieres années fait le méme voyage que le
+Capitaine Jacques Quartier, a discouru avec les Sauvages du jourd'hui, &
+fait rapport des propos qu'il a tenu avec certains _Sagamos_ d'entre eux
+touchant leur croyance des choses spiritueles & celestes: ce qu'ayant
+eté touché ci-dessus je m'empecheray d'en parler. Quant à noz
+Souriquois, & autres leurs voisins, je ne puis dire sinon qu'ilz sont
+destituez de toute conoissance de Dieu, n'ont aucune adoration, & ne
+font aucun service divin, vivans en une pitoyable ignorance, que devroit
+toucher les coeurs aux Princes & Pasteurs Chrétiens qui employent bien
+souvent à des choses frivoles ce qui seroit plus que suffisant pour
+établir là maintes colonies qui porteroient leur nom, alentour déquelles
+s'assembleroient ces pauvres peuples. Je ne di pas qu'ils y aillent en
+personne: car ilz sont plus necessaires ici, & chacun n'est pas propre à
+la mer: mais il y a tant de gens de bonne volonté qui s'employroient à
+cela s'ils en avoient les moyens, que ceux qui le peuvent faire sont
+du-tout inexcusables. Le siecle du jourd'huy est tombé comme une
+astorgie, manquant d'amour et de charité Chrétienne, et ne retenant
+quasi rien de ce feu qui bruloit noz peres soit au temps de noz premiers
+Rois, soit au siecle des Croisades pour la Terre-sainte: voire si
+quelqu'un employe sa vie & ce peu qu'il ha à cet oeuvre, la pluspart
+s'en mocquent, semblables à la Salemandre, laquelle ne vit point au
+milieu des flammes, comme quelques-uns s'imaginent, mais est d'une
+nature si froide qu'elle les éteint par sa froideur.
+
+Chacun veut courir aprés les thresors, & les voudroit enlever sans se
+donner de la peine, & au bout de cela se donner du bon temps; mais ils y
+viennent trop tard; & en auroient assez s'ils croyoient comme il faut en
+celuy qui a dit: _Cherchez premierement le Royaume de Dieu, & toutes ces
+choses vous seront baillées par-dessus_.
+
+Revenons à nos Sauvages, pour la conversion déquels il nous reste de
+prier Dieu vouloir ouvrir les moyens de faire une ample moisson à
+l'avancement de l'Evangile. Car les nôtres & generalement tous ces
+peuples jusques à la Floride inclusivement sont fort aisez à attirer à
+la Religion Chrétienne, selon que je puis conjecturer de ceux que je
+n'ay point veu, par les discours des histoires, mais je trouve que la
+facilité y sera plus grande en ceux des premieres terres comme du
+Cap-Breton jusques à Malebarre, pour ce qu'ilz n'ont aucun vestige de
+Religion (car je n'appelle point Religion s'il n'y a quelque latrie, &
+office divin) ni la culture de la terre (du moins jusques à _Chouakoet_)
+laquelle est la principale chose qui peut attirer les hommes à croire ce
+que l'on voudra, d'autant que de la terre vient tout ce qui est
+necessaire à la vie, aprés l'usage general que nous avons des autres
+elemens. Nôtre vie a besoin principalement de manger, boire, & étre à
+couvert. Ces peuples n'ont rien de cela, par maniere de dire, car ce
+n'est point étre à couvert d'étre toujours vagabond, & hebergé souz
+quatre perches, & avoir une peau sur le dos: ni n'appelle point manger &
+vivre, que de manger tout à un coup & mourir de faim le lendemain, sans
+pourvoir à l'avenir. Qui donnera donc à ces peuples du pain, & le
+vétement, celui-là sera leur Dieu, ilz croiront tout ce qu'il dira.
+Ainsi le Patriarche Jacob promettoit de servir Dieu s'il lui bailloit du
+pain à manger & du bétement pour se couvrir. Dieu n'a point de nom: car
+tout ce que nous sçaurions dire ne le pourroit comprendre. Mais nous
+l'appellons Dieu, pour ce qu'il donne. Et l'homme en donnant peut étre
+appellé Dieu par ressemblance. _Fay_ (dis Saint Gregoire de Nazianze)
+_que tu sois Dieu envers les calamiteux en imitant la misericorde de
+Dieu. Car l'homme n'a rien de si divin en soy que le bien fait_. Les
+Payens ont reconu ceci, & entre autres Pline quand il a dit que c'est
+grand signe de divinité à un homme mortel d'ayder & soulager un autre
+mortel. Ces peuples donc ressentans les fruits de l'usage des métiers &
+culture de la terre, croiront tout ce qui leur sera annoncé, _in auditu
+auris_, à la premiere voix qui leur frappera aux aureilles. Et de ceci
+j'ay des témoignages certains, pour ce que je les ay reconus tout
+disposés à cela par la communication qu'ils avoient avec nous: & y en a
+qui sont Chrétiens de volonté & en font les actions telles qu'ilz
+peuvent, encores qu'ils ne soient baptizés: entre léquels je nommeray
+_Chkoudun_ Capitaine (alias _Sagamos_) de la riviere de Saint Jean
+mentionné au commencement de cet oeuvre, lequel ne mange point un
+morceau qu'il ne leve les ïeux au ciel, & ne face le signe de la Croix,
+pour ce qu'il nous a veu faire ainsi: mémes à noz prieres il se mettoit
+à genoux comme nous: & pource qu'il a veu une grande Croix plantée prés
+de notre Fort, il en a fait autant chez lui, & en toutes ses cabannes: &
+en porte une devant sa poitrine, disant Qu'il n'est plus Sauvage, &
+reconoit bien qu'ilz sont bétes (ainsi dit-il en son langage) mais qu'il
+est comme nous, desirant étre instruit. Ce que je de cetui-ci je le puis
+affermer préque de tous les autres: & quand il seroit seul, il est
+capable, étant instruit, d'attirer tout le reste.
+
+Les Armouchiquois sont un grand peuple léquels aussi n'ont aucune
+adoration: & étans arretez par ce qu'ilz cultivent la terre, on les peut
+aisément congreger, & exhorter à ce qui est de leur salut. Ilz sont
+vicieux & sanguinaires ainsi que nous avons veu ci-dessus: mais cette
+insolence vient de ce qu'ilz se sentent forts, à cause de leur
+multitude, & pour-ce qu'ilz sont plus à l'aise que les autres,
+recueillans des fruits de la terre. Leur païs n'est pas encores bien
+reconu, mais en ce peu que nous en avons découvert j'y trouve de la
+conformité avec ceux de la Virginie, hors-mis en la superstition &
+erreur en ce qui regarde nôtre sujet, d'autant que les Virginiens
+commencent à avoir quelque opinion de chose superieure en la Nature, qui
+gouverne ce monde ici.
+
+ Ils croyent plusieurs Dieux (ce dit un historien Anglois qui y a
+ demeuré) léquels ils appellent _Nontoac_: mais de diverses
+ sortes & degrez. Un seul est principal & grand, qui a toujours
+ été, lequel voulant faire le monde fit premierement d'autres
+ Dieux pour étre moyens & instrumens déquels il se peût servir à
+ la creation & au gouvernement. Puis aprés, le soleil, la lune, &
+ les étoilles comme demi dieux, & instrumens de l'autre ordre
+ principal. Ilz tiennent que la femme fut premierement faite,
+ laquelle par conjoncion d'un des Dieux eut des enfans.
+
+Tous ces peuples generalement croyent l'immortalité de l'ame, & qu'aprés
+la mort les gens de bien sont en repose, & les mechans en peine. Or les
+méchans sont leurs ennemis, & eux les gens de bien: de sorte qu'à leur
+opinion ilz sont tous après la mort bien à leur aise, & principalement
+quand ils ont bien defendu leur païs & bien tué de leurs ennemis. Et
+pource qui est de la resurrection des corps, encore y-a-il quelque
+nations pardela qui en ont de l 'ombrage. Car les Virginiens font des
+contes de certains hommes resuscitez, qui disent choses étranges: comme
+d'un méchant, lequel aprés sa mort avoit eté prés l'entrée de
+_Popogosso_ (qui est leur enfer) mais un Dieu le sauva & lui donna congé
+de retourner au monde, pour dire à ses amis ce qu'ilz devoient faire
+pour ne point venir en ce miserable tourment. Item en l'année que les
+Anglois étoient là avint à soixante-deux lieuës d'eux (ce disoient les
+Virginiens) qu'un corps fut deterré, comme le premier, & remontra
+qu'étant mort en la fosse, son ame étoit en vie, & avoit voyagé fort
+loin par un chemin long & large, aux deux cotez duquel croissoient des
+arbres fort beaux & plaisans, portans fruits les plus rares qu'on
+sçauroit voir: & qu'à la fin il vint à de fort belles maisons, prés
+déquelles il trouva son pere qui étoit mort, lequel lui fit exprés
+commandement de revenir & declarer à ses amis le bien qu'il falloit
+qu'ilz fissent pour jouir des delices de ce lieu: & qu'aprés son message
+fait il s'en retournât. L'Histoire generale des Indes Occidentales
+rapporte qu'avant la venue des Hespagnols au Perou, ceux de _Cusco_, &
+des environs, croyoient semblablement la resurrection des corps. Car
+voyans que les Hespagnols, d'une avarice maudite, ouvrans les sepulchres
+pour avoir l'or & les richesses qui étoient dedans, jettoient les
+ossemens des morts ça & là, ilz les prioient de ne les écarter ainsi,
+afin que cela ne les empechât de resusciter: qui est une croyance plus
+parfaite que celle des Sadducéens, & des Grecs, léquels l'Evangile & les
+Actes des Apôtre nous témoignent s'étre mocqué de la resurrection, comme
+fait aussi préque toute l'antiquité Payenne.
+
+Attendant cette resurrection quelques uns de nos Occidentaux ont estimé
+que les ames des bons alloient au ciel, & celles des méchans en une
+grande fosse _ou trou_ qu'ilz pensent étre bien loin au Couchant, qu'ils
+appellent _Popogusso_, pour y bruler toujours, & telle est la croyance
+des Virginiens: les autres (comme les Bresiliens) que les méchans s'en
+vont aprés la mort avec _Aignan_, qui est le mauvais esprit qui les
+tourmente: mais pour le regard des bons, qu'ils alloient derriere les
+montagnes danser, & faire bonne chere avec leurs peres. Plusieurs des
+anciens Chrétiens fondés sur certains passages d'Esdras, de sainct Paul,
+& autres, ont estimé qu'aprés la mort nos ames étoient sequestrées en
+des lieux souz-terrains, comme au sein d'Abraham, attendans le jugement
+de Dieu: & là Origene a pensé qu'elles sont comme en une école d'ames &
+lieu d'erudition; où elles apprennent les causes & raisons des choses
+qu'elles ont veu en terre, & par ratiocination font des jugemens des
+consequences du passé, & des choses à venir. Mais telles opinions ont
+eté rejettées par la resolution des Docteurs de Sorbone au temps du Roy
+Philippe le Bel, & depuis par le Concile de Florence. Que si les
+Chrétiens mémes en ont eté là, c'est beaucoup à ces pauvres Sauvages
+d'étre entrés en ces opinions que nous avons rapportées d'eux.
+
+Quant à ce qui est de l'adoration de leurs Dieux, de tous ceux qui sont
+hors la domination Hespagnole e ne trouve sinon les Virginiens qui
+facent quelque service divin (si ce n'est qu'on y vueille aussi
+comprendre ce que font les Floridiens, que nous dirons ci-aprés). Ilz
+representent donc leurs Dieux en forme d'homme, léquels ils appellent
+_Keuuasouuock_. Un seul est nommé _Keuuas_. Ilz les placent en maisons
+ou temples faits à leur mode qu'ilz nomment _Machicomuch'_, équels ilz
+font leurs prieres, chants, & offrandes à ces Dieux. Et puis que nous
+parlons des infideles, je prise davantage les vieux Romains, léquels ont
+eté plus de cent septante ans sans aucun simulacres de Dieux, ce dit
+saint Augustin, ayant sagement eté defendu par Numa Pompilius d'en faire
+aucun, pource que telle chose stolide & insensible les faisoit mépriser,
+& de ce mépris venoit que le peuple perdoit toute crainte, n'étant rien
+si beau que de les adorer en esprit, puis qu'ilz sont esprits. Et de
+verité Pline dit, _qu'il n'y a chose qui demontre plus l'imbecillité du
+sens humain, que de vouloir assigner quelque image ou effigie à Dieu.
+Car en quelque part que Dieu se montre il est tout de sens, de veue,
+d'ouïe, d'ame, d'entendement; & finalement il est tout de soy-méme, sans
+user d'aucun organe._ Les anciens Allemans instruits en cette doctrine,
+non seulement n'admettoient point de simulacres de leurs Dieux (ce dit
+Tacite) mais aussi ne vouloient point qu'ilz fussent depeints contre les
+parois, ni representés en aucune forme humaine, estimans cela trop
+deroger à la grandeur de la puissance celeste. On peut dire entre nous
+que les figures & representations sont les livres des ignorans. Mais
+laissans les disputes à part, il seroit bien-seant que chacun fût sage &
+bien instruit, & qu'il n'y eût point d'ignorans.
+
+Noz Sauvages Souriquois & Armouchiquois ont l'industrie de la peinture &
+sculpture, & font des images des bétes, oiseaux, hommes, en pierres & en
+bois aussi joliment que des bons ouvriers de deça, & toutefois ilz ne
+s'en servent point pour adoration, ains seulement pour le contentement
+de la veue, & pour l'usage de quelques outils privez, comme des calumets
+à petuner. Et en cela (comme j'ay dit au commencement) quoy qu'ilz
+soient sans cult divin, je les prises davantage que les Virginiens, &
+toutes autres sortes de gens qui plus bétes que les bétes adorent &
+reverent des choses insensible.
+
+Le Capitaine Laudonniere en son histoire de la Floride dit que ceux de
+ce païs-là n'ont conoissance de Dieu, ni d'aucune Religion, sinon qu'ils
+ont quelque reverence au soleil, & à la lune: auquels toutefois je ne
+trouve point par tout ladite histoire qu'ilz facent aucune adoration,
+fors que quand ilz vont à la guerre le _Paraousti_ fait quelque priere
+au soleil pour obtenir victoire, & laquelle obtenue, il lui en rend la
+louange, avec chansons en son honneur, comme j'ay plus particulierement
+dit ci-dessus. Et toutefois Belleforet écrit avoir pris de ladite
+histoire ce qu'il met en avant, qu'ilz font des sacrifices sanglans tels
+que les Mexicains, s'assemblans en une campagne, & y dressans leurs
+loges, là où aprés plusieurs danses & ceremonies ilz levent en l'air &
+offrent au soleil celui sur qui le sort est tombé d'étre destiné pour le
+sacrifice. Que s'il est hardi en cet endroit, il ne l'est pas moins
+quand il en dit autant des peuples de _Canada_ léquels il fait
+sacrificateurs de corps humains, encores qu'ilz n'y ayent jamais pensé.
+Car si le Capitaine Jacques Quartier a veu des tétes de leurs ennemis
+conroyées, étendues sur des pieces de bois, il ne s'ensuit qu'ils ayent
+eté sacrifiés: mais c'est leur coutume, ainsi qu'aux anciens Gaulois,
+d'en faire ainsi, c'est à dire d'enlever toutes les tétes d'ennemis
+qu'ils auront peu tuer, & les pendre ne (ou dehors) leurs cabanes pour
+trophées. Ce qui est coutumier par toutes les Indes Occidentales.
+
+Pour revenir à noz Floridiens, si quelqu'un veut appeller acte de
+Religion l'honneur qu'ilz font au soleil, je ne l'empeche. Car és vieux
+siecles de l'age d'or lors que l'ignorance se mit parmi les hommes,
+plusieurs considerans les admirables effects du soleil & de la lune
+déquels Dieu se sert pour le gouvernement des choses d'ici bas, ilz leur
+attribuerent la reverence deuë au Createur, & cette façon de reverence
+Job nous l'explique quand il dit: _Si j'ay regardé le Soleil en sa
+splendeur, & la lune cheminant claire: Et si mon coeur a eté seduit en
+secret, & ma main a baisé ma bouche: Ce qui est une iniquité toute
+jugée, car j'eusse renié le grand Dieu d'en haut_. Quant au baise-main
+c'est une façon de reverence qui se garde encore aux homages. Ne pouvans
+toucher au soleil ils étendoient la main vers lui, puis la baisoient: ou
+touchoient son idole, aprés baisoient la main qui avoit touché. Et en
+cette idolatrie est quelquefois tombé le peuple d'Israël comme nous
+voyons en Ezechiel.
+
+Au regard des Bresiliens, je trouve par le discours de Jean de Leri, que
+non seulement ilz sont semblables aux nôtres, sans aucune forme de
+Religion, ni conoissance de Dieu, mais qu'ilz sont tellement aveuglés &
+endurcis en leur anthropophagie, qu'ilz semblent n'étre nullement
+susceptibles de la doctrine Chrétienne. Aussi sont ils visiblement
+tourmentez & battus du diable (qu'ils appellent _Aignan_) & avec telle
+rigueur, que quand ilz le voyent venir tantot en guise de béte, tantot
+d'oiseau, ou de quelque forme étrange, ilz sont comme au desespoir. Ce
+qui n'est point à l'endroit des autres Sauvages plus en deça vers la
+Terre-neuve, du moins avec telle rigueur. Car Jacques Quartier rapporte
+qu'il leur jette de la terre aux ïeux, & l'appellent _Cudouagni_: & là
+où nous étions (où il s'appelle _Aoutem_) j'ay quelquefois entendu qu'il
+a egratigné _Membertou_ en qualité de devin du païs. Quand on remontre
+aux Bresiliens qu'il faut croire en Dieu, ils en sont bien d'avis, mais
+incontinent ils oublient leur leçon, & retournent à leur vomissement,
+qui est une brutalité étrange, de ne vouloir au moins se redimer de la
+vexation du diable par la Religion: Ce qui les rend inexcusables, mémes
+qu'ils ont quelques restes de la memoire du deluge, & de l'Evangile (si
+tant est que leur rapport soit veritable). Car ilz font mention en leurs
+chansons que les eaux s'étans une fois débordées couvrirent toute la
+terre, & furent tous les hommes noyés, exceptez leurs grandz peres, qui
+se sauverent sur les plus hauts arbres de leur païs. Et de ce deluge ont
+aussi quelque traditive d'autres Sauvages que j'ay mentionné ailleurs.
+Quant à ce qui est de l'Evangile, ledit de Leri dit qu'ayant une fois
+trouvé l'occasion de leur remontrer l'origine du monde, & leur miserable
+condition, & comme il faut croire en Dieu, ilz l'ecouterent avec grande
+attention, demeurans tout étonnez de ce qu'ilz avoient ouï: & que là
+dessus un vieillard prenant la parole, dit, Qu'à la verité il leur avoit
+recité de grandes merveilles, qui lui faisoient rememorer ce que
+plusieurs fois ils avoient entendu de leurs grands-peres, que dés fort
+longtemps un _Maïr_ (c'est à dire un étranger vétu & barbu comme les
+François) avoit eté là les pensant ranger à l'obeïssance du Dieu qu'il
+leur annonçoit, & leur avoit tenu le méme langage: mais qu'ilz ne le
+voulurent point croire. Et partant y en vint un autre, qui en signe de
+malediction leur bailla les armes dont depuis se sont tuez l'un l'autre:
+& de quitter cette façon de vivre il n'y avoit apparence, pour ce que
+toutes les nations à eux voisines se mocqueroient d'eux.
+
+Or noz Souriquois, Canadiens, &leurs voisins, voire encores les
+Virginiens & Floridiens ne sont pas tant endurcis en leur mauvaise vie,
+& recevront fort facilement la doctrine Chrétienne quant il plaira à
+Dieu susciter ceux que le peuvent à les secourir. Aussi ne sont-ilz
+visiblement tourmentez, battus, dechirez du diable comme ce barbare
+peuple du Bresil, qui est une maldiction étrange à eux particuliere plus
+qu'aux autres nations de dela. Ce qui me fait croire que la trompette
+des Apôtres pourroit avoit eté jusques là, suivant la parole du
+vieillart susdit, à laquelle ayans bouché l'aureille ils en portent une
+punition particuliere non commune aux autres qui paraventure n'ont
+jamais ouï la parole de Dieu depuis le Deluge, duquel toutes ces nations
+en plus de trois mille lieuës de terre ont une obscure conoissance qui
+leur a eté donnée par tradition de pere en fils.
+
+
+
+
+CHAP. V
+
+_Des Devins & Maitres des ceremonies entre les Indiens._
+
+
+JE ne veux appeller (comme quelques uns ont fait) du nom de Prétres ceux
+qui font les ceremonies & invocations de demons entre les Indiens
+Occidentaux, sinon entant qu'ils ont l'usage des sacrifices & dons u'ils
+offrent à leurs Dieux, d'autant que (comme dit l'Apôtre) tout Prétre, ou
+Pontife, est ordonné pour offrir dons & sacrifices: tels qu'étoient ceux
+de Mexique (dont le plus grand étoit appellé _Papas_) léquels
+encensoient à leurs idoles, dont la principale étoit celle du Dieu
+qu'ils nommoient _Vizilipuztlt_, comme ainsi soit neantmoins que le nom
+general de celui qu'ilz tenoient pour supreme seigneur & autheur de
+toues choses fût _Viracocha_, auquel ilz bailloient des qualités
+excellentes, l'appellans _Pachacamac_, qui est Createur du ciel & de la
+terre, & _Usapu_, qui est Admirable, & autres noms semblables. Ils
+avoient aussi des sacrifices d'hommes, comme encore ceux du Perou,
+léquels ilz sacrifioient en grand nombre, ainsi qu'en discourt amplement
+Joseph Acosta. Ceux-là donc peuvent étre appellez Prétres, ou
+Sacrificateurs; mais pour le regard de ceux de la Virginie & de la
+Floride, je ne voy point quelz sacrifices ilz font, & par ainsi je les
+qualifieray Devins, ou Maitres des ceremonies de leur religion, léquels
+en la Floride je trouve appelles _Jarvars, & Joanas_: en Virginia
+_Vuiroances_: au Bresil _Caraïbes_: & entre les nôtres (je veux dire les
+Souriquois) _Autmoins_. Laudonniere parlant de la Floride:
+
+ Ils ont (dit-il) leurs Prétres, auquels ilz croyent fort, pour
+ autant qu'ilz sont grans magiciens, grans devins, & invocateurs
+ de diables. Ces prétres leur servent de Medicins & Chirurgiens &
+ portent toujours avec aux un plein sac d'herbes & de drogues
+ pour medeciner les malades, qui sont la pluspart de verole: car
+ ils aiment fort les femmes & filles, qu'ils appellent filles du
+ soleil. S'il y a quelque chose à traitter, le Roy appelle les
+ _Jarvars_, & les plus anciens, & leur demande leur avis.
+
+Voyez au surplus ce que j'ay écrit ci-dessus au sixiéme chapitre du
+premier livre. Pour ceux de la Virginie ilz ne sont pas moins matois que
+ceux de la Floride, & se donnent credit, & font respect par des traits
+de Religion tels que nous avons dit au precedent chapitre, parlans de
+quelques morts resuscitez. C'est par ce moyen & souz pretexte de
+Religion que les _Inguas_ se rendirent jadis les plus grans Princes de
+l'Amerique. Et de cette ruse ont aussi usé ceux de deça qui ont voulu
+embabouiner le peuple, comme Numa Pompilius, Lysander, Sertorius, &
+autres plus recens, faisans (ce dit Plutarque) comme les joueurs de
+tragedies, qui voulans representer des choses qui passent les forces
+humaines, ont recours à la puissance superieure des Dieux.
+
+Les _Aoutmoins_ de la derniere terre des Indes qui est la plus proche de
+nous, ne sont si lourdauts qu'ilz n'en sachent bien faire à croire au
+menu peuple. Car avec leurs impostures, ilz vivent, & se rendent
+necessaires, faisans la Medecine & Chirurgie aussi bien que les
+Floridiens. Pour exemple soit _Membertou_ grand _Sagamos_. S'il y a
+quelqu'un de malade on l'envoye querir. Il fait des invocations à son
+dæmon, il souffle la partie dolente, il y fait des incisions, en succe
+le mauvais sang: Si c'est une playe il la guerit par ce méme moyen, en
+appliquant une rouelle de genitoires de Castor. Bref on lui fait quelque
+present de chasse, ou de peaux. S'il est question d'avoir nouvelles des
+choses absentes, aprés avoir interrogé son dæmon il rend ses oracles
+ordinairement douteux, & bien-souvent faux, mais aussi quelquefois
+veritables: comme quand on lui demanda si _Panoniac_ étoit mort, il dit
+qu'il ne retournoit dans quinze jours il ne le falloit plus attendre, &
+que les Armouchiquois l'auroient tué. Et pour avoir cette réponse il lui
+fallut faire quelque presents. Car entre les Grecs il y a un proverbe
+trivial qui porte que sans argent les oracles de Phoebus sont muets. Le
+méme rendit un oracle veritable de nôtre venue au sieur du Pont lors
+qu'il partit du Port Royal pour retourner en France, voyant que le
+quinziéme de Juillet étoit passé sans avoir aucunes nouvelles. Car il
+soutint & afferma qu'il y viendroit un navire, & que son diable le lui
+avoit dit. Item quand les Sauvages ont faim ilz consultent l'oracle de
+_Membertou_, & il leur dit, Allés en tel endroit, & vous trouverez de la
+chasse. Il arrive quelquefois qu'il en trouvent & quelquefois non. S'il
+arrive que non, l'excuse est que l'animal est errant, & a changé de
+place: mais aussi, bien souvent ils en trouvent, & c'est ce qui les fait
+croire que ce diable est un Dieu, & n'en sçavent point d'autre, auquel
+neantmoins ilz ne rendent aucun service, ni adoration en religion
+formée.
+
+Lors que ces _Aoutmoins_ font leurs chimagrées ilz plantent un baton
+dans une fosse auquel ils attachent une corde, & mettans la téte dans
+cette fosse ilz font des invocations ou conjurations en langage inconu
+des autres qui sont alentour, & ceci avec des battemens & criaillemens
+jusques à en suer d'ahan. Toutefois je n'ay pas ouï qu'ils écument par
+la bouche comme font les Turcs. Quand le diable est venu, ce maitre
+_Autmoin_ fait à croire qu'il le tient attaché avec sa corde, & tient
+ferme alencontre de lui, le forçant de lui rendre réponse avant que le
+lâcher. Par ceci se reconoit la ruse de cet ennemi de Nature, qui amuse
+ainsi ces creatures miserables: & quant & quant son orgueil, de vouloir
+que ceux qui l'invoquent lui facent plus de submission que n'ont jamais
+fait les saints Patriarches & Prophetes à Dieu, léquels ont seulement
+prié la face en terre. Méme j'ay quelquefois ouï dire que ce maitre
+diable en ce conflict egratignoit _Membertou_. Et de ceci me suis
+souvenu lisant en l'histoire de Pline chose semblable, que ce maitre
+singe égratigne & bat ses sacrificateurs negligens en leur office.
+
+Cela fait il se met à chanter quelque chose (à non advis) à la louange
+du diable, qui leur a indiqué de la chasse: & les autres Sauvages qui
+sont là repondent faisans quelque accord de musique entre eux. Puis ilz
+dansent à leur mode, comme nous dirons ci-aprés, avec chansons que je
+n'enten point, ni ceux des nôtres qui entendoient le mieux leur langue.
+Mais un jour m'allant promener en noz prairies le long de la riviere, je
+m'approchay de la cabanne de _Membertou_, & mis sur mes tablettes une
+parcelle de ce que j'entendis, qui y est encore écrit en ces termes,
+_Holoet ho ho hé hé ha ha haloet ho ho hé_, ce qu'ilz repeterent par
+plusieurs fois. Le chant est sur mesdites tablettes en ces notes, _Re fa
+sol sol re sol sol fa fa re re sol sol fa fa_. Une chanson finie ilz
+firent tous une grande exclamation, disans; Hé é é é. Puis
+recommencerent une autre chanson, disans: _Egrigna hau egrigna hé he hu
+hu ho ho ho egrigna hau hau hau_. Le chant de ceci étoit _Fa fa fa sol
+sol fa fa re re sol sol fa fa fa re fa fa sol sol sol_. Ayans fait
+l'exclamation accoutumée ilz en commencerent une autre qui chantoit
+_Tamema alleluya tameja douveni hau hau hé hé_. Le chant en étoit, _Sol
+sol sol fa fa re re re fa fa sol fa sol fa fa re re_. J'écoutay
+attentivement ce mot _alleluya_ repris par plusieurs fois, & ne sceu
+jamais comprendre autre chose. Ce qui me fait penser que ces chansons
+sont à la louange du diable, si toutefois ce mot signifie envers eux ce
+qu'il signifie en Hebrieu, qui est Louez le Seigneur. Toutes les autres
+nations de ce païs là en font de méme: mais personne n'a particularisé
+leurs chansons sinon Jean de Leri, lequel dit que les Bresiliens en
+leurs sabats font aussi de bons accords. Et se trouvant un jour en telle
+féte, il rapporte qu'ilz disoit _Hé hé hé hé hé hé hé hé hé hé_, avec
+cette note, _Fa fa sol fa fa sol sol sol sol sol_. Et cela fait,
+s'écrioient d'une façon & hurlement epouvantable l'espace d'un quart
+d'heure, & sautoient les femmes en la'air avec violence jusques à en
+ecumer par la bouche: puis recommencerent la musique, disans: _Heu heur
+aure heura heur aure heura heura ouech_. La note est, _Fa mi re sol sol
+sol fa mi ut mi re mi ut re_. Cet autheur dit qu'en cette chanson ils
+avoient regretté leurs peres decedez, léquels étoient si vaillans, &
+toutefois qu'ilz étoient consolés en ce qu'aprés leur mort ilz
+asseuroient de les aller trouver derriere les hautes montagnes, où ilz
+danseroient & se reuniroient avec eux. Semblablement qu'à toute outrance
+ils avoient menacé les _Ouetsacas_ leurs ennemis d'étre bientot pris &
+mangez par eux, ainsi que leur avoient promis leurs _Caraïbes_: & qu'ils
+avoient aussi fait mention du deluge dont nous avons parlé au chapitre
+precedent. Je laisse à ceux qui écrivent de la demonimanie à philosopher
+là dessus. Mais il faut dire de plus que tandis que noz Sauvages
+chantent ainsi, il y en a d'autres que ne font autre chose que dire,
+_Hé_, ou _Het_ (comme un homme qui fend du bois) avec un mouvement de
+bras: & dansent en rond sans se tenir l'un l'autre, ni bouger d'une
+place, frappans des piez contre terre, qui est la forme de leurs danses,
+semblables à celles que ledit de Leri rapporte de ceux du Bresil, qui
+sont à plus de quinze cens lieuës de là. Aprés quoy les nôtres font un
+feu, & sautent par dessus comme les anciens Cananeens, Hammonites, &
+quelquefois les Israëlites; mais ilz ne sont si detestables, car ilz ne
+sacrifient point lurs enfans au diable par le feu. Avec tout ceci ilz
+mettent une demie perche hors le faiste de la cabanne où ilz sont, au
+bout de laquelle y a quelques _Matachiaz_, ou autre chose attachée, que
+le diable emporte. C'est ainsi que j'en ay ouï discourir.
+
+On peut ici considerer une mauvaise façon de sauter par dessus le feu, &
+de passer les enfans par la flamme és feux de la saint Jean, qui dure
+encore aujourd'hui entre nous, & devroit étre reformée. Car cela vient
+des abominations anciennes que Dieu a tant haï, déquels parle Theodoret
+en cette façon: _J'ay veu_, dit-il, _eh quelque villes allumer des
+buchers une fois l'an, & sauter pardessus non seulement les enfans, mais
+aussi hommes & les meres porter les enfans pardessus la flamme. Ce qui
+leur sembloit étre comme une exposition & purgation. Et ce (à mon avis)
+a eté le cas d'Achaz_. Ces façons de faire ont eté defendues par un
+ancien Concile tenu en Perse Constantinople. Surquoy Balsamon remarque
+le vint-troisiéme du mois de Juin (qui est veille de saint Jean) és
+rives de mer & en maisons on s'assembloit hommes & femmes, &
+habilloit-on la fille ainée en épousée, & aprés bonne chere & bien beu,
+on faisoit des danses, des exclamations, & des feuz toute la nuit, sur
+léquels ilz sautoient, & faisoient des prognostications de bon &
+mal-heur. Ces feu on eté continués entre nous sur un meilleur sujet mais
+il faut oter l'abus.
+
+Or comme le diable a toujours voulu faire le singe, & avoir un service
+comme celui qu'on rend à Dieu, aussi a-il voulu que ses officiers
+eussent les marques de leur métier pour mieux decevoir les simples. Et
+de fait _Membertou_, duquel nous avons parlé, comme un sçavant
+_Aoutmoin_, porte pendue à son col la marque de cette profession, qui
+est une bourse en triangle couverte de leur broderie, c'est à dire de
+_Matachiaz_, dans laquelle y a je ne sçay quoy gros comme une noisette,
+qu'il dit étre son demon appellé _Aoutme_. Je ne veut méler les choses
+sacrées avec les prophanes, mais suivant ce que j'ay dit que le diable
+fait le singe, ceci me fait souvenir du Rational, ou Pectoral du
+jugement que le souverain Pontife portoit au-devant de soy en l'ancienne
+loy, sur lequel Moyse avoit mis _Urim & Tummim_, Or ces _Urim & Tummim_
+Rabbi David dit qu'on ne sçait que c'est & semble que c'étoient des
+pierres. Rabbi Selomoh dit que c'étoit le nom de Dieu [Hebreu], Jehova,
+nom ineffable, qu'il mettoit dans le replis du Pectoral, par lequel il
+faisoit reluire sa parole. Josephe estime que c'étoit douze pierres
+precieuses. Saint Hierome interprete ces deux mots Doctrine & Verité: Ce
+qui est notable pour les Evéques & grans Pasteurs, déquelz la vie, les
+moeurs, & la parole ne doit étre qu'une perpetuelle doctrine qui
+enseigne les peuple à bien vivre: & une verité immuable, qui ne flatte
+point, qui ne redoute rien, & qui d'un éclat semblable au son de la
+trompete annonce purement la parole de Dieu.
+
+Et comme le sacerdoce étoit successif, non seulement en la maison
+d'Aaron, mais aussi en la famille du grand Pontife de Memphis, de qui la
+charge étoit affectée à son fils ainé aprés lui, ainsi que dit Thyamis
+en l'Histoire Æthiopique d'Heliodore: De méme, parmi ces gens ici ce
+métier est successif, & par une traditive en enseignent le secret à
+leurs fils ainés. Car l'ainé de _Membertou_ (auquel par mocquerie on
+imposé nom Juda, dequoy il s'est faché ayant entendu que c'est un
+mauvais nom) nous disoit qu'aprés son pere il seroit _Aoutmoin_ au
+quartier; ce qui est peu de chose: car chacun _Sagamos_ ha son
+_Aoutmoin_, si lui-méme ne l'est. Mais encore sont-ils ambitieux de cela
+pour le profit qui en revient.
+
+Les Bresiliens ont leurs _Caraïbes_, léquels vont & viennent par les
+villages, faisans à croire au peuple qu'ils ont communication avec les
+esprits, moyennant quoy ilz peuvent non seulement leur donner victoire
+contre leurs ennemis, mais aussi que d'eux depend l'abondance ou
+fertilité de la terre. Ils ont ordinairement en main certaine façon de
+sonnettes qu'ils appellent _Maracas_, faites d'un fruit d'arbre gros
+comme un oeuf d'autruche, lequel ilz creusent ainsi qu'on fait ici les
+calebasses des pelerins de Saint Jacques, & les ayans emplis de petites
+pierres, ilz les font sonner en maniere de vessie de pourceau, en leurs
+solemnitez: & allans par les villages engeollent le monde, disans que
+leur dæmon est là dedans. Ces _Maracas_ bien parez de belles plumes, ilz
+fichent en terre le baton qui passe à travers & les arrengent tout du
+long & au milieu des maisons, commandans qu'on leur donne à boire & à
+manger. De façon que ces affronteurs faisans à croire aux autres idiots
+(comme jadis les sacrificateurs de Bel, déquels est fait mention en
+l'histoire de Daniel) que ces fruits mangent & boivent la nuit, chaque
+chef d'hôtel adjoutant foye à cela, ne fait faute de mettre auprés de
+ces _Maracas_, farine, chair, poisson & bruvage, lequel service ilz
+continuent par quinze jours ou trois semaines: & durant ce temps sont si
+sots que de se persuader qu'en sonnant de ces _Maracas_, quelque esprit
+parle à eux, & leur attribuent de la divinité. De sorte que ce seroit
+grand forfait de prendre les viandes qu'on presente devant ces belles
+sonnettes, déquelles viandes ces reverens _Caraïbes_ s'engraissent
+joyeusement. Ainsi souz des faux pretextes le monde est abusé de toutes
+part.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAP. VI
+
+_Du langage_
+
+
+LES effects de la confusion de Babel sont parvenus jusques à ces peuples
+déquels nous parlons, aussi-bien qu'au monde deça. Car je voy que les
+Patagons parlent autrement que ceux du Bresil, & ceux-ci autrement que
+les Peroüans, & que les Peroüans sont distinguez des Mexiquains: les
+iles semblablement ont leur langue à part: en la Floride on ne parle
+point comme en Virginia: noz Souriquois & Etechemins n'entendent point
+les Armouchiquois: ni ceux-ci les Iroquois bref chacun peuple est divisé
+par le langage. Voire en une méme province il y a langage different, non
+plus ne moins qu'és Gaulles le Flamen, le bas Breton, le Gascon, le
+Basque, ne s'accordent point. Car l'autheur de l'histoire de la Virginie
+dit que là chacun _Vuiroan_, ou seigneur, ha son langage particulier.
+Pour exemple soit, que le chef, ou Capitaine de quelque qauanton (que
+nos Historiens Jacques Quartier & Laudonniere qualifient Roy) s'appelle
+en Canada _Agohanna_, par mi les Souriquois _Sagamos_ en la Virginie
+_Uviroan_, en la Floride _Paraousti_, és iles de Cuba _Cacique_, les
+Roys du Perou _Inquas_, &c. J'ay laissé les Armouchiquois & autres que
+je ne sçay pas. Quant aux Bresiliens ilz n'ont point de Rois, mais les
+vieillars, qu'ils appellent Peoreroupichech', à-cause de l'experience du
+passé, sont ceux qui gouvernent, exhortent, & ordonnent de tout. Les
+langues mémes se changent, comme nous voyons que par deça nous n'avons
+plus la langue des anciens Gaullois, ni celle qui étoit au temps de
+Charlemagne (du moins elle est fort diverse) les Italiens ne parlent
+plus Latin, ni les Grecs l'ancien Grec, principalement és orées
+maritimes, ni les Juifs l'ancien Hebrieu. Ainsi Jacques Quartier nous a
+laissé comme un dictionaire du langage de Canada, auquel noz François
+qui y hantent aujourd'huy n'entendent rien: & pource je ne l'ay voulu
+inferer ici: seulement j'y ay trouvé _Caraconi_, pour dire Pain; &
+aujourd'hui on dit _Caracona_, que j'estime étre un mot basque. Pour le
+contentement de quelques-uns je mettray ici quelques nombres de l'ancien
+& nouveau langage de Canada.
+
+Ancien Nouveau
+
+1 Segada 1 Regoia
+2 Tigneni 2 Nichou
+3 Asebe 3 Nichtoa
+4 Honnaton 4 Rau
+5 Oniscon 5 Apateta
+6 Indaie 6 Coutouachin
+7 Ayaga 7 Neouachin
+8 Addegue 8 Nestouachin
+9 Madellon 9 Pescouades
+10 Assem 10 Metren
+
+Les Souriquois disent Les Etechemins.
+
+1 Negout 1 Bechkon
+2 Tabo 2 Nich'
+3 Chicht 3 Nach'
+4 Neois 4 Ïau
+5 Nan 5 Prenchk
+6 Kamachin 6 Chachit
+7 Eroeguenik 7 Coutachit
+8 Meguemorchin 8 Erouïguen
+9 Echkonadek 9 Pechcoquem
+10 Metren 10 Peiock
+
+Pour la conformité des langues, il se trouve quelquefois des mots de
+deça, qui signifient quelque chose pardela, comme Jean de Leri dit que
+_Leri_ signifie une huitre, au Bresil: & au païs des Souriquois Marchin
+signifie un loup, qui est le nom d'un Capitaine Armouchiquois: mais de
+mots qui se rapportent en méme signification il s'en trouve peu. En
+l'histoire Orientale de _Maffeus_ j'ay leu _Sagamos_ en la méme
+signification que le prennent noz Souriquois, pou dire Roy, Duc,
+Capitaine. Ce que considerant quelquefois, il m'est venu en la pensée de
+croire que ce mot vient de la premiere antiquité: d'autant que (selon
+Berose) Noé fut appelé _Saga_, qui signifie Prétre & Pontife, pour avoir
+enseigné la Theologie, les ceremonies du service divin, & beaucoup de
+secrets des choses natureles aux scythes Armeniens (que les Autheurs
+cosmographes appellent Sages) léquelles étoient en depot par écrit és
+mains des Prétres. Et de ces peuples Sages peuvent étre sortis noz
+Tolosains, que les anciens appelloient Tectosages. Deu que le mot _Saga_
+ne s'éloignent point les Hebrieux, en la langue desquels [Hébreu]
+_Sagan_ (selon Rabbi David) signifie Grand Prince, & quelquefois celui
+qui teint le premier lieu aprés le souverain Pontife. En quelques lieux
+d'Esaie & Jeremie ce mot est pris pour Magistrat, en la version
+ordinaire de la Bible: & neantmoins _Santes Paninus_, & autres,
+l'interpretent _Prince_.
+
+Mais c'est assez philosopher là dessus: passons outre. Ceux qui ont eté
+en Guinée disent que _Babougie_ signifie là un petit enfant, ou le faon
+d'un animal en la sorte que lédits Souriquois prennent ce mot. Ainsi en
+France nous avons plusieurs mots non tirez du Grec, mais que les Grecs
+ont pris de nous: comme de Moustache, vient [Grec: mysyx] & de ce que
+nous disons Boire à tire-larigot vient [Grec: laryglex, laryglos]: de
+Giboulée [Grec: gêbolê]: de Baller,[Grec: ballizein]: de Lance [Grec:
+lagkê]: de Botines [Grec: biênga]: de Clapier [Grec: klapein]: de Tapis,
+[Grec: tapês]: De tapit contre terre, [Grec: tapeigoô]: de Baster [Grec:
+botsyzô]: de Pantoufle, [Grec pantophellos]: de Brasser [Grec: brazô]:
+de Chiquaner [Grec: Kichynein], songer quelque mechanceté pour tromper:
+de Colle, [Grec: kolla]: du mot Tolofain Trufer, c'est à dire mocquer,
+[Grec: enteuphaô], &c. Et les mots Grecs [parydeisos, bosphoros]
+viennent de l'Hebrieu [Pardes, & Bospharad].
+
+Ils usent ainsi que les Grecs & Latins du mot Toy (_Kir_) en parlant à
+qui que ce soit: & n'est encore entre eux venu l'usage de parler à une
+persone par le nombre pluriel, ainsi que par reverence ont jadis fait
+les Hebrieux, & font aujourd'hui noz nations de l'Europe.
+
+Quant à la cause du changement de langage en _Canada_, duquel nous avons
+parlé, j'estime que cela est venu d'une destruction de peuple. Car il y
+a quelques années que les Iroquois s'assemblerent jusques à huit mille
+hommes, & deffirent tous leurs ennemis, léquels ilz surprindrent dans
+leurs enclos. J'adjoute à ceci pour le changement du langage, le
+commerce qu'ilz font d'orenavant avec leurs pelleteries depuis que les
+François les vont querir: car au temps de Jacques Quartier on ne se
+soucioit point de Castors. Les chapeaux qu'on en fait ne sont en usage
+que depuis ce temps-là: non que l'invention soit nouvelle: car és
+vieilles panchartes des Chappeliers de Paris il est dit qu'ils feront
+des de fins Biévres (qui est le Castor) mais soit pour la cherté, ou
+autrement, l'usage en a eté long temps intermis.
+
+Au regard de la prononciation, ils ont les mots fort faciles, & ne les
+tirent point du profond de la gorge comme font quelquefois les Hebrieux,
+& entre les nations d'aujourd'hui les Suisses, Allemans & autres: &ne
+prononcent aussi à l'ayde du né comme encore quelquefois lédits
+Hebrieux: ce qui me semble étre un avantage pour s'accommoder avec eux.
+Et pour exemple de ceci je proposeray quelques mots communs, léquels ilz
+prononcent comme je les ay ici écrits: où faut observer que les (ch) se
+prononcent non comme le X Grec, mais à la façon que nous disons chair,
+cheval, beche.
+
+Homme, Metaboujou, ou Kessona
+Femme, Meboujou
+Mary, Tasetch'
+Femme mariée, Nidroech, ou Roka
+Pere, Nouchich'
+Mere, Nekich'
+Frere ainé, Necis
+Frere germain, Skinetch'
+Frere de ma femme, Nemacten
+Frere ami, Nigmach'
+Nevoeu, Neroux
+Soeur, Nekich'
+Fils, Nekouïs
+Fille, Fetouch', ou Pecenemouch'
+Enfant, Babougie
+
+Feu, Bouktou
+Fumée, Nedourouzi
+Charbon, Ichau
+Poudre, Pechau
+Pierre, Khoudou
+Eau, Chabaüan, ou Orenpesc
+Terre, Megamingo
+Montagne, Pamdenour
+
+Ciel, Oüajek
+Soleil, Achtek
+Lune, Kinch' Kaminau
+Etoile, Kercosetech'
+
+Téte, Menougi
+Cheveux, Mouzabon
+Aureilles, Sekdoagan
+Front, Tegoeja
+Yeux, Nepeguigout
+Sourcil, Nitkou
+Né, Chich'kon
+Bouche, Meton
+Levre, Nekoui
+Dent, Nebidre
+Langue, Nirnou
+Barbe, Nigidoin
+Gorge, Chidon
+Col, Chitagan
+Bras, Pisquechan
+Mains, Mepeden
+Doigts, Troeguen
+Ventre, Migedi
+Nombril, Niri
+Membre viril, Carcaris, ou Irtay
+Celui de la femme, Match'
+Testicules, Nerejou, ou Marjos.
+Cul, Menogoy
+Genoux, Cagiguen
+Jambes, Mecat
+Piez, Nechit.
+
+Robbe, Achoan, ou Aton
+Manche, Argeniguen
+Chapeau, Agoscozon
+Chemise, Atouray
+Chausses, Mezibediazeguen
+Bas de chausses, Piscagan, ou Pessagagan
+Souliers, Mekezen
+Lit, Enaxé
+
+Aiguille, Mocouschis
+Epingle, Mocouchich'
+Alene, Mocous
+Corde, ou fil' Ababich'
+Croc, Noporo
+
+Chauderon, Aoüan, ou Astikou
+Bois, Kemouch', ou Makia
+Ecorces, Bouoüac
+Forét, Nibemk
+Fueille, Nibir
+Hache, Temieguen, ou Achetoutagan
+
+Cabanne, Oüagoan
+
+Pain, Caracona
+Vin, Chabaüan saaket
+Chair, ïoux
+Graisse, Mimera
+Blé, Cromcouch'
+Beurre, Cacamo
+Sel, Saraoé
+Faim, Peskabaüan, ou Pech'ktemay, ou Keouigin.
+
+Farine, Oabeeg
+Pois, ïerraoué
+Feves, Pichkageguin
+Galette, Mouschcoucha
+Cuisinier, Atoctegic
+
+Arc, Tabi
+Fleche, Pomio
+Fer de fleche, Nachoutugan
+Carquois, Pitrain
+Arquebuze, Piscoué
+Epée, Ech'pada
+Capitaine, Sagmo, Hirmo
+Prisonnier esclave, Kichtech'
+
+Couteau, Hoüagan
+Plat, ou Escuelle, Ouragan
+Culiere, Nememekouën
+Baton, Makia
+Peigne, Arcoenet
+
+J'ay voulu ici raporter ce que dessus, pour montrer la facilité de leur
+prononciation: & en eusse peu fair un plus long dictionaire si mon sujet
+l'eût permis. Mais cela suffira à mon intention. D'une chose
+veux-j'avertir mon lecteur, que quoy que j'aye cherché & demandé
+curieusement quelque regle pour la variation des noms & verbes de la
+langue de noz Sauvages, je n'en ay jamais rien peu apprendre. Item sera
+observé qu'ils ont en leur prononciation le (s) des Grecs au lieu de
+nôtre (u) & terminent volontiers les mots en (a) comme Souriquois,
+_Souriquoa_, Capitaine _Capitaina_: Normand, _Normandia_: Basque,
+_Basquoa_: une Martre, _Martra_, Banquet, _Babaguia_: &c. Mais il y a
+certaines lettres qu'ilz ne peuvent bien prononcer, sçavoir (v) consone,
+& (f) au lieu dequoy ilz mettent (b) & (p) comme Févre, _Pebre_. Et pour
+(Sauvage) ilz disent _Chabaia_, & s'appellent eux-mémes tels, ne sachans
+en quel sens nous avons ce mot. Et neantmoins ilz prononcent mieux le
+surplus de la langue Françoise que noz Gascons, léquels outre
+i'inversion de l'(u) en (b) & du (b) en (u) és troubles derniers étoient
+encore reconus & mal-menés en Provence par la pronunciation du mot
+_Cabre_, au lieu duquel ilz disoient _Crabe,_, ainsi que jadis les
+Ephrateens ayans perdu la bataille contres les Galaadites, pensans fuir
+étoient reconus au passage du Jordain par la prononciation du mot
+_Schibboleth_, qui signifie un épic, au lieu duquel ilz prononçoient
+_Sibboleth_ (qui signifie le gay d'une riviere) demandans s'ilz
+pourroient bien passer. Les Grecs aussi avoient diverses prononciations
+d'un méme mot, pour ce qu'ils avoient quatre langues distinctes separées
+de la commune. Et en Plaute nous lisons que les Prænestin non gueres
+élognez de Rome Prononçoient _Konia_, au lieu de _Ciconia_. Mémes
+aujourd'hui les bonnes femmes de Paris disent encore _mon Courin_ pour
+_mon Cousin_, & _mon mazi_, pour _mon mari_.
+
+Or pour revenir à noz Sauvages, jaçoit que par le commerce plusieurs de
+noz François les entendent, neantmoins ils ont une langue particuliere
+qui est seulement à eux conue: ce qui me fait douter de ce que j'ay dit
+que la langue qui étoit en _Canada_ au temps de Jacques quartier n'est
+plus en usage. Car pour s'accommoder à nous ilz nous parlent du langage
+qui nous est plus familier, auquel y a beaucoup du Basque entremelé: non
+point qu'ilz se soucient gueres d'apprendre noz langues: car il y en a
+quelquefois qui disent qu'ilz ne nous viennent point chercher: mais par
+longue hantise force de retenir quelque mot.
+
+Ayans divers langages entre eux-mémes, & ces peuples étans tous divisez
+les uns des autres en ce regard, & peu curieux d'apprendre noz langues
+(qui neantmoins est un point bien necessaire) je continue au propos que
+j'ay dit ci-dessus, que pour les enseigner utilement & parvenir bien-tot
+à leur conversion, & les nourrir d'un laict qui ne leur soit point amer,
+il ne les faut surcharger de langues inconues, la Religion ne consistant
+point en cela. Et par ce moyen sera satisfait au desir de l'Apôtre
+sainct Paul, lequel écrivant aux Corinthiens, disoit, _J'aime mieux
+prononcer en l'Eglise cinq paroles en mon intelligence afin que
+j'instruise aussi les autres, que dix mille paroles en langage inconu_.
+Ce que saint Chrysostome interpretant: _Il y en avoit déja anciennement_
+(dit-il) _plusieurs qui avoient le don de prier, & prioient certainement
+en langue persane, ou Romane, mais ilz n'entendoient pas ce qu'ils
+avoient dit._ C'est une des bonnes parties de la Religion que la priere,
+en laquelle il est bien necessaire qu'on entende ce que l'on demande. Et
+ne puis penser que le peu de devotion qui se voit préque en toute
+l'Eglise, vienne d'ailleurs, que faute d'entendre ce que l'on prie: ce
+que si plusieurs personnes endurcies au vice comprenoient de
+l'intelligence aussi bien que des aureilles, je croy que la pluspart se
+fondroient en larmes bien souvent entendans le contenu soit aux Pseaumes
+de David, soit en leurs autres prieres. Non qu'il faille changer le
+service ordinaire de l'Eglise: Mais si en l'assemblée Ecclesiastique de
+Trente le Conseil de France a trouvé bon pour la generale union de
+l'Eglise, & consolation des ames, de demander entre autres choses
+quelques prieres & cantiques approuvez de nos Evéques & Docteurs, en
+langue vulgaire, & entendue, cela se peut à beaucoup meilleure raison
+accorder à ces pauvres Sauvages, déquels il faut chercher le salut sur
+toutes choses, & le chemin pour y bien-tot parvenir.
+
+Je diray encore ici touchant les nombres (puis que nous en avons parlé)
+qu'ilz ne content point distinctement, comme nous les jours, les
+semaines, les mois, les années: ains declarent les années par soleils,
+comme pour cent années ilz dirent _Cach'metren achtek_, c'est à dire
+cent soleils, _bitumetrenagué achtek_, mille soleils, c'est à dire mille
+ans: _metrem Knichkaminau_, dix lunes, _tabo metrenguenak_, vint jours.
+Et pour demontrer une chose innumerable, comme le peuple de Paris, ilz
+prendront leurs cheveux, ou du sable à pleine mains: & de cette façon de
+conter use bien quelquefois l'Ecriture sainte, comparant (par hyperbole)
+des armées au sable qui est sur le rivage de la mer. Ilz signifient
+aussi les saisons par leurs effects, comme pour donner à entendre que le
+_Sagamos_ Poutrincourt viendra au Printemps, ilz diront _nibir betour,
+Sagmo_ (pour _Sagamos_, mot racourci) _Poutrincourt betour eta, Ke
+deretch_, c'est à dire: La fueille venue, alors le Sagamos Poutrincourt
+viendra, certainement. N'ayans donc distinction de jours, ni de saisons,
+aussi ne sont ilz persecutez par l'impitié des crediteurs, comme
+pardeça: & leurs _Autmoins_ ne leur roignent ni allongent les années
+pour gratifier les peagers & banquiers, comme faisoient anciennement
+(par corruption) des Prétres idolatres de Rome, auquels on avoit
+attribué le reglement & disposition des temps, des saisons & des années,
+ainsi que dit Solin.
+
+
+
+
+CHAP VII
+
+_Des Lettres_
+
+
+CHACUN sçait assez que ces peuples Occidentaux n'ont point l'usage Des
+lettres, & c'est ce que tous ceux qui en ont écrit disent qu'ils ont
+davantage admiré, de voir que par un billet de papier je face conoitre
+ma volonté d'un monde à un autre, & pensoient qu'en ce papier il y eust
+de l'enchanterie. Mais ne se faut tant emerveiller de cela si nous
+considerons qu'au temps des Empereurs Romains Plusieurs nations de deça
+ignoroient les secrets d'icelles, entre léquelles Tacite met les
+Allemans (qui pour le jourd'hui formillent en hommes studieux) & adjoute
+un trait notable. Que les bonnes moeurs ont là plus de credit,
+qu'ailleurs les bonnes loix.
+
+Quant à noz Gaullois il n'étoit pas ainsi d'eux. Car dés les vieux
+siecles de l'âge d'or ils avoient l'usage des lettres, mémes avant les
+Grecs & Latins (n'en déplaise à ces beaux Docteurs qui les appellent
+barbares). Car Xenophon, qui parle d'eux, & de leur origine en ses
+Æquivoques, nous temoigne que les lettres que Cadmus apporta aux Grecs
+ne ressembloient pas les Phoeniciennes, mais celles des Galates (c'est à
+dire Gaullois) & Mæsoniens. En quoy Cæsar s'est æquivoqué ayant dit que
+les Druides usoient de lettres Grecques és choses privées: car au
+contraire les Grecs ont usé des lettres Gaulloises. Et Berose dit que le
+troisiéme Roy des Gaulles aprés le deluge, nommé Sarron, institua des
+Universitez pardeça, & adjoute Diodore, que'és Gaulles y avoit des
+Philosophes & Theologiens appellez Sarronides (beaucoup plus anciens que
+les Druides) léquels étoient fort reverés, & auquels tout le peuple
+obeissoit, ainsi qu'aujourd'hui en la Chine, où les commandemens &
+charges se donnent aux philosophes & à la vertu. Les mémes autheurs
+disent que Bardis cinquiéme Roy des Gaullois inventa les rhimes &
+Musique, & introduisit des Poëtes & Rhetoriciens qui furent appellez
+Bardes, déquels Cæsar & Strabon font mention. Mais le méme Diodore écrit
+que les Poëtes étoient parmi eux en telle reverence, que quand deux
+armées étoient prétes à choquer ayans desja les coutelas degainez, ou
+les javelots en main pour donner dessus, ces Poëtes survenans chacun
+cessoit & remettoit ses armes: tant l'ire cede à la sapience, méme entre
+les barbares plus farouches, & tant MARS REVERE LES MUSES, dit
+l'Autheur. Ainsi j'espere que nôtre Roy tres-Chrétien, tres-Augtuste &
+tres-victorieux HENRY IIII, aprés le tonnerre des sieges de villes & des
+batailles cessé, reverant les Muses & les honorant comme il a desja
+fait, non seulement il remettra sa fille ainée en son ancienne
+splendeur, & lui donnera, étant fille Royale, la proprieté de ce Basilic
+attaché au temple d'Apollon, lequel par une vertu occulte empéchoit que
+les araignes n'ourdissent leurs toiles au long de ses parois: Mais aussi
+établira sa Nouvelle-France, & amenera au giron de l'Eglise tant de
+pauvres peuples qu'elle porte affamez de la parole de Dieu, qui sont
+proye à l'enfer: & que pour ce faire il donnera moyen d'y conduire des
+Sarronides & des Bardes Chrétiens portans la Fleur-de-lis au coeur,
+léquels instruiront & civiliseront ces peuples vrayment barbares, & les
+ameneront à son obeissance.
+
+Tel avoit eté mon desir & mon espoir. Mais un parricide abominable
+engendré de la bave de Cerbere, imbu de la doctrine de quelques uns qui
+enseignent à tuer les Rois souz le nom de tyrans, a trenché le filet de
+la vie à nôtre grand HENRY l'honneur des Rois, au milieu de ses liesses
+& de sa ville capitale: Sur quoy je fis coucher au frontispice de la
+harangue funebre prononcée en l'Eglise saint Gervais à Paris, par le
+docte & subtile Docteur Theologien nostre Maistre Nicolas de Paris, en
+l'honneur de ce bon & grand Roy, le Sonnet qui s'ensuit:
+
+ SONNET SUR LA MORT
+ DU GRAND HENRY ROY DE
+ France & de Navarre.
+
+_QUOY doncques est-il mort ce Mars toujours vainqueur,_
+_Notre Hercule Gaullois, ce foudre de la guerre_
+_Qui promettoit bien-tot la mécreante terre_
+_Reduire par son bras sous le joug du Seigneur!_
+
+_Pleurez-le, bons François, & des ïeux & du coeur,_
+_Car en luy vôtre gloire a comme d'un tonnerre_
+_Ressenti les éclats, & ce lieu qui l'enserre_
+_Enserre quant & lui de France le bon-heur._
+
+_Malheureux assassin quelle maudite école_
+_T'a montré d'attenter sur l'Oint du Souverain,_
+_Et mettre dessus lui ta parricide main!_
+
+_O cieux qui tout voyés rompez vôtre carole,_
+_Soleil détourne toy pour ne voir ce forfait_
+_Terre ouvre tes enfers pour venger ce meffait._
+
+
+
+
+CHAP. VIII
+
+_Des Vétemens & Chevelures._
+
+
+DIEU au commencement avoit creé l'homme nud, & l'innocence rendoit
+toutes les parties du corps honétes à voir. Mais le peché nous a rendu
+les outils de la generation honteux, & non aux bétes qui n'ont point
+peché. C'est pourquoy noz premiers pere & mere ayans reconu leur nudité,
+destituez de vétemens, ilz cousurent ensemble des fueilles de figuier
+pour en cacher leur vergongne: mais Dieu leur fit des robbes de peaux &
+les en vétit; & ce avant que sortir du jardin d'Eden. Le vétement donc
+n'est pas seulement pour garentir du froit, mais pour la bien-seance, &
+pour couvrir nôtre pudeur. Et neantmoins plusieurs nations anciennement
+& aujourd'hui ont vécu, & vivent nuds sans apprehension de cette honte,
+bien-seance, & honneteté. Et ne m'étonne des Sauvages Bresiliens qui
+sont tels tant homme, que femmes, ni des anciens Pictes (nation de la
+grande Bretagne) léquels Herodian dit n'avoir eu aucun usage de vétemens
+au temps de l'Empereur _Severus_; ni d'un grand nombre d'autres nations
+qui ont eté & sont encores nues: car on peut dire d'elles que ce sont
+peuples tombés en sens reprouvé & abandonnez de Dieu: mais des Chrétiens
+qui sont en l'Æthiopie souz le grand _Negus_, que nous disons Prete-Jan;
+léquels au rapport des Portugais qui en ont écrit des histoires, n'ont
+les parties que nous disons honteuses nullement couvertes. Or les
+Sauvages de la Nouvelle France ont mieux retenu la leçon de l'honneteté
+que ceux-ci. Car ilz les couvrent d'une peau attachée par-devant à une
+courroye de cuir, laquelle passant entre les fesses va reprendre l'autre
+côté de ladite courroye par derriere. Et pour ce qui est du reste de
+leur vétement ils ont un manteau sur le dos fait de plusieurs peaux, et
+elles sont de loutres ou de castors; & d'une seule peau, si c'est du
+cuir d'ellan, ours, ou loup-cervier, lequel manteau est attaché avec une
+laniere de cuir par en-haut, & mettent le plus-souvent un bras dehors:
+mais étans en leurs cabannes ilz le mettent bas, s'il ne fait trop
+froid. Et ne les sçauroy mieux comparer qu'aux peintures que l'on fait
+de Hercule, lequel tua un lion, & en print la peau sur son dos.
+Neantmoins ils ont plus d'honneteté, entant qu'ilz couvrent leurs
+parties honteuses. Quant aux femmes elles sont differentes seulement en
+une chose, qu'elles ont une ceinture pardessus la peau qu'elles ont
+vétue: & ressemblent (sans comparaison) aux peintures que l'on fait de
+saint Jean Baptiste. Mais en hiver les uns & les autres font de bonnes
+manches de castor attachées par derriere qui les tiennent bien
+chaudement. Et de cette façon étoient vétus les anciens Allemans, au
+rapport de Cesar, & Tacite, ayans la pluspart du corps nue.
+
+Quant aux Armouchiquois & Floridiens ilz n'ont point de fourrures, ains
+seulement des chamois, voire n'ont bien souvent qu'une petite nate sur
+le dos, par maniere d'acquit, ayans neantmoins les parties honteuses
+couvertes d'une piece de cuir, ou de fueillages: Dieu ayant ainsi
+sagement pourveu à l'infirmité humaine, qu'aux païs chauds, par ce que
+les hommes n'en tiendroient conte. Voila ce qui est du corps. Venons aux
+jambes & aux piés, puis nous finirons par la téte.
+
+Noz Sauvages en hiver allans en mer, ou à la chasse, usent de bas de
+chausses grans & hauts comme noz bas à botter, léquels ils attachent à
+leurs ceinture, & à coté par dehors il y a grand nombre d'aiguillettes
+sans aiguillon. Je ne voy point que ceux du Bresil ou de la Floride en
+usent mais puis qu'ils ont des cuirs ils en peuvent bien faire s'ils en
+ont besoin. Or outre ces grans bas de chausses les nôtres usent de
+souliers, qu'ils appellent _Mekezin_, léquels ilz façonnent fort
+proprement, mais ilz ne peuvent pas longtemps durer, principalement
+quand ilz vont en lieux humides: d'autant que le cuir n'est pas conroyé,
+ni endurci, ains seulement façonné en maniere de buffle, qui est cuir
+d'ellan. Quoy que ce soit, si sont-ilz mieux accoutrez que n'étoient les
+anciens Gots, léquels ne portoient pour toutes chaussures que des
+brodequins qui leur venoient un peu plus haut que la cheville du pied,
+là où ilz faisoient un noeud qu'ilz serroient avec du crin de cheval,
+ayans la greve de la jambe, les genoux, & les cuisses nuds. Et pour le
+surplus de leurs vétemens ils avoient des sayons de cuir froncez, gras
+comme lart, & les manches longues jusques sur le commencement des bras,
+& ces sayons au lieu de clinquant d'or ilz faisoient des bordures
+rouges, ainsi que noz Sauvages. Voila l'état de ceux qui ont ravagé
+l'Empire Romain, léquels Sidoine de Polignac Evéque d'Auvergne depeint
+de cette façon allans au conseil de l'Empereur _Avitus_ pour traiter de
+la paix:
+
+_........squalent vestes, ac sordida macro_
+_Lintea pinguescunt tergo, nec tangere possunt_
+_Altatæ suram pelles, ac poplite nudo_
+_Peronem pauper nudus sispendis equinum,_ &c.
+
+Quant à ce qui est de l'habillement de téte nul des Sauvages n'en porte,
+si ce n'est que quelqu'un des premieres terres troquent les peaux contre
+des chapeaux ou bonnets avec les François: ains portent les cheveux
+battans sur les épaules tant hommes que femmes sas étre nouez, ny
+attachez, sinon que les hommes en lient un trousseau au sommet de la
+téte de la longueur de quatre doits, avec une bende de cuir: ce qu'ilz
+laissent pendre par derriere. Mais quant aux Armouchiquois & Floridiens,
+tant hommes que femmes ils ont les cheveux beaucoup plus longs, & leur
+pendent plus bas que la ceinture quand ils sont détortillez. Pour donc
+eviter l'empechement que cela leur apporteroit ilz les troussent comme
+noz pallefreniers font la queue d'un cheval, & y fichent les hommes
+quelque plume qui leur aggrée, & les femmes une aiguille à trois pointes
+commençant par l'unité à la façon des Dames de France, léquelles portent
+aussi leurs aiguilles qui leur servent en partie d'ornement de téte.
+Tous les anciens ont eu cette coutume d'aller à téte nue, & n'est venu
+l'usage des chapeaux que sur le tard. Le bel Absolon demeura pendu par
+sa chevelure à un chéne, aprés avoir perdu la bataille contre l'armée de
+son pere: & n'avoient en ce temps là la téte couverte, sinon quand ilz
+faisoient dueil pour quelque desastre, ainsi qu'il se peut remarquer par
+l'exemple de David, lequel ayant entendu la conspiration de son fils
+s'enfuit de Jerusalem & alla par le mont des oliviers montant &
+pleurant, & ayant la téte couverte, & tout le peuple qui étoit avec lui.
+Les Perses en faisoient de méme, comme se peut recuillir de l'histoire
+d'aman, lequel ayant eu commandement d'honorer celui qu'il vouloit faire
+pendre, assavoir Mardochée, s'en alla en sa maison pleurant, & la téte
+couverte: qui étoit chose extraordinaire. Les Romains à leur
+commencement faisoient le semblable, ainsi que je le collige par les
+mots qui portoient commandement au bourreau de faire sa charge,
+rapportez par Ciceron & Tite-Live en ces termes: _Vade lictor, colliga
+manus, caput obnubito, arbori infelici suspendito_. De fait Jules Cæsar
+ne portoit ni bonnet, ni chapeau, marchant toujours devant ses troupes à
+téte nue, soit au Soleil, soit à la pluie, ce dit Suetone. Et comme il
+fut devenu chauve il demanda au Senat permission de porter sur la téte
+un laurier. Voulons-nous rechercher noz peuples Occidentaux &
+Septentrionaux? nous trouverons que la pluspart portoient longue
+chevelure comme ceux que nous appellons Sauvages. Cela ne se peut nier
+des Gaullois trans-Alpins, léquels pour cette occasion donnerent le nom
+à la Gaulle chevelue; dequoy parlant martial, il dit:
+
+_...mollesque flagellant Colla comæ..._
+
+Noz Rois François en ont eté surnommez Chevelus, d'autant qu'ilz la
+portoient si grande qu'elle battoit jusques sur l'échine & les épaules
+si bien que Gregoire de Tours parlant de la chevelure du Roy Clovis il
+l'appelle _Capillorum flagella_. Les Gots faisoient tout de méme, &
+laissoient pendre sur les épaules des groz flocons frizez que les
+autheurs du temps appellent _granos_, laquelle façon de chevelure fut
+defendue aux Prétres, ensemble le vétement seculier en un Concile
+Gothique: & Jornandes en l'Histoire des Gots recite que le Roy Atalaric
+voulut que les Prétres portassent la tiare, ou chapeau, faisant deux
+sortes de peuple, les uns qu'il appeloit _pileatos_, les autres
+_Capillatos_, ce que ceux-ci prindrent à si grande faveur d'étre
+appellez chevelus, qu'ilz faisoient memoire de ce benefice en leurs
+chansons: & neantmoins ilz ne faisoient point d'entortillemens de
+cheveux. Mais je trouve par le témoignage de Tacite que les Schwabes
+nation d'Allemagne, les entortilloient, nouoient, & attachoient au
+sommet de la téte ainsi que nous avons dit des Souriquois &
+Armouchiquois. En une chose les Armouchiquois sont differens des
+Souriquois & autres Sauvages de la Terre-neuve, c'est qu'ilz s'arrachent
+le poin de devant, & sont à demi chauves, ce que ne font les autres. A
+rebours déquels Pline recite qu'à la cheute des monts Riphées étoit
+anciennement la region des Arymphéens, que nous appellons maintenant
+Moscovites, léquels se tenoient par les foréts, mais ils étoient tous
+tondus tant hommes que femmes & tenoient pour chose honteuse de porter
+des cheveux. Voila comme une méme façon de vivre est receue en un lieu &
+reprouvée en l'autre. Ce qui nous est assez familierement oculaire en
+beaucoup d'autres choses en noz regions de deça, où nous voyons des
+moeurs & façons de vivre tout diverses quelquefois sous un méme Prince.
+
+
+
+
+CHAP. IX
+
+_De la forme, couleur, stature, dexterité des sauvages: & incidemment
+des mouches Occidentales: & pourquoy les Ameriquains ne sont noirs, &c._
+
+
+ENTRE toutes les formes des choses vivantes & corporeles celle de
+l'homme est la plus belle & la plus parfaite. Ce qui étoit bien-seant &
+à la creature, & au Createur, puis que l'homme étoit mis en ce monde
+pour commander à tout ce qui est ici bas. Mais encores que la Nature
+s'efforce toujours de bien faire, neantmoins quelquefois elle est
+precipitée & gehennée en ses actions: & de là vient que nous avons des
+monstres & chose exorbitantes contre la regle ordinaire des autres.
+Voire méme quelquefois aprés que la Nature a fait son office nous aidons
+par nos artifices à rendre ce qu'elle a fait, ridicule & informe: Comme,
+par exemple, les Bresiliens naissent aussi beaux que le commun des
+hommes mais à la sortie du ventre on les rend difformes par leur ecraser
+le bout du nez, qui est la principale partie en laquelle consiste la
+beauté de l'homme. Vray est que comme en certains païs ilz prisent les
+longs nez, en d'autres les Aquilins, ainsi entre les Bresiliens d'est
+belle chose d'étre camu, comme encore entre les Africains Mores, léquelz
+nous voyons tous étre de méme. Eta avec ces larges nazeaux les
+Bresiliens ont coutume de se rendre encore plus difformes par artifice,
+se faisans de grandes ouvertures aux joues, & au dessous de la levre
+d'embas, pour y mettre des pierres vertes & d'autres couleurs de la
+grandeur d'un teston: de maniere que cette pierre otée c'est chose
+hideuse à voir que ces gens là. Mais en la Floride, & par tout au-deça
+du Tropique du Cancer noz Sauvages sont generalement beaux hommes comme
+en l'Europe, s'il y a quelque camu c'est chose rare. Ilz sont de bonne
+hauteur, & n'y ay point veu de nains, ni qui approchassent. Toutefois
+(comme j'ay dit en quelque endroit) és montagnes des Iroquois, qui sont
+au Sur-ouest, c'est à dire à main gauche, de la grande riviere de
+_Canada_ il y a (dit-on) une certaine nation de Sauvages petits hommes,
+vaillans, & redoutez par tout, léquels sont plus souvent sur l'offensive
+que sur la defensive. Mais quoy que là où nous demeurions les hommes
+soyent de bonne hauteur, toutefois je n'en ay point veu de si haute que
+sieur de Poutrincours, à qui sa taille convient fort bien. Je ne veux
+ici parler des Patagons peuples qui sont outre la riviere de la Plate,
+léquels Pighafette en son Voyage autour du monde, dit étre de telle
+hauteur, que le plus grand d'entre nous ne leur pourroit à peine aller à
+la ceinture. Cela est hors les limites de nôtre Nouvelle-France. Mais je
+viendray volontiers aux autres circonstances de corps de noz Sauvages
+puis que le sujet nous y appelle.
+
+Ilz sont tous de couleur olivâtre, ou du moins bazanez comme les
+Hespagnols: non qu'ilz naissent tels, mais étans le plus du temps nuds
+ilz s'engraissent les corps, & les oignent quelquefois d'huile de
+poisson, pour se garder des mouches, qui sont fort importunes non
+seulement là où nous étions, mais aussi partout ce nouveau monde, & au
+Bresil méme: si bien que ce n'est merveille si Beelzebub prince des
+mouches tient là un grand empire. Ces Mouches sont de couleur tirant sur
+le rouge, comme de sang corrompu, ou vert: ce qui me fait croire que
+leur generation ne vient que des pourritures des bois. Et de fait nous
+avons eprouvé qu'en la seconde année étans un peu plus à decouvert, il y
+en a moins eu que la premiere. Elles ne peuvent soutenir la grande
+chaleur, ni le vent; mais hors cela (comme ne temps sombre) elles sont
+facheuses, à cause de leurs aiguillons, qui sont longs pour un petit
+corps: & sont si tendres que si on les touche tant soit peu on les
+écrase. Elles commencent à venir sur le quinziéme de Juin, & se retirent
+au commencement de Septembre. Etant au port de Campseau en Auoust je n'y
+ay veu ni senti pas une dont je me suis étonné, veu que c'est la méme
+nature de terre, & de bois. En septembre, aprés que ces maringoins ici
+s'en sont allez, naissent d'autres Mouches semblables aux nôtres, mais
+elles ne sont facheuses & deviennent fort grosses. Or noz Sauvages pour
+se garentir des piqures de ces animaux se frottent de certaines graisses
+& huiles, comme j'ay dit, qui les rendent sales & de couleur bazanée.
+Joint à ceci qu'ilz sont toujours ou couchez par terre, ou exposés à la
+chaleur & au vent.
+
+Mais il y a sujet de s'étonner pourquoy les Bresiliens, & autres
+habitans de l'Amerique entre les deux Tropiques, ne naissent point noirs
+ainsi que ceux de l'Afrique, veu qu'il semble que ce soit méme fait,
+étant souz méme parallele & pareille élevation du soleil. Si les fables
+des Poëtes étoient raison suffisantes pour oter ce scrupule, on pourroit
+dire que Phaëton ayant fait la folie de conduire le chariot du soleil,
+l'Afrique tant seulement auroit eté brulée, & les chevaux remis en leur
+droite route devant que venir au nouveau monde. Mais j'ayme mieux dire
+que les ardeurs de la Libye cause de cette noirceur d'hommes, sont
+engendrées des grandes terres sur léquelles passe le soleil devant que
+venir-là, d'où la chaleur est portée toujours plus abondamment par le
+rapide mouvement de ce grand flambeau celeste. A quoy aydent aussi les
+grans sables de cette province, léquels sont fort susceptibles de ces
+ardeurs, mémement n'étans point arrousez de quantité de rivieres, comme
+est l'Amerique, laquelle abonde en fleuves & ruisseaux autant que
+province du monde: ce qui lui donne des perpetuels rafraichissemens, &
+rend la region beaucoup plus temperée: la terre aussi y étant plus
+grasse & retenant mieux les rousées du ciel, léquelles y sont abondantes
+& les pluies aussi, à cause de ce que dessus. Car le soleil trouvant au
+rencontre de ces terres ces grandes humidités. Il ne manque d'en attirer
+belle quantité, & ce d'autant plus copieusement, que sa force est là
+grande & merveilleuse: ce qui y fait des pluies continuelles,
+principalement à ceux qui l'ont pour zenit. J'adjoute une raison grande,
+que le soleil quittant les terres de l'Afrique donne ses rayons sur un
+element humide par une si longue route, qu'il a bien dequoy succer des
+vapeurs, & en trainer quand & soy grande quantité en ces parties là: ce
+qui fait que la cause est fort differente de la couleur de ces deux
+peuples, & du temperament de leurs terres.
+
+Venons aux autres circonstances: & puis que nous sommes sur les
+couleurs, je diray que tous ceux que j'ay veu ont les cheveux noirs,
+excepté quelques uns qui les ont chataignez: mais de blons je n'y en ay
+point veu, & moins encore de roux: & ne faut point estimer que ceux qui
+sont plus meridionaux soient autres: car les Floridiens & Brésiliens
+sont encore plus noirs, que les Sauvages de la Terre-neuve. La barbe du
+menton (que les nôtres appellent _migidoin_) leur est noire comme les
+cheveux. Ils en otent tous la cause productive, exceptez les _Sagamos_,
+léquelz pour la pluspart n'en ont qu'un petit. _Membertou_ en a plus que
+tous les autres, & neantmoins elle n'est touffue, comme ordinairement
+elle est aux François. Que si ces peuples ne portent barbe au menton (du
+moins la pluspart) il n'y a de quoy s'émerveiller. Car les anciens
+Romains mémes estimans que cela leur servoit d'empéchement n'en ont
+point porté jusques à l'Empereur Adrian, qui premier a commencé d'en
+porter. Ce qu'ilz reputoient tellement à honneur qu'un homme accusé de
+quelque crime n'avoit point ce privilege de faire raser son poil comme
+se peut recuillir par le témoignage d'Aulus Gellius parlant de Scipion
+fils de Paul. Et toutefois saint Augustin dit que la barbe est une
+marque de force & de courage. Pour ce qui est des parties inferieures,
+noz Sauvages n'empechent point que le poil n'y viennent & prenne
+accroissement. On dit que les femmes y en ont aussi. Et comme elles sont
+curieuses, quelques uns de noz gens leur ont fait à-croire que celles de
+France ont de la barbe au menton, & les ont laissées en cette bonne
+opinion: de sorte qu'elles étoient fort désireuses d'en voir, & leur
+façon de vétement. De ces particularités on peut entendre que tous ces
+peuples generalement ont moins de poil que nous: car au long du corps
+ilz n'en ont nullement; & se mocquoient quelquefois de quelques uns des
+nôtres, qui en avoient à la poitrine: tant s'en faut qu'ilz soient
+velus, comme quelques uns pourroient penser. Cela appartient aux
+habitans des iles Gorgade, d'où le Capitaine Hanno Carthaginois rapporta
+deux peaux de femmes tout velues, léquelles il mit au temple de Junon
+par grande singularité. Mais est ici remarquable ce que nous avons dit
+que noz peuples Sauvages ont préque tous le poil noir: car les François
+en méme degré ne sont point ordinairement ainsi. Les autheurs anciens
+Polybe, Cesar, Strabon, Diodore Sicilien, & particulierement Ammian
+Marcelin, disent que les anciens Gaullois avoient préque tous le poil
+blond comme or, étaient de grande stature, & épouvantables pour leur
+regard affreux: au surplus quereleux, & hauts à la main: la voix
+effroyable, ne parlans jamais qu'en menaçant. Aujourd'hui ces qualitez
+sont assez changées. Car il n'y a plus tant de blondeaux, ni tant de
+gens de haute stature, que les autres nations n'en ayent d'aussi grans:
+quant au regard affreux, les delices de jourd'hui ont moderé cela: &
+pour la voix menaçante, je n'ay à peine veu en toutes les Gaulles que
+les Gascons & ceux du Languedoc, qui ont la façon de parler un peu rude,
+ce qu'ilz retiennent du Gotisme & de l'Hespagnol par voisinage. Mais
+quant au poil il s'en faut beaucoup qu'il soit si communement noir, si
+ce n'est aux Gaullois plus meridionaux. Le méme autheur Ammian dit
+encor, que les femmes Gaulloises (léquelles il remarque avoir bonne
+téte, & étre plus fortes que leurs maris quand elles sont en colere) ont
+les ïeux bleuz: & consequemment les hommes: & toutesfois aujourd'hui
+nous sommes fort melés en ce regard. Ce qui est avenu en faveur de
+l'Amour, lequel par la diversité des ïeux a plus de liberté de se
+repaitre, & trouve mieux dequoy se contenter. Car les uns ayment les
+noirs, les autres les bleuz, les autres les verds. Plusieurs des anciens
+ont fait cas des noirs, comme étant une bonne partie de la beauté. Et
+tels étoient les ïeux de Venus, selon Pindare & Hesiode. Tels ceux de
+Chryseis en l'Iliade d'Homere, lequel appelle aussi les Muses [Grec:
+ilikomelas], c'est à dire aux ïeux noirs. Horace en ses Odes:
+
+_Et Lycum nigris oculis, nigroque_
+ _Crine decorum.........._
+
+Pour l'oeil bleu, je ne trouve point qu'il ait tenu rang entre les
+parfaites beautés. Mais quant aux ïeux verds, je voy que dés long temps
+la France les a honorés. Car entre les chansons du Sire de Couci (qui
+fut jadis si grand maitre en amours, qu'on en faisoit des Romans) il y
+en a une qui dit ainsi:
+
+_Au commencier la trouvay si doucette_
+_Qu'onc ne cuiday pour li maux endurer_
+_Més ses clers vis, & sa freche bouchette,_
+_Et si bel oeil vert, & riant & cler,_
+_M'ont si sorpris &c._
+
+Et Ronsard en une Ode à Jacques Pelletier:
+
+_Noir je veux l'oeil, & brun le teint,_
+_Bien que l'oeil verd toute la France adore._
+
+De verité l'oeil verd est par Homere attribué à Minerve, lequel au 2. de
+l'Iliade l'appelle [Grec:], Minerve la Déesse aux ïeux verds. Je laisse
+aux Amans à discourir en eux-mémes s'ilz prisent plus l'oeil moyen, ou
+l'oeil de boeuf, tel que les Poëtes l'ont attribué à Junon, pour
+reprendre mes erres sur le changement que les siecles ont apporté aux
+corps humains.
+
+Les Allemans ont mieux gardé que nous les qualitez que Tacite leur
+donne, semblables à ce qu'Ammian recite des Gaullois: _En un si grand
+nombre d'hommes_ (dit Tacite) _il n'y a qu'une sorte d'habits: ils ont
+les ïeux bleuz & affreux, la chevelure reluisante comme or, & sont fort
+corpulens._ Pline donne les mémes qualitez corporeles aux peuples de la
+Taprobane, disant qu'ils ont les cheveux roux, les ïeux pers, & la voix
+horrible & épouvantable. En quoy je ne sçay si je le doy croire, attendu
+le climat, qui est souz la ligne æquinoctiale, si la Taprobane est l'ile
+dite aujourd'hui Sumatra: ou du moins l'ile de Ceilan, qui est par les
+six & septieme degrés au delà de ladite ligne. Car il est certain que
+plus loin au Royaume de Calecut les hommes sont noirs, & à plus forte
+raison ceux-ci. Mais quant à noz Sauvages, pource qui regarde les ïeux
+ilz ne les ont ni bleuz, ni verds, mais noirs pour la pluspart, ainsi
+que les cheveux: & neantmoins ne sont petits, comme ceux des anciens
+Scythes ou des Chinois, mais d'une grandeur bien agreable. Et puis dire
+en asseurance & verité y avoir veu d'aussi beaux fils & filles qu'il y
+en sçauroit avoir en France. Car pour le regard de la bouche ilz n'ont
+point de levres à gros bors, comme ne Afrique, & méme en Hespagne: ilz
+sont miens membrus, bien ossus, & bien corsus, robustes à l'avenant:
+C'est pourquoy étant sans delicatesse on en feroit de fort bons hommes
+pour la guerre, qui est ce à quoy ilz se plaisent le plus. Au reste il
+n'y a point parmi eux de ces hommes prodigieux déquels Pline fait
+mention, qui n'ont point de nez, ou de lévres, ou de langue; item qui
+sont sans bouche, n'ayans que deux petits trous, déquels l'un sert pour
+avoir vent, l'autre sert de bouche: item qui ont des tétes de chiens, &
+un chien pour Roy: item qui ont la téte à la poitrine, ou un seul oeil
+au milieu du front, ou un pié plat & large à couvrir la téte quand il
+pleut, & semblables monstres. N'y a point aussi de ceux qu'un _Agohanna_
+Sauvage disoit au Capitaine Jacques Quartier avoir veu au Saguenay, dont
+nous avons parlé ci-dessus. Ilz n'ont point aussi la face quarrée & le
+né plat comme les Chinois. Mais ilz sont bien formés en perfection
+naturele. S'il y a quelque borgne ou boiteux (comme il arrive
+quelquefois) c'est chose accidentaire, & du fruit de la chasse.
+
+Etans bien composés, ilz ne peuvent faillir d'étre agiles & dispos à la
+course. Nous avons parlé ci-devant de l'agilité des Bresiliens _Margajas
+& Ou-etacas_: mais toutes nations n'ont ces dispositions corporeles.
+Ceux qui vivent és montagnes on plus de dexterité que ceux des vallées,
+pour ce qu'ils respirent un air plus pur & plus subtil, & que les vivres
+qu'ilz mangent sont meilleurs. Aux vallées l'air est plus grossier, &
+les terres plus grasses, & consequemment plus mal-saines. Les peuples
+qui sont entre les Tropiques sont aussi plus dispos que les autres,
+participans davantage de la nature du feu que ceux qui en sont eloignez.
+C'est pourquoy Pline parlant des Gorgones & iles Gorgonides (qui sont
+celles du Cap Verd) dit que les hommes y sont si legers à fuir qu'à
+peine les peut-on suivre de l'oeil, de maniere que Hanno Carthaginois
+n'en sçeut attrapper aucun. Il fait méme recit des Troglodytes nation de
+la Guinée, léquels il dit étre appellez Therothoëns, pour ce qu'ilz sont
+aussi legers à la chasse par terre, que les Ichtyophages sont prompts à
+nager en mer, léquels s'y lassent quasi aussi peu qu'un poisson. Et
+Maffeus en ses histoires des Indes rapporte que les Naires (ainsi
+s'appellent les Nobles & guerriers) du Royaume de Malabaris sont si
+agiles, & ont une telle promptitude que c'est chose incroyable, &
+manient si bien leurs corps à volonté, qu'ilz semblent n'avoir point
+d'os, de maniere qu'il est difficile de venir à l'écarmouche contre
+telles gens, d'autant qu'avec cette agilité ilz s'avancent & reculent à
+plaisir. Mais pour se rendre tels ils aydent la nature, & leur étend-on
+les nerfs dés l'âge de sept ans, léquels par-aprés on leur engraisse &
+frotte avec de l'huile de sesame. Ce que je di se reconoit méme és
+animaux: car un Genet d'Hespagne ou un Barbe est plus gaillard & leger à
+la course qu'un roussin ou courtaut d'Allemagne, un cheval d'Italie plus
+qu'un cheval François. Or jaçoit que ce j'ay sit soit veritable, il ne
+laisse pas d'y avoir des nations hors les Tropiques qui par exercice &
+artifice acquierent cette agilité. Car la sainte Ecriture fait mention
+d'un Hazael Israelite, duquel elle témoigne qu'il étoit leger du pié
+comme un chevreul qui est és champs. Et pour venir aux peuples
+Septentrionaux, les Herules sont celebrez d'étre vites à la course, par
+ce vers de Sidoine de Polignac:
+
+Curfu Herulus, iaculis Hunnus, Francusque natatu.
+
+Et par cette legereté les Allemans donnerent autrefois beaucoup de peine
+à Jules Cesar. Ainsi nos Armouchiquois sont dispos comme levriers, comme
+nous avons dit ci-dessus, & les autres Sauvages ne leur cedent gueres,
+sans que toutefois ilz violentent la nature, ni usent d'aucun artifice
+pour bien courir. Mais (comme les anciens Gaullois) étant addonnés à la
+chasse (c'est leur vie) & à la guerre, leurs corps sont alaigres, & si
+peu chargez de graisse, qu'elle ne les empeche de courir à leur aise.
+
+Or la dexterité des Sauvages ne se reconoit pas seulement à la course,
+ains aussi à nager. Ce qu'ilz sçavent tous faire: mais il semble que les
+unes plus que les autres. Quant aux Bresiliens ilz sont tellement nais à
+ce métier qu'ilz nageroient huit jours dans la mer, si la faim ne les
+pressoit, & ont plutot crainte que quelque poisson les devore, que de
+perir par lassitude, ainsi que remarque Jean de Leri. C'en est de méme
+en la Floride, où les hommes suivront un poisson dans la mer, & le
+prendront, s'il n'est trop gros. Joseph Acosta en dit tout autant de
+ceux de Perou. Et pour ce qui est de la respiration ils ont certain
+artifice de humer l'eau & la rejetter, au moyen dequoy ilz demeurent
+facilement dedans par un long temps. Les femmes tout de méme ont une
+disposition merveilleuse à cet exercice: car l'Histoire de la Floride
+rapporte qu'elles peuvent passer à nage de grandes rivieres tenans leurs
+enfans sur un bras: & grimpent fort dispostement sur les plus hauts
+arbres du païs. Je ne veux rien asseurer des Armouchiquois, ni de noz
+Sauvages, pour n'y avoir pris garde: mais il est bien certain que tous
+sçavent fort dextrement nager. Pour las autres parties corporeles ilz
+les ont fort parfaites, comme aussi les sens de nature. Car _Membertou_
+(qui a plus de cent ans) voyoit plutôt une chaloupe, ou un canot de
+Sauvage, venir de loin au Port-Royal, que pas un de nous: & dit-on des
+Bresiliens & autres Sauvages du Perou cachez par les montagnes, qu'ils
+ont l'odorat si fin qu'au flair de la main ilz conoissent si un homme
+est Hespagnol ou François: & s'il est Hespagnol ilz le tuent sans
+misericorde, tant ilz le haïssent, pout les maux qu'ils en ont receu. Ce
+que le susdit Acosta confesse quand il parle de laisser vivre les
+Indiens selon leur police ancienne, arguant sa nation en cela. _Et pour
+ce_ (dit-il) _ce nous est chose prejudiciable, par ce que de là ilz
+prennent occasion de nous abhorrer_ (notez qu'il parle de ceux qui
+obéissent à l'Hespagnol) _comme gens qui en tout, soit au bien soit au
+mal, leur avons eté, & sommes toujours contraire_.
+
+
+
+
+CHAP. X
+
+_Des Peintures, Marques, Incisions, & Ornemens du corps._
+
+
+CE n'est merveille si les Dames du jourd'hui se fardent: car dés long
+temps, & en maints lieux le métier en a commencé. Mais il est blamé és
+livres sacrez, & mis en reproche par la voix des Prophetes: comme quand
+l'ennemi menace la ville de Jerusalem: _Quand tu auras_ (dit il) _eté
+détruite; que seras-tu? quand tu te seras vétue de cramoisi, & parée
+d'ornemens d'or, quand tu te seras fardé la face, tu te seras embellie
+en vain, tes amoureux t'ont rebuttée, ilz cherchent ta vie._ Le Prophete
+Ezechiel fait un semblable reproche aux villes de Jerusalem & de
+Samarie, qu'il compare à deux femmes debauchées, léquelles ont envoyé
+chercher des hommes venans de loin, & étans venus elles se sont lavées,
+& fardé le visage, & ont chargé leurs beaux ornemens. La Royne Jesabel
+ayant voulu faire de méme ne laissa d'étre jettée en bas de la fenétre,
+& porter la punition de sa mechante vie. Les Romains anciennement se
+peindoient le corps de vermillon (ce dit Pline) quand ils entroient en
+triomphe à Rome: & adjoute que les Princes & grans Seigneurs d'Æthiopie
+faisoient grand état de cette couleur, de laquelle ilz se rougissoient
+entierement: mémm les uns & les autres s'en servoient pour faire leurs
+Dieux plus beaux: & que la premiere depense qui étoit allouée par les
+Censeurs & Maitres des Comptes à Rome étoit des deniers employés à
+vermillonner le visage de Jupiter. La méme autheur en autre endroit
+recite que les Anderes, Mathites, Mosagebes & Hipporéens peuples de
+Libye s'emplatroient tout le corps de croye rouge. Bref cette façon de
+faire passoit jusques au Septentrion. Et delà est venu le nom qu'on a
+imposé aux Pictes ancien peule de Scythie voisin des Gots, léquels en
+l'an octante-septiéme aprés la nativité de Jesus-Christ sous l'Empire de
+Domitian vindrent faire des courses & ravages par les iles qui tirent
+vers le Nort, là où ayans trouvé gens qui leur firent forte resistence,
+ilz s'en retrounerent sans rien faire, & vequirent encores nuds parmy
+les froidures de leur païs jusques à l'an trois cens septantiéme de
+nôtre salut, auquel temps souz l'Empire de Valentinian joints avec les
+Saxons Ecossois ilz tourmenterent fort ceux de la grande Bretagne, à ce
+que recite Ammian Marcellin: & resolus de s'arreter là (comme ilz
+firent) ilz demanderent aux Bretons (qui sont aujourd'hui les Anglois)
+des femmes en mariage. Sur quoy ayans eté éconduits, ilz s'addresserent
+aux Ecossois, qui leur en fournirent, à la charge & condition que la
+ligne masculine des Rois entre-eux venant à faillir les femmes
+succederoient au Royaume. Or ces peuples ont eté appellez Pictes à-cause
+des peintures qu'ils appliquoient sur leurs corps nuds, léquels (dit
+Herodian) ilz ne vouloient couvrir d'aucuns habillemens, pour ne cacher
+& obscurcir les belles peintures damassées qu'ils avoient appliquées
+dessus, là où étoient representées des figures d'animaux de toutes
+sortes, & imprimées avec des ferrements si avant qu'il étoit impossible
+de les ôter. Ce qu'ilz faisoient (ce dit Solin) dés l'enfance: de
+maniere que comme l'enfant croissoit, aussi croissoient ces figures,
+ainsi que sont les marques que l'on grave dans les jeunes citrouilles.
+Le Poëte Claudian nous rend aussi plusieurs témoignages de ceci en ses
+Panegyriques comme quand il parle de l'ayeul de l'Empereur Honorius.
+
+_Iste leves Maures, nec falso nomine Pictos_
+_Edomuit............_
+
+Et en la guerre Gothique,
+
+_....... Ferroque notatas_
+_Perlegit examines Picto moriente figuras._
+
+Ceci a eté remarqué par le docte Savaron sur la rencontre qu'en fait
+Sidoine de Polignac. Et bien que noz Poitevins Celtiques appellez par
+les Latins _Pictones_, ne soient venus de la race de ceux-là (car ils
+étoient fort anciens Gaullois dés le temps de Jules Cesar) toutefois je
+veux bien croire que ce nom leur a eté baillé pour méme occasion que le
+leur aux Pictes. Et comme des coutumes une fois introduites parmi un
+peuple ne se perdent que par la longueur de plusieurs siecles (comme
+nous voyons durer encor les folies du Mardi gras) ainsi les vestiges des
+peintures dont nous avons parlé sont demeurées en quelque nations
+Septentrionales. Car j'ay quelquefois ouï dore à Monsieur le Comte
+d'Egmont qu'il a veu en son jeune âge ceux de Brunswich venir en la
+maison de son pere avec la face graissée de peinture, & tout noircis par
+le visage, d'où paraventure pourrait étre venu le mot de Brouzer qui
+signifie Noircir en Picardie. Et generalement je croy que tous ces
+peuples Septentrionaux usoient de peintures quant ilz se vouloient faire
+beau fils. Car les Gesons & Agathyrses peuples de Scythie, comme les
+Pictes, étoient de cette confrairie, & avec des ferremens se bigarroyent
+les corps. Ce que faisoient aussi les Anglois lors appelez Bretons, au
+dire de Tertullian. Les Gots outre les ferremens usoient de cinabre pour
+se rougir la face & le corps. Bref c'étoit un plaisir és vieux siecles
+de voir tant de Pantalons hommes & femmes: car il se trouve encore des
+vieux pourtraits, léquels celui qui a fait l'histoire du voyage des
+Anglois en Virginia a gravez en taille douce, où les Pictes de l'un & de
+l'autre sexe sont dépeints avec leurs belles incisions, & les epées
+pendantes sur la chair nue, ainsi que les décrits Herodian.
+
+Cette humeur de se peindre ayant eté si generale par-deça, il n'y a
+dequoy se mocquer si les peuples des Indes Ocidentales en ont fait &
+font encore de méme. Ce qui est universel, & sans exception entre ces
+nations. Car si quelqu'un fait l'amour il sera peint de couleur bleue ou
+rouge, & sa maitresse aussi. S'ils ont de la chasse abondamment, ou sont
+joyeux de quelque chose, c'en sera de méme par tout. Mais lors qu'ilz
+sont tristes, ou qu'ilz machinent quelque trahison, ilz se placquent
+toute la face de noir, & sont hideusement difformes.
+
+Pour ce qui est du corps, noz Sauvages n'y appliquent point de peinture,
+mais si font bien les Bresiliens, ceux de la Floride, dont la pluspart
+sont peint par le corps, les bras, & les cuisses, en fort beaux
+compartimens, la peinture déquels ne se peut jamais ôter, à-cause qu'ilz
+sont picquez dedans la chair. Toutefois plusieurs Bresiliens se peindent
+seulement le corps (sans incision) quand il leur en prend envie: & ce
+avec du jus d'un certain fruit qu'ils appellent _Ginipe_ lequel noircit
+si fort, que quoy qu'ilz se lavent ilz ne peuvent étre debrouillez de
+dix ou douze jours. Ceux de Virginia, qui sont plus au-deça, ont des
+marques sur le dos, comme celles que noz Marchans impriment sur leurs
+balles, par léquelles (ainsi que les esclaves) on reconoit souz quel
+Seigneur ilz vivent: qui est une belle forme d'état pour ce peuple: veu
+que les anciens Empereurs Romains en ont usé envers leurs soldats,
+léquels étoient marquez de la marque Imperiale, ainsi que nous
+témoignent saint Augustin, saint Ambroise, & autres. Ce que faisoit
+aussi Constantin le Grand, mais sa marque étoit le signe de la Croix,
+lequel il faisoit imprimer sur l'épaule de ses tyrons & gens-d'armes,
+comme luy-méme die en une epitre qu'il écrit au Roy des Perses rapportée
+par Theodoret en l'histoire Ecclesiastique. Et les premiers Chrétiens,
+comme marchans souz la banniere de Jesus-Christ prenoient cette méme
+marque, laquelle ils imprimoient en la main, ou aux bras, afin de se
+reconoitre, principalement en temps de persecution, ainsi que dit
+Procope expliquant ce passage d'Esaie: _L'un dira je suis au Seigneur, &
+l'autre se reclamera du nom de Jacob: & l'autre_ écrira de sa main, _Je
+suis au Seigneur, & se surnommera du nom d'Israël_. Le grand Apôtre
+saint Paul portoit bien les marques engravées du Seigneur Jesus-Christ,
+mais c'étoit encore d'une autre façon, sçavoir par des fletrissures
+qu'il avoit en son corps des flagellations qu'il avoit receues pour son
+nom. Et les Hebrieux avoient pour marque la Circoncision du prepuce, par
+laquelle ils étoient segregez des autres nations, & reconus pour peuple
+de Dieu. Mais quant aux autres incisions de corps telles que les
+faisoient anciennement les Pictes, & les font encore aujourd'huy
+quelques Sauvages, elles ont esté fort expressement defendues
+anciennement en la loy de Dieu donnée è Moyse. Car il ne nous est pas
+loisible de deffaire l'image & la forme que Dieu nous a donnée. Voire
+les peintures & fards ont eté blamez & reprouvez par les Prophetes,
+ainsi que nous avons remarqué. Et Tertullian dit que les Anges, qui ont
+découvert & enseigné aux hommes les fards & artifices d'iceux ont eté
+condemnez de Dieu, alleguant pour preuve de son dire le livre de la
+Prophetie d'Enoch. Par ce que dessus nous reconoissons que le monde de
+deça a eté anciennement autant informe & sauvage que ceux des Indes
+Occidentales, mais ce qui me semble plus digne d'étonnement, c'est la
+nudité de ces peuples en païs froid, à quoy ilz prenoient plaisir,
+jusques à y endurcir leurs enfans dans le nege, dans la riviere, & parmi
+la glace. Nous l'avons touché ci-devant en un autre chapitre, parlans
+des Cimbres & François. Ce qui aussi a eté leur principale force en
+leurs conquétes.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAP. XI
+
+_Des ornemens exterieur de corps, Brasselets, Carquans, Pendans
+d'aureille, &c._
+
+
+NOUS qui vivons par-deça souz l'authorité de noz Princes, & des
+Republiques civilisées, avons deux grans tyrans de nôtre vie, auquels
+les peuples du nouveau monde n'ont point encore eté assujette, les excés
+du ventre, & l'ornement du corps, & bref tout ce qui va à la pompe,
+léquels si nous avions quittés, ce seroit un moyen pour r'appeller
+l'ancien âge d'or, & ôter la calamité que nous voyons en la pluspart des
+hommes. Car celui qui possede beaucoup faisant peu de depanse, seroit
+liberal, & secourroit l'indigent, à quoy faire il est retenu voulant non
+seulement maintenir, mais aussi augmenter son train, & paroitre, bien
+souvent aux dépens du pauvre peuple, duquel il succe le sang, _qui
+devorant plebem meam sicut estam panis_, dit le Psalmiste. Je laisse ce
+qui est du vivre, n'étant mon sujet d'en parler en ce chapitre ici. Je
+laisse aussi les excés qui consistent en meubles, renvoyant le Lecteur à
+Pline qui a parlé amplement des pompes & suprefluités Romanesques, comme
+des vaisselles à la Furvienne & à la Clodienne, & des chalits à la
+Deliaque, & des tables le tout d'or & d'argent ouvrés en bosse; là où
+aussi il met en avant un esclave _Drusillanus Rotundum_ lequel étant
+Thresorier de la haute Hespagne fit faire une forge pour mettre en
+oeuvre un plat d'argent de cinq quintaux; accompagné de huit autres tous
+pesans demi quintal. Je veux seulement parler des _Matachiaz_ de noz
+Sauvages, & dire que si nous nous contentions de leur simplicité nous
+eviterions beaucoup de tourmens que nous nous donnons pour avoir des
+superfluittez, sans léquelles nous pourrions heureusement vivre
+(d'autant que la nature se contente de peu) & le cupidité déquelles nous
+fait bien souvent decliner de la justice. Les excés des hommes
+consistent la plus part és choses que j'ay dit vouloir omettre,
+léquelles je ne lairray de ramener à point s'il vient à propos. Mais les
+Dames ont toujours eu cette reputation d'aymer les excés en ce qui est
+de l'ornement du corps, & tous les Moralistes qui ont fait état de
+reprimer les vices les ont mises en jeu, là où ils ont trouvé ample
+sujet de parler. Clement Alexandrin faisant une longue enumeration de
+l'attiral des femmes (qu'il a pris la pluspart du Prophete Esaie) dit en
+fin qu'il est las d'en tant conter, & qu'il s'étonne comme elles ne sont
+accablées d'un si grand fais.
+
+Prenons les donc par les parties dont on se plaint. Tertullian
+s'emerveille de l'audace humaine qui se bende contre la parole de nôtre
+Sauveur, lequel disoit _qu'il n'est pas en nous d'adjouster quelque
+chose à la mesure que Dieu nous a donnée: & toutefois les Dames
+s'efforcent de faire le contraire adjoutans sur leurs tétes des cages de
+cheveux tissu en forme de pains, chapeaux, panniers, ou ventres
+d'ecussons. Si elles n'ont honte de cette enormité superflue, au moins_
+(dit-il) _qu'elles ayent honte de l'ordure qu'elles portent, & ne
+couvrent point un chef saint & Chrétien de la depouille d'une autre téte
+paraventure immonde ou criminele, & destinée à un honteux supplice_. Et
+là méme parlant de celles qui colorent leurs cheveux: _J'en voy_
+(dit-il) _qui font changer la couleur à leurs cheveux avec du saffran.
+Elles ont honte de leur païs, & voudroient estre Gaulloises ou
+Allemandes, tant elles se deguisent_. Par ceci se conoit combien la
+chevelure rousse étoit estimée anciennement. Et de fait l'Ecriture prise
+celle de David qui étoit telle. Mais de la rechercher par artifice,
+saint Cyprian & saint Hierome, avec nôtre Tertullian, disent que cela
+presage le feu d'enfer. Or noz Sauvages en ce qui regard l'emprunt des
+cheveux ne sont point reprehensibles: car leur vanité ne s'étend point à
+cela: mais bien en ce qui est de la couleur, d'autant que quant ils ont
+le coeur joyeux, & se peindent la face, soit de bleu, soit de rouge, ilz
+fardent aussi leurs cheveux de la méme couleur.
+
+Venons maintenant aux aureilles, au col aux bras & aux mains, & là nous
+trouverons dequoy nous arréter: ce sont parties où les joyaux sont bien
+en evidence: ce qu'aussi les Dames sçavent fort bien reconoitre. Les
+premiers hommes qui ont eu de la pieté ont fait conscience de violenter
+la nature, & percer les aureilles pour y pendre quelque chose de
+precieux: car nul n'est seigneur de ses membres pour en mal user, ce dit
+le Jurisconsulte Ulpian. Et pour-ce quand le serviteur d'Abraham alla en
+Mesopotamie pour trouver femme à Isaac, & eut rencontré Rebecca, il lui
+mit une bague d'or sur le front pendante entre les ïeux, & des
+brasselets aussi d'or aux mains: suivant quoy il est dit aux Proverbes,
+qu'_Une femme belle & folle est comme une bague d'or au museau d'une
+truye_. Mais les humains ont pris des licences qu'ilz ne doivent pas, &
+ont deffait en eux l'ouvrage de Dieu pour complaire à leurs fantasies.
+En quoy je ne m'étonne pas des Bresiliens dont nous parlerons tantot,
+mais des peuples civilisez, qui ont appellez les autres nations
+barbares, mais encore des Chrétiens du jourd'hui. Quand Seneque se
+plaint de ce qui se passoit de son temps: _La folie des femmes_ (dit-il)
+_n'avoit point assés assujeti les hommes, il leur a fallu encore prendre
+deux ou trois patrimoines aux aureilles_. Mais quels patrimoines? _Elles
+portent_ (ce dit Tertullian) _des iles & maisons champestres sur leurs
+cols, & des gros registres aux aureilles contenans le revenu d'un grand
+richart, & chacun doit de la main gauche ha un patrimoine pour se
+jouer_. En fin il ne les peut mieux comparer qu'aux criminels qui sont
+aux cachots en Ethiopie, léquels tant plus sont coulpables, tant plus
+sont riches, d'autant que les menottes & barres auquelles ilz sont
+attachez sont d'or. Mais il exhorte les Chrétiennes de ne point étre
+telles, d'autant que ce sont là des marques certaines d'impudicité,
+léquelles appartiennent à ces malheureuses victimes de la lubricité
+publique. Pline, quoyque Payen, ne deteste pas moins ces excéz.
+
+ Car noz Dames (dit-il) pour étre braves portent pendues à leurs
+ doits de ces grandes perles qu'on appelle _Elenchus_ en façon de
+ poires, & en ont deux, voire trois és aureilles. Mémes elles ont
+ inventé des noms pour s'en servir à leurs maudites & facheuses
+ superfluités. Car elles appellent Cymbales celles qu'elles
+ portent pendues aux aureilles en nombre, comme si elles
+ prenoient plaisir de les y ouïr grillotter. Que plus est les
+ femmes menageres, & méme les pauvres femmes, s'en parent; disans
+ qu'aussi peu doit aller une femme sans perles, qu'un Consul sans
+ ses huissiers. Finalement on est venu jusques à en parer les
+ souliers, & jarretieres, voire encore leurs bottines en sont
+ tout chargées & garnies. De sorte que maintenant il n'est plus
+ question de perles, ains les faut faire servir de pavé, afin de
+ ne marcher que sur perles.
+
+Le méme dit, que Lollia Paulina relaissée de Caligula és communs festins
+des gens mediocres, étoit tant chargée d'emeraudes & de perles par la
+téte, les cheveux, les aureilles, le col, les doits, & les bras, tant en
+colliers jaferans, que brasselets, que tout en reluisoit, & qu'elle en
+avoit pour un million d'or. Cela étoit excessif: mais c'étoit la
+premiere Princesse du monde, & si ne dit point qu'elle en portat aux
+souliers: comme encore il se plaint ailleurs que les Dames de Rome
+portoient de l'or aux piez. _Quel desordre!_ (dit-il). _Permettons aux
+femmes de porter tant d'or qu'elles voudront en brasselets és doigts, au
+col, és aureilles, & és carquans & brides, &c. Faut-il neantmoins pour
+cela en parer les piés!_ Ce ne seroit jamais fait si je vouloy continuer
+ce propos. Les Hespagnoles du Perou font encore davantage, car ce ne
+sont que lames & platines d'or & d'argent, & garnitures de perles en
+leurs patins. Vray est qu'elles sont en un païs que Dieu a felicité de
+toutes ces richesses abondamment. Mais si tu n'en as tatn ne t'en faches
+point, & ne sois tenté d'envie: telles choses sont terre fouillée &
+epurée avec mille gehennes au fond des enfers, par le travail
+incroyable, & au pris de la vie de tes semblables. Les perles ne sont
+que de la rousée receue dans la coquille d'un poisson, que se péchent
+par des hommes que l'on force à étre poissons, c'est à dire étre
+toujours plongés au profond de la mer. Et pour avoir ces choses, & pour
+étre habillez de soye, & pour avoir des robbes à mille replis, nous nous
+tourmentons, nous prenons des soucis qui abbregent noz jours, nous
+rongent les os, succent la moelle, attenuent le corps, & consument
+l'esprit: Qui ha à diner est aussi riche que cela s'il sçait considerer.
+Et où abondent ces choses, là abondent les delices, & consequemment les
+vices: & au bout voici que Dieu dit par son Prophete: _Ilz jetteront
+leur argent és rues, & leur or ne sera que fiente, & ne les delivreront
+point au jour de ma grande colere._ Qui veut avoir conoissance plus
+ample des chatimens dont Dieu menace les femmes qui abusent des carquans
+& joyaux, qui n'ont autre soin que de s'attiffer & farder, vont la gorge
+étendue, les ïeux égarez, & d'un marcher fier, lise le septiéme chapitre
+du Prophete Esaïe. Je ne veux pourtant blamer les vierges qui ont
+quelques dorures, ou chaines de perles, ou autres joyaux, ensemble un
+habillement modeste: car cela est de bienseance, & toutes choses sont
+faite pour l'usage de l'homme: mais l'excés est ce qui tombe en blâme,
+pource que bien souvent souz cela git l'impudicité. Heureux les peules
+qui n'ayans point les occasions du peché servent purement à Dieu, &
+possedent une terre qui leur fournit ce qui est necessaire à la vie.
+Heureux noz peuples Sauvages s'ils avoient l'entiere conoissance de
+Dieu: car en cet état ilz sont sans ambition, vaine gloire, envie,
+avarice, & n'ont soin de ces pompes que nous venons de representer: ains
+se contentent d'avoir des _Matachiaz_ pendus à leurs aureilles, & à
+l'entour de leurs cols, corps, bras & jambes. Les Bresiliens, Floridiens
+& Armouchiquois font des carquans & brasselets (appellez _Bou-re_ au
+Bresil, & _Matachiaz_ par les nôtres) avec des os de ces grandes
+coquilles de mer qu'on appelle Vignols, semblables à des limaçons,
+léquels ilz découpent & amassent en mille pieces, puis les polissent sur
+un grez tant qu'ils les rendent fort menues, & percés qu'ils les ont, en
+font des chappelets dont les grans sont noirs et blancs, qui n'ont pas
+mauvaise grace: & s'il faut estimer les choses selon la façon, comme
+nous voyons qu'il se prattique en noz marchandises, ces colliers,
+écharpes, & brasselets de Vignols, ou Pourcelaine, sont plus riches que
+les perles (toutefois on ne m'en croira point) aussi les prisent-ils
+plus que perles, ni or, ni argent: & c'est ce que ceux de la grande
+riviere de _Canada_ au temps de Jacques Quartier appelloient _Esurgni_
+(dequoy nous avons fait mention ci-dessus) mot que j'ay eu beaucoup de
+peine à comprendre, & que Belleforet n'a point entendu quand il en à
+voulu parler. Aujourd'hui ilz n'en ont plus, ou en ont perdu le metier:
+car ilz se servent fort des _Matachiaz_ qu'on leur porte de France. Or
+comme entre nous, ainsi en ce païs là ce sont les femmes qui se parent
+de telles choses, & en feront une douzaine de tours à-l'entour du col
+pendantes sur la poitrine, & à l'entour des poignets, & au-dessus du
+coude. Elles en pendent aussi des longs chappelets aux aureilles qui
+viennent jusques au bas des épaules. Que si les hommes en portent ce
+sera quelque jeune amoureux tant seulement. Au païs de Virginia où il y
+a quelques perles, les femmes en portent des carquans, colliers, &
+brasselets ou bien des morceaux de cuivres arondis comme des boulettes,
+que se trouvent en leurs montagnes, où y en a des mines. Mais au port
+Royal & és environs & vers la Terre-neuve & à Tadoussac, où ilz n'ont ny
+perles, ni Vignols, les filles & femmes font des _Matachiaz_ avec des
+arrétes ou aiguillons de Porc-epic, léquelles elles les teindent de
+couleur noire, blanche, & vermeille, aussi vives qu'il est possible, car
+nôtre écarlatte n'a point plus de lustre que leur teinture rouge: Mais
+elles prisent davantage les _Matachiaz_ qui leur viennent du païs des
+Armouchiquois, & les achetent bien cherement. Et d'autant qu'elles en
+recouvrent peu, à-cause de la guerre que ces deux nations ont toujours
+l'une contre l'autre, on leur porte de France des _Matachiaz_ faits de
+petits tuyaux de verre melé d'étain, ou de plomb, qu'on leur troque à la
+brasse, faute d'aucune: & c'est en ce païs là ce que les Latins
+appellent _Mundus muliebris_. Elles en font aussi des petits carreaux
+melangés de couleurs, confus ensemble, qu'elles attachent aux cheveux
+des petits enfans, par derriere. Les hommes ne s'amusent gueres à cela,
+sinon que les Bresiliens portent au col des Croissans d'os fort blancs,
+qu'ils appellent _Taci_ au nom de la Lune: & noz Souriquois
+semblablement quelque joliveté de méme etoffe, sans excés. Et ceux qui
+n'ont de cela portent ordinairement un couteau devant la poitrine, ce
+qu'ils ne font pour ornement, mais faute de poche, & pour ce que ce leur
+est un outil necessaire à toute heure. Quelques uns ont des ceintures
+faites de _Matachiaz_, déquelles ilz se servent seulement quand ilz
+veulent paroitre, & se faire braves. Les _Autmoins_, ou devins, portent
+aussi devant la poitrine quelque enseigne de leur metier, ainsi que nous
+avons dit ailleurs. Mais quant aux Armouchiquois ils ont une façon de
+mettre aux poignets, & au-dessus de la cheville du pié, des lames de
+cuivre faites en forme de menottes; & au defaut du corps, c'est à dire
+aux hanches, des ceintures façonnées de tuyaux de cuivre longs comme le
+doit du milieu, enfilés ensemble de la longueur d'une ceinture,
+proprement de la façon qu'Herodian recite avoir eté en usage entre les
+Pictes dont nous avons parlé, quand il dit qu'ilz se ceindent le corps &
+le col avec du fer, estimans cela leur étre un grand ornement, & un
+grand témoignage qu'ilz sont bien riches, ainsi qu'aux autres barbares
+d'avoir de l'or alentour d'eux. Et de cette race d'hommes Sauvages
+encore y en a-il en Ecosse, lequelz ny les siecles, ny les ans, ni
+l'abondance des hommes, n'a peu encore civiliser. Et jaçoit que, comme
+nous avons dit, les hommes ne soient tant soucieux des _Matachiaz_ que
+les femmes, toutefois ceux du Bresil n'ayans cure de vétemens prennent
+plaisir à se parer & bigarrer de plumes d'oiseaux, prenans celles dont
+nous nous servons à coucher, & les decoupans menu comme chair à patez,
+léquelles ilz teindent en rouge avec leurs bois de Bresil, puis s'étans
+frotté le corps avec certaine gomme qui leur sert de colle, ilz se
+couvrent de ces plumes & puis font un habit tout d'une venue à la
+Pantalone: ce qui a fait croire (ce dit Jean de Leri en son histoire de
+l'Amerique) aux premiers qui sont allés pardela, que les hommes qu'on
+appelle Sauvages fussent velus, ce qui n'est point. Car les Sauvages des
+terres d'outremer en quelque part que ce soit ont moins de poil que
+nous. Ceux de la Floride se servent aussi de cette maniere de duvet,
+mais c'est seulement à la téte pour se rendre plus effroyables. Outre ce
+que nous avons dit, les Bresiliens font encore des Fronteaux de plumes
+qu'ilz lient & arrengent de toutes couleurs, ressemblans iceux fronteaux
+(quant à la façon) à ces raquettes ou ratepenades dont les Dames usent
+par deça, l'invention déquelles elles semblent avoir apprise de ces
+Sauvages. Quant à ceux de nôtre Nouvelle-France és jours entre eux
+solennelz & de rejouïssance, & quand ilz vont à la guerre, ils ont
+à-l'entour de la téte comme une coronne faite de longs poils d'Ellan
+peints en rouge collez, ou autrement attachés, à une bende de cuir large
+de trois doigts, telle que le Capitaine Jacques Quartier dit avoir veu
+au Roy (ainsi l'appelle-il) & Seigneur des Sauvages qu'il trouva en la
+ville de _Hochelaga_. Mais ilz n'usent point de tant de plumasseries que
+les Bresiliens, léquels en font des robbes, bonnets, brasselets,
+ceintures, & paremens des joues & des rondaches sur les reins de toutes
+couleurs, qui seroient plutot ennuieuses que delectables à deduire,
+étant aisé à un chacun de suppléer cela, & s'imaginer que c'est.
+
+
+
+
+CHAP. XII
+
+_Du Mariage._
+
+
+APRES avoir parlé des vétemens, parures, ornemens, & peintures des
+Sauvages, il me semble bon de les marier, afin que la race ne s'en
+perde, & que le païs ne demeure desert. Car la premiere ordonnance que
+Dieu fit jadis ce fut de germer & produire & rapporter fruit, une
+chacune creature capable de generation selon son espece. Et afin de
+donner courage aux jeunes gens qui se marient, les Juifs avoient
+anciennement une coutume de remplir de terre une auge, dans laquelle peu
+avant les nopces ilz semoient de l'orge, & icelle germée ils la
+portoient aux époux & épouse, disans: _Rapportez fruit & multipliez
+comme céte orge, laquelle produit plutot que toutes les autres
+semences_.
+
+Or pour venir au sujet de noz Sauvages, plusieurs cuidans (je croy)
+qu'ilz soient des buches, ou s'imaginans une republique de Platon,
+demandent s'ilz font des mariages, & s'il y a des Prétres en _Canada_
+pour les marier. En quoy ilz montrent qu'ilz sont gens bien nouveaux
+d'attendre en ces peuples ici autant de ceremonies qu'il y a entre les
+Chrétiens, léquels par une sainte coutume font que les mariages soient
+ratifiés au ciel. Mais si sont-ilz plus sages que les anciens
+Garamantes, Scythes, Nomades, & que le susdit Platon, qui trouvoit bon
+cela. Item que les Arabes, entre léquels plusieurs freres n'avoient
+qu'une femme, laquelle étoit à l'ainé durant la nuit, & aux autres
+durant le jour. Le Capitaine Jacques Quartier parlant du mariage des
+Canadiens en sa seconde Relation, dit ainsi:
+
+ Ilz gardent l'ordre du mariage, fors que les hommes prennent
+ deux ou trois femmes. Et depuis que le mary est mort jamais les
+ femmes ne se remarient, ains font le dueil de ladite mort toute
+ leur vie, & se teindent le visage de charbon pilé, & de graisse,
+ de l'epesseur d'un couteau, & à cela conoit-on qu'elles sont
+ veuves. Puis il poursuit: Ils ont une autre coutume fort
+ mauvaise de leurs filles. Car depuis qu'elles sont d'âge d'aller
+ à l'homme elles sont toutes mises en une maison de bordeau
+ abondonnées à tout le monde qui en veut jusques à ce qu'elles
+ ayent trouvé leur parti: Et tout ce avons veu par experience.
+ Car nous avons veu les maisons aussi pleines dédites filles
+ comme est une école de garsons en France.
+
+J'aurois pensé que ledit Quartier eût avancé du sien au regard de cette
+prostitution des filles, mais le discours de Champlein me confirme la
+méme chose, horsmis qu'il ne parle point d'assemblées: ce qui me retient
+d'y contredire. Entre noz Souriquois, il n'est point nouvelle de cela
+non que ces Sauvages ayent grand' cure de la continence & virginité, car
+ilz ne pensent point mal faire en la corrompant: mais soit par la
+frequentation des François, ou autrement, les filles ont honte de faire
+une impudicité publique: & s'il arrive qu'elles s'abandonnent à
+quelqu'un, c'est en secret. Au reste celui qui veut avoir une fille en
+mariage il faut qu'il la demande à son pere, sans le consentement duquel
+elle ne sera point à lui, comme nous avons des-ja dit ci-dessus, &
+rapporté l'exemple d'un qui avoit fait autrement. Et voulant se marier
+il fera quelquefois l'amour, non point à la façon des Esséens, léquels
+(ce dit Joseph) éprouvoient par trois ans les filles avant que les
+prendre en mariage, mais par l'espace de six mois, ou un an, sans en
+abuser, se peinturera le visage de rouge pour étre plus beau, & aura une
+robbe neuve de Castors, Loutres, ou autre chose, bien garnie de
+_Matachiaz_, avec des rayes & bendes qu'ilz figurent dessus en forme de
+large passement d'or & d'argent, ainsi que faisoient jadis les Gots.
+Faut en outre qu'il se montre vaillant à la chasse, & qu'il soit reconu
+sachant faire quelque chose, car ilz ne se fient point aux moyens d'un
+homme, qui ne sont autres que ce qu'il acquiert à la journée, ne se
+soucians aucunement d'autres richesses que de la chasse: si ce n'est que
+noz façons de faire leur en facent venir l'appetit.
+
+Les filles du Bresil ont licence de se prostituer si-tot qu'elles en
+sont capables, tout ainsi que celles de _Canada_. Voire les peres en
+sont maquereaux, & reputent à honneur de les communiquer à ceux de deça
+pour avoir de leur generation. Mais de s'y accorder ce ceroit chose trop
+indigne d'un Chrétien: & voyons à nôtre grand dommage que Dieu a
+severement puni ce vice par la verole apportée des Espagnols à Naples,
+d'eux transmise aux François, étant auparavant la découverte de ces
+terres inconue en l'Europe. Or jaçoit que les Bresiliens & Floridiens y
+soyent sujets, si n'en sont-ilz pas persecutez comme les Europeans: car
+ilz n'en font que rire, & s'en guerissent incontinent par le moyen du
+Guayuac, de l'Esquine, & du Salsafras, arbres fort souverains pour la
+guerison de cette ladrerie; & croy que l'arbre _Annedda_ duquel nous
+avons raconté les merveilles, est l'une de ces especes.
+
+On pourroit penser que la nudité de ces peuples les rendroit plus
+paillars, mais c'est au contraire. Car comme les Allemans sont louez par
+Cesar d'avoir eu en leur ancienne vie sauvage telle continence qu'ilz
+reputoient chose tres vilaine à un jeune homme d'avoir la compagnie
+d'une femme ou fille avant l'âge de vint ans; & de leur part aussi ilz
+n'étoient point emeus à cela encores que pele-mele les hommes & les
+femmes jeunes & vieux se baignassent dans les rivieres: Aussi je puis
+dire pour noz Sauvages que je n'y ay jamais veu un geste, ou regard
+impudique, & ose affermer qu'ilz sont beaucoup moins sujets à ce vice
+que pardeça: dont j'attribue la cause partie à cette nudité, &
+principalement de la téte où est la fonteine des esprits qui excitent la
+generation: partie au defaut du sel, des epiceries, du vin, & des
+viandes qui provoquent les Ithyphalles, & partie à l'usage ordinaire
+qu'ils ont tu Petun, la fumée duquel etourdit les sens, & montant au
+cerveau empeche les functions de Venus. Jean de Leri loue les Bresiliens
+en ceste continence: toutefois il adjouste que quand ilz se faschent
+l'un contre l'autre ilz s'appellent quelquefois _Tiveré_, qui est à dire
+boulgre, d'où l'on peut conjecturer que ce peché regne entre eux, comme
+le Capitaine Laudonniere dit qu'il fait en la Floride: outre que les
+Floridiens ayment fort le sexe feminin. Et de fait j'ay entendu que pour
+aggreer aux Dames ilz s'occupent fort aux Ithyphalles dont nous venons
+de parler, & pour y parvenir ilz usent fort d'ambre gris, dont ilz ont
+grande quantité, voire avec un fouet d'orties, ou autre chose semblable,
+font enfler les joues à cette idole de Maacha que la Roy Asa fit mettre
+en cendres, léquelles il jetta dans le torrent de Cedron. Les femmes
+d'autre part avec certaines herbes s'efforcent tant qu'elles peuvent de
+faire des restrictions pour l'usage dédits Ithyphalles, & pour le droit
+des parties.
+
+Revenons à noz mariages qui valent mieux que toutes ces droleries là.
+Les contractans ne donnent point la foy entre les mains des Notaires, ni
+de leurs Devins, ains simplement demandent le consentement des parens: &
+se fait par tout ainsi. Mais il faut remarquer qu'ilz gardent, & au
+Bresil aussi, trois degrez de consanguinité, dans léquels ilz n'ont
+point accoutumé de faire mariage, sçavoir est du fils avec sa mere, du
+pere avec sa fille, & du frere avec sa soeur. Hors cela toutes choses
+sont permises. De douaire il ne s'en parle point. Aussi quand arrive
+divorce le mari n'est tenu de rien, & jaçoit que (comme a eté dit) il
+n'y ait point de promesse de loyauté donnée par devant quelque puissance
+superieure, toutefois en quelque part que ce soit les femmes gardent
+chasteté, & peu s'en trouve qui en abusent. Voire j'ay ouï dire
+plusieurs fois que pour rendre le devoir au mari elles se font souvent
+contraindre: ce qui est rare pardeça. Aussi les femmes Gaulloises
+sont-elles celebrées par Strabon pour étre bonnes portieres (j'entend
+fecondes) & nourrissieres: & au contraire je ne voy point que ce peuple
+là abonde comme entre nous, encor que toutes personnes s'employent à la
+generation, & que pardeça une partie des hommes vivent sans mariage, &
+ne travaillent bien souvent qu'à coups perdus. Vray est que noz Sauvages
+se tuent les uns les autres incessamment, & sont toujours en crainte de
+leurs ennemis, n'ayant ny villes murées, ni maison fortes pour se garder
+de leurs embuches, qui est entre eux l'une des causes du defaut de
+multiplication.
+
+Ce refroidissement de Venus apporte une chose admirable & incroyable
+entre les femmes, & qui ne s'est peu trouver méme entre les femmes du
+saint Patriarche Jacob, c'est qu'encores qu'elles soyent plusieurs
+femmes d'un mari (car la polygamie est receue par tout ce monde nouveau)
+toutefois il n'y a point de jalousie entre elles. Ce qui est au Bresil
+païs chaud aussi bien qu'en _Canada_: mais quant aux hommes, en
+plusieurs lieux ilz sont jaloux: & si la femme est trouvée faisant la
+béte à deux dos, elle sera repudiée, ou en danger d'étre tuée par son
+mari: & à cela (quant à l'esprit de jalousie) ne faudra tant de
+ceremonies que celles qui se faisoient entre les Juifs rapportées au
+livre des Nombres. Et quant à la repudiation, n'ayans l'usage des
+lettres ilz ne la font point par écrit en donnant à la femme un billet
+signé d'un Notaire public, comme remarque saint Augustin parlant des
+mémes Juifs: mais se contentent de dire à ses parens & à elle qu'elle se
+pourvoye: & lors elle vit en commun avec les autres jusques à ce que
+quelqu'un la recherche. Cette loy de repudiation a eté préque entre
+toutes nations, fors entre les Chrétiens, léquels ont retenu ce precepte
+Evangelique, _Ce que Dieu a conjoint, que l'homme ne separe point_. Ce
+qui est plus expedient & moins scandaleux: quoy qu'aujourd'huy ceux qui
+se sont separés de l'Eglise Romaine facent autrement. Car nous avons
+souvent veu aux hautes Allemagnes les mariés ayans quelque ombrage l'un
+de l'autre, se separer d'un commun consentement, & prendre autre parti
+avec permission du Magistrat. Ce qui seroit plus tolerables si cette
+licence étoit restreinte au cas de fornication, suivant la parole du
+Sauveur, & l'interpretation de saint Ambroise sur ces mots de saint
+Paul: _Que l'homme ne quitte point sa femme_. Car la femme qui
+s'abandonne, ayant rompu la promesse faite à son mari en la face de Dieu
+& de l'Eglise, il est aussi quitte de la sienne. Mais en tout autre cas
+le meilleur est de suivre le conseil de Ben-Asira (que l'on dit avoir
+eté nevoeu du Prophete Jeremie) lequel enquis par un qui avoit une
+mauvaise femme, comment il en devoit faire: _Ronge_ (dit-il) _l'os qui
+t'est écheu_.
+
+Quant à la femme vefve, je ne veux affermer que ce qu'en a écrit Jacques
+Quartier soit general, mais je diray que là où nous avons eté elles se
+teindent le visage de noir quand il leur prend envie, & non toujours: si
+leur mari a eté tué elles ne se remarieront point, ni ne mangeront chair
+qu'elles n'ayent eu la vengeance de cette mort. Et ainsi l'avons veu
+pratiquer à la fille de _Membertou_, laquelle depuis la guerre faite aux
+Armouchiquois décrite ci-aprés, s'est remariée. Hors le cas de telle
+mort elles ne font autrement difficulté d'accepter les secondes nopces
+quand elles trouvent parti à propos.
+
+Quelquefois noz Sauvages ayans plusieurs femmes en bailleront une à leur
+ami s'il a envie de la prendre en mariage, & sera d'autant déchargé.
+Mais s'il n'en a qu'une, il ne fera point comme Caton ce grand Senateur
+Romain, lequel pour faire plaisir à Hortensius, lui presta sa femme
+Martia, à la charge le la lui rendre quand il en auroit eu des enfans:
+ains la gardera pour soy. Au regard des filles qui s'abandonnent, si
+quelqu'un en a abusé elles le diront à la premiere occasion, & aprés
+ainsi fait dangereux s'y frotter: car il ne faut meler le sang Chrétien
+parmy l'infidele; & de cette justice gardée est loué Ville-gagnon méme
+par Jean de Leri, quoy qu'il n'en dise pas beaucoup de bien: & Phinées
+fils d'Eleazar fils d'Aaron pour avoir eté zelateur de la loy de Dieu, &
+appaisé son ire qui alloit exterminant le peuple, à cause d'un tel
+forfait, eut l'alliance de sacrificature perpetuelle, laquelle Dieu lui
+promit, & à sa posterité. Vray est que nous sommes en la Loy
+Evangelique, qui peut avoir moderé la rigueur de l'ancienne en ceci,
+comme en l'étroite observation du Sabbath & beaucoup d'autres choses.
+
+
+
+
+CHAP. XIII
+
+_La Tabagie._
+
+
+LES anciens ont dit _Sine Cerere & Baccho friget Venus_, & nous François
+disons, Vive l'amour mais qu'on dine. Aprés donc avoir marié noz
+Sauvages il faut appreter le diner, & les traiter à leur mode. Et pour
+ce faire il faut considerer les temps du mariage. Car si c'est en Hiver
+ils auront de la chasse des bois, si c'est au Printemps, ou en Eté, ilz
+feront provision de poisson. De pain il ne s'en parle point depuis la
+Terre-neuve du Nort jusques au païs des Armouchiquois, si ce n'est
+qu'ils en troquent avec les François, léquels ils attendent sur les
+rives de mer accroupis comme singes, sitot que le printemps est venu, &
+reçoivent en contr'échange de leurs peaux (car ilz n'ont autre
+marchandise) du biscuit, féves, pois, & farines. Les Armouchiquois &
+toutes nations plus éloignées, outre la chasse & la pecherie ont du blé
+_Mahis_, & des feves, qui leur est un grand soulagement pour le temps de
+necessité. Ilz n'en font point de pain: car ilz n'ont ni moulin, ni
+four, & ne sçavent le pestrir autrement qu'en le pilant dans un mortier:
+& assemblans ces pieces le mieux qu'ilz peuvent, en font des petits
+tourteaux qu'ilz cuisent entre deux pierres chaudes. Le plus souvent ilz
+sechent ce blé au feu & le rotissent sur la braise. Et de cette façon
+vivoient les anciens Italiens, à ce que dit Pline. Et par ainsi ne se
+faut tant étonner de ces peuples, puis que ceux qui ont appellé les
+autres barbares ont eté autant barbares qu'eux.
+
+Si je n'avoy couché ci-dessus la forme de la Tabagie (ou Banquet) des
+Sauvages j'en feroit ici plus ample description: mais je diray seulement
+que lors que nous allames à la riviere saint Jean, étans en la ville
+d'_Ouigoudi_ (ainsi puis-je bien appeller un lieu clos rempli de peuple)
+nous vimes dans un grand hallier environ quatre-vint Sauvages tout nuds,
+hors-mis le brayet, faisant _Tabaguia_ des farines qu'ils avoient eu de
+nous dont ils avoient fait de la bouillie pleins des chauderons. Chacun
+avoit une écuelle d'écorce & une culiere grande comme la paume de la
+main, ou plus: & avec ce avoient encores de la chasse. Et faut noter que
+celui qui traite les autres, ne dine point, ains sert la compagnie comme
+ici bien souvent nos Epouses: & comme l'histoire de la Chine recite
+qu'il se pratique entre les Chinois.
+
+Les femmes étoient en un autre lieu à part, & ne mangeoient point avec
+les hommes. En quoy on peut remarquer un mal entre ces peuples là Qui
+n'a jamais eté entre les nations de deçà, principalement les Gaullois &
+Allemans, léquels non seulement ont admis les femmes en leurs banquets,
+mais aussi aux conseils publics, mémement (quant aux Gaullois) depuis
+qu'elles eurent appaisé une grosse guerre qui s'éleva entre eux, &
+vuiderent le different avec telle équité (ce dit Plutarque) que de là
+s'ensuivit une amitié plus grande que jamais. Et au traité qui fut fait
+avec Annibal étant entré en Gaulle pour aller contre les Romains, il
+étoit dit que si les Carthaginois avoient quelque different contre les
+Gaullois, il se vuideroit par l'avis des femmes Gaulloises. A Rome il
+n'en a pas eté ainsi, là où leur condition étoit si basse, que par la
+loy _Voconia_ le pere propre ne les pouvoit instituer heritieres de plus
+d'un tiers de son bien: & l'Empereur Justinian en ses Ordonnances leur
+defend d'accepter l'arbitrage qui leur auroit eté deferé: qui montre ou
+une grande severité envers elles, ou un argument qu'en ce païs là elles
+ont l'esprit trop debile. Et de cette façon sont les femmes de noz
+Sauvages, voire en pire conditionn, de ne point manger avec les hommes
+en leurs Tabagies: & toutefois il me semble que la chere n'en est pas si
+bonne: laquelle ne doit pas consister au boire & manger seulement, mais
+en la societé de ce sexe que Dieu a donné à l'homme pour l'ayder & lui
+tenir compagnie.
+
+Il semblera à plusieurs que noz Sauvages vivent pauvrement de n'avoir
+aucun assaisonnement en ce peu de mets que j'ay dit. Mais je repliqueray
+que ce n'ont point eté Caligula, ni Heliogabale, ni leurs semblables,
+qui ont elevé l'Empire de Rome à sa grandeur: ce n'a point aussié eté ce
+cuisinier qui fit un festin à l'Imperiale tout de chair de porc deguisée
+en mille sortes: ni ces frians léquels aprés avoir detruit l'air, la
+mer, & la terre, ne sachans plus que trouver pour assouvir leur
+gourmandise vont chercher les vers des arbres, voire les tiennent en mue
+& les engraissent avec belle farine, pour en faire un mets delicieux:
+Ains ç'ont eté un _Curius Dentatus_ qui mangeoit en écuelles de bois, &
+racloit des raves au coin de son feu: item ces bons laboureurs que le
+Senat envoyoit querir à la charrue pour conduire l'armée Romaine: & en
+un mot ces Romains qui vivoient de bouillie, à la mode de noz Sauvages:
+car ilz n'ont eu l'usage du pain qu'environ six cens ans aprés la
+fondation de la ville, ayans appris avec le temps à faire quelques
+galettes telement quelement appretées & cuites souz la cendre, ou au
+four. Pline autheur de ceci dit encore, que les Tartares vivent aussi de
+bouille & farine crue, comme les Bresiliens. Et toutefois ç'a toujours
+eté une nation belliqueuse & puissante. Le méme dit que les Arymphéens
+(qui sont les Moscovites) vivent par les foréts (comme nos Sauvages) de
+grains & fruits qu'ilz cueillent sur les arbres, sans parler de chair,
+ni de poisson. Et de fait les Autheurs prophanes sont d'accord que les
+premiers hommes vivoient comme cela, à sçavoir de blez, grains,
+legumages, glans & feines, d'où vient le mot Grec [Phagên] pour dire
+manger. Quelques nations particulieres (& non toutes) avoient des
+fruits; comme, les poires étoient en usage aux Argises, les figues aux
+Atheniens, les amandes aux Medes, le fruit des cannes aux Æthiopiens, le
+cardamin aux Perses, les dattes aux Babyloniens, le treffle aux
+Ægyptiens. Ceux qui n'ont eu ces fruits ont fait la guerre au bétes des
+bois, comme les Getuliens, & tous les Septentrionaux, méme les anciens
+Allemans, toutefois ils avoient aussi du laitage: D'autres se trouvans
+sur les rives de mer, ou de lacs & rivieres, ont vécu de poissons, & ont
+eté appellés Ichthyophages: autres vivans de Tortues ont eté dits
+Chelonophages. Une partie des Æthiopiens vivent de sauterelles,
+léquelles ilz sallent & endurcissent à la fumée en grande quantité pout
+toute saison, & en cela s'accordent les historiens du jourd'hui avec
+Pline. Car il y en a quelquefois des nuées, & en l'Orient semblablement,
+que detruisent toute la campagne, si bien qu'il ne leur reste rien autre
+chose à manger que ces sauterelles: qui étoit la nourriture de saint
+Jean Baptiste au desert, selon l'opinion de saint Hierome, & de saint
+Augustin: quoy que Nicephore estime que c'étoient les feuilles tendres
+des boute ses arbres, parce que le mot Grec [akrides] signifie aussi
+cela. Mais venons aux Empereurs Romains les mieux qualifiez. Ammian
+Marcellin parlant de leur façon de vivre dit que Scipion Æmilian,
+Metellus, Trajan, & Adrian, se contentoient ordinairement des viandes de
+camp, sçavoir est de lard, fromage, & buvende. Si donc noz Sauvages ont
+abondamment de la chasse & du poisson, je ne trouve pas qu'ilz soyent
+mal; car plusieurs fois nous avons receu d'eux quantité d'Eturgeons, de
+Saumons, & autres poissons, sans la chasse des bois, & des Castors qui
+vivent en étangs, & sont amphibies. Au moin se reconoit une chose
+louable en eux, qu'ilz ne sont point anthropophages comme ont eté
+autrefois les Scythes, & maintes autres nations du monde de deça: &
+comme encore aujourd'hui sont les Bresiliens, Canibales, & autres du
+monde nouveau.
+
+Le mal qu'on trouve en leur façon de vivre c'est qu'ilz n'ont point de
+pain. De verité le pain est une nourriture fort naturele à l'homme, mais
+il est plus aisé de vivre avec de la chair, ou du poisson, que de pain
+seul. Que s'ilz n'ont l'usage du sel, la pluspart du monde n'en use
+point. Il n'est pas du tout necessaire, & sa principale utilité git en
+la conservation, à quoy il est du tout propre. Neantmoins s'ils en
+avoient pour faire quelques provisions, ilz seroient plus heureux que
+nous. Mais faute de ce ilz patissent quelquefois, ce qui avient quand
+l'hiver est trop doux, ou au sortir d'icelui. Car alors ilz n'ont ny
+chasse, ni poisson, qu'avec beaucoup de peine, comme nous dirons au
+chapitre de la Chasse, & sont contraints de recourir aux écorces
+d'arbres & raclures de peaux, & à leurs chiens, qu'ilz mangent à cette
+necessité. Et l'histoire des Floridiens dit qu'à l'extremité ilz mangent
+mille vilenies jusques à avaller des charbons, & mettre de la terre dans
+leur bouillie. Vray est qu'au Port Royal, & en maints autres endroits,
+il y a perpetuellement des coquillages, si bien que là en tout cas on ne
+sçauroit mourir de faim. Mais encore ont ils une superstition de ne
+vouloir point manger de Moules. Raison pourquoy, ilz ne la sçauroient
+dire, non plus que nos superstitieux qui ne veulent étre treze à table,
+ou qui craignent de se ronger les ongles le Vendredi, ou qui ont
+d'autres scrupules, vrayes singeries, telle qu'en recite en nombre Pline
+en son histoire naturelle. Toutefois en nôtre compagnie nous en voyans
+manger ilz faisoient de méme: car il faut ici dire en passant qu'ilz ne
+mangeront point de viandes inconues sans premierement en voir l'essay.
+Pour les bétes des bois ilz mangent de toutes excepté du loup. Ilz
+mangent aussi des oeufs qu'ilz vont recueillir le long des rives des
+eaux & en chargent leurs canots quand les Oyes & Outardes ont fait leur
+ponte au printemps, & mettent en besongne autant couvies que nouveaux.
+Pour la modestie ilz la gardent étans à table avec nous, & mangent
+sobrement: mais chés eux (ainsi que les Bresiliens) ilz bendent
+merveilleusement le tambourin, & ne cessent de manger tant que la viande
+dure; & si quelqu'un des nôtre se trouve en leur Tabagie ilz lui diront
+qu'il face comme eux. Neantmoins je ne voy point une gourmandise
+semblable à celle de Hercules, lequel seul mangeoit des boeufs tout
+entiers, & en devora un à un païsan nommé Diadamas, pour raison dequoy
+il fut nommé par soubriquet _Buthenes_, ou _Buphagos_, Mange-boeuf. Et
+sans aller si loin nous voyons és païs de deça des gourmandises plus
+grandes que celle que l'on voudroit imputer aux Sauvages. Car en la
+diete d'Ausbourg fut amené l'Empereur Charles cinquiéme un gros vilain
+qui avoit mangé un veau & un mouton, & n'estoit point encore saoul: & je
+ne reconoy point que noz Sauvages engraissent, ni qu'ilz portent gros
+ventre, mais sont allaigres & dispos comme nos anciens Gaullois &
+Allemans qui par leur agilité donnoient beaucoup de peine aux armées
+Romaines.
+
+Les viandes des Bresiliens sont serpens, crocodiles, crapaux, & groz
+lezars, léquels ilz estiment autant que nous faisons les chappons,
+levreaux & connils. Ils font aussi des farines de _Maniel_, ayant les
+feuilles de _Paonia mas_, & l'arbre de la hauteur du _Sambucus_: icelles
+racines grosses comme la cuisse d'un homme, léquelles les femmes
+égrugent fort menu, & les mangent crues, ou bien les font cuire dans un
+grand vaisseau de terre, en remuant toujours, comme on fait les dragées
+de sucre. Elles sont de bon gout, & de facile digestion, mais elles ne
+sont propres à faire pain, d'autant qu'elles se sechent & brulent, &
+toujours reviennent en farine. Ils ont aussi avec ce du _Mahis_, qui
+vient en deux ou trois mois aprés la semaille, & leur set un grand
+secours. Mais ils ont une coutume maudite & inhumaine de manger leurs
+prisonniers parés les avoir bien engraissés. Voire (chose horrible) ilz
+leur baillent pour compagnes de couches les plus belles filles qu'ils
+ayent, leur mettans au col tant de licols qu'ils le veulent garder de
+lunes, & quant le temps est expiré ilz font du vin des susdits mil &
+racines, duquel ilz s'enivrent, appellans tous leurs amis. Puis celui
+qui a pris le prisonnier l'assome avec une massue de bois, & le divise
+par pieces, & en font des carbonnades qu'ils mangent avec un singulier
+plaisir par dessus toutes les viandes du monde.
+
+Au surplus tous Sauvages vivent generalement & par tout en communauté:
+vie la plus parfaite & plus digne de l'homme (puis qu'il est un animal
+sociable) vie de l'antique siecle d'or, laquelle avoient voulu r'amener
+les saints Apôtres: mais ayans affaire à établir la vie spirituele, ilz
+ne peurent executer ce bon desir. S'il arrive donc que noz Sauvages
+ayent de la chasse, ou autre mangeaille, toute la troupe y participe.
+Ils ont cette charité mutuelle, laquelle a eté ravie d'entre nous depuis
+que Mien & Tien prindrent naissance. Ils ont aussi l'Hospitalité propre
+vertu des anciens Gaullois (selon le témoignage de Parthenius en ses
+Erotiques, de Cesar, Salvian, & autres) léquels contraignoient les
+passans & étrangers d'entrer chés eux & y prendre la refection: vertu
+qui semble s'étre conservée seulement en la Noblesse: car pour le reste
+nous la voyons fort enervée. Tacite donne la méme louange aux Allemans,
+disant que chés-eux toutes maisons sont ouvertes aux étrangers, & là ilz
+font en telle asseurance que (comme s'ils étoient sacrez) nul leur
+oseroit faire injure! Charité, & Hospitalité, qui se rapporte à la Loy
+de Dieu, lequel disoit à son peuple: _L'Etranger qui sejourne entre
+vous, vous sera comme celui qui est né entre vous, & l'aymerez comme
+vous-mémes: car vous avés eté etrangers au païs d'Ægypte_. Ainsi font
+noz Sauvages, qui poussez d'un naturel humain reçoivent tous étrangers
+(hors les ennemis) léquels ils admettent à leur communauté de vie. Et
+ainsi sont les Turcs mémes préque en tous lieux, ayans des Hospitaux
+fondés; où les passans (voire en quelques uns, les Chrétiens) sont
+receus humainement sas rien payer. Chose qui fait honte à la France, oz
+ne se reconoit préque rien en son Christianisme de ce qu'elle avoit de
+bien en son paganisme, souffrant voir ses rues pavées, ses temples
+assiegés, & ses devotions troublées d'une infinité de Mendians valides &
+non valides, sans y mettre aucun ordre.
+
+Mais c'est assez manger, parlons de boire. Je ne sçay si je doy mettre
+entre les plus grans aveuglemens des Indiens Occidentaux d'avoir
+abondamment le fruit le plus excellent que Dieu nous ait donné, & n'en
+sçavoir l'usage. Car je voy que nos anciens Gaullois en étoient de méme,
+& pensoient quel les raisins fussent poison, ce dit Ammian Marcellin. Et
+Pline rapporte que les Romains furent longtemps sans avoir ni vignes, ni
+vignobles: Vray est que noz Gaullois faisoient de la biere, dans
+laquelle est encore l'usage frequent en toute la Gaulle Belgique: & de
+cette sorte de bruvage usoient aussi les Ægyptiens és premiers temps, ce
+dit Diodore, lequel en attribue l'invention à Osyris. Toutefois depuis
+qu'è Rome la boisson du vin fut venue, les Gaullois y prindrent si bien
+gout és voyages qu'ils y firent à main armée, qu'ilz continuerent
+par-aprés la méme piste. Et depuis les Marchans d'Italie epuisoient fort
+l'argent des Gaulles avec leur vin qu'ils y apportoient. Mais les
+Allemans reconoissans leur naturel sujet à boire plus qu'il n'est
+besoin, ne vouloient qu'on leur en portât, de peur qu'étans ivres ilz ne
+fussent en proye à leurs ennemis: & se contentoient de bierre: Et
+neantmoins pour ce que la boisson d'eau continuelle engendre des
+crudités en l'estomach, & de là des grandes indispositions les nations
+communement ont trouvé meilleur le moderé usage du vin, lequel a eté
+donné de Dieu pour réjouir le coeur, ainsi que le pain pour le
+sustenter, comme dit le Psalmiste: & l'Apôtre saint Paul méme conseille
+son disciple Timothée d'en user un petit à cause de son infirmité. _Car
+le vin_ (ce dit Oribasius) _recrée & reveille nôtre chaleur: d'où par
+consequent les digestions se font mieux, & s'engendre un bon sang & une
+bonne nourriture par toutes les parties du corps où le vin ha force de
+penetrer: & pourtant ceux qui sont attenuez de maladie en reprennent une
+plus forte habitude, & recouvrent semblablement par icelui l'appetit de
+manger. Il attenue la pituite, il repurge l'humeur bilieux par les
+veines, & de sa plaisante odeur & substance alaigre rejouit l'ame, &
+donne force au corps. Le vin donc pris moderément est cause de tous ces
+biens là: mais s'il est beu outre mesure il produit des effects tout
+contraires_. Et Platon voulant demontrer en un mot la nature & proprieté
+du vin: _Ce qui échauffe_ (dit-il) _l'ame avec le corps, c'est ce qu'on
+appelle vin_.
+
+Les Sauvages qui n'ont point l'usage du vin, ni des epices, ont trouvé
+un autre moyen d'échauffer cet estomach, & aucunement corrompre tant de
+crudités provenantes du poisson qu'ilz mangent, léquelles autrement
+éteindroient la chaleur naturelle: c'est l'herbe que les Bresiliens
+appellent _Petun_, les Floridiens _Tabac_, dont ilz prennent la fumée
+préque à toute heure, ainsi que nous dirons plus amplement au chapitre
+De la Terre, lors que nous parlerons de cette herbe. Puis, comme pardeça
+on boit l'un à l'autre, en presentant (ce qui se fait en plusieurs
+endroits & particulierement en Suisse) le verre à celui à qui l'on a
+beu: Ainsi les Sauvages voulans fétoyer quelqu'un, & lui montrer signe
+d'amitié, aprés avoir petuné, presentent le petunoir à celui qu'ils ont
+agreable. Laquelle coutume de boire l'un à l'autre n'est pas nouvelle ni
+particuliere aux Belges & Allemans: Car Heliodore en l'Histoire
+Æthiopique de Chariclea nous témoigne que c'étoit une coutume toute
+usitée anciennement és païs déquels il parle, de boire les uns aux
+autres en nom d'amitié. Et pource qu'on en abusoit, & mettoit-on gens
+pour contraindre ceux qui ne vouloient point faire raison, Assuerus Roy
+des Perses en un banquet qu'il fit à tous les principaux Seigneurs &
+Gouverneurs de ses païs, defendit par loy expresse de contraindre aucun,
+& commanda que chacun fût servi à sa volonté. Les Ægyptiens n'usoient
+pas de ces contraintes, mais neantmoins ilz buvoient tout, & ce par
+grande devotion. Car depuis qu'ils eurent trouvé l'invention d'applique
+des peintures & _Matachiaz_ sur l'argent, ilz prindrent grand plaisir de
+voir leur Dieu Anubis depeint au fond de leurs coupes, ce dit Pline.
+
+Noz Sauvages Canadiens, Souriquois, & autres, sont éloignez de ces
+délices, & n'ont que le Petun, duquel nous avons parlé pour se
+rechauffer l'estomach & donner quelque pointe à la bouche, ayans cela de
+commune avec beaucoup d'autres nations qu'ils aiment ce qui est
+mordicant, tel que ledit petun, lequel (ainsi que le vin ou la biere
+forte) pris en fumée, étourdit les sens & endort aucunement: de maniere
+que le mot d'ivrogne est entre eux en usage par cette diction
+_Escorken_, aussi bien qu'entre nous.
+
+Les Floridiens ont une sorte de bruvage dit _Cafiné_, qu'ilz boivent
+tout chaud, lequel ilz font avec certaines feuilles d'arbres. Mais il
+n'est loisible à tous d'en boire, ains seulement au _Paraousti_, & à
+ceux qui ont fait preuve de leur valeur à la guerre. Et ha ce bruvage
+telle vertu, qu'incontinent qu'ilz l'ont beu ilz deviennent tout en
+sueur, laquelle étant passée, ilz sont repeuz pour vint-quatre heures de
+la force nutritive d'icelui.
+
+Quant à ceux du Bresil ilz font une certaine sorte de bruvage qu'ils
+appelent _Caou-in_, avec des racines & du mil, qu'ilz mettent cuire &
+amollir dans des grands vases de terre, en maniere de cuvier, sur le
+feu, & étans amollis c'est l'office des femmes de macher le tout, & les
+faire bouillir derechef en autres vases: puis ayans laissé le tout cuver
+& écumer, elles couvrent le vaisseau jusques à ce qu'il faille boire: &
+est ce bruvage épais comme lie, à la façon du _defrutum_ des Latins, &
+du gout de lait aigre, blanc & rouge comme nôtre vin: & le font en toute
+saison, pource que lédites racines y fructifient en tout temps. Au reste
+ilz boivent ce _Caouin_ un peu chaud, mais c'est avec tel excés qu'ilz
+ne partent jamais du lieu où ilz font leurs Tabagies jusques à ce qu'ils
+ayent tout beu, y en eût-il à chacun un tonneau.
+
+Si bien que les Flamens, Allemans, & suisses ne sont en ceci que petits
+novices au prix d'eux. Je ne veux ici parler des cidres, & poirés de
+Normandie, ny des Hydromels, déquels (au rapport de Plutarque) l'usage
+étoit longtemps auparavant l'invention du vin: puis que noz Sauvages
+n'en usent point. Mais j'ay voulu toucher le fruit de la vigne, en
+consideration de ce que la Nouvelle-France en est heureusement pourveue.
+
+
+
+
+CHAP. XIV
+
+_Des Danses & Chansons._
+
+
+APRES la pause vient la danse (dit le proverbe). Donc il n'est point mal
+à propos de parler de la danse aprés la Tabagie. Car méme il est dit du
+peuple d'Israël qu'aprés s'étre bien repeu il se leva de table pour
+jouer & danser alentour de son veau d'or. La danse est une chose fort
+ancienne entre tous peuples. Mais fut premierement faite & instituée és
+choses divines, comme nous en venons de remarquer un exemple: & les
+Cananeens qui adoroient le feu faisoient des danses alentour & lui
+sacrifioient leurs enfans. Or la façon de danser n'étoit de l'invention
+des idolatres, ains du peuple de Dieu. Car nous lisons au livre des
+Juges qu'il y avoit une solennité à Dieu en Sçilo, où les filles
+venoient danser au son de la flute. Et David faisant r'amener l'Arche de
+l'alliance en Jerusalem alloit devant en chemise, dansant de toute sa
+force.
+
+Quant aux Payens ils ont suivi cette façon. Car Plutarque en la vie de
+Nicias dit que les villes Grecques avoient tous les ans coutume d'aller
+en Delos celebrer des danses & chansons à l'honneur d'Apollon. Et en le
+vie de l'Orateur Lycurgue le méme dit qu'il en institua une fort
+solennelle au Pyrée à l'honneur de Neptune, avec un jeu de pris de la
+valeur au mieux dansant, de cent écus, à l'autre d'aprés de
+quatre-vints, & au troisiéme de soixante. Les muses filles de Jupiter
+ayment les danses: & tous ceux qui en ont parlé nous les font aller
+chercher sur le mont de Parnasse, où ilz disent qu'elles dansent Au son
+de la lyre d'Apollon.
+
+Quant aux Latins le méme Plutarque en la vie de Numa Pompilius dit qu'il
+institua le college des Saliens (qui étoient des Prétres faisans des
+danses & gambades, & chantans des chansons à l'honneur du Dieu Mars)
+lors qu'un bouclier d'airain tomba miraculeusement du ciel, qui fut
+comme un gage de ce Dieu pour la conservation de l'Empire. Et ce
+bouclier étoit appellé _Ancyle_, mais de peur que quelqu'un ne le
+derobât il en fit faire douze pareils nommez _Ancylia_, lèquels on
+portoit en guerre, comme jadis nous faisions nôtre Oriflamme, & comme
+l'Empereur Constantin le _Labarum_. Or de ces Saliens le premier qui
+mettoit les autres en danse s'appelloit _Prasul_, c'est à dire premier
+danseur, _præ alys saliens_, ce dit Festus, lequel prent de là le nom
+des peuples François qui furent appellez Saliens, parce qu'ils aymoient
+à danser, sauter & gambader: & de ces Saliens sont venues les loix que
+nous disons Saliques, c'est à dire loix des danseurs.
+
+Ainsi donc, pour reprendre nôtre propos, les danses ont eté premierement
+instituées pour les choses saintes. A quoy j'adjousteray le témoignage
+d'Arrian, lequel dit que les Indiens qui adoroient le Soleil levant,
+n'estimoient pas l'avoir duëment salué, si en leurs cantiques & prieres
+il n'y avoit eu des danses.
+
+Cette maniere d'exercice fut depuis appliquée à un autre suage, sçavoir
+au regime de la santé, comme dit Plutarque au Traité d'icelle. De sorte
+que Socrates méme quoy que bien reformé, y prenoit plaisir, pour raison
+dequoy il desiroit avoir une maison ample & spacieuse, ainsi qu'écrit
+Xenophon en son Convive & les Perses s'en servoient expressement à cela,
+selon Dutis au septiéme de ses Histoires.
+
+Mais les delices, lubricités & débauchemens les detournerent depuis à
+leur usage, & ont les danses servie de proxenetes & courratieres
+d'impudicité, comme nous ne le voyons que trop, dequoy avons des
+témoignages en l'Evangile, où nous trouvons qu'il en a couté la vie au
+plus grand qui se leva jamais entre les hommes, qui est saint Jehan
+Baptiste. Et disoit fort bien Arcesilaus, que les danses sont des venins
+plus aigus que toutes les poisons que la terre produit, d'autant que par
+un certain doux chatouillement ilz se glissent dedans l'ame, où ilz
+communiquent & impriment la volupté & delectation qui est proprement
+affectée aux corps.
+
+Noz Sauvages, & generalement tous les peuples des Indes Occidentales ont
+de tout temps l'usage des danses. Mais la volupté impudique n'a point
+gaigné cela sur eux de les faire danser à son sujet, chose qui doit
+servir de leçon aux Chrétiens. L'usage donc de leurs danses est à
+quatre-fins, ou pour aggreer à leurs Dieux (qu'on les apelle diables si
+l'on veut, il ne m'importe) ainsi que nous avons remarqué en deux
+endroits ci-dessus, ou pour faire féte à quelqu'un, ou pour se rejouir
+de quelque victoire, ou pour prevenir les maladies. En toutes ces danses
+ilz chantent, & ne font point de gestes muets, comme en ces bals dont
+parle l'oracle de la Pithienne quand il dit: _Il faut que le spectateur
+entende le balladin méme, ores qu'il soit muet, & qu'il l'oye, combien
+qu'il ne parle point_: Mais comme en Delos on chantoit en l'honneur
+d'Apollon, les Saltens en l'honneur de Mars. Ainsi les Floridiens
+chantent en l'honneur du Soleil auquel ils attribuent leurs victoires:
+nos toutefois si vilainement qu'Orphée inventeur des diableries
+Payennes, duquel se mocque saint Gregoire de Nizianze en une Oraison,
+parce qu'entre autres folies en un hymne il parle à Jupiter en cette
+façon: _O glorieux Jupiter le plus grand de tous les Dieux, qui reside
+en toutes sortes de fientes tant de brebis, que de chevaux & de Mulets,
+&c._ Et en un autre hymne qu'il fait à Ceres, il dit qu'elle découvroit
+ses cuisses pour soumettre son corps à ses amoureux, & se faire
+cultiver. Nos Souriquois aussi font des danses & chansons en l'honneur
+du dæmon qui leur indique de la chasse, & qu'ilz pensent leur faire du
+bien: dequoy on ne se doit émerveiller, d'autant que nous-mémes qui
+sommes mieux instruits chantons (sans comparaison) des Pseaumes &
+Cantiques de louange à nôtre Dieu, pour ce qu'il nous donne à diner: &
+ne voy point qu'un homme qui a faim soit gueres échauffé ni à chanter,
+ni à danser: _Nemo enim saltat fere sobrius_, dit Ciceron.
+
+Aussi quant ilz veulent faire féte à quelqu'un, en plusieurs endroits
+ilz n'ont plus beaux gestes que de danser: comme semblablement si
+quelqu'un leur fait la Tabagie pour toutes actions de graces ilz se
+mettront à danser, ainsi qu'il est arrivé quelquefois quant le sieur de
+Poutrincourt leur donnoit à diner, ilz lui chantoient des chansons de
+louange, disans que c'étoit un brave _Sagamos_, qui les avoit bien
+traité, & qui leur étoit bon ami: ce qu'ils comprenoient fort
+mystiquement souz ces trois mots _Epigico iaton edice_: je dy
+mystiquement: car je n'ay jamais peu sçavoir la propre signification de
+chacun d'iceux, ni des autres chansons. Je croy que c'est du vieil
+langage de leurs peres, lequel n'est plus en usage, de méme que le vieil
+Hebrieu n'est point la langue des Juifs du jourd'hui: & des-ja étoit
+changé du temps des Apôtres.
+
+Ilz chantent aussi en leurs Tabagies communes les louanges des braves
+Capitaines & _Sagamos_, qui ont bien tué de leurs ennemis. Ce qui s'est
+prattiqué en maintes nations anciennement, & se prattique encore
+aujourd'hui entre nous: & se trouve approuvé & étre de bien-seance en la
+sainte Ecriture au Cantique de Debora, aprés la defaite du Roy Sifara.
+Et quand le jeune David eux tué le grand Goliath, comme le Roy
+victorieux retournoit en Jerusalem, les femmes sortoient de toutes les
+villes, & lui venoient au-devant avec tabours & rebecs, ou cimbales,
+dansans, & chantans joyeusement à deux choeurs qui se respondoient l'un
+aprés l'autre, disans: _Saul en a frappé mille,--David en a frappé dix
+milles_. Athénée dit que noz vieux Gaullois avoient des Poëtes nommez
+Bardes, léquels ilz reveroient fort: & ces Poëtes chantoient de vive
+vois les faits des hommes vertueux & illustres: mais ilz n'écrivoient
+rien en public, par ce que l'ecriture rend les hommes paresseux &
+negligens à apprendre. Toutefois Charlemagne print un autre avis. Car il
+fit faire des Lais & Vaudevilles en langue vulgaire contenans les gestes
+des anciens, & voulut qu'on les fit apprendre par coeur aux enfans, &
+qu'ilz les chantassent, afin que la memoire en demeurât de pere en fils,
+& de race en race, & que par ce moyen d'autres fussent invités à bien
+faire, & à écrire les gestes des vaillans hommes. Je veux encore ici
+dire en passant que les Lacedemoniens avoient une maniere de bal ou
+danse dont ils usoient en toutes leurs fétes & solennités, laquelle
+representoit les trois temps: sçavoir le passé, par les vieillars, qui
+disoient en chantant ce refrain, _Nous fumes jadis valeureux_: Le
+present, par les jeunes hommes en fleur d'âge disans: _Nous le sommes
+presentement_: L'à-venir par les enfans, qui disoient: _Nous le seront à
+nôtre tour_.
+
+Je ne veux m'amuser à décrire toutes les façons de gambades des anciens,
+mais il me suffit de dire que les danses de noz Sauvages font sans
+bouger d'une place, & neantmoins sont tous en rond (ou à peu prés) &
+dansent avec vehemence, frappans des piez contre terre, & s'élevans
+comme en demi-saut: ce qui me fait souvenir d'un vers d'Horace, où il
+dit:
+
+_Nunc est bibendum, nunc pede libero_
+ _Pulsanda tellus............_
+
+Et quant aux mains ils les tiennent fermées, & les bras en l'air en
+forme d'un homme qui menace, avec mouvement d'iceux. Au regard de la
+voix il n'y en a qu'un qui chante, soit homme ou femme; Tout le reste
+fait & dit, _Het, het_, comme quelqu'un qui aspire avec vehemence: & au
+bout de chacune chanson ilz font tous une haute & longue exclamation,
+disans Hé!!! Pour étre mieux dispos ilz se mettent ordinairement tout
+nuds, par ce que leurs robbes de peaux les empechent: Et s'ils ont
+quelques tétes ou bras de leurs ennemis, ilz les portent pendus au con,
+dansans avec ce beau joyau, dans lequel ilz mordent quelquefois, tant
+est grande leur haine méme dessus les morts. Et pour finir ce chapitre
+par son commencement, ilz ne font jamais de Tabagie que la danse ne
+s'ensuive: & aprés s'ils prent envie au _Sagamos_, selon l'état de leurs
+affaires, il haranguera une, deux, ou trois heures, & chaque remontrance
+demandant l'avis de la compagnie, si elle approuve ce qu'il propose,
+chacun criera en Hé!!! en signe d'avoeu & ratification. En quoy il est
+fort ententivement écouté, comme nous avons veu mainte fois: & méme lors
+que le sieur de Poutrincourt faisoit la Tabagie à nos Sauvages,
+_Membertou_ aprés la danse haranguoit avec une telle vehemence, qu'il
+étonnoit le monde, remontrant les courtoisies & témoignages d'amitié
+qu'ilz recevoient des François, ce qu'ils en pouvoient esperer à
+l'avenir: combien la presence d'iceux leur étoit utile, voire
+necessaire, pour ce qu'ilz dormoient seurement; & n'avoient crainte de
+leurs ennemis, &c.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAP. XV
+
+_De la disposition corporele: & de la Medecine & Chirurgie._
+
+
+NOUS avons dit au prochain chapitre que la danse est utile à la
+conservation de la santé. C'est aussi l'un des sujets pourquoy noz
+Sauvages s'y plaisent. Mais ils ont encore d'autres preservatifs, dont
+ils usent souvent, c'est à sçavoir les sueurs, par léquelles ilz
+previennent les maladies. Car ilz sont quelquefois touchez de cette
+Phthisie de laquelles furent endommagez les gens du Capitaine Jacques
+Quartier, & du sieur de Monts, ce qui toutefois est rare: & quand cela
+vient ils ont eu ci-devant en _Canada_ l'arbre _Annedda_, (que j'appelle
+l'arbre de vie, pour son excellence) duquel ilz se guerissoient & au
+païs des Armouchiquois ils ont encore le Salsafras, & l'Esquine en la
+Floride. Les Souriquois qui n'ont point ces sortes de bois usent de
+sueurs que nous avons dit, & pour Medecins ils ont leurs _Aoutmoins_,
+léquels à cet effect creusent dans terre, & font uns fosse qu'ilz
+couvrent de bois, & de groz grez pardessus: puis y mettent le feu par un
+conduit, & le boie étant brulé ilz font un berceau de perche, lequel ilz
+couvrent de tout ce qu'ils ont de peaux & autres couvertures, si bien
+que l'air n'y entre point jettent de l'eau sur lédits grez, & les
+couvrent puis se mettent dans ledit berceau, & avec des battemens
+_l'Autmoins_ chantant, & les autres disans (comme en leurs danses) _Het,
+hét, het_, ilz se font suer. S'il arrive qu'ilz tombent en maladie (car
+il faut en fin mourir) _l'Autmoin_ souffle avec des exorcismes, la
+partie dolente, la leche & succe: & si cela n'est assez il donne la
+seignée au patient en lui dechiquetant la chair avec le bout d'un
+couteau, ou autre chose. Que s'ilz ne guerissent toujours il faut
+considerer que les nôtres ne le font pas.
+
+En la Floride ils ont leurs _Jarvars_, qui portent continuellement un
+sac plein d'herbes & drogueries, qui sont la plus-part de verole: &
+sufflent les parties dolentes jusques à en tirer le sang.
+
+Les medecins des Bresiliens sont nommez _Pagés_ entre eux (ce ne sont
+point leurs _Caraïbes_, ou devins) qui en sucçant, comme dessus,
+s'efforcent de guerir les maladies. Mais ils en ont une incurable qu'ilz
+nomment _Pians_, provenant de paillardise, laquelle neantmoins les
+petits enfans ont quelquefois, ainsi que pardeça ceux qui sont pocquerez
+de verole, ce qui leur vient (à mon avis) de la corruption des peres &
+meres. Cette contagion se convertit en pustules plus larges que le
+poulce, léquelles s'épandent par tout le corps, & jusques au visage, &
+en étans touchés ils en portent les marques toute leur vie, plus laids
+que des ladres, tant Bresiliens, que d'autre nation. Pour le traitement
+du malade ilz ne lui donnent rien s'il ne demande, & sans s'en soucier
+autrement ne laissent point de faire leurs bruits & tintamarres en sa
+presence, beuvans, sautans, & chantans selon leur coutume.
+
+Quant aux playes, les _Autmoins_ de nos Souriquois & leurs voisins les
+lechent & succent, se servans du roignon de Castor, duquel ilz mettent
+une rouelle sur la playe, & se consolide ainsi. Les vieux Allemans (dit
+Tacite) n'ayant encor l'art de Chirurgie, en faisoient de méme: _Ilz
+rapportent_ (ce fait-il) _leurs playes à leurs meres & à leurs femmes,
+léquelles n'ont point d'effroy de les conter, ni de les succer: voire
+leur portent à vivre au camp, & les exhortent à bien combattre: si bien
+que quelquefois les armées branlantes ont eté remises par les prieres
+des femmes, ouvrans leurs poitrines à leurs maris. Et depuis se sont
+volontiers servi de leurs avis & conseils, auquels ils estiment qu'il y
+a quelque chose de saint_.
+
+Et comme entre les Chrétiens plusieurs ne se soucians de Dieu que par
+benefice d'inventaire, cherchent la guerison de leurs playes par charmes
+& l'aide des devins: ainsi entre noz Sauvages _l'Autmoin_ ayant quelque
+blessé à penser interroge souvent son dæmon, pour sçavoir s'il guerira
+ou non: & jamais n'a de reponse que par si (si tant est que le dæmon
+parle à eux). Il y en a quelquefois qui font des cures incroyables comme
+de guerir un qui auroit le bras coupé. Ce que toutefois je ne sçay si je
+doy trouver étrange quand je considere ce qu'écrit le sieur de Busbeque
+au discours se son ambassade en Turquie, Epitre quatriéme.
+
+ Approchans du Bude, le Bassa nous envoye au-devant quelques uns
+ de ses domestiques, avec plusieurs heraux & officiers: Mais
+ entre autre une belle troupe de jeunes hommes à cheval
+ remarquables à-cause de la nouveauté de leur equipage. Ils
+ avoient la téte découverte & rase, sur laquelle ils avoient fait
+ une longue taillade sanglante, & fourré diverses plumes
+ d'oiseaux dedans la playe, dont ruisseloit le pur sang: mais au
+ lieu d'en faire semblant ils marchoient à face riante, & la téte
+ levée. Devant moy cheminoient quelques pietons, l'un déquels
+ avoit les bras nuds, & sur les côtez: chacun déquelz bras au
+ dessus du coulde étoit percé d'outre en outre d'un couteau qui y
+ étoit. Un autre étoit decouvert depuis la téte jusques au
+ nombril, ayant la peau des reins tellement découpée haut & bas
+ en deux endroits qu'à-travers il avoit fait passer une masse
+ d'armes, qu'il portoit comme nous ferions un coutelas en
+ écharpe. J'en vis un autre lequel avoit fiché sur le sommet de
+ sa téte un fer de cheval avec plusieurs clous, & des si long
+ temps, que les clous s'étoient tellement prins & attachés à la
+ chair, qu'ilz ne bougeoient plus. Nous entrames en cette pompe
+ dans Bude, & fumes menés au logis du Bassa avec lequel je
+ traitay de mes affaires. Toute cette jeunesse peu soucieuse de
+ blessures étoit dans la basse cour du logis: & comme je
+ m'amusois à les regarder, le Bassa m'enquit & demanda ce qu'il
+ me sembloit: Tout bien, fis-je, excepté que ces gens là font de
+ la peau de leurs corps ce que je ne voudroy pas faire de ma
+ robbe: car j'essayeroy de la garder entiere. Le Bassa se print à
+ rire, & nous donna congé.
+
+Noz Sauvages font bien quelquefois des épreuves de leur constance, mais
+il faut confesser que ce n'est rien au pris de ceci. Car tout ce qu'ilz
+font est de mettre des charbons ardans sur les bras, & laisser bruler le
+cuir, de sorte que les marques y demeurent toujours: ce qu'ilz font
+aussi en autres endroits du corps, & montrent ces marques pour dire
+qu'ils ont grand courage. Mais l'ancien Mutius Scevola en avoit bien
+fait davantage, rotissant courageusement son bras au feu aprés avoir
+failli à tuer le Roy Porsenna. Si ceci étoit mon sujet je representeroy
+les coutumes des Lacedæmoniens qui faisoient tous les ans une féte à
+l'honneur de Diane, où les jeunes garçons s'éprouvoient à se fouetter:
+Item la coutume des anciens Perses, léquels adorans le Soleil, qu'ils
+appelloient _Mithra_, nul ne pouvoit étre receu à la confrairie qu'il
+n'eût donné à conoitre sa constance par quatre-vintz sortes de tourmens,
+du feu, de l'eau, du jeune, de la solitude, & autres.
+
+Mais revenons à noz Medecins & Chirurgiens Sauvages. Jaçoit que le
+nombre en soit petit, si est-ce que l'esperance de leur vie ne git point
+du tout en ce metier. Car pour les maladies ordinaires elles sont si
+rares pardela que le vers d'Ovide leur eut bien étre approprié:
+
+_Si valeant homines ars tua Phoebe jacet:_
+
+en disant _Si, pro Quia_. Aussi ces peuples vivent-ils un long âge, qui
+est ordinairement de sept ou huit-vints ans. Et s'ils avoient noz
+commoditez de vivre par prevoyance, & l'industrie de recuillir l'Eté
+pour l'Hiver, je croy qu'ilz vivroient plus de trois cens ans. Ce qui se
+peut conjecturer par le rapport que nous avoit fait ci-dessus d'un
+vieillart en la Floride lequel avoit vécu ce grand âge. De sorte que ce
+n'est miracle particulier ce que dit Pline que les Pandoriens vivent
+deux cens ans, ou que ceux de la Taprobane sont encores alaigres à cent
+ans. Car _Membertou_ a plus de cent ans, & n'a point un cheveu de la
+téte blanc, ains seulement la barbe melée, & tels ordinairement sont les
+autres. Qui plus est, en tout âge ils ont toutes leurs dents, & vont à
+téte nue, sans se soucier de faire au moins des chapeaux de leurs cuirs,
+comme firent les premiers qui en userent au monde de deça. Car ceux du
+Peloponnese, & les Lacedemoniens appelloient un chapeau [Grec: kugê],
+que Julius Pollux dit signifier une peau de chien. Et de ces chapeaux
+usent encore aujourd'hui les peuples septentrionaux, mais ilz sont bien
+fourrez.
+
+Ce qui ayde encore à la santé de noz Sauvages, est la concorde qu'ils
+ont entre eux, & le peu de soin qu'ilz prennent pour avoir les
+commoditez de cette vie, pour léquelles nous nous tourmentons. Ilz n'ont
+cette ambition qui pardeça ronge les esprits, & les remplit de soucis,
+forçant les hommes aveuglés de marcher en la fleur de leur âge au
+tombeau, & quelquefois à servir de spectacle honteux à un supplice
+public.
+
+J'ose bien attribuer aussi la cause de cette disposition & longue santé
+de noz Sauvages à leur façon de vivre qui est à l'antique, sans
+appareil. Car chacun est d'accord que la sobrieté est le mere de santé.
+Et bien qu'ilz facent quelquefois des excés en leurs Tabagies, ilz font
+assez de diete aprés, vivans quelquefois six jours, plus ou moins, de
+fumée de Petun, & ne retournans point à la chasse qu'ilz ne commencent à
+avoir faim. Et d'ailleurs qu'étans alaigres ilz ne manquent point
+d'exercice soit d'une part, soit d'une autre. Bref il ne parle point
+entre eux de ces âges tronquez qui ne passent point quarante ans, qui
+est la vie de certains peuples d'Æthiopie (ce dit Pline) qui vivent de
+locustes (ou sauterelles) salées & sechées à la fumée. Aussi la
+corruption n'est-elle point entre eux, qui est la mere nourrice des
+Medecins & des Magistrats, & de la multiplicité des Officiers, & des
+Concionateurs publics, creés & institués pour y donner ordre, &
+retrencher le mal. Et neantmoins c'est signe d'une cité bien malade où
+ces sortes de gens abondent. Ilz n'ont point de procés bourreaux de noz
+vies, à la poursuitte déquels il faut consommer nos âges & noz moyens, &
+bien souvent on n'a point ce qui est juste, soit par l'ignorance du
+Juge, à qui on aura deguis; le fait, soit par la malice, ou par la
+mechanceté d'un Procureur qui vendra sa partie. Et de telles afflictions
+viennent les pleurs, chagrins, & desolations, qui nous meinent au
+tombeau avant le terme. _Car tristesse_ (dit le sage) _en a tué
+beaucoup, & n'y a point de profit en elle. Envie & dépit abbrege la vie,
+& souci amene vieillesse devant le temps. Mais la liesse du coeur est la
+vie de l'homme, & la rejouissance de l'homme lui allonge la vie_.
+
+
+
+
+CHAP. XVI
+
+_Exercices des hommes._
+
+
+APRES la santé, parlons des exercices qui en sont suppors & protecteurs.
+Noz Sauvages n'ont aucun exercice sordide, tout leur déduit étant ou la
+Guerre ou la Chasse (déquelz nous parlerons à-part) ou faire les outilz
+propres à cela (ainsi que Cesar témoigne des anciens Allemans) ou dance
+(& de ce nous avons desja parlé) ou passer le temps au jeu. Ilz font
+donc des arcs & fleches, arcs qui sont forts, & sans mignardise. Quant
+aux fleches c'est chose digne d'etonnement comme ilz les peuvent faire
+si longues, & si droites avec un couteau, voire avec une pierre tant
+seulement là où ilz n'ont point de couteaux. Ilz les empennent de plumes
+de queue d'Aigle, parce qu'elles sont fermes, & les font bien porter en
+l'air: & lors qu'ils en ont faute ilz bailleront une peau de Castor,
+voire deux, pour recouvrer une de ces queues. Pour la pointe, les
+Sauvages qui ont le traffic avec les François, y mettent au bout des
+fers qu'on leur porte. Mais les Armouchiquois, & autres plus éloignez
+n'ont que des os faits en langue de serpent, ou des queues d'un certain
+poisson appellé _Sicnau_, lequel poisson se trouve aussi en Virginia
+souz le méme nom (du moins l'historien Anglois l'a écrit _Seekanauk_) Ce
+poisson et comme une écrevisse logé dans une coquille fort dure, grande
+comme une écuelle, au bout de laquelle est une pointe longue & fort
+dure. Il a les yeux sur le dos, & est bons à manger.
+
+Ilz font aussi des Masses de bois en forme de crosse, pour la guerre, &
+des Pavois qui couvrent tout le corps, ainsi qu'avoient nos anciens
+Gaullois. Quant aux carquois, c'est du métier des femmes.
+
+Pour l'usage de la Pecherie, les Armouchiquois (qui ont le la chanve)
+font des lignes à pecher, mais les nôtres qui n'ont aucune culture de
+terre, en troquent avec les François, comme aussi des haims à appâter
+les poissons: seulement ilz font avec des boyaux, des cordes d'arcs, &
+des Raquettes qu'ilz s'attachent aux piez pour aller sur la nege à la
+chasse.
+
+Et d'autant que la necessité de la vie les contraint de changer souvent
+de place, soit pour la pecherie (car chacun endroit ha ses poissons
+particuliers, qui y viennent en certaine saison) ils ont besoin de
+chevaux au changement pour porter leur bagage. Ces chevaux sont des
+Canots & petites nasselles d'écorces, qui vont legerement au possible
+sans voile. Là dedans changeans de lieu ilz mettent tout ce qu'ils ont,
+femmes, enfans, chiens, chauderons, haches, matachiaz, arcs, fleches,
+carquois, peaux, & couvertures de maisons. Ilz sont faits en telle sorte
+qu'il ne faut point vaciller, ni se tenir droit, quand on est dedans,
+ains étre accroupi, ou assis au fond, autrement la marchandise
+renverseroit. Ilz sont larges de quatre piés ou environ, par le milieu,
+& vont en appointissant par les extremitez, & la pointe relevée pour
+commodement passer sur les vagues. J'ay dit qu'ilz les font d'ecorces
+d'arbres, pour léquelles tenir en mesure, ilz les garnissent par-dedans
+de demi cercles de bois de Cedre, bous fort soupple & obeïssant, dequoy
+fut faite l'Arche de Noé. Et afin que l'eau n'entre point dedans, ils
+enduisent les coutures (qui joignent lesdites écorces ensemble,
+lesquelles ilz font de racines) avec de la gomme de sapins. Ils en font
+aussi d'oziers fort proprement, léquels ils enduisent de la méme matiere
+gluante de sapins: chose qui témoigne qu'ilz ne manquent point d'esprit
+là où la necessité les presse.
+
+Plusieurs nations de deça en ont eu de méme au temps passé. Si nous
+recherchons l'Ecriture sainte nus trouverons que la mere de Moyse voyant
+qu'elle ne pouvoit plus celer son enfant, _elle le mit dans un coffret_
+(c'est à dire un petit Canot: car l'Arche de Noé & ce Coffret est un
+méme mot, _Teva_, en Hebrieu) _fait de joncs, & l'enduisit de bitume &
+de poix: puis mit l'enfant en icelui, & le posa en un rosier sur la rive
+du fleuve_. Et le Prophete Esaie menaçant les Æthiopiens & Assyriens:
+_Malheur_ (dit-il) _sur le païs qui envoye par mer des Ambassadeurs en
+des vaisseaux de papier_ (ou joncs) _sur les eaux, disant: Allez
+Messagers vitement, &c_. Les Ægyptiens voisins des Æthiopiens avoient au
+temps de Jules Cæsar des vaisseaux de méme, c'est à sçavoir de papier,
+qui est une écorce d'arbre, témoin Lucain en ce vers:
+
+Consuitur bibula Memphitis cymba papyro.
+
+Mais venons de l'Orient & Midi au Septentrion. Pline dit qu'anciennement
+les Anglois & Ecossois alloient querir de l'étain en l'ile de _Mictis_
+avec des canots d'oziers cousus en cuir. Solin en dit autant, & Isidore,
+lequel appelle cette façon de canots _Carabue_ fait d'oziers & environné
+de cuir de boeuf tout crud, duquel (ce dit-il) usent les pyrates Saxons,
+qui avec ces instrumens sont legers à la fuite. Sidoine de Polignac
+parlant des mémes Saxons dit:
+
+_......cut pelle salum sulcare Brittannum_
+_Ludus, & assute glaucum mare findere lembo._
+
+Les Sauvages du Nort vers Labrador ont de certains petits canots long de
+treze ou quatorze piez, & larges de deux, faits de cette façon tout
+couvert de cuir, méme par-dessus, & n'y a qu'un trou au milieu où
+l'homme se met à genoux, ayant la moitié du corps dehors, si bien qu'il
+ne sçauroit perir, garnissant son vaisseau de vivre avant qu'y entrer.
+J'ose croire que la fable des Syrenes vient de là, les lourdaus estimans
+que ce fussent poissons à moitié hommes ou femmes, ainsi qu'on a feint
+des Centaures pour avoir veu des hommes à cheval.
+
+Les Armouchiquois, Virginiens, Floridiens, & Bresiliens font d'une autre
+façon leurs canots (ou canoas). Car n'ayans ni haches, ni couteaux
+(sinon quelques uns de cuivre) ilz brulent un grand arbre bien droit,
+par le pié, & le font tomber, puis prennent la longueur qu'ilz desirent,
+& se servent de feu au lieu de scie, grattans le bois brulé avec des
+pierres: & pour le creusement du vaisseau ilz font encore de méme. Là
+dedans ils se mettront demie douzaine d'hommes avec quelque bagage, &
+feront de grans voyages. Mais de cette sorte ilz sont plus pesans que
+les autres.
+
+Or font-ils aussi des voyages par terre aussi bien que par mer, &
+entreprendront (chose incroyable) d'aller vint, trente, & quarante
+lieuës par les bois, sans rencontrer ni sentier, ni hôtellerie, & sans
+porter aucuns vivres, fors du Petun, & un fusil, avec l'arc au poin, le
+carquois sur le dos. Et nous en France sommes bien empechez quand nous
+sommes tant soit peu égarez dans quelque grande forét. S'ilz sont
+pressez de soif ils ont l'industrie de succer certains arbres, d'où
+distille une douce & fort agreable liqueur, comme je l'ay experimenté
+quelquefois.
+
+Au païs de labeur, comme des Armouchiquois, & plus outre
+continuellement, les hommes font de la poterie de terre en façon de
+bonnet de nuit, dans quoy ils font cuire leurs viandes chair, poisson,
+féves, blé, courges, &c. Noz Souriquois en faisoient aussi anciennement
+à labouroient la terre, mais depuis que les François leur portent des
+chauderons, des féves, pois biscuit, & autres mangeailles, ilz sont
+devenus paresseux, & n'ont plus tenu conte de ces exercices. Mais quant
+aux Armouchiquois qui n'ont encore aucun commerce avec nous, & ceux qui
+sont plus éloignés, ilz cultivent la terre, l'engraissent avec des
+coquillages, ils ont leurs familles distinctes, & leurs parterres
+alentour, au contraire des anciens Allemans qui (ce dit Cæsar) n'avoient
+aucun champ propre, & ne demeuroient plus d'un an en un lieu, ne vivans
+préque que de laictage, chair, & fromage, leur étant chose trop
+ennuieuse d'attendre un an de pié quoy pour recuillir une moisson. Ce
+qui est aussi de l'humeur de noz Souriquois & Canadiens, léquels il faut
+confesser n'étre point laborieux qu'à la chasse. Et quant aux
+Armouchiquois, ilz doivent le fruit qu'ilz reçoivent de la terre à leurs
+femmes, qui ont la peine de la cultiver, & ce avec un croc de bois,
+comme j'ay dit ailleurs, étans employées à toutes oeuvres serviles. Et
+par ainsi n'ont aucune commandement, ne font filer la quenouille à leurs
+maris, & ne les envoyent au marché, comme en plusieurs provinces de
+deça, & particulierement au païs de la jalousie.
+
+Au regard du labourage des Floridiens, voici ce que Laudonniere en dit:
+
+ Ilz sement leur mil deux fois l'année, c'est à dire en Mars, &
+ en Juin, & tout en une méme terre. Ledit mil, depuis qu'il est
+ semé jusques à ce qu'il soit prét à cuillir, n'est que trois
+ mois. Les six autres mois ilz laissent reposer la terre. Ilz
+ recuillent aussi des belles citrouilles & de fort bonne féves.
+ Ilz ne fument point leur terre: seulement quand ilz veulent
+ semer, ilz mettent le feu dedans les les herbes qui sont creues
+ durant les six mois, & les font toutes bruler. Ilz labourent
+ leur terre d'un instrument de bois qui est fait comme une mare
+ ou houe large, dequoy l'on laboure les vignes en France: ilz
+ mettent deux grans de mil ensemble. Quant il faut ensemencer les
+ terres, le Roy commande à un des siens de faire tous les jours
+ assembler ses sujets pour se trouver au labeur, durant lequel le
+ Roy leur fait faire force breuvage duquel nous avons parlé. En
+ la saison que l'on recueille le mil, il est tout porté en la
+ maison publique, là où il est distribué à chacun selon sa
+ qualité. Ilz ne sement que ce qu'ilz pensent qui leur est
+ necessaire pour six mois, encore bien petitement: car durant
+ l'Hiver, ilz se retirent trois ou quatre mois de l'année dedans
+ les bois: là où ilz font de petites maisons de palmites pour se
+ tenir à couvert, & vivent là de gland, de poisson qu'ilz
+ pechent, d'huitres, de cerfs, poules d'Inde, & autres animaux
+ qu'ilz prennent.
+
+Et puis qu'ils ont des villes & maisons, ou cabannes, je puis bien
+encore mettre ceci entre leurs exercices. Quant aux villes ce sont
+multitude de cabannes faites les unes en pyramides, les autres en forme
+de toict, les autres comme des berceaux de jardin, environnées comme de
+haute pallissades d'arbres joints l'un auprés de l'autre, ainsi que j'ay
+representé la ville de _Hochelaga_ en ma Charte de la grande riviere de
+_Canada_. Au surplus ne se faut étonner de cette face de ville qui
+pourroit sembler chetive; veu que les plus belles de Moscovie ne sont
+pas mieux fermées.
+
+Les anciens Lacedemoniens ne vouloient point d'autres murailles que leur
+courage & valeur. Avant le Deluge Cain edifia une ville qu'il nomma
+_Henot_, mais il sentoit l'ire de Dieu qui le poursuivoit, & avoit perdu
+toute asseurance. Les hommes n'avoient que des cabannes & pavillons,
+comme il est écrit de Jabal fils de Hada, _qu'il fut pere des habitans
+és tabernacles, & des pasteurs_. Aprés le Deluge on edifia la tour de
+Babel, mais ce fut folie. Tacite décrivant les moeurs des Allemans, dit
+que de son temps ilz n'avoient aucun usage ni de chaux, ni de tuilles.
+Les Bretons Anglois encore moins. Noz Gaulois étoient alors dés
+plusieurs siecles civilisez. Mais si furent-ilz long temps au
+commencement sans autres habitations que de cabannes: & le premier Roy
+Gaullois qui batit villes & maisons fut _Magnus_ lequel succeda à son
+pere le sage _Samothes_ trois cens ans aprés le deluge, huit ans aprés
+la nativité d'Abraham, & le cinquante-unieme du regne de _Ninus_, ce dit
+Berose Chaldeen. Et nonobstant qu'ils eussent des edifices ilz
+couchoient neantmoins à terre sur des peaux Comme noz Sauvages. Et comme
+on imposoit anciennement des noms qui contenoient les qualités & gestes
+des personnes, _Magnus_ fut ainsi appellé, pource qu'il fut le premier
+edificateur. Car en langue Scythique & Rameniaque (d'où sont venus les
+Gaullois peu aprés le Deluge) & en langue antique Gaulloise _Magnus_
+signifie Edificateur, dit le méme autheur, & l'a fort bien remarqué
+Jehan Annius de Viterbe: d'où viennent noz noms de villes _Rothomagnus
+Neomagnus, Noviomagnus_. Philosophes Gaullois furent (avant les les
+Druides) appelez Samocheens, comme rapporte Diogenes Laertius, lequel
+confesse que la Philosophie a commencé par ceux que la vanité Gregoise a
+appellé Barbares.
+
+J'adjouteray ici pour exercice de noz Sauvages le jeu de hazard, à quoy
+ilz s'affectionnent de telle façon, que quelquefois ilz jouent tout ce
+qu'ilz ont, jusques à leurs femmes: & Jacques Quartier écrit le méme de
+ceux de _Canada_ au temps qu'il y fut. Vray est que quant aux femme
+jouées la delivrance n'en est pas aisée, & se moquent volontiers du
+gaigneur en le montrant au doigt. Or quant à leur maniere de jeu je n'en
+puis distinctement parler. Car étant pardela ne pensant point à écrire
+ceci, je n'y ay pas pris garde. Ilz mettent quelque nombre de féves
+colorées & peintes d'un coté, dans un plat: & ayans étendu une peau
+contre terre, jouent là dessus, frappans du plat sur cette peau, & par
+ce moyen les féves sautent en l'air, & ne tombent pas toutes de la part
+qu'elles sont colorées, & en cela git le hazard: & selon la rencontre
+ils ont certain nombre de tuyaux de joncs qu'ilz distribuent au gaigneur
+pour faire le compte.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAP XVII
+
+_Des Exercices des femmes._
+
+
+LA femme dés le commencement a eté baillée à l'homme non seulement pour
+l'aider & assister, mais aussi pour étre le receptacle de la generation.
+Le premier exercice donc que je lui veux donner aprés qu'elle est
+mariée, c'est de faire des beaux enfans, & assister son mary en cet
+oeuvre: car ceci est la fin du mariage. Et pour-ce fort bien & à propos
+est elle appellée _Nekeve_ en Hebrieux, c'est à dire _percée_, pour-ce
+qu'il faut qu'elle soit percée si elle veut imiter la Terre nôtre
+commune mere, laquelle au renouveau desireuse de produire des fruits,
+ouvre son sein pour recevoir les pluies & rousées que le ciel verse
+dessus elle. Or, je trouve que cet exercice sera fort requis à ceux qui
+voudront habiter la Nouvelle-France, pour y produire force creatures qui
+chantent les louanges de Dieu. Il y a de la terra assez pour les
+nourrir, moyennant qu'ilz veuillent travailler: & ne sera leur condition
+si miserable qu'elle est à plusieurs pardeça, qui cherchent à s'occuper,
+& ne trouvent point: & aprés qu'ilz trouvent, bien souvent leur travail
+est ingrat. Mais là, celui qui voudra prendre plaisir, & comme se jouer
+à un doux travail, il sera asseuré de vivre sans servitude & que ses
+enfans feront mieux que lui. Voila donc le premier exercice de la femme
+que de travailler à la generation, qui est un oeuvre si beau & si
+meritoire, que le grand Apôtre saint Paul, pour consoler ce sexe de sa
+peine & de ses douleurs, a dit, _que la femme sera sauvée par la
+generation des enfans, s'ilz demeurent en foy, & dilection, &
+sanctification, avec sobrieté_, c'est à dire, si elle les instruit en
+telle sorte qu'on reconoisse la pieté de la mere par la bonne nourriture
+des enfans.
+
+Ce premier & principal article deduit, venons aux autres. Noz femmes
+Sauvages aprés avoir produit les fruits de cet exercice, par je ne sçay
+quelle pratique font (sans loy) ce qui toit commandé en la loy de Moyse
+touchant la purification. Car elles se cabannent à part & n'ont
+connoissance de leurs maris de trente, voire quarante jours: pendant
+léquels neantmoins elles ne laissent d'aller deça & delà où elles ont
+affaire, portant leurs enfans avec elles, & en ayans le soin.
+
+J'ay dit au chapitre de la Tabagie qu'entre les Sauvages les femmes ne
+sont point en si bonne condition qu'anciennement entre les Gaullois &
+Allemans. Car (au rapport méme de Jacques Quartier) elles travaillent
+plus que les hommes, dit-il soit en la pecherie, soit au labour, ou
+autre chose. Et neantmoins elles ne sont point forcées, ni tourmentées,
+mais elles ne font ni en leurs Tabagies, ni en leurs conseils, & font
+les oeuvres serviles, à faute de serviteurs. S'il y a quelque chasse
+morte, elles la vont dépouiller & querir, y eust-il trois lieuës, & faut
+qu'elles la trouvent à la seule circonstance du lieu qui leur sera
+representé de paroles. Ceux qui ont des prisonniers les employent aussi
+à cela, & autres labeurs, comme à aller querir du bois avec leurs
+femmes: qui est une folie à eux d'aller querir du bois sec & pourri bien
+loin pour eux chauffer, encores qu'ilz soient en pleine forét. Vray est
+qu'ilz se fachent de la fumée ce qui peut étre cause de cela.
+
+Pour ce qui est de leurs menus exercices, quant l'Hiver vient elles
+preparent ce qui est necessaire pour s'opposer à ce rigoureux
+adversaire, & font des nattes de jonc dont elles garnissent leurs
+cabannes, & d'autres pour s'asseoir dessus, le tout fort proprement,
+mémes baillans des couleurs à leurs joncs elles y font des compartimens
+d'ouvrages semblables à ceux de noz jardiniers, avec telle mesure, qu'il
+n'y a que redire. Et d'autant qu'il faut aussi vétir le corps elles
+conroyent & addoucissent des peaux de Castors, d'Ellans, & autres, aussi
+bien qu'on sçauroit faire ici. Si elles sont petites, elles en coudent
+plusieurs ensemble, & font des manteaux, manches, bas de chausses, &
+souliers, sur toutes léquelles choses elles font des ouvrages qui ont
+fort bonne grace. Item elles font des Paniers de joncs, & de racines,
+pour mettre leurs necessitez, du blé, des féves, des pois, de la chair,
+du poisson, & autres. Des bourses aussi de cuir, sur léquelles elles
+font des ouvrages dignes d'admiration avec du poie de Porc-epic coloré
+de rouge, noir, blanc, & bleu, qui sont les couleurs qu'elles font, si
+vives, que les nôtres ne semblent point en approcher. Elles s'exercent
+aussi à faire des écuelles d'ecorces pour boire, & mettre leurs viandes,
+qui sont fort belles selon la matiere. Item les écharpes, carquans, &
+brasselets qu'elles & les hommes portent (lesquels ils appellent
+_Matachia)_ sont de leurs ouvrages. Quand il faut depouiller des arbres
+sur le Printemps, ou l'Eté, pour de l'écorce couvrir leurs maisons, ce
+sont elles qui font cela: comme aussi elles travaillent à l'oeuvre des
+Canots & petits bateaux quant il en faut faire: & au labourage de la
+terre és païs où ilz s'y addonnent: en quoy elles prennent plus de peine
+que les hommes, léquels trenchent du Gentil-homme, & ne pensent qu'à la
+chasse ou à la guerre. Et nonobstant leurs travaux encore ayment elles
+communement leurs maris plus que deça. Car on e'en voit point
+entre-elles qui se remarient sur le tombeau d'iceux, c'est à dire
+incontinent aprés leur decez, ains attendent un long temps. Et s'il a
+eté tué elles ne mangeront point de chair, ny ne convoleront à secondes
+nopces qu'elles n'en ayent veu la vengeance faite: témoignage de vray
+amitié (qui se trouve rarement entre nous) & de pudicité tout ensemble.
+Aussi avient-il peu souvent qu'ils ayent des divorces que volontaires.
+Et s'ils étoient Chrétiens ce seroient des familles entre léquelles Dieu
+se paliroit & demeureroit, comme il est bien-seant qu'il soit pour avoir
+un parfait repos: or autrement ce n'est que tourment & tribulation que
+le Mariage. Ce que les Hebrieux étans speculateurs & perquisiteurs és
+choses saintes, par une subtile animadversion ont fort bien remarqué,
+disant Aben Hezra qu'au nom de l'homme [Hébreu: Isch], & de la femme
+[Hébreu: Ischa], le nom de Dieu [Hébreu: AH], Seigneur, est contenu: Et
+si on ôte les deux lettres qui font ce nom de Dieu, il y demeurera ces
+deux mots [Hébreux: Esch ve Esch] qui signifient _feu & feu_, c'est à
+dire que Dieu ôté, ce n'est qu'angoisse, tribulation, amertume &
+douleur.
+
+
+
+
+CHAP. XVIII
+
+_De la Civilité._
+
+
+IL ne faut attendre de nos Sauvages cette civilité que les Scribes &
+Pharisiens requeroient és Disciples de nôtre Seigneur. Aussi leur
+curiosité trop grande leur fit faire une réponse digne d'eux. Car ils
+avoient introduit des ceremonies & coutumes en la Religion, qui
+repugnoient au commandement de Dieu, léquelles ilz vouloient étroitement
+étre observées, enseignans l'impieté souz le nom de pieté. Car si un
+mauvais enfant bailloit au tronc que qui appartenoit à son pere, ou à sa
+mere, ilz le justifoient (pour tirer ce profit) contre le commandement
+de Dieu, qui a sur toutes choses recommandé aux enfans l'obeissance &
+reverence envers ceux qui les ont mis au monde, qui sont l'image de
+Dieu, lequel n'a que faire de nos biens, & n'a point agreable l'oblation
+qui lui est faite du bien d'autrui. Or cette civilité dont parle
+l'Evangile, regardoit le lavement des mains, lequel nôtre Seigneur ne
+blame point sinon entant qu'à faute de l'avoir gardé ils en faisoient un
+gros peché.
+
+En ces manieres de civilitez je n'ay dequoy louer noz Sauvages, car ilz
+ne se lavent point és repas s'ilz ne sont exorbitamment sales: & n'ayans
+aucun usage de linge, quant ils ont les mains grasses ilz sont
+contraints de les torcher à leurs cheveux, ou aux poils de leurs chiens.
+De pousser dehors les mauvais vents de l'estomach, ilz n'en font
+difficultez parmi les repas: comme ne font par deça plusieurs Allemans &
+autres.
+
+N'ayans les artifices de menuiserie, ilz dinent sur la grande table du
+monde, étendans une peau là où ilz veulent manger, & sont assis en
+terre. Les Turcs en font de méme. Noz vieux Gaullois n'étoient pas
+mieux, léquelz Diodore dit avoir fait pareille chose, étendans à terre
+des peaux de chiens, ou de loups, sur léquelles ilz dinoient à
+soupoient, se faisans servir par des jeunes garsons. Les Allemans encore
+plus rustiquement. Car ilz n'avoient pas tant de delicatesse que nôtre
+nation, laquelle Cesar dit avoir en l'usage de mille choses par le moyen
+des navigations de mer, dont ils accommodoient les peuples de civilité,
+& plus d'humanité que les autres de leur nation, par la communication
+des nôtres.
+
+Quant aux caresses qu'ilz se font les uns aux autres arrivans de loin,
+le recit est fort sommaire. Car plusieurs fois nous avons veu arriver
+des Sauvages forains au Port-Royal, léquels descendus à terre, sans
+discours s'en alloient droit à la cabane de _Membertou_, lè où ilz
+s'asseoient, & se mettoient à pétuner, & aprés avoir bien petuné,
+bailloient le petunoir au plus apparent, & delà consecutivement aux
+autres: puis au bot de demie heure commençoient à parler. Quand ils
+arrivoient chez nous, la salutation estoit _Ho, ho, ho_, & ainsi font
+ordinairement: Mais de faire des reverences & baise-main, ilz ne se
+conoissent point à cela, sinon quelques particuliers qui s'efforcent de
+se conformer à nous, & ne nous venoient gueres voir sans chapeau, afin
+de nous saluer par une action plus solennelle.
+
+Les Floridiens ne font aucune entreprise, qu'ilz n'assemblent par
+plusieurs fois leur Conseil: & en ces assemblées ilz se saluent quant
+ils arrivent. Le _Paraousti_ (que Laudonniere appelle Roy) se met seul
+sur un siege qui est plus haut que les autres: là où les uns aprés les
+autres le viennent saluer, & commencent les plus anciens leur salut,
+haussans les deux mains par deux fois à la hauteur de leur visage,
+disans _Ha, he, ya, ha, ha_, & les autres répondent _Ha, ha_. Et
+s'asseoient chacun sur des sieges qui sont tout à lentour de la maison
+du Conseil.
+
+Or soit que la salutation _Ho, ho_, signifie quelque chose, ou non (car
+je n'y sçay aucune signification particuliere) c'est toutefois une
+salutation de joye, & la seule voix _Ho, ho_, ne se peut faire que ce ne
+soit quasi en riant, témoignans par là qu'ilz sont joyeux de voir leurs
+amis. Les Grecs n'ont jamais eu autre chose en leurs salutations qu'un
+témoignage de joye avec leur [Grec: chyre], qui signifie _Soyez joyeux_:
+ce que Platon ne trouvant bon étoit d'avis qu'il vaudroit mieux dire
+[Grec: sophrones], _soyez sage_. Les Latins ont eu leur _Ave_, qui est
+un souhait de bon-heur: quelquefois aussi _Salve_, qui est un desir de
+santé à celui qu'on salue: & ne sçay à quel propos on nous a fourré ce
+mot parmi noz prieres. Les Hebrieux avoient le Verbe [Hebreu:
+_Shchlam_], que est un mot de paix & de salût. Suivant quoy nôtre
+Sauveur commanda à ses Apôtres de saluer les maisons où ils entreroient,
+c'est à dire (selon l'interpretation de la version ordinaire) de leur
+annoncer la pais: laquelle salutation de paix étoit dés les premier
+siecles parmi le peuple de Dieu. Car il est écrit que Jetro beau-pere de
+Moyse venant se conjouir avec lui des graces que Dieu lui avoit fait & à
+son peuple par la delivrance du païs d'Ægypte, _Moyse sortit au-devant
+de son Beau-pere, & s'étant prosterné, le baisa: & se saluerent l'un
+l'autre en paroles de paix_. Nous autres disons _Dieu vous garde, Dieu
+vous doint le bon-jour_. Item _Le bon soir_. Toutefois il y en a
+plusieurs qui ignoramment disent, _Je vous donne le bon jour, le bon
+soir_: Façon de parler que seroit mieux seante par desir & priere à Dieu
+que cela soit. Les Anges ont quelquefois salué les hommes, comme celui
+qui dit à Gedeon: _Tres-fort & vaillant homme, le Seigneur est avec
+toy_, & celui qui dit à la Vierge mere de nôtre Sauveur: _Bien te soit
+pleine de grace, le Seigneur est avec toy_. Mais Dieu ne salue personne,
+car c'est à lui à donner le salut, non point à le souhaiter par priere.
+
+Les Payens avoient encore une civilité de saluer ceux qui éternuoient,
+laquelle nous avons retenue d'eux. _Et l'Empereur Tibere homme le plus
+triste du monde_ (ce dit Pline) _vouloit qu'on le saluât en éternuant,
+encores qu'il fût en coche, & c. Toutes ces ceremonies & institutions_
+(dit le méme) _sont venues de l'opinion de ceux qui estiment les Dieux
+assister à nos affaires_. De ces paroles se peut aisément conjecturer
+que les salutations des Payens étoient prieres & voeux de santé, ou
+autre bon-heur, qu'ilz faisoient aux Dieux.
+
+Et comme ilz faisoient telles choses aux rencontres, aussi avoient-ilz
+le mot _Vale_ (portez-vous bien: soyez sain) à la departie: mémes aux
+lettres missives, léquelles aussi ilz commençoient par ces mots: _Si
+vous vous portez bien, cela va bien: je me porte bien_. Mais Seneque dit
+que cette bonne coutume faillit de son temps: comme entre nous, c'est
+aujourd'hui écrire en villageois de mettre au bout d'une lettre missive,
+_Je prie Dieu qu'il vous tienne en santé_: qui étoit une façon sainte &
+Chrétienne par le passé. Au lieu de ce _Vale_, qui se trouve souvent en
+l'Ecriture sainte, nos disons en nôtre langage, _A Dieu_, desirans non
+seulement santé à nôtre ami, mais aussi que Dieu soit sa garde.
+
+Les Chinois (qui sur tous les peuples du monde sont ceremonieux) n'ont
+aucun mot significatif en leurs salutations, disans seulement _Zin,
+Zin_, à la rencontre, qui ne signifie rien: ains est un mot de civilité.
+Et comme la robbe longue à larges manches, est leur vétement ordinaire;
+ayans les bras croisés dans icelles, ilz les haussent & baissent
+seulement, en disant leur _Zin, zin_, sans accollade ny baiser, ou
+inclination des piés.
+
+Or noz Sauvages n'ont aucune salutation pour la departie, sinon l'Adieu
+qu'ils ont apris de nous. Moins encore ont-ils l'usage du baiser soit en
+l'action de l'amour, soit à l'arrivée, ou au partir de quelque lieu,
+soit à rendre honneur par l'inferieur au superieur, comme c'étoit la
+coutume és siecles plus vieux, ainsi que nous le voyons en l'histoire de
+la Genese, où le Roy Pharaon dit à Joseph: _Tu seras sur ma maison, &
+tout mon peuple te baisera la bouche_. Et au Psalme deuxiéme: _Baisez le
+Fils de peur qu'il ne se courrouce, &c_. qui est une façon d'homage
+gardée méme envers noz Rois, comme a observé le sieur du Tillet en son
+Recueil des maisons de France. Le mesme se remarque en l'histoire de la
+passion où le traitre Judas baisa son maistre nôtre Sauveur en signe
+d'honneur. Ce qui a esté suivi envers plusieurs Empereurs Romains, comme
+on peut voir és Memoires de Capitolin, Ammian Marcelin, & au Panegyrie
+de Trajan, où est remarqué que Maximin le jeune étoit superbe és
+salutations, donnant les mains à baiser, & permettant qu'on lui baisat
+les genoux, voire les piés. Ce que Maximin l'ainé n'avoit oncques voulu
+souffrir, disant: _Ja les Dieux ne permettent qu'aucun homme de franche
+condition ne baise les piés_. Car il n'y avoit que les esclaves qui
+fissent cette submission. Et à ce propos Sallian Evéque de Marseille
+écrivant à Hypatius: _Si tu ne peux_ (dit il) _à-cause de ton absence
+baiser des lévres les piés de tes pere & mere, baise-les au moins par
+desir & prieres comme esclave: baise-leur les mains comme nourrissonne:
+baise-leur la bouche comme fille_.
+
+Tertullian grand censeur des abus met entre les actes d'idolatrie
+beaucoup de choses moindres que tels baise-piés, disant que _c'est
+idolatrie tout ce qui s'éleve outre la mesure de l'honneur humain à la
+ressemblance de la hautesse divine. Car certes_ (adjoute-il)
+_l'inclination de la teste n'est point deue à la chair, ni au sang, mais
+à Dieu seul_. Plusieurs Princes d'aujourd'hui se font servir à genoux.
+Mais le grand Seigneur Empereur des Turcs ne souffre point
+d'agenouillemens devant soy, disant qu'il faut laisser ce devoir à Dieu,
+auquel on ne peut rendre davantage: ains se contente d'une humble
+submission de téte, la main la poitrine. Ce qui étoit l'adoration de
+laquelle est parlé en la version vulgaire de la bible, quant on faisoit
+la reverence au Roy, ou le Roy la faisoit è autrui: ainsi qu'il est
+escrit de Salomon qu'il adora sa mere Bersabée.
+
+Mais je laisse ceci pour revenir à noz baisers salutatoires, déquels les
+Payens anciens usoient aussi bien à la departie, comme à l'arrivée,
+ainsi que nous pouvons recuillir de Suetone en la vie de Neron, là où il
+dit que _ni arrivant, ni s'en allant, il ne daigna oncq donner un baiser
+à aucun_. C'a eté aussi une coutume fort ancienne & authorisée par la
+Nature de se baiser entre les amourettes, dequoy méme font mention les
+loix Imperiales. Mais noz Sauvages étoient, je pense brutaux avant la
+venue des François en leur contrées: car ilz n'avoient l'usage de ce
+doux mile que succent les amans sur les levres de leurs maistresses,
+quant ilz se mettent à colombiner & preparer la Nature à rendre les
+offrandes de l'amour sur l'autel de Cyris. Neantmoins s'il faut
+conclurre ce discours par son commencement, ilz sont louables en
+l'obeissance qu'ilz rendent aux peres & aux meres, aux commandemens
+déquels ils obeissent, les nourrissent en leur vieillesse, & les
+defendent contre leurs ennemis. Et ici (chose malheureuse) on voit
+souvent des procés des enfans contre les peres: on voit des livres
+publiez. _De la puissance paternelle_, sur ce que les enfans se derobent
+de leur obeissance. Acte indigne d'enfans Chrétiens, auquels on peut
+approprier le propos de _Turnus Herdonius_ recité en Tite Live, disant
+que _nulle plus brieve conoissance de cause & expedition ne peut étre
+que celle d'entre le pere & le fils, dont les differens se peuvent
+vuider à peu de paroles. S'il n'obeit à son pere, sans aucune doute
+malheur lui aviendra_. Et la parole de Dieu qui foudroye, dit: _Maudit
+celui qui n'honore son pere & sa mere, & tout le peuple dira, Amen._
+
+
+
+
+CHAP. XIX
+
+_Des Vertus & Vices des Sauvages._
+
+
+LA Vertu, comme la Sagesse, ne laisse pas de loger sous un vil habit.
+Les nations Septentrionales ont eté les dernieres civilisées. &
+neantmoins avant cette civilité elles ont fait de grandes choses. Noz
+Sauvages, quoy que nuds, ne laissent d'avoir les Vertus qui se trouvent
+és hommes civilisés. Car _Un chacun_ (dit Aristote) _dés sa naissance ha
+en soy les principes & semences des vertus_. Prenant donc les quatre
+Vertus per leurs chefs, nous trouverons qu'ils en participent beaucoup.
+Car premierement pour ce qui est de la Force & du Courage, ils en ont
+autant que pas une nation des Sauvages (je parle de noz Souriquois, &
+leurs alliez) de maniere que dix d'entre eux se hazarderont toujours
+contre vint Armouchiquois: non qu'ilz soient du tout sans crainte (chose
+que le sus-allegué Aristote en ses Ethiques reproche aux anciens
+Celtes-Gaullois, qui ne craignoient rien, ny les mouvemens de la terre,
+ni les tempétes de la mer, disant que cela est le propre d'un étourdi)
+mais avec le courage qu'ils ont, ils estiment que la prudence leur donne
+beaucoup d'avantage. Ilz craignent donc: mais c'est ce que tous les
+hommes sages craignent, qui est la mort, laquelle est terrible &
+redoutable, comme celle qui raffle tout où elle passe. Ilz craignent le
+deshonneur, & le reproche, mais cette crainte est cousine germaine de la
+Vertu. Ilz sont excités à bien faire par l'honneur, d'autant que celui
+entre eux est toujours honoré, & s'acquert du renom, qui a fait quelque
+bel exploit. Ayans ces choses à eux propres, ilz sont en la Mediocrité,
+qui est le siege de la Vertu. Un point rend en eux cette Vertu de Force
+& Courage, imparfaite; qu'ils sont trop vindicatifs, & en cela mettent
+leur souverain contentement, ce qui degenere à la brutalité. Mais ilz ne
+sont seuls: car toutes ces nations tant qu'elles se peuvent étendre d'un
+pole à l'autre, sont frappées de ce coin. La seule religion Chrétienne
+les peut faire venir à la raison, comme elle fait aucunement entre nous
+(je dy aucunement, pour ce que nous avons des hommes fort imparfaits
+aussi bien que les Sauvages) & en la Chrétienté est ce bien que deux
+Roys se guerroyans, il y a un Pere commun, qui (quasi semblable en ce
+regard aux anciens Fecialiens de Rome) met la paix entre eux, & compose
+le different, s'il y a moyen, ne permettant qu'on en vienne aux mains,
+sinon quand tout est desesperé: Celui que je veux dire est le grand
+Evéque de Rome dispensateur des secrets de Dieu, lequel en noz jours
+nous a procuré le benefice de la paix de laquelle heureusement nous
+jouissons, traitée à Vervin lieu de ma naissance, où je fis (aprés
+icelle conclue & arretée) deux actions de graces en forme de Panegyrique
+à Monseigneur le Legat Alexandre de Mecicis Cardinal de Florence, depuis
+Pape Leon XI, imprimées à Paris.
+
+La temperence est une autre vertue consistant en la Mediocrité és choses
+qui concernent la volupté du corps: car pour ce qui regarde l'esprit
+celuy n'est point appellé temperant ou intemperent, qui est poussé
+d'ambition, ou de desir d'apprendre, ou qui passe les journées à
+baguenauder. Et pour ce qui est du corporel la temperance, ou
+intemperance, ne vient point è toutes choses qui pourroient étre
+sujettes à noz sens, si ce n'est par accident: comme à une couleur, à un
+pourtrait, item à des fleurs & bonnes odeurs: item à des chansons &
+auditions de harangues, ou comedies: mais bien à ce qui est sujet à
+l'attouchement, & à ce que l'odorat recherche par des artifices, comme
+au boire & manger, aux parfums, à l'acte Venerien, au jeu de paume, à la
+lucte, à la course, & semblables. Or toutes ces choses dependent de la
+volonté. Ce qu'étant, c'est à faire à l'homme à sçavoir commander à son
+appetit.
+
+Noz Sauvages n'ont point toutes les qualitez requises à la perfection de
+cette Vertu. Car pour les viandes il faut confesser leur intemperance
+quand ils ont dequoy, & mangent perpetuellement jusques à se lever la
+nuit pour faire Tabagie. Mais attendu que pardeça plusieurs sont autant
+vicieux qu'eux, je ne leur veux point étre rigoureux censeur. Quant aux
+autres actions il n'y a rien plus à reprendre en eux qu'en nous: voire
+je diray que moins, en ce qui est de l'acte Venerien, auquel ilz sont
+peu addonnez: sans toutefois comprendre ceux de la Floride & païs
+chauds, déquels nous avons parlé ci-dessus.
+
+La liberalité est une vertu autant louable comme l'Avarice & la
+Prodigalité ses collateraux sont blamables. Elle consiste à donner &
+recevoir, mais plutot à donner en temps & lieu, & par occasion, sans
+excés. Cette vertu est propre & bien-seante aux grans, qui sont comme
+dispensateurs des biens de la terre, que Dieu a mis entre leurs mains
+pour en user liberalement, c'est à dire en élargir à celui qui n'en a
+point: ne point étre excessif en dépense non necessaire, ny trop retenu
+là où il faut montrer de la magnificence.
+
+Nos sauvages sont louables en l'exercice de cette Vertu, selon leur
+pauvreté. Car comme nous avons quelquefois dit, quand ilz se visitent
+les uns les autres ilz se font des presens mutuels. Et quand il arrive
+vers eux quelque _Sagamos_ François ilz luy font de méme, jettans à ses
+piez quelque pacquet de Castors, ou autre pelleterie, qui sont toutes
+leurs richesses. Et firent ainsi au sieur de Poutrincourt mais il ne les
+print point à son usage, ains les mit en magazin du sieur de Monts, pour
+ne contrevenir au privilege à luy donné. Cette façon de faire dédits
+Sauvages ne provient que d'une ame liberale, & qui a quelque chose de
+bon. Et quoy qu'ilz soyent bien aises quand on leur rend la pareille, si
+est-ce qu'ilz commencent la chance, & se mettent en hazard de perdre
+leur marchandise. Et puis, qui est-ce d'entre nous qui fait plus qu'eux,
+c'est à dire, qui donne si ce n'est en intention de recevoir: Le Poëte
+dit:
+
+_Nemo suas gratis perdere vellet opes._
+
+Il n'y a personne qui donne à perte. Si un grand donne à un petit, c'est
+pour en tirer du service. Méme ce qui se donne aux pauvres, c'est pour
+recevoir le centuple, selon la promesse de l'Evangile. Et pour montrer
+la galantise de nosdits Sauvages, ilz ne marchandent point volontiers, &
+se contentent de ce qu'on leur baille honnetement, meprisans & blamans
+les façons de faire de noz mercadens qui barguignent une heure pour
+marchander une peau de Castor: comme je vi étant à la riviere
+Saint-Jehan, dont j'ay parlé ci-dessus, qu'ils appelloient Chevalier
+jeune Marchant de Saint-Malo, _Mercateria_, qui est mot d'injure entre
+eux emprunté des Basques, signifiant comme un racque-de-naze. Bref ilz
+n'ont rien que d'honnéte & liberal en matiere de permutation. Et voyans
+les façons de faire sordides de quelques uns des nôtres, ilz demandoient
+quelque fois qu'est-ce qu'ilz venoient chercher en leur païs, disans
+qu'ils ne vont point au nôtre: & que puis que nous sommes plus riches
+qu'eux nous leur devrions bailler liberalement ce que nous avons.
+
+De cette vertu nait en eux une Magnificence, laquelle ne peut paroitre,
+& demeure cachée, mais ilz ne laissent d'en étre éguillonnez, faisant
+tout ce qu'ilz peuvent pour recevoir leurs amis quand ilz les viennent
+voir. Et vouloit bien _Membertou_ qu'on luy fit l'honneur de tirer nôtre
+canon quand il arrivoit, pource qu'il voyoit qu'on faisoit cela aux
+Capitaines François en tel cas, disant que cela luy étoit deu puis qu'il
+étoit _Sagamos_. Et quand ses confreres le venoient voir il n'étoit pas
+honteux de venir demander du vin pour leur faire bonne chere, & montrer
+qu'il avoit du credit.
+
+Ici se peut rapporter l'Hospitalité, de laquelle toutefois ayant parlé
+ci-dessus, je renvoyeray le Lecteur au chapitre de la Tabagie, où je
+leur donne la louange Gaulloise &Françoise en ce regard. Vray est qu'en
+quelques endroits y en a qui sont amis du temps, prennent leur avantage
+en la necessité, comme a eté remarqué au voyage de Laudonniere. Mais en
+cela nous ne les sçaurions accuser que nous ne nous accusions aussi, qui
+faisons de méme. Une chose diray-je qui regarde la pieté paternelle, que
+les enfans ne sont point si maudits que de mepriser leurs pere & mere en
+la vieillesse, ains leur pourvoient de chasse, comme les cigognes font
+envers ceux qui les ont engendré. Chose qui est à la honte de beaucoup
+de Chrétiens, qui se fachans de la trop longue vie de leurs peres &
+meres, bien souvent les font depouiller devant qu'aller coucher, & les
+laissent nuds.
+
+Ils ont aussi la Mansuetude & Clemence en la victoire envers les femmes
+& petits enfans de leurs ennemis, auquel ilz sauvent la vie, mais Ilz
+demeurent leurs prisonniers pour les servir, selon le droit ancien de
+servitude introduit par toutes les nations du monde de deça, contre la
+liberté naturelle. Mais quant aux hommes de defense ilz ne pardonnent
+point, ains en tuent tant qu'ils peuvent attraper.
+
+Pour ce qui est de la justice ilz n'ont aucune loy divine, ni humaine,
+sinon celle que la Nature leur enseigne, qu'il ne faut point offenser
+autrui. Aussi n'ont-ilz gueres de quereles. Et si telle chose arrive, le
+_Sagamos_ fait le Hola, & fait raison à celui qui est offensé, baillant
+quelques coups de baton au seditieux, ou le condamnant à faire des
+presens à l'autre pour l'appaiser: qui est une petite forme de
+seigneurie: en ces jouissans de felicité du premier âge lors que la
+belle Astrée vivoit parmi les hommes. Il n'y a ny procés, ni auditoires
+entre eux, ainsi que Pline dit des insulaires de la Taprobane, en quoy
+il les repute particulierement heureux de n'étre tourmentez de cette
+gratelle qui mange aujourd'hui nôtre France, & consomme les meilleures
+familles. Je dis aujourd'hui: car souz les deux premieres familles de
+noz Roys, & long temps souz la troisiéme, nous ne sçavions que c'étoit
+des formalitez de procés, mais depuis que la Cour de Rome est venue en
+Avignon nous les avons si bien apprises, que nous y sommes passez
+maitres. Noz Sauvages donc n'ont un petit avantage d'étre exempts de
+cette vermine. Que si c'est un de leurs prisonniers qui a delinqué, il
+est en danger de passer le pas. Car quand il sera tué personne ne
+vengera sa mort. C'est la méme consideration du monde de deça. On fait
+peu d'état de la vie & de l'honneur d'un homme qui n'a point de support.
+Et quant à ceux qui sont de condition tant soit peu relevée, il est
+impossible en France qu'ilz puissent éviter les procés: car (dit le
+Proverbe) qui terre a guerre a. Et me souvient en ce lieu d'un propos
+fort notable & veritable que me disoit autrefois Maitre Claude Picquaut
+Procureur au Parlement de Paris, qu'en France il faut étre ou marteau,
+ou enclume: il faut ou tourmenter autrui ou étre tourmenté.
+
+Retournons à noz Sauvages. Un jour il y eut une prisonniere
+Armouchiquoise, qui avoit fait evader un prisonnier de son païs, & afin
+de passer chemin elle avoit derobé en la cabanne de _Membertou_ un fuzil
+(car sans cela ilz ne font rien) & une hache. Ce que venu è la
+cognoissance des Sauvages, ilz n'en voulurent point faire la justice
+prés de nous, mais s'en allerent cabanner à quatre ou cinq lieuës loin
+du Port-Royal, où elle fut tuée. Et pour-ce que c'étoit une femme, les
+femmes & filles de noz Sauvages en firent l'execution.
+_Kinibech'-coech'_ jeune fille de dix huit ans bien potelée, & belle,
+lui bailla le premier coup à la gorge, qui fut d'un couteau: Une autre
+fille de méme âge d'assez bonne grace, dite _Metembroech_, continue. Et
+la fille de _Membertou_, que nous appellions _Membertou-ech'-coech'_,
+acheva. Nous leur fimes une âpre reprimende de cette cruauté, dont elles
+étoient tout honteuses, & n'osoient plus se montrer. Voila leur forme de
+Justice.
+
+Une autre fois un prisonnier & une prisonniere s'en allerent tout-à-fait
+sans fuzil, ni aucune provision de viandes. Ce qui étoit de difficile
+execution, pour la longueur du chemin, qui étoit de plus de cent lieuës
+par terre, pour ce qu'il leur convenoit aller en cachette & se garder de
+la rencontre de quelques Sauvages. Neantmoins ces pauvres creatures
+depouillerent quelques arbres & firent un petit batteau d'écorce, dans
+lequel ilz traverserent la Baye Françoise, qui est large de dix ou douze
+lieuës, & gaignerent l'autre terre opposite au Port-Royal, d'où ilz se
+sauverent en leur païs des Armouchiquois.
+
+J'ai dit en quelque endroit qu'ilz ne sont laborieux qu'au fait de la
+Chasse, & de la Pecherie, aymans aussi le travail de la Mer: paresseux à
+tout autre exercice de peine, comme au labourage, & à noz metiers
+mechaniques: méme à moudre du blé pour leur usage. Car quelquefois ilz
+le feront plustot bouillir en grains, que de le moudre à force de bras.
+Neantmoins si ne feront-ilz pas inutils: car il y aura moyen de les
+occuper à ce à quoy leur nature se porte, sans la forcer: comme
+faisoient jadis les Lacedemoniens à la jeunesse de leur Republique.
+Quant aux enfans n'ayans point encore pris de pli, il sera plus aisé de
+les arréter à la maison & les occuper à ce qu'on voudra. Quoy que ce
+soit la Chasse n'est pas mauvaise, ni la Pecherie. Voyons donc de quelle
+façon ilz s'y comportent.
+
+
+
+
+CHAP. XX
+
+_La Chasse._
+
+
+DIEU avant le peché avoit donné pour nourriture à l'homme toute herbe de
+la terre portant semence, & tout arbre ayant en soy fruit d'arbre
+portant semence: sans qu'il soit parlé de repandre le sang des bétes:
+&neantmoins aprés le bannissement du jardin de plaisir, le travail
+ordonné pour la peine dudit peché requit une plus forte nourriture &
+plus substanciele que la precedente. Ainsi l'homme plein de charnalité
+s'accoutuma à la nourriture de la chair, & apprivoisa des bestiaux en
+quantité pour lui servir à cet effect: quoy que quelques uns ayent voulu
+dire qu'avant le Deluge ne s'estoit point mangé de chair: car en vain
+Abel eût-il eté pasteur, & Jabal pere des pasteurs. Mais aprés le Deluge
+l'alliance de Dieu se renouant avec l'homme: _La crainte & frayeur de
+vous_ (dit le Seigneur) _soit sur toute béte de la terre & sur tous
+oyseaux des cieux, avec tout ce qui se meut sur la terre, & tous les
+poissons de la mer: ilz vous sont baillés entre voz mains. Tout ce qui
+se meut ayant vie vous sera pour viande_, sur ce privilege voici le
+droit de la Chasse formé: droit le plus noble de tous les droits qui
+soyent en l'usage de l'homme, puis que Dieu en est l'autheur. Et pour
+cette cause ne se faut émerveiller si les Roys & leur Noblesse se le
+sont reservé par une raison bien concluante, que s'ils commandent aux
+hommes, à trop meilleure raison peuvent-ilz commander aux bétes. Et
+s'ils ont l'administration de la justice pour juger les mal-faiteurs,
+domter les rebelles, & amener à la societé humaine les hommes farouches
+& sauvages: A beaucoup meilleure raison l'auront-ils pour faire le méme
+envers les animaux de l'air, des champs, & des campagnes. Quant à ceux
+de la mer nous en parlerons en autre lieu. Et puis que les Rois ont eté
+du commencement eleuz par les peuples pour les garder & defendre de
+leurs ennemis tandis qu'ilz sont aux manoeuvres, & faire la guerre
+entant que besoin est pour la reparation de l'injure & repetition de ce
+qui a eté usurpé, ou ravi: il est bien-seant & raisonnable que tant eux
+que la Noblesse qui les assiste & sert en ces choses, ayent l'exercice
+de la Chasse, qui est une image de la guerre, afin de se degourdir
+l'esprit, & étre toujours à l'erte prét à monter à cheval, aller
+au-devant de l'ennemi, lui faire des embuches, l'assaillir, lui donner
+la chasse, lui marcher sur le ventre. Il y a un autre premier but de la
+Chasse, d'est la nourriture de l'homme, à quoy elle est destinée, comme
+se reconoit par le passage de l'Ecriture allegué ci-dessus: voire di-je
+tellement destinée qu'en la langue sainte ce n'est qu'un méme mot
+[Hébreu: _Tsajid_], pour signifier Chasse (ou Venaison) & viande: comme
+entre cent passages cetui-ci du Psalme CXXXII, là où nôtre Dieu ayant
+eleu Sion pour son habitation & repos perpetuel, il lui promet qu'il
+benira abondamment ses vivres, & rassasiera de pain les souffreteux.
+Auquel passage saint Hierome dit _Venaison_ que les autres translateurs
+appellent _Vivres_, mieux à propos que _Vesve_ en la version commune,
+_Viduam eius benedicens benedicam_, & qui est un erreur des écrivains,
+léquels ont mis [Grec: tên chêran autês], au lieu de [Grec: Gêran].
+
+La Chasse ayant eté octroyée à l'homme par un privilege celeste, les
+Sauvages par toutes les Indes Occidentales s'y exercent sans distinction
+de personne, n'ayans aussi ce bel ordre établi pardeça, par lequel les
+uns sont nais pour le gouvernement du peuple & la defense du païs, les
+autres pour l'exercice des arts & la culture de la terre, de maniere que
+par cette belle oeconomie chacun vit en asseurance.
+
+Cette Chasse se fait entr'eux principalement l'Hiver. Car tout le
+Printemps & l'Eté & partie de l'Automne ayans du poisson abondamment
+pour eux & leurs amis, sans se donner de la peine, ilz ne cherchent
+gueres autre nourriture. Mais sur l'hiver lors que le poisson se retire
+sentant le froid, ilz quittent les rives de mer, & se cabannent dans les
+bois là où ilz sçavent qu'il y a de la proye: ce qui se fait jusques aux
+lieux qui avoisinent le Tropique de Cancer. Es païs où il y a des
+Castors, comme par toute la grande riviere de Canada, & sur les côtes de
+l'Ocean jusques au païs des Armouchiquois, ils hivernent sur les rives
+des lacs, pour la capture dédits castors, dont nous parlerons à son
+tour: mais premierement parlons de l'Ellan lequel ils appellent
+_Aptaptou_, & noz Basques _Orignac_.
+
+C'est un animal le plus haut qui soit aprés le Dromadaire & le Chameau,
+car il est plus haut que le cheval. Il a le poil ordinairement grison, &
+quelquefois fauve, long quasi comme les doigts de la main. Sa téte est
+fort longue & a un fort long ordre de dents qui paroissent doubles pour
+recompenser le defaut de la machoire superieure, qui n'en a point. Il
+porte son bois double comme le Cerf, mais large comme une planche, &
+long de trois piedz, garni de cornichons d'un côté, & au dessus. Le pied
+en est fourchu comme du Cerf, mais beaucoup plus plantureux. La chair en
+est courte & fort delicate. Il pait aux prairies, & vit aussi des
+tendres pointes des arbres. C'est la plus abondante chasse qu'ayent noz
+Sauvages aprés le poisson.
+
+Disons donc que le meilleur temps & plus commode pour lédits Sauvages à
+toute chasse terrestre est la plus vieille saison, lors que les foréts
+sont chenues, & les neges hautes, & principalement si sur ces neges
+vient une forte gelée qui les endurcisse. Lors bien revétus d'un manteau
+fourré de Castors, & de manches aux bras attachés ensemble avec une
+courroye: item de bas de chausses de cuir d'ellan semblable au buffle
+(qu'ils attachent à la ceinture) & de souliers aux piés du méme cuir,
+faits bien proprement, ilz s'en vont l'arc au poin, & le carquois sur le
+dos la part que leur _Autmoin_ leur aura indiqué (car nous avons dit
+ci-dessus qu'ilz consultent l'Oracle lors qu'ils ont faim) ou ailleurs
+oz ilz penseront ne devoir perdre temps. Ils ont des Chiens préque
+semblables à des renars en forme & grandeur, & de tous poils, qui les
+suivent, & nonobstant qu'ilz ne jappent point, toutefois ilz sçavent
+fort bien découvrir le gite de la béte qu'ilz cherchent, laquelle
+trouvée, ilz la poursuivent courageusement, & ne l'abandonnent jamais
+qu'ilz ne l'ayent terrassée. Et pour plus commodement la poursuivre, ils
+attachent au dessouz des piez des Raquettes trois fois aussi grandes que
+les nôtres, moyennant quoy ilz courent legerement sur cette nege dure
+sans enfoncer. Que si elle n'est assez ferme ilz ne laissent de chasser,
+& poursuivre trois jours durant si besoin est. En fin l'ayans navrée è
+mort ilz la font tant harceler par leurs chiens, qu'il faut qu'elle
+tombe. Lors ilz luy ouvrent le ventre, baillent la curée ausdits chiens,
+& en prennent leur part. Ne faut penser qu'ilz mangent la chair crue:
+comme quelques-uns s'imaginent, méme Jacques Quartier l'a écrit: car ilz
+portent toujours allans par les bois un fuzil au-devant d'eux pour faire
+du feu quand la Chasse est faite, où la nuit les contraint de s'arréter.
+
+Nous allames une fois à la depouille d'un Ellan demeuré mort sur le bord
+d'un grand ruisseau environ deux lieuës & demie dans les terres: là où
+nous passames la nuit, ayans oté les neges pour nous cabanner. Nous y
+fimes la Tabagie fort voluptueuse avec cette venaison si tendre que'il
+ne se peut rien dire de plus: & aprés le roti nous eumes du bouilli & du
+potage abondamment appreté en un instant par un Sauvage qui façonna avec
+sa hache un bac, ou auge, d'un tronc d'arbres, dans quoy il fit bouillir
+sa chair. Chose que j'ay admirée, & l'ayant proposée à plusieurs qui
+pensent avoir bon esprit, n'en ont sceu trouver l'invention, laquelle
+toutefois est sommaire, qui est de mettre des pierres rougies au feu
+dans ledit bac, & les renouveler jusques à ce que la viande soit cuite.
+Ce que Joseph Acosta recite que les Sauvages du Perou font aussi. On
+trouve cela aisé apres que l'invention en est donnée, ainsi que de faire
+tenir un oeuf debout en luy cassant le cul. Mais de premiere entrée on
+s'y trouve empeché. Les Sauvages d'Ecosse font chose non moins étrange
+en leur Tabagies. Car quand ils ont tué un boeuf, ou un mouton, la peau
+toute freche leur sert de marmite, la remplissans d'eau, & y faisans
+cuire leur chair.
+
+Or pour revenir à noz gens, le chasseur étant retourné aux cabannes il
+dit aux femmes ce qu'il a exploité, & qu'en tel endroit qu'il leur nomme
+elles trouveront la venaison. C'est leur devoir d'aller depouiller
+l'Ellan, Caribou, Cerf, Ours, ou autre chasse, & de l'apporter à la
+maison. Lors ilz font Tabagie tant que la provision dure: & celui qui a
+chassé est cil qui en a le moins. Car c'est leur coutume qu'il faut
+qu'il serve les autres, & ne mange point de sa chasse. Tant que l'hiver
+dure ilz n'en manquent point: & y a tel Sauvage qui par une forte saison
+en a tué cinquante à sa part, à ce que j'ay quelquefois entendu.
+
+Quant à la chasse du Castor c'est aussi en Hiver qu'ilz la font
+principalement, pour double raison, dont nous en avons dit l'une
+ci-dessus, l'autre pource qu'aprés l'hiver le poil tombe à cet animal, &
+n'y a point de fourrure en Eté. Joint que quand en telle saison ilz
+voudroient chercher des Castors, la rencontre leur en seroit difficile,
+pour-ce qu'il est amphibie, c'est à dire terrestre & aquatique, & plus
+cetui-ci que cetui-là: & n'ayans point l'invention de le prendre dans
+l'eau, ilz seroient en danger de perdre leur peine. Toutefois si par
+hazard ils en rencontrent en temps d'eté, printemps, ou automne, ilz ne
+laissent d'en faire Tabagie.
+
+Voici donc comme ilz les pechent en temps d'hiver, & avec plus
+d'utilité. Le Castor est un animal à peu prés de la grosseur d'un mouton
+tondu, les jeunes sont moindres, la couleur de son poil est chataignées.
+Il a les pieds courts, ceux de devant faits à ongles, & ceux de derriere
+à nageoires comme les oyes; la queuë est comme écaillée, de la forme
+préque d'une Sole: toutefois l'ecaille ne se leve point. C'est le
+meilleur & le plus delicat de la béte. Quant à la téte elle est courte &
+préque ronde, ayant deux rangs de machoires aux côtez, & au devant
+quatre grandes dents trenchantes l'une auprés de l'autre, deux en haut &
+deux en bas. De ces dents il coupe de petits arbres, & des perches en
+plusieurs pieces dont il batit sa maison. Chose admirable &incroyable
+que je vay dire. Cest animal se loge sur les bords des lacs, & là il
+fait premierement son lit avec de la paille, ou autre chose propre à
+coucher, tant pour lui que pour sa femelle: dresse une voute avec son
+bois coupé & preparé, laquelle il couvre de gazon de terre en telle
+sorte qu'il n'y entre nul vent, d'autant que tout est couvert & fermé,
+sinon un trou qui conduit dessous l'eau, & par là se va pourmener où il
+veut. Et d'autant que les eaux des lacs se haussent quelquefois, il fait
+une chambre au dessus du bas manoir pour s'y retirer le cas d'inondation
+avenant: de sorte qu'il y a telle cabanne de Castor qui a plus de huit
+piez de hauteur toute faite de bois dressé en pyramide, & maconné avec
+de la terre. Au surplus on tient qu'étant amphibie, comme dit est, il
+faut qu'il ressente toujours l'eau, & que sa queuë y trempe: occasion
+qu'ils se loge si prés du lac. Mais avisé qu'il est, il ne se contente
+point de ce que nous avons dit, ains ha d'abondant une sortie en une
+autre part hors le lac, sans cabane, par où il va à terre, & trompe le
+chasseur. Mais noz Sauvages bien avertis de cela, y donnent ordre, &
+occupent ce passage.
+
+Voulans donc prendre le Castor, ilz percent la glace du lac gelé à
+l'endroit de sa cabanne, puis l'un d'eux Sauvages met le bras dans le
+trou attendant la venue dudit castor, tandis qu'un autre va par-dessus
+cette glace frappant avec un baton sur icelle pour l'étonner, faire
+retourner à son gite. Lors il faut étre habile à le prendre au colet,
+car si on le happe en part où il puisse mordre ils fera une mauvaise
+blessure. La chair en est tres bonne quasi comme du mouton.
+
+Et comme toute nation ordinairement ha je ne sçay quoy de particulier
+qu'elle produit, lequel n'est point si commun aux autres. Ainsi
+anciennement le Royaume de Pont avoit la vogue pour le rapport des
+Castors, comme je l'apprens de Virgile, où il dit.
+
+_.....Virosque Pontus Castorea._
+
+Et aprés lui de Sidoine de Polignac Evéque d'auvergne en ces vers:
+
+_...Fert Indus ebur Chaldæus amomum,_
+_Assyrius gemmas, Ser vellera, thura Sabæus,_
+_Attu mel, Phoenix palmas, Lacedemon olivum,_
+_Argos equos, Epirus equas, pecuaria Gallus,_
+_Arma Calybs, frumenta Libes, Campanus Iacchum,_
+_Auram lydus, Arabs guttam, Panchaia myrrham._
+_Castorea, blattam Tyrus, aera Corinthus, &c._
+
+Mais aujourd'huy la terre de _Canada_ emporte le pris pour ce regard,
+encores qu'il en vienne quelques uns de Moscovie, mais ilz ne sont pas
+si bons que les nôtres.
+
+Noz Sauvages nous ont aussi plusieurs fois fait manger de la chasse
+d'Ours qui étoit fort bonne & tendre, & semblable à la chair de boeuf:
+Item des Leopars ressemblans assez le Chat-sauvage; & d'un animal qu'ils
+appellent _Nibachés_, lequel ha les pattes à peu prés comme le Singe, au
+moyen dequoy il grimpe aisément sur les arbres, méme y fait ses petits.
+Il est d'un poil grisatre, & la téte comme de Renart. Mais il est si
+grans que C'EST CHOSE INCROYABLE. Ayant dit la principale chasse, je ne
+veux m'arréter à parler des Loups (car ils en ont, & toutefois n'en
+mangent point) ni des Loups Cerviers, Loutres, Lapins, & autres que j'ay
+enfilé en mon Adieu à la Nouvelle-France, où je renvoye le Lecteur, & au
+recit du Capitaine Jacques Quartier ci-dessus.
+
+Il est toutefois bon de dire ici que nôtre bestial de France profite
+fort bien par-dela. Nous avions des Pourceaux qui y ont fort multiplié.
+Et quoy qu'ils eussent une étable, toutefois ilz couchoient dehors, méme
+parme la nege & durant la gelée. Nous n'avions qu'un Mouton, lequel se
+portoit le mieux du monde, encores qu'il ne fût poins reclus durant la
+nuit, ains au milieu de nôtre cour en temps d'hiver. Le Sieur de
+Poutrincourt le fit tondre deux fois, & a eté estimée en France la laine
+de la seconde année deux fois davantage pour livre que celle de la
+premiere. Nous n'avions point d'autres animaux domestics, sinon des
+Poules, & Pigeons, qui ne manquoient à rendre le tribut accoutumé, &
+prolifier abondamment. Ledit Sieur de Poutrincourt print au sortir de la
+coquille des petites Outardes, qu'il eleva fort bien & les bailla au Roy
+à son retour. Quand le païs sera une fois peuplé de ces animaux &
+autres, il y en aura tant qu'on n'en sçaura que faire, tout de méme
+qu'au Perou, là où y a aujourd'hui & dés long temps telle quantité de
+boeufs, vaches pourceaux, chevaux, & chiens, qu'ilz n'ont plus de
+maitres, ains appartiennent au premier qui les tue. Etans tuez on enleve
+les cuirs pour trafiquer, & laisse-on là les charognes: ce que j'ay
+plusieurs fois ouï de ceux qui y ont eté, outre le témoignage de Joseph
+Acosta.
+
+Je ne veux accomparager la chassee aux Rats à la chasse noble &
+courageuse: mais il n'y a point danger de dire que nous en avions bonne
+provision, auquels nous avons fait bonne guerre. Les Sauvages ne
+conoissoient point ces animaux auparavant nôtre venue. Mais ils en ont
+eté importunez de notre temps, par-ce que de notre Fort ils alloient
+jusques à leurs cabannes, à plus de quatre cens pas, manger ou succer
+leurs huiles de poisson.
+
+Venant au païs des Armouchiquois & allant plus avant vers la Virginie &
+la Floride, ilz n'ont plus d'ellans, ni de Castors, ains seulement des
+Cerfs, Biches, Chevereuls, Daims, Ours, Leopars, Loup-cerviers, Onces,
+Loups, Chats sauvages, Liévres, & Connils, des peaux déquels ilz se
+couvrent le corps. Mais comme la chasse Mais comme la chaleur y est plus
+grande qu'és païs Septentrionaux, aussi ne se servent-ilz point de
+fourures, ains arrachent le poil de leurs peaux, & bien souvent pour
+tout vétement n'ont qu'un brayet, ou un petit quarreau de leurs nattes
+qu'ilz mettent sur eux du côté que vient le vent.
+
+En la Floride ils ont encore des Crocodils qui les assaillent souvent en
+nageant. Ils en tuent quelquefois & les mangent. La chair en est belle &
+blanche, mais elle sent le musc. Ils ont aussi une certaine espece de
+Lions qui ne different guere de ceux d'Afrique, mais ne sont si
+dangereux.
+
+Quant aux Bresiliens ilz sont tant eloignés de la Nouvelle-France
+qu'étans comme en un autre monde, leurs animaux sont tout divers de ceux
+que nous venons de nommer, comme le _Tapitoussou_, lequel si on desire
+voir, il faut imaginer un animal demi âne & demi vache, fors que sa
+queuë est fort courte. Il a le poil rougeatre, point de cornes,
+aureilles pendantes, & le pied d'âne. La chair en est comme de boeuf.
+
+Ils ont une certaine sorte de petitz Cerfs & Biches qu'ils appellent
+_Seou-assous_, à poil long comme les chevres.
+
+Mais ilz sont persecutes d'une male-bete, qu'ils appellent _Ianou-aré_
+préque aussi haute & legere qu'un levrier, ressemblante assés à l'Once.
+Elle est cruelle, & ne leur pardonne point si elle les peut attraper.
+Ils en prennent quelquefois en des chausse-trappes, & les font mourir à
+longs tourmens. Quant à leurs Crocodiles ilz ne sont point dangereux.
+
+Leurs sangliers sont fort maigres & decharnez, & ont un groignement ou
+cri effroyable. Mais il y a en eux une difformité étrange, c'est qu'ils
+ont un trou au-dessus du dos par où ilz soufflent & respirent. Ces trois
+sont les plus grans animaux du Bresil. Quant aux petits ils en ont de
+sept ou huit sortes, de la chasse déquels ilz vivent, ensemble de chair
+humaine: & sont meilleurs menagers que les nôtres. Car on ne les
+sçauroit trouver au depourveu, ains ont toujours sur le _Boucan_ (d'est
+une grille de bois assez haute, batie sur quatre fourches) quelque
+venaison, ou poisson, ou chair d'homme: & de cela vivent joyeusement &
+sans souci.
+
+Mais comme nous recitons le bien, & les commoditez d'un païs, aussi en
+faut-il rapporter les incommoditez, afin que chacun se conseille avant
+qu'entreprendre le voyage. Il y a au Bresil certaine nature de vers qui
+s'engendrent dans la terre & s'attachent aux pieds des hommes, cherchans
+de là, les détrois des ongles & de la chair, & les jointures des piés &
+mains & autres parties, où ilz se logent volontiers, & causent une
+demangeaison violente. Les femmes prennent cet office de les denicher.
+Mais c'est un plaisir de les voir ôter cette vermine quand elle se place
+souz le prepuce, ou és parties secrettes d'entre elles. Ce qui est plus
+frequent aux nouveaux arrivés par-dela, qu'à ceux qui en on desja pris
+l'air, de la chair desquels ces insectes ne sont si frians.
+
+Ces années dernieres, le sieur de Razilli Gentil-homme Norman a voulu
+entreprendre ce faire une habitation en la riviere de Maragnon, qui ne
+lui a pas bien reussi, pour ne luy avoir eté tenue les promesses qui lui
+avoient eté faites. Là ils ont eté persecutés de semblable vermine
+(aucuns disent que ce sont des pulcerons qui tombent avec la pluye,
+ainsi que pardeça des grenouilles) & ne faut manquer de la nettoyer
+chaque jour, car autrement penetrant dans la chair il y faudroit
+appliquer le fer chaud. Là mesme y a des moucherons qui percent les
+muids e vin, de sorte qu'il faut tenir la boisson en des vases de terre.
+Le blé y est incontinent mangé de vermine: & y est la terre si
+sablonneuse qu'on y entre un pié avant à chaque pas. Il se peut faire
+que plus loin il y a de meilleur païs, mais les incommoditez des mouches
+de nôtre Nouvelle-France ne sont rien au pris de celles-là: où
+d'ailleurs les hommes sont plus humains & traitables, nullement
+anthropophages, ne vivans que de ce que Dieu adonné à l'homme, sans
+devorer leurs semblables. Aussi faut-il dire d'eux qu'ilz sont vrayement
+Nobles, n'ayans aucune action qui ne soit genereuse, soit que l'on
+considere la chasse, soit qu'on les employe à la Guerre, soit qu'on
+vueille éplucher leurs actions domestiques, équelles les femmes
+s'exercent à ce qui leur est propre, & les hommes à ce qui est des
+armes, & autres choses à eux convenables et elles que nous avons dites,
+ou dirons en son lieu. Mais ici on considerera que la plus grande part
+du monde a vecu ainsi du commencement, & peu à peu les hommes se sont
+civilisez lors qu'ilz se sont assemblés, & ont formé des republiques
+pour vivre souz certaines loix, regle & police.
+
+
+
+
+CHAP. XXI
+
+_La Fauconnerie._
+
+
+PUIS que nous chassons en terre, ne nous en éloignons point, de peur que
+si nous nous mettons en mer nous ne perdions nos oiseaux: car le Sage
+dit _qu'en vain on tend les rets au-devant des animaux qui ont ailes_.
+Or donc si la chasse est une exercice noble, auquel méme se plaisent les
+Muses, à cause du silence & de la solitude, qui r'amenent de belles
+choses en la pensée: de sorte que _Diane_ (ce dit Pline) _ne court pas
+plus aux montagnes que fait Minerve_. Si, di-je, la Chasse est un
+exercice noble, la Fauconnerie l'est encore plus, d'autant qu'elle butte
+à un sujet plus relevé, qui participe du ciel, puis que les hôtes de
+l'air sont appellée en l'Ecriture sacrée _Volucres coeli_, les oiseaux
+du ciel. Aussi l'exercice d'icelle ne convient-il qu'aux Rois, & à la
+Noblesse, sur laquelle rayonne la splendeur d'iceux, comme la clarté du
+soleil sur les étoilles. Et noz Sauvages étans d'un coeur noble qui ne
+fait cas que de la Chasse et de la Guerre, peuvent bien certainement
+avoir droit de prise sur les oiseaux que leur terre leur fournit. Et
+quoy qu'avec beaucoup de difficultés ils en viennent à bout, pour
+n'avoir (comme nous) l'usage des arquebuses, si ont-ils assez souvent
+des oiseaux de proyes; Aigles, Faucons, Tiercelets, Eperviers, & autres
+que j'ay specifiez dans mon Adieu à la Nouvelle-France: mais ilz n'ont
+l'industrie de les dresser, comme fait la Noblesse Françoise: & par
+ainsi perdent beaucoup de bon gibier, n'ayans autre moyen de le
+pourchasser que l'arc & la fleche avec léquels instrumens ilz font comme
+ceux qui pardeça tirent le Geay à la mi-Quareme; ou bien se glissent au
+long des herbes, & vont attaquer les Outardes, ou Oyes sauvages qui
+paturent au Printemps & sur l'Eté par les prairies. Quelquefois aussi
+ilz se portent doucement & sans bruit dans leurs canots & vaisseaux
+legers faits d'écorces, jusques sur les rives où sont les Canars, ou
+autre gibier d'eau, & les enserrent. Mais la plus grande abondance
+qu'ils ont vient de certaines iles où il y en a telle quantité, sçavoir
+de Canars, Margaux, Roquettes, Outardes, Mauves, Cormorans, & autres,
+que c'est chose merveilleuse, voire à quelques-uns semblera du tout
+incroyable, ce qu'en recite le Capitaine Jacques Quartier ci-dessus.
+Lors que nous retournames en France, étans encore pardelà _Campseau_,
+nous passames par quelques unes, où en un quart d'heure nous en
+chargeames nôtre barque. Il ne falloit qu'assommer à cops de batons,
+sans s'arreter à recuillir jusques à tant qu'on fût las de frapper. Si
+quelqu'un demande pourquoy ilz ne s'envolent, il faut qu'il sache que ce
+sont oyseaux de deux, ou trois, & quatre mois seulement, qui ont eté là
+couvés au printemps, & n'ont pas encor les ailes assez grandes pour
+prendre la volée, quoy que bien corsus & en bon point. Quant à la
+demeure du Port Royal nous avions plusieurs de noz gens qui nous en
+pourvoyoient, & particulierement François Adarmin domestic du sieur de
+Monts, lequel je nomme ici, afin que de lui soit memoire, par ce qu'il
+nous en toujours fourni abondamment. Durant l'Hiver il ne nous faisoit
+vivre que de Canars, grues, herons, perdris, becasses, merles,
+allouettes, & quelques autres especes d'oiseaux du païs. Mais au
+Printemps c'étoit un plaisir de voir les Oyes grises & les grosses
+Outardes tenir leur empire dans noz prairies, & en L'Automne les Oyes
+blanches déquelles y en demeuroit toujours quelques unes pour les gages:
+puis les Allouette de mer volantes en grosses trouppes sur les rives des
+eaux, léquelles aussi bien-souvent étoient mal menées.
+
+Pour les oyseaux de proye certains des nôtres avoient deniché un aigle
+de dessus un pin de la plus exorbitante hauteur que je vi jamais arbre,
+lequel Aigle le sieur de Poutrincourt avoit nourri pour le presenter au
+Roy: mais il rompit son attache voulant prendre la volée, & se perdit
+dans la mer en venant. Les Sauvages de _Campseau_ en avoient six perchés
+auprés de leurs cabannes quand nous y arrivames, léquels ne voulumes
+troquer, par ce qu'ilz leur avoient arraché les queuës pour faire des
+ailerons à leurs fleches. Il y en a telle quantité pardela qu'ilz nous
+mangeoient souvent noz pigeons, & falloit de prés y avoir l'oeil.
+
+Les oiseaux qui nous étoient conuz, je les ay enrollez (comme j'ay dit)
+en mon Adieu à la Nouvelle-France, mais il y en a plusieurs que j'ay
+omis pour n'en sçavoir les noms. Là se verra aussi la description d'un
+oiselet que les Sauvages appellent _Niridau_, lequel ne vit que de
+fleurs, & me venoit bruire aux aureilles, passant invisiblement (tant il
+est petit) lors qu'au matin j'alloy faire la promenade à mon jardin. Se
+verra aussi la description de certaines Mouches luisantes sur le soir au
+Printemps, qui volent parmi les bois haut & bas en telle multitude que
+c'est chose incroyable. Pour ce qui est des oiseaux de Canada, je
+renvoye aussi mon Lecteur à ce qu'en a rapporté ci-dessus le Capitaine
+Jacques Quartier.
+
+Les Armouchiquois ont les mémes oiseaux, dont plusieurs y en a qui ne
+nous sont conuz par deça. Et particulierement y en une espece
+d'aquatiques qui ont le bec fait comme deux couteaux ayans les deux
+trenchans l'un dessus l'autre: & ce qui est digne d'étonnement, la
+partie superieure dudit bec est de la moitié plus courte que
+l'inferieure de maniere qu'il est difficile de penser comme cet oiseau
+prent sa viande. Mais au Printemps les Coqs & poules que nous appellons
+d'Inde y avoient comme oiseaux passagers, & y sejournent, sans passer
+plus en deça. Ilz viennent de la part de la Virginie, & de la Floride,
+là où avec ce y a encore des Perdris, Perroquets, Pigeons, Ramiers,
+Tourterelles, Merles, Corneilles, Tiercelets, Faucons, Laniers, Herons,
+Grues, Cigognes, Oyes sauvages, Canars, Cormorans, Aigrettes blanches,
+rouges, noires, & grises, & une infinité de sortes de gibier.
+
+Au regard des Bresiliens ilz ont aussi force Poules & Coqs d'Inde,
+qu'ilz nomment _Arignan-oussou_, déquels ilz ne tiennent conte, ni des
+oeufs: de maniere que lédites poules elevent leurs petits comme elles
+l'entendent sans tant de façon, comme pardeça. Ils ont aussi des Cannes,
+mais pour ce qu'elles vont pesamment ilz n'en mangent point, disans que
+cela les empécheroit de courir vite. Item des especes de Faisans qu'ils
+appellent _Jacous_: d'autres oyseaux Qu'ils nomment _Mouton_, gros comme
+Paons: des especes de Perdris grosses comme des Oyes, dites _Mocacoua_:
+des Perroquets de plusieurs sortes, & maintes autres especes du tout
+dissemblables aux nôtres.
+
+
+
+
+CHAP. XXII
+
+_La Pecherie._
+
+
+OPPIAN au livre qu'il a fait sur ce sujet, dit qu'en la Chasse aux bétes
+& aux oyseaux, outre la felicité, on a plus de contentements &
+delectation qu'en la Pecherie, parce qu'on a beaucoup de retraites, on
+se peut mettre à l'ombre, on rencontre des ruisseaux pour étancher la
+soif, on se couche sur l'herbe, on prend le repas souz quelque
+couverture. Quant aux oyseaux on les prent au nid, & è la glu, voire
+d'eux-mémes bien souvent tombent dans les filets. Mais les pauvres
+Pecheurs jettent leur amorce à l'incertain: voire doublement incertain,
+tant pour-ce qu'ilz ne sçavent quelle aventure leur arrivera, que
+pour-ce qu'ilz sont sur un element instable & indomté, dont le regard
+seulement est effroyable: ilz sont toujours vagabons, serfz des
+tempétes, & battus de pluies & de vents. Mais en fin si conclut-il
+qu'ilz ne sont point destituez de tout plaisir, ains en ont assez quand
+ilz sont dans un navire bien bati, bien joint, bien ferré, & leger à la
+voile. Lors fendans les flots ilz se mettent en mer, là où sont les
+grans troupeaux des poissons gourmans, & jettans une ligne bien torse
+dans l'eau, son poids n'est pas si-tost au fond, que voici l'amorce
+happée, & soudain on tire le poisson en haut avec grand plaisir. Et à
+cet exercice se delectoit fort Marc Antonin fils de l'Empereur Severe:
+nonobstant la raison de Platon, lequel formant sa Republique a interdit
+à ses citoyens l'exercice de la Pecherie, comme ignoble, illiberal, &
+nourrissier de faineantise. En quoy il s'est lourdement æquivoqué
+principalement quant à ce qu'il taxe de faineantise les pecheurs de
+poisson. Ce qui est si clair que je ne daigneroy le refuter. Mais je ne
+m'étonne pas de ce qu'il dit de la Pecherie, puis qu'avec elle il
+rejette aussi souz mémes conditions la Fauconnerie. Plutarque dit qu'il
+est plus louable de prendre un cerf, ou un chevreul, où un lievre, que
+de l'acheter; mais il ne va pas si avant que l'autre. Quoy que ce soit,
+l'Eglise qui est le premier ordre en la societé humaine, de qui le
+Sacerdoce est appellé Royal par le grand Apôtre saint Pierre, a permis
+aux Ecclesiastiques la Pecherie & defendu la Chasse & la Fauconnerie. Et
+de verité, s'il faut dire ce qui est vraysemblable, la nourriture du
+poisson est la meilleure 7 plus saine de toutes, d'autant que (comme dit
+Aristote) il n'est sujet à aucunes maladies: d'où vient le proverbe
+ordinaire: _Plus sain qu'un poisson_. Si bien qu'és anciens
+hieroglyfiques le poisson est le symbole de santé. Ce que toutefois je
+voudrois entendre du poisson mangé frais. Car autrement (ce dit Plaute)
+_Piscis nisi recens nequam est_, il ne vaut rien.
+
+Or noz Sauvages le mangent assez frais tant que la pecherie dure: ce que
+je croy étre l'un des meilleurs instrumens de leur santé, & longue vie.
+Quand l'Hiver vient tous poissons se trouvent étonnés & fuient les
+orages, & tempétes chacun là où il peut: les uns se cachent dans le
+sable de la mer, les autres souz les rochers, les autres cherchent un
+païs plus doux où ilz puissent étre mieux à repoz. Mais si-tot que la
+serenité du Printemps revient, & que la mer se tranquilise, ainsi
+qu'aprés un long siege de ville, la tréve étant faite, le peuple
+au-paravent prisonnier sort par bendes pour aller prendre l'ais des
+champs & se rejouir: Ainsi ces bourgeois de la mer aprés les horrissons
+& furieuses tourmentes, viennent à s'élargir par les campagnes salées,
+ilz sautent, ilz trepignent, ilz font l'amour, ilz s'approchent de la
+terre & viennent chercher le rafraichissement de l'eau douce. Et lors
+noz Sauvages susdits qui sçavent les rendez-vous de chacun & le temps de
+leur retour, s'en vont les attendre en bonne devotion de leur faire la
+bien-venue. L'Eplan est tout le premier poisson qui se presente au
+renouveau. Et pour n'aller chercher des exemples plus loin que nôtre
+Port Royal, il y a certains ruisseaux où il y en vient une telle manne,
+que par l'espace de cinq ou six semaines on y en prendroit pour nourrir
+toute une ville: Tel qu'est le plus voisin de l'entrée dudit port à la
+main droite. Il y en a d'autre, où aprés l'Eplan vient le Haren avec la
+méme foulle, ainsi que nous avons des-ja remarqué ailleurs. Item les
+Sardines arrivent en leur saison en telle abondance, que quelquefois
+voulans avoir quelque chose d'avantage que l'ordinaire à souper, en
+moins d'une heure nous en avions pris pour trois jours. Les Eturgeons &
+Saumons gaignent le haut de la riviere du Dauphin audit Port Royal, où
+il y en a telle quantité, qu'ils emporterent les rets que nous leur
+avions tendus. En tous endroits le poisson y abonde de méme, telle est
+la fecondité de ce païs. Et pour les prendre, las Sauvages font une
+claye qui traverse le ruisseau, laquelle ilz tiennent quasi droite,
+appuyée contre des barres de bois en maniere d'arcz-boutans: & y
+laissent un espace pour passer le poisson, lequel se trouve arreté au
+retour de la marée en telle multitude qu'ilz se laissent perdre. Et
+quant aux Eturgeons, & Saumons, ilz les prennent de méme ou les
+harponnent, tellement qu'ilz sont heureux: Car au monde il n'y a rien de
+si bon que ces viandes freches. Et trouve par mon calcul que Pythagore
+étoit bien ignorant de defendre en ses belles sentences dorées l'usage
+des poissons, sans distinction. On l'excuse sur ce que le poisson étant
+muet ha quelque conformité avec la secte, en laquelle la muettise (ou
+silence) étoit fort recommandées. On dit encore qu'il le faisoit pource
+que le poisson se nourrit parmi un element ennemi de l'homme. Item que
+c'est grand peché de tuer & manger un animal qui ne nous nuit point.
+Item que c'est une viande de delices & de luxe, non de necessité (comme
+de fait és Hieroglyphiques d'Orus Appollo le poisson est mis pour marque
+de molesse & volupté) Ite que lui Pythagore ne mangeoit que de viandes
+que l'on puisse offrir aux Dieux, ce qui ne se fait pas des poissons: &
+autres semblables bagatelles Pythagoriques rapportées par Plutarque en
+ses Questions conviviales. Mais toutes ces superfluitions là sont
+folles: & voudroy bien demander à un telle homme si étant en _Canada_ il
+aymeroit mieux mourir de faim que de manger du poisson. Ainsi plusieurs
+anciennement pour suivre leurs fantasies, & dire, _Ce sommes nous_, ont
+defendu à leurs sectateurs l'usage des viandes que Dieu a données à
+l'homme, & quelquefois imposé des jougs qu'eux-mémes n'ont voulu porter.
+Or quelle que soit la philosophie de Pythagore, je ne suis point des
+siens. Je trouve meilleure la regle de noz bons Religieux qui se
+plaisent à l'icthyophagie, laquelle m'a bien aggrée en la
+Nouvelle-France, & ne me deplait point encore quand je m'y rencontre.
+Que si ce Philosophe vit d'Ambroisie et de la viande des Dieux, & non de
+poissons, léquels on ne leur sacrifie point, nosditz bons Religieux,
+comme les Cordeliers de Saint-Malo & autres des villes maritimes,
+ensemble les Curez peuvent dire qu'en mangeant quelquefois du poisson
+ilz mangent de la viande consacrée à Dieu. Car quand les Terre-neuviers
+rencontrent quelque Morue exorbitamment belle ilz en font un _Sanctorum_
+(ainsi l'appellent-ils) & la vouent & consacrent au nom de Dieu à
+Monsieur saint François, saint Nicolas, saint Lienart, 8 autres, avec la
+téte, comme ainsi soit que pour leur pecherie ilz jettent les tétes dans
+la mer.
+
+Il me faudroit faire un livre entier si je vouloy discourir sur tous les
+poissons qui sont communs aux Bresiliens, Floridiens, Armouchiquois
+Canadiens, & Souriquois. Mais je me restreindray à deux ou trois, aprés
+avoir dit qu'au Port Royal y a des grans parterre: de Moules dont nous
+remplissions noz chalouppes quant quelquefois nous allions en ces
+endroits. Il y a aussi des Palourdes deux fois grosses comme des Huitres
+en quantité; item des coques, quine nous ont jamais manqué: comme aussi
+il y a force Chataignes de mer, poisson le plus delicieux qu'il est
+possible; plus des Crappes, & Houmars. Ce sont là les coquillages. Mais
+il se faut donner le plaisir de les aller querir, & ne sont pas tous en
+un lieu. Or ledit Port étant de huict lieuës de tour (le limitant
+assavoir à l'ile de Biencour) il y a de la volupté à voguer là-dessus
+allant à une si belle chasse, & n'en déplaise aux Philosophes sus
+allegués.
+
+Et puis que nous sommes en païs de Morues, encore ne quitteray-je point
+ici la besongne que je n'en dise un mot. Car tant de gens & en si grand
+nombre en vont querir de toute l'Europe tous les ans, que je ne sçay
+d'où peut venir cette formiliere. Les Morues qu'on apporte pardeça sont
+ou seches ou vertes. La pecherie des vertes se fait sur le Banc en
+pleine mer, quelques soixante lieuës au deça dee la Terre-neuve, ainsi
+que se peut remarquer par ma Carte geographique. Quinze ou vint (plus ou
+moins) matelots onc chacun une ligne (c'est un cordeau) de quarante ou
+cinquante brasses, au bout de laquelle est un grand hameçon amorcé, & un
+plomb de trois livres pour le faire aller au fond. Avec cet outil ilz
+pechent les morues, léquelles sont si goulues que si-tot devalé, si-tot
+happé, là où il y a bonne pecherie. La Morue tirée à bord, il y a des
+ais en forme de tables étroites le long du navire où le poisson se
+prepare. Il y en a un qui coupe les tétes, & les jette communement dans
+la mer: un autre les éventres & étrippe, & renvoye à son compagnon, qui
+leve la partie plus grosse de l'arrete. Cela fait on les met au saloir
+pour vint-quatres heures: puis on les serre: & en cette façon on
+travaille perpetuellement (sans avoir egard au Dimanche, qui est chose
+impie, car c'est le jour du Seigneur) l'espace d'environ trois mois,
+voiles bas, jusques à ce que la charge soit parfaite. Quelquefois ilz
+haussent les voiles pour aller plus loin chercher meilleure pecherie. Et
+pour-ce que les pauvres matelots souffrent là du froid parmi les
+brouillas, principalement les plus hatez, qui partent en Fevrier: delà
+vient qu'on dit qu'il fait froid en _Canada_.
+
+Quant à la Morue seche il faut aller à terre pour la secher. Il y a des
+ports en grand nombre en la Terre-neuve, & de Bacaillos, où les navires
+se mettent à l'ancre pour trois mois. Dés le point du jour les mariniers
+vont en la campagne salée à une, deux ou trois lieuës prendre leur
+charge. Ils ont rempli chacun leur chaloupe à une ou deux heures aprés
+midi, & retournent au soir, où étans il y a un grand echaffaut bati sur
+le bord de la mer, sur lequel on jette le poisson à la façon des gerbes
+par le fenetre d'une grange. Il y a une grande table sur laquelle le
+poisson jetté est accomodé comme dessus. Aprés avoir eté au salloir on
+le porte secher sur les rochers exposés au vent, ou sur les galets,
+c'est à dire chaussées de pierres que la mer a amoncelées. Au bout de
+six heures on le tourne, & ainsi par plusieurs fois. Puis on recueille
+le tout, & le met-on en piles, & derechef au bout de huitaine à l'air.
+En fin étant sec on le serre. Mais pour se secher il ne faut point qu'il
+face de brumes, car il pourrira: ni trop de chaleur, car il roussoyera:
+ains un temps temperé & venteux.
+
+La nuit ilz ne pechent point, parce que la Morue ne mord plus. J'oseroy
+croire qu'elle est des poissons qui se laissent prendre au sommeil,
+encores qu'Oppian tienne que les poissons, se guerroyans & devorans l'un
+l'autre comme les Bresiliens & les Canibales, ont toujours l'oeil au
+guet & ne dorment point: mettant toutefois hors de ce sang le seul
+Sargot, lequel il dit se retirer en certains cachots pour prendre son
+sommeil. Ce que je croiroy bien, & ne merite ce poisson d'étre guerroyé,
+puis qu'il ne guerroye point les autres, & vit d'herbes: à raison dequoy
+tous les Autheurs disent qu'il rumine comme la brebis. Bais comme le
+méme Oppian a dit que cetui-ci seul en ruminant rend une voix humide, &
+s'est en cela trompé, par ce que moy-méme ay plusieurs-fois ouï les
+Loups marins en pleine mer, ainsi que j'ay dit ailleurs: Aussi
+pourroit-il bien s'étre æquivoqué en ceci. Comme aussi en la baleine,
+laquelle nous avons montré ci-dessus avoir eté trouvée dormant en pleine
+mer, au retour du Capitaine du Pont, & de Champlein en France, l'an
+mille six cens dix, si bien que leur vaisseau passant dessus, la
+reveilla, par la playe qu'il luy fit sur le derriere, dont issit grande
+quantité de sang.
+
+Cette méme Morue ne mord plus passé le mois de Septembre, ains se retire
+au fond de la grande mer, ou va en un païs plus chaud jusques au
+printemps. Sur quoy je dirai ici ce que Pline remarque, que les poissons
+qui ont des pierres à la téte craignent l'Hiver, & se retirent de bonne
+heure du nombre déquels est la Morue, laquelle ha dans la cervelle deux
+pierres blanches faites en gondole & crenelées à l'entour: Ce que n'ont
+celles qu'on prent vers l'Ecosse, à ce que quelque homme sçavant &
+curieux m'a dit. Ce poisson est merveilleusement gourmand, & en devore
+d'autres préques aussi grand que lui, méme des Houmars, qui sont comme
+grosses Langoustes, & m'étonne comme il peut digerer leurs grosse &
+dures écailles. Des foyes de Morues noz Terre-neuvier font de l'huile,
+jettans iceux foyes dans des barils exposés au soleil, où ilz se fondent
+d'eux mémes.
+
+C'est un grand traffic que l'on fait en Europe des huiles des poissons
+de la Terre-neuve. Et pour ce sujet plusieurs vont à la pecherie de la
+Baleine, & des Hippopotames, qu'ilz appellent la béte à la grande dent:
+dequoy il nous faut dire quelque chose.
+
+Le Tout-puissant voulant montrer à Job combien admirables sont ses
+oeuvres: _Tireras-tu_ (dit-il) _le Leviathan avec un hameçon, & sa
+langue avec un cordeau que tu auras plongé?_ Par ce Leviathan est
+entendue la Baleine, & tous les poissons cetacées, déquels (& mémement
+de la Baleine) l'enormité est si grande que c'est chose épouvantable,
+comme nous avons dit ci-dessus, parlans d'une qui fut échouée au Bresil:
+& Pline dit qu'és Indes il s'en trouve qui ont quatre arpens de terre de
+longueur. C'est pourquoy l'homme est à admirer, voire plustot Dieu, qui
+lui a baillé l'audace d'attaquer un monstre tant effroyable, qui n'a son
+pareil en terre. Je laisse la façon de le prendre décrite par Oppian, &
+saint Basile, pour venir à noz François & particulierement Basques,
+léquelz vont tous les ans en la grande riviere de _Canada_ pour la
+Baleine. Ordinairement la pecherie s'en fait à la riviere dite
+_Lesquemin_ vers _Tadoussac_. Et pour ce faire ilz vont par quartz faire
+la sentinelle sur des pointes de rochers, pour voir s'ils auront point
+l'évent de quelqu'une: & lors qu'ils en ont découvert incontinent ilz
+vont aprés avec trois, ou quatre chaloupes, & l'ayans industrieusement
+abordée, ilz la harponnent jusques au profond de son lard & à la chair
+vive. Lors cet animal se sentant rudement picqué, d'une impetuosité
+redoutable s'élance au fond de la mer. Les hommes cependant sont en
+chemise, qui filent & font couler la corde (qu'ils appellent haussiere)
+où est attaché le harpon, que la Baleine emporte. Mais au bord de la
+chaloupe qui a fait le coup il y a un homme prét avec une hache à la
+main pour couper ladite corde, si d'aventure quelque accident arrivoit
+qu'elle fût entortillée, ou que la force de la Baleine fût trop
+violente: laquelle neantmoins ayant trouvé le fond, ne pouvant aller
+plus outre, remonte tout à loisir au-dessus de l'eau: & lors derechef on
+l'attaque avec des langues de boeuf (ou larges pertusanes) bien émoulues
+si vivement, que l'eau salée lui penetrant dans la chair, elle perd sa
+force, & demeure sur l'onde sans plus y r'entrer. Alors on l'attache à
+un cable, au bout duquel est une ancre qu'on jette en mer, si le temps
+n'est propre pour l'amener, puis au bout de quelques jours on la va
+querir quant le temps & l'opportunité le permettent, la mettent en
+pieces, & dans des grandes chaudieres font bouillir la graisse qui se
+fond en huile, dont ils pourront remplir quatre cens barriques, plus ou
+moins, selon la grandeur de l'animal: & de sa langue ordinairement on
+tire cinq ou six barriques.
+
+Que si ceci est admirable en nous qui avons de l'industrie, il l'est
+encore plus és peuples Indiens nuds & sans commodités: & neantmoins ilz
+font la méme chose, qui est recitée par Joseph Acosta, disant que pour
+prendre ces grands monstres ilz se mettent en un canoe, ou petit bateau,
+& abordans la Baleine ilz lui sautent legerement sur le col; & là se
+tiennent comme à cheval attendans la commodité de la prendre bien à
+point, & voyans le jeu beau, le plus hardi fiche un grand pal aigu dans
+l'un des évans de la Baleine (qui sont ses narines, ou les pertuis par
+où elle jette deux lances d'eau du haut en l'air) & le fait entrer le
+plus profondément qu'il peut. Cependant la Baleine bat furieusement la
+mer, & éleve des montagnes d'eau, s'enfonçant dedans d'une grande
+violence, puis ressort incontinent, ne sçachant que faire tant elle a de
+rage. L'Indien neantmoins demeure toujours ferme & assis, & pour lui
+faire payer l'amende du mal qu'elle lui donne, lui fiche un autre pal
+semblable au premier dans l'autre narine si avant qu'il la met au
+desespoir, & lui fait perdre toute respiration. Cela fait il se remet en
+sa canoe, qu'il tient attaché au coté de la Baleine avec une corde, puis
+se retire vers terre ayant premierement attaché sa corde à la Baleine,
+laquelle il va tirant & lachant, selon le mouvement d'icelle Baleine,
+qui cependant qu'elle trouve beaucoup d'eau, saute d'un côté & d'autre,
+comme troublée de douleur, & en fin s'approche de terre, où elle demeure
+incontinent à sec pour la grande enormité de son corps, sans qu'elle
+puisse plus se mouvoir ni se manier, & lors grand nombre d'Indiens
+viennent trouver le veinqueur pour cuillir ses depouilles, & pour ce
+faire ils achevent de la tuer, la decoupans, & faisans des morceaux de
+sa chair (qui est assez mauvaise) léquels ilz sechent & pilent pour en
+faire de la poudre, dont ils usent pour viande, qui leur dure long
+temps.
+
+Pour le regard des Hippopotames, nous avons dit és voyages de Jacques
+Quartier qu'il y en a grand nombre au Golfe de _Canada_, &
+particulierement à l'ile de Brion, & aux sept iles, qui est la riviere
+de _Chischedec_. C'est un animal qui ressemble mieux à la vache qu'au
+cheval. Mais nous l'avons nommé Hippopotame, c'est à dire cheval de
+riviere, par ce que Pline appelle ainsi ceux qui sont en la riviere du
+Nil, léquelz toutefois ne ressemblent point du tout au cheval, ains
+participent aussi du boeuf, ou vache. Il est de poil tel que le
+Loup-marin, sçavoir gris-brun & un peu rougeatre, le cuir fort dur, la
+téte monstrueuse, à deux rangs de dents de chacun coté, entre léquels y
+en deux en chacune part pendantes de la machoire superieure en bas de la
+forme de ceux d'un jeune Elephant, & deux pareils, qui vont tout droit,
+& en pointe, déquels cet animal s'ayde pour grimper sur les roches. Il a
+les aureilles courtes, & la queuë aussi, & mugle comme le boeuf. Aux
+piés il a des ailerons, ou nageoires, & fait ses petits en terre. Et
+d'autant qu'il est des poissons cetacée, & portant beaucoup de lart, noz
+Basques & autres mariniers en font des huiles, comme de la Baleine, & le
+surprennent en terre.
+
+Ceux du Nil (ce dit Pline) ont le pié fourchu, le crin, le dos & le
+hannissement du cheval, les dents sortans dehors, comme au Sanglier. Et
+adjoute que quand cet animal a eté en un blé pour paturer, il s'en
+retourne à reculon, de peur qu'on le suive à la piste.
+
+Je ne fay état de discourir icy de toutes les sortes de poissons qui
+sont pardela, cela étant un trop amble sujet pour mon histoire: & puis,
+j'en ay enfilé un bon nombre en mon Adieu à La Nouvelle France.
+Seulement je diray qu'en passant le temps és côtes de ladite Nouvelle
+France j'en prendray en un jour pour vivre plus de six semaines és
+endroits où est l'abondance des Morues (car ce poisson y est le plus
+frequent) & qui aura l'industrie de prendre les Macreaux en mer, il en
+aura tant qu'il n'en sçaura que faire. Car en plusieurs endroits j'en ay
+veu des troupes serrées, qui occupoient trois fois plus de place que les
+Halles de Paris. Et nonobstant ce, je voy beaucoup de peuple en nôtre
+France tant annonchali, & si truant aujourd'hui, qu'il ayme mieux mourir
+de faim, ou vivre serf, du moins langui sur son miserable fumier, que de
+s'evertuer à sortir du bourbier, & par quelque action genereuse changer
+sa fortune, ou mourir à la peine.
+
+
+
+
+CHAP. XXIII
+
+_De la Terre._
+
+
+NOUS avons és trois derniers chapitres fait provision de venaison, de
+gibier, & de poissons: Ce qui est beaucoup. Mais ayans accoutumé la
+nourriture de pain & de vin en nôtre Antique-France, il nous seroit
+difficile de nous arréter ici si la terre n'étoit propre à cela.
+Considerons-la donc, mettons la main dans son sein, & voyons si les
+mammelles de cette mere rendront du laict pour sustenter ses enfans, &
+au surplus ce qui se peut esperer d'elle. Attilius Regulus, jadis deux
+fois Consul è Rom, disoit ordinairement qu'il ne falloit choisir les
+lieux par trop gras, pour ce qu'ilz sont mal sains: ni les lieux par
+trop maigres, encore qu'ilz soyent fort sains. Et d'un tel fond que cela
+Caton aussi se contentoit. La terre de la Nouvelle-France est telle pour
+sa part, de sablon gras, au dessouz duquel nous avons souvent tiré de la
+terre argilleuse, dont le Sieur de Poutrincourt fit faire quantité de
+bricques, & batir cheminées, & un fourneau à fondre la gomme de sapin.
+Je diray plus que de cette terre on peut faire les mémes operations que
+de la terre que nous appellons Sigillée, ou du _Bolus Armenicus_, ainsi
+qu'en plusieurs occasions nôtre Apothicaire Maitre Loys Hebert tres
+suffisant en son art, en a fait l'experience, par l'avis dudit Sieur de
+Poutrincourt: méme lors que le fils du Sieur de Pont eut trois emportez
+d'un coup de mousquet crevé au païs des Armouchiquois.
+
+Cette province ayant les deux natures de terre que Dieu a baillée à
+l'homme pour posseder, qui peut douter que ce ne soit un païs de
+promission quand il sera cultivé? Nous en avons fait essay, & y avons
+pris plaisir, ce que n'avoient jamais fait tous ceux qui nous avoient
+devancé soit au Bresil, soit en la Floride, soit en Canada. Dieu a beni
+nôtre travail, & nous a baillé de beaux fromens, segles, orges, avoines,
+pois, féves, chanve, navettes, & herbes de jardin: & ce si
+plantureusement que le segle étoit aussi haut que le plus grand homme
+que se puisse voir, & craignions que cette hauteur ne l'empechât de
+grener: Mais il a si bien profité qu'un grain de France là semé à rendu
+des epics tels, que par le témoignage de Monsieur le Chancellier, la
+Sicile, ni la Beausse n'en produisent point de plus beau. J'avoy semé du
+froment sans avoir pris le loisir de laisser reposer ma terre, & sans
+luy avoir donné aucun amendement: & toutefois il est venu en aussi belle
+perfection que le plus beau de France, quoy que le blé, & tout ce que
+nous avions semé fust suranné. Mais le blé nouveau que ledit sieur de
+Poutrincourt sema avant partir est venu en telle beauté qu'il ne me
+reste que l'admiration aprés le recit de ceux qui y ont eté un an aprés
+nôtre depart. Surquoy je diray ce qui est de mon fait, qu'au mois
+d'Avril l'an mil six cens sept ayant semé trop prés les uns des autres
+des grains de segle qui avoit eté cuilli à Sainte-Croix premiere demeure
+du Sieur de Monts, à vint-cinq lieuës du port Royal, ces grains
+pullulerent si abondamment qu'ilz s'étoufferent, & ne vindrent point à
+bonne fin.
+
+Mais quant à la terre ammeliorée où l'on avoit mis du fien de noz
+pourceaux, ou les ordures de la cuisine, ou des coquilles de poissons,
+je ne croiroy point, si je ne l'avoy veu, l'orgueil excessif des plantes
+qu'elle a produit, chacune en son espece. Méme le fils dudit Sieur de
+Poutrincourt jeune Gentil-homme de grande esperance, ayant semé des
+graines d'orenges & de Citrons en son jardin, elles rendirent des
+plantes d'un pié de haut au bout de trois mois. Nous n'en attendions pas
+tant, & toutefois nous y avons pris plaisir à l'envi l'un de l'autre. Je
+laisse à penser si on ira de bon courage au second essay. Et me faut icy
+dire en passant, que le Secretaire dudit Sieur de Monts étant venu
+par-dela avant nôtre depart, disoit qu'il ne voudroit pour grande chose
+n'avoir fait le voyage, & que s'il n'eût veu noz blez il n'eût pas creu
+ce que c'en étoit. Voila comme de tout temps on a decrié le païs de
+_Canada_ (souz lequel nom on comprend toute cette terre) sans sçavoir
+que c'est, sur le rapport de quelques matelots qui vont seulement pecher
+aux morues vers le Nort, & sur le bruit de quelques maladies qui sont
+ordinaires à toutes nouvelles habitations, & dont on ne parle plus
+aujourd'hui. Mais à propos de cette ammelioration de terre de laquelle
+nous venons de parler, quelque ancien Autheur dit que les Censeurs de
+Rome affermoient les fumiers & autres immondices, qui se tiroient des
+cloaques, mille talens par chacun an (qui valent six cens mille écus)
+aux jardiniers de Rome, pour ce que c'étoit le plus excellent fien de
+tous autres: & y avoit à cette fin des Commissaires établis pour les
+nettoyer, avec le lict & canal du Tybre, comme font foy des inscriptions
+antiques que j'ay quelquefois leuës.
+
+La terre des Armouchiquois porte annuellement du blé tel-que celui que
+nous appellons blé Sarazin, blé de Turquie, blé d'Inde, qui est l'Irio
+ou Erisimon fruges de Pline, & Columelle. Mais les Virginiens,
+Floridiens, & Bresiliens, tous meridionaux font deux moissons. Tous ces
+peuples cultivent la terre avec un croc de bois, nettoient les mauvaises
+herbes & les brulent, engraissent leurs champs de coquillages de
+poissons, n'ayans ni bestial privé, ni fien: puis assemblent leurs
+terres en petite mottes éloignées l'une de l'autre de deux piez, & le
+mois de May venu ilz plantent leur blé dans ces mottes de terre à la
+façon que nous faisons les féves, fichans un baton, & mettans quatre
+grains de blé separez l'un de l'autre (par certaine superstition) dans
+le trou, & entre les plantes dudit blé (qui croit comme un arbrisseau, &
+meurit au bout de trois mois) ilz plantent aussi des féves riolées de
+toutes couleurs, qui sont fort delicates, léquelles pour n'étre si
+hautes, crossent fort bien parmi ces plantes de blé. Nous avons semé
+dudit blé cette derniere année dans Paris en bonne terre, mais il a peu
+profité, n'ayant rendu chaque plante qu'un ou deux épics affamez: là où
+par dela un grain rendra quatre, cinq, & six epics, & chaque épic l'un
+portant l'autre plus de deux cens grains, qui est un merveilleux
+rapport. Ce qui démontre le proverbe tiré de Theophraste étre bien
+veritable que _C'est l'an qui produit, & non le champ_: c'est à dire,
+que la temperie de l'air & condition du temps est ce qui fait germer &
+fructifier les plantes plus que la nature de la terre. En quoy est
+émerveillable, que nôtre blé profite là mieux, que celui de dela ici.
+Tesmoignage certain que Dieu benit ce païs depuis que son Nom y a eté
+invoqué: mémes que pardeça depuis quelques années Dieu nous bat (comme
+j'ay dit ailleurs) en verge de fer, & par-dela il a étendu abondamment
+sa benediction sur nôtre labeur, & ce en méme parallele & élevation du
+soleil.
+
+Ce blé croissant haut comme nous avons dit, le tuyau en est gros comme
+de roseaux, voire encore plus. Le roseau & le blé pris en leur verdure,
+ont le gout sucrin. C'est pourquoy les mulots, & ratz des champs en sont
+frians, & m'en gaterent un parquet en la Nouvelle-France. Les grans
+animaux aussi comme cerfs, & autre bétes sauvages, comme encor les
+oiseaux, en font degat. Et sont contraints les indiens de les grader
+comme on fait ici les vignes.
+
+La moisson faite ce peuple serre son blé dans la terre en des fosses
+qu'ilz font en quelque pendant de colline ou terre, pour l'égout des
+eaux, garnissans de natte icelles fosses, ou mettans leurs grains dans
+des sacs d'herbes, qu'ils couvrent par aprés de sable: & cela font ils
+pource qu'ilz n'ont point de maisons à étages, ni de coffres pour les
+serrer autrement: puis le blé conservé de cette façon est hors la voye
+des rats & souris.
+
+Plusieurs nations de deça ont eu cette invention de grader le blé dans
+des fosses. Car Suidas en fait mention sur le mot [Grec: Seiros]. Et
+Procope au second livre de la guerre Gothique dit que les Gots
+assiegeans Rome, tomboient souvent dans des fosses où les habitans
+avoient accoutumé de retirer leurs blez. Tacite rapporte aussi que les
+Allemans en avoient. Et sans particulariser davantage, en plusieurs
+lieux de France, és païs plus meridionaux, on garde aujourd'hui le blé
+de cette façon. Nous avons dit ci-dessus de quelle façon ilz pilent
+leurs grains & en font du pain, & comme par le tesmoignage de Pline les
+anciens Italiens n'avoient pas plus d'industrie qu'eux.
+
+Ceux de Canada & Hochelaga au temps de Jacques Quartier labouroient tout
+de méme, & la terre leur rapportoit du blé, des féves, des pois, melons,
+courges, & concombres, mais depuis qu'on est allé rechercher leurs
+pelleteries, & que pour icelles ils ont eu de cela sans autre peine, ilz
+sont devenuz paresseux, comme aussi les Souriquois, léquels
+s'addonnoient au labourage au méme temps.
+
+Les uns & les autres ont encores à present quantité de Chanve exellente
+que leur terre produit d'elle méme. Elle est plus haute, plus deliée, &
+plus blanche & plus forte que la nôtre de deça. Mais celle des
+Armouchiquois porte au bout de son tuyau une coquille pleine d'un coton
+semblable à de la soye, dans laquelle git la graine. De ce coton, ou
+quoy que se soit, on pourra faire de bons licts plus excellens mille
+fois que de plume, & plus doux que de cotton commun. Nous avons semé de
+ladite graine en plusieurs lieux de Paris, mais elle n'a point profité.
+
+Nous avons veu par nôtre Histoire comme en la grande Riviere, passé
+Tadoussac, on trouve des vignes sans nombre, raisins en la saison. Je
+n'en ay point veu au Port Royal, mais la terre & les cotaux y sont fort
+propres. La France n'en portoit point anciennement, si ce n'étoit
+d'aventure la côte de la Mediterranée. Et ayans les Gaullois rendu
+quelque signalé service à l'Empereur Probus, ilz lui demanderent pour
+recompense permission de planter la vigne: ce qu'il leur accorda; ayans
+toutefois eté auparavant refusez par l'Empereur Neron. Mais veux-je
+mettre en jeu les Gaullois, attendu qu'au Bresil païs chaud il n'y en
+avoit point avant que les François & Portugais y en eussent planté?
