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diff --git a/22262-h/22262-h.htm b/22262-h/22262-h.htm new file mode 100644 index 0000000..9a2b401 --- /dev/null +++ b/22262-h/22262-h.htm @@ -0,0 +1,13885 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Sans-Peur le Corsaire, by Gabriel de La Landelle. + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + p.right {text-align: right} + p.center {text-align: center} + h1,h2,h3,h4,h5,h6 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + + .pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ + /* visibility: hidden; */ + position: absolute; + left: 92%; + font-size: smaller; + text-align: right; + } /* page numbers */ + + .linenum {position: absolute; top: auto; left: 4%;} /* poetry number */ + .blockquot{margin-left: 5%; margin-right: 10%;} + .sidenote {width: 20%; padding-bottom: .5em; padding-top: .5em; + padding-left: .5em; padding-right: .5em; margin-left: 1em; + float: right; clear: right; margin-top: 1em; + font-size: smaller; color: black; background: #eeeeee; border: dashed 1px;} + + .bb {border-bottom: solid 2px;} + .bl {border-left: solid 2px;} + .bt {border-top: solid 2px;} + .br {border-right: solid 2px;} + .bbox {border: solid 2px;} + + .center {text-align: center;} + .smcap {font-variant: small-caps;} + .u {text-decoration: underline;} + + .caption {font-weight: bold;} + + .figcenter {margin: auto; text-align: center;} + + .figleft {float: left; clear: left; margin-left: 0; margin-bottom: 1em; margin-top: + 1em; margin-right: 1em; padding: 0; text-align: center;} + + .figright {float: right; clear: right; margin-left: 1em; margin-bottom: 1em; + margin-top: 1em; margin-right: 0; padding: 0; text-align: center;} + + .footnotes {border: dashed 1px;} + .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .8em; text-decoration: none;} + + .notetrans {text-decoration: none;} + + .poem {margin-left:10%; margin-right:10%; text-align: left;} + .poem br {display: none;} + .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + .poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i2 {display: block; margin-left: 2em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i4 {display: block; margin-left: 4em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Sans-peur le corsaire, by Gabriel de La Landelle + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Sans-peur le corsaire + +Author: Gabriel de La Landelle + +Release Date: August 7, 2007 [EBook #22262] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SANS-PEUR LE CORSAIRE *** + + + + +Produced by Jean-Adrien Brothier, Laurent Vogel and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + +<h3>Notes de transcription:</h3><p><span class='pagenum'><a name="Page_1" id="Page_1">[Pg 1]</a></span></p> +<div class="footnote"> +<a name="FNanchor_NT1_1" id="FNanchor_NT1_1"></a> +<a href="#Footnote_NT1_1" class="fnanchor"></a> +<a name="Footnote_NT1_1" id="Footnote_NT1_1"></a><a href="#FNanchor_NT1_1"><span class="label">[NT1]</span></a> +Les mots signalés par NT1 ne sont pas lisibles sur l'original et ont dû être +interprétés par leur contexte. + +<a name="Footnote_NT1_11" id="Footnote_NT1_11"></a><a href="#FNanchor_NT1_11" class="notetrans">[NT1-1]</a> +<a name="Footnote_NT1_12" id="Footnote_NT1_12"></a><a href="#FNanchor_NT1_12" class="notetrans">[NT1-2]</a> +<a name="Footnote_NT1_13" id="Footnote_NT1_13"></a><a href="#FNanchor_NT1_13" class="notetrans">[NT1-3]</a> +<a name="Footnote_NT1_14" id="Footnote_NT1_14"></a><a href="#FNanchor_NT1_14" class="notetrans">[NT1-4]</a> +<a name="Footnote_NT1_15" id="Footnote_NT1_15"></a><a href="#FNanchor_NT1_15" class="notetrans">[NT1-5]</a> +<a name="Footnote_NT1_16" id="Footnote_NT1_16"></a><a href="#FNanchor_NT1_16" class="notetrans">[NT1-6]</a> +</div> + +<div class="footnote"><a name="Footnote_NT2" id="Footnote_NT2"></a><a href="#FNanchor_NT2"><span class="label">[NT2]</span></a> +Le mot signalé par NT2 est, dans l'original, écrit, d'une part la tête en bas et de plus les lettres +mélangées. Cette fantaisie typographique semble indiquer que la vitesse du mouvement est telle qu'elle en chamboule +le mot. La version HTML a utilisé les codes Unicode adéquats pour garder cet effet.</div> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_2" id="Page_2">[Pg 2]</a></span></p> +<h1>SANS-PEUR LE CORSAIRE</h1> +<hr style="width: 65%;" /> + +<p><br /><br /><br />RENE HATON Libraire-Editeur 35 rue Bonaparte PARIS</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>OUVRAGES DE M. G. DE LA LANDELLE.<br /><br /></p> + +<p> +LE DERNIER DES FLIBUSTIERS. 1 vol. in-8, franco... 4 fr. 50<br /> +</p> + +<p>Inspiré par des sentiments patriotiques, exécuté par un auteur expérimenté qui sait avec une +science parfaite mêler le plaisant au sévère, d'un intérêt puissant constamment soutenu, <i>le Dernier +des Flibustiers</i> est rigoureusement historique par le fond comme par les détails, par les récits d'aventures +comme par les peintures de mœurs. Il résume et met en scènes la biographie extraordinaire +d'un héros polonais rendu célèbre par ses faits d'armes, sa captivité au Kamtchatka, son audacieuse +évasion, ses explorations maritimes et surtout par ses travaux de colonisateur.</p> + +<p>Sous ce dernier rapport, l'ouvrage emprunte aux événements contemporains l'attrait de l'actualité; +car le principal théâtre des événements est Madagascar, dont Réniowski fut sur le point de donner à +la France l'entière possession. Aussi bien l'auteur a cru devoir compléter <i>le Dernier des Flibustiers</i> +par une notice succincte, mais très complète, consacrée à l'histoire de la grande île africaine, depuis +les temps les plus reculés jusqu'à l'époque actuelle.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p> +DANS LES AIRS. Histoire élémentaire de l'aéronautique. Un vol. In-12, 2 fr.<br /> +</p> + +<p>Surexciter la curiosité en passant la revue historique de tout ce qui a été inventé ou essayé par +les hommes pour s'élever ou se mouvoir <i>dans les airs</i>,—donner à ce recueil de propositions ingénieuses, +de découvertes inattendues, d'étranges expériences et de tentatives des natures les plus +diverses, un très vif intérêt à l'aide d'une foule de récits souvent dramatiques, toujours instructifs,—ou, +en d'autres termes, emprunter à l'histoire même l'exposition complète des éléments de la science +aéronautique,—tel est l'objet que s'est proposé un vulgarisateur d'une incontestable compétence, +M. G. de la Landelle, dont les études spéciales sur la question remontent à 1861. D'innombrables +recherches donnent à son ouvrage une base sérieuse. Son esprit enjoué en corrige adroitement les +passages les plus ardus et c'est le sourire aux lèvres qu'on y recueille telles leçons, telles démonstrations +qui ne seraient pas mieux formulées à grand renfort d'x algébriques. Le lecteur captivé +s'étonne, par exemple, d'être diverti par l'étude préliminaire des poids et mesures des animaux volants, +dialogue récréatif qui sert d'entrée en matière.</p> + +<p>L'examen des précédents historiques depuis le moine écossais Roger Bacon, <i>le docteur admirable</i> +du XIIIe siècle, jusqu'aux Pères Honoré Fabri, François Lanu et autres savants précurseurs des découvertes +modernes, démontrent clairement que jamais l'Église n'a entravé les œuvres de la science +lorsqu'elle reste dans le domaine des lois naturelles. Les <i>titres de gloire</i> des Mongolfier, depuis le +temps des croisades et l'importation du papier en Europe, jusqu'à nos jours, ont été énumérés par +l'auteur avec une prédilection dont on lui sait d'autant plus gré que cette intéressante revue est +remplie de traits anecdotiques charmants. L'histoire du cerf-volant, celle du parachute, les nombreux +travaux de l'école moderne de l'aviation, l'esquisse des aventures dramatiques du <i>Géant</i>, l'examen +des divers systèmes en présence, les biographies plus ou moins accidentées d'un certain nombre +d'inventeurs ou de chercheurs aventureux, les ascensions scientifiques et l'effroyable catastrophe du +<i>Zénith</i>, les services rendus à la France par l'aérostation durant le siége de Paris, fournissent les principaux +sujets d'un ouvrage que nous offrons au public avec la conviction qu'il y trouvera l'agréable et +l'utile mélangés dans des proportions parfaites. Ajouterons-nous que les nombreux documents qu'il +renferme le recommandent en outre aux spécialistes, car en somme la forme ne saurait emporter le fond.</p> + +<p>En dépit des pédants dont l'ennui est le cheval de bataille, le fond, en effet, ne saurait perdre à +être traité sous une allure littéraire par un homme d'esprit, conteur expert, et qui comme tel, n'en +a été que mieux à même de donner de l'entrain à ses relations d'essais, d'aventures, de doctrines +opposées et de solutions multiples.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p> +AVENTURES ET EMBUSCADES. Histoire d'une colonisation au<br /> +Brésil. Un vol. In-12 2 fr.<br /> +</p> + +<p>Le titre de cet ouvrage indique son genre mouvementé et la nature d'intérêt qu'il provoque. Son +sous-titre en dit l'objet d'une manière générale, mais ne peut, en aucune sorte, faire pressentir le but +élevé que s'est proposé l'auteur. En peignant avec une consciencieuse exactitude les mœurs des naturels +du Brésil, et en relatant les travaux d'un colonisateur tout à la fois prudent et hardi alliant la sagesse +avec la valeur, il s'est surtout attaché à faire ressortir l'influence bienfaisante du christianisme sur les +populations des contrées vierges de l'Amérique du Sud. Dans ce dessein, il met en présence des +hordes sauvages dont il représente les rivalités implacables, une poignée d'émigrants, les uns libres +et chrétiens, Portugais, fuyant les persécutions du redoutable Pombal, après le mémorable tremblement +de terre de Lisbonne, les autres esclaves, nègres récemment arrivés d'Afrique, allant de concert +à la recherche d'une patrie nouvelle. La donnée de l'ouvrage est historique comme l'on voit, l'étude +ethnologique est constante, les conclusions d'ordre supérieur sont les fusions des races et leur régénération +pacifique par la propagation de la foi.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p> +LES LÉGENDES DE LA MER. 1 vol. in-12 2 fr.<br /> +<span class='pagenum'><a name="Page_3" id="Page_3">[Pg 3]</a></span></p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<p class="center">G. DE LA LANDELLE</p> + +<h2>SANS-PEUR LE CORSAIRE</h2> + +<p class="center">PARIS<br /></p> + +<p class="center">RENÉ HATON, LIBRAIRE-ÉDITEUR<br /> +35, RUE BONAPARTE, 35<br /></p> + +<p class="center">1886</p> + +<p class="center">Tous droits réservés<span class='pagenum'><a name="Page_4" id="Page_4">[Pg 4]</a></span></p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<p><br /></p> +<h1><a name="SANS-PEUR_LE_CORSAIRE" id="SANS-PEUR_LE_CORSAIRE"></a>SANS-PEUR LE CORSAIRE</h1> +<p><br /></p> +<hr style="width: 65%;" /> + +<h2><a name="I" id="I"></a>I</h2> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_4" id="Page_5">[Pg 5]</a></span></p> +<h3>L'AMAZONE ET LE LION.</h3> + + +<p>Sur la crête de la falaise à pic, l'éclair,—au milieu des +brisants battus par les lames du large, le tonnerre, «le +tonnerre à la voile» disaient les matelots.</p> + +<p>Là-haut, au ras des précipices, la grâce, une jeune amazone +se détachant en silhouette sur le ciel bleu d'Espagne;—en +bas, dans le chaos, le courage, un hardi +capitaine, le lion des ouragans, se confondant, lui, son léger +navire et ses toiles ouvertes à la brise, avec les rochers +noirs et leur écume irisée.</p> + +<p>Dans le ciel, l'azur serein,—au ras des flots, des milliers +d'arcs-en-ciel mouvants.</p> + +<p>Pas un nuage. Le soleil flamboyait; et ses rayons se subdivisant +à l'infini dans les jets de l'onde, le lion, qui semblait +courir droit au naufrage, voguait à travers toutes les couleurs +chatoyantes du prisme; tandis que l'amazone, sur son +coursier emporté le mors aux dents, s'en allait fulgurante, +rasant les bords escarpés de droite et de gauche, vers la +pointe extrême de la falaise.</p> + +<p>Deux catastrophes imminentes! Des éblouissements +radieux! Splendide, mais horrible!<span class='pagenum'><a name="Page_6" id="Page_6">[Pg 6]</a></span></p> + +<p>Quelles imprudences! Quelle témérité! Délire et démence!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Des groupes sinistres ricanaient au bas du morne:</p> + +<p>—Belles épaves tout à l'heure!</p> + +<p>—Il est bien joli le brig corsaire français, et nous savons +tous qu'il y a dans sa coque de riches affaires à cueillir.</p> + +<p>—Par-dessus le marché, on tirera de jolis profits de la +chute de la senorita et de son petit cheval du Pérou, tout +caparaçonné d'ornements d'argent et d'or, à la mode des +Incas.</p> + +<p>—A-t-elle son beau collier de perles?</p> + +<p>—A-t-elle sa ceinture royale?</p> + +<p>—Elle va si vite qu'on n'en voit rien; mais on peut être +sûr que bijoux de grand prix ne lui manquent pas.</p> + +<p>—Le brig de Sans-Peur le Corsaire est bondé de trésors.</p> + +<p>—Et cette nuit, il vient encore de piller des Anglais.</p> + +<p>—Est-ce bien sûr?</p> + +<p>—On a entendu le canon, voilà!</p> + +<p>—La bague enrichie de diamants de dona Isabelle vaut +bien au moins deux sacs de doublons?</p> + +<p>—Oh! la belle journée qui commence!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Délire et démence peut-être; double course vertigineuse!</p> + +<p>Mais d'une part de nobles et de grands desseins, comme +de l'autre d'abjectes convoitises.</p> + +<p>Dans l'iris de l'écume saline, un héros sublime de sang-froid, +et sur cette falaise abrupte une céleste créature +digne d'être protégée par les anges de la Pureté, de la Piété +filiale, de la Reconnaissance, de tous les sentiments généreux.</p> + +<p>Belle, svelte, gracieuse,—belle d'une beauté inconnue +même dans les Espagnes,—svelte comme le palmier +indien,—plus gracieuse que l'oiseau du paradis,—dona +Isabelle avait pour mobile l'amour de sa lointaine patrie, le +souvenir pieux de son noble aïeul. La fille des Incas espérait, +frémissante; elle avait tremblé pour celui en qui elle retrouverait +un libérateur. Certes! elle obéit à un mouvement<span class='pagenum'><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span> +irréfléchi, lorsque après ses ferventes prières, réveillée en +sursaut par le canon, elle s'élança de son prie-Dieu sur son +coursier péruvien;—certes, ce fut avec une sorte de délire +qu'elle prit l'abrupt chemin de la falaise, et qu'elle osa stimuler +la vitesse de sa fougueuse monture, au point d'être +ensuite incapable de la maîtriser;—mais rien dans cette +âme pieuse qui ne fût louable. Son exaltation était la religion +des ancêtres. Elle se souvenait du vieux cacique Andrès de +Saïri, son aïeul, et l'image de l'héroïque Catalina, sa mère, lui +était apparue disant:—«Oui! ma fille, c'est lui, c'est bien +lui, c'est le Lion de la mer! vivant encore! Va donc! cours +à sa rencontre!...»</p> + +<p>Un brig corsaire, ou pour mieux dire un aigle des flots, +fier, effilé, audacieux, menaçant,—fier comme le glorieux +pavillon français qui fouette la brise au-dessus de sa poupe,—effilé +comme le roi des airs dont il affecte la forme, dont +il a le vol rapide,—plus audacieux qu'un démon,—plus +menaçant que le lion dont il porte le nom sur son tableau +d'arrière et l'image sculptée à son extrême avant, exécutait +la plus hardie des manœuvres que l'on puisse concevoir. +Toutes voiles hautes, il brave la tempête qui siffle dans ses +agrès, la mer qui rugit sous son éperon, les écueils qui se +dressent écumants dans ses eaux.</p> + +<p>—O mon Dieu! murmura l'amazone en voyant le navire +gouverner droit sur un chenal que les vieux pilotes de la +côte de Galice déclaraient impraticable. Il va se briser! Il +va périr!...</p> + +<p>—Elle! Isabelle! lancée de la sorte au-dessus du précipice!... +Son cheval l'emporte! Elle est perdue!... disait à +demi-voix le capitaine du brig <i>le Lion</i>.</p> + +<p>Et celui que les plus hardis marins de l'Océan avaient, +d'une commune voix, surnommé <span class="smcap">Sans-Peur</span>, Léon de Roqueforte, +qui revenait du large, vainqueur d'une corvette +anglaise, le modèle des corsaires de la république française +proclamée depuis cinq mois, le héros de la nuit, le brave +entre les plus braves,—épouvanté par la témérité de la<span class='pagenum'><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span> +jeune fille,—pâlit en commandant d'une voix terrible de +jeter l'ancre et de carguer toutes les voiles à la fois.</p> + +<p>Isabelle poussa un cri de terreur; la foule accourue sur le +rivage y répondit par des clameurs bien diverses.</p> + +<p>On entendit des rires moqueurs et des applaudissements +barbares, des accents de pitié, d'admiration, d'enthousiasme, +et des vœux impies pour un naufrage «infaillible.»</p> + +<p>L'équipage du <i>Lion</i> obéissait aveuglément. Le brig mouillait +au milieu d'un tourbillon entre les brisants et la côte. +Ses voiles avaient été carguées avec une merveilleuse +promptitude, et l'ancre ayant mordu sur une roche, il pivotait +en reculant vers la falaise dont sa poupe passa si près +que son pavillon la frôla et s'y colla un instant.</p> + +<p>Alors,—en cet instant même,—de l'extrémité de la +vergue basse qu'on nomme <i>le gui</i>, un homme s'élança, par +un bond désespéré, sur une des aspérités de la côte à pic, +il criait:</p> + +<p>—Coupe le câble! Hisse le foc! Allez mouiller sous le +château de Garba!...</p> + +<p>Puis, d'un élan furieux, il gravit le roc, et se dressant +devant le cheval de l'amazone, il en saisit la bride avec sa +main ensanglantée.</p> + +<p>Le cheval cabré ne s'arrêta point, mais fit un écart.</p> + +<p>La bride s'était rompue.</p> + +<p>Un corps lourd tombait dans l'abîme.</p> + +<p>Mais Isabelle, adroitement enlevée de sa selle, était dans +les bras du capitaine Léon, qui bientôt s'inclinant devant +elle dit avec joie:</p> + +<p>—Dieu soit béni, mademoiselle, je suis arrivé à temps.</p> + +<p>—Pour me sauver, seigneur capitaine, vous avez tout +exposé, votre navire, votre vie... Ah! combien j'ai tremblé +pour vous!</p> + +<p>—Merci de cette noble parole, dona Isabelle. Et vous me +voyez trop heureux, maintenant, car j'ai pu agir avant de +parler... Mais, ajouta le capitaine en souriant, vous êtes +cause que je ne mérite plus mon surnom: <i>J'ai eu peur</i>.<span class='pagenum'><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2> + +<h3>DÉSAPPOINTEMENTS.</h3> + + +<p>Les ordres du capitaine corsaire furent admirablement +exécutés. Léon de Roqueforte pouvait compter sur ses +valeureux compagnons.</p> + +<p>Avant même qu'il se fût jeté au devant de l'étalon fougueux, +la hache de maître Taillevent frappait le câble, le +foc était orienté de nouveau, et, trompant l'attente des +naufrageurs, <i>le Lion</i> secouait sa crinière d'écume en gouvernant +vers le mouillage qu'il avait abandonné la veille au +coucher du soleil.</p> + +<p>—Quel homme! quel homme! mille noms d'un tremblement +à la voile! s'écria l'alerte maître d'équipage quand la +manœuvre fut achevée. Il sauta pis qu'un baril de poudre, +foi de matelot! Tout le connaît, le feu, l'eau, la brise carabinée, +tout, jusqu'à la terre, jusqu'aux chevaux...</p> + +<p>—Pardonnerez, maître,—osa répondre Camuset le +novice, qui, malgré les usages républicains, ne se serait pas +permis de tutoyer son ancien et supérieur;—pardonnerez! +Le cheval n'a guère eu goût à la connaissance, m'est avis, +vu qu'il s'est affolé en grand comme un paquet de bêtisailles, +parlant par respect...</p> + +<p>A défaut de mieux, les pillards du rivage écorchaient le +malheureux cheval, et maître Taillevent disait à ses camarades:</p> + +<p>—Voilà des coquins qui espéraient meilleure chance!... Un<span class='pagenum'><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span> +faux coup de barre, garçons, notre vaillant <i>Lion</i> était traité +pis que cette pauvre bête...</p> + +<p>—Et le capitaine ne serait pas à la promenade avec la +princesse de là-haut.</p> + +<p>—Camuset! Camuset! tu vas te faire amurer, dit le +maître en serrant son poing vigoureux.</p> + +<p>Le novice recula prudemment.</p> + +<p>—Est-ce que j'ai mal parlé? murmura-t-il.</p> + +<p>—Celui qui se mêle des affaires du capitaine parle toujours +mal. Ainsi, pas un mot de plus, ou gare dessous! Va-t'en +au poste des blessés, failli mousse, tu sais bien qu'il y a +là de la besogne pour toi.</p> + +<p>Camuset <i>fila son nœud</i>, pour parler en style du gaillard +d'avant; mais les corsaires groupés autour de leur maître +d'équipage continuèrent la causerie, tandis que les riverains +désappointés voyaient le brig naviguer à son aise dans la +crique située en dedans des récifs.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Les riverains, pourtant, n'étaient pas les plus désappointés.</p> + +<p>Du balcon de son antique<a name="FNanchor_NT1_11" id="FNanchor_NT1_11"></a><a href="#Footnote_NT1_11" class="fnanchor">[NT1-1]</a> château, le jeune seigneur don +Ramon de Gerba venait, à l'aide d'une lunette d'approche, +de suivre tous les mouvements du brig et de l'amazone, son +imprudente sœur.</p> + +<p>—Mort de mon âme! grommela-t-il en bon espagnol, un +excellent cheval tué, le brig sauvé encore une fois, ma +sœur l'<i>Indienne</i> en tête-à-tête avec cet aventurier français, +et une occasion rare perdue!...</p> + +<p>La qualification d'<i>Indienne</i> donnée avec amertume à dona +Isabelle par son aîné pourrait démontrer jusqu'à quel point +étaient fraternels les regrets de don Ramon pour la rare +occasion qu'il perdait. Certes, il n'aurait pas eu grand souci +de l'excellent cheval, si Sans-Peur le Corsaire n'avait pu +arriver à temps.</p> + +<p>—Mais aussi, pourquoi le marquis de Garba y Palos, son +père, le laissant tout enfant en Espagne, avait-il épousé, au<span class='pagenum'><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span> +Pérou, une femme de race trop illustre et trop ardemment +éprise de l'amour de ses infortunés compatriotes?</p> + +<p>Cette femme était la mère d'Isabelle, la célèbre Catalina +de Saïri.</p> + +<p>En 1780, lors de la dernière insurrection des Péruviens +indigènes, elle avait péri massacrée par les soldats espagnols. +Isabelle, âgée alors de sept ans, conservait le cruel +souvenir d'une journée d'horreur qui lui rendait odieux les +oppresseurs de sa nation.</p> + +<p>Depuis près d'une année, la jeune fille avait fermé les +yeux du marquis son père, mort au château de Garba;—elle +n'aspirait maintenant qu'à retourner au Pérou et à +s'éloigner d'un frère qui la regardait au moins comme +une étrangère, sinon comme une ennemie.</p> + +<p>Don Ramon rentra dans son appartement avec humeur et +se rapprocha du <i>brasero</i> rempli de charbons ardents, car la +brise était froide. Puis, roulant entre les doigts un <i>papelito</i> +catalan, il songea aux biens considérables que le marquis +son père avait laissés au Pérou.—Sans Isabelle, qui en +était la seule héritière, il les aurait fait vendre et serait +devenu le plus riche seigneur des côtes de Galice.</p> + +<p>On reconnaîtra que Sans-Peur le Corsaire avait assez mal +mérité de don Ramon de Garba y Palos en sauvant la vie à +sa sœur. Sans-Peur le Corsaire, il est vrai, tenait fort peu +aux bonnes grâces de Sa Seigneurie don Ramon de Garba y +Palos.<span class='pagenum'><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="III" id="III"></a>III</h2> + +<h3>RECONNAISSANCE.</h3> + + +<p>Par un mouvement soudain qui n'était ni de la timidité, ni +de la retenue, ni de la fierté, dona Isabelle, l'amazone péruvienne, +s'était reculée. Immobile, silencieuse, plus troublée +peut-être qu'à l'instant où elle s'était vue suspendue sur +l'abîme, elle contemplait comme une vision d'outre-tombe +le héros qui lui disait:</p> + +<p>—Mademoiselle, ce n'est point un hasard qui m'a fait +choisir cette crique pour lieu d'abri. J'étais au Pérou, il y a +deux ans... il y a deux ans, quand vous en partiez...</p> + +<p>La voix maternelle retentissait dans le cœur de l'intrépide +jeune fille:—«C'est lui! c'est bien lui! c'est le Lion de la +mer, vivant encore!...»