+Ainsi ne faut faire doute que la vigne ne vienne plantureusement audit
+Port Royal, veu méme qu'à la riviere saint-Jean (qui est plus au Nort
+qu'icelui Port) il y en a beaucoup, non toutefois si belles qu'au païs
+des Armouchiquois, où il semble que la Nature ait eté en ses gayes
+humeurs quand elle y en a produit.
+
+Et d'autant que nous avons touché ce sujet parlans du voyage qu'y a fait
+le sieur de Poutrincourt, nous passerons outre, pour dire que cette
+terre ha la pluspart de ses bois de Chenes & de Noyers portant petite
+noix à quatre ou cinq côtes si delicates & douces que rien plus: &
+semblablement des prunes tres-bonnes: comme aussi le Sassafras arbre
+ayant les fueilles comme de Chene, moins crenelées, dont le bois est de
+tres-bonne odeur & tres-excellent pour la guerison de beaucoup de
+maladies, telles que la verole, & la maladie de Canada que j'appelle
+Phthisie, de laquelle nous avons amplement discouru ci-dessus. Et sur le
+propos de guerison, il me souvient avoir ouï dudit Poutrincourt qu'il
+avoit fait essay de la vertue de la gomme des sapins du Port Royal, & de
+l'huile de navette sur un garson fort mangé de la mauvaise tigne, &
+qu'il en étoit gueri.
+
+Noz Sauvages font aussi grand labourage de _Petun_, chose tres-precieuse
+entr'eux, & parmi tous ces peuples universelement. C'est un plante de la
+forme, mais plus grande que _Confoliada major_, dont ilz succent la
+fumée avec un tuyau en la façon que je vay dire pour le contentement de
+ceux qui n'en sçavent l'usage. Aprés qu'ils ont cuilli cette herbe ilz
+la mettent secher à l'ombre, & ont certains sachets de cuir pendus ç
+leur col ou ceinture, dans léquels ils en ont toujours, & quant & quant
+un calumet, ou petunoir, qui est un cornet troué par le côté, & dans le
+trou ilz fichent un long tuiau, duquel ilz tirent la fumée du petun qui
+est dans ledit cornet, aprés qu'ilz l'ont allumé avec du charbon qu'ils
+mettent dessus. Ilz soustientront quelquefois la faim cinq & six jours
+avec cette fumée. Et noz François qui les ont hanté sont pour la
+pluspart tellement affollez de cette yvrongnerie de Petun qu'ilz ne s'en
+sçauroient passer non plus que du boire & du manger, & à cela depensent
+de bon argent, car le bon Petun qui vient du Bresil coute quelquefois un
+écu la livre. Ce que je repute à folie, à leur égard, pour ce que
+d'ailleurs ilz ne laissent de boire & manger autant qu'un autre, & n'en
+perdent point un tour de dents, ny de verre. Mais pour les Sauvages il
+est plus excusable, d'autant qu'ilz n'ont autre plus grand delice en
+leurs Tabagies, & se peuvent faire féte à ceux qui les vont voir de plus
+grand' chose: comme pardeça, quand on presente de quelque vin excellent
+à un ami: de sorte que si on refuse à prendre le petunoir quand ilz le
+presentent, c'est signe qu'on n'est point _adesquidés_, c'est à dire
+ami. Et ceux qui ont entre eux quelque tenebreuse nouvelle de Dieu,
+disent qu'il petune comme eux, & croyent que ce soit le vray Nectar
+décrit par les Poëtes.
+
+Cette fumée de Petun prise par la bouche en sucçant comme un enfant qui
+tette, ilz la font sortir par le nez, & en passant par les conduits de
+la respiration le cerveau en est rechauffé, & les humiditez d'iceluy
+chassées. Cela aussi étourdit & enivre aucunement, lache le ventre,
+refroidit les ardeurs de Venus, endort, & la fueille de cette herbe, ou
+la cendre qui reste au petunoir consolide les playes. Je diray encore
+que ce Nectar leur est si suave, que les enfans hument quelquefois la
+fumée que leurs peres jettent par les narines, afin de ne rien perdre.
+Et d'autant que cela ha un gout mordicant, Belleforet recitant ce que
+Jacques Quartier (qui ne sçavoit que c'étoit) en dit, il veut faire
+croire que c'est quelque espece de poivre. Or quelque suavité qu'on y
+trouve je ne m'y ay jamais sceu accoutumer, & ne m'en chaut pour ce qui
+regarde l'usage & coutume de le prendre en fumée.
+
+Il y a encore en cette terre certaine sorte de Racines grosses comme
+naveaux, ou truffes, tres-excellente à manger, ayans un gout retirant
+aux cardes, voir plus agreable, léquelles plantées multiplient comme par
+dépit, & en telle façon que c'est merveille. Je croy que ce soient
+Afrodilles, suivant la description que Pline en fait. Ses racines
+(dit-il) sont faites à mode de petits naveaux, & n'y a plante qui ait
+tant de racines que car quelquefois on y trouve bien quatre-vints
+Afrodilles attachées ensemble. Elles sont bonne cuites souz la cendre,
+ou mangées crues avec poivre ou sel & huile.
+
+Voila ce qu'en dit cet autheur. Nous avons apporté quelques unes de ces
+racines en France, léquelles ont tellement multiplié, que tous les
+jardins en sont maintenant garnis, & les mange-on à la façon que dit
+Pline, ou avec beurre & un peu de vinaigre cuites en eau. Mais je veux
+mal à ceux qui les font nommer Toupinambaux aux crieurs de Paris. Les
+Sauvages les appellent _Chiquebi_, & s'engendrent volontiers prés les
+chenes.
+
+Sur la consideration de ceci il me vient en pensée que les hommes sont
+bien miserables qui pouvans demeurer aux champs en repos, & faire valoir
+la terre, laquelle paye son creancier avec telle usure, passent leur âge
+dans les villes è faire des bonnetades, à solliciter des procés, à
+tracasser deça, dela, à chercher les moyens de tromper quelqu'un, se
+donnans de la peine jusques tombeau pour payer des louanges de maisons,
+étre habillez de soye, avoir quelques meubles precieux, bref pour
+paroitre & se repaitre d'un peu de vanité où n'y a jamais contentement.
+Pauvres fols (ce dit Hesiode) qui ne sçavent combien une moitié de ces
+choses en repos vaut mieux que toutes ensemble avec chagrin: ni combien
+est friand le bien de la Maulve & de l'Afrodille. Les Dieux certes
+depuis le forfait de Promethée, ont cache aux hommes la maniere de vivre
+heureusement. Car autrement le travail d'une journée seroit suffisant
+pour nourrir l'homme tout un an, & le lendemain il mettroit sa charrue
+sur son fumier, & donneroit du repos à ses boeufs, à ses mules & à
+lui-méme.
+
+C'est le contentement qui se prepare pour ceux qui habiteront la
+Nouvelle-France, quoy que les fols méprisent ce genre de vie, & la
+culture de la terre le plus innocent de tous les exercices corporels, &
+que je veux appeller le plus noble, comme celui qui soutient la vie de
+tous les hommes. Ilz meprisent di-je, la culture de la terre, &
+toutefois tous les tourmens qu'on se donne, les procés qu'on poursuit,
+les guerres que l'on fait, ne sont que pour en avoir. Pauvre mere qu'as
+tu fait qu'on te méprise ainsi? Les autres elemens nous sont
+bien-souvent contraires, le feu nous consomme, l'air nous empeste, l'eau
+nous engloutit, la seule Terre est celle qui venans au monde & mourans
+nous reçoit humainement, c'est elle seule qui nous nourrit, qui nous
+chauffe, qui nous loge, qui nous vest, qui ne nous est en rien
+contraire; & on la vilipende, & on se rit de ceux qui la cultivent, on
+les met aprés les faineans & sangsues du peuple. Cela se fait ici où la
+corruption tient un grand empire. Mais en la Nouvelle France il faut
+ramener le siecle d'or, il faut renouveller les antiques Corones d'epics
+de blé, & faire que la premiere gloire soit celle que les anciens
+Romains appelloient _Gloria adorea_, la gloire de froment, afin
+d'inviter chacun à bien cultiver son champ, puis que la terre se
+presente liberalement à ceux qui n'en ont point. Il n'y faut point
+donner d'entrée à ces rongeurs de peuple, rats de grenier, qui servent
+que de manger la substance des autres: ny souffrir cette vilaine
+gueuserie qui deshonore nôtre France antique, en laquelle on fait gloire
+de la mendicité.
+
+Etans asseurez d'avoir du blé & du vin, il ne reste qu'à pourvoir le
+païs de bestial privé: car il y profite fort bien, ainsi que nous avons
+dit au chapitre de la Chasse.
+
+D'arbres fruitiers, il n'y en a gueres outre les Noyers, Pruniers,
+petits Cerisiers, & Avellaniers. Vray est qu'on n'a point tout decouvert
+ce qui est dans les terres. Car au païs des Iroquois & au profond
+d'icelles terres il y a plusieurs especes de fruits qui ne sont point
+sur les rives de la mer. Et ne faut trouver ce defaut étrange si nous
+considerons que la pluspart de noz fruits sont venuz de dehors: & bien
+souvent ilz portent Le nom du païs d'où on les a apportés. La terre
+d'Allemagne est bien fructifiante: mais Tacite dit que de son temps il
+n'y avoit point d'arbres fruitiers.
+
+Quant aux arbres des foréts les plus ordinaires au Port Royal ce sont
+Chenes, Hetres, Frenes, Bouleaux (fort bons en menuiserie) Erables,
+Sycomores, Pins, Sapins, Aubépins, Coudriers, Sauls, petits Lauriers, &
+quelques autres encores que je n'ay remarqué. Il y a force Fraises &
+Framboises & noisettes en certains lieux, item des petits fruits bleuz &
+rouges par les bois. Je croy que c'est ce que les Latins ont appellé
+_Myrtillus_. J'y ay veu des petites poires fort delicates: & dans les
+prairies tout le long de l'Hiver il y a certains petits fruits comme des
+pommelettes, colorez de rouge, déquels nous faisions du cotignac pour le
+dessert. Il y a force grozelles semblables aux nôtres, mais elles
+deviennent rouges: item de ces autres grozelles rondelettes que nous
+appellions Guedres. Et des Pois en quantité sur les rives de mer,
+déquels au renouveau nous prenions les fueilles, & les mettions parmis
+les nôtres, & par ce moyen nous étoit avis que nous mangions des pois
+verds.
+
+Au-delà de la Baye Françoise, sçavoir à la riviere saint-Jean, & sainte
+Croix il y force Cedres, outre ceux que je vien de dire. Quant è ceux de
+la grande riviere de Canada ils ont eté specifiez au 3e liv. en la
+relation des voyages du Capitaine Jacques Quartier & de Champlein. Vray
+est que pour le regard de l'arbre _Annedda_ par nous celebré sur le
+rapport dudit Quartier aujourd'hui il ne se trouve plus. Mais j'ayme
+mieux en attribuer la cause au changement des peuples par les guerres
+qu'ilz se font, que d'arguer de mensonge icelui Quartier, veu que cela
+ne lui pouvoit apporter aucune utilité.
+
+Ceux de la Floride sont Pins (qui ne portent point de pepins dans les
+prunes qu'ilz produisent), Chenes, Noyers, Merisiers, Lentisques,
+Chataigniers (qui sont naturels comme en France) Cederes, Cypres,
+Palmiers, Houx, & Vignes sauvages, léquelles montent au long des arbres
+comme en Lombardie, & apportent de bons raisins. Yl y a une sorte de
+Melliers, dont le fruit est meilleur que celui de France & plus gros:
+Aussi y a il des Pruniers qui portent le fruit fort beau, mais non
+gueres bon, des Framboisiers: Une petite graine que nous appellons entre
+nous Blues qui sont fort bonnes à manger: Item des racines qu'ils
+appellent _hassez_, dequoy en la necessité ilz font du Pain. Sur tout
+est excellente cette province au rapport du bois de l'Esquine
+tres-singulier pour les diettes. Mais l'eau qui en procede est de telle
+vertu, que si un homme ou femme maigre en buvoit continuellement par
+quelque temps il deviendroit fort gras & replet.
+
+La province du Bresil a pris son nom à nôtre egard, d'un certain arbre
+que nous appellons Bresil, & les Sauvages du païs _Araboutan_. Il est
+aussi haut & gros que nos chenes, & ha la feuille du Buis. Nos François
+& autres en vont charger leurs navires en ce païs là. Le feu en est
+préque sans fumée. Mais qui penseroit blanchir son linge à la cendre de
+ce bois se tromperoit bien. Car il le trouveroit teint en rouge. Ils ont
+aussi des palmiers de plusieurs sortes: & des arbres dont le bois des
+uns est jaune & des autres violet. Ils en ont encore de senteur comme de
+roses, & d'autres puants, dont les fruicts sont dangereux à manger. Item
+une espece de Guayac Qu'ilz nomment _Hivouraé_, duquel ilz se servent
+pour guerir une maladie entre eux appellée _Pians_ aussi dangereuse que
+la Verole. L'arbre qui porte le fruit que nous disons Noix d'Inde,
+s'appelle entre eux _Sabaucaië_. Ils ont en outre de Cottonniers, du
+fruit déquels ilz font des litz qu'ilz pendent entre deux fourches, ou
+poteaux. Ce païs est heureux en beaucoup d'autres sortes d'arbres
+fruitiers, comme Orengers, Citronniers, Limonniers, & autres, toujours
+verdoyans, qui fait que la perte de ce païs où les François avoient
+commencé d'habiter, est d'autant plus regretable à ceux qui ayment le
+bien de la France. Car il est bien croyable que le sejour y est plus
+agreable & delicieux que la terre de Canada, à cause de la verdure qui y
+est perpetuelle. Mais les voyages y sont longs, comme de quatre & cinq
+mois, & à les faire on souffre quelquefois des famines: témoins ceux de
+Ville-gagnon: Mais à la Nouvelle-France où nous étions quand on part en
+saison, les voyages ne sont que de trois semaines, ou un mois, qui est
+peu de chose.
+
+Que si les douceurs & delices n'y sont telles qu'en Mexique, ce n'est
+pas à dire que le païs ne vaille rien. C'est beaucoup qu'on y puisse
+vivre en repos & joyeusement, sans se soucier des choses superflues.
+L'avarice des hommes a fait qu'on ne trouve point un païs bon s'il n'y a
+des Mines d'or. Et sots que sont ceux-là, ilz ne considerent point que
+la France en est à present dépourveuë: & l'Allemagne aussi, de laquelle
+Tacite disoit, _qu'il ne sçavoit si ç'avoit eté par cholere, ou par une
+volonté propice que les Dieux avoient dénié l'or & l'argent à cette
+province_. Ilz ne voyent point que tous les Indiens n'ont aucun usage
+d'argen monnoyé, & vivent plus contens que nous. Que si nous les
+appellons sots, ils en disent autant de nous, & paraventure à meilleure
+raison. Ilz ne sçavent point que Dieu promettant à son peuple une terre
+heureuse, il dit que ce sera un païs de blé, d'orge, de vignes, de
+figuiers, d'oliviers, & de miel, où il mangera son pain sans disette,
+&c. & ne lui donne pour tous metaux que du fer & du cuivre, de peur que
+l'or & l'argent ne luy face elever son coeur, & qu'il n'oublie son Dieu:
+& ne veut point que quand il aura des Rois ils amassent beaucoup d'or,
+ni d'argent. Ilz ne jugent point que les Mines sont les cimetieres des
+hommes: que l'Hespagnol y a consommé plus de dix millions de pauvres
+Sauvages Indiens, au lieu de les instruire à la foy Chrétienne: Qu'en
+Italie il y a des Mines, mais que les anciens ne voulurent permettre d'y
+travailler, afin de conserver le peuple. Que dans les Mines est un air
+épais, grossier, & infernal, où jamais on ne sçait quant il est jour ou
+nuit: Que faire telles choses c'est vouloir deposseder le diable de son
+Royaume, pour étre en pire condition paraventure que luy: Que c'est
+chose indigne de l'homme de s'ensevelir au creux de la terre, de
+chercher les enfers, & de s'abaisser miserablement au dessouz de toutes
+les creatures immondes: lui à qui Dieu a donné une forme droite, & la
+face levée, pour contempler le ciel, & lui chanter louanges: Qu'en païs
+de Mines la terre est sterile: Que nous ne mangeons point l'or &
+l'argent, & que cela de soy ne nous tient point chaudement en Hiver: Que
+celui qui a du blé en son grenier, du vin en sa cave, du bestail en ses
+prairies, & au bout des Morues & des Castors, est plus asseuré d'avoir
+de l'or & de l'argent, que celui qui a des Mines d'en trouver à vivre.
+Et neantmoins il y a des mines en la Nouvelle-France, déquelles nous
+avons parlé en son lieu. Mais ce n'est pas la premiere chose qu'il faut
+chercher. On ne vit point d'opinion. Et ceci ne git qu'en opinion, ni
+les pierreries aussi (qui sont jouetz de fols) auquelles on est le plus
+souvent trompé, si bien l'artifice sçait contrefaire la Nature: témoin
+celui qui vendoit il y a cinq ou six ans des vases de verre pour fine
+Emeraude, & se fût fait riche de la folie d'autrui s'il eût sçeu bien
+jouer son rollet, tirer en la Nouvelle-France du profit des diverses
+pelleteries qui y sont, léquelles je trouve n'étre à mespriser, puisque
+nous voyons qu'il y a tant d'envies contre un privilege que le Roy avoit
+octroyé au sieur de Monts pour ayder à y établir & fonder quelque
+colonie Françoise, & maintenant par je ne sçay quelle fatalité est
+revoqué. Mais il se pourra tirer une commodité generale à la France,
+qu'en la necessité de vivres, une province secourra l'autre: ce qui se
+feroit maintenant si le païs étoit bien habité: veu que depuis noz
+voyages les saisons y ont toujours eté bonnes, & pardeça rudes au pauvre
+peuple, qui meurt de faim & ne vit qu'en disette & langueur: au lieu que
+là plusieurs pourroient étre à leur aise léquels il vaudroit mieux
+conserver, que de les laisser perir comme ilz font, tant il y a de
+sansues du peuple de toutes sortes. D'ailleurs la Pecherie se faisant en
+la Nouvelle-France, les Terre-neuviers n'auront à faire qu'à charger
+leurs vaisseaux arrivans là, ou lieu qu'ilz sont contraints d'y demeurer
+trois mois: & pourront faire trois voyages par an au lieu d'un.
+
+De bois exquis je n'y sache que le Cedre, & le Sassafras: mais des
+Sapins, & Prus, se pourra tirer un bon profit, par ce qu'ilz rendent de
+la gomme fort abondamment, & meurent bien-souvent de trop de graisse.
+Cette gomme est belle comme la Terebentine de Venise, & fort souveraine
+à la Pharmacie. J'en ay baillé à quelques Eglises de Paris pour
+encenser, laquelle a eté trouvée fort bonne. On pourra davantage fournir
+de cendres à la ville de Paris & autres lieux de France, qui d'orenavant
+s'en vont tout découverts & sans bois. Ceux qui se trouveront ici
+affligés pourront avoir là une agreable retraite, plutot que de se
+rendre sujet à l'Hespagnol comme font plusieurs. Tant de familles qu'il
+y a en France surchargées d'enfans, pourront se diviser, & prendre là
+leur partage avec un peu de bien qu'elles auront. Puis, le temps
+découvrira quelque chose de nouveau: & faut aider à tout le monde, s'il
+est possible. Mais le bien principal à quoy il faut butter c'est
+l'établissement de la Religion Chrétienne en un païs où Dieu n'est point
+conu, & la conversion de ces pauvres peuples, dont la perdition crie
+vengeance contre ceux qui peuvent & doivent s'employer à cela &
+contribuer au moins de leurs moyens à cet effect, puis qu'ils ecument la
+graisse de la terre, & sont constitués économes des choses d'ici bas.
+
+Une chose doit remplir de consolation ceux qui sont vrayement pieux, que
+nôtre Saint Pere ayant receu la missive que j'ay couchée à la fin du
+second livre, a eté fort joyeux qu'en son temps une telle chose se face
+pour le bien de l'Eglise, & a prié Dieu pour prosperité de l'entreprise
+du sieur de Poutrincourt sur les corps des saints Apôtres, ce qu'il
+propose de continuer, ainsi qu'on nous a dit: ayant donné pouvoir à
+Monsieur le Nonce de donner la benediction de sa part à tous ceux qui se
+presenteront pour aller habiter la Nouvelle-France.
+
+
+
+
+CHAP. XXIV
+
+_De la Guerre._
+
+
+DE la Terre vient la guerre: & quand on sera établi en la
+Nouvelle-France, quelque gourmand paraventure voudra venir enlever le
+travail des gens de bien & de courage. C'est ce que plusieurs disent.
+Mais l'Etat de la France est maintenant trop bien affermi, grace à Dieu,
+pour craindre de ces coups. Nous ne sommes plus au temps des ligues &
+partialitez. Nul ne s'attaquera à nôtre Roy, & ne fera des entreprises
+hazardeuses pour un petit butin. Et quand quelqu'un le voudroit faire,
+je croy qu'on a desja pensé aux remedes. Et puis, ce fait est de
+Religion, & non pour ravir le bien d'autrui. Cela étant, la Foy fait
+marcher en cette entreprise la téte levée, & passer par-dessus toutes
+difficultez. Car voici que le Tout-puissant dit par son Prophete Esaie à
+ceux qu'il prent en sa garde, & aux François de la Nouvelle-France:
+_Ecoutez moy vous qui suivez justice, & qui cherchez le Seigneur.
+Regardés au rocher duquel vous avés eté taillés, & au creux de la
+cisterne dont vous avés eté tires_; c'est à dire, Considerez que vous
+étes François. _Regardés à Abraham vôtre pere & à Sara qui vous a
+enfantés, comment je l'ay appelé lui étant tout seul, & ay beni &
+multiplié. Pour certain doncques le Seigneur consolera Sion, &c_.
+
+Noz Sauvages n'ont point leurs guerres fondées sur la possession de la
+terre. Nous ne voyons point qu'ils entreprennent les uns sur les autres
+pour ce regar. Ils ont de la terre assez pour vivre & pour se promener.
+Leur ambition se borne dans leurs limites. Ilz font la guerre à la
+maniere d'Alexandre le Grand, pour dire, Je vous ay battu: ou par
+vindicte en ressouvenance de quelque injure receuë; qui est le plus
+grand vice que je trouve en eux, par ce que jamais ilz n'oublient les
+injures: en quoy ilz sont d'autant plus excusables, qu'ilz ne font rien
+que nous ne facions bien. Ilz suivent la Nature: & si nous remettons
+quelque chose de cet instinct, c'est le commandement de Dieu qui nous le
+fait faire, auquel toutefois la plus-part fermons les ïeux.
+
+Quand donc ilz veulent faire la guerre, le _Sagamos_ qui a plus de
+credit entre eux leur en fait sçavoir la cause, & le rendez-vous, & le
+temps de l'assemblée. Etans arrivés il leur fait des longues harangues
+sur le sujet qui se presente, & pour les encourager. A chacune chose
+qu'il propose il demande leur avis, & s'ilz consentent, ilz font tous
+une exclamation, disans Hau d'une voix longuement trainée: sinon,
+quelque Sagamos prendra la parole, & dira ce qu'il lui en semble, étans
+& l'un & l'autre bien écoutés. Leurs guerres ne se font que par
+surprises, de nuict obscure, ou à la lune par embuche, ou subtilité. Ce
+qui est general par toutes ces Indes. Car nous avons veu au premier
+livre de quelle façon guerroient les Floridiens: & les Bresiliens ne
+font pas autrement. Et aprés les surprises ilz vient aux mans, &
+combattent bien souvent de jour.
+
+Mais avant que partir, les nôtres (j'enten les Souriquois) ont cette
+coutume de faire un Fort, dans lequel se met toute la jeunesse de
+l'armée; où étans, les femmes le viennent environner & tenir comme
+assiegés. Se voyans ainsi envelopppés ilz font des sorties pour evader,
+& se liberer de prison. Les femmes qui sont au guet les repoussent, les
+arrétent, font leur effort de les prendre. Et s'ils sont pris elles
+chargent dessus, les battent, les depouillent & d'un tel succés prennent
+bon augure de la guerre qui se va mener. S'ils échappent, c'est mauvais
+presage.
+
+Ils ont encore une autre coutume à l'égard d'un particulier, lequel
+apportant la téte d'un ennemi, ilz font de grandes Tabagies, danses, &
+chansons de plusieurs jours: & durant ces choses ilz despouillent le
+victorieux, & ne lui baillent qu'un méchant haillon pour se couvrir.
+Mais au bout de huitaine environ, aprés la féte, chacun lui fait present
+de quelque chose pour l'honorer de sa vaillance. Ilz ne s'eloignent
+jamais des cabanes qu'ilz n'ayent l'arc au point & le carquois sur le
+dos. Et quand quelque inconnu se presente à eux, ilz mettent les armes
+bas, s'il est question de parlementer, ce qu'il faut faire aussi
+reciproquement de l'autre part: ainsi qu'il arriva au sieur de
+Poutrincourt en la terre des Armouchiquois.
+
+Les Capitaines entre eux viennent par succession, ainsi que la Royauté
+par-deça, ce qui s'entend si le fils d'un _Sagamos_ ensuit la vertu du
+pere,& est d'âge competant. Car autrement ilz font comme aux vieux
+siecles lors que premierement les peuples eleurent des Rois: dequoy
+parlant Jehan de Meung autheur du Roman de la Rose dit:
+
+_Un grand villain entre eux eleurent_
+_Le plus corsu de quants qu'ilz furent_
+_Le plus ossu, & le grigneur (plus grand),_
+_Le firent Prince & Seigneur._
+
+Mais ce _Sagamos_ n'a point entre eux authorité absolue, ains telle que
+Tacite dit des anciens Rois Allemans: La puissance de leurs Rois
+(dit-il) n'est point libre, ni infinie, mais ilz conduisent le peuple
+plutot par exemple, que par commandement. En Virginia & en la Floride
+ilz sont davantage honorez qu'entre les Souriquois. Mais au Bresil celui
+qui aura plus prins de prisonniers & plus tué d'ennemis, ilz le
+prendront pour Capitaine, sans que ses enfans puissent heriter de cette
+qualité.
+
+Leurs armes sont les premieres qui furent en suage aprés la creation du
+monde, masses, arcs, fleches: car de frondes ni d'arc-baletes ilz n'en
+ont point, ni aucunes armes de fer ou acier, moins encore de celles que
+l'esprit humain a inventé depuis deux cens ans pour contre-carrer le
+tonnerre: ni de beliers & foutoirs, anciennes machines de batterie.
+
+Ilz sont fort adroits à tirer de la fleche: & pour exemple soit ce qui
+est rapporté ci-dessus d'un qui fut tué par les Armouchiquois ayant un
+petit chien cousu avec lui d'une fleche tirée de loin. Toutefois je ne
+voudroy leur donner la louange de beaucoup de peuples du monde de deça
+qui ont eté renommés en cet exercice, comme les Scythes, Getes,
+Sarmates, Gots, Ecossois, Parthes, & tous les peuples Orientaux, déquels
+grand nombre étoient si adroits qu'ils eussent touché un cheveu: ce que
+l'Escriture sainte temoigne de plusieurs du peuple de Dieu, méme des
+Banjamites, léquels allans à la guerre contre Israël: _De tout ce peuple
+là_ (dit l'Ecriture) _il y avoit sept cent hommes d'elite, combattans
+autant de la senestre que de la dextre: & si asseurés à jetter la pierre
+avec la fronde, qu'ilz pouvoient frapper un cheveu sans decliner d'une
+part ou d'autre_. En Crete il y eut un Alcon archer tant expert, qu'un
+dragon emportant son fils, il le poursuivit & le tua sans offenser son
+enfant. On lit de l'Empereur Domitian qu'il sçavoit addresser sa fleche
+de loin entre deux doigts ouverts. Les écrits des anciens font mention
+de plusieurs qui transperçoient des oiseaux volans en l'air, & d'autres
+merveilles que noz Sauvages admireroient. Mais neantmoins ilz ne
+laissent d'étre galans hommes & bons guerriers, qui se fourreront par
+tout étans soutenus de quelque nombre de François: & ce qui est de
+perfection aprés le courage, ilz sçavent patir à la guerre, coucher
+parmi les neges, & à la gelée, souffire le chaud le froid, la faim, &
+par intervalles se repaitre de fumée, comme nous avons dit au chapitre
+precedent: Faisans que le mot Latin _Bellum_, se trouve en eux en sa
+propre signification, sans antiphrase: & au contraire que le mot
+_Militia_, est pris en eux pour _mollitia_ par une contraire
+signification, selon l'étymologie que lui donne le Jurisconsulte Ulpian:
+quoy que j'ayme mieux le deriver de _Malitia_, qui vaut autant à dire
+que _Duritia_, [Grec: kakia]: ou _Afflictio_; que les Grecs appellent
+[Grec: kakôsis]. Ainsi qu'il se prent en saint Matthieu, là où il es dit
+_qu'à chacun jour suffis sa malice [Grec: kakia]_, c'est à dire _son
+Affliction, la peine, son travail, sa dureté_, comme l'interprete fort
+bien sainct Hierome. Et n'auroit point eté mal traduit en saint Paul le
+mot [Grec: kakamy thêson ôs galos spatiôtës Iêsou Christô], _Dura sicut
+bonus miles Christi Jesu_, au lieu de _Labora_. Endurci toy par
+patience: Ainsi qu'en Virgile.
+
+_Durate, & rebus vosmet servate secundis._
+
+Et en un autre endroit il appelle les Scipions _Duros belli_, pour
+signifier des braves & excellens Capitaine: laquelle durté & malice de
+guerre Tertillian explique _Imbonitas_ au livre qu'il a écrit aux Martys
+pour les exhorter à bien soutenir les afflictions pour le nom de
+Jesus-Christ: _Un gendarme_, dit-il, _ne vient point à la guerre avec
+delices, & ne va point au combat sortant de sa chambre, mais des tentes
+& pavillons étendus, & attachés à des pauls & fourches,_ ubi omnis
+duritia & imbonitas & insuavitas, _où il n'y a nulle douceur._
+
+Or jaçoit que la guerre qui se fait au sortir des tentes, & pavillons
+soit dure, toutefois la vie ordinaire de noz Sauvages l'est encore plus,
+& se peut appeller une vraye milice, c'est à dire malice, que je prens
+pour durté. Et de cette façon ilz traversent de grandz païs par les bois
+pour surprendre leur ennemi, & l'attaquer au depourveu. C'est ce qui les
+tient en perpetuelle crainte. Car au moindre bruit du monde, comme d'un
+Ellan qui passera à travers les branches & fueillages, les voila en
+alarmes. Ceux qui ont villes à la façon que j'ay décrit ci-dessus, sont
+un peu plus asseurez. Car ayans bien barré l'entrée, ilz peuvent dire,
+Qui va là, & se preparer au combat. Par ces surprises les Iroquois jadis
+en nombre de huit mille hommes ont exterminé les _Algumquins_, ceux de
+_Hochelaga_, & autres voisins de la grande riviere. Toutefois quand noz
+Sauvages souz la conduite de _Membertou_ allerent à la guerre contre les
+Armouchiquois, ilz se mirent en chaloupes & canots: mais aussi
+n'entrent-ilz point dans le païs: ais les tuerent à la frontiere au port
+de _Chouakoet_. Et d'autant que cette guerre, le sujet d'icelle, le
+conseil, l'execution, & la fin, ont eté par moy décrits en vers François
+qui sont rapportez ci-aprés parmi ce que j'ay intitulé, LES MUSES DE LA
+NOUVELLE-FRANCE, je prieray mon Lecteur d'avoir là recours, pour
+n'écrire une chose deux fois. Je diray seulement qu'étant à la riviere
+saint-Jehan le Sagamos _Chkoudun_ homme Chrétien & François de courage,
+fit voir à un jeune homme de Retel nommé le Févre, & à moy, comme ilz
+vont à la guerre: & aprés la Tabagie sortirent environ quatre vints de
+sa ville, ayans mis bas leurs manteaux de peluche, c'est à dire tout
+nuds, portans chacun un pavois qui leur couvroit tout le corps, à la
+façon des anciens Gaullois qui passerent en la Grece souz le Capitaine
+_Brennus_, déquels ceux qui ne pouvoient guayer les rivieres, se
+mettoient sur leurs boucliers qui leur servoient de bateaux, ce dit
+Pausanias. Avec ces pavois ils avoient chacun sa masse de bois, le
+carquois sur le dos & l'arc en main, marchans comme en dansant. Je ne
+pense pas toutefois que quand ils approchent l'ennemi pour combattre ilz
+soient tant retenus que les anciens Lacedemoniens, léquels dés l'âge de
+cinq ans on accoutumoit à une certaine façon de danse, de laquelle ils
+usoient en allant au combat, sçavoir d'une cadence douce & posée, au son
+des flutes, afin de venir aux mains d'un sens froid & rassis, & ne se
+troubler point l'entendement: pour pouvoir aussi discerner les asseurez
+d'entre les craintifs comme dit Plutarque: Mais plutot ilz vont
+furieusement, avec des grandes clameurs & hurlemens effroyables, afin
+d'étonner l'ennemi, & se donner mutuelle asseurance. Ce qui se fait
+entre tous les Indiens Occidentaux.
+
+En cette montre noz Sauvages s'en allerent fair le tour d'une colline, &
+comme le retour étoit un peu tardif, nous primmes la route vers nôtre
+barque, où noz gens étoient en crainte qu'on ne nous eüt fait quelque
+tort.
+
+En la victoire lz tuent tout ce qui peut resister: mais ilz pardonnent
+aux femmes & enfans. Les Bresiliens au contraire prennent tant qu'ilz
+peuvent de prisonniers & les reservent pour les mettre en graisse, les
+tuer, les manger en la premiere assemblée qu'ilz feront. Qui est une
+manière de sacrifice entre les peuples qui ont quelque forme de
+Religion, d'où ceux-ci ont pris cette inhumaine coutume. Car
+anciennement ceux qui étoient veincus étoient sacrifiez aux Dieux
+pretendus autheurs de la victoire, d'oz est venu qu'on les appelloit
+_Victimes_, par ce qu'ils étoient veincus: _Victima à Victis_. On les
+appelloit aussi Hosties, _ab Hoste_, par ce qu'ils étoient ennemis. Ceux
+qui mirent en avant le nom de _Supplice_ le firent préque à un méme
+sujet, faisans faire des _Supplications_ aux Dieux des biens de ceux
+qu'ilz condemnoient à mort. Telle a eté la coutume en plusieurs nations
+de sacrifier les ennemis aux Dieux, & se prattiquoit encore au Perou, au
+temps que les Hespagnols y allerent premierement.
+
+Nous lisons en la sainte Ecriture, que le Prophete Samuel mit en pieces
+Agag Roy des Hamalekites devant le Seigneur en Ghilgal. Ce qu'on
+pourroit trouver étrange, veu qu'il n'étoit rien de si doux que ce saint
+Prophete. Mais il faut ici considerer que ç'a eté un special mouvement
+de l'Esprit de Dieu qui l'a suscité à se rendre executeur de la justice
+divine alencontre d'un ennemi du peuple d'Israël au defaut de Saul
+contempteur du commandement de Dieu, auquel avoit eté enjoint de frapper
+Hemalek, & faire tout mourir, sans epargner aucune ame vivante: ce qu'il
+n'avoit fait: & pour-ce fut-il delaissé de Dieu. Samuel donc fit ce que
+Saul devoit avoir fait, il mit en pieces un homme condemné de Dieu,
+lequel avoit fait maintes femmes vefves en Israël, & justement receu la
+pareille: afin aussi d'accomplir la prophetie de Balaam, lequel avoit
+predit long temps au-paravant que le Roy des Israëlites seroit elevé
+par-dessus Agag, & seroit son Royaume haussé. Or ce fait de Samuel n'est
+point sans exemple. Car quand il a eté question d'appaiser l'ire de
+Dieu, Moyse a dit: _Mettés un chacun son espée sur sa cuisse, & que
+chacun de vous tue son frere, son ami, son voisin._ Ainsi Elie fit tuer
+les Prophetes de Baal. Ainsi à la parole de saint Pierre Ananias &
+Saphira tomberent morts à ses piez.
+
+Pour donc revenir à notre propos, noz Sauvages qui n'ont point de
+religion, aussi ne font-ilz point de sacrifices: & d'ailleurs sont plus
+humains que les Bresiliens, entant qu'ilz ne mangent point leurs
+semblables, se contentans d'exterminer ce qui leur nuit. Mais ils ont
+une generosité de mourir plutot que de tomber entre les mains de leurs
+ennemis. Et quand le sieur de Poutrincourt fit vengeance du forfait des
+Armouchiquois, il y en eut qui se firent tailler en pieces plutot que de
+se laisser emporter: ou si par force on les enleve ilz se lairront
+mourir de faim, ou se tueront. Mémes quant aux corps morts ilz ne
+veulent point qu'ilz demeurent en la possession des ennemis, & au peril
+de la vie ilz les recueillent & enlevent: ce que Tacite temoigne des
+Anciens Allemans, & a eté chose coutumiere à toute nation genereuse.
+
+La victoire acquise d'une part ou d'autre, les victorieux retiennent
+prisonniers les femmes & enfans, & leur tondent les cheveux comme on
+faisoit anciennement par ignominie, ainsi qu'il se voit en l'histoire
+sacrée. En quoy ilz retiennent plus d'humanité que ne font quelquefois
+les Chrétiens, comme nous avons veu en plusieurs rencontres és troubles
+derniers. Et telle cruauté envers les prisonniers fut reprouvée par le
+Prophete Elisée. Car on se doit contenter en tout cas de les rendre
+esclaves, comme font noz Sauvages: ou de leur faire r'acheter leur
+liberté. Mais quant aux morts ilz leur coupent les tétes en si grand
+nombre qu'ils en peuvent trouver, léquelles se divisent entre les
+Capitaines, mais ilz laissent la carcasse, se contentans de la peau,
+qu'ilz font secher, ou la conroient, & en font des trophées en leurs
+cabanes, ayans en cela tout leur consentement. Et avenant quelque féte
+solennelle entre eux (j'appelle féte toutes & quantes fois, qu'ilz font
+Tabagie) ilz les prennent, & dansent avec, pendues au col, ou au bras ou
+à la ceinture, & de rage quelquefois mordent dedans: qui est un grand
+témoignage de ce desordonné appetit de vengeance, duquel nous avons
+quelquefois parlé.
+
+Nos anciens Gaullois ne faisoient pas moins de trophées que noz Sauvages
+des tétes de leurs ennemis. Car (s'il en faut croire Diodore, & Tite
+Live) les ayans coupées ilz les rapporteroient pendues au poitral de
+leurs chevaux, & les attachoient solemnellement avec cantiques & louange
+des victorieux (selon leur coutume) à leurs portes ainsi qu'on feroit
+une téte de sanglier. Quant aux tétes des Nobles ilz les embaumoient &
+les gardoient soigneusement dans des caisses, pour en faire montre à
+ceux qui les venoient voir, & pour rien du monde ne les rendoient ni aux
+parens, ni à autres. Les Boiens (qui sont ceux de Bourbonnois) faisoyent
+davantage. Car aprés avoir vuidé la cervelle ilz bailloient les
+carcassea à des orfévres pour les étoffer d'or, & en faire des vaisseaux
+à voire, déquels ilz se servoient és choses sacrées, & solennitez
+saintes. Que si quelqu'un trouve ceci étrange, il faut qu'il trouve
+encor plus étrange ce qui est rapporté des Hongres par Virgenere sur
+Tite Live, déquels il dit qu'en l'an mille cinq cens soixante six étant
+prés Iavarin, ilz lechoient le sang des tétes des Trucs qu'ils
+apportoient à l'Empereur Maximilian: ce qui passe la barbarie qu'on
+pourroit objecter à noz Sauvages.
+
+Voire je diray qu'ils ont plus d'humanité que beaucoup de Chrétiens, qui
+depuis cent ans en diverses occurrences ont exercé sur les femmes &
+enfans des cruautez plus que brutales, dont les Histoires sont pleines:
+& à ces deux sortes de creatures noz Sauvages pardonnent,
+
+_Du Lion genereux imitans la vertu,_
+_Qui jamais ne s'attaque au soldat abbatu._
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAP. XXV
+
+_Des Funerailles._
+
+
+APRES la guerre l'humanité nous à pleurer les morts, & les ensevelir.
+C'est un oeuvre tout de pieté, & le plus meritoire qui se puisse faire.
+Car qui donne secours à un homme vivant il en peut esperer du service,
+ou plaisir reciproque: Mais d'un mort nous n'en pouvons plus rien
+attendre. C'est ce qui rendit le saint homme Tobie agreable à Dieu. Et
+de ce bon office sont recommandés en l'Evangile ceux qui s'employerent à
+la sepulture de nôtre Sauveur. Quant aux pleurs voici que dit le Sage
+fils de Sirach: _Mon enfant jette des larmes sur le mort & commence à
+pleurer comme ayant souffert chose dure. Puis couvre son corps selon son
+ordonnance, & ne meprise point sa sepulture, de peur que tu ne sois
+blamé. Porte amerement le dueil d'icelui par un jour, ou deux, selon
+qu'il en est digne_.
+
+Cette leçon étant parvenue, soit par quelque traditive, soit par
+l'instinct de nature, jusques à nos Sauvages, ils ont encore aujourd'hui
+cela de commun avec les nations de deça de pleurer les morts & en garder
+les corps aprés le decès, ainsi qu'on faisoit au temps des saints
+Patriarches Abraham, Isaac, Jacob, & depuis. Mois ilz font des clameurs
+étranges par plusieurs jours ainsi que nous vimes au Port Royal,
+quelques mois aprés nôtre arrivée en ce païs là (sçavoir en Novembre) là
+où ilz firent les actes funebres d'un des leurs nommé _Panoniac_, lequel
+avoit pris quelques marchandises du magazin du Sieur de Monts, & étoit
+allé vers les Armouchiquois pour troquer. Ce _Panoniac_ fut tué, & le
+corps rapporté és cabannes de la riviere sainte-Croix, où les Sauvages
+le pleurerent & embaumerent. De quelle espece est ce baume je ne l'ay
+peu sçavoir ne m'en étant pas enquis sur les lieux. Je croy qu'ilz
+detaillent les corps morts, & les font secher. Bien est certain qu'ilz
+les conservent contre la pourriture: ce qu'ilz font préque par toutes
+ces Indes. Celui qui a écrit l'histoire de la Virginie, dit qu'ilz
+tirent les entrailles du corps, depouillent le mort de sa peau, coupent
+tout e la chair arriere des os, la font secher au Soleil, puis la
+mettent (enclose en des nattes) aux piez du mort. Cela fait ilz luy
+rentent sa propre peau, & en couvrant les os liés ensemble avec du cuir,
+le façonnans tout ainsi qui si la chair y étoit demeurée.
+
+C'est chose toute notoire que les anciens Ægyptiens embaumoient les
+corps morts, & les gardoient soigneusement. Ce qui (outre les autheurs
+prophanes) se voit en la sainte Ecriture où il est dit, que Joseph
+commanda à ses serviteurs & Medecins d'embaumer le corps de Jacob son
+pere. Ce qu'il fit selon la coutume du païs. Mais les Israëlites en
+faisoient de méme, comme se voit és Chroniques saintes, là où il est
+parlé du trépas des Rois Asa & Joram.
+
+De la riviere sainte-Croix, ledit defunct _Panoniac_ fut apporté au Port
+Royal, là où derechef il fut pleuré. Mais pour ce qu'ils ont coutume de
+faire leurs lamentations par une longue trainée de jours, comme d'un
+mois, craignans de nous offenser par leurs clameurs (d'autant que leurs
+cabannes n'étoient qu'environ à cinq cens pas loin de nôtre Fort)
+_Membertou_ vint prier le sieur de Poutrincourt de trouver bon qu'ilz
+fissent leur dueil à leur mode accoutumée, & qu'ilz ne demeureroient que
+huit jours. Ce qu'il luy accorda facilement: & de là en avant
+commencerent dés le lendemain au point du jour les pleurs & hurlemens
+que nous oyoions de nôtredit Fort, se donnans quelque intervalle sur le
+jour. Et font ce dueil alternativement chacune cabanne à son jour, &
+chacune personne à son tour.
+
+C'est chose digne de merveille que des nations tant eloignées se
+rapportent avec plusieurs du monde de deça en ces ceremonies. Car és
+vieux temps les Perses (ainsi qu'il se lit en plusieurs lieux dans
+Herodote & Q. Currius) faisoient de ces lamentations, se dechiroient les
+vétemens, se couvroient la téte se revetoient de l'habillement de dueil,
+que l'Ecriture sainte appelle Sac, & Josephe [Grec: schêma tapeien].
+Voire encores se tondoient, & ensemble leurs chevaux & mulets, ainsi
+qu'a remarqué le sçavant Drusius en ses Observations, alleguant à ce
+propos Herodote & Plutarque.
+
+Les Ægyptiens en faisoient tout autant, & paraventure plus, quant aux
+lamentations. Car aprés la mort du saint Patriarche Jacob, tous les
+anciens, gens d'état & Conseiller de la maison de Pharao & du païs
+d'Egypte monterent en grande multitude jusques à l'aire d'Athad en
+Chanaan, & le pleurerent avec grandes & grieves plaintes: de sorte que
+les Chananeens voyans cela, dirent: _Ce dueil ici est grief aux
+Ægyptiens_: & pour la grandeur & nouveauté du dueil ils appellerent
+ladite aire _Abel-Misraim_, c'est à dire Le dueil des Ægyptiens.
+
+Les Romains avoient des femmes à louage, pour pleurer les morts & dire
+leurs louanges par des longues plaintes & querimonies: & ces femme
+s'appelloient _Præficæ_, quasi _Præfecta_; pour ce qu'elles commençoient
+le branle quand il falloit lamenter, & dire les louanges des morts.
+
+_Mercede qua conductæ, fient alieno in funere præficæ_
+_Multo & capillos scindunt & clamant magu_,
+
+ce dit _Lucillius_ au rapport de _Nonius_. Quelque fois méme les
+trompettes n'y étoient point épargnées; comme le temoigne Virgile en ces
+mots
+
+_It cælo clamor, clangorque tubarum._
+
+Je ne veux ici recuillir les coutumes de toutes nations: car ce ne
+seroit jamais fait: mais en France chacun sçait que les femmes de
+Picardie lamentent leurs morts avec des grandes clameurs: Le sieur des
+Accords entre autres choses par lui observées recite d'une qui faisant
+ses plaintes funebres disoit à son defunct mary: Mon Dieu! mon pauvre
+mary tu nous as donné un piteux congé! Quel congé! c'est pout tout
+jamais. O quel grand congé! faisons une allusion gaillarde là-dessus.
+Les femmes de Bearn sont encore plus plaisantes. Car elles racontent par
+un jour entier toute la vie de leurs maris. _La mi amou, ma mi amou:
+Cari rident, oeil de splendou: Cama leugé, bel dansadou: La me balem, le
+m'esburbat: mati de pés: fort tard congat: & choses semblables: c'est à
+dire, Mon amour, mon amour, Visage riant, oeil de splendeur: jambe
+legere, & beau danseur: le mien vaillant, le mien éveillé: matin debout,
+fort tard au lict, &c._ Jehan de Leri recite ce qui suit des fémes
+Gascones: _yere, yere, O loubet renegadou, ô loubet jougadou qu'here_,
+c'est à dire, Helas, helas, ô le beau renieur, ô le beau joueur qu'il
+étoit. Et là-dessus rapporte que les femmes du Bresil hurlent &
+braillent avec telle clameur, qu'il semble que ce soient des assemblées
+de chiens & de loups. Il est mort (diront les unes en trainant la voix)
+celui qui étoit si vaillant, & qui nous a tant fait manger de
+prisonniers. D'autres faisans un coeur à part, diront: O que c'étoit un
+bon chasseur & un excellent pescheur! Ha le brave assommeur de Portugais
+& de _Margajas_, déquels il nous a si bien vengé! Et au bout de chacune
+plainte diront: il est mort, celui duquel nous faisons maintenant le
+dueil. A quoy les hommes répondent, disans; Helas il est vray, nous ne
+le verrons plus jusques à ce que nous soyons derriere les montagnes, où
+nous danserons avec lui! & autres semblables choses. Mais la plus part
+de ces gens ont passé leur dueil en un jour, ou peu davantage.
+
+Quant aux Indiens de la Floride quant quelqu'un de leurs _Paraoustis_
+meurt ilz sont trois jours & trois nuits sans cesser de pleurer, & sans
+manger: & font tous les _Paraoustis_ ses alliés & amis semblable dueil,
+se coupans la moitié des cheveux tant hommes que femmes, en témoignage
+d'amitié. Et cela fait il y a quelques femmes deleguées qui durant le
+temps de six lunes pleurent la mort de ce _Paraousti_ trois fois le
+crians à haute voix, au matin, à midi, & au soir: qui est la façon des
+Prefices Romaines, déquelles nous avons nagueres parlé.
+
+Pour ce qui est du vétement de dueil, noz Souriquois au contraire des
+Chinois, qui témoignent le dueil par le vétement blanc, se fardent la
+face tout de noir: ce qui les rent fort hideux. Mais ls Hebrieux étoient
+plus reprehensibles qui se faisoient des incisions au visage en temps de
+dueil, & se rasoient le poil, comme se lit en Jeremie: Ce qu'ilz avoient
+accoutumé de grande ancienneté: à l'occasion dequoy cela leur fut
+defendu par la loy de Dieu rapportée au Levitique: _Vous ne tondrez
+point en rond vôtre chevelure, & ne raserez point vôtre barbe: & ne
+ferez point d'incision en vôtre chair pour aucun mort, & ne ferés aucune
+figures, ni characteres engravez sur vous. Je suis le Seigneur_. Et au
+Deuteronome. _Vous étes enfans du Seigneur vôtre Dieu. Vous ne vous
+decouperez point, & ne vous ferés aucune pelure entre vos ïeux pour
+aucun trepassé_. Ce qui fut aussi defendu par les Romains és loix des
+XII Tables.
+
+Herodote & Diodore disent que les Ægyptiens (principalement aux
+funerailles de leurs Rois) se dechiroient les vétemens, & embourboient
+le visage, voire toute la téte: & s'assemblans deux fois par jour,
+marchoient en rond chantans les vertus de leur Roy: s'abstenoient de
+viandes cuites, d'animaux, de vin, & de tout autre appareil de table,
+l'espace de soixante douze jours, sans se laver aucunement, ny coucher
+sur lict, moins avoir compagnie de leurs femmes: toujours se lamentans.
+
+Le dueil ancien de noz Roynes de France (car quant aux Rois ilz n'en
+portent point) étoit de couleur blanche, & pour-ce retenoient le nom de
+Roynes blanches aprés le trépas des Rois leurs maris. Mais le commun
+dueil aujourd'hui tant en France, qu'au reste de l'Europe, est de noir,
+_qui sub persona sisusest_. Car tous ces dueils ne sont que tromperies,
+& de cent n'y en a pas trois qui ne soyent joyeux d'un tel habit. C'est
+pourquoy furent plus sages les anciens Thraces qui celebroient la
+naissance des hommes avec pleurs, & leurs funerailles avec joye, voulans
+demontrer que par la mort nous somme en repos & delivrez de toutes les
+calamités avec léquelles nous naissons. Heraclides parlant des Locrois,
+dit qu'ilz ne font aucun dueil des morts, ains des banquets, & grandes
+rejouissances. Et le sage Solon reconoissant les susdits abus abolit
+tous ces déchiremens de pleureurs, & ne voulut point qu'on fit tant de
+clameurs sur les morts, ainsi que dit Plutarque en sa vie. Les Chrétiens
+encore plus sages chantoient anciennement _Alleluya_ aux mortuaires, &
+ce vers du Psalme:
+
+_Revertere anima mea in requiem tuam, quia Dominus benefecit tibi_
+
+_Reprens, ô mon ame allegée,_
+_Ton repos souhaité,_
+_Car Dieu ta misere a changée_
+_Par sa toute bonté._
+
+Neantmoins pour ce que nous sommes hommes, sujet à joye, tristesse, &
+autre mouvement & perturbations d'esprit, léquelles de premier abord ne
+sont point en nôtre puissance, ce dit le Philosophe, ce n'est chose à
+blamer que de pleurer, soit en considerant nôtre condition frele &
+sujette à tant de maux, soit pour la perte de ce que nous aymions &
+tenions cherement. Les saints personages ont eté touchés de ces
+passions, & nôtre Sauveur méme à pleuré sur le sepulchre de Lazare,
+frere de sainte Magdeleine. Mais il ne se faut laisser emporter à la
+tristesse, ni faire des ostentations de clameurs, où bien souvent le
+coeur ne touche. Suivant quoy le Sage fils de Sirach nous avertit,
+disant: _Pleure sur le mort, car il a laissé la clarté (de cette vie)
+mais pleure doucement, pource qu'il est en repos_.
+
+Aprés que noz Sauvages eurent pleuré _Panoniac_, ils allerent au lieu où
+étoit sa cabanne quand il vivoit, & ils brulerent tout ce qu'il avoit
+laissé, ses arcs, fleches, carquois, ses peaux de Castors, son petun
+(sans quoy ilz ne peuvent vivre) ses chiens, & autres menus meubles,
+afin qu'aucun ne querelat pour sa succession. Cela montre combien peu
+ilz se soucient des biens de ce monde, faisans par ces actes une belle
+leçon à ceux qui à tort & à droit courent aprés ce diable d'argent, &
+bien souvent se rompent le col, ou s'ils attrapent ce qu'ilz desirent,
+c'est en faisant banque-route à Dieu, & pillant le pauvre soit à guerre
+ouverte, ou souz pretexte de justice. Belle leçon di-je, à ces avares
+Tantales insatiables, qui se donnent tant de peines, & font mourir tant
+de creatures pour leur aller chercher l'enfer au profond de la terre,
+sçavoir les thresors que notre Sauveur appelle _Richesses d'iniquité_.
+Belle leçon aussi à ceux déquels parle saint Hierosme, traittant de la
+vie des Clercs: _Il y en a_ (dit-il) _qui font une petite aumone, afin
+de la retirer avec bonne usure, & souz pretexte de donner quelque chose
+ilz cherchent des richesses, ce qui est plutot une chasse, qu'une
+aumone. Ainsi prent-on les bétes, les oiseaux, les poissons. On met un
+petit appat à un hameçon afin d'y attraper les bourses des simples
+femmes_. Et en l'Epitaphe de Nepotian à Heliodore: _Les uns_ (dit-il)
+_amassent argent sur argent, & faisans creer leurs bourses par des
+façons de services, ilz atrappent à la pipée des richesses des bonnes
+matrones, & deviennent plus opulens étans moines qu'ilz n'avoient eté
+seculiers_. Et pour cette avarice laquelle nous ne voyons que trop
+regner aujourd'hui, par edicts Imperiaux, les reguliers & seculiers
+Ecclesiastics ont jadis eté exclus des testamens, dequoy le méme se
+plaint, non pour la chose, mais pour ce qu'on en à donné le sujet.
+
+Revenons à noz brulemens mobiliaires. Les premiers peuples, qui
+n'avoient point encore l'avarice enracinée au coeur, faisoient le méme
+que noz Sauvages. Car les Phrygiens (ou Troyens) apporterent l'usage aux
+Latins de bruler non seulement les meubles, mais aussi les corps morts,
+dressans de hauts buchers de bois à cet effect, comme dit Æneas aux
+funerailles de Misenus.
+
+_......& robore secto_
+_Ingentem struxere pyram...._
+
+Puis ayans lavé & oint le corps, on jettoit sur le bucher tous ses
+vétemens, de l'encens, des viandes, de l'huile, du vin, du miel, des
+fueilles, des fleurs, des violettes, des roses, des ungents de bonne
+senteur, & autres choses, comme se voit par les histoires & inscriptions
+antiques. Et pour continuer ce que j'ay dit de Misenus, Virgile adjoute:
+
+_Purpureasque super vestes velamina nota_
+_Conjiciunt: pars ingenti subiere feretra, &c._
+_................Congesta cremantur_
+_Thura, dona, dapes, fuso crateres olivo._
+
+Et parlant des funerailles de Pallas jeune Seigneur amy d'Æneas.
+
+_Tum geminas vestes, ostroque, auroque rigentes_
+_Extulit Æneas................_
+_ Multaque præterea Laurentis præmia pugnæ._
+_ Aggerat, & longo prædam jubet ordine duci:_
+_ Addit equos & tela, quibus spoliaverat hostem._
+
+ Et plus bas.
+
+_Spargitur & tellus lachrimis sparguntur & arma_
+_Hinc aly spolia occisis direpta Latinis_
+_Conjiciunt igni, galeas ensesque decoris,_
+_Ærenaque feruentesque rotas: pars munita nota_
+_Ipsorum clypeos, & non felicia tela,_
+_Setigerosque fues, raptasque ex omnibus agrit_
+_In flammam jugulant pecudes........_
+
+J'ay rapporté ceci en Latin, pour ce qu'il me semble impossible de les
+rendre en François avec tant de grace.
+
+En la saincte Ecriture je trouve les corps de Saul & de ses fils avoir
+eté brulés apres leur deffaite, mais il n'est point dit qu'on ait donné
+au feu aucuns de leurs meubles. Et me trouve bien empeché de sçavoir
+comment il est possible d'avoir emporté leurs os, & iceux enterrez sous
+un arbre, sinon en faisant comme les Virginiens mentionnez ci-dessus. Je
+ne sçay en quel temps cette coutume a eu suite entre les Juifs, mais
+nous voyons és Chroniques de leurs Rois, qu'ils en bruloient les corps
+par honneur aprés le trépas; etant dit du Roy Joran, que pour ses
+mechancetés (outre le rigoureux chatiment de Dieu) le peuple ne lui fit
+point les funerailles selon la maniere du brulement, ainsi qu'il avoit
+fait à ses predecesseurs. Ce qui avint l'an six cens dixieme aprés la
+sortie d'Egypte, & le neuf cens dixieme avant Jesus-Christ.
+
+Les vieux Gaullois & Allemans, bruloient avec le corps mort tout ce
+qu'il avoit aimé, jusques aux animaux, papiers de compte, & obligations,
+comme si par là ils eussent voulu payer, ou demander leurs debtes. En
+sorte que peu auparavant que Cesar y vinst, il s'en trouvoit qui se
+jettoient sur le bucher où l'on bruloit le corps, ayant esperance de
+vivre ailleurs avec leurs parens, seigneurs, & amis. Pour le regard des
+Allemans, Tacite dit le méme d'eux en ces termes: _Quæ vivis cordi
+fuisse arbitrantur in ignem inferunt etiam animalia, serves & clientes_.
+
+Ces façons de faire ont eté anciennement communes à beaucoup de nations:
+& le sont encore aujourd'hui en plusieurs lieux des Indes Orientales,
+comme en la ville de Calamine, & autres du Royaume de Coromandes. Mais
+noz Sauvages ne sont point si sots que cela: car ilz se gardent fort
+bien de se mettre au feu, sachans qu'il y fait trop chaud. Ilz se
+contentent donc de bruler les meubles du trepassé: & quant au corps ilz
+le mettent honorablement en sepulture. Ce _Panoniac_ duquel nous avons
+parlé fut gardé en la cabanne de son pere _Neguitert_ & sa mere
+_Niguioadetch_ jusques au Printemps, lors que se fit l'assemblée des
+Sauvages pour aller venger sa mort: en laquelle assemblée il fut
+derechef pleuré, & devant qu'aller à la guerre ilz paracheverent ses
+funerailles, & le porterent (selon leur coutume) en une ile écartée vers
+le Cap de Sable à vint-cinq ou trente lieuës loin du port Royal. Ces
+iles qui leur servent de cimetieres sont entre eux secrettes, de peur
+que quelque ennemi n'aille tourmenter les os de leurs morts.
+
+Pline & plusieurs autres, ont estimé que c'étoit une folie de garder les
+corps morts sous une vaine opinion, qu'on est quelque chose aprés cette
+vie. Mais on lui peut approprier ce que _Portius Festus_ Gouverneur de
+Cesarée disoit follement à saint Paul Apôtre: _Tu es hors de sens: ton
+grand sçavoir t'a renverse l'esprit_. On estime noz Sauvages bien
+brutaux (ce qu'ilz ne sont pas) mais si ont-ilz plus de sapience en cet
+endroit que tels Philosophes.
+
+Nous autres Chrétiens communement inhumons les corps morts, c'est à
+dire, nous les rendons à la terre (appellée _humus_, d'où vient le mot
+homme) de laquelle ilz ont eté pris, & ainsi faisoient les anciens
+Romains avant la coutume de les bruler. Ce que font entre les Indiens
+Occidentaux, les Bresiliens, léquels mettent leurs morts dans des fosses
+creusées en forme de tonneau, quasi tout debout, quelquefois dans leur
+propre maison, comme les premiers Romains, ainsi que dit _Sevius_
+commentateur de Virgile. Mais noz Sauvages jusques au Perou ne font pas
+ainsi, ains les gardent entiers és sepulchres, qui sont en plusieurs
+lieux comme des echaffaux de cinq ou six piez de haut, le plancher
+duquel est tout couvert de nattes, sur léquels ilz étendent leurs
+trépassez arangéz selon l'ordre de leur decés. Ainsi préque sont
+noz-ditz Sauvages, sinon que leurs sepulchres sont plus petits & plus
+bas, faits en forme de cages léquels ils couvrent bien proprement, & y
+mettent leurs morts. Ce que nous appellons ensevelir, & non pas
+_inhumer_, puis qu'ilz ne sont pas dedans la terre.
+
+Or quoy que plusieurs nations ayent trouvé bon de garder les corps
+morts: si est-il meilleur de suivre ce que la Nature requiert, qui est
+de rendre à la terre ce qui lui appartient: laquelle, ce dit Lucrece.
+
+_Omni parens cadem rerum est commune sepulchrum._
+
+Aussi est-ce la plus antique façon de sepulture, ce dit Ciceron: & ne
+voulut le grand Cyrus Roy des Perses étre autrement servi aprés sa mort
+que d'étre rendu à la terre. _Mos corps_ (de disoit-il avant que mourir)
+_ô mes chers enfans, quand j'auray terminé ma vie, ne le mettez ni en
+or, ni en argent, ni en autre cercueil aucun, mais le rendéz incontinens
+à la terre. Car que sçauroit-il avoir de plus heureux & de souhaitable,
+que de se meler avec celle qui produit & nourrit toutes choses belles &
+bonnes?_ Ainsi reputoit-il vanité toutes les pompes & depenses
+excessives de pyramides d'Egypte, des Mausolées & autres sepultures qui
+depuis ont eté faites à l'imitation de cela: comme celle d'Auguste, la
+grande & superbe masse d'Adrian, le Septizone de Severe, & autres
+moindres encore, ne s'estimant aprés la mort non plus que le plus bas de
+ses subjects.
+
+Les Romains quitterent l'inhumation des corps ayans reconu que les
+longues guerres y apportoient du desordre, & qu'on deterroit les morts,
+léquels par les loix des douze Tables il falloit enterrer hors la ville,
+de méme qu'à Athenes. Surquoy Arnomb parlant contre les Gentils: _Nous
+ne craignons_ (dit-il) _point comme vous pensés, le ravagemens de noz
+sepultures, mais nous retenons la plus ancienne & meilleure coutume
+d'inhumer._
+
+Pausanias (qui blame tant qu'il peut les Gaullois) dit en ses Phiceques,
+qu'ils n'avoient soin d'ensevelir leurs morts, mais nous avons montré
+ci-dessus le contraire: & quand cela seroit, il parle de la deroute de
+l'armée de Brennus. Cela seroit bon à dire des Nabates, qui (selon
+Strabon) faisoient ce que Pausanias object aux Gaullois, & enfouissoient
+les corps de leurs Rois dans un fumier.
+
+Noz Sauvages sont plus hommes que cela, & ont tout ce que l'office
+d'humanité peut desirer, voire encore plus. Car aprés avoir mis le mort
+en son repos, chacun lui fait un present de ce qu'il a de meilleur. On
+le couvre de force peaux de Castors, de Loutres, & autres animaux: on
+lui fait present d'arcs, fleches, carquois, couteaux, _matachiaz_, &
+autres choses. Ce qu'ils ont commun non seulement avec ceux de la
+Floride, qui faute de fourrures, mettent sur le sepulchre le hanap où
+avoit accoutumé de boire le defunct, & tout au-tour d'iceluy plantent
+grand nombre de fleches: Item ceux du Bresil, qui enterrent des
+plumasseries & carquans avec leurs morts: & ceux du Perou, qui
+remplissoient les tombeaux de thresors avant la venue des Hespagnols:
+mais aussi avec plusieurs nations de deça, qui faisoient le méme dés les
+premiers temps aprés le Deluge, comme se peut juger par l'écriteau (quoy
+que trompeur) du sepulchre de Semiramis Royne de Babylone, portant que
+celui de ses successeurs qui auroit affaire d'argent le fit ouvrir, &
+qu'il y en trouveroit tout autant qu'il voudroit. Dequoy Darius ayant
+voulu faire epreuve, n'y trouva sinon d'autres lettres par le dedans,
+disans en la sorte: _Si tu n'étois homme mauvais & insatiable, tu
+n'eusses ainsi par avarice troublé le repos des morts, & demoli leurs
+sepulchres_. J'estimeroy cette coutume avoir eté seulement entre les
+Payens, n'étoit que je trouve ne l'histoire de Josephe,
+--------------------------texte manquant-----------------------------
+son pere plus de trois millions d'or, qui furent denichez treze cens
+ans aprés.
+
+Cette coutume de mettre de l'or és sepulchres étant venue jusques aux
+Romains, fut defendue par les loix des XII Tables, comme aussi les
+depenses excessives que plusieurs faisoient à arrouser le corps mort de
+liqueurs precieuses, & autres mysteres que nous avons recité ci-dessus.
+Et neantmoins plusieurs simples & fols hommes & femmes ordonnoient par
+testament qu'avec leurs corps on ensevelist leurs ornemens, bagues &
+joyaux comme s'en voit une formule rapportée par le Jurisconsulte
+Scævola és livres des Digestes. Ce qui a eté blamé par Papinian &
+Ulpian, aussi Jurisconsulte: de sorte que pour l'abus, les Romains
+furent contraints de faire que les Censeurs des ornemens des femmes
+condemnerent comme mols & effeminez ceux qui faisoient telles choses,
+ainsi que dit Plutarque és vies de Solon & de Sylla.
+
+Neantmoins cette coutume n'a pas laissé d'étre continuée quelquefois,
+méme entre les Chrétiens. Car sans ramener plusieurs exemples,
+j'apporteray seulement pour preuve de ceci, ce que Guillaume Paradin
+recite en sa Chronique de Savoye étre arrivé de son temps: C'est qu'en
+l'an mille cinq cens quarante quatre le Pape Paul III faisant batir dans
+l'Eglise sainct Pierre à Rome, fut trouvé dans les fondemens de la
+Chappelle des Roys de France, la sepulture de Marie femme de l'Empereur
+Honorius, & en icelle une robbe & un manteau imperial, d'où l'on tira
+trente-six marcs d'or: Plus une quaille d'argent où y avoit plusieurs
+vases de cristal, & d'agate: quarante anneaux d'or garnis de pierreries:
+une grande emeraude enchassée en or estimée cinq cens écus; force joyaux
+à pendre aux aureilles, carquans, dorures, ceintures, & autres ornemens
+de Dames: un raisin de pierres precieuses: un grand peigne d'or, où
+estoit escrit d'un coté, _Dominon nostro Honorio_; & de l'autre, _Domina
+nostra Maria_: à l'entour de laquelle étoit écrit, _Maria nostra
+florentissima_: Et en une lame d'or étoit gravé, _Michael, Gabriel,
+Raphael, Uriel_: item une petite Chelidonie où étoient entaillées les
+figures d'un rat, & d'une limace. Plus une coupe de cristal, & un étoeuf
+d'or, qui se divisoit en deux. Bref il y avoit des pierreries
+innumerables que le Prince Stilico avoit donnés àà ladite Marie sa
+fille. Et dit l'Autheur qu'une bonne partie de ces joyaus fut envoyée
+par ledit Pape au Roy François I. Voila quelle étoit l'opinion de ce
+temps là.
+
+Mais puis que nos corps reduits en poudre n'ont plus besoin de rien, je
+trouverois plus beau d'aumoner telles choses aux vivans qui en ont
+besoin, & garder la simplicité de ces bons Patriarches, qui avoient
+seulement soin de recommander leurs os à leurs enfans: Et méme du grand
+Roy Cyrus que nous avons mentionné ci-dessus, qu tombeau duquel étoit
+cette inscription rapportée par Arrian:
+
+ PASSANT, QUI QUE TU SOIS, ET
+ DE QUELQUE PART QUE TU VIENNES, CAR
+ JE SUIS SEUR QUE TU VIENDRAS: JE
+ SUIS CE CYRUS QUI ACQUIT LA DOMINATION
+ AUX PERSES: JE TE PRIE NE
+ M'ENVIES POINT CE PEU DE TERRE
+ QUI COUVRE MON PAUVRE CORPS.
+
+Ainsi noz Sauvages ne sont point excusables En mettant tout ce qu'ils
+ont de meilleur és sepulchres des trépassez, veu qu'ils en pourroient
+tirer de la commodité. Mais on peut dire pour eux qu'ils ont cette
+coutume dés l'origine de leurs peres: (car nous voyons que préque dés le
+temps du Deluge, cela s'est fait pardeça) léquels baillans à leurs morts
+leurs pelleteries, _matachiaz_, arcs, fleches, & carquois, c'étoient
+choses dont ilz n'avoient necessité.
+
+Et neantmoins cela ne met hors de coulpe les Hespagnols qui ont volé les
+sepulchres des Indiens du Perou, & jetté les os à la voirie: ni ceux des
+nôtres, qui ont fait le méme, quant à avoir pris les peaux de Castors,
+en nôtre Nouvelle-France, ainsi que j'ay dit ailleurs. Car comme dit
+Isidore de Damiette en une Epitre: _C'est à faire à des ennemis
+depouillez d'humanité, de voler des corps morts, qui ne se peuvent
+defendre. La Nature méme a donné cela à plusieurs que la haine cesse par
+la mort, & se reconcilient avec les defuncts. Mais les richesses rendent
+ennemis des morts les avares qui n'ont rien à leur reprocher, léquels
+tourmentent leurs os avec contumelie & injure_. Et pour ce non sans
+causes les anciens Empereurs on fait des loix, & ordonné des peines
+rigoureuses contre des violateurs de sepulchres.
+
+ LOUÉ SOIT DIEU.
+
+
+
+
+ LES MUSES
+ DE LA NOUVELLE
+ FRANCE.
+
+ A MONSEIGNEUR
+ LE CHANCELIER
+
+
+
+_Avia Pieridum peregro loca nullius antè
+Trita solo_ ______________
+
+[Illustration]
+
+ A PARIS
+
+ Chez ADRIAN PERIER, rue saint
+ Jacques, au Compas d'or.
+
+ __________________________________________
+
+ M. DC. XVIII.
+
+
+
+ [Illustration]
+
+
+
+
+ A
+ MONSEIGNEUR
+ MESSIRE NICOLAS
+ BRULART SEIGNEUR
+ de Sillery, Chancelier de
+ France & de Navarre.
+
+MONSEIGNEUR
+
+Les Muses de la NOUVELLE-FRANCE ayans passé d'un autre monde à cetui-ci,
+aujourd'hui se presentent à voz piés en esperance de recevoir quelque
+mon accueil de vous, qui estant le Pere de celles qui resident sur le
+Parnassse de nôtre France Gaulloise & Orientale, desirent aussi que de
+cette méme affection une flamme forte, qui les environne & reçoive en sa
+tutele. Que si elles sont mal peignées, & rustiquement vetuës;
+considerez, Monseigneur, le païs d'où elles viennent, incult, herissé de
+foréts, & habité de peuples vagabons, vivans de chasse, aymans la
+guerre, méprisans les delicatesse, non civilisés, & en un mot qu'on
+appelle Sauvages: & attribués à la communication qu'elles ont euë avec
+eux, & aux flots de la mer, leur defaut: je veux dire si elles ne sont
+en si bonne conche & en bon point comme celles qui ont accoutumé de se
+presenter à vous. Elles sont encore pour le present semblables à ces
+poissons qui sont appelés Abramides en la Pécherie d'Oppian, lesquels
+sans demeure certaine changent perpetuellement de place, se trouvans
+bien en toute sorte de terre, au contraire de plusieurs qui ne peuvent
+vivre qu'en un lieu. Poissons vrayment figure du peuple Hebrieu, & de la
+vie de ce monde, soit qu'on les prenne par leur nom, soit que l'on
+considere leur façon de vivre, toujours étrangers, conduits par la
+providence de celui qui les a creés, ainsi que le grand Abraham pere des
+croyans, duquel non sans cause ilz portent le nom. Mais s'il arrive,
+Monseigneur, que par vôtre faveur, assistance, & support, elles soient
+un jour arretées és montagnes du Port Royal & ruisseaux qui en
+decoulent, & ayent le moyen de se rendre plus civiles, & mieux venantes
+à la cadence des fredons d'Apollon: ainsi qu'aux premiers temps és
+solennitez publiques & sainctes on dansoit & chantoit des hymnes &
+cantiques, tant de vive voix, que sur tous instrumens de Musique à
+l'honneur du vray Dieu: De mémes elles feront souz vos auspices maintes
+fétes solennelles, ou vôtre nom sera exalté, & en leurs chansons
+rememorez les bien-faits de celui, qui apres avoir bien merité de son
+Roy, de sa patrie, & de toute la Chrétienté, aura encore pris un soin
+non indigne d'un Chancelier de France, qui sera d'aider à
+l'etablissement des Muses en la France Nouvelle, trans-marine, &
+Occidentale, pour la conversion des peuples infideles.
+
+ Vôtre tres-humble &
+ tres-obeissant serviteur
+
+ MARC LESCARBOT
+ _Vervinois_
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+ LES MUSES DE LA
+ NOUVELLE-FRANCE
+
+
+ AU ROY
+
+
+ ODE PINDARIQUE
+ presentée à sa Majesté en
+ Novembre mil six cens sept.
+
+
+STROPH. 1.
+
+NEPTUNE, donne moy des vers
+Propres à resonner la gloire
+Du plus grand Roy que l'Univers
+Ait produit de longue memoire.
+Et puis que sur tes moites eaux
+Tendent leurs ailes noz vaisseaux,
+Fay qu'avec eux ore je vole
+Cornant son renom jusqu'au pole,
+Et que porté d'un trait leger
+Sur l'aile de ta large échine,
+Je l'annonce au peuple étranger
+Qui demeure au fond de la Chine.
+
+ANTISTROPH.
+
+Muses pourtant pardonnez moy
+Si pour cette heure je m'addresse
+Ailleurs qu'à vous; & si la loy
+De vous invoquer je transgresse.
+Je ne boy ici d'Helicon
+Les douces eaux, ni ma chanson
+Ne ressent les fleurs qu'on amasse
+Au sommet du double Parnasse.
+Neptune commande en ce lieu,
+C'est à lui qu'il faut que je rende
+Ores mes voeux, & qu'à ce Dieu
+De mon chant le ton je demande.
+
+EPOD.
+
+Car quoy qu'il soit quelquefois
+Forcené d'ire & de rage,
+Il ayme bien toute fois
+Des chansons le doux ramage.
+Et de cela soucieux
+A ses Syrenes il donne
+Mainte chanson qui resonne
+D'un chant fort harmonieux,
+Qui par ses douces merveilles
+Les peu rusez Nautonniers
+Attire par les oreilles,
+et les fait ses prisonniers.
+
+STROPH. 2.
+
+Vive donc mon Prince & mon Roy
+Par qui respire nôtre France
+Sentant souz le joug de sa loy
+Les doux effects de sa clemence.
+Lui qui parmi tant de hazars
+Qui l'ont suivi de toutes parts
+A vaincu l'effort de la Fortune,
+Laquelle en lui n'a part aucune.
+Car sa vertu tant seulement
+Du haut des cieux favorisée
+A jusques dans le Firmament
+Sa Majesté authorisée.
+
+ANTISTROPH.
+
+Le jour qu'en France commença
+A luire sa belle lumiere
+Le conseil des Dieux s'amassa
+Pour sçavoir de quelle maniere
+Ilz pourroient honorer celui
+Qui devoit estre un jour l'appui
+De mainte gent abandonnée
+A que du ciel n'est point donnée
+La conoissance de son bien
+Et de maint peuple & mainte ville
+Policée souz le lien
+De la societé civile.
+
+EPOD.
+
+Mars lui donna sa valeur,
+Hercule donna sa force,
+Et Jupiter sa terreur,
+Qui la force méme force.
+Mais Vulcan lui façonna
+De fin acier bien trempée
+Une foudroyante epée
+Qu'en present il lui donna
+Pour en frapper les rebelles,
+Et la rogue nation
+Qui nous a fait des quereles
+Souz feinte religion.
+
+STROPH. 3.
+
+Il n'estoit pas hors le berceau,
+Il n'avoit quitté son enfance,
+Que son âge plus tendre & beau
+S'endurcissoit à la souffrance
+Des âpres & dures rigueurs
+Des froidures & des chaleurs,
+Afin qu'un jour il peust à l'aise
+Supporter de Mars le mesaise,
+Puis que son destin estoit tel,
+Que parmi les chaudes alarmes
+Il devoit se rendre immortel,
+Par l'effort de ses fieres armes.
+
+ANTISTROPH.
+
+Qui l'a jamais veu sommeiller,
+Ou les mains avoir endormies,
+Quand il a fallu chamailler
+Dessus les troupes ennemies?
+Témoins en sont tant de combats
+Où il a cent fois du trépas
+Loin repoussé la violence,
+De sorte que méme la France,
+France nourrice des guerriers
+Par ses longs travaux fatiguée
+Est le sujet de ses lauriers
+Pour s'estre contre lui liguée.
+
+EPOD.
+
+Et apres s'estre soumis
+La populace mutine,
+Il a fait qu'ores Themis
+Seurement par tout chemin
+Afin qu'une ferme paix
+Au moyen de la Justice
+En sa maison s'établisse
+Qui soit durable à jamais,
+Et que toujours souz son aile
+Fleurisse la pieté,
+Sans qu'oncques elle chancelle
+Ni d'un ni d'autre côté.
+
+STROPH. 4.
+
+Grand Roy nous te devons ceci,
+Vire mille fois davantage.
+Mais il reste encore un souci
+Digne de ton vieillissant âge,
+Afin que la posterité
+Entende que ta pieté
+N'estoit dedans ta France enclose.
+Il faut, grand Roy, faire une chose,
+Il faut ores du Tout-puissant
+Porter le nom souz ta banniere
+Où son Soleil resplendissant
+Chacun jour finit sa carriere.
+
+ANTISTROPH.
+
+Aye doncques compassion
+De tant de peuples qui perissent
+Sans loix & sans Religion
+Et de leur misere gemissent.
+Si tu veux, grand Roy, tu les peux
+Joindre avec nous en méme voeux,
+Et faire de tous une Eglise,
+Si ta bonté les favorise.
+Mais si ton pouvoir souverain
+Ne soutient un si grand affaire,
+Mais si tu retires ta main,
+Que est-ce qui le pourra faire?
+
+EPOD.
+
+C'est, mon Prince, c'est de toy
+Qu'une antique destinée
+A prononcé qu'un grand Roy
+Seroit apres mainte année
+Du vieil tige des François,
+Que regiroit en justice
+Par une saincte police
+Conjointe aux divines loix
+Les nations infideles
+Qui sont encore en maints lieux,
+Et par force les rebelles
+Conduiroit dedans les cieux.
+
+ LESCARBOT
+
+ ____________________________________________
+
+APRES que nous fumes arrivés au Port Royal en la
+Nouvelle-France le sieur du Pont de Honfleur, qui estoit parti dés le
+sezième de Juillet, desesperant qu'aucun navire deut arriver de France,
+pour ce que la saison desja se passoit, ayant rencontré par un grand
+heur quelques uns de nos gens (qui à la veuë de la terre du port de
+Campseau s'estoient mis dans une chalouppe, & venoient jusques audit
+Port Royal suivans la côte) parmi des iles, il tourna le cap à rebours,
+& nous vint trouver avec beaucoup de rejouïssance d'une part & d'autre.
+En fin au bout de trois semaines il nous laissa sa barque & une patache,
+& se mit avec quelques cinquante homme qu'il avoit, dans nôtre navire
+qui retournoit en France. Or avant son depart, pour lui dire Adieu je
+lui fis ces vers ici parmi le tintamarre d'un peuple contus qui
+marteloit de toutes parts pour faire ses logemens, lesquels vers furent
+depuis imprimez à la Rochelle.
+
+
+
+
+
+
+ ADIEU AUX FRANÇOIS
+ retournans de la Nouvelle-France
+ en la France Gaulloise.
+
+ Du 25 d'Aoust 1606.
+
+ALLEZ donques, vogués, ô troupe genereuse
+Qui avez surmonté d'une ame courageuse
+Et des vents & des flots les horribles fureurs
+Et de maintes saisons les cruelles rigueurs,
+Pour conserver ici de la Françoise gloire
+Parmi tant de hazars l'honorable memoire.
+Allez doncques, vogués, puissiez vous outre mer
+Un chacun bien-tot voir son Ithaque fumer:
+Et puissions nous encore au retour de l'année
+La méme troupe voir par deça retournée.
+
+Fatiguez de travaux vous nous laissés ici
+Ayans également l'un de l'autre souci,
+Vous, que nous ne soyons saisis de maladies
+Qui facent à Pluton offrandes de noz vies:
+Nous, qu'un contraire flot, ou un secret rocher
+Ne vienne vôtre nef à l'impourveu toucher.
+Mais un point entre nous met de la difference,
+C'est que vous allez voir les beautez de la France,
+Un royaume enrichi depuis les siecles vieux
+De tout ce que le monde a de plus precieux:
+Et nous comme perdus parmi la gent Sauvage
+Demeurons étonnez sur ce marin rivage,
+Privez du doux plaisir & du contentement
+Que là vous recevrez dés votre avenement.
+
+Que di-je, je me trompe, en ce lieu solitaire,
+L'homme juste a dequoy à soy-méme complaire,
+Et admirer de Dieu la haute Majesté,
+S'il en veut contempler l'agreable beauté
+Car qu'on aille rodant toute la terre ronde,
+Et qu'on furette tous les cachotz du monde,
+On ne trouvera rien si beau, ne si parfait
+Que l'aspect de ce lieu ne passe d'un long trait.
+Y desirez-vous voir une large campagne?
+La mer de toutes parts ses moites rives baigne.
+Y desirez-vous voir des coteaux alentour?
+C'est ce qui de ce lieu rent plus beau le sejour.
+Y voulez-vous avoir le plaisir de la chasse?
+Un monde de forêts de toutes parts l'embrasse.
+Voulez-vous des oiseaux avoir la venaison?
+Par bendes ils y sont chacun en sa saison.
+Cherchez-vous changement en votre nourriture?
+La mer abondamment vous fournit de pâture.
+Aymez-vous des ruisseaux le doux gazouillement
+Les côtaux enlassés en versent largement.
+Cherchez-vous le plaisir des verdoyantes iles?
+Ce Port en contient deux capables de deux villes.
+Aymez-vous d'un Echo la babillarde voix?
+Ici peut un Echo répondre trente-fois.
+Car lors que du Canon le tonnerre y bourdonne
+Trente-fois alentour le méme coup resonne,
+Et semble au tremblement que Megere à l'envers
+Soit préte d'écrouler tout ce grand Univers.
+Aymez-vous voir le cours des rivieres profondes?
+Trois rendent à ce lieu le tribut de leurs ondes,
+Dont l'Equille ayant eu plus de terre en son lot,
+Elle se porte aussi d'un orgueilleux flot,
+Et préques assourdit de son bruiant orage
+Non le Stadisien, mais ce peuple Sauvage.
+Bref, contre l'ennemi voulez-vous estre fort?
+Ce lieu rien que du Ciel ne redoute l'effort.
+Car de deux boulevers Nature a son entrée
+Si dextrement muni, que toute la contrée
+Peut à l'abri d'iceux reposer seurement,
+Et en toute saison vivre joyeusement.
+
+Le blé te manque encore, & le fruit de la vigne
+Pour faire son renom par l'univers insigne.
+Mais si le Tout-poussant benit nôtre labeur
+En bref tu sentiras la celeste faveur
+En ton sein decouler ainsi qu'une rousée
+Qui tombe doucement sur la terre embrasée
+Au milieu de l'eté. Que si on n'a encore
+De tes veines tiré la riche mine d'or,
+L'argent, l'airain, le fer que tes forêts épesses
+Gardent comme en depos sont de belles richesses
+Pour le commencement, & peut estre qu'un jour
+Sera la mine d'or découverte à son tour.
+Mais c'est ores assez que tu nous puisse rendre
+Et du blé & du vin, pour apres entreprendre
+Un vol plus elevé (car le bord de tes eaux
+Peut fournir de pature à mille grans troupeaux)
+Et de villes batir, des maisons, & bourgades,
+Qui servent de retraite aux Françoises peuplades,
+Et pour changer les moeurs de cette nation
+Qui vit sans Dieu, sans loy, & sans religion.
+
+O trois-fois Tout-puissant, ô grand Dieu que j'adore
+Ores que ton Soleil envoye son Aurore
+Sur cette terre ici, ne vueille plus tarder,
+Vueilles d'un oeil piteux ce peuple regarder,
+Qui languit attendant ta parfaite lumiere
+Trop prolongeant, helas! sa divine carriere.
+
+DU PONT dont la vertu vole jusques aux cieux
+Pour avoir sceu domter d'un coeur audacieux
+En ces difficultés mille maux, mille peines,
+Qui pouvoient souz le faix accraventer tes veines,
+Ayant esté ici laissé pour conducteur
+A ceux-là qui poussez d'une pareille ardeur
+Ont aussi soutenu en la Nouvelle-France
+De leur propre maison la dure & longue absence;
+Si-tot que tu verras la face de ton Roy
+Di lui que ses ayeuls pour la Chrétienne loy
+Ont jadis triomphé dedans la Palestine,
+Et courageusement de la gent Sarazine
+Repoussé la fureur és Memphitiques bors,
+Et pour la méme cause ont exposé leurs corps
+Au gré des vents, des flots, d'une maratre terre,
+Et au guerrier hazard du sanglant cimeterre:
+Qu'ici à peu de frais, sans qu'un robuste bras
+Rougisse au sang humain le meurtrier coutelas,
+Il se peut acquerir une gloire semblable.
+Laquelle à sa grandeur sera plus proufitable.
+
+Allez doncques, vogués, ô genereux François,
+Cependant que plus loin vers les Armouchiquois
+Les voiles nes tendons, pour outre Mallebarre
+Rechercher quelque Port qui nous serve de barre
+Soit pour nous opposer à un fort ennemi,
+Ou pour y recevoir seurement nôtre ami,
+Et la méme éprouver si la Nouvelle-France
+A noz travaux rendra selon notre esperance.
+
+Neptune, si jamais tu as favorisé
+Ceux qui dessus tes eaux leurs vies ont usé;
+Vray Neptune, fay nous chacun où il desire
+A bon port arriver, afin que ton Empire
+Soit par-deça connu en maintes regions,
+Et bien-tot frequenté de toutes nations.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+
+ LE THEATRE
+ DE NEPTUNE EN LA
+ NOUVELLE-FRANCE
+
+_Representé sur les flots du Port Royal le quatorzieme de Novembre mille
+six cens six, au retour du Sieur de Poutrincourt du païs des
+Armouchiquois._
+
+Neptune commence revetu d'un voile de couleur bleuë, & de brodequins,
+ayant la chevelure & la barbe longues & chenuës, tenant son Trident en
+main, assis sur son chariot paré de ses couleurs: ledit chariot trainé
+sur les ondes par six Tritons jusques à l'abord de la chaloupe où
+s'estoit mis ledit Sieur de Poutrincourt & ses gens sortant de la barque
+pour venir à terre. Lors la dite chaloupe accrochée, Neptune commence
+ainsi.
+
+NEPTUNE.
+
+ARRETE, Sagamos, arrete toy ici,
+Et regardes un Dieu qui a de toy souci.
+Si tu ne me connois, Saturne fut mon pere
+Je suis de Jupiter & de Pluton le frere
+Entre nous trois jadis fut parti l'univers,
+Jupiter eut le ciel, Pluton eut les Enfers,
+Et moy plus hazardeux eu la mer en partage,
+Et le gouvernement de ce moite heritage.
+NEPTUNE c'est mon nom, Neptune l'un des Dieux
+Qui a plus de pouvoir souz la voute des cieux.
+
+Si l'homme veut avoir une heureuse fortune
+Il lui faut implorer le secours de Neptune
+Car celui qui chez soy demeure cazanier
+Merite seulement le nom de cuisinier.
+
+Je fay que le Flamen en peu de temps chemine
+Aussi-tot que le vent jusque dedans la Chine.
+Je say que l'homme peut, porté dessus mes eaux,
+D'un autre pole voir les inconnuz flambeaux,
+Et les bornes franchir de la Zone torride,
+Où bouillonnent les flots de l'element liquide.
+Sans moy le Roy François d'un superbe elephant
+N'eust du Persan receu le present triumphant:
+Et encores sans moy onc les François gendarmes
+Es terres du Levant n'eussent planté leurs armes.
+Sans moy le Portugais hazardeux sur mes flots
+Sans renom croupiroit dans ses rives enclos,
+Et n'auroit enlevé les beautez de l'Aurore
+Que le monde insensé folatrement adore.
+Bref sans moly le marchant, pilote, marinier
+Seroit en sa maison comme dans un panier
+Sans à-peine pouvoir sortir de sa province.
+Un Prince ne pourroit secourir l'autre Prince
+Que j'auroy separé de mes profondes eaux.
+Et toy même sans moy apres tant d'actes beaux
+Que tu as exploités en la Françoise guerre,
+N'eusses eu le plaisir d'aborder cette terre.
+C'est moy qui sur mon dos ay tes vaisseaux porté
+Quand de me visiter tu as eu volonté
+Et nagueres encor c'est moy que de la Parque
+Ay cent fois garenti toy, les tiens& ta barque.
+Ainsi je veux toujours seconder tes desseins,
+Ainsi je ne veux point que tes effortz soient vains,
+Puis que si constamment tu as eu le courage,
+De venir si loin rechercher ce rivage,
+Pour établir ici un Royaume François,
+Et y faire garder mes statuts & mes loix.
+
+Par mon sacré Trident, par mon sceptre je jure
+Que de favoriser ton projet j'auray cure,
+Et oncques je n'auray en moy-méme repos
+Qu'en tout cet environ je ne voye mes flots
+Ahanner souz le faix de dix milles navires.
+Que facent d'un clin d'oeil tout ce que tu desires.
+
+Va donc heureusement, & poursui ton chemin
+Où le sort te conduit: car je voy le destin
+Preparer à la France un florissant Empire
+En ce monde nouveau, qui bien loin fera bruire
+Le renom immortel de De Monts & de toy
+Souz le regne puissant de HENRY vôtre Roy.
+__________________________________________________________________
+
+Neptune ayant achevé, une trompete commence à éclater hautement &
+encourager les Tritons à faire de méme. Ce pendant le sieur de
+Poutrincourt tenoit son epée en main, laquelle il ne remit point au
+fourreau jusques à ce que les Tritons eurent prononcé comme s'ensuit.
+
+PREMIER TRITON.
+
+Tu peux (grand Sagamos) tu peux te dire heureux
+Puis qu'un Dieu te promet favorable assistance
+En l'affaire important que d'un coeur vigoureux
+Hardi tu entreprens, forçant la violence
+D'Æole, qui toujours inconstant & leger,
+Tantot adesquidés (ami), tantot poussé d'envie,
+Veut te precipiter, & les tiens au danger.
+
+Neptune est un grand Dieu, qui cette jalousie
+Fera comme fumee en l'air évanouïr:
+Et nous ses postillons, malgré l'effort d'Æole,
+Ferons toutes parts de ton courage ouïr
+Le renom, qui des-ja en toutes terres vole.
+
+DEUXIEME TRITON.
+
+Si Jupiter est Roy és cieux
+Pour gouverner ça bas les hommes,
+Neptune aussi l'est en ces lieux
+Pour méme effect; & nous qui sommes,
+Ses suppos, avons grand desir
+De voir le temps & la journée
+Qu'ayes de tes travaux plaisir
+Apres ta course terminée,
+Afin qu'en ces côtes ici
+Bien-tot retentisse la gloire
+Du puissant Neptune: & qu'ainsi
+Tu eternises ta memoire.
+
+TROISIEME TRITON.
+
+France, tu as occasion
+De louer la devotion
+De tes enfans dont le courage
+Se montre plus grand en cet age
+Qu'il ne fit onc és siecles vieux,
+Estans ardemment curieux
+De faire éclater tes louanges
+Jusques aux peuples plus étranges,
+Et graver ton los immortel
+Méme souz ce monde mortel.
+
+Ayde doncques & favorise
+Une si louable entreprise,
+Neptune s'offre à ton secours
+Qui les tiens maintiendra toujours
+Contre toute l'humaine force,
+Si quelqu'un contre toy s'efforce.
+Il ne faut jamais rejetter
+Le bien qu'un Dieu nous veut preter.
+
+QUATRIEME TRITON.
+
+Celui qui point ne se hazarde
+Montre qu'il a l'ame coüarde
+Mais celui qui d'un brave coeur
+Meprise des flots la fureur
+Pour un sujet rempli de gloire
+Fait à chacun aisément croire
+Que de courage & de vertu,
+Il est tout ceint & revetu,
+Et qu'il ne veut que le silence
+Tienne son nom en oubliance.
+
+Ainsi ton nom (grand Sagamos)
+Retentira dessus les flots
+D'or-en-vant, quand dessus l'onde
+Tu decouvres ce nouveau monde,
+Et y plantes le nom François,
+Et la Majesté de tes Rois.
+
+CINQUIEME TRITON.
+
+Un Gascon prononça ces vers à peu prés en sa langue.
+
+Sabets aquo que volio diro,
+Aqueste Neptune bieillart
+L'autre jou faisio des bragart,
+Et comme un bergalant se miro.
+
+N'agaires que faisio l'amou,
+Et baisavo une jeune hillo
+Qu'ero plan polide & gentillo,
+Et la cerquavo quadejou.
+
+Bezets, ne vous fizets pas trop
+En aquels gens de barbos grisos,
+Car en aqueles entreprisos
+Els ban lou trot & lou galop.
+
+SIXIEME TRITON.
+
+Vive HENRY le grand Roy des François
+Qui maintenant fait vivre souz ses loix
+Les nations de sa Nouvelle-France,
+Et souz lequel nous avons esperance
+De voir bien-tot Neptune reveré
+Autant ici qu'onq' il fut honoré
+Par ses sujets sur le Gaullois rivage,
+Et en tus lieux où le brave courage
+De leur ayeuls jadis les a porté.
+Neptune aussi fera de son côté
+Que leurs neveux s'employans sans feintise
+A l'ornement de leur belle entreprise
+Tous leurs desseins il favorisera,
+Et prosperer sur ses eaux il fera.
+
+______________________________________________________________________
+
+Cela fait, Neptune s'équarte un petit pour faire place à un canot, dans
+lequel estoient quatre Sauvages, qui s'approcherent apportans chacun un
+present audit sieur de Poutrincourt.
+
+PREMIER SAUVAGE.
+
+Le premier Sauvage offre un quartier d'Ellan ou Orignac, disant ainsi:
+
+De la part des peuples sauvages
+Qui environnent ces païs
+Nous venons rendre les homages
+Duez aux sacrées Fleur-de-lis
+Es mains de toy, qui de ton Prince
+Representes la Majesté,
+Attendans que cette province
+Faces florir en pieté,
+En moeurs civils, & toute chose
+Qui sert à l'établissement
+De ce qui est beau, & repose
+En un Royal gouvernement,
+Sagamos, si en nos services
+Tu as quelque devotion,
+A toy en faisons sacrifices
+Et à ta generation.
+
+Noz moyens sont un peu de chasse
+Que d'un coeur entier nous t'offrons,
+Et vivre toujours en ta grace
+C'est tout ce que nous desirons.
+
+DEUXIEME SAUVAGE.
+
+Le deuxiesme Sauvage tenant son arc & sa fleche en main, donne pour son
+present des peaux de Castors, disant:
+
+Voici la main, l'arc, & la fleche
+Qui ont fait la mortele breche
+En l'animal de qui la peau
+Pourra servir d'un bon manteau
+(Grand Sagamos) à ta hautesse.
+
+Reçoy donc de ma petitesse
+Cette offrande qu'à ta grandeur
+J'offre du meilleur de mon coeur.
+
+TROISIEME SAUVAGE.
+
+Le troisieme Sauvage offre des _Matachiaz_, c'est à dire, echarpes, &
+brasselets faits de la main de sa maitresse, disant:
+
+Ce n'est seulement en France
+Que commande Cupidon
+Mais en la Nouvelle-France,
+Comme entre vous, son brandon
+S'allume; & de ses flammes
+Il rotit noz pauvres ames,
+Et fait planter le bourdon.
+
+Ma maitresse ayant nouvelle
+Que tu devois arriver,
+M'a dit que pour l'amour d'elle
+J'eusse à te venir trouver,
+Et qu'offrande je te fisse
+De ce petit exercice
+Que sa main à sceu ouvrer.
+
+Reçoy doncques d'allegresse
+Ce present que je t'adresse
+Tout rempli de gentillesse
+Pour l'amour de ma maitresse
+Qui est ores en detresse
+Et n'aura point de liesse
+Si d'une prompte vitesse
+Je ne lui di la caresse
+Que m'aura fait ta hautesse.
+
+QUATRIEME SAUVAGE
+
+Le quatrième Sauvage n'ayant heureusement chassé par les bois, se
+presente avec un harpon en main, & apres ses excuses faites, dit qui
+s'en va à la pèche.
+
+SAGAMOS, pardonne moy
+Si je viens en telle sorte,
+Si me presentant à toy
+Quelque present je n'apporte.
+Fortune n'est pas toujours
+Aux bons chasseurs favorables,
+C'est pourquoy ayant recours
+A un maitre plus traitable,
+Apres avoir maintefois
+Invoqué cette Fortune
+Brossant par l'epée des bois,
+Je m'en vay suivre Neptune,
+
+Que Diane en ses foréts
+Ceux qu'elle voudra caresse,
+Je n'ay que trop de regrets
+D'avoir perdu ma jeunesse
+A la suivre par les vaux,
+Avecque mille travaux,
+Souz des esperances vaines.
+
+Maintenant je m'en vay voir
+Par cette côte marine
+Si je pourray point avoir
+Dequoy fournir ta cuisine:
+Et cependant si tu as
+Quelque part en ta chaloupe
+Un peu de caradonas, (pain)
+Fournis-en moy & ma troupe.
+______________________________________________________________________
+
+Apres que Neptune eut esté remercié par le sieur de Poutrincourt de ses
+offres au bien de la France, les Sauvages le furent semblablement de
+leur bonne volonté & devotion, & invitez de venir au fort Royal prendre
+du _caracona_. A l'instant la troupe de Neptune chante en Musique à
+quatre parties ce qui s'ensuit.
+
+Vray Neptune donne nous
+Contre tes flots asseurance,
+Et fay que nous puissions tous
+Un jour nous revoir en France.
+
+La musique achevée, la trompete sonne derechef, & chacun prent sa route
+diversement: les Canons bourdonnent de toutes parts, & semble à ce
+tonnerre que Proserpine soit en travail d'enfant: ceci causé par la
+multiplicité des Echoz que les côtaux s'envoient les uns aux autres,
+lesquels durent plus d'un quart d'heure.
+
+Le sieur de Poutrincourt arrivé prés du Fort Royal, un compagnon de
+gaillarde humeur qui l'attendoit de pié ferme, dit ce qui s'ensuit:
+
+Apres avoir long temps (Sagamos) desiré
+Ton retour en ce lieu, en fin le ciel iré
+A eu pitié de nous, & nous montrant ta face,
+Il nous a fait paroitre une incroyable grace.
+
+Sus doncques, rotisseurs, depensiers, cuisiniers,
+Marmitons, patissiers, fricasseurs, taverniers,
+Mettez dessus dessouz pots & plats & cuisine,
+Qu'on baille à ces gens ci chacun sa quarte pleine,
+Je les voy alterez sicut terra sine aqua.
+Garson depeche toy, baille à chacun son K.
+Cuisiniers, ces canars sont ils point à la broche?
+Qu'on tuë ces poulets, que cette oye on embroche,
+Voici venir à nous force bons compagnons
+Autant deliberez des dents que des roignons.
+Entrez dedans Messieurs, pour votre bien-venuë,
+Qu'avant boire chacun hautement éternuë,
+A fin de decharger toutes froides humeurs
+Et remplir voz cerveaux de plus douces vapeurs.
+
+Je prie le Lecteur excuser si ces rhimes ne sont si bien limées que les
+homme delicats pourroient desirer. Elles ont esté faites à la hate. Mais
+neantmoins je les ay voulu inserer ici, tant pour ce que'elles servent à
+nôtre Histoire, que pour montrer que nous vivions joyeusement. Le
+surplus de cette action se peut voir à la fin du chap. 16, liv. 4 de mon
+Histoire de la Nouvelle France.
+
+
+
+
+
+
+
+ A-DIEU
+ A LA NOUVELLE-FRANCE
+ Du 30 Juillet 1607.
+
+FAUT-il abandonner les beautez de ce lieu,
+Et dire au Port Royal un eternel Adieu?
+Serons-nous donc toujours accusez d'inconstance
+En l'établissement d'une Nouvelle-France?
+Que nous sert-il d'avoir porté tant de travaux,
+Et des flots irritez combattu les assaux,
+Si notre espoir est vain, & si cette province
+Ne flechit souz les loix de HENRY notre Prince?
+Que vous servit-il d'avoir jusques ici
+Fait des frais inutils, si vous n'avez souci
+de recuillir le fruit d'une longue depense,
+Et l'honneur immortel de votre patience?
+Ha que j'ay de regrets que ne sçavez pas
+De cette terre ici les attrayans appas.
+Et bien que le Flamen vous ait fait une injure,
+L'injure bien souvent se rend avec usure.
+Il faut doncques partir, il faut appareiller,
+Et au port Sainct-Malo aller l'ancre mouiller.
+
+PERE DE L'UNIVERS, qui commandes aux ondes,
+Et qui peux assecher les mers les plus profondes,
+Donne nous de franchir les abymes des eaux
+Dont tu as separé tous ces peuples nouveaux
+Des peuples baptizés, & sans aucun naufrage
+Du royaume François voir bien-tot le rivage.
+
+Adieu donc beaux coteaux & montagnes aussi,
+Qui d'un double rempar ceignez ce Port ici.
+Adieu vallons herbus que le flot de Neptune
+Va baignant largement deux fois à chaque lune,
+Et au gibier aussi, qui pour trouver pâture
+Y vient de tous cotez tant qu'il y a verdure.
+Adieu mon doux plaisir fonteines & ruisseaux,
+Qui les vaux & les monts arrousez de vos eaux.
+Pourray-je t'oublier belle ile forètiere
+Riche honneur de ce lieu & de cette riviere?
+Je prise de ta soeur les aimables beautés,
+Mais je prise encor plus tes singularités.
+Car comme il est séant que celui qui commande
+Porte une Majesté plus auguste & plus grande
+Que son inferieur; ainsi pour commander
+Tu as le front haussé qui te fait regarder.
+A l'environ de toy une ondoyante plaine,
+Et la terre alentour sujette à ton domaine
+Tes rives sont des rocs, soit pour tes batimens,
+Soit pour d'une cité jetter les fondemens.
+Ce sont en autres parts une menuë arene,
+Où mille fois le jour mon esprit se pourmene.
+Mais parmi tes beautés j'admire un ruisselet
+Qui foule doucement l'herbage nouvelet
+D'un vallon que se baisse au creux de ta poitrine,
+Precipitant son cours dedans l'onde marine.
+Ruisselet qui cent fois de ses eaux m'a tenté,
+Sa grace me forçant lui prèter le côté.
+Ayant dont tout cela, Ile haute & profonde,
+Ile digne sejour du plus grand Roy du monde,
+Ayant di-je, cela, qu'est-ce que te defaut.
+A former pardeça la cité qu'il nous faut,
+Sinon d'avoir prés soy un chacun sa mignone
+En la sorte que Dieu & l'Eglise l'ordonne?
+Car ton terroir est bon & fertile & plaisant,
+Et oncques son culteur n'en sera deplaisant.
+Nous en pouvons parler, qui de mainte semence
+Y jettée, en avons certaine experience.
+Que puis-je dire encor digne de ton beau los?
+Qu'adjouteray-je ici que dedans ton enclos
+Se trouvent largement produits par la Nature
+Framboises, fraises, pois, sans aucune culture?
+Ou bien diray-je encor tes verdoyans lauriers,
+Tes Simples inconus, tes rouges grozeliers?
+Non, mais tant seulement sans sortir tes limites,
+Ici je toucheray les nombreux exercices
+Des peuples écaillez qui viennent chaque jour,
+Suivans le train du flot te donner le bon-jour.
+
+Si-tot que du Printemps la saison renouvelle
+L'Eplan vient à foison, qui t'apporte nouvelle
+Que Phoebus elevé dessus ton horizon
+A chassé loin de toy l'hivernale saison.
+Le Haren vient apres avecque telle presse
+Que seul il peut remplir un peuple de richesse.
+Mes yeux en sont témoins, & les vostres aussi
+Qui de nôtre pature avés eu le souci,
+Quand, ailleurs occupez, vôtre main diligente
+Ne pouvoit satisfaire à la chasse plaisante
+Qu'envoyoit en voz rets l'ecluse d'un moulin.
+Le Bar suit par-apres du Haren le chemin.
+Et en un méme temps la petite Sardine,
+La Crappe, & le Houmar, suit la côte marine
+Pour un semblable effect; le Dauphin, l'Eturgeon
+Y vient parmi la foule avecque le Saumon,
+Comme font le Turbot, le Pounamou, l'Anguille,
+L'Alose, le Fletan, & la Loche, & l'Equille:
+Equille qui, petite, as imposé le nom
+A ce fleuve de qui je chante le renom.
+Mais ce n'est ici tout, car tu as davantage
+De peuples qui te font par chacun jour homage,
+Le Colin, le Joubar, l'Encornet, le Crapau,
+Le Marsoin, le Souffleur, l'Oursin le Macreau,
+Tu as le Loup-marin, qui en troupe nombreuse
+Se vautre au clair du jour sur ta vase bourbeuse,
+Tu as le Chien, la Plie, & mille autres poissons
+Que je ne conoy point, de tes eaux nourrisons.
+Tairay-je la Moruë heureusement feconde,
+Qui par tout cette mer en toutes parts abonde?
+Moruë si tu n'es de ces mets delicats
+Dont les hommes frians assaisonnent leurs plats,
+Je diray toutefois que de toy se sustente
+Prèque tout l'Univers. O que sera contente
+Celle personne un jour, qui à sa porte aura
+Ce qu'un monde eloigné d'elle recherchera!
+Belle ile tu as donc à foison cette manne,
+Laquelle j'ayme mieux que de la Taprobane
+Les beautez que lon feint dignes des bien-heureux
+Qui vont buvans des Dieux le Nectar savoureux.
+Et pour montrer encor ta puissance supreme,
+La Baleine t'honore & te vient elle-méme
+Saluer chacun jour, puis l'ebe la conduit
+Dans le vague Ocean où elle a son deduit.
+De ceci je rendray fidele temoignage,
+L'ayant veu mainte fois voisiner ce rivage,
+Et à l'aise nouer parmi ce port ici.
+
+Mais tous ces animaux, mais tous ces peuples ci
+S'écartent quand Phoebus veut approcher la borne
+Du celeste manoir, où git le Capricorne,
+Et vont chercher l'abri du profond de Thetys,
+Ou d'un terroir plus doux vont souvans le pâtis.
+Seulement pres de toy en cette saison dure
+La Palourde, la Coque, & la Moule demeure
+Pour sustenter celui qui n'aura de saison
+(Ou pauvre, ou paresseux) fait aucune moisson,
+Tel que ce peuple ici qui n'a cure de chasse
+Jusqu'à ce que la faim le contraigne& pourchasse,
+Et le temps n'est toujours favorable au chasseur.
+Qui ne souhaite point d'un beau temps la douceur,
+Mais une forte glace, ou des neges profondes,
+Quand le Sauvage veut tirer du fond des ondes
+L'industrieux Castor (qui sa maison batit
+Sur la rive d'un lac, où il dresse son lict
+Vouté d'une façon aux hommes incroyable,
+Et plus que noz palais mille fois admirable,
+Y laissant vers le lac un conduit seulement
+Pour s'aller égayer souz l'humide element)
+Ou quand il veut quéter parmi les bois le gite
+Soit du Royal Ellan, soit du Cerf au pié vite,
+Du Lapin, du Renart, du Caribou, de l'Ours,
+De l'Ecureu, du loutre à peau-de-velours
+Du Porc-epic du Chat qu'on appelle sauvage,
+(Mais qui du Leopart ha plustot le corpsage)
+De la Martre au doux poil dont se vétent les Rois,
+Ou du Rat porte-muse, tous hôtes de ces bois,
+Ou de cet animal qui tout chargé de graisse
+De hautement grimper ha la subtile addresse,
+Sur un arbre elevé sa loge batissant
+Pour decevoir celui qui le va pourchassant,
+Et vit par cette ruse en meilleure asseurance
+Ne craignant (ce lui semble) aucune violence,
+Nibachés est son nom. Non que sur le printemps
+Il n'ait à cette chasse aussi son passe-temps.
+Mais alors du poisson la peche est plus certaine.
+
+Adieu donc je te dis, ile de beauté pleine,
+Et vous oiseaux aussi des eaux & des forêts
+Qui serez les témoins de mes tristes regrets.
+Car c'est à grand regret, & je ne le puis taire,
+Que je quitte ce lieu, quoy qu'assez solitaire.
+Car c'est à grand regret qu'ores ici je voy
+Ebranlé le sujet d'y entrer nôtre Foy,
+Et du grand Dieu le nom caché souz le silence,
+Qui à ce peuple avoit touché la conscience.
+
+Aigles qui des hauts pins habitez les sommets,
+Puis qu'à vous Jupiter a commis ses secrets,
+Allez dedans les cieux annoncer cette chose,
+Et combien de douleur j'en ay en l'ame enclose,
+Puis revenez soudain au Monarque François
+Lui dire le decret du puissant Roy des Roys.
+Car à lui est du ciel donné cet heritage,
+Afin que souz son nom ci-aprés en tout âge
+L'Eternel soit ici sainctement adoré,
+Et de cent nations son grand nom reveré:
+Et pour mieux l'emouvoir à cette chose faire,
+Par cent sortes de biens il l'a voulu attraire,
+Ayant à noz labeurs fait selon noz désirs,
+Et iceux terminé de dix mille plaisirs.
+Car la terre ici n'est telle qu'un fol l'estime,
+Elle y est plantureuse à cil qui sçait l'escrime
+Du plaisant jardinage & du labeur des champs.
+
+Et si tu veux encor des oiseaux les doux chants,
+Elle a le Rossignol, le Merle, la Linote,
+Et maint autre inconu, qui plaisamment gringote
+En la jeune saison. Si tu veux des oiseaux
+Qui se vont repaissans sur les rives des eaux,
+Elle a le Cormorant, la Mauve, Ma Mouette,
+L'Outarde, le Heron, la Gruë, l'Alouette,
+Et l'Oye, et le Canart. Canart de six façons,
+Dont autant de couleurs sont autant d'hameçons
+Qui ravissent mes yeux. Desires-tu encore
+De ces oiseaux chasseurs dont le Noble s'honore?
+Elle a l'Aigle, le Duc, le Faucon, le Vautour,
+Le Sacre, l'Epervier, l'Emerillon, l'Autour,
+Et bref tous les oiseaux de haute volerie
+Et outre iceux encore une bende infinie
+Qui ne nous sont communs. Mais elle a le Courlis
+L'Aigrette, le Coucou, la Becasse & Mauvis,
+La Palombe, le Geay, le Hibou, l'Hirondelle,
+Le Ramier, la Verdier, avec la Tourterelle,
+Le Beche-bois huppé, le lascif Passereau,
+La perdris bigarrée, & aussi le Corbeau.
+
+Que diray-je plus? Quelqu'un pourra-il croire
+Que Dieu méme ait voulu manifester sa gloire
+Creant un oiselet semblable au papillon
+(Du moins n'excede point la grosseur d'un grillon)
+Portant dessus son dos un vert-doré plumage,
+Et un teint rouge-blanc au surplus du corps-sage?
+Admirable oiselet, pourquoy donc, envieux,
+T'es-tu cent fois rendu invisible à mes ieux,
+Lors que legerement me passant à l'aureille
+Tu laissois seulement d'un doux bruit la merveille?
+Je n'eusse esté cruel à ta rare beauté,
+Comme d'autres qui t'ont mortellement traité,
+Si tu eusses à moy daigné te venir rendre.
+Mais quoy tu n'as voulu à mon desir entendre.
+Je ne lairray pourtant de celebrer ton nom,
+Et faire qu'entre nous tu sois de grand renom.
+Car je t'admire autant en cette petitesse
+Que je fay l'Elephant en sa vaste hautesse.
+Niridau c'est ton nom que je ne veux changer
+Pour t'en imposer un qui seroit étranger.
+Niridau oiselet delicat de nature,
+Qui de l'abeille prent la tendre nourriture
+Pillant de noz jardins les odorantes fleurs,
+Et des rives des bois les plus rares douceurs,
+
+A ces hotes de l'air pourray-je sans offense
+D'un petit peuple ailé adjouter l'excellence?
+Ce sont mouches, de qui sur le point de la nuit
+La brillante clarté parmi les bois reluit
+Voletans ça & là d'une presse si grande,
+Que du ciel etoilé la lumineuse bende
+Semble n'avoir en soy plus d'admiration.
+Faisant doncques ici commemoration
+Des beautez de ce lieu, il est bien raisonnable
+Que vous y teniez rang & place convenable.
+
+Mais puis que ja desja noz voiles sont tendus,
+Et allons revoir ceux qui nous cuident perdus,
+Je dis encore Adieu à vous beaux jardinages,
+Qui nous avez cet an repeu de vos herbages,
+Voire aussi soulagé nôtre necessité
+Plus que l'art de Pæon n'a fait nôtre santé.
+Vous nous avez rendu certes en abondance
+Le fruit de noz labeurs selon notre semence.
+Hé que sera-ce donc s'il arrive jamais
+(Ce qu'il est de besoin qu'on face desormais)
+Que la terre ici soit un petit mignardée,
+Et par humain travail quelquefois amendée?
+Qui croira que le segle,& la chanve, & le pois,
+Le chef d'un jeune gars ait surpassé deux fois?
+Qui croira que le blé que l'on appelle d'Inde
+En cette saison-ci si hautement se guinde
+Qu'il semble estre porté d'insupportable orgueil
+Pour se rendre, hautain, aux arbrisseaux pareil?
+Ha que ce m'est grand deuil de ne pouvoir attendre
+Le fruit qu'en peu de temps vous promettiez nous rendre!
+Que ce m'est grand émoy de ne voir la saison
+Quand ici meuriront la Courge, le Melon,
+Et le Cocombre aussi: & suis en méme peine
+De ne voir point meuri mon Froment, mon Aveine
+Et mon Orge & mon Mil, pois que le Souverain
+En ce petit travail m'a beni de sa main.
+Et toutefois voici de ce mois le trentieme,
+Mois qui jadis estoit en ordre le cinquième
+
+Peuples de toutes parts qui estes loin d'ici
+Ne vous emerveillez de cette chose ci,
+Et ne nous tenez point comme en region froide,
+Ce n'est point ici Flandre, Ecosse, ni Suede,
+La mer ici ne gele, & les froides saisons
+Ne m'ont oncques forcé d'y garder les tisons.
+Et si chez vous l'eté plustot qu'ici commence,
+Plustot vous ressentez de l'hiver l'inclemence.
+Mais tu restes encor, Poutrincourt attendant
+Que ta moisson soit préte: & nous nous cependant
+Faisons voile à Campseau où t'attent le navire
+Que de là doit tous en la France conduire.
+Cependant beaux epics meurissez vitement,
+Dieu le Dieu tout-puissant vous doint accroissement,
+Afin qu'un jour ici retentisse sa gloire
+Lors que de ses bien-faits nous ferons la memoire.
+Entre lesquelz bien-faits nous conterons aussi
+Le soin qu'il aura eu de prendre à sa merci
+Ces peuples vagabons qu'on appelle Sauvages
+Hotes de ces forèts & des marins rivages,
+Et cent peuples encor qui sont de tous côtez
+Au Su, à l'Oest au Nort de pié-ferme arretez
+Qui aiment le travail, qui la terre cultivent,
+Et libres, de ses fruits plus contens que nous vivent,
+Mais en ce deplorable est leur condition,
+Que du siecle futur ilz n'ont l'instruction.
+
+Pourquoy, ô Tout-puissant, pourquoy donc cette race
+As-tu jusques ici rejetté de ta face,
+Et pourquoy laisses tu devorer à l'enfer,
+Tant d'humains qui devroient dessus lui triompher
+Veu qu'ilz sont comme nous ton oeuvre & ta facture,
+Et ont de toy receu nôtre fraile nature?
+Ouvre donc les thresors de tes compassions,
+Et verse dessus eux tes benedictions,
+Afin qu'ilz soient bien-tot ton sacré heritage,
+Et chantent hautement tes bontés en tout âge.
+Si-tot que ton Soleil sur eux éclairera,
+Aussi-tot cet gent d'adorer on verra.
+Temoins soient de ceci les propos veritables
+Que Poutrincourt tenoit avec ces miserables
+Quand il leur enseignoit notre Religion,
+Et souvent leur montroit l'ardente affection
+Qu'il avoit de les voir dedans la bergerie
+Que Christ a racheté par le pris de sa vie.
+Eux d'autre part emeus clairement temoignoient
+Et de bouche & de coeur le desir qu'ilz avoient
+D'estre plus amplement instruits en la doctrine
+En laquelle il convient qu'un fidele chemine.
+
+Où estes vous Prelats, que vous n'avez pitié
+De ce peuple qui fait du monde la moitié?
+Du moins que n'aidez-vous à ceux de qui le zele
+Les transporte si loin comme dessus son aile
+Pour établir ici de Dieu la saincte loy
+Avecque tant de peine, & de soin & d'émoy
+Ce peuple n'est brutal, barbare ni sauvage,
+Si vous n'appellez tels les hommes du vieil âge,
+Il est subtile, habile, & plein de jugement,
+Et n'en ay conu un manquer d'entendement,
+Seulement il demande un pere qui l'enseigne
+A cultiver la terre, à façonner la vigne,
+A vivre par police, à estre menager,
+Et souz des fermes toicts ci-apres heberger.
+Au reste à nôtre égare il est plein d'innocence
+Si de son createur il avoit la science.
+Que s'il ne le conoit, sa bouche ni son coeur
+Ne ravit point à Dieu par blaspheme l'honneur.
+Il ne sçait le metier de l'amoureux bruvage,
+De l'aconite aussi il ne sçait point l'usage,
+Sa bouche ne vomit nos imprecations,
+Son esprit ne s'adonne à nos inventions
+Pour opprimer autrui, l'avarice cruelle
+D'un souci devorant son ame ne bourrelle
+Mais il a du Gaullois cette hospitalité
+Qui tant l'a fait priser en son antiquité.
+Son vice le plus grand est qu'il aime vengeance
+Lors que son ennemi lui a fait quelque offense.
+
+Je vous di donc Adieu, pauvre peuple, & ne puis
+Exprimer la douleur en laquelle je suis
+De vous laisser ainsi sans voir qu'on ait encore
+Fait que quelqu'un de vous son Dieu vrayment adore
+
+Sortons donc de ce Port à la faveur de l'Est,
+Car en ces côtes ci est ordinaire l'Ouest,
+Puis, souvent cette mer est de brumes couverte
+Qui des hommes peu cauts cause l'extreme perte.
+
+Adieu pour un dernier Rochers haut elevés,
+Qui orgueilleusement voz grottes soulevés,
+D'où distillent sans fin des pluies abondantes
+Que leur versent les eaux des montagnes coulantes.
+Adieu doncques aussi Grottes qui m'avez pleu
+Quand souz votre lambris au clair du jour j'ay veu
+Figurées d'Iris les couleurs agreables.
+
+Ores que nous voyons les flots épouvantables
+Du profond Ocean, pourray-je bien passer
+Sans saluer de loin, ou quelque Adieu laisser
+A la terre que a receuë notre France
+Quand elle vint ici faire sa demeurance?
+Ile, je te saluë, ile de Saincte Croix,
+Ile premier sejour de noz pauvres François,
+Qui souffrirent chez toy des choses vrayment dures,
+Mais noz vices souvent nous causent ces injures.
+Je revere pourtant ta freche antiquité
+Les Cedres odorans qui sont à ton côté,
+Tes Loges, tes Maisons, ton Magazin superbe,
+Tes jardins étouffez parmi la nouvelle herbe:
+Mais j'honore sur tout à-cause de noz morts
+Le lieu qui sainctement tient en depost leurs corps,
+Lequel je n'ay pu voir sans un effort de larmes,
+Tant mon navré le coeur ces violentes armes.
+Soyez doncques en paix, & puissiez vous un jour,
+Vous trouver glorieux au celeste sejour.
+Mais cependant, DE MONTS, tu emportes la gloire
+D'avoir sur mille morts obtenu la victoire,
+Témoignage certain de ta grande vertu,
+Soit quand tu as des flots la fureur combattu
+En venant visiter cette étrange province
+Pour suivre le vouloir de HENRY nôtre Prince
+Soit lors que tu voiois mourir devant tes yeux
+Ceux-là qui t'ont suivi en ces funestes lieux.
+
+Je vous laisse bien loin, pepinieres de Mines
+Que les rochers massifs logent dedans leurs veines,
+Mines d'airain, de fer, & d'acier, & d'argent,
+Et de charbon pierreux, pour saluer la gent
+Qui cultive à la main la terre Armouchiquoise.
+Je te saluë donc nation porte-noise
+(Car tu as envers nous forfait par trahison)
+Pour te dire qu'un jour nous aurons la raison
+Avecque plus d'effect de ton outrecuidance,
+Si qu'entre nous sera maudite ta semence.
+Mais ta terre je veux saluer en tout bien,
+Car un ample rapport elle nous fera bien
+Quand elle sentira du François la culture.
+Car en elle desja la provide Nature
+A le raisin semé si plantureusement,
+Et en telle beauté, que Bacchus mémement
+Ne sçauroit invoqué lui faire davantage.
+Mais son peuple ignorant ne sçait du fruit l'usage.
+Terre, tu as encor de féves & de blés
+Tes greniers souz-terrains en la moisson comblés.
+Mais quoy que tes biens tu donnes abondance
+Produisant d'autres fruits sans l'humaine assistance
+Tes qu'avons veu la Chanve & la Courge & la Noix,
+Tes féves tu ne veux ni tes blez toutefois
+Produire sans travail, mais ta grand' populace
+D'un bois coupant ta brise, & en mottes t'amasse
+Pour (sur le renouveau) sa semence y planter,
+
+Mais une chose encor il me faut reciter
+Qui pour sa rareté à l'écrire m'oblige,
+C'est le fruit que produit la Chanve la tige,
+Fruit digne que les Rois le tiennent precieux
+Pour le repos du corps le plus delicieux:
+C'est une soye blanche & menuë & subtile
+Que la Nature pousse au creux d'une coquille,
+Soye qu'en maint usage employer on pourra,
+Et laquelle en cotton l'ouvrier façonnera,
+Quand de bons artisans tu seras habitée
+Par une volonté de pié-ferme arretée.
+
+Puisse-je voir bien-tot cette chose arriver,
+Et le François soigneux à tes champs cultiver,
+Arriere des soucis d'une peineuse vie,
+Loin des bruits du commun, & de la piperie.
+
+
+Cherchant dessus Neptune un repos sans repos
+J'ay façonné ces vers au branle de ses flots.
+
+ M. LESCARBOT.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+
+
+ A MONSIEUR DE MONTS
+ Lieutenant general pour le Roy en la
+ Nouvelle-France.
+
+ ODE.
+
+TOUT ce que l'homme possede,
+Ce qu'il a de riche & beau
+Ne trouve point de remede
+Pour eviter le tombeau.
+
+La vertu seule immortelle
+Constante & ferme en tout temps
+Resiste à la mort cruelle
+Et à la lime des ans.
+
+Tant de Rois & tant de Princes,
+Des Heros & des Cesars
+Qui ont acquis des provinces
+Et thresors en maintes parts
+
+En fin sont proye à la terre,
+Et la Vertu seulement
+Fait leur nom voler grand erre
+Par-dessus le Firmament.
+
+DU MONTS tu sçais que la vie
+Nous est donnée des cieux
+Non pour estre ensevelie
+En un corps peu soucieux,
+
+Mais pour estre secourable
+A celui qui a besoin
+Que quelque Dieu favorable
+De son mal-heur prenne soin.
+
+Et chercher la vraye gloire
+Par un chemin non tenté,
+Faisant que nôtre memoire
+Vive à l'immortalité.
+
+C'est le desir qui t'enflamme,
+Et qui possede ton coeur,
+Quand pour eviter le blame
+Qui suit l'homme sans honneur,
+
+Tu entreprens un ouvrage
+Tout auguste & glorieux
+Si qu'à jamais chacun âge
+Aura ton nom precieux,
+
+Car si-tot que de ton Prince
+As eu le commandement
+Pour conoitre la province
+Mise ne ton gouvernement,
+
+Ainsi qu'un Aigle qui vole
+D'un trait leger, tout soudain
+Prompt à suivre sa parole
+Tu as pris un vol hautain.
+
+Et du tempêteux Nerée
+Meprisant tous les efforts,
+De ta terre desirée
+Tu as en fin veu les ports.
+
+Les nations qui n'ont oncques
+Admis la sujetion
+A tes mandemens adoncques
+Ont fait leur submission.
+
+Sage, tu leur a fait voir
+Les beautez de la justice,
+Et ton redouté pouvoir,
+Et les biens de la police.
+
+Mémes tu as fait encore,
+Que maint barbare en ces lieux
+En son ame Christ adore,
+De son salut soucieux.
+
+Arriere d'ici, arriere
+Timides & cazaniers,
+Que dedans vôtre barriere
+Toujours estes prisonniers.
+
+Vous qui n'avez soin, ni cure
+De faire que vôtre nom,
+Contre la mort méme dure
+En perdurable renom.
+
+DE MONTS, tu n'es pas de mémes,
+Car lors qu'en France de Mars
+Ont cessé les stratagemes,
+Recherchant d'autres hazars,
+
+Tu as consacré ta vie
+A l'Eternel pour sa loy
+Rendre en ces terres suivie
+Souz le vouloir de ton Roy.
+
+Mais ce n'est fait qui commence,
+Il faut chanter desormais
+De Dieu la magnificence
+D'un ton plus haut que jamais.
+
+Neptune te favorise
+Et Ceres pareillement,
+Afin que ton entreprise
+Ait un meilleur fondement.
+
+Diray-je que sans culture
+Le Pere de Liberté
+Laisse produire à Nature
+La vigne qu'il a planté?
+
+Non ici, je le confesse,
+Mais en lieu d'un autre espoir,
+Où l'homme à la longue tresse
+Ha son sablonneux terroir.
+
+C'est la terre Armouchiquoise,
+Qui son gros blé te produit;
+Et encore l'Iroquoise,
+Qui donne maint autre fruit.
+
+Nôtre France fromenteuse
+N'a ses vignes de tout temps,
+La peine laborieuse
+L'a fait telle avec les ans.
+
+Courage, doncques, courage,
+Continue ton dessein,
+Ayant ce bel avantage,
+Qui de bon espoir est plein.
+
+Le Tout-puissant méme change
+Ici les froides saisons,
+Et à cette terre étrange
+Promet des riches moissons.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+ A MONSIEUR DE
+ POUTRINCOURT GRAND
+ Sagamos en la Nouvelle-France
+
+ ODE.
+
+QUOY que tu n'ailles cherchant
+(POUTRINCOURT) cette louange
+Qui va méme allechant
+Ceux qui gisent en la fange;
+
+Ton merite toutefois,
+Ta pieté, ton courage,
+Forcent ma lyre & ma voix
+A les chanter sur l'herbage
+
+Que l'Equille de ses eaux
+Ou plustot Neptune arrose,
+Tandis qu'au bruit des ruisseaux,
+A l'écart je me repose.
+
+Apres avoir longuement
+Comme un athlete Gregeois
+Lutté courageusement
+Parmi les champs des François,
+
+Saoul d'alarmes & combats,
+Et des assaux de Bellone,
+Ores tu prens tes ébats
+Avec Cerés et Pomone.
+
+Et deça delà portés,
+Suivans Neptune à la danse,
+Tu nous fais voir les beautés
+De cette Nouvelle-France.
+
+Qui est celui qui ta veu
+Oncques saisi de paresse?
+Qui est cil qui t'a conu
+Semblable à cette Noblesse,
+
+Qui met le point de l'honneur
+A commander sans prudence,
+Et n'avoir par son labeur
+D'aucun art l'experience?
+
+Mais l'un & l'autre tu sçais,
+Et ta main infatigable
+Fait tous les jours des essais
+De chose à nous incroyable.
+
+Car de tout art manuel
+T'est conuë la pratique,
+Et se plait ton naturel
+Es ars de Mathematique.
+
+Mémes encore ce Dieu
+Qui fredonnant sur sa lyre
+Tient des Muses le milieu,
+Par toy bien souvent respire.
+
+Les secrets de son sçavoir,
+Si que tout compris ensemble,
+Au monde on ne sçauroit voir
+Rien que toy qui te ressemble.
+
+C'est toy qu'il falloit ici
+Afin de bine reconoitre
+Ce que cette terre ici
+Rendroit un jour à son maitre.
+
+Tu l'as experimenté
+Tant que ton ame est contente,
+Et de sa fidelité
+Tu as une riche attente.
+
+
+
+
+
+
+
+ A MESSIEURS DE MONTS
+ ET SES LIEUTENANT
+ & Associez.
+
+ SONNET
+
+SI les siecles premiers ont celebré la gloire
+De celuy qui conquit la Colchide toison:
+Si maintenant encor du brave fils d'Æson
+Pour peu de chose vit en honneur la memoire:
+
+Nous devons beaucoup mieux celebrer en l'histoire
+La generosité non du fils de Jason,
+Mais de vous, ô François, qui en cette saison
+D'un plus digne sujet recherchez la victoire.
+
+Le Grec acquit ça bas un terrestre thresor,
+Il avoit des moyens, & des hommes encor,
+Tels que les peut avoir entre nous un grand Prince.
+
+Mais vous à vos dépens, sans recevoir support
+Que de l'avoeu du Roy, par un nouvel effort
+Ravissez courageux, la celeste province.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+
+ A PIERRE ANGIBAUT
+ dit CHAMP-DORÉ Capitaine de
+ Marine en la Nouvelle-France.
+
+ SONNET.
+
+SI des pilotes vieux le renom dure encore
+Pour avoir sceu voguer sur une étroite mer,
+Si le monde à present daigne encore estimer
+Ariomene, avec Palinure & Pelore;
+
+C'est raison (CHAMP-DORÉ) que nôtre âge t'honore,
+Qui sçais par ta vertu te faire renommer,
+Quand ta dexterité empeche d'abimer
+La nef qui va souz toy du Ponant à l'Aurore.
+
+Ceux-là du grand Neptune oncques la majesté
+Ne vivent, ni le fond de son puissant Empire:
+Mais dessus l'Ocean journellement porté
+
+Tu fais voir aux François des païs tout nouveaux,
+Afin que là un jour maint peuple se retire
+Faisant les flots gemir souz les ailez vaisseaux.
+
+Fait au Port Royal en la Nouvelle-France.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+ A SAMUEL DE CHAMPLEIN
+
+ SONNET.
+
+UN Roy Numidien poussé d'un beau desir
+Fit jadis rechercher la source de ce fleuve
+Qui le peuple d'Egypte & de Libye abreuve,
+Prenant en son pourtrait son unique plaisir
+
+CHAMPLEIN, ja dés long temps je voy que ton loisir
+S'employe obstinément & sans aucune treuve
+A rechercher les flots, que de la Terre-neuve
+Viennent, apres maints sauts, les rivages saisir.
+
+Que si tu viens à chef de ta belle entreprise,
+On ne peut estimer combien de gloire un jour
+Acquerras à ton nom que desja chacun prise.
+
+Car d'un fleuve infini tu cherches l'origine.
+Afin qu'à l'avenir y faisant ton sejour
+Tu nous faces par là parvenir à la chine.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+ ODE EN LA MEMOIRE
+ du Capitaine Gourgues Bourdelois.
+
+
+GOURGUES, l'honneur Bourdelois,
+Je veux reveiller ta gloire,
+Et faire eclater ma voix
+Dans le temple de Memoire,
+
+En racontant ta valeur
+Ta conduite & ta prouësse,
+Quand, d'un invincible coeur,
+Tu mis la main vengeresse
+
+Sur le soldat bazané
+Du sang des François avide,
+Qui nous avoit butiné
+Les beautez de la Floride.
+
+Si-tot que de noz François
+Tu entendis la ruine,
+Et que le peuple Iberois
+Occupoit la Caroline,
+
+Tu prins resolution
+De venger le grand outrage
+Fait à nôtre nation
+Par une Hespagnole rage.
+
+A tes despens tu mis sis
+De bons hommes une bende
+Au combat bien resolus,
+Puis que c'est toy qui commande.
+
+Tu ne leur dis à l'abord
+Le secret de ton affaire,
+Come Capitaine accort,
+Qui sçais bien ce qu'il faut taire.
+
+Mais quant tu te vis porté
+Dessus la terre nouvelle,
+Tu leur dis ta volonté
+De venger une querelle,
+
+Querelle qui les François
+Et grans & petits regarde,
+Et partant qu'à cette fois
+Ne faut, d'une ame coüarde
+
+Reculer quand la saison
+De bien faire se presente,
+Afin d'avoir la raison
+De l'injure violente
+
+Faite aux premiers conquesteurs
+D'une terre si lointaine
+Par des assassinateurs
+De race Mahumetaine.
+
+A ces mots encouragés
+Ils se mettent en bataille,
+Et vont en ordre rangés
+Droit contre cette canaille.
+
+L'un & l'autre petit Fort
+Ils attaquent de courage,
+Et par un puissant effort
+Ilz les mettent au pillage.
+
+Mais il n'estoit pas aisé
+D'attaquer la Caroline,
+Si GOURGUES n'eust avisé
+Prudemment à sa ruine.
+
+Car l'adversaire estoit fort
+D'hommes, d'armes & de place,
+Mais nonobstant prés du Fort
+En fin sa troupe s'amasse.
+
+L'Hespagnol estant sorti
+Pour lui faire une saillie
+Rencontre un mauvais parti
+Qui a sa gent acuillie,
+
+CAZENOVE donne à des
+GOURGUES les rencontre en face,
+Qui les font (en peu de mots)
+Tous demeurer sur la place.
+
+Le reste tout étonné
+La Forteresse abandonne,
+Mais las! il est mal mené
+N'ayant secours de personne.
+
+Car le Sauvage irrité
+Ne lui fait misericorde,
+Lequel de sa cruauté
+Trop frechement se recorde.
+
+Mais ceux qui tombent és mains
+Des François, on les attelle
+Aux arbres les plus hautains
+Pour y faire sentinelle.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+ A LA MEMOIRE D'UN
+ Sauvage Floridien que se proposoit
+ mourir pour les François.
+
+
+OU trouverons-nous un courage
+Semblable à cil de ce Sauvage,
+Qui pour ses amis secourir
+Vient lui-méme sa vie offrir,
+Laquelle il croit devoir épandre
+Pour nôtre querele defendre?
+Certainement un homme tel
+Doit parmi nous estre immortel.
+Et devons louer tout de méme
+Le souci qu'il a de sa femme
+Requerant qu'on lui face don
+Apres son trépas du guerdon
+Que meriteroit sa vaillance
+Mourant pour l'honneur de la France.
+
+[Illustration.]
+
+
+
+
+[Illustration.]
+
+ LA DEFFAITE DES
+ SAUVAGES ARMOUCHIQUOIS
+ PAR LE SAGAMOS MEMBERTOU
+ & ses alliez Sauvages, en la
+ Nouvelle-France, au mois de Juillet
+ 1607.
+
+Où peuvent reconoitre les ruses de guerre desdits Sauvages, leurs actes
+funebres, les noms de plusieurs d'entre-eux & la maniere de guerir les
+blessez.
+
+JE ne chante l'orgueil du beant Briarée,
+Ni du fier Rodomont la fureur enivrée
+Du sang dont il a teint préque tout l'Univers
+Ni comme il a forcé les pivots des enfers.
+Je chante Membertou, & l'heureuse victoire
+Qui lui acquit naguere une immortelle gloire
+Quand il joncha de morts les champs Armouchiquois
+Pour la cause venger du peuple Souriquois.
+
+Entre ces peuples-ci une antique discorde
+Fait que bien rarement l'un à l'autre s'accorde,
+Et si par fois enter eux se traite quelque paix,
+Cette pais se peut dire un attrappe-niais.
+
+Car oncques le Renard ne changea sa nature
+Et de garder la foy l'homme double n'eut cure,
+Ceci n'a pas long temps se conut par effect
+Aux depens de celui qui me donne sujet
+De dire qui a meu Membertou & sa suite
+De faire pour sa mort si sanglante poursuite.
+Ce fut Panoniac (car tel estoit son nom)
+Sauvage entre les siens jadis de grand renom.
+Cetui cuidant avoir faite bonne alliance
+Avecques ces mechans, alloit sans deffiance
+Parmi eux conversant: mémes il les aidoit
+Bien souvent du plus beau des biens qu'il possedoit.
+Mais pour cela la gent à mal faire addonée,
+Sa mauvaise façon n'a point abandonnée.
+Car ce Panoniac il n'y a pas dix mois
+Les estant allé voir (pour la derniere fois)
+Portant en ses vaisseaux marchandises diverses
+Pour en accommoder ces nations perverses,
+Eux qui sont de tout temps avides de butin,
+Sans aucune merci assomment leur voisin,
+Pillent ce qu'il avoit & en font le partage.
+Les compagnons du mort se sauvans à la nage
+Se cachent pour un temps à l'ombre d'un rocher,
+N'osans de ces matins à la chaude approcher.
+Ça pour dire vray, la meurtriere cohorte
+Estoit contre ceux-ci & trop grande & trop forte.
+Mais comme de Phoebus les chevaus harassez
+Se furent retirez souz les eaux tout lassez
+Ces enragés en fin abandonnant la place
+Laisserent là le corps tué à coups de masse,
+Lequel à la faveur de la sombreuse nuit
+Soudain par ses amis fut enlevé sans bruit,
+Et mis, non, comme nous, en depost à la terre,
+N'en un coffre de bois, ni au creux d'une pierre,
+Ains il fut embaumé à la forme des Rois
+que l'Ægypte pieuse embaumoit autrefois.
+
+Le peuple Etechemin de cette mort cruelle,
+Receut tout le premier la mauvaise nouvelle,
+D'où s'ensuivit un dueil si rempli de douleurs
+Que le haut Firmament en ouït les clameurs
+(Car lors que cette gent la mort des siens lamente
+Le voisinage ensemble à grans cris se tourmente)
+Mais ce ne fut ici le brayment principal,
+Car quand ce pauvre corps fut dans le Port Royal
+Aux siens representé, Dieu sçait combien de plaintes,
+De cris, de hurlemens, de funebres complaintes.
+Le ciel en gemissoit, & les prochains côtaux
+Sembloient par leurs echoz endurer tous ces maux:
+Les épesses foréts, & la riviere méme
+Tèmoignoient en avoir une douleur extreme.
+Huit jours tant seulement se passerent ainsi
+Pour respect du François qui se rit de ceci.
+
+Les services rendus à l'ombre vagabonde
+(Qui du lac Stygieux a desja passé l'onde)
+Et au corps là present, le Prince Souriquois
+Commence à s'écrier d'une effroyable voix:
+Quoy doncques, Membertou (dit-il en son langage)
+Lairra-il impuni un si vilain outrage?
+De l'excés fait aux siens & méme à sa maison?
+Verray-je point jamais éteinte cette race
+Qui des miens & de moy la ruine pourchasse?
+Non, non, il ne faut point cette injure souffrir.
+Enfans, c'est à ce coup qu'il nous convient mourir,
+Ou bien par nôtre bras envoyer dix mille ames
+De cette gent maudite aux eternelles flammes.
+Nous avons prés de nous des François le support
+A qui ces chiens ici ont fait un méme tort.
+Cela est resolu, il que la campagne
+Au sang de ces meurtriers dans peu de temps se baigne.
+Auctaudin mon cher fils, & ton frere puisné
+Qui n'avez vôtre pere oncques abandonné,
+Il faut ores s'armer de force & de courage,
+Sus, allez vitement l'un suivant le rivage,
+D'ici au Cap-Breton, l'autre à travers les bois
+Vers les Canadiens, & les Gaspeïquois,
+Et les Etechemins annoncer cette injure,
+Et dire à nos amis que tous je les conjure
+D'en porter dedans l'ame un vif ressentiment,
+Et pour l'effect de ce qu'ilz s'arment promptement
+Et me viennent trouver prés de cette riviere,
+Où ilz sçavent que j'ay plantée ma banniere.
+
+Membertou n'eut plustot à ses gens commandé,
+Que chacun prent sa route où il estoit mandé,
+Et fit en peu de temps si bonne diligence,
+Qu'il sembla devancer un postillon de France,
+Si bien qu'au renouveau voici de toutes parts
+Venir à Membertou jeunes & vieux soudars
+Tous à ceci poussez d'esperances non vaines
+Souz l'asseuré guidon des braves Capitaines
+Chkoudun, & Oagimont, Memembouré, Kichkou,
+Messamoet, Ouzabat, & Anadabijou,
+Medagoet, Oagimech, & avec eux encore
+Celui qui plus que tous l'Armouchiquois abhorre,
+C'est Panoniagués, qui a occasion
+De procurer mal-heur à cette nation
+Pour le dur souvenir de la mort de son frere.
+Quand tout fur arrivé, de cette mort amere
+Il fallut de nouveau recommencer le dueil,
+Et le corps decedé mettre dans le cercueil.
+Le barbu Membertou lors prenant la parole:
+Vous sçavez, ce dit-il, ô peuple benevole,
+Le motif qui vous a conduit jusques ici,
+C'est ce corps que voyés massacré sans merci,
+De qui le sang versé vous demande vengeance.
+Sans que par long discours je vous en face instance.
+Et comme és siecles vieux quant au peuple Romain
+Fut montré de Cæsar le massacre inhumain,
+Tout à l'instant émeu d'une ardente colere
+Il voulut reparer ce cruel vitupere
+Contre les assassins (ainsi que j'ai appris
+Qu'il est mentionné és anciens écrits)
+Ainsi vous devez tous à ce spectacle étrange
+Estre émeus du desir de garder la loüange.
+Que nos antecesseurs nous ont mis en depos,
+Et par laquelle ilz sont maintenant en repos,
+N'ayans point estimé estre dignes de vivre.
+Sans de leurs ennemis les injures poursuivre.
+
+A ces mots un chacun au combat animé
+Sent un feu de vengeance en son coeur allumé,
+Et eussent volontiers contre cette canaille,
+(S'il y est eu moyen) lors donné la bataille,
+Mais il falloit premier le corps ensevelir,
+Et du dernier devoir les oeuvres accomplir.
+Cette grand' troupe donc de douleur affollés
+A conduit le corps mort dedans son Mausolée,
+En faisant sacrifice à Vulcan de ses biens
+Masse, arcs, fleches, carquois, petun, couteaux & chiens,
+Matachiaz aussi, & la pelleterie
+Que d'epargne il avoit quant il perdit la vie.
+Mais quant aux assistans, chacun à son pouvoir
+Lui fit, devotieux l'accoutumé devoir.
+Qui donne des castors, qui des couteaux, des roses,
+Armes, Matachiaz, & maintes autres choses.
+Puis ferment le sepulchre, & laissent reposer
+Celui duquel ilz vont la querelle épouser.
+Le ciel qui bien-souvent les mal-heurs nous presage,
+Avoit auparavant par un triste presage
+Témoigné les effects de cette guerre ici,
+Car ayant un long temps refrongné son sourci,
+Il fit voir maintefois des torches allumées,
+Des lances, des dragons, des flambantes armées.
+
+Ainsi s'en va la flotte avec intention
+De veincre, ou de mourir à cette occasion,
+Laissans de leurs enfans & femmes la tutele
+A nous, qui en avons rendu conte fidele.
+Quand des Armouchiquois les rives ils ont veu
+Ce peuple deffiant les a tot reconu.
+Soudain les messagers volent par la campagne,
+Et sonnent du cornet sur chacune montagne
+Pour le monde avertir d'estre au guet, & veiller
+Avant que l'ennemi les vienne reveiller.
+Peuples de tous côtez à grand' troupes s'amassent
+Tant qu'en nombre les flots de la mer ilz surpassent.
+Mais pourtant Membertou ne s'epouvante point
+Car il sçait le moyen de prendre bien à point
+L'ennemi, qui tout fier, voyant son petit nombre,
+Se promet l'enlever si-tot que la nuit sombre
+Aura dessus la terre étendu son rideau.
+
+Membertou cependant approche son vaisseau
+Du port de Cahoücoet, où la troupe adversaire
+Vers eux le conduisoit: mais il avoit laissé
+Ses gens derriere un roc, & s'estoit avancé,
+Afin de reconoitre & le port & la terre
+Qu'il vouloit ruiner par le'effort de la guerre.
+He, He, ce fut le cri duquel il appella
+Tout ce peuple attentif que ferme attendoit là
+Yo, yo, fut répondu. Puis apres il demande
+S'il pourroit seurement & sa petite bende
+Traiter avecques eux, & amiablement
+Vuider le different qui a si longuement
+L'un et l'autre troublé & reduit en ruine
+Tandis que l'appetit de vengeance les mine
+Et leur mange le coeur. Eux cuidans attrapper
+Celui qui plus fin qu'eux les venoit entrapper,
+Disent que librement de la rive il s'approche,
+Et ses gens qu'il avoit laissé devers la roche,
+Qu'ilz n'ont plus grand desir que de voir une paix
+Solidement entre eux établie à jamais,
+Afin qu'eux qui des Francs ont bonne conoissante
+Leur facent part des biens dont ils ont abondance,
+Et se puissent ainsi l'un l'autre secourir
+Sans plus d'orenavant l'un sur l'autre courir
+Membertou reçoit l'offre, & quant & quant otage,
+Envoyant un des siens par échange au rivage,
+Puis recule en arriere, & vas ses gens revoir,
+Qu'il trouve grandement desireux de sçavoir
+En quelle volonté ces peuples ci estoient,
+Et si à quelque paix encliner ilz sembloient.
+Le Prince Souriquois ses suppots abordant
+D'un visage joyeux il les va regardant,
+Disant, Ilz sont à nous: la farce s'en va faite,
+C'est demain qu'il faut voir cette troupe defaite:
+Et leur conte amplement ce qui s'estoit passé,
+Et comment ilz s'estoient l'un l'autre caressé.
+Au surplus (ce dit-il) pensons de les surprendre,
+Et en ce fait ici gardons de nous meprendre.
+Quand nous sommes partis le conseil a esté
+De leur faire present des biens qu'avons porté,
+Et avec eux troquer de notre marchandise
+A fin que l'homme feint soit prise en sa feintise.
+Nous irons donc par mer la moitié seulement:
+Le surplus en deux parts ira secretement
+Rengeant le long du bois en bonne sentinelle
+Tant que, le temps venu, ma trompe les appelle:
+Lors ils viendront charger, & nous seconderont,
+Et tant que durera le jour ilz frapperont,
+Sans merci, sans faveur, & sans misericorde,
+Afin qu'ici de nous long temps on se recorde.
+Outre nôtre querele il y a du butin,
+Ils ont du blé, des noix, de la vigne & du lin,
+Toux ces biens sont à nous si nous avions courage,
+Et si voulons avoir leurs femmes au pillage
+Nous les aurons aussi. Il estoit nuit encor
+Et le clair ciel estoit tout brillant de clous d'or,
+Quand Membertou (de qui l'esprit point ne repose)
+A prendre son quartier tout son peuple dispose,
+Et ceux-là qu'il conoit à la course legers
+Il les fait essayer les terrestre dangers.
+Ainsi Memembouré dispos à la poursuite
+Est fait le general d'une troupe d'elite,
+Medagoet d'autre part hardi aux grans exploits
+Choisit de tout le camp les plus forts & adroits.
+Mais le grand Sagamos pour tendre sa banniere
+Attendit que l'Aurore eust épars sa lumiere
+En tout son horizon: & lors que le Soleil
+Eut esté reconduit au lieu de son reveil
+Il met la voile au vent, tirant droit à la place
+Où desja l'attendoit cette grand' populace,
+Où estant arrivé, partie de ses gens
+A descendre apres lui se monstrent diligens.
+Il saluë les chefs de cette compagnie,
+Entre autres Olmechin, Marchin, & leur mesgnie.
+Puis offre les presens dont j'ay fait mention,
+C'estoient robbes, chappeaux, & chausses, & chemises.
+Mais quand il fallut voir les autres marchandises,
+Parmi les fers pointus, poignars, & coutelas,
+Des trompes y avoit, dont on ne sçavoit pas
+L'usage, ni la fin du mal qu'elles couvoient.
+Les autres cependant dans le bois attendoient
+Soigneusement l'appel qui avoit esté dit,
+Quand Membertou voulant etaller son credit,
+Il convoque ce peuple embouchant une trompe,
+Et trompant, les trompeurs trompeusement il trompe.
+Car tout en un instant lui qui n'avoit point d'armes
+Oyant les siens venir feignit estre aux alarmes,
+Et se trouvant garni de masses, & poignars,
+D'arcs, fleches, coutelas, de picques & de dars,
+Il en saisit ses gens, & chacun d'eux commence
+Sur l'heure à chamailler sans grande resistence.
+Ils en font grand massacre, & cependant du bois
+Arrive le surplus criant à haute voix,
+He, He, oukchegouïa, & parmi la melée
+Se voit incontinent cette troupe melée.
+L'Armouchiquois voyant que de lui c'estoit fait
+S'il ne remedioit promptement à son fait,
+A ce dernier besoin pense de se defendre
+Plustot qu'à la merci de ceux icy se rendre.
+Ils estoient la pluspart je de couteaux armez
+Que de porter au col ilz sont accoutumez,
+Mais ces armes bien peu lur servirent à l'heure.
+Car Membertou muni d'une armure plus seure,
+D'un bouclier de bois dur, & d'un bon coutelas,
+Ains que le trenchant d'une faux met à bas
+L'honneur des beaux épics: son epée de méme
+Moissonoit l'ennemi d'une rigueur extreme.
+Suivans le train du chef, ne manquent point de coeur,
+Mais rendans des grans cris & voix épouvantables,
+Tuent comme fourmis ces pauvres miserables,
+Desquels lors c'estoit fait s'ilz n'eussent eu recours
+Au bien qui vient parfois de tourner à rebours.
+Ce peuple de tout temps amateur de pillage
+Cuidoit sur Membertou avoir tel avantage,
+Que d'armes pour cette heure il ne leur fut besoin,
+Neantmoins en tous cas ilz avoient eu le soin
+D'en faire un magazin au fond d'une vallée,
+Où la troupe fuiarde en fin s'en est allée.
+Là chacun se fournit d'arcs, fleches, & carquois,
+De picques, de boucliers, & de masses de bois.
+Là de tourner visage, & d'une face irée
+Charger sur Membertou & sa gente enivrée
+Su sang Armouchiquois. A ce nouvel effort
+Fut Panoniagués au danger de la mort
+Blessé d'un javelot environ la poitrine.
+Chkoudun le courageux, y receut sur l'echine
+Un coup qui l'atterra, & se vit en danger
+(L'ennemi gaignant pié) de jamais n'en bouger.
+Mais le fort Chkoudumech' son frere, de sa masse
+Fendant la presse, fit bien-tot se faire place
+Pour le tirer de là: mais il y fut feru
+D'un coup que lui chargea de toute sa vertu
+Le cruel Olmechin. Mnefinou (dont la gloire
+Par toute cette cotte est en tous lieux notoire)
+Comme le plus hardi, s'efforce de son dard
+Transpercer Membertou de l'une à l'autre part:
+Mais le coup gauchissant par la subtile addresse,
+Du Prince Souriquois, à son fils il s'addresse,
+Son fils Actaudinech', lequel il aime mieux
+Que toutes les beautez de la terre & des cieux
+Ce coup donques perçant le détroit de sa manche
+Vite comme un éclair luy porta dans la hanche:
+Dequoy effrayé le Prince Membertou,
+Il se remet aux ieux du monstrueux Gougou
+Le duel ancien qu'en sa jeunesse tendre
+Jadis son pere osa hazardeux entreprendre,
+Et redoublant sa force il étendit son bras,
+Et le fendit en deux de son fier coutelas.
+Et comme un chene haut abbatu par l'orage
+Traine en bas quant & soy son plus beau voisinage,
+Ainsi Mnefinou mort, maint des siens alentour
+Alla voir de Pluton le tenebreux sejour.
+L'Armouchiquois pourtant ne laisse de poursuivre,
+Aimant mieux là mourir que honteusement vivre
+S'il arrivait jamais que Membertou veinqueur
+Leur laissat du combat l'eternel des-honneur.
+Ainsi se r'assemblans font des stares diverses
+Et à leur ennemi donnent maintes traverses.
+Car jusques là n'avoient encor esté rangés,
+Occasion que mal ilz s'estoient revengés.
+Bessabés & Marchin ont les pointes premieres,
+Que venans attaquer avec leurs bendes fieres
+Le chef des Souriquois, une grele de dars
+En l'un & en l'autre ôt tombe de toutes parts.
+La clarté du soleil en demeure obscurcie,
+Et le nombre des traits toujours se multiplie.
+A cette charge ici quelques uns sont blessés
+Parmi les Souriquois: mais plus de terrassés
+Sont de l'autre côté: car de ceux-ci les fleches
+A pointe d'os, ne font de si mortelles breches
+Comme de ceux qui sont plus voisins des François
+Qui des pointes d'acier ont au bout de leurs bois,
+Toutefois de nouveau voici nouvelle force
+Qui des Membertouquois les bras, non les coeurs, force.
+Go, go, go, c'est leur cri, Abejou, Olmechin,
+Le fort Argostembroet, & le fier Bertachin
+En sont les conducteurs, qui de premiere entrée
+Du vaillant Messamoet la troupe ont rencontrée,
+Messamoet (qui jadis humant l'air de la France
+Avoit de guerroyer reconu la science
+Parmi les domestics du Seigneur de Grand-mont)
+Apres mainte bricole avoit gaigné le mont
+D'où il pensoit avoir un facile avantage
+Pour mettre sans danger l'adversaire en dommage.
+Mais cetui-ci rusé loin de là declina,
+Et le gros escadron des Souriquois mena
+Poursuivant vivement jusques dessus l'orée
+Où deux fois chaque jour se hausse la marée,
+Là Neguioadetch' mere du decedé
+Apres avoir long temps le combat regardé,
+Voyant en desarroy de Membertou la troupe
+Elle se met à terre, & sort de sa chaloupe,
+Afin de donner coeur aux soldats étonnés
+Qui leur premiere assiette avoient abandonnés.
+Et comme des Persans les meres & les femmes
+Jadis voyans leurs fils & leurs maris infames
+S'enfuir du Medois qui les alloit suivant,
+Courageuses soudain allerent au-devant,
+Sans honte leur montrer de leur corps la partie
+Par où l'homme reçoit l'entrée de la vie,
+Les unes s'écrians: Quoy doncques voulez vous
+Vous sauver ci-dedans pour eviter les coups
+Ce cil qui vous poursuit? Les autres d'autre sorte
+Crians à leurs enfans: R'entrez dedans la porte
+Du logis dans lequel vous avés esté nés,
+Ou contre l'ennemi promptement retournés.
+Eux d'un spectacle tel se trouvans pleins de honte,
+Un sang tout vergongneux à l'heure au front leur monte.
+Si bien que retournans leurs faces en arriere
+A l'Empire Medois mirent la fin derniere.
+Ainsi fit cette mere en voyant le danger
+Ou alloit Membertou & les siens se plonger.
+Neguiroët son mari ores paralytique,
+Mais qui de bien combattre entendoit la pratique,
+S'y estoit fait porter: & bien reconoissant
+Le desastre prochain qui les alloit pressant
+S'il ne leur arrivoit quelque nouvelle force,
+Se fait descendre à terre, & lui-méme s'efforce
+De marcher au combat, afin de là mourir
+S'il ne pouvoit au mons ses amis secourir.
+Estant au milieu d'eux il leur donne courage
+Et les conjures tous de venger son outrage.
+Mes amis (ce dit-il) vous ne combattez point
+Pour le fait seulement, helas! qui trop me point.
+Il y va de l'honneur, il y va de la vie:
+Ces deux ici perdus, la perte en est suivie
+Des soupirs & regrets des femmes & enfans
+De qui nos ennemis s'en iront triomphans
+Tout ainsi que de nous. Ayez doncques courage,
+Je les voy ja branler: c'est ici bon presage.
+A ces mots Membertou fait tirer les Mousquets
+Qu'au partir les François lui avoient tenus prets.
+Chkoudun en fait autant (car il a eu de méme
+Deux Mousquets pour autant que les François il aime)
+Lesquels estoient parez pour la necessité
+Comme un dernier remede au corps debilité.
+Aux coups de ces batons en voila dix par terre.
+Et le reste effrayé au bruit de ce tonnerre.
+Abejou, Chitagat, Olmechin, et Marchin
+Quatre des plus mauvais de ce peuple mutin
+A ce choc sont tombés. Chkoudun qui a memoire
+Du coup qu'il a receu ne point que la gloire
+En demeure au donneur, mais d'un trait donne-mort
+Valeureux il attaque Argostembroet le fort,
+Et presse le surplus d'une roideur si grande,
+Qu'au seul bruit de son nom l'ennemi se debende.
+Membertouchis aussi l'ainé de Membertou
+A l'aile de son pere assisté de Kichkou,
+Se faisant faire jour d'un coup trois en renverse,
+Et ja deça, delà, tout est à la renverse.
+A cinq cens pas plus loin se trouvans Ouzagat,
+Et Anadabijou empechés au combat,
+Ilz furent secourus par la troupe hardie
+De Panoniagués, qui bien-tot fut suivie
+D'Ougimech' & les siens: si bien qu'en peu de temps
+L'ennemi fut fauché comme l'herbe des champs:
+Car tout ce que restoit, quoy que puissant en nombre,
+Ne porta gueres loin le malheureux encombre
+Qui l'alloit tallonnant: d'autant que Oagimont
+Avec Memembouré estant au pied du mont
+Que nagueres j'ay dit, les fuyars attendirent,
+Et valeureusement poursuivans les battirent.
+Mais Oagimont s'estant eloigné de son parc,
+Trop prompt, y fut blessé grievement d'un trait d'arc.
+Memembouré (trop chaut) préque en la méme sorte
+L'ennemi poursuivant y eut la jambe torte,
+Ce qui plusieurs en fit de leur mains échapper,
+Mais ne peurent pourtant leur ennemi tromper.
+Car Etmeminaoet l'homme qui de six femme
+Peut, galant appaiser les amoureuses flammes,
+Et Metembrolebit, Medagoet, Chahocobech'
+Bituani, Penin, Actembroé, Semcoudech',
+Tous vaillans champions, soldats & Capitaines
+Acheverent du tout ces races inhumaines.
+Mais ce qui est ici digne d'étonnement,
+C'est que des Souriquois n'est mort un seulement.
+
+L'Armouchiquois éteint, cette armée defaite,
+Membertou glorieux fait sonner la retraite,
+On trouve de blessés encores Pechkmet,
+Oupakour, Ababich', Pigagan, Chichkmeg,
+Umanuet, & Kobech', dont les playes on pense,
+Tandis que du butin d'autre côté l'on pense.
+La cure en est sommaire. Entre eux est un devin
+(Ignorant toutefois) qu'on appelle Aoutmoin.
+Cetui prognostique de l'état du malade
+Feint vers quelque demon pour lui faire ambassade,
+Et selon sa reponse, en ceci comme en tout,
+Il juge s'il sera bien-tot mort ou debout.
+Avec ce de la playe il va sucçant le sang,
+Il la souffle, & soufflant il s'émeut tout le flanc:
+Ceci fait, il applique au dessus de la playe
+Du roignon de Castor: & par ainsi essaye
+(Le bendage parfait) son malade guerir.
+
+Le butin recuilli, avant que de partir
+Des chefs Armouchiquois ils enlevent les tétes
+Pour en faire au retour maintes joyeuses fétes.
+Ja ilz sont à la voile, & approchent du port
+Où ilz doivent donner à leurs femmes confort,
+Lesquelles aussi tot que de leur arrivée
+Elle ont eu nouvelle, aussi-tot la huée
+Elles ont fait de loin, desireuses sçavoir
+Quel avoit esté là de chacun le devoir.
+Et en ordre marchans, qui en main une masse,
+Qui un couteau trenchant (ayans toutes la face
+De couleurs bigarée) elles s'attendoient bien
+Toutes sur l'heure avoir un Armouchiquois sien,
+Afin d'en faire tot cruelle boucherie,
+Mais sans cela convint faire leur tabagie.
+Et pares le repas la danse s'ensuivit,
+Qui dura tout le jour, & qui dura la nuit,
+Et toujours durera en s'écrians sans cesse,
+Chantans de Membertou la valeur & proüesse
+Tant que leur estomach la voix leur fournira,
+Ou que quelque mal-heur reposer les fera.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+
+ LA TABAGIE MARINE
+
+COMPAGNONS, où est le temps
+Qu'avions nôtre passe-temps
+A descendre au plus habile
+Sur le pié ferme d'une ile,
+Fourrageans de toutes pars
+Deça & delà épars
+Parmi l'epés des feuillages
+Et des orgueilleux herbages
+L'honneur des jeunes oiseaux
+Qu'enlevions, à grans troupeaux,
+Le gros Tangueu, la Marmette,
+Et la Mauve & la Roquette,
+Ou l'Oye, ou le Cormorant,
+Ou l'outarde au corps plus grand.
+Ça (ce disoi-je à la troupe)
+Emplissons nôtre chaloupe
+De ces oiseaux tendrelets,
+Ilz valent bien des poulets.
+Dieu! quelle plaisante chasse.
+Amasse, garson, amasse,
+Portes-en chargé ton dos,
+Tu es alaigre & dispos,
+Et reviens tout à cette heure
+Prendre pareille mesure,
+Ne cessant jusques à ce
+Que nous en ayons assé:
+Car nous pourrions de cette ile
+Fournir une bonne ville.
+
+Je voudroy m'avoir couté
+Un Karolus bien conté
+Et estre en cet equipage
+Acecque tout ce pillage
+Au beau milieu de Paris
+O que j'y auroy d'amis,
+Qui pour avoir pance grasse
+Me suivroient de place en place.
+
+Qu'on ne parle maintenant
+Que des iles du Ponant.
+Car les iles Fortunées
+Sont certes infortunées
+Au pris de celles ici,
+Qui nous fournissent ainsi
+Pour neant ce que l'on achete
+Au quartier de la Huchette,
+Ou ailleurs bien cherement.
+Je ne sçay certainement
+Comme le monde est si béte
+Que païs il rejette,
+Veu la grand' felicité
+Qui s'y voit de tout côté,
+Soit qu'on suive cette chasse,
+Soit que l'Ellan on pourchasse,
+Ou qu'on vueille de poisson
+Faire en eté la moisson.
+Car quant est des paturages
+Il n'y manque pont d'herbages
+Pour nourrir vaches & veaux,
+Ce ne sont rien que ruisseaux,
+Lacs, fonteines, & rivieres
+(De tous biens les pepinieres)
+En ce païs forétier.
+Il y a mines d'acier,
+De fer, d'argent, & de cuivre,
+Asseurez moyens de vivre,
+Quand en train elles seront,
+Et par le monde courront.
+
+La terre y est plantureuse
+Pour rendre la gent heureuse
+Qui la voudra cultiver.
+Il ne reste que trouver
+Bon nombre de jeunes filles
+A porter enfans habiles
+Pour bien-tot nous rendre forts
+En ces mers, rives, & ports,
+Et passer melancholie
+Chacun avecque s'amie
+Pres les murmurantes eaux,
+Qui gazouïllent par les vaux,
+Ou à l'ombre des fueillages
+Des endormans verd-bocages.
+
+Par mon ame je voudroy
+Que dés ore il pleût au Roy
+Me bailler des bonnes rentes
+En ma bourse bien venantes
+Tous les ans dix mille escus,
+Voire trente mille, & plus,
+Pour employer à l'usage
+D'un honéte mariage,
+A la charge de venir
+En ce païs me tenir,
+Et y planter une race,
+Digne de sa bonne grace,
+Qui service luy feroit
+Tant qu'au monde elle seroit,
+Quittant du barreau la lice,
+Et du monde la malice,
+Et les injustes faveurs
+Des hommes de qui le coeurs
+S'enclinent à l'apparence
+Pour opprimer l'innocence
+
+De tels & autres propos
+J'entretenoy mes dispos
+Tandis que chacun sa proye
+Diligent à bort envoye.
+Devinez si au repas
+Grand' chere ne faisions pas.
+Car avec cette viande
+D'elle-méme assez friande
+Nous avions abondamment
+De poisson pris frechement.
+
+Quand ores en ma memoire
+Se ramentoit cette histoire,
+Je regrette ce temps là
+Qui nous fournissoit cela.
+Car dés long temps la pature
+de salé nous est si dure,
+Que nos estomachz forcés
+En demeurent offensés.
+
+Pourtant je ne veux pa dire
+Que les maitres du navire
+Messieurs les associés
+Ne se soient point souciés
+D'envoyer honétement
+Nôtre rafraichissement.
+Mais certaines gourmandailles
+Ont mangé noz victuailles,
+Noz poules & nos moutons,
+Et grapillez nos citrons,
+Nôtre sucre, noz grenades,
+Nos epices & muscades,
+Ris, & raisins & pruneaux,
+Et autres fruits bons & beaux
+Utiles en la marine
+Pour conforter la poitrine.
+
+Vous sçavés si je di vray,
+Capitaine Papegay.
+Si jamais je suis grand Prince
+En cette tout autre province
+Onqu' enfant ne regira
+Ce que ma nef portera.
+Main ne laissons je vous prie
+de mener joyeuse vie,
+Ça, garson, de ce bon vin
+Du cru de Monsieur Macquin,
+Et buvons à pleine gorge
+Tant à luy qu'à Monsieur George.
+Ce sont des hommes d'honneur
+Et d'une agreable humeur,
+Car ilz nous ont l'autre année
+Fourni de bonne vinée,
+Dont le parfum nompareil
+A garenti du cercueil
+Plusieurs qui fussent grand' erre
+Allé dormir souz la terre.
+Et ne trouve quant à moy
+Drogue de meilleur aloy
+En nôtre France-Nouvelle
+Pour braver la mort cruelle,
+Que vivre joyeusement
+Avec le fruit du sarment.
+
+Est-ce pas donc bon ménage
+D'avoir un si bon bruvage
+Jusques ores conservé?
+Car ici n'avons trouvé
+Que bien petite vendange,
+Ce qui nous est bien étrange.
+Car le cidre Maloin
+Ne vaut pas du petit vin.
+Mais ayons la patience
+Que soyons rendus en France.
+Approche de moy, garson,
+Et m'apporte ce jambon,
+Que j'en prenne une aiguillette,
+Car ce lard point ne me haite.
+J'aimeroy mieux voir noz plats
+Garnis de bons cervelats,
+De patés & de saucisses
+Confits en bonnes epices,
+Que cette venaison
+Dont je n'ay nulle achoison,
+Non plus que de ces moruës
+Qui sont toutes vermoluës
+Certes le maitre valet
+Meriteroit un soufflet
+De nous bailler tout du pire
+Qui soit dedans ce navire.
+Car nous devrions par honneur
+En tout avoir du meilleur.
+Otez nous tant de viandes,
+Et apportez des amandes,
+Pruneaux, figues & raisins,
+Et buvons à nos voisins.
+
+C'a toute la pleine tasse,
+C'est à vôtre bonne grace,
+Capitaine Chevalier.
+Si dedans vôtre cellier
+Avez quelque friandise,
+Faites que de vous l'on dise
+Que vous estes liberal,
+Honéte, & d'un coeur Royal.
+
+Maitre tenez vous en garde,
+C'est à vous que je regarde
+Ayant les armes en main.
+Plegez moy le verre plein.
+Cette derniere nuitée
+Vous a un peu mal traitée.
+Il y vint un coup de mer
+Qui pensa nous abymer.
+Mais vous fites diligence
+De parer à la defense.
+
+Dieu garde le bon JONAS
+De tout violent trépas,
+Car s'il tomboit en naufrage
+Nous y aurions du dommage,
+Et m'étonne infiniment
+Que cet humide element
+De ses eaux ne nous accable,
+Veu que le nom venerable
+De Dieu y est blasphemé
+D'un langage accoutumé,
+Sans crainte de ses menaces.
+
+Neantmoins rendons lui graces,
+Et avec contrition
+Demandons remission
+De noz fautes: & sans cesse
+Soit loüée sa hautesse. Amen.
+
+Cherchant dessus Neptune un repos sans repos
+J'ay façonné ces vers au branle de ses flots.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Histoire de la Nouvelle-France, by Marc Lescarbot
+
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Project Gutenberg's Histoire de la Nouvelle-France, by Marc Lescarbot
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
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+Title: Histoire de la Nouvelle-France
+ (Version 1617)
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+Author: Marc Lescarbot
+
+Release Date: August 8, 2007 [EBook #22268]
+
+Language: French
+
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+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA NOUVELLE-FRANCE ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<br><br>
+<h2>MARC LESCARBOT</h2>
+
+<h1>HISTOIRE DE<br>
+
+LA NOUVELLE-FRANCE</h1>
+
+<p>Contenant les navigations, découvertes, &amp; habitations
+faites par les François és Indes Occidentales &amp;
+Nouvelle-France, par commission
+de noz Roys Tres-Chrétiens, &amp; les diverses
+fortunes d'iceux en l'execution de ces choses
+depuis cent ans jusques à hui.</p>
+
+<p><i>En quoy est comprise l'histoire Morale, Naturele, &amp;
+Geographique des provinces cy décrites: avec
+les Tables &amp; Figures necessaires.</i></p>
+
+<p>Par MARC LESCARBOT, Advocat en Parlement
+Témoin oculaire d'une partie des choses ici récitées.</p>
+
+<p><i>Troisiesme Edition enrichie de plusieurs choses singulieres,
+outre la suite de l'Histoire.</i></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+
+<p class="mid">A PARIS</p>
+
+<p class="mid">Chez ADRIAN PERIER, ruë saint<br>
+Jacques, au Compas d'or</p>
+
+<hr>
+
+<p class="mid">M. DC. XVII</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p>
+<br>
+
+<h1>AU ROY</h1>
+
+<h2>TRES-CHRÉTIEN</h2>
+
+<h3>DE FRANCE ET DE</h3>
+
+<h4>NAVARRE LOUYS</h4>
+
+<h5>XIII</h5>
+<br>
+
+<h3>Duc de Milan,<br>
+
+Comte d'Ast, Seigneur de<br>
+
+Genes.</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/S.png"></span>IRE,
+<i>Il y a deux choses principales,
+qui coutumierement excitent les
+Roys à faire des conquétes, le zele
+de la gloire de Dieu, &amp; l'accroissement de la
+leur propre. En ce double sujet noz Roys vos
+preddecesseurs ont eté dés y a long temps invités
+à étendre leur domination outre l'Ocean, &amp; y
+former à peu de frais des Empires nouveaux par
+des voyes justes &amp; legitimes. Ils y ont fait quelques
+depenses en divers lieux &amp; saisons. Mais
+aprés avoir découvert le païs on s'est contenté
+de cela, &amp; le nom François est tombé à mépris,
+non par faute d'hommes vertueux, qui pouvoient
+le porter sur les ailes, des vents les plus
+hautains: mais par les menées, artifices, &amp;
+pratiques des ennemis de vôtre Coronne, qui ont
+sceu gouverner les esprits de ceux qu'ils ont
+reconu pouvoir quelque chose à l'avancement d'un
+tel affaire. Cependant l'Espagnol auparavant
+foible, par nôtre nonchalance s'est rendu puissant
+en l'Orient &amp; en l'Occident, sans que nous
+ayons eu cette honorable ambition non de le devancer,
+mais de le seconder; non de le seconder,
+mais de venger les injures par eux faites à noz
+François, qui souz l'avoeu de noz Roys ont voulu
+avoir part en l'heritage de ces terres nouvelles
+&amp; immenses que Dieu a presenté aux
+hommes de deça depuis environ six-vints ans.
+C'étoit chose digne du feu Roy de glorieuse
+memoire vôtre pere, SIRE, de reparer ces choses:
+mais ayant de hauts desseins pour le bien de
+la republique Chrétienne, il avoit laissé à vos
+jeunes ans ces exercices, &amp; l'établissement d'un
+Royaume nouveau au nouveau monde, tandis
+que par-deça il travailleroit à réunir les diverses
+religions, &amp; mettre en bonne intelligence les
+Princes Chrétiens entre eux fort partialisés. Or
+la jalousie de ses ennemis lui ayant envié cette
+gloire, &amp; à nous un tel bien, on pourroit dire
+Que le fardeau que vous avez pris de l'administration
+des Royaumes qui vous sont écheuz
+vous pese assez, sans rechercher des occupations
+à plaisir &amp; non necessaire. Mais, SIRE, je
+trouve au contraire, que comme le grand Alexandre
+commença préque à vôtre âge la conquéte
+du premier Empire du monde; Ainsi, que les
+entreprises extraordinaires sont bien-seantes à
+vôtre Majesté, laquelle depuis six mois a donné
+tant de preuves de sa prudence &amp; de son courage,
+que les cieux, en ont eté ravis, &amp; la terre
+tellement étonnée, qu'il n'y a celui d'entre les
+hommes qui ne vous admire, ayme &amp; redoute
+aujourd'hui, &amp; ne vous juge capable de
+regir non ce que vous possedés, mais tout
+l'univers. Cela étant, SIRE, &amp; Dieu vous
+ayant departi si abondamment ses graces, il les
+faut reconoitre par quelque action digne d'un
+Roy tres-Chrétien, qui est de faire des Chrétiens,
+&amp; amener à la bergerie de Jesus-Christ
+les peuples d'outre mer qui ne sont encore à aucun
+Prince assujétis, ou effacer de noz livres
+&amp; de la memoire des hommes ce nom de
+NOUVELLE-FRANCE, duquel en vain nous
+nous glorifions. Vous ne manquerez, SIRE,
+de bons Capitaines sur les lieux s'il vous plait les
+ayder &amp; soutenir, &amp; bailler les charges à ceux-là
+seuls qui veulent habiter le païs. Mais, SIRE,
+il faut vouloir &amp; commander, &amp; ne permettre
+qu'on revoque ce qui aura eté une fois accordé,
+comme on a fait ci-devant à la ruine d'une si belle
+entreprise, que promettoit bien tot l'établissement
+d'un nouveau Royaume aux terres de dela,
+&amp; seroit l'oeuvre aujourd'hui bien avancé, si
+l'envie &amp; l'avarice de certaines gens qui ne donneront
+point un coup d'epée pour vôtre service,
+ne l'eût empeché. Le feu sieur de Poutrincourt
+Gentilhomme d'immortelle memoire bruloit d'un
+immuable desir de Christianiser (ce qu'il avoit
+bien commencé) les terres échuës à son lot: Et à
+cela il a toujours eté traversé, comme aussi son fils
+ainé, qui habite le païs il y a dix ans, n'ayans jamais
+trouvé que bien peu de support en chose si
+haute, si Chrétienne, &amp; qui n'appartient qu'à des
+Hercules Chrétiens. Les sieurs de Monts &amp; de
+Razilli font méme plainte à leur égard. Je laisse les
+entreprises plus reculées de nôtre memoire és voyages
+de Jacques Quartier, Villegagnon, &amp; Laudonniere,
+en Canada, au Bresil, &amp; en la Floride.
+Quoy donc, SIRE, l'Espagnol se vantera-il
+que par-tout où le soleil luit depuis son reveil
+jusques à son sommeil il a commandement; Et
+vous premier Roy de la terre, fils ainé de l'Eglise,
+ne pourrez pas dire le méme? Quoy? les anciens
+Grecs &amp; Romains en leur paganisme auront-ils
+eu cette loüange d'avoir civilisé beaucoup de nations,
+&amp; chés elles envoyé des grandes colonies à
+cet effect; Et nous nais en la conoissance du vray
+Dieu, &amp; sous une loy toute de charité, n'aurons
+pas le zele, non de civiliser seulement, mais
+d'amener au chemin de salut tant de peuples errans
+capables de toutes choses bonnes, qui sont au-dela
+de l'Ocean sans Dieu, sans loy, sans religion, vivans
+en une pitoyable ignorance? Quoy, SIRE,
+noz Roys voz grans ayeuls auront-ils epuisé la
+France d'hommes &amp; de tresors, &amp; exposé leurs
+vies à la mort pour conserver la religion aux
+peuples d'Orientaux; Et nous n'aurons pas le méme zele
+à rendre Chrétiens ceux de l'Occident, qui nous
+donnent volontairement leurs terres, &amp; nous
+tendent les bras il y a cent ans passez? Pourrons-nous
+trouver aucune excuse valable devant le throne
+de Dieu quand ilz nous accuseront du peu de pitié
+que nous aurons eu d'eux, &amp; nous attribueront
+le defaut de leur conversion? Si nous ne sçavions
+l'état auquel ilz sont, nous serions hors de reproche.
+Mais nous le voyons, nous le trouvons, nous
+le sentons, &amp; n'en avons aucun souci. Si quelques
+gens nouveaux nous viennent d'Italie ou
+d'Espagne avec un habit, ou un chant nouveau,
+nous allons au-devant, nous les embrassons, nous
+les admirons, nous les faisons en un moment regorger
+de richesses. Je ne blame point cela, SIRE,
+puis que les largesses des Roys n'ont autres bornes
+que leur bon plaisir, &amp; puis qu'en vôtre Royaume
+chacun est maitre de son bien. Mais à la mienne
+volonté que l'on fit autant d'état de l'oeuvre dont
+je parle, oeuvre sans pareil, qui devance de bien
+loin tut ce qui se peut imaginer de pieté entre les
+exercice des hommes. Une seule confiscation, un
+seul bon benefice, une seule somme de cent mille
+écus comptée &amp; nombrée (en plusieurs) depuis
+la mort du sieur Roy vôtre pere, SIRE, à une
+Compagnie qui n'en avoit que faire, pouvoit fournir
+à cela, &amp; vous faire commander puissamment
+dedans la Zone torride, &amp; dehors, à l'Occident.
+Mais chacun veut tirer à soi, &amp; tant s'en faut
+qu'on vous remontre cela, qu'au contraire les
+effects nous font croire que l'on tache partout tous
+moyens d'enerver &amp; faire perdre courage à ceux qui
+s'employent à des actions si genereuses, sans se prendre
+garde qu'aujourd'hui il y va de vôtre Etat en
+ces affaires ici: Et si nous attendons encore un siecle
+la France ne sera plus France, mais le proye de
+l'étranger, qui nous sappe tous les jours, nous
+debauche vos alliés, &amp; se rend puissant à nôtre ruine
+en un monde nouveau qui sera tout à lui. Et pour
+nous eblouïr on demande des tresors tout appareillés
+en ces terres là, comme si la voye n'étoit point
+ouverte à votre Majesté pour y entrer d'un Tropique
+à l'autre quand il lui plaira: Comme si la
+gloire &amp; force des Roys consistoit en autre chose
+qu'en la multitude des hommes: Et comme si vôtre
+antique France n'avoit pas de beaux tresors en
+ses blez, vins, bestiaux, toiles, laines, pastel, &amp;
+autres denrées qui lui sont propres: Qui sont aussi les
+tresors à esperer de vôtre NOUVELLE-FRANCE
+plus voisine de nus, laquelle dés si
+long temps telle qu'elle est, sustente de ses poissons
+toute l'Europe tant par mer que par terre, &amp; lui
+communique ses pelleteries, d'où noz Terre-neuviers
+&amp; Marchans tirent de bons profits.</i></p>
+
+<p>SIRE, <i>s'il y a Roy au monde qui puisse &amp; doive
+dominer sur la mer, &amp; sur la terre, c'est vous
+qui avés des peuples innumerables dont une partie
+languissent faute d'occupation; Et n'étoit deux
+ou trois manieres de gens qui abondent dans vôtre
+Royaume, en auriez beaucoup d'avantage, qui ne
+seroient moins puissans à vous faire redouter aux
+extremitez de la terre, que les vieux Gaullois, qui
+conquirent l'Asie &amp; l'Italie, &amp; y occuperent des
+provinces appellées de leur nom: Et plus recentement
+encor noz peres les premiers François, qui
+possedoient autant delà que deçà le Rhin. Mais
+qui (outre ce) avés les ports pour l'Orient &amp;
+l'Occident à vôtre commandement: Plus les bois pour
+les vaisseaux; les vivres, toiles, &amp; cordages pour
+les fretter, en telle abondance, que vous en
+fournissés les nations voisines de vôtre Royaume. Il y
+a beaucoup d'autres choses à dire sur ce sujet,
+SIRE, dont je m'abstiens quant à cette heure
+pour les representer à vôtre Majesté quand elle
+aura consideré l'importance de ce que dessus, &amp;
+donnera des témoignages qu'elle veut serieusement
+entendre à ce qui est du bien de son service &amp; de
+la gloire de Dieu és terres de l'Occident. Ainsi
+Dieu vous vueille inspirer, SIRE: Ainsi Dieu
+vous ayde &amp; fortifie vôtre bras pour r'entrer dans
+vôtre ancien heritage, &amp; domter vos ennemis:
+Ainsi Dieu nous doint voir bien-tot vôtre grandeur
+servie &amp; obéïe par toute la terre: A quoy je
+me reputeray glorieux de contribuer tout ce que
+doit un homme tel que je suis,</i></p>
+
+<p>SIRE,</p>
+
+<p>De vôtre Majesté<br><br>
+
+Tres-Humble, tres-obeissant,<br>
+&amp; tres-fidele sujet.<br>
+MARC LESCARBOT<br>
+de Vervin.</p>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"></p>
+<br>
+
+<h2>A<br>
+MONSEIGNEUR MESSIRE</h2>
+<h3>PIERRE JEANNIN Chevalier,<br>
+Baron de Montjeu, Chagni, et<br>
+Dracy, Conseiller du Roy en ses<br>
+Conseils d'Estat, &amp; Conterolleur<br>
+general de ses Finances.</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/M.png"></span>ONSEIGNEUR,<br>
+Comme l'âge de l'homme
+commence par l'ignorance,
+&amp; peu à peu l'esprit se formant,
+par une studieuse recherche,
+pratique &amp; experience, acquiert la
+cognoissance des choses belles &amp; relevées:
+Ainsi l'âge du monde, en son enfance
+croit rude, agreste, &amp; incivil, ayant peu
+de conoissance des choses celestes &amp;
+terrestes, &amp; des sciences que les siecles
+suivans ont depuis trouvées, &amp; communiquées
+à la posterité: &amp; y reste encore
+beaucoup de choses à decouvrir, dont
+l'âge futur se glorifiera, comme nous nous
+glorifions des choses trouvées de nôtre
+temps. C'est ainsi que le siecle dernier a
+trouvé la Zone torride habitable, &amp; la
+curiosité des hommes a osé chercher &amp;
+franchir les antipodes que plusieurs anciens
+n'avoient sceu comprendre. Tout
+de méme en noz jours, le desir de sçavoir
+a fait découvrir à noz François des
+terres &amp; orées maritimes qui onques n'avoient
+eté vuës des peuples de deçà.
+Témoins de ceci soient les Souriquois,
+Etechemins, Armouchiquois, Iroquois,
+Montagnais du Saguenay, &amp; ceux que habitent
+par-delà le Saut de la grande riviere
+de Canada, decouverts depuis un an, au
+lieu déquels les Hespagnols, &amp; Flamens
+ont couché sur leurs Tables geographiques
+des noms inventés à plaisir: &amp; le
+premier menteur en a tiré plusieurs autres
+aprés soi. <i>Nemo enim</i> (dit Seneque)
+<i>sibi tantum errat; sed alieni erroris causa &amp;
+author est, versatque nos &amp; præcipitat traditus
+per manies error, alienisque perimus exemplis.</i>
+Mais rien ne sert de chercher &amp; decouvrir
+des païs nouveaux au peril de tant
+de vies, si on ne tire fruit de cela. Rien
+ne sert de qualifier une NOUVELLE-FRANCE,
+pour estre un nom en l'air &amp; en
+peinture seulement. Vous sçavés, Monseigneur,
+que noz Roys ont fait plusieurs
+découvertes outre l'Ocean depuis cent
+ans en-çà, sans que la Religion Chrétienne
+en ait esté avancée, ni qu'aucune
+utilité leur en soit reüssie. La cause en est,
+que les uns se sont contentez d'avoir veu,
+d'autres d'en ouir parler, &amp; que jamais
+on n'a embrassé serieusement ces affaires.
+Or maintenant nous sommes en un siecle
+d'autre humeur. Car plusieurs pardeçà
+s'occuperoient volontiers à l'innocente
+culture de la terre, s'ils avoient dequoy
+l'employer: &amp; d'autres exposeroient volontiers
+leurs vies pour la conversion
+des peuples de delà. Mais il y faut au prealable
+établir la Republique, d'autant que
+(comme disoit un bon &amp; ancien Eveque)
+<i>Ecclesia est in Republica, non Republica
+in Ecclesia.</i> Il faut donc premierement
+fonder la republique, si l'on veut
+faire quelque avancement par-delà (car
+sans la Republique l'Eglise ne peut étre)
+&amp; y envoyer des colonies Françoises pour
+civiliser les peuples qui y sont, &amp; les rendre
+Chrétiens par leur doctrine &amp; exemple.
+Et puis que Dieu, Monseigneur vous
+a mis en lieu eminent sur le grand theatre
+de la France pour voir &amp; considerer
+ces choses, &amp; y apporter du secours:
+Vous qui aymez les belles entreprises des
+voyages &amp; navigations, aprés tant de services
+rendus à noz Roys, faites encore
+valoir ce talent, &amp; obligez ces peuples
+errans, mais toute la Chrétienté, à prier
+Dieu pour vous, &amp; benir vostre Nom
+eternellement, voire à le graver en tous
+lieux dans les rochers, les arbres, &amp; les
+coeurs des hommes: Ce qu'ilz feront, si
+vous daignés apporter ce qui est de vôtre
+credit &amp; pouvoir pour chasser l'ignorance
+arriere d'eux, leur ouvrir le chemin de
+salut, &amp; faire conoitre les choses belles,
+tant naturelles que surnaturelles de la terre
+&amp; des cieux. En quoy je n'épargneray
+jamais mon travail, s'il vous plait en cela
+(comme en toute autre chose) honorer
+de voz commandemens celuy qu'il vous
+a pleu aymer sans l'avoir veu: C'est,</p>
+
+<p>MONSEIGNEUR,</p>
+
+<p>Vôtre tres-humble &amp;<br>
+tres-obeissant serviteur<br>
+MARC LESCARBOT.</p>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004.png"></p>
+
+<h1>A LA FRANCE</h1>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/B.png"></span>EL oeil de l'Univers, Ancienne
+nourrice des lettres &amp; des armes,
+Recours des affligez, Ferme appui
+de la Religion Chrétienne, Tres-chere
+Mere, ce seroit vous faire
+tort de publier ce mien travail
+(chose qui vous époinçonnera) souz vôtre
+nom, sans parler à vous, &amp; vous en declarer
+le sujet. Vos enfans (tres-honorée Mere) noz
+peres &amp; majeurs ont jadis par plusieurs siecles eté
+les maitres de la mer lors qu'ilz portaient le nom
+de Gaullois, &amp; vos François n'étoient reputez
+legitimes si dés la naissance ilz ne sçavoient nager,
+&amp; comme naturellement marcher sur les
+eaux. Ils ont avec grande puissance occupé l'Asie.
+Ils y ont planté leur nom, qui y est encore.
+Ils en ont fait de méme és païs des Lusitaniens
+&amp; Iberiens en l'Europe. Et aux siecles plus recens,
+poussez d'un zele religieux &amp; enflammé
+de pieté, ils ont encore porté leurs armes &amp; le
+nom François en l'Orient &amp; au Midi, si bien
+qu'en ces parties là qui dit François il dit Chrétien:
+&amp; au rebours, qui dit Chrétien Occidental
+&amp; Romain, il dit François. Le premier Cæsar
+Empereur &amp; Dictateur vous donne cette louange
+d'avoir civilisé &amp; rendu plus humaines &amp;
+sociables les nations voz voisines, comme les
+Allemagnes, léquelles aujourd'huy sont remplies
+de villes, de peuples, &amp; de richesses. Bref les
+grans Evéques &amp; Papes de Rome s'étant mis
+souz vôtre aile en la persecution, y ont trouvé
+du repos: &amp; les Empereurs mémes en affaires
+difficiles n'ont dedaigné se soubmettre à la justice
+de votre premier Parlement. Toutes ces choses
+sont marques de votre grandeur. Mais si és
+premiers siecles vous avez commandé sur les
+eaux, si vous avés imposé votre nom aux nations
+éloignées, si vous avés eté zelée pour la
+Religion Chrétienne, &amp; bref si vous avés
+apprivoisé les moeurs farouches des peuples rustiques;
+il faut aujourd'hui reprendre les vieux
+erremens en ce qui a esté laissé, &amp; dilater les bornes
+de vôtre pieté, justice, &amp; civilité, en
+enseignant ces choses aux nations de la Nouvelle-France,
+puis que l'occasion se presente de ce faire,
+&amp; que vos enfans reprennent le courage &amp;
+la devotion de leurs peres. Que diray-je ici?
+(tres-chere Mere) Je crains vous offenser si je
+di pour la Verité que c'est chose honteuse aux
+Princes, Prelats, Seigneurs &amp; peuples tres-Chrétiens
+de souffrir vivre en ignorance, &amp; préque
+comme bétes, tant de creatures raisonnables
+formées à l'image de Dieu, léquelles
+chacun sçait étre és grandes terres Occidentales
+d'outre l'Ocean. L'Hespagnol s'est montré plus
+zelé que nous en cela, &amp; nous a ravi la palme
+de la navigation qui nous étoit propre. Il y a eu
+du profit. Mais pourquoy lui enviera-on ce qu'il
+a bien acquis? Il a esté cruel. C'est ce qui souille
+sa gloire, laquelle autrement seroit digne d'immortalité.
+Depuis cinq ans le Sieur de Monts
+meu d'un beau desir &amp; d'un grand courage, a
+essayé de commencer une habitation en la
+Nouvelle-France, &amp; a continué jusques à present à
+ses dépens. En quoy faisant lui &amp; ses lieutenans
+ont humainement traité les peuples de ladite province.
+Aussi aiment-ils les François universellement,
+&amp; ne desirent rien plus que de se conformer
+à nous en civilité, bonnes moeurs, et religion.
+Quoy donc, n'aurons nous point de pitié
+d'eux, qui sont noz semblables? Les lairrons-nous
+toujours perir à nos yeux, c'est à dire, le
+sçachant, sans y apporter aucun remede? Il faut,
+il faut reprendre l'ancien exercice de la marine,
+&amp;faire une alliance du Levant avec le Ponant,
+de la France Orientale avec l'Occidentale, &amp;
+convertir tant de milliers d'hommes à Dieu avant
+que la consommation du monde vienne, laquelle
+s'avance fort, si les conjectures de quelques
+anciens Chrétiens sont veritables, léquels ont estimé
+que comme Dieu a fait ce grand Tout en six
+journées, aussi qu'au bout de six mille ans viendroit
+le temps de repos, auquel sera le diable
+enchainé, &amp; ne seduira plus les hommes. Ce qui se
+rapporte à l'opinion des disciples &amp; sectateurs
+d'Elie, léquels, (selon les Talmudiste) on tenu
+que le monde seroit</p>
+
+<p class="mid">DEUX MILLE ANS VAGUE [1]<br>
+DEUX MILLE ANS LOY<br>
+DEUX MILLE ANS MESSIE,</p>
+
+<p class="mid">[Note 1: C'est à dire ni Loy, ni Messie.]</p>
+
+<p>&amp; que pour nos iniquitez, qui sont grandes, seront
+diminuées dédites années autant qu'il en sera
+diminué.</p>
+
+<p>Il vous faut, di-je (ô chere Mere) faire une alliance
+imitant le cours du Soleil, lequel comme
+il porte chasque jour sa lumiere d'ici en la
+Nouvelle-France: Ainsi, que continuellement votre
+civilité, vôtre justice, vôtre pieté, bref votre
+lumiere se transporte là-méme par vos enfans,
+léquels d'orenavant par la frequente navigation
+qu'ilz feront en ces parties Occidentales seront
+appellés Enfans de la mer, qui sont interpretés
+Enfans de l'Occident, selon la phraze Hebraïque,
+en la prophétie d'Osée. Que s'ilz n'y trouvent les
+thresors d'Atabalippa &amp; d'autres, qui ont
+affriandé les Hespagnols &amp; iceux attirés aux Indes
+Occidentales, on n'y sera pourtant pauvre, ainsi
+cette province sera digne d'étre dite vôtre fille,
+la transmigration des hommes de courage, l'Academie
+des arts, &amp; la retraite de ceux de vos enfans
+qui ne se contenteront de leur fortune: déquels
+plusieurs faute d'estre employés, vont és
+païs étrangers, où desja ils-ont enseigné les
+metiers qui vous estoient anciennement particuliers.
+Mais au lieu de ce faire prenans la route de la
+Nouvelle-France, ilz ne se debaucheront plus
+de l'obeïssance de leur Prince naturel, &amp; feront
+des negociations grandes sur les eaux, léquelles
+negociations sont si propres aux parties du Ponant,
+qu'és écrits des Prophetes, le mot de negociation
+[Hébreux] se prent aussi pour l'Occident: &amp;
+l'Occident &amp; la Mer sont volontiers conjoints
+avec les discours des richesses.</p>
+
+<p>Plusieurs de lache coeur qui s'épouvantent
+la veuë des ondes, étonnent les simples gens,
+disans (comme le Poëte Horace) qu'il vaut
+mieux contempler de loin la fureur de Neptune:</p>
+
+<p class="mid"><i>Neptunum proculè terra spectare furentem,</i></p>
+
+<p>&amp; qu'en la Nouvelle France n'y a nul plaisir. Il
+n'y a point les violons, les masquarades, les danses,
+les palais, les villes, &amp; les beaux batiments de
+France. Mais à telles gens j'ay parlé en plusieurs
+lieux de mon histoire. Et leur diray d'abondant
+que ce n'est à eux qu'appartient la gloire d'établir
+au nom de Dieu parmi des peuples errans qui n'en
+ont la conoissance: ni de fonder des Republiques
+Chrétiennes &amp; Françoises en un monde nouveau:
+ni de faire aucune chose de vertu, qui puisse
+servir &amp; donner courage à la posterité. Tels
+faineans mesurans chacun à leur aune, ne sçachans
+faire valoir la terre, &amp; n'ayans aucun zele de Dieu,
+trouvent toutes choses grandes impossibles: &amp; qui
+les en voudroit croire jamais on ne feroit rien.</p>
+
+<p>Tacite parlant de l'Allemagne, disoit d'elle
+tout de méme que ceux-là de la Nouvelle-France:
+<i>Qui est</i> (dit-il) <i>Celui, qui outre le danger d'une
+mer effroyable &amp; inconnuë, voudroit laisser l'Italie,
+l'Asie, ou l'Afrique, pour l'Allemagne, où est un
+sol rigoureux, une terre informe &amp; triste soit en son
+aspect, soit en sa culture, si ce n'est à celui qui y est nay?</i>
+Cestui-là parloit en Payen, &amp; comme un homme
+de qui l'esperance étoit en la jouïssance des
+choses d'ici bas. Mais le Chrétien marche d'un
+autre pié &amp; a son but à ce qui regarde l'honneur
+de Dieu, pour lequel tout exil lui est doux,
+tout travail lui sont delices tous perils ne lui sont que
+jouëts. Pour n'y avoir des violons &amp; autres
+recreations en la Nouvelle-France, il n'y a encore
+lieu de se plaindre: car il est fait aisé d'y en mener.</p>
+
+<p>Mais ceux qui ont accoutumé de voir de
+beaux chateaux, villes &amp; palais, &amp; se contenter
+de l'esprit de cette veuë, estiment la vie peu agreable
+parmi les foréts, &amp; un peuple nud: Pour auquels
+repondre je diray pour certain, que s'il y
+avoit des villes ja fondées de grande antiquité il
+m'y auroit point un poulce de terre au commandement
+des François, &amp; d'ailleurs les entrepreneurs
+de l'affaire n'y voudroient point aller pour
+batir sur l'edifice d'autrui. D'abondant, qui est
+celui (s'il n'est bien sot) qui n'aime mieux voir
+une forét qui est à lui, qu'un palais où il n'a rien?</p>
+
+<p>Les timides mettent encore une difficulté digne
+d'eux, qui est la crainte des Pyrates: A quoy
+j'ay répondu au Traité de la Guerre: &amp; diray
+encore qu'à ceux qui marchent souz l'aile du
+Tout-puissant, &amp; pour un tel sujet que celui ci, voici
+que dit notre Dieu: <i>Ne craint point, ô vermisseau
+de Jacob, petit troupeau d'Israël: Je t'aideray, dit
+le Seigneur, &amp; ton defenseur c'est le sainct d'Israël.</i></p>
+
+<p>Et comme les hommes scrupuleux font des
+difficultez par tout: J'en ay quelquefois veu qui
+ont mis en doute si on pouvoit justement occuper
+les terres de la Nouvelle-France, &amp; en dépoüiller
+les habitans: auquels ma reponse a esté
+en peu de mots, que ces peuples sont semblables
+à celui duquel est parlé en l'Evangile, lequel avoit
+serré le talent qui lui avoit esté donné, dans un
+linge, au lieu de le faire profiter, &amp; partant lui fut
+oté. Et comme ainsi soit que Dieu le Createur
+ait donné la terre à l'homme pour la posseder, il
+est bien certain que le premier tiltre de possession
+doit appartenir aux enfans qui obeïssent à leur
+pere &amp; le reconnoissent, &amp; qui sont comme les
+ainez de la maison de Dieu, tels que sont les
+Chrétiens, auquels apparient le partage de la
+terre premier qu'aux enfans desobeïssans, qui ont
+eté chassez de la maison, comme indignes de
+l'heritage, &amp; de ce qui en depend.</p>
+
+<p>Je ne voudroy pourtant exterminer ces peuples ici,
+comme a fait l'Hespagnol ceux des Indes
+Occidentales prenant le pretexte des
+commandemens faits jadis à Josué, Gedeon, Saul, &amp;
+autres combattans pour le peuple de Dieu. Car
+nous sommes en la loy de grace, loy de douceur,
+de pieté, &amp; de misericorde, en laquelle nôtre
+Sauveur a dit, <i>Apprenez de moy que je suis doux, &amp;
+humble de coeur:</i> Item, <i>Venés à moy vous tous qui estes
+travaillés &amp; chargés, et je vous soulageray</i>: Et ne dit
+point: Je vous extermineray. Et puis, ces pauvres
+peuples Indiens estoient sans defense au pris
+de ceux qui les ont ruiné: &amp; n'ont pas resisté
+comme ces peuples déquels la Sainte Ecriture fait
+mention. Et d'ailleurs, que s'il falloit ruiner les
+peuples de conquéte, ce seroit en vain que le méme
+Sauveur auroit dit à ses Apôtres: <i>Allez vous-en
+par tout le monde, &amp; prêchez l'Evangile à toute
+creature</i>.</p>
+
+<p>La terre donc appartenant de droit divin aux
+enfans de Dieu, il n'est ici question de recevoir
+le droit des Gents, &amp; politique, par lequel ne seroit
+loisible d'usurper la terre d'autrui. Ce qu'étant
+ainsi, il la faut posseder en conservant ses
+naturels habitans, &amp; y planter serieusement le
+nom de Jesus-Christ &amp; le vôtre, puis qu'aujourd'hui
+plusieurs de vos enfans ont cette resolution
+immuable de l'habiter, &amp; y conduire leurs propres
+familles. Les sujets y sont assez grans pour
+y attraire les hommes de courage &amp; de vertu qui
+sont aiguillonnez de quelque belle &amp; honorable
+ambition d'étre des premiers courans à l'immortalité
+par cette action l'une des plus grandes que
+les hommes se puissent proposer. Et comme les
+poissons de la mer salée passent tous les ans par le
+détroit de Constantinople à la mer du Pont Euxin
+(qui est la mer Major) pour y frayer, &amp; faire
+leurs petits, d'autant que là ilz trouvent l'eau
+plus douce, ç cause de plusieurs fleuves qui se
+déchargent en icelle: Ainsi: (tres-chere Mere)
+ceux d'entre vos enfans qui voudront quitter
+cette mer salée pour aller boire les douces eaux
+du Port Royal en la Nouvelle-France, trouveront
+là bien-tot (Dieu aydant) une retraite tant
+agreable, qu'il leur prendra envie d'y aller peupler
+la province &amp; la remplir de generation.</p>
+
+<p class="rig"> M. LESCARBOT</p><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"></p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004.png"></p>
+
+<h1>SOMMAIRES</h1>
+<h2>DES CHAPITRES</h2>
+<h3>pour servir de Table des matieres<br>
+contenües en cette Histoire.</h3>
+
+<h2>LIVRE PREMIER</h2>
+
+<p>Auquel sont décrits les voyages &amp; navigations
+faites par Commission, &amp; aux dépens de noz
+Rois tres-Chrétiens FRANÇOIS I &amp;
+CHARLES IX, en la Terre neuve de la
+Floride, &amp; Virginie par les Capitaines
+Verazzan, Ribaut, Laudonniere, &amp; Gourgues.</p>
+
+<p>CHAPITRE I</p>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/O.png"></span>RIGINE <i>de la navigation. Motifs
+des decouvertes, qui se sont faites
+depuis six vints ans. Voyages
+de nos François sur l'Ocean. Cause du
+peu de fruit qu'on y a fait. Fausseté
+des Tables geographiques. Que le sujet
+de cette histoire n'est à mépriser. Qualités louables
+des peuples qu'on appelle sauvages.</i></p>
+
+<p>CHAP. II</p>
+
+<p><i>Du nom</i> de GAULLE, <i>Réfutation des Autheurs
+Grecs sur ce sujet. Noé premier Gaullois. Les anciens
+Gaullois peres des Umbres en Italie. Bodin refuté.
+Conquétes &amp; navigations des vieux Gaullois. Loix
+marines, justice, &amp; victoires des Marseillois. Portugal.
+Navire de Paris. Navigations des anciens
+François. Refroidissement en la navigation d'où est
+venu. Lacheté de nôtre siecle. Richesses des Terres
+neuves.</i></p>
+
+<p>CHAP. III</p>
+
+<p><i>Conjectures sur le peuplement des Indes Occidentales,
+&amp; consequemment de la Nouvelle-France comprise
+sous icelles.</i></p>
+
+<p>CHAP. IV</p>
+
+<p><i>Limites de la Nouvelle-France: &amp; sommaire du
+voyage de Jean Verazzan Capitaine Florentin, en la
+Terre-neuve aujourd'hui dite la Floride, &amp; en toute
+cette côte jusques au quarantième degré: avec une briéve
+description des peuples qui habitent ces contrées.</i></p>
+
+<p>CHAP. V</p>
+
+<p><i>Voyage du Capitaine Jean Ribaut en la Floride:
+Les découvertes qu'il y a faites, &amp; la premiere
+demeure des Chrétiens et François en cette Province.</i></p>
+
+<p>CHAP. VI</p>
+
+<p><i>Retour du Capitaine Ribaut en France: Confederations
+des François avec les chefs des Indiens: Feste
+d'iceux Indiens: Necessité de vivres: Courtoisie des
+Indiens: Division des François: Mort du Capitaine
+Albert.</i></p>
+
+<p>CHAP. VII</p>
+
+<p><i>Election d'un Capitaine au lieu du Capitaine Albert.
+Difficulté de retourner en France faute de navire:
+Secours des Indiens la dessus: Retour: Etrange
+et cruele famine: Abord en Angleterre.</i></p>
+
+<p>CHAP. VIII</p>
+
+<p><i>Voyage du Capitaine Laudonniere en la Floride
+dite Nouvelle-France: Son arrivée à l'ile Sainct
+Dominique: puis en ladite province de la Floride: Grand
+âge des Floridiens: Honeteté d'iceux: Batiment de
+la forteresse des François.</i></p>
+
+<p>CHAP. IX</p>
+
+<p><i>Navigation dans la riviere de May: Recit des
+Capitaines &amp;</i> Paraoustis <i>qui sont dans les terres: Amour
+de vengeance: Ceremonies étranges des Indiens pour
+reduire en memoire la mort de leurs peres.</i></p>
+
+<p>CHAP. X</p>
+
+<p><i>Guerre entre les Indiens: Ceremonies avant que d'y
+aller: Humanité envers les femmes &amp; petits enfans:
+Leurs triomphes: Laudonniere demandant quelques
+prisonniers est refusé: Etrange accident de tonnerre:
+Simplicité des Indiens.</i></p>
+
+<p>CHAP. XI</p>
+
+<p><i>Renvoy des prisonniers Indiens à leur Capitaine:
+Guerre entre deux Capitaine Indiens: Victoire à
+l'aide des François: Conspiration contre le Capitaine
+Laudonniere: Retour du Capitaine Bourdet en
+France.</i></p>
+
+<p>CHAP. XII</p>
+
+<p><i>Autre diverses conspirations contre le Capitaine
+Laudonniere: &amp; ce qui en avint.</i></p>
+
+<p>CHAP. XIII</p>
+
+<p><i>Ce que fit Laudonniere estant delivré de ses seditieux:
+Deux Hespagnols reduits à la vie des Sauvages:
+Les discours qu'ils tindrent tant d'eux mémes,
+que des peuples Indiens: Habitans de Serropé
+ravisseurs de filles: Indiens dissimulateurs.</i></p>
+
+<p>CHAP. XIV</p>
+
+<p><i>Comme Laudonniere fait provision de vivre: Découverte
+d'un Lac que l'on pense aboutir à la mer du Su:
+Montagne de la Mine: Avarice des Sauvages: Guerre:
+Victoire à l'aide des François.</i></p>
+
+<p>CHAP. XV</p>
+
+<p><i>Grandes necessité de vivres entre les François
+accruë jusques à une extreme famine: Guerre pour avoir
+la vie: Prise</i> d'Outina: <i>Combat des François contre
+les Sauvages: Façon de combattre d'iceux Sauvages.</i></p>
+
+<p>CHAP. XVI</p>
+
+<p><i>Provision de mil: Arrivée de quatre navires
+Angloises: Reception du Capitaine &amp; general
+Anglois: Humanité &amp; courtoisie d'icelui envers les
+François.</i></p>
+
+<p>CHAP. XVII</p>
+
+<p><i>Preparation du Capitaine Laudonniere pour
+retourner en France: Arrivée du Capitaine Jean
+Ribaut: Calomnies contre Laudonniere: Navires
+Hespagnoles ennemies: Deliberation sur leur venuë.</i></p>
+
+<p>CHAP. XVIII</p>
+
+<p><i>Opiniatreté du Capitaine Ribaut: Prise du Fort
+des François: Retour en France: Mort dudit Ribaut
+&amp; des siens: Bref recit de quelques cruautés
+Hespagnoles. Impossible de reduire les hommes à méme
+opinion.</i></p>
+
+<p>CHAP. XIX</p>
+
+<p><i>Entreprise haute &amp; genereuse du Capitaine Gourgues
+pour relever l'honneur des François en la Floride:
+Renouvellement d'alliance avec les Sauvages: Prise
+des deux plus petits Forts des Hespagnols.</i></p>
+
+<p>CHAP. XX</p>
+
+<p><i>Hespagnol déguisé en Sauvage: Grande resolution
+d'un Indien: Approches &amp; prise du grand Fort:
+Demolition d'icelui, &amp; des deux autres: Execution des
+Hespagnols prisonniers: Regrets des Sauvages au
+partir des François: Retour de Gourgues France: Et
+ce qui avint depuis.</i></p>
+
+<hr class="full">
+
+<h2>LIVRE DEUXIÈME</h2>
+
+<p class="mid">Contenant les Voyages faits souz le<br>
+Capitaine Villegagnon en la France<br>
+Antarctique du Bresil.</p>
+
+<p>CHAP. I</p>
+
+<p><span class="big">E</span><br>N<i>treprise du Sieur de Villegagnon pour aller au
+Bresil: Discours de tout son voyage jusques à son
+arrivée en ce païs là: Fièvre pestilente à-cause des
+eaux puantes: Maladies des François, &amp; mort de
+quelques uns: Zone Torride temperée: Multitude
+de Poissons: Ile de l'Ascension: Arrivée au Bresil:
+Riviere de Ganabara: Fort des François.</i></p>
+
+<p>CHAP. II</p>
+
+<p><i>Renvoy de l'un des navires en France: Expedition
+des Genevois pour envoyer au Bresil: Conjuration
+contre Villegagnon: Découverte d'icelle: Punition de
+quelques uns: Description du lieu &amp; retraite des
+François: Partement de l'escouade Genevoise.</i></p>
+
+<p>CHAP. III</p>
+
+<p><i>Seconde navigation faite au Bresil aux dépens du
+Roy: Accident d'une vague de mer: Discours des iles
+Canaries: Barbarie, païs fort bas: Poissons volans, &amp;
+autres, pris en mer: Tortuës merveilleuses.</i></p>
+
+<p>CHAP. IV</p>
+
+<p><i>Passage de le Zone Torride: où navigation difficile:
+&amp; pourquoy: Et sur ce; Refutation des raisons
+de quelques autheurs: Route des Hespagnols au Perou:
+De l'origine du flot de la mer: Vent oriental
+perpetuel sous la ligne æquinoctiale: Origine &amp; causes
+d'icelui, &amp; des vents d'abas, &amp; de midi: Pluies puantes
+souz la Zone Torride: Effects d'icelles: Ligne
+æquinoctiale pourquoy ainsi dite: Pourquoy sous icelle ne
+se voit ne l'un ne l'autre Pole.</i></p>
+
+<p>CHAP. V</p>
+
+<p><i>Découverte de la terre du Bresil:</i> Margajas <i>quels
+peuples: Façon de troquer avec les</i> Ou-etacas <i>peuple
+le plus barbare de tous les autres: Haute roche
+appellée l'Emeraude de</i> Max-hé: <i>Cap de Frie:
+Arrivée des François à la riviere de</i> Ganabara, <i>où étoit
+Villegagnon.</i></p>
+
+<p>CHAP. VI</p>
+
+<p><i>Comment le sieur du Pont exposa au sieur de Villegagnon
+la cause de sa venuë &amp; de ses compagnons: Reponse
+dudit Villegagnon: Et ce qui fut fait au Fort
+de Colligni aprés l'arrivée des François.</i></p>
+
+<p>CHAP. VII</p>
+
+<p><i>Ordre pour le fait de la Religion: Pourquoy
+Villegagnon a dissimulé sa Religion: Sauvages amenez
+en France: Mariages celebrés en la France Antarctique:
+Debats pour la Religion: Conspirations contre
+Villegagnon: Rigueur d'icelui: Les Genevois se retirent
+d'avec lui: Question touchant la celebration de la
+Cene à faute de pain &amp; de vin.</i></p>
+
+<p>CHAP. VIII</p>
+
+<p><i>Description de la riviere, ou Fort de</i> Ganabara:
+<i>Ensemble de l'ile où est le Fort de Colligni Ville-Henri
+de Thevet. Baleine dans le Port de</i> Ganabara: <i>Baleine
+échouée.</i></p>
+
+<p>CHAP. IX</p>
+
+<p><i>Famine extreme, &amp; les effects d'icelle: Pourquoy
+on dit Rage de faim: Découverte de la terre de Bretagne:
+Recepte pour s'affermir le ventre: Procez contre
+les Genevois envoyé en France: Retour de Villegagnon.</i></p>
+
+<hr class="full">
+
+<h2>LIVRE TROISIÈME</h2>
+
+<h3>Auquel sont décrits les voyages, navigations, &amp;<br>
+découvertes, des François dans les Golfes<br>
+&amp; grande riviere de Canada.</h3>
+
+<p>CHAP. I</p>
+
+<p><span class="big">S</span><br><i>Ommaire de deux voyages faits par le Capitaine
+Jacques Quartier en la Terre-Neuve: Golfe,
+&amp; grand fleuve de</i> Canada: <i>Esclaircissement
+des noms de Terre-neuve</i> Bacalos, Canada &amp; Labrador:
+<i>Erreur de Belle-forest.</i></p>
+
+<p>CHAP. II</p>
+
+<p><i>Relation du premier voyage fait par le Capitaine
+Jacques Quartier en la Terre-Neuve du Nort jusques
+à l'embouchure du grand fleuve de</i> Canada. <i>Et
+premierement l'état de son equipage, avec les
+découvertes du mois de May.</i></p>
+
+<p>CHAP. III</p>
+
+<p><i>Les navigations &amp; découvertes du mois de Juin.</i></p>
+
+<p>CHAP. IIII</p>
+
+<p><i>Les navigations &amp; découvertes du mois de Juillet.</i></p>
+
+<p>CHAP. V</p>
+
+<p><i>Les navigations &amp; découvertes du mois d'Aoust,
+&amp; le retour en France.</i></p>
+
+<p>CHAP. VI</p>
+
+<p><i>Que la conoissance des voyages du Capitaine Jacques
+Quartier est necessaire principalement aux
+Terre-neuviers qui vont à la pecherie: Quelle route il a
+prise en cette seconde navigation: Voyage de Champlein
+jusques à l'entrée du grand fleuve de</i> Canada:
+<i>Epitre presentée au Roy par ledit Capitaine Jacques
+Quartier sur la relation de son deuxiéme voyage.</i></p>
+
+<p>CHAP. VII</p>
+
+<p><i>Preparation du Capitaine Jacques Quartier &amp;
+des siens au voyage de la Terre neuve: Embarquement:
+Ile aux oiseaux: Découvertes d'icelui jusques
+au saut du grand fleuve de</i> Canada, <i>par lui dit</i>
+Hochelaga: <i>Largeur et profondeur nompareille
+d'iceluy: Son commencement inconnu.</i></p>
+
+<p>CHAP. VIII</p>
+
+<p><i>Retour du Capitaine Jacques Quartier vers Labaye
+sainct Laurent: Hippopotames: Continuation
+du voyage dans la grande riviere de</i> Canada,
+<i>jusques à la riviere de</i> Saguenay <i>qui sont cent
+lieues.</i></p>
+
+<p>CHAP. IX</p>
+
+<p><i>Voyage de Champlein depuis</i> Anticosti <i>jusques à</i>
+Tadoussac: <i>Description de</i> Cachepé; <i>Riviere de</i>
+Mantanne: <i>Port de</i> Tadoussac; <i>Baye des Morues,
+Ile percée, Baye de chaleur: Remarques des lieux, iles,
+ports, bayes, sables, rocher, &amp; rivieres qui sont à la
+bende du Nort en allant à la riviere de</i> Saguenay
+<i>Description du port de</i> Tadoussac, <i>&amp; de ladite
+riviere de</i> Saguenay. <i>Contradiction de Champlein.</i></p>
+
+<p>CHAP. X</p>
+
+<p><i>Bonne reception faite aux François par le grand
+Sagamos des Sauvages de</i> Canada: <i>Leurs festins &amp;
+danses: La guerre qu'ils ont avec les Iroquois.</i></p>
+
+<p>CHAP. XI</p>
+
+<p><i>La rejouïssance que font les Sauvages aprés qu'ils
+ont eu victoire sur leur ennemis: Leurs humeurs:
+Sont malicieux: Leur croyance &amp; faulses
+opinions. Que leurs devins parlent visiblement aux
+diables.</i></p>
+
+<p>CHAP. XII</p>
+
+<p><i>Comme le Capitaine Jacques Quartier par de la
+riviere de</i> Saguenay <i>pour chercher un port, &amp;
+s'arrête à Saincte Crois: Poissons inconus: Grandes
+Tortues: Ile aux Coudres: Ile d'Orleans: Rapport de la
+terre du païs: Accueil des François par les Sauvages:
+Harangues des Capitaines Sauvages.</i></p>
+
+<p>CHAP. XIII</p>
+
+<p><i>Retour du Capitaine Jacques Quartier à l'ile
+d'Orleans, par lui nommée l'Ile</i> de Bachus, <i>&amp; ce
+qu'il y trouva: Balizes fichées au port sainct Croix:
+Forme d'alliance: Navire mis à sec pour hiverner:
+Sauvages ne trouvent bon que le Capitaine aille en</i>
+Hochelaga: <i>Etonnement d'iceux au bourdonnement
+des Canons.</i></p>
+
+<p>CHAP. XIV</p>
+
+<p><i>Ruse inepte des Sauvages pour detourner le Capitaine
+Jacques Quartier du voyage en</i> Hochelaga:
+<i>Comme ilz figurent le diable: Depart de Champlein
+de</i> Tadoussac <i>pour aller à Saincte Croix: Qualités
+&amp; rapport du païs: Ile d'Orleans:</i> Kebec, <i>Diamants
+audit</i> Kebec: <i>Riviere de</i> Batiscan.</p>
+
+<p>CHAP. XV</p>
+
+<p><i>Voyage du Capitaine Jacques Quartier à</i> Hochelaga:
+<i>Qualités &amp; fruits du païs: Reception des François
+par les Sauvages: Abondance de vignes &amp; raisins.
+Grand lac: Rats musquets. Arrivée en</i> Hochelaga.
+<i>Merveilleuse rejouyssance desdits Sauvages</i>.</p>
+
+<p>CHAP. XVI</p>
+
+<p><i>Comme le Capitaine &amp; les Gentils-hommes de sa
+compagnie, avec ses mariniers allerent à la ville
+de</i> Hochelaga: <i>Situation du lieu: Fruits du païs;
+Batimens: &amp; maniere de vivre des Sauvages.</i></p>
+
+<p>CHAP. XVII</p>
+
+<p><i>Arrivée du Capitaine Quartier à</i> Hochelaga
+<i>Accueil &amp; caresses à lui faites: Malades lui sont
+apportez pour les toucher: Mont-Royal: Saut de la
+grande riviere de</i> Canada: <i>Etat de la dite riviere
+et ledit Saut: Mines: Armures de bois, dont usent
+certains peuples: Regrets pour son depart.</i></p>
+
+<p>CHAP. XVIII</p>
+
+<p><i>Retour de Jacques Quartier au Port de Saincte
+Croix aprés avoir esté à</i> Hochelaga: <i>Sauvage gardent
+les tétes de leurs ennemis: Les</i> Toudamans <i>ennemis
+des</i> Canadiens.</p>
+
+<p>CHAP. XIX</p>
+
+<p><i>Voyage de Champlein depuis le port de Saincte
+Croix jusques au Saut de la grande riviere, où sont remarqués
+les rivieres, iles, &amp; autres choses qu'il a découvertes
+audit voyage: &amp; particulierement la riviere,
+le peuple, &amp; le païs des</i> Iroquois.</p>
+
+<p>CHAP. XX</p>
+
+<p><i>Arrivée au Saut: Sa description, &amp; ce qui s'y void
+de remarquable. Avec le rapport des Sauvages touchant
+la fin, ou plustot l'origine de la grande
+riviere.</i></p>
+
+<p>CHAP. XXI</p>
+
+<p><i>Retour du Saut à</i> Tadoussac, <i>avec la confrontation
+du rapport de plusieurs Sauvages, touchant la longueur,
+&amp; commencement de la grande riviere de</i>
+Canada: <i>Du nombre de sauts &amp; lacs qu'elle traverse.</i></p>
+
+<p>CHAP. XXII</p>
+
+<p><i>Description de la grande riviere de</i> Canada, <i>&amp;
+autres qui s'y dechargent: Des peuples qui habitent le
+long d'icelle: Des fruits de la terre: Des bétes &amp; oiseaux:
+&amp; particulierement d'une béte à deux piez:
+Des poissons abondans en ladite grande riviere.</i></p>
+
+<p>CHAP. XXIII</p>
+
+<p><i>De la riviere du</i> Saguenay: <i>Des peuples qui
+habitent vers son origine: Autre riviere venant dudit</i>
+Saguenay <i>au dessus du Saut de la grande riviere: De
+la riviere des</i> Iroquois <i>venant de vers la Floride,
+païs sans neges, ni glaces: Singularités d'icelui païs:
+Soupçon sur les Sauvages de</i> Canada: <i>Guet nocturne:
+Reddition d'une fille échappée: Reconciliation des
+Sauvages avec les François.</i></p>
+
+<p>CHAP. XXIV</p>
+
+<p><i>Mortalité entre les Sauvages: Maladie étrange
+&amp; inconnuë entre les François: Devotions &amp; voeux:
+Ouverture d'un corps mort: Dissimulation envers les
+Sauvages sur lesdites maladies &amp; mortalité: Guerison
+merveilleuse d'icelle maladie.</i></p>
+
+<p>CHAP. XXV</p>
+
+<p><i>Soupçon sur la longue absence du Capitaine des
+Sauvages: Retour d'icelui avec multitude de gans:
+Debilité des François: Navire delaissé pour n'avoir
+la force de le remener: Recit des singularités du</i>
+Saguenay, <i>&amp; autres recherches merveilleuses.</i></p>
+
+<p>CHAP. XXVI</p>
+
+<p><i>Croix plantée par les François: Capture des principaux
+Sauvages, pour les amener en France, &amp; faire
+recit au Roy des singularités du</i> Saguenay: <i>Lamentations
+des Sauvages: Presens reciproques du Capitaine
+Quartier, &amp; d'iceux Sauvages.</i></p>
+
+<p>CHAP. XXVII</p>
+
+<p><i>Retour du Capitaine Jacques Quartier en France:
+Rencontre de certains Sauvages qui avoient des couteaux
+de cuivre: Presens reciproques entre lesdits
+Sauvage &amp; ledit Capitaine: Descriptions des lieux où
+la route s'est adressée.</i></p>
+
+<p>CHAP. XXVIII</p>
+
+<p><i>Rencontre des Montaignais (sauvages de</i> Tadoussac)
+<i>&amp; Iroquois: Privilege de celui qui est blessé à
+la guerre: Ceremonies des Sauvages devant qu'aller à
+la guerre: Conte fabuleux de la monstruosité des</i>
+Armouchiquois: <i>De la Mine reluisante au Soleil:
+&amp; du</i> Gougou: <i>Arrivée au Havre de Grace.</i></p>
+
+<p>CHAP. XXIX</p>
+
+<p><i>Discours sur le Chapitre precedent: Crédulité
+legere:</i> Armouchiquois <i>quels: Sauvages toujours en
+crainte: Causes des terreurs Paniques: Fausses visions,
+&amp; imaginations:</i> Gougou <i>proprement que c'est:
+Autheur d'icelui: Mine de cuivre: Hano Carthageois:
+Censures sur certains Autheurs qui ont écrit de
+la Nouvelle-France. Conseil pour l'instruction des
+Sauvages.</i></p>
+
+<p>CHAP. XXX</p>
+
+<p><i>Entreprise du sieur de Roberval, pour la terre de</i>
+Canada <i>Commission du Capitaine Jacques Quartier.
+Fin de ladite entreprise.</i></p>
+
+<p>CHAP. XXXI</p>
+
+<p><i>Plainte sur nôtre inconstante &amp; lacheté. Nouvelle
+entreprise &amp; Commission pour</i> Canada. <i>Envie des
+Marchans Maloins. Revocation de ladite commission.</i></p>
+
+<p>CHAP. XXXII</p>
+
+<p><i>Voyage du Marquis de la Roche aux Terres-neuves.
+Ile de Sable. Son retour en France d'une incroyable
+façon. Ses gens cinq ans en ladite ile. Leur retour.
+Commission dudit Marquis.</i></p>
+
+<hr class="full">
+
+<h2>LIVRE QUATRIÈME</h2>
+
+<h3>Auquel sont compris les voyages des Sieurs de<br>
+Monts, &amp; de Poutrincourt.</h3>
+
+<p>CHAP. I</p>
+
+<p><span class="big">I</span><br><i>Ntention de l'Autheur. Commission du Sieur de
+Monts. Defenses pour le traffic des pelleteries.</i></p><br>
+
+<p>CHAP. II</p>
+
+<p><i>Voyage du sieur de Monts en la Nouvelle-France:
+Des accidens survenus audit voyage: Causes des
+bancs de glaces en la Terre-neuve: Imposition de noms
+à certains ports: Perplexité pour le retardement
+de l'autre navire.</i></p>
+
+<p>CHAP. III</p>
+
+<p><i>Debarquement du Port au Mouton: Accident
+d'un homme perdu seze jours dans les bois: Baye
+Françoise: Port Royal: Riviere de l'Equille: Mine
+de cuivre: Malheur des mines d'or: Diamans:
+Turquoises.</i></p>
+
+<p>CHAP. IIII</p>
+
+<p><i>Description de la riviere sainct Jean: &amp; de l'ile
+saincte Croix: Homme perdu dans les bois trouvé le
+seziéme jour: Exemples de quelques abstinences
+étranges: Differens des Sauvages remis au jugement du
+sieur de Monts: Authorité paternele entre lesdits
+sauvages: Quels marits choisissent à leur filles.</i></p>
+
+<p>CHAP. V</p>
+
+<p><i>Description de l'ile Saincte Croix: Entreprise du
+sieur de Monts difficile, &amp; genereuse: et persecutée
+d'envie: Retour du Sieur de Poutrincourt en France:
+Perils du voyage.</i></p>
+
+<p>CHAP. VI</p>
+
+<p><i>Batimens de l'ile Saincte Croix: Incommoditez des
+François audit lieu: Maladies inconnuës: Ample
+discours sur icelles: De leur causes: Des peuples qui y
+sont sujets: Des Viandes, mauvaises eaux, airs, vents,
+lacs, pourriture des bois, saisons, disposition de corps
+des jeunes, des vieux: Avis de l'Autheur sur le
+gouvernement de la santé &amp; guerison desdites maladies.</i></p>
+
+<p>CHAP. VII</p>
+
+<p><i>Découverte de nouvelles terres par le sieur de Monts:
+Conte fabuleux de la riviere &amp; ville seinte de</i> Norembega:
+<i>Refutation des Autheurs qui en ont écrit:
+Bancs des Moruës en la Terre-neuve:</i> Kinibeki:
+Choüakoet: <i>Malebarre: Armouchiquois: Mort
+d'un François tué: Mortalité des Anglois en la
+Virginie.</i></p>
+
+<p>CHAP. VIII</p>
+<p><i>Arrivée du Sieur de Pont à l'ile Saincte Croix:
+Habitation transferée au Port Royal: Retour du
+Sieur de Monts en France: Difficulté des moulins à
+bras: Equipage dudit sieur du Pont pour aller decouvrir
+les Terres-neuves outre Malebarre: Naufrage:
+Prevoyance pour le retour en France: Comparaison
+de ces voyages avec ceux de la Floride: Blame de ceux
+qui méprisent la culture de la terre.</i></p>
+
+<p>CHAP. IX</p>
+
+<p><i>Motif, &amp; acceptation du voyage du sieur de Poutrincourt,
+ensemble de l'autheur en la Nouvelle-France: Partement
+de la ville de Paris pour aller à la
+Rochelle: Adieu à la France.</i></p>
+
+<p>CHAP. X</p>
+
+<p><i>Jonas nom de nôtre navire: Mer basse à la rochelle
+cause de difficile sortie: La Rochelle ville reformée:
+Menu peuple insolent: Croquans: Accident de naufrage
+du Jonas: Nouvel equipage: Foibles soldats ne
+doivent estre mis aux frontieres: Ministres prient
+pour la conversion des Sauvages: Peu de zele des nôtres:
+Eucharistie portés par les anciens Chrétiens en
+voyage: Diligence du sieur de Poutrincourt sur le
+point de l'embarquement.</i></p>
+
+<p>CHAP. XI</p>
+
+<p><i>Partement de la Rochelle: Rencontres divers de navires,
+&amp; Forbans: Mer tempetueuse à l'endroit des
+Essores, &amp; pourquoy: Vents d'Ouest pourquoy frequens
+en la mer du Ponant: D'où viennent les vents: Marsoins
+prognostiques de tempétes: Façon de les prendre:
+Tempétes: Effects d'icelles: Calmes: Gain de vent
+que c'est: comme il se forme: Ses effects: Asseurance
+de Matelots: Reverence comme se rend au navire Royal:
+Supputation de voyage: Mer chaude, puis froide:
+Raison de ce: &amp; des Bancs de glace en la Terre-neuve.</i></p>
+
+<p>CHAP. XII</p>
+
+<p><i>Du grand Banc des Moruës: Arrivée audit Banc:
+Description d'icelui: Pecherie de moruës &amp; d'oiseaux;
+Gourmandise des Happe-foyes: Perils divers: Causes
+des frequentes &amp; longues brumes en la mer Occidentale:
+Avertissemens de la terre: Veuë d'icelle: Odeurs
+merveilleuses: Abord de deux chaloupes: Descente au
+Port du Mouton: Arrivée au port Royal.</i></p>
+
+<p>CHAP. XIII</p>
+
+<p><i>Heureuse rencontre du Sieur du Pont. Son retour
+au Port Royal: Rejouïssance: Description des environs
+dudit port: Conjecture sur l'origine de la grande riviere
+de</i> Canada <i>Semailles de blez. Retour du sieur
+du Pont en France. Voyage du sieur de Poutrincourt
+au païs des Armouchiquois. Beau segle provenu sans
+culture. Exercices &amp; façon de vivre au Port Royal:
+Cause des prairies de la riviere de l'Equille.</i></p>
+
+<p>CHAP. XIV</p>
+
+<p><i>Partement de l'ile Saincte Croix. Baye de Marchim.
+Choüakoet. Vignes &amp; raisins, &amp; largesse de Sauvages.
+Terre &amp; peuples Armouchiquois: Cure d'un
+Armouchiquois blessé: Simplicité &amp; ignorance de
+peuples. Vices des Armouchiquois. Soupçon. Peuple ne
+se souciant de vétement. Blé semé &amp; vignes plantées en
+la terre des Armouchiquois. Quantité de raisins:
+Abondance de peuple. Mer perilleuse.</i></p>
+
+<p>CHAP. XV</p>
+
+<p><i>Perils. Langage inconnu Structure d'une forge, &amp;
+d'un four. Croix plantée. Abondance. Conspiration.
+Desobeïssance. Assassinat. Fuite de trois cens contre
+dix. Agilité des Armouchiquois. Mauvaise compagnie
+dangereuse. Propheties de ce temps. Accident d'un
+mousquet crevé. Insolence, timidité, impieté, &amp; fuite
+de Sauvages. Port Fortuné. Mer mauvaise. Vengeance.
+Conseil &amp; resolution sur le retour. Nouveaux perils.
+Faveur de Dieu. Arrivée du Sieur de Poutrincourt
+au Port Royal, &amp; la reception à lui faite.</i></p>
+
+<p>CHAP. XVI</p>
+
+<p><i>Etat des semailles. Nôtre façon de vivre en la
+Nouvelle-France. Comportement des Sauvages parmi
+nous. Etat de l'hiver: Pourquoy en ce temps pluies &amp;
+brumes rares: Pourquoy pluies frequentes entre les
+Tropiques: Neges utiles à la terre: Conformité de
+temps en l'antique &amp; Nouvelle-France: Pourquoy
+printemps tardif: Culture de jardins: Rapport d'iceux:
+Moulin à eau: Manne de harens: Preparation
+pour le retour: Invention du sieur de Poutrincourt:
+Admiration des sauvages. Nouvelles de France.</i></p>
+
+<p>CHAP. XVII</p>
+
+<p><i>Arrivée de François: Societé du sieur de Monts
+rompuë: et pourquoy: Avarice de ceux qui volent les
+Morts: Feuz de joye pour la naissance de Monseigneur
+d'Orleans: Partement des Sauvages pour aller
+ç la guerre: Sagamos Membertou: Voyages sur la
+côte de la Baye Françoise: Traffic sordide: Ville</i>
+d'Ouïgoudi: <i>Sauvages comme font de grans voyages:
+Mauvaises intentions d'iceux: Mine d'acier:
+Voix de Loups-Marins: Etat de l'ile Saincte Crois.
+Erreur de Champlein. Amour des Sauvages envers
+leurs enfans: Retour au Port Royal.</i></p>
+
+<p>CHAP. XVIII</p>
+
+<p><i>Port de Campseau: Partement du Port Royal:
+Brumes de huit jours: Arc-en-ciel paroissant dans
+l'eau: Port Savalet: Culture de la terre exercice
+honorable: Regrets des Sauvages au partir du sieur de
+Poutrincourt: Retour en France: Voyage au Mont
+sainct Michel: Fruits de la Nouvelle-France presentez
+au Roy: Voyage en la Nouvelle-France depuis le
+retour dudit sieur de Poutrincourt: Lettre missive dudit
+sieur au Sainct Pere le Pape de Rome.</i></p>
+
+<hr class="full">
+
+<h2>LIVRE CINQUIÈME</h2>
+
+<h3>Contenant sommairement les navigations faites<br>
+en la Nouvelle France depuis nôtre retour<br>
+en l'an mil six cens sept<br>
+jusques à hui.</h3>
+
+<p>CHAP. I</p>
+
+<p><span class="big">M</span><br><i>Ention de nôtre grand Roy Henri sur le
+sujet des grandes entreprises: Ensemble des
+Sieurs de Monts et de Poutrincourt. Revocation du
+Privilege de la traite des Castors. Reponse aux envieux
+pour le Sieur de Monts. Dignité du charactere
+Chrétien. Perils dudit Sieur de Monts.</i></p>
+
+<p>CHAP. II</p>
+
+<p><i>Equipage du Sieur de Monts. Kebec. Commission
+de Champlein. Conspiration chatiée. Consideration
+sur le discours dudit Champlein. Fruits naturels de la
+terre. Scorbut. Anneda. Defense pour Jacques Quartier.</i></p>
+
+<p>CHAP. III</p>
+
+<p><i>Voyage de Champlein contre les Iroquois. Riviere
+des Iroquois, &amp; saut d'icelle. Comme vivent les
+Sauvages allans à la guerre. Disposition de leur
+gendarmerie. Ilz croyent aux songes. Lac des Iroquois. Alpes
+des Iroquois.</i></p>
+
+<p>CHAP. IV</p>
+
+<p><i>Rencontre des Iroquois. Barricades. Message à l'ennemi.
+Effect d'arquebuse. Victoire. Butin. Retour des
+victorieux. Cruauté envers les prisonniers. Ceremonies
+à l'arrivée des victorieux en leur païs.</i></p>
+
+<p>CHAP. V</p>
+
+<p><i>Retour de Champlein en France, et de France en
+Canada. Riviere de Canada quand ouverte. Triste
+accident. Etat de Kebec. Guerre contre les Iroquois.
+Siege de leur Fort. Prise d'icelui à l'ayde de Champlein.
+Avarice de Marchans. Cruauté de Sauvages
+sur leurs prisonniers de guerre. Baleine touchée
+dormante en mer au retour en France.</i></p>
+
+<p>CHAP. VI</p>
+
+<p><i>Retour de Champlein en Canada. Bancs de glace
+longs de cent lieuës. Arrivée à la terre-neuve. Comment
+les Sauvages passent le Saut de la grande riviere
+de Canada. Saut du Rhin. Mensonges d'un qui
+a écrit un sien voyage en Mexique.</i></p>
+
+<p>CHAP. VII</p>
+
+<p><i>Commission de Champlein portant reglement pour
+le traffic avec les Sauvages. Etat de Kebec. Credulité
+de Champlein à un imposteur. Ses travaux en suite de ce.
+Sauvages haïssent les menteurs. Imposteur conveincu.
+Observations sur le voyage de Champlein aux
+Algumquins. Ceremonies des Sauvages passans le
+saut du bassin. Quels peuples voisinent les Algumquins.
+Variations de Champlein.</i></p>
+
+<p>CHAP. VIII</p>
+
+<p><i>Qu'il ne se faut fier qu'à soy-méme. Embarquement
+du Sieur de Poutrincourt. Longue navigation. Conspiration.
+Arrivée au Port Royal. Baptemes des Sauvages,
+s'il faut contraindre en Religion. Maniere d'attirer
+ces peuples. Mission pour l'Eglise de la Nouvelle-France.</i></p>
+
+<p>CHAP. IX</p>
+
+<p><i>Peril du Sieur de Poutrincourt. Zele des Sauvages
+à la religion Chrétienne. Remarques des faveurs
+de Dieu depuis l'entreprise de la Nouv. Fr.</i></p>
+
+<p>CHAP. X</p>
+
+<p><i>Sur la nouvelle des baptemes des Sauvages les Jesuites
+se presente pour la Nou. Fr. Empechement. Retardement
+à la ruine de Poutrincourt. Association des Jesuites
+pour le traffic. L'Eglise est en la Republique.
+Bancs de glace d'eau douce en mer. Justice de Poutrincourt.
+Mauvaise intelligence des Jesuites avec
+Poutrincourt, Polygamie.</i></p>
+
+<p>CHAP. XI</p>
+
+<p><i>Retour de Poutrincourt en France. Deffiance sur les
+Jesuites. Biencourt Vice-Admiral. Rebellion contre
+lui. Mort du grand Membertou. Un Jesuites en vain
+essaye de vivre à la Sauvage. Plaisante precaution d'un
+Sauvage. Association de la Dame de Guercheville
+avec Poutrincourt. A la suasion des Jesuite elle se fait
+donner la terre, &amp; les prend pour administrateurs.</i></p>
+
+<p>CHAP. XII</p>
+
+<p><i>Contentions entre les Jesuites &amp; ceux de Poutrincourt.
+Jésuites s'embarquent furtivement pour retourner en
+France. Sont empechés. Excommunication. Exercices
+de la religion delaissez. Reconciliation simulée. Saisie du
+navire de Poutrincourt. Lettre de lui-méme plaintive
+contre les Jesuites.</i></p>
+
+<p>CHAP. XIII</p>
+
+<p><i>Embarquement des Jesuites pour aller posseder la
+Nouvelle-France. Leur arrivée. Contestations entre
+eux. Sont attaqués, pris, &amp; emmenés par les Anglois.
+Un Jesuite tué, avec deux autres. Lacheté du
+Capitaine. Charité des Sauvages. Retour des
+Anglois en Virginia, avec leur butin, &amp; retour d'eux-mémes
+avec les Jesuites en la côte de la Nouvelle-France.</i></p>
+
+<p>CHAP. XIV</p>
+
+<p><i>Brigandage des Anglois. Lettre du Sieur de Poutrincourt
+narrative de ce qui s'est passé. Conjecture
+contre les Jesuites. Plainte de Poutrincourt. Extraict
+d'une requéte contre les Jesuites par les Chinois. Anglois
+retournans en Virginie écartez diversement.
+Le navire Jesuite porté par les vents contraires en
+Europe.</i></p>
+
+<p>CHAP. XV</p>
+
+<p><i>Pieté du sieur de Poutrincourt. Dernier exploit
+&amp; mort d'icelui. Epitaphes en sa memoire.</i></p>
+
+<hr class="full">
+
+<h2>LIVRE SIXIEME</h2>
+
+<h3><i>Contenant les moeurs, coutumes, &amp; façons de vivre
+des Indiens Occidentaux, de la Nouvelle-France,
+comparées à celles des anciens peuples
+de pardeça: &amp; particulierement de ceux qui
+sont en méme parallele &amp; degré.</i></h3>
+
+<p>CHAP. I</p>
+
+<p><span class="big">D</span><br>E LA NAISSANCE. <i>Coutume des Hebrieux,
+Cimbres, François, &amp; Sauvages.</i></p><br>
+
+<p>CHAP. II</p>
+
+<p>DE L'IMPOSITION DES MONTS. <i>Abus
+de ceux qui imposent les noms des Chrétiens aux infideles:
+Du changement de nom. Les noms n'ont point
+été imposez sans sujet. Des soubriquets. De l'origine
+des surnoms. Des noms des hommes imposés aux villes
+et provinces.</i></p>
+
+<p>CHAP. III</p>
+
+<p>DE LA NOURRITURE DES ENFANS, <i>de
+l'amour des peres &amp; meres envers eux. Femmes
+d'aujourd'hui: Anciennes Allemandes. Sauvages
+aiment leurs enfans plus que pardeça: &amp; pourquoy.
+Nouvelle-France en quoy utile à l'antique France.
+Possession de la terre.</i></p>
+
+<p>CHAP. IV</p>
+
+<p>DE LA RELIGION. <i>Origine de l'idolatrie.
+Celui qui n'adore rien est plus suceptible de la Religion
+Chrétienne qu'un idolatre. Religion des canadiens.
+Peuple facile à convertir. Astorgie &amp; impitié
+des Chrétiens du jourd'hui. Donner du pain &amp; enseigner
+les arts est le moyen de convertir les peuples Sauvages.
+Du nom de Dieu. De certains Sauvages ja
+Chrétiens de volonté. Religion de ceux de Virginia.
+Contes fabuleux de la Resurrection. Simulacres des
+dieux. Religion des Floridiens. Erreur de Belle-forest.
+Adoration du Soleil. Baise-main. Bresiliens
+tourmentez du diable: Ont quelque obscure nouvelle
+du Deluge: &amp; de quelque Chrétien qui anciennement
+a esté vers eux.</i></p>
+
+<p>CHAP. V</p>
+
+<p>DES DEVINS, <i>&amp; Autmoins. De la Pretrise.
+Idoles des Mexicains. Pretres Indiens sont aussi
+Medecins. Pretexte de Religion. Ruse des Autmoins:
+Comme ils invoquent les diables. Le diable
+égratigne ses sacrificateurs negligens. Chansons à la
+loüange du diable. Sabat des Sauvages. Feuz de la
+sainct Jehan.</i> Vrim &amp; Tummin. <i>Sacerdoce successif.
+Caraïbes, affronteurs semblables aux sacrificateurs
+de Bel.</i></p>
+
+<p>CHAP. VI
+
+<p>DU LANGAGE. <i>Les indiens tous divisés
+en langage. Le temps apporte changement aux langues.
+Conformité d'icelles. Du mot Sagamos. Sauvages parlent
+en tutoyant. Causes du changement des langues.
+Traffic de Castors depuis quand. Prononciation
+des Sauvages, anciens Hebrieux, Grecs, Latins: &amp; des
+Parisiens. Sauvages ont des langues particuliers non
+entenduës des Terre-neuviers. Prier en langue
+entenduë. Maniere de conter des Sauvages.</i></p>
+
+<p>CHAP. VII</p>
+
+<p>DES LETTRES. <i>Invention des lettres admirable.
+Anciens Allemans sans lettres. Les lettres
+&amp; sciences és Gaulles avant les Grecs &amp; Latins.
+Saronide des vieux Theologiens &amp; Philosophes Gaullois.
+Poëte Bardes. Reverence qu'on leur portoit. Reverence
+de Mars aux Muses. Fille ainée du Roy. Basilic attaché
+au temple d'Apollon. Deploration de la mort du
+Roy HENRI LE GRAND.</i></p>
+
+<p>CHAP. VIII</p>
+
+<p>DES VETEMENS ET CHEVELURES.
+<i>Vetemens à quelle fin. Nudité des anciens Pictes,
+des modernes Æthiopiens. Des Bresiliens. Sauvages
+de la Nouvelle-France plus honétes. Leurs manteaux
+de peluche. Vétement de l'ancien Hercules, des
+anciens Allemans, des Gots. Chaussure des Sauvages.
+Couverture de la téte. Chevelures des Hebrieux,
+Gaullois, Gots. Ordonnance aux prétres de porter
+chappeaux. Hommes tondus.</i></p>
+
+<p>CHAP. IX</p>
+
+<p>DE LA FORME ET DEXTERITE. <i>Forme
+de l'homme la plus parfaite. Violence fait à la Nature.
+Bresiliens camus. Le reste des Sauvages beaux hommes.
+Demi nains. Patagons geans. Couleur des Sauvages.
+Description des Mouches Occidentales. Ameriquains
+pourquoy ne sont noirs. D'où vient l'ardeur de
+l'Afrique: &amp; le rafraichissement de l'Armerique en
+méme degré. Couleur des cheveux, &amp; de la barbe. Romains
+quand ont porté barbe, Sauvages ne sont velus.
+Femmes veluës. Anciens Gaullois &amp; Allemans à
+poil blond comme or. Leurs Regard, Voix, Yeux:
+Beauté des Yeux quelle. Femmes à bonne tète. Yeux
+des hommes de la Taprobane, des Sauvage, &amp; Scythes.
+Des Levres. Corps monstrueux. Agilité corporele.
+Comme font les Naires de Malabaris pour étre
+agiles. Quels peuples ont l'agilité. D'exterité à nager
+des Indiens. Veuë aigüe. Odorat des Sauvages. Leur
+haine contre les Hespagnols.</i></p>
+
+<p>CHAP. X</p>
+
+<p>DES ORNEMENS DU CORPS. <i>Du fard,
+&amp; peintures, des Hebrieux, Romains, Afriquains,
+&amp;c. Anglois, Pictes, Gots, Scythes, &amp;c. Indiens
+Occidentaux. Des Marques des anciens Hebrieux, Tyrons,
+&amp; Chrétiens. Blame des fard &amp; peintures corporeles.</i></p>
+
+<p>CHAP. XI</p>
+
+<p>DES ORNEMENS EXTERIEURS. <i>Deux
+tyrans de nôtre vie. Superfluité de l'ancienne Rome.
+Exces des dames. Des Moules &amp; Cages de téte. Peinture
+des cheveux. Pendans d'oreilles. Perles aux mains,
+jarretieres, bottines, &amp; souliers. Perles que c'est.</i>
+Matachiaz. <i>Vignols.</i> Esurgni. <i>Carquans de fer, &amp; d'or.</i></p>
+
+<p>CHAP. XII</p>
+
+<p>DU MARIAGE. <i>Coutume des Juifs, Sauvages
+plus civils que maintes nations anciennes. Femmes
+veuves se noircissent le visage. Prostitution de filles.
+Continence des Souriquoises. Filles à l'épreuve avant le
+mariage. Maniere de rechercher une fille en mariage.
+Prostitution de filles au Bresil. Verole. Guerison.
+Continence des anciens Allemans. Raison de la continence
+des Sauvages. Floridiens aiment les femmes. Ithyphales.
+Degrez de consanguinité. Femmes Gaulloises secondes.
+Polygamie sans jalousie. Repudiation. Secondes
+nopces apres la separation. Homme ayant mauvaise
+femme que doit faire. Abstinences des veuves. Coutume
+de préter les femmes pour avoir lignée. Paillardise
+est abominable avec les infideles.</i></p>
+
+<p>CHAP. XIII</p>
+
+<p>LA TABAGIE. <i>Vie des Sauvages des premieres
+terres. Comme les Armouchiquois usent de leur
+blé. Anciens Italiens de méme. Assemblée de
+Sauvages faisans la Tabagie. Femmes separées. Honneur
+rendu aux femmes entre les vieux Gaullois &amp; Allemans.
+Mauvaise condition d'icelles entre les Romains.
+Quels ont établi l'empire Romain. Façon de vivre des
+vieux Romains, Tartares, Moscovites, Getuliens,
+Allemans, Æthiopiens, de sainct Jean Baptiste, Scipion,
+Æmilian, Trajan, Adrian: &amp; des Sauvages. Sel
+non du tout necessaires. Sauvages patissent quelquefois.
+Superstition d'iceux. Gourmandise d'eux &amp; de
+Hercules. Viandes des Bresiliens. Anthropophagie.
+Etrange prostitution de filles. Communauté de vie.
+Hospitalité des Sauvages, Gaullois. Allemans &amp;
+Turc, à la honte des Chrétiens.</i> DU BOIRE.
+<i>Premiers Romains n'avoient vignes. Bierre des vieux
+Gaullois, &amp; Ægyptiens. Anciens Allemans haïssoient
+le vin. Vin comment necessaire. Petun. Boire l'un à
+l'autre. Bruvage des Floridiens, &amp; Bresiliens. Hydromel.</i></p>
+
+<p>CHAP. XIV</p>
+
+<p>DES DANCES ET CHANSONS. <i>Origine
+des danses en l'honneur de Dieu. Danses &amp; Chansons
+en l'honneur d'Apollon, Neptune, Mars, du Soleil.
+Des Saliens,</i> Præsul. <i>Danse et Socrate. Danses tournées
+en mauvais usage. Combien dangereuses. Tous
+Sauvages dansent. A quelle fin. Sotte chanson d'Orphée.
+Pourquoy nous chantons à Dieu. Chansons des
+Souriquois: Des peuples saincts, des Bardes Gaullois.
+Vaudevilles par le commandement de Charlemagne.
+Chansons des Lacedæmoniens. Danses &amp; Chansons
+des Sauvages. Harangues de leurs Capitaines.</i></p>
+
+<p>CHAP. XV</p>
+
+<p>DE LA DISPOSITION DU CORPS.
+<i>Phthisie. Sueurs des Sauvages. Medecins &amp; Chirurgiens
+Floridiens, Bresiliens, Souriquois. Guerison par
+charmes. Merveilleux recit du mépris de douleur.
+Epreuve de constance. Souffrance de tourmens en
+l'honneur de Diane &amp; du Soleil. Longue vie des Sauvages.
+Causes d'icelle, &amp; de l'abbregement de noz jours.</i></p>
+
+<p>CHAP. XVI</p>
+
+<p>EXERCICES DES HOMMES. <i>Fleches,
+arcs, masses, boucliers, lignes à pecher, raquettes,
+Canots des Sauvages, &amp; la forme d'iceux. Canots d'oziers,
+de papier, de cuir, d'arbres creusez. Origine de la
+fable des Syrenes. Longs voyages à-travers les bois.
+Poterie de terre. Labeur de la terre. Allemans anciens
+n'ont eu champs propres. Sauvages non laborieux.
+Comme cultivent la terre. Double semaille &amp; moisson.
+Vie de l'hiver. Villes des Sauvages. Origine des villes.
+Premier edificateur és Gaulles. Du mot</i> Magus. <i>Philosophie
+a commencé par les Barbares. Jeux des Sauvages.</i></p>
+
+<p>CHAP. XVII</p>
+
+<p>EXERCICES DES FEMMES. <i>Femmes dite
+Percée. Femmes sauvées par la generation des enfans.
+Purification. Dure condition des femmes entre les
+Sauvages. Nattes, Conroyement de cuirs, Paniers,
+Bourses, Teinture, Ecuelles.</i> Matachiaz, <i>Canots.
+Amour des femmes envers leurs maris. Pudicité
+d'icelles. Belle observation sur les noms Hebrieux de
+l'homme &amp; de la femme.</i></p>
+
+<p>CHAP. XVIII</p>
+
+<p>DE LA CIVILITÉ. <i>Premiere civilité, obeïssance
+à Dieu, &amp; aux peres et meres. Sauvages sont
+sales en leur Tabagie, faute de linge. Repas des vieux
+Gaullois &amp; Allemans. Arrivés des Sauvages en
+quelque lieu. Leurs salutations: ensemble des Grecs,
+Romains, &amp; Hebrieux. Salutations en éternuant:
+item és commencemens des Missives. De l'Adieu.
+Salutation des Chinois. Du baisepié, baise-main, &amp;
+baise-bouche. De l'adoration humaine. Reverence
+des Sauvages à peres &amp; meres, Malediction à qui
+n'honore son pere et sa mere.</i></p>
+
+<p>CHAP. XIX</p>
+
+<p>DES VERTUS ET VICES DES SAUVAGES.
+<i>Les principes des Vertus sont en nous dés la naissance.
+De la force &amp; grandeur du courage. Anciens Gaullois
+sans peur. Sauvages vindicatifs. Le Pape pere commun
+des Chrétiens pour mettre la paix entre ses enfans.
+Temperance en quoy consiste. Si les Sauvages en
+sont doüez. Liberalité en quoy consiste. Liberalité des
+Sauvages. Ilz méprisent les mercadens avares. Magnificence.
+Hospitalité. Pieté envers les peres &amp; meres.
+Mansuetude. Clemence, Justice d'iceux. Gratelle
+de nôtre France. Execution de justice. Evasion
+incroyable de deux Sauvages prisonniers. Sauvages à
+quoy diligens &amp; paresseux.</i></p>
+
+<p>CHAP. XX</p>
+
+<p>LA CAUSE <i>Origine d'icelle. A qui elle appartient.
+A quelle fin les Rois cleuz. Chasse, image de
+la guerre. Premiere fin d'icelle. Interpretation d'un
+verset du Psal. 132, Tolus Sauvages chassent. Quand
+&amp; Comment. Description &amp; chasse de l'Ellan. Chiens
+de Sauvages. Raquettes aux piés. Constance des Sauvages
+à la chasse. Belle invention d'iceux pour la cuisine.
+Sauvages d'Ecosse cuisent la chair dans la peau.
+Devoir des femmes apres la chasse. La pechirie du
+Castor. Description d'icelui. Son batiment admirable.
+Comment se prent. Anciennement d'où venoient les Castors.
+Ours. Leopars. Description de l'animal. Nibachens,
+Loups. Lapins, etc. Bestial de France bien
+profitant en la Nouvelle-France. Merveilleuse
+multiplication d'animaux. Animaux de la Floride, &amp; du
+Bresil. Vermine du Bresil. Sauvages sont vrayemens
+nobles.</i></p>
+
+<p>CHAP. XXI</p>
+
+<p>LA FAUCONNERIE. <i>Les muses se
+plaisent à la chasse. Fauconnerie exercice noble. Sauvages
+comme prennent les oiseaux. Iles fourmillantes en
+oiseaux. Gibier du Port Royal.</i> Niridau. <i>Mouches
+luisantes. Poules d'inde. Oiseaux de la Floride, &amp; du
+Bresil.</i></p>
+
+<p>CHAP. XXII</p>
+
+<p>LA PECHERIE. <i>Comparaison entre la
+Venerie, la Fauconnerie, &amp; la Pecherie. Empereur
+se delectant à la Pecherie. Absurdité de Platon.
+Pecherie permise aux Ecclesiastics. Nourriture de
+poisson est la meilleure &amp; la plus saine. Tous poissons
+craignent l'hiver &amp; se retirent. Reviennent au printemps.
+Manne d'Eplans, Harens, Sardines, Eturgeons, Saumons.
+Maniere de les prendre par les Sauvages. Abus
+&amp; superstition de Pythagore.</i> Sanctorum <i>Terre-neuviers.
+Coquillages du Port Royal. Pecherie de la
+Moruë. Si la moruë dort. Poissons pourquoy ne
+dorment. Poissons ayans pierres à la téte, (comme la
+Moruë) craignent l'hiver. Huiles de poissons. Pecherie
+de la Baleine: en quoy est admirable la hardiesse
+des Sauvages. Hippopotames. Multitude infinie
+de Macquereaux. Faineantise du peuple d'aujourd'huy.</i></p>
+
+<p>CHAP. XXIII</p>
+
+<p>DE LA TERRE <i>Quelle est la bonne terre.
+Terre sigillée en la Nouvelle-France. Rapport des
+semailles du sieur de Poutrincourt. Quel est le bon
+fumier. Blé de Turquie dit</i> Mahis. <i>Comme les Sauvages
+amendent leurs terres. Comme ilz sement. Temperament
+de l'air sert à la production. Greniers souz-terrains.
+Causes de la paresse des Sauvages des premieres
+terres. Chanve. Vignes. Quand premierement
+plantées és Gaulles. Arbres. Vertu de la gomme de
+sapin. Petun, &amp; façon d'en user. Folle avidité apres
+le Petun. Vertu d'icelui. Erreur de Belle-forest.
+Racines. Culture de la terre exercice le plus innocent.</i>
+Gloria adora. <i>Gueux &amp; faineans. Arbres fruitiers,
+&amp; autres, du Port Royal, de la Floride, du Bresil,
+Vermine du Bresil. Mépris des Mines. Fruits à
+esperer en la Nouvelle-France. Prieres faites à Dieu
+par le Pape pour la prosperité des voyages en icelle.</i></p>
+
+<p>CHAP. XXIV</p>
+
+<p>DE LA GUERRE. <i>A quelle fin les Sauvages
+font la guerre. Harangues des Capitaines sauvages.
+Surprises. Façon de presager l'evenement de la
+guerre. Poser les armes en parlementant. Succession
+des Capitaines. Armes des Sauvages. Excellens
+archers. D'où vient le mot</i> Militia: <i>Sujet de la crainte
+des Sauvages. Façon de marcher en guerre. Danse
+guerriere. Comme les Sauvages usent de la victoire.
+Victime. Hostie. Supplice. Les Sauvages ne veulent
+tomber és mains de leurs ennemis. Prisonniers tondus.
+Humanité des Sauvages envers les captifs: Trophées
+de tétes des veincus: Anciens Gaullois: Hongres
+modernes.</i></p>
+
+<p>CHAP. XXV</p>
+
+<p>DES FUNERAILLES. <i>Pleurer les morts.
+Les enterrer oeuvre d'humanité. Coutumes des Sauvages
+en ce regard. De la conservation des morts. Du
+dueil des Perses, Ægyptiens, Romains, Gascons, Basques,
+Bresiliens, Floridiens, Souriquois, Hebrieux,
+Roynes de France, Thraces, Locrois, anciens Chrétiens.
+Brulement des meubles des Sauvages decedez
+Belle leçon aux avares. Coutumes des Phrygiens, Latins,
+Hebrieux, Gaullois, Allemans, Sauvages, en ce
+regard, Inhumation des morts. Quels peuples les
+enterrent, quels les brulent, &amp; quels les gardent. Dons
+funeraux enclos és sepulcres des morts. Iceux reprouvés.
+Avarice des violateurs de sepulcres.</i></p>
+
+<p>Aprés suivent LES MUSES DE
+LA NOUVELLE-FRANCE</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"></p>
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<h2><i>AU LECTEUR</i></h2>
+
+<p><span class="big">x</span><br>MI Lecteur, C'est chose humaine que de faiblir,
+&amp; autre que Dieu ne se peut dire parfait, lequel méme
+(ce dit le Proverbe) ne peut aggreer à un chacun. Parent
+si tu trouves quelque chose ne ce livre qui ne vienne
+bien à ton sens, ou quelque defaut d'elegance; je te prie
+supporter le tout par ta prudence, ne m'estimant pas meilleur
+que l'un des autheurs que l'on met parmi les livres sacrez,
+lequel à la fin de son oeuvre dit: <i>Que s'il ne s'il ne s'est assez
+dignement acquitté de son histoire il luy faut pardonner</i>: Me
+soubmettant en toutes choses à la correction des plus sages
+que moy.</p>
+
+<p>Il y a une imperfection en nôtre langue, que l'on y
+couche trop de lettres superfluës. C'est pourquoy je les ay
+évitées tant que j'ay peu, par une ortographe non vulgaire.</p>
+
+<p>J'adjouteray pour l'intelligence des Relieurs, que le
+lieu de la grande Charte geographique des Terres-neuves
+doit estre entre la page 224 &amp; 225.</p>
+
+<p>La figure de la terre de la Floride reconuë &amp; habitée par
+les François, en la page 65.</p>
+
+<p>La figure du port de Ganabara au Bresil, entre la page
+190 et 191.</p>
+
+<p>La figure du Port Royal, en la page 440.</p>
+
+<p>En ladite grande Charte les lettres B. C. G. I. P. signifient
+Baye, Cap, Golfe, Ile, Port.</p>
+
+<p>Pour les moins sçavans, je diray que les vents d'est,
+Ouest, Nort, &amp; su sont les vents d'Orient, Occident,
+Septentrion, &amp; Midi. Suest, Surouest, Nordest, Norouest,
+sont les vents moitoyens. Je laisse les quarts &amp;
+demi-quarts de vents.</p>
+
+<p>Finalement je t'avise qu'és Tables de Chapitres ci-dessus
+couchées, tu trouveras toute la moëlle &amp; substance
+de cette presente Histoire.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/losenge.png"></p>
+
+<br><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"></p>
+
+<h2>PREMIER LIVRE DE</h2>
+<h3>L'HISTOIRE DE LA<br>
+NOUVELLE-FRANCE CONTENANT LES</h3>
+<h3>navigations &amp; découvertes des François és<br>
+terres neuves de l'Occident depuis le<br>
+trentiéme degré jusques au quarantiéme: &amp;<br>
+leur habitation au païs aujourd'hui<br>
+LA FLORIDE.</h3>
+
+<hr class="full">
+<br>
+
+<h3><i>ORIGINE DE LA NAVIGATION.</i></h3>
+
+<p><i>Motif des decouvertes qui se sont faites depuis
+six-vint ans. Voyages de noz François outre l'Ocean.
+Cause du peu de fruict qu'on y a fit. Fausseté des
+Tables geographiques. Que le sujet de cette Histoire
+n'es à mépriser. Qualités loüables des peules qu'on
+appelle Sauvages.</i></p>
+
+<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>'AUTHEUR du livre de la Sapience
+attribué à Salomon, dit que
+la convoitise du gain a meu l'esprit
+de l'homme à rechercher le moyen
+d'aller sur les eaux, &amp; bâtir des navires,
+par léquels on peût traverser la mer, &amp; y
+marcher comme par un chemin solide, nonobstant
+la profondeur des flots &amp; des abymes.
+Cette sentence me fait croire vray-semblablement
+que le saint Patriarche Noé ne fut point
+le premier inventeur ou fabricateur de vaisseaux
+de mer, n'ayant bati le sien à cette fin: &amp; qu'avant
+lui les hommes en avoient trouvé l'usage.
+Ce qui ne sera trouvé étrange à qui considerera
+que le monde peu aprés sa creation fut grandement
+peuplé, &amp; y eut incontinent des filles
+fondées, &amp; fournies des choses necessaires à la
+vie humaine, &amp; en outre des métiers de beaucoup
+plus subtile invention que les navires, comme
+celle des metaux; la recherche, la fonte le
+maniment, &amp; l'employ d'iceux, &amp; autres choses
+que l'Ecriture ne nous dit point, s'étant
+contentée de nous indiquer cela pour nous faire
+presumer le reste: sans parler des inventions de
+musique &amp; instrumens musicaux, comme
+orgues, harpes, &amp; autres, qui demontrent des
+Republiques pleines de magnificence plusieurs
+siecles avant Noé: non moins qu'un peu
+aprés le deluge, &amp; luy vivant encore, voila fut
+pied cette grande &amp; superbe ville de Babylone
+miracle du monde, qui n'eut jamais sa semblable,
+au moins quant à ses murs et defenses. Dés
+ce temps on traffiquoit par mer, &amp; y avoit des
+villes le long de ses rives comme nous en voyons
+des remarques &amp; argument en l'Histoire sacrée,
+là où il est écrit que le saint Patriarche Jacob
+dit à son fils Zabulon que son partage seroit au
+long de la mer prés le port des navires.</p>
+
+<p>La méme convoitise a eté l'aiguillon qui depuis
+six-vints ans a poussé les Portugais, Hespagnols,
+&amp; autres peuples de l'Europe à se hazarder
+sur l'Ocean, chercher des nouveaux mondes
+deçà &amp; delà l'Equateur, &amp; en un mot environner
+la terre; laquelle aujourd'huy se trouve
+toute reconuë par l'obstinée &amp; infatigable
+avidité de l'homme, excepté quelques cotes
+antarctiques, &amp; quelques-unes à l'Occident outre
+d'Amerique, léquelles ont eté negligées, parce
+qu'il n'y avoit rien à butiner.</p>
+
+<p>Parmy tant de decouvertes noz Roys se sont
+aussi mis aux champs, mais d'une autre façon, &amp;
+à une autre fin que noz voisins meridionaux. Car
+je voy par leurs Commissions qu'ils ne respirent
+que l'avancement de la Religion Chrétienne,
+sans aucun profit present: &amp; ne voy en aucun
+écrit qu'en l'execution de leurs entreprises ils
+ayent, comme eux, cruellement depeuplé les provinces
+qu'ils ont voulu faire habiter, ayans plus
+estimé la conversion des ames à Dieu, &amp; la loüange
+d'humanité, que la possession de la terre.</p>
+
+<p>A cette fin nôtre Roy François premier entre
+les difficultez de ses affaires fit la premiere
+expedition outre mer en l'an mille cinq cens
+vint, envoyant le Capitaine Jehan Verazzan
+Florentin découvrir des terres neuves qui ne
+fussent occupées d'aucun Prince Chrétien, en
+intention de les faire habiter, s'il en avoit bon
+rapport. Ce que fit ledit Verazzan, &amp; cotoya
+toute la terre depuis appellée la Floride, &amp; celle
+qui a pris le nom de Virginie, jusques au quarantiéme
+degré, dont il fit sa relation, ainsi que
+nous dirons ci-apres. És années cinq cens
+trente-trois &amp; trente-quatre le Capitaine Jacques
+Quartier de Saint Malo fut envoyé par le méme
+Roy à la découverte de la terre neuve des
+Moruës, &amp; du fleuve de Canada par luy dit
+Hochelaga. Et six ans apres Jean François de la
+Roque sieur de Roberval, Gentil-homme Picard
+prit commission avec ledit Quartier pour
+aller peupler ladite terre.</p>
+
+<p>Au regne du Roy Henry second és années
+mille cinq cens cinquante-cinq &amp; cinquante-six
+furent faits nouveaux embarquemens pour
+l'habitation de la terre du Bresil souz la conduite
+de Nicolas Durant, dit Chevalier de
+Villegagnon. Et souz le Roy Charles IX, és
+années soixante-deux &amp; soixante-quatre furent
+fait les voyages pour l'habitation de la terre
+qu'avoit découverte Jean Verazzan, déquels
+voyages furent conducteurs le Capitaine Jehan
+Ribaut &amp; le sieur de Laudonniere Gentil-homme
+Poitevin.</p>
+
+<p>Que si le saint desir de ces bons Roys ne
+reüssi comme il seroit à desirer, il en faut attribuer
+le defaut partie à nous-mémes, qui sommes
+en trop bonne terre pour nous en éloigner,
+&amp; nous donner de la peine pour la
+commoditez de la vie, apres que la longueur
+de plusieurs centaines d'années nous a (faute
+d'exercice) affaineantis: partie aux guerres
+externes &amp; civiles qui ont continuellement
+surfaissé la France, &amp; retenu noz François
+Dans leurs bornes, soit au siecle du Roy François
+premier; soit depuis, lors que l'étranger
+fomentoit noz divisions &amp; nous liguoit les uns
+contre les autres, pour à nôtre ruine établir
+sa grandeur.</p>
+
+<p>En ces derniers temps la France commençant
+à respirer par la valeur incomparable de nôtre
+grand Henri, quelques-uns se sont efforcés de
+Reprendre les erremens delaissez, sçavoir les
+sieurs Marquis de la Roche Gentil-homme Breton,
+de Monts Gentil-homme Xaintongeois,
+&amp; de Poutrincourt Gentil-homme Picard. De
+tous léquels je parleray chacun en son ordre,
+selon ce que j'ay veu, ouï dire à eux-mémes, ou
+trouvé par les écrits de ceux qui ont fait les premiers
+voyages, l'histoire déquels m'a eté d'autant
+plus difficile, que la memoire en etoit ja
+perduë: De sorte que j'ay eté contraint de la
+chercher partie en la bibliotheque du Roy,
+partie dans les papiers moisis des Libraires,
+m'étant quelquefois servi, au regard des derniers
+temps, de ce que Samuel Champlein en
+a donné au public.</p>
+
+<p>Et comme on dit de certains poissons consacrés
+à Venus, qui naissent de l'écume de la mer,
+que pour se garentir de l'injure &amp; gourmandise
+des plus grans, ilz s'assemblent par milliers, &amp;
+s'entrelacent en tant de pelotons, qu'ils se rendent
+assez forts pour se defendre: Ainsi m'a
+semblé bon mettre en un corps tant de relations
+&amp; menus écrits qui étoient comme ensevelis,
+afin de les faire revivre, &amp; par cet assemblage
+m'essayer de leur donner une meilleure
+trempe contre la lime sourde du temps qui tout
+consomme: Et ce tant pour contenter l'honnete
+desir de plusieurs qui dés long temps requierent
+cela de moy, que pour employer utilement
+les heures que je puis avoir de loisir
+durant cette saison des vacations en l'an mille
+six cens huit.</p>
+
+<p>Or d'autant qu'en cette histoire est souvent
+fait mention de plusieurs lieux auquels noz François
+int imposé les noms, léquels toutefois
+ceux qui impriment les Tables geographiques
+ont jusques ici ingratement supprimé, mettans
+en écrit des noms autant imaginaires que la
+delineation qu'ils ont fait de nôtre Nouvelle France
+est fausse: J'ay voulu particulierement tirer à
+la plume, &amp; representer au vray selon les Tables
+particulieres de noz mariniers, &amp; mémes dudit
+Champlein (car je n'ay pas tout veu) le fit de
+la premiere terre, pour montrer que les Hespagnols,
+ny autres avant nous, ne l'ont jamais veuë,
+&amp; qu'ils ont donné des bourdes au peuple lors
+principalement qu'ils ont feint une grande
+riviere au-deçà des Armouchiquois, &amp; sur icelle
+une ville grande &amp; puissante qu'ils ont nommée
+(je ne sçay, ny eux-mémes, à quel sujet) Norembegue,
+laquelle ils ont située par les quarante-cinq
+degrés: dequoy nous parlerons plus
+amplement en son lieu.</p>
+
+<p>Et jaçoit que mon sujet semble bas, n'étant
+ici traité d'un Royaume rempli de belles villes
+&amp; beaux palais, enrichi de longue main de beaucoup
+d'ornemens domestics &amp; publics, formillant
+en peuples instruits et toutes sortes d'arts
+liberaux &amp; mecaniques: &amp; en un mot, n'ayant
+ici à discourir sur les sept merveilles du monde.
+Toutesfois tel qu'il est, j'espere que les Sages
+lui donneront sauf-conduit, si l'on considere
+que ce grand vaisseau de sapience Salomon
+n'avoit dédaigné de traiter en son Histoire naturele,
+des moindres choses d'ici bas <i>depuis le
+Cedre qui est au Liban jusques à l'Hissope qui sort de
+la paroy: des bestes, des oyseaux, des reptiles, &amp; des
+poissons</i>. Et quand ce ne seroit qu'en consideration
+de l'humanité, &amp; que ces peuples déquels
+nous avons à parler sont hommes comme nous,
+nous avons dequoy estre incités au desir d'entendre
+leurs façons de vivre &amp; moeurs, veu mémement
+que nous recevons souvent avec beaucoup
+d'applaudissement les histoires et rapports
+des choses qui ne sont si étranges, ny tant éloignées
+de nous: afin que par la consideration de
+leur deplorable état &amp; condition (car ilz vivent
+nuds, vagabons, sans police, loy, ny religion)
+nous venions à remercier Dieu de ce qu'il nous
+a gratifié par-dessus eux, &amp; dire avec le Prophete
+Roy son bien-aymé:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i20"><i>A Jacob il donne pour guide</i></p>
+ <p class="i20"><i>Son verbe &amp; ses enseignemens,</i></p>
+ <p class="i20"><i>Et à la race Israëlide</i></p>
+ <p class="i20"><i>Ses statuts &amp; ses jugemens.</i></p>
+<br>
+ <p class="i20"><i>Il n'a fait ainsi pour le reste</i></p>
+ <p class="i20"><i>Des peuples de tout l'univers</i></p>
+ <p class="i20"><i>Leur rendant sa loy manifeste,</i></p>
+ <p class="i20"><i>Et ses jugemens découvers.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Car outre la vie civile à laquelle nous sommes
+nés, il nous a par sa grace illuminé de son saint
+Esprit, &amp; fait voir les secrets de sa haute sagesse,
+afin que le reconoissions, &amp; l'adorions, &amp; obtenions
+salut par son fils Jesus-Christ nôtre mediateur
+&amp; sauveur, qui est en un mot toute la
+vie de l'homme, &amp; la fin à laquelle nous devons
+aspirer.</p>
+
+<p>Ainsi nous ne sçaurions moins faire que
+ce Philosophe Payen, lequel remercioit ses Dieux
+entre autres choses, de ce qu'il étoit né à Athenes
+plutot qu'allieurs, d'autant que là étoit le
+domicile de toute bonne instruction, civilité, &amp;
+police; le siege des sciences &amp; des bonnes loix.</p>
+
+<p>Et neantmoins je ne veux tellement deprimer la
+condition des peuples que nous avons à representer,
+que je n'avouë qu'il y a beaucoup de choses
+bonnes en eux. Car pour dire brievement, ils
+ont de la valeur, fidelité, liberalité, &amp; humanité,
+&amp; leur est l'hospitalité si naturele &amp; recommandable,
+qu'ilz reçoivent avec eux tout homme
+qui ne leur est ennemi. Ilz ne sont point niais
+comme plusieurs de deça, ilz parlent avec beaucoup
+de jugement &amp; de raison: s'ils ont à entreprendre
+quelque chose d'importance, le Capitaine
+sera attentivement écouté, haranguant
+une, deux, &amp; trois heures, &amp; lui répondra-on de
+point en point, selon que la matiere le requerra.
+De sorte que si nous les appellons communement
+sauvages, c'est par un mot abusif, &amp; qu'ilz
+ne meritent pas, n'étant rien moins que cela, ainsi
+qu'il se verifiera par le discours de cette histoire.</p>
+
+<p>Un chose leur a manqué jusques ici, qui a
+causé, &amp; cause encor leur nudité, c'est de n'avoir
+eu l'usage du fer, sans lequel toutes nos
+oeuvres manuelles cessent: Et croy que ne serions
+beaucoup plus relevez qu'eux, si nous
+eussions eté dépourveus de cette admirable
+invention, laquelle nous devons à Tubal-Cain
+specialement celebré au commencement de
+l'histoire sacrée de la naissance du monde.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Du nom Gaullois. Refutation des Autheurs Grecs sur
+ce sujet. Noé premier Gaullois. Les Gaullois peres des
+Umbres en Italie. Bodin refuté. Conquetes &amp; navigations
+des anciens Gaullois. Loix marines, justice,
+&amp; victoires des Marseillois. Portugal. Navire de
+Paris. Navigations des anciens François. Refroidissement
+en la navigation d'où est venu. Lacheté de nôtre
+siecle. Richesses des Terres-neuves.</i></p>
+
+<h3>CHAP. II</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/P.png"></span>LUSIEURS anciens ayans voulu discourir
+de l'origine du nom Gaullois,
+se sont escrimés en tenebres,&amp; n'ont
+point touché au but, soit ou faute de
+sçavoir l'histoire de la creation du monde, ou
+d'entendre les langues des vieux siecles (auquelles
+il faut rapporter l'imposition des noms le
+plus anciens) ou d'avoir des vrais memoires des
+premiers Gaullois. Ce qu'aussi n'eussent-ilz
+peu, d'autant que toute la Theologie, &amp;
+Philosophie d'iceux Gaullois consistait en traditive,
+&amp; sans écriture, de laquelle ilz n'usoient
+qu'és choses privées, ce dit Cesar. Or ici nous
+n'avons affaire qu'aux Latins &amp; Grecs, qui seuls
+ont traité de nôtre antiquité. Quant aux Latins,
+iceux ne voyans apparence de deriver nôtre
+nom d'un Coq, signifié par le mot <i>Gallus</i> en
+leur langue, ilz n'en ont voulu rien dire. Mais
+les Grecs plus hardis, léquels ont brouillé les
+origines de toutes choses, &amp; icelles remplies
+de fables, ont écrit qu'un Roy des Gaullois nommé
+<i>Celtes</i>, &amp; par honneur Jupiter, eut une fille
+dite Galathée, laquelle dedaignoit tous les
+Princes de son temps, jusques à ce qu'ayant ouï
+les vertus nompareilles, du grand Hercule de
+Lybie fils d'Osiris, qui guerroyoit les tyrans de
+la terre, comme il passoit par le païs des Celtes
+pour aller d'Hespagne en Italie, elle en devint
+amoureuse, &amp; par la permission de ses parens
+eut de luy un enfant, qui fut nommé <i>Galates</i>,
+lequel surpassa tous les Princes de son âge en
+force de corps &amp; grandeur de courage: &amp; ayant
+conquis beaucoup de provinces par armes,
+changea le nom de Celtes que son pere avoit
+donné, &amp; nomma ses sujets Galates. D'autres
+ont pensé qu'ils avoient esté ainsi appellez du
+mot Grec [gala] qui signifie Laict, pource que
+le peuple Gaullois est blanc &amp; de couleur
+de laict. Or ces derivations sont absurdes: Car
+pour ce qui est de la couleur blanche, il y avoit
+plus de raison d'appeler ainsi ceux dela grande
+Bretagne, ou les bas Allemans. Et puis c'est folie
+d'estimer que nous ayons pris nôtre appellation
+des Grecs, déquels au contraire une partie
+est appellée de nôtre nom. Pour le regard du
+mot Galates, c'est une invention de la méme
+forge. Car je ne voy que contrarieté en tous
+ceux qui en ont parlé. Pausanias en ses Attiques
+dit, que le nom de Galates n'est venu que
+sur le tard, &amp; que de grande antiquité les Gaullois
+auparavant s'appelloient Celtes. Et toutefois
+<i>Galates</i>, selon Berose, a esté Roy des Gaullois
+immediatement apres <i>Celtes</i>. Strabon au
+contraire, dit, que tous les Galates ont esté appelez
+Celtes par les Grecs, à cause du noble
+estoc de ceux de la province Narbonoise, où il
+donne à entendre qu'ils estoient Galates devant
+qu'étre Celtes. Appian tient que les Celtes viennent
+d'un <i>Celtes</i>, fils de <i>Polyphemus</i>, qui fut fils de
+Neptune: ce qui ne se peut accorder avec ce
+que dit Berose, que <i>Jupiter Celtes</i> fut le neufieme
+Roy des Gaullois, plusieurs siecles apres Neptune.</p>
+
+<p>Mais je voudroy demander pourquoy les
+Grecs, pour suivre leurs fantasies, ont changé le
+nom de Gaullois en Galates, ce que n'ont fait
+les Romains plus retenus et plus sobres à
+brouiller l'antiquité. Je croy qu'ils ont eu
+crainte de se rendre ridicules en les apellant
+Gaullois par une (ll) double, d'autant que [Gallos]
+en leur langue signifie <i>Chatré</i>: &amp; ils voyoient
+les Gaulles formiller en generation. Et de là
+ont pris sujet d'imposer le nom de Galates aux
+Gaullois, à cause du Roy <i>Galates</i>. Et neantmoins
+Strabon, non autrement scrupuleux, les appelle
+indifferemment Gaullois &amp; Galates, &amp; ceux de
+l'Asie Gallo-grecs.</p>
+
+<p>N'y ayant donc point d'apparence à ce nom
+de Galates, il est meilleur de nous arreter à
+l'appellation de noz plus proches voisins les
+Romains, qui nous cognoissent mieux, déquels
+saint Gregoire disoit que <i>Comme ilz n'ont les pointes
+&amp; subtilitez des Grecs, aussi n'en ont-ilz les heresies</i>:
+Ilz ne sont si grans brouillons &amp; menteurs. Et
+pour le nom Gaullois, nous avons l'authorité
+de Xenophon, lequel en ses Æquivoques dict,
+<i>que le premier Ogyges</i> (qui fut Noé) <i>fut surnommé
+Le Gaullois, pource qu'au deluge du monde s'étant
+garenti des eaux, il en garentis aussi la race des hommes,
+&amp; repeupla la terre: De là vient</i> (dit-il) <i>que les Sages</i>
+(qui sont peuples de la Scythie Asiatique, c'est
+à dire de l'Armenie, où l'Arche de Noé s'arreta) <i>appellent un
+vaisseau de mer Gallerim, pource qu'il
+garentit du naufrage</i>. Et de ce mot nous avons
+retenu les noms de Gallere &amp; Galliote, qui ne
+viennent pas de <i>Galerus</i>, comme a voulu dire
+Erasme. Caton au poëme de ses Origines, &amp;
+autres Autheurs, s'accordent à ce que dessus,
+disans que Janus (qui est Noé) vint de Scythie
+en Italie avec les Gaullois peres des Umbres
+(peuples aujourd'huy tenans le Duché de Spolette)
+ainsi appellez d'un autre nom que leurs
+peres, mais revenant à méme signification. Car
+en langue Hébraïque &amp; Aramée <i>Gallim</i> signifie
+Flot, Eau, Inondation: &amp; en langue antique Latine
+<i>Umber</i>, ou <i>Imber</i> signifie Eau &amp; Pluie.</p>
+
+<p>Je sçay que Bodin n'approuve point ceci, &amp;
+se mocque de Rabbi Samuel, qui est de méme
+opinion que nous. Mais je trouve sa raison bien plus
+ridicule de dire que comme les anciens Gaullois
+étoient vagabons, ne sçachans où ils alloient,
+ilz commencerent à murmurer par ces mots, <i>où
+allons-nous?</i> &amp; que de là est venu le mot de
+U uallon, ou Gallon par une transposition de lettre.</p>
+
+<p>Arrétons-nous donc à nôtre premier avis,
+&amp; disons avec le méme Xenophon, que
+Noé repeuplant le monde amena une trouppe
+de familles pardeça, léquelles aimans la
+navigation trouverent bon de s'appeller du nom
+attribué à ce grand Ogyges (c'est à dire Illustre,
+&amp; Sacré) &amp; semblablement à Comerus Gallus
+(lequel en l'histoire sainte est appellé Gomer)
+premier Roy des Gaullois, selon Jacques de
+Bergome en son Supplement des Chroniques:
+quoy que Berose le face Roy d'Italie, à quoy je
+ne puis accorder, puis qu'elle n'en a retenu
+le nom.</p>
+
+<p>Ainsi ayans beaucoup multiplié (comme la
+nation Gaulloise est feconde) ilz se rendirent
+maitres de la mer dés les premiers siecles pares
+le Deluge: &amp; devant les guerres de Troye le
+grand Capitaine Cambaules ravagea toute la
+Grece &amp; l'Asie, comme le confesse Pausanias
+en ses Phociques &amp; ailleurs. Long temps depuis
+les Gaullois affriandez de butin firent trois
+armées, dont Brennus (l'un des chefs) avoit cent
+cinquante-deux mille pietons, &amp; vingt mille
+quatre cens maitres de cheval à sa part, chacun
+déquels avoit deux chevaux de relais, &amp; nombre
+de Solduriers souz lui, cotoyant toute l'Asie
+par mer aussi bien que par terre. Strabon fait
+mention d'autres grandes conquétes des Tectofages,
+Toliftobogiens, &amp; Trocmiens peuples
+Gaullois, léquels occuperent la Bythinie,
+Phrigie, Cappadoce &amp; Paphlagonie, sous un
+nommé Leonorius, lequel y institua douze Tetrarches
+semblables à noz douze Pairs de France.
+Et de ces conquétes parle aussi Pline, lequel
+dit qu'il avoient cent nonante-cinq villes et
+principautés.</p>
+
+<p>Au reste ils avoient leurs loix marines si bien
+ordonnées, que les nations étrangeres se
+conformoient volontiers à icelles comme faisoient
+les Rhodiens, au recit de Strabon, léquels
+avoient emprunté de noz Marseillois les loix
+marines dont ils usoient. Ce qu'ils avaient fait
+d'autant plus volontiers qu'ilz les voyoient se
+gouverner avec Justice, &amp; ne souffrir aucuns
+pyrates sur la mer, ayans (dit le méme Strabon)
+des grans magazins bien fournis de toutes
+choses necessaires à la marine, &amp; pour battre les
+villes, ensemble infinie dépouilles des victoires
+par eux obtenuës durant plusieurs siecles
+contre les pyrates susdits. Et Jules Cesar parlant
+de la civilité des Gaullois, &amp; de leur façon de
+vivre, laquelle ils ont enseigné aux Allemans,
+dit que la cognoissance des choses d'outre mer
+leur apporte beaucoup d'abondance &amp; de
+commoditez pour l'usage de la vie.</p>
+
+<p>Et ne faut penser que cette ardeur de naviger
+ait esté enclose dans la mer du Levant. Car le
+païs de Portugal portant le nom de Port des
+Gaullois, témoigne assez qu'ils ont aussi couru
+sur l'Ocean. En memoire dequoy la principale
+ville du Royaume des Gaullois porte encore
+aujourd'huy la Navire pour sa marque. Voire,
+je pourray bien encore ici mentionner la pointe
+d'Angleterre, qui s'appelle <i>Cornu Gallia</i>, Cornuaille.
+Ce qui ne peut provenir que des navigations
+des Gaullois.</p>
+
+<p>Mais comme par la vicissitude des choses
+tout se change icy bas, &amp; les siecles ont je ne
+sçay quelle necessité (pour n'user du mot de
+fatalité) née avec eux de suivre le gouvernement
+des astres instrumens de la providence de Dieu:
+les Gaullois ont quelquefois par occasion laissé
+refroidir cette ardeur de voguer sur les eaux,
+comme lors que les Romains semerent la division
+entre-eux, &amp; s'emparerent par ce moyen
+de leur Etat: &amp; depuis quand les François,
+Gots, &amp; autres nations dechirerent ce grand
+empire ja cassé de vieillesse, &amp; tout remply
+d'humeurs vicieuses, &amp; corrompuës de longue
+main. Mais par aprés aussi selon les occurences,
+ils ont repris leurs premiers &amp; anciens erremens,
+comme lors qu'on a publié les Croisades
+pour le recouvrement de la terre sainte;
+environ lequel temps, sçavoir en l'an mille deux
+cens quatre-vingt, pour éviter la peine de
+creer tous les jours des Admiraux extraordinaires,
+&amp; par commission, pour envoyer sur la mer,
+&amp; conduire l'armée Francoise en l'Orient,
+fut l'Admirauté de France erigée en tiltre d'office
+par le Roy Philippe surnommé le Hardi,
+fils de saint Louis, &amp; deferée au Sire Enguerran
+de Couci, troisieme du nom en cette famille,
+premier Admiral de France en la qualité que
+j'ay dit.</p>
+
+<p>Or comme un malade pressé de la douleur
+qui le violente oublie aisément les exercices
+auquels il souloit s'occuper estant en pleine
+santé; Ainsi les François par-aprés occupez sur
+la defensive aux longues guerres qu'ils ont euës
+contre les Anglois dans leurs propres entrailles
+&amp; au milieu de la France, ils ont laissé derechef
+alentir cette ancienne ardeur en la navigation,
+qui ne s'est pas aysément r'échauffée depuis,
+n'étant à peine la France relevée de maladie,
+que voicy naitre d'autres guerres par la
+gloutonne ambition d'un Prince sujet de nôtre
+Roy, lequel ne se promettoit rien moins que
+de luy enlever la corone de dessus la téte, comme
+nous témoignent assez amplement nos
+histoires. Quoy que ce soit il en a tiré de bonnes
+pieces, léquelles jaçoit qu'elles se puissent
+justement debattre, toutefois ce ne seroit sans
+beaucoup de difficultez. Et depuis ce temps les
+differens pour la Religion, &amp; les troubles étans
+survenus, noz François parmy ces longues alarmes
+ont esté tellement occupez, qu'en une
+division universelle il a esté bien difficile de viser
+au dehors, faisant un chacun beaucoup de conserver
+ce qui luy étoit acquis; &amp; vivre chez
+soy-méme.</p>
+
+<p>Neantmoins parmy toutes ces choses, noz
+Roys n'ont laissé de faire des découvertes avec
+beaucoup de depense en diverses contrées, &amp;
+en divers temps, comme a esté veu au chapitre
+precedent: Et eussent fait davantage s'ils eussent
+eu prés d'eux des hommes amateurs de la
+navigation, ou si nos Admiraux se fussent pleu
+à la marine, ou n'eussent esté empechés ailleurs
+&amp; embrouillés en noz guerres civiles:
+Car encores que les Roys bien souvent ne
+soient que trop poussez d'ambition pour commander
+à toute la terre, &amp; à des nouveaux mondes,
+s'il étoit possible, d'autant que (comme dit
+le Sage) <i>La gloire &amp; dignité des Rois git en la
+multitude du peuple</i>: si ont-ils besoin de gens que les
+secondent, voire qui les enflamment à un beau
+sujet, où principalement il y a apparence de faire
+chose qui peut reüssir à la gloire de Dieu, &amp;
+n'y va point du detriment d'autrui. Et en cela
+nôtre siecle est en pire condition que les precedens,
+d'autant que combien que par la grace de
+Dieu nous jouïssions d'une bonne paix, que le
+Roy soit redouté, &amp; ait des moyens autant que
+pas un de ses predecesseurs, que l'établissement
+d'un Royaume Chrétien &amp; François soit facile
+és regions Occidentales d'outre-mer, &amp; qu'il y
+ait des hommes immuables en cette resolution
+d'habiter la Nouvelle France, d'où ils ont rapporté
+les fruicts de leur culture, comme sera dit
+en son lieu: neantmoins il ne se trouve quasi
+personne (j'enten de ceux qui ont credit en Cour)
+qui favorise ce dessein, soit en privé, soit envers
+sa Majesté. On est bien aise d'en ouïr parler, mais
+d'y aider, on ne s'entend point à cela. On voudroit
+trouver les thresors d'Atabalippa sans travail
+&amp; sans peine, mais on y vient trop tard, &amp;
+pour en trouver il faut chercher, il faut faire de
+la dépense, ce que les grans ne veulent pas. Les
+demandes ordinaires que l'on nous fait, sont:
+Y a-il des thresors, y a-il des mines d'or &amp; d'argent?
+&amp; personne ne demande: Ce peuple là est-il
+disposé à entendre la doctrine Chrétienne? Et
+quant aux mines il y en a vrayment, mais il les
+faut fouiller avec industrie, labeur, &amp; patience.
+La plus belle mine que je sçache c'est du blé &amp;
+du vin, avec la nourriture du bestial. Qui a de ceci
+il a de l'argent. Et de mines nous n'en vivons
+point, quant à leur substance. Et tel bien-souvent
+a belle mine qui n'a pas bon jeu.</p>
+
+<p>Au surplus, les mariniers qui vont de toute
+Europe chercher du poisson aux Terres-neuves,
+&amp; plus outre, à mille lieuës loin de leur païs,
+y trouvent de belles mines sans rompre les rochers,
+éventrer la terre, vivre en l'obscurité des
+enfers (car ainsi faut-il appeller les minieres, où
+l'on condamnoit anciennement ceux que meritoient
+la mort) ils s'y trouvent, di-je, de belles mines
+au profond des eaux, &amp; au traffic des pelleteries
+&amp; fourrures d'Ellans, de Castors, de Loutres,
+de Martres, &amp; autres animaux dont ilz
+retirent de bon argent au retour de leurs voyages,
+auquels ils ne se plairoient tant s'ilz n'y sentoient
+un ample proffit. Ceci soit dit en passant pour
+ce qui regarde la Terre-neuve, laquelle jaçoit
+qu'elle soit peu habitée, &amp; en un climat assez
+froid, neantmoins est recherchée d'un grand
+nombre de peuple qui lui va tous les ans rendre
+hommage de plus loin qu'on ne fait les plus
+grans Roys du monde, léquels on caresse &amp; honore
+bien souvent plus pource qu'ilz sont riches
+&amp; peuvent enrichir les autres, que pour devoir.
+Ainsi en fait-on à cette terre: de laquelle si on
+retire tant d'utilité, il faut estimer que celles qui
+sont en plus haute élevation du soleil sont beaucoup
+plus è priser &amp; estimer, d'autant qu'avec
+l'abondance de la mer elles ont ce que l'on peut
+esperer de leur culture; sans qu'il soit besoin de
+se travailler pour des mines d'or &amp; d'argent
+déquelles nôtre France Orientale se passe bien
+&amp; ne laisse d'étre aussi florissante que les païs
+dont elle est environnée. Dequoy nous parlerons
+plus amplement cy-aprés selon que le sujet
+se presentera.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Conjectures sur le peuplement des indes
+Occidentales, &amp; consequemment de la
+Nouvelle France comprise sous icelles.</i></p>
+
+<h3>CHAP. III</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/J.png"></span>e sçay que plusieurs étonnez de la decouverte
+des terres de ce monde nouveau
+que l'on appelle Indes Occidentales,
+ont exercé leur esprit à rechercher
+le moyen, par lequel elles ont peu étre
+peuplées aprés le Deluge: ce qui est d'autant
+plus difficile, que d'un pole à l'autre, ce monde là
+est separé de cetui-cy d'une mer si large, que les
+hommes ne l'ont jamais (ce semble) ni peu, ni
+osé traverser jusques à ces derniers siecles, pour
+découvrir nouvelles terres: du moins n'en est il
+aucune mention en tous les livres &amp; memoires
+qui nous ont esté laissez par l'Antiquité. Les uns
+se sont servi de quelques propheties &amp; revelations
+de l'Ecriture sainte tirees par les cheveux,
+pour dire les uns que les Hespagnols, les autres
+que les Juifs devoient habiter ce nouveau monde.
+D'autres ont pensé que c'étoit une race
+de Cham portée là par munition de Dieu, lors
+que Josué commença d'entrer en la terre de
+Chanaan, &amp; en prendre possession, l'Ecriture
+sainte témoignant que les peuples qui y habitoient
+furent tellement épouvantez, que le
+coeur leur faillit à tous: &amp; ainsi pourroit estre
+avenu que les majeurs &amp; ancestres des Ameriquains
+&amp; autres de delà, chassez par les enfans
+d'Israël de quelques contrees de ces païs
+de Chanaan, s'estans mis dans des vaisseaux à la
+merci de la mer, auroient esté jettés &amp; seroient
+abordés en cette terre de l'Amerique. Chose
+qui semble estre confirmee par ce qui est écrit
+en la Sapience dite de Salomon, à sçavoir que les
+Chananéens avant l'entree des enfans d'Israël
+en leur terre estoient anthropophages, c'est à
+dire mangeurs de chair humaine, comme sont plusieurs
+en cette grande étenduë de païs. Et pour les
+aider encore à dire, j'adjouteray que plusieurs
+des Ameriquains sautent par-dessus le feu en faisant
+leurs invocations à leurs Demons, ainsi que
+faisoient les Chananéens. Mais il y a des raisons
+encores plus probables que celle-ci: entre léquelles
+je diray que ceux-là ne se sont point éloignez
+de la verité, qui ont estimé que quelques
+mariniers, marchans, &amp; passagers surpris de quelque
+fortunal de vent en mer, à la violence
+duquel ilz n'auroient peu resister, auroient esté
+portés en cette terre, &amp; là paraventure auroient
+fait naufrage, si bien que se trouvans nuds, ils
+auroient esté contraints de vivre de chasse et de
+pecherie, &amp; se couvrir de peaux des animaux
+qu'ils auroient tués, &amp; ainsi auroient multiplié
+&amp; rempli cette terre telement quelement (car il
+n'y a préque les rives de mer &amp; des grandes
+rivieres habitees, du moins aux premieres terres
+qui regardent la France, &amp; sont en méme parallele)
+si bien qu'ores qu'auparavant ils eussent
+quelque conoissance de Dieu, cela peu à peu
+s'est évanouï, faute d'instructeurs, comme nous
+voyons qu'il est arrivé en tout le monde de deçà
+peu apres le Deluge. Et plusieurs accidens echeuz
+de cette façon, tant de la partie de l'Orient, que
+du Midi, &amp; du Nort, &amp; des païs y interposés, peuvent
+avoir causé le peuplement de cette terre
+Occidentale en toutes parts.</p>
+
+<p>Ce qui n'est sans exemple, méme qui nous est
+familier. Car en l'an mil cinq cens quatre-vints
+dix-huict le sieur Marquis de la Roche gentil-homme
+Breton pretendant habiter la Nouvelle
+France, &amp; y asseoir des colonies Françoises, suivant
+la permission qu'il en avoit du Roy, il y
+mena quelque nombre de gans, léquels (pource
+qu'ils ne conoissoit encore le païs) il dechargea
+en l'ile de Sable, qui est à vint lieuës de terre ferme
+plus au Su que le Cap-Breton, c'est à sçavoir
+par les quarante quatre degrez. Cependant il
+s'en alla reconoistre &amp; le peuple &amp; le païs, &amp;
+chercher quelque beau port pour se loger. Au
+retour il fut pris d'un vent contraire qui le porta
+si avant en mer, que se voyant plus prés de la France
+que de ses gens, il continua sa route pardeça,
+où il fut peu apres prisonnier és mains de Sieur
+Duc de Mercure, &amp; demeurerent là ses hommes
+l'espace de cinq ans vivans de poissons, &amp; du laictage
+de quelques vaches qui y furent portées il
+y a environ quatre-vints ans, au temps du Roy
+François I par le Sieur Baron de Leri, &amp; de saint
+Just, Vicomte de Gueu, lequel ayant le courage
+porté à choses hautes, desiroit s'établir par-dela,
+&amp; y donner commencement à une habitation de
+François; mais la longueur du voyage l'ayant
+trop long temps tenu sur mer, il fut contraint
+de décharger là son bestial, vaches, &amp; pourceaux,
+faute d'eau douces &amp; de paturages: &amp; des chairs
+de ces animaux aujourd'hui grandement multipliés,
+ont vécu les gens dudict Marquis, tout le
+temps qu'ils ont eté en cette ile. En fin, le Roy
+étant à Rouën commanda à un pilote de les aller
+recuillir lors qu'il iroit à la pecherie des Terres-neuves.
+Ce qu'il fit, &amp; d'un nombre de quarante
+ou cinquante, en ramena une douzaine, qui le
+presenterent à sa Majesté vétuz de peaux de
+loup-marins. Voila comme les peuples Sauvages
+peuvent avoir été multipliés. Et qui eût laissé
+là pertuellement ces hommes avec nombre de
+femmes, ilz fussent (ou leurs enfans) devenuz
+semblables aux peuples de la Nouvelle-France,
+&amp; eussent peu à peu perdu la conoissance
+de Dieu. Et sir cette consideration je pourrois
+m'écrier avec l'Apôtre saint Paul: <i>O profondeur des
+richesse, &amp; de la sapience, &amp; de la conoissance de Dieu,
+que ses jugemens sont incomprehensibles, &amp; ses voyes
+impossibles à trouver! Car qui est-ce qui a coneu la
+pensee du Seigneur, ou qui a été son Conseiller?</i></p>
+
+<p>Si qu'un allegue que ce que je viens de dire
+n'a peu étre fait pource que ce n'est la coutume
+de mener les femmes en mer. Je repliqueray
+que cela est bon à dire en ce temps ici, mais que
+les premiers siecles ont eté autres, auquels croient
+les femmes plus vigoureuses, &amp; avoient un courage
+du tout mâle: au lieu qu'aujourd'hui, les delices
+ont appoltronni &amp; l'un &amp; l'autre sexe. Et
+neantmoins encore voyons-nous quelquefois
+des femmes suivre leurs maris en mer. Et n'en
+faut qu'une pour en peupler tout un païs: ainsi
+que le monde a multiplié par la fecondité de nôtre
+premiere mere.</p>
+
+<p>Or pour revenir à mon propos, j'ay un autre
+argument, qui pourroit servir pour dire que ces
+peuples ont eté portez là de cette façon, c'est à
+dire, par fortune de mer, &amp; qu'ilz sont venuz de
+quelque race de gens qui avoient eté instruits en
+la loy de Dieu. C'est qu'un jour comme le sieur
+de Poutrincourt discouroit par truchement à un
+Capitaine Sauvage nommé <i>Chkoudun</i>, de nôtre
+Foy &amp; religion, il répondit sur le propos du
+Deluge, qu'il avoit bien ouï dire dés long temps,
+qu'anciennement il y avoit eu des hommes mechans
+léquels moururent tous, &amp; y en vint de
+meilleurs en leur place. Et cette opinion du Deluge
+n'est pas seulement en la partie de la Nouvelle-France,
+où nous avons demeuré, mais elle
+est encore entre les peuples du Perou, léquels (à
+ce que raconte Joseph Acosta) parlent fort d'un
+déluge avenu en leur païs, auquel tous les hommes
+furent noyés, &amp; que du grand lac <i>Titicaca</i>
+sortit un <i>Viracocha</i> (qui est le plus grand de tous leurs
+Dieux, lequel ils adorent en regardant au ciel,
+comme createur de toutes choses) &amp; ce <i>Viracocha</i>,
+s'arreta en <i>Tiaguanaco</i>, où l'on voit aujourd'hui
+des reines &amp; vestiges d'anciens edifices
+fort étranges: &amp; de là à <i>Cusco</i>. Ainsi recommença
+le genre humain à se multiplier.</p>
+
+<p>Je ne veux nier pourtant que ces grans païs
+n'aient peu étre peuplez par un autre voye, sçavoir
+que les homme se multiplians sur la terre,
+&amp; s'étendans toujours, comme ils ont fait pardeça,
+en fin il y a de l'apparence que de proche en
+proche ils ont atteint ces grandes provinces, soit
+par l'Orient, ou par le Nort, ou par tous les deux.
+Car je tiens que toutes les parties de la terre ferme
+sont concatenées ensemble, ou du moins s'il
+y a quelque détroit, comme ceux d'Anian &amp; de
+Magellan: c'est chose que les hommes peuvent
+aisément franchir. La consideration du passage
+des animaux est ce qui plus nous peut arreter l'esprit
+en ceci. Mais on peut dire qu'il a eté aisé d'y
+transporter les petits, &amp; les grands sont d'eux-mémes
+capables de passer les detroits de mer,
+comme il est vray-semblable que les Ellans ont
+passé de l'Europe Septentrionale en Labrador, en
+Canada, en la terre des Souriquois par le Nort
+car nous sçavons de certaine science qu'ilz ne
+font pas difficulté de passer des bayes de mer,
+pour accourcir le chemin d'une terre à vue autre.
+Et nous lisons au premier voyage du Capitaine
+Jacques Quartier, que les ours passent aisément
+quatorze lieuës de mer: En ayant lui-méme
+rencontré un qui traversoit à nage la mer qui
+est entre la terre ferme &amp; l'ile aux oiseaux.</p>
+
+<p>Mais quand je considere que les Sauvages ont
+de main en main par tradition de leurs peres, une
+obscure conoissance du Deluge, il me vient au
+devant une autre conjecture du peuplement des
+Indes Occidentales, qui n'a point encore esté mise
+en avant. Car quel empéchement y a-il de
+croire que Noé ayant vécu trois cens cinquante
+ans aprés le Deluge, n'ait luy méme eut le soin &amp;
+pris la peine de peupler, ou plustot repeupler ces
+païs là? Est-il à croire qu'il soit demeuré un si long
+espace de temps sans avoir fait &amp; exploité beaucoup
+de grandes &amp; hautes entreprises? Luy qui
+étoit grand ouvrier, &amp; grand pilote, sçavoit-il
+point l'art de faire un autre vaisseau (car le sien
+croit demeuré arreté aux montagnes d'Ararat,
+c'est à dire de la grande Armenie) pour reparer la
+desolation de la terre? Luy qui avoit la conoissance
+de mille choses que nous ne sçavons point,
+par la traditive des sciences infuses en nôtre premier
+pere, duquel il peut avoir veu les enfans
+ignoroit-il ces terres Occidentales, où par-aventure
+il avoit pris naissance? Certes en tout cas il
+est à presumer qu'ayt l'esprit de Dieu, &amp; à r'établir
+le monde par une speciale election du ciel,
+il avoit (du moins par la renommee) conoissance
+de ces terres là, auquelles il ne luy a point eté
+plus difficile de faire voile, ayant peuplé l'Italie,
+que de venir du bout de la mer Mediterranée sur
+le Tibre fonder son <i>Ianiculum</i>, si les histoires
+prophanes sont veritables, &amp; par mille raisons y a
+apparence de le croire. Car en quelque part du
+monde qu'il se trouvat, il étoit parmi ses enfans.
+Il ne lui a, di-je, point esté plus difficile d'aller du
+détroit de Gibraltar en la Nouvelle-France,
+ou du Cap-Vert au Bresil, qu'à ses enfans
+d'aller en Java, ou en Japan, planter leur nom: ou
+au Roy Salomon de faire des navigations de trois
+ans: léquelles quelques uns des plus sçavans de
+nôtre siecle dernier passé, &amp; entre autres François
+Vatable, disent avoir eté au Perou, d'où il
+faisoit apporter cette grande quantité d'or d'Ophir
+tres-fin &amp; pur tant celebré en la sainte Ecriture.</p>
+
+<p>Que si (la chose presupposée de cette sorte)
+ceux des Indes Occidentales n'ont conservé le
+sacré depos de la conoissance de Dieu, &amp; les
+beaux enseignement qu'il leur pouvoit avoir
+laissés, il faut considerer que ceux du monde de
+deça n'ont pas mieux fait. Somme cette conjecture
+me semble fondee en aussi bonne &amp; meilleure
+raison que les autres. Et de telle chose ayans eu
+Platon quelque sourde nouvelle, il en a parlé en
+son Timée comme un homme de son païs, là où
+il a discouru de cette grande ile Atlantique laquelle
+comme il ne voyoit point, ny personne qui
+y eût eté de son temps, il a feint que par un
+grand deluge elle avoit esté submergée dans la
+mer. Et aprés lui Ælian au troisieme de son histoire
+Des choses diverses, rapporte chose préque
+semblable, quoy qu'il croye que ce soit fable,
+et soit selon Theopompus, que jadis il y eut
+«fort grande familiarité entre Mydas Phrygien, &amp;
+Silenus. Ce Silenus croit fils d'une Nymphe,
+de condition inferieure aux Dieux, mais plus noble
+que celle des mortels. Apres avoir tenu plusieurs
+propos ensemble, Silenus adjouta que
+l'Europe, l'Asie &amp; la Lybye estoient iles environnées
+de l'Ocean, mais qu'il y avoit une terre ferme
+par-delà ce monde ici de grandeur infinie,
+nourrissant de grans animaux, &amp; des hommes
+deux fois aussi grans, &amp; vivans deux fois autant
+que nous: qu'il y avoit de grandes cités, diverses
+façons de vivres, &amp; des loix contraires aux nôtres.
+Par aprés il dit encores que cette terre possede
+grande quantité d'or &amp; d'argent, si bien qu'entre
+les peuples de delà, l'or est moins estimé que
+le fer entre nous, &amp;c.»</p>
+
+<p>Qui considerera ces paroles, il trouvera qu'elles
+ne sont du tout fabuleuses: &amp; conclura qu'és
+premier siecles les hommes ont eu conoissance
+de l'Amerique, &amp; autres terres y continentes, &amp;
+que pour la longueur du voyage les hommes
+cessans d'y aller, cette conoissance est venuë à
+neant, &amp; n'en est demeuré qu'une obscure renommée.
+Car Pline méme se plaint que de son
+temps les hommes étoient appoltronnis &amp; la
+navigation tellement refroidie, qu'il ne se trouvoit
+plus de gens entendus à la marine, de sorte que
+«les côtes des terres se reconnoissent mieux par
+des écrits de ceux qui ne les avoient jamais veuës,
+que par le dire de ceux qui les habitoient. On ne
+se soucie plus (dit-il) de chercher de nouvelles
+terres, ni méme de conserver la conoissance de
+celles qui sont des-ja trouvées, quoy que nous
+soyons en bonne paix, &amp; que la mer soit ouverte»
+&amp; ouvre ses ports à un chacun pour les recevoir.
+Ainsi les iles Fortunées (qui sont les Canaries)
+ayans eté és plus prochains siecles apres le Deluge
+fort conuës, &amp; frequentees, cette conoissance
+s'est perdue par la nonchalance des hommes,
+jusques à ce qu'un Gentil-homme de Picardie
+Guillaume de Betancourt les decouvrit és
+derniers siecles, comme nous dirons cy-apres.</p>
+
+<p>Et pour une derniere preuve de ce que j'ay dit
+ci-dessus, par une conjecture vray-semblable que
+les siecles plus reculés ont eu conoissance de terres
+Occidentales d'outre l'Ocean, j'adjouteray
+ici ce que les Poetes anciens ont tant chanté des
+Hesperides, léquelles ayans mis au Soleil couchant,
+elle peuvent beaucoup mieux étre appropriées
+aux iles des Indes Occidentales, qu'aux
+Canaries, ni Gorgones. En quoy volontiers je
+m'arreteray à ce que le méme Pline, sur une chose
+pleine d'obscurité, recite qu'un Stratius Sebofus
+employa quarante jours à naviger depuis les
+Gorgones (qui sont les iles du Cap Verd) jusques
+aux Hesperides. Or ne faut-il point quarante
+jour, ains seulement sept ou huict, pour aller des
+gorgones aux iles Fortunées (où quelques uns
+mettent les Hesperides) n'y ayant que deux cens
+lieuës de distance. Surquoy je conclus que les
+Hesperides ne sont autres que les iles de Cuba,
+l'Hespagnole, la Jamaïque, &amp; autres voisines au
+golfe de Mexique.</p>
+
+<p>Quant au dragon qu'on disoit garder les pommes
+d'or des Hesperides, &amp; aucun n'y entroit, les
+anciens vouloient signifier les détroits de mer
+qui vont serpentant parmi ces iles, au courant
+déquels plusieurs vaisseaux s'estoient perdus, &amp;
+qu'on n'y alloit plus. Que si le grand Hercule y a
+esté, &amp; en a ravi des fruits, ce n'est pas chose
+éloignée de sa vertu.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"></p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Limites de la Nouvelle-France, &amp; sommaire
+du voyage de Jean Verazzan Capitaine
+Florentin en la Terre-neuve, aujourd'hui
+dite La Floride, &amp; en toute cette côte
+jusque au quarantiéme degré. Avec une
+briéve description des peuples qui habitent
+ces contrees.</i></p>
+
+<h3>CHAP. IV</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/A.png"></span>YANT parlé de l'origine
+du peuple de la Nouvelle-France,
+il est à propos de dire quelle est
+l'étenduë &amp; situation de la province,
+quel est ce peuple, les
+moeurs, façons &amp; coutumes
+d'icelui, &amp; ce qu'il y a de
+particulier en cette terre, suivant les memoires
+que nous ont laissé ceux qui premiers y ont eté,
+&amp; ce que nous y avons reconu &amp; observé durant
+le temps que nous y avons sejourné. Ce que je
+feray, Dieu aydant, en six livres, au premier déquels
+seront décrits les voyages des Capitaines
+Verazzan, Ribaut, &amp; Laudonniere en la Floride:
+Au second ceux qui ont eté faits souz le sieur de
+Villegagnon en la France antartique du Bresil: Au
+troisiéme ceux du Capitaine Jacques Quartier
+&amp; de Samuel Champlein en la grande riviere de
+Canada: Au quatriéme ceux des sieurs de Monts
+&amp; de Poutrincourt sur la côte de la Terre neuve
+qui est baignee du grand Ocean jusques au quarantiéme
+degré: Au cinquiéme ce qui s'est fait
+en ce sujet depuis nôtre retour en l'an mille six cens
+sept; &amp; au sixiéme les moeurs, façons &amp; coutumes
+des peuples déquels nous avons à parler.</p>
+
+<p>Je comprens donc souz la Nouvelle-France
+tout ce qui est au-deça du Tropique du Cancer
+jusques au Nort, laissant la vendication
+de la France Antarctique à qui la voudra
+&amp; pourra debattre, &amp; à l'Hespagnol la
+jouïssance de ce qui est au-delà de notredit
+Tropique. En quoy je ne veux m'arréter au partage
+fait autrefois par le Pape Alexandre sixiéme entre
+les Rois de Portugal &amp; de Castille, lequel ne doit
+prejudicier au droit que noz Rois se sont justement
+acquis sur les terres de conquéte, telle
+que sont celles dont nous avons à traiter, d'autant
+que ce qu'il en a fait a esté comme arbitre
+de chose debattuë entre ces Rois: qui ne leur
+appartenoit non plus qu'à un autre. Et quand en
+autre qualité ledit Pape en auroit ainsi ordonné;
+outre que son pouvoir (hors son domaine) est
+purement spirituel, il est à disputer s'il pouvoit,
+ou devoit partager les enfans puisnéz de l'Eglise,
+sans y appeller l'ainé.</p>
+
+<p>Ainsi nôtre Nouvelle-France aura pour limites
+du coté d'Ouest la terre jusques à la mer
+dite Pacifique, au deça du Tropique du Cancer:
+Au midi les iles &amp; la mer Atlantique du côté
+de Cuba &amp; l'ile Hespagnole: Au levant la mer
+du Nort qui baigne la Nouvelle-France: &amp; au
+Septentrion, celle terre qui est dite inconuë
+vers la mer glacée jusques au pole arctique. De
+ce côté quelques Portugais &amp; Anglois ont fait
+des courses jusques aux soixantieme &amp; septantieme
+degrez pour trouver passage d'une mer à l'autre
+par le Nort: mais apres beaucoup de travail
+ils ont perdu leurs peines, soit pour les trop
+grandes froidures, soit par defaut des choses
+necessaires à poursuivre leur route.</p>
+
+<p>En l'an mille cinq cens vingt-quatre, Jean Verazzan
+Florentin fut envoyé à la decouverte des
+terres par nôtre Roy Tres-Chrétien François
+premier, &amp; de son voyage il fit un rapport à sa
+Majesté, duquel je representeray les choses principales
+sans m'arreter à suivre le fil de son discours.
+Voici donc ce qu'il en écrit: Ayans outrepassé
+l'ile de Madere, nous fumes poussez d'une
+horrible tempéte, qui nous guidant vers le Nort,
+au Septentrion, apres que la mer fut accoisée
+nous ne laissames de courir la méme route l'espace
+de vingt-cinq jours, faisans plus de quatre
+cens lieuës de chemin par les ondes de l'Ocean:
+où nous découvrimes une Terre-neuve, non jamais
+(que l'on sçache) conuë, ni découverte
+par les anciens, ni par les modernes: &amp; d'arrivée
+elle nous sembla fort basse: mais approchans
+à un quart de lieuë, nous conumes par les
+grans feuz que l'on faisoit le long des havres, &amp;
+orées de la mer, qu'elle étoit habitée, &amp;
+qu'elle regardoit vers le Midy: &amp; nous mettans
+en peine de prendre port pour surgir &amp;
+avoir conoissance du pays, nous navigames
+plus de cinquante lieuës en vain: si que voyans
+que toujours la côte tournoit au Midi, nous
+deliberames de rebrousser chemin vers le
+Nort, suivant nôtre course premiere. Et fin
+voyant qu'il n'y avoit ordre de prendre port,
+nous surgimes en la côte, &amp; envoyames un esquif
+vers terre, où furent veuz grand nombre des
+habitans du païs qui approcherent du bord de la
+mer, mais dés qu'ilz virent les Chrétiens proches
+d'eux ilz s'enfuirent, non toutefois en telle sorte
+qu'ils ne regardassent souvent derriere eux, &amp; ne
+prinssent plaisir avec admiration de voir ce qu'ils
+n'avoient accoutumé en leur terre: &amp; s'ébahissoient
+&amp; des habits des nôtres, &amp; de leur blancheur &amp;
+effigie, leur montrans où plus commodément ilz
+pourroient prendre terre, &amp;c. Puis adjoute: Ilz
+vont tout nuds, sauf qu'ilz couvrent leurs parties
+honteuses, avec quelques peaux de certains animaux
+qui se rapportent aux martres, &amp; ces peaux
+sont attachées à une ceinture d'herbe qu'ilz font
+propre à ceci, &amp; fort étroite, &amp; tissuë gentillement,
+&amp; accoutree avec plusieurs queuës d'autres animaux
+qui leur environnent le corps, &amp; les couvrent
+jusques aux genoux: &amp; sur la téte aucuns
+d'eux portent comme des chapeaux, &amp; guirlandes
+faites de beaux pennaches. Ce peuple est de
+couleur un peu bazannée, comme quelques Mores
+de la Barbarie qui avoisinent le plus de l'Europe:
+ont les cheveux noirs, touffus, &amp; non gueres
+longs, &amp; léquels ilz lient tout unis &amp; droits
+sur la téte, tous ainsi faits que si c'étoit une
+queuë. Ils sont bien proportionnez de membres,
+de stature moyenne, un plu plus grans que nous
+ne sommes, larges de poitrine, les bras forts &amp;
+dispos, comme aussi ils ont &amp; pieds &amp; jambes
+propres à la course, n'ayant rien que ne soit
+bien proportionné, sauf qu'ils ont la face large, quoyque
+non tous, les ïeux noirs &amp; grans, le regard
+prompt &amp; arreté. Ils sont assez foibles de force,
+mais subtils &amp; aigus d'esprit, agiles &amp; des plus
+grans &amp; vites coureurs de la terre.</p>
+
+<p>Or quant au plan &amp; site de cette terre &amp; de l'orée
+maritime, elle est toute couverte de menu sablon
+qui va quelques quinze piés en montant,
+&amp; s'étend comme petites collines &amp; côteaux
+ayans quelques cinquante pas de large: &amp; navigant
+plus outre on trouve quelques ruisseaux &amp; bras
+de mer qui entrent par aucunes fosses &amp; canaux,
+déquels arrousent les deux bords. Apres ce on
+voit la terre large, laquelle surmonte ces havres
+areneux, ayant de tres-belles campagnes &amp; plaines,
+qui sont couvertes de bocages &amp; forets tres-touffuës,
+si plaisantes à voir que c'est merveille:
+et les arbres sont pour la pluspart lauriers, palmiers,
+&amp; hauts cyprés, &amp; d'autres qui sont inconnue
+à notre Europe, &amp; léquels rendoient une odeur
+tres-suave, qui fit penser aux François que
+ce païs participant en circonference avec l'Orient,
+ne peut étre qu'il ne soit aussi abondant en drogues
+&amp; liqueurs aromatiques, comme encore la
+terre donne assez d'indices qu'elle n'est sans avoir
+des mines d'or, &amp; d'argent &amp; autres metaux. Et
+est encore cette terre abondante en cerfs, daims,
+&amp; lievres. Il y a des lacs &amp; étangs en grand nombre,
+et des fleuves &amp; ruisseaux d'eau vive, &amp; des
+oyseaux de diverses especes, pour ne laisser chose
+qui puisse servir à l'usage des hommes.</p>
+
+<p>Cette terre est en elevation de trente-quatre
+degrez, ayant l'air pur, serein, &amp; fort
+sain, &amp; temperé entre chaud &amp; froid, &amp; ne
+sent-on point que les vens violens, &amp; impetueux
+soufflent &amp; respirent en cette region, y regnant
+le vent d'Orient &amp; d'Occident, &amp; sur tout en
+Eté, y estant le ciel clair &amp; sans pluie, si ce n'est que
+quelquefois le vent Austral souffle, lequel fait
+élever quelques nuages &amp; brouillars, mais cela se
+passe tout soudainement, &amp; revient sa premiere
+clarté. La mer y est quoye, &amp; sans violence ni
+tourbillonnemens de flots, &amp; quoy que la plage
+soit basse &amp; sans aucun port, si n'est-elle point
+facheuse aux navigans, d'autant qu'il n'y a pas
+un écueil, &amp; que jusques à rez de terre à cinq
+ou six pas d'icelle, on trouve sans flux ny reflux vingts
+piés d'eau: Quant à la haute mer on y peut facilement
+surgir, bien qu'une nef fust combattue
+de la fortune, mais pres de la rade il y fait dangereux.
+Par cette description peut-on recognoitre
+que ledit Verazzan est le premier qui a découvert
+cette côte qui n'avoit point encore de nom, laquelle
+il appelle Terre-neuve, &amp; depuis a esté appellée
+la Floride par les Hespagnols, soit ou
+pource qu'ils en eurent la veuë le jour de Pasques
+flories, ou pource qu'elle est toute verte &amp; florissante,
+&amp; que méme les eaux y sont couvertes
+d'herbes verdoyantes, estant auparavant nommée
+<i>Jaquaza</i> par ceux du païs.</p>
+
+<p>Quant à ce qui est de la nature du peuple de
+cette contrée, noz François en parlent tout autrement
+que les Hespagnols, aussi estans naturellement
+plus humains, doux &amp; courtois, ils y ont
+receu meilleur traitement. Car Jean Poncey estant
+allé à la découverte, &amp; ayant mis pied à terre:
+comme il vouloit jetter les fondemens de quelque
+citadelle ou fort, il y fut si furieusement attaqué
+par un soudain choc des habitans du païs, qu'outre
+la perte d'un grand nombre de ses soldats, il
+receut une playe mortelle, dont il mourut tôt
+apres, ce qui mit son entreprise à neant, &amp; ne
+recognuerent pour lors les Hespagnols que cet endroit
+où ils pretendoient se percher.</p>
+
+<p>Depuis encore Ferdinand Sotto riche des dépouilles
+du Peru, apres avoir enlevé les thresors
+d'Atabalippa, desireux d'entreprendre choses
+grandes, fut envoyé en ces parties-là par Charles V
+Empereur avec une armee en l'an mil cinq
+cens trente-quatre. Mais comme l'avarice insatiable
+le poussoit, recherchant les mines d'or
+premier que de se fortifier, cependant qu'il erroit
+&amp; esperoit, il mourut de vergogne &amp; de dueil,
+&amp; ses soldats que deça, qui dela, qui furent
+assommés en grand nombre par les Barbares. De
+rechef en l'an mil cinq cens quarante-huit, furent
+envoyez d'autres gens par le mesme Charles V léquels
+furent traitez de méme, &amp; quelques-uns
+écorchéz, &amp; leur peaux attachées aux
+portes de leurs temples.</p>
+
+<p>Notre Florentin Verazzan s'estant (comme il
+est à presumer) comporté plus humainement envers
+ces peuples, n'en receut que toute courtoisie,
+&amp; pourtant dit qu'ils sont si gracieux &amp;
+humains, qu'eux (c'est à dire les François) voulans
+sçavoir quelle estoit la gent qui habitoit le long
+de cette côte, envoyerent un jeune marinier, lequel
+sautant en l'eau &amp; pource qu'ils ne pouvoient
+prendre terre, à cause des flots &amp; courans; afin de
+donner quelques petite denrees à ce peuple, &amp;
+les leur ayant jettées de loin (pource qu'il se meffioit
+d'eux) il fut poussé violemment par les vagues
+sur la rive. Les Indiens (ainsi les appelle-il
+tous) le voyans en cet état le prennent &amp; le portent
+bien loin de la marine, au grand étonnement
+du pauvre matelot, lequel s'attendoit qu'on l'allat
+sacrifier, &amp; pource crioit-il à l'ayde, &amp; au secours,
+comme aussi les Barbares crioient de leur
+part pensans l'asseurer. L'ayans mis au pied d'un
+côtau à l'objet du Soleil ils le dépouillerent tout
+nud, s'ébahissans de la blancheur de la chair, &amp;
+allumans un grand feu le firent revenir &amp; reprendre
+sa force: &amp; ce fut lors que tant ce pauvre jeune
+homme que ceux qui étoient au bateau, estimoient
+que ces Indiens le dussent massacrer &amp;
+immoler, faisans rotir sa chair en ce grand brazier,
+&amp; puis en prendre leur curée, ainsi que font les
+Canibales. Mais il en avint tout autrement. Car
+ayant repris ses esprits, &amp; eté quelque temps avec
+eux, il leur fit signe qu'il s'en vouloit retourner
+au navire, où avec grande amitié ilz le reconduirent,
+l'accollans fort amoureusement. Et pour lui
+donner plus d'asseurance, ils luy firent largue entre
+eux, &amp; s'arreterent jusques à tant qu'il fut à la mer.</p>
+
+<p>Ayans traversé païs quelque centaine de lieuës
+en tirant vers la côte qui est aujourd'hui appellée
+Virginia, ilz vindrent à une autre contree plus
+belle &amp; plaisante que l'autre, &amp; où les habitans
+étoient plus blancs, &amp; qui se vétoient de certaines
+herbes pendantes aux rameaux des arbres, &amp;
+léquelles ilz tissent avec cordes de chanve sauvage,
+dont ils ont grande abondance.</p>
+
+<p>Ilz vivent de legumes, léquels ressemblent aux
+nôtres; de poissons, &amp; d'oiseaux qu'ilz prennent
+aux rets, &amp; avec leurs arcs, les fléches déquels
+sont faites de roseaux, &amp; de cannes, &amp; le bout armé
+d'arréte de poisson, ou des os de quelque béte.</p>
+
+<p>Ils usent des canoës &amp; vaisseaux tout d'une piece,
+comme les Mexiquains, &amp; y est le païsage &amp;
+terroir fort plaisant, fertil, &amp; plantureux, bocageux
+&amp; chargé d'arbres, mais non si odoriferens,
+à cause que la côte tire plus vers le Septentrion: &amp;
+par ainsi étant plus froide, les fleurs &amp; fruits
+n'ont la vehemence en l'odeur que celles des contrées
+susdites.</p>
+
+<p>La terre y porte des vignes &amp; raisins sans culture,
+&amp; ces vignes vont se haussant sur les arbres,
+ainsi qu'il les voit accoutrées en Lombardie, &amp;
+en plusieurs endroits de la Gascogne: &amp; est ce
+fruit bon, &amp; de méme gout que les nôtres, &amp;
+bien qu'ils n'en facent point de vin, si est-ce qu'ils
+en mangent, &amp; s'ils ne cultivent cet arbrisseau, à
+tout le moins otent-ils les feuillages qui lui peuvent
+nuire &amp; empecher que le fruit ne vienne à maturité.</p>
+
+<p>On y voit aussi des roses sauvages, des lis, des
+violettes, &amp; d'autres herbes odoriferentes &amp; qui
+sont differentes des nôtres.</p>
+
+<p>Et quant à leurs maisons, elles sont faites de bois
+&amp; sur les arbres, &amp; en d'aucuns endroits ilz n'ont
+autre gite que la terre, ni aucune couverture que le
+ciel, &amp; par ainsi ilz sont tretous logés à l'enseigne
+du Croissant, comme aussi sont ceux qui se tiennent
+le long de ces terres &amp; rives de la mer.</p>
+
+<p>Somme notre Verazzan decrit fort amplement
+toute cette côte, laquelle il a universellement
+veue jusques aux Terres-neuves où se fait la pecherie
+des moruës.</p>
+
+<p>Mais d'autant qu'en nôtre navigation derniere
+souz la charge du sieur de Poutrincourt, en
+l'an mil six cens six, nous n'avons decouvert que
+jusques au quarantiéme degré, afin que le lecteur
+ait la piece entiere de toute nôtre Nouvelle-France
+conuë je coucheray ici ce que le méme
+nous a laissé d'un pays qu'il decrit, &amp; lequel il
+fait en méme elevation qu'est la ville de Rome
+à sçavoir à quarante degrez de la ligne, qui est
+vue partie du païs des Armouchiquois (car il ne
+donne pas de nom à pas un des lieux qu'il a veu).
+Il dit donc qu'il vit deux Rois (c'est à dire Capitaines)
+&amp; leur train, tous allans nuds, sauf que les
+parties honteuses sont couvertes de peau, soit de
+cerf ou d'autre sauvagine: hommes &amp; femmes
+beaux &amp; courtois sur tous autres de cette côte,
+ne se soucians d'or, ni d'argent, comme aussi ils
+ne tenoient en admiration ni les miroirs, ni la
+lueur des armes des Chrétiens: seulement s'enqueroient
+comme on avoit mis ceci en oeuvre.
+Vit leur logis qui étoient faits comme les chassis
+d'un lit, soutenu de quatre piliers, &amp; couvert de
+certaine paille, comme noz nates, pour les
+defendre de la pluye: Et s'ils avoient l'industrie de
+bâtir comme par-deça, il leur seroit fort aisé, à
+cause de l'abondance de pierres qu'ils ont de toutes
+sortes: les bords de la mer en estans tout couvers,
+&amp; de marbre &amp; de jaspe, &amp; autres especes.
+Ils changent de place, &amp; transportent leurs cabanes
+toutes les fois que bon leur semble, ayans en
+un rien dressé un logis semblable, &amp; chacun pere
+de famille y demeurant avec les siens, si bien
+qu'on verra en une loge vingt &amp; trente personnes.
+Estans malades ils se guerissent avec le feu,
+&amp; meurent plus de grande vieillesse que d'autre
+chose. Ilz vivent de legumes, comme les autres
+que nous avons dit, &amp; observent le cours de la
+Lune lors qu'il faut les semer. Ils sont aussi fort
+pitoyable envers leurs parens lors qu'ilz meurent,
+ou sont en adversité: car ilz les pleurent &amp;
+plaignent: y estans morts ils chantent je ne sçay
+quelz vers ramentevans leur vie passée.</p>
+
+<p>Voila en somme la substance de ce que notre
+Capitaine Florentin écrit des peuples qu'il a découverts.
+Quelqu'un dit qu'estant parvenu au
+Cap-Breton (qui est l'entrée pour cingler vers la
+grande riviere de Canada) il fut pris &amp; devoré
+des Sauvages. Ce que difficilement puis-je croire,
+puis qu'il fit la relation susdite de son voyage
+au Roy, &amp; attendu que les Sauvages de cette
+terre-là ne sont point anthropophages, &amp; se contentent
+d'enlever la teste de leur ennemi. Bien
+est vray que plus avant vers le Nort il y
+quelque nation farouche qui guerroye perpetuellement
+noz marinier faisans leur pecherie. Mais
+j'entens que la querele n'est pas si vieille, ains est
+depuis vingt ans seulement, que les Maloins
+tuerent une femme d'un Capitaine, &amp; n'en est
+point encor la vengeance assouvie. Car tous ces
+peuples barbares generalement appetent la vengeance,
+laquelle ilz n'oublient jamais, ains en
+laissent la memoire à leurs enfans. Et la religion
+Chrétienne a cette perfection entre autre choses,
+qu'elle modere ces passions effrenées, remettant
+bien souvent l'injure, la justice, &amp; l'execution
+d'icelle au jugement de Dieu.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Voyage du Capitaine Jean Ribaut en la Floride:
+Les découvertes qu'il y a fait: &amp; la premiere
+demeure des Chrétiens &amp; François en cette province.</i></p>
+
+<h3>CHAP. V</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/E.png"></span>NCORE que portez de la maree &amp;
+du vent tout ensemble nous ayons
+passé les bornes de la Floride, &amp; soyons
+parvenuz jusques au quarantiéme degré,
+toutefois il n'y aura point danger de tourner
+le Cap en arriere &amp; rentrer sur noz brisées, d'autant
+que si nous voulons passer outre nous entrerons
+sur les battures de Malebarre, terre des
+Armouchiquois en danger de nous perdre, si ce
+n'est que nous voulions tenir la mer: mais ce
+faisans nous ne reconoitrons point les peuples sur
+le subjet déquels nous nous sommes mis sur le
+grand Ocean. Retournons donc en la Floride,
+car j'enten que depuis notre depart le Roy y a
+envoyé gens pour y dresser des habitations &amp;
+colonies Françoises.</p>
+
+<p>Jaçoit donc que selon l'ordre du temps il seroit
+convenable de rapporter ici les voyages du Capitaine
+Jacques Quartier, toutefois il me semble
+meilleur de continuer ici tout d'une suite le
+discours de la Floride, &amp; montrer comme nos François
+y envoyez par le Roy l'ont premiers habitées,
+&amp; ont traité alliance &amp; amitié avec les
+Capitaines &amp; Chefs d'icelle.</p>
+
+<p>En l'an mille cinq cens soixante deux l'Admiral
+de Charillon Seigneur de louable memoire,
+mais qui s'enveloppa trop avant aux partialitez
+de la Religion, desireux de l'honneur de la
+France fit en sorte envers le jeune Roy Charles IX
+porté de lui-méme à choses hautes, qu'il
+trouva fort bon d'envoyer nombre de gans à la Floride
+pour lors encores inhabitée de Chrétiens,
+afin d'y établir le nom de Dieu souz son authorité.
+De cette expedition fut ordonné chef Jean
+Ribaut, homme grave &amp; fort experimenté en
+l'art de la marine, lequel aprés avoir receu
+commandement du Roy se mit en mer le 18 de
+Février accompagné de deux Roberges qui lui
+avaient eté fournies, &amp; d'un bon nombre de
+gentilshommes, ouvriers &amp; soldats. Ayant donc
+navigé deux mois il prit port en la Nouvelle
+France terrissant pres un cap, ou promontoire,
+non relevé de terre, pource que la côte est toute
+plate (ainsi que nous avons veu ci dessus en la
+description du voyage je Jean Verazzan) &amp; appella
+ce cap <i>le Cap François</i> en l'honneur de nôtre
+France. Ce cap distant de l'Equateur d'environ
+trente degrez.</p>
+
+<p>De ce lieu laissant la côte de la Floride qui
+se recourbe directement au Midi vers l'ile de
+Cuba finissant comme en pointe triangulaire, il
+cotoya vers le Septentrion, &amp; dans peu de temps
+découvrit une fort belle &amp; grande riviere, laquelle
+il voulut reconoitre, &amp; arrivé au bord d'icelle
+le peuple le receut avec bon accueil, lui faisant
+presens de peaux de chamois: &amp; là non loin
+de l'embouchure de la dite riviere, il fit planter
+dans la riviere méme une colonne de pierre de
+taille sur un côtau de terre sablonneuse, en laquelle
+les armoiries de France étoient empreintes
+&amp; gravées. Et entrant plus avant pour reconnoitre
+le païs il s'arreta en l'autre côté d'icelle
+riviere, où ayant mis pied à terre pour prier Dieu
+&amp; lui rendre graces, ce peuple cuidoit que les
+François adorassent le Soleil, par-ce qu'en priant
+ilz dressoient la veuë vers le ciel. Le Capitaine
+des Indiens de ce côté de la riviere (que l'historien
+de ce voyage appelle Roy) fit present audit
+Ribaut d'un panache d'aigrette teint en rouge,
+d'un panier fait avec des palmites, tissu fort
+artificiellement, &amp; d'une grande peau figurée par tout
+de divers animaux sauvages si vivement representés
+&amp; pourtraits que rien n'y estoit que la vie.
+Le Capitaine François en reciproque lui bailla
+des petits braselets d'étain argentez, une serpe,
+un miroir, &amp; des couteaux, dont il fut fort content.
+Et au contraire contristé du depart des François,
+lesquel à l'adieu ils chargerent de grande
+quantité de poissons. De-là traversans la riviere
+ces peuples se mettoient jusques aux aisselles pour
+recevoir les nôtres avec presens de mil &amp; meures
+blanches &amp; rouges, &amp; pour les porter à terre.
+Là ils allerent voir le Roy (que j'aime mieux
+nommer Capitaine) des ces Indiens, lequel ilz
+trouverent assis sur une ramée de cedres &amp; de
+lauriers, ayant pres de soy ses deux fils beaux &amp;
+puissans au possible, &amp; environné d'une troupe
+d'Indiens, qui tous avoient l'arc en main &amp; la
+trousse pleine de fleches sur le dos merveilleusement
+bien en conche. En cette terre il y a grande
+quantité de vers à soye, à cause des meuriers. Et
+pour-ce que noz gans y arriverent le premier
+jour de May, la riviere fut nommée du nom de
+ce mois.</p>
+
+<p>De là poursuivans leur route ilz trouverent
+une autre riviere laquelle ilz nommerent Seine
+pour la ressemblance qu'elle a avec notre Seine.
+Et passans outre vers le Nord-est trouverent encor
+une autre riviere qu'ilz nommerent Somme
+là où il y avoit un Capitaine non moins affable
+que les autres. Et plus outre encore une autre
+qu'ilz nommerent Loire. Et consequemment
+cinq autres ausquelles ils imposerent les noms
+de noz rivieres de Cherente, Garonne, &amp; Gironde,
+&amp; les deux autres ilz les appellerent Belle, &amp;
+Grande, toutes ces neuf rivieres en l'espace de
+soixante lieuës, les noms déquelles les Hespagnols
+ont changés en leurs Tables geographiques:
+&amp; si quelques-unes se trouvent où ces
+noms soient exprimés, nous devons cela aux
+Holandois.</p>
+
+<p>Or d'autant que celui qui est en plein drap
+choisit où il veut, aussi noz François trouvans
+toute cette côte inhabitée de Chrétiens ilz
+desirerent se loger à plaisir, &amp; passans outre toujours
+vers le Nord-est trouverent une plus belle
+&amp; grande riviere, laquelle ilz pensoient estre
+celle de Jordan, dont ils estoient fort desireux
+&amp; paraventure est cette-ci méme, car elle est
+une des belles qui soit en toute cette universelle
+côte. La profondité y est telle, nommément
+quand la mer commence à fluer dedans, que
+les plus grans vaisseaux de France, voire les
+caraques de Venise y pourroient entrer. Ainsi ilz
+mouillerent l'ancre à dix brasses d'eau, &amp; appelerent
+ce lieu &amp; la riviere mme LE PORT ROYAL.
+Pour la qualité de la terre il ne se peut
+rien voir de plus beau, car elle étoit toute couverte
+de hauts chenes &amp; cedres en infinité, &amp; au
+dessus d'iceux de lentisques de si suave odeur,
+que cela seul rendoit le lieu desirable. Et cheminans
+à travers les ramées ilz ne voyoient autre
+chose que poules d'Indes s'envoler par les forets,
+&amp; perdris grises &amp; rouges quelque peu differentes
+des nôtres, mais principalement en
+grandeur. Ils entendoient aussi des cerfs
+brosser parmi les bois, des ours, loup-cerviers, leopars,
+et autres especes d'animaux à nous inconus.
+Quant à la pecherie un coup de saine étoit suffisant
+pour nourrie un jour entier tout l'equipage.</p>
+
+<p>Cette riviere est à son embouchement large
+de cap en cap de trois lieuës Françoises. Ilz y
+penetrerent fort avant dedans, &amp; trouverent force
+Indiens, qui de commencement fuioient à leur venuë,
+mais par aprés furent bien-tot apprivoisez,
+se faisans des presens les uns aux autres, &amp; vouloient
+ces peuples les retenir avec eux, leur promettans
+merveilles. En un des bras de cette riviere
+trouvans lieu propre ilz planterent en une
+petite ile une borne où étoient gravées les
+armes de France. Au reste ces peuples là sont
+si heureux en leur façon de vivre, qu'ilz ne la
+voudroient pas quitter pour la nôtre. Et en cela est
+la condition du menu peuple de deça bien
+miserable (je laisse à part le point de la religion) qu'ils
+n'ont rien qu'avec une incroyable peine &amp; travail,
+&amp; ceux-là ont abondance de tout ce qui
+leur est necessaire à vivre. Que s'ilz ne sont habillez
+de velours &amp; de satin la felicité ne git
+point en cela, ains je diray que la cupidité de
+telles choses, &amp; autres superfluitez que nous
+voulons avoir, sont les bourreaux de nôtre vie.
+Car pour parvenir à ces choses, celui qui n'a son
+diner pret, a besoin de merveilleux artifices,
+léquels bien souvent la conscience demeure intéressée.
+Mais encore chacun n'a-il point ces
+artifices: car tel a envie de travailler qui ne trouve
+pas à quoy s'occuper: &amp; tel travaille, à qui son
+labeur est ingrat: &amp; delà mille pauvretés entre
+nous. Et entre ces peuples tous sont riches s'ils
+avoient la grace de Dieu, car la vraye richesse
+du monde, c'est d'avoir contentement. La terre
+&amp; la mer leur donnent abondamment ce qu'il
+leur faut, ils en usent sans rechercher les façons
+de deguiser les viandes, ni tant de saulses qui bien-souvent
+coutent plus que le poisson. Et pour les
+avoir se faut donner de la peine. Que s'ilz n'ont
+tant d'appareils que nous, ilz peuvent dire d'autre
+part que nous n'avons point libre la chasse du cerf
+&amp; autres bétes des bois, comme eux: ni des eturgeons,
+saumons, &amp; mille autres poissons à foison.</p>
+
+<p>Noz François caresserent fort long temps
+deux jeunes Indiens pour les amener en France
+&amp; les presenter à la Royne, suivant le commandement
+qu'ils en avoient eu, mais il n'y
+eut moyen de les retenir, ains se sauverent sans
+emporter les habits qui leur avoient eté donnés.
+Au temps de Charles V Empereur, les
+Hespagnols habitans de sainct Domingue en
+attirent cauteleusement quelques uns de cette
+côte, jusque au nombre de quarante pour travailler
+à leurs mines, mais ilz n'en eurent point
+le fruit qu'ils en attendoient, car ilz se
+laisserent mourir de faim excepté un que fut mené à
+l'Empereur, lequel il fit peu apres baptizer, &amp;
+lui donna son nom. Et parce que cet Indien parloit
+toujours de son Seigneur (ou Roy) <i>Chiquola</i>,
+il fut nomme Charles de <i>Chiquola</i>. Ce
+<i>Chiquola</i>, estoit un des plus grans Capitaines de
+cette contrée, habitant avant dans les terres en
+une ville, ou grand enclos, où il y avoit de fort
+belles &amp; hautes maisons.</p>
+
+<p>Or le Capitaine Ribaut apres avoir bien reconnu
+cette riviere, desireux de l'habiter il
+assembla ses gens, auquels il fit une longue harangue
+Pour les encourager à se resoudre à cette
+demeure, leur remontrant combien ce leur
+seroit chose honorable &amp; tout jamais d'avoir
+entrepris une chose si belle, quoy que difficile.
+Enquoy il n'oublia à leur proposer les exemples
+de ceux qui de bas lieu estoient parvenus à
+des choses grandes, comme de L'Empereur Ælie
+Pertinax, lequel estant fis d'un cordonnier ne
+dedaigna de publier la bassesse de son
+extraction, ains pour exciter les hommes de courage,
+quoy que pauvres, à bien esperer, fit recouvrir
+la boutique de son pere d'un marbre bien
+elaboré. Aussi du vaillant &amp; redouté Agatocles,
+lequel estant fils d'un potier de terre, fut
+depuis Roy de Sicile, &amp; parmi les vaisselles d'or
+et d'argent se faisoit aussi servir de poterie de
+terre en memoire de la condition de son pere.
+De Rusten Bascha, de qui le pere estoit vacher,
+&amp; toutesfois par sa valeur &amp; vertu parvint à tel
+degré qu'il épousa la fille du grand Seigneur
+son Prince. A peine eut-il achevé son propos,
+que la pluspart des soldats respondirent qu'un
+plus grand heur ne leur pourroit avenir, que de
+faire chose, qui deust reussir au contentement
+du Roy, &amp; à l'accroissement de leur honneur.
+Supplians le Capitaine avant que partir de ce
+lieu leur bâtir un fort, ou y donner commencement,
+&amp; leur laisser munitions necessaires
+pour leur defense. Et ja leur tardoit que cela ne
+fût fait.</p>
+
+<p>Le Capitaine les voyant en si bonne volonté,
+en fut fort rejouï, &amp; choisit un lieu au Septentrion
+de cette riviere le plus propre &amp; commode,
+&amp; au contentement de ceux qui y devoient
+habiter, qu'il fut possible de trouver. Ce fut
+une ile qui finit en pointe vers l'embouchure
+d'icelle riviere, dans laquelle il entre une autre
+petite riviere, neantmoins assez profonde pour
+y retirer galleres &amp; galliotes en assez bon nombre:
+&amp; poursuivant plus avant au long de cette ile,
+il trouva un lieu fort explané joignant le
+bord d'icelle, auquel il descendit, &amp; y bâtit la
+forteresse, qu'il garnit de vivres &amp; munitions de
+guerre pour la defense de la place. Puis les ayant
+accomodé de tout ce qui leur estoit besoin,
+resolut de prendre congé d'eux. Mais avant
+que partir, appelant le Capitaine Albert (lequel
+il laissoit chef en ce lieu) <i>Capitaine Albert</i>
+(dit-il) <i>j'ai à vous prier en presence de tous que vous
+ayés à vous acquitter si sagement de votre devoir &amp;
+si modestement gouverner la petite troupe que je vous
+laisse</i> (ils n'étoient que quarante) <i>laquelle de si
+grande gayeté demeure souz vôtre obeissance, que jamais
+je n'aye occasion de vous loüer, &amp; ne taire
+(comme j'en ay bonne envie) devant le Roy le fidele
+service qu'en la presence de nous tous lui promettez
+faire en la Nouvelle France. Et vous compagnons</i>
+(dit-il aux soldats) <i>je vous supplie aussi reconoitre le
+Capitaine Albert comme si c'étoit moy-méme qui
+demeurast, luy rendans obeissance telle que le vray soldat
+doit faire à son chef &amp; Capitaine, vivans en fraternité
+les uns avec les autres, sans aucune dissension, &amp;
+ce faisant Dieu vous assistera &amp; benira vos entreprises.</i></p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Retour du Capitaine Jean Ribaut en France:
+Confederation des François avec les chefs
+des Indiens: Fétes d'iceux Indiens: Nécessité
+de vivres. Courtoisie des Indiens: Division
+des François: Mort du Capitaine Albert.</i></p>
+
+<h3>CHAP. VI</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L.png"></span>E Capitaine Ribaut ayant fini son
+propos, il imposa au Fort des François
+le nom de CHARLE-FORT,
+en l'honneur du Roy Charles &amp; à
+la petite riviere celui de Chenonceau.
+Et prenant congé de tous il se retira avec
+sa troupe dans ses vaisseaux. Le lendemain levant
+les voiles, il salua les François Floridiens de
+maintes canonades pour leur dire adieu, eux de
+leur part ne s'oublierent à rendre la pareille.</p>
+
+<p>Les voila donc à la voile tirans vers le Nord-est
+pour découvrir davantage la côte; &amp; à
+quinze lieuës du Port Royal trouverent une riviere,
+laquelle ayans reconu n'avoir que demie
+Brasse d'eau en son plus profond, ilz l'appellerent
+la Riviere basse. Delà gaignans la campagne
+salée, ilz se trouverent en peine, &amp; ne sçavoient
+que faire étans reduits à six, cinq, quatre,
+&amp; trois brasses d'eau, encores qu'ilz fussent six
+lieuës en mer. Mettans donc les voiles bas le
+Capitaine print conseil de ce qu'ils auroient à
+faire, ou de poursuivre la découverte, ou de se
+mettre en mer par le Levant, attendu qu'il avoit
+de certain reconnu, méme laissé des François qui
+ja possedoient la terre. Les uns lui dirent qu'il
+avoit occasion de se contenter veu qu'il ne
+pouvoit faire davantage, luy remettans devant
+les ïeux qu'il avoit découvert en six semaines
+plus que les Hespagnols n'avoient fait en deux
+ans de conquetes de leur Nouvelle Hespagne:
+&amp; que ce seroit un grand service au Roy s'il lui
+portoit nouvelles en si peu de temps d'une si
+heureuse navigation. D'autres lui proposerent
+la perte &amp; degats de ses vivres, &amp; d'ailleurs
+l'inconvenient qui pourroit avenir pour le peu
+d'eau qui se trouvoit de jour en jour le long de
+la côte. Ce que bien debattu il se resolut de
+quitter cette route, &amp; prendre la partie Orientale
+pour retourner droit en France, en laquelle
+il arriva le vintieme de Juillet, mil cinq cens
+soixante deux.</p>
+
+<p>Cependant le Capitaine Albert s'étudia de
+faire des alliances &amp; confederations avec les
+<i>Paraoustis</i> (ou Capitaines) du païs: entre autres
+avec un nommé <i>Andusta</i>, par lequel il eut la
+conoissance &amp; amitié de quatre autres, sçavoir
+<i>Mayon, Hoya, Touppa, &amp; Stalame</i> léquels il visita
+&amp; s'honorerent les uns les autres par mutuels
+presens. La demeure dudit <i>Stalame</i> estoit distante
+de Charle-fort de quinze grandes lieuës
+à la partie Septentrionale de la riviere: &amp; pour
+confirmation d'amitié, il bailla audit Capitaine
+Albert son arc et ses fleches &amp; quelques peaux
+de chamois. Pour le regard <i>d'Audusta</i> l'amitié
+étoit si grande entre eux qu'il ne faisoit ny
+entreprenoit rien de grand sans le conseil de noz
+François. Mémes il les invitoit aux fétes qu'ilz
+celebrent par certaines saisons. Entre léquelles
+y en a une qu'ils appellent <i>Toya</i>, où ilz font des
+ceremonies étranges. Le peuple s'assemble en
+la maison (ou cabanne) du <i>Paraousti</i>, &amp; apres
+qu'ilz se sont peints &amp; emplumez de diverses
+couleurs ilz s'acheminent au lieu du <i>Toya</i>, qui est
+une grande place ronde, là où arrivés ilz se rangent
+en ordonnance, puis trois autres surviennent
+peints d'autre façon, chacun une tambourasse
+au poin, léquels entrent au milieu du rond
+dansans &amp; chantans lamentablement, suivis des
+autres qui leur répondent. Aprés trois tournoyemens
+faits de cette façon ilz se prennent à courir
+comme chevaux debridez parmi l'epais des
+forets. Là dessus les femmes commencent à
+pleurer &amp; continuent tout le long du jour si
+lamentablement que rien plus: &amp; en telle furie
+empoignent les bras des jeunes filles,
+léquelles elles decoupent cruellement avec des
+écailles de moules bien aigües, si bien que le sang
+en decoule, lequel elles jettent en l'air, s'écrians:
+<i>He Toya</i> par trois fois. Les trois qui commencent
+la féte sont nommez <i>Joanas</i>: &amp; sont comme
+les Prétres &amp; sacrificateurs des Floridiens,
+auquels ils adjoutent foy &amp; creance, en partie
+pour autant que de race ilz sont ordonnés aux
+sacrifices, &amp; en parti aussi pour autant qu'ilz
+sont si subtils magiciens, que toute chose egarée
+est incontinent recouvrée par leur moyen.
+Or ne sont ilz reverez seulement pour ces choses,
+mais aussi pour autant que par je ne sçay
+quel science &amp; conoissance qu'ils ont des
+herbes, ilz guerissent les maladies.</p>
+
+<p>En toute nation du monde la Pretrise a toujours
+eté reverée, &amp; ce d'autant plus que ceux
+de cette qualité sont comme les mediateurs d'entre
+Dieu (ou ce qu'on estime Dieu) &amp; les hommes.
+Au moyen dequoy ils ont souvent possedé
+le peuple &amp; assujettis les ames à leur devotion,
+&amp; souz cette couleur se sont authorisé en
+beaucoup de lieux par dessus la raison. Ce qui a
+emeu plusieurs Roys &amp; Empereurs d'envier
+cette dignité, reconoissans que cela pouvoit
+beaucoup servir à la manutention de leur état.
+Celui aussi qui peut reveler les choses absentes
+pour léquelles nous sommes en peine, non sans
+cause est honoré de nus, &amp; principalement
+quant avec ceci il a la conoissance des choses
+propres à la guerison de noz maladies, choses
+merveilleusement puissante, pour acquerir du
+credit &amp; authorité entre les hommes: ce que
+l'Ecriture saincte a remarqué quand elle a dit
+par la bouche du Sage fils de Sirach: <i>Honore le
+Medecin de l'honneur qui lui appartient pour le besoin
+que tu en as: La science du Medecin lui fait lever la
+tête, &amp; le rend admirable entre les Princes.</i></p>
+
+<p>Ces Prétres donc, ou plutot Devins, qui s'en
+sont ainsi fuis par les bois, retournent deux jours
+aprés: puis étans arrivés, ilz commencent à danser
+d'une gayeté de courage tout au beau milieu
+de la place, &amp; à rejouïr les bons peres Indiens
+qui pour leur vieillesse ou indisposition ne sont
+appellés à la feste: puis se mettent à banqueter,
+mais c'est d'une avidité si grande, qu'ilz semblent
+plutot devorer que manger. Or ces <i>Joanas</i> durant
+les deux jours qu'ilz font ainsi par les bois
+font des invocations à <i>Toya</i> (qui est le demon
+qu'ilz consultent) &amp; par characteres magiques
+le font venir pour parler à lui, &amp; lui demander
+plusieurs choses selon que leurs affaires le desirent.
+A cette féte furent noz François invitez,
+comme aussi au banquet.</p>
+
+<p>Mais aprés s'en étans retournés à Charlefort,
+je ne trouve point à quoy ilz s'occupoient: &amp; ose
+bien croire qu'ilz firent bonne chere tant que
+leurs vivres durerent sans se soucier du lendemain;
+ny de cultiver &amp; ensemencer la terre, ce
+qu'ils ne devoient obmettre puis que c'étoit
+l'intention du Roy de faire habiter la province, &amp;
+qu'ilz y étoient demeurez pour cet effect. Le
+sieur de Poutrincourt en fit tout autrement en
+nôtre voyage. Car dés le lendemain que nous
+fumes arrivés au Port Royal (Port qui ne cede
+à l'autre, duquel nous avons parlé, en tout ce
+qui peut estre du contentement des ïeux) il
+employa ses ouvriers à cela, comme nous dirons en
+son lieu, &amp; print garde aux vivres de telle façon
+que le pain ni le vin n'a jamais manqué à personne,
+ains avions dix bariques de farines de reste,
+&amp; du vin autant qu'il nous falloit, voire encore
+plus: mais ceux qui nous vindrent querir
+(dont on avoit fait chef un jeune fils de Saint-Malo
+nommé Chevalier) nous aiderent bien
+à le boire, au lieu de nous apporter du soulagement.</p>
+
+<p>Noz François donc de Charle-fort soit
+faute de prevoyance, ou autrement, au bout de
+quelque temps se trouverent courts de vivres, &amp;
+furent contraints d'importuner leurs voisins, léquels
+se depouillerent pour eux, se reservans seulement
+les grains necessaires pour ensemencer
+leurs champs, ce qu'ilz font environ le mois de
+Mars. En quoy je conjecture que dés le mois de
+Janvier ilz n'avoient plus rien. C'est pourquoy les
+Indiens leur donnerent avis de se retirer par les
+bois &amp; de vivre de glans &amp; de racines, en attendant
+la moisson. Ilz leur donnerent aussi avis d'aller
+vers les terres d'un puissant &amp; redouté Capitaine
+nommé <i>Covecxis</i>, lequel demeuroit plus loin
+en la partie meridionale abondance en toutes
+saisons en mil, farines, &amp; féves: disans que par le
+secours de cetui-ci &amp; son frere <i>Ouadé</i> aussi
+grand Capitaine, ilz pourroient avoir des vivres
+pour un fort long temps, &amp; seroient bien aises
+de les voir &amp; prendre conoissance à eux. Noz
+François pressez ja de necessité accepterent l'avis,
+&amp; avec un guide se mirent en mer, &amp; trouverent
+<i>Ouadé</i> à vint-cinq lieuës de Charlefort en
+la riviere Belle, lequel en son langage lui témoigna
+le grand plaisir qu'il avoit de les voir là venuz,
+protestant leur estre si loyal amy à l'avenir,
+que contre tous ceux qui leur voudroient étre
+ennemis il leur seroit fidele defenseur. Sa maison
+étoit tapissée de plumasserie de diverses
+couleurs de la hauteur d'une picque, &amp; son lict
+couvert de blanches couvertures tissuës en
+compartimens d'ingenieux artifice, &amp; frangez
+tout à-lentour d'une frange teinte en couleur
+d'écarlate. Là ils exposerent leur necessité, à
+laquelle fut incontinent pourveu par le Capitaine
+Indien, lequel aussi leur fit present six
+pieces de ses tapisseries telles que nous avons
+dites. En recompense dequoy les François lui
+baillerent quelques serpes &amp; autres marchandises:
+&amp; s'en retournerent. Mais comme ils
+pensoient étre à leur aise, voici que de nuit
+le feu aidé du vent, se print à leurs maisons d'une
+telle apreté, que tout y fut consommé fors
+quelque peu de munitions. En cette extremité les
+Indiens ayans pitié d'eux les ayderent de courage
+à rebatir une autre maison, &amp; pour les vivres
+ils eurent recours une autre fois au Capitaine
+<i>Ouadé</i>, &amp; encores à son frere <i>Covecxis</i>, vers
+léquels ils allerent &amp; leur raconterent le desastre
+qui les avoit ruiné, que pour cette cause ils
+les supplioient de leur subvenir à ce besoin. Ils
+ne furent trompez de leur attente. Car ces bonnes
+gens fort liberalement leur departirent de
+ce qu'ils avoient, avec promesse de plus si ceci
+ne suffisoit. Presens aussi ne manquerent d'une part
+&amp; d'autre: mais <i>Ouadé</i> bailla à noz François
+nombre de perles belles au possible, de la
+mine d'argent &amp; d'eux pierres de fin cristal que
+ces peuples fouissent au pied de certaines hautes
+montaignes qui sont à dix journées de là. A
+tant les François se departent &amp; retirent en leur
+Fort. Mais le mal-heur voulut que ceux qui
+n'avoient peu étre domtez par les eaux, ni par
+le feu, le fussent par eux-mémes. Car la division
+se mit entreux à l'occasion de la rudesse
+ou cruauté de leur Capitaine, lequel pendit lui-méme
+un de ses soldats sur un assez maigre sujet.
+Et comme il menaçoit les autres de chatiment
+(qui paraventure ne luy obeïssoient, &amp; il est bien
+à croire) &amp; mettoit quelquefois ses menaces
+à execution, la mutinerie s'enflamma si avant
+entr-eux, qu'ilz le firent mourir. Et qui leur
+en donna la principale occasion, ce fut le
+degradement d'armes qu'il fit à un autre soldat
+qu'il avoit envoyé en exil, &amp; lui avoit manqué
+de promesse. Car il lui devoit envoyer
+des vivres de huit en huit jours, ce qu'il ne
+faisoit pas, mais au contraire disoit qu'il seroit
+bien aise d'entendre sa mort. Il disoit davantage
+qu'il en vouloit chatier encore d'autres,
+&amp; usoit de langage si malsonnant, que
+l'honneteté defent de le reciter. Les soldats qui
+voyoient les furies s'augmenter de jour en jour,
+&amp; craignans de tomber aux dangers des premiers,
+se resolurent à ce que nous avons dit, qui
+est de le faire mourir.</p>
+
+<p>Un Capitaine qui a la conduite d'un nombre
+d'hommes, &amp; principalement volontaires,
+comme étoient ceux-ci, &amp; en un païs tant eloigné,
+doit user de beaucoup de discretion, &amp; ne
+prendre au pié levé tout ce qui se passe entre
+soldats, qui d'eux-mémes aiment la gloire &amp;
+le point d'honneur. Et ne doit aussi tellement
+se dévetir d'amis, qu'en une troupe il n'en ait la
+meilleure partie à son commandement, &amp; fut
+tout ceux qui sont de mise. Il doit aussi considerer
+que la conservation de ses gens c'est sa
+force, &amp; le depeuplement sa ruine. Je puis dire
+du sieur de Poutrincourt (&amp; ce sans flatterie)
+qu'en tout nôtre voyage il n'a jamais frappé un
+seul des siens, &amp; si quelqu'un avoit failli il faisait
+tellement semblant de le frapper qu'il lui
+donnoit loisir d'évader. Et neantmoins la correction
+est quelquefois necessaire, mais nous ne
+voyons point que par la multitude des supplices
+le monde se soit jamais amendé. C'est pourquoy
+Seneque disoit que le plus beau &amp; le plus
+digne ornement d'un Prince estoit cette couronne,
+POUR AVOIR CONSERVÉ LES CITOYENS.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Election d'un Capitaine au lieu du Capitaine
+Albert. Difficulté de retourner en France
+faute de navires: Secours des Indiens là
+dessus: Retour: Etrange &amp; cruelle famine:
+Abord en Angleterre.</i></p>
+
+<h3>CHAP. VII</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>E dessein de noz mutins executé ilz retournerent
+querir le soldat exilé
+qui étoit en une petite ile distante
+de Charle-fort de trois lieuës, là où
+ilz le treuverent à demi mort de faim.
+Or étans de retour ilz s'assemblerent pour élire
+un Capitaine, enquoy l'election tomba sur Nicolas
+Barré homme digne de commandement
+&amp; qui véquit en bonne concorde avec eux. Cependant
+ilz commencerent à batir un petit bergantin
+en esperance de repasser en France, s'il ne
+leur venoit secours, comme ils attendoient de
+jour en jour. Et encores qu'il n'y eut homme
+qui entendit l'art, toutefois la necessité qui apprent
+toutes choses, leu en montra les moyens.
+Mais c'est peu de chose d'avoir du bois assemblé
+en cas de vaisseau de mer. Car il y faut un si grand
+attirail, que la structure de bois ne semble qu'une
+petite partie. Ilz n'avoient ni cordages, ni voiles,
+ni dequoy calfeutrer leur vaisseau, ni moyen d'en
+recouvrer. Neantmoins en fin Dieu y proveut. Car
+comme ils estoient en cette perplexité, voici,
+voici venir <i>Audusta &amp; Macau</i> Princes Indiens accompagnés
+de cent hommes, qui sur la plainte des François
+promirent de retourner dans deux jours, &amp;
+apporter si bonne quantité de cordages, qu'il y
+en auroit suffisamment pour en fournir le bergantin.
+Cependant noz gens allerent par les bois
+recuillir tant qu'ils peurent de gommes de sapins
+dont ilz brayerent leur vaisseau. Ilz se servirent
+aussi de mousse d'arbre pour le calage ou
+calfeutrage. Quant aux voiles ils en firent de leurs
+chemises &amp; draps de lit. Les indiens ne manquerent
+à leur promesse. Ce qui contenta tant nosdits
+François qu'il leur laisserent à l'abandon
+ce qui leur restoit de marchandises. Le bergantin
+achevé, ilz se mettent en mer assez mal
+pourveuz de vivres &amp; partant inconsiderément,
+attendu la longueur du voyage &amp; les grans accidens
+qui peuvent survenir en une si spacieuse
+mer. Car ayans tant seulement fait le tiers de leur
+route, ilz furent surpris de calmes si ennuieux
+qu'en trois semaines ilz n'avancerent pas
+de vingt-cinq lieuës. Pendant ce temps les vivres
+se diminuerent &amp; vindrent à telle petitesse, qu'ilz
+furent contraints ne manger que chacun douze
+grains de mil par jour, qui sont environ de la valeur
+de douze pois: encore tel heur ne leur dura-il
+gueres: car tout à coup les vivres leur defaillirent,
+&amp; n'eurent plus asseuré recours qu'aux souliers
+&amp; colets de cuir qu'ilz mangerent. Quant
+au boire, les une se servoient de l'eau de la mer
+les autres de leur urine: &amp; demeurerent en telle
+necessité un fort long temps, durant lequel une
+partie mourut de faim. D'ailleurs leur vaisseau
+faisoit eau, &amp; étoient bien empechés à l'etancher,
+mémement la mer étant emeuë, comme
+elle fut beaucoup de fois, si bien que comme desesperés
+ilz laissoient là tout, &amp; quelquefois reprenoient
+un peu de courage. En fin au dernier
+desespoir quelques-uns d'entr'eux proposerent
+qu'il étoit plus expedient qu'un seul mourut, que
+tant de gens perissent: suivant quoy ils arreterent
+que l'un mourroit pour sustenter les autres. Ce
+qui fut executé en la personne de <i>Lachere</i>, celui
+qui avoit eté envoyé en exil par le Capitaine Albert,
+la chair duquel fut departie également entr-eux tous,
+chose si horrible à reciter, que la
+plume m'en tombe des mains. Aprés tant de travaux
+en fin ilz decouvrirent la terre, dont ilz furent
+tellement réjouïs, que le plaisir les fit demeurer
+un longtemps comme insensez, laissans errer
+le bergantin ça &amp; là sans conduite. Mais une
+petite Roberge Anglesque aborda le vaisseau,
+en laquelle y avoit un François qui étoit allé l'an
+précédent en la Nouvelle-France, avec le Capitaine
+Ribaut. Ce François les reconut &amp; parla
+à eux, puis leur fit donner à manger &amp; boire.
+Incontinent ilz reprindrent leurs naturels esprits,
+&amp; lui discoururent au long leur navigation. Les
+Anglois consulterent long-temps de ce qu'ilz
+devoient faire. En fin ilz resolurent de mettre les
+plus debiles en terre, &amp; mener le reste vers la
+Royne d'Angleterre.</p>
+
+<p>Deux fautes sont à remarquer en ce que dessus,
+l'une de n'avoir cultivé la terre, pour qu'on la
+vouloit habiter, l'autre de n'avoir reservé ou
+fabriqué d'heure quelque vaisseau, pour en cas de
+necessité retourner d'où l'on étoit venu. Il fait
+bon avoir un cheval à l'étable pour se sauver
+quant on ne peut resister. Main je me doute que
+ceux que l'on avoit envoyé là étoient gens ramassez
+de la lie des faineans, &amp; qui aymoient
+mieux besogne faite, que prendre plaisir à la faire.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Voyage du Capitaine Laudonniere en la Floride
+dite Nouvelle France: Son arrivée à l'ile
+de sainct Dominique: puis en ladite province
+de la Floride: Grand âge des Floridiens:
+honnesteté d'iceux: Bastiment de la
+forteresse des François.</i></p>
+
+<h3>CHAP. VIII.</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/Q.png"></span>UAND le Capitaine Ribaut arriva
+en France il y trouva les guerres civiles
+allumées, léquelles furent cause
+en partie que les François ne furent
+secourus ainsi qu'il leur avoit eté
+promis; que le Capitaine Albert fut tué, &amp; le païs
+abandonné. La paix faite, l'Admiral de Chatillon,
+qui ne s'étoit souvenu de ses gens tandis qu'il
+faisoit la guerre à son Prince, en parla au Roy au
+bout de deux ans, lui remontrant qu'on n'en avoit
+aucune nouvelle, &amp; que ce seroit dommage
+de les laisser perdre. A cause dequoy sa Majesté
+lui accorda de faire equipper trois vaisseaux,
+l'un des six vingts tonneaux, l'autre de cent, l'autre
+de soixante, pour les aller chercher &amp; secourir,
+mais il en étoit bien tard.</p>
+
+<p>Le Capitaine Laudonniere Gentilhomme Poitevin
+eut la charge de ces trois navires, &amp; fit voiles
+du havre de Grace le vingt-deuxieme Avril mille
+cinq cens soixante quatre, droit vers les iles Fortunées,
+dites maintenant Canaries, en l'une déquelles
+appellée <i>Teneriffé</i>, autrement le Pic, y a
+une chose emerveillable digne d'estre couchée
+ici par escrit. C'est une montagne au milieu d'icelle
+si excessivement haute, que plusieurs afferment
+l'avoir veuë de cinquante à soixante lieuës
+loin. Elle est préque semblable à celle <i>d'Ætna</i>
+jetant des flammes comme mont Gibel en
+Sicile, &amp; va droit comme un pic, &amp; au haut d'icelle
+on ne peut aller sinon depuis la mi-May
+jusques à la mi-Aoust à cause de la trop vehemente
+froidure: chose d'autant plus émerveillable
+qu'elle n'est distante de l'Equateur que de
+vint-sept degrez &amp; demi. Mesme il y a des neges
+encores au mois de May, à raison dequoy Solin
+l'a appelée <i>Nivaria</i>, comme qui diroit l'ile
+Negeuse. Quelques-uns pensent que cette montagne
+soit ce que les anciens ont appellé, le mont
+d'Atlas, d'où la mer Atlantique a pris son nom.</p>
+
+<p>Delà par un vent favorable en quinze jours
+nos François vindrent aux Antilles, puis à sainct
+Dominique, qui est une des plus belles iles de
+l'Occident, fort montagneuse, &amp; d'assez bonne
+odeur. Sur la côte de cette ile deux Indiens voulans
+aborder les François, l'un eut peur &amp; s'enfuit,
+l'autre fut arreté, &amp; en cette sorte ne sçavoit
+quel geste tenir tant il étoit epouvanté, cuidant étre
+entre les mains des Hespagnols, qui autrefois lui
+avoient coupé les genetoires, comme il montroit.
+En fin toutes fois il s'asseura, &amp; lui bailla-on une
+chemise, &amp; quelques petits joyaux. Ce peuple
+jaloux ne veut qu'on approche de leurs cabanes,
+&amp; tuerent un François pour s'en estre trop
+avoisiné. La vengeance n'en fut faite, pour trop
+de considerations, léquelles les Hespagnols ne
+pouvans avoir, ont paraventure eté quelquefois
+induits aux cruautez qu'ils ont commises. Vray
+est qu'elles ont eté excessive, &amp; d'autant plus
+abominables qu'elles ont parvenu jusques aux
+François, qui possedoient une terre de leur juste
+&amp; loyal conquét, sans leur faire tore, comme
+nous dirons à la fin de ce livre. En cette ile de
+saint Dominique il y a des serpens enormement
+grans. Noz François cherchans par le bois
+certains fruits excellens appellés <i>Ananas</i>,
+tuerent un de ces serpens long de neuf grans piés, &amp;
+gros comme la jambe.</p>
+
+<p>L'arrivée en la Nouvelle-France fut le vint-deuxiéme
+Juin à trente degrez de l'Equateur,
+dix lieuës au dessus du Cap-François, &amp; trente
+lieuës au dessuz de la riviere de May, où les
+nôtres mouillerent l'ancre en une petite riviere
+qu'ilz nommerent la riviere des Dauphins,
+où ilz furent receuz fort courtoisement &amp; humainement
+des peuples du païs &amp; de leur <i>Paraousti</i>
+(qui veut dire Roy ou Capitaine) au grand
+regret déquels ilz tirerent vers la riviere de May,
+à laquelle arrivez, le <i>Paraousti</i> appellé <i>Satouriona</i>
+avec deux siens fils beaux, grans &amp; puissans, &amp;
+grand nombre d'Indiens vindrent au-devant
+d'eux, ne sçachans quelle contenance tenir pour
+la joye qu'il avoient de leur venuë. Ilz leur
+montrerent la borne qu'y avoit plantée le Capitaine
+Ribaut deux ans auparavant, laquelle par honneur
+ils avoient environnée de lauriers, &amp; au
+pied mis force petits panier de mil qu'ils appellent
+<i>tapaga, tapola</i>. Ils la baiserent plusieurs fois, &amp;
+inviterent les François à en faire de méme. En
+quoy se reconoit combien la Nature est puissante
+d'avoir mis une telle sympathie entre ces peuples-ci
+&amp; les François, &amp; une totale antipathie
+entr'eux et les Hespagnols.</p>
+
+<p>Je ne veux m'arréter à toutes les particularités
+de ce qui s'est passé en ce voyage, craignant
+d'ennuyer le lecteur en la trop grandes curiosité,
+mais seulement aux choses plus generales, &amp;
+plus dignes d'estre sceuës. Noz gens donc desireux
+de reconnoitre le païs, allerent à-mont la riviere,
+en laquelle étans entré bien avant &amp; recreuz
+du chemin, ilz trouverent quelques Indiens,
+léquels voyans étre entré en effroy, ilz les
+appelerent crians, <i>Antipola, Bonnason</i>, qui veut
+dire Frere, ami (comme là où nous avons demeuré
+<i>Nigmach</i>), &amp;en autres endroits <i>Hirmo</i>. A cette parole
+ilz s'approcherent: &amp; reconoissans noz François
+que le premier étoit suivi de quatre qui
+tenoit la queuë de son vetement de peau par
+derriere, ilz se douterent que c'étoit le <i>Paraousti</i>,
+&amp; qu'il falloit aller au devant de lui. Ce <i>Paraousti</i>
+fit une longue harangue tendant à ce que les nôtres
+allassent à sa cabane, &amp; en signe d'amitié
+bailla sa robbe, ou manteau de chamois, au
+conducteur de la trouppe Françoise nommé le sieur
+d'Ottigni. Et passant quelque marecage, les Indiens
+portoient les nôtres sur leurs épaules.</p>
+
+<p>En fin arrivés ilz furent receus avec beaucoup
+d'amitié, &amp; virent un vieillard pere de cinq generations,
+de l'aage duquel s'étans informés, ilz
+trouverent qu'il avoit environ trois cens ans. Au
+reste tout decharné, auquel ne paraissoient que les
+os: mais son fils ainé avoit mine de pouvoir vivre
+encore plus de trente ans. Pendant ces choses
+le Capitaine Laudonniere visita quelques montagnes
+où il trouva des Cedres, Palmiers, &amp; Lauriers
+plus odorans que le baume: Item des vignes
+en telle quantité qu'elle suffiroient pour habiter
+le païs: &amp; outre ce, grande quantité d'Esquine
+entortillee à l'entour des arbrisseaux: Item des
+prairies entrecouppées en iles &amp; ilettes le long
+de la riviere: chose fort agreable. Cela fait il
+se partit delà pour aller à la riviere de Seine distante
+de la riviere de Somme là où il mit pied à terre,
+&amp; fut fort humainement receu du <i>Paraousti</i>,
+homme haut, grave &amp; bien formé comme aussi
+sa femme, &amp; cinq filles qu'elle avoit d'une
+tres-agreable beauté. Cette femme lui fit present de
+cinq boulettes d'argent &amp; le <i>Paraousti</i> lui bailla
+son arc &amp; ses fleches, &amp; qui est un signe entr'eux
+de confederation, &amp; alliance perpetuelle. Il voulut
+voir l'effect de nos arquebuses; &amp; comme il
+vit que cela faisoit un trop plus grand effort que
+ses arcs &amp; fleches, il en devint tout pensif, mais
+ne voulut faire semblant que cela l'étonnat.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/120.png"></p>
+
+<p class="mid"><a href="images/120-large.png">Agrandissement</a></p>
+
+<p>Apres avoir rodé la côte il fallut en fin penser
+de se loger. Conseil pris, on voyoit qu'au Cap
+de la Floride c'est un païs tout noyé; au Port
+Royal c'est un lieu fort agreable, mais non tant
+commode ni convenable qu'il leur étoit de besoin,
+voulans planter une colonie nouvelle.
+Partant trouverent meilleur de s'arreter en la
+riviere de May, où le païs est abondant non
+seulement en mil (que nous appelons autrement
+blé Sarazin, d'inde, ou de Turquie, ou du
+Mahis) mais aussi en or &amp; argent. Ainsi le
+vint-neufiéme de Juin tournans la prouë s'en allerent
+vers ladite riviere, dans laquelle ilz choisirent
+un lieu le plus agreable qu'ilz peurent, où
+ilz rendirent graces à Dieu, &amp; se mirent à
+qui mieux mieux à travailler pour dresser un Fort,
+&amp; des habitations necessaires pour leurs logemens,
+aidez du <i>Paraousti</i> de cette riviere, dit <i>Satouriona</i>,
+lequel employa ses gens à recouvrer
+des palmites pour couvrir les granges &amp; logis,
+chose qui fut faite en diligence. Mais est notable
+qu'en cette contrée on ne peut bâtir à hauts
+étages, à-cause des vens impetueux auquels elle
+est sujette. Je croy qu'elle participe aucunnement
+de la violence du <i>Houragan</i>, duquel nous
+parlerons en autre endroit. La Forteresse achevée,
+on lui donna le nom, LA CAROLINE, en
+l'honneur du Roy Charles, l'endroit de laquelle
+se pourra remarquer par la delineation que
+nous avons faite, &amp; joindre ici du païs que les
+François ont découvert en la Floride.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"></p>
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Navigation dans la riviere de May: Recit des capitaines
+&amp;</i> Paraoustis <i>qui sont dans les terres: Amour
+de vengeance: Ceremonie étrange des Indiens
+pour reduire en memoire la mort de leurs peres.</i></p>
+
+<h3>CHAP. IX</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/Q.png"></span>UAND le Capitaine Laudonniere
+partit de la riviere de May,
+pour tirer vers la riviere de Seine,
+il voulut sçavoir d'où procedoit un
+lingot d'argent que le <i>Paraousti Satouriona</i>
+lui avoit donné: &amp; lui fut dit que cela se conquetoit à
+force d'armes, quant les Floridiens alloient à la
+guerre contre un certain <i>Paraousti</i> nommé <i>Timogona</i>,
+qui demeuroit bien avant dans les terres.
+Pourtant, la Caroline achevée, le Capitaine
+Laudonniere ne voulut demeurer oisif, ains se
+ressouvenant dudit <i>Timogona</i> il envoya son
+Lieutenant à-mont la riviere de May avec deux Indiens
+pour decouvrir le païs, &amp; sçavoir sa demeure.
+Ayant cinglé environ vint lieuës, les Indiens
+qui regardoient çà &amp; là decouvrirent trois
+<i>Almadie</i> (ou bateaux legers) &amp; aussi-tôt
+s'avancerent à crier <i>Timogona, Timogona</i>, &amp; ne
+parlerent que de s'avancer pour les aller combattre
+jusques à se vouloir jetter dans l'eau pour cet
+effet, car le Capitaine Laudonniere avoit promis
+à <i>Satouriona</i> de ruiner ce <i>Timogona</i> son ennemi.
+Le dessein des François n'étant de guerroyer ces
+peuples, ains plutôt de les reconcilier les uns
+avec les autres, le Lieutenant dudit Laudonniere
+(dit le sieur d'Ottigni) asseura les Indiens qui
+étoient dans lédites <i>almadies</i>, &amp; s'approchans il
+leur demanda s'ils avoient or, ou argent. A quoy
+ilz répondirent que non, mais que s'il vouloit
+envoyer quelqu'un des siens avec eux ilz le
+meneroient en lieu où ils en pourroient recouvrer.
+Ce qui fut fait. Et cependant Ottigni s'en retourne.
+Quinze jours aprés un nommé le Capitaine
+Vasseur accompagné d'un soldat fut depeché
+pour aller sçavoir des nouvelles de celui
+que les Indiens avoient mené. Apres avoir monté
+la riviere deux jours, ils apperceurent deux
+Indiens joignant le rivage, qui étoient au guet
+pour surprendre quelqu'un de leurs ennemis.
+Ces Indiens se doutans de ce qui étoit, dirent à
+noz François que leur compagnon n'étoit point
+chés-eux, ains en la maison du <i>Paraousti Molona</i>,
+vassal d'un autre grand <i>Paraousti</i>, nommé <i>Olata
+Ouaé Outina,</i> où ilz leur donnerent addresse. Le
+<i>Paraousti Molona</i> traitta noz François honnetement
+à sa mode, &amp; discourut de ses voisins &amp; alliés
+&amp; amis, entre léquels il en nomma neuf, <i>Cadecha
+Chilili, Esclavou, Evacappe, Calanay, Onataquara,
+Omittaqua, Acquere, Moquosa</i>, tous léquels &amp;
+autres avec lui jusques au nombre de plus de
+quarante, il asseura estre vassaux du tres-redouté
+<i>Olata Ouaé Outina</i>. Cela fait, il se mit semblablement
+à discourir des ennemis <i>d'Ouaé Outina</i>,
+du nombre déquels il mit comme le premier
+le <i>Paraousti Satouriona</i> Capitaine des confins
+de la riviere de May, lequel a souz son obeissance
+trente <i>Paraoustis</i>, dont il y en avoit dix qui
+tous étoient ses freres. Puis il en nomma trois
+autres non moins puissans que <i>Satouriona</i>. Le
+premier <i>Potavou</i>, homme cruel en guerre, mais
+pitoyable en l'execution de sa furie. Car il prenoit
+les prisonniers à merci, content de les marquer
+sur le bras gauche d'un signe grand comme
+celuy d'un cachet, lequel il imprimoit comme
+si le fer chaud y avoit passé, puis les
+renvoyoit sans leur faire autre mal. Les deux autres
+étoient nommés <i>Onathaqua &amp; Houstaqua</i>;
+abondans en richesses, &amp; principalement <i>Ousthaqua</i>
+habitant prés les hautes montagnes fecondes
+en beaucoup de singularités. Qui plus
+est <i>Molona</i> recitait que ses alliés vassaux du
+grand <i>Olata</i> s'armoient l'estomach, bras, cuisses,
+jambes &amp; front avec larges platines d'or &amp;
+d'argent, &amp; que par ce moyen les fleches ne les
+pouvoient endommager. Lors le Capitaine
+Vasseur lui dit que quelque jour les François
+iront en ce païs &amp; se joindroient avec son seigneur
+<i>Olata</i> pour deffaire tous ces gens là. Il fut
+fort réjouï de ce propos, &amp; repondit que le
+moindre des <i>Paraoustis</i> qu'il avoit nommez,
+bailleroit au chef de ce secours la hauteur de deux
+piez d'or &amp; d'argent qu'ils avoient ja conquis
+sur <i>Onathaqua &amp; Housthaqua</i>. J'ai mis ces
+discours pour montrer que generalement tous
+ces peuples n'ont autre but, autre pensée, autre
+souci que la guerre, &amp; ne leur sçauroit-on faire
+plus grand plaisir que de leur promettre
+assistance contre leurs ennemis.</p>
+
+<p>Et pour mieux entretenir le desir de la vengeance,
+ils ont des façons étranges &amp; dures pour
+en faire garder la memoire à leurs enfans, ainsi
+que se peut voir par ce qui s'ensuit. Au retour
+du Capitaine Vasseur, icelui ne pouvant (contrarié
+du flot) arriver au gite à la Caroline; il se
+retira chés un <i>Paraousti</i> qui demeuroit à Trois
+lieuës de <i>Satouriona</i>, appellé <i>Molona</i> comme l'autre
+duquel nous avons parlé. Ce <i>Molona</i> fut
+merveilleusement réjouï de la venuë de noz François,
+cuidant qu'ils eussent leur barque pleine
+de tétes d'ennemis, &amp; qu'ilz ne fussent allés
+vers le païs de <i>Timogona</i> que pour le guerroyer.
+Ce que le Capitaine Vasseur entendant, lui fit à
+croire que de verité il n'y étoit allé à autre
+intention, mais que son entreprise ayant esté
+découverte, <i>Timogona</i> avait gaigné les bois, &amp;
+neantmoins que lui &amp; ses compagnons en avaient
+attrappé quelque nombre à la poursuite qui
+n'en avoient point porté les nouvelles chés
+eux. La <i>Paraousti</i> tout ravi de joye pria le Vasseur
+de lui conter l'affaire tout au long. Et à l'instant
+un des compagnons dudit Vasseur tirant
+son espee, lui montra par signes ce qu'il ne pouvoit
+de paroles; c'est qu'ou trenchant d'icelle il en
+avoit fait passer deux qui fuyoient par les foréts,
+&amp; que ses compagnons n'en avoient pas fait
+moins de leur côté. Que si leur entreprise n'eût
+esté découverte par <i>Timogona</i> ilz l'eussent
+enlevé lui-méme &amp; saccagé tout le reste. A ceste
+rodomontade le <i>Paraousti</i> ne sçavoit quelle
+contenance tenir de joye qu'il avoit. Et sur ce propos
+un quidam print une javeline qui estoit fichée
+à la natte, &amp; comme furieux marchant à
+grand pas alla frapper un Indien qui étoit assis
+en un lieu à l'écart, criant à haute voix <i>Hyou</i>,
+sans que le pauvre homme se remuat aucunement
+pour le coup que patiemment il montroit
+endurer. A peine avoir eté remise la javeline
+en son lieu, que le méme la reprenant il en
+dechargea roidement un autre coup sur celui
+qu'il avoit ja frappé, s'écriant de méme que devant
+<i>Hyou</i>, &amp; peu de temps aprés le pauvre
+homme se laissa tomber à la renverse roidissant
+les bras &amp; jambes, comme s'il eüt eté pret à
+rendre le dernier soupir. Et lors les plus jeunes
+des enfans du <i>Paraousti</i> se mit aux pieds du renversé,
+pleurant amerement. Peu apres deux autres
+de ses freres firent le semblable: La mere
+vint encore avec grans cris &amp; lamentations
+pleurer avec ses enfans. Et finalement arriva
+une troupe de jeunes filles qui ne cesserent de
+pleurer un long espace de temps en la méme
+compagnie. Et prindrent l'homme renversé &amp; le
+porterent avec un triste geste en une autre
+cabane, &amp; pleurerent là deux heures: pendant quoy
+le <i>Paraousti</i> &amp; ses camarades ne laisserent de
+boire de la casine, comme ils avoient commencé,
+mais en grand silence: Dequoy le Vasseur
+etonné n'entendant rien à ces ceremonies, il
+demanda au <i>Paraousti</i> que vouloient signifier
+ces choses, lequel lentement lui répondit,
+<i>Thimogona, Thimogona</i>, sans autres propos lui tenir.
+Faché d'une si maigre réponse, il s'adresse à un
+autre qui lui dit de méme, le suppliant de ne
+s'enquerir plus avant de ces choses, &amp; qu'il eût
+patience pour l'heure. A tant noz François sortirent
+pour aller voir l'homme qu'on avoit transporté,
+lequel ilz trouverent accompagné du
+train que nous avons dit, &amp; les jeunes filles chauffans
+force mousse au lieu de linge dont elles lui
+frottoient le côté. Sur cela le <i>Paraousti</i> fut derechef
+interrogé comme dessus. Il fit réponse que
+cela n'étoit qu'une ceremonie par laquelle ilz
+remettoient en memoire la port &amp; persecution
+de leurs ancestre <i>Paraoustis</i>, faite par leur
+ennemi <i>Thimogona</i>: Alleguant au surplus que toutes
+&amp; quantes fois que quelqu'un d'entre-eux retournoit
+de ce païs-là sans rapporter les tétes
+de leurs ennemis, ou sans amener quelque prisonnier,
+il faisoit en perpetuelle memoire de ses
+predecesseurs, toucher le mieux aimé de tous
+ses enfans par les mémes armes dont ils avoient
+été tués; afin que renouvellant la playe, la mort
+d'iceux fust derechef pleurée.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Guerre entre les Indiens: Ceremonies avant que d'y
+aller: Humanité envers les femmes &amp; petits enfans:
+Leur triomphes: Laudonniere demandant quelques
+prisonniers est refusé: Etrange accident de tonnerre:
+Simplicité des Indiens.</i></p>
+
+<h3>CHAP. X</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/A2.png"></span>PRES ces choses le <i>Paraousti Satouriona</i>
+envoya vers le Capitaine Laudonniere
+sçavoir s'il vouloit continuer en
+la promesse qu'il lui avoit faite à son
+arrivée, d'étre ami de ses amis, &amp; ennemi de ses
+ennemis, &amp; l'aider d'un bon nombre d'arquebusiers
+à l'execution d'une entreprise qu'il faisoit
+contre <i>Timogona</i>. A quoy ledit Laudonniere
+fit réponse qu'il ne vouloit pour son amitié
+encourir l'inimitié de l'autre: et que quand bien
+il le voudroit, il n'avoit pour lors moyen de le
+faire, d'autant qu'il étoit aprés à se munir de
+vivres &amp; choses necessaires pour la conservation
+de son Fort: joint que ses barques n'étoient
+pas prétes, &amp; que s'il vouloit attendre deux
+lunes, il aviseroit de faire ce qu'il pourroit. Cette
+Réponse ne lui fut gueres agreable, d'autant
+qu'il avoit ja ses vivres appareillés, &amp; dix <i>Paraoustis</i>
+qui l'étoient venuz trouver, si bien
+qu'il ne pouvoit differer. Ainsi il s'en alla. Mais
+avant que s'embarquer il commanda que
+promptement on lui apportast de l'eau. Ce fait,
+jettant le veuë au ciel, il se mit à discourir de
+plusieurs choses en gestes, ne montrant rien
+en lui qu'une ardante colere. Il jettoit souvent
+son regard au Soleil, lui requérant victoire de
+ses ennemis: puis versa avec la main sur tétes
+des <i>Paraoustis</i> partie de l'eau qu'il tenoit en
+un vaisseau, &amp; le reste comme par furie &amp; dépit
+dans un feu préparé tout exprés, &amp; lors il
+s'écria par trois fois, <i>Hé Timogona</i>: voulant
+signifier par telles ceremonies qu'il prioit le
+Soleil lui faire la grace de répandre le sang de ses
+ennemis, &amp; aux <i>Paraoustis</i> de retourner avec
+ces tétes d'iceux, qui est le seul &amp; souverain
+triomphe de leurs victoires. Arrivé sur les terres
+ennemies, il ordonna avec son Conseil que
+cinq des <i>Paraoustis</i> iroient par la riviere avec la
+moitié des troupes, &amp; se rendroient au point du
+jour à la porte de son ennemi: quant à lui il
+s'achemineroit avec le reste par les bois &amp; forets le
+plus secretement qu'il pourroit: &amp; qu'étans là
+arrivés au point du jour, on donneroit dedans le
+village, &amp; tueroit-on tout, excepté les femmes &amp;
+petits enfans. Ces choses furent executées comme
+elles avoient eté arrétées, &amp; enleverent
+les tétes des morts. Quant aux prisonniers ils en
+prindrent vingt-quatre, léquels ils emmenerent en
+leurs <i>almadies</i>, chantant des loüanges au Soleil,
+auquel ilz rapportoient l'honneur de leur victoire.
+Puis mirent les peaux des tétes au bout de javelots,
+&amp; distribuerent les prisonniers à chacun
+des <i>Paraoustis</i>, en sorte que <i>Satouriona</i> en eut treze.
+Devant qu'arriver il envoya annoncer cette bonne
+nouvelle à ceux qui étoient demeurés en la
+maison, léquels incontinent se prindrent à pleurer,
+mais la nuit venuë ilz se mirent à danser &amp;
+faire la feste. Le lendemain <i>Satouriona</i> arrivant, fit
+planter devant sa porte toutes les tétes (c'est la
+peau enlevée avec les cheveux) de ses ennemis,
+&amp; les fit environner de banchages de laurier.
+Incontinent pleurs &amp; gemissemens, léquels avenant
+la nuit, furent changés en danses.</p>
+
+<p>Le Capitaine Laudonniere averti de ceci pria
+le <i>Paraousti Satouriona</i>, de lui envoyer deux de ses
+prisonniers: ce qu'il refusa. Occasion que Laudonniere
+s'y en alla avec vingt soldats; &amp; entre
+tint une mine renfrongnée sans parler à <i>Satouriona</i>.
+En fin au bout de demie heure il demanda où étoient les
+prisonniers que l'on avoit pris à <i>Timogona</i>,
+&amp; commanda qu'ilz fussent amenés. Le <i>Paraousti</i>
+dépité &amp; étonné tout ensemble fut long
+temps sans repondre. En fin il dit qu'étans
+épouvantez de la venuë des François ils avoient pris
+la fuite par les bois. Le Capitaine Laudonniere
+faisant semblant de ne le point entendre, demanda
+derechef les prisonniers. Lors <i>Satouriona</i>
+commanda à son fils de les chercher. Ce qu'il fit &amp;
+les amena une heure aprés. Ces pauvres gens,
+voulans se prosterner devant Laudonniere, il ne
+le souffrit, &amp; les emmena au Fort. Le <i>Paraousti</i>
+ne fut gueres content de cette bravade, &amp; songeoit
+les moyens de s'en venger, mais dissimulant son
+mal-talent ne laissoit de lui envoyer des
+messages &amp; presens. Laudonniere homme accort
+l'ayant remercié de ses courtoisies lui fit
+sçavoir qu'il desiroit l'appointer avec <i>Timogona</i>,
+moyennant quoy il auroit passage ouvert pour
+Aller contre <i>Onathaqua</i> son ancien ennemi: &amp;
+que ses forces jointes avec celles d'<i>Olata Ouaé
+Outina</i> haut et puissant <i>Paraousti</i>, ilz pourroient
+ruiner tous leurs ennemis,&amp; passer les confins
+des plus lointaines rivieres meridionales. Ce
+que <i>Satouriona</i> fit semblant de trouver bon, suppliant
+ledit Laudonniere y tenir la main, &amp; que de
+sa part il garderoit tout ce qu'en son nom il
+passeroit avec <i>Timogona</i>.</p>
+
+<p>Aprés ces choses il tomba à demie lieuë du
+fort des François un foudre du Ciel tel qu'il n'en
+a jamais eté veu de pareil, &amp; partant sera bon
+d'en faire ici le recit pour clorre ce chapitre.
+Ce fut à la fin du mois d'Aoust, auquel temps jaçoit
+que les prairies fussent toutes vertes &amp; arrousées
+d'eaux, si est-ce qu'en un instant ce foudre en consomma
+plus de cinq cens arpens, &amp; brula par sa chaleur
+ardante tous les oiseaux des prairies chose qui
+dura trois jours en feu &amp; éclairs continuels. Ce
+qui donnoit bien à penser à nos François, non moins
+qu'aux Indiens, léquels pensans que ces tonnerres
+fussent coups de canons tirez sur eux par les
+nôtres, envoyerent au Capitaine Laudonniere
+des harangueurs pour lui témoigner le desir que
+le <i>Paraousti Allicamani</i> avoit d'entretenir l'alliance
+qu'il avoit avec lui, &amp; d'étre employé à son
+service: &amp; pour-ce, qu'il trouvoit fort étrange la
+canonnade qu'il avoit fait tirer vers sa demeure, laquelle
+avoit fait bruler une infinité de verdes prairies,
+&amp; icelles consommées jusques dedans l'eau,
+approché méme si prés de sa maison qu'il pensoit
+qu'elle deut bruler: pour ce, le supplioit de
+cesser, autrement qu'il seroit contraint d'abandonner
+sa terre. Laudonniere ayant entendu la
+folle opinion de cet homme, dissimula ce qu'il
+en pensoit, &amp; repondit joyeusement qu'il avoit
+fait tirer ces canonnades pour la rebellion faite
+par <i>Allicamani</i>, quant il l'envoya sommer de lui
+renvoyer les prisonniers qu'il detenoit du grand
+<i>Olea Ouaé Outina</i>, non qu'il eût envie de lui mal
+faire, mais s'étoit contenté de tirer jusques à
+mi-chemin, pour lui faire paroitre sa puissance: l'asseurant
+au reste que tant, qu'il demeureroit en
+cette volonté de lui rendre obeïssance, il lui
+seroit loyal defenseur contre tous ses ennemis. Les
+Indiens contentez de cette reponse, retournerent
+vers leur <i>Paraousti</i>, lequel nonobstant l'asseurance
+s'absenta de sa demeure l'espace de
+deux mois, &amp; s'en alla à vingt-cinq lieues de là.</p>
+
+<p>Les trois jours expirés le tonnerre cessa &amp; l'ardeur
+s'éteignit du tout. Mais és deux jours suivans
+il survint en l'air une chaleur si excessive, que la
+riviere préque ne bouilloit, &amp; mourut une si
+grande quantité de poissons &amp; de tant d'especes,
+qu'en l'emboucheure de la riviere il s'en trouva
+des morts pour charger plus de cinquante charriots;
+dont s'ensuivit une si grande putrefaction
+en l'air qu'elle causa force maladies contagieuses,
+&amp; extremes maladies aux François, déquels
+toutefois par la grace de Dieu, aucun ne mourut.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Renvoy des prisonniers Indiens à leur Capitaine:
+Guerre entre deux Capitaines Indiens: Victoire
+à l'aide des Francçois: Conspiration contre
+Laudonniere: Retour du Capitaine Bourdet en France.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XI</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>A fin pour laquelle le Capitaine
+Laudonniere avoir demandé les
+prisonniers à <i>Satouriona</i> étoit pour les
+renvoyer à <i>Ouaé Outina</i>, &amp; par
+ce moyen pouvoir par son amitié,
+plus facilement penetrer dans les terres. Ainsi le
+dixiéme Septembre, s'étant embarqué le sieur
+d'Arlac, le Capitaine Vasseur, le Sergent, &amp; dix
+soldats, ilz navigerent jusques à quatre vints
+lieuës, bien receuz par tout, &amp; en fin rendirent
+les prisonniers à <i>Outina</i>, lequel aprés bonne chere
+pria le sieur d'Arlac de l'assister à faire la guerre
+à un de ses ennemis, nommé <i>Potavou</i>. Ce qu'il
+lui accorda, &amp; renvoya le Vasseur avec cinq soldats.
+Or pource que c'est la coutume des Indiens
+de guerroyer par surprise, <i>Outina</i> delibera de prendre
+son ennemi à la Diane, &amp; fit marcher ses gens
+toute la nuit en nombre de deux cens, léquels ne
+furent si mal avisez qu'ils ne priassent les arquebusiers
+François de se mettre en téte, afin (disoient-ilz)
+que le bruit de leurs arquebuses étonnat
+leurs ennemis. Toutefois ilz ne sceurent aller si
+subtilement que <i>Potavou</i> n'en fût averti, encores
+que distant de vint-cinq lieuës de la demeure
+d'<i>Outina</i>. Ilz se mirent donc en bon devoir &amp;
+sortirent en grande compagnie; mais se voyans
+chargez d'arquebusades (qui leur étoit chose
+nouvelle) et leur Capitaine du premier coup par
+terre d'un coup d'arquebuse qu'il eut au front
+tiré par le sieur d'Arlac, ilz quitterent la place: &amp;
+les Indiens d'<i>Outina</i> prindrent hommes, femmes,
+&amp; enfans prisonniers par le moyen de noz François,
+ayans toutefois perdu un homme. Cela fait,
+le sieur d'Arlac s'en retourna, ayant receu d'<i>Outina</i>
+quelque argent &amp; or, des peaux peintes &amp;
+autres hardes, avec mille remercimens: &amp;
+promit davantage fournir aux François trois cens
+hommes quand ils auraient affaire de lui.</p>
+
+<p>Pendant que Laudonniere travailloit ainsi à
+acquerir des amis, voici des conspirations contre
+lui. Un perigourdin nommé la Roquette débaucha
+quelques soldats, disant que par sa magie
+il avoit decouvert une mine d'or ou d'argent
+à-mont la riviere, de laquelle ilz devoient tous
+s'enrichir. Avec la Roquette y en avoit encore
+un autre nommé le Genre, lequel pour mieux
+former la rebellion disoit que leur Capitaine les
+entretenoit au travail pour les frustrer de ce
+gain, &amp; partant falloit élire un autre Capitaine,
+&amp; se depecher de cetui-ci. Le Genre lui-méme
+porta la parole à Laudonniere du sujet de leur
+plainte. Laudonniere fit réponse qu'ilz ne pouvoient
+tous aller aux terres de la mine, &amp; qu'avant
+partir il falloyt rendre la Forteresse en defense
+contre les Indiens. Au reste qu'il trouvoit
+fort étrange leur façon de proceder, &amp; que s'il
+leur sembloit que le Roy n'eût fait la depense du
+voyage à autre fin, que pour les enrichir de pleine
+arrivée, ilz se trompoient. Sur cette réponse
+ilz se mirent à travailler portans leurs armes
+quant &amp; eux en intention de tuer leur Capitaine
+s'il leur eût tenu quelques propos facheux,
+méme aussi son Lieutenant.</p>
+
+<p>Le Genre (que Laudonniere tenoit pour
+son plus fidele) voyant que par voye de fait il ne
+pouvoit venir à bout de son mechant dessein,
+voulut tenter une autre voye, &amp; pria l'Apothicaire
+de mettre quelque poison dans certaine
+medecine que Laudonniere devoit prendre, ou lui
+bailler de l'arsenic ou sublimé, &amp; que lui-méme
+le mettroit dans son breuvage. Mais l'Apothicaire
+le renvoya éconduit de sa demande, comme
+aussi fit le maitre des artifices. Se voyant
+frustré de ses mauvais desseins, il resolut avec d'autres
+de cacher souz le lict dudit Laudonniere un
+barillet de poudre à canon, &amp; par une trainée, y
+mettre le feu. Sur ces entreprises un Gentil-homme
+qu'iceluy Laudonniere avoit ja depeché pour
+retourner en France, voulant prendre congé de
+lui, l'avertit que le Genre l'avoit chargé d'un
+libelle farci de toutes sortes d'injures contre lui,
+son Lieutenant, &amp; tous les principaux de la compagnie.
+Au moyen dequoy il fit assembler tous
+ses soldats, &amp; le Gentil-homme nommé le Capitaine
+Bourdet, avec tous les siens (léquels dés le
+quatriéme de Septembre étoient arrivés à la
+rade de la riviere) &amp; fit lire en leur presence à
+haute voix le contenu au libelle diffamatoire, afin
+de faire conoitre à tous la mechanceté du
+Genre, lequel s'étant evadé dans les bois demanda
+pardon au sieur Laudonniere, confessant par
+ses lettres qu'il avoit merité la mort, se soumettant
+à sa misericorde. Cependant le Capitaine
+Bourdet se met à la voile le deuxiéme Novembre
+pour retourner en France; s'étant chargé
+de ramener sept ou huit de ces seditieux, non compris
+le Genre, lequel il ne voulut, quoy qu'il lui
+offrit grande somme d'argent pour ce faire.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Autres diverses conspirations contre le Capitaine
+Laudonniere: &amp; ce qui en avint.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XII</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/T.png"></span>ROIS jours apres le depart du
+Capitaine Bourdet, Laudonniere
+aprés avoir evadé une conspiration
+retombe en une autre, voire en deux &amp; en trois:
+la premiere pratiquée par quelques matelots
+que le Capitaine Bourdet lui avoit laissés,
+léquels debaucherent ceux dudit Laudonniere, au
+moyen de la proposition qu'ilz leur firent d'aller
+aux <i>Entilles</i> butiner quelque chose sur les Hespagnols,
+&amp; que là y avoit moyen de se faire riches.
+Ainsi le Capitaine les ayans envoyé querir de la
+pierre, &amp; de la terre pour faire briques à une lieuë
+&amp; demie de Charle-fort, selon qu'ils avoient accoutumé,
+ilz s'en allerent tout à fait, &amp; prindrent
+une barque passagere d'Hespagnols prés l'ile de
+Cuba, en laquelle ilz trouverent quelque nombre
+d'or &amp; d'argent qu'ilz saisirent: &amp; avec ce butin
+tindrent quelque temps la mer jusques à ce
+les vivres leur vindrent à faillir; ce qui fut
+cause que veincuz de famine ilz se rendirent à la Havane,
+ville principale de l'ile de Cuba, dont avint
+l'inconvenient que nous dirons ci-apres.</p>
+
+<p>Qui pis est deux Charpentiers Flamens que la
+méme Bourdet avoit laissés, emmenerent une
+autre barque qui restoit, de sorte que Laudonniere
+demeura sans barque ni bateau. Je laisse à
+penser s'il estoit à son aise. La dessus il fait chercher
+ses larrons: il n'en a point de nouvelles. Il fit
+donc batir deux grandes barques, &amp; un petit bateau
+en toute diligence, &amp; étoit la besongne ja
+fort avancée, quand l'avarice &amp; l'ambition, mere
+de tous maux, s'enracinerent aux coeurs de
+quatre ou cinq soldats auquels cet oeuvre &amp; travail
+ne plaisoit point.</p>
+
+<p>Ces maraux commencerent à pratiquer les
+meilleurs de la troupe, leur donnans à entendre,
+que c'étoit chose vile &amp; deshonnéte à hommes
+de maison comme ils étoient de s'occuper ainsi
+à un travail abject &amp; mechanique, ettendu qu'ilz
+pouvoient se rendre galans-hommes &amp; riches
+s'ilz vouloient busquer fortune au Perou &amp; aux
+<i>Entilles</i>, avec les deux barques qui se batissoient.
+Que si le fait étoit trouvé mauvais en France ils
+auroient moyen de se retirer en Italie ou ailleurs,
+attendant que la colere se passeroit: puis il
+surviendroit quelque guerre que feroit tout oublier.
+Ce mot de richesse sonna si bien aux oreilles de
+ces soldats, qu'en fin aprés avoir bien
+consulté l'affaire ilz se trouverent jusques au
+nombre de soixante-six, léquels prindrent pretexte
+de remontrer à leur Capitaine le peu de
+vivres qui leur restoit pour se maintenir jusques
+à ce que les navires vinssent de France. Pour à
+quoy remedier leur sembloit necessaire de les
+envoyer à la Nouvelle-Hespagne, au Perou, &amp;
+à toutes les iles circonvoisines, ce qu'ilz le supplioient
+leur vouloir permettre. Le Capitaine
+qui se doutoit de ce qui étoit, &amp; qui sçavoit le
+commandement de la Royne lui avoit fait de
+ne faire tort aux sujets du Roy d'Hespagne, une
+chose dont il peût concevoir jalousie, leur fit
+réponse que les barques achevées il donneroit si
+bon ordre à tout qu'ilz ne manqueroient point
+de vivres, joint qu'il en avoient encore pour
+quatre mois. De cette réponse ilz firent semblant
+d'étre contens. Mais huit jours aprés
+voyans leur capitaine malade, oublians tout
+honneur &amp; devoir, ilz commencent de nouveau
+à rebattre le fer, &amp; protestent de se saisir
+du corps de garde &amp; du Fort, voire de violenter
+leur Capitaine s'ils ne vouloit condescendre à
+leur méchant desir.</p>
+
+<p>Ainsi les cinq principaux autheurs de la sedition
+armez de corps de cuirasse, la pistole au
+poing, &amp; le chien abbattu entrerent en sa
+chambre, disans qu'ilz vouloient aller à la
+nouvelle Hespagne chercher leur aventure.
+Le Capitaine leur remontra qu'ilz regardassent
+bien à ce qu'ilz vouloient faire. A quoy
+ilz répondirent que tout y étoit regardé, &amp;
+qu'il falloit leur accorder ce point, &amp; ne
+restoit plus sinon de leur bailler les armes qu'il
+avoit en son pouvoir, de peur que (si vilainement
+outragé par eux) il ne s'en aidât à leur
+desavantage. Ce que ne leur ayant voulu accorder,
+ilz prindrent tout de force, &amp; l'emporterent
+hors de sa maison: méme apres avoir
+offensé un Gentil-homme qui s'en formalisoit.
+Puis se saisirent dudit Capitaine, &amp; l'envoyerent
+prisonnier en un navire qui étoit à l'ancre
+au milieu de la riviere, où il fut quinze
+jours, assisté d'un homme seul, sans visite
+d'aucun: &amp; desarmerent tous ceux qui tenoient
+son parti. En fin ilz lui envoyerent un congé
+pour signer, lequel ayant refusé ilz lui
+manderent que s'il ne le signoit ilz lui iroient
+couper la gorge. Ainsi contraint de signer leur
+congé, il leur bailla quelques mariniers avec
+un pilote nommé Trenchant. Les barques parachevées,
+ilz les armerent des munitions du Roy,
+de poudres, de balles &amp; d'artillerie, &amp;
+contraignirent le Vasseur leur livrer l'enseigne
+de son navire: puis s'en allerent en intention de
+faire voile en un lieu des <i>Entilles</i> nommé <i>Leaugave</i>,
+&amp; y prendre terre la nuit de Noé, à fin de
+faire un massacre &amp; pillage pendant qu'on diroit
+la Messe de minuit. Mais comme Dieu
+n'est parmi telles gens, ils eurent de la division
+avant que partir, de sorte qu'ilz se separerent
+au sortir de la riviere, &amp; ne se veirent qu'au
+bout de six semaines: pendant lequel temps
+l'une des barques print un bergantin chargé
+de quelque nombre de <i>Cassava</i> espece de pain
+de racine blanc &amp; bon à manger, avec quelque
+peu de vin: &amp; en cette conquéte perdirent
+quatre hommes, sçavoir deux tués, &amp; deux
+prisonniers: toutefois le bergantin leur demeura,
+&amp; y transporterent un bonne partie
+de leurs hardes. De là ilz resolurent d'aller à
+<i>Baracou</i> village de l'ile Jamaïque, où arrivés ils
+trouverent une caravelle de cinquante à soixante
+tonneaux qu'ils prindrent: &amp; aprés
+avoir fait bonne chere au village cinq ou six
+jours, ilz s'embarquerent dedans abandonnans
+leur seconde barque, &amp; tirerent vers le cap de
+<i>Thibron</i>, ou ilz rencontrerent une patache qu'ilz
+prindrent de force aprés avoir longuement
+combattu. En cette patache fut pris le Gouverneur
+de la <i>Jamaïque</i>, avec beaucoup de richesses tant
+d'or &amp; d'argent, que de marchandises
+déquelles noz seditieux ne se contentans,
+delibererent en chercher encore en leur
+caravelle, &amp; tirerent vers la <i>Jamaïque</i>.
+Le Gouverneur fin &amp; accort se voyant conduit
+au lieu où il demandoit &amp; commandoit,
+fit tant par ses douces paroles, que ceux qui
+l'avoient prins lui permirent mettre dans une
+barquette deux petits garçons pris quant &amp; lui,
+&amp; les envoyer au village vers sa femme, à fin de
+l'avertir qu'elle eût à faire provisions de vivres
+pour les lui envoyer. Mais au lieu d'écrire à sa
+femme, il dit secrettement aux garçons qu'elle
+se mit en tout devoir de faire venir les vaisseaux
+des ports circonvoisins à son secours. Ce qu'elle
+fit si dextrement, qu'un matin à la pointe du jour
+comme les seditieux se tenoient à l'embouchure
+du port ilz furent pris n'ayans peu découvrir les
+vaisseaux Hespagnols, tant pour l'obscurité du
+temps, que pour la longueur du port. Il est vray
+que les vint cinq ou vint-six qui étoient au
+bergantin les apperceurent, mais ce fut quand ilz
+furent prés, &amp; n'ayans le loisir de lever les ancres,
+couperent le cable &amp; s'enfuirent, &amp; vindrent
+passer à la veuë de la <i>Havane</i> en l'ile de Cuba.
+Or le pilote Trenchant, le trompette &amp; quelques
+autres mariniers qui avoient eté emmenez
+par force en ce voiage ne desirans autre chose qu
+s'en retourner vers leur Capitaine Laudonniere,
+s'accordernent ensemble de passer la traverse
+du canal de <i>Gahame</i>, tandis que les seditieux dormiroient,
+s'ilz voyaient le vent à propos: ce
+qu'ilz firent si bien que le matin au poinct du
+jour environ le vint-cinquiéme de Mars, ilz se
+trouverent à la côte de la Floride, où conoissant le
+mal par eux commis, ilz se firent par
+maniere de moquerie à contrefaire les Juges
+(mais ce fut aprés vin boire)
+ d'autres
+contrefaisoient les Advocats, un autre concluoit
+disant, Vous serez causes telles que bon
+vous semblera, mais si étans arrivés au Fort
+de la Caroline le Capitaine ne vous fait tretous
+pendre je ne le tiendray jamais pour homme de bien.
+Leur voile ne fut plutôt découverte en la côte
+qu'un <i>Paraousti</i>, nommé <i>Patica</i> en envoya
+avertir le Capitaine Laudonniere. Sur ce le
+brigantin affamé vint surgir à l'embouchure de la
+riviere de May, &amp; par le commandement d'icelui
+Capitaine fut amené devant le Fort de la
+Caroline. Trente soldats lui furent envoyez
+pour prendre les quatre principaux autheurs
+de la sedition, auquels on mit les fers aux piés,
+&amp; à tous le Capitaine Laudonniere fit une
+remontrance du service qu'ilz devoient au Roy,
+duquel ilz recevoient gages &amp; de leur trop
+grande oubliance: adjoutant à ceci qu'ayans
+échapé la justice des hommes ilz n'avoient
+peu éviter celle de Dieu. Aprés quoy les quatre
+enferrez furent condamnés à étre pendus &amp;
+étranglez. Et voyans qu'il n'y avoit point d'huis
+de derriere contre cet arret, ilz se mirent en
+devoir de prier Dieu. Toutefois l'un des quatre
+pensant mutiner les soldats leur dit ainsi:
+Comment mes freres &amp; compagnons, souffrirez-vous
+que nous mourions ainsi honteusement?
+A cela Laudonniere prenant la parole
+respondit qu'ilz n'étoient point compagnons
+de seditieux &amp; rebelles au service du Roy.
+Neantmoins les soldats supplierent le Capitaine
+de les faire passer par les armes, &amp; que
+puis aprés si bon luy sembloit les corps seroient
+penduz. Ce qui fut executé. Voila l'issuë
+de leur mutinerie, laquelle je croy avoir eté
+cause de la ruine des affaires des François ne la
+Floride, &amp; que les Hespagnols irritez les allerent
+par-aprés forcer, quoy qu'il leur en ait couté
+la vie. Ici est à remarquer qu'en toutes conquétes
+nouvelles, soit en mer, soit en terre, les entreprises
+sont ordinairement troublées, étans les rebellions
+aisées à se lever, tant par l'audace que donne
+aux soldats l'éloignement du secours, que par
+l'espoir qu'ils ont de faire leur profit, comme il se
+voit assez par les histoires anciennes, &amp; par les
+hurtades avenuës dans notre siecle à Christophe
+Colomb, apres sa premiere découverte: à <i>François
+Pezarre, à Diego d'Alimagre</i> au Perou &amp; à <i>Fernand Cortès</i>.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Ce que fit le Capitaine Laudonniere étant delivré de
+ses seditieux: Deux Hespagnols reduits à la vie des
+Sauvages. Les discours qu'ilz tindrent tant d'eux-mémes,
+que des peuples Indiens: Habitans de Serropé ravisseurs
+de filles: Indiens dissimulateurs.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XIII</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/A2.png"></span>YANT parlé de ces rebellions, il faut
+maintenant reprendre nos erres, &amp;
+aller titre de prison le Capitaine Laudonniere
+à l'ayde du sieur d'Ottigni
+son Lieutenant &amp; de son Sergent, qui aprés le
+depart des mutins l'allerent querir &amp; le remenerent
+au Fort, là où arrivé il assembla ce qui restoit,
+&amp; leur remontra les fautes commises par
+ceux qui l'avoient abandonné, les priant leur en
+souvenir pour en témoigner un jour en temps &amp;
+lieu. Là dessus chacun promet bonne obeïssance,
+à quoy ilz n'ont oncques depuis failli, &amp; travaillerent
+de courage, qui aux fortifications, qui aux
+barques, qui à autre chose. Les indiens le visitoient
+souvent lui apportans des presens, comme poissons,
+cerfs, poules d'Inde, leopars, petits ours,
+&amp; autres vivres qu'il recompensoit de quelques
+menuës marchandises. Un jour il eut avis qu'en
+la maison d'un <i>Paraousti</i>, nommé <i>Onathaqua</i> demeurant
+à quelque cinquante lieuës loin de la Caroline
+vers le Su, y avait deux hommes d'autre nation
+que la leur: par promesse de recompense il
+les fit chercher &amp; amener. C'étoient des Hespagnols
+nuds, portans cheveux longs jusques aux jarrets,
+bref ne differans plus en rien des Sauvages. On leur
+coupa les cheveux léquels ilz ne voulurent perdre,
+ains les envelopperent dans un linge, disans
+qu'ilz les vouloient reporter en leur païs, pour
+temoigner le mal qu'ils avoient enduré aux Indes.
+Aux cheveux de l'un fut trouvé quelque peu
+d'or caché pour environ vint cinq escus, dont il
+fit present au Capitaine. Enquis de leur venuë
+en ce païs-là, &amp; des lieux où ilz pouvoient avoir
+été: ilz répondirent qu'il y avoit dé-ja quinze ans
+passez que trois navires dans l'un déquels ils
+étoient, se perdirent au travers d'un lieu nommé
+<i>Calos</i> sur des basses que l'on dit <i>Les Martyres</i>, &amp;
+que le <i>Paraousti</i> de <i>Calos</i> retira la plus grande part
+des richesses qui y étoient, mais la pluspart des
+hommes se sauva, &amp; plusieurs femmes, entre léquelles
+y avoit trois ou quatre Damoiselles mariées
+demeurantes encor', &amp; leurs enfans aussi, avec
+ce <i>Paraousti</i> de <i>Calos</i>: qui étoit puissant &amp; riche,
+ayant un fosse de la hauteur d'un homme &amp; large
+comme un tonneau, pleine d'or &amp; d'argent,
+laquelle il étoit fort aisé d'avoir avec quelque nombre
+d'arquebuziers. Disoient aussi que les hommes
+&amp; femmes és danses portoient à leurs ceintures
+des platines d'or larges comme une assiette,
+la pesanteur déquelles leur faisoit empechement
+à la danse. Ce qui provenoit la pluspart
+des navires Hespagnoles qui ordinairement se
+perdoient en ce detroit. Au reste que ce <i>Paraousti</i>
+pour étre reveré de ses sujets leur faisoit
+à croire que ses sorts &amp; charmes étoient cause
+des biens que la terre produisoit: &amp; sacrifioit
+tous les ans un homme au temps dela moisson,
+pris au nombre des Hespagnols qui par fortune
+s'étoient perdus en ce detroit.</p>
+
+<p>L'un de ces Hespagnols contoit aussi qu'il avoit
+long temps servi de messager à ce <i>Paraousti</i> de
+<i>Calos</i>: &amp; avoit de sa part visité un autre <i>Paraousti</i>
+nommé <i>Oatchaqua</i>, demeurant à cinq journées
+loin de <i>Calos</i>: mais qu'au milieu du chemin y
+avoit une ile située dans un grand lac d'eau douce,
+appelée <i>Serropé</i>, grande environ de cinq lieuës,
+&amp; fertile principalement en dates qui proviennent
+des palmes, dont ilz font un merveilleux
+traffic, non toutefois si grand que d'une certaine
+racine propre à faire du pain, dont quinze lieuës
+alentour tout le païs est nourri. Ce qui apporte
+de grandes richesses aux habitans de l'ile; léquelz
+d'ailleurs sont fort belliqueux, comme ils
+ont quelquefois témoigné enlevans la fille d'<i>Oatchaqua</i>,
+et ses compagnes, laquelle jeune fille il
+envoyoit au <i>Paraousti</i> de <i>Calos</i> pour la lui
+donner en mariage. Ce qu'ilz reputent une glorieuse
+victoire, car ilz se marient puis aprés à ces
+filles, &amp; les aiment éperduëment.</p>
+
+<p>Davantage comme le <i>Paraousti Satouriona</i> sans
+cesse importunat le Capitaine Laudonniere de
+se joindre avec lui pour parfaire la guerre à <i>Ouaé
+Outina</i>, disant que sans son respect il l'eût plusieurs
+fois deffait: &amp; en fin eût accordé la paix:
+les deux Hespagnols qui connoissoient le naturel
+des Indiens donnerent avis de ne se point fier à
+eux, pource que quand ilz faisoient bon visage,
+c'étoit lors qu'ilz machinoient quelque trahison:
+&amp; estoient les plus grands dissimulateurs du
+monde. Aussi ne s'y fioient noz François que
+bien à point.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Comme Laudonniere fait provision de vivres:
+Découverte d'un Lac grand à perte de veuë.
+Montagne de la Mine: Avarice des Sauvages:
+Guerre: Victoire à l'aide des François.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XIV</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>E mois de Janvier venu, le Capitaine
+n'étoit sans souci à cause des vivres
+qui tous les jours appetissoient:
+partant il envoyoit de tous
+côtez vers les <i>Paraoustis</i> ses amis,
+qui le secouroient. Entre autres la veuve du
+<i>Paraousti Hiocaia</i> demeurante à douze lieuës du
+Port des François, lui envoya deux barques pleines
+de mil &amp; de gland, avec quelques hottes pleines
+de fueilles de <i>Cassine</i>, dequoy ilz font
+leur breuvage. Cette veuve étoit tenuë pour la
+plus belle de toute les Indiennes, tant honorée
+de ses sujets, que la pluspart du temps ilz la
+portoient sur leurs épaules, ne voulans qu'elle
+allat à pied. Il survint en ce temps-là une telle
+manne de ramiers par l'espace d'environ sept semaines,
+que noz François en tuoient chacun jour
+plus de deux cens par le bois. Ce qui ne leur venoit
+mal à point. Et comme il n'est pas bon de
+tenir un peuple en oisiveté, le Capitaine employait
+ses gens à visiter ses amis, &amp; ce faisant
+découvrir le dedans des terres, &amp; acquerir toujours
+de nouveaux amis. Ainsi envoyant quelques-uns
+des siens à mont la riviere, ils allerent
+si avant qu'ilz furent bien trente lieuës au dessus
+d'un lieu nommé <i>Mathiaqua</i>, &amp; là découvrirent
+l'entrée d'un lac, à l'autre coté duquel ne se
+voyoit aucune terre, selon le rapport des Indiens,
+qui méme bien souvent avoient monté sur les
+plus hauts arbres du païs pour voir la terre, sans
+la pouvoir découvrir. Et quand je considere ceci,
+&amp; en fais un rapport avec ce qu'écrit Champlein
+au voyage qu'il fit en la grande riviere de
+<i>Canada</i> en l'an mille six cens trois d'un grand lac
+qui est au commencement de cette riviere &amp;
+d'où elle sort, lequel a trente journées de long,
+&amp; au bout l'eau y est salée, étant douce au commencement;
+je suis préque induit à croire que
+c'est ici le méme lac, &amp; qui aboutit à la mer du Su.
+Toutefois le méme dit au rapport des Sauvages
+qu'en la riviere des Iroquois (qui se decharge
+en ladite riviere de <i>Canada</i>) y a deux lacs
+longs chacun de cinquante lieuës, &amp; que du dernier
+sort une riviere qui va descendre en la Floride à
+cent ou sept-vints lieuës d'icelui lac. Mais
+ceci n'étant encore bien averé, je m'arréte aussitôt
+à ma premiere conjecture.</p>
+
+<p>Noz François ayans borné leur découverte à
+ce lac, ne pouvans passer outre, revindrent par
+les villages <i>Edelano, Eneguape, Chilili, Patica, &amp;
+Caya,</i> d'où ils allerent visiter le grand <i>Ouaé Outina</i>,
+lequel fit tant qu'il retint six de noz François,
+bien aise de les avoir prés de lui. Avec la barque
+s'en retourna un qui étoit demeuré là il y avoit
+plus de six mois, lequel rapporta que jamais il
+n'avoit veu un plus beau païs. Entre autre choses,
+qu'il avoit veu un lieu nommé <i>Hestaqua</i> d'où
+le <i>Paraousti</i> était si puissant, qu'il pouvoit mettre
+trois ou quatre mille Sauvages en campagne,
+avec lequel si les François se vouloient
+entendre ils assujettiroient tout le païs en leur
+obeïssance: &amp; possederoient la montagne de <i>Palassi</i>,
+au pied de laquelle sort un ruisseau, où les
+Sauvages puisent l'eau avec une cane de roseau
+creuse &amp; seche jusques à ce que la cane soit remplie,
+puis ils la secouent, &amp; trouvent que parmi
+le sable y a force grains de cuivre &amp; d'argent.</p>
+
+<p>En ces quartiers avoit demeuré fort long temps
+un François nommé Pierre Gambie pour apprendre
+les langues, &amp; trafiquer avec les Indiens,
+&amp; comme il retournoit à la Caroline conduit
+dans un <i>Canoa</i> (petit bateau tout d'une piece)
+par deux Sauvages ilz le tuerent pour avoir
+quelque quantité d'or &amp; d'argent qu'il avoit
+amassé.</p>
+
+<p>Quelques jours aprés le <i>Paraousti Outina</i> demanda
+des forces aux François pour guerroyer
+son ennemi <i>Potavou</i>, afin d'aller aux montagnes
+sans empechement. Sur-ce conseil pris, le Capitaine
+lui envoya trente arquebuziers, quoy
+qu'<i>Outina</i> n'en eut demandé que neuf ou dix
+(car il se faut deffier de ce peuple) léquels arrivés,
+on charge de vivres femmes, enfans, &amp; hermaphrodites,
+dont y a quantité en ce païs-là. Ne
+pouvans arriver en un jour vers <i>Potavou</i>, ilz
+campent dans les bois, &amp; se partissent six à six faisans
+des feux alentour du lieu où est couché le <i>Paraousti</i>,
+pour la garde duquel sont ordonnez certains
+archers, auquels il se fie le plus. Le jour venu
+ilz arrivent prés d'un lac, où découvrans quelques
+pécheurs, ilz ne passèrent outre (car ilz
+ne font point la pecherie sans avoir nombre de sentinelles
+au guet). En fin pensans les surprendre
+ilz n'en peurent attraper qu'un, lequel fut tué à
+coups de fleches, &amp; tout mort les Sauvages le
+tirerent à bord, lui enleverent la peau de la téte, &amp;
+lui couperent les deux bras, reservans les cheveux
+pour en faire des triomphes. <i>Outina</i> se voyant
+découvert consulta son <i>Jarva</i>, c'est à dire Magicien,
+lequel apres avoir fait quelques signes hideux
+à voir, &amp; prononcé quelques paroles, dit à
+<i>Outina</i>, qu'il n'étoit pas bon de passer outre, &amp;
+que <i>Potavou</i> l'attendoit avec deux mille hommes,
+léquels étoient tous fournis de cordes pour
+lier les prisonniers qu'ils s'asseuroit prendre. Cette
+réponse ouïe, <i>Outina</i> ne voulut passer outre.
+Dequoy le sieur d'Ottigni faché, dit qu'on lui
+donnat un guide, &amp; qu'il les vouloit aller attaquer
+avec sa petite troupe. <i>Outina</i> eut honte de ceci,
+&amp; voyant ce bon courage delibera de tenter
+la fortune. Ilz ne faillirent pas de trouver l'ennemy
+au lieu ou le Magicien avoit dit, &amp; là se fit
+l'ecarmouche, qui dura bien trois grosse heures:
+en laquelle veritablement <i>Outina</i> eût eté deffait
+sans les arquebuziers François qui porterent
+tout le faix du combat, &amp; tuerent un grand nombre
+des soldats de <i>Potavou</i>, qui fut cause de les
+mettre en route. <i>Outina</i> se contentant de cela fit
+retires ses gens, au grand mécontentement du
+sieur d'Ottigni, qui desiroit fort de poursuivre la
+victoire. Apres qu'<i>Outina</i> fut arrivé en sa maison
+il envoya les messagers à dix-huict ou vint <i>Paraoustis</i>
+de ses vassaux, les avertir de se trouver aux
+fétes &amp; danses qu'il entendoit celebrer à cause
+de la victoire. Cela fait, Ottigni s'en retourne
+lui laissant douze hommes pour son asseurance.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Grande necessité de vivres entre les François
+accrue jusques à une extreme famine: Guerre
+pour avoir la vie: Prise d'</i>Outina: <i>Combat
+des François contre les Sauvages: Façon de
+combattre d'iceux Sauvages.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XV</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/N.png"></span>OS François Floridiens avoient eu
+promesse de rafraichissement &amp; secours
+dans la fin du mois d'avril.
+Cet espoir fut cause qu'ilz ne se donnoient
+gueres de peine de bien ménager leurs
+vivres, qui leur étoient également distribué
+par l'ordonnance du Capitaine, autant au plus
+petit qu'à lui-méme: Or n'en pouvoient ilz plus
+recouvrer du païs, par-ce que durant les mois
+de Janvier Février, &amp; Mars, les Indiens quittent
+leurs maisons, &amp; vont à la chasse par le vague
+des bois. Cela fut cause que le mois de May venu
+sans qu'il arrivat rien de France. Ilz se trouverent
+en necessité de vivres jusques à courir aux
+racines de la terre, &amp; à quelques ozeilles qu'ilz
+trouvoient par les bois &amp; les champs. Car ores
+que les Sauvages fussent de retour, ayans au paravant
+troqué leur mil, féves, &amp; fruits, pour de
+la marchandise, ilz ne donnoient aucun secours
+que de poisson, sans quoy veritablement les
+nôtres fussent morts de faim. Cette famine dura
+six semaines, pendant lequel temps ilz ne pouvoient
+travailler, &amp; s'en alloient tous les jours
+sur le haut d'une montagne en sentinelle voir s'ilz
+découvriroient point quelque vaisseau François.
+En fin frustrez de leur esperance, ilz
+s'assemblent &amp; prient le Capitaine de donner ordre
+au retour, &amp; qu'il ne falloit laisser passer la saison.
+Il n'y avoit point de navire capable de les
+recevoir tous, si bien qu'il en falloit batir un. Les
+charpentiers appellez promirent qu'en leur
+fournissant les choses necessaires ilz le rendroient
+parfait dans le huitiéme d'Aoust. Là dessus chacun
+au travail: il ne restoit qu'à trouver des
+vivres. Ce que le Capitaine entreprit faire avec
+quelques-uns de ses gens &amp; les matelots. Pour
+quoy accomplir il s'embarque sur la riviere sans
+aucuns vivres pour en aller chercher, se sustentant
+seulement de framboises, &amp; d'une certaine
+graine petite &amp; ronde, &amp; de racines de palmites
+qui étoient és côtes de cette riviere, en laquelle
+aprés avoir navigé en vain, il fut contraint de
+retourner au Fort, où les soldats commençans à
+s'ennuyer du travail, à cause de l'extréme famine
+qui les pressoit, proposerent pour le remede de
+leur vie, de se saisir d'un des <i>Paraoustis</i>. Ce que le
+Capitaine ne voulut faire du commencement,
+ains les envoya avertir de leur necessité, &amp; les
+prier de leur bailler des vivres pour de la marchandise;
+ce qu'ilz firent l'espace de quelques
+jours qu'ils apporterent du gland &amp; du poisson,
+mais les Indiens reconoissans la necessité des
+François, ilz vendoient si cherement leurs denrées,
+qu'en moins de rien ilz leur tirerent toute
+la marchandise qu'il avoient de reste. Qui pis
+est craignans d'étre forcés, ilz n'approcherent
+plus du Fort que de la portée d'une arquebuze.
+Là les soldats alloient tout extenués &amp; le plus
+souvent se depouilloient de leurs chemises pour
+avoir un poisson. Que si quelquefois ilz remontroient
+le prix excessif, ces méchans repondoient
+brusquement: Si tu fais si grand cas de ta marchandies,
+mange-la, &amp; nous mangerons nôtre poisson;
+puis ilz s'éclatoient de rire &amp; se mocquoient d'eux:
+Ce que les soldats ne pouvans souffrir, avoient
+envie de leur en faire payer la folle enchere,
+mais le Capitaine les appaisoit au mieux qu'il
+pouvoit. A la parfin il s'avisa d'envoyer vers
+<i>Outina</i> le prier de le secourir de grand &amp; de mil.
+Ce qu'il fit assez petitement, &amp; en lui baillant
+deux fois autant que la marchandise valoit.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites se presenta quelque occasion
+de respirer sur ce qu'<i>Outina</i> manda qu'il vouloit
+faire prendre &amp; chatier un <i>Paraousti</i> de ses sujets,
+lequel avoit des vivres: &amp; que si on le vouloit aider
+de quelques forces il conduiroit les François
+au village de cetui-là. Ce que fit le Capitaine
+Laudonniere, mais arrivez vers <i>Outina</i> il les fit
+marcher contre ses autres ennemis. Ce qui depleut
+au sieur d'Ottigni conducteur de l'oeuvre,
+&amp; eut mis <i>Outina</i> en pieces sans le respect de
+son Capitaine. Cette mocquerie rapportee au
+Fort de la Caroline, les soldats r'entrent en leur
+premiere deliberation de punir l'audace &amp;
+mechanceté des Sauvages, &amp; prendre un de leurs
+<i>Paraoustis</i> prisonnier. Laudonniere comme forcé
+à ceci en voulut étre le conducteur, &amp; s'embarquerent
+cinquante des meilleurs soldats en deux
+barques cinglans vers le païs d'<i>Outina</i>, lequel ilz
+prindrent prisonnier, ce qui ne fut sans grands
+cris &amp; lamentations des siens, mais on leur dit
+que ce n'étoit pour lui faire mal, ains pour
+recouvrer des vivres par son moyen. Le lendemain
+cinq ou six cens Archers Indiens vindrent
+annoncer que leur ennemi <i>Potavou</i> averti de la
+capture de leur <i>Paraousti</i> étoit entré en leur village,
+eloigné de six lieuës de la riviere, &amp; avoit tout
+brulé, &amp; partant prioient les François de le secourir.
+Cependant ilz voyoient des gens en embuscade
+en intention de les charger s'ilz fussent
+descendus à terre. Se voyans découverts ilz
+envoyerent quelque peu de vivres. Et mesurans
+les François à leur cruauté, qui est de faire mourir
+tous les prisonniers qu'ilz tiennent &amp; partant
+desesperans de la liberté d'<i>Outina</i>, ilz procederent
+à l'élection d'un nouveau <i>Paraousti</i>, mais le
+beau-pere d'<i>Outina</i> eleve dessus le siege Royal
+(pour user de notre mot) l'un des petits enfans
+d'icelui <i>Outina</i>, &amp; fit tant que par la pluralité des
+voix l'honneur lui fut rendu d'un chacun. Ce
+que fut préque cause de grands troubles entre-eux.
+Car il y avoit le parent d'un <i>Paraousti</i> voisin
+de là qui pretendoit, &amp; avoit beaucoup de
+voix entre ce peuple. Ce-pendant <i>Outina</i> demeuroit
+prisonnier avec un sien fils; &amp; entendu
+par ses sujets le bon traitement qu'on luy faisoit,
+ilz le vindrent visiter avec quelques vivres. Les
+ennemis d'<i>Outina</i> ne dormoient point, &amp; venoient
+de toutes parts pour le voir, s'efforçans
+de persuader à Laudonniere qu'il le fist mourir,
+&amp; qu'il ne manqueroit de vivres, méme <i>Satouriona</i>,
+lequel envoya plusieurs fois des presens de
+victuailles pour l'avoir en sa puissance, dont se
+voyant éconduit il se desista d'y plus pretendre.
+La famine cependant pressoit de plus en plus:
+car il ne se trouvoit ni mil, ni féves par tout, ayant
+eté employé ce qui restoit aux semailles: &amp; fut
+si grande la disette, qu'on faisoit bouillir &amp; piler
+dans un mortier des racines pour en faire du
+pain: méme un soldat ramassa dans les balieures
+toutes les arrétes de poisson qu'il peut trouver,
+&amp; les mit secher pour les mieux briser, &amp; en faire
+aussi du pain, si bien qu'à la pluspart les os
+perçoient la peau, méme la riviere étoit en sterilité de
+poissons: &amp; en cette deffaillance il étoit difficile
+de se deffendre si les Sauvages eussent fait quelque
+effort.</p>
+
+<p>En ce desespoir vint sur le commencement
+de Juin un avis des Indiens voisins, qu'au haut
+païs de la riviere y avoit du mil nouveau. Laudonniere
+y alla avec quelques-uns des siens, &amp;
+trouva qu'il étoit vray. Mais d'un bien avint un
+mal: Car la pluspart de ses soldats pour en avoir
+plus mangé que leur estomac n'en pouvoit cuire,
+en furent fort malades. Et de verité il y avoit
+quatre jours qu'ilz n'avoient mangé que de petits
+pinocs (fruits verds qui croissent parmi les
+herbes des rivieres, &amp; sont gros comme cerises)
+&amp; quelque peu de poisson.</p>
+
+<p>De là il s'achemina pour aller surprendre le
+<i>Paraousti d'Edelano</i>, lequel avoit fait tuer un de
+ses hommes, pour avoir son or, mais le <i>Paraousti</i> en
+eut le vent, &amp; gaigna aux piés avec tout son peuple.
+Les soldats François brulérent le village,
+qui fut une maigre vengeance: car en une heure
+ce peuple aura bati une nouvelle maison.
+Arrivé à la Caroline, les pauvres soldats, &amp; ouvriers
+affamez ne prindrent le loisir d'egrener le
+mil qui lur fit distribué, ains le mangerent en
+épic. Et est chose étrange qu'il faut garder les
+champs en ce païs-la, depuis que les blés (ou mils)
+viennent à maturité, non seulement à
+cause des mulots, mais aussi des larrons, ainsi
+qu'on fait pardeçà les raisins en temps de vendange.
+Ce que ne sçachans deux Charpentiers
+François ilz furent tuez pour en avoir cuilli un
+peu. La canne, ou tuyau de ce mil est si douce
+&amp; sucrée, que les petits animaux de la terre
+la mangent bien souvent par le pied, comme
+il m'est avenu en ayant semé en nôtre voyage
+fait avec le sieur de Poutrincourt.</p>
+
+<p>Ainsi que ces chose se passoient deux des sujets
+<i>d'Outina</i> &amp; un hermaphrodite apporterent
+nouvelles que dés-ja les mils étoient meurs
+en leur terroir. Ce qui fut cause <i>qu'Outina</i>
+en promit, &amp; des féves à foison si on le vouloit
+remener. Conseil pris, sa requéte lui fut
+accordée, mais sans fruit, car étans prés de son
+village, on y envoya, &amp; ne s'y trouva personne,
+toutefois son beau-pere &amp; sa femme en
+étans avertis, vindrent aux barques Françoises
+avec du pain, &amp; entretenans d'esperance le
+Capitaine tachoient de le surprendre. En fin
+se voyans découverts, dirent ouvertement que
+les grains n'étoient encores meurs. De maniere
+qu'il fallut remener <i>Outina</i>, lequel pensa étre
+tué par les soldats, voyans la méchanceté de ces
+Indiens.</p>
+
+<p>Quinze joura aprés <i>Outina</i> pria derechef le
+le Capitaine de le remener, s'assurrant que ses
+sujets ne feraient difficulté de bailler des
+vivres, &amp; que le mil étoit meur: &amp; en cas de
+refus, qu'on fit de lui tout ce qu'on voudroit.
+Laudonniere ne personne le conduisit jusqu'à
+la petite riviere, qui venoit de son village.
+On envoya <i>Outina</i> avec quelques soldats
+moyennant otages, qui furent mis à la chéne,
+craignant l'evasion. Sur ces divers pourparlers,
+Ottigni avec sa troupe s'en alla en la grande
+maison <i>d'Outina</i>, où les principaux du païs se
+trouverent: &amp; pendant qu'ilz faisoient couler
+le temps, ils amassoient des hommes, puis se
+plaignoient que les François tenoient leurs meches
+allumées, demandans qu'elles fussent
+éteintes, &amp; qu'ilz quitteroient leurs arcs: ce qui
+ne leur fut accordé. <i>Outina</i> cependant demeuroit
+clos &amp; couvert, &amp; ne se trouvoit point és
+assemblées. Et comme on se plaignoit à lui de
+tant de longueurs, il répondit qu'il ne pouvoit
+empécher ses sujets de guerroyer les François,
+qu'il avoit veu par les chemins des fleches plantées,
+au bout déquelles y avoit des cheveux
+longs, signe certain de guerre denoncée &amp; ouverte:
+&amp; que pour l'amitié qu'il portoit aux
+François il les avertissoit que ses sujets avoient
+deliberé de mettre des arbres au travers de la
+petite riviere, pour arréter là leurs barques, &amp; les
+combattre à l'aise. Là dessus on ouït la voix
+d'un François qui avoit préque toujours eté parmi
+les Indiens, lequel crioit pour autant qu'on le
+vouloit porter dans le bois pour l'égorger, dont
+il fut secouru &amp; delivré. Toutes ces choses considerées
+le Capitaine arréta de se retirer le 27 de
+Juillet. Parquoy il fit mettre ses soldats en ordre,
+&amp; leur bailla à chacun un sac de mil: puis
+s'achemina vers les barques, cuidant prevenir
+l'entreprise des Sauvages. Mais il rencontra au
+bout d'une allée d'arbres de deux à trois cens Indiens,
+qui le saluerent d'une infinité de traits
+bien furieusement. Cet effort fut vaillamment
+soutenu par l'Enseigne de Laudonniere, si bien
+que ceux qui tomberent morts modererent un
+peu la colere des survivans. Cela fait, les nôtres
+poursuivirent leur chemin en bon ordre pour gaigner
+païs. Mais au bout de quatre cens pas ilz
+furent rechargés d'une nouvelle troupe de Sauvages
+en nombre de trois cens, qui les assaillirent
+en front, ce pendant que le reste des precedens
+leur donnoient en queuë. Ce second assaut
+fut soutenu avec tant de valeur qu'il est possible
+par le sieur d'Ottigni. Et bien en fut besoin
+étans si petit nombre contre tant de barbares
+qui n'autre étude que la guerre.</p>
+
+<p>Leur façon de combattre étoit telle, que quand
+deux cens avoient tiré, ilz se retiroient &amp; faisoient
+place aux autres qui étoient derriere: &amp;
+avoient ce-pendant le pied &amp; l'oeil si prompts,
+qu'aussi-tôt qu'ilz voyoient coucher l'arquebuze
+en jouë, aussi tôt étoient-ils en terre, &amp;
+aussi-tôt relevez pour répondre de l'arc, &amp; se détourner
+si d'aventure ilz sentoient que l'on voulût
+venir aux prises: car il n'y a rien que plus ilz
+craignent, à cause des dagues &amp; des epées. Ce
+combat dura depuis neuf heures du matin jusques
+à ce que la nuict les separa. Et n'eüt été
+qu'Ottigni s'avisa de faire rompre les fléches
+tu'ilz trouvoient par les chemins, il n'y a point
+de doute qu'il eût eu beaucoup d'affaires: car les
+fléches par ce moien defaillirent aux barbares,
+&amp; furent contraints se retirer. La reveuë faite,
+se trouva faute de deux hommes qui avoient
+été tués, &amp; vint-deux y en avoit de navrez, léquels,
+à peine peurent étre conduits jusques aux
+barques. Tout ce qui se trouva de mil ne fut
+que la charge de deux hommes, qui fut distribué
+également. Car lors que le combat avoit
+commencé, chacun fut contraint de quitter son
+sac pour se deffendre..</p>
+
+<p>Voila comme pour la vie on est contraint de
+rompre les plus étroites amitiez. La pestilence
+(disoit un Ancien) est chose heureuse, le carnage
+d'une bataille perdue chose heureuse, bref
+toute sorte de mort est aisée: mais la cruele faim
+epuise la vie, saisit les entrailles, tourment
+de l'esprit, dessechement du corps, maitresse de
+transgression, la plus dure de toutes les necessitez,
+la plus difforme de tous les maux, la peine
+la plus intolerable qui soit méme aux enfers. Ce
+fut une pauvre providence aux François de
+porter des vivres si écharcement qu'il n'y en eüt
+que pour une chetive année. Et puis qu'on vouloit
+habiter en la province, &amp; qu'on la tenoit
+pour bonne, &amp; de bon rapport, il falloit tout
+d'un coup se pourvoir de vivres pour deux ou
+trois ans, puis que le Roy embrassoit cet affaire;
+&amp; s'addonner courageusement à la culture
+de la terre, ayans l'amitié du peuple. Les
+accidens de mer sont si journaliers, qu'il est difficile
+d'executer les promesses à point nommé,
+quand bien on auroit bonne volonté de ce faire.
+Noz voyages, graces à Dieu, n'ont esté reduit
+à cette misere, ny en ont approché. Et
+quand telle disgrace nous fût arrivéee en nôtre
+Port Royal, les rives d'icelui sont en tout temps
+remplies de coquillages, comme de moules,
+coques, &amp; palourdes, qui ne manquent point
+au plus long &amp; plus rigoureux hiver.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"></p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Provision de mil: Arrivée de quatre navires Angloises:
+Reception du Capitaine &amp; general Anglois:
+Humanité &amp; courtoisie d'icelui envers les
+François.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XVI</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/A2.png"></span>PRES que Laudonniere eut rendu &amp;
+fait rendre graces à Dieu de la delivrance
+de ses gens, se voyant frustré
+de ce côté, il fit diligence de trouver
+des vivres d'ailleurs. Et de fait en trouva quantité
+à l'autre part de la riviere aux villages de
+<i>Saranaï</i> &amp; <i>d'Emoloa</i>. Il envoya aussi vers la riviere
+de Somme, dite par les Sauvages <i>Ircana</i>, où le
+Capitaine Vasseur &amp; son Sergent allerent avec
+deux barques, &amp; y trouverent une grand assemblée des
+<i>Paraoustis</i> du païs, entre léquels
+étoit <i>Athore</i> fils de <i>Satouriona, Apalote &amp; Tacadoierou,</i>
+assemblez là pour se rejouïr, pource
+qu'il y a de belles femmes &amp; filles. Noz
+François leur firent des presens; en contre-change
+dequoy leurs barques furent incontinent chargées
+de mil. Se voyans Honétement pourveuz de
+vivres ilz dilegenterent au parachevement des
+vaisseaux pour retourner en France, &amp; commencerent
+à ruiner ce qu'avec beaucoup de peines ils
+avoient bati. Ce pendant il n'y avoit celui qui
+n'eût un extreme regret d'abandonner un païs de
+verité fort riche &amp; de bel espoir, auquel il avoit
+tant enduré pour découvrir ce que par la propre
+faute des nôtres il falloit laisser. Car si en temps
+&amp; lieu on leur eût tenu promesse, la guerre ne
+se fût meuë alencontre <i>d'Outina</i>, lequel, &amp; autres,
+ils avoient entretenus en amitié avec beaucoup
+De peines, &amp; n'avoient encore perdu leur
+alliance, nonobstant ce qui s'étoit passé.</p>
+
+<p>Comme un chacun discouroit de ces choses
+en son esprit, voici paroitre quatre voiles en
+mer le troisiéme jour d'Aoust, dont ilz furent
+épris d'excessive joye melée de crainte tout
+ensemble. Aprés que ces navires eurent mouillé
+l'ancre ilz découvrirent comme ils envoyoient
+une de leurs barques en terre, surquoy Laudonniere
+fit armer en diligence l'une des siennes
+pour envoyer au-devant, &amp; sçavoir quelles
+gens c'étoient. Ce-pendant de crainte que ce
+ne fussent Hespagnols, il fit mettre ses soldats
+en ordre &amp; les tenir préts. La barque retournée,
+il eut avis que c'étoient Anglois, &amp; avec
+eux un Dieppois, lequel au nom du general Anglois
+vint prier Laudonniere de permettre
+qu'ilz prinssent des eaux, dont ils avoient grande
+necessité, faisans entendre qu'il y avoit plus
+de quinze jours qu'ilz rodoient le long de la
+côte sans en pouvoir trouver. Ce dieppois apporta
+deux flaccons de vin avec du pain de froment,
+que furent departis à la pluspart de la
+compagnie. Chacun peut penser si cela leur
+apporta de la rejouïssance. Car le Capitaine
+méme n'avoit point beu de vin il y avoit plus
+de sept mois. La requeste de l'Anglois accordée
+il vit trouver Laudonniere dans une grande
+barque accompagné de ses gens honorablement
+vétuz, toutefois sans armes: &amp; fit apporter
+grande quantité de pain &amp; de vin pour
+en donne à un chacun. Le Capitaine ne s'oublia
+à lui faire la meilleure chere qu'il pouvoit.
+Et à cette occasion fit tuer quelques moutons
+&amp; poules qu'il avoit jusques alors soigneusement
+gardez, esperant en peupler la terre. Car pour
+toutes sortes de maladies &amp; de necessitez qui lui
+fussent survenuës, il n'avoit voulu qu'un seul
+poulet fut tué. Ce qui fut cause qu'en peu de
+temps il en avoit amassé plus de cent chefs.</p>
+
+<p>Or ce-pendant que le general Anglois étoit là
+trois jours se paserent, pendant léquels les Indiens
+abordoient de tous côtez pour le voir, demandans
+à Laudonniere si c'étoit pas son frere,
+ce qu'il leur accordoit: &amp; adjoutoit qu'il l'étoit
+venu secourir avec si grande quantité de vivres,
+que delà en avant il se pourroit bien passer de
+prendre aucune chose d'eux. Le bruit incontinent
+en fut épandu par toute la terre, si bien que
+les ambassadeurs venoient de tous côtez pour
+traiter alliance au nom de leurs maitres avec lui,
+&amp; ceux hommes qui par-avant avoient envie de
+lui faire la guerre, se declarent ses amis &amp; serviteurs:
+à quoy ilz furent receuz. Le general conut
+incontinent le desir &amp; la necessité qu'avoient les
+François de retourner en France: &amp; pource il offrit
+de les passer tous. Ce que Laudonniere ne
+voulut étant en doute pour quelle raison il s'offroit
+si liberalement, &amp; ne sçachant en quel état
+étoient les affaires de France avec les Anglois: &amp;
+craignant encore qu'il ne voulut attenter quelque
+chose ne la Floride au nom de sa maitresse,
+la Royne d'Angleterre. Parquoy il fut refusé tout
+à plat: dont s'éleva un grand murmur entre les
+soldats, léquels disoient que leur Capitaine avoit
+envie de les faire tous mourir. Ilz vindrent donc
+trouver le Capitaine en sa chambre, &amp; lui firent entendre
+leur dessein, qui étoit de ne refuser l'occasion.
+Laudonniere ayant demandé une heure de temps
+Pour leur répondre, amassa les principaux de la compagnie,
+léquels (aprés communication) répondirent
+tous d'une voix qu'il ne devoit refuser la commodité
+qui se presentoit, &amp; qu'étans delaissés il
+étoit loisible de se servir des moyens que Dieu
+avoit envoyés.</p>
+
+<p>Ils acheterent donc un des navires de l'Anglois
+&amp; prix honneste pour la somme de sept cens
+escus, &amp; luy baillerent partie de leurs canons
+&amp; poudres en gage. Ce marché ainsi fait, il
+considera la necessité des François qui n'avoient
+par toute nourriture, que du mil &amp; de l'eau: dont
+emeu de pitié il s'offrit de les aider de vint bariques
+de farine, six pipes de féves, un poinson de
+sel, &amp; un quintal de cire pour faire de la chandelle.
+Or pour autant qu'il voyait les pauvres soldats
+piés nuds, il offrit encores cinquante paires de
+souliers. Ce qui fut accepté, &amp; accordé de
+prix avec lui. Et particulierement encore il fit
+present au Capitaine d'une jare d'huile, d'une jare
+de vinaigre, d'un baril d'olives, d'une assez
+grande quantité de ris, &amp; d'un baril de biscuit
+blanc. Et fit encore plusieurs autres presens aux
+principaux officiers de la compagnie selon leurs
+Qualitez. Somme, il ne se peut exprimer au monde
+plus grande courtoisie que celle de cet Anglois,
+appelé maitre Jean Hawkins, duquel si
+j'oubliois le nom je penserois avoir contre lui
+commis ingratitude.</p>
+
+<p>Incontinent qu'il fut parti, on fait diligence
+de se fournir de biscuit, au moyen des farines
+que les Anglois avoient laissée, on relie les futailles
+necessaires pour les provisions d'eau. Ce qui
+fut d'autant plutôt expedié que le desir de retourner
+en France fournissoit à un chacun de
+courage. Etans préts de faire voile il fut avisé de
+mener en France quelques beaux Indiens &amp; Indiennes,
+à fin que si derechef le voyage s'entreprenoit
+ilz peussent raconter à leurs <i>Paraoustis</i> la grandeur
+de noz Rois, l'excellence de noz Princes, la
+bonté de nôtre païs, &amp; la façon de vivre des François.
+A quoy le Capitaine avoit fort bien pourveu,
+si les affaires ne se fussent ruinées, comme il
+sera dit aux chapitres prochainement suivans.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Preparation du Capitaine Laudonniere pour retourner
+en France: Arrivée du Capitaine Jean Ribaut:
+Calomnies contre Laudonniere: Navires Hespagnoles
+ennemies: Deliberation sur leur venuë.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XVII</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/O2.png"></span>N n'attendoit plus que le vent &amp; la
+marée, léquels se trouverent propres
+le vint-huitiéme jour du mois
+d'Aoust, quand (sur le point de la sortie)
+voici que les Capitaines Vasseur
+&amp; Verdier commencerent à découvrir des
+voiles en la mer, dont ils avertirent leur
+general Laudonniere: surquoy il ordonna de bien
+armer une barque pour aller découvrir &amp; reconoitre
+quelles gens c'étoient, &amp; ce-pendant fit mettre les
+siens en ordre &amp; en tel équipage que si c'eussent eté
+ennemis: enquoy le temps apporta sujet de doute:
+car ses gens étoient arrivez vers le vaisseau à deus
+heures apres midi, &amp; n'avoient fait sçavoir aucune
+nouvelles de tout le jour. Le lendemain au
+matin entrerent en la riviere environ sept barques
+(entre léquelles étoit celle qu'avoit envoyé
+Laudonniere) chargées de soldats, tous ayans
+l'arquebuse &amp; le morion en téte, &amp; marchoient
+lédites barques toutes en bataille le long des côteaux
+où étoient quelques sentinelles Françoises,
+auquelles ilz ne voulurent donner aucune réponse,
+nonobstant toutes les demandes qu'on leur
+fit: tellement que l'une dédites sentinelles fut
+contrainte de leur tirer une arquebuzade, sans toutefois
+les assener à cause de la trop grande distance.
+Laudonniere pensant que ce fussent ennemis fit
+dresser deux pieces de campagne, qui lui étoient
+restées: De façon que si approchans du Fort ilz
+n'eussent crié que c'étoit le Capitaine Ribaut, il
+n'eût failli à leur faire tirer la volée. La cause
+pour laquelle ledit Capitaine étoit venu de
+cette façon, étoit pource qu'on avoit fait des
+rapports en France que Laudonniere trenchoit
+du grand, &amp; du Roy, &amp; qu'à grand'peine pourroit-il
+endurer qu'un autre que lui entrat au
+Chateau de la Caroline pour y commander. Ce
+qui étoit calomnieux. Etant donc fait certain
+que c'étoit le Capitaine Ribaut, il sortit du Fort
+pour aller au-devant de lui, &amp; lui rendre tous les
+honneurs qu'il lui étoit possible. Il le fit saluer
+par une gentille sclopeterie de ses arquebuziers,
+à laquelle il répondit de méme. La rejouïssance
+fut telle que chacun se peut facilement imaginer.
+Sur les faux rapports susdits, le Capitaine
+Ribaut vouloit arréter Laudonniere pour
+demeurer là avec lui, disant qu'il écriroit en
+France, &amp; feroit évanouir tous ces bruits. Laudonniere
+dit qu'il ne lu seroit point honorable de
+faire telle chose, d'étre inferieur en un lieu où il
+auroit commandé en chef, &amp; où il auroit enduré
+tant de maux. Et que lui-méme Ribaut, mettant
+la mais à la conscience, ne lui conseilleroit point
+cela. Plusieurs autres propos furent tenuz tant
+avec ledit Ribaut, qu'autres de sa compagnie, &amp;
+répondu par Laudonniere aux calomnies qu'on
+lui avoit mis sus en Court, mémement sur ce qu'on
+avoit fait trouver mauvais à monsieur l'Admiral
+qu'il avoit mené une bonne femme pour subvenir
+aux necessitez du ménage, &amp; des malades, laquelle
+plusieurs là méme avoient demandée en
+mariage, &amp; de fait a eté mariée depuis son retour
+en France à un de ceux qui la desiroient étans en
+la Floride: Au reste qu'il est necessaire en telles
+entreprises se faire reconoitre &amp; obeir suivant
+sa charge, de peur que chacun ne veuille étre
+maitre se sentant éloigné de plus grandes forces.
+Que si les rapporteurs avoient appellé cela rigueur,
+cette chose venoit plutot de la desobeïssance
+des complaignans, que de sa nature
+moins sujette à étre rigoureuse qu'ilz n'étoient
+à étre rebelles comme les effets l'ont montré.</p>
+
+<p>Le lendemain de cette arrivée voici venir Indiens
+de toutes parts pour sçavoir quelles gens
+c'étoient. Aucuns reconnurent le Capitaine Ribaut
+à sa grande barbe, &amp; lui firent des presens,
+disans qu'en peu de jours ilz le meneroient sur
+montagnes du <i>Valati</i>, où se trouvoit du cuivre
+rouge, qu'ilz nomment en leur language <i>Pieroapira</i>,
+duquel le Capitaine Ribaut ayant fait faire
+quelque essay par son Orfevre, il lui rapporta
+que c'étoit vray or.</p>
+
+<p>Pendant ces parlemens comme le Capitaine
+Ribaut eut fait décharger ses vivres, voici que le
+quatriéme de Septembre six grandes navires
+Hespagnoles arriverent en la rade où les quatres
+plus grandes des François étoient demeurées,
+léquelles mouillerent l'ancre en asseurant
+noz François de bonne amitié. Ilz demanderent
+comme se portoient les chefs de cette entreprise,
+&amp; les nommerent tous par noms &amp; surnoms.
+Mais le lendemain sur le point du jour ilz
+commencerent à canonner sur les nôtre, léquelz
+reconoissans leur équipage étre trop petit pour
+leur faire téte, à raison que la pluspart de leurs
+gens étoient en terre, ils abandonnerent leurs
+ancres, &amp; se mirent à la voile. Les Hespagnols se
+voyans découverts leur lacherent encore quelques
+volées de canons, &amp; les pourchasserent
+tout le jour; &amp; voyans les navires Françoises
+meilleures de voiles que les leurs, &amp; aussi qu'ilz
+ne se vouloient point depouiller de la côte, ilz se
+retirerent en la riviere des Dauphins, que les Indiens
+nomment <i>Seloy</i>, distante de huit ou dix lieuës
+de la Caroline. Les nôtres donc se sentans forts
+de voiles les suivirent pour voir ce qu'ilz feroient;
+puis revindrent en la riviere de May, là où le
+Capitaine Ribaut étant allé dans une barque, on
+lui fit le recit de ce qui se passoit, méme qu'il y
+étoit entré trois navires Hespagnoles dans la
+riviere des Dauphins, &amp; les trois autres étoient
+demeurés à la rade: Aussi qu'ils avoient fait
+descendre leur infanterie, leurs vivres &amp; munitions.
+Ayant entendu ces nouvelles il revint vers la
+Forteresse, &amp; en presence des Capitaines &amp; autres
+Gentils-hommes, il proposa qu'il étoit
+necessaire pour le service du Roy de s'embarquer
+avec toutes les forces, &amp; aller trouver les trois
+navires Hespagnoles qui étoient en la rade; surquoy
+il demanda avis. Le Capitaine Laudonniere
+malade au lit, remontra les perilleux coups de
+vents qui surviennent en cette côte, &amp; que là où
+il aviendroit qu'il la dépouillast, il seroit
+mal-aisé de la pouvoir reprendre: que cependant ceux
+qui demeureroient au Fort seroient en peine &amp;
+danger. Les autres Capitaines lui en remontrent
+encore davantage, &amp; qu'ilz n'étoient point
+d'avis que telle entreprise se fit, mais étoit beaucoup
+meilleur de garder la terre, &amp; faire diligence
+de se fortifier. Ce nonobstant il se resolut de le
+faire, &amp; persista en son embarquement: print
+tous les soldats qu'il avoit souz sa charge, &amp; les
+meilleurs de la compagnie de Laudonniere, avec son
+Lieutenant, son Enseigne, &amp; son Sergent. Laudonniere
+lui dit qu'il avisat bien à ce qu'il vouloit faire,
+puis qu'il étoit chef dedans le païs, de crainte qu'il
+n'arrivat quelque chose de sinistre. A quoy il
+répondit qu'il ne pouvoit moins faire que de continuer
+cette entreprise: &amp; qu'en la lettre qu'il avoit
+receuë de Monsieur l'admiral y avoit une apostille,
+laquelle il montra écrite en ces termes: <i>Capitaine
+Jean Ribaut, en fermant cette lettre, j'ay eu certain
+avis comme</i> Dom Petro Melandes <i>se part
+d'Hespagne pour aller à la côte de la Nouvelle-France.
+Vous regarderez de n'endurer qu'il entreprenne sur
+nous, non plus qu'il veut que nous entreprenions sur
+eux.</i> Vous voyez (ce dit-il) la charge que j'ay, &amp;
+vous laisse à juger à vous-méme si vous en feriez
+moins attendu le certain avertissement que nous
+avons que desja ilz sont en terre, &amp; nous veulent
+courir sus. A cela Laudonniere ne sceut que
+repliquer.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Opiniatreté du Capitaine Ribaut: Prise du Fort des
+François: Retour en France: Mort dudit Ribaut
+&amp; des siens: Brief recit de quelques cruautés
+Hespagnoles.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XVIII</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>E Capitaine Ribaut opiniatré en
+sa premiere proposition, s'embarqua
+le huitiéme de Septembre, &amp;
+emmena avec lui trente-huit des
+gens du Capitaine Laudonniere,
+ensemble son Enseigne. Ainsi ne lui demeura
+aucun homme de commandement, car chacun
+suivit ledit Ribaut comme chef, au nom duquel
+depuis son arrivée tous les cris &amp; bans se faisoient.
+Le dixiéme Septembre survint une tempéte
+si grande en mer, que jamais ne s'en étoit
+veuë une pareille. Ce qui fut cause que Laudonniere
+remontra à ce qui lui estot de gens le danger
+où ils étoient d'endurer beaucoup de maux,
+s'il arrivoit inconvenient au Capitaine Ribaut
+&amp; ceux qui étoient avec lui: ayans les Hespagnols
+si prés d'eux, qui se fortifioient. Partant
+qu'il falloit aviser à se remparer &amp; racoutrer ce
+qui avoit été démoli. Les vivres étoient petits;
+car méme le Capitaine Ribaut avoit emporté le
+biscuit que Laudonniere avoit fait faire des
+farines Angloises, &amp; ne s'étoit ressenti d'aucune
+courtoisie dudit Ribaut, qui lui avoit distribué
+son vivre comme à un simple soldat. Nonobstant
+toute leur diligence ilz ne peurent achever
+leur cloture. En cette necessité donc on fit la
+reveuë des hommes de defense, que se trouverent
+en bien petit nombre. Car il y avait plus de
+quatre-vints que de goujats, que femmes, &amp; enfans,
+&amp; bon nombre de ceux d'icelui Laudonniere
+encore estropiez de la journée qu'ils eurent
+contre <i>Outina</i>. Cette reveuë faite le Capitaine
+ordonne les gardes, déquelles il fit deux
+escouades pour se soulager l'une l'autre.</p>
+
+<p>La nuit d'entre le dix-neuf &amp; vintiéme de
+Septembre un nommé la Vigne étoit de garde
+avec son escouade, là où il fit tout le devoir, encore
+qu'il pleût incessamment. Quand donc le
+jour fut venu, &amp; qu'il vit la pluie continuer mieux
+que devant, il eut pitié des sentinelles ainsi
+mouillées: &amp; pensant que les Hespagnols ne
+peussent venir en un si étrange temps, il les fit
+retirer, &amp; de fait lui-méme s'en alla en son logis.
+Cependant quelqu'un qui avoit à faire hors le
+Fort, &amp; le trompette qui étoit allé sur le rempart,
+apperceurent une troupe d'Hespagnols qui
+descendoient d'une montagnette, &amp; commencerent
+à crier alarmes, &amp; méme le trompette.
+Ce qu'entendu, le Capitaine sort la rondelle &amp;
+l'épée au poing, &amp; s'en va au milieu de la place
+cirant aprés ses soldats. Aucuns de ceux qui
+avoient bonne volonté, allerent devers la breche
+là où étoient les munitions de guerre, où ilz
+furent forcés et tués. Par ce méme lieu deux
+Enseignes entrerent, léquelles furent incontinent
+plantées. Deux autres Enseignes aussi entrerent
+du côté d'ouest, où y avoit aussi une autre
+breche, à laquelle ceux qui se presenterent furent
+tués &amp; défaits. Le Capitaine allant pour
+secourir une autre breche, trouva en téte une
+bonne troupe d'Hespagnols, qui ja étoient entrés,
+&amp; le repousserent jusques en la place, là
+où étant il découvrit un nommé François Jean,
+l'un des mariniers qui deroberent les barques
+dont a été parlé ci-dessus, lequel avoit amené &amp;
+conduit les Hespagnols. Et voyant Laudonniere
+il commença à dire, c'est le Capitaine: &amp;
+lui ruerent quelque coups de picques. Mais
+voyant la place dé-ja prise &amp; les enseignes plantées
+sur les rempars, &amp; n'ayant qu'un homme
+auprés de soy, il entra en la cour de son logis,
+dedans laquelle il fut poursuivi; &amp; n'eût été un
+pavillon qui étoit tendu, il eust été pris: mais les
+Hespagnols qui le suivoient s'amuserent à couper
+les cordes du pavillon, &amp; cependant il se
+sauva par la breche du côté d'Ouest, &amp; s'en alla
+dans les bois, là où il trouva une quantité de
+ses hommes qui s'étoient sauvés, du nombre
+déquels y en avoit trois ou quatre fort blessés.
+Alors il leur dit: Enfans, puis que Dieu a voulu
+que la fortune nous soit avenuë, il faut que
+nous mettions peine de gagner à travers les
+marais jusques aux navires qui sont à l'embouchure
+de la riviere. Les uns voulurent aller en
+un petit village qui étoit dans les bois, les autres
+le suivirent au travers des roseaux dedans
+l'eau, là où ne pouvant plus aller pour la maladie
+qui le renoit, il envoya deux hommes sçachans
+vine nager, qui étoient auprés de lui,
+vers les vaisseaux, pour les avertir de ce qui
+étoit avenu, &amp; qu'ils le vinssent secourir. Ilz
+ne sçeurent pour ce jour là gaigner les vaisseaux
+pour les avertir, &amp; fallut que toute la nuit il
+demeurât en l'eau jusqu'aux épaules, avec un de
+ses hommes, qui jamais ne le voulut abandonner.
+Le lendemain pensant mourir là, il se mit
+en devoir de prier Dieu. Mais ceux des navires
+ayans sceu où il étoit, le vindrent trouver en
+piteux état, &amp; le porterent en la barque. Ils
+allerent aussi le long de la riviere pour
+recuillir ceux qui s'étoient sauvez. Le Capitaine
+ayant changé d'habits, dont on l'accommoda,
+ne voulut entrer dans les navires, que premierement
+il n'allat avec la barque le long des
+roseaux chercher les pauvres gens qui étoient
+épars, là où il en recuillit dix-huit ou vint.
+Etant arrivé aux vaisseaux on lui conta comme
+le Capitaine Jacques Ribaut neuveu de l'autre
+(qui étoit en son navire distant du fort de
+deux arquebuzades) avoit parlementé avec
+les Hespagnols, &amp; que François Jean étoit allé
+en son navire, où il avoit long-temps été, dont
+on s'emerveilla fort, veu que c'étoit l'autheur de
+cette entreprise.</p>
+
+<p>Aprés s'étre r'assemblés on parlementa de
+revenir en France, &amp; des moyens de s'accomoder.
+Ce que fait, le vint-cinquiéme de Septembre
+Laudonniere &amp; Jacques Ribaut firent
+voiles, &amp; environ le vit-huitiéme Octobre
+decouvrirent l'ile de Flores aux Açores, ayans
+assez heureusement navigé, mais avec telle
+incommodité de vivres, qu'ilz n'avoient que du
+biscuit &amp; de l'eau. L'onziéme de Novembre ilz se
+trouverent à soixante-quinze brasses d'eau, &amp;
+s'étant trouvé le Capitaine Laudonniere porté fut
+la côte de l'Angleterre ne Galles, il y mit pied à
+terre, &amp; renvoya le navire ne France, attendant
+qu'il se fût un petit raffraichi, &amp; peu aprés vint
+trouver le Roy pour lui rendre compte de sa
+charge.</p>
+
+<p>Voila l'issuë des affaires qui ne marchent par
+bonne conduite. Le long-delay fait en l'embarquement
+du Capitaine Jean Ribaut: &amp; les quinze
+jours de temps qu'il employa à côtoyer la Floride
+avant que d'arriver à la Caroline, ont été
+cause de la perte de tout. Car s'il fût arrivé quand
+il pouvoit, sans s'amuser à aller de riviere en riviere,
+il eût eu du temps pour décharger ses
+navires, &amp; se mettre en bonne defense, &amp; les autres
+fussent revenuz paisiblement en France. Aussi
+lui a il fort mal pris d'avoir voulu plutot suivre
+les conceptions de son esprit, que son devoir.
+Car il n'eut point plutot laissé le Fort François
+pour se mettre en mer aprés les navires Hespagnoles,
+que la tempéte le print, laquelle à la fin
+le contraignit de faire naufrage contre la côte,
+là où tous ses vaisseaux furent perdus, &amp; lui à
+peine se peut-il sauver des ondes, pour tomber
+entre les mains des Hespagnols qui le firent
+mourir &amp; tous ceux de sa troupe: je di mourir,
+mais d'une façon telle que les Canibales &amp; Lestrigons
+en auroient horreur. Car aprés plusieurs
+tourmens ilz l'écorcherent cruelement
+(contre toutes les loix de guerre qui furent jamais)
+&amp; envoyerent sa peau en Europe. Exemple
+indigne de Chrétiens, &amp; d'une nation qui
+veut que l'on croye qu'elle marche d'un zele de
+religion en la conquéte des terres Occidentales,
+ce que tout homme qui sçait la verité de
+leurs histoires ne croira jamais. Je m'en rapporte
+à ce qu'en écrit Dom Barthelemi de las
+Casas Moine Hespagnol, &amp; Evéque de Chiapa, qui
+a été present aux horribles massacres, boucheries,
+cruautés, &amp; inhumanités exercées sur les
+pauvres peuples qu'ils ont domtés en ces parties-là,
+entre léquels il rapporte qu'en quarante cinq
+ans ils en ont fait mourir &amp; détruit vint
+millions: concluant que les Hespagnols ne vont
+point és Indes y étans menez de l'honneur de
+Dieu, &amp; du zele de sa foy, ni pour secourir &amp;
+avancer le salut à leurs prochains, ni aussi pour
+servir à leur Roy, dequoy à faulses enseignes ilz
+se vantent: mais l'avarice &amp; l'ambition les y pousse,
+à fin de perpetuellement dominer sur les Indiens
+en tyrans &amp; diables. Ce sont les mots de
+l'Autheur; lequel recite qu'on n'avoit (au temps
+qu'il y a été) non plus de soin d'endoctriner &amp;
+amener à salut ces pauvres peuples là, que s'ils
+eussent été des bois, des pierres, des chiens, ou
+des chats: adjoutant qu'un Jean Colmenero
+homme fantastique, ignorant &amp; sot, à qui étoit
+donné une grande ville ne commande, &amp; lequel
+avoit charge d'ames, étant une fois par lui
+examiné, ne sçavoit seulement faire le signe de la
+Croix: &amp; enquis quelle chose il enseignoit aux
+Indiens, il répondit qu'il les donnoit aux diables,
+&amp; que c'étoit assez qu'il leur disoit: <i>Per
+signin sanctin cruces</i>. Cet autheur nous a laissé un
+Recueil, ou abbregé intitulé, <i>Destruction des
+Indes par les Hespagnols</i>: meu à ce faire voyant
+que tous ceux qui en écrivent les histoires, soit
+pour agréer, soit par crainte, ou qu'ilz soient
+pensionnaires passent souz silence leurs vices,
+cruautés, &amp; tyrannies, afin qu'on les repute gens
+de bien. Je mettrai ici seulement ce qu'il recite
+de ce qu'ils ont fait en l'ile de <i>Cuba</i>, qui est la
+plus proche de la Floride.</p>
+
+<p>En l'an mille cinq cens &amp; onze (dit-il) passerent
+à l'ile de <i>Cuba</i>, où il avint chose fort remarquable.
+Un <i>Cacique</i> (c'est ce que les Floridiens
+appellent <i>Paraousti</i>, Capitaine, ou Prince)
+grand seigneur nommé <i>Hathues</i>, qui s'étoit
+transporté de l'ile Hespagnole &amp; celle de <i>Cuba</i>,
+avec beaucoup de ses gens pour fuir les cruautés
+&amp; actes inhumains des Hespagnols: Comme
+quelques Indiens lui disoient les nouvelles que
+les Hespagnols venoient vers <i>Cuba</i>, il assembla
+son peuple, &amp; leur dit: Vous sçavez le bruit qui
+court que les Hespagnols viennent par-deça, &amp;
+sçavés aussi par experience comme ilz ont traité
+tels &amp; tels, &amp; les gens de <i>Hayti</i> (qui est l'ile
+Hespagnole voisine de <i>Cuba</i>) ilz viennent faire
+le méme ici. Sçavez-vous pourquoy ilz le font?
+Ilz répondirent que non, sinon (disoient-ilz)
+qu'ilz sont de leur nature cruels &amp; inhumains.
+Il leur dit: Ilz ne le font point seulement pour
+cela, mais aussi parce qu'ils ont un Dieu lequel
+ils adorent&amp; &amp; demande avoir beaucoup; &amp; afin
+d'avoir de nous autres pour l'adorer, ilz mettent
+peine à nous subjuguer, &amp; ilz nous tuent. Il avoit
+auprés de soy un coffret plein d'or &amp; de joyaux,
+&amp; dit: Voici le Dieu des Hespagnols. Faisons
+luy s'il vous semble bon <i>Areytos</i> (qui sont bals &amp;
+danses); &amp; en ce faisant lui donnerons contentement,
+&amp; commandera aux Hespagnols qu'ilz
+ne nous facent point de deplaisir. Ilz répondirent
+tous à claire voix: C'est bien dit, c'est bien dit.
+Et ainsi ilz danserent devant lui jusques à se
+lasser. Et lors le seigneur <i>Hatuey</i> dit: Regardez,
+quoy qu'il en soit, si nous le garderons afin qu'il
+nous soit oté, car à la fin ilz nous tuëront.
+Parquoy jettons le en la riviere. A quoy ilz
+s'accorderent tous, &amp; ainsi jetterent ce Dieu en une
+grande riviere qui étoit là tout prés.</p>
+
+<p>Ce seigneur &amp; <i>Cacique</i> alloit toujours fuyant
+les Hespagnols incontinent, qu'ils arrivoient à l'ile de
+<i>Cube</i>, comme celui qui les conoissoit
+trop, &amp; il se defendoit quand il les rencontroit.
+A la fin il fut pris, &amp; brulé tout vif. Et comme
+il étoit attaché au pal, un Religieux de sainct
+François homme saint lui dit quelques choses
+de nôtre Dieu, &amp; de nôtre Foy, léquelles il n'avoit
+jamais ouïes, &amp; ne pouvoient l'instruire en
+si peu de temps. Le Religieux adjouta que s'il
+vouloit croire à ce qu'il lui disoit il iroit au ciel,
+où y a gloire &amp; repos eternel: s'il ne le croyoit
+point, il iroit en enfer pour y étre tourmenté
+perpetuellement. Le <i>Cacique</i> aprés y avoir un
+peu pensé, demanda si les Hespagnols alloient
+au ciel. Le Religieux répondit qu'ouï, quant
+aux bons. Le <i>Cacique</i> à l'heure sans plus penser
+dit qu'il ne vouloit point aller au ciel, mais en
+enfer, afin de ne se trouver en la compagnie de
+telles gens. Et voici les louanges que Dieu &amp;
+nôtre Foy ont receu des Hespagnols qui sont
+allés aux Indes.</p>
+
+<p>Une fois (poursuit l'Autheur) les Indiens
+venoient au devant de nous nous recevoir avec
+des vivres &amp; viandes delicates, &amp; avec toute
+autre caresse, de dix lieuës loin, &amp; arrivés ilz
+nous donnerent grande quantité de poisson, de
+pain, &amp; autres viandes. Voila incontinent que
+le diable se met és Hespagnols, &amp; passent par
+l'épée en ma presence, sans cause quelconque,
+plus de trois mille ames, qui étoient assis
+devant nous, hommes, femmes, &amp; enfans, je
+vis là si grandes cruautés, que jamais hommes
+vivans n'en virent, ni n'en verront de semblables.</p>
+
+<p>Une autre fois &amp; quelques jours aprés, j'envoyay
+des messagers à tous les Seigneurs de la
+province de <i>Havana</i>, les asseurant qu'ilz n'eussent
+peur (car ils avoient ouï de mon credit) &amp;
+que sans s'absenter ilz nous vinssent voir, &amp;
+qu'il ne leur seroit fait aucun déplaisir: car tout
+le païs étoit effrayé des maux &amp; tueries passées:
+&amp; fis ceci par l'avis du Capitaine méme. Quand
+nous fumes venu à la province, vint &amp; un <i>Caciques</i>
+nous vindrent recevoir, léquels le Capitaine
+print incontinent, rompant l'asseurance que
+je leur avoy donnée, &amp; les voulut le jour ensuivant
+bruler vifs, disant qu'il étoit expedient de
+faire ainsi: qu'autrement ilz feroient quelque
+jour un mauvais tour. Je me trouvay en une tres-grande
+peine pour les sauver du feu: toutefois à
+la fin ils échapperent.</p>
+
+<p>Apres que les Indiens de cette ile furent mis
+en la servitude &amp; calamité de ceux de l'ile Hespagnole:
+&amp; qu'ilz virent qu'ilz mouroient &amp; perissoient
+tous sans aucun remede, les uns commencerent à
+s'enfuir aux montagnes, les autres
+tous desesperez se pendirent, hommes, &amp; femmes,
+pendans quant &amp; quant leurs enfans. Et par
+la cruauté d'un seul Hespagnol que je conoy, il
+se pendit plus de deux cens Indiens, &amp; est mort
+de cette façon une infinité de gens.</p>
+
+<p>Il y avoit en cette ile un officier du Roy, à
+qui ilz donnerent pour sa part tris cens Indiens,
+dont au bout de tris mois il lui en étoit
+mort au travail des minieres deux cens soixante:
+Apres ilz lui en donnerent encore une fois autant,
+&amp; plus, &amp; les tua aussi bien: &amp; autant qu'on lui
+en donnoit, autant en tuoit-il, jusques à ce qu'il
+mourut, &amp; que le diable l'emporta.</p>
+
+<p>En trois, ou quatre mois, moy present, il est
+mort plus de six mille enfans, pour leur étre otez
+peres &amp; meres qu'on avoit mis aux minieres.
+Je vis aussi d'autres choses épouventables au
+depeuplement de cette ile, laquelle c'est grand
+pitié de voir ainsi maintenant desolée.</p>
+
+<p>Je n'ay voulu mettre que ceci des cruautez
+des Hespagnols en l'ile de <i>Cuba</i>. Car qui
+voudroit écrire ce qu'ils ont fait en trois mille
+lieuës de terre, on en pourroit faire un gros volume
+Tout de méme étoffe que ce que dessus. Comme
+par exemple j'adjouteray ce que le méme dit des
+cruautez faites és iles de Saint-Jean &amp; de <i>Jamaïca</i>.
+Les Hespagnols (dit-il) passerent à l'ile Saint-Jean
+&amp; à celle de <i>Jamaïca</i> (qui étoit comme de
+jardins &amp; ruches d'abeilles) ne l'an mille cinq cens
+neuf, s'étans proposé la méme fin &amp; but qu'ils avoient
+eu en l'ile Hespagnole, faisans &amp; commettans
+les brigandages &amp; pechez susdits, &amp; y
+adjoutans davantage beaucoup de tres-grandes
+&amp; notables cruautés, tuans, brulans, rotissans, &amp;
+jettans aux chiens, puis apres aussi opprimans,
+tourmentans, &amp; vexans en des minieres, &amp; par
+autres travaux, jusques à consumer &amp; extirper
+tous ces pauvres innocens, qui étoient en ces
+deux iles, jusques à six cens milles: voire je croy
+qu'ils étoient plus d'un million: &amp; il n'y a point
+aujourd'hui en chacune ile 200 personnes &amp;
+tous sont peris sans foy &amp; sans sacremens.</p>
+
+<p>Toutes léquelles cruautés, &amp; cent mille autres,
+ce bon Evesque ne pouvant supporter, il en fit
+ses remontrance &amp; plaintes au Roy d'Hespagne,
+qui ont été rédigées par écrit, au bout desquelles
+est la protestation qu'il en a fait, appellant
+Dieu è témoin, &amp; toutes les hierarchies des
+Anges, &amp; tous les Saints de la Cour celeste, &amp;
+tous les hommes du monde de méme ceux-là qui
+vivront ci apres, de la certification qu'il en donne,
+&amp; de la décharge de la conscience; en l'année
+mille cinq cens quarante deux. Chose certes au
+recit de laquelle paravanture ceux qui ont l'Hespagne
+en l'ame ne me croiront: mais ce que j'ay
+dit n'est qu'une petite parcelle du contenu au livre
+de cet Autheur, lequel les Hespagnols méme
+ne se dédaignent de citer avec ce que dessus
+és livres qu'ils ont intitulez: Histoire du grand
+royaume de la Chine. Et pour mieux confirmer
+telz scrupuleux, je les r'envoye encore à un autre
+qui a décrit l'histoire naturele &amp; morale des Indes
+tant Orientales qu'Occidentales, Joseph Acosta,
+lequel quoy qu'il couvre ces horribles
+cruautez (comme étant de la nation) toutefois
+en addoucissant la chose il n'a peu se tenir de
+dire: <i>Mais nous autres à present ne considerans rien de cela</i>
+(il parle de la bonne police, &amp; entendement des
+Mexiquains) <i>nous y entrons par l'épée, sans les ouïr ni
+entendre, &amp;c.</i> Et ailleurs rendant la raison pourquoy
+les iles qu'on appelle de Barlouënte, c'est
+à sçavoir l'Hespagnole, Cube, Port-riche, &amp; autres
+en ces environs sont aujourd'hui si peu habitées &amp;
+<i>Pource</i>, dit il, <i>qu'il y est resté peu d'Indiens naturels
+par l'inconsideration &amp; desordre des premiers conquereurs
+&amp; peupleurs</i>. Par ces paroles se reconoit
+qu'ilz disent une méme chose, mais l'un parle par
+zele, &amp; l'autre comme un homme qui ne veut
+scandalizer son païs.</p>
+
+<p>Que s'ils ont fait telles choses aux Indiens:
+étans des-ja accoutumés au carnage,
+il ne se faut étonner de ce qu'ils
+ont fait au Capitaine Ribaut, &amp; aux siens: &amp; s'ils
+eussent tenu Laudonniere, il n'en eût pas eu meilleur
+marché Car les François demeurez avec
+lui qui tomberent entre leurs mains furent tous
+pendus, avec cet écriteau: <i>Je ne fay ce ceci comme à
+François, mais comme à Lutheriens.</i> Je ne veux defendre
+les Lutheriens: mais je diray que ce n'étoit
+aux Hespagnols de conoitre de la Religion de
+sujets du Roy, mémement n'étans sur les terres
+d'eux Hespagnols, mais sur ce qui appartenoit
+au Roy de son propre conquest. Et puis que
+les François s'étoient abstenuz de les troubler
+(car la rebellion de laquelle nous avons parlé ci-dessus
+ne vient point ici en consideration) ilz les
+devoient tout-de-méme laisser en leurs limites,
+&amp; n'empecher l'avancement du nom Chrétien.
+Car quoy qu'il y eût des pretendus Reformés, il
+y avoit aussi des Catholiques, &amp; y en eût eu plus
+abondamment avec le temps: là où maintenant
+ces pauvres peuples-là sont encore en leur ignorance
+premiere.</p>
+
+<p>Quelques hommes sots &amp; trop scrupuleux diront
+qu'il vaut mieux les laisser tels qu'ilz sont,
+que de leur donner une mauvaise teinture: Mais
+je repliqueray que l'Apostre sainct Paul <i>se
+rejouissoit de ce que (quoy que par envie &amp; contention,
+&amp; non purement) en quelque maniere que ce fust, ou
+par feintise, ou en verité, Christ étoit annoncé.</i> Il est
+difficile, voire impossible aux mortels d'amener tous
+les hommes à une méme opinion, &amp; principalement
+où il y va de choses qui peuvent étre sujette à
+interpretation. L'Empereur Charles V aprés la
+Diete d'Ausbourg, voyant qu'en vain il s'étoit
+travaillé apres une telle chose, se depleut au
+monde &amp; se fit moine: auquel genre de vie voulant
+parmi son loisir accorder les horloges, puis
+qu'il n'avoit sceu accorder les hommes, il y
+y perdit aussi sa peine &amp; ne sceut onques faire quelques
+sonnassent toutes ensemble, quoy qu'elles
+fussent de pareille grandeur, &amp; faites de méme
+main. C'eust été beaucoup d'avoir donné à ce
+peuple quelque conoissance de Dieu, &amp; par sa
+bonté &amp; l'assistance de son sainct Esprit il eût
+fait le reste. L'Admiral de Colligni n'a pas toujours
+vécu: un autre eût fait des colonies purement
+Catholiques, &amp; eût revoqué les autres: &amp;
+ne trouve point quant à moy que les Hespagnols
+soient plus excusables ne leurs cruautez que les
+Lutheriens en leur religion. Au reste les Terres-neuves
+&amp; Occidentales étans d'une si grande
+étendue que toute l'Europe ne suffiroit à peupler
+ce qui est de vague, c'est une envie bien
+maudite, un ambition damnable, &amp; une avarice
+cruele aux Hespagnols de ne pouvoir souffrir
+que personne y aborde pour y habiter; &amp; une folie
+de se dire seuls seigneurs de ce dequoy personne
+y ayant droit ne les a fait heritiers. Or cette
+cruauté barbaresque exercée alencontre des
+François fut vengée deux ans aprés par le gentil
+courage du Capitaine Gourgues, comme sera
+veu au chapitre suivant.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"></p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Entreprise haute &amp; genereuse du Capitaine Gourgues
+pour relever l'honneur des François en la Floride:
+Renouvellement d'alliance avec les sauvages: Prise
+des deux plus petits Forts des Hespagnols.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XIX</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>'AN mille cinq cens soixante-sept
+le Capitaine Gourgues Gentil-homme
+Bourdelois poussé d'un
+courage vrayment François, &amp; du
+desir de relever l'honneur de sa nation,
+fit un emprunt à ses amis, &amp; vendit une partie
+de ses biens pour dresser &amp; fournir de tout le
+besoin trois moyens navires portans cent cinquante
+soldats, avec quatre-vints mariniers
+choisis souz le Capitaine Cazenove son Lieutenant
+&amp; François Bourdelois maitre sur les
+matelots. Puis partit le vint deuxiéme d'Aoust an
+susdit, &amp; aprés avoir quelque temps combattu
+les vents &amp; tempétes contraires, en fin arriva &amp;
+territ à l'ile de <i>Cuba</i>. De là fut au Cap saint
+Antoine au bout de l'ile de Cuba éloignée de la Floride
+environ deux cens lieuës, où ledit Gourgues
+declara à ses gens son dessein d'il leur avoit toujours
+celé, les priant &amp; admonétant de ne l'abandonner
+si prés de l'ennemi, si bien pourvus,
+&amp; pour une telle occasion. Ce qu'ils lui jurerent
+tous, &amp; ce de si bon courage qu'ils ne pouvoient
+attendre la pleine lune à passer le détroit de
+<i>Baham</i>, ainsi découvrirent la Floride assez tôt, du
+Fort de laquelle les Hespagnols les saluerent de
+deux canonades, estimans qu'ilz fussent de leur
+nation, &amp; Gourgues leur fit pareille salutation
+pour les entretenir en cet erreur, afin de les surprendre
+avec plus d'avantage, passant outre
+neantmoins, &amp; feignant aller ailleurs, jusques
+à ce qu'il eut perdu le lieu de veuë, si que la nuit
+venuë il descend à quinze lieuës du fort devant
+la riviere <i>Tacadacourou</i>, que les François ont nommée
+Seine, pource qu'elle lur sembla telle que
+celle de France: Puis ayant découvert la rive toute
+bordée de Sauvages pourveuz d'arcs &amp; fleches,
+leur envoya son Trompette pour les asseurer
+(outre le signe de paix &amp; d'amitié qu'il leur
+faisoit faire des navires) qu'ilz n'étoient là venuz
+que pour renouer l'amitié &amp; confederation
+des François avec eux. Ce que le Trompette
+executa si bien (pour y avoir demeuré souz Laudonniere)
+qu'il rapporta du <i>Paraousti Satouriona</i>
+un chevreuil &amp; autres viandes pour rafraichissement:
+puis se retirerent les Sauvages dansans en
+signe de joye, pour avertir tous les <i>Paraoustis</i> d'y
+retourner le lendemain. A quoy ilz ne manquerent:
+&amp; entre autres y étoient le grand <i>Satouriona
+Cacadocorou, Halmacanir, Athore, Harpaha, Helmatré,
+Helycopile, Molona</i>, et autres avec leurs armes
+accoutumées, léquelles reciproquement ilz laisserent
+pour conferer ensemble avec plus d'assurance.
+<i>Satouriona</i> étant allé trouver le Capitaine
+Gourgues sur la rive, le fit seoir à son côté
+droit: &amp; comme Gourgues voulut parler,
+<i>Satouriona</i> l'interrompit, &amp; commença à lui deduire
+des maux incroyables &amp; continuelles
+indignitez que tous les Sauvages, leurs femmes
+&amp; enfans avoient receu des Hespagnols depuis
+leur venuë, &amp; le bon desir qu'il avoit de s'en
+venger pourveu qu'on le voulût aider. A quoy
+Gourgues prétant le serment, &amp; la confederation
+entr'eux jurée, il leur donna quelques dagues,
+couteaux, miroirs, haches, &amp; autres marchandises
+à eux propres. Ce qu'ayant fait ilz demanderent
+encore chacun une chemise pour se vétir
+en leurs jours solennels, &amp; étre enterrées
+avec eux à leur mort. Eus en recompense firent
+presens au Capitaine Gourgues de ce qu'ils
+avoient, &amp; se retirerent dansans fort joyeux avec
+promesse de tenir le tout secret, &amp;d'amener au
+méme lieu bonnes troupes de leurs sujets tous
+embatonez pour se bien venger des Hespagnols.
+Cependant Gourgues ayant interrogé Pierre
+de Bré natif du Havre de Grace, autrefois échappé
+du Fort à travers les bois, tandis que les Hespagnols
+tuoient les autres François, &amp; depuis
+nourri par <i>Satouriona</i>, qui le donna audit Gourgues,
+il se servit fort de ses avis, sur léquels il envoya
+recognoitre le Fort &amp; l'état des ennemis
+par quelques-uns des siens conduits par <i>Olotataes</i>
+neveu de <i>Satouriona</i>.</p>
+
+<p>La demarche conclue, &amp; le rendez-vous donné
+aux Sauvages au-delà la riviere <i>Salinacani</i>,
+autrement Somme, il burent tous en grande solennité
+leur breuvage dit <i>Cassine</i> fait de jus de certaines
+herbes, lequel ils onc accoutumé prendre
+quant ilz vont en lieux hazardeux, parce qu'il
+leur ote la soif &amp; la faim par vingt-quatre heures:
+&amp; fallut que Gourgues fit semblant d'en boire
+puis leverent les mains, &amp; jurerent tous de ne
+l'abandonner jamais. Ils eurent des difficultez
+grandes pour les pluies &amp; lieux pleins d'eau
+qu'il fallut passer avec du retardement qui leur
+accroissoit la faim. Or avoient-ilz sceu que les
+Hespagnols étoient quatre cens hommes de
+defenses repartis en trois Forts dressée &amp; flanqués,
+&amp; bien accommodés sur la riviere de
+May. Car outre la Caroline, ils en avoient encore
+fait deux autres plus bas vers l'embouchure
+de la riviere, aux deux côtez d'icelle.
+Etant donc arrivé assez prés, Gourgues delibere
+d'assaillir le Fort à la diane du matin suivant: ce
+qu'il ne peut faire pour l'injure du ciel &amp; obscurité
+de la nuit. Le <i>Paraousti Helycopile</i> le voyant
+faché d'y avoir failly l'asseure de le conduite
+par un plus aisé, bien que plus long chemin: si
+que le guidant par les bois il le meine en veuë
+du Fort, où il reconut un quartier qui n'avoit
+que certains commencemens de fossez, si bien
+qu'aprés avoir fait sonder la petite riviere qui
+se rend là, ilz la passerent &amp; aussi-tôt s'appreterent
+au combat la veille de Quasimodo en
+Avril mil cinq cens soixante-huit. Tellement
+que Gourgues pour employer ce feu de bonne
+volonté, donne vint arquebuziers à son Lieutenant
+Cazenove, avec dix mariniers chargez de
+pots &amp; grenades à feu pour bruler la porte: puis
+attaque le Fort par autre endroit, aprés avoir un peu
+harangué ses gens sur l'étrange trahison
+que ces Hespagnols avoient joué à leurs compagnons.
+Mais apperceuz venans à téte baissée,
+à deux cens pas du fort, le canonier monté sur
+la terrasse d'icelui, ayant crié Arme, Arme, ce
+sont François, leur envoya deux coups d'une
+coulevrine portant les armes de France prinse
+sur Laudonniere. Et comme il vouloit recharger
+pour le trosiéme coup, <i>Olotocara</i> transporté
+de passion sortant de son rang monta sur une
+plate-forme, &amp; lui passa sa picque à travers le corps.
+Surquoy Gourgues d'avançant, &amp; ayant
+ouï crier par Cazenove que les Hespagnols sortis
+armés au cri de l'alarme s'enfuyoient, tire
+cette part, &amp; les enferme de sorte entre lui &amp; son
+Lieutenant, que de soixante il n'en rechappa
+que quinze reservés à méme peine qu'ils avoient
+fait porter aux François. Les Hespagnols de
+l'autre Fort ce-pendant ne cessent de tirer des
+canonades, qui incommodoient beaucoup les
+nôtres. Gourgues voyans cela, se jette (suivi de
+quatre-vints arquebuziers) dans une barque
+qui se trouva là bien à point pour passer dans le
+bois joignant le fort, duquel il jugeoit que les
+assiegez sortiroient pour se sauver à la faveur
+dudit bois dedans le grand Fort, qui n'en étoit
+éloigné que d'une lieuë à l'autre part de la riviere.
+Les Sauvages impatiens d'attendre le retour
+de la barque se jettent tous en l'eau tenans
+leurs arcs &amp; fleches élevées en une main, &amp; nageans
+de l'autre; en sorte que les Hespagnols
+voyans les deux rives couvertes de si grand
+nombre d'hommes penserent fuir vers les bois,
+mais tirez par les François, puis repoussez par
+les Sauvages, vers léquels ilz se vouloient ranger,
+on leur otoit la vie plutot qu'ilz ne l'avoient
+demandée: Somme que tous y finirent
+leurs jours hors-mis les quinze qu'on reservoit à
+punition exemplaire. Et fit le Capitaine Gourgues
+transporter tout ce qu'il trouva du deuxiéme
+Fort au premier, où il vouloit se fermer pour
+prendre resolution contre le grand Fort, duquel
+il ne sçavoit l'état.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+
+
+<p><i>Hespagnol déguisé en Sauvage: Grande resolution
+d'un Indien: Approches &amp; prise du grand Fort:
+Demolition d'icelui, &amp; des deux autres: Execution des
+Hespagnols prisonniers: Regret des Sauvages
+au partir des François: Retour de Gourgues en
+France: Et ce qui lui avint depuis.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XX</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/C.png"></span>E n'étoit peu avancé d'avoir
+fait l'execution que nous avons
+dit en la prise des deux petits
+Forts, mais il en restoit encore
+une bien imporatante &amp; plus
+difficile que les deux autres
+ensemble, qui étoit de gaigner le
+grand Fort nommé la Caroline par les François,
+où y avoit trois cens hommes bien munis, sous un
+brave Gouverneur, qui étoit homme pour se faire
+bien battre en attendant secours. Gourgues
+donc ayant eu le plan, la hauteur, les fortifications
+&amp; avenuës dudit Fort par un Sergent de bande
+Hespagnol son prisonnier, il fait dresser huit
+bonnes écheles, &amp; soulever tout le païs contre
+l'Hespagnol, &amp; delibere sortir sans lui donner
+loisir de débaucher les peuples voisins pour
+le venir secourir. Cependant le Gouverneur
+envoye un Hespagnol deguisé en Sauvage
+pour reconoitre l'état des François. Et bien que
+découvert par <i>Olotocara</i> il subtiliza tout ce qu'il
+peut pour faire croire qu'il étoit du second Fort,
+duquel échappé, &amp; ne voyant que Sauvages de
+toutes parts, il s'étoit ainsi deguisé pour mieux
+parvenir aux François, de la misericorde déquels
+il esperoit plus que de ces barbares. Confronté
+toutefois avec le Sergent de bandes, &amp;
+conveincu étre du grand Fort, il fut de la reserve,
+aprés qu'il eut asseuré Gourgues qu'on le
+disoit accompagné de deux mille François,
+crainte déquels ce qui restoit d'Hespagnols au
+grand Fort étoient assés étonnés. Surquoy
+Gourgues resolut de les presser en telle épouvente,
+&amp; laissant son Enseigne avec quinze arquebuziers
+pour la garde du Fort, &amp; de l'entrée
+de la riviere, fait de nuit partir les Sauvages
+pour s'embusquer dans les bois deçà &amp; delà la
+la riviere: puis part au matin, menant liez le Sergent
+&amp; l'espion pour lui montrer à l'oeil ce
+qu'ilz n'avoient fait entendre qu'en peinture.
+S'étans acheminez, <i>Olotocara</i> determiné Sauvage,
+qui n'abandonnoit jamais le Capitaine,
+lui dit qu'il l'avoit bien servi, &amp; fait tout ce qu'il
+lui avoit commandé: qu'il s'asseuroit de mourir
+au combat du grand Fort. Partant le prioit de
+donner à sa femme aprés sa mort ce qu'il lui
+donneroit s'il ne mouroit point, afin qu'elle
+l'enterrat avec lui. Le Capitaine Gourgues aprés
+l'avoir loué de sa fidele vaillance, amour conjugal
+&amp; genereux courage digne d'un honneur
+immortel, répond qu'il l'aimoit mieux honorer
+vif que mort, &amp; que Dieu aidant le remeneroit
+victorieux.</p>
+
+<p>Dés la découverte du Fort, les Hespagnols
+ne furent chiches de canonades, mémement
+de deux doubles coulevrines, léquelles montées
+sur un boulevert commandoient le long de
+la riviere. Ce qui fit retirer Gourgues dans le
+bois, où étant il eut assez de couverture pour
+s'approcher du Fort sans offense: Et avoit bien
+deliberé de demeurer là jusques au matin, qu'il
+étoit resolu d'assaillir les Hespagnols par escalade
+du côté du mont où le fossé ne lui sembloit
+assez flanqué pour la deffense de ses courtines;
+mais le Gouverneur avança son desastre, faisant
+sortir soixante arquebuziers, léquels coulez le
+long des fossez s'avancerent pour découvrir le
+nombre &amp; valeur des François: vint déquelz se
+mettans souz Cazenove entre le Fort &amp; les
+Hespagnols ja sortis, leur coupent la retraite,
+pendant que Gourgues commande au reste de
+les charger en téte, mais ne tire que de prés &amp;
+coups qui portassent, pour puis aprés les sagmenter
+plus aisément à coups d'épée. Ce qui
+fut fait, mais tournans le dos aussi-tôt que chargez,
+&amp; resserrez d'ailleurs par Cazenove, tous
+y demeurerent. Dont le reste des assiegez furent
+si effrayez qu'ilz ne sceurent prendre autre
+resolution pour garentir leur vie, que par
+la fuite dans les bois prochains, où neantmoins
+rencontrez par les fléches des Sauvages qui
+les y attendoient, furent aucuns contraints de
+tourner téte, aimans mieux mourir par les mains
+des François qui les poursuivoient, s'asseurans
+de ne pouvoir trouver lieu de misericorde en
+l'une ni en l'autre nation qu'ils avoient également
+&amp; si fort outragée.</p>
+
+<p>Le Fort pris fut trouvé bien pourveu de toute
+chose necessaire, nommément de cinq double
+coulevrines, &amp; quatre moyennes, avec plusieurs
+autres pieces de toutes sortes: &amp; dix-huit gros
+caques de poudre, &amp; toutes sortes d'armes, que
+Gourgues fit soudain charger en la barque, non
+les poudres &amp; autres meubles, d'autant que le
+feu emporta tout par l'inadvertance d'un Sauvage,
+lequel faisant cuire du poisson, mit le feu à
+une trainée de poudre faite &amp; cachée par les
+Hespagnols pour fétoyer les François au premier assaut.</p>
+
+<p>Les restes des Hespagnols menés avec les
+autres, aprés que Gourgues leur eut remontré
+l'injure qu'ils avoient fait sans occasion à
+toute la nation Françoise, furent tous penduz
+aux branches des mémes arbres qu'avoient été
+les François, cinq déquels avoient été
+étranglez par un Hespagnol, qui se trouvant à un tel
+desastre, confessa la faute, &amp; la juste punition
+que Dieu lui faisoit souffrir. Et comme ils
+avoient mis des écriteaux aux François, on
+leur en mit tout de méme en ces mots: <i>Je ne
+fay ceci comme à Hespagnols, ni comme à mariniers,
+mais comme à traitres, voleurs, &amp; meurtriers.</i>
+Puis se voyant foible de gens pour garder ces
+Forts, moins encore pour les peupler, &amp;
+crainte aussi que l'Hespagnol n'y retournast, à
+l'aide des Sauvages les mit tous rez pied, rez
+terre en un jour. Cela fait il renvoye l'artillerie
+par eau à la riviere de Seine où étoient ses vaisseaux:
+&amp; quant à lui retourne à pied, accompagné
+de quatre-vints arquebusiers armez sur
+le dos &amp; meches allumées, suiviz de quarante
+mariniers portant picques, pour le peu
+d'asseurance de tant de Sauvages, toujours
+marchans en bataille, &amp; trouvans le chemin
+tout couvert d'indiens qui le venoient honorer
+de presens &amp; de louanges, comme au liberateur
+de tous les pars voisins. Une vieille entre
+autres lui dit qu'elle ne se soucioit plus de
+mourir, puis que les Hespagnols chassez elle
+avoit une autre fois veu les François en la
+Floride. En fin arrivé, &amp; trouvant ses navires
+prets à faire voile, il conseilla les <i>Paraoustis</i>
+de persister en l'amitié &amp; confederation ancienne
+qu'ils ont euë avec les Rois de France,
+qui les defendra contre toutes les nations. Ce
+que tous lui promirent, fondant en larmes pour
+son départ, &amp; sur tous <i>Olotocara</i>. Pour léquels
+appaiser il leur promit estre de retour dans
+douze lunes (ainsi content-ils leurs années) &amp;
+que son Roy leur envoyeroit armée, &amp; force
+presens de couteaux, haches &amp; toutes autres
+choses de besoin. Cela fait il rendit graces à
+Dieu, avec tous les siens, faisant lever les ancres
+le troisiéme May, cinq cens soixante
+huit, &amp; cinglerent si heureusement qu'en dix-sept
+jours ilz firent onze cens lieuës, d'où continuans
+le sixiéme Juin arriverent à la Rochelle.</p>
+
+<p>Aprés les caresses qu'il receut des Rochelois il
+fit voile vers Bourdeaux: mais il l'échappa belle.
+Car le jour méme qu'il partit de la Rochelle
+arriverent dix-huit pataches &amp; une roberge
+de deux cent tonneaux chargés d'Hespagnols, léquels
+asseurez du desastre de la Floride, venoient
+pour l'enlever, &amp; lui faire une merveilleuse
+féte, &amp; le suivirent jusques à Blaye, mais il étoit
+ja rendu à Bourdeau.</p>
+
+<p>Depuis le Roy d'Hespagne averti qu'on ne
+l'avoit sçeu attraper, ordonna une grande somme
+de deniers à qui lui pourroit apporter sa
+téte: priant en outre le Roy Charles d'en faire
+justice, comme d'un infracteur de leur bonne
+alliance &amp; confederation, sans faire mention
+que les siens premierement avoient été infracteurs
+de cette confederation. Tellement que
+Gourgues venu à Paris pour se presenter au
+Roy, &amp; lui faire entendre avec le succés de son
+voyage le moyen de remettre tout ce païs en
+son obeissance, à quoy il protestoit
+d'employer sa vie &amp; ses moyens, il eut un recueil
+&amp; réponse tant diverse, qu'il fut en fin forcé
+de se celer long temps en la ville de Roüen
+environ l'an mil cinq cens soixante-dix: &amp;
+sans l'assistance de ses amis il eût été en danger.
+Ce qui le facha merveilleusement, considerant
+les service par lui renduz tant au
+Roy Charles, qu'à ses predecesseurs Rois de
+France. Car il avoit été en toutes les armées
+qui s'étoient levées l'espace de vint-cinq
+trente ans, &amp; avec trente soldats avoit soutenu
+en qualité de Capitaine les efforts d'une partie
+de l'armée Hespagnole en une place prés Seine,
+en laquelle ses gens furent taillés en pieces, &amp;
+lui mis en galere pour temoignage de bonne
+guerre &amp; bien rare faveur Hespagnole. Enfin pris
+du Turc, &amp; depuis par le Commandeur de Malte,
+il retourna en sa maison, où il ne demeura oisif:
+mais dressa un voyage au Bresil, &amp; en la mer du
+Su, &amp; depuis en la Floride: si que la Royne d'Angleterre
+desira l'avoir pour le merite des ses vertus.
+Somme qu'en l'an quatre-vints deux il fut
+choisi par Dom Anthoine pour conduire en titre
+d'admiral la flotte qu'il deliberoit envoyer
+contre le Roy d'Hespagne lors qu'il s'empara
+du Royaume de Portugal. Mais arrivé à Tours
+Il fut saisi d'une maladie qui l'enleva de ce monde,
+au grand regret de ceux qui le conoissoient.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009.png"></p>
+
+<br><br><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010.png"></p>
+
+<h1>SECOND</h1>
+<h2>LIVRE DE L'HISTOIRE</h2>
+<h3>DE LE NOUVELLE-FRANCE</h3>
+
+<p class="mid">Contenant les voyages faits souz le Sieur de<br>
+Villegagnon en la France<br>
+Antarctique du Bresil</p>
+<br><br>
+<h3>AVANT-PROPOS</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/T.png"></span><i>ROIS choses volontiers induisent
+les hommes à rechercher les païs
+lointains, &amp; quitter leurs habitations
+natureles &amp; le lieu de leur naissance.
+La premiere est l'espoir de mieux: La seconde
+quant une province est tellement
+inondée de peuple, qu'il faut qu'elle déborde, &amp; envoye
+ce qu'elle ne peut plus contenir sur les regions
+convoisines, ou éloignées: ainsi qu'apres le deluge
+les hommes se disperserent selon leurs langues &amp;
+familles jusques aux dernieres parties du monde,
+comme en Java, en Japan &amp; autres lieux en l'Orient
+&amp; en Italie &amp; és gaulles: &amp; les
+parties Septentrionales se répandirent par
+tout l'Empire Romain, jusques en Afrique, au
+temps des Empereurs Honorius &amp; Theodose
+le Jeune, &amp; autres de leur siecle. Les Hespagnols
+qui ne sont si abondans en generation,
+ont eu d'autres sujets qui les ont tiré hors de
+leurs provinces pour courir la mer, ç'a été la
+pauvreté, n'étant leur terre d'assez ample rapport
+pour leur fournir les necessitez de la vie.
+La France n'est pas de méme. Chacun est d'accort
+que c'est l'oeil de l'Europe, laquelle n'emprunte
+rien d'autrui si elle ne veut. Sa fertilité
+se reconoit en la proximité des villes &amp; villages,
+qui se regardent de tous côtez: ce qu'ayant
+quelquefois observé, j'ay pris plaisir étant en
+Picardie, à compter dix-huit &amp; vint villages
+à l'entour de moy, léquels reçoivent leur nourriture
+en un petit pourpris comme de deux ou
+trois lieuës Françoises d'etenduë de toutes
+parts. Noz Rois saoulez de cette félicité, &amp; à
+leur exemple leurs vassaux &amp; sujets qui avoient
+moyen de faire quelque belle entreprise, pensans
+qu'ilz ne pouvoient trouver mieux qu'en
+leur païs, ne se sont autrement souciez des
+voyages d'outre l'Ocean, ni de la conquéte des
+Nouvelles terres. Joint que (comme a eté dit
+ailleurs) depuis le découverte des Indes
+Occidentales la France a toujours eté travaillée
+de guerres intestines &amp; externes, qui en ont
+retenu plusieurs de tenter la méme fortune
+qu'ont fait les Hespagnols.</i></p>
+
+<p><i>La troisiéme chose qui fait sortir les peuples
+hors de leurs païs &amp; s'y déplaire, c'est la division,
+les quereles, les procés; sujet qui fit jadis
+sortir les Gaullois de leurs terres,&amp; les abandonner
+pour en aller chercher d'autres en Italie
+(à ce que dit Justin l'Historien) là où ilz
+chasserent les Toscans hors de leur païs, &amp; bâtirent
+les villes de Milan, Come, Bresse, Veronne,
+Bergame, Trente, Vincene, &amp; autres.</i></p>
+
+<p><i>Quoy que ce soit qui ait poussé quelques
+François à traverser l'Ocean, leurs entreprises
+n'ont encore bien reussi. Vray est qu'ilz sont
+excusables en ce qu'ayans rendu des témoignages
+de leur bonne volonté &amp; courage, ilz
+n'ont point eté virilement soutenus, &amp; n'a-on
+marché en ces affaires ici que comme par maniere
+d'acquit. Nous en avons veu des exemples
+és deux voyages de la Floride; &amp; puis que
+nous sommes si avant, passons du Tropique de
+Cancer &amp; celui du Capricorne, &amp; voyons s'il est
+mieux arrivé au Capricorne, &amp; voyons s'il est
+vieux arrivé au Chevalier de Villegagnon en
+la France Antarctique du Bresil: puis nous viendrons
+visiter le Capitaine Jacques Quartier, lequel
+est dés y a longtemps à la découverte des
+Terres-neuves vers la grande riviere de Canada.</i></p>
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+<p><i>Entreprise du Sieur de Villegagnon pour aller au Bresil:
+Discours de tout son voyage jusques à son arrivée ne
+ce païs-là: Fiévre pestilente à cause des eaux puantes:
+Maladies des François, &amp; mort de quelques uns:
+Zone torride temperée: Multitude de poissons: Ile de
+l'Ascension: Arrivée au Bresil: Riviere de Ganabara:
+Fort des François.</i></p>
+
+<h3>CHAP. I</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/E.png"></span>N l'an mille cinq cens cinquante-cinq
+le sieur de Villegagnon Chevalier
+de Malte, se fachant en France
+&amp; méme ayant (à ce qu'on dit) receu
+quelque mécontentement en Bretagne, où il se tenoit
+lors, fit sçavoir en plusieurs endroits le desir
+qu'il avoit de se retirer de la France, &amp; habiter
+en quelque lieu à l'écart, eloigné des soucis
+qui rongent ordinairement la vie à ceux qui se
+trouvent enveloppés aux affaires du monde de
+deça. Partant il jette l'oeil &amp; son desir sur les terres
+du Bresil, qui n'étoient encores occupées par
+aucuns Chrétiens, en intention d'y mener des
+colonies Françoises, sans troubler l'Hespagnol
+en ce qu'il avoit découvert &amp; possedoit. Et d'autant
+que telle entreprise ne se pouvoit bonnement
+faire sans l'avoeu, entremise, consentement
+&amp; authorité de l'Admiral, qui étoit pour lors
+Messire Gaspar de Colligni imbeu des opinions
+de la Religion pretenduë reformée, il fit entendre
+(soit par feinte ou autrement) audit sieur Admiral,
+&amp; à plusieurs Gentils-hommes &amp; autres
+pretenduz reformez, que dés long temps il avoit
+non seulement un desir extréme de se ranger en
+quelque païs lointain où peüt librement, &amp;
+purement servir à Dieu selon la reformation de
+l'Evangile: mais aussi qu'il desiroit y preparer
+lieu à tous ceux qui s'y voudroient retirer
+pour éviter les persecutions: léquelles
+de fait étoient telles en ce temps contre les
+protestans, que plusieurs d'entr'eux &amp; de tout
+sexe &amp; qualité, étoient en tout lieu du Royaume
+de France, par Edits du Roy, &amp; par arrets de la
+Cour de Parlement, brulez vifs, &amp; leurs biens
+confisquez. L'Admiral ayant entendu cette
+resolution en parla au Roy Henry II lors regnant,
+aupres duquel lui étoit bien venu, &amp; lui discourut
+de la consequence de l'affaire, &amp; combien cela
+pourroit à l'avenir étre utile à la France si
+Villegagnon homme entendu en beaucoup de
+choses, étant en cette volonté, entreprenoit le
+voyage. Le Roy facile à persuader, mémement
+en ce qui étoit de son service, accorda volontiers
+ce que l'Admiral lui proposa, &amp; fit donner à
+Villegagnon deux beaux navires équippez &amp; fourniz
+d'artillerie, &amp; dix mille francs pour faire sa
+navigation. De laquelle j'avois omis les particularitez
+pour n'en avoir sceu recouvrer les memoires,
+mais sur le point que l'Imprimeur achevoit
+ce qui est de la Floride, un de mes amis m'en a
+fourni de bien amples, léquels en ce temps-là ont
+eté envoyez par deça de la France Antarctique
+par un des gens dudit sieur de Villegagnon, dont
+voici la teneur.</p>
+
+<p>L'an du Seigneur mille cinq cens cinquante-cinq,
+le douziéme jour de Juillet, Monsieur de
+Villegagnon ayant mis ordre, &amp; appareillé tout
+ce qu'il lui sembloit estre convenable à son
+entreprise: accompagné de plusieurs Gentils-hommes,
+manouvriers, &amp; mariniers, equippa en guerre
+&amp; marchandise deux beaux vaisseaux, léquels
+le Roy Henry second de ce nom lui avoit fait
+delivrer, du port chacun de deux cens tonneaux,
+munis &amp; garnis d'artillerie, tant pour la defense
+dédits vaisseaux, que pour en delaisser en terre
+avec un hourquin de cent tonneaux, lequel portoit
+les vivres, &amp; autres choses necessaires en
+telle faction. Ces choses ainsi bien ordonnées,
+commanda qu'on fit voile ledit jour sur les trois
+heures aprés midi, de la ville du Havre de Grace,
+auquel lieu s'étoit fait son embarquement. Pour
+lors la mer étoit belle, afflorée du vent North-est,
+qui est Grec levant, lequel (s'il eust duré)
+étoit propre pour nôtre navigation, &amp; d'icelui
+eussions gaigné la terre Occidentale. Mais le
+lendemain, &amp; jours suivans il se changea au Suroest,
+auquel avions droitement affaire: &amp; tellement
+nous tourmenta, que fumes contraints relacher
+à la côte d'Angleterre nommée la Blanquet,
+auquel lieu mouillame les ancres, ayant
+esperance que la fureur de cetui vent cesseroit,
+mais ce fut pour rien, car il nous convint
+icelles lever en la plus grande diligence qu'on
+sçauroit dire, pour relacher &amp; retourner en
+France au lieu de Dieppe. Avec laquelle tourment
+il survint au vaisseau auquel s'étoit embarqué
+ledit Seigneur de Villegagnon un tel lachement
+d'eau, qu'en moins de demie heure l'on
+tiroit par des sentines le nombre de huit à neuf
+cens batonnées d'eau, c'est à dire quatre cens
+seaux: Qui étoit chose étrange &amp; encore non
+ouïe à navire qui sort d'un port. Par toutes ces
+choses nous entrames dans le havre de Dieppe,
+à grande difficulté, parce que ledit havre n'a que
+trois brassées d'eau, &amp; nos vaisseaux tiroient
+deux brassées d'eau. Avec cela il y avoit grande
+levée pour le vent qui ventoit, mais les Dieppois
+(selon leur coutume louable &amp; honéte) se
+trouverent en si grand nombre pour haller les
+ammares &amp; cables, que nous entrames par leur
+moyen le dix-septiéme jour dudit mois. De celle
+venuë plusieurs de noz Gentils-hommes se
+contenterent d'avoir veu la mer, accomplissant
+le proverbe: <i>Mare vidit &amp; fugit</i>. Aussi plusieurs
+soldats, manouvriers &amp; artisans furent degoutez
+&amp; se retirent. Nous demeurames là l'espace de
+trois semaines, tant pour attendre le vent bon,
+&amp; second, que pour le radoubement desdits navires.
+Puis aprés le vent retourna au Northest,
+duquel nous nous mimes encore en mer, esperans
+toujours sortir hors les côtes &amp; prendre la
+haute mer. Ce que ne peumes, ains nous convint
+relacher au Havre d'où nous étions partis, par
+la violence du vent qui nous fut autant contraire
+qu'auparavant. Et là demeurames jusques à la
+veille notre Dame de la mi-Aoust. Entre lequel
+chacun s'efforça de prendre nouveaux raffraichissemens
+pour r'entrer encor, &amp; pour la troisiéme
+fois, en mer. Auquel jour nous apparut la
+clemence &amp; benignité de nôtre bon Dieu: car il
+appaisa le courroux de la mer, &amp; le ciel furieux
+contre nous, &amp; les changea selon que nous lui
+avions demandé par noz prieres. Quoy voyant,
+&amp; que le vent pourroit durer de la bande d'où il
+étoit, derechef avec plus grand espoir que
+n'aions encor eu, pour la troisiéme fois nous nous
+embarquames &amp; fimes voile ledit jour quatorziéme
+Aoust. Celui vent nous favorisa tant, qu'il
+fit passer la Manche (qui est un détroit entre
+l'Angleterre &amp; Bretagne) le gouffre de Guyenne
+&amp; de Biscaye, Hespagne, Portugal, Le Cap de
+Saint Vincent, le détroit de Gibraltar appellé
+les Colomnes de Hercules, les iles de Madere,
+&amp; les sept iles Fortunées, dites les Canaries.
+L'une déquelles reconnumes, appellée le Pic
+Tanariffé, des anciens le Mont Atlas: &amp; de cetui
+selon les Cosmographes est dite la mer Atlantique:
+Ce Mont est merveilleusement haut: il se
+peut voir de vint cinq lieuës. Nous en approchames
+à la portée de canon le Dimanche
+vintiéme jour de nôtre troisiéme embarquement.
+Du Havre de Grace jusques audit lieu il y
+a quinze cens lieuës. Cetui est par les vint &amp; huit
+degrés au Nort de la ligne Torride. Il y croit, à
+ce que je puis entendre, des succres en grande
+quantité, &amp; de bons vins. Cette ile est habitée
+des Hespagnols, comme nous sceumes: car comme
+nous pensions mouiller l'ancre pour
+demander de l'eau douce, &amp; des raffraichissemens, d'une
+belle Forteresse située au pied d'une montagne,
+ilz deployerent une enseigne rouge nous tirans
+deux ou trois coups de coulevrine, l'un déquels
+perça le Vice-Amiral de notre compagnie, c'étoit
+sur l'heure de onze ou douze du jour, qu'il faisoit
+une chaleur merveilleuse sans aucun vent. Ainsi
+il nous convint soutenir leurs coups. Mais aussi
+de nôtre part nous les canonames tant qu'il y eut
+plusieurs maisons rompues &amp; brisées; les femmes &amp;
+enfans fuyoient par les champs. Si noz barques &amp;
+bateaux eussent eté hors les navires, je croi que nous
+eussions fait le Bresil en cette belle ile. Il n'y eut
+qu'un de noz canoniers que se blessa en tirant d'un
+cardinac, dont il mourut dix jours aprés. A la fin l'on
+vit que nous ne pouvions rien pratiquer là que des
+coups: &amp; pource nous nous retirames en mer, approchans
+la côte de Barbarie, qui est une partie d'Afrique.
+Nôtre vent fecond nous continua &amp; passames
+la riviere de Loyre en Barbarie, le Promontoire
+blanc, qui est souz le Tropique du Cancer: &amp;
+vimmes le huitiéme jour dudit mois en la hauteur
+du Promontoire d'Æthiopie, où nous commençames
+à sentir la chaleur. De l'ile qu'avions
+conuë, jusques audit Promontoire, il y a trois
+cens lieuës. Cette chaleur extréme causa une fiévre
+pestilentieuse dans le vaisseau où étoit ledit
+Seigneur, pour raison que les eaux étoient puantes
+&amp; tant infectes que c'étoit pitié, &amp; les gens
+dudit navire ne se pouvoient garder d'en boire.
+Cette fiévre fut tant contagieuse &amp; pernicieuse,
+que de cent personnes elle n'en épargna que dix,
+qui ne fussent malades: &amp; des nonante qui étoient
+malades, cinq moururent, qui étoit chose pitoyable
+&amp; pleine de pleurs. Ledit seigneur de Villegagnon
+fut contraint soi retirer dans le Vic'Admiral, où
+il m'avois fait embarquer, dans lequel nous étions
+dispos &amp; fraiz, bien faschés toutefois de l'accident
+qui étoit dans nôtre compagnon. Ce promontoire est
+quatorze degrez prés de la Zone torride: &amp; est
+la terre habitée des Mores. Là nous faillit nôtre
+bon vent &amp; fumes persecutez six jours entiers
+de bonasses &amp; calmes, &amp; les soirs sur le Soleil
+couchant, des tourbillons &amp; vents les plus impetueux
+&amp; furieux, joints avec pluie tant puante,
+que ceux qui étoient mouillez de ladite pluie,
+soudain étoient couverts de grosses pustules de
+ces vents tant furieux. Nous n'osions partir, que
+bien peu, de la grand'voile de Papefust: toutefois
+le Seigneur nous secourut: car il nous
+envoya le vent Suroest, contraire neantmoins,
+mais nos étions trop Occidentaux. Ce vent fut
+toujours fraiz, qui nous recrea merveilleusement
+l'esprit &amp; le corps, &amp; d'icelui nous côtoyames la
+Guinée, approchans peu à peu de la Zone Torride:
+laquelle trouvames tellement temperée
+(contre l'opinion des Anciens) que celui qui
+étoit vétu n'avoit besoin de se depouiller pour la
+chaleur. Nous passames ledit centre du monde
+le dixiéme Octobre prés les iles saint Thomas,
+qui sont droit souz l'Equinoctial, prochaines de
+la terre de Manicongo. Combien que ce chemin
+ne nous étoit propre, si est-ce qu'il convenoit
+faire cette route-là, obeissans au vent qui nous
+étoit contraire: &amp; tellement y obeïmes que
+pour trois cens lieuës qu'avions seulement à
+faire de droit chemin, nous en fimes mille ou
+quatorze cens. Voire que si nous eussions voulu
+Promontoire de Bonne esperance, qui est
+trente sept degrez deça la ligne en l'Inde Orientale,
+nous y eussions plutot été qu'au Bresil. Cinq
+degrez North dudit Equateur, &amp; cinq degrez Suroest
+du méme Equateur, nous trouvames si grand
+nombre de poissons &amp; de diverses especes, que
+quelquefois nous pensions étre assechez sur lédits
+poissons. Les especes sont Marsouins, Dauphins,
+Baleines, Stadins, Dorades, Albacorins,
+Pelamides, &amp; le poisson volant, que nous voyons
+voler en troupe comme les étournaux en nôtre
+païs. Là nous faillirent nos eaux, sauf celle des
+ruisseaux, laquelle était tant puante &amp; infecte,
+que nulle infection c'est à y comparer. Quand
+nous en beuvions il nous falloit boucher les
+ïeux, &amp; étouper le nez. Etant en ces grandes
+perplexités &amp; préque hors d'espoir de venir au
+Bresil, pour le long chemin qui nous restoit, qui
+de neuf cent à mille lieuës, le Seigneur
+Dieu nous envoya le vent au Suroüest, qui étoit
+le lieu où nous avions affaire. Et tant fumes portez
+de ce bon vent, qu'un Dimanche matin vintiéme
+Octobre eumes conoissance d'une belle
+ile, appellée dans la Charte marine, l'ascension.
+Nous fumes tous rejouis de la voir, car elle
+nous montroit où nous estions, &amp; quelle distance
+y pouvoit avoir jusques à la terre de l'Amérique.
+Elle est elevée de huit degrez &amp; demi. Nous
+n'en peumes approcher plus prés que d'une
+grande lieuë. C'est une chose merveilleuse que
+de voir cette ile étant loin de la terre ferme de
+cinq cens lieuës. Nous poursuivimes nôtre chemin
+avec un vent second, &amp; fimes tant par jour
+&amp; par nuit que le 3e jour de Novembre, un
+Dimanche matin, nous eumes conoissance de
+l'Inde Occidentale, quarte partie du monde, dite
+Amérique, du nom de celui qui la découvrit l'an
+mille quatre cens nonante trois. Il ne faut
+demander si nous eumes grande joye, &amp; si chacun
+rendoit graces au Seigneur, veu la pauvreté, &amp;
+le long-temps qu'il y avoit que nous étions partis.
+Ce lieu que nous découvrimes est par vint
+degrez, appellé des Sauvages <i>Pararbre</i>. Il est
+habité des Portugais, &amp; d'une nation qui ont guerre
+mortelle avec ceux auquels nous avons alliance.
+De ce lieu nous avons encore trois degrez
+jusques au Tropique de Capricorne, qui valent
+octante lieuës. Nous arrivames le dixiéme de
+Novembre en la riviere de <i>Ganabara</i>. Elle est
+droitement souz le Tropique de Capricorne. Là
+nous mimes pied en terre, chantans loüanges &amp;
+action de graces au Seigneur. Nous y trouvames
+de cinq à six cens Sauvages tout nuds, avec
+leurs arcs &amp; fleches, nous signifians en leurs
+langages que nous étions les bien venuz, nous
+offrans de leurs biens, &amp; faisans les feuz de joye
+de ce que nous étions venuz pour les defendre
+contre les Portugais, &amp; autres leurs ennemis
+mortels &amp; capitaux. Le lieu est naturellement
+beau &amp; facile à garder, à raison que l'entrée en
+est étroite, close des deux côtez de deux hauts
+monts. Au milieu de la dite entrée (qui est, possible,
+de demie lieuë de large) y a une roche longue
+de cent pieds, &amp; large de soixante, sur laquelle
+Monsieur de Villegagnon a fait un Fort de
+bois, y mettant une partie de son artillerie, pour
+empecher que les ennemis ne viennent les endommager.
+Cette riviere est tant spacieuse, que
+toutes les navires du monde y seroient seurement.
+Elle est semee de preaux &amp; iles fort belles,
+garnies de bois toujours verds: à l'une déquelles
+(étant à la portee du canon du lieu qu'il a fortifié)
+il a mis le reste de son artillerie &amp; tous ses
+gens, craignant que s'il se fut mis en terre ferme,
+les Sauvages ne nous eussent saccagez pour
+avoir sa marchandise.</p>
+
+<p>Voila le discours du premier voyage fait en
+la terre du Bresil; où je reconois un grand defaut,
+soit au Chevalier de Villegagnon, soit en ceux
+que l'avoient envoyé. Car que sert de prendre
+tant de peine pour aller à une terre de conquéte,
+si ce n'est pour la posseder entierement? Et pour
+la posseder il faut se camper en la terre ferme
+&amp; la bien cultiver: car en vain habitera-on
+en un païs s'il n'y a dequoy vivre. Que si on n'est
+assez fort pour s'en faire à-croire, &amp; commander
+aux peuples qui occupent le païs, c'est folie
+d'entreprendre &amp; s'exposer à tant de dangers. I
+y a assez de prisons par tout sans en aller chercher
+si loin.</p>
+
+<p>Quant à ce qui est des moeurs &amp; coutumes des
+Bresiliens, &amp; du rapport de la terre, nous recueillerons
+au dernier livre tant ce que l'autheur du
+Memoire sus-écrit en a dit, que ce que d'autres
+nous en ont laissé.</p>
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011.png"></p>
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Renvoy de l'un des navires en France: Expedition des
+Genevois pour envoyer au Bresil: Conjuration contre
+Villegagnon: Découverte d'icelle: Punition de
+quelques-uns: Description du lieu &amp; retraite des
+François: Partement de l'escouade Genevoise.</i></p>
+
+<h3>CHAP. II</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/A.png"></span>PRES que le sieur de Villegagnon
+eut dechargé ses vaisseaux, il pensa
+d'en r'envoyer un en France, &amp;
+quant &amp; quant donner avis au Roy,
+&amp; Monsieur l'Admiral &amp; autres, de
+tout son voyage, &amp; de l'esperance qu'avoit de
+faire là quelque chose de bon qui reussiroit à
+l'honneur de Dieu, au service du Roy, &amp; au
+soulagement de plusieurs des ses sujets. Et pour ne
+manquer de secours &amp; rafraichissement l'an suivant,
+&amp; ne demeurer là comme degradé (ainsi
+que ceux qui étoient anciennement relegués en
+des iles par maniere de punition) conoissant qu'il
+ne pouvoit rien faire sans ledit Admiral, &amp; qu'il
+se falloit conformer à son humeur, ou quitter
+l'entreprise, il écrivit aussi particulierement à
+l'Eglise de Geneve &amp; aux Ministres dudit lieu, les
+requerant de l'aider autant qu'il leur seroit possible
+à l'avancement de son dessein, &amp; à cette fin
+qu'on lui envoyat des Ministres &amp; autres
+personnes bien instruites en la Religion Chrétienne
+pour endoctriner les Sauvages, &amp; les attirer
+à la conoissance de leur salut.</p>
+
+<p>Les lettres receuës &amp; leuës, les Genevois
+desireux de l'amplification de leur Religion
+(comme chacun naturellement est porté à ce
+qui est de sa secte) rendirent solennellement
+graces à Dieu de ce qu'ilz voyoient le chemin
+preparé pour établir par-delà leur doctrine, &amp;
+faire reluire la lumiere de l'Evangile parmi ces
+peuples barbares sans Dieu, sans loy, sans religion.
+Ledit sieur Admiral sollicita par lettres
+Philippe de Corguilleray dit le sieur du Pont son
+voisin en la terre de Chatillon sur Loin (lequel
+avoit quitté sa maison pour aller demeurer
+auprés de Geneve) d'entreprendre le voyage pour
+conduire ceux qui se voudroient acheminer au
+Bresil vers Villegagnon. L'Eglise de Geneve
+aussi l'en pria, &amp; les Ministres encor: si bien que,
+zele &amp; affection, il postposa le soin de sa femme
+&amp; de ses enfans à cette entreprise, pour laquelle
+il accepta ce dont il étoit requis.</p>
+
+<p>On lui trouva nombre de jeunes hommes
+ayans bien étudié, léquelz furent par l'examen
+trouvés capables de pouvoir instruire ces peuples
+en la Religion Chrétienne. On lui fournit
+aussi d'artisans &amp; ouvriers, selon que Villegagnon
+avoit mandé, léquels sans apprehender la
+dure façon de vivre qui leur étoit proposée en ce
+païs-là par les lettres dudit Villegagnon (car il
+n'y avoit ni pain ni vin, mais au lieu de pain il falloit
+user de certaine farine faite d'une racine
+blanche de laquelle usent les Bresiliens, comme
+sera dit en ce méme chapitre) de gayeté de coeur
+suivirent ledit sieur du Pont en nombre de
+quatorze, sans les manouvriers. D'autres apprehendans
+la façon de vivre delà aimoient mieux
+flairer l'odeur des cuisines Françoises, ou de
+Geneve, que le boucan du Bresil: &amp; conoitre ce
+païs-là par theorique plutot que par pratique.
+Mais avant que les laisser mettre en chemin, il
+est besoin de dire ce qui se faisoit en la France
+Antarctique du Bresil parmi la troupe que
+Villegagnon y avoit menée. Ce que je feray suivant
+le memoire d'une seconde lettre envoyée
+en France au mois de May, l'an mil cinq cens
+cinquante-six, conceuë en ces mots:</p>
+
+<p>Mes freres &amp; meilleurs amis, &amp;c. Deux jours
+aprés le partement des navires (qui fut le
+quatorziéme jour de Fevrier mil cinq cens
+cinquante-six) nous découvrimes une conjuration faite
+par tous les artisans &amp; manouvriers qu'avions
+amenez, qui étoient au nombre d'une trentaine
+contre monsieur de Villegagnon, &amp; tous nous
+autres qui étions avec lui, dont n'y en avoit que
+huit de defense. Nous avons sceu que ce avoit
+été conduit par un Truchement, lequel avoit
+été donné audit Seigneur par un Gentil-homme
+Normand, qui avoit accompagné ledit Seigneur
+jusques en ce lieu. Ce truchement étoit
+marié avec une femme Sauvage, laquelle il ne
+vouloit ni laisser, ni la tenir pour femme. Or
+ledit seigneur de Villegagnon, en son
+commencement regla sa maison en hommes de bien,
+&amp; craignant Dieu: defendant que nul homme
+n'eût affaire à ces chiennes Sauvages, si l'on ne
+les prenoit pour femmes, &amp; sur peine de la
+mort. Ce Truchement avoit vécu (comme tous
+les autres vivent) en la plus grande abomination
+&amp; vie Epicurienne qu'il est possible de
+raconter: sans Dieu, sans Foy, ne Loy, l'espace
+de sept ans. Pourtant lui faisoit mal de
+laisser sa putain, &amp; vie superieure, pour vivre
+en homme de bien, &amp; en compagnie de Chrétiens.
+Premierement il proposa d'empoisonner
+monsieur de Villegagnon, &amp; nous aussi:
+mais un de ses compagnons l'en détourna.
+Puis s'addressa à ceux des artisans &amp; manouvriers,
+léquels il conoissoit vivre en regret,
+en grand travail, &amp; à peu de nourriture. Car
+par ce que l'on n'avoit rapporté vivres de France,
+pour vivre en terre, il convint du premier
+jour laisser le cidre, &amp; au lieu boire de
+l'eau creuë. Et pour le biscuit s'accommoder
+à une certaine farine du païs faicte de racines
+d'arbres, qui ont la feuille comme le <i>Paoniamas</i>;
+&amp; croit plus haut en hauteur qu'un homme.
+Laquelle soudaine &amp; repentine mutation
+fut trouvée étrange, mémement des artisans
+qui n'étoient venus que pour la lucrative &amp;
+profit particulier. Joint les eaux difficiles, les
+lieux âpres &amp; deserts, &amp; labeur incroyable
+qu'on leur donnoit, pour la necessité de se
+loger où nous estions: parquoy aisément les
+seduit, leur proposant la grande liberté qu'ils
+auroient, &amp; les richesses aussi par aprés, déquelles
+il en donneroient aux Sauvages en
+abandon, pour vivre à leur desir. Volontiers
+s'accorderent ces pauvres gens, &amp; à la chaude
+voulurent mettre le feu aux poudres, qui avoient
+été mises en un cellier fait legerement sur lequel
+nous couchions tous: mais aucuns ne le trouverent
+pas bon, parce que toute la marchandise, meubles
+&amp; joyaux que nous avions eussent été perdus
+&amp; n'y eussent rien gaigné. Ilz conclurent
+donc entr'eux de nous venir saccager, &amp; couper
+la gorge durant que nous serions en nôtre
+premier somme. Toutefois ils y trouverent une
+difficulté, pour trois Ecossois qu'avoit ledit seigneur
+pour sa garde, léquels pareillement ilz
+s'efforcerent de seduire. Mais eux, aprés avoir
+conu leur mauvais vouloir, &amp; la chose étre
+certaine, m'en vindrent avertir, &amp; decelerent tout
+le fait. Ce à l'heure méme je declaray audit
+seigneur, &amp; à mes compagnons, pour y remedier.
+Nous y remediames soudainement, en
+prenant quatre des principaux, qui furent mis à
+la chaine &amp; aux fers devant tous: l'autheur n'y
+étoit pas. Le lendemain, l'un de ceux qui étoit
+aux fers se sentant conveincu, se traina prés de
+l'eau, &amp; se noya miserablement: un autre fut
+étranglé. Les autres servent ores comme esclaves:
+le reste vit sans murmure, travaillant
+beaucoup plus diligemment qu'auparavant.
+L'autheur truchement (par-ce qu'il n'y étoit
+pas) fut averti que son affaire avoit été découverte.
+Il n'est retourné depuis à nous, &amp; se tient
+maintenant avec les Sauvages, ayant débauché
+tous les autres Truchements de ladite terre, qui
+sont au nombre de vint ou vint-cinq: léquels
+font &amp; disent tout du pis qu'ilz peuvent pour
+nous étonner, &amp; nous faire retirer en France. Et
+par-ce qu'il est avenu que les Sauvages ont été
+persecuté d'une fiévre pestilentieuse depuis que
+nous sommes en terre, dont il en est mort plus
+de huit cens: ilz leur ont persuadé que c'étoit
+Monsieur de Villegagnon qui les faisoit mourir:
+parquoy ilz conçoivent une opinion contre
+nous en telle sorte qu'ilz voudroient faire
+la guerre, si nous étions en terre continente: mais
+le lieu ou nous sommes les retient. Ce lieu est
+une ilette de six cens pas de long, &amp; de cent de
+large, environnée de tous côtez de la mer, large
+&amp; long d'un côté &amp; d'autre par la portée d'une
+coulevrine, qui est cause qu'eux n'y peuvent approcher,
+quand leur frenesie les prent. Le lieu
+est fort naturellement, &amp; par art nous l'avons
+flanqué &amp; remparé, tellement que quand ilz
+nous viennent voir dans leurs auges &amp; <i>almadies</i>
+ilz tremblent de crainte. Il est vray qu'il y a une
+incommodité d'eau douce, mais nous y saisons
+une citerne qui pourra garder &amp; contenir de
+l'eau, au nombre que nous sommes, pour six
+mois. Nous avons du depuis perdu un grand
+bateau &amp; une barque, contre les roches: qui
+nous on faite grande faute, pour-ce que nous ne
+sçaurions recouvrer ni eau, ni bois, ni vivres, que
+par bateaux. Avec ce, un maitre charpentier &amp;
+deux autres manouvriers se sont allez rendre
+aux Sauvages, pour vivre plus à leur liberté.
+Nonobstant Dieu nous a fait la grace de resister
+constamment à toutes ces entreprises, ne nous
+deffians de sa misericorde. Léquelles choses il
+nous a voulu envoyer, pour montrer que sa parole
+prend difficilement racine en un lieu, afin
+que la gloire lui en soit rapportée: mais aussi
+quand elle est enracinée elle dure à jamais. Ces
+troubles m'ont empeché, que je n'ay peu reconoitre
+le païs, s'il y avoit mineraux, ou autres
+choses singulieres: qui sera pour une autre fois.
+L'on nous menace fort que les Portugais nos
+viendront assieger, mais la bonté divine nous en
+gardera. Je vous supplie tous deux de m'écrire
+amplement de vos nouvelles, &amp;c. De la riviere
+de <i>Ganabara</i> au païs du Bresil en la France
+Antarctique, souz le Tropique du Capricorne, ce
+vingt-cinquiéme jour de May, mille cinq cens
+cinquante-six. Vôtre bon amy N. B.</p>
+
+<p>Or pour revenir aux termes de ce que nous
+avions commencé à dire touchant le voyage du
+sieur du Pont, les volontaires qui se rangerent
+de sa troupe partirent de Geneve le dixiéme de
+Septembre mille cinq cens cinquante-six, &amp;
+allerent trouver ledit sieur Admiral en sa maison
+de Chatillon sur Loin, où il les encouragea à
+poursuivre leur entreprise, avec promesse de les
+assister pour le fait de la marine. De là ilz
+vindrent à Paris, où durant un mois qu'ils y sejournerent,
+plusieurs Gentils-hommes &amp; autres
+avertis de leur voyage se joignirent avec eux.
+Puis s'en allerent à Honfleur, où ils attendirent
+que leurs navires fussent prets &amp; appareillez
+pour faire voiles.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"></p>
+<br><br>
+
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Seconde navigation faite au Bresil au dépens du
+Roy: Accident d'une vague de mer: Discours
+des iles de Canarie: Barbarie païs fort bas: Poissons
+volans, &amp; autres pris en mer: Tortuës merveilleuses.</i></p>
+
+<h3>CHAP. III</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/T2.png"></span>ANDIS que les Genevois
+disposoient les choses comme
+nous avons dit, le sieur de
+Bois-le-Comte nevoeu du sieur
+de Villegagnon preparoit les
+vaisseaux à Honfleur, léquels
+il fit equipper en guerre au
+nombre de trois, aux dépens du Roy. Fourniz
+qu'ilz furent de vivres &amp; autres choses necessaires,
+les ancres furent levées, &amp; se mirent
+en mer le dix-neufiéme Novembre. Ledit sieur de
+Bois-le-Comte éleu Vice-Admiral de cette flotte
+avoit quatre-vints personnes tant soldats que
+matelots dans son vaisseau: dans le second y en
+avoit six-vints: dans le troisiéme il y avoit
+environ quatre-vints-dix personnes, compris six
+jeunes garçons qu'on y menoit pour apprendre
+le langage du païs: &amp; cinq jeunes filles &amp;
+une femme pour les gouverner, afin de commencer
+à faire multiplier la race des François
+par-dela.</p>
+
+<p>Au partir les canonades ne manquerent, ni
+l'eclat des trompettes, ni le son des tambours &amp;
+fifres, selon la coutume des navires de guerre qui
+vont en voyage. Au bout de quelques jours ils
+arriverent de bon vent aux iles Fortunées, dites
+Canaries, où quelques matelots penserent mettre
+pied à terre pour butiner quelque chose,
+mais ilz furent repoussez par les Hespagnols qui
+les avoient apperceuz de loin. Le seziéme Decembre
+ilz furent pris d'une forte tempéte qui
+mit à fonds une barque attachée à un navire, en
+laquelle y avoit deux matelots pour la garde d'icelle,
+qui penserent boire à tous leurs amis pour
+une derniere fois. Car il est bien difficile en tel
+accident de sauver un homme parmi les fortes
+vagues de la mer. Neantmoins aprés beaucoup
+de peine ilz furent sauvés avec les cordages qu'on
+leur jeta. En cette tempéte arriva un hazard
+fort remarquable &amp; que je mettray volontiers
+ici (quoy que je ne me vueille arréter à toutes
+les particularitez qu'a écrit Jean de Lery
+autheur de l'histoire de ce voyage.) C'est que
+comme le cuisinier eut mis un matin dessaler
+dans un cuvier du lard pour le repas, un coup de
+mer sautant impetueusement sur le pont du navire,
+l'emporta plus de la longueur d'une picque
+hors le bord (c'est à dire hors le navire) &amp; une
+autre vague venant à l'opposite, sans renverser
+ledit cuvier, de grand roideur le rejetta au méme
+lieu dont il étoit party, avec ce qui étoit dedans.
+Le méme autheur rapporte à propos un exemple
+de Valere le Grand que j'ay dés y a long
+temps admiré: sçavoir d'un matelot qui vuidant
+l'eau de la basse partie d'un navire (avec la pompe,
+comme il faut presumer) fut jetté en mer
+par un coup de vague, &amp; incontinent repoussé
+dedans par une autre vague contraire.</p>
+
+<p>Le dix-huitiéme dudit mois de Decembre
+noz François découvrirent la grand'Canarie,
+ainsi appellée (je croy) à cause des Cannes de
+succre qu'elle produit en abondance, &amp; non
+pour-ce qu'elle produit grande quantité de
+chiens, ainsi que disent Pline &amp; Solin. A cette
+ile est voisine celle qui est aujourd'hui appellée
+<i>Teneriffé</i>, de laquelle nous avons parlé ci-dessus.
+Et puis que nous sommes sur le propos des
+iles Canaries, il n'y a point danger de nous y arréter
+un petit, mémement veu que la possession
+qu'en ont aujourd'hui les Hespagnols, ilz la
+doivent aux François. Elles sont sept en nombre
+distantes de quarante &amp; cinquante lieuës
+les unes des autres, appellées par les Anciens
+d'un mot general Fortunées, à cause de leur
+beauté, &amp; pour le temperature de l'air, n'y ayant
+jamais ni de froid, ni de chaud excessif, dont ne
+faut s'étonner si plusieurs les ont pris pour les
+Hesperides, déquelles les Poëtes ont chanté
+tant de fables. De ces sept il y en avoit ci-devant
+quatre Chrétiennes, à sçavoir Lauzarette,
+Forteventure, la Gomere, &amp; l'ile de Fer. Les
+trois autres étoient peuplées d'Idolatres, qui
+sont appellées la grand'Canarie, Teneriffé, &amp; la
+Palme, mais aujourd'hui j'entens qu'elles sont
+toutes Chrétiennes. Ces peuples avant le Christianisme
+étoient barbares, toujours en guerre,
+&amp; se tuoient l'un l'autre comme bétes; &amp; le plus
+fort, estoit celui qui emportoit la seigneurie &amp;
+domination d'entr'eux. Ils alloient nuds
+comme ceux de la Nouvelle-France, &amp; ne souffroient
+aucun approcher de leurs iles. Neantmoins
+comme les Chrétiens se mettoient quelquefois
+aux aguets pour les attraper, &amp; envoyer
+vendre en Hespagne, il avenoit souvent qu'eux-mémes
+étoient pris: mais les Barbares avoient
+cette humanité qu'ilz ne tuoient point leurs prisonniers,
+ains leur faisoient faire le plus vil
+exercice qu'ils estimoient étre possible, qui étoit
+d'écorcher leurs chevres, &amp; les depecer ainsi
+que font les Bouchers, jusques à ce qu'ils eussent
+payé leur rançon: &amp; lors ils étoient delivrez.
+Ç'a été par le moyen de ces prisonniers
+que l'on a sceu ce qui est en leurs iles, leurs
+coutumes &amp; façons de vivre, que ne n'ay entrepris
+de representer en ce lieu pour ne m'égarer
+de mon sujet. Mais je repeteray ce que j'ay
+déja dit, que les Hespagnols doivent aux François
+la possession qu'ils ont de ces iles, suivant le rapport
+qu'en fait Pierre Martyr, celui qui a écrit
+l'histoire des Indes Occidentales, lequel en parle
+en cette sorte. «Ces iles (dit-il) bien qu'elles
+fussent venuës à la conoissance des anciens, si
+est-ce que la memoire en étoit effacée: &amp; en
+l'an mille quatre cens cinq il y eut un François
+de nation nommé Guillaume de <i>Bentachor</i>, lequel
+ayant congé d'une Royne de Castille de
+découvrir nouvelles terres, trouva les deux
+Canaries, qui ores se nomment Lancelotte, &amp;
+Forteventure, léquelles apres sa mort ses
+heritiers vendirent aux Hespagnols, &amp;c.»
+Ici peut-on remarquer que les Hespagnols par envie, ou
+autrement, ont voulu obscurcir le nom, &amp; la
+gloire du premier qui a découvert ces iles, apres
+étre demeurées tant de siecles comme ensevelies,
+&amp; hors de la conoissance des hommes. Car ce
+Guillaume de <i>Bentachor</i> s'appelloit Betancourt,
+Gentil-homme de Picardie, lequel par son testament
+supplia le Roy de Castille d'estre protecteur
+des ses enfans: mais il aima mieux étre
+protecteur des iles conquises par ledit Betancourt:
+comme il a fait, &amp; y en a adjouté d'autres,
+déquelles il a peu plus justement s'emparer.</p>
+
+<p>Quant à la situation de ces iles tous sont
+aujourd'hui d'accord qu'elles gisent par les
+vint-sept degrez &amp; demi au-deça de l'Equateur. Et
+partant les Geographes &amp; historiens qui ont situé
+lédites iles par les dix-sept degrés ou environ,
+en se trompant en ont trompé beaucoup
+d'autres, s'étans en cela arretés au calcul de
+Ptolomée, lequel a marqué les iles Fortunées
+au promontoire Arsinarie, qui sont les iles du
+Cap verd. Mais il y a lieu d'excuser Ptolomée en
+cet endroit, &amp; dire que ceux qui ont transcrit
+ses livres ne pouvans discerner les nombres des
+Grecs, ont été cause de l'erreur qui se trouve en
+cet autheur. Car il n'est point à croire qu'un
+homme tel que lui, quine marche qu'avec une
+grande solidité &amp; doctrine, eût si lourdement
+choppé en ceci.</p>
+
+<p>Noz François donc ayans passé les Canaries
+cotoyerent la Barbarie habitée des Mores, qui
+est un païs fort bas, si bien qu'à perte de veuë
+ilz découvroient des campagnes immenses,
+&amp; leur sembloit qu'ilz deussent aller fondre là
+dessus. Et comme ordinairement où est la force
+là est l'insolence, noz gens se sentans forts
+d'hommes &amp; d'armes, ne faisoient difficulté
+d'attaquer quelque navire, ou caravelle si elle
+se rencontroit à leur chemin, &amp; prendre ce
+que bon leur sembloit. En quoy je ne les veux
+louer; &amp; valoit mieux faire des amis en s'établissant
+paisiblement, que de proceder par ces
+voyes. Aussi Dieu n'a-il point beni leurs
+entreprises. Es derniers voyages faits en la
+Nouvelle-France, on y est allé honétement équippé,
+&amp; y a eu moyen quelquefois (méme de ma
+conoissance) de prendre le dessus du vent, &amp;
+faire ammener les voiles à plusieurs navires
+qui se sont rencontrez, mais on n'a jamais mis
+en avant de leur faire tort. Aussi n'est-ce pas
+le dessein de ceux qui en ce dernier temps veulent
+habiter la Nouvelle-France, léquelz ne recherchent
+que ce que la mer &amp; la terre par un
+juste exercice leur acquerront, sans envier la
+fortune d'autrui.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009.png"></p>
+<br><br>
+
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Passage de la Zone Torride: où navigation difficile: &amp;
+pourquoy: Et source: Refutation des raisons de quelques
+autheurs: Route des Hespagnols au Perou: De
+l'origine du flot de la mer: Vent Oriental perpetuel
+souz la ligne æquinoctiale: Origine &amp; causes
+d'icelui, des vens d'abas, &amp; de Midi: Pluies
+puantes sous la Zone Torride: Effets d'icelles: Ligne
+æquinoctiale pourquoy ainsi dite: Pourquoy sous
+icelle ne se vois ne l'un ne l'autre Pole.</i></p>
+
+<h3>CHAP. IV</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/N.png"></span>OZ François étans en ces parties
+de la Zone Torride à trois ou quatre
+degrez au-deça de l'Æquateur,
+ilz trouverent la navigation fort
+difficile par l'insonstance de plusieurs vens
+qui s'assemblent là, &amp; transportent les vaisseaux
+diversement, à l'est, au Nort, à l'ouest,
+selon qu'ilz se rencontrent. Jean de Lery cherchant
+la raison de cela, presuppose que la ligne
+æquinoctiale tirant de l'Orient à l'Occident
+soit comme le doz &amp; l'échine du monde à ceux
+qui voyagent du Nort au su: tellement que
+pour y aborder d'une part ou d'autre, il faut
+comme monter cette sommité du monde, ce
+qui est difficile. Il adjoute une seconde raison,
+c'est que là est la source des vens, qui soufflans
+oppositement l'un à l'autre assaillent les vaisseaux
+de toutes parts. Et pour un troisiéme il
+dit que les Courans, de la mer prenans là leurs
+commencement en rendent les approches difficiles.
+Or jaçoit que ces raisons soient studieusement
+recherchées, si est-ce que je ne puis
+bonnement m'y accorder. Car quant à la premiere
+il est certain que la terre &amp; la mer faisant
+un globe rond il n'y n'y a point d'ascendant plus
+difficile aupres de la ligne æquinoctiale, qu'au 20,
+40, &amp; 60 degré. Quant à la seconde, il est certain
+que le Nort ne prend point là sa source: &amp;
+l'experience journaliere fait conoitre que souz
+la ligne &amp; dedans la Torride, les vens de Levant
+y regnent toujours soufflans continuellement,
+sans permettre leurs contraires y avoir
+aucun accez, ni vent d'Ouest, ni de Midi qu'on
+appelle vents d'abas. Et c'est l'occasion pourquoy
+les Hespagnols qui vont au Perou ont
+ordinairement plus de peine gaigner les Canaries,
+qu'en tout le reste du voyage, à cause des
+vents de Midi, qui commencent là à entrer en
+force: mais passé icelles ilz cinglent aisément
+jusques à entrer en la Torride, où ilz trouvent
+incontinent ce vent Oriental qui fuit le Soleil,
+&amp; les chasse en poupe de telle sorte, qu'à peine
+est-il plus besoin en tout le voyage de toucher
+aux voiles. Pour cette raison il appellent ce
+grand trait de mer, le Golphe des Dames, pour
+sa douceur &amp; serenité. Et en fin arrivent és iles
+de la Dominique, Guadelupe, Desirét, Marigualante,
+&amp; les autres qui sont en cette part
+comme les faux-bourgs des Indes. Mais au retour
+ilz prennent un autre chemin, &amp; viennent à
+la Havane chercher leur hauteur hors le
+Tropique du Cancer, là où regnent les vents d'abas,
+ainsi qu'entre les Tropiques le vent de Levant:
+léquels vens d'abas leurs servent jusques à la veuë
+des Açores ou Tierceres, &amp; de là à Seville. Et
+pour le regard de la troisiéme raison, je di qu'en
+la grande &amp; pleine mer il n'y a point de Courans,
+ains les Courans se font quant la mer resserrée
+entre deux terres ne trouve point son passage libre
+pour continuer son flux, de maniere qu'elle
+est contrainte de roidir son cours ainsi qu'un fleuve
+qui passe par un canal. Mais posons le cas que
+son flux prenne là son origine; étant lent en cette
+haute &amp; spacieuse étenduë, il ne fait pas grand
+empechement aux navires d'aborder l'Æquateur:
+&amp; puis s'il y a six heures de flux contre les navigans,
+il y en a autant pour eux au reflux, sans comprendre
+le chemin qu'il avancent d'eux mémes
+sans l'aide du flot. Or ne suis-je point d'accord
+que le principe du flot de la mer soit souz la ligne
+æquinoctiale, car il y a plus d'apparence de
+croire qu'elle n'a qu'un flux qui va d'un Pole à
+l'autre, en sorte que quand il est Ebe au Pole arctique
+il est flot au Pole Antarctique; que de lui
+donner double flux: ce qu'il faudra faire si on
+met le principe de ce flux, souz ladite ligne: si
+ce n'est qu'on vueille dire que le flux de la mer
+est comme le bouillon d'un pot, lequel s'étend
+de toutes parts, &amp; tout à la fois egalement. Et si
+l'on veut sçavoir la cause de ce vent Oriental
+qui est perpetuel souz cette ligne, qui fait la
+ceinture du monde, je m'en arreteray volontiers
+au jugement du docte naturaliste Joseph Acosta,
+lequel attribue ceci au premier mobile
+dont le mouvement circulaire est si rapide qu'il
+meine à la danse non seulement tous les autres
+cieux, mais aussi les elemens plus legers, le feu
+&amp; l'air, léquels tournent aussi quant &amp; lui de
+l'Orient en l'Occident en vint-quatre heures; la
+terre &amp; l'eau demeurans par leur trop grande
+pesanteur au centre du monde. Or ce mouvement
+est d'autant plus grand, vehement &amp; puissant,
+qu'il s'approche de la ligne æquinoctiale,
+où est la plus grande circumference du tournoyement
+du ciel, &amp; diminuë cette vehemence
+à mesure qu'on s'approche de l'un &amp; de l'autre
+Tropique: si bien qu'és environs d'iceux,
+par je ne sçay quelle repercussion du cours &amp;
+mouvement de la Zone, les vapeurs que l'air
+attire quant &amp; soy (d'où procedent les vens
+qui courent d'Orient en Occident) sont
+contraintes de retourner quasi au contraire; &amp; de
+là viennent les vens d'abas &amp; Surouest communs
+&amp; ordinaires hors les Tropiques. Je di donc
+que la plus vray-semblable cause de la difficulté
+qu'ont eu noz François de parvenir à la ligne
+æquinoctiale, a été qu'ilz n'étoient pas encor
+eloignez de terre (témoins les pluies puantes,
+qui ne venoient d'autre part que des vapeurs
+terrestres, qui sont grossieres &amp; malfaisantes) &amp;
+ainsi se trouvoient enveloppez de certains vens
+terrestres, d'autant plus divers que la terre est
+inegale, à cause des montagnes &amp; vallées, rivieres,
+lacs &amp; situations de païs, &amp; de quelques
+vens maritimes, léquels rencontrans ce vent
+fort &amp; Oriental conduit par la force du Soleil,
+&amp; le mouvement du premier mobile, ne pouvoient
+passer outre du moins qu'avec un grand
+combat, qui arrétoit leurs vaisseaux, &amp; les dispersoit
+ça &amp; là.</p>
+
+<p>Quant aux pluies puantes déquelles je viens
+de parler, cela est tout commun au long de la côte
+de la Guinée souz la Zone torride voisine de
+la terre: voire est tellement contagieuse, que si
+elle tombe sur la chair il s'y levera des pustules
+&amp; grosses vessies, voire méme imprime la tache
+de la puanteur és habillemens. D'ailleurs l'eau
+douce leur faillit du moins elle se corrompit tellement
+par les ardantes chaleurs du climat, qu'elle
+étoit remplie de vers, &amp; falloit en la beuvant
+tenir la tasse d'une main &amp; se boucher le nez de
+l'autre, pour l'extréme puanteur qui en sortoit.
+Le biscuit en fut de méme. Car les longues pluies
+ayant penetré jusques dans la Soute, le gatèrent
+entierement si bien qu'il falloit manger autant
+de vers que de pain. Ce qui eût eté aucunement
+tolerable si étans en ce mauvais passage ils en
+fussent bien-tôt sortis, mais ilz furent environ
+cinq semaines à tournoyer sans pouvoir approcher
+de céte ligne equinoctiale, à laquelle en fin
+ils arriverent avec un vent de Nort nord d'Est le
+4e jour de Fevrier 1557. Ici il est bon de dire pour
+les moins sçavans que cette partie du monde est
+dite être souz la ligne æquinoctiale (autrement
+souz l'Æquateur) pource que le Soleil venant à
+cette partie du ciel qui fait le milieu entre les
+deux poles &amp; ce qui arrive deux fois l'annee, sçavoir
+l'onziéme de Mars, quand il s'approche de
+nous; &amp; le treiziéme de Septembre, quand il
+se recule pour porter l'Eté aux terres Antarctiques
+les jours &amp; les nuits sont égaux par tout le
+Et comme le Soleil ayant passé cette ligne
+noz jours r'accourcissent, aussi venant au deça
+de la méme ligne ilz diminuent aux regions
+Antarctiques. Or cette ligne n'est qu'une chose
+imaginaire, mais il est necessaire user de ce mot
+pour entendre la chose, &amp; en sçavoir discourir.
+Et au surplus est à remarquer que les peuples qui
+habitent souz cette ligne imaginaire ont en tout
+temps les nuits &amp; les jours égaux, pour raison
+dequoy aussi elle pourroit bien étre dite æquinoctiale.</p>
+
+<p>Or comme en beaucoup de choses on fait de
+ceremonies pour la souvenance, aussi c'est la
+coutume des matelots (qui se rejouissent volontiers)
+de faire la guerre à ceux qui n'ont encores
+passé la ligne æquinoctiale, quand ils y arrivent.
+Ainsi ilz les plongent dans l'eau, ou leur donnent
+la bascule, ou les attachent au grand mast pour en
+avoir memoire. Toutefois il y a moyen de se racheter
+de cette condemnation en payant le vin
+des compagnons.</p>
+
+<p>Aydez de ce vent de Nor-nord'Est (comme
+nous avons dit) ilz franchirent quatre degrés au
+delà de l'Equateur, d'où ilz commencerent à découvrir
+le pole Antarctique, ayans demeuré long temps
+sans voir ni l'un ni l'autre, tant à-cause de quelques
+calmes, que des vens divers que se rencontrent
+environ le milieu du monde (que je prens
+souz ladite ligne æquinoctiale) allans comme
+pour combattre &amp; deposseder ce vent Oriental
+que nous avons dit, lequel ne s'en étonne gueres.
+Et neantmoins encores qu'on eût le vent à
+propos, si est-ce, qu'etant au milieu d'une si grande
+circumference qu'est celle du ciel, il n'est pas
+possible de voir l'un ou l'autre pole, moins les
+deux ensemble, si tôt qu'on est venu souz ladite
+ligne, ains faut s'approcher de quelques degrez
+de l'un ou de l'autre: d'autant que les deux poles
+sont comme deux points imaginaires &amp; immobiles,
+ainsi que le point milieu d'une roue à
+l'entour duquel se fait le mouvement d'icelle,
+ou comme les deux points invisibles qu'on se
+peut imaginer aux deux côtez d'une boule roulante,
+par léquels voir tout ensemble il faudroit
+étre au centre de la dite boule; aussi pour voir les
+deux poles ou essieux du monde, il faudroit étre
+au centre de la terre. Mais y ayant grande distance
+de ce centre à la superficie d'icelle, ou de la mer; de
+là vient que nonobstant la rondeur de ces deux
+plus bas elemens, on ne peut si tôt appercevoir
+le pole quand on est parvenu à la ligne æquinoctiale.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Découverte de la terre du Bresil:</i> Margaias <i>quels
+peuples: Façon de troquer avec les</i> Ou-etacas <i>peuple
+le plus barbare de tous les autres: Haute roche apellée
+l'Emauraude de</i> Mak-hé: <i>Cap de Frie: Arrivée des
+François à la riviere de</i> Ganabara, <i>où étoit le Sieur
+de Villegagnon.</i></p>
+
+<h3>CHAP. V.</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>E treziéme Fevrier les maitres
+de noz navires Françoises ayans
+pris hauteur à l'astrolabe, se
+trouverent avoir le Soleil droit
+pour Zenith: &amp; apres quelques
+tourmentes &amp; calmes, par un bon vent
+d'est qui dura quelques jours, ils eurent la veuë
+de la terre du Bresil le vint-sixiéme de Fevrier
+mille cinq cens cinquante-sept, au grand
+contentement de tous, comme on peut penser,
+pares avoir demeuré prés de quatre mois sur la
+mer sans prendre port en aucun lieu.</p>
+
+<p>La premiere terre qu'ilz découvrirent est
+montueuse, &amp; s'appelle <i>Huvassou</i> par les sauvages de
+ce païs-là, à l'abord de laquelle (selon la coutume)
+ilz tirerent quelques coups de canons pour
+avertir les habitans, qui ne manquerent de se
+trouver en grande troupe sur la rive. Mais les
+François ayans reconu que c'étoient <i>Margaias</i>
+alliez des Portugais, &amp; par consequent leurs ennemis,
+ilz ne descendirent point à-terre, sinon quelques
+matelots qui dans une barque allerent prés
+du rivage à la portée de leurs fleches, leur montrans
+des couteaux, miroirs, peignes &amp; autres
+bagatelles, pour léquelles ilz leur demanderent
+des vivres. Ce que les Sauvages firent en diligence,
+&amp; apporterent de leur farine de racine, des jambons,
+&amp; de la chair d'une certaine espece de sanglier
+qu'ils ont, avec autres victuailles &amp; fruits
+telz que le païs les porte: car en cette saison là,
+quoy que ce fût le mois de Fevrier, les arbres
+étoient aussi verds qu'ilz sont ici en Juin. Les Sauvages
+ne furent point tant scrupuleux d'aborder
+les navires François. Car il y en vint six avec une
+femme entierement nuds, peints, &amp; noircis par
+tout le corps, ayans les lévres de dessouz percées,
+&amp; en chaque trou une pierre verte, bien polie
+&amp; proprement appliquée, &amp; de la largeur
+d'un teston, pour étre coints &amp; jolis. Mais
+quand le pierre est levée, ilz sont effroyablement
+hideux, ayans comme deux bouches au dessouz
+du nez. La femme avoir les oreilles de méme si
+hideusement percées, que le doigt y pourroit entrer,
+auquelles elle portoit des pendans d'os
+blancs qui lui battoient sur les épaules. Ces sauvages
+eussent fort desiré qu'on se fût arrété là,
+mais on ne s'y voulut pas fier, joint qu'il falloit
+tendre ailleurs. A neuf ou dix lieuës de là les François
+se trouverent à l'endroit d'un Fort des Portugais
+dit par eux <i>Spiritus Sanctus</i>, et par les Sauvages
+<i>Moab</i>, qui est par les vints degrez audelà de
+l'Æquateur. Les gardes de ce Fort reconoissans
+à l'equipage que ce n'étoient de leurs gens, tirerent
+trois coups de canon sur les François, léquels
+firent de méme envers eux, mais n'un &amp;
+l'autre en vain. De là passerent auprés d'un lieu
+nommé <i>Tapemiri</i>, &amp; plus avant vindrent côtoyant
+les <i>Paraïbes</i>, outre léquels tirans vers le Cap de
+Frie il y a des basses &amp; écueils entremélez de
+pointes de rochers qu'il faut soigneusement éviter.
+Et à cet endroit y a une terre plaine d'environ
+quinze lieuës de longueur habitée par un certain
+peuple farouche &amp; étrange nommé <i>Ou-etacas</i>
+dispos du pied autant &amp; plus que les cerfs &amp;
+biches, léquels ils prennent à la course: portent
+les cheveux longs jusques aux fesses, contre la coutume
+des autres Bresiliens qui les rognent par derriere
+mangent la chair creuë: ont langage particulier
+n'ont aucun trafic avec les nations de deça,
+d'autant qu'ils ne veulent point que leur païs soit
+conu semblables aux Hespagnols de l'Amerique,
+qui ne souffrent aucune nation étrangere vivre
+parmi eux. Toutefois quand les voisins de ces
+<i>Ou-etacas</i> ont quelques marchandises dont ilz
+les veulent accommoder, voici leur façon &amp; maniere
+de permuter. Les <i>Margaia, Caraia</i> ou <i>Tououpinambaouls</i>
+(qui sont peuples voisins d'iceux)
+ou autres Sauvages de ce païs-là sans se fier, ni
+approcher de l'<i>Ou-etacas</i>, lui montrant de loin ce
+qu'il aura, soit serpe, soit couteau, peigne, miroir,
+ou autre chose, il lui fera entendre par signes s'il
+veut échanger quelque chose à cela. Que si l'<i>Ou-etacas</i>
+s'y acorde, lui montrant au reciproque de
+la plumasserie, des pierres vertes, pour servir
+d'ornement à la lévre d'embas ou autre chose
+provenant de leur terre, le premier mettra sa
+marchandise sur une pierre, ou piece de bois, &amp;
+se retirera, &amp; lors l'<i>Ou-etacas</i> apportera ce qu'il
+aura &amp; le lairra à la place, qui se retirant permettra
+que le <i>Margaia</i>, ou autre le vienne querir: &amp;
+jusques là se tiennent promesse l'un à l'autre.
+Mais chacun ayant son change, si tôt que l'un &amp;
+l'autre est retourné en ses limites d'où il avoit
+parlementé, le tréves rompuës, c'est à qui pourra
+attrapper son compagnon: ainsi que noz soldats
+és dernieres guerres sortans de quelque ville
+neutre; celle qu'étoit la petite ville de Vervin
+en Tierache lieu de ma naissance, appartenant à
+la tres-illustre maison de Couci. Apres avoir laissé
+derriere ces espiegles d'<i>Ou-etacas</i>, ilz passerent
+ç la veuë d'un autre païs voisin nommé <i>Mak-hé</i>,
+d'où certes les habitans n'ont besoin de toujours
+dormir, ayans de tels reveils-matin auprés d'eux.
+En cette terre, &amp; sur le bord de la mer se voit
+une grosse roche faite en forme de tour, laquelle
+aux rayons du soleil reluit &amp; brille si fort, qu'aucuns
+pensent que ce soit une sorte d'Emeraude.
+Et de fait les mariniers tant Portugais que François
+l'appellent l'Emeraude de <i>Mak-hé</i>. Mais le
+lieu est inaccessible étant environné de mille
+pointes de rochers qui se jettent fort avant en
+mer.</p>
+
+<p>La prés y a trois petites iles dites les iles de
+<i>Mak-hé</i>, où ayans mouillé l'ancre, une tempéte
+de nuit se leva si furieuse que le cable d'un des
+navires fut rompu, tellement que porté à la merci
+des Sauvages contre terre il vint jusques à
+deux brasses d'eau. Ce que voyans le Maitre &amp; le
+Pilote, comme au desespoir ilz crierent deux ou
+trois fois nous sommes perdus. Toutefois en ce
+besoin les matelots ayans fait diligence de jetter
+une autre ancre, Dieu voulut qu'elle tint, &amp; par
+ce moyen furent sauvez. C'est chose rude qu'une
+tempéte en pleine mer où l'on ne voit que montagnes
+d'eau, &amp; profondes vallées; mais encore n'est
+ce que jeu au pris du peril où est reduit un vaisseau
+qui est sur une côte en perpetuel danger de
+s'aller échouer sur la rive; ou briser contre les
+rochers. Mais en pleine mer on ne craint point
+tout cela, quand on a fait diligence d'ammener
+les voiles à temps. Vray est qu'on est balotté de
+merveilleuse façon en telle occasion, mais le peril
+est dehors, j'entens en un bon vaisseau:
+car un coup de mer emportera quelquesfois
+un quartier d'un mauvais navire, comme j'ay
+ouï reciter n'a pas long temps d'un Capitaine
+qui fut emporté étant dans sa chambre
+vers le gouvernail. La tempéte passée le
+vent vint à souhait pour gaigner le Cap
+de Frie, port &amp; havre des plus renommé en ce
+païs-là pour la navigation des François. Là
+apres avoir mouillé l'ancre &amp; tiré quelques
+coups de canons, ceux qui se mirent à terre trouverent
+d'abordée grand nombre de Sauvages
+nommez <i>Tououpinambaouls</i> alliez &amp; confederer
+de nôtre nation, léquels outre la caresse &amp; bonne
+reception dirent à nos François des nouvelles
+de <i>l'aycolas</i> (ainsi nommoient-ilz le sieur de
+Villegagnon). En ce lieu ilz virent nombre de
+perroquets, qui volent par troupes, &amp; fort haut,
+&amp; volontier s'accouplent comme les tourterelles.
+Partis de là ayans vent à propos ils arriverent
+au bras de mer &amp; riviere nommée <i>Ganabara</i>
+par les Sauvages: &amp; Genevre par les Portugais,
+le septiéme Mars mil cinq cens cinquante-sept,
+où d'environ un quart de lieuë loin ilz saluerent
+ledit sieur de Villegagnon à force de canonades,
+&amp; lui leur rendit la pareille en grande
+rejouissance.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Comme le sieur du Pont exposa au sieur de Villegagnon
+la cause de sa venuë, &amp; de ses compagnons:
+Réponse dudit sieur de Villegagnon: Et ce qui fut
+fait au Fort de Colligni apres l'arrivée des François.</i></p>
+
+<h3>CHAP. VI</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/E.png"></span>TANS descendus à terre en l'ile où
+le sieur de Villegagnon s'étoit logé,
+la troupe rendit graces à Dieu, puis
+alla trouver ledit sieur de Villegagnon
+qui les attendoit en une place; ou il les
+receut avec beaucoup de demonstration de joye
+&amp; contentement. Apres les accollades faites le
+sieur du Pont commence à parler &amp; lui exposer
+les causes de leur voyage fait avec tant de perils,
+peines, &amp; difficultez, qui étoient en un mot pour
+dresser une Eglise, qu'il appelloit reformée selon
+la parole de Dieu en ce païs-là, suivant ce
+qu'il avoit écrit à ceux qui les avaient envoyés.
+A quoy il répondit (ce dit l'Autheur) qu'ayant
+voirement dés long temps &amp; de tout son coeur
+desiré telle chose il les recevoit volontiers à ces
+conditions: méme par ce qu'il vouloit leur Eglise
+étre la mieux reformée pardessus toutes les autres,
+il declara qu'il entendoit déslors que les
+vices fussent reprimez, la sumptuosité des
+accoutremens reformée (je ne puis croire qu'il en
+fût si tôt de besoin) &amp; en somme tout ce qui
+pourroit apporter de l'empéchement au pur service
+de Dieu. Puis levant les yeux au ciel, &amp;
+joignans les mains: Seigneur Dieu (dit-il) je te rend
+graces de ce que tu m'as envoyé ce que dés si
+long temps je t'ay si ardamment demandé. Et
+derechef s'addressant à eux dit: Mes enfans (car
+je veux estre vôtre pere) comme Jesus-Christ
+étant en ce monde n'a rien fait pour lui, ains
+tout ce qu'il a fait a été pour nous: aussi ayant
+cette esperance que Dieu me preservera en vie
+jusques à ce que nous soyons fortifiés en ce païs,
+&amp; que vous vous puissiez passer de moy, tout ce
+que je pretens faire ici, est tant pour vous, que
+pour tous ceux qui y viendront à méme fin que
+vous étes venus. Car je delibere de faire une
+retraite aux pauvres fideles que seront persecutez
+en France, en Hespagne, &amp; ailleurs outre mer,
+afin que sans crainte ni du Roy, ni de l'Empereur,
+ou d'autres Potentats ils y puissent purement
+servir à Dieu selon sa volonté.</p>
+
+<p>Aprés cet accueil la compagnie entre dans
+une petite salle qui étoit au milieu de l'ile, &amp;
+chanterent le Psalme cinquiéme, qui commence
+selon la traduction de Marot, <i>Aux paroles que
+je veux dire</i> &amp;c. lequel fut suivi d'un préche, où
+le Ministre Richer print pour texte ces versets
+du Psalme 26 &amp; entre les Hebrieux 27 <i>Je demande
+une chose au Seigneur, laquelle je requerray
+encore, c'est que j'habite en la maison du Seigneur
+tous les jours de ma vie:</i> durant l'exposition déquels
+Villegagnon ne cessoit de joindre les mains, lever
+les ïeux au ciel, faire des soupirs, &amp; autres
+semblables contenances, si-bien que chacun
+s'en emerveilloit. Aprés les prieres tous se retirerent
+horsmis les nouveau venus, léquels dinerent
+en la méme salle, mais ce fut un diner de Philosophe,
+sans excez. Car pour toutes viandes ilz
+n'eurent que de la farine de racines, à la façon des
+Sauvages, du poisson boucané, c'est à dire roti, &amp;
+quelques autres sortes de racines cuites aux cendres.
+Et pour breuvage (parce qu'en cette ile n'y
+a point d'eau douce) ilz beurent de l'eau des
+égouts de l'ile, léquels on faisoit venir dans un
+certain reservoir, ou citerne; en façon de ces
+fossés où barbottent les grenouilles. Vray est qu'elle
+valoit mieux que celle qu'il falloit boire sur la
+mer. Mais il n'est pas besoin d'étre toujours en
+souffrance. C'est une des principales parties d'une
+habitation d'avoir les eaux douces à commandement.
+La vie depend de là &amp; la conservation
+du lieu qu'on habite, lequel ayant ce defaut
+ne se peut soutenir un long siege. Le sieur de Mons,
+ces années dernieres s'étant logé en une ile semblable,
+fut incommodé pour les eaux, mais vis à
+vis en la terre ferme y avoit de beaux ruisseaux
+gazouillans à-travers les bois, où ses gens alloient
+faire la lécive &amp; autres necessitéz de ménage.
+Ce qui me fait dire que puis qu'il faut bâtir
+en une ile &amp; s'y fortifier, il vaut beaucoup
+mieux employer ce travail sur la rive d'une riviere
+qui servira toujours de rempar en son endroit.
+Car ayant la terre ferme libre, on y peut
+labourer &amp; avoir les commoditez du païs plus à
+l'aise soit pour se fortifier, soit pour preparer les
+moyens de vivre.</p>
+
+<p>Je trouve un autre defaut en ceux qui ont fait
+tant les voyages du Bresil que de la Floride, c'est
+de n'avoir porté grande quantité de blés &amp; farines,
+&amp; chairs salées pour vivre au moins un an
+ou deux, puis que le Roy fournissoit, honnétement
+aux fraiz de l'equipage, sans s'en aller pardelà
+pour y mourir de faim, par maniere de dire.
+Ce qui étoit fort aisé à faire, veu la fecondité de
+la France en toutes ces choses qui lui sont
+propres, &amp; ne les emprunte point ailleurs.</p>
+
+<p>Le sieur de Villegagnon ayant ainsi traité ses
+nouveaux hôtes, s'avisa de les embesogner à
+quelque chose, de peur que l'oisiveté ne leur
+engourdît les membres. Il les employa donc à porter
+des pierres &amp; de la terre pour le Fort commun
+qu'ils avoient nommé Colligni. En quoy ils
+eurent assés à souffrir, attendu le travail de la mer,
+duquel ilz se ressentoient encor, le mauvais logement,
+la chaleur du païs, &amp; l'écharse nourriture,
+qui étoit en somme par chacun jour deux
+gobelets de farine dure faite de racines, d'une
+partie de laquelle ilz faisoient de la bouillie, avec
+de l'eau que nous avons dit des égouts de l'ile.
+Toutefois le desir qu'ils avoient de s'établir &amp;
+faire quelque chose de bon en ce païs-là leur faisoit
+prendre le travail en patience, &amp; en oublier
+la peine. Méme le Ministre Richer pour les
+encourager davantage, disoit qu'ils avoient trouvé
+un second Sainct Paul en la personne dudit
+Villegagnon, comme de fait tous lui donnent cette
+louange de n'avoir jamais ouï mieux parler de la
+Religion &amp; reformation Chrétienne qu'à lui.
+Ce qui leur augmentoit la force &amp; le courage
+parmi la debilité où ilz se trouvoient.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Ordre pour le fait de la Religion: Pourquoy Villegagnon
+a dissimulé sa Religion: Sauvages amenés en France:
+Mariage celebrés en la France Antarctique: Debats
+pour la Religion: Conspiration contre Villegagnon:
+Rigueur d'icelui: Les Genevois se retirent d'avec lui:
+Question touchant la celebration de le Cene à faute
+de pain &amp; de vin.</i></p>
+
+<h3>CHAP. VII</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/D.png"></span>'AUTANT que la Religion est le lien
+qui maintient les peuples en concorde,
+&amp; est comme le pivot de l'Etat,
+dés la premiere semaine que les François
+furent arrivés auprés de Villegagnon, il
+établit un ordre un ordre pour le service de Dieu, qu'outre
+les prieres publiques qui se faisoient tous les
+soirs apres qu'on avoit laissé la besongne, les Ministres
+precheroient deux fois le Dimanche, &amp;
+tous les jours ouvriers une heure durant: declarant
+aussi par exprés, qu'il vouloit &amp; entendoit
+que sans aucune addition humaine les Sacremens
+fussent administrez selon la pure parole de
+Dieu, &amp; qu'au reste la discipline Ecclesiastique
+fût pratiquée contre les defaillans. Suivant quoy
+le Dimanche vint-uniéme de Mars ilz firent la
+celebration de leur Cene, apres avoir catechizé
+tous ceux qui y devoient communier. Et ce faisant
+firent sortir les matelots &amp; autres Catholiques,
+disans qu'ilz n'estoient pas capables d'un
+tel mystere. Et lors Villegagnon s'étant mis à
+genoux sur un careau de velours, lequel son page
+portoit ordinairement aprés lui, fit deux prieres
+publiques &amp; à haute voix, rapportées par Jean
+de Lery en son histoire du Bresil, léquelles finies
+il se presenta le premier à la Cene, &amp; receut à
+genoux le pain &amp; le vin de la main du Ministre.
+Et neantmoins on tient qu'il y avoit de la simulation
+en son fait: car quoy que lui &amp; un certain
+Maitre Jean Cointa &amp; qu'on dit avoir été Docteur
+de la Sorbonne, eussent abjuré publiquement
+l'Eglise Catholique Romaine, si est-ce
+qu'ilz ne demeurerent gueres à émouvoir des
+disputes touchant la doctrine, &amp; principalement
+sur le point de la Cene. Voire-méme il y a
+apparence que Villegagnon ne fut jamais autre
+que Catholique, en ce qu'il avoit ordinairement
+en main les oeuvres du subtil l'Escot pour se tenir
+prét à la defense contre les Calvinistes sur toutes
+les disputes susdites. Mais il luy sembloit étre
+necessaire de faire ainsi, ne pouvant venir à chef
+d'une telle entreprise s'il n'eût eu apparence
+d'étre des pretenduz reformez, du côté déquels
+d'ailleurs s'il se fût voulu maintenir, il étoit en
+danger d'étre accusé envers le Roy (qui le tenoit
+pour Catholique) par les Catholiques qui
+étoient avec lui, &amp; de perdre une pension de
+quelques milles livres que sa Majesté lui bailloit.