</p> + +<p>—Je vous revis alors, avec une joie et une douleur sans +égales; votre noble père était rendu à la liberté, vous étiez +à son bras, radieuse, profondément émue et fière des clameurs +enthousiastes qui saluaient votre délivrance, mais +une barrière infranchissable nous séparait...</p> + +<p>—Oh! oui, c'est lui! c'est bien le Lion de la mer, vivant +encore! murmurait dona Isabelle, qu'une réminiscence +vague, mais constante, n'avait cessé de préoccuper depuis +l'instant où elle s'était rencontrée, huit ou dix jours auparavant, +avec le capitaine du brig <i>le Lion</i>.</p> + +<p>Le corsaire, mouillé sous les murs du château, n'en était +pas assez loin pour que, de sa fenêtre, dona Isabelle ne vît<span class='pagenum'><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span> +parfaitement Léon chaque fois qu'il était sur le pont de son +bord.</p> + +<p>Dès le premier jour, il s'inclina respectueusement à sa +vue.</p> + +<p>Elle se recula étonnée de la fixité de son regard et du +geste éloquent qu'il fit comme pour remercier le Ciel de ce +qu'elle lui apparaissait.</p> + +<p>Le soir, une guitare péruvienne modula les airs qui avaient +bercé son enfance.</p> + +<p>Le lendemain, le capitaine français, de crainte de l'intimider, +ne se montra point; mais il n'eut point de peine à +voir avec quelle attention elle regarda plusieurs pavillons +aux emblèmes, connus d'elle seule, que déroulèrent et +replièrent successivement quelques hommes du bord.</p> + +<p>Elle avait ressenti coup sur coup d'indéfinissables impressions.</p> + +<p>Les airs du pays natal retentissaient dans le silence de la +nuit, et en fermant les yeux, elle vit en ses plus lointains +souvenirs d'enfance cet étranger à grands cheveux blonds, +aux traits aquilins, au teint blanc et ardemment coloré, au +sourire doux et fier, ce corsaire français qui l'avait saluée +en levant les mains au ciel.</p> + +<p>Les jours suivants, elle ne se permit même plus d'entr'ouvrir +ses rideaux; mais attirée par un charme secret et puissant, +elle ne cessait d'observer à la dérobée. Et toujours se reproduisait +en elle la même impression, la même réminiscence +mystérieuse qui se transformant en vision se traduisit en +ces paroles de Catalina, sa mère:—«Oui! ma fille, c'est +bien lui! c'est le Lion de la mer, vivant encore!...»</p> + +<p>Et le canon retentissait, et tandis qu'agenouillée sur son +prie-Dieu, elle demandait au Ciel comme un miracle que son +rêve fût une réalité, et que celui pour le salut éternel de +qui elle priait depuis sa tendre enfance fût à la fois Sans-Peur +le Corsaire et le Lion de la mer,—tandis qu'elle +délirait palpitante, son petit cheval péruvien hennit en +frappant des pieds.<span class='pagenum'><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span></p> + +<p>—Je voudrais garder le silence, mademoiselle, disait +Léon, et pourtant il faut que je parle. Pour vous épargner +une douleur, je donnerais ma vie, et cependant, il faut que +j'éveille en vous d'affreux souvenirs.</p> + +<p>Isabelle poussa un cri,—cri d'horreur, de reconnaissance +et de joie:</p> + +<p>—Ah!... mon Dieu!... C'est vous qui vengiez ma mère, +c'est vous qui m'arrachiez aux assassins et me rendiez à +mon malheureux aïeul... Vous êtes <i>le Lion de la mer</i>?</p> + +<p>—Les Péruviens indigènes m'appelaient ainsi! dit l'aventureux +capitaine.</p> + +<p>—On nous fit croire que vous aviez péri; nous avons +pleuré votre généreuse mémoire.</p> + +<p>Isabelle s'était agenouillée; de pieuses larmes baignaient +ses yeux. Elle invoquait sa mère Catalina, l'Indienne; elle +remerciait Dieu de la mettre providentiellement en présence +de celui qui l'avait, tout enfant, sauvée du massacre.</p> + +<p>Léon s'unit de cœur aux saintes pensées de la jeune fille. +De quelques instants, il ne rompit le silence.</p> + +<p>Les gens du pays remarquaient, au sommet de la falaise, +les mouvements du corsaire et ceux de la noble demoiselle. +La curiosité en poussa quelques-uns à gravir le sentier par +lequel descendaient enfin le corsaire français et la jeune +fille appuyée à son bras.<span class='pagenum'><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV</h2> + +<h3>LE LION DE LA MER.</h3> + + +<p>Léon de Roqueforte disait:</p> + +<p>—J'avais dix-sept ans,—c'était pendant la guerre d'Amérique, +et je servais dans la marine de roi Louis XVI, de +douloureuse mémoire, en qualité d'enseigne de vaisseau.</p> + +<p>Au nom du roi Louis XVI, décapité le mois précédent, +sur la place de la Révolution, le corsaire de la république +se découvrit le front avec un respect religieux.</p> + +<p>Un groupe de curieux s'approchaient:</p> + +<p>—Le démon de la mer!...</p> + +<p>—Un tueur de rois!...</p> + +<p>—Un bourreau de France!...</p> + +<p>—Un damné maudit!...</p> + +<p>—Il n'est pas laid, malgré ça!...</p> + +<p>—De ma vie je n'ai vu plus beau cavalier, dit une femme.</p> + +<p>—Satan est plus beau encore quand il ose reprendre sa +forme d'ange du ciel!...</p> + +<p>Sans-Peur devina plutôt qu'il n'entendit ces propos, et +s'adressant à celui des Galiciens qui paraissait le plus +vigoureux:</p> + +<p>—Homme, lui dit-il en espagnol et d'un ton hautain, la +demoiselle de Garba y Palos est à pied, et tu oses nous +regarder en face!</p> + +<p>—Mais, seigneur capitaine, que voulez-vous, je ne suis +pas un cheval!...<span class='pagenum'><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span></p> + +<p>—Je vois bien, drôle, que tu n'es qu'un mulet manqué, +repartit le corsaire en riant. Cours à la <i>pasada</i> des <i>Rois +mages</i>, et reviens avec trois chevaux, tu nous accompagneras!... +Marche!</p> + +<p>En même temps, il lui jeta deux pièces d'or. Il distribua +en outre quelque argent au reste du groupe, pour aller +chanter le cantique de Notre-Dame-du-Salut à l'endroit +même où Isabelle avait été sauvée.</p> + +<p>Ensuite, il continua son récit:</p> + +<p>—Notre corvette, commandée par le vicomte de Roqueforte, +mon oncle, venait d'explorer les Iles de l'Océanie; +elle avait visité à plusieurs reprises les Marquises, Taïti, +Tonga, la Nouvelle-Zélande et les côtes de la Nouvelle-Hollande, +où le roi se proposait de fonder une colonie; +nous nous dirigions sur le Callao pour expédier de là nos +dépêches en Europe, avant de continuer nos explorations. +Tout à coup, deux frégates anglaises nous appuient la +chasse. Elles avaient à en venger une troisième que nous +avions mise hors de combat dans la mer des Moluques, six +mois auparavant. On nous cherchait, comme je l'ai su +depuis. Une corvette contre deux frégates n'est pas de force +à lutter, nous prîmes chasse. Par malheur pour mes braves +camarades,—par bonheur pour moi, j'ose le dire aujourd'hui,—le +combat ne put être évité. Notre corvette fut +coulée après six heures d'une défense héroïque; la plupart +de nos gens périrent et le reste fut fait prisonniers de guerre +à l'exception de deux hommes, un matelot et un enseigne. +Le matelot s'appelle Taillevent; il est aujourd'hui maître +d'équipage du corsaire <i>le Lion</i>, et l'enseigne, vous le +devinez, dona Isabelle, c'est moi!... J'avais été chargé par +mon oncle et commandant, blessé à mort, des dépêches destinées +au roi et au ministre de la marine; je les portais à la +ceinture dans une petite boîte de plomb. Lorsque les canots +anglais vinrent nous recueillir, je me laissai couler au +dernier moment. Je me retrouvai bientôt seul avec Taillevent +sur les débris de notre navire:<span class='pagenum'><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span></p> + +<p>«—Ah! monsieur de Roqueforte! quelle chance! me +dit-il, nous sommes deux.</p> + +<p>«—Camarade, répondis-je, il y a mieux que moi de +sauvé. Les dépêches pour le roi sont à ma ceinture. Si je +péris et que tu en réchappes, je t'en charge.</p> + +<p>«—Soyez calme, <i>mon capitaine</i>,» répliqua-t-il en me +donnant pour la première fois un titre que je n'ai jamais +voulu perdre.</p> + +<p>J'étais capitaine d'un tronçon de mât, et tout mon équipage +se composait de Taillevent.—La côte de Pérou était +à trois lieues; un courant fort rapide nous poussait du sud +au nord parallèlement à elle. Je n'avais pas mangé depuis +près de dix heures, et je sentais que mes forces s'épuisaient. +Taillevent s'en aperçut:</p> + +<p>«—Je n'ai que vingt et un ans, me dit-il, mais ce n'est +pas pour la première fois, capitaine, que je coule avec mon navire. +Ce matin, voyant les deux frégates nous gagner, j'ai eu souvenance +de mon plus grand mal de l'autre fois, à savoir de +souffrir la faim et la soif deux jours et deux nuits d'une +bordée.</p> + +<p>«—Ah! ah! m'écriai-je, tu aurais des vivres sur toi?</p> + +<p>«—Une ration de fromage, à votre service, capitaine, +et mieux que ça, une topette de sec dans cette corne d'amorce.»</p> + +<p>Nous partageâmes fraternellement le fromage et l'eau-de-vie, +après avoir mis en réserve la moitié de notre petite +provision pour le lendemain matin.—Le soleil se couchait.</p> + +<p>Au beau milieu de la nuit, notre tronçon de mât heurta +violemment un corps dur; nous nous retrouvâmes à la nage.</p> + +<p>«—Diable de roche! disait Taillevent.</p> + +<p>«—Rattrapons notre espar avant tout!» criai-je.</p> + +<p>Mais l'obscurité profonde nous empêchait de le revoir, il +était emporté dans le remous du récif <i>el verdugo</i> (le bourreau) +trop tranchant et trop accore pour que nous pussions +y grimper.<span class='pagenum'><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span></p> + +<p>«—Je ne trouve rien! faisons la planche! le courant +nous emportera vers l'espar!...</p> + +<p>«—Peut-être!...»</p> + +<p>Peut-être, car repoussé par le choc, notre mât avait aussi +bien pu glisser dans le contre-courant. Tout à coup, une +vive fusillade illumine la mer; nous apercevons de tous +côtés des balses péruviennes qui fuyaient, chassées par une +grande péniche espagnole.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Isabelle de Garba, née au Pérou, n'avait pas besoin qu'on +lui expliquât qu'on y appelle <i>balsa</i>, en français balse, une +sorte de radeau d'un genre fort singulier.</p> + +<p>Deux outres formées de peaux de veaux marins fortement +cousues ensemble, gonflées comme d'énormes vessies, et +terminées en pointe comme des souliers à la poulaine, +servent de base à un plancher triangulaire de bois très +léger. L'ensemble est assez large pour que, d'ordinaire, +trois passagers et un rameur y trouvent place. L'Indien qui +conduit imprime le mouvement au moyen d'une pagaie à +deux pelles. On voit, en outre, des balses de grandes dimensions, +qui ont plus de soixante pieds de long sur dix-huit ou +vingt de large; elles naviguent fort bien le long des côtes.</p> + +<p>Grandes ou petites, les balses poursuivies étaient chargées +d'une foule d'indigènes de la faction de José Gabriel <i>Cuntur +Kanki</i>, littéralement le condor par excellence, le grand +maître des cavaliers, chef de la grande insurrection contre +la domination de l'Espagne et les habitants de race espagnole<a name="FNanchor_1_3" id="FNanchor_1_3"></a><a href="#Footnote_1_3" class="fnanchor">[1]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_3" id="Footnote_1_3"></a><a href="#FNanchor_1_3"><span class="label">[1]</span></a> Historique.</p></div> + +<p>Prenant le nom et le titre de son aïeul Tupac Amaru, le +dernier des Incas, le héros péruvien avait obtenu d'éclatants +succès et régnait déjà sur plusieurs provinces. Mais ses partisans +du littoral, mis en déroute, se trouvaient réduits à +n'avoir d'autre refuge que leurs frêles radeaux.</p> + +<p>Les balles des soldats de la péniche perçaient les outres +de veau marin, les balses coulaient.<span class='pagenum'><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span></p> + +<p>Léon et Taillevent n'hésitèrent point à s'accrocher aux +débris de l'une des plus grandes.—Elle flottait encore.—Ils +y montent, se trouvent confondus avec les Indiens au +désespoir, armés pour la plupart, et qui, faisant de nécessité +vertu, s'apprêtent à se défendre contre la péniche.</p> + +<p>Une foule de petites balses se groupaient autour du +radeau.</p> + +<p>La lune se leva. Les Péruviens virent deux inconnus au +milieu d'eux:</p> + +<p>—Je suis le <i>Lion de la mer</i>! s'écrie Léon en langue +espagnole; courage! cette péniche est à nous, suivez-moi!</p> + +<p>Les indigènes croient à un secours du Ciel.</p> + +<p>Le jeune étranger a les cheveux blonds et le teint d'une +blancheur rare parmi les Espagnols; il vient de surgir par +miracle du sein des flots. Il donne des ordres, il promet la +victoire.</p> + +<p>Est-ce un ange, est-ce un lion transformé en guerrier, +est-ce l'un des génies protecteurs de la race opprimée? +Quoi qu'il soit, c'est un vengeur. Il commande, on obéit.</p> + +<p>Léon et Taillevent, qui le seconde, sont déjà sur une balse +de grandeur moyenne où pagaient plusieurs rameurs +habiles. Ils ont saisi des armes, ils se montrent pleins d'une +invincible ardeur.</p> + +<p>De sauvages cris de triomphe ont retenti. Une confiance +superstitieuse succède parmi les naturels à leur terreur +panique; les balses qui se dispersaient se rallient. Par les +ordres de Léon, elles abordent de tous les côtés à la fois la +péniche, prise d'assaut en quelques instants.</p> + +<p>Le Lion de la mer en est proclamé capitaine.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>—Ce fut ainsi, mademoiselle, poursuivit Sans-Peur le +Corsaire, que je combattis pour la première fois en faveur +de vos infortunés compatriotes, dont la cause, d'ailleurs, +avait déjà toutes mes sympathies. La force des choses m'y +poussa. Je n'étais point libre de rester neutre. Et du reste, +la politique ombrageuse des Espagnols, qui nous fermaient<span class='pagenum'><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span> +leurs ports, me les rendait odieux. J'avais à craindre, en +abordant sur leurs terres, d'être tout au moins traité en +suspect, honteusement fouillé et dépouillé de mes dépêches +pour le roi de France. J'agissais donc de manière à sauvegarder +ma mission en me jetant à corps perdu dans les +rangs d'une insurrection qui me protégeait. J'en fus immédiatement +l'un des chefs principaux.</p> + +<p>—Les exploits du Lion de la mer sont gravés dans ma +mémoire, dit Isabelle d'une voix émue.</p> + +<p>—José Gabriel, ou, comme nous l'appelions, l'inca Tupac +Amaru, m'accueillit noblement. Votre aïeul, le brave Andrès, +son neveu, devint mon mentor et mon compagnon d'armes. +Je connus alors la marquise Catalina, votre mère; vous étiez +enfant, j'étais à peine sorti de l'adolescence, et bien des fois +j'admirai vos grâces naissantes en prenant plaisir à partager +vos jeux.</p> + +<p>—J'aurais dû vous reconnaître plus tôt, dit Isabelle, +mais mon aïeul Andrès vous crut mort; je me souviens +qu'il fit réciter des prières publiques par tous ses malheureux +sujets pour le repos de l'âme du Lion de la mer.</p> + +<p>—Votre aïeul, mon vieil ami, sait maintenant que je vis; +il compte sur moi pour lui ramener la fille de sa fille. Mon +brig corsaire est à vos ordres. Vous en serez la reine. +L'Océan nous est ouvert; mais hâtons-nous; avant peu, sans +doute, la guerre s'allumera entre l'Espagne et la République +française.</p> + +<p>—Fuir l'Espagne, revoir ma patrie et mon noble aïeul +sont mes vœux les plus ardents, répondit la jeune fille avec +impétuosité.</p> + +<p>—Bien! dit Léon d'une voix contenue. Mais, en un mot, +maintenant, décidez du bonheur de ma vie.</p> + +<p>Ils étaient en ce moment au bas de la falaise, non loin de +<i>posada</i> des <i>Rois mages</i>, où leurs chevaux devaient les +attendre.</p> + +<p>La jeune fille leva les yeux vers le ciel; puis, comme si +elle le prenait à témoin de ses paroles:<span class='pagenum'><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span></p> + +<p>—Hier soir, quand don Ramon, mon frère, fut averti qu'un +navire de guerre anglais croisait à l'ouvert de la passe et +que <i>le Lion</i> mettait sous voiles, je priai du fond de l'âme +pour Sans-Peur le corsaire français. J'ai passé la nuit à +demander au ciel le succès de vos armes. Dès l'instant où +vous m'étiez apparu, un écho mystérieux avait retenti au +fond de mon cœur; ma mémoire infidèle se taisait, mon âme +avait parlé. Et l'esprit de ma sainte mère m'est apparue en +me disant: «—C'est lui!» Ce matin, au point du jour, quand +le canon a grondé au large, je me suis élancée sur le plus +impétueux de nos chevaux pour aller à l'extrémité de la +falaise voir quel était le vainqueur... Ah! si le brig de Léon +de Roqueforte avait succombé, aurais-je eu la force de +retourner vers le château de mon frère?...</p> + +<p>—Je suis trop heureux! s'écriait Léon avec transport.</p> + +<p>—Et moi, je bénis le ciel, dont les bienfaits dépassent +mes espérances. Ma vie, que vous avez sauvée deux fois, +devait vous appartenir.</p> + +<p>Léon de Roqueforte plia le genou et baisa respectueusement +la main de l'amazone.</p> + +<p>—Soyez mon époux et mon seigneur! dit-elle ensuite.</p> + +<p>—Eh bien! au château de Garba! s'écria le capitaine +corsaire. Il est au-dessous de vous et de moi, madame, +d'user de ruse à cette heure. Tout au grand jour du soleil! +Il ne faut pas que la fille des Incas et du marquis de Garba y +Palos passe un seul instant pour avoir été enlevée par un +aventurier sans aveu. Non! mille fois non! Je veux que la +bénédiction nuptiale nous soit donnée dans le château de +vos ancêtres paternels. Votre honneur de jeune fille l'exige, +et il le faut encore pour celui des Roqueforte, dont le sang +ne le cède à celui d'aucune maison royale des deux +mondes!... Ah! ah! continua Sans-Peur en riant, pour un +corsaire de la République, je suis passablement aristocrate. +Quand vous saurez toute mon histoire, vous la trouverez +tissue de contradictions apparentes plus étranges encore... +Tout cela, pourtant, se tient, se lie et ne fait qu'un. Dans ma<span class='pagenum'><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span> +patrie, aujourd'hui, les propos que je tiens méritent la mort; +je n'en suis pas plus mauvais patriote pour cela; les Anglais +le savent!... Mais l'heure presse!... A cheval! J'ai vaincu au +large ce matin, j'ai hâte de remporter ce soir une victoire +plus douce.</p> + +<p>—Léon, dit la jeune fille, vous semblez ne tenir aucun +compte des volontés de don Ramon de Garba, mon frère.</p> + +<p>—Je connais d'avance ses sentiments, mais s'il est de +fer, je suis de feu, moi!... s'il a ses miquelets et ses vassaux, +j'ai mon équipage!... s'il me suscite des obstacles, je les +pulvériserai.</p> + +<p>Sur ces mots, changeant de ton, comme il lui arrivait sans +cesse:</p> + +<p>—Quelque pressé qu'on soit, dona Isabelle, il faut +déjeuner, surtout lorsqu'on ne sait quand on dînera. J'ai +passé la moitié de la nuit à surveiller les mouvements de +l'ennemi; au point du jour, j'ai livré combat, et le feu lui +même s'éteint faute d'aliments.</p> + +<p>Ce jeu de mots fit sourire l'amazone, qui ne refusa point +de partager la collation matinale.</p> + +<p>Le repas fut court et frugal. Dès qu'il fut achevé, Sans-Peur +offrit l'appui de son épaule à la jeune fille, qui sauta +légèrement à cheval; lui-même fut aussitôt en selle. Le Galicien +de la falaise, écuyer improvisé, se tenait prêt à les +suivre.<span class='pagenum'><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="V" id="V"></a>V</h2> + +<h3>BRANLE-BAS DE COMBAT.</h3> + + +<p>La crique de Garba n'est défendue par aucun fort.—Soit +négligence de la part du gouvernement espagnol, soit confiance +dans les bancs de récifs qui en rendent l'entrée +presque inabordable, soit enfin parce qu'il n'existe aux alentours +aucune place de quelque importance, elle est ouverte +à tout navire audacieux qui, comme <i>le Lion</i>, ose se risquer +parmi les brisants.</p> + +<p>Sans-Peur était trop habile marin pour qu'une savante +prudence ne tempérât point sa témérité. Il jouait sa vie avec +un sang-froid merveilleux; il n'exposait pas niaisement son +navire aux probabilités du naufrage. Aussi, n'avait-il rien +moins fallu qu'un triple intérêt d'amitié reconnaissante, +d'ambition et d'union conjugale, pour que le capitaine du +<i>Lion</i> choisît un tel abri, pendant la saison d'hiver, quand +les coups de vent des Açores mettent à chaque instant en +fureur les eaux dangereuses de ces parages.</p> + +<p>Il avait fallu plus encore pour que l'effrayante manœuvre +de la matinée eût été combinée et exécutée par un tel +marin.</p> + +<p>Mais surpasser en audace Isabelle l'amazone, et cela pour +lui sauver la vie, c'était assurer d'un coup le triple but qu'il +se proposait,—non depuis quelques jours, mais depuis de +longues années, et surtout depuis le moment où,—déguisé +en simple mineur péruvien,—il avait revu la jeune fille<span class='pagenum'><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span> +passant au bras du marquis son père, et s'embarquant pour +l'Espagne.</p> + +<p>Et tout l'édifice de son avenir s'écroulait, s'il la laissait +misérablement périr.—Il risqua tout; il réussit.</p> + +<p>Le succès justifia sa tentative presque insensée, qui ravit +d'admiration les corsaires, en imprimant aux Galiciens du +canton une terreur superstitieuse.</p> + +<p>Il avait su être plus que téméraire, on le prit pour un +démon.</p> + +<p>Il sut être magnifique en semant l'or à pleines mains.</p> + +<p>Il fut adroit en ordonnant des prières à Notre-Dame-du-Salut;—mais +au demeurant, cette adresse ne fût point +hypocrite: il avait la foi d'un matelot, tout gentilhomme et +tout républicain qu'il était. Le comte Léon de Roqueforte +n'était pas un freluquet de cour trouvant matière à railleries +dans les mystères de la religion chrétienne; le corsaire +républicain Sans-Peur n'était pas un sans-culotte voulant à +la Diderot «des boyaux du dernier prêtre, serrer le cou du +dernier roi.»</p> + +<p>Du reste, il était roi lui-même,—il était roi, comme on +le verra,—et ne souhaitait aucunement de finir par la +corde, fût-elle de boyaux.</p> + +<p>—S'il veut qu'on prie la sainte Vierge, il n'est ni le +diable de l'enfer, ni un suppôt de Satan, disaient les femmes +émerveillées de la beauté virile du corsaire aux cheveux d'or.</p> + +<p>En Galice, les montagnards ont cela de commun avec les +Basques leurs voisins, qu'ils se piquent d'être alertes et +habiles à l'exercice du saut. Le bond du capitaine corsaire, +de l'extrémité d'une vergue mobile sur la pointe aiguë et +glissante du roc, son agilité à le gravir devaient prédisposer +en sa faveur un certain nombre de jeunes gens.</p> + +<p>A la <i>posada</i> des <i>Rois mages</i>, il avait payé sans compter +et libéralement fait l'aumône aux curieux attroupés sur son +passage.</p> + +<p>Son courage, son dévouement, sa belle mine, sa récente +victoire, le succès de sa manœuvre dans les récifs de la<span class='pagenum'><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span> +passe, et enfin sa conduite envers la fille du marquis de +Garba, transformaient presque en sympathie les préventions +des riverains. Les plus timides voyaient à sa ceinture une +paire de pistolets étincelants. Les plus hostiles songeaient +aux cent vingt hommes d'équipage et aux dix-sept canons +du brig, dont la pièce de bronze à pivot était,—au dire des +bavards,—un prodige d'artillerie.</p> + +<p>Du milieu de la foule partit un souhait qui plut à Léon et +à Isabelle:</p> + +<p>—Bonheur aux futurs époux.</p> + +<p>—Pour boire à leur mariage, qui sera célébré ce soir +dans la chapelle du château! répondit Léon en jetant une +dernière bourse d'or à l'hôtelier des <i>Rois mages</i>.</p> + +<p>Et les fiancés partirent au galop.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Déjà depuis près d'une heure <i>le Lion</i> avait repris son +mouillage sous le château de Garba.</p> + +<p>Maître Taillevent, perché sur l'affût de la longue pièce à +pivot, dirigeait les travaux du bord, surveillait la réparation +des avaries, et attendait impatiemment que son capitaine +reparût.</p> + +<p>—Tiens! il est à cheval! s'écria Camuset le novice, +revenu de l'infirmerie où les pansements étaient enfin +achevés.</p> + +<p>—Tu vois donc bien, failli mousse, que ça le connaît, +les chevaux. Ah! si tu avais vu ce que j'ai vu, moi...