+Toutefois faisant toujours bonne mine, &amp;
+protestant de desirer rien plus que d'étre droitement
+enseigné, il renvoya en France le Ministre
+Chartier, dans l'un des navires, lequel (apres
+qu'il fut chargé de Bresil, &amp; autres marchandises
+du païs) partit le quatriéme de Juin pour s'en
+revenir, afin que sur ce different de la Cene il
+rapportât les opinions des Docteurs de sa secte.
+Dans ce navire furent apportés en France dix
+jeunes garçons Bresiliens, âgez de neuf à dix
+ans &amp; au dessous, léquels ayans été pris en guerre
+par les Sauvages amis des François, avoient
+été venduz pour esclaves audit Villegagnon. Le
+Ministre Richer leur imposa les mains, &amp; prieres
+furent faites pour eux avant que partir, à ce
+qu'il pleût à Dieu en faire des gens de bien. Ilz
+furent presentés au Roy Henry second, lequel
+en fit present à plusieurs grans Seigneurs de sa
+Court.</p>
+
+<p>Au surplus le troisiéme Avril precedent se
+celebrerent les premiers mariages des François qui
+ayent jamais été faits en ce païs-là; ce fut de deux
+jeunes hommes domestics de Villegagnon avec
+deux de ces jeunes filles que nous avons dit
+avoir été menées au Bresil. Il y avoit des Sauvages
+presens à telles solemnitez, léquels étoient
+tout étonnez de voir des femmes Françoises
+vétuës &amp; parées au jour des nopces. Le
+dix-septiéme de May ensuivant se maria semblablement
+maitre Jean Cointa (que l'on nommoit
+monsieur Hector) à une autre de ces jeunes
+filles. Comme le feu fut mis aux étouppes deux
+autres filles qui restoient ne demeurerent gueres
+à étre mariées, &amp; s'il y en eût eu davantage
+c'en eût été bien-tot fait. Car il y avoit là force
+gens deliberez qui ne demandoient pas mieux
+que d'aider à remplir cette nouvelle terre. Et de
+prendre en mariage des femmes infideles il n'étoit
+pas juste, la loy de Dieu étant rigoureuse
+alencontre de ceux qui font telle chose, laquelle
+méme en la loy Evangelique est aussi defenduë
+par l'Apôtre sainct Paul, quand il dit: <i>Ne vous
+accouplez point avec les infideles</i>, là où jaçoit qu'il
+discoure de la profession de la foy, toutefois cela
+se peut fort commodement rapporter au fait
+des mariages. Et en l'ancien Testament il étoit
+defendu d'accoupler à la charruë deux animaux
+de diverses especes. Il est vray qu'il est aisé en
+ce païs-là de faire d'une infidele une Chrétienne,
+&amp; se fussent peu telz mariages contracter
+s'il y eût une demeure bien solide &amp; arretée
+pour les François.</p>
+
+<p>Ce sujet de conjonction charnelle avec les
+femmes infideles fut cause que sur l'avis qu'eut
+Villegagnon que certains Normans s'étans
+autrefois dés y avoit long temps sauvés du naufrage, &amp;
+devenus comme Sauvages, paillardoient avec
+les femmes &amp; filles, &amp; en avoient des enfans;
+pour obvier à ce que nul des siens n'en abusat
+de cette façon, par l'avis du Conseil fit defenses
+à peine de la vie que nul ayant tiltre de Chrétien
+n'habitât avec les femmes &amp; filles des Sauvages,
+sinon qu'elles fussent instruites en la connaissance
+de Dieu, &amp; baptizées. Ce qui n'arriva point
+en tous les voyages des François par-delà, car ce
+peuple est si peu susceptible de le Religion
+Chrétienne (dit Jean de Lery) qu'il n'a point
+été possible en trois ans d'en donner aucun
+asseuré fondement au coeur de pas un d'eux. Ce
+qui n'est pas en nôtre Nouvelle-France. Car
+toutes &amp; quantes fois que l'on voudra (par la
+grace de Dieu &amp; de son sainct Esprit) ilz seront
+Chrétiens, &amp; sans difficulté recevront la doctrine
+du salut. Je le dy, pour ce que je le sçay
+par mon experience, &amp; en ay fait des plaintes en
+mon Adieu à la Nouvelle France.</p>
+
+<p>Or pour revenir au different de la Cene, la
+Pentecoste venuë, nouveau debat s'éleve encore
+tant pour ce sujet qu'autres points. Car jaçoit
+Que Villegagnon eût au commencement
+declaré qu'il vouloit bannir de la Religion toutes
+inventions humaines, toutefois il mit en avant
+qu'il falloit mettre de l'eau au vin de la dite Cene,
+&amp; vouloit que cela se fit, disant que saint Cyprien
+&amp; saint Clement l'avoient écrit: qu'il falloit
+méler l'usage du sel &amp; de l'huile avec l'eau
+du baptéme: qu'un Ministre ne se pouvoit
+marier en secondes nopces; amenant pour preuve
+le passage de S. Paul à Timothée: Que l'Evéque
+soit marit d'une seule femme. Somme il s'en fit à
+croire: &amp; fit faire des leçons publiques de Theologie
+à Maitre Jean Cointa, lequel se mit à interpreter
+l'Evangile selon saint Jean, qui est la
+Theologie la plus sublime &amp; relevée. Le feu de
+division ainsi allumé entre ce petit peuple; Villegagnon
+sans attendre la resolution que le Ministre
+Chartier devoit apporter, dit ouvertement
+qu'il avoit changé l'opinion qu'il disoit autrement
+avoir euë de Calvin, &amp; que c'étoit un heretique
+devoyé de la Foy. On tint que le Cardinal
+de Lorraine par quelques lettres l'avoit fort
+âprement repris de ce qu'il avoit quitté la Religion
+Catholique-Romaine, &amp; que cela lui
+donna sujet de faire ce qu'il fit, mais comme j'ay
+des-ja dit, il ne pouvoit bonnement entreprendre
+les voyages du Bresil sans le support de l'Admiral,
+pour quoy parvenir il fallut faire du reformé.
+Dés lors il commença à devenir chagrin,
+&amp; menacer par le corps de Saint Jacques (c'étoit
+son serment ordinaire) qu'il romproit bras &amp;
+jambes au premier qui le facheroit. Ces rudesses,
+avec le mauvais traitement, firent conspirer
+quelques-uns contre lui, léquels ayant découvert,
+il en fit jette une partie en l'eau, &amp; châtia
+le reste. Entre autres un nommé François la Roche
+qu'il tenoit à la cadene: l'ayant fait venir il le fit
+coucher tout à plat contre terre, &amp; par un de ses
+satellites lui fit battre le ventre à coups de batons,
+à la mode des Turcs, &amp; au bout de là il falloit
+aller travailler. Ce que quelques-uns ne
+pouvans supporter, s'allerent rendre parmy les
+Sauvages. Jean de Lery qui n'aime gueres la
+memoire de Villegagnon, rapporte d'autres actes
+de sa severité: &amp; remarque que par ses habits
+(qu'il prenoit à rechange tous les jours, &amp; de
+toutes couleurs) on jugeoit dés le matin s'il
+seroit de bonne humeur, ou non, &amp; quand on
+voyait le jaune, ou le vert en païs, on se
+pouvoit asseurer qu'il n'y faisoit pas beau: mais sur
+tout quand il étoit paré d'une robe de camelot
+jaune bendée de velours noir: ressemblant (ce
+disoient aucuns) son enfant sans souci.</p>
+
+<p>Finalement les François venus de Geneve, se
+voyans frustrez de leur attente, lui firent dire
+par leur Capitaine le sieur du Pont, que puis
+qu'il avoit rejetté l'Evangile ilz n'étoient plus à son
+service, &amp; ne vouloient plus travailler au Fort.
+Là dessus on leur retranche les deux gobelets de
+farine de racines qu'on avoit accoutumé leur
+bailler par chacun jour: de quoy ilz ne se tourmenterent
+gueres: car ils en avoient plus que pour une
+serpe, ou deux ou trois couteaux qu'ils échangoient
+aux Sauvages, qu'on ne leur en eût sceu
+bailler en demi an. Ainsi furent bien aise d'étre
+delivrez de sa sujetion. Et neantmoins cela
+n'aggreoit pas beaucoup à Villegagnon, lequel avoit
+bien envie de les domter, s'il eût peu, &amp; comme
+il est bien à presumer: mais il n'étoit pas le plus
+fort. Et pour en faire preuve, certains d'entre eux
+ayans pris congé du Lieutenant de Villegagnon,
+sortirent une fois de l'ile pour aller parmi les
+Sauvages, où ilz demeurerent quinze jours.
+Villegagnon feignant ne rien sçavoir dudit congé,
+&amp; par ainsi pretendant qu'ils eussent enfraint son
+ordonnance, portant defense de sortir de ladite
+ile, sans licence, leur voulut mettre les fers aux
+piés, mais se sentans supportez d'un bon nombre
+de leurs compagnons mal-contens &amp; bien unis
+avec eux, lui dirent tout à plat qu'ilz ne souffriroient
+pas cela, &amp; qu'ils étoient affranchis de son
+obeissance, puis qu'il ne les vouloit maintenir en
+l'exercice &amp; liberté de leur Religion. Cette
+audace fit que Villegagnon appaisa sa colere. Sur
+cette rencontre il y en eût plusieurs &amp; des
+principaux de ses gens (pretendus reformez) qui
+desiroient fort d'en voir une fin &amp; le jetter en l'eau,
+à fin (disoient-ilz) que sa chair et ses grosses
+espaules servissent de nourriture aux poissons.
+Mais le respect de monsieur l'Admiral (qui
+souz l'authorité du Roy l'avoit envoyé) les
+retint. Aussi qu'ils ne laissoient de faire leur preche
+sans lui, horsmis que pour obvier à trouble ilz
+faisoient leur Cene de nuit, &amp; sans son sceu. Sur
+laquelle Cene comme le fin porté de France
+vint à defaillir, &amp; n'y en avoit plus qu'un verre, il
+y eût question entre-eux, sçavoir si à faute de
+vin ilz pourroient servir d'autres bruvages
+communs aux païs où ils étoient. Cette question
+ne fut pont resoluë, mais seulement debattuë,
+les uns disans qu'il ne falloit point changer la
+substance du Sacrement, &amp; plutot que de ce faire
+il vaudroit mieux s'en abstenir: Les autres au
+contraire disans que lors que Jesus-Christ institua
+sa Cene, il avoit usé du bruvage ordinaire
+en la Province où il étoit: &amp; que s'il eût
+été en la terre du Bresil, il est vray-semblable
+qu'il eût usé de leur farine de racine en
+lieu de pain, &amp; de leur breuvage au lieu
+de vin. Et partant faut qu'au defaut de nôtre pain
+&amp; nôtre vin ilz ne feroient point difficulté de
+s'accommoder à ce qui tient lieu de pain &amp; de
+vin. Et de ma part, quand je considere la varieté
+du monde, &amp; que la terre en tout endroit ne produit
+pas mémes fruits &amp; semences, ains que les
+païs meridionaux en rapportent d'une autre sorte,
+&amp; les Septentrionaux d'une autre, je trouve
+que la question n'est pas petite, &amp; eût bien
+merité que saint Thomas d'Aquin en eût dit quelque
+chose. Car de reduire ceci tellement à l'étroit
+qu'il ne soit loisible de communiquer la Sainte
+Eucharistie que souz l'espece de pain de pur
+froment, souz ombre qu'il est écrit <i>Cibavit est
+ex adipe frumenti</i>, cela est bien dur: &amp; faut considerer
+qu'il y a plus des deux parts du monde qui
+n'usent pas de nôtre froment, &amp; toutefois à faute
+de cela ne dévroient pas étre exclus du Sacrement,
+s'ilz se trouvoient disposés à le recevoir
+dignement, ayans du pain de quelque autre sorte
+de grain. Et si l'on considere bien le passage
+susdit du Psalme 81, on trouvera qu'il ne donne
+point loy en cet endroit, d'autant que là, nôtre
+Dieu dit à son peuple que s'il eût écouté sa voix,
+&amp; cheminé en ses voyes, il lui eût fait des biens
+exprimez audit lieu du Psalme, &amp; l'eût repeu de
+la graisse de froment, &amp; saoulé de miel tiré de la
+roche. Pour le vin il n'y en a point souz la ligne
+æquinoctiale non plus qu'au Nort. Ceux-ci boivent
+de l'eau, &amp; ceux-là font du vin des palmiers,
+&amp; du fruit d'iceux nommé Coccos. En somme
+l'Eglise qui sçait dispenser de beaucoup de choses
+selon le temps, &amp; lieux, &amp; personnes, comme
+elle a dispensé les laics de l'usage du Calice, &amp; en
+certaines Eglises du pain sans levain; aussi pourroit
+elle bien dispenser là dessus, étant une méme
+chose: Car elle ne veut point que ses enfans
+meurent de faim non plus souz le Pole qu'és autres
+lieux. Si quelqu'un dit qu'on y en peut porter
+des païs lointains, je lui repliqueray qu'il y a
+plusieurs peuples qui n'ont dequoy fournir à la
+dépense d'une navigation; &amp; on ne va point en
+païs étranger (nommément au Nort) pour plaisir,
+ains pour quelque profit. Joint à ceci que les
+navigations sur l'Ocean sont, par maniere de dire,
+encore recentes, &amp; étoit bien difficile auparavant
+l'invention de l'eguille marine, de trouver
+le chemin à de si lointaines terres. Ceci soit
+dit souz la correction des plus sages que moy.</p>
+
+<p>Or en fin Villegagnon se voulant depetrer des
+pretenduz reformez, detestant publiquement
+leur doctrine, leur dit qu'il ne vouloit plus les
+souffrir en son Fort, ni en son ile, &amp; partant qu'ils
+en sortissent. Ce qu'ilz firent (quoy qu'ils eussent
+peu remuer du ménage) aprés y avoir demeuré
+environ huit mois, &amp; se retirerent en la terre ferme,
+attendans qu'un navire du Havre de grace là
+venu pour charger du bresil fût prét à partir, où
+par l'espace de deux mois ils eurent des frequentes
+visites des Sauvages circonvoisins.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"></p>
+
+<br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Description de la riviere, ou Fort de</i> Ganabara: <i>Ensemble
+De l'ile où est le Fort de Colligni. Ville-Henry
+de Thevet: Baleine dans le Port de</i> Ganabara:
+<i>Baleine échouée.</i></p>
+
+<h3>CHAP. VIII</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/D.png"></span>EVANT que remener noz Genevois
+en France, aprés avoir veu leurs comportemens
+au Bresil, &amp; ceux du sieur
+de Villegagnon, il est à propos de
+contenter les plus curieux en décrivant un peu
+plus amplement qu'il n'a eté fait ci-devant, l
+lieu où ils avoient jetté les premiers fondemens
+de la France Antarctique. Car quant aux moeurs
+du peuple, animaux quadrupedes, volatiles, reptiles,
+&amp; aquatiques, bois, herbes, fruits de ce
+païs-là, selon qu'il viendra à propos nous les
+toucherons au sixiéme livre en parlant de ce qui
+est en nôtre Nouvelle-France Arctique &amp; Occidentale.</p>
+
+<p>Nous avons dit que Villegagnon arrivant au
+Bresil ancra en la riviere dite par les Sauvages
+<i>Ganabara</i>, &amp; Genevre par les Portugais, parce
+qu'ilz la découvrirent le premier de Janvier qu'ilz
+nomment ainsi. Cette riviere demeure par les
+vint-trois degrez au-delà de la ligne æquinoctiale,
+&amp; droit souz le Tropique du Capricorne. Le
+port en est beau &amp; de facile defense, comme se
+peut voir par le pourtrait que j'en ay ici representé,
+&amp; d'une etenduë comme d'une mer.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012.png"></p>
+
+<p class="mid"><a href="images/012-large.png">Agrandissement</a></p>
+
+
+<p>Car il s'avance environ de douze lieuës dans les
+terres en longueur, &amp; en quelques endroits il a
+sept ou huit lieuës de large. Et quant au reste il
+est environné de montagnes de toutes parts, si
+bien qu'il ne ressembleroit pas mal au lac de Geneve,
+ou de Leman, si les montagnes des environs
+étaient aussi hautes. Son embouchure est assez
+difficile, à cause que pour y entrer il faut côtoyer
+trois petites iles inhabitables, contre léquelles
+les navires sont en danger de heurter &amp; se briser
+si elles ne sont bien conduites. Apres cela il faut
+passer par un détroit, lequel n'ayans pas demi
+quart de lieuë de large est limité du côté gauche
+(en y entrant) d'une montagne &amp; roche pyramidale,
+laquelle n'est pas seulement d'émerveillable
+&amp; excessive hauteur, mais aussi à la voir de
+loin on diroit qu'elle est artificiele. Et de fait
+parce qu'elle est ronde, &amp; semblable à une grosse
+tour, noz François l'appelloient le pot de beurre.
+Un peu plus avant dans la riviere y a un rocher
+assez plat, qui peut avoir cent ou six-vints
+pas de tour, sur lequel Villegagnon à son arrivée,
+ayant premierement déchargé ses meubles
+&amp; son artillerie s'y pensa fortifier, mais le flux &amp;
+reflux de la mer l'en chassa. Une lieuë plus outre
+est l'ile où demeuroient les François ayans seulement
+une petite demie lieuë de circuit, &amp; est
+beaucoup plus longue que large, environnée de
+petits rochers à fleur d'eau, qui empéche que
+les vaisseaux n'en puissent approcher plus prés
+que de la portée du canon, ce qui la rend merveilleusement
+forte, et de fait il n'y a moyen
+aborder; méme avec les petites barques, sinon
+du côté du Port, lequel est encore à
+l'opposite de l'avenuë de la grand'mer.
+Or cette ile étant rehaussée de deux montagnes
+aux deux bouts, Villegagnon fit faire sur chacune
+d'icelles une maisonnette, comme aussi sur
+un rocher de cinquante ou soixante piés de haut
+qui est au milieu de l'ile, il avoit fait batir sa
+maison. De côté &amp; d'autre de ce rocher on avoit applani
+des petites places, équelles étoit batie tant
+la salle où l'on s'assembloit pour faire les prieres
+publiques &amp; pour manger, qu'autres logis,
+équels (compris les gens de Villegagnon) environ
+quatre-vints personnes qu'étoient noz François
+faisoient leur retraite. Mais faut noter que
+(excepté la maison qui est sur la roche, où il y a
+un peu de charpenterie, &amp; quelques boulevers
+mal-batis, sur léquels l'artillerie étoit placée)
+toutes ces demeures sont pas des Louvres,
+mais des loges faites de la main des Sauvages,
+couvertes d'herbes &amp; gazons, à leur mode. Voila
+l'état du Fort que Villegagnon pour aggréer à
+l'Admiral, nomma Colligni en la France Antarctique,
+nom de triste augure (dit un certain
+Historien) duquel faute de bonne garde il s'est laissé
+chasser par les Portugais, au grand des-honneur
+de lui &amp; du nom François, aprés tant de frais de
+peines, &amp; de difficultés. Il vaudroit beaucoup
+mieux demeurer en sa maison, que d'entreprendre
+pour étre moqué par aprés principalement
+quant on a des-ja un pied bien ferme en la terre
+que l'on veut habiter. Je ne sçay quand nous serons
+bien resolus en nos irresolutions, mais il
+me semble que c'est trop prophaner le nom
+François &amp; la Majesté de noz Rois de parler
+tant de la Nouvelle-France, &amp; de la France
+Antarctique, pour avoir seulement un nom en
+l'air, une possession imaginaire en la main d'autrui,
+sans faire aucun effort de le redresser aprés
+une cheute. Dieu doint meilleur succés aux
+entreprises qui se renouvellent aujourd'huy pour
+le méme sujet, léquelles sont vrayment saintes,
+&amp; sans autre ambition que d'accroitre le
+royaume celeste. Je ne veux pas dire pourtant
+que les autres eussent un autre desir &amp; but que
+cetui-ci, mais on peut dire que leur zele n'étoit
+point accompagné de science, ni d'une ferveur
+suffisante à telle entreprise.</p>
+
+<p>Es chartes geographiques qu'André Thevet
+fit imprimer au retour de ce païs-là, il y a à côté
+gauche de ce port de <i>Ganabara</i> sur la terre ferme
+une ville depeinte, qu'il a nommée VILLE-HENRY
+en l'honneur du Roy Henri II. Ce
+que quelques-uns blament, attendu qu'il n'y
+eut jamais de ville en ce lieu. Mais soit qu'il y
+en ait, ou non, je n'y trouve sujet de reprendre si
+l'on a égard au temps que les François possedoient
+cette terre, ayant fait cela, à fin d'inviter
+le Roy à avancer cette affaire.</p>
+
+<p>Pour continuer donc ce qui reste à décrire
+tant de la riviere de <i>Ganabara</i>, que de ce qui est
+situé en icelle, quoy que nous en ayons touché
+quelque chose ci-devant en la relation du premier
+voyage, toutefois nous adjouterons encore,
+que quatre ou cinq lieuës, outre le
+Fort de Colligni il y a une autre ile belle &amp;
+fertile contenant environ six lieuës de tour fort
+habitée des Sauvages nommez <i>Tououpinambaouls</i>
+alliez des François. Davantage il y a beaucoup
+d'autres petites ilettes inhabitées, équelles se
+trouve de bonnes &amp; grosses huitres. Quant aux
+autres poissons il n'en manque point en ce port,
+ni en la riviere comme mulets, requiens, rayes
+marsoins, &amp; autres. Mais principalement est
+admirable d'y voir des horribles &amp; épouventables
+baleines montrans journellement leurs
+grandes nageoires comme ailes de moulins
+à-vent hors de l'eau, s'égayans dans le profond de
+ce port, &amp; s'approchans souvent si prés de l'ile,
+qu'à coups d'arquebuze on les pouvoit tirer: ce
+qu'on faisait quelquefois par plaisir, mais cela
+ne les offensoit gueres, ou point du tout. Il y en
+eut une qui se vint échouer à quelques lieuës
+loin de ce Port en tirant vers le Cap de Frie (qui
+est à la partie Orientale) mais nul n'en osa approcher
+tant qu'elle fût morte d'elle-méme
+tant elle étoit effroyable. Car en se debattant
+(à faute d'eau) elle faisoit trembler la terre tout
+autour d'elle, &amp; en oyoit-on le bruit &amp; étonnement
+à plus de deux lieuës loin. On la mit en
+pieces, &amp; tant les François que grand nombre
+de Sauvages en prindrent ce qu'ilz voulurent, &amp;
+neantmoins il y en demeura plus des deux tiers.
+La chair n'en est gueres bonne, mais du lart on
+en fait de l'huile en grande quantité. La langue
+fut mise ne des barils, &amp; envoyée au sieur Admiral,
+comme la meilleure piece.</p>
+
+<p>A l'extremité &amp; au cul de sac de ce port il y a
+deux fleuves d'eau douce, sur léquels nos François
+alloient souvent se rejouir en découvrant païs.</p>
+
+<p>A vint-huit, ou trente lieuës plus outre en
+allant vers la Plate, ou le détroit de Magellan, il y a
+un autre grand bras de mer appellé par les François
+<i>La riviere des Vases</i>, en laquelle ceux qui vont
+pardelà prennent Port, comme ilz sont encore
+au havre du Cap de Frie qui est de l'autre côté
+vers l'Orient.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Que le division est mauvaise, principalement en Religion:
+Retour des François venus de Geneve en France:
+Divers perils en leur voyage: Mer barbuë.</i></p>
+
+<h3>CHAP. IX</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/C.png"></span>OMME la Religion est le plus
+solide fondement d'un Etat,
+contenant en foy la Justice, &amp;
+consequemment toutes les vertus;
+Aussi faut-il bien prendre
+garde qu'elle soit uniforme s'il
+est possible, &amp; n'y ait point de
+varieté en ce que chacun doit croire soit de
+Dieu, soit de ce qu'il a ordonné. Plusieurs au
+moyen de la Religion vraye ou faulse ont domté
+des peuples farouches, &amp; les ont maintenus en
+concorde, là où ce point venant à étre debattu,
+les esprits alterés ont fait des bandes à part, &amp;
+causé la ruine &amp; desolation des royaumes &amp;
+republiques. Car il n'y a rien qui touche les hommes
+de si prés que ce qui regarde l'ame &amp; le salut
+d'icelle. Et si les grandes assemblées des hommes
+qui sont fondées de longuemain, sont
+bien souvent ruinées par cette division, que
+pourra faire une petite poignée de gens foible
+&amp; imbecille de foy qui ne se peut à peine
+soutenir? Certes elle deviendra en proye
+au premier qui la viendra attaquer, ainsi qu'il est
+arrivé à cette petite troupe de François, qui
+avec tant de peines &amp; perils s'étoit transportée
+au Bresil, &amp; comme nous avons rapporté de
+ceux qui s'étoient divisés en la Floride, encores
+qu'ilz ne fussent en discord pour la Religion.</p>
+
+<p>Doncques tandis que les François venus de
+Geneve étoient logés en quelques cabanes
+dressées en la terre ferme du port de <i>Ganabara</i>,&amp;
+qu'un navire étoit à l'ancre dans ledit port, attendant
+qu'il eût sa charge parfaite, le sieur de
+Villegagnon envoya audits Genevois un congé
+écrit de sa main, &amp; une lettre au maitre dudit
+navire, par laquelle il lui mandoit (car le
+marinier n'eût rien osé faire sans la volonté dudit
+Villegagnon, lequel étoit comme Vice-Roy en
+ce païs-là) qu'il ne fit difficulté de les repasser
+en France pour son égard; disant que comme il
+Avoit été bien aise de leur venuë pensant avoir
+trouvé ce qu'il cherchoit, aussi que puis qu'ilz
+ne s'accordoient pas avec lui il étoit content
+qu'ilz s'en retournassent. Mais on se plaint que
+sous ces beaux mots il leurs avoit brassé une
+étrange tragedie, ayant donné à ce maitre de
+navire un petit coffret enveloppe de toile cirée
+(à la façon de la mer) plein de lettres qu'il
+envoyoit pardeça à plusieurs personnes, parmi
+léquelles y avoit aussi un procez qu'il avoit fait
+contr'eux à leur desceu, avec mandement exprés
+au premier juge auquel on le bailleroit en
+France, qu'en vertu d'icelui il les retint &amp; fit
+bruler comme heritiques: mais il en avint
+autrement: comme nous dirons aprés que
+les aurons amenés en France.</p>
+
+<p>Ce navire donc étant chargé de bresil, poivre
+Indic, cotons, guenons, sagoins, perroquets, &amp;
+autres choses, le quatriéme de Janvier mille
+cinq cens cinquante-huit ilz s'embarquerent
+pour le retour quinze en nombre, sans l'equipage
+du navire, non sans quelque apprehension,
+attendu les difficultez qu'ils avoient euës en
+venant. Et se fussent volontiers quelques-uns
+resolus de demeurer là perpetuellement, sans la
+revolte (ainsi l'appellent-ils) de Villegagnon,
+reconoissans les traverses qu'il faut souffrir pardeça
+durant la vie, laquelle ilz treuvoient aisée
+pardela aprés un bon établissement, lequel étoit
+d'autant plus asseuré, que sans cette division sept
+ou huit cens personnes avaient deliberé d'y passer
+cette méme année dans des grandes hourques
+de Flandre, pour commencer à peupler
+l'environ du port de <i>Ganabara</i>, &amp; n'eussent manqué
+les nouvelles peuplades és années ensuivantes,
+léquelles à-present seroient accreuës infiniment,
+&amp; auroient là planté le nom François
+souz l'obeissance du Roy, si bien qu'aujourd'huy
+nôtre nation y auroit un facile accez, &amp; y feroient
+les voyages journaliers; pour la commodité &amp;
+retraitte de plusieurs pauvres gens dont la France
+n'abonde que trop, léquelz pressés ici de
+necessité, ou autrement, s'en fussent allé cultiver
+cette terre plutot que d'aller chercher leur vie
+en Hespagne (comme font plusieurs) &amp; ailleurs
+hors le Royaume.</p>
+
+<p>Or (pour revenir à notre propos) le
+commencement de cette navigation ne fut sans
+difficulté: car il falloit doubler des grandes basses,
+c'est dire des sables &amp; rochers entremelez, qui
+se jettent environ trente lieuës en mer (ce qui est
+fort à craindre) &amp; ayans vent mal propre, ilz
+furent long-temps louvier sans guerres avancer:
+&amp; parmi ceci un inconvenient arrive qui les
+pensa tretous perdre. Car environ la minuit les
+matelots tirant à la pompe pour vuider l'eau
+selon la coutume (ce qu'ilz font par chacun quart)
+ilz ne la peurent epuiser. Ce que voyant le Contremaitre
+il descendit en bas, &amp; vit que non seulement
+le vaisseau étoit entr'ouvert, mais aussi
+dés-ja si plein d'eau, que de la pesanteur il ne
+gouvernoit plus, &amp; se laissoit aller à fonds. S'il y
+en avoit des étonnés je le laisse à penser: car si en
+un vaisseau bien entier on est (comme on dit) à
+deux doits prés de la mort, je croy que ceux-ci
+n'en étoient point éloignés de demi doit. Toutefois
+apres que les matelots furent harasses,
+quelques uns prindrent tel courage, qu'ilz soutindrent
+le travail de deux pompes jusques à midi,
+vuidans l'eau, qui étoit aussi rouge que sang à
+cause du bois de Bresil duquel elle avoit pris la
+teinture. Ce-pendant les charpentiers &amp; mariniers
+ayans trouvé les plus grandes ouvertures
+ilz les étouperent, tellement que n'en pouvant
+plus ils eurent un peu plus de relache, &amp;
+découvrirent la terre, vers laquelle ilz tournerent le
+cap. Et sur ce fut dit par iceux charpentiers que
+le vaisseau étoit trop vieil &amp; tout mangé des vers,
+&amp; ne pourroit retourner en France. Partant
+valoit mieux en faire un neuf, ou attendre qu'il y
+en vint quelqu'un de deça. Cela fut bien debattu.
+Neantmoins le Maitre mettant en avant
+que s'il retournoit en terre ses matelots le quitteroient,
+&amp; qu'il aimoit mieux hazarder sa vie:
+que de perdre son vaisseau &amp; sa marchandise, il
+conclut, à tout peril, de poursuivre sa route. Et
+pource que les vivres étoient courts, &amp; la navigation
+se prevoyoit devoir étre longue, on en
+mit cinq dans une barque, léquels à la mal-heure
+on renvoya à terre, car ilz n'y firent pas de vieux os.</p>
+
+<p>Ainsi se mit derechef le vaisseau en mer passant
+avec grand hazard par dessus lédites basses;
+&amp; ayans noz gens éloigné la terre d'environ deux
+cens lieuës ilz découvrirent une ile inhabitée
+ronde comme une tour, de demie lieuë de circuit,
+fort agreable à voir à cause des arbres y
+verdoyans en nôtre froide saison. Plusieurs
+oyseaux en sortoient qui se venoient reposer sur
+les mats du navire, &amp; se laissoient prendre à la
+main. Ils étoient gros en apparence, mais le plumage
+oté n'étoient quasi que passereaux. En cinq mois
+que dura le voyage, on ne découvrit autre
+terre que cette ile, &amp; autres petites à l'environ,
+léquelles n'étoient marquées sur la carte marine.</p>
+
+<p>Sur la fin de Fevrier n'étant encore qu'à trois
+degrez de la ligne æquinoctiale (qui n'étoit pas
+la troisieme partie de leur route) voyans que
+leurs vivres defailloient ilz furent en deliberation
+de relacher au Cap sainct Roch (qui
+est par les cinq degrez en la terre du Bresil) pour
+y avoir quelques rafraichissement: toutefois
+la pluspart fut d'avis qu'il valoit mieux passer
+outre, &amp; en un besoin manger les guenons &amp;
+perroquets qu'ilz portoient. Et arrivez qu'ilz
+furent vers ladite ligne ilz n'eurent moins
+d'empechement que devant &amp; furent long temps à
+tournoyer sans pouvoir franchir ce pas. J'en ay
+rendu la raison ci-dessus au chapitre quatriéme,
+où j'ay aussi dit que les vapeurs qui s'élevent de
+la mer és environs de l'Æquateur, attirées par
+l'air &amp; trainées quant &amp; lui en la course qu'il fait
+suivant le mouvement du premier mobile, venans
+à rencontrer le cours &amp; mouvement de la
+Zone sont contraintes par la repercussion de
+retourner quasi au contraire, d'où viennent les
+vens d'abas, c'est à dire du Ponant, &amp; du Suroest:
+aussi fu-ce un vent du Suroest qui tira noz François
+hors de difficulté &amp; les porta outre l'Æquinoxe,
+lequel passé peu apres ilz commencerent à
+découvrir nôtre pole arctique.</p>
+
+<p>Or comme il y a souvent de la jalousie entre
+mariniers &amp; conducteurs de navires, il avint ici
+une querelle entre le Pilote &amp; le Contre-maitre,
+qui pensa les perdre tous. Car en dépit l'un
+de l'autre ne faisans pas ce qui étoit de leurs
+charges, un grain de vent s'éleva la nuit, lequel
+s'enveloppa tellement dans les voiles, que le vaisseau
+fut préque renversé la quille en haut: &amp;
+n'eut-on plus beau que de couper en grande diligence
+les écoutes de la grand'voile: &amp; en cet
+accident tomberent &amp; furent perduz dans l'eau
+les cables, cages d'oiseaux &amp; toutes autres
+hardes qui n'étoient pas bien attachées.</p>
+
+<p>Quelques jours aprés rentrans en nouveau
+danger, un charpentier cherchant au fonds du
+vaisseau les fentes par où l'eau y entroit, s'éleva
+prés de la quille (or la quille est le fondement du
+navire, comme l'eschine à l'homme &amp; és animaux,
+sur laquelle sont entées &amp; arrrengées les côtes)
+une piece de bois large d'un pied en quarré, laquelle
+fit ouverture à l'eau en si grande abondance,
+que les matelots qui assistoient ledit charpentier
+montans en haut tout éperduz ne sceurent
+dire autre chose sinon, Nous sommes perduz,
+nous sommes perduz. Surquoy les Maitre
+&amp; Pilote voyans le peril evident, firent jetter en
+mer grand quantité de bois de bresil, &amp; les
+panneaux qui couvroient le navire, pour tirer la
+barque dehors, dans laquelle ilz se vouloient
+sauver: Et craignans qu'elle ne fût trop chargée
+(parce que chacun y vouloit entrer) le Pilote se
+tint dedans l'épée à la main, disant qu'il coupperoit
+les bras au premier qui feroit semblant d'y
+entrer: de maniere qu'il se falloit resoudre à la
+mort, comme quelques-uns faisoient. En fin
+toutefois le charpentier petit homme courageux
+n'ayant point abandonné la place avoit
+bouché le trou avec son caban ou cappot de
+mer soutenant tant qu'il pouvoit la violence de
+l'eau qui par fois l'emportoit: &amp; apres qu'on lui
+eut fourni de plusieurs hardes &amp; lits de coton, à
+l'ayde d'aucuns il racoutra la piece qui avoit été
+levée, &amp; ainsi evaderent ce danger, l'ayans échappé
+belle. Mais il en falloit encore bien souffrir
+d'autres, étans à plus de mille lieuës du port où
+ilz pretendoient aller.</p>
+
+<p>Aprés ce danger ilz trouverent force vens contraires,
+ce qui fut cause que le Pilote (qui n'étoit
+pas des mieux entendus en son métier) perdit sa
+route, &amp; navigerent en incertitude jusques au Tropique
+de Cancer. Pendant lequel temps ilz
+rencontrerent une mer si expessement herbue qu'il falloit
+trencher les herbes avec une coignée, &amp; comme
+ilz pensoient étre entre des marais ilz jetterent
+l;a sonde &amp; ne trouverent point le fond. Aussi ces
+herbes n'avoient point de racines, ains s'entretenoient
+l'une l'autre par longs filamens comme
+lierre terrestre, ayans les feuilles assez semblables
+à celles de Ruë de jardins, la graine ronde, &amp; non
+plus grosse que celle de Genevre. Es navigations
+de Cristophe Colomb se trouve qu'au premier
+voyage qu'il fit à la découverte des Indes (qui fut
+l'an mille quatre cens nonante-deux) ayant passé
+les iles Canaries, aprés plusieurs journées il
+rencontra tant d'herbes qu'il sembloit que ce
+fût un pré. Ce qui leur donna la peur, encore
+qu'il n'y eut point de danger.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Famine extrême, &amp; les effects d'icelle: Pourquoy on dit
+Rage de faim: Découverte de la terre de Bretagne: Recepte
+pour r'affermir le ventre: Procez contre les François
+Genevois envoyé en France: Retour de Villegagnon.</i></p>
+
+<h3>CHAP. X</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>E Tropique passé, &amp; étans encore à
+plus de cinq cens lieuës de France,
+il fallut retrencher les vivres de
+moitié, s'étant la provision consommée
+par la longueur du voyage
+causée par les vens contraires, &amp; le defaut
+de bonne conduite. Car (comme nous avons dit)
+le Pilote ignorant avoit perdu la conoissance
+de sa route: si bien que pensant étre vers le Cap
+de Fine-terre en Hespagne, il n'étoit qu'à la hauteur
+des Açores, qui en sont à plus de trois cens
+lieuës. Cet erreur fut cause qu'à la fin d'Avril
+dépourveuz de tous vivres il se fallut mettre à
+balayer &amp; nettoyer la Soute &amp; c'est le lieu
+ou se met la provision du biscuit; en laquelle
+ayans trouvé plus de vers &amp; de crottes de rats,
+que de mietttes de pain: neantmoins cela se partissoit
+avec des culieres, &amp; en faisoient de la bouillie:
+&amp; sur cela on fit apprendre aux guenons
+&amp; perroquets des gambades &amp; langages qu'ils
+ne sçavoient pas: car ilz servirent de pature à leurs
+maitres. Bref dés le commencement de May que
+tous vivres ordinaires étoient faillis, deux mariniers
+moururent de malrage de faim, &amp; furent
+ensevelis dans les eaux. Outre plus durant
+cette famine la tourmente continuant jour &amp;
+nuict l'espace de trois semaines, ilz ne furent pas
+seulement contraints de plier les voiles &amp; amarrer
+(<i>attacher</i>) le gouvernail, mais aussi durant
+trois semaines que dura cette tourmente ilz ne
+peurent pécher un seul poisson: qui est chose pitoyable,
+&amp; sur toutes autres deplorable. Somme
+les voila à la famine jusques aux dents (comme
+on dit) affaiblis d'un impitoyable element,&amp; par
+dedans &amp; par dehors.</p>
+
+<p>Or étans ja si maigres &amp; affoiblis qu'à
+peine se pouvoient-ilz tenir debout pour faire
+les manoeuvres du navire, quelques uns s'aviserent
+de couper en pieces certaines rondelles
+faites de peaux, léquelles ilz firent bouillir pour
+les manger, mais elles ne furent trouvées bonnes
+ainsi, à cause dequoy quelques-uns les firent
+rotir, en forme de carbonnades: &amp; étoit heureux qui
+en pouvoit avoir. Apres ces rondelles succederent
+les colets de cuir, souliers, &amp; cornes de lanternes
+qui ne furent point épargnées. Et nonobstant,
+sur peine de couler à fond, il falloit perpetuellement
+étre à la pompe pour vuider l'eau.</p>
+
+<p>En ces extremitez le douziéme May mourut encores
+de rage de faim le canonnier, de qui le métier
+ne pouvoit guerres servir alors, car quand ils
+eussent fait rencontre de quelques pyrates, ce leur
+eût eté grand plaisir de se donner à eux: mais cela
+n'avint point: &amp; en tout le voyage ilz ne
+virent qu'un vaisseau, duquel à cause de leur trop
+grande foiblesse ilz ne peurent approcher.</p>
+
+<p>Tant qu'on eut des cuirs on ne s'avisa point de
+faire la guerre aux rats, qui son ordinairement
+beaux &amp; potelez dans les navires: mais se ressentans
+de cette famine, &amp; trottans continuellement
+pour chercher à vivre, ilz donnerent avis qu'ilz
+pourroient bien servir de viande à qui en pourroit
+avoir. Ainsi chacun va à la chasse, &amp; dresse-on
+tant de pieges, qu'on en prend quelques-uns.
+Ils étoient à si haut prix qu'un fut vendu quatre
+écus. Un autre fit promesse d'un habit de pied en
+cap à qui lui en voudroit bailler un. Et comme
+le Contre-maitre en eût appreté un pour le faire
+cuire, ayant coupé &amp; jetté sur le tillac les quatres
+pattes blanches, elles furent soigneusement
+recuillies, &amp; grillées sur les charbons, disant celui
+qui les mangea n'avoir jamais trouvé ailes de
+perdris si bonnes. Mais cette necessité n'étoit
+seulement des viandes, ains aussi de toute sorte de
+boisson: car il n'y avoit ni vin, ni eau douce.
+Seulement restoit un peu de cidre, duquel chacun
+n'avoit qu'un petit verre par jour. A la fin
+fallut ronger du bresil pour en cirer quelque substance:
+ce que fit le sieur du Pont, lequel desiroit
+avoir donné bonne quittance d'une partie de
+quatre mille francs qui lui étoient deuz, &amp; avoir
+un pain d'un sol, &amp; un verre de vin. Que si cetui-ci
+étoit tellement pressé, il faut estimer que la
+misere étoit venuë au dessus de tout ce que la
+langue, &amp; la plume peuvent exprimer, aussi
+mourut-il encores deux mariniers le quinziéme
+&amp; seziéme de May, de cette miserable pauvreté,
+laquelle non sans cause est appellée rage, d'autant
+que la nature defaillant, les corps étans attenuez,
+les sens alienez, &amp; les esprits dissipez, cela
+rend les personnes non seulement farouches,
+mais aussi engendre une colere telle qu'on ne se
+peut regarder l'un l'autre qu'avec une mauvaise
+intention, comme faisoient ceux-ci. Et de telle
+chose Moyse ayant conoissance il en menace
+entre autres chatimens le peuple d'Israel quand
+il viendra à oublier &amp; mépriser la loy de son
+Dieu. <i>Alors</i> (dit-il) <i>l'homme le plus tendre, &amp; plus
+délicat d'entre vous regardera d'un oeil malin son frere,
+&amp; sa femme bien-aimée, &amp; le demeurant des ses enfans:
+Et la femme la plus delicate, qui pour sa tendreté n'aura
+point essayé de mettre son pied en terre, regardera
+d'un oeil malin son mari bien-aimé, son fils, &amp; sa fille,</i>
+&amp;c. Cette famine &amp; miserable necessité étant si
+étrange, je n'ay que faire de m'amuser à rapporter
+les exemples des sieges des villes, où l'on
+trouve tousjours quelque suc, ni de ceux que
+l'on rapporte étre morts en passant les deserts de
+l'Afrique: car il n'y auroit jamais de fin. Cet
+exemple seul est suffisant pour émouvoir les plus
+endurcis à commiseration. Et quoi que ceux-ci ne soient
+venus jusques à se tuer l'un l'autre pour se repaitre
+de chair humaine, comme firent ceux qui retournerent
+du premier voyage de la Floride (ainsi
+que nous avons veu au chapitre septiesme du
+premier livre) toutefois ils ont eté reduits à
+une pareille, voire plus grande necessité: car ceux-là
+n'attendirent point une si extreme faim que
+d'en mourir: &amp; ne fait point mention l'histoire
+qu'ils ayent rongé le bois de bresil, ou grillé les
+cornes de lanternes.</p>
+
+<p>Or à la parfin Dieu eut pitié de ces pauvres
+affligés, &amp; les amena à la veuë de la basse Bretagne
+le vint-quatriéme jour de May, mille cinq
+cens cinquante-huit, étans tellemens abbatus,
+qu'ilz gisoient sur le tillac sans pouvoir remuer
+ni bras, ni jambes. Toutefois par-ce que plusieurs
+fois ils avoient été trompés cuidans voir terre là
+où ce n'étoit que des nuées, ilz pensoient que ce
+fut illusion, &amp; quoy que le matelot qui étoit à la
+hune criât par plusieurs fois Terre, terre, encore
+ne le pouvoient-ilz croire; mais ayans vent propice,
+&amp; mis le cap droit dessus, tôt aprés ilz s'en
+asseurerent, &amp; en rendirent graces à Dieu. Aprés
+quoy le Maitre du navire dit tout haut que pour
+certains s'ilz fussent demeurés encor vint-quatre
+heures en cet état, il avoit deliberé &amp; resolu de
+tuer quelqu'un sans dire mot, pour servir de pature
+aux autres.</p>
+
+<p>Approchez qu'ilz furent de terre ilz mouillerent
+l'ancre, &amp; dans une chalouppe quelques uns
+s'en allerent au lieu plus proche dit Hodierne,
+acheter des vivres: mais il y en eut qui ayans pris
+de l'argent de leur compagnons, ne retournerent
+point au navire, &amp; laisserent là leurs coffres &amp;
+hardes protestans de jamais n'y retourner, tant
+ils avoient peur de r'entrer au païs de famine.
+Tandis il y eut quelques pécheurs qui s'étans
+approchez du navire, comme on leur demandoit
+des vivres ilz se voulurent reculer, pensans que
+ce fût mocquerie, &amp; que souz ce pretexte on leur
+voulût faire tort: mais nos affamez se saisirent
+d'eux &amp; se jetterent si impetueusement dans leur
+barque, que les pauvres pécheurs pensoient tous
+étre saccagéz: toutefois on ne prit rien d'eux
+que de gré à gré: &amp; y eut un vilain qui print deux
+reales d'un quartier de pain bis qui ne valoit pas
+un liart au païs.</p>
+
+<p>Or ceux qui étoient descendus à terre
+étans retournés avec pain, vin, &amp; viandes,
+il faut croire qu'on le les laissa point moisir,
+ni aigrir. Ilz leverent donc l'ancre pour aller
+à la Rochelle, mais avertis qu'il y avoit des
+pyrates qui rodoient la côte, ilz cinglerent
+droit au grand, beau &amp; spacieux havre
+de Blaver païs de Bretagne, là où pour
+lors arrivoient grand nombre de vaisseaux
+de guerre tirans force coups d'artillerie,
+&amp; faisans les bravades accoutumées en
+entrant victorieux dans un port de mer.
+Il y avoit des spectateurs en grand nombre, dont
+quelques-uns vindrent à propos pour soutenir
+noz Bresiliens par dessouz les bras, n'ayans
+aucune force pour se porter. Ils eurent avis de se grader
+de trop manger, mais d'user peu à peu de
+bouillons pour le commencement, de vieilles
+poullailles bien consomméees, de lait de chevre,
+&amp; autres choses propres pour leur élargir les
+Boyaux, léquelz par le long jeune étoient tout
+retirez. Ce qu'ilz firent: mais quant aux matelots
+la pluspart gens goulus &amp; indiscrets, il en mourut
+plus de la moitié, qui furent crevez subitement
+pour s'étre voulu remplir le ventre du
+premier coup. Aprés cette famine s'ensuivit un
+degoutement si grand, que plusieurs abhorroient
+toutes viandes &amp; méme le vin, lequel sentant
+ilz tomboient en defaillance: outre ce le pluspart
+devindrent enflés depuis la plante des piés jusques
+au sommet de la téte, d'autre tant seulement
+depuis la ceinture en bas. Davantage il survint à
+tous un cours de ventre &amp; tel devoyement d'estomach,
+qu'ilz ne pouvoient rien retenir dans le
+corps. Mais on leur enseigna une recepte: à sçavoir
+du jus de lierre terrestre, du ris bien cuit, lequel
+oté de dessus le feu il faut faire étouffer dans
+le pot, avec force vieux drappeaux à l'entour,
+puis prendre des moyeux d'oeufs; &amp; méler le tout
+ensemble dans un plat sur un rechaut. Ayant di-je
+mangé cela avec des culleres en forme de bouillie
+ilz furent soudain r'affermis.</p>
+
+<p>Neantmoins ce ne fut ici tout, ni la fin des perils.
+Car aprés tant de maux, ces gens ici auquels
+les flots enragez, &amp; l'horrible famine avoit pardonné,
+portoient quant &amp; eux les outils de leur
+mort, si la chose fut arrivée au desir de Villegagnon.
+Nous avons dit au chapitre precedent
+qu'icelui Villegagnon avoit baillé au Maitre de
+navire un coffret plein de lettres qu'il envoyoit
+à diverses personnes, parmi léquelles y avoit
+aussi un procez par lui fait contre-eux à leur desceu,
+avec mandement au premier juge auquel on
+le bailleroit en France qu'en vertu d'icelui il
+les retint &amp; fit bruler comme heretiques. Avint
+que le sieur du Pont chef de la troupe Genevoise,
+ayant pris conoissance à quelques gens de
+justice de ce païs-là, qui avoient sentiment de la
+Religion de Geneve, le coffret avec les lettres &amp;
+le procez leur fut baillé &amp; delivré, lequel ayans
+veu tant s'en faut qu'ilz leur fissent aucun mal ni
+injure, qu'au contraire ilz leur firent la meilleure
+chere qu'il leur fut possible, offrans de l'argent à
+ceux qui en avoient à faire: ce qui fut accepté
+par quelques-uns, auquels ilz baillerent
+ce qui leur fut necessaire.</p>
+
+<p>Ils vindrent puis apres à Nantes là où comme
+si leurs sens eussent été entierement renversés:
+ilz furent environ huit jours oyans si dur &amp; ayans
+la veuë si offusquée qu'ilz pensoient devenir
+sourds &amp; aveugles; ceci causé, à mon avis, par la
+perception des nouvelles viandes, que qui la force
+s'étendant par les veines &amp; conduits du corps
+chassoit les mauvaises vapeurs, léquelles cherchans
+une sortie par les yeux, ou les oreilles, &amp;
+n'en trouvans point étoient contraintes de s'arréter
+là. Ilz furent visitez par le soin de quelques
+doctes Medecins qui apporterent envers
+eux ce qui étoit de leur art &amp; science: puis chacun
+prit parti où il avoit affaire.</p>
+
+<p>Quant aux cinq léquels nous avons dit avoir eté
+au debarquement du Bresil r'envoyés à terre,
+Villegagnon en fit noyer trois comme seditieux &amp;
+heretiques, léquelz ceux de Geneve ont
+mis au catalogue de leurs martyrs.</p>
+
+<p>Pour le regard dudit Villegagnon Jean de Lery
+dit qu'il abandonna quelque temps aprés le
+Fort de Colligni pour revenir en France, y laissant
+quelques gens pour la garde, qui mal conduits,
+&amp; foibles, soit de vivres soit de nombre
+furent surpris par les Portugais, qui en firent
+cruelle boucherie. J'ose croire que les comportemens
+de Villegagnon envers ceux de la Religion
+pretenduë reformée le disgracierent du
+sieur Admiral, &amp; n'ayant plus le rafraichissement
+&amp; secours ordinaire il jugea qu'il ne faisoit
+plus bon là pour lui, &amp; valoit mieux s'en retirer.
+En quoy faisant il eût eu plus d'honneur de r'amener
+son petit peuple, étant bien certain que
+les Portugais ne les lairroient gueres en repos,
+&amp; de vivre toujours en apprehension, c'est
+perpetuellement mourir. Et davantage, si un homme
+d'authorité a assez de peine à se faire obeir,
+méme en un païs éloigné de secours: beaucoup
+moins obeira on à un Lieutenant, de qui la
+crainte n'est si bien enracinée és coeurs des sujets
+qu'est celle d'un gouverneur en chef. Telles
+choses considerées, ne se faut emerveiller si cette
+entreprise a si mal reussi. Mais elle n'avoit garde
+de subsister, veu que Villegagnon n'avoit
+point envie de resider là. Qu'il n'en ait point eu
+d'envie je le conjecture, parce qu'il ne s'est
+addonné à la culture de la terre. Ce qu'il falloit
+faire dés l'entrée, &amp; ayant païs découvert
+semer abondamment, &amp; avoir des grans de reste
+sans en attendre de France. Ce qu'il a peu &amp;
+deu faire en quatre ans ou environ qu'il y a été,
+puis que c'étoit pour posseder la terre. Ce qui
+lui a été d'autant plus facile, que cette terre
+produit en toute saison. Et puis qu'il s'étoit voulu
+méler de dissimuler il devoit attendre qu'il fût
+bien fondé pour découvrir son intention: &amp; en
+cela git la prudence. Il n'appartient pas à tout
+le monde de conduire des peuplades &amp; colonies.
+Qui veut faire cela, faut qu'il soit populaire
+&amp; de tous métiers, &amp; qu'il ne se dedaigne
+de rien: &amp; sur tout qu'il soit doux &amp; affable, &amp;
+éloigné de cruauté.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009.png"></p>
+<br><br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"></p>
+
+<h2>TROISIEME LIVRE</h2>
+<h3>DE L'HISTOIRE DE LA</h3>
+<h4>NOUVELLE-FRANCE</h4>
+
+<h4>Contenant les navigations &amp; découvertes des<br>
+François faites dans les Golfe &amp;<br>
+grande riviere de Canada.</h4>
+<br><br>
+
+<h3>AVANT-PROPOS</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L.png"></span>'HISTOIRE <i>bien décrite est
+chose qui donne beaucoup de contentement
+à celui qui prent plaisir
+à la lecture d'icelle, mais
+principalement cela avient quand
+l'imagination qu'il a conceuë des choses y
+deduites, est aidée par la representation de la
+peinture: C'est pourquoy en lisant les écrits des
+Cosmogaphes il est difficile d'y avoir de la
+delectation ou de l'utilité sans les Tables
+geographiques. Or ayans en ce livre ici à recueillir
+les voyages faits en la Terre-neuve &amp;
+grande riviere de</i> Canada <i>tant par le Capitaine
+Jacques Quartier, que de freche memoire
+par Samuel Champlein (qui est une méme
+chose) &amp; les découvertes &amp; navigations faites
+souz le gouvernement du sieur de Monta: considerant
+que les descriptions dédits Capitaine
+Quartier &amp; Champlein sont des iles, ports,
+caps, rivieres, &amp; lieux qu'ilz ont veu, léquels
+estans en grand nombre apporteroient plutot
+un degout au lecteur, qu'un appetit de lire,
+ayant moy-méme quelquefois en semblable sujet
+passé par dessus les descriptions des provinces
+que Pline fait és livres III, IV, V, &amp; VI, de son
+Histoire naturelle: ce que je n'eusse fait si j'eusse
+eu la Charte geographique presente: J'ay pensé
+étre à propos de representer avec le discours, le
+pourtrait tant desdites Terres-neuves, que de
+ladite riviere de</i> Canada <i>jusques à son premier saut,
+qui sont de quatre &amp; cinq cens lieuës
+de païs, avec les noms des lieux plus remarquables,
+afin qu'en lisant le lecteur voye la
+route suivie par noz François en leurs découvertes.
+Ce que j'ai fait au mieux qu'il m'a été
+possible, aiant rapporté chacun lieu à sa propre élevation
+&amp; hauteur: enquoy se sont equivoqué
+tous ceux qui s'en sont mélez jusques à present.</i></p>
+
+<p><i>Quant à ce qui est de l'Histoire j'avois en
+volonté de l'abbreger, mais j'ay consideré que ce
+seroit faire tort aux plus curieux, voire méme
+aux mariniers, qui par le discours entier peuvent
+reconoitre les lieux dangereux, &amp; se prendre
+garde de toucher. Joint que Pline &amp; autres
+geographes n'estiment point étre hors de leur
+sujet d'écrire de cette façon, jusques à particulariser
+les distances des lieux &amp; provinces. Ainsi
+j'ay laissé en leur entier les deux voyages dudit
+Capitaine Jacques Quartier: le premier déquels
+étoit imprimé: mais le second je l'ai pris sur
+l'original presenté au Roy écrit à la main, couvert
+en satin bleu. Et en ces deux je trouve de
+la discordance en une chose, c'est qu'au premier
+voyage il est mentionné que ledit Quartier ne
+passa point plus de quinze lieuës par delà le cap
+Mont-morency: &amp; en la relation du second
+il dit qu'il remena en la terre de</i> Canada <i>qui
+est au Nort de l'ile d'Orleans (à plus de six vints
+lieuës dudit cap de Mont-morenci) les deux
+Sauvages qu'il y avoit pris l'an precedent. J'ay
+donc mis au front de ce troisiéme livres la charte
+de ladite grande riviere, &amp; du Golfe de</i> Canada
+<i>tout environné de terres &amp; iles, sur léquelles
+le lecteur semblera étre porté quant il
+y verra les lieux désignéz par leurs noms.</i></p>
+
+<p><i>Au surplus ayant trouvé en téte du premier
+voyage du Capitaine Jacques Quartier quelques
+vers François qui me semblent de bonne grace,
+je n'en ay voulu frustrer l'autheur, duquel
+j'eusse mis le nom, s'il se fût donné à conoitre.</i></p>
+<br><br>
+
+
+<hr class="full">
+
+<h2>SUR LE VOYAGE DE</h2>
+<h3>DE CANADA</h3>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>QUOY? serons-nous toujours esclaves des fureurs?</i></p>
+<p><i>Gemirons-nous sans fin nos eternels mal-heurs?</i></p>
+<p><i>Le Soleil a roulé quarante entiers voyages,</i></p>
+<p><i>Faisant sourdre pour nous moins de jours que d'orages:</i></p>
+<p><i>D'un desastre mourant un autre pire est né,</i></p>
+<p><i>Et n'appercevons pas le destin obstiné</i></p>
+<p><i>(Chetifs) qui noz conseils ravage comme l'onde</i></p>
+<p><i>Qui és humides mois culbutant vagabonde</i></p>
+<p><i>Du negeux Pyrené, ou des Alpes fourchus,</i></p>
+<p><i>Entreine les rochers, &amp; les chénes branchus:</i></p>
+<p><i>Ou comme puissamment une tempéte brise,</i></p>
+<p><i>Cedons, sages, cedons au ciel qui dépité</i></p>
+<p><i>Contre nôtre terroir, prophane, ensanglanté</i></p>
+<p><i>De meurtres fraternels, &amp; tout puant de crimes,</i></p>
+<p><i>Crimes qui font horreur aux infernaux abymes,</i></p>
+<p><i>Nous chasse à coups de fouet à des bords plus heureux:</i></p>
+<p><i>Afin de r'aviver aux actes valeureux</i></p>
+<p><i>Des renommez François la race abatardie:</i></p>
+<p><i>Comme on voit la vigueur d'une plante engourdie,</i></p>
+<p><i>Au changement de place alaigre s'éveiller,</i></p>
+<p><i>Et de plus riches fleurs le parterre émailler.</i></p>
+<p><i>Ainsi France Alemande en Gaule replantée:</i></p>
+<p><i>Ainsi l'antique Saxe en l'Angleterre entée:</i></p>
+<p><i>Bref, les peuples ainsi nouveaux sieges traçans,</i></p>
+<p><i>Ont redoublé gaillars leurs sceptres florissans:</i></p>
+<p><i>Faisans voir que la mer qui les astres menace,</i></p>
+<p><i>Et les plus aspres mons à la vertu font place.</i></p>
+<p><i>Sus, sus donc compagnons qui bouillez d'un beau sang,</i></p>
+<p><i>Et auquels la vertu esperonne le flanc,</i></p>
+<p><i>Allois où le bonheur &amp; le ciel nous appelle;</i></p>
+<p><i>Et provignons au loin une France plus belle.</i></p>
+<p><i>Quittons aux faineans, à ces masses sans coeur,</i></p>
+<p><i>A la peste, à la faim, aux ebats du vainqueur,</i></p>
+<p><i>Au vice, au desespoir, cette campagne usee,</i></p>
+<p><i>Haine des gens de bien, du monde la risee.</i></p>
+<p><i>C'est pour vous que reluit cette riche toison</i></p>
+<p><i>Deuë aux braves exploits de ce François Jason,</i></p>
+<p><i>Auquelle le Dieu marin favorable fait féte,</i></p>
+<p><i>D'un rude cameçon arrétant la tempéte.</i></p>
+<p><i>Les filles de Nerée attendent vous vaisseaux;</i></p>
+<p><i>Jà caressent leur prouë, &amp; balient les eaux</i></p>
+<p><i>De leurs paumes d'y voire en double rang fendues,</i></p>
+<p><i>Comme percens les airs les voyageres Grues,</i></p>
+<p><i>Quand la saison severe &amp; la gaye à son tour</i></p>
+<p><i>Les convie à changer en troupes de sejour.</i></p>
+<p><i>C'est pour vous que de laict gazouillent les rivieres;</i></p>
+<p><i>Que maçonnent és troncs les mouches menageres:</i></p>
+<p><i>Que le champ volontaire en drus épics jaunit:</i></p>
+<p><i>Que le fidele sep sans peine se fournit</i></p>
+<p><i>D'un fruit qui sous le miel ne couve la tristesse,</i></p>
+<p><i>Ains enclot innocent la vermeille liesse.</i></p>
+<p><i>La marâtre n'y sçait l'aconite tremper:</i></p>
+<p><i>Ni la fievre altérées És entrailles camper:</i></p>
+<p><i>Le favorable trait de Proserpine envoye</i></p>
+<p><i>Aux champs Elysiens l'ame soule de joye:</i></p>
+<p><i>Et mille autres souhaits que vous irez cueillans,</i></p>
+<p><i>Que reserve le ciel aux estomachs vaillans.</i></p>
+<p><i>Mais tous au demarer sermons cette promesse:</i></p>
+<p><i>Disons, plustot la terre usurpe la vitesse</i></p>
+<p><i>Des flambeaux immortels: les immortels flambeaux</i></p>
+<p><i>Echangent leur lumiere aux ombres des tombeaux:</i></p>
+<p><i>Les prez hument plustot les montagnes fondues:</i></p>
+<p><i>Sans montagnes les vaux foulent les basses nues:</i></p>
+<p><i>L'Aigle soit veu nageant dans la glace de l'air:</i></p>
+<p><i>Dans les flots allumez la Baleine voler</i></p>
+<p><i>Plustot qu'en nôtre esprit le retour se figure:</i></p>
+<p><i>Et si nous parjurons, la mer nous soit parjure.</i></p>
+<p><i>O quels rempars je voy! quelles tours se lever!</i></p>
+<p><i>Quels fleuves à fonds d'or de nouveaux murs laver!</i></p>
+<p><i>Quels Royaumes s'enfler d'honnorables conquétes!</i></p>
+<p><i>Quels lauriers s'ombrager de genereuses tétes!</i></p>
+<p><i>Quelle ardeur me soulève! Ouvrez-vous larges airs,</i></p>
+<p><i>Faites voye à mon aile: és bords de l'Univers,</i></p>
+<p><i>De mon cor haut-sonnant les victoires j'entonne</i></p>
+<p><i>D'un essaim belliqueux, dont la terre frissone.</i></p>
+</div></div>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"></p>
+
+<br><br><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/013.png"></p>
+
+<h3>AU LECTEUR</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/A4.png"></span>MI Lecteur, n'ayant peu bonnement
+arrenger en peu d'espace tant de ports,
+iles, caps, golfes, ou bayes, detroits, &amp;
+rivieres déquels est fait mention és voyages
+que j'ay d'orenavant à te representer en ce troisiéme
+livre, j'ay estimé meilleur &amp; plus commode
+de te les indiquer par chiffres, ayant seulement
+chargé la Charte que je te donne des
+noms les plus celebres qui soyent en la Terre-neuve
+&amp; grande riviere de Canada.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Lieux de la terre-neuve.</i></p>
+
+<p>1 <i>Cap de Bonne-veuë</i> premier abord du Capitaine Jacques Quartier.</p>
+<p>2 <i>Port de sainte Catherine.</i></p>
+<p>3 <i>Ils aux Oyseaux.</i> en cette ile y a telle quantité
+d'oyseaux, que tous les navires de France
+s'en pourroient charger sans qu'on s'en
+apperceût: ce dit le Capitaine Jacques
+Quartier. Et je le croy bien pour en avoir
+veu préque de semblables.</p>
+<p>4 <i>Golfe des Chateaux.</i></p>
+<p>5 <i>Port de Carpunt</i>.</p>
+<p>6 <i>Cap Razé</i>, où il y a un port dit <i>Rougueusi</i>.</p>
+<p>7 <i>Cap &amp; Port de Degrad</i>.</p>
+<p>8 <i>Ile sainte Catherine</i>, &amp; là méme le <i>Port des Chateaux</i>.</p>
+<p>9 <i>Port des Gouttes</i>.</p>
+<p>10 <i>Port des Balances</i>.</p>
+<p>11 <i>Port de Blanc-sablon.</i></p>
+<p>12 <i>Ile de Brest</i>.</p>
+<p>13 <i>Port des ilettes.</i></p>
+<p>14 <i>Port de Brest.</i></p>
+<p>15 <i>Port saint Antoine.</i></p>
+<p>16 <i>Port saint Servain.</i></p>
+<p>17 <i>Fleuve saint Jacques, &amp; Port de Jacques Cartier.</i>
+<p>18 <i>Cap Tiennot.</i></p>
+<p>19 <i>Port saint Nicolas.</i></p>
+<p>20 <i>Cap de Rabast.</i></p>
+<p>21 <i>Baye de saint Laurent.</i></p>
+<p>22 <i>Iles saint Guillaume.</i></p>
+<p>23 <i>Ile sainte Marthe.</i></p>
+<p>24 <i>Ile saint Germain.</i></p>
+<p>25 <i>Les sept iles.</i></p>
+<p>26 <i>Riviere dite Chischedec,</i> où y a grande quantité de chevaux aquatiques dits hippopotames.</p>
+<p>27 <i>Ile de l'Assumption,</i> autrement dite <i>Anticosti</i>,
+laquelle a environ trente lieuës de
+longueur: &amp; est à l'entrée de la grande riviere
+de <i>Canada</i>.</p>
+<p>28 <i>Détroit saint Pierre</i>.</p>
+</div></div>
+
+<p>Ayant indiqué les lieux de la Terre-neuve
+qui regardent à l'Est, &amp; ceux qui sont le long de
+la terre ferme du Nort, retournons à ladite Terre-neuve,
+&amp; faisons le tour entier. Mais faut sçavoir
+qu'il y a deux passages principaux pour entrer
+au grand Golfe de <i>Canada</i>. Jacques Quartier en
+ses deux voyages alla par le passage du Nort.
+Aujourd'huy pour eviter les glaces &amp; pour
+le plus court plusieurs prennent celuy du Su
+par le détroit qui est entre le Cap Breton &amp; le
+Cap de Raye. Et cette route ayant eté suivie par
+Champlein, la premiere terre en son voyage fut:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>29 <i>Le Cap sainte Marie.</i></p>
+<p>30 <i>Iles saint Pierre</i></p>
+<p>31 <i>Port du saint Esprit.</i></p>
+<p>32 <i>Cap de Lorraine.</i></p>
+<p>33 <i>Cap saint Paul.</i></p>
+<p>34 <i>Cap de Raye</i>, que je pense étre le <i>Cap pointu</i> de Jacques Quartier.</p>
+<p>35 <i>Le mons des Cabanes.</i></p>
+<p>36 <i>Cap double.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Maintenant passons à l'autre terre vers le
+Cap sainct Laurent, laquelle j'appellerois volontiers
+l'ile de <i>Bacaillos</i>, c'est à dire de Moruës
+(ainsi qu'à peu pres l'a marquée Postel) pour
+lui donner un propre nom, quoy que tout
+l'environ du Golphe de <i>Canada</i> se puisse ainsi
+nommer: car jusques à <i>Gachepé</i>, tous les ports
+sont propres à la pécherie desdits poissons,
+voire méme encore les ports qui sont au dehors
+&amp; regardent vers le Su, comme le port aux
+Anglois, de <i>Campseau</i>, &amp; de Savalet. Or en commençant
+au détroit d'entre le Cap de Raye &amp; le
+Cap sainct Laurent (lequel a dix-huit lieuës de
+large) on trouve:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>37 <i>Les iles saint Paul.</i></p>
+<p>38 <i>Cap saint Laurent.</i></p>
+<p>39 <i>Cap saint Pierre.</i></p>
+<p>40 <i>Cap Dauphin.</i></p>
+<p>41 <i>Cap saint Jean.</i></p>
+<p>42 <i>Cap Royal.</i></p>
+<p>43 <i>Golfe saint Julien</i></p>
+<p>44 <i>Passage</i>, ou <i>Détroit</i> de la baye de <i>Campseau</i>,
+qui separe l'ile de <i>Bacaillos</i> de la terre ferme.</p>
+</div></div>
+
+<p>Depuis tant d'années ce détroit n'est point
+à peine reconu, &amp; toutesfois il sert de beaucoup
+pour abbreger chemin ou du moins servira à
+l'avenir, quant la Nouvelle-France sera habitée
+pour aller à la grande riviere de <i>Canada</i>. Nus le
+vimes l'année passée étant au port de <i>Campseau</i>,
+allans chercher quelque ruisseau pour nous
+pourvoir d'eau douce avant nôtre retour. Nous
+en trouvames un petit que j'ay marqué vers
+le fond de la baye dudit <i>Campseau</i>, auquel lieu se
+fait grande pécherie de moruës. Or quant je
+considere la route de Jacques Quartier en son
+premier voyage, je la trouve si obscure que rien
+plus, faute d'avoir remarqué ce passage. Car nos
+mariniers se servent le plus souvent des noms de
+l'imposition des Sauvages, comme <i>Tadoussac, Anticosti,
+Gachepé, Tregate, Misamichis, Campseau, Kebec,
+Batiscan, Saguenay, Chischedec, Mantanne</i>, &amp; autres.
+En cette obscurité j'ay pensé que ce qu'il
+appelle les Iles Colombaires sont les iles dites
+Ramées qui sont plusieurs en nombre, ayant
+dit en son discours qu'une tempéte les avoit portez
+du Cap pointu à trente sept lieuës loin: car il
+étoit ja passé de la bende du Nort vers le Su.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>45 <i>Iles Colombaires,</i> alias <i>Iles Ramées.</i></p>
+<p>46 <i>Iles des margaux.</i> Il y a trois iles remplies de
+ces oiseaux comme un pré d'herbes, ainsi que dit
+Jacques Quartier.</p>
+<p>47 <i>Ile de Brion</i>, où y a des Hippopotames, ou Chevaux marins.</p>
+<p>48 <i>Ile d'Alezay</i>. De là il dit qu'ils firent quelques quarante
+lieuës, et trouverent:</p>
+<p>49 <i>Le Cap d'Orleans.</i></p>
+<p>50 <i>Fleuve des Barques</i>, que je prens pour <i>Misamichis</i>.</p>
+<p>51 <i>Cap des Sauvages.</i></p>
+<p>52 <i>Golfe saint Lunaire</i>, que je prens pour <i>Tregate</i>.</p>
+<p>53 <i>Cap d'Esperance.</i></p>
+<p>54 <i>Baye</i>, ou <i>Golfe de Chaleur</i>, auquel Jacques Quartier
+dit qu'il fait plus chaut qu'en Hespagne: En quoy je ne le croiray
+volontiers jusques à ce qu'il y ait fait un
+autre voyage, attendu le climat. Mais il se
+peut faire que par accident il y faisoit fort
+chaud quand il y fut, qui étoit au mois de Juillet.</p>
+<p>55 <i>Cap du Pré.</i></p>
+<p>56 <i>Saint Martin.</i></p>
+<p>57 <i>Baye des Morues.</i></p>
+<p>58 <i>Cap saint Louis.</i></p>
+<p>59 <i>Cap de Montmorency.</i></p>
+<p>60 <i>Gachepé.</i></p>
+<p>61 <i>Ile percée.</i></p>
+<p>62 <i>Ile de Bonnaventure.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Entrons maintenant en la grande riviere de
+<i>Canada</i>, en laquelle nous trouverons peu de
+ports en l'espace de plus de trois cens cinquante
+lieuës: car elle est fort pleine de rochers &amp; battures.
+A la bende du Su passé <i>Gachepé</i> il y a:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>63 <i>Le Cap de l'Evesque.</i></p>
+<p>64 <i>Riviere de Mantane.</i></p>
+<p>65 <i>Les ileaux saint Jean</i>, que je prens pour <i>Le Pic</i>.</p>
+<p>66 <i>Riviere des Iroquois.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>A la bende du Nort, apres <i>Chischedec</i> mis ci-dessus au numero 27.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>67 <i>Riviere sainte Marguerite.</i></p>
+<p>68 <i>Port de Lesquemin</i>, où les Basques vont à la
+pécherie des Baleines.</p>
+<p>69 <i>Port de Tadoussac</i>, à l'emboucheure de la riviere
+De <i>Saguenay</i>, où se fait le plus grand traffic
+de pelleterie qui soit en tout le païs.</p>
+<p>70 <i>Riviere de Saguenay</i> à cent lieuës de l'emboucheure
+de la riviere de <i>Canada</i>. Cette riviere
+est si creuse qu'on n'en trouve quasi point le
+fond. Ici la grande riviere de <i>Canada</i> n'a plus que
+sept lieuës de large.</p>
+<p>71 <i>Ile du Liévre.</i></p>
+<p>72 <i>Ile aux Coudres</i>. Ces deux iles ainsi appellées
+par Jacques Quartier.</p>
+<p>73 <i>Ile d'Orleans</i>, laquelle Jacques Quartier
+nomma <i>l'ile de Bacchus</i>, à-cause de la grande
+quantité de vignes qui y sont. Ici l'eau de la
+grande riviere est douce, &amp; monte le flot
+plus de quarante lieuës par-dela.</p>
+<p>74 <i>Kebec</i>. C'est un détroit de la grande riviere
+de Canada, que Jacques Quartier nomme <i>Achelaci</i>,
+où le sieur De Monts a fait un
+Fort &amp; habitation de François, auprés duquel
+lieu y a un ruisseau qui tombe d'un
+rocher fort haut &amp; droit.</p>
+<p>75 <i>Port de sainte Croix</i> où hiverna Jacques Quartier,
+&amp; dit Champlein qu'il ne passa point plus
+outre, mais il se trompe: &amp; faut conserver la
+memoire de ceux qui ont bien fait.</p>
+<p>76 <i>Riviere de Batiscan.</i></p>
+<p>77 <i>Ile saint Eloy.</i></p>
+<p>78 <i>La riviere de Foix</i>, nommée par Champlein <i>Les trois rivieres.</i></p>
+<p>79 <i>Hochelaga</i>, ville des Sauvages, du nom de laquelle
+Jacques Quartier a appellé la grande riviere que nous disons <i>Canada</i>.</p>
+<p>80 <i>Mont Royal</i>, montagne voisine de <i>Hochelaga</i>,
+d'où l'on découvre la grande riviere de <i>Canada</i>
+à perte de veue au dessus du grand Saut.</p>
+<p>81 <i>Saut</i> de la grande riviere de <i>Canada</i>, qui dure
+une lieue, tombant icelle riviere parmi des
+rochers en bas avec un bruit étrange.</p>
+<p>82 <i>La grande riviere de Canada</i>, de laquelle on ne
+sçait encore l'origine, &amp; a plus de huit cens
+lieues de conoissance, soit pour avoir veu, soit
+par le rapport des Sauvages. Je trouve au second
+voyage de Jacques Quartier qu'elle a
+trente lieues de large à son entrée, &amp; plus de
+deux cens brasses de profond. Cette riviere
+a esté appellée par le méme Jacques Quartier
+<i>Hochelaga</i>, du nom du peuple qui de son temps
+habitoit vers le Saut d'icelle.</p>
+</div></div>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/08-small.png"></p>
+
+<p class="mid"><a href="images/08-large.png">Agrandissement</a></p>
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Sommaire de deux voyages faits par le Capitaine Jacques
+Quartier en la Terre-neuve: Golfe &amp; grande
+riviere de Canada: Eclaircissement des noms de Terre-neuve,
+Bacalos, Canada: &amp; Labrador: Erreur
+du sieur de Belle-foret.</i></p>
+
+<h3>CHAP. I</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/E2.png"></span>N l'année mille cinq cens
+trente-trois Jacques Quartier
+excellent pilote Maloin,
+desireux de perpetuer son nom par quelque
+action signalée, fit sçavoir
+à Monsieur l'admiral (qui
+étoit pour lors Messire
+Philippe Chabot Comte de Burensais, &amp; de
+Chargni Seigneur de Brion) la bonne volonté
+qu'il avoit de découvrir des terres ainsi que les
+Hespagnols avoient fait aux Indes Occidentales,
+&amp; méme douze ans auparavant Jean Verazzan
+par commission du Roy François I, lequel
+Verazzan prevenu de mort n'avoit conduit
+aucunes colonies és terres qu'il avoit découvertes,
+ains seulement remarqué la côte depuis
+environ le trentiéme degré de la Terre-neuve
+qu'on appelle aujourd'huy la Floride
+jusques au quarantiéme. Pour lequel dessein
+continuer il offroit ce qui étoit de son industrie
+s'il plaisoit au Roy luy fournir les moyens à ce
+necessaires. Ledit sieur Admiral ayant pris de
+bonne part ces paroles, il les representa à sa Majesté,
+et fit en sorte que ledit Quartier eut la
+charge de deux vaisseaux de chacun soixante
+tonneaux garnis de soixante &amp; un hommes pour
+l'execution de ce qu'il avoit proposé. Et moyennant
+ce il fit un voyage à la Terre-neuve du
+Nort, là où il découvrit les iles de ladite Terre-neuve,
+qui sont comme un Archipelague, en
+nombre infini, &amp; les côtes jusques à l'embouchure
+de la grande riviere de <i>Canada</i> tant à la
+bende du Nort, que du su, &amp; ne cessa de rechercher
+les ports &amp; havres dédites terres, &amp; reconoitre leur
+assiette, utilité, &amp; nature, jusques à ce
+que la saison se passant, &amp; les vens contraires à la
+route de France venans à s'élever, il print avis de
+retourner, &amp; attendre à une autre année à faire
+plus ample découverte, comme il fit incontinent
+aprés, &amp; penetra en son second voyage jusques
+au grand saut de ladite riviere de <i>Canada</i>, en laquelle
+il avoit deliberé de donner commencement
+à une habitation Françoise au lieu dit
+Sainte Croix décrit en la relation qu'il a fait de
+son second voyage: auquel lieu il hiverna, &amp; y a
+encore presentement des meules à moulin qu'il
+y avoit portées comme instrumens principalement
+necessaires à la nourriture d'un peuple.
+Mais comme les plantes hors de leur province
+&amp; en leur propre province souvent transplantées
+ne profitent point tant qu'en leur lieu natures:
+Et comme il y a des païs en la France méme
+où plusieurs forains &amp; étrangers ne peuvent vivre
+(du moins en bonne santé) comme Narbonne
+en Languedoc, &amp; à Yres en Provence,
+d'où j'entens que les habitans sont contraints
+de rebatir leur ville en un autre endroit, pource
+qu'ilz n'y peuvent devenir vieux: Et pour l'effect
+de ce ont presenté requéte au Roy: surquoy
+y a des oppositions par les Marseillois &amp; les habitans
+de Tolon: Ainsi durant cet hiver plusieurs
+des gens dudit Quartier n'ayans la disposition
+du corps bien sympathisante avec la temperature
+de l'air de ce païs là, furent saisis de maladies
+inconuës qui en emporterent un bon nombre,
+y eussent pis fait sans le secours du remede
+que Dieu leur envoya, duquel nous r'apporterons
+en son lieu ce que ledit Quartier en a écrit.</p>
+
+<p>Apres que l'hiver fut passé les gens dudit
+Quartier se facherent de cette demeure &amp; voulurent
+retourner en France, méme d'autant que
+les vivres commençoient à leur defaillir: de maniere
+qu'ilz donnerent de cette étrange maladie,
+l'ardeur d'habiter cette Terre-neuve fut
+refroidie jusques à ce qu'en l'an mille cinq cens
+quarante, se presenta le sieur de Roberval Gentil-homme
+Picard pour étre conducteur de l'oeuvre
+delaissé, &amp; souz luy ledit Quartier fut constitué
+capitaine general sur tous les vaisseaux de mer
+qui seroient employés à cette entreprise: pour
+laquelle je trouve que grande depense fut faite sans
+que nous en voyons étre reussi aucun fruit: ainsi
+que plus particulierement se reconoitra par le
+contenu au trentiéme chapitre ci-dessous.</p>
+
+<p>Or ayans dorenavant à parler des païs de la
+Terre-neuve, de <i>Bacalos</i>, &amp; de <i>Canada</i>, il est bon
+avant qu'y entrer d'éclaircir le lecteur de ces trois
+mots, déquels tous les Geographes ne conviennent
+entr'eux. Quant au premier il est certain que
+tout ce païs que nous avons dit se peut appeller
+Terre-neuve, &amp; le mot n'en est pas nouveau:
+car de toute memoire, &amp; dés plusieurs siecles
+noz Dieppois, Maloins, Rochelois, &amp; autres
+mariniers du Havre de Grace, de Honfleur &amp;
+autres lieux, ont les voyages ordinaires en ces
+païs-là pour la pécherie des Moruës dont ilz
+nourrissent préque toute l'Europe, &amp; pourvoyent
+tous vaisseaux de mer. Et quoy que tout
+païs de nouveau découvert se puisse appeller
+Terre-neuve, comme nous avons rapporté au
+quatriéme chapitre du premier livre que Jean
+Verazzan appela la Floride Terre-neuve,
+pource qu'avant lui aucun n'y avoit encore
+mis le pied: toutefois ce mot est particulier aux
+terres plus voisines de la France és Indes Occidentales,
+léquelles sont depuis les quarante jusques
+au cinquantiéme degré. Et par un mot
+plus general on peut appeller Terre-neuve
+tout ce qui environne le Golfe de Canada, où
+les Terre-neuviers indifferemment vont tous
+les ans faire leur pécherie: ce que j'ay dit étre
+dés plusieurs siecles; &amp; partant ne faut qu'aucune
+autre nation se glorifie d'en avoir fait la
+découverte. Outre que cela est tres-certain
+entre noz mariniers Normans, Bretons, &amp; Basques,
+léquels avoient imposé nom à plusieurs
+ports de ces terres avant que le Capitaine Jacques
+Quartier y allat; Je mettray encore ici le
+témoignage de Postel que J'ay extrait de sa
+Charte geographique en ces mots: <i>Terra hacob
+lucrosissimam piscationis utilitatem summa
+litterarum memoria à Gallis adiri solita, &amp; ante mille
+sexentos annos frequentari solita est sed eo quod sit urbibus
+inculta &amp; vasta spreta est.</i> De maniere que nôtre
+Terre-neuve étant du continent de l'Amerique,
+c'est aux François qu'appartient l'honneur
+de la premiere découverte des Indes Occidentales,
+&amp; non aux Hespagnols.</p>
+
+<p>Quant au nom de <i>Bacalos</i> il est de l'imposition
+de noz Basques, léquels appellent une Moruë
+<i>Bacaillos</i>, &amp; à leur imitation nos peuples de la
+Nouvelle-France ont appris à nommer aussi la
+Moruë <i>Bacaillos</i>, quoy qu'en leur langage le
+nom propre de la moruë soit <i>Apegé</i>. Et ont dés
+si long-temps la frequentation dédits Basques,
+que le langage des premieres terres est à moitié
+de Basque. Or d'autant que toute le pécherie
+des Moruës (passé le Banc) se fait au Golfe
+de Canada, ou en la côte y adjacente que est au
+Su hors ledit Golfe, és Ports des Anglois, &amp; de
+<i>Campseau</i>: pour cette cause toute cette premiere
+terre que nous avons dite Terre-neuve en general,
+se peut dire Terre de <i>Bacaillos</i>, c'est à dire
+Terre de Moruës.</p>
+
+<p>Et pour le regard du nom de <i>Canada</i> tant celebré
+en l'Europe, c'est proprement l'appellation
+de l'une &amp; de l'autre rive de cette grande
+riviere, à laquelle on a donné le nom de <i>Canada</i>,
+comme au fleuve de l'Inde, le nom du peuple &amp;
+de la province qu'il arrouse. D'autres ont appellé
+cette riviere <i>Hochelaga</i> du nom d'une autre
+terre que cette riviere baigne au dessus de
+sainct Croix, où Jacques Quartier hiverna.
+Or jaçoit que la partie du Nort au dessus de la
+riviere de <i>Saguenay</i>, soit le Canada dudit Quartier;
+toutefois les peuples de <i>Gachepé</i>, &amp; de la
+baye des Chaleur qui sont environ le quarante-huitiéme
+degré de latitude au Su de ladite grande
+riviere se disent <i>Canadoquea</i> (ilz prononcent
+ainsi) c'est à dire Canadaquois, comme nous
+disons Souriquois, &amp; Iroquois, autres peules de
+cette terre. Cette diversité a fait que les Geographes
+ont varié en l'assiette de la province de
+<i>Canada</i>, les uns l'ayant située par les cinquante,
+les autres par les soixante degrez. Cela presupposé,
+je dy que l'un &amp; l'autre côté de ladite riviere
+est <i>Canada</i>, &amp; par ainsi justement icelle riviere
+en porte le nom, plutot que de <i>Hochelaga</i>, ou de
+saint Laurent.</p>
+
+<p>Ce mot donc de <i>Canada</i> étant proprement le
+nom d'une province, je ne me puis accorder
+avec le sieur de Belle-foret, lequel dit qu'il signifie
+Terre; ni à peine avec le Capitaine Jacques
+Quartier, lequel écrit que <i>Canada</i> signifie ville.
+Je croy que l'un &amp; l'autre s'est abusé, &amp; est
+venuë la deception de ce que (comme il falloit
+parler par signes avec ces peuples) quelqu'un
+des François interrogeant les Sauvages comment
+s'appelloit leur païs, lui montrans leurs
+villages &amp; cabanes, ou un circuit de terre, ils ont
+répondu que c'étoit <i>Canada</i>, non pour signifier
+que leurs villages ou la terre s'appellassent ainsi,
+mois toute l'étenduë de la province.</p>
+
+<p>Le méme Belle-foret parlant des peuples qui
+habitent environ la baye (ou Golfe) de Chaleur,
+les appelle peuples de <i>Labrador</i>, contre tous les
+Geographes universelement. En quoy il s'est
+equivoqué, veu que le païs de <i>Labrador</i> est par
+les soixante degrez, &amp; ledit Golfe de Chaleur n'est
+que par les quarante-huit &amp; demi. Je ne sçay
+quel est son autheur. Mais quant au Capitaine
+Jacques Quartier il ne fait nulle mention de <i>Labrador</i>
+en ses relations. Et vaudroit mieux que
+ledit Bell-foret eût situé le païs de <i>Bacalos</i> là où
+il a mis <i>Labrador</i>, que de l'avoir mis par les soixante
+degrez. Car de verité la plus grande pécherie
+des Moruës (ce que nous avons dit étre appellées
+<i>Bacaillos</i>) se fait és environs de la baye de
+Chaleur, comme à <i>Tregat, Misamichi</i>, &amp; la baye
+qu'on appelle des Moruës.</p>
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<p><i>Relation du premier voyage fait par le Capitaine Jacques
+Quartier en la Terre-neuve du Nort jusques à
+l'embouchure de la grande riviere de</i> Canada. <i>Et
+premierement l'état de son equipage, avec les découvertes
+du mois de May.</i></p>
+
+<h3>CHAP. II</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/A3.png"></span>PRES que Messire Charles de
+Moüy, sieur de la Milleraye, &amp;
+Vic'admiral de France eut fait jurer
+les Capitaines, Maitres &amp; Compagnons
+des navires, de bien &amp; fidelement
+se comporter au Service du Roy Tres-Chrétien,
+souz la charge du Capitaine Jacques
+Quartier; Nous partimes le vintiéme d'Avril en
+l'an mille cinq cens trente-quatre du port de saint
+Malo avec deux navires de charge chacun d'environ
+soixante tonneaux, &amp; armé de soixante &amp; un
+hommes: Et navigames avec tel heur que le
+dixiéme de May nous arrivames à la Terre-neuve,
+en laquelle nous entrames par le Cap de <i>Bonne-veuë</i>,
+lequel est au quarante-huitiéme degré
+&amp; demi de latitude. Mais pour la grande
+quantité de glaces qui étoit le long de cette terre,
+il nous fut besoin d'entrer en un port que
+nous nommames de <i>Saincte Catherine</i>, distant
+cinq lieuës du port susdit vers le Su-Suest, là
+nous arretames dix jours attendans le commodité
+du temps, &amp; ce-pendant nous equippames
+&amp; appareillames noz barques.</p>
+
+<p>Le vint-uniéme de May fimes voile ayant
+vend d'Ouest, &amp; tirames vers le Nort depuis le
+<i>Cap de Bonne-veuë</i> jusques à <i>l'ile des oyseaux</i>,
+laquelle étoit entierement environée de glace,
+qui toutefois étoit rompuë &amp; divisée en pieces,
+mais nonobstant cette glace noz barques ne
+laisserent d'y aller pour avoir des oyseaux, déquels
+y a si grand nombre que c'est chose incroyable
+à qui ne le void, par-ce que combien
+que cette ile (laquelle peut avoir une lieuë de
+circuit) en soit si pleine qu'il semble qu'ils y
+soient expressement apportés &amp; préque comme
+semez: Neantmoins il y en a cent fois plus à
+l'entour d'icelle, &amp; en l'air que dedans, déquels
+les uns sont grands comme Pies, noirs &amp; blancs,
+ayans le bec de Corbeau: ilz sont toujours en
+mer, &amp; ne peuvent voler haut, d'autant que
+leurs ailes sont petites, point plus grandes
+que la moitié de la main, avec léquelles toutefois
+ilz volent de telle vitesse à fleur d'eau, que
+les autres oyseaux en l'air. Ilz sont excessivement
+grans, &amp; étoient appellez par ceux du païs <i>Appenath</i>,
+déquelz noz deux barques se chargerent
+en moins de demie heure, comme l'on auroit peu
+faire de cailloux, de sorte qu'en chaque navire
+nous en fimes saler quatre ou cinq tonneaux,
+sans ceux que nous mangeames frais.</p>
+
+<p>En outre il y a une autre espece d'oyseau qui
+volent haut en l'air, &amp; à fleur d'eau, léquels sont
+plus petits que les autres, &amp; sont appellez <i>Godets.</i>
+Ilz s'assemblent ordinairement en cette Ile,
+&amp; se cachent souz les ailes des grans. Il y en a
+aussi d'une autre sorte (mais plus grans &amp; blancs)
+separez des autres en un canton de l'Ile, &amp; sont
+tres-difficiles à prendre, par-ce qu'ilz mordent
+comme chiens, &amp; les appelloient <i>Margaux</i>: Et
+bien que cette Ile soit distante de quatorze lieuës
+De la grande terre, neantmoins les Ours y viennent
+à nage, pour y manger ces oyseaux, &amp; les
+nôtres y en trouverent un grand comme une
+vache, blanc comme un cigne, lequel sauta en
+mer devant eux, &amp; le lendemain de Pâques qui
+étoit en May, voyageans vers la terre, nous le
+trouvames à moitié chemin nageant vers icelle
+aussi vite que nous qui allions à la voile; mais
+l'ayans apperceu luy donnames la chasse par le
+moyen de noz barques, &amp; le primmes par force.
+Sa chair étoit aussi bonne &amp; delicate à manger
+que celle d'un bouveau. Le Mercredy ensuivant
+qui étoit le vint-septiéme dudit mois de May,
+nous arrivames à la bouche du <i>Golfe des Chateaux</i>,
+mais pour la contrarieté du temps, &amp; à
+cause de la grande quantité de glaces, il nous
+fallut entrer en un port qui étoit aux environs
+de cette emboucheure, nommé <i>Carpunt</i>, auquel
+nous demeurames sans pouvoir sortir, jusques
+au neufiéme de Juin, que nous partimes de là
+pour passer outre ce lieu de <i>Carpunt</i>, lequel est
+au cinquante uniéme degré de latitude.</p>
+
+<p>La terre de puis le <i>Cap Razé</i> jusques à celui de
+<i>Degrad</i> fait la pointe de l'entrée de ce Golfe qui
+regarde de cap à cap vers l'Est, Nort, &amp; Su. Toutefois
+cette partie de terre est faite d'Iles situées
+l'une aupres de l'autre, si qu'entre icelles n'y a
+que comme de petits fleuves, par léquels l'on peut aller
+&amp; passer avec petits bateaux, &amp; là y a beaucoup
+de bons ports, entre léquels sont ceux de
+<i>Carpunt &amp; Degrad</i>, en l'une de ces iles la plus
+haute de toutes, l'on peut étant debout clairement
+voir les deux iles basses pres le <i>Cap Razé</i>, duquel
+lieu l'on conte vint-cinq lieuës jusques au port
+de <i>Carpunt</i>, &amp; là y a deux entrées, l'une du côté
+d'Est, l'autre du Su, mais il faut prendre garde du
+côté d'Est, parce qu'on n'y void que bancs &amp;
+eaux basses, &amp; faut aller à l'entour de l'Ile vers
+Ouest, la longueur d'un demi cable ou peu moins
+qui veut, puis tirer vers le Su, pour aller au susdit
+<i>Carpunt</i>, &amp; aussi l'on se doit garder de trois
+bancs qui sont sous l'eau, &amp; dans le canal, &amp; vers
+l'Ile du côté d'Est y a fond au canal de trois ou
+quatre brasses, l'autre entrée regarde l'Est, &amp;
+vers l'Ouest l'on peut mettre pied à terre.</p>
+
+<p>Quittant la pointe de <i>Degrad</i>, à l'entrée du
+Golfe susdit, à la volte d'Ouest, l'on doute de
+deux Iles qui restent au côté droit, déquelle
+l'une est distante trois lieuës de la pointe susdite,
+&amp; l'autre sept, ou plus ou moins, de la premiere,
+laquelle soit de la grande terre. J'appellay cette ile
+du nom de <i>saincte Catherine</i>, en laquelle vers Est,
+y a un païs sec &amp; mauvais terroir environ un quart
+de lieuë, pource est-il besoin de faire un peu de circuit.
+En cette ile est le <i>Port des Châteaux</i> qui regarde
+vers le Nord-Nordest &amp; le Su-Suroest, &amp;
+y a distance de l'un à l'autre environ quinze lieuës.
+Du susdit port des Chasteaux, jusques au <i>Port des Gouttes</i>,
+qui est la terre du Nort du Golfe susdit
+qui regarde l'Est-Nordest &amp; l'Ouest-Surouest,
+y a distance douze lieues &amp; demie, &amp; est à
+deux lieuës du <i>Port des Balances</i>, &amp; se trouve qu'en la
+tierce partie du travers de ce Golfe y a trente brasses
+de fond à plomb. Et de ce <i>Port des Balances</i> jusques
+au <i>Blanc-sablon</i> l'on void par trois lieues un
+banc qui paroit dessus l'eau ressemblant à un bateau.</p>
+
+<p>Blanc-sablon est un lieu où n'y a aucun abry du
+Su, ni du Suest, mais vers le Su-Surouest de ce
+lieu y a deux iles, l'une déquelles est appellée
+<i>l'ile de Brest</i>, &amp; l'autre <i>l'Ile des Oyseaux</i>, en laquelle
+y a grande quantité de <i>Godets &amp; Corbeaux</i> qui
+ont le bec &amp; les piés rouges, &amp; font leurs nids
+en des trous sous terre comme connils. Passé
+un Cap de terre distant une lieue de Blanc-sablon,
+l'on trouve un port &amp; passage appellé les
+Ilettes, qui est le meilleur lieu de Blanc-sablon,
+&amp; où la pécherie est fort grande. De ce
+lieu des Ilettes jusques au <i>Port de Brest</i> y a dix-huit
+lieuës de circuit: &amp; ce Port est au cinquante-uniéme
+degré cinquante-cinq minutes de latitude.
+Depuis les Ilettes jusques à ce lieu y a plusieurs
+iles, &amp; le <i>Port de Brest</i> est méme entre les
+iles, léquelles l'environnent de plus de trois
+lieuës, &amp; les iles sont basses, tellement que l'on
+Peut voir pardessus icelles les terres susdites.</p>
+<br><br>
+
+
+<hr class="full">
+
+<p class="mid"><i>La navigation &amp; découverte du mois de Juin.</i></p>
+
+<h3>CHAP. III</h3>
+
+<p>
+<span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>E dixiéme du susdit mois de
+Juin, entrames dans le <i>Port de Brest</i>
+pour avoir de l'eau &amp; du
+bois, &amp; pour nous apréter de passer outre ce Golfe: Le jour
+de sainct Barnabé aprés avoir ouï la Messe,
+nous tirames outre ce port vers Ouest, pour
+découvrir les ports qui y pouvoient étre:
+Nous passames par le milieu des iles, léquelles
+sont en si grand nombre qu'il n'est possible de
+les compter, par-ce qu'elles continuent dix
+lieues outre ce port: Nous demeurames en l'une
+d'icelle pour y passer la nuit, &amp; y trouvames
+grande quantité d'oeufs de Canes, &amp; d'autres
+Oyseaux qui y font leurs nids, &amp; les appellames
+toutes en general, <i>les iles</i>.</p>
+
+<p>Le lendemain nous passames outre ces Iles, &amp;
+au bout d'icelles trouvames un bon port, que
+nous appellames de <i>saint Antoine</i>, &amp; une ou
+deux lieues plus outre découvrimes un petit
+fleuve fort profond vers le Surouest, lequel est
+entre deux autres terres, &amp; y a là un bon port.
+Nous y plantames une croix, &amp; l'appellames
+<i>le Port saint Servain</i>: &amp; du côté du Surouest de
+ce port &amp; fleuve se trouve à environ une lieuë
+une petite ile ronde comme un fourneau, environnée
+de beaucoup d'autres petites, léquelles
+donnent la conoissance de ces ports. Plus outre à
+deux lieuës, y a un autre bon fleuve plus grand
+auquel nos péchames beaucoup de Saumons,
+&amp; l'appellames le <i>fleuve de saint Jacques</i>. Etans en
+ce fleuve nous avisames une grande nave qui
+étoit de la Rochelle, laquelle avoit la nuit precedente
+passé outre le port de Brest, où ils pensoient
+aller pour pécher, mais les mariniers ne
+sçavoient où était le lieu. Nous nous accostames
+d'eux, &amp; nos mimes ensemble en un autre
+port, qui est plus vers Ouest, environ une lieuë
+plus outre que le susdit fleuve de saint Jacques,
+lequel j'estime estre un des meilleurs ports du
+monde, &amp; fut appellé le <i>Port de Jacques Quartier</i>. Si
+la terre correspondoit à la bonté des ports, ce seroit
+un grand bien, mais on ne la doit point appeller
+terre, ains plustot cailloux &amp; rochers sauvages,
+&amp; lieux propres aux bétes farouches, d'autant
+qu'en toute la terre devers le Nort, je n'y
+vis pas tant de terre, qu'il en pourroit en un
+benneau: &amp; là toutefois je descendi en plusieurs
+lieux: &amp; en l'ile de Blanc-sablon n'y
+a autre chose que mousse, &amp; petites épines &amp;
+buissons ça &amp; là sechez &amp; demi-morts. Et
+en somme je pense que cette terre est celle que
+Dieu donna à Cain. Là on y void des hommes de
+belle taille &amp; grandeur, mais indomtés &amp; sauvages.
+Ilz portent les cheveux liés au sommet de
+la téte, &amp; étreints comme une poignée de foin,
+y mettans au travers un petit bois, ou autre chose
+au lieu de clou: &amp; y tient ensemble quelques
+plumes d'oyseaux. Ilz vont vétus de peaux d'animaux,
+aussi bien les hommes que les femmes,
+léquelles sont toutes fois percluses &amp; renfermées
+en leurs habits, &amp; ceintes par le milieu du corps,
+ce que ne font pas les hommes: ilz se peindent
+avec certaines couleurs rouges. Ils ont leurs
+Barques faites d'écorce d'arbre de Boul, qui est
+un arbre ainsi appellé au païs, semblable à noz
+chénes, avec léquelles ilz péchent grande quantité
+de Loups-marins: Et depuis mon retour, j'ay
+entendu qu'ilz ne faisoient pas là leur demeure,
+mais qu'ilz y viennent des païs plus chauds par
+terre, pour prendre de ces Loups, &amp; autres choses
+pour vivre.</p>
+
+<p>Le treiziéme jour dudit mois, nous retournames
+à nos navires, pour faire voile, pource
+que le temps étoit beau, &amp; le Dimanche fimes
+dire la Messe: Le Lundy suivant qui étoit le quinziéme,
+partimes outre le port de <i>Brest</i>, &amp; primmes
+nôtre chemin vers le Su, pour avoir conoissance
+des terres que nous avions apperceuës, qui
+sembloient faire deux Iles. Mais quand nous fumes
+environ le milieu du Golfe, conumes que d'étoit
+terre ferme, où étoit un gros cap double l'un
+dessus l'autre, &amp; à cette occasion l'appellames
+<i>Cap double</i>. Au commencement du Golfe nous
+sondames aussi le font, &amp; le trouvames de cent
+brasses de tous côtez. De Brest au Cap-double
+y a distance d'environ vint lieuës, &amp; à cinq lieues
+de là, nous sondames aussi le fonds &amp; le trouvames
+de quarante brasses. Cette terre regarde le
+Nord-est-Surouest. Le jour ensuivant qui étoit
+le seiziéme de ce mois, nous navigames le long
+de la côte par surouest &amp; quart du Su, environ
+trente cinq lieues loin de Cap-double, &amp; trouvames
+des montagnes tres-hautes &amp; sauvages,
+entre léquelles l'on voyoit je ne sçay quelles
+petites cabannes, &amp; pour-ce les appellames <i>Les
+montagnes des Cabannes</i>: les autres terres &amp; montagnes
+sont taillées, rompues, &amp; entre-coupées,
+&amp; entre icelles &amp; la mer, y en a d'autres basses.
+Le jour precedent pour la grand brouillas &amp;
+obscurité du temps, nous ne peumes avoir
+conoissance d'aucune terre, mais le soir il nous
+apparut une ouverture de terre ressemblante à une
+emboucheure de riviere, qui étoit entre ces
+monts des Cabannes. Et y avoit là un Cap vers
+Surouest éloigné de nous environ trois lieues,
+&amp; ce Cap en son sommet estans pointe tout à
+l'entour, &amp; en bas vers la mer il finit en pointe, &amp;
+pour ce il fut appellé le <i>Cap pointu</i>. Du côté du
+Nort de ce Cap, y a une ile plate. Et d'autant
+que nous desirions avoir conoissance de cette
+embouchure pour voir s'il y avoit quelque bon
+port; nous mimes la voile bas pour y passer la
+nuit. Le jour suivant qui étoit le dix-septiéme dudit
+mois, nous courumes fortune à cause du vent
+de Nordest, &amp; fumes contraints mettre la cauque
+souris &amp; la cappe, &amp; cheminames vers Surouest
+jusques au Jeudy matin, &amp;fimes environ trente
+lieuës &amp; nous nous trouvames au travers
+de plusieurs Iles rondes comme Colombiers,
+&amp; pource leur donnames le nom de <i>Colombaires</i>.</p>
+
+<p>Le <i>Golfe saint Julien</i> est distant sept lieuës d'un
+<i>Cap</i> nommé <i>Royal</i>, qui reste vers le Su &amp; un
+quart de Surouest. Et vers l'Ouest-Surouest de
+ce Cap, y en a un autre, lequel au dessous est tout
+entre-rompu, &amp; est rond dessus. Du côté du
+Nort y a une ile basse à environ demi-lieuë: en
+ce Cap y a de certaines terres basses, sur lesquelles
+y en a encores d'autres, qui demontre bien qu'il
+y doit avoir des fleuves. A deux lieuës du Cap
+Royal, l'on y trouve fonds de vint brasses, &amp; y a
+la plus grande pécherie de grosses Moruës qu'il
+est possible de voir, déquelles nous en primes
+plus de cent en moins d'une heure, en attendant
+la compagnie.</p>
+
+<p>Le lendemain qui étoit le dix-huictiéme du
+mois, le vent devint contraire &amp; fort impetueux
+en sorte qu'il nous fallut retourner vers le Cap
+Royal, pensans y trouver port: &amp; avec noz barques
+allames découvrir ce qui étoit entre le Cap
+Royal, &amp; le Cap de Lait: &amp; trouvames que sur
+les terres basses y a un grand Golfe tres-profond,
+dans lequel y a quelques iles, &amp; ce Golfe est clos
+&amp; fermé du côté du Su. Ces terres basses font un
+des côté de l'entrée, &amp; le Cap Royal est de l'autre
+côtez, &amp; s'avancent lédites terres basses plus
+de demie lieuë dans la mer. Le païs est plat, &amp;
+consiste ne mauvaise terre: &amp; par le milieu de
+l'entrée y a une ile: &amp; en ce jour ne trouvames
+point de port: &amp; pour-cela la nuit nous retirames
+en mer, aprés avoir tourné le Cap à l'Ouest.</p>
+
+<p>Depuis ledit jour jusques au vint-quatriéme
+du mois qui étoit la féte de saint Jean, fumes
+battus de la tempéte &amp; du vent contraire: &amp;
+survint telle obscurité que nous ne peumes
+avoir conoissance d'aucune terre jusques audit
+jour saint Jean, que nous découvrimes un Cap
+qui restoit vers Surouest, distant du Cap Royal
+environ trente cinq lieuës: mais en ce jour le
+brouillas fut si épais, &amp; le temps si mauvais, que
+nous ne peumes approcher de terre. Et d'autant
+qu'en ce jour l'on celebroit la féte de saint Jean
+Baptiste, nous le nommames <i>Cap de sainct Jean</i>.</p>
+
+<p>Le lendemain qui étoit le vint-cinquiéme le
+temps fut encores facheux, obscur, &amp; venteux,
+&amp; navigames une partie du jour vers Ouest, &amp;
+Nort-Ouest, &amp; le soir nous rimes le travers jusques
+au second quart que nous partimes de là, &amp;
+pour lors nous conumes par le moyen de nôtre
+quadran que nous étions vers Nort-ouest, &amp; un
+quart d'Ouest, éloignez de sept lieuës &amp; demie
+du Cap sainct Jean, &amp; comme nous voulumes
+faire voile, le vent commença à souffler du Nort-Ouest,
+&amp; pour-ce tirames vers Suest quinze
+lieuës, &amp; approchames de trois iles, déquelles y
+en avoit deux petites droites comme un mur, en
+sorte qu'il étoit impossible d'y monter dessus, &amp;
+entre icelles y a un petit écueil. Ces iles étoient
+plus remplies d'oiseaux que ne seroit un pré
+d'herbes, léquels faisoient là leurs nids, &amp; en la
+plus grande de ces iles y en avoit un monde de
+ceux que nous appellons <i>Margaux</i> qui sont
+blancs &amp; plus grands qu'Oysons, &amp; étoient separez
+en un canton, &amp; en l'autre part y avoit
+des <i>Godets</i>, mais sur le rivage y avoit de ces Godets
+&amp; grands <i>Apponat</i> semblables à ceux de
+cette ile dont nous avons fait mention. Nous
+descendimes au plus bas de la plus petite, &amp;
+tuames plus de mille Godets &amp; Apponats, &amp; en
+mimes tant que volumes en noz barques, &amp; en
+eussions peu en moins d'une heure remplir trente
+semblables barques. Ces iles furent appellées
+du nom de <i>Margaux</i>. A cinq lieuës de ces
+iles y avoit une autre ile du côté d'Ouest qui a
+environ deux lieuës de longueur &amp; autant de
+largeur, là nous passames la nuit pour avoir de
+l'eau &amp; du bois. Cette ile est environnée de sablon,
+&amp; autour d'icelle y a une bonne source de
+six ou sept brasses de fond. Ces iles sont de meilleure
+terre que nous eussions oncques veuës, en
+sorte qu'un champ d'icelles vaut plus que toute
+la Terre-neuve. Nous la trouvames pleine de
+grands arbres, de prairies, de campagnes pleines de
+froment sauvage, &amp; de pois qui étoient floris
+aussi épais &amp; beaux comme l'on eût peu voir
+en Bretagne, qui sembloient avoir été semez
+par des laboureurs. L'on y voyoit aussi grande
+quantité de raisin ayans la fleur blanche dessus
+des fraises, roses incarnates, persil, &amp; d'autres
+herbes de bonne &amp; forte odeur. A l'entour de
+cette ile y a plusieurs grandes bestes comme
+grand boeufs, qui ont deux dents en la bouche
+comme d'un Elephant, &amp; vivent mémé en la
+mer. Nous en vimes une qui dormoit sur le rivage
+&amp; allames vers elle avec noz barques pensans
+la prendre, mais aussi-tôt qu'elle nous ouït
+elle se jetta en mer. Nous y vimes semblablement
+des Ours &amp; des Loups. Cette ile fut appellée
+l'ile de Brion. En son contour y a de grands
+marais vers Suest &amp; Norouest. Je croy par ce
+que j'ay peu comprendre, qu'il y ait quelque
+passage entre le Terrre-neuve &amp; la terre de Brion.
+S'il étoit ainsi ce seroit pour racourcir le temps
+&amp; le chemin <i>pourveu que l'on peût trouver quelque
+perfection en ce voyage</i>: A quatre lieuës de cette ile
+est la terre ferme vers Ouest-Surouest, laquelle
+semble étre comme une ile environnée d'ilettes
+de sable noir. Là y a un beau Cap que nous
+appellames le <i>Cap Dauphin</i>, pource que là est le
+commencement des bonnes terres.</p>
+
+<p>Le vint-septiéme de Juin nous circuimes ces
+ilettes qui regardent vers Ouest-Surouest, &amp;
+paroissent de loin comme collines ou montagnes
+de sablon, bien que ce soient terres basses &amp; de
+peu de fond. Nous n'y peumes aller, &amp; moins y
+descendre, d'autant que le vent nous étoit contraire,
+&amp; ce jour nous fimes quinze lieuës.</p>
+
+<p>Le lendemain allames le long dédites terres
+environ dix lieues jusques à un Cap de terre
+rouge qui est roide &amp; coupé comme un ric, dans
+lequel on void un entre-deux qui est vers le
+Nort, &amp; est un païs fort bas, &amp; y a aussi comme
+une petite plaine entre la mer &amp; un étang, &amp; de ce
+cap de terre &amp; étang, jusques à un autre cap qui
+paroissoit, y a environ quatorze lieues, &amp; la terre
+est fait en façon d'un demi cercle tout environné
+de sablon comme une fosse sur laquelle l'on void
+des marais &amp; étangs aussi loin que se peut étendre l'oeil.
+Et avant qu'arriver au premier cap l'on trouve
+deux petites iles assez pres de terre. A cinq
+lieuës du second cap y a une ile vers Surouest,
+qui est tres-haute &amp; pointue, laquelle fut nommée
+<i>Alezay</i>, le premier <i>Cap</i> fur appellé <i>de sainct
+Pierre</i>, par ce que nous y arrivames au jour &amp; téte
+dudit Saint.</p>
+
+<p>Depuis <i>l'ile de Brion</i> jusques en ce lieu y a bon
+fond de sablon, &amp; ayans sondé egalement vers
+Surouest jusques à en approcher de cinq lieuës
+de terre nous trouvames vint-cinq brasses; &amp;
+une lieuë prés douze brasses, &amp; prés du bord sur
+plus que moins, &amp; bon fond. Mais par ce que
+nous voulions avoir plus grande conoissance
+de ces fonds pierreux pleins de roches, mimes les
+voiles bas &amp; de travers. Et le lendemain penultiéme
+du mois le vent vint du Su &amp; quart de
+Sur-ouest, allames vers Ouest jusques au Mardy
+matin dernier jour du mois, sans conoitre, du
+moins découvrir aucune terre, excepté que vers
+le soir, nous apperceumes une terre qui sembloit
+faire deux iles qui demeuroit derriere nous vers
+Ouest &amp; Sur-ouest à environ neuf ou dix lieuës.
+Et ce jour allames vers Ouest jusques au lendemain
+lever du Soleil quelques quarante lieuës.
+Et faisant ce chemin conumes que cette terre
+qui nous étoit apparue comme deux iles étoit
+terre ferme située au Sur-ouest &amp; Nort-Nort-ouest
+jusques à un tres-beau Cap de terre nommé
+le <i>Cap d'Orleans</i>. Toute cette terre est basse
+&amp; plate, &amp; la plus belle qu'il est possible de voir
+pleine de beaux arbres &amp; prairies, il est vray qu'elle
+est entierement pleine de bancs &amp; sables. Nous
+descendimes en plusieurs lieux avec noz barques,
+&amp; entr'autres nous entrames dans un beau
+fleuve de peu de fond, &amp; pource fut appellé le
+<i>Fleuve des Barques</i>: d'autant que nous vimes quelques
+barques d'hommes Sauvages qui traversoient
+le fleuve, &amp; n'eumes autre conoissance de
+ces Sauvages, parce que le vent venoit de mer
+&amp; chargeoit la côte, si bien qu'il nous fallut retirer
+vers noz navires. Nous allames vers Nord-est
+jusques au lever du Soleil du lendemain premier
+de Juillet, auquel temps s'éleva un brouillas
+&amp; tempéte, à-cause dequoy nous abbaissames
+les voiles jusques à environ deux heures avant
+midi, que le temps se fit clair, &amp; que nous apperceumes
+le Cap d'Orleans, avec un autre qui en
+étoit éloigné de sept lieuës vers le Nort un quart
+de Nordest, qui fut appellé <i>Cap des Sauvages</i>: du
+côté du Nordest de ce Cap à environ demi-lieuë,
+y a un banc de pierre tres-perilleux. Pendant
+que nous étions prés de ce cap, nous apperceumes
+un homme qui couroit derriere noz
+barques qui alloit le long de la côte, &amp; nous
+faisoit plusieurs signes que devions retourner vers
+ce Cap. Nous voyant sels signes commençames
+à tirer vers lui, mais nous voyant venir se
+mit à fuir. Etans descendus en terre mimes devant
+lui un couteau, &amp; une ceinture de laine sur
+un baton, ce fait nous retournames à noz navires.
+Ce jour nous allames tournoyans cette
+terre, neuf ou dix lieues cuidans trouver quelque
+bon port, ce qui ne fut possible, d'autant
+que comme j'ay dé-ja dit toute cette terre est
+basse &amp; est un païs environné de bancs &amp; sablons.
+Neantmoins nous descendimes ce jour en quatre
+lieux pour voir les arbres qui y étoient tres-beaux,
+&amp; de grande odeur, &amp; trouvames que
+c'étoient Cedres, Yfs, Pins, Ormeaux, Frenes,
+Saulx, &amp; plusieurs autres à nous inconus, tous
+neantmoins sans fruit. Les terres où n'y a point
+de bois sont tres-belles &amp; toutes pleines de
+pois, de raisin blanc &amp; rouge ayant la fleur blanche
+dessus, de frezes, meures, froment sauvage
+comme segle qui semble y avoir été semé, &amp; labouré,
+&amp; cette terre est de meilleure temperature
+qu'aucune qui se puisse voir &amp; de grande chaleur,
+l'on y voit une infinité de Grives, Ramiers,
+&amp; autres oiseaux, en somme il n'y a faute d'autre
+chose que de bons ports.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<hr class="full">
+
+<p class="mid"><i>La navigation &amp; découverte du mois de Juillet.</i></p>
+
+<h3>CHAP. IV</h3>
+
+<p>
+<span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>E lendemain second de Juillet
+nous découvrimes &amp; apperceumes
+la terre du côté du Nort à
+notre opposite, laquelle se joignoit
+avec celle ci devant dite.
+Aprés que nous l'eumes circuit tout autour,
+trouvames qu'elle contenoit en rondeur de
+profond &amp; &amp; autant de diametre. Nous l'appellames
+<i>Le Golfe sainct Lunaire</i>, &amp; allames au Cap
+avec noz barques vers le Nort, &amp; trouvames le
+païs si bas, que par l'espace d'une lieue il n'y
+avoit qu'une brasse d'eau. Du côté vers Nordest
+du cap susdit environ sept ou huit lieues y avoit
+un autre cap de terre, au milieu déquels est un
+Golfe en forme de triangle qui a tres-grand fond
+de tant que pouvions étendre la veuë d'icelui: il
+estoit vers Nordest. Ce Golfe est environné de
+sablons &amp; lieux bas par dix lieuës, &amp; n'y a plus
+de deux brasses de fond. Depuis ce cap jusques à la
+rive de l'autre cap de terre y a quinze lieuës. Etans
+au travers de ces caps, découvrimes une autre
+terre &amp; cap qui restoit au Nort un quart de
+Nordest pour tant que nous pouvions voir. Toute
+la nuit le temps fut fort mauvais, &amp; venteux, si
+bien qu'il nous fut besoin mettre la Cappe de la
+voile jusques au lendemain matin troisiéme de
+Juillet que le vent vint d'Ouest, &amp; fumes portez
+vers le Nort pour conoitre cette terre qui nous
+restoit du côté du Nort &amp; Nordest sur les terres
+basses, entre léquelles basses &amp; hautes terres
+étoit un golfe &amp; ouverture de cinquante-cinq
+brasses de font en quelques lieux, &amp; large
+environ quinze lieuës. Pour la grande profondité
+&amp; largeur &amp; changement des terres eumes esperance
+de pouvoir trouver passage comme le passage
+des Chateaux. Ce golfe regarde vers l'Est-Nordest,
+Ouest, Surouest. Le terroir qui est du
+côté du Su de ce golfe est aussi bon &amp; beau à cultiver
+&amp; plein de belles campagnes &amp; prairies que
+nous ayons veu, tout plat comme seroit un lac,
+&amp; celuy qui est vers Nort est un païs haut avec
+montagnes hautes pleines de forests, &amp; de bois
+tres-hauts &amp; gros de diverses sortes. Entre autres
+y a de tres-beaux Cedres, &amp; Sapins autant qu'il
+est possible de voir, &amp; bons à faire mats de navires
+de plus de trois cens tonneaux, &amp; ne vimes
+aucun lieu qui ne fût plein de ces bois, excepté
+en deux places que le païs étoit bas, plein de
+prairies, avec deux tres-beaux lacs. Le mitan de
+ce golfe est au quarante-huitiéme degré &amp; demi
+de latitude.</p>
+
+<p>Le Cap de cette terre du Su fut appellée <i>Cap
+d'Esperance</i>, pour l'esperance que nous avions
+d'y trouver passage. Le quatriéme jour de Juillet
+allames le long de cette terre du côté du
+Nort pour trouver port, &amp; entrames en un petit
+port &amp; lieu tout ouvert vers le Su, où n'y a
+aucun abry pour ce vent, &amp; trouvames bon
+d'apppeller le lieu <i>Sainct Martin</i>, &amp; demeurames là
+depuis le quatriéme de Juillet jusques au douziéme.
+Et pendant le temps que nous étions en
+ce lieu, allames le Lundi sixiéme de ce mois apres
+avoir ouy la Messe avec une de noz barques
+pour découvrir un cap &amp; pointe de terre, qui en
+est éloigné sept ou huit lieues du côté d'ouest,
+pour voir de quel côté se tournoit cette terre, &amp;
+étans à demi-lieue de la pointe apperceumes
+deux bandes de barques d'hommes Sauvages
+qui passoient d'une terre à l'autre, &amp; étoient plus
+de quarante ou cinquante barques, déquelles
+une partie approcha de cette pointe, &amp; sauta en
+terre un grand nombre de ces gens faisans grand
+bruit, &amp; nous faisoient signe qu'allassions à terre,
+montrans des peaux sur quelques bois, mais
+d'autant que n'avions qu'une seule barque nous
+n'y voulumes aller, &amp; navigames vers l'autre
+bande qui étoit en mer. Eux nous voyans fuir,
+ordonnerent deux de leurs barques les plus
+grandes pour nous suivre, avec léquelles se
+joignirent ensemble cinq autres de celles qui
+venoient du côté de mer, &amp; tous s'approcherent
+de nôtre barque sautans &amp; faisans signes d'allegresse
+&amp; de vouloir amitié, disans en leur langue,
+<i>Napeu ton damen assur tah</i>, &amp; autres paroles que
+nous n'entendions. Mais parce que, comme
+nous avons dit, nous n'avions qu'une seule barque,
+nous ne voulumes nous fier en leurs signes,
+&amp; leur donnames à entendre qu'ilz se retirassent,
+ce qu'ilz ne voulurent faire, ains venoient
+avec si grande furie vers nous, qu'aussitot ils
+environnent nôtre barque avec les sept qu'ils avoient.
+Et parce que pour signes que nous fissions
+ils ne se vouloient retirer, lachames deux
+passe-volans sur eux, dont espouvantez retournerent
+vers la susdite pointe faisans tres-grand
+bruit, &amp; demeurez là quelque peu, commencerent
+derechef à venir vers nous comme devant,
+en sorte qu'étans approchez de la barque, decochames
+deux de nos darts au milieu d'eux, ce
+qui les épouvanta tellement, qu'ilz commencerent
+à fuir en grand-hate, &amp; n'y voulurent onc
+plus revenir.</p>
+
+<p>Le lendemain partie de ces Sauvages vindrent
+avec neuf de leurs barques à la pointe &amp; entrée
+du lieu d'où noz navires étoient partis. Et étans
+avertis de leur venuë, allames avec noz barques
+à la pointe où ils étoient, mais si tôt qu'ils nous
+virent ilz se mirent en fuite, faisans signe qu'ils
+étoient venuz pour trafiquer avec nous, montrans
+des peaux de peu de valeur, dont ils se vétent.
+Semblablement nous leur faisons signe
+que ne leur voulions point de mal; &amp; en signe de
+ce, deux des nôtres descendirent en terre pour
+aller vers eux, &amp; leur porter couteaux &amp; autres
+ferremens avec un chappeau rouge pour donner
+à leur Capitaine. Quoy voyans descendirent
+aussi à terre portans de ces peaux, &amp; commencerent
+à traffiquer avec nous, montrans une grande
+&amp; merveilleuse allegresse d'avoir de ces
+ferremens &amp; autres choses, dansans tousjours &amp;
+faisans plusieurs ceremonies, &amp; entre autres
+ilz se jettoient de l'eau de mer sur leur téte
+avec les mains: Si bien qu'ilz nous donnerent
+tout ce qu'ils avoient, ne retenans rien;
+de sorte qu'il leur fallut s'en retourner tout
+nuds, &amp; nous firent signe qu'ilz retourneroient
+le lendemain &amp; qu'ils apporteroient d'autres
+peaux.</p>
+
+<p>Le Jeudi huictiéme du mois par ce que le
+vent n'étoit bon pour sortir hors avec noz navires,
+appareillames noz barques pour aller
+découvrir ce golfe, &amp; courumes en ce jour vint-cinq
+lieuës dans icelui. Le lendemain ayans bon
+temps navigames jusques à midy, auquel temps
+nous eumes conoissance d'une grande partie
+de ce golfe, &amp; comme sur les terres basses il y avoit
+d'autres terres avec hautes montagnes. Mais
+voyans qu'il n'y avoit point de passage commençames
+à retourner faisans notre chemin le
+long de cette côte, &amp; navigans vimes des Sauvages
+qui étoient sur le bord d'un lac qui est sur
+les terres basses, léquelz Sauvages faisoient
+plusieurs feuz. Nous allames là &amp; trouvames
+qu'il y avoit un canal de mer qui entroit en ce
+lac, &amp; mimes noz barques en l'un des bords
+de ce canal. Les Sauvages s'approcherent de
+nous avec une de leurs barques &amp; nous apporterent
+des pieces de Loups-marins cuites, léquelles
+ilz mirent sur des boisés, &amp; puis se retirerent
+nous donnans à entendre qu'ilz nous les
+donnoient. Nous envoyames des hommes en
+terre avec des mitaines, couteaux, chapelets, &amp;
+autres marchandises, déquelles choses ilz se rejouirent
+infiniment, &amp; aussi tôt vindrent tout à
+coup au rivage où nous étions avec leurs barques
+aportans peaux &amp; autres choses qu'ils avoient
+pour avoir noz marchandises, &amp; étoient
+plus de trois cens tant hommes que femmes &amp;
+enfans. Et voions une partie des femmes qui ne
+passerent, léquelles étoient jusques aux genoux
+dans la mer, sautans &amp; chantans. Les autres qui
+avoient passé là où nous étions venoient privément
+à nous frottans leurs bras avec leurs
+mains &amp; apres les haussoient vers le ciel
+sautans &amp; rendans plusieurs signes de rejouissance,
+&amp; tellement s'asseurerent avec nous
+qu'en fin ilz trafiquoient de main à main de tout
+ce qu'ils avoient, en sorte qu'il ne leur resta autre
+chose que le corps tout nud, par ce qu'ilz
+donnerent tout ce qu'ils avoient qui étoit
+chose de peu de valeur. Nous conumes que
+cette gent se pourroit aisément convertir à
+notre Foy. Ilz vont de lieu en autre, vivans
+de la péche. Luer païs est plus chaud que n'est
+l'Hespagne, &amp; le plus beau qu'il est possible
+de voir, tout égal &amp; uni, &amp; n'y a lieu si petit où
+n'y ait des arbres, combien que ce soient sablons,
+&amp; où il n'y ait du froment sauvage, qui
+a l'epic comme le segle, &amp; le grain comme de
+l'avoine, &amp; des pois aussi épais comme s'ils y
+avoient eté semez &amp; cultivez, du raisin blanc &amp;
+rouge avec la fleur blanche dessus, des fraises
+meures, roses rouges &amp; blanches, &amp; autres fleurs
+de plaisante, douce &amp; aggreable odeur. Aussi il y
+a là beaucoup de belles prairies, &amp; bonnes herbes
+&amp; lacs où il y a grande abondance de Saumons.
+Ils appellent une mitaine en leur langue
+<i>Cochi</i>, &amp; un couteau <i>Bacon</i>. Nous appellames ce
+Golfe, <i>Golfe de la chaleur</i>.</p>
+
+<p>Etans certains qu'il n'y avoit aucun passage par
+ce golfe, fimes voile, &amp; partimes de ce lieu de
+saint Martin le Dimanche douziéme de Juillet
+pour découvrir outre ce golfe, &amp; allames vers
+Est le long de cette côte environ dix-huit lieuës
+jusques au <i>Cap de Pré</i> où nous trouvames le flot
+tres-grand &amp; fort peu de fond, la mer courroucée
+&amp; tempétueuse, &amp; pour ce il nous fallut retirer
+à terre entre le Cap susdit &amp; une ile vers Est
+à environ une lieuë de ce Cap, &amp; là nous mouillames
+l'ancre pour icelle nuit. Le lendemain
+matin fimes voile en intention de circuit cette
+côte, laquelle est située vers le Nord &amp; Nord-est,
+mais un vent survint si contraire &amp; impetueux
+qu'il nous fut necessaire retourner au lieu
+d'où nous étions partis, &amp; là demeurames tout
+ce jour jusques au lendemain que nous fimes
+voile, &amp; vimmes au milieu d'un fleuve éloigné
+cinq ou six lieuës du <i>Cap du Pré</i>, &amp; étans au
+travers du fleuve eumes de rechef le vent contraire
+avec un grand brouillas &amp; obscurité, tellement
+qu'il nous fallut entrer en ce fleuve le Mardy
+quatorziesme du mois, &amp; nous y entrames à
+l'entrée jusques au seiziéme attendans le bon
+temps pour pouvoir sortir. Mais en ce seiziéme
+jour qui étoit le Jeudy, le vent creut en telle sorte
+qu'un de noz navires perdit une ancre, &amp;
+pouce fut besoin passer plus outre en ce
+fleuve quelques sept ou huit lieuës pour gaigner
+un bon port où il y eût bon fond, lequel
+nous avions eté découvrir avec noz barques, &amp;
+pour le mauvais temps, tempéte &amp; obscurité
+qu'il fit demeurames en ce port jusques au vint-cinquiéme
+sans pouvoir sortir. Ce-pendant nous
+vimes une grande multitude d'hommes Sauvages
+qui péchoient des tombes, déquels il y a
+grande quantité, ils étoient environ quelques
+quarante barques, &amp; tant en hommes, femmes,
+qu'enfans, plus de deux cens, léquels aprés
+qu'ils eurent quelque peu conversé en terre avec
+nous, venoient privément au bord de noz navires
+avec leurs barques. Nous leur donnions des
+couteaux, chappelets de verre, peignes, &amp; autres
+choses de peu de valeur dont ilz se rejouissoient
+infiniment levant les mains au ciel, chantans
+&amp; dansans dans leurs barques. Ceux-ci peuvent
+étre vrayement appellez Sauvages; d'autant
+qu'il ne se peut trouver gens plus pauvres au
+monde, &amp; croy que tous ensemble n'eussent peu
+avoir la valeur de cinq sols excepté leurs barques
+et rets. Ilz n'ont qu'une petite peau pour
+tout vétement, avec laquelle ilz couvrent les
+Parties honteuses du corps, avec quelques autres
+vieille peaux dont ils se vétent à la mode
+des Ægyptiens. Ilz n'ont ni la nature, ni le langage
+des premiers que nous avions trouvez. Ils
+portent la téte entierement raze hors-mis un floquet
+de cheveux au plus haut de la téte, lequel
+ilz laissent croitre long comme une queuë de
+cheval qu'ilz lient sur la téte avec des éguillettes
+de cuir. Ils n'ont autre demeure que dessouz
+ces barques, léquelles ilz renversent, &amp; s'étendent
+sous icelles sur la terre sans aucune couverture.
+Ils mangent la chair préque creuë &amp; la
+chauffent seulement de moins du monde sur
+les charbons, le méme est du poisson. Nous allames
+le jour de la Magedlaine avec noz barques au
+lieu où ils étoient sur le bord du fleuve, &amp;
+descendimes librement au milieu d'eux, dont ilz se
+rejouirent beaucoup, &amp; tous les hommes se mirent
+à chanter &amp; danser en deux ou trois bandes
+&amp; faisans grans signes de joye pour nôtre venuë.
+Ilz avoient fait fuir les jeunes femmes dans les
+bois hors-mis deux ou trois qui étoient restées
+avec eux, à chacune déquelles donnames un peigne,
+&amp; clochette d'estain, dont elles se rejouirent
+beaucoup, remercians le Capitaine &amp; lui
+frottans les bras &amp; la poictrine avec leurs propres
+mains. Les hommes voyans que nous
+Avions fait quelques presens à celles qui étoient
+restées, firent venir celles qui s'étoient refugiés
+au bois, afin qu'elles eussent quelque chose comme
+les autres; elles étoient environ vint femmes
+léquelles toute en monceau se mirent sur
+ce Capitaine, le touchans &amp; frottans avec les
+mains selon leur coutume de caresser, &amp; donna
+à chacune d'icelles une clochette d'étain de peu
+de valeur, &amp; incontinent commencerent à danser
+ensemble disans plusieurs chansons. Nous
+trouvames là grande quantité de Tombes
+qu'ils avoient prises sur le rivage avec certains
+rets faits exprez pour pécher, d'un fil de chanve
+qui croit en ce païs où ils font leur demeure ordinaire,
+pour ce qu'ils ne se mettent en mer qu'au
+temps qui est bon pour pécher, comme j'ay
+entendu. Semblablement croit aussi en ce païs du
+mil gros comme pois, pareil à celui qui croit au
+Bresil dont ilz mangent au lieu de pain, &amp; en avoient
+abondance, &amp; l'appellent en leur langue
+<i>Kapaige</i>; Ils ont aussi des prunes qu'ilz sechent
+comme nous faisons pour l'hiver, &amp; les appellent
+<i>Honésta</i>, méme ont des figues, noix, pommes,
+&amp; autres fruits, &amp; des féves qu'ilz nomment
+<i>Sahu</i>, Les nois, <i>Cahéhya</i>, Les figues, <i>*</i>, Les
+pommes, <i>*</i>, si on leur montroit quelque
+chose qu'ilz n'ont point &amp; ne pouvoient sçavoir
+que c'étoit, branlans la téte, ilz disoient
+<i>Nohda</i> qui est à dire qu'ilz n'en ont point &amp; ne
+sçavent que c'est. Ilz nous montroient par signes
+le moyen d'accoutrer les choses qu'ils ont, &amp;
+comme elles ont coutume de croitre. Ils ne mangent
+aucune chose qui soit salée, &amp; sont grands
+larrons, &amp; dérobent tout ce qu'ilz peuvent.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009.png"></p>
+<br><br>
+
+
+<hr class="full">
+
+
+
+<p><i>S'ensuivent les navigations &amp; découvertes du mois
+d'Aoust, &amp; le retour en France.</i></p>
+
+<h3>CHAP. V</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>E premier jour d'Aoust nous fimes
+faire une croix haute de trente piés,
+&amp; fut faite en la presence de plusieurs
+d'iceux sur la pointe de l'entrée de
+ce port, au milieu de laquelle mimes
+un ecusson relevé avec trois fleurs-de-Lis,
+&amp; dessus étoit écrit en grosses lettres entaillées
+en du bois, VIVE LE ROY DE FRANCE.
+En apres la plantames en leur presence sur ladite
+pointe, &amp; la regardoient fort, tant lors qu'on la
+faisoit que quand on la plantoit. Et l'ayans levée
+en haut, nous nous agenouillions tous
+ayans les mains jointes, l'adorans à leur veuë,
+&amp; leur faisions signe, regardans &amp; montrans le
+ciel, que d'icelle dependoit nôtre redemption:
+de laquelle chose ilz s'émerveillerent beaucoup
+se tournans entr'eux, puis regardans cette
+croix. Mais étans retournez en noz navires, leur
+Capitaine vint avec une barque à nous, vétu d'une
+vieille peau d'Ours noir, avec ses trois fils &amp;
+un sien frere, léquels ne s'approcherent si prés
+du bord comme ils avoient accoutumé, &amp; y fit
+une longue harangue montrans cette croix, &amp;
+faisans le signe d'icelle avec ceux doits. Puis il
+montroit toute la terre des environs, comme
+s'il eût voulu dire qu'elle étoit toute à lui, &amp; que
+n'y devions planter cette croix sans son
+congé. Sa harangue finie nous lui montrames
+une mitaine feignans de lui vouloir donner
+en échange de sa peau, à quoy il prit garde, &amp; ainsi
+peu à peu s'accosta du bord de noz navires: mais
+un de noz compagnons qui étoit dans le bateau
+mit la main sur sa barque &amp; à l'instant sauta dedans
+avec deux ou trois, &amp; le contraignirent
+aussi-tôt d'entrer en nos navires, dont ilz furent
+tout étonnez. Mais le Capitaine les asseura qu'ils
+n'auroient aucun mal, leur montrant grand signe
+d'amitié, les faisant boire &amp; manger avec
+accueil. En aprés leur donna on à entendre
+par signes, que cette croix étoit là plantée, pour
+donner quelque marque &amp; conoissance pour
+pouvoir entrer en ce port, &amp; que nous y voulions
+retourner en bref, &amp; qu'apporterions des ferremens
+&amp; autres choses, &amp; que desirions mener
+avec nous deux de ses fils &amp; qu'en apres nous
+retournerions en ce port. Et ainsi nous fimes
+vétir à ses fils à chacun une chemise, un sayon
+de couleur, &amp; une toque rouge, leur mettant
+aussi à chacun une chaine de laiton au col
+dont ils se contenterent fort, &amp; donnerent
+Leurs vieux habits à ceux qui s'en retournoient.
+Puis fimes present d'une mitaine à chacun
+des trois que nous renvoyames &amp; de quelques
+couteaux; ce qui leur apporta grande
+joye: Iceux étans retournez à terre, &amp;
+ayans raconté les nouvelles aux autres environ
+sur le midi vindrent à noz navires six de leurs
+Barques ayans à chacune cinq ou six hommes
+qui venoient dire Adieu à ceux que nous
+avions retenus, &amp; leur apporterent du poisson
+&amp; leur tenoit plusieurs paroles que nous
+n'entendions point, faisans signe qu'ilz n'oteroient
+point cette croix.</p>
+
+<p>Le lendemain se leva un bon vent &amp; nous mimes
+hors du port. Etans hors du fleuve susdit
+tirames vers Est-Nordest, d'autant que pres de
+l'emboucheure de ce fleuve, la terre fait un circuit,
+&amp; fait un Golfe en forme d'un demi-cercle,
+en sorte que de noz navires nous voyons toute la
+côte, derriere laquelle nous cheminames, &amp;
+nous mimes à chercher la terre située vers Ouest
+&amp; Norouest, &amp; y avoit un autre pareil golfe distant
+vint lieuës dudit fleuve.</p>
+
+<p>Nous allames donc le long de cette terre qui
+est comme nous avons dit, située au Suest &amp;
+Norouest, &amp; deux jours apres nous vimes un autre
+Cap où la terre commence à se tourner vers
+l'Est, &amp; allames le long d'icelle quelque seize
+lieuës, &amp; de là cette terre commence à tourner
+vers le Nort, &amp; à trois lieuës de ce cap y a
+fond de vint-quatre brasses de plomb. Ces terres
+sont plates &amp; les plus découvertes de bois
+que nus ayons encores peu voir. Il y a de belles
+prairies, &amp; campagnes tres-vertes. Ce <i>Cap</i> fut
+nommé <i>de sainct Louis</i>, pour ce qu'en ce jour l'on
+celebroit sa féte, &amp; est au quarante-neufiéme
+degré &amp; demi de latitude &amp; de longitude. Ce
+jour au matin, nous étions vers l'Est de ce cap
+&amp; allames vers Norouest pour approcher de
+cette terre, étant préque nuit &amp; trouvames
+qu'elle regardoit le Nort &amp; le Su. Depuis ce Cap
+de saint Louys jusques à un autre nommé <i>le Cap
+de Montmorenci</i> y a quelques quinze lieuës, la
+terre commence à tourner vers Norouest. Nous
+voulumes sonder le font à trois lieuës prés de ce
+cap: mais nous ne le pumes trouver avec cent
+cinquante brasses, &amp; pour ce allames le long de
+cette terre environ dix lieuës jusques à la latitude
+de cinquante degrez.</p>
+
+<p>Le Samedy ensuivant au lever du Soleil conumes
+&amp; vimes d'autres terres qui nous restoient
+du côté du Nort &amp; Nordest, léquelles
+étoient tres-hautes &amp; coupées, &amp; sembloient
+estre montagnes, entre léquelles y avoit d'autres
+terres basses ayans bois &amp; rivieres. Nous passames
+autour de ces terres tant d'un côté que
+d'autre tirans vers Noroest, pour voir s'il y avoit
+quelque golfe ou bien quelque passage. D'une
+terre à l'autre il y a environ quinze lieuës, &amp; le
+mitan est au cinquante &amp; un tiers degré de latitude,
+&amp; nous fut tres-difficile de pouvoir faire
+plus de cinq lieuës à cause de la marée qui nous
+étoit contraire &amp; des grands vens qui y sont
+ordinairement. Nous ne passames outre les cinq
+lieuës d'où l'on voyoit aisément la terre de part
+en part, laquelle commence là à s'elargir.
+Mais d'autant que nous ne faisions autre chose
+qu'aller &amp; venir selon le vent, nous tirames
+pour cette raison vers la terre pour tâcher de
+gaigner un Cap vers le Su, qui étoit le plus
+loin &amp; le plus avancé en mer que nous peussions
+découvrir, &amp; étoit distant de nous environ
+quinze lieuës: Mais étans proches de là
+trouvames que c'étoient rochers, pierres &amp;
+écueils, ce que nous n'avions encores point
+trouvé aux lieux où nous avions été auparavant
+vers le Su depuis le Cap sainct Jean, &amp; pour lors
+étoit la marée qui nous portoit contre le vent
+vers l'Ouest. De maniere que navigans le long
+de cette côte une de noz barques heurta contre
+un écueil, 7 ne laissa passer outre, mais il
+nous fallut tous sortir hors pour la mettre à la
+marée.</p>
+
+<p>Ayans navigé le long de cette côte environ
+Deux heures, la marée survint avec telle impetuosité
+qu'il nous ne nous fut jamais possible de passer
+avec treize avirons outre la longueur d'un
+jet de pierre. Si bien qu'il nous fallut quitter les
+Barques &amp; y laisser partie de noz gens pour la
+garde, &amp; marcher par terre quelque dix ou douze
+hommes jusques à ce Cap, où nous trouvames
+que cette terre commence là à s'abbaisser
+vers Surouest. Ce qu'ayans veu &amp; étans retournés
+à nos barques, revimmes à nos navires qui
+étoient ja à la voile qui pensoient toujours
+pouvoir passer outre: mais ils étoient avallez à-cause
+du vent de plus de quatre lieuës du lieu où
+nous les avions laissez, où étans arrivez fimes
+assembler tous les Capitaines, mariniers, maitres
+&amp; compagnons pour avoir l'avis &amp; conseil de
+ce qui étoit le plus expedient à faire. Mais apres
+qu'un chacun eut parlé, l'on considera que les
+grands vents d'Est commençoient à regner &amp;
+devenir violens, &amp; que le flot étoit si grand que
+nous ne faisions plus que ravaller, &amp; qu'il n'étoit
+possible pour lors de gaigner aucune chose:
+mémes que les tempétes commençoient à s'élever
+en cette saison en la Terre-neuve, que
+nous étions de lointain païs, &amp; ne sçavions les
+hazars &amp; dangers du retour, &amp; pource qu'il étoit
+temps de se retirer, ou bien s'arréter là pour tout
+le reste de l'année. Outre cela nous discourions
+en cette sorte, que si un changement de vent de
+Nort nous surprenoit il ne seroit possible de
+partir. Léquels avis ouïs &amp; bien considerez
+nous firent entrer en deliberation certaine de
+nous en retourner. Et pource que le jour de la
+féte de sainct Pierre nous entrames en ce détroit,
+nous l'appellames à cette occasion
+<i>Détroit de sainct Pierre</i> où ayans jetté la sonde en
+plusieurs lieux, trouvames en aucuns cent
+cinquante brasses, autres cent, &amp; pres de terre
+soixante avec bon fond. Depuis ce jour jusques
+au Mercredy nous eumes vent à souhait
+&amp; circuimes ladite terre du côté du Nort, Est-Suest,
+Ouest, &amp; Norouest: car telle est son assiete,
+horsmis la longueur d'un cap de terres
+basses qui est plus tourné vers Suest, eloigné à
+environ vint-cinq lieuës dudit détroit. En ce
+lieu nous vimes de la fumée qui étoit faite
+par les gens de ce païs au dessus de ce Cap,
+mais pource que le vent ne cingloit vers la
+côte nous ne les accostames point, &amp; eux
+voyans que nous n'approchions d'eux, douze
+de leurs hommes vindrent à nous avec deux
+barques, léquels s'accosterent aussi librement
+de nous comme si ce fussent eté François, &amp;
+nous donnerent à entendre qu'ilz venoient
+du grand Golfe, &amp; que leur Capitaine étoit
+un nommé Tiennot, lequel étoit sur ce
+Cap, faisant signe qu'ilz se retiroient en leur
+païs, d'où nous étions partis, &amp; étoient chargez de
+poisson. Nous appelames ce Cap <i>Cap de
+Tiennot</i>. Passé ce Cap toute la terre est posée
+vers l'Est-Suest, Ouest, Norouest, &amp; toutes
+ces terres sont basses, belles &amp; environnées de
+sablons, prés de mer, &amp; y a plusieurs marais &amp;
+bancs par l'espace de vint lieuës, &amp; aprés la
+terre commence à se tourner d'Ouest à l'Est, &amp;
+Nordest, &amp; est entierement environnée d'iles
+eloignées de terre deux ou trois lieuës. Et ainsi
+comme il nous semble y a plusieurs bancs perilleux
+plus de quatre ou cinq lieuës loin de la
+terre.</p>
+
+<p>Depuis le Mercredi susdit jusques au Samedi
+nous eumes un grand vent de Surouest qui nous
+fit tirer vers l'Est-Nordest, &amp; arrivames ce jour
+là à la terre d'Est en la Terre-neuve entre
+les Cabannes &amp; le Cap-double. Ici commença
+le vent d'Est avec tempéte &amp; grande impetuosité;
+&amp; pource nous tournames le Cap au Noroest &amp;
+au Nort, pour aller voir le côté du Nort, qui est
+comme nous avons dit, entierement environné
+d'Iles, &amp; étans prés d'icelles le vent se changea &amp;
+vint du Su, lequel nous conduit dans le golfe, si
+bien que par la grace de Dieu nous entrames le
+lendemain qui étoit le neufiéme d'Aoust dans
+Blanc-sablon, &amp; voila tout ce que nous avons
+découvert.</p>
+
+<p>En apres le quinziéme Aoust jour de l'Assumption
+de nôtre Dame nous partimes de Blanc-sablon
+apres avoir ouï la Messe, &amp; vimmes heureusement
+jusques au mitan de la mer qui est entre
+la Terre-neuve &amp; la Bretaigne, auquel lieu
+nous courumes grande fortune pour les vens
+d'est, laquelle nous supportames par l'aide de
+Dieu, &amp; du depuis eumes fort bon temps, en sorte
+que le cinquiéme jour de Septembre de l'année
+susdite nous arrivames au port de sainct Malo
+d'où nous étions partis.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Que la conoissance des voyages du Capitaine Jacques
+Quartier est necessaire principalement aux Terre-neuviers
+qui vont à la pécherie: Quelle route il a pris
+en cette seconde navigation: Voyage de Champlein
+jusques è l'entrée de la grande riviere de</i> Canada:
+<i>Epitre presentée au Roy par ledit Jacques
+Quartier sur la relation de son deuxiéme voyage.</i></p>
+
+<h3>CHAP. VI</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/P.png"></span>LUSIEURS sedentaires, &amp; autres gens qui
+ont leur vie arretée és villes, trouveront
+paravanture cette curiosité superflue
+de mettre ici tant d'iles, passages,
+ports, bancs &amp; autres particularitez, comme si
+en la côte d'une terre git Est-Nordest, &amp; Ouest-Surouest,
+ou autrement. Ce que j'avois promis
+d'abbreger au commencement du premier livre
+de cette histoire. Mais ayant depuis consideré
+que ce seroit frustrer les mariniers &amp; Terre-neuviers
+de ce qui leurs plus necessaire, le voyage
+des Terres-neuves étant en la relation precedente
+&amp; en celle-ci si bien décrit &amp; par un grand Pilote,
+qu'ilz ne sçauroient faillir de se bien conduire
+souz cette guide: j'ay pensé qu'il valoit mieux
+en cet endroit changer d'avis' &amp; renouveler
+entierement la memoire de ce personnage, duquel
+aussi j'ay voulu mettre l'Epitre liminaire
+qu'il addresse au Roy en téte de sadite Relation,
+laquelle je croy n'avoit point encore eté
+mise au jour, puis qu'elle est écrite à la main au
+livre d'où je l'ay prise, comme aussi tout le discours
+de cette seconde navigation, lequel a eté
+extrait par le sieur de Belleforet, mais non entierement,
+ni avec la grace &amp; naïveté que je trouve
+au propre écrit de l'autheur: &amp; s'est quelque
+fois equivoqué en voulant apporter son jugement
+sur des choses particulieres ici recitées, léquelles
+nous remarquerons comme il viendra à
+propos. Et d'autant que le voyage de Samuel
+Champlein fait depuis six ans est une méme
+chose avec cetui-ci, je les conjoindray ensemble
+tant qu'il me sera possible, pour ne remplir
+inutilement le papier des vaines repetitions. Et
+neantmoins le lecteur sera averti qu'au temps
+du Capitaine Jacques Quartier les Terres-neuves
+n'étans pas si bien découvertes comme elles
+sont aujourd'hui, il print sa route plus au Nort
+que ne font à present les Terre-neuviers, pour
+entrer au golfe de Canada, qui est comme l'entree
+de la grande riviere, ne sçachant pas au vray qu'il
+y eût passage par le Cap-Breton, comme nous
+avons veu au troisiéme chapitre de ce livre, là
+où il dit que <i>s'il y avoit passage entre la Terre-neuve
+&amp; celle de Brion ce seroit pour racourcir &amp; le temps
+&amp; le chemin.</i> Ainsi en ce second voyage il prit sa
+route droit au passage qui est entre la Terre-neuve
+&amp; la terre ferme du Nort par les cinquante
+un degrez. Vray est qu'au retour je trouve qu'il
+passa entre dédites Terres-neuves &amp; Brion, qui
+est aujourd'hui le passage plus ordinaire de noz
+mariniers, d'autant que prenant cette route en
+l'elevation de quarante-quatre, quarante-cinq
+&amp; quarante-six degrez, ilz ne rencontrent point
+tant de grands bancs de glaces (où quelquefois
+les navires s'ahurtent à leur ruine) comme font
+ceux qui tirent plus au Nort. C'est pourquoy
+ledit Champlein en la description de son voyage,
+dit qu'apres une tourmente de dix-sept jours,
+durant laquelle ils eurent plus de dechet que d'avancement,
+ilz rencontrerent des bancs de glaces
+de huit lieuës de long, &amp; autres moindres,
+haut élevez, ce qui les fit aller plus au Su chercher
+passage hors ces glaces par les quarante-quatre
+degrez, &amp; en fin découvrirent le <i>Cap saincte Marie</i>
+en la Terre-neuve, puis trois jours
+apres eurent conoissance des <i>Iles sainct Pierre</i>: &amp;
+derechef apres autres trois jours vindrent au
+Cap de Raye (où il y avoit encor des bancs
+de glace de six ou huit lieuës de long) &amp; de là
+aux iles saint Paul &amp; Cap saint Laurent, lequel il
+dit étre en la terre ferme du Su, &amp; toutefois tout
+le trait de terre jusques à la bay de <i>Campseau</i> est
+une ile, d'autant qu'au fonds de ladite baye il y a
+un passage (que Jacques Quartier n'a point conu,
+ni beaucoup d'autres apres lui) par où l'on
+va audit golfe de <i>Canada</i>. Deux jours apres ilz
+découvrirent une ile de vint-cinq à trente lieuës
+de longueur, qui est l'entrée de la grande riviere.
+Cette ile est appellée par les Sauvages du païs
+<i>Anticosti</i>, qui est celle que Jacques Quartier a
+nommée l'ile de l'Assumption, parce qu'il y arriva
+le quinziéme d'Aoust jour de l'Assumption
+de nôtre Dame, comme nous verrons quand il nous
+aura conduit jusques là, ce qui est à peu prés la borne
+du premier voyage representé ci-dessus.</p>
+
+<p>Voici donc l'inscription du recit qu'il presenta
+au Roy de sa seconde navigation &amp; découverte
+en la Terre-neuve &amp; grande riviere de <i>Canada</i>,
+autrement par lui dite <i>Hochelaga</i> du nom du
+païs qui est au Nort vers le saut de la dite riviere.</p>
+
+<p><i>Seconde navigation faite par le commandement &amp;
+vouloir du tres-Chrétien Roy François premier de ce
+nom au parachevement de la découverture des terres
+Occidentales estantes souz le climat &amp; paralleles des
+terres &amp; Royaume dudit Seigneur, &amp; par lui precedentement
+ja commencées à faire découvrir: icelle navigation
+par Jacques Quartier natif de sainct Malo
+de l'ile en Bretagne, pilote dudit seigneur en l'an
+mil cinq cens trente cinq.</i></p>
+
+<h3>AU ROY TRES-CHRETIEN.</h3>
+
+<p>Considerant, ô mon tres-redouté Prince, les
+grands biens &amp; dons de grace qu'il a pleu à
+Dieu le Createur faire à ses creatures, &amp; entre
+les autres de mettre &amp; asseoir le Soleil, qui est
+la vie &amp; conoissance de toutes icelles, &amp; sans
+lequel nul ne peut fructifier ni generer en lieu
+&amp; place là où il a son mouvement &amp; declinaison
+contraire &amp; non semblable aux autres planetes,
+par léquels mouvement &amp; declinaison
+toutes creatures étantes sur la terre en quelque
+lieu &amp; place qu'elles puissent étre en ont
+ou en peuvent avoir en l'an dudit Soleil, qui
+est trois cens soixante-cinq jours &amp; six heures
+autant de veuë oculaire, les uns que les autres
+par ses rais &amp; reverberations, ni la division des
+jours &amp; nuits en pareille egalité, mais suffit
+qu'il est de telle sorte &amp; tant temperamment,
+que toute la terre est, ou peut estre habitée ne
+quelque zone, climat ou parallele que ce soit;
+&amp; icelle avec les eauës, arbres, herbes &amp; toutes
+autres creatures de quelque genre ou espece
+qu'elles soient, par l'influence d'icelui Soleil
+donner fruits &amp; generations selon leurs natures
+pour la vie &amp; nourriture des creatures
+humaines. Et si aucuns vouloient dire le contraire
+de ce que dessus en allegant le dit des
+sages Philosophes du temps passé, qui ont écrit
+&amp; fait division de la terre par cinq zones, dont
+ils ont dit &amp; affermé trois inhabitable; c'est à
+sçavoir la zone Torride, qui est entre les deux
+Tropiques, ou solstices, pour la grande chaleur
+&amp; reverberation du Soleil, qui passe par le
+zenit de ladite zone; &amp; les deux zones Arctique
+&amp; Antarctique, pour la grande froideur
+qui est en icelles, à-cause du peu d'elevation
+qu'elles ont dudit Soleil, &amp; autres raisons, je
+confesse qu'ils ont écrit à la maniere, &amp;
+croy fermement qu'ilz pensoient ainsi, &amp;
+qu'ilz le trouvoient par aucunes raisons naturelles
+là où ilz prenoient leur fondement,
+&amp; d'icelles se contentoient seulement, sans
+aventurer, ni mettre leurs personnes aux
+dangers équels ils eussent peu enchoir à
+chercher l'experience de leur dire. Mais je
+diray pour ma replique que le Prince
+d'iceux Philosophes a laissé parmi ses
+écritures un bref mot de grande consequence,
+qui dit que <i>Experientia est rereum magistra</i>:
+par l'enseignement duquel j'ay osé entreprendre
+d'addresser à la veuë de vôtre Majesté Royale
+cetui propos, &amp; maniere de prologue de ce
+mine petit labeur. Car suivant vôtre Royal
+commandement les simples mariniers de present
+non ayans eu tant de crainte d'eux mettre
+en l'aventure d'iceux perils &amp; dangers qu'ils
+ont eu, &amp; ont de vous faire tres-humble service
+à l'augmentation de la tres-saincte Foy
+Chrétienne, ont conu le contraire de cette
+opinion dédits Philosophes par vray experience.
+J'ay allegué ce que devant, pource que
+je regarde que le Soleil qui chacun jour se leve
+à l'Orient &amp; se reconse à l'Occident faisant le
+tour &amp; circuit de la terre, donnant lumiere &amp;
+chaleur à tout le monde en vint-quatre heures,
+qui est un jour naturel. A l'exemple dequoy je
+pense en mon simple entendement, &amp; sans aucune
+raison y alleguer, qu'il pleut à Dieu par sa
+divine bonté que toutes humaines creatures
+étantes &amp; habitantes sur le globe de la terre,
+ainsi qu'elles ont veuë &amp; conoissance d'icelui
+Soleil, ayent eu, &amp; ayent pour le temps avenir
+conoissance &amp; creance de nôtre sainte Foy.
+Car premierement icelle nôtre tres-sainte
+Foy a été semée &amp; plantée en la Terre-saincte
+qui est en l'Asie &amp; l'Orient de nôtre Europe: &amp;
+depuis par succession de temps apportée &amp;
+divulguée jusques à nous. Et finalement en
+l'Occident de nôtre dite Europe à l'exemple
+dudit Soleil portant sa clarté &amp; chaleur
+d'Orien en Occident, comme dit est. Et maintenant
+le temps semble se preparer, auquel nous
+la verrons portée de nôtre France Orientale
+en l'Occidentale d'outre-mer. A l'effect dequoy
+a été faite la presente navigation par vôtre
+Royal commandement és terres non auparavant
+à nous conuës, par le recit de laquelle
+pourrez voir &amp; sçavoir la bonté &amp; fertilité
+d'icelle, l'innumerable quantité des peuples y
+habitans, la bonté &amp; paisibleté d'iceux &amp;
+pareillement la fecondité du grand fleuve qui
+decourt &amp; arrouse le parmi d'icelles voz terres,
+qui est le plus grand sans comparaison,
+qu'on sçache jamais avoir veu. Quelles choses
+donnent à ceux qui les ont veuës certaine
+esperance de l'augmentation future de nôtre
+tres-saincte Foy, de voz Seigneuries &amp; nom
+tres-Chrétien, ainsi qu'il vous plaira voir par
+ce present petit livre, auquel sont amplement
+contenuës toutes les choses dignes de memoire
+qu'avons veuës, &amp; qui nous sont avenuës
+tant en faisant ladite navigation, qu'étans &amp;
+faisans sejour en vosdits païs &amp; terres, les routes,
+dangers, &amp; gisemens d'icelles terres. Dieu
+vueille par sa grace vous inspirer, Sire, à embrasser
+serieusement cette sainte entreprise, &amp;c.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"></p>
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<p><i>Preparation du Capitaine Jacques Quartier &amp; des
+siens au voyage de la Terre-neuve: Embarquement:
+Ile aux oyseaux: Découverte d'icelui jusque
+au commencement de la grande riviere de</i> Canada,
+<i>par lui dite</i> Hochelaga: <i>Largeur &amp; profondeur
+nompareille d'icelle: Son commencement inconnu.</i></p>
+
+<h3>CHAP. VII</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>E Dimanche jour &amp; féte de Pentecôte
+seziéme de May audit an
+Mille cinq cens trente-cinq, du
+commandement du Capitaine &amp;
+bon vouloir de tous, chacun se
+confessa, &amp; receumes tous ensemblement
+nôtre Createur en l'Eglise cathedrale dudit sainct
+Malo: apres lequel avoir receu, fumes nous presenter
+au choeur de ladite Eglise devant reverend
+Pere en Dieu Monsieur de sainct Malo,
+lequel en son état Episcopal nous donna sa benediction.</p>
+
+<p>Et le Mercredy ensuivant dix-neufiéme jour
+de May, le vent vint bon &amp; convenable, &amp;
+appareillames avec lédits trois navires, sçavoir,
+<i>La grande Hermine</i> du port d'environ à cent ou six-vints
+tonneaux, où étoit ledit Capitaine general,
+&amp; pour Maitre Thomas Froment, Claude
+du Pont-Briant filz du sieur de Mon-real, &amp;
+Eschanson de Monseigneur le Dauphin, Charles
+de la Pommeraye, &amp; autres Gentils-hommes.
+Au second navire nommé <i>La petite Hermine</i>
+du port d'environ soixante tonneaux étoit
+Capitaine sous ledit Quartier Macé Jalobert,
+&amp; maitre Guillaume le Marié. Et au tiers navire
+&amp; plus petit nommé <i>l'Emerillon</i> du port
+d'environ quarante tonneaux, en étoit Capitaine
+Guillaume le Breton, &amp; maitre Jacques
+Mingard. Et navigames avec bon temps jusques
+au vint-sixiéme dudit mois de May que
+le temps se trouva en ire &amp; tourmente, qui
+nous a duré en vens contraires &amp; serraisons
+autant que jamais navires qui passassent ladite
+mer eussent sans aucun amendement. Tellement
+que le vint-cinquiéme jour de Juin par
+ledit mauvais temps &amp; serraison, nous entre-perdimes
+tous trois, sans que nous ayons eu
+nouvelles les uns des autres jusques à la Terre-neuve,
+là où nous avions limité nous trouver ensemble.</p>
+
+<p>Et depuis nous étre entre-perdus avons été
+avec la nef generale par la mer de tous vents
+contraires jusques au septiéme jour de Juillet
+que nous arrivames à ladite Terre-neuve, &amp;
+primmes terre à <i>l'Ile des Oyseaux</i>, laquelle est à
+quatorze lieuës de la grande terre: &amp; si trespleine
+d'oiseaux, que tous les navires de France y pourroient
+facilement charger sans qu'on s'apperceut
+qu'on en eut tiré; &amp; là en primmes deux
+barquées pour parties de noz victuailles. Icelle
+ile est en l'elevation du pole en quarante-neuf
+degrez quarante minutes.</p>
+
+<p>Et le huitiéme jour dudit mois nous appareillames
+de ladite Ile, &amp; avec bon temps vimmes
+au hable (l'Autheur écrit ainsi ce que nous disons
+havre) de Blanc-sablon étant en la bay des
+Chateaux, le quinziéme jour dudit mois, qui est
+le lieu où nous devions rendre: auquel lieu
+fumes attendans nos compagnons jusques au
+vint-sixiéme jour dudit mois qu'ils arriverent
+tous deux ensemble: &amp; là nous accoutrames &amp;
+primmes eaux, bois, &amp; autres choses necessaires
+&amp; appareillames &amp; fimes voiles pour passer outre
+le 26 jour dudit mois à l'aube du jour &amp; fimes
+porter le long de la côte du Nort gisant Est-Nordest,
+&amp; Ouest-Surouest jusques environ les
+huit heures du soir que mimes les voiles bas le
+travers de deux iles que nous nommames les iles
+sainct Guillaume, léquelles sont environ vint
+lieuës outre le hable de Brest. Le tout de ladite
+côte depuis les Chateaux jusques ici git Est-Nordest,
+&amp; Ouest-Surouest, rangée de plusieurs
+iles &amp; terres toutes hachées &amp; pierreuses, sans
+aucunes terres, ni bois, fors en aucunes vallées.</p>
+
+<p>Le lendemain, penultiéme jour dudit mois nous
+fimes courir à Ouest pour avoir conoissance
+d'autres iles qui nous demouroient environ douze
+lieuës &amp; demie: entre léquelles iles se faict une
+couche vers le Nort, toutes iles &amp; grandes
+bayes apparoissantes y avoir plusieurs bons hables.
+Nous les nommames les Iles saincte Marte,
+hors léquelles environ une lieuë &amp; demie à la
+mer y a une basse bien dangereuse, où il y a quatre
+ou cinq téte qui demeurent le travers dédites
+bayes en la route d'Est &amp; Ouest dédites Iles
+sainct Guillaume, &amp; autres iles qui demeurent à
+Ouest-Surouest des iles saincte Marte environ
+sept lieuës: léquelles iles nous vimmes querir ledit
+jour environ une heure apres midi. Et depuis
+ledit jour jusques à l'orloge virante fimes courir
+environ quinze lieuës jusques le travers du
+Cap d'iles basses que nous nommames Les iles
+sainct Germain: Au Suest duquel Cap environ
+trois lieuës y a une autre basse fort dangereuse:
+&amp; pareillement entre lédits Cap sainct Germain
+&amp; saincte Marte y a un banc hors dédites iles environ
+deux lieuës, sur lequel n'y a que quatre
+brasses: &amp; pour le danger de ladite côte
+mimmes les voiles bas, &amp; ne fimes porter ladite nuit.</p>
+
+<p>Le lendemain dernier jour de Juillet fimes
+courir le long de ladite côte, qui git Est &amp; Ouest
+quart de Suest, laquelle est toute rangée d'iles &amp;
+basses, &amp; côte fort dangereuse: laquelle contient
+d'empuis ledit Cap des iles sainct Germain jusques
+à la fin des iles environ dix-sept lieuës &amp;
+demie: &amp; à la fin dédites iles y a une moult belle
+terre basse pleine de grands arbres &amp; hauts: &amp;
+est icelle côte toute rangée de sablons sans y
+avoir aucune apparoissance de hable jusques au
+Cap de Tiennot, qui se rabbat au Nor-Ouest,
+qui est à environ sept lieuës dédites iles: lequel
+Cap conoissions du voyage precedent: pource
+fimes porter toute la nuit à Ouest-Norouest
+jusques au jour que le vent vint contraire, &amp;
+allames chercher un havre où mimes nos navires,
+qui est un bon petit havre outre ledit
+Cap Tiennot environ sept lieuës &amp; demie, &amp;
+est entre quatre iles sortantes à la mer,
+nous le nommames <i>Le havre sainct Nicolas</i>, &amp;
+sur la plus prochaine ile plantames une grande
+Croix de bois pour merche (<i>il veut dire</i>, marque)
+il faut amener ladite Croix au Nordest, puis l'aller
+querir &amp; la laisser de tribort (<i>mot de marine
+signifiant</i>, à droite) &amp; trouverez de profond six
+brasses, posez dedans ledit hable à quatre brasses:
+&amp; se faut donner de garde de quatre basses
+qui demeurent des deux côtez à demie lieue hors.
+Toute cette-dite côte est fort dangereuse, &amp;
+pleine de basses. Nonobstant qu'il semble y avoir
+plusieurs hables, n'y a que basses &amp; plateis. Nous
+fumes audit hable d'empuis ledit jour jusques
+au Dimanche huictiéme d'Aoust, auquel nous
+appareillames, &amp; vimmes querir la terre de Su
+vers le Cap de Rabast, qui est distant dudit hable
+environ vint lieues, gisant Nort-nordest, &amp;
+su-Surouest. Et le lendemain le vent vint contraire:
+&amp; pource que ne trouvames nuls hables
+à la dite terre du Su, fimes porter vers le Nort
+outre le precedent hable d'environ dix lieuës,
+où trouvames une fort belle &amp; grande baye pleine
+d'iles &amp; bonnes entrées &amp; posage de tous les
+temps qu'il pourroit faire, &amp; pour conoissance
+d'icelle bay y a une grande ile comme un cap
+de terre, qui s'avance dehors plus que les autres,
+&amp; sur la terre environ deux lieues y a une montagne
+faite comme un tas de blé. Nous nommames
+ladite bay <i>La baye saint Laurent.</i></p>
+
+<p>Le quatroziéme dudit mois nous partimes de
+ladite bay saint Laurent, &amp; fimes porter à Ouest,
+&amp; vimmes querir un cap de terre devers le Su qui
+gist environ l'Ouest un quart de Surouest dudit
+hable saint Laurent environ vint-cinq lieues.
+Et par les deux Sauvages qu'avions prins le premier
+voyage, nous fut dit que c'étoit de la terre
+devers le Su, &amp; que c'étoit une ile, &amp; que
+parle Su d'icelle étoit le chemin à aller de
+<i>Hongnedo</i> où nous les avions prins le premier voyage,
+à <i>Canada</i>: &amp; qu'à deux journées de là dudit
+Cap &amp; ile commençoit le <i>Saguenay</i> à la terre de
+vers le Nort allant vers ledit <i>Canada</i>. Le travers
+dudit Cap environ trois lieuës y a de profond
+cent brasses &amp; plus, &amp; n'est memoire de jamais
+avoir veu tant de Baillames que nous vimes celle
+journée le travers dudit Cap.</p>
+
+<p>Le lendemain jour nôtre Dame d'Aoust quinziéme
+dudit mois nous passames le détroit: la
+nuit devant, &amp; le lendemain eumes conoissance
+des terres qui nous demeuroient vers le Su, qui
+est une terre à hautes montagnes à merveilles, dont
+le cap susdit de ladite ile que nous avons nommée
+<i>l'Ile de l'Assumption</i>, &amp; un cap dédites hautes terres,
+gisent Est-nordEst, &amp; Ouest Surouest, &amp; y a
+entre eux vint-cinq lieuës, &amp; voit-on les terres
+du Nort encore plus hautes que celle du Su à
+plus de trente lieuës. Nous rangeames lédites
+terres du Su d'empuis ledit jour jusques au Mardi
+midi que le vent vint Ouest, &amp; mimes le cap
+au Nort pour aller querir lédites hautes terres
+que voyions: &amp; nous étans là trouvames
+lédites terres unies &amp; basses vers la mer &amp;
+les montagnes de devers le Nort par-sus lédites
+basses terres, gisantes icelles Est &amp; Ouest
+un quart de Surouest: &amp; par les Sauvages qu'avions,
+nous a eté dit que c'étoit le commencement
+du <i>Saguenay</i>, &amp; terre habitée, &amp; que de là
+Venoit le cuivre rouge, qu'ilz appellent <i>Caquetdazé</i>.
+Il y a entre les terres du Su &amp; celles du
+Nort environ trente lieues, &amp; plus de deux cens
+brasses de parfond. Et nous ont lédits Sauvages
+certifié étre le chemin &amp; commencement du
+grand fleuve de <i>Hochelaga</i> &amp; chemin de <i>Canada</i>,
+lequel alloit toujours en étroicissant jusques à
+<i>Canada</i>: &amp; puis, que l'on trouve l'eau douce audit
+fleuve, qui va si long que jamais hommes n'avoit
+été au bout, qu'ils eussent ouï, &amp; qu'autre
+passage n'y avoit que par bateaux. Et voyans
+leur dire, &amp; qu'ils affermoient n'y avoir autre
+passage, ne voulut ledit Capitaine passer outre
+jusques à avoir veule reste &amp; côte de vers le
+Nort, qu'il avoit obmis à voir depuis la baye
+saint Laurent pour aller voir la terre du Su, pour
+voir s'il y avoit aucun passage.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<p><i>Retour du Capitaine Jacques Quartier vers la Bay
+sainct Laurent: Hippopotames: Continuation
+du voyage dans la grande riviere de</i> Canada, <i>jusques
+à la riviere de</i> Saguenay, <i>qui sont cent lieuës.</i></p>
+
+<h3>CHAP. VIII</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L.png"></span>E Mercredy dix-huictiéme jour
+d'Aoust ledit Capitaine fit retourner
+les navires en arriere,
+&amp; mettre le cap à l'autre bord,
+&amp; rangeames ladite côte du
+Nort, qui gist Nordest &amp; Surouest, faisant un
+demi arc, qui est une terre fort haute, non tant
+comme celle du Su, &amp; arrivames le Jeudy en sept
+iles moult hautes, que nommames <i>Les iles
+rondes</i>, qui sont environ quarante lieuës des
+terres du Su, &amp; s'avancent hors en la mer trois
+ou quatre lieuës: le travers déquelles y a un commencement
+de basses terres pleines de beaux
+arbres, léquelles terres nous rangeames le Vendredy
+avec noz barques, le travers déquelles y a
+plusieurs bancs de sablon plus de deux lieues à
+la mer fort dangereux, léquels demeurent de
+basse mer: &amp; au bout d'icelle basses terres (qui
+contiennent environ dix lieues) y a une riviere
+d'eau douce sortante à la mer, tellement qu'à
+plus d'une lieue de terre elle est aussi douce que
+eau de fontaine. Nous entrames en ladite riviere
+avec noz barques, &amp; ne trouvames à l'entrée
+que brasse &amp; demie. Il y a dedans ladite riviere
+plusieurs poissons qui ont forme de chevaux
+léquels vont à la terre de nuit, 7 de jour à la mer
+ainsi qu'il nous fut dit par noz deux Sauvages:
+&amp; de cesdits poissons vimmes grand nombre
+dedans ladite riviere.</p>
+
+<p>Le lendemain vint-uniéme jour dudit
+mois au matin à l'aube du jour fimes voile, &amp;
+porter le long de ladite côte tant que
+nous eumes conoissance de la reste d'icelle
+côte du Nort que n'avions veu, &amp;
+de l'ile de l'Assumption que nous avions eté
+querir au partir de ladite terre: &amp; lors que nous
+fumes certains que ladite côte étoit rangée,
+&amp; qu'il n'y avoit nul passage, retournames
+à nos navires qui étoient édites sept iles,
+où il y a bonnes rades à dix-huit &amp; vint brasses,
+&amp; sablon: auquel lieu avons eté sans pouvoir
+sortir, ni faire voiles pour la cause des bruines
+&amp; vens contraires, jusques au vint-quatriéme
+dudit mois, que nous appareillames, &amp; avons
+eté par la mer chemin faisans jusques au vint-neufiéme
+dudit mois, que sommes arrivés à un
+hable de la côte du Su, qui est environ quatre-vint
+lieuës dédites sept Iles, lequel est le
+travers de trois iles petites, qui sont par le parmi
+du fleuve, &amp; environ le mi-chemin dédites
+iles, &amp; ledit hable devers le Nort, y a une fort
+grande riviere, qui est entre les hautes &amp; basses
+terres, laquelle fait plusieurs bancs à la mer
+à plus de trois lieuës, qui est un païs fort dangereux,
+&amp; sonne de deux brasses &amp; moins, &amp; à la
+choiste d'iceux bancs trouverez vint-cinq &amp;
+trente brasses bort à bort. Toute cette côte du Nort
+git Nor-nordest, &amp; Su-Surouest.</p>
+
+<p>Le hable devant-dit où posames, qui est à la
+terre du Su est hable de marée, &amp; de peu de valeur.
+Nous le nommames <i>Les ileaux saint Jean</i>,
+parce que nous y entrames le jour de la Decollation
+dudit saint. Et auparavant qu'arriver audit
+hable y a une ile à l'Est d'icelui, environ cinq
+lieuës, où il n'y a point de passage entre
+terre &amp; elle que par bateaux. Ledit hable des
+ileaux saint Jean asseche toutes les marées, &amp; y
+marine l'eau de deux brasses. Le meilleur lieu à
+mettre navires est vers le Su d'un petit ilot qui
+est au parmi dudit hable bord audit ilot.</p>
+
+<p>Nous appareillames dudit hable le premier jour
+de Septembre pour aller vers <i>Canada</i>. Et environ
+quinze lieuës dudit hable à l'Ouest-Surouest
+y a trois iles au parmi dudit fleuve, le travers
+déquelles y a une riviere fort profonde &amp; courante,
+qui est le riviere &amp; chemin du Royaume &amp;
+terre de <i>Saguenay</i>, ainsi que nous a eté dit par
+nos hommes du païs de <i>Canada</i>: &amp; est icelle riviere
+entre hautes montagnes de pierre nuë, &amp;
+sans y avoir que peu de terre, &amp; nonobstant y
+croit grande quantité d'arbres, &amp; de plusieurs
+sortes, qui croissent sur ladite pierre nuë, comme
+sur bonne terre. De sorte que nous y avons
+veu tel arbre suffisant à master navire de trente
+tonneaux aussi vert qu'il est possible, lequel étoit
+sus un roc, sans y avoir aucune saveur de terre.</p>
+
+<p>A l'entrée d'icelle riviere, trouvames quatre
+barques de <i>Canada</i>, qui étoient là venuës pour
+faire pécheries de Loups-marins, &amp; autres poissons.
+Et nous étans posez dedans ladite riviere,
+vindrent deux dédites barques vers noz navires,
+léquelles venoient en une peur &amp; crainte, de
+sorte qu'il en ressortit une, &amp; l'autre approcha si
+prés, qu'ilz peurent entendre l'un de noz Sauvages,
+qui se nomma &amp; fit sa conoissance, &amp; les fit
+venir seurement à bord.</p>
+
+<p>Or maintenant laissons le Capitaine Jacques
+Quartier deviser avec ses sauvages au port de la
+riviere de <i>Saguenay</i>, qui est <i>Tadoussac</i>, &amp; allons au
+devant de Champlein, lequel nous avons cy-dessus
+laissé à <i>Anticosti</i> (qui est l'ile de l'Assumption)
+car il nous décrira <i>Tadoussac, &amp; Saguenay</i>, selon
+le rapport des hommes du païs, au pardessus de
+ce qu'il a veu: voire encore nous dira-il la reception
+que leur auront fait les Sauvages à leur arrivée.
+En quoy si, rapportant les mots de l'Autheur, on
+trouve quelquefois un langage moins orné &amp;
+poli, le Lecteur se souviendra que je n'y ay rien
+voulu changer: bien ay-je retrenché quelque
+chose de moins necessaire. Voici donc comme
+il continue le discours que nous avons laissé
+au chapitre sixiéme.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<p><i>Voyage de Champlein depuis</i> Anticosti, <i>jusques à</i>
+Tadoussac: <i>Description de Gachepé, riviere de</i>
+Mantane, <i>port de</i> Tadoussac, <i>bayes des Moruës, Ile
+percée, Bay de Chaleur: Remarques des lieux, iles
+ports, bayes, sables, rocher, &amp; rivieres qui sont à la
+bende du Nort en allant à la riviere de</i> Saguenay
+<i>Description du port de</i> Tadoussac, <i>&amp; de ladite
+riviere de</i> Saguenay. <i>Contradiction de Champlein.</i></p>
+
+<h3>CHAP. IX</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/A3.png"></span>PRES avoir découvert <i>Anticosti</i>,
+le lendemain nous eumes conoissance de <i>Gachepé</i>,
+terre fort haute. C'est une baye du coté du Su,
+laquelle contient quelque
+sept ou huit lieuës de long
+&amp; à son entrée quatre lieuës
+de large. Là y a une riviere qui va quelques trente
+lieues dans les terres. Ici est le commencement
+de la grande riviere de <i>Canada</i>, sur laquelle à la
+bande du Su y a la riviere <i>Mantanne</i>, laquelle va quelques
+dix-huit lieues dans les terres. Elle est petite
+&amp; à soixante lieuës dudit <i>Gachepé</i>. Mais les
+Sauvages étans au bout d'icelle portent leurs
+canots (qui sont petits bateaux d'écorce) environ
+une lieuë par terre, &amp; se viennent rendre
+en la Baye de Chaleur: par où ilz font des grans
+voyages. De ladite riviere de <i>Mantanne</i> on vient
+vers le Pic où il y a vint-lieuës: &amp; delà en traversant
+la riviere on vient à <i>Tadoussac</i>, d'où il y a
+quinze lieuës. C'est le chemin que nous suivimes
+en allant. Mais comme nous eumes là
+sejourné quelque temps, &amp; aprés que nous fumes
+allé au saut de ladite grande riviere de <i>Canada</i>,
+nous retournames quelque nombre de
+<i>Tadoussac</i> à <i>Gachepé</i>, &amp; de là nous allames à la
+<i>Baye des Moruës</i>, laquelle peut tenir quelque
+trois lieuës de long, &amp; autant de large à son
+entree: Puis vimmes à <i>l'ile percée</i>, qui est comme
+un rocher fort haut élevé des deux côtez, où il
+y a un trou par où les chaloupes &amp; bateaux
+peuvent passer de haute mer, &amp; de basse mer on
+peut aller de la grande terre à à ladite ile, qui n'en
+est qu'à quatre ou cinq cent pas. Et à l'environ
+d'icelle y a une autre ile dite <i>l'ile de Bonaventure</i>,
+&amp; peut tenir de long demie lieuë: En
+tous léquels lieux se fait gran'pécherie de
+poisson sec &amp; verd. Et passé ladite ile percée
+on vient à ladite Baye de Chaleur, qui va comme
+à l'Ouest-Sur-ouest quelques quatre-vint
+lieuës dans les terres, contenant au large en son
+entrée quelque quinze lieuës. Et disent les Sauvages
+qu'en icelle baye il y a une riviere qui va
+quelque vint lieuës dans les terres, au bout dequoy
+est un lac qui peut tenir quelques vint
+lieuës, auquel il y a fort peu d'eau, &amp; qu'en Eté il
+asseche: auquel ilz trouvent (environ un pié
+dans la terre) une maniere de metal, qui ressemble
+à l'argent, &amp; qu'en un autre lieu proche dudit
+lac il y a une autre mine de cuivre. Ayans
+trouvé ceux que nous cherchions à l'ile percée,
+nous retournames derechef à <i>Tadoussac</i>. Mais
+comme nous fumes à quelques trois lieuës du
+cap l'Evesque nous fumes contrairez d'une
+tourmente laquelle dura deux jours, qui nous fit
+relacher dedans une grande ance en attendant le
+beau temps. Le lendemain nous en partimes &amp;
+fumes encores contrariez d'une autre tourmente:
+Ne voulans relacher, &amp; pensans gaigner
+chemin nous fumes à la côte Nort le vint-huitiéme
+jour de Juillet mouiller l'ancre à une
+ance qui est fort mauvaise, &amp;-cause des bancs de
+rochers qu'il y a. Cette ance est par les cinquante-uniéme
+degrés &amp; quelques minutes. Le
+lendemain nous vimmes mouiller l'ancre proche
+d'une riviere qui s'appelle <i>Saincte Marguerite</i>,
+où il y a de pleine mer quelques trois brasses
+d'eau, &amp; brasse &amp; demie de basse mer; elle va
+assez avant. A ce que j'ay veu, dans terre du côté
+de l'Est il y a un saut d'eau qui entre dans ladite
+riviere, &amp; vient de quelques cinquante ou soixante
+brasses de haut, d'où procede la plus grande
+part de l'eau qui descend dedans: A son entrée il
+y a un banc de sable, où il peut avoir de basse
+eau demie brasse. Toute la côte du côté de l'Est
+est sable mouvant, où il y a une pointe à quelque
+demie lieuë de ladite riviere, qui avance
+une demie lieuë en la mer: &amp; du côté de l'Ouest
+il y a une petite ile: cedit lieu est par les cinquante
+degrez. Toutes ces terres sont tres-mauvaises
+remplies de sapins: la terre est quelque peu haute,
+mais non tant que celle du Su. A quelques
+trois lieuës de là nous passames proche d'une
+autre riviere laquelle sembloit estre fort grande,
+barrée neantmoins la pluspart de rochers. A
+quelques huit lieuës de là il y a une pointe qui
+avance une lieuë &amp; demie à la mer, où il n'y a que
+brasse &amp; demie d'eau. Passé cette pointe il s'en
+trouve une autre à quelque quatre lieues où il y
+a assez d'eau: Toute cette côte terre basse &amp;
+sablonneuse. A quelques quatre lieues de là il y
+a une ance où entre une riviere, il y peut aller
+beaucoup de vaisseaux du côté de l'Ouest, c'est
+une pointe basse qui avance environ une lieuë
+en la mer. Il faut ranger la terre de l'Est comme
+de trois cens pas, pour pouvoir entrer dedans:
+Voila le meilleur port qui est en toute la côte du
+Nort, mais il fait fort dangereux y aller pour les
+basses, &amp; bancs de sable qu'il y a en la pluspart
+De la côte pres de deux lieuës à la mer. On trouve
+à quelque six lieuës de là une bay, où il y a
+une ile de sable. Toute la dite bay est fort baturiere
+dans ladite baye &amp; quelque quatre lieuës de là,
+il y a une belle ance où entre une riviere: Toute
+cette côte est basse &amp; sabloneuse, il y descend un
+saut d'eau qui est grand. A quelques cinq lieuës de
+là il y a une pointe qui avance environ demie lieuë
+en la mer où il y a une ance, &amp; d'une pointe à l'autre
+y a trois lieuës; mais ce n'est que batures où il
+y a peu d'eau. A quelque deux lieues il y a une
+plage où il y a un bon port, &amp; une petite riviere,
+où il y a trois iles, &amp; où des vaisseaux se pourroient
+mettre à l'abry. A quelques trois lieues
+de là il y a une pointe de sable qui avance environ
+une lieue, où au bout il y a un petit ilet. Puis
+allant à Lesquemin vous rencontrez deux petites
+iles basses, &amp; un petit rocher à terre. Cesdites
+iles sont environ à demi lieuë de Lesquemin
+qui est un fort mauvais port, entourné de rochers,
+&amp; asseché de basse mer, &amp; faut variser
+pour entrer dedans au derriere d'une petite
+pointe de rocher, où il n'y peut qu'un vaisseau.
+Un peu plus haut, il y a une riviere qui va quelque
+peu dans les terres: c'est le lieu où les Basques
+font la péche des baleines. Pour dire verité
+le port ne vaut du tout rien. Nous vimmes
+de là audit port de <i>Tadoussac</i>. Toutes cédites
+terres ci-dessus sont basses à la côte, &amp; dans
+les terres fort hautes. Elle ne sont si plaisantes ni
+fertiles que celles du Su, bien qu'elles soient
+plus basses.</p>
+
+<p>Ayans mouillé l'ancre devant le port de
+<i>Tadoussac</i> à notre premiere arrivée, nous entrames
+dedans ledit port le vint-sixiéme jour de May.
+Il est fait comme une ance, gisant à l'entrée de
+la riviere de <i>Saguenay</i>, en laquelle il y a un courant
+d'eau &amp; marée fort étrange, pour sa vitesse
+&amp; profondité, où quelque fois il vient des vents
+impetueux léquels amenent avec eux de grandes
+froidures. L'on tient que ladite riviere a
+quelque quarante-cinq ou cinquante lieuës jusques
+au premier saut, &amp; vient du côté de Nor-norouest.
+Ledit port de <i>Tadoussac</i> est petit, où
+il ne pourroit que dix ou douze vaisseaux: mais
+il y a de l'eau assez à Est à l'abry de ladite riviere
+de <i>Saguenay</i> le long d'une petite montagne, qui
+est préque coupée de la mer: le reste ce sont
+montagnes hautes élevées, où il y a peu de terre,
+sinon rochers &amp; sables remplis de bois, de
+pins, ciprez, sapins, boulles, &amp; quelques manieres
+d'arbres de peu: il y a un petit étang proche
+dudit port renfermé de montagnes couvertes
+de bois. A l'entrée dudit port il y a deux pointes,
+l'une du côté d'Ouest contenant une lieue
+en mer, qui s'appelle la poincte de sainct Matthieu;
+&amp; l'autres du côté de Suest, contenant un
+quart de lieue, qui s'appelle la pointe de tous
+les diables, les vens du Su &amp; Su-suest, &amp;
+Su-surouest, frappent dedans ledit port. Mais de la
+pointe de sainct Matthieu jusques à ladite pointe
+de tous les diables, il y a prés d'une lieue: l'une
+&amp; l'autre pointe asseche de basse mer.</p>
+
+<p>Quant à la riviere de Saguenay elle est tres-belle,
+&amp; a une profondeur incroyable. Elle procede
+selon que j'ay entendu, d'un lieu fort haut,
+d'où descent un torrent d'eau d'une grande
+impetuosité; mais l'eau qui en vient, n'est point
+capable de faire un tel fleuve comme cetui-là,
+&amp; faut qu'il y ait d'autres rivieres qui s'y
+dechargent: &amp; y a depuis le premier saut, jusques
+au port de Tadoussac (qui est l'entrée de la dite
+riviere de Saguenay) quelques 40 ou 50 lieues,
+&amp; une bonne lieue &amp; demie de large au plus &amp;
+un quart au plus étroit, qui fait qu'il y a grand
+courant d'eau. Toute la terre que j'ay veu ne
+sont que montagnes de rochers la pluspart,
+couvertes de bois de sapins, cyprez, &amp; boulles, terre
+fort mal plaisante, où je n'ay point trouvé une
+lieuë de terre pleine, tant d'un côté que d'autre.
+Il y a quelques montagnes de sable &amp; iles en ladite
+riviere, qui sont hautes élevées. En fin ce
+sont de vrays desert habitables tant seulement
+aux animaux &amp; oyseaux; car je vous asseure
+qu'allant chasser par les lieux que me sembloient
+les plus plaisans, je ne trouvay rien qui soit,
+sinon de petits oyseaux qui sont comme rossignols
+&amp; hirondelles, léquels y viennent en Eté;
+car autrement je croy qu'il n'y en a point, à cause
+de l'excessif froid qu'il y fait, cette riviere
+venant de devers le Nor-ouest. Les Sauvages
+me firent rapport, qu'ayant passé le premier
+saut d'où vient ce torrent d'eau, ilz passent huit
+autres sauts, &amp; puis vont une journée sans en
+trouver aucun, puis passent autres six sauts, &amp;
+viennent dedans un lac, où ilz peuvent faire à leur
+aise quelques douze à quinze lieuës. Audit bout
+du lac il y a des peuples qui sont cabannez: puis
+on entre dans trois autres rivieres, quelques
+trois ou quatre journées dans chacune, où au
+bout dédites riviere, il y a deux ou trois manieres
+de lacs, d'où prend sa source le <i>Saguenay</i>,
+de laquelle source jusques audit port de <i>Tadoussac</i>,
+il y a dix journées de leurs Canots. Au bord
+dédites rivieres, il y a quantité de cabanes, où il
+vient d'autres nations du côté du Nort troquer
+avec les Montagnais qui vont là, des peaux de
+castor &amp; martre, avec autres marchandises que
+donnent les vaisseaux François audits Montagnés.
+Lédits Sauvages du Nort disent, qu'ilz voient
+une mer qui est salée.</p>
+
+<p>Voila ce qu'a écrit Champlein dés l'an six cens
+cinq, de la riviere de Saguenay. Mais depuis il
+dit en sa derniere relation que le port de <i>Tadoussac</i>,
+jusques à lamer que les Sauvages de
+<i>Saguenay</i> decouvrent au Nort, il y a de quarante à
+cinquante journées; ce qui est bien éloigné des
+dix que maintenant il a dit. Or s'ilz font de douze
+à quinze lieuës par jour, voila plus de six cens
+lieuës tirant au nort: D'où je collige qu'il a eu
+tort de nous bailler une charte geographique de
+la Nouvelle-France, en laquelle ayant voulu
+suivre celle que les Anglois ont publiée de leur
+derniere découverte de l'an mille six cens onze,
+il s'est tout contrarié à ce qu'il écrit. Car depuis
+<i>Tadoussac</i> jusques à cette mer (qui n'est
+point au Nort, mais à l'ouest du <i>Saguenay</i>) il n'y
+a pas deux cens lieuës. Et si on y veut aller par
+la riviere dite <i>Les trois rivieres</i> en sa charte, il ne
+s'en trouve que six-vints. Et toutefois je ne
+voudrois aisement croire lédits Anglois, disans
+qu'il se trouve une mer dans les terres au
+cinquantiéme. Car il y a long temps qu'elle
+seroit découverte étant si voisine de <i>Tadoussac</i>,
+&amp; en méme élevation.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"></p>
+
+
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<p><i>Bonne reception faite aux François par le grand Sagamo
+des Sauvages de Canada: Leurs festins &amp;
+danses: La guerre qu'ils ont avec les Iroquois.</i></p>
+
+<h3>CHAP. X</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>E vint-septiéme d'Avril nous fumes
+trouver les Sauvages à la pointe
+de sainct Matthieu, qui est à une
+lieue de <i>Tadoussac</i>, avec les deux
+Sauvages que mena le sieur du Pont
+de Honfleur, pour faire le rapport de ce qu'ils
+avoient veu en France, &amp; de la bonne reception
+que leur avoit fait le Roy. Ayans mis pied à
+terre nous fumes à la cabanne de leur grand
+<i>Sagamo</i>, qui s'appelle <i>Anadabijou</i>, où nous le
+trouvames avec quelques quatre-vints ou cent
+de ses compagnons qui faisoient <i>Tabagie</i> (qui
+veut dire festin) lequel nous receut fort bien
+selon la coutume du païs, &amp; nous fit assoir aprés
+lui, &amp; tous les Sauvages arangez les uns auprés
+des autres des deux côtez de la dite cabane.
+L'un des Sauvages que nous avions amené commença
+à faire sa harangue, de la bonne reception
+que leur avoit fait le Roy, &amp; le bon traitement
+qu'ils avoient receu en France, &amp; qu'ils s'asseurassent
+que sadite Majesté leur vouloit du bien,
+&amp; desiroit peupler leur terre, &amp; faire paix avec
+leurs ennemis (qui sont les Iroquois) ou leur
+envoyer des forces pour les veincre: en leur
+contant aussi les beaux chateaux, palais, maisons,
+&amp; peuples qu'ils avoient veu, &amp; nôtre façon de
+vivre. Il fut entendu avec un silence si grand,
+qu'il ne se peut dire de plus. Or aprés qu'il eut
+achevé sa harangue, ledit grand <i>Sagamo Anadabijou</i>
+l'ayant attentivement ouï, il commença à
+prendre du petun, &amp; en donner audit sieur du
+Pont, &amp; à moy, &amp; à quelques autres <i>Sagamos</i> qui
+étoient auprés de lui. Ayant bien petuné, il commença
+à faire sa harangue à tous, parlant posément,
+s'arrétant quelquefois un peu, &amp; puis reprenant
+sa parole, en leur disant: Que veritablement
+ilz devoient estre fort contens d'avoir sadite
+Majesté pour grand ami. Ilz répondirent,
+tous d'une voix, <i>ho, ho, ho</i>, qui est à dire, <i>oui, oui</i>.
+Lui continuant toujours sadite harangue, dit:
+Qu'il estoit fort aise que sadite Majesté peuplat
+leur terre, &amp; fit la guerre à leurs ennemis, qu'il
+n'y avoit nation au monde à qui ilz voulussent
+plus de bien qu'aux François. En fin il leur fit
+entendre à tous le bien &amp; utilité qu'ilz pourroient
+recevoir de sadite Majesté. Aprés qu'il eut achevé
+sa harangue, nous sortimes de sa cabanne, &amp;
+eux commencerent à faire leur <i>Tabagie</i> qu'ilz
+font avec des chairs d'Orignac (qui est comme Boeuf)
+d'Ours, de Loups-marins, &amp; Castors, qui
+sont les viandes les plus ordinaires qu'ils ont
+&amp; du gibier en quantité. Ils avoient huit ou dix
+chaudieres pleines de viandes au milieu de ladite
+cabanne, &amp; étoient éloignez les uns des autres
+six pas &amp; chacune a son feu. Ilz sont
+assis des deux côtez (comme j'ay dit cy-dessus)
+avec chacun son écuelle d'écorce d'arbre: &amp;
+lors que la viande est cuite, il y en a un qui fait
+les partages à chacun dans lédites écuelles,
+où ilz mangent fort salement: car quand ils
+ont les mains grasses, ils les frottent à leurs
+cheveux faute de serviettes, ou bien au pois
+de leurs chiens dont ils ont quantité pour
+la chasse. Premier que leur viande fût cuite,
+il y en eut un qui se leva, &amp; print un chien,
+&amp; s'en alla sauter autour dédites chaudieres
+d'un bout de la cabanne à l'autre: Etant
+devant le grand <i>Sagamo</i>, il jetta son chien à
+terre de force, &amp; puis tous d'une voix s'écrierent
+<i>ho, ho, ho</i>: ce qu'ayant fait s'en alla asseoir
+à sa place. En méme instant un autre se
+leva, &amp; fit le semblable, continuant toujours
+jusques à ce que la viande fût cuite.
+Or aprés avoir achevé leur <i>Tabagie</i>, ilz
+commencerent à danser, en prenant les tétes de
+leurs ennemis, qui leur pendoient par derriere.
+En signe de rejouissance il y en a un ou deux
+qui chantent en accordant leurs voix par la mesure
+de leurs mains qu'ilz frappent sur leurs
+genoux, puis ilz s'arrétent quelquefois en
+s'écrians, <i>ho, ho, ho</i>, &amp; recommencent à danser
+en soufflant, comme un homme qui est
+hors d'haleine. Ilz faisoient cette rejouissance
+pour la victoire par eux obtenuë sur les
+Iroquois, dont ilz en avoient tué quelques cent,
+auquels ilz coupperent les tétes, qu'ils avoient
+avec eux pour leur ceremonie. Ils estoient
+trois nations quand ilz furent à la guerre,
+les Etechemins, Algoumequins, &amp; Montagnais
+au nombre de mille, qui allerent faire la
+guerre audits Iroquois qu'ilz rencontrerent à
+l'entrée de la riviere dédits Iroquois, &amp; en assomerent
+une centaine. La guerre qu'ilz font
+n'est que par surprise, car autrement ils auraient
+peur, &amp; craignent trop lédits Iroquois,
+qui sont en plus grand nombre que lédits
+Montagnais, Etechemins, &amp; Algoumequins.
+Le vint-huitiéme jour dudit mois ilz se vindrent
+cabanner audit port de <i>Tadoussac</i> où étoit
+nôtre vaisseau. A la pointe du jour leurdit
+grand <i>Sagamo</i> sortit de sa cabanne, allant
+autour de toutes les autres cabannes, en criant
+à haute voix, qu'ils eussent à déloger pour
+aller à <i>Tadoussac</i>, où étoient leurs bons amis.
+Tout aussi-tôt un chacun d'eux deffit sa cabanne
+en moins d'un rien, &amp; ledit grand Capitaine
+le premier commença à prendre son
+canot, &amp; le porter à la mer où il embarqua
+sa femme &amp; ses enfans, &amp; quantité de fourrures, &amp;
+se mirent ainsi prés de deux cens canots, qui
+vont étrangement, car encore que nôtre
+chalouppe fût bien armée, si alloient-ilz
+plus vite que nous. Ils étoient au nombre de
+mille personnes tant d'hommes que femmes &amp;
+enfans.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"></p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<p><i>La rejouissance que font les Sauvages aprés qu'ils ont
+eü victoire sur leurs ennemis; Leurs humeurs: Sont
+malicieux; Leur croyances &amp; faulse opinions. Que
+leurs devins parlent visiblement aux Diables.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XI</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L.png"></span>E neufiéme jour de Juin les Sauvages
+commencerent à se réjouir
+tous ensemble &amp; faire leur <i>Tagagie</i>,
+comme j'ay dit ci-dessus' &amp; danser,
+pour ladite victoire qu'ils avoient
+obtenue contre leurs ennemis. Or apres
+avoir fait bonne chere, les Algoumequins, une
+des trois nations, sortirent de leurs Cabannes, &amp;
+se retirerent à part dans une place publicque, firent
+arrenger toutes leurs femmes &amp; filles les unes
+prés des autres, &amp; eux se mirent derriere chantans
+tous d'une voix comme j'ay dit ci-devant.
+Aussi-tôt toutes les femmes &amp; filles commencerent
+à quitter leurs robbes &amp; peaux, &amp; se mirent toutes
+nues montrans leur nature, neantmoins parées
+de <i>Matachia</i> qui sont patenôtres &amp; cordons
+entre-lassez faits de poil de Por-épic, qu'ils teindent
+de diverses couleurs. Aprés avoir achevé
+leurs chants, ilz dirent tous d'une vois, <i>ho, ho, ho</i>.
+A méme instant toutes les femmes &amp; filles se
+couvrirent de leurs robbes (car elles les jettent
+à leurs piés) &amp; s'arréterent quelque peu: &amp; puis
+aussi tôt recommençans à chanter elles laisserent
+aller leurs robbes comme auparavant.</p>
+
+<p>Or en faisant cette danse, le <i>Sagamo</i> des Algoumequins
+qui s'appelle <i>Besouat</i>, étoit assis devant
+lédites femmes &amp; filles, au milieu de deux batons
+où étoient les tétes de leurs ennemis pendues:
+quelquefois il se levoit &amp; s'en alloit haranguant
+&amp; disant aux Montagnés &amp; Etechemins,
+voyez comme nous nous rejouissons de la victoire
+que nous avons obtenue de nos ennemis,
+il faut que vous en faciés autant, afin que nous
+soyons contens: puis tous ensemble disoient <i>ho, ho, ho</i>.
+Retourné qu'il fut en sa place, le grand
+<i>Sagamo</i> avec tous ses compagnons dépouillerent
+leurs robbes estans tout nuds (hors-mis
+leur nature qui est couverte d'une petite peau)
+&amp; prindrent chacun ce que bon leur sembla,
+comme <i>Matachia</i>, haches, épées, chauderons,
+graisses, chair d'Orignac, Loup-main: bref chacun
+avoit un present qu'ils allerent donner aux
+Algoumequins. Aprés toutes ces ceremonies la
+danse cessa, &amp; lédits Algoumequins hommes &amp;
+femmes emporterent leurs presens &amp; leurs cabannes.
+Ilz firent encore mettre deux hommes
+de chacune nation des plus dispos qu'ilz firent
+courir &amp; celui qui fut le plus vite à la course eut
+un present.</p>
+
+<p>Tous ces peuples sont tous d'une humeur assez
+joyeux, ilz rient le plus souvent, toutefois ilz
+sont quelque peu Saturniens; Ilz parlent fort posément,
+comme se voulans bien faire entendre,
+&amp; s'arrétent aussi-tôt en songeant une grande espace
+de temps, puis reprennent leur parole. Ils
+usent bien souvent de cette façon de faire parmi
+leurs harangues au conseil, où il n'y a que les plus
+principaux, qui sont les anciens; Les femmes &amp;
+enfans n'y assistent point.</p>
+
+<p>Ce sont la pluspart gens qui n'ont point de loy,
+selon que j'ay peu voir &amp; m'informer audit
+grand <i>Sagamo</i>, lequel me dit: Qu'ilz croyent
+veritablement qu'il y a un Dieu qui a creé toutes
+choses. Et lors je lui dis, Puis qu'ilz croyent à un
+seul Dieu: Comment est-ce qu'il les avoit mis
+au monde, &amp; d'où ils étoient venus? Il me répondit.
+Apres que Dieu eut fait toutes choses, il
+print quantité de fleches, &amp; les mit en terre,
+d'où sortit hommes &amp; femmes; qui ont multiplié
+au monde jusques à present, &amp; sont venus
+de cette façon. Je lui répondis que ce qu'il disoit
+étoit faux: mais que veritablement il y avoit un
+seul Dieu, qui avoit creé toutes choses en la terre
+&amp; aux cieux. Voyant toutes ces choses si parfaites,
+sans qu'il y eût personne qui gouvernât
+en ce monde, il print du limon de la terre, &amp; en
+crea Adam nôtre premier Pere, &amp; comme il
+sommeilloit, Dieu print une de ses côtes, &amp; en
+forma Eve, qu'il lui donna pour compagne, &amp;
+que c'étoit la verité qu'eux &amp; nous étions
+venus de cette façon, &amp; non de fleches comme ilz
+croyoient. Il ne me dit rien, sinon: Qu'il avouoit
+plutôt ce que je lui disois, que ce qu'il me disoit.
+Je luy demanday aussi s'il ne croyoit point qu'il
+y eût un autre qu'un seul Dieu. Il me dit
+que leur croyance étoit: Qu'il y avoit un
+seul Dieu, un Fils, une Mere &amp; le Soleil,
+qui étoient quatre. Neantmoins que
+Dieu étoit pardessus tous; mais que le Fils
+étoit bon. Je luy remontray son erreur selon
+nôtre Foy, enquoy il adjouta quelque peu de
+creance. Je lui demanday s'ilz n'avoient point veu,
+ni ouï dire à leurs ancestres que Dieu fût
+venu au monde: Il me dit, Qu'il ne l'avoit
+point veu: mais qu'anciennement il y eut cinq
+hommes qui s'en allerent vers le Soleil couchant,
+léquels rencontrerent Dieu, qui leur demanda,
+Où allez-vous? Ils disent, Nous allons
+chercher nôtre vie: Dieu leur répondit, Vous la
+trouverés ici. Ilz passerent plus outre, sans faire
+état de ce que Dieu leur avoit dit, lequel print
+une pierre &amp; en toucha deux, &amp; furent transmués
+en pierre, &amp; dit derechef aux trois autres,
+Où allez-vous; &amp; ilz respondirent comme à la
+premiere fois: &amp; Dieu leur dit derechef, Ne
+passez plus outre, vous la trouveréz ici: Et voyans
+qu'il ne leur venoit rien, ilz passerent outre; &amp;
+Dieu print deux batons &amp; il en toucha les deux
+premiers, qui furent transmués en batons, &amp; le
+cinquiéme s'arréta, ne voulant passer plus outre.
+Et Dieu lui demanda derechef, Où vas tu? Je
+vois chercher ma vie: Demeure, &amp; tu la trouveras:
+Il demeura sans passer plus outre, &amp; Dieu
+lui donna de la viande, &amp; en mangea: Aprés avoir
+fait bonne chere, il retourna avec les autres
+Sauvages, &amp; leur raconta tout ce que dessus. Il
+me dit aussi, Qu'une autre fois il y avoit un homme
+qui avoit quantité de <i>Tabac</i> (qui est une herbe
+dequoy ilz prennent la fumée) &amp; Dieu vint à
+cet homme, &amp; lui demanda où étoit son petunoir:
+l'homme print son petunoir, &amp; le donna à Dieu,
+qui petuna beaucoup. Aprés avoir bien petuné,
+Dieu rompit ledit petunoir en plusieurs pieces
+&amp; l'homme lui demanda, Pourquoy as-tu rompu
+mon petunoir, &amp; tu vois bien que je n'en ay
+point d'autre; &amp; Dieu en print un qu'il avoit &amp;
+le lui donne, lui disant: en voila un que je te donne,
+porte-le à ton grand <i>Sagamo</i>, qu'il le garde &amp;
+s'il le garde bien, il ne manquera point de chose
+quelconque, ni tous ses compagnons: ledit homme
+print le petunoir, qu'il donna à son grand
+<i>Sagamo</i>, lequel tandis qu'il l'eut, les Sauvages ne
+manquerent de rien de monde: Mais que du
+depuis ledit <i>Sagamo</i> avoit perdu ce petunoir, qui est
+l'occasion de la grande famine qu'ils ont quelquefois
+parmi eux. Je lui demanday s'il croyoit
+tout cela. Il me dit qu'ouï, &amp; que c'étoit verité.
+Or je croy que voila pourquoy ilz disent que
+Dieu n'est pas trop bon. Mais je luy repliquay
+&amp; lui dis, Que Dieu étoit tout bon, &amp; que sans
+doute c'étoit le diable qui s'étoit montré à ces
+hommes là, &amp; que s'ils croyoient comme nous
+en Dieu, ilz ne manqueroient de ce qu'ils
+auroient besoin. Que le Soleil qu'ilz voyent, la
+Lune &amp; les Etoiles avoient eté creés de ce grand
+Dieu, qui a fait le ciel &amp; la terre, &amp; n'ont nulle
+puissance que celle que Dieu leur a donnée:
+Que nous croyons en ce grand Dieu, qui par sa
+bonté nous voit envoyé son cher Fils, lequel conceu
+du sainct Esprit, print chair humaine dans le
+ventre virginal de la Vierge Marie, ayant été trente-trois
+ans en terre, faisans une infinité de miracles,
+ressuscitant les morts, guerissant les malades,
+chassant les diable, illuminant les aveugles
+enseignat aux hommes la volonté de Dieu son
+Pere, pour le servir, honorer, &amp; adorer, a épandu
+son sang, &amp; souffert mort &amp; passion pour nous
+&amp; pour noz pechez, &amp; racheté le genre humain,
+étant enseveli &amp; ressuscité, descendu aux enfers,
+&amp; monté au ciel, où il est assis à la dextre de Dieu
+son Pere, Que c'étoit la croyance de tous les
+Chrétiens, qui croyoient au Pere, au Fils, &amp;
+au sainct Esprit, qui ne sont pourtant trois Dieux,
+mais un méme, &amp; un seul Dieu en une Trinité
+en laquelle il n'y a point de plutôt, ou d'aprés,
+rien de plus grand ne de plus petit. Que la Vierge
+Marie mere du Fils de Dieu, &amp; tous les hommes
+&amp; femmes qui ont vécu en ce monde, faisans
+les commandemens de Dieu, &amp; ont enduré
+martyre pour son nom, &amp; qui par la permission
+de Dieu ont fait des miracles, &amp; sont saints au
+ciel en son Paradis, prient tous pour nous cette
+grande Majesté divine, de nous pardonner noz
+fautes &amp; noz pechez que nous faisons contre sa
+loy &amp; ses commandemens, &amp; par noz prieres que
+nous saisons à la divine Majesté, il nous donne
+ce que nous avons besoin, &amp; le diable n'a nulle
+puissance sur nous: &amp; ne nous peut faire de mal.
+Que s'ils avoient cette croyance, ilz seroient
+comme nous, que le diable ne leur pourroit plus
+faire de mal, &amp; ne manqueroient de ce qu'ils
+auroient besoin. Alors ledit <i>Sagamo</i> me dit, qu'il
+vouloit ce que je disois. Je lui demanday de
+quelle ceremonie ils usoient à prier leur Dieu:
+Il me dit, Qu'ilz n'usoient point autrement de
+ceremonies, sinon qu'un chacun prioit en son
+coeur comme il vouloit: Voila pourquoy je
+croy qu'il n'y a aucune loy parmi eux, &amp; vivent
+la pluspart comme bétes brutes, &amp; croy que
+promptement ilz seroient reduits bons Chrétiens
+si l'on habitoit leurs terres, ce qu'ilz désiroient
+la pluspart. Ils ont parmi eux quelques
+Sauvages qu'ils appellent <i>Pilotoua</i>, qui parlent
+au Diable visiblement, &amp; leur dit ce qu'il faut
+qu'ilz facent, tant pour la guerre que pour autres
+choses, &amp; que s'il leur commandoit qu'ils
+allassent mettre en execution quelque entreprise,
+ou tuer un François, ou un autre de leur
+nation, ils obeiroient aussi-tôt à son commandement.
+Aussi ilz croyent que tous les songes
+qu'ilz sont veritable; &amp; de fait, il y en a
+beaucoup qui disent avoir veu &amp; songé choses
+qui aviennent ou aviendront: Mais pour en
+parler avec verité, ce sont visions du diable, qui
+les trompe &amp; seduit.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<p><i>Comme le Capitaine Jacques Quartier par de la riviere
+de</i> Saguenay <i>pour chercher un port, &amp; s'arrete
+à Sainte-Croix: Poissons inconnus: Grandes Tortues:
+Ile aux Coudres: Ile d'Orleans: Rapport de la terre
+du païs: Accueil des François par les Sauvages: Harangue
+des Capitaines Sauvages.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XII</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>AISSONS maintenant Champlein
+faire la <i>Tabagie</i>, &amp; discourir
+avec les <i>Sagamos Anadabijou &amp; Bezouat</i>,
+&amp; allons reprendre le
+Capitaine Jacques Quartier, lequel
+nous veut mener à mont la riviere de <i>Canada</i>
+jusques à Sainte-Croix lieu de sa retraite,
+où nous verrons quelle chere on lui fit, &amp; ce
+qui lui avint parmi ces peuples nouveaux (j'entens
+nouveaux, parce qu'avant lui jamais aucun
+n'étoit entré seulement en cette riviere). Voici
+donc comme il poursuit.</p>
+
+<p>Le deuxiéme jour de Septembre nous sortimes
+hors de ladite riviere pour faire le chemin
+vers <i>Canada</i>, &amp; trouvames la marée fort courante
+&amp; dangereuse, pour ce que devers le su
+de ladite riviere y a deux iles à l'entour déquelles
+à plus de trois lieuës n'y a que deux ou trois
+brasses semées de groz perrons comme tonneaux
+&amp; pippes, &amp; les marées decevantes par
+entre lédites iles: de sorte que cuidames y perdre
+nôtre gallion, sinon le secours de noz barques,
+&amp; à la choiste dédits plateis (<i>c'est à dire, à la
+cheute dédits rochers</i>) y a de profond trente brasses
+&amp; plus. Passé ladite riviere de <i>Saguenay</i>, &amp;
+lédites iles environ cinq lieuës vers le Sur-ouest
+y a une autre ile vers le Nort, aux côtez de laquelle
+y a de moult hautes terres, le travers déquelles
+cuidames poser l'ancre pour étaller
+l'Ebe, &amp; n'y peumes trouver le fond à six-vints
+brasses &amp; un trait d'arc de terre, de sorte que
+fumes contraints de retourner vers ladite ile,
+où passames trente-cinq brasses &amp; beau fond.</p>
+
+<p>Le lendemain au matin fimes voiles, &amp; appareillames
+pour passer outre, &amp; eumes conoissance
+d'une sorte de poissons, déquels il n'est
+memoire d'homme avoir veu, ni ouï Lédits poissons
+sont aussi gros comme Moroux, sans avoir
+aucun estoc, &amp; sont assez faits par corps, &amp;
+téte de la façon d'un levrier, aussi blancs comme
+neige, sans aucune tache, &amp; y en a moult grand
+nombre dedans ledit fleuve, qui vivent entre la
+mer &amp; l'eau douce. Les gens du païs les nomment
+<i>Adhothuis</i>, &amp; nous ont dit qu'ilz sont fort
+bons à manger, &amp; si nous ont affermé n'y en
+avoir en tout ledit fleuve ni païs qu'en cet endroit.</p>
+
+<p>Le sixiéme jour dudit mois avec bon vent fimes
+courir à-mont ledit fleuve environ quinze
+lieuës, &amp; vimmes poser à une ile qui est bort à la
+terre du Nort, laquelle fait une petite baye &amp;
+couche de terre, à laquelle y a un nombre inestimable
+de grandes tortuës, qui sont les environs
+d'icelle ile. Pareillement par ceux du païs se fait
+és environs d'icelle ile grande pécherie de
+<i>Adhothuis</i> ci-devant écrits. Il y a aussi grand courant
+és environs de ladite ile, comme devant
+Bourdeaux, de flot &amp; ebe. Icelle ile contient
+environ trois lieuës de long,&amp; deux de large, &amp;
+est une fort bonne terre &amp; grasse, pleine de
+beaux &amp; grands arbres de plusieurs sortes; &amp;
+entre autres y a plusieurs Coudres franches que
+touvames fort chargez de noizilles aussi grosses
+&amp; de meilleur saveur que les nôtres, mais
+un peu plus dures. Et par-ce la nommames <i>l'ile
+és Coudres.</i></p>
+
+<p>Le septiéme jour dudit mois jour de nôtre
+Dame, apres avoir oui la Messe, nous partimes
+de ladite ile pour aller à-mont ledit fleuve, &amp;
+vimmes à quatre iles qui étoient distantes de
+ladite ile és Coudres de sept à huit lieues, qui est
+le commencement de la terre &amp; province de
+<i>Canada</i>: déquelles y en a une grande environ dix
+lieues de long, &amp; cinq de large, où il y a gens demourans
+qui font grande pécherie de tous les
+poissons qui sont dans ledit fleuve selon les saisons,
+dequoy sera fait ci-apres mention. Nous
+étans posez à l'ancre entre icelle grande ile &amp; la
+terre du Nort, fumes à terre &amp; portames les
+deux hommes que nous avions prins le precedent
+voyage &amp; trouvames plusieurs gens du
+païs, léquels commencerent à fuir, &amp; ne voulurent
+approcher jusques à ce que dédits deux
+hommes commencerent à parler &amp; leur dire
+qu'ils étoient <i>Taiguragni, &amp; Domagaya</i>, &amp; lors
+qu'ils eurent conoissance d'eux commencerent
+à faire grand'chere dansans &amp; faisans plusieurs
+ceremonies, &amp; vindrent partie des principaux à
+noz bateaux, léquels nous apporterent force
+anguilles, &amp; autres poissons, avec deux ou trois
+charges de gros mil, qui est le pain duquel ilz
+vivent en ladite terre, &amp; plusieurs gros melons.
+Et icelle journée vindrent à noz navires plusieurs
+barques dudit païs chargées de gens tant hommes
+que femmes pour faire chere à noz deux
+hommes, léquels furent tous bien receuz par
+ledit Capitaine qui les fétoya de ce qu'il peut. Et
+pour faire sa conoissance leur donna aucuns petits
+presens de peu de valeur, déquels se contenterent fort.</p>
+
+<p>Le lendemain le Seigneur de <i>Canada</i> nommé
+<i>Donnacona</i> en nom, &amp; l'appellant pour Seigneur
+<i>Agouhanna</i>, vint avec deux barques accompagné
+de plusieurs gens devant noz navires, puis en fit
+retirer en arriere dix, &amp; vint seulement avec
+deux à bord dédits navires accompagné de seize
+hommes &amp; commença ledit <i>Agouhanna</i> le travers
+du plus petit de noz navires à faire une
+predication &amp; prechement à leur mode en demenant
+son corps &amp; membres d'une merveilleuse
+sorte, qui est une ceremonie de joye &amp; asseurance.
+Et lors qu'il fut arrivé à la nef generale
+où étoient lédits <i>Taiguragni, &amp; Domagaya</i>,
+parla ledit seigneur à eux, &amp; eux à lui, &amp; lui
+commencerent à conter ce qu'ils avoient veu
+en France, &amp;le bon traitement qui leur avoit
+eté fait, dequoy fut ledit seigneur fort joyeux,
+&amp; pria le Capitaine de lui bailler ses bras pour
+les baisers &amp; accoller, qui est leur mode de faire
+chere en ladite terre. Et lors le Capitaine
+entra dedans la barque dudit <i>Agouhanna</i>, &amp; commanda
+qu'on apportât pain &amp; vin pour faire boire
+&amp; manger ledit Seigneur &amp; sa bende. Ce qui
+fut fait. Dequoy furent fort contens: &amp; pour
+lors ne fut autre present fait audit Seigneur,
+attendant lieu &amp; temps. Aprés léquelles choses
+faites se departirent les uns des autres, &amp; prindrent
+congé, &amp; se retira ledit <i>Agouhanna</i> à ses
+barques, pour soy retirer &amp; aller en son lieu. Et
+pareillement ledit Capitaine fit apporter noz
+barques pour passer outre, &amp; aller à-mont ledit
+fleuve avec le flot pour chercher hable &amp; lieu
+de sauveté, pour mettre les navires, &amp; fumes
+outre ledit fleuve environ dix lieuës côtoyant
+ladite ile, &amp; au bout d'icelle trouvames un
+affourc d'eau fort beau &amp; plaisant, auquel lieu
+y a une petite riviere, &amp; hable de basse marinant
+de deux à trois brasses, que trouvames lieu à
+nous propice pour mettre nosdites navires à
+sauveté. Nous nommames ledit lieu SAINTE-CROIX,
+par ce que ledit jour y arrivames. Auprés
+d'icelui lieu y a un peuple dont est Seigneur
+ledit <i>Donnacona</i> &amp; y est sa demeure, laquelle
+se nomme <i>Stadaconé</i>, qui est aussi bonne terre qu'il
+soit possible de voir &amp; bien fructiferante, pleine
+de moult beaux arbres de la nature &amp; sorte
+de France, comme Chénes, Ormes, Fraines,
+Noyers, Pruniers, Ifs, Cedres, Vignes, Aubépines,
+qui portent fruit aussi gros que prunes de
+Damas, &amp; autres arbres, souz léquels croit aussi
+bon Chanve que celui de France, lequel vient
+sans semence ni labeur. Aprés avoir visité ledit
+lieu, &amp; trouvé étre convenable, se retira ledit
+Capitaine &amp; les autres dedans les barques pour
+retourner aux navires. Et ainsi que sortimes
+hors ladite riviere, trouvames au devant de nous
+l'un des Seigneurs dudit peuple de <i>Stadaconé</i>
+accompagné de plusieurs gens tant hommes
+que femmes, lequel Seigneur commença à faire
+un prechement à la façon &amp; mode du païs, qui
+est joye &amp; asseurance, &amp;les femmes dansoient
+&amp; chantoient sans cesse étans en l'eau jusques aux
+genoux. Le capitaine voyant leur mon amour &amp;
+bon vouloir, fit approcher la barque où il étoit
+&amp; leur donna des couteaux &amp; petites patenotres
+de verre, dequoy menerent une merveilleuse
+joye: de sorte que nous étans départis d'avec eux
+distans d'une lieuë ou environ, les oyions chanter,
+danser, &amp; mener féte de nôtre venuë.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<p><i>Retour du Capitaine Jacques Quartier à l'ile
+d'Orleans, par lui nommée</i> l'ile de Bacchus, &amp; <i>ce
+qu'il y trouva: Balises fichées au port Sainte Croix.
+Forme d'alliance: Navire mis à sec pour hiverner:
+Sauvages ne trouvent bon que le Capitaine aille en</i>
+Hochelaga: <i>Etonnement d'iceux au bourdonnement
+des Canons.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XIII</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>A saison s'avançoit des-ja fort &amp;
+pressoit le Capitaine Jacques
+Quartier de chercher une retraite
+pour l'hiver, ce qui le faisoit
+hâter, se trouvant en païs inconnu,
+où jamais aucun Chrétien n'avoit été: puis il
+vouloit voir une fin à la découverte de cette
+grande riviere de <i>Canada</i>, dans laquelle jamais
+nos mariniers n'étoient entrez, cuidans (à cause
+de son incroyable largeur) que ce fust un golfe
+&amp; pour ce ledit Capitaine Quartier ne s'arréta
+gueres ni en la riviere de <i>Saguenay</i>, ni és iles
+aux Coudres &amp; d'Orleans (ainsi s'appelle aujourd'hui
+celle où il mit en terre les deux sauvages
+qu'il avoit r'amené de France) il passa
+donc chemin sans perdre temps, &amp; ayant
+rencontré un lieu assez commode pour loger ses
+navires (ainsi que nous avons n'agueres veu)
+il delibere de s'y arréter. Et pour-ce retourna
+querir les navires qu'il avoit laissés en ladite ile
+d'Orleans, comme nous verrons par la suite de
+son histoire, laquelle il continuë ainsi:</p>
+
+<p>Aprés que nous fumes arrivez avec les barques
+ausditz navires, &amp; retournez de la riviere
+Sainte-Croix, le Capitaine commanda appréter
+lédites barques pour aller à terre à ladite ile
+voir les arbres (qui sembloient à voir fort beaux
+&amp; la nature de la terre d'icelle), ce qui fut fait.
+Et etans à la dite ile, la trouvames pleine de fort
+beaux arbres, comme Chénes, Ormes, Pins, Cedres,
+&amp; autres bois de la sorte des nôtres, &amp;
+pareillement y trouvames force vignes, ce que
+n'avions veu par ci-devant en toute la terre. Et
+pour ce la nommames <i>l'ile de Bacchus</i>: Icelle ile
+tient de longueur environ douze lieuës, &amp; est
+moult belle terre &amp; unie, pleine de bois, sans y
+avoir aucun labourage, sors qu'y a petites maisons,
+où ilz font pécherie, comme par ci-devant
+est fait mention.</p>
+
+<p>Le lendemain partimes avec nosditz navires
+pour les mener audit lieu de Sainte-Croix, &amp; y
+arrivames le lendemain quatorziéme dudit
+mois, &amp; vindrent au-devant de nous léditz
+<i>Donnacona, Taiguragni, &amp; Domagaya</i>, avec vint-cinq
+barques chargées de gens, &amp; alloient audit <i>Stadaconé</i>
+où est leur demeurance: &amp; vindrent tous à noz
+navires faisans plusieurs signes de joye, fors les
+deux homme qu'avions apporté, sçavoir <i>Taiguragni
+&amp; Domagaya</i>, léquels étoient tout changez de
+propos &amp; de courage, &amp; ne voulurent entrer
+dans nodits navires, nonobstant qu'ils en fussent
+plusieurs fois priez: dequoy eumes aucune
+deffiance. Le Capitaine leur demanda s'ilz vouloient
+aller (comme ilz lui avoient promis) avec
+lui à <i>Hochelaga</i>: &amp; ilz répondirent qu'ouy, &amp;
+qu'ils étoient deliberez d'y aller: &amp; alors
+chacun se retira.</p>
+
+<p>Et le lendemain quinziéme dudit mois le Capitaine
+accompagné de plusieurs de ses gens fut
+à terre pour faire planter balises &amp; merches,
+pour plus seurement mettre les navires à seureté.
+Auquel lieu trouvames &amp; se rendirent audevant
+de nous grand nombre de gens du païs: &amp;
+entre autres lédits <i>Donnacona</i>, noz deux hommes
+&amp; leur bende, léquels se tindrent à part sous une
+pointe de terre, qui est sur le bord dudit fleuve,
+sans qu'aucun d'eux vint environs nous, comme
+les autres qui n'étoient de leur bende faisoient.
+Et apres que ledit Capitaine fut averti qu'ils y
+étoient, commanda à partie de ses gens aller avec
+lui, &amp; furent vers eux souz ladite pointe, &amp; trouverent
+Lédits <i>Donnacona, Taiguragni, Domagaya,</i> &amp;
+autres. Et apres s'étre entresaluez, s'avança ledit
+<i>Taiguragni</i> de parler, &amp; dit au Capitaine que ledit
+seigneur <i>Donnacona</i> etoit marri dont ledit Capitaine
+&amp; ses gens, portoient tant de battons de
+guerre, parce que de leur part n'en portoient
+nuls. Aquoy répondit le Capitaine que pour sa
+marrison ne laisseroit à les porter, &amp; que c'étoit
+la coutume de France, &amp; qu'il le sçavoit bien.
+Mais pour toutes ces paroles ne laisserent lédits
+Capitaine &amp; <i>Donnacona</i> de faire grand'chere
+ensemble. Et lors apperceumes que tout ce
+que disoit ledit <i>Taiguragni</i> ne venoit que
+de lui &amp; son compagnon. Car avant que partir
+dudit lieu firent une asseurance ledit Capitaine
+&amp; Seigneur de sorte merveilleuse. Car tout le
+peuple dudit <i>Donnacona</i> ensemblement jetterent
+&amp; firent trois cris à pleine voix, que c'étoit chose
+horrible à ouir. Et à tant prindrent congé les
+uns des autres.</p>
+
+<p>Le lendemain seziéme dudit mois nous mimes
+noz deux plus grandes navires dedans ledit
+hable &amp; riviere, où il y de pleine mer trois brasses,
+7 de basse eau demie-brasse, &amp; fut laissé le
+gallion dedans la rade pour mener à <i>Hochelaga</i>.
+Et tout incontinent que lédits navires furent
+audit hable à sec se trouverent devant lédits
+navires lédits <i>Donnacona, Taiguragni &amp; Domagaya</i>,
+avec plus de cinq cens personnes tant hommes, femmes,
+qu'enfans. Et entra ledit Seigneur avec dix
+ou douze autres des plus grands personnages,
+léquels furent par ledit Capitaine &amp; autres,
+fétoyez &amp; receuz selon leur état, &amp; leur furent donnez
+aucuns petits presens: &amp; fut par <i>Taiguragni</i> dit
+audit Capitaine que ledit seigneur étoit marri
+dont il alloit à <i>Hochelaga</i>, &amp; que ledit seigneur
+ne vouloit point que lui qui parloit allant avec
+lui, comme il avoit promis, parceque la riviere
+ne valoit rien (<i>c'est une façon de parler des Sauvages,
+pour dire qu'elle est dangereuse, comme de verité
+elle est, passé le lieu de Sainte-Croix.</i>) Aquoy fit
+réponse ledit Capitaine, que pour tout ce ne
+laisseroit d'y aller s'il luy estoit possible, parce
+qu'il avoit commandement du Roy son maitre
+d'aller au plus avant qu'il lui seroit possible:
+mais si ledit <i>Taiguragni</i> y vouloit aller,
+comme il avoit promis, qu'on lui feroit
+present dequoy il seroit content, &amp; grand'chere,
+&amp; &amp; qu'ilz ne feroit seulement qu'aller
+voir <i>Hochelaga</i>, puis retourner. A quoy répondit
+ledit <i>Taiguragni</i> qu'il n'iroit point. Lors se retirerent
+en leurs maisons.</p>
+
+<p>Le lendemain dix-septiéme dudit mois ledit
+<i>Donnacona</i> &amp; les autres revindrent comme
+devant, &amp; apporterent force anguilles &amp; autres
+poissons, duquel se fait grande pécherie audit
+fleuve, comme sera ci-apres dit. Et lors qu'ilz
+furent arrivez devant nodits navires, ilz
+commencerent à danser &amp; chanter comme ils avoient
+de coutume, &amp; aprés qu'ils eurent ce fait, fit ledit
+<i>Donnacona</i> mettre tous ses gens d'un côté, &amp;
+fit un cerne sur le sablon, &amp; y fit mettre ledit
+Capitaine, &amp; ses gens, puis commença une grande
+harangue tenant une fille d'environ de l'aage de
+dix ans en l'une de ses mains, puis la vint
+presenter, audit Capitaine, &amp; lors tous les gens
+dudit seigneur se prindrent à faire trois cris en
+signe de joye &amp; alliance, puis derechef presenta
+deux petits garçons de moindre aage l'un
+aprés l'autre, déquels firent telz cris &amp; ceremonies
+que devant. Duquel present fut ledit Seigneur
+par ledit Capitaine remercié. Et lors <i>Taiguragni</i>
+dit audit Capitaine que la fille étoit la propre
+fille de la soeur dudit Seigneur, &amp; l'un des
+garçons frere de lui qui parloit: &amp; qu'on les
+lui donnoit sur l'intention qu'il n'allat point
+à <i>Hochelaga</i>. Lequel Capitaine répondit que si
+on les lui avoit donné sur cette intention,
+qu'on les reprint, &amp; que pour rien il ne laisseroit
+à aller audit <i>Hochelaga</i>, par-ce qu'il avoit
+commandement de ce faire. Sur léquelles paroles
+<i>Domagaya</i> compagnon dudit <i>Taiguragni</i>
+dit audit Capitaine que ledit sieur luy avoit
+donné lédits enfans pour bon amour, &amp; en
+signe d'asseurance, &amp; qu'il étoit content d'aller
+avec ledit Capitaine à <i>Hochelaga</i>: dequoy
+eurent grosses paroles dédits <i>Taiguragni, &amp; Domagaya</i>.
+Dont apperceumes que ledit <i>Taiguragni</i>
+ne valoit rien, &amp; qu'il ne songeoit que
+trahison, tant par ce, qu'autres mauvais tours
+que lui avions veu faire. Et fit ce ledit Capitaine
+fit mettre lédits enfans dedans les navires,
+&amp; apporter deux épées, un grand bassin d'airain,
+plain, &amp; un ouvré à laver les mains,
+&amp; en fit present audit <i>Donnacona</i>, qui fort s'en
+contenta, &amp; remercia ledit Capitaine, &amp; commanda
+à tous ses gens chanter &amp; danser: &amp;
+pria le Capitaine faire tirer une piece d'artillerie,
+par ce que <i>Taiguragni &amp; Domagaya</i> lui en
+avoient fait féte, &amp; aussi que jamais n'en
+avoient veu ni ouï. Lequel Capitaine répondit
+qu'il en étoit content, &amp; commanda tirer
+une douzaine de barges avec leurs boulets le
+travers du bois qui croit joignant lédits navires
+&amp; hommes Sauvages; dequoy furent
+tous si étonnez qu'ils pensoient que le ciel fût
+cheu sur eux, &amp; se prindrent à hurler &amp; hucher
+si tresfort, qu'il sembloit qu'enfer y fût vuidé.
+Et auparavant qu'ilz se retirassent ledit <i>Taiguragni</i>
+fit dire par interposées personnea que les
+compagnons du gallion léquels étoient en la
+rade, avoient tué deux de leurs gens de coups
+d'artillerie, dont se retirerent tous si à grand
+hâte qu'il sembloit que les voulussions tuer.
+Ce qui ni se trouva verité: car durant ledit jour
+ne fut dudit gallion tirée artillerie.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<p><i>Ruse inepte des Sauvages pour détourner le Capitaine
+Jacques Quartier du voyage en</i> Hochelaga: <i>Comme
+ilz figurent le diable: Depart de Champlein
+de Tadoussac pour aller à Sainte-Croix: Nature &amp;
+rapport du païs: Ile d'Orleans.</i> Kebec: <i>Diamans
+audit</i> Kebec: <i>Riviere de</i> Batiscan.</p>
+
+<h3>CHAP. XIV</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/J.png"></span>E ne trouve en tout ce discours
+le sujet pourquoy les Sauvages
+de <i>Canada</i> habituez prés saincte
+Croix ne vouloient que le Capitaine
+Quartier allât en <i>Hochelaga</i> qui est
+vers le saut de la
+grande riviere. Neantmoins je pense que
+c'étoient leurs ennemis, &amp; pour ce n'avoient
+point ce voyage agreable: ou bien ilz craignoient
+que ledit Capitaine ne les abandonnât, &amp; allât
+demeurer en <i>Hochelaga</i>. Et pour ce voyans que
+pour leurs beaux ïeux icelui Capitaine ne vouloit
+differer son entreprise, ilz s'aviserent d'une
+ruse grossiere (de verité) envers nous, qui sommes
+armez de bouclier de la foy, mais qui n'est
+impertinente entre eux &amp; leurs semblables.
+Voici donc ce que l'Autheur en dit:</p>
+
+<p>Le dix-huitiéme jour dudit mois de Septembre
+pour nous cuider toujours empecher
+d'aller à <i>Hochelaga</i>, songerent un grande finesse,
+qui fut telle: ilz firent habiller trois hommes en
+la façon de trois diables, léquelz étoient vétus
+de peaux de chiens noirs &amp; blancs, &amp; avoient
+cornes aussi longues que le bras, &amp; étoient peints
+par le visage de noir comme charbon: &amp; les firent
+mettre dans une de leurs barques à nôtre non sceu.
+Puis vindrent avec leur bende comme
+avoient de coutume, auprés de noz navires, &amp; se
+tindrent dedans le bois sans apparoitre environ
+deux heures attendans que l'heure &amp; marée fût
+venue pour l'arrivée de ladite barque: à laquelle
+heure sortirent tous, &amp; se presenterent ainsi qu'ilz
+vouloient faire. Et commença <i>Taiguragni</i> à saluer
+le Capitaine, lequel luy demanda s'il vouloit
+avoir le bateau. A quoy lui répondit ledit <i>Taiguragni</i>
+que non pour l'heure, mais que tantôt
+il entreroit dedans lédits navires. Et incontinent
+arriva ladite barque, où étoient léditz
+trois hommes apparoissans étre trois diables,
+ayans de grande cornes sur leurs tétes, &amp; faisoit
+celui du milieu, en venant, un merveilleux
+sermon, &amp; passérent le long de noz navires
+avec leurdite barque, sans aucunement tourner
+leur veuë vers nous, &amp; allerent assener &amp;
+donner en terre avec leurdite barque, &amp; tout
+incontinent ledit <i>Donnacona</i> &amp; ses gens prindrent
+ladite barque &amp; lédits hommes léquelz
+s'étoient laissé choir au fond d'icelle, comme
+gens morts, &amp; porterent le tout ensemble dans
+le bois, qui estoit distant dédites navires d'un
+jet de pierre, &amp; ne demeura une seule personne
+que tous ne se retirassent dedans ledit bois.
+Et eux étans retirez commencerent une predication
+&amp; prechement que nous oyions de noz
+navires, qui dura environ demie heure. Aprés
+laquelle sortirent lédits <i>Taiguragni &amp; Domagaya</i>
+dudit bois marchans vers nous ayans les mains
+jointes &amp; leurs chappeaux souz leurs coudes,
+faisans une grande admiration. Et commença
+le dit <i>Taiguragni</i> à dire, Jesus Maria,
+Jacques Quartier regardant le ciel comme l'autre.
+Et le Capitaine voyant leurs mines &amp; ceremonies
+leur commença à demander qu'il y avoit,
+&amp; que c'étoit qui étoit survenu de nouveau,
+léquelz répondirent qu'il y avoit de piteuses nouvelles,
+en disant, Nenni est-il bon (c'est à dire
+qu'elles ne sont pas bonnes). Et le Capitaine
+leur demanda derechef que c'étoit. Et ilz lui
+dirent que leur dieu nommé <i>Cudouagni</i> avoit parlé
+à <i>Hochelaga</i>, &amp; que les trois hommes devant
+dits étoient venus de par lui leur annoncer les
+nouvelles, &amp; qu'il y avoit tant de glaces, &amp; neges
+qu'ilz mourroient tous. Déquelles paroles nous
+primmes tous à rire, &amp; leur dire que <i>Cudouagni</i>
+n'étoit qu'un sot, &amp; qu'il ne sçavoit ce qu'il disoit,
+&amp; qu'ilz le dissent à ses messagers, &amp; que le
+sus les garderoit bien de froid s'ils lui vouloient
+croire. Et lors ledit <i>Taiguragni</i> &amp; son compagnon
+demanderent audit Capitaine s'il avoit parlé à
+Jesus. Et il répondit que ses Pretres y avoient
+parlé, &amp; qu'il feroit beau temps. Dequoy
+remercierent fort ledit Capitaine, &amp; s'en retournerent
+dedans le bois dire les nouvelles aux
+autres, léquels à l'instant sortirent dudit bois
+feignans étre joyeux dédites paroles. Et pour
+montrer qu'ils en étoient joyeux, tout incontinent
+qu'ilz furent devant les navires commencerent
+d'une commune voix à faire trois cris &amp;
+hurlemens, qui est leur signe de joye, &amp; se prindrent
+à danser &amp; chanter comme avoient de
+coutume. Mais par resolution lédits <i>Taiguragni
+&amp; Domagaya</i> dirent au Capitaine que ledit
+<i>Donnacona</i> ne vouloit point que nul d'eux
+allât à <i>Hochelaga</i> avec lui s'il ne s'il ne bailloit plege
+qui demeurât à terre avec ledit <i>Donnacona</i>. A
+quoy leur répondit le Capitaine que s'ilz n'étoient
+deliberez y aller de bon courage, qu'ilz
+demeurassent, &amp; que pour eux ne lairroient
+mettre peine à y aller.</p>
+
+<p>Or devant que nôtre Capitaine Jacques
+Quartier s'embarque pour faire son voyage,
+allons querir Champlein, lequel nous avons
+laissé à <i>Tadoussac</i> entretenant les Sauvages
+de discours Theologiques, &amp; le conduisons jusques
+à Sainte-Croix, où l'ayans laissé, nous reprendrons
+ledit Capitaine pour nous conduire
+à <i>Hochelaga</i> &amp; au haut de la grande riviere: en
+quoy faisans nous remarquerons paraventure
+avec ledit Champlein quelques particularitez
+que n'avons veuës. Car je n'estime pas qu'il
+y ait peu fait d'avoir remarqué, &amp; comme pontillé
+jusques aux petites roches &amp; battures qui
+sont dans icelle riviere pour la seureté des
+navigans, &amp; à fin qu'en moins de temps ilz puissent
+penetrer par tout, marchans souz cette conduite
+comme sur un chemin tout frayé. Il dit donc:</p>
+
+<p>Le Mercredy dix-huictieme jour de Juin
+nous partimes de <i>Tadoussac</i> pour aller au Saut.
+Nous passames prés d'une ile qui s'appelle
+l'ile du Liévre qui peut étre à deux lieuës de la terre
+&amp; bende du Nort, à quelque sept lieuës dudit
+<i>Tadoussac</i>, &amp; à cinq lieuës de la terre du Su. De
+l'ile au Liévre nous rengeames la côte du Nort
+environ demie lieuë, jusques à une pointe qui
+avance à la mer, où il faut prendre plus au large.
+Ladite pointe est à une lieuë d'une ile qui s'appelle
+l'ile aux Coudre qui peut tenir environ deux
+lieuës de large, &amp; de ladite ile à la terre du Nort,
+il y a une lieuë. Cette ile est quelque peu unie,
+venant en amoindrissant par les deux bouts. Au
+bout de l'Ouest il y a des prairies &amp; pointes de
+rochers qui avancent quelque peu dans la riviere.
+Elle est quelque peu agreable pour les
+bois qui l'environnent. Il y a force ardoise, &amp;
+y est la terre quelque peu graveleuse; au bout de
+laquelle il y a un rocher qui avance à la mer environ
+demi lieuë. Nous passames au Nort de
+ladite ile, distante de l'ile au Liévre de douze
+lieuës.</p>
+
+<p>Le Jeudy ensuivant nous en partimes &amp; vimmes
+mouiller l'ancre à une ance dangereuse du
+côté du Nort, où il y a quelques prairies, &amp; une
+petite riviere, où les Sauvages cabannent quelquefois.
+Cedit jour rengeans toujours ladite
+côte du Nort, jusques à un lieu où nous relachames
+pour les vens qui nous étoient contraires,
+où il y avoit force rochers &amp; lieux fort
+dangereux, nous fumes trois jours en attendant
+le beau temps. Toute cette côte n'est que montagnes
+tant du côté du Su, que du côté du Nort,
+la pluspart ressemblant à celle du Saguenay.</p>
+
+<p>Le Dimanche vint-deuxiéme jour dudit mois
+nous en partimes pour aller à l'ile d'Orleans,
+où il y a quantité d'iles à la bende du su, léquelles
+sont basses, &amp; couvertes d'arbres, semblans
+estre fort agreables, contenans (selon que
+j'ay peu juger) les unes deux lieuës, &amp; une
+lieuë, &amp; autres demie: Autour de ces iles ce ne
+sont que rochers &amp; basses, fort dangereux à passer,
+&amp; sont éloignez quelques deux lieuës, &amp; une
+lieuë de la grand'terre du Su. Et delà vimmes renger à
+l'ile d'Orleans du côté du su. Elle est à une
+lieuë de la terre du Nort, fort plaisante &amp; unie,
+contenant de long huit lieuës. Le côté de la
+terre du Su est basse, quelques deux lieues
+avant en terre; lédites terres commencent à étre
+basse à l'endroit de ladite ile, qui peut étre à
+deux lieues de la terre du Su. A passer du côté
+du Nort, il y fait fort dangereux pour les bancs
+de sable &amp; rochers, qui sont entre ladite ile &amp; la
+grand'terre, &amp; asseche préque toute de basse
+mer. Au bout de ladite ile je vis un torrent d'eau
+qui débordoit de dessus une grande montagne
+de ladite riviere de Canada, &amp; dessus ladite
+montagne est terre unie &amp; plaisante à voir, bien
+que dedans lédites terres l'on voit de hautes
+montagnes qui peuvent estre à quelques vint
+ou vint-cinq lieues dans les terres, qui sont
+proches du premier Saut de <i>Saguenay</i>. Nous
+vimmes mouiller l'ancre à <i>Kebec</i> qui est un détroit
+de ladite riviere de Canada, qui a quelque
+trois cens pas de large. Il y a à ce détroit de côté
+du Nort une montagne assez hautes qui va en
+abbaissant des deux côtez. Tout le reste est païs
+uni &amp; beau, où il y a de bonnes terres pleines
+d'arbres comme chénes, cyprez, boulles, sapins,
+&amp; trembles, &amp; autres arbres fruitiers sauvages,
+&amp; vignes: qui fait qu'à mon opinion si
+elles étoient cultivées elles seroient bonnes
+comme les nôtres. Il y a le long de la côte dudit
+<i>Kebec</i> des diamans dans des rochers d'ardoise,
+qui sont meilleurs que ceux d'Alençon.
+Dudit <i>Kebec</i> jusques à l'ile au Couder il y a
+vint-neuf lieuës.</p>
+
+<p>Le Lundi vint-troisiéme dudit mois nous partimes
+de <i>Kebec</i> où la riviere commence à s'élargir
+quelquefois d'une lieuë, puis de lieuë &amp; demie,
+ou deux lieuës au plus. Le païs va de plus
+en plus en embellissant. Ce sont toutes terres
+basses, sans rochers, que fort peu. Le côté du
+Nort est rempli de rochers &amp; bancs de sable, il
+faut prendre celui du Su, comme d'une demie
+lieuë loin de terre. Il y a quelques petites rivieres
+qui ne sont point navigables, si ce n'est pour
+les canots des Sauvages, auquelles y a grande
+quantité de sauts. Nous vimmes mouiller l'ancre
+jusques à Sainte-Croix, distante de <i>Kebec</i> de
+quinze lieuës. C'est une pointe basse qui va en
+haussant des deux côtez: Le païs est beau &amp; uni,
+&amp; les terres meilleures qu'en lieu que j'eusse
+veu, avec quantité de bois: mais fort peu de sapins
+&amp; cyprés. Il s'y trouve en quantité de vignes,
+poires, noisettes, cerises, grozelles rouges
+&amp; vertes, &amp; de certaines petites racines de la
+grosseur d'une petite noix, ressemblant au goust
+comme truffes, qui sont tres-bonnes roties &amp;
+bouillies; Toute cette terre est noire, sans aucuns
+rochers, sinon qu'il y a grande quantité
+d'ardoise: elle est fort tendre, &amp; si elle étoit bien
+cultivée, elle seroit de bon rapport. Du côté du
+Nort il y a une autre riviere qui s'appelle <i>Batiscan</i>,
+qui va fort avant en terre, par où quelquefois
+les Algoumequins viennent: &amp; une autre
+du méme côté à trois lieuës de Sainte-Croix
+sur le chemin de <i>Kebec</i>, qui est celle où fut Jacques
+Quartier au commencement de la découverture qu'il en
+fit, &amp; ne passa point plus outre.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<p><i>Voyage du Capitaine Jacques Quartier à</i> Hochelaga:
+<i>Nature &amp; fruits du païs: Reception des François
+par les Sauvages: Abondance de vignes &amp; raisins:
+Grand lac: Rats musquez: Arrivée en</i> Hochelaga:
+<i>Merveilleuse rejouissance dédits Sauvages.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XV</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/U.png"></span>N Poëte Latin parlant des langues
+&amp; dictions qui perissent bien souvent,
+&amp; se remettent sus selon les
+humeurs &amp; usages des temps, dit
+fort bien:</p>
+
+<p><i>Multa renascentur quæ jam cecidere, cadentque.</i>
+Ainsi est-il des faits de plusieurs personnages,
+déquels la memoire se pert bien souvent avec
+les hommes &amp; sont frustrez de la louange qui
+leur appartient. Et pour n'aller chercher des
+exemples externes, le voyage de nôtre Capitaine
+Jacques Quartier depuis Sainte-Croix
+jusques au saut de la grande riviere, étoit inconu
+en ce temps ici, les ans &amp; les hommes (car
+Belleforet n'en parle point) lui en avoient ravi
+la louange, si bien que Champlein pensoit étre
+le premier qui en avoit gaigné le pris. Mais il
+faut rendre à chacun ce qui lui appartient, &amp;
+suivant ce, dire que ledit Champlein a ignoré
+l'histoire du voyage dudit Quartier: Et neantmoins
+ne laisse d'estre louable en ce qu'il a fait.
+Mais je m'étonne que le sieur du Port Gravé
+Capitaine hantant dés long temps les Terres-neuves,
+&amp; conducteur de la navigation dudit
+Champlein pour le sieur de Monts, ait ignoré
+cela. Or pour ne nous amuser, voila la description
+du voyage d'icelui Quartier au dessus du
+port de Sainte-Croix.</p>
+
+<p>Le dix-neufiéme jour de Septembre nous
+appareillames &amp; fimes voile avec le gallion &amp; les
+deux barques pour aller avec la marée amont
+ledit fleuve, où trouvames à voir des deux côtez
+d'icelui les plus belles &amp; meilleures terres qu'il
+soit possible de voir, aussi unies que l'eau, pleines
+des plus beaux arbres du monde, &amp; tant de
+vignes chargées de raisins le long du fleuve,
+qu'il semble mieux qu'elles y ayent été plantées
+de main d'homme, qu'autrement. Mais pource
+qu'elles ne sont cultivées, ni taillées, ne sont lédits
+rasions si doux, ne si gros comme les nôtres.
+Pareillement nous trouvames grand nombre
+de maisons sur la rive dudit fleuve, léquelles
+sont habitées de gens qui font grande pécherie
+de tous bons poissons selon les saisons, &amp; venoient
+en noz navires en aussi grand amour &amp;
+privauté que si eussions été du païs, nous
+apportans force poisson &amp; de ce qu'ils avoient,
+pour avoir de notre marchandise, tendans les
+mains au ciel, faisans plusieurs ceremonies &amp;
+signes de joye. Et nous étans posés environ à
+vint-cinq lieues de <i>Canada</i> en un lieu nommé
+<i>Achelaci</i>, qui est un détroit dudit fleuve fort
+courant &amp; dangereux tant de pierres, que d'autres
+choses, là vindrent plusieurs barques à
+bord, &amp; entre autres vint un grand seigneur
+du païs, lequel fit un grand sermon en venant
+&amp; arrivant à bord, montrant par signes evidens
+avec les mains &amp; autres ceremonies, que ledit
+fleuve étoit un peu plus à-mont fort dangereux,
+nous avertissant de nous en donner garde.
+Et presenta celui Seigneur au Capitaine
+deux de ses enfans à don, lequel print une fille
+de l'aage d'environ huit à neuf ans, &amp; refusa un
+petit garçon de deux ou trois ans, parce qu'il
+étoit trop petit. Ledit Capitaine festiva ledit
+Seigneur &amp; sa bende de ce qu'il peut, &amp; lui donna
+aucun petit present, duquel remercia ledit
+Seigneur le Capitaine, puis s'en allerent à terre.
+Dempuis sont venus celui Seigneur &amp; sa
+femme voir leur fille jusques à <i>Canada</i>, &amp; apporter
+aucun petit present au Capitaine.</p>
+
+<p>Dempuis ledit jour dix-neufiéme jusques
+au vint-huitiéme dudit mois nous avons été
+navigans à-mont ledit fleuve sans perdre heure
+ni jour, durant lequel temps avons veu &amp; trouvé
+aussi beaucoup de païs &amp; terres aussi
+unies que l'on sçauroit desirer, pleines de plus
+beaux arbres du monde, sçavoir chénes, ormes,
+noyer, pins, cedres, pruches, fraines, boulles,
+sauls, oziers, &amp; force vignes (qui est le meilleur)
+léquelles avoient si grande abondance de
+raisins, que les compagnons (<i>c'est à dire les
+matelots</i>) en venoient tout chargés à bord. Il y a
+pareillement force gruës, cygnes, outardes, oyes,
+cannes, alouettes, faisans, perdris, merles, mauvis,
+tourtres, chardonnerets, serins, linottes,
+rossignols, &amp; autres oyseaux, comme en France,
+&amp; en grande abondance.</p>
+
+<p>Ledit vint-huitiéme de Septembre nous
+arrivames à un grand lac &amp; plaine dudit fleuve
+large d'environ cinq ou six lieuës, &amp; douze de
+long. Et navigames ce jour à-mont ledit lac
+sans trouver par tout icelui que deux brasses
+de parfond également sans hausser ni baisser. Et
+nous arrivans à l'un des bouts dudit lac ne nous
+apparoissoit aucun passage, ni sortie, ains nous
+sembloit icelui étre tout clos, sans aucune
+riviere, &amp; ne trouvames audit bout que brasse &amp;
+demie, dont nous convint poser &amp; mettre l'ancre
+hors, &amp; aller chercher passage avec noz barques, &amp;
+trouvames qu'il y a quatre ou cinq
+rivieres toutes sortantes dudit fleuve en icelui
+lac, &amp; venantes dudit <i>Hochelaga</i>. Mais en icelles
+ainsi sortantes y a basses &amp; traverses faites par
+le cours de l'eau où il n'y avoit pour lors qu'une
+brasse de parfond, &amp; lédites basses passées y a
+quatre ou cinq brasses, qui étoit le temps des
+plus petites eaux de l'année, ainsi que vimes
+par les flots dédites eaux qu'elle croissent
+de plus de deux brasses de pic.</p>
+
+<p>Toutes icelles rivieres circuissent &amp; environnent
+cinq ou six belles iles qui sont le bout d'icelui
+lac, pour se rassemblent environ quinze lieues
+à-mont toutes en une. Celui jour nous fumes à
+l'une d'icelles ou trouvames cinq hommes qui
+prenoient des bétes sauvages, léquelz vindrent
+aussi privément à noz barques que s'ilz nous
+eussent veuz toute leur vie, sans avoir peur ni
+crainte. Et nodites barques arrivées à terre, l'un
+d'iceux hommes print ledit Capitaine entre ses
+bras, &amp; le porta à terre ainsi qu'il eust fait un
+enfant de six ans, tant estoit icelui homme fort &amp;
+grand. Nous leur trouvames un grand monceau de
+Rats sauvages qui vont en l'eau, &amp; sont gros comme
+Connils, &amp; bons à merveilles à manger, déquelz
+firent present audit Capitaine, qui leur donna des
+couteaux &amp; patenotres pour recompense. Nous
+leur demandames par signes si c'étoit le chemin
+de <i>Hochelaga</i>; &amp; ilz nous répondirent qu'oui: &amp;
+qu'il y avoit encore trois journées à y aller.</p>
+
+<p>Le lendemain vint-neufiéme de Septembre
+le Capitaine voyant qu'il n'étoit possible de pouvoir
+pour lors passer ledit gallion, fit avictuailler
+&amp; accoutrer les barques, &amp; mettre victuailles
+pour le plus de temps qu'il fût possible, &amp;
+que lédites barques en peurent accuillir, &amp; se
+partant avec icelles accompagné de partie des
+Gentils-hommes, sçavoir de Claude du Pont-briant
+Echanson de monseigneur le Dauphin,
+Charles de la Pommeraye, Jean Govion
+&amp; vint-huit mariniers y compris Mace Jalouber,
+&amp; Guillaume le Breton, ayant la charge
+souz ledit Quartier des deux autres navires,
+pour aller à-mont ledit fleuve au plus loin qu'il
+nous seroit possible. Et navigames de temps
+à gré jusques au deuxiéme jour d'Octobre, que
+nous arrivames à <i>Hochelaga</i>, qui est distant du
+lieu où étoit demeuré le gallion d'environ quarante-cinq
+lieuës.</p>
+
+<p>Durant lequel temps &amp; chemin faisans,
+trouvames plusieurs gens du païs qui nous
+apporterent du poisson &amp; autres victuailles,
+dansans &amp; menans grand'joye de notre venue. Et
+pour les attraire &amp; tenir en amitié avec nous
+leur donnoit ledit Capitaine pour recompense
+des couteaux, patenotres, &amp; autres menues
+hardes, dequoy se contentoient fort. Et nous
+arrivez audit <i>Hochelaga</i>, se rendirent audevant
+de nous plus de mille personnes tant hommes,
+femmes, qu'enfans, léquelz nous firent aussi
+bon recueil que jamais pere fit à enfant, menans
+une joye merveilleuse. Car les hommes
+en une bende dansoient, &amp; les femmes de
+leur part, &amp; leurs enfans d'autre, léquels nous
+apportoient force poisson &amp; de leur pain fait
+de gros mil, lequel ilz jettoient dedans nodites
+barques, en sorte qu'il sembloit qu'il tombât
+de l'air. Voyant ce le Capitaine descendit
+à terre accompagné de plusieurs de ses
+gens, &amp; si tôt qu'il fut descendu, s'assemblerent
+tous sur lui, &amp; sur les autres, en faisans
+une chere inestimable: &amp; apportoient les
+femmes leurs enfans à brassées pour les faire
+toucher audit Capitaine, &amp; és autres qui
+étoient en sa compagnie, en faisant une féte
+qui dura plus de demie heure. Et voyant ledit
+Capitaine leur largesse, &amp; bon vouloir, fit asseoir
+&amp; ranger toutes les femmes, &amp; leur donna
+certaines patenotres d'étain, &amp; autres menues besongnes;
+&amp; à partie des hommes des couteaux.
+Puis se retira à bord dédites barques pour soupper
+&amp; passer la nuit: durant laquelle demeura
+Icelui peuple sur le bord dudit fleuve, au plus
+prés dédites barques, faisans toute la nuit plusieurs
+feuz &amp; danses, en disant à toutes heures <i>Aguiazé</i>
+qui est leur dire du salut &amp; joye.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<p><i>Comment les Capitaines &amp; les Gentils-hommes de sa
+compagnie, avec ses mariniers bien armez &amp; en bon
+ordre allerent à la ville de</i> Hochelaga. <i>Situation
+du lieu. Fruits du païs: Batimens: &amp; maniere de vivre
+des Sauvages.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XVI</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>E lendemain au plus matin le Capitaine
+accoutra, &amp; fit mettre
+ses gens en ordre pour aller voir
+la ville &amp; demeurance dudit peuple, &amp; une montagne
+qui est jacente à ladite ville, où allerent avec ledit
+Capitaine les Gentils-hommes, &amp; vint mariniers,
+&amp; laissa le par-sus pour la garde des barques,
+&amp; print trois hommes de ladite ville de
+<i>Hochelaga</i> pour les mener &amp; conduire audit lieu.
+Et nous étans en chemin, le trouvames aussi battu
+qu'il soit possible de voir en la plus belle terre &amp;
+meilleure plaine: des chénes aussi beaux qu'il y
+en ait en forest de France, souz léquels estoit
+toute la terre couverte de glans. Et nous ayans
+fait environ lieuë &amp; demie trouvames sur le
+chemin l'un des principaux seigneurs de ladite ville
+de <i>Hochelaga</i>, avec plusieurs personnes, lequel
+nous fit signe qu'il se falloit reposer audit
+lieu prés un feu qu'ils avoient fait audit chemin.
+Et lors commença ledit seigneur à faire un sermon
+&amp; prechement, comme ci-devant est dit
+étre leur coutume de faire joy &amp; conoissance,
+en faisant celui seigneur chere audit Capitaine &amp;
+sa compagnie, lequel Capitaine lui donna une
+couple de haches &amp; une couple de couteaux,
+avec une Croix &amp; remembrance du Crucifix qu'il
+lui fit baiser, &amp; le lui pendit au col. Dequoy il
+rendit grace audit Capitaine. Ce fait marchames
+plus outre, &amp; environ demie lieuë de là commençames
+à trouver les terres labourées, &amp; belles
+grandes campagnes pleines de blé de leurs terres,
+qui est comme mil de Bresil, aussi gros ou
+plus que poins, duquel ilz vivent ainsi que nous
+faisons de froment. Et au parmi d'icelles campagnes
+est située &amp; assise ladite ville de <i>Hochelaga</i>,
+prés &amp; joignant une montagne qui est à-lentour
+d'icelle, bien labourée &amp; fort fertile, de dessus
+laquelle on voit fort loin. Nous nommames
+icelle montagne <i>Le Mont Royal</i>. Ladite ville est
+toute ronde, &amp; close de bois à trois rangs, en façon
+d'une Pyramide croisée par le haut, ayant la
+rengée du parmi en façon de ligne perpendiculaire,
+puis rengée de bois couchez le long bien
+joints &amp; cousus à leur mode, &amp; est de la hauteur
+d'environ deux lances. Et n'y a en icelle ville
+qu'une porte &amp; entrée qui ferme à barres, sur
+laquelle &amp; en plusieurs endroits de ladite cloture
+y a manieres de galleries &amp; echelles à y monter,
+léquelles sont garnies de rochers &amp; cailloux
+pour la garde &amp; defense d'icelle. Il y a dans icelle
+ville environ cinquante maison longues d'environ
+cinquante pas ou plus chacune, &amp; douze
+ou quinze pas de large, toutes faites de bois
+couvertes &amp; garnies de Grandes écorces, &amp; pelures
+dédits bois, aussi large que tables, bien cousues
+artificiellement selon leur mode: par dedans
+icelles y a plusieurs aire &amp; chambres: &amp;
+au milieu d'icelles maisons y a une grande salle
+par terre où font leur feu, &amp; vivent en communauté,
+puis se retirent en leurdites chambres
+les hommes avec leurs femmes &amp; enfans, &amp; pareillement
+ont greniers au haut de leurs maisons
+où mettent leur blé, duquel ilz font leur pain
+qu'ils appellent <i>Caraconi</i>, &amp; le font en la maniere
+ci-apres. Ils ont des piles de bois, comme à piler
+chanve, &amp; battent avec pilons de bois ledit
+blé en poudre, puis l'amassent en pâte, &amp; en
+font des tourteaux, qu'ilz mettent sur une
+pierre chaude, puis le couvrent de cailloux
+chauds, &amp; ainsi cuisent leur pain en lieu de
+four. Ils font pareillement force potages dudit
+blé &amp; de féves &amp; pois, déquels ils ont assez:
+&amp; aussi de gros concombres, &amp; autres
+fruits. Ils ont aussi de grands vaisseaux comme
+tonnes en leurs maisons, où ilz mettent leur
+poisson, sçavoir anguilles &amp; autres qui seichent
+&amp; la fumée durant l'Eté, &amp; vivent en Hiver,
+&amp; de ce font un grand amas, comme avons veu
+par experience. Tout leur vivre est sans aucun
+goût de sel, &amp; couchent sur écorces de bois
+étenduës sur la terre, avec méchantes couvertures
+de peaux, dequoy font leurs vétemens, sçavoir
+Loire, Biévres, Martes, Renars, Chats sauvages,
+Daims, Cerfs, &amp; autres sauvagines; mais la
+plus grande part d'eux sont quasi tout nuds.</p>
+
+<p>La plus precieuse chose qu'ils ayent en ce monde
+est <i>Esurgni</i>, lequel est blanc, &amp; le prennent
+audit fleuve en Cornibots en la maniere qui
+ensuit. Quant un homme a deservi la mort
+ou qu'ilz ont prins aucuns ennemis à la guerre
+ilz le tuent, puis l'incisent par les fesses &amp;
+cuisses, &amp; par les jambes, bras, &amp; épaules à grandes
+taillades. Puis és lieux où est ledit <i>Esurgni</i>
+étalent ledit corps au fond de l'eau, &amp; le laissent
+dix ou douze heures, puis le retirent
+et trouvent dedans lédites taillades &amp; incisions
+lédits Cornibots, déquelz ilz font des patenotres,
+&amp; de ce usent comme nous faisons d'or
+&amp; d'argent, &amp; le tiennent la plus precieuse chose
+du monde. Il a la vertu d'étancher le sang
+des nazilles: car nous l'avons experimenté. Cedit
+peuple ne s'addonne qu'à labourage &amp; pécherie
+pour vivre. Car des biens de ce monde ne font
+compte, parce qu'ilz n'en ont conoissance, &amp; qu'ils
+ne bougent de leur païs, &amp; ne sont ambulatoires
+comme ceux de <i>Canada</i>, &amp; du <i>Saguenay</i>: nonobstant
+que lédits Canadiens leur soient sujets, avec
+huit ou neuf autres peuples qui sont sur ledit
+fleuve.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<p><i>Arrivée du Capitaine Quartier à</i> Hochelaga:
+<i>Accueil &amp; caresses à lui faites: Malades lui sont
+apportez pour les toucher: Mont-Royal: Saut de la
+grande riviere de</i> Canada: <i>Etat de ladite riviere outre
+ledit Saut: Mines: Armures de bois, duquel usent
+certains peuples: Regret de sa départie.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XVII</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/A5.png"></span>INSI comme fumes arrivés
+auprés d'icelle ville se rendirent
+au-devant de nous
+grand nombre des habitans
+d'icelle, léquels à leur
+façon de faire nous firent
+bon recueil, &amp; par noz guides
+&amp; conducteurs fumes
+remenez au milieu d'icelle ville, où y a une place
+entre les maisons spacieuse d'un jet de pierre en
+quarré, ou environ, léquelz nous firent signe que
+nous arrétassions audit lieu: ce que nous fimes:
+&amp; tout soudain s'assmblerent toutes les femmes
+&amp; filles de ladite ville, dont l'une partie
+étoient chargez d'enfans entre leurs bras, qui
+vindrent baiser le visage, bras, &amp; autres
+endroits de dessus le corps où ilz pouvoient
+toucher, pleurans de joye de nous voir, nous
+faisans la meilleure chere qu'il leur étoit
+possible en nous faisans signe qu'il nous peût
+toucher leurdits enfans. Apres ces choses faites
+les hommes firent retirer les femmes, &amp;
+s'assirent sur la terre à-l'entour de nous comme
+si eussions voulu jouer un mystere. Et tout
+incontinent revindrent plusieurs femmes qui
+aporterent chacun une natte quarrée en façon
+de tapisserie, &amp; les étendirent sur la terre au milieu
+de ladite place, &amp; nous firent mettre sur icelles.
+Apres léquelles choses ainsi faites, fut aporté
+par neuf ou dix hommes le Roy &amp; Seigneur
+du païs, qu'ilz appellent en leur langur <i>Agouhanna</i>,
+lequel estoit assis sus une grande peau de cerf
+&amp; le vindrent poser dans ladite place sur lédites
+nattes prés du Capitaine, en faisans signe que
+c'étoit leur Seigneur. Celui <i>Agouhanna</i> étoit de
+l'aage d'environ cinquante ans, &amp; 'étoit point
+mieux accoutré que les autres, fort qu'il avoit à
+l'entour de sa téte une maniere de liziere rouge
+pour sa Corone, faite de poil d'herissons, &amp;
+étoit celui Seigneur tout perclus &amp; malade de
+ses membres. Apres qu'il eut fait son signe de salut
+audit Capitaine &amp; à ses gens, en leur faisant
+signes evident qu'ilz fussent les bien venus, il
+montra ses bras &amp; jambes audit Capitaine, le
+priant les vouloir toucher, comme s'il lui eût
+demandé guerison &amp; santé. Et lors le Capitaine
+commença à lui frotter les bras &amp; jambes avec
+les mains: &amp; print ledit <i>Agouhanna</i> la liziere &amp;
+Corone qu'il avoit sur sa téte, &amp; la donna audit
+Capitaine. Et tout incontinent furent amenés
+audit Capitaine plusieurs malades, comme
+aveugles, borgnes, boiteux, impotens, &amp; gens
+si tres-vieux, que les paupieres des yeux leur
+pendoient sur les joues: &amp; seoient &amp; couchoient
+prés ledit Capitaine pour les toucher: tellement
+qu'il sembloit que Dieu fût là descendu
+pour les guerir. Ledit Capitaine voyant la pitié
+&amp;&amp; foy de cedit peuple, dit l'Evangile sainct
+Jean, sçavoir <i>l'In principio</i>, faisant le signe de la
+Croix sur les pauvres malades, priant Dieu
+qu'il leur donnât conoissance de nôtre saincte
+Foy, &amp; de la passion de nôtre Sauveur, &amp; grace
+de recouvrer Chrétienté &amp; Baptéme. Puis
+print ledit Capitaine une paire d'Heures, &amp;
+tout hautement leut mot à mot la Passion de
+nôtre Seigneur, si que tous les assistans la peuvent
+ouïr, où tout ce pauvre peuple fit un grand
+silence, &amp; furent merveilleusement bien
+entendibles, regardans le ciel &amp; faisans pareilles
+ceremonies qu'ilz nous voyoient faire. Apres
+laquelle fit ledit Capitaine ranger tous les hommes
+d'un côté, les femmes d'un autre, &amp; les
+enfans d'autre, &amp; donna és principaux &amp; autres
+des couteaux &amp; des hachots: &amp; és femmes des
+patenotres, &amp; autre menuës choses: puis jetta
+parmi la place entre lédits enfans des petites
+bagues, &amp; <i>Agnus Dei</i> d'étain, dequoy menerent
+une merveilleuse joye. Ce fait, le Capitaine
+commanda sonner les trompettes &amp; autres
+instrumens de Musique, dequoy ledit peuple
+fut fort rejouï. Apres léquelles choses
+nous primmes congé d'eux, &amp; nous retirames.
+Voyans ce, le femmes se mirent au devant de
+nous pour nous arréter &amp; nous apporterent
+de leurs vivres, léquels ilz nous avoient apprétez,
+sçavoir poisson, potages, féves, pain, &amp; autres
+choses, pour nous cuider faire repaitre, &amp;
+diner audit lieu. Et pource que lédits vivres
+n'étoient à nôtre gout, &amp; qu'il n'y avoit gout
+de sel, les remerciames, leur faisans signe que
+n'avions besoin de repaitre.</p>
+
+<p>Aprés que nous fumes sortis de ladite ville,
+fumes conduits par plusieurs hommes &amp; femmes
+d'icelle sur la montagne devant dite, qui
+est par nous nommée Mont-Royal, distant dudit
+lieu d'un quart de lieuë. Et nous étans sur ladite
+montagne eumes cognoissance de plus de
+trente lieuës à l'environ d'icelle, dont y a vers
+le Nort une rangée de montagnes, qui sont Est
+&amp; Ouest gisantes, &amp; autant vers le Su: entre
+léquelles montagnes est la terre la plus belle qu'il
+soit possible de voir, labourable, unie, &amp; plaine:
+&amp; par le milieu dédites terres voyions ledit
+fleuve outre le lieu où étoient demeurées nodites
+barques, où il y a un Saut d'eau le plus impetueux
+qu'il soit possible de voir, lequel ne nous
+fut possible de passer, &amp; voyions ledit fleuve
+tant que l'on pouvoit regarder grand, large, &amp;
+spacieux, qui alloit au Surouest, &amp; passoit par
+auprés de trois belles montagnes rondes que
+nous voyions, &amp; estimions qu'elles étoient à
+environ quinze lieuës de nous: &amp; nous fut dit
+&amp; montré par signes par les trois hommes qui
+nous avoient conduit, qu'il y avoit trois iceux
+Sauts d'eau audit fleuve, comme celui où étoient
+nodites barques: mais nous ne peumes entendre
+quelle distance il y avoit entre l'un &amp; l'autre.
+Puis nous montroient que lédits Sauts passez
+l'on pouvoit naviger plus de trois lunes (<i>c'est
+à dire trois mois</i>) par ledit fleuve. Et là-dessus me
+souvient que <i>Donnacona</i> seigneur des Canadiens
+nous a dit quelquefois avoir été à une terre, où
+ilz sont une lune à aller avec leurs barques depuis
+<i>Canada</i>, jusques à ladite terre, en laquelle il
+y croit force canelle &amp; girofle. Et appellent
+ladite canelle <i>Adotathui</i>, le girofle <i>Cananotha</i>. Et
+outre nous montroient que le long dédites montaignes
+estant vers le Nort y a une grande riviere
+qui descend de l'Occident comme ledit
+fleuve. Nous estimons que c'est la riviere
+qui passe par le royaume &amp; province du <i>Saguenay</i>.
+Et sans que leur fissions aucune demande &amp; signe
+prindrent la chaine du sifflet du Capitaine
+qui est d'argent, &amp; un manche de poignard qui
+étoit de laiton jaune comme or, lequel étoit au
+côté de l'un de noz mariniers, &amp; montrerent
+que cela venoit d'amont ledit fleuve, &amp; qu'il y
+avoit des <i>Agojuda</i>, qui est à dire mauvaises gens,
+qui étoient armez jusques sur les doigts, nous
+montrans la façon de leurs armures, qui sont de
+cordes &amp; bois lassez &amp; tissus ensemble, nous
+donnans à entendre que lédits <i>Agojuda</i> menoient
+la guerre continuelle les uns és autres:
+mais par defaut de langue ne peumes avoir
+conoissance combien il y avoit jusques audit
+païs. Ledit Capitaine leur montra du cuivre
+rouge, qu'ils appellent <i>Caigedazé</i>, leur
+montrant vers ledit lieu, &amp; demandant par
+signe s'il venoit de là. Ilz commencerent à
+secouer le téte disans que non, &amp; montrans
+qu'il venoit du <i>Saguenay</i>, qui est au contraire
+du precedent. Aprés léquelles choses
+ainsi veuës &amp; entenduës nous retirames à noz
+barques, qui ne fut sans avoir conduite de
+grand nombre dudit peuple, dont partie d'eux
+quand venoient noz gens las les chargeoient
+sur eux comme sur chevaux, &amp; les portoient.
+Et nous arrivez à noz barques fimes voiles
+pour retourner à nôtre gallion pour doute
+qu'il n'eût aucun encombrier. Lequel partement
+ne fut sans grand regret dudit peuple.
+Car tant qu'ilz nous peurent suivir à-val ledit
+fleuve, ilz nous suivirent. Et tant fumes que
+nous arrivames à notredit gallion le Lundi
+quatriéme jour d'Octobre.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<p><i>Retour de Jacques Quartier au port de Sainte-Croix
+aprés avoir été à</i> Hochelaga: <i>Sauvages gardent
+les tétes de leurs ennemis: Les</i> Toudamans <i>ennemis
+des</i> Canadiens.</p>
+
+<h3>CHAP. XVIII</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>E Mardi cinquiéme jour dudit
+mois d'Octobre nous fimes voiles,
+&amp; appareillames avec nôtre
+dit gallion &amp; barques pour retourner
+à la province de Canada,
+au port de Sainte-Croix où étoient demeurez
+noditz navires: &amp; le septiéme jour nous vimmes
+poser le travers d'une riviere, qui vient devers
+le Nort sortant audit fleuve, à l'entour de
+laquelle y a quatre petites iles, &amp; pleines d'arbres.
+Nous nommames icelle riviere, <i>La riviere
+de Fouez (je croy qu'il veut dire Foix)</i>. Et pource
+que l'une d'icelles iles s'avance audit fleuve,
+&amp; la voit-on de loin, ledit Capitaine fit planter
+une belle Croix sur la pointe d'icelle, &amp; commanda
+apporter les barques, pour aller avec
+marée dedans icelle riviere, pour voir le parfond
+&amp; nature d'icelle. Et nagerent celui jour
+à-mont ledit fleuve. Mais parce qu'elle fut
+trouvée de nulle experience, ni profonde,
+retournerent, &amp; appareillames pour aller à-val.</p>
+
+<p>Le Lundy unziéme jour d'Octobre nous arrivames
+au hable de Sainte-Croix où étoient
+noz navires, &amp; trouvames que les Maitres &amp;
+marinier qui étoient demeurés avoient fait
+un Fort devant lédits navires tout clos de
+grosse pieces de bois plantées debout joignant
+les unes aux autres, &amp; tout à l'entour garni
+d'artillerie, &amp; bien en ordre pour se defendre
+contre tout le païs. Et tout incontinent que le
+Seigneur du païs fut averti de nôtre venuë,
+vint le lendemain accompagné de <i>Taiguragni
+&amp; Domagaya</i>, &amp; plusieurs autres pour voir ledit
+Capitaine, &amp; lui firent une merveilleuse féte,
+feignans avoir grand joye de sa venuë, lequel
+pareillement leur fit assez bon recueil, toutefois
+qu'ilz ne l'avoient pas desservi. Le Seigneur
+<i>Donnacona</i> pria le Capitaine d'aller le lendemain
+voir à <i>Canada</i>. Ce que lui promit ledit
+Capitaine. Et le lendemain treziéme dudit
+mois le dit Capitaine accompagné des Gentils-hommes
+&amp; de cinquante compagnons bien en
+en ordre allerent voir ledit <i>Donnacona</i> &amp; son peuple,
+qui est distant du lieu où étoient noz navires
+de demie lieuë, &amp; se nomme leur demeurance
+<i>Stadaconé</i>. Et nous arrivés audit lieu, vindrent
+les habitans au devant de nous loin de
+leurs maisons d'un jet de pierre, ou mieux; &amp; là
+se rangerent &amp; assirent à leur mode &amp; façon de
+faire, les hommes d'une part &amp; les femmes de
+l'autre debout, chantans &amp; dansans sans cesse. Et
+apres qu'ilz s'entrefurent saluez &amp; fait chere les
+uns aux autres, le Capitaine donna és hommes
+des couteaux &amp; autre chose de peu de valeur, &amp;
+fit passer toutes les femmes &amp; filles pardevant
+lui, &amp; leur donna à chacune une bague d'étain,
+dequoy ilz remercierent ledit Capitaine qui fut
+par ledit <i>Donnacona &amp; Taiguragni</i> mené voir
+leurs maisons, léquelles étoient bien étotées de
+vivres selon leur sorte pour passer leur hiver. Et
+fut par ledit <i>Donnacona</i> montré audit Capitaine
+les peaux de cinq tétes d'hommes étenduës fur
+des bois, comme peaux de parchemin: &amp; nous
+dit que c'étoit des <i>Toudamans</i> de devers le Su,
+qui leur menoient continuellement la guerre.
+Outre nous fut dit qu'il y a deux ans passez que
+lédits <i>Toudamans</i> les vindrent assaillir jusques
+dedans ledit fleuve à une ile qui est le travers du
+<i>Saguenay</i>, où ils étoient à passer la nuit tendans
+aller à <i>Hongnedo</i> leur mener guerre avec
+environ deux cens personnes tant hommes, femmes
+qu'enfans, léquels furent surpris en dormant dedans
+un Fort qu'ils avoient fait: où mirent léditz
+<i>Todamans</i> le feu tout à l'entour, &amp; comme
+Ilz sortoient les tuerent tous reservez cinq, qui
+échapperent. De laquelle détrousse se plaignent
+encore fort, nous montrans qu'ils en auroient
+vengeance. Apres léquelles choses veuës
+nous retirames en noz navires.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<p><i>Voyage de Champlein depuis le Port de Sainte-Croix
+jusques au Saut de la grande riviere, où sont
+remarquées les rivieres, iles, &amp; autres choses qu'il
+a découvertes audit voyage: &amp; particulierement
+la riviere, le peuple, &amp; le pays des</i> Iroquois.</p>
+
+<h3>CHAP. XIX</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/P3.png"></span>AR le rapport des quatre derniers
+chapitres nous avons veu que
+(contre l'opinion de Champlein)
+le Capitaine Jacques Quartier a
+penetré dans la grande riviere jusques
+où il est possible d'aller. Car de gaigner
+le dessus du Saut, qui dure une lieuë, tombant
+toujours ladite riviere en precipices &amp;
+parmi les roches, il n'y a pas de moyen avec
+bateaux. Aussi le méme Champlein ne l'a
+point fait: &amp; ne recite point de plus grandes
+merveilles de cette riviere que ce que nous
+avons entendu par le recit dudit Quartier.
+Mais il ne nous faut pourtant negliger ce qu'il
+nous en a laissé par écrit. Car on pourroit
+paraventure accuser iceluy Quartier d'avoir
+fait à croire ce qu'auroit voulu, &amp; par le temoignage
+&amp; rapport d'un qui ne sçavoit point
+la verité de ses découvertes la chose sera
+mieux confirmée. Car <i>En la bouche de deux ou
+trois témoins toute parole sera resolue &amp; arretée</i>.
+Joint qu'en un voyage de quelques
+deux cens lieuës qu'il y a depuis Sainte-Croix
+jusques audit Saut, ledit Champlein a remarqué
+des choses à quoy ledit Quartier n'a pas
+pris garde. Oyons donc ce qu'il dit en la relation
+de son voyage.</p>
+
+<p>Le Mercredy vint-quatriéme jour du mois
+de Juin, nous partimes dudit Sainte-Croix, où
+nous retardames une marée &amp; demie, pour le
+lendemain pouvoir passer de jour, à cause de la
+grande quantité de rochers qui sont au travers
+de ladite riviere (chose étrange à voir) qui asseche
+préque toute la basse mer: Mais à demi
+flot, l'on peut commencer à passer librement,
+toutefois il faut y prendre bien garde avec la
+sonde à la main. La mer y croit prés de trois
+brasses &amp; demie. Plus nous allions en avant &amp;
+plus le païs est beau: nous fumes à quelque
+cinq lieues &amp; demie mouiller l'ancre à la bende
+du Nort. Le Mercredi ensuivant nous partimes
+de cedit lieu, qui est païs plus plat que celui de
+devant, plein de grande quantité d'arbres comme
+à Sainte-Croix: Nous passames prés d'une
+petite ile qui étoit remplie de vignes, &amp; vimmes
+mouiller l'ancre à la bende du Su, prés
+d'un petit côteau: mais étant dessus ce sont terres
+unies. Il y a une autre petite ile à trois lieuës
+de Sainte-Croix, proche de la terre du Su. Nous
+partimes le Jeudi ensuivant dudit côteau, &amp; passames
+prés d'une petite ile, qui est proche de la
+bende du Nort, où je fus à quelques six petites
+rivieres, dont il y en a deux qui peuvent porter
+batteaux assez avant, &amp; une autre qui a quelque
+trois cens pas de large: à son entrée il y a quelques
+iles, &amp; va fort avant dans terre: C'est la plus
+creuse de toutes les autres, léquelles sont fort
+plaisantes à voir, les terres étans pleines d'arbres
+qui ressemblent à des noyers, &amp; en ont la méme
+odeur, mais je n'y ay point veu de fruit, ce qui
+me met en doute. Les Sauvages m'ont dit qu'il
+porte son fruit comme les nôtres. Passant plus
+outre, nous rencontrames une ile, qui s'appelle
+<i>Saint Eloy</i>, &amp; une autre petite ile, laquelle est tout
+proche de la terre du Nort. Nous passames
+entre ladite ile &amp; ladite terre du Nort, où il y a de
+l'une à l'autre quelques cent cinquante pas.
+De ladite ile jusques à la bande du Su une
+lieue &amp; demie passames proche d'une riviere,
+où peuvent aller les Canots. Toute cette côte
+du Nort est assez bonne. L'on y peut aller librement,
+neantmoins la sonde à la main,
+pour eviter certaines pointes. Toute cette côte
+que nous rangeames est sable mouvant,
+mais entrant quelque peu dans les bois la
+terre est bonne. Le Vendredi ensuivant nous
+partimes de cette ile, côtoyans toujours la
+bende du Nort tout proche terre, qui est basse,
+&amp; pleine de tous bons arbres &amp; en quantité
+jusques aux trois rivieres, où il commence
+d'y avoir temperature de temps, quelque peu
+dissemblable à celuy de Saincte-Croix, d'autant
+que les arbres y sont plus avancez qu'en
+aucun lieu que j'eusse encore veu. Des trois
+rivieres jusques à Sainte-Croix il y a quinze
+lieuës. En cette riviere il y a six iles, trois déquelles
+sont fort petites, &amp; les autres de quelque
+cinq à six cens pas de long, fort plaisantes
+&amp; fertiles pour le peu qu'elles contiennent. Il y en
+a une au milieu de ladite riviere qui regarde le
+passage de celle de <i>Canada</i>, &amp; commande aux autres
+éloignées de la terre, tant d'un côté que
+d'autre de quatre à cinq cens pas. Elle est élevée
+du côté du su, &amp; va quelque peu en baissant du
+côté du Nort: Ce seroit à mon jugement un lieu
+propre pour habiter, 7 pourroit-on le fortifier
+promptement, car sa situation est forte de foy,
+&amp; proche d'un grand lac qui n'en est qu'à quelques
+quatre lieuës, lequel préque joint la riviere
+du <i>Saguenay</i>, selon le rapport des Sauvages
+qui vont prés de cent lieuës au Nort, &amp;
+passent nombre de Sauts, puis vont par terre
+quelques cinq ou six lieuës, &amp; entrent dedans
+un lac, d'où ledit <i>Saguenay</i> prend la meilleure
+part de sa source, &amp; lédits Sauvages viennent
+dudit lac à <i>Tadoussac</i>. Aussi que l'habitation des
+trois rivieres seroit un bien pour la liberté de
+quelques nations qui n'osent venir par là, à-cause
+dédits <i>Iroquois</i> leurs ennemis, qui tiennent
+toute ladite riviere de <i>Canada</i> bordée: mais étant
+habité, on pourroit rendre lédits <i>Iroquois</i> &amp; autres
+Sauvages amis, ou à tout le moins souz
+la faveur de ladite habituation lédits Sauvages
+viendroient librement sans crainte &amp; danger,
+d'autant que ledit lieu des trois rivieres
+est un passage. Toute la terre que je veis à la
+terre du Nort est sablonneuse. Nous entrames
+environ une lieuë dans ladite riviere, 8 ne
+peumes passer plus outre, à-cause du grand
+courant d'eau. Avec un esquif nous fumes
+pour voir plus avant, mais nous ne fimes pas
+plus d'une lieuë que nous rencontrames un
+Saut d'eau fort étroit, comme de douze pas; ce qui
+fut occasion que nous ne peumes passer plus
+outre. Toute la terre que je vis aux bords de ladite
+riviere va en haussant de plus en plus, qui est
+remplie de quantité de sapins, &amp; cyprez, &amp; fort
+peu d'autres arbres.</p>
+
+<p>Le Samedi ensuivant nous partimes des trois
+rivieres &amp; vimmes mouiller l'ancre à un lac où
+il y a quatre lieuës. Tout ce païs depuis les trois
+rivieres jusques à l'entrée dudit lac, est terre à
+fleur d'eau, &amp; du côté du Su quelque peu plus
+haute. Ladite terre est tres-bonne &amp; la plus plaisante
+que nous eussions encores veuë, les bois y
+sont assez clairs, qui fait que l'on les pourroit
+traverser aisément. Le lendemain vint-neufiéme
+de Juin nous entrames dans le lac, qui à quelque
+quinze lieuë de long, &amp; quelques sept ou huit
+lieuës de large. A son entré du côté du Su environ
+une lieuë il y a une riviere qui est assez grande,
+&amp; va dans les terres quelques soixante
+ou quatre-vints lieuës, &amp; continuant du méme côté
+il y a une autre petite riviere qui entre environ
+deux lieues en terre, &amp; sort de dedans un autre
+petit lac qui peut contenir quelques trois ou
+quatre lieues du côté du Nort, où la terre y est parfois
+fort haute, on voit jusques à quelques vint
+lieues, mais peu à peu les montagnes viennent
+en diminuant vers l'Ouest comme païs plat.
+Les Sauvages disent que la pluspart de ces montagnes
+sont mauvaises terres. Ledit lac a quelques
+trois brasses d'eau par où nous passames,
+qui fut préque au milieu. La longueur git d'Est
+&amp; Ouest, &amp; la largeur du Nort au Su. Je croy
+qu'il ne laisseroit d'y avoir de bons poissons, comme
+les especes que nous avons pardeça. Nous le
+traversames en ce méme jour &amp; vimmes mouiller
+l'ancre environ deux lieuës dans la riviere
+qui va au haut, à l'entrée de laquelle il y a trente
+petites iles, selon ce que j'ay peu voir, les unes
+sont de deux lieuës, d'autres de lieuë &amp; demie, &amp;U
+quelques unes moindres, léquelles sont remplies
+de quantité de Noyers, qui ne sont gueres
+differens de nôtres, &amp; croy que les noix en sont
+bonnes en leur saison. J'en vis en quantité souz
+les arbres, qui étoient de deux façons, les unes
+petites &amp; les autres longues, comme d'un pouce,
+mais elles étoient pourries. Il y a aussi quantité de
+vignes sur le bord dédites iles; mais quand les
+eaux sont grandes, la plupart d'icelles sont couvertes
+d'eau, &amp; ce païs est encores meilleur
+qu'aucun autre que j'eusse veu. Le dernier de Juin
+nous en partimes, &amp; vimmes passer à l'entree
+de la riviere des <i>Iroquois</i>, où étoient cabannez &amp;
+fortifiez les Sauvages qui leur alloient faire la
+guerre. Leur forteresse est faite de quantité de
+battons fort pressez les uns contre les autres,
+laquelle vient joindre d'un côté sur le bord
+de la grande riviere, &amp; l'autre sur le bord
+de la riviere des <i>Iroquois</i>, &amp; leurs canots
+arrengez les uns contre les autres sur le bord, pour
+pouvoir promptement fuir, si d'aventure ils sont
+surprins des <i>Iroquois</i>: car leur forteresse est couverte
+d'écorces de chénes, &amp; ne leur sert que
+pour avoir le temps de s'embarquer: Nous fumes
+dans la riviere des <i>Iroquois</i> quelques cinq
+ou six lieuës, &amp; ne peumes passer plus outre avec
+notre barque, à-cause du grand cours d'eau qui
+descend, &amp; aussi que l'on ne peut aller par terre
+&amp; tirer la barque pour la quantité d'arbres qui
+sont sur le bord. Voyans ne pouvoir avancer davantage,
+nous primmes nôtre équif pour voir si
+le courant étoit plus addoucy, mais allant à
+quelques deux lieuës il étoit encores plus fort,
+&amp; ne peumes avancer plus avant. Ne pouvans
+faire autre chose nous nous en retournames en
+notre barque. Toute cette riviere est large de
+quelques trois à quatre cens pas, fort saine.
+Nous y vimmes cinq iles, distantes les unes des
+autres d'un quart ou demie lieuës, ou d'une lieuë
+au plus: une déquelles contient une lieuë, qui
+est la plus proche; &amp; les autres sont fort petites.
+Toutes ces terres sont couvertes d'arbres, &amp;
+terres basses, comme celles que j'avois veu auparavant,
+mais il y a plus de sapins &amp; cyprez
+qu'aux autres lieux. La terre ne laisse d'y estre
+bonne bien qu'elle soit quelque peu sablonneuse.
+Cette riviere va comme au Surouest.
+Les Sauvages disent, qu'à quelques quinze
+lieuës d'où nous avons esté, il y a un saut qui vient
+de fort haut, où ils portent leurs Canots pour le
+passer environ un quart de lieuë, &amp; entrent dedans
+un lac, où à l'entrée il y a trois iles; &amp; étans
+dedans ils en rencontrent encores quelques-unes.
+Il peut contenir quelques quarante ou
+cinquante lieuës de long, &amp; de large quelques
+vint-cinq lieuës, dans lequel descendent
+quantité de rivieres jusques au nombre de dix,
+léquelles portent canots assés avant. Puis venant
+à la fin dudit lac, il y a un autre saut, &amp; rentrent
+dedans un autre lac, qui est de la grandeur
+du premier, au bout duquel sont cabannez
+les <i>Iroquois</i>. Ils disent aussi qu'il y a une riviere
+que va rendre à la côte de la Floride, d'où il
+peut avoir dudit dernier lac quelques cent lieues.
+Tout le païs des <i>Iroquois</i> est quelque peu montagneux,
+neantmoins tres bon, temperé, sans
+beaucoup d'hiver, que fort peu.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<p><i>Arrivée au saut: Sa description, &amp; ce qui s'y void
+de remarquable: Avec le rapport des Sauvages
+touchant la fin ou plustot l'origine de la grande
+riviere.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XX</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/A5.png"></span>U partir de la riviere des
+<i>Iroquois</i>, nous fumes mouiller
+l'ancre à trois lieues de
+là, à la bende du Nort.
+Tout ce païs est une terre
+basse, remplie de toutes les
+sortes d'arbres que j'ay dit
+ci-dessus. Le premier jour
+de Juillet, nous côtoyames la bende du Nort où
+le bois y est fort clair plus qu'en aucun lieu que
+nous eussions encores veu auparavant, &amp; toute
+bonne terre pour cultiver. Je me mis dans un
+canot à la bende du Su, ou je veis quantité d'elles,
+léquelles sont fort fertiles en fruits comme
+Vignes, Noix, Noizettes, &amp; une maniere de
+fruit qui semble à Chataignes, Cerises, Chénes,
+Trembles, Pible, Houblon, Frene, Erable,
+Hetre, Cyprez, fort peu de Pins &amp; Sapins: il y a
+aussi d'autres arbres que je ne conois point, léquels
+sont fort aggreables. Il s'y trouve quantité
+de Fraizes, Framboises, Grozelles rouges
+vertes &amp; bleuës, avec force petits fruits qui y
+croissent parmi grande quantité d'herbages. Il y
+a aussi plusieurs bétes sauvages, comme Orignacs,
+Cerfs, Biches, Daims, Ours, Porc-epics,
+Lapins, Renards, Castors, Loutres, Rats musquets,
+&amp; quelques autre sortes d'animaux que
+je ne conois point, léquels sont bons à manger,
+&amp; dequoy vivent les Sauvages. Nous passames
+contre une ile qui est fort aggreable, &amp; contient
+quelques quatre lieues de long, &amp; environ demie
+de large. Je veis à la bende du Su deux hautes
+montagnes, qui paroissoient comme à quelques
+vint lieues dans les terres. Les Sauvages me
+dirent que c'étoit le premier saut de ladite riviere
+des <i>Iroquois</i>. Le Mercredi ensuivant nous partimes
+de ce lieu, &amp; fimes quelques cinq ou six
+lieues, nous vimes quantité d'iles. La terre y
+est fort basse, &amp; sont couvertes de bois, ainsi
+que celles de la riviere des <i>Iroquois.</i> Le jour ensuivant
+nous fimes quelques lieues, &amp; passames
+aussi par quantité d'autres iles qui sont tres-bonnes
+&amp; plaisantes, pour la quantité des prairies qu'il
+y a tant du côté de terre ferme, que des autres
+iles: &amp; tous les bois y sont fort petits, au regard
+de ceux que nous avions passé. En fin nous arrivames
+cedit jour à l'entrée du saut, avec vent
+en poupe, &amp; rencontrames une ile qui est préque
+au milieu de ladite entrée, laquelle contient
+un quart de lieuë de long, &amp; passames à la bende
+du Su de ladite ile, où il n'y avoit que de trois à
+quatre ou cinq pieds d'eau, &amp; aucunes fois une
+brasse ou deux, &amp; puis tout à un coup n'en trouvions
+que trois ou quatre pieds. Il y a force rochers,
+&amp; petites iles, où il n'y a point de bois, &amp;
+sont à fleur d'eau. Du commencement de la susdite
+ile, qui est au milieu de ladite entrée, l'eau
+commence à venir de grande force: bien que
+nous eussions le vent fort bon, si ne peumes nous
+en toute nôtre puissance beaucoup avancer;
+toutefois nous passames ladite ile qui est à l'entrée
+dudit saut. Voyans que nous ne pouvions
+avancer, nous vimmes mouiller l'ancre à la bende
+du Nort, contre une petite ile qui est fertile
+en la pluspart des fruits que j'ay dit ci-dessus:
+Nous appareillames aussitôt nôtre esquif, que
+l'on avoit fait faire exprés pour passer ledit saut:
+dans lequel nous entrames ledit sieur du Pont
+&amp; moy; avec quelques autres Sauvages que nous
+avions menez pour nous montrer le chemin.
+Partans de notre barque, nous ne fumes pas
+trois cens pas qu'il nous fallut descendre, &amp;
+quelques Matelots se mettre à l'eau pour
+passer nôtre esquif. Le canot des Sauvages passoit
+aisément. Nous rencontrames une infinité de petits
+rochers, qui étoient à fleur d'eau, où nous touchions
+souventefois, &amp; des iles en grand nombre
+grandes &amp; petites, voire si grande, qu'on ne les
+peut à peine conter, léquelles passées il y a une
+maniere de lac, où sont toutes ces iles, lequel peut
+contenir quelques cinq lieuës de long, &amp; préque
+autant de large, où il y a quantité de petites
+iles qui sont rochers. Il y a proche dudit saut
+une montagne qui découvre assez loin dans lédites
+terres, &amp; une petite riviere qui vient de ladite
+montagne tomber dans le lac. L'on voit du
+côté du Su quelques trois ou quatre montagnes
+qui paroissent comme à quelque quinze
+ou seize lieuës dans les terres. Il y a aussi deux
+rivieres, l'une qui va au premier lac de la riviere
+des <i>Iroquois</i>, par où quelquefois les <i>Algoumequins</i>
+leur vont faire la guerre, &amp; l'autre qui est
+proche du saut qui va quelque peu dans les terres.
+Venans à approcher dudit saut avec nôtre
+petit esquif, &amp; le canot, je vous asseure que jamais
+je ne vis un torrent d'eau déborder avec
+une telle impetuosité comme il fait, bien qu'il
+ne soit pas beaucoup haut, n'étant en d'aucuns
+lieux que d'une brasse ou deux, &amp; au plus de
+trois: il descend comme de degré en degré &amp;
+en chaque lieu où il y a quelque chose de hauteur
+il s'y fait un ébouillonnement étrange de la
+force &amp; roideur que va l'eau en traversant ledit
+saut, qui peut contenir une lieuë: il y a force
+rochers de large, &amp; environ le milieu il y a des iles
+qui sont fort étroites &amp; fort longues, où il y a
+saut tant du côté dédites iles qui sont au Su,
+comme du côté du Nort, où il fait si dangereux,
+qu'il est hors de la puissance d'hommes d'y passer
+un bateau, pour petit qu'il soit. Nous fumes
+par terre dans les bois pour en voir la fin, où il y
+a une lieuë, &amp; où l'on ne voit plus de rochers ni
+de sauts, mais l'eau y va si vite qu'il est impossible
+de plus; &amp; ce courant contient quelques
+trois ou quatre lieuës. Outre ce saut premier
+il y en a dix autres, la pluspart difficiles à passer
+de façon que ce seroit de grandes peines &amp; travaux
+pour pouvoir voir, &amp; faire ce que l'on
+pourroit se promettre par bateau, si ce n'étoit
+À grands fraiz &amp; dépens, &amp; encores en danger
+de travailler en vain: mais avec les canots des
+Sauvages l'on peut aller librement &amp; promptement
+en toutes les terres, tant aux petites
+rivieres comme aux grandes: Si bien qu'en se
+gouvernant par le moyen dédits Sauvages &amp;
+de leurs canots, l'on pourra voir tout ce qui se
+peut, bon &amp; mauvais, dans un an ou deux. Tout
+ce peu de païs du côté dudit saut que nous traversames
+par terre, est bois fort clair, où l'on
+peut aller aisément avec armes sans beaucoup
+de peine: l'air y est plus doux &amp; temperé, &amp; de
+meilleure terre qu'en lieu que j'eusse veu, où il
+y a quantité de bois &amp; fruits, comme en tous
+les autres lieux ci-dessus, &amp; est par les quarante-cinq
+degrés &amp; quelques minutes. Voyans
+que nous ne pouvions faire davantage, nous en
+retournames en nôtre barque, où nous interrogeames
+les Sauvages que nous avions, de la
+fin de la riviere, que je leur fis figurer de la
+main, &amp; de quelle partie procedoit sa source.
+Ilz nous dirent que passé le premier saut que
+nous avions veu, ilz faisoient quelques dix ou
+quinze lieuës avec leurs canots dedans la riviere,
+où il y a une riviere qui va en la demeure des
+<i>Algoumequins</i>; qui sont à quelques soixante
+lieues éloignez de la grande riviere; &amp; puis ilz
+venoient à passer cinq sauts, léquels peuvent
+contenir du premier au dernier huit lieues, déquels
+il y en a deux où ilz portent leurs canots
+Pour les passer, chaque saut peut tenir quelque
+demi quart de lieue, ou un quart au plus. Et
+puis ilz viennent dedans un lac, qui peut tenir
+quelques quinze ou seize lieues de long. Delà
+ilz rentrent dedans une riviere, qui peut contenir
+une lieue de large, &amp; font quelque deux lieues
+dedans, &amp; puis r'entrent dans un autre
+lac de quelques quatre ou cinq lieues de long;
+venant au bout duquel ilz passent cinq autres
+sauts, distans de premier au dernier quelques
+vint-cinq ou trente lieues, dont il y en a trois
+où ilz portent leurs canots pour les passer, &amp;
+les autres deux ilz ne les font que trainer dedans
+l'eau, d'autant que le cours n'y est si fort
+ne mauvais comme aux autres. De tous ces
+sauts aucun n'est si difficile à passer comme celui
+que nous avons veu. Et puis ilz viennent
+dedans un lac qui peut tenir quelques quatre-vints
+lieues de long, où il y a quantité d'iles, &amp;
+qu'au bout d'icelui l'eau y est salubre, &amp; l'hiver
+doux. A la fin dudit lac, ilz passent un saut, qui est
+quelque peu élevé, où il y a peu d'eau, laquelle
+descend: là ilz portent leurs canots par terre environ
+un quart de lieuë pour passer ce saut. De là
+entrent dans un autre lac qui peut tenir quelques
+soixante lieuës de long, &amp; que l'eau en est
+fort salubre. Etans à la fin ilz viennent à un détroit
+qui contient deux lieuës de large, 7 va assez avant
+dans les terres: Qu'ilz n'avoient point passé plus outre,
+&amp; n'avoient veu la fin d'un lac qui est à quelque
+quinze ou seize lieuës d'où ils ont été, ni que ceux
+qui leur avoient dit eussent veu homme qui l'eust
+veu, d'autant qu'il est si grand, qu'ilz ne se
+hazarderont pas de se mettre au large, de peur que
+quelque tourmente, ou coup de vent, ne les
+surprint: Disent qu'en été le Soleil se couche
+au Nort dudit lac, &amp; en l'hiver il se couche
+comme au milieu: que l'eau y est tres-mauvaise,
+comme celle de cette mer. Je leur demanday,
+si depuis cedit lac dernier qu'ils avoient
+veu, l'eau descendoit toujours dans la riviere
+venant à <i>Gachepé</i>: ilz me dirent que non, que
+depuis le troisiéme lac, elle descendoit seulement
+venant audit <i>Gachepé</i>, mais que depuis le
+dernier saut, qui est quelque peu haut, comme
+j'ay dit, que l'eau étoit préque pacifique, &amp; que
+ledit lac pouvoit prendre cours par autres rivieres,
+léquelles vont dedans les terres, soit au
+Su ou au NOrt, dont il y en a quantité qui y refluent,
+&amp; dont ilz ne voyent point la fin.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<p><i>Retour du Saut à</i> Tadoussac, <i>avec la confrontation
+du rapport de plusieurs Sauvages, touchant la longueur,
+&amp; commencement de la grande riviere de</i>
+Canada: <i>Du nombre des Sauts &amp; Lacs qu'elle traverse.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XXI</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/N2.png"></span>OUS partimes dudit lac le Vendredi
+quatriéme jour de juillet, &amp;
+revimmes cedit jour à la riviere des
+<i>Iroquois</i>. Le Dimanche ensuivant
+nous en partimes, &amp; vimmes mouiller l'ancre
+au lac. Le Lundi ensuivant nous fumes mouiller
+l'ancre aux trois rivieres. Cedit jour nous
+fimes quelques quatre lieuës pardela lesdites
+trois rivieres. Le Mardi ensuivant nous vimmes
+à <i>Kebec</i>, &amp; le lendemain nous fumes au
+bout de l'ile d'Orléans, où les Sauvages vindrent
+à nous, qui étoient cabannez à la gran'terre
+du Nort. Nous interrogeames deux ou
+trois <i>Algoumequins</i>, pour sçavoir s'ilz se
+conformeroient avec ceux que nous avions interrogez,
+touchant la fin &amp; le commencement de
+Ladite riviere de <i>Canada</i>. Ilz dirent, comme ilz
+l'ont figuré, que passé le saut que nous avions
+veu, environ deux ou trois lieues, il y a une riviere
+en leur demeure, qui est à la bende du
+Nort, continuant le chemin dans ladite grande
+riviere, ilz passent un saut, où ilz portent leurs
+canots, &amp; viennent à passer cinq autres sauts,
+léquels peuvent contenir du premier au dernier
+quelques neuf ou dix lieues, &amp; que lédits
+sauts ne sont point difficiles à passer, &amp; ne font
+que trainer leurs canots en la pluspart dédits
+sauts horsmis à deux où ilz les portent. De-là
+viennent à entrer dedans une riviere, qui est
+comme une maniere de lac, laquelle peut
+contenir quelque six ou sept lieuës, &amp; puis passent
+cinq autres sauts, où ilz trainent leurs canots
+comme ausdits premiers, horsmis à deux,
+où ilz les portent comme aux premiers, &amp; que
+du premier au dernier il y a quelques vint ou
+vint-cinq lieuës: puis viennent dedans un lac
+qui contient quelques cent cinquante lieuës de
+long, &amp; quelques quatre ou cinq lieues à l'entrée
+dudit lac il y a une riviere qui va aux
+<i>Algoumequins</i> vers le Nort: Et une autre qui va
+aux <i>Iroquois</i> par où lédits <i>Algoumequins &amp;
+Iroquois</i> se font la guerre. Et un peu plus haut à la
+bende du Su dudit lac, il y a une autre riviere
+qui va aux <i>Iroquois</i>: puis venant à la fin dudit lac,
+ilz rencontrent un autre saut, où ils portent
+leurs canots: de là ils entrent dedans un autre
+tres-grand lac, qui peut contenir autant comme
+le premier. Ilz n'ont été que fort peu dans ce
+dernier; &amp; ont ouï dire qu'à la fin dudit lac il y
+a une mer, dont ilz n'ont veu la fin, ne ouï dire
+qu'aucun l'ait veuë. Mais que là où ils ont été,
+l'eau n'est point mauvaise, d'autant qu'ilz n'ont
+point avancé plus haut, &amp; que le cours de l'eau
+vient du côté du Soleil couchant venant à l'orient,
+&amp; ne sçavent si passé ledit lac qu'ils ont
+veu, il y a autre cours d'eau qui aille du côté de
+l'Occident: que le Soleil se couche à main droite
+dudit lac, qui est selon mon jugement au
+Norouest, peu plus ou moins, &amp; qu'au premier
+l'eau ne gele point, ce qui fait juger que le
+temps y est temperé, &amp; que toutes les terres
+des <i>Algoumequins</i> est terre basse, remplie de
+fort peu de bois, &amp; du côté des <i>Iroquois</i> est terre
+montagneuse, neantmoins elles sont tres-bonnes
+&amp; fertiles, &amp; meilleures qu'en aucun endroit
+qu'ils ayent veu. Lédits <i>Iroquois</i> se tiennent
+à quelques cinquante ou soixante lieuës
+dudit grand lac. Voilà au certain ce qu'ilz m'ont
+dit avoir veu, qui ne differe que bien peu au rapport
+des premiers.</p>
+
+<p>Cedit jour nous fumes proches de l'ile au
+Coudre, comme environ trois lieuës. Le Jeudi
+dixiéme dudit mois, nous vimmes à quelque
+lieuë &amp; demie de l'ile au Liévre, du côté du
+Nort, ou il vint d'autres Sauvages en nôtre barque,
+entre léquels il y avoit un jeune homme
+<i>Algoumequin</i>, qui avoit fort voyagé dedans ledit
+grand lac. Nous l'interrogeames fort particulierement
+comme nous avions fait les autres
+Sauvages. Il nous dit, que passé ledit saut que
+nous avions veu, à
+ quelques deux ou trois lieuës,
+il y a une riviere qui va ausdits <i>Algoumequins</i>, où
+ilz sont cabannez, &amp; qu'allant en ladite grande
+riviere il y a cinq sauts, qui peuvent contenir du
+premier au dernier quelques huit ou neuf
+lieues, dont il y en a trois où ilz portent leurs
+canots, &amp; deux autres où ilz les trainent: que
+chacun dédits sauts peut tenir un quart de lieuë
+De long, puis viennent dedans un lac qui peut
+contenir quelque quinze lieuës. Puis ilz passent
+cinq autres sauts, qui peuvent contenir du
+premier au dernier quelques vint à vint-cinq
+lieuës, où il n'y a que dessus des dits sauts qu'ils
+passent avec leurs canots. Aux autres trois ilz
+ne les font que trainer. De-là ils entrent
+dedans un grandissime lac, qui peut contenir
+quelques trois cens lieuës de long. Avançant
+quelques cent lieuës dans ledit lac, ilz
+rencontrent une ile qui est fort grande, où au delà
+de ladite ile, l'eau est salubre; mais que passant
+quelques cent lieuës plus avant, l'eau est
+encore plus mauvaise: Arrivant à la fin dudit
+lac, l'eau est du tout salée: Qu'il y a un saut qui
+peut contenir une lieue de large, d'ou il descend
+un grandissime courant d'eau dans ledit lac.
+Que passé ce saut, on ne voit plus la terre, ni
+d'un côté ni d'autre, sinon une mer si grande
+qu'ilz n'en ont point veu la fin, ni ouï dire
+qu'aucun l'ait veuë: Que le Soleil se couche à
+main droite dudit lac, &amp; qu'à son entrée il y a
+une riviere qui va aux <i>Algoumequins</i>, &amp; l'autre
+aux <i>Iroquois</i>, par où ilz se font la guerre. Que la
+terre des <i>Iroquois</i> est quelque peu montagneuse,
+neantmoins fort fertile, où il y a quantité de
+blé d'Inde, &amp; autres fruits qu'ilz n'ont point
+en leur terre. Que la terre des <i>Algoumequins</i> est
+basse &amp; fertile. Je leur demanday s'ilz n'avoient
+point conoissance de quelque mine. Ilz nous
+dirent, qu'il y a une nation qu'on appelle les
+bons <i>Iroquois</i>, qui viennent pour troquer des
+marchandises que les vaisseaux François donnent
+aux <i>Algoumequins</i>, léquelz disent qu'il y a
+à la partie du Nort une mine de franc cuivre,
+dont ilz nous en ont montré quelques brasselets
+qu'ils avoient eu dédits bons <i>Iroquois</i>: Que
+si l'on y vouloit aller ils y meneroient ceux qui
+seroient deputez pour cet effet. Voila tout ce
+j'ay peu apprendre des uns &amp; des autres,
+ne se differans que bien peu, sinon que les seconds
+qui furent interrogez dirent n'avoir point
+beu de l'eau salée, aussi ilz n'ont pas été si loin
+dans ledit lac comme les autres: &amp; different
+quelque peu de chemin, les uns le faisans plus
+court, &amp; les autres plus long: De façon que selon
+leur rapport, du saut où nous avons été, il y
+a jusques à la mer salée, qui peut étre celle
+du Su, quelques quatre cens lieuës. Le Vendredi
+onziéme dudit mois nous fumes de retour à
+<i>Tadoussac</i> ou étoit nôtre vaisseau, le 16e jour apres
+la departie.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<p><i>Description de la grande riviere de</i> Canada, &amp; <i>autres
+qui s'y deschargent: Des peuples qui habitent
+le long d'icelle: Des fruits de la terre: Des bétes &amp;
+oyseaux: &amp; particulierement d'une béte à deux
+piez: Des poissons abondant en ladite grande
+grande riviere.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XXII</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/A3.png"></span>PRES avoir parcouru la grande
+riviere de <i>Canada</i> jusques
+au premier &amp; grand saut, &amp;
+r'amené noz voyageurs un chacun
+en son lieu, sçavoir le Capitaine
+Jacques Quartier au port
+Sainte-Croix, &amp; Champlein à <i>Tadoussac</i>,
+il est besoin, utile, &amp; necessaire de sçavoir
+le comportement de noz François, ce
+qui leur arriva, &amp; leurs diverses fortunes,
+durant un hiver &amp; un printemps ensuivant
+qu'ilz passerent audit port Sainte-Croix. Et
+quant audit Champlein nous nous contenterons
+de le r'amener de <i>Tadoussac</i> en France
+(par-ce qu'il n'a point hiverné en ladite riviere
+de <i>Canada</i>) apres que nous aurons combattu
+le <i>Gougou</i>, é dissipé les Chimeres des
+Armouchiquois.</p>
+
+<p>Mais avant que ce faire nous reciterons ce
+que ledit Capitaine Quartier rapporte en general
+des merveilles du grand fleuve de <i>Canada</i>
+ensemble de la riviere de <i>Saguenay</i>, &amp; de celle
+des Iroquois, afin de confronter le dis cours qu'il
+en a fait avec ce qu'en a écrit ledit Champlein
+duquel nous avons rapporté les paroles ci-dessus.</p>
+
+<p>Ledit fleuve donc (ce dit-il) commence (passée
+l'ile de l'Assumption) le travers des hautes
+montagnes de <i>Hongnedo</i> &amp; des sept iles: &amp; y a de
+distance en travers trente-cinq ou quarante
+lieuës, &amp; y a au parmi plus de deux cens brasses
+de parfond. Le plus parfond, &amp; le plus seur à
+naviger est du côté devers le Su, &amp; devers le
+Nort, sçavoir es dites sept iles y a d'un côté &amp;
+d'autre environ sept lieuës loin dédites iles des
+grosses rivieres qui descendent des monts du
+<i>Saguenay</i>, léquelles font plusieurs bancs à la
+mer fort dangereux. A l'entrée dédites rivieres
+avons veu grand nombre de Baillames, &amp; Chevaux
+de mer.</p>
+
+<p>Le travers dédites iles y a une petite riviere
+qui va trois ou quatre lieuës en la terre pardessus
+les marais, en laquelle y a un merveilleux
+nombre de tous oyseaux de riviere. Depuis le
+commencement dudit fleuve jusques à <i>Hochelaga</i>
+y a trois cens lieuës &amp; plus: &amp; le commencement
+d'icelui à la riviere qui vient du <i>Saguenay</i>,
+laquelle sort d'entre hautes montagnes, &amp;
+entre dedans ledit fleuve auparavant qu'arriver
+à la province de <i>Canada</i>, de la bende de vers le
+Nort. Et est icelle riviere fort profonde, étroite
+&amp; dangereuse à naviger.</p>
+
+<p>Apres ladite riviere est la province de <i>Canada</i>
+où il y a plusieurs peuples par villages non clos.
+Il y a aussi és environs dudit <i>Canada</i> dedans
+ledit fleuve plusieurs iles tant grandes que petites.
+Et entre autres y en a une qui contient plus
+de dix lieuës de long, laquelle est pleine de beaux
+&amp; grans arbres, &amp; force vignes. Il y a passage
+des ceux côtez d'icelle. Le meilleur &amp; le plus
+seur est du côté devers le Su. Et au bout
+d'icelle ile vers l'Ouest y a un affourq d'eau
+bel &amp; delectable pour mettre navires: auquel
+il y a un détroit dudit fleuve fort courant
+&amp; profond, mais il n'a de large qu'environ
+un tiers de lieuë: le travers duquel y a une
+terre double de bonne hauteur toute labourée,
+aussi bonne terre qu'il soit possible de
+voir. Et là est la ville &amp; demeurance du seigneur
+<i>Donnacona</i> &amp; de nos hommes qu'avions
+prins le premier voyage: laquelle demeurance
+se nomme <i>Stadaconé</i>. Et auparavant qu'arriver
+audit lieu y a quatre peuples &amp; demeurances,
+sçavoir <i>Ajoasté, Starnatam, Taisla</i>, qui est sur une
+montagne, &amp; <i>Stadin</i>, puis ledit lieu de <i>Stadaconé</i>,
+souz laquelle haute terre vers le Nort est la
+riviere &amp; hable de Sainte-Croix: auquel lieu avons
+eté depuis le quinziéme jour de Septembre
+jusques au sixiéme jour de May mil cinq cens
+trente six: auquel lieu les navires demeurerent
+à sec, comme cy-devant est dit: Passé ledit lieu est
+la demeurance du peuple de <i>Tequenouday</i>, &amp; de
+<i>Hochelay</i>: lequel <i>Tequenouday</i> est une montagne,
+&amp; l'autre un plain païs.</p>
+
+<p>Toute la terre des deux côtez dudit fleuve
+jusques à <i>Hochelaga</i>, outre, est aussi belle &amp;
+unie que jamais homme regarda. Il y a aucunes
+montagnes assez loin dudit fleuve qu'on
+voit par sus lédites terre, déquelles il descend
+plusieurs rivieres qui entrent dans ledit fleuve.
+Toute cette dite terre est couverte &amp; pleine de
+bois de plusieurs sortes, &amp; force vignes, excepté
+à-l'entour des peuples, laquelle ilz ont désertée
+pour faire leur demeurance &amp; labeur.
+Il y a grand nombre de grands cerfs, daims,
+ours, &amp; autres bétes. Nous y avons veu les pas
+d'une béte qui n'a que deux piez, laquelle nous
+avons suivie longuement pardessus le sable &amp;
+vaze, laquelle a les piez en cette façon, grans
+d'une paume &amp; plus. Il y a force Louëres,
+Biévres, Martres, Renars, Chats sauvages,
+Liévres, Connins, Escurieux, Rats, léquels
+sont gros à merveilles, &amp; autres sauvagines.
+Ilz s'accoutrent des peaux d'icelles bétes, parce
+qu'ilz n'ont nuls autres accoutremens. Il y a
+grand nombre d'oiseau: sçavoir Gruës, Outardes,
+Cygnes, Oyes sauvages blanches &amp; grises,
+Cannes, Cannars, Merles, Mauvis, Tourtres,
+Ramiers, Chardonnerets, Tarins, Serins, Linottes,
+Rossignols, Passes solitaires, &amp; autres oyseaux
+comme en France.</p>
+
+<p>Aussi, comme par ci-devant est fait mention
+és chapitres precedens, cedit fleuve est le
+plus abondant de toutes sortes de poissons qu'il
+soit memoire d'homme d'avoir jamais veu, ni
+ouï. Car depuis le commencement jusques à la
+fin y trouverez selon les saisons la pluspart des
+sortes &amp; especes de poisson de la mer &amp; eau
+douce. Vous trouverez jusques audit <i>Canada</i>
+force Baillames, Marsoins, Chevaux de mer,
+<i>Adhothuis</i>, qui est une sorte de poisson duquel
+nous n'avions jamais veu, ni ouï parler. Ilz sont
+blancs comme nege,&amp; grands comme marsoins, &amp; ont
+le cors &amp; la téte comme liévres, léquels se tiennent
+entre la mer &amp; l'eau douce, qui commence
+entre la riviere du <i>Saguenay &amp; Canada</i>. Item y
+trouverés en Juin, Juillet, &amp; Aoust force maquereaux,
+Mulets, Bars, Sartres, grosses Anguilles,
+&amp; autres poissons. Ayans leur saison passée y
+tourverez l'Eplan aussi bon qu'en la riviere de
+Seine. Puis au renouveau y a force Lamproyes
+&amp; Saumons. Passé ledit <i>Canada</i> y a force Brochets,
+Truites, Carpes, Brames, &amp; autres poissons
+d'eau douce, &amp; de toutes ces sortes de poissons
+fait ledit peuple de chacun selon leur saison
+grosse pécherie pour leur substance &amp;victuaille.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<p><i>De la riviere de</i> Saguenay: <i>Des peuples qui habitent
+vers son origine: Autre riviere venant dudit</i>
+Saguenay <i>au-dessus du saut de la grande riviere: De
+la riviere des</i> Iroquois <i>venant de vers la Floride,
+païs sans neges ni glaces: Singularitez d'icelui païs:
+Soupçon sur les Sauvages de</i> Canada: <i>Guet nocturne:
+Reddition d'une fille échappée: Reconciliation
+des Sauvages avec les François.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XXIII</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/D.png"></span>EPUIS estre arrivez à <i>Hochelaga</i> avec le
+gallion &amp; les barques, avons conversé,
+allé &amp; venu avec les peuples les plus
+prochains de noz navires en douceur
+&amp; amitié, fors que par fois avons eu aucuns
+differens avec aucuns mauvais garçons,
+dont les autre étoient fort marris &amp; courroucéz.
+Et avons entendu par le Seigneur <i>Donnacona,
+Taiguragni, Domagaya</i>, &amp; autres, que la riviere
+devant-dite' &amp; nommée la riviere du <i>Saguenay</i>,
+va jusques audit <i>Saguenay</i>, qui est loin du
+commencement de plus d'une lune de chemin vers
+l'Ouest-Norouest: &amp; que passé huit ou neuf
+journées, elle n'est plus parfonde que par bateaux:
+mais le droit &amp; bon chemin &amp; plus seur
+est par ledit fleuve jusques au-dessus de
+<i>Hochelaga</i> à une riviere qui descend dudit <i>Saguenay</i>, &amp;
+entre audit fleuve (ce qu'avons veu) &amp; que de
+là sont une lune à y aller. Et nous ont fait
+entendre qu'audit lieu les gens sont habillez de
+draps, comme nous, &amp; y a force villes &amp; peuples,
+&amp; bonnes gens, &amp; qu'ils ont quantité d'or
+&amp; cuivre rouge. Et nous ont dit que le tour de
+la terre d'empuis ladite premiere riviere jusques
+audit <i>Hochelaga &amp; Saguenay</i> est une ile, laquelle
+est circuite &amp; environnée de rivieres &amp;
+dudit fleuve: &amp; que passé ledit <i>Saguenay</i> va
+ladite riviere entrant en deux ou trois grans lacs
+d'eau fort larges: puis, que l'on trouve une mer
+douce, laquelle n'est mention avoir veu le
+bout ainsi qu'ils ont ouï par ceux du <i>Saguenay</i>:
+car ilz nous ont dit n'y avoir été. Outre nous
+ont donné à entendre qu'au lieu où avions laissé
+notre gallion quand fumes à <i>Hochelaga</i> y a une
+riviere qui va vers le Surouest, où semblablement
+sont une lune à aller avec leurs barques
+depuis Saincte-Croix jusques à une terre où il
+n'y a jamais glaces ni neges, mais qu'en cette
+dite terre y a guerre continuelle des uns contre
+les autres, &amp; qu'en icelle y a Orenges, Amandes,
+Noix, Prunes,&amp; autres sortes de fruits &amp;
+en grande abondance. Et nous ont dit les hommes
+&amp; habitans d'icelle terre étre vétus &amp; accoutrez
+de peaux comme eux. Apres leur avoir
+demandé s'il y a de l'or &amp; du cuivre, nous ont
+dit que non. J'estime à leur dire, ledit lieu étre
+vers le Terre-neuve où sur le Capitaine Jean
+Verrazan à ce qu'ilz montrent par leurs signes
+&amp; merches.</p>
+
+<p>Et dempuis de jour en autre venoit ledit peuple
+à noz navires &amp; apportoient force Anguilles
+&amp; autres poissons pour avoir de notre marchandise,
+dequoy leur étoient baillez couteaux,
+alenes, patenôtres, &amp; autres mémes choses,
+dont se contentoient fort. Mais nous apperceumes
+que les deux méchans qu'avions apporté
+leur disoient &amp; donnoient à entendre que
+ce que nous baillions ne valoit rien, &amp;
+qu'ils auroient aussitôt des hachots comme
+des couteaux pour ce qu'ilz nous bailloient,
+nonobstant que le Capitaine leur reçut fait beaucoup
+de presens, &amp; si ne cessoient à toutes heures
+de demander audit Capitaine, lequel fut
+averti par un Seigneur de la ville de <i>Hagouchouda</i>
+qu'il se donnât garde de <i>Donnacona</i>, &amp;
+dédits deux méchans, &amp; qu'ils étoient <i>Agojuda</i>
+qui est à dire traitres, &amp; aussi en fut averti
+par aucuns dudit <i>Canada</i>, &amp; aussi que nous apperceumes
+de leur malice, par ce qu'ilz vouloient
+retirer les trois enfans que ledit <i>Donnacona</i>
+avoit donné audit Capitaine. Et de ce fait firent
+fuir la plus grande des filles, du navire.
+Apres laquelle ainsi fuie, fit le Capitaine prendre
+garde aux autres: &amp; par l'avertissement dédits
+<i>Taiguragni &amp; Domagaya</i> s'abstindrent &amp; deporterent
+de venir avec nous quatre ou cinq jours,
+sinon aucuns qui venoient en grande peur
+&amp; crainte.</p>
+
+<p>Mais voyans la malice d'eux, doutans qu'ilz
+ne songeassent aucune trahison, &amp; venir avec un
+amas de gens sur nous, le Capitaine fit renforcer
+le Fort tout à l'entour de gros fossez, larges,
+&amp; parfons, avec porte à pont-levis &amp; renfort
+de paux de bois au contraire des premiers. Et
+fut ordonné pour le guet de la nuit pour le temps
+à venir cinquante hommes à quatre quarts &amp;
+à chacun changement dédits quarts les trompettes
+sonantes. Ce qui fut fait selon ladite ordonnance.
+Et lédits <i>Donnacona, Taiguragni, &amp;
+Domagaya</i> estans avertis dudit renfort, &amp; de la
+bonne garde &amp; guet que l'on faisoit, furent
+courroucez d'étre en la malgrace du Capitaine,
+&amp; envoyerent par plusieurs fois de leurs gens:
+feignans qu'ils fussent d'ailleurs, pour voir si on
+leur feroit déplaisir, déquels on ne tint conte, &amp;
+n'en fut fait ny montré aucun semblant. Et y
+vindrent lédits <i>Donnacona, Taiguragni, Domagaya</i>,
+&amp; autres plusieurs fois parler audit Capitaine,
+une riviere entre-deux, lui demandans s'il étoit
+marri, &amp; pourquoi il n'alloit les voir. Et le Capitaine
+leur répondit qu'ilz n'étoient que traitres, &amp;
+méchans, ainsi qu'on lui avoit rapporté: &amp; aussi
+qu'il l'avoit apperceu en plusieurs sortes, comme
+de n'avoir tins promesse d'aller à <i>Hochelaga</i>,
+&amp; d'avoir retiré la fille qu'on lui avoit donnée,
+&amp; autres mauvais tours qu'il lui nomma. Mais
+pour tout ce, que s'ilz vouloient étre gens de
+bien, &amp; oublier leur mal-volonté, il leur pardonnoit,
+&amp; qu'ilz vinssent seurement à bord
+faire bonne chere comme pardevant. Déquelles
+paroles remercierent ledit Capitaine, &amp; lui
+promirent qu'ilz lui rendroient la fille qui s'en
+étoit fuie, dans trois jours. Et le quatriéme jour
+de Novembre <i>Domagaya</i> accompagné de six autres
+hommes, vindrent à noz navires pour dire
+au Capitaine que le Seigneur <i>Donnacona</i> étoit
+allé par le païs chercher ladite fille, &amp; que le
+le lendemain elle lui seroit par lui menée. Et outre
+dit que <i>Taiguragni</i> étoit fort malade, &amp; qu'il
+prioit le Capitaine lui envoyer un peu de sel &amp;
+de pain. Ce que fit ledit Capitaine, lequel lui
+manda que c'étoit Jesus qui étoit marri contre
+lui pour les mauvais tours qu'il avoit cuidé
+jouer.</p>
+
+<p>Et le lendemain ledit <i>Donnacona, Taiguragni,
+Domagaya</i>, &amp; plusieurs autres vindrent &amp; amenerent
+ladite fille, la representente audit Capitaine,
+lequel n'en tint conte, &amp; dit qu'il n'en
+vouloit point, &amp; qu'ilz la remenassent. A quoy
+répondirent faisans leur excuse, qu'ilz ne lui
+avoient pas conseillé s'en aller, ains qu'elle s'en
+étoit allée parce que les pages l'avoient battue,
+ainsi qu'elle leur avoit dit: &amp; prierent derechef
+ledit Capitaine de la reprendre, &amp; eux-mémes
+la menerent jusques aux navires. Apres léquelles
+choses le Capitaine commanda apporter
+pain &amp; vin, &amp; les fétoya. Puis prindrent
+congé les uns des autres. Et depuis sont allé &amp;
+venu à noz navires, &amp; nous à leur demeurance
+en aussi grand amour que par devant.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<p><i>Mortalité entre les Sauvages: Maladie étrange &amp;
+inconuë entre les François: Devotions &amp; voeuz:
+Ouverture d'un corps mort: Dissimulation envers les
+Sauvages sur lédites maladies &amp; mortalité: Guerison
+merveilleuse d'icelle maladie.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XXIV</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/A2.png"></span>U mois de Decembre fumes avertis
+que la mortalité s'étoit mise audit
+peuple de <i>Stadaconé</i>, tellement
+que ja en étoient morts par leur
+confession plus de cinquante. Au moyen dequoy
+leur fimes defense de non venir à nôtre Fort,
+ni entour nous. Mais nonobstant les avoir
+chassé commença la mortalité entour nous
+d'une merveilleuse sorte, &amp; la plus inconuë.
+Car les uns perdoient la soutenue, &amp; leur devenoient
+les jambes grosses &amp; enflées, &amp; les
+nerfs retirez, &amp; noircis comme charbons, &amp;
+aucune toutes semées de gouttes de sang,
+comme pourpre. Puis montoit ladite maladie
+aux hanches, cuisses, épaules, aux bras, &amp; au
+col. Et à tous venoit la bouche si infecte &amp;
+pourrie par les gencives, que tout la chair en
+tomboit jusques à la racine des dents, léquelles
+tomboit préque toutes. Et tellement s'éprint
+ladite maladie en noz trois navires, qu'à
+la mi-Fevrier de cent dix hommes que nous
+étions il n'y en avoit pas dix de sains, tellement
+que l'un ne pouvoit secourir l'autre. Qui étoit
+chose piteuse à voir, consideré le lieu où nous
+étions. Car les gens du païs venoient tous les
+jours devant nôtre Fort qui peu de gens voyoient
+debout, &amp; ja y en avoit huit de morts,
+&amp; plus de cinquante où on n'esperoit plus de
+vie. Notre Capitaine voyant la pitié &amp; maladie
+ainsi emeuë fait mettre le monde en prieres
+&amp; oraisons, &amp; fit porter une image &amp; remembrance
+de la Vierge Marie contre un arbre distant
+de nôtre Fort d'un trait d'arc le travers les
+neges &amp; glaces, &amp; ordonna que le Dimanche
+ensuivant l'on diroit audit lieu la Messe &amp; que
+tous ceux qui pourroient cheminer tant sains
+que malades iroient à la procession chantans les
+sept Pseaumes de David, avec la Litanie en
+priant ladite Vierge qu'il lui pleût prier son cher
+enfant qu'il eût pitié de nous. Et la Messe dite
+&amp; chantée devant ladite image, se fit le Capitaine
+pelerin à nôtre Dame, qui se fait de prier
+à Roquemadou (<i>ou pour mieux dire, à Roqu'amadou,
+c'est à dire des amans. C'est un bour en Querci,
+où vont force pelerins</i>) promettant y aller si Dieu
+lui donnoit grace de retourner en France. Celui
+jour trespassa Philippe Rougemont natif
+d'Amboise, de l'aage d'environ vint ans.</p>
+
+<p>Et pource que ladite maladie étoit inconnue
+fit le dit Capitaine ouvrir le cors pour voir si
+aurions aucune conoissance d'icelle, pour preserver
+si possible étoit le parsus. Et fut trouvé
+qu'il avoit le coeur tout blanc, &amp; flétri, environné
+de plus d'un pot d'eau rousse comme datte. Le
+foye beau, mais avoit le poulmon tout noirci &amp;
+mortifié, &amp; s'étoit retiré tout son sang au dessus
+de son coeur. Car quand il fut ouvert, sortit
+au dessus du coeur une grande abondance de sang
+noir &amp; infect. Pareillement avoit la rate vers
+l'échine un peu entamée environ deux doits,
+comme si elle eût été frottée sus une pierre
+rude. Apres cela veu lui fut ouvert &amp; incisé une
+cuisse, laquelle étoit fort noire par dehors, mais
+pardedans la chair fut trouvée assez belle. Ce
+fait fut inhumé au moins mal que l'on peût.
+Dieu par sa saincte grace pardoint à son ame, &amp;
+à tous trépassez, <i>Amen</i>.</p>
+
+<p>Et depuis, de jour en autre s'est tellement
+continuée ladite maladie, que telle heure a été
+que par tout lédits trois navires n'y avoit pas
+trois hommes sains. De sorte qu'en l'un d'iceux
+navires n'y avoit homme qui eût peu descendre
+souz le tillac pour tirer à boire tant pour lui
+que pour les autres. Et pour l'heure y en avoit
+ja plusieurs de morts, léquels il nous convint
+de mettre par foiblesse sous les neges. Car il
+ne nous étoit possible de pouvoir pour lors ouvrir
+la terre qui étoit gelée, tant étions foibles, &amp;
+avions peu de puissance. Et si étions en une
+crainte merveilleuse des gens du païs qu'ilz ne
+s'apperceussent de nôtre pitié &amp; foiblesse. Et
+pour couvrir ladite maladie, lors qu'ilz venoient
+prés de notre Fort, notre Capitaine, que Dieu a
+tousjours preservé debout, sortoit au devant
+d'eux avec deux ou trois hommes, tant sains,
+que malades, léquels il faisoit sortir apres lui.
+Et lors qu'il les voyoit hors du parc, faisoit semblant
+les vouloir battre, &amp; criant, &amp; leur jettant
+batons aprés eux les envoyant à bord, montrant
+par signes ésdits Sauvages qu'il faisoit besongner
+ses gens dedans les navires: les uns à gallifester,
+les autres à faire du pain &amp; autres besongnes,
+&amp; qu'il n'étoit pas bon qu'ilz vinssent
+chommer dehors: ce qu'ilz croyoient. Et faisoit
+ledit Capitaine battre &amp; mener bruit ésdits malades
+dedans les navires avec batons &amp; cailloux
+feignans gallifester: &amp; pour lors étions si épris
+de ladite maladie qu'avions quasi perdu l'esperance
+de jamais retourner en France, si Dieu
+par sa bonté infinie &amp; misericorde ne nous eût
+regardé en pitié,&amp; donné conoissance d'un remede
+contre toutes maladies le plus excellent
+qui fut jamais veu ni trouvé sur la terre, ainsi
+que nous dirons maintenant. Mais premierement
+faut entendre que depuis la mi-Novembre
+jusques au dix-huitiéme jour d'Avril avons
+été continuellement enfermez dedans les glaces,
+léquelles avoient plus de deux brasses d'épesseur:
+&amp; dessus la terre y avoit la hauteur de
+quatre piez de neige &amp; plus de deux brasses
+d'épaisseur: tellement qu'elle étoit plus haute que
+les bors de noz navires, léquelles ont duré jusques
+audit temps: en sorte que noz bruvages
+étoient tout gelez dedans les futailles, &amp; par dedans
+lédits navires tant bas que haut étoit la
+glace contre les bois à quatre doits d'épesseur:
+&amp; étoit tout ledit fleuve par autant que l'eau
+douce en contient jusques au dessus de <i>Hochelaga</i>,
+gelé. Auquel temps nous deceda jusques
+au nombre de vint-cinq personnes des principaus
+&amp; bons compagnons qu'eussions, léquels
+moururent de la maladie susdite: &amp; pour l'heure
+y en avoit plus de quarante en qui on n'esperoit
+plus de vie, &amp; le parsus tous malades,
+que nul n'en étoit exempté, excepté trois ou
+quatre. Mais Dieu par la sainte grace nous regarda
+en pitié, &amp; nous envoya un remede de
+notre guerison &amp; santé de la sorte &amp; maniere
+que nous allons dire.</p>
+
+<p>Un jour nôtre Capitaine voyant la maladie
+si emue &amp; ses gens si fort épris d'icelle, étant
+sorti hors du Fort, soy promenant sur la glace,
+apperceut venir une bende de gans de <i>Stadaconé</i>,
+en laquelle étoit <i>Domagaya</i>, lequel le Capitaine
+avoit veu depuis dix ou douze jours fort
+malade le la propre maladie qu'avoient ses
+gens: Car il avoit une de ses jambes aussi grosse
+qu'un enfant de deux ans, &amp; tous les nerfs d'icelle
+retirez, les dents perdues &amp; gatées, &amp; les gencives
+pourries &amp; infectes. Le Capitaine
+voyant ledit <i>Domagaya</i> sain &amp; gueri fut fort
+joyeux esperant par lui sçavoir comme il s'étoit
+guere, afin de donner ayde &amp; secours à ses
+gens. Et lors qu'ilz furent arrivez prés le Fort,
+le Capitaine lui demanda comme il s'étoit gueri
+de sa maladie: lequel <i>Domagaya</i> répondit qu'avec
+le jus des feuilles d'un arbre &amp; le marq il
+s'étoit gueri, &amp; que c'étoit le singulier remede
+pour cette maladie. Lors le Capitaine demanda
+s'il y en avoit point là entour, &amp; qu'il lui en
+montre, pour guerir son serviteur qui avoit
+ladite maladie ne la maison du seigneur
+<i>Donnacona</i>; ne lui voulut declarer le nombre des
+compagnons qui étoient malades. Lors ledit
+<i>Domagaya</i> envoya deux femmes avec nôtre Capitaine
+pour en querir, léquelles en apporterent
+neuf ou dix rameaux, &amp; nous montrerent
+qu'il falloit piler l'écorce &amp; les fueilles dudit
+bois, &amp; mettre le tout bouillir en eau, puis boire
+de ladite eauë de deux jours l'un, &amp; mettre le
+marq sur les jambes enflées &amp; malades &amp; que
+de toutes maladies ledit arbre guerissoit. Et
+s'appelle ledit arbre en leur langage <i>Annedda</i>.</p>
+
+<p>Tôt-aprés le Capitaine fit faire du breuvage
+pour faire boire és malades, déquels n'y avoit
+nul d'eux qui voulut icelui essayer, sinon un ou
+deux que se mirent en aventure d'icelui essayer.
+Tôt aprés qu'ils en eurent beu ils eurent l'avantage,
+qui se trouva étre un vray &amp; evident miracle.
+Car de toutes maladies dequoy ils étoient entachés,
+apres en avoir beu deux ou trois fois, recouvrerent
+santé &amp; guerison; tellement que tel des
+compagnons qui avoit la verole depuis cinq ou six
+ans auparavant la maladie, a été par icelle médecine
+curé nettement. Apres ce avoir veu y a eu
+telle presse qu'on se vouloit tuer sur ladite medecine
+à qui premier en auroit: de sorte qu'un
+arbre aussi gros &amp; aussi grand que je vis jamais
+arbre, a été employé en moins de huit jours; lequel
+a fait telle operation, que si tous les medecins
+de Louvain &amp; Montpellier y eussent été avec
+toutes les drogues d'Alexandrie, ilz n'en eussent pas
+tant fait en un an, que ledit arbre en a fait en huit
+jours. Car il nous a tellement profité, que tous
+ceux qui en ont voulu user ont recouvert santé
+&amp; guerison, la grace à Dieu.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<p><i>Soupçon sur la longue absence du Capitaine des Sauvages:
+Retour d'icelui avec multitude de gens: Debilité
+des François: Navire delaissé pour n'avoir la
+force de le remener: Recit des richesses du</i> Saguenay, &amp;
+<i>autres choses merveilleuses.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XXV</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/D.png"></span>URANT le temps que la maladie
+&amp; mortalité regnoit en
+Noz navires, se partirent <i>Donnacona,
+Taiguragni</i>, et plusieurs
+autres feignans aller prendre des
+cerfs &amp; autres bétes, léquels
+ils nomment en leur langage <i>Aionnesta, &amp;
+Aiquenoudo</i>, par ce que les neges étoient grandes
+&amp; que les glaces étoient ja rompuës dedans
+le cours du fleuve: tellement qu'ilz pourroient
+naviger par icelui. Et nous fut par <i>Domagaya</i>, &amp;
+autres, dit, qu'ilz ne seroient que quinze jours:
+ce que croyions: mais ilz furent deux mois sans
+retourner. Au moyen dequoy eumes suspection
+qu'ilz ne se fussent allé amasser grand nombre
+de gens pour nous faire déplaisir, par ce qu'ilz
+nous voyoient si affoiblis. Nonobstant qu'avions
+mis si bon ordre en nôtre fait, que si toute
+la puissance de leur terre y eût été, ilz n'eussent
+sçeu faire autre chose que nous regarder. Et
+pendant le temps qu'ils étoient dehors venoient
+tous les jours force gens à noz navires,
+comme ils avoient de coutume, nous apportans
+de la chair fréche de cerfs, daims, &amp; poissons
+fraiz de toutes sortes qu'ils nous vendoient assez
+cher, ou mieux l'aimoient remporter, parce
+qu'ils avoient necessité de vivres pour lors, à
+cause de l'hiver qui avoit été long, &amp; qu'ilz
+avoient mangé leurs vivres &amp; étouremens.</p>
+
+<p>Et le vint-uniéme jour du mois d'Avril
+<i>Domagaya</i> vint à bord de noz navires accompagné
+de plusieurs gens, léquels étoient beaux &amp; puissans,
+&amp; n'avions accoutumé de les voir, qui
+nous dirent que le seigneur <i>Donnacona</i> seroit le
+lendemain venu, &amp; qu'il apporteroit force
+chair de cerf, &amp; autre venaison. Et le lendemain
+arriva ledit <i>Donnacona</i>, lequel amena en sa compagnie
+grand nombre de gens audit <i>Stadaconé</i>.
+Ne sçavions à quelle occasion, ni pourquoy.
+Mais comme on dit en un proverbe, <i>qui de tout
+se garde &amp; d'aucuns échappe.</i> Ce que nous étoit
+de nécessité: car nous étions si affoiblis, tant de
+maladies, que de noz gens morts, qu'il nous fallut
+laisser un de noz navires audit lieu de Sainte-Croix.</p>
+
+<p>Le Capitaine étant averti de leur venue, &amp;
+qu'ils avoient ramené tant de peuple, &amp; aussi que
+<i>Domagaya</i> le vint dire audit Capitaine, sans vouloir
+passer la riviere qui étoit entre nous &amp; ledit
+<i>Stadaconé</i>, ains fit difficulté de passer. Ce que n'avoit
+accoutumé de faire, au moyen dequoy eumes
+suspection de trahison. Voyant ce ledit Capitaine
+envoia son serviteur nommé Charles Guyot,
+lequel étoit plus que nul autre aimé du peuple
+de tout le païs, pour voir qui étoit audit lieu, &amp;
+ce qu'ilz faisoient, ledit serviteur feignant étre
+allé voir ledit seigneur <i>Donnacona</i>, par ce qu'il
+avoit demeuré long tans avec lui, lequel lui porta
+aucun present. Et lors que ledit <i>Donnacona</i>
+fut averti de sa venue, fit le malade, &amp; se coucha,
+disant audit serviteur qu'il étoit fort malade,
+apres alla ledit serviteur en la maison
+de <i>Taiguragni</i> pour le voir, où partout il
+trouva les maisons si pleines de gens qu'on ne
+se pouvoit tourner, léquels on n'avoit accoutumé
+de voir: &amp; ne voulut permettre ledit
+<i>Taiguragni</i> que le serviteur allât és autres maisons,
+ains le convoya vers les navires environ la
+moitié du chemin: &amp; lui dit que si le Capitaine
+lui vouloit faire plaisir de prendre un seigneur
+du païs nommé <i>Agona</i>, lequel lui avoit fait
+déplaisir, &amp; l'emmener en France, il feroit tout ce
+que voudroit ledit Capitaine, &amp; qu'il retournât
+le lendemain dire la réponse.</p>
+
+<p>Quand le Capitaine fut averti du grand nombre
+de gens qui étoient audit <i>Stadaconé</i>, ne sçachant
+à quelle fin, se delibera leur jouer une finesse,
+&amp; prendre leur Seigneur, avec <i>Taiguragni,
+Domagaya</i>, &amp; des principaux: &amp; aussi qu'il étoit
+bien deliberé de mener ledit Seigneur <i>Donnacona</i>
+en France, pour conter &amp; dire au Roy ce qu'il
+avoit veu és païs Occidentaux des merveilles du
+monde. Car il nous a certifié avoir été à la terre
+du <i>Saguenay</i>, où y a infini Or, Rubis, &amp; autres
+richesses: &amp; y sont les hommes blancs comme
+en France, &amp; accoutrez de draps de laine. Plus
+dit avoir veu autre païs où les gens ne mangent
+point, &amp; n'ont point de fondement, &amp; ne digerent
+point, ains font seulement eau par la verge:</p>
+
+<p>Plus dit avoir été en autre païs de <i>Pecqueniaus</i>,
+&amp; autres païs où les gens n'ont qu'une jambe
+&amp; autres merveilles longues à raconter. Ledit
+Seigneur est homme ancien, &amp; ne cessa jamais
+d'aller par païs depuis sa conoissance, tant par
+fleuves, rivieres que par terre.</p>
+
+<p>Apres que ledit serviteur eut fait son message,
+&amp; dit à son maitre ce que ledit <i>Taiguragni</i> lui
+mandoit, renvoya le Capitaine son dit serviteur
+le lendemain dire audit <i>Taiguragni</i> qu'il le vint
+voir, &amp; lui dire ce qu'il voudroit, &amp; qu'il lui
+feroit bonne chere, &amp; partie de son vouloir. Ledit
+<i>Taiguragni</i> lui manda qu'il viendroit le lendemain,
+&amp; qu'il meneroit <i>Donnacona</i>, &amp; ledit homme
+qui lui avoit fait déplaisir. Ce que ne fit; ains fut
+deux jours sans venir, pendant lequel temps ne
+vint personne és navires dudit <i>Stadaconé</i>, comme
+avoient de coutume, mais nous fuioient comme
+si les eussions voulu tuer. Lors apperceumes
+leur mauvaitié. Et pour ce qu'ilz furent avertis
+que ceux de <i>Stadim</i> alloient &amp; venoient entour
+nous, &amp; que leur avions abandonné le fond du
+navire que laissions pour avoir les vieux cloux,
+vindrent tous le tiers jour dudit <i>Stadaconé</i> de
+l'autre bord de la riviere, &amp; passerent la plus
+grande partie d'eux en petits bateaux sans difficulté.
+Mais ledit <i>Donnacona</i> n'y voulut passer; &amp;
+furent <i>Taiguragni &amp; Domagaya</i> plus d'une heure
+à parlementer ensemble avant que vouloir passer:
+mais en fin passerent &amp; vindrent parler audit
+Capitaine. Et pria ledit <i>Taiguragni</i> le Capitaine
+vouloir prendre &amp; emmener ledit homme
+en France. Ce que refusa ledit Capitaine,
+disant que le Roy son maitre lui avoit defendu
+de non amener homme ni femme en France,
+mais bien deux ou trois petits garçons, pour
+apprendre le langage. Mais que volontiers
+l'emmeneroit en Terre-neuve, &amp; qu'il le mettroit
+en une ile. Ces paroles disoit le Capitaine pour
+les asseurer, &amp; à celle fin d'amener ledit <i>Donnacona</i>,
+lequel étoit demeuré de-là l'eau. Déquelles
+paroles fut fort joyeux ledit <i>Taiguragni</i>,
+&amp; promit audit Capitaine de retourner le
+lendemain, qui étoit le jour de Sainte-Croix,
+&amp; amener ledit seigneur <i>Donnacona</i>, &amp; tout le
+peuple audit <i>Stadaconé</i>.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<p><i>Croix plantée par les François: Capture des
+principaux Sauvages, pour les amener en France, &amp; faire
+recit au Roy des merveilles du Saguenay: Lamentations
+des Sauvages: Presens reciproque du Capitaine
+Quartier, &amp; d'iceux Sauvages.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XXVI</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L.png"></span>E troisiéme jour de May jour &amp;
+féte sainte Croix, pour la solemnité
+&amp; féte le Capitaine fit planter
+une belle Croix de la hauteur
+d'environ trente cinq piez de
+longueur, souz le croizillon de laquelle y avoit un
+écusson en bosse des armes de France: &amp; sur iceluy
+étoit écrit en lettres Attiques FRANCISCUS
+PRIMUS DEI GRATIA FRANCORUM REX REGNAT. Et celui jour
+environ midi vindrent plusieurs gens de <i>Stadaconé</i> tant
+hommes, femmes, qu'enfans qui nous dirent
+que leur Seigneur <i>Donnacona, Taiguragni, Domagaya</i>,
+&amp; autres qui étoient en sa compagnie, venoient;
+dequoy fumes joyeux, esperans nous en
+saisir, léquels vindrent environ deux heures apres
+midi. Et lors qu'ilz furent arrivez devant
+noz navires nôtre Capitaine alla saluer le Seigneur
+<i>Donnacona</i>, lequel pareillement lui fit
+grand'chere, mais toutefois avoit l'oeil au bois
+&amp; une crainte merveilleuse. Tôt-apres arriva
+<i>Taiguragni</i>, lequel dit audit seigneur <i>Donnacona</i>
+qu'il n'entrât point dedans le Fort. Et lors fut
+par l'un de leurs gens apporté du feu hors dudit
+Fort, &amp; allumé pour ledit seigneur. Nôtre
+Capitaine le pria de venir boire &amp; manger dedans
+les navires, comme avoit de coutume, &amp;
+semblablement ledit <i>Taiguragni</i>, lequel dit que
+tantôt ils iroient. Ce qu'ilz firent, &amp; entrerent
+dedans ledit Fort. Mais auparavant avoit été nôtre
+capitaine averti par <i>Domagaya</i> que ledit
+<i>Taiguragni</i> avoit mal parlé, &amp; qu'il avoit dit au
+seigneur <i>Donnacona</i> qu'il n'entrât point dedans
+les navires. Et nôtre Capitaine voyant ce sortit
+hors du parc, où il étoit, &amp; vit que les femmes
+s'enfuioient par l'avertissement dudit <i>Taiguragni</i>,
+&amp; qu'il ne demeuroit que les hommes léquels
+étoient en grand nombre. Et commanda
+le Capitaine à ses gens prendre ledit seigneur
+<i>Donnacona, Taiguragni, Domagaya</i>, &amp; deux autres
+des principaux qu'il montra: puis qu'on fit retirer
+les autres. Tôt-aprés ledit Seigneur entra
+dedans avec ledit Capitaine. Mais tout soudain
+ledit <i>Taiguragni</i> vint pour le faire sortir. Nôtre
+Capitaine voyant qu'il n'y avoit autre
+ordre se print à cirer qu'on les print. Auquel cri
+sortirent les gens dudit Capitaine, léquels prindrent
+ledit seigneur, &amp; ceux qu'on avoit déliberé
+prendre. Lédits Canadiens voyans ladite
+prise, commencerent à fuir &amp; courir comme
+brebis devant le loup, les uns le travers la
+riviere, les autres parmi les bois, cherchant chacun
+son avantage. Ladite prise ainsi faite des
+dessusdits, &amp; que les autres se furent tous retirez,
+furent mis en seure garde ledit seigneur, &amp;
+ses compagnons.</p>
+
+<p>La nuit venue vindrent devant noz navires
+(la riviere entre-deux) grand nombre de peuple
+dudit <i>Donnacona</i> huchans, &amp; hurlans toute
+la nuit comme loups, crians sans cesse <i>Agohanna,
+Agohanna</i>, pensans parler à lui. Ce que ne
+permit ledit Capitaine pour l'heure, ni le matin
+jusques environ midi. Parquoy nous faisoient
+signe que les avions tué &amp; pendu. Et environ
+l'heure de midi retournerent de rechef, &amp;
+aussi grand nombre qu'avions veu de nôtre
+voyage pour un coup, eux tenans cachez dedans
+le bois, fors aucuns d'eux qui crioient &amp;
+appelloient à haute voix ledit <i>Donnacona</i>.
+Et lors commanda le Capitaine faire monter
+ledit <i>Donnacona</i> haut pour parler à eux. Et lui dit
+ledit Capitaine qu'il fit bonne chere, &amp; qu'apres
+avoir parlé au Roy de France son maitre,
+&amp; conté ce qu'il avoit veu au <i>Saguenay</i>, &amp; autres
+lieux, il reviendroit dans dix ou douze lunes, &amp;
+que le Roy lui feroit un grand present. Dequoy
+fut fort joyeux ledit <i>Donnacona</i>, lequel le
+dit es autres en parlant à eux, léquels en firent
+trois merveilleux cris en signe de joye. Et à
+l'heure firent lédits peuples &amp; <i>Donnacona</i> entre
+eux plusieurs predications &amp; ceremonies, léquelles
+il n'est possible d'écrire par faute de
+l'entendre. Nôtre Capitaine dit audit <i>Donnacona</i>
+qu'ilz vinssent seurement de l'autre bord
+pour mieux parler ensemble, &amp; qu'il les asseuroit.
+Ce que leur dit ledit <i>Donnacona</i>. Et sur ce
+vindrent une barque des principaux à bord dédits
+navires, léquels de rechef commencerent
+à faire plusieurs prechemens en donnant louange
+à notre Capitaine, &amp; lui firent presens de
+vint-quatre colliers d'<i>Esurgni</i>, qui est la plus
+grande richesse qu'ils ayent en ce monde. Car
+ils l'estiment mieux qu'or ni argent.</p>
+
+<p>Apres qu'ils eurent assez parlementé, &amp; devisé
+les uns avec les autres, &amp; qu'il n'y avoit remede
+audit seigneur d'échapper, &amp; qu'il falloit
+qu'il vint en France, il leur commanda
+qu'on lui apportât vivres pour manger
+par la mer, &amp; qu'on les lui apportât le lendemain.
+Nôtre Capitaine fit present audit <i>Donnacona</i> de
+deux pailles d'airain, &amp; de huit hachots, &amp; autres
+menues besongnes, comme couteaux &amp;
+patenotres: dequoy fut fort joyeux, &amp; son semblant,
+&amp; les envoya à ses femmes &amp; enfans. Pareillement
+donna ledit Capitaine à ceux qui étoient
+venus parler audit <i>Donnacona</i> aucuns petits
+presens, déquelz remercierent fort ledit Capitaine
+A tant se retirerent, &amp; s'en allerent à leurs
+logis.</p>
+
+<p>Le lendemain cinquiéme jour dudit mois au
+plus patin ledit peuple retourna en grand nombre
+pour parler à leur seigneur, &amp; envoyerent
+une barque qu'ils appellent <i>Casurni</i>, en laquelle
+étoient quatre femmes, sans y avoir aucuns
+hommes, pour le doute qu'ils avoient qu'on ne
+les retint, léquelles apporterent force vivres
+sçavoir gros mil, qui est blé duquel ils vivent,
+chair, poisson, &amp; autres provisions à leur mode:
+équelles apres étre arrivées és navires fit le Capitaine
+bon recueil. Et pria <i>Donnacona</i> le Capitaine
+qui leur dit que dedans douze lunes il
+retourneroit, &amp; qu'il ameneroit ledit <i>Donnacona</i>
+à <i>Canada</i>: &amp; ce disoit pour les contenter. Ce que fit
+ledit Capitaine: dont lédites femmes firent un
+grand semblant de joye, &amp; montrans par figures &amp;
+paroles audit Capitaine que mais qu'il retournât
+&amp; amenât ledit <i>Donnacona</i>, &amp; autres, ilz lui
+feroient plusieurs presens. Et lors chacune d'elles
+donna audit Capitaine un collier d'<i>Esurgni</i>, puis
+s'en allerent de l'autre bord de la riviere, où étoit
+tout le peuple dudit <i>Stadaconé</i>: puis se retirerent,
+&amp; prindrent congé dudit seigneur <i>Donnacona</i>.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"></p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<p><i>Retour du Capitaine Jacques Quartier en France:
+Rencontre de certains Sauvages qui avoient des couteaux
+de cuivre: Presens reciproques entre lédits
+Sauvages &amp; ledit Capitaine: Descriptions des lieux
+où la route s'est addressée.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XXVII</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>E Samedy sixieme jour de May
+nous appareillames du havre
+Sainte-Croix, &amp; vimmes poser
+au bas de l'ile d'Orleans environ
+douze lieuës dudit Sainte-Croix.
+Et le Dimanche vimmes à l'ile és Coudres, où
+avons été jusques au Lundi seiziéme jour dudit
+mois laissans amortir les eaux, léquelles étoient
+trop courantes &amp; dangereuses pour avaller ledit
+fleuve. Pendant lequel temps vindrent plusieurs
+barques des peuples sujets de <i>Donnacona</i>,
+léquels venoient de la riviere de <i>Saguenay</i>.
+Et lors que par <i>Domagaya</i> furent avertis de la
+prinse d'eux, &amp; la façon &amp; maniere, comme on
+menoit ledit <i>Donnacona</i> en France, furent bien
+étonnez. Mais ne laisserent à venir le long des
+navires parler audit <i>Donnacona</i>, qui leur dit que
+dans douze lunes il retourneroit, &amp; qu'il avoit
+bon traitement avec le Capitaine &amp; compagnons.
+Dequoy tous à une voix remercierent
+ledit Capitaine, &amp; donnerent audit <i>Donnacona</i>
+trois pacquets de peaux de Biévres,&amp; loups
+marins, avec un grand couteau de cuivre rouge,
+qui vient dudit <i>Saguenay, &amp; autres choses</i>. Ilz
+donnerent aussi au Capitaine un collier d'<i>Esurgni</i>.
+Pour léquels presens leur fit le Capitaine
+donner dix ou douze hachotz, déquels furent
+fort contens &amp; joyeux, remercians ledit Capitaine:
+puis s'en retournerent.</p>
+
+<p>Le passage est plus seur &amp; meilleur entre le
+Nort &amp; ladite ile, que vers le Su, pour le grand
+nombre de basses, bancs, &amp; rochers qui y sont,
+&amp; aussi qu'il y a petit fond.</p>
+
+<p>Le lendemain seziéme de May nous appareillames
+de ladite <i>Ile és Coudres</i>, &amp; vimmes poser à une
+ile qui est à environ quinze lieuës d'icelle
+<i>Ile és Coudres</i>, laquelle est grande d'environ
+cinq lieuës de long: &amp; là posames celui jour pour
+passer la nuit esperans le lendemain passer les dangers
+du <i>Saguenay</i>, léquels sont fort grans. Le soir
+fumes à ladite ile, où trouvames grand nombre
+de lièvres, déquels nous eumes quantité. Et
+pource la nommames <i>l'ile és liévres</i>. Et la nuict
+le vent vint contraire, &amp; en tourmente, tellement
+qu'il nous fallut relacher à l'ile és Coudres
+d'où nous étions partis, par-ce qu'il n'y a autre
+passage entre lédites iles, &amp; y fumes jusques
+au... jour dudit mois, que le vent vint bon, &amp;
+tant fimes par nos journées que nous passames
+jusques à <i>Hongnedo</i>, entre l'ile de l'Assumption
+&amp; ledit <i>Hongnedo</i>: lequel passage n'avoit pardevant
+été découvert: &amp; fimes courir jusques le
+travers du <i>Cap de prato</i>, qui est le commencement
+de la <i>Baye de Chaleur</i>. Et parce que le vent
+étoit convenable &amp; bon à plaisir, fimes poser
+le jour &amp; la nuit. Et le lendemain vimmes querir
+au corps <i>l'ile de Brion</i>, ce que voulions faire pour
+la barge de nôtre chemin, gisantes les deux
+terres Suest &amp; Noroest un quart de l'Est &amp; de
+l'ouest: &amp; y a entre eux cinquante lieuës. Ladite
+ile est en quarante sept degrez &amp; demi de latitude.</p>
+
+<p>Le Jeudy vint-cinquiéme jour dudit mois
+jour &amp; féte de l'ascension nôtre Seigneur, nous
+trouvames à une terre &amp; sillon de basses araines,
+qui demeurent au Suroest de ladite <i>ile de Brion</i>
+environ huit lieuës, par sus léquelles y a de grosses
+terres pleines d'arbres, &amp; y a une mer enclose,
+dont n'avions veu aucune entrée ni ouverture
+par où entre icelle mer.</p>
+
+<p>Et le Vendredi vint-sixiéme, parce que le
+vent changeoit à la côte, retournames à ladite
+<i>ile de Brion</i>, où fumes jusques au premier jour de
+Juin, &amp; vimmes querir une terre haute qui
+demeure au Suest de ladite ile, qui nous apparoissoit
+étre une ile, &amp; là rangeames environ vint-deux
+lieuës &amp; demie, faisans lequel chemin
+eumes conoissance de trois autres iles qui
+demeuroient vers les araines: &amp; pareillement lédites
+araines étre ile; &amp; ladite terre, qui est terre haute
+&amp; unie étre terre certaine se rabattant au
+Noroest. Apres léquelles choses conues retournames
+au cap de ladite terre qui se fait à deux
+ou trois caps hauts à merveilles, &amp; grand profond.
+L'eau, &amp; la marée si courante qu'il n'est possible
+Nous nommames celui cap <i>Le cap de
+Lorraine</i>, qui est en quarante-six degrez &amp; demi:
+au Su duquel cap y a une basse terre, &amp; semblant
+d'entrée de riviere: mais il n'y a hable qui vaille,
+parsus léquelles vers le Su demeure un cap que
+nous nommames <i>Le Cap sainct Paul</i>, qui est au
+quarante-sept degrez un quart.</p>
+
+<p>Le Dimanche troisiéme jour dudit mois jour
+&amp; féte de la Pentecôte eumes conoissance de la
+côte d'Est-suest de Terre-neuve, étant à environ
+vint-deux lieuës dudit cap. Et pource que
+le vent étoit contraire, fumes à un hable que
+nous nommames <i>Le hable du sainct Esprit</i>, jusques
+au Mardi qu'appareillames dudit hable
+&amp; reconumes ladite côte jusques aux <i>iles
+de sainct Pierre</i>. Lequel chemin faisans tournames
+le long de ladite côte plusieurs iles &amp; basses
+fort dangereuses étans en la route d'Est-Suest,
+&amp; Oest-Norest à deux, trois, &amp; quatre lieuës
+à la mer. Nous fumes audites <i>iles sainct Pierre</i>,
+&amp; trouvames plusieurs navires tant de France
+que de Bretagne.</p>
+
+<p>Depuis le jour sainct Barnabé unziéme de
+Juin jusques au seziéme dudit mois qu'appareillames
+dédites <i>Iles sainct Pierre</i>, &amp; vimmes au
+<i>Cap de Raz.</i>, &amp; entrames dedans un hable nommé
+<i>Rongnousi</i>, où primmes eau &amp; bois pour traverser
+la mer, &amp; là laissames une de noz barques:
+&amp; appareillames dudit hable le Lundi
+dix-neufiéme jour dudit mois: &amp; avec bon
+temps avons navigé par la mer: tellement que
+le seziéme jour de Juillet sommes arrivés au
+hable de Saint Malo, la grace au Createur: le
+priant, faisant fin à nôtre navigation, nous donner
+sa grace, &amp; Paradis à la fin. Amen.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<p><i>Rencontre des Montagnais</i> (<i>Sauvages de</i> Tadoussac)
+<i>&amp; Iroquois: Privilege de celui qui est blessé à
+la guerre: Ceremonies des Sauvages devant qu'aller
+à la guerre: Contes fabuleux de la monstruosité
+des Armouchiquois: &amp; de la Mine reluisante au
+Soleil: &amp; du</i> Gougou: <i>Arrivée au Havre de Grace.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XXVIII</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/A3.png"></span>YANS r'amené le Capitaine Jacques
+Quartier en France, il nous
+faut retourner querir Samuel
+Champlein, lequel nous avons
+laissé à <i>Tadoussac</i>, à fin qu'il nous
+dise quelque nouvelles de ce qu'il aura veu &amp;
+ouï parmi les Sauvages depuis que nous l'avons
+quitté Et afin qu'il ait un plus beau champ
+pour rejouir ses auditeurs, je voy le sieur Prevert
+de Sainct Malo qui l'attend à l'ile Percée
+en intention de lui en bailler d'une: &amp; s'il ne se
+contente de cela, lui bailler encore avec la fable
+des Armouchiquois la plaisante histoire du
+<i>Gougou</i> qui fait peur aux petits enfans, afin que
+par apres l'Historiographe Cayet soit aussi de
+la partie en prenant cette monnoye pour bon
+aloy. Voici donc ce que ledit Champlein en
+rapporte en la conclusion de son voyage.</p>
+
+<p>Etans arrivés à Tadoussac nous trouvames
+les Sauvages que nous avions rencontrez en la
+riviere des Iroquois, qui avoient fait rencontre
+au premier lac de trois canots Iroquois, léquels
+ilz attirent &amp; apporterent les tétes des Iroquois
+à Tadoussac, &amp; n'y eut qu'un Montagnais
+blessé au bras d'un coup de fléche, lequel
+songeant quelque chose, il falloit que tous les dix
+autres le missent en execution pour le rendre
+content, croyant aussi que sa playe s'en doit
+mieux porter. Ce cedit Sauvage meurt, ses
+parens vengeront sa mort, soit sur leur nation ou
+sur d'autres, ou bien il faut que les Capitaines
+facent des presens aux parens du defunct, afin
+qu'ilz soient contens, ou autrement, (comme
+j'ay dit) ils useroient de vengeance: qui est une
+grande méchanceté entr'eux. Premier que
+lédits Montagnais partissent pour aller à la guerre,
+ilz s'assmblerent tous avec leurs plus
+riches habits de fourrures, castors, &amp; autres
+peaux, parez de patenôtres &amp; cordons de
+diverses couleurs, &amp; s'assemblerent dedans une
+grande place publique, où il y avoit au devant
+d'eux un <i>Sagamo</i> qui s'appelloit <i>Begourat</i> qui les
+menoit à la guerre, &amp; étoit les uns derriere
+les autres, avec leurs arcs &amp; fleches, massues, &amp;
+rondelles, dequoy ils se parent pour se battre:
+&amp; alloient sautans les uns apres les autres, en
+faisans plusieurs gestes de leurs corps, ilz faisoient
+maints tours de limaçon: apres ilz commencerent
+à danser à la façon accoutumée,
+comme j'ay dit ci-dessus, puis ilz firent leur
+Tabagie, &amp; aprés l'avoir fait, les femme se despouillerent
+toutes nues, parées de leurs plus
+beaux <i>Matachiaz</i>, &amp; se mirent dedans leurs
+canots ainsi nues &amp;n dansant, &amp; puis elles se vindrent
+mettre à l'eau en se battans à coups de
+leurs avirons, se jettans quantité d'eau les unes
+sur les autres: toutefois elles ne se faisoient point
+de mal, car elles se paroient es coups qu'elles
+s'entreruoient. Aprés avoir fait toutes ces ceremonies
+elle se retirerent en leurs cabanes,
+&amp; les Sauvages s'en allerent à la guerre contre
+les Iroquois. Le seziéme jour d'Aoust nous partimes
+de <i>Tadoussac</i>, &amp; le dix-huictiéme dudit mois
+arrivames à l'ile percée, où trouvames le
+sieur Prevert de Sainct Malo, qui venoit de la
+mine où il avoit été avec beaucoup de peine
+pour la crainte que les Sauvages avoient de faire
+rencontre de leurs ennemis, qui sont les Armouchiquois,
+léquels sont hommes sauvages du
+tout monstrueux, pour la forme qu'ils ont: car
+leur téte est petite, &amp; le corps court, les bras
+menus comme d'une eschelet, &amp; les cuisses semblablement:
+les jambes grosses &amp; longues, qui
+sont toutes d'une venue, &amp; quant ilz sont assis
+sur leurs talons, les genoux leur passent plus d'un
+demi pied par dessus la téte, que est chose étrange,
+&amp; semblent estre hors de nature: Ilz sont
+neantmoins fort dispos, &amp; determinez: &amp; sont
+aux meilleures terres de toute la côte de la
+Cadie. Aussi les Souriquois les craignent fort. Mais
+avec l'asseurance que ledit sieur de Prevert leur
+donna, il les mena jusques à ladite mine, où les
+Sauvages le guiderent. C'est une fort haute montagne,
+avançant quelque peur sur la mer, qui est
+fort reluisante au Soleil, où il y a quantité de
+verd de gris qui procede de ladite mine de cuivre.
+Au pié de ladite montagne, il dit que de basse
+mer y avoit en quantité de morceaux de cuivre,
+comme il nous a été montré, lequel tombe du
+haut de la montagne. Cedit lieu où est la mine
+git par les quarante-cinq degrez &amp; quelques
+minutes.</p>
+
+<p>Il y a encore une chose étrange digne de reciter
+que plusieurs Sauvages m'ont asseuré étre
+vraye; C'est que proche de la baye de Chaleur
+tirant au Su, est une ile, où fait residence un monstre
+épouventable, que les Sauvages appellent
+<i>Gougou</i>, &amp; m'ont dit qu'il avoit la forme d'une
+femme; mais fort effroyable, &amp; d'une telle grandeur,
+qu'ilz me disoient que le bout des mats de
+nôtre vaisseau ne lui fût pas venu jusques à la
+ceinture, tant ilz le peignent grand: &amp; que souvent
+il a devoré &amp; devore beaucoup de Sauvages,
+léquels il met dedans une grande poche
+quand il les peut attrapper &amp; puis les mange: &amp;
+disoient ceux qui avoient évité le peril de cette
+mal-heureuse béte, que sa poche étoit si grande,
+qu'il y eût peu mettre nôtre vaisseau. Ce
+monstre fait des bruits horribles dedans cette
+ile, que les Sauvages appellent <i>Gougou</i>: &amp; quand
+ilz en parlent, ce n'est qu'avec une peur si étrange
+qu'il ne se peut dire de plus, &amp; mont asseuré
+plusieurs l'avoir veu: Méme ledit Prevert de
+Saint-Malo en allant à la découverture des
+mines, m'a dit avoir passé si proche de la demeure
+de cette effroyable béte, que lui &amp; tous
+ceux de son vaisseau entendoient des sifflemens
+étranges du bruit qu'elle faisoit: &amp; que les Sauvages
+qu'il avoit avec lui, lui dirent, que c'étoit
+la méme béte, &amp; avoient une telle peur, qu'ilz se
+cachoient de toutes parts, craignans qu'elle fût
+venue ce qu'ilz disent, c'est que tous les Sauvage
+en general la craignent, &amp; en parlent si
+étrangement, que si je mettois tout ce qu'ilz en
+disent, l'on le tiendroit pour fables: mais je
+tiens que ce soit la residence de quelque diable
+Qui les tourmente de la façon. Voilà ce que
+j'ay apprins de ce <i>Gougou</i>.</p>
+
+<p>Le vint-quatriéme jour d'Aoust, nous partimes de
+<i>Gachepé</i>. Le deuxiéme jour de Septembre,
+nous faisions état d'étre aussi avant que le
+Cap de <i>Razé</i>. Le cinquiéme jour dudit mois
+nous entrames sur le Banc où se fait la pécherie
+du poisson. Le seziéme dudit mois nous étions
+é la sonde, qui peut étre à quelques cinquante
+lieuës d'Ouessant. Le vintiéme dudit mois
+nous arrivames par la grace de Dieu avec
+contentement d'un chacun, &amp; toujours le vent favorable,
+au port du Havre de Grace.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<p><i>Discours sur le Chapitre precedent: Credulité legere:
+Armouchiquois quels: Sauvages toujours en crainte:
+Causes des terreurs Paniques, faulses visions, &amp;
+imagination:</i>: Gougou <i>proprement que c'est: Autheur
+d'icelui: Mine de cuivre: Hanno Carthaginois:
+Censures sur certains autheurs qui ont écrit de
+la Nouvelle-France. Conseil pour l'instruction des
+Sauvages.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XXIX</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/O3.png"></span>R pour revenir aux Armouchiquois, &amp;
+à la male-béte du <i>Gougou</i>, il est arrivé en
+cet endroit à Champlein ce qu'écrit Pline de
+Cornelius Nepos, léquel dit avoir creu tres-avidement
+(c'est à dire comme s'y portant de
+soy-méme) les prodigieux mensonges des
+Grecs, quand il a parlé de la ville de Larah
+(<i>Lissa</i>) laquelle (souz la foy &amp; parole d'autrui)
+il a écrit étre forte, &amp; beaucoup plus grande
+que la grande Carthage, &amp; autres choses de
+méme étoffe. Ainsi ledit Champlein s'étant fié
+au recit du sieur Prevert de Saint-Malo, qui se
+donnoit carriere, a écrit ce que nous venons de
+rapporter touchant les Armouchiquois, &amp; le
+<i>Gougou</i>, comme semblablement ce qui est de la
+lueur de la mine de cuivre. Toutes léquelles
+choses iceluy Champlein a depuis reconu étre
+fabuleuses. Car quant aux Armouchiquois ils
+sont aussi beaux-hommes (souz ce mot je comprens
+aussi les femmes) que nous, bien composés
+&amp; dispos; comme verrons ci-apres.
+Et pour le regard du <i>Gougou</i>, je laisse à penser à
+chacun quelle apparence il y a, encores que
+quelques Sauvages en parlent, &amp; en ayent de
+l'apprehension, mais c'est à la façon qu'entre
+nous plusieurs esprits foibles craignent le Moine
+bouru de Paris. Et d'ailleurs ces peuples qui
+vivent en perpetuelle guerre, &amp; ne sont jamais
+en asseurance (portans avec eux cette malediction
+pour-ce qu'ilz sont delaissez de Dieu) ont
+souvent des songes &amp; vaines persuasions que
+l'ennemi est à leur porte, &amp; ce qui les rend ainsi
+pleins d'apprehensions, est parce qu'ilz n'ont
+point de villes fermées au moyen dequoy ilz se
+trouvent quelquefois &amp; le plus souvent surpris
+&amp; deffaits: ce qu'étant ne se faut émerveiller s'ils
+ont aucunefois des terreurs Paniques &amp; des
+imaginations semblables à celles des hypochondriaques,
+leur étant avis qu'ilz voyent &amp;
+oyent des choses qui ne sont point: hommes bien resolus,
+&amp; qui le cas avenant fussent allez courageusement
+à une breche, neantmoins par vue je
+ne sçay quelle maladie d'esprit, bien beuvans &amp;
+bien mangeans, étoient tourmentez de l'apprehension
+continuelle qu'ils avoient qu'un mauvais
+demon les suivoit incessamment, les frappoit
+&amp; se reposoit sur eux. Ainsi en voyons-nous
+qui s'imaginent étre des loups-garous.
+Ainsi plusieurs graus &amp; petis ont peur des esprits
+(quand ilz sont seulets) au mouvement
+d'une souris. Ainsi les malades ayans l'imagination
+troublée disent quelquefois qu'ils voyent
+tantôt une vierge Marie, tantôt un diable, &amp;
+autres fantasies qui leur viennent au devant: ceci
+causé par le defaut de nourriture, ce qui fait
+que le cerveau se remplit de vapeurs melancholiques,
+qui apportent ces imaginations. Et ne
+sçay si je doy point mettre en ce rang plusieurs
+anciens que par les longs jeûnes (que saint Basile
+n'approuve point) avoient des visions qu'ils nous
+ont données pour chose certaine, &amp; y en a
+des livres pleins. Mais telle chose peut aussi
+arriver à ceux qui sont sains de corps, comme
+nous avons dit. Et les causes en sont partie
+exterieures, partie interieures. Les extérieures
+sont les facheries &amp; ennuis; les interieures
+sont l'usage des viandes melancholiques &amp;
+corrompues, d'où s'élevent des vapeurs
+malignes &amp; pernicieuses au cerveau, qui
+pervertissent les sens, troublent la memoire, &amp;
+égarent l'entendement. Item ces causes interieures
+proviennent d'un sang melancholic &amp;
+brulé, contenu dans un cerveau trop chaud, ou
+dispersé par toutes les veines, &amp; toute l'habitude
+du corps, ou qui abonde dans les hippochondres,
+dans la rate, &amp; mesantere: d'où sont
+suscitées des fumées &amp; noires exhalaisons, qui
+rendent le cerveau obscur, tenebreux, offusqué,
+&amp; le noircissent &amp; couvrent ni plus ni moins
+que les tenebres font la face du ciel: d'où s'ensuit
+immediatement que ces noires fumées ne
+peuvent apporter aux hommes qui en sont
+couverts, que frayeurs &amp; craintes. Or selon
+la diversité de ces exhalaisons provenantes d'une
+diversité &amp; varieté de sang, duquel sont produites
+ces fumées &amp; suyes, il y a diverses sortes
+d'apprehensions &amp; melancholies qui attaquent
+diversement, &amp; depravent sur tout les functions
+de la faculté imaginatrice. Car comme la varieté
+du sang diversifie l'entendement, ainsi
+l'action de l'ame changée, change les humeurs
+du corps.</p>
+
+<p>De cette mutation &amp; depravation d'humeurs,
+mémement aux temperamens melancholiques
+surviennent des bigearres &amp; étranges
+imaginations causées par ces fumées ou suyes
+noires engeance de cette humeur melancholique.</p>
+
+<p>Telle est la nature &amp; l'humeur de quelques
+Sauvages, de qui toute la vie souillé de meurtres
+qu'ilz commettent les uns sur les autres, &amp;
+particulierement sur leurs ennemis, ils ont des
+apprehensions grandes, &amp; s'imaginent un <i>Gougou</i>,
+qui est le bourreau de leurs consciences:
+ainsi que Cain aprés l'assassinat de son frere
+Abel avoit l'ire de Dieu qui le talonnoit, &amp; n'avoit
+en nulle part asseurance, pensant toujours
+avoir ce <i>Gougou</i> devant les ïeux: de sorte qu'il
+fut le premier qui domta le cheval pour prendre
+la fuite: &amp; qui se renferma de murailles
+dans la ville qu'il bâtit: Et encores ainsi qu'Orestes,
+lequel on dit avoir été agité des furies
+pour le parricide par lui commis en la personne
+de sa mere. Et n'est pas incroyable que le
+diable possedant ces peuples ne leur donne
+beaucoup d'illusions. Mais proprement, &amp; à
+dire la verité, ce qui a fortifié l'opinion du <i>Gougou</i>
+a été le rapport dudit Prevert, lequel contoit
+un jour au sieur de Poutrincourt une fable
+de méme aloy, disant qu'il avoit veu un Sauvage
+jouer à la croce contre un diable, &amp; qu'il
+voyoit bien la croce du diable jouer, mais quant
+à Monsieur le Diable il ne le voyoit point. Le
+sieur de Poutrincourt qui prenoit plaisir à
+l'entendre, faisoit semblant de le croire pour
+lui en faire dire d'autres.</p>
+
+<p>Et quant à la mine de cuivre reluisante au Soleil,
+il s'en faut beaucoup qu'elle soit comme
+l'Emeraude de <i>Makhé</i>; de laquelle nous avons
+parlé au discours du second voyage fait au Bresil.
+Car on n'y voit que de la roche, au bas de
+laquelle se trouve des morceaux de franc cuivre,
+tels que nous avons rapporté en France: &amp;
+parmi ladite roche y a quelquefois du cuivre,
+mais il n'est pas si luisant qu'il éblouisse les ïeux.</p>
+
+<p>Or si ledit Champlein a été credule, un sçavant
+personnage que j'honore beaucoup pour
+sa grande literature, est encore en plus grande
+faute, ayant mis en sa Chronologie septenaire
+de l'histoire de la paix imprimée l'an mille six
+cens cinq, tout le discours dudit Champlein,
+sans nommer son autheur, &amp; ayant baillé les
+fables des Armouchiquois &amp; du <i>Gougou</i> pour
+Bonne monnoye. Je croy que si le conte du diable
+houant à la croce eût aussi été imprimé il
+l'eût creu, &amp; mis par éscrit, comme le reste.</p>
+
+<p>Pline recite que Hanno Capitaine Carthaginois
+ayant eu la commission de découvrir
+toute l'Affrique, &amp; le circuit d'icelle, avoit laissé
+des amples commentaires de ses voyages,
+mais ils étoient trop amples, car ilz contenoient
+plus que la verité: &amp; étoient vrayement commentaires.
+Plusieurs Grecs &amp; Latins l'ayans suivi, &amp;
+s'asseurans sur iceux, en ont fait à-croire à beaucoup
+de gens par aprés, ce dit l'autheur. Il faut
+croire, mais non pas toutes choses. Et faut considerer
+premierement si cela est vray-semblable,
+ou non. Du moins quand on a cotté son
+autheur on est hors de reproche.</p>
+
+<p>Il y en a qui sont touchez de cette maladie (&amp;
+peut étre moi-méme en cet endroit que n'ay eut
+le loisir de relire ce que j'écris) que le Poëte
+Juvenal appelle <i>Insanabile scribendis cacoethes</i>,
+léquels écrivent beaucoup sans rien digerer; dequoy
+j'accuserois ici aucunement le sieur de
+Belle-foret, n'étoit la reverence que je porte à
+Sa memoire. Car ayans eu des avis du Capitaine
+Jacques Quartier, &amp; paraventure exrait par
+lambeaux, ceux que j'ay rapporté ci dessus, il
+n'a pas quelquefois bien pris les choses, étant
+precipité d'écrire: comme quand au premier
+dédits voyages il dit que les iles de la Terre-neuve
+sont separées par petits fleuves: Que la
+riviere des Barques est par les cinquante degrez
+de latitude: Quand il appelle <i>Labrador</i> le
+païs de la Baye de Chaleur, laquelle il a premierement
+mise ne la terre de Norumbega, &amp;
+là où il dit qu'il fait plus chaud qu'en Hespagne,
+&amp; toutefois on sçait que <i>Labrador</i> est par
+les soixante degrez. Item quand en la relation
+du second voyage dudit Quartier, il dit par
+conjecture que les Canadiens sacrifient des
+hommes, parce qu'icelui Quartier allant voir
+un Capitaine sauvage (Que Belle-foret appelle
+Roy) il vit des tétes de ses ennemis étendues
+sur du bois comme des peaux de parchemin.
+Item que les Canadiens (qui ont quantité de
+vignes, &amp; au païs déquels est assise l'ile d'Orleans,
+autrement dite de Bacchus) sont à l'egal
+du païs du Dannemark &amp; Norvege: Que le petun
+duquel ils usent ordinairement tient du poivre
+&amp; gingembre, &amp; n'est point petun: Qu'ilz
+mangent leur viandes cruës. Et là dessus je
+diray, qu'ores qu'ilz le fissent (ce qui peur arriver
+quelque-fois) ce n'est chose éloignée de nous
+car j'ay veu maintes fois noz matelots prendre
+une moruë seche, &amp; mordre dedans de bon appetit.
+Item quant il met en une ile le village <i>Stadaconé</i>,
+où il dit qu'est la maison Royale (notez que
+ce n'étoient que cabannes couvertes d'écorce)
+du seigneur Canadien: Item quant il met
+la terre de <i>Bacalos</i> (c'est à dire Moruës) vis-à-vis
+de saincte Croix, où hiverna Jacques Quartier
+&amp; <i>Labrador</i> au Nort de la grande riviere; lequel
+païs auparavant il avoit aussi au Su d'icelle: Item;
+quand il dit que la riviere de <i>Saguenay</i> fait des
+iles où il y a quantité de vignes: ce que son autheur
+n'a point dit. Item que les Sauvages de
+la riviere <i>Saguenay</i> s'approcherent familierement
+des François, &amp; leur montrerent le chemin
+à <i>Hochelaga</i>; Item que les Canadiens estimaient
+les François fils du Soleil: Item est plaisant
+quand au village de <i>Hochelaga</i> il figure cinquante
+Palais; outre la maison Royale, avec
+trois étages. Item que les Chrétiens appellerent
+la ville de <i>Hochelaga</i> Mont-Royal: Item
+que le village <i>Hochelaga</i> est à la pointe &amp; embouchure
+de la riviere de <i>Saguenay</i>: par les degrez
+de cinquante-cinq à soixante: Item quand il
+dit que les Sauvages adorent un Dieu qu'ils appellent
+<i>Cudouagni</i>: car de verité ilz ne font aucune
+adoration: Item quand il represente que
+dix hommes apporterent par honneur le Roy
+de <i>Hochelaga</i> dans une peau devant le Capitaine
+François, sans dire qu'il étoit paralytique. Item
+qu'il se faisoit entendre par truchement &amp; Jacques
+Quartier dit le contraire: c'est à dire qu'à
+faute de truchement il ne pouvoit entendre
+ceux de <i>Hochelaga</i>. Item que le Roy de <i>Hochelaga</i>
+pria ledit Capitaine de lui bailler secours
+contre ses ennemis, &amp;c.</p>
+
+<p>Or quand je considere ces precipitations étre
+arrivées à un personnage tel que ledit Belle-foret
+homme de grand jugement, je ne m'étonne
+pas s'il y en quelquefois és anciens autheurs,
+&amp; s'il s'y trouve des choses déquelles
+on n'a encore eu nulle experience. Il me semble
+qu'on se doit contenter de faillir apres les
+autheurs originaires, léquels on est contraint de
+suivre, sans extravaguer à des choses qui ne sont
+point, &amp; sortir hors les limites de ce qu'iceux
+autheurs ont écrit: principalement quand cela
+est sans dessein, &amp; ne revient à aucune utilité.</p>
+
+<p>Quelqu'un pourroit accuser le Capitaine
+Quartier d'avoir
+fait des contes à plaisir, quand
+il dit que tous les navires de France pourroient
+se charger d'oyseaux en l'ile qu'il a nommée
+<i>Des oyseaux</i>: &amp; de verité je croy que cela est un
+peu hyperbolique. Mais il est certain qu'en cette
+ile il y en a tant que c'est chose incroyable.
+Nous en avons veu de semblables en notre voyage
+où il ne falloit qu'assommer, recuillir, &amp;
+charger notre vaisseau. Item quand il a raconté
+avoué avoir poursuivi une béte à deux piez, &amp;
+qu'és païs du <i>Saguenay</i> il y a des hommes accoutrez
+de draps de laine comme nous, d'autres qui
+ne mangent point, &amp; n'ont point de fondement;
+d'autres qui n'ont qu'une jambe: Item
+qu'il y a pardela un païs de Pygmées, &amp; une mer
+douce. Quant à la béte à deux pieds je ne sçay
+que j'en doy croire, car il y a des merveilles
+plus étranges en la Nature que cela: puis ces
+terres là ne sont si bien découvertes qu'on puisse
+sçavoir tout ce qui y est. Mais pour le reste il
+a son autheur qui lui en a fait le recit homme
+vieillart, lequel avoit couru des grandes
+contrées toute sa vie. Et cet autheur il l'amena par
+force au Roy pour lui faire recit de ces choses
+par sa propre bouche, afin qu'on y adjoutât telle
+foy qu'on voudroit. Quant à la mer douce
+c'est le grand lac qui est au bout de la grande
+riviere de <i>Canada</i>, duquel nul des Sauvages de deça
+n'a veu l'extremité Occidentale, &amp; avons veu
+par le rapport fait audit Champlein qu'il a trente
+journées de long, qui sont trois cens lieuës à
+dix lieuës par jour. Cela peut bien étre appellé
+mer par ces peuples, prenant la mer pour une
+grande étendue d'eau. Pour le regard des <i>Pygmées</i>,
+je sçay par le rapport de plusieurs que les
+Sauvages de ladite grande riviere disent qu'és
+montagnes des Iroquois il y a des petits hommes
+fort vaillans, que les Sauvages plus Orientaux
+redoutent &amp; ne leur osent faire la guerre.
+Quant aux hommes armez jusque au bout
+des doits, les mémes m'ont recité avoir veu des
+armures semblables à celles que décrit ledit
+Quartier, léquelles resistent aux coups de fleches.
+Tout ce que je doute en l'histoire des
+voyages d'icelui Quartier, est quand il parle de
+la Baye de Chaleur, &amp; dit qu'y fait plus chaud
+qu'en Hespagne. A quoy je répons que comme
+une seule hirondele ne fait pas le Printemps:
+aussi que pour avoir fait chaud une fois en cette
+Baye, ce n'est pas coutume. Je doute aussi de ce
+que dit le méme Quartier qu'il y a des assemblées,
+&amp; comme des colleges, où les filles
+sont prostituées, jusques à ce qu'elles
+soient mariées &amp; que les femmes veuves
+ne se remarient point: ce que nous avons
+reservé à dire en son lieu. Mais pour retourner
+audit Champlein, je voudrois qu'avec le <i>Gougou</i>
+il n'eust point mis par écrit que les Sauvages de
+la Nouvelle-France pressez quelquefois de
+faim se mangent l'un l'autre: ni tant de discours
+de notre sainte Foy, léquels ne se peuvent exprimer
+en la langue de Sauvages, ni par truchement,
+ni autrement. Car ilz n'ont point de
+mots qui puissent representer les mysteres de
+notre Religion: &amp; seroit impossible de traduire
+seulement l'Oraison Dominicale en leur langue,
+sinon, par periphrases. Car entre eux ilz ne
+sçavent que c'est de sanctification, de regne
+celeste, de pain super substantiel (que nous disons
+quotidien) ni d'induire en tentation. Les mots
+de gloire, vertu, raison beatitude, Trinité, Saint
+Esprit, Anges, Archanges, Resurrection Paradis,
+Enfer, Eglise, Baptéme, Foy, Esperance, Charité,
+&amp; autres infinis ne sont point en usage chés
+eux. De sorte qu'il n'y sera pas besoin de grans
+Docteurs pour le commencement. Car par
+necessité il faudra qu'ils apprennent la langue
+des peuples qu'ils voudront conduire à la Foy Chrétienne:
+&amp; à prier en nôtre langue vulgaire, sans
+leur penser imposer le dur fardeau des langues
+inconues. Ce qu'étant de coutume &amp; de droit
+positif, &amp; non d'aucune loy divine, ce sera de la
+prudence des Pasteurs de les enseigner utilement
+&amp; non par fantasies; &amp; chercher le chemin
+plus court pour parvenir à leur conversion.
+Dieu veuille en donner les moyens à ceux qui
+en ont la volonté.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<p><i>Entreprise du Sieur de Roberval pour l'habitation de
+la terre de Canada, aux despens du Roy. Commission
+du Capitaine Jacques Quartier. Fin de ladite
+Entreprise.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XXX</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/A3.png"></span>PRES la découverte de la grande riviere
+de Canada faite par le Capitaine
+Quartier en la maniere que
+nous avons recité ci-dessus, le Roy
+en l'an mille cinq cens quarante fit son Lieutenant
+general és terres neuves de <i>Canada, Hochelaga,
+Saguenay</i>, &amp; autres circonvoisines messire
+Jean François de la Roque dit le Sieur de Roberval
+Gentil-homme du païs de Vimeu en Picardie,
+auquel il fit delivrer sa Commission le
+quinziéme de Janvier audit an, à l'effect d'aller
+habiter lédites terres, y batir des Forts, &amp; conduire
+des familles. Et pour ce faire sa Majesté fit
+delivrer quarante cinq mille livres par les mains
+de Maitre Jean du Val Thresorier de son Epargne.</p>
+
+<p>Jacques Quartier fut nommé par sadite
+Majesté Capitaine general &amp; maitre Pilote sur
+tous les vaisseaux de mer qui seroient employés
+à cette entreprise, qui furent cinq en nombre
+du pois de quatre cens tonneaux de charge ainsi
+que je trouve par les compte rendu dédits
+deniers par ledit Quartier, qui m'a esté communiqué
+par le sieur Samuel Georges bourgeois
+de la Rochelle.</p>
+
+<p>Or n'ayant peu jusques ici recouvrer ladite
+Commission de Roberval, je me contenteray
+de donner aux lecteurs celle qui peu aprés fut
+donnée audit Quartier, dont voici la teneur.</p>
+
+<p><i>Commission pour le Capitaine Jacques Quartier sur le
+voyage &amp; habitation des terres neuves de Canada
+Hochelaga &amp;c.</i></p>
+
+<p><span class="big">F</span><br>rançois par la grace de Dieu Roy de France,
+A tous ceux qui ces presentes lettres verront, Salut.
+Comme pour le desir d'entendre &amp;
+avoir conoissance de plusieurs païs qu'on dit
+inhabités, &amp; autres étre possedez par gens
+Sauvages sans conoissance de Dieu, &amp; sans
+usage de raison, eussions dés peiça, à grans frais
+&amp; mises envoyé découvrir esditz païs par plusieurs
+bons pilotes; &amp; autres noz sujetz de bon
+entendement, sçavoir, &amp; experience, qui d'iceux
+païs nous auroient amené divers hommes que
+nous avons par long temps tenus en nôtre Royaume,
+les faisans instruire en l'amour &amp; crainte de
+Dieu &amp; de sa sainte Loy &amp; doctrine Chrétienne
+ne intention de les faire remener ésdits païs
+en compagnie de bon nombre de noz sujets de
+bonne volonté, afin de plus facilement induire
+les autres peuples d'iceux païs à croire en nôtre
+sainte Foy: &amp; entre autres y eussions envoyé nôtre
+cher &amp; bien amé Jacques Quartier, lequel
+auroit découvert grand païs des terres de <i>Canada
+&amp; Hochelaga</i> faisant un bout de l'Asie du côté
+de l'Occident: léquels païs il a trouvé (ainsi
+qu'il nous a rapporté) garnis de plusieurs bonnes
+commodités, &amp; les peuples d'iceux bien fournis
+de corps &amp; de membres &amp; bien disposez
+d'esprit &amp; entendement, déquels il nous a semblablement
+amené aucun nombre, que nous avons
+par long temps fait voir &amp; instruire en notredite
+sainte Foy avec nodits sujets. En consideration
+dequoy, &amp; de leur bonne inclination
+que avons avisé &amp; deliberé de renvoyer ledit
+Quartier esdits païs de <i>Canada &amp; Hochelaga, &amp;
+</i> jusques en la terre de <i>Saguenay</i> (s'il peut y aborder)
+avec bon nombre de navires &amp; de toutes
+qualités, arts, &amp; industrie, pour plus avant entrer
+esdits païs, converser avec les peuples d'iceux,
+&amp; avec eux habiter (si besoin est) afin de
+mieux parvenir à nôtredite intention, &amp; à faire
+chose agreable à Dieu nôtre createur, &amp; redempteur,
+&amp; que soit à l'augmentation de son saint
+&amp; sacré Nom, &amp; de nôtre mere sainte Eglise
+Catholique, de laquelle nous sommes dits &amp;
+nommez le premier fils: Parquoy soit besoin
+pour meilleur ordre &amp; expedition de ladite entreprise
+deputer &amp; établir un Capitaine general
+&amp; maistre Pilote dédits navires, qui ait regard
+à la conduite d'iceux, &amp; sur les gens, officiers,
+&amp; soldats y ordonnés &amp; établis: SÇAVOIR FAISONS
+que nous à plein confians de
+la personne dudit Jacques Quartier, &amp; se ses
+sens, suffisance, loyauté, preud'homme, hardiesse,
+grande diligence, &amp; bonne experience; icelui
+pour les causes &amp; autres à ce nous mouvans,
+Avons fait, constitué, &amp; ordonné, faisons,
+constituons, ordonnons &amp; établissons par
+ces presentes, Capitaine general &amp; maitre
+Pilote de tous les navires, &amp; autres vaisseaux de
+mer par nous ordonnés étre menez pour ladite
+entreprise &amp; expedition, pour ledit état &amp; charge
+de Capitaine general &amp; maitre Pilote d'iceux
+navires &amp; vaisseaux avoir, tenir, &amp; exercer
+par ledit Jacques Quartier aux honneurs, prerogatives,
+preéminences, franchises, libertez,
+gages, &amp; bien-faitz, telz que par nous lui seront
+pour ce ordonnez, tant qu'il nous plaira. Et lui
+avons donné &amp; donnons puissance &amp; authorité
+de mettre, établir, &amp; instituer ausdits navires
+tels Lieutenans, patrons, pilotes &amp; autres ministres
+necessaires pour le fait &amp; conduite d'iceux,
+&amp; en tel nombre qu'il verra &amp; conoitra étre besoin
+&amp; necessaire, pour le bien de ladite expedition.
+Si donnons en mandement par cesdites
+presentes à nôtre Admiral, ou Vic'Admiral,
+que prins &amp; receu dudit Quartier le
+serment pour de deub &amp; accoutumé, icelui
+mettent &amp; instituent, ou facent mettre &amp; instituer
+de par nous en possession &amp; saisine dudit
+Etat de Capitaine general &amp; maitre Pilote: &amp;
+d'icelui, ensemble des honneurs prerogatives
+&amp; préeminences, franchises, libertez, gages, &amp;
+bien-faicts telz que par nous lui seront pource
+ordonnez, le facent souffrent &amp; laissent jouir
+&amp; user pleinement &amp; paisiblement, &amp; à lui obeir
+&amp; entendre de tous ceux' &amp; ainsi qu'il appartiendra
+és choses touchant &amp; concernant
+ledit Etat &amp; charge. En outre lui face
+souffre, &amp; permettre prendre le petit Gallion appellé
+l'Emerillon que de present il de nous,
+lequel est ja vieil &amp; caduc, pour servir à l'adoub
+de ceux ces navires qui en auront besoin, &amp; lequel
+nous voulons étre prins &amp; appliqué par ledit
+Quartier pour l'effect dessus dit sans qu'il soit
+tenu en rendre aucun autre compte ne reliqua: Et duquel
+compte &amp; reliqua nous l'avons déchargé &amp;
+déchargeons par icelles presentes: par léquelles
+nous mandons aussi à noz Prevostz de Paris,
+Baillifs de Rouën, de Can, d'Orleans, de Blois,
+&amp; de Tours, Senechaux du Maine, d'Anjou, &amp;
+Guienne, &amp; à tous nos autres Baillifs, Senechaux,
+Prevosts, Alloués, &amp; autres noz Justiciers, &amp;
+Officiers, tant de nôtre Royaume, que
+de nôtre païs de Bretagne uni à icelui, pardevers
+léquels sont aucuns prisonniers, accusés ou
+prevenuz d'aucuns crimes quelz qu'ilz soient, fors
+de crimes de lese Majesté divine &amp; humaine envers
+nous &amp; de faux monnoyeurs qu'ils ayent
+incontinent à delivrer, rendre &amp; bailler és mains
+dudit Quartier, ou ses commis &amp; deputez portans
+ces presentes, ou le <i>duplicata</i> d'icelle pour
+notre service en ladite entreprise &amp; expedition
+ceux dédits prisonniers qu'il conoitra estre propres,
+suffisans, &amp; capables pour servir en icelle
+expedition, jusqu'au nombre de cinquante personnes
+&amp; selon le choix que ledit Quartier en
+fera, iceux premierement jugés &amp; condamnez
+selon leurs demerites, &amp; la gravité de leurs mesfaits,
+si jugés &amp; condemnés ne sont: &amp; satisfaction
+aussi prealablement ordonnée aux parties
+civiles &amp; interessées, si faite n'avoir eté: pour
+laquelle toutefois nous ne voulons la delivrance
+de leurs personnes édites mains dudit Quartier
+(s'il les trouve de service) étre retardée
+ne retenue: Mais se prendra ladite satisfaction sur
+leurs biens seulement. Et laquelle délivrance
+dédits prisonniers, accusés ou prevenuz, nous
+voulons étre faite édites mains dudit Quartier
+pour l'effect dessusdit par nosditz Justiciers &amp;
+Officiers respectivement, &amp; par chacun d'eux
+en leur regard, pouvoir &amp; jurisdiction, nonobstant
+oppositions ou appellations quelconques
+faites, ou à faire, relevées, ou à relever, &amp; sans
+que par le moyen d'icelles, icelle delivrance en
+la maniere dessusdite soit aucunement differée.
+Et afin que plus grand nombre n'en soit tiré,
+outre léditz cinquante, Nous voulons que la delivrance
+que chacun de nosditz Officiers en
+sera audit Quartier soit écrite &amp; certifiée en la
+marge de ces presentes, &amp; que neantmoins
+regitre en soit par eux fait &amp; envoyé incontinent
+par devers nôtre amé &amp; feal Chancellier
+pour conoitre le nombre &amp; la qualité de ceux
+qui auront été baillés &amp; delivrés. Car tel est
+notre plaisir. Et témoin de ce nous avons fait
+mettre nôtre seel à cesdites presentes. Donné
+à Saint-Pris le dix-septieme jour d'Octobre,
+l'an de grace mille cinq cens quarante, &amp; de
+nôtre regne le vint-sixieme. Ainsi signé sur
+le repli, Par le Roy, vous Monseigneur le
+Chancellier, &amp; autres presens. De la Chesnaye.
+Et scellées sur le repli à simple queuë de cire
+jaune.</p>
+
+<p>Les affaires expédiées ainsi que dessus, léditz
+De Roberval &amp; Quartier firent voiles aux
+Terres-neuves, &amp; se fortifierent au Cap Breton,
+où il reste encores des vestiges de leur
+edifice. Mais s'appuyans trop sur le benefice
+du Roy, sans chercher le moyen de vivre du
+païs méme: &amp; le Roy occupé de grandes affaires
+qui pressoient la France pour lors, il n'y
+eut moyen d'envoyer nouveau rafraichissement
+de vivres à ceux qui devoient avoir rendu
+le païs capable de les nourrir, ayans eu un si bel
+avancement de sa Majesté, &amp; paraventure que
+ledit De Roberval fut mandé pour servir
+le Roy pardeça: car je trouve par le compte
+dudit Quartier qu'il employa huit mois à l'aller
+querir aprés y avoir demeuré dix-sept mois.
+Et ose bien penser que l'habitation du Cap
+Breton ne fut moins funeste qu'avoit été
+six ans auparavant celle de Sainte-Croix en la
+grande riviere de Canada, où avoit hiverné
+ledit Quartier. Car ce païs étant assis sur les
+premieres terres, &amp; sur le Golfe de <i>Canada</i>,
+qui est glacé tous les ans jusques sur la fin de
+May, il n'y a point de doute qu'il ne soit
+merveilleusement âpre &amp; rude, &amp; sous un ciel
+tout plein d'inclemence. De maniere que cette
+entreprise reussit point, faute de s'étre logé
+en un climat temperé. Ce qui se pouvoit aisément
+faire, étant la province de telle étendue
+qu'il y avoit à choisir vers le Midi autant que
+vers le Nort.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+
+
+<p><i>Plainte sur notre inconstance &amp; lacheté: Nouvelle
+entreprise &amp; Commission pour</i> Canada: <i>Envie
+des Marchans Maloins. Revocation de la dicte
+commission.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XXXI</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/S2.png"></span>I le dessein d'habiter la terre de
+Canada n'a ci devant reussi, il n'en
+faut ja blamer la terre, mais accuser
+nôtre inconstance &amp; lacheté. Car
+voici qu'apres la mort du Roy
+François premier on entreprent des voyages
+au Bresil &amp; à la Floride, léquels n'ont pas eu
+meilleur succés, quoy que ces province soyent
+sans hiver, &amp; jouissent d'une verdure perpetuelle.
+Il est vray que l'ennemi public des
+hommes a forcé les nôtres de quitter le païs
+par-delà, mais cela ne nous excuse point, &amp; ne
+peut nous garentir de faute. Tandis qu'on a eu
+esperance en ces entreprises plus meridionales,
+&amp; outre l'Æquateur, on a oublié les découvertes
+de Jacques Quartier: de sorte que plusieurs
+années se sont écoulées, auquelles noz François
+ont été endormis, &amp; n'ont rien faire de memorable
+par mer; Non qu'il ne se trouve des
+hommes aventureux, qui pourroient faire quelque
+chose de bon: mais ilz ne sont ni soulagez: ni soutenuz
+de ceux sans léquelz toute entreprise est
+vaine. Ainsi en l'an mille cinq cens quatre vints
+huit le sieur de la Jaunaye Chaton, &amp; Jacques Noel
+nevoeux &amp; heritiers dudit Quartier, s'étans
+efforcez de continuer à leurs dépens les erremens de
+leur dit oncle, souffrirent des pertes notables par
+le brulement qui leur fut fait de trois ou quatre
+pataches par les hommes de deça. De sorte
+qu'ilz furent contraints d'avoir recours au Roy
+auquel ilz presenterent requéte aux fins d'obtenir
+Commission pareille à celle dudit Quartier
+rapportée ci-dessus, en consideration de ses
+services, &amp; qu'au voyage de l'an mille cinq cens
+quarante, il avoit employé la somme de seze
+cens trente-huit livres pardessus l'argent qu'il
+avoit receu, dont il n'avoit été remboursé; Requerant
+en titre pour ayder à former une habitation
+Françoise, un privilege pour douze ans
+de traffiquer seuls avec les peuples sauvages
+dédites terres, &amp; principalement au regard des
+pelleteries qu'ils amassent tous les ans: &amp;
+defense étre faites à tous les sujets du Roy de
+s'entremettre dudit traffic, ni les troubler en la
+jouissance dudit privilege &amp; de quelques mines
+qu'il avoient découvertes, pendant ledit temps.
+Ce qui leur fut accordé par lettres patentes &amp;
+commission qu'ils en eurent du quatorzieme
+de Janvier, mille cinq cens octante huit. Mais
+apres s'étre bien donné de la peine &amp; obtenir cela,
+ile en eurent peu, ou plutot rien de contentement.
+Car incontinent voici l'envie des marchans
+de Saint-Malo qui prend les armes pour
+ruiner tout ce qu'ils avoient fait, &amp; empecher
+l'avancement &amp; du Christianisme &amp; du nom
+François en ces terres-là: comme ils ont sceu
+fort bien pratiquer depuis en méme sujet à l'endroit
+du sieur de Monts. Si-tôt donc qu'ils eurent
+la nouvelle de ladite Commission portant
+le privilege susdit, incontinent ilz presenterent
+leur requéte au Conseil privé du Roy pour la
+faire revoquer. Sur quoy ils eurent arrest à leur
+desir du cinquéme de May ensuivant.</p>
+
+<p>On dit qu'il ne faut point empécher la liberté
+naturellement acquise à toute personne de
+traffiquer avec les peuples de dela. Mais je
+demanderoy volontiers qui est plus à preferer ou
+la Religion Chrétienne, &amp; l'amplification
+du nom François, ou le profit particulier d'un marchant
+qui ne fait rien pour le service de Dieu, ni
+du Roy? Et ce-pendant cette belle dame Liberté
+a seule empeché jusques ici que ces pauvres
+peuples errans n'ayent été faicts Chrétiens, &amp;
+que les François n'ayent parmi eux planté des
+colonies, qui eussent receu plusieurs des nôtres,
+léquels depuis ont enseigné nos arts &amp; métiers
+aux Allemans, Flamens, Anglois, &amp; autres
+nations. Et cette méme Liberté a fait que par
+l'envie des marchans les Castors se vendent
+aujourd'hui dix livres piece, léquels au temps de
+ladite Commission ne se vendoient qu'environ
+cinquante sols. Certes la consideration de la Foy
+&amp; Religion Chrétienne merite bien que l'on
+octroye quelque chose à ceux qui employent
+leur vies &amp; fortunes pour l'accroissement d'icelle,
+&amp; en un mot, pour le public. Et n'y a rien
+plus juste que celui qui habite une terre jouisse
+du fruit d'icelle.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<p><i>Voyage du Marquis de la Roche aux Terres neuves.
+Ile de Sable. Son retour en France d'une incroyable
+façon. Ses gens cinq ans en ladite ile. Leur retour.
+Commission dudit Marquis.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XXXII</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/D.png"></span>'AUTANT que jusques ici nous
+n'avions parlé que d'entreprises
+vaines, léquelles n'ont été secondées
+comme il falloit, j'en adjouteray
+encor ici une pour le parachevement
+de ce livre, qui est du sieur Marquis
+de la Roche Gentil-homme Breton tout rempli
+de bonne volonté, mais auquel on n'a tenu
+les promesses qu'on lui avoit faites pour l'execution
+de son dessein.</p>
+
+<p>En l'an mille cinq cens nonante huit le Roy
+ayant audit Marquis confirmé le don de Lieutenance
+generale és terres dont nous parlons,
+à luy fait par le Roy Henry III &amp; octroyé sa
+Commission, il s'embarqua avec environ soixante
+hommes, &amp; n'ayant encore reconu le
+païs il fit descente en l'ile de Sable, que est à
+vint-cinq ou trente lieuës de Campseau: ile
+étroite, mais longue d'environ vint lieuës,
+gisante par les quarante quatre degrez: assez sterile,
+mais où y a quantité de vaches &amp; pourceaux,
+ainsi que nous avons touché ailleurs.
+Ayant là dechargé ses gens &amp; bagage, il fût
+question de chercher quelque bon port en la
+terre ferme: &amp; à cette fin il s'y en alla dans une
+petite barque: mais au retour il fut surpris d'un
+vent si fort &amp; violent, que contraint d'aller au
+gré d'icelui, il se trouva en dix ou douze jours
+en France. Et pour montrer la petitesse de la
+barque, &amp; qu'il falloit ceder à la fureur du vent
+j'ay plusieurs fois ouï dire au Sieur de Poutrincourt,
+que du bord d'icelle il lavoit ses mains
+dans la mer. Etant en France le voila prisonnier
+du Duc de Mercoeur! &amp; celui à qui les
+dieux les plus inhumains Æole &amp; Neptune
+avoient pardonné ne trouve point d'humanité
+en guerre. Cependant ses gens demeurent cinq
+ans degradés en ladite ile, se mutinent, &amp; coupent
+la gorge l'un à l'autre, tant que le nombre
+se racourcit de jour en jour. Pendant lédits
+cinq ans ils ont là vécu de pecherie, &amp; des
+chairs des animaux que nous avons dit, dont ils
+en avoient apprivoisez quelques uns qui leur
+fournissoient de laictage, &amp; autres petites commoditez.
+Ledit Marquis étant delivré fit recit au
+Roy à Rouen de ce qui lui étoit survenu. Le Roy
+commanda à Chef-d'hotel Pilote d'aller recuillir
+ces pauvres hommes quand il iroit aux Terres-neuves.
+Ce qu'il fit; &amp; en trouva douze de reste,
+auquels il ne dit point le commandement
+qu'il avoit du Roy, afin d'attrapper bon nombre
+de cuirs, &amp; peaux de loups marins dont ils avoient
+fait reserve durant lédites cinq années. Somme,
+revenus en France ilz se presentent à sa Majesté
+vétus dédites peaux de Loups-marins. Le Roy
+leur fit bailler quelque argent &amp; se retirerent
+mais il y eut procés entre eux &amp; ledit Pilote, pour
+les cuirs &amp; pelleteries qu'il avoit extorquées
+d'eux; dont par apres ilz composerent amiablement.
+Et d'autant que ledit Marquis faute
+de moyens ne continua ses voyages, &amp; peu
+apres deceda, je veux ici adjouter seulement
+l'extrait de sadite Commission, ainsi que s'ensuit.</p>
+
+<p><i>Edit du Roy contenant le pouvoir &amp; Commission
+donnée par sa Majesté au Marquis de Cottenmed
+&amp; de la Roche, pour la conquéte des terres de Canada,
+Labrador, Ile de Sable, Norembergue, &amp; païs
+adjacens.</i></p>
+
+<p><span class="big">H</span><br>ENRI par la grace de Dieu Roy de
+France &amp; de Navarre, A tous ceux qui ces
+presentes lettres verront, Salut. Le feu Roy
+François premier, sur les avis qui lui auroient
+été donnez, qu'aux iles &amp; païs de Canada, ile de
+Sable, Terres-neuves &amp; autres adjacentes, païs
+tres-fertiles &amp; abondans en toutes sortes de
+commoditez, il y avoit plusieurs sortes de peuple
+bien formez de corps &amp; de membres, &amp; bine
+disposez d'esprit &amp; d'entendement, qui vivent
+sans aucune conoissance de Dieu: auroit (pour
+en avoir plus ample conoissance) iceux païs
+fait découvrir par aucuns bons pilotes &amp; gent
+à ce conoissans. Ce qu'ayant reconu veritable,
+il auroit (poussé d'un zele &amp; affection de
+l'exaltation du nom Chrétien) dés le quinzieme
+Janvier mille cinq cens quarante, donné
+pouvoir à Jean François de la Roque sieur
+de Roberval, pour la conquéte dédits païs.
+Ce que n'ayant été executé dés lors, pour les
+grandes affaires qui seroient survenues à cette
+Couronne: Nous avons resolu pour perfection
+d'un si bel oeuvre &amp; de si sainte &amp; louable
+entreprise, au lieu dudit feu sieur de Roberval:
+de donner la charge de cette conquéte à quelque
+vaillant &amp; experimenté personage, dont la
+fidelité &amp; affection à notre service nous soit
+conue, avec les mémes pouvoirs, authoritez,
+prerogatives &amp; preeminences qui étoient accordées
+audit feu sieur de Roberval par ledites
+lettres patentes dudit feu Roy François premier.</p>
+
+<p>
+SÇAVOIR FAISONS, que pour la
+bonne &amp; entiere confiance que nous avons de
+la personne de notre aimé &amp; feal Troillus du
+Mesguets Chevalier de notre Ordre, Conseiller en
+notre Conseil d'Etat, &amp; Capitaine de cinquante
+hommes d'armes de nos ordonnances, le sieur
+de la Roche Marquis Cottenmeal, Baron de
+Las, Vicomte de Carenten &amp; saint Lo en Normandie,
+Vicomte de Trevallot, sieur de la Roche,
+Gommard &amp; Quermoalec, de Gronac,
+Bontéguigno, &amp; Liscuit, &amp; de ses louables
+vertus, qualitez &amp; merites; aussi de l'entiere affection
+qu'il a au bien de notre service &amp; avancement
+de nos affaires. Iceluy pour ces causes &amp;
+autre à ce nous mouvans, Nous avons conformément
+à la volonté du feu Roy dernier deceda
+notre tres-honoré sieur &amp; frere qu ja
+avoit fait election de sa persone pour l'execution
+de ladite entreprise, icelui fait, faisons creons,
+ordonnons, établissons par ces presentes
+signées de nôtre main, nôtre Lieutenant general
+édits païs de <i>Canada, Hochelaga, Terres-neuves,
+Labrador</i>, riviere de la gran' Baye, de Norembegue
+&amp; terres adjacentes dédites provinces
+&amp; étendue de païs, sans icelles étre
+habitées par sujets de nul Prince Chrétien, &amp;
+pour cette sainte oeuvre &amp; aggrandissement de
+la foy Catholique, établissons pour
+conducteur, chef, Gouverneur &amp; Capitaine de
+ladite entreprise: Ensemble de tous les navires,
+vaisseaux de mer, &amp; pareillement de
+toutes persones, tant gens de guerre, mer
+que autres par nous ordonnez &amp; qui seront
+par lui choisis pour ladite entreprise &amp; execution:
+avec pouvoir &amp; mandement special
+d'élire, choisir les Capitaines, Maitres de navires
+&amp; Pilotes: commander, ordonner &amp; disposer
+souz notre authorité; prendre, emmener &amp;
+faire partir des profits &amp; havres de nôtre Royaume
+les nefs, vaisseaux mis en appareil, equippez
+&amp; munis de gens, vivres &amp; artilleries &amp;
+autres choses necessaires pour ladite entreprise,
+avec pouvoir en vertu de noz commissions
+de fair la levée de gens de guerre
+qui seront necessaires pour ladite entreprise
+et iceux faire conduire par ses Capitaines au
+lieu de son embarquement, &amp; aller, venir, passer
+&amp; repasser édits ports étrangers, descendre
+&amp; entrer en iceux &amp; mettre en nôtre main
+tant par voyes d'amitié ou amiable composition
+si faire se peut, que par force d'armes,
+main forte, &amp; toutes autres voyes d'hostilitez
+assaillir villes chateaux, forts &amp; habitations,
+iceux mettre en nôtre obeissance, en constituer
+&amp; edifier d'autres; faire loix, statuts &amp;
+ordonnances politiques, iceux faire garder,
+observer &amp; entretenir, faire punir les deliquans,
+leur pardonner &amp; remettre selon qu'il verra
+bon étre, pourveu toutefois que ce ne soient
+païs occupez ou étans souz la sujection &amp; obeissance
+d'aucuns Princes &amp; Potentats nos amis,
+alliez &amp; confederez. Et à fin d'augmenter &amp; accroitre
+le bon vouloir, courage &amp; affection de ceux
+qui serviront à l'execution &amp; expedition de ladite
+entreprise, &amp; méme de ceux qui demeureront
+ésdites terres, nous lui avons donné pouvoir
+d'icelles terres qu'il nous pourroit avoir acquises
+audit voyage, faire bail pour en jour par
+ceux à qui elles seront affectées &amp; leurs successeurs
+en tous droits de proprieté. A sçavoir aux
+Gentils hommes &amp; ceux qu'il jugera gens de
+merite, en Fiefs, Seigneuries, Chastelenies,
+Comtez, Vicomtez, Baronnies &amp; autres
+dignitez relevans de nous, telles qu'il jugera
+convenir à leur services: à la charge qu'ilz
+serviront à la tuition &amp; defense dédits païs.
+Et aux autres de moindre condition, à telles charges &amp;
+redevances annuelles qu'il avisera, dont nous
+consentons qu'ils en demeurent quittes pour les
+six premieres années ou tel autre temps que nôtredit
+Lieutenant avisera bon étre &amp; conoitra leur
+étre necessaire: excepté toutefois du devoir &amp;
+service pour la guerre. Aussi qu'au retour de nôtre
+Lieutenant il puisse departir à ceux qui auront
+fait le voyage avec lui les gaignages &amp; profits
+mobiliaires provenus de ladite entreprise, &amp;
+avantager du tiers ceux qui auront fait ledit voyage:
+retenir un autre tiers pour lui pour ses frais
+&amp; depens, &amp; l'autre tiers pour étre employé aux
+oeuvres communes, fortifications du païs &amp;
+fraiz de guerre. Et afin que nôtredit Lieutenant
+soit mieux assisté &amp; accompagné en ladite
+entreprise, nous lui avons donné pouvoir de se
+faire assister en ladite armée de tous Gentils-hommes,
+Marchans, &amp; autres noz sujets qui
+voudront aller ou envoyer audit voyage, payer gens
+&amp; équipages &amp; munir nefs à leurs despens. Ce
+que nous leur defendons tres-expressement
+faire, ni traffiquer sans le sceu &amp; consentement
+de nôtredit Lieutenant, sur peine à ceux que seront
+trouvez, de perdition de tous leurs vaisseaux,
+&amp; marchandises. Prions aussi &amp; requerons
+tous Potentats, Princes noz alliés &amp; confederez,
+leurs Lieutenans &amp; sujets, en cas que nôtredit
+Lieutenant ait quelque besoin ou necessité,
+lui donner aide, secours &amp; confort, favoriser
+son entreprise. Enjoignons &amp; commandons
+à tous nos sujets en cas de rencontre par mer ou
+par terre, de lui étre en ce secourables &amp; se joindre
+avec lui: revoquans dés à present tous pouvoirs
+qui pourroient avoir eté donnez tant par
+nos predecesseurs Roys, que nous, à quelques
+persones &amp; pour quelque cause &amp; occasion
+que ce soit, au prejudice dudit Marquis nôtredit
+Lieutenant general. Et d'autant que pour
+l'effet dudit voyage il sera besoin passer
+plusieurs contracts &amp; lettres, nous les avons dés à
+present validé &amp; approuvé, validons &amp; aprouvons,
+ensemble les seings &amp; seaux de nôtre
+Lieutenant &amp; d'autres par lui commis pour ce
+regard. Et d'autant qu'il pourroit survenir à
+nôtredit Lieutenant quelque inconvenient de
+maladie, ou arriver faute d'icelui, aussi qu'a son
+retour il sera besoin laisser un ou plusieurs
+Lieutenans: Voulons &amp; entendons qu'il en puisse
+nommer &amp; constituer par testament &amp; autrement
+comme bon lui semblera, avec pareil pouvoir
+ou partie d'icelui qui lui avons donné. Et
+afin que nôtredit Lieutenant puisse plus facilement
+mettre ensemble le nombre de gans qui
+lui est necessaire pour ledit voyage, &amp; entreprise,
+tant de l'un que de l'autre sexe: Nous lui avons
+donné pouvoir de prendre, élire &amp; choisir
+&amp; lever telles persones en nôtredit Royaume,
+païs, terres &amp; Seigneuries qu'il conoitra étre
+propres, utiles &amp; necessaires pour ladite entreprise,
+qui conviendront avec lui aller, léquels il
+fera conduire &amp; acheminer des lieux où ilz se
+seront par lui levez jusques au lieu de l'embarquement.
+Et pource que nous ne pouvons avoir
+particuliere conoissance dédits païs &amp; gens
+étrangers pour plus avant specifier le pouvoir
+qu'entendons donner à nôtredit Lieutenant general;
+voulons &amp; nous plait qu'il ait le méme
+pouvoir, puissance &amp; authorité qu'il étoit accordé
+par ledit feu Roy François audit sieur de
+Roberval, encores qu'il n'y soit si particulierement
+specifié: &amp; qu'il puisse en cette charge faire,
+disposer, &amp; ordonner de toutes chose opinées
+&amp; inopinées concernant ladite entreprise,
+comme il jugera à propos pour nôtre service les
+affaires &amp; necessitez le requerir, &amp; tout ainsi &amp;
+comme nous-méme ferions &amp; faire pourrions
+si presens en personne y étions, jaçoit que le cas
+requit mandement plus special: validans dés à
+present comme pour lors tout ce que par nôtredit
+Lieutenant sera fait, dit, constitué, ordonné
+&amp; établi, contracté, chevi &amp; composé, tant
+par armes, amitié, confederation &amp; autrement
+en quelque sorte &amp; maniere que ce soit ou
+puisse étre pour raison de ladite entreprise, tant
+par mer que par terre: &amp; avons le tout approuvé,
+aggreé &amp; ratifié: aggreons, approuvons &amp;
+ratifions par ces presentes &amp; l'avouons &amp; tenons,
+&amp; voulons étre tenu bon &amp; valable, comme
+s'il avoit par nous fait.</p>
+
+<p>SI DONNONS en mandement, à notre
+amé &amp; feal le Sieur Comte de Cheverny
+Chancellier de France, &amp; à nos amez &amp; feaux
+Conseillers, les gens tenans noz Cours de
+Parlement, grand Conseil, Baillifs, Senechaux,
+Prevots, Juges &amp; leurs Lieutenans &amp; tous autre
+noz Justiciers, &amp; Officiers chacun endroit loy
+comme il appartiendra, que nôtredit Lieutenant
+duquel nous avons ce jourd'hui prins &amp;
+receu le serment en tel cas accoutumé, ilz facent
+&amp; laissent, souffrent jouir &amp; user pleinement
+&amp; paisiblement, à icelui obeir &amp; entendre,
+&amp; à tous ceux qu'il appartiendra és chose
+touchans &amp; concernans notredite Lieutenance.</p>
+
+<p>MANDONS en outre à tous nos
+Lieutenans generaux, Gouverneurs de noz
+Provinces, Admiraux, Vic'Admiraux, Maitres
+de ports havres &amp; passages, lui bailler chacun
+en l'étendue de son pouvoir, aide, confort,
+passage, secours &amp; assistance, &amp; à ses gens
+avouez de lui, dont il aura besoin. Et d'autant
+que de ces presentes l'on pourra voir affaire
+en plusieurs &amp; divers lieux: Nous voulons qu'au
+<i>Vidimus</i> d'icelles deuement collationé par un
+de nos amez &amp; feaux Conseillers, Notaires
+Royaux, foy soit adjoutée comme au present
+original: Car tel est nôtre plaisir. En témoin dequoy
+nous avons fait mettre nôtre seel esdites
+presentes. Donné à Paris le douziéme jour de
+Janvier l'an de grace mille cinq cens quatre
+vints dix-huit. Et de notre regne le neuviéme.</p>
+
+<p>Signé,</p>
+<p> HENRI.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/014.png"></p>
+
+<br><br>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010.png"></p>
+
+<h1>QUATRIEME</h1>
+<h2>LIVRE DE L'HISTOIRE</h2>
+<h3>DE LA NOUVELLE-FRANCE</h3>
+<h4>CONTENANT LES VOYAGES<br>
+des Sieurs de Monts et<br>
+de Poutrincourt.</h4>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+<p><i>Intention de l'Autheur. Avis au Roy sur
+l'habitation de la Nouvelle-France. Commission
+au Sieur de Monts. Defenses pour le traffic
+des pelleteries.</i></p>
+
+<h3>CHAP. I</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/J2.png"></span>'AY à reciter en ce livre la
+plus courageuse de toutes les
+entreprises que noz François
+ont faites pour l'habitation
+des Terres-neuves d'outre
+l'Ocean, &amp; la moins aydée &amp;
+secourue. Le sieur de Monts
+dit en son nom PIERRE DU GUA, Gentilhomme
+Xaintongeois en est le premier motif, lequel
+voyant la France en repos par la paix
+heureusement traitée à Vervin lieu de ma naissance,
+proposa au Roy un expedient pour faire
+une habitation solide édites terres d'outre mer
+sans rien tirer des coffres de sa Majesté, qui
+étoit la méme (à peu prés)
+que nous avons veu ci-dessus avoir été
+octroyée &amp; Estienne Chaton Sieur de la
+Launaye, &amp; Jacques Noel Capitaine de la marine,
+neveux &amp; heritiers de feu Jacques Quartier,
+sans que toutefois ledit sieur de Monts eût eu
+avis telle chose avoir été auparavant par eux
+impetrée. Ce conseil trouvé bon &amp; utile, lettres
+incontinent furent expediées audit sieur
+pour la Lieutenance generale du Roy és terres
+comprises souz le nom de la Nouvelle-France,
+jusques à certains degrez: &amp; consequemment
+autres lettres portans defenses à tous sujets de
+sa Majesté autres qu'icelui sieur de Monts &amp;
+ses associez, de traffiquer de pelleterie, &amp;
+autres choses, avec les peuples habitans
+lesdites terres, sur grandes peines: en la
+maniere qui s'ensuit.</p>
+
+<p><i>Comission du Roy au sieur de Monts, pour
+l'habitation és terres de la Cadie, Canada,
+&amp; autres endroits en la Nouvelle-France.</i></p>
+
+<p><i>Ensemble les defenses à tous autres de
+traffiquer avec les sauvages dédites terres.</i></p>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/H-lc.png"></span>ENRY par la grace de Dieu Roy de
+France &amp; de Navarre, A nôtre cher &amp; bien
+âmé le sieur de Monts Gentilhomme ordinaire
+de nôtre Chambre, Salut. Comme nôtre
+plus grand soin &amp; travail soit &amp; ait toujours
+été depuis nôtre avenement à cette Couronne,
+de la maintenir &amp; conserver en son ancienne
+dignité, grandeur &amp; splendeur, d'étendre &amp;
+amplifier autant que legitimement se peut faire,
+les bornes &amp; limites d'icelle: Nous étant
+dés long temps à, informez de la situation &amp;
+condition des païs &amp; territoires de la Cadie,
+Meuz sur toutes choses d'un zele singulier &amp;
+devote &amp; ferme resolution &amp; protecteur de tous
+Royaumes &amp; Etats; de faire convertir, amener
+&amp; instruire les peuples qui habitent en cette
+contrée, de present gens barbares, athées, sans
+foy ne religion, au Christianisme, &amp; en la
+créance &amp; profession de nôtre foy &amp; religion: &amp;
+les retirer de l'ignorante &amp; infidelité où ilz
+sont. Ayant aussi dés long temps reconnu sur le
+rapport des Capitaines de navires, pilotes,
+marchans &amp; autres qui de longue main ont hanté,
+frequenté &amp; traffiqué avec ce qui se trouve de
+peuples édits lieux, combien peut étre fructueuse,
+commode &amp; utile à nous, à nos Etats &amp; sujets,
+la demeure, possession &amp; habitation d'iceux
+pour le grand &amp; apparent profit que se retirera
+par la grande frequentation &amp; habitude
+que l'on aura avec les peuples qui s'y trouvent,
+&amp; le trafic &amp; commerce qui se pourra par ce
+moyen seurement traiter &amp; negocier. Nous pour
+ces causes à plein confians de vôtre grande
+prudence, &amp; en la conoissance &amp; experience
+que vous avez de la qualité, condition &amp;
+situation dudit païs de la Cadie: pour les
+navigations, voyages, &amp; frequentations que
+vous avez faits en ces terres, &amp; autres porches
+&amp; circonvoisines: nous asseurans que cette nôtre
+resolution &amp; intention, vous étans commise,
+vous la sçaurés attentivement, diligemment, &amp;
+non moins courageusement, &amp; valeureusement
+executer &amp; conduire à la perfection
+que nous desirons, Vous avons expressement
+commis &amp; établis, &amp; par ces presentes signées
+de nôtre main, Vous commettons, ordonnons,
+faisons, constituons &amp; établissons
+nôtre Lieutenant general, pour representer
+nôtre personne aux païs, territoires, côtes &amp;
+confins de la Cadie: A commencer dés le
+quarantiéme degré, jusques au quarante-sixiéme.
+Et en icelle étenduë ou partie d'icelle, tant &amp;
+si avant que faire se pourra, établir, étendre
+&amp; faire conoitre nôtre nom, puissance &amp;
+authorité. Et ç icelle assujetir, submettre &amp;
+faire obeïr tous les peuples de ladite terre, &amp;
+les circonvoisins: Et par le moyen d'icelles &amp;
+toutes autres voyes licites, les appeller, faire
+instruire, provoquer &amp; émouvoir à la conoissance
+de Dieu; &amp; à la lumiere de la Foy &amp; Religion
+Chrétienne, là y établir: &amp; en l'exercice &amp;
+profession d'icelle maintenir, garder, &amp;
+conserver lédits peuples, &amp; tous autres habituez
+édits lieux; &amp; en paix, repos &amp; tranquilité
+y commander tant par mer que par terre:
+Ordonner, decider, &amp; faire executer tout ce que
+vous jugerez se devoir &amp; pouvoir faire, pour
+maintenir, garder &amp; conserver lédits
+lieux souz nôtre puissance &amp; authorité, par les
+formes, voyes, &amp; moyens prescrits par nos
+ordonnances. Et pour y avoir égard avec vous,
+commettre, établir &amp; constituer tous Officiers,
+tant és affaires de la guerre que de Justice
+&amp; police pour la premiere fois, &amp; de là en
+avant nous les nommer &amp; presenter, pour en
+estre par nous disposé &amp; donner les lettres,
+tiltres &amp; provisions tels qu'ilz seront necessaires.
+Et selon les occurences des affaires, vous mémes
+avec l'avis de gens prudens &amp; capable prescrire
+souz nôtre bon plaisir, des loix, statuts, &amp;
+ordonnances autant qu'il se pourra conformes
+aux nôtres, notamment és choses &amp; matieres,
+auquelles n'est pourveu par icelles:
+traiter &amp; contracter à méme effet paix, alliance
+&amp; confederation, bonne amitié, correspondance &amp;
+communication avec lédits peuples &amp; leurs
+Princes, ou autres ayant pouvoir &amp;
+commandement sur eux: Entretenir, garder &amp;
+soigneusement observer les traités &amp; alliances
+dont vous conviendrés avec eux: pourveu qu'ils
+y satisfacent de leur part. Et à ce defaut, leur
+faire guerre ouverte pour les contraindre &amp;
+amener à telle raison que vous jugerez necessaire
+pour l'honneur, obeïssance &amp; service de Dieu, &amp;
+l'établissement, manutention &amp; conservation
+de notredite authorité parmi eux: du moins
+pour hanter &amp; frequenter par vous, &amp; tous noz
+sujets avec eux en toute asseurance, liberté,
+frequentation &amp; communication, y negocier &amp;
+trafiquer amiablement &amp; paisiblement.
+Leur donner &amp; octroyer graces &amp; privileges,
+charges &amp; honneurs. Lequel entier pouvoir susdit
+voulons aussi &amp; ordonnons que vous ayez
+sur tous nosdits sujets &amp; autres qui se
+transporteront &amp; voudront s'habituer, trafiquer,
+negocier &amp; resider édits lieux; tenir,
+prendre, reserver &amp; vous approprier ce que
+vous voudrez &amp; verrez vous étre plus commode &amp;
+propre à vôtre charge, qualité &amp; usage
+dédites terres, en departir telles parts &amp; portions,
+leur donner &amp; attribuer tels tiltres, honneurs,
+droits, pouvoirs &amp; facultez que vous
+verrez besoin étre, selon les qualitez, conditions,
+&amp; merites des personnes du païs ou autres.
+Sur tout peupler, cultiver &amp; faire habituer
+lédites terres le plus promptement, soigneusement
+&amp; dextrement, que le temps, les lieux,
+&amp; commoditez le pourront permettre:
+en faire ou faire faire à cette fin la découverte
+&amp; reconoissance en l'étenduë des côtes maritimes
+&amp; autres contrées de la terre ferme, que
+vous ordonnerez &amp; prescrirez en l'espace susdite
+du quarantiéme degré jusques au quarante-sixiéme,
+ou autrement tant &amp; si avant qu'il
+se pourra le long dédites côtes, &amp; en la
+terre ferme. Faire soigneusement rechercher
+&amp; reconoitre toutes sortes de mines d'or &amp;
+d'argent, cuivre &amp; autres metaux &amp; mineraux,
+les faire fouiller, tirer, purger &amp; affiner, pour
+étre convertis en usage, disposer suivant que
+nous avons faits en ce Royaume du profit
+&amp; emolument d'icelles, par vous ou ceux que
+vous aurés établis à cet effet, NOUS RESERANS
+seulement le dixiéme denier de ce
+qui proviendra de celles d'or, d'argent &amp; cuivre,
+vous affectans ce que nous pourrions prendre
+ausdits autres metaux &amp; mineraux, pour
+vous aider &amp; soulager aux grandes dépenses
+que la charge susdite vous pourra apporter.
+Voulans cependant; que pour vôtre seureté &amp;
+commodité, &amp; de tous ceux de noz sujets qui
+s'en iront, habituëront &amp; trafiqueront édites
+terres: comme generalement de tous autres qui
+s'y accommmoderont, souz nôtre puissance &amp;
+authorité, Vous puissiez faire batir &amp; construire
+un ou plusieurs forts, places, villes &amp; toutes
+autres maisons, demeures &amp; habitations, ports,
+havres, retraites, &amp; logemens que vous conoitrez
+propres, utiles &amp; necessaires à l'execution
+de ladite entreprise. Etablir garnisons &amp; gens
+de guerre à la garde d'iceux. Vous ayder &amp; prevaloir
+aux effets susdits des vagabons, personnes
+oyseuses &amp; sans avoeu, tant és villes qu'aux champs,
+&amp; des condamnez à banissement perpetuels ou
+à trois ans au moins hors nôtre Royaume,
+pourveu que ce soit par avis &amp; consentement
+&amp; l'authorité de nos Officiers. Outre ce que dessus,
+&amp; qui vous est d'ailleurs prescrit, mandé &amp; ordonné
+par les commissions &amp; pouvoirs
+que vous a donnez nôtre tres-cher cousin le
+sieur d'Anville Admiral de France, pour ce qui
+concerne le fait &amp; la charge de l'Admirauté, en
+l'exploit, expedition &amp; execution des choses
+susdites, faire generalement pour la conquéte,
+peuplement, habituation &amp; conservation de
+ladite terre de la Cadie, &amp; des côtes, territoires
+circonvoisins souz nôtre nom &amp; authorité, ce que
+nous-mémes ferions &amp; faire pourrions si presens
+en persone y étions, jaçoit que le cas requit
+mandement plus special que nous ne le
+vous prescrivons par cesdites presentes: Au contenu
+déquelles, Mandons, ordonnons &amp; tres-expressement
+enjoignons à tous nos justiciers,
+officiers &amp; sujets, de se conformer: Et à vous
+obeïr &amp; entendre en toutes &amp; chacunes les
+choses susdites, leurs circonstances &amp; dependances.
+Vous donner aussi en l'execution d'icelles
+tout ayde &amp; confort, main-forte &amp; assistance
+dont vous aurez besoin, &amp; seront par vous
+requis, le tout à peine de rebellion &amp; desobeïssance.
+Et à fin que persone ne pretende de cause d'ignorance
+de cette nôtre intention, &amp; se vueille
+immiscer en tout ou en partie, de la charge, dignité
+&amp; authorité que nous vous donnons par ces
+presentes: Nous avons de noz certaine science,
+pleine puissance &amp; authorité Royale, revoqué,
+supprimé, declaré nuls &amp; de nul effet ci-apres
+&amp; des à present, tous autres pouvoirs &amp; Commissions,
+Lettres &amp; expeditions donnez &amp; delivrez
+à quelque persone que ce soit, pour découvrir,
+conquérir, peupler &amp; habiter en l'étenduë
+susdite dédites terres situées depuis ledit
+quarantiéme degré, jusques au quarante-sixiéme,
+quelles qu'elles soient. Et outre ce mandons
+&amp; ordonnons à tous nosdits Officiers
+de quelque qualité &amp; condition qu'ilz soient,
+que ces presentes, ou <i>Vidimus</i> deuëment
+collationné d'icelles par l'un de noz amez &amp; feaux
+conseillers, Notaires &amp; Secretaires, ou autre
+Notaire Royal, ilz facent à vôtre requéte, poursuite
+&amp; diligence, ou de noz Procureurs, lire, publier
+&amp; registrer és regitres de leurs jurisdictions,
+pouvoirs &amp; détroits, cessans en tant qu'à
+eux appartiendra, tous troubles &amp; empéchemens
+à ce contraires. Car tel est nôtre bon plaisir.
+Donné à Fontaine bleau le huitiéme jour de
+Novembre: l'an de grace mille six cens trois: Et
+de nôtre regne le quinziéme. Signé, HENRI,
+Et plus bas, par le Roy, POTIER. Et scellé
+sur simple queuë de cire jaune.</p>
+
+<p><i>Defenses du Roy à tous ses sujets, autres que le sieur
+de Monts &amp; ses associez, de trafiquer de pelleteries
+&amp; autres choses avec les Sauvages de l'etendue du
+pouvoir par luy donné audit sieur de Monts, &amp; ses
+associez: sur grandes peines.</i></p>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/H-lc.png"></span>ENRI par la grace de Dieu Roy de
+France&amp; de Navarre. A nos amez &amp; feaux conseillers,
+les officiers de nôtre Admirauté de
+Normandie, Bretagne, Picardie &amp; Guienne, &amp; à
+chacun d'eux endroit soy, &amp; en l'étendue de
+leurs ressorts &amp; jurisdictions, Salut. Nous
+avons pour beaucoup d'importantes occasions,
+ordonné, commis &amp; établi le sieur de
+Monts gentilhomme ordinaire de nôtre chambre,
+nôtre Lieutenant general, pour peupler
+&amp; habituer les terres, côtes, &amp; païs de la Cadie,
+&amp; autres circonvoisins, en l'étendue du
+quarantiéme degré jusques au quarante-sixiéme
+&amp; là établir nôtre authorité, &amp; autrement
+s'y loger &amp; et asseurer: en sorte que noz sujets
+désormais puissent étre receuz, y hanter, resider &amp;
+traffiquer avec les Sauvages habitans dédits
+lieux: comme plus expressement nous l'avons
+déclaré par noz lettres patentes expediées &amp; delivrées
+pour cet effet audit sieur de Monts le
+huitiéme jour de Novembre dernier: suivant
+les conditions &amp; articles moyennant léquels il
+s'est chargé de la conduite &amp; execution de cette
+entreprise. Pur faciliter laquelle &amp; à ceux
+qui 'sy sont joints avec lui, &amp; leur donner quelque
+moyen &amp; commodité d'en supporter la depense:
+Nous avons eu agreable de leur permettre,
+&amp; asseurer; Qu'il ne seroit permis à aucuns
+autres noz sujets, qu'à ceux qui entreroient en
+association avec lui, pour faire ladite dépense, de
+traffiquer de pelleterie, &amp; autres marchandises,
+durant dix années, és terres, païs, ports, rivieres
+&amp; avenuës de l'étenduë de sa charge. Ce que
+nous voulons avoir lieu. NOUS pour ces causes,
+&amp; autres considerations à ce que mouvans,
+Vous mandons &amp; ordonnons Que vous ayez
+chacun de vous en l'étendue de voz pouvoirs,
+jurisdictions &amp; détroits (à faire de nôtre part)
+comme de nôtre pleine puissance &amp; authorité
+Royal, nous faisons tres-expresse inhibitions &amp;
+defenses à tous marchans, maitres, &amp; Capitaines
+de navires, matelots, &amp; autres noz sujets de
+quelque état, qualité &amp; condition qu'ilz soient,
+autres neantmoins avec ledit sieur de Monts,
+pour ladite entreprise, selon les articles
+&amp; conventions d'icelles par nous arretez ainsi
+que dit est: D'equipper aucuns vaisseaux, &amp; en
+iceux aller ou envoyer faire traffic &amp; troque de
+pelleterie, &amp; autres choses avec les Sauvages:
+Frequenter, negocier, &amp; communiquer durant
+ledit temps de dix ans, depuis le Cap de Raze,
+jusques au quarantiéme degré, comprenant
+toute la côte de la Cadie, terre &amp; Cap Breton,
+Bayes de sainct Cler, de Chaleur, Ile percée,
+Gachepé, Chichedec, Mesamichi, Lesquemin, Tadoussac,
+&amp; la riviere de Canada, tant d'un côté que
+d'autre, &amp; toutes les Bayes &amp; rivieres qui
+entrent dedans dédites côtes: A peine de
+desobeïssance, &amp; confiscation entiere de leurs vaisseaux,
+vivres, armes &amp; marchandises, au profit
+dudit sieur de Monts &amp; de ses associez, &amp; de
+trente mille livres d'amende. Pour l'asseurance
+&amp; acquit de laquelle &amp; de la coërtion &amp; punition
+de leur desobeïssance Vouz permettrez (comme
+nous avons aussi permis &amp; permettons)
+audit sieur de Monts &amp; associéz, de saisir,
+apprehender, &amp; arréter tous les contrevenans à
+nôtre presente defense &amp; ordonnance, &amp; leurs
+vaisseaux, marchandises, armes, &amp; victuailles,
+pour les amener &amp; remettre és mains de la Justice,
+&amp; étre procedé tant contre les personnes,
+que contre les biens desditz desobeïssans, ainsi
+qu'il appartiendra. Ce que nous voulons &amp;
+vous mandons &amp; ordonnons de faire incontinent
+publier &amp; lire par tous les lieux &amp; endroits
+public de vosdits pouvoirs &amp; jurisdictions, où
+vous jugerez besoin étre: à ce qu'aucun de nosdits
+sujets n'en puisse pretendre cause d'ignorance:
+Ains que chacun obeïsse &amp; se conforme surce
+à nôtre volonté. De ce faire nous vous avons
+donné, &amp; donnons pouvoir &amp; commission &amp;
+mandement special. Car tel est nôtre bon plaisir.
+Donné à Paris le dix-huitiéme Décembre, l'an de grace
+mille six cens trois, Et de nôtre regne le quinziéme.
+Ainsi signé HENRI. Et plus bas, Par le ROY,
+POTIER. Et seelé du grand seel de cire jaune.</p>
+
+<p>Ces lettres ont eté confirmées par autres secondes
+defences du vint-deuxiéme Janvier mille six
+cens cinq.</p>
+
+<p>Et quant aux marchandises venans de la
+Nouvelle-France, voici la teneur des lettres patentes
+du Roy portantes exemptions de subsides pour icelles.</p>
+
+<h4><i>Declaration du Roy</i></h4>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/H-lc.png"></span>ENRY par la grace de Dieu Roy de
+France &amp; de Navarre, A nos amez &amp; feaux
+Conseillers les gens tenans nôtre Cour
+des Aydes à Rouën, Maitres de noz ports,
+Lieutenans, Juges &amp; Officiers de nôtre Admirauté,
+&amp; de noz traites foraines établis en nôtre
+province de Normandie, &amp; chacun de vous endroit
+soy, Salut. Nous avons ci-devant par noz lettres
+patentes du huitiéme jour de Novembre
+mille six cens trois, dont copie est ci jointe souz
+le contreseel de notre Chancellerie, ordonné
+&amp; establi nostre cher &amp; bien amé le sieur de
+Monts nôtre Lieutenant general representant
+notre persone és côtes, terres &amp; confins de la
+Cadie, Canada, &amp; autres endroits en la
+Nouvelle-France, pour habiter lédites terres:
+Et par ce moyen amener à la conoissance
+de Dieu, les peuples y étans, &amp; là établir
+nôtre authorité. Et pour subvenir aux
+fraiz qu'il conviendroit faire, par nos autres lettres
+patentes du dix-huitiéme Decembre ensuivant
+nous aurions donné, permis &amp; accordé
+audit sieur de Monts, &amp; à ceux qui s'associeroient
+avec lui en cette entreprise, la traite des
+pelleteries &amp; autres choses qui se troquent avec les
+Sauvages dédites terres à plein specifiées par
+lédites patentes: ayans par le moyen de ce que dit
+est assez donné à entendre que lédits païs étoient
+par nous reconuz de nôtre obeïssance, &amp; les tenir
+&amp; avouer comme dependances de nôtre
+Royaume &amp; Coronne de France. Neantmoins
+nos Officiers des traites foraines, ignorans pour
+estre jusques à cette heure nôtre volonté, veulent
+au prejudice d'icelle contraindre ledit sieur
+de Monts &amp; ses associez de payer les mémes
+droits d'entrée des marchandises venans dédits
+païs, qui sont deuz par celles qui viennent
+d'Hespagne, &amp; autres contrées étrangeres, ne se
+contentans que pour icelles l'on ait payé noz droits
+d'entrée deuz aux lieux où elles ont déchargées,
+&amp; aux autres endroits où elles ont depuis
+passé par nôtre Royaume, que doivent les marchandises
+y venans de nos autres provinces &amp;
+terres de nôtre obeïssance étans du cru d'icelles.
+Et de fait un nommé François le Buffe, l'un des
+gardes à cheval du bureau de noz traites foraines
+à Caën, auroit arreté souz ce pretexte dés
+l'unziéme jour de Novembre dernier au lieu dit
+Condé sur Narreau, vint-deux balles de Castors
+appartenans audit sieur de Monts &amp; ses associez,
+venans dédites terres de la Cadie &amp; Canada,
+pretendant pour le fermier general dédites
+traites foraines de Normandie, nôtre Procureur
+joint, la confiscation dédites marchandises. Ce
+qui est &amp; seroit grandement prejudiciable audit
+sieur de Monts &amp; ses associez, frustrez de l'esperance
+qu'ils avoient de faire promptement argent
+d'icelles marchandises, pour subvenir &amp;
+emploier à l'achapt des vivres, munitions &amp; autres
+choses necessaires qu'il convient envoyer
+cette année avec nombre d'hommes pour l'execution
+de ladite entreprise. L'effect de laquelle
+demeurant par ce moyen traversé &amp; interrompu
+au prejudice de nôtre service, &amp; voulans remedier
+&amp; sur ce faire conoitre à chacun nôtre
+intention, à fin que l'on n'en puisse pretendre
+à l'avenir cause d'ignorance. POUR CES CAUSES,
+&amp; pour la consideration &amp; merite
+particulier de cet affaire, du bon succez duquel
+par la prudente conduite dudit sieur de Monts,
+nous esperons un grand bien devoir reussir à la
+gloire de Dieu, salut des Barbares, honneur &amp;
+grandeur de nos Etats &amp; seigneuries. Nous avons
+declaré &amp; declarons par ces presentes, Que
+toutes marchandises qui à l'avenir viendront
+dédits païs de la Cadie, Canada &amp; autres endroits
+qui sont de l'étendue du pouvoir par nous
+donné audit sieur de Monts, &amp; specifiez par nôdites
+lettres, des huitiéme Novembre &amp; dix-huitiéme
+Decembre mil six cens trois, léquelles
+ledit sieur de Monts &amp; sesdits associez feront amener
+dédits lieux en nôtre Royaume, suivant
+la permission qu'ils en ont, ou autres de leur gré,
+congé &amp; exprés consentement, ne payeront
+autres ne plus grands subsides, que les droits
+d'entrée, &amp; ceux qui se payent d'ordinaire pour
+les marchandises, qui passent de l'une de noz
+province en l'autre, &amp; qui sont du cru d'icelles.
+Et pour le regard des vint-deux balles de castors
+saisis &amp; arrétez, comme dit est, par ledit
+François le Buffe audit lieu de Condé sur Narraau.
+Pour les mémes raisons &amp; considerations susdites:
+Nous avons fait &amp; faisons audit sieur
+de Monts &amp; ses associez pleine &amp; entiere main-levée
+d'icelles vint-deux balles de castors. Voulons &amp;
+nous plait prompte &amp; entiere restitution &amp;
+delivrance leur en étre faite, en payant
+toutefois pour icelles les droits d'entrée en notre
+province de Normandie, que doivent lédites
+marchandises, selon qu'ilz se payent au bureau
+étably au lieu de la Barre, entre les mains
+de nôtre fermier general dédites traites foraines,
+ou son commis audit Bureau de Caën, sans
+autres fraiz ny dépens. Et en ce faisant, voulons
+&amp; ordonnons, que chacun de vous endroit foy,
+vous faites, souffrez &amp; laissez jouir ledit sieur de
+Monts &amp; sédits associez, pleinement &amp; paisiblement
+de l'entiere &amp; prompt effet de nôtre
+presente declaration, vouloir &amp; intention. SI
+VOUS MANDONS publier, lire &amp; registrer ces
+presentes, chacun en l'étendue de vos ressorts
+que besoin sera, à la diligence dudit sieur de
+Monts &amp; de sesdits associez: Cessans &amp; faisans
+cesser tous troubles &amp; empechemens à ce contraire:
+Contraignans &amp; faisans contraindre à ce
+faire, souffrir &amp; obeir tous ceux qu'il appartiendra,
+mémes ledit le Buffe, ensemble nôtredit
+fermier du bureau de Caën &amp; ses commis à
+la delivrance &amp; restitution dédites vint-deux
+balles de castors, &amp; de mémes à la décharge des
+pleiges &amp; cautions, si aucuns sont baillez pour
+asseurance dédits castors &amp; generalement tous
+autres, qui pource seront à contraindre par toutes
+voyes deuës &amp; raisonnables, Nonobstant
+oppositions ou appellations quelconques, pour
+léquelles, &amp; sans prejudice d'icelles, ne sera par
+vous differé. De ce faire nous avons donné &amp; donnons
+pouvoir, authorité, commission et
+mandement special. Et par ce que de ces presentes,
+l'on aura affaire en plusieurs lieux, nous voulons
+qu'au <i>Vidimus</i> d'icelles deuëment collationné
+par l'un de nos amez &amp; feaux Conseillers,
+Notaires &amp; secretaires, ou autre Notaire
+Royal, foy soit adjoutée comme au present original.
+Car tel est nôtre plaisir. Donné à Paris le
+huitiéme jour de Février, l'an de grace mille six
+cens cinq, Et de nôtre regne le seziéme. Ainsi signé
+HENRI. Et plus bas, Par le Roy, Potier.
+Et sellée en simple queuë du grand sceau, de cire
+jaune.</p>
+
+<p>Lédites lettres patentes du dix-huitiéme Novembre &amp;
+dix-huitiéme Decembre mille six cens trois,
+&amp; autres du dix-neufiéme Janvier
+mille six cens cinq, ont eté verifiees en la Cour
+de Parlement de Paris le seziéme Mars mille
+six cens cinq.</p>
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Voyage du sieur de Monts en la Nouvelle-France:
+Des accidens survenus audit voyage: Causes des bancs
+de glaces en la Terre-neuve: Impositions de noms
+à certains ports: Perplexité pour le retardement
+de l'autre navire.</i></p>
+
+<h3>CHAP. II</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>E sieur de Monts ayant fait publier
+les Commissions &amp; defenses susdites
+par la France, &amp; particulierement par les villes
+maritimes de ce Royaume, fit equipper deux
+navires, l'un souz la conduite du Capitaine
+Thimothée Havre de Grace, l'autre du
+Capitaine Morel de Honfleur. Dans le premier
+il se mit avec bon nombre de gens de qualité tant
+Gentils-hommes, qu'autres. Et d'autant que le
+sieur de Poutrincourt étoit desireux dés y avoit
+long temps, de voir ces terres de la Nouvelle-France,
+&amp; y choisir quelque lieu propre pour
+s'y retirer, avec sa famille, femme &amp; enfans,
+pour n'étre des derniers que courront &amp;
+participeront à la gloire d'une si belle &amp;
+genereuse entreprise: Il lui print aussi envie d'y
+aller. Et de fait il s'embarqua avec ledit sieur de
+Monts, &amp; quant &amp; lui fit porter quantité d'armes &amp;
+munitions de guerre, &amp; leverent les ancres du Havre
+de Grace le septiéme jour de Mars l'an mille
+six cens quatre. Mais étans parti de bonne
+heure avant que l'hiver eût encor quitté sa robbe
+fourrée de neige, ilz ne manquerent de trouver
+des bancs de glaces, contre léquels ilz
+penserent heurter, &amp; se perdre: mais Dieu qui
+jusques à present a favorisé la navigation de ces
+voyages, les preserva.</p>
+
+<p>On se pourroit étonner, &amp; non sans cause,
+pourquoy en méme parallele il y a plus de glaces
+en cette mer qu'en celle de France. A quoy
+je répont que les glaces que l'on rencontre en
+cette dite mer ne sont pas toutes originaires
+du climat, c'est à dire de la grand'baye de Canada,
+mais viennent des parties Septentrionales,
+poussées sans empéchement parmi les
+plaines de cette grande mer, par les ondées,
+bourrasques &amp; flots impetueux que les vents
+d'Est &amp; du Nort élevent en hiver &amp; au printemps,
+&amp; les chassent vers le Su, &amp; l'Ouest.
+Mais la mer de France est couverte de l'Ecosse,
+Angleterre &amp; Irlande: qui est cause que les glaces
+ne s'y peuvent décharger. Il y pourroit
+aussi avoir une autre raison prise du mouvement
+de la mer, lequel se porte davantage vers
+ces parties là, à cause de la course plus grande
+qu'il a à faire vers l'Amerique que vers les terres
+de deça. Or le peril de ce voyage ne fut
+seulement à la rencontre dédits bancs de glaces,
+mais aussi aux tempétes qu'ils eurent à souffrir,
+dont y en eût une qui rompit les galleries du
+navire. Et en ces affaires y eut un menuisier qui
+d'un coup de vague fut porté au chemin de
+perdition, hors le bord, mais il se retint à un
+cordage qui d'aventure pendoit hors icelui
+navire.</p>
+
+<p>Ce voyage fut long à-cause des vens contraires:
+ce qui toutefois arrive peu souvent à
+ceux qui partent au mois susdit pour aller aux
+Terres-neuves, léquels sont ordinairement
+poussez de vent d'Est ou de Nort propres à la
+route d'icelles terres. Et ayant pris leur brisée
+au Su de l'ile de Sable pour eviter les glaces
+susdites, ilz penserent tomber de Carybe en
+Scylle, &amp; s'aller échouër vers ladite ile durant
+les brumes épesses qui sont ordinaires en cette
+mer.</p>
+
+<p>En fin le sixiéme de May ilz terrirent à un
+certain port, qui est par les quarante-quatre
+degrez &amp; un quart de latitude, où ilz trouverent
+le Capitaine Rossignol du HAVRE DE GRACE,
+lequel troquoit en pelleterie avec les Sauvages,
+contre les defenses du RoY. Occasion
+qu'on lui confisqua son navire, &amp; fut appellé
+ce port, <i>Le port du Rossignol</i>: ayant eu en ce
+desastre un bien, que'un port bon &amp; commode en
+ces côtes là est appellé de son nom.</p>
+
+<p>De là côtoyant &amp; découvrans les terres ils
+arriverent à un autre port, qui est tres-beau,
+lequel ils appellerent <i>Le port du mouton</i>, à
+l'occasion d'un mouton qui s'estant noyé revint à
+bord, &amp; fut mangé de bonne guerre. C'est ainsi
+que beaucoup de noms anciennement ont esté
+donnez brusquement, &amp; sans grande deliberation.
+Ainsi le Capitole de Rome eut son nom
+parce qu'en y fouissant on trouva une téte de
+mort. Ainsi la ville de Milan a été appellée
+<i>Mediolanum</i> c'est à dire demi-laine, parce que les
+Gaulois jettans les fondemens d'icelle trouverent
+une truye qui étoit à moitié couverte de
+laine: ainsi consequemment de plusieurs autres.</p>
+
+<p>Etans au Port du Mouton ilz se cabanerent là à la
+mode des Sauvages, attendans des nouvelles
+de l'autre navire, dans lequel on avoit mis
+les vivres, &amp; autres choses necessaires pour la
+nourriture &amp; entretenement de ceux qui étoient
+de la reserve pour hiverner en nombre d'environ
+cent hommes. En ce Port ilz attendirent un mois
+en grande perplexité, de crainte qu'ils avoient
+que quelque sinistre accident fût arrivé
+à l'autre navire parti dés le dixiéme de Mars, où
+étoient le Capitaine du Pont de Honfleur, &amp; ledit
+Capitaine Morel. Et ceci étoit d'autant plus
+important, que de la venuë de ce navire dependoit
+tout le succez de l'affaire. Car méme sur cette
+longue attente il fut mis en delibaration sçavoir
+si l'on retourneroit en France, ou non.
+Le sieur de Poutrincourt fut d'avis qu'il valoit
+mieux là mourir. A quoy se conforma ledit sieur
+de Monts. Cependant plusieurs alloient à la
+chasse, &amp; plusieurs à la pecherie, pour faire valoir
+la cuisine. Prés ledit Port du Mouton il y a un
+endroit si rempli de lapins, qu'on ne mangeoit
+préque autre chose. Tandis on envoya
+Champlein avec une chaloupe plus avant chercher
+un lieu propre pour la retraite, &amp; tant
+demeura en cette expedition, que sur la
+deliberation du retour on le pensa abandonner:
+car il n'y avoit plus de vivres, &amp; se servoit-on
+de ceux qu'on avoit trouvé au navire de
+Rossignol, sans léquels il eust fallu quitter le
+lieu, &amp; rompre une belle entreprise à sa naissance,
+ou mourir là de faim aprés avoir fait la
+chasse aux lapins ce retardement de la venuë,
+dédits sieurs du Pont &amp; Capitaine Morel, furent
+deux occasions, l'une que manquans de
+batteau, ilz s'amuserent à en batir un en la terre
+où ils arriverent premierement, qui fut le
+<i>Port aux Anglois</i>: l'autre qu'étans venu au <i>Port
+de Campseau</i> ils trouverent quatre navires de
+Basques qui troquoient avec les Sauvages
+contre les defenses susdites, léquels ilz
+depouillerent, &amp; en amenerent les maitres audit
+sieur de Monts, qui les traitta fort humainement.</p>
+
+<p>Trois semaines passées icelui sieur de Monts
+n'ayant aucunes nouvelles dudit navire qu'il
+attendoit, delibera d'envoyer le long de la côte
+les chercher, &amp; pour cet effect depecha quelques
+Sauvages, auquels il bailla un François
+pour les accompagner avec lettres. Lédits Sauvages
+promirent de revenir à point-nommé dans
+huit jours: à quoy ils ne manquerent. Mais comme
+la societé de l'homme avec la famine
+bien d'accors est une chose puissante, ces Sauvages
+devant que partir eurent soin de leurs
+femmes &amp; enfans, &amp; demanderent qu'on leur
+baillât des vivres pour eux. Ce qui fut fait. En
+s'étans mis à la voile, trouverent au bout de
+quelques jours ceux qu'ilz cherchoient en un
+lieu dit <i>La bay des iles</i>, léquels n'étoient moins
+en peine dudit sieur de Monts, que lui d'eux
+n'ayans en leur voyage trouvé les marques &amp; enseignes
+qui avoient été dites, c'est que le sieur
+de Monts passant à <i>Campseau</i> devoit laisser
+quelque Croix à un arbre, ou missive y attachée.
+Ce qu'il ne fit point, ayant outre-passé
+ledit lieu de <i>Campseau</i> de beaucoup pour avoir
+pris sa route trop au Su à-cause des bancs de
+glaces, comme nous avons dit. Ainsi apres
+avoir leu les lettres, lédits Capitaines du Pont
+&amp; Morel se dechargerent des vivres qu'ils
+avoient apportés pour la provision de ceux
+qui devoient hiverner, &amp; s'en retournerent en
+arriere vers la grande riviere de <i>Canada</i> pour
+la traite des pelleteries.</p>
+<br><br>
+
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Debarquement du Port au Mouton: Accident d'un
+homme perdu seze jours dans les bois: Baye Françoise:
+Port-Royal: Riviere de l'Equille: Mine de cuivre:
+Mal-heur des mines d'or: Diamans: Turquoises.</i></p>
+
+<h3>CHAP. III</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/T.png"></span>OUTE la Nouvelle-France enfin assemblée
+en deux vaisseaux, on leve les ancres du <i>Port
+au Mouton</i> pour employer le temps &amp; découvrir
+les terres tant qu'on pourroit
+avant l'hiver. On va gaigner le <i>Cap de Sable</i> &amp;
+de là on fait voile à la <i>Baye Saincte Marie</i>, où
+noz gens furent quinze jours à l'ancre, tandis qu'on
+reconoissoit les terres &amp; passages de mer &amp; de
+rivieres: Cette Baye est un fort beau lieu pour
+habiter, d'autant qu'on est là tout porté à la
+mer sans varier. Il y a de la mine de fer &amp; d'argent
+mais elle n'est point abondante selon l'épreuve
+qu'on en a fait pardelà &amp; en France. Aprés
+avoir là sejourné douze ou treze jours, il
+arriva un accident étrange tel que je vay dire. Il
+avoit pris envie à un jeune homme d'Eglise Parisien
+de bonne famille, de faire le voyage avec le sieur
+de Monts, &amp; ce (dit-on) contre le gré de ses
+parens, léquels envoyerent exprés a Honfleur
+pour le divertir &amp; r'amener à Paris. Mais le zele
+n'en étoit que louable. Car si en beaucoup de
+choses on suivoit l'avis des gens sedentaires,
+on perdroit maintes belles occasions de bien
+faire. Or les navires étans à l'ancre en ladite
+Baye sainte Marie, il se mit en la troupe de
+quelques uns qui s'alloient égayer par les bois.
+Avint que s'étant arreté pour boire à un ruisseau
+il y oublia son epée, &amp; poursuivoit son chemin
+avec les autres quand il s'en apperceut.
+Lors il retourna en arriere pour l'aller chercher:
+mais l'ayant trouvée, oublieux de la part d'où
+il étoit venu, sans regarder s'il falloit aller
+vers le Levant, ou le Ponant, ou autrement (car il
+n'y avoit point de sentier) il prent sa voye à
+contre-pas, tournant le dos à ceux qu'il avoit
+laissé, &amp; tant fait par ses allées &amp; venuës, qu'il se
+trouve au rivage de lamer, là où ne voyant point
+de vaisseaux (car ils étoient en l'autre part
+d'une langue de terre qui s'avance à la mer, &amp;
+s'appelle <i>l'ile Longue</i>) il s'imagina qu'on l'avoit
+delaissé, &amp; se mit à lamenter sa fortune sur un
+roc. La nuit venuë chacun étant retiré, on le
+trouve manquer: on le demande à ceux qui
+avoient été és bois, ilz disent en quelle façon il
+étoit parti d'avec eux, &amp; que depuis ils n'en
+avoient eu nouvelles. Dé-ja on accusoit un
+certain de la religion pretendue reformée de
+l'avoir tué, pource qu'ilz se picquoient quelquefois
+de propos pur le fait de ladite religion. Somme
+on fait sonner la trompete parmi la foret,
+on tire le canon plusieurs fois. Mais en vain.
+Car le fray de la mer plus fort que tout cela
+rechassoit en arriere le son des canons &amp; trompetes.
+Deux, trois, &amp; quatre jours se passerent.
+Il ne comparoit point. Ce pendant le temps
+pressoit de partir, de maniere qu'apres avoir
+attendu jusques à ce qu'on le tenoit pour mort,
+on leva les ancres pour aller plus loin, &amp; voir
+le fond d'une baye qui a quelques quarante lieuës
+de longueur, &amp; quatorze, puis dix-huit de largeur,
+laquelle a été appellée la <i>Baye Françoise.</i></p>
+
+<p>En cette Baye est au quarante-cinquiéme degré,
+le passage pour entrer en un port, lequel
+noz gens furent desireux de voir, &amp; y firent quelque
+sejour, durant lequel ils eurent le plaisir
+de chasser un Ellan, lequel traversa à nage un grand
+lac de mer qui fait ce Port, sans se forcer. Cedit
+port est couvert de montagnes du côté du Nort,
+qui durent plus de quinze lieuës Nordest
+&amp; Surouest. Vers le Su sont coteaux, léquels
+(avec lédites montagnes) versent mille ruisseaux,
+qui rendent le lieu agreable plus que nul autre
+du monde, &amp; y a de fort belles cheutes pour
+faire des moulins de toutes forces. A l'Est
+est une riviere entre lédits côtaux &amp; montagnes,
+dans laquelle les navires peuvent faire voile
+jusques à quinze lieuës ou plus: &amp; durant cet
+espace ce ne sont que prairies d'une part &amp;
+d'autre de ladite riviere, laquelle fut appellée
+<i>L'Equille</i>, parce que le premier poisson qu'on y
+print fut une Equille. Mais ledit Port pour sa
+beauté fut appellé LE PORT-ROYAL, non par le choix
+de Champlein, comme il se vante en la relation de
+ses voyages: mais par le sieur de Monts
+Lieutenant du Roy. Le sieur de
+Poutrincourt ayant trouvé ce lieu à son gré, il
+le demanda, avec les terres y continentes, audit
+sieur de Monts, auquel sa Majesté avoit par la
+commission inferée ci dessus baillé la distribution
+des terres de la Nouvelle-France depuis le
+quarantiéme degré jusques au quarante-sixiéme.
+Ce qui lui fut octroyé, &amp; depuis en a pris
+lettres de confirmation de sadite Majesté, en
+intention de s'y retirer avec sa famille, pour
+y établir le nom Chrétien &amp; François tant que son
+pouvoir s'étendra, &amp; Dieu lui en doint le moyen.
+Ledit Port a huit lieuës de circuit sans
+comprendre la riviere de l'Equille dite maintenant
+la riviere du Dauphin, Il y a deux iles dedans
+fort belles &amp; agreables; l'une à l'entrée de
+ladite riviere, que je fay d'une lieuë Françoise
+de circuit: l'autre à côté de l'embouchure d'une
+autre riviere large à peu prés comme la riviere
+d'Oise, ou Marne, entrant dans ledit
+Port: ladite ile préque de la grandeur de l'autre:
+&amp; toutes deux foretieres. C'est en ce
+Port &amp; vis à vis de la premiere ile, que nous
+avons demeuré deux ans aprés ce voyage.
+Nous en parlerons plus amplement en autre lieu.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/PR-small.png"></p>
+<p class="mid"><a href="images/PR-large.png">Agrandissement</a></p>
+
+
+<p>A partir du Port Royal ilz firent voile à la
+mine de cuivre de laquelle nous avons parlé ci-dessus.
+C'est un haut rocher entre deux bayes
+de mer où le cuivre est enchassé dans la pierre
+fort beau &amp; fort pur, tel que celui qu'on dit cuivre
+de rozette. Plusieurs orfévres en ont veu en
+France, léquels disent qu'au dessous du cuivre il
+y pourroit avoir de la mine d'or. Mais de s'amuser
+à la rechercher, ce n'est chose encore de saison.
+La premiere mine c'est d'avoir du pain &amp; du vin,
+&amp; du bestial, comme nous disons au
+commencement de notre histoire. Nôtre
+felicité ne git point és mines, principalement
+d'or &amp; d'argent léquelles ne servent qu
+labourage de la terre, ni à l'usage des métiers.
+Au contraire l'abondance d'icelles n'est qu'une
+sarcine, un fardeau, qui tient l'homme en
+perpetuelle inquietude, &amp; tant plus il en a, moins
+a-il de repos, &amp; moins lui est sa vie asseurée.</p>
+
+<p>Avant les voyages du Perou on pouvoit serrer
+beaucoup de riches en peu de place, au lieu
+qu'aujourd'hui: l'or &amp; l'argent étans avilis
+par l'abondance, il faut des grandz coffres pour
+retirer ce qui se pouvoit mettre en une
+petite bouge. On pouvoit faire un long trait de
+chemin avec une bourse dans la manche aujourd'hui
+il faut une valize, &amp; un cheval exprés.
+A ce propos Bodin en sa Republique dit avoir
+verifié en la Chambre des comptes qu'au temps
+de saint Louis le Chancelier de France n'avoit
+pour soy, ses chevaux &amp; valets à cheval, &amp; pour
+avoine &amp; toute chose que sept sols parisis par
+jours. Ce que consideré, nous pouvons à bon-droit
+maudire l'heure quand jamais l'avarice
+a porté l'Hespagnol en l'Occident, pour les
+mal-heurs qui s'en sont ensuivis. Car quand je
+me represente que par son avarice il a allumé
+&amp; entretenu la guerre en toute la Chrétienté, &amp;
+s'est étudié à ruiner ses voisins, &amp; non point le
+Turc, je ne puis penser qu'autre que le diable
+ait eté autheur de ses voyages. Et ne faut m'alleguer
+ici le pretexte de la Religion. Car (comme nous
+avons dit allieurs) ils ont tout tuez les
+originaires du païs avec des supplices les plus
+inhumains que le diable a peu leur suggerer: Et
+par leurs cruautés ont rendu le nom de Dieu un
+nom de scandale &amp; ces pauvres peuples, &amp; l'ont
+blasphemé continuellement par chacun jour au
+milieu des Gentils, ainsi que le prophete le
+reproche au peuple d'Israël. Temoin celui qui aima
+mieux estre damné que d'aller au Paradis des
+Hespagnols.</p>
+
+<p>Les Romains (de qui l'avarice a toujours eté
+insatiable) ont bien guerroyé les nations de la
+terre pour avoir leurs richesses, mais les cruautés
+Hespagnoles ne se trouvent point dans leurs
+histoires. Ilz se sont contentez de dépouiller les
+peuples qu'ils ont veincus, sans leur ôter la vie.
+Un ancien autheur Payen faisant un essay de sa
+veine Poëtique ne trouve plus grand crime en
+eux, sinon que s'ilz découvroient quelque peuple
+qui eût de l'or, il estoit leur ennemi. Les
+vers de cet Autheur ont si bonne grace que je ne
+me puis tenir de les coucher ici, quoy que
+ce ne soit mon intention d'alleguer gueres de
+Latin:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Orbem jam totum Romanus victor hebebat,</i></p>
+<p><i>Quà mare, quà terra, quà sidus currit utrumque,</i></p>
+<p><i>Nec satiatus erat: gravidis freta pulsa carinis</i></p>
+<p><i>Jam peragrabantur: si quis sinus abditus ultra,</i></p>
+<p><i>Si qua foret tellus quae fulvum mitteret aurum</i></p>
+<p><i>Hostis erat: fatisque in tristia bella paratis.</i></p>
+<p><i>Quaerebantur opes.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Mais la doctrine du sage fils de Sirach, nous enseigne
+toute autre chose. Car reconoissant que
+les richesses qu'on fouille jusques aux antres de
+Pluton sont ce que quelqu'un a dit, <i>irritamenta
+malorum</i>, il a prononcée celui-là <i>heureux que n'a
+point couru aprés l'or &amp; n'a mis son esperance en
+argent &amp; thresors</i>, adjoutant qu'il <i>doit étre
+estimé avoir fait choses merveilleuses, entre tous
+ceux de son peuple &amp; étre l'exemple de gloire, lequel
+a eté tempté par l'or, est demeuré parfait.</i> Et par un
+sens contraire celui-là malheureux que fait
+autrement.</p>
+
+<p>Or pour en revenir à noz mines, parmi ces roches
+de cuivre se trouvent quelque fois des petits
+rochers couverts de Diamans y attachés, Je ne
+veux asseurer qu'ilz soient fins, mais cela est
+agreable à voir. Il y a aussi de certaines pierres
+bleuës transparentes, léquelles ne valent moins
+que les Turquoises. Ledit Champ-doré nôtre
+conducteur és navigations de ce païs-là, ayant
+taillé dans le roc une de ces pierres, au retour
+de la Nouvelle-France il la rompit en deux,
+&amp; en bailla l'une au sieur de Monts, l'autre
+au sieur de Poutrincourt, léquelles ilz
+firent mettre en oeuvre &amp; furent trouvées
+dignes d'estre presentées, l'une au Roy par ledit
+sieur de Poutrincourt, l'autre à la Royne par ledit
+sieur de Monts, &amp; furent fort bien receuës. J'ay
+memoire qu'un orfévre offrit quinze escus audit
+de Poutrincourt de celle qu'il presenta à sa
+Majesté. Il y a beaucoup d'autres secrets &amp; belles
+choses dans les terres, dont la conoissance
+n'est encore venuë jusques à nous, &amp; se
+découvriront à mesure que la province s'habitera.</p>
+<br><br>
+
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Description de la riviere Saint Jean &amp; de l'ile
+Sainte Croix: Homme perdu dans les bois trouvé le
+seziéme jour: Exemples de quelques abstinences
+étranges: Differens des Sauvages remis au jugement
+du sieur de Monts: Authorité paternelle entre lédits
+Sauvages: Quels maris choisissent à leurs filles.</i></p>
+
+<h3>CHAP. IV</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/A2.png"></span>PRES avoir reconu ladite mine, la
+troupe passa à l'autre de la Baye Françoise,
+&amp; allerent vers le profond d'icelle:
+puis en tournant le Cap vindrent
+à la <i>riviere Saint Jean</i>, ainsi appellée (à mon
+avis) pource qu'ils y arriverent le vint-quatriéme
+Juin, qui est le jour &amp; féte de S. Jean Baptiste.
+Là est un beau port d'environ une lieuë de
+longueur; mais l'entrée en est dangereuse à qui
+ne sçait les addresses, &amp; au bout d'icelui se
+presente un saut impetueux de ladite riviere, laquelle
+se precipite en bas des rochers, lors que la mer
+baisse, avec un bruit merveilleux: car étans
+quelquefois à l'ancre en mer nous l'avons ouï de plus
+de deux lieuës loin. Mais de haute mer on y peut
+passer avec de grans vaisseaux. Cette riviere est
+une des plus belles qu'on puisse voir, ayant quantité
+d'iles, &amp; fourmillant en poissons. Cette année
+derniere mille six cens huit Champ-doré
+avec un des gens dudit sieur de Monts, a eté
+quelques cinquante lieuës à mont icelle, &amp;
+temoignent qu'il y a grande quantité de vignes le long
+du rivage, mais les raisins n'en sont si gros
+qu'au païs des Armouchiquois: il y a aussi des
+oignons, &amp; beaucoup d'autres sortes de bonnes herbes.
+Quant aux arbres ce sont les plus beaux qu'il
+possible de voir. Lors que nous y étions nous y
+reconeumes des Cedres en grand nombre. Au regard
+des poissons le méme Champ-doré
+nous a rapporté qu'en mettant la chaudiere
+sur le feu ils en avoient pris suffisamment
+pour eux disner avant que l'eau fût chaude. Au reste
+cette riviere s'étendant avant dans les terres, les
+Sauvage abbregent merveilleusement de grans
+voyages par le moyen d'icelle. Car en six
+jours ilz vont à <i>Gachepé</i> gaignans la baye ou
+golfe de Chaleur quant ils sont au bout, en
+portant leurs canots par quelques lieuës. Et par
+la méme riviere en huit jours ilz vont à <i>Tadoussac</i>
+par un bras d'icelle qui vient de vers le Nort-ouest.
+De sorte qu'au Port Royal on peut avoir en
+quinze ou dix-huit jours des nouvelles des
+François habituez en la grande riviere de <i>Canada</i>
+telles voyes: ce qui ne se pourroit faire par mer
+en un mois, ni sans hazard.</p>
+
+<p>Quittans la riviere Saint-Jean, ilz vindrent
+suivant la côte à vint lieuës de là en une grande
+riviere (qui est proprement mer) où ilz se camperent
+en une petite ile size au milieu d'icelle, laquelle
+ayant reconu forte de nature &amp; de facile garde,
+joint que la saison commençoit à se passer, &amp;
+partant falloit penser de se loger, sans plus
+courir, ilz resolurent de s'y arréter. Je ne veux
+rechercher curieusement les raisons des uns &amp; des
+autres sur la resolution de cette demeure:
+mais je seray toujours d'avis que quiconque va en un
+païs pour le posseder, ne s'arréte point aux iles
+pour y estre prisonnier. Car avant toutes choses
+il faut se proposer la culture de la terre.
+Et je demanderois volontiers comme on la cultivera
+s'il faut à toute heure, matin, midi, &amp; soir
+passer avec grand'peine un large trajet d'eau
+pour aller aux choses qu'on requiert de la terre
+ferme; et si on craint l'ennemi, comment se sauvera
+celui qui sera au labourage ou ailleurs en affaire
+necessaires, étant poursuivi? car on ne trouve
+pas toujours des bateaux à point nommé, ni deux
+hommes pour les conduire. D'ailleurs nôtre vie
+ayant besoin de plusieurs commodités
+une ile n'est pas propre pour commencer
+l'établissement d'une colonie s'il n'y a des courans
+d'eau douce pour le boire, &amp; le menage; ce qui n'est
+point en des petites iles. Il faut du bois
+pour le chauffage: ce qui n'y est semblablement.
+Mais sur tout il faut avoir les abris des mauvais
+vents, &amp; des froidures: ce qui est difficile en un
+petit espace environné d'eau de toutes parts.
+Neantmoins la compagnie s'arréta là au milieu
+d'une riviere large où le vent du Nort &amp; Norouest
+bat à plaisir. Et d'autant qu'à deux lieuës
+au dessus il y a des ruisseaux qui viennent comme
+en croix se décharger dans ce large bras de mer,
+cette ile de la retraite des François fut appellée
+SAINTE CROIX, à vint-cinq lieuës plus loin que
+le Port Royal. Or ce pendant qu'on commencera à
+couper &amp; abbattre les Cedres &amp; autres arbres
+de ladite ile pour faire les batimens necessaires,
+retournons chercher Maitre Nicolas
+Aubri perdu dans les bois, lequel on tient
+pour mort il y a long temps.</p>
+
+<p>Comme on étoit aprés à deserter l'ile Champ-doré
+fut r'envoyé à la Baye Sainte-Marie avec
+un maitre de mines qu'on y avoit mené pour tirer
+de la mine d'argent &amp; de fer: ce qu'ilz
+firent. Et comme ils eurent traversé la Baye
+Françoise, ils entrerent en ladite baye
+Sainte-Marie par un passage étroit qui est
+entre la terre du Port Royal, &amp; une ile
+dite <i>l'ile longue</i>: là où aprés quelque sejour,
+allans pécher, ledit Aubri les apperceut,
+&amp; commença d'une foible voix à crier
+le plus hautement qu'il peut. Et pour seconder
+sa voix il s'avisa de faire ainsi que jadis
+Adriadné &amp; Thesée, comme le recite Ovide en
+ces vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Je mis un linge blanc sur le bout d'une lance</i></p>
+<p><i>Pour leur donner de moy nouvelle souvenance.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Mettant son mouchoir à son chapeau au bout
+d'un baton. Ce qui le donna mieux à conoitre.
+Car comme quelqu'un eut ouï la voix, &amp; dit à
+la compagnie si ce pourroit point étre ledit
+Aubri, on s'en mocquoit. Mais quand on eut
+veu le mouvement du drappeau, &amp; du chapeau,
+on creut qu'il en pouvoit étre quelque chose.
+Et s'étans rapprochés ilz reconnurent parfaitement
+que c'étoit lui méme, &amp; le recueillirent dans
+leur barque avec grande joye &amp; contentement,
+le seziéme jour aprés son égarement.</p>
+
+<p>Plusieurs en ces derniers temps se flattans
+plus que de raison, ont farci leurs livres &amp;
+histoires des maints miracles où n'y a pas si grand
+sujet d'admiration qu'ici, Car durant ce seze jours
+il ne véquit que de je ne sçay quels petitz fruits
+semblables à des cerises sans noyau, qui se trouvent
+assez rarement dans ces bois. Je croy que ce sont
+ceux que les Latins appellent <i>Myrtillos</i> &amp; les
+Bourguignous <i>du Pouriau</i>. Mais il ne faut penser
+que cela fût capable de sustenter un homme bien
+mangeant &amp; bien buvant, ains confesser que
+Dieu en ceci a operé par dessus la Nature. Et de
+verité en ces derniers voyages s'est reconue
+speciale grace &amp; faveur en plusieurs occurences
+léquelles nous remarquerons selon que
+l'occasion se presentera. La pauvre Aubri
+(je l'appelle ainsi à cause de son affliction) étoit
+merveilleusement extenué, comme on peut
+penser. On lui bailla à manger par mesure
+&amp; le remena-on vers la troupe à l'ile Sainte Croix,
+dont chacun receut une incroyable joye &amp;
+consolation, &amp; particulierement le sieur de Monts,
+à qui cela touchoit plus qu'à tout autre.
+Il ne faut ici m'alleguer les histoires de la fille
+de Confolans en Poitou, que fut deux ans sans
+manger, il y a environ six ans: ni d'une autre
+d'aupres de Berne en Suisse, laquelle perdit l'appetit
+pour toute sa vie en l'an mille six cens un, &amp;
+autres semblables. Car ce sont accidens avenus par
+un debauchement de la nature. Et quant à ce
+que recite Pline qu'aux dernieres extremitez de
+l'Indie, és parties basses de l'Orient, autour
+de la fontaine &amp; source du Gange, il y a une nation
+d'Astomes, c'est à dire sans bouche, qui ne vit que
+de la seule odeur &amp; exhalation de certaines racines,
+fleurs, &amp; fruicts, qu'ilz tirent par le nez,
+je ne l'en voudois aisément croire: ni
+pareillement le Capitaine Jacques Quartier
+quant il parle de certains peuples du <i>Saguenay</i>
+qu'il dit n'avoir point aussi de bouche, &amp; ne
+manger point (par le rapport du Sauvage <i>Donnacona</i>,
+lequel il amena en France pour en faire recit
+au Roy) avec d'autres choses éloignées de
+commune croyance. Mais quand bien cela seroit,
+telles gens ont la nature disposée à cette
+façon de vivre. Et ici ce n'est pas de méme. Car
+ledit Aubri ne manquoit d'appetit: &amp; a vécu
+seze jours nourri en partie de quelque force
+nutritive qui est en l'air de ce païs-là, &amp; en partie
+de ces petits fruits que j'ay dit: Dieu lui ayant
+donné la force de soutenir cette longue disette
+de vivres sans franchir le pas de la mort. Ce que
+je trouve étrange, &amp; l'est vrayement: mais és histoires
+de nôtre temps recuillies par le sieur
+Goulart Senlisien, sont recitées des choses qui
+semblent dignes de plus grand étonnement. Entre
+autres d'un Henri de Hasseld marchant trafiquant
+des païs bas à Berg en Norwege: lequel ayant
+ouï un gourmand de Precheur parler mas
+des jeûnes miraculeux, comme s'il n'étoit plus
+en la puissance de Dieu de faire ce qu'il
+a fait par le passé; indigné de cela, essaya
+de jeuner, &amp; s'abstint par trois jours: au bout
+déquelz pressé de faim il print un morceau de pain
+en intention de l'avaler avec un verre de biere:
+mais tout cela lui demeura tellement en la gorge
+qu'il fut quarante jours &amp; quarante nuits sans
+boire ni manger. Au bout de ce temps il rejeta
+par la bouche la viande &amp; le breuvage
+qui lui étoit demeurez en la gorge. Une si
+longue abstinence l'affoiblit de telle sorte,
+qu'il fallut le sustenter &amp; remettre avec du
+laict. Le Gouverneur du païs ayant entendu cette
+merveille, le fit venir, &amp; s'enquit de la verité
+du fait: à quoy ne pouvans ajouter de foy, il
+en voulut faire un nouvel essay, &amp; l'ayant
+fait soigneusement garder en une chambre,
+trouva la chose veritable. Cet homme est
+recommandé de grande pieté, principalement envers
+les pauvres. Quelque temps apres étant venu
+pour ses affaires à Bruxelles en Brabant,
+un sien debiteur pour gaigner ce qu'il lui
+devoit l'accusa d'heresie, &amp; le fit bruler en l'an
+mil cinq cens quarante-cinq.</p>
+
+<p>Et depuis encore un Chanoine de Liege voulant
+faire effay de ses forces à jeuner, ayant
+continué jusques au dix-septiéme jour, se sentit
+tellement abbatu, que si soudain on ne l'eût
+soutenu d'un bon restaurent, il defailloit
+du tout.</p>
+
+<p>Une jeune fille de Buchold en territoire de
+Munstre en Westphalie affligée de tristesse, &amp;
+ne voulant bouger de la maison, fut battue à
+cause de cela par sa mere. Ce qui redoubla
+tellement son angoisse, qu'ayant perdu le repos
+elle fut quatre mois sans boire ni manger, fors
+que parfois elle machoit quelque pomme cuite,
+&amp; se lavoit la bouche avec un peu de tisane.</p>
+
+<p>Les histoires Ecclesiastiques entre un grand
+nombre de jeûneurs, font mention de trois saints
+hermites nommez Simeon, léquelz vivoient en
+austérité étrange, &amp; longs jeûnes, comme
+de huit &amp; quinze jours, voire plus &amp;
+n'ayans pour toute demeure qu'une colomne
+où ils habitoient &amp; passoient leur vie: à raison
+dequoy ilz furent surnommez Stelites, c'est à dire
+Colomnaires, comme habitans en des Colomnes.</p>
+
+<p>Mais tous ces gens ici s'étoient partie resolus
+à telz jeûnes, partie s'y étoient peu à peu accoutumés
+&amp; ne leur étoit plus étrange de tant jeuner.
+Ce qui n'a pas été en celui duquel nos parlons,
+et pource son jeûne est d'autant plus admirable,
+qu'il n'étoit nullement disposé, &amp; n'avoit
+accoutumé ces longues austerités.</p>
+
+<p>Or aprés qu'on l'eut fétoyé, &amp; sejourné encore
+par quelque temps à ordonner les affaires, &amp;
+reconoitre la terre des environs l'ile Sainte-Croix,
+ou parla de r'envoyer les navires en France
+avant l'hiver, &amp; à tant se disposerent au
+retour ceux qui n'étoient allez là pour hiverner.
+Cependant les Sauvages de tous les environs
+venoient pour voir le train des François, &amp;
+se rengeoient volontiers aupres d'eux:
+mémes en certains differens faisoient le sieur
+de Monts juge de leurs debats, qui est un commencement
+de sujection volontaire, d'où l'on peut
+concevoir une esperance que ces peuples
+s'accoutumeront bien-tôt à nôtre façon de vivre.</p>
+
+<p>Entre autres choses survenues avant le partement
+dédits navires, avint un jour qu'un Sauvage
+nommé <i>Bituani</i> trouvant bonne la cuisine dudit
+sieur de Monts, s'y étoit arrété, &amp; y rendoit
+quelque service: &amp; neantmoins faisoit l'amour
+à une fille pour l'avoir en mariage, laquelle ne
+pouvant avoir de gré &amp; du consentement du pere,
+il la ravit, &amp; la print pour femme. Là dessus
+grosse querele: lui est la fille enlevée, &amp;
+remenée à son pere. Un grand debat se preparoit,
+n'eust été que <i>Bituani</i> s'étant plaint de cette
+injure audit sieur de Monts, les autres vindrent
+defendre leur cause, disans, à sçavoir le pere
+assisté de ses amis, qu'il ne vouloit bailler sa
+fille à un homme qui n'eût quelque industrie pour
+nourrir elle &amp; les enfans qui proviendroient du
+mariage: Que quant à lui il ne voyoit point qu'il
+sceut rien faire: Qu'il s'amusoit à la cuisine de
+lui sieur de Monts, &amp; ne s'exerçoit point à chasser.
+Somme qu'il n'auroit point la fille, &amp; devoit
+se contenter de ce qui s'étoit passé. Ledit
+sieur de Monts les ayant ouys il leur remontra
+qu'il ne le detenoit point, qu'il étoit gentil
+garçon, &amp; iroit à la chasse pour donner preuve de
+ce qu'il sçavoit faire. Mais pour tout cela, si ne
+voulurent-ilz point lui rendre la fille qu'il n'eût
+montré par effet ce que ledit sieur de Monts
+promettoit. Bref il va à la chasse (du poisson)
+prent force saumons: La fille lui est rendue, &amp;
+le lendemain il vint revétu d'un beau manteau
+de castor tout neuf bien orné de <i>Matachias</i>, au
+Fort qu'on commençoit à batir pour les François,
+amenant la femme quant &amp; lui, comme
+triomphant &amp; victorieux, l'ayant gaignée de
+bonne guerre: laquelle il a toujours depuis fort
+aymée pardessus la coutume des autres Sauvages:
+donnant à entendre que ce qu'on acquiert
+avec peine on le doit bien cherir.</p>
+
+<p>Par cet acte nous reconoissons les deux points
+les plus considerables en affaires de mariage
+étre observés entre ces peuples conduits seulement
+par la loy de Nature: c'est à sçavoir l'authorité
+paternelle, &amp; l'industrie du mari. Chose que
+j'ay plusieurs fois admirée: voyant qu'en
+nôtre Eglise Chrétienne, par je ne sçay quels
+abus, on a vécu plusieurs siecles, dutant léquels
+l'authorité paternelle a eté baffouée &amp; vilipendée,
+jusques à ce que les assemblées Ecclesiastiques
+on debendé les ïeux; &amp; reconu que cela étoit
+contre la nature méme: &amp; que noz Rois par Edits
+ont remise en son entier cette paternelle
+authorité: laquelle neantmoins és mariages
+spirituels &amp; voeuz de Religion n'est point
+encore r'entrée en son lustre, &amp; n'a en ce regard
+son appui que sur les Arrets des Parlement, léquels
+souventefois ont contraint les detenteurs des
+enfans de les rendre à leurs peres.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"></p>
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Description de l'ile de Sainte-Croix: Entreprise du
+sieur de Monts difficile, genereuse: &amp; persecutée
+d'envier: Retour du sieur de Poutrincourt en
+France: Perils du voyage.</i></p>
+
+<h3>CHAP. V</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/D.png"></span>EVANT que parler du retour des
+navires en France, il nous faut dire
+que l'ile de Sainte-Croix est difficile
+à trouver à qui n'y a été, car il
+y a tant d'iles &amp; de grandes bayes à
+passer devant qu'y parvenir, que je m'étonne comme
+on avoit eu la patience de penetrer si avant
+pour l'aller trouver. Il y a trois ou quatre
+montagnes eminentes pardessus les autres aux
+côtez: mais de la part du Nort d'où descend
+la riviere, il n'y en sinon une pointue eloignée
+de plus de deux lieuës. Les bois de la terre ferme
+sont beaux &amp; relevez par admiration &amp; les
+herbages semblablement. Il y a des ruisseaux
+d'eau douce tres-agreables vis à vis de l'ile,
+où plusieurs des gens du sieur de Monts faisoient
+leur menage, &amp; y avoient cabanné.
+Quant à la nature de la terre, elle est tres bonne
+&amp; heureusement abondante. Car ledit sieur de
+Monts y ayant fait cultiver quelque quartier
+de terre, &amp; icelui ensemencé de segle (je n'y ay
+point vu de froment) il n'eut moyen d'attendre la
+maturité d'icelui, pour le recuillir: &amp;
+neantmoins le grain tombé à surcreu &amp; rejetté
+si merveilleusement, que deux ans aprés nous en
+recuillimes d'aussi beau, gros, &amp; pesant, qu'il
+y en ait point en France, que la terre avoit produit
+sans culture: &amp; de present il continue à repulluler
+tous les ans. Ladite ile a environ demie lieuë
+Françoise de tour, &amp; au bout du côté
+de la mer il y a un tertre, &amp; comme un ilot
+separé où étoit placé le canon dudit sieur de
+Monts, &amp; là aussi est la petite chappelle batie à
+la Sauvage. Au pied d'icelle il y a des moules tant
+que c'est merveilles, léquelles on peut
+amasser de basse mer, mais elles sont petites. Je
+croy que les gens dudit sieur de Monts ne
+s'oublierent à prendre les plus grosses, &amp; n'y
+laisserent que la semence &amp; menue generation.
+Or quant à ce qui est de l'exercice &amp; occupation
+de noz François durant le temps qu'ils ont
+été là, nous le toucherons sommairement aprés
+que nous aurons reconduit les navires en France.</p>
+
+<p>Les frais de la marine en telles entreprises que
+celle du sieur de Monts sont si grands que qui
+n'a les reins fors succumbera facilement: &amp; pour
+eviter aucunement ces frais il convient
+s'incommoder beaucoup, &amp; se mettre au peril de
+demeurer degradé parmi des peuples qu'on ne
+conoit point; &amp; qui pis est, en une terre inculte
+&amp; toute forétiere. C'est en quoy cette
+action est d'autant plus genereuse, qu'on y voit le
+peril eminent, &amp; neantmoins on ne laisse de braver
+la Fortune, &amp; sauter par dessus tant d'épines qui
+s'y presentent. Les navires du sieur de Monts
+retournans en France, le voila demeuré en un triste
+lieu avec un bateau &amp; une barque tant seulement.
+Et ores qu'on lui promette de l'envoier querir
+à la revolution de l'an, que est-ce que se peut
+asseurer de la fidelité d'Æole &amp; de Neptune
+deux mauvais maitres, furieux, inconstans, &amp;
+impitoyables? Voila l'état auquel ledit sieur de
+Monts se reduisoit n'ayant point d'avancement du
+Roy comme ont eu ceux déquels (hors-mis le
+feu sieur Marquis de la Roche) nous avons
+ci-devant rapporté les voyages. Et toutefois c'est
+celui qui a plus fait que tous les autres,
+n'ayant point jusques ici laché prise. Mais en fin
+je crains qu'il ne faille là tout quitter, au grand
+vitupere &amp; reproche du nom François, qui par ce
+moyen est rendu ridicule &amp; la fable des autres
+nations. Car comme si on se vouloit opposer à
+la conversion de ces pauvres peuples Occidentaux,
+&amp; à l'avancement de la gloire de Dieu, &amp;
+du Roy, il se trouve des gens pleins d'avarice
+&amp; d'envie, gens qui ne voudroient avoir
+donné un coup d'épée pour le service de
+sa Majesté, ni souffert la moindre peine du
+monde pour l'honneur de Dieu, léquels empéchent
+qu'on ne tire quelque profit de la province
+méme pour fournir à ce qui est necessaire à
+l'établissement d'un tel oeuvre, aimans mieux
+que les Anglois &amp; Hollandois s'en prevaillent
+que les François, &amp; voulans faire que le nom de
+Dieu demeure inconu en ces parties là. Et telles
+gens, qui n'ont point de Dieu (car s'ils en
+avoient ilz seroient zelateurs de son nom) on
+les écoute, on les croit, on leur donne gain de
+cause.</p>
+
+<p>Or sus appareillons &amp; nous mettons bientôt à
+la voile. Le sieur de Poutrincourt avoit fait
+le voyage par-dela avec quelques hommes de mise,
+non pour y hiverner, mais comme pour y aller
+marquer son logis, &amp; reconoitre une terre qui
+lui fût agreable. Ce qu'ayant fait, il n'avoit
+besoin d'y sejourner plus long temps. Par ainsi
+les navires étans préts à partir pour le retour,
+il se mit &amp; ceux de sa compagnie dedans l'un
+d'iceux. Ce-pendant le bruit étoit par-deça de
+toute parts qu'il faisoit merveilles dedans
+Ostende pour lors assiegée dés y avoir trois ans
+passez par les Altesses de Flandres. Le voyage ne
+fut sans tourmente &amp; grans perils. Car entre
+autres j'en reciteray deux ou trois que l'on
+pourroit mettre parmi les miracles, n'étoit que les
+accidens de mer sont assez journaliers: sans
+toutefois que je vueille obscurcir la faveur
+speciale que Dieu a toujours montrée en ces
+voyages.</p>
+
+<p>Le premier est d'un grain de vent qui sur le
+milieu de leur navigation vint de nuit en un instant
+donner dans les voiles avec une impetuosité
+si violente, qu'il renversa le navire en sorte
+que d'une part la quille étoit préque à fleur
+d'eau, &amp; la voile nageant dessus, sans qu'il y eût
+moyen, ni loisir de l'ammener, ou desamarer les
+écoutes. Incontinent voila la mer comme en feu
+(les mariniers appellent ceci Le feu de saint
+Goudran.). Et de mal-heur, en cette surprise ne se
+trouvoit un seul couteau pour couper les cables,
+ou le voile. Le pauvre vaisseau cependant en ce
+fortunal demeuroit en l'état que nous avons dit,
+porté haut &amp; bas. Bref plusieurs s'attendoient
+d'aller boire à leurs amis, quand voici un nouveau
+renfort de vent qui brisa la voile
+en mille pieces inutiles par apres &amp; à toutes choses.
+Voile heureux d'avoir par sa ruine sauvé tout
+ce peuple. Car s'il eût eté neuf le peril s'y fût
+rencontré beaucoup plus grand. Mais Dieu tente
+souvent les siens, &amp; les conduit jusques au pas
+de la mort, à fin qu'ilz reconoissent sa puissance
+&amp; le craignent. Ainsi le navire commença à se relever
+peu à peu, &amp; se remettre en état d'asseurance.</p>
+
+<p>Le deuxiéme fut au Casquet (ile, ou rocher en forme
+de casque entre France &amp; Angleterre où il n'y a
+aucune habitation) à trois lieuës duquel étans
+parvenus il y eut de la jalousie entre les maitres
+du navire (mal qui ruine souvent les hommes
+&amp; les affaires) l'un disant qu'on doubleroit
+bien ledit Casquet, l'autre que non, &amp; qu'il
+falloit deriver un petit de la droite route pour
+passer au dessus de l'ile. En ce fait le mal étoit
+qu'on ne sçavoit l'heure du jour, parce qu'il
+faisoit obscur, à cause des brumes, &amp; par consequent
+on ne sçavoit s'il étoit ebe ou flot. Or
+s'il eût eté flot ils eussent aisément doublé: mais
+il se trouva que la mer se retiroit, &amp; par ce
+moyen l'ebe avoit retardé &amp; empeché de gaigner
+le dessus. Si bien qu'approchans dudit roc
+ilz se virent au desespoir de se pouvoir sauver, &amp;
+falloit necessairement aller choquer alencontre.
+Lors chacun de prier Dieu, &amp; demander pour
+le dernier reconfort. Sur ce point le Capitaine
+Rossignol (de qui on avoit pris le navire en la
+Nouvelle-France comme nous avons dit) tira
+un grand couteau pour tuer le Capitaine Timothée
+gouverneur du present voyage, lui disant,
+Tu ne te contentes point de m'avoir ruiné, y tu
+me veux encore ici faire perdre! Mais il fut retenu
+&amp; empeché de faire ce qu'il vouloit. Et de verité
+c'étoit en lui une grande folie, ou plutot
+rage, d'aller tuer un homme qui s'en va mourir,
+&amp; que celui qui veut faire le coup soit en méme
+peril. En fin comme on alloit donner dessus le roc le
+sieur de Poutrincourt demanda à celui qui étoit à la
+hune s'il n'y avoit plus d'esperance: lequel respondit
+que non. Lors il dit à quelques uns qu'ilz
+l'aidassent à changer les voiles. Ce que firent deux
+ou trois seulement, &amp; ja n'y avoit plus d'eau que
+pour tourner le navire, quand la faveur de Dieu les
+vint aider, &amp; détourner le vaisseau du peril sur
+lequel ils étoient ja portés. Quelques uns avoient
+mis le pourpoint bas pour essayer de se sauver en
+grimpant sur le rocher. Mais ilz n'en eurent que la
+peur pour ce coup: fors que quelques heures aprés
+étans arrivez prés un rocher qu'on appelle
+Le nid de l'Aigle, ilz cuiderent l'aller aborder
+pensans que ce fut un navire, parmi l'obscurité des
+brumes: d'où étans derechef échapés, ils arriverent
+en fin au lieu d'où ils étoient partis; ayant ledit
+sieur de Poutrincourt laissé ses arms &amp; munitions
+de guerre en l'ile Sainte-Croix en la garde
+dudit sieur de Monts, comme un arre &amp; gage de la
+bonne volonté qu'il avoit d'y retourner.</p>
+
+<p>Mais je pourray bien mettre ici encore un
+merveilleux danger, duquel ce méme vaisseau
+fut garent peu aprés le depart de sainte-Croix,
+&amp; ce par l'accident d'un mal duquel Dieu sceut
+tirer un bien. Car un certain alteré étant de nuit
+furtivement descendu par la coutille au fond du navire
+pour boire son saoul &amp; remplir de vin sa bouteille,
+il trouva qu'il n'y avoit que trop à boire, &amp; que
+ledit navire étoit dés-ja à moitié plein d'eau.
+En ce peril chacun se leve, &amp; travaille à la
+pompe, tant qu'à toute peine s'étans garentis, ilz
+trouverent qu'il y avoit une grand'voye d'eau
+par la quille, laquelle ils étouperent en
+diligence.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Batimens de l'ile Sainte-Croix: Incommoditez des
+François audit lieu: Maladies inconues: Ample
+discours sur icelles: De leurs causes: Des peuples
+qui y sont sujets: Des viandes, mauvaises eaux, air,
+vent, lacs, pouriture des bois, saisons, disposition
+de corps des jeunes, des vieux: Avis de l'Autheur sur
+le gouvernement de la santé &amp; guerison dédite
+maladies.</i></p>
+
+<h3>CHAP. VI</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/P.png"></span>ENDANT la navigation susdite le sieur
+de Monts faisoit travailler à son Fort
+lequel il avoit assis au bout de l'ile à
+l'opposite du lieu où nous avons dit qu'il avoit
+logé son canon. Ce qui étoit prudemment consideré,
+à-fin de tenir toute la riviere sujete en haut
+&amp; en bas. Mais il y avoit un mal que ledit Fort
+étoit du côté du Nort, &amp; sans aucun abri, fors
+que des arbres qui étoient sur la rive de l'ile
+léquels tout à l'environ il avoit defendu
+d'abattre. Et hors icelui Fort y avoit le logis des
+Suisses grand &amp; ample, &amp; autres petits representans
+comme un faux-bourg. Quelques-uns s'étoient
+cabannés en la terre ferme pres le ruisseau.
+Mais dans le Fort étoient le logis dudit sieur
+de Monts fait d'une belle &amp; artificielle
+charpenterie, avec la banniere de France au dessus.
+D'une autre part le magazin où reposoit le salut
+&amp; la vie d'un chacun, fait semblablement
+de belle charpenterie, &amp; couvert de bardeaux. Et
+vis à vis du magazin étoient les logis &amp; maisons du
+sieur d'Orville, de Champlein, Champ-doré,
+&amp; autres notables personages. A l'opposite du
+logis dudit sieur de Monts étoit une gallerie
+couverte pour l'exercice soit du jeu ou des ouvriers
+en temps de pluie. Et entre ledit Fort &amp; la
+Plateforme du canon, tout étoit rempli de jardinages,
+à quoi chacun s'exerçoit de gaieté de coeur.
+Tout l'Automne se passa à ceci: &amp; ne fut pas mal
+allé de s'étre logé &amp; avoir defriché l'ile
+avant l'hiver, tandis que pardeça in faisoit courir
+les livrets souz le nom de maitre Guillaume,
+farcis de toutes sortes de nouvelles: par léquels
+entre autres choses se prognostiqueur disoit que
+le sieur de Monts arrachoit des épines en <i>Canada</i>.
+Et quand tut est bien consideré, c'est
+bien vrayement arracher des épines que de faire
+de telles entreprises remplies de fatigues &amp; perils
+continuels, de soins, d'angoisses &amp; d'incommodités.
+Mais la vertu &amp; le courage qui domte toutes
+ces choses, fait que ces épines ne sont
+qu'oeillets &amp; roses à ceux que se resolvent à ces
+actions heroïques pour se rendre recommandables
+à la memoire des hommes, &amp; ferment les
+yeux aux plaisirs des douillets qui ne sont
+bons qu'à garder la chambre.</p>
+
+<p>Les choses plus necessaires faites, &amp; le pere
+grisart, c'est à dire l'hiver étant venu force
+fut de garder la maison, &amp; vivre chacun chez soy.
+Durant lequel temps nos gens eurent trois
+incommoditez principales en cette ile, à sçavoir
+faute de bois (car ce qui étoit en ladite ile avoit
+servi aux batimens) faute d'eau douce, &amp; le guet
+qu'on faisoit de nuit craignant quelque surprise
+des Sauvages qui étoient cabanés au pied de ladite
+ile, ou autre ennemi. Car la malediction &amp; rage
+de beaucoup de Chrétiens est telle, qu'il se faut
+plus donner garde d'eux, que des peuples infideles.
+Chose que je dis à regret: mais à la mienne volonté
+que je fusse menteur en ce regard, &amp; que le sujet
+de le dire fût ôté. Or quand il falloit avoir de
+l'eau ou du bois on étoit contraint de passer la
+riviere qui est plus de trois fois aussi large que la
+Seine à paris de chacun côté. C'étoit chose penible
+&amp; de longue haleine. De sorte qu'il falloit retenir
+le bateau bien souvent un jour devant que le
+pouvoir obtenir. Là dessus les froidures &amp; néges
+arrivent &amp; la gelée si forte que le cidre étoit
+glacé dans les tonneaux, &amp; falloit à chacun bailler
+sa mesure au poids. Quant au vin il n'étoit distribué
+que par certains jours de la semaine. Plusieurs
+paresseux buvoient de l'eau de nege, sans
+prendre la peine de passer la riviere. Bref voici
+des maladies inconues semblables à celles que
+le Capitaine Jacques Quartier nous à representées
+ci-dessus, léquelles pour cette cause je ne
+descriray pas, pour ne faire une repetition vaine.
+De remede il ne s'en trouvoit point. Tandis
+les pauvres malades languissoient se consommans
+peu à peu, n'ayans aucune douceur comme de
+laictage, ou bouillie, pour sustenter cet estomac
+qui ne pouvoit recevoir les viandes solides,
+à-cause de l'empechement d'une chair mauvaise
+qui croissoit &amp; surabondoit dans la bouche, &amp;
+quant on la pensoit enlever elle renaissoit
+du jour au lendemain plus abondamment
+que devant. Quant à l'arbre <i>Annedda</i> duquel
+ledit Quartier fait mention, les Sauvages de ces
+terres ne le conoissent point. Si bien que c'étoit
+grande pitié de voir tout le monde en langueur,
+excepté bien peu, les pauvres malades mourir
+tous vifs sans pouvoir étre secourus. De cette
+maladie il y en passa trente-six, &amp; autres trente-six
+ou quarante, qui en étoient touchez guerirent
+à l'aide du Printemps si-tôt qu'il fut venu.
+Mais la saison de mortalité en icelle maladie
+sont la fin de Janvier, les mois de Fevrier &amp; Mars
+auquels meurent ordinairement les malades chacun à
+son rang selon qu'ils ont commencé de bonne
+heure à étre indisposez: de maniere que celui
+qui commencera sa maladie en Fevrier &amp; Mars
+pourra échapper: mais qui se hatera trop, &amp; voudra
+se mettre au lict en Decembre &amp; Janvier il
+sera en danger de mourir en Fevrier, Mars ou au
+commencement d'Avril, lequel temps passé il est
+en esperance &amp; comme en asseurance de salut.</p>
+
+<p>Le sieur de Monts étant de retour en France consulta
+noz medecins sur le sujet de cette maladie,
+laquelle ilz trouverent fort nouvelle, à mon avis,
+car je ne voy point qu'à nôtre voyage, qui fut
+posterieur à celui-là, nôtre Apothicaire fut
+chargé d'aucune ordonnance pour la guerison
+d'icelle. Et toutefois il semble que Hippocrate
+en a eu conoissance, ou du moins quelqu'une qui
+en approchoit. Car au livre <i>De internis affect.</i>
+il parle de certaine maladie où le
+ventre, &amp; puis apres la rate s'enfle &amp; endurcit,
+&amp; y ressent des pointures douleureuses, la peau
+devient noire &amp; palle, rapportant la couleur d'une
+grenade verte: les aureilles &amp; gencives rendent
+des mauvaises odeurs, &amp; se separent
+icelles gencives d'avec les dents: des pustules
+viennent aux jambes: les membres sont attenuez &amp;c.</p>
+
+<p>Mais particulierement les Septentrionnaux y
+sont sujets plus que les autres nations plus
+meridionales. Témoins les Holandois, Frisons &amp; autres
+leurs voisins, entre léquels iceux Holandois
+écrivent en leurs navigations qu'allans aux
+indes Orientales plusieurs d'entre eux fussent
+pris de ladite maladie, étans sur la côte de la
+Guinée: côte dangereuse, &amp; portant un air pestilent
+plus de cent lieuës avant en mer. Et les mémes
+estans allez en l'an mille six cens six sur la
+côte d'Hespagne pour la garder &amp; empecher
+l'armée Hespagnole, furent contraints de se retirer
+à cause de ce mal, ayans jetté vingt-deux de leurs
+morts en la mer. Et si on veut encore ouïr le
+témoignage d'<i>Olæus Magnus</i> traitant des nations
+Septentrionales d'où il estoit, voici ce
+qu'il en rapporte:</p>
+
+<blockquote>
+Il y a (dit-il) encore une maladie
+militaire qui tourmente &amp; afflige les assiegez,
+telle que les membres epessis par une
+certaine stupidité charneuse, &amp; par un sang
+corrompu, qui est entre chair &amp; cuir, s'écoulans
+comme cire: ils obeissent à la moindre
+impression qu'on fait dessus avec le doit: &amp;
+étourdit les dents comme prés à cheoir: change
+la couleur blanche de la peau en bleu: &amp;
+apporte un engourdissement, avec un dégout
+de pourvoir rendre medecine: &amp; s'appelle
+vulgairement en la langue du païs <i>Scorbut</i>, en
+Grec [kachexia], paraventure à-cause de cette
+mollesse putride qui est souz le cuir, laquelle
+semble provenir de l'usage des viandes sallées
+&amp; indigestes, &amp; s'entretenir par la froide exhalaison
+des murailles. Mais elle n'aura pas tant de
+force là où on garnira de planches le dedans
+des maisons. Que si elle continue davantage,
+il la faut chasser en prenant tous les jours
+du bruvage d'absinthe, ainsi qu'on pousse
+dehors la racine du calcul par une decoction
+de vieille cervoise beuë avec du beurre.
+</blockquote>
+
+<p>Le méme Autheur dit encore en un autre lieu une
+autre chose fort remarquable:</p>
+
+<blockquote>
+Au commencement (dit-il) ilz soutiennent le siege
+avec la force, mais en fin le soldat étant par la
+continue affoibli, ils enlevent les provisions
+des assiegeans par artifices, finesses &amp; embuscades,
+principalement les brebis, léquelles ils emmenent,
+&amp; les font paitre és lieux herbus de leurs maisons,
+de peur que par defaut de chairs
+freches ilz ne tombent en une maladie
+plus triste de toutes les maladies, appellée en la
+langue du païs <i>scorbut</i>, c'est à dire
+un estomac navré, desseché par cruels tourmens,
+&amp; longues douleurs. Car les viandes froides &amp;
+indigestes prises gloutonnement semblent étre
+la vraye cause de cette maladie.
+</blockquote>
+
+<p>J'ay pris plaisir à rapporter ici les mots de cet
+Autheur, pource qu'il en parle comme sçavant,
+&amp; represente assés le mal qui a assailli les nôtres
+en la Nouvelle-France, sinon qu'il ne fait mention que
+les nerfs des jarrets se roidissent, ni
+q'une abondance de chair, comme livide qui
+croit &amp; abonde dans la bouche, &amp; si on la pense
+ôter elle repullule toujours. Mais il dit bien de
+l'estomac navré. Car le sieur de Poutrincourt
+fit ouvrir un Negre qui mourut de cette maladie
+en nôtre voyage, lequel se trouva avoir les parties
+bien saines, hors-mis l'estomac, lequel avoit
+des rides comme ulcerées.</p>
+
+<p>Et quant à la cause des chairs salées, ceci est
+bien veritable, mais il y en a encore plusieurs
+autres concurrentes, que fomentent &amp; entretiennent
+cette maladie: entre léquelles je mettray en
+general les mauvais vivres, comprenant souz ce
+nom les boissons; puis le vice de l'air du
+païs, &amp; aprés la mauvaise disposition du corps:
+laissant aux Medecins à rechercher ceci plus
+curieusement. A quoy Hippocrate dit que le
+Medecin doit prendre garde soigneusement, en
+considerant aussi les saisons, les vents, les aspects
+du Soleil, les eaux, la terre méme, si nature &amp;
+situation, le naturel des hommes, leurs façons
+de vivres &amp; exercices.</p>
+
+<p>Quant à la nourriture, cette maladie est causée
+des viandes froides, sans suc, grossieres, &amp;
+corrompues. Il faut donc se garder des viandes
+salées, enfumées, rances, moisies, cruës, &amp;
+qui sentent mauvais, &amp; semblablement de
+poissons sechez, comme moruës &amp; rayes empunaisies,
+bref de toutes viandes melancholiques léquelles se
+cuisent difficilement en l'escomac, le corrompent
+bien-tôt, &amp; engendrent un sang
+grossier &amp; melancholique. Je ne voudroy
+pourtant étre si scrupuleux que les Medecins,
+qui mettent les chairs de boeufs, d'ours, de
+sangliers, de pourceaux (ilz pourroient bien aussi
+adjouter les Castors, léquels neantmoins nous avons
+trouvé fort bons) entre les melancholiques &amp;
+grossieres: comme ilz font entre les poissons,
+les tons, dauphins, &amp; tous ceux qui portent
+lard: entre les oiseaux les herons, canars,
+&amp; tous autres de riviere: car pour étre
+trop religieux observateur de ces choses on
+tomberoit en atrophie, en danger de mourir de faim.
+Ilz mettent encore entre les viandes
+qu'il faut fuir le biscuit, les féves, &amp; lentilles,
+le fréquent usage du laict, le fromage, le gros vin
+&amp; celui qui est trop delié, le vin blanc, &amp; l'usage
+du vinaigre, la biere qui n'est pas bien cuite,
+ni bien ecumée, &amp; où n'y a point assez de houblon:
+item les eaux qui passent par les pourritures des
+bois, &amp; celles des lacs &amp; marais dormantes &amp;
+corrompues, telles qu'il y en a beaucoup en Hollande
+&amp; Frise, là où on a observé que ceux
+d'Amsterdam sont plus sujets aux paralysies
+&amp; roidissemens de nerfs, que ceux de
+Roterdam, pour la cause susdite des eaux dormantes;
+léquelles outre-plus engendrent des
+hydropisies, dysenteries, flux de ventre, fiévres
+quartes, &amp; ardantes, enflures, ulceres de poulmons,
+difficultez d'haleine, hergnes aux enfans,
+enflure de veines &amp; ulceres aux jambes, somme
+elles sont du tout propres à la maladie de laquelle
+nous parlons, étant attirées par la rate où elles
+laissent toute leur corruption.</p>
+
+<p>Quelquefois aussi ce mal arrive par un vice
+qui est méme és eaux de fonteines coulantes,
+comme si elles sont parmi ou prés des marais,
+ou sortent d'une terre boueuse, ou d'un lieu qui
+n'a point l'aspect du Soleil. Ainsi Pline recite
+qu'au voyage que fit le Prince Cesar Germanicus
+en Allemagne, ayant donné ordre de faire passer
+le Rhin à son armée, afin de gaigner toujours païs,
+il la fit camper le long de la marine és côtes
+de Frise en un lieu où ne se trouva qu'une
+seule fontaine d'eau douce, laquelle neantmoins
+fut si pernicieuse, que tous ceux qui en
+beurent perdirent les dents en moins de deux ans:
+&amp; eurent les genoux si lâches &amp; dénouez, qu'ilz
+ne se pouvoient soutenir. Ce qui est proprement
+la maladie de laquelle nous parlons, que les
+Medecins appelloient [Grec: somachakiô], c'est à dire
+Mal de bouche, &amp; [Grec: skelotyeziô], qui veut dire
+Tremblement de cuisses, &amp; de jambes. Et ne fut
+possible d'y trouver remede sinon par le moyen
+d'une herbe dite <i>Britannica</i>, qui d'ailleurs est
+fort bonne aux nerfs, aux maladies &amp; accidens
+de la bouche, à la squinancie, &amp; aux morsures de
+serpens. Elle a les fueilles longues; tirans sur
+le verd-brun, &amp; produit une racine noire,
+de laquelle on tire le jus, comme on fait des
+fueilles. Strabon dit qu'il en print autant à
+l'armée qu'Ælius Gallus mena en Arabie par la
+commission de l'Empereur Auguste. Et autant
+encore à l'armée de sainct Loys en Ægypte,
+selon le rapport du sieur de Joinville. On voit
+d'autres effets des mauvaises eaux assez prés
+de nous, sçavoir en la Savoye, où les femmes
+(plus que les hommes, à cause qu'elles sont plus
+froides) ont ordinairement des enflures à la
+gorge grosses comme des bouteilles.</p>
+
+<p>Aprés les eaux, l'air aussi est une des causes
+effectuelles de cette maladie es lieux marécageux
+&amp; humides, &amp; oppposés au Midi, où volontiers il
+est plus pluvieux. Main en la Nouvelle-France
+il y a encore une autre mauvaise qualité d'air,
+à-cause des lacs qui y sont frequens, &amp; des
+pourritures qui sont grandes dans les bois, l'odeur
+déquelles les corps ayans humé és pluies de
+l'Automne &amp; de l'Hyver, ils accueillent aisement
+les corruptions de bouche &amp; enflures de jambes
+dont nous avons parlé, &amp; un froid insensiblement
+s'insinue là dedans, qui engourdit les membres,
+roidit les nerfs, contraint d'aller à
+quatre piés avec deux potences &amp; en fin
+tenir le lict.</p>
+
+<p>Et d'autant que les vents participent de l'air,
+voire sont un air coulant d'une force plus vehemente
+que l'ordinaire, &amp; en cette qualité ont une
+grande puissance sur la santé &amp; les maladies des
+hommes, disons-en quelque chose, sans nous
+éloigner neantmoins du fil de nôtre histoire.</p>
+
+<p>On tient le vent du Levant (appellé par les
+Latins <i>Subsolanus</i>, qui est le vent d'Est) pour le
+plus sain de tus, &amp; pour cette cause les sages
+architectes donnent avis de dresser leurs batimens
+ç l'aspect de l'Aurore. Son opposite est le
+vent qu'on appelle <i>Favoniu</i> ou Zephyre, que
+noz mariniers nomment Ouest, ou Ponant, lequel
+est doux &amp; germeux pardeça. Le vent de Midi,
+qui est le Su (appellé <i>Auster</i> par les latins)
+est chaud &amp; sec en Afrique: mais en traversant
+la mer Mediterrannée, il acquiert une grande
+humidité, qui le rend tempetueux &amp; putrefactif
+en Provence &amp; Languedoc. Son opposite
+est le vent de Nort, autrement dit <i>Boreas</i>,
+Bize, Tramontane, lequel est froid &amp; sec,
+chasse les nuages &amp; balaye la region aërée. On
+le tient pour le plus sain apres le vent de Levant.
+Or ces qualitez de vents reconnues par deça ne
+sont point une reigle generale par toute la terre.
+Car le vent du Nort au delà de la ligne equinoctiale
+n'est point froid comme pardeça, ni le vent du
+Su chaud, pour ce qu'en une longue
+traverse ils empruntent les qualitez des regions
+par où ilz passent: joint que le vent du Su en son
+origine est refraischissant, à ce que rapportent
+ceux qui ont fait des voyages en Afrique. Ainsi
+il y a des regions au Perou (comme en Lima, &amp;
+aux plaines) où le vent du Nort est maladif &amp;
+ennuyeux: &amp; par toute cette côte, qui dure plus de
+cinq cens lieuës, ilz tiennent le Su pour un
+vent sain &amp; frais, &amp; qui plus est tres-serein &amp;
+gracieux: mémes que jamais il n'en pleut (à ce que
+recite le curieux Joseph Acosta) tout au
+contraire de ce que nous voyons en nôtre Europe.
+Et en Hespagne le vent du Levant que nous
+avons dit estre sain, le méme Acosta rapporte
+qu'il est ennuyeux &amp; mal-sain. Le vent
+<i>Circius</i>, qui est le Nordest, est si impetueux &amp;
+bruyant &amp; nuisible aux rives Occidentales de
+Norwege, que s'il y a quelqu'un qui entreprenne
+de voyager par là quant il souffle, il faut
+qu'il face état de sa perte, &amp; qu'il soit suffoqué:
+&amp; est ce vent si froid en cette region qu'il ne
+souffre qu'aucun arbre ni arbrisseau y naisse:
+tellement qu'à faute de bois il faut qu'ilz se servent
+de grands poissons pour cuire leurs viandes.
+Ce qui n'est pardeça. De méme avons nous
+experimenté en la Nouvelle-France que les
+vents du Nort ne sont pas bons à la santé: &amp; ceux
+du Norouest (qui sont les Aquilons roides,
+âpres, &amp; tempétueux) encores pires: léquels
+noz malades &amp; ceux qui avoient là hiverné
+l'an precedent, redoutoient fort, pource
+qu'il y tomboit volontiers quelqu'un lors que
+ce vent souffloit, aussi en avoient-ilz quelque
+ressentiment: ainsi que nous voyons ceux qui sont
+sujets aux hernies, &amp; enteroceles supporter
+de grandes douleurs lors que le vent du Midi
+est en campagne: &amp; comme nous voyons les
+animaux mémes par quelques signes prognostiquer
+les changemens des temps. Cette mauvaise
+qualité de vent (par mon avis) vient de la
+nature de la terre par où il passe, laquelle (comme
+nous avons dit) est fort remplie de lacs,
+&amp; iceux tres-grands, qui sont eaux dormantes, par
+maniere de dire. A quoy j'adjoute les exhalaisons
+des pourritures des bois, que ce vent apporte,
+&amp; ce en quantité d'autant plus grande que la
+partie du Noroest est grande, spacieuse,
+&amp; immense en cette terre.</p>
+
+<p>Les saisons aussi sont à remarquer en cette maladie,
+laquelle je n'ay point veu, ni ouï dire
+qu'elle commence sa batterie au Prin-temps, ni en
+l'Eté, ni en l'Automne, si ce n'est à la fin; mais
+en l'Hiver. Et la cause de ceci est que comme la
+chaleur renaissante du Printemps fait que les humeurs
+resserrrées durant l'Hiver se dispersent jusques
+aux extremitez du corps, &amp; le dechargent
+de la melancholie, &amp; des sucs exhorbitants qui
+se sont amassés durant l'Hiver: ainsi l'Automne
+à mesure que l'Hiver approche les fait retirer au
+dedans &amp; nourrit cette humeur melancholique &amp;
+noire, laquelle abonde principalement en cette
+saison, &amp; l'hiver venu fait paroitre ses
+effets aux dépens des patiens. Et Galien
+en rend raison, disant que les sucs du corps
+ayans été rotis par les ardeurs de l'Eté, ce qu'il y
+en peut rester apres que le chaud a été expulsé,
+devient incontinent froid &amp; sec: c'est à sçavoir
+froid par la privation de la chaleur, &amp; sec entant
+que dessechement de ces sucs tout l'humide
+qui y étoit a été consommé. Et de là vient que
+les maladies se fomentent en cette saison, &amp; plus
+on va avant plus la nature est foible, &amp; les
+intemperies froides de l'air s'étans insinuées dans
+un corps ja disposé, elles le manient à baguette,
+comme on dit, &amp; n'en ont point de pitié.</p>
+
+<p>J'adjouteray volontiers à tout ce que dessus
+les mauvaises nourritures de la mer, léquelles
+apportent beaucoup de corruptions au corps
+humains en un long voyage. Car il faut par necessité
+apres quatre ou cinq jours vivre de salé: ou
+mener des moutons vifs, &amp; force poullailles,
+mais ceci n'est que pour les maitres &amp; gouverneurs
+des navires: &amp; nous n'en avions point en nôtre
+voyage sinon par la reserve &amp; multiplication
+de la terre où nous allions. Les matelots
+donc &amp; gens passagers souffrent de l'incommodité
+tant au pain qu'aux viandes, &amp; boissons.
+Le biscuit devient rance &amp; pourri, les moruës
+qu'on leur baille sont de méme: &amp; les eaux
+empunaisies. Ceux qui portent des douceurs soit de
+chairs, ou de fruit, &amp; qui usent de bon pain &amp;
+bon vin &amp; bon potages, evitent aisément ces
+maladies, &amp; oserois par maniere de dire, répondre
+de leur santé, s'ilz ne sont bien mal-sains de
+nature. Et quant je considere que ce mal se prent
+aussi bien en Holande, en Frize, en Hespagne, &amp;
+en la Guinée, qu'en Canada: Bref que tous ceux
+de deça qui vont au Levant y sont sujets, je suis
+induit à croire que la principale cause d'icelui
+est ce que je vien de dire, &amp; qu'il n'est particulier
+à la Nouvelle-France.</p>
+
+<p>Or aprés tout ceci il fait bon en tout lieu étre
+bien composé de corps pour se bien porter, &amp;
+vivre longuement. Car ceux qui naturellement
+accueillent des sucs froids &amp; grossiers, &amp; ont la
+masse du corps poreuse, item ceux qui sont sujets
+aux oppilations de la rate, &amp; ceux qui menent une
+vie sedentaire, ont une aptitude plus grande
+à recevoir ces maladies. Par ainsi un Medecin
+dira qu'un homme d'étude ne vaudra rien en
+ce païs là, c'est à dire qu'il n'y vivra point
+sainement: ni ceux qui ahannent au travail, ni les
+songe-creux, hommes qui ont des ravassemens
+d'esprit, ni ceux qui sont souvent assaillis de
+fiévres, &amp; autres telles sortes de gens. Ce que je
+croiroy bien, d'autant que ces choses accumulent
+beaucoup de melancholie, &amp; d'humeurs froides
+&amp; superflues. Mais toutefois j'ay éprouvé par
+moy-méme, &amp; par autres, le contraire, contre
+l'opinion de quelques uns des nôtres, voire
+méme du <i>Sagamos Membertou</i>, qui fait le devin
+entre les Sauvages, léquels (arrivant en ce
+païs là) disoient que je ne retournerois jamais en
+France, ni le sieur Boullet (jadis Capitaine du
+regiment du sieur de Poutrincourt) lequel la
+pluspart du temps y a eté en fiévre (mais il se
+traitoit bien) &amp; ceux-là mémes conseilloient
+nos ouvrier de ne gueres se pener au travail (ce
+qu'ils ont fort bien retenu). Car je puis dire sas
+mentir que jamais je n'ay tant travaillé du corps,
+pour le plaisir que je prenois à dresser &amp; cultiver
+mes jardins, les fermer contre la gourmandise des
+pourceaus, y faire des parterres, aligner les
+allées, batir des cabinets, semer froment, segle,
+orge, avoine, féves, pois, herbes de jardin, &amp;
+les arrouser, tant j'avoy desir de reconoitre la
+terre par ma propre experience. Si bien que les
+jours d'Eté m'étoient trop courts: &amp; bien souvent
+au Printemps j'y étois encore à la lune.
+Quant est du travail de l'esprit j'en avois
+honnetement. Car chacun étant retiré au soir, parmi
+les cacquets, bruits, &amp; tintamares, j'étoit enclos
+en mon étude lisant ou écrivant quelque chose.
+Méme je ne seray honteux de dire qu'ayant
+eté prié par le sieur de Poutrincourt nôtre chef
+de donner quelques heures de mon industrie à
+enseigner Chrétiennement nôtre petit peuple,
+pour ne vivre en bétes, &amp; pour donner exemple
+nôtre façon de vivre aux Sauvages, je l'ay fait en
+la necessité, &amp; en étant requis, par chacun Dimanche,
+&amp; quelquefois extraordinairement, préque
+tout le temps que nous y avons eté. Et
+vint bien a point que j'avoy porté ma Bible &amp;
+quelques livres, sans y penser: Car autrement
+une telle charge m'eût for fatigué, &amp; eût eté
+cause que je m'en fusse excusé. Or cela ne fut
+du tout sans fruit, plusieurs m'ayans rendu
+témoignage que jamais ilz n'avoient tant ouï parler
+de Dieu en bonne part, &amp; ne sçachans auparavant
+aucun principe de ce qui est de la doctrine
+Chrétienne: qui est l'état auquel vit la
+pluspart de la Chrétienté. Et s'il y eut de
+l'edification d'un côté, il y eut aussi de la
+médisance de l'autre, par ce que d'une liberté
+Gallicane je disoy volontiers la verité. A propos
+dequoy il me souvient de ce que dit le prophete
+Amos: <i>Ils ont haï celui qui les argüoit à la
+porte, &amp; ont eu en abomination celui qui parloit
+en integrité.</i> Mais en fin
+nous avons tous eté bons amis. Et parmi
+ces choses Dieu m'a toujours donné bonne &amp;
+entiere santé, toujours le gout genereux, toujours
+gay &amp; dispos, sinon qu'ayant une fois
+couché dans les pois prés d'un ruisseau en temps
+de nege, j'eu comme une crampe ou sciatique
+à la cuisse l'espace de quinze jours, sans toutefois
+manquer d'appetit. Aussi prenoy-je plaisir
+à ce que je faisoy, desireux de confiner là ma vie,
+si Dieu benissoit les voyages.</p>
+
+<p>Je seroy trop long si je vouloy ici rapporter ce
+qui est du naturel de toutes persones, &amp; dire
+quant aux enfans qu'ils sont plus sujets que les
+autres à cette maladie, d'autant qu'ils ont bien
+souvent des ulceres à la bouche &amp; aux gencives,
+à-cause de la sustance aigueuse dont leurs corps
+abondent: &amp; aussi qu'ils amassent beaucoup d'humeurs
+cruës par leur dereglement de vivre &amp; par
+les fruits qu'ilz mangent en quantité &amp; ne s'en
+saoulent jamais, au moyen dequoy ils
+accueillent grande quantité de sang sereux, &amp; ne
+peut la rate oppilée absorber ces serosités.
+Vieillars: Et quant aux vieux, qu'ils ont la chaleur
+enervée, &amp; ne peuvent resister à la maladie, étans
+remplis de crudités, &amp; d'une temperature froide &amp;
+humide, qui est la qualité propre à la promouvoir,
+susciter &amp; nourrir. Je ne veux entreprendre sur
+l'office des Medecins craignant la verge censoriale.
+Et toutefois avec leur permission, sans toucher
+à leurs ordonnances d'agaric, aloes, reubarbe,
+&amp; autres ingrediens, je diray ici ce qui
+me semble étre plus prompt aux pauvres gens
+qui n'ont moyen d'envoyer en Alexandrie, tant
+pour la conservation de leur santé que pour le
+remede de la maladie.</p>
+
+<p>C'est un axiome certain qu'il faut guerir un
+contraire par son contraire. Cette maladie donc
+provenant d'une indigestion de viandes rudes,
+grossieres, froides &amp; melancholiques qui offensent
+l'estomac, je trouve bon (sauf meilleur avis)
+de les accompagner de bonnes saulses soit de
+beurre, d'huile, ou de graisse, le tout fort bien
+épicé, pour corriger tant la qualité des viandes,
+que du corps interieurement refroidi. Ceci est
+dit pour les viandes rudes &amp; grossieres, comme
+féves, pois: &amp; pour le poisson. Car qui mangera de
+bons chappons, bonnes perdris, bons canars
+&amp; bons lapins, il est asseuré de sa santé, ou il aura
+le corps bien mal-fait. Nous avons eu des malades
+qui sont ressuscitez de mort à vie, ou peu
+s'en faut, pour avoir mangé deux ou trois
+fois du consommé d'un coq. Le bon vin pris selon
+la necessité de la nature, est un souverain
+preservatif pour toutes maladies &amp; particulierement
+pour celle-ci. Les sieurs Macquin &amp; Georges
+honorables marchans de la Rochelle comme
+associez de sieur de Monts, nous en avoient
+fourni quarante-cinq tonneaux en nôtre voyage,
+dont nous nous sommes fort bien trouvez. Et
+noz malades mémes ayans la bouche gatée,
+&amp; ne pouvans manger, n'ont jamais perdu le gout du
+vin, lequel ils prenoient avec un tuïau. Ce
+qui en a garenti plusieurs de la mort.
+Les herbes tendres au printemps sont aussi
+fort souveraines. Et outre ce que la raison veut
+qu'on le croye, je l'ay experimenté en étant
+moy-méme allé cuillir plusieurs fois par les
+bois pour noz malades avant que celles de noz
+jardins fussent en usage. Ce qui les remmettoit
+en gout, &amp; leur confortoit l'estomac debilité.
+Depuis quelques jours j'ay eu avis que
+l'essence de Vitriol y seroit bonne la gargarisant
+dans la bouche, ou frottant d'icelle cette chair
+surcroissante à l'entour des dents. Je croy que l'eau
+seconde des Chirurgiens n'est point mauvaise, &amp;
+que macher souvent de la Sauge serviroit
+beaucoup à prevenir ce mal. Quelques uns trouvent
+bon aussi le frequent gargarisme de jus de citron.
+Mais il me semble que seigner sous
+la langue ne seroit as mauvais, ou scarifier
+cette vilaine chair surcroissante, &amp; la frotter
+de quelque liqueur mordicante: pour ventouser
+le malade à petits cornets à la façon de
+Suisse &amp; d'Allemagne.</p>
+
+<p>Et pour ce qui regarde l'exterieur du corps, nous
+nous sommes fort bien trouvés de porter
+des galoches avec noz souliers pour eviter les
+humidités. Ne faut avoir aucune ouverture au
+logis du côté d'Oest, ou Noroest, vents dangereux:
+ains du côté de l'Est ou du Su. Fait bon estre
+bien couché (&amp; m'en a bien pris d'avoir porté
+les choses à ce necessaires) &amp; sur tout se tenir
+nettement. Mais je trouveroy bon l'usage des
+bains chauds, ou des poëles tels qu'ils ont
+en Allemagne, au moyen déquels ilz ne sentent
+point l'hiver, sinon entant qu'il leur plait
+étans en la maison. Voire méme és jardins ils
+en ont en plusieurs lieux qui temperent
+tellement la froidure de l'hiver, qu'en cette
+saison âpre &amp; rude on y voit des orengers,
+limoniers, figuiers, granadiers, &amp; toutes
+telles sortes d'arbres, produire des fruits
+tels qu'en Provence: Ainsi que j'ay veu à Bale
+chez le sçavant Docteur Medecin Felix Platerus.
+Ce qui est d'autant plus facile à faire en
+cette nouvelle terre, qu'elle est toute
+couverte de bois (hors-mis quand on vient
+au païs des Armouchiquois, à cent lieuës plus
+loin que le Port-Royal) &amp; en faisant
+de l'hiver un eté on découvrira la terre: laquelle
+n'ayant plus ces grans obstacles, qui empechent
+que le Soleil lui face l'amour &amp; l'echauffe
+de sa chaleur, il n'y a point de doute
+qu'elle ne devienne temperée, &amp; ne rende un air
+tres-doux: &amp; bien sympatisant à nôtre humeur,
+n'y ayant (méme à present) ni froid ni chaud
+excessif.</p>
+
+<p>Or les Sauvages qui ne sçavent que c'est
+d'Allemagne, ni de leurs coutumes, nous enseignent
+cette méme leçon, léquels, à-cause des mauvaises
+nourritures &amp; entretenements, étans sujets
+à ces maladies (comme nous avons veu
+au voyage de Jacques Quartier)
+usent souvent de sueurs, comme de mois en mois,
+&amp; par ce moyen se garentissent, chassans par
+la sueur toutes les humeurs froides &amp; mauvaises
+qu'ilz pourroient avoir amassées. Mais
+un singulier preservatif, contre cette maladie
+coquine &amp; traitresse, qui vient insensiblement,
+&amp; depuis qu'elle s'est logée ne veut point sortir,
+c'est de suivre le conseil du sage des Sages,
+lequel aprés avoir consideré toutes les afflictions
+que l'homme se donne durant sa vie, n'a rien
+trouvé de meilleur que de <i>se rejouir &amp; bien
+faire, &amp; prendre plaisir à ce que l'on fait.</i> Ceux
+qui ont fait ainsi en nôtre compagnie se sont bien
+trouvés: au contraire quelques uns toujours
+grondans, grongnans: mal-contens, faineans,
+ont esté attrapez. Vray-est que pour se rejouïr
+il fait bon avoir les douceurs des viandes
+fréches, chairs, poissons, laictages, beurres,
+huiles, fruits, &amp; semblables: ce que nous n'avions
+pas à souhait (j'enten le commun: car en la table
+du sieur de Poutrincourt quelqu'un de la troupe
+apportoit toujours quelque gibier, ou venaison,
+ou poisson fraiz.) Et si nous eussions eu demie
+douzaine de vaches, je croy qu'il n'y fût
+mort persone.</p>
+
+<p>Reste un preservatif necessaire pour l'accomplissement
+de rejouissance, &amp; afin de prendre
+plaisir à ce que l'on fait, c'est d'avoir l'honnéte
+compagnie un chacun de sa femme legitime:
+car sans cela la chere n'est pas entiere, on a
+toujours la pensée tenduë à ce que l'on aime &amp;
+desire, il y a du regret, le corps devient
+cacochyme, &amp; la maladie se forme.</p>
+
+<p>Et pour un dernier &amp; souverain remede, je
+renvoye le patient à l'arbre de vie (car ainsi le
+peut-on bien qualifier) lequel Jacques Quartier
+ci-dessus, appelle <i>Annedda</i>, non encores conu
+en la côte du Port Royal, si ce n'est d'aventure
+le Sassafras, dont y a quantité en la terre des
+Armouchiquois à cent lieuës dudit Port: E est
+dit certain que ledit arbre y est fort singulier,
+ainsi que nous remarquerons encore ci-après au
+livre dernier chap. 24.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"></p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Découverte de nouvelles terres par le sieur de
+Monts: Contes fabuleus de la riviere &amp; ville seinte
+de</i> Norombega: <i>Refutation des Autheurs qui en
+ont écrit: Bancs de Moruës en la Terre-neuve:</i>
+Kinibeki: Chouakoet: <i>Malebare: Armouchiquois:
+Mort d'un François tué: Mortalité des Anglois
+en la Virginie.</i></p>
+
+<h3>CHAP. VII</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>A saison dure étant passée, le sieur
+de Monts ennuié de cette triste
+demeure de Sainte-Croix delibera de
+chercher un autre port en
+païs plus chaud, &amp; plus au Su: &amp; à
+cet effet fit armer &amp; garnir de vivres une barque
+pour suivre la côte &amp; aller découvrant
+païs nouveaux, chercher un plus heureux port
+en un air plus temperé. Et d'autant qu'en cherchant
+on ne peut pas tant avancer comme lors qu'on
+va à pleins voiles en la haute mer, &amp; que
+trouvant des bayes &amp; golfes gisans entre deux
+terres il faut penetrer dedans, pour ce que là
+on peut aussi-tôt trouver ce que l'on cherche
+comme ailleurs, il ne fit en son voyage
+qu'environ cent lieuës, comme dirons à cette
+heure. Depuis Sainte-Croix jusques à
+cinquante lieuës, de là en avant la côte git Est &amp;
+Oest, &amp; par les quarante-cinq degrez: au bout
+déquelles cinquante lieuës est la riviere dite par
+les Sauvages <i>Kinibeki</i>, depuis lequel lieu jusques
+à Malebarre elle git Nort &amp; Su, &amp; y a de l'un à
+l'autre encore soixante lieuës à droite ligne,
+sans suivre les bayes. C'est où se termina le
+voyage dudit sieur de Monts, auquel il avoit
+pour conducteur de sa barque le pilote Champ-doré.
+En toute cette côte jusques &amp; <i>Kinibeki</i> il
+y a beaucoup de lieux où les navires peuvent
+étre éa couvert parmi les iles, mais le peuple n'y
+est frequent comme il est au-dela: &amp; n'y a rien
+de remarquable (du moins qu'on ait veu au
+dehors des terres) qu'une riviere de laquelle
+plusieurs ont écrit des fables à la suite l'un de
+l'autre, de mémes que ceux qui sur la foy des
+Commentaires de Hanno Capitaine Carthaginois avoient
+feint des villes en grand nombre par lui
+baties sur la côte de l'Afrique qui est arrousée
+de l'Ocean, parce qu'il fit un coup heroïque
+de naviger jusques aux iles du Cap Vert, &amp;
+long temps depuis lui personne n'y avoit été,
+la navigation n'étant alors tant asseurée sur cette
+grande mer qu'elle est aujourd'hui par le benefice
+de l'aiguille marine.</p>
+
+<p>Sans donc amener ce qu'ont dit les premiers
+Hespagnols &amp; Portugais, je reciteray ce qui est
+au dernier livre intitulé, <i>Histoire universele des
+Indes Occidentales</i>, imprimé à Doüay l'an dernier
+mille six cens sept, lors qu'il parle de <i>Norumbega</i>,
+Car en rapportant ceci, j'auray aussi dit ce
+qu'ont écrit les precedents, de qui les derniers
+sont tenanciers.</p>
+
+<blockquote>
+Plus outre vers le Septentrion (dit l'Autheur,
+apres avoir parlé de la Virginie) <i>Norumbega</i>,
+laquelle d'une belle ville, &amp; d'un grand fleuve
+est assez conue, encore que l'on ne trouve
+point d'où elle tire ce nom: car les Barbares
+l'appellent <i>Agguntia</i>. Sur l'entrée de ce fleuve
+y a une ile fort propre pour la pecherie.
+La region qui va le long de la mer est abondante
+en poisson, &amp; vers la Nouvelle-France
+a grand nombre de ces sauvages, &amp; est fort
+commode pour la chasse, &amp; les habitans
+vivent de méme façon que ceux de la Nouvelle-France.
+</blockquote>
+
+<p>Si cette belle ville a onques été en nature,
+je voudroy bien sçavoir qui l'a demolie
+depuis octante ans: car il n'y a que des cabanes
+par ci par là faites de perches &amp; couvertes
+d'écorces d'arbres, ou de peaux, &amp; s'appellent
+l'habitation &amp; la riviere tout ensemble <i>Pemptegoet</i>,
+&amp; non <i>Agguncia</i>. La riviere hors le flux de
+la mer ne vaut pas nôtre riviere d'Oise. Et ne
+pourroit en cette côte là y avoir de grandes rivieres,
+pource qu'il n'y a point assez de terres pour
+les produire, à cause de la grande riviere de
+<i>Canada</i>, qui va comme cette côte à peu prés, Est
+&amp; Oest, &amp; n'est point à soixante lieuës loin de là,
+en traversant les terres; &amp; d'ailleurs cette riviere
+en reçoit beaucoup d'autres qui prennent leurs
+sources de vers <i>Norumbega</i>: à l'entrée de laquelle
+tant s'en faut qu'il n'y ait qu'une ile, que
+plutot le nombre est (par maniere de dire) infini,
+d'autant que cette riviere s'elargissant comme
+un <i>Lambda</i> (lettre Grecque), la sortie
+d'icelle est toute pleine d'iles; déquelles y en a
+une bien avant (&amp; la premiere) en mer, qui est
+haute &amp; remarquable sur les autres.</p>
+
+<p>Mais quelqu'un dira que je m'equivoque en
+la situation de <i>Norumbega</i>, &amp; qu'elle n'est
+pas là où je la prens. A cela je répons que l'Auteur
+de qui j'ay n'agueres rapporté les paroles,
+m'est suffisante caution en ceci, lequel en sa
+Charte geographique a situé l'entrée de cette
+riviere par les quarante-quatre degrez, &amp; sa
+prétendue ville par les quarante-cinq. Ce que
+luy ayant accordé, il faudra necessairement qu'il
+me confesse que c'est celle-ci par ce qu'icelle
+passée, &amp; celle de <i>Kinibeki</i> (qui est en méme
+hauteur) il n'y a point d'autre riviere plus avant
+dont on doive faire cas jusques à la Virginie.</p>
+
+<p>Et comme de main en main un abus suit un autre,
+un Capitaine de marine nommé Jean Alfonse
+Xainctongeois en la relation de ses voyages
+aventureux, s'est aventuré d'écrire chose de
+méme foy, disant que:</p>
+
+<blockquote>
+Passé l'ile de Saint Jean
+(laquelle je prens pour celle que j'ay appellée
+ci-dessus l'ile de Bacaillos) la côte tourne à
+l'Oest &amp; Oest-Sur-Oest, jusques à la riviere de
+<i>Norembergue</i> nouvellement découverte (ce dit-il)
+par les Portugalois &amp; Hespagnols, laquelle est
+à trente degrez: adjoutant que cette
+riviere a en son entrée beaucoup d'iles bancs,
+&amp; rochers: &amp; que dedans bien quinze, ou
+vint lieuës est batie une grande ville, où les
+gens sont petits &amp; noiratres, comme ceux des
+Indes, &amp; sont vétus de peaux dont ils ont
+abondance de toutes sortes, Item que là
+vient mourir le banc de Terre-neuve: &amp; que
+passé cette riviere la côte tourne à l'Oest &amp;
+Oest-Norest plus de deux cens cinquante lieuës
+vers un païs où y a des villes &amp; chateaux.
+</blockquote>
+
+<p>Mais je ne reconoy rien, ou bien peu de
+verité en tous les discours de cet homme ici: &amp;
+peut il bien appeller ses voyages aventureux, non
+pour lui, qui jamais ne fut en la centiéme
+partie des lieux qu'il décrit (au moins il est aisé
+à le conjecturer) mais pour ceux qui voudront suivre
+les routes qu'il ordonne de suivre
+aux mariniers. Car si ladite riviere de <i>Noremberge</i>
+est à trente degrez, il faut que ce soit en la
+Floride: qui est contredire à tus ceux qui en ont
+jamais écrit, &amp; è la verité méme. Quant à ce qu'il
+dit du <i>Banc de Terre-neuve</i>, il finit (par le
+rapport des mariniers) environ l'ile de Sable, à
+l'endroit du Cap-Breton. Bien est vray qu'il y
+a quelques autres bancs, qu'on appelle <i>Le
+Banquereau, &amp; le Banc Jacquet</i>, mais ilz ne sont que
+de cinq, ou six, ou dix lieuës, &amp; sont separez du
+<i>Grand Banc de Terre-neuve.</i> Et quant aux hommes
+ilz sont de belle &amp; haute stature en la terre de
+<i>Norumbega</i>, dire que passé cette riviere la
+côte git Oest &amp; Oest-Noroest, cela n'a aucune
+preuve. Car depuis le cap-breton jusques à la
+pointe de la Floride qui regarde l'ile de <i>Cuba</i>,
+il n'y a aucune côte qui gise Oest-Norest,
+seulement y a un la partie de la vraye riviere
+dite <i>Norumbega</i> quelque cinquante lieuës de
+côte qui git Est &amp; Oest. Somme, de toute le recit
+dudit Jean Alfonse je ne reçoy sinon ce qu'il dit
+que cette riviere dont nous parlons a en son
+entrée beaucoup d'iles, bancs &amp; rochers.</p>
+
+<p>Passé la riviere de <i>Norumbega</i> le sieur de
+Monta alla toujours cotoyans jusques à ce qu'il
+vint à <i>Kinibeki</i>, où y a une riviere qui peut
+accourcir le chemin pour aller à la grande riviere
+de Canada. Il y a là nombre de Sauvages cabannez,
+&amp; y commence la terre à étre mieux peuplée. De
+<i>Kinibeki</i> en allant plus outre on trouve la
+Baye de <i>Marchin</i> nommée du nom du Capitaine
+qui y commande. Ce <i>Marchin</i> fut tué
+l'année que nous partimes de la Nouvelle-France
+mille six cens sept. Plus loin est une autre
+Baye dite <i>Chouakoet</i>, où y a grand peuple au
+regard des païs precedens. Aussi cultivent-ils
+la terre, &amp; commence la region à étre plus temperée
+s'elevant pardessus le quarante-quatriéme degré:
+&amp; pour temoignage de ceci il y a quantité
+de vignes en cette terre. Voire méme il y
+en a des iles pleines (bien qu plus exposées
+aux injures du vent &amp; du froid) ainsi que
+nous dirons ci-aprés. Entre <i>Chouakoet &amp; Malebarre</i>
+y a plusieurs bayes &amp; iles, &amp; est la côte
+sablonneuse, avec peu de fond approchant dudit
+<i>Malebarre</i>, si qu'à peine y peut-on aborder
+avec les barques.</p>
+
+<p>Les peuples qui sont depuis la riviere Saint Jean
+jusques à <i>Kinibeki</i> (en quoy sont comprises
+les rivieres de Sainte-Croix &amp; <i>Norumbega</i>)
+s'appellent <i>Etechemins</i>: et depuis <i>Kinibeki</i>,
+jusques à <i>Malebarre</i>, &amp; plus outre ilz s'appellent
+Armouchiquois. Ils sont traitres &amp; larrons, &amp; s'en
+faut donner de garde. Le sieur de Monts
+s'étant arreté quelque peu à Malebarre les vivres
+commencerent à lui defaillir, &amp; fallut penser
+du retour, mémement voyant toute la côte
+si facheuse qu'on ne pouvoit passer outre sans
+peril, pour les basses qui se jettent fort avant en
+mer, &amp; de telle façon que plus on s'éloigne de
+terre, moins il y a de fond. Mais avant que partir
+il avint un accident de mort à un charpentier
+Maloin, lequel allant querir de l'eau avec quelques
+chauderons, un Armouchiquois voyant l'occasion
+propre à dérober l'un de ces chauderons lors
+que le Maloin n'y prenoit pas garde, le print
+&amp; s'enfuit hativement avec sa proye.
+Le Maloin voulant courir aprés fut tué par cette
+mauvaise gent: &amp; ores que cela ne lui fût arrivé,
+c'étoit en vain poursuivre son larron: car tous
+ces peuples Armouchiquois sont legers à la course
+comme levriers, ainsi que nous dirons encore
+ci-aprés en parlant du voyage que fit là méme
+le sieur de Poutrincourt en l'an mille six
+cent six. Le sieur de Monts eut un grand regret de
+voir telle chose, &amp; étoient ses gens en bonne
+volonté d'en prendre vengeance (ce qu'ilz pouvoient
+faire, attendu que les autres Barbares ne
+s'éloignerent tant des François qu'un coup de
+mousquet ne les eût peu gâter: &amp; de ce fait ils
+avoient ja chacun si bien couché en jouë, pour mirer
+chacun son homme) mais icelui sieur de Monts sur
+quelques considerations que plusieurs autres
+étans en sa qualité n'eussent euës, &amp; pour ce que
+les meurtriers s'étoient évadés, fit baisser à chacun
+le serpentin, &amp; les laisserent, n'ayans jusques là
+trouvé lieu agreable pour y former une demeure
+arretée. Et à-tant ledit sieur fit appareiller
+pour retourner à Sainte Croix, où il avoit
+laissé un bon nombre de ses gens encore infirmes
+de la secousse des maladies hivernales, de
+la santé déquels il étoit soucieux.</p>
+
+<p>Plusieurs qui ne sçavent que c'est de la marine
+pensent que l'établissement d'une habitation
+en terre inconue soit chose facile, mais par le
+discours de ce voyage, &amp; autres suivans ilz
+trouveront qu'il est beaucoup plus aisé de dire
+que de faire, &amp; que le sieur de Monts a beaucoup
+exploité de choses en cette premiere année d'avoir
+veu toute la côte de cette terre jusques à
+Malebarre qui sont plus de quatre cens lieuës
+en rengeant icelle côte, &amp; visitant jusques au
+fond des bayes: outre le travail des logemens
+qu'il lui convint faire edifier &amp; dresser,
+le soin de ceux qu'il avoit là menés, &amp; du
+retour en France, le cas avenant de quelque peril
+ou naufrage à ceux qui lui avoient promis de
+l'aller querir aprés l'an revolu. Mais on
+a beau courir, &amp; se donner de la peine pour
+rechercher des ports où la Parque soit pitoyable.
+Elle est toujours semblable à elle-méme.
+Il est bon de se loger en un doux climat, puis
+qu'on est en plein drap, &amp; qu'on a à choisir
+mais la mort nous suit par tout. J'ay entendu
+d'un pilote du Havre de Grace qui fut avec les
+Anglois en la Virginie il y a vint-quatre ans,
+qu'étans arrivez là il y en mourut trente-six en
+trois mois. Et toutefois on tient la Virginie
+étre par les trente-six, trente-sept, &amp; trente
+huitiéme degrez de latitude, qui est bon temperament
+de païs. Ce que considerant, je croy encore
+un coup (car je l'ay des-ja ci-devant dit)
+que telle mortalité vient du mauvais traitement:
+&amp; est du tout besoin en tel païs d'y avoir
+dés le commencement du bestial domestic
+&amp; privé de toute sorte: &amp; porter force
+arbres fruitiers &amp; entes, pour avoir bien-tôt la
+recreation necessaaire à la santé de ceux qui desirent
+y peupler la terre. Que si les Sauvages mémes
+sont sujets aux maladies dont nous
+avons parlé, c'est rarement, &amp; cela arrivant,
+je l'attribue à la méme cause du mauvais
+traitement. Car ilz n'ont rien qui puisse
+corriger le vice des viandes qu'ils prennent:
+&amp; toujours sont nuds parmi les humidités
+de la terre; ce qui est le vray moyen d'accuillir
+quantité d'humeurs corrompues qui leur
+causent ces maladies aussi bien qu'aux
+étrangers qui vont par dela, quoy qu'ils soient
+nais à cette façon de vivre.</p>
+
+<p>La nouvelle habitation y ayde aussi beaucoup,
+comme on a observé par experience ordinaire.
+Car où il faut arracher les arbres les
+ouvriers sont contraints de humer les vapeurs
+qui s'exhalent de la terre, qui leur corrompent
+le sang &amp; pervertissent l'estomac
+(ainsi qu'à ceux qui travaillent aux mines) &amp;
+causent lédites maladies: là où la méme experience
+nous à montré qu'aprés l'habitation faicte,
+elles n'ont plus eu tant de prise sur les
+hommes.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009.png"></p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Arrivée du sieur du Pont à l'ile Sainte-Croix:
+Habitation transferée au Port Royal: Retour du sieur
+de Monts en France: Difficulté des moulins à bras:
+Equipage dudit sieur du Pont pour aller découvrir
+les Terres-neuves outre Malebarre: Naufrage:
+Prevoyance pour le retour en France: Comparaison de
+ces voyages avec ceux de la Floride: Blame de ceux
+qui méprisent la culture de la terre.</i></p>
+
+<h3>CHAP. VIII</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>A saison du printemps passée au
+voyage des Armouchiquois, le sieur
+de Monts attendit à Sainte-Croix le temps qu'il
+avoit convenu: dans lequel s'il n'avoit
+nouvelles de France il pourroit partir &amp; venir
+chercher quelque vaisseau de ceux qui viennent
+à la Terre-neuve pour la pecherie du poisson, à
+fin de repasser en France dans icelui avec sa
+trouppe, s'il étoit possible. Ce temps des-ja étoit
+expiré, &amp; étoient préts à faire voile, n'attendans
+plus aucun secours ni rafraichissemens, quand
+voici le quinziéme de Juin mis six cens cinq
+arriver le sieur du Pont surnommé Gravé, demeurant
+à Honfleur, avec une compagnie de quelques
+quarante hommes, pour relever de
+sentinelle ledit sieur de Monts &amp; sa troupe. Ce fut
+au grand contentement d'un chacun, comme l'on
+peut penser: &amp; canonnades ne manquerent
+à l'abord, selon la coutume, ni l'éclat des trompetes.
+Ledit sieur du Pont ne sçachant encore l'état
+de noz François, pensoit trouver là une
+demeure bien asseurée, &amp; ses logemens préts: mais
+attendu les accidens de la maladie étrange dont
+nous avons parlé, il fut avisé par Conseil de
+changer de lieu. Le sieur de Monts eût bien
+desiré que l'habitation nouvelle eût eté comme
+par les quarante degrez, sçavoir six degrez
+plus au Midi que le lieu de Sainte-Croix: mais
+aprés avoir veu la côte jusques à Malebarre,
+&amp; avec beaucoup de peines sans trouver
+ce qu'il desiroit, on delibera d'aller au
+Port Royal faire la demeure, attendant qu'il y
+eût moyen de faire plus ample découverte. Ainsi
+voila chacun embesoigné à trousser son paquet:
+on demolit ce qu'on avoit bati avec mille travaux,
+hors-mis le magazin, qui étoit une espece trop
+grande à transporter, &amp; en execution de ceci
+plusieurs voyages se font. Tout étant arrivé
+au Port Royal voici nouveau travail: on choisit
+la demeure vis à vis de l'ile qui est à l'entrée
+de la riviere de l'Equille dite aujourd'hui la
+riviere du Dauphin, là où tout étoit couvert de
+bois si épais qu'il n'est possible davantage. Ja le
+mois de Septembre arrivoit, &amp; falloit penser de
+décharger le navire du sieur du Pont pour faire
+place à ceux qui devoient retourner en France.
+Somme il y avoit de l'exercice pour tous. Quand
+le navire fut en état d'étre mis à la voile, le sieur
+de Monts ayant veu le commencement de la nouvelle
+habitation, s'embarqua pour le retour &amp; avec lui
+ceux qui voulurent le suivre. Neantmoins
+plusieurs de bon courage demeurerent sans
+apprehender le mal passé. Autant on met la voile
+au vent &amp; demeure ledit sieur du Pont pour
+Lieutenant par dela, lequel ne manque de promptitude
+(selon son naturel) à faire &amp; parfaire ce qui
+estoit requis pour loger soy &amp; les siens: qui est
+tout ce qui se peut faire pour cette année en
+ce païs là. Car de s'éloigner du parc durant l'hiver,
+mémes apres un si long harassement: il n'y
+avoit point d'apparence. Et quant au labourage de la
+terre, je croy qu'ils n'eurent le temps commode
+pour y vacquer: car ledit sieur du Pont n'étoit
+pas homme pour demeurer en repos, ni pour laisser
+ses gens oisifs, s'il y eût moyen de ce faire.</p>
+
+<p>L'hiver venu les Sauvages du païs s'assembloient
+de bien loin au Port Royal pour troquer de
+ce qu'ils avoient avec les François, les uns
+apportans des pelleteries de Castors, &amp; de
+Loutres (qui sont celles dont on peut faire plus
+d'état en ce lieu là) &amp; aussi d'Ellans, déquelles
+on peut faire de bons buffles: les autres
+apportans des chairs freches, dont ilz firent maintes
+tabagies, vivans joyeusement tant qu'ils eurent
+dequoy. Le pain oncques ne leur manqua, mais le
+vin ne leur dura point jusques à la fin de la
+saison. Car quant nous y arrivames l'an suivant il
+y avoit plus de trois mois qu'ilz n'en avoient
+plus, &amp; furent fort rejouïs de nôtre venue,
+qui leur fit en reprendre le gout.</p>
+
+<p>La plus grande peine qu'ilz avoient c'étoit de
+Moudre le bled pour avoir du pain. Ce qui est
+chose fort penible en moulins à bras, où il
+faut employer toute la force du corps. Et pour ce
+non sans cause anciennement on menaçoit
+les mauvaises gens de les envoyer au moulin,
+comme à la chose la plus penibles qui soit: auquel
+métier on emploioit les pauvres esclaves avant
+l'usage des moulins à vent &amp; à eau, comme nous
+témoignent les histoires prophanes: &amp; celles de
+la sortie du peuple d'Israël hors du païs d'Egypte,
+là où pour la derniere playe que Dieu veut envoyer
+à Pharao, il denonce par la bouche de Moyse,
+<i>qu'environ la minuit il passera au travers de
+l'Egypte, &amp; tout premier-né y mourra jusques au
+premier-né de Pharao qui devoit étre assis sur son
+throne, jusques au premier-né de la servante qui
+est employée à moudre.</i> Et ce travail étant si grand,
+les Sauvages, quoy que bien pauvres, ne le sçauroient
+supporter, &amp; aymeroient mieux se passer de pain que
+de prendre tant de peine, comme il a été experimenté
+De nôtre temps, que leur voulant bailler la
+moitié de la moulture qu'ilz feroient, ils aimoient
+mieux n'avoir point de blé. Et croiroy bien
+que cela, avec d'autres choses, a aidé à
+fomenter la maladie de laquelle nous avons
+parlé, en quelques uns des gens du sieur du Pont:
+car il y en mourut une douzaine durant cet hiver
+en sa compagnie. Vray est que je trouve un
+defaut és batimens de noz François, c'est qu'il
+n'y avoit point de fossez à lentour, &amp; s'écouloient
+les eaux de la terre prochaine par dessous leurs
+chambres basses: ce qui étoit fort contraire à
+la santé. A quoy j'adjoute encore les eaux
+mauvaises déquelles ilz se servoient, qui
+n'issoient point d'une source vive, comme celle
+que nous trouvames assez prez de nôtre Fort,
+ains du plus prochain ruisseau.</p>
+
+<p>Apres que l'hiver fut passé, &amp; la mer propre à
+naviguer, le sieur du Pont voulut parachever
+l'entreprise commencée l'an precedent par le
+sieur de Monts, &amp; aller rechercher un port plus
+au Su, où la temperature de l'air fût plus douce
+selon qu'il en avoit eu charge dudit sieur. Et de
+fait il equippa la barque qui lui étoit restée
+pour cet effect: Mais étant sorti du port, &amp; ja à
+la voile pour tirer vers Malebarre, il fut contraint
+par le vent contraire de relacher deux fois, &amp; à
+la troisiéme ladite barque se vint perdre contre
+les rochers à l'entrée du passage dudit port. En
+cette disgrace de Neptune les hommes furent
+sauvés, &amp; la meilleure partie des provisions &amp;
+marchandises. Mais quant à la barque elle fut
+mise en pieces. Et par ce desastre fut rompu le
+voyage, &amp; intermis ce que tant l'on desiroit.
+Car encore ne jugeoit-on point bonne l'habitation
+du Port Royal; &amp; toutefois il est hautement
+abrié de la part du Nort &amp; Noroest, de montagnes
+éloignées tantôt d'une lieuë, tantôt
+de demie du Port &amp; de la riviere de l'Equille.
+Voila comme les entreprises ne se manient pas
+au desir des hommes, &amp; sont accompagnées de
+beaucoup de perils.. Si bien qu'il ne se faut
+emerveiller s'il y a de la longueur en l'établissement
+des colonies, principalement en des terres si
+lointaines déquelles on ne sçait la nature, ni le
+temperament de l'air, &amp; où il faut combattre &amp;
+abbattre les foréts, &amp; étre contraints de se donner
+de garde, non des peuples que nous disons Sauvages,
+mais de ceux qui se disent Chrétiens &amp; n'en
+ont que le nom, gent maudite &amp; abominable, pire
+que des loups, ennemis de Dieu, &amp; de la nature
+humaine.</p>
+
+<p>Ce coup donc étant rompu, le sieur du Pont ayant
+fait emmennoter Champ-doré, &amp; informer contre
+luy, ne sceut que faire, sinon d'attendre la
+venue du secours &amp; rafraichissement que le sieur
+de Monts lui avoit promis envoyer l'année
+suivante, lors qu'il partit du Port Royal
+pour revenir en France. Et neantmoins à tout
+évenement, ne laissa de preparer une autre barque,
+&amp; une patache, pour venir chercher des
+vaisseaux François és lieux où ils font la secherie
+de morues (comme les Ports <i>Campseau</i> des Anglois,
+de <i>Misamichis</i>, Baye de Chaleur, &amp; des Morues,
+&amp; autres en grand nombre) ainsi qu'avoit
+fait le sieur de Monts l'an precedent, à fin
+de se mettre dedans &amp; retourner en France,
+le cas advenant qu'aucun navire ne vinst le secourir.
+En quoy il fit sagement: car il fut en danger de
+n'avoir aucunes nouvelles de nous, qui étions
+destinez pour lui succéder, ains que se verra
+par le discours de ce qui suit. Mais ce-pendant
+ici faut considerer que ceux qui se sont transportez
+pardelà en ces derniers voyages ont eu un
+avantage par-dessus ceux qui ont voulu habiter la
+Floride: c'est d'avoir ce recours que nous avons
+dit aux navires de France qui frequentent les
+Terres-neuves, sans avoir la peine de façonner des
+grands vaisseaux, ni attendre des famines extremes,
+comme ont fait ceux-là de qui les voyages ont eté
+à déplorer en ce regard, &amp; ceux-ci au sujet des
+maladies qui les ont persecuté. Mais aussi ceux de
+la Floride ont ils eu de l'heur en ce qu'ils étoient
+en un païs doux, fertile, &amp; plus ami de la santé
+humaine que la Nouvelle-France Septentrionale, de
+laquelle nous avons parlé en ce livre. Que s'ils
+ont eu de la famine, il y a eu de la grande faute de
+leur part de n'avoir nullement cultivé la terre,
+laquelle ils avoient trouvée découverte: Ce qui
+est un prealable de faire avant toute chose à qui
+veut s'aller habituer si loin de secours. Mais les
+François, &amp; préque toutes les nations du jourd'hui
+(j'enten de ceux qui ne sont nais au labourage) ont
+cette mauvaise nature, qu'ils estiment deroger
+beaucoup à leur qualité de s'addonner a la
+culture de la terre, qui neantmoins est à peu
+prés la seule vocation où reside l'innocence. Et
+de là vient que chacun fuiant ce noble travail,
+exercice de noz premiers peres, des Rois anciens,
+&amp; des plus grands Capitaines du monde,
+&amp; cherchant de se faire Gentil-homme aux dépens
+d'autrui, ou voulant apprendre tant seulement le
+metier de tromper les hommes, ou se gratter
+au soleil, Dieu ôte sa benediction de nous, &amp;
+nous bat aujourd'hui, &amp; dés long temps, en
+verge de fer, si bien que le peuple languit
+miserablement souz son toict, &amp; n'ose faire paroitre
+sa pauvreté.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"></p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Motif, &amp; acceptation du voyage du sieur de
+Poutrincourt, ensemble de l'Autheur, en la
+Nouvelle-France: Partement de la ville de Paris
+pour aller à la Rochelle: Adieu à la France.</i></p>
+
+<h3>CHAP. IX</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/E2.png"></span>NVIRON le temps du naufrage
+mentionné ci-dessus, le sieur de Monts
+songeoit par deçà aux moyens de dresser nouvel
+équipage pour la Nouvelle-France. Ce qui lui
+sembloit difficile tant pour les
+grans frais que cela apportoit, que pour ce
+que cette province avoit été tellement décriée
+à son retour, que ce sembloit étre chose vaine
+&amp; infructueuse de plus continuer ces voyages à
+l'avenir. Joint qu'il y avoit grande occasion de
+croire qu'on ne trouveroit persone qui s'y voulût
+aller hazarder. Neantmoins sachant le desir du
+sieur de Poutrincourt (auquel auparavant il avoit
+fait partage de la terre, suivant le pouvoir
+que le Roy luy avoit donné) qui étoit d'habiter
+pardelà, &amp; y établir sa famille &amp; sa fortune,
+&amp; le nom de Dieu tout ensemble; il lui
+écrivit, &amp; envoya homme exprés, pour lui faire
+ouverture du voyage qui se presentoit. Ce que
+ledit sieur de Poutrincourt accepta quittant
+toutes affaires pource sujet: quoy qu'il eût des
+procés de consequence, à la poursuite de defense
+déquels sa presence étoit bien requise, &amp;
+qu'à son premier voyage il eût éprouvé la malice
+de certains qui le poursuivoient rigoureusement
+absent, &amp; devindrent souples &amp; muets à son
+retour. Il ne fut plutot rendu à Paris, qu'il
+fallut partir, sans avoir à-peine le loisir de
+pourvoir à ce qui lui étoit necessaire. Et ayant eu
+l'honneur de le conoitre quelques années auparavant,
+il me demanda si je voulois étre de la partie.
+A quoy je demandai un jour de terme pour lui
+repondre. Apres avoir bien consulté en moy-méme,
+desireux non tant de voir le païs que de
+reconoitre la terre oculairement, à laquelle
+j'avoy ma volonté portée, &amp; fuir un monde
+corrompu, je lui donnay parole: étant méme
+induit par quelque injustice qui m'avoit été
+peu au-paravant faite, laquelle fut reparée à
+mon retour par Arret de la Cour, dont j'en ay
+particulierement obligation à Monsieur Servin
+Advocat general du Roy, auquel proprement
+appartient cet eloge attribué selon la lettre au
+plus sage &amp; plus magnifique de tous les Rois:
+TU AS AIMÉ JUSTICE ET AS EN HAINE INIQUITÉ.</p>
+
+<p>C'est ainsi que Dieu nous reveille quelquefois
+pour nous exciter à des actions genereuses
+telles que ces voyages, léquelles (comme le monde
+est divers) les uns blameront, les autres
+approuveront. Mais n'ayant à repondre à personne
+en ce regard, je ne me soucie des discours que les
+gens oisifs, ou ceux qui ne me peuvent
+ou veulent ayder, pourroient faire, ayant mon
+contentement en moy-méme, &amp; étant prét de rendre
+service à Dieu &amp; au Roy és terres d'outre mer
+qui porteront le nom de France, si ma fortune,
+ou condition m'y pouvoit appeller pour y
+vivre en repos par un travail agreable, &amp;
+fuir la dure vie à laquelle je voy pardeça la
+pluspart des hommes reduits.</p>
+
+<p>Pour revenir donc au sieur de Poutrincourt comme
+il eut fait quelques affaires, il s'informa
+en quelques Eglises s'il se pourroit point
+trouver quelque Prétre qui eut du sçavoir pour
+le mener avec lui, &amp; soulager celui que le sieur
+de Monts y avoit laissé à son voyage, lequel nous
+pensions étre encore vivant. Mais d'autant que
+c'étoit la semaine sainte, temps auquel
+ilz sont occupés aux confessions, il ne s'en
+presenta aucun, les uns s'excusans sur les incommoditez
+de la mer &amp; du long voyage, les autres remettans
+l'affaire apres Pasques. Occasion qu'il n'y eut
+moyen d'en tirer quelqu'un hors de Paris, parce
+que le temps pressoit, &amp; la mer n'attend personne:
+par ainsi falloit partir.</p>
+
+<p>Restoit de trouver les ouvriers necessaires au
+voyage de la Nouvelle-France. A quoy fut pourvu
+en bref (car souz le nom de Poutrincourt il
+se trouvoit plus de gens qu'on ne vouloit) pour
+fait de leurs gages, &amp; argent donné à chacun par
+avance d'iceux gages, &amp; pour se trouver à la
+Rochelle, où étoit le Rendez-vous, chez les sieurs
+Macquin &amp; Georges honorables marchants de
+ladite ville associez du sieur de Monts,
+léquels fournissoient nôtre equipage.</p>
+
+<p>Ce menu peuple étant parti, nous nous acheminames
+à Orleans trois ou quatre jours aprés,
+qui fut le Vendredy saint, pour aller faire noz
+Pasques en ladite ville d'Orleans, où chacun fist
+le devoir accoutumé à tous bons Chrétiens de
+prendre le Viatique spirituel de la divine Communion,
+mémement puis que nous allions en voyage.</p>
+
+<p>Devant qu'arriver à la Rochelle, me tenant
+quelquefois à quartier de la compagnie, il me
+print envie de mettre sur mes tablettes un adieu
+à la France, lequel je fis imprimer en ladite ville
+de la Rochelle le lendemain de nôtre arrivee,
+qui fut le troisiéme jour d'Avril mil six cens six:
+&amp; fut receu avec tant d'applaudissemens du peuple,
+que je ne dedaigneray de le coucher ici.</p>
+<br>
+
+<hr class="full">
+
+<h4>ADIEU À LA FRANCE</h4>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>ORES <i>que la saison du printemps nous invite</i></p>
+<p><i>A seillonner le dos de la vague Amphitrite,</i></p>
+<p><i>Et cinglez vers les lieux où Phoebus chaque jour</i></p>
+<p><i>Va faire tout lassé son humide sejour,</i></p>
+<p><i>Je veux ains que partir dire Adieu à la France</i></p>
+<p><i>Celle qui m'a produit, &amp; nourri dés l'enfance;</i></p>
+<p><i>Adieu non pour toujours, mais bien souz cet espoir</i></p>
+<p><i>Qu'encores quelque jour je la pourray revoir.</i></p>
+<br>
+<p><i>Adieu donc douce mere, Adieu France amiable:</i></p>
+<p><i>Adieu de tous humains le sejour delectable:</i></p>
+<p><i>Adieu celle qui m'a en son ventre porté,</i></p>
+<p><i>Et du fruit de son sein doucement alaité.</i></p>
+<p><i>Adieu, Muses aussi qui a vôtre cadence</i></p>
+<p><i>Avez conduit mes pas dés mon adolescence:</i></p>
+<br>
+<p><i>Adieu riches palais, Adieu noble cités</i></p>
+<p><i>Dont l'aspect a mes yeux mille fois contentés:</i></p>
+<p><i>Adieu lambris doré, sainct temple de Justice,</i></p>
+<p><i>Où Themis aux humains d'un penible exercice</i></p>
+<p><i>Rend le Droit, &amp; Python d'un parler eloquent,</i></p>
+<p><i>Contre l'oppression defend l'homme innocent.</i></p>
+<p><i>Adieu tours &amp; clochers dont les pointes cornues</i></p>
+<p><i>Avoisinans les cieux s'elevent sur les nues:</i></p>
+<p><i>Adieu prez emaillez d'un million de fleurs</i></p>
+<p><i>Ravissans mes esprits de leurs soüaves odeurs:</i></p>
+<p><i>Adieu belle forets, Adieu larges campagnes,</i></p>
+<p><i>Adieu pareillement sourcilleuses montagnes:</i></p>
+<p><i>Adieu côtaux vineux, &amp; superbes chateaux:</i></p>
+<p><i>Adieu l'honneur des champs, &amp; gras troupeaux</i></p>
+<p><i>Et vous, ô ruisselets, fontaines, &amp; rivieres,</i></p>
+<p><i>Qui m'avez delecté en cent mille manieres,</i></p>
+<p><i>Et mille fois charmé au doux gazouillement</i></p>
+<p><i>De vos bruyantes eaux, Adieu semblablement:</i></p>
+<p><i>Nous allons recherchans dessus l'onde azurée</i></p>
+<p><i>Les journaliers hazars du tempeteux Nerée,</i></p>
+<p><i>Pour parvenir aux lieux où d'une ample moisson</i></p>
+<p><i>Se presente aux Chrétiens une belle saison.</i></p>
+<br>
+<p><i>O combien se prepare &amp; d'honneur &amp; de gloire,</i></p>
+<p><i>Et sans cesse sera louable la memoire</i></p>
+<p><i>A ceux-là qui poussez la sainte intention</i></p>
+<p><i>Auront le bel objet de cette ambition!</i></p>
+<p><i>Les peuples à jamais beniront l'entreprise</i></p>
+<p><i>Des Autheurs d'un tel bien: &amp; d'une plume apprise,</i></p>
+<p><i>A graver dans l'airain de l'immortalité</i></p>
+<p><i>J'en laisseray memoire à la posterité.</i></p>
+<br>
+<p><i>Prelats que Christ a mis pasteurs de son Eglise</i></p>
+<p><i>A qui partant il a sa parole commise,</i></p>
+<p><i>A fin de l'annoncer par tout cet Univers,</i></p>
+<p><i>Et à la loy ranger par elle les pervers,</i></p>
+<p><i>Someillez vous, helas! Pourquoy de vôtre zele</i></p>
+<p><i>Ne faites-vous paroitre une vive étincelle</i></p>
+<p><i>Sur ces peuples errans qui sont proye à l'enfer,</i></p>
+<p><i>Du sauvement déquels vous devriez triompher?</i></p>
+<p><i>Pourquoy n'employez vous à ce saint ministere</i></p>
+<p><i>Que vous employez seulement à vous plaire?</i></p>
+<p><i>Cependant le troupeau que Christ a racheté</i></p>
+<p><i>Accuse devant lui vôtre tardiveté.</i></p>
+<p><i>Quoy donc souffirez vous l'ordre du mariage</i></p>
+<p><i>Sur vôtre ordre sacré avoir cet avantage</i></p>
+<p><i>D'avoir eu devant vous le desir, le vouloir,</i></p>
+<p><i>Le travail, &amp; le soin de ce Chrétien devoir?</i></p>
+<br>
+<p>DE MONTS <i>tu es celui de qui le haut courage</i></p>
+<p><i>A tracé le chemin à un si grand ouvrage:</i></p>
+<p><i>Et pource de ton nom malgré l'effort des ans</i></p>
+<p><i>Le fueille verdoya d'un éternel printemps.</i></p>
+<p><i>Que si en ce devoir que j'ay des-ja tracé</i></p>
+<p><i>Ambitieusement je ne suis devancé,</i></p>
+<p><i>Je veux de ton merite exalter la louange</i></p>
+<p><i>Sur l'Equille, &amp; le Nil, &amp; la Seine, &amp; le Gange.</i></p>
+<p><i>Et faire l'Univers bruire de ton renom,</i></p>
+<p><i>Si bien qu'en tout endroit on revere ton nom</i></p>
+<p><i>Qu'a la suite de ce je ne couche en l'histoire</i></p>
+<p><i>Celui duquel ayant conu la probité,</i></p>
+<p><i>Les sens &amp; la valeur &amp; la fidelité,</i></p>
+<p><i>Tu l'as digne trouvé à qui ta lieutenance</i></p>
+<p><i>Fût surement commise en la Nouvelle-France.</i></p>
+<p><i>Pour te servir d'Hercule, &amp; soulager le fais</i>
+<p><i>Que te surchargeroit au dessein que tu fais.</i></p>
+<br>
+<p>POUTRINCOURT, <i>c'est donc toy qui a touché mon ame,</i></p>
+<p><i>Et lui as inspiré une devote flamme</i></p>
+<p><i>A celebrer ton lot, &amp; faire par mes vers</i></p>
+<p><i>Qu'à l'avenir ton nom vole par l'Univers:</i></p>
+<p><i>Ta valeur dés long temps en la France conue</i></p>
+<p><i>Cherche une nation aux hommes inconue</i></p>
+<p><i>Pour la rendre sujette à l'empire François,</i></p>
+<p><i>Et encore y assoir le thrône de noz Rois:</i></p>
+<p><i>Ains plutot (car en toy la sagesse eternelle</i></p>
+<p><i>A mis je ne sçay quoy digne d'une ame belle)</i></p>
+<p><i>Le motif qui premier a suscité ton coeur</i></p>
+<p><i>A si loin rechercher un immortel honneur,</i></p>
+<p><i>Est le zele devoit &amp; l'affection grande</i></p>
+<p><i>De rendre à l'Eternel une agreable offrande,</i></p>
+<p><i>Lui vouant toy, tes biens, ta vie, &amp; tes enfans,</i></p>
+<p><i>Que tu vas exposer à la merci des vents,</i></p>
+<p><i>Et voguant incertain comme à un autre pole</i></p>
+<p><i>Pour son nom exalter &amp; sa sainte parole.</i></p>
+<br>
+<p><i>Ainsi tous-deux portés de méme affection:</i></p>
+<p><i>Ainsi l'un secondans l'autre en intention,</i></p>
+<p><i>Heureux, vous acquerrés une immortele vie,</i></p>
+<p><i>Que de felicité toujours sera suivie:</i></p>
+<p><i>Vie non point semblable à celle de ces dieux</i></p>
+<p><i>Que l'antique ignorante a feinte dans le cieux</i></p>
+<p><i>Pour avoir (comme vous) reformé la nature,</i></p>
+<p><i>Les moeurs &amp; la raison des hommes sans culture,</i></p>
+<p><i>Mais une vie où git cette felicité</i></p>
+<p><i>Que les oracles saints de la Divinité</i></p>
+<p><i>Ont liberalement promis aux saintes ames</i></p>
+<p><i>Que le ciel a formé de ses plus pures flammes.</i></p>
+<p><i>Tel est vôtre destin &amp; cependant ça bas</i></p>
+<p><i>Vôtre nom glorieux ne craindra le trépas,</i></p>
+<p><i>Et la posterité de vôtre gloire éprise,</i></p>
+<p><i>Sera emeuë à suivre une méme entreprise,</i></p>
+<p><i>Mais vous serés le centre où se rapportera</i></p>
+<p><i>Ce que l'âge futur en vous suivant fera.</i></p>
+<br>
+<p><i>Toy qui par la terreur de ta sainte parole</i></p>
+<p><i>Regis à ton vouloir les postillons d'Æole,</i></p>
+<p><i>Qui des flots irritez peux l'orgueil abbaisser,</i></p>
+<p><i>Et les vallons des eaux en un moment hausser,</i></p>
+<p><i>Grand Dieu sois nôtre guide en ce douteux voyage.</i></p>
+<p><i>Puis que tu nous y as enflammé le courage:</i></p>
+<p><i>Lache de tes thresors un favorable vent</i></p>
+<p><i>Qui pousse nôtre nef en peu d'heure du Ponant</i></p>
+<p><i>Et fay que là poussions arriver par ta grace</i></p>
+<p><i>Jetter le fondement d'une Chrétienne race.</i></p>
+<br>
+<p class="mid">Pour m'egayer l'esprit ces vers je composois</p>
+<p class="mid">Au premier que je vi les murs des Rochelois</p>
+</div></div>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Jonas nom de nôtre navire: Mer basse à la Rochelle
+cause de difficile sortie: La Rochelle ville refermée:
+Menu peuple insolent: Croquans: Accident de naufrage
+du Jonas: Nouvel equippage: Faibles soldats ne
+doivent estre mis aux frontieres: Ministres prient
+pour la conversion des Sauvages: Pue de zele des
+nôtres: Eucharistie portée par les anciens Chrétiens
+en voyage: Diligence de Poutrincourt sur le point
+de l'embarquement.</i></p>
+
+<h3>CHAP. X</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/A2.png"></span>RRIVEZ que nous fumes à la Rochelle
+nous y trouvames les Sieurs de Monts
+&amp; de Poutrincourt qui y étoient venu en poste, &amp;
+nôtre navire appellé LE JONAS du port de
+cent cinquante tonneaux, prét à sortir hors
+les chaines de la ville pour attendre le vent.
+Cependant nus faisions bonne chere, voire si bonne,
+qu'il nous tardoit que ne fussions sur mer pour
+faire diete. Ce que ne fimes que trop quand
+nous y fumes une fois: car deux mois se passerent
+avant que nous vissions terre, comme nous dirons
+tantot. Mais les ouvriers parmi la bonne chere
+(car ils avoient chacun vint sols par jour) faisoient
+de merveilleux tintamarres au quartier
+de Saint Nicolas, où ils étoient logez. Ce qu'on
+trouvoit fort étrange en une ville si reformée que
+la Rochelle, en laquelle ne se fait aucune
+dissolution apparente, &amp; faut que chacun marche
+l'oeil droit s'il ne veut encourir la censure
+soit du Maire, soit des Ministres de la ville.
+De fait il y en eut quelques uns prisonniers,
+léquels on garda à l'hôtel de ville jusques à ce
+qu'il fallut partir; &amp; eussent eté chatiez sans
+la consideration du voyage, auquel on sçavoit bien
+qu'ils n'auroient pas toutes leurs aises: car ilz
+payerent assez par apres la folle enchere de la
+peint qu'ils avoient baillée aux sieurs Macquin
+&amp; Georges bourgeois de ladite ville, pour
+les tenir en devoir. Je ne les veux toutefois mettre
+tous en ce rang, d'autant qu'il y en avoit quelques
+uns respectueux &amp; modestes. Mais je puis dire
+que c'est un étrange animal qu'un menu peuple.