</p> + +<p>—Et qu'avez-vous donc vu, maître Taillevent? demanda +fort avidement le novice, qui eut le tort, cette fois, de se +rapprocher si bien qu'une taloche magistrale le renseigna +au mieux sur les dangers de l'indiscrétion.</p> + +<p>Un éclat de rire bruyant fut le seul témoignage de compassion +donné par les matelots corsaires à l'intéressant +Camuset.</p> + +<p>—Ils vont comme la brise de <i>nordet</i>, le capitaine, la +dame et un sauvage de l'endroit.</p> + +<p>A peine en vue du brig, Léon agita son chapeau.<span class='pagenum'><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span></p> + +<p>—Lieutenant, dit le maître, ordre du capitaine de mettre +toutes les embarcations à la mer.</p> + +<p>Au lieu de se recouvrir, Léon abaissa son chapeau.</p> + +<p>—Nous tenir parés à les armer en guerre au premier +signal! ajouta maître Taillevent.</p> + +<p>—Bon!... du nouveau!... Attrape à s'amuser! firent les +corsaires.</p> + +<p>Un troisième geste de Léon apprit au maître que son +capitaine l'appelait à terre avec quelques hommes de bonne +volonté.—Un canot déborda.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Don Ramon de Garba y Palos, qui ne cessait de maugréer +contre le voisinage assez peu rassurant du brig corsaire, +alors qu'une rupture était imminente entre l'Espagne et la +République, avait, dès l'origine, pris toutes les précautions +en son pouvoir. Il s'était assuré que la milice du canton +était en état de se lever en armes; il avait à grands frais +fourni des fusils et de la poudre à tous ses vassaux; enfin, il +avait obtenu du gouverneur de la Corogne une garde extraordinaire +de miquelets qu'il nourrissait et payait, soldats, +caporaux et sergent, dépense tout au moins fort désagréable.</p> + +<p>Lorsqu'il vit sa sœur revenir de compagnie avec le capitaine +corsaire, dont le navire avait repris son poste, il fut +alarmé, fit sonner la cloche du château, rassembla les +miquelets et s'arma jusqu'aux dents.</p> + +<p>—A la bonne heure! dit Sans-Peur le Corsaire, on va +nous recevoir avec les honneurs qui nous sont dus.</p> + +<p>Mais il ne s'en tint pas à ce propos badin, et voyant +accourir de divers côtés des Galiciens armés d'escopettes, +il déchargea en l'air un de ses pistolets, ce qui signifiait +pour son lieutenant: «—Branle-bas de combat.»</p> + +<p>Taillevent et ses camarades, cartouchières et pistolets en +ceinture, sabre ou hache d'abordage au côté, le mousqueton +sur l'épaule, gravissaient la colline au pas de course.</p> + +<p>Don Ramon, qui avait fait barricader ses portes, attendait +à son balcon. Son peloton de miquelets se tenait derrière<span class='pagenum'><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span> +lui. Par tous les sentiers affluaient des mariniers, de simples +paysans, des mendiants, des bohémiens prêts à se mêler à +la bagarre.</p> + +<p>Léon et Isabelle s'avancèrent sans descendre de cheval. +Les gens du <i>Lion</i>, maître Taillevent en tête, les rejoignaient.</p> + +<p>—Bien! très bien! dona Isabelle, la fête aura toute la +solennité, tout le retentissement que je veux. Par sainte +Clotilde et saint Cloud, patrons de ma race, notre mariage +ne manquera pas de témoins!</p> + +<p>A ces mots, élevant la voix et saluant avec courtoisie:</p> + +<p>—Marquis de Garba y Palos, dit le capitaine, Votre Seigneurie +voudrait-elle faire au comte Léon de Roqueforte +l'honneur de le recevoir?</p> + +<p>—Monsieur le Français, répondit le marquis avec hauteur, +la porte de mon château ne s'ouvrira que pour ma +sœur Isabelle de Garba y Palos.</p> + +<p>—Monsieur mon frère, dit aussitôt la jeune fille, Isabelle +de Garba croit avoir le droit d'introduire dans la maison de +son père le héros qui vient de lui sauver la vie.</p> + +<p>Des murmures en sens divers se faisaient entendre dans +la foule. Les miquelets, impassibles, attendaient des ordres; +Léon, qui avait eu soin de recharger son pistolet, vit ses +gens à leur poste et sourit.</p> + +<p>—Mademoiselle ma sœur, vous manquez de respect au chef +de votre famille!... Rentrez, et rentrez seule, je l'exige!... +Si cet homme vous a sauvé la vie, nous saurons lui témoigner +notre reconnaissance plus tard... Maintenant, obéissez!...</p> + +<p>Maître Taillevent ne put s'empêcher de dire:</p> + +<p>—En voilà une finesse cousue de fil d'Espagne!...</p> + +<p>—J'ai fait choix d'un époux, répondait Isabelle; je +comptais vous le présenter en sœur soumise et respectueuse; +votre accueil étrange m'oblige à vous déclarer que je ne +rentrerai point sans lui dans notre château.</p> + +<p>—Et moi, s'écria don Ramon, je vous déclare indigne du +nom de Garba y Palos, déchue de tous vos droits et à jamais +étrangère à ma famille.<span class='pagenum'><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span></p> + +<p>Léon dit avec calme:</p> + +<p>—En quoi indigne?... Pourquoi déchue?... Mademoiselle +de Garba y Palos rentrera dans sa demeure; j'ai l'honneur +de vous le déclarer sur ma parole, moi!...</p> + +<p>—De quoi se mêle cet homme?... interrompit le marquis. +Osez violer mon domicile, vous ne serez qu'un pirate!... Je +suis prêt, vous le voyez, à repousser la force par la force.</p> + +<p>—Dieu me garde d'user de violence envers le frère de +dona Isabelle, reprit Léon, qui mesurait ses paroles sans +lâcher la crosse de son pistolet et sans perdre de vue les +moindres gestes du châtelain. Mais, à cause de moi, vous +fermez votre porte à mademoiselle, dont je suis le cavalier. +Gens d'Espagne, je vous prends tous à témoin; écoutez-moi!</p> + +<p>Le silence, un moment troublé par des cris et des murmures, +se rétablit à ces mots.</p> + +<p>—Je jure devant Dieu, et je proclame publiquement que, +du consentement du noble Andrès de Saïri, cacique de Tinta, +au Pérou, je suis le fiancé de sa petite-fille et unique héritière +dona Isabelle de Garba...</p> + +<p>—Imposture! interrompit don Ramon en dirigeant un +pistolet sur Léon de Roqueforte.</p> + +<p>Isabelle jeta un cri.</p> + +<p>—Taillevent, retiens-la! dit le corsaire qui ajustait don +Ramon.</p> + +<p>Le maître empêcha l'amazone de se placer devant son +fiancé, sous le coup d'une arme fratricide.</p> + +<p>Matelots français, soldats et miliciens espagnols apprêtèrent +leurs fusils; la foule poussait des hurlements.</p> + +<p>A bord du brig, le canon de bronze était pointé à toute +volée sur l'antique castel des seigneurs de Garba.<span class='pagenum'><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI</h2> + +<h3>MARIAGE DE HAUTE LUTTE.</h3> + + +<p>De part et d'autre les fusils étaient en joue. Les miquelets, +les miliciens et les vassaux de don Ramon ajustaient le petit +peloton français, composé de Taillevent, de ses camarades +et de Sans-Peur le Corsaire, qui reprit à très haute voix:</p> + +<p>—Je veux la paix!... et je tremble pour vous, gens +d'Espagne; car au premier coup de mousquet, mon brig +ouvre le feu à boulets et à mitraille, mes lions de mer +débarquent, et ceux de nous qui auraient péri seraient +terriblement vengés.—Relevez donc vos armes sans maladresses... +Tâchons de nous entendre!</p> + +<p>—Par pitié pour vous-même, mon frère, soyez prudent, +ajouta Isabelle.</p> + +<p>Profitant du conseil, le sergent des miquelets, de son +autorité privée, fit redresser les armes.</p> + +<p>Taillevent l'imita aussitôt.</p> + +<p>Don Ramon, découragé, abaissa son pistolet.</p> + +<p>Léon de Roqueforte en fit autant, et dit:</p> + +<p>—Au nom du sens commun, seigneur marquis, convenez +que si j'avais l'intention de violer le droit des gens, je +serais un grand fou! Venir frapper tout tranquillement à +votre porte, au lieu d'emmener à mon bord mademoiselle +votre sœur, de faire feu sur votre château sans canons et de +descendre ensuite à la tête de mes gens pour piller ses +ruines; parlementer au lieu d'agir, et s'aventurer presque<span class='pagenum'><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span> +seul sur vos domaines si bien gardés, mais ce serait de +l'ineptie. Je ne suis et ne serai jamais <i>pirate</i>, don Ramon. Je +ne souffre point qu'on m'assimile de près ni de loin à un +écumeur de mer, à un pillard sans aveu. J'ai l'honneur +d'être corsaire de la République française; je suis régulièrement +pourvu de lettres de marque pour courir sus aux +ennemis de ma patrie, je me sais en pays ami et n'ai garde +de violer le territoire espagnol. La force est de mon côté, je +n'en fais pas usage. Vous me menacez, j'attends patiemment +l'effet de vos menaces. Vous semblez craindre que j'attaque +votre domicile, soyez sans craintes. Je puis au besoin être +téméraire, je ne suis pas sans raison.</p> + +<p>Si les bohémiens, les naufrageurs de la côte et les bandits +de la montagne, tout disposés à profiter des résultats désastreux +de la bagarre ne furent point trop satisfaits de ce discours, +en revanche, les paysans, les miliciens et les miquelets +eux-mêmes se réjouissaient de la tournure des choses.</p> + +<p>—Quel brave et loyal hidalgo français! disaient les +femmes.</p> + +<p>—Il a cent fois raison, murmuraient les gens pacifiques.</p> + +<p>Don Ramon fronçait les sourcils avec humeur.</p> + +<p>—Mais enfin, monsieur, dit-il, je suis bien libre, ce me +semble, de ne pas vous recevoir.</p> + +<p>—D'accord! fit Léon en souriant. Seulement, au nom du +sens commun pour la seconde fois, je trouve que pour +parler de nos affaires de famille, nous serions beaucoup +mieux, mademoiselle votre sœur, vous et moi, autour du +<i>brasero</i>, que vous sur un balcon et nous à cheval, par la +froide brise qui souffle du large.</p> + +<p>Don Ramon fit un geste maussade.</p> + +<p>—Je ne veux pas entendre parler de vos prétendues +affaires de famille. Que ma sœur rentre chez elle, et finissons-en...</p> + +<p>Sur ces mots, il fit mine de se retirer.</p> + +<p>—Comme il vous plaira! dit Léon de Roqueforte en +haussant les épaules.<span class='pagenum'><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span></p> + +<p>Sans plus se soucier de don Ramon, il descendit de +cheval, aida Isabelle à en descendre aussi, et dit à son +Galicien:</p> + +<p>—J'épouse mademoiselle dans une heure; prends ces +chevaux, va me chercher un tabellion et un prêtre... Cent +piastres pour toi à ton retour.</p> + +<p>—Mais, monsieur!... s'écria don Ramon stupéfait; de +quel droit...</p> + +<p>—Assez! interrompit Léon. Vous venez de mettre tout +le pays en rumeur sans le moindre motif. Je ne vous +répondrai plus que <i>chez vous</i> ou <i>chez moi</i>, c'est-à-dire à +mon bord; choisissez! Eh! que diable pouvez-vous donc +redouter en me recevant, quand c'est moi, au contraire, +qui devrais refuser d'entrer dans votre château rempli +de gens armés par vos ordres!... Assez, vous dis-je!</p> + +<p>—Ah! monsieur le capitaine! s'écria Isabelle, il va +ouvrir maintenant; mais, au nom du ciel, n'entrez pas!...</p> + +<p>—Ma sœur! dit don Ramon avec colère, me prenez-vous +donc pour un assassin?—Qu'on ouvre! qu'on ouvre à +deux battants!</p> + +<p>—Vous m'avez reniée et déshéritée; je ne suis plus +votre sœur!</p> + +<p>—De grâce, mademoiselle, n'envenimons pas la querelle; +entrons! dit Léon de Roqueforte en lui offrant le +bras et sans même se retourner pour donner ses ordres à +maître Taillevent.</p> + +<p>Mais celui-ci s'emparait de la position la plus convenable. +Il postait ses compagnons à la garde du seul chemin qui +conduisît au lieu de débarquement, se mettait en faction +sur le perron du château, et se tenait ainsi prêt, en cas +d'alerte, à donner au brig le signal du combat, tout en courant +au secours de son intrépide capitaine.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Le grand salon du château de Garba, situé au rez-de-chaussée +au delà du vestibule, était une pièce sombre et +sévère, de forme octogone, très haute de plafond, carrelée<span class='pagenum'><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span> +en pierre, et communiquant par des corridors avec les +tourelles où les miquelets tenaient présentement garnison. +Il était, du reste, assez mal meublé de siéges armoriés +mais vermoulus, d'une longue table en bois de chêne et de +quelques trophées couverts de poussière.</p> + +<p>De vieux portraits de famille noircis par le temps en +décoraient les murs, tapissés de velours bien déchiqueté +par les vers.</p> + +<p>Parmi les portraits, Léon remarqua ceux du marquis de +Garba y Palos, ancien gouverneur de Cuzco, et de ses deux +femmes: l'une, la mère de don Ramon, en costume espagnol +du milieu du dix-huitième siècle; l'autre, la mère +d'Isabelle, en costume de Péruvienne indigène de la classe +supérieure, le <i>manto</i> noir rejeté sur l'épaule, la robe +blanche, à demi-montante, sans garnitures, col ni fraise, les +cheveux longs, bouclés, et retenus sur le front par un cercle +d'or formant diadème.</p> + +<p>L'infortunée Catalina était représentée avec des bracelets +ornés de pierreries et un collier de rubis, un éventail +chinois à la main, et souriant de cet irrésistible sourire qui +charma le marquis de Garba y Palos dès le premier jour +qu'elle lui apparut.</p> + +<p>A l'époque où le fier hidalgo, devenu veuf, fut appelé à +un gouvernement dans les possessions espagnoles du Pérou, +une paix profonde y régnait entre les descendants des +Indiens courbés sous le joug et ceux de la race conquérante; +mais les abus des <i>corregidores</i> ou commandants de +districts devenaient plus intolérables de jour en jour. Quelques +plaintes étaient parvenues jusqu'en Espagne; le marquis, +dont la cour connaissait le caractère juste, ferme et +intègre, reçut la mission de les apprécier à leur valeur, +pour y donner ordre si elles étaient fondées.</p> + +<p>Dès son arrivée, il se mit donc en rapports directs avec +les chefs des naturels, les <i>caciques</i>, comme l'on disait vulgairement, +quoique le vrai nom péruvien fût <i>curacas</i>. La +conquête du Mexique ayant précédé celle du Pérou, les Cas<span class='pagenum'><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span>tillans +importèrent les dénominations mexicaines dans leur +nouvelle conquête, où le nom de <i>cacique</i> prévalut même +parmi les indigènes.</p> + +<p>José Gabriel, qui passait déjà pour être de la race divine +des Incas, Andrès de Saïri, son neveu, père de Catalina, se +présentèrent des premiers devant le gouverneur de Cuzco. +Les premiers, ils lui firent entendre les doléances des malheureux +habitants du pays.</p> + +<p>—Seigneur gouverneur, dit Andrès, les <i>corregidores</i> +chargés de nous fournir les objets qui nous sont nécessaires, +abusent de leur privilége et forcent les plus pauvres +à payer fort cher toutes sortes de marchandises inutiles.</p> + +<p>—Expliquez-vous.</p> + +<p>—Les Indiens n'ont presque pas de barbe et marchent +nu-pieds, ils sont obligés d'acheter des rasoirs et des bas +de soie. Ils ont la vue excellente, on les contraint à s'approvisionner +de lunettes.</p> + +<p>—Est-ce bien possible?... mais c'est aussi absurde +qu'odieux.</p> + +<p>—Ah! monseigneur, reprit José Gabriel, ces exactions +ridicules sont encore peu de chose, car enfin les pauvres +gens parviennent à revendre tant bien que mal ces genres +d'objets; mais lorsqu'on leur fait acheter à prix d'or des +mules moribondes, des vivres avariés, des articles sans +valeur, on les ruine absolument. Ce régime dépeuple nos +villages; on y meurt de faim et de désespoir. Que Votre +Excellence prenne enfin pitié de nos maux!...</p> + +<p>Le marquis de Garba y Palos, indigné de la rapacité de +ses subalternes, prit énergiquement la défense des Indiens. +Il cassa plusieurs des coupables <i>corregidores</i>; il conquit +l'amour des naturels, qui le regardaient comme leur sauveur; +il s'attira par contre-coup la haine des trafiquants et +de tous les drôles qui profitaient antérieurement des abus.</p> + +<p>Des plaintes furent portées contre le gouverneur de Cuzco, +que les Espagnols accusaient de partialité en faveur des +indigènes; elles demeurèrent sans résultats tant que la<span class='pagenum'><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span> +calomnie ne put s'appuyer sur aucun fait de nature à +influencer le vice-roi.</p> + +<p>Mais le marquis avait vu la belle Catalina, fille du cacique +Andrès. Elle aimait en lui le protecteur de sa race; ils +s'unirent publiquement aux pieds des autels, en l'église des +Dominicains, bâtie sur l'emplacement de l'antique temple du +Soleil.</p> + +<p>Le gouverneur crut que la politique se conciliait fort bien +avec son mariage. En épousant une noble jeune fille de la +race des anciens rois, il achèverait de s'attacher les indigènes +et de leur rendre moins pénible la domination espagnole; +en même temps il démontrerait à ses subordonnés, +d'une manière éclatante, que leurs exactions ne seraient +plus tolérées. Ce calcul était faux.</p> + +<p>La calomnie trouvait enfin son levier.</p> + +<p>On dit que le gouverneur de Cuzco s'alliait avec les +caciques pour s'enrichir au détriment du trésor royal; on +représenta son mariage comme un pacte fait avec la nation +vaincue; on ajouta qu'il s'était mésallié par avarice; on +donna même à entendre qu'il visait à s'insurger contre la +couronne. D'autre part, on ne manqua pas de prétendre +que, loin de protéger les indigènes, il se servait de leurs +anciens tyrans pour les pressurer à son profit.</p> + +<p>Tous ses actes devaient être dénaturés par des rapports +perfides.</p> + +<p>Et la vice-royauté du Pérou venait d'échoir à un +homme du parti opposé à celui du marquis de Garba y Palos.</p> + +<p>L'œuvre civilisatrice et paternelle qu'il avait entreprise, +les fruits de sept années d'efforts incessants, tout fut perdu +en quelques jours.</p> + +<p>Le gouverneur de Cuzco, violemment arrêté dans son +palais, fut conduit avec les fers aux pieds et aux mains à +Lima, où on le jeta dans un cachot.</p> + +<p>Alors dona Catalina, emmenant sa fille Isabelle, se réfugia +chez le cacique de Tinta, son père.</p> + +<p>Tous les abus réprimés à grand'peine recommencèrent<span class='pagenum'><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span> +avec une recrudescence qui les rendit plus sensibles. L'insurrection +de 1780 éclata.</p> + +<p>José Gabriel en fut le chef, Andrès l'un des héros.</p> + +<p>Le marquis, étroitement incarcéré à Lima, ne fut point +envoyé en Espagne comme il le demandait, mais soumis aux +plus cruels traitements, tandis que Catalina, son enfant +dans ses bras, parcourait le pays en criant vengeance, soulevait +les populations et les conduisait au combat avec +l'espoir de fondre un jour sur la capitale pour y délivrer son +malheureux époux.</p> + +<p>On sait comment périt cette femme digne à tous égards +de son illustre origine; on sait comment elle fut vengée par +Léon de Roqueforte, le <i>Lion de la mer</i>, qui, se trouvant +tout à coup en présence de son image, dit avec une pieuse +émotion:</p> + +<p>—Isabelle, je prends a témoin votre infortunée mère de +mon dévouement à votre aïeul Andrès et de mon attachement +sans bornes pour vous.</p> + +<p>Don Ramon entrait dans la salle par la porte opposée à +celle du vestibule.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Brun, pâle, maigre, à traits réguliers et qui ne manquaient +pas de caractère, le jeune marquis de Garba y Palos était +Espagnol de pied en cap. Élevé en Galice par ses vieux +parents maternels, il avait appris dès l'enfance à blâmer +tous les actes d'un père qu'il ne connut que fort peu, et +dont la juste prédilection pour sa fille Isabelle irrita sa +jalousie. Il avait les qualités de sa race ainsi qu'il en avait les +défauts: le sentiment de l'hospitalité, par exemple, dominait +son naturel ombrageux.</p> + +<p>Du haut de son balcon il venait d'être rude jusqu'à la +grossièreté; mais Léon était sous son toit maintenant, il se +piqua de courtoisie envers cet hôte qu'il recevait de guerre +lasse, et saluant sans roideur:</p> + +<p>—Monsieur le capitaine, dit-il, que Dieu garde Votre +Seigneurie!<span class='pagenum'><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span></p> + +<p>Léon, qui n'ignorait aucune des formules de la politesse +castillane, répondit sur le même ton:</p> + +<p>—Puisse Votre Excellence vivre de longues années avec +la bénédiction de Dieu!</p> + +<p>Isabelle, bien résolue à exiger la réparation des insultes +publiques de son frère, observait en silence dans une attitude +à la fois fière et réservée.</p> + +<p>Don Ramon présenta un siége au corsaire; ils s'assirent, +Isabelle resta debout, sa cravache à la main.</p> + +<p>—Monsieur le marquis, dit Léon, mes instants sont +comptés; avant le coucher du soleil, je veux être sous +voiles; vous me permettrez donc d'aller droit au +fait.</p> + +<p>Après une inclination silencieuse de don Ramon, le corsaire +ajouta:</p> + +<p>—J'ai pris, il y a dix jours, mon mouillage sous les murs +de votre château, avec le dessein, bien arrêté dans mon +esprit depuis deux ans, d'épouser mademoiselle votre sœur.—Qui +je suis, pourquoi et comment j'ai formé cet espoir +de bonheur, vous allez le savoir. Avant tout, je devais +m'assurer que le cœur et la main de dona Isabelle fussent +libres, qu'aucune parole n'était donnée, et qu'en un mot je +n'arrivais pas trop tard. J'espérais que le glorieux marquis +votre père dont Dieu ait l'âme! vivait encore.</p> + +<p>Don Ramon et Léon se levèrent, Isabelle s'inclina au +souhait pieux de Léon; les deux cavaliers se rassirent, la +conférence continua.</p> + +<p>—Je voulais enfin me présenter d'une manière éclatante +à celle aux pieds de qui je dépose mes vœux. J'ai eu le temps +d'apprendre tout ce qu'il m'importait de savoir, et notre +combat de ce matin m'a fourni l'occasion que je cherchais. +<i>Le Lion</i> a pris à l'abordage et brûlé une corvette anglaise; +ma cale est pleine de prisonniers de guerre; c'est même un +motif de plus pour que j'aie hâte de toucher en France, où +je les déposerai; après quoi je donnerai suite à mes vastes +projets, qui se rattachent d'ailleurs à mon mariage.<span class='pagenum'><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span></p> + +<p>Don Ramon se contint non sans un mouvement d'humeur +qui n'échappa point à Isabelle.</p> + +<p>—Qui je suis? continua le corsaire. Le chef des plus +braves entre les enfants de la mer,—l'égal des plus grands +et des plus fiers, monsieur le marquis,—un citoyen français, +avant tout citoyen du monde,—un homme dont la vie +est chère à des peuples entiers,—un fléau pour les méchants +et les traîtres,—un ami sûr et dévoué pour les +gens de bien.</p> + +<p>—Vous me pardonnerez, seigneur capitaine, dit don +Ramon avec une nuance d'ironie, de ne pas bien comprendre +ces titres nouveaux pour moi. Votre renommée +n'est point parvenue jusqu'en ces montagnes reculées, votre +naissance et votre fortune seraient-elles à son niveau?</p> + +<p>—Sous le rapport de la naissance, et même sous celui +de la fortune, le comte de Roqueforte ne le cède point +aux Garba y Palos.</p> + +<p>—Les Garba y Palos descendent des rois d'Aragon.</p> + +<p>—Je le sais, et je sais de même que dona Isabelle +descend par sa mère des illustres souverains du Pérou.</p> + +<p>—Pour Dieu! s'écria don Ramon, prétendriez-vous être +issu de Charlemagne?</p> + +<p>—De plus loin et de plus haut, avec la permission de +Votre Excellence. Charlemagne portait la couronne du +dernier Mérovingien, aïeul de ma race; les Roqueforte +sont fils de Clovis, leurs titres de famille l'attestent.</p> + +<p>Un sourire d'incrédulité rida les lèvres de don Ramon.</p> + +<p>Léon de Roqueforte dit avec une insouciance railleuse:</p> + +<p>—Oh! tout ceci, mon cher hôte, n'est pas article de foi. +Seulement la tradition de ma famille vaut tout au moins +celle de la vôtre, avouez-le. Entre nous, je fais peu de cas +de nos prétentions respectives et de nos parchemins. Je +suis, je suis moi-même; voilà mon plus beau titre. Je suis, +sur les mers d'Europe, <span class="smcap">Sans-Peur le Corsaire</span>: ce nom, +je ne me le suis pas donné par ma bouche, par mes ac<span class='pagenum'><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span>tions +à la bonne heure. Au Pérou et dans le grand Océan, +je suis le <i>Lion de le mer</i>!</p> + +<p>—Le <i>Lion de la mer</i>, vous!... s'écria don Ramon en se +levant avec une évidente colère.