+Et me souvient à ce propos de la guerre des
+Croquans, entre léquels je me suis trouvé
+une fois étant en Querci. C'étoit la chose
+la plus bigearre du bonde que cette confusion
+de porteurs de sabots, d'où ils avoient pris
+le noms de Croquans, par ce que leurs sabots
+clouez devant &amp; derriere faisoient Croc à chaque
+pas. Cette sorte de gens confuse n'entendoit
+ni rime, ni raison, chacun y étoit maitre, armés
+les uns d'une serpe au bout d'un baton, les
+autres de quelque epée enrouillée, &amp; ainsi
+consequemment.</p>
+
+<p>Nôtre Jonas ayant sa charge entiere, est en fin
+tiré hors la ville à la rade, &amp; pensions partir le
+huitiéme ou neufiéme d'Avril. Le Capitaine Foulques
+s'étoit chargé de la conduite du voyage. Mais
+comme il y a ordinairement de la negligence
+aux affaires des hommes, avint que ce
+Capitaine (homme neantmoins que j'ay reconu fort
+vigilant à la mer) ayant laissé le navire mal
+garni d'hommes, n'y étant pas lui-méme, ni le
+Pilote, ains seulement six ou sept matelots tant
+bons que mauvais, un grand vent de Suest s'éleve
+la nuit, qui romp le cable du Jonas retenu
+d'une ancre tant seulement, &amp; le chasse contre
+un avant-mur qui est hors la ville adossant la
+tour de la chaine, contre lequel il choque tant
+de fois qu'il se creve &amp; coule à fonds. Et bien
+vint que la mer pour lors se retiroit. Car si
+ce desastre fût arrivé du flot, le navire étoit en
+danger d'étre renversé, avec un perte beaucoup plus
+grande qu'elle ne fut, mais il se soutint
+debout, &amp; y eut moyen de le radouber: ce qui
+fut fait en diligence. On avertit nos ouvriers
+de venir ayder à cette necessité, soit à tirer à la
+pompe, ou pousser au capestan, ou à autre chose,
+mais il y en eut peu qui se missent en devoir, &amp;
+s'en rioient la pluspart. Quelques uns s'étans
+acheminez jusques là parmi la vaze, s'en retournerent,
+se plaignans qu'on leur avoit jetté de l'eau, ne
+condiderans pas qu'ilz s'étoient mis du côté par où
+sortoit l'eau de la pompe que le vent éparpillait
+sur eux. J'y allay avec le sieur de Poutrincourt &amp;
+quelques autres de bonne volonté, où nous ne
+fumes inutiles. A ce spectacle étoit préque toute la
+ville de la Rochelle sur le rempar. La mer étoit
+encore irritée, &amp; pensames aller choquer plusieurs
+fois contre les grosses tours de la ville. En fin
+nous entrames dedans bagues sauves. Le vaisseau
+fut vuidé entierement, &amp; fallut faire nouvel
+equippage. La perte fut grande &amp; les voyages préque
+rompus pour jamais. Car aprés tant de coups d'essais,
+je croy qu'à l'avenir nul se fût
+hazardé d'aller planter des colonies pardela:
+ce païs étant tellement décrié, que chacun nous
+plaignoit sur les accidens de ceux qui y avoient
+eté par le passé. Neantmoins le sieur de Monts
+et ses associez soutindrent virilement cette
+perte. Et faut que je die en cette occurence, que
+si jamais ce païs là est habité de Chrétiens
+&amp; peuples civilisés, c'est (aprés ce qui est deu
+au Roy) aux autheurs de ce voyage qu'en
+appartiendra à juste tiltre la premiere louange.</p>
+
+<p>Cet esclandre nous retarda de plus d'un mois,
+qui fut employé tant à décharger qu'à recharger
+nôtre navire. Pendant ce temps nous allions
+quelquefois proumener és voisinages de la ville, &amp;
+particulierement aux Cordeliers, qui n'en sont
+qu'a demie lieuë, là où étant un jour au sermon
+par un Dimanche, je m'émerveillay comme en
+ces places frontieres on ne mettoit meilleure
+garnison, ayans de si forts ennemis aupres d'eux.
+Et puis que j'entreprens une histoire narrative
+des choses en la façon qu'elles se sont passées, je
+diray que ce nous est chose honteuse que les
+Ministres de la Rochelle priassent Dieu chaque jour
+en leurs assemblées pour la conversion des pauvres
+peuples Sauvages, &amp; méme pour nôtre conduite,
+&amp; que nos Ecclesiastiques ne fissent pas le
+semblable. De verité nous n'avions prié ni les
+une ni les autres de ce faire, mais en cela se
+reconoit le zele d'un chacun. En fin peu auparavant
+nôtre depart il me souvient de demander sieur Curé ou
+Vicaire de l'Eglise de la Rochelle
+s'il se pourroit point trouver quelque sien
+confrere qui voulût benir avec nous: ce que
+j'esperoy se pouvoir aisément faire, pource qu'ils
+étoient là en assez bon nombre, &amp; joint qu'étans
+en une ville maritime, je cuidoy qu'ilz
+prinssent plaisir de voguer sur les flots: mais je
+ne peu rien obtenir: Et me fut dit pour excuse
+qu'il faudroit des gens qui fussent poussez de
+grand zele &amp; pieté pour aller en tels voyages: &amp;
+seroit bon de s'addresser aux Peres Jesuites.
+Ce que nous ne pouvions faire alors, nôtre vaisseau
+ayant préque sa charge. A propos dequoy il me
+souvient avoir plusieurs fois ouï dire au
+sieur de Poutrincourt qu'aprés son premier voyage
+étant en Court, un Jesuite de Court lui
+demande qu se pourroit esperer de la conversion
+des peuples de la Nouvelle-France, &amp; s'ils étoient
+en grand nombre. A quoy il répondit qu'il y avoit
+moyen d'acquerir cent mille ames à Jesus-Christ,
+mettant un nombre certain pour
+un incertain. Ce bon Pere faisant peu de cas
+de ce nombre, dit là dessus par admiration,
+N'y a il que cela! comme si ce n'était pas un sujet
+assez grand pour employer un homme. Certes
+quand il n'y en auroit que la centiéme partie,
+voire encore moins, on ne devroit la laisser perdre.
+Le bon Pasteur ayant d'étre cent brebis une
+égarée, lairra les nonante-neuf pour aller chercher
+la centiéme. On nous enseigne (&amp; je le croy
+ainsi) que quant il n'y eût eu qu'un
+homme à sauver, nôtre Seigneur Jesus-Christ
+n'eût dedaigné de venir pour lui, comme il a fait
+pour tout le monde. Ainsi ne faut faire si peu de
+cas de ces pauvres peuples, quoy qu'ilz ne
+fourmillent en nombre comme dans Paris, ou
+Constantinople.</p>
+
+<p>Voyant que je n'avoy rien avancé à demander
+un homme d'Eglise pour nous administrer les
+Sacremens, soit durant nôtre route, soit sur la
+terre: il me vint en memoire l'ancienne coutume
+des Chrétiens, léquels allans en voyage portoient
+avec eux le sacré pain de l'Eucharistie &amp;
+ce faisoient-ils pour ce qu'en tous lieux
+ilz ne rencontroient point des Prétres pour leur
+administrer ce Sacrement, le monde étant lors
+encore plein de paganisme, ou d'heresies. Si bien
+que nom mal à propos il étoit appelé Viatic,
+lequel ilz portoient avec eux allans par voyes: &amp;
+neantmoins je suis d'accord que cela s'entend
+spirituelement. Et considerant que nous
+pourrions étre reduits à cette necessité,
+n'y étant demeuré qu'un Prétre en la demeure
+de la Nouvelle-France (lequel on nous dit étre
+mort quand nous arrivames là) je demanday si
+on nous voudroit faire de méme qu'aux anciens
+Chrétiens, léquels n'étoient moins sages que
+nous. On me dit que cela se faisoit en ce temps-là
+pour des considerations qui ne sont plus aujourd'hui.
+Je remontray que le frere de saint Ambroise
+<i>Satyrus</i> allant en voyage sur mer se servoit
+de cette medecine spirituelle (ainsi que nous
+lisons en sa harangue funebre faite par ledit
+Saint Ambroise) laquelle il portoit <i>in orario</i>,
+ce que je prens pour un linge, ou taffetas: &amp; bien
+lui en print: car ayant fait naufrage il se sauva
+sur un ais du bris de son vaisseau. Mais en ceci
+je fus éconduit comme au reste. Ce qui me donna
+sujet d'étonnement: &amp; me sembloit chose bien
+rigoureuse d'étre en pire condition que les
+premiers Chrétiens: Car l'Eucharistie n'est
+pas aujourd'hui autre chose qu'elle étoit alors:
+&amp; s'ilz la tenoient precieuse, nous ne la demandions
+pas pour en faire moins de compte.</p>
+
+<p>Revenons à nôtre Jonas. Le voila chargé &amp; mis
+à la rade hors de la ville: il ne reste plus que
+le temps &amp; la marée à point: c'est le plus difficile
+de l'oeuvre. Car és lieux où il n'y a gueres de
+fonds, comme à la Rochelle, il faut attendre les
+hautes marées de pleine &amp; nouvelle lune, &amp; lors
+paraventure n'aura-on pas vent à propos, &amp;
+faudra remettre la partie à quinzaine. Cependant
+la saison se passe, &amp; l'occasion de faire
+voyage: ainsi qu'il nous pensa arriver. Car nous
+vimes l'heure qu'aprés tant de fatigues &amp; de dépenses
+nous étions demeurez faute de vent,
+&amp; pource que la lune venoit en decours, &amp;
+consequemment la marée, le capitaine Foulques
+sembloit ne se point affectionner à sa charge,
+&amp; ne demeuroit point au navire, &amp; disoit-on
+qu'il étoit secretement sollicité des marchans
+autres que de la societé du sieur
+de Monts, de faire rompre le voyage: &amp;
+paraventure n'étoit-il encore d'accord avec ceus
+qui le mettoient en oeuvre. Quoy voyant
+ledit sieur de Poutrincourt, il fit la charge de
+Capitaine de navire, &amp; s'y en alla coucher l'espace
+de cinq ou six jours pour sortir au premier vent,
+&amp; ne laisser perdre l'occasion. En fin à toute
+force l'onziéme de May mille six cens six à la
+faveur d'un petit vent d'Est il gaigna la mer, &amp;
+fit conduire nôtre Jonas à la Palisse, &amp; le lendemain
+douziéme revint à Chef-de-bois (qui sont
+les endroits où les navires se mettent à l'abri
+des vents) là où l'espoir de la Nouvelle-France
+s'assembla. Je di l'espoir, pour ce que de ce
+voyage dependoit l'entretenement, ou la rupture
+de l'entreprise.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009.png"></p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Partement de la Rochelle: Rencontre divers de
+navires &amp; Forbans: Mer tempestueuse à l'endroit des
+Essores, &amp; pourquoy: Vent d'Ouest pourquoy frequent
+en la mer du Ponant: D'où viennent les vents:
+Marsoin prognostiques de tempétes: Façons de les
+prendre: Tempétes: Effets d'icelles: Calmes: Grains
+de vent que c'est: comme il se forme: ses effects:
+Asseurance de Matelots: Reverence comme se rend au
+navire Royal: Supputation de voyage: Mer chaude,
+puis froide: Raison de ce: &amp; des Bancs de glaces
+en la Terre-neuve</i>.</p>
+
+<h3>CHAP. XI</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>E Samedi veille de Pentecôte
+treziéme de May nous levames
+les ancres &amp; fimes voiles en
+pleine mer tant que peu à peu
+nous perdimes de veue les grosses
+tours &amp; la ville de la Rochelle, puis les iles
+de Rez &amp; d'Oleron, disans Adieu à la France.
+C'étoit une chose apprehensive à ceux qui n'avoient
+accoustumé une telle danse, de se voir portez
+sur un elements si peu solide, &amp; étre à tout
+moment (comme on dit) à deux doitz de la mort.
+Nous n'eumes fait long voyage que plusieurs
+firent le devoir de rendre le tribut à Neptune.
+Ce-pendant nous allions toujours avant, &amp; n'étoit
+plus question de reculer en arriere depuis que
+la planche fut levée. Le seziéme jour de May
+nous eumes en rencontre treze navires Flamendes
+allans en Hespagne, qui s'enquirent de nôtre
+voyage, &amp; passerent outre. Depuis ce temps
+nous fumes un mois entier sans voir autre chose
+que ciel &amp; eau hors nôtre ville flotante,
+sinon un navire environ l'endroit des Essores
+(ou Açores) bien garni de gens mélez de Flamens &amp;
+Anglois. Ilz nous vindrent couper chemin, &amp;
+joindre d'assez prés. Et selon la coutume
+nous leur demandames d'où étoit le navire.
+Ilz nous dirent qu'ils étoient Terre-neuviers,
+c'est à dire qu'ils alloient à la pecherie des
+Morues aux Terres-neuves, &amp; demanderent si
+nous voulions qu'ilz vinssent avec nous de
+Compagnie: dequoy nous les remerciames.
+Là dessus ilz beurent à nous &amp; nous à eux, &amp;
+prindrent une autre route. Mais aprés avoir
+consideré leur vaisseau, qui étoit tout
+chargé de mousse verte par le ventre &amp; les côtez:
+nous jugeames que c'étoient des Forbans, &amp;
+qu'il y avoit long temps qu'ilz battoient la mer
+en esperance de faire quelque prise. Ce fut
+lors plus que devant que nous commencames à
+voir sauter les moutons de Neptune (ainsi
+appelle-on les flots blanchissans quand la mer
+se veut emouvoir) &amp; ressentir les rudes estocades
+de son Trident. Car ordinairement la mer est
+tempetueuse en l'endroit que j'ay dit. Que
+si on m'en demande la cause, je diray
+que j'estime cela provenir de certain conflit des
+vents Orientaux &amp; occidentaux qui se rencontrent
+en cette partie de la mer, &amp; principalement
+en Eté quand ceux d'Oest s'elevent, &amp;
+d'une grande force penetrent un grand
+espace de mer jusques à ce qu'ilz trouvent les vents
+de deçà qui leur font resistance: &amp; à ces
+rencontres il fait mauvais se trouver. Or cette
+raison me semble d'autant plus probable, que
+jusques environ les Essores nous avions eu vent
+assés à propos, &amp; depuis préque toujours vent debout,
+ou Suroest, ou Noroest, peu de Nort &amp; du Su,
+qui ne nous étoient que bons pour aller à la
+bouline. De vent d'Est rien du tout, sinon une ou
+deux fois, lequel ne nous dura pour en faire cas.
+Il es bien certain que les vents d'Oest regnent
+fort au long &amp; au large de cette mer, soit par
+une certaine repercussion du vent Oriental qui
+est rapide souz la ligne æquinoctiale, duquel
+nous avons parlé ci-dessus; ou par ce que
+cette terre Occidentale étant grande, le vent
+aussi qui en sort abonde davantage.
+Ce qui arrive principalement en été quant le
+soleil a la force d'attirer les vapeurs de la terre.
+Car les vents en viennent &amp; volontiers sortent
+des baumes &amp; cavernes d'icelle. Et pource les
+Poëtes feignent qu'Æole les tient en des prisons
+d'où il les tire, &amp; les fait marcher en
+campagne quand il lui plait. Mais l'esprit de
+Dieu nous le confirme encore mieux, quant il dit
+par la bouche du Prophete, que Dieu tout puissant
+entre autres merveilles tire les vents
+de ses thresors, qui sont ces cavernes dont je
+parle. Car le mot de thresor signifie en Hebrieu
+lieu secret &amp; caché.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Des recoins de la terre, où ses limites sont,</i></p>
+<p><i>Les pesantes vapeurs il souleve en amont,</i></p>
+<p><i>Il change les eclairs en pluvieux ravages,</i></p>
+<p><i>Tirant de ses thresors les vents &amp; les orages.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Et sur cette consideration Christophe Colomb
+Genois premier navigateur en ces derniers siecles
+aux iles de l'Amerique, jugea qu'il y avoit
+quelque que grande terre en l'Occident, s'estant pris
+garde en allant sur mer qu'il y en venoit des
+vents continuels.</p>
+
+<p>Poursuivans donc nôtre route nous eumes quelques
+autres tempétes &amp; difficultés causées par
+les vents que nous avions préque toujours contraires
+pour estre partis trop tard: Mais ceux
+qui partent en Mars ont ordinairement bon
+temps, pour ce qu'alors sont en vogue les
+vents d'Est, &amp; Nordest, &amp; Nort, propres à ces
+voyages. Or ces tempétes bien souvent nous étoient
+présagées par les Marsoins qui environnoient
+nôtre vaisseau par milliers se jouans
+d'une façon fort plaisante. Il y en eut quelques
+uns à qui mal print de s'étre trop approchés.
+Car il y avoit des gens au guet souz le Beau-pré
+(à la proue du navire) avec des harpons en main
+qui les dardoient quelquefois, &amp; les faisoient
+venir à bord à l'aide des autres matelots, léquels
+avec des gaffes les tiroient en haut. Nous en
+avons pris plusieurs de cette façon allant &amp;
+venant, qui ne nous ont point fait de mal.
+Cet animal a deux doits de lart sur le dos tout au
+plus. Quand il étoit fendu nous lavions noz mais
+en son sang tout chaud, ce qu'on disoit
+étre bon à conforter les nerfs. Il a merveilleuse
+quantité de dents le long du museau, &amp; pense
+qu'il tient bien ce qu'il attrape une fois.</p>
+
+<blockquote>[<b>Note du transcripteur:</b> La page 520 du document de reference, qui devrait
+se trouver ici a été remplacée par un duplicata de
+la page 500. La page suivante est la page 521 du document original.]</blockquote>
+
+<p>vaisseau pour soutenir les vagues. Quelquefois
+aussi nous avions des calmes bien importuns durant
+léquels on se baignoit en la mer, on dansoit
+sur le tillac on grimpoit à la hune, nous chantions
+en Musique. Puis quand on voyoit sortir de dessouz
+l'orizon un petit nuage, c'étoit lors
+qu'il falloit quitte ces exercices, &amp; se prendre
+garde d'un grain de vent enveloppé là dedans,
+lequel se desserrant, grondant, ronflant,
+sifflant, bruiant, tempetant, bourdonnant, étoit
+capable de renverser nôtre vaisseau c'en dessus
+dessous, s'il n'y eût eu des gens préts à executer
+ce que le maitre du navire (qui étoit le Capitaine
+Foulques homme fort vigilant) leur commandoit.
+Or ces grains de vents léquels autrement on appelle
+orages, il n'y a danger de dire comme ilz se
+forment, &amp; d'où ilz prennent origine.
+Pline en parle en son Histoire naturele, &amp; dit
+en somme que ce sont exhalations &amp; vapeurs
+légeres elevées dela terre jusques à la
+froide region de l'air: &amp; ne pouvans passer outre,
+ains plutot contraintes de retourner en arriere
+elles rencontrent quelquefois des exhalations
+sulfurées &amp; ignées, qui les environnent &amp;
+resserrent de si prés, qu'il en furvient un grand
+combat, émotion &amp; agitation entre le chaud
+sulfureux &amp; l'aëreux humide, lequel forcé par
+son plus fort ennemi, de fuir; il s'élargit, se fait
+faire jour, &amp; siffle, bruit, tempéte, bref se fait
+vent, lequel est grand, ou petit, selon que
+l'exhalaison sulfurée qui l'enveloppe se romp &amp;
+lui fait ouverture, tantot tout à coup, ainsi que
+nous avons posé le fait ci dessus, tantot avec plus
+de temps, selon la quantité de la matiere de
+laquelle est composée, &amp; selon que plus ou moins
+elle est agitée par contraires qualitez.</p>
+
+<p>Mais je ne puis laisser en arriere l'asseurance
+merveilleuse qu'ont les bons matelots en ces
+conflicts de vents, orages &amp; tempétes, lors
+qu'un navire étant porté sur des montagnes d'eaux,
+&amp; de la glisse comme aux profonds abymes du
+monde, ilz grimpent parmi les cordages non
+seulement à la hune, &amp; au bout du grand mast,
+mais aussi sans degrez, eu sommet d'un autre
+mast qui est enté sur le premier, soutenus
+seulement de la force de leurs bras &amp; piés
+entortillés à-l'entour des plus hauts cordages.
+Voire je diray plus, qu'en ce grand branlement
+s'il arrive que la grand voile (qu'ils appellent
+Phaphil, ou Papefust) soit denoué par les extremitez
+d'enhaut, le premier à qui il sera commandé se
+mettra à chevalon sur la Vergue (c'est l'arbre
+qui traverse le grand mast) &amp; avec un marteau
+à sa ceinture &amp; demi douzaine de clous à la bouche
+ira r'attacher au peril de mille
+vies ce qui étoit decousu. J'ay autrefois ouï faire
+grand cas de la hardiesse d'un Suisse, qui (apres
+le siege de Laon, &amp; la ville rendue à l'obeissance
+du Roy) grimpa, &amp; se mie à chevalon sur le travers
+de la Croix du clocher de l'Eglise nôtre Dame
+dudit lieu, &amp; y fit l'arbre fourchu, les piés en
+haut: qui fut une action bien hardie: On en dit
+autant d'un qui une fois l'an fait le méme sur
+la pointe du clocher de Strasbourg, qui est
+encore plus haut que celuy de Laon: mais cela ne
+me semble rien au pris de ceci, étant ledit
+Suisse &amp; l'autre, sur un corps solide &amp; sans
+mouvement; &amp; cetui-ci (au contraire), pendant sur
+une mer agitée de vents impetueux, comme nous
+avons quelquefois veu.</p>
+
+<p>Depuis que nous eumes quitté ces Froans, déquels
+nous avons parlé ci-dessus, nous fumes jusques
+au six huitiéme de Juin agitez de vents divers
+&amp; préque tous contraires sans rien découvrir
+qu'un navire fort éloigné, lequel nous n'abordames,
+&amp; neantmoins cela nous consoloit. Et ledit jour nous
+rencontrames un navire de Honfleur ou commandoit le
+Capitaine la Roche allant aux Terres-neuves, lequel
+n'avoit eu sur mer meilleure fortune que nous. C'est
+la coutume en mer que quand quelque navire particulier
+rencontre un navire Royal (comme étoit le nôtre)
+de se mettre au dessouz du vent, &amp; se presenter
+non point côte à côte, mais en biaisant: méme
+d'abattre son enseigne: ainsi que fit
+ce Capitaine la Roche, hors-mis l'enseigne qu'il
+n'avoit point non plus que nous: n'en étant besoin
+en si grand voyage sinon quand on approche la terre,
+ou quand il se faut battre. Noz mariniers firent
+alors leur estime sur la route que nous
+avions faite. Car en tout navire les Maitre Pilotes,
+&amp; Contremaitre, font registre chaque jour
+des routes, &amp; airs de vents qu'ils ont suivi, par
+combien d'heures, &amp; l'estimation des lieuës. Ledit la
+Roche donc estimoit étre par les quarante-cinq
+degrés &amp; à cent lieuës du Banc: Nôtre Pilote nommé
+Maitre Olivier Fleuriot de Saint-Malo,
+par sa supputation disoit que nous n'en étions qu'à
+soixante lieuës: &amp; le Capitaine Foulques à six vints
+&amp; je croy qu'il jugeoit le mieux. Nous eumes
+beaucoup de contentement de ce rencontre, &amp; primmes
+bon courage puis que nous commencions à
+rencontrer des vaisseaux, nous étant avis que nous
+entrions en lieu de conoissance.</p>
+
+<p>Mais il faut remarquer une chose en passant que
+j'ay trouvée admirable, &amp; où il y a à philosopher.
+Car environ cedit jour dix-huitiéme de Juin nous
+trouvames l'eau de la mer l'espace de trois jours
+fort tiede, &amp; en étoit nôtre vin de méme au fond
+du navire, sans que l'air fut plus échauffé
+qu'auparavant. Et le vint-uniéme
+dudit mois tout au rebours nous fumes
+deux ou trois jours tant environnez de brouillas &amp;
+froidures, que nous pensions étre au mois de
+Janvier: &amp; étoit l'eau de la mer extremement
+froide. Ce qui nous dura jusques à ce que nous
+vimmes sur le Banc, pour le regard desdits brouillas
+qui nous causoient cette froidure au dehors.
+Quand je recherche la cause de cette
+antiperistase, je l'attribue aux glaces du Nort qui
+se dechargent sur la côte &amp; la mer voisine de
+la Terre-neuve, &amp; de Labrador, léquelles nous
+avons dit ailleurs étre là portées par le mouvement
+naturel de la mer, lequel se fait plus grand là
+qu'ailleurs, à cause du grand espace qu'elle
+a à courir comme dans un golfe au profond de
+l'Amerique, où la nature &amp; lit de la terre
+universele la Porte aisément. Or ces glaces (qui
+quelquefois se voient en bancs longs de huit, ou
+dix lieuës, &amp; hautes comme monts &amp; côtaus,
+&amp; trois fois autant profondes dans les eaux)
+tenans comme un empire en cette mer, chassent
+loin d'elles ce qui est contraire à leur
+froideur, &amp; consequemment font reserrer pardeça
+ce peu que l'esté peut apporter de doux
+temperament en la partie où elles se viennent
+camper. Sans toutefois que je vueille nier que
+cette region là en méme parallele ne soit quelque
+peu plus froide que celles de nôtre Europe,
+pour les raisons que nous dirons ci-aprés,
+quand nous parlerons de la tardiveté des saisons.
+Telle est mon opinion: n'empechant qu'un autre
+ne dise la sienne. Et de cette chose
+memoratif, j'y voulu prendre garde au retour
+de la Nouvelle-France, &amp; trouvay là méme
+tiedeur d'eau (ou peu s'en falloit) quoy qu'au
+mois de Septembre, à cinq ou six journées au
+deça dudit Banc duquel nous allons parler.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Du grand Banc des Morues: Arrivée audit Banc.
+Description d'icelui: Pécheries de Morues &amp;
+d'oiseaux: Gourmandise des Happe-foyes: Perils
+divers: Faveurs de Dieu: Causes des frequentes &amp;
+longues brumes en la mer Occidentale: Avertissement
+de la terre: Venuë d'icelle: Odeurs merveilleuses:
+Abord de deux chaloupes: Descente au port du
+Mouton: Arrivée au Port Royal: De deux François
+y demeurez seuls parmi les Sauvages.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XII</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/D.png"></span>EVANT que parvenir au Banc duquel
+nous avons parlé ci-dessus, qui est
+le grand Banc où se fait la pescherie des
+Morues vertes (ainsi les appelle-on, quand
+elles ne sont seches: car pour les
+secher il faut aller à terre) les Mariniers, outre la
+supputation qu'ilz font de leurs routes, ont des
+avertissemens qu'ils en approchent, par les oiseaux,
+tout ainsi qu'on fait en revenant en France, quand
+on en est à quelques cent ou six vintz lieuës prés.
+De ces oiseaux les plus frequens vers ledit
+Banc sont des Godes, Fouquets, &amp; autres qu'on
+appelle Happe-foyes, pur la raison que nous
+dirons tantot. Quand donc on eut reconu de
+ces oiseaux qui n'étoient pas semblables à
+ceux que nous avions veu au milieu de la
+pleine mer, on jugea que nous n'étions pas
+loin d'icelui Banc. Ce qui occasionna de jetter la
+sonde par un Jeudi vint-deuxiéme de Juin, &amp; lors
+ne fut trouvé fond. Mais le méme jour sur le
+soir on la jetta derechef avec meilleur succés.
+Car on trouva font à trente six brasses. Je ne
+sçaurois exprimer la joye que nous eumes de nous
+voir là où nous avions tant desiré d'étre parvenus.
+Il n'y avoit plus de malades, chacun sautoit
+de liesse, &amp; nous sembloit étre en nôtre païs,
+quoy que ne fussions qu'à moitié de nôtre
+voyage, du moins pour le temps que nous y
+employames devant qu'arriver au Port Royal, où
+nous tendions.</p>
+
+<p>Ici devant que passer outre je veux éclaircir ce
+mot de Banc: qui paraventure tient quelqu'un en
+peine de sçavoir que c'est. On appelle Bancs
+quelquefois un font areneux où n'y a gueres
+d'eau, ou qui asseche de basse mer. Et tels endroits
+sont funestes aux navires qui les rencontrent.
+Mais le Banc duquel nous parlons ce sont montagnes
+assises sur le profond des abymes s'élevent
+jusques à trente, trente-six, &amp; quarante brasses
+prés de le surface de la mer. Ce banc on le tient
+de deux cens lieuës de long, &amp; dix-huit, vint, &amp;
+vint quatre de large: passé lequel on ne trouve
+plus de font non plus que pardeça, jusques
+à ce qu'on aborde la terre. Là dessus les navires
+étans arrivés, on plie les voiles, &amp; fait-on
+la pécherie de la Morue verte, comme j'ay dit,
+de laquelle nous parlerons au dernier livre.
+Pour le contentement de mon lecteur je l'ay figuré
+en ma Charte geographique de la Terre-neuve avec
+des points, qui est tout ce qu'on peut faire
+pour le representer. Au milieu du lac de Neuf-chastel
+en Suisse se rencontre chose semblable.
+Car les pécheurs y pechent à six brasses de
+profond, &amp; hors de là ne trouvent point de fond.
+Plus loin que le grand banc des morues s'en
+trouve d'autres, ainsi que j'ay remarqué en
+ladite charte, sur léquels on ne laisse de faire
+bonne pécherie: &amp; plusieurs y vont qui sçavent les
+endroits. Lors que nous partimes de la Rochelle
+il y avoit comme une foret de navires à
+Chef-de-bois (d'où aussi ce lieu a pris son nom)
+que s'en allerent en ce païs là tout d'une volte,
+nous ayans devancé de deux jours.</p>
+
+<p>Aprés avoir reconu le Banc nous nous remimes
+à la voile &amp; fimes porter toute la nuit, suivans
+toujours nôtre route à l'Oest. Mais le point du
+jour venu qui étoit la veille saint Baptiste, à
+bon jour bonne oeuvre, ayans mis les voiles bas, nous
+passames la journée à la pécherie des Morues
+avec mille rejouissances &amp; contentemens, à
+cause des viandes freches que nous eumes tant
+qu'il nous pleut, aprés les avoir long temps
+desirées. Parmi la pecherie nous eumes aussi
+le plaisir de voir prendre de ces oiseaux que les
+mariniers appellent Happe-foyes, à cause de leur
+aviduité à recuillir les foyes des Morues que l'on
+jette en mer, aprés qu'on leur a ouvert le ventre,
+déquels ilz sont si frians, que quoy qu'ils
+voient une grande perche ou gaffe dessus leur
+téte préte à les assommer ilz se hazardent
+d'approcher du vaisseau pour en attraper à quelque
+pris que ce soit. Et à cela passoient leur temps
+ceux qui n'étoient occupés à ladite pecherie: &amp;
+firent tant par leur industrie &amp; diligence, que nous
+en eumes environ une trentaine. Mais en cette
+action un de noz charpentiers de navire se laissa
+tomber dans la mer: &amp; bien vint que le navire ne
+derivoit gueres. Ce qui lui donna moyen de se
+sauver &amp; gaigner le gouvernail, par où on le
+tira en haut, &amp; au bout fut chatié de sa faute par
+le Capitaine Foulques.</p>
+
+<p>En cette pecherie nous prenions aussi quelquefois
+des chiens de mer; les peaux déquelz noz
+Menuisiers gardoient soigneusement pour addoucir
+leurs bois de menuiserie: item des Merlus qui
+sont meilleurs que les Morues: &amp; quelquefois
+des Bars: laquelle diversité augmentoit
+nôtre contentement. Ceux qui ne tendoient ni aux
+morues ni aux oiseaux, passoient le temps à recuillir
+les coeurs, tripes, &amp; parties interieures plus
+delicates dédites Morues qu'ilz mettoient en
+hachis avec du lart, des epices &amp; de la chair
+d'icelles Moruës, dont ilz faisoient d'aussi bons
+cervelats qu'on sçauroit dans Paris. Et en mangeames
+de fort bon appetit.</p>
+
+<p>Sur le soir nous appareillames pour nôtre route
+poursuivre, aprés avoir fait bourdonner noz canons
+tant à-cause de la féte de saint Jean, que pour
+l'amour du Sieur de Poutrincourt qui porte le
+nom de ce sainct. Le lendemain quelques uns
+des nôtres nous dirent qu'ils avoient
+veu un banc de glaces. Et là dessus nous fut
+recité que l'an precedent un navire Olonois s'étoit
+perdu pour en étre approché trop prés, &amp; que deux
+hommes s'étans sauvez sur les glaces avoient
+en ce bon heur qu'un autre navire passant les
+avoit recuillis.</p>
+
+<p>Faut remarquer que depuis le dix-huitiéme de Juin
+jusques à nôtre arrivée au Port Royal nous
+avons trouvé temps tout divers de celui que nous
+avions eu auparavant. Car (comme nous avons
+dit ci-dessus) nous eumes des froidures &amp;
+brouillas (ou brumes) devant qu'arriver au
+Banc (où nous fumes de beau soleil) mais le
+lendemain nous retournames aux brumes, léquelles
+nous voyions venir de loin nous envelopper &amp;
+tenir prisonniers ordinairement trois jours
+durant pour deux jours de beau temps qu'elles
+nous permettoient. Ce qui étoit toujours accompagné
+de froidures par l'absence du soleil.
+Voire méme en diverses saisons nous nous sommes
+veus huit jours continuels en brumes épesses
+par deux fois sans apparence du soleil que bien
+peu, comme nous reciterons ci-aprés.
+Et de tels effects j'ameneray une raison qui
+me semble probable. Comme nous voyons que
+le feu attire l'humidité d'un linge mouillé
+qui lui est opposé, ainsi le soleil attire des
+humiditez &amp; vapeurs de la terre &amp; de la mer. Mais
+pour la resolution d'icelles il a ici une vertu, &amp;
+par de la une autre, selon les accidens &amp;
+circonstances qui se presentent. Es païs de deça il
+nous enleve seulement les vapeurs de la terre &amp; de
+noz rivieres, léquelles étans pesantes &amp; grossieres,
+&amp; tenans moins de l'element humide, nous causent
+un air chaud: &amp; la terre dépouillée de ces vapeurs
+en est plus chaude &amp; plus roties. De là
+vient que cesdites vapeurs ayans la terre d'une part
+&amp; le soleil de l'autre qui les échauffent, elles
+se resoudent aisément, &amp; ne demeurent guere en
+l'air, si ce n'est en hiver, quand la terre est
+refroidie, &amp; le soleil au-dela de la ligne
+equinoctiale éloignée de nous. De cette raison vient
+aussi la cause pourquoy en la mer de France les
+brumes ne sont si frequentes ne si longues qu'en la
+Terre-neuve, par-ce que le soleil passant de son
+Orient par dessus les terres, cette mer à la venue
+d'icelui ne reçoit quasi que des vapeurs terrestres,
+&amp; par un long espace il ne conserve cette vertu
+de bien-tôt resoudre les exhalations qu'il a
+attirées à soy, Mais quand il vient au milieu de la
+mer Oceane, &amp; à ladite Terre-neuve, ayant
+elevé &amp; attiré à soy en un si long voyage une
+grande abondance de vapeurs de toutes cette plaine
+humide, il ne les resout pas aisément, tant pource
+que ces vapeurs sont froides d'elles-mémes &amp; de
+leur nature, que pource que le dessouz
+sympathize avec elle &amp; les conserve, &amp; ne sont
+point les rayons du soleil secondés à la
+resolution d'icelles, comme ilz sont sur la terre.
+Ce qui se reconoit méme en la terre de ce païs-là:
+laquelle encores qu'elle ne soit gueres échauffée,
+à-cause de l'abondance des bois, toutefois
+elle aide à dissiper les brumes &amp; brouillas
+qui y sont ordinairement au matin durant l'été,
+mais non pas comme à la mer, car étans élevées
+apres la minuit sur les huit heures elles
+commencent à s'évanouir, &amp; lui servent de rousée.</p>
+
+<p>J'espere que ces petites digressions ne seront
+desagreables au Lecteur, puis qu'elles viennent à
+nôtre propos. Le vint-huitiéme de Juin nous nous
+trouvames sur un Banquereau (autre que le grand
+Banc duquel nous avons parlé) à quarante
+brasses: &amp; le lendemain un de noz matelots
+tomba de nuit en la mer, &amp; étoit fait de lui s'il
+n'eut rencontré un cordage pendant en l'eau.
+De là en avant nus commençames à avoir des
+avertissemens de la terre (c'étoit la Terre-neuve)
+par des herbes, mousses, fleurs, &amp; bois que
+nous rencontrions toujours plus abondamment plus
+nous en approchions. Le quatriéme de Juillet
+noz matelots qui étoient du dernier quart
+apperceurent dés le grand matin les iles saint
+Pierre, chacun étant encore au lit. Et le
+Vendredi septiéme dudit mois nous découvrimes à
+estribort une côte de terre relevée longue à
+perte de veuë, qui nous remplit de rejouissance plus
+qu'auparavant. En quoy nous eumes une grande
+faveur de Dieu d'avoir fait cette découverte de
+beau temps. Et étans encore loin les plus
+hardis montoient à la hune pour mieux voir
+tant nous étions tous desireux de cette terre
+vraye habitation de l'homme. Le sieur de
+Poutrincourt y monta &amp; moy aussi, ce que
+n'avions onques fait. Nos chiens mettoient le
+museau hors le bord pour mieux flairer l'air
+terrestre, &amp; ne se pouvoient tenir de témoigner par
+leurs gestes l'aise qu'ils avoient. Nous en
+approchames à une lieuë prés &amp; (voiles bas) fimes
+pecherie de morues celle qu'avions faite au banc
+commençant à faillir. Ceux qui pararavant nous
+avoient fait des voyages pardela jugerent que nous
+étions au Cap Breton. La nuit venant nous
+dressames le Cap à la mer: Et le lendemain huitiéme
+dudit mois, comme nous approchions de la Baye
+de <i>Campseau</i> vindrent les brumes sur le vépre,
+qui durerent huit jours entiers, pendant léquelz
+nous nous soutimme en mer louvians toujours, sans
+avancer, contrariés des vents d'Oest &amp; Surouest.
+Pendant ces huit jours, qui furent d'un Samedi à un
+autre Dieu (qui a toujours conduit ces voyages,
+auquels ne s'est perdu un seul homme par mer) nous fit
+paroitre une speciale faveur, de nous avoir envoyé
+parmi les brumes épesses un eclaircissement de soleil,
+qui ne dura que demi heure: &amp; lors nous eumes la
+veuë de la terre ferme, &amp; coutume
+que nous nous allions perdre sur les brisans
+si nous n'eussions vitement tourné le cap en mer.
+C'est ainsi qu'on recherche la terre comme une
+bien-aimée, laquelle quelquefois rebute bien
+rudement son amant. En fi le Samedi quinziéme
+de Juillet, sur les deux heures apres midi
+le ciel commença de nous saluer à coups de canonades,
+pleurant comme faché de nous
+avoir si long temps tenu en peine. Si bien que
+le beau temps revenu, voici droit à nous (qui
+estions à quatre lieuës de terre) deux chaloupes
+à voile deployée parmi une mer encore emeuë. Cela
+nous donna beaucoup de contentement. Mais tandis
+que nous nous poursuivions nôtre route, voici
+de la terre des odeurs en suavité nompareilles
+apportées d'un vent chaut si abondamment, que
+tout l'Orient n'en sçauroit produire davantage.
+Nous tendions noz mains, comme pour
+les prendre, tant elles étoient palpables: ainsi
+qu'il avint à l'abord de la Floride à ceux qui y
+furent avec Laudonniere. A tant s'approchent les
+deux chaloupes, l'une chargée de Sauvages,
+qui avoient un Ellan peint à leur voile, l'autre
+de François Maloins, qui faisoient leur pecherie
+au port de <i>Campseau</i>. Mais les Sauvages furent
+plus diligens, car ils arriverent les premiers.
+N'en ayant jamais veu j'admiray du premier
+coup leur belle corpulence &amp; forme de visage.
+Il y en eut un que s'excusa de n'avoir apporté
+sa belle robbe de Castors, par-ce que le temps
+avoit été difficile. Il n'avoit qu'une piece de
+frize rouge sur son dos: &amp; des <i>Matachiaz</i> au
+col, aux poignets &amp; au dessus du coude, &amp; à la
+ceinture. On les fit manger &amp; boire, &amp; ce faisant
+Ilz nous dirent tout ce qui s'étoit passé depuis un
+an au Port Royal, où nous allions. Cependant les
+Maloins arriverent, &amp; nous en dirent tout
+Autant que les Sauvages: Adjoutans que le
+Mercredi auquel nous evitames les brisans,
+ilz nous avoient veu, &amp; vouloient venir à
+nous avec lédits Sauvages, mais que nous étans
+retournez en mer ilz s'en étoient desistez: &amp;
+davantege, qu'à terre il avoit toujours fait beau
+temps: ce que nous admirames fort: mais la cause
+en a été renduë ci-dessus. De cette incommodité
+se peut tirer à l'advenir un bien, que ces brumes
+serviront de rempar au païs, &amp; sçaura-on
+toujours en diligence ce qui se passera
+en mer. Ilz nous dirent aussi qu'ils avoient eu
+avis quelques jours auparavant, par d'autres
+Sauvages, qu'on avoit veu un navire au Cap Breton.
+Ces François de saint Malo étoient gens
+qui faisoient pour les associez du sieur de Monts,
+&amp; se plaignirent que les Basques contre les
+defenses du Roy, avoient enlevé &amp; troqué
+avec les Sauvages plus de six mille Castors.
+Ilz nous donnerent de leurs poissons, comme
+Bars, Merlus, &amp; grans Fletans. Quant aux Sauvages,
+avant partir ilz nous demanderent du pain
+pour porter à leurs femmes: Ce qu'on leur accorda.
+Et le meritoient bien, d'estre venus de si bon
+courage pour nous dire en quelle part nous
+étions. Car depuis nous allames toujours
+asseurément.</p>
+
+<p>A l'Adieu quelque nombre de ceux de nôtre compagnie
+s'en allerent à terre au Port de <i>Campseau</i>, tant
+pour nous faire venir du bois &amp; de l'eau
+douce, que pour de là suivre la côte jusques au
+Port Royal dans une chaloupe: car nous
+avions crainte que le Capitaine du Pont
+n'en fust dé-ja parti lors que nous arriverions.
+Les Sauvages s'offirent d'aller vers lui à travers
+les bois, avec promesse qu'ils y seroient dans
+six jours, pour l'avertir de nôtre venuë afin de
+l'arréter, d'autant qu'il avoit le mot de partir
+si dans le seziéme du mois il n'avoit secours:
+à quoy il ne faillit point: toutefois noz gens
+desireux de voir la terre de prés, empécherent cela,
+&amp; nous promirent nous apporter le
+lendemain l'eau &amp; le bois susdit si nous nous
+trouvions prés ladite terre. Ce que nous ne fimes
+point, &amp; poursuivimes nôtre route.</p>
+
+<p>Le Mardi dix-septiéme de Juillet nous fumes à
+l'accoutumée pris de brumes &amp; de vent contraire.
+Mais le Jeudi nous eumes du calme, si bien que
+nous n'avancions rien ni de brumes, ni de
+beau temps. Durant ce calme fut le soir un
+charpentier de navire se baignant en la mer
+apres avoir trop beu d'eau de vie, se trouva surpris,
+le froid de la marine combattant contre l'échauffement
+de cet esprit de vin. Quelques matelots voyans
+leur compagnon en peril, se jetterent dans
+l'eau pour le secourir, mais ayant l'esprit
+troublé, il se mocquoit d'eux, &amp; n'en pouvoit-on
+jouir. Ce qui occasionna encore d'autres matelots
+d'aller au secours &amp; s'empecherent tellement
+l'un l'autre que tous se virent en peril.
+En fin il y en eut un qui parmi cette confusion
+ouït la voix du sieur de Poutrincourt qui lui disoit,
+Jean Hay (c'étoit son nom) regardez-moy, &amp; print
+le cordage qu'on lui presentoit. On le tira
+en haut, &amp; le reste quant &amp; quant fut sauvé.
+Mais l'autheur de la noise tomba en une
+maladie dont il pensa mourir.</p>
+
+<p>Apres ce calme nous retournames pour deux jours
+au païs de brumes. Et le Dimanche vint-troisiéme
+dudit mois eumes conoissance du Port du
+Rossignol, &amp; le méme jour apres midi de
+beau soleil nous mouillames l'ancre en mer
+à l'entrée du Port au Mouton, &amp; pensames toucher,
+étans venus jusques à deux brasses &amp; demie de
+profond. Nous allames en nombre de dix-sept
+à terre pour querir de l'eau &amp; du bois qui
+nous defailloient. Là nous trouvames encore
+entieres les cabannes &amp; logemens du Sieur de Monts
+qui y avoit séjourné l'espace d'un mois
+deux ans auparavant, comme nous avons dit
+en son lieu. Nous y remarquames parmi une
+terre sablonneuse force chénes porte-glans,
+cyprés, sapins, lauriers, roses muscades grozelles,
+pourpier, framboises, fougeres, lysimachia,
+espece de scammonée, Calamus odoratus,
+Angelique, &amp; autres Simples en deux heures que nous
+y fumes: Et reportames en nôtre navire
+quantité de pois sauvages que nous trouvames
+bons. Ilz croissent sur les rives de la mer,
+qui les couvre deux fois le jour. Nous n'eumes
+le loisir d'aller à la chasse des lapins qui sont
+en grand nombre non loin dudit Port: ains
+nous en retournams sitôt que nôtre charge d'eau
+&amp; de bois fut faite: &amp; nous mimes à la voile.</p>
+
+<p>Le Mardi vint-cinquiéme étions à l'endroit du
+Cap de Sable de beau-temps, &amp; fimes bonne journée,
+car sur le soir nous eumes en veuë l'ile
+longue &amp; la baye sainte Marie, mais à cause de la
+nuit nous reculames à la mer. Et le lendemain
+vimmes mouiller l'ancre à l'entrée du Port Royal,
+où ne peumes entrer pource qu'il étoit ebe.
+Mais deux coups de canons furent tirez de nôtre
+navire pour saluer ledit Port &amp; avertir les
+François qui y étoient.</p>
+
+<p>Le Jeudi vint-septiéme de Juillet nous entrames
+dedans avec le flot, qui ne fut sans beaucoup de
+difficultez, pource que nous avions le vent
+opposite, &amp; des revolins entre les montagnes, qui
+nous penserent porter sur les rochers. Et en
+ces affaires nôtre navire alloit à rebours
+la poupe-devant, &amp; quelquefois tournoit, sans
+qu'on y peust faire autre chose. En fin étans dedans
+le port, ce nous étoit chose emerveillable de voir
+la belle étendue d'icelui, &amp; les montagnes &amp;
+côtaux qui l'environnent; &amp; m'étonnois comme
+un si beau lieu demeuroit desert &amp; tout rempli
+de bois, veu que tant de gens languissent au monde
+qui pourroient faire proufit de cette terre
+s'ils avoient seulement un chef pour les y
+conduire. Peu à peu nous approchames de l'ile qui
+est vis-à-vis du Fort où nous avons depuis demeuré:
+ile di-je, la plus agreable qui se puisse voir,
+desirans en nous-mémes y voir portez de ces
+beaux batimens qui sont inutiles pardeça, &amp; ne
+servent que de retraite aux hibous &amp; cercerelles.
+Nous ne sçavions encore si le sieur du Pont étoit
+parti, &amp; partant nous nous attendions
+qu'il nous deust envoyer quelques gens au devant.
+Mais en vain: car il n'y étoit plus dés y avoit
+douze jours. Et cependant que nos voguions par
+le milieu du port, voici que <i>Membertou</i> le plus
+grand <i>Sagamos</i> des Souriquois (ainsi s'appellent
+les peuples chez léquels nous étions) vient au
+Fort François vers ceux qui étoient
+demeurez en nombre de deux tant seulement,
+crier comme un homme insensé, disant en
+Son langage. Quoy? vous vous amusés ici à
+diner (il étoit environ midi) &amp; ne voyez point
+un grand navire qui vient ici, &amp; ne sçavons quels
+gens ce sont? Soudain ces deux hommes courent
+sur le boulevert, &amp; appretent les canons en
+diligence, léquels ilz garnissent de boulets &amp;
+d'amorces. <i>Membertou</i> sans dilayer vient dans son
+canot fait d'écorces, avec une sienne fille,
+nous reconoitre: &amp; n'ayant trouvé qu'amitié,
+&amp; nous reconoissant François, il ne fit point
+d'alarme. Neantmoins l'un de ces deux hommes là
+demeurez, dit La Taille, vint sur la rive du port
+la meche sur le serpentin pour sçavoir qui
+nous étions (quoy qu'il le sçeust bien, car nous
+avions la banniere blanche deployée à la pointe
+du mast) &amp; si tôt voila quatre volées de canons
+qui font de Echoz inumerables: &amp; de nôtre
+part le Fort fut salué de trois canonades, &amp;
+plusieurs mousquetades: en quoy ne manquoit
+nôtre Trompete a son devoir. A tant nous
+descendons à terre, visitons la maison &amp; passons
+la journée à rendre graces à Dieu, voir
+les cabanes des Sauvages, &amp; nous aller pourmener
+par les prairies. Mais je ne puis que je ne
+loue beaucoup le gentil courage de ces deux hommes,
+déquels j'ay nommé l'un, l'autre s'appelle
+Miquelet: &amp; meritent bien d'étre ici enchassés,
+pour avoir exposé si librement leurs vies à
+la conservation du bien de la Nouvelle-France. Car
+le sieur du Pont n'ayant qu'une barque &amp;
+une patache, pour venir cher vers la Terre-neuve
+des navires de France, ne
+pouvoit se charger de tant de meubles, blez,
+farine, &amp; marchandises qui étoient par-dela
+léquels il eût fallu jetter dans la mer (ce qui eût
+été à nôtre grand prejudice, &amp; en avions bien
+peur) si ces deux homme n'eussent pris le hazard de
+demeurer là pour la conservation de ces choses.
+Ce qu'ilz firent volontairement, &amp; de gayeté
+de coeur.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Heureuse rencontre du sieur du Pont: Son retour au
+Port-Royal: Rejouyssance: Description des environs
+dudit Port: Conjecture sur l'origine de la grande
+riviere de Canada: Semailles des blez: Retour du
+sieur du Pont en France: Voyage du sieur de
+Poutrincourt au païs des Armouchiquois: Beau segle
+provenu sans culture: Exercices &amp; façon de vivre au
+Port-Royal: Cause des prairies de la riviere de
+l'Equille.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XIII</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>E Vendredi lendemain de nôtre
+arrivée le sieur de Poutrincourt
+affectionné à cette entreprise comme
+pour soy-méme, mit une partie de
+ses gens en besongne au labourage &amp;
+culture de la terre, tandis que les
+autre s'occupoient à nettoyer les chambres &amp;
+chacun appareiller ce qui étoit de son métier.
+Le desir que j'avois de sçavoir ce qui se pouvoit
+esperer de cette terre me rendit avide audit
+labourage plus que les autres. Cependant
+ceux des nôtre qui nous avoient quittez à
+<i>Campseau</i> pour venir le long de la côte,
+rencontrerent comme miraculeusement le sieur du Pont
+parmi des iles, qui sont frequentes en ces parties
+là.</p>
+
+<p>De dire combien fut grande la joye d'une part &amp;
+d'autre, c'est chose que ne se peut exprimer.
+Ledit sieur du Pont à cette heureuse rencontre
+retourna en arriere pour nous venir voir au
+Port-Royal, &amp; se mettre dans le Jonas pour repasser
+en France. Si ce hazard lui fut utile, il nous le
+fut aussi par le moyen de ses vaisseaux qu'il nous
+laissa. Et sans cela nous étions en une telle peine,
+que nous n'eussions sceu aller ni venir par eau
+apres que nôtre navire eust été de retour en
+France. Il arriva le Lundi dernier jour de Juillet,
+&amp; demeura encore au Port-Royal jusques au
+vint-huitiéme d'Aoust. Et pendant ce mois grande
+rejouissance. Le sieur de Poutrincourt fit
+mettre sur cul un mui de vin l'un de ceux qu'on
+lui avoit baillé pour sa bouche, &amp; permission
+de boire à tous venans tant qu'il dura: si bien
+qu'il y en eut qui se firent beaux enfans.</p>
+
+<p>Dés le commencement nous fumes desireux de
+voir le païs à-mont la riviere, où nous trouvames
+des prairies préque continuellement jusques à
+plus de douze lieuës, parmi léquelles decoulent des
+ruisseaux sans nombre qui viennent des
+collines &amp; montagnes voisines. Les bois
+y sont fort épais sur les rives des eaux, &amp; tant
+que quelquefois on ne les peut traverser. Je ne
+voudroy toutefois les faire tels que Joseph Acosta
+recite étre ceux du Perou, quand il dit:</p>
+
+<blockquote>
+Un de noz freres homme digne de foy nous contoit
+qu'étant egaré &amp; perdu dans les montagnes sans
+sçavoir quelle part, ni par où il devoit aller,
+il se trouva dans des buissons si épais: qu'il
+fut contraint de cheminer sur iceux sans mettre
+les pieds en terre par l'espace de quinze jours
+entiers.
+</blockquote>
+
+<p>Je laisse à chacun d'en croire ce qu'il voudra,
+mais cette croyance ne peut venir jusques à moi.</p>
+
+<p>Or en la terre de laquelle nous parlons les bois
+sont plus clairs loin des rives, &amp; des lieux
+humides: &amp; en est la felicité d'autant plus grande
+à esperer, qu'elle est semblable à la terre que
+Dieu promettoit à son peuple par la bouche de Moyse,
+disant: <i>Le Seigneur ton Dieu te va faire entrer
+en un bon païs de torrens d'eaux, de fonteines, &amp;
+abymes, qui sourdent par campagnes, &amp;c. Païs où tu
+ne manges point le pain en disette, auquel rien ne te
+defaudra, païs duquelles pierres sont fer, &amp; des
+montagnes duquel tu tailleras l'airain.</i> Et plus outre
+confirmant les promesses de la bonté &amp; situation
+de la terre qu'il lui devoit donner. <i>Le païs</i>
+(dit-il) <i>auquel vous allez passer pour le posseder
+n'est pas comme le païs d'Egypte, duquel vous estes
+sortis, là où tu semois ta semence, &amp; l'arrousois
+avec le travail de ton pied, comme un jardin à herbes.
+Mais le païs auquel vous allez passer pour le
+possseder est un païs de montagnes &amp; campagnes, &amp;
+est abbreuvé d'eaux selon qu'il pleut des cieux.</i>
+Or selon la description que nous
+avons fait ci-devant du Port Royal &amp; de ses
+environs, en décrivant le premier voyage du
+sieur de Monts, &amp; comme nous le disons ici, les
+ruisseaux y abondent à souhait par toute cette
+terre, dont rendent témoignage les frequentes &amp;
+grandes rivieres qui l'arrousent. En consideration
+dequoy elle ne doit étre estimée moins heureuse
+que les Gaulles (qui ont une felicité
+particuliere en ce regard) si jamais elle vient à
+étre habitée d'hommes industrieux, &amp; qui la sachent
+faire valoir. Quant aux pierres que nôtre Dieu
+promet devoir étre fer, &amp; le montagnes d'airain,
+cela ne signifie autre chose que les mines de
+cuivre &amp; de fer, &amp; d'acier déquelles nous avons
+des-ja parlé ci-dessus, &amp; parlerons encores
+ci-aprés. Et au regard des campagnes (dont nous
+n'avons encore parlé) il y en a préques tout à
+l'environ du Port Royal. Et au dessus des montagnes
+y a de belles campagnes où j'au veu des lacs &amp; des
+ruisseaux ne plus ne moins qu'aux vallées. Mémes
+au passage pour sortir d'icelui Port &amp; se mettre
+en mer, il y a un qui tombe des hauts rochers
+en bas, &amp; en tombant s'éparpille en pluie
+menue, qui est chose delectable en Eté, par ce
+qu'au bas du roc il y a des grottes où l'on
+est couvert tandis que cette pluie tombe
+si agreablement: &amp; se fait comme un arc en ciel
+dedans la grotte où tombe la pluie du ruisseau,
+lors que le soleil luit: ce qui m'a causé
+beaucoup d'admiration. Une fois nous allames
+depuis nôtre Fort jusques à la mer à travers les
+bois, l'espace de trois lieuës, mais au retour nous
+fumes plaisamment trompés. Car au bout de nôtre
+carriere pensans étre en plat païs nous nous
+trouvames au sommet d'une haute montagne, &amp;
+nous fallut descendre avec assez de peine
+à-cause des neges. Mais les montagnes en une
+contrée ne sont point perpetuelles. A dix lieuës
+de nôtre demeure, le païs où passe la riviere de
+l'Equille est tout plat. J'ay veu par dela plusieurs
+contrées où le païs est tout uni, &amp; le plus
+beau du monde. Mais la perfection est qu'il est
+bien arrousé. E pour témoignage de ce, non seulement
+au Port Royal, mais aussi en toute la Nouvelle-France,
+la grande riviere de <i>Canada</i> en fait foy,
+laquelle au bout de quatre cens lieuës est
+aussi large quel les plus grandes rivieres du monde,
+remplies d'iles &amp; de rochers innumerables: prenant
+son origine de l'un des lacs qui se rencontrent au
+fil de son cours (&amp; je le pense ainsi) si bien qu'elle
+a deux cours, l'un en l'Orient vers la France:
+l'autre en Occident vers la mer du Su. Ce qui est
+admirable, mais non sans exemple
+qui se trouve en nôtre Europe. Car
+j'apprens que la riviere qui descend à Trente &amp; à
+Verone procede d'un lac qui produit une autre
+riviere dont le cours tend oppositement à la
+riviere du lins, lequel se décharge au Danube.
+Ainsi noz Geographes nous font croire que le Nil
+procéde d'un lac qui produit d'autres rivieres,
+léquelles se déchargent au grand Ocean.</p>
+
+<p>Revenons à nôtre labourage: car c'est là où il nous
+faut tendre, c'est la premiere mine qu'il nous
+faut chercher, laquelle vaut mieux que les thresors
+d'Atabalippa: &amp; qui aura du blé, du min,
+du bestial, des toiles, du drap, du cuir, du fer, &amp;
+au bout des Morues, il n'aura que faire d'autres
+thresors, quant à la necessité de la vie. Or tout
+celà est, ou peut étre, en la terre que nous
+décrivons: sur laquelle ayant le sieur de Poutrincourt
+fait faire à la quinzaine un second labourage: &amp; moy
+de méme, nous les ensemençames de nôtre blé
+François tant froment que segle: &amp; à la huitaine
+suivant vit son travail n'avoir eté vain, ains
+une belle esperance par la production que la
+terre avoit des-ja fait des semences qu'elle avoit
+receu. Ce qu'ayant été montré au sieur du Pont
+ce lui fut un sujet de faire son rapport en France
+de chose toute nouvelle en ce lieu là.</p>
+
+<p>Il étoit des-ja le vintiéme d'Aoust quand ces belles
+montres se firent, &amp; admonestoit le temps
+ceux qui étoient du voyage, de trousser bagage:
+à quoy on commença de donner ordre, tellement que
+le vint-cinquiéme dudit mois, apres maintes
+canonades, l'ancre fut levée pour venir à
+l'emboucheure de Port, qui est ordinairement
+la premiere journée.</p>
+
+<p>Le sieur de monts ayant desiré de s'élever au
+Su tant qu'il pourroit y chercher un lieu
+bien habitable pardelà Malebarre, avoit prié le
+sieur de Poutrincourt de passer plus loin qu'il
+n'avoit été, &amp; chercher un Port convenable en
+bonne temperature d'air, ne faisant plus de cas
+du Port Royal que de sainte Croix, pour ce qui
+regarde la Santé. A quoy voulant obtemperer ledit
+sieur de Poutrincourt, il ne voulut attendre le
+printemps, sachant qu'il auroit d'autre exercices
+à s'occuper. Mais voyant ses semailles faites,
+&amp; la verdure sur son champ, il resolut de faire
+ce voyage &amp; découverte avant l'hiver.
+Ainsi il disposa toutes choses à cette fin, &amp;
+avec sa barque vint mouiller l'ancre prés du
+Jonas, afin de sortir sa compagnie. Tandis qu'ilz
+furent là attendans le vent propre l'espace de
+trois jour il y avoit une moyenne balaine (que les
+Sauvages appellent <i>Maria</i>) laquelle venoit
+tous les jours au matin dans le Port avec le flot,
+nouant là dedans tout à son aise, &amp; s'en retournoit
+d'ebe. Et lors prenant un peu de loisir, je fis
+en rhime Françoise un Adieu audit sieur du
+Pont &amp; sa troupe, lequel est ci-aprés couché
+parmi LES MUSES DE LA NOUVELLE-FRANCE.</p>
+
+<p>Le vint-huitiéme dudit mois chacun print sa route
+qui deçà, qui delà, diversement à la garde de
+Dieu. Quant au sieur du Pont il deliberoit en
+passant d'attaquer un marchant de Rouën nommé
+Boyer (lequel contre les deffenses du Roy étoit
+allé pardela troquer avec les Sauvages apres avoir
+eté delivré des prisons de la Rochelle par le
+consentement du sieur de Poutrincourt, &amp; souz
+promesse qu'il n'iroit point) mais il étoit
+ja parti. Et quant audit sieur de Poutrincourt
+il print la volte de l'ile sainte Croix premiere
+demeure des François, ayant Champ-doré pour maitre
+&amp; conducteur de sa barque, mais contrarié du
+vent, &amp; pource que sa barque faisoit eau, il
+fut contraint de relacher par deux fois. En fin
+il franchit la Baye Françoise, &amp; visita ladite
+ile, là où trouva d blé meur de celui que deux
+ans auparavant le sieur de Monts avoit semé,
+lequel étoit beau, gros, pesant, &amp; bien nourri. Il
+nous en envoya au Port Royal, où j'étois demeuré,
+ayant eté de ce prié pour avoir l'oeil
+à la maison, &amp; maintenir ce qui y restoit de
+gens en concorde. A quoy j'avoy condescendu
+(encore que cela eust eté laissé à ma volonté) pour
+l'asseurance que nous nous donnions que l'an suivant
+l'habitation se feroit en païs plus
+chaut pardela Malebarre, &amp; que nous irions
+tous de compagnie avec ceux qu'on nous envoyeroit
+de France. Pendant ce temps je me mis à preparer
+de la terre, &amp; faire des clotures &amp; compartimens
+de jardins pour y semer des legumes, &amp;
+herbes de menage. Nous fimes aussi faire
+un fossé tout à l'entour du Fort, lequel étoit
+bien necessaire pour recevoir les eaux &amp; humidités
+qui paravant decouloient par dessouz les
+logemens parmi les racines des arbres qu'on
+y avoit defrichez: ce qui paraventure rendoit
+le lieu mal sain.</p>
+
+<p>Je ne veux m'arreter à décrire ici ce que nos
+autres ouvriers faisoient chacun en particulier.
+Il suffit que nous avions nombre de menuisiers,
+charpentiers, massons, tailleurs de pierres,
+serruriers, tailandiers, couturiers, scieurs d'ais,
+matelots, &amp;c, qui faisoient leur exercices, en quoy
+ils étoient fort humainement traitez. Car on les
+quittoit pour trois heures de travail par jour.
+Le surplus du temps ilz l'emploioient à recuillir
+des Moules qui sont de basse mer en grande quantité
+devant le Fort, ou des Houmars (especes de
+Langoustes) ou des Crappes, qui sont
+abondamment sous les roches au Port-Royal, ou des
+Cocques qui sont souz la vaze de toutes parts és
+rives dudit port. Tout cela se prent sans filets
+&amp; sans batteaux. Il y en avoit qui prenoient
+quelquefois du gibier, mais 'étant dressez à cela
+ilz gatoient la chasse. Et pour nôtre regard, nous
+avions à nôtre table un des gens du sieur de
+Monts, qui nous pourvoyoit en sorte que n'en
+manquions point, nous apportant quelquefois
+demi douzaine d'Outardes, quelquefois autant
+de canars, ou oyes sauvages grises &amp;
+blanches, bien souvent deux &amp; trois douzaines
+d'alouettes, &amp; autres sortes d'oiseaux. De pain nul
+n'en manquoit: &amp; avoit chacun trois chopines de
+vin pur &amp; bon. Ce qui a duré tant que nous
+avons été par dela, sinon que quand ceux qui nous
+vindrent querir, au lieu de nous apporter des
+commodités nous eurent aidé à en faire vuidange
+(comme nous le pourrons repeter ci-aprés)
+il fallut reduire la portion à une pinte. Et
+neantmoins bien souvent il y a eu de l'extraordinaire.
+Ce voyage en ce regard a eté le meilleur de tous
+dont nous en devons beaucoup de louange
+audit sieur de Monts &amp; à ses associez les sieurs
+Macquin &amp; Georges Rochelois, qui nous en pourveurent
+tant honnétement. Car certes je trouve que cette
+liqueur Septembrale est entre autres choses un
+souverain preservatif contre la maladie du
+Scorbut: &amp; les epiceries, pour corriger le vice
+qui pourroit étre en l'air de cette region, lequel
+neantmoins j'ay toujours reconu bien pur &amp; subtil,
+nonobstant les raisons que j'en pourrois
+avoir touchées parlant ci-dessus d'icelle maladie.
+Pour la pitance nous avions pois, féves, ris,
+pruneaux, raisins, morues seches &amp; chairs salées,
+sans comprendre les huiles &amp; le beurre. Mais toutes
+&amp; quantes fois que les Sauvages habituez pres
+de nous avoient pris quelque quantité d'Eturgeons,
+Castors, Ellans, Caribous, ou autres animaux
+mentionnez en mon Adieu en la Nouvelle-France,
+ils nous en apportoient la moitié: &amp; ce qui restoit
+ilz l'exposoient quelquefois en vente en place
+publique, &amp; ceux qui en vouloient troquoient
+du pain alencontre. Voila en partie nôtre façon
+de vivre par dela. Mais jaçoit que chacun de
+nosdits ouvriers eût son métier particulier,
+neantmoins il falloit s'employer à tous usages,
+comme plusieurs faisoient. Quelques massons &amp;
+tailleurs de pierre se mirent à la boulengerie,
+Léquels nous faisoient d'aussi bon pain que celui
+de Paris. Ainsi un de noz scieurs d'ais nous fit
+plusieurs fois du charbon en grande quantité.</p>
+
+<p>En quoy est à noter une chose dont ici je me
+souvien. C'est que comme il fut necessaire de lever
+des gazons pour couvrir la pile de bois assemblée
+pour faire ledit charbon, il se trouva dans les
+prez plus de deux pieds de terre, non terre, mais
+herbes melées de limon qui se sont entassées
+les unes sur les autres annuellement depuis le
+commencement du mande, sans avoir été fauchées.
+Neantmoins la verdure en est belle servant
+de pasture aux Ellans, léquels nous avons
+plusieurs fois veu en noz prairies de delà
+en troupe de trois ou quatre, grands &amp; petits se
+laissans aucunement approcher, puis gaignans les
+bois. Mais je puis dire davantage avoir veu
+en traversant deux lieuës de nosdites prairies,
+icelles toutes foullées de vestiges d'Ellans, car je
+n'y sçay point d'autres animaux à pié fourchu.
+Et en fut tué un non loin de nôtre Fort, en un
+endroit là où le sieur de Monts ayant fait faucher
+l'herbe deux ans devant, elle estoit revenue
+la plus belle du monde. Quelqu'un pourra s'étonner
+comment se font ces prairies, veu que toute
+la terre en ces lieux-là est couverte de bois.
+Pour à quoy satisfaire, le curieux sçaura
+qu'és hautes marées, principalement en celles
+de Mars &amp; de Septembre, le flot couvre ces rives
+là: ce qui empeche les arbres d'y prendre racine.
+Mais par tout où l'eau ne surnage point,
+s'il y a de la terre il y a des bois.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Partement de l'ile Sainte-Croix: Baye de Marchin:
+Chouakoet: Vignes &amp; raisins: &amp; largesse de Sauvages:
+Terre &amp; peuple Armouchiquois: Cure d'un
+armouchiquois blessé: Simplicité &amp; ignorance de
+peuple: Vice des Armouchiquois: Soupçon: Peuple
+ne se souciant de vétement: Blé semé &amp; vignes
+plantées en la terre des Armouchiquois: Quantité
+de raisins: Abondance de peuple: Mer perilleuse.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XIV</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/R.png"></span>EVENONS au sieur de Poutrincourt,
+lequel nous avons laissé en l'ile Sainte-Croix.
+Apres avoir là fait une reveuë, &amp; caressé
+les Sauvages qui y
+étoient, il s'en alla en quatre jours
+à <i>Pemptegoet</i>, qui est ce lieu tant renommé
+souz le nom de <i>Norembega</i>. Et ne falloit
+un si long temps pour y parvenir, mais il
+s'arreta sur la route à faire racoutrer sa barque
+car à cette fin il avoit mené un serrurier &amp; un
+charpentier, &amp; quantité d'ais. Il traversa les iles
+qui sont à l'embouchure de la riviere, &amp; vint à
+<i>Kinibeki</i>, là où sa barque fut en peril à-cause des
+grans courans d'eaux que la nature du lieu y fait.
+C'est pourquoy il ne s'y arreta point, ains
+passa outre à la Baye de <i>Marchin</i>, qui est le nom
+d'un Capitaine Sauvage, lequel à l'arrivée dudit
+sieur commença à cirer hautement <i>Hé hé</i>, à quoy on
+lui répondit de méme. Il repliqua demandant en son
+langage: Qui étes-vous? On lui dit que c'étoient
+amis. Et là dessus à l'approcher le sieur de
+Poutrincourt traita amitié avec lui, &amp; lui fit
+presens de couteaux, haches, &amp; <i>Matachiaz</i>, c'est
+à dire écharpes, carquans, &amp; brasselets fait
+de patenôtres, ou de tuyaux de verre blanc
+&amp; bleu, dont il fut fort aise, méme de la
+consideration que ledit sieur de Poutrincourt
+faisoit avec lui, reconoissant bien que cela lui
+seroit beaucoup de support. Il distribua à quelques
+uns d'un grand nombre de peuple qu'il avoit
+autour de soy, les presens dudit sieur de
+Poutrincourt, auquel il apporta force chairs
+d'Orignac, ou Ellan (car les Basques appellent un
+Cerf, ou Ellan, Orignac) pour refraichir de vivres
+la compagnie. Cela fait on tendit les voiles
+vers <i>Chouakoet</i>, où est la riviere du Capitaine
+<i>Olmechin</i>, &amp; où se fit l'année suivante la guerre
+des <i>Souriquois &amp; Etechemins</i> souz la conduite
+du <i>Sagamos Membertou</i>, laquelle j'ay décrite
+en vers rapportez és Muses de la Nouvelle-France.
+A l'entrée de la Baye dudit lieu de <i>Chouakoet</i>
+est uni ile grande comme de demie lieuë de tour,
+en laquelle noz gens découvrirent premierement
+la vigne (car encores qu'il y en ait
+aux terres plus voisines du Port-Royal comme le
+long de la riviere saint Jean, toutefois on n'en
+avoit encore eu conoissance) laquelle ilz trouverent
+en grande quantité, ayant le tronc haut de
+trois à quatre piez, &amp; par bas gros comme le poin,
+les raisins beaux, &amp; gros, les uns comme prunes,
+les autres moindres: au reste si noirs qu'ilz
+laissoient la teinture où se repandoit leur liqueur:
+Ils étoient couchez sur les buissons &amp; ronces qui
+sont parmi cette ile, en laquelle les arbres ne
+sont si pressez qu'ailleurs, ains éloignez comme
+de six à six toises. Ce qui fait que le raisin
+meurit plus aisément; ayant d'ailleurs une terre
+fort propre à cela sabloneuse &amp; graveleuse. Ilz
+n'y furent que deux heures; mais fut remarqué
+que du côté du Nort n'y avoit point
+de vignes, ainsi qu'en l'ile Sainte-Croix n'y
+a de Cedres que du côté d'Oest.</p>
+
+<p>De cette ile ils allerent à la riviere <i>d'Olmechin</i>
+port de <i>Chouakoet</i>, là où <i>Marchin</i> &amp; ledit
+<i>Olmechin</i> amenerent un prisonnier Souriquois (&amp;
+partant leur ennemi) au sieur de Poutrincourt,
+lequel ilz lui donnerent liberalement. Deux heures
+aprés arrivent deux Sauvages l'un Etechemin nommé
+<i>Chkoudun</i>, Capitaine de la riviere
+Saint Jean dite par les Sauvages <i>Oigoudi</i>:
+l'autre Souriquois nommé <i>Messamoet</i> Capitaine ou
+<i>Sagamos</i> en la riviere du Port de la Heve, sur
+lequel on avoit pris ce prisonnier. Ils avoient
+force marchandises troquées avec les François,
+léquelles ilz venoient là debiter, sçavoir chaudieres
+grandes, moyennes, &amp; petites, haches, couteaux,
+robbes, capots, camisoles rouges, pois, féves,
+biscuit, &amp; autres choses. Sur ce voici arriver
+douze ou quinze batteaux pleins de Sauvages de la
+sujetion <i>d'Olmechin</i>, iceux en bon ordre,
+tous peinturés à la face, selon leur coutume,
+quand ilz veulent étre beaux, ayant l'arc, &amp; la
+fleche en main, &amp; le carquois auprés d'eux, léquels
+ilz mirent bas à bord. A l'heure <i>Messamoet</i>
+commence à haranguer devant les Sauvages leur
+remontrant comme par le passé ils avoient eu
+souvent de l'amitié ensemble: &amp; qu'ilz pourroient
+facilement domter leurs ennemis s'ils se
+vouloient entendre, &amp; se servir de l'amitié des
+François, lequels ilz voyoient là presens pour
+reconoitre leur païs, à fin de leur porter des
+commodités à l'avenir, &amp; les secourir de leurs
+forces, léquelles il sçavoit, &amp; les leur
+representoit d'autant mieux, que lui qui parloit
+étoit autrefois venu en France, &amp; y avoit demeuré
+en la maison du sieur de Grandmont Gouverneur
+de Bayonne. Somme, il fut prés d'une heure
+à parler avec beaucoup de vehemence &amp;
+d'affection, &amp; avec un contournement de
+corps &amp; de bras tes qu'il est requis en un bon
+Orateur. Et à la fin jetta toutes ses marchandises
+(qui valoient plus de trois cens escus renduës en
+ce païs-là) dans le bateau <i>d'Olmechin</i> comme
+lui faisant present de cela en asseurance de
+l'amitié qu'il lui vouloit témoigner. Cela fait
+la nuit s'approchoit, &amp; chacun se retira.
+Mais <i>Messamoet</i> n'étoit pas content de ce
+<i>qu'Olmechin</i> ne lui avoit fait pareille harangue,
+ni retaliation de son present: car les Sauvages ont
+cela de noble qu'ilz donnent liberalement jettans
+aux piez de celui qu'ilz veulent honorer le
+present qu'ilz lui font; mais c'est en esperant
+de recevoir quelque honnéteté reciproque, qui
+est une façon de contract que nous appellons sans
+nom, <i>Je te donne à fin que tu me donnes</i>. Et cela
+se fait par tout le monde. Partant <i>Messamoet</i>
+dés ce jour là songea de faire la guerre à <i>Olmechin</i>.
+Neantmoins le lendemain matin lui &amp; ses gens
+retournerent avec un bateau chargé de ce qu'ils
+avoient, sçavoir blé, petun, féves, &amp; courges, qu'ilz
+distribuerent deça &amp; dela. Ces deux Capitaines
+<i>Olmechin &amp; Marchin</i> ont depuis été tués à la guerre.
+A la place déquels avoit été
+éleu par les Sauvages un nommé <i>Bessabés</i>: lequel
+depuis nôtre retour a été tué par les Anglois: &amp;
+au lieu d'icelui ont fait venir un Capitaine de dedans
+les terres nommé <i>Asticou</i>, homme grave, vaillant,
+&amp; redouté, lequel d'un clin d'oeil amassera
+mille Sauvages, ce que faisoient aussi <i>Olmechin
+&amp; Marchin</i>. Car noz barques y étans, incontinent
+la mer se voyoit toute couverte de leurs bateaux
+chargez d'hommes dispos, se tenant droits
+là dedans: ce que ne sçaurions faire
+sans peril, n'étant iceux bateaux que des arbres
+creusez à la façon que nous dirons au dernier
+livre. De là donc le sieur de Poutrincourt
+poursuivant sa route, trouva un certain port
+bien agreable, lequel n'avoit été veu par le sieur
+de Monts: &amp; durant le voyage ils virent force
+fumées, &amp; gens à la rive, qui les invitoient à
+s'approcher d'eux: &amp; voyans qu'on n'en tenoit conte,
+ilz suivoient la barque le long de la gréve
+sablonneuse, voire la devançoient le plus souvent,
+tant ilz sont agiles, ayans l'arc en main, &amp; le
+carquois sur le dos, dansans toujours &amp; chantans,
+sans se soucier dequoy ils vivront par les
+chemins. Peuple heureux, voire mille fois plus
+que ceux qui se font adorer pardeça, s'il
+avoit la conoissance de Dieu &amp; de son salut.</p>
+
+<p>Le sieur de Poutrincourt ayant pris terre à
+ce port, voici parmi une multitude de Sauvages
+des fiffres en bon nombre, qui jouoyent de certains
+flageollets longs, faits comme des cannes de
+roseaux, peinturés par dessus, mais non avec telle
+harmonie que pourroient faire nos bergers:
+&amp; pour montrer l'excellence de leur arc, ilz
+siffloient avec le nez en gambadant selon leur
+coutume.</p>
+
+<p>Et comme ces peuples accouroient precipitamment
+pour venir à la barque, il y eut un Sauvage qui
+se blessa griévement au talon contre le trenchant
+d'une roche, dont il fut contraint de demeurer sur
+la place. Le Chirurgien du sieur de Poutrincourt
+à l'instant voulut apporter à ce mal
+ce qui étoit de son art, mais ilz ne le voulurent
+permettre que premierement ilz n'eussent fait
+à l'entour de l'homme blessé leurs chimagrées.
+Ils le coucherent donc par terre, l'un d'eux lui
+tenant la téte en son giron, &amp; firent plusieurs
+criaillemens, danses &amp; chansons, à quoy le malade
+ne répondoit sinon Ho, d'une voix plaintive.
+Ce qu'ayant faiz ilz le permirent à la cure dudit
+Chirurgien, &amp; s'en allerent, comme aussi le patient
+aprés qu'il fut pensé, mais deux heures passées
+il retourna le plus gaillart du monde ayant
+mis à l'entour de sa téte le bandeau dont étoit
+enveloppé son talon, pour étre plus beau fils.</p>
+
+<p>Le lendemain les nôtres entrerent plus avant dans
+le port, là où étans allé voir les cabannes
+des Sauvages, une vieille de cent ou six-vints
+ans vint jetter aux piez du sieur de Poutrincourt
+un pain de blé qu'on appelle Mahis, &amp; pardeça blé
+de Turquie, ou Sarrazin, puis de la chanve fort
+belle &amp; haute, item des féves, &amp; raisins frais
+cuillis, pour ce qu'ils en avoient veu manger aux
+François à <i>Chouakoet</i>. Ce que voyans les autres
+Sauvages qui n'en sçavoient rien, ils en apportoient
+plus qu'on ne vouloit à l'envi l'un de l'autre, &amp;
+en recompense on leur attachoit au front une bende
+de papier mouillée de crachat, dont ils
+étoient fort glorieux. On leur montra en pressant
+le raisin dans le verre, que de cela nous faisions
+le vin que nous beuvions. On les voulut faire
+manger du raisin, mais l'ayans en la bouche ilz
+le crachoient, &amp; pensoient (ainsi qu'Ammian Marcellin
+recite de noz vieux Gaullois) que ce
+fût poison, tant ce peuple est ignorans de la
+meilleure chose que Dieu ait donnée à l'homme,
+apres le pain. Neantmoins si ne manquent-ilz
+point d'esprit, &amp; feroient quelque chose de
+bon s'ils étoient civilisés, &amp; avoient l'usage
+des métiers. Mais ilz sont cauteleux, larrons &amp;
+traitres, &amp; quoy qu'ilz soyent nuds on ne se peut
+garder de leurs mains: car si on detourne tant soit
+peu l'oeil, &amp; voyent l'occasion de derober quelque
+couteau, hache, ou autre chose, ilz n'y manqueront
+point, &amp; mettront le larecin entre leurs
+fesses, ou le cacheront souz le sable avec le pied
+si dextrement qu'on ne s'en appercevra point.
+J'ay leu en quelque voyage de la Floride, que
+ceux de cette province sont de méme naturel, &amp;
+ont la méme industrie de derober. De vérité
+je ne m'étonne pas si un peuple pauvre &amp; nud
+est larron, mais quant il y a de la malice au coeur,
+cela n'est plus excusable. Ce peuple est tel qu'il
+faut traiter avec terreur: car par amitié si on
+leur donne trop d'accés ils machineront quelque
+surprise, comme s'est reconnu en plusieurs occasions,
+ainsi que nous avons veu ci-dessus &amp; verrons
+encor ci-aprés. Et sans aller plus loin, le
+deuxiéme jour aprés étre là arrivez, comme ils
+voyoient noz gens occupez sur la rive du ruisseau
+qui est là, à faire la lescive, ilz vindrent quelques
+cinquante à la file, avec arcs, fleches, &amp; carquois,
+en intention de faire quelque mauvais tour,
+comme on en a eu conjecture sur la maniere de
+proceder. Mais on le s prevint, &amp; alla-on au
+devant d'eux avec mousquets &amp; la méche sur le
+serpentin. Ce qui fit les uns fuir, &amp; les autres
+étans enveloppés aprés avoir mis les armes bas,
+vindrent à une peninsule où étoient nos gens,
+et faisans beau semblant, demanderent à troquer
+du petun qu'ils avoient, contre noz marchandises.</p>
+
+<p>Le lendemain le Capitaine dudit lieu &amp; port
+vint voir le sieur de Poutrincourt en sa barque.
+On fut étonné de le voir accompagné <i>d'Olmechin</i>,
+veu que la traite étoit merveilleusement longue
+de venir là par terre, &amp; beaucoup plus brieve
+par la mer. Cela donnoit sujet de mauvais soupçon,
+encores qu'il eût promis amitié avec François.
+Neantmoins ilz furent humainement receuz, &amp; bailla
+le sieur de Poutrincourt un habit
+complet audit <i>Olmechin</i>, duquel étant vétu,
+il se regardoit en un miroir, &amp; rioit de se voir
+ainsi. Mais peu aprés sentant que cela l'empechoit,
+quoy qu'au mois d'Octobre, quand il fut retourné
+aux cabannes il le distribua à plusieurs
+de ses gens, afin qu'un seul n'en fût trop empeché.
+Ceci devroit servir de leçon à tant de mignons &amp;
+migones de deça, à qui il faut faire des habits
+&amp; corselets durs comme bois, où le corps est
+si miserablement gehenné, qu'ilz sont dans leurs
+vétemens inhabiles à touts bonnes choses:
+Et s'il fait trop chaut ilz souffrent dans leurs
+groz culs à mile replis, des chaleurs insupportables,
+qui surpassent les douleurs que l'on fait
+quelquefois sentir aux criminels.</p>
+
+<p>Or durant le temps que ledit sieur de Poutrincourt
+fut là, étant en doute si le sieur de Monts
+viendroit point faire une habitation en cette
+côte, comme il en avoit desir, il y fit cultiver un
+parc de terre pour y semer du blé, &amp; planter la
+vigne, comme il fit à l'aide de nôtre Apoticaire
+M. Louis Hebert, homme qui outre l'experience qu'il
+a en son art, prent grand plaisir au labourage
+de la terre. Et peut-on ici comparer ledit sieur
+de Poutrincourt au bon pere Noé, lequel aprés
+avoir fait la culture la plus necessaire regarde
+la semaille des blez, se mit à planter à la
+vigne, de laquelle il ressentit les effects
+par aprés.</p>
+
+<p>Sur le point qu'on deliberoit de passer outre,
+<i>Olmechin</i> vint à la barque pour voir le sieur de
+Poutrincourt, là où aprés s'étre arreté par quelques
+heures soit à deviser, soit à manger, il dit que
+le lendemain devoient arriver cent bateaux
+contenans chacun six hommes: mais la venuë
+de telles gens n'étant qu'une reuse, le sieur de
+Poutrincourt ne les voulut attendre: ains s'en
+alla le jour méme à Malebarre, non sans beaucoup
+de difficultés a cause des grans courans &amp; du peu
+de font qu'il y a. De maniere que la barque ayant
+touché à trois piez d'eau seulement on pensoit
+étre perdu, &amp; commença-on à la décharger
+&amp; mettre les vivres dans la chaloupe qui étoit
+derriere, pour se sauver en terre: mais la mer
+n'étant en son plein, la barque fut relevée
+au bout d'une heure. Toute cette mer est une
+terre usurpée comme celle du Mont saint Michel,
+terre sablonneuse, en laquelle ce qui reste est
+tout plat païs jusques aux montagnes que l'on
+voit à quinze lieuës de là. Et ay opinion que
+jusques à la Virginie c'est tout de méme. Au
+surplus ici grande quantité de raisins comme devant,
+&amp; païs fort peuplé. Le sieur de Monts étant
+venu à Malebarre en autre saison recuillit
+seulement du raisin vert, lequel il fit confire, &amp;
+en apporta au Roy. Mais ç'a eté un heur d'y étre
+venu en Octobre pour en voir la parfaite maturité.
+J'ay dit ci-devant la difficulté qu'il y a d'entrer
+au port de Malebarre, C'est pourquoy le sieur
+de Poutrincourt n'y entra point avec sa barque,
+ains y alla seulement avec une chaloupe, laquelle
+trente ou quarante Sauvages aiderent à
+mettre dedans, &amp; comme la marée fut haute (or ici
+la mer ne hausse que de deux brasses,
+ce qui est rare à voir) il en sortit &amp; se retira
+en ladite barque, pour dés le lendemain, si töt qu'il
+ajourneroit, passer outre.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Perils: Langage inconu: Structure d'une forge, &amp;
+d'un four: Croix plantée: Abondance: Conspiration:
+Desobeissance Assassinat: Fuite de trois cent contre
+dix: Agilité des Armouchiquois: Propheties de nôtre
+temps. Barbin. Marquis d'Ancre: Accident d'un
+mousquet crevé: Insolence, timidité, impieté, &amp;
+fuite des Sauvages: Port fortuné: Mer mauvaise,
+Vengeance: Conseil &amp; resolution sur le retour:
+Nouveaux perils: Faveurs de Dieu: Arrivée du sieur
+de Poutrincourt au Port Royal: &amp; la reception à
+lui faite.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XV</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>A nuit commençant à plier bagage
+pour faire place à l'aurore on mit
+la voile au vent, mais ce fut avec
+une navigation fort perilleuse. Car avec
+ce petit vaisseau, qui n'étoit que de dix-huit
+tonneaux, il étoit force de
+côtoyer la terre, où noz gens ne trouvoient
+point de fond: reculans à la mer c'étoit encore
+pis: de maniere qu'ilz toucherent deux ou trois
+fois, étans relevez seulement par les vagues;
+&amp; sur le gouvernail rompu, qui étoit chose effroyable.
+En cette extremité furent contraints de mouiller
+l'ancre en mer à deux brasses d'eau &amp; à trois
+lieuës loin de la terre. Ce que fait, le sieur
+de Poutrincourt envoye Daniel Hay (homme qui se
+plait de montrer sa vertu aux perils de la mer)
+vers la côte, pour la reconoitre, &amp; voir s'il y avoit
+point de port. Et comme il fut prés de terre il
+vit un Sauvage qui dansoit chantant <i>yo, yo, yo</i>, le
+fit approcher, &amp; par signes lui demanda s'il y avoit
+point de lieu propre à retirer navires, &amp; où il y
+eût de l'eau douce. Le Sauvage ayant fait signe
+qu'ouï, il le receut en sa chaloupe, &amp; le mena
+à la barque, dans laquelle étoit <i>Chkoudun</i>, Capitaine
+de la riviere <i>Oigoudi</i>, autrement Saint Jean,
+lequel confronté à ce Sauvage, il ne l'entendoit
+non plus que les nôtres. Vray est que par signes
+il comprenoit mieux qu'eux ce qu'il vouloit dire.
+Ce Sauvage montra les endroits où il y avoit
+des basses, &amp; où il n'y en avoit point. Et fit
+si bien en serpentant, toujours la sonde à la main
+qu'en fin on parvint au port qu'il avoit dit, auquel
+y a peu de profond là où étant la barque arrivée,
+on fit diligence de faire une forge pour la racoutrer
+avec son gouvernail; &amp; un four pour cuire
+du pain, parce que le biscuit étoit failli.</p>
+
+<p>Quinze jours se passerent à ceci, pendant léquels
+le sieur de Poutrincourt selon la louable
+coutume des Chrétiens, fit charpenter &amp; planter une
+Croix sur un tertre, ainsi qu'avoit fait deux
+ans auparavant le sieur de Monts à <i>Kinibeki</i>,
+&amp; Malebarre. Or parmi ces laborieux exercices on
+ne laissoit de faire bonne chere de ce que la
+mer &amp; la terre peut en cette part fournir.
+Car en ce port il y a quantité de gibier, à la chasse
+duquel plusieurs de noz gens s'employoient:
+principalement les Alouettes de mer y sont en si
+grandes troupes que d'un coup d'arquebuze le
+sieur de Poutrincourt en tua vint-huit. Pour le
+regard des poissons il y a des marsoins &amp; souffleurs
+en telle abondance, que la mer en semble toute
+couverte. Main on n'avoit les choses necessaires
+à faire cette pécherie, ains on s'arrétoit
+seulement aux coquillages, comme huitres, palourdes,
+ciguenaux, &amp; autres dequoy il y avoit moyen de
+se contenter. Les Sauvages d'autre par
+apportoient du poisson &amp; des raisins pleins
+des paniers de jonc, pour avoir en échange quelque
+chose de noz denrées. Ledit sieur de Poutrincourt
+voyant là les raisins beaux à merveilles avoit
+commandé à son homme de chambre de serrer
+dans la barque un fais des vignes où ils avoient
+eté pris. Maitre Loys Hebert nôtre Apoticaire
+desireux d'habiter ce païs-là, en avoit arraché
+une bonne quantité, afin de les planter au
+Port-Royal, où il n'y en a point, quoy que la terre
+y soit fort propre au vignoble. Ce qui toutefois
+(par une stupide oubliance) ne fut fait, au grand
+déplaisir dudit sieur &amp; de nous tous.</p>
+
+<p>Aprés quelques jours, voyant la grande assemblée
+de Sauvages, en nombre de cinq à six cens, icelui
+sieur descendit à terre, &amp; pour leur donner
+quelque terreur, fit marcher devant lui
+un de ses gens jouant de deux épées, &amp;
+faisant avec icelles maints moulinets. Dequoy ils
+étoient étonnez. Mais bien encore plus quand ilz
+virent que noz mousquets perçoient des pieces
+de bois épesses, où leurs fleches n'eussent
+sçeu tant seulement mordre. Et pour ce ne
+s'attaquerent-ilz jamais à noz gens tant qu'ilz se
+tindrent en garde. Et eût eté bon de faire sonner
+la trompette au bout de chacune heure, comme faisoit
+le Capitaine Jacques Quartier. Car comme
+dit bien souvent ledit sieur de Poutrincourt:
+<i>Il ne faut jamais tendre aux larrons</i>, c'est
+qu'il ne faut donner sujet à un ennemi de penser
+qu'il puisse avoir prise sur vous: ains toujours
+montrer qu'on se deffie de lui, &amp; qu'on ne dort
+point: &amp; principalement quand on a affaire à des
+Sauvages, léquels n'attaqueront jamais celui qui
+les attendra de pié ferme. Ce qui ne fut fait
+en ce lieu par ceux qui porterent la folle enchere
+de leur negligence, comme nous allons dire.</p>
+
+<p>Au bout de quinze jours ledit sieur de Poutrincourt
+voyant sa barque racoutrée, &amp; ne rester plus
+qu'une fournée de pain à achever, il s'en
+alla environ trois lieuës dans les terres pour
+voir s'il découvriroit quelque singularité. Mais
+au retour lui &amp; ses gens apperceurent les Sauvages
+fuyans par les bois en diverses troupes de vint,
+trente, &amp; plus, les uns se baissans comme gens
+qui ne veulent étre veuz: d'autres bloutissans
+dans les herbes pour n'étre aperceuz: d'autres
+transportans leurs bagages, &amp; canots pleins
+de blé, comme pour deguerpir: Les femmes
+d'ailleurs transportans leurs enfans, &amp; ce qu'elles
+pouvoient de bagage avec elles. Ces façons de faire
+donnerent opinion au sieur de Poutrincourt
+que ses gens ici machinoient quelque chose
+de mauvais: Partant quand il fut arrivé il
+commanda à ses gens qui faisoient le pain de se
+retirer en la barque. Mais comme jeunes gens
+sont bien souvent oublieux de leur devoir,
+ceux-ci ayans quelque gateau ou tarte à faire
+aimerent mieux suivre leur appetit que ce qui
+leur étoit commandé, &amp; laisserent venir la nuit
+sans se retirer. Sur la minuit le sieur de
+Poutrincourt ruminant sur ce qui s'étoit passé
+la journée precedente, demanda s'ils étoient dedans
+la barque. Et ayant entendu que non, il
+leur envoya la chaloupe pour les prendre &amp; amener
+à bord à quoy ils ne voulurent entendre, fors
+son homme de chambre, qui craignoit d'étre battu,
+ils étoient cinq armez de mousquets &amp; épées
+léquels on avoit averty d'étre toujours sur
+leurs gardes, &amp; neantmoins ne faisoient aucun guet;
+tant ils étoient amateurs de leurs volontés. Il étoit
+bruit qu'auparavant ils avoient tiré deus
+coups de mousquets sur les Sauvages pource que
+quelqu'un d'eux avoit derobé une hache.
+Somme iceux Sauvages ou indignés de cela,
+ou par un mauvais naturel; sur le point du jour
+vindrent sans bruit (ce qui leur est aisé à faire,
+n'ayans ni chevaux, ni charettes, ni sabots) jusques
+sur le lieu où ilz dormoient: &amp; voyans l'occasion
+belle à faire un mauvais coup, ilz donnent dessus
+à traits de fléches &amp; coups de masses, &amp; en
+tuent deux, le reste demeurant blessé
+commencerent à crier fuians vers la rive
+de la mer. Lors celui qui faisoit la
+sentinelle dans la barque, s'écrie tout effrayé,
+Aux armes, on tue noz gens, on tue noz gens. A
+cette voix chacun se leve, &amp; hativement sans
+prendre le loisir de s'habiller, ni d'allumer sa
+méche, se mirent dix dans la chaloupe, des noms
+déquels je ne me souvient, sinon de
+Champlein, Robert Gravé fils du sieur du Pont,
+Daniel Hay, les Chirurgien &amp; Apothicaires, &amp;
+le Trompette tous léquels suivans ledit sieur
+de Poutrincourt, qui avoit son fils avec lui
+descendirent à terre en pur corps.</p>
+
+<p>Mais les Sauvages s'enfuirent belle erre, encores
+qu'ils fussent plus de trois cens, sans ceux qui
+pouvoient étre tapis dans des herbes (selon leur
+coutume) qui ne se montroient point. En quoy se
+reconoit comme Dieu imprime je ne sçay quelle
+terreur en la face des fideles à l'encontre des
+mécreans, suivant la parole, quand il dit à son
+peuple eleu: <i>Nul ne pour substituer devant vous,
+Le Seigneur vôtre Dieu mettra une frayeur &amp; terreur
+de vous sur toute la terre sur lesquelles vous
+marcherés</i>. Ainsi nous voyons que cent trente-cinq
+milles combatans Madianites s'enfuirent &amp;
+s'entretuerent eux-mémes au-devant de Gedeon qui
+n'avoit que trois cens hommes. Or de penser
+poursuivre ceux-ci c'eût peine perdue, car
+ils sont trop legers à la couse: Mais qui auroit
+des chevaux il les gateroit bien: car ils ont force
+petits sentiers pour aller d'un lieu à autre (ce
+qui n'est au Port Royal) &amp; ne sont leurs bois épais,
+&amp; outre ce encor on force terre découverte, où
+sont leurs maisons, ou cabannes au milieu de leur
+labourage.</p>
+
+<p>Pendant que le sieur de Poutrincourt venoit
+à terre, on tira la barque quelques coups de
+petites pieces de fonte sur certains Sauvages
+qui étoient sur un tertre, &amp; en vit-on quelques-uns
+tomber, mais ilz sont si habiles à sauver leurs
+morts qu'on ne sait qu'en penser. Ledit sieur
+voyant qu'il ne profiteroit rien de les poursuivre,
+fit faire des fosses pour enterrer ceux qui étoient
+decedez, léquels j'ay dit étre deux, mais il
+y en eut un qui mourut sur le bord de l'eau pensant
+se sauver, &amp; un quatriéme qui fut si fort navré
+de fleches qu'il mourut étant rendu au Port Royal.
+Le cinquiéme avoit une fleche dans la
+poitrine, mais il échappa pour cette fois là: &amp;
+vaudroit mieux qu'il y fût mort: car on nous a
+frechement rapporté qu'il s'est fait pendre en
+l'habitation que le sieur de Monts entretient à
+<i>Kebec</i> sur la grande riviere de <i>Canada</i>, ayant été
+autheur d'une conspiration faite contre Champlein.
+Et quant à ce desastre il a été causé par la folie
+&amp; desobeissance d'un que je ne veux nommer,
+puis qu'il est mort, lequel faisoit le coq entre
+des jeunes gens à lui trop credules, qui autrement
+étoient d'assez bonne nature; &amp; pource
+qu'on ne le vouloit enivrer, avoit juré (selon
+sa coutume) qu'il ne retourneroit point dans la
+barque, ce qui avint aussi. Car il fut trouvé mort
+la face en terre ayant un petit chien sur son doz,
+tous-deux cousus ensemble &amp; transpercez d'une
+méme fleche.</p>
+
+<p>Sur l'occurence de cette prophetie il me plait d'en
+rapporter deux de méme étoffe &amp; tres-veritables
+avenues à la conservation de la France,
+la veille Saint-Marc en cette année mille six cens
+dix-sept, léquelles n'ont point eté remarquées
+par tous ceux qui ont fait des libelles sur la
+mort du Marquis d'Ancre. La premiere est de Barbin,
+qui fut fait Conterolleur general des finances
+en la place de Monsieur le President Jeannin,
+lequel n'étoit aggreable, par-ce qu'il
+étoit trop bon François. Cet homme voyant
+trois ou quatre Princes &amp; quelques
+Seigneurs seuls &amp; foibles, s'opposer à la
+tyrannie que ledit Marquis avoit occupée souz
+le nom du Roy, disoit ordinairement que ces affaires
+ne dureroient point jusques à la fin de May, &amp;
+que dans ce temps ces Princes &amp; Seigneurs
+(qui se sacrifioient pour leur patrie) seroient
+réduits à la necessité de se rendre. Ce qui en
+apparence étoit veritable. Mais Dieu juste juge
+y pourveut, ayant contre l'esperance commune
+fortifié l'esprit &amp; le courage de ce jeune Prince
+Roy, en sorte qu'en moins d'un tourbillon cette
+haute puissance qui vouloit éprouver jusques
+où à quel point &amp; degré la Fortune pouvoit
+elever un homme, fut tout à plat abbattue,
+&amp; entierement ruinée par la mort de cet ambitieux
+trop enivré des faveurs qu'il ne méritoit point.</p>
+
+<p>L'autre Prophete que je eux dire a eté cetui-ci
+méme, lequel en son dernier voyage fait à Paris,
+passant par Ecouï à sept lieuës de Roüen eut
+plainte d'une servante de l'epée Royale, où il
+étoit logé, que la guerre leur coutoit beaucoup,
+&amp; ne leur venoit plus d'hostes: Surquoy il repartit,
+disant: Ma fille je m'en vay à Paris; Si je
+retourne nous aurons la guerre; Sinon, nous aurons
+la paix. Ce qui est arrivé, mais en un autre sens
+qu'il ne l'entendoit. Car certes il s'attendoit pas
+de mourir si tôt; &amp; sa mort tant desirée
+&amp; necessaire nous a en un moment ramené la paix,
+a garenti ces bons &amp; genereux Princes
+d'une entiere ruine, &amp; a sauvé le Roy &amp;
+la maison Royale, de qui l'Etat &amp; la vie ne pendoit
+qu'à un filet que pretendoit bien-tôt couper
+ce mal-heureux Pisandre.</p>
+
+<p>Ainsi plusieurs prophetizent quelquefois
+contre leur sens &amp; entente, dont l'exemple nous
+est assez notoire en l'histoire sainte par la
+prophetie de Balaam. Main revenons à nos
+Armouchiquois.</p>
+
+<p>En cette mauvaise occurence le fils du sieur du
+Pont susnommé eut trois doits de la main emportez
+de l'éclat d'un mousquets qui se creva pour étre
+trop chargé. Ce qui trouble fort la compagnie
+laquelle étoit assez affligée d'ailleurs.
+Neantmoins on ne laissa de rendre le dernier
+devoir aux morts, léquels on enterra au pié de
+la Croix qu'on avoit là plantée, comme a
+été dit. Mais l'insolence de ce peuple barbare
+fut grande aprés les meurtres par eux commis,
+en ce que comme noz gens chantoient sur
+nos morts les oraisons &amp; prieres funebres
+accoutumées en l'Eglise, ces maraux; id-je, dansoyent
+&amp; hurloyent loin de là se rejouissans de leur
+trahison: &amp; pourtant, quoy qu'ilz fussent grand
+nombre, ne se hazardoyent pas de venir attaquer
+les nôtres, léquels ayans à leur loisir
+fait ce que dessus, pource que la mer baissait
+fore, se retirerent en la barque, dans laquelle
+étoit demeuré Champ-doré pour la garde d'icelle.
+Mais comme la mer fut basse, &amp; n'y
+avoit moyen de venir à terre, cette méchante
+gent vint derechef au lieu où ils avoient fait
+le meurtre; arracherent la Croix, deterrerent
+l'un des morts, prindrent sa chemise, &amp; la
+vétirent, montrans leurs depouilles qu'ils avoient
+emportées: &amp; parmi ceci encore tournans le
+dos à la barque jettoient du sable à deux
+mains par entre les fesses en derision, hurlans
+comme des loups: ce qui facha merveilleusement
+les nôtres, léquels ne manquoient
+de tirer sur eux leurs pieces de fonte, mais la
+distance étoit fort grande, &amp; avoient des-ja cette
+ruse de se jetter par terre quand ils voyoient
+mettre le feu, de sorte qu'on ne sçavoit s'ils
+avoient été blessés ou autrement: &amp; fallut par
+necessité boire ce calice, attendant la marée,
+laquelle venue &amp; suffisante pour porter à terre,
+comme ilz virent nos gens s'embarquer en la
+chaloupe, ilz s'enfuirent comme levriers, se
+fians en leur agilité. Il y avoit avec les nôtres
+un Sagamos nommé <i>Chkoudun</i>, duquel nous avons
+parlé ci devant, lequel avoit grand déplaisir de
+tout ceci: &amp; vouloit seul aller combattre
+cette multitude, mais on ne le voulut permettre.
+Et à tant on releva la Croix avec reverence, &amp;
+enterra-on de rechef le corps qu'ils avoient
+déterrés. Et fut ce port appellé le <i>Port Fortuné</i>.</p>
+
+<p>Le lendemain on mit la voile au vent pour passer
+outre &amp; découvrir nouvelles terres: mais
+on fut contraint par le vent contraire de relacher
+&amp; r'entrer dans ledit Port. L'autre lendemain
+on tenta derechef d'aller plus loin, mais ce
+fut en vain, &amp; fallut encores relacher jusques
+à ce que le vent fût propre. Durant cette attente
+les Sauvages (pensans, je croy que ce ne fût que
+jeu ce qui s'étoit passé) voulurent se r'apprivoiser,
+&amp; demanderent à troquer, faisant semblant
+que ce n'étoient pas eux qui avoient fait le mal
+mais d'autres, qu'ilz montroient s'en étre allez.
+Mais ilz n'avoient pas l'avisement de ce qui est
+en une fable, que la Cigogne ayant été prise
+parmi les Grues qui furent trouvées en dommage,
+fut punie comme les autres, nonobstant qu'elle
+dist que tant s'en fallût qu'elle fit mal
+qu'elle purgeoit la terre des serpens
+qu'elle mangeoit. Le sieur de Poutrincourt donc
+les laissa approcher, &amp; fit semblant de vouloir
+prendre leurs denrées, qui étoient du petun,
+quelques chaines, colliers, &amp; brasselets faits
+de coquilles de Vignaux (appelés <i>Esurgni</i>, au
+discours du second voyage de Jacques Quartier)
+fort estimés entre eux: item de leurs blé, féves,
+arcs, fleches, carquois, &amp; autres menues bagatelles.
+Et comme la societé fut renouée,
+ledit sieur commanda à neuf ou dix qu'il
+avoit avec lui de mettre les meches de leurs
+mousquets en façon de laqs, &amp; qu'au signal
+qu'il feroit chacun jettât son cordeau sur
+la téte de celui des Sauvages qu'ils auroient
+accosté, &amp; s'en saisist, comme le maitre des
+hautes oeuvres fait de sa proye: &amp; pour l'effect
+de ce, que la moitié s'en allassent à terre, tandis
+qu'on les amuserait à troquer dans la chaloupe.
+Ce qui fut fait: mais l'execution ne fut pas du
+tout selon son desir. Car il pretendoit se servir
+de ceux que l'on prendroit comme de forçats
+au moulin à bras &amp; à couper dus bois. A quoy par
+trop grande precipitation on manqua.
+Neantmoins il y en eut six ou sept charpentés &amp;
+taillés en pieces léquels ne peurent point si
+bien courir dans l'eau comme en la campagne, &amp;
+furent attendus au passage par ceux des
+nôtres qui étoient demeurés à terre. Le
+Sauvage <i>Chkoudun</i> mentionné ci-devant, rapportoit
+une des tétes de ceux-là, mais par fortune elle
+tomba dans la mer, dont il eut tant de
+regret, qu'il en pleuroit à chaudes larmes.</p>
+
+<p>Cela fait, le lendemain on s'efforça d'aller plus
+avant, nonobstant que le vent ne fût à propos,
+mais on avança peu, &amp; vit-on tant seulement
+une ile à six ou sept lieuës loing, à laquelle il n'y
+eut moyen de parvenir, &amp; fut appellée <i>l'ile Douteuse</i>.
+Ce que consideré, &amp; que d'une part on craignoit
+manquer de vivres, &amp; d'autres que l'hiver
+n'empechât la course; &amp; d'ailleurs encores, qu'il
+y avoit deux malades, auquels on n'esperoit
+point de salut: Conseil pris, fut resolu de
+retourner au Port-Royal, étant, outre ce que dessus,
+encore le sieur de Poutrincourt en souci pour ceux
+qu'il avoit laissé. Ainsi on vint pour la troisiéme
+fois au Port Fortuné, là où ne fut veu aucun
+Sauvage.</p>
+
+<p>Au premier vent propre ledit sieur fit lever l'ancre
+pour le retour, &amp; memoratif des dangers passez,
+fit cingler en pleine mer: ce qui abbregea sa route.
+Mais non sans un grand desastre du gouvernail
+qui fut derechef rompu de maniere
+qu'étant à l'abandon des vagues, ils arriverent
+en fin au mieux qu'ilz peurent aux iles de
+<i>Norembega</i>, où ilz la racoutrerent. Et au sortir
+d'icelles vindrent à <i>Menane</i> ile d'environ six
+lieuës de long entre Sainte-Croix, &amp; le Port-Royal,
+où ils attendirent le vent, lequel étant venu
+aucunement à souhait, au partir de là nouveaux
+desastres. Car la chaloupe qui étoit attachée à
+la barque fut poussée d'un coup de mer rudement,
+rudement, que de sa pointe elle rompit tout le
+derriere d'icelle, où étoit ledit sieur de
+Poutrincourt, &amp; autres. Et d'ailleurs n'ayans peu
+gaigner le passage dudit Port-Royal, la marée
+(qui vole en cet endroit) les porta vers le fond
+de la Baye Françoise, d'où ilz ne sortirent point
+à leur aise, &amp; se trouverent en aussi grand danger
+qu'ils eussent été oncques auparavant: d'autant que
+voulans retourner d'où ils étoient venus ilz se
+virent portez de la marée &amp; du vent vers la côte,
+qui est de hauts rochers &amp; precipices: là où s'ilz
+n'eussent doublé une pointe qui les menaçoit de ruine,
+c'eût été fait d'eux. Mais en des hautes entreprises
+Dieu veut éprouver la confiance de ceus qui
+combattent pour son nom, &amp; de voir s'ilz ne
+branleront point: il les meine jusques à la porte
+de l'enfer, c'est à dire du sepulchre, &amp; neantmoins
+les tient par la main, afin qu'ilz ne tombent
+dans la fosse, ainsi qu'il est écrit: <i>Ce suis-je,
+ce suis-je moy, &amp; n'y a point de Dieu avec moy. Je
+fay mourir, &amp; fay vivre: je navre, &amp; je gueri:
+&amp; n'y a personne qui puisse delivrer aucun de ma
+main.</i> Ainsi avons-nous dit quelquefois ci-devant,
+&amp; veu par effet, que combien qu'en ces
+navigations se soient presentez mille dangers,
+toutefois il ne s'est jamais perdu un seul homme
+par mer, jaçoit que de ceux qui vont tant seulement
+Pour les Morues, &amp; le traffic des pelleteries,
+il y en demeure assez souvent: témoins quatre
+pécheurs Maloins qui furent engloutis des eaux
+étans allés à la pécherie; lors que nous étions
+sur le retour en France: Dieu voulant
+que nous reconoissions tenir ce benefice de lui, &amp;
+manifester sa gloire de cette façon, afin que
+sensiblement on voye que c'est lui qui est autheur
+de ces saintes entreprises, léquelles ne se font
+par avarice, ni par l'injuste effusion du sang,
+mais par un zele d'établir son nom, &amp; sa grandeur
+parmi les peuples qui ne le conoissent point.
+Or aprés tant de faveurs du ciel, c'est à faire
+à ceux qui les ont receues à dire comme le
+Psalmiste-Roy bien aimé de Dieu:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Tu m'as tenu la dextre, &amp; ton sage vouloir</i></p>
+<p><i>M'a seurement guidé, jusqu'à me faire voir</i></p>
+<p class="i8"> <i>Mainte honorable grace</i></p>
+<p class="i8"> <i>En cette terre basse.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Aprés beaucoup de perils (que je ne veux comparer
+à ceux d'Ulisse, ni d'Ænée, pour ne souiller noz
+voyages saints parmi l'impureté) le sieur de
+Poutrincourt arriva au Port-Royal le quatorziéme
+de Novembre, où nous le receumes
+joyeusement &amp; avec une solennité toute
+nouvelle pardela. Car sur le point que
+nous attendions son retour avec grand desir,
+(&amp; ce d'autant plus, que si mal lui fût arrivé
+nous eussions été en danger d'avoir de la confusion)
+je m'avisay de representer quelque gaillardise en
+allant au-devant de lui, comme nous fimes. Et
+d'autant que cela fut en rhimes Françoises faites
+à la hâte, je l'ay mis avec <i>Les Muses de la
+Nouvelle-France</i> souz le tiltre de THEATRE DE
+NEPTUNE, où je renvoye mon Lecteur. Au surplus
+pour honorer davantage le retour de nôtre action,
+nous avions mis au dessus de la porte de nôtre Fort
+les armes de France, environnées de
+couronnes de lauriers (dont il y a là grande
+quantité au long des rives des bois) avec
+la devise du Roy, DVO PROTEGIT VNVS. Et au
+dessous celles du sieur de Monts avec cette
+inscription, DABIT DEVS HIS QVOQVE FINEM: et celle
+du sieur de Poutrincourt avec cette autre inscription,
+INVIA VIRTVTI NVLLA EST VIA, toutes deux aussi ceintes
+de chapeaux de lauriers.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Etat de semailles: Institution de l'ordre de
+Bon-temps: Comportement des Sauvages parmi les
+François: Etat de l'hiver: Pourquoy en ce temps
+pluies &amp; brumes rares: Pourquoy pluies frequentes
+entre les tropiques: Neges utiles la terre: Etat de
+Janvier: Conformité de temps en l'antique &amp;
+Nouvelle-France: Pourquoy Printemps tardif: Culture
+de jardins: Rapport d'iceux: Moulin à eau: Manne
+de harens: Preparation pour le retour: Invention du
+sieur de Poutrincourt: Admiration des Sauvages:
+Nouvelles de France.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XVI</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/A3.png"></span>PRES la rejouissance publique cessée,
+le sieur de Poutrincourt eut soin
+de voir ses blés, dont il avoit semé
+la plus grande partie à deux
+lieuës loin de nôtre Fort en
+amont de la riviere de l'Equille, dite du Dauphin:
+&amp; l'autre à-l'entour de nôtredit Fort: &amp; trouva
+les premiers semez bien avancés, &amp; non les
+derniers qui avoient eté semez les sixiéme &amp;
+dixiéme de Novembre, léquels toutefois ne laisserent
+de croitre souz la nege durant l'hiver,
+comme je l'ay remarqué Ce seroit chose longue
+de vouloir minuter tout ce qui se faisoit durand
+l'hiver entre nous: comme de dire que ledit
+sieur fit faire plusieurs fois du charbon, celui
+de forge étant failli: qu'il fit ouvrir des chemins
+parmi les bois: que nous allions à travers les forets
+souz la guide du Kadran, &amp; autres choses selon les
+occurrences. Mais je diray que pour nous tenir
+joyeusement &amp; nettement, quant aux vivres, fut établi
+un Ordre en la Table dudit sieur de Poutrincourt, qui
+fut nommé L'ORDRE DE BON-TEMPS, mis premierement en
+avant par Champlein, suivant lequel ceux d'icelle
+table étoient Maitres-d'hotel chacun à son tour,
+qui étoit en quinze jours une fois. Or avoit-il
+le soin de faire que nous fussions bien &amp;
+honorablement traités. Ce qui fut si bien observé,
+que (quoy que les gourmans de deça nous disent
+souvent que là nous n'avions point la rue aux
+Ours de Paris) nous y avons fait ordinairement aussi
+bonne chere que nous sçaurions fair en cette
+rue aux Ours, &amp; à moins de frais. Car il n'y
+avoit celui qui deux jours devant que son tour vint
+ne fût soigneus d'aller à la chasse, ou la pecherie,
+&amp; n'apportat quelque chose de rare, outre
+ce qui étoit de nôtre ordinaire. Si bien que
+jamais au déjeuner nous n'avons manqué de
+saupiquets de chair ou de poissons: &amp; au
+repas du midi &amp; du soir encor moins: car c'étoit le
+grand festin, là où l'Architriclin, ou
+Maitre-d'hotel (que les Sauvages appellent
+<i>Atoctegie</i>) ayant fait preparer toutes choses au
+cuisinier, marchoit la serviete sur l'épaule, le baton
+d'office en main, le collier de l'Ordre au col, &amp; tous
+ceux d'icelui Ordre aprés lui portans chacun son
+plat. Le méme étoit au dessert, non toutefois avec
+tant de suite. Et au soir avant rendre graces
+à Dieu, il resignoit le collier de l'Ordre avec
+un verre de vin à son successeur en la charge,
+&amp; buvoient l'un à l'autre. J'ay dit ci-devant
+que nous avions du gibier abondamment, Canars,
+Outardes, Oyes grises &amp; blanches, perdris, alouettes,
+&amp; autres oiseaux: Plus des chairs d'Ellans,
+de Caribous, de Castors, de Loutres, d'Ours,
+de Lapins, de Chats-Sauvages, ou Leopars,
+de <i>Nibachés</i>, &amp; autres telles que les Sauvages
+prenoient, dont nous faisions chose qui valoit bien
+ce qui est en la rotisserie de la rue aux Ours:
+&amp; plus encor: car entre toutes les viandes
+il n'y a rien de si tendre que la chair d'Ellan
+(dont nous faisions aussi de bonne patisserie) ni de
+si delicieux que la queue du Castor. Mais nous
+avons eu quelquefois demie douzaine d'Eturgeons
+tout à coup que les Sauvages nous ont apportez,
+déquels nous prenions une partie en payant,
+&amp; le reste on leur permettoit vendre publiquement
+&amp; troquer contre du pain, dont nôtre
+peuple abondoit, &amp; quant à la viande ordinaire
+portée de France cela étoit distribué egalement
+autant au plus petit qu'au plus grand.
+Et ainsi étoit du vin, comme a été dit.</p>
+
+<p>En telles actions nous avions toujours vint ou
+trente Sauvages, hommes, femmes, filles, &amp; enfans,
+qui nous regardoient officier. On leur baillait
+du pain gratuitement comme on feroit à des pauvres.
+Mais quant au <i>Sagamos Membertou</i>, &amp; autres
+<i>Sagamos</i> (quand il en arrivoit quelqu'un) ils
+étoient à la table mangeans &amp; buvans comme nous:
+&amp; avions plaisir de les voir, comme au contraire
+leur absence nos étoit triste: ainsi qu'il arriva
+trois ou quatre fois que tous s'en allerent és
+endroits où ilz sçavoient y avoir de la chasse, &amp;
+emmenerent un des nôtres lequel véquit quelques
+Six semaines comme eux sans sel, sans pain,
+&amp; sans vin, couché à terre sur des peaus, &amp; en
+temps de neges. Au surplus ils avoient
+soin de lui (comme d'autres qui sont souvent
+allés avec eux plus que d'eux-mémes), disans
+que s'ils mouroient on leur imposeroit qu'ilz
+les auroient tués: &amp; par ce se conoit que nous
+n'étions comme degradés en une ile ainsi que le
+sieur de Villegagnon au Bresil. Car ce peuple aime
+les François, &amp; en un besoin s'armeront tous
+pour les soutenir.</p>
+
+<p>Or, pour ne nous égarer, tels regimes dont nous
+avons parlé, nous servoient de preservatifs
+contre la maladie du païs. Et toutefois il nous
+en deceda quatre en Fevrier &amp; Mars de ceux
+qui étoient ou chagrins, ou paresseux: &amp; me souvient
+de remarquer que tous ils avoient leurs chambres
+du côté d'Oest, &amp; regardant sur l'étendue du Port,
+qui est de quatre lieuës préque en ovale.
+D'ailleurs ils étoient mal couchés, comme tous.
+Car les maladies precedentes, &amp; le depart du
+Sieur du Pont en la façon que nous avons dit,
+avoient fait que l'on avoit jetté dehors les
+matelats, &amp; étoient pourris, &amp; ceux qui s'en allerent
+avec ledit sieur du Pont emporterent ce qui
+restoit de draps de licts disans qu'ils étoient
+à eus. De maniere que quelques uns des nôtres eurent
+le mal de bouche, &amp; l'enflure de jambes, à la
+façon des phthisiques: qui est la maladie
+que Dieu envoya à son peuple au desert en punition
+de ce qu'ilz s'étoient voulu engraisser de chair,
+ne se contentans de ce que le desert leur
+fournissoit par la volonté divine.</p>
+
+<p>Nous eumes beau temps préque tout l'hiver. Car les
+pluies, ni les brumes, n'y sont si frequentes qu'ici,
+soit en lamer, soit en la terre: &amp; ce pour autant
+que les rayons du soleil en cette saison n'ont pas
+la force d'élever les vapeurs d'ici bas, mémement
+en un païs tout forétier. Mais en Eté
+cela se fait sur tous les deux, lors que leur force
+est augmentée, 7 se resoudent ces vapeurs
+subitement ou tardivement selon qu'on approche
+de la ligne æquinoctiale. Car nous voyons
+qu'entre les deux tropiques les pluies sont
+abondantes en mer &amp; en terre, &amp; specialement au
+Peru, &amp; en Mexique plus qu'en l'Afrique,
+pource que le soleil par un si long espace de mer
+ayant humé beaucoup d'humidités de tout
+l'Ocean, il les resout en un moment par la grande
+force de sa chaleur, là où vers la Terre-neuve
+ces vapeurs s'entretiennent long temps en l'air
+devant que se condenser en pluie, ou étre
+dissipées: ce qui est en Eté (comme nous avons dit)
+&amp; non en hiver: &amp; en la mer plus qu'en la
+terre. Car en la terre les brouillas du matin
+servent de rousée, &amp; tombent sur les huit heures:
+&amp; en la mer ilz durent deux, trois, &amp; huit jours,
+comme nous avons souvent experimenté.</p>
+
+<p>Or puis que nous sommes sur l'hiver disons que
+les pluies en tel temps étans rares par-dela aussi
+y fait-il beau soleil aprés que la nege est tombée,
+laquelle nous avons eue sept ou huit fois, mais
+elle se fondoit facilement és lieux découverts,
+&amp; la plus constante a été en Février. Quoy que
+ce soit, la nege moderée est fort utile aux
+fruits de la terre, pour les conserver contre la
+gelée, &amp; leur servir comme d'une robbe fourrée.
+Ce que Dieu fait par une admirable providence,
+pour ne ruiner les hommes, &amp; comme dit le Psalmiste.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Il donne la nege chenue</i></p>
+<p><i>Comme laine à tas blanchissant,</i></p>
+<p><i>Et comme la cendre menue</i></p>
+<p><i>Repand les frimas brouissans.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Et comme le ciel n'est gueres souvent couvert de
+nuées vers la Terre-neuve en temps d'hiver, aussi
+y a il des gelées matinales, léquelles se renforcent
+sur la fin de Janvier, en Février, &amp; au
+commencement de Mars: car jusques audit temps de
+Janvier nous y avons toujours été en pourpoint: &amp;
+me souvient que le quatorziéme de ce mois par un
+Dimanche aprés midi nous nous rejouissions
+chantans Musique sur la riviere de l'Equille:
+&amp; qu'en ce méme mois nous allames voir les blez
+à deux lieuës de nôtre Fort, &amp; dinames
+joyeusement au soleil. Je ne voudroy toutefois dire
+que toutes les années fussent semblables à celle-ci.
+Car comme cet hiver là fut semblablement
+doux pardeçà, le dernier hiver de l'an
+mil six cens sept, le plus rigoureux qu'on vit
+jamais, a aussi été de méme par-delà, en sorte
+que beaucoup de Sauvages sont morts par la rigueur
+du temps ainsi qu'en France beaucoup de pauvres,
+&amp; de voyagers. Mais je diray que l'année de
+devant que nous fussions en la Nouvelle-France,
+l'hiver n'avoit point eté rude, ainsi que
+m'ont testifié ceux qui y avoient demeuré avant nous.</p>
+
+<p>Voila ce qui regarde la saison de l'hiver. Mais je
+ne suis point encore bien satisfait en la recherche
+de la cause pourquoy en méme parallele la saison
+est par-dela plus tardive d'un mois qu'ici, &amp;
+n'apparoissent les fueilles aux arbres que sur le
+declin du mois de May: si ce n'est que nous disions
+que l'epesseur des bois &amp; grandeur des foréts
+empéche le soleil d'échauffer la terre: item
+que le païs où nous étions est voisin de la mer, &amp;
+plus sujet au froid comme participant du Perou
+païs semblablement froid à l'égard de l'Afrique;
+&amp; d'ailleurs que cette terre n'ayant jamais été
+cultivée, est plus condense, &amp; ne peuvent les arbres
+&amp; plantes aisément tirer le suc de leur mere.
+En recompense dequoy aussi l'hiver y est plus
+tardif, comme nous avons n'agueres dit.</p>
+
+<p>Les froidures étans passées, sur la fin de Mars
+tous les volontaires d'entre nous se mirent à l'envi
+l'un de l'autre à cultiver la terre, &amp; faire des
+jardins pour y semer, &amp; en recueillir des fruits. Ce
+qui vint bien à propos. Car nous fumes fort incommodez
+l'hiver faute d'herbes de jardins. Quand chacun
+eut fait ses semailles, c'étoit un merveilleux
+plaisir de les voir croitre &amp; profiter chacun jour,
+&amp; encore plus grand contentement d'en user si
+abondamment que nous fimes: si bien que ce
+commencement de bonne esperance nous faisoit préque
+oublier nôtre païs originaire, &amp; principalement quand
+le poisson commença à rechercher l'eau douce
+&amp; venir à foison dans noz ruisseaux, tant
+que nous n'en sçavions que faire. Ce que quant
+je considere, je ne me sçaurois assés étonner
+comme il est possible que ceux qui ont eté en
+la Floride ayent souffert de si grandes famines,
+veu la temperature de l'air qui est préque sans hiver,
+&amp; que leur famine vint és mois d'Avril, May, Juin,
+auquels ilz ne devoient manquer de poissons.</p>
+
+<p>Tandis que les uns travailloient à la terre, le
+sieur de Poutrincourt fit preparer quelques batimens
+pour loger ceux qu'il esperoit nous devoir succeder.
+En considerant combien le moulin à bras apportoit
+de travail, il fit faire un moulin à eau, qui
+fut fort admiré des Sauvages. Aussi est-ce une
+invention qui n'est pas venue és esprits des hommes
+dés les premiers siecles. Depuis cela nos ouvriers
+eurent beaucoup de repos: car ilz ne faisoient
+préque rien pour la pluspart. Mais je puis dire que
+ce moulin nous fournissoit de Harens trois fois plus
+qu'il ne nous en eût fallu pour vivre, à la diligence
+de noz Meuniers: car la mer étant haute venoit
+jusqu'au moulin, au moyen dequoy le haren allant
+s'égayer par deux heures en l'eau douce, étoit
+pris de bonne guerre au retour. Le sieur de
+Poutrincourt en fit saller deux bariques, &amp; une
+barique de Sardines pour en faire montre en France.</p>
+
+<p>Parmi toutes ces choses ledit sieur de Poutrincourt
+ne laissoit de penser au retour. Ce qui étoit un
+fait d'homme sage. Car il ne se faut jamais tant
+fier aux promesses des hommes que l'on ne
+considere qu'il y arrive bien souvent beaucoup
+de desastre en peu d'heure. Et partant dés le mois
+d'Avril il fit accommoder deux barques, une grande,
+&amp; une petite, pour venir chercher les
+navires de France vers <i>Campseau</i>, ou la Terre-neuve,
+cas avenant que n'eussions point de secours.
+Mais la charpenterie faite, un seul mal nous
+pouvoit arréter, c'est que nous n'avions point
+de bray pour calfester noz vaisseaux. Cela
+(qui étoit la chose principale) avoit eté oublié
+au partir de la Rochelle. En ceste necessité
+importante, ledit sieur de Poutrincourt s'avisa de
+recuillir par les bois quantité de gommes de sapins.
+Ce qu'il fit avec beaucoup de travail, y allant
+lui-méme avec un garson ou deux le plus souvent:
+si bien qu'en fin il eut quelques cent litres.
+Or apres ces fatigues ce ne fut encore tout. Car
+il falloit fondre &amp; purifier cela, qui étoit un
+point necessaire, &amp; inconu à nôtre Maitre de
+marine, Champ-doré, &amp; à ses matelots, d'autant que
+le bray que nous avons vient de Norwege, Suede, &amp;
+Danzic. Neantmoins ledit sieur de Poutrincourt
+inventa le moyen de tirer la quintessence de ces
+gommes &amp; écorces de sapins: &amp; fit
+faire quantité de briques, déquelles il façonna un
+fourneau tout à jour, dans lequel il mit une
+alembic fait de plusieurs chaudrons enchassez
+l'un dans l'autre, lequel il emplissoit de ces gommes
+&amp; écorces: puis étant bien couvert on mettait le
+feu tout à l'entour, par la violence duquel fondoit
+la gomme enclose dans ledit alembic, tomboit
+par embas dans un bassin. Mais il ne falloit
+pas dormir à l'entour, d'autant que le feu
+prenant à la matiere tout étoit perdu. Cela
+étoit admirable pour un personage qui n'en avoit
+jamais veu faire: dont les Sauvages étonnés
+disoient en mots empruntez des Basques <i>Endia
+chavé Normandia</i>, c'est à dire, que les Normans
+sçavent beaucoup de choses. Or appellent-ils tous
+les François Normans (exceptez les Basques) par
+ce que la pluspart des pécheurs qui vont
+aux Morues sont de cette nation. Ce remede nous
+vint bien à point: car ceux qui nous vindrent querir
+étoient tombez en méme faute que nous.</p>
+
+<p>Or comme celui qui est en attente n'a point de bien
+ni de repos jusques à ce qu'il tienne ce qu'il
+desire: Ainsi en cette saison noz gens jettoient
+souvent l'oeil sur la grande étendue du Port Royal
+pour voir s'ilz découvriroient point quelque
+vaisseau arriver. En quoy ils furent plusieurs fois
+trompez, se figurans tantot avoir ouï un coup
+de canon, tantot appercevoir les voiles d'un
+vaisseau: &amp; prenans bien souvent les chaloupes des
+Sauvages qui nous venoient voir pour les
+chaloupes Françoises. Car alors grande quantité
+de Sauvages s'assemblerent au passage dudit
+Port pour aller à la guerre contre les Armouchiquois,
+comme nous dirons au livre suivant. En fin on cria
+tant Noé qu'il vint, &amp; eumes nouvelles de France
+le jour de l'Ascension avant midi.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"></p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Arrivée des François: Societé du sieur de Monts
+rompue, &amp; pourquoy: Avarice de ceux qui volent les
+morts: Feux de joye pour la naissance de Monseigneur
+d'Orleans: Partement des Sauvages pour aller à la
+guerre: Sagamos Membertou: Voyages sur la côte de
+la Baye Françoise: Trafic sordide: Ville</i> d'Ouigoudi:
+<i>Sauvages comme font de grands voyages: Mauvaise
+intention d'iceux: Mine d'acier: Voix de
+Loups-marins: Etat de l'ile Sainte-Croix: Erreur de
+Champlein: Amour des Sauvages envers leurs enfans:
+Retour au Port Royal.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XVII</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>E Soleil commençoit à échauffer la
+terre, &amp;oeillader sa maitresse
+d'un regard amoureux, quand le
+<i>Sagamos Membertou</i> (apres noz prieres solennellement
+faites &amp; Dieu, &amp; le desjeuner distribué au peuple
+selon la coutume) nous vint avertir qu'il avoit veu
+une voile sur le lac, c'est à dire dans le port, que
+venoit vers notre Fort. A cette joyeuse nouvelle
+chacun va voir, mais encore ne se trouvoit-il persone
+qui si bonne veuë qu lui' quoy qu'il soit âgé de plus
+de cent ans. Neantmoins on découvrit bientôt ce qui
+en étoit. Le sieur de Poutrincourt fit en diligence
+appreter la petite barque pour aller reconoitre.
+Champ-doré &amp; Daniel Hay y allerent &amp; par
+le signal qu'ils nous donnerent étans certains
+que c'étoient amis, incontinent fimes charger
+quatre canons, &amp; une douzaine de fauconneaux,
+pour saluer ceux qui nous venoient voir de
+si loin. Eux de leur part ne manquerent à commencer
+la féte, &amp; décharger leurs pieces, auquels
+fut rendu le reciproque avec usure. C'étoit
+tant seulement une petite barque marchant souz la
+charge d'un jeune homme de saint-Malo nommé
+Chevalier, lequel arrivé au Fort bailla ses
+lettres au sieur de Poutrincourt, léquelles furent
+leuës publiquement. On lui mandoit que pour ayder
+à sauver les frais du voyage, le navire (qui étoit
+encor le JONAS) s'arreteroit au port de <i>Campseau</i>
+pour y faire pecherie de Morue, les marchans
+associez du sieur de Monts ne sachans pas qu'il y
+eût pecherie plus loin que ce lieu: toutefois
+que s'il étoit necessaire il fit venir ledit
+navire au Port Royal. Au reste, que la societé étoit
+rompue, d'autant que contre l'honneteté &amp; devoir
+les Holandois (qui ont tant d'obligation à la France)
+conduits par un traitre François nommé La Jeunesse,
+avoient l'an precedent enlevé les Castors &amp; autres
+pelleteries de la grande riviere de <i>Canada</i>:
+chose qui tournoit au grand detritement de
+la societé, laquelle partant ne pouvoit plus fournir
+aux frais de l'habitation de dela, comme elle avoit
+fait par le passé. Joint qu'au Conseil du Roy (pour
+ruiner cet affaire) on avoit nouvellement
+revoqué le privilege octroyé pour dix ans
+au sieur de Monts, pour la traicte des Castors,
+chose que l'on n'eût jamais esperé. Et pour
+cette cause n'envoyoient personne pour demeurer
+là apres nous. Si nous eumes aussi une grande
+tristesse de voir une si belle &amp; si sainte
+entreprise rompuë: que tant de travaux &amp; de perils
+passez ne servissent de rien: &amp; que l'esperance
+de planter là le nom de Dieu, &amp; la Foy Catholique
+s'en allât evanouie. Neantmoins apres que le sieur
+de Poutrincourt eut long temps songé sur ceci,
+il dit que quant il y devroit venir tout seul
+avec sa famille il ne quitteroit point la partie.</p>
+
+<p>Ce nous estoit, di-je, grand deuil d'abandonner
+ainsi une terre qui nous avoit produit de si beaux
+blez, &amp; tant de beaux ornemens de jardins. Tout
+ce qu'on avoit peu faire jusques là ç'avoit
+été de trouver lieu propre à faire une demeure
+arretée, &amp; une terre qui fût de bon rapport.
+Et cela étant fait, de quitter l'entreprise, c'étoit
+bien manquer de courage. Car passée une autre
+année il ne falloit plus entretenir d'habitation.
+La terre étoit suffisante de rendre les necessitez
+de la vie. C'est le sujet de la douleur qui poignoit
+ceux qui étoient amateur de voir la Religion
+Chrétienne établie en ce païs là. Mais d'ailleurs le
+sieur de Monts, &amp; ses associés étant en perte,
+&amp; n'ayans point d'avancement du Roy, c'étoit chose
+qu'ilz ne pouvoient faire sans beaucoup de difficulté,
+que d'entretenir une habitation pardela.</p>
+
+<p>Voila les effects de l'envie, qui ne s'est pas
+glissée seulement és coeurs des Hollandois pour
+ruiner une si sainte entreprise, mais aussi des nôtres
+propres, tant s'est montrée grande &amp; insatiable
+l'avarice des Marchans qui n'avoient part à
+l'association du sieur de Monts. Et sur ce je diray
+l'abondant, que de ceux qui nous sont venu querir
+en ce païs là il y en a eu qui ont osé méchamment
+aller dépouiller les morts,&amp; voler les Castors
+que ces pauvres peuples mettent pour le dernier
+bien-fait sur ceux qu'ils enterrent, ainsi que
+nous dirons plus amplement au dernier livre. Chose
+qui rend le nom François odieux &amp; digne de
+mépris parmi eux, qui n'ont rien de semblable, ains
+le coeur vrayement noble &amp; genereux,
+ayans rien de particulier ains toutes
+choses communes, &amp; qui font ordinairement des
+presens (&amp; ce fort liberalement, selon leur moyen)
+à ceux qu'ils aiment &amp; honorent. Et outre ce
+mal, est arrivé que les Sauvages, lors que nous étions
+à <i>Campseau</i>, tuerent celui qui avoit montré
+à noz gens les sepulcres de leurs morts. Je n'ay
+que faire d'alleguer ici ce que récite Herodote
+de la vilenie du Roy Darius, lequel pensant
+avoir trouvé la mere au nid (comme on dit) c'est
+à dire des grands thresors au tombeau de Semiramis
+Royne des Babyloniens, eut un pié de nez, ayant
+au dedans trouvé un écriteau contraire au premier,
+tensoit aigrement de son avarice &amp; méchanceté.</p>
+
+<p>Revenons à noz tristes nouvelles &amp; aux regrets
+sur icelles. Le sieur de Poutrincourt ayant fait
+proposer à quelques uns de nôtre compagnie s'ilz
+vouloient là demeurer pour un an, il s'en presenta
+huit, bons compagnons, auquels on promettoit chacun
+une barique de vin, de celui qui nous
+restoit, &amp; du blé suffisamment pour une année:
+mais ilz demanderent si hauts gages qu'il
+ne peût pas s'accomoder avec eux. Ainsi se fallut
+resoudre au retour. Le jour declinant nous
+fimes les feuz de joye de la naissance de
+Monseigneur le Duc d'Orleans, &amp; recommençames
+à faire bourdonner les canons &amp; fauconneaux,
+accompagnez de force mousquetades, le tout aprés
+avoir sur ce sujet chanté le <i>Te Deum</i>.</p>
+
+<p>Ledit Chevalier apporteur de nouvelles avoit en
+charge de Capitaine au navire qui étoit demeuré
+à <i>Campseau</i>, &amp; en cette qualité on lui avoit
+baillé pour nous amener six moutons, vint-quatre
+poules, une livre de poivre, vint livres de ris,
+autant de raisins &amp; de pruneaux, un millier d'amandes,
+une livre de muscades, un quarteron de canelle,
+demi livre de giroffles, deux livres d'ecorces de
+citrons, deux douzaines de citrons, autant d'orenges,
+un jambon de Maience, &amp; six autres jambons, une
+barique de vin de Gascogne, &amp; autant de
+vin d'Hespagne, une barique de boeuf salé,
+quatre pots &amp; demie d'huile d'olive, une jarre
+d'olives, un baril de vinaigre, &amp; deux pains de
+sucre: Mais tout cela fut perdu par les chemins
+par fortune de gueule, &amp; n'en vimes pas grand cas:
+neantmoins j'ay mis ici ces denrées afin que ceux
+qui voudront aller sur mer s'en pourvoient. Quant
+aux poules &amp; moutons on nous dit qu'ils étoient
+morts durant le voyage: ce que nous crumes
+facilement mais nous desirions au moins qu'on
+nous en eût apporté les os. On nous dit encore
+pour plus ample resolution, que l'on pensoit
+que nous fussions tous morts. Voila sur quoy
+fut fondée la mangeaille. Nous ne laissames
+toutefois de faire bonne chere audit Chevalier
+&amp; aux siens, qui n'étoient pas petit nombre, ni
+buveurs semblables à feu Monsieur le Marquis
+de Pisani. Occasion qu'ilz ne se deplaisoient
+point avec nous: car il n'y avoit que du cidre
+bien arrousé d'eau dans le navire où ils étoient
+venus pour la portion ordinaire. Mais quant
+audit Chevalier, dés le premier jour il parla
+du retour. Le sieur de Poutrincourt le tint quelque
+huit jours en esperance: au bout déquels voulant
+s'en aller, ledit sieur mit des gens dans
+sa barque, &amp; le retint sur quelque rapport que
+ledit Chevalier avoit dit qu'étant à <i>Campseau</i>
+il mettroit le navire à la voile, &amp; nous lairroit là.</p>
+
+<p>A la quinzaine ledit sieur envoya une barque audit
+<i>Campseau</i> chargée d'une partie de nos ouvriers,
+pour commencer à detrapper la maison.</p>
+
+<p>Au commencement de Juin les sauvages en nombre
+d'environ quatre cens partirent de la cabanne que
+le <i>Sagamos Membertou</i> avoit façonnée de nouveau
+en forme de ville environnée de hautes pallissades,
+pour aller à la guerre contre les Armouchiquois,
+qui fut à <i>Chouakoet</i>, à environ quatre-vints lieuës
+loin du Port Royal, d'où ilz retournerent
+victorieux, par les stratagemes que je diray
+en la description que j'ay faite de cette guerre
+en vers François. Les Sauvages furent prés de deux
+mois à s'assembler là. <i>Membertou</i> le grand <i>Sagamos</i>
+les avoit fait avertir durant &amp; avant
+l'hiver, leur ayant envoyé des hommes exprés, qui
+étoient ses deux fils <i>Actaudin &amp; Actaudinech</i>,
+pour leur donner là le Rendez-vous. Ce <i>Sagamos</i>
+est homme des-ja fort vieil, &amp; a veu le Capitaine
+Jacques Quartier en ce païs là auquel temps
+il étoit des-ja marié, &amp; avoit enfans, &amp;
+neantmoins ne paroit point avoir plus de cinquante
+ans. Il a eté fort grand guerrier &amp; sanguinaire
+en son jeune âge &amp; durant sa vie. C'est pourquoy
+on dit qu'il a beaucoup d'ennemis, &amp; est bien
+aise de se tenir aupres des François pour vivre
+en seureté. Durant cette assemblée il fallut
+lui faire des presens &amp; dons de blé, &amp; féves, méme
+de quelque baril de vin, pour fétoyer ses amis.
+Car il remontroit au sieur de Poutrincourt:
+«Je suis le <i>Sagamos</i> de ce païs ici, j'ay le bruit
+d'étre ton ami, &amp; de tous les Normans (car ainsi
+appellent-ils les François, ainsi que j'ay dit) &amp;
+que vous faites cas de moy: ce me seroit un
+reproche si je ne montrois les effects de telle
+chose.» Et neantmoins soit par envie ou autrement,
+un autre <i>Sagamos</i> nommé <i>Chkoudun</i>, lequel est
+bon ami des François nous fit rapport que
+<i>Membertou</i> machinoit quelque chose contre nous, &amp;
+avoit harangué sur ce sujet. Ce qu'entendu par le
+sieur de Poutrincourt, soudain il l'envoya querir
+pour l'étonner,&amp; voir s'il obeiroit. Au premier
+mandement, il vint seul avec noz gens, &amp; ne fit
+aucun refus. Occasion qu'on le laissa retourner en
+paix apres avoir receu bon traitement, &amp; quelque
+bouteille de vin, lequel il aime parce (dit-il) que
+quand il en a beu il dort bien,
+et n'a plus de soin, ni d'apprehension. Ce <i>Membertou</i>
+nous dit au commencement que nous vimmes là
+qu'il vouloit faire un present au Roy de sa mine
+de cuivre, par ce qu'il voyoit que nous faisions
+cas des metaux,&amp; qu'il faut que les <i>Sagamos</i> soient
+honétes &amp; liberaux les uns envers les autres.
+Car lui étant <i>Sagamos</i> il s'estime pareil au Roy,
+&amp; à tous ses Lieutenans: &amp; disoit souvent au
+sieur de Poutrincourt qu'il lui étoit grand
+ami, frere compagnon, &amp; égal, montrant cette
+égalité par la jonction des deux doits de la main
+que l'on appelle <i>index</i> ou le doit demonstratif.
+Or jaçoit que le present qu'il vouloit faire à sa
+Majesté fût chose dont elle ne se soucie, neantmoins
+cela lui partoit de bon courage, lequel doit étre
+prisé comme si la chose étoit plus grande, ainsi
+que fit ce Roy des Perses qui receut d'aussi bonne
+volonté une pleine main d'eau d'un païsan
+comme les plus grands presens qu'on lui avoit
+fait. Car si <i>Membertou</i> eût eu davantage il
+l'eût offert liberalement.</p>
+
+<p>Le sieur de Poutrincourt n'ayant point envie de
+partir delà qu'il n'eût veu l'issue de son attente,
+c'est à dire la maturité des blés, il delibera apres
+que les Sauvages furent allés à la guerre, de
+faire voyages le long de la côte. Et pource que
+Chevalier desiroit amasser quelques Castors, il
+envoya dans une petite barque à la riviere Saint-Jean,
+dite par les Sauvages <i>Oigoudi</i>, &amp; l'ile Sainte-Croix:
+&amp; lui Poutrincourt s'en alla dans une chaloupe à
+ladite mine de cuivre. Je fus du voyage dudit
+Chevalier: &amp; traversames la Bay Françoise pour
+aller à ladite riviere: là où sitôt que fumes
+arrivez nous fut apportée demie douzaine
+de Saumons frechement pris: &amp; y sejournames
+quatre jours, pendant léquels nous allames és
+cabanes du Sagamos <i>Chkoudun</i>, là où nos vimes
+quelques quatre-vints ou cent Sauvages tout
+nuds, hors-mis le brayet, qui faisoient
+Tabagie des farines que ledit Chevalier avoit
+troqué contre leurs vieilles pannes pleines
+de pous (car ilz ne lui baillerent que ce
+qu'ilz ne vouloient point.) Ainsi fit-il là un trafic
+sordide que je prise peu. Mais il peut dire que
+l'odeur du lucre est suave &amp; douce de quelque chose
+que ce soit, &amp; ne dedaignoit pas l'Empereur
+Vespasien de recevoir par sa main le tribut qui lui
+venoit des pissotieres de Rome.</p>
+
+<p>Etans parmi ces Sauvages le <i>Sagamos Chkoudun</i>
+nous voulut donner le plaisir de voir l'ordre &amp;
+geste qu'ilz tiennent allans à la guerre, &amp; les fit
+tous passer devant nous, ce que je reserve à dire
+au dernier livre. La ville d'<i>Ouigoudi</i> (ainsi
+j'appelle la demeure dudit <i>Chkoudun)</i> étoit un grand
+enclos sur un tertre fermé de hauts &amp; menus arbres
+attachez l'un contre l'autre, &amp; au dedans plusieurs
+cabannes grandes &amp; petites, l'une déquelles étoit
+aussi grande qu'une halle, où se retiroient
+beaucoup de menages: &amp; quant à celle où ilz
+faisoient la Tabagie elle étoit un peu moindre.
+Une bonne partie dédits sauvages étoient de
+<i>Gachepé</i> qui est le commencement de la grande
+riviere de <i>Canada</i>, &amp; nous disent que de
+leur demeure ils venoient là en six jours, dont
+je fus fort étonné, veu la distance qu'il y a par
+mer: mais il abbregent fort leurs chemins,
+&amp; font des grans voyages par le moyen des lacs
+&amp; rivieres, au bout déquelles quant ils sont
+parvenus, en portant leurs canots trois ou quatre
+lieuës ils gaignent d'autres rivieres qui ont
+un contraire cours. Tous ces Sauvages étoient là
+venus pour aller à la guerre avec <i>Membertou</i>
+contre les Armouchiquois.</p>
+
+<p>Or d'autant que j'ay parlé de cette riviere
+<i>d'Ouigoudi</i> au voyage du sieur de Monts, je n'en
+diray ici autre chose. Quand nous retournames à nôtre
+barque qui étoit à demie lieuë de là à l'entrée
+du Port à l'abri d'une chaussée que la mer y a
+fait, noz gens &amp; (particulierement Champ-doré, qui
+nous conduisoit) étoient en peine de nous, &amp; ayans
+veu de loin les Sauvages en armes pensoient
+que c'étoit pour nous mal faire; ce qui eût
+eté aisé, pource que nous n'étions que deux:
+Et pour ainsi furent bien aises de nôtre retour.
+Apres que le lendemain vint le Devin du quartier
+crier comme un desesperé à-l'endroit de nôtre barque.
+Ne sachans ce qu'il vouloit dire on l'envoya querir
+dans un petit bateau, &amp; nous vint haranguer,
+&amp; dire que les Armouchiquois étoient dans
+les bois, &amp; les venoient attaquer, &amp; qu'ils
+avoient tué de leurs gens qui étoient à la chasse:
+&amp; partant que nous descendissions à terre pour
+les assister. Ayans ouï ce discours qui ne tendoit
+à rien de bon selon nôtre jugement, nous lui dimes
+que noz journées étoient limitées, &amp; noz vivres
+aussi, &amp; qu'il nous convenoit de gaigner païs.
+Se voyant éconduit il dit que devant qu'il fût deux
+ans il faudroit qu'ilz tuassent tous les Normans,
+ou que les Normans les tuassent. Nous nous
+mocquames de lui, &amp; lui dimes que nous allions
+mettre nôtre barque devant leur Fort pour
+les aller tous saccages. Mais nous ne le fimes pas.
+Car nous partimes ce jour là: &amp; ayans vent contraire,
+nous nous mimes à l'abri d'une petite ile,
+où nous fumes deux jours: pendant léquels
+l'un alloit tirer aux Canars pour la provision:
+l'autre faisoit la cuisine: Champ-doré &amp;
+moy allions le long des rochers avec marteaux
+&amp; ciseaux cherchans s'il y auroit point quelques
+mines. Ce que faisans nous trouvames de l'acier en
+quantité entre les roches, dont nous fimes
+provision pour en faire montre au sieur de
+Poutrincourt.</p>
+
+<p>De là nous allames en trois journées à l'ile
+Sainte-Croix étans souvent contrariez des vents. Et
+pource que nous avions mauvaise conjecture sur les
+Sauvages que nous avions veu en grand nombre à
+la riviere de Saint-Jean, &amp; que la troupe partie
+du Port Royal étoit encore à <i>Menane</i> (ile entre
+ledit Port Royal &amp; sainte-Croix) déquelz nous ne
+voulions pas fier, nous faisions bon guet la nuit:
+pendant lequel nous oyions souvent les voix
+des Loups-marins, qui ressembloient préque
+celles des Chat-huans: Chose contraire à l'opinion
+de ceux qui ont dit &amp; écrit que les poissons n'ont
+point de voix.</p>
+
+<p>Arrivez que fumes en ladite ile de Sainte-Croix,
+nous y trouvames les batimens y laissez tout
+entiers, fors que le magazin étoit découvert d'un
+côté. Nous y trouvames encore du vin d'Hespagne
+au fond d'un mui, duquel nous beumes &amp;
+n'étoit guere gaté. Quand aux jardins nous y
+trouvames des choux, ozeilles, &amp; laictues, dont
+nous fimes cuisine. Nous y fimes aussi de
+bons patez de tourtres qui sont là frequentes
+dans les bois. Mais les herbes y sont si hautes,
+qu'on ne pouvoit les trouver quand elles étoient
+tuées &amp; tombées à terre. La cour y étoit
+pleine de tonneaux entiers, léquels quelques
+matelots mal disciplinez brulerent pour leur plaisir,
+dont j'eu horreur quand je le vi, &amp; jugeay mieux
+que devant que les Sauvages étoient
+(du moins civilement) plus humains &amp; plus
+gens de bien que beaucoup de ceux qui portent
+le nom de Chrétien, ayans depuis trois ans
+pardonné à ce lieu, auquel ilz n'avoient seulement
+pris un morceau de bois, ni de sel qui y étoit
+en grande quantité dur comme roche.</p>
+
+<p>Je ne sçay à quel propos Champlein en la relation
+de ses voyages imprimée l'an mille six cens treize,
+s'amuse à écrire que je n'ay point eté plus
+loin que Sainte-Croix, veu que je ne di pas le
+contraire. Mais il est peu memoratif de ce qu'il
+fait, disant là méme (pag. 151) que dudit Sainte-Croix
+au port Royal, n'y a que quatorze lieuës, &amp; en la
+pa. 95, il avoit dit qu'il y en 25. Et si on regarde
+sa charte geographique il s'en trouvera pour le
+moins quarante.</p>
+
+<p>Au partir de là nous vimmes mouiller l'ancre
+parmi un grand nombre d'iles confuses, où nous
+ouïmes quelques Sauvages, &amp; criames pour les faire
+venir. Ilz nous r'envoyerent le méme cri.
+A quoy un des nôtres repliqua <i>Ouen Kirau</i>, c'est
+à dire, qui étes-vous? Ilz ne voulurent se declarer.
+Mais le lendemain <i>Oagimont</i> Sagamos de cette
+riviere nous vint trouver, &amp; conumes que c'étoit
+lui que nous avions ouï. Il se disposoit à suivre
+<i>Membertou</i> &amp; sa troupe à la guerre, en laquelle il
+fut griévement blessé, comme j'ay dit en mes vers
+sur ce sujet. Ce <i>Oagimont</i> a une fille âgée
+d'environ onze ans bien agreable, laquelle le sieur
+de Poutrincourt desiroit avoir, &amp; la lui a plusieurs
+fois demandée pour la bailler à la Roye, lui
+promettant que jamais il n'auroit faute
+de blé, ni d'autre chose: mais onques il ne s'y est
+voulu accorder.</p>
+
+<p>Etant entré en nôtre barque, il nous accompagna
+jusques à la pleine mer, là où il se mien en sa
+chaloupe pour s'en retourner, &amp; de nôtre part
+tendimes au Port Royal, à l'entrée duquel nos
+arrivames avant le jour, mais fumes devant nôtre Fort
+injustement sur le point que le belle Aurore
+commençoit à montrer sa face vermeille sur le
+sommet des côtaux chevelus. Le monde étoit
+encore endormi, &amp; n'y en eut qu'un qui se leva
+au continuel abbayement des chiens; mais nous
+fimes bien reveiller le reste à force de
+mousquetades,&amp; d'éclats de trompettes. Le sieur
+Poutrincourt étoit arrivé le jour de devans de
+son voyage des mines, où nous avons dit qu'il
+devoit aller: &amp; l'autre jour precedant étoit
+arrivé la barque qui avoit porté partie de nos
+ouvriers à <i>Campseau</i>. Si bien que tout assemblé il
+ne restoit plus que de preparer les choses necessaires
+à notre embarquement. Et en cette affaire
+nous vint bien à point le moulin à eau. Car autrement
+il n'y eût eu aucun moyen de preparer assez de
+farines pour le voyage. Mais en fin nous eumes de
+reste, que l'on bailla aux Sauvages pour se
+souvenir de nous.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/015.png"></p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Port de Campseau: Partement du Port Royal: Bruines
+de huit jours: Arc-en-ciel paroissant dans l'eau:
+Port Savalet: Culture de la terre exercice honorable:
+Regrets des Sauvages au partir du sieur de
+Poutrincourt: Retour en France: Voyage au Mont
+Saint-Michel; Fruits de la Nouvelle-France presentez
+au Roy: Voyage en la Nouvelle-France depuis le retour
+dudit sieur de Poutrincourt: Lettre missive dudit
+sieur au Sainct Pere à Rome.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XVIII</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/S2.png"></span>UR le point qu'il falut
+dire Adieu au Port Royal
+le sieur de Poutrincourt
+envoya son peuple les uns
+apres les autres trouver
+le navire à <i>Campseau</i>,
+qui est un Port entre sept ou
+huit iles où les navires
+peuvent étre à l'abris des vents: &amp; là y a une baye
+profonde de plus de dix lieuës, &amp; large de trois:
+ledit lieu distant dudit Port Royal de plus de cent
+cinquante lieuës. Nous avions une grande barque,
+Deux petites &amp; une chaloupe. Dans l'une des petites
+barques on mit quelques gens que
+l'on envoya devant. Et le trentiéme de Juillet
+partirent les deux autres. J'étois dans la grande
+conduite par Champ-doré. Mais le sieur de
+Poutrincourt voulant voir une fin de noz blés
+semez, attendit la maturité d'iceux, &amp; demeura
+encore onze jours apres nous. Cependant
+nôtre premiere journée ayant été au Passage
+du Port-Royal, le lendemain les brumes vindrent
+s'étendre sur la mer, qui nous tindrent huit
+jours entiers, durant léquels c'est tout ce que
+nous sceumes faire que de gaigner le cap de Sable,
+lequel ne vimes point.</p>
+
+<p>En ces obscuritez Cymmeriennes ayans un jour
+ancré en mer à-cause de la nuit, nôtre ancre
+ruza tellement qu'au matin la marée nous avoit
+porté parmi des iles, &amp; m'étonne que ne nous
+perdimes au choc de quelque rocher. Au reste
+pour le vivre le poisson ne nous manquoit point.
+Car en une demie heure nus pouvions prendre des
+Morues pour quinze jours, &amp; des plus
+belles &amp; grasses que j'aye jamais veu, icelles
+de couleur de carpes: ce que je n'ay oncques
+apperceu qu'en cet environ dudit cap de Sable: lequel
+aprés avoir passé la marée (qui vole en cet
+endroit) nous porta en peu de temps jusques à
+la Hêve, ne pensans étre qu'au port au Mouton.
+Là nous demeurames deux jours, &amp; dans le
+port méme nous voyions mordre la Morue à
+l'ameçon. Nous y trouvames force grozelles rouges,
+&amp; de la marcassite de mine de cuivre.
+On y fit aussi quelque troquement de pelleteries
+avec les Sauvages.</p>
+
+<p>De là en avant nous eumes vent à souhait, &amp; durant
+ce temps avint une fois qu'étant sur la proue
+je criay à nôtre conducteur Champ-doré que nous
+allions toucher, pensant voir le fond de
+la mer: mais je fus deceu par l'Arc-en-ciel
+qui paroissoit avec toutes ses couleurs dedans
+l'eau, causé par l'ombrage que faisoit sur icelle
+nôtre voile de Beau-pré opposé au Soleil, lequel
+assemblant ses rayons dans le font dudit
+voile, ainsi qu'il fait dans la nue, iceux rayons
+étoient contraints de reverberer dans l'eau, &amp; faire
+cette merveille. En fin nous arrivames à quatre
+lieuës de <i>Campseau</i> à un Port où faisoit
+sa pécherie un bon vieillart de Saint-Jean de Lus
+nommé le Capitaine Savalet, lequel nos receut
+avec toutes les courtoisies du monde.
+Et pour autant que ce Port (qui est petit,
+mais tres-beau) n'a point de nom, je l'ay qualifié
+sur ma Charge geographique du nom de Savalet.
+Ce bon personage nous dit que ce voyage étoit
+le quarante-deuxiéme qu'il faisoit pardela, &amp;
+toutefois les Terreneuviers n'en font tout les ans
+qu'un. Il étoit merveilleusement content de sa
+pécherie, &amp; nous disoit qu'il faisoit tous les
+jours pour cinquante escus de Morues &amp; qu
+son voyage vaudroit dix-mille francs. Il avoit
+seze homme à ses gages: &amp; son vaisseau étoit de
+quatre vints tonneaux, qui pouvoit porter cent
+milliers de morues seches. Il étoit quelquefois
+inquieté des Sauvages là cabannez léquelz trop
+privément &amp; imprudemment alloient dans son
+navire, &amp; lui emportoient ce qu'ilz vouloient.
+Et pour eviter cela il les menaçoit que
+nous viendrions &amp; les mettrions tous
+au fil de l'épée s'ilz lui faisoient tort. Cele
+les intimidoit; &amp; ne lui faisoient pas tout le mal
+qu'autrement ils eussent fait. Neantmoins
+toutes les fois que les pécheurs arrivoient avec
+leurs chaloupes pleines de poissons, ces Sauvages
+choisissoient ce que bon leur sembloit, &amp; ne
+s'amusoient point aux Morues, ains prenoient des
+Merlus, Bars, Fletans qui voudroient ici à Paris
+quatre écus, ou plus. Car c'es un merveilleusement
+bon manger, quand principalement ilz sont
+grands &amp; épais de six doits, comme ceux qui
+se péchoient là. Et eût été difficile de les empécher
+en cette insolence, d'autant qu'il eut toujours
+fallu avoir les armes en main, &amp; la besogne fût
+demeurée. Or l'honneteté de cet homme ne
+s'étendit pas seulement envers nous, mais aussi
+envers tous les nôtres qui passerent à son port,
+car c'étoit le passage pour aller &amp; venir au
+Port Royal. Mais il y en eut quelques uns de ceux
+qui nous vindrent querir, qui faisoient pis que
+les Sauvages, &amp; se gouvernoient envers lui
+comme fait ici le gen-d'arme chez le bon homme:
+chose que j'ouy fort à regret.</p>
+
+<p>Nous fumes là quatre jours à-cause du vent contraire.
+Puis vimmes à <i>Campseau</i>, où nous attendimes l'autre
+barque, qui vint dix jours aprés nous.
+Et quant au sieur de Poutrincourt si-tôt qu'il vit
+que le blé se pouvoit cuillir, il arracha du segle
+avec la racine pour en montrer pardela la
+beauté, bonté &amp; demesurée hauteur. Il fit aussi
+des glannes des autres semences, froment, orge,
+avoine, chanvre, &amp; autres, à méme fin: ce que
+ceux qui sont allez ci-devant au Bresio, &amp; à
+la Floride n'ont point fait. En quoy j'ay à me
+rejouir d'avoir été de la partie, &amp; des premiers
+culteurs de cette terre. Et à ce je me suis
+pleu d'autant-plus que je me remettoy devant
+les yeux nôtre Ancien pere Noé grand Roy, grand
+Prétre, &amp; grand Prophete, de qui le métier étoit
+d'estre laboureur &amp; vigneron: &amp; les anciens
+Capitaines Romains <i>Serranus</i>, qui fut mandé pour
+conduire l'armée Romaine: &amp; <i>Quintus Cincinnatus</i>,
+lequel tout poudreux labouroit quatre arpens
+de terre à téte nue &amp; estomach découvert, quand
+l'huissier du Senat lui apporta les lettres
+de Dictature: de sorte que cet huissier
+fut contraint le prier de vouloir se couvrir
+avant que lui declarer sa charge. M'étant pleu
+à cet exercice, Dieu à beni mon petit travail, &amp;
+ay eu en mon jardin d'aussi beau froment qu'il y
+sçauroit avoir en France, duquel ledit sieur
+de Poutrincourt me donna une glanne quand
+il fut arrivé audit Port de <i>Campseau</i>, laquelle
+(avec une de segle) je garde avec son
+grain dés il y a dix ans.</p>
+
+<p>Il étoit prét de dire Adieu au Port Royal, quand
+voici arriver <i>Membertou</i>, &amp; sa compagnie,
+victorieux des Armouchiquois. Et pource que
+j'ay fait une description de cette guerre en
+vers François, je n'en veux d'ici remplir mon
+papier, étant desireux d'abbreger plutôt que de
+chercher nouvelle matiere. A la priere dudit
+Membertou il demeura encore un jour. Mais
+ce fut la pitié au partir, de voir pleurer ces pauvres
+gens, léquels on avoit toujours tenu en
+esperance que quelques uns des nôtres demeureroient
+auprés d'eux. En fin il leur fallut promettre
+que l'an suivant on y envoyeroit des ménages &amp;
+familles pour habiter totalement leur terre,
+&amp; leur enseigner des metiers pour les faire
+vivre comme nous. En quoy, ilz se consolerent
+aucunement. Il y restoit dix bariques de
+farines qui leur furent baillées avec les blez
+de nôtre culture, &amp; la passession du manoir, s'ilz
+vouloient en user. Ce qu'ilz n'ont pas fait.
+Car ils ne peuvent étre constans en une place
+vivans comme ilz font.</p>
+
+<p>L'onziéme d'Aoust ledit sieur de Poutrincourt
+partit lui neufiéme dudit Port-Royal dans une
+chaloupe pour venir à <i>Campseau</i>: Chose
+merveilleusement hazardeuse de traverser tant
+de bayes &amp; mers en un si petit vaisseau chargé de
+neuf persones, de vivres necessaires au voyage,
+&amp; assez d'autres bagages. Etans arrivés audit
+port de ce bon homme Savalet, leur fit tout le
+bon accueil qu'il lui fut possible: &amp; de là
+nous vindrent voir audit <i>Campseau</i>, où nous
+demeurames encore huit jours.</p>
+
+<p>Le troisiéme de Septembre nous levames les ancres,
+&amp; avec beaucoup de difficultez sortimes hors les
+brisans qui sont aux environs dudit <i>Campseau</i>.
+Ce que noz mariniers firent avec deux chaloupes
+qui portoient les ancres bien avant en
+mer pour soutenir nôtre vaisseau, à fin
+qu'il n'allât donner contre les rochers. En fin
+étans en mer on laisse à l'abandon l'une dédites
+chaloupes, &amp; l'autre fut tirée dans le Jonas, lequel
+outre nôtre charge portoit cent milliers de
+Morues, que seches que vertes. Nous eumes assez
+bon vent jusques à ce que nous approchames les
+terres de l'Europe. Mais nous n'avions pas tout
+le bon traitement du monde, par ce que,
+comme j'ay dit, ceux qui nous vindrent
+querir presumans que nous fussions morts, s'étoient
+accommodez de noz rafraichissemens. Nos ouvriers
+ne beurent plus de vin depuis qu'ilz nous
+eurent quittés au Port-Royal: Et nous
+n'en avions gueres, par ce que ce qui nos
+abondoit fut beu joyeusement en la compagnie de
+ceux qui nous apporterent nouvelles de France.</p>
+
+<p>Le vint-sixiéme Septembre nous eumes en veuë les
+iles de Sorlingues, qui sont à la pointe de
+Cornuaille en Angleterre. Et le vint-huitiéme pensans
+venir à Saint-Malo, fumes contraints de relacher
+à Roscoff en la Basse Bretagne, où nous
+demeurâmes deux jours &amp; demi à nous rafraichir: Nous
+avions un Sauvage que se trouvoit assez
+étonné de voir les batimens, clochers,
+&amp; moulins à vent de France: mémes les femmes
+qu'il n'avoit onques veu vétues à nôtre mode.
+De Roscoff nous vimmes avec bon vent rendre
+graces à Dieu audit Saint-Malo. En quoy
+je ne puis que je ne loue la prevoyante vigilance
+de nôtre Maitre de navire Nicolas Martin, de
+nous avoir si dextrement conduit, en une telle
+navigation, &amp; parmi tant d'écueils &amp;
+caphatées rochers dont est remplie la côte d'entre
+le Cap d'Ouessans &amp; ledit Saint-Malo. Que si cetui
+ci est louable en ce qu'il a fait, le Capitaine
+Foulques ne l'est moins de nous avoir mené parmi
+tant de vents contraires en des terres inconues
+où nous nous sommes efforcés de jette les
+premiers fondemens de la Nouvelle-France.</p>
+
+<p>Ayant demeuré trois ou quatre jours à Saint-Malo,
+nous allames le sieur de Poutrincourt, son fils,
+&amp; moy, au Mont saint-Michel, où nous vimes les
+Reliques dudit lieu, fors le Bouclier de ce
+saint Archange. Il nous fut dit que le sieur
+Evéque d'Avranches depuis quatre ans avoit
+deffendu de le plus montrer. Quant au batiment
+il merite d'étre appellé la huitiéme merveille du
+monde, tant il est beau &amp; grand sur la pointe d'une
+roche seule au milieu des ondes, la mer étant
+en son plein. Vray est qu'on peut dire que la mer
+n'y venoit point quand ledit batiment fut fait.
+Mais je repliqueray, qu'en quelque façon que ce
+soit il est admirable. La plainte qu'il y peut
+avoir en ce regard est, que tant de superbe edifices
+sont inutils pour le jourd'hui, ainsi qu'en la
+pluspart des Abbaïes de France. Et à la mienne
+volonté que par les engins de quelque Archimede
+ilz peussent étre transportés en la Nouvelle-France
+pour y étre mieux employés au service
+de Dieu &amp; du Roy. Au retour nous
+allames voir la pécherie des huitres à Cancale; &amp; delà
+à Saint-Malo: où aprés avoir encore sejourné
+huit jours, nous vimmes dans une barque à Honfleur:
+&amp; en cette navigation nous servit de
+beaucoup l'experience du sieur de Poutrincourt,
+lequel voyant que noz conducteurs étoient
+au bout de leur Latin, quand ilz se virent entre
+les iles de Jerzey &amp; Sart (n'ayans accoutumé
+de prendre cette route, où nous avions été
+poussez par un grand vent d'Est-Suest,
+accompagné de brumes &amp; pluyes) il print sa
+Charte marine en main, &amp; fit le maitre de navire,
+de maniere que nous passames le Raz-Blanchart
+(passage dangereux à des petites barques)
+&amp; vimmes à l'aise suivant la côte de
+Normandie audit Honfleur. Dont Dieu soit loué
+eternellement. <i>Amen.</i></p>
+
+<p>Estans à Paris ledit sieur de Poutrincourt presenta
+au Roy les fruits de la terre d'où il venoit &amp;
+specialement le blé, froment, segle, orge &amp; avoine,
+comme étant la chose la plus precieuse qu'on puisse
+rapporter de quelque païs que ce soit.
+Il eût été bien-seant de vouer ces premiers fruits
+à Dieu, &amp; les mettre entre les enseignes de
+triomphe en quelque Eglise, à trop meilleure raison
+que les premiers Romains, léquels prsentoient
+à leurs dieux &amp; déesses champestres <i>Terminus,
+Seia, &amp; Segesta</i> les premiers fruits de leur
+culture par les mains de leurs sacrificateurs des
+champs institués par <i>Romulus</i>, qui fut le premier
+ordre de la Nouvelle-Rome, lequel avoit pour
+blason un chapeau d'épics de blé.</p>
+
+<p>Le méme sieur de Poutrincourt avoit nourri
+une douzaine d'Outardes prises au sortir de la
+coquille, léquelles il pensoit faire toutes apporter
+en France, mais il y en eu cinq de perdues,
+&amp; les autres cinq il les a baillées au Roy, qui en a
+eu beaucoup de contentement, &amp; sont à Fontaine-bleau.</p>
+
+<p>Et d'autant que son premier but est d'établir la
+Religion Chrétienne en la terre qu'il a pleu à
+sa Majesté lui octroyer, &amp; à icelle amener les
+pauvres peuples Sauvages, léquels ne desirent autre
+chose que de se conformer à nous en tout bien,
+il a été d'avis de demander la benediction du Pape
+de Rome premier Evéque en l'Eglise par une missive
+faite de ma main au temps que j'ay commencé
+cette histoire, laquelle a esté envoyée à sa
+Saincteté avec lettres de sadite Majesté, en
+Octobre, mille six cens huit, laquelle comme
+Servant à nôtre sujet, j'ay bien voulu coucher ici.</p>
+
+<br>
+<hr class="full">
+
+<h2>BEATISSIMO DOMINO</h2>
+<h3>NOSTRO PAPÆ PAVLO V.</h3>
+<h2>Pontifici Maximo.</h2>
+
+<p>BEATISSIME Pater, divina Veritatis, &amp; vera
+Divinitatis oraculo scimus
+Evangelium regni coelorum prædicandum
+fore in universo orbe in testimonium
+omnibus gentibus, antequam veniat consummatio.
+<i>Unde (quoniam in suum occasum ruit mundus)
+Deus his postremis temporibus
+recordatus misericordiæ suæ suscitavit homines
+fidei Christiana athletas fortissimos
+utriusque militia duces, qui zelo propangandæ
+Religionis inflammati per multa pericula Christiani
+nominis gloriam non solum in ultimas
+terras, sed in mundos no vos (ut ita loquar)
+deportaverunt. Res ardua quidem: sed</i>:</p>
+
+<p>Invia virtuti lulla est via...</p>
+
+<p><i>inquit Poëta quidam vetus. Ego</i> JOANNES
+DE BIENCOUR, <i>vulgo</i> DE POUTRINCOUR
+<i>à vita religionis amator &amp; assertor perpetuus,
+vestra Beatitudinis servus minimus,</i>
+pari (ni fallor) animo ductus, unus ex multis
+devovi me pro Christo &amp; salute populorum ac
+silvestrium (ut vocant) hominum qui Nova
+Francia novas terras incolunt: eoque nomine
+iam relinquo populum meum, &amp; domum patris
+mei, uxoremque &amp; liberos periculorum meorum
+consortes facio, memor scilicet quod Abrahamus
+pater credentium idem fecerit, ignotamque
+sibi regionem Deo duce peragrarit, qui
+possessurus esset populus de femore eius veri
+Dei, veraque religionis cultor. Non equidem
+peto terram auro argentoque beatam, non exteras
+spoliare gentes mihi est in animo: Sat mihi
+gratia Dei (si hanc aliquo modo consequi possim)
+terra que mihi Regio dono concessa, &amp; maris annuus
+proventus, dummodo populos lucrifaciam Christo.<i>
+Messis quidem multa, operarii pauci. </i>Qui enim
+splendide vivunt, aurumque sibi congerere curant hoc
+opue negligunt, scilicet hoc sæculum plus æquo diligentes.
+Quibus vero res est angusta domitanta
+rei molem suscipere nequeunt, &amp; huic oneri ferendo
+certè sunt impares. Quid igitur? An deferendum
+negotium vere Christianum &amp; plané divinum.
+Ergo frustra sex iam ab annus tot sustinuimus
+(dum ista meditamur) animi pertubationes? Minivé vero.
+Cum enim<i> timentibus Deum opmnia cooperentur
+in bonum, non est dubium quin Deus, pro cuius gloria
+Herculeaum istud opus aggredimur, adspiret votis
+nostris, qui quondam populum suum Israelem</i> portavit
+super alas aquilarum, &amp; <i>perduxit
+in terram melle &amp; lacte fluentem. Hac spe fretus,
+quicquid est mihi seu facultatum, seu corporis
+vel animi virium in re tam nobili libenter &amp;
+alacri animo expendere non vereor, hoc praefertim
+tempore quo silent arma, nec datur virtuti suo
+fungi munere, nisi si in Turcas mucrones nostros
+convertiremus. Sed est quod utilius pro re Christiana
+faciamus, si populos istos latissimé patentes in
+Occidentali plaga ad Dei cognitionem adducere conemur.
+Non enim armorum vi sunt ad religionem cogendi.
+Verbo tantum &amp; doctrina est opus, juncta bonorum
+morum disciplina: quibus artibus olim Apostoli,
+sequentibus signis, maximam hominum partem sibi,
+Deoque, &amp; Christo eius concilia verunt: itaque verum
+extitit illud quod scriptum est:</i> Populus quem non
+cognovi servivit mihi, in auditu auris obedivit
+mihi, &amp;c. Filii alieni mentiti sunt mihi, &amp;c.
+<i>Filii quidem alieni sunt populi Orientales
+iam à fide Christiana alieni, in quos propterea
+torqueri potest illud Evangelii quod iam adimpletum
+videmus:</i> Auferetur vobis regnum Dei &amp; dabitur
+genti facienti fructus eius. <i>Nunc autem ecce tempus
+acceptabile, ecce nunc dies salutis, qua Deus
+visitabit &amp; faciet redemptionem plebis sua, &amp;
+populus qui eum non cognovit serviet ipsi, sed
+&amp; in auditu auris obediet, si me indignum servum
+tanti nuneris ducem esse patiatur. Qua in re
+Beatitudinis vestra charitatem per viscera
+misericordia Dei nostri deprecor, auctoritatem
+imploro, adjuro sanctitatem ut mihi ad illud opus
+iam jam properanti, uxori charissima, ac liberis;
+nec non domesticis, socusque veis vestra
+benedictionem impertiri dignemini, qua certa fide
+credo nobis plurimum ad salutem non solum corporis,
+sed etiam anima, addo &amp; ad terræ nostræ ubertatem
+&amp; propositi nostri felicitatem, profuturum. Faxit Deus
+Optimus Maximus, Faxit Dominues noster &amp; Salvator
+Jesus Christus, Faxit una &amp; Spiritus sanctus, ut in
+altissima Principis Apostolorum puppi sedentes per
+multa sæcula Ecclesia sancta. Et a clavum tenere possitis,
+&amp; in diebus vestris (qua vestra sanè maxima gloria
+est) illud adimpletum videre quod de Christo à
+sancto Propheta a vaticinatum est:</i> Adorabunt eum
+omnes Reges terræ: omnes gentes servient ei.</p>
+
+<p>Vestræ Beatitudinis filius humillimus<br>
+ac devotissimus IOANNIS <br>
+DE BIENCOUR.</p>
+
+<br><br><br><br>
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010.png"></p>
+
+<h1>CINQUIEME</h1>
+
+<h2>LIVRE DE L'HISTOIRE</h2>
+
+<h3>DE LA NOUVELLE-FRANCE.</h3>
+
+<h5>Contenant ce qui s'y est exploité depuis nôtre<br>
+retour en l'an 1607.</h5>
+
+<br><br>
+
+<p><i>Mention de nôtre grand Roy HENRI sur le sujet des
+grandes entreprises: Ensemble des Sieurs de Monts
+&amp; de Poutrincourt. Revocation du privilege de la
+traite des Castors. Reponse aux envieux. Dignité
+du caractere Chrétien. Perils du sieur de Monts.</i></p>
+
+<h3>CHAP. I</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>es grandes entreprises sont
+bien-seantes aux grans, &amp; nul
+ne peut s'acquerir un renom honorable
+envers la posterité que
+par des actions extraordinairement
+belles &amp; de difficile execution. Ce qui devroit
+d'autant plus emouvoir noz François au
+sujet duquel nous traitons, que la gloire y est
+certaine, &amp; la recompense inestimable, telle
+que Dieu l'a preparée à ceux qui gayement s'employent
+pour l'exaltation de son nom. Si nôtre
+grand Roy HENRI III de glorieuse memoire
+n'est eu des desseins plus relevés tendans à
+assembler &amp; rendre uniformes tous les coeurs de
+la Chrétienté, voire de tout l'univers, il étoit assez
+porté à cette affaire ici. Mais l'envie lui a
+retranché ses jours au grand malheur non de nous
+seulement, mais de ces pauvres peuples Sauvages,
+pour léquels nous esperions un prompt expedient
+pour parvenir à leur entiere conversion.
+Il ne faut pourtant perdre courage. Car aux affaires
+les plus desesperées Dieu souvent intervient
+&amp; se montre secourable.</p>
+
+<p>Jusques icy il n'y a eu que les Sieurs de Monts
+&amp; de Poutrincourt que ayent pris le hazard de
+cette entreprise, &amp; ayent montré par effect le desir
+qu'ils avoient de voir cette terre Christianisée.
+Tous deux se sont (par maniere de dire) enervés
+pour ce sujet; &amp; neantmoins tant qu'ilz
+pourront respirer &amp; tant soit peu se soutenir,
+si ne veulent-ilz quitter la partie pour ne
+decourager ceux qui ja se trouvent disposés à
+ensuivre leur trace. Ces deux ici donc ayans fait la
+planche aux autres, &amp; jusques à present étans
+seuls qui (comme chefs) ont fait de la despense
+pour avancer cet oeuvre: c'est deux &amp; de ce qu'ils
+ont fait, que le discours de ce livre doit être pris.
+Et pour commencer par l'ordre des choses. Aprés
+que nous eumes representé au feu Roy, à
+Monseigneur le Chancellier, &amp; autres personages
+de qualité les fruits de nôtre culture, le sieur
+de Mons presenta requéte à sa Majesté pour avoir
+confirmation &amp; renouvellement du privilege
+de la traite des Castors, qui lui avoit eté
+cette année là revoqué à la poursuite des marchans
+de Saint Malo, qui cherchent leur profit,
+&amp; non l'avancement de l'honneur de Dieu,
+&amp; de la France. Sa requéte lui fut accordée au
+Conseil, mais pour un an seulement. Ce n'étoit
+pour faire de grands projets sur un fondement
+si foible, &amp; de si peu de durée. Et toutefois il
+n'y a rien de si naturel que de laisser à un chacun
+(privativement aux forains) la jouissance des
+biens qui sont en la terre qu'il habite: &amp; particulierement
+ici, où la cause est d'elle même si favorable,
+qu'elle ne devroit avoir besoin d'intercesseurs.
+Les causes principales de la revocation
+susdite, étoient la cherté des Castors, que l'on attribuoit
+audit sieur de Monts: item la liberté du
+commerce otée au sujets du Roy en une terre
+qu'ilz frequentent de temps immemorial: joint
+à ceci que ledit sieur ayant par trois ans jouï dudit
+privilege, il n'avoit encore fait aucuns Chrétiens.
+Je ne suis point aux gages d'icelui pour
+defendre sa cause. Mais je sçay qu'aujourd'hui
+depuis la liberté remise lédits Castors se vendent
+au double de ce qu'il en retiroit. Car l'avidité
+y a eté si grande qu'à l'envi l'un de l'autre
+les marchans en ont gaté le commerce. Il y a
+huit ans que pour deux gateaux, ou deux couteaux
+on eût eu un Castor, &amp; aujourd'hui il en faut
+quinze ou vint: &amp; y en a cette année mille
+six cens dix qui ont donné gratuitement toute leur
+marchandise aux Sauvages, afin d'empecher
+l'entreprise sainte du Sieur de Poutrincourt, tant
+est grande l'avarice des hommes: Tant s'en faut
+donc que cette liberté de commerce soit utile à
+la France, qu'au contraire elle y est extremement
+prejudiciable. C'est une chose fort favorable
+que la liberté du traffic, puis que le Roy
+ayme ses sujets d'un amour paternel: mais la
+cause de la religion, &amp; des nouveaux habitans
+d'une province est encore plus digne de faveur.
+Tous ces Marchans ne donneront point un
+coup d'epée pour le service du Roy, &amp; à l'avenir
+sa Majesté pourra trouver là de bons hommes
+pour executer ses commandemens. Le public
+ne se ressent point du profit de ces particuliers,
+mais d'une Nouvelle-France toute l'antique
+France se pourra un jour ressentir avec utilité,
+gloire, &amp; honneur. Et quant à l'ancienneté de la
+navigation je diray qu'avant l'entreprise du sieur
+de Monts nul de noz mariniers n'avoit passé
+Tadoussac, fors le Capitaine Jacques Quartier.
+Et sur la côte de l'Ocean nul Terreneuvier n'avoit
+passé la bay de <i>Campseau</i> avant nôtre voyage
+pour faire pécherie. Pour n'avoir fait des Chrétiens
+il n'y a sujet de blame. Le caractere Chrétien
+est trop digne pour l'appliquer de premier
+abord en une contrée inconuë, à des barbares
+qui n'ont aucun sentiment de religion. Et si cela
+eût été fait, quel blame &amp; regret eût-ce été de
+laisser ces pauvres gens sans pasteur, ni autre
+secours, lors que par la revocation dudit privilege
+nous fumes contrains de quitter tout, &amp;
+reprendre la route de France; le nom Chrétien
+ne doit estre profané, &amp; ne faut donner occasion
+aux infideles de blasphemer contre Dieu.
+Ainsi ledit sieur de Monts n'a peu mieux faire,
+&amp; tout autre homme s'y fût trouvé bien empeché.
+Trois ans se sont passez devant qu'avoir
+trouvé une habitation certaine où l'air fût sain,
+&amp; la terre plantureuse. Il s'est veu en l'ile Sainte-Croix
+environné de malades de toutes pars
+parmi la rigueur de l'hiver, avec peu de vivres:
+chose qui n'étoit que trop suffisante pour étonner
+les plus resolus du monde. Et le printemps
+venu son courage le porta parmi cent perils à
+cent lieuës plus loin chercher un pour plus salutaire:
+ce qu'il ne trouva point, ainsi que nous avons
+dit ailleurs. En un mot je coucheray ici ce
+demi quatrain du Prince de noz Poëtes:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20"><i>Il est bien aysé de reprendre,</i></p>
+<p class="i20"><i>Et mal-aysé de faire mieux.</i></p>
+</div></div>
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Equipage du sieur de Monts. Kebec. Commission de
+Champlein. Conspiration chatiée. Fruits naturels
+de la terre. Scorbut. Annedda. Defense pour Jacques
+Quartier.</i></p>
+
+<h3>CHAP. II</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L.png"></span>E Sieur de Monts ayant obtenu
+prorogation du privilege sus-mentionné
+pour un an, quoy que ce fût
+une maigre esperance, toutefois
+pour les causes que j'ay dites au chapitre
+precedent, il resolut de faire encore un equipage,
+&amp; avec quelques associés envoya trois
+vaisseaux garnis d'hommes &amp; de vivres en son
+gouvernement. Et d'autant que le sieur de Poutrincourt
+a pris son partage sur la côte de l'Ocean:
+pour ne l'empecher, &amp; pour le desir qu'a
+ledit Sieur de Monts de penetrer dans les terres
+jusques à la mer Occidentale, &amp; par là parvenir
+quelque jour à la Chine, il delibera de se
+fortifier en un endroit de la riviere de <i>Canada</i>
+que les Sauvages nomment <i>Kebec</i>, à quarante
+lieuës au dessus de la riviere de Saguenay. Là elle
+est reduite à l'étroit, &amp; n'a que la portée d'un
+canon de large: &amp; par ainsi est le lieu fort commode
+pour commander par toute cette grande
+riviere. Champlein print la charge de conduire &amp;
+gouverner cette premiere colonie envoyée à
+<i>Kebec</i>: où état arrivé il fallut faire les logemens
+pour lui &amp; sa troupe. Enquoy il y eut de la fatigue
+à bon escient, telle que nous nous pouvons
+imaginer à l'arrivée du Capitaine Jacques Quartier
+au lieu de la dite riviere où il hiverna: &amp; du
+sieur de Monts en l'ile Sainte-Croix: d'où s'ensuivirent
+des maladies qui en emporterent plusieurs
+au dela de fleuve Acheron. Car on ne trouva
+point de bois prét à mettre en oeuvre, ni aucuns
+batimens pour retirer les ouvriers; Il falut
+couper le bois à son tronc, defricher le païs, &amp;
+jetter les premiers fondements de l'oeuvre.</p>
+
+<p>Or comme noz François se sont préque toujours
+trouvez mutins en telles actions, ainsi y
+en eut-il entre ceux-ci qui conspirerent contre
+ledit Champlein leur Capitaine.</p>
+
+<p>Le chef de cette conspiration fut un serrurier
+Norman, dit Jehan du Val, qui avoit eté blessé
+par les Armouchiquois au voyage du sieur de
+Poutrincourt. Il s'étoit asseuré de trois qui ne
+valoient pas mieux que lui, &amp; ceux-ci de plusieurs
+autres, pour faire mourir Champlein, leur
+suggerans des mécontentemens sur la nourriture,
+&amp; le trop grand travail, &amp; disans que Champlein
+mort ilz pourroient faire une bonne main
+par le pillage des provisions, &amp; marchandises
+apportées de France, léquelles ayans partagées
+ilz se retireroient en Espagne dans des vaisseaux
+Basques &amp; Hespagnols qui étoient à Tadoussac,
+pour y vivre heureusement. Cette entreprise fut
+découverte par un autre Serrurier dit Anthoine
+Natel plus timoré &amp; conscientieux que
+les autres: lequel declara audit Champlein qu'ils
+avoient arreté de le prendre au dépourveu, &amp;
+l'étouffer; ou luy donner de nuit une faulse alarme,
+&amp; comme il sortiroit luy tirer un coup de
+mousquet, ce qui se devoit faire dans quatre
+jours: &amp; ce pendant, que le premier qui en ouvriroit
+la bouche seroit poignardé. Ces choses
+venuës en evidence, les quatre chefs furent pris,
+&amp; envoyés à Tadoussac à la garde du sieur du
+Pont de Honfleur. Tandis on informe, &amp; cela
+fait on remene les prisonniers à Kebec pour étre
+confrontés. Pas un d'eux ne nie, ains implorent
+misericorde. Surquoy le Conseil assemblé,
+lédits complices furent condamnés à étre penduz
+&amp; étranglés. Ce qui fut reelement executé
+en la personne dudit Du Val, &amp; les trois autres
+envoyés en France avec leurs informations au
+Sieur de Monts pour en conoitre plus amplement:
+auquels il a fait grace. Champlein racontant
+ce fait se met au nombre des Juges, &amp; dit
+que du Val en débaucha quatre, comme ainsi
+soit que par son discours il ne s'en trouve que
+trois. Plus dit que les conspirateurs (qui devoient
+executer leur entreprise dans quatre jour) avoient
+proposé de livrer la place aux Hespagnols, laquelle
+toutefois n'étoit à peine commencée à batir.</p>
+
+<p>Les autres manouvriers mélés en ladite conspiration
+aprés s'étre reconus, &amp; avoir eu pardon,
+se trouverent en grand repos d'esprit, &amp; de
+là en avant se comporterent fidelement, travaillans
+de courage aux logemens, &amp; premierement
+au magazin pour y retirer les vivres, &amp; decharger
+les barques. Ce pendant d'autres s'occupoient
+au labourage &amp; semailles de blés &amp; graines
+de jardin, &amp; à replanter en ordre des vignes
+du païs. Pour la rapport de cette terre il a eté
+fort particulierement declaré ci-dessus par le
+Capitaine Jacques Quartier là où il parle de son
+arrivée au lieu qu'il nomma sainte-Croix prés
+Stadaconé, qui est aujourd'hui Kebec. Les animaux
+de cette terre sont tels que ceux du port Royal.
+Toutefois j'ay veu des peaux de renards
+de ce quartier à longs poils noirs
+meslez de quelque blancs, de si excellente
+beauté, qu'elles semblent faire honte à
+la Martre. Ainsi se continuerent les affaires jusques
+à la venuë de l'hiver, auquel commença à
+neger assez bonnement le dix-huitiéme Novembre,
+mais la nege se fondit en deux jours. La
+plus forte nege tomba le cinquiéme Fevrier, &amp;
+dura jusques au commencement d'Avril, pendant
+lequel temps plusieurs furent saisis &amp; affligez
+de cette maladie qu'on appelle Scorbut
+dont j'ay parlé ci-dessus. Quelques uns en
+moururent faute de remede prompt, quand à
+l'arbre <i>Annedda</i> tant celebré par Jacques Quartier,
+il ne se trouve plus aujourd'hui. Ledit Champlein
+en a fait diligente perquisition, &amp; n'en a
+sçeu avoir nouvelle. Et toutefois sa demeure est
+à Kebec voisine du lieu où hiverna ledit Quartier.
+Surquoy je ne puis penser autre chose, sinon
+que les peuples d'alors ont été exterminés
+par les Iroquois, ou autres leurs ennemis. Car
+de démentir icelui Quartier, comme quelques uns
+font, ce n'est point de mon humeur: n'étant
+pas croyable qu'il eût eu cette impudence de
+presenter le rapport de son voyage au Roy autrement
+que veritable, ayant beaucoup de gans
+notables compagnons de son voyage pour le
+relever s'il eut allegué faussement une chose si
+remarquable. Somme de vint-huit il en mourut
+vint, soit de cette maladie, soit de la dysenterie
+causée (à ce que l'on presumoit) pour avoir
+trop mangé d'anguilles.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Voyage de Champlein contre les Iroquois, Riviere des
+Iroquois, Saut d'icelle. Comme vivent les sauvages allans
+à la guerre. Disposition de leur gendarmerie. Croyent
+aux songes. Lac des Iroquois. Alpes és Iroquois.</i></p>
+
+<h3>CHAP. III</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L.png"></span>E Printemps venu, Champlein dés
+long temps desireux de découvrir
+nouveaux païs delibera ou de tendre
+aux Iroquois, ou de penetrer outre
+saut du grand fleuve de Canada: sur ce considerant
+que les païs meridionaux sont toujours les
+plus agreables pour leur douce temperature, il
+se resolut de voir lédits <i>Iroquois</i> (qui sont par les
+quarante trois degrez) la premiere année. Mais
+la difficulté gisoit à y aller. Car de nous mémes
+ne sommes capables de faire ces voyages
+sans l'ayde des Sauvages. Ce ne sont pas
+les plaines de nôtre Champagne, ou de Vatan:
+ny les Landes de Bretagne, ou de Bayonne.
+Tout y est couvert de hautes forets que
+menacent les nues. Comme il étoit sur ce discours
+voici arriver à <i>Kebec</i> quelques deux ou
+trois cens Sauvages d'amont la riviere, partie
+<i>Algumquins</i>, partie <i>Ouchategins</i> ennemis dédits
+Iroquois. Les premiers ont leur demeure
+au Nort dudit fleuve au dessus du grand saut.
+Ceux-ci en l'autre part vis à vis d'eux, <i>Iroquois</i>,
+mais ennemis des autres de méme nom: &amp; partant
+sont appellés <i>Bons Iroquois</i>. Ils venoient
+partie pour troquer leurs pelleteries &amp;s navires
+de Tadoussac, partie pour faire la guerre aux
+mauvais Iroquois s'ils étoient assistez des François,
+ainsi que Champlein leur avoit promis
+l'an precedent. Donc les voyant deliberés
+il print ceux qui étoient pour la guerre, avec
+quelques Montagnais (qui sont ceux que Jacques
+Quartier nomme Canadiens) &amp; dix ou douze
+François, &amp; partirent de Kebec le dix-huitiéme
+Juin mil six cens neuf. Je ne veux m'arreter
+ineptement à conter par le menu toutes les
+occurences du voyage, suffise de dire, qu'estans
+parvenus au premier saut de la riviere
+des Iroquois, la barque dudit Champlein
+ne peût passer outre, ains seulement les canots
+des Sauvages. Occasion qu'il retint seulement
+deux François avec lui, &amp; renvoya les autres.
+Ce saut est large de six cens pas, &amp; long
+de trois lieuës, la riviere tombant toujours là
+parmi les rochers. Ayans gaigné le dessus
+le deuxiéme Juillet ont fait reveuë des gens,
+&amp; se trouverent seulement soixante hommes
+en vint quatre canots, à ce que dit Champlein,
+que ne seroit pas trois en chacun, ce qui
+ne semble croyable. Montants la riviere
+ils rencontrent plusieurs iles grandes &amp;
+moyennes fort agreables à voir. Le païs
+neantmoins n'est aucunement habité à cause
+des guerres. Ce-pendant faut que le Sauvage
+vive. Et sur ce je voy mon lecteur en
+peine de sçavoir comment: ce que je vay dire en un
+mot. Etans loin de l'ennemi ils se divisent
+en trois bandes: en avant coureurs,
+corps d'armée, &amp; chasseurs. Les premiers
+devancent de trois lieuës &amp; font la
+découverte sans bruit: tandis les autres reposent.
+Mais les Chasseurs demeurent derriere
+pour ne donner avis de leur venue à
+l'ennemi par le cri de la chasse. A deux ou
+journées du lieu où l'on veut aller ils
+ne chassent plus ains se joignent au corps, &amp;
+tous vivent de la chasse prise &amp; des farines
+de masis qu'ilz portent pour la necessité,
+dont ilz font de la bouillie.</p>
+
+<p>D'ailleurs ilz ne vont plus lors que de nuit, &amp; le
+jour se retirent dans l'épais des bois, où ilz se
+reposent sans faire de bruit, ni feu, pour n'étre découvers.
+Ilz sont fort credules aux songes, &amp; aprés
+le sommeil chacun s'enquiert de ce que son camarade
+a songé: de sorte que si le songe presage
+victoire, ilz la tiendront pour asseurée: si au contraire,
+ilz se retireront. Aussi leurs devins interrogent
+leurs demons sur l'avenement de l'entreprise,
+&amp; s'ils promettent bien, &amp; qu'il
+faille marcher: les Capitaines ficheront en terre
+autant de batons qu'il y a de soldats, &amp; en l'ordre
+qu'ilz veulent qu'on tienne à la guerre: puis
+les appellant l'un aprés l'autre, les soldats garderont
+sans varier le rang qui leur aura eté donné
+selon la disposition dédits batons: &amp; pour ne
+tomber en desordre à l'abord de l'ennemi ilz
+font plusieurs fois la faction militaire, se mélans
+confusément comme les danseurs d'un balet, &amp;
+se trouvans au bout au méme lieu &amp; rang qui
+leur a eté ordonné.</p>
+
+<p>Les Sauvages dont nous parlons ayans fait ces
+exercices enfin arrivent au lac qu'ilz cherchoient,
+lequel Champlein dit étre long d'octante ou
+cent lieuës, &amp; toutefois il ne l'a depeint,
+que de la longueur de trente-cinq
+lieuës. Ce lac est embelli de quatre grandes
+iles foretieres, &amp; environné d'arbres de
+toutes parts, parmi léquels y a force
+chataigners &amp; quantité de fort belles vignes
+que la nature y a plantées. Non loin du bord:
+à l'Orient y a des Alpes couvertes d'un manteau
+de neges au plus chaud de l'Eté: &amp; au Midi
+d'autres qui les semblent égaler en hauteur,
+mais toutefois sans neges. Au dessouz sont de
+belles vallées fertiles en peuples, blés, &amp; fruits,
+mais ce blé est celui qu'aucuns appellent blé
+sarazin, ou masis, &amp; non blé de nôtre Europe.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Rencontre des Iroquois. Barricades. Message à l'ennemi.
+Combat. Effect d'arquebuse. Victoire. Butin. Retour
+des victorieux. Traitement des prisonniers.
+Ceremonies à l'arrivée des victorieux en leur païs.</i></p>
+
+<h3>CHAP. IV.</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>E vint-neufiéme Juillet la troupe
+guerriere des Sauvages cotoyant
+le lac à la faveur de la nuit,
+sur les dix heures eut en rencontre
+les Iroquois plustot qu'elle n'avoit
+pensé. Lors grans cris &amp; huées d'une part
+&amp; d'autre: chacun met pied à terre &amp; arrenge
+ses canots le long de la rive: Les Iroquois pris
+à l'impourveu se barricadent, coupans de bois
+avec de mechantes haches qu'ilz gaignent quelquefois
+à la guerre, &amp; de pierres aiguës qui leur
+servent à méme effect. Les autres se parent aussi
+de leur côté, &amp; s'avançans à la portée d'une fleche
+de l'ennemi en l'ordre qui avoit été dit, ils
+leur envoyent deux canots, sçavoir s'ils ont envie
+de combattre. Les Iroquois repondent qu'ilz
+ne sont venus que pour cela, mais que l'heure
+n'est propre, &amp; sont d'avis d'attendre le jour.
+Ceci est trouvé bon par les autres. Cependant
+la nuit se passe en danses &amp; chansons avec injures,
+deffis, &amp; reproches de part &amp; d'autre.</p>
+
+<p>L'avant-courriere du jour n'eut plutot montré
+sa face vermeille sur l'horizon oriental, que
+chacun s'appréte, &amp; se range en bataille. Les
+Iroquois en nombre d'environ deux cens hommes
+sortent de leur barricade d'une gravité Lacedemonienne.
+Les autres s'avancent aussi en
+méme ordre, léquels indiquent à Champlein
+que les trois premiers de la troupe Iroquoise
+paroissans avec des plumes beaucoup plus grandes
+que celles des autres, étoient les Capitaines,
+&amp; qu'il devoit viser à ceux-là. Là dessus
+luy font ouverture (car il demeuroit caché parmi
+la troupe) &amp; s'avance de quelques vint pas
+de l'ennemi, lequel voyant cet homme nouveau
+armé d'un corselet, d'un morion, &amp; d'une
+arquebuse, s'arréta tout coure, &amp; Champlein
+aussi, se contemplans l'un l'autre. Et comme
+les Iroquois branloient pour le tirer, il coucha
+son arquebuse (chargée de quatre bales) en
+jouë, sur l'un des trois chefs, deux déquels tomberent
+par terre de ce coup, &amp; un autre fut
+blessé, qui mourut peu aprés. Cet effect excita
+de grans cris de joye en la troupe de
+Champlein, &amp; donna grand étonnement aux
+Iroquois, voyans que ni les armes tisser de
+fil de coton, ni les pavois de leurs Capitaines
+ne les avoient garentis d'une si prompte mort.
+Cependant une grele de fleches tombe sur les
+uns &amp; les autres, &amp; tiennent bon les Iroquois,
+jusques à ce que l'un des compagnons de
+Champlein ayant tiré un autre coup, ilz prindrent
+l'épouvante, &amp; quitterent la partie,
+s'enfuians par les bois, où ilz furent poursuivis
+&amp; mal menés en sorte qu'outre les
+tués il y en eut dix ou douze prisonniers. Le
+butin fut du blé masis, des farines, &amp; des armes
+des ennemis. Et apres avoir dansé &amp; chanté
+on parla du retour. Mais il fut triste pour les
+prisonniers de guerre. Car dés le jour méme
+la troupe étant allée jusques à huit lieues de
+là, au soir l'on commença à haranguer l'un
+d'iceux sur les cruautés qu'ils avoient autrefois
+exercée contre ceux de leur nations, sans
+penser que le hazard de la guerre est incertain,
+&amp; leur pouvoir un jour arriver la calamité
+en laquelle ilz se voyoient. Et là dessus
+le font chanter, mais c'étoit un chant plein
+d'amertume &amp; fort melancholique.
+Puis ayans allumé du feu chacun print un tison
+&amp; le bruloit sans pitié, &amp; par intervalles
+lui jettoit de l'eau pour allonger son tourment.
+Aprés lui arracherent les ongles, mettans
+des charbons aux lieux d'icelles, &amp; sur
+le bout du membre viril. Puis lui écorcherent
+la téte, sur laquelle ilz firent degoutter
+de la gomme fondue, ce qui arrachoit des
+cris pitoyables à ce pauvre malheureux.
+D'ailleurs lui perçans les bras prés les poignets,
+lui tiroient par force les nerfs avec des
+batons fichez dedans. C'estoit là un miserable
+spectacle à Champlein &amp; ses compagnons,
+qui étans invités de faire le semblable, Champlein
+repondit que s'ilz vouloient il lui tireroit
+un coup d'arquebuse, mais ne pouvoit pas souffrir
+de voir une telle cruauté. La troupe barbare
+ne vouloit s'y accorder, disant qu'il mourroit
+tout d'un coup sans sentir mal. En fin toutefois
+voyans qu'il se retiroit d'eux tout indigné,
+ilz le rappellerent pour faire ce qu'il avoit dit;
+ce qu'il eut à gré, &amp; delivra en un moment
+ce pauvre corps des tourmens qui lui restoient
+à souffrir. Ce peuple brutal non content de ce
+qui s'étoit passé ouvrit encore le ventre du
+mort, &amp; jetta ses entrailles dans le lac: lui
+arrache le coeur qu'ilz couperent en morceaux &amp; le
+baillerent à manger à un sien frere aussi prisonnier
+&amp; autres ses compagnons, qui ne le voulurent
+avaller. En fin coupans la téte, les bras, &amp;
+les jambes à ce pauvre mort, ils en jetterent les
+pieces deça &amp; dela ne pouvans plus faire davantage.
+Il vaudroit beaucoup mieux mourir
+au combat, ou se tuer soy-méme à faute de ce
+(pour que ce peuple n'a point de Dieu) que de
+se reserver à de si horribles tourmens. Et croy
+que nous n'en ferions pas moins si nôtre guerre
+se traitoit ainsi: n'estant sans exemple loüé en la
+sainte Ecriture qu'un homme ait mieux aymé
+se donner la mort, que de tomber és mains de
+ses ennemis, de qui en tout cas il est à presumer
+qu'il n'eust receu qu'une mort commune &amp; ordinaire
+aux prisonniers de guerre. Je n'ay point
+leu, ni ouï dire qu'aucun autre peuple Sauvage
+se comporte ainsi alendroit de ses ennemis.
+Mais on repliquera que ceux-ci rendent la pareille
+aux Iroquois, qui par actes semblables
+ont donné sujet à cette tragedie. Cela fait, les
+autres prisonniers spectateurs de ces tourmens
+ne laisserent de s'en aller toujours chantans
+avec la troupe victorieuse, quoy que sans esperance
+de meilleur traitement. Au saut de la riviere
+des Iroquois la troupe se divisa, &amp; chacun
+print la route de son païs. Un Sauvage des
+Montagnais ayant songé que l'ennemi les poursuivoit,
+ilz partirent à l'instant, quoy qu'il fit une
+nuit fort facheuse pour les pluies &amp; grans vens,
+&amp; ayans trouvé des grans roseaux au lac saint
+Pierre, ilz s'y mirent à couvert jusques au jour,
+&amp; delà en quatre journées arriverent à Tadoussac,
+ayans mis chacun au bout d'un baton attaché
+à la prouë de leurs canots les tétes de leurs
+ennemis, &amp; chantans pour leur victoire à l'abord
+de la terre. Ce que voyans leurs femmes,
+elles se jetterent nuës dans l'eau allans au devant
+d'eux pour prendre lédites tétes, léquelles elles
+se pendirent au col comme un joyau precieux,
+&amp; passserent plusieurs jours de cette façon en
+danses &amp; chansons.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"></p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Retour de Champlein en France: &amp; de France en
+Canada. Riviere de Canada quand navigable. Triste
+accident. Etat de Kebec. Guerre contre les Iroquois.
+Siege. Fort d'iceux pris à l'ayde de Champlein.
+Avarice de Marchans. Cruauté de Sauvages sur
+leurs prisonniers de guerre. Garson François laissé
+parmi les Sauvages. Baleine dormante sur mer au
+retour en France.</i></p>
+
+<h3>CHAP. V</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/C.png"></span>ES choses ainsi passées, le Capitaine
+du Pont &amp; Champlein prennent conseil de retourner
+en France, laissans le gouvernement
+de Kebec au Capitaine Pierre Chauvin. Et d'autant
+que l'on craignoit au prochain Hiver les
+accidens des maladies passées, ledit
+du Pont fut d'avis de faire couper du bois pour
+la provision de cinq ou six mois à fin de delivrer
+de cette fatigue ceux qui resteroient pour la demeure.
+Ce qu'il fit en telle sorte que les autres
+s'en fachoient prevoyans qu'ilz ne sçauroient à
+quoy s'occuper durant la froide saison. Neantmoins
+cela se passa ainsi, &amp; en consequence cet
+Hiver ne leur apporta aucune mortalité, ayans
+aussi eu souvent de la viande fréche durant cet
+Hiver.</p>
+
+<p>Cela expedié, les susdits se mettent à la voile
+le premier de Septembre, se trouvent sur le grand
+Banc des Moruës le quinziéme, &amp; le treziéme
+Octobre arrivent à Honfleur. Le sieur de Monts
+fit ses efforts pour obtenir nouvelle commission
+&amp; privilege pour la traite des Castors és
+terres par lui découvertes: ce qu'il ne peût,
+quoy qu'il semble cela lui être bien deu. Neantmoins
+aprés ce rebut il ne laissa de tenter fortune,
+&amp; faire encore un nouvel embarquement à
+ses despens, tant il est desireux de belles entreprises
+&amp; de penetrer dans le profond de ces terres.</p>
+
+<p>De cet embarquement furent gouverneurs
+les susdits Capitaine du Pont &amp; Champlein, le
+premier pour la traite des pelleteries, &amp; l'autre
+pour la découverte des terres.</p>
+
+<p>Ayans donc pris quelque nombre de manouvriers
+avec eux, pour renforcer l'habitation de
+Kebec, ilz partirent de Honfleur le 18 Avril
+mille six cens dix, &amp; arriverent à Tadoussac le
+vint-sixiesme May. Là ilz trouverent des vaisseaux
+arrivez dés huit jours auparavant, chose
+qui ne s'étoit veuë il y avoit plus de soixante ans,
+à ce que disoient les vieux mariniers. Car
+d'ordinaire les entrées du golfe de Canada sont
+cellées de glaces jusques à la fin de May. Etans
+emmanchez dans la grande riviere, un malheur
+arriva que rencontrans un vaisseau de Saint-Malo,
+un jeune homme qui étoit en icelui
+voulant boire à la santé dudit Capitaine du
+Pont se laissa glisser hors le bord, &amp; alla boire
+plus qu'il ne vouloit dans l'eau salée, sans qu'il
+y eût moyen de le secourir, les vagues étans
+trop hautes.</p>
+
+<p>Les Sauvages qui étoient ja arrivés à Tadoussac
+furent fort aises de la venue de Champlein
+desirans faire avec lui quelque exploit de guerre,
+suivant la promesse qu'il leur avoit fait l'an
+precedent. Les Basques &amp; Mistigoches (ainsi
+appellent-ils les Normans &amp; Maloins) leur
+avoïent aussi promis d'aller à la guerre avec
+eux, dont se deffians ilz demanderent à Champlein
+s'il estimoit qu'ilz fussent hommes de promesse,
+lequel ayant repondu que non, &amp; que ce
+n'étoit que pour attrapper leurs pelleteries: Tu
+as dit vray (repliquerent-ils) ilz ne veulent
+faire la guerre qu'à noz castors; mais en effect ce
+ne sont que des femmes.</p>
+
+<p>Quittant Tadoussac ledit Champlein trouve
+à <i>Kebec</i> tous ceux qu'il y avoit laissé en bonne
+santé, &amp; quelque nombre de Sauvages qui l'attendoient,
+auquels il fit la Tabagie, &amp; eux à luy
+&amp; huit de ses compagnons, qui furent traités à
+la mode du païs.</p>
+
+<p>Le rendez-vous ayant eté donné à l'entrée de
+la riviere des Iroquois, Champlein partit de
+Kebec le quatorziéme de Juin, pour y aller
+trouver les Sauvages des trois nations denommées
+au chapitre precedent. Il ne manqua d'avant-coureurs
+Pour le presser de s'avancer, &amp;
+sans que dans deux jours les Algumquins &amp;
+Ochategoins se devoient trouver au dit rendez-vous
+avec quatre cens hommes, la pluspart sous
+la conduite du Capitaine Iroquer, qui étoit de
+l'écarmouche de l'an passé. L'un dédits avant-coureurs,
+qui étoit aussi Capitaine, donna à
+Champlein une lame de cuivre de la longueur
+d'un pied qu'il avoit pris en son païs, où s'en
+trouvoit prés un grand lac quantité de morceaux
+qu'ilz fondoient, le mettoient en lingots,
+&amp; l'unissoient avec des pierres.</p>
+
+<p>Champlein arrivé à la riviere de Foix, par lui
+nommée (je ne sçay à quel sujet) les trois rivieres,
+quoy qu'elle se décharge en un seul canal
+dans le fleuve de Canada, il y rencontra les
+Montagnais, avec léquels il arriva le dix-neuviéme
+dudit mois à une ile proche l'entrée de la
+riviere des Iroquois, où nouvelles vindrent en
+diligence que les Algumequins avoit fait rencontre
+des Iroquois, qui étoient en nombre de
+cent fortement barricadés de hauts arbres couchés
+&amp; enlassés l'un parmi l'autre, &amp; n'y avoit
+moyen de les emporter sans le secours des Mistigoches.
+Aussi-tot l'alarme au camp, chacun
+confusément prent ses armes &amp; s'embarque, &amp;
+Champlein avec eux assisté de quatre des siens,
+ayant baillé charge au pilote la Routte (qu'il
+laissoit à la garde de sa barque) de lui envoyer
+encore quelques gens de secours, n'ayant loisir
+de les appeller. Là y avoit quelques barques de
+Mastigoches, déquels aucun n'eut le courage
+ni la hardiesse d'aller acquerir de l'honneur à une
+telle rencontre, ni d'assister leurs compatriotes,
+hors-mis un nommé le Capitaine Thibaut. Et
+pour ce les Sauvages se mocquoient d'eux, &amp;
+crioient que c'étoient des femmes, qui ne sçavoient
+que guerroyer leurs Castors, &amp; emporter
+leurs pouilleries. Ilz ne laisserent de se
+hater à force de rames, &amp; s'efforcer de gaigner la
+terre, là où étans chacun prend les armes, &amp; sans
+se souvenir de Champlein courent à travers ls
+bois d'une telle legereté, qu'incontinent il les
+perdit de veuë, &amp; demeura sans guide, suivant
+tant qu'il peût avec ses compagnons leur brisée
+avec beaucoup de difficultés, tant pour la pesanteur
+de leurs armes &amp; corps de cuirace, que
+pour la nature des bois pleins d'eaux &amp; palus: &amp;
+l'importunité étrange des mouches bocageres
+qui sont par tout ce païs-là, comme nous dirons
+ailleurs. Ilz n'eurent pas fait long chemin
+qu'ilz perdirent toute cognoissance, &amp; ne sçavoient
+à quoy se resoudre: mais ilz apperceurent
+deux Sauvages qu'ils appellerent pour les conduire:
+aprés quoy en survint un autre accourant
+pour les faire avancer, disant que les Algumquins
+&amp; Montagnais, ayans voulu forcer la barricade
+des Iroquois, avoient été repoussés avec perte
+de leurs meilleurs hommes, sans les blessez: &amp;
+s'étoient retirés en attendant secours. Ilz n'eurent
+pas beaucoup cheminé qu'ils ouïrent les
+exclamations des uns &amp; des autres étans toujours
+sur l'écarmouche. Mais les assaillans s'écrierent
+bien d'autre façon à l'arrivée des nôtres,
+qui à l'instant s'approcherent de la barricade
+pour la reconoitre, comme firent aussi les
+Sauvages nos amis, lors nos arquebusiers de faire
+leur devoir, &amp; les Iroquois de s'étonner voyant
+l'effect des arquebuses qui n'épargonient leurs
+boucliers, &amp; faisoient tomber plusieurs de leurs
+gens, léquels étoient d'autant plus aisés à mirer
+que lédites arquebuses se reposoient sur la barricade
+méme. Champlein y fut blessé d'un trait de
+fleche, &amp; un sien compagnon aussi. Et voyant
+que la munition commençoit à leur faillir il cria
+aux Sauvages qu'il falloit emporter l'ennemi de
+force &amp; rompre la barricade, &amp; pour ce faire se
+targuer de leurs pavois, &amp; attacher des cordes
+aux arbres plantez debout soutenans les autres,
+&amp; les renverser afin de faire ouverture. D'ailleurs
+qu'il falloit abattre quelques arbres à l'environ
+&amp; les faire tomber dans le clos pour les
+accabler: &amp; que de sa part avec ses compagnons
+il empecheroit l'ennemi à coups d'arquebuses
+de les endommager. Ce qui fut promptement
+executé. Depuis que l'arquebuserie commença
+à jouer ceux qui étoient demeurés aux barques
+à une lieuë &amp; demie de là entendoient tout le tintamarre,
+ce qui émeut un jeune homme de Saint-Malo
+nommé des Prairies, de reprocher à ses
+compagnons leur couardise &amp; ignominie, de
+laisser ainsi leurs compatriotes parmi des Sauvages
+en une telle affaire sans s'en émouvoir,
+ni les secourir, disant que pour son regard il y
+vouloit aller, &amp; n'attendroit point le reproche
+de n'y avoir été, sinon des premiers, au
+moins encore assez à temps pour faire quelque
+chose de bon. Ce courage enflamma d'autres,
+qui y furent avec lui dans sa chalouppe, &amp;
+ayant mis pied à terre prés le Fort des Iroquois,
+va trouver Champlein, lequel à leur venue fit
+cesser les Sauvages, afin que ledit Fort ne fût
+pris sans qu'ils eussent eu part à la gloire du combat.
+Ainsi se mirent en devoir de tirer sur l'ennemi,
+&amp; en diminuer le nombre, de sorte que n'étant
+plus capables de resistance, ouverture fut faite
+à la faveur des arquebusaqdes qui donnoient
+par dedans, restant neantmoins la hauteur d'un
+homme d'arbres couchez l'un sur l'autre, qui
+n'empecherent de donner vivement l'assaut, où
+ce qui restoit d'Iroquois perdant coeur commença
+à prendre la fuite, se noyans les uns au
+courant de la riviere, les autres passans par le fil
+de l'épée, ou par les armes des Sauvages: de
+sorte que de tout le nombre qu'ils étoient il
+n'en demeura que quinze vivans reservés aux
+tourmens tels qu'au chapitre precedent. Des
+assiegeans trois furent tués, &amp; cinquante blessés.
+Aprés cette victoire arriva encore une chalouppe
+tout à point pour avoir part au butin, lequel
+on laissa à cet gent rapace &amp; avare de mercadens,
+n'y ayant que de la pouillerie de ces pauvres
+miserables Iroquois, qui étoient pleine de
+sang: &amp; de cette vilaine avidité, les Sauvages
+se mocquoient avec mille reproches.</p>
+
+<p>Ilz leverent selon leur coutume, les cuirs des
+tétes des morts pour en faire des trophées au
+retour en la façon qu'a été dit ci-dessus. Puis
+demembrent un corps en quatre quartiers
+pour le manger, ce disoient ils, tant cette nation
+barbare est enragée contre ses ennemis.
+Noz Sauvages de la côte marine sont plus humains,
+&amp; se contentent de la mort commune
+de leurs ennemis, ou de les retenir pour esclaves.</p>
+
+<p>Le reste du jour se passa entre ceux-ci en danses &amp;
+chansons, n'ayans que trois sortes d'occupation
+en toute leur vie, ou ce que je viens de dire,
+ou la chasse, ou la guerre. Le lendemain étant
+arrivés hors la riviere des Iroquois, il attacherent
+trois de leurs prisonniers à un arbre prés de
+l'eau, &amp; ne cesserent de les bruler &amp; leur jetter
+eau par intervalle jusques à ce que ces pauvres
+corps tomberent en pieces, &amp; lors étans morts
+chacun en coupoit un morceau &amp; le bailloit à son
+chien. Les autres prisonniers furent reservés
+pour contenter les femmes, léquelles adjoutent
+encore à ces horribles supplices sans pitié ni
+misericorde. Champlein en sauva un qui lui fut donné,
+mais il se sauva, quoy qu'il eût asseurance
+qu'il n'auroit point de mal.</p>
+
+<p>Pendant ces executions les Mercadens ne laissoient
+de traiter des pelleteries que les Sauvages
+avoient amenées, &amp; emportoient le profit qui
+se pouvoit attendre de cette nation que Champlein
+avoit assistée avec tant de travaux.</p>
+
+<p>Le lendemain arriva le Capitaine Iroquet
+mentionné ci-dessus avec deux cens hommes
+bien marri de n'avoir été de la partie, la pluspart
+des Sauvages qui se trouverent là n'ayans jamais
+veu de Chrétiens demeuroient fort étonnés considerans
+noz façons, noz vetemens, nos armes,
+nos equippages.</p>
+
+<p>Comme les troupes étoient prétes de se retirer
+chacune en son païs, Champlein trouva bon de
+laisser aller un jeune garson volontaire avec
+ledit Iroquet, pour apprendre le langage des Algumequins,
+&amp; remarquer les lacs, rivieres, mines,
+&amp; autres choses necessaires tandis qu'il
+retourneroit en France. Ce qui fut accordé; mais
+les autres Sauvages en firent difficulté, craignans
+que mal ne lui avint, n'ayant accoutumé de vivre à
+leur mode, qui est dure en toute façon, &amp; qu'arrivant
+quelque accident audit garson ilz n'eussent
+les François pour ennemis. Champlein s'en
+formalisa, &amp; dit que s'ilz lui refusoient cela il ne
+les tenoit pas pour amis. Et pour répondre à leur
+difficulté, que s'il arrivoit accident de maladie ou
+de mort au jeune garson sans leur faute il ne leur
+en voudroit point de mal, sçachant que nous
+tous infirmes &amp; sujets à mourir. A tant
+ils s'accorderent que Champlein prendroit un
+des leurs en change, lequel il remeneroit l'Eté
+suivant, &amp; reprendroit le sien, lequel ilz traiteroient
+comme leur enfant. J'ay veu souvent ce Sauvage
+de Champlein nommé Savignon, à Paris,
+gros garson &amp; robuste, lequel se mocquoit
+voyant quelquefois deux hommes se quereler
+sans se battre, ou tuer, disant que ce n'étoient que
+des femmes &amp; n'avoient point de courage.</p>
+
+<p>Cette année le refus fait au sieur de Monts de
+lui continuer son privilege, ayant été divulgué
+par les ports de mer, l'avidité des Mercadens
+pour les Castors fut si grande que les trois parts
+cuidans aller conquerir la toison d'or sans coup
+ferir, ne conquirent pas seulement des toisons de
+laines, tant étoit grand le nombre de conquerans.</p>
+
+<p>La triste nouvelle de la mort du Roy ayant eté
+portée jusques là par les derniers venus, fut cause
+de hater le depart des vaisseaux su sieur de
+Monts, &amp; de donner ordre à l'habitation de <i>Kebec</i>,
+où fut laissé pour chef de la compagnie un
+nommé du Parc. Ains partirent le Capitaine du
+Pont &amp; Champlein de Tadoussac le treziéme
+Aoust, &amp; le vint-septiéme Septembre arriverent
+à Honfleur. Mais il ne faut omettre un cas fort
+nouveau &amp; rare avenu en ce voyage, que leur
+vaisseau ait passé par-dessus une Baleine endormie
+en pleine mer, &amp; lui ait tellement endommagé
+le train de derriere, qu'elle jetta grande
+abondance de sang, sans peril dudit vaisseau. Et
+neantmoins quelques autheurs écrivans de la
+nature des poissons, disent qu'entre iceux le seul
+Sargot est capable du dormir, comme nous dirons
+plus amplement au chapitre de la pecherie
+livre sixiéme.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Retour de Champlein en Canada. Bancs de glaces longs
+de cent lieuës. Arrivée à la Terre-neuve. Comment
+les Sauvages passent le Saut de la grande riviere.
+Saut du Rhin. Mensonges de quelqu'un qui a écrit
+un sien voyage ne Mexique.</i></p>
+
+<h3>CHAP. VI</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/D.png"></span>EPUIS le voyage sus-écrit, Champlein
+en a fait quelques autres qui ne sont
+pas venus à ma conoissance, ains seulement
+ceux des années six cens unze,
+&amp; six cens treze équels il a découvert
+quelque terres &amp; lacs outre le grand saut du
+fleuve de Canada és païs des Algumquins, qui sont
+à l'opposite des Iroquois separés par un grand lac
+de quinze journées de longueur. Le premier dédits
+voyages fut accompagné de beaucoup de
+difficultés &amp; perils, non pour la terre, mais pour
+la navigation. Car cette année les vens &amp; la saison
+furent fort contraires, de sorte que n'ayant peu s'élever
+au Su, ains toujours jetté au Nort jusques à la
+hauteur de 48 degrez de latitude, il rencontra devant
+qu'arriver au Banc des Morues plus de cent lieues
+de glaces elevées de trente &amp; quarante brasses
+hors de l'eau, dans léquelles se trouvant souvent
+enveloppé, on peut penser si le vaisseau étoit
+en seureté la glace obeissant au vent, &amp; pouvant au
+moindre choc mettre ledit vaisseau en piece.
+Souvent aprés avoir long temps vogué tout un
+jour, ou une nuit entre les bancs de glaces, pensant
+trouver une sortie, on les trouvoit scellées,
+&amp; falloit retourner en arriere chercher passage.
+Un autre mal augmentoit le peril, que durant
+ces travaux les brumes épesses empechoient de
+voir plus loin que la longueur du vaisseau. Puis
+les plus pluies, les neges, le froid incommodoient &amp;
+engourdissoient tellement les matelots, qu'ilz
+ne pouvoient manouvrer, ni à peine se tenir sur
+le tillac. En fin aprés avoir été plusieurs fois deceu
+cuidans voir la terre au lieu des glaces, ilz
+se trouverent à <i>Campseau</i>, d'où mettans le cap
+au Nort, ils tirent au cap Breton, avec pareille
+fortune que devant, jusques à ce qu'un grand
+vent s'éleva, qui balaya l'air, &amp; leur fit reconoitre
+l'ile dudit Cap-Breton à quatre lieuës au
+Nort d'eux. Mais n'étoient encore pourtant
+hors les glaces, &amp; doutoient que le passage
+pour entrer au golfe de Canada fût ouvert. Et
+comme ilz cotoyoient lédites glaces ils apperceurent
+le premier de May un vaisseau autant
+en peine qu'eux, où commandoit le fils du sieur
+de Poutrincourt, qui étoit parti de France il y
+avoit trois mois, &amp; alloit trouver son pere au
+Port-Royal. Cette rencontre lui fut favorable
+d'autant qu'il n'avoit encore eu la veuë d'aucune
+terre, &amp; s'en alloit engouffrer entre le Cap saint
+Saurent &amp; le Chap de Raye, qui toit le chemin
+de Canada, &amp; non dudit Port-Royal: &amp; en cette
+route entra le lendemain ledit Champlein,
+qui de là en avant eut meilleur temps &amp; arriva à
+Tadoussac le treiziéme dudit mois de May étant
+parti de Honfleur avec le sieur du Pont le premier
+de Mars mille six cens unze.</p>
+
+<p>Tout étoit encor plein de neges à cette arrivée.
+Et neantmoins quelques Sauvages n'avoient laissé
+de venir du païs d'en haut outre le Saut, jusques
+audit lieu de Tadoussac pour troquer quelques
+pelleteries, qui étoit peu de chose: &amp; ce peu
+encore le vouloient-ils bien employer attendans
+qu'il y eût nombre de vaisseaux (or y en
+avoit-il des-ja trois, outre Champlein) pour avoir
+meilleur marché de noz denrées: à quoy ils
+sont fort bien instruits depuis que l'avarice de
+noz Marchans s'est fait reconoitre pardela. Car
+avant les entreprises du sieur de Monts à peine
+avoit-on ouï parler de Tadoussac, ains les Sauvages
+par maniere d'acquit, voire seulement
+ceux des premieres terres venoient trouver les
+pecheurs de Moruës vers Bacaillos, &amp; là troquoient
+ce qu'ils avoient, préque pour neant.
+Mais l'envie &amp; rapacité les a aujourd'hui porté
+jusques au Saut de la riviere de Canada, &amp; ne
+sçauroit Champlein y aller qu'il n'ait une douzaine
+de Barques à sa queuë pour lui ravir ce que
+son travail &amp; industrie lui devroit avoir acquis,
+ainsi qu'il a eté pratiqué au voyage precedent,
+&amp; en cetui-cy.</p>
+
+<p>Cela, &amp; le desir de découvrir des terres nouvelles,
+a fait resoudre ledit Champlein de faire
+un fort prés ledit Saut, étant le lieu fort commode,
+d'autant que deça &amp; delà le grand fleuve,
+tombent des rivieres qui vont assez avant dans
+les terres, &amp; ya a beaucoup d'espace découvert
+au lieu où étoit cy-devant la ville de Hochelaga
+décrite par Jacques Quartier, laquelle par les
+guerres a eté ruinée, &amp; ses habitans exterminés,
+ou chassés.</p>
+
+<p>Jusques ici on a estimé que ledit Saut étoit
+impenetrable, mais les Sauvages y passent (en se
+mettans tout nuds) pardessus les bouillons d'eau,
+avec leurs canots d'écorce, sçavoir du coté du
+Nort, car en l'autre part un garson du sieur
+de Monts nommé Louis (auquel j'ay grand regret)
+y a eté noyé cette année avec un Sauvage,
+qui temerairement y voulut passer contre l'avis
+d'un autre qui se sauvan ayant toujours empoigné
+le canot &amp; dessus &amp; dessous l'eau. Si
+le païs étoit habité on pourroit trouver moyen de
+faciliter ce passage par engins pour les barques,
+comme on a fait celui du Saut du Rhin un
+peu au dessous de Schaffouse, qui est beaucoup
+plus haut que chacun de ceux dont est composé
+cetui-ci.</p>
+
+<p>Cette année devoient venir trois cens Algumquins
+Charioquois, &amp; Ochataguins faire la
+guerre aux Iroquois, &amp; furent long-temps attendus.
+Mais la mort d'un des Capitaines rompit
+cette entreprise. De sorte que ce voyage n'a
+eté utile qu'à la marchandise, n'ayant Champlein
+fait autre découverte que de voir un grand lac
+qui est à huit lieuës du Saut de la grande riviere,
+où les Sauvages l'inviterent d'aller, se fachans
+de voir tant de barques de gens avides, avares,
+envieux, sans chef, &amp; sans accord. Là ils confererent
+avec luy des affaires de l'étant present du païs,
+&amp; de l'avenir, par le truchement du jeune
+garson qu'il y avoit laissé l'an precedent, lequel
+avoit fort bien appris la langue: &amp; de Savignon
+Sauvage qu'il avoit remené de France, lequel
+quelques marchans envieux avoient fait croire
+être mort. L'un &amp; l'autre se loua fort du traitement
+qu'il avoit receu; &amp; se fachoit ledit Savignon
+d'aller reprendre sa dure vie du temps passé.
+Il avoit un frere nommé <i>Tregoüaroti</i> Capitaine
+au païs des Ouchateguins à cent cinquante
+lieuës dudit Saut. Parmi les discours qu'eut ledit
+Champlein avec eux, il apprit de quatre voyageurs,
+que bien loin ils avoient veu une mer,
+mais qu'il y avoit des deserts &amp; lieux facheux
+à passer. Et que vers eux venoient quelquefois
+des hommes d'entre le païs des Iroquois, qui
+avoisinent la mer du midi (qui sont les Floridiens).
+Mais il n'est aucune nouvelle qu'il y ait des villes
+fermées, ny des maisons à trois &amp; quatre etages,
+ni du bestial domestic, comme recite y
+avoit au profond des terres en tirant de Mexique
+au Nort, celui qui a fait l'histoire de la
+Chine, où incidemment, il parle aussi d'un
+voyage audit Mexique qui me fait croire que ce
+sont pures fables.</p>
+
+<p>Apres ces choses Champlein ayant laissé
+deux garsons parmi les Sauvages pour s'enquerir
+du païs, &amp; le recognoitre, &amp; donné ordre
+à l'habitation de Kebec, il s'en revint en
+France avant l'hyver.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Commission de Champlein portant reglement pour
+le traffic avec les Sauvages. Etat de Kebec. Credulité
+de Champlein à un imposteur. Ses travaux en suite
+de ce. Sauvages haïssent le mensonge. Imposteur
+conveincu. Observations sur le voyage de Champlein
+aux Algumequins. Ceremonies des Sauvages
+passans le saut du Bassin. Peuples divers. Variations
+de Champlein.</i></p>
+
+<h3>CHAP. VII</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>'AN six cens douze Champlein
+voyant ses entreprises ruinées par
+l'avarice des Marchans si l'on n'apportoit
+quelque reglement au traffic
+des Castors &amp; pelleteries avec
+les Sauvages, delibera de se mettre en la
+protection de quelque Prince, qui print son affaire
+en affection; &amp; suivant ce, à la faveur de Monseigneur
+le Prince de Condé obtint commission
+du Roy l'an six cens treze, par laquelle ne seroit
+loisible à aucun des sujets de sa Majesté de troquer
+dans la grande riviere avec les Sauvages,
+qu'à ceux qui seroient de l'association par lui
+proposée, à laquelle chacun pourroit étre receu.
+Ce qu'ayant fait publier par les postes de
+France, il s'embarque avec quatre vaisseaux associés
+qui lui devoient fournir chacun quatre
+hommes tant pour faire ses découvertes, que
+pour guerroyer avec les Sauvages où besoin seroit:
+&amp; à l'arrivée à Tadoussac trouve les Montagnais
+reduits à une extréme faim à cause que
+l'hiver avoit eté doux, &amp; par consequent la chasse
+mauvaise. Quant à ceux de Kebec il les trouva
+tous en bonne santé sans avoir eté atteints
+d'aucune maladie. Puis devant qu'aller au saut
+de ladite riviere, il fit signifier sadite commission
+aux vaisseaux là arrivés, qui étoient partis de
+France devant lui.</p>
+
+<p>Le profit n'y fut pas si grand que les Marchans
+associez s'étoient proposé, parce que les Sauvages
+ayans eté mal-traités d'aucuns François
+l'année precedente que Champlein étoit en
+France, ilz s'étoient resolus de ne plus venir: &amp;
+de fait, peu de gans se trouverent là pour lors,
+ains étoient tous allés à la guerre, ou demeurés,
+sinon que trois canots arriverent audit Saut avec
+peu de pelleteries, léquelles ayans troquées,
+Champlein obtint (quoy qu'avec difficulté)
+deux dédits canots pour reconoitre par les
+rivieres &amp; lacs le païs des <i>Algumequins</i>, ayant seulement
+pris quatre hommes avec soy, déquels y
+en avoit un nommé Nicolas Vignan, qui reconoissant
+son desir principal étre de trouver quelque
+passage pour aller à la Chine, luy fit à croire
+avoir veu une mer en la part du Nort à dix-sept
+journées dudit Saut, ce qu'il afferma étant
+en France, &amp; conferma étant porté pardela, avec
+tant de sermens (dit Champlein) que fors lui
+fut de s'engager au voyage qu'il alloit entreprendre,
+joint que ce discours amenoit des circonstances
+qui rendoient son mensonge fort vraysemblable,
+sçavoir que sur le bord de cette
+mer imaginaire, il avoit veu le bris d'un vaisseau
+Anglois qui s'étoit là perdu, &amp; les tétes
+de quatre-vints Anglois echappés de ce naufrage,
+que les Sauvages avoient tués, pour ce qu'ilz
+leur vouloient ravir leurs blés; Adjoutant que
+dédits Anglois avoit eté reservé un jeune garson
+que les Sauvages lui vouloient donner. Ce
+qui se rapportoit aucunement à ce qu'avoient
+publié les Anglois peu auparavant, du voyage de
+Henry Hudson, lequel en l'an six cens unze trouva
+(disent-ils) un détroit au dessus de Labrador
+par les soixantes &amp; soixante un degrés, dans lequel
+ayant vogué quelques cent lieuës, la mer
+s'étendoit au Su jusques au cinquantiéme degré.
+Ce que toutefois il ne croy point, car si cela
+étoit, il y vient des Sauvages tous les ans à
+Tadoussac de beaucoup plus loin qui en diroient
+quelques nouvelles. Champlein toutefois s'est
+laissé porter au dire de ce bourdeur, qui lui a
+baillé autant de fatigue que l'homme en put
+supporter. Car je trouve par son discours que
+bien souvent il luy falloit tirer son canot à-mont
+les rivieres avec une corde, &amp; ce quelquefois dans
+l'eau où il etoit contraint de se mettre bien avant,
+ny ayant aucun chemin sur les rives de la terre.
+Il a fallu passer des Sauts en nombre de
+plus de dix, à chacun déquels il falloit decharger
+&amp; porter par terre sur les épaules tout le bagage
+une lieue durant, plus ou moins. Adjoutons
+à ceci l'incommodité, ou plustot cruauté
+des mouches bocageres, qui comme essains
+d'abeilles environnent &amp; picquent par milliers
+incessamment la chair humaine, dont elles sont
+friandes. Et apres tout representons nous encore
+la façon de vivre qu'il étoit contraint de suivre
+en cet exploit, neantmoins son courage passa
+pardessus toutes ces difficultés. Si bien que
+le douziéme jour il arriva chés un Capitaine
+nommé <i>Nibashis</i>, qui fut plus que ravi de le voir,
+disant qu'il falloit qu'il fût tombé des nues, d'estre
+venu là parmi de si mauvais païs. Ce Capitaine
+apres l'avoir traicté au mieux qu'il peût, fit
+equipper deux canots pour le conduire à huit
+lieues de là vers un autre ancien Capitaine nommé
+<i>Tessouat</i>; lequel ne fut moins étonné que
+l'autre de chose tant inesperée. Ce <i>Tessouat</i> est
+logé sur le bord d'un grand lac par les quarante
+sept degrez, en lieux âpres, &amp; du tout sauvages,
+quoy qu'il y ait de belles &amp; bonnes terres ailleurs.
+Mais pour eviter les surprises des ennemis
+ces pauvres peuples sont contraincts de se
+loger ainsi à l'avantage. Et voudroient bien vivre
+en Republique s'ils avoient quelque Fort
+ou ville pour se retirer, &amp; un Gouverneur pour
+les defendre. Telles incommodités ont aux
+premiers siecles contraint les hommes de batir
+hautement; &amp; se remparer contre les invasions
+des voleurs, qui veulent vivre du travail d'autrui.</p>
+
+<p>Le lendemain <i>Tessouat</i> fit la Tabagie à
+Champlein, à laquelle il avoit convoqué tous
+ses voisins. Les mets exquis furent une bouillie
+faite de Mahis écrasé entre deux pierres,
+item de chair &amp; poisson bouilli, &amp; de chair
+grillée sur les charbons, le tout sans sel.</p>
+
+<p>De vin il ne s'en parle point pardela. <i>Tessouat</i>
+entretenoit la compagnie sans manger, selon la
+coutume: &amp; les jeunes hommes gardoient les
+portes des cabannes. Il n'y a en tels festins ny
+tables ni bancs, ains chacun apporte son écuelle
+&amp; sa culiere, il s'asseoit où il trouve bon le cul
+sur les talons, ou contre terre.</p>
+
+<p>Quand chacun fut bien repeu, la jeunesse sortit,
+&amp; petuna-on à la rengette une bonne demie
+heure sans dire mot: puis on entra en Conseil,
+où Champlein leur dit qu'il avoit grandement
+desiré de les voir pour leur témoigner son affection,
+&amp; le desir qu'il a de les assister en leurs
+guerres, &amp; vouloit faire alliance avec les <i>Nebicerini</i>
+qui sont à six journées plus outre qu'eux, afin
+de les mener aussi à la guerre. Et d'autant
+qu'outre leur païs il a entendu y avoir
+une mer qu'il desireroit bien voir, il les prie
+de l'assister en cette entreprise. Les Sauvages
+aprés plusieurs paroles de compliment
+representerent qu'outre les experiences d'amitié
+passées, s'en étoit encore icy un grand temoignage
+à Champlein d'avoir tant pris de peine à
+les venir voir. Que l'an precedent deux mille
+hommes s'étoient trouvés au saut de la grande
+riviere pour aller à la guerre. Mais qu'il leur avoit
+manqué; &amp; cuidans qu'il fût mort n'y avoient
+eté cette année. Joint qu'ilz avoient eté
+mal traités de quelques François: Que pour les
+<i>Nebicerini</i> ilz ne lui conseilloient ce voyage qui
+étoit trop difficile, &amp; n'en pourroit venir à bout,
+que le peuple de là étoit méchant, sorciers, &amp;
+empoisonneurs, &amp; ne leur étoient amis: Au reste
+gens sans coeur, qui ne valent rien à la guerre.
+Je laisse beaucoup d'autres discours tenus en
+cette assemblée. En fin par importunité ils
+avoient promis quatre canots à Champlein; mais
+un d'entr'eux songea que s'il alloit là il mourroit,
+&amp; eux tous aussi: occasion que personne ne
+voulut entreprendre la conduite le prians d'attendre
+jusques à l'année suivante, &amp; que lors on
+le meneroit avec bonne escorte. Champlein se
+fachant de telles reposes, dit que son homme
+avoit eté en ce païs là, &amp; n'avoit rien trouvé de
+ce qu'ilz disoient. Lors chacun de le regarder de
+mauvais oeil, &amp; specialement <i>Tessouat</i>, chez lequel
+il avoit hiverné, qui le rendit confus sur ses mensonges,
+&amp; l'eussent déchiré en pieces sans la presence de
+Champlein, car ilz haissent mortellement
+les menteurs &amp; les hommes doubles de coeur
+et de bouche. Son excuse fut qu'il esperoit
+par cette invention quelque recompense du
+Roy, &amp; que veu les difficultés du voyage il ne
+pensoit point que Champlein deüt aller si avant.
+Il se mit à genoux devant lui, &amp; demanda pardon;
+promettant que si on le vouloit laisser là il feroit
+tant que dans un an il en sçauroit toute la
+verité. A tant Champlein se desista de passer outre,
+&amp; s'en revint avec quarante canots, &amp;
+sur le chemin en rencontrerent encor quarante
+autres assez fournis de marchandises. Et comme
+ces pauvres miserables sont en perpetuelle apprehension,
+&amp; credules aux songes, avint qu'un
+Sauvage songea qu'on l'assommoit, &amp; là dessus
+se levant en sursaut, &amp; criant on me tuë; il mit
+en alarme toute la compagnie, qui croyant
+avoir l'ennemi sur le dos, se jetta qui çà qui là en
+l'eau pour se sauver. A ce bruit Champlein &amp;
+les siens réveillés furent tout ébahis de voir
+ces gens en cet état sans qu'aucun les poursuivit.
+Et s'étant enquis du fait, tout se tourna
+en risée.</p>
+
+<p>Ce qui est à remarquer en tut ce voyage
+sont le nombre des lacs que Champlein a passé
+en nombre de six, &amp; de sauts ordinaires des
+rivieres de ce pais, entre léquels y en a deux notables,
+l'un large de quatre cens pas, &amp; haut de
+vint-cinq brasses, ou environ, auquel l'eau tombant
+fait une arcade souz laquelle passent les
+Sauvages sans se mouiller. L'autre est large de
+demie lieuë, &amp; haut de six à sept brasses sous lequel
+l'eau par la longue continuation de sa
+cheute a fait un bassin de merveilleuse grandeur
+dans le rocher. Quand les <i>Algumquins</i> passent
+par là pour venir en Canada, ilz font une
+ceremonie digne de remarque. Apres avoir
+porté leurs canots au bas du saut un de la compagnie
+va faire la quéte un plat en la main, auquel
+chacun met un morceau de petum. La
+quéte achevée tous dansent alentour du plat
+chantans à leur mode, &amp; aprés la danse un
+des Capitaines fait une harangue remontrant
+aux jeunes que depuis le temps de leur ayeuls
+ilz font là une offrande, qui les garentit de
+leurs ennemis, laquelle s'ils omettoient malheur
+leur aviendroit. Puis le harangueur jette le
+petum dans ledit bassin, &amp; tous ensemble font
+une grande exclamation, &amp; ne croiroient pas le
+voyage devoir étre heureux sans cette offrande:
+car ordinairement leurs ennemis les attendent
+là, &amp; ne passent plus outre pour la difficulté du
+païs &amp; des passages d'icelui. Et appellent ledit
+saut <i>Asticou</i>, que signifie en leur langage un bassin,
+ou chaudiere.</p>
+
+<p>Cette terre produit des raisins naturels,
+&amp; des cèdres blancs, dont Champlein
+a fait des croix en plusieurs lieux où
+il a passé, &amp; en icelles gravé les rmes de
+France.</p>
+
+<p>Les peuples voisins des Algumquins au Nort
+s'appellent Nebicerini, &amp; Ouescarini; au
+Su Maton-ouescarini: à l'Occident sont les
+Charioquois, &amp; Ouchateguins: à l'Orient sont
+les Sauvages du Canada.</p>
+
+<p>Les particularités de ce dernier voyage
+m'ayans été recités par un Gentil-homme
+Norman qui alloit en Italie, je les ay depuis
+trouvées verifiées par la relation qu'en a fait
+trop au long ledit Champlein, lequel je ne trouve
+toujours constant en ses discours. Car en
+trois endroits il dit que le lac au dessus du saut
+de la grande riviere de Canada est à huit lieuës
+de là, &amp; par apres il dit qu'il n'y a que deux
+lieuës, &amp; ne fait que de douze lieuës de circuit,
+comme ainsi soit que sur sa charte il le
+place de quinze journées de long, &amp; distant dudit
+saut de plus de cinquante lieuës, sans qu'il y
+en ait aucun autre plus prés. En quoy il
+faut necessairement qu'il y ait de l'erreur, veu
+que Jacques Quartier étant sur le Mont-Royal
+voisin dudit saut, dit que delà il voyoit
+au dessus ce grand fleuve tant que l'on pouvoit
+regarder large &amp; spacieux, qui passoit auprés de
+trois belles montagnes rondes éloignées de
+quinze lieuës, sans qu'il soit parlé d'aucun lac.
+Bien voy-je qu'il s'accorde avec ledit Champlein
+en ce que découvrant de cette montagne
+trente lieuës de païs à la ronde, il dit que vers le
+Nort y a une rangée de montagnes gisantes Est
+&amp; Ouest (qui sont les Algumquins), &amp; autant
+vers le Su, qui sont celles des Iroquois mentionnées
+ci-dessus: &amp; qu'entre icelle est la terre la
+plus belle qu'il soit possible de voir, labourable,
+unie, &amp; plaine: &amp; par le milieu le cours de ce
+grand fleuve. Dit en outre que dédites montagnes
+du Nort sortoit une grande riviere, qui
+est (à mon avis) celle par laquelle ledit Champlein
+est allé aux Algumquins, laquelle il
+dit avoir lieuë &amp; demie de large, après l'avoir
+montée l'espace de huit jours. Item que là y
+avoit du metal jaune comme or, ce qui se rapporte
+à ce qui a eté dit qu'un Sauvage Algumquin
+donna audit Champlein une lame de cuivre
+prise &amp; applanie en son païs.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"></p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Qu'il ne se faut fier qu'à soy-méme. Embarquement du
+sieur de Poutrincourt. Longue navigation. Conspiration.
+Arrivée au Port Royal. Baptéme des
+Sauvages. S'il faut contraindre en Religion. Moyen
+d'attirer ces peuples. Mission pour l'Eglise de la
+Nouvelle-France.</i></p>
+
+<h3>CHAP. VIII</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/I.png"></span>L est maintenant à propos de parler
+du sieur de Poutrincourt, Gentil-homme
+dés long temps resolu à ces
+choses, lequel depuis nôtre retour de
+la Nouvelle-France s'étans rendu trop credule
+aux paroles de deux Seigneurs qu'il desiroit contenter
+entant qu'ilz faisoient semblant de vouloir
+faire un grand appareil pour ces Terres-neuves,
+est tombé en grand interét, ayant perdu
+deux années de temps, &amp; fait de grandes dépenses
+à cette occasion, méme perdu son equipage,
+lequel étoit prét dés l'an mille six cens neuf. A
+cause dequoy voyant par une mauvaise experience
+que les hommes sont trompeurs, il se resolut
+de ne s'attendre plus à persone, &amp; ne se fier
+qu'à soy-méme, ainsi que le laboureur prét à
+moissonner dont la fable est recitée par Aule
+Gelle. Ayant donc fait son appareil à Dieppe, il
+se mit en mer le vint-cinquiéme de Fevrier mille
+six cens dix, avec nombre d'honnétes hommes
+&amp; d'artisans. Cette navigation a eté fort importune
+&amp; facheuse. Car dés le commencement
+ilz furent jettez à la veue des Essores, &amp; de-là
+quasi perpetuellement battus de vents contraires
+l'espace de deux mois: durant léquels (comme
+gens oysifs occupent volontiers leur esprit
+à mal) quelques uns par secretes menées auroient
+osé conspirer contre luy, proposans aprés s'étre
+rendus les maitres, d'aller en certains endroits
+où ils entendroient y avoir quantité de Sauvages,
+afin de les piller &amp; voler, puis se rendre picoreurs
+de mer, &amp; en fin revenir en France partager
+leurs depouilles, &amp; se tenir sur le grand chemin
+de Paris pour continuer le méme train jusques
+à ce qu'étans gorgez de biens ils eussent moyen
+de se retirer &amp; passer leurs ans en repos. Voila le
+sot conseil de ces miserables, auquelz neantmoins
+il pardonna selon sa debonnaireté accoutumée.</p>
+
+<p>Ces nuages de rebellion étans dissipés en fin
+territ à l'ile des monts deserts, qui est à l'entrée
+de la baye qui va à la riviere de Norombegue,
+de laquelle nous avons parlé en son lieu. Delà il
+vint à la riviere Sainte-Croix, où il eut plainte
+(ainsi que k'ay veu par ses lettres) qu'un certain
+François arrivé là devant lui entretenoit une fille
+Sauvage promise en mariage à un jeune homme
+aussi Sauvage: dont ledit sieur fit informer,
+se souvenant de la recommendation tres expresse
+que le sieur de Monts lui avoit faite de
+prendre garde à ce que tels abus ne se commissent
+pardela, &amp; principalement la paillardise entre
+un Chrétien &amp; une infidele. Chose que Villegagnon
+avoit aussi fort abhorré étant au Bresil.</p>
+
+<p>Apres avoir fait une reveuë par cette côte, il
+vint au Port Royal, où il apporta beaucoup de
+consolation aux Sauvages du lieu, léquels s'informoient
+de la santé de tous ceux qu'ils avoient
+conu quatre ans auparavant en sa compagnie:
+&amp; particulierement Membertou Grand Capitaine,
+entendant que j'avoy fait éclater son nom
+en France, demandoit pourquoy je n'y étoy
+point allé. Quant aux batimens ilz furent trouvez
+tout entiers, excepté les couvertures, &amp; chacun
+meuble en sla place où on les avoit laissez.</p>
+
+<p>Le premier soin qu'eut ledit sieur fut de faire
+cultiver la terre &amp; la disposer à recevoir les semences
+de blés pour l'année suivante. Ce qu'étant
+achevé il ne voulut laisser ce qui étoit du
+spirituel, &amp; qui regardoit le principal but de sa
+transmigration, de procurer le salut de ces pauvres
+peuples sauvages &amp; barbares. Lors que nous
+y étions nous leur avions quelquefois donné de
+bonnes impressions de la conoissance de Dieu,
+comme se peut voir par le discours de nôtre voyage,
+&amp; en mon Adieu à la Nouvelle-France. Au
+retour dudit Sieur il leur inculqua derechef
+ce qu'autrefois il leur avoit dit, &amp; ce par l'organe
+de son fils le Baron de Sainct Just, jeune
+Gentil-homme de grande esperance, &amp; qui s'adonne
+du tout à la navigation, en laquelle il a en
+deux voyages acquis une grand experience. Apres
+les instructions necessaires faites, ilz furent baptizez
+le jour saint Jean Baptiste vint-quatriéme
+de Juin mille six cens dix, en nombre de vint-un
+à chacun déquels fut donné le nom de quelque
+grand, ou notable personage de deça. Ainsi
+Membertou fut nommé HENRI au nom du
+Roy que l'on cuidoit étre encore vivant. Son
+fils ainé fut nommé LOUIS du nom de nôtre
+Jeune Roy regnant, que Dieu Benie. Sa femme
+fut nommée MARIE au nom de la Royne Regente,
+&amp; ainsi consequemment les autres, comme
+se peut voir par l'extrait du Registre des
+baptémes que j'ay ici couché.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="mid"><i><b>Extrait du Registre des Baptémes de l'Eglise du</b></i></p>
+<p class="mid"><i><b>Pt Royal en la Nouvelle-France.</b></i></p>
+</div></div>
+
+<p>
+1.<br>
+<span class="lef"><img alt="" src="images/L3.png"></span>E jour Saint Jean Baptiste mille six cens dix
+Membertou grand Sagamos âgé de plus de
+cent ans a eté baptizé par Messire Jessé Fleché
+Prétre, &amp; nommé HENRI par Monsieur de
+Poutrincourt au nom du Roy.</p>
+
+<p>2. ACTAUDINECH troisiéme fils dudit Henri
+Membertou a eté nommé PAUL par ledit sieur
+de Poutrincourt au nom du Pape Paul.</p>
+
+<p>3. La femme dudit Henri a eté tenue par le
+sieur de Poutrincourt au nom de la Royne,
+nommée MARIE de son nom.</p>
+
+<p>4. MEMBERTOUCHIS fils ainé de Membertou
+âgé de plus de soixante ans, aussi baptizé &amp;
+nommé LOUIS par Monsieur de Biencourt au nom
+de Monsieur le Dauphin.</p>
+
+<p>5. La fille dudit Henry tenue par ledit sieur de
+Poutrincourt, &amp; nommée MARGUERITE au nom
+de la Royne Marguerite.</p>
+
+<p>6. La fille ainée dudit Louis âgée de treze ans
+aussi baptizée &amp; nommée CHRISTINE par ledit
+sieur de Poutrincourt au nom de Madame la
+fille ainée de France.</p>
+
+<p>7. La seconde fille dudit Louis âgée de douze
+ans aussi baptizée &amp; nommée ELIZABETH par
+ledit sieur de Poutrincourt au nom de Madame
+la fille puisnée de France.</p>
+
+<p>8. ARNEST cousin dudit Henri a été tenu par
+ledit sieur de Poutrincourt au nom de Monsieur
+le Nonce, &amp; nommé ROBERT, de son nom.</p>
+
+<p>9. Le fils ainé de Membertoucoichis dit à present
+Louis Membertou, âgé de cinq ans, baptizé
+&amp; tenu par Monsieur de Poutrincourt, qui l'a
+nommé JEAN, de son nom.</p>
+
+<p>10. La troisiéme fille dudit Louis tenue par
+ledit sieur de Poutrincourt au nom de Madame
+sa femme aussi baptizée, nommée CLAUDE.</p>
+
+<p>11. La quatriéme fille dudit Louis tenue par
+Monsieur Robin, pour Mademoiselle sa mere,
+a eu nom CATHERINE.</p>
+
+<p>12. La cinquiéme fille dudit Louis a eu nom
+JEHANNE, ainsi nommée par ledit sieur de Poutrincourt
+au nom d'une de ses filles.</p>
+
+<p>13. AGOUDEGOUEN cousin dudit Henri a été
+nommé NICOLAS par ledit sieur de Poutrincourt
+au nom de Monsieur des Noyers Advocat
+au Parlement de Paris.</p>
+
+<p>14. La femme dudit Nicolas tenue par ledit sieur
+de Poutrincourt au nom de Monsieur son neveu,
+a eu nom PHILIPPE.</p>
+
+<p>15. La fille ainée d'icelui Nicolas tenue par ledit
+sieur pour Madame de Belloy sa niepce, &amp; nommée
+LOUISE, de son nom.</p>
+
+<p>16. La puis-née dudit Nicolas tenue par le dit sieur
+pour Jacques de Salazar son fils, a eté nommée
+JACQUELINE.</p>
+
+<p>17. L'autre femme dudit Louis tenue par ledit
+sieur de Poutrincourt au nom de Madame de
+Dampierre.</p>
+
+<p>18. L'une des femmes dudit Louis tenue par
+Monsieur de Joui pour Madame de Sigogne,
+nommée de son nom.</p>
+
+<p>19. La femme dudit Paul a eté nommée RENÉE
+du nom de Madame d'Ardanville.</p>
+
+<p>20. La sixiéme fille dudit louis tenue par René
+Maheu a eté nommée CHARLOTTE du nom
+de sa mere.</p>
+
+<p>21. Une niepce dudit Henri tenue par ledit sieur
+Robin, a eté nommée ANNE, maintenant donc
+il faut confesser que c'est à bon escient, &amp; non
+par seintise que marche cette entreprise ledit
+sieur de Poutrincourt, auquel toute la Chrétienté
+doit ces premices de l'offrande faite à Dieu de ces
+ames perdues, léquelles il a recuillies &amp; amenées
+qu chemin du salut. Tant que les choses ont
+eté douteuses il n'a point eté à propos d'imprimer
+le charactère Chrétien au front de ces peuples
+infideles, de peur qu'étant contraint de les
+abandonner ilz ne retournassent à leur vomissement
+au scandale du nom de Dieu. Mais puis que
+ledit sieur a donné ce témoignage de sa volonté,
+&amp; que son desir est de vivre &amp; mourir auprés
+d'eux, il semble qu'il a peu passer outre
+fondé sur l'exemple des enfans que nous baptizons
+sur la foy de leurs parins &amp; marines.</p>
+
+<p>Membertou premier <i>Sagamos</i> de ces contrées-là,
+poussé d'un zele religieux, mais sans science,
+dit qu'il declarera la guerre à tous ceux qui
+refuseront d'étre Chrétiens. Ce qu'il faut prendre
+en bonne part de lui, &amp; ne seroit recevable
+en un autre. Car il est certain que la Religion
+ne veut pas estre contrainte: &amp; par cette voye
+on ne fera jamais un bon Chrétien. Aussi a-elle
+eté reprouvée de tous ceux qui on jugé de ce
+fait un peu meurement. Nôtre Seigneur n'a
+point induit les hommes à croire son Evangile
+par le glaive (ceci est propre à Mahommet)
+ains par la parole. Les loix des anciens Empereurs
+Chrétiens y sont expresses. Et quoy que
+Julian l'Apostat fut grand ennemi des Chrétiens,
+si n'étoit il point d'avis de les contraindre
+aux sacrifices des faux Dieus; ainsi que
+nous pouvons recuillir de ses Epitres. Je sçay
+que saint Augustin a quelquefois eté d'avis contraire.
+Mais quand il y eut bien pensé il se retracta.
+Et ainsi fit l'Empereur Maximus, lequel
+à la persuasion de saint Martin revoqua un Edit
+qu'il avoit fait contre les Donatistes, de dit Sulpitius
+Severus.</p>
+
+<p>Le meilleur moyen d'attirer les peuples déquelz
+nous parlons, c'est de leur donner du pain,
+de les assembler, leur enseigner la doctrine Chrétienne,
+&amp; les arts: ce qui ne se peut faire tout d'un
+coup. Les hommes du jourd'hui ne sont pas
+plus suffisans que les Apôtres. Mais je ne voudroy
+leur charger l'esprit de tant de choses qui
+dependent de l'institution des hommes, veu que
+nôtre Seigneur a dit: <i>Mon joug est doux, &amp; mon
+fardeau leger.</i> Les Apôtres ont laissé aux simples
+gens le <i>Credo</i> pour la croyance, &amp; le <i>Pater noster</i>
+pour la priere: le tout premierement entendu,
+pour ne croire &amp; prier une chose qu'on ne sçait
+pas. Ce qui est pardessus est pour les plus relevez:
+qui se veulent rendre capables d'instruire
+les autres. Ceci soit dit par maniere de conseil
+&amp; d'avis à ceux qui dresseront les premieres colonies:
+n'estimant pas qu'il me soit moins loisible
+de le dire par écrit, que je le diroy de bouche
+si j'y étois.</p>
+
+<p>Le Pasteur qui a fait ce chef-d'oeuvre de pieté
+Chrétienne, est Messire Jessé Fleché, Prétre
+du Diocese de Langres homme de bonne vie &amp;
+de bonnes lettres, envoyé par Monsieur le
+Nonce Robert Ubaldin, quoy qu'à mon avis
+la mission d'un Evéque de France eust bien été
+aussi bonne que de lui qui est Evéque étranger.
+Il lui bailla par ses patentes (que j'ay extraites
+à l'original) permission d'ouïr pardelà les confessions
+de toutes personnes, &amp; les absoudre de
+tous pechés &amp; crimes non reservés expressement
+au siege Apostolic, &amp; leur enjoindre des
+penitences selon la qualité du peché. En outre
+luy donna pouvoir de consacrer &amp; benir des
+chasubles &amp; autres vetemens sacerdotaux, &amp;
+des paremens d'autels, excepté des corporaliers,
+calices &amp; patenes. C'est en somme le
+pourvoir contenu en sa mission.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Peril du sieur de Poutrincourt. Zele des Sauvages à la
+Religion Chrétienne. Remarques des faveurs de
+Dieu depuis l'entreprise de la Nouvelle-France.</i></p>
+
+<h3>CHAP. IX</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/C.png"></span>ES generations spirituelles
+ainsi achevées, le sieur de Poutrincourt
+pensa de renvoyer
+son fils en France pour faire une
+nouvelle charge de vivres
+&amp; marchandises propres pour
+pour la troque avec les Sauvages.
+A cette fin il partit le huitiéme de Juillet mil six
+cens dix, avec commandement d'estre de retour
+dans quatre mois. Son pere le conduisit
+jusques au port de la Héve à cent lieues loin,
+08 environ, du port Royal, auquel voulant retourner
+il fut surpris d'un vent de terre à l'endroit
+du Cap Fourchu, &amp; porté si avant en mer,
+qu'il fut six jours sans voir rien que Ciel &amp; eau,
+sans autres vivres que de quelques oiseaux pris
+auparavant en des iles, &amp; sans autre eau douce
+que celle qui se pouvoit recuillir tombant de
+l'air dans les voiles d'une pinasse dans laquelle il
+étoit. En fin par son industrie &amp; jugement il
+parvint à la côte de l'ile Sainte-Croix, où Oagimont
+Capitaine du quartier le secourut de quelques
+galettes de biscuit, &amp; delà traversa jusques
+au Port-Royal, où il parvint cinq semaines
+apres sa departie au grand contentement des
+siens, qui ja desesperoient de lui, &amp; projettoient
+un changement qui ne pouvoit étre que funeste.</p>
+
+<p>Là plusieurs Sauvages sur le bruit de ce qui
+s'étoit passé le jour saint Jean Baptiste, étoient
+arrivés pour aussi recevoir le saint Baptéme. A
+quoy ilz furent admis, &amp; plusieurs autres en
+suite, mais paraventure trop tot, &amp; par un
+zele trop ardant. Car ores qu'il eût eté a propos
+de baptizer Membertou, &amp; sa famille qui
+demeuroient au Port-Royal, ce n'est pas méme
+raison des autres, qui en sont éloignés, &amp;
+n'ont point de Pasteur pour les tenir en devoir.
+Mais qu'eût fait à cela le sieur de Poutrincourt.
+Car il étoit importuné des Sauvages,
+qui se fussent sentis meprisés au refus. Voire
+leur zele étoit tel, qu'il y en eut un tout
+décharné n'ayant plus que les os, lequel se porta
+à toute peine en trois cabannes cherchant le Patriarche
+(ainsi appelloit on le Pasteur) pour étre
+instruit &amp; baptizé.</p>
+
+<p>Un autre demeurant à la baye Sainte Marie
+à plus de douze lieuës delà, se trouvant malade
+envoya en diligence faire sçavoir audit Patriarche
+qu'il étoit malade, &amp; craignant de mourir
+sans étre Chrétien, qu'il désiroit étre baptizé.
+Ce qui fut fait.</p>
+
+<p>Un autre nommé cy-devant <i>Acouanis</i>, maintenant
+Loth, se trouvant, aussi malade envoya
+son fils en diligence de plus de vint lieuës loin se
+recommander aux prieres de l'Eglise, &amp; dire que
+s'il mouroit il vouloit étre enterré avec les
+Chrétiens.</p>
+
+<p>Un jour le sieur de Poutrincourt étant allé à
+la depouille d'un cerf tué par Louis fils de Henri
+Membertou, au retour comme chacun voguoit
+sur le large du Port-Royal, avint que la
+femme dudit Louis accoucha: &amp; voyans les
+Sauvages que l'enfant étoit de petite vie, ilz s'écrierent
+<i>Tagaria, Tagaria</i>, Venez-ça, Venez-ça.
+On y alla, &amp; fut l'enfant baptizé.</p>
+
+<p>Ceci soit dit entre plusieurs choses pour témoigner
+le zele de ce pauvre peuple non encore
+(je le confesse) assés instruit és points de la religion,
+mais plus capable de posseder le Royaume des
+Cieux, que ceux qui sçavent beaucoup
+&amp; font des oeuvres mauvaises: Car quant à eux
+ce qu'on leur dit, ilz le croyent &amp; gardent
+soigneusement, &amp; nous pardeça ne voyons qu'infidelité
+entre les hommes. Que si on leur reproche
+leur ignorance, il la faudra donc reprocher
+à la pluspart de nous autres qui ne sommes Chrétiens
+que de nom. En un mot je coucheray ici
+en Latin ce que disoit saint Augustin: <i>Surgunt
+indocti &amp; rapiunt coelos, nos cum scientia nostra
+mergimur in infernum.</i></p>
+
+<p>J'adjouteray un trait de la simplicité d'un
+Neophyte nommé Margin du port de la Heve,
+lequel étant malade de la maladie dont il mourut,
+comme on lui parloit du Paradis celeste,
+demandoit si là on mangeoit des tourtes aussi
+bonnes que celles qu'on lui avoit fait manger.
+A quoy il lui fut repondu qu'il y avoit
+chose meilleurs, &amp; qu'il seroit content. Peu
+de jours aprés il deceda, &amp; fut enterré
+avec les Chrétiens, non sans debat, voulans les
+Sauvages qu'il fût enseveli avec ses peres, d'autant
+qu'il l'avoit desiré.</p>
+
+<p>J'eusse fait ici registre de ceux de deça qui ont
+eu l'honneur d'avoir des filieuls, &amp; filieules pardela,
+&amp; en faveur déquels on a imposé les noms
+(voire les leurs propres) a plusieurs Sauvages
+baptizés en nombre de plus de cent. Mais ilz ne s'en
+sont rendus dignes, n'y en ayant un seul qui ait eté
+touché de quelque charitable pitié envers eux.</p>
+
+<p>Et cependant Dieu a montré en diverses
+occurrences qu'il veut favoriser cette entreprise.
+Mais comme le proverbe dit qu'il nous vend
+toutes choses par travail &amp; peine: Aussi veut-il
+que par labeur &amp; patience cette terre soit
+habitée.</p>
+
+<p>Est à remarquer que jamais ne s'est perdu un
+seul vaisseau pour cette affaire. Qu'il y a eu des
+maladies inconues aux François lors qu'il n'y a
+point eu de necessité: mais qu'au temps de famine
+Dieu a fait cesser cette verge. Qu'il y a eu
+des obstacles &amp; envies étranges contre les
+entrepreneurs, mais ilz subsistent encore. Que
+quand la necessité de vivre (dont nous parlerons
+ci-aprés) est venue, Dieu a fait trouver des
+racines, qui sont aujourd'hui les délices de plusieurs
+tables en France, léquelles ignoramment,
+quelques uns appellent à Paris, <i>Toupinambour</i>,
+les autres plus veritablement <i>Canada</i>, (car elles
+sont delà venues ici) &amp; croy que ce sont les
+Afrodiles dont je parleray ci-après au chapitre
+<i>De la Terre</i>.</p>
+
+<p>Ci-dessus a eté veu que maitre Nicolas Aubry
+a eté perdu dans les bois, &amp; ne fut trouvé que le
+seziéme jour.</p>
+
+<p>Sur la fin du Printemps en l'an mille six cens
+dix les fils de Membertou ayans fait un long sejour
+à la chasse, avint qu'icelui Membertou
+fut pressé de faim. En cette disette il lui souvint
+avoir autrefois ouï dire à noz gens, que Dieu
+qui nourrit les oiseaux de l'air, &amp; les bétes de la
+Terre, ne delaisse jamais ceux qui esperent en lui.
+Là dessus il se met à le prier, &amp; envoye sa fille au
+ruisseau du moulin. Il n'eut eté gueres long
+temps en ce devoir que la voici arriver criant à
+haute voix, <i>Nouchich', Beggin pech'kmok, geggin
+pech'kmok</i>: Pere, le haren est venu, le haren est
+venu: &amp; eut abondance de vivres.</p>
+
+<p>J'ay veu deux hommes toujours malades &amp;
+goutteux en France, qui l'à n'ont senti aucune
+douleur.</p>
+
+<p>Je seroy trop long si je vouloy particulariser
+tut ce qui se pourroit rapporter en ce sujet, où
+n'y a moins de miracle qu'en ceux que le Pere
+Biart dit avoir eté faits és lieux où il s'est
+rencontré à la visite de quelques malades. Mais je
+veux donner quelque chose à la Nature, laquelle
+se joue continuellement à nous faire voir ses
+merveilles qui paroissent en milles sortes, tant
+és choses inanimées, qu'en la guerison de noz
+corps, léquels nous voyons souvent se r'aviser
+lors qu'ilz sont abandonnez des Medecins, &amp;
+que l'esperance de santé en est du tout perdue.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Sur la nouvelle dés Baptémes des Sauvages, les Jesuites
+se presentent pour la nouvelle France. Empechement.
+Retardement à la ruine de Poutrincourt.
+Association des Jesuites pour le traffic. L'Eglise est
+en la Republique. Bancs de glace d'eau douce
+en mer. Justice de Poutrincourt. Mauvaise intelligence des
+Jesuites avec Poutrincourt. Polygamie.</i></p>
+
+<h3>CHAP. X</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/N.png"></span>OUS avons ci-devant laissé le fils
+du sieur de Poutrincourt (que nous
+nommerons d'orenavant le sieur
+de Biencourt) au port de la Heve.
+Voyons maintenant la suitte de son voyage.
+Aprés qu'il fut arrivé sur le Banc aux Morues,
+il eut nouvelle de la mort du Roy: ce qui le
+mit en grande angoisse d'esprit, cuidant que la
+France seroit tout en trouble &amp; confusion. Par
+qui, ni comment cette mort il ne le peût sçavoir,
+fors que quelques Anglois trop prompts à croire
+en accusoient les Jesuites. Ce fut une merveille
+qu'en un si grand desarroy la France fût
+demeurée en son calme, voire qu'au méme temps
+l'on eût poursuivi le dessein du siege de Juliers.
+Or pour ne nous éloigner de nôtre sujet, ledit
+de Biencourt s'étant presenté à la Royne regente,
+elle fut fort contente d'entendre ce qui
+s'étoit passé aux regenerations spirituelles des
+Sauvages. En cette rencontre les Jesuites de
+Court qui virent l'occasion opportune, ne
+manquerent de l'empoigner par les cheveux,
+disans que le feu Roy leur avoit promis d'y
+envoyer de leurs gens, avec deux mille livres
+de pension. Et de fait long temps auparavant
+un nommé du Jarric de Bordeau l'avoit écrit.
+Aquoy la Royne enclinant, elle recommanda
+fort étroitement (comme aussi Madame de Guercheville)
+au sieur de Poutrincourt, ceux
+qui furent destinés à cela, sçavoir les Peres
+Pierre Biart, &amp; Evemond Massé. Mais ilz me
+pardonneront si je repete ici ce que je leur dis lors,
+&amp; leur avoit dit auparavant ledit sieur de Poutrincourt,
+qu'il n'étoit pas encore temps, &amp; ne
+se devoient tant hater d'aller là, où ilz ne verroient que
+solitude, &amp; une façon ce vivre difficile
+&amp; insupportable à gens de leur sorte: de
+maniere que leur travail pourroit étre mieux
+employé pardeça. Toutefois soit par zele, ou
+avidité de tout voir &amp; conoitre, &amp; de s'établir
+par tout, ilz poursuivirent leur pointe, &amp; firent
+si bien avec ledit Biencourt, âgé pour lors
+de dix-huit ans, que le rendez-vous leur fut
+donné à Dieppe au vint-quatriéme d'Octobre.</p>
+
+<p>Le sieur de Poutrincourt ayant fait de grandes
+pertes, comme nous avons veu ci-devant,
+&amp; ha ne pouvant seul suffire à l'entreprise, s'étoit
+associé avec deux honorables Marchans
+de ladite ville de Dieppe, Du Jardin, &amp; Du Quene.
+Le navire étoit quasi prét à faire voile
+pour se rendre en la Nouvelle-France dans
+le temps ordonné, &amp; secourir ledit Poutrincourt.
+Mais il eut tout loisir d'attendre, &amp;
+se curer les dents lui &amp; sa troupe jusques
+sur la fin de Juin, &amp; ce par l'occasion qui
+s'ensuit.</p>
+
+<p>Quand les marchans susdits virent les Jesuites
+en état de se vouloir mettre dans leur navire
+avec leur equippage (chose du tout eloignée de
+leur intention) ilz ne les y voulurent recevoir,
+disans que la mort du Roy leur étoit encor trop
+recente, qu'ilz ne vouloient point fournir à une
+habitation qui seroit à la devotion de l'Espagnol,
+&amp; qu'ilz ne pouvoient tenir leur bien asseuré
+en la compagnie de ces gens ici. Offrans
+neantmoins recevoir toutes autres sortes d'ordres,
+Capuccins, Cordeliers, Recollets &amp;c.
+Mais non les Jesuites, sinon que la Royne les
+voulût tous ensemble envoyer pardela. Autrement
+qu'on leur rendit leur argent.</p>
+
+<p>La dessus des plaintes à sa Majesté, qui en
+écrivit au sieur de Cigogne Gouverneur de
+Dieppe. Mais pour cela les marchans ne
+flechissent point: ains persistent au remboursement
+de leurs deniers. Trois mois se passent en
+allées &amp; venues. En fin la Royne ordonne deux
+mille écus pour ledit remboursement. Belle occasion
+pour faire des collectes par les maisons
+des Princesses, &amp; Dames devotes à Paris, Rouën,
+&amp; ailleurs. Ce qui fut fait avec un fruit qui
+pouvoit amener l'affaire à perfection. Mais les peres
+n'y employerent que quatre mille livres, moyennant
+quoy ilz debusquerent lédits marchans, &amp;
+prindrent leur association, pour participer aux
+profits &amp; emolumens de la navigation, dont
+fut passé contract le vintieme Janvier mil six
+cens unze, pardevant le Vasseur Notaire à Dieppe,
+&amp; Bensé son adjoint, ainsi que s'ensuit.</p>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/A6.png"></span> <i>Tous ceux qui ces presentes lettres verront ou
+oyront, Daniel de Guenteville Bourgeois Conseiller
+Eschevin de la ville de Dieppe, &amp; garde du seel
+aux obligations du la Viconté dudit lieu, pour tres-haut
+&amp; tres-puissant Seigneur, Monseigneur le Reverendissime
+&amp; Illustrissime François de Joyeuse par permission
+divine Cardinal du saint Siege Apostolique,
+Archevesque de Rouen, Primat de Normandie, Conte
+&amp; Seigneur dudit Dieppe au droit du Roy nôtre Sire,
+salut: Sçavoir faisons que pardevant Thomas Le Vasseur
+Tabellion juré audit Dieppe, &amp; René Bensé son adjoint,
+furent presens Thomas Robin Ecuier sieur de Colognes,
+demeurant en la ville de Paris, &amp; Charles de
+Biencourt Ecuyer sieur de saint Just, de present resident
+en ceste ville de Dieppe: léquels volontairement &amp;
+sans aucune contrainte par ces presentes reconurent &amp;
+confesserent avoir associé avec eux les venerables peres
+Pierre Biart superieur de la mission de la nouvelle-France,
+&amp; Evemond Massé de la compagnie de Jesus
+presens &amp; stipulans, tant pour eux que pour la Province
+de France, en ladicte compagnie de Jesus, pour la
+moitié de toutes &amp; chacunes les marchandises, victuailles,
+avansements, &amp; generalement en la totale carguaison
+du navire nommé la Grace de Dieu, appartenant
+audit sieur de Biencourt, étant de present en ce
+port &amp; havre de cette ditte ville de Dieppe, prét à
+faire voyage au premier temps convenable qu'il plaira
+à Dieu envoyer, en ladicte terre &amp; païs de la nouvelle-France.
+Toute laquelle carguaison s'est trouvée monter
+pour le compte, get &amp; calcul que lédites parties ont dit
+avoir fait entr'eux &amp; dont ilz sont demeurez d'accord
+&amp; contens, à la somme de sept mil six cens livres,
+sauf erreur de get &amp; calcul: La presente association faite
+moyennant le pris &amp; somme de trois mil huit cens livres
+que lédits sieurs de Biencourt &amp; Robin ont reconu
+&amp; confessé avoir receu par avance, pour ladite
+moitié en ladite carguaison dudit navire, dédits peres
+Biart &amp; Massé, tant pour eux qu'audit nom, dont
+iceux sieurs Robin &amp; de Biencourt se sont tenus pour
+contens, au moyen dequoy ils ont accordé &amp; consenti
+que lédits peres Biart &amp; Massé, tant en leurs noms
+qu'en la qualité susdite, jouissent &amp; ayent à leur profit
+la totale moitié de toutes &amp; chacunes les marchandises,
+profits &amp; autres choses, circonstantes &amp; dependances
+qui pourront provenir de la traite que se fera
+audit lieu de la nouvelle-France. Et en outre ont lédits
+sieurs Robin &amp; de Biencourt reconu &amp; confesssé
+avoir receu dédits peres Biart &amp; Massé, en leurs noms
+&amp; en ladite qualité, la somme de sept cens trente sept
+livres en pur &amp; loyal prét qu'ilz reconoissoient leur
+avoir été fait par iceux sieurs Biart &amp; Massé, édites
+qualitez, laquelle somme de sept cens trente-sept livres
+iceux sieurs Robin &amp; de Biencourt se submettent &amp;
+obligent payer &amp; rendre audits sieurs Biart &amp; Massé,
+ou autres ayans d'eux pouvoir &amp; mandement, en ladite
+ville de Paris, ou en la ville de Rouen, au retour
+dudit voyage. Et ledit sieur de Biencourt de sa part a
+reconnu &amp; confessé avoir eté payé par lédits peres Biart,
+Massé, &amp; sieur Robin, de la somme de douze cens vint-cinq
+livres pour le radoub dudit navire La grace de Dieu,
+promettant ledit sieur de Biencourt payer &amp;
+rendre icelle somme de douze cens vint cinq livres au
+retour dudit navire dudit voyage de la nouvelle France,
+ou icelle somme rabatre &amp; diminuer sur le fret dudit
+navire, qui se monte à la somme de mille livres, &amp;
+le reste montant à deux cens vint-cinq livres sera payé
+par ledit sieur de Biencourt audit retour, ainsi que dit
+est: Pour l'accomplissement &amp; effect déquelles choses
+susdites lédites parties ont obligé, chacun pour son
+fait &amp; regard, tous &amp; chacuns leurs biens &amp; revenus
+presens &amp; à venir, jurant n'aller jamais au contraire:
+&amp; requis faire controller ces presentes suivant
+l'Edict: En témoin de ce, nous à la relation dédits
+Tabellion &amp; Adjoint, avons mis à ces presentes ledit seel.
+Ce fut faict &amp; passé audit Dieppe en la maison
+dite la Barbe d'Or, le Jeudy aprés midi vintiéme
+jour de Janvier, l'an de grace mille six cens unze.
+Presens à ce honorable homme Jacques Baudouin Marchand
+demeurant audit lieu de Dieppe, témoins qui ont
+signé à la minute avec lédits sieurs contractans, Tabellion
+&amp; Adjoint suivant l'ordonnance, signé le Vasseur &amp; Bensé,
+&amp; seelé.</i></p>
+
+<p>Plusieurs ont crié &amp; parlé de ce contract au desadvantage des Jesuites,
+si bien ou mal je m'en rapporte.</p>
+
+<p>Le surplus des aumones nous ne voyons pas
+à quoy il a eté employé. Bien est-il certain que
+ce n'a point eté à cet affaire. Que si le jugement
+de Brutus avoit lieu, lequel (au rapport d'Agellius)
+condemnoit celuy qui avoit employé
+une béte de charge à autre usage qu'il
+n'avoit dit en la prenant, les Peres qui ont receu
+lédites aumones se trouveroient avoir tort.
+Certe telles voyes sont d'autant plus à blamer,
+qu'elles otent la volonté de bien faire &amp; ayder
+à cette entreprise à ceux qui autrement y seroient
+disposés. C'est pourquoy s'il falloit donner
+quelque chose, c'étoit à Poutrincourt &amp; non
+au Jesuite, qui ne peut subsister sans lui. Je veux
+dire qu'il falloit premierement ayder à établir
+la Republique, sans laquelle l'Eglise ne peut
+étre, d'autant que (comme disoit un ancien
+Evéque) <i>l'Eglise est en la Republique, &amp; non la
+Republique en l'Eglise</i>.</p>
+
+<p>Le navire equippé, on le met en mer le vint-sixiéme
+Janvier. Mais tant de vents contraires
+s'éleverent en cette saison, que c'est chose incroyable.
+Ayans passé le grand Banc des Morues
+noz gens rencontrerent des bancs de glace
+hauts comme des montaignes, de plus de cinquante
+lieuës d'étendue, que l'on pense se décharger
+de la grande riviere de Canada à la mer,
+&amp; ne viennent pas toutes de la mer glaciale,
+comme on pourroit penser. Car la longue navigation
+ayant epuisé d'eau douce le vaisseau,
+la necessité en fit faire l'experience.</p>
+
+<p>Le saint Esprit consolateur des affligés amena
+en fin le sieur de Biencourt au Port-Royal le
+jour de Pentecôte, dont furent rendues graces
+solennelles à Dieu. Mais le voyage se trouva
+inutil &amp; ruineux, d'autant que faute d'étre venu
+comme il avoit eté ordonné, les Sauvages
+(qui ne vivent de provision) ayans eu necessité
+de vivres durant l'hiver (car lors ils ne peuvent
+pécher, &amp; la chasse leur est difficile quand la
+saison est trop douce) avoient mangé une partie de leurs
+pelleteries, &amp; ce qui étoit resté avoit préque eté
+troqué par des Maloins &amp; Rochelois arrivés en
+ces cotes là long temps auparavant.</p>
+
+<p>La méme longueur de voyage avoit fait consommer
+beaucoup de vivres, &amp; n'étoit question
+d'employer le surplus à la troque des Castors.
+Et neantmoins il falloit faire argent pour payer
+les gages des matelots, &amp; retourner au secours.
+Occasion que l'on bailla à la troque le
+moins de vivres qu'il fut possible. Cependant le
+sieur de Poutrincourt ayant eu avis par les Sauvages
+que lédits Rochelois &amp; Maloins étoient
+aux Etechemins en un port dit La pierre blanche,
+il y alla partie pour recouvrer quelques vivres
+(se souvenant de l'année precedente) partie pour rendre
+justice ausdits Sauvages sur la plainte qu'ilz
+luy faisoient qu'un de Honfleur les avoit pillé, &amp;
+tué une de leurs femmes, &amp; un autre avoit ravi une
+de leurs filles. Là on procede juridiquement contre
+cetui-ci. Son procés luy est fait &amp; parfait &amp;
+non à l'autre qui ne fut trouvé. Le Pere Biart se
+rend mediateur pour le captif jusques à l'excés
+&amp; importunité. Si bien que sur quelques consideration
+in impetra sa grace, toutefois avec cette
+honnete remontrance audit Biart: <i>Mon pere</i>
+(dit Poutrincourt) <i>je vous prie me laisser faire ma
+charge, je la sçay bien, &amp; espere aller aussi bien en Paradis
+avec mon epée, que vous avec votre breviaire.
+Montrez moy le chemin du ciel, je vous conduiray bien
+en terre</i>. Par ceci se reconoit qu'il y avoit déja
+de la mauvaise intelligence entre les Jesuites &amp;
+leur Capitaine, dont on attribue la cause à ce
+qu'ilz vouloient trop entreprendre, &amp; se meler
+de trop de choses, qui seroient longues à deduire,
+à quoy ne se pouvoit accommoder ledit sieur
+de Poutrincourt. Ce qui a tousjours continué depuis,
+&amp; apporté beaucoup de ruine à cet affaire,
+comme sera veu par la suitte de ceste histoire.</p>
+
+<p>Et non seulement cette antiphatie s'est rencontré
+de mauvais augure dés le commencement
+entre les Jesuites &amp; les François, mais aussi
+entre eux &amp; les Sauvages baptizés, léquels
+ayans par la liberté naturelle l'usage de la polygamie,
+c'est à dire de plusieurs femmes, ainsi
+qu'aux premiers siecles de la naissance &amp; renaissance
+du monde, ilz les ont de premier abord
+voulu reduire à la monogamie, c'est à dire, à la
+societé d'une seule femme, chose qui ne se
+pouvoit faire sans beaucoup de scandales à ces peuples,
+ainsi qu'il est arrivé: car les Sauvages voyans
+qu'on leur commandoit de quitter leurs femmes,
+ont dit que les Jesuites étoient des méchantes gens,
+au lieu de concevoir une bonne opinion d'eux. Et
+falloit apporter en telle affaire la prudence que
+nôtre Sauveur a recommandée &amp; commandée
+à ses Apôtres, en sorte que cela fût venu de gré
+à gré, ou autrement laisser les choses en l'état
+qu'elles se retrouvoient par une tolerance telle
+que Dieu l'avoit eue envers les anciens Peres
+auquels la polygamie n'est en nul lieu blamée
+ni tournée à vice, ni cette permission que nous
+voyons en la loy de Nature &amp; en la loy écrite,
+expressement revoquée en la loy Evangelique.
+J'ay quelquefois, me trouvant le loisir, fait
+un écrit sur cette matiere en faveur de la polygamie,
+auquel je n'ay trouvé personne qui
+m'ait sçeu valablement repondre: non que je
+me soucie de cela, mais pour defendre par maniere
+de paradoxe, l'honnéte liberté de la nature,
+qui par tant de siecles a eté approuvée par tout
+le monde, hors-mis en l'Empire Romain, dans
+lequel la pluspart des Apôtres ayans exercé leur
+ministere, se sont aisément accomodés à la loy
+civile &amp; politique, sous laquelle ilz vivoyent.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Retour de Poutrincourt en France. Defiance sur les
+Jesuites: Biencourt Vice-Admiral. Rebellion.
+Mort du grand Membertou. Un Jesuite en vain
+essaye de vivre à la Sauvage. Plaisante precaution
+d'un Sauvage: Association de la dame de Guercheville
+avec Poutrincourt. A la salvation des Jesuites
+elle se fait donner la terre, &amp; prend pour administrateurs
+iceux Jesuites.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XI</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/N.png"></span>OUS avons dit ci-dessus que la longueur
+du dernier voyage avoit consommé
+beaucoup de vivres, &amp; étoit
+besoin de retourner en France sans
+beaucoup de fruit, pour faire un nouvel avitaillement.
+Ledit sieur de Poutrincourt en print la
+charge, laissant à son fils le gouvernement de
+dela. Il y avoit lors (c'étoit au mois d'Aoust)
+quelques navires sur la côte des Etechemins, sçavoir
+le Capitaine Platrier de Dieppe à la riviere
+Sainte-Croix &amp; à la riviere saint Jean, Robert
+Gravé fils du Capitaine Dupont de Honfleur, &amp;
+un nommé Chevalier de saint Malo. Le pere
+Biart, duquel on étoit en deffiance, se sachant au
+Port Royal, demanda d'aller trouver ledit Dupont
+pour apprendre la langue du païs, &amp; tourner
+en icelle l'oraison Dominicale, le symbole
+des Apôtres, &amp; dresser quelque catechisme pour
+l'instruction des Sauvages. Ce que ne voulut
+permettre le sieur de Biencourt sur le soupçon
+qu'il avoit que le Jesuite ne machinät quelque
+chose pour le deposseder. Mais s'offrit à l'y mener
+lui-méme dans peu de jours voire de lui traduire,
+ce qu'il desiroit selon que la langue le
+pourroit permettre, n'étant ledit Dupont plus
+sçavant que lui en cela. A quoy le Jesuite ne se
+voulut accorder.</p>
+
+<p>Sur la fin du mois le sieur de Biencourt alla
+aux Etechemins pour se faire reconoitre par les
+susdits en qualité de Vice-Admiral dont il étoit
+pourveu dès y avoit quelques années &amp; apporter
+leur charge-partie. Platrier fit les submissions
+deuës, &amp; se soumit à payer le cinquiéme des castors
+qu'il avoit troqué, &amp; assister ledit sieur, se
+plaignant de l'empechement que lui faisoient
+les Anglois en son traffic. Mais les autres ne firent
+pas de méme. Car il y eut (comme l'an precedent) des
+rebellions, &amp; violences que je ne
+veux minutter ici.</p>
+
+<p>Au retour de ce voyage deceda le grand Sagamos
+des Sauvages Membertou, le dix-huitiéme
+Septembre mille sis cens unze. Il receut les
+derniers Sacremens, &amp; fit beaucoup de belles
+remontrances à ses enfans sur la concorde qu'ils
+devoient maintenir entre eux, &amp; l'amour qu'ils
+devoient porter au sieur de Poutrincourt (qu'il
+appelloit son frere) &amp; les siens. Et sur tout leur
+recommanda d'aymer Dieu, &amp; demeurer fermes
+en la foy qu'ilz avoient receuë, &amp; la dessus
+leur donna sa benediction. Etant passé de cette
+vie on alla querir le corps en armes, le tambour
+battant, &amp; fut enterré avec les Chrétiens.</p>
+
+<p>En cette saison tandis que le temps permettoit
+encore d'aller au loin, il print envie au compagnon
+du pere Biart dit Evemond Massé d'aller
+passer quelques jours à la riviere Saint-Jean
+avec Louis fils du feu Henri Membertou, se
+proposant avoir assez de force pour vivre à la
+nomadique, ou plutot à la Sauvage. Mais luy &amp;
+un valet qu'il avoit mené se virent bientot
+dechuz de leur embonpoint, &amp; tellement diminués,
+que le Jesuite en devint malade, &amp; quasi
+perclus des ïeux faute de bon appareil. Ledit
+Louis le voyant en ce mauvais état, craignoit
+qu'il ne mourût. Et pour-ce lui dit: Ecri donc à
+Biencourt, &amp; à ton frere, que tu es mort malade,
+&amp; que nous ne t'avons pas tué. Je m'en garderay
+bien (dit le Jesuite) car possible qu'aprés
+avoir écrit la lettre tu me tuerois, &amp; cette lettre
+porteroit que tu ne m'aurois pas tué. Là dessus
+le Sauvage revint à soy; &amp; se prenant à rire: Bien
+donc (dit-il) prie Jesus que tu ne meure pas, afin
+qu'on ne nous accuse de t'avoir fait mourir.</p>
+
+<p>Une autre fois le Pere Biart voulut accompagner
+le sieur de Biencourt au fond de la baye
+Françoise qui est entre le Port Royal &amp; la riviere
+Saint Jean. Ils eurent vent à propos en allant,
+mais au retour ils se virent en double
+peril, &amp; des vents &amp; des vivres, car ilz n'en avoient
+porté que pour huit jours, &amp; ja ilz avoient
+atteint le quinziéme. En tette extremité le Jesuite
+persuade la compagnie de faire un voeu à
+nôtre Seigneur &amp; à sa benoite Mere, que s'il
+leur plaisoit leur donner vent propice, les quatre
+Sauvages qui étoient avec eux se feroient
+Chrétiens. Le vent fut le lendemain propice.
+Mais les Sauvages ne furent Chrétiens.</p>
+
+<p>Voila ce qui se passoit pardela, tandis que le
+sieur de Poutrincourt travailloit à un nouvel
+embarquement pardeça pour secourir ses gens.
+Et d'autant que (comme a eté veu ci-devant) au
+lieu d'avancer il s'étoit depuis quatre ans laissé
+piper à toutes sortes de gens, &amp; avoit fait des
+voyages ruineux, son fond s'étant fort epuisé,
+les Jesuites qui avoient interét à l'affaire lui firent
+associer pour quelque somme la dame
+Marquise de Guercheville. Mais j'aymeroy
+mieux ouïr dire qu'ils eussent liberalement employé
+les aumones par eux receuës à cela, puis
+qu'elles avoient eté données à cette fin. Au
+moyen de cette association elle prenoit bonne
+part en la terre de la Nouvelle-France, sans
+toutefois que ledit sieur luy eût specifié ce qui
+étoit de sa reserve, pour n'avoir en main les tiltres,
+léquels il avoit laissés en la Nouvelle-France.
+Quoy voyant ladite Dame elle fut conseillée
+(le Pere Biart dit qu'elle eut bien l'engin) de
+prendre retrocession du sieur de Monts de tous
+les droits, actions, &amp; pretentions qu'il avoit onques
+eu en la Nouvelle-France par don du Roy
+Henry IIII, hors-mis seulement le Port Royal,
+auquel ledit Jesuite dit que Poutrincourt fut
+serré &amp; confiné comme en prison. Voila belle
+recompense de tant de pertes &amp; travaux. Mais
+il ne dit point que lédits tiltres portent que le
+Roy donne audit sieur <i>le port Royal &amp; terres adjacentes
+tant &amp; si avant qu'il se pourra étendre</i>. De sorte
+que s'il a la force en main il aura bien le tout.
+Un Jesuite nommé Gilbert du Ther fut envoyé
+par icelle dame administrateur de son association,
+&amp; nommé coadjuteur aux autres de
+dela, comme s'ils en eussent eu affaire. Ainsi le
+vaisseau part de Dieppe à la fin de Decembre
+sous la conduite du Capitaine l'Abbé, &amp; arrive
+au Port-Royal un mois aprés au grand contentement
+des attendans, ledit sieur de Poutrincourt
+étant demeuré en France.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Contentions entre les Jesuites &amp; ceux de Poutrincourt.