</p> + +<p>—Ah! ah! dit Léon, ce nom-là ne vous est plus inconnu. +Tant mieux!... Je suis le <i>Lion de la mer</i> que dix nations de +l'Océanie reconnaissent pour leur grand chef. Roi sur mon +brig corsaire, je suis plus puissant encore à la Nouvelle-Zélande, +à Tonga, aux Marquises... Je vois avec plaisir que +le <i>Lion de la mer</i> n'est point étranger au fils du loyal gouverneur +de Cuzco...</p> + +<p>—L'insurgé! le rebelle! l'aventurier! dit avec dédain +don Ramon, nourri dans la haine de l'homme qui avait préservé +du massacre Isabelle enfant.</p> + +<p>Combien de fois chez ses parents maternels n'avait-il pas +entendu maudire le <i>Lion de la mer</i>! Ce nom résumait tous +les griefs de sa famille galicienne. Sans l'intrépide inconnu +qui le portait, Isabelle eût péri, et dès lors plus de vestiges +de la prétendue mésalliance du marquis avec la Péruvienne, +point de rivalités, plus de partage de la fortune, plus de +tracas, plus d'ennuis, plus d'influence étrangère.</p> + +<p>Aux qualifications d'insurgé, de rebelle et d'aventurier, +Sans-Peur le Corsaire, loin de répliquer avec violence, +salua galamment comme si don Ramon lui eût décerné des +éloges; mais Isabelle s'écriait:</p> + +<p>—Le vengeur de ma mère lâchement assassinée! mon +sauveur à moi! le compagnon d'armes et l'ami de mon +aïeul! le serviteur dévoué de la plus juste des causes!...</p> + +<p>—<i>Demonio!</i> interrompit don Ramon. Taisez-vous, +Isabelle. Cet homme ose se faire gloire d'être l'allié des +José Gabriel et des Andrès de Saïri... Cet homme se fait un +mérite d'avoir combattu les Espagnols...</p> + +<p>—Oui, certes! s'écria Sans-Peur à bout de patience. Si +le marquis votre père vivait encore, il m'accueillerait +comme un fils et vous maudirait, vous, comme un enfant +dénaturé. Notre cause était la sienne<span class='pagenum'><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span>...</p> + +<p>—Mon père fut un insensé qui épousa une femme barbare.</p> + +<p>—Paroles impies! disait Isabelle. Vous nous insulterez +donc tous, vivants ou morts, tous, mon aïeul, ma mère, +mon fiancé, moi, et jusqu'à mon père!... Vous l'avez appelé +<i>insensé</i>, vous; eh bien! c'est moi qui vous renie maintenant... +Osez regarder son portrait... osez lever les yeux +sur sa fille!</p> + +<p>Don Ramon voulut répondre à ce défi.</p> + +<p>Il pâlit en voyant derrière sa sœur le tabellion et le prêtre +amenés par le Galicien qui les avait mis au courant de la +situation.—Ils avaient tout entendu; leur désapprobation +se lisait sur leurs traits.</p> + +<p>—Au nom de Dieu, marquis de Garba, rétractez-vous! +dit le prêtre avec autorité.</p> + +<p>Le comte de Roqueforte remettait au tabellion un pli +qu'il destinait d'abord au frère d'Isabelle, mais au seul nom +de <i>Lion de la mer</i>, la conférence avait dégénéré en querelle; +bien des explications regrettables faisaient ainsi défaut.</p> + +<p>—Maître, disait Léon au notaire, lisez et procédez conformément +aux lois.</p> + +<p>L'acte rédigé en due forme était le consentement d'Andrès +de Saïri, cacique de Tinta, au mariage de sa petite-fille et +unique héritière, Isabelle de Garba y Palos, avec le comte de +Roqueforte son ami. On y avait annexé l'état des biens laissés +au Pérou par le défunt marquis, et la copie du testament +déposé par lui à Lima avant de se rembarquer pour l'Espagne.</p> + +<p>—Ces pièces sont parfaitement en règle, dit l'homme de +loi. Prévenu par votre messager, j'ai apporté tout ce qu'il +me faut pour dresser le contrat de mariage.</p> + +<p>—Faites large la part de don Ramon, dit le corsaire. Ceci +n'est pas pour moi une étroite question d'argent.</p> + +<p>Léon rejoignit Isabelle.</p> + +<p>—Votre frère va se rendre aux paroles de ce vénérable +prêtre. Oubliez ses emportements, noble amie, daignez partager +ma joie. Dans une heure, vous aurez à jamais rompu<span class='pagenum'><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span> +avec l'Espagne et avec la famille de votre frère; dans une +heure, vous serez Française, et rattachée cependant par un +lien nouveau à la patrie de votre mère, dont la cause fut la +mienne.</p> + +<p>Isabelle, doucement émue, se laissait captiver par les doux +propos de Léon, qui bientôt ne lui parla plus que du passé:</p> + +<p>—Je vous vis en costume de voyage. L'enfant de Catalina +était devenue jeune fille, et l'emportait par ses grâces même +sur les grâces de sa mère. Je vous aurais reconnue à votre +ressemblance avec elle. Vous m'apparaissiez radieuse comme +le soleil dont vos aïeux se disaient les fils; je fus ravi en +extase. Je revenais au Pérou, après dix ans d'absence, avec +le dessein d'y rejoindre votre aïeul, mon vieil ami, et de +m'y présenter à votre père qui ne m'a jamais connu que de +nom. J'y revenais, non sans penser que vous étiez sans +doute une charmante jeune fille, et que vous pourriez bien +être celle qui s'associerait à mon étrange destinée; mais ce +n'était là qu'une idée sans consistance. A votre seul aspect, +elle se transforma en résolution inébranlable. Il y a deux +ans que je vous connais, Isabelle, telle que vous connaît le +brave Andrès, et telle que vous êtes, Ô digne fille de Catalina!—deux +ans que votre souvenir se marie à toutes mes +pensées, se mêle à tous mes desseins et grandit avec mes +plus grandes ambitions.</p> + +<p>—Mais me direz-vous, demanda Isabelle, pourquoi +m'ayant vue avec mon père, vous ne nous avez point +parlé?</p> + +<p>—La fatalité m'en empêcha. Écoutez!... L'accès du +Pérou m'était doublement interdit; j'étais étranger, j'étais +proscrit comme ayant pris part à l'insurrection de José +Gabriel. Votre aïeul fut amnistié en vertu d'une capitulation +royale; votre père, délivré de prison, fut remis en possession +de ses titres et dignités, avec la noble mission d'achever +par la douceur la pacification de la contrée; mais moi, je +n'étais amnistié, ni gracié; je ne pouvais même l'être, à +cause de ma qualité d'étranger. Qu'on reconnût le <i>Lion de<span class='pagenum'><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span> +la mer</i>, il était pris et condamné au dernier supplice, comme +le fut l'illustre José Gabriel.</p> + +<p>—Et vous osiez revenir au Pérou, imprudent!</p> + +<p>—J'abordai secrètement sur une plage isolée, où je me +travestis en mineur. Je brunis légèrement mes cheveux et +mon teint pour me donner l'apparence d'un <i>métis</i> aux yeux +bleus<a name="FNanchor_2_4" id="FNanchor_2_4"></a><a href="#Footnote_2_4" class="fnanchor">[2]</a>. Puis je me rendis à Lima, où je m'informai du marquis +votre père. J'apprends qu'arrivé de Cuzco depuis peu de +jours, il va partir avec vous pour l'Europe; je cours à son +hôtel, il en sortait.—Il en sortait entouré d'une foule de +personnages que j'aurais bravés sans doute s'il ne se fût agi +que de ma liberté ou de ma vie, mais une entrevue publique +de votre père avec le <i>Lion de la mer</i> l'aurait compromis.—Il +ne m'avait jamais vu, et d'ailleurs j'étais méconnaissable +sous mon déguisement. Que faire? comment +parler? Je vous suivis mêlé à la foule qui vous admirait, +mon Isabelle; je jurai que vous seriez, avec la permission +du Ciel, la compagne de ma vie!</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_4" id="Footnote_2_4"></a><a href="#FNanchor_2_4"><span class="label">[2]</span></a> <i>Métis</i>, fils d'un blanc et d'une Indienne, généralement robuste, +basané, mais glabre. Dans l'intérieur du Pérou, on trouve un grand +nombre de métis; là, leur teint est moins foncé: pendant leur enfance, +ils ont les yeux bleus et les cheveux blonds; mais, avec l'âge, leurs +yeux et leurs cheveux brunissent.</p></div> + +<p>—Léon, vos récits emplissent mon cœur d'une ineffable +joie; tout ce que vous dites me pénètre et me charme.</p> + +<p>—J'eus la douleur de vous voir vous embarquer sans +pouvoir me nommer à votre père. Jusqu'au dernier instant, +je fis des efforts inouïs; je m'embarquais dans un canot qui +suivit le vôtre; je vis votre vaisseau mettre sous voiles, +et pour me faire recueillir à bord, je me jetai à la nage en +criant au secours.</p> + +<p>—Dieu!... je m'en souviens!... mon père voulait qu'on +allât vous sauver; mais le commandant du vaisseau dit que +votre ruse n'était pas nouvelle, que les esclaves fugitifs s'en +servaient souvent pour se faire transporter en Espagne et +devenir libres.—Mon père insista: «—Remarquez, seigneur +marquis, répondit le commandant, que cet homme<span class='pagenum'><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span> +nage comme un poisson et qu'il peut aisément remonter +dans sa barque.»—Et, en effet, on vous vit à la longue-vue +regagner votre canot et puis vous diriger sur la terre.</p> + +<p>—Ce n'était point ma liberté, mais mon bonheur qui s'enfuyait +avec vous, dona Isabelle. Je repris terre, le deuil dans +l'âme; mais rien n'égale ma persévérance. Ce que je veux +une fois, je le veux toujours; je sais lasser la fortune par +ma ténacité. Aussi me voyez-vous à cette heure au château +de Garba. Votre main est dans ma main. Un notaire +dresse notre contrat de mariage, et l'on pare l'autel de la +Vierge pour y bénir notre union.</p> + +<p>—Vous me transportez d'admiration, vous me ravissez de +bonheur! dit Isabelle frémissante.</p> + +<p>—Je partis pour Cuzco, j'y retrouvai votre aïeul Andrès +qui m'avait cru mort et rendit au ciel des actions de grâces +en me serrant dans ses bras. Votre destinée l'inquiétait; il +pressentait que votre père ne vivrait que peu d'années; il +devinait que sa chère Isabelle serait la malvenue dans la +maison de Garba y Palos: «—Léo, mon cher fils, au nom +de notre vieille amitié, promets-moi de veiller sur elle!...» +«—Accordez-moi sa main!...» m'écriai-je alors.—Il se +mit à genoux et remercia Dieu qui lui envoyait un secours +providentiel. Il bénit mes vœux.—Je repartis du Pérou +très peu de temps après, ignorant encore la grande révolution +de 1789. Ses conséquences qui ébranlent le monde retardèrent, +comme vous le saurez, l'exécution de mes desseins. +Ce que le gouvernement espagnol était parvenu à cacher +dans ses possessions d'outre-mer, si habilement isolées du +reste des nations, tous les peuples le savaient déjà. Il fallut +que le <i>Lion de la mer</i> parcourût son vaste empire, avant de +pouvoir revenir en Europe. En France, il dut se faire reconnaître +et se signaler comme corsaire. Ce n'a point été sans +dangers que le comte de Roqueforte est parvenu, à la faveur +de son surnom de Sans-Peur, à équiper le navire qu'il met +à vos ordres. Voilà pourquoi depuis la fin de 1790, depuis +deux mortelles années perdues pour notre bonheur, le noble<span class='pagenum'><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span> +Andrès nous attend. Dans peu de mois, Isabelle, il vous +aura pressée sur son cœur.</p> + +<p>—Mais les ports du Pérou sont toujours fermés aux +navires des nations étrangères, objecta la jeune fille.</p> + +<p>—Si Dieu me prête vie, ces ports inhospitaliers s'ouvriront +largement à tous les pavillons.</p> + +<p>—Mais vous êtes toujours dans ce pays un rebelle, un +insurgé, un proscrit?</p> + +<p>—Oui, sans doute... Qu'importe! je suis toujours aussi +le <i>Lion de la mer</i>. Les côtes du Pérou n'ont pas de secrets +pour moi. J'en ai sondé toutes les passes, j'en connais tous +les écueils, tous les courants, tous les dangers, qui seront +mes auxiliaires à l'heure du péril, et je sais dans quelle anse +isolée nous attend Andrès de Saïri.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Don Ramon ne s'était pas rendu aux ordres évangéliques +du prêtre, l'un des plus vénérables ecclésiastiques du +canton. Après avoir parlé au nom du ciel, le ministre de +paix employa des arguments purement terrestres:</p> + +<p>—Comment pourriez-vous désormais vous opposer au +mariage de mademoiselle votre sœur? Regardez ce qui se +passe autour de votre château. Les miquelets et les miliciens +fraternisent avec les marins français; tout le pays +prend un air de fête. Les jeunes filles apportent des bouquets; +tous les gens du canton, convaincus de la générosité +du capitaine Sans-Peur, s'assemblent dans l'espoir +qu'il leur donnera des marques de sa munificence...</p> + +<p>C'était à deux pas de la porte du vestibule, auprès de la +fenêtre ouverte sur la cour d'honneur, que le bon prêtre +parlait ainsi. Don Ramon l'interrompit avec rage:</p> + +<p>—Je ne suis donc plus maître chez moi!... Il faudrait +subir la loi de cet étranger!... Non! non! je le tuerai +plutôt de ma propre main!...</p> + +<p>Le prêtre se plaça devant don Ramon qui essaya de le +repousser, mais Taillevent n'avait fait qu'un bond; de ses +mains vigoureuses, il avait saisi les deux bras de l'hidalgo:<span class='pagenum'><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span></p> + +<p>—Voyons un peu, s'il vous plaît!... Tuez!... Allons! ne +vous gênez pas!... disait-il en ricanant.</p> + +<p>—Laisse donc le marquis! s'écria Sans-Peur.</p> + +<p>—Pardon, capitaine, un malheur est trop vite arrivé!</p> + +<p>A ces mots, les pistolets de don Ramon lui furent enlevés +avec une dextérité charmante.</p> + +<p>Par les ordres d'Isabelle, les portes de la grande salle +s'ouvrirent à tous venants.</p> + +<p>Et le tabellion commença la lecture du contrat de mariage, +tandis que la chapelle du château était envahie par la foule.</p> + +<p>Suivant les intentions de Léon de Roqueforte, et du consentement +d'Isabelle, l'acte avantageait au delà de toute +prévision le jeune marquis de Garba y Palos.</p> + +<p>Don Ramon, confus, découragé, abattu et touché par les +paroles du prêtre autant que par la magnanimité de Léon, +céda enfin; il apposa sa signature sur l'acte notarié.</p> + +<p>—Je savais bien, seigneur marquis, que nous finirions +par être d'accord, dit Sans-Peur le Corsaire en lui tendant +la main.</p> + +<p>Le jeune hidalgo y posa la sienne.</p> + +<p>Isabelle était trop heureuse pour en exiger davantage.</p> + +<p>La cloche de la chapelle sonnait enfin à toute volée, +le brig <i>le Lion</i> pavoisait en faisant des salves d'artillerie, et +la moitié de l'équipage, en élégants costumes de fantaisie, +prenait place à la droite de l'autel dont les miquelets et les +miliciens, ravis d'un dénoûment si pacifique, occupaient la +gauche.</p> + +<p>La toilette de la mariée ne dura qu'un instant. Vingt couronnes +de fleurs d'oranger lui étaient offertes; elle n'eut +que l'embarras du choix.</p> + +<p>Au moment où la bénédiction nuptiale fut donnée aux +époux, sous le poêle tenu d'un côté par don Ramon et de +l'autre par maître Taillevent, le fidèle matelot du capitaine, +l'un des officiers du brig fit un signal.</p> + +<p>Une double bordée ébranla les échos de la petite baie de +Garba.<span class='pagenum'><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span></p> + +<p>Au sortir de la chapelle, le repas de noces fut servi. Don +Ramon en fit très convenablement les honneurs à son +beau-frère, aux officiers et au maître d'équipage du brig +français, ainsi qu'au notaire et au prêtre.</p> + +<p>Ensuite, l'attente des riverains fut largement comblée; +Taillevent défonça deux barils de piastres d'Espagne provenant +de la prise faite le matin. Le Galicien, pour sa part, +reçut le double de la récompense promise.</p> + +<p>Mais après le dessert, tandis que, du haut du perron, +Sans Peur le Corsaire et sa jeune femme présidaient à ces +libéralités, un homme couvert de poussière s'approcha de +don Ramon et lui remit avec mystère une dépêche du gouverneur +de la Corogne.</p> + +<p>Don Ramon se retira pour la lire secrètement.</p> + +<p>La brise du sud soufflait encore avec violence, mais les +bois de chêne vert et les murailles du château garantissaient +de la froidure l'esplanade où dardaient les rayons obliques +du soleil.</p> + +<p>Dans un ciel sans nuages, le disque enflammé descendait +perpendiculairement au-dessus de l'extrémité de la falaise.</p> + +<p>Un bohémien, qui s'accompagnait sur la mandoline, improvisait +ainsi:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">«En toutes saisons, sur la terre d'Espagne,<br /></span> +<span class="i0">Il est des heures dont le soleil fait son nid.<br /></span> +<span class="i0">Les grâces et la pauvreté se réchauffent à sa chaleur.<br /></span> +<span class="i0">En toutes saisons, sur la terre d'Espagne,<br /></span> +<span class="i0">On trouve des fleurs d'oranger pour couronner les mariées.<br /></span> +<span class="i0">Beaux époux qui donnez aux pauvres,<br /></span> +<span class="i0">Vous êtes le soleil et la fleur parfumée.<br /></span> +<span class="i0">On chantera longtemps, sur les montagnes de Galice,<br /></span> +<span class="i0">Sans Peur, le capitaine des lions de la mer,<br /></span> +<span class="i0">Et la royale Isabelle du Pérou, la terre de l'or.»<br /></span> +</div></div> + +<p>Corsaires, soldats, paysans, paysannes, se tenant par la +main, dansaient et chantaient.</p> + +<p>On ne se faisait pas, non plus, faute de boire.<span class='pagenum'><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span></p> + +<p>Le brig avait fourni le vin de France, les caves du château +et l'hôtellerie des <i>Rois mages</i> fournissaient le vin +d'Espagne.</p> + +<p>Les Galiciens criaient: «Vive le généreux capitaine +Sans-Peur!... Vive le Lion!... Vive Isabelle... Que Dieu leur +donne longues années!»</p> + +<p>Les corsaires faisaient entendre des hourras joyeux.</p> + +<p>De haute lutte, leur capitaine venait de conclure en peu +d'instants un mariage rêvé, ambitionné, ardemment voulu +depuis longtemps; en un clin d'œil, à la baguette, il avait +réalisé ses vœux. Au dire des matelots, Sans-Peur enlevait +ce soir à l'abordage le contrat, la bénédiction nuptiale et +la belle des belles, comme le matin la corvette anglaise +<i>the Hope</i> (l'Espérance), un nom d'heureux augure.</p> + +<p>La dépêche remise au frère d'Isabelle était ainsi conçue:</p> + +<p>«La guerre est déclarée à la République française. Une +frégate de Sa Majesté Catholique appareille pour couper la +route au redoutable corsaire mouillé sous votre château. +Employez tous les moyens pour retarder son départ. Usez +de ruse; attirez le capitaine chez vous; donnez-lui des +fêtes. Il nous importe de délivrer les nombreux prisonniers +anglais qu'il retient à son bord. Dès demain il vous arrivera +des troupes et six pièces d'artillerie qui coopéreront avec +les canots de notre frégate <i>la Guerrera</i> pour le surprendre +au mouillage.</p> + +<p>«Dieu vous garde longues années!»<span class='pagenum'><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span></p> + + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII</h2> + +<h3>PAVOIS ET ADIEUX.</h3> + + +<p>Reconnaissant à la cime des mâts et aux bouts des +vergues des bannières qu'un jour Taillevent, Camuset et +quelques camarades avaient déroulées pour l'avertir, +Isabelle admirait les étranges pavois du brig corsaire.</p> + +<p>—Au Callao et sur les mers que j'ai parcourues, disait-elle, +j'ai vu parfois des navires arborer en signe d'allégresse +des pavillons aux vives couleurs, mais je n'en ai +jamais vu de pareils aux vôtres.</p> + +<p>—Assurément, dit Léon. En général, on se borne à +hisser en tête des mâts et au bout des vergues les pavillons +des diverses nations amies, disposés suivant un ordre qui +indique le degré d'honneur qu'on veut leur faire, et on +achève le pavois au moyen de pavillons de signaux placés +arbitrairement. Aujourd'hui, chère Isabelle, j'ai autrement +procédé. Ces pavois ont été imaginés en songeant à vous +et à notre union. Ils disent ma vie et la vôtre; ils sont le +symbole de notre passé, de notre gloire, de notre avenir. Je +me suis complu dès longtemps à les composer pour la fête +de notre mariage.—Isabelle, me disais-je, sera surprise de +voir ces bannières; elle m'en demandera la signification, et +je lui répondrai avec bonheur.</p> + +<p>—Parlez donc, parlez! Isabelle est heureuse et fière de +vous entendre.</p> + +<p>—A l'arrière, d'abord, le pavillon de la France surmonte<span class='pagenum'><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span> +celui d'Angleterre, renversé en signe de défaite. Ceci est +un détail improvisé ce matin pour compléter mon bouquet +naval. Au grand mât flotte la bannière des Roqueforte, d'or +au lion <i>rampant</i><a name="FNanchor_3_5" id="FNanchor_3_5"></a><a href="#Footnote_3_5" class="fnanchor">[3]</a> de <i>gueules</i><a name="FNanchor_4_6" id="FNanchor_4_6"></a><a href="#Footnote_4_6" class="fnanchor">[4]</a>, selon le blason de ma +famille. Au mât de misaine, le pennon de la vôtre, azur au +chef d'argent. A tribord de la grande vergue, la première +place d'honneur, le pavillon d'Espagne, suivant l'usage +marin qui veut qu'on rende ainsi hommage à la nation amie +dans les eaux de laquelle on est mouillé. A babord, vous +reconnaissez les couleurs du Pérou, votre patrie. A ma +vergue de misaine, les antiques traditions de nos deux +familles sont représentées, d'un côté, par le drapeau du +royaume d'Aragon, de l'autre par la chape bleue de Saint-Martin, +qui fut celui de la première race des rois Francs. +En Océanie, quand j'arborais cette bannière sacrée à la +tête de mon grand mât, mes peuples disaient avec un respect +profond: «Le Lion célèbre sur son vaisseau la mémoire +de ses pères.»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_5" id="Footnote_3_5"></a><a href="#FNanchor_3_5"><span class="label">[3]</span></a> <i>Rampant</i>, en blason, signifie droit, debout, par opposition à <i>passant</i>, +qui veut dire marchant.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_6" id="Footnote_4_6"></a><a href="#FNanchor_4_6"><span class="label">[4]</span></a> <i>Gueules</i>, rouge.</p></div> + +<p>—La République française, dit Isabelle, tolérerait-elle +tant de démonstrations aristocratiques?</p> + +<p>—J'en doute fort, répondit Léon. Mais si j'envoie le +rapport de mon combat de ce matin à la Convention nationale, +je m'abstiendrai de lui faire part de mon mariage et +de ma manière de pavoiser.</p> + +<p>—Ne craignez-vous pas les indiscrétions de vos gens, +les rapports des espions, l'esprit ombrageux du nouveau +gouvernement de la France?</p> + +<p>—C'est en France surtout que je suis Sans-Peur le Corsaire... +Mais, dites-moi, au-dessus du pavillon de l'Espagne +reconnaissez-vous l'emblème qui se déroule au gré de la +brise?</p> + +<p>—Je reconnais sur un fond d'azur le Soleil des Incas, +répondit Isabelle, et du côté opposé, le serpent <i>Uscaguai</i> à<span class='pagenum'><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span> +tête de cerf, et portant à la queue des clochettes d'or. Plus +loin, je vois le cercle de feu que le père de ma mère fit +peindre sur le drapeau de Tinta, et enfin le glorieux étendard +de José Gabriel. Je ne doutais pas de vos paroles, cher +Léon, mais ces enseignes symétriquement déployées, ces +insignes, qui, dès le lendemain de votre entrée au port, +furent déroulées pour moi, sont autant de preuves éloquentes +de leur sincérité.</p> + +<p>—A égale distance du grand mât et du mât de misaine, +entre les deux flèches, Isabelle, le grand oriflamme blanc +qui se balance porte notre chiffre brodé; il est consacré à +notre mariage, et lorsque mon navire grandira sous mes +pieds, quand mon brig se transformera en corvette, en frégate, +en vaisseau de haut bord, quand le bâtiment que nous +monterons sera un trois-mâts, cet oriflamme, aux jours de +fête, flottera au sommet du plus grand.</p> + +<p>—Vous espérez donc métamorphoser votre navire?</p> + +<p>—Je referai sans doute ce que j'ai déjà fait bien souvent. +Comme un hardi cavalier tue ses chevaux sous lui, ainsi j'ai +tué sous moi des bâtiments de tous genres depuis le jour où +de mon tronçon de mât brisé je passai capitaine de la péniche +enlevée aux Espagnols par les balses péruviennes. Le +navire change, son nom reste. <i>Le Lion</i> coule, brûle ou +saute, vive <i>le Lion</i>! Tel que le phénix, il revint toujours. +Et quand les peuples de l'Océanie le voient glisser au large +de leurs îles, aujourd'hui goëlette légère, demain vaste trois-mâts, +simple pirogue ou brig armé de canons, corvette, +aviso ou jonque chinoise, ils le reconnaissent à ses couleurs,—d'or +au lion rouge,—et disent en leurs idiomes: +«C'est <i>le Lion</i> qui a changé de tatouage.»—Tous les +autres pavillons que vous voyez d'ici dans ma mâture ont +leur signification précise. Ils représentent mes relations +avec les îles Marquises, Taïti, Tonga, la Nouvelle-Zélande, +et les contrées diverses dont je suis le grand chef, le libérateur +ou le simple allié. Chacune de ces enseignes est une +page de mon aventureuse histoire; l'oriflamme blanc à<span class='pagenum'><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span> +notre chiffre, chère Isabelle, était réservé au plus beau +jour de ma vie.—Mais où donc est don Ramon, votre frère? +s'écria tout à coup Léon de Roqueforte.</p> + +<p>—Mer d'huile! fond de vase! veillez au grain, capitaine, +dit tout bas maître Taillevent, il y a encore quelque trahison +dans le coin...</p> + +<p>—Explique-toi.</p> + +<p>—On a l'œil américain. Votre marquis vient de recevoir +à la muette un pli cacheté qui sent le roussi.</p> + +<p>—Mets ta cravate rouge en ceinture et rallie nos gens +d'un coup de sifflet.</p> + +<p>Au coup de sifflet qui domina la clameur générale et +retentit, longuement répété par les échos de la falaise, les +gens qui étaient à bord et ceux qui étaient à terre tournèrent, +tous, les yeux du côté de maître Taillevent.—Ils +remarquèrent tous sa ceinture rouge, et comprirent qu'il +s'agissait de se tenir sur ses gardes.</p> + +<p>Les danseuses galiciennes furent abandonnées sans +merci.—Chacun se porta vivement à son poste. Les +rameurs coururent à leurs canots, les officiers se mirent à +la tête de leurs escouades respectives, les pavois arborés à +bord furent amenés en un clin d'œil, et l'on put voir à +chaque sabord un petit mouvement qui consistait à refouler +sur la charge de salut un double projectile,—précaution +toute naturelle du reste, car, même en temps de paix, un +navire bien commandé ne prend jamais la mer sans avoir +chargé ses pièces d'artillerie.</p> + +<p>—Camarades, disait Sans-Peur, il est temps d'appareiller!... +Adieu donc aux bonnes gens de ce pays, et en +route!...</p> + +<p>Don Ramon accourait, tandis que les effets d'Isabelle +étaient emportés à bord de la chaloupe par les soins de sa +camériste, jeune Péruvienne qui l'avait accompagnée en +Espagne et qui, s'attachant à sa destinée, devait embarquer +avec elle.</p> + +<p>Le novice Camuset, en cette occasion, se signala par un<span class='pagenum'><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span> +zèle admirable. On le vit se charger de boîtes, de cartons et +de colifichets avec une ardeur héroïque; dix fois, il courut +de la chaloupe au perron du château, dix fois il fit preuve +du plus aimable empressement.</p> + +<p>—Mon frère, disait don Ramon, c'est à votre bord que je +voudrais vous faire mes adieux!</p> + +<p>—Très bien, répondit le corsaire; je ne vous l'aurais pas +proposé, mais je suis heureux de vous recevoir à mon tour.</p> + +<p>On s'embarqua.</p> + +<p>Les voiles trouées, les cordages coupés, les espars +avariés par le combat du matin avaient été, dès la première +heure de mouillage, réparés ou changés en vertu des ordres +du second, qui reçut à bord son capitaine, Isabelle et don +Ramon avec tous les honneurs d'usage.</p> + +<p>Les chaloupes et canots furent rehissés, l'ancre arrachée +du fond, les voiles établies avec ensemble. Une barque du +pays se mit à la remorque du brig, et le léger navire +s'élança, bâbord amures, vers les passes rocailleuses qu'il +devait franchir pour la quatrième fois avec autant d'audace +que de bonheur.</p> + +<p>Pendant l'appareillage que dirigea le capitaine, don +Ramon, le front radieux, n'avait cessé de causer fraternellement +avec Isabelle, qui souriait à l'écouter. Dès que la +manœuvre fut finie et que <i>le Lion</i>, couché sur le flanc de +tribord, navigua sur la mer houleuse sans courir aucun +danger:</p> + +<p>—Mon frère et ami, dit le jeune marquis à Sans-Peur le +Corsaire, c'est en présence de votre équipage, témoin de +nos querelles de ce matin, que je veux à présent vous +adresser des paroles de paix et d'adieu.</p> + +<p>—Sur l'arrière tous, et silence à bord!... commanda +Léon de Roqueforte.</p> + +<p>Les deux tiers des matelots comprenaient l'espagnol et +devaient naturellement servir d'interprètes à leurs camarades.</p> + +<p>—Braves Français, dit don Ramon avec une emphase +castillane qui convenait à son allure hautaine, hier, ce<span class='pagenum'><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span> +matin, quelques minutes encore avant l'union de votre +valeureux capitaine avec la fille de mon père vénéré, s'il +n'eût dépendu que de ma volonté, votre navire se fût abîmé +dans les flots. Seul contre tous, jusqu'au dernier moment, +j'ai opposé la plus vive résistance à un dessein qui contrariait +mes vues. Je ne m'en repens pas, je ne désapprouve +point ma propre conduite, je ne renie point ce que j'ai fait.—Mais, +à cette heure, ma main a serré la main de Léon de +Roqueforte, un acte régulier signé de mon nom, et la bénédiction +d'un prêtre chrétien font de lui l'époux de ma sœur, +il a mangé du pain et du sel sous le toit de ma maison; il est +mon ami, mon frère et mon hôte.—Or, par le nom sacré +de Dieu qui m'entend, le marquis de Garba y Palos n'est et +ne sera jamais traître à l'amitié, à la famille ni à l'hospitalité.—Voici +une dépêche que m'envoie le gouverneur de la +Corogne; elle m'est arrivée une heure trop tard par la +volonté du Ciel; je veux vous la lire à tous.</p> + +<p>Il lut.—Et l'équipage applaudit.—Et Isabelle, se jetant +dans ses bras, dit avec transport:</p> + +<p>—C'est à partir d'à présent, Ramon, que vous êtes vraiment +mon frère!</p> + +<p>—Devant eux, ma noble sœur, je ne devais pas m'humilier, +dit le jeune marquis à voix basse, mais je m'incline +devant toi; pardonne-moi ma trop longue erreur!</p> + +<p>—En exprimant sa vénération pour notre père, don +Ramon a rétracté sa seule parole coupable. Quant au reste, +je sais faire la part des préventions injustes dans lesquelles +on t'éleva. J'étais pour toi une étrangère qui usurpait ton +nom et la meilleure part de tes richesses.</p> + +<p>—Tu es ma sœur, et tu m'as abandonné plus de biens +que je n'y avais droit.</p> + +<p>—Ma mère fut pour tous les tiens une femme d'une +contrée barbare, une beauté sauvage dont les attraits séduisirent +le marquis notre père...</p> + +<p>—Ta mère est une héroïne dont je vénérerai le grand +souvenir.<span class='pagenum'><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span></p> + +<p>—Mon époux, mon aïeul, ma race étaient maudits par les +tiens.</p> + +<p>—Mes yeux se sont ouverts, ils sont éblouis par la +grandeur de ton époux. Je suis fier, maintenant, d'être le +frère d'un héros.</p> + +<p>Les gens de l'équipage d'un côté, les officiers et leur capitaine +de l'autre, s'entretenaient encore de la solennelle +déclaration du marquis espagnol, quand Isabelle, au comble +de la joie, se rapprocha de son époux et lui dit:</p> + +<p>—Répondez maintenant.</p> + +<p>Le silence se rétablit, et Léon de Roqueforte dit d'une +voix mâle et fière:</p> + +<p>—Soyez loué comme vous méritez de l'être, monsieur le +marquis, mon frère et mon ami désormais. Vos adieux +rachètent noblement l'accueil hostile que vous me faisiez +ce matin. Au moment où la guerre s'allume entre nos deux +patries, la paix se conclut entre nos deux familles qui n'en +feront qu'une à l'avenir. Si nous nous rencontrons dans les +combats, nous nous épargnerons loyalement, nous nous +porterons secours en frères. Tous les miens recevront +l'ordre de protéger les biens et la personne du marquis de +Garba y Palos. Et si, ce qu'à Dieu ne plaise, le gouvernement +espagnol vous persécutait pour ce que vous venez de +faire, sachez que votre cause serait ma cause, comme ma +fortune serait la vôtre. En tous pays, vous avez le droit de +trouver aide et appui parmi les sujets, les serviteurs, les +compagnons d'armes ou les amis du <i>Lion de la mer</i>. En foi +de quoi, seigneur marquis, je vous donne cette poignée de +franges d'or tressées à la péruvienne comme les franges du +<i>borla</i> royal, bandeau des Incas. Les anciens monarques du +Pérou n'avaient qu'à confier à un de leurs officiers un +insigne semblable, pour que d'une extrémité à l'autre de +leur empire on obéît à sa vue. J'ai adopté cet usage. Ces +franges sont ma crinière de lion. Quiconque en possède un +seul brin est reçu en allié par tous les chefs des îles du +grand Océan, depuis le Pérou jusqu'aux Carolines.<span class='pagenum'><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span></p> + +<p>Don Ramon, sur ces mots, échangea une accolade fraternelle +avec Léon de Roqueforte; il embrassa de nouveau +sa sœur et descendit enfin dans sa barque aux acclamations +de l'équipage entier.</p> + +<p>Seul, maître Taillevent fronçait les sourcils. Léon s'en +aperçut:</p> + +<p>—Qu'as-tu encore, éternel grognard?</p> + +<p>—Pardonnerez, capitaine; je ne doute pas plus que vous +de la bonne foi de votre beau-frère... Il a du bon, ce <i>segnor</i> +à maigre échine!... Mais les panneaux de la cale étaient +grands ouverts... et on a connu des Anglais qui entendent +l'espagnol...</p> + +<p>—Ces Anglais-ci sont prisonniers.</p> + +<p>—Demain peut-être ils seront libres.</p> + +<p>—La guerre commence à peine. Nous allons à Bayonne.</p> + +<p>—On ne sait jamais où on va toutes fois et quantes on +met le cap au large. Voici deux ans passés, m'est avis, que +nous sommes en route pour le château de Garba, et au lieu +de nous y marier comme nous le voulions, nous avons fait +les cinq cents coups aux quatre coins du monde...</p> + +<p>—J'ai atteint le but, pourtant!</p> + +<p>—Oui, capitaine; mais, une heure plus tard, nous étions +de bonne prise...</p> + +<p>—Eh bien! ça aurait chauffé dur!</p> + +<p>—On le sait... mais on sait aussi que, par la brise qui +souffle de Paris, tout votre attirail de prince, de grand chef, +de roi et de comte, n'est pas sain à Bayonne en Bayonnais.</p> + +<p>—Je veux faire enregistrer mon mariage en France; je +veux revoir mes braves camarades, les corsaires de +Bayonne; je veux me débarrasser de mes prisonniers.</p> + +<p>—Ce que vous voulez, capitaine, je le veux toujours; +c'est connu. Ce que vous aimez, je l'aime. Ce que vous +haïssez, je le hais. Votre vie, c'est ma vie...</p> + +<p>—Brave Taillevent! dit le corsaire en lui tendant la +main que le maître serra dans les siennes avec une émotion +reconnaissante.<span class='pagenum'><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span></p> + +<p>—Mais...</p> + +<p>—Voyons ton <i>mais</i>, dit Léon en souriant.</p> + +<p>—Mais, dame! ça s'entend; si votre vie est ma vie, j'ai, +fichtre, bien le droit d'y veiller, et j'y veille. Vos Anglais +d'en bas, je les voudrais au fin fond de l'eau; vos camarades +de Bayonne au tonnerre à la voile, et les ports de +notre république à deux bonnes mille lieues à l'arrière de ce +navire. Voilà!...</p> + +<p>—C'est bien!</p> + +<p>Taillevent salua et alla reprendre son poste au pied du +grand mât, non sans mâcher avec humeur son sifflet de +manœuvre.</p> + +<p>—Sans-Peur... Sans-Peur, grommelait-il, mais sans peau +ou sans tête, ça ne serait plus si gai... J'en ai vu guillotiner +au Havre qui n'avaient pas dit le quart de ce qu'il crie en +plein gaillard-d'arrière... Il y a des espions et des traîtres +partout, en comptant ou sans compter nos Anglais...</p> + +<p>Le monologue du digne grognard d'eau salée se prolongea +ainsi de manière à défrayer tout le grand quart. Camuset +s'avançait à l'étourdie, comptant trouver le maître sur son +bien dire; mais le grognement aigu qui faisait ronfler son +sifflet en sourdine détourna fort heureusement la curiosité +du novice. Il recula, glissa dans le panneau de l'entrepont, +faillit se casser le nez, et se releva en disant:</p> + +<p>—Quel ours salé!... quel ours à la moutarde!... Son +capitaine est aux anges, et pour la noce il vous a une mine +à faire chavirer le <i>Grand Chasse-Foudre</i>!... J'espère bien +que cette mine-là ne sera jamais du goût à Mademoiselle +Liména, et voilà ce qui me console!...</p> + +<p>Isabelle suivait des yeux don Ramon, emporté à terre par +sa barque galicienne; ses regards émus s'arrêtaient sur les +tourelles du vieux château de Garba, sur la terre où reposaient +les restes mortels de son père, sur la haute falaise +où Léon lui avait sauvé la vie. Mille pensées confuses se +heurtaient dans son esprit. Faisait-elle un rêve? Était-il +bien possible qu'elle fût mariée au <i>Lion de la mer</i>?<span class='pagenum'><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span></p> + +<p>—Ce n'est point un rêve, dit Léon en se penchant sur +elle.</p> + +<p>—Eh quoi! vous lisez dans ma pensée?</p> + +<p>Le canot de don Ramon disparut derrière les récifs. Peu +d'instants s'écoulèrent. Puis, au sommet du morne, on vit un +homme à cheval qui demeura là, tel qu'une statue, les yeux +fixés sur le brig emporté vers l'horizon.</p> + +<p>Aux dernières lueurs du jour, Isabelle et Léon le reconnurent.</p> + +<p>—Mon frère, dit la jeune femme, craint d'apercevoir au +large la frégate qui vous cherche, mais vous...</p> + +<p>—Je l'attends!... Je n'ai que dix-sept canons, elle en a +quarante ou davantage... je n'ai que cent vingt hommes en +comptant mes blessés, elle en a trois ou quatre cents... cette +mer houleuse est plus nuisible à ma marche qu'à la sienne... +Mais ne serais-je point Sans-Peur le Corsaire, je m'avancerais +plein de confiance, Isabelle. Notre amour est béni!... Oh! +soyez sans inquiétudes; mes mesures sont prises, et je ne +livrerai point un combat trop inégal.</p> + +<p>—Serez-vous maître de l'éviter?</p> + +<p>—Le lion, quand il le veut, sait se conduira en renard. +Un de nos grands marins, que l'Espagne dispute à la France, +Jacobsen, né à Dunkerque, l'un des ancêtres de Jean Bart, +se glorifiait du surnom de Renard de la mer. Je ne dédaignerais +pas d'être appelé de même si je n'avais conquis des +surnoms qui valent au moins autant. Tous les stratagèmes +sont permis au plus faible, tous, excepté de faire feu sous +de fausses couleurs.—Le soleil s'éteint à l'occident, notre +pavillon descend en même temps que lui, on ouvre l'œil aux +bossoirs. Venez dans ma chambre de capitaine, et laissez à +mes braves compagnons le soin de veiller.</p> + +<p>Le brig s'étant assez élevé au large, arrivait au nord pour +doubler le cap Finistère. Les ordres pour la nuit étaient +donnés à l'officier de service.</p> + +<p>—Bon quart partout! dit le capitaine; qu'au premier +signal chacun soit à son poste de combat!<span class='pagenum'><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span></p> + +<p>—Adieu, mon frère, adieu! murmurait Isabelle.</p> + +<p>Léon lui offrait le bras, la soutenait au roulis, et la conduisait +vers la dunette, disposée, depuis le jour de l'armement, +en chambre nuptiale d'un étrange caractère.</p> + +<p>Une pointe de terre venait de s'interposer entre la falaise +et le brig <i>le Lion</i>.</p> + +<p>Don Ramon, marquis de Garba y Palos, pressant enfin les +flancs de son étalon noir, reprit la route du vieux château.</p> + +<p>Et une fois dans la grande salle, s'adressant aux portraits +de son père, de sa mère et de Catalina la Péruvienne:</p> + +<p>—Êtes-vous contents de moi? demanda-t-il au milieu du +plus profond silence.</p> + +<p>Quel écho mystérieux lui répondit? Fût-ce les esprits +familiers du sombre castel? Fût-ce la voix de sa conscience? +On ne sait.</p> + +<p>Mais des paroles bénies le ravirent comme en extase, et la +nuit entière s'écoula pour lui dans la joie suprême d'un +grand devoir accompli.<span class='pagenum'><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span></p> + + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h2> + +<h3>LA CHAMBRE NUPTIALE.</h3> + + +<p>Le brig corsaire <i>le Lion</i>, construit et approvisionné au +Havre, par les soins du citoyen Plantier, armateur et correspondant +de Léon de Roqueforte, avait été emménagé +avec une sollicitude toute spéciale par son valeureux capitaine.</p> + +<p>Ses officiers et matelots remarquérent, dès leur embarquement, +que la dunette, plus haute qu'aucune autre, occupait +près du double de l'emplacement réservé d'ordinaire à +cette élévation,—qu'on supprime parfois, et qui le plus +souvent ne couvre que quelques pieds du pont en arrière de +la roue du gouvernail.</p> + +<p>—Paraît que notre capitaine tient à être bien logé! +dirent les corsaires.</p> + +<p>Mais le capitaine ne se logea point dans la dunette, ce qui +donna lieu aux plus étranges suppositions. Il s'était réservé, +à l'extrême arrière de l'entrepont, une très petite cellule +communiquant, il est vrai, par un panneau avec la chambre +mystérieuse, où personne, si ce n'est Taillevent, n'avait +encore pénétré.</p> + +<p>L'indiscret Camuset, s'étant avisé de demander ce qu'il y +avait dans la dunette, reçut, pour toute réponse, une taloche +tellement magistrale, que les anciens eux-mêmes se gardèrent +de questionner le maître d'équipage.</p> + +<p>Garantie contre les regards curieux par des cloisons ou<span class='pagenum'><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span> +des vitraux dépolis, les sabords fermés par des mantelets à +jour derrière lesquels se croisaient d'épais rideaux, la dunette +dont les gens du bord ignoraient le contenu, fournit aux +bavards un thème inépuisable de contes ultra-fantastiques.—Les +moins superstitieux admettaient que Sans-Peur en +faisait son arsenal particulier, rempli d'armes inconnues et +d'artifices diaboliques au moyen desquels il se rirait d'une +escadre entière.</p> + +<p>Le matin, au moment du branle-bas de combat, force fut +pourtant d'ouvrir la dunette pour faire usage des quatre +canons qu'elle contenait. Taillevent et le capitaine en +avaient, pendant la nuit, retiré plusieurs coffres qu'on +logea provisoirement dans des recoins de la cale: mais +ce déménagement ne pouvait être que partiel. Aussi les +canonniers, en démarrant leurs canons, furent-ils bien surpris +de voir, à l'arrière, au-dessus de la tête du gouvernail, +un magnifique lit suspendu à double suspension, des +meubles, des tentures, des tapis d'une élégance exquise et +d'une richesse inusitée.</p> + +<p>Les quatre canons et leurs ustensiles participaient du +luxe de l'appartement. Les affûts étaient en bois d'ébène +incrusté d'ivoire, les roues en gayac poli, les pièces en +bronze sculpté, les bragues et autres cordages nécessaires +à la manœuvre en fil d'une admirable blancheur, les caisses +des poulies en acajou femelle massif, les couvre-lumière en +argent relevé en bosses. Les refouloirs, écouvillons, boutefeux, +pinces, anspects, seaux, bailles et fanaux de combat, +les énormes crocs, anneaux et pilons qui servent à l'amarrage +des bouches à feu, devaient à l'art ou à la matière une +physionomie qui les empêchait de déparer la chambre nuptiale.—On +peut même dire qu'ils l'embellissaient.</p> + +<p>L'ameublement de ce boudoir marin fut singulièrement +mis en désordre pendant le combat; mais dès que l'action +fut terminée, tout fut rapidement rétabli en l'état primitif.</p> + +<p>Les bavards n'eurent pas beau jeu cette fois; il y avait à +bord trop d'ouvrage; on mettait les prisonniers aux fers,<span class='pagenum'><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span> +on bouchait les voies d'eau, on lavait les ponts tachés de +sang et de poudre, on réparait les manœuvres courantes, +on rétablissait les cloisons, et l'on jouait serré contre la +fraîche brise, la mer houleuse et les brisants de la passe.</p> + +<p>En apercevant Isabelle au sommet de la falaise, les moins +malicieux devinèrent:</p> + +<p>—La dunette, parbleu, c'était la chambre de madame!...</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Léon ouvrit la porte donnant sur le pont; la main de l'intrépide +amazone tremblait dans sa main:</p> + +<p>—Voici votre appartement, madame, dit le corsaire souriant +à son trouble, puissiez-vous le trouver digne de +vous.</p> + +<p>Liména venait d'allumer les candélabres qui se balançaient +au roulis et illuminaient l'intérieur de la dunette. La +jeune fille attendait sa maîtresse.</p> + +<p>—C'est une merveille, mon ami! dit Isabelle rassurée +par la présence de sa camériste. Quel luxe attentif! quelle +délicatesse ingénieuse! Vous avez su rassembler dans ce +petit palais de fée tout ce que peut désirer une jeune femme.—Dieu! +s'écria-t-elle en se retournant, les portraits de +mon père et de ma mère, ici!...</p> + +<p>—Ces portraits ont été copiés au Pérou sur les originaux +que possède le cacique Andrès.</p> + +<p>—Je regrettais les images chéries de mes parents; vous +avez voulu, noble ami, qu'aucun regret ne pût troubler mon +bonheur!</p> + +<p>—Cher ange, dit Léon, un capitaine vigilant a toujours +quelque ronde à faire, quelques ordres à donner. Liména va +vous servir; ensuite elle descendra dans sa chambrette +située au-dessous de notre appartement. Permettez-vous que +je revienne bientôt!...</p> + +<p>Isabelle baissa les yeux en balbutiant un consentement +timide; Léon, dont le cœur battait, sut être mari et capitaine +sans trahir aucune de ses émotions, sans négliger le +moindre de ses devoirs. Le sang-froid devant le péril est<span class='pagenum'><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span> +moins admirable peut-être que le calme devant le bonheur. +Léon, nature forte, voulut se vaincre. Il agit avec le même +ordre, la même attention, la même activité méthodique qu'à +l'heure la plus indifférente de sa vie d'officier de mer. Ses +subalternes, harassés de fatigue par une journée de dangers, +de travaux et de plaisirs non interrompus, attendaient +peut-être, pour se relâcher, l'instant où il se retirerait +auprès de sa jeune compagne. Il jugea nécessaire de se +montrer plus vigilant que jamais.</p> + +<p>Quand il reparut sur le pont, un murmure d'étonnement +parcourut les groupes des gens de quart.</p> + +<p>Il examina la voilure et donna quelques ordres au lieutenant +de service; puis il passa sur l'avant, interrogea l'horizon +qu'argentait la lune à son lever, chercha dans le +lointain la frégate ennemie, et ne découvrant rien, il encouragea +ses vigies du bossoir à faire bonne veille:</p> + +<p>—Point de cris; si vous apercevez une voile, qu'on +m'avertisse sans bruit.</p> + +<p>—Suffit, capitaine, on coulera doucettement la chose +dans le pertuis de l'oreille au lieutenant.</p> + +<p>Après avoir pris ses mesures pour que la quiétude d'Isabelle +ne pût être troublée, il se rendit au poste des blessés +afin de s'assurer qu'ils étaient soignés convenablement. Il +adressa quelques encouragements paternels à ceux qui ne +dormaient pas encore. Il descendit ensuite à fond de cale, +où les soldats et matelots anglais prisonniers étaient aux +fers sous la surveillance de quelques factionnaires. Un +silence profond y régnait.</p> + +<p>Liména caquetait avec un entrain folâtre.</p> + +<p>—Heureusement, chère maîtresse, disait-elle, nous +sommes amarinées par nos grands voyages. Nous avons le +pied marin; voyez comme je vais et viens malgré ce roulis. +Et nous ne craignons plus le mal de mer, comme voici deux +ans passés, en partant du Callao. Ah! l'on est vaillante quand +on a doublé le cap Horn en plein hiver, au mois de juillet. +Quand je disais aux gens de Garba que j'ai toujours vu<span class='pagenum'><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span> +l'hiver en été avant de venir en Espagne, ils me traitaient +de menteuse ou de folle.</p> + +<p>—Menteuse, ils avaient tort; mais folle...</p> + +<p>—Laissez-moi dire, belle petite chère dame, car vous +voici dame et <i>lionne</i> de la mer, encore; vous souvenez-vous +de mon rêve du mois passé? Je vous peignais, comme ce +soir, et vos cheveux prenaient la couleur fauve...</p> + +<p>—Si je suis lionne, tu peux te vanter d'être une fameuse +pie.<span class='pagenum'><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IX" id="IX"></a>IX</h2> + +<h3>MAITRE TAILLEVENT.</h3> + + +<p>En remontant de la cale dans l'entrepont, Léon vit Taillevent +endormi tout habillé et tout armé dans un hamac +pendu à côté du panneau des prisonniers de guerre.