+Jesuites s'embarquent furtivement pour retourner
+en France. Sont empechés. Biart excommunie Biencourt
+&amp; les siens. Exercices de Religion delaissez.
+Reconciliation simulée. Saisie du navire de Poutrincourt.
+Lettre de lui-méme plaintive contre les Jesuites.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XII</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>A venue dudit Gillebert ne guerit
+pas la maladie de contention
+&amp; mes-intelligence qui
+dés long temps s'étoit formée
+en cette petite compagnie. Car il
+se voulut mesler d'accuser un nommé Simon
+Lambert d'avoir vendu du blé de l'embarquement
+à Dieppe, &amp; mis en compte deux barils de biscuit
+plus qu'il n'y en avoit: Et cetui-ci l'accusa de
+plusieurs discours tenus dans le navire au voyage.
+Qui ressentoient un fort mauvais François.
+Et à ce coup ne pare point le Pere Biart en son
+apologie, sinon qu'il dit qu'il y a de bons &amp; authentiques
+actes de l'innocence dudit Gillebert
+à Dieppe.</p>
+
+<p>Aussi a-il bien froidement paré à la plainte
+du sieur de Biencourt, lequel allegue qu'un nommé
+Merveille avoit projetté de le tuer sous ombre
+de confession sacramentale, ayant prés de soy un
+pistolet bendé, amorcé, &amp; le chien abbatu au
+méme lieu où il se confessoit, se pourmenant là
+méme icelui Biencourt à la riviere Saint-Jean.</p>
+
+<p>Le méme pere Biart passe sous silence sept
+mois de temps, sçavoir depuis Janvier jusques à
+la fin d'Aoust, durant léquels y eut un divorce
+entre eux fort memorable, &amp; qui sert à l'histoire.
+Car on dit, &amp; le sieur de Poutrincourt écrit,
+que les Jesuites aprés avoir reconu le païs, &amp;
+tiré des tables geographiques d'icelui, voulurent
+fausser compagnie, &amp; s'en retourner furtivement
+en France dans le navire du Capitaine
+l'Abbé. A l'effect dequoy ilz s'y retirerent
+secretement sans dire Adieu. Dont le sieur de
+Biencourt ayant eu avis, il arreta ledit Capitaine
+(qui étoit à terre) jusques à ce qu'il luy eût
+rendu ses gens. Car il disoit prudemment que,
+peut étre, ils avoient consulté ensemble de mener
+le navire en Espagne, ou ailleurs, &amp; non à
+Dieppe. Item que le Roy &amp; la Royne regente
+sa mere les avoient fort recommandés à son pere,
+&amp; par ainsi ne les pouvoit perdre de veuë.
+D'ailleurs qu'il ne voyoit aucune revocation de
+leur general, ni d'autre quelconque. Et en somme,
+qu'ilz ne devoient laisser là une troupe de
+Chrétiens sans exercice de religion, &amp; qu'ilz
+devoient se souvenir à quelle fin ils étoient là venus.
+Adjoutant qu'à leur occasion étoit retourné
+en France un honnéte homme Prétre, duquel
+chacun se contentoit fort. Le Capitaine se
+voyant pris, pria les Jesuites de sortir de son
+vaisseau, mais aprés interatives prieres ilz n'en
+voulurent rien faire, ains le Pere Biart envoya
+par écrit audit Biencourt une Excommunication
+tres-ample tant contre luy que ses adherans,
+laquelle est couchée tout au long au Factum
+du sieur de Poutrincourt contre lédits
+Biart, &amp; Massé. Ce qu'entendant Louis fils de
+Membertou il s'offrit de les depécher, mais ledit
+Biencourt leur defendit fort expressement
+de leur faire tort, disant qu'il avoit à en repondre
+au Roy. Bref il fallut rompre les portes
+&amp; luy faire commandement de par le Roy, &amp;
+dudit sieur de Biencourt de descendre à terre, &amp;
+venir parler à luy. A quoy fut répondu qu'il n'en
+feroit rien, &amp; ne le reconoissoit que pour un voleur
+(le procés verbal porte cela) &amp; excommunioit
+tous ceux qui lui toucheroient. Je veux
+croire que la colere le faisoit parler ainsi, &amp; dire
+beaucoup d'autres choses: car quand il fut appaisé
+il descendit, voyant qu'il falloit passer par là.
+Mais ilz furent plus de trois mois sans faire
+aucun service, ni acte public de religion.</p>
+
+<p>En fin le lendemain de la saint Jean Baptiste
+ledit Biart regardant plus loin vint à demander
+la paix, &amp; reconciliation, s'excusant avec un
+ample discours de tout ce qui s'étoit passé, &amp; priant
+de l'oublier. Cela fait il dit la Messe, &amp; sur le vépre
+pria ledit sieur de faire passer ledit Gillebert
+en France dans quelques navires qui étoient
+aux Etechemins (car l'Abbé étoit parti dés le
+mois de Mars) ce que lui étant accordé, il écrivit
+une lettre au sieur de Poutrincourt pleine
+de louanges de son fils, avec tant d'honneteté &amp;
+humilité que rien plus. Mais auparavant l'Abbé
+n'avoit pas eté plutot arrivé à Dieppe que
+les Jesuites de Rouen &amp; d'Eu firent saisir souz le
+nom de ladite Dame tout ce qui étoit dans le
+navire, qui fut consommé en allées &amp; venuës
+&amp; frais de justice. De sorte que voila le pauvre
+Gentilhomme mis au blanc, dont s'ensuivit
+une maladie qui pensa l'atterrer du tout.
+Cependant l'hiver venu n'y eut moyen d'envoyer
+nouveau secours à ceux qui étoient pardela
+en grande misere, contraints d'aller chercher
+du gland pour vivre: en quoy faisant ilz
+trouverent des racines fort bonnes à manger
+dont je parle ci-dessous au chapitre de la Terre.
+Aprés vint le Printemps qui leur apporta du
+poisson à foison.</p>
+
+<p>Pour entendre ce qui suivit ladite saisie
+est bon de representer ce que m'en écrivit ledit
+sieur par une lettre datée à Paris du quinziéme
+May mille six cens treze, moy étant en Suisse,
+car le Pere Biart n'en fait aucune mention, quoy
+qu'il soit fort exact à repondre au Factum publié
+contre luy &amp; ses associez:</p>
+
+<blockquote>
+Comme je vouloy (dit-il) faire declarer l'excommunication
+abusive, le Pere Coton me fait rechercher par un nommé
+du Saulsay pour renouveler l'amitié &amp; secourir
+nos gens. Je m'y accorde volontiers veu la
+necessité où ils étoient. Ilz me mettent un
+Marchant en main, auquel ma femme &amp; moy
+nous obligeames par corps pour ls somme de
+sept cens cinquante livres. Ilz supposent la Marquise
+en avoir donné autant par un écrit signé
+de sa main. Ledit Du Saulsay prent l'argent
+&amp; s'oblige de faire le voyage. Mais comme
+il étoit prét à partir, voici arriver ledit
+Gillebert, qui renverse l'affaire en sorte que
+Du Saulsay fut contremandé, le secours abandonné,
+&amp; mon argent perdu. Me voyant ainsi
+traité je fais appeller le Pere Coton au Chatelet
+pour me representer ledit Du Saulsay, ou
+me rendre mon argent, ou l'obligation. Il dit
+qu'il ne conoissoit ledit Du Saulsay. Toutefois
+il est leur Lieutenant general en leur entreprise
+couverte du nom de ladite Marquise. Je
+fus condemné par corps à payer le Marchant.
+Comme je faisois radouber nôtre navire à
+Dieppe ilz me font arréter prisonnier. Ces
+longues traverses m'ont beaucoup retardé.
+Mais aprés Dieu a permis que mon navire est
+arrivé à la Rochelle, où Messieurs George &amp;
+Macquin on mis ce qui y manquoit, &amp; au commencement
+de ce mois a fait sa route. Dieu
+le vueille conduire. Je say ce que je puis pour
+me déchainer des miseres de deça. Monsieur le
+Prins ha l'affaire de la Nouvelle-France, reservé
+ce qui m'est cedé &amp;c.
+</blockquote>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Embarquement des Jesuites pour aller posseder la
+Nouvelle-France. Leur arrivée. Contestations entre
+eux. Sont attaqués, pris pillés, &amp; emmenés par les
+Anglois. Un Jesuite tué, avec deux autres. Lacheté
+de Capitaine. Charité des Sauvages. Retour des
+Anglois en Virginie avec leur butin &amp; les Jesuites.
+Et retour d'eux-mémes avec les Jesuites en la
+côte de la Nouvelle-France.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XIII</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/V.png"></span>OILA le fruit de la reconciliation
+mentionnée ci-dessus, qui
+ne demeura pas là: Car il paroit à
+un bon entendeur que les Peres
+aprés voir reconu la terre, voulurent
+avoir part au gateau, &amp; regner sous le nom
+emprunté d'une dame. Ilz firent donc un
+embarquement au temps qu'ilz tenoient le sieur
+de Poutrincourt en arrét, pour aller en son voisinage
+pardela prendre possession de ladite terre.
+A l'effect dequoy ils avoient mené bon nombre
+d'hommes, &amp; recuilli de grandes aumones.
+La Royne (dit le Pere Biart) leur avoit baillé
+quatre tentes, ou pavillons du Roy, &amp; les munitions
+de guerre. Il ne dit paraventure pas tout.
+D'autres avoient contribué pour fournir au surplus.
+Et ainsi bien equippé partirent de Honfleur
+le 12 Mars, mille six cens treze.</p>
+
+<p>Arrivans à la Heve ils y planterent une Croix,
+&amp; y apposerent les armes de ladite Dame pour
+marque de prise de possession. Puis vindrent au
+Port Royal, où ilz ne trouverent que deux hommes
+(car le sieur de Biencourt étoit allé avec ses
+gens à la découverte) &amp; les deux Jesuites Biart
+&amp; Massé, léquels ilz receurent dans leur navire
+pour les accompagner au lieu où ils alloient
+planter leur colonnie, sçavoir à Pemptegoet,
+autrement dit la riviere de Norombegue, où des
+contestations s'émeurent dés le commencement,
+qui furent les avant-courrieres de leur deffaite
+et ruine. En quoy semble qu'il y ait quelque effect
+du jugement de Dieu qui n'a peu approuver
+cette entreprise apres tant de torts faits au sieur
+de Poutrincourt. Car ilz ne furent plutot arrivés
+que quelques Sauvages en avertirent certains
+Anglois de Virginia, qui étoient à la côte, léquels
+venans voir quels gens c'étoient, amis ou
+ennemis, on dit que Gillebert du Thet Jesuite
+commença à crier Arme, arme, ce sont Anglois,
+&amp; là-dessus tira le canon, auquel fut repondu
+vigoureusement, &amp; de telle sorte que l'Anglois
+aprés en avoir tué trois (du nombre déquels fut
+ledit Gillebert) &amp; blessé cinq, il s'empara du
+navire, lequel il pilla entierement, pois descendant
+à terre fit tout de méme sans resistance: Car le
+Capitaine du Saulsay s'en étoit lachement fui
+avec quatorze de ses gens dans les bois, &amp; le Pilote
+Isac Bailleul s'étoit semblablement retiré
+derriere une ile avec autres quatorze attendant
+l'issue de l'affaire. Le reste étoit ou mort, ou
+prisonnier. Le lendemain sur parole d'asseurance
+vint du Saulsay, auquel on demande ses commission
+&amp; sa charte partie, ce que n'ayant sceu
+representer, on l'arguë d'étre un forban &amp; pyrate,
+&amp; en consequence de ce on distribue le
+butin aux soldats. Le Capitaine Anglois s'appelloit
+Samuel Argal, &amp; son Lieutenant Guillaume
+Turnel, léquels ne se voulans charger
+de tant d'hommes, retindrent seulement les Jesuites,
+Le Capitaine de marine Charle Fleuri d'Abbeville,
+un nommé La Motte, &amp; une douzaine de
+manouvriers, r'envoyant le reste dans
+une chaloupe avec peu de vivres chercher
+fortune où ilz pourroient, léquels par un bon-heur
+non attendu, en cet equippage rencontrerent
+le pilote Bailleul avec quatorze de leurs compagnons
+parmi des iles, &amp; s'en allerent le long
+de la côte, avec beaucoup de peines jusques à
+l'ile de Menane, qui est entre le Port Royal &amp;
+les iles Sainte-Croix premiere demeure de nos
+François. De là traversans la Baye Françoise ilz
+gagnerent l'ile longue, où ilz butinerent un magazin
+de sel appartenant au sieur de Poutrincourt,
+qui leur servit à faire provision de poisson. Puis
+traversans la baye sainte-Marie vindrent au
+Cap fourchu, où Louis fils de Membertou leur
+fit tabagie (c'est à dire festin) d'un orignac, ou
+Ellan. Plus outre vers le port au Mouton ils eurent
+en rencontre quatre chaloupes de Sauvages
+qui leur donnerent liberalement à chacun
+demie galette de biscuit, qui est chose bien
+considerable, &amp; en quoy se reconoit une merveilleuse
+charité de ces peuples, laquelle vint bien
+à point à ces pauvres gens qui n'avoient mangé
+pain il y avoit trois semaines. Ces Sauvages leur
+donnerent avis que non loin de là y avoit deux
+navires François de Saint-Malo, dans léquels
+ilz repasserent en France.</p>
+
+<p>Les Anglois ce-pendant reprindrent la route
+de Virginia avec leurs brigandages, où arrivés,
+le Pere Biart dit que le nom de Jesuite fut
+si odieux qu'on ne parloit que de gibets &amp; de
+les pendre tretous. A quoy resista le Capitaine
+Argal, parce qu'il leur avoit donné parole
+d'assurance. Mais le méme dit que conseil
+fut tenu, &amp; resolu d'envoyer les trois vaisseaux
+susdits courir la côte, raser toutes les places
+des François, &amp; mettre au fil de l'epée tout ce
+qui feroit resistance, pardonnant neantmoins à ceux
+qui se rendroient volontairement léquels on
+renvoyeroit en France. Argal étoit dans la Capitainesse
+Angloise &amp; avec lui le Capitaine Fleuri, &amp;
+quatre autres François. Turnel avec les Jesuites étoit
+dans le navire captif. La barque sus-mentionnée
+suivoit aussi.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Brigandage des Anglois. Lettre du sieur de Poutrincourt narrative
+de ce qui s'est passé. Conjectures entre les Jesuites. Plainte
+de Poutrincourt. Extrait d'une requéte contre les Jesuites
+par les Chinois. Anglois retournas en Virginie écartez
+diversement. Le navire Jesuite porté par vents contraires en
+Europe.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XIV</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/E3.png"></span>N cette expedition les Anglois retournerent
+premierement à Pemptegoet,
+où ilz brulerent les fortifications commencées
+des Jesuites, &amp; au lieu de
+leurs croix en dresserent une portant le nom
+gravé du Roy de la Grande Bretagne. Ils en
+firent autant à l'ile Sainte-Croix, d'où ilz traverserent
+au Port Royal, &amp; n'y ayans trouvé personne
+(car le sieur de Biencourt ne se doutant d'aucun
+ennemi étoit allé à la mer, &amp; partie de ses
+gens étoient au labourage à deux lieuës du Fort)
+ils eurent beau jeu pour voler tout ce qui y étoit,
+à quoy ilz ne manquerent, ni à ravir le bestial
+qui étoit au dehors, chevaux, vaches, &amp; pourceaux,
+puis brulerent l'habitation, &amp; à force de
+pics &amp; cizeaux effacerent les fleurs de lis, &amp; les
+noms des sieurs de Monts &amp; de Poutrincourt
+gravés dans un roc prés icelle habitation. Le pere
+Biart écrit qu'il se mit deux fois à genoux devant
+Argal, à ce qu'il eût pitié des pauvres François
+qui étoient là, &amp; leur laissât une chaloupe
+&amp; quelques vivres pour passer l'Hiver. Item que
+l'Anglois lui a voulu mal pour ne lui avoir voulu
+montrer l'ile Sainte-Croix, ni le conduire au
+Port Royal: Ains qu'un Sagamos des Sauvages
+fut couru &amp; attrappé, lequel fit cet office. Mais
+le sieur de Poutrincourt décrit cette affaire
+autrement en une lettre que je receu de sa part l'an
+suivant mille six cens quatorze, étant encore en Suisse:</p>
+
+<blockquote>
+<i>Vous avés sceu</i> (dit-il) <i>comme les envieux &amp; cupides
+de regner firent bende à part ne pouvans mettre à fin
+leurs mauvais desseins contre mon fils &amp; moy, dont Dieu
+m'a vengé à leur ruine, mais non sans que j'en aye ressenti
+de la disgrace. Arrivé dont que je fus au mois de May
+six cens quatorze je trouvay nôtre habitation brulée,
+les armes du Roy &amp; les nôtres brisées, tous nos bestiaux
+enlevés, &amp; nôtre moulin reservé, parce qu'ils
+n'y sceurent aborder, d'autant que la mer perdoit
+&amp; que de noz gens étoient au labourage, auquel
+parla Biart l'un des habiles de son ordre, leur voulant
+persuader de se retirer avec les Anglois: que c'étoient
+bonnes gens: qu'est-ce qu'ilz vouloient faire avec leur
+Capitaine (parlant de mon fils) destitué de moyens,
+avec lequel ilz seroient contraints de vivre comme bétes.
+Aquoy repondit un nommé la France: Retire toy,
+autrement je te couperay le col de cette hache,</i> id est
+vade retrorsum satana. <i>A l'instant mon fils, qui étoit
+devers l'ile longue, averti par les Sauvages, arrive, &amp;
+presente le combat seul à seul, tant pour tant. Mais
+au lieu de ce le Capitaine Anglois demanda de parler
+à lui en seureté. Ce qui lui fut accordé, &amp; mit lui
+deuxiéme pied à terre, raconte que mon fils étant Gentilhomme
+il avoit regret de ce qui s'étoit passé; mais que
+ces pervers avoient suscité leur general de la Virginie
+d'envoyer executer ce malheureux acte, lui ayans fait
+croire que nous avions pris un navire Anglois, ce qui
+étoit faux: que je viendrois avec trente canons pour
+me fortifier sur le Port-Royal, &amp; qu'il seroit impossible
+aprés de nous avoir: que si on nous permettoit celà,
+la France étant remplie de peuple il y en viendroit
+telle quantité qu'on les depossederoit de la Virginie,
+mais qu'à l'heure le sieur de Biencourt étoit foible, &amp;
+vouloit qu'on le fit mourir s'ilz ne venoient à bout de
+lui: que s'il y étoit tué, ou incommodé de vivres, lui &amp;
+les siens mourroient de faim: que le pere perdroit tout
+courage, &amp; ne pourroit venir à chef de son entreprise.
+Souvenez vous de l'histoire de Laudonniere, au voyage
+duquel ceux qui voulurent se separer attirerent les Hespagnols
+sur eux. Si vous sçaviez toutes les particularités,
+il y auroit bien dequoy enfler vôtre histoire.
+A Dieu mon cher ami.</i>
+</blockquote>
+
+<p>Je ne veux me meler d'étre juge en ces rapports
+contraires. Mais par le discours du Pere
+Biart il y a lumiere pour croire qu'il a eté conducteur
+des Anglois en ces choses. Car à quel
+propos le mener là par apres retourner
+en Virginia, là où (dit-il) Argal s'attendoit de le
+faire mourir en acquerant louange de fidelité à
+son office? Et le sujet de le faire mourir, c'est
+pour ne lui avoir voulu montrer l'ile Sainte-Croix,
+&amp; le Port-Royal. Il est donc à presumer
+qu'il l'avoit promis. Mais qui avoit dit
+aux Anglois qu'il y avoit du bestial, méme des
+pourceaux aux glands dans les bois, &amp; des hommes
+au labourage à deux lieuës de là, sinon le
+Pere Biart? D'ailleurs il ne dit point qui étoit ce
+Sagamos qui fut attrappé, ni où il fut remis à
+terre. Et me semble impossible de pouvoir attrapper
+par force un Sauvage qui peut aisement
+nous devancer par les bois à la course, &amp; à la
+mer dans un canot d'écorce.</p>
+
+<p>J'adjoute à ceci (&amp; le Pere Biart en est d'accord)
+que les Sauvages n'aiment nullement les Anglois
+à-cause des outrages qu'ilz leur ont fait: de
+sorte qu'iceux Sauvages tuerent il y a quelques
+années un de leurs Capitaines. Suivant quoy il
+n'y a point d'apparence qu'un Capitaine Sauvage
+leur eût voulu rendre ce bon office, ains se
+seroit plutot fait tailler en pieces.</p>
+
+<p>Or si en justice le premier complaignant &amp;
+informant est receu au prejudice de celui qui
+vient en recriminant, le sieur de Poutrincourt
+aura sans doute gain de cause en ceci. Car l'apologie
+du Pere Biart n'est que de l'année mille
+six cens seze, &amp; la plainte dudit sieur faite
+devant le Juge de l'Admirauté de Guyenne au
+siege de la Rochelle, est du dix-huitiéme Juillet
+six cens quatorze, dont voici la teneur.</p>
+
+<blockquote>
+Messire Jean de Biencourt Chevalier sieur
+de Poutrincourt, Baron de Saint-Just, seigneur
+du Port-Royal &amp; païs adjacens en la
+Nouvelle-France, vous remontre que le dernier
+jour du mois de Decembre dernier il
+partit de cette ville, &amp; fit sortir hors le port
+&amp; havre d'icelle un navire de soixante-dix
+tonneaux, ou environ, nommé La prime de la
+tremblade, pour faire voile, &amp; aller de droite
+route au Port-Royal, où il seroit arrivé le dix-septiéme
+Mars dernier. Et y étant il auroit appris
+par le rapport de Charles de Biencourt
+son fils ainé Vice-Admiral &amp; Lieutenant general
+és païs terres &amp; mers de toute la Nouvelle-France,
+que le general de quelques Anglois
+étant en Virginia distant six-vints lieuës,
+ou environ du susdit Port, auroit à la persuasion
+de Pierre Biart Jesuite envoyé audit port
+un grand navire de deux à trois cens tonneaux,
+un autre de cent tonneaux, ou environ, &amp; une
+grande barque, avec nombre d'hommes, léquels
+au jour &amp; féte de Toussains dernirere
+auroient mis pied à terre, &amp; conduits par ledit
+Biart seroit allés où ledit sieur de Poutrincourt
+auroit fait son habitation &amp; pour la
+commodité d'icelle, &amp; des François y demeurans,
+fait un petit Fort quarré, qui se seroit
+trouvé sans garde, ledit sieur de Biencourt
+étant allé le long des côtes visiter ces peuples
+avec la pluspart de ses gens, afin de les entretenir
+en amitié: outre qu'audit lieu n'y avoit
+sujet de crainte pour n'y avoir guerre contre
+aucun, &amp; par ainsi n'y avoit apparence qu'audit
+temps aucuns navires étrangers peussent
+venir audit pour &amp; habitation: &amp; pour le surplus
+de ses hommes ils étoient à deux lieuës
+delà au labourage de la terre. Et sur cette rencontre
+lédits Anglois pillerent tout ce qui
+étoit en ladite habitation, prindrent toutes les
+munitions qui y étoient, &amp; tous les vivres
+marchandises, &amp; autres choses, demolirent &amp;
+demonterent les bois de charpenterie &amp; menuiserie
+qu'ilz jugerent leur pouvoir servir, &amp;
+les porterent dans leurs vaisseaux. Ce fait, mirent
+le feu au parsus. Et non contens de ce
+(poussés &amp; conduits par ledit Biart) ilz rompirent
+avec une masse de fer les armes du Roy
+nôtre Sire, gravées dans un rocher, ensemble
+celles dudit sieur de Poutrincourt, &amp; celles
+du sieur de Monts. Puis allerent en un bois
+distant d'une lieuë de ladite habitation, prendre
+nombre de pourceaux, qui y avoient eté
+menez pour paitre &amp; manger du glan: &amp; delà
+en une prairie où l'on avoit accoutumé de
+mettre les chevaux, jumens, &amp; poullains, &amp;
+prindrent tout. Puis souz la conduite dudit
+Biart se seroient transportés au lieu où se
+faisoit le labourage, pour se saisir de ceux qui y
+étoient, la chaloupe déquels ilz prindrent &amp;
+ne pouvans les prendre (pour ce qu'ilz se seroient
+retirez sus une colline) ledit Biart se
+seroit separé des Anglois, &amp; seroit allé vers ladite
+colline, pour induire ceux qui y étoient
+de quitter ledit de Biencourt, &amp; aller avec lui
+&amp; lédits Anglois audit lieu de la Virginie. A
+quoy n'ayans voulu condescendre, il se seroit
+retiré avec lédits Anglois, &amp; embarqué dans
+l'un dédits navires. Mais premier qu'ils eussent
+fait voile seroit arrivé ledit sieur de Biencourt,
+lequel voyant ce qui s'étoit passé, se seroit
+mis dans un bois, &amp; auroit fait appeller
+le Capitaine dédits Anglois, feignant de vouloir
+traiter avec lui, afin de le pouvoir envelopper,
+&amp; tacher par ce moyen de tirer raison
+du mal qu'il avoit fait. Mais il seroit entré
+en quelque deffiance, &amp; n'auroit voulu
+mettre pied à terre. Ce que ledit sieur de
+Biencourt voyant, il auroit paru. Et sur ce que
+ledit Capitaine dit vouloir parler à lui, il lui
+auroit fait reponse que s'il vouloit mettre pied
+à terre il n'auroit aucun déplaisir. Ce fait,
+apres s'étre respectivement donné la foy, &amp;
+promis ne se deffaire ne médire, ledit Capitaine
+auroit mis pied à terre lui deuxieme, &amp;
+seroit demeuré prés de deux heures avec ledit
+de Biencourt, auquel icelui Capitaine auroit
+fait entendre les artifices déquels ledit Biart
+auroit usé pour disposer le General dédits Anglois
+à aller audit lieu, où ledit de Biencourt
+auroit demeuré avec ses gens depuis le jour &amp;
+féte de Toussains jusques au vint-septieme
+Mars (que ledit sieur de Poutrincourt son
+pere y seroit allé) sans aucuns vivres, reduits
+tous à manger des racines, des herbes &amp; des
+bourgeons d'arbres. Et lors que la terre fut
+gelée, ne pouvans avoir ni herbes, ni racines,
+ni aller par les bois, auroient eté contraints
+d'aller dans les rochers prendre des herbes
+attachées contre iceux, dont aucuns, &amp; des
+plus robustes, n'ayans peu se nourrir, seroient
+morts de faim, &amp; les autres auroient eté fort
+malades, &amp; fussent aussi morts sans l'assistance
+qu'ils receurent par l'arrivée dudit sieur de
+Poutrincourt, auquel tout ce que dessus
+auroit eté representé plusieurs &amp; diverses fois
+par sondit fils &amp; autre étans avec lui en presence
+de ceux de l'equippage dudit navire
+nommé La prime, qu'il y auroit mené de cette
+ville, en laquelle il est arrivé le... jour du present
+mois. Et quoy que lui &amp; sondit fils ayent
+fait procés verbaux de tout ce que dessus, auquels
+foy doit étre adjoutée, attendu leurs
+qualités, neantmoins desire les presenter à sa
+Majesté &amp; à Monseigneur l'Admiral, duquel
+ledit de Biencourt est Lieutenant esdit païs,
+afin d'y pourvoir au tour comme il appartiendra,
+pour d'autant moins revoquer en doute
+la verité d'iceux. Et à cette fin ledit sieur de
+Poutrincourt voudroit faire ouïr &amp; interroger
+ledit equippage sur les faits susdits, &amp; sur
+l'étant auquel il a trouvé le lieu où étoit ladite
+habitation audit Port-Royal, selon qu'il est
+rapporté par le procez verbal qu'il en a fait
+dresser. Ce consideré &amp;c., le dix huitiéme Juillet
+1614, signé P. Guillaudeau, Le procureur
+du Roy ne veut point empecher &amp;c. Il est permis
+audit suppliant, &amp;c.
+</blockquote>
+
+<p>Que si tels actes ci-dessus recitez sont veritables,
+nous pourrons à bon droit approprier à
+cette cause cette parcelle d'une requéte elegante
+presentée par les Anciens de la ville de Canton
+en la Chine contre les Jesuites, rapportée par
+eux-mémes en leurs histoires en ces mots: <i>Unde
+non immerito formidamus eos</i> (Jesuitas) <i>esse
+cætreorum</i> (Lusitanorum) <i>exploratores, qui secreta
+nostra scire ad laborent, quos post multum deinde
+temporis veremur ne cum rereu novarum cupidis uniti
+ex ipsa nostra gente grande aliquod Reipub. Sinensi
+malum calamitatemque procurent, &amp; gentem nostram
+per vasta maria ut pisces ac ceté dispergant. Hoc
+ipsum est quod libri nostri forti prædicunt, Spoinas &amp;
+urticas in misi solo seminastis, serpentes draconesque
+in ades vestras induxistis &amp;c.</i> Cela veut dire en
+François qu'ils (c'est à dire les Jesuites) ne soient
+les espions des autres (c'est à dire des Portugais)
+par le moyen déquels ilz s'efforcent
+de decouvrir noz secrets. Et ne pouvons que
+n'entrions en grande apprehension du temps à
+venir, que conspirans avec ceux qui desirent choses
+nouvelles, ilz ne trament quelque grand mal
+&amp; calamité à la Republique Chinoise par le
+moyen de nôtre propre nation, &amp; chassé de nôtre
+païs nous envoyent comme poissons errans
+par le vague espace de la mer. C'est paraventure
+ce que nous predisent noz livres, &amp; dont ilz
+nous menacent: Vous avés (disent-ils) planté
+des epines &amp; semé des orties en une terre
+douce &amp; aymable, &amp; avés introduit des serpens
+&amp; dragons dans voz maisons &amp;c.</p>
+
+<p>Ces beaux exploits achevés au Port-Royal
+les Anglois en partirent les neufieme Novembre
+en intention (dit Biart) de s'aller rendre à leur
+Virginie, mais le lendemain un si grand orage
+s'éleva, qu'il écarta les trois vaisseaux, léquels
+depuis ne se sont point reveuz. La nav Capitainesse
+vint heureusement à port en ladite
+Virginie, quant à la barque il n'en est nouvelles,
+mais le vaisseau captif des Jesuites où eux-mémes
+étoient, aprés avoir long temps combattu
+les vents, par commun conseil print la route
+des Essores pour se raffrechir, &amp; delà en Angleterre.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p><i>Pieté du sieur de Poutrincourt. Dernier exploit, &amp;
+mort d'icelui. Epitaphes en sa memoire.</i></p>
+
+<h3>CHAP. XV</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/V.png"></span>OILA la fin des voyages transmarins
+du brave, genereux,&amp; redouté
+Poutrincourt, de qui la memoire
+soit en benediction. Voila les irreprochables
+témoignages de son incomparable
+pieté, aiguillon qui lui a fait entreprendre tant
+de travaux &amp; de hazars, dont il a eté si mal
+recompensé. Il bruloit d'un si grand desir de voir
+sa terre de la Nouvelle-France Christianisée
+que tous ses discours &amp; desseins ne buttoient
+qu'à cela, &amp; à cela méme il a consommé son
+bien. Je relis souvent &amp; avec plaisir entremelé
+de regrets, plusieurs lettres qu'il m'a écrites au
+sujet de ses voyages, mais particulierement une
+confirmative de ce que je viens de dire, qui
+commence ainsi.</p>
+
+<blockquote><i>Monsieur, mon partement</i> (de France) <i>fut si
+precipité, que je n'eu moyen de vous dire Adieu que par
+message, ayant un extreme regret de ne vous avoir veu,
+&amp; encore plus grand de ce que n'étes ici (au Port-Royal)
+qui travailliés si bien à la culture de vôtre jardin,
+&amp; abattiez bois pour l'ornement d'icelui: pour
+m'aider à travailler au jardin de Dieu, &amp; abbattre le
+diable. Car il y a toujours des esprits de contradiction.
+J'ay bonne envie de vous voir hors des tumultes où
+trop souvent l'on est pressé en France, &amp; de pouvoir ici
+jouir de vôtre bonne compagnie. Maintenez moy en
+vos bonnes graces, &amp; je vous maintiendray en celles du
+grand Sagamos &amp; invincible Membertou, qui est aujourd'hui
+par la grace de Dieu Chrétien avec sa famille.</i></blockquote>
+
+<p>Au temps de son retour en France, survint le
+mouvement excité par Monsieur le Prince &amp;
+ses associés à-cause du mariage du Roy, durant
+lequel il fut recherché par les habitans de la ville de
+Troyes, &amp; commandé par sa Majesté de
+reprendre la ville de Meri sur Seine, &amp; Chateau-Thierri,
+où ledit Seigneur Prince avoit
+mis garnisons. Il commença donc par Meri,
+l'assiegea, &amp; le print. Mais il y fut tué en la façon
+que chacun sçait, &amp; qu'il se peut reconoitre
+par les Epitaphes suivans, dont l'un est à Saint-Just
+en Champagne, où il est enterré, l'autre
+a été envoyé en la Nouvelle-France.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<h2>NOBILISSIMI HEROIS</h2>
+
+<h3>POTRINCURTII</h3>
+
+<h2>EPITAPHIUM</h2>
+
+<p>ÆTERNÆ MEMORIÆ HEROIS MAGNI POTRINCURTII,
+qui pacatis olim Galliæ bellis (in quibus præcpuam militiæ
+laudem consequurus est) factionéque magna
+Errici Magni virtute repressa, opus Christianum
+instaurandæ Franciæ novæ aggressus,
+dum illic monstra varia debellare conatur, occasione
+novi tumultus Gallici à proposito avocatus,
+&amp; Mericum oppidum in Tricass. agro ad
+deditionem cogere à Principe iussus; voti compos,
+militeris gloriæ æmulatione multis
+vulneribus confossus, catapultâ pectori admotâ
+nefarié à Pisandro interficitur Mense Decemb.
+M. DC. XV. ætatis anno LVIII</p>
+
+<p class="mid"><i>M. S. piæ recordationis ergo</i></p>
+
+<p class="mid"><i>Heroi benemerito</i></p>
+
+<p class="mid"><i>L. M. V. S.</i></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"></p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<h2>EIUSDEM HEROIS MAGNI</h2>
+<h3>Epitaphium in Novæ Franciæ oris vulgatum,<br>
+&amp; marmoribus atque<br>
+arboribus incisum.</h3>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/015.png"></p>
+
+<h3>CHARA DEO SOBOLES, NEOPHYTI MEI<br>
+NOVÆ FRANCIÆ INCOLÆ,<br>
+CHRISTICOLÆ,<br>
+QUOS EGO.<br>
+<br>
+ILLE EGO SUM MAGNUS SAGAMOS VES TER<br>
+POTRINCURTIUS<br>
+SUPER ÆSTHERA NOTUS,<br>
+IN QUO OLIM SPES VESTRÆ.<br>
+<br>
+VOS SI FEFELLIT INVIDIA,<br>
+LUGETE.<br>
+VIRTUS MEA ME PERDIDIT VOBIS.<br>
+GLORIAM MEAM ALTERI DARE<br>
+NEQUIVI.<br>
+ITERUM LUGETE.</h3>
+
+<br><br>
+
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010.png"></p>
+
+
+
+
+<h1>SIXIEME<br>
+LIVRE CONTENANT</h1>
+<h2>LES MOEURS &amp; FAÇONS</h2>
+<h3>DE VIVRE DES PEUPLES DE LA</h3>
+<h4>Nouvelle-France, &amp; le rapport des terres<br>
+&amp; mers dont a eté fait mention és livres<br>
+precedens.</h4>
+<br><br>
+
+<h3>PREFACE</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/D2.png"></span><i>IEU Tout-puissant en la creation
+de ce monde s'est tant pleu en la diversité,
+que, soit au ciel, ou en la terre,
+sous icelle, ou au profond des eaux,
+en tout lieu reluisent les effects de sa
+puissance &amp; de sa gloire, mais c'est
+une merveille qui surpasse toutes les autres qu'en
+une méme espece de creature, je veux dire en l'Homme,
+se trouvent beaucoup de varietez plus qu'és autres
+choses creées. Car si on le considere en la face, il ne s'en
+trouvera pas deux qui se ressemblent en tout point. Si
+on le prent par la voix, c'en est tout de méme: si par la
+parole, toutes nations ont leur langage propre &amp; particulier,
+par lequel l'une est distinguée de l'autre. Mais de
+moeurs &amp; façons de vivre, il y a une merveilleuse diversité.
+Ce que nous voyons à l'oeil en nôtre voisinage,
+sans nous mettre en peine de passer des mers pour en
+avoir l'experience. Or d'autant que c'est peu de chose
+de sçavoir que des peuples sont differens de nous en
+moeurs &amp; coutumes, si nous ne sçavons les particularitez
+d'icelles: peu de chose aussi de ne sçavoir que ce qui
+nous est proche: ains est une belle science de conoitre la
+maniere de vivre de toutes les nations du monde, pour
+raison dequoy Ulysses a eté estimé d'avoir beaucoup
+veu &amp; conu: il m'a semblé necessaire de m'exercer en
+ce sixiéme livre sur ce sujet, pour ce qui regarde les nations
+déquelles nous avons parlé, puis que je m'y suis
+obligé, &amp; que c'est une des meilleures parties de l'Histoire,
+laquelle sans ceci seroit fort defectueuse, n'ayant
+que legerement &amp; par occasion touché ci-dessus ce que
+j'ay reservé à dire ici. Ce que je fay aussi, afin que s'il
+plait à Dieu avoir pitié de ces pauvres peuples, &amp; faire
+par son Esprit qu'ilz soient amenés à sa bergerie,
+leurs enfans sçachent à l'avenir quels étoient leurs
+peres, &amp; benissent ceux qui se seront employés à leur
+conversion, 7 à la reformation de leur incivilité. Prenons
+donc l'homme par sa naissance, &amp; aprés avoir à
+peu près remarqué ce qui est du cours de sa vie, nous
+le conduirons au tombeau, pour le laisser reposer, &amp;
+nous donner aussi du repos.</i></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/015.png"></p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAP. I</h3>
+
+<p class="mid"><i>De la Naissance</i></p>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>'AUTHEUR du livre de la Sapience
+nous témoigne une chose
+tres-veritable, <i>qu'une pareille entrée
+est à tous è la vie, &amp; une pareille
+issue</i>. Mais chacun peuple a apporté
+quelque ceremonie aprés ces choses accomplies.
+Car les uns ont pleuré de voir que
+l'homme vinst naitre sur le theatre de ce monde,
+pour y étre comme un spectacle de miseres
+&amp; calamitez. Les autres s'en sont réjouïs, tant
+pource que la Nature a donné à chacune creature
+un desir de la conservation de son espece,
+que pource que l'homme ayant eté rendu mortel
+par le peché, il desire rentrer aucunement à
+ce droit d'immortalité perdu, &amp; laisser quelque
+image visible de soy par la generation des
+enfans. Je ne veux ici discourir sur chacune nation
+car ce seroit chose infinie. Mais je diray
+que les Hebrieux à la naissance de leurs enfans
+leurs faisoient des ceremonies particulieres rapportées
+par le Prophete Ezechiel, lequel ayant
+charge de representer à la ville de Jerusalem ses
+abominations, il lui reproche &amp; dit qu'elle a eté
+extraite &amp; née du païs des Cananeens, que son
+pere étoit Amorrhéen, &amp; sa mere Hetheenne.
+<i>Et quant à ta naissance (dit-il) au jour que tu naquis
+ton nombril ne fut point coupé, &amp; tu ne fus
+point lavée en eau, pour étre addoucie, ni salée de sel,
+ni aucunement emmaillottée.</i> Les Cimbres mettoient
+leurs enfans nouveau-nés parmi les neges,
+pour les endurcir. Et les François les plongeoient
+dedans le Rhin, pour conoitre s'ils
+étoient legitimes: car s'ils alloient au fond ils
+étoient reputés batars: &amp; s'ilz nageoient dessus
+l'eau ils étoient legitimes, quasi comme voulans
+dire que les François naturellement doivent
+nager sur les eaux. Quant à noz Sauvages de la
+Nouvelle-France, lors que j'étois par-dela ne
+pensant rien moins qu'à cette histoire, je n'ay
+pas pris garde à beaucoup de choses que j'auroy
+peu observer; mais toutefois il me souvient
+que comme une femme fut delivrée de son enfant
+on vint en nôtre Fort demander fort instamment
+de la graisse, ou de l'huile pour la lui
+faire avaller avant que teter, ni prendre aucune
+nourriture. De ceci ilz ne sçavent rendre aucune
+raison, sinon que c'est une longue coutume.
+Surquoy je conjecture que le diable (qui
+a toujours emprunté les ceremonies de l'Eglise
+tant en l'ancienne, qu'en la nouvelle loy) a voulu
+que son peuple (ainsi j'appelle ceux qui ne
+croyent point en Dieu &amp; sont hors de la communion
+des Saints) fût oint comme le peuple
+de Dieu: laquelle onction il a fait interieure,
+par ce que l'onction spirituele des Chrétiens est
+telle.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAP. II</h3>
+
+<p class="mid"><i>De l'Imposition des Noms</i></p>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/P3.png"></span>OUR l'imposition des noms ilz
+les donnent par tradition, c'est à
+dire qu'ils ont des noms en grande
+quantité léquels ilz choisissent &amp;
+imposent à leurs enfans. Mais le
+fils ainé volontiers porte le nom de son pere, en
+adjoutant un mot diminutif au bout: comme
+l'ainé de <i>Membertou</i> s'appellera <i>Membertouchis</i>
+quasi Le petit, ou le jeune <i>Membertou</i>. Quant au
+puis-né il ne porte le nom du pere, ains on lui en
+impose un à volonté: &amp; son puisné portera son
+nom avec une addition de syllabe: comme le
+puis-né de <i>Membertou</i> s'appelle <i>Actaudin</i>, celui
+qui suit aprés s'appelle <i>Actaudinech'</i>. Ainsi
+<i>Memembourré</i> avoit un fils nommé <i>Semcoud</i> et
+son puisné s'appelloit <i>Semcoudech'</i>. Ce n'est pas
+toutefois une regle necessaire d'adjouter cette
+terminaison <i>ech'</i>. Car le puis-né de <i>Panoniac</i> (duquel
+est mention en la guerre de <i>Membertou</i> contre
+les Armouchiquois que j'ay décrit entre les Muses
+de la Nouvelle-France) s'appelloit <i>Panoniagués</i>:
+de maniere que cette terminaison se
+se fait selon que le nom precedent le desire. Mais ils
+ont une coutume que quand ce frere ainé, ou
+le pere est mort, ilz changent de nom, pour eviter
+la tristesse que la ressouvenance des decedez
+leur pourroit apporter. C'est pourquoy aprés
+le decés de <i>Memembourré</i>, &amp; <i>Semcoud</i> (qui
+sont morts cet hiver dernier, mille six cens sept)
+<i>Semcoudech'</i> a quitté le nom de son frere, &amp; n'a point
+pris celui de son pere, ains s'est fait appeller
+Paris, parce qu'il a demeuré à Paris. Et aprés la
+mort de <i>Panoniac, Panonaiqués</i> quitte son nom, &amp;
+fut appellé Roland par l'un des nôtres. Ce que
+je trouve mal &amp; inconsiderément fait de prophaner
+ainsi les noms des Chrétiens &amp; les imposer
+à des infideles: comme j'ay memoire d'un
+autre qu'on a appellé Martin. Alexandre le
+grand (quoy que Payen) ne vouloit qu'aucun
+fut honoré de son nom qu'il ne s'en rendît digne
+par la vertu. Et comme un jour un soldat
+portant le nom d'Alexandre fut accusé devant
+lui d'étre voluptueux &amp; paillard, il lui commanda
+de quitter ce nom, ou de changer sa vie.</p>
+
+<p>Je ne voy point dans noz livres qu'aucun
+peuple ait eu cette coutume de noz Sauvages
+de changer de nom, pour eviter la tristesse qu'aporte
+la rememoration d'un decedé. Bien trouve-je
+que les Chinois changent quatre, ou cinq
+fois de nom en leur vie. Car il y a le nom de
+l'enfance, le nom d'escolier, celui du mariage, &amp;
+le nom d'honneur lors qu'ils ont atteint l'âge
+viril. Item le nom de religion, quand ils entrent
+en quelque secte. Mais rien de semblable
+à noz Sauvages. Plusieurs anciennement &amp;
+encore aujourd'hui changeans d'état &amp; de fortune
+ont changé &amp; changent leurs noms. Abram
+au commencement avoit un nom excellent signifiant
+Pere haut. Mais aprés les promesses
+Dieu voulut qu'il s'appellât Abraham, Pere de
+<i>plusieurs gents &amp; nations</i>. Et à méme intention
+sa femme Sarai (<i>Dame)</i> fut appellée Sara
+(Dame de grande multitude). Ainsi Jacob aprés
+la lucte qu'il eut avec l'Ange (ou Dieu) fut
+appellé Israël, c'est à dire <i>Prince avec Dieu</i>, ou
+<i>surmontant le Dieu fort</i>. De méme Esaü (<i>Pelu</i>)
+fut appellé Edom (<i>Rousseau</i>) à cause d'un brouët,
+ou potage roux qu'il acheta de son frere Jacob
+au pris de sa primogeniture. Depuis ces premiers
+siecles plusieurs Roys ont suivi cette trace.
+Et premierement ceux de Perse remarqués
+par le sçavant Joseph Scaliger en son livre sixiéme
+de la correction des temps. Item les Empereurs
+Grecs, dont quelques exemples sont rapportés
+par Zonarc au troisiéme de ses Annales.
+Et les Rois de France, ainsi que dit Aymon le
+Moyne au livre quatrieme de son histoire, auquel
+s'accorde Ado Archevéque de Vienne en
+sa Chronique souz l'an six cens soixante neuf.
+Les Papes aussi à l'imitation de l'Apôtre saint
+Pierre (que premierement on appelloit Simon)
+ont voulu participer à ce privilege principalement
+depuis l'an huit cens de nôtre salut, à
+quoy (dit Platine) donna occasion le nom sordide
+d'un qui s'appelloit Groin de porc, lequel fut
+nommé Sergius. Plusieurs ordres nouveaux de
+Moines &amp; autres prenans le nom de religieux font
+de méme aujourd'hui entre le peuple, soit pour
+étre invités à oublier le monde, soit pour receler
+mieux à couvert les enfans, qu'ilz retirent à
+eux contre le gré de leurs parens.</p>
+
+<p>Les Bresiliens (à ce que dit Jean de Leri) imposent
+à leurs enfans les noms des premieres choses
+qui leur viennent au devant; comme s'il leur vient
+en imagination un arc avec sa corde, ils appelleront
+leur enfant <i>Ourapatem</i>, qui signifie l'arc &amp; la corde.
+Et ainsi consequemment. Pour le regard de
+noz Sauvages ils ont aujourd'hui des noms sans
+signification, léquels paraventure en leur premiere
+imposition signifioient quelque chose. Mais comme
+les langues changent, on en pert la conoissance.
+De tout les noms de ceux que j'ay conu je n'ay
+appris sinon que <i>Chkoudun</i> signifie une Truite: &amp;
+<i>Oigoudi</i> nom de la riviere dudit <i>Chkoudun</i> qui signifie
+Voir. Il est bien certain que les noms n'ont
+point eté imposez sans sujet à quelque chose que
+ce soit. Car Adam a donné le nom à toute creature
+vivante selon sa proprieté &amp; nature: &amp; par-ainsi
+les noms ont eté imposez aux hommes signifians
+quelque chose comme <i>Adam</i> signifie homme, ou
+qui est fait de terre: <i>Eve</i> signifie mere de tous
+vivans; <i>Abel</i> Pleur: <i>Caïn</i> Possession: <i>Jesus</i>, Sauveur:
+<i>Diable</i>, Calomniateur: <i>Satan</i>, Adversaire, &amp;c. Entre
+les Romains les uns furent appelez <i>Lucius</i> pour
+avoir eté nais au point du jour: les autres <i>Cesar</i>,
+pour ce qu'à la naissance du premier de ce nom on
+ouvrit par incision le ventre à sa mere: De méme
+<i>Lentulus, Piso, Fabius, Cicero</i>, &amp;c. tous noms de soubriquets
+donnés par quelqu'accident, ainsi que les noms
+de noz Sauvages, mais avec plus de jugement.</p>
+
+<p>Ainsi noz Roys anciens ont participé à cette
+façon de noms, comme on peut remarquer en
+Clodion le chevelu, Charles Martel, le grand,
+le chauve, le simple; Loys le debonnaire, le begue,
+le gros, hutin: Pepin le bref, Hugues Capet, &amp;c.
+Mais ces soubriquets ne leur ont
+eté volontiers donnez qu'aprés leur decés.
+Et entre le menu peuple cela s'est transferé aux
+enfans: comme un Notaire étoit surnommé le
+Clerc; un forgeron, marechal, ou serrurier, s'appelloit
+le Févre, ou Fabre, ou Faur, &amp;c. A plusieurs
+on a imposé le nom de leur païs, ou des lieux
+où ils avoient pris naissance. D'autres ont
+hérité de leurs peres des noms dont on ne sçait
+aujourd'huy la cause ni l'origine: comme Lescarbot
+qui est mon nom de famille. Et toutefois
+il y a des tres-nobles maisons és païs d'Artois,
+du Maine, &amp; de la basse Bretagne prés
+saint Paul de Leon qui s'apellent de ce nom.</p>
+
+<p>Quant aux noms des Provinces, nous voyons
+par l'histoire sacrée que les premiers hommes
+leur ont imposé les leurs. Ce que le psalmiste
+semble blamer quand il dit:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Ils lairront pour autrui ces biens qu'ils amoncelent,</i></p>
+<p><i>Leurs palais eternels des sepulcres feront,</i></p>
+<p><i>En diverses maisons leurs terres passeront,</i></p>
+<p><i>Et ces lieux qui si fiers de leurs noms ils appellent.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Mais il parle de ceux qui trop avidement recherchent
+celà, &amp; pensent étre immortels ici bas.
+Car certes s'il faut imposer quelque noms
+aux lieux, places &amp; provinces, il vaut autant
+que ce soient les noms de ceux qui les établissent
+que d'un autre, quand ce ne seroit que
+pour emouvoir la posterité à bien faire; laquelle
+méme reçoit une tristesse quand elle
+ne sçait qui est son autheur &amp; la cause de son
+bien. Et de cette cupidité ont eté touchez
+ceux-mémes qui ont haï le monde, &amp; se sont
+sequestrez de la compagnie des hommes, dont
+plusieurs on fait des sectes qu'ils ont appellées
+de leurs noms.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAP. III</h3>
+
+<p class="mid"><i>De la Nourriture des enfans, &amp; amour des peres<br>
+&amp; meres envers eux.</i></p>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>E Tout-puissant voulant montrer
+quel est le devoir d'une vraye
+mere, dit par le prophete Esaie:
+<i>La femme peut-elle oublier son enfant
+qu'elle allaite, qu'elle n'ait pitié du fils
+de son ventre?</i> Cette pitié que Dieu requiert és
+meres est de bailler la mammelle à leurs enfans,
+&amp; ne leur point changer la nourriture qu'elles
+leur ont donnée avant la naissance. Mais aujourd'hui
+la plus part veulent que leurs mammelles
+servent d'attraits de paillardise: &amp; se voulans
+donner du bon temps envoyent leurs enfans
+aux champs, là où ilz sont paraventure changés
+ou donnés à des nourrices vicieuses, déquelles
+ilz sucent avec lait la corruption &amp; mauvaise
+nature. Et de là viennent des races fausses, infirmes
+&amp; degenerantes de la souche dont elles portent
+le nom. Les femmes Sauvages ont plus d'amour
+que cela envers leurs petits: car autres
+qu'elles ne les nourrissent: ce qui est general en
+toutes les Indes Occidentales. Aussi leurs tetins
+ne servent-ilz point de flamme d'amour, comme
+pardeça, ains en ces terres là l'amour se traite
+par la flamme que la nature allume en chacun,
+sans y apporter des artifices soit par le fard, ou
+les poisons amoureuses, ou autrement. Et de
+cette façon de nourriture sont louées les
+anciennes femmes d'Allemagne par Tacite, d'autant
+que chacune nourrissoit ses enfans de ses
+propres mamelles, &amp; n'eussent voulu qu'une
+autre qu'elles les eût alaités: Ce que pour
+la pluspart elles ont gardé religieusement jusques
+aujourd'hui. Or noz Sauvages avec la mammelle
+leur baillent des viandes déquelles elles usent,
+aprés les avoir bien machées: &amp; ainsi peu à peu
+les élevent. Pour ce qui est de l'emmaillottement,
+és païs chauds &amp; voisins des tropiques
+ilz n'en ont cure, &amp; les laissent comme à l'abandon.
+Mais tirant vers le Nort les meres ont une
+planche bien unie, comme la couverture d'une
+layette, sur laquelle mettent l'enfant enveloppé
+d'une fourrure de Castor, s'il ne fait trop
+chaud, &amp; lié là-dessus avec quelque bende elles
+le portent sur leurs dos les jambes pendantes en
+bas: puis retournées en leurs cabannes elles les
+appuient de cette façon tout droits contre une
+pierre, ou autre chose. Et comme pardeça on
+baille des petits panaches &amp; dorures aux petits
+enfans, ainsi elles pendent quantité de chapelets,
+&amp; petits quarreaux diversement colorés en
+la partie superieure de ladite planche pour l'ornement
+des leurs. Les nourissans ainsi, &amp; avec
+un soin tel que doivent les bonnes meres, elles
+les ayment aussi, comme pareillement font les
+peres, gardans cette loy que la Nature a entée
+és coeurs de tous animaux (excepté des femmes
+debauchées) d'en avoir le soin. Et quand il
+est question de leur demander (je parle des
+Souriquois, en la terre déquels nous avons
+demeuré) de leurs enfans pour les amener &amp; leur
+faire voir la France, ilz ne les veulent bailler:
+que si quelqu'un s'y accorde il lui faut faire
+des presens, &amp; promettre merveilles ou bailler
+otage. Nous en avons touché quelque chose
+ci-dessus, à la fin du dix-septiéme chapitre du
+livre quatriéme. Et ainsi je trouve qu'on leur fait
+tort de les appeller barbares, veu que les anciens
+Romains l'étoient beaucoup plus, qui
+vendoient le plus souvent leurs enfans, pour
+avoir moyen de vivre. Or ce qui fait qu'ils
+aiment leurs enfans plus qu'on ne fait pardeça,
+c'est qu'ilz sont le support des peres en la
+vieillesse, soit pour les aider à vivre, soit pour
+les defendre de leurs ennemis: &amp; la nature
+conserve en eux son droit tout entier pour
+ce regard. A cause dequoy ce qu'ilz souhaitent
+le plus c'est d'avoir nombre, pour
+étre tant plus forts, ainsi qu'és premiers siecles
+auquels la virginité étoit chose reprochable,
+pour ce qu'il y avoit commandement
+de Dieu à l'homme &amp; à la femme de croitre,
+&amp; multiplier, &amp; remplir la terre. Mais
+quand elle a eté remplie, cet amour s'est
+merveilleusement refroidi, &amp; les enfans ont
+commencé d'étre un fardeau aux pers &amp;
+meres, léquels plusieurs ont dédaigné &amp;
+bien souvent ont procuré leur mort. Aujourd'huy
+le chemin est ouvert à la France
+pour remedier à cela. Car s'il plait à Dieu
+conduire &amp; feliciter les voyages de la Nouvelle-France,
+quiconque pardeça se trouvera oppressé
+pourra passer là, y confiner ses jours en
+repos &amp; sans pauvreté; ou si quelqu'un se trouve
+trop chargé d'enfans il en pourra là envoyer
+la moitié, &amp; avec un petit partage ilz seront
+riches &amp; possederont la terre qui est la plus asseurée
+condition de cette vie. Car nous voyons aujourd'hui
+de la peine en tous états, méme és
+plus grans léquels sont souvent traversez d'envies
+&amp; destitutions: les autres feront cent
+bonetades &amp; corvées pour vivre, &amp; ne feront
+que languir: les autres vivent en perpetuel servage.
+Mais la terre ne nous trompe jamais si
+nous la voulons caresser à bon escient. Témoin
+la fable de celui qui par son testament declara
+à ses enfans qu'il avoit caché un thresor en sa vigne,
+&amp; comme ils eurent bien remué profondement
+ilz ne trouverent rien, mais au bout de
+l'an ilz recueillirent si grande quantité de raisins
+qu'ils ne sçavoient où les mettre. Ainsi par
+toute l'Ecriture sainte les promesses que Dieu
+fait aux patriarches Abraham, Isaac, &amp; Jacob, &amp;
+depuis au peuple d'Israël par la bouche de Moyse,
+&amp; du Psalmiste, c'est qu'ils possederont la terre,
+comme un heritage certain, qui ne peut perir,
+&amp; où un homme ha dequoy sustenter sa famille,
+se rendre fort, &amp; vivre en innocence: suivant
+le propos de l'ancien Caton, lequel disoit
+que les fils des laboureurs ordinairement sont
+vaillans &amp; robustes, &amp; ne pensent point és
+mal.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAP IV</h3>
+
+<p class="mid"><i>De la Religion</i></p>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>'HOMME ayant eté creé à l'image
+de Dieu, c'est bien raison qu'il reconoisse,
+serve, adore, loue &amp;
+benie son createur, &amp; qu'à cela il
+employe tout son desir, sa pansée,
+sa force, &amp; son courage. Mais la nature humaine
+ayant eté corrompue par le peché, cette
+belle lumiere que Dieu lui avoit premierement
+donnée a tellement eté obscurcie qu'il en est
+venu à perdre la conoissance de son origine. Et
+d'autant que Dieu ne se montre point à nous
+par une certaine forme visible, comme feroit
+un pere, ou un Roy; se trouvant accablé de
+pauvreté &amp; infirmité, sans s'arréter à la contemplation
+des merveilles de ce Tout-puissant ouvrier,
+&amp; le rechercher comme il faut; d'un esprit
+bas &amp; abeti, miserable il s'est forgé des
+Dieux à sa fantasie, &amp; n'y a rien de visible au
+monde qui n'ait eté deifié en quelque part, voire
+méme en ce rang ont eté mises encor des
+choses imaginaires, comme La Vertu, L'Esperance,
+l'Honneur, la Fortune, &amp; mille semblables:
+item des dieux infernaux, &amp; de maladies &amp;
+autres sortes de pestes, adorant chacun les choses
+déquelles il avoit crainte. Mais toutefois
+quoy que Ciceron ait dit, parlant de la nature
+des dieux, qu'ils n'y a gent si sauvage, si brutale,
+ne si barbare qui ne soit imbue de quelque opinion
+d'iceux: se est-ce qu'il s'est trouvé en ces
+dernier siecles des nations qui n'en ont aucun
+ressentiment: ce qui est d'autant plus étrange
+qu'au milieu d'icelles y avoit, &amp; y a encore des
+idolatres, comme en Mexique &amp; Virginia
+(adjoutons-y encor si on veut, la Floride). Et
+neantmoins tout bien consideré, puis que la condition
+des uns &amp; des autres est deplorable, je prise
+davantage celui qui n'adore rien, que celui qui
+adore des creatures sans vie, ni sentiment car au
+moins tel qu'il est il ne blaspheme point, &amp; ne
+donne point la gloire de Dieu à un autre, vivant
+(de verité) une vie qui ne s'éloigne gueres de la
+brutalité: mais celui là est encore plus brutal
+qui adore une chose morte, &amp; y met sa fiance. Et
+au surplus celui qui n'est imbu d'aucune mauvaise
+opinion est beaucoup plus susceptible de
+la vraye adoration, que l'autre: étant semblable
+à un tableau nud, lequel est prét à recevoir telle
+couleur qu'on luy voudra bailler. Car un peuple
+qui a une fois receu une mauvaise impression
+de doctrine, il la lui faut arracher devant
+qu'y en subroger une autre. Ce qui est bien difficile,
+tant pour l'opiniatreté des hommes, qui
+disent: Nos peres ont vécu ainsi: que pour
+détourbier que leur donnent ceux qui leur
+enseignent telle doctrine, &amp; autres de qui la vie
+depend de là, léquels craignent qu'on ne leur
+arrache le pain de la main: ainsi que ce
+Demetrius ouvrier en argenterie, duquel est parlé és
+Actes des Apôtres. C'est pourquoy nos peuples
+de la Nouvelle-France se rendront faciles à recevoir
+la doctrine Chrétienne si une fois la province
+est serieusement habitée. Car afin de
+commencer par ceux de <i>Canada</i>, Jacques Quartier
+en sa deuxiéme relation rapporte ce que j'ay
+nagueres dit, en ces mots, qui sont couchez
+ci-dessus au livre troisiéme.</p>
+
+<blockquote>
+Cedit peuple (dit-il) n'a aucune creance de
+Dieu qui vaille: Car ilz croyent en un qu'ils
+appellent <i>Cudouagni</i>, et disent qu'il parle souvent
+à eux, &amp; leur dit le temps qu'il doit faire.
+Ilz disent que quand il se courrouce à eux, il
+leur jette de la terre aux ïeux. Ilz croyent aussi
+quant ilz trépassent qu'ilz vont és étoilles,
+vont en beaux champs verts pleins de beaux
+arbres, fleurs &amp; fruits somptueux. Aprés qu'ilz
+nous eurent doné ces choses à entendre nous
+leur avons montré leur erreur, &amp; que leur <i>Cudouagni</i>
+est un mauvais esprit qui les abuse, &amp;
+qu'il n'est qu'un Dieu, qui est au ciel, lequel
+nous donne tout, &amp; est createur de toutes
+choses, &amp; qu'en cetui devons croire seulement,
+&amp; qu'il faut étre baptizé ou aller en enfer. Et
+leur furent remontrées plusieurs autres choses
+de nôtre Foy: Ce que facilement ils ont
+creu: &amp; ont appellé leur <i>Coudouagni, Agojouda</i>.
+Tellement que plusieurs fois ont prié le Capitaine
+de les baptizer, &amp; y sont venus ledit seigneur
+(c'est <i>Donnacona</i>) <i>Taiguragni, Domagaya</i>,
+avec tout le peuple de leur ville pour le cuider
+étre, mais parce qu ne sçavions leur intention
+&amp; courage, &amp; qu'il n'y avoit qui
+leur remontrat la Foy, pour lors fut prins
+excuse vers eux, &amp; dit à <i>Taiguragni &amp; Domagaya</i>
+qu'ilz leur fissent entendre que
+nous retournerions un autre voyage, &amp; apporterions
+des Prétres, &amp; du Chréme, leur
+donnant à entendre pour excuse que l'on ne
+peut baptizer sans ledit Chréme. Ce qu'ilz
+creurent. Et de la promesse que leur fit le
+Capitaine de retourner furent fort joyeux, &amp; le
+remercierent.
+</blockquote>
+
+<p>Samuel Champlein ayant és dernieres années
+fait le méme voyage que le Capitaine Jacques
+Quartier, a discouru avec les Sauvages du jourd'hui,
+&amp; fait rapport des propos qu'il a tenu
+avec certains <i>Sagamos</i> d'entre eux touchant leur
+croyance des choses spiritueles &amp; celestes: ce
+qu'ayant eté touché ci-dessus je m'empecheray
+d'en parler. Quant à noz Souriquois, &amp; autres
+leurs voisins, je ne puis dire sinon qu'ilz sont
+destituez de toute conoissance de Dieu, n'ont aucune
+adoration, &amp; ne font aucun service divin,
+vivans en une pitoyable ignorance, que devroit
+toucher les coeurs aux Princes &amp; Pasteurs Chrétiens
+qui employent bien souvent à des choses
+frivoles ce qui seroit plus que suffisant pour établir
+là maintes colonies qui porteroient leur nom,
+alentour déquelles s'assembleroient ces pauvres
+peuples. Je ne di pas qu'ils y aillent en personne:
+car ilz sont plus necessaires ici, &amp; chacun
+n'est pas propre à la mer: mais il y a tant de gens
+de bonne volonté qui s'employroient à cela
+s'ils en avoient les moyens, que ceux qui le
+peuvent faire sont du-tout inexcusables. Le siecle
+du jourd'huy est tombé comme une astorgie,
+manquant d'amour et de charité Chrétienne,
+et ne retenant quasi rien de ce feu qui
+bruloit noz peres soit au temps de noz premiers
+Rois, soit au siecle des Croisades pour la Terre-sainte:
+voire si quelqu'un employe sa vie &amp; ce
+peu qu'il ha à cet oeuvre, la pluspart s'en mocquent,
+semblables à la Salemandre, laquelle
+ne vit point au milieu des flammes, comme
+quelques-uns s'imaginent, mais est d'une nature
+si froide qu'elle les éteint par sa froideur.</p>
+
+<p>Chacun veut courir aprés les thresors, &amp; les
+voudroit enlever sans se donner de la peine, &amp;
+au bout de cela se donner du bon temps; mais
+ils y viennent trop tard; &amp; en auroient assez s'ils
+croyoient comme il faut en celuy qui a dit:
+<i>Cherchez premierement le Royaume de Dieu, &amp; toutes
+ces choses vous seront baillées par-dessus</i>.</p>
+
+<p>Revenons à nos Sauvages, pour la conversion
+déquels il nous reste de prier Dieu vouloir
+ouvrir les moyens de faire une ample moisson
+à l'avancement de l'Evangile. Car les nôtres &amp;
+generalement tous ces peuples jusques à la Floride
+inclusivement sont fort aisez à attirer à la
+Religion Chrétienne, selon que je puis conjecturer
+de ceux que je n'ay point veu, par les
+discours des histoires, mais je trouve que la facilité
+y sera plus grande en ceux des premieres
+terres comme du Cap-Breton jusques à Malebarre,
+pour ce qu'ilz n'ont aucun vestige de
+Religion (car je n'appelle point Religion s'il
+n'y a quelque latrie, &amp; office divin) ni la culture
+de la terre (du moins jusques à <i>Chouakoet</i>)
+laquelle est la principale chose qui peut attirer
+les hommes à croire ce que l'on voudra, d'autant
+que de la terre vient tout ce qui est necessaire
+à la vie, aprés l'usage general que nous
+avons des autres elemens. Nôtre vie a besoin
+principalement de manger, boire, &amp; étre à couvert.
+Ces peuples n'ont rien de cela, par maniere
+de dire, car ce n'est point étre à couvert d'étre
+toujours vagabond, &amp; hebergé souz quatre
+perches, &amp; avoir une peau sur le dos: ni n'appelle
+point manger &amp; vivre, que de manger tout à
+un coup &amp; mourir de faim le lendemain, sans
+pourvoir à l'avenir. Qui donnera donc à ces
+peuples du pain, &amp; le vétement, celui-là sera
+leur Dieu, ilz croiront tout ce qu'il dira. Ainsi
+le Patriarche Jacob promettoit de servir Dieu
+s'il lui bailloit du pain à manger &amp; du bétement
+pour se couvrir. Dieu n'a point de nom: car
+tout ce que nous sçaurions dire ne le pourroit
+comprendre. Mais nous l'appellons Dieu,
+pour ce qu'il donne. Et l'homme en donnant
+peut étre appellé Dieu par ressemblance. <i>Fay</i>
+(dis Saint Gregoire de Nazianze) <i>que tu sois
+Dieu envers les calamiteux en imitant la misericorde
+de Dieu. Car l'homme n'a rien de si divin en soy que
+le bien fait</i>. Les Payens ont reconu ceci, &amp; entre
+autres Pline quand il a dit que c'est grand signe
+de divinité à un homme mortel d'ayder &amp; soulager
+un autre mortel. Ces peuples donc ressentans
+les fruits de l'usage des métiers &amp; culture de
+la terre, croiront tout ce qui leur sera annoncé,
+<i>in auditu auris</i>, à la premiere voix qui leur frappera
+aux aureilles. Et de ceci j'ay des témoignages
+certains, pour ce que je les ay reconus
+tout disposés à cela par la communication qu'ils
+avoient avec nous: &amp; y en a qui sont Chrétiens
+de volonté &amp; en font les actions telles qu'ilz
+peuvent, encores qu'ils ne soient baptizés: entre
+léquels je nommeray <i>Chkoudun</i> Capitaine (alias
+<i>Sagamos</i>) de la riviere de Saint Jean mentionné
+au commencement de cet oeuvre, lequel ne mange
+point un morceau qu'il ne leve les ïeux au
+ciel, &amp; ne face le signe de la Croix, pour ce qu'il
+nous a veu faire ainsi: mémes à noz prieres il se
+mettoit à genoux comme nous: &amp; pource qu'il
+a veu une grande Croix plantée prés de notre
+Fort, il en a fait autant chez lui, &amp; en toutes ses
+cabannes: &amp; en porte une devant sa poitrine, disant
+Qu'il n'est plus Sauvage, &amp; reconoit bien
+qu'ilz sont bétes (ainsi dit-il en son langage)
+mais qu'il est comme nous, desirant étre instruit.
+Ce que je de cetui-ci je le puis affermer
+préque de tous les autres: &amp; quand il seroit
+seul, il est capable, étant instruit, d'attirer
+tout le reste.</p>
+
+<p>Les Armouchiquois sont un grand peuple
+léquels aussi n'ont aucune adoration: &amp; étans
+arretez par ce qu'ilz cultivent la terre, on les
+peut aisément congreger, &amp; exhorter à ce qui
+est de leur salut. Ilz sont vicieux &amp; sanguinaires
+ainsi que nous avons veu ci-dessus: mais cette
+insolence vient de ce qu'ilz se sentent forts,
+à cause de leur multitude, &amp; pour-ce qu'ilz
+sont plus à l'aise que les autres, recueillans des
+fruits de la terre. Leur païs n'est pas encores bien
+reconu, mais en ce peu que nous en avons découvert
+j'y trouve de la conformité avec ceux
+de la Virginie, hors-mis en la superstition &amp; erreur
+en ce qui regarde nôtre sujet, d'autant que
+les Virginiens commencent à avoir quelque
+opinion de chose superieure en la Nature, qui
+gouverne ce monde ici.</p>
+
+<blockquote>
+Ils croyent plusieurs Dieux
+(ce dit un historien Anglois qui y a demeuré)
+léquels ils appellent <i>Nontoac</i>: mais
+de diverses sortes &amp; degrez. Un seul est principal
+&amp; grand, qui a toujours été, lequel voulant
+faire le monde fit premierement d'autres
+Dieux pour étre moyens &amp; instrumens déquels
+il se peût servir à la creation &amp; au gouvernement.
+Puis aprés, le soleil, la lune, &amp;
+les étoilles comme demi dieux, &amp; instrumens
+de l'autre ordre principal. Ilz tiennent que la
+femme fut premierement faite, laquelle par
+conjoncion d'un des Dieux eut des enfans.
+</blockquote>
+
+<p>Tous ces peuples generalement croyent l'immortalité
+de l'ame, &amp; qu'aprés la mort les gens
+de bien sont en repose, &amp; les mechans en peine.
+Or les méchans sont leurs ennemis, &amp; eux les
+gens de bien: de sorte qu'à leur opinion ilz sont
+tous après la mort bien à leur aise, &amp; principalement
+quand ils ont bien defendu leur païs &amp;
+bien tué de leurs ennemis. Et pource qui est de
+la resurrection des corps, encore y-a-il quelque
+nations pardela qui en ont de l 'ombrage.
+Car les Virginiens font des contes de certains
+hommes resuscitez, qui disent choses étranges:
+comme d'un méchant, lequel aprés sa mort
+avoit eté prés l'entrée de <i>Popogosso</i> (qui
+est leur enfer) mais un Dieu le sauva &amp; lui donna
+congé de retourner au monde, pour dire à ses amis
+ce qu'ilz devoient faire pour ne point venir en
+ce miserable tourment. Item en l'année que les
+Anglois étoient là avint à soixante-deux lieuës
+d'eux (ce disoient les Virginiens) qu'un corps fut
+deterré, comme le premier, &amp; remontra qu'étant
+mort en la fosse, son ame étoit en vie, &amp; avoit
+voyagé fort loin par un chemin long &amp; large,
+aux deux cotez duquel croissoient des arbres
+fort beaux &amp; plaisans, portans fruits les plus
+rares qu'on sçauroit voir: &amp; qu'à la fin il vint à
+de fort belles maisons, prés déquelles il trouva
+son pere qui étoit mort, lequel lui fit exprés
+commandement de revenir &amp; declarer à ses
+amis le bien qu'il falloit qu'ilz fissent pour jouir
+des delices de ce lieu: &amp; qu'aprés son message
+fait il s'en retournât. L'Histoire generale des
+Indes Occidentales rapporte qu'avant la venue
+des Hespagnols au Perou, ceux de <i>Cusco</i>, &amp; des
+environs, croyoient semblablement la resurrection
+des corps. Car voyans que les Hespagnols,
+d'une avarice maudite, ouvrans les sepulchres
+pour avoir l'or &amp; les richesses qui étoient
+dedans, jettoient les ossemens des morts ça &amp;
+là, ilz les prioient de ne les écarter ainsi, afin que
+cela ne les empechât de resusciter: qui est une
+croyance plus parfaite que celle des Sadducéens,
+&amp; des Grecs, léquels l'Evangile &amp; les Actes des
+Apôtre nous témoignent s'étre mocqué de la
+resurrection, comme fait aussi préque toute
+l'antiquité Payenne.</p>
+
+<p>Attendant cette resurrection quelques uns de
+nos Occidentaux ont estimé que les ames des
+bons alloient au ciel, &amp; celles des méchans en
+une grande fosse <i>ou trou</i> qu'ilz pensent étre
+bien loin au Couchant, qu'ils appellent <i>Popogusso</i>,
+pour y bruler toujours, &amp; telle est la croyance
+des Virginiens: les autres (comme les Bresiliens)
+que les méchans s'en vont aprés la mort
+avec <i>Aignan</i>, qui est le mauvais esprit qui les
+tourmente: mais pour le regard des bons, qu'ils
+alloient derriere les montagnes danser, &amp; faire
+bonne chere avec leurs peres. Plusieurs des anciens
+Chrétiens fondés sur certains passages
+d'Esdras, de sainct Paul, &amp; autres, ont estimé
+qu'aprés la mort nos ames étoient sequestrées
+en des lieux souz-terrains, comme au sein d'Abraham,
+attendans le jugement de Dieu: &amp; là
+Origene a pensé qu'elles sont comme en une
+école d'ames &amp; lieu d'erudition; où elles apprennent
+les causes &amp; raisons des choses qu'elles
+ont veu en terre, &amp; par ratiocination font
+des jugemens des consequences du passé, &amp; des
+choses à venir. Mais telles opinions ont eté
+rejettées par la resolution des Docteurs de Sorbone
+au temps du Roy Philippe le Bel, &amp; depuis
+par le Concile de Florence. Que si les Chrétiens
+mémes en ont eté là, c'est beaucoup à ces
+pauvres Sauvages d'étre entrés en ces opinions
+que nous avons rapportées d'eux.</p>
+
+<p>Quant à ce qui est de l'adoration de leurs
+Dieux, de tous ceux qui sont hors la domination
+Hespagnole e ne trouve sinon les Virginiens
+qui facent quelque service divin (si ce n'est qu'on
+y vueille aussi comprendre ce que font les Floridiens,
+que nous dirons ci-aprés). Ilz representent
+donc leurs Dieux en forme d'homme, léquels
+ils appellent <i>Keuuasouuock</i>. Un seul est
+nommé <i>Keuuas</i>. Ilz les placent en maisons ou
+temples faits à leur mode qu'ilz nomment
+<i>Machicomuch'</i>, équels ilz font leurs prieres, chants,
+&amp; offrandes à ces Dieux. Et puis que nous parlons
+des infideles, je prise davantage les vieux
+Romains, léquels ont eté plus de cent septante
+ans sans aucun simulacres de Dieux, ce dit saint
+Augustin, ayant sagement eté defendu par Numa
+Pompilius d'en faire aucun, pource que telle
+chose stolide &amp; insensible les faisoit mépriser,
+&amp; de ce mépris venoit que le peuple perdoit
+toute crainte, n'étant rien si beau que de les
+adorer en esprit, puis qu'ilz sont esprits. Et de
+verité Pline dit, <i>qu'il n'y a chose qui demontre plus
+l'imbecillité du sens humain, que de vouloir assigner
+quelque image ou effigie à Dieu. Car en quelque part
+que Dieu se montre il est tout de sens, de veue, d'ouïe,
+d'ame, d'entendement; &amp; finalement il est tout de soy-méme,
+sans user d'aucun organe.</i> Les anciens Allemans
+instruits en cette doctrine, non seulement
+n'admettoient point de simulacres de leurs
+Dieux (ce dit Tacite) mais aussi ne vouloient
+point qu'ilz fussent depeints contre les parois,
+ni representés en aucune forme humaine, estimans
+cela trop deroger à la grandeur de la puissance
+celeste. On peut dire entre nous que les
+figures &amp; representations sont les livres des ignorans.
+Mais laissans les disputes à part, il seroit
+bien-seant que chacun fût sage &amp; bien instruit,
+&amp; qu'il n'y eût point d'ignorans.</p>
+
+<p>Noz Sauvages Souriquois &amp; Armouchiquois
+ont l'industrie de la peinture &amp; sculpture,
+&amp; font des images des bétes, oiseaux, hommes,
+en pierres &amp; en bois aussi joliment que des bons
+ouvriers de deça, &amp; toutefois ilz ne s'en servent
+point pour adoration, ains seulement pour le
+contentement de la veue, &amp; pour l'usage
+de quelques outils privez, comme des calumets à
+petuner. Et en cela (comme j'ay dit au commencement)
+quoy qu'ilz soient sans cult divin,
+je les prises davantage que les Virginiens, &amp;
+toutes autres sortes de gens qui plus bétes que
+les bétes adorent &amp; reverent des choses insensible.</p>
+
+<p>Le Capitaine Laudonniere en son histoire de
+la Floride dit que ceux de ce païs-là n'ont
+conoissance de Dieu, ni d'aucune Religion, sinon
+qu'ils ont quelque reverence au soleil, &amp; à la
+lune: auquels toutefois je ne trouve point par
+tout ladite histoire qu'ilz facent aucune adoration,
+fors que quand ilz vont à la guerre le <i>Paraousti</i>
+fait quelque priere au soleil pour obtenir
+victoire, &amp; laquelle obtenue, il lui en rend la
+louange, avec chansons en son honneur, comme
+j'ay plus particulierement dit ci-dessus. Et
+toutefois Belleforet écrit avoir pris de ladite
+histoire ce qu'il met en avant, qu'ilz font des
+sacrifices sanglans tels que les Mexicains, s'assemblans
+en une campagne, &amp; y dressans leurs loges,
+là où aprés plusieurs danses &amp; ceremonies ilz
+levent en l'air &amp; offrent au soleil celui sur qui le
+sort est tombé d'étre destiné pour le sacrifice.
+Que s'il est hardi en cet endroit, il ne l'est pas
+moins quand il en dit autant des peuples de
+<i>Canada</i> léquels il fait sacrificateurs de corps
+humains, encores qu'ilz n'y ayent jamais pensé.
+Car si le Capitaine Jacques Quartier a veu des
+tétes de leurs ennemis conroyées, étendues sur
+des pieces de bois, il ne s'ensuit qu'ils ayent eté
+sacrifiés: mais c'est leur coutume, ainsi qu'aux
+anciens Gaulois, d'en faire ainsi, c'est à dire
+d'enlever toutes les tétes d'ennemis qu'ils
+auront peu tuer, &amp; les pendre ne (ou dehors) leurs
+cabanes pour trophées. Ce qui est coutumier
+par toutes les Indes Occidentales.</p>
+
+<p>Pour revenir à noz Floridiens, si quelqu'un
+veut appeller acte de Religion l'honneur qu'ilz
+font au soleil, je ne l'empeche. Car és vieux
+siecles de l'age d'or lors que l'ignorance se mit
+parmi les hommes, plusieurs considerans les
+admirables effects du soleil &amp; de la lune déquels
+Dieu se sert pour le gouvernement des
+choses d'ici bas, ilz leur attribuerent la reverence
+deuë au Createur, &amp; cette façon de reverence
+Job nous l'explique quand il dit: <i>Si j'ay
+regardé le Soleil en sa splendeur, &amp; la lune cheminant
+claire: Et si mon coeur a eté seduit en secret, &amp; ma
+main a baisé ma bouche: Ce qui est une iniquité toute
+jugée, car j'eusse renié le grand Dieu d'en haut</i>. Quant
+au baise-main c'est une façon de reverence qui
+se garde encore aux homages. Ne pouvans toucher
+au soleil ils étendoient la main vers lui, puis
+la baisoient: ou touchoient son idole, aprés baisoient
+la main qui avoit touché. Et en cette idolatrie
+est quelquefois tombé le peuple d'Israël
+comme nous voyons en Ezechiel.</p>
+
+<p>Au regard des Bresiliens, je trouve par le discours
+de Jean de Leri, que non seulement ilz
+sont semblables aux nôtres, sans aucune forme
+de Religion, ni conoissance de Dieu, mais qu'ilz
+sont tellement aveuglés &amp; endurcis en leur anthropophagie,
+qu'ilz semblent n'étre nullement
+susceptibles de la doctrine Chrétienne. Aussi
+sont ils visiblement tourmentez &amp; battus du
+diable (qu'ils appellent <i>Aignan</i>) &amp; avec telle
+rigueur, que quand ilz le voyent venir tantot en
+guise de béte, tantot d'oiseau, ou de quelque
+forme étrange, ilz sont comme au desespoir. Ce
+qui n'est point à l'endroit des autres Sauvages
+plus en deça vers la Terre-neuve, du moins avec
+telle rigueur. Car Jacques Quartier rapporte
+qu'il leur jette de la terre aux ïeux, &amp; l'appellent
+<i>Cudouagni</i>: &amp; là où nous étions (où il s'appelle
+<i>Aoutem</i>) j'ay quelquefois entendu qu'il a egratigné
+<i>Membertou</i> en qualité de devin du païs.
+Quand on remontre aux Bresiliens qu'il faut
+croire en Dieu, ils en sont bien d'avis, mais
+incontinent ils oublient leur leçon, &amp; retournent
+à leur vomissement, qui est une brutalité étrange,
+de ne vouloir au moins se redimer de la vexation
+du diable par la Religion: Ce qui les rend
+inexcusables, mémes qu'ils ont quelques restes
+de la memoire du deluge, &amp; de l'Evangile (si tant
+est que leur rapport soit veritable). Car ilz
+font mention en leurs chansons que les eaux s'étans
+une fois débordées couvrirent toute la terre, &amp;
+furent tous les hommes noyés, exceptez leurs
+grandz peres, qui se sauverent sur les plus hauts
+arbres de leur païs. Et de ce deluge ont aussi
+quelque traditive d'autres Sauvages que j'ay
+mentionné ailleurs. Quant à ce qui est de l'Evangile,
+ledit de Leri dit qu'ayant une fois trouvé
+l'occasion de leur remontrer l'origine du
+monde, &amp; leur miserable condition, &amp; comme
+il faut croire en Dieu, ilz l'ecouterent avec grande
+attention, demeurans tout étonnez de ce
+qu'ilz avoient ouï: &amp; que là dessus un vieillard
+prenant la parole, dit, Qu'à la verité il leur avoit
+recité de grandes merveilles, qui lui faisoient
+rememorer ce que plusieurs fois ils avoient entendu
+de leurs grands-peres, que dés fort longtemps
+un <i>Maïr</i> (c'est à dire un étranger vétu &amp;
+barbu comme les François) avoit eté là les pensant
+ranger à l'obeïssance du Dieu qu'il leur annonçoit,
+&amp; leur avoit tenu le méme langage:
+mais qu'ilz ne le voulurent point croire. Et partant
+y en vint un autre, qui en signe de malediction
+leur bailla les armes dont depuis se sont
+tuez l'un l'autre: &amp; de quitter cette façon de vivre
+il n'y avoit apparence, pour ce que toutes les
+nations à eux voisines se mocqueroient d'eux.</p>
+
+<p>Or noz Souriquois, Canadiens, &amp;leurs
+voisins, voire encores les Virginiens &amp; Floridiens
+ne sont pas tant endurcis en leur mauvaise
+vie, &amp; recevront fort facilement la doctrine
+Chrétienne quant il plaira à Dieu susciter ceux
+que le peuvent à les secourir. Aussi ne sont-ilz
+visiblement tourmentez, battus, dechirez du
+diable comme ce barbare peuple du Bresil,
+qui est une maldiction étrange à eux particuliere
+plus qu'aux autres nations de dela. Ce qui
+me fait croire que la trompette des Apôtres
+pourroit avoit eté jusques là, suivant la parole
+du vieillart susdit, à laquelle ayans bouché
+l'aureille ils en portent une punition particuliere
+non commune aux autres qui paraventure
+n'ont jamais ouï la parole de Dieu depuis
+le Deluge, duquel toutes ces nations en
+plus de trois mille lieuës de terre ont une obscure
+conoissance qui leur a eté donnée par tradition
+de pere en fils.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAP. V</h3>
+
+<p class="mid"><i>Des Devins &amp; Maitres des ceremonies entre<br>
+les Indiens.</i></p>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/J.png"></span>E ne veux appeller (comme quelques
+uns ont fait) du nom de Prétres
+ceux qui font les ceremonies &amp;
+invocations de demons entre les Indiens
+Occidentaux, sinon entant qu'ils ont l'usage
+des sacrifices &amp; dons u'ils offrent à leurs
+Dieux, d'autant que (comme dit l'Apôtre) tout
+Prétre, ou Pontife, est ordonné pour offrir dons
+&amp; sacrifices: tels qu'étoient ceux de Mexique
+(dont le plus grand étoit appellé <i>Papas</i>) léquels
+encensoient à leurs idoles, dont la principale
+étoit celle du Dieu qu'ils nommoient <i>Vizilipuztlt</i>,
+comme ainsi soit neantmoins que le nom
+general de celui qu'ilz tenoient pour supreme
+seigneur &amp; autheur de toues choses fût <i>Viracocha</i>,
+auquel ilz bailloient des qualités excellentes,
+l'appellans <i>Pachacamac</i>, qui est Createur
+du ciel &amp; de la terre, &amp; <i>Usapu</i>, qui est Admirable,
+&amp; autres noms semblables. Ils avoient aussi
+des sacrifices d'hommes, comme encore ceux
+du Perou, léquels ilz sacrifioient en grand nombre,
+ainsi qu'en discourt amplement Joseph
+Acosta. Ceux-là donc peuvent étre appellez
+Prétres, ou Sacrificateurs; mais pour le regard
+de ceux de la Virginie &amp; de la Floride, je ne voy
+point quelz sacrifices ilz font, &amp; par ainsi je les
+qualifieray Devins, ou Maitres des ceremonies
+de leur religion, léquels en la Floride je trouve
+appelles <i>Jarvars, &amp; Joanas</i>: en Virginia <i>Vuiroances</i>:
+au Bresil <i>Caraïbes</i>: &amp; entre les nôtres (je veux
+dire les Souriquois) <i>Autmoins</i>. Laudonniere
+parlant de la Floride:</p>
+
+<blockquote>
+Ils ont (dit-il) leurs
+Prétres, auquels ilz croyent fort, pour autant
+qu'ilz sont grans magiciens, grans devins, &amp;
+invocateurs de diables. Ces prétres leur servent
+de Medicins &amp; Chirurgiens &amp; portent
+toujours avec aux un plein sac d'herbes &amp; de
+drogues pour medeciner les malades, qui sont
+la pluspart de verole: car ils aiment fort les
+femmes &amp; filles, qu'ils appellent filles du soleil.
+S'il y a quelque chose à traitter, le Roy
+appelle les <i>Jarvars</i>, &amp; les plus anciens, &amp; leur
+demande leur avis.
+</blockquote>
+
+<p>Voyez au surplus ce que
+j'ay écrit ci-dessus au sixiéme chapitre du premier
+livre. Pour ceux de la Virginie ilz ne sont
+pas moins matois que ceux de la Floride, &amp; se
+donnent credit, &amp; font respect par des traits
+de Religion tels que nous avons dit au precedent
+chapitre, parlans de quelques morts resuscitez.
+C'est par ce moyen &amp; souz pretexte de
+Religion que les <i>Inguas</i> se rendirent jadis les
+plus grans Princes de l'Amerique. Et de cette
+ruse ont aussi usé ceux de deça qui ont voulu
+embabouiner le peuple, comme Numa Pompilius,
+Lysander, Sertorius, &amp; autres plus recens,
+faisans (ce dit Plutarque) comme les
+joueurs de tragedies, qui voulans representer
+des choses qui passent les forces humaines, ont
+recours à la puissance superieure des Dieux.</p>
+
+<p>Les <i>Aoutmoins</i> de la derniere terre des Indes
+qui est la plus proche de nous, ne sont si lourdauts
+qu'ilz n'en sachent bien faire à croire au
+menu peuple. Car avec leurs impostures, ilz vivent,
+&amp; se rendent necessaires, faisans la Medecine
+&amp; Chirurgie aussi bien que les Floridiens.
+Pour exemple soit <i>Membertou</i> grand <i>Sagamos</i>.
+S'il y a quelqu'un de malade on l'envoye querir.
+Il fait des invocations à son dæmon, il souffle
+la partie dolente, il y fait des incisions, en
+succe le mauvais sang: Si c'est une playe il la guerit
+par ce méme moyen, en appliquant une
+rouelle de genitoires de Castor. Bref on lui fait
+quelque present de chasse, ou de peaux. S'il est
+question d'avoir nouvelles des choses absentes,
+aprés avoir interrogé son dæmon il rend ses oracles
+ordinairement douteux, &amp; bien-souvent
+faux, mais aussi quelquefois veritables: comme
+quand on lui demanda si <i>Panoniac</i> étoit
+mort, il dit qu'il ne retournoit dans quinze
+jours il ne le falloit plus attendre, &amp; que les
+Armouchiquois l'auroient tué. Et pour avoir
+cette réponse il lui fallut faire quelque presents.
+Car entre les Grecs il y a un proverbe trivial qui
+porte que sans argent les oracles de Phoebus
+sont muets. Le méme rendit un oracle veritable
+de nôtre venue au sieur du Pont lors qu'il
+partit du Port Royal pour retourner en France,
+voyant que le quinziéme de Juillet étoit passé
+sans avoir aucunes nouvelles. Car il soutint &amp;
+afferma qu'il y viendroit un navire, &amp; que son
+diable le lui avoit dit. Item quand les Sauvages ont
+faim ilz consultent l'oracle de <i>Membertou</i>, &amp; il
+leur dit, Allés en tel endroit, &amp; vous trouverez
+de la chasse. Il arrive quelquefois qu'il en trouvent
+&amp; quelquefois non. S'il arrive que non, l'excuse
+est que l'animal est errant, &amp; a changé de
+place: mais aussi, bien souvent ils en trouvent, &amp;
+c'est ce qui les fait croire que ce diable est un
+Dieu, &amp; n'en sçavent point d'autre, auquel neantmoins
+ilz ne rendent aucun service, ni adoration
+en religion formée.</p>
+
+<p>Lors que ces <i>Aoutmoins</i> font leurs chimagrées
+ilz plantent un baton dans une fosse auquel ils
+attachent une corde, &amp; mettans la téte dans cette
+fosse ilz font des invocations ou conjurations
+en langage inconu des autres qui sont alentour,
+&amp; ceci avec des battemens &amp; criaillemens jusques
+à en suer d'ahan. Toutefois je n'ay pas
+ouï qu'ils écument par la bouche comme font
+les Turcs. Quand le diable est venu, ce maitre
+<i>Autmoin</i> fait à croire qu'il le tient attaché
+avec sa corde, &amp; tient ferme alencontre
+de lui, le forçant de lui rendre réponse avant
+que le lâcher. Par ceci se reconoit la ruse de
+cet ennemi de Nature, qui amuse ainsi ces
+creatures miserables: &amp; quant &amp; quant son orgueil,
+de vouloir que ceux qui l'invoquent lui
+facent plus de submission que n'ont jamais fait
+les saints Patriarches &amp; Prophetes à Dieu,
+léquels ont seulement prié la face en terre.
+Méme j'ay quelquefois ouï dire que ce maitre
+diable en ce conflict egratignoit <i>Membertou</i>. Et
+de ceci me suis souvenu lisant en l'histoire de
+Pline chose semblable, que ce maitre singe
+égratigne &amp; bat ses sacrificateurs negligens en
+leur office.</p>
+
+<p>Cela fait il se met à chanter quelque chose (à
+non advis) à la louange du diable, qui leur a indiqué
+de la chasse: &amp; les autres Sauvages qui
+sont là repondent faisans quelque accord de
+musique entre eux. Puis ilz dansent à leur mode,
+comme nous dirons ci-aprés, avec chansons
+que je n'enten point, ni ceux des nôtres
+qui entendoient le mieux leur langue. Mais un
+jour m'allant promener en noz prairies le long
+de la riviere, je m'approchay de la cabanne de
+<i>Membertou</i>, &amp; mis sur mes tablettes une parcelle
+de ce que j'entendis, qui y est encore écrit en ces
+termes, <i>Holoet ho ho hé hé ha ha haloet ho ho hé</i>,
+ce qu'ilz repeterent par plusieurs fois. Le chant
+est sur mesdites tablettes en ces notes, <i>Re fa sol
+sol re sol sol fa fa re re sol sol fa fa</i>. Une chanson finie
+ilz firent tous une grande exclamation, disans;
+Hé é é é. Puis recommencerent une autre chanson,
+disans: <i>Egrigna hau egrigna hé he hu hu ho ho ho
+egrigna hau hau hau</i>. Le chant de ceci étoit <i>Fa fa
+fa sol sol fa fa re re sol sol fa fa fa re fa fa sol sol sol</i>.
+Ayans fait l'exclamation accoutumée ilz en
+commencerent une autre qui chantoit <i>Tamema
+alleluya tameja douveni hau hau hé hé</i>. Le chant en
+étoit, <i>Sol sol sol fa fa re re re fa fa sol fa sol fa fa re re</i>.
+J'écoutay attentivement ce mot <i>alleluya</i> repris
+par plusieurs fois, &amp; ne sceu jamais comprendre
+autre chose. Ce qui me fait penser que ces
+chansons sont à la louange du diable, si toutefois
+ce mot signifie envers eux ce qu'il signifie
+en Hebrieu, qui est Louez le Seigneur. Toutes
+les autres nations de ce païs là en font de méme:
+mais personne n'a particularisé leurs chansons
+sinon Jean de Leri, lequel dit que les Bresiliens
+en leurs sabats font aussi de bons accords. Et se
+trouvant un jour en telle féte, il rapporte qu'ilz
+disoit <i>Hé hé hé hé hé hé hé hé hé hé</i>, avec cette
+note, <i>Fa fa sol fa fa sol sol sol sol sol</i>. Et cela fait,
+s'écrioient d'une façon &amp; hurlement epouvantable
+l'espace d'un quart d'heure, &amp; sautoient les
+femmes en la'air avec violence jusques à en ecumer
+par la bouche: puis recommencerent la musique, disans:
+<i>Heu heur aure heura heur aure heura heura ouech</i>. La note
+est, <i>Fa mi re sol sol sol fa mi ut mi re mi ut re</i>.
+Cet autheur dit qu'en cette chanson
+ils avoient regretté leurs peres decedez,
+léquels étoient si vaillans, &amp; toutefois qu'ilz
+étoient consolés en ce qu'aprés leur mort ilz
+asseuroient de les aller trouver derriere les
+hautes montagnes, où ilz danseroient &amp; se
+reuniroient avec eux. Semblablement qu'à toute
+outrance ils avoient menacé les <i>Ouetsacas</i> leurs
+ennemis d'étre bientot pris &amp; mangez par eux,
+ainsi que leur avoient promis leurs <i>Caraïbes</i>: &amp;
+qu'ils avoient aussi fait mention du deluge dont
+nous avons parlé au chapitre precedent. Je laisse
+à ceux qui écrivent de la demonimanie à philosopher
+là dessus. Mais il faut dire de plus que
+tandis que noz Sauvages chantent ainsi, il y en a
+d'autres que ne font autre chose que dire, <i>Hé</i>,
+ou <i>Het</i> (comme un homme qui fend du bois)
+avec un mouvement de bras: &amp; dansent en rond
+sans se tenir l'un l'autre, ni bouger d'une place,
+frappans des piez contre terre, qui est la forme
+de leurs danses, semblables à celles que ledit de
+Leri rapporte de ceux du Bresil, qui sont à plus
+de quinze cens lieuës de là. Aprés quoy les nôtres
+font un feu, &amp; sautent par dessus comme les
+anciens Cananeens, Hammonites, &amp; quelquefois
+les Israëlites; mais ilz ne sont si detestables,
+car ilz ne sacrifient point lurs enfans au diable
+par le feu. Avec tout ceci ilz mettent une
+demie perche hors le faiste de la cabanne où ilz
+sont, au bout de laquelle y a quelques <i>Matachiaz</i>,
+ou autre chose attachée, que le diable
+emporte. C'est ainsi que j'en ay ouï discourir.</p>
+
+<p>On peut ici considerer une mauvaise façon
+de sauter par dessus le feu, &amp; de passer les enfans
+par la flamme és feux de la saint Jean, qui dure encore
+aujourd'hui entre nous, &amp; devroit étre reformée.
+Car cela vient des abominations anciennes
+que Dieu a tant haï, déquels parle Theodoret
+en cette façon: <i>J'ay veu</i>, dit-il, <i>eh quelque
+villes allumer des buchers une fois l'an, &amp; sauter
+pardessus non seulement les enfans, mais aussi
+hommes &amp; les meres porter les enfans pardessus la
+flamme. Ce qui leur sembloit étre comme une exposition
+&amp; purgation. Et ce (à mon avis) a eté le cas
+d'Achaz</i>. Ces façons de faire ont eté defendues
+par un ancien Concile tenu en Perse
+Constantinople. Surquoy Balsamon remarque
+le vint-troisiéme du mois de Juin (qui est
+veille de saint Jean) és rives de mer &amp; en
+maisons on s'assembloit hommes &amp; femmes, &amp;
+habilloit-on la fille ainée en épousée, &amp; aprés
+bonne chere &amp; bien beu, on faisoit des danses,
+des exclamations, &amp; des feuz toute la nuit, sur
+léquels ilz sautoient, &amp; faisoient des prognostications
+de bon &amp; mal-heur. Ces feu on eté
+continués entre nous sur un meilleur sujet mais
+il faut oter l'abus.</p>
+
+<p>Or comme le diable a toujours voulu faire le
+singe, &amp; avoir un service comme celui qu'on rend
+à Dieu, aussi a-il voulu que ses officiers eussent
+les marques de leur métier pour mieux decevoir
+les simples. Et de fait <i>Membertou</i>, duquel nous
+avons parlé, comme un sçavant <i>Aoutmoin</i>, porte
+pendue à son col la marque de cette profession,
+qui est une bourse en triangle couverte de leur
+broderie, c'est à dire de <i>Matachiaz</i>, dans laquelle
+y a je ne sçay quoy gros comme une noisette,
+qu'il dit étre son demon appellé <i>Aoutme</i>. Je ne
+veut méler les choses sacrées avec les prophanes,
+mais suivant ce que j'ay dit que le
+diable fait le singe, ceci me fait souvenir du
+Rational, ou Pectoral du jugement que le souverain
+Pontife portoit au-devant de soy en l'ancienne
+loy, sur lequel Moyse avoit mis <i>Urim &amp; Tummim</i>,
+Or ces <i>Urim &amp; Tummim</i> Rabbi
+David dit qu'on ne sçait que c'est &amp; semble
+que c'étoient des pierres. Rabbi Selomoh dit
+que c'étoit le nom de Dieu [Hebreu], Jehova, nom
+ineffable, qu'il mettoit dans le replis du Pectoral,
+par lequel il faisoit reluire sa parole. Josephe
+estime que c'étoit douze pierres precieuses.
+Saint Hierome interprete ces deux mots
+Doctrine &amp; Verité: Ce qui est notable pour les
+Evéques &amp; grans Pasteurs, déquelz la vie, les
+moeurs, &amp; la parole ne doit étre qu'une perpetuelle
+doctrine qui enseigne les peuple à bien vivre:
+&amp; une verité immuable, qui ne flatte point,
+qui ne redoute rien, &amp; qui d'un éclat semblable
+au son de la trompete annonce purement la parole
+de Dieu.</p>
+
+<p>Et comme le sacerdoce étoit successif, non
+seulement en la maison d'Aaron, mais aussi en
+la famille du grand Pontife de Memphis, de qui
+la charge étoit affectée à son fils ainé aprés lui,
+ainsi que dit Thyamis en l'Histoire Æthiopique
+d'Heliodore: De méme, parmi ces gens ici
+ce métier est successif, &amp; par une traditive en
+enseignent le secret à leurs fils ainés. Car l'ainé
+de <i>Membertou</i> (auquel par mocquerie on imposé
+nom Juda, dequoy il s'est faché ayant entendu
+que c'est un mauvais nom) nous disoit
+qu'aprés son pere il seroit <i>Aoutmoin</i> au quartier;
+ce qui est peu de chose: car chacun <i>Sagamos</i> ha
+son <i>Aoutmoin</i>, si lui-méme ne l'est. Mais encore
+sont-ils ambitieux de cela pour le profit qui en
+revient.</p>
+
+<p>Les Bresiliens ont leurs <i>Caraïbes</i>, léquels
+vont &amp; viennent par les villages, faisans à croire
+au peuple qu'ils ont communication avec les
+esprits, moyennant quoy ilz peuvent non seulement
+leur donner victoire contre leurs ennemis,
+mais aussi que d'eux depend l'abondance
+ou fertilité de la terre. Ils ont ordinairement en
+main certaine façon de sonnettes qu'ils appellent
+<i>Maracas</i>, faites d'un fruit d'arbre gros comme
+un oeuf d'autruche, lequel ilz creusent ainsi
+qu'on fait ici les calebasses des pelerins de Saint
+Jacques, &amp; les ayans emplis de petites pierres,
+ilz les font sonner en maniere de vessie de pourceau,
+en leurs solemnitez: &amp; allans par les villages engeollent
+le monde, disans que leur dæmon
+est là dedans. Ces <i>Maracas</i> bien parez de
+belles plumes, ilz fichent en terre le baton qui
+passe à travers &amp; les arrengent tout du long &amp;
+au milieu des maisons, commandans qu'on leur
+donne à boire &amp; à manger. De façon que ces
+affronteurs faisans à croire aux autres idiots
+(comme jadis les sacrificateurs de Bel, déquels
+est fait mention en l'histoire de Daniel) que ces
+fruits mangent &amp; boivent la nuit, chaque chef
+d'hôtel adjoutant foye à cela, ne fait faute de
+mettre auprés de ces <i>Maracas</i>, farine, chair, poisson
+&amp; bruvage, lequel service ilz continuent
+par quinze jours ou trois semaines: &amp; durant
+ce temps sont si sots que de se persuader qu'en
+sonnant de ces <i>Maracas</i>, quelque esprit parle à
+eux, &amp; leur attribuent de la divinité. De sorte
+que ce seroit grand forfait de prendre les viandes
+qu'on presente devant ces belles sonnettes,
+déquelles viandes ces reverens <i>Caraïbes</i> s'engraissent
+joyeusement. Ainsi souz des faux pretextes
+le monde est abusé de toutes part.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/015.png"></p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAP. VI</h3>
+
+<p class="mid"><i>Du langage</i></p>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>ES effects de la confusion de Babel
+sont parvenus jusques à ces
+peuples déquels nous parlons,
+aussi-bien qu'au monde deça. Car
+je voy que les Patagons parlent
+autrement que ceux du Bresil, &amp; ceux-ci autrement
+que les Peroüans, &amp; que les Peroüans sont
+distinguez des Mexiquains: les iles semblablement
+ont leur langue à part: en la Floride
+on ne parle point comme en Virginia: noz
+Souriquois &amp; Etechemins n'entendent point
+les Armouchiquois: ni ceux-ci les Iroquois
+bref chacun peuple est divisé par le langage.
+Voire en une méme province il y a langage different,
+non plus ne moins qu'és Gaulles le Flamen,
+le bas Breton, le Gascon, le Basque, ne
+s'accordent point. Car l'autheur de l'histoire
+de la Virginie dit que là chacun <i>Vuiroan</i>, ou
+seigneur, ha son langage particulier. Pour
+exemple soit, que le chef, ou Capitaine de
+quelque qauanton (que nos Historiens Jacques
+Quartier &amp; Laudonniere qualifient Roy) s'appelle
+en Canada <i>Agohanna</i>, par mi les Souriquois
+<i>Sagamos</i> en la Virginie <i>Uviroan</i>, en la Floride
+<i>Paraousti</i>, és iles de Cuba <i>Cacique</i>, les Roys
+du Perou <i>Inquas</i>, &amp;c. J'ay laissé les Armouchiquois
+&amp; autres que je ne sçay pas. Quant aux
+Bresiliens ilz n'ont point de Rois, mais les vieillars,
+qu'ils appellent Peoreroupichech', à-cause de
+l'experience du passé, sont ceux qui gouvernent,
+exhortent, &amp; ordonnent de tout. Les langues
+mémes se changent, comme nous voyons que
+par deça nous n'avons plus la langue des anciens
+Gaullois, ni celle qui étoit au temps de Charlemagne
+(du moins elle est fort diverse) les Italiens
+ne parlent plus Latin, ni les Grecs l'ancien
+Grec, principalement és orées maritimes, ni les
+Juifs l'ancien Hebrieu. Ainsi Jacques Quartier
+nous a laissé comme un dictionaire du langage
+de Canada, auquel noz François qui y hantent
+aujourd'huy n'entendent rien: &amp; pource je ne
+l'ay voulu inferer ici: seulement j'y ay trouvé
+<i>Caraconi</i>, pour dire Pain; &amp; aujourd'hui on dit
+<i>Caracona</i>, que j'estime étre un mot basque.
+Pour le contentement de quelques-uns je mettray
+ici quelques nombres de l'ancien &amp; nouveau
+langage de Canada.</p>
+
+<pre>
+ Ancien Nouveau
+
+1 Segada 1 Regoia
+2 Tigneni 2 Nichou
+3 Asebe 3 Nichtoa
+4 Honnaton 4 Rau
+5 Oniscon 5 Apateta
+6 Indaie 6 Coutouachin
+7 Ayaga 7 Neouachin
+8 Addegue 8 Nestouachin
+9 Madellon 9 Pescouades
+10 Assem 10 Metren
+
+Les Souriquois disent Les Etechemins.
+
+1 Negout 1 Bechkon
+2 Tabo 2 Nich'
+3 Chicht 3 Nach'
+4 Neois 4 Ïau
+5 Nan 5 Prenchk
+6 Kamachin 6 Chachit
+7 Eroeguenik 7 Coutachit
+8 Meguemorchin 8 Erouïguen
+9 Echkonadek 9 Pechcoquem
+10 Metren 10 Peiock
+</pre>
+
+<p>Pour la conformité des langues, il se trouve
+quelquefois des mots de deça, qui signifient
+quelque chose pardela, comme Jean de Leri dit
+que <i>Leri</i> signifie une huitre, au Bresil: &amp; au païs
+des Souriquois Marchin signifie un loup, qui
+est le nom d'un Capitaine Armouchiquois: mais
+de mots qui se rapportent en méme signification
+il s'en trouve peu. En l'histoire Orientale
+de <i>Maffeus</i> j'ay leu <i>Sagamos</i> en la méme
+signification que le prennent noz Souriquois, pou
+dire Roy, Duc, Capitaine. Ce que considerant
+quelquefois, il m'est venu en la pensée de
+croire que ce mot vient de la premiere antiquité:
+d'autant que (selon Berose) Noé fut appelé
+<i>Saga</i>, qui signifie Prétre &amp; Pontife, pour
+avoir enseigné la Theologie, les ceremonies du
+service divin, &amp; beaucoup de secrets des choses
+natureles aux scythes Armeniens (que les Autheurs
+cosmographes appellent Sages) léquelles
+étoient en depot par écrit és mains des Prétres.
+Et de ces peuples Sages peuvent étre sortis noz
+Tolosains, que les anciens appelloient Tectosages.
+Deu que le mot <i>Saga</i> ne s'éloignent point les
+Hebrieux, en la langue desquels [Hébreu] <i>Sagan</i>
+(selon Rabbi David) signifie Grand Prince, &amp;
+quelquefois celui qui teint le premier lieu aprés
+le souverain Pontife. En quelques lieux d'Esaie
+&amp; Jeremie ce mot est pris pour Magistrat, en la
+version ordinaire de la Bible: &amp; neantmoins
+<i>Santes Paninus</i>, &amp; autres, l'interpretent <i>Prince</i>.</p>
+
+<p>Mais c'est assez philosopher là dessus: passons
+outre. Ceux qui ont eté en Guinée disent que
+<i>Babougie</i> signifie là un petit enfant, ou le faon
+d'un animal en la sorte que lédits Souriquois
+prennent ce mot. Ainsi en France nous avons
+plusieurs mots non tirez du Grec, mais que les
+Grecs ont pris de nous: comme de Moustache,
+vient [Grec: mysyx] &amp; de ce que nous disons Boire
+à tire-larigot vient [Grec: laryglex, laryglos]:
+de Giboulée [Grec: gêbolê]: de Baller,[Grec: ballizein]:
+de Lance [Grec: lagkê]: de Botines [Grec: biênga]:
+de Clapier [Grec: klapein]: de Tapis, [Grec: tapês]:
+De tapit contre terre, [Grec: tapeigoô]: de Baster [Grec: botsyzô]:
+de Pantoufle, [Grec pantophellos]: de Brasser [Grec: brazô]:
+de Chiquaner [Grec: Kichynein], songer quelque mechanceté
+pour tromper: de Colle, [Grec: kolla]: du mot Tolofain
+Trufer, c'est à dire mocquer, [Grec: enteuphaô], &amp;c. Et les
+mots Grecs [parydeisos, bosphoros] viennent de l'Hebrieu
+[Pardes, &amp; Bospharad].</p>
+
+<p>Ils usent ainsi que les Grecs &amp; Latins du mot
+Toy (<i>Kir</i>) en parlant à qui que ce soit: &amp; n'est
+encore entre eux venu l'usage de parler à une
+persone par le nombre pluriel, ainsi que par
+reverence ont jadis fait les Hebrieux, &amp; font
+aujourd'hui noz nations de l'Europe.</p>
+
+<p>Quant à la cause du changement de langage
+en <i>Canada</i>, duquel nous avons parlé, j'estime que
+cela est venu d'une destruction de peuple. Car
+il y a quelques années que les Iroquois s'assemblerent
+jusques à huit mille hommes, &amp; deffirent
+tous leurs ennemis, léquels ilz surprindrent
+dans leurs enclos. J'adjoute à ceci pour le changement
+du langage, le commerce qu'ilz font
+d'orenavant avec leurs pelleteries depuis que
+les François les vont querir: car au temps de
+Jacques Quartier on ne se soucioit point de
+Castors. Les chapeaux qu'on en fait ne sont en usage
+que depuis ce temps-là: non que l'invention
+soit nouvelle: car és vieilles panchartes des
+Chappeliers de Paris il est dit qu'ils feront des
+de fins Biévres (qui est le Castor) mais
+soit pour la cherté, ou autrement, l'usage en a
+eté long temps intermis.</p>
+
+<p>Au regard de la prononciation, ils ont les
+mots fort faciles, &amp; ne les tirent point du profond
+de la gorge comme font quelquefois les
+Hebrieux, &amp; entre les nations d'aujourd'hui les
+Suisses, Allemans &amp; autres: &amp;ne prononcent
+aussi à l'ayde du né comme encore quelquefois
+lédits Hebrieux: ce qui me semble étre un
+avantage pour s'accommoder avec eux. Et
+pour exemple de ceci je proposeray quelques
+mots communs, léquels ilz prononcent comme
+je les ay ici écrits: où faut observer que
+les (ch) se prononcent non comme le X Grec, mais
+à la façon que nous disons chair, cheval, beche.</p>
+
+<pre>
+Homme, Metaboujou, ou Kessona
+Femme, Meboujou
+Mary, Tasetch'
+Femme mariée, Nidroech, ou Roka
+Pere, Nouchich'
+Mere, Nekich'
+Frere ainé, Necis
+Frere germain, Skinetch'
+Frere de ma femme, Nemacten
+Frere ami, Nigmach'
+Nevoeu, Neroux
+Soeur, Nekich'
+Fils, Nekouïs
+Fille, Fetouch', ou Pecenemouch'
+Enfant, Babougie
+
+Feu, Bouktou
+Fumée, Nedourouzi
+Charbon, Ichau
+Poudre, Pechau
+Pierre, Khoudou
+Eau, Chabaüan, ou Orenpesc
+Terre, Megamingo
+Montagne, Pamdenour
+
+Ciel, Oüajek
+Soleil, Achtek
+Lune, Kinch' Kaminau
+Etoile, Kercosetech'
+
+Téte, Menougi
+Cheveux, Mouzabon
+Aureilles, Sekdoagan
+Front, Tegoeja
+Yeux, Nepeguigout
+Sourcil, Nitkou
+Né, Chich'kon
+Bouche, Meton
+Levre, Nekoui
+Dent, Nebidre
+Langue, Nirnou
+Barbe, Nigidoin
+Gorge, Chidon
+Col, Chitagan
+Bras, Pisquechan
+Mains, Mepeden
+Doigts, Troeguen
+Ventre, Migedi
+Nombril, Niri
+Membre viril, Carcaris, ou Irtay
+Celui de la femme, Match'
+Testicules, Nerejou, ou Marjos.
+Cul, Menogoy
+Genoux, Cagiguen
+Jambes, Mecat
+Piez, Nechit.
+
+Robbe, Achoan, ou Aton
+Manche, Argeniguen
+Chapeau, Agoscozon
+Chemise, Atouray
+Chausses, Mezibediazeguen
+Bas de chausses, Piscagan, ou Pessagagan
+Souliers, Mekezen
+Lit, Enaxé
+
+Aiguille, Mocouschis
+Epingle, Mocouchich'
+Alene, Mocous
+Corde, ou fil' Ababich'
+Croc, Noporo
+
+Chauderon, Aoüan, ou Astikou
+Bois, Kemouch', ou Makia
+Ecorces, Bouoüac
+Forét, Nibemk
+Fueille, Nibir
+Hache, Temieguen, ou Achetoutagan
+
+Cabanne, Oüagoan
+
+Pain, Caracona
+Vin, Chabaüan saaket
+Chair, ïoux
+Graisse, Mimera
+Blé, Cromcouch'
+Beurre, Cacamo
+Sel, Saraoé
+Faim, Peskabaüan, ou Pech'ktemay, ou Keouigin.
+
+Farine, Oabeeg
+Pois, ïerraoué
+Feves, Pichkageguin
+Galette, Mouschcoucha
+Cuisinier, Atoctegic
+
+Arc, Tabi
+Fleche, Pomio
+Fer de fleche, Nachoutugan
+Carquois, Pitrain
+Arquebuze, Piscoué
+Epée, Ech'pada
+Capitaine, Sagmo, Hirmo
+Prisonnier esclave, Kichtech'
+
+Couteau, Hoüagan
+Plat, ou Escuelle, Ouragan
+Culiere, Nememekouën
+Baton, Makia
+Peigne, Arcoenet
+</pre>
+
+<p>J'ay voulu ici raporter ce que dessus, pour montrer
+la facilité de leur prononciation: &amp; en eusse
+peu fair un plus long dictionaire si mon sujet
+l'eût permis. Mais cela suffira à mon intention.
+D'une chose veux-j'avertir mon lecteur, que
+quoy que j'aye cherché &amp; demandé curieusement
+quelque regle pour la variation des noms
+&amp; verbes de la langue de noz Sauvages, je n'en
+ay jamais rien peu apprendre. Item sera observé
+qu'ils ont en leur prononciation le (s) des Grecs
+au lieu de nôtre (u) &amp; terminent volontiers les
+mots en (a) comme Souriquois, <i>Souriquoa</i>,
+Capitaine <i>Capitaina</i>: Normand, <i>Normandia</i>:
+Basque, <i>Basquoa</i>: une Martre, <i>Martra</i>, Banquet,
+<i>Babaguia</i>: &amp;c. Mais il y a certaines lettres qu'ilz ne
+peuvent bien prononcer, sçavoir (v) consone, &amp;
+(f) au lieu dequoy ilz mettent (b) &amp; (p) comme
+Févre, <i>Pebre</i>. Et pour (Sauvage) ilz disent
+<i>Chabaia</i>, &amp; s'appellent eux-mémes tels, ne sachans
+en quel sens nous avons ce mot. Et neantmoins
+ilz prononcent mieux le surplus de la
+langue Françoise que noz Gascons, léquels
+outre i'inversion de l'(u) en (b) &amp; du (b) en (u)
+és troubles derniers étoient encore reconus &amp;
+mal-menés en Provence par la pronunciation
+du mot <i>Cabre</i>, au lieu duquel ilz disoient <i>Crabe,</i>,
+ainsi que jadis les Ephrateens ayans perdu la bataille
+contres les Galaadites, pensans fuir étoient
+reconus au passage du Jordain par la prononciation
+du mot <i>Schibboleth</i>, qui signifie un épic, au
+lieu duquel ilz prononçoient <i>Sibboleth</i> (qui
+signifie le gay d'une riviere) demandans s'ilz pourroient
+bien passer. Les Grecs aussi avoient diverses
+prononciations d'un méme mot, pour ce
+qu'ils avoient quatre langues distinctes separées
+de la commune. Et en Plaute nous lisons que
+les Prænestin non gueres élognez de Rome
+Prononçoient <i>Konia</i>, au lieu de <i>Ciconia</i>. Mémes
+aujourd'hui les bonnes femmes de Paris disent
+encore <i>mon Courin</i> pour <i>mon Cousin</i>, &amp; <i>mon mazi</i>,
+pour <i>mon mari</i>.</p>
+
+<p>Or pour revenir à noz Sauvages, jaçoit que
+par le commerce plusieurs de noz François les
+entendent, neantmoins ils ont une langue particuliere
+qui est seulement à eux conue: ce qui
+me fait douter de ce que j'ay dit que la langue
+qui étoit en <i>Canada</i> au temps de Jacques quartier
+n'est plus en usage. Car pour s'accommoder
+à nous ilz nous parlent du langage qui nous
+est plus familier, auquel y a beaucoup du Basque
+entremelé: non point qu'ilz se soucient
+gueres d'apprendre noz langues: car il y en a
+quelquefois qui disent qu'ilz ne nous viennent
+point chercher: mais par longue hantise
+force de retenir quelque mot.</p>
+
+<p>Ayans divers langages entre eux-mémes, &amp;
+ces peuples étans tous divisez les uns des autres
+en ce regard, &amp; peu curieux d'apprendre noz
+langues (qui neantmoins est un point bien
+necessaire) je continue au propos que j'ay dit
+ci-dessus, que pour les enseigner utilement &amp; parvenir
+bien-tot à leur conversion, &amp; les nourrir
+d'un laict qui ne leur soit point amer, il ne les
+faut surcharger de langues inconues, la Religion
+ne consistant point en cela. Et par ce moyen
+sera satisfait au desir de l'Apôtre sainct Paul, lequel
+écrivant aux Corinthiens, disoit, <i>J'aime
+mieux prononcer en l'Eglise cinq paroles en mon intelligence
+afin que j'instruise aussi les autres, que dix mille
+paroles en langage inconu</i>. Ce que saint Chrysostome
+interpretant: <i>Il y en avoit déja anciennement</i>
+(dit-il) <i>plusieurs qui avoient le don de prier, &amp;
+prioient certainement en langue persane, ou Romane,
+mais ilz n'entendoient pas ce qu'ils avoient dit.</i> C'est
+une des bonnes parties de la Religion que la
+priere, en laquelle il est bien necessaire qu'on
+entende ce que l'on demande. Et ne puis penser
+que le peu de devotion qui se voit préque en
+toute l'Eglise, vienne d'ailleurs, que faute d'entendre
+ce que l'on prie: ce que si plusieurs personnes
+endurcies au vice comprenoient de l'intelligence
+aussi bien que des aureilles, je croy
+que la pluspart se fondroient en larmes bien
+souvent entendans le contenu soit aux Pseaumes
+de David, soit en leurs autres prieres. Non
+qu'il faille changer le service ordinaire de
+l'Eglise: Mais si en l'assemblée Ecclesiastique de
+Trente le Conseil de France a trouvé bon pour
+la generale union de l'Eglise, &amp; consolation des
+ames, de demander entre autres choses quelques
+prieres &amp; cantiques approuvez de nos Evéques
+&amp; Docteurs, en langue vulgaire, &amp; entendue,
+cela se peut à beaucoup meilleure raison
+accorder à ces pauvres Sauvages, déquels il faut
+chercher le salut sur toutes choses, &amp; le chemin
+pour y bien-tot parvenir.</p>
+
+<p>Je diray encore ici touchant les nombres (puis que
+nous en avons parlé) qu'ilz ne content point
+distinctement, comme nous les jours, les semaines,
+les mois, les années: ains declarent les
+années par soleils, comme pour cent années ilz
+dirent <i>Cach'metren achtek</i>, c'est à dire cent soleils,
+<i>bitumetrenagué achtek</i>, mille soleils, c'est à
+dire mille ans: <i>metrem Knichkaminau</i>, dix lunes,
+<i>tabo metrenguenak</i>, vint jours. Et pour demontrer
+une chose innumerable, comme le peuple de
+Paris, ilz prendront leurs cheveux, ou du sable
+à pleine mains: &amp; de cette façon de conter
+use bien quelquefois l'Ecriture sainte, comparant
+(par hyperbole) des armées au sable qui
+est sur le rivage de la mer. Ilz signifient aussi les
+saisons par leurs effects, comme pour donner à
+entendre que le <i>Sagamos</i> Poutrincourt viendra
+au Printemps, ilz diront <i>nibir betour, Sagmo</i> (pour
+<i>Sagamos</i>, mot racourci) <i>Poutrincourt betour eta, Ke deretch</i>,
+c'est à dire: La fueille venue, alors le Sagamos
+Poutrincourt viendra, certainement. N'ayans
+donc distinction de jours, ni de saisons, aussi ne
+sont ilz persecutez par l'impitié des crediteurs,
+comme pardeça: &amp; leurs <i>Autmoins</i> ne leur roignent
+ni allongent les années pour gratifier les
+peagers &amp; banquiers, comme faisoient anciennement
+(par corruption) des Prétres idolatres
+de Rome, auquels on avoit attribué le reglement
+&amp; disposition des temps, des saisons &amp; des années,
+ainsi que dit Solin.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAP VII</h3>
+
+<p class="mid"><i>Des Lettres</i></p>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/C2.png"></span>HACUN sçait assez que ces peuples
+Occidentaux n'ont point l'usage
+Des lettres, &amp; c'est ce que
+tous ceux qui en ont écrit disent
+qu'ils ont davantage admiré, de
+voir que par un billet de papier je face conoitre
+ma volonté d'un monde à un autre, &amp; pensoient
+qu'en ce papier il y eust de l'enchanterie.
+Mais ne se faut tant emerveiller de cela si nous
+considerons qu'au temps des Empereurs Romains
+Plusieurs nations de deça ignoroient les
+secrets d'icelles, entre léquelles Tacite met
+les Allemans (qui pour le jourd'hui formillent
+en hommes studieux) &amp; adjoute un trait notable.
+Que les bonnes moeurs ont là plus de credit,
+qu'ailleurs les bonnes loix.</p>
+
+<p>Quant à noz Gaullois il n'étoit pas ainsi d'eux.
+Car dés les vieux siecles de l'âge d'or ils avoient
+l'usage des lettres, mémes avant les Grecs &amp;
+Latins (n'en déplaise à ces beaux Docteurs qui
+les appellent barbares). Car Xenophon, qui parle
+d'eux, &amp; de leur origine en ses Æquivoques,
+nous temoigne que les lettres que Cadmus apporta
+aux Grecs ne ressembloient pas les Phoeniciennes,
+mais celles des Galates (c'est à dire
+Gaullois) &amp; Mæsoniens. En quoy Cæsar s'est
+æquivoqué ayant dit que les Druides usoient
+de lettres Grecques és choses privées: car au
+contraire les Grecs ont usé des lettres Gaulloises.
+Et Berose dit que le troisiéme Roy des
+Gaulles aprés le deluge, nommé Sarron, institua
+des Universitez pardeça, &amp; adjoute Diodore,
+que'és Gaulles y avoit des Philosophes &amp; Theologiens
+appellez Sarronides (beaucoup plus anciens
+que les Druides) léquels étoient fort reverés,
+&amp; auquels tout le peuple obeissoit, ainsi
+qu'aujourd'hui en la Chine, où les commandemens
+&amp; charges se donnent aux philosophes &amp;
+à la vertu. Les mémes autheurs disent que Bardis
+cinquiéme Roy des Gaullois inventa les
+rhimes &amp; Musique, &amp; introduisit des Poëtes
+&amp; Rhetoriciens qui furent appellez Bardes,
+déquels Cæsar &amp; Strabon font mention. Mais
+le méme Diodore écrit que les Poëtes étoient
+parmi eux en telle reverence, que quand deux
+armées étoient prétes à choquer ayans desja
+les coutelas degainez, ou les javelots en
+main pour donner dessus, ces Poëtes survenans
+chacun cessoit &amp; remettoit ses armes: tant l'ire
+cede à la sapience, méme entre les barbares
+plus farouches, &amp; tant MARS REVERE LES MUSES,
+dit l'Autheur. Ainsi j'espere que
+nôtre Roy tres-Chrétien, tres-Augtuste &amp; tres-victorieux
+HENRY IIII, aprés le tonnerre
+des sieges de villes &amp; des batailles cessé, reverant
+les Muses &amp; les honorant comme il a desja
+fait, non seulement il remettra sa fille ainée
+en son ancienne splendeur, &amp; lui donnera, étant
+fille Royale, la proprieté de ce Basilic attaché
+au temple d'Apollon, lequel par une vertu occulte
+empéchoit que les araignes n'ourdissent
+leurs toiles au long de ses parois: Mais aussi établira
+sa Nouvelle-France, &amp; amenera au giron
+de l'Eglise tant de pauvres peuples qu'elle porte
+affamez de la parole de Dieu, qui sont proye
+à l'enfer: &amp; que pour ce faire il donnera moyen
+d'y conduire des Sarronides &amp; des Bardes
+Chrétiens portans la Fleur-de-lis au coeur, léquels
+instruiront &amp; civiliseront ces peuples
+vrayment barbares, &amp; les ameneront à son
+obeissance.</p>
+
+<p>Tel avoit eté mon desir &amp; mon espoir. Mais
+un parricide abominable engendré de la bave
+de Cerbere, imbu de la doctrine de quelques
+uns qui enseignent à tuer les Rois souz le nom
+de tyrans, a trenché le filet de la vie à nôtre
+grand HENRY l'honneur des Rois, au milieu
+de ses liesses &amp; de sa ville capitale: Sur quoy je
+fis coucher au frontispice de la harangue funebre
+prononcée en l'Eglise saint Gervais à Paris,
+par le docte &amp; subtile Docteur Theologien
+nostre Maistre Nicolas de Paris, en l'honneur
+de ce bon &amp; grand Roy, le Sonnet qui s'ensuit:</p>
+
+
+<h4>SONNET SUR LA MORT<br>
+DU GRAND HENRY ROY DE<br>
+France &amp; de Navarre.</h4>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>QUOY doncques est-il mort ce Mars toujours vainqueur,</i></p>
+<p><i>Notre Hercule Gaullois, ce foudre de la guerre</i></p>
+<p><i>Qui promettoit bien-tot la mécreante terre</i></p>
+<p><i>Reduire par son bras sous le joug du Seigneur!</i></p>
+<br>
+<p><i>Pleurez-le, bons François, &amp; des ïeux &amp; du coeur,</i></p>
+<p><i>Car en luy vôtre gloire a comme d'un tonnerre</i></p>
+<p><i>Ressenti les éclats, &amp; ce lieu qui l'enserre</i></p>
+<p><i>Enserre quant &amp; lui de France le bon-heur.</i></p>
+<br>
+<p><i>Malheureux assassin quelle maudite école</i></p>
+<p><i>T'a montré d'attenter sur l'Oint du Souverain,</i></p>
+<p><i>Et mettre dessus lui ta parricide main!</i></p>
+<br>
+<p><i>O cieux qui tout voyés rompez vôtre carole,</i></p>
+<p><i>Soleil détourne toy pour ne voir ce forfait</i></p>
+<p><i>Terre ouvre tes enfers pour venger ce meffait.</i>
+</div></div>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAP. VIII</h3>
+
+<p class="mid"><i>Des Vétemens &amp; Chevelures.</i></p>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/D.png"></span>IEU au commencement avoit creé
+l'homme nud, &amp; l'innocence rendoit
+toutes les parties du corps honétes à
+voir. Mais le peché nous a rendu les
+outils de la generation honteux, &amp; non aux
+bétes qui n'ont point peché. C'est pourquoy
+noz premiers pere &amp; mere ayans reconu leur
+nudité, destituez de vétemens, ilz cousurent ensemble
+des fueilles de figuier pour en cacher
+leur vergongne: mais Dieu leur fit des robbes de
+peaux &amp; les en vétit; &amp; ce avant que sortir du
+jardin d'Eden. Le vétement donc n'est pas seulement
+pour garentir du froit, mais pour la
+bien-seance, &amp; pour couvrir nôtre pudeur. Et
+neantmoins plusieurs nations anciennement &amp;
+aujourd'hui ont vécu, &amp; vivent nuds sans apprehension
+de cette honte, bien-seance, &amp; honneteté.
+Et ne m'étonne des Sauvages Bresiliens
+qui sont tels tant homme, que femmes, ni des
+anciens Pictes (nation de la grande Bretagne)
+léquels Herodian dit n'avoir eu aucun usage de
+vétemens au temps de l'Empereur <i>Severus</i>; ni
+d'un grand nombre d'autres nations qui ont eté
+&amp; sont encores nues: car on peut dire d'elles que
+ce sont peuples tombés en sens reprouvé &amp;
+abandonnez de Dieu: mais des Chrétiens qui
+sont en l'Æthiopie souz le grand <i>Negus</i>, que
+nous disons Prete-Jan; léquels au rapport des
+Portugais qui en ont écrit des histoires, n'ont
+les parties que nous disons honteuses nullement
+couvertes. Or les Sauvages de la Nouvelle
+France ont mieux retenu la leçon de l'honneteté
+que ceux-ci. Car ilz les couvrent d'une peau
+attachée par-devant à une courroye de cuir, laquelle
+passant entre les fesses va reprendre l'autre
+côté de ladite courroye par derriere. Et
+pour ce qui est du reste de leur vétement ils ont
+un manteau sur le dos fait de plusieurs peaux, et
+elles sont de loutres ou de castors; &amp; d'une seule
+peau, si c'est du cuir d'ellan, ours, ou loup-cervier,
+lequel manteau est attaché avec une laniere
+de cuir par en-haut, &amp; mettent le plus-souvent
+un bras dehors: mais étans en leurs cabannes
+ilz le mettent bas, s'il ne fait trop froid. Et ne
+les sçauroy mieux comparer qu'aux peintures
+que l'on fait de Hercule, lequel tua un lion, &amp;
+en print la peau sur son dos. Neantmoins ils
+ont plus d'honneteté, entant qu'ilz couvrent
+leurs parties honteuses. Quant aux femmes
+elles sont differentes seulement en une chose,
+qu'elles ont une ceinture pardessus la peau
+qu'elles ont vétue: &amp; ressemblent (sans comparaison)
+aux peintures que l'on fait de saint Jean
+Baptiste. Mais en hiver les uns &amp; les autres font
+de bonnes manches de castor attachées par
+derriere qui les tiennent bien chaudement. Et
+de cette façon étoient vétus les anciens Allemans,
+au rapport de Cesar, &amp; Tacite, ayans la
+pluspart du corps nue.</p>
+
+<p>Quant aux Armouchiquois &amp; Floridiens ilz
+n'ont point de fourrures, ains seulement des chamois,
+voire n'ont bien souvent qu'une petite
+nate sur le dos, par maniere d'acquit, ayans neantmoins
+les parties honteuses couvertes d'une
+piece de cuir, ou de fueillages: Dieu ayant ainsi
+sagement pourveu à l'infirmité humaine, qu'aux
+païs chauds, par ce que les hommes n'en tiendroient
+conte. Voila ce qui est du corps. Venons
+aux jambes &amp; aux piés, puis nous finirons
+par la téte.</p>
+
+<p>Noz Sauvages en hiver allans en mer, ou à la
+chasse, usent de bas de chausses grans &amp; hauts
+comme noz bas à botter, léquels ils attachent à
+leurs ceinture, &amp; à coté par dehors il y a grand
+nombre d'aiguillettes sans aiguillon. Je ne voy
+point que ceux du Bresil ou de la Floride en usent
+mais puis qu'ils ont des cuirs ils en peuvent bien
+faire s'ils en ont besoin. Or outre ces grans bas
+de chausses les nôtres usent de souliers, qu'ils
+appellent <i>Mekezin</i>, léquels ilz façonnent fort
+proprement, mais ilz ne peuvent pas longtemps
+durer, principalement quand ilz vont en lieux
+humides: d'autant que le cuir n'est pas conroyé,
+ni endurci, ains seulement façonné en maniere
+de buffle, qui est cuir d'ellan. Quoy que ce soit,
+si sont-ilz mieux accoutrez que n'étoient les
+anciens Gots, léquels ne portoient pour toutes
+chaussures que des brodequins qui leur venoient
+un peu plus haut que la cheville du pied, là où
+ilz faisoient un noeud qu'ilz serroient avec du
+crin de cheval, ayans la greve de la jambe, les
+genoux, &amp; les cuisses nuds. Et pour le surplus de
+leurs vétemens ils avoient des sayons de cuir
+froncez, gras comme lart, &amp; les manches longues
+jusques sur le commencement des bras, &amp;
+ces sayons au lieu de clinquant d'or ilz faisoient
+des bordures rouges, ainsi que noz Sauvages.
+Voila l'état de ceux qui ont ravagé l'Empire
+Romain, léquels Sidoine de Polignac Evéque
+d'Auvergne depeint de cette façon allans au
+conseil de l'Empereur <i>Avitus</i> pour traiter de
+la paix:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>........squalent vestes, ac sordida macro</i></p>
+<p><i>Lintea pinguescunt tergo, nec tangere possunt</i></p>
+<p><i>Altatæ suram pelles, ac poplite nudo</i></p>
+<p><i>Peronem pauper nudus sispendis equinum,</i> &amp;c.</p>
+</div></div>
+
+<p>Quant à ce qui est de l'habillement de téte nul
+des Sauvages n'en porte, si ce n'est que quelqu'un
+des premieres terres troquent les peaux
+contre des chapeaux ou bonnets avec les François:
+ains portent les cheveux battans sur les
+épaules tant hommes que femmes sas étre
+nouez, ny attachez, sinon que les hommes
+en lient un trousseau au sommet de la téte de la
+longueur de quatre doits, avec une bende de
+cuir: ce qu'ilz laissent pendre par derriere. Mais
+quant aux Armouchiquois &amp; Floridiens, tant
+hommes que femmes ils ont les cheveux beaucoup
+plus longs, &amp; leur pendent plus bas que la
+ceinture quand ils sont détortillez. Pour donc
+eviter l'empechement que cela leur apporteroit
+ilz les troussent comme noz pallefreniers font la
+queue d'un cheval, &amp; y fichent les hommes quelque
+plume qui leur aggrée, &amp; les femmes une aiguille
+à trois pointes commençant par l'unité à
+la façon des Dames de France, léquelles portent
+aussi leurs aiguilles qui leur servent en partie
+d'ornement de téte. Tous les anciens ont eu
+cette coutume d'aller à téte nue, &amp; n'est venu
+l'usage des chapeaux que sur le tard. Le bel
+Absolon demeura pendu par sa chevelure à un chéne,
+aprés avoir perdu la bataille contre l'armée
+de son pere: &amp; n'avoient en ce temps là la téte
+couverte, sinon quand ilz faisoient dueil pour
+quelque desastre, ainsi qu'il se peut remarquer
+par l'exemple de David, lequel ayant entendu la
+conspiration de son fils s'enfuit de Jerusalem &amp;
+alla par le mont des oliviers montant &amp; pleurant,
+&amp; ayant la téte couverte, &amp; tout le peuple qui
+étoit avec lui. Les Perses en faisoient de méme,
+comme se peut recuillir de l'histoire d'aman,
+lequel ayant eu commandement d'honorer celui
+qu'il vouloit faire pendre, assavoir Mardochée,
+s'en alla en sa maison pleurant, &amp; la téte
+couverte: qui étoit chose extraordinaire. Les
+Romains à leur commencement faisoient le
+semblable, ainsi que je le collige par les mots
+qui portoient commandement au bourreau de
+faire sa charge, rapportez par Ciceron &amp;
+Tite-Live en ces termes: <i>Vade lictor, colliga manus,
+caput obnubito, arbori infelici suspendito</i>. De fait
+Jules Cæsar ne portoit ni bonnet, ni chapeau, marchant
+toujours devant ses troupes à téte nue,
+soit au Soleil, soit à la pluie, ce dit Suetone. Et
+comme il fut devenu chauve il demanda au Senat
+permission de porter sur la téte un laurier.
+Voulons-nous rechercher noz peuples Occidentaux
+&amp; Septentrionaux? nous trouverons
+que la pluspart portoient longue chevelure
+comme ceux que nous appellons Sauvages. Cela
+ne se peut nier des Gaullois trans-Alpins, léquels
+pour cette occasion donnerent le nom à
+la Gaulle chevelue; dequoy parlant martial, il dit:</p>
+
+<p><i>...mollesque flagellant Colla comæ...</i></p>
+
+<p>Noz Rois François en ont eté surnommez Chevelus,
+d'autant qu'ilz la portoient si grande qu'elle
+battoit jusques sur l'échine &amp; les épaules si
+bien que Gregoire de Tours parlant de la chevelure
+du Roy Clovis il l'appelle <i>Capillorum flagella</i>.
+Les Gots faisoient tout de méme, &amp; laissoient
+pendre sur les épaules des groz flocons
+frizez que les autheurs du temps appellent <i>granos</i>,
+laquelle façon de chevelure fut defendue
+aux Prétres, ensemble le vétement seculier en
+un Concile Gothique: &amp; Jornandes en l'Histoire
+des Gots recite que le Roy Atalaric voulut
+que les Prétres portassent la tiare, ou chapeau,
+faisant deux sortes de peuple, les uns qu'il appeloit
+<i>pileatos</i>, les autres <i>Capillatos</i>, ce que ceux-ci
+prindrent à si grande faveur d'étre appellez chevelus,
+qu'ilz faisoient memoire de ce benefice
+en leurs chansons: &amp; neantmoins ilz ne faisoient
+point d'entortillemens de cheveux. Mais je trouve
+par le témoignage de Tacite que les Schwabes
+nation d'Allemagne, les entortilloient,
+nouoient, &amp; attachoient au sommet de la téte
+ainsi que nous avons dit des Souriquois &amp; Armouchiquois.
+En une chose les Armouchiquois
+sont differens des Souriquois &amp; autres Sauvages
+de la Terre-neuve, c'est qu'ilz s'arrachent
+le poin de devant, &amp; sont à demi chauves,
+ce que ne font les autres. A rebours déquels
+Pline recite qu'à la cheute des monts Riphées
+étoit anciennement la region des Arymphéens,
+que nous appellons maintenant Moscovites,
+léquels se tenoient par les foréts, mais ils
+étoient tous tondus tant hommes que femmes
+&amp; tenoient pour chose honteuse de porter des
+cheveux. Voila comme une méme façon de vivre
+est receue en un lieu &amp; reprouvée en
+l'autre. Ce qui nous est assez familierement
+oculaire en beaucoup d'autres choses en noz
+regions de deça, où nous voyons des moeurs &amp;
+façons de vivre tout diverses quelquefois sous
+un méme Prince.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAP. IX</h3>
+
+<p class="mid"><i>De la forme, couleur, stature, dexterité des sauvages:<br>
+&amp; incidemment des mouches Occidentales: &amp;<br>
+pourquoy les Ameriquains ne sont<br>
+noirs, &amp;c.</i></p>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/E.png"></span>NTRE toutes les formes des choses
+vivantes &amp; corporeles celle de l'homme
+est la plus belle &amp; la plus parfaite.
+Ce qui étoit bien-seant &amp; à la creature,
+&amp; au Createur, puis que l'homme étoit
+mis en ce monde pour commander à tout ce qui
+est ici bas. Mais encores que la Nature s'efforce
+toujours de bien faire, neantmoins quelquefois
+elle est precipitée &amp; gehennée en ses actions: &amp;
+de là vient que nous avons des monstres &amp; chose
+exorbitantes contre la regle ordinaire des
+autres. Voire méme quelquefois aprés que la
+Nature a fait son office nous aidons par nos artifices
+à rendre ce qu'elle a fait, ridicule &amp; informe:
+Comme, par exemple, les Bresiliens naissent
+aussi beaux que le commun des hommes
+mais à la sortie du ventre on les rend difformes
+par leur ecraser le bout du nez, qui est la principale
+partie en laquelle consiste la beauté de
+l'homme. Vray est que comme en certains païs
+ilz prisent les longs nez, en d'autres les Aquilins,
+ainsi entre les Bresiliens d'est belle chose
+d'étre camu, comme encore entre les Africains
+Mores, léquelz nous voyons tous étre de méme.
+Eta avec ces larges nazeaux les Bresiliens ont
+coutume de se rendre encore plus difformes par
+artifice, se faisans de grandes ouvertures aux
+joues, &amp; au dessous de la levre d'embas, pour y
+mettre des pierres vertes &amp; d'autres couleurs de
+la grandeur d'un teston: de maniere que cette
+pierre otée c'est chose hideuse à voir que ces
+gens là. Mais en la Floride, &amp; par tout au-deça
+du Tropique du Cancer noz Sauvages sont generalement
+beaux hommes comme en l'Europe,
+s'il y a quelque camu c'est chose rare. Ilz
+sont de bonne hauteur, &amp; n'y ay point veu de
+nains, ni qui approchassent. Toutefois (comme
+j'ay dit en quelque endroit) és montagnes
+des Iroquois, qui sont au Sur-ouest, c'est à dire
+à main gauche, de la grande riviere de <i>Canada</i> il y
+a (dit-on) une certaine nation de Sauvages petits
+hommes, vaillans, &amp; redoutez par tout, léquels
+sont plus souvent sur l'offensive que sur la
+defensive. Mais quoy que là où nous demeurions
+les hommes soyent de bonne hauteur, toutefois
+je n'en ay point veu de si haute que sieur
+de Poutrincours, à qui sa taille convient fort
+bien. Je ne veux ici parler des Patagons peuples qui
+sont outre la riviere de la Plate, léquels
+Pighafette en son Voyage autour du monde, dit
+étre de telle hauteur, que le plus grand d'entre
+nous ne leur pourroit à peine aller à la ceinture.
+Cela est hors les limites de nôtre Nouvelle-France.
+Mais je viendray volontiers aux autres
+circonstances de corps de noz Sauvages
+puis que le sujet nous y appelle.</p>
+
+<p>Ilz sont tous de couleur olivâtre, ou du moins
+bazanez comme les Hespagnols: non qu'ilz
+naissent tels, mais étans le plus du temps nuds
+ilz s'engraissent les corps, &amp; les oignent quelquefois
+d'huile de poisson, pour se garder des mouches,
+qui sont fort importunes non seulement
+là où nous étions, mais aussi partout ce
+nouveau monde, &amp; au Bresil méme: si bien que
+ce n'est merveille si Beelzebub prince des
+mouches tient là un grand empire. Ces Mouches
+sont de couleur tirant sur le rouge, comme de
+sang corrompu, ou vert: ce qui me fait croire
+que leur generation ne vient que des pourritures
+des bois. Et de fait nous avons eprouvé
+qu'en la seconde année étans un peu plus à decouvert,
+il y en a moins eu que la premiere.
+Elles ne peuvent soutenir la grande chaleur,
+ni le vent; mais hors cela (comme ne temps
+sombre) elles sont facheuses, à cause de leurs aiguillons,
+qui sont longs pour un petit corps: &amp;
+sont si tendres que si on les touche tant soit peu
+on les écrase. Elles commencent à venir sur le
+quinziéme de Juin, &amp; se retirent au commencement
+de Septembre. Etant au port de Campseau
+en Auoust je n'y ay veu ni senti pas une
+dont je me suis étonné, veu que c'est la méme
+nature de terre, &amp; de bois. En septembre, aprés
+que ces maringoins ici s'en sont allez, naissent
+d'autres Mouches semblables aux nôtres, mais
+elles ne sont facheuses &amp; deviennent fort
+grosses. Or noz Sauvages pour se garentir des piqures
+de ces animaux se frottent de certaines
+graisses &amp; huiles, comme j'ay dit, qui les rendent
+sales &amp; de couleur bazanée. Joint à ceci qu'ilz
+sont toujours ou couchez par terre, ou exposés
+à la chaleur &amp; au vent.</p>
+
+<p>Mais il y a sujet de s'étonner pourquoy les
+Bresiliens, &amp; autres habitans de l'Amerique
+entre les deux Tropiques, ne naissent point
+noirs ainsi que ceux de l'Afrique, veu qu'il
+semble que ce soit méme fait, étant souz méme
+parallele &amp; pareille élevation du soleil. Si les fables
+des Poëtes étoient raison suffisantes pour
+oter ce scrupule, on pourroit dire que Phaëton
+ayant fait la folie de conduire le chariot du soleil,
+l'Afrique tant seulement auroit eté brulée,
+&amp; les chevaux remis en leur droite route
+devant que venir au nouveau monde. Mais j'ayme
+mieux dire que les ardeurs de la Libye cause de
+cette noirceur d'hommes, sont engendrées des
+grandes terres sur léquelles passe le soleil devant
+que venir-là, d'où la chaleur est portée
+toujours plus abondamment par le rapide mouvement
+de ce grand flambeau celeste. A quoy
+aydent aussi les grans sables de cette province,
+léquels sont fort susceptibles de ces ardeurs, mémement
+n'étans point arrousez de quantité de
+rivieres, comme est l'Amerique, laquelle
+abonde en fleuves &amp; ruisseaux autant que province
+du monde: ce qui lui donne des perpetuels
+rafraichissemens, &amp; rend la region beaucoup
+plus temperée: la terre aussi y étant plus
+grasse &amp; retenant mieux les rousées du ciel, léquelles
+y sont abondantes &amp; les pluies aussi,
+à cause de ce que dessus. Car le soleil trouvant au
+rencontre de ces terres ces grandes humidités.
+Il ne manque d'en attirer belle quantité, &amp; ce
+d'autant plus copieusement, que sa force est là
+grande &amp; merveilleuse: ce qui y fait des pluies
+continuelles, principalement à ceux qui l'ont
+pour zenit. J'adjoute une raison grande, que le
+soleil quittant les terres de l'Afrique donne ses
+rayons sur un element humide par une si longue
+route, qu'il a bien dequoy succer des vapeurs, &amp;
+en trainer quand &amp; soy grande quantité en ces
+parties là: ce qui fait que la cause est fort differente
+de la couleur de ces deux peuples, &amp; du
+temperament de leurs terres.</p>
+
+<p>Venons aux autres circonstances: &amp; puis que
+nous sommes sur les couleurs, je diray que tous
+ceux que j'ay veu ont les cheveux noirs, excepté
+quelques uns qui les ont chataignez: mais de
+blons je n'y en ay point veu, &amp; moins encore de
+roux: &amp; ne faut point estimer que ceux qui sont
+plus meridionaux soient autres: car les Floridiens
+&amp; Brésiliens sont encore plus noirs, que les
+Sauvages de la Terre-neuve. La barbe du menton
+(que les nôtres appellent <i>migidoin</i>) leur est noire
+comme les cheveux. Ils en otent tous la cause
+productive, exceptez les <i>Sagamos</i>, léquelz
+pour la pluspart n'en ont qu'un petit. <i>Membertou</i> en
+a plus que tous les autres, &amp; neantmoins elle n'est
+touffue, comme ordinairement elle est aux
+François. Que si ces peuples ne portent barbe
+au menton (du moins la pluspart) il n'y a de
+quoy s'émerveiller. Car les anciens Romains
+mémes estimans que cela leur servoit d'empéchement
+n'en ont point porté jusques à l'Empereur
+Adrian, qui premier a commencé d'en
+porter. Ce qu'ilz reputoient tellement à honneur
+qu'un homme accusé de quelque crime
+n'avoit point ce privilege de faire raser son poil
+comme se peut recuillir par le témoignage
+d'Aulus Gellius parlant de Scipion fils de Paul.
+Et toutefois saint Augustin dit que la barbe est
+une marque de force &amp; de courage. Pour ce qui
+est des parties inferieures, noz Sauvages n'empechent
+point que le poil n'y viennent &amp; prenne
+accroissement. On dit que les femmes y en ont
+aussi. Et comme elles sont curieuses, quelques
+uns de noz gens leur ont fait à-croire que celles
+de France ont de la barbe au menton, &amp; les ont
+laissées en cette bonne opinion: de sorte qu'elles
+étoient fort désireuses d'en voir, &amp; leur façon
+de vétement. De ces particularités on peut entendre
+que tous ces peuples generalement ont
+moins de poil que nous: car au long du corps
+ilz n'en ont nullement; &amp; se mocquoient quelquefois
+de quelques uns des nôtres, qui en
+avoient à la poitrine: tant s'en faut qu'ilz soient
+velus, comme quelques uns pourroient penser.
+Cela appartient aux habitans des iles Gorgade,
+d'où le Capitaine Hanno Carthaginois rapporta
+deux peaux de femmes tout velues, léquelles
+il mit au temple de Junon par grande singularité.
+Mais est ici remarquable ce que nous
+avons dit que noz peuples Sauvages ont préque
+tous le poil noir: car les François en méme
+degré ne sont point ordinairement ainsi. Les autheurs
+anciens Polybe, Cesar, Strabon, Diodore
+Sicilien, &amp; particulierement Ammian Marcelin,
+disent que les anciens Gaullois avoient préque
+tous le poil blond comme or, étaient de
+grande stature, &amp; épouvantables pour leur regard
+affreux: au surplus quereleux, &amp; hauts à la main:
+la voix effroyable, ne parlans jamais
+qu'en menaçant. Aujourd'hui ces qualitez sont assez
+changées. Car il n'y a plus tant de blondeaux, ni
+tant de gens de haute stature, que les autres
+nations n'en ayent d'aussi grans: quant au regard
+affreux, les delices de jourd'hui ont moderé cela:
+&amp; pour la voix menaçante, je n'ay à peine
+veu en toutes les Gaulles que les Gascons &amp;
+ceux du Languedoc, qui ont la façon de parler
+un peu rude, ce qu'ilz retiennent du Gotisme &amp;
+de l'Hespagnol par voisinage. Mais quant au
+poil il s'en faut beaucoup qu'il soit si communement
+noir, si ce n'est aux Gaullois plus meridionaux.
+Le méme autheur Ammian dit encor,
+que les femmes Gaulloises (léquelles il remarque
+avoir bonne téte, &amp; étre plus fortes que
+leurs maris quand elles sont en colere) ont les
+ïeux bleuz: &amp; consequemment les hommes: &amp;
+toutesfois aujourd'hui nous sommes fort melés
+en ce regard. Ce qui est avenu en faveur de l'Amour,
+lequel par la diversité des ïeux a plus
+de liberté de se repaitre, &amp; trouve mieux dequoy se
+contenter. Car les uns ayment les noirs, les
+autres les bleuz, les autres les verds. Plusieurs
+des anciens ont fait cas des noirs, comme étant
+une bonne partie de la beauté. Et tels étoient les
+ïeux de Venus, selon Pindare &amp; Hesiode. Tels
+ceux de Chryseis en l'Iliade d'Homere, lequel
+appelle aussi les Muses [Grec: ilikomelas], c'est à dire
+aux ïeux noirs. Horace en ses Odes:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p> <i>Et Lycum nigris oculis, nigroque</i></p>
+<p class="i8"> <i>Crine decorum..........</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Pour l'oeil bleu, je ne trouve point qu'il ait tenu
+rang entre les parfaites beautés. Mais quant
+aux ïeux verds, je voy que dés long temps la
+France les a honorés. Car entre les chansons du
+Sire de Couci (qui fut jadis si grand maitre en
+amours, qu'on en faisoit des Romans) il y en a
+une qui dit ainsi:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p><i>Au commencier la trouvay si doucette</i></p>
+ <p><i>Qu'onc ne cuiday pour li maux endurer</i></p>
+ <p><i>Més ses clers vis, &amp; sa freche bouchette,</i></p>
+ <p><i>Et si bel oeil vert, &amp; riant &amp; cler,</i></p>
+ <p><i>M'ont si sorpris &amp;c.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Et Ronsard en une Ode à Jacques Pelletier:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p><i>Noir je veux l'oeil, &amp; brun le teint,</i></p>
+ <p><i>Bien que l'oeil verd toute la France adore.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>De verité l'oeil verd est par Homere attribué à
+Minerve, lequel au 2. de l'Iliade l'appelle [Grec:],
+Minerve la Déesse aux ïeux verds.
+Je laisse aux Amans à discourir en eux-mémes
+s'ilz prisent plus l'oeil moyen, ou l'oeil de
+boeuf, tel que les Poëtes l'ont attribué à Junon,
+pour reprendre mes erres sur le changement que
+les siecles ont apporté aux corps humains.</p>
+
+<p>Les Allemans ont mieux gardé que nous
+les qualitez que Tacite leur donne, semblables
+à ce qu'Ammian recite des Gaullois: <i>En un si
+grand nombre d'hommes</i> (dit Tacite) <i>il n'y a qu'une
+sorte d'habits: ils ont les ïeux bleuz &amp; affreux, la
+chevelure reluisante comme or, &amp; sont fort corpulens.</i>
+Pline donne les mémes qualitez corporeles aux
+peuples de la Taprobane, disant qu'ils ont les
+cheveux roux, les ïeux pers, &amp; la voix horrible
+&amp; épouvantable. En quoy je ne sçay si je le doy
+croire, attendu le climat, qui est souz la ligne
+æquinoctiale, si la Taprobane est l'ile dite
+aujourd'hui Sumatra: ou du moins l'ile de Ceilan,
+qui est par les six &amp; septieme degrés au delà de
+ladite ligne. Car il est certain que plus loin au
+Royaume de Calecut les hommes sont noirs, &amp;
+à plus forte raison ceux-ci. Mais quant à noz
+Sauvages, pource qui regarde les ïeux ilz ne les
+ont ni bleuz, ni verds, mais noirs pour la pluspart,
+ainsi que les cheveux: &amp; neantmoins ne
+sont petits, comme ceux des anciens Scythes
+ou des Chinois, mais d'une grandeur bien agreable.
+Et puis dire en asseurance &amp; verité y avoir
+veu d'aussi beaux fils &amp; filles qu'il y en sçauroit
+avoir en France. Car pour le regard de la
+bouche ilz n'ont point de levres à gros bors,
+comme ne Afrique, &amp; méme en Hespagne: ilz
+sont miens membrus, bien ossus, &amp; bien corsus,
+robustes à l'avenant: C'est pourquoy étant sans
+delicatesse on en feroit de fort bons hommes
+pour la guerre, qui est ce à quoy ilz se plaisent le
+plus. Au reste il n'y a point parmi eux de ces
+hommes prodigieux déquels Pline fait mention,
+qui n'ont point de nez, ou de lévres, ou de
+langue; item qui sont sans bouche, n'ayans que
+deux petits trous, déquels l'un sert pour avoir
+vent, l'autre sert de bouche: item qui ont des
+tétes de chiens, &amp; un chien pour Roy: item qui
+ont la téte à la poitrine, ou un seul oeil au milieu
+du front, ou un pié plat &amp; large à couvrir la téte
+quand il pleut, &amp; semblables monstres. N'y a
+point aussi de ceux qu'un <i>Agohanna</i> Sauvage
+disoit au Capitaine Jacques Quartier avoir veu
+au Saguenay, dont nous avons parlé ci-dessus.
+Ilz n'ont point aussi la face quarrée &amp; le né plat
+comme les Chinois. Mais ilz sont bien formés
+en perfection naturele. S'il y a quelque borgne
+ou boiteux (comme il arrive quelquefois) c'est
+chose accidentaire, &amp; du fruit de la chasse.</p>
+
+<p>Etans bien composés, ilz ne peuvent faillir
+d'étre agiles &amp; dispos à la course. Nous avons
+parlé ci-devant de l'agilité des Bresiliens <i>Margajas &amp;
+Ou-etacas</i>: mais toutes nations n'ont ces
+dispositions corporeles. Ceux qui vivent és
+montagnes on plus de dexterité que ceux des
+vallées, pour ce qu'ils respirent un air plus pur &amp;
+plus subtil, &amp; que les vivres qu'ilz mangent sont
+meilleurs. Aux vallées l'air est plus grossier, &amp;
+les terres plus grasses, &amp; consequemment plus
+mal-saines. Les peuples qui sont entre les Tropiques
+sont aussi plus dispos que les autres, participans
+davantage de la nature du feu que ceux
+qui en sont eloignez. C'est pourquoy Pline parlant
+des Gorgones &amp; iles Gorgonides (qui sont
+celles du Cap Verd) dit que les hommes y sont
+si legers à fuir qu'à peine les peut-on suivre de
+l'oeil, de maniere que Hanno Carthaginois n'en
+sçeut attrapper aucun. Il fait méme recit des
+Troglodytes nation de la Guinée, léquels il dit
+étre appellez Therothoëns, pour ce qu'ilz sont
+aussi legers à la chasse par terre, que les Ichtyophages
+sont prompts à nager en mer, léquels s'y
+lassent quasi aussi peu qu'un poisson. Et Maffeus
+en ses histoires des Indes rapporte que les Naires
+(ainsi s'appellent les Nobles &amp; guerriers) du
+Royaume de Malabaris sont si agiles, &amp; ont
+une telle promptitude que c'est chose incroyable,
+&amp; manient si bien leurs corps à volonté,
+qu'ilz semblent n'avoir point d'os, de maniere
+qu'il est difficile de venir à l'écarmouche contre
+telles gens, d'autant qu'avec cette agilité ilz s'avancent
+&amp; reculent à plaisir. Mais pour se rendre
+tels ils aydent la nature, &amp; leur étend-on les
+nerfs dés l'âge de sept ans, léquels par-aprés on
+leur engraisse &amp; frotte avec de l'huile de sesame.
+Ce que je di se reconoit méme és animaux: car
+un Genet d'Hespagne ou un Barbe est plus gaillard
+&amp; leger à la course qu'un roussin ou courtaut
+d'Allemagne, un cheval d'Italie plus qu'un
+cheval François. Or jaçoit que ce j'ay sit soit
+veritable, il ne laisse pas d'y avoir des nations
+hors les Tropiques qui par exercice &amp; artifice
+acquierent cette agilité. Car la sainte Ecriture
+fait mention d'un Hazael Israelite, duquel elle
+témoigne qu'il étoit leger du pié comme un
+chevreul qui est és champs. Et pour venir aux
+peuples Septentrionaux, les Herules sont
+celebrez d'étre vites à la course, par ce vers de
+Sidoine de Polignac:</p>
+
+<p class="mid"> Curfu Herulus, iaculis Hunnus, Francusque natatu.</p>
+
+<p>Et par cette legereté les Allemans donnerent
+autrefois beaucoup de peine à Jules Cesar. Ainsi
+nos Armouchiquois sont dispos comme levriers,
+comme nous avons dit ci-dessus, &amp; les
+autres Sauvages ne leur cedent gueres, sans que
+toutefois ilz violentent la nature, ni usent d'aucun
+artifice pour bien courir. Mais (comme les
+anciens Gaullois) étant addonnés à la chasse (c'est
+leur vie) &amp; à la guerre, leurs corps sont alaigres,
+&amp; si peu chargez de graisse, qu'elle ne les empeche
+de courir à leur aise.</p>
+
+<p>Or la dexterité des Sauvages ne se reconoit
+pas seulement à la course, ains aussi à nager.
+Ce qu'ilz sçavent tous faire: mais il semble que les
+unes plus que les autres. Quant aux Bresiliens ilz
+sont tellement nais à ce métier qu'ilz nageroient
+huit jours dans la mer, si la faim ne les pressoit,
+&amp; ont plutot crainte que quelque poisson les
+devore, que de perir par lassitude, ainsi que remarque
+Jean de Leri. C'en est de méme en la
+Floride, où les hommes suivront un poisson
+dans la mer, &amp; le prendront, s'il n'est trop gros.
+Joseph Acosta en dit tout autant de ceux de Perou.
+Et pour ce qui est de la respiration ils ont
+certain artifice de humer l'eau &amp; la rejetter, au
+moyen dequoy ilz demeurent facilement dedans
+par un long temps. Les femmes tout de
+méme ont une disposition merveilleuse à cet
+exercice: car l'Histoire de la Floride rapporte
+qu'elles peuvent passer à nage de grandes rivieres
+tenans leurs enfans sur un bras: &amp; grimpent
+fort dispostement sur les plus hauts arbres du
+païs. Je ne veux rien asseurer des Armouchiquois,
+ni de noz Sauvages, pour n'y avoir pris garde:
+mais il est bien certain que tous sçavent fort
+dextrement nager. Pour las autres parties corporeles
+ilz les ont fort parfaites, comme aussi
+les sens de nature. Car <i>Membertou</i> (qui a plus de
+cent ans) voyoit plutôt une chaloupe, ou un canot
+de Sauvage, venir de loin au Port-Royal,
+que pas un de nous: &amp; dit-on des Bresiliens &amp;
+autres Sauvages du Perou cachez par les montagnes,
+qu'ils ont l'odorat si fin qu'au flair de
+la main ilz conoissent si un homme est Hespagnol
+ou François: &amp; s'il est Hespagnol ilz le tuent
+sans misericorde, tant ilz le haïssent, pout les
+maux qu'ils en ont receu. Ce que le susdit Acosta
+confesse quand il parle de laisser vivre les Indiens
+selon leur police ancienne, arguant sa nation
+en cela. <i>Et pour ce</i> (dit-il) <i>ce nous est chose
+prejudiciable, par ce que de là ilz prennent occasion
+de nous abhorrer</i> (notez qu'il parle de ceux qui obéissent
+à l'Hespagnol) <i>comme gens qui en tout, soit au bien
+soit au mal, leur avons eté, &amp; sommes toujours
+contraire</i>.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAP. X</h3>
+
+<p class="mid"><i>Des Peintures, Marques, Incisions, &amp; Ornemens<br>
+du corps.</i></p>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/C.png"></span>E n'est merveille si les Dames
+du jourd'hui se fardent: car dés
+long temps, &amp; en maints lieux
+le métier en a commencé. Mais
+il est blamé és livres sacrez, &amp;
+mis en reproche par la voix des
+Prophetes: comme quand l'ennemi
+menace la ville de Jerusalem: <i>Quand tu
+auras</i> (dit il) <i>eté détruite; que seras-tu? quand tu te
+seras vétue de cramoisi, &amp; parée d'ornemens d'or, quand
+tu te seras fardé la face, tu te seras embellie en vain,
+tes amoureux t'ont rebuttée, ilz cherchent ta vie.</i>
+Le Prophete Ezechiel fait un semblable reproche
+aux villes de Jerusalem &amp; de Samarie, qu'il compare à
+deux femmes debauchées, léquelles ont
+envoyé chercher des hommes venans de loin,
+&amp; étans venus elles se sont lavées, &amp; fardé le visage,
+&amp; ont chargé leurs beaux ornemens. La
+Royne Jesabel ayant voulu faire de méme ne
+laissa d'étre jettée en bas de la fenétre, &amp; porter
+la punition de sa mechante vie. Les Romains
+anciennement se peindoient le corps de vermillon
+(ce dit Pline) quand ils entroient en triomphe
+à Rome: &amp; adjoute que les Princes &amp; grans
+Seigneurs d'Æthiopie faisoient grand état de
+cette couleur, de laquelle ilz se rougissoient
+entierement: mémm les uns &amp; les autres s'en servoient
+pour faire leurs Dieux plus beaux: &amp; que
+la premiere depense qui étoit allouée par les
+Censeurs &amp; Maitres des Comptes à Rome étoit
+des deniers employés à vermillonner le visage
+de Jupiter. La méme autheur en autre endroit
+recite que les Anderes, Mathites, Mosagebes &amp;
+Hipporéens peuples de Libye s'emplatroient
+tout le corps de croye rouge. Bref cette façon
+de faire passoit jusques au Septentrion. Et delà
+est venu le nom qu'on a imposé aux Pictes
+ancien peule de Scythie voisin des Gots, léquels
+en l'an octante-septiéme aprés la nativité
+de Jesus-Christ sous l'Empire de Domitian vindrent
+faire des courses &amp; ravages par les iles qui
+tirent vers le Nort, là où ayans trouvé gens qui
+leur firent forte resistence, ilz s'en retrounerent
+sans rien faire, &amp; vequirent encores nuds parmy
+les froidures de leur païs jusques à l'an trois cens
+septantiéme de nôtre salut, auquel temps souz
+l'Empire de Valentinian joints avec les Saxons
+Ecossois ilz tourmenterent fort ceux de la grande
+Bretagne, à ce que recite Ammian Marcellin:
+&amp; resolus de s'arreter là (comme ilz firent) ilz
+demanderent aux Bretons (qui sont aujourd'hui
+les Anglois) des femmes en mariage. Sur quoy
+ayans eté éconduits, ilz s'addresserent aux Ecossois,
+qui leur en fournirent, à la charge &amp; condition
+que la ligne masculine des Rois entre-eux
+venant à faillir les femmes succederoient au
+Royaume. Or ces peuples ont eté appellez Pictes
+à-cause des peintures qu'ils appliquoient
+sur leurs corps nuds, léquels (dit Herodian) ilz
+ne vouloient couvrir d'aucuns habillemens,
+pour ne cacher &amp; obscurcir les belles peintures
+damassées qu'ils avoient appliquées dessus,
+là où étoient representées des figures d'animaux
+de toutes sortes, &amp; imprimées avec des
+ferrements si avant qu'il étoit impossible de les
+ôter. Ce qu'ilz faisoient (ce dit Solin) dés l'enfance:
+de maniere que comme l'enfant croissoit,
+aussi croissoient ces figures, ainsi que sont les
+marques que l'on grave dans les jeunes citrouilles.
+Le Poëte Claudian nous rend aussi plusieurs
+témoignages de ceci en ses Panegyriques
+comme quand il parle de l'ayeul de l'Empereur
+Honorius.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Iste leves Maures, nec falso nomine Pictos</i></p>
+<p><i>Edomuit............</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Et en la guerre Gothique,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p><i>....... Ferroque notatas</i></p>
+ <p><i>Perlegit examines Picto moriente figuras.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Ceci a eté remarqué par le docte Savaron sur la
+rencontre qu'en fait Sidoine de Polignac. Et
+bien que noz Poitevins Celtiques appellez par
+les Latins <i>Pictones</i>, ne soient venus de la race de
+ceux-là (car ils étoient fort anciens Gaullois
+dés le temps de Jules Cesar) toutefois je veux
+bien croire que ce nom leur a eté baillé pour
+méme occasion que le leur aux Pictes. Et comme
+des coutumes une fois introduites parmi un
+peuple ne se perdent que par la longueur de plusieurs
+siecles (comme nous voyons durer encor
+les folies du Mardi gras) ainsi les vestiges des
+peintures dont nous avons parlé sont demeurées
+en quelque nations Septentrionales. Car
+j'ay quelquefois ouï dore à Monsieur le Comte
+d'Egmont qu'il a veu en son jeune âge ceux de
+Brunswich venir en la maison de son pere avec
+la face graissée de peinture, &amp; tout noircis par le
+visage, d'où paraventure pourrait étre venu le
+mot de Brouzer qui signifie Noircir en Picardie.
+Et generalement je croy que tous ces peuples
+Septentrionaux usoient de peintures quant
+ilz se vouloient faire beau fils. Car les
+Gesons &amp; Agathyrses peuples de Scythie, comme
+les Pictes, étoient de cette confrairie, &amp;
+avec des ferremens se bigarroyent les corps. Ce
+que faisoient aussi les Anglois lors appelez
+Bretons, au dire de Tertullian. Les Gots outre
+les ferremens usoient de cinabre pour se rougir
+la face &amp; le corps. Bref c'étoit un plaisir és vieux
+siecles de voir tant de Pantalons hommes &amp;
+femmes: car il se trouve encore des vieux pourtraits,
+léquels celui qui a fait l'histoire du voyage
+des Anglois en Virginia a gravez en taille douce,
+où les Pictes de l'un &amp; de l'autre sexe sont dépeints
+avec leurs belles incisions, &amp; les epées
+pendantes sur la chair nue, ainsi que les décrits
+Herodian.</p>
+
+<p>Cette humeur de se peindre ayant eté si generale
+par-deça, il n'y a dequoy se mocquer si les
+peuples des Indes Ocidentales en ont fait &amp;
+font encore de méme. Ce qui est universel, &amp;
+sans exception entre ces nations. Car si quelqu'un
+fait l'amour il sera peint de couleur bleue
+ou rouge, &amp; sa maitresse aussi. S'ils ont de la
+chasse abondamment, ou sont joyeux de quelque
+chose, c'en sera de méme par tout. Mais
+lors qu'ilz sont tristes, ou qu'ilz machinent quelque
+trahison, ilz se placquent toute la face de
+noir, &amp; sont hideusement difformes.</p>
+
+<p>Pour ce qui est du corps, noz Sauvages n'y appliquent
+point de peinture, mais si font bien les
+Bresiliens, ceux de la Floride, dont la pluspart
+sont peint par le corps, les bras, &amp; les cuisses, en
+fort beaux compartimens, la peinture déquels
+ne se peut jamais ôter, à-cause qu'ilz sont picquez
+dedans la chair. Toutefois plusieurs Bresiliens
+se peindent seulement le corps (sans incision)
+quand il leur en prend envie: &amp; ce avec
+du jus d'un certain fruit qu'ils appellent <i>Ginipe</i>
+lequel noircit si fort, que quoy qu'ilz se lavent
+ilz ne peuvent étre debrouillez de dix ou douze
+jours. Ceux de Virginia, qui sont plus au-deça,
+ont des marques sur le dos, comme celles
+que noz Marchans impriment sur leurs balles,
+par léquelles (ainsi que les esclaves) on reconoit
+souz quel Seigneur ilz vivent: qui est une
+belle forme d'état pour ce peuple: veu que les
+anciens Empereurs Romains en ont usé envers
+leurs soldats, léquels étoient marquez de la marque
+Imperiale, ainsi que nous témoignent
+saint Augustin, saint Ambroise, &amp; autres. Ce
+que faisoit aussi Constantin le Grand, mais sa
+marque étoit le signe de la Croix, lequel il faisoit
+imprimer sur l'épaule de ses tyrons &amp; gens-d'armes,
+comme luy-méme die en une epitre
+qu'il écrit au Roy des Perses rapportée par
+Theodoret en l'histoire Ecclesiastique. Et les
+premiers Chrétiens, comme marchans souz la
+banniere de Jesus-Christ prenoient cette méme
+marque, laquelle ils imprimoient en la
+main, ou aux bras, afin de se reconoitre, principalement
+en temps de persecution, ainsi que dit
+Procope expliquant ce passage d'Esaie: <i>L'un
+dira je suis au Seigneur, &amp; l'autre se reclamera du
+nom de Jacob: &amp; l'autre</i> écrira de sa main, <i>Je suis
+au Seigneur, &amp; se surnommera du nom d'Israël</i>. Le
+grand Apôtre saint Paul portoit bien les marques
+engravées du Seigneur Jesus-Christ, mais
+c'étoit encore d'une autre façon, sçavoir par
+des fletrissures qu'il avoit en son corps des
+flagellations qu'il avoit receues pour son nom. Et
+les Hebrieux avoient pour marque la Circoncision
+du prepuce, par laquelle ils étoient segregez
+des autres nations, &amp; reconus pour peuple
+de Dieu. Mais quant aux autres incisions
+de corps telles que les faisoient anciennement
+les Pictes, &amp; les font encore aujourd'huy quelques
+Sauvages, elles ont esté fort expressement
+defendues anciennement en la loy de Dieu donnée
+è Moyse. Car il ne nous est pas loisible de
+deffaire l'image &amp; la forme que Dieu nous a
+donnée. Voire les peintures &amp; fards ont eté
+blamez &amp; reprouvez par les Prophetes, ainsi
+que nous avons remarqué. Et Tertullian dit
+que les Anges, qui ont découvert &amp; enseigné
+aux hommes les fards &amp; artifices d'iceux ont
+eté condemnez de Dieu, alleguant pour preuve
+de son dire le livre de la Prophetie d'Enoch.
+Par ce que dessus nous reconoissons que le
+monde de deça a eté anciennement autant informe
+&amp; sauvage que ceux des Indes Occidentales,
+mais ce qui me semble plus digne d'étonnement,
+c'est la nudité de ces peuples en païs
+froid, à quoy ilz prenoient plaisir, jusques à y
+endurcir leurs enfans dans le nege, dans la riviere,
+&amp; parmi la glace. Nous l'avons touché
+ci-devant en un autre chapitre, parlans des
+Cimbres &amp; François. Ce qui aussi a eté leur
+principale force en leurs conquétes.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"></p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAP. XI</h3>
+
+<p class="mid"><i>Des ornemens exterieur de corps, Brasselets, Carquans,<br>
+Pendans d'aureille, &amp;c.</i></p>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/N.png"></span>OUS qui vivons par-deça souz l'authorité
+de noz Princes, &amp; des Republiques civilisées, avons deux
+grans tyrans de nôtre vie, auquels
+les peuples du nouveau monde n'ont point encore
+eté assujette, les excés du ventre, &amp; l'ornement
+du corps, &amp; bref tout ce qui va à la pompe,
+léquels si nous avions quittés, ce seroit un
+moyen pour r'appeller l'ancien âge d'or, &amp; ôter
+la calamité que nous voyons en la pluspart des
+hommes. Car celui qui possede beaucoup faisant
+peu de depanse, seroit liberal, &amp; secourroit
+l'indigent, à quoy faire il est retenu voulant non
+seulement maintenir, mais aussi augmenter son
+train, &amp; paroitre, bien souvent aux dépens du
+pauvre peuple, duquel il succe le sang, <i>qui
+devorant plebem meam sicut estam panis</i>, dit
+le Psalmiste. Je laisse ce qui est du vivre, n'étant mon
+sujet d'en parler en ce chapitre ici. Je laisse aussi
+les excés qui consistent en meubles, renvoyant
+le Lecteur à Pline qui a parlé amplement des
+pompes &amp; suprefluités Romanesques, comme
+des vaisselles à la Furvienne &amp; à la Clodienne,
+&amp; des chalits à la Deliaque, &amp; des tables le tout
+d'or &amp; d'argent ouvrés en bosse; là où aussi il met
+en avant un esclave <i>Drusillanus Rotundum</i>
+lequel étant Thresorier de la haute Hespagne
+fit faire une forge pour mettre en oeuvre un plat
+d'argent de cinq quintaux; accompagné de
+huit autres tous pesans demi quintal. Je veux
+seulement parler des <i>Matachiaz</i> de noz Sauvages,
+&amp; dire que si nous nous contentions de leur
+simplicité nous eviterions beaucoup de tourmens
+que nous nous donnons pour avoir des
+superfluittez, sans léquelles nous pourrions heureusement
+vivre (d'autant que la nature se
+contente de peu) &amp; le cupidité déquelles nous fait
+bien souvent decliner de la justice. Les excés des
+hommes consistent la plus part és choses que j'ay dit
+vouloir omettre, léquelles je ne lairray de ramener
+à point s'il vient à propos. Mais les Dames
+ont toujours eu cette reputation d'aymer
+les excés en ce qui est de l'ornement du corps,
+&amp; tous les Moralistes qui ont fait état de reprimer
+les vices les ont mises en jeu, là où ils ont
+trouvé ample sujet de parler. Clement Alexandrin
+faisant une longue enumeration de l'attiral
+des femmes (qu'il a pris la pluspart du
+Prophete Esaie) dit en fin qu'il est las d'en tant
+conter, &amp; qu'il s'étonne comme elles ne sont accablées
+d'un si grand fais.</p>
+
+<p>Prenons les donc par les parties dont on se
+plaint. Tertullian s'emerveille de l'audace
+humaine qui se bende contre la parole de nôtre
+Sauveur, lequel disoit <i>qu'il n'est pas en nous
+d'adjouster quelque chose à la mesure que Dieu nous a
+donnée: &amp; toutefois les Dames s'efforcent de faire le
+contraire adjoutans sur leurs tétes des cages de cheveux
+tissu en forme de pains, chapeaux, panniers, ou ventres
+d'ecussons. Si elles n'ont honte de cette enormité superflue,
+au moins</i> (dit-il) <i>qu'elles ayent honte de l'ordure
+qu'elles portent, &amp; ne couvrent point un chef saint &amp;
+Chrétien de la depouille d'une autre téte paraventure
+immonde ou criminele, &amp; destinée à un honteux supplice</i>.
+Et là méme parlant de celles qui colorent
+leurs cheveux: <i>J'en voy</i> (dit-il) <i>qui font changer
+la couleur à leurs cheveux avec du saffran. Elles
+ont honte de leur païs, &amp; voudroient estre Gaulloises
+ou Allemandes, tant elles se deguisent</i>. Par ceci se
+conoit combien la chevelure rousse étoit estimée
+anciennement. Et de fait l'Ecriture prise
+celle de David qui étoit telle. Mais de la rechercher
+par artifice, saint Cyprian &amp; saint Hierome,
+avec nôtre Tertullian, disent que cela presage le
+feu d'enfer. Or noz Sauvages en ce qui regard
+l'emprunt des cheveux ne sont point reprehensibles:
+car leur vanité ne s'étend point à cela:
+mais bien en ce qui est de la couleur, d'autant
+que quant ils ont le coeur joyeux, &amp; se peindent
+la face, soit de bleu, soit de rouge, ilz fardent
+aussi leurs cheveux de la méme couleur.</p>
+
+<p>Venons maintenant aux aureilles, au col aux
+bras &amp; aux mains, &amp; là nous trouverons dequoy
+nous arréter: ce sont parties où les joyaux sont
+bien en evidence: ce qu'aussi les Dames sçavent
+fort bien reconoitre. Les premiers hommes qui
+ont eu de la pieté ont fait conscience de violenter
+la nature, &amp; percer les aureilles pour y pendre
+quelque chose de precieux: car nul n'est
+seigneur de ses membres pour en mal user, ce
+dit le Jurisconsulte Ulpian. Et pour-ce quand
+le serviteur d'Abraham alla en Mesopotamie
+pour trouver femme à Isaac, &amp; eut rencontré
+Rebecca, il lui mit une bague d'or sur le front
+pendante entre les ïeux, &amp; des brasselets aussi
+d'or aux mains: suivant quoy il est dit aux Proverbes,
+qu'<i>Une femme belle &amp; folle est comme une
+bague d'or au museau d'une truye</i>. Mais les
+humains ont pris des licences qu'ilz ne doivent
+pas, &amp; ont deffait en eux l'ouvrage de Dieu pour
+complaire à leurs fantasies. En quoy je ne m'étonne
+pas des Bresiliens dont nous parlerons
+tantot, mais des peuples civilisez, qui ont appellez
+les autres nations barbares, mais encore des
+Chrétiens du jourd'hui. Quand Seneque se
+plaint de ce qui se passoit de son temps: <i>La folie
+des femmes</i> (dit-il) <i>n'avoit point assés assujeti les
+hommes, il leur a fallu encore prendre deux ou trois
+patrimoines aux aureilles</i>. Mais quels patrimoines?
+<i>Elles portent</i> (ce dit Tertullian) <i>des iles &amp; maisons
+champestres sur leurs cols, &amp; des gros registres aux
+aureilles contenans le revenu d'un grand richart, &amp;
+chacun doit de la main gauche ha un patrimoine pour
+se jouer</i>. En fin il ne les peut mieux comparer
+qu'aux criminels qui sont aux cachots en Ethiopie,
+léquels tant plus sont coulpables, tant plus
+sont riches, d'autant que les menottes &amp; barres
+auquelles ilz sont attachez sont d'or. Mais il
+exhorte les Chrétiennes de ne point étre telles,
+d'autant que ce sont là des marques certaines
+d'impudicité, léquelles appartiennent à ces
+malheureuses victimes de la lubricité publique. Pline,
+quoyque Payen, ne deteste pas moins ces
+excéz.</p>
+
+<blockquote>
+Car noz Dames (dit-il) pour étre braves
+portent pendues à leurs doits de ces grandes
+perles qu'on appelle <i>Elenchus</i> en façon de
+poires, &amp; en ont deux, voire trois és aureilles.
+Mémes elles ont inventé des noms pour s'en
+servir à leurs maudites &amp; facheuses superfluités.
+Car elles appellent Cymbales celles qu'elles
+portent pendues aux aureilles en nombre,
+comme si elles prenoient plaisir de les y ouïr
+grillotter. Que plus est les femmes menageres,
+&amp; méme les pauvres femmes, s'en parent;
+disans qu'aussi peu doit aller une femme sans
+perles, qu'un Consul sans ses huissiers. Finalement
+on est venu jusques à en parer les souliers,
+&amp; jarretieres, voire encore leurs bottines
+en sont tout chargées &amp; garnies. De sorte
+que maintenant il n'est plus question de
+perles, ains les faut faire servir de pavé, afin
+de ne marcher que sur perles.
+</blockquote>
+
+<p>Le méme dit,
+que Lollia Paulina relaissée de Caligula és communs
+festins des gens mediocres, étoit tant chargée
+d'emeraudes &amp; de perles par la téte, les cheveux,
+les aureilles, le col, les doits, &amp; les bras,
+tant en colliers jaferans, que brasselets, que tout
+en reluisoit, &amp; qu'elle en avoit pour un million
+d'or. Cela étoit excessif: mais c'étoit la premiere
+Princesse du monde, &amp; si ne dit point
+qu'elle en portat aux souliers: comme encore
+il se plaint ailleurs que les Dames de Rome
+portoient de l'or aux piez. <i>Quel desordre!</i> (dit-il).
+<i>Permettons aux femmes de porter tant d'or qu'elles
+voudront en brasselets és doigts, au col, és aureilles, &amp;
+és carquans &amp; brides, &amp;c. Faut-il neantmoins pour
+cela en parer les piés!</i> Ce ne seroit jamais fait si je
+vouloy continuer ce propos. Les Hespagnoles
+du Perou font encore davantage, car ce ne sont
+que lames &amp; platines d'or &amp; d'argent, &amp; garnitures
+de perles en leurs patins. Vray est qu'elles
+sont en un païs que Dieu a felicité de toutes ces
+richesses abondamment. Mais si tu n'en as tatn
+ne t'en faches point, &amp; ne sois tenté d'envie:
+telles choses sont terre fouillée &amp; epurée avec
+mille gehennes au fond des enfers, par le travail
+incroyable, &amp; au pris de la vie de tes semblables.
+Les perles ne sont que de la rousée receue
+dans la coquille d'un poisson, que se péchent par
+des hommes que l'on force à étre poissons, c'est
+à dire étre toujours plongés au profond de la mer.
+Et pour avoir ces choses, &amp; pour étre habillez
+de soye, &amp; pour avoir des robbes à mille
+replis, nous nous tourmentons, nous prenons
+des soucis qui abbregent noz jours, nous rongent
+les os, succent la moelle, attenuent le corps, &amp;
+consument l'esprit: Qui ha à diner est aussi riche
+que cela s'il sçait considerer. Et où abondent
+ces choses, là abondent les delices, &amp; consequemment
+les vices: &amp; au bout voici que Dieu
+dit par son Prophete: <i>Ilz jetteront leur argent és
+rues, &amp; leur or ne sera que fiente, &amp; ne les delivreront
+point au jour de ma grande colere.</i> Qui veut avoir
+conoissance plus ample des chatimens dont
+Dieu menace les femmes qui abusent des carquans
+&amp; joyaux, qui n'ont autre soin que de s'attiffer
+&amp; farder, vont la gorge étendue, les ïeux
+égarez, &amp; d'un marcher fier, lise le septiéme
+chapitre du Prophete Esaïe. Je ne veux pourtant
+blamer les vierges qui ont quelques dorures,
+ou chaines de perles, ou autres joyaux, ensemble
+un habillement modeste: car cela est de bienseance,
+&amp; toutes choses sont faite pour l'usage de
+l'homme: mais l'excés est ce qui tombe en blâme,
+pource que bien souvent souz cela git l'impudicité.
+Heureux les peules qui n'ayans point les occasions
+du peché servent purement à Dieu, &amp; possedent
+une terre qui leur fournit ce qui est necessaire
+à la vie. Heureux noz peuples Sauvages
+s'ils avoient l'entiere conoissance de Dieu: car
+en cet état ilz sont sans ambition, vaine gloire,
+envie, avarice, &amp; n'ont soin de ces pompes que
+nous venons de representer: ains se contentent
+d'avoir des <i>Matachiaz</i> pendus à leurs aureilles,
+&amp; à l'entour de leurs cols, corps, bras &amp;
+jambes. Les Bresiliens, Floridiens &amp; Armouchiquois
+font des carquans &amp; brasselets (appellez
+<i>Bou-re</i> au Bresil, &amp; <i>Matachiaz</i> par les nôtres)
+avec des os de ces grandes coquilles de mer qu'on
+appelle Vignols, semblables à des limaçons,
+léquels ilz découpent &amp; amassent en mille pieces,
+puis les polissent sur un grez tant qu'ils les rendent
+fort menues, &amp; percés qu'ils les ont, en
+font des chappelets dont les grans sont noirs
+et blancs, qui n'ont pas mauvaise grace: &amp; s'il
+faut estimer les choses selon la façon, comme nous
+voyons qu'il se prattique en noz marchandises,
+ces colliers, écharpes, &amp; brasselets de Vignols,
+ou Pourcelaine, sont plus riches que les perles
+(toutefois on ne m'en croira point) aussi les
+prisent-ils plus que perles, ni or, ni argent: &amp;
+c'est ce que ceux de la grande riviere de <i>Canada</i>
+au temps de Jacques Quartier appelloient
+<i>Esurgni</i> (dequoy nous avons fait mention ci-dessus)
+mot que j'ay eu beaucoup de peine à
+comprendre, &amp; que Belleforet n'a point entendu
+quand il en à voulu parler. Aujourd'hui ilz
+n'en ont plus, ou en ont perdu le metier: car ilz
+se servent fort des <i>Matachiaz</i> qu'on leur porte
+de France. Or comme entre nous, ainsi en ce
+païs là ce sont les femmes qui se parent de telles
+choses, &amp; en feront une douzaine de tours à-l'entour
+du col pendantes sur la poitrine, &amp; à l'entour
+des poignets, &amp; au-dessus du coude. Elles
+en pendent aussi des longs chappelets aux
+aureilles qui viennent jusques au bas des épaules.
+Que si les hommes en portent ce sera quelque
+jeune amoureux tant seulement. Au païs de
+Virginia où il y a quelques perles, les femmes
+en portent des carquans, colliers, &amp; brasselets
+ou bien des morceaux de cuivres arondis comme
+des boulettes, que se trouvent en leurs montagnes,
+où y en a des mines. Mais au port Royal
+&amp; és environs &amp; vers la Terre-neuve &amp;
+à Tadoussac, où ilz n'ont ny perles, ni Vignols,
+les filles &amp; femmes font des <i>Matachiaz</i> avec des
+arrétes ou aiguillons de Porc-epic, léquelles elles
+les teindent de couleur noire, blanche, &amp; vermeille,
+aussi vives qu'il est possible, car nôtre
+écarlatte n'a point plus de lustre que leur teinture
+rouge: Mais elles prisent davantage les
+<i>Matachiaz</i> qui leur viennent du païs des
+Armouchiquois, &amp; les achetent bien cherement.
+Et d'autant qu'elles en recouvrent peu, à-cause
+de la guerre que ces deux nations ont toujours
+l'une contre l'autre, on leur porte de France
+des <i>Matachiaz</i> faits de petits tuyaux de verre melé
+d'étain, ou de plomb, qu'on leur troque à la brasse,
+faute d'aucune: &amp; c'est en ce païs là ce que les
+Latins appellent <i>Mundus muliebris</i>. Elles en font
+aussi des petits carreaux melangés de couleurs,
+confus ensemble, qu'elles attachent aux cheveux
+des petits enfans, par derriere. Les hommes
+ne s'amusent gueres à cela, sinon que les Bresiliens
+portent au col des Croissans d'os fort blancs,
+qu'ils appellent <i>Taci</i> au nom de la Lune: &amp; noz
+Souriquois semblablement quelque joliveté
+de méme etoffe, sans excés. Et ceux qui n'ont
+de cela portent ordinairement un couteau devant
+la poitrine, ce qu'ils ne font pour ornement,
+mais faute de poche, &amp; pour ce que ce leur est
+un outil necessaire à toute heure. Quelques uns
+ont des ceintures faites de <i>Matachiaz</i>, déquelles
+ilz se servent seulement quand ilz veulent paroitre,
+&amp; se faire braves. Les <i>Autmoins</i>, ou devins,
+portent aussi devant la poitrine quelque
+enseigne de leur metier, ainsi que nous avons
+dit ailleurs. Mais quant aux Armouchiquois
+ils ont une façon de mettre aux poignets, &amp; au-dessus
+de la cheville du pié, des lames de cuivre
+faites en forme de menottes; &amp; au defaut du
+corps, c'est à dire aux hanches, des ceintures façonnées
+de tuyaux de cuivre longs comme le
+doit du milieu, enfilés ensemble de la longueur
+d'une ceinture, proprement de la façon qu'Herodian
+recite avoir eté en usage entre les Pictes
+dont nous avons parlé, quand il dit qu'ilz se ceindent
+le corps &amp; le col avec du fer, estimans cela
+leur étre un grand ornement, &amp; un grand témoignage
+qu'ilz sont bien riches, ainsi qu'aux
+autres barbares d'avoir de l'or alentour d'eux.
+Et de cette race d'hommes Sauvages encore y en
+a-il en Ecosse, lequelz ny les siecles, ny les ans,
+ni l'abondance des hommes, n'a peu encore civiliser.
+Et jaçoit que, comme nous avons dit, les hommes
+ne soient tant soucieux des <i>Matachiaz</i> que
+les femmes, toutefois ceux du Bresil n'ayans cure
+de vétemens prennent plaisir à se parer &amp; bigarrer
+de plumes d'oiseaux, prenans celles dont
+nous nous servons à coucher, &amp; les decoupans
+menu comme chair à patez, léquelles ilz teindent
+en rouge avec leurs bois de Bresil, puis s'étans
+frotté le corps avec certaine gomme qui
+leur sert de colle, ilz se couvrent de ces plumes
+&amp; puis font un habit tout d'une venue à la Pantalone:
+ce qui a fait croire (ce dit Jean de Leri
+en son histoire de l'Amerique) aux premiers qui
+sont allés pardela, que les hommes qu'on appelle
+Sauvages fussent velus, ce qui n'est point. Car
+les Sauvages des terres d'outremer en quelque
+part que ce soit ont moins de poil que nous.
+Ceux de la Floride se servent aussi de cette maniere
+de duvet, mais c'est seulement à la téte pour
+se rendre plus effroyables. Outre ce que nous
+avons dit, les Bresiliens font encore des Fronteaux
+de plumes qu'ilz lient &amp; arrengent de toutes couleurs,
+ressemblans iceux fronteaux (quant à la
+façon) à ces raquettes ou ratepenades dont les
+Dames usent par deça, l'invention déquelles elles
+semblent avoir apprise de ces Sauvages. Quant
+à ceux de nôtre Nouvelle-France és jours entre
+eux solennelz &amp; de rejouïssance, &amp; quand ilz
+vont à la guerre, ils ont à-l'entour de la téte comme
+une coronne faite de longs poils d'Ellan peints
+en rouge collez, ou autrement attachés, à une bende
+de cuir large de trois doigts, telle que le Capitaine
+Jacques Quartier dit avoir veu au Roy
+(ainsi l'appelle-il) &amp; Seigneur des Sauvages
+qu'il trouva en la ville de <i>Hochelaga</i>. Mais ilz
+n'usent point de tant de plumasseries que les
+Bresiliens, léquels en font des robbes, bonnets,
+brasselets, ceintures, &amp; paremens des joues &amp; des
+rondaches sur les reins de toutes couleurs, qui
+seroient plutot ennuieuses que delectables à
+deduire, étant aisé à un chacun de suppléer
+cela, &amp; s'imaginer que c'est.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAP. XII</h3>
+
+<p class="mid"><i>Du Mariage.</i></p>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/A3.png"></span>PRES avoir parlé des vétemens,
+parures, ornemens, &amp; peintures
+des Sauvages, il me semble bon
+de les marier, afin que la race ne
+s'en perde, &amp; que le païs ne demeure
+desert. Car la premiere ordonnance que
+Dieu fit jadis ce fut de germer &amp; produire &amp;
+rapporter fruit, une chacune creature capable
+de generation selon son espece. Et afin de donner
+courage aux jeunes gens qui se marient, les
+Juifs avoient anciennement une coutume de
+remplir de terre une auge, dans laquelle peu
+avant les nopces ilz semoient de l'orge, &amp; icelle
+germée ils la portoient aux époux &amp; épouse, disans:
+<i>Rapportez fruit &amp; multipliez comme céte orge,
+laquelle produit plutot que toutes les autres semences</i>.</p>
+
+<p>Or pour venir au sujet de noz Sauvages, plusieurs
+cuidans (je croy) qu'ilz soient des buches,
+ou s'imaginans une republique de Platon, demandent
+s'ilz font des mariages, &amp; s'il y a des
+Prétres en <i>Canada</i> pour les marier. En quoy ilz
+montrent qu'ilz sont gens bien nouveaux d'attendre
+en ces peuples ici autant de ceremonies
+qu'il y a entre les Chrétiens, léquels par une
+sainte coutume font que les mariages soient ratifiés
+au ciel. Mais si sont-ilz plus sages que les
+anciens Garamantes, Scythes, Nomades, &amp;
+que le susdit Platon, qui trouvoit bon cela.
+Item que les Arabes, entre léquels plusieurs freres
+n'avoient qu'une femme, laquelle étoit à
+l'ainé durant la nuit, &amp; aux autres durant le jour.
+Le Capitaine Jacques Quartier parlant du mariage
+des Canadiens en sa seconde Relation, dit ainsi:</p>
+
+<blockquote>
+Ilz gardent l'ordre du mariage, fors que
+les hommes prennent deux ou trois femmes.
+Et depuis que le mary est mort jamais les femmes
+ne se remarient, ains font le dueil de ladite
+mort toute leur vie, &amp; se teindent le visage
+de charbon pilé, &amp; de graisse, de l'epesseur
+d'un couteau, &amp; à cela conoit-on qu'elles sont
+veuves. Puis il poursuit: Ils ont une autre
+coutume fort mauvaise de leurs filles. Car depuis
+qu'elles sont d'âge d'aller à l'homme elles
+sont toutes mises en une maison de bordeau
+abondonnées à tout le monde qui en veut
+jusques à ce qu'elles ayent trouvé leur parti:
+Et tout ce avons veu par experience. Car nous
+avons veu les maisons aussi pleines dédites filles
+comme est une école de garsons en France.
+</blockquote>
+
+<p>J'aurois pensé que ledit Quartier eût avancé du
+sien au regard de cette prostitution des filles, mais
+le discours de Champlein me confirme la méme
+chose, horsmis qu'il ne parle point d'assemblées:
+ce qui me retient d'y contredire. Entre
+noz Souriquois, il n'est point nouvelle de cela
+non que ces Sauvages ayent grand' cure de la
+continence &amp; virginité, car ilz ne pensent point
+mal faire en la corrompant: mais soit par la frequentation
+des François, ou autrement, les filles
+ont honte de faire une impudicité publique:
+&amp; s'il arrive qu'elles s'abandonnent à quelqu'un,
+c'est en secret. Au reste celui qui veut avoir
+une fille en mariage il faut qu'il la demande à
+son pere, sans le consentement duquel elle ne
+sera point à lui, comme nous avons des-ja dit
+ci-dessus, &amp; rapporté l'exemple d'un qui avoit
+fait autrement. Et voulant se marier il fera quelquefois
+l'amour, non point à la façon des Esséens,
+léquels (ce dit Joseph) éprouvoient par
+trois ans les filles avant que les prendre en mariage,
+mais par l'espace de six mois, ou un an,
+sans en abuser, se peinturera le visage de rouge
+pour étre plus beau, &amp; aura une robbe neuve
+de Castors, Loutres, ou autre chose, bien garnie de
+<i>Matachiaz</i>, avec des rayes &amp; bendes qu'ilz figurent
+dessus en forme de large passement d'or
+&amp; d'argent, ainsi que faisoient jadis les Gots.
+Faut en outre qu'il se montre vaillant à la chasse,
+&amp; qu'il soit reconu sachant faire quelque chose,
+car ilz ne se fient point aux moyens d'un homme,
+qui ne sont autres que ce qu'il acquiert à la
+journée, ne se soucians aucunement d'autres
+richesses que de la chasse: si ce n'est que noz
+façons de faire leur en facent venir l'appetit.</p>
+
+<p>Les filles du Bresil ont licence de se prostituer
+si-tot qu'elles en sont capables, tout ainsi
+que celles de <i>Canada</i>. Voire les peres en
+sont maquereaux, &amp; reputent à honneur de
+les communiquer à ceux de deça pour avoir de
+leur generation. Mais de s'y accorder ce ceroit
+chose trop indigne d'un Chrétien: &amp; voyons
+à nôtre grand dommage que Dieu a severement
+puni ce vice par la verole apportée des Espagnols
+à Naples, d'eux transmise aux François,
+étant auparavant la découverte de ces terres inconue
+en l'Europe. Or jaçoit que les Bresiliens
+&amp; Floridiens y soyent sujets, si n'en sont-ilz pas
+persecutez comme les Europeans: car ilz n'en
+font que rire, &amp; s'en guerissent incontinent par le moyen
+du Guayuac, de l'Esquine, &amp; du Salsafras,
+arbres fort souverains pour la guerison de
+cette ladrerie; &amp; croy que l'arbre <i>Annedda</i> duquel
+nous avons raconté les merveilles, est l'une
+de ces especes.</p>
+
+<p>On pourroit penser que la nudité de ces peuples
+les rendroit plus paillars, mais c'est au contraire.
+Car comme les Allemans sont louez par
+Cesar d'avoir eu en leur ancienne vie sauvage
+telle continence qu'ilz reputoient chose tres
+vilaine à un jeune homme d'avoir la compagnie
+d'une femme ou fille avant l'âge de vint ans; &amp;
+de leur part aussi ilz n'étoient point emeus à cela
+encores que pele-mele les hommes &amp; les femmes
+jeunes &amp; vieux se baignassent dans les rivieres:
+Aussi je puis dire pour noz Sauvages que
+je n'y ay jamais veu un geste, ou regard impudique,
+&amp; ose affermer qu'ilz sont beaucoup moins
+sujets à ce vice que pardeça: dont j'attribue la
+cause partie à cette nudité, &amp; principalement de
+la téte où est la fonteine des esprits qui excitent
+la generation: partie au defaut du sel, des epiceries,
+du vin, &amp; des viandes qui provoquent les
+Ithyphalles, &amp; partie à l'usage ordinaire qu'ils
+ont tu Petun, la fumée duquel etourdit les sens,
+&amp; montant au cerveau empeche les functions
+de Venus. Jean de Leri loue les Bresiliens en
+ceste continence: toutefois il adjouste que quand
+ilz se faschent l'un contre l'autre ilz s'appellent
+quelquefois <i>Tiveré</i>, qui est à dire boulgre, d'où
+l'on peut conjecturer que ce peché regne entre
+eux, comme le Capitaine Laudonniere dit qu'il
+fait en la Floride: outre que les Floridiens ayment
+fort le sexe feminin. Et de fait j'ay entendu que
+pour aggreer aux Dames ilz s'occupent fort aux
+Ithyphalles dont nous venons de parler, &amp; pour
+y parvenir ilz usent fort d'ambre gris, dont ilz
+ont grande quantité, voire avec un fouet d'orties,
+ou autre chose semblable, font enfler les
+joues à cette idole de Maacha que la Roy Asa
+fit mettre en cendres, léquelles il jetta dans le
+torrent de Cedron. Les femmes d'autre part
+avec certaines herbes s'efforcent tant qu'elles
+peuvent de faire des restrictions pour l'usage dédits
+Ithyphalles, &amp; pour le droit des parties.</p>
+
+<p>Revenons à noz mariages qui valent mieux
+que toutes ces droleries là. Les contractans ne
+donnent point la foy entre les mains des Notaires,
+ni de leurs Devins, ains simplement demandent
+le consentement des parens: &amp; se fait par
+tout ainsi. Mais il faut remarquer qu'ilz gardent,
+&amp; au Bresil aussi, trois degrez de consanguinité,
+dans léquels ilz n'ont point accoutumé de faire
+mariage, sçavoir est du fils avec sa mere, du pere
+avec sa fille, &amp; du frere avec sa soeur. Hors cela
+toutes choses sont permises. De douaire il ne
+s'en parle point. Aussi quand arrive divorce le
+mari n'est tenu de rien, &amp; jaçoit que (comme
+a eté dit) il n'y ait point de promesse de loyauté
+donnée par devant quelque puissance superieure,
+toutefois en quelque part que ce soit les
+femmes gardent chasteté, &amp; peu s'en trouve qui en
+abusent. Voire j'ay ouï dire plusieurs fois que
+pour rendre le devoir au mari elles se font souvent
+contraindre: ce qui est rare pardeça. Aussi les femmes
+Gaulloises sont-elles celebrées par Strabon
+pour étre bonnes portieres (j'entend fecondes)
+&amp; nourrissieres: &amp; au contraire je ne voy
+point que ce peuple là abonde comme entre
+nous, encor que toutes personnes s'employent
+à la generation, &amp; que pardeça une partie des
+hommes vivent sans mariage, &amp; ne travaillent
+bien souvent qu'à coups perdus. Vray est que
+noz Sauvages se tuent les uns les autres incessamment,
+&amp; sont toujours en crainte de leurs
+ennemis, n'ayant ny villes murées, ni maison
+fortes pour se garder de leurs embuches, qui
+est entre eux l'une des causes du defaut de
+multiplication.</p>
+
+<p>Ce refroidissement de Venus apporte une chose
+admirable &amp; incroyable entre les femmes,
+&amp; qui ne s'est peu trouver méme entre les femmes
+du saint Patriarche Jacob, c'est qu'encores
+qu'elles soyent plusieurs femmes d'un mari (car
+la polygamie est receue par tout ce monde nouveau)
+toutefois il n'y a point de jalousie entre elles.
+Ce qui est au Bresil païs chaud aussi bien
+qu'en <i>Canada</i>: mais quant aux hommes, en plusieurs
+lieux ilz sont jaloux: &amp; si la femme est trouvée
+faisant la béte à deux dos, elle sera repudiée,
+ou en danger d'étre tuée par son mari: &amp; à cela
+(quant à l'esprit de jalousie) ne faudra tant de
+ceremonies que celles qui se faisoient entre les
+Juifs rapportées au livre des Nombres. Et quant
+à la repudiation, n'ayans l'usage des lettres ilz ne
+la font point par écrit en donnant à la femme
+un billet signé d'un Notaire public, comme remarque
+saint Augustin parlant des mémes Juifs:
+mais se contentent de dire à ses parens &amp; à elle
+qu'elle se pourvoye: &amp; lors elle vit en commun
+avec les autres jusques à ce que quelqu'un
+la recherche. Cette loy de repudiation a eté préque
+entre toutes nations, fors entre les Chrétiens,
+léquels ont retenu ce precepte Evangelique,
+<i>Ce que Dieu a conjoint, que l'homme ne separe point</i>.
+Ce qui est plus expedient &amp; moins scandaleux:
+quoy qu'aujourd'huy ceux qui se
+sont separés de l'Eglise Romaine facent autrement.
+Car nous avons souvent veu aux
+hautes Allemagnes les mariés ayans quelque
+ombrage l'un de l'autre, se separer d'un commun
+consentement, &amp; prendre autre parti avec permission
+du Magistrat. Ce qui seroit plus tolerables
+si cette licence étoit restreinte au cas de fornication,
+suivant la parole du Sauveur, &amp; l'interpretation
+de saint Ambroise sur ces mots de
+saint Paul: <i>Que l'homme ne quitte point sa femme</i>.
+Car la femme qui s'abandonne, ayant rompu la
+promesse faite à son mari en la face de Dieu &amp;
+de l'Eglise, il est aussi quitte de la sienne. Mais
+en tout autre cas le meilleur est de suivre le conseil
+de Ben-Asira (que l'on dit avoir eté nevoeu
+du Prophete Jeremie) lequel enquis par un qui
+avoit une mauvaise femme, comment il en devoit
+faire: <i>Ronge</i> (dit-il) <i>l'os qui t'est écheu</i>.</p>
+
+<p>Quant à la femme vefve, je ne veux affermer
+que ce qu'en a écrit Jacques Quartier soit general,
+mais je diray que là où nous avons eté
+elles se teindent le visage de noir quand il leur prend
+envie, &amp; non toujours: si leur mari a eté tué elles
+ne se remarieront point, ni ne mangeront chair
+qu'elles n'ayent eu la vengeance de cette mort.
+Et ainsi l'avons veu pratiquer à la fille de <i>Membertou</i>,
+laquelle depuis la guerre faite aux Armouchiquois
+décrite ci-aprés, s'est remariée.
+Hors le cas de telle mort elles ne font autrement
+difficulté d'accepter les secondes nopces quand
+elles trouvent parti à propos.</p>
+
+<p>Quelquefois noz Sauvages ayans plusieurs
+femmes en bailleront une à leur ami s'il a envie
+de la prendre en mariage, &amp; sera d'autant
+déchargé. Mais s'il n'en a qu'une, il ne fera
+point comme Caton ce grand Senateur Romain,
+lequel pour faire plaisir à Hortensius, lui presta
+sa femme Martia, à la charge le la lui rendre
+quand il en auroit eu des enfans: ains la gardera
+pour soy. Au regard des filles qui s'abandonnent,
+si quelqu'un en a abusé elles le diront à la
+premiere occasion, &amp; aprés ainsi fait dangereux
+s'y frotter: car il ne faut meler le sang Chrétien
+parmy l'infidele; &amp; de cette justice gardée est
+loué Ville-gagnon méme par Jean de Leri, quoy
+qu'il n'en dise pas beaucoup de bien: &amp; Phinées
+fils d'Eleazar fils d'Aaron pour avoir eté zelateur
+de la loy de Dieu, &amp; appaisé son ire qui alloit
+exterminant le peuple, à cause d'un tel forfait,
+eut l'alliance de sacrificature perpetuelle,
+laquelle Dieu lui promit, &amp; à sa posterité. Vray
+est que nous sommes en la Loy Evangelique,
+qui peut avoir moderé la rigueur de l'ancienne
+en ceci, comme en l'étroite observation
+du Sabbath &amp; beaucoup d'autres choses.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAP. XIII</h3>
+
+<p class="mid"><i>La Tabagie.</i></p>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>ES anciens ont dit <i>Sine Cerere &amp;
+Baccho friget Venus</i>, &amp; nous François
+disons, Vive l'amour mais
+qu'on dine. Aprés donc avoir marié noz
+Sauvages il faut appreter le diner,
+&amp; les traiter à leur mode. Et pour ce
+faire il faut considerer les temps du mariage.
+Car si c'est en Hiver ils auront de la chasse des
+bois, si c'est au Printemps, ou en Eté, ilz feront
+provision de poisson. De pain il ne s'en parle
+point depuis la Terre-neuve du Nort jusques
+au païs des Armouchiquois, si ce n'est qu'ils en
+troquent avec les François, léquels ils attendent
+sur les rives de mer accroupis comme singes, sitot
+que le printemps est venu, &amp; reçoivent en
+contr'échange de leurs peaux (car ilz n'ont autre
+marchandise) du biscuit, féves, pois, &amp; farines.
+Les Armouchiquois &amp; toutes nations plus
+éloignées, outre la chasse &amp; la pecherie ont du
+blé <i>Mahis</i>, &amp; des feves, qui leur est un grand
+soulagement pour le temps de necessité. Ilz n'en
+font point de pain: car ilz n'ont ni moulin, ni
+four, &amp; ne sçavent le pestrir autrement qu'en le
+pilant dans un mortier: &amp; assemblans ces pieces
+le mieux qu'ilz peuvent, en font des petits
+tourteaux qu'ilz cuisent entre deux pierres chaudes.
+Le plus souvent ilz sechent ce blé au feu &amp;
+le rotissent sur la braise. Et de cette façon vivoient
+les anciens Italiens, à ce que dit Pline. Et par
+ainsi ne se faut tant étonner de ces peuples, puis
+que ceux qui ont appellé les autres barbares
+ont eté autant barbares qu'eux.</p>
+
+<p>Si je n'avoy couché ci-dessus la forme de la
+Tabagie (ou Banquet) des Sauvages j'en feroit
+ici plus ample description: mais je diray seulement
+que lors que nous allames à la riviere saint
+Jean, étans en la ville d'<i>Ouigoudi</i> (ainsi puis-je
+bien appeller un lieu clos rempli de peuple) nous
+vimes dans un grand hallier environ quatre-vint
+Sauvages tout nuds, hors-mis le brayet, faisant
+<i>Tabaguia</i> des farines qu'ils avoient eu de nous
+dont ils avoient fait de la bouillie pleins des
+chauderons. Chacun avoit une écuelle d'écorce
+&amp; une culiere grande comme la paume de la main,
+ou plus: &amp; avec ce avoient encores de la chasse.
+Et faut noter que celui qui traite les autres, ne
+dine point, ains sert la compagnie comme ici
+bien souvent nos Epouses: &amp; comme l'histoire
+de la Chine recite qu'il se pratique entre les
+Chinois.</p>
+
+<p>Les femmes étoient en un autre lieu à part, &amp;
+ne mangeoient point avec les hommes. En quoy
+on peut remarquer un mal entre ces peuples là
+Qui n'a jamais eté entre les nations de deçà,
+principalement les Gaullois &amp; Allemans, léquels non
+seulement ont admis les femmes en leurs banquets,
+mais aussi aux conseils publics, mémement
+(quant aux Gaullois) depuis qu'elles eurent appaisé
+une grosse guerre qui s'éleva entre eux, &amp;
+vuiderent le different avec telle équité (ce dit
+Plutarque) que de là s'ensuivit une amitié plus grande
+que jamais. Et au traité qui fut fait avec Annibal
+étant entré en Gaulle pour aller contre les
+Romains, il étoit dit que si les Carthaginois avoient
+quelque different contre les Gaullois, il se
+vuideroit par l'avis des femmes Gaulloises. A
+Rome il n'en a pas eté ainsi, là où leur condition
+étoit si basse, que par la loy <i>Voconia</i> le pere propre
+ne les pouvoit instituer heritieres de plus
+d'un tiers de son bien: &amp; l'Empereur Justinian en ses
+Ordonnances leur defend d'accepter l'arbitrage
+qui leur auroit eté deferé: qui montre ou une grande
+severité envers elles, ou un argument qu'en ce
+païs là elles ont l'esprit trop debile. Et de cette
+façon sont les femmes de noz Sauvages, voire en
+pire conditionn, de ne point manger avec les hommes
+en leurs Tabagies: &amp; toutefois il me semble que
+la chere n'en est pas si bonne: laquelle ne doit
+pas consister au boire &amp; manger seulement, mais
+en la societé de ce sexe que Dieu a donné à
+l'homme pour l'ayder &amp; lui tenir compagnie.</p>
+
+<p>Il semblera à plusieurs que noz Sauvages vivent
+pauvrement de n'avoir aucun assaisonnement
+en ce peu de mets que j'ay dit. Mais je
+repliqueray que ce n'ont point eté Caligula, ni
+Heliogabale, ni leurs semblables, qui ont elevé
+l'Empire de Rome à sa grandeur: ce n'a point
+aussié eté ce cuisinier qui fit un festin à l'Imperiale
+tout de chair de porc deguisée en mille sortes:
+ni ces frians léquels aprés avoir detruit l'air,
+la mer, &amp; la terre, ne sachans plus que trouver
+pour assouvir leur gourmandise vont chercher
+les vers des arbres, voire les tiennent en mue &amp;
+les engraissent avec belle farine, pour en faire
+un mets delicieux: Ains ç'ont eté un <i>Curius
+Dentatus</i> qui mangeoit en écuelles de bois, &amp;
+racloit des raves au coin de son feu: item ces
+bons laboureurs que le Senat envoyoit querir à
+la charrue pour conduire l'armée Romaine: &amp;
+en un mot ces Romains qui vivoient de bouillie,
+à la mode de noz Sauvages: car ilz n'ont eu
+l'usage du pain qu'environ six cens ans aprés la
+fondation de la ville, ayans appris avec le temps
+à faire quelques galettes telement quelement
+appretées &amp; cuites souz la cendre, ou au four.
+Pline autheur de ceci dit encore, que les Tartares
+vivent aussi de bouille &amp; farine crue, comme
+les Bresiliens. Et toutefois ç'a toujours eté
+une nation belliqueuse &amp; puissante. Le méme
+dit que les Arymphéens (qui sont les Moscovites)
+vivent par les foréts (comme nos Sauvages)
+de grains &amp; fruits qu'ilz cueillent sur les arbres,
+sans parler de chair, ni de poisson. Et de fait les
+Autheurs prophanes sont d'accord que les
+premiers hommes vivoient comme cela, à sçavoir
+de blez, grains, legumages, glans &amp; feines,
+d'où vient le mot Grec [Phagên] pour dire
+manger. Quelques nations particulieres (&amp; non
+toutes) avoient des fruits; comme, les poires
+étoient en usage aux Argises, les figues aux Atheniens,
+les amandes aux Medes, le fruit des cannes
+aux Æthiopiens, le cardamin aux Perses, les
+dattes aux Babyloniens, le treffle aux Ægyptiens.
+Ceux qui n'ont eu ces fruits ont fait la guerre
+au bétes des bois, comme les Getuliens, &amp; tous
+les Septentrionaux, méme les anciens Allemans,
+toutefois ils avoient aussi du laitage: D'autres
+se trouvans sur les rives de mer, ou de lacs &amp; rivieres,
+ont vécu de poissons, &amp; ont eté appellés
+Ichthyophages: autres vivans de Tortues ont
+eté dits Chelonophages. Une partie des Æthiopiens
+vivent de sauterelles, léquelles ilz sallent
+&amp; endurcissent à la fumée en grande quantité
+pout toute saison, &amp; en cela s'accordent les
+historiens du jourd'hui avec Pline. Car il y en a
+quelquefois des nuées, &amp; en l'Orient semblablement,
+que detruisent toute la campagne, si bien
+qu'il ne leur reste rien autre chose à manger que
+ces sauterelles: qui étoit la nourriture de saint
+Jean Baptiste au desert, selon l'opinion de saint
+Hierome, &amp; de saint Augustin: quoy que Nicephore
+estime que c'étoient les feuilles tendres
+des boute ses arbres, parce que le mot Grec
+[akrides] signifie aussi cela. Mais venons aux
+Empereurs Romains les mieux qualifiez. Ammian
+Marcellin parlant de leur façon de vivre
+dit que Scipion Æmilian, Metellus, Trajan, &amp;
+Adrian, se contentoient ordinairement des viandes
+de camp, sçavoir est de lard, fromage, &amp; buvende.
+Si donc noz Sauvages ont abondamment de
+la chasse &amp; du poisson, je ne trouve pas qu'ilz
+soyent mal; car plusieurs fois nous avons receu
+d'eux quantité d'Eturgeons, de Saumons, &amp; autres
+poissons, sans la chasse des bois, &amp; des Castors
+qui vivent en étangs, &amp; sont amphibies. Au moin
+se reconoit une chose louable en eux, qu'ilz ne
+sont point anthropophages comme ont eté autrefois
+les Scythes, &amp; maintes autres nations du
+monde de deça: &amp; comme encore aujourd'hui
+sont les Bresiliens, Canibales, &amp; autres du monde
+nouveau.</p>
+
+<p>Le mal qu'on trouve en leur façon de vivre
+c'est qu'ilz n'ont point de pain. De verité
+le pain est une nourriture fort naturele à l'homme, mais
+il est plus aisé de vivre avec de la chair, ou du
+poisson, que de pain seul. Que s'ilz n'ont l'usage
+du sel, la pluspart du monde n'en use point. Il
+n'est pas du tout necessaire, &amp; sa principale utilité
+git en la conservation, à quoy il est du tout
+propre. Neantmoins s'ils en avoient pour faire
+quelques provisions, ilz seroient plus heureux
+que nous. Mais faute de ce ilz patissent quelquefois,
+ce qui avient quand l'hiver est trop doux, ou
+au sortir d'icelui. Car alors ilz n'ont ny chasse,
+ni poisson, qu'avec beaucoup de peine, comme
+nous dirons au chapitre de la Chasse, &amp; sont contraints
+de recourir aux écorces d'arbres &amp; raclures
+de peaux, &amp; à leurs chiens, qu'ilz mangent
+à cette necessité. Et l'histoire des Floridiens dit
+qu'à l'extremité ilz mangent mille vilenies jusques
+à avaller des charbons, &amp; mettre de la terre
+dans leur bouillie. Vray est qu'au Port Royal,
+&amp; en maints autres endroits, il y a perpetuellement
+des coquillages, si bien que là en tout cas
+on ne sçauroit mourir de faim. Mais encore ont
+ils une superstition de ne vouloir point manger
+de Moules. Raison pourquoy, ilz ne la sçauroient
+dire, non plus que nos superstitieux qui ne veulent
+étre treze à table, ou qui craignent de se ronger
+les ongles le Vendredi, ou qui ont d'autres
+scrupules, vrayes singeries, telle qu'en recite en
+nombre Pline en son histoire naturelle. Toutefois
+en nôtre compagnie nous en voyans manger
+ilz faisoient de méme: car il faut ici dire en
+passant qu'ilz ne mangeront point de viandes inconues
+sans premierement en voir l'essay. Pour
+les bétes des bois ilz mangent de toutes excepté
+du loup. Ilz mangent aussi des oeufs qu'ilz vont
+recueillir le long des rives des eaux &amp; en chargent
+leurs canots quand les Oyes &amp; Outardes ont
+fait leur ponte au printemps, &amp; mettent en besongne
+autant couvies que nouveaux. Pour la modestie
+ilz la gardent étans à table avec nous, &amp;
+mangent sobrement: mais chés eux (ainsi que
+les Bresiliens) ilz bendent merveilleusement le
+tambourin, &amp; ne cessent de manger tant que la
+viande dure; &amp; si quelqu'un des nôtre se trouve
+en leur Tabagie ilz lui diront qu'il face comme
+eux. Neantmoins je ne voy point une gourmandise
+semblable à celle de Hercules, lequel seul
+mangeoit des boeufs tout entiers, &amp; en devora
+un à un païsan nommé Diadamas, pour raison
+dequoy il fut nommé par soubriquet <i>Buthenes</i>,
+ou <i>Buphagos</i>, Mange-boeuf. Et sans aller si loin
+nous voyons és païs de deça des gourmandises
+plus grandes que celle que l'on voudroit imputer
+aux Sauvages. Car en la diete d'Ausbourg
+fut amené l'Empereur Charles cinquiéme un
+gros vilain qui avoit mangé un veau &amp; un mouton,
+&amp; n'estoit point encore saoul: &amp; je ne reconoy
+point que noz Sauvages engraissent, ni
+qu'ilz portent gros ventre, mais sont allaigres &amp;
+dispos comme nos anciens Gaullois &amp; Allemans
+qui par leur agilité donnoient beaucoup de peine
+aux armées Romaines.</p>
+
+<p>Les viandes des Bresiliens sont serpens, crocodiles,
+crapaux, &amp; groz lezars, léquels ilz estiment
+autant que nous faisons les chappons, levreaux
+&amp; connils. Ils font aussi des farines de
+<i>Maniel</i>, ayant les feuilles de <i>Paonia mas</i>, &amp; l'arbre
+de la hauteur du <i>Sambucus</i>: icelles racines
+grosses comme la cuisse d'un homme, léquelles
+les femmes égrugent fort menu, &amp; les mangent
+crues, ou bien les font cuire dans un grand
+vaisseau de terre, en remuant toujours, comme
+on fait les dragées de sucre. Elles sont de
+bon gout, &amp; de facile digestion, mais elles ne
+sont propres à faire pain, d'autant qu'elles se
+sechent &amp; brulent, &amp; toujours reviennent en
+farine. Ils ont aussi avec ce du <i>Mahis</i>, qui vient
+en deux ou trois mois aprés la semaille, &amp; leur
+set un grand secours. Mais ils ont une coutume
+maudite &amp; inhumaine de manger leurs prisonniers
+parés les avoir bien engraissés. Voire
+(chose horrible) ilz leur baillent pour compagnes
+de couches les plus belles filles qu'ils
+ayent, leur mettans au col tant de licols qu'ils le
+veulent garder de lunes, &amp; quant le temps est
+expiré ilz font du vin des susdits mil &amp; racines,
+duquel ilz s'enivrent, appellans tous leurs amis.
+Puis celui qui a pris le prisonnier l'assome avec
+une massue de bois, &amp; le divise par pieces, &amp; en
+font des carbonnades qu'ils mangent avec un
+singulier plaisir par dessus toutes les viandes du
+monde.</p>
+
+<p>Au surplus tous Sauvages vivent generalement
+&amp; par tout en communauté: vie la plus parfaite
+&amp; plus digne de l'homme (puis qu'il est un
+animal sociable) vie de l'antique siecle d'or, laquelle
+avoient voulu r'amener les saints Apôtres:
+mais ayans affaire à établir la vie spirituele,
+ilz ne peurent executer ce bon desir. S'il arrive
+donc que noz Sauvages ayent de la chasse, ou
+autre mangeaille, toute la troupe y participe.
+Ils ont cette charité mutuelle, laquelle a eté ravie
+d'entre nous depuis que Mien &amp; Tien prindrent
+naissance. Ils ont aussi l'Hospitalité propre
+vertu des anciens Gaullois (selon le témoignage
+de Parthenius en ses Erotiques, de Cesar, Salvian,
+&amp; autres) léquels contraignoient les passans
+&amp; étrangers d'entrer chés eux &amp; y prendre
+la refection: vertu qui semble s'étre conservée
+seulement en la Noblesse: car pour le reste nous
+la voyons fort enervée. Tacite donne la méme
+louange aux Allemans, disant que chés-eux
+toutes maisons sont ouvertes aux étrangers, &amp;
+là ilz font en telle asseurance que (comme s'ils
+étoient sacrez) nul leur oseroit faire injure!
+Charité, &amp; Hospitalité, qui se rapporte à la Loy
+de Dieu, lequel disoit à son peuple: <i>L'Etranger
+qui sejourne entre vous, vous sera comme celui qui est
+né entre vous, &amp; l'aymerez comme vous-mémes: car
+vous avés eté etrangers au païs d'Ægypte</i>. Ainsi
+font noz Sauvages, qui poussez d'un naturel humain
+reçoivent tous étrangers (hors les ennemis)
+léquels ils admettent à leur communauté de vie.
+Et ainsi sont les Turcs mémes préque
+en tous lieux, ayans des Hospitaux fondés; où
+les passans (voire en quelques uns, les Chrétiens)
+sont receus humainement sas rien payer. Chose
+qui fait honte à la France, oz ne se reconoit préque
+rien en son Christianisme de ce qu'elle avoit
+de bien en son paganisme, souffrant voir ses rues
+pavées, ses temples assiegés, &amp; ses devotions troublées
+d'une infinité de Mendians valides &amp; non
+valides, sans y mettre aucun ordre.</p>
+
+<p>Mais c'est assez manger, parlons de boire. Je ne
+sçay si je doy mettre entre les plus grans aveuglemens
+des Indiens Occidentaux d'avoir abondamment
+le fruit le plus excellent que Dieu nous
+ait donné, &amp; n'en sçavoir l'usage. Car je voy que
+nos anciens Gaullois en étoient de méme, &amp;
+pensoient quel les raisins fussent poison, ce dit
+Ammian Marcellin. Et Pline rapporte que les
+Romains furent longtemps sans avoir ni
+vignes, ni vignobles: Vray est que noz Gaullois
+faisoient de la biere, dans laquelle est encore l'usage
+frequent en toute la Gaulle Belgique: &amp; de
+cette sorte de bruvage usoient aussi les Ægyptiens
+és premiers temps, ce dit Diodore, lequel
+en attribue l'invention à Osyris. Toutefois depuis
+qu'è Rome la boisson du vin fut venue, les
+Gaullois y prindrent si bien gout és voyages
+qu'ils y firent à main armée, qu'ilz continuerent
+par-aprés la méme piste. Et depuis les Marchans
+d'Italie epuisoient fort l'argent des Gaulles avec
+leur vin qu'ils y apportoient. Mais les Allemans
+reconoissans leur naturel sujet à boire plus qu'il
+n'est besoin, ne vouloient qu'on leur en
+portât, de peur qu'étans ivres ilz ne fussent en
+proye à leurs ennemis: &amp; se contentoient
+de bierre: Et neantmoins pour ce que la boisson
+d'eau continuelle engendre des crudités en l'estomach,
+&amp; de là des grandes indispositions les
+nations communement ont trouvé meilleur le
+moderé usage du vin, lequel a eté donné de Dieu
+pour réjouir le coeur, ainsi que le pain pour le
+sustenter, comme dit le Psalmiste: &amp; l'Apôtre
+saint Paul méme conseille son disciple Timothée
+d'en user un petit à cause de son infirmité.
+<i>Car le vin</i> (ce dit Oribasius) <i>recrée &amp; reveille nôtre
+chaleur: d'où par consequent les digestions se font
+mieux, &amp; s'engendre un bon sang &amp; une bonne nourriture
+par toutes les parties du corps où le vin ha force
+de penetrer: &amp; pourtant ceux qui sont attenuez de
+maladie en reprennent une plus forte habitude, &amp; recouvrent
+semblablement par icelui l'appetit de manger. Il
+attenue la pituite, il repurge l'humeur bilieux par les
+veines, &amp; de sa plaisante odeur &amp; substance
+alaigre rejouit l'ame, &amp; donne force au corps.
+Le vin donc pris moderément est cause de tous ces biens
+là: mais s'il est beu outre mesure il produit des effects
+tout contraires</i>. Et Platon voulant demontrer en
+un mot la nature &amp; proprieté du vin: <i>Ce qui
+échauffe</i> (dit-il) <i>l'ame avec le corps, c'est ce qu'on
+appelle vin</i>.</p>
+
+<p>Les Sauvages qui n'ont point l'usage du vin,
+ni des epices, ont trouvé un autre moyen d'échauffer
+cet estomach, &amp; aucunement corrompre
+tant de crudités provenantes du poisson
+qu'ilz mangent, léquelles autrement éteindroient
+la chaleur naturelle: c'est l'herbe que les Bresiliens
+appellent <i>Petun</i>, les Floridiens <i>Tabac</i>, dont
+ilz prennent la fumée préque à toute heure,
+ainsi que nous dirons plus amplement au chapitre
+De la Terre, lors que nous parlerons de cette herbe.
+Puis, comme pardeça on boit
+l'un à l'autre, en presentant (ce qui se fait en plusieurs
+endroits &amp; particulierement en Suisse)
+le verre à celui à qui l'on a beu: Ainsi les Sauvages
+voulans fétoyer quelqu'un, &amp; lui montrer
+signe d'amitié, aprés avoir petuné, presentent le
+petunoir à celui qu'ils ont agreable. Laquelle
+coutume de boire l'un à l'autre n'est pas nouvelle
+ni particuliere aux Belges &amp; Allemans:
+Car Heliodore en l'Histoire Æthiopique de
+Chariclea nous témoigne que c'étoit une coutume
+toute usitée anciennement és païs déquels
+il parle, de boire les uns aux autres en nom
+d'amitié. Et pource qu'on en abusoit, &amp; mettoit-on
+gens pour contraindre ceux qui ne vouloient
+point faire raison, Assuerus Roy des Perses
+en un banquet qu'il fit à tous les principaux
+Seigneurs &amp; Gouverneurs de ses païs, defendit
+par loy expresse de contraindre aucun, &amp; commanda
+que chacun fût servi à sa volonté. Les
+Ægyptiens n'usoient pas de ces contraintes, mais
+neantmoins ilz buvoient tout, &amp; ce par grande
+devotion. Car depuis qu'ils eurent trouvé l'invention
+d'applique des peintures &amp; <i>Matachiaz</i> sur
+l'argent, ilz prindrent grand plaisir de voir
+leur Dieu Anubis depeint au fond de leurs coupes,
+ce dit Pline.</p>
+
+<p>Noz Sauvages Canadiens, Souriquois, &amp; autres,
+sont éloignez de ces délices, &amp; n'ont que le
+Petun, duquel nous avons parlé pour se rechauffer
+l'estomach &amp; donner quelque pointe à la
+bouche, ayans cela de commune avec beaucoup
+d'autres nations qu'ils aiment ce qui est mordicant,
+tel que ledit petun, lequel (ainsi que le vin
+ou la biere forte) pris en fumée, étourdit les sens
+&amp; endort aucunement: de maniere que le mot
+d'ivrogne est entre eux en usage par cette diction
+<i>Escorken</i>, aussi bien qu'entre nous.</p>
+
+<p>Les Floridiens ont une sorte de bruvage dit
+<i>Cafiné</i>, qu'ilz boivent tout chaud, lequel ilz font
+avec certaines feuilles d'arbres. Mais il n'est loisible
+à tous d'en boire, ains seulement au <i>Paraousti</i>,
+&amp; à ceux qui ont fait preuve de leur valeur à
+la guerre. Et ha ce bruvage telle vertu, qu'incontinent
+qu'ilz l'ont beu ilz deviennent tout en
+sueur, laquelle étant passée, ilz sont repeuz pour
+vint-quatre heures de la force nutritive d'icelui.</p>
+
+<p>Quant à ceux du Bresil ilz font une certaine
+sorte de bruvage qu'ils appelent <i>Caou-in</i>, avec des
+racines &amp; du mil, qu'ilz mettent cuire &amp; amollir
+dans des grands vases de terre, en maniere de cuvier,
+sur le feu, &amp; étans amollis c'est l'office des
+femmes de macher le tout, &amp; les faire bouillir
+derechef en autres vases: puis ayans laissé le
+tout cuver &amp; écumer, elles couvrent le vaisseau
+jusques à ce qu'il faille boire: &amp; est ce bruvage
+épais comme lie, à la façon du <i>defrutum</i> des
+Latins, &amp; du gout de lait aigre, blanc &amp; rouge
+comme nôtre vin: &amp; le font en toute saison, pource
+que lédites racines y fructifient en tout temps.
+Au reste ilz boivent ce <i>Caouin</i> un peu chaud, mais
+c'est avec tel excés qu'ilz ne partent jamais du
+lieu où ilz font leurs Tabagies jusques à ce qu'ils
+ayent tout beu, y en eût-il à chacun un tonneau.</p>
+
+<p>Si bien que les Flamens, Allemans, &amp; suisses
+ne sont en ceci que petits novices au prix d'eux.
+Je ne veux ici parler des cidres, &amp; poirés de
+Normandie, ny des Hydromels, déquels (au rapport
+de Plutarque) l'usage étoit longtemps auparavant
+l'invention du vin: puis que noz Sauvages
+n'en usent point. Mais j'ay voulu toucher le
+fruit de la vigne, en consideration de ce que la
+Nouvelle-France en est heureusement pourveue.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAP. XIV</h3>
+
+<p class="mid"><i>Des Danses &amp; Chansons.</i></p>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/A7.png"></span>PRES la pause vient la danse (dit le
+proverbe). Donc il n'est point mal
+à propos de parler de la danse aprés
+la Tabagie. Car méme il est dit du
+peuple d'Israël qu'aprés s'étre bien
+repeu il se leva de table pour jouer &amp; danser
+alentour de son veau d'or. La danse est une chose
+fort ancienne entre tous peuples. Mais fut
+premierement faite &amp; instituée és choses divines,
+comme nous en venons de remarquer
+un exemple: &amp; les Cananeens qui adoroient le
+feu faisoient des danses alentour &amp; lui sacrifioient
+leurs enfans. Or la façon de danser n'étoit
+de l'invention des idolatres, ains du peuple
+de Dieu. Car nous lisons au livre des Juges qu'il
+y avoit une solennité à Dieu en Sçilo, où les filles
+venoient danser au son de la flute. Et David faisant
+r'amener l'Arche de l'alliance en Jerusalem
+alloit devant en chemise, dansant de toute sa
+force.</p>
+
+<p>Quant aux Payens ils ont suivi cette façon.
+Car Plutarque en la vie de Nicias dit que les
+villes Grecques avoient tous les ans coutume
+d'aller en Delos celebrer des danses &amp; chansons
+à l'honneur d'Apollon. Et en le vie de l'Orateur
+Lycurgue le méme dit qu'il en institua une
+fort solennelle au Pyrée à l'honneur de Neptune,
+avec un jeu de pris de la valeur au mieux
+dansant, de cent écus, à l'autre d'aprés de quatre-vints,
+&amp; au troisiéme de soixante. Les muses
+filles de Jupiter ayment les danses: &amp; tous ceux
+qui en ont parlé nous les font aller chercher sur
+le mont de Parnasse, où ilz disent qu'elles dansent
+Au son de la lyre d'Apollon.</p>
+
+<p>Quant aux Latins le méme Plutarque en la
+vie de Numa Pompilius dit qu'il institua le college
+des Saliens (qui étoient des Prétres faisans
+des danses &amp; gambades, &amp; chantans des
+chansons à l'honneur du Dieu Mars) lors qu'un
+bouclier d'airain tomba miraculeusement du
+ciel, qui fut comme un gage de ce Dieu pour la
+conservation de l'Empire. Et ce bouclier étoit
+appellé <i>Ancyle</i>, mais de peur que quelqu'un ne
+le derobât il en fit faire douze pareils nommez
+<i>Ancylia</i>, lèquels on portoit en guerre, comme
+jadis nous faisions nôtre Oriflamme, &amp; comme
+l'Empereur Constantin le <i>Labarum</i>. Or de
+ces Saliens le premier qui mettoit les autres en
+danse s'appelloit <i>Prasul</i>, c'est à dire premier danseur,
+<i>præ alys saliens</i>, ce dit Festus, lequel prent
+de là le nom des peuples François qui furent appellez
+Saliens, parce qu'ils aymoient à danser,
+sauter &amp; gambader: &amp; de ces Saliens sont venues
+les loix que nous disons Saliques, c'est à dire loix
+des danseurs.</p>
+
+<p>Ainsi donc, pour reprendre nôtre propos, les
+danses ont eté premierement instituées pour
+les choses saintes. A quoy j'adjousteray le
+témoignage d'Arrian, lequel dit que les Indiens
+qui adoroient le Soleil levant, n'estimoient pas
+l'avoir duëment salué, si en leurs cantiques &amp;
+prieres il n'y avoit eu des danses.</p>
+
+<p>Cette maniere d'exercice fut depuis appliquée
+à un autre suage, sçavoir au regime de la
+santé, comme dit Plutarque au Traité d'icelle.
+De sorte que Socrates méme quoy que bien reformé,
+y prenoit plaisir, pour raison dequoy il
+desiroit avoir une maison ample &amp; spacieuse,
+ainsi qu'écrit Xenophon en son Convive &amp; les
+Perses s'en servoient expressement à cela, selon
+Dutis au septiéme de ses Histoires.</p>
+
+<p>Mais les delices, lubricités &amp; débauchemens
+les detournerent depuis à leur usage, &amp; ont les
+danses servie de proxenetes &amp; courratieres d'impudicité,
+comme nous ne le voyons que trop,
+dequoy avons des témoignages en l'Evangile,
+où nous trouvons qu'il en a couté la vie au plus
+grand qui se leva jamais entre les hommes, qui
+est saint Jehan Baptiste. Et disoit fort bien Arcesilaus,
+que les danses sont des venins plus aigus
+que toutes les poisons que la terre produit,
+d'autant que par un certain doux chatouillement
+ilz se glissent dedans l'ame, où ilz communiquent
+&amp; impriment la volupté &amp; delectation
+qui est proprement affectée aux corps.</p>
+
+<p>Noz Sauvages, &amp; generalement tous les peuples
+des Indes Occidentales ont de tout temps
+l'usage des danses. Mais la volupté impudique
+n'a point gaigné cela sur eux de les faire danser
+à son sujet, chose qui doit servir de leçon aux
+Chrétiens. L'usage donc de leurs danses est à
+quatre-fins, ou pour aggreer à leurs Dieux
+(qu'on les apelle diables si l'on veut, il ne m'importe)
+ainsi que nous avons remarqué en deux
+endroits ci-dessus, ou pour faire féte à quelqu'un,
+ou pour se rejouir de quelque victoire,
+ou pour prevenir les maladies. En toutes ces
+danses ilz chantent, &amp; ne font point de gestes
+muets, comme en ces bals dont parle l'oracle
+de la Pithienne quand il dit: <i>Il faut que le spectateur
+entende le balladin méme, ores qu'il soit muet, &amp;
+qu'il l'oye, combien qu'il ne parle point</i>: Mais
+comme en Delos on chantoit en l'honneur d'Apollon,
+les Saltens en l'honneur de Mars.
+Ainsi les Floridiens chantent en l'honneur du
+Soleil auquel ils attribuent leurs victoires: nos
+toutefois si vilainement qu'Orphée inventeur
+des diableries Payennes, duquel se mocque
+saint Gregoire de Nizianze en une Oraison, parce
+qu'entre autres folies en un hymne il parle à
+Jupiter en cette façon: <i>O glorieux Jupiter le plus
+grand de tous les Dieux, qui reside en toutes sortes
+de fientes tant de brebis, que de chevaux &amp; de Mulets, &amp;c.</i>
+Et en un autre hymne qu'il fait à Ceres, il
+dit qu'elle découvroit ses cuisses pour soumettre
+son corps à ses amoureux, &amp; se faire cultiver. Nos
+Souriquois aussi font des danses &amp;
+chansons en l'honneur du dæmon qui leur indique
+de la chasse, &amp; qu'ilz pensent leur faire
+du bien: dequoy on ne se doit émerveiller,
+d'autant que nous-mémes qui sommes mieux
+instruits chantons (sans comparaison) des
+Pseaumes &amp; Cantiques de louange à nôtre Dieu,
+pour ce qu'il nous donne à diner: &amp; ne voy
+point qu'un homme qui a faim soit gueres échauffé
+ni à chanter, ni à danser: <i>Nemo enim saltat fere
+sobrius</i>, dit Ciceron.</p>
+
+<p>Aussi quant ilz veulent faire féte à quelqu'un,
+en plusieurs endroits ilz n'ont plus
+beaux gestes que de danser: comme semblablement
+si quelqu'un leur fait la Tabagie
+pour toutes actions de graces ilz se mettront
+à danser, ainsi qu'il est arrivé quelquefois
+quant le sieur de Poutrincourt leur donnoit à
+diner, ilz lui chantoient des chansons de louange,
+disans que c'étoit un brave <i>Sagamos</i>, qui les
+avoit bien traité, &amp; qui leur étoit bon ami: ce
+qu'ils comprenoient fort mystiquement souz
+ces trois mots <i>Epigico iaton edice</i>: je dy mystiquement:
+car je n'ay jamais peu sçavoir la propre signification
+de chacun d'iceux, ni des autres chansons.
+Je croy que c'est du vieil langage de leurs
+peres, lequel n'est plus en usage, de méme
+que le vieil Hebrieu n'est point la langue des
+Juifs du jourd'hui: &amp; des-ja étoit changé du
+temps des Apôtres.</p>
+
+<p>Ilz chantent aussi en leurs Tabagies communes
+les louanges des braves Capitaines &amp; <i>Sagamos</i>,
+qui ont bien tué de leurs ennemis. Ce
+qui s'est prattiqué en maintes nations anciennement,
+&amp; se prattique encore aujourd'hui
+entre nous: &amp; se trouve approuvé &amp; étre de
+bien-seance en la sainte Ecriture au Cantique
+de Debora, aprés la defaite du Roy Sifara. Et
+quand le jeune David eux tué le grand Goliath,
+comme le Roy victorieux retournoit en Jerusalem,
+les femmes sortoient de toutes les villes, &amp; lui
+venoient au-devant avec tabours &amp; rebecs, ou
+cimbales, dansans, &amp; chantans joyeusement à deux
+choeurs qui se respondoient l'un aprés l'autre, disans:
+<i>Saul en a frappé mille,--David en a frappé dix milles</i>.
+Athénée dit que noz vieux Gaullois avoient
+des Poëtes nommez Bardes, léquels ilz reveroient
+fort: &amp; ces Poëtes chantoient de vive vois les faits
+des hommes vertueux &amp; illustres: mais ilz n'écrivoient
+rien en public, par ce que l'ecriture rend
+les hommes paresseux &amp; negligens à apprendre.
+Toutefois Charlemagne print un autre avis.
+Car il fit faire des Lais &amp; Vaudevilles en langue
+vulgaire contenans les gestes des anciens,
+&amp; voulut qu'on les fit apprendre par coeur aux
+enfans, &amp; qu'ilz les chantassent, afin que la
+memoire en demeurât de pere en fils, &amp; de race
+en race, &amp; que par ce moyen d'autres fussent invités
+à bien faire, &amp; à écrire les gestes des vaillans
+hommes. Je veux encore ici dire en passant que
+les Lacedemoniens avoient une maniere de bal
+ou danse dont ils usoient en toutes leurs fétes
+&amp; solennités, laquelle representoit les trois
+temps: sçavoir le passé, par les vieillars, qui
+disoient en chantant ce refrain, <i>Nous fumes jadis
+valeureux</i>: Le present, par les jeunes hommes
+en fleur d'âge disans: <i>Nous le sommes presentement</i>:
+L'à-venir par les enfans, qui disoient: <i>Nous le
+seront à nôtre tour</i>.</p>
+
+<p>Je ne veux m'amuser à décrire toutes les façons
+de gambades des anciens, mais il me suffit
+de dire que les danses de noz Sauvages font sans
+bouger d'une place, &amp; neantmoins sont tous
+en rond (ou à peu prés) &amp; dansent avec vehemence,
+frappans des piez contre terre, &amp; s'élevans
+comme en demi-saut: ce qui me fait souvenir
+d'un vers d'Horace, où il dit:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p><i>Nunc est bibendum, nunc pede libero</i></p>
+ <p class="i4"> <i>Pulsanda tellus............</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Et quant aux mains ils les tiennent fermées, &amp;
+les bras en l'air en forme d'un homme qui menace,
+avec mouvement d'iceux. Au regard de
+la voix il n'y en a qu'un qui chante, soit homme
+ou femme; Tout le reste fait &amp; dit, <i>Het, het</i>,
+comme quelqu'un qui aspire avec vehemence:
+&amp; au bout de chacune chanson ilz font tous
+une haute &amp; longue exclamation, disans Hé!!!
+Pour étre mieux dispos ilz se mettent ordinairement
+tout nuds, par ce que leurs robbes de
+peaux les empechent: Et s'ils ont quelques
+tétes ou bras de leurs ennemis, ilz les portent
+pendus au con, dansans avec ce beau joyau,
+dans lequel ilz mordent quelquefois, tant est
+grande leur haine méme dessus les morts. Et
+pour finir ce chapitre par son commencement,
+ilz ne font jamais de Tabagie que la danse ne
+s'ensuive: &amp; aprés s'ils prent envie au <i>Sagamos</i>,
+selon l'état de leurs affaires, il haranguera une,
+deux, ou trois heures, &amp; chaque remontrance
+demandant l'avis de la compagnie, si elle
+approuve ce qu'il propose, chacun criera en
+Hé!!! en signe d'avoeu &amp; ratification. En
+quoy il est fort ententivement écouté, comme
+nous avons veu mainte fois: &amp; méme lors
+que le sieur de Poutrincourt faisoit la Tabagie
+à nos Sauvages, <i>Membertou</i> aprés la danse
+haranguoit avec une telle vehemence, qu'il étonnoit
+le monde, remontrant les courtoisies
+&amp; témoignages d'amitié qu'ilz recevoient
+des François, ce qu'ils en pouvoient esperer
+à l'avenir: combien la presence d'iceux
+leur étoit utile, voire necessaire, pour ce
+qu'ilz dormoient seurement; &amp; n'avoient
+crainte de leurs ennemis, &amp;c.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"></p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAP. XV</h3>
+
+<p class="mid"><i>De la disposition corporele: &amp; de la Medecine<br>
+&amp; Chirurgie.</i></p>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/N.png"></span>ous avons dit au prochain chapitre
+que la danse est utile à la conservation
+de la santé. C'est aussi l'un
+des sujets pourquoy noz Sauvages
+s'y plaisent. Mais ils ont encore d'autres
+preservatifs, dont ils usent souvent, c'est à sçavoir
+les sueurs, par léquelles ilz previennent les maladies.
+Car ilz sont quelquefois touchez de cette
+Phthisie de laquelles furent endommagez les
+gens du Capitaine Jacques Quartier, &amp; du sieur
+de Monts, ce qui toutefois est rare: &amp; quand cela
+vient ils ont eu ci-devant en <i>Canada</i> l'arbre
+<i>Annedda</i>, (que j'appelle l'arbre de vie, pour
+son excellence) duquel ilz se guerissoient &amp; au
+païs des Armouchiquois ils ont encore le Salsafras,
+&amp; l'Esquine en la Floride. Les Souriquois
+qui n'ont point ces sortes de bois usent de
+sueurs que nous avons dit, &amp; pour Medecins ils
+ont leurs <i>Aoutmoins</i>, léquels à cet effect creusent
+dans terre, &amp; font uns fosse qu'ilz couvrent
+de bois, &amp; de groz grez pardessus: puis y mettent
+le feu par un conduit, &amp; le boie étant brulé
+ilz font un berceau de perche, lequel ilz couvrent
+de tout ce qu'ils ont de peaux &amp; autres
+couvertures, si bien que l'air n'y entre point
+jettent de l'eau sur lédits grez, &amp; les couvrent
+puis se mettent dans ledit berceau, &amp; avec des
+battemens <i>l'Autmoins</i> chantant, &amp; les autres
+disans (comme en leurs danses) <i>Het, hét, het</i>, ilz
+se font suer. S'il arrive qu'ilz tombent en maladie
+(car il faut en fin mourir) <i>l'Autmoin</i>
+souffle avec des exorcismes, la partie dolente, la
+leche &amp; succe: &amp; si cela n'est assez il donne la
+seignée au patient en lui dechiquetant la chair
+avec le bout d'un couteau, ou autre chose. Que
+s'ilz ne guerissent toujours il faut considerer
+que les nôtres ne le font pas.</p>
+
+<p>En la Floride ils ont leurs <i>Jarvars</i>, qui portent
+continuellement un sac plein d'herbes &amp; drogueries,
+qui sont la plus-part de verole: &amp; sufflent
+les parties dolentes jusques à en tirer le
+sang.</p>
+
+<p>Les medecins des Bresiliens sont nommez <i>Pagés</i>
+entre eux (ce ne sont point leurs <i>Caraïbes</i>, ou
+devins) qui en sucçant, comme dessus, s'efforcent
+de guerir les maladies. Mais ils en ont
+une incurable qu'ilz nomment <i>Pians</i>, provenant
+de paillardise, laquelle neantmoins les
+petits enfans ont quelquefois, ainsi que pardeça
+ceux qui sont pocquerez de verole, ce
+qui leur vient (à mon avis) de la corruption
+des peres &amp; meres. Cette contagion se convertit
+en pustules plus larges que le poulce, léquelles
+s'épandent par tout le corps, &amp; jusques
+au visage, &amp; en étans touchés ils en portent
+les marques toute leur vie, plus laids que des ladres,
+tant Bresiliens, que d'autre nation. Pour le
+traitement du malade ilz ne lui donnent rien s'il
+ne demande, &amp; sans s'en soucier autrement ne
+laissent point de faire leurs bruits &amp; tintamarres
+en sa presence, beuvans, sautans, &amp; chantans
+selon leur coutume.</p>
+
+<p>Quant aux playes, les <i>Autmoins</i> de nos Souriquois
+&amp; leurs voisins les lechent &amp; succent,
+se servans du roignon de Castor, duquel ilz mettent
+une rouelle sur la playe, &amp; se consolide ainsi.
+Les vieux Allemans (dit Tacite) n'ayant
+encor l'art de Chirurgie, en faisoient de
+méme: <i>Ilz rapportent</i> (ce fait-il) <i>leurs playes à
+leurs meres &amp; à leurs femmes, léquelles n'ont point
+d'effroy de les conter, ni de les succer: voire leur portent
+à vivre au camp, &amp; les exhortent à bien combattre: si
+bien que quelquefois les armées branlantes ont eté
+remises par les prieres des femmes, ouvrans leurs poitrines
+à leurs maris. Et depuis se sont volontiers servi de leurs
+avis &amp; conseils, auquels ils estiment qu'il y a quelque
+chose de saint</i>.</p>
+
+<p>Et comme entre les Chrétiens plusieurs ne se
+soucians de Dieu que par benefice d'inventaire,
+cherchent la guerison de leurs playes par charmes
+&amp; l'aide des devins: ainsi entre noz Sauvages
+<i>l'Autmoin</i> ayant quelque blessé à penser
+interroge souvent son dæmon, pour sçavoir s'il
+guerira ou non: &amp; jamais n'a de reponse que par
+si (si tant est que le dæmon parle à eux). Il y en
+a quelquefois qui font des cures incroyables
+comme de guerir un qui auroit le bras coupé.
+Ce que toutefois je ne sçay si je doy trouver
+étrange quand je considere ce qu'écrit le sieur
+de Busbeque au discours se son ambassade en
+Turquie, Epitre quatriéme.</p>
+
+<blockquote>
+Approchans du Bude, le Bassa nous envoye
+au-devant quelques uns de ses domestiques,
+avec plusieurs heraux &amp; officiers: Mais entre
+autre une belle troupe de jeunes hommes à
+cheval remarquables à-cause de la nouveauté
+de leur equipage. Ils avoient la téte découverte
+&amp; rase, sur laquelle ils avoient fait une longue
+taillade sanglante, &amp; fourré diverses plumes
+d'oiseaux dedans la playe, dont ruisseloit
+le pur sang: mais au lieu d'en faire semblant
+ils marchoient à face riante, &amp; la téte levée.
+Devant moy cheminoient quelques pietons,
+l'un déquels avoit les bras nuds, &amp; sur les côtez:
+chacun déquelz bras au dessus du coulde
+étoit percé d'outre en outre d'un couteau qui
+y étoit. Un autre étoit decouvert depuis la
+téte jusques au nombril, ayant la peau des reins
+tellement découpée haut &amp; bas en deux endroits
+qu'à-travers il avoit fait passer une
+masse d'armes, qu'il portoit comme nous ferions
+un coutelas en écharpe. J'en vis un autre
+lequel avoit fiché sur le sommet de sa téte
+un fer de cheval avec plusieurs clous, &amp; des si
+long temps, que les clous s'étoient tellement
+prins &amp; attachés à la chair, qu'ilz ne bougeoient
+plus. Nous entrames en cette pompe
+dans Bude, &amp; fumes menés au logis du Bassa
+avec lequel je traitay de mes affaires. Toute
+cette jeunesse peu soucieuse de blessures étoit
+dans la basse cour du logis: &amp; comme je m'amusois
+à les regarder, le Bassa m'enquit &amp; demanda
+ce qu'il me sembloit: Tout bien, fis-je,
+excepté que ces gens là font de la peau de leurs
+corps ce que je ne voudroy pas faire de ma
+robbe: car j'essayeroy de la garder entiere. Le
+Bassa se print à rire, &amp; nous donna congé.
+</blockquote>
+
+<p>Noz Sauvages font bien quelquefois des
+épreuves de leur constance, mais il faut confesser
+que ce n'est rien au pris de ceci. Car tout ce
+qu'ilz font est de mettre des charbons ardans
+sur les bras, &amp; laisser bruler le cuir, de sorte
+que les marques y demeurent toujours: ce
+qu'ilz font aussi en autres endroits du corps, &amp;
+montrent ces marques pour dire qu'ils ont grand
+courage. Mais l'ancien Mutius Scevola en
+avoit bien fait davantage, rotissant courageusement
+son bras au feu aprés avoir failli à tuer
+le Roy Porsenna. Si ceci étoit mon sujet je
+representeroy les coutumes des Lacedæmoniens
+qui faisoient tous les ans une féte à l'honneur de
+Diane, où les jeunes garçons s'éprouvoient à
+se fouetter: Item la coutume des anciens Perses,
+léquels adorans le Soleil, qu'ils appelloient
+<i>Mithra</i>, nul ne pouvoit étre receu à la confrairie
+qu'il n'eût donné à conoitre sa constance par
+quatre-vintz sortes de tourmens, du feu, de
+l'eau, du jeune, de la solitude, &amp; autres.</p>
+
+<p>Mais revenons à noz Medecins &amp; Chirurgiens
+Sauvages. Jaçoit que le nombre en soit
+petit, si est-ce que l'esperance de leur vie ne git
+point du tout en ce metier. Car pour les
+maladies ordinaires elles sont si rares pardela
+que le vers d'Ovide leur eut bien étre approprié:</p>
+
+<p class="mid"> <i>Si valeant homines ars tua Phoebe jacet:</i></p>
+
+<p>en disant <i>Si, pro Quia</i>. Aussi ces peuples vivent-ils
+un long âge, qui est ordinairement de sept
+ou huit-vints ans. Et s'ils avoient noz commoditez
+de vivre par prevoyance, &amp; l'industrie de recuillir
+l'Eté pour l'Hiver, je croy qu'ilz vivroient
+plus de trois cens ans. Ce qui se peut conjecturer
+par le rapport que nous avoit fait ci-dessus
+d'un vieillart en la Floride lequel avoit vécu ce
+grand âge. De sorte que ce n'est miracle particulier
+ce que dit Pline que les Pandoriens vivent
+deux cens ans, ou que ceux de la Taprobane
+sont encores alaigres à cent ans. Car <i>Membertou</i>
+a plus de cent ans, &amp; n'a point un cheveu
+de la téte blanc, ains seulement la barbe melée,
+&amp; tels ordinairement sont les autres. Qui plus
+est, en tout âge ils ont toutes leurs dents, &amp; vont
+à téte nue, sans se soucier de faire au moins des
+chapeaux de leurs cuirs, comme firent les premiers
+qui en userent au monde de deça. Car
+ceux du Peloponnese, &amp; les Lacedemoniens
+appelloient un chapeau [Grec: kugê], que Julius Pollux
+dit signifier une peau de chien. Et de ces chapeaux
+usent encore aujourd'hui les peuples septentrionaux,
+mais ilz sont bien fourrez.</p>
+
+<p>Ce qui ayde encore à la santé de noz Sauvages,
+est la concorde qu'ils ont entre eux, &amp; le
+peu de soin qu'ilz prennent pour avoir les commoditez
+de cette vie, pour léquelles nous nous
+tourmentons. Ilz n'ont cette ambition
+qui pardeça ronge les esprits, &amp; les remplit
+de soucis, forçant les hommes aveuglés de
+marcher en la fleur de leur âge au tombeau, &amp;
+quelquefois à servir de spectacle honteux à un
+supplice public.</p>
+
+<p>J'ose bien attribuer aussi la cause de cette
+disposition &amp; longue santé de noz Sauvages à leur
+façon de vivre qui est à l'antique, sans appareil.
+Car chacun est d'accord que la sobrieté est
+le mere de santé. Et bien qu'ilz facent quelquefois
+des excés en leurs Tabagies, ilz font assez
+de diete aprés, vivans quelquefois six jours,
+plus ou moins, de fumée de Petun, &amp; ne retournans
+point à la chasse qu'ilz ne commencent à
+avoir faim. Et d'ailleurs qu'étans alaigres ilz
+ne manquent point d'exercice soit d'une part,
+soit d'une autre. Bref il ne parle point entre eux
+de ces âges tronquez qui ne passent point quarante
+ans, qui est la vie de certains peuples d'Æthiopie
+(ce dit Pline) qui vivent de locustes (ou
+sauterelles) salées &amp; sechées à la fumée. Aussi
+la corruption n'est-elle point entre eux, qui est
+la mere nourrice des Medecins &amp; des Magistrats,
+&amp; de la multiplicité des Officiers, &amp; des
+Concionateurs publics, creés &amp; institués pour
+y donner ordre, &amp; retrencher le mal. Et neantmoins
+c'est signe d'une cité bien malade où ces
+sortes de gens abondent. Ilz n'ont point de
+procés bourreaux de noz vies, à la poursuitte
+déquels il faut consommer nos âges &amp; noz
+moyens, &amp; bien souvent on n'a point ce qui est
+juste, soit par l'ignorance du Juge, à qui on aura
+deguis; le fait, soit par la malice, ou par la
+mechanceté d'un Procureur qui vendra sa partie.
+Et de telles afflictions viennent les pleurs, chagrins,
+&amp; desolations, qui nous meinent au tombeau
+avant le terme. <i>Car tristesse</i> (dit le sage)
+<i>en a tué beaucoup, &amp; n'y a point de profit en elle.
+Envie &amp; dépit abbrege la vie, &amp; souci amene vieillesse
+devant le temps. Mais la liesse du coeur est la vie de
+l'homme, &amp; la rejouissance de l'homme lui allonge
+la vie</i>.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAP. XVI</h3>
+
+<p class="mid"><i>Exercices des hommes.</i></p>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/A3.png"></span>PRES la santé, parlons des exercices
+qui en sont suppors &amp; protecteurs.
+Noz Sauvages n'ont aucun exercice sordide, tout leur déduit
+étant ou la Guerre ou la Chasse
+(déquelz nous parlerons à-part) ou faire les outilz
+propres à cela (ainsi que Cesar témoigne
+des anciens Allemans) ou dance (&amp; de ce nous
+avons desja parlé) ou passer le temps au jeu.
+Ilz font donc des arcs &amp; fleches, arcs qui sont forts,
+&amp; sans mignardise. Quant aux fleches c'est chose
+digne d'etonnement comme ilz les peuvent faire
+si longues, &amp; si droites avec un couteau, voire
+avec une pierre tant seulement là où ilz n'ont
+point de couteaux. Ilz les empennent de plumes
+de queue d'Aigle, parce qu'elles sont fermes, &amp;
+les font bien porter en l'air: &amp; lors qu'ils en ont
+faute ilz bailleront une peau de Castor, voire
+deux, pour recouvrer une de ces queues. Pour
+la pointe, les Sauvages qui ont le traffic avec les
+François, y mettent au bout des fers qu'on leur
+porte. Mais les Armouchiquois, &amp; autres plus
+éloignez n'ont que des os faits en langue de serpent,
+ou des queues d'un certain poisson appellé
+<i>Sicnau</i>, lequel poisson se trouve aussi en
+Virginia souz le méme nom (du moins l'historien
+Anglois l'a écrit <i>Seekanauk</i>) Ce poisson et
+comme une écrevisse logé dans une coquille
+fort dure, grande comme une écuelle, au bout
+de laquelle est une pointe longue &amp; fort dure.
+Il a les yeux sur le dos, &amp; est bons à manger.</p>
+
+<p>Ilz font aussi des Masses de bois en forme de
+crosse, pour la guerre, &amp; des Pavois qui couvrent
+tout le corps, ainsi qu'avoient nos anciens
+Gaullois. Quant aux carquois, c'est du
+métier des femmes.</p>
+
+<p>Pour l'usage de la Pecherie, les Armouchiquois
+(qui ont le la chanve) font des lignes
+à pecher, mais les nôtres qui n'ont aucune culture
+de terre, en troquent avec les François,
+comme aussi des haims à appâter les poissons:
+seulement ilz font avec des boyaux, des cordes
+d'arcs, &amp; des Raquettes qu'ilz s'attachent aux
+piez pour aller sur la nege à la chasse.</p>
+
+<p>Et d'autant que la necessité de la vie les contraint
+de changer souvent de place, soit pour
+la pecherie (car chacun endroit ha ses poissons
+particuliers, qui y viennent en certaine saison)
+ils ont besoin de chevaux au changement
+pour porter leur bagage. Ces chevaux sont
+des Canots &amp; petites nasselles d'écorces, qui
+vont legerement au possible sans voile. Là
+dedans changeans de lieu ilz mettent tout ce
+qu'ils ont, femmes, enfans, chiens, chauderons,
+haches, matachiaz, arcs, fleches, carquois,
+peaux, &amp; couvertures de maisons. Ilz
+sont faits en telle sorte qu'il ne faut point vaciller,
+ni se tenir droit, quand on est dedans, ains
+étre accroupi, ou assis au fond, autrement la
+marchandise renverseroit. Ilz sont larges de
+quatre piés ou environ, par le milieu, &amp; vont
+en appointissant par les extremitez, &amp; la pointe
+relevée pour commodement passer sur les vagues.
+J'ay dit qu'ilz les font d'ecorces d'arbres,
+pour léquelles tenir en mesure, ilz les garnissent
+par-dedans de demi cercles de bois de Cedre,
+bous fort soupple &amp; obeïssant, dequoy fut faite
+l'Arche de Noé. Et afin que l'eau n'entre point
+dedans, ils enduisent les coutures (qui joignent
+lesdites écorces ensemble, lesquelles ilz font
+de racines) avec de la gomme de sapins. Ils en
+font aussi d'oziers fort proprement, léquels ils
+enduisent de la méme matiere gluante de sapins:
+chose qui témoigne qu'ilz ne manquent
+point d'esprit là où la necessité les presse.</p>
+
+<p>Plusieurs nations de deça en ont eu de méme
+au temps passé. Si nous recherchons l'Ecriture
+sainte nus trouverons que la mere de
+Moyse voyant qu'elle ne pouvoit plus celer
+son enfant, <i>elle le mit dans un coffret</i> (c'est
+à dire un petit Canot: car l'Arche de Noé &amp; ce
+Coffret est un méme mot, <i>Teva</i>, en Hebrieu)
+<i>fait de joncs, &amp; l'enduisit de bitume &amp; de poix:
+puis mit l'enfant en icelui, &amp; le posa en un rosier
+sur la rive du fleuve</i>. Et le Prophete Esaie menaçant
+les Æthiopiens &amp; Assyriens: <i>Malheur</i> (dit-il) <i>sur le
+païs qui envoye par mer des Ambassadeurs en des vaisseaux
+de papier</i> (ou joncs) <i>sur les eaux, disant:
+Allez Messagers vitement, &amp;c</i>. Les Ægyptiens
+voisins des Æthiopiens avoient au temps de
+Jules Cæsar des vaisseaux de méme, c'est à sçavoir
+de papier, qui est une écorce d'arbre, témoin
+Lucain en ce vers:</p>
+
+<p class="mid"> Consuitur bibula Memphitis cymba papyro.</p>
+
+<p>Mais venons de l'Orient &amp; Midi au Septentrion.
+Pline dit qu'anciennement les Anglois
+&amp; Ecossois alloient querir de l'étain en l'ile de
+<i>Mictis</i> avec des canots d'oziers cousus en cuir.
+Solin en dit autant, &amp; Isidore, lequel appelle
+cette façon de canots <i>Carabue</i> fait d'oziers &amp;
+environné de cuir de boeuf tout crud, duquel (ce
+dit-il) usent les pyrates Saxons, qui avec ces
+instrumens sont legers à la fuite. Sidoine de
+Polignac parlant des mémes Saxons dit:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>......cut pelle salum sulcare Brittannum</i></p>
+<p><i>Ludus, &amp; assute glaucum mare findere lembo.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Les Sauvages du Nort vers Labrador ont de
+certains petits canots long de treze ou quatorze
+piez, &amp; larges de deux, faits de cette façon
+tout couvert de cuir, méme par-dessus, &amp; n'y a
+qu'un trou au milieu où l'homme se met à genoux,
+ayant la moitié du corps dehors, si bien
+qu'il ne sçauroit perir, garnissant son vaisseau de
+vivre avant qu'y entrer. J'ose croire que la fable
+des Syrenes vient de là, les lourdaus estimans
+que ce fussent poissons à moitié hommes ou
+femmes, ainsi qu'on a feint des Centaures pour
+avoir veu des hommes à cheval.</p>
+
+<p>Les Armouchiquois, Virginiens, Floridiens,
+&amp; Bresiliens font d'une autre façon leurs canots
+(ou canoas). Car n'ayans ni haches, ni couteaux
+(sinon quelques uns de cuivre) ilz brulent
+un grand arbre bien droit, par le pié, &amp; le
+font tomber, puis prennent la longueur qu'ilz
+desirent, &amp; se servent de feu au lieu de scie, grattans
+le bois brulé avec des pierres: &amp; pour le
+creusement du vaisseau ilz font encore de méme.
+Là dedans ils se mettront demie douzaine d'hommes
+avec quelque bagage, &amp; feront de grans
+voyages. Mais de cette sorte ilz sont plus pesans
+que les autres.</p>
+
+<p>Or font-ils aussi des voyages par terre aussi
+bien que par mer, &amp; entreprendront (chose
+incroyable) d'aller vint, trente, &amp; quarante lieuës
+par les bois, sans rencontrer ni sentier, ni hôtellerie,
+&amp; sans porter aucuns vivres, fors du
+Petun, &amp; un fusil, avec l'arc au poin, le carquois sur
+le dos. Et nous en France sommes
+bien empechez quand nous sommes tant soit
+peu égarez dans quelque grande forét. S'ilz
+sont pressez de soif ils ont l'industrie de succer
+certains arbres, d'où distille une douce &amp; fort
+agreable liqueur, comme je l'ay experimenté
+quelquefois.</p>
+
+<p>Au païs de labeur, comme des Armouchiquois,
+&amp; plus outre continuellement, les hommes
+font de la poterie de terre en façon de bonnet
+de nuit, dans quoy ils font cuire leurs viandes
+chair, poisson, féves, blé, courges, &amp;c. Noz Souriquois
+en faisoient aussi anciennement à labouroient
+la terre, mais depuis que les François
+leur portent des chauderons, des féves, pois biscuit,
+&amp; autres mangeailles, ilz sont devenus
+paresseux, &amp; n'ont plus tenu conte de ces exercices.
+Mais quant aux Armouchiquois qui n'ont
+encore aucun commerce avec nous, &amp; ceux
+qui sont plus éloignés, ilz cultivent la terre,
+l'engraissent avec des coquillages, ils ont leurs
+familles distinctes, &amp; leurs parterres alentour,
+au contraire des anciens Allemans qui (ce dit
+Cæsar) n'avoient aucun champ propre, &amp; ne
+demeuroient plus d'un an en un lieu, ne vivans
+préque que de laictage, chair, &amp; fromage, leur
+étant chose trop ennuieuse d'attendre un an de
+pié quoy pour recuillir une moisson. Ce qui est
+aussi de l'humeur de noz Souriquois &amp; Canadiens,
+léquels il faut confesser n'étre point laborieux
+qu'à la chasse. Et quant aux Armouchiquois,
+ilz doivent le fruit qu'ilz reçoivent de
+la terre à leurs femmes, qui ont la peine de la
+cultiver, &amp; ce avec un croc de bois, comme j'ay
+dit ailleurs, étans employées à toutes oeuvres
+serviles. Et par ainsi n'ont aucune commandement,
+ne font filer la quenouille à leurs maris,
+&amp; ne les envoyent au marché, comme en plusieurs
+provinces de deça, &amp; particulierement
+au païs de la jalousie.</p>
+
+<p>Au regard du labourage des Floridiens, voici
+ce que Laudonniere en dit:</p>
+
+<blockquote>
+Ilz sement leur mil
+deux fois l'année, c'est à dire en Mars, &amp; en
+Juin, &amp; tout en une méme terre. Ledit mil, depuis
+qu'il est semé jusques à ce qu'il soit prét à
+cuillir, n'est que trois mois. Les six autres mois
+ilz laissent reposer la terre. Ilz recuillent aussi
+des belles citrouilles &amp; de fort bonne féves.
+Ilz ne fument point leur terre: seulement quand
+ilz veulent semer, ilz mettent le feu dedans les
+les herbes qui sont creues durant les six mois, &amp; les
+font toutes bruler. Ilz labourent leur terre d'un
+instrument de bois qui est fait comme une
+mare ou houe large, dequoy l'on laboure les vignes
+en France: ilz mettent deux grans de
+mil ensemble. Quant il faut ensemencer les
+terres, le Roy commande à un des siens de
+faire tous les jours assembler ses sujets pour se
+trouver au labeur, durant lequel le Roy leur
+fait faire force breuvage duquel nous avons
+parlé. En la saison que l'on recueille le mil, il
+est tout porté en la maison publique, là où il est
+distribué à chacun selon sa qualité. Ilz ne sement
+que ce qu'ilz pensent qui leur est necessaire pour
+six mois, encore bien petitement: car
+durant l'Hiver, ilz se retirent trois ou quatre mois
+de l'année dedans les bois: là où ilz font de
+petites maisons de palmites pour se tenir à couvert,
+&amp; vivent là de gland, de poisson qu'ilz pechent,
+d'huitres, de cerfs, poules d'Inde, &amp; autres
+animaux qu'ilz prennent.
+</blockquote>
+
+<p>
+Et puis qu'ils ont des villes &amp; maisons, ou
+cabannes, je puis bien encore mettre ceci entre
+leurs exercices. Quant aux villes ce sont multitude
+de cabannes faites les unes en pyramides,
+les autres en forme de toict, les autres comme
+des berceaux de jardin, environnées comme de
+haute pallissades d'arbres joints l'un auprés de
+l'autre, ainsi que j'ay representé la ville de
+<i>Hochelaga</i> en ma Charte de la grande riviere de
+<i>Canada</i>. Au surplus ne se faut étonner de cette face
+de ville qui pourroit sembler chetive; veu que les
+plus belles de Moscovie ne sont pas mieux fermées.</p>
+
+<p>Les anciens Lacedemoniens ne vouloient point
+d'autres murailles que leur courage &amp; valeur.
+Avant le Deluge Cain edifia une ville qu'il nomma
+<i>Henot</i>, mais il sentoit l'ire de Dieu qui le
+poursuivoit, &amp; avoit perdu toute asseurance. Les
+hommes n'avoient que des cabannes &amp; pavillons,
+comme il est écrit de Jabal fils de Hada,
+<i>qu'il fut pere des habitans és tabernacles, &amp; des
+pasteurs</i>. Aprés le Deluge on edifia la tour de Babel,
+mais ce fut folie. Tacite décrivant les moeurs
+des Allemans, dit que de son temps ilz n'avoient
+aucun usage ni de chaux, ni de tuilles. Les Bretons
+Anglois encore moins. Noz Gaulois
+étoient alors dés plusieurs siecles civilisez. Mais
+si furent-ilz long temps au commencement sans
+autres habitations que de cabannes: &amp; le premier
+Roy Gaullois qui batit villes &amp; maisons
+fut <i>Magnus</i> lequel succeda à son pere le sage
+<i>Samothes</i> trois cens ans aprés le deluge, huit ans
+aprés la nativité d'Abraham, &amp; le cinquante-unieme
+du regne de <i>Ninus</i>, ce dit Berose Chaldeen.
+Et nonobstant qu'ils eussent des edifices
+ilz couchoient neantmoins à terre sur des peaux
+Comme noz Sauvages. Et comme on imposoit
+anciennement des noms qui contenoient les
+qualités &amp; gestes des personnes, <i>Magnus</i> fut ainsi
+appellé, pource qu'il fut le premier edificateur.
+Car en langue Scythique &amp; Rameniaque (d'où
+sont venus les Gaullois peu aprés le Deluge)
+&amp; en langue antique Gaulloise <i>Magnus</i> signifie
+Edificateur, dit le méme autheur, &amp; l'a fort bien
+remarqué Jehan Annius de Viterbe: d'où viennent
+noz noms de villes <i>Rothomagnus Neomagnus,
+Noviomagnus</i>. Philosophes Gaullois furent (avant les
+les Druides) appelez Samocheens, comme rapporte
+Diogenes Laertius, lequel confesse que
+la Philosophie a commencé par ceux que la vanité
+Gregoise a appellé Barbares.</p>
+
+<p>J'adjouteray ici pour exercice de noz Sauvages
+le jeu de hazard, à quoy ilz s'affectionnent
+de telle façon, que quelquefois ilz jouent tout
+ce qu'ilz ont, jusques à leurs femmes: &amp; Jacques
+Quartier écrit le méme de ceux de <i>Canada</i>
+au temps qu'il y fut. Vray est que quant aux
+femme jouées la delivrance n'en est pas aisée,
+&amp; se moquent volontiers du gaigneur en le
+montrant au doigt. Or quant à leur maniere de
+jeu je n'en puis distinctement parler. Car étant
+pardela ne pensant point à écrire ceci, je n'y ay
+pas pris garde. Ilz mettent quelque nombre de
+féves colorées &amp; peintes d'un coté, dans un
+plat: &amp; ayans étendu une peau contre terre,
+jouent là dessus, frappans du plat sur cette
+peau, &amp; par ce moyen les féves sautent en
+l'air, &amp; ne tombent pas toutes de la part qu'elles
+sont colorées, &amp; en cela git le hazard: &amp; selon
+la rencontre ils ont certain nombre de
+tuyaux de joncs qu'ilz distribuent au gaigneur
+pour faire le compte.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"></p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAP XVII</h3>
+
+<p class="mid"><i>Des Exercices des femmes.</i></p>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L2.png"></span>A femme dés le commencement
+a eté baillée à l'homme non seulement
+pour l'aider &amp; assister, mais
+aussi pour étre le receptacle de la
+generation. Le premier exercice
+donc que je lui veux donner aprés qu'elle est
+mariée, c'est de faire des beaux enfans, &amp; assister
+son mary en cet oeuvre: car ceci est la fin du
+mariage. Et pour-ce fort bien &amp; à propos est
+elle appellée <i>Nekeve</i> en Hebrieux, c'est à
+dire <i>percée</i>, pour-ce qu'il faut qu'elle soit percée
+si elle veut imiter la Terre nôtre commune
+mere, laquelle au renouveau desireuse de produire
+des fruits, ouvre son sein pour recevoir
+les pluies &amp; rousées que le ciel verse dessus elle.
+Or, je trouve que cet exercice sera fort requis à
+ceux qui voudront habiter la Nouvelle-France,
+pour y produire force creatures qui chantent
+les louanges de Dieu. Il y a de la terra
+assez pour les nourrir, moyennant qu'ilz veuillent
+travailler: &amp; ne sera leur condition si miserable
+qu'elle est à plusieurs pardeça, qui cherchent
+à s'occuper, &amp; ne trouvent point: &amp; aprés
+qu'ilz trouvent, bien souvent leur travail est
+ingrat. Mais là, celui qui voudra prendre plaisir,
+&amp; comme se jouer à un doux travail, il sera
+asseuré de vivre sans servitude &amp; que ses enfans
+feront mieux que lui. Voila donc le premier
+exercice de la femme que de travailler à la generation,
+qui est un oeuvre si beau &amp; si meritoire,
+que le grand Apôtre saint Paul, pour consoler
+ce sexe de sa peine &amp; de ses douleurs, a dit,
+<i>que la femme sera sauvée par la generation des enfans,
+s'ilz demeurent en foy, &amp; dilection, &amp; sanctification,
+avec sobrieté</i>, c'est à dire, si elle les instruit en telle
+sorte qu'on reconoisse la pieté de la mere par
+la bonne nourriture des enfans.</p>
+
+<p>Ce premier &amp; principal article deduit, venons
+aux autres. Noz femmes Sauvages aprés
+avoir produit les fruits de cet exercice, par je
+ne sçay quelle pratique font (sans loy) ce qui
+toit commandé en la loy de Moyse touchant
+la purification. Car elles se cabannent à part &amp;
+n'ont connoissance de leurs maris de trente, voire
+quarante jours: pendant léquels neantmoins
+elles ne laissent d'aller deça &amp; delà où elles ont
+affaire, portant leurs enfans avec elles, &amp; en
+ayans le soin.</p>
+
+<p>J'ay dit au chapitre de la Tabagie qu'entre
+les Sauvages les femmes ne sont point en si
+bonne condition qu'anciennement entre les
+Gaullois &amp; Allemans. Car (au rapport méme de
+Jacques Quartier) elles travaillent plus que
+les hommes, dit-il soit en la pecherie, soit
+au labour, ou autre chose. Et neantmoins elles ne
+sont point forcées, ni tourmentées, mais elles
+ne font ni en leurs Tabagies, ni en leurs conseils,
+&amp; font les oeuvres serviles, à faute de serviteurs.
+S'il y a quelque chasse morte, elles la vont
+dépouiller &amp; querir, y eust-il trois lieuës, &amp;
+faut qu'elles la trouvent à la seule circonstance
+du lieu qui leur sera representé de paroles. Ceux
+qui ont des prisonniers les employent aussi à cela,
+&amp; autres labeurs, comme à aller querir du
+bois avec leurs femmes: qui est une folie à eux
+d'aller querir du bois sec &amp; pourri bien loin
+pour eux chauffer, encores qu'ilz soient en pleine
+forét. Vray est qu'ilz se fachent de la fumée
+ce qui peut étre cause de cela.</p>
+
+<p>Pour ce qui est de leurs menus exercices,
+quant l'Hiver vient elles preparent ce qui est
+necessaire pour s'opposer à ce rigoureux adversaire,
+&amp; font des nattes de jonc dont elles garnissent
+leurs cabannes, &amp; d'autres pour s'asseoir
+dessus, le tout fort proprement, mémes baillans
+des couleurs à leurs joncs elles y font des
+compartimens d'ouvrages semblables à ceux de noz
+jardiniers, avec telle mesure, qu'il n'y a que redire.
+Et d'autant qu'il faut aussi vétir le corps
+elles conroyent &amp; addoucissent des peaux de
+Castors, d'Ellans, &amp; autres, aussi bien qu'on
+sçauroit faire ici. Si elles sont petites, elles en
+coudent plusieurs ensemble, &amp; font des manteaux,
+manches, bas de chausses, &amp; souliers, sur
+toutes léquelles choses elles font des ouvrages
+qui ont fort bonne grace. Item elles font des
+Paniers de joncs, &amp; de racines, pour mettre
+leurs necessitez, du blé, des féves, des pois, de la
+chair, du poisson, &amp; autres. Des bourses aussi de
+cuir, sur léquelles elles font des ouvrages dignes
+d'admiration avec du poie de Porc-epic coloré
+de rouge, noir, blanc, &amp; bleu, qui sont les couleurs
+qu'elles font, si vives, que les nôtres ne
+semblent point en approcher. Elles s'exercent
+aussi à faire des écuelles d'ecorces pour boire, &amp;
+mettre leurs viandes, qui sont fort belles selon
+la matiere. Item les écharpes, carquans, &amp; brasselets
+qu'elles &amp; les hommes portent (lesquels
+ils appellent <i>Matachia)</i> sont de leurs ouvrages.
+Quand il faut depouiller des arbres sur le Printemps,
+ou l'Eté, pour de l'écorce couvrir leurs
+maisons, ce sont elles qui font cela: comme
+aussi elles travaillent à l'oeuvre des Canots &amp;
+petits bateaux quant il en faut faire: &amp; au labourage
+de la terre és païs où ilz s'y addonnent:
+en quoy elles prennent plus de peine que les
+hommes, léquels trenchent du Gentil-homme,
+&amp; ne pensent qu'à la chasse ou à la guerre. Et
+nonobstant leurs travaux encore ayment elles
+communement leurs maris plus que deça. Car
+on e'en voit point entre-elles qui se remarient
+sur le tombeau d'iceux, c'est à dire incontinent
+aprés leur decez, ains attendent un long temps.
+Et s'il a eté tué elles ne mangeront point de
+chair, ny ne convoleront à secondes nopces
+qu'elles n'en ayent veu la vengeance faite: témoignage
+de vray amitié (qui se trouve rarement
+entre nous) &amp; de pudicité tout ensemble.
+Aussi avient-il peu souvent qu'ils ayent des
+divorces que volontaires. Et s'ils étoient Chrétiens
+ce seroient des familles entre léquelles
+Dieu se paliroit &amp; demeureroit, comme il est
+bien-seant qu'il soit pour avoir un parfait repos:
+or autrement ce n'est que tourment &amp; tribulation
+que le Mariage. Ce que les Hebrieux
+étans speculateurs &amp; perquisiteurs és choses
+saintes, par une subtile animadversion ont fort
+bien remarqué, disant Aben Hezra qu'au nom
+de l'homme [Hébreu: Isch], &amp; de la femme [Hébreu: Ischa],
+le nom de Dieu [Hébreu: AH], Seigneur, est contenu:
+Et si on ôte les deux lettres qui font ce nom
+de Dieu, il y demeurera ces deux mots [Hébreux: Esch ve Esch]
+qui signifient <i>feu &amp; feu</i>, c'est à dire
+que Dieu ôté, ce n'est qu'angoisse, tribulation,
+amertume &amp; douleur.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAP. XVIII</h3>
+
+<p class="mid"><i>De la Civilité.</i></p>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/I2.png"></span>L ne faut attendre de nos Sauvages
+cette civilité que les Scribes &amp;
+Pharisiens requeroient és Disciples
+de nôtre Seigneur. Aussi leur
+curiosité trop grande leur fit faire
+une réponse digne d'eux. Car ils avoient
+introduit des ceremonies &amp; coutumes en la Religion,
+qui repugnoient au commandement de
+Dieu, léquelles ilz vouloient étroitement étre
+observées, enseignans l'impieté souz le nom de
+pieté. Car si un mauvais enfant bailloit au tronc
+que qui appartenoit à son pere, ou à sa mere, ilz le
+justifoient (pour tirer ce profit) contre le
+commandement de Dieu, qui a sur toutes choses
+recommandé aux enfans l'obeissance &amp; reverence
+envers ceux qui les ont mis au monde, qui
+sont l'image de Dieu, lequel n'a que faire de nos
+biens, &amp; n'a point agreable l'oblation qui lui
+est faite du bien d'autrui. Or cette civilité dont
+parle l'Evangile, regardoit le lavement des
+mains, lequel nôtre Seigneur ne blame point
+sinon entant qu'à faute de l'avoir gardé ils en
+faisoient un gros peché.</p>
+
+<p>En ces manieres de civilitez je n'ay dequoy
+louer noz Sauvages, car ilz ne se lavent point és
+repas s'ilz ne sont exorbitamment sales: &amp; n'ayans
+aucun usage de linge, quant ils ont les mains
+grasses ilz sont contraints de les torcher à leurs
+cheveux, ou aux poils de leurs chiens. De pousser
+dehors les mauvais vents de l'estomach, ilz
+n'en font difficultez parmi les repas: comme ne
+font par deça plusieurs Allemans &amp; autres.</p>
+
+<p>N'ayans les artifices de menuiserie, ilz dinent
+sur la grande table du monde, étendans une
+peau là où ilz veulent manger, &amp; sont assis en
+terre. Les Turcs en font de méme. Noz vieux
+Gaullois n'étoient pas mieux, léquelz Diodore
+dit avoir fait pareille chose, étendans à terre des
+peaux de chiens, ou de loups, sur léquelles ilz
+dinoient à soupoient, se faisans servir par des
+jeunes garsons. Les Allemans encore plus rustiquement.
+Car ilz n'avoient pas tant de delicatesse
+que nôtre nation, laquelle Cesar dit avoir
+en l'usage de mille choses par le moyen des navigations
+de mer, dont ils accommodoient les peuples
+de civilité, &amp; plus d'humanité que les autres
+de leur nation, par la communication des nôtres.</p>
+
+<p>Quant aux caresses qu'ilz se font les uns aux
+autres arrivans de loin, le recit est fort sommaire.
+Car plusieurs fois nous avons veu arriver
+des Sauvages forains au Port-Royal, léquels
+descendus à terre, sans discours s'en alloient
+droit à la cabane de <i>Membertou</i>, lè où ilz
+s'asseoient, &amp; se mettoient à pétuner, &amp; aprés avoir
+bien petuné, bailloient le petunoir au plus apparent,
+&amp; delà consecutivement aux autres:
+puis au bot de demie heure commençoient à parler.
+Quand ils arrivoient chez nous, la salutation
+estoit <i>Ho, ho, ho</i>, &amp; ainsi font ordinairement:
+Mais de faire des reverences &amp; baise-main,
+ilz ne se conoissent point à cela, sinon
+quelques particuliers qui s'efforcent de se conformer
+à nous, &amp; ne nous venoient gueres voir
+sans chapeau, afin de nous saluer par une action
+plus solennelle.</p>
+
+<p>Les Floridiens ne font aucune entreprise,
+qu'ilz n'assemblent par plusieurs fois leur Conseil:
+&amp; en ces assemblées ilz se saluent quant ils
+arrivent. Le <i>Paraousti</i> (que Laudonniere appelle
+Roy) se met seul sur un siege qui est plus
+haut que les autres: là où les uns aprés les autres
+le viennent saluer, &amp; commencent les plus
+anciens leur salut, haussans les deux mains par deux
+fois à la hauteur de leur visage, disans
+<i>Ha, he, ya, ha, ha</i>, &amp; les autres répondent <i>Ha, ha</i>.
+Et s'asseoient chacun sur des sieges qui sont tout à lentour
+de la maison du Conseil.</p>
+
+<p>Or soit que la salutation <i>Ho, ho</i>, signifie
+quelque chose, ou non (car je n'y sçay aucune
+signification particuliere) c'est toutefois une
+salutation de joye, &amp; la seule voix <i>Ho, ho</i>, ne se peut
+faire que ce ne soit quasi en riant, témoignans
+par là qu'ilz sont joyeux de voir leurs amis. Les
+Grecs n'ont jamais eu autre chose en leurs salutations
+qu'un témoignage de joye avec leur [Grec: chyre],
+qui signifie <i>Soyez joyeux</i>: ce que Platon
+ne trouvant bon étoit d'avis qu'il vaudroit
+mieux dire [Grec: sophrones], <i>soyez sage</i>.
+Les Latins ont eu leur <i>Ave</i>, qui est un souhait de bon-heur:
+quelquefois aussi <i>Salve</i>, qui est un desir de santé
+à celui qu'on salue: &amp; ne sçay à quel propos on
+nous a fourré ce mot parmi noz prieres. Les
+Hebrieux avoient le Verbe [Hebreu: <i>Shchlam</i>], que
+est un mot de paix &amp; de salût. Suivant quoy
+nôtre Sauveur commanda à ses Apôtres de saluer
+les maisons où ils entreroient, c'est à dire
+(selon l'interpretation de la version ordinaire)
+de leur annoncer la pais: laquelle salutation de
+paix étoit dés les premier siecles parmi le peuple
+de Dieu. Car il est écrit que Jetro beau-pere
+de Moyse venant se conjouir avec lui des
+graces que Dieu lui avoit fait &amp; à son peuple
+par la delivrance du païs d'Ægypte, <i>Moyse sortit
+au-devant de son Beau-pere, &amp; s'étant prosterné, le
+baisa: &amp; se saluerent l'un l'autre en paroles de paix</i>.
+Nous autres disons <i>Dieu vous garde, Dieu vous doint
+le bon-jour</i>. Item <i>Le bon soir</i>. Toutefois il
+y en a plusieurs qui ignoramment disent, <i>Je
+vous donne le bon jour, le bon soir</i>: Façon de parler
+que seroit mieux seante par desir &amp; priere à Dieu
+que cela soit. Les Anges ont quelquefois salué
+les hommes, comme celui qui dit à Gedeon:
+<i>Tres-fort &amp; vaillant homme, le Seigneur est avec toy</i>,
+&amp; celui qui dit à la Vierge mere de nôtre Sauveur:
+<i>Bien te soit pleine de grace, le Seigneur est avec toy</i>.
+Mais Dieu ne salue personne, car c'est à
+lui à donner le salut, non point à le souhaiter
+par priere.</p>
+
+<p>Les Payens avoient encore une civilité de
+saluer ceux qui éternuoient, laquelle nous avons
+retenue d'eux. <i>Et l'Empereur Tibere homme le plus
+triste du monde</i> (ce dit Pline) <i>vouloit qu'on le saluât
+en éternuant, encores qu'il fût en coche, &amp; c. Toutes
+ces ceremonies &amp; institutions</i> (dit le méme) <i>sont
+venues de l'opinion de ceux qui estiment les Dieux
+assister à nos affaires</i>. De ces paroles se peut aisément
+conjecturer que les salutations des Payens
+étoient prieres &amp; voeux de santé, ou autre
+bon-heur, qu'ilz faisoient aux Dieux.</p>
+
+<p>Et comme ilz faisoient telles choses aux rencontres,
+aussi avoient-ilz le mot <i>Vale</i> (portez-vous
+bien: soyez sain) à la departie: mémes aux
+lettres missives, léquelles aussi ilz commençoient
+par ces mots: <i>Si vous vous portez
+bien, cela va bien: je me porte bien</i>. Mais Seneque dit
+que cette bonne coutume faillit de son temps:
+comme entre nous, c'est aujourd'hui écrire en
+villageois de mettre au bout d'une lettre missive,
+<i>Je prie Dieu qu'il vous tienne en santé</i>: qui étoit
+une façon sainte &amp; Chrétienne par le passé. Au
+lieu de ce <i>Vale</i>, qui se trouve souvent en l'Ecriture
+sainte, nos disons en nôtre langage, <i>A Dieu</i>, desirans
+non seulement santé à nôtre ami,
+mais aussi que Dieu soit sa garde.</p>
+
+<p>Les Chinois (qui sur tous les peuples du monde
+sont ceremonieux) n'ont aucun mot significatif
+en leurs salutations, disans seulement <i>Zin, Zin</i>,
+à la rencontre, qui ne signifie rien: ains est un
+mot de civilité. Et comme la robbe longue à larges
+manches, est leur vétement ordinaire; ayans les
+bras croisés dans icelles, ilz les haussent &amp; baissent
+seulement, en disant leur <i>Zin, zin</i>, sans accollade
+ny baiser, ou inclination des piés.</p>
+
+<p>Or noz Sauvages n'ont aucune salutation pour
+la departie, sinon l'Adieu qu'ils ont apris de nous.