</p> + +<p>Le maître avait pourtant à l'extrême avant un petit réduit +particulier, appelé, selon l'usage, <i>la fosse au lions</i>; mais il +avait trouvé sage d'être plus près, en cas d'accident, du +lieu le plus dangereux du navire.</p> + +<p>—Brave et loyal serviteur, pensa Léon, il fait toujours +plus que son devoir.</p> + +<p>La tête du maître était à moitié hors de son hamac; il +écoutait d'instinct, ou pour mieux dire l'oreille était encore +éveillée tandis que le corps reposait. Évidemment, il serait +debout au moindre bruit suspect.</p> + +<p>—Il dort maintenant, il dort à la hâte et d'un sommeil +léger, parce qu'il sait bien que je ne puis être endormi. +Encore suis-je bien sûr que dix hommes pour un ont l'ordre +de l'éveiller avant le milieu de la nuit. Et pourquoi tout ce +zèle? Par ambition? il n'en a point; par amour du gain? il +ne tient pas à l'argent; par passion pour notre existence +aventureuse? non, il ne désirait autrefois qu'une barque de +caboteur à Port-Bail, sur la côte de Normandie, et ses goûts +n'ont pas changé. Pourquoi donc? parce qu'il partage obscurément, +depuis quinze ans bientôt, tous les dangers que +je cours. A moi les honneurs, les richesses, les dignités, les<span class='pagenum'><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span> +succès, la gloire, le bonheur; à lui les privations, les +fatigues, les soucis, et cela sans autre compensation que +l'amitié de son capitaine.</p> + +<p>Le maître, tout en dormant, dit quelques mots mal articulés; +Léon saisit seulement ceux-ci:</p> + +<p>—Sois curieux, c'est le cas, espèce de mousse!... Allons, +Camuset, ouvre l'oreille!...</p> + +<p>Léon sourit, traversa le faux-pont où dormaient les +hommes qui n'étaient pas de quart, et pénétra dans le logement +réservé à son état-major.</p> + +<p>Là, dans une étroite cabine, ouverte et gardée à vue par +un factionnaire, se trouvaient deux officiers anglais prisonniers, +un lieutenant et un master, les seuls qui eussent survécu +au combat.</p> + +<p>Léon leur demanda s'ils avaient été convenablement +traités, et s'excusa de n'avoir encore pu leur permettre de +monter sur le pont.</p> + +<p>Le lieutenant parut touché de la courtoisie du capitaine +français. Il répondit en faisant allusion à son mariage, avec +une simplicité d'autant plus agréable au corsaire que celui-ci +l'avait remarqué comme un brave pendant l'action du matin.</p> + +<p>Quant au master, il dit sèchement que des officiers +devraient toujours être laissés libres sur parole.</p> + +<p>—Monsieur, je n'aime pas les leçons, interrompit Léon +avec vivacité.</p> + +<p>—Et moi, monsieur, répliqua le master d'un ton insolent, +j'aime à en donner à mes ennemis.</p> + +<p>Depuis quelques instants, un bruit sourd de ferrailles se +faisait entendre à fond de cale. Le master le prit sans doute +pour un signal, car il bondit hors de sa cabine, arracha +brusquement un pistolet au factionnaire, et fit feu sur Léon +de Roqueforte.</p> + +<p>Les cris: «Trahison! révolte! aux armes!» retentissaient +de toutes parts.</p> + +<p>Isabelle, échevelée, se précipitait hors de la dunette; +Liména, tremblante, essayait de la retenir.<span class='pagenum'><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span></p> + +<p>Sautant hors de son hamac, maître Taillevent sabrait déjà +les révoltés tout en criant:</p> + +<p>—Ah! brigand de Camuset! tu as mangé la consigne!... +tu n'as pas été assez curieux!</p> + +<p>—Pardonnerez, maître, dit le novice qui se dressait à +côté de lui, je sais tout!...</p> + +<p>Les fanaux étaient éteints dans le faux-pont; à la faveur +de l'obscurité, les Anglais essayaient de monter sur le +gaillard d'avant, mais rencontraient une résistance singulièrement +énergique.</p> + +<p>Camuset, pour sa part, s'en donnait d'estoc et de taille.</p> + +<p>—Tu sais tout, sauvage de Landerneau, il est bien +temps!</p> + +<p>—Mais c'est moi qui ai fait la chose...</p> + +<p>—Quelle chose, donc?</p> + +<p>—Leur révolte, maître...</p> + +<p>—La belle besogne!... Tais-toi, innocent, et tapons +dessus!</p> + +<p>Camuset, on le sait déjà, tapait en conscience, secondant +ainsi de son mieux le brave Taillevent.</p> + +<p>—Courage! courage, enfants! criait en anglais le plus +enragé des prisonniers de guerre; voici la frégate espagnole!... +Leur capitaine est mort!... En avant!... Hourra!</p> + +<p>Les Anglais, armés de leurs fers, de boulets de canon +trouvés dans la cale et de quelques armes blanches enlevées +aux matelots endormis, dirigeaient tous leurs efforts +sur les deux panneaux de l'avant.<span class='pagenum'><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="X" id="X"></a>X</h2> + +<h3>DROITS DES PRISONNIERS.</h3> + + +<p>L'état-major du corsaire <i>le Lion</i> était fort nombreux pour +un état-major de brig du commerce.</p> + +<p>Un corsaire, étant armé par des particuliers, ne fait point +partie de la marine militaire;—tout belliqueux qu'il est, il +il se trouve donc rangé dans la catégorie des bâtiments +marchands;—aussi les corsaires s'intitulent-ils en riant: +<i>Marchands de boulets</i>.</p> + +<p>A bord se trouvaient six capitaines de prise, embarqués +en supplément, outre le premier lieutenant ou second, le +lieutenant, le sous-lieutenant, et quatre pilotins susceptibles +de faire fonctions d'officiers.</p> + +<p>Les pilotins, sur les navires de guerre, ne sont que des +mousses attachés au service de la timonerie;—les pilotins +du commerce sont des jeunes gens destinés à devenir +lieutenants, et, plus tard, capitaines dans la marine marchande. +Les quatre pilotins du <i>Lion</i> couchaient dans des +hamacs suspendus au milieu du carré ou chambre du brig;—les +domiciles des officiers et du chirurgien donnaient +sur la même pièce, très long boyau partagé en deux par +l'escalier d'arrière, et qui se prolongeait jusqu'à la +chambrette échue en partage maintenant à la soubrette +Liména.</p> + +<p>Au bruit du coup de pistolet tiré sur le capitaine, toutes +les portes s'ouvrirent;—les deux pilotins qui n'étaient pas<span class='pagenum'><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span> +de quart se jetaient bas de leurs hamacs;—déjà justice +était faite.</p> + +<p>Le matelot de faction, à qui le master avait arraché son +pistolet, avait le sabre en main. D'un coup de manchette, +il abaissa l'arme et le poignet du prisonnier; la balle se +perdit dans le bordage. D'un coup de pointe, il l'étendit +mort à ses pieds, en disant:</p> + +<p>—Pardon, excuse, capitaine; si ce bruit a réveillé madame, +il n'y a pas de ma faute.</p> + +<p>Sans-Peur tenait en joue le lieutenant anglais, que dans +leur fureur les officiers et pilotins menaçaient aussi de leurs +armes.</p> + +<p>Roboam Owen, le prisonnier, demeura impassible.</p> + +<p>—Par ma foi, monsieur, lui dit Sans-Peur en langue +anglaise, vous êtes un homme comme je les aime.</p> + +<p>Avec un sourire triste et fier, le lieutenant anglais répondit +en français:</p> + +<p>—Si mon pauvre camarade avait voulu me croire, il n'aurait +pas tenté de se révolter sans chance de réussite.</p> + +<p>—C'est bien cela, monsieur! reprit le capitaine. Des prisonniers +de guerre ont toujours le droit de s'insurger pour +redevenir libres; mais la question est de ne pas manquer +son coup. Venez donc inviter vos malheureux compagnons +à ne pas se faire égorger jusqu'au dernier.</p> + +<p>D'un geste impérieux, Léon avait montré le faux-pont à +ses officiers qui s'y précipitaient. Puis, il monta sur le gaillard +d'arrière, emmenant avec lui le lieutenant Roboam +Owen.</p> + +<p>Isabelle, à leur vue, poussa un cri de joie, voulut courir +vers son époux, mais tomba défaillante entre les bras de +Liména, que Léon seconda aussitôt.</p> + +<p>Alors, pressant Isabelle contre son cœur:</p> + +<p>—Monsieur! hâtez-vous!... dit-il à l'officier anglais.</p> + +<p>Celui-ci se portait au bord du grand panneau, et d'une +voix éclatante:</p> + +<p>—Camarades, on vous a trompés! cria-t-il. La frégate<span class='pagenum'><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span> +espagnole n'est pas en vue, et les Français sont à leurs +postes!... Bas les armes!...</p> + +<p>—Tout le monde sur le pont! ajouta Sans-Peur le Corsaire.</p> + +<p>Puis il dit à voix basse à son premier lieutenant:</p> + +<p>—L'appel général!... Les prisonniers aux fers sur le +pont, au pied du mât de misaine!... Les cadavres à la mer!... +et ensuite, à coucher qui n'est pas de quart!...</p> + +<p>—Mais l'officier anglais?</p> + +<p>—Libre sur parole tant qu'il n'y aura pas d'ennemi en +vue, ou aux arrêts forcés, à son choix.</p> + +<p>—Je vous donne ma parole, capitaine, dit Roboam Owen +en bon français, et mille grâces!</p> + +<p>—Très bien!... Bonne nuit, messieurs!...</p> + +<p>A ces mots prononcés d'une voix ferme et douce, Léon +emporta Isabelle dans la dunette dont la porte se referma. +Comme une mère met son enfant dans un berceau, il déposa +la jeune femme encore palpitante sur la couchette à roulis, +et congédia Liména, qui descendit dans sa cellule par +l'escalier intérieur.</p> + +<p>—J'étais à genoux, murmura Isabelle; je faisais ma prière +du soir pour vous, mon ami, quand ce bruit affreux...</p> + +<p>—Oubliez cela, interrompit Léon, mais laissez-moi me +rappeler que mon bon ange priait pour moi!...</p> + +<p>Les candélabres étaient éteints; la chambre nuptiale n'était +éclairée que par la lampe de la boussole appendue au-dessus +du chevet des nouveaux mariés.—Léon accrocha sa ceinture +de corsaire à l'affût d'un canon voisin.</p> + +<p>La mer bruissait en se brisant contre le gouvernail dont +la barre gémissait sous ses pieds. La brise sifflait dans la +voilure et le gréement. Mâts, vergues, échelles, cloisons +craquaient aux balancements du roulis. Sur le pont, on +entendait achever l'appel général.<span class='pagenum'><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XI" id="XI"></a>XI</h2> + +<h3>LES OREILLES DE CAMUSET.</h3> + + +<p>L'appel fini, l'oreille du novice Camuset se trouva comme +par enchantement entre un pouce et un index inflexibles:</p> + +<p>—Aïe! aïe! maître, pardonnerez! balbutia le pauvre garçon.</p> + +<p>—Chut! fit Taillevent en serrant plus fort.</p> + +<p>Quand il eut descendu l'escalier du grand panneau où +tout à l'heure on se battait avec furie, traversé le faux-pont +encore désert, ouvert et refermé la porte de sa <i>fosse aux +lions</i>, le maître d'équipage lâcha enfin la malheureuse oreille +plus rouge qu'un coquelicot de juin.</p> + +<p>—Explique-toi, ver de cambuse, mais parle bas!... dit-il +en s'asseyant sur un rouleau de cordages. Si tes raisons sont +bonnes, tu en seras peut-être quitte pour passer le restant +de la nuit au bout de la grande vergue...</p> + +<p>—Si elles sont bonnes? répéta le novice consterné; que +ferez-vous donc, mon Dieu, si vous les trouvez mauvaises?</p> + +<p>—Toujours trop curieux! fit le terrible maître en grinçant +des dents comme un cannibale de la Nouvelle-Zélande.</p> + +<p>A la vue de cet éblouissant râtelier, le novice se souvint +qu'au dire du gaillard d'avant le maître avait fraternisé +avec bon nombre de peuplades chez lesquelles les oreilles +passent pour le mets le plus délicat.</p> + +<p>—Commençons par le commencement, reprit Taillevent +toujours en sourdine; ce soir, après le branle-bas de couchage, +qu'est-ce que je t'ai dit?<span class='pagenum'><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span></p> + +<p>—Vous m'avez dit tout doucettement: «Mon petit +Camuset, c'est le cas d'être curieux!...» Et là, sans mentir, +cette parole-là m'a étonné pis qu'un miracle.</p> + +<p>—N'embardons pas, mousse de malheur!</p> + +<p>—Pardonnerez, maître, vous m'avez dit de plus: «Mon +garçon, tu entends nativement l'anglais, naturellement et +particulièrement, personnellement?—Oui, maître, vu que +maître Camuset mon père s'étant fait contrebandier sur +la côte de Normandie...»</p> + +<p>—Connu, après?</p> + +<p>—Après donc, maître, vous me montrez ce trou noir qui +est pour le présent derrière vous, et vous me dites: «Glisse-toi +là dedans comme un serpent, sans bruit, et arrive jusqu'à +l'endroit où les prisonniers sont aux fers; écoute, regarde, +veille au grain, et s'ils font, par malheur, quelque mauvaise +invention, viens en double me réveiller dans mon hamac, +premier croc de tribord ras le grand panneau.»</p> + +<p>—Eh bien! enfant damné de la colique, pourquoi ne +m'as-tu pas réveillé?... mais réponds-donc, ou je te +mange!...</p> + +<p>—Pardonnerez, maître!... Je m'affale à la muette par +votre scélérat de trou, je tombe dans la soute aux voiles +quasi étouffé, je décroche la fermeture sans faire plus de +bruit qu'une mouche; me voilà dans la cale à eau, je m'y +reconnais. Je rampe sur les boulets, je me hale à plat +ventre entre les barriques, d'une vitesse à faire quatorze +lieues en quinze jours. J'arrive sur la fin proche le grand +câble, et je reste là sans bouger pieds ni pattes pis qu'un +lézard empaillé.</p> + +<p>—Ça n'est pas trop mal, navigue toujours!</p> + +<p>—Nos factionnaires, maître, en avaient assez de la +journée de tremblement, de noces et de tra la la d'aujourd'hui, +qui donc est déjà hier, vu que...</p> + +<p>Un grognement magistral coupa court à la digression.</p> + +<p>—Il y avait en faction sous le fanal devant le grand<span class='pagenum'><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span> +câble, ce pauvre Farlipon, une manière d'endormi qui se +frottait les yeux et bâillait...</p> + +<p>—Il peut dormir à son aise, maintenant! dit le maître +d'un ton farouche.</p> + +<p>Camuset en frissonna, car l'infortuné factionnaire avait +été la première victime de la révolte, si bien qu'on venait +de jeter son corps à la mer pendant l'appel général.</p> + +<p>—Un des Anglais, un maigre, pâle, rouge de crin, mauvaise +figure, que je connais particulièrement de nom et de +surnom pour des motifs particuliers...</p> + +<p>—Son nom, langue de jacasse?</p> + +<p>—Pottle Trichenpot, sans vous commander, maître...</p> + +<p>—Après, failli chien, après?</p> + +<p>—Ce Pottle donc se lève en douceur sur le coude, voit +le Farlipon qui roupille et commence à bavarder avec son +voisin, si bas, si bas, que j'avais grand mal à l'entendre. Ils +se disaient en se disant, qu'il dit, un tas d'histoires qu'un +autre que moi, maître Taillevent, pas même vous, sans vous +offenser, n'y aurait compris goutte, par la raison particulière +qu'il fallait savoir ce que je savais, à seule fin +d'avoir la finesse de deviner ce qui s'appelle particulièrement +leurs inventions...</p> + +<p>Crispé par cet amphigouri, le maître d'équipage lança +comme un grappin sa main gauche sur l'oreille la moins +rouge de Camuset, et le poing droit fermé:</p> + +<p>—Navigue droit, sans embardées, marsouin! ou je...</p> + +<p>—Dame, maître, mangez-moi, là!... et que ça finisse!... +Je raconte comme je peux, et faut m'écouter si vous voulez +savoir.</p> + +<p>—Si ton plan est de filer la chose en longueur, tu n'y +gagneras rien. Autant de palabres de trop, autant d'heures +en plus au bout de la grande vergue!</p> + +<p>Le maître lâcha l'oreille devenue cramoisie, et montrant +un mince cordage:</p> + +<p>—Tu as raison, gringalet de mauvais temps! pour savoir, +faut écouter, je t'écoute. Je n'ouvrirai plus le bec; mais<span class='pagenum'><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span> +toutes fois et quantes tu dériveras, je fais un nœud sur cette +ligne. Autant de nœuds, autant d'heures que tu passeras à +reverdir, tu sais où. C'est clair! Saille de l'avant à ton idée.</p> + +<p>Camuset remonta au déluge.</p> + +<p>—Arrivé au mouillage, l'état-major au met à déjeuner, +comme de juste...</p> + +<p>Taillevent fit un premier nœud pour cette parenthèse +inutilisable<a name="FNanchor_NT1_12" id="FNanchor_NT1_12"></a><a href="#Footnote_NT1_12" class="fnanchor">[NT1-2]</a>.</p> + +<p>—Mais ce n'est pas juste, ce nœud-là!</p> + +<p>Un deuxième nœud suivit le premier. Camuset soupira et +reprit:</p> + +<p>—Notre second me dit de porter un beau poulet rôti aux +officiers anglais prisonniers, et sur la fin, le master, celui +qui est mort...</p> + +<p>Troisième nœud, deuxième soupir.</p> + +<p>— ... demande permission d'envoyer les restes à son +domestique à lui, qu'il dit, dit-il, qui est malade. C'est donc +moi, sans vous offenser, qui ai reçu ordre de notre second +de servir à ce brigand de Pottle la carcasse où il a trouvé +le ressort de la montre du master avec un billet rapport à +l'heure de la révolte. Ils avaient déjà scié tous les cadenas +des fers, quand j'écoutais par votre ordre.</p> + +<p>Le maître fronçait les sourcils sans rompre le silence.</p> + +<p>—Notre second, pensait-il, a fait une boulette gros +calibre, et pour un fils de contrebandier, ce novice-là ne +vaut pas un gabelou de deux liards.</p> + +<p>—Ah! bâtard que je suis, que je me dis en moi-même, +poursuivit le novice, je n'ai pas fouillé la carcasse de la +bigaille; je vas être cause d'un malheur. Le papier, bien +sur, parle d'un signal pour s'entendre avec leurs officiers; +et ils espèrent apparemment que la frégate espagnole soit à +nous appuyer la chasse; allons réveiller maître Taillevent.</p> + +<p>Maître Taillevent, avec une admirable équité, défit l'un +des nœuds, comme pour récompenser Camuset de ses +louables intentions. Le novice respira, et avec moins d'inquiétude:<span class='pagenum'><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span></p> + +<p>—Le tonnerre de chien, dit-il, c'est que, pour mieux +entendre, j'étais quasiment au milieu des Anglais, et que le +genou de Pottle portait sur le pan de ma vareuse. Si je +bouge, il le sent; il se retourne; on m'étrangle net, et je ne +pourrai plus prévenir maître Taillevent.</p> + +<p>Un autre nœud fut défait.</p> + +<p>Camuset, encouragé par cette approbation tacite, expliqua +comment il avait adroitement coupé sa propre vareuse avec +son couteau déjà ouvert à tout événement. Mais cette opération +fut aussi longue que difficile. Les prisonniers, faisant +semblant de ronfler, s'agitaient sourdement; Pottle tapait à +intervalles égaux sur une barrique vide. Ce signal, que le +master attendait, avait pour objet de l'informer que tous les +crampons des fers étaient sciés, et qu'au moment favorable +on s'insurgerait en masse.</p> + +<p>Bien que le master eût écrit son billet fort avant l'arrivée +à bord de don Ramon et sans qu'il fût encore question de la +frégate espagnole, le moment favorable était parfaitement +désigné par ces mots:</p> + +<p>«Quand les corsaires, accablés de fatigue par les excès +qu'ils ne manqueront pas de faire dès l'arrivée au mouillage, +seront assoupis, profiter de la première occasion qui pourrait +coïncider avec leur état d'abattement.</p> + +<p>«Désigner d'avance six hommes qui se glisseront un à un +dans l'entre-pont pour y éteindre les fanaux, pour s'emparer +d'armes qu'ils jetteront à leurs camarades, et pour nous +rejoindre vivement, le lieutenant Owen et moi, dans le +carré.</p> + +<p>«Guetter continuellement les factionnaires, les surprendre, +les tuer et les désarmer sans bruit. Puis, faire +irruption par les deux panneaux à la fois. S'emparer à l'arrière +de la roue du gouvernail et masquer les voiles; à +l'avant, se saisir de la mèche à feu et de la pièce à pivot.»</p> + +<p>Tout cela était fort bien combiné. La nouvelle du mariage +du capitaine, le discours de don Ramon, et la certitude +qu'une frégate espagnole était à la recherche du corsaire,<span class='pagenum'><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span> +exaltèrent les espérances des prisonniers, très nombreux et +vaillamment déterminés à prendre leur revanche.</p> + +<p>Camuset, muni des instructions de maître Taillevent, fit +de son mieux en apprenti corsaire plein de bonne volonté. +Libre enfin de ses mouvements, il se rapprocha du factionnaire +Farlipon et lui donna un coup de poing dans les +mollets.</p> + +<p>Par malheur, Farlipon qui rêvait se réveilla en criant:</p> + +<p>—La frégate espagnole!</p> + +<p>Ce cri, diversement interprété par les prisonniers impatients, +fit éclater la révolte. La rumeur fut soudaine. Le +master l'entendit, et jouant quitte ou double, périt comme +on l'a vu.</p> + +<p>Le novice Camuset n'eut que le temps de se rejeter dans +la soute aux voiles et de regrimper par le trou noir; mais il +fit une diligence telle, que maître Taillevent, satisfait, laissa +tomber le bout de ligne en disant:</p> + +<p>—Mais Pottle... as-tu revu ton Pottle?</p> + +<p>—Non, maître, puisque vous m'avez pris par l'oreille +pendant qu'on mettait les Anglais aux fers sur le pont.</p> + +<p>—Bon! es-tu sûr que ce Pottle n'est pas mort?</p> + +<p>—Bien sûr, puisque le lieutenant Owen et notre second +effaçaient sur le rôle un nom chaque fois qu'on jetait un +corps à la mer.</p> + +<p>—Mais alors, tu as dû entendre appeler Pottle? Il a dû +répondre: Présent.</p> + +<p>—Je n'ai rien entendu; on l'a passé.</p> + +<p>—Prends-moi ce fanal, et montons sur le pont, que je +fasse la connaissance de cette peste-là!...</p> + +<p>Pottle Trichenpot ne se trouva point parmi les prisonniers +aux fers sur le pont.</p> + +<p>—Tonnerre d'enfer! cria Taillevent d'une voix menaçante, +il y a encore quelque trahison sous roche. Il ne faut +pas beaucoup de coquins pour mettre le feu à bord d'un +navire! Camuset, Camuset, retrouve-moi ton Pottle, ou tu +n'es pas blanc!<span class='pagenum'><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span></p> + +<p>Le novice s'était cru à l'abri des fureurs du maître. +Hélas! à ces mots: «Tu n'es pas blanc!» il se rappela que +les requins passent pour trouver la chair des nègres plus +savoureuse que celle des hommes de race blanche; mentalement, +il décerna l'épithète de requin au menaçant maître +d'équipage. Mais presque aussitôt, avec un accent de joie:</p> + +<p>—Pottle!... Il ne peut être qu'à la fosse aux lions!</p> + +<p>—Chez moi?</p> + +<p>—Chez vous, maître!</p> + +<p>—Il y a une lampe allumée, gare au feu! courons!</p> + +<p>Taillevent et quelques matelots couraient à la chambre du +maître d'équipage, mais Camuset, se jetant dans la cale, +reprit pour la troisième fois le chemin du trou noir.</p> + +<p>Il avait deviné qu'au moment de la bagarre Pottle devait +être caché dans la soute aux voiles, demeurée ouverte. De là, +il avait dû entendre tout ce qui s'était passé entre le maître +et lui; ensuite, il devait être monté dans la fosse aux lions.</p> + +<p>Pour lui couper la retraite, Camuset se précipita dans la soute.</p> + +<p>Quand Taillevent rouvrit sa porte, Pottle se replongea +dans le trou. Un vacarme horrible s'y fit entendre sur le +champ, car Camuset lui livrait bataille au milieu d'une +obscurité profonde.</p> + +<p>Un prompt secours fut porté au novice, qui s'écria tout +d'abord:</p> + +<p>—Il avait allumé une mèche... ça sent le roussi dans la +soute!...</p> + +<p>—Que personne ne crie au feu! dit le maître.</p> + +<p>Et laissant Pottle entre les mains de ses matelots, il alla +inspecter la soute aux voiles. La mèche y brûlait et avait +même attaqué quelques chiffons. Un seau d'eau suffit pour +éteindre l'incendie.</p> + +<p>—Il n'aurait plus manqué que le feu pour la nuit de +noces de mon capitaine! Assez de misères comme ça.—Toi, +Camuset, tu peux aller te coucher, je t'exempte de quart.</p> + +<p>—Pardonnerez, maître, pardonnerez, murmura le novice +abasourdi d'une telle faveur, c'est-il pour de bon?<span class='pagenum'><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span></p> + +<p>Taillevent, qui ne riait guère, se prit à rire bruyamment. +Il tenait, d'ailleurs, par la cravate le blême Trichenpot, +qu'il traîna sur le pont, tandis que les matelots,—avec une +brutalité dont on pouvait bien les absoudre,—lui distribuaient +par derrière les horions les moins respectueux.</p> + +<p>—Oh! <i>shoking!</i> le fond du haut-de-chausse céda, et les +incivils corsaires continuaient avec leurs souliers ferrés.—Pottle +hurlait, mais il ne hurla pas longtemps, attendu que +Taillevent le bâillonna pour qu'il ne troublât point le sommeil +des nouveaux époux.</p> + +<p>L'heureux Camuset se coucha en bénissant sa bonne +étoile, mais tout habillé, selon la consigne; Pottle, au contraire, +ne se coucha point, mais fut déshabillé jusqu'à la +ceinture, d'après les ordres de Taillevent, qui le fit attacher +par les quatre membres à l'échelle des haubans de misaine.