+Moins encore ont-ils l'usage du baiser soit en l'action
+de l'amour, soit à l'arrivée, ou au partir de
+quelque lieu, soit à rendre honneur par l'inferieur
+au superieur, comme c'étoit la coutume és siecles
+plus vieux, ainsi que nous le voyons en l'histoire
+de la Genese, où le Roy Pharaon dit à Joseph:
+<i>Tu seras sur ma maison, &amp; tout mon peuple te baisera
+la bouche</i>. Et au Psalme deuxiéme: <i>Baisez le Fils
+de peur qu'il ne se courrouce, &amp;c</i>. qui est une façon
+d'homage gardée méme envers noz Rois, comme
+a observé le sieur du Tillet en son Recueil
+des maisons de France. Le mesme se remarque en
+l'histoire de la passion où le traitre Judas baisa son
+maistre nôtre Sauveur en signe d'honneur. Ce qui
+a esté suivi envers plusieurs Empereurs Romains,
+comme on peut voir és Memoires de Capitolin,
+Ammian Marcelin, &amp; au Panegyrie de
+Trajan, où est remarqué que Maximin le jeune
+étoit superbe és salutations, donnant les mains
+à baiser, &amp; permettant qu'on lui baisat les genoux,
+voire les piés. Ce que Maximin l'ainé n'avoit
+oncques voulu souffrir, disant: <i>Ja les Dieux
+ne permettent qu'aucun homme de franche condition
+ne baise les piés</i>. Car il n'y avoit que les esclaves
+qui fissent cette submission. Et à ce propos Sallian
+Evéque de Marseille écrivant à Hypatius:
+<i>Si tu ne peux</i> (dit il) <i>à-cause de ton absence baiser des
+lévres les piés de tes pere &amp; mere, baise-les au moins par
+desir &amp; prieres comme esclave: baise-leur les mains
+comme nourrissonne: baise-leur la bouche comme fille</i>.</p>
+
+<p>Tertullian grand censeur des abus met entre
+les actes d'idolatrie beaucoup de choses moindres
+que tels baise-piés, disant que <i>c'est idolatrie
+tout ce qui s'éleve outre la mesure de l'honneur humain
+à la ressemblance de la hautesse divine. Car certes</i>
+(adjoute-il) <i>l'inclination de la teste n'est point deue
+à la chair, ni au sang, mais à Dieu seul</i>. Plusieurs
+Princes d'aujourd'hui se font servir à genoux.
+Mais le grand Seigneur Empereur des Turcs
+ne souffre point d'agenouillemens devant
+soy, disant qu'il faut laisser ce devoir à Dieu,
+auquel on ne peut rendre davantage: ains se
+contente d'une humble submission de téte, la main
+la poitrine. Ce qui étoit l'adoration de laquelle
+est parlé en la version vulgaire de la bible,
+quant on faisoit la reverence au Roy, ou le
+Roy la faisoit è autrui: ainsi qu'il est escrit de
+Salomon qu'il adora sa mere Bersabée.</p>
+
+<p>Mais je laisse ceci pour revenir à noz baisers
+salutatoires, déquels les Payens anciens usoient
+aussi bien à la departie, comme à l'arrivée, ainsi
+que nous pouvons recuillir de Suetone en la
+vie de Neron, là où il dit que <i>ni arrivant, ni s'en
+allant, il ne daigna oncq donner un baiser à aucun</i>.
+C'a eté aussi une coutume fort ancienne &amp; authorisée
+par la Nature de se baiser entre les amourettes,
+dequoy méme font mention les loix Imperiales.
+Mais noz Sauvages étoient, je pense
+brutaux avant la venue des François en leur
+contrées: car ilz n'avoient l'usage de ce doux
+mile que succent les amans sur les levres de
+leurs maistresses, quant ilz se mettent à colombiner
+&amp; preparer la Nature à rendre les offrandes
+de l'amour sur l'autel de Cyris. Neantmoins
+s'il faut conclurre ce discours par son
+commencement, ilz sont louables en l'obeissance
+qu'ilz rendent aux peres &amp; aux meres,
+aux commandemens déquels ils obeissent, les
+nourrissent en leur vieillesse, &amp; les defendent
+contre leurs ennemis. Et ici (chose malheureuse)
+on voit souvent des procés des enfans
+contre les peres: on voit des livres publiez.
+<i>De la puissance paternelle</i>, sur ce que les enfans se
+derobent de leur obeissance. Acte indigne d'enfans
+Chrétiens, auquels on peut approprier le
+propos de <i>Turnus Herdonius</i> recité en Tite Live,
+disant que <i>nulle plus brieve conoissance de cause &amp;
+expedition ne peut étre que celle d'entre le pere &amp; le
+fils, dont les differens se peuvent vuider à peu de paroles.
+S'il n'obeit à son pere, sans aucune doute malheur
+lui aviendra</i>. Et la parole de Dieu qui foudroye, dit:
+<i>Maudit celui qui n'honore son pere &amp; sa mere,
+&amp; tout le peuple dira, Amen.</i></p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAP. XIX</h3>
+
+<p class="mid"><i>Des Vertus &amp; Vices des Sauvages.</i></p>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/L4.png"></span>A Vertu, comme la Sagesse, ne laisse pas de
+loger sous un vil habit. Les nations Septentrionales
+ont eté les dernieres civilisées. &amp;
+neantmoins avant cette civilité elles ont fait de
+grandes choses. Noz Sauvages, quoy que
+nuds, ne laissent d'avoir les Vertus qui se trouvent
+és hommes civilisés. Car <i>Un chacun</i> (dit
+Aristote) <i>dés sa naissance ha en soy les principes
+&amp; semences des vertus</i>. Prenant donc les quatre
+Vertus per leurs chefs, nous trouverons
+qu'ils en participent beaucoup. Car premierement
+pour ce qui est de la Force &amp; du Courage, ils
+en ont autant que pas une nation des
+Sauvages (je parle de noz Souriquois, &amp; leurs
+alliez) de maniere que dix d'entre eux se hazarderont
+toujours contre vint Armouchiquois:
+non qu'ilz soient du tout sans crainte
+(chose que le sus-allegué Aristote en ses Ethiques
+reproche aux anciens Celtes-Gaullois, qui
+ne craignoient rien, ny les mouvemens de la
+terre, ni les tempétes de la mer, disant que
+cela est le propre d'un étourdi) mais avec le
+courage qu'ils ont, ils estiment que la prudence
+leur donne beaucoup d'avantage. Ilz craignent
+donc: mais c'est ce que tous les hommes sages
+craignent, qui est la mort, laquelle est terrible &amp;
+redoutable, comme celle qui raffle tout où elle
+passe. Ilz craignent le deshonneur, &amp; le reproche,
+mais cette crainte est cousine germaine de
+la Vertu. Ilz sont excités à bien faire par l'honneur,
+d'autant que celui entre eux est toujours
+honoré, &amp; s'acquert du renom, qui a fait quelque
+bel exploit. Ayans ces choses à eux propres,
+ilz sont en la Mediocrité, qui est le siege de la
+Vertu. Un point rend en eux cette Vertu de
+Force &amp; Courage, imparfaite; qu'ils sont trop
+vindicatifs, &amp; en cela mettent leur souverain
+contentement, ce qui degenere à la brutalité.
+Mais ilz ne sont seuls: car toutes ces nations
+tant qu'elles se peuvent étendre d'un pole à
+l'autre, sont frappées de ce coin. La seule religion
+Chrétienne les peut faire venir à la raison,
+comme elle fait aucunement entre nous (je dy
+aucunement, pour ce que nous avons des hommes
+fort imparfaits aussi bien que les Sauvages)
+&amp; en la Chrétienté est ce bien que deux Roys se
+guerroyans, il y a un Pere commun, qui (quasi
+semblable en ce regard aux anciens Fecialiens
+de Rome) met la paix entre eux, &amp; compose le
+different, s'il y a moyen, ne permettant qu'on
+en vienne aux mains, sinon quand tout est desesperé:
+Celui que je veux dire est le grand Evéque
+de Rome dispensateur des secrets de Dieu,
+lequel en noz jours nous a procuré le benefice
+de la paix de laquelle heureusement nous jouissons,
+traitée à Vervin lieu de ma naissance, où
+je fis (aprés icelle conclue &amp; arretée) deux
+actions de graces en forme de Panegyrique à
+Monseigneur le Legat Alexandre de Mecicis
+Cardinal de Florence, depuis Pape Leon XI,
+imprimées à Paris.</p>
+
+<p>La temperence est une autre vertue consistant
+en la Mediocrité és choses qui concernent
+la volupté du corps: car pour ce qui regarde l'esprit
+celuy n'est point appellé temperant ou intemperent,
+qui est poussé d'ambition, ou de desir
+d'apprendre, ou qui passe les journées à
+baguenauder. Et pour ce qui est du corporel la
+temperance, ou intemperance, ne vient point
+è toutes choses qui pourroient étre sujettes à
+noz sens, si ce n'est par accident: comme à une
+couleur, à un pourtrait, item à des fleurs &amp;
+bonnes odeurs: item à des chansons &amp; auditions
+de harangues, ou comedies: mais bien à ce qui
+est sujet à l'attouchement, &amp; à ce que l'odorat
+recherche par des artifices, comme au boire &amp;
+manger, aux parfums, à l'acte Venerien, au jeu
+de paume, à la lucte, à la course, &amp; semblables.
+Or toutes ces choses dependent de la volonté.
+Ce qu'étant, c'est à faire à l'homme à sçavoir
+commander à son appetit.</p>
+
+<p>Noz Sauvages n'ont point toutes les qualitez
+requises à la perfection de cette Vertu. Car
+pour les viandes il faut confesser leur intemperance
+quand ils ont dequoy, &amp; mangent perpetuellement
+jusques à se lever la nuit pour faire
+Tabagie. Mais attendu que pardeça plusieurs
+sont autant vicieux qu'eux, je ne leur veux point
+étre rigoureux censeur. Quant aux autres actions
+il n'y a rien plus à reprendre en eux qu'en nous:
+voire je diray que moins, en ce qui est de l'acte
+Venerien, auquel ilz sont peu addonnez: sans
+toutefois comprendre ceux de la Floride &amp;
+païs chauds, déquels nous avons parlé ci-dessus.</p>
+
+<p>La liberalité est une vertu autant louable
+comme l'Avarice &amp; la Prodigalité ses collateraux
+sont blamables. Elle consiste à donner &amp;
+recevoir, mais plutot à donner en temps &amp; lieu,
+&amp; par occasion, sans excés. Cette vertu est propre
+&amp; bien-seante aux grans, qui sont comme
+dispensateurs des biens de la terre, que Dieu a
+mis entre leurs mains pour en user liberalement,
+c'est à dire en élargir à celui qui n'en a point:
+ne point étre excessif en dépense non necessaire,
+ny trop retenu là où il faut montrer de la
+magnificence.</p>
+
+<p>Nos sauvages sont louables en l'exercice de
+cette Vertu, selon leur pauvreté. Car comme
+nous avons quelquefois dit, quand ilz se visitent
+les uns les autres ilz se font des presens mutuels.
+Et quand il arrive vers eux quelque <i>Sagamos</i>
+François ilz luy font de méme, jettans à ses
+piez quelque pacquet de Castors, ou autre pelleterie,
+qui sont toutes leurs richesses. Et firent
+ainsi au sieur de Poutrincourt mais il ne les
+print point à son usage, ains les mit en magazin
+du sieur de Monts, pour ne contrevenir au privilege
+à luy donné. Cette façon de faire dédits
+Sauvages ne provient que d'une ame liberale,
+&amp; qui a quelque chose de bon. Et quoy qu'ilz
+soyent bien aises quand on leur rend la pareille,
+si est-ce qu'ilz commencent la chance, &amp; se
+mettent en hazard de perdre leur marchandise.
+Et puis, qui est-ce d'entre nous qui fait plus
+qu'eux, c'est à dire, qui donne si ce n'est en
+intention de recevoir: Le Poëte dit:</p>
+
+<p class="mid"> <i>Nemo suas gratis perdere vellet opes.</i></p>
+
+<p>Il n'y a personne qui donne à perte. Si un grand
+donne à un petit, c'est pour en tirer du service.
+Méme ce qui se donne aux pauvres, c'est pour
+recevoir le centuple, selon la promesse de l'Evangile.
+Et pour montrer la galantise de nosdits
+Sauvages, ilz ne marchandent point volontiers,
+&amp; se contentent de ce qu'on leur baille honnetement,
+meprisans &amp; blamans les façons de faire
+de noz mercadens qui barguignent une heure
+pour marchander une peau de Castor: comme
+je vi étant à la riviere Saint-Jehan, dont j'ay
+parlé ci-dessus, qu'ils appelloient Chevalier jeune
+Marchant de Saint-Malo, <i>Mercateria</i>, qui est
+mot d'injure entre eux emprunté des Basques,
+signifiant comme un racque-de-naze. Bref ilz
+n'ont rien que d'honnéte &amp; liberal en matiere
+de permutation. Et voyans les façons de faire
+sordides de quelques uns des nôtres, ilz demandoient
+quelque fois qu'est-ce qu'ilz venoient
+chercher en leur païs, disans qu'ils ne vont
+point au nôtre: &amp; que puis que nous sommes
+plus riches qu'eux nous leur devrions bailler
+liberalement ce que nous avons.</p>
+
+<p>De cette vertu nait en eux une Magnificence,
+laquelle ne peut paroitre, &amp; demeure cachée,
+mais ilz ne laissent d'en étre éguillonnez, faisant
+tout ce qu'ilz peuvent pour recevoir leurs amis
+quand ilz les viennent voir. Et vouloit bien
+<i>Membertou</i> qu'on luy fit l'honneur de tirer nôtre canon
+quand il arrivoit, pource qu'il voyoit qu'on
+faisoit cela aux Capitaines François en tel cas,
+disant que cela luy étoit deu puis qu'il étoit
+<i>Sagamos</i>. Et quand ses confreres le venoient voir
+il n'étoit pas honteux de venir demander du
+vin pour leur faire bonne chere, &amp; montrer qu'il
+avoit du credit.</p>
+
+<p>Ici se peut rapporter l'Hospitalité, de laquelle
+toutefois ayant parlé ci-dessus, je renvoyeray
+le Lecteur au chapitre de la Tabagie, où
+je leur donne la louange Gaulloise &amp;Françoise
+en ce regard. Vray est qu'en quelques endroits
+y en a qui sont amis du temps, prennent leur
+avantage en la necessité, comme a eté remarqué
+au voyage de Laudonniere. Mais en cela nous
+ne les sçaurions accuser que nous ne nous accusions
+aussi, qui faisons de méme. Une chose diray-je
+qui regarde la pieté paternelle, que les
+enfans ne sont point si maudits que de mepriser
+leurs pere &amp; mere en la vieillesse, ains leur
+pourvoient de chasse, comme les cigognes font
+envers ceux qui les ont engendré. Chose qui est
+à la honte de beaucoup de Chrétiens, qui se fachans
+de la trop longue vie de leurs peres &amp;
+meres, bien souvent les font depouiller devant
+qu'aller coucher, &amp; les laissent nuds.</p>
+
+<p>Ils ont aussi la Mansuetude &amp; Clemence en
+la victoire envers les femmes &amp; petits enfans
+de leurs ennemis, auquel ilz sauvent la vie, mais
+Ilz demeurent leurs prisonniers pour les servir,
+selon le droit ancien de servitude introduit par
+toutes les nations du monde de deça, contre la
+liberté naturelle. Mais quant aux hommes de defense
+ilz ne pardonnent point, ains en tuent tant
+qu'ils peuvent attraper.</p>
+
+<p>Pour ce qui est de la justice ilz n'ont aucune
+loy divine, ni humaine, sinon celle que la Nature
+leur enseigne, qu'il ne faut point offenser autrui.
+Aussi n'ont-ilz gueres de quereles. Et si telle
+chose arrive, le <i>Sagamos</i> fait le Hola, &amp; fait raison
+à celui qui est offensé, baillant quelques
+coups de baton au seditieux, ou le condamnant à
+faire des presens à l'autre pour l'appaiser: qui est
+une petite forme de seigneurie: en ces jouissans de
+felicité du premier âge lors que la belle Astrée
+vivoit parmi les hommes. Il n'y a ny procés, ni
+auditoires entre eux, ainsi que Pline dit des
+insulaires de la Taprobane, en quoy il les repute
+particulierement heureux de n'étre tourmentez
+de cette gratelle qui mange aujourd'hui
+nôtre France, &amp; consomme les meilleures familles.
+Je dis aujourd'hui: car souz les deux
+premieres familles de noz Roys, &amp; long temps
+souz la troisiéme, nous ne sçavions que c'étoit
+des formalitez de procés, mais depuis que la
+Cour de Rome est venue en Avignon nous les
+avons si bien apprises, que nous y sommes passez
+maitres. Noz Sauvages donc n'ont un petit
+avantage d'étre exempts de cette vermine.
+Que si c'est un de leurs prisonniers qui a delinqué,
+il est en danger de passer le pas. Car quand
+il sera tué personne ne vengera sa mort. C'est la
+méme consideration du monde de deça. On
+fait peu d'état de la vie &amp; de l'honneur d'un
+homme qui n'a point de support. Et quant à
+ceux qui sont de condition tant soit peu relevée,
+il est impossible en France qu'ilz puissent
+éviter les procés: car (dit le Proverbe) qui
+terre a guerre a. Et me souvient en ce lieu d'un propos
+fort notable &amp; veritable que me disoit autrefois
+Maitre Claude Picquaut Procureur au
+Parlement de Paris, qu'en France il faut étre ou
+marteau, ou enclume: il faut ou tourmenter autrui
+ou étre tourmenté.</p>
+
+<p>Retournons à noz Sauvages. Un jour il y eut
+une prisonniere Armouchiquoise, qui avoit fait
+evader un prisonnier de son païs, &amp; afin de passer
+chemin elle avoit derobé en la cabanne de
+<i>Membertou</i> un fuzil (car sans cela ilz ne font
+rien) &amp; une hache. Ce que venu è la cognoissance
+des Sauvages, ilz n'en voulurent point
+faire la justice prés de nous, mais s'en allerent
+cabanner à quatre ou cinq lieuës loin du Port-Royal,
+où elle fut tuée. Et pour-ce que c'étoit
+une femme, les femmes &amp; filles de noz Sauvages
+en firent l'execution. <i>Kinibech'-coech'</i> jeune
+fille de dix huit ans bien potelée, &amp; belle, lui
+bailla le premier coup à la gorge, qui fut d'un
+couteau: Une autre fille de méme âge d'assez
+bonne grace, dite <i>Metembroech</i>, continue. Et la
+fille de <i>Membertou</i>, que nous appellions <i>Membertou-ech'-coech'</i>,
+acheva. Nous leur fimes une
+âpre reprimende de cette cruauté, dont elles
+étoient tout honteuses, &amp; n'osoient plus se
+montrer. Voila leur forme de Justice.</p>
+
+<p>Une autre fois un prisonnier &amp; une prisonniere
+s'en allerent tout-à-fait sans fuzil, ni aucune
+provision de viandes. Ce qui étoit de difficile
+execution, pour la longueur du chemin,
+qui étoit de plus de cent lieuës par terre, pour
+ce qu'il leur convenoit aller en cachette &amp; se
+garder de la rencontre de quelques Sauvages.
+Neantmoins ces pauvres creatures depouillerent
+quelques arbres &amp; firent un petit batteau
+d'écorce, dans lequel ilz traverserent la Baye
+Françoise, qui est large de dix ou douze lieuës,
+&amp; gaignerent l'autre terre opposite au Port-Royal,
+d'où ilz se sauverent en leur païs des Armouchiquois.</p>
+
+<p>J'ai dit en quelque endroit qu'ilz ne sont laborieux
+qu'au fait de la Chasse, &amp; de la Pecherie, aymans
+aussi le travail de la Mer: paresseux
+à tout autre exercice de peine, comme au labourage,
+&amp; à noz metiers mechaniques: méme à
+moudre du blé pour leur usage. Car quelquefois
+ilz le feront plustot bouillir en grains, que
+de le moudre à force de bras. Neantmoins si ne
+feront-ilz pas inutils: car il y aura moyen de les
+occuper à ce à quoy leur nature se porte, sans la
+forcer: comme faisoient jadis les Lacedemoniens
+à la jeunesse de leur Republique. Quant
+aux enfans n'ayans point encore pris de pli, il sera
+plus aisé de les arréter à la maison &amp; les occuper
+à ce qu'on voudra. Quoy que ce soit la Chasse
+n'est pas mauvaise, ni la Pecherie. Voyons donc
+de quelle façon ilz s'y comportent.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAP. XX</h3>
+
+<p class="mid"><i>La Chasse.</i></p>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/D.png"></span>IEU avant le peché avoit donné
+pour nourriture à l'homme toute
+herbe de la terre portant semence,
+&amp; tout arbre ayant en soy fruit d'arbre
+portant semence: sans qu'il soit parlé de
+repandre le sang des bétes: &amp;neantmoins aprés
+le bannissement du jardin de plaisir, le travail
+ordonné pour la peine dudit peché requit une
+plus forte nourriture &amp; plus substanciele que
+la precedente. Ainsi l'homme plein de charnalité
+s'accoutuma à la nourriture de la chair,
+&amp; apprivoisa des bestiaux en quantité pour
+lui servir à cet effect: quoy que quelques uns
+ayent voulu dire qu'avant le Deluge ne s'estoit
+point mangé de chair: car en vain Abel
+eût-il eté pasteur, &amp; Jabal pere des pasteurs.
+Mais aprés le Deluge l'alliance de Dieu se
+renouant avec l'homme: <i>La crainte &amp; frayeur de
+vous</i> (dit le Seigneur) <i>soit sur toute béte de la
+terre &amp; sur tous oyseaux des cieux, avec tout ce qui se
+meut sur la terre, &amp; tous les poissons de la mer: ilz
+vous sont baillés entre voz mains. Tout ce qui se meut
+ayant vie vous sera pour viande</i>, sur ce privilege
+voici le droit de la Chasse formé: droit le plus
+noble de tous les droits qui soyent en l'usage de
+l'homme, puis que Dieu en est l'autheur. Et pour
+cette cause ne se faut émerveiller si les Roys &amp;
+leur Noblesse se le sont reservé par une raison
+bien concluante, que s'ils commandent aux hommes,
+à trop meilleure raison peuvent-ilz commander aux
+bétes. Et s'ils ont l'administration
+de la justice pour juger les mal-faiteurs, domter
+les rebelles, &amp; amener à la societé humaine
+les hommes farouches &amp; sauvages: A beaucoup
+meilleure raison l'auront-ils pour faire le méme
+envers les animaux de l'air, des champs, &amp; des
+campagnes. Quant à ceux de la mer nous en
+parlerons en autre lieu. Et puis que les Rois ont
+eté du commencement eleuz par les peuples
+pour les garder &amp; defendre de leurs ennemis tandis
+qu'ilz sont aux manoeuvres, &amp; faire la guerre
+entant que besoin est pour la reparation de l'injure
+&amp; repetition de ce qui a eté usurpé, ou ravi:
+il est bien-seant &amp; raisonnable que tant eux que
+la Noblesse qui les assiste &amp; sert en ces choses,
+ayent l'exercice de la Chasse, qui est une image
+de la guerre, afin de se degourdir l'esprit, &amp; étre
+toujours à l'erte prét à monter à cheval, aller
+au-devant de l'ennemi, lui faire des embuches,
+l'assaillir, lui donner la chasse, lui marcher sur le
+ventre. Il y a un autre premier but de la
+Chasse, d'est la nourriture de l'homme, à quoy
+elle est destinée, comme se reconoit par le
+passage de l'Ecriture allegué ci-dessus: voire di-je
+tellement destinée qu'en la langue sainte ce
+n'est qu'un méme mot [Hébreu: <i>Tsajid</i>], pour signifier
+Chasse (ou Venaison) &amp; viande: comme entre
+cent passages cetui-ci du Psalme CXXXII, là
+où nôtre Dieu ayant eleu Sion pour son habitation
+&amp; repos perpetuel, il lui promet qu'il
+benira abondamment ses vivres, &amp; rassasiera
+de pain les souffreteux. Auquel passage saint
+Hierome dit <i>Venaison</i> que les autres translateurs
+appellent <i>Vivres</i>, mieux à propos que <i>Vesve</i> en
+la version commune, <i>Viduam eius benedicens benedicam</i>,
+&amp; qui est un erreur des écrivains,
+léquels ont mis [Grec: tên chêran autês], au lieu de
+[Grec: Gêran].</p>
+
+<p>La Chasse ayant eté octroyée à l'homme
+par un privilege celeste, les Sauvages par toutes
+les Indes Occidentales s'y exercent sans distinction
+de personne, n'ayans aussi ce bel ordre
+établi pardeça, par lequel les uns sont nais pour
+le gouvernement du peuple &amp; la defense du
+païs, les autres pour l'exercice des arts &amp; la culture
+de la terre, de maniere que par cette belle
+oeconomie chacun vit en asseurance.</p>
+
+<p>Cette Chasse se fait entr'eux principalement
+l'Hiver. Car tout le Printemps &amp; l'Eté &amp; partie
+de l'Automne ayans du poisson abondamment
+pour eux &amp; leurs amis, sans se donner de la peine,
+ilz ne cherchent gueres autre nourriture.
+Mais sur l'hiver lors que le poisson se retire sentant
+le froid, ilz quittent les rives de mer, &amp; se
+cabannent dans les bois là où ilz sçavent qu'il y
+a de la proye: ce qui se fait jusques aux lieux qui
+avoisinent le Tropique de Cancer. Es païs où il
+y a des Castors, comme par toute la grande riviere
+de Canada, &amp; sur les côtes de l'Ocean jusques
+au païs des Armouchiquois, ils hivernent
+sur les rives des lacs, pour la capture dédits
+castors, dont nous parlerons à son tour: mais premierement
+parlons de l'Ellan lequel ils appellent
+<i>Aptaptou</i>, &amp; noz Basques <i>Orignac</i>.</p>
+
+<p>C'est un animal le plus haut qui soit aprés le
+Dromadaire &amp; le Chameau, car il est plus haut
+que le cheval. Il a le poil ordinairement grison, &amp;
+quelquefois fauve, long quasi comme les doigts
+de la main. Sa téte est fort longue &amp; a un fort
+long ordre de dents qui paroissent doubles pour
+recompenser le defaut de la machoire superieure,
+qui n'en a point. Il porte son bois double
+comme le Cerf, mais large comme une planche,
+&amp; long de trois piedz, garni de cornichons d'un
+côté, &amp; au dessus. Le pied en est fourchu comme
+du Cerf, mais beaucoup plus plantureux. La
+chair en est courte &amp; fort delicate. Il pait aux
+prairies, &amp; vit aussi des tendres pointes des
+arbres. C'est la plus abondante chasse qu'ayent
+noz Sauvages aprés le poisson.</p>
+
+<p>Disons donc que le meilleur temps &amp; plus
+commode pour lédits Sauvages à toute chasse
+terrestre est la plus vieille saison, lors que les foréts
+sont chenues, &amp; les neges hautes, &amp; principalement
+si sur ces neges vient une forte gelée
+qui les endurcisse. Lors bien revétus d'un manteau
+fourré de Castors, &amp; de manches aux bras
+attachés ensemble avec une courroye: item de
+bas de chausses de cuir d'ellan semblable au buffle
+(qu'ils attachent à la ceinture) &amp; de souliers
+aux piés du méme cuir, faits bien proprement,
+ilz s'en vont l'arc au poin, &amp; le carquois sur le
+dos la part que leur <i>Autmoin</i> leur aura indiqué
+(car nous avons dit ci-dessus qu'ilz consultent
+l'Oracle lors qu'ils ont faim) ou ailleurs oz ilz
+penseront ne devoir perdre temps. Ils ont
+des Chiens préque semblables à des renars en
+forme &amp; grandeur, &amp; de tous poils, qui les suivent,
+&amp; nonobstant qu'ilz ne jappent point, toutefois
+ilz sçavent fort bien découvrir le gite de
+la béte qu'ilz cherchent, laquelle trouvée, ilz la
+poursuivent courageusement, &amp; ne l'abandonnent
+jamais qu'ilz ne l'ayent terrassée. Et
+pour plus commodement la poursuivre, ils attachent
+au dessouz des piez des Raquettes trois fois
+aussi grandes que les nôtres, moyennant
+quoy ilz courent legerement sur cette nege dure
+sans enfoncer. Que si elle n'est assez ferme
+ilz ne laissent de chasser, &amp; poursuivre trois
+jours durant si besoin est. En fin l'ayans navrée
+è mort ilz la font tant harceler par leurs chiens,
+qu'il faut qu'elle tombe. Lors ilz luy ouvrent
+le ventre, baillent la curée ausdits chiens, &amp;
+en prennent leur part. Ne faut penser qu'ilz
+mangent la chair crue: comme quelques-uns
+s'imaginent, méme Jacques Quartier l'a écrit:
+car ilz portent toujours allans par les bois un
+fuzil au-devant d'eux pour faire du feu quand
+la Chasse est faite, où la nuit les contraint de
+s'arréter.</p>
+
+<p>Nous allames une fois à la depouille d'un
+Ellan demeuré mort sur le bord d'un grand ruisseau
+environ deux lieuës &amp; demie dans les terres:
+là où nous passames la nuit, ayans oté les neges
+pour nous cabanner. Nous y fimes la Tabagie
+fort voluptueuse avec cette venaison si tendre
+que'il ne se peut rien dire de plus: &amp; aprés le
+roti nous eumes du bouilli &amp; du potage abondamment
+appreté en un instant par un Sauvage
+qui façonna avec sa hache un bac, ou auge, d'un
+tronc d'arbres, dans quoy il fit bouillir sa chair.
+Chose que j'ay admirée, &amp; l'ayant proposée à plusieurs
+qui pensent avoir bon esprit, n'en ont
+sceu trouver l'invention, laquelle toutefois est
+sommaire, qui est de mettre des pierres rougies
+au feu dans ledit bac, &amp; les renouveler jusques
+à ce que la viande soit cuite. Ce que Joseph Acosta
+recite que les Sauvages du Perou font aussi.
+On trouve cela aisé apres que l'invention
+en est donnée, ainsi que de faire tenir un oeuf
+debout en luy cassant le cul. Mais de premiere
+entrée on s'y trouve empeché. Les Sauvages
+d'Ecosse font chose non moins étrange en
+leur Tabagies. Car quand ils ont tué un boeuf,
+ou un mouton, la peau toute freche leur sert de
+marmite, la remplissans d'eau, &amp; y faisans cuire
+leur chair.</p>
+
+<p>Or pour revenir à noz gens, le chasseur étant
+retourné aux cabannes il dit aux femmes ce qu'il
+a exploité, &amp; qu'en tel endroit qu'il leur nomme
+elles trouveront la venaison. C'est leur devoir
+d'aller depouiller l'Ellan, Caribou, Cerf,
+Ours, ou autre chasse, &amp; de l'apporter à la maison.
+Lors ilz font Tabagie tant que la provision
+dure: &amp; celui qui a chassé est cil qui en a le
+moins. Car c'est leur coutume qu'il faut qu'il
+serve les autres, &amp; ne mange point de sa chasse.
+Tant que l'hiver dure ilz n'en manquent point:
+&amp; y a tel Sauvage qui par une forte saison en a
+tué cinquante à sa part, à ce que j'ay quelquefois
+entendu.</p>
+
+<p>
+Quant à la chasse du Castor c'est aussi en Hiver
+qu'ilz la font principalement, pour double
+raison, dont nous en avons dit l'une ci-dessus,
+l'autre pource qu'aprés l'hiver le poil tombe à
+cet animal, &amp; n'y a point de fourrure en Eté.
+Joint que quand en telle saison ilz voudroient
+chercher des Castors, la rencontre leur en seroit
+difficile, pour-ce qu'il est amphibie, c'est à dire
+terrestre &amp; aquatique, &amp; plus cetui-ci que cetui-là:
+&amp; n'ayans point l'invention de le prendre
+dans l'eau, ilz seroient en danger de perdre leur
+peine. Toutefois si par hazard ils en rencontrent
+en temps d'eté, printemps, ou automne,
+ilz ne laissent d'en faire Tabagie.</p>
+
+<p>Voici donc comme ilz les pechent en temps
+d'hiver, &amp; avec plus d'utilité. Le Castor est un
+animal à peu prés de la grosseur d'un mouton
+tondu, les jeunes sont moindres, la couleur de
+son poil est chataignées. Il a les pieds courts,
+ceux de devant faits à ongles, &amp; ceux de derriere
+à nageoires comme les oyes; la queuë est comme
+écaillée, de la forme préque d'une Sole: toutefois
+l'ecaille ne se leve point. C'est le meilleur &amp;
+le plus delicat de la béte. Quant à la téte elle est
+courte &amp; préque ronde, ayant deux rangs de
+machoires aux côtez, &amp; au devant quatre grandes
+dents trenchantes l'une auprés de l'autre,
+deux en haut &amp; deux en bas. De ces dents il coupe
+de petits arbres, &amp; des perches en plusieurs
+pieces dont il batit sa maison. Chose admirable
+&amp;incroyable que je vay dire. Cest animal se loge
+sur les bords des lacs, &amp; là il fait premierement
+son lit avec de la paille, ou autre chose propre
+à coucher, tant pour lui que pour sa femelle:
+dresse une voute avec son bois coupé &amp; preparé,
+laquelle il couvre de gazon de terre en
+telle sorte qu'il n'y entre nul vent, d'autant que
+tout est couvert &amp; fermé, sinon un trou qui
+conduit dessous l'eau, &amp; par là se va pourmener où
+il veut. Et d'autant que les eaux des lacs se haussent
+quelquefois, il fait une chambre au dessus
+du bas manoir pour s'y retirer le cas d'inondation
+avenant: de sorte qu'il y a telle cabanne de
+Castor qui a plus de huit piez de hauteur toute
+faite de bois dressé en pyramide, &amp; maconné
+avec de la terre. Au surplus on tient qu'étant
+amphibie, comme dit est, il faut qu'il ressente
+toujours l'eau, &amp; que sa queuë y trempe: occasion
+qu'ils se loge si prés du lac. Mais avisé qu'il
+est, il ne se contente point de ce que nous avons
+dit, ains ha d'abondant une sortie en une autre
+part hors le lac, sans cabane, par où il va à terre,
+&amp; trompe le chasseur. Mais noz Sauvages bien
+avertis de cela, y donnent ordre, &amp; occupent ce
+passage.</p>
+
+<p>Voulans donc prendre le Castor, ilz percent
+la glace du lac gelé à l'endroit de sa cabanne,
+puis l'un d'eux Sauvages met le bras dans le trou
+attendant la venue dudit castor, tandis qu'un
+autre va par-dessus cette glace frappant avec un
+baton sur icelle pour l'étonner, faire retourner
+à son gite. Lors il faut étre habile à le prendre
+au colet, car si on le happe en part où il puisse
+mordre ils fera une mauvaise blessure. La chair
+en est tres bonne quasi comme du mouton.</p>
+
+<p>Et comme toute nation ordinairement ha je
+ne sçay quoy de particulier qu'elle produit, lequel
+n'est point si commun aux autres. Ainsi
+anciennement le Royaume de Pont avoit la
+vogue pour le rapport des Castors, comme je l'apprens
+de Virgile, où il dit.</p>
+
+<p class="mid"> <i>.....Virosque Pontus Castorea.</i></p>
+
+<p>Et aprés lui de Sidoine de Polignac Evéque
+d'auvergne en ces vers:</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>...Fert Indus ebur Chaldæus amomum,</i></p>
+<p><i>Assyrius gemmas, Ser vellera, thura Sabæus,</i></p>
+<p><i>Attu mel, Phoenix palmas, Lacedemon olivum,</i></p>
+<p><i>Argos equos, Epirus equas, pecuaria Gallus,</i></p>
+<p><i>Arma Calybs, frumenta Libes, Campanus Iacchum,</i></p>
+<p><i>Auram lydus, Arabs guttam, Panchaia myrrham.</i></p>
+<p><i>Castorea, blattam Tyrus, aera Corinthus, &amp;c.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Mais aujourd'huy la terre de <i>Canada</i> emporte le
+pris pour ce regard, encores qu'il en vienne quelques
+uns de Moscovie, mais ilz ne sont pas si
+bons que les nôtres.</p>
+
+<p>Noz Sauvages nous ont aussi plusieurs fois
+fait manger de la chasse d'Ours qui étoit fort
+bonne &amp; tendre, &amp; semblable à la chair de boeuf:
+Item des Leopars ressemblans assez le Chat-sauvage;
+&amp; d'un animal qu'ils appellent <i>Nibachés</i>,
+lequel ha les pattes à peu prés comme le Singe,
+au moyen dequoy il grimpe aisément sur les
+arbres, méme y fait ses petits. Il est d'un poil
+grisatre, &amp; la téte comme de Renart. Mais il est si
+grans que C'EST CHOSE INCROYABLE. Ayant dit la
+principale chasse, je ne veux m'arréter à parler
+des Loups (car ils en ont, &amp; toutefois n'en
+mangent point) ni des Loups Cerviers, Loutres,
+Lapins, &amp; autres que j'ay enfilé en mon Adieu
+à la Nouvelle-France, où je renvoye le Lecteur,
+&amp; au recit du Capitaine Jacques Quartier
+ci-dessus.</p>
+
+<p>
+Il est toutefois bon de dire ici que nôtre bestial
+de France profite fort bien par-dela. Nous
+avions des Pourceaux qui y ont fort multiplié.
+Et quoy qu'ils eussent une étable, toutefois ilz
+couchoient dehors, méme parme la nege &amp; durant
+la gelée. Nous n'avions qu'un Mouton, lequel
+se portoit le mieux du monde, encores qu'il
+ne fût poins reclus durant la nuit, ains au milieu
+de nôtre cour en temps d'hiver. Le Sieur de Poutrincourt
+le fit tondre deux fois, &amp; a eté estimée
+en France la laine de la seconde année deux
+fois davantage pour livre que celle de la premiere.
+Nous n'avions point d'autres animaux domestics,
+sinon des Poules, &amp; Pigeons, qui ne
+manquoient à rendre le tribut accoutumé, &amp;
+prolifier abondamment. Ledit Sieur de Poutrincourt
+print au sortir de la coquille des petites
+Outardes, qu'il eleva fort bien &amp; les bailla
+au Roy à son retour. Quand le païs sera une
+fois peuplé de ces animaux &amp; autres, il y en aura
+tant qu'on n'en sçaura que faire, tout de méme
+qu'au Perou, là où y a aujourd'hui &amp; dés long
+temps telle quantité de boeufs, vaches pourceaux,
+chevaux, &amp; chiens, qu'ilz n'ont plus de
+maitres, ains appartiennent au premier qui les
+tue. Etans tuez on enleve les cuirs pour trafiquer,
+&amp; laisse-on là les charognes: ce que j'ay
+plusieurs fois ouï de ceux qui y ont eté, outre
+le témoignage de Joseph Acosta.</p>
+
+<p>Je ne veux accomparager la chassee aux Rats
+à la chasse noble &amp; courageuse: mais il n'y a
+point danger de dire que nous en avions bonne
+provision, auquels nous avons fait bonne guerre.
+Les Sauvages ne conoissoient point ces
+animaux auparavant nôtre venue. Mais ils en ont
+eté importunez de notre temps, par-ce que de
+notre Fort ils alloient jusques à leurs cabannes, à
+plus de quatre cens pas, manger ou succer leurs
+huiles de poisson.</p>
+
+<p>Venant au païs des Armouchiquois &amp; allant
+plus avant vers la Virginie &amp; la Floride, ilz n'ont
+plus d'ellans, ni de Castors, ains seulement des
+Cerfs, Biches, Chevereuls, Daims, Ours, Leopars,
+Loup-cerviers, Onces, Loups, Chats sauvages,
+Liévres, &amp; Connils, des peaux déquels
+ilz se couvrent le corps. Mais comme la chasse
+Mais comme la chaleur y est plus grande qu'és païs
+Septentrionaux, aussi ne se servent-ilz point de fourures,
+ains arrachent le poil de leurs peaux, &amp; bien souvent
+pour tout vétement n'ont qu'un brayet,
+ou un petit quarreau de leurs nattes qu'ilz mettent
+sur eux du côté que vient le vent.</p>
+
+<p>En la Floride ils ont encore des Crocodils
+qui les assaillent souvent en nageant. Ils en tuent
+quelquefois &amp; les mangent. La chair en est belle
+&amp; blanche, mais elle sent le musc. Ils ont aussi
+une certaine espece de Lions qui ne different guere
+de ceux d'Afrique, mais ne sont si dangereux.</p>
+
+<p>Quant aux Bresiliens ilz sont tant eloignés de
+la Nouvelle-France qu'étans comme en un autre
+monde, leurs animaux sont tout divers de ceux
+que nous venons de nommer, comme le <i>Tapitoussou</i>,
+lequel si on desire voir, il faut imaginer
+un animal demi âne &amp; demi vache, fors que sa
+queuë est fort courte. Il a le poil rougeatre,
+point de cornes, aureilles pendantes, &amp; le pied
+d'âne. La chair en est comme de boeuf.</p>
+
+<p>Ils ont une certaine sorte de petitz Cerfs &amp;
+Biches qu'ils appellent <i>Seou-assous</i>, à poil long
+comme les chevres.</p>
+
+<p>Mais ilz sont persecutes d'une male-bete,
+qu'ils appellent <i>Ianou-aré</i> préque aussi haute &amp;
+legere qu'un levrier, ressemblante assés à l'Once.
+Elle est cruelle, &amp; ne leur pardonne point si
+elle les peut attraper. Ils en prennent quelquefois
+en des chausse-trappes, &amp; les font mourir à
+longs tourmens. Quant à leurs Crocodiles ilz
+ne sont point dangereux.</p>
+
+<p>Leurs sangliers sont fort maigres &amp; decharnez,
+&amp; ont un groignement ou cri effroyable.
+Mais il y a en eux une difformité étrange, c'est
+qu'ils ont un trou au-dessus du dos par où ilz
+soufflent &amp; respirent. Ces trois sont les plus
+grans animaux du Bresil. Quant aux petits ils en
+ont de sept ou huit sortes, de la chasse déquels
+ilz vivent, ensemble de chair humaine: &amp; sont
+meilleurs menagers que les nôtres. Car on ne
+les sçauroit trouver au depourveu, ains ont toujours
+sur le <i>Boucan</i> (d'est une grille de bois assez
+haute, batie sur quatre fourches) quelque venaison,
+ou poisson, ou chair d'homme: &amp; de
+cela vivent joyeusement &amp; sans souci.</p>
+
+<p>Mais comme nous recitons le bien, &amp; les commoditez
+d'un païs, aussi en faut-il rapporter les
+incommoditez, afin que chacun se conseille
+avant qu'entreprendre le voyage. Il y a au Bresil
+certaine nature de vers qui s'engendrent dans
+la terre &amp; s'attachent aux pieds des hommes, cherchans
+de là, les détrois des ongles &amp; de la chair,
+&amp; les jointures des piés &amp; mains &amp; autres
+parties, où ilz se logent volontiers, &amp; causent une
+demangeaison violente. Les femmes prennent
+cet office de les denicher. Mais c'est un plaisir
+de les voir ôter cette vermine quand elle se place
+souz le prepuce, ou és parties secrettes d'entre
+elles. Ce qui est plus frequent aux nouveaux
+arrivés par-dela, qu'à ceux qui en on desja pris
+l'air, de la chair desquels ces insectes ne sont
+si frians.</p>
+
+<p>Ces années dernieres, le sieur de Razilli Gentil-homme
+Norman a voulu entreprendre ce
+faire une habitation en la riviere de Maragnon,
+qui ne lui a pas bien reussi, pour ne luy avoir
+eté tenue les promesses qui lui avoient eté
+faites. Là ils ont eté persecutés de semblable
+vermine (aucuns disent que ce sont des pulcerons
+qui tombent avec la pluye, ainsi que pardeça
+des grenouilles) &amp; ne faut manquer de la
+nettoyer chaque jour, car autrement penetrant
+dans la chair il y faudroit appliquer le fer chaud.
+Là mesme y a des moucherons qui percent les
+muids e vin, de sorte qu'il faut tenir la boisson
+en des vases de terre. Le blé y est incontinent mangé
+de vermine: &amp; y est la terre si sablonneuse qu'on
+y entre un pié avant à chaque pas. Il se peut faire
+que plus loin il y a de meilleur païs, mais les
+incommoditez des mouches de nôtre Nouvelle-France
+ne sont rien au pris de celles-là: où d'ailleurs
+les hommes sont plus humains &amp; traitables,
+nullement anthropophages, ne vivans que
+de ce que Dieu adonné à l'homme, sans devorer
+leurs semblables. Aussi faut-il dire d'eux
+qu'ilz sont vrayement Nobles, n'ayans aucune
+action qui ne soit genereuse, soit que l'on considere
+la chasse, soit qu'on les employe à la Guerre,
+soit qu'on vueille éplucher leurs actions
+domestiques, équelles les femmes s'exercent à ce
+qui leur est propre, &amp; les hommes à ce qui est
+des armes, &amp; autres choses à eux convenables
+et elles que nous avons dites, ou dirons en son
+lieu. Mais ici on considerera que la plus grande
+part du monde a vecu ainsi du commencement,
+&amp; peu à peu les hommes se sont civilisez lors
+qu'ilz se sont assemblés, &amp; ont formé des republiques
+pour vivre souz certaines loix, regle &amp;
+police.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAP. XXI</h3>
+
+<p class="mid"><i>La Fauconnerie.</i></p>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/P.png"></span>UIS que nous chassons en terre, ne
+nous en éloignons point, de peur que
+si nous nous mettons en mer nous
+ne perdions nos oiseaux: car le Sage dit
+<i>qu'en vain on tend les rets au-devant des animaux
+qui ont ailes</i>. Or donc si la chasse est une exercice
+noble, auquel méme se plaisent les Muses, à cause
+du silence &amp; de la solitude, qui r'amenent
+de belles choses en la pensée: de sorte que <i>Diane</i>
+(ce dit Pline) <i>ne court pas plus aux montagnes que
+fait Minerve</i>. Si, di-je, la Chasse est un exercice
+noble, la Fauconnerie l'est encore plus, d'autant
+qu'elle butte à un sujet plus relevé, qui participe
+du ciel, puis que les hôtes de l'air sont appellée
+en l'Ecriture sacrée <i>Volucres coeli</i>, les oiseaux
+du ciel. Aussi l'exercice d'icelle ne convient-il
+qu'aux Rois, &amp; à la Noblesse, sur laquelle
+rayonne la splendeur d'iceux, comme la clarté
+du soleil sur les étoilles. Et noz Sauvages étans
+d'un coeur noble qui ne fait cas que de la Chasse
+et de la Guerre, peuvent bien certainement
+avoir droit de prise sur les oiseaux que leur
+terre leur fournit. Et quoy qu'avec beaucoup de
+difficultés ils en viennent à bout, pour n'avoir
+(comme nous) l'usage des arquebuses, si ont-ils
+assez souvent des oiseaux de proyes; Aigles,
+Faucons, Tiercelets, Eperviers, &amp; autres que
+j'ay specifiez dans mon Adieu à la Nouvelle-France:
+mais ilz n'ont l'industrie de les dresser,
+comme fait la Noblesse Françoise: &amp; par ainsi
+perdent beaucoup de bon gibier, n'ayans autre
+moyen de le pourchasser que l'arc &amp; la fleche
+avec léquels instrumens ilz font comme ceux qui
+pardeça tirent le Geay à la mi-Quareme; ou
+bien se glissent au long des herbes, &amp; vont attaquer
+les Outardes, ou Oyes sauvages qui paturent
+au Printemps &amp; sur l'Eté par les prairies.
+Quelquefois aussi ilz se portent doucement &amp;
+sans bruit dans leurs canots &amp; vaisseaux legers
+faits d'écorces, jusques sur les rives où sont les
+Canars, ou autre gibier d'eau, &amp; les enserrent.
+Mais la plus grande abondance qu'ils ont vient
+de certaines iles où il y en a telle quantité, sçavoir
+de Canars, Margaux, Roquettes, Outardes,
+Mauves, Cormorans, &amp; autres, que c'est
+chose merveilleuse, voire à quelques-uns semblera
+du tout incroyable, ce qu'en recite le
+Capitaine Jacques Quartier ci-dessus. Lors que
+nous retournames en France, étans encore pardelà
+<i>Campseau</i>, nous passames par quelques unes,
+où en un quart d'heure nous en chargeames
+nôtre barque. Il ne falloit qu'assommer à cops de
+batons, sans s'arreter à recuillir jusques à tant
+qu'on fût las de frapper. Si quelqu'un demande
+pourquoy ilz ne s'envolent, il faut qu'il sache
+que ce sont oyseaux de deux, ou trois, &amp; quatre
+mois seulement, qui ont eté là couvés au printemps, &amp;
+n'ont pas encor les ailes assez grandes pour
+prendre la volée, quoy que bien corsus &amp;
+en bon point. Quant à la demeure du Port Royal
+nous avions plusieurs de noz gens qui nous en
+pourvoyoient, &amp; particulierement François Adarmin
+domestic du sieur de Monts, lequel je nomme
+ici, afin que de lui soit memoire, par ce qu'il
+nous en toujours fourni abondamment. Durant
+l'Hiver il ne nous faisoit vivre que de Canars,
+grues, herons, perdris, becasses, merles,
+allouettes, &amp; quelques autres especes d'oiseaux
+du païs. Mais au Printemps c'étoit un plaisir de
+voir les Oyes grises &amp; les grosses Outardes tenir
+leur empire dans noz prairies, &amp; en L'Automne
+les Oyes blanches déquelles y en demeuroit
+toujours quelques unes pour les gages: puis les
+Allouette de mer volantes en grosses trouppes
+sur les rives des eaux, léquelles aussi bien-souvent
+étoient mal menées.</p>
+
+<p>Pour les oyseaux de proye certains des nôtres
+avoient deniché un aigle de dessus un pin
+de la plus exorbitante hauteur que je vi jamais
+arbre, lequel Aigle le sieur de Poutrincourt avoit
+nourri pour le presenter au Roy: mais il
+rompit son attache voulant prendre la volée, &amp;
+se perdit dans la mer en venant. Les Sauvages
+de <i>Campseau</i> en avoient six perchés auprés
+de leurs cabannes quand nous y arrivames, léquels
+ne voulumes troquer, par ce qu'ilz leur avoient
+arraché les queuës pour faire des ailerons à
+leurs fleches. Il y en a telle quantité pardela
+qu'ilz nous mangeoient souvent noz pigeons,
+&amp; falloit de prés y avoir l'oeil.</p>
+
+<p>Les oiseaux qui nous étoient conuz, je les
+ay enrollez (comme j'ay dit) en mon Adieu à
+la Nouvelle-France, mais il y en a plusieurs que
+j'ay omis pour n'en sçavoir les noms. Là se
+verra aussi la description d'un oiselet que les
+Sauvages appellent <i>Niridau</i>, lequel ne vit que
+de fleurs, &amp; me venoit bruire aux aureilles, passant
+invisiblement (tant il est petit) lors qu'au
+matin j'alloy faire la promenade à mon jardin.
+Se verra aussi la description de certaines Mouches
+luisantes sur le soir au Printemps, qui volent
+parmi les bois haut &amp; bas en telle multitude
+que c'est chose incroyable. Pour ce qui est
+des oiseaux de Canada, je renvoye aussi mon
+Lecteur à ce qu'en a rapporté ci-dessus le Capitaine
+Jacques Quartier.</p>
+
+<p>Les Armouchiquois ont les mémes oiseaux,
+dont plusieurs y en a qui ne nous sont conuz
+par deça. Et particulierement y en une espece
+d'aquatiques qui ont le bec fait comme deux
+couteaux ayans les deux trenchans l'un dessus
+l'autre: &amp; ce qui est digne d'étonnement, la
+partie superieure dudit bec est de la moitié plus courte
+que l'inferieure de maniere qu'il est difficile
+de penser comme cet oiseau prent sa viande.
+Mais au Printemps les Coqs &amp; poules que
+nous appellons d'Inde y avoient comme oiseaux
+passagers, &amp; y sejournent, sans passer plus
+en deça. Ilz viennent de la part de la Virginie, &amp;
+de la Floride, là où avec ce y a encore des Perdris,
+Perroquets, Pigeons, Ramiers, Tourterelles,
+Merles, Corneilles, Tiercelets, Faucons,
+Laniers, Herons, Grues, Cigognes, Oyes sauvages,
+Canars, Cormorans, Aigrettes blanches,
+rouges, noires, &amp; grises, &amp; une infinité de sortes
+de gibier.</p>
+
+<p>Au regard des Bresiliens ilz ont aussi force
+Poules &amp; Coqs d'Inde, qu'ilz nomment <i>Arignan-oussou</i>,
+déquels ilz ne tiennent conte, ni des
+oeufs: de maniere que lédites poules elevent
+leurs petits comme elles l'entendent sans tant
+de façon, comme pardeça. Ils ont aussi des Cannes,
+mais pour ce qu'elles vont pesamment ilz
+n'en mangent point, disans que cela les empécheroit
+de courir vite. Item des especes de Faisans
+qu'ils appellent <i>Jacous</i>: d'autres oyseaux
+Qu'ils nomment <i>Mouton</i>, gros comme Paons:
+des especes de Perdris grosses comme des Oyes,
+dites <i>Mocacoua</i>: des Perroquets de plusieurs
+sortes, &amp; maintes autres especes du tout dissemblables
+aux nôtres.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAP. XXII</h3>
+
+<p class="mid"><i>La Pecherie.</i></p>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/O4.png"></span>PPIAN au livre qu'il a fait sur ce sujet,
+dit qu'en la Chasse aux bétes &amp; aux oyseaux, outre la
+felicité, on a plus de contentements &amp;
+delectation qu'en la Pecherie, parce
+qu'on a beaucoup de retraites, on se peut
+mettre à l'ombre, on rencontre des ruisseaux
+pour étancher la soif, on se couche sur l'herbe,
+on prend le repas souz quelque couverture.
+Quant aux oyseaux on les prent au nid, &amp; è la
+glu, voire d'eux-mémes bien souvent tombent
+dans les filets. Mais les pauvres Pecheurs jettent
+leur amorce à l'incertain: voire doublement
+incertain, tant pour-ce qu'ilz ne sçavent quelle
+aventure leur arrivera, que pour-ce qu'ilz sont
+sur un element instable &amp; indomté, dont le regard
+seulement est effroyable: ilz sont toujours
+vagabons, serfz des tempétes, &amp; battus de pluies
+&amp; de vents. Mais en fin si conclut-il qu'ilz
+ne sont point destituez de tout plaisir, ains en
+ont assez quand ilz sont dans un navire bien bati,
+bien joint, bien ferré, &amp; leger à la voile. Lors
+fendans les flots ilz se mettent en mer, là où
+sont les grans troupeaux des poissons gourmans,
+&amp; jettans une ligne bien torse dans l'eau, son
+poids n'est pas si-tost au fond, que voici l'amorce
+happée, &amp; soudain on tire le poisson en haut
+avec grand plaisir. Et à cet exercice se delectoit
+fort Marc Antonin fils de l'Empereur Severe:
+nonobstant la raison de Platon, lequel formant
+sa Republique a interdit à ses citoyens l'exercice
+de la Pecherie, comme ignoble, illiberal,
+&amp; nourrissier de faineantise. En quoy il s'est
+lourdement æquivoqué principalement quant à
+ce qu'il taxe de faineantise les pecheurs de
+poisson. Ce qui est si clair que je ne daigneroy
+le refuter. Mais je ne m'étonne pas de ce qu'il dit
+de la Pecherie, puis qu'avec elle il rejette aussi
+souz mémes conditions la Fauconnerie. Plutarque
+dit qu'il est plus louable de prendre un
+cerf, ou un chevreul, où un lievre, que de l'acheter;
+mais il ne va pas si avant que l'autre.
+Quoy que ce soit, l'Eglise qui est le premier
+ordre en la societé humaine, de qui le Sacerdoce
+est appellé Royal par le grand Apôtre saint
+Pierre, a permis aux Ecclesiastiques la Pecherie
+&amp; defendu la Chasse &amp; la Fauconnerie. Et de
+verité, s'il faut dire ce qui est vraysemblable, la
+nourriture du poisson est la meilleure 7 plus
+saine de toutes, d'autant que (comme dit Aristote)
+il n'est sujet à aucunes maladies: d'où vient
+le proverbe ordinaire: <i>Plus sain qu'un poisson</i>. Si
+bien qu'és anciens hieroglyfiques le poisson est
+le symbole de santé. Ce que toutefois je voudrois
+entendre du poisson mangé frais. Car autrement
+(ce dit Plaute) <i>Piscis nisi recens nequam est</i>, il
+ne vaut rien.</p>
+
+<p>Or noz Sauvages le mangent assez frais tant
+que la pecherie dure: ce que je croy étre l'un
+des meilleurs instrumens de leur santé, &amp; longue
+vie. Quand l'Hiver vient tous poissons se trouvent
+étonnés &amp; fuient les orages, &amp; tempétes
+chacun là où il peut: les uns se cachent dans le
+sable de la mer, les autres souz les rochers, les
+autres cherchent un païs plus doux où ilz puissent
+étre mieux à repoz. Mais si-tot que la serenité
+du Printemps revient, &amp; que la mer se tranquilise,
+ainsi qu'aprés un long siege de ville, la
+tréve étant faite, le peuple au-paravent prisonnier
+sort par bendes pour aller prendre l'ais des
+champs &amp; se rejouir: Ainsi ces bourgeois de la
+mer aprés les horrissons &amp; furieuses tourmentes,
+viennent à s'élargir par les campagnes salées,
+ilz sautent, ilz trepignent, ilz font l'amour,
+ilz s'approchent de la terre &amp; viennent chercher
+le rafraichissement de l'eau douce. Et lors
+noz Sauvages susdits qui sçavent les rendez-vous
+de chacun &amp; le temps de leur retour, s'en
+vont les attendre en bonne devotion de leur
+faire la bien-venue. L'Eplan est tout le premier
+poisson qui se presente au renouveau. Et
+pour n'aller chercher des exemples plus loin
+que nôtre Port Royal, il y a certains ruisseaux
+où il y en vient une telle manne, que par l'espace
+de cinq ou six semaines on y en prendroit
+pour nourrir toute une ville: Tel qu'est le plus
+voisin de l'entrée dudit port à la main droite.
+Il y en a d'autre, où aprés l'Eplan vient le Haren
+avec la méme foulle, ainsi que nous avons
+des-ja remarqué ailleurs. Item les Sardines arrivent
+en leur saison en telle abondance, que
+quelquefois voulans avoir quelque chose d'avantage
+que l'ordinaire à souper, en moins d'une
+heure nous en avions pris pour trois jours. Les
+Eturgeons &amp; Saumons gaignent le haut de la riviere
+du Dauphin audit Port Royal, où il y en a
+telle quantité, qu'ils emporterent les rets que
+nous leur avions tendus. En tous endroits le poisson
+y abonde de méme, telle est la fecondité de ce
+païs. Et pour les prendre, las Sauvages font une
+claye qui traverse le ruisseau, laquelle ilz tiennent
+quasi droite, appuyée contre des barres de
+bois en maniere d'arcz-boutans: &amp; y laissent un
+espace pour passer le poisson, lequel se trouve
+arreté au retour de la marée en telle multitude
+qu'ilz se laissent perdre. Et quant aux Eturgeons,
+&amp; Saumons, ilz les prennent de méme
+ou les harponnent, tellement qu'ilz sont heureux:
+Car au monde il n'y a rien de si bon que ces
+viandes freches. Et trouve par mon calcul
+que Pythagore étoit bien ignorant de defendre
+en ses belles sentences dorées l'usage des
+poissons, sans distinction. On l'excuse sur ce que
+le poisson étant muet ha quelque conformité
+avec la secte, en laquelle la muettise (ou silence)
+étoit fort recommandées. On dit encore qu'il
+le faisoit pource que le poisson se nourrit parmi
+un element ennemi de l'homme. Item que
+c'est grand peché de tuer &amp; manger un animal
+qui ne nous nuit point. Item que c'est une viande
+de delices &amp; de luxe, non de necessité (comme
+de fait és Hieroglyphiques d'Orus Appollo
+le poisson est mis pour marque de molesse &amp;
+volupté) Ite que lui Pythagore ne mangeoit
+que de viandes que l'on puisse offrir aux Dieux, ce
+qui ne se fait pas des poissons: &amp; autres semblables
+bagatelles Pythagoriques rapportées par
+Plutarque en ses Questions conviviales. Mais
+toutes ces superfluitions là sont folles: &amp; voudroy
+bien demander à un telle homme si étant en <i>Canada</i>
+il aymeroit mieux mourir de faim que de
+manger du poisson. Ainsi plusieurs anciennement
+pour suivre leurs fantasies, &amp; dire, <i>Ce sommes nous</i>,
+ont defendu à leurs sectateurs l'usage
+des viandes que Dieu a données à l'homme, &amp;
+quelquefois imposé des jougs qu'eux-mémes
+n'ont voulu porter. Or quelle que soit la philosophie
+de Pythagore, je ne suis point des siens.
+Je trouve meilleure la regle de noz bons Religieux
+qui se plaisent à l'icthyophagie, laquelle
+m'a bien aggrée en la Nouvelle-France, &amp;
+ne me deplait point encore quand je m'y rencontre.
+Que si ce Philosophe vit d'Ambroisie
+et de la viande des Dieux, &amp; non de poissons,
+léquels on ne leur sacrifie point, nosditz bons
+Religieux, comme les Cordeliers de Saint-Malo
+&amp; autres des villes maritimes, ensemble les
+Curez peuvent dire qu'en mangeant quelquefois
+du poisson ilz mangent de la viande consacrée
+à Dieu. Car quand les Terre-neuviers rencontrent
+quelque Morue exorbitamment belle
+ilz en font un <i>Sanctorum</i> (ainsi l'appellent-ils) &amp;
+la vouent &amp; consacrent au nom de Dieu à Monsieur
+saint François, saint Nicolas, saint Lienart,
+8 autres, avec la téte, comme ainsi soit que pour
+leur pecherie ilz jettent les tétes dans la mer.</p>
+
+<p>Il me faudroit faire un livre entier si je vouloy
+discourir sur tous les poissons qui sont communs
+aux Bresiliens, Floridiens, Armouchiquois
+Canadiens, &amp; Souriquois. Mais je me restreindray
+à deux ou trois, aprés avoir dit qu'au Port
+Royal y a des grans parterre: de Moules dont
+nous remplissions noz chalouppes quant quelquefois
+nous allions en ces endroits. Il y a aussi
+des Palourdes deux fois grosses comme des Huitres
+en quantité; item des coques, quine nous
+ont jamais manqué: comme aussi il y a force
+Chataignes de mer, poisson le plus delicieux
+qu'il est possible; plus des Crappes, &amp; Houmars.
+Ce sont là les coquillages. Mais il se faut donner
+le plaisir de les aller querir, &amp; ne sont pas tous en
+un lieu. Or ledit Port étant de huict lieuës de
+tour (le limitant assavoir à l'ile de Biencour) il y
+a de la volupté à voguer là-dessus allant à une si
+belle chasse, &amp; n'en déplaise aux Philosophes
+sus allegués.</p>
+
+<p>Et puis que nous sommes en païs de Morues,
+encore ne quitteray-je point ici la besongne
+que je n'en dise un mot. Car tant de gens &amp; en
+si grand nombre en vont querir de toute l'Europe
+tous les ans, que je ne sçay d'où peut venir
+cette formiliere. Les Morues qu'on apporte
+pardeça sont ou seches ou vertes. La pecherie des
+vertes se fait sur le Banc en pleine mer, quelques
+soixante lieuës au deça dee la Terre-neuve, ainsi
+que se peut remarquer par ma Carte geographique.
+Quinze ou vint (plus ou moins) matelots
+onc chacun une ligne (c'est un cordeau) de
+quarante ou cinquante brasses, au bout de laquelle
+est un grand hameçon amorcé, &amp; un plomb
+de trois livres pour le faire aller au fond. Avec
+cet outil ilz pechent les morues, léquelles sont
+si goulues que si-tot devalé, si-tot happé, là où
+il y a bonne pecherie. La Morue tirée à bord, il
+y a des ais en forme de tables étroites le long du
+navire où le poisson se prepare. Il y en a un qui
+coupe les tétes, &amp; les jette communement dans la
+mer: un autre les éventres &amp; étrippe, &amp; renvoye
+à son compagnon, qui leve la partie plus
+grosse de l'arrete. Cela fait on les met au saloir
+pour vint-quatres heures: puis on les serre: &amp;
+en cette façon on travaille perpetuellement
+(sans avoir egard au Dimanche, qui est chose
+impie, car c'est le jour du Seigneur) l'espace
+d'environ trois mois, voiles bas, jusques à ce que
+la charge soit parfaite. Quelquefois ilz haussent
+les voiles pour aller plus loin chercher meilleure
+pecherie. Et pour-ce que les pauvres matelots
+souffrent là du froid parmi les brouillas,
+principalement les plus hatez, qui partent en
+Fevrier: delà vient qu'on dit qu'il fait froid en
+<i>Canada</i>.</p>
+
+<p>Quant à la Morue seche il faut aller à terre
+pour la secher. Il y a des ports en grand nombre
+en la Terre-neuve, &amp; de Bacaillos, où les navires se
+mettent à l'ancre pour trois mois. Dés le
+point du jour les mariniers vont en la campagne
+salée à une, deux ou trois lieuës prendre
+leur charge. Ils ont rempli chacun leur chaloupe
+à une ou deux heures aprés midi, &amp; retournent
+au soir, où étans il y a un grand echaffaut
+bati sur le bord de la mer, sur lequel on jette le
+poisson à la façon des gerbes par le fenetre d'une
+grange. Il y a une grande table sur laquelle le
+poisson jetté est accomodé comme dessus.
+Aprés avoir eté au salloir on le porte secher
+sur les rochers exposés au vent, ou sur les galets,
+c'est à dire chaussées de pierres que la mer a
+amoncelées. Au bout de six heures on le tourne, &amp;
+ainsi par plusieurs fois. Puis on recueille
+le tout, &amp; le met-on en piles, &amp; derechef au
+bout de huitaine à l'air. En fin étant sec on le
+serre. Mais pour se secher il ne faut point qu'il
+face de brumes, car il pourrira: ni trop de chaleur,
+car il roussoyera: ains un temps temperé
+&amp; venteux.</p>
+
+<p>La nuit ilz ne pechent point, parce que la Morue
+ne mord plus. J'oseroy croire qu'elle est des
+poissons qui se laissent prendre au sommeil, encores
+qu'Oppian tienne que les poissons, se guerroyans
+&amp; devorans l'un l'autre comme les Bresiliens
+&amp; les Canibales, ont toujours l'oeil au
+guet &amp; ne dorment point: mettant toutefois
+hors de ce sang le seul Sargot, lequel il dit se
+retirer en certains cachots pour prendre son
+sommeil. Ce que je croiroy bien, &amp; ne merite
+ce poisson d'étre guerroyé, puis qu'il ne guerroye
+point les autres, &amp; vit d'herbes: à raison
+dequoy tous les Autheurs disent qu'il rumine
+comme la brebis. Bais comme le méme Oppian
+a dit que cetui-ci seul en ruminant rend
+une voix humide, &amp; s'est en cela trompé, par
+ce que moy-méme ay plusieurs-fois ouï les
+Loups marins en pleine mer, ainsi que j'ay dit
+ailleurs: Aussi pourroit-il bien s'étre æquivoqué
+en ceci. Comme aussi en la baleine, laquelle
+nous avons montré ci-dessus avoir eté trouvée
+dormant en pleine mer, au retour du Capitaine
+du Pont, &amp; de Champlein en France, l'an
+mille six cens dix, si bien que leur vaisseau passant
+dessus, la reveilla, par la playe qu'il luy fit
+sur le derriere, dont issit grande quantité de sang.</p>
+
+<p>Cette méme Morue ne mord plus passé le
+mois de Septembre, ains se retire au fond de la
+grande mer, ou va en un païs plus chaud jusques
+au printemps. Sur quoy je dirai ici ce que Pline
+remarque, que les poissons qui ont des pierres
+à la téte craignent l'Hiver, &amp; se retirent de bonne
+heure du nombre déquels est la Morue, laquelle
+ha dans la cervelle deux pierres blanches
+faites en gondole &amp; crenelées à l'entour: Ce
+que n'ont celles qu'on prent vers l'Ecosse, à ce
+que quelque homme sçavant &amp; curieux m'a
+dit. Ce poisson est merveilleusement gourmand,
+&amp; en devore d'autres préques aussi grand que
+lui, méme des Houmars, qui sont comme grosses
+Langoustes, &amp; m'étonne comme il peut digerer
+leurs grosse &amp; dures écailles. Des foyes
+de Morues noz Terre-neuvier font de l'huile,
+jettans iceux foyes dans des barils exposés au
+soleil, où ilz se fondent d'eux mémes.</p>
+
+<p>C'est un grand traffic que l'on fait en Europe
+des huiles des poissons de la Terre-neuve.
+Et pour ce sujet plusieurs vont à la pecherie de
+la Baleine, &amp; des Hippopotames, qu'ilz appellent
+la béte à la grande dent: dequoy il nous faut dire
+quelque chose.</p>
+
+<p>Le Tout-puissant voulant montrer à Job combien
+admirables sont ses oeuvres: <i>Tireras-tu</i>
+(dit-il) <i>le Leviathan avec un hameçon, &amp; sa langue avec
+un cordeau que tu auras plongé?</i> Par ce Leviathan
+est entendue la Baleine, &amp; tous les poissons cetacées,
+déquels (&amp; mémement de la Baleine) l'enormité
+est si grande que c'est chose épouvantable, comme nous avons
+dit ci-dessus, parlans
+d'une qui fut échouée au Bresil: &amp; Pline dit
+qu'és Indes il s'en trouve qui ont quatre arpens
+de terre de longueur. C'est pourquoy
+l'homme est à admirer, voire plustot Dieu, qui
+lui a baillé l'audace d'attaquer un monstre tant
+effroyable, qui n'a son pareil en terre. Je laisse la
+façon de le prendre décrite par Oppian, &amp; saint
+Basile, pour venir à noz François &amp; particulierement
+Basques, léquelz vont tous les ans en
+la grande riviere de <i>Canada</i> pour la Baleine.
+Ordinairement la pecherie s'en fait à la riviere dite
+<i>Lesquemin</i> vers <i>Tadoussac</i>. Et pour ce faire ilz vont
+par quartz faire la sentinelle sur des pointes de
+rochers, pour voir s'ils auront point l'évent de
+quelqu'une: &amp; lors qu'ils en ont découvert
+incontinent ilz vont aprés avec trois, ou quatre
+chaloupes, &amp; l'ayans industrieusement abordée,
+ilz la harponnent jusques au profond de
+son lard &amp; à la chair vive. Lors cet animal se
+sentant rudement picqué, d'une impetuosité
+redoutable s'élance au fond de la mer. Les hommes
+cependant sont en chemise, qui filent &amp; font
+couler la corde (qu'ils appellent haussiere) où
+est attaché le harpon, que la Baleine emporte.
+Mais au bord de la chaloupe qui a fait le coup
+il y a un homme prét avec une hache à la main
+pour couper ladite corde, si d'aventure quelque
+accident arrivoit qu'elle fût entortillée,
+ou que la force de la Baleine fût trop violente:
+laquelle neantmoins ayant trouvé le fond, ne
+pouvant aller plus outre, remonte tout à loisir
+au-dessus de l'eau: &amp; lors derechef on l'attaque
+avec des langues de boeuf (ou larges pertusanes)
+bien émoulues si vivement, que l'eau salée
+lui penetrant dans la chair, elle perd sa force,
+&amp; demeure sur l'onde sans plus y r'entrer.
+Alors on l'attache à un cable, au bout duquel
+est une ancre qu'on jette en mer, si le temps
+n'est propre pour l'amener, puis au bout de
+quelques jours on la va querir quant le temps
+&amp; l'opportunité le permettent, la mettent en
+pieces, &amp; dans des grandes chaudieres font
+bouillir la graisse qui se fond en huile, dont ils
+pourront remplir quatre cens barriques, plus
+ou moins, selon la grandeur de l'animal: &amp; de
+sa langue ordinairement on tire cinq ou six
+barriques.</p>
+
+<p>Que si ceci est admirable en nous qui avons
+de l'industrie, il l'est encore plus és peuples Indiens
+nuds &amp; sans commodités: &amp; neantmoins
+ilz font la méme chose, qui est recitée par
+Joseph Acosta, disant que pour prendre ces grands
+monstres ilz se mettent en un canoe, ou petit
+bateau, &amp; abordans la Baleine ilz lui sautent
+legerement sur le col; &amp; là se tiennent comme à
+cheval attendans la commodité de la prendre bien
+à point, &amp; voyans le jeu beau, le plus hardi fiche
+un grand pal aigu dans l'un des évans de la
+Baleine (qui sont ses narines, ou les pertuis par
+où elle jette deux lances d'eau du haut en l'air)
+&amp; le fait entrer le plus profondément qu'il
+peut. Cependant la Baleine bat furieusement
+la mer, &amp; éleve des montagnes d'eau,
+s'enfonçant dedans d'une grande violence,
+puis ressort incontinent, ne sçachant que faire
+tant elle a de rage. L'Indien neantmoins demeure
+toujours ferme &amp; assis, &amp; pour lui faire payer
+l'amende du mal qu'elle lui donne, lui fiche un
+autre pal semblable au premier dans l'autre narine
+si avant qu'il la met au desespoir, &amp; lui fait
+perdre toute respiration. Cela fait il se remet en
+sa canoe, qu'il tient attaché au coté de la Baleine
+avec une corde, puis se retire vers terre
+ayant premierement attaché sa corde à la Baleine,
+laquelle il va tirant &amp; lachant, selon le mouvement
+d'icelle Baleine, qui cependant qu'elle
+trouve beaucoup d'eau, saute d'un côté &amp; d'autre,
+comme troublée de douleur, &amp; en fin s'approche
+de terre, où elle demeure incontinent à sec
+pour la grande enormité de son corps, sans qu'elle
+puisse plus se mouvoir ni se manier, &amp; lors
+grand nombre d'Indiens viennent trouver le
+veinqueur pour cuillir ses depouilles, &amp; pour
+ce faire ils achevent de la tuer, la decoupans, &amp;
+faisans des morceaux de sa chair (qui est assez
+mauvaise) léquels ilz sechent &amp; pilent pour en
+faire de la poudre, dont ils usent pour viande,
+qui leur dure long temps.</p>
+
+<p>Pour le regard des Hippopotames, nous
+avons dit és voyages de Jacques Quartier qu'il
+y en a grand nombre au Golfe de <i>Canada</i>, &amp;
+particulierement à l'ile de Brion, &amp; aux sept
+iles, qui est la riviere de <i>Chischedec</i>. C'est
+un animal qui ressemble mieux à la vache qu'au
+cheval. Mais nous l'avons nommé Hippopotame,
+c'est à dire cheval de riviere, par ce que
+Pline appelle ainsi ceux qui sont en la riviere
+du Nil, léquelz toutefois ne ressemblent point
+du tout au cheval, ains participent aussi du
+boeuf, ou vache. Il est de poil tel que le Loup-marin,
+sçavoir gris-brun &amp; un peu rougeatre,
+le cuir fort dur, la téte monstrueuse, à deux
+rangs de dents de chacun coté, entre léquels
+y en deux en chacune part pendantes de la
+machoire superieure en bas de la forme de ceux
+d'un jeune Elephant, &amp; deux pareils, qui vont tout
+droit, &amp; en pointe, déquels cet animal s'ayde
+pour grimper sur les roches. Il a les aureilles
+courtes, &amp; la queuë aussi, &amp; mugle comme
+le boeuf. Aux piés il a des ailerons, ou nageoires,
+&amp; fait ses petits en terre. Et d'autant qu'il
+est des poissons cetacée, &amp; portant beaucoup
+de lart, noz Basques &amp; autres mariniers
+en font des huiles, comme de la Baleine, &amp; le
+surprennent en terre.</p>
+
+<p>Ceux du Nil (ce dit Pline) ont le pié fourchu,
+le crin, le dos &amp; le hannissement du cheval,
+les dents sortans dehors, comme au Sanglier. Et
+adjoute que quand cet animal a eté en un blé
+pour paturer, il s'en retourne à reculon, de peur
+qu'on le suive à la piste.</p>
+
+<p>Je ne fay état de discourir icy de toutes les
+sortes de poissons qui sont pardela, cela étant
+un trop amble sujet pour mon histoire: &amp; puis,
+j'en ay enfilé un bon nombre en mon Adieu à
+La Nouvelle France. Seulement je diray qu'en
+passant le temps és côtes de ladite Nouvelle
+France j'en prendray en un jour pour vivre plus
+de six semaines és endroits où est l'abondance
+des Morues (car ce poisson y est le plus frequent)
+&amp; qui aura l'industrie de prendre les Macreaux
+en mer, il en aura tant qu'il n'en sçaura que faire.
+Car en plusieurs endroits j'en ay veu des troupes
+serrées, qui occupoient trois fois plus de place
+que les Halles de Paris. Et nonobstant ce, je voy
+beaucoup de peuple en nôtre France tant annonchali,
+&amp; si truant aujourd'hui, qu'il ayme
+mieux mourir de faim, ou vivre serf, du moins
+langui sur son miserable fumier, que de s'evertuer
+à sortir du bourbier, &amp; par quelque action
+genereuse changer sa fortune, ou mourir à la
+peine.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAP. XXIII</h3>
+
+<p class="mid"><i>De la Terre.</i></p>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/N2.png"></span>OUS avons és trois derniers chapitres
+fait provision de venaison, de gibier,
+&amp; de poissons: Ce qui est beaucoup. Mais ayans accoutumé
+la nourriture de pain &amp; de vin en nôtre
+Antique-France, il nous seroit difficile de nous
+arréter ici si la terre n'étoit propre à cela.
+Considerons-la donc, mettons la main dans son
+sein, &amp; voyons si les mammelles de cette
+mere rendront du laict pour sustenter ses enfans,
+&amp; au surplus ce qui se peut esperer d'elle.
+Attilius Regulus, jadis deux fois Consul è Rom,
+disoit ordinairement qu'il ne falloit choisir
+les lieux par trop gras, pour ce qu'ilz sont
+mal sains: ni les lieux par trop maigres, encore
+qu'ilz soyent fort sains. Et d'un tel fond que
+cela Caton aussi se contentoit. La terre de la
+Nouvelle-France est telle pour sa part, de
+sablon gras, au dessouz duquel nous avons souvent
+tiré de la terre argilleuse, dont le Sieur de
+Poutrincourt fit faire quantité de bricques, &amp;
+batir cheminées, &amp; un fourneau à fondre la
+gomme de sapin. Je diray plus que de cette terre
+on peut faire les mémes operations que de
+la terre que nous appellons Sigillée, ou du
+<i>Bolus Armenicus</i>, ainsi qu'en plusieurs occasions
+nôtre Apothicaire Maitre Loys Hebert tres
+suffisant en son art, en a fait l'experience, par
+l'avis dudit Sieur de Poutrincourt: méme lors
+que le fils du Sieur de Pont eut trois emportez
+d'un coup de mousquet crevé au païs des
+Armouchiquois.</p>
+
+<p>Cette province ayant les deux natures de terre
+que Dieu a baillée à l'homme pour posseder,
+qui peut douter que ce ne soit un païs de promission
+quand il sera cultivé? Nous en avons
+fait essay, &amp; y avons pris plaisir, ce que n'avoient
+jamais fait tous ceux qui nous avoient devancé
+soit au Bresil, soit en la Floride, soit en Canada.
+Dieu a beni nôtre travail, &amp; nous a baillé
+de beaux fromens, segles, orges, avoines, pois,
+féves, chanve, navettes, &amp; herbes de jardin: &amp;
+ce si plantureusement que le segle étoit aussi
+haut que le plus grand homme que se puisse
+voir, &amp; craignions que cette hauteur ne l'empechât
+de grener: Mais il a si bien profité
+qu'un grain de France là semé à rendu des
+epics tels, que par le témoignage de Monsieur
+le Chancellier, la Sicile, ni la Beausse
+n'en produisent point de plus beau. J'avoy semé
+du froment sans avoir pris le loisir de laisser
+reposer ma terre, &amp; sans luy avoir donné aucun
+amendement: &amp; toutefois il est venu en aussi
+belle perfection que le plus beau de France,
+quoy que le blé, &amp; tout ce que nous avions semé
+fust suranné. Mais le blé nouveau que ledit
+sieur de Poutrincourt sema avant partir est
+venu en telle beauté qu'il ne me reste que l'admiration
+aprés le recit de ceux qui y ont eté
+un an aprés nôtre depart. Surquoy je diray ce
+qui est de mon fait, qu'au mois d'Avril l'an mil
+six cens sept ayant semé trop prés les uns des autres
+des grains de segle qui avoit eté cuilli à Sainte-Croix
+premiere demeure du Sieur de Monts,
+à vint-cinq lieuës du port Royal, ces grains
+pullulerent si abondamment qu'ilz s'étoufferent,
+&amp; ne vindrent point à bonne fin.</p>
+
+<p>Mais quant à la terre ammeliorée où l'on
+avoit mis du fien de noz pourceaux, ou les
+ordures de la cuisine, ou des coquilles de poissons,
+je ne croiroy point, si je ne l'avoy veu, l'orgueil
+excessif des plantes qu'elle a produit, chacune en
+son espece. Méme le fils dudit Sieur de Poutrincourt
+jeune Gentil-homme de grande esperance,
+ayant semé des graines d'orenges &amp; de Citrons
+en son jardin, elles rendirent des plantes
+d'un pié de haut au bout de trois mois. Nous
+n'en attendions pas tant, &amp; toutefois nous y
+avons pris plaisir à l'envi l'un de l'autre. Je laisse
+à penser si on ira de bon courage au second essay.
+Et me faut icy dire en passant, que le Secretaire
+dudit Sieur de Monts étant venu par-dela
+avant nôtre depart, disoit qu'il ne voudroit
+pour grande chose n'avoir fait le voyage, &amp;
+que s'il n'eût veu noz blez il n'eût pas creu ce
+que c'en étoit. Voila comme de tout temps on
+a decrié le païs de <i>Canada</i> (souz lequel nom
+on comprend toute cette terre) sans sçavoir que
+c'est, sur le rapport de quelques matelots qui vont
+seulement pecher aux morues vers le
+Nort, &amp; sur le bruit de quelques maladies qui
+sont ordinaires à toutes nouvelles habitations,
+&amp; dont on ne parle plus aujourd'hui. Mais à propos
+de cette ammelioration de terre de laquelle
+nous venons de parler, quelque ancien
+Autheur dit que les Censeurs de Rome affermoient
+les fumiers &amp; autres immondices, qui
+se tiroient des cloaques, mille talens par chacun
+an (qui valent six cens mille écus) aux jardiniers
+de Rome, pour ce que c'étoit le plus
+excellent fien de tous autres: &amp; y avoit à cette fin
+des Commissaires établis pour les nettoyer,
+avec le lict &amp; canal du Tybre, comme font foy
+des inscriptions antiques que j'ay quelquefois
+leuës.</p>
+
+<p>La terre des Armouchiquois porte annuellement
+du blé tel-que celui que nous appellons
+blé Sarazin, blé de Turquie, blé d'Inde,
+qui est l'Irio ou Erisimon fruges de Pline, &amp;
+Columelle. Mais les Virginiens, Floridiens,
+&amp; Bresiliens, tous meridionaux font deux moissons.
+Tous ces peuples cultivent la terre avec
+un croc de bois, nettoient les mauvaises herbes
+&amp; les brulent, engraissent leurs champs
+de coquillages de poissons, n'ayans ni bestial
+privé, ni fien: puis assemblent leurs terres en
+petite mottes éloignées l'une de l'autre de
+deux piez, &amp; le mois de May venu ilz plantent
+leur blé dans ces mottes de terre à la façon
+que nous faisons les féves, fichans un baton,
+&amp; mettans quatre grains de blé separez
+l'un de l'autre (par certaine superstition) dans
+le trou, &amp; entre les plantes dudit blé (qui croit
+comme un arbrisseau, &amp; meurit au bout de trois
+mois) ilz plantent aussi des féves riolées
+de toutes couleurs, qui sont fort delicates, léquelles
+pour n'étre si hautes, crossent fort bien
+parmi ces plantes de blé. Nous avons semé dudit
+blé cette derniere année dans Paris en
+bonne terre, mais il a peu profité, n'ayant rendu
+chaque plante qu'un ou deux épics affamez:
+là où par dela un grain rendra quatre, cinq, &amp;
+six epics, &amp; chaque épic l'un portant l'autre
+plus de deux cens grains, qui est un merveilleux
+rapport. Ce qui démontre le proverbe
+tiré de Theophraste étre bien veritable que
+<i>C'est l'an qui produit, &amp; non le champ</i>: c'est
+à dire, que la temperie de l'air &amp; condition
+du temps est ce qui fait germer &amp; fructifier les
+plantes plus que la nature de la terre. En quoy
+est émerveillable, que nôtre blé profite là
+mieux, que celui de dela ici. Tesmoignage certain
+que Dieu benit ce païs depuis que son
+Nom y a eté invoqué: mémes que pardeça depuis
+quelques années Dieu nous bat (comme
+j'ay dit ailleurs) en verge de fer, &amp; par-dela il a
+étendu abondamment sa benediction sur nôtre
+labeur, &amp; ce en méme parallele &amp; élevation
+du soleil.</p>
+
+<p>Ce blé croissant haut comme nous avons
+dit, le tuyau en est gros comme de roseaux,
+voire encore plus. Le roseau &amp; le blé pris en
+leur verdure, ont le gout sucrin. C'est pourquoy
+les mulots, &amp; ratz des champs en sont
+frians, &amp; m'en gaterent un parquet en la
+Nouvelle-France. Les grans animaux aussi comme
+cerfs, &amp; autre bétes sauvages, comme encor les
+oiseaux, en font degat. Et sont contraints les
+indiens de les grader comme on fait ici les vignes.</p>
+
+<p>La moisson faite ce peuple serre son blé dans
+la terre en des fosses qu'ilz font en quelque pendant
+de colline ou terre, pour l'égout des eaux,
+garnissans de natte icelles fosses, ou mettans
+leurs grains dans des sacs d'herbes, qu'ils couvrent
+par aprés de sable: &amp; cela font ils pource
+qu'ilz n'ont point de maisons à étages, ni de
+coffres pour les serrer autrement: puis le blé conservé
+de cette façon est hors la voye des rats &amp; souris.</p>
+
+<p>Plusieurs nations de deça ont eu cette invention
+de grader le blé dans des fosses. Car Suidas
+en fait mention sur le mot [Grec: Seiros]. Et Procope
+au second livre de la guerre Gothique dit
+que les Gots assiegeans Rome, tomboient souvent
+dans des fosses où les habitans avoient accoutumé
+de retirer leurs blez. Tacite rapporte
+aussi que les Allemans en avoient. Et sans
+particulariser davantage, en plusieurs lieux de France,
+és païs plus meridionaux, on garde aujourd'hui
+le blé de cette façon. Nous avons dit ci-dessus
+de quelle façon ilz pilent leurs grains &amp;
+en font du pain, &amp; comme par le tesmoignage
+de Pline les anciens Italiens n'avoient pas plus
+d'industrie qu'eux.</p>
+
+<p>Ceux de Canada &amp; Hochelaga au temps de
+Jacques Quartier labouroient tout de méme,
+&amp; la terre leur rapportoit du blé, des féves, des
+pois, melons, courges, &amp; concombres, mais
+depuis qu'on est allé rechercher leurs pelleteries,
+&amp; que pour icelles ils ont eu de cela sans autre
+peine, ilz sont devenuz paresseux, comme aussi
+les Souriquois, léquels s'addonnoient au labourage
+au méme temps.</p>
+
+<p>Les uns &amp; les autres ont encores à present
+quantité de Chanve exellente que leur terre
+produit d'elle méme. Elle est plus haute, plus
+deliée, &amp; plus blanche &amp; plus forte que la nôtre
+de deça. Mais celle des Armouchiquois
+porte au bout de son tuyau une coquille pleine
+d'un coton semblable à de la soye, dans laquelle
+git la graine. De ce coton, ou quoy que se soit,
+on pourra faire de bons licts plus excellens mille
+fois que de plume, &amp; plus doux que de cotton
+commun. Nous avons semé de ladite graine en
+plusieurs lieux de Paris, mais elle n'a point
+profité.</p>
+
+<p>Nous avons veu par nôtre Histoire comme
+en la grande Riviere, passé Tadoussac, on trouve
+des vignes sans nombre, raisins en la saison.
+Je n'en ay point veu au Port Royal, mais
+la terre &amp; les cotaux y sont fort propres. La
+France n'en portoit point anciennement, si ce
+n'étoit d'aventure la côte de la Mediterranée. Et
+ayans les Gaullois rendu quelque signalé service
+à l'Empereur Probus, ilz lui demanderent
+pour recompense permission de planter la vigne:
+ce qu'il leur accorda; ayans toutefois eté
+auparavant refusez par l'Empereur Neron. Mais
+veux-je mettre en jeu les Gaullois, attendu
+qu'au Bresil païs chaud il n'y en avoit point avant
+que les François &amp; Portugais y en eussent planté?
+Ainsi ne faut faire doute que la vigne ne vienne
+plantureusement audit Port Royal, veu méme
+qu'à la riviere saint-Jean (qui est plus au Nort
+qu'icelui Port) il y en a beaucoup, non toutefois
+si belles qu'au païs des Armouchiquois, où
+il semble que la Nature ait eté en ses gayes
+humeurs quand elle y en a produit.</p>
+
+<p>Et d'autant que nous avons touché ce sujet
+parlans du voyage qu'y a fait le sieur de Poutrincourt,
+nous passerons outre, pour dire que cette
+terre ha la pluspart de ses bois de Chenes &amp; de
+Noyers portant petite noix à quatre ou cinq
+côtes si delicates &amp; douces que rien plus: &amp;
+semblablement des prunes tres-bonnes: comme
+aussi le Sassafras arbre ayant les fueilles comme
+de Chene, moins crenelées, dont le bois est de
+tres-bonne odeur &amp; tres-excellent pour la guerison
+de beaucoup de maladies, telles que la verole,
+&amp; la maladie de Canada que j'appelle
+Phthisie, de laquelle nous avons amplement
+discouru ci-dessus. Et sur le propos de guerison, il
+me souvient avoir ouï dudit Poutrincourt
+qu'il avoit fait essay de la vertue de la gomme
+des sapins du Port Royal, &amp; de l'huile de navette
+sur un garson fort mangé de la mauvaise tigne,
+&amp; qu'il en étoit gueri.</p>
+
+<p>Noz Sauvages font aussi grand labourage de
+<i>Petun</i>, chose tres-precieuse entr'eux, &amp; parmi
+tous ces peuples universelement. C'est un plante
+de la forme, mais plus grande que <i>Confoliada major</i>,
+dont ilz succent la fumée avec un tuyau
+en la façon que je vay dire pour le contentement
+de ceux qui n'en sçavent l'usage. Aprés qu'ils
+ont cuilli cette herbe ilz la mettent secher à
+l'ombre, &amp; ont certains sachets de cuir pendus
+ç leur col ou ceinture, dans léquels ils en ont
+toujours, &amp; quant &amp; quant un calumet, ou petunoir,
+qui est un cornet troué par le côté, &amp; dans
+le trou ilz fichent un long tuiau, duquel ilz tirent
+la fumée du petun qui est dans ledit cornet,
+aprés qu'ilz l'ont allumé avec du charbon qu'ils
+mettent dessus. Ilz soustientront quelquefois
+la faim cinq &amp; six jours avec cette fumée. Et noz
+François qui les ont hanté sont pour la pluspart
+tellement affollez de cette yvrongnerie de Petun
+qu'ilz ne s'en sçauroient passer non plus que du
+boire &amp; du manger, &amp; à cela depensent de bon
+argent, car le bon Petun qui vient du Bresil
+coute quelquefois un écu la livre. Ce que je repute
+à folie, à leur égard, pour ce que d'ailleurs
+ilz ne laissent de boire &amp; manger autant qu'un
+autre, &amp; n'en perdent point un tour de dents,
+ny de verre. Mais pour les Sauvages il est plus
+excusable, d'autant qu'ilz n'ont autre plus grand
+delice en leurs Tabagies, &amp; se peuvent faire
+féte à ceux qui les vont voir de plus grand' chose:
+comme pardeça, quand on presente de quelque
+vin excellent à un ami: de sorte que si on refuse
+à prendre le petunoir quand ilz le presentent,
+c'est signe qu'on n'est point <i>adesquidés</i>, c'est
+à dire ami. Et ceux qui ont entre eux quelque
+tenebreuse nouvelle de Dieu, disent qu'il petune
+comme eux, &amp; croyent que ce soit le vray
+Nectar décrit par les Poëtes.</p>
+
+<p>Cette fumée de Petun prise par la bouche en
+sucçant comme un enfant qui tette, ilz la font sortir
+par le nez, &amp; en passant par les conduits de la
+respiration le cerveau en est rechauffé, &amp; les
+humiditez d'iceluy chassées. Cela aussi étourdit &amp;
+enivre aucunement, lache le ventre, refroidit les
+ardeurs de Venus, endort, &amp; la fueille de cette
+herbe, ou la cendre qui reste au petunoir consolide
+les playes. Je diray encore que ce Nectar
+leur est si suave, que les enfans hument quelquefois
+la fumée que leurs peres jettent par les narines,
+afin de ne rien perdre. Et d'autant que cela
+ha un gout mordicant, Belleforet recitant ce
+que Jacques Quartier (qui ne sçavoit que c'étoit)
+en dit, il veut faire croire que c'est quelque
+espece de poivre. Or quelque suavité qu'on
+y trouve je ne m'y ay jamais sceu accoutumer,
+&amp; ne m'en chaut pour ce qui regarde l'usage &amp;
+coutume de le prendre en fumée.</p>
+
+<p>Il y a encore en cette terre certaine sorte de
+Racines grosses comme naveaux, ou truffes,
+tres-excellente à manger, ayans un gout retirant aux
+cardes, voir plus agreable, léquelles plantées
+multiplient comme par dépit, &amp; en telle façon
+que c'est merveille. Je croy que ce soient Afrodilles,
+suivant la description que Pline en fait. Ses
+racines (dit-il) sont faites à mode de petits naveaux,
+&amp; n'y a plante qui ait tant de racines que
+car quelquefois on y trouve bien quatre-vints
+Afrodilles attachées ensemble. Elles
+sont bonne cuites souz la cendre, ou mangées
+crues avec poivre ou sel &amp; huile.</p>
+
+<p>Voila ce qu'en dit cet autheur. Nous avons
+apporté quelques unes de ces racines en France,
+léquelles ont tellement multiplié, que tous
+les jardins en sont maintenant garnis, &amp; les
+mange-on à la façon que dit Pline, ou avec
+beurre &amp; un peu de vinaigre cuites en eau. Mais
+je veux mal à ceux qui les font nommer Toupinambaux
+aux crieurs de Paris. Les Sauvages
+les appellent <i>Chiquebi</i>, &amp; s'engendrent volontiers
+prés les chenes.</p>
+
+<p>Sur la consideration de ceci il me vient en pensée
+que les hommes sont bien miserables qui
+pouvans demeurer aux champs en repos, &amp; faire
+valoir la terre, laquelle paye son creancier
+avec telle usure, passent leur âge dans les villes
+è faire des bonnetades, à solliciter des procés,
+à tracasser deça, dela, à chercher les moyens de
+tromper quelqu'un, se donnans de la peine jusques
+tombeau pour payer des louanges de
+maisons, étre habillez de soye, avoir quelques
+meubles precieux, bref pour paroitre &amp; se
+repaitre d'un peu de vanité où n'y a jamais
+contentement. Pauvres fols (ce dit Hesiode) qui
+ne sçavent combien une moitié de ces choses
+en repos vaut mieux que toutes ensemble avec
+chagrin: ni combien est friand le bien de la
+Maulve &amp; de l'Afrodille. Les Dieux certes depuis
+le forfait de Promethée, ont cache aux
+hommes la maniere de vivre heureusement. Car
+autrement le travail d'une journée seroit suffisant
+pour nourrir l'homme tout un an, &amp; le
+lendemain il mettroit sa charrue sur son fumier,
+&amp; donneroit du repos à ses boeufs, à ses mules
+&amp; à lui-méme.</p>
+
+<p>C'est le contentement qui se prepare pour
+ceux qui habiteront la Nouvelle-France, quoy
+que les fols méprisent ce genre de vie, &amp; la
+culture de la terre le plus innocent de tous les
+exercices corporels, &amp; que je veux appeller le
+plus noble, comme celui qui soutient la vie de
+tous les hommes. Ilz meprisent di-je, la culture
+de la terre, &amp; toutefois tous les tourmens qu'on
+se donne, les procés qu'on poursuit, les guerres
+que l'on fait, ne sont que pour en avoir. Pauvre
+mere qu'as tu fait qu'on te méprise ainsi? Les
+autres elemens nous sont bien-souvent contraires,
+le feu nous consomme, l'air nous empeste,
+l'eau nous engloutit, la seule Terre est celle qui
+venans au monde &amp; mourans nous reçoit humainement,
+c'est elle seule qui nous nourrit, qui
+nous chauffe, qui nous loge, qui nous vest, qui
+ne nous est en rien contraire; &amp; on la vilipende,
+&amp; on se rit de ceux qui la cultivent, on les
+met aprés les faineans &amp; sangsues du peuple.
+Cela se fait ici où la corruption tient un grand
+empire. Mais en la Nouvelle France il faut
+ramener le siecle d'or, il faut renouveller les
+antiques Corones d'epics de blé, &amp; faire que la premiere
+gloire soit celle que les anciens Romains
+appelloient <i>Gloria adorea</i>, la gloire de froment, afin
+d'inviter chacun à bien cultiver son champ, puis
+que la terre se presente liberalement à ceux qui
+n'en ont point. Il n'y faut point donner d'entrée
+à ces rongeurs de peuple, rats de grenier, qui
+servent que de manger la substance des autres:
+ny souffrir cette vilaine gueuserie qui deshonore
+nôtre France antique, en laquelle on fait
+gloire de la mendicité.</p>
+
+<p>Etans asseurez d'avoir du blé &amp; du vin, il ne
+reste qu'à pourvoir le païs de bestial privé: car
+il y profite fort bien, ainsi que nous avons dit
+au chapitre de la Chasse.</p>
+
+<p>D'arbres fruitiers, il n'y en a gueres outre les
+Noyers, Pruniers, petits Cerisiers, &amp; Avellaniers.
+Vray est qu'on n'a point tout decouvert
+ce qui est dans les terres. Car au païs des Iroquois
+&amp; au profond d'icelles terres il y a plusieurs
+especes de fruits qui ne sont point sur les rives de
+la mer. Et ne faut trouver ce defaut étrange si
+nous considerons que la pluspart de noz fruits
+sont venuz de dehors: &amp; bien souvent ilz portent
+Le nom du païs d'où on les a apportés. La terre
+d'Allemagne est bien fructifiante: mais Tacite
+dit que de son temps il n'y avoit point d'arbres
+fruitiers.</p>
+
+<p>Quant aux arbres des foréts les plus ordinaires
+au Port Royal ce sont Chenes, Hetres, Frenes,
+Bouleaux (fort bons en menuiserie) Erables,
+Sycomores, Pins, Sapins, Aubépins, Coudriers,
+Sauls, petits Lauriers, &amp; quelques autres
+encores que je n'ay remarqué. Il y a force Fraises
+&amp; Framboises &amp; noisettes en certains lieux,
+item des petits fruits bleuz &amp; rouges par les
+bois. Je croy que c'est ce que les Latins ont appellé
+<i>Myrtillus</i>. J'y ay veu des petites poires fort
+delicates: &amp; dans les prairies tout le long de
+l'Hiver il y a certains petits fruits comme des
+pommelettes, colorez de rouge, déquels nous
+faisions du cotignac pour le dessert. Il y a force
+grozelles semblables aux nôtres, mais elles deviennent
+rouges: item de ces autres grozelles
+rondelettes que nous appellions Guedres. Et des
+Pois en quantité sur les rives de mer, déquels
+au renouveau nous prenions les fueilles, &amp; les
+mettions parmis les nôtres, &amp; par ce moyen nous
+étoit avis que nous mangions des pois verds.</p>
+
+<p>Au-delà de la Baye Françoise, sçavoir à la riviere
+saint-Jean, &amp; sainte Croix il y force Cedres,
+outre ceux que je vien de dire. Quant è ceux
+de la grande riviere de Canada ils ont eté specifiez
+au 3e liv. en la relation des voyages du
+Capitaine Jacques Quartier &amp; de Champlein.
+Vray est que pour le regard de l'arbre <i>Annedda</i>
+par nous celebré sur le rapport dudit Quartier
+aujourd'hui il ne se trouve plus. Mais j'ayme
+mieux en attribuer la cause au changement des
+peuples par les guerres qu'ilz se font, que d'arguer
+de mensonge icelui Quartier, veu que cela
+ne lui pouvoit apporter aucune utilité.</p>
+
+<p>Ceux de la Floride sont Pins (qui ne portent
+point de pepins dans les prunes qu'ilz produisent),
+Chenes, Noyers, Merisiers, Lentisques,
+Chataigniers (qui sont naturels comme en France)
+Cederes, Cypres, Palmiers, Houx, &amp; Vignes
+sauvages, léquelles montent au long des arbres
+comme en Lombardie, &amp; apportent de bons raisins.
+Yl y a une sorte de Melliers, dont le fruit est
+meilleur que celui de France &amp; plus gros: Aussi
+y a il des Pruniers qui portent le fruit fort beau,
+mais non gueres bon, des Framboisiers: Une petite
+graine que nous appellons entre nous Blues
+qui sont fort bonnes à manger: Item des racines
+qu'ils appellent <i>hassez</i>, dequoy en la necessité
+ilz font du Pain. Sur tout est excellente cette
+province au rapport du bois de l'Esquine tres-singulier
+pour les diettes. Mais l'eau qui en procede
+est de telle vertu, que si un homme ou femme
+maigre en buvoit continuellement par quelque
+temps il deviendroit fort gras &amp; replet.</p>
+
+<p>La province du Bresil a pris son nom à nôtre
+egard, d'un certain arbre que nous appellons
+Bresil, &amp; les Sauvages du païs <i>Araboutan</i>. Il est
+aussi haut &amp; gros que nos chenes, &amp; ha la feuille
+du Buis. Nos François &amp; autres en vont charger
+leurs navires en ce païs là. Le feu en est préque
+sans fumée. Mais qui penseroit blanchir son
+linge à la cendre de ce bois se tromperoit bien.
+Car il le trouveroit teint en rouge. Ils ont aussi
+des palmiers de plusieurs sortes: &amp; des arbres
+dont le bois des uns est jaune &amp; des autres violet.
+Ils en ont encore de senteur comme de roses,
+&amp; d'autres puants, dont les fruicts sont dangereux
+à manger. Item une espece de Guayac
+Qu'ilz nomment <i>Hivouraé</i>, duquel ilz se servent
+pour guerir une maladie entre eux appellée
+<i>Pians</i> aussi dangereuse que la Verole. L'arbre
+qui porte le fruit que nous disons Noix d'Inde,
+s'appelle entre eux <i>Sabaucaië</i>. Ils ont en outre
+de Cottonniers, du fruit déquels ilz font des
+litz qu'ilz pendent entre deux fourches, ou poteaux.
+Ce païs est heureux en beaucoup d'autres
+sortes d'arbres fruitiers, comme Orengers,
+Citronniers, Limonniers, &amp; autres, toujours
+verdoyans, qui fait que la perte de ce païs où
+les François avoient commencé d'habiter, est
+d'autant plus regretable à ceux qui ayment le
+bien de la France. Car il est bien croyable que
+le sejour y est plus agreable &amp; delicieux que la
+terre de Canada, à cause de la verdure qui y est
+perpetuelle. Mais les voyages y sont longs, comme
+de quatre &amp; cinq mois, &amp; à les faire on souffre
+quelquefois des famines: témoins ceux de
+Ville-gagnon: Mais à la Nouvelle-France où
+nous étions quand on part en saison, les voyages
+ne sont que de trois semaines, ou un mois,
+qui est peu de chose.</p>
+
+<p>Que si les douceurs &amp; delices n'y sont telles
+qu'en Mexique, ce n'est pas à dire que le païs ne
+vaille rien. C'est beaucoup qu'on y puisse vivre
+en repos &amp; joyeusement, sans se soucier des
+choses superflues. L'avarice des hommes a fait
+qu'on ne trouve point un païs bon s'il n'y a des
+Mines d'or. Et sots que sont ceux-là, ilz ne
+considerent point que la France en est à present
+dépourveuë: &amp; l'Allemagne aussi, de laquelle
+Tacite disoit, <i>qu'il ne sçavoit si ç'avoit eté
+par cholere, ou par une volonté propice que les Dieux
+avoient dénié l'or &amp; l'argent à cette province</i>. Ilz ne
+voyent point que tous les Indiens n'ont aucun
+usage d'argen monnoyé, &amp; vivent plus contens
+que nous. Que si nous les appellons sots,
+ils en disent autant de nous, &amp; paraventure à
+meilleure raison. Ilz ne sçavent point que Dieu
+promettant à son peuple une terre heureuse, il
+dit que ce sera un païs de blé, d'orge, de vignes,
+de figuiers, d'oliviers, &amp; de miel, où il mangera
+son pain sans disette, &amp;c. &amp; ne lui donne pour
+tous metaux que du fer &amp; du cuivre, de peur
+que l'or &amp; l'argent ne luy face elever son coeur,
+&amp; qu'il n'oublie son Dieu: &amp; ne veut point que
+quand il aura des Rois ils amassent beaucoup d'or,
+ni d'argent. Ilz ne jugent point que les Mines
+sont les cimetieres des hommes: que l'Hespagnol
+y a consommé plus de dix millions de
+pauvres Sauvages Indiens, au lieu de les instruire
+à la foy Chrétienne: Qu'en Italie il y a des Mines,
+mais que les anciens ne voulurent permettre
+d'y travailler, afin de conserver le peuple.
+Que dans les Mines est un air épais, grossier, &amp;
+infernal, où jamais on ne sçait quant il est jour
+ou nuit: Que faire telles choses c'est vouloir
+deposseder le diable de son Royaume, pour étre en
+pire condition paraventure que luy: Que c'est
+chose indigne de l'homme de s'ensevelir au creux
+de la terre, de chercher les enfers, &amp; de s'abaisser
+miserablement au dessouz de toutes les creatures
+immondes: lui à qui Dieu a donné une forme
+droite, &amp; la face levée, pour contempler le
+ciel, &amp; lui chanter louanges: Qu'en païs de Mines
+la terre est sterile: Que nous ne mangeons
+point l'or &amp; l'argent, &amp; que cela de soy ne nous
+tient point chaudement en Hiver: Que celui
+qui a du blé en son grenier, du vin en sa cave, du
+bestail en ses prairies, &amp; au bout des Morues &amp;
+des Castors, est plus asseuré d'avoir de l'or &amp; de
+l'argent, que celui qui a des Mines d'en trouver
+à vivre. Et neantmoins il y a des mines en la
+Nouvelle-France, déquelles nous avons parlé
+en son lieu. Mais ce n'est pas la premiere chose
+qu'il faut chercher. On ne vit point d'opinion.
+Et ceci ne git qu'en opinion, ni les pierreries aussi
+(qui sont jouetz de fols) auquelles on est le
+plus souvent trompé, si bien l'artifice sçait contrefaire
+la Nature: témoin celui qui vendoit il
+y a cinq ou six ans des vases de verre pour fine
+Emeraude, &amp; se fût fait riche de la folie
+d'autrui s'il eût sçeu bien jouer son rollet,
+tirer en la Nouvelle-France du profit des diverses
+pelleteries qui y sont, léquelles je trouve
+n'étre à mespriser, puisque nous voyons
+qu'il y a tant d'envies contre un privilege que
+le Roy avoit octroyé au sieur de Monts pour
+ayder à y établir &amp; fonder quelque colonie
+Françoise, &amp; maintenant par je ne sçay quelle
+fatalité est revoqué. Mais il se pourra tirer
+une commodité generale à la France, qu'en la
+necessité de vivres, une province secourra l'autre:
+ce qui se feroit maintenant si le païs étoit
+bien habité: veu que depuis noz voyages les saisons
+y ont toujours eté bonnes, &amp; pardeça rudes
+au pauvre peuple, qui meurt de faim &amp; ne
+vit qu'en disette &amp; langueur: au lieu que là plusieurs
+pourroient étre à leur aise léquels il vaudroit
+mieux conserver, que de les laisser perir
+comme ilz font, tant il y a de sansues du peuple
+de toutes sortes. D'ailleurs la Pecherie se
+faisant en la Nouvelle-France, les Terre-neuviers
+n'auront à faire qu'à charger leurs vaisseaux
+arrivans là, ou lieu qu'ilz sont contraints d'y demeurer
+trois mois: &amp; pourront faire trois voyages
+par an au lieu d'un.</p>
+
+<p>
+De bois exquis je n'y sache que le Cedre, &amp;
+le Sassafras: mais des Sapins, &amp; Prus, se pourra
+tirer un bon profit, par ce qu'ilz rendent de la
+gomme fort abondamment, &amp; meurent bien-souvent
+de trop de graisse. Cette gomme est
+belle comme la Terebentine de Venise, &amp; fort
+souveraine à la Pharmacie. J'en ay baillé à quelques
+Eglises de Paris pour encenser, laquelle a
+eté trouvée fort bonne. On pourra davantage
+fournir de cendres à la ville de Paris &amp; autres
+lieux de France, qui d'orenavant s'en vont tout
+découverts &amp; sans bois. Ceux qui se trouveront
+ici affligés pourront avoir là une agreable
+retraite, plutot que de se rendre sujet à l'Hespagnol
+comme font plusieurs. Tant de familles
+qu'il y a en France surchargées d'enfans,
+pourront se diviser, &amp; prendre là leur partage
+avec un peu de bien qu'elles auront. Puis, le
+temps découvrira quelque chose de nouveau:
+&amp; faut aider à tout le monde, s'il est possible.
+Mais le bien principal à quoy il faut butter c'est
+l'établissement de la Religion Chrétienne en
+un païs où Dieu n'est point conu, &amp; la conversion
+de ces pauvres peuples, dont la perdition
+crie vengeance contre ceux qui peuvent &amp; doivent
+s'employer à cela &amp; contribuer au
+moins de leurs moyens à cet effect, puis qu'ils
+ecument la graisse de la terre, &amp; sont constitués
+économes des choses d'ici bas.</p>
+
+<p>Une chose doit remplir de consolation ceux qui sont
+vrayement pieux, que nôtre Saint Pere
+ayant receu la missive que j'ay couchée à
+la fin du second livre, a eté fort joyeux qu'en
+son temps une telle chose se face pour le bien
+de l'Eglise, &amp; a prié Dieu pour prosperité de
+l'entreprise du sieur de Poutrincourt sur les
+corps des saints Apôtres, ce qu'il propose de
+continuer, ainsi qu'on nous a dit: ayant donné
+pouvoir à Monsieur le Nonce de donner
+la benediction de sa part à tous ceux qui se
+presenteront pour aller habiter la Nouvelle-France.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAP. XXIV</h3>
+
+<p class="mid"><i>De la Guerre.</i></p>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/D.png"></span>E la Terre vient la guerre: &amp; quand
+on sera établi en la Nouvelle-France,
+quelque gourmand paraventure
+voudra venir enlever le travail des
+gens de bien &amp; de courage. C'est ce que plusieurs
+disent. Mais l'Etat de la France est maintenant
+trop bien affermi, grace à Dieu, pour
+craindre de ces coups. Nous ne sommes plus au
+temps des ligues &amp; partialitez. Nul ne s'attaquera
+à nôtre Roy, &amp; ne fera des entreprises hazardeuses
+pour un petit butin. Et quand quelqu'un
+le voudroit faire, je croy qu'on a desja
+pensé aux remedes. Et puis, ce fait est de Religion,
+&amp; non pour ravir le bien d'autrui. Cela
+étant, la Foy fait marcher en cette entreprise la
+téte levée, &amp; passer par-dessus toutes difficultez.
+Car voici que le Tout-puissant dit par son Prophete
+Esaie à ceux qu'il prent en sa garde, &amp; aux
+François de la Nouvelle-France: <i>Ecoutez moy
+vous qui suivez justice, &amp; qui cherchez le Seigneur.
+Regardés au rocher duquel vous avés eté taillés, &amp; au
+creux de la cisterne dont vous avés eté tires</i>; c'est à
+dire, Considerez que vous étes François. <i>Regardés
+à Abraham vôtre pere &amp; à Sara qui vous a enfantés,
+comment je l'ay appelé lui étant tout seul, &amp;
+ay beni &amp; multiplié. Pour certain doncques le Seigneur
+consolera Sion, &amp;c</i>.</p>
+
+<p>Noz Sauvages n'ont point leurs guerres fondées
+sur la possession de la terre. Nous ne voyons
+point qu'ils entreprennent les uns sur les autres
+pour ce regar. Ils ont de la terre assez pour vivre
+&amp; pour se promener. Leur ambition se borne
+dans leurs limites. Ilz font la guerre à la maniere
+d'Alexandre le Grand, pour dire, Je vous ay
+battu: ou par vindicte en ressouvenance de
+quelque injure receuë; qui est le plus grand vice
+que je trouve en eux, par ce que jamais ilz
+n'oublient les injures: en quoy ilz sont d'autant
+plus excusables, qu'ilz ne font rien que nous ne
+facions bien. Ilz suivent la Nature: &amp; si nous remettons
+quelque chose de cet instinct, c'est le
+commandement de Dieu qui nous le fait faire,
+auquel toutefois la plus-part fermons les ïeux.</p>
+
+<p>Quand donc ilz veulent faire la guerre, le
+<i>Sagamos</i> qui a plus de credit entre eux leur en fait
+sçavoir la cause, &amp; le rendez-vous, &amp; le temps
+de l'assemblée. Etans arrivés il leur fait des longues
+harangues sur le sujet qui se presente, &amp;
+pour les encourager. A chacune chose qu'il
+propose il demande leur avis, &amp; s'ilz consentent,
+ilz font tous une exclamation, disans Hau d'une
+voix longuement trainée: sinon, quelque Sagamos
+prendra la parole, &amp; dira ce qu'il lui en
+semble, étans &amp; l'un &amp; l'autre bien écoutés.
+Leurs guerres ne se font que par surprises, de
+nuict obscure, ou à la lune par embuche, ou
+subtilité. Ce qui est general par toutes ces Indes.
+Car nous avons veu au premier livre de
+quelle façon guerroient les Floridiens: &amp; les Bresiliens
+ne font pas autrement. Et aprés les surprises
+ilz vient aux mans, &amp; combattent
+bien souvent de jour.</p>
+
+<p>Mais avant que partir, les nôtres (j'enten les
+Souriquois) ont cette coutume de faire un
+Fort, dans lequel se met toute la jeunesse de l'armée;
+où étans, les femmes le viennent environner
+&amp; tenir comme assiegés. Se voyans ainsi
+envelopppés ilz font des sorties pour evader,
+&amp; se liberer de prison. Les femmes qui sont au
+guet les repoussent, les arrétent, font leur effort
+de les prendre. Et s'ils sont pris elles chargent dessus,
+les battent, les depouillent &amp; d'un tel succés
+prennent bon augure de la guerre qui se va
+mener. S'ils échappent, c'est mauvais presage.</p>
+
+<p>Ils ont encore une autre coutume à l'égard
+d'un particulier, lequel apportant la téte d'un
+ennemi, ilz font de grandes Tabagies, danses,
+&amp; chansons de plusieurs jours: &amp; durant ces
+choses ilz despouillent le victorieux, &amp; ne lui
+baillent qu'un méchant haillon pour se couvrir.
+Mais au bout de huitaine environ, aprés la
+féte, chacun lui fait present de quelque chose
+pour l'honorer de sa vaillance. Ilz ne s'eloignent
+jamais des cabanes qu'ilz n'ayent l'arc au point
+&amp; le carquois sur le dos. Et quand quelque inconnu
+se presente à eux, ilz mettent les armes
+bas, s'il est question de parlementer, ce qu'il faut
+faire aussi reciproquement de l'autre part: ainsi
+qu'il arriva au sieur de Poutrincourt en la terre des
+Armouchiquois.</p>
+
+<p>Les Capitaines entre eux viennent par succession,
+ainsi que la Royauté par-deça, ce qui
+s'entend si le fils d'un <i>Sagamos</i> ensuit la vertu du
+pere,&amp; est d'âge competant. Car autrement ilz
+font comme aux vieux siecles lors que premierement
+les peuples eleurent des Rois: dequoy
+parlant Jehan de Meung autheur du Roman de
+la Rose dit:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Un grand villain entre eux eleurent</i></p>
+<p><i>Le plus corsu de quants qu'ilz furent</i></p>
+<p><i>Le plus ossu, &amp; le grigneur (plus grand),</i></p>
+<p><i>Le firent Prince &amp; Seigneur.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Mais ce <i>Sagamos</i> n'a point entre eux authorité
+absolue, ains telle que Tacite dit des anciens
+Rois Allemans: La puissance de leurs Rois (dit-il)
+n'est point libre, ni infinie, mais ilz conduisent
+le peuple plutot par exemple, que par commandement.
+En Virginia &amp; en la Floride ilz
+sont davantage honorez qu'entre les Souriquois.
+Mais au Bresil celui qui aura plus prins de
+prisonniers &amp; plus tué d'ennemis, ilz le prendront
+pour Capitaine, sans que ses enfans puissent
+heriter de cette qualité.</p>
+
+<p>Leurs armes sont les premieres qui furent
+en suage aprés la creation du monde, masses,
+arcs, fleches: car de frondes ni d'arc-baletes
+ilz n'en ont point, ni aucunes armes de fer ou
+acier, moins encore de celles que l'esprit humain
+a inventé depuis deux cens ans pour contre-carrer
+le tonnerre: ni de beliers &amp; foutoirs,
+anciennes machines de batterie.</p>
+
+<p>Ilz sont fort adroits à tirer de la fleche: &amp;
+pour exemple soit ce qui est rapporté ci-dessus
+d'un qui fut tué par les Armouchiquois ayant
+un petit chien cousu avec lui d'une fleche tirée
+de loin. Toutefois je ne voudroy leur donner
+la louange de beaucoup de peuples du monde
+de deça qui ont eté renommés en cet exercice,
+comme les Scythes, Getes, Sarmates, Gots, Ecossois,
+Parthes, &amp; tous les peuples Orientaux,
+déquels grand nombre étoient si adroits qu'ils
+eussent touché un cheveu: ce que l'Escriture
+sainte temoigne de plusieurs du peuple de Dieu,
+méme des Banjamites, léquels allans à la guerre
+contre Israël: <i>De tout ce peuple là</i> (dit l'Ecriture)
+<i>il y avoit sept cent hommes d'elite, combattans autant
+de la senestre que de la dextre: &amp; si asseurés à jetter la
+pierre avec la fronde, qu'ilz pouvoient frapper un cheveu
+sans decliner d'une part ou d'autre</i>. En Crete il
+y eut un Alcon archer tant expert, qu'un dragon
+emportant son fils, il le poursuivit &amp; le tua
+sans offenser son enfant. On lit de l'Empereur
+Domitian qu'il sçavoit addresser sa fleche de
+loin entre deux doigts ouverts. Les écrits des
+anciens font mention de plusieurs qui transperçoient
+des oiseaux volans en l'air, &amp; d'autres
+merveilles que noz Sauvages admireroient.
+Mais neantmoins ilz ne laissent d'étre galans
+hommes &amp; bons guerriers, qui se fourreront
+par tout étans soutenus de quelque nombre
+de François: &amp; ce qui est de perfection aprés
+le courage, ilz sçavent patir à la guerre, coucher
+parmi les neges, &amp; à la gelée, souffire le chaud le
+froid, la faim, &amp; par intervalles se repaitre de
+fumée, comme nous avons dit au chapitre precedent:
+Faisans que le mot Latin <i>Bellum</i>, se trouve
+en eux en sa propre signification, sans antiphrase:
+&amp; au contraire que le mot <i>Militia</i>, est pris
+en eux pour <i>mollitia</i> par une contraire signification,
+selon l'étymologie que lui donne le Jurisconsulte
+Ulpian: quoy que j'ayme mieux le deriver de <i>Malitia</i>,
+qui vaut autant à dire que
+<i>Duritia</i>, [Grec: kakia]: ou <i>Afflictio</i>; que les Grecs
+appellent [Grec: kakôsis]. Ainsi qu'il se prent en saint
+Matthieu, là où il es dit <i>qu'à chacun jour suffis
+sa malice [Grec: kakia]</i>, c'est à dire <i>son Affliction, la peine,
+son travail, sa dureté</i>, comme l'interprete fort bien
+sainct Hierome. Et n'auroit point eté mal traduit
+en saint Paul le mot [Grec: kakamy thêson ôs galos
+spatiôtës Iêsou Christô], <i>Dura sicut bonus miles Christi
+Jesu</i>, au lieu de <i>Labora</i>. Endurci toy par patience:
+Ainsi qu'en Virgile.</p>
+
+<p class="mid"> <i>Durate, &amp; rebus vosmet servate secundis.</i></p>
+
+<p>Et en un autre endroit il appelle les Scipions
+<i>Duros belli</i>, pour signifier des braves &amp; excellens
+Capitaine: laquelle durté &amp; malice de guerre
+Tertillian explique <i>Imbonitas</i> au livre qu'il a
+écrit aux Martys pour les exhorter à bien soutenir
+les afflictions pour le nom de Jesus-Christ:
+<i>Un gendarme</i>, dit-il, <i>ne vient point à la guerre
+avec delices, &amp; ne va point au combat sortant de
+sa chambre, mais des tentes &amp; pavillons étendus, &amp;
+attachés à des pauls &amp; fourches,</i> ubi omnis duritia
+&amp; imbonitas &amp; insuavitas, <i>où il n'y a nulle douceur.</i></p>
+
+<p>Or jaçoit que la guerre qui se fait au sortir
+des tentes, &amp; pavillons soit dure, toutefois la
+vie ordinaire de noz Sauvages l'est encore plus,
+&amp; se peut appeller une vraye milice, c'est à dire
+malice, que je prens pour durté. Et de cette
+façon ilz traversent de grandz païs par les bois
+pour surprendre leur ennemi, &amp; l'attaquer au
+depourveu. C'est ce qui les tient en perpetuelle
+crainte. Car au moindre bruit du monde, comme
+d'un Ellan qui passera à travers les branches
+&amp; fueillages, les voila en alarmes. Ceux qui ont
+villes à la façon que j'ay décrit ci-dessus,
+sont un peu plus asseurez. Car ayans bien barré
+l'entrée, ilz peuvent dire, Qui va là, &amp; se preparer
+au combat. Par ces surprises les Iroquois
+jadis en nombre de huit mille hommes ont exterminé
+les <i>Algumquins</i>, ceux de <i>Hochelaga</i>, &amp;
+autres voisins de la grande riviere. Toutefois
+quand noz Sauvages souz la conduite de <i>Membertou</i>
+allerent à la guerre contre les Armouchiquois, ilz
+se mirent en chaloupes &amp; canots:
+mais aussi n'entrent-ilz point dans le païs:
+ais les tuerent à la frontiere au port de <i>Chouakoet</i>.
+Et d'autant que cette guerre, le sujet d'icelle,
+le conseil, l'execution, &amp; la fin, ont eté par
+moy décrits en vers François qui sont rapportez
+ci-aprés parmi ce que j'ay intitulé, LES
+MUSES DE LA NOUVELLE-FRANCE,
+je prieray mon Lecteur d'avoir là recours, pour
+n'écrire une chose deux fois. Je diray seulement
+qu'étant à la riviere saint-Jehan le Sagamos
+<i>Chkoudun</i> homme Chrétien &amp; François de courage,
+fit voir à un jeune homme de Retel nommé
+le Févre, &amp; à moy, comme ilz vont à la guerre:
+&amp; aprés la Tabagie sortirent environ quatre vints
+de sa ville, ayans mis bas leurs manteaux
+de peluche, c'est à dire tout nuds, portans
+chacun un pavois qui leur couvroit tout le
+corps, à la façon des anciens Gaullois qui passerent
+en la Grece souz le Capitaine <i>Brennus</i>, déquels
+ceux qui ne pouvoient guayer les rivieres, se
+mettoient sur leurs boucliers qui leur servoient
+de bateaux, ce dit Pausanias. Avec ces pavois ils
+avoient chacun sa masse de bois, le carquois sur
+le dos &amp; l'arc en main, marchans comme en
+dansant. Je ne pense pas toutefois que quand ils
+approchent l'ennemi pour combattre ilz
+soient tant retenus que les anciens Lacedemoniens,
+léquels dés l'âge de cinq ans on accoutumoit
+à une certaine façon de danse, de laquelle
+ils usoient en allant au combat, sçavoir d'une
+cadence douce &amp; posée, au son des flutes,
+afin de venir aux mains d'un sens froid &amp; rassis,
+&amp; ne se troubler point l'entendement: pour
+pouvoir aussi discerner les asseurez d'entre
+les craintifs comme dit Plutarque: Mais plutot
+ilz vont furieusement, avec des grandes
+clameurs &amp; hurlemens effroyables, afin d'étonner
+l'ennemi, &amp; se donner mutuelle asseurance.
+Ce qui se fait entre tous les Indiens Occidentaux.</p>
+
+<p>En cette montre noz Sauvages s'en allerent
+fair le tour d'une colline, &amp; comme le retour
+étoit un peu tardif, nous primmes la route vers
+nôtre barque, où noz gens étoient en crainte
+qu'on ne nous eüt fait quelque tort.</p>
+
+<p>En la victoire lz tuent tout ce qui peut resister:
+mais ilz pardonnent aux femmes &amp; enfans.
+Les Bresiliens au contraire prennent tant qu'ilz
+peuvent de prisonniers &amp; les reservent pour les
+mettre en graisse, les tuer, les manger en la
+premiere assemblée qu'ilz feront. Qui est une
+manière de sacrifice entre les peuples qui ont
+quelque forme de Religion, d'où ceux-ci ont
+pris cette inhumaine coutume. Car anciennement
+ceux qui étoient veincus étoient sacrifiez
+aux Dieux pretendus autheurs de la victoire,
+d'oz est venu qu'on les appelloit <i>Victimes</i>, par ce
+qu'ils étoient veincus: <i>Victima à Victis</i>. On les
+appelloit aussi Hosties, <i>ab Hoste</i>, par ce qu'ils
+étoient ennemis. Ceux qui mirent en avant le
+nom de <i>Supplice</i> le firent préque à un méme sujet,
+faisans faire des <i>Supplications</i> aux Dieux des biens
+de ceux qu'ilz condemnoient à mort. Telle a
+eté la coutume en plusieurs nations de sacrifier
+les ennemis aux Dieux, &amp; se prattiquoit encore
+au Perou, au temps que les Hespagnols y allerent
+premierement.</p>
+
+<p>Nous lisons en la sainte Ecriture, que le Prophete
+Samuel mit en pieces Agag Roy des Hamalekites
+devant le Seigneur en Ghilgal. Ce
+qu'on pourroit trouver étrange, veu qu'il n'étoit
+rien de si doux que ce saint Prophete. Mais il faut
+ici considerer que ç'a eté un special mouvement de
+l'Esprit de Dieu qui l'a suscité à se rendre executeur
+de la justice divine alencontre d'un
+ennemi du peuple d'Israël au defaut de Saul
+contempteur du commandement de Dieu, auquel
+avoit eté enjoint de frapper Hemalek, &amp; faire
+tout mourir, sans epargner aucune ame vivante:
+ce qu'il n'avoit fait: &amp; pour-ce fut-il delaissé
+de Dieu. Samuel donc fit ce que Saul devoit
+avoir fait, il mit en pieces un homme condemné
+de Dieu, lequel avoit fait maintes femmes
+vefves en Israël, &amp; justement receu la pareille:
+afin aussi d'accomplir la prophetie de Balaam,
+lequel avoit predit long temps au-paravant
+que le Roy des Israëlites seroit elevé
+par-dessus Agag, &amp; seroit son Royaume haussé.
+Or ce fait de Samuel n'est point sans exemple.
+Car quand il a eté question d'appaiser l'ire
+de Dieu, Moyse a dit: <i>Mettés un chacun son espée
+sur sa cuisse, &amp; que chacun de vous tue son frere, son
+ami, son voisin.</i> Ainsi Elie fit tuer les Prophetes
+de Baal. Ainsi à la parole de saint Pierre Ananias
+&amp; Saphira tomberent morts à ses piez.</p>
+
+<p>Pour donc revenir à notre propos, noz
+Sauvages qui n'ont point de religion, aussi ne
+font-ilz point de sacrifices: &amp; d'ailleurs sont
+plus humains que les Bresiliens, entant qu'ilz
+ne mangent point leurs semblables, se contentans
+d'exterminer ce qui leur nuit. Mais ils ont
+une generosité de mourir plutot que de tomber
+entre les mains de leurs ennemis. Et quand
+le sieur de Poutrincourt fit vengeance du forfait
+des Armouchiquois, il y en eut qui se firent
+tailler en pieces plutot que de se laisser emporter:
+ou si par force on les enleve ilz se lairront
+mourir de faim, ou se tueront. Mémes
+quant aux corps morts ilz ne veulent point
+qu'ilz demeurent en la possession des ennemis,
+&amp; au peril de la vie ilz les recueillent &amp; enlevent:
+ce que Tacite temoigne des Anciens Allemans,
+&amp; a eté chose coutumiere à toute nation
+genereuse.</p>
+
+<p>La victoire acquise d'une part ou d'autre, les
+victorieux retiennent prisonniers les femmes
+&amp; enfans, &amp; leur tondent les cheveux comme
+on faisoit anciennement par ignominie, ainsi
+qu'il se voit en l'histoire sacrée. En quoy ilz
+retiennent plus d'humanité que ne font quelquefois
+les Chrétiens, comme nous avons veu
+en plusieurs rencontres és troubles derniers. Et
+telle cruauté envers les prisonniers fut reprouvée
+par le Prophete Elisée. Car on se doit contenter
+en tout cas de les rendre esclaves, comme
+font noz Sauvages: ou de leur faire r'acheter
+leur liberté. Mais quant aux morts ilz leur
+coupent les tétes en si grand nombre qu'ils en peuvent
+trouver, léquelles se divisent entre les Capitaines,
+mais ilz laissent la carcasse, se contentans
+de la peau, qu'ilz font secher, ou la conroient,
+&amp; en font des trophées en leurs cabanes,
+ayans en cela tout leur consentement. Et
+avenant quelque féte solennelle entre eux
+(j'appelle féte toutes &amp; quantes fois, qu'ilz
+font Tabagie) ilz les prennent, &amp; dansent avec,
+pendues au col, ou au bras ou à la ceinture, &amp;
+de rage quelquefois mordent dedans: qui est
+un grand témoignage de ce desordonné appetit
+de vengeance, duquel nous avons quelquefois parlé.</p>
+
+<p>Nos anciens Gaullois ne faisoient pas moins de
+trophées que noz Sauvages des tétes de leurs
+ennemis. Car (s'il en faut croire Diodore, &amp;
+Tite Live) les ayans coupées ilz les rapporteroient
+pendues au poitral de leurs chevaux, &amp; les
+attachoient solemnellement avec cantiques &amp;
+louange des victorieux (selon leur coutume)
+à leurs portes ainsi qu'on feroit une téte de sanglier.
+Quant aux tétes des Nobles ilz les
+embaumoient &amp; les gardoient soigneusement dans
+des caisses, pour en faire montre à ceux qui les
+venoient voir, &amp; pour rien du monde ne les
+rendoient ni aux parens, ni à autres. Les Boiens
+(qui sont ceux de Bourbonnois) faisoyent davantage.
+Car aprés avoir vuidé la cervelle ilz
+bailloient les carcassea à des orfévres pour les
+étoffer d'or, &amp; en faire des vaisseaux à voire,
+déquels ilz se servoient és choses sacrées, &amp;
+solennitez saintes. Que si quelqu'un trouve ceci
+étrange, il faut qu'il trouve encor plus étrange
+ce qui est rapporté des Hongres par Virgenere
+sur Tite Live, déquels il dit qu'en l'an mille
+cinq cens soixante six étant prés Iavarin, ilz
+lechoient le sang des tétes des Trucs qu'ils
+apportoient à l'Empereur Maximilian: ce qui passe
+la barbarie qu'on pourroit objecter à noz
+Sauvages.</p>
+
+<p>Voire je diray qu'ils ont plus d'humanité
+que beaucoup de Chrétiens, qui depuis cent ans
+en diverses occurrences ont exercé sur les femmes
+&amp; enfans des cruautez plus que brutales,
+dont les Histoires sont pleines: &amp; à ces deux
+sortes de creatures noz Sauvages pardonnent,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Du Lion genereux imitans la vertu,</i></p>
+<p><i>Qui jamais ne s'attaque au soldat abbatu.</i></p>
+</div></div>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"></p>
+
+<br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAP. XXV</h3>
+
+<p class="mid"><i>Des Funerailles.</i></p>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/A3.png"></span>PRES la guerre l'humanité nous
+à pleurer les morts, &amp; les
+ensevelir. C'est un oeuvre tout de
+pieté, &amp; le plus meritoire qui se
+puisse faire. Car qui donne secours
+à un homme vivant il en peut esperer du service,
+ou plaisir reciproque: Mais d'un mort
+nous n'en pouvons plus rien attendre. C'est ce
+qui rendit le saint homme Tobie agreable à
+Dieu. Et de ce bon office sont recommandés
+en l'Evangile ceux qui s'employerent à la
+sepulture de nôtre Sauveur. Quant aux pleurs
+voici que dit le Sage fils de Sirach: <i>Mon enfant
+jette des larmes sur le mort &amp; commence à pleurer
+comme ayant souffert chose dure. Puis couvre son corps
+selon son ordonnance, &amp; ne meprise point sa sepulture,
+de peur que tu ne sois blamé. Porte amerement le dueil
+d'icelui par un jour, ou deux, selon qu'il en est digne</i>.</p>
+
+<p>Cette leçon étant parvenue, soit par quelque
+traditive, soit par l'instinct de nature, jusques
+à nos Sauvages, ils ont encore aujourd'hui
+cela de commun avec les nations de deça de pleurer
+les morts &amp; en garder les corps aprés le decès,
+ainsi qu'on faisoit au temps des saints
+Patriarches Abraham, Isaac, Jacob, &amp; depuis.
+Mois ilz font des clameurs étranges par plusieurs
+jours ainsi que nous vimes au Port Royal,
+quelques mois aprés nôtre arrivée en ce païs là
+(sçavoir en Novembre) là où ilz firent les
+actes funebres d'un des leurs nommé <i>Panoniac</i>,
+lequel avoit pris quelques marchandises du
+magazin du Sieur de Monts, &amp; étoit allé vers
+les Armouchiquois pour troquer. Ce <i>Panoniac</i>
+fut tué, &amp; le corps rapporté és cabannes de la
+riviere sainte-Croix, où les Sauvages le pleurerent
+&amp; embaumerent. De quelle espece est
+ce baume je ne l'ay peu sçavoir ne m'en étant
+pas enquis sur les lieux. Je croy qu'ilz detaillent
+les corps morts, &amp; les font secher. Bien est certain
+qu'ilz les conservent contre la pourriture:
+ce qu'ilz font préque par toutes ces Indes. Celui
+qui a écrit l'histoire de la Virginie, dit qu'ilz
+tirent les entrailles du corps, depouillent le mort
+de sa peau, coupent tout e la chair arriere des os,
+la font secher au Soleil, puis la mettent (enclose
+en des nattes) aux piez du mort. Cela
+fait ilz luy rentent sa propre peau, &amp; en couvrant
+les os liés ensemble avec du cuir, le façonnans
+tout ainsi qui si la chair y étoit demeurée.</p>
+
+<p>C'est chose toute notoire que les anciens Ægyptiens
+embaumoient les corps morts, &amp; les gardoient
+soigneusement. Ce qui (outre les autheurs
+prophanes) se voit en la sainte Ecriture
+où il est dit, que Joseph commanda à ses serviteurs
+&amp; Medecins d'embaumer le corps de Jacob
+son pere. Ce qu'il fit selon la coutume du païs.
+Mais les Israëlites en faisoient de méme,
+comme se voit és Chroniques saintes, là où il
+est parlé du trépas des Rois Asa &amp; Joram.</p>
+
+<p>De la riviere sainte-Croix, ledit defunct <i>Panoniac</i>
+fut apporté au Port Royal, là où derechef
+il fut pleuré. Mais pour ce qu'ils ont coutume
+de faire leurs lamentations par une longue
+trainée de jours, comme d'un mois, craignans
+de nous offenser par leurs clameurs (d'autant
+que leurs cabannes n'étoient qu'environ à
+cinq cens pas loin de nôtre Fort) <i>Membertou</i> vint
+prier le sieur de Poutrincourt de trouver bon
+qu'ilz fissent leur dueil à leur mode accoutumée,
+&amp; qu'ilz ne demeureroient que huit jours.
+Ce qu'il luy accorda facilement: &amp; de là en avant
+commencerent dés le lendemain au point du
+jour les pleurs &amp; hurlemens que nous oyoions
+de nôtredit Fort, se donnans quelque intervalle
+sur le jour. Et font ce dueil alternativement
+chacune cabanne à son jour, &amp; chacune personne
+à son tour.</p>
+
+<p>C'est chose digne de merveille que des nations
+tant eloignées se rapportent avec plusieurs
+du monde de deça en ces ceremonies. Car
+és vieux temps les Perses (ainsi qu'il se lit en
+plusieurs lieux dans Herodote &amp; Q. Currius)
+faisoient de ces lamentations, se dechiroient les
+vétemens, se couvroient la téte se revetoient
+de l'habillement de dueil, que l'Ecriture sainte
+appelle Sac, &amp; Josephe [Grec: schêma tapeien]. Voire
+encores se tondoient, &amp; ensemble leurs chevaux
+&amp; mulets, ainsi qu'a remarqué le sçavant
+Drusius en ses Observations, alleguant à ce propos
+Herodote &amp; Plutarque.</p>
+
+<p>Les Ægyptiens en faisoient tout autant, &amp;
+paraventure plus, quant aux lamentations. Car
+aprés la mort du saint Patriarche Jacob, tous
+les anciens, gens d'état &amp; Conseiller de la maison
+de Pharao &amp; du païs d'Egypte monterent
+en grande multitude jusques à l'aire d'Athad
+en Chanaan, &amp; le pleurerent avec grandes &amp;
+grieves plaintes: de sorte que les Chananeens
+voyans cela, dirent: <i>Ce dueil ici est grief aux
+Ægyptiens</i>: &amp; pour la grandeur &amp; nouveauté du dueil
+ils appellerent ladite aire <i>Abel-Misraim</i>, c'est à
+dire Le dueil des Ægyptiens.</p>
+
+<p>Les Romains avoient des femmes à louage,
+pour pleurer les morts &amp; dire leurs louanges
+par des longues plaintes &amp; querimonies: &amp; ces
+femme s'appelloient <i>Præficæ</i>, quasi <i>Præfecta</i>;
+pour ce qu'elles commençoient le branle
+quand il falloit lamenter, &amp; dire les louanges
+des morts.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Mercede qua conductæ, fient alieno in funere præficæ</i></p>
+<p><i>Multo &amp; capillos scindunt &amp; clamant magu</i>,</p>
+</div></div>
+
+<p>ce dit <i>Lucillius</i> au rapport de <i>Nonius</i>. Quelque
+fois méme les trompettes n'y étoient point épargnées;
+comme le temoigne Virgile en ces mots</p>
+
+<p class="mid"><i>It cælo clamor, clangorque tubarum.</i></p>
+
+<p>Je ne veux ici recuillir les coutumes de toutes
+nations: car ce ne seroit jamais fait: mais en France
+chacun sçait que les femmes de Picardie lamentent
+leurs morts avec des grandes clameurs:
+Le sieur des Accords entre autres choses par lui
+observées recite d'une qui faisant ses plaintes
+funebres disoit à son defunct mary: Mon Dieu!
+mon pauvre mary tu nous as donné un piteux
+congé! Quel congé! c'est pout tout jamais. O
+quel grand congé! faisons une allusion gaillarde
+là-dessus. Les femmes de Bearn sont encore
+plus plaisantes. Car elles racontent par un jour
+entier toute la vie de leurs maris. <i>La mi amou,
+ma mi amou: Cari rident, oeil de splendou: Cama leugé,
+bel dansadou: La me balem, le m'esburbat: mati de pés:
+fort tard congat: &amp; choses semblables: c'est à dire,
+Mon amour, mon amour, Visage riant, oeil de
+splendeur: jambe legere, &amp; beau danseur: le mien
+vaillant, le mien éveillé: matin debout, fort tard au lict,
+&amp;c.</i> Jehan de Leri recite ce qui suit des fémes Gascones:
+<i>yere, yere, O loubet renegadou, ô loubet jougadou
+qu'here</i>, c'est à dire, Helas, helas, ô le beau
+renieur, ô le beau joueur qu'il étoit. Et là-dessus
+rapporte que les femmes du Bresil hurlent &amp;
+braillent avec telle clameur, qu'il semble que
+ce soient des assemblées de chiens &amp; de loups.
+Il est mort (diront les unes en trainant la voix)
+celui qui étoit si vaillant, &amp; qui nous a tant fait
+manger de prisonniers. D'autres faisans un
+coeur à part, diront: O que c'étoit un bon chasseur
+&amp; un excellent pescheur! Ha le brave assommeur
+de Portugais &amp; de <i>Margajas</i>, déquels
+il nous a si bien vengé! Et au bout de chacune
+plainte diront: il est mort, celui duquel nous faisons
+maintenant le dueil. A quoy les hommes
+répondent, disans; Helas il est vray, nous ne le
+verrons plus jusques à ce que nous soyons
+derriere les montagnes, où nous danserons
+avec lui! &amp; autres semblables choses. Mais
+la plus part de ces gens ont passé leur dueil en
+un jour, ou peu davantage.</p>
+
+<p>Quant aux Indiens de la Floride quant quelqu'un
+de leurs <i>Paraoustis</i> meurt ilz sont trois
+jours &amp; trois nuits sans cesser de pleurer, &amp; sans
+manger: &amp; font tous les <i>Paraoustis</i> ses alliés &amp;
+amis semblable dueil, se coupans la moitié des
+cheveux tant hommes que femmes, en témoignage
+d'amitié. Et cela fait il y a quelques femmes
+deleguées qui durant le temps de six lunes
+pleurent la mort de ce <i>Paraousti</i> trois fois le
+crians à haute voix, au matin, à midi, &amp;
+au soir: qui est la façon des Prefices Romaines,
+déquelles nous avons nagueres parlé.</p>
+
+<p>Pour ce qui est du vétement de dueil, noz
+Souriquois au contraire des Chinois, qui témoignent
+le dueil par le vétement blanc, se fardent
+la face tout de noir: ce qui les rent fort hideux.
+Mais ls Hebrieux étoient plus reprehensibles
+qui se faisoient des incisions au visage en
+temps de dueil, &amp; se rasoient le poil, comme se
+lit en Jeremie: Ce qu'ilz avoient accoutumé
+de grande ancienneté: à l'occasion dequoy cela
+leur fut defendu par la loy de Dieu rapportée
+au Levitique: <i>Vous ne tondrez point
+en rond vôtre chevelure, &amp; ne raserez point vôtre
+barbe: &amp; ne ferez point d'incision en vôtre chair pour
+aucun mort, &amp; ne ferés aucune figures, ni characteres
+engravez sur vous. Je suis le Seigneur</i>. Et au Deuteronome.
+<i>Vous étes enfans du Seigneur vôtre Dieu.
+Vous ne vous decouperez point, &amp; ne vous ferés aucune
+pelure entre vos ïeux pour aucun trepassé</i>. Ce qui
+fut aussi defendu par les Romains és loix des
+XII Tables.</p>
+
+<p>Herodote &amp; Diodore disent que les Ægyptiens
+(principalement aux funerailles de leurs
+Rois) se dechiroient les vétemens, &amp; embourboient
+le visage, voire toute la téte: &amp; s'assemblans
+deux fois par jour, marchoient en rond
+chantans les vertus de leur Roy: s'abstenoient
+de viandes cuites, d'animaux, de vin, &amp; de tout
+autre appareil de table, l'espace de soixante
+douze jours, sans se laver aucunement, ny coucher
+sur lict, moins avoir compagnie de leurs
+femmes: toujours se lamentans.</p>
+
+<p>Le dueil ancien de noz Roynes de France
+(car quant aux Rois ilz n'en portent point)
+étoit de couleur blanche, &amp; pour-ce retenoient
+le nom de Roynes blanches aprés le trépas
+des Rois leurs maris. Mais le commun dueil
+aujourd'hui tant en France, qu'au reste de l'Europe,
+est de noir, <i>qui sub persona sisusest</i>. Car tous
+ces dueils ne sont que tromperies, &amp; de cent
+n'y en a pas trois qui ne soyent joyeux d'un tel
+habit. C'est pourquoy furent plus sages les anciens
+Thraces qui celebroient la naissance des
+hommes avec pleurs, &amp; leurs funerailles avec
+joye, voulans demontrer que par la mort nous
+somme en repos &amp; delivrez de toutes les calamités
+avec léquelles nous naissons. Heraclides
+parlant des Locrois, dit qu'ilz ne font aucun
+dueil des morts, ains des banquets, &amp; grandes
+rejouissances. Et le sage Solon reconoissant les
+susdits abus abolit tous ces déchiremens de
+pleureurs, &amp; ne voulut point qu'on fit tant de
+clameurs sur les morts, ainsi que dit Plutarque
+en sa vie. Les Chrétiens encore plus sages chantoient
+anciennement <i>Alleluya</i> aux mortuaires,
+&amp; ce vers du Psalme:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Revertere anima mea in requiem tuam, quia Dominus benefecit tibi</i></p>
+<br>
+<p><i>Reprens, ô mon ame allegée,</i></p>
+<p><i>Ton repos souhaité,</i></p>
+<p><i>Car Dieu ta misere a changée</i></p>
+<p><i>Par sa toute bonté.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Neantmoins pour ce que nous sommes
+hommes, sujet à joye, tristesse, &amp; autre mouvement
+&amp; perturbations d'esprit, léquelles
+de premier abord ne sont point en nôtre puissance,
+ce dit le Philosophe, ce n'est chose à blamer
+que de pleurer, soit en considerant nôtre
+condition frele &amp; sujette à tant de maux, soit
+pour la perte de ce que nous aymions &amp; tenions
+cherement. Les saints personages ont eté touchés
+de ces passions, &amp; nôtre Sauveur méme
+à pleuré sur le sepulchre de Lazare, frere de
+sainte Magdeleine. Mais il ne se faut laisser emporter
+à la tristesse, ni faire des ostentations de
+clameurs, où bien souvent le coeur ne touche.
+Suivant quoy le Sage fils de Sirach nous avertit,
+disant: <i>Pleure sur le mort, car il a laissé la clarté
+(de cette vie) mais pleure doucement, pource qu'il est
+en repos</i>.</p>
+
+<p>Aprés que noz Sauvages eurent pleuré <i>Panoniac</i>,
+ils allerent au lieu où étoit sa cabanne
+quand il vivoit, &amp; ils brulerent tout ce qu'il
+avoit laissé, ses arcs, fleches, carquois, ses peaux
+de Castors, son petun (sans quoy ilz ne peuvent
+vivre) ses chiens, &amp; autres menus meubles,
+afin qu'aucun ne querelat pour sa succession.
+Cela montre combien peu ilz se soucient
+des biens de ce monde, faisans par ces actes une
+belle leçon à ceux qui à tort &amp; à droit courent
+aprés ce diable d'argent, &amp; bien souvent se rompent
+le col, ou s'ils attrapent ce qu'ilz desirent, c'est
+en faisant banque-route à Dieu, &amp; pillant le
+pauvre soit à guerre ouverte, ou souz pretexte de
+justice. Belle leçon di-je, à ces avares Tantales
+insatiables, qui se donnent tant de peines, &amp; font
+mourir tant de creatures pour leur aller chercher
+l'enfer au profond de la terre, sçavoir les
+thresors que notre Sauveur appelle <i>Richesses
+d'iniquité</i>. Belle leçon aussi à ceux déquels parle
+saint Hierosme, traittant de la vie des Clercs:
+<i>Il y en a</i> (dit-il) <i>qui font une petite aumone, afin de la
+retirer avec bonne usure, &amp; souz pretexte de donner
+quelque chose ilz cherchent des richesses, ce qui est
+plutot une chasse, qu'une aumone. Ainsi prent-on les bétes,
+les oiseaux, les poissons. On met un petit appat à un
+hameçon afin d'y attraper les bourses des simples femmes</i>.
+Et en l'Epitaphe de Nepotian à Heliodore: <i>Les uns</i>
+(dit-il) <i>amassent argent sur argent, &amp; faisans
+creer leurs bourses par des façons de services, ilz
+atrappent à la pipée des richesses des bonnes matrones, &amp;
+deviennent plus opulens étans moines qu'ilz n'avoient
+eté seculiers</i>. Et pour cette avarice laquelle nous
+ne voyons que trop regner aujourd'hui, par
+edicts Imperiaux, les reguliers &amp; seculiers
+Ecclesiastics ont jadis eté exclus des testamens,
+dequoy le méme se plaint, non pour la chose,
+mais pour ce qu'on en à donné le sujet.</p>
+
+<p>Revenons à noz brulemens mobiliaires. Les
+premiers peuples, qui n'avoient point encore
+l'avarice enracinée au coeur, faisoient le
+méme que noz Sauvages. Car les Phrygiens (ou
+Troyens) apporterent l'usage aux Latins de
+bruler non seulement les meubles, mais aussi
+les corps morts, dressans de hauts buchers de
+bois à cet effect, comme dit Æneas aux funerailles
+de Misenus.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>......&amp; robore secto</i></p>
+<p><i>Ingentem struxere pyram....</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Puis ayans lavé &amp; oint le corps, on jettoit sur
+le bucher tous ses vétemens, de l'encens, des
+viandes, de l'huile, du vin, du miel, des fueilles,
+des fleurs, des violettes, des roses, des ungents
+de bonne senteur, &amp; autres choses, comme se
+voit par les histoires &amp; inscriptions antiques.
+Et pour continuer ce que j'ay dit de Misenus,
+Virgile adjoute:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Purpureasque super vestes velamina nota</i></p>
+<p><i>Conjiciunt: pars ingenti subiere feretra, &amp;c.</i></p>
+<p><i>................Congesta cremantur</i></p>
+<p><i>Thura, dona, dapes, fuso crateres olivo.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Et parlant des funerailles de Pallas jeune Seigneur
+amy d'Æneas.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Tum geminas vestes, ostroque, auroque rigentes</i></p>
+<p><i>Extulit Æneas................</i></p>
+<p class="i4"><i> Multaque præterea Laurentis præmia pugnæ.</i></p>
+<p class="i4"><i> Aggerat, &amp; longo prædam jubet ordine duci:</i></p>
+<p class="i4"><i> Addit equos &amp; tela, quibus spoliaverat hostem.</i></p>
+<br>
+<p class="mid"> Et plus bas.</p>
+<br>
+<p><i>Spargitur &amp; tellus lachrimis sparguntur &amp; arma</i></p>
+<p><i>Hinc aly spolia occisis direpta Latinis</i></p>
+<p><i>Conjiciunt igni, galeas ensesque decoris,</i></p>
+<p><i>Ærenaque feruentesque rotas: pars munita nota</i></p>
+<p><i>Ipsorum clypeos, &amp; non felicia tela,</i></p>
+<p><i>Setigerosque fues, raptasque ex omnibus agrit</i></p>
+<p><i>In flammam jugulant pecudes........</i></p>
+</div></div>
+
+<p>J'ay rapporté ceci en Latin, pour ce qu'il me
+semble impossible de les rendre en François
+avec tant de grace.</p>
+
+<p>En la saincte Ecriture je trouve les corps de
+Saul &amp; de ses fils avoir eté brulés apres leur
+deffaite, mais il n'est point dit qu'on ait donné
+au feu aucuns de leurs meubles. Et me trouve
+bien empeché de sçavoir comment il est possible
+d'avoir emporté leurs os, &amp; iceux enterrez
+sous un arbre, sinon en faisant comme les
+Virginiens mentionnez ci-dessus. Je ne sçay
+en quel temps cette coutume a eu suite entre
+les Juifs, mais nous voyons és Chroniques
+de leurs Rois, qu'ils en bruloient les corps par
+honneur aprés le trépas; etant dit du Roy Joran,
+que pour ses mechancetés (outre le rigoureux
+chatiment de Dieu) le peuple ne lui fit point les
+funerailles selon la maniere du brulement, ainsi
+qu'il avoit fait à ses predecesseurs. Ce qui avint
+l'an six cens dixieme aprés la sortie d'Egypte, &amp;
+le neuf cens dixieme avant Jesus-Christ.</p>
+
+<p>Les vieux Gaullois &amp; Allemans, bruloient
+avec le corps mort tout ce qu'il avoit aimé, jusques
+aux animaux, papiers de compte, &amp; obligations,
+comme si par là ils eussent voulu payer,
+ou demander leurs debtes. En sorte que peu
+auparavant que Cesar y vinst, il s'en trouvoit qui
+se jettoient sur le bucher où l'on bruloit le corps,
+ayant esperance de vivre ailleurs avec leurs parens,
+seigneurs, &amp; amis. Pour le regard des Allemans,
+Tacite dit le méme d'eux en ces termes:
+<i>Quæ vivis cordi fuisse arbitrantur in ignem inferunt
+etiam animalia, serves &amp; clientes</i>.</p>
+
+<p>Ces façons de faire ont eté anciennement
+communes à beaucoup de nations: &amp; le sont
+encore aujourd'hui en plusieurs lieux des Indes
+Orientales, comme en la ville de Calamine, &amp;
+autres du Royaume de Coromandes. Mais noz
+Sauvages ne sont point si sots que cela: car ilz
+se gardent fort bien de se mettre au feu, sachans
+qu'il y fait trop chaud. Ilz se contentent donc
+de bruler les meubles du trepassé: &amp; quant au
+corps ilz le mettent honorablement en sepulture.
+Ce <i>Panoniac</i> duquel nous avons parlé fut
+gardé en la cabanne de son pere <i>Neguitert</i> &amp;
+sa mere <i>Niguioadetch</i> jusques au Printemps, lors
+que se fit l'assemblée des Sauvages pour aller
+venger sa mort: en laquelle assemblée il fut
+derechef pleuré, &amp; devant qu'aller à la guerre ilz
+paracheverent ses funerailles, &amp; le porterent
+(selon leur coutume) en une ile écartée vers
+le Cap de Sable à vint-cinq ou trente lieuës loin
+du port Royal. Ces iles qui leur servent de cimetieres
+sont entre eux secrettes, de peur que
+quelque ennemi n'aille tourmenter les os de
+leurs morts.</p>
+
+<p>Pline &amp; plusieurs autres, ont estimé que c'étoit
+une folie de garder les corps morts sous
+une vaine opinion, qu'on est quelque chose
+aprés cette vie. Mais on lui peut approprier ce
+que <i>Portius Festus</i> Gouverneur de Cesarée disoit
+follement à saint Paul Apôtre: <i>Tu es hors de sens:
+ton grand sçavoir t'a renverse l'esprit</i>. On estime
+noz Sauvages bien brutaux (ce qu'ilz ne sont pas)
+mais si ont-ilz plus de sapience en cet endroit
+que tels Philosophes.</p>
+
+<p>Nous autres Chrétiens communement inhumons
+les corps morts, c'est à dire, nous les
+rendons à la terre (appellée <i>humus</i>, d'où vient
+le mot homme) de laquelle ilz ont eté pris,
+&amp; ainsi faisoient les anciens Romains avant
+la coutume de les bruler. Ce que font entre
+les Indiens Occidentaux, les Bresiliens, léquels
+mettent leurs morts dans des fosses creusées
+en forme de tonneau, quasi tout debout,
+quelquefois dans leur propre maison, comme
+les premiers Romains, ainsi que dit <i>Sevius</i>
+commentateur de Virgile. Mais noz Sauvages
+jusques au Perou ne font pas ainsi, ains
+les gardent entiers és sepulchres, qui sont en
+plusieurs lieux comme des echaffaux de cinq
+ou six piez de haut, le plancher duquel est
+tout couvert de nattes, sur léquels ilz étendent
+leurs trépassez arangéz selon l'ordre de
+leur decés. Ainsi préque sont noz-ditz Sauvages,
+sinon que leurs sepulchres sont plus
+petits &amp; plus bas, faits en forme de cages
+léquels ils couvrent bien proprement, &amp; y
+mettent leurs morts. Ce que nous appellons
+ensevelir, &amp; non pas <i>inhumer</i>, puis qu'ilz ne sont
+pas dedans la terre.</p>
+
+<p>Or quoy que plusieurs nations ayent trouvé
+bon de garder les corps morts: si est-il meilleur
+de suivre ce que la Nature requiert, qui est
+de rendre à la terre ce qui lui appartient: laquelle,
+ce dit Lucrece.</p>
+
+<p class="mid"> <i>Omni parens cadem rerum est commune sepulchrum.</i></p>
+
+<p>Aussi est-ce la plus antique façon de sepulture,
+ce dit Ciceron: &amp; ne voulut le grand Cyrus
+Roy des Perses étre autrement servi aprés
+sa mort que d'étre rendu à la terre. <i>Mos corps</i>
+(de disoit-il avant que mourir) <i>ô mes chers enfans,
+quand j'auray terminé ma vie, ne le mettez ni en
+or, ni en argent, ni en autre cercueil aucun, mais le
+rendéz incontinens à la terre. Car que sçauroit-il avoir
+de plus heureux &amp; de souhaitable, que de se meler
+avec celle qui produit &amp; nourrit toutes choses belles
+&amp; bonnes?</i> Ainsi reputoit-il vanité toutes les
+pompes &amp; depenses excessives de pyramides
+d'Egypte, des Mausolées &amp; autres sepultures
+qui depuis ont eté faites à l'imitation de cela:
+comme celle d'Auguste, la grande &amp; superbe
+masse d'Adrian, le Septizone de Severe, &amp; autres
+moindres encore, ne s'estimant aprés la
+mort non plus que le plus bas de ses subjects.</p>
+
+<p>Les Romains quitterent l'inhumation des
+corps ayans reconu que les longues guerres y
+apportoient du desordre, &amp; qu'on deterroit
+les morts, léquels par les loix des douze Tables
+il falloit enterrer hors la ville, de méme qu'à
+Athenes. Surquoy Arnomb parlant contre les
+Gentils: <i>Nous ne craignons</i> (dit-il) <i>point comme
+vous pensés, le ravagemens de noz sepultures, mais
+nous retenons la plus ancienne &amp; meilleure coutume
+d'inhumer.</i></p>
+
+<p>Pausanias (qui blame tant qu'il peut les
+Gaullois) dit en ses Phiceques, qu'ils n'avoient
+soin d'ensevelir leurs morts, mais nous
+avons montré ci-dessus le contraire: &amp; quand
+cela seroit, il parle de la deroute de l'armée de
+Brennus. Cela seroit bon à dire des Nabates,
+qui (selon Strabon) faisoient ce que Pausanias
+object aux Gaullois, &amp; enfouissoient les
+corps de leurs Rois dans un fumier.</p>
+
+<p>Noz Sauvages sont plus hommes que cela,
+&amp; ont tout ce que l'office d'humanité peut desirer,
+voire encore plus. Car aprés avoir mis le
+mort en son repos, chacun lui fait un present
+de ce qu'il a de meilleur. On le couvre de force
+peaux de Castors, de Loutres, &amp; autres animaux:
+on lui fait present d'arcs, fleches, carquois,
+couteaux, <i>matachiaz</i>, &amp; autres choses.
+Ce qu'ils ont commun non seulement avec
+ceux de la Floride, qui faute de fourrures,
+mettent sur le sepulchre le hanap où avoit
+accoutumé de boire le defunct, &amp; tout au-tour
+d'iceluy plantent grand nombre de fleches: Item
+ceux du Bresil, qui enterrent des plumasseries
+&amp; carquans avec leurs morts: &amp; ceux du Perou,
+qui remplissoient les tombeaux de thresors
+avant la venue des Hespagnols: mais aussi
+avec plusieurs nations de deça, qui faisoient le
+méme dés les premiers temps aprés le Deluge,
+comme se peut juger par l'écriteau (quoy que
+trompeur) du sepulchre de Semiramis Royne
+de Babylone, portant que celui de ses successeurs
+qui auroit affaire d'argent le fit ouvrir, &amp;
+qu'il y en trouveroit tout autant qu'il voudroit.
+Dequoy Darius ayant voulu faire epreuve, n'y
+trouva sinon d'autres lettres par le dedans, disans
+en la sorte: <i>Si tu n'étois homme mauvais &amp; insatiable,
+tu n'eusses ainsi par avarice troublé le repos des
+morts, &amp; demoli leurs sepulchres</i>. J'estimeroy cette
+coutume avoir eté seulement entre les Payens,
+n'étoit que je trouve ne l'histoire de Josephe,<br>
+---------------------texte manquant-----------------------------<br>
+son pere plus de trois millions d'or, qui furent
+denichez treze cens ans aprés.</p>
+
+<p>Cette coutume de mettre de l'or és sepulchres
+étant venue jusques aux Romains, fut
+defendue par les loix des XII Tables, comme
+aussi les depenses excessives que plusieurs faisoient
+à arrouser le corps mort de liqueurs precieuses,
+&amp; autres mysteres que nous avons recité
+ci-dessus. Et neantmoins plusieurs simples
+&amp; fols hommes &amp; femmes ordonnoient
+par testament qu'avec leurs corps on ensevelist
+leurs ornemens, bagues &amp; joyaux comme s'en voit
+une formule rapportée par le Jurisconsulte
+Scævola és livres des Digestes. Ce qui a eté
+blamé par Papinian &amp; Ulpian, aussi Jurisconsulte:
+de sorte que pour l'abus, les Romains
+furent contraints de faire que les Censeurs des
+ornemens des femmes condemnerent comme
+mols &amp; effeminez ceux qui faisoient telles choses,
+ainsi que dit Plutarque és vies de Solon &amp; de Sylla.</p>
+
+<p>Neantmoins cette coutume n'a pas laissé
+d'étre continuée quelquefois, méme entre les
+Chrétiens. Car sans ramener plusieurs exemples,
+j'apporteray seulement pour preuve de ceci,
+ce que Guillaume Paradin recite en sa Chronique
+de Savoye étre arrivé de son temps: C'est
+qu'en l'an mille cinq cens quarante quatre le
+Pape Paul III faisant batir dans l'Eglise sainct
+Pierre à Rome, fut trouvé dans les fondemens
+de la Chappelle des Roys de France, la sepulture
+de Marie femme de l'Empereur Honorius,
+&amp; en icelle une robbe &amp; un manteau
+imperial, d'où l'on tira trente-six marcs d'or: Plus
+une quaille d'argent où y avoit plusieurs vases
+de cristal, &amp; d'agate: quarante anneaux d'or garnis
+de pierreries: une grande emeraude enchassée
+en or estimée cinq cens écus; force joyaux à
+pendre aux aureilles, carquans, dorures, ceintures,
+&amp; autres ornemens de Dames: un raisin
+de pierres precieuses: un grand peigne d'or, où
+estoit escrit d'un coté, <i>Dominon nostro Honorio</i>; &amp;
+de l'autre, <i>Domina nostra Maria</i>: à l'entour de laquelle étoit
+écrit, <i>Maria nostra florentissima</i>: Et en une lame
+d'or étoit gravé, <i>Michael, Gabriel, Raphael, Uriel</i>:
+item une petite Chelidonie où étoient entaillées
+les figures d'un rat, &amp; d'une limace. Plus
+une coupe de cristal, &amp; un étoeuf d'or, qui se
+divisoit en deux. Bref il y avoit des pierreries
+innumerables que le Prince Stilico avoit donnés
+àà ladite Marie sa fille. Et dit l'Autheur
+qu'une bonne partie de ces joyaus fut envoyée
+par ledit Pape au Roy François I. Voila quelle
+étoit l'opinion de ce temps là.</p>
+
+<p>Mais puis que nos corps reduits en poudre
+n'ont plus besoin de rien, je trouverois plus
+beau d'aumoner telles choses aux vivans qui en
+ont besoin, &amp; garder la simplicité de ces bons
+Patriarches, qui avoient seulement soin de
+recommander leurs os à leurs enfans: Et
+méme du grand Roy Cyrus que nous avons
+mentionné ci-dessus, qu tombeau duquel
+étoit cette inscription rapportée par Arrian:</p>
+
+<h4>PASSANT, QUI QUE TU SOIS, ET<br>
+DE QUELQUE PART QUE TU VIENNES, CAR<br>
+JE SUIS SEUR QUE TU VIENDRAS: JE<br>
+SUIS CE CYRUS QUI ACQUIT LA DOMINATION<br>
+AUX PERSES: JE TE PRIE NE<br>
+M'ENVIES POINT CE PEU DE TERRE<br>
+QUI COUVRE MON PAUVRE CORPS.</h4>
+
+<p>Ainsi noz Sauvages ne sont point excusables
+En mettant tout ce qu'ils ont de meilleur és
+sepulchres des trépassez, veu qu'ils en pourroient
+tirer de la commodité. Mais on peut dire pour
+eux qu'ils ont cette coutume dés l'origine de
+leurs peres: (car nous voyons que préque dés le
+temps du Deluge, cela s'est fait pardeça) léquels
+baillans à leurs morts leurs pelleteries, <i>matachiaz</i>,
+arcs, fleches, &amp; carquois, c'étoient choses
+dont ilz n'avoient necessité.</p>
+
+<p>Et neantmoins cela ne met hors de coulpe les
+Hespagnols qui ont volé les sepulchres des Indiens
+du Perou, &amp; jetté les os à la voirie: ni ceux
+des nôtres, qui ont fait le méme, quant à avoir
+pris les peaux de Castors, en nôtre Nouvelle-France,
+ainsi que j'ay dit ailleurs. Car comme
+dit Isidore de Damiette en une Epitre: <i>C'est à
+faire à des ennemis depouillez d'humanité, de voler
+des corps morts, qui ne se peuvent defendre. La Nature
+méme a donné cela à plusieurs que la haine cesse par la
+mort, &amp; se reconcilient avec les defuncts. Mais les
+richesses rendent ennemis des morts les avares qui
+n'ont rien à leur reprocher, léquels tourmentent leurs
+os avec contumelie &amp; injure</i>. Et pour ce non sans
+causes les anciens Empereurs on fait des loix,
+&amp; ordonné des peines rigoureuses contre des
+violateurs de sepulchres.</p>
+
+<h2>LOUÉ SOIT DIEU.</h2>
+
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="mid"><span class="big1">LES MUSES</span><br>
+<span class="big3">DE LA NOUVELLE<br>
+FRANCE.</span></p>
+
+<p class="mid"><span class="big3">A MONSEIGNEUR<br>
+LE CHANCELIER</span></p>
+
+<p><i>Avia Pieridum peregro loca nullius antè<br>
+Trita solo</i> ______________</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/Muses.png"></p>
+
+<p class="mid"><span class="big4">A PARIS</span></p>
+
+<p class="mid">Chez ADRIAN PERIER, sur saint<br>
+Jacques, au Compas d'or.</p>
+
+<hr>
+
+<p class="mid"><span class="big4">M. DC. XVIII.</span></p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/016.png"></p>
+
+<p class="mid"><span class="big3">A</span><br>
+<span class="big1">MONSEIGNEUR</span><br>
+<span class="big3">MESSIRE NICOLAS<br>
+BRULART SEIGNEUR<br>
+de Sillery, Chancelier de<br>
+France &amp; de Navarre.</span></p>
+<br>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/MM.png"></span>ONSEIGNEUR</p>
+
+<p>Les Muses de la NOUVELLE-FRANCE ayans passé d'un autre monde à cetui-ci,
+aujourd'hui se presentent à voz piés en esperance de recevoir quelque
+mon accueil de vous, qui estant le Pere de celles qui resident sur le
+Parnassse de nôtre France Gaulloise &amp;amp; Orientale, desirent aussi que de
+cette méme affection une flamme forte, qui les environne &amp; reçoive en sa
+tutele. Que si elles sont mal peignées, &amp; rustiquement vetuës;
+considerez, Monseigneur, le païs d'où elles viennent, incult, herissé de
+foréts, &amp; habité de peuples vagabons, vivans de chasse, aymans la
+guerre, méprisans les delicatesse, non civilisés, &amp; en un mot qu'on
+appelle Sauvages: &amp; attribués à la communication qu'elles ont euë avec
+eux, &amp; aux flots de la mer, leur defaut: je veux dire si elles ne sont
+en si bonne conche &amp; en bon point comme celles qui ont accoutumé de se
+presenter à vous. Elles sont encore pour le present semblables à ces
+poissons qui sont appelés Abramides en la Pécherie d'Oppian, lesquels
+sans demeure certaine changent perpetuellement de place, se trouvans
+bien en toute sorte de terre, au contraire de plusieurs qui ne peuvent
+vivre qu'en un lieu. Poissons vrayment figure du peuple Hebrieu, &amp; de la
+vie de ce monde, soit qu'on les prenne par leur nom, soit que l'on
+considere leur façon de vivre, toujours étrangers, conduits par la
+providence de celui qui les a creés, ainsi que le grand Abraham pere des
+croyans, duquel non sans cause ilz portent le nom. Mais s'il arrive,
+Monseigneur, que par vôtre faveur, assistance, &amp; support, elles soient
+un jour arretées és montagnes du Port Royal &amp; ruisseaux qui en
+decoulent, &amp; ayent le moyen de se rendre plus civiles, &amp; mieux venantes
+à la cadence des fredons d'Apollon: ainsi qu'aux premiers temps és
+solennitez publiques &amp; sainctes on dansoit &amp; chantoit des hymnes &amp;
+cantiques, tant de vive voix, que sur tous instrumens de Musique à
+l'honneur du vray Dieu: De mémes elles feront souz vos auspices maintes
+fétes solennelles, ou vôtre nom sera exalté, &amp; en leurs chansons
+rememorez les bien-faits de celui, qui apres avoir bien merité de son
+Roy, de sa patrie, &amp; de toute la Chrétienté, aura encore pris un soin
+non indigne d'un Chancelier de France, qui sera d'aider à
+l'etablissement des Muses en la France Nouvelle, trans-marine, &amp;
+Occidentale, pour la conversion des peuples infideles.</p>
+
+ <p class="i40">Vôtre tres-humble &amp;<br>
+ tres-obeissant serviteur<br>
+<br>
+ MARC LESCARBOT<br>
+ <i>Vervinois</i></p>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/017.png"></p>
+
+<p class="mid"><span class="big3">LES MUSES DE LA</span><br>
+<span class="big4">NOUVELLE-FRANCE</span><br>
+<br>
+<span class="big1">AU ROY</span>
+<br><br>
+<span class="big3">ODE PINDARIQUE</span><br>
+<span class="big4">presentée à sa Majesté en<br>
+Novembre mil six cens sept.</span></p>
+
+
+
+<p class="mid"><span class="big4">STROPH. 1.</span></p>
+
+<div class="i20">
+<p class="vers"><span class="lef"><img alt="" src="images/NN.png"></span>EPTUNE, donne moy des vers<br>
+Propres à resonner la gloire<br>
+Du plus grand Roy que l'Univers<br>
+Ait produit de longue memoire.<br>
+Et puis que sur tes moites eaux<br>
+Tendent leurs ailes noz vaisseaux,<br>
+Fay qu'avec eux ore je vole<br>
+Cornant son renom jusqu'au pole,<br>
+Et que porté d'un trait leger<br>
+Sur l'aile de ta large échine,<br>
+Je l'annonce au peuple étranger<br>
+Qui demeure au fond de la Chine.</p>
+</div>
+
+<p class="mid"><span class="big4">ANTISTROPH.</span></p>
+
+<div class="i20">
+<p class="vers">Muses pourtant pardonnez moy<br>
+Si pour cette heure je m'addresse<br>
+Ailleurs qu'à vous; &amp; si la loy<br>
+De vous invoquer je transgresse.<br>
+Je ne boy ici d'Helicon<br>
+Les douces eaux, ni ma chanson<br>
+Ne ressent les fleurs qu'on amasse<br>
+Au sommet du double Parnasse.<br>
+Neptune commande en ce lieu,<br>
+C'est à lui qu'il faut que je rende<br>
+Ores mes voeux, &amp; qu'à ce Dieu<br>
+De mon chant le ton je demande.</p>
+</div>
+
+<p class="mid"><span class="big4">EPOD.</span></p>
+
+<div class="i20">
+<p class="vers">Car quoy qu'il soit quelquefois<br>
+Forcené d'ire &amp; de rage,<br>
+Il ayme bien toute fois<br>
+Des chansons le doux ramage.<br>
+Et de cela soucieux<br>
+A ses Syrenes il donne<br>
+Mainte chanson qui resonne<br>
+D'un chant fort harmonieux,<br>
+Qui par ses douces merveilles<br>
+Les peu rusez Nautonniers<br>
+Attire par les oreilles,<br>
+et les fait ses prisonniers.</p>
+</div>
+
+<p class="mid"><span class="big4">STROPH. 2.</span></p>
+
+<div class="i20">
+<p class="vers">Vive donc mon Prince &amp; mon Roy<br>
+Par qui respire nôtre France<br>
+Sentant souz le joug de sa loy<br>
+Les doux effects de sa clemence.<br>
+Lui qui parmi tant de hazars<br>
+Qui l'ont suivi de toutes parts<br>
+A vaincu l'effort de la Fortune,<br>
+Laquelle en lui n'a part aucune.<br>
+Car sa vertu tant seulement<br>
+Du haut des cieux favorisée<br>
+A jusques dans le Firmament<br>
+Sa Majesté authorisée.</p>
+</div>
+
+<p class="mid"><span class="big4">ANTISTROPH.</span></p>
+
+<div class="i20">
+<p class="vers">Le jour qu'en France commença<br>
+A luire sa belle lumiere<br>
+Le conseil des Dieux s'amassa<br>
+Pour sçavoir de quelle maniere<br>
+Ilz pourroient honorer celui<br>
+Qui devoit estre un jour l'appui<br>
+De mainte gent abandonnée<br>
+A que du ciel n'est point donnée<br>
+La conoissance de son bien<br>
+Et de maint peuple &amp; mainte ville<br>
+Policée souz le lien<br>
+De la societé civile.</p>
+</div>
+
+<p class="mid"><span class="big4">EPOD.</span></p>
+
+<div class="i20">
+<p class="vers">Mars lui donna sa valeur,<br>
+Hercule donna sa force,<br>
+Et Jupiter sa terreur,<br>
+Qui la force méme force.<br>
+Mais Vulcan lui façonna<br>
+De fin acier bien trempée<br>
+Une foudroyante epée<br>
+Qu'en present il lui donna<br>
+Pour en frapper les rebelles,<br>
+Et la rogue nation<br>
+Qui nous a fait des quereles<br>
+Souz feinte religion.</p>
+</div>
+
+<p class="mid"><span class="big4">STROPH. 3.</span></p>
+
+<div class="i20">
+<p class="vers">Il n'estoit pas hors le berceau,<br>
+Il n'avoit quitté son enfance,<br>
+Que son âge plus tendre &amp; beau<br>
+S'endurcissoit à la souffrance<br>
+Des âpres &amp; dures rigueurs<br>
+Des froidures &amp; des chaleurs,<br>
+Afin qu'un jour il peust à l'aise<br>
+Supporter de Mars le mesaise,<br>
+Puis que son destin estoit tel,<br>
+Que parmi les chaudes alarmes<br>
+Il devoit se rendre immortel,<br>
+Par l'effort de ses fieres armes.</p>
+</div>
+
+<p class="mid"><span class="big4">ANTISTROPH.</span></p>
+
+<div class="i20">
+<p class="vers">Qui l'a jamais veu sommeiller,<br>
+Ou les mains avoir endormies,<br>
+Quand il a fallu chamailler<br>
+Dessus les troupes ennemies?<br>
+Témoins en sont tant de combats<br>
+Où il a cent fois du trépas<br>
+Loin repoussé la violence,<br>
+De sorte que méme la France,<br>
+France nourrice des guerriers<br>
+Par ses longs travaux fatiguée<br>
+Est le sujet de ses lauriers<br>
+Pour s'estre contre lui liguée.</p>
+</div>
+
+<p class="mid"><span class="big4">EPOD.</span></p>
+
+<div class="i20">
+<p class="vers">Et apres s'estre soumis<br>
+La populace mutine,<br>
+Il a fait qu'ores Themis<br>
+Seurement par tout chemin<br>
+Afin qu'une ferme paix<br>
+Au moyen de la Justice<br>
+En sa maison s'établisse<br>
+Qui soit durable à jamais,<br>
+Et que toujours souz son aile<br>
+Fleurisse la pieté,<br>
+Sans qu'oncques elle chancelle<br>
+Ni d'un ni d'autre côté.</p>
+</div>
+
+<p class="mid"><span class="big4">STROPH. 4.</span></p>
+
+<div class="i20">
+<p class="vers">Grand Roy nous te devons ceci,<br>
+Vire mille fois davantage.<br>
+Mais il reste encore un souci<br>
+Digne de ton vieillissant âge,<br>
+Afin que la posterité<br>
+Entende que ta pieté<br>
+N'estoit dedans ta France enclose.<br>
+Il faut, grand Roy, faire une chose,<br>
+Il faut ores du Tout-puissant<br>
+Porter le nom souz ta banniere<br>
+Où son Soleil resplendissant<br>
+Chacun jour finit sa carriere.</p>
+</div>
+
+<p class="mid"><span class="big4">ANTISTROPH.</span></p>
+
+<div class="i20">
+<p class="vers">Aye doncques compassion<br>
+De tant de peuples qui perissent<br>
+Sans loix &amp; sans Religion<br>
+Et de leur misere gemissent.<br>
+Si tu veux, grand Roy, tu les peux<br>
+Joindre avec nous en méme voeux,<br>
+Et faire de tous une Eglise,<br>
+Si ta bonté les favorise.<br>
+Mais si ton pouvoir souverain<br>
+Ne soutient un si grand affaire,<br>
+Mais si tu retires ta main,<br>
+Que est-ce qui le pourra faire?</p>
+</div>
+
+<p class="mid"><span class="big4">EPOD.</span></p>
+
+<div class="i20">
+<p class="vers">C'est, mon Prince, c'est de toy<br>
+Qu'une antique destinée<br>
+A prononcé qu'un grand Roy<br>
+Seroit apres mainte année<br>
+Du vieil tige des François,<br>
+Que regiroit en justice<br>
+Par une saincte police<br>
+Conjointe aux divines loix<br>
+Les nations infideles<br>
+Qui sont encore en maints lieux,<br>
+Et par force les rebelles<br>
+Conduiroit dedans les cieux.</p>
+</div>
+
+<p class="i40">LESCARBOT</p>
+
+<hr>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/A6.png"></span>PRES que nous fumes arrivés au Port Royal en la
+Nouvelle-France le sieur du Pont de Honfleur, qui estoit parti dés le
+sezième de Juillet, desesperant qu'aucun navire deut arriver de France,
+pour ce que la saison desja se passoit, ayant rencontré par un grand
+heur quelques uns de nos gens (qui à la veuë de la terre du port de
+Campseau s'estoient mis dans une chalouppe, &amp; venoient jusques audit
+Port Royal suivans la côte) parmi des iles, il tourna le cap à rebours,
+&amp; nous vint trouver avec beaucoup de rejouïssance d'une part &amp; d'autre.
+En fin au bout de trois semaines il nous laissa sa barque &amp; une patache,
+&amp; se mit avec quelques cinquante homme qu'il avoit, dans nôtre navire
+qui retournoit en France. Or avant son depart, pour lui dire Adieu je
+lui fis ces vers ici parmi le tintamarre d'un peuple contus qui
+marteloit de toutes parts pour faire ses logemens, lesquels vers furent
+depuis imprimez à la Rochelle.</p>
+<hr>
+
+<p class="mid"><span class="big3">ADIEU AUX FRANÇOIS</span><br>
+<span class="big4">retournans de la Nouvelle-France<br>
+en la France Gaulloise.</span><br>
+<br>
+<span class="big5">Du 25 d'Aoust 1606.</span></p>
+
+<div class="i10">
+<p class="vers"><span class="lef"><img alt="" src="images/AA.png"></span>LLEZ donques, vogués, ô troupe genereuse<br>
+Qui avez surmonté d'une ame courageuse<br>
+Et des vents &amp; des flots les horribles fureurs<br>
+Et de maintes saisons les cruelles rigueurs,<br>
+Pour conserver ici de la Françoise gloire<br>
+Parmi tant de hazars l'honorable memoire.<br>
+Allez doncques, vogués, puissiez vous outre mer<br>
+Un chacun bien-tot voir son Ithaque fumer:<br>
+Et puissions nous encore au retour de l'année<br>
+La méme troupe voir par deça retournée.<br>
+<br>
+Fatiguez de travaux vous nous laissés ici<br>
+Ayans également l'un de l'autre souci,<br>
+Vous, que nous ne soyons saisis de maladies<br>
+Qui facent à Pluton offrandes de noz vies:<br>
+Nous, qu'un contraire flot, ou un secret rocher<br>
+Ne vienne vôtre nef à l'impourveu toucher.<br>
+Mais un point entre nous met de la difference,<br>
+C'est que vous allez voir les beautez de la France,<br>
+Un royaume enrichi depuis les siecles vieux<br>
+De tout ce que le monde a de plus precieux:<br>
+Et nous comme perdus parmi la gent Sauvage<br>
+Demeurons étonnez sur ce marin rivage,<br>
+Privez du doux plaisir &amp; du contentement<br>
+Que là vous recevrez dés votre avenement.<br>
+<br>
+Que di-je, je me trompe, en ce lieu solitaire,<br>
+L'homme juste a dequoy à soy-méme complaire,<br>
+Et admirer de Dieu la haute Majesté,<br>
+S'il en veut contempler l'agreable beauté<br>
+Car qu'on aille rodant toute la terre ronde,<br>
+Et qu'on furette tous les cachotz du monde,<br>
+On ne trouvera rien si beau, ne si parfait<br>
+Que l'aspect de ce lieu ne passe d'un long trait.<br>
+Y desirez-vous voir une large campagne?<br>
+La mer de toutes parts ses moites rives baigne.<br>
+Y desirez-vous voir des coteaux alentour?<br>
+C'est ce qui de ce lieu rent plus beau le sejour.<br>
+Y voulez-vous avoir le plaisir de la chasse?<br>
+Un monde de forêts de toutes parts l'embrasse.<br>
+Voulez-vous des oiseaux avoir la venaison?<br>
+Par bendes ils y sont chacun en sa saison.<br>
+Cherchez-vous changement en votre nourriture?<br>
+La mer abondamment vous fournit de pâture.<br>
+Aymez-vous des ruisseaux le doux gazouillement<br>
+Les côtaux enlassés en versent largement.<br>
+Cherchez-vous le plaisir des verdoyantes iles?<br>
+Ce Port en contient deux capables de deux villes.<br>
+Aymez-vous d'un Echo la babillarde voix?<br>
+Ici peut un Echo répondre trente-fois.<br>
+Car lors que du Canon le tonnerre y bourdonne<br>
+Trente-fois alentour le méme coup resonne,<br>
+Et semble au tremblement que Megere à l'envers<br>
+Soit préte d'écrouler tout ce grand Univers.<br>
+Aymez-vous voir le cours des rivieres profondes?<br>
+Trois rendent à ce lieu le tribut de leurs ondes,<br>
+Dont l'Equille ayant eu plus de terre en son lot,<br>
+Elle se porte aussi d'un orgueilleux flot,<br>
+Et préques assourdit de son bruiant orage<br>
+Non le Stadisien, mais ce peuple Sauvage.<br>
+Bref, contre l'ennemi voulez-vous estre fort?<br>
+Ce lieu rien que du Ciel ne redoute l'effort.<br>
+Car de deux boulevers Nature a son entrée<br>
+Si dextrement muni, que toute la contrée<br>
+Peut à l'abri d'iceux reposer seurement,<br>
+Et en toute saison vivre joyeusement.<br>
+<br>
+Le blé te manque encore, &amp; le fruit de la vigne<br>
+Pour faire son renom par l'univers insigne.<br>
+Mais si le Tout-poussant benit nôtre labeur<br>
+En bref tu sentiras la celeste faveur<br>
+En ton sein decouler ainsi qu'une rousée<br>
+Qui tombe doucement sur la terre embrasée<br>
+Au milieu de l'eté. Que si on n'a encore<br>
+De tes veines tiré la riche mine d'or,<br>
+L'argent, l'airain, le fer que tes forêts épesses<br>
+Gardent comme en depos sont de belles richesses<br>
+Pour le commencement, &amp; peut estre qu'un jour<br>
+Sera la mine d'or découverte à son tour.<br>
+Mais c'est ores assez que tu nous puisse rendre<br>
+Et du blé &amp; du vin, pour apres entreprendre<br>
+Un vol plus elevé (car le bord de tes eaux<br>
+Peut fournir de pature à mille grans troupeaux)<br>
+Et de villes batir, des maisons, &amp; bourgades,<br>
+Qui servent de retraite aux Françoises peuplades,<br>
+Et pour changer les moeurs de cette nation<br>
+Qui vit sans Dieu, sans loy, &amp; sans religion.<br>
+<br>
+O trois-fois Tout-puissant, ô grand Dieu que j'adore<br>
+Ores que ton Soleil envoye son Aurore<br>
+Sur cette terre ici, ne vueille plus tarder,<br>
+Vueilles d'un oeil piteux ce peuple regarder,<br>
+Qui languit attendant ta parfaite lumiere<br>
+Trop prolongeant, helas! sa divine carriere.<br>
+<br>
+DU PONT dont la vertu vole jusques aux cieux<br>
+Pour avoir sceu domter d'un coeur audacieux<br>
+En ces difficultés mille maux, mille peines,<br>
+Qui pouvoient souz le faix accraventer tes veines,<br>
+Ayant esté ici laissé pour conducteur<br>
+A ceux-là qui poussez d'une pareille ardeur<br>
+Ont aussi soutenu en la Nouvelle-France<br>
+De leur propre maison la dure &amp; longue absence;<br>
+Si-tot que tu verras la face de ton Roy<br>
+Di lui que ses ayeuls pour la Chrétienne loy<br>
+Ont jadis triomphé dedans la Palestine,<br>
+Et courageusement de la gent Sarazine<br>
+Repoussé la fureur és Memphitiques bors,<br>
+Et pour la méme cause ont exposé leurs corps<br>
+Au gré des vents, des flots, d'une maratre terre,<br>
+Et au guerrier hazard du sanglant cimeterre:<br>
+Qu'ici à peu de frais, sans qu'un robuste bras<br>
+Rougisse au sang humain le meurtrier coutelas,<br>
+Il se peut acquerir une gloire semblable.<br>
+Laquelle à sa grandeur sera plus proufitable.<br>
+<br>
+Allez doncques, vogués, ô genereux François,<br>
+Cependant que plus loin vers les Armouchiquois<br>
+Les voiles nes tendons, pour outre Mallebarre<br>
+Rechercher quelque Port qui nous serve de barre<br>
+Soit pour nous opposer à un fort ennemi,<br>
+Ou pour y recevoir seurement nôtre ami,<br>
+Et la méme éprouver si la Nouvelle-France<br>
+A noz travaux rendra selon notre esperance.<br>
+<br>
+Neptune, si jamais tu as favorisé<br>
+Ceux qui dessus tes eaux leurs vies ont usé;<br>
+Vray Neptune, fay nous chacun où il desire<br>
+A bon port arriver, afin que ton Empire<br>
+Soit par-deça connu en maintes regions,<br>
+Et bien-tot frequenté de toutes nations.</p>
+</div>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004.png"></p>
+
+<p class="mid"><span class="big4">LE THEATRE</span><br>
+<span class="big3">DE NEPTUNE EN LA</span><br>
+<span class="big4">NOUVELLE-FRANCE</span></p>
+
+<p><i><b>Representé sur les flots du Port Royal le quatorzieme de Novembre mille
+six cens six, au retour du Sieur de Poutrincourt du païs des
+Armouchiquois.</b></i></p>
+<br>
+<p>Neptune commence revetu d'un voile de couleur bleuë, &amp; de brodequins,
+ayant la chevelure &amp; la barbe longues &amp; chenuës, tenant son Trident en
+main, assis sur son chariot paré de ses couleurs: ledit chariot trainé
+sur les ondes par six Tritons jusques à l'abord de la chaloupe où
+s'estoit mis ledit Sieur de Poutrincourt &amp; ses gens sortant de la barque
+pour venir à terre. Lors la dite chaloupe accrochée, Neptune commence
+ainsi.</p>
+
+<p class="mid"><span class="big4">NEPTUNE.</span></p>
+<div class="i20">
+<p class="vers"><span class="lef"><img alt="" src="images/A6.png"></span>RRETE, Sagamos, arrete toy ici,<br>
+Et regardes un Dieu qui a de toy souci.<br>
+Si tu ne me connois, Saturne fut mon pere<br>
+Je suis de Jupiter &amp; de Pluton le frere<br>
+Entre nous trois jadis fut parti l'univers,<br>
+Jupiter eut le ciel, Pluton eut les Enfers,<br>
+Et moy plus hazardeux eu la mer en partage,<br>
+Et le gouvernement de ce moite heritage.<br>
+NEPTUNE c'est mon nom, Neptune l'un des Dieux<br>
+Qui a plus de pouvoir souz la voute des cieux.<br>
+<br>
+Si l'homme veut avoir une heureuse fortune<br>
+Il lui faut implorer le secours de Neptune<br>
+Car celui qui chez soy demeure cazanier<br>
+Merite seulement le nom de cuisinier.<br>
+<br>
+Je fay que le Flameng en peu de temps chemine<br>
+Aussi-tot que le vent jusque dedans la Chine.<br>
+Je say que l'homme peut, porté dessus mes eaux,<br>
+D'un autre pole voir les inconnuz flambeaux,<br>
+Et les bornes franchir de la Zone torride,<br>
+Où bouillonnent les flots de l'element liquide.<br>
+Sans moy le Roy François d'un superbe elephant<br>
+N'eust du Persan receu le present triumphant:<br>
+Et encores sans moy onc les François gendarmes<br>
+Es terres du Levant n'eussent planté leurs armes.<br>
+Sans moy le Portugais hazardeux sur mes flots<br>
+Sans renom croupiroit dans ses rives enclos,<br>
+Et n'auroit enlevé les beautez de l'Aurore<br>
+Que le monde insensé folatrement adore.<br>
+Bref sans moly le marchant, pilote, marinier<br>
+Seroit en sa maison comme dans un panier<br>
+Sans à-peine pouvoir sortir de sa province.<br>
+Un Prince ne pourroit secourir l'autre Prince<br>
+Que j'auroy separé de mes profondes eaux.<br>
+Et toy même sans moy apres tant d'actes beaux<br>
+Que tu as exploités en la Françoise guerre,<br>
+N'eusses eu le plaisir d'aborder cette terre.<br>
+C'est moy qui sur mon dos ay tes vaisseaux porté<br>
+Quand de me visiter tu as eu volonté<br>
+Et nagueres encor c'est moy que de la Parque<br>
+Ay cent fois garenti toy, les tiens&amp; ta barque.<br>
+Ainsi je veux toujours seconder tes desseins,<br>
+Ainsi je ne veux point que tes effortz soient vains,<br>
+Puis que si constamment tu as eu le courage,<br>
+De venir si loin rechercher ce rivage,<br>
+Pour établir ici un Royaume François,<br>
+Et y faire garder mes statuts &amp; mes loix.<br>
+<br>
+Par mon sacré Trident, par mon sceptre je jure<br>
+Que de favoriser ton projet j'auray cure,<br>
+Et oncques je n'auray en moy-méme repos<br>
+Qu'en tout cet environ je ne voye mes flots<br>
+Ahanner souz le faix de dix milles navires.<br>
+Que facent d'un clin d'oeil tout ce que tu desires.<br>
+<br>
+Va donc heureusement, &amp; poursui ton chemin<br>
+Où le sort te conduit: car je voy le destin<br>
+Preparer à la France un florissant Empire<br>
+En ce monde nouveau, qui bien loin fera bruire<br>
+Le renom immortel de De Monts &amp; de toy<br>
+Souz le regne puissant de HENRY vôtre Roy.</p>
+</div>
+<hr>
+
+<p>Neptune ayant achevé, une trompete commence à éclater hautement &amp;
+encourager les Tritons à faire de méme. Ce pendant le sieur de
+Poutrincourt tenoit son epée en main, laquelle il ne remit point au
+fourreau jusques à ce que les Tritons eurent prononcé comme s'ensuit.</p>
+
+<p class="mid"><span class="big4">PREMIER TRITON.</span></p>
+
+<div class="i20">
+<p class="vers">Tu peux (grand Sagamos) tu peux te dire heureux<br>
+Puis qu'un Dieu te promet favorable assistance<br>
+En l'affaire important que d'un coeur vigoureux<br>
+Hardi tu entreprens, forçant la violence<br>
+D'Æole, qui toujours inconstant &amp; leger,<br>
+Tantot adesquidés (ami), tantot poussé d'envie,<br>
+Veut te precipiter, &amp; les tiens au danger.<br>
+<br>
+Neptune est un grand Dieu, qui cette jalousie<br>
+Fera comme fumee en l'air évanouïr:<br>
+Et nous ses postillons, malgré l'effort d'Æole,<br>
+Ferons toutes parts de ton courage ouïr<br>
+Le renom, qui des-ja en toutes terres vole.</p>
+</div>
+
+<p class="mid"><span class="big4">DEUXIEME TRITON.</span></p>
+
+<div class="i20">
+<p class="vers">Si Jupiter est Roy és cieux<br>
+Pour gouverner ça bas les hommes,<br>
+Neptune aussi l'est en ces lieux<br>
+Pour méme effect; &amp; nous qui sommes,<br>
+Ses suppos, avons grand desir<br>
+De voir le temps &amp; la journée<br>
+Qu'ayes de tes travaux plaisir<br>
+Apres ta course terminée,<br>
+Afin qu'en ces côtes ici<br>
+Bien-tot retentisse la gloire<br>
+Du puissant Neptune: &amp; qu'ainsi<br>
+Tu eternises ta memoire.</p>
+</div>
+
+<p class="mid"><span class="big4">TROISIEME TRITON.</span></p>
+
+<div class="i20">
+<p class="vers">France, tu as occasion<br>
+De louer la devotion<br>
+De tes enfans dont le courage<br>
+Se montre plus grand en cet age<br>
+Qu'il ne fit onc és siecles vieux,<br>
+Estans ardemment curieux<br>
+De faire éclater tes louanges<br>
+Jusques aux peuples plus étranges,<br>
+Et graver ton los immortel<br>
+Méme souz ce monde mortel.<br>
+<br>
+Ayde doncques &amp; favorise<br>
+Une si louable entreprise,<br>
+Neptune s'offre à ton secours<br>
+Qui les tiens maintiendra toujours<br>
+Contre toute l'humaine force,<br>
+Si quelqu'un contre toy s'efforce.<br>
+Il ne faut jamais rejetter<br>
+Le bien qu'un Dieu nous veut preter.</p>
+</div>
+
+<p class="mid"><span class="big4">QUATRIEME TRITON.</span></p>
+
+<div class="i20">
+<p class="vers">Celui qui point ne se hazarde<br>
+Montre qu'il a l'ame coüarde<br>
+Mais celui qui d'un brave coeur<br>
+Meprise des flots la fureur<br>
+Pour un sujet rempli de gloire<br>
+Fait à chacun aisément croire<br>
+Que de courage &amp; de vertu,<br>
+Il est tout ceint &amp; revetu,<br>
+Et qu'il ne veut que le silence<br>
+Tienne son nom en oubliance.<br>
+<br>
+Ainsi ton nom (grand Sagamos)<br>
+Retentira dessus les flots<br>
+D'or-en-vant, quand dessus l'onde<br>
+Tu decouvres ce nouveau monde,<br>
+Et y plantes le nom François,<br>
+Et la Majesté de tes Rois.</p>
+</div>
+
+<p class="mid"><span class="big4">CINQUIEME TRITON.</span></p>
+
+<p>Un Gascon prononça ces vers à peu prés en sa langue.</p>
+
+<div class="i20">
+<p class="vers">Sabets aquo que volio diro,<br>
+Aqueste Neptune bieillart<br>
+L'autre jou faisio des bragart,<br>
+Et comme un bergalant se miro.<br>
+<br>
+N'agaires que faisio l'amou,<br>
+Et baisavo une jeune hillo<br>
+Qu'ero plan polide &amp; gentillo,<br>
+Et la cerquavo quadejou.<br>
+<br>
+Bezets, ne vous fizets pas trop<br>
+En aquels gens de barbos grisos,<br>
+Car en aqueles entreprisos<br>
+Els ban lou trot &amp; lou galop.</p>
+</div>
+
+<p class="mid"><span class="big4">SIXIEME TRITON.</span></p>
+
+<div class="i20">
+<p class="vers">Vive HENRY le grand Roy des François<br>
+Qui maintenant fait vivre souz ses loix<br>
+Les nations de sa Nouvelle-France,<br>
+Et souz lequel nous avons esperance<br>
+De voir bien-tot Neptune reveré<br>
+Autant ici qu'onq' il fut honoré<br>
+Par ses sujets sur le Gaullois rivage,<br>
+Et en tus lieux où le brave courage<br>
+De leur ayeuls jadis les a porté.<br>
+Neptune aussi fera de son côté<br>
+Que leurs neveux s'employans sans feintise<br>
+A l'ornement de leur belle entreprise<br>
+Tous leurs desseins il favorisera,<br>
+Et prosperer sur ses eaux il fera.</p>
+</div>
+
+<hr>
+
+<p>Cela fait, Neptune s'équarte un petit pour faire place à un canot, dans
+lequel estoient quatre Sauvages, qui s'approcherent apportans chacun un
+present audit sieur de Poutrincourt.</p>
+
+<p class="mid"><span class="big4">PREMIER SAUVAGE.</span></p>
+
+<p>Le premier Sauvage offre un quartier d'Ellan ou Orignac, disant ainsi:</p>
+
+<div class="i20">
+<p class="vers">De la part des peuples sauvages<br>
+Qui environnent ces païs<br>
+Nous venons rendre les homages<br>
+Duez aux sacrées Fleur-de-lis<br>
+Es mains de toy, qui de ton Prince<br>
+Representes la Majesté,<br>
+Attendans que cette province<br>
+Faces florir en pieté,<br>
+En moeurs civils, &amp; toute chose<br>
+Qui sert à l'établissement<br>
+De ce qui est beau, &amp; repose<br>
+En un Royal gouvernement,<br>
+Sagamos, si en nos services<br>
+Tu as quelque devotion,<br>
+A toy en faisons sacrifices<br>
+Et à ta generation.<br>
+<br>
+Noz moyens sont un peu de chasse<br>
+Que d'un coeur entier nous t'offrons,<br>
+Et vivre toujours en ta grace<br>
+C'est tout ce que nous desirons.</p>
+</div>
+
+<p class="mid"><span class="big4">DEUXIEME SAUVAGE.</span></p>
+
+<p>Le deuxiesme Sauvage tenant son arc &amp; sa fleche en main, donne pour son
+present des peaux de Castors, disant:</p>
+
+<div class="i20">
+<p class="vers">Voici la main, l'arc, &amp; la fleche<br>
+Qui ont fait la mortele breche<br>
+En l'animal de qui la peau<br>
+Pourra servir d'un bon manteau<br>
+(Grand Sagamos) à ta hautesse.<br>
+<br>
+Reçoy donc de ma petitesse<br>
+Cette offrande qu'à ta grandeur<br>
+J'offre du meilleur de mon coeur.</p>
+</div>
+
+<p class="mid"><span class="big4">TROISIEME SAUVAGE.</span></p>
+
+<p>Le troisieme Sauvage offre des <i>Matachiaz</i>, c'est à dire, echarpes, &amp;
+brasselets faits de la main de sa maitresse, disant:</p>
+
+<div class="i20">
+<p class="vers">Ce n'est seulement en France<br>
+Que commande Cupidon<br>
+Mais en la Nouvelle-France,<br>
+Comme entre vous, son brandon<br>
+S'allume; &amp; de ses flammes<br>
+Il rotit noz pauvres ames,<br>
+Et fait planter le bourdon.<br>
+<br>
+Ma maitresse ayant nouvelle<br>
+Que tu devois arriver,<br>
+M'a dit que pour l'amour d'elle<br>
+J'eusse à te venir trouver,<br>
+Et qu'offrande je te fisse<br>
+De ce petit exercice<br>
+Que sa main à sceu ouvrer.<br>
+<br>
+Reçoy doncques d'allegresse<br>
+Ce present que je t'adresse<br>
+Tout rempli de gentillesse<br>
+Pour l'amour de ma maitresse<br>
+Qui est ores en detresse<br>
+Et n'aura point de liesse<br>
+Si d'une prompte vitesse<br>
+Je ne lui di la caresse<br>
+Que m'aura fait ta hautesse.</p>
+</div>
+
+<p class="mid"><span class="big4">QUATRIEME SAUVAGE</span></p>
+
+<p>Le quatrième Sauvage n'ayant heureusement chassé par les bois, se
+presente avec un harpon en main, &amp; apres ses excuses faites, dit qui
+s'en va à la pèche.</p>
+
+<div class="i20">
+<p class="vers">SAGAMOS, pardonne moy<br>
+Si je viens en telle sorte,<br>
+Si me presentant à toy<br>
+Quelque present je n'apporte.<br>
+Fortune n'est pas toujours<br>
+Aux bons chasseurs favorables,<br>
+C'est pourquoy ayant recours<br>
+A un maitre plus traitable,<br>
+Apres avoir maintefois<br>
+Invoqué cette Fortune<br>
+Brossant par l'epée des bois,<br>
+Je m'en vay suivre Neptune,<br>
+<br>
+Que Diane en ses foréts<br>
+Ceux qu'elle voudra caresse,<br>
+Je n'ay que trop de regrets<br>
+D'avoir perdu ma jeunesse<br>
+A la suivre par les vaux,<br>
+Avecque mille travaux,<br>
+Souz des esperances vaines.<br>
+<br>
+Maintenant je m'en vay voir<br>
+Par cette côte marine<br>
+Si je pourray point avoir<br>
+Dequoy fournir ta cuisine:<br>
+Et cependant si tu as<br>
+Quelque part en ta chaloupe<br>
+Un peu de caradonas, (pain)<br>
+Fournis-en moy &amp; ma troupe.</p>
+</div>
+
+<hr>
+
+<p>Apres que Neptune eut esté remercié par le sieur de Poutrincourt de ses
+offres au bien de la France, les Sauvages le furent semblablement de
+leur bonne volonté &amp; devotion, &amp; invitez de venir au fort Royal prendre
+du <i>caracona</i>. A l'instant la troupe de Neptune chante en Musique à
+quatre parties ce qui s'ensuit.</p>
+
+<div class="i20">
+<p class="vers">Vray Neptune donne nous<br>
+Contre tes flots asseurance,<br>
+Et fay que nous puissions tous<br>
+Un jour nous revoir en France.</p>
+</div>
+
+<p>La musique achevée, la trompete sonne derechef, &amp; chacun prent sa route
+diversement: les Canons bourdonnent de toutes parts, &amp; semble à ce
+tonnerre que Proserpine soit en travail d'enfant: ceci causé par la
+multiplicité des Echoz que les côtaux s'envoient les uns aux autres,
+lesquels durent plus d'un quart d'heure.</p>
+
+<p>Le sieur de Poutrincourt arrivé prés du Fort Royal, un compagnon de
+gaillarde humeur qui l'attendoit de pié ferme, dit ce qui s'ensuit:</p>
+
+<div class="i20">
+<p class="vers">Apres avoir long temps (Sagamos) desiré<br>
+Ton retour en ce lieu, en fin le ciel iré<br>
+A eu pitié de nous, &amp; nous montrant ta face,<br>
+Il nous a fait paroitre une incroyable grace.<br>
+<br>
+Sus doncques, rotisseurs, depensiers, cuisiniers,<br>
+Marmitons, patissiers, fricasseurs, taverniers,<br>
+Mettez dessus dessouz pots &amp; plats &amp; cuisine,<br>
+Qu'on baille à ces gens ci chacun sa quarte pleine,<br>
+Je les voy alterez sicut terra sine aqua.<br>
+Garson depeche toy, baille à chacun son K.<br>
+Cuisiniers, ces canars sont ils point à la broche?<br>
+Qu'on tuë ces poulets, que cette oye on embroche,<br>
+Voici venir à nous force bons compagnons<br>
+Autant deliberez des dents que des roignons.<br>
+Entrez dedans Messieurs, pour votre bien-venuë,<br>
+Qu'avant boire chacun hautement éternuë,<br>
+A fin de decharger toutes froides humeurs<br>
+Et remplir voz cerveaux de plus douces vapeurs.</p>
+</div>
+
+<p>Je prie le Lecteur excuser si ces rhimes ne sont si bien limées que les
+homme delicats pourroient desirer. Elles ont esté faites à la hate. Mais
+neantmoins je les ay voulu inserer ici, tant pour ce que'elles servent à
+nôtre Histoire, que pour montrer que nous vivions joyeusement. Le
+surplus de cette action se peut voir à la fin du chap. 16, liv. 4 de mon
+Histoire de la Nouvelle France.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="mid"><span class="big4">A-DIEU</span><br>
+<span class="big3">A LA NOUVELLE-FRANCE</span><br>
+<span class="big4">Du 30 Juillet 1607.</span></p>
+
+<div class="i20">
+<p class="vers"><span class="lef"><img alt="" src="images/FF.png"></span>AUT-il abandonner les beautez de ce lieu,<br>
+Et dire au Port Royal un eternel Adieu?<br>
+Serons-nous donc toujours accusez d'inconstance<br>
+En l'établissement d'une Nouvelle-France?<br>
+Que nous sert-il d'avoir porté tant de travaux,<br>
+Et des flots irritez combattu les assaux,<br>
+Si notre espoir est vain, &amp; si cette province<br>
+Ne flechit souz les loix de HENRY notre Prince?<br>
+Que vous servit-il d'avoir jusques ici<br>
+Fait des frais inutils, si vous n'avez souci<br>
+de recuillir le fruit d'une longue depense,<br>
+Et l'honneur immortel de votre patience?<br>
+Ha que j'ay de regrets que ne sçavez pas<br>
+De cette terre ici les attrayans appas.<br>
+Et bien que le Flamen vous ait fait une injure,<br>
+L'injure bien souvent se rend avec usure.<br>
+Il faut doncques partir, il faut appareiller,<br>
+Et au port Sainct-Malo aller l'ancre mouiller.<br>
+<br>
+PERE DE L'UNIVERS, qui commandes aux ondes,<br>
+Et qui peux assecher les mers les plus profondes,<br>
+Donne nous de franchir les abymes des eaux<br>
+Dont tu as separé tous ces peuples nouveaux<br>
+Des peuples baptizés, &amp; sans aucun naufrage<br>
+Du royaume François voir bien-tot le rivage.<br>
+<br>
+Adieu donc beaux coteaux &amp; montagnes aussi,<br>
+Qui d'un double rempar ceignez ce Port ici.<br>
+Adieu vallons herbus que le flot de Neptune<br>
+Va baignant largement deux fois à chaque lune,<br>
+Et au gibier aussi, qui pour trouver pâture<br>
+Y vient de tous cotez tant qu'il y a verdure.<br>
+Adieu mon doux plaisir fonteines &amp; ruisseaux,<br>
+Qui les vaux &amp; les monts arrousez de vos eaux.<br>
+Pourray-je t'oublier belle ile forètiere<br>
+Riche honneur de ce lieu &amp; de cette riviere?<br>
+Je prise de ta soeur les aimables beautés,<br>
+Mais je prise encor plus tes singularités.<br>
+Car comme il est séant que celui qui commande<br>
+Porte une Majesté plus auguste &amp; plus grande<br>
+Que son inferieur; ainsi pour commander<br>
+Tu as le front haussé qui te fait regarder.<br>
+A l'environ de toy une ondoyante plaine,<br>
+Et la terre alentour sujette à ton domaine<br>
+Tes rives sont des rocs, soit pour tes batimens,<br>
+Soit pour d'une cité jetter les fondemens.<br>
+Ce sont en autres parts une menuë arene,<br>
+Où mille fois le jour mon esprit se pourmene.<br>
+Mais parmi tes beautés j'admire un ruisselet<br>
+Qui foule doucement l'herbage nouvelet<br>
+D'un vallon que se baisse au creux de ta poitrine,<br>
+Precipitant son cours dedans l'onde marine.<br>
+Ruisselet qui cent fois de ses eaux m'a tenté,<br>
+Sa grace me forçant lui prèter le côté.<br>
+Ayant dont tout cela, Ile haute &amp; profonde,<br>
+Ile digne sejour du plus grand Roy du monde,<br>
+Ayant di-je, cela, qu'est-ce que te defaut.<br>
+A former pardeça la cité qu'il nous faut,<br>
+Sinon d'avoir prés soy un chacun sa mignone<br>
+En la sorte que Dieu &amp; l'Eglise l'ordonne?<br>
+Car ton terroir est bon &amp; fertile &amp; plaisant,<br>
+Et oncques son culteur n'en sera deplaisant.<br>
+Nous en pouvons parler, qui de mainte semence<br>
+Y jettée, en avons certaine experience.<br>
+Que puis-je dire encor digne de ton beau los?<br>
+Qu'adjouteray-je ici que dedans ton enclos<br>
+Se trouvent largement produits par la Nature<br>
+Framboises, fraises, pois, sans aucune culture?<br>
+Ou bien diray-je encor tes verdoyans lauriers,<br>
+Tes Simples inconus, tes rouges grozeliers?<br>
+Non, mais tant seulement sans sortir tes limites,<br>
+Ici je toucheray les nombreux exercices<br>
+Des peuples écaillez qui viennent chaque jour,<br>
+Suivans le train du flot te donner le bon-jour.<br>
+<br>
+Si-tot que du Printemps la saison renouvelle<br>
+L'Eplan vient à foison, qui t'apporte nouvelle<br>
+Que Phoebus elevé dessus ton horizon<br>
+A chassé loin de toy l'hivernale saison.<br>
+Le Haren vient apres avecque telle presse<br>
+Que seul il peut remplir un peuple de richesse.<br>
+Mes yeux en sont témoins, &amp; les vostres aussi<br>
+Qui de nôtre pature avés eu le souci,<br>
+Quand, ailleurs occupez, vôtre main diligente<br>
+Ne pouvoit satisfaire à la chasse plaisante<br>
+Qu'envoyoit en voz rets l'ecluse d'un moulin.<br>
+Le Bar suit par-apres du Haren le chemin.<br>
+Et en un méme temps la petite Sardine,<br>
+La Crappe, &amp; le Houmar, suit la côte marine<br>
+Pour un semblable effect; le Dauphin, l'Eturgeon<br>
+Y vient parmi la foule avecque le Saumon,<br>
+Comme font le Turbot, le Pounamou, l'Anguille,<br>
+L'Alose, le Fletan, &amp; la Loche, &amp; l'Equille:<br>
+Equille qui, petite, as imposé le nom<br>
+A ce fleuve de qui je chante le renom.<br>
+Mais ce n'est ici tout, car tu as davantage<br>
+De peuples qui te font par chacun jour homage,<br>
+Le Colin, le Joubar, l'Encornet, le Crapau,<br>
+Le Marsoin, le Souffleur, l'Oursin le Macreau,<br>
+Tu as le Loup-marin, qui en troupe nombreuse<br>
+Se vautre au clair du jour sur ta vase bourbeuse,<br>
+Tu as le Chien, la Plie, &amp; mille autres poissons<br>
+Que je ne conoy point, de tes eaux nourrisons.<br>
+Tairay-je la Moruë heureusement feconde,<br>
+Qui par tout cette mer en toutes parts abonde?<br>
+Moruë si tu n'es de ces mets delicats<br>
+Dont les hommes frians assaisonnent leurs plats,<br>
+Je diray toutefois que de toy se sustente<br>
+Prèque tout l'Univers. O que sera contente<br>
+Celle personne un jour, qui à sa porte aura<br>
+Ce qu'un monde eloigné d'elle recherchera!<br>
+Belle ile tu as donc à foison cette manne,<br>
+Laquelle j'ayme mieux que de la Taprobane<br>
+Les beautez que lon feint dignes des bien-heureux<br>
+Qui vont buvans des Dieux le Nectar savoureux.<br>
+Et pour montrer encor ta puissance supreme,<br>
+La Baleine t'honore &amp; te vient elle-méme<br>
+Saluer chacun jour, puis l'ebe la conduit<br>
+Dans le vague Ocean où elle a son deduit.<br>
+De ceci je rendray fidele temoignage,<br>
+L'ayant veu mainte fois voisiner ce rivage,<br>
+Et à l'aise nouer parmi ce port ici.<br>
+<br>
+Mais tous ces animaux, mais tous ces peuples ci<br>
+S'écartent quand Phoebus veut approcher la borne<br>
+Du celeste manoir, où git le Capricorne,<br>
+Et vont chercher l'abri du profond de Thetys,<br>
+Ou d'un terroir plus doux vont souvans le pâtis.<br>
+Seulement pres de toy en cette saison dure<br>
+La Palourde, la Coque, &amp; la Moule demeure<br>
+Pour sustenter celui qui n'aura de saison<br>
+(Ou pauvre, ou paresseux) fait aucune moisson,<br>
+Tel que ce peuple ici qui n'a cure de chasse<br>
+Jusqu'à ce que la faim le contraigne&amp; pourchasse,<br>
+Et le temps n'est toujours favorable au chasseur.<br>
+Qui ne souhaite point d'un beau temps la douceur,<br>
+Mais une forte glace, ou des neges profondes,<br>
+Quand le Sauvage veut tirer du fond des ondes<br>
+L'industrieux Castor (qui sa maison batit<br>
+Sur la rive d'un lac, où il dresse son lict<br>
+Vouté d'une façon aux hommes incroyable,<br>
+Et plus que noz palais mille fois admirable,<br>
+Y laissant vers le lac un conduit seulement<br>
+Pour s'aller égayer souz l'humide element)<br>
+Ou quand il veut quéter parmi les bois le gite<br>
+Soit du Royal Ellan, soit du Cerf au pié vite,<br>
+Du Lapin, du Renart, du Caribou, de l'Ours,<br>
+De l'Ecureu, du loutre à peau-de-velours<br>
+Du Porc-epic du Chat qu'on appelle sauvage,<br>
+(Mais qui du Leopart ha plustot le corpsage)<br>
+De la Martre au doux poil dont se vétent les Rois,<br>
+Ou du Rat porte-muse, tous hôtes de ces bois,<br>
+Ou de cet animal qui tout chargé de graisse<br>
+De hautement grimper ha la subtile addresse,<br>
+Sur un arbre elevé sa loge batissant<br>
+Pour decevoir celui qui le va pourchassant,<br>
+Et vit par cette ruse en meilleure asseurance<br>
+Ne craignant (ce lui semble) aucune violence,<br>
+Nibachés est son nom. Non que sur le printemps<br>
+Il n'ait à cette chasse aussi son passe-temps.<br>
+Mais alors du poisson la peche est plus certaine.<br>
+<br>
+Adieu donc je te dis, ile de beauté pleine,<br>
+Et vous oiseaux aussi des eaux &amp; des forêts<br>
+Qui serez les témoins de mes tristes regrets.<br>
+Car c'est à grand regret, &amp; je ne le puis taire,<br>
+Que je quitte ce lieu, quoy qu'assez solitaire.<br>
+Car c'est à grand regret qu'ores ici je voy<br>
+Ebranlé le sujet d'y entrer nôtre Foy,<br>
+Et du grand Dieu le nom caché souz le silence,<br>
+Qui à ce peuple avoit touché la conscience.<br>
+<br>
+Aigles qui des hauts pins habitez les sommets,<br>
+Puis qu'à vous Jupiter a commis ses secrets,<br>
+Allez dedans les cieux annoncer cette chose,<br>
+Et combien de douleur j'en ay en l'ame enclose,<br>
+Puis revenez soudain au Monarque François<br>
+Lui dire le decret du puissant Roy des Roys.<br>
+Car à lui est du ciel donné cet heritage,<br>
+Afin que souz son nom ci-aprés en tout âge<br>
+L'Eternel soit ici sainctement adoré,<br>
+Et de cent nations son grand nom reveré:<br>
+Et pour mieux l'emouvoir à cette chose faire,<br>
+Par cent sortes de biens il l'a voulu attraire,<br>
+Ayant à noz labeurs fait selon noz désirs,<br>
+Et iceux terminé de dix mille plaisirs.<br>
+Car la terre ici n'est telle qu'un fol l'estime,<br>
+Elle y est plantureuse à cil qui sçait l'escrime<br>
+Du plaisant jardinage &amp; du labeur des champs.<br>
+<br>
+Et si tu veux encor des oiseaux les doux chants,<br>
+Elle a le Rossignol, le Merle, la Linote,<br>
+Et maint autre inconu, qui plaisamment gringote<br>
+En la jeune saison. Si tu veux des oiseaux<br>
+Qui se vont repaissans sur les rives des eaux,<br>
+Elle a le Cormorant, la Mauve, Ma Mouette,<br>
+L'Outarde, le Heron, la Gruë, l'Alouette,<br>
+Et l'Oye, et le Canart. Canart de six façons,<br>
+Dont autant de couleurs sont autant d'hameçons<br>
+Qui ravissent mes yeux. Desires-tu encore<br>
+De ces oiseaux chasseurs dont le Noble s'honore?<br>
+Elle a l'Aigle, le Duc, le Faucon, le Vautour,<br>
+Le Sacre, l'Epervier, l'Emerillon, l'Autour,<br>
+Et bref tous les oiseaux de haute volerie<br>
+Et outre iceux encore une bende infinie<br>
+Qui ne nous sont communs. Mais elle a le Courlis<br>
+L'Aigrette, le Coucou, la Becasse &amp; Mauvis,<br>
+La Palombe, le Geay, le Hibou, l'Hirondelle,<br>
+Le Ramier, la Verdier, avec la Tourterelle,<br>
+Le Beche-bois huppé, le lascif Passereau,<br>
+La perdris bigarrée, &amp; aussi le Corbeau.<br>
+<br>
+Que diray-je plus? Quelqu'un pourra-il croire<br>
+Que Dieu méme ait voulu manifester sa gloire<br>
+Creant un oiselet semblable au papillon<br>
+(Du moins n'excede point la grosseur d'un grillon)<br>
+Portant dessus son dos un vert-doré plumage,<br>
+Et un teint rouge-blanc au surplus du corps-sage?<br>
+Admirable oiselet, pourquoy donc, envieux,<br>
+T'es-tu cent fois rendu invisible à mes ieux,<br>
+Lors que legerement me passant à l'aureille<br>
+Tu laissois seulement d'un doux bruit la merveille?<br>
+Je n'eusse esté cruel à ta rare beauté,<br>
+Comme d'autres qui t'ont mortellement traité,<br>
+Si tu eusses à moy daigné te venir rendre.<br>
+Mais quoy tu n'as voulu à mon desir entendre.<br>
+Je ne lairray pourtant de celebrer ton nom,<br>
+Et faire qu'entre nous tu sois de grand renom.<br>
+Car je t'admire autant en cette petitesse<br>
+Que je fay l'Elephant en sa vaste hautesse.<br>
+Niridau c'est ton nom que je ne veux changer<br>
+Pour t'en imposer un qui seroit étranger.<br>
+Niridau oiselet delicat de nature,<br>
+Qui de l'abeille prent la tendre nourriture<br>
+Pillant de noz jardins les odorantes fleurs,<br>
+Et des rives des bois les plus rares douceurs.<br>
+<br>
+A ces hotes de l'air pourray-je sans offense<br>
+D'un petit peuple ailé adjouter l'excellence?<br>
+Ce sont mouches, de qui sur le point de la nuit<br>
+La brillante clarté parmi les bois reluit<br>
+Voletans ça &amp; là d'une presse si grande,<br>
+Que du ciel etoilé la lumineuse bende<br>
+Semble n'avoir en soy plus d'admiration.<br>
+Faisant doncques ici commemoration<br>
+Des beautez de ce lieu, il est bien raisonnable<br>
+Que vous y teniez rang &amp; place convenable.<br>
+<br>
+Mais puis que ja desja noz voiles sont tendus,<br>
+Et allons revoir ceux qui nous cuident perdus,<br>
+Je dis encore Adieu à vous beaux jardinages,<br>
+Qui nous avez cet an repeu de vos herbages,<br>
+Voire aussi soulagé nôtre necessité<br>
+Plus que l'art de Pæon n'a fait nôtre santé.<br>
+Vous nous avez rendu certes en abondance<br>
+Le fruit de noz labeurs selon notre semence.<br>
+Hé que sera-ce donc s'il arrive jamais<br>
+(Ce qu'il est de besoin qu'on face desormais)<br>
+Que la terre ici soit un petit mignardée,<br>
+Et par humain travail quelquefois amendée?<br>
+Qui croira que le segle,&amp; la chanve, &amp; le pois,<br>
+Le chef d'un jeune gars ait surpassé deux fois?<br>
+Qui croira que le blé que l'on appelle d'Inde<br>
+En cette saison-ci si hautement se guinde<br>
+Qu'il semble estre porté d'insupportable orgueil<br>
+Pour se rendre, hautain, aux arbrisseaux pareil?<br>
+Ha que ce m'est grand deuil de ne pouvoir attendre<br>
+Le fruit qu'en peu de temps vous promettiez nous rendre!<br>
+Que ce m'est grand émoy de ne voir la saison<br>
+Quand ici meuriront la Courge, le Melon,<br>
+Et le Cocombre aussi: &amp; suis en méme peine<br>
+De ne voir point meuri mon Froment, mon Aveine<br>
+Et mon Orge &amp; mon Mil, pois que le Souverain<br>
+En ce petit travail m'a beni de sa main.<br>
+Et toutefois voici de ce mois le trentieme,<br>
+Mois qui jadis estoit en ordre le cinquième<br>
+<br>
+Peuples de toutes parts qui estes loin d'ici<br>
+Ne vous emerveillez de cette chose ci,<br>
+Et ne nous tenez point comme en region froide,<br>
+Ce n'est point ici Flandre, Ecosse, ni Suede,<br>
+La mer ici ne gele, &amp; les froides saisons<br>
+Ne m'ont oncques forcé d'y garder les tisons.<br>
+Et si chez vous l'eté plustot qu'ici commence,<br>
+Plustot vous ressentez de l'hiver l'inclemence.<br>
+Mais tu restes encor, Poutrincourt attendant<br>
+Que ta moisson soit préte: &amp; nous nous cependant<br>
+Faisons voile à Campseau où t'attent le navire<br>
+Que de là doit tous en la France conduire.<br>
+Cependant beaux epics meurissez vitement,<br>
+Dieu le Dieu tout-puissant vous doint accroissement,<br>
+Afin qu'un jour ici retentisse sa gloire<br>
+Lors que de ses bien-faits nous ferons la memoire.<br>
+Entre lesquelz bien-faits nous conterons aussi<br>
+Le soin qu'il aura eu de prendre à sa merci<br>
+Ces peuples vagabons qu'on appelle Sauvages<br>
+Hotes de ces forèts &amp; des marins rivages,<br>
+Et cent peuples encor qui sont de tous côtez<br>
+Au Su, à l'Oest au Nort de pié-ferme arretez<br>
+Qui aiment le travail, qui la terre cultivent,<br>
+Et libres, de ses fruits plus contens que nous vivent,<br>
+Mais en ce deplorable est leur condition,<br>
+Que du siecle futur ilz n'ont l'instruction.<br>
+<br>
+Pourquoy, ô Tout-puissant, pourquoy donc cette race<br>
+As-tu jusques ici rejetté de ta face,<br>
+Et pourquoy laisses tu devorer à l'enfer,<br>
+Tant d'humains qui devroient dessus lui triompher<br>
+Veu qu'ilz sont comme nous ton oeuvre &amp; ta facture,<br>
+Et ont de toy receu nôtre fraile nature?<br>
+Ouvre donc les thresors de tes compassions,<br>
+Et verse dessus eux tes benedictions,<br>
+Afin qu'ilz soient bien-tot ton sacré heritage,<br>
+Et chantent hautement tes bontés en tout âge.<br>
+Si-tot que ton Soleil sur eux éclairera,<br>
+Aussi-tot cet gent d'adorer on verra.<br>
+Temoins soient de ceci les propos veritables<br>
+Que Poutrincourt tenoit avec ces miserables<br>
+Quand il leur enseignoit notre Religion,<br>
+Et souvent leur montroit l'ardente affection<br>
+Qu'il avoit de les voir dedans la bergerie<br>
+Que Christ a racheté par le pris de sa vie.<br>
+Eux d'autre part emeus clairement temoignoient<br>
+Et de bouche &amp; de coeur le desir qu'ilz avoient<br>
+D'estre plus amplement instruits en la doctrine<br>
+En laquelle il convient qu'un fidele chemine.<br>
+<br>
+Où estes vous Prelats, que vous n'avez pitié<br>
+De ce peuple qui fait du monde la moitié?<br>
+Du moins que n'aidez-vous à ceux de qui le zele<br>
+Les transporte si loin comme dessus son aile<br>
+Pour établir ici de Dieu la saincte loy<br>
+Avecque tant de peine, &amp; de soin &amp; d'émoy<br>
+Ce peuple n'est brutal, barbare ni sauvage,<br>
+Si vous n'appellez tels les hommes du vieil âge,<br>
+Il est subtile, habile, &amp; plein de jugement,<br>
+Et n'en ay conu un manquer d'entendement,<br>
+Seulement il demande un pere qui l'enseigne<br>
+A cultiver la terre, à façonner la vigne,<br>
+A vivre par police, à estre menager,<br>
+Et souz des fermes toicts ci-apres heberger.<br>
+Au reste à nôtre égare il est plein d'innocence<br>
+Si de son createur il avoit la science.<br>
+Que s'il ne le conoit, sa bouche ni son coeur<br>
+Ne ravit point à Dieu par blaspheme l'honneur.<br>
+Il ne sçait le metier de l'amoureux bruvage,<br>
+De l'aconite aussi il ne sçait point l'usage,<br>
+Sa bouche ne vomit nos imprecations,<br>
+Son esprit ne s'adonne à nos inventions<br>
+Pour opprimer autrui, l'avarice cruelle<br>
+D'un souci devorant son ame ne bourrelle<br>
+Mais il a du Gaullois cette hospitalité<br>
+Qui tant l'a fait priser en son antiquité.<br>
+Son vice le plus grand est qu'il aime vengeance<br>
+Lors que son ennemi lui a fait quelque offense.<br>
+<br>
+Je vous di donc Adieu, pauvre peuple, &amp; ne puis<br>
+Exprimer la douleur en laquelle je suis<br>
+De vous laisser ainsi sans voir qu'on ait encore<br>
+Fait que quelqu'un de vous son Dieu vrayment adore<br>
+<br>
+Sortons donc de ce Port à la faveur de l'Est,<br>
+Car en ces côtes ci est ordinaire l'Ouest,<br>
+Puis, souvent cette mer est de brumes couverte<br>
+Qui des hommes peu cauts cause l'extreme perte.<br>
+<br>
+Adieu pour un dernier Rochers haut elevés,<br>
+Qui orgueilleusement voz grottes soulevés,<br>
+D'où distillent sans fin des pluies abondantes<br>
+Que leur versent les eaux des montagnes coulantes.<br>
+Adieu doncques aussi Grottes qui m'avez pleu<br>
+Quand souz votre lambris au clair du jour j'ay veu<br>
+Figurées d'Iris les couleurs agreables.<br>
+<br>
+Ores que nous voyons les flots épouvantables<br>
+Du profond Ocean, pourray-je bien passer<br>
+Sans saluer de loin, ou quelque Adieu laisser<br>
+A la terre que a receuë notre France<br>
+Quand elle vint ici faire sa demeurance?<br>
+Ile, je te saluë, ile de Saincte Croix,<br>
+Ile premier sejour de noz pauvres François,<br>
+Qui souffrirent chez toy des choses vrayment dures,<br>
+Mais noz vices souvent nous causent ces injures.<br>
+Je revere pourtant ta freche antiquité<br>
+Les Cedres odorans qui sont à ton côté,<br>
+Tes Loges, tes Maisons, ton Magazin superbe,<br>
+Tes jardins étouffez parmi la nouvelle herbe:<br>
+Mais j'honore sur tout à-cause de noz morts<br>
+Le lieu qui sainctement tient en depost leurs corps,<br>
+Lequel je n'ay pu voir sans un effort de larmes,<br>
+Tant mon navré le coeur ces violentes armes.<br>
+Soyez doncques en paix, &amp; puissiez vous un jour,<br>
+Vous trouver glorieux au celeste sejour.<br>
+Mais cependant, DE MONTS, tu emportes la gloire<br>
+D'avoir sur mille morts obtenu la victoire,<br>
+Témoignage certain de ta grande vertu,<br>
+Soit quand tu as des flots la fureur combattu<br>
+En venant visiter cette étrange province<br>
+Pour suivre le vouloir de HENRY nôtre Prince<br>
+Soit lors que tu voiois mourir devant tes yeux<br>
+Ceux-là qui t'ont suivi en ces funestes lieux.<br>
+<br>
+Je vous laisse bien loin, pepinieres de Mines<br>
+Que les rochers massifs logent dedans leurs veines,<br>
+Mines d'airain, de fer, &amp; d'acier, &amp; d'argent,<br>
+Et de charbon pierreux, pour saluer la gent<br>
+Qui cultive à la main la terre Armouchiquoise.<br>
+Je te saluë donc nation porte-noise<br>
+(Car tu as envers nous forfait par trahison)<br>
+Pour te dire qu'un jour nous aurons la raison<br>
+Avecque plus d'effect de ton outrecuidance,<br>
+Si qu'entre nous sera maudite ta semence.<br>
+Mais ta terre je veux saluer en tout bien,<br>
+Car un ample rapport elle nous fera bien<br>
+Quand elle sentira du François la culture.<br>
+Car en elle desja la provide Nature<br>
+A le raisin semé si plantureusement,<br>
+Et en telle beauté, que Bacchus mémement<br>
+Ne sçauroit invoqué lui faire davantage.<br>
+Mais son peuple ignorant ne sçait du fruit l'usage.<br>
+Terre, tu as encor de féves &amp; de blés<br>
+Tes greniers souz-terrains en la moisson comblés.<br>
+Mais quoy que tes biens tu donnes abondance<br>
+Produisant d'autres fruits sans l'humaine assistance<br>
+Tes qu'avons veu la Chanve &amp; la Courge &amp; la Noix,<br>
+Tes féves tu ne veux ni tes blez toutefois<br>
+Produire sans travail, mais ta grand' populace<br>
+D'un bois coupant ta brise, &amp; en mottes t'amasse<br>
+Pour (sur le renouveau) sa semence y planter,<br>
+<br>
+Mais une chose encor il me faut reciter<br>
+Qui pour sa rareté à l'écrire m'oblige,<br>
+C'est le fruit que produit la Chanve la tige,<br>
+Fruit digne que les Rois le tiennent precieux<br>
+Pour le repos du corps le plus delicieux:<br>
+C'est une soye blanche &amp; menuë &amp; subtile<br>
+Que la Nature pousse au creux d'une coquille,<br>
+Soye qu'en maint usage employer on pourra,<br>
+Et laquelle en cotton l'ouvrier façonnera,<br>
+Quand de bons artisans tu seras habitée<br>
+Par une volonté de pié-ferme arretée.<br>
+<br>
+Puisse-je voir bien-tot cette chose arriver,<br>
+Et le François soigneux à tes champs cultiver,<br>
+Arriere des soucis d'une peineuse vie,<br>
+Loin des bruits du commun, &amp; de la piperie.</p>
+</div>
+
+<p class="i20">Cherchant dessus Neptune un repos sans repos<br>
+J'ay façonné ces vers au branle de ses flots.</p>
+
+ <p class="i40">M. LESCARBOT.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/018.png"></p>
+<br>
+<br>
+
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/017.png"></p>
+
+<p class="mid"><span class="big4">A MONSIEUR DE MONTS</span><br>
+<span class="big5">Lieutenant general pour le Roy en la<br>
+Nouvelle-France.</span></p>
+<br>
+<p class="mid"><span class="big4">ODE.</span></p>
+
+<div class="i20">
+<p class="vers"><span class="lef"><img alt="" src="images/TT.png"></span>OUT ce que l'homme possede,<br>
+Ce qu'il a de riche &amp; beau<br>
+Ne trouve point de remede<br>
+Pour eviter le tombeau.<br>
+<br>
+La vertu seule immortelle<br>
+Constante &amp; ferme en tout temps<br>
+Resiste à la mort cruelle<br>
+Et à la lime des ans.<br>
+<br>
+Tant de Rois &amp; tant de Princes,<br>
+Des Heros &amp; des Cesars<br>
+Qui ont acquis des provinces<br>
+Et thresors en maintes parts<br>
+<br>
+En fin sont proye à la terre,<br>
+Et la Vertu seulement<br>
+Fait leur nom voler grand erre<br>
+Par-dessus le Firmament.<br>
+<br>
+DU MONTS tu sçais que la vie<br>
+Nous est donnée des cieux<br>
+Non pour estre ensevelie<br>
+En un corps peu soucieux,<br>
+<br>
+Mais pour estre secourable<br>
+A celui qui a besoin<br>
+Que quelque Dieu favorable<br>
+De son mal-heur prenne soin.<br>
+<br>
+Et chercher la vraye gloire<br>
+Par un chemin non tenté,<br>
+Faisant que nôtre memoire<br>
+Vive à l'immortalité.<br>
+<br>
+C'est le desir qui t'enflamme,<br>
+Et qui possede ton coeur,<br>
+Quand pour eviter le blame<br>
+Qui suit l'homme sans honneur,<br>
+<br>
+Tu entreprens un ouvrage<br>
+Tout auguste &amp; glorieux<br>
+Si qu'à jamais chacun âge<br>
+Aura ton nom precieux,<br>
+<br>
+Car si-tot que de ton Prince<br>
+As eu le commandement<br>
+Pour conoitre la province<br>
+Mise ne ton gouvernement,<br>
+<br>
+Ainsi qu'un Aigle qui vole<br>
+D'un trait leger, tout soudain<br>
+Prompt à suivre sa parole<br>
+Tu as pris un vol hautain.<br>
+<br>
+Et du tempêteux Nerée<br>
+Meprisant tous les efforts,<br>
+De ta terre desirée<br>
+Tu as en fin veu les ports.<br>
+<br>
+Les nations qui n'ont oncques<br>
+Admis la sujetion<br>
+A tes mandemens adoncques<br>
+Ont fait leur submission.<br>
+<br>
+Sage, tu leur a fait voir<br>
+Les beautez de la justice,<br>
+Et ton redouté pouvoir,<br>
+Et les biens de la police.<br>
+<br>
+Mémes tu as fait encore,<br>
+Que maint barbare en ces lieux<br>
+En son ame Christ adore,<br>
+De son salut soucieux.<br>
+<br>
+Arriere d'ici, arriere<br>
+Timides &amp; cazaniers,<br>
+Que dedans vôtre barriere<br>
+Toujours estes prisonniers.<br>
+<br>
+Vous qui n'avez soin, ni cure<br>
+De faire que vôtre nom,<br>
+Contre la mort méme dure<br>
+En perdurable renom.<br>
+<br>
+DU MONTS, tu n'es pas de mémes,<br>
+Car lors qu'en France de Mars<br>
+Ont cessé les stratagemes,<br>
+Recherchant d'autres hazars,<br>
+<br>
+Tu as consacré ta vie<br>
+A l'Eternel pour sa loy<br>
+Rendre en ces terres suivie<br>
+Souz le vouloir de ton Roy.<br>
+<br>
+Mais ce n'est fait qui commence,<br>
+Il faut chanter desormais<br>
+De Dieu la magnificence<br>
+D'un ton plus haut que jamais.<br>
+<br>
+Neptune te favorise<br>
+Et Ceres pareillement,<br>
+Afin que ton entreprise<br>
+Ait un meilleur fondement.<br>
+<br>
+Diray-je que sans culture<br>
+Le Pere de Liberté<br>
+Laisse produire à Nature<br>
+La vigne qu'il a planté?<br>
+<br>
+Non ici, je le confesse,<br>
+Mais en lieu d'un autre espoir,<br>
+Où l'homme à la longue tresse<br>
+Ha son sablonneux terroir.<br>
+<br>
+C'est la terre Armouchiquoise,<br>
+Qui son gros blé te produit;<br>
+Et encore l'Iroquoise,<br>
+Qui donne maint autre fruit.<br>
+<br>
+Nôtre France fromenteuse<br>
+N'a ses vignes de tout temps,<br>
+La peine laborieuse<br>
+L'a fait telle avec les ans.<br>
+<br>
+Courage, doncques, courage,<br>
+Continue ton dessein,<br>
+Ayant ce bel avantage,<br>
+Qui de bon espoir est plein.<br>
+<br>
+Le Tout-puissant méme change<br>
+Ici les froides saisons,<br>
+Et à cette terre étrange<br>
+Promet des riches moissons.</p>
+</div>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"></p>
+<br>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004.png"></p>
+
+<p class="mid"><span class="big3">A MONSIEUR DE</span><br>
+<span class="big4">POUTRINCOURT GRAND</span><br>
+<span class="big5">Sagamos de la Nouvelle-France</span></p>
+
+<p class="mid"><span class="big4">ODE.</span></p>
+
+<div class="i20">
+<p class="vers"><span class="lef"><img alt="" src="images/QQ.png"></span>UOY que tu n'ailles cherchant<br>
+(POUTRINCOURT) cette louange<br>
+Qui va méme allechant<br>
+Ceux qui gisent en la fange;<br>
+<br>
+Ton merite toutefois,<br>
+Ta pieté, ton courage,<br>
+Forcent ma lyre &amp; ma voix<br>
+A les chanter sur l'herbage<br>
+<br>
+Que l'Equille de ses eaux<br>
+Ou plustot Neptune arrose,<br>
+Tandis qu'au bruit des ruisseaux,<br>
+A l'écart je me repose.<br>
+<br>
+Apres avoir longuement<br>
+Comme un athlete Gregeois<br>
+Lutté courageusement<br>
+Parmi les champs des François,<br>
+<br>
+Saoul d'alarmes &amp; combats,<br>
+Et des assaux de Bellone,<br>
+Ores tu prens tes ébats<br>
+Avec Cerés et Pomone.<br>
+<br>
+Et deça delà portés,<br>
+Suivans Neptune à la danse,<br>
+Tu nous fais voir les beautés<br>
+De cette Nouvelle-France.<br>
+<br>
+Qui est celui qui ta veu<br>
+Oncques saisi de paresse?<br>
+Qui est cil qui t'a conu<br>
+Semblable à cette Noblesse,<br>
+<br>
+Qui met le point de l'honneur<br>
+A commander sans prudence,<br>
+Et n'avoir par son labeur<br>
+D'aucun art l'experience?<br>
+<br>
+Mais l'un &amp; l'autre tu sçais,<br>
+Et ta main infatigable<br>
+Fait tous les jours des essais<br>
+De chose à nous incroyable.<br>
+<br>
+Car de tout art manuel<br>
+T'est conuë la pratique,<br>
+Et se plait ton naturel<br>
+Es ars de Mathematique.<br>
+<br>
+Mémes encore ce Dieu<br>
+Qui fredonnant sur sa lyre<br>
+Tient des Muses le milieu,<br>
+Par toy bien souvent respire.<br>
+<br>
+Les secrets de son sçavoir,<br>
+Si que tout compris ensemble,<br>
+Au monde on ne sçauroit voir<br>
+Rien que toy qui te ressemble.<br>
+<br>
+C'est toy qu'il falloit ici<br>
+Afin de bine reconoitre<br>
+Ce que cette terre ici<br>
+Rendroit un jour à son maitre.<br>
+<br>
+Tu l'as experimenté<br>
+Tant que ton ame est contente,<br>
+Et de sa fidelité<br>
+Tu as une riche attente.</p>
+</div>
+<br>
+<hr>
+<br>
+<p class="mid"><span class="big3">A MESSIEURS DE MONTS</span><br>
+<p class="mid"><span class="big4">ET SES LIEUTENANT<br>
+&amp; Associez.</span></p>
+<br>
+<p class="mid"><span class="big4">SONNET</span></p>
+
+<div class="i10">
+<p class="vers"><span class="lef"><img alt="" src="images/SS.png"></span>I les siecles premiers ont celebré la gloire<br>
+De celuy qui conquit la Colchide toison:<br>
+Si maintenant encor du brave fils d'Æson<br>
+Pour peu de chose vit en honneur la memoire:<br>
+<br>
+Nous devons beaucoup mieux celebrer en l'histoire<br>
+La generosité non du fils de Jason,<br>
+Mais de vous, ô François, qui en cette saison<br>
+D'un plus digne sujet recherchez la victoire.<br>
+<br>
+Le Grec acquit ça bas un terrestre thresor,<br>
+Il avoit des moyens, &amp; des hommes encor,<br>
+Tels que les peut avoir entre nous un grand Prince.<br>
+<br>
+Mais vous à vos dépens, sans recevoir support<br>
+Que de l'avoeu du Roy, par un nouvel effort<br>
+Ravissez courageux, la celeste province.</p>
+</div>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"></p>
+<br>
+<br>
+<hr>
+<p class="mid"><span class="big3">A PIERRE ANGIBAUT</span><br>
+<p class="mid"><span class="big4">dit CHAMP-DORÉ Capitaine de<br>
+Marine en la Nouvelle-France.</span></p>
+<br>
+<p class="mid"><span class="big4">SONNET.</span></p>
+
+<div class="i20">
+<p class="vers"><span class="lef"><img alt="" src="images/SS.png"></span>I des pilotes vieux le renom dure encore<br>
+Pour avoir sceu voguer sur une étroite mer,<br>
+Si le monde à present daigne encore estimer<br>
+Ariomene, avec Palinure &amp; Pelore;<br>
+<br>
+C'est raison (CHAMP-DORÉ) que nôtre âge t'honore,<br>
+Qui sçais par ta vertu te faire renommer,<br>
+Quand ta dexterité empeche d'abimer<br>
+La nef qui va souz toy du Ponant à l'Aurore.<br>
+<br>
+Ceux-là du grand Neptune oncques la majesté<br>
+Ne vivent, ni le fond de son puissant Empire:<br>
+Mais dessus l'Ocean journellement porté<br>
+<br>
+Tu fais voir aux François des païs tout nouveaux,<br>
+Afin que là un jour maint peuple se retire<br>
+Faisant les flots gemir souz les ailez vaisseaux.</p>
+</div>
+
+<p class="mid">Fait au Port Royal en la Nouvelle-France.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"></p>
+
+<br><br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004.png"></p>
+
+<p class="mid"><span class="big3">A SAMUEL DE CHAMPLEIN</span><br>
+
+<br>
+<p class="mid"><span class="big4">SONNET.</span></p>
+
+<div class="i10">
+<p class="vers"><span class="lef"><img alt="" src="images/UU.png"></span>N Roy Numidien poussé d'un beau desir<br>
+Fit jadis rechercher la source de ce fleuve<br>
+Qui le peuple d'Egypte &amp; de Libye abreuve,<br>
+Prenant en son pourtrait son unique plaisir<br>
+<br>
+CHAMPLEIN, ja dés long temps je voy que ton loisir<br>
+S'employe obstinément &amp; sans aucune treuve<br>
+A rechercher les flots, que de la Terre-neuve<br>
+Viennent, apres maints sauts, les rivages saisir.<br>
+<br>
+Que si tu viens à chef de ta belle entreprise,<br>
+On ne peut estimer combien de gloire un jour<br>
+Acquerras à ton nom que desja chacun prise.<br>
+<br>
+Car d'un fleuve infini tu cherches l'origine.<br>
+Afin qu'à l'avenir y faisant ton sejour<br>
+Tu nous faces par là parvenir à la chine.</p>
+</div>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"></p>
+
+<br><br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004.png"></p>
+<p class="mid"><span class="big3">ODE EN LA MEMOIRE</span><br>
+<p class="mid"><span class="big4">du Capitaine Gourgues<br> Bourdelois.</span></p>
+
+<div class="i20">
+<p class="vers"><span class="lef"><img alt="" src="images/GG.png"></span>OURGUES, l'honneur Bourdelois,<br>
+Je veux reveiller ta gloire,<br>
+Et faire eclater ma voix<br>
+Dans le temple de Memoire,<br>
+<br>
+En racontant ta valeur<br>
+Ta conduite &amp; ta prouësse,<br>
+Quand, d'un invincible coeur,<br>
+Tu mis la main vengeresse<br>
+<br>
+Sur le soldat bazané<br>
+Du sang des François avide,<br>
+Qui nous avoit butiné<br>
+Les beautez de la Floride.<br>
+<br>
+Si-tot que de noz François<br>
+Tu entendis la ruine,<br>
+Et que le peuple Iberois<br>
+Occupoit la Caroline,<br>
+<br>
+Tu prins resolution<br>
+De venger le grand outrage<br>
+Fait à nôtre nation<br>
+Par une Hespagnole rage.<br>
+<br>
+A tes despens tu mis sis<br>
+De bons hommes une bende<br>
+Au combat bien resolus,<br>
+Puis que c'est toy qui commande.<br>
+<br>
+Tu ne leur dis à l'abord<br>
+Le secret de ton affaire,<br>
+Come Capitaine accort,<br>
+Qui sçais bien ce qu'il faut taire.<br>
+<br>
+Mais quant tu te vis porté<br>
+Dessus la terre nouvelle,<br>
+Tu leur dis ta volonté<br>
+De venger une querelle,<br>
+<br>
+Querelle qui les François<br>
+Et grans &amp; petits regarde,<br>
+Et partant qu'à cette fois<br>
+Ne faut, d'une ame coüarde<br>
+<br>
+Reculer quand la saison<br>
+De bien faire se presente,<br>
+Afin d'avoir la raison<br>
+De l'injure violente<br>
+<br>
+Faite aux premiers conquesteurs<br>
+D'une terre si lointaine<br>
+Par des assassinateurs<br>
+De race Mahumetaine.<br>
+<br>
+A ces mots encouragés<br>
+Ils se mettent en bataille,<br>
+Et vont en ordre rangés<br>
+Droit contre cette canaille.<br>
+<br>
+L'un &amp; l'autre petit Fort<br>
+Ils attaquent de courage,<br>
+Et par un puissant effort<br>
+Ilz les mettent au pillage.<br>
+<br>
+Mais il n'estoit pas aisé<br>
+D'attaquer la Caroline,<br>
+Si GOURGUES n'eust avisé<br>
+Prudemment à sa ruine.<br>
+<br>
+Car l'adversaire estoit fort<br>
+D'hommes, d'armes &amp; de place,<br>
+Mais nonobstant prés du Fort<br>
+En fin sa troupe s'amasse.<br>
+<br>
+L'Hespagnol estant sorti<br>
+Pour lui faire une saillie<br>
+Rencontre un mauvais parti<br>
+Qui a sa gent acuillie,<br>
+<br>
+CAZENOVE donne à des<br>
+GOURGUES les rencontre en face,<br>
+Qui les font (en peu de mots)<br>
+Tous demeurer sur la place.<br>
+<br>
+Le reste tout étonné<br>
+La Forteresse abandonne,<br>
+Mais las! il est mal mené<br>
+N'ayant secours de personne.<br>
+<br>
+Car le Sauvage irrité<br>
+Ne lui fait misericorde,<br>
+Lequel de sa cruauté<br>
+Trop frechement se recorde.<br>
+<br>
+Mais ceux qui tombent és mains<br>
+Des François, on les attelle<br>
+Aux arbres les plus hautains<br>
+Pour y faire sentinelle.</p>
+</div>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/018.png"></p>
+<br>
+<br>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004.png"></p>
+<p class="mid"><span class="big3">A LA MEMOIRE D'UN</span><br>
+<p class="mid"><span class="big4">Sauvage Floridien que se proposoit<br>
+mourir pour les François.</span></p>
+
+
+
+<div class="i20">
+<p class="vers"><span class="lef"><img alt="" src="images/OO.png"></span>U trouverons-nous un courage<br>
+Semblable à cil de ce Sauvage,<br>
+Qui pour ses amis secourir<br>
+Vient lui-méme sa vie offrir,<br>
+Laquelle il croit devoir épandre<br>
+Pour nôtre querele defendre?<br>
+Certainement un homme tel<br>
+Doit parmi nous estre immortel.<br>
+Et devons louer tout de méme<br>
+Le souci qu'il a de sa femme<br>
+Requerant qu'on lui face don<br>
+Apres son trépas du guerdon<br>
+Que meriteroit sa vaillance<br>
+Mourant pour l'honneur de la France.</p>
+</div>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"></p>
+<br>
+<br>
+<br>
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/017.png"></p>
+
+
+<p class="mid"><span class="big3">LA DEFFAITE DES</span><br>
+<p class="mid"><span class="big4">SAUVAGES ARMOUCHIQUOIS</span><br>
+<p class="mid"><span class="big5">PAR LE SAGAMOS MEMBERTOU<br>
+&amp; ses alliez Sauvages, en la<br>
+Nouvelle-France, au mois de Juillet<br>
+1607.</span></p>
+
+<p>Où peuvent reconoitre les ruses de guerre desdits Sauvages, leurs actes
+funebres, les noms de plusieurs d'entre-eux &amp; la maniere de guerir les
+blessez.</p>
+
+<div class="i10">
+<p class="vers"><span class="lef"><img alt="" src="images/JJ.png"></span>E ne chante l'orgueil du beant Briarée,<br>
+Ni du fier Rodomont la fureur enivrée<br>
+Du sang dont il a teint préque tout l'Univers<br>
+Ni comme il a forcé les pivots des enfers.<br>
+Je chante Membertou, &amp; l'heureuse victoire<br>
+Qui lui acquit naguere une immortelle gloire<br>
+Quand il joncha de morts les champs Armouchiquois<br>
+Pour la cause venger du peuple Souriquois.<br>
+<br>
+Entre ces peuples-ci une antique discorde<br>
+Fait que bien rarement l'un à l'autre s'accorde,<br>
+Et si par fois enter eux se traite quelque paix,<br>
+Cette pais se peut dire un attrappe-niais.<br>
+<br>
+Car oncques le Renard ne changea sa nature <br>
+Et de garder la foy l'homme double n'eut cure,<br>
+Ceci n'a pas long temps se conut par effect<br>
+Aux depens de celui qui me donne sujet<br>
+De dire qui a meu Membertou &amp; sa suite<br>
+De faire pour sa mort si sanglante poursuite.<br>
+Ce fut Panoniac (car tel estoit son nom)<br>
+Sauvage entre les siens jadis de grand renom.<br>
+Cetui cuidant avoir faite bonne alliance<br>
+Avecques ces mechans, alloit sans deffiance<br>
+Parmi eux conversant: mémes il les aidoit<br>
+Bien souvent du plus beau des biens qu'il possedoit.<br>
+Mais pour cela la gent à mal faire addonée,<br>
+Sa mauvaise façon n'a point abandonnée.<br>
+Car ce Panoniac il n'y a pas dix mois<br>
+Les estant allé voir (pour la derniere fois)<br>
+Portant en ses vaisseaux marchandises diverses<br>
+Pour en accommoder ces nations perverses,<br>
+Eux qui sont de tout temps avides de butin,<br>
+Sans aucune merci assomment leur voisin,<br>
+Pillent ce qu'il avoit &amp; en font le partage.<br>
+Les compagnons du mort se sauvans à la nage<br>
+Se cachent pour un temps à l'ombre d'un rocher,<br>
+N'osans de ces matins à la chaude approcher.<br>
+Ça pour dire vray, la meurtriere cohorte<br>
+Estoit contre ceux-ci &amp; trop grande &amp; trop forte.<br>
+Mais comme de Phoebus les chevaus harassez<br>
+Se furent retirez souz les eaux tout lassez<br>
+Ces enragés en fin abandonnant la place<br>
+Laisserent là le corps tué à coups de masse,<br>
+Lequel à la faveur de la sombreuse nuit<br>
+Soudain par ses amis fut enlevé sans bruit,<br>
+Et mis, non, comme nous, en depost à la terre,<br>
+N'en un coffre de bois, ni au creux d'une pierre,<br>
+Ains il fut embaumé à la forme des Rois<br>
+que l'Ægypte pieuse embaumoit autrefois.<br>
+<br>
+Le peuple Etechemin de cette mort cruelle,<br>
+Receut tout le premier la mauvaise nouvelle,<br>
+D'où s'ensuivit un dueil si rempli de douleurs<br>
+Que le haut Firmament en ouït les clameurs<br>
+(Car lors que cette gent la mort des siens lamente<br>
+Le voisinage ensemble à grans cris se tourmente)<br>
+Mais ce ne fut ici le brayment principal,<br>
+Car quand ce pauvre corps fut dans le Port Royal<br>
+Aux siens representé, Dieu sçait combien de plaintes,<br>
+De cris, de hurlemens, de funebres complaintes.<br>
+Le ciel en gemissoit, &amp; les prochains côtaux<br>
+Sembloient par leurs echoz endurer tous ces maux:<br>
+Les épesses foréts, &amp; la riviere méme<br>
+Tèmoignoient en avoir une douleur extreme.<br>
+Huit jours tant seulement se passerent ainsi<br>
+Pour respect du François qui se rit de ceci.<br>
+<br>
+Les services rendus à l'ombre vagabonde<br>
+(Qui du lac Stygieux a desja passé l'onde)<br>
+Et au corps là present, le Prince Souriquois<br>
+Commence à s'écrier d'une effroyable voix:<br><br>
+Quoy doncques, Membertou (dit-il en son langage)<br>
+Lairra-il impuni un si vilain outrage?<br>
+De l'excés fait aux siens &amp; méme à sa maison?<br>
+Verray-je point jamais éteinte cette race<br>
+Qui des miens &amp; de moy la ruine pourchasse?<br>
+Non, non, il ne faut point cette injure souffrir.<br>
+Enfans, c'est à ce coup qu'il nous convient mourir,<br>
+Ou bien par nôtre bras envoyer dix mille ames<br>
+De cette gent maudite aux eternelles flammes.<br>
+Nous avons prés de nous des François le support<br>
+A qui ces chiens ici ont fait un méme tort.<br>
+Cela est resolu, il que la campagne<br>
+Au sang de ces meurtriers dans peu de temps se baigne.<br>
+Auctaudin mon cher fils, &amp; ton frere puisné<br>
+Qui n'avez vôtre pere oncques abandonné,<br>
+Il faut ores s'armer de force &amp; de courage,<br>
+Sus, allez vitement l'un suivant le rivage,<br>
+D'ici au Cap-Breton, l'autre à travers les bois<br>
+Vers les Canadiens, &amp; les Gaspeïquois,<br>
+Et les Etechemins annoncer cette injure,<br>
+Et dire à nos amis que tous je les conjure<br>
+D'en porter dedans l'ame un vif ressentiment,<br>
+Et pour l'effect de ce qu'ilz s'arment promptement<br>
+Et me viennent trouver prés de cette riviere,<br>
+Où ilz sçavent que j'ay plantée ma banniere.<br>
+<br>
+Membertou n'eut plustot à ses gens commandé,<br>
+Que chacun prent sa route où il estoit mandé,<br>
+Et fit en peu de temps si bonne diligence,<br>
+Qu'il sembla devancer un postillon de France,<br>
+Si bien qu'au renouveau voici de toutes parts<br>
+Venir à Membertou jeunes &amp; vieux soudars<br>
+Tous à ceci poussez d'esperances non vaines<br>
+Souz l'asseuré guidon des braves Capitaines<br>
+Chkoudun, &amp; Oagimont, Memembouré, Kichkou,<br>
+Messamoet, Ouzabat, &amp; Anadabijou,<br>
+Medagoet, Oagimech, &amp; avec eux encore<br>
+Celui qui plus que tous l'Armouchiquois abhorre,<br>
+C'est Panoniagués, qui a occasion<br>
+De procurer mal-heur à cette nation<br>
+Pour le dur souvenir de la mort de son frere.<br>
+Quand tout fur arrivé, de cette mort amere<br>
+Il fallut de nouveau recommencer le dueil,<br>
+Et le corps decedé mettre dans le cercueil.<br>
+Le barbu Membertou lors prenant la parole:<br>
+Vous sçavez, ce dit-il, ô peuple benevole,<br>
+Le motif qui vous a conduit jusques ici,<br>
+C'est ce corps que voyés massacré sans merci,<br>
+De qui le sang versé vous demande vengeance.<br>
+Sans que par long discours je vous en face instance.<br>
+Et comme és siecles vieux quant au peuple Romain<br>
+Fut montré de Cæsar le massacre inhumain,<br>
+Tout à l'instant émeu d'une ardente colere<br>
+Il voulut reparer ce cruel vitupere<br>
+Contre les assassins (ainsi que j'ai appris<br>
+Qu'il est mentionné és anciens écrits)<br>
+Ainsi vous devez tous à ce spectacle étrange<br>
+Estre émeus du desir de garder la loüange.<br>
+Que nos antecesseurs nous ont mis en depos,<br>
+Et par laquelle ilz sont maintenant en repos,<br>
+N'ayans point estimé estre dignes de vivre.<br>
+Sans de leurs ennemis les injures poursuivre.<br>
+<br>
+A ces mots un chacun au combat animé<br>
+Sent un feu de vengeance en son coeur allumé,<br>
+Et eussent volontiers contre cette canaille,<br>
+(S'il y est eu moyen) lors donné la bataille,<br>
+Mais il falloit premier le corps ensevelir,<br>
+Et du dernier devoir les oeuvres accomplir.<br>
+Cette grand' troupe donc de douleur affollés<br>
+A conduit le corps mort dedans son Mausolée,<br>
+En faisant sacrifice à Vulcan de ses biens<br>
+Masse, arcs, fleches, carquois, petun, couteaux &amp; chiens,<br>
+Matachiaz aussi, &amp; la pelleterie<br>
+Que d'epargne il avoit quant il perdit la vie.<br>
+Mais quant aux assistans, chacun à son pouvoir<br>
+Lui fit, devotieux l'accoutumé devoir.<br>
+Qui donne des castors, qui des couteaux, des roses,<br>
+Armes, Matachiaz, &amp; maintes autres choses.<br>
+Puis ferment le sepulchre, &amp; laissent reposer<br>
+Celui duquel ilz vont la querelle épouser.<br>
+Le ciel qui bien-souvent les mal-heurs nous presage,<br>
+Avoit auparavant par un triste presage<br>
+Témoigné les effects de cette guerre ici,<br>
+Car ayant un long temps refrongné son sourci,<br>
+Il fit voir maintefois des torches allumées,<br>
+Des lances, des dragons, des flambantes armées.<br>
+<br>
+Ainsi s'en va la flotte avec intention<br>
+De veincre, ou de mourir à cette occasion,<br>
+Laissans de leurs enfans &amp; femmes la tutele<br>
+A nous, qui en avons rendu conte fidele.<br>
+Quand des Armouchiquois les rives ils ont veu<br>
+Ce peuple deffiant les a tot reconu.<br>
+Soudain les messagers volent par la campagne,<br>
+Et sonnent du cornet sur chacune montagne<br>
+Pour le monde avertir d'estre au guet, &amp; veiller<br>
+Avant que l'ennemi les vienne reveiller.<br>
+Peuples de tous côtez à grand' troupes s'amassent<br>
+Tant qu'en nombre les flots de la mer ilz surpassent.<br>
+Mais pourtant Membertou ne s'epouvante point<br>
+Car il sçait le moyen de prendre bien à point<br>
+L'ennemi, qui tout fier, voyant son petit nombre,<br>
+Se promet l'enlever si-tot que la nuit sombre<br>
+Aura dessus la terre étendu son rideau.<br>
+<br>
+Membertou cependant approche son vaisseau<br>
+Du port de Cahoücoet, où la troupe adversaire<br>
+Vers eux le conduisoit: mais il avoit laissé<br>
+Ses gens derriere un roc, &amp; s'estoit avancé,<br>
+Afin de reconoitre &amp; le port &amp; la terre<br>
+Qu'il vouloit ruiner par le'effort de la guerre.<br>
+He, He, ce fut le cri duquel il appella<br>
+Tout ce peuple attentif que ferme attendoit là<br>
+Yo, yo, fut répondu. Puis apres il demande<br>
+S'il pourroit seurement &amp; sa petite bende<br>
+Traiter avecques eux, &amp; amiablement<br>
+Vuider le different qui a si longuement<br>
+L'un et l'autre troublé &amp; reduit en ruine<br>
+Tandis que l'appetit de vengeance les mine<br>
+Et leur mange le coeur. Eux cuidans attrapper<br>
+Celui qui plus fin qu'eux les venoit entrapper,<br>
+Disent que librement de la rive il s'approche,<br>
+Et ses gens qu'il avoit laissé devers la roche,<br>
+Qu'ilz n'ont plus grand desir que de voir une paix<br>
+Solidement entre eux établie à jamais,<br>
+Afin qu'eux qui des Francs ont bonne conoissante<br>
+Leur facent part des biens dont ils ont abondance,<br>
+Et se puissent ainsi l'un l'autre secourir<br>
+Sans plus d'orenavant l'un sur l'autre courir<br>
+Membertou reçoit l'offre, &amp; quant &amp; quant otage,<br>
+Envoyant un des siens par échange au rivage,<br>
+Puis recule en arriere, &amp; vas ses gens revoir,<br>
+Qu'il trouve grandement desireux de sçavoir<br>
+En quelle volonté ces peuples ci estoient,<br>
+Et si à quelque paix encliner ilz sembloient.<br>
+Le Prince Souriquois ses suppots abordant<br>
+D'un visage joyeux il les va regardant,<br>
+Disant, Ilz sont à nous: la farce s'en va faite,<br>
+C'est demain qu'il faut voir cette troupe defaite:<br>
+Et leur conte amplement ce qui s'estoit passé,<br>
+Et comment ilz s'estoient l'un l'autre caressé.<br>
+Au surplus (ce dit-il) pensons de les surprendre,<br>
+Et en ce fait ici gardons de nous meprendre.<br>
+Quand nous sommes partis le conseil a esté<br>
+De leur faire present des biens qu'avons porté,<br>
+Et avec eux troquer de notre marchandise<br>
+A fin que l'homme feint soit prise en sa feintise.<br>
+Nous irons donc par mer la moitié seulement:<br>
+Le surplus en deux parts ira secretement<br>
+Rengeant le long du bois en bonne sentinelle<br>
+Tant que, le temps venu, ma trompe les appelle:<br>
+Lors ils viendront charger, &amp; nous seconderont,<br>
+Et tant que durera le jour ilz frapperont,<br>
+Sans merci, sans faveur, &amp; sans misericorde,<br>
+Afin qu'ici de nous long temps on se recorde.<br>
+Outre nôtre querele il y a du butin,<br>
+Ils ont du blé, des noix, de la vigne &amp; du lin,<br>
+Toux ces biens sont à nous si nous avions courage,<br>
+Et si voulons avoir leurs femmes au pillage<br>
+Nous les aurons aussi. Il estoit nuit encor<br>
+Et le clair ciel estoit tout brillant de clous d'or,<br>
+Quand Membertou (de qui l'esprit point ne repose)<br>
+A prendre son quartier tout son peuple dispose,<br>
+Et ceux-là qu'il conoit à la course legers<br>
+Il les fait essayer les terrestre dangers.<br>
+Ainsi Memembouré dispos à la poursuite<br>
+Est fait le general d'une troupe d'elite,<br>
+Medagoet d'autre part hardi aux grans exploits<br>
+Choisit de tout le camp les plus forts &amp; adroits.<br>
+Mais le grand Sagamos pour tendre sa banniere<br>
+Attendit que l'Aurore eust épars sa lumiere<br>
+En tout son horizon: &amp; lors que le Soleil<br>
+Eut esté reconduit au lieu de son reveil<br>
+Il met la voile au vent, tirant droit à la place<br>
+Où desja l'attendoit cette grand' populace,<br>
+Où estant arrivé, partie de ses gens<br>
+A descendre apres lui se monstrent diligens.<br>
+Il saluë les chefs de cette compagnie,<br>
+Entre autres Olmechin, Marchin, &amp; leur mesgnie.<br>
+Puis offre les presens dont j'ay fait mention,<br>
+C'estoient robbes, chappeaux, &amp; chausses, &amp; chemises.<br>
+Mais quand il fallut voir les autres marchandises,<br>
+Parmi les fers pointus, poignars, &amp; coutelas,<br>
+Des trompes y avoit, dont on ne sçavoit pas<br>
+L'usage, ni la fin du mal qu'elles couvoient.<br>
+Les autres cependant dans le bois attendoient<br>
+Soigneusement l'appel qui avoit esté dit,<br>
+Quand Membertou voulant etaller son credit,<br>
+Il convoque ce peuple embouchant une trompe,<br>
+Et trompant, les trompeurs trompeusement il trompe.<br>
+Car tout en un instant lui qui n'avoit point d'armes<br>
+Oyant les siens venir feignit estre aux alarmes,<br>
+Et se trouvant garni de masses, &amp; poignars,<br>
+D'arcs, fleches, coutelas, de picques &amp; de dars,<br>
+Il en saisit ses gens, &amp; chacun d'eux commence<br>
+Sur l'heure à chamailler sans grande resistence.<br>
+Ils en font grand massacre, &amp; cependant du bois<br>
+Arrive le surplus criant à haute voix,<br>
+He, He, oukchegouïa, &amp; parmi la melée<br>
+Se voit incontinent cette troupe melée.<br>
+L'Armouchiquois voyant que de lui c'estoit fait<br>
+S'il ne remedioit promptement à son fait,<br>
+A ce dernier besoin pense de se defendre<br>
+Plustot qu'à la merci de ceux icy se rendre.<br>
+Ils estoient la pluspart je de couteaux armez<br>
+Que de porter au col ilz sont accoutumez,<br>
+Mais ces armes bien peu lur servirent à l'heure.<br>
+Car Membertou muni d'une armure plus seure,<br>
+D'un bouclier de bois dur, &amp; d'un bon coutelas,<br>
+Ains que le trenchant d'une faux met à bas<br>
+L'honneur des beaux épics: son epée de méme<br>
+Moissonoit l'ennemi d'une rigueur extreme.<br>
+Suivans le train du chef, ne manquent point de coeur,<br>
+Mais rendans des grans cris &amp; voix épouvantables,<br>
+Tuent comme fourmis ces pauvres miserables,<br>
+Desquels lors c'estoit fait s'ilz n'eussent eu recours<br>
+Au bien qui vient parfois de tourner à rebours.<br>
+Ce peuple de tout temps amateur de pillage<br>
+Cuidoit sur Membertou avoir tel avantage,<br>
+Que d'armes pour cette heure il ne leur fut besoin,<br>
+Neantmoins en tous cas ilz avoient eu le soin<br>
+D'en faire un magazin au fond d'une vallée,<br>
+Où la troupe fuiarde en fin s'en est allée.<br>
+Là chacun se fournit d'arcs, fleches, &amp; carquois,<br>
+De picques, de boucliers, &amp; de masses de bois.<br>
+Là de tourner visage, &amp; d'une face irée<br>
+Charger sur Membertou &amp; sa gente enivrée<br>
+Su sang Armouchiquois. A ce nouvel effort<br>
+Fut Panoniagués au danger de la mort<br>
+Blessé d'un javelot environ la poitrine.<br>
+Chkoudun le courageux, y receut sur l'echine<br>
+Un coup qui l'atterra, &amp; se vit en danger<br>
+(L'ennemi gaignant pié) de jamais n'en bouger.<br>
+Mais le fort Chkoudumech' son frere, de sa masse<br>
+Fendant la presse, fit bien-tot se faire place<br>
+Pour le tirer de là: mais il y fut feru<br>
+D'un coup que lui chargea de toute sa vertu<br>
+Le cruel Olmechin. Mnefinou (dont la gloire<br>
+Par toute cette cotte est en tous lieux notoire)<br>
+Comme le plus hardi, s'efforce de son dard<br>
+Transpercer Membertou de l'une à l'autre part:<br>
+Mais le coup gauchissant par la subtile addresse,<br>
+Du Prince Souriquois, à son fils il s'addresse,<br>
+Son fils Actaudinech', lequel il aime mieux<br>
+Que toutes les beautez de la terre &amp; des cieux<br>
+Ce coup donques perçant le détroit de sa manche<br>
+Vite comme un éclair luy porta dans la hanche:<br>
+Dequoy effrayé le Prince Membertou,<br>
+Il se remet aux ieux du monstrueux Gougou<br>
+Le duel ancien qu'en sa jeunesse tendre<br>
+Jadis son pere osa hazardeux entreprendre,<br>
+Et redoublant sa force il étendit son bras,<br>
+Et le fendit en deux de son fier coutelas.<br>
+Et comme un chene haut abbatu par l'orage<br>
+Traine en bas quant &amp; soy son plus beau voisinage,<br>
+Ainsi Mnefinou mort, maint des siens alentour<br>
+Alla voir de Pluton le tenebreux sejour.<br>
+L'Armouchiquois pourtant ne laisse de poursuivre,<br>
+Aimant mieux là mourir que honteusement vivre<br>
+S'il arrivait jamais que Membertou veinqueur<br>
+Leur laissat du combat l'eternel des-honneur.<br>
+Ainsi se r'assemblans font des stares diverses<br>
+Et à leur ennemi donnent maintes traverses.<br>
+Car jusques là n'avoient encor esté rangés,<br>
+Occasion que mal ilz s'estoient revengés.<br>
+Bessabés &amp; Marchin ont les pointes premieres,<br>
+Que venans attaquer avec leurs bendes fieres<br>
+Le chef des Souriquois, une grele de dars<br>
+En l'un &amp; en l'autre ôt tombe de toutes parts.<br>
+La clarté du soleil en demeure obscurcie,<br>
+Et le nombre des traits toujours se multiplie.<br>
+A cette charge ici quelques uns sont blessés<br>
+Parmi les Souriquois: mais plus de terrassés<br>
+Sont de l'autre côté: car de ceux-ci les fleches<br>
+A pointe d'os, ne font de si mortelles breches<br>
+Comme de ceux qui sont plus voisins des François<br>
+Qui des pointes d'acier ont au bout de leurs bois,<br>
+Toutefois de nouveau voici nouvelle force<br>
+Qui des Membertouquois les bras, non les coeurs, force.<br>
+Go, go, go, c'est leur cri, Abejou, Olmechin,<br>
+Le fort Argostembroet, &amp; le fier Bertachin<br>
+En sont les conducteurs, qui de premiere entrée<br>
+Du vaillant Messamoet la troupe ont rencontrée,<br>
+Messamoet (qui jadis humant l'air de la France<br>
+Avoit de guerroyer reconu la science<br>
+Parmi les domestics du Seigneur de Grand-mont)<br>
+Apres mainte bricole avoit gaigné le mont<br>
+D'où il pensoit avoir un facile avantage<br>
+Pour mettre sans danger l'adversaire en dommage.<br>
+Mais cetui-ci rusé loin de là declina,<br>
+Et le gros escadron des Souriquois mena<br>
+Poursuivant vivement jusques dessus l'orée<br>
+Où deux fois chaque jour se hausse la marée,<br>
+Là Neguioadetch' mere du decedé<br>
+Apres avoir long temps le combat regardé,<br>
+Voyant en desarroy de Membertou la troupe<br>
+Elle se met à terre, &amp; sort de sa chaloupe,<br>
+Afin de donner coeur aux soldats étonnés<br>
+Qui leur premiere assiette avoient abandonnés.<br>
+Et comme des Persans les meres &amp; les femmes<br>
+Jadis voyans leurs fils &amp; leurs maris infames<br>
+S'enfuir du Medois qui les alloit suivant,<br>
+Courageuses soudain allerent au-devant,<br>
+Sans honte leur montrer de leur corps la partie<br>
+Par où l'homme reçoit l'entrée de la vie,<br>
+Les unes s'écrians: Quoy doncques voulez vous<br>
+Vous sauver ci-dedans pour eviter les coups<br>
+Ce cil qui vous poursuit? Les autres d'autre sorte<br>
+Crians à leurs enfans: R'entrez dedans la porte<br>
+Du logis dans lequel vous avés esté nés,<br>
+Ou contre l'ennemi promptement retournés.<br>
+Eux d'un spectacle tel se trouvans pleins de honte,<br>
+Un sang tout vergongneux à l'heure au front leur monte.<br>
+Si bien que retournans leurs faces en arriere<br>
+A l'Empire Medois mirent la fin derniere.<br>
+Ainsi fit cette mere en voyant le danger<br>
+Ou alloit Membertou &amp; les siens se plonger.<br>
+Neguiroët son mari ores paralytique,<br>
+Mais qui de bien combattre entendoit la pratique,<br>
+S'y estoit fait porter: &amp; bien reconoissant<br>
+Le desastre prochain qui les alloit pressant<br>
+S'il ne leur arrivoit quelque nouvelle force,<br>
+Se fait descendre à terre, &amp; lui-méme s'efforce<br>
+De marcher au combat, afin de là mourir<br>
+S'il ne pouvoit au mons ses amis secourir.<br>
+Estant au milieu d'eux il leur donne courage<br>
+Et les conjures tous de venger son outrage.<br>
+Mes amis (ce dit-il) vous ne combattez point<br>
+Pour le fait seulement, helas! qui trop me point.<br>
+Il y va de l'honneur, il y va de la vie:<br>
+Ces deux ici perdus, la perte en est suivie<br>
+Des soupirs &amp; regrets des femmes &amp; enfans<br>
+De qui nos ennemis s'en iront triomphans<br>
+Tout ainsi que de nous. Ayez doncques courage,<br>
+Je les voy ja branler: c'est ici bon presage.<br>
+A ces mots Membertou fait tirer les Mousquets<br>
+Qu'au partir les François lui avoient tenus prets.<br>
+Chkoudun en fait autant (car il a eu de méme<br>
+Deux Mousquets pour autant que les François il aime)<br>
+Lesquels estoient parez pour la necessité<br>
+Comme un dernier remede au corps debilité.<br>
+Aux coups de ces batons en voila dix par terre.<br>
+Et le reste effrayé au bruit de ce tonnerre.<br>
+Abejou, Chitagat, Olmechin, et Marchin<br>
+Quatre des plus mauvais de ce peuple mutin<br>
+A ce choc sont tombés. Chkoudun qui a memoire<br>
+Du coup qu'il a receu ne point que la gloire<br>
+En demeure au donneur, mais d'un trait donne-mort<br>
+Valeureux il attaque Argostembroet le fort,<br>
+Et presse le surplus d'une roideur si grande,<br>
+Qu'au seul bruit de son nom l'ennemi se debende.<br>
+Membertouchis aussi l'ainé de Membertou<br>
+A l'aile de son pere assisté de Kichkou,<br>
+Se faisant faire jour d'un coup trois en renverse,<br>
+Et ja deça, delà, tout est à la renverse.<br>
+A cinq cens pas plus loin se trouvans Ouzagat,<br>
+Et Anadabijou empechés au combat,<br>
+Ilz furent secourus par la troupe hardie<br>
+De Panoniagués, qui bien-tot fut suivie<br>
+D'Ougimech' &amp; les siens: si bien qu'en peu de temps<br>
+L'ennemi fut fauché comme l'herbe des champs:<br>
+Car tout ce que restoit, quoy que puissant en nombre,<br>
+Ne porta gueres loin le malheureux encombre<br>
+Qui l'alloit tallonnant: d'autant que Oagimont<br>
+Avec Memembouré estant au pied du mont<br>
+Que nagueres j'ay dit, les fuyars attendirent,<br>
+Et valeureusement poursuivans les battirent.<br>
+Mais Oagimont s'estant eloigné de son parc,<br>
+Trop prompt, y fut blessé grievement d'un trait d'arc.<br>
+Memembouré (trop chaut) préque en la méme sorte<br>
+L'ennemi poursuivant y eut la jambe torte,<br>
+Ce qui plusieurs en fit de leur mains échapper,<br>
+Mais ne peurent pourtant leur ennemi tromper.<br>
+Car Etmeminaoet l'homme qui de six femme<br>
+Peut, galant appaiser les amoureuses flammes,<br>
+Et Metembrolebit, Medagoet, Chahocobech'<br>
+Bituani, Penin, Actembroé, Semcoudech',<br>
+Tous vaillans champions, soldats &amp; Capitaines<br>
+Acheverent du tout ces races inhumaines.<br>
+Mais ce qui est ici digne d'étonnement,<br>
+C'est que des Souriquois n'est mort un seulement.<br>
+<br>
+L'Armouchiquois éteint, cette armée defaite,<br>
+Membertou glorieux fait sonner la retraite,<br>
+On trouve de blessés encores Pechkmet,<br>
+Oupakour, Ababich', Pigagan, Chichkmeg,<br>
+Umanuet, &amp; Kobech', dont les playes on pense,<br>
+Tandis que du butin d'autre côté l'on pense.<br>
+La cure en est sommaire. Entre eux est un devin<br>
+(Ignorant toutefois) qu'on appelle Aoutmoin.<br>
+Cetui prognostique de l'état du malade<br>
+Feint vers quelque demon pour lui faire ambassade,<br>
+Et selon sa reponse, en ceci comme en tout,<br>
+Il juge s'il sera bien-tot mort ou debout.<br>
+Avec ce de la playe il va sucçant le sang,<br>
+Il la souffle, &amp; soufflant il s'émeut tout le flanc:<br>
+Ceci fait, il applique au dessus de la playe<br>
+Du roignon de Castor: &amp; par ainsi essaye<br>
+(Le bendage parfait) son malade guerir.<br>
+<br>
+Le butin recuilli, avant que de partir<br>
+Des chefs Armouchiquois ils enlevent les tétes<br>
+Pour en faire au retour maintes joyeuses fétes.<br>
+Ja ilz sont à la voile, &amp; approchent du port<br>
+Où ilz doivent donner à leurs femmes confort,<br>
+Lesquelles aussi tot que de leur arrivée<br>
+Elle ont eu nouvelle, aussi-tot la huée<br>
+Elles ont fait de loin, desireuses sçavoir<br>
+Quel avoit esté là de chacun le devoir.<br>
+Et en ordre marchans, qui en main une masse,<br>
+Qui un couteau trenchant (ayans toutes la face<br>
+De couleurs bigarée) elles s'attendoient bien<br>
+Toutes sur l'heure avoir un Armouchiquois sien,<br>
+Afin d'en faire tot cruelle boucherie,<br>
+Mais sans cela convint faire leur tabagie.<br>
+Et pares le repas la danse s'ensuivit,<br>
+Qui dura tout le jour, &amp; qui dura la nuit,<br>
+Et toujours durera en s'écrians sans cesse,<br>
+Chantans de Membertou la valeur &amp; proüesse<br>
+Tant que leur estomach la voix leur fournira,<br>
+Ou que quelque mal-heur reposer les fera.</p>
+</div>
+<br>
+<br>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004.png"></p>
+
+<p class="mid"><span class="big3">LA TABAGIE MARINE</span></p>
+
+<div class="i20">
+<p class="vers"><span class="lef"><img alt="" src="images/CC.png"></span>OMPAGNONS, où est le temps<br>
+Qu'avions nôtre passe-temps<br>
+A descendre au plus habile<br>
+Sur le pié ferme d'une ile,<br>
+Fourrageans de toutes pars<br>
+Deça &amp; delà épars<br>
+Parmi l'epés des feuillages<br>
+Et des orgueilleux herbages<br>
+L'honneur des jeunes oiseaux<br>
+Qu'enlevions, à grans troupeaux,<br>
+Le gros Tangueu, la Marmette,<br>
+Et la Mauve &amp; la Roquette,<br>
+Ou l'Oye, ou le Cormorant,<br>
+Ou l'outarde au corps plus grand.<br>
+Ça (ce disoi-je à la troupe)<br>
+Emplissons nôtre chaloupe<br>
+De ces oiseaux tendrelets,<br>
+Ilz valent bien des poulets.<br>
+Dieu! quelle plaisante chasse.<br>
+Amasse, garson, amasse,<br>
+Portes-en chargé ton dos,<br>
+Tu es alaigre &amp; dispos,<br>
+Et reviens tout à cette heure<br>
+Prendre pareille mesure,<br>
+Ne cessant jusques à ce<br>
+Que nous en ayons assé:<br>
+Car nous pourrions de cette ile<br>
+Fournir une bonne ville.<br>
+<br>
+Je voudroy m'avoir couté<br>
+Un Karolus bien conté<br>
+Et estre en cet equipage<br>
+Acecque tout ce pillage<br>
+Au beau milieu de Paris<br>
+O que j'y auroy d'amis,<br>
+Qui pour avoir pance grasse<br>
+Me suivroient de place en place.<br>
+<br>
+Qu'on ne parle maintenant<br>
+Que des iles du Ponant.<br>
+Car les iles Fortunées<br>
+Sont certes infortunées<br>
+Au pris de celles ici,<br>
+Qui nous fournissent ainsi<br>
+Pour neant ce que l'on achete<br>
+Au quartier de la Huchette,<br>
+Ou ailleurs bien cherement.<br>
+Je ne sçay certainement<br>
+Comme le monde est si béte<br>
+Que païs il rejette,<br>
+Veu la grand' felicité<br>
+Qui s'y voit de tout côté,<br>
+Soit qu'on suive cette chasse,<br>
+Soit que l'Ellan on pourchasse,<br>
+Ou qu'on vueille de poisson<br>
+Faire en eté la moisson.<br>
+Car quant est des paturages<br>
+Il n'y manque pont d'herbages<br>
+Pour nourrir vaches &amp; veaux,<br>
+Ce ne sont rien que ruisseaux,<br>
+Lacs, fonteines, &amp; rivieres<br>
+(De tous biens les pepinieres)<br>
+En ce païs forétier.<br>
+Il y a mines d'acier,<br>
+De fer, d'argent, &amp; de cuivre,<br>
+Asseurez moyens de vivre,<br>
+Quand en train elles seront,<br>
+Et par le monde courront.<br>
+<br>
+La terre y est plantureuse<br>
+Pour rendre la gent heureuse<br>
+Qui la voudra cultiver.<br>
+Il ne reste que trouver<br>
+Bon nombre de jeunes filles<br>
+A porter enfans habiles<br>
+Pour bien-tot nous rendre forts<br>
+En ces mers, rives, &amp; ports,<br>
+Et passer melancholie<br>
+Chacun avecque s'amie<br>
+Pres les murmurantes eaux,<br>
+Qui gazouïllent par les vaux,<br>
+Ou à l'ombre des fueillages<br>
+Des endormans verd-bocages.<br>
+<br>
+Par mon ame je voudroy<br>
+Que dés ore il pleût au Roy<br>
+Me bailler des bonnes rentes<br>
+En ma bourse bien venantes<br>
+Tous les ans dix mille escus,<br>
+Voire trente mille, &amp; plus,<br>
+Pour employer à l'usage<br>
+D'un honéte mariage,<br>
+A la charge de venir<br>
+En ce païs me tenir,<br>
+Et y planter une race,<br>
+Digne de sa bonne grace,<br>
+Qui service luy feroit<br>
+Tant qu'au monde elle seroit,<br>
+Quittant du barreau la lice,<br>
+Et du monde la malice,<br>
+Et les injustes faveurs<br>
+Des hommes de qui le coeurs<br>
+S'enclinent à l'apparence<br>
+Pour opprimer l'innocence<br>
+<br>
+De tels &amp; autres propos<br>
+J'entretenoy mes dispos<br>
+Tandis que chacun sa proye<br>
+Diligent à bort envoye.<br>
+Devinez si au repas<br>
+Grand' chere ne faisions pas.<br>
+Car avec cette viande<br>
+D'elle-méme assez friande<br>
+Nous avions abondamment<br>
+De poisson pris frechement.<br>
+<br>
+Quand ores en ma memoire<br>
+Se ramentoit cette histoire,<br>
+Je regrette ce temps là<br>
+Qui nous fournissoit cela.<br>
+Car dés long temps la pature<br>
+de salé nous est si dure,<br>
+Que nos estomachz forcés<br>
+En demeurent offensés.<br>
+<br>
+Pourtant je ne veux pa dire<br>
+Que les maitres du navire<br>
+Messieurs les associés<br>
+Ne se soient point souciés<br>
+D'envoyer honétement<br>
+Nôtre rafraichissement.<br>
+Mais certaines gourmandailles<br>
+Ont mangé noz victuailles,<br>
+Noz poules &amp; nos moutons,<br>
+Et grapillez nos citrons,<br>
+Nôtre sucre, noz grenades,<br>
+Nos epices &amp; muscades,<br>
+Ris, &amp; raisins &amp; pruneaux,<br>
+Et autres fruits bons &amp; beaux<br>
+Utiles en la marine<br>
+Pour conforter la poitrine.<br>
+<br>
+Vous sçavés si je di vray,<br>
+Capitaine Papegay.<br>
+Si jamais je suis grand Prince<br>
+En cette tout autre province<br>
+Onqu' enfant ne regira<br>
+Ce que ma nef portera.<br>
+Main ne laissons je vous prie<br>
+de mener joyeuse vie,<br>
+Ça, garson, de ce bon vin<br>
+Du cru de Monsieur Macquin,<br>
+Et buvons à pleine gorge<br>
+Tant à luy qu'à Monsieur George.<br>
+Ce sont des hommes d'honneur<br>
+Et d'une agreable humeur,<br>
+Car ilz nous ont l'autre année<br>
+Fourni de bonne vinée,<br>
+Dont le parfum nompareil<br>
+A garenti du cercueil<br>
+Plusieurs qui fussent grand' erre<br>
+Allé dormir souz la terre.<br>
+Et ne trouve quant à moy<br>
+Drogue de meilleur aloy<br>
+En nôtre France-Nouvelle<br>
+Pour braver la mort cruelle,<br>
+Que vivre joyeusement<br>
+Avec le fruit du sarment.<br>
+<br>
+Est-ce pas donc bon ménage<br>
+D'avoir un si bon bruvage<br>
+Jusques ores conservé?<br>
+Car ici n'avons trouvé<br>
+Que bien petite vendange,<br>
+Ce qui nous est bien étrange.<br>
+Car le cidre Maloin<br>
+Ne vaut pas du petit vin.<br>
+Mais ayons la patience<br>
+Que soyons rendus en France.<br>
+Approche de moy, garson,<br>
+Et m'apporte ce jambon,<br>
+Que j'en prenne une aiguillette,<br>
+Car ce lard point ne me haite.<br>
+J'aimeroy mieux voir noz plats<br>
+Garnis de bons cervelats,<br>
+De patés &amp; de saucisses<br>
+Confits en bonnes epices,<br>
+Que cette venaison<br>
+Dont je n'ay nulle achoison,<br>
+Non plus que de ces moruës<br>
+Qui sont toutes vermoluës<br>
+Certes le maitre valet<br>
+Meriteroit un soufflet<br>
+De nous bailler tout du pire<br>
+Qui soit dedans ce navire.<br>
+Car nous devrions par honneur<br>
+En tout avoir du meilleur.<br>
+Otez nous tant de viandes,<br>
+Et apportez des amandes,<br>
+Pruneaux, figues &amp; raisins,<br>
+Et buvons à nos voisins.<br>
+<br>
+C'a toute la pleine tasse,<br>
+C'est à vôtre bonne grace,<br>
+Capitaine Chevalier.<br>
+Si dedans vôtre cellier<br>
+Avez quelque friandise,<br>
+Faites que de vous l'on dise<br>
+Que vous estes liberal,<br>
+Honéte, &amp; d'un coeur Royal.<br>
+<br>
+Maitre tenez vous en garde,<br>
+C'est à vous que je regarde<br>
+Ayant les armes en main.<br>
+Plegez moy le verre plein.<br>
+Cette derniere nuitée<br>
+Vous a un peu mal traitée.<br>
+Il y vint un coup de mer<br>
+Qui pensa nous abymer.<br>
+Mais vous fites diligence<br>
+De parer à la defense.<br>
+<br>
+Dieu garde le bon JONAS<br>
+De tout violent trépas,<br>
+Car s'il tomboit en naufrage<br>
+Nous y aurions du dommage,<br>
+Et m'étonne infiniment<br>
+Que cet humide element<br>
+De ses eaux ne nous accable,<br>
+Veu que le nom venerable<br>
+De Dieu y est blasphemé<br>
+D'un langage accoutumé,<br>
+Sans crainte de ses menaces.<br>
+<br>
+Neantmoins rendons lui graces,<br>
+Et avec contrition<br>
+Demandons remission<br>
+De noz fautes: &amp; sans cesse<br>
+Soit loüée sa hautesse. Amen.</p>
+</div>
+
+<p class="i20">Cherchant dessus Neptune un repos sans repos<br>
+J'ay façonné ces vers au branle de ses flots.</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/018.png"></p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Histoire de la Nouvelle-France, by Marc Lescarbot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA NOUVELLE-FRANCE ***
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+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Foundation
+
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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