</p> + +<p>La brise était fraîche, le froid très vif, le pauvre garçon +courait grand risque d'attraper un mauvais rhume. Un fouet +à douze branches était pendu à son cou en attendant le jour.</p> + +<p>Deux heures du matin sonnaient à la cloche du bord.</p> + +<p>A cette époque, sur les navires corsaires et même sur les +bâtiments de l'État, les corrections corporelles à coups de +corde pouvaient être infligées sur l'ordre d'un simple officier; +mais, à bord du <i>Lion</i>, le capitaine avait expressément +défendu qu'il en fût ainsi. Les sévères mesures provisoires +prises par le maître furent donc approuvées par le +lieutenant de quart qui veillait sur la dunette, tandis qu'à +l'avant les gens de bossoir ouvraient l'œil avec une extrême +vigilance.</p> + +<p>Maître Taillevent, parfaitement tranquillisé, non sans +peine, se retira enfin dans sa fosse aux lions, en attendant +le quart du jour qui commence à quatre heures et se prolonge +jusqu'à huit.</p> + +<p>—La grosse affaire, maintenant, pensait-il en s'endormant, +c'est la frégate espagnole. Tout autre que mon capitaine +aurait le cap au large; lui, point. Il court au nord +longeant la terre, mais il a son plan, ça le regarde<span class='pagenum'><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span>...</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XII" id="XII"></a>XII</h2> + +<h3>STRATAGÈMES ET RUSES DE GUERRE.</h3> + + +<p>A bord, les plus hardis trouvaient au moins fort dangereuse +la route suivie par <i>le Lion</i>.</p> + +<p>Le lieutenant Roboam Owen, laissé libre sur parole, en fit +la remarque, et le dit même à l'officier de quart.</p> + +<p>—Notre capitaine ne se conduit jamais comme les autres: +au lieu de prendre à l'avance des détours pour éviter le +danger, il court droit dessus et prétend que c'est le vrai +moyen d'y échapper.</p> + +<p>—Oh! oh! cette opinion a du bon: votre capitaine sait +que la fortune déjoue à plaisir les combinaisons timides.</p> + +<p>—Il doit à son audace incroyable le surnom de Sans-Peur. +Pendant qu'on nous armait ce brig-ci au Havre, nous +croisions dans la Manche avec une goëlette de six canons. +Il ne déviait pas de sa route pour la rencontre d'un vaisseau +de ligne. Tantôt il déguisait le navire sous des masques +en hissant pavillon étranger; tantôt il se bornait à ralentir +sa vitesse de manière à laisser passer l'ennemi en vue, et +sa confiance détournait les soupçons; quelquefois il courait +droit dessus, le hélait en anglais, lui donnait de fausses indications, +et poursuivait son chemin, tandis que le croiseur, +trompé par ses renseignements, prenait une autre route.</p> + +<p>—Votre capitaine, je m'en suis aperçu, parle l'anglais +avec une rare pureté. Cependant, il risquait bien gros en +osant mentir à des navires de guerre.<span class='pagenum'><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span></p> + +<p>—Un jour, reprit l'officier de quart, nous chassions deux +bâtiments marchands séparés de leur convoi par quelque +accident de mer. Tout à coup, à l'arrière, on signale une +frégate. Le capitaine, qui la reconnaît pour anglaise, +calcule qu'elle n'a pu encore voir les deux bâtiments +chassés. Nous changeons de route cap pour cap, nous nous +chargeons de toile à tout rompre, nous approchons à +portée de voix. Pour ma part, je traitais notre capitaine +d'écervelé; je m'attendais à être pris sans miséricorde; +mais lui, avec une adresse surprenante, donne à la frégate +le signalement des deux navires, dit les avoir rencontrés en +détresse sous le vent, prétexte une mission pressée qui l'a +contraint à ne pas les secourir, supplie le commandant de +ne point manquer à ce devoir d'humanité, salue et reprend +chasse. La frégate aussitôt gouverne dans l'aire de vent +indiquée. Elle nous laisse ainsi le champ libre, nous rejoignons +nos deux gros marchands, nous les amarinons, et ils +ont été pour nous de très bonne prise.</p> + +<p>—Si votre capitaine joua d'audace, les pauvres diables +jouèrent de malheur.</p> + +<p>—Un autre jour, reprit l'officier, un convoi escorté par +une grande corvette se montre à l'horizon; nous mettons nos +masques, nous nous rangeons dans les eaux de la corvette, et +pendant une journée entière nous naviguons à petite portée +de son canon. Elle nous prend pour un Anglais qui se joint +au convoi. Tout à coup, vers le coucher du soleil, nous +virons de bord et coupons la route aux derniers navires. La +corvette, où l'on n'a rien compris à notre manœuvre, ne +vire sur nous qu'au bout d'un instant; elle nous canonne +sans nous atteindre, et bientôt s'arrête prise par le calme +plat.</p> + +<p>—Vous ne m'apprenez rien, interrompit Roboam Owen, +j'étais troisième lieutenant sur ce navire. Nous vous vîmes +piller un trois-mâts, couler un transport, et mettre le cap +sur les côtes de France. Sans le calme, pourtant, que seriez-vous +devenus?<span class='pagenum'><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span></p> + +<p>—Notre capitaine nous dit qu'il était sûr que le vent +tomberait pour la tête de la colonne, et durerait assez du +bord contraire pour nous permettre de rallier Boulogne.</p> + +<p>—Peut-on être sûr des variations du vent?</p> + +<p>—Voilà ce que nous disions tous. Et pourtant, chaque +fois que le capitaine affirme que la brise fraîchira, mollira ou +tournera, il dit juste. Nous ne l'avons jamais trouvé en défaut.</p> + +<p>—Ceci est un don qui tient du prodige, ou plutôt de la +sagacité des sauvages qui voient des pronostics certains là +où nous n'apercevons que de vagues indices.</p> + +<p>—Notre capitaine ne se vante pas de prédire toujours à +coup sûr; souvent il doute, il hésite tout comme un autre +marin; seulement, chaque fois qu'il annonce positivement +un changement de temps, ce qu'il a dit se réalise.</p> + +<p>—Eh bien, il doit avoir beaucoup fréquenté des sauvages +navigateurs.</p> + +<p>—Ceci se pourrait.</p> + +<p>—Ignorez-vous donc l'histoire de votre capitaine?</p> + +<p>—Personne à bord ne la connaît à fond, à l'exception +d'un seul homme qui n'en parle jamais.</p> + +<p>—Dans vos ports, cependant, la curiosité a dû être +excitée par l'audacieux surnom de Sans-Peur, qui serait le +comble du ridicule s'il n'était mille fois justifié.</p> + +<p>—Les traits que je vous ai cités, plusieurs autres non +moins certains, notre combat de ce matin contre votre corvette, +notre mouillage dans les brisants, son mariage plus +téméraire encore, tout, jusqu'à la route que nous suivons, +justifie assez, ce me semble, le beau surnom de Sans-Peur.</p> + +<p>—J'ai vu par moi-même, dit Roboam Owen. Ne vous +méprenez pas, de grâce, sur la portée de ma question. +Serait-elle indiscrète?</p> + +<p>—Elle ne peut l'être, puisque je suis incapable d'y +répondre. Aucun de nous n'a de secrets à garder, et vous +avez pu vous apercevoir que le capitaine, tout en nous +laissant ignorer sa biographie, tient hautement les plus +étranges discours. A bord d'un corsaire de la République,<span class='pagenum'><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span> +dont la cale était pleine de prisonniers ennemis, et qui +traînait à sa remorque une barque de pilotes galiciens, vous +avez entendu ce qu'il a osé dire. Ces franges de <i>borla</i> royal, +ces titres nobiliaires, son pavois aristocratique et bizarre, +le pouvoir mystérieux dont il paraît disposer dans le grand +Océan, ses relations avec les indigènes du Pérou, sont pour +nous des choses nouvelles et complétement obscures. Assurément, +le passé de Sans-Peur le Corsaire a provoqué dans +nos ports des bavardages de tous genres, qui font de lui un +personnage de légende. Le faux et le vrai, le fantastique et +le réel, le vraisemblable et l'impossible se mêlent dans ce +tissu de récits contradictoires.</p> + +<p>—J'admire l'imagination des Français! dit le lieutenant +Owen en souriant.</p> + +<p>—Sans-Peur est à la fois en Europe et dans l'Inde, au +Mexique et aux terres australes. Il possède au pôle sud une +île admirable où règne la température des tropiques.</p> + +<p>L'officier anglais se prit à rire à ces mots.</p> + +<p>—Les anges, le diable, saint Martin et bien d'autres +encore sont à ses ordres. Des requins apprivoisés portent +ses dépêches à la flotte sous-marine dont il serait l'amiral.</p> + +<p>—De mieux en mieux.</p> + +<p>—On raconte tout bas que, dépositaire de grands secrets +d'État, il a reçu les confidences du roi Louis XVI. On dit que +longtemps encore après la guerre d'Amérique, il faisait la +course contre les Anglais.</p> + +<p>—Ceci serait de la piraterie, fit observer le lieutenant +Owen.</p> + +<p>—On affirme qu'il a pris part à des festins de cannibales. +L'on prétend même que, comme Nathan le Flibuste, il a été +tué plusieurs fois, et s'en porte d'autant mieux, car chaque +fois qu'il ressuscite, c'est avec dix ans de moins.</p> + +<p>—A ce compte-là, dit Roboam Owen d'un ton léger, il +n'aurait pas grand mérite à être Sans-Peur.</p> + +<p>—Mille pardons! Il devrait trembler de redevenir nourrisson +à la mamelle, puisque en trois fois, il en serait là.<span class='pagenum'><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span></p> + +<p>—En effet, il ne paraît guère avoir plus de trente ans.</p> + +<p>—Il les a d'aujourd'hui même, car notre rôle d'équipage +atteste qu'il est né au château de Roqueforte en Lorraine, +le 5 mars 1763. En dépit des contes du gaillard d'avant qui +tournent toujours dans le même cercle de fables, sa réputation +parmi les gens éclairés est intacte; parmi les officiers +de la marine marchande, elle est héroïque. Parmi nous, qui +avons l'honneur de servir sous ses ordres, il passe pour habile, +sévère, loyal et chevaleresque au point d'en être suspect.</p> + +<p>—<i>Suspect</i>? répéta Roboam Owen.</p> + +<p>—Oui, sous le rapport politique, par le temps d'agitations +révolutionnaires qui changent de fond en comble les institutions +de la France et jusqu'au caractère de ses habitants...</p> + +<p>—Et vous allez en France?</p> + +<p>—Par ma foi, je n'en sais rien!...</p> + +<p>Il était fort tard, la conversation de Roboam Owen avec +l'officier de quart ne se prolongea guère. Toutefois, le lieutenant +prisonnier eut l'occasion d'esquisser en peu de mots +sa propre biographie:</p> + +<p>Irlandais, catholique, cadet d'une famille noble, entré +tout jeune dans la marine britannique, médiocrement traité +par les officiers anglais, ses collègues, il n'avait pu se faire +nommer capitaine malgré d'excellents services de guerre +en Amérique, des travaux hydrographiques très pénibles +faits durant une campagne d'exploration autour du monde, +et plusieurs actions d'éclat récentes dont il parla sans jactance +et sans fausse modestie.</p> + +<p>—Le capitaine, qui se connaît en hommes, vous a bien +jugé du premier coup d'œil, dit à ce propos l'officier dont +le service devait, sans autres incidents, se prolonger jusqu'à +quatre heures du matin.</p> + +<p>La route donnée était le nord; <i>le Lion</i> avait sensiblement +dépassé la hauteur du cap Finistère, et se trouvait en latitude +de la Corogne, sans que <i>la Guerrera</i> eût été aperçue.</p> + +<p>Maître Taillevent, à califourchon sur la pièce à pivot, +s'était remis à interroger l'horizon.<span class='pagenum'><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span></p> + +<p>—Le capitaine a calculé juste comme d'ordinaire, ça y est. +J'avais tort, et il a encore raison; voilà! Tandis que nous +longions la côte de tout près, la frégate aura pris du tour +et couru au large dans l'ouest; nous lui passons par derrière.</p> + +<p>Le maître, en vertu de ce raisonnement, observait plus +spécialement l'arc compris entre l'ouest et le sud-ouest, ou +<i>surouâ</i>, comme disent les marins. Au petit jour, il entrevit +un point gris dans cette direction, et frappant sur l'épaule +de l'homme du bossoir:</p> + +<p>—La voilà! dit-il à voix basse. Pas de cris! c'est la consigne!...</p> + +<p>Il courut vers la dunette, dit à l'officier de quart: +«Voile dans le <i>su-surouâ</i>,» et il allait discrètement frapper +à la porte de la chambre nuptiale, quand cette porte s'ouvrit.</p> + +<p>Le capitaine, en costume de combat, la referma sans +bruit, et dit le premier:</p> + +<p>—Tu l'as vue dans le <i>su-surouâ</i>?</p> + +<p>Taillevent fit un signe affirmatif.</p> + +<p>—Loffez sur tribord! commanda Léon, loffez!</p> + +<p>L'objet de cette manœuvre était de placer une pointe de +terre entre la frégate et le brig; mais avant que <i>le Lion</i> fût +caché, <i>la Guerrera</i> mit le cap sur lui.</p> + +<p>Léon, qui l'observait à la longue-vue, prit le commandement +de la manœuvre, n'essaya plus de se dérober à la vue +du chasseur, et gouverna grand largue, de manière à doubler +le cap Ortégal.</p> + +<p>—Eh bien! quoi donc encore? demanda-t-il après la manœuvre +à maître Taillevent, qui revenait son bonnet à la main.</p> + +<p>—Capitaine, c'est à l'effet d'avoir vos ordres rapport à +un certain Pottle Trichenpot, qui prend le frais pour le quart +d'heure à l'échelle des haubans de misaine, étant l'auteur, +<i>primo</i>, du branle-bas d'hier soir, et pareillement d'une petite +invention pour nous mettre le feu dans la soute aux voiles... +Aïe! aïe! fit le maître, s'interrompant lui-même, voiles droit +à l'avant!...</p> + +<p>La situation se compliquait.<span class='pagenum'><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h2> + +<h3>TOUJOURS TROP BON!</h3> + + +<p>Les voiles entrevues droit à l'avant étaient noyées dans les +vapeurs du matin, plus épaisses aux approches de la terre +que dans la direction du large. Une sorte de mirage les faisait +paraître haut mâtées, mais cette illusion d'optique est +fréquente. On ne pouvait les compter, car elles formaient +un groupe confus.—Léon de Roqueforte laissa courir pour +y voir mieux.</p> + +<p>A l'arrière, la frégate était si loin qu'on la distinguait à +peine. Il fallait le regard perçant du maître et le coup d'œil +exercé du capitaine pour qu'il n'y eût pas de doute sur son +compte, car on n'avait aperçu d'abord que les extrémités +supérieures de ses trois mâts, fondus en un seul depuis +qu'elle appuyait la chasse. A la longue-vue, on ne voyait +conséquemment que son petit perroquet, sur lequel frappaient +les premiers rayons du soleil et qui brillait comme +une étoile au ras de l'horizon obscur du couchant.</p> + +<p>Au levant, au contraire, le brouillard était rose, et de longues +ombres brunes hérissées de flèches s'y agitaient à l'ouvert +du cap Ortégal, qui formait une masse noire à liséré de +feu. Plus haut et à gauche, au-dessus des flots, le ciel était +couleur d'or, verdâtre au zénith, et enfin, du côté de <i>la Guerrera</i>, +d'un bleu qui, par opposition, semblait presque noir.</p> + +<p>—Nous avons du temps devant nous, mon vieux Taillevent, +ajouta Sans-Peur le Corsaire. Explique-toi. Qu'a donc<span class='pagenum'><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span> +fait ton certain Pottle Trichenpot dont le nom n'est pas +plus gracieux en anglais qu'en français?—«<i>Pottle</i>, demi-mesure,—et +Trichenpot ou rogne-portion....» Est-il donc +cambusier, ton coquin?</p> + +<p>—C'était le domestique du master...</p> + +<p>Taillevent, là-dessus, fit son récit sans omettre la juste +part d'éloges due à Camuset le novice.</p> + +<p>—Et depuis deux heures du matin, par ce chien de froid, +le drôle est les épaules au vent?</p> + +<p>—En attendant la dégelée qui le réchauffera, capitaine, +avec votre permission.</p> + +<p>—Non! Taillevent, le misérable est assez puni. S'il était +Français, il périrait sous le fouet; mais il est prisonnier de +guerre, il n'a rien fait que nous ne nous crussions le droit +de faire si nous étions nous-mêmes prisonniers à bord de +l'ennemi...</p> + +<p>—Oui, capitaine, d'accord, si vous voulez; mais, sauf +votre respect, c'est un lâche qui s'est sauvé par le trou noir +pendant qu'on écharpait ses camarades...</p> + +<p>—Tu viens de dire qu'il voulait nous mettre le feu à +bord. Sa ruse était bonne. Il ne pouvait être à deux endroits +à la fois. Je ne vois point que ce soit un lâche.</p> + +<p>—Et moi, capitaine, je répète qu'il en est un.—Il +pousse les autres à la révolte, et au moment du tremblement, +il se jette dans la soute sans savoir qu'au fond il trouverait +un trou menant chez moi, où il aurait tout juste sous +la main de la mèche et de la lumière.—Ensuite, il profite +de l'occasion; ça prouve qu'il n'est pas bête, le roué.—Il +avoue qu'il attendait que nous fussions bord à bord de l'espagnole +pour mettre le feu à nos voiles de rechange; mais +mon petit Camuset ayant de l'œil et du nez, la mèche est +tombée par accident.....</p> + +<p>—Qu'on démarre, qu'on rhabille et qu'on m'amène ce +Pottle Trichenpot.</p> + +<p>Devant un ordre précis, maître Taillevent ne savait +qu'obéir,—mais non sans grommeler, car il était dans<span class='pagenum'><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span> +toute l'étendue du terme grognard d'eau salée comme les +deux tiers de ses pareils:</p> + +<p>—Le capitaine, toujours trop bon!... Ce Pottle a une +face de vent de bout!... Il nous portera malheur!... Un boulet +ramé aux talons, et par-dessus le bord! Ça serait mon sentiment +particulier, mon idée à moi, qui ne suis pas anthropophage +comme pas mal de nos bons amis!... Mais, serais-je +le brave Parawâ de la Nouvelle-Zélande, je ne voudrais +pas manger du Pottle, physiquement, ni politiquement:—physiquement, +c'est maigre, sec, dur, mauvaise viande, +vilain morceau;—politiquement, vu que c'est un poltron, +j'en suis sûr, tonnerre de potence! et on ne doit faire qu'à +un brave l'honneur de le manger. Manger du poltron, vous +avez pour la vie des coliques devant le danger; ça, c'est +connu à la Nouvelle-Zélande, et j'y crois. «—Ah! me +disait dans ses meilleurs moments l'ami Parawâ-Touma, +comme qui dirait <i>Baleine-aux-yeux-terribles</i>, ah! si je +pouvais vous manger, ton capitaine et toi, du coup, je serais +trois fois brave, lion, requin, sans peur, tigre, tempête et le +reste!...» Voilà un homme qui fait cas de nous!... Et moi, +je dis que mon capitaine aurait besoin de manger un couple +de nos meilleurs amis de sauvages pour devenir suffisamment +sévère... Trop bon cœur, trop doux pour ses ennemis!...</p> + +<p>Pendant ce monologue, Pottle fut démarré, rhabillé, amené +sur la dunette et livré à l'interrogatoire du capitaine. Le misérable +grelottait, tremblait, gémissait, pleurait à faire pitié.</p> + +<p>Sans-Peur, lui jetant un regard de mépris, ne daigna plus +l'interroger:</p> + +<p>—Aux fers, isolément, dans la poulaine! dit-il.</p> + +<p>Ensuite, il ordonna de goudronner à l'extérieur et de +cercler avec de bons cordages une cinquantaine de barriques +vides, qu'on retira de la cale et qui furent préparées selon ses +indications, après quoi on les empila sous le grand panneau.<span class='pagenum'><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h2> + +<h3>IDÉES DE CORSAIRE.</h3> + + +<p>—Je voudrais bien savoir, disait Camuset, la raison particulière +à ces cinquante barriques!</p> + +<p>—La patience, mon petit, dit maître Taillevent sans le +traiter de curieux, est la troisième vertu du bon matelot.</p> + +<p>—Et les deux premières, pour lors?</p> + +<p>—Dis-le, vite et bien!... ou gare dessous.</p> + +<p>—Eh bien, là, c'est le courage et l'idée.</p> + +<p>—Oui, mon garçon, tu as bien répondu, et tu gagnes +main sur main en <i>inducation</i>; ça te servira. Le courage, ça +va de soi; qui manque de courage, n'est qu'un Pottle Trichenpot. +Mais l'idée, voilà le malin!... l'idée, c'est ce qui +fait que tu as coupé la route à ce caïman d'Anglais dans la +soute aux voiles.</p> + +<p>Camuset, heureux et fier de l'approbation de maître Taillevent, +n'attrapa que deux taloches amicales jusqu'au +moment où fut donné l'ordre de se mettre en branle-bas de +combat.</p> + +<p>Isabelle parut alors. Elle ne pâlit pas à la nouvelle du +péril, annoncé du reste dans les termes les plus rassurants:</p> + +<p>—La mer est moins dure, la frégate très éloignée, et +selon toute apparence, les autres navires ne sont que des +bâtiments marchands.</p> + +<p>Roboam Owen saluait le capitaine et sollicitait l'autori<span class='pagenum'><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span>sation +de rester sur le pont; Sans-Peur y consentit en ces +termes:</p> + +<p>—Tant que j'aurai votre parole, soyez libre à bord! Vous +êtes brave et loyal; j'aime à vous prouver ma confiance.</p> + +<p>—Vous me comblez de bontés et d'éloges, répondit +l'Irlandais.</p> + +<p><i>Le Lion</i> pénétrait dans la zone des brouillards.</p> + +<p>On ne tarda point à reconnaître que le groupe des navires +de l'avant se composait de cinq bâtiments de commerce, +convoyés par un brig de guerre.</p> + +<p>—Isabelle, dit Léon, voici votre corbeille de mariage.</p> + +<p>—Qu'entendez-vous par là?</p> + +<p>—Prenez place sur ces coussins, chère amie, et assistez +au spectacle. Nous allons jouer une tragi-comédie dont le +dénoûment sera, j'espère, à notre gré à tous. Je ne vous +excepte pas, lieutenant Owen...</p> + +<p>—Mais ce brig est anglais, ainsi que deux des bâtiments +marchands. Il court sur nous pour protéger son convoi.</p> + +<p>—Je ne vous ai parlé que du dénoûment, monsieur! +répliqua le capitaine en se rendant sur le gaillard d'avant.</p> + +<p>Et là, ne se fiant à personne, pas même à son fidèle Taillevent, +il pointa la pièce à pivot.</p> + +<p>Les deux brigs s'avançaient à contre-bord. L'anglais était +le plus grand, le plus fort d'échantillon, et le mieux monté +en artillerie. Dans un combat par le travers, il aurait assurément +eu de grands avantages en sa faveur; mais les deux +navires marchant l'un sur l'autre se présentaient l'avant, et +l'ennemi était dépourvu de cette longue pièce de chasse, +chère aux corsaires, qui faisait maintenant la force du <i>Lion</i>.</p> + +<p>—Hissez le pavillon! commanda Sans-Peur.</p> + +<p>En même temps, il déchargea sa bouche à feu.</p> + +<p>Le boulet entama le mât de misaine du brig anglais, +dont les projectiles tombèrent inertes à plusieurs brasses en +avant du <i>Lion</i>, qui mit en panne.</p> + +<p>—Chargeons vivement, et <i>bis</i>!</p> + +<p>Un second boulet sapa le grand mât de l'ennemi, trois<span class='pagenum'><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span> +autres coups non moins heureux mirent bas sa haute +mâture. Sans-Peur, se tenant toujours à grande distance, lui +brisa successivement son gouvernail et tous ses canots.</p> + +<p>Puis, il courut sur le convoi.—Cinq escouades d'abordage +étaient aux ordres des cinq premiers capitaines de +prise. Les marchands fuyaient, prolongeant parallèlement +la côte d'Espagne que le vent du sud, absolument contraire, +les empêchait de rallier. L'un d'eux essaya de rétrograder +dans l'espoir de se mettre sous la protection de la frégate; +il se mit par le fait sous la volée de la formidable pièce à +pivot, reçut un boulet en plein bois et amena les couleurs +d'Espagne.</p> + +<p>Presque au même instant, Sans-Peur passait à poupe du +plus gros des trois-mâts, et le rangeait de si près que le +capitaine de prise, son pilotin et son escouade, sautèrent à +bord sans difficultés.—Les gens du navire, ne pouvant +opposer aucune résistance, furent mis aux fers; le pavillon +français arboré à l'arrière.</p> + +<p>Trois fois, en vue du brig anglais désemparé, la même +manœuvre fut renouvelée avec une égale adresse; mais, +sur ces entrefaites, le cinquième bâtiment, voyant que <i>la +Guerrera</i> se rapprochait, osa rehisser pavillon.</p> + +<p>Irrité de cet acte contraire aux lois de la guerre maritime, +Sans-Peur poussa un rugissement terrible, et revirant +avec une témérité qui étonna ses plus fidèles, il le cribla de +trois bordées à la flottaison.</p> + +<p>Le trois-mâts espagnol mit pavillon en berne; il coulait bas.</p> + +<p>—Pendant que la frégate lui portera secours, nous rattraperons +facilement le temps qu'il nous a fait perdre! disait +le capitaine du <i>Lion</i>.</p> + +<p>Par malheur, le premier des bâtiments capturés, lourd +transport anglais chargé de munitions de guerre, retardait +la marche de ses conserves. Ordre fut donné d'en +enlever à la hâte tous les objets de prix et de l'abandonner +en y mettant le feu.—L'équipage de prise, l'équipage primitif +et le butin furent transbordés.<span class='pagenum'><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span></p> + +<p>Cette opération donna le temps à la frégate espagnole de +recueillir les gens du navire coulé.—Elle reprit chasse. +Inclinée sous son immense voilure, elle labourait la mer +avec une vitesse effrayante.</p> + +<p>Le brig de guerre anglais démâté, le cap Ortégal même +étaient hors de vue.</p> + +<p>Isabelle faisait les honneurs du déjeuner, qui réunit autour +de la même table, dans le carré, tous les officiers corsaires +et le lieutenant prisonnier Roboam Owen.</p> + +<p>Personne n'eut le mauvais goût de parler de la frégate +chasseresse. Une conversation polyglotte s'engagea. Par +courtoisie pour Isabelle, on s'exprimait autant que possible +en langue espagnole. De temps en temps, avec une grâce +charmante, le capitaine s'adressait en anglais à Roboam +Owen, profondément attristé de ses succès.</p> + +<p>Comme prisonnier de guerre et comme officier de la +marine britannique, il en était désolé; il n'essayait point, +par une fausse contenance, de dissimuler l'amertume de +son découragement. Il savait gré pourtant au capitaine +d'avoir interdit qu'on s'entretînt des combats de la veille ni +des coups de main de la matinée.</p> + +<p>—Camarades, dit Sans-Peur en se mettant à table, je +vous demande, au nom de Madame de Roqueforte, de ne +point faire comme les avocats, qui ne parlent que de procès, +et les médecins, qui ne s'entretiennent que de médecine. Ne +tombons point,—pour ce matin, je vous en prie,—dans le +travers commun à toutes les professions, et dont les marins +sont loin d'être exempts. Pas un mot de marine si faire se +peut.</p> + +<p>—Bravo, capitaine! à l'amende qui manque à vos intentions! +A la porte le métier!...</p> + +<p>Cette motion, approuvée à l'unanimité, n'était point faite +en vue d'Isabelle, encore fort avide d'entretiens de mer;—Roboam +Owen le sentit. Elle rendit d'ailleurs le repas +extrêmement gai, car à chaque instant, l'un ou l'autre des +convives, bruyamment interrompu, se faisait rappeler à<span class='pagenum'><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span> +l'ordre, si bien qu'avant la fin du déjeuner, ils avaient tous +été mis à l'amende, y compris le capitaine et même Isabelle, +qui, bien entendu, le firent exprès.</p> + +<p>Comme hôte, Roboam Owen fut touché de l'attention +délicate du capitaine; comme marin, il était dans l'admiration. +Il appréciait mieux que personne l'habileté, le sang-froid +et l'audace inouïe de Sans-Peur, qui, la veille, avec un +faible brig, avait su vaincre une corvette aviso, et qui, ce +matin, se surpassant lui-même, venait en quelques instants +de mettre hors de combat un brig supérieur en force, et +d'amariner un convoi, en vue d'une frégate dont l'approche +ne diminuait même point sa vaillante gaîté française.</p> + +<p><i>Le Lion</i>, au lieu de se charger de toute la toile qu'il +aurait pu mettre au vent, réglait sa marche sur celle de ses +prises, l'une, brig anglais d'un puissant tonnage, les deux +autres, grands trois-mâts-barques espagnols, bons bâtiments +de commerce, bien construits en leur genre, mais +qui, n'ayant pu se soustraire au corsaire, étaient à plus +forte raison incapables de lutter de vitesse avec la frégate.</p> + +<p>Chacun sait qu'en règle générale, de deux navires également +bien taillés pour la course, le plus grand a la marche +supérieure. Sans-Peur le Corsaire avait, à la vérité, augmenté +les qualités du brig <i>le Lion</i> en déployant dans son +arrimage un savoir ou plutôt un instinct marin des plus +rares.—Il avait résolu le difficile problème d'installer sur son +avant une pièce à pivot du calibre de trente-six (en bronze, +à la vérité), sans que ce poids énorme détruisît l'équilibre, +rendît le bâtiment <i>canard</i> ou ralentît sa marche. La solidité, +la durée surtout étaient sacrifiées,—il faut en convenir;—qu'importait +cela au grand tueur de navires!... Aussi avait-il +assez aisément échappé depuis son départ du Havre à +plusieurs croiseurs ennemis d'un rang élevé.</p> + +<p>Mais <i>la Guerrera</i>, marcheuse excellente, bien arrimée +aussi et moins gênée par la mer, grosse encore, gagnait +environ un mille par heure.<span class='pagenum'><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span> +Or, elle était à deux lieues, c'est-à-dire à six milles.</p> + +<p>Dix heures du matin sonnaient.</p> + +<p>A quatre heures de l'après-midi, par le travers du cap de +las Pennas, <i>la Guerrera</i> n'était plus qu'à trois portées de +canon; le capitaine interrompit sa tendre causerie avec +Isabelle et dit en souriant:</p> + +<p>—Qu'on m'amène Pottle Trichenpot!</p> + +<p>A cet ordre, une risée homérique retentit de l'extrême +avant jusqu'au pied du grand mât; la voix perçante de +Camuset put être remarquée par Taillevent, qui, grognant +toujours, poussa Trichenpot au milieu du gaillard d'arrière.</p> + +<p>—Peut on rire bêtement comme ça! quand, avant une +demi-heure...... Oh! si le capitaine avait bien fait, il ne se +serait pas amusé à vous amariner des prises qui ne feront +guère notre fortune!... Nous voici bien calés, maintenant, +avec ces trois traînards qui nous ont fait tort de quatorze ou +quinze milles pour le moins. Démâter l'anglais, bon!... +mais chasser l'un et l'autre quand on est chassé soi-même...</p> + +<p>L'incorrigible grognard grognait ainsi, tandis que l'équipage +ameuté riait des cris de désespoir de l'infortuné Pottle, +qui demandait miséricorde sans savoir même quel sort on +lui réservait.</p> + +<p>—En barrique et à l'eau! commanda Sans-Peur.</p> + +<p>Les hurlements de Pottle Trichenpot redoublèrent: on +ne l'en mit pas moins dans une barrique bien lestée, qu'on +descendit à la mer. Pour toute consolation, le triste garçon +avait en main une longue gaule à laquelle pendait un chiffon +blanc.</p> + +<p>Le commandant espagnol vit que le corsaire français, +comptant sur son humanité, voulait le forcer à mettre en +panne, pour amener un canot et recueillir le prisonnier.</p> + +<p>—Dix fois, vingt fois, cinquante fois peut être le coquin +renouvellerait la farce!... et à la fin il nous échapperait!... +Non, non!... Tant pis pour l'homme à la barrique!</p> + +<p><i>La Guerrera</i> ne s'arrêta point, comme l'avait espéré le<span class='pagenum'><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span> +capitaine du <i>Lion</i>. Le calibre de son artillerie, inférieur à +celui du canon à pivot, était de beaucoup supérieur à celui +des autres pièces du corsaire. La frégate restait maîtresse +de rapprocher la distance. Elle traiterait <i>le Lion</i> comme <i>le +Lion</i> avait traité le brig anglais. Elle éviterait l'abordage, et +pour le combat à coups de canon, elle ne recevrait que le +feu d'une seule pièce.—Ces réflexions n'avaient rien de +très gai.</p> + +<p>—Riez donc, maintenant, tas d'imbéciles nés d'hier!... +disait à demi-voix maître Taillevent.</p> + +<p>Mais il vit son capitaine qui souriait de pitié en haussant +les épaules; il entendit les gens de l'équipage qui disaient:</p> + +<p>—Baste! est-ce que Sans-Peur est jamais à sec d'<i>idées</i>!...</p> + +<p>—L'<i>idée</i>, au fait!... répéta le grognard en sourdine. +Allons! vous verrez que je vas encore avoir tort... et, dame! +je n'en serai pas trop fâché!...</p> + +<p>Pottle, abandonné dans sa barrique, poussait en vain de +lamentables clameurs.</p> + +<p>Sans-Peur, voyant que <i>la Guerrera</i> le dépassait, fit mettre +en barrique et affaler à la mer deux autres prisonniers, +choisis cette fois parmi les plus braves. L'un était le maître +d'équipage de la corvette anglaise, l'autre un sergent d'infanterie +de marine; tous deux, pendant la révolte, s'étaient +signalés par une rare énergie.</p> + +<p>Isabelle essaya d'implorer leur grâce:</p> + +<p>—Madame, interrompit Léon d'un ton sévère, je commande +seul sur mon bord; et à l'heure du danger, je ne +souffre jamais qu'on partage avec moi la responsabilité des +mesures à prendre.</p> + +<p>Isabelle se retira dans son appartement,—elle avait le +cœur gros. Liména vit des larmes dans ses beaux yeux noirs.</p> + +<p>—Chère maîtresse, dit-elle, vous avez tort, j'espère...</p> + +<p>—Il est dur! il est cruel!...</p> + +<p>—Son maître d'équipage, un bel homme de trente-deux +ans tout au plus, me disait tout à l'heure qu'il est toujours +trop bon... Et, tenez, voici ce qu'il me contait<span class='pagenum'><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span>...</p> + +<p>Roboam Owen, indigné, gardait un morne silence.</p> + +<p>Sans-Peur le Corsaire l'interpella:</p> + +<p>—Je vous ai annoncé un dénoûment heureux pour nous +tous, monsieur Owen. Le moment est venu de jouer votre +rôle. Vous me traitez de barbare, vous avez tort.</p> + +<p>—Je ne me suis pas permis d'ouvrir la bouche.</p> + +<p>—Je sais lire sur des physionomies loyales comme la +vôtre. Nous sommes encore à deux portées de canon de +cette frégate, dont le capitaine répond par des actes inhumains +à un stratagème de bonne guerre. Je vais vous donner +un canot; vous le monterez avec la moitié de vos marins, +qui y trouveront de quoi s'armer; vous accosterez la frégate; +vous réclamerez, au nom de l'Angleterre, alliée de +l'Espagne maintenant, des secours qui sont dus à vos compatriotes. +Eh quoi! je serais un barbare, moi, d'essayer +d'échapper à ma perte par une simple ruse! et le commandant +de cette frégate ne le serait pas,—lui qui croit ne +courir aucun danger,—en abandonnant non-seulement ces +trois hommes, mais encore le brig démâté, qui, dérivant +sans secours, est entraîné par le courant vers la côte, où il +périra corps et biens!</p> + +<p>Déjà, sur un signe de Sans-Peur, la moitié des prisonniers +étaient retirés des fers, des armes étaient mises au +fond du canot. On n'attendait plus que l'ordre de l'amener.</p> + +<p>—Je suis inhumain, moi! poursuivait le capitaine corsaire. +Mais, cette fois, je suis disposé à sauver les Espagnols +et les Anglais aussi bien que les Français; car veuillez prévenir +le commandant de la frégate qu'il ne peut éviter un +grand désastre s'il s'obstine à me poursuivre. Mes instructions +données à mes capitaines de prise seraient exécutées +à la lettre, et les voici: «Tandis que je me ferai écraser à +bout portant en m'accrochant à <i>la Guerrera</i>, mes prises +s'élèvent au vent, mettent le feu à leurs voiles et abordent +en masse.» On n'évite point trois brûlots à la fois, et on +ne peut m'empêcher de faire sauter mes poudres.—Ainsi, +que la frégate aille secourir votre brig de ce matin, ou<span class='pagenum'><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span> +bien, hommes et navires, tout ce qui est sur l'horizon à +cette heure, va périr... sauf peut-être sa seigneurie Pottle +Trichenpot, ajouta le capitaine en riant.</p> + +<p>—Vos moyens sont formidables! dit Roboam Owen d'un +ton calme.</p> + +<p>—Ils sont dignes de mes braves compagnons!</p> + +<p>L'équipage criait avec enthousiasme:</p> + +<p>—Vive Sans-Peur!</p> + +<p>—Oh! j'ai tort!... décidément, j'ai tort, comme toujours, +disait maître Taillevent. L'<i>idée</i>!... l'<i>idée</i>!... voilà ce que +c'est que l'<i>idée</i>!</p> + +<p>Pendant qu'on achevait les préparatifs nécessaires, +Roboam Owen, le front serein, s'avança la main ouverte.</p> + +<p>—Brave capitaine! disait-il; vous êtes le marin selon +mon cœur! Je suis désolé que vous soyez l'ennemi du pavillon +que je sers. Un homme tel que vous ferait la gloire de la +marine britannique!... Je vous admire, je vous estime, je vous +demande pardon d'avoir pu interpréter à mal vos mesures +énergiques, et enfin je vous remercie de la leçon que vous +me donnez!... Roboam Owen en profitera, s'il plaît à Dieu!</p> + +<p>—A la bonne heure, lieutenant! répondit Sans-Peur en +plaçant sa main dans celle de l'Irlandais. Je ne vous dirai +pas, moi, que l'Irlande, votre patrie, a mes sympathies +comme tous les pays opprimés;—ma vie sera trop courte +pour que mes actes puissent témoigner de la sincérité de +mes vœux pour elle;—les mers d'Europe ne seront +jamais mon théâtre. Un jour peut-être, les fils de Sans-Peur... +Mais je m'égare, les instants pressent; les boulets de +l'ennemi atteignent déjà mon sillage; un seul mot encore: +Sachez que j'avais espéré finir par où je commence, et que je +comptais vous délivrer le dernier, après avoir échappé à +mon chasseur.</p> + +<p>—Je vous crois, capitaine. Je vous remerciais tout à +l'heure de m'avoir donné une grande leçon de sang-froid +maritime, je vous remercie maintenant de me rendre la +liberté. Adieu!... adieu!... adieu!...<span class='pagenum'><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span></p> + +<p><i>Le Lion</i> mit bravement en panne, le canot fut amené. La +moitié des Anglais et le peu d'Espagnols prisonniers qu'on +avait à bord s'y jetèrent précipitamment.</p> + +<p><i>La Guerrera</i> tiraillait avec ses quatre pièces d'avant. +Ses boulets finirent par tomber presque au ras du bord; +mais en revanche, elle reçut par son avant un projectile de +trente-six qui coupa ses drailles de focs, troua sa misaine et +brisa la roue de son gouvernail.—C'était maître Taillevent +qui le lui avait adressé par occasion.</p> + +<p>A peine l'embarcation fut-elle à la mer, que <i>le Lion</i>, +chargé de toile à tout rompre, reprit sa course avec un +élan nouveau pour rejoindre son convoi. La chute des +focs et la rupture de la roue du gouvernail occasionnaient +à bord de la frégate un certain désordre qui la +retarda. La distance perdue fut ainsi vivement rattrapée.</p> + +<p>Cependant, un grand pavillon anglais était arboré sur le +canot que dirigeait Roboam Owen.</p> + +<p>Un porte-voix en main, il se tenait prêt à héler la frégate; +mais craignant que le commandant espagnol ne fût assez +opiniâtre pour refuser de s'arrêter, il ne fit point ramer, se +tint sur les avirons et attendit, en donnant l'ordre à ses gens +de s'accrocher le long du bord et d'y monter comme à +l'abordage. La frégate, en effet, malgré les signes et les +clameurs des prisonniers, ne se disposait pas à mettre en +panne. En moins d'une minute, elle passa si près du canot +qu'elle faillit l'écraser.</p> + +<p>Alors eut lieu une scène indescriptible, qui ne dura pas +l'espace de cinq secondes.—Avec des gaffes et un grappin, +l'embarcation s'accrocha, chavira et fut brisée par le choc. +Une partie des gens qu'elle contenait se cramponnèrent au +navire. Les uns sautèrent sur les canons de dessous le vent, +d'autres prirent à bras-le-corps l'ancre du bossoir ou se +saisirent de manœuvres pendantes;—les drailles coupées +par le boulet de la pièce à pivot furent d'un grand secours, +plus de dix Anglais se suspendirent à ces cordages qui traî<span class='pagenum'><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span>naient +encore à la mer. Les moins heureux nageaient en +appelant au secours.</p> + +<p>Roboam Owen entra par les porte-haubans de misaine, +courut sur le gaillard d'arrière, et dit au commandant:</p> + +<p>—Au nom du Ciel! secourez mes hommes à la mer!</p> + +<p>—Qui êtes-vous?</p> + +<p>—Un officier de la marine britannique, comme vous le +dit mon costume.</p> + +<p>Quiconque tient à savoir comment jure un gosier espagnol, +aurait dû se trouver là. Avec mille imprécations, le +commandant de <i>la Guerrera</i> donnait aux diables les Français, +les Anglais et sa propre personne. Il aurait voulu que +l'embarcation eût coulé avec tous ceux qui la montaient.</p> + +<p>—Puisque le corsaire vous laissait libres, pourquoi ne +pas gouverner sur la côte?...</p> + +<p>—Vous le saurez, dit Roboam Owen que ralliaient ses +hommes ainsi que les matelots espagnols provenant de la +première prise du <i>Lion</i>.</p> + +<p>Malgré toute sa fureur, le commandant espagnol mettait +en panne, car il sentait bien que l'officier anglais présent à +son bord porterait tôt ou tard témoignage contre lui s'il +n'envoyait pas des canots à la recherche des gens à la mer.</p> + +<p>A peine eut-il masqué ses voiles, que du <i>Lion</i> et des trois +prises descendirent sans interruption des barriques de prisonniers.</p> + +<p>Les corsaires riaient; les prisonniers eux-mêmes riaient +de bon cœur, car ils échappaient à la captivité en France +et ne pouvaient craindre d'être abandonnés par la frégate +où leur officier plaidait pour eux.</p> + +<p>Sans-Peur fit prier Isabelle de venir assister à ce débarquement +burlesque:</p> + +<p>—Eh bien, chère amie, suis-je un barbare, un monstre +qui se fait un jeu de la vie de ses ennemis?... Regardez ces +gaillards-là! ils sont tentés de me remercier.</p> + +<p>Isabelle sourit en présentant son front blanc comme +l'ivoire aux lèvres de son époux, dont Liména, d'après<span class='pagenum'><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span> +maître Taillevent, venait de lui raconter dix traits de générosité +magnifique.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, Léon!... Je ne me mêlerai plus d'affaires +de service.</p> + +<p>On n'était pas hors de danger, à beaucoup près; mais +l'ennemi perdait un temps précieux. Sans-Peur ne se borna +point à forcer de voiles; on le vit faire à ses conserves des +signaux qui ne devaient avoir rien d'obscur pour Roboam +Owen ni pour le commandant espagnol.</p> + +<p>Les menaces de l'intrépide corsaire n'étaient pas de +vaines fanfaronnades. Il prenait ses mesures pour transformer +en brûlots ses bâtiments capturés, dont deux serrèrent +le vent en se rapprochant de la côte.</p> + +<p>—Seigneur commandant, disait le lieutenant anglais au +capitaine de <i>la Guerrera</i>, votre équipage entier connaît +maintenant les desseins de Sans-Peur le Corsaire, qui ne +reculera pas, j'en suis certain.</p> + +<p>—Mon équipage obéit à mes ordres!... Je sauve vos +gens à mon grand préjudice, mais ensuite, je prétends faire +mon devoir.</p> + +<p>—Votre devoir ne peut être de laisser incendier votre +frégate, ce qui est infaillible. Du reste, je vous adjure, au +nom de mon gouvernement, de porter en toute hâte secours +à notre brig désemparé qui, se trouvant sans canots, doit +être sur le point de périr corps et biens!...</p> + +<p>—Voulez-vous donc que je me déshonore!</p> + +<p>—Non, commandant. Je pense même que vous avez un +moyen assuré de prendre votre revanche.</p> + +<p>—Ah! ah! voyons?...</p> + +<p>—Rejoignez notre brig, fournissez-lui les moyens de se +réparer; en quelques heures il peut, avec le concours de +votre frégate, avoir établi une mâture de fortune, et se +trouver en état de vous suivre. Allez ensuite croiser devant +Bayonne. <i>Le Lion</i>, je le sais, ne doit que s'y approvisionner +et ne tardera pas à en ressortir.</p> + +<p>La discussion dura jusqu'à ce que les chaloupes et canots<span class='pagenum'><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span> +de <i>la Guerrera</i> eurent recueilli tous les Anglais à la nage ou +en barriques, sans même excepter le misérable Pottle +Trichenpot, qui était alors à plus d'un mille au vent.</p> + +<p><i>Le Lion</i> et ses prises virent enfin la frégate reprendre au +plus près bâbord amures la route du cap Ortégal, où elle +devait retrouver à l'ancre, mais en perdition, le brig anglais +qui, de minute en minute, tirait le canon de détresse.</p> + +<p>—La coque est parée!... s'écriaient les corsaires. Vive +Sans-Peur! La frégate n'a pas eu goût à la brûlée! et +nous voici gouvernant sur Bayonne avec trois belles prises.</p> + +<p>Isabelle, jusqu'alors fort alarmée, respira enfin; elle ne +se permit pas de faire des questions; mais prévenant ses +désirs, Léon lui dit affectueusement:</p> + +<p>—Au moment même où je menaçais les ennemis d'en +venir aux plus horribles extrémités, je ne désespérais pas +de l'avenir, chère Isabelle; mais il entre, dans ma manière +de commander et d'agir, de ne jamais instruire mes gens +de mes ressources de sauvetage. Je leur présente la mort +sous des couleurs héroïques; je me réserve de songer à +leur salut. Cette fois il m'importait plus que jamais de +paraître déterminé à périr afin d'imposer à Roboam Owen.</p> + +<p>—Vous aviez donc quelque espoir de retraite?</p> + +<p>—Le meilleur marcheur de nos trois bâtiments capturés +aurait attendu à quelque distance le moment de l'incendie. +Avant d'aborder, je faisais jeter dehors toutes nos embarcations. +Vous deviez être enlevée par Taillevent lorsque +j'aurais mis le feu aux mèches communiquant avec ma +soute aux poudres. La frégate, prise entre trois bâtiments +incendiés, accrochés à elle, n'aurait guère pu s'opposer à +la manœuvre de nos chaloupes et canots; mais j'aurais +perdu beaucoup de braves, deux de mes prises et mon cher +<i>Lion</i>, encore tout imprégné des parfums de notre union.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Le lendemain, pendant la nuit, Sans-Peur le Corsaire +entrait triomphant, avec ses trois captures, dans le port de +Bayonne, où il ne passa que trois fois vingt-quatre heures.<span class='pagenum'><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XV" id="XV"></a>XV</h2> + +<h3>RELACHE DE TROIS JOURS.</h3> + + +<p>Le premier jour, un courrier fut expédié au Havre, à +l'armateur Plantier, afin qu'il eût à se rendre à Bayonne +pour s'y occuper de la vente des prises; un contrebandier +basque fut chargé des lettres adressées par Isabelle et Léon +à don Ramon, marquis de Garba y Palos. Le mariage civil +du corsaire Sans-Peur fut affiché à la porte de la maison +commune, avec demande de dispenses de publications +appuyée comme d'urgence par le citoyen commissaire +de la marine. L'équipage entier eut <i>campo</i> et mit sens +dessus dessous tous les cabarets de la ville. Le club des +capitaines et des marins libres vota, en séance solennelle, +qu'une ovation civique serait décernée au glorieux Sans-Peur, +corsaire du Havre, digne concitoyen des corsaires de Bayonne.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Le second jour, des gens du port, payés à la journée, +emmagasinèrent à bord cinq mois de vivres et autant de +munitions qu'il était possible d'en embarquer.</p> + +<p>A l'auberge où avait élu domicile le citoyen capitaine du +<i>Lion</i>, Sans-Peur le Corsaire, ci-devant comte de Roqueforte, +se rendit une députation de capitaines renommés pour la +plupart. C'étaient: Soustra, qui, l'année suivante, commandant +la corvette corsaire <i>la Bayonnaise</i>, enlevait à l'abordage +la frégate anglaise <i>l'Embuscade</i>;—Bastiat et Dufourc, +ses généreux armateurs;—Pellot et Jorlis, jeunes encore, et<span class='pagenum'><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span> +dont la renommée naissante n'atteignit son apogée qu'en +1811, à bord du <i>Général Augereau</i> et de <i>l'Invincible Napoléon</i>;—Dubédat, +le capitaine, et Régal, son lieutenant, qui, +avec <i>la Citoyenne française</i> de vingt-six canons, mirent +hors de combat une frégate anglaise de soixante;—Darribeau, +qui, en 1808, monta le corsaire <i>Amiral Martin</i>;—Brisson, +Garrou, Halsouet, et dix autres dont les exploits +sont demeurés célèbres dans les fastes de Bayonne.</p> + +<p>Tous les marins du pays les escortaient.</p> + +<p>Les sans-culottes les plus exaltés trouvèrent qu'on rendait +beaucoup d'honneurs à un aristocrate fort mal défroqué, s'il +fallait en croire les gens de son propre bord: «Il s'était +marié en Espagne, au pied des autels catholiques, avec la +sœur d'un marquis, et pavoisait son navire d'armoiries +nobiliaires.» Au club de l'Égalité, on parla de dénoncer +fraternellement à la commune le capitaine du <i>Lion</i>.</p> + +<p>Les festins et les plaisirs des corsaires continuèrent à +mettre en rumeur les bas quartiers, tandis qu'un banquet +civique était offert à Léon, à Isabelle et aux officiers de leur +bord, par toutes les notabilités maritimes de Bayonne. +Quelques sans-culottes imprudents se firent rosser dans la +rue des Cordeliers par les matelots du <i>Lion</i>, lesquels furent +traités d'aristocrates et de suspects.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Le troisième jour, en dépit de la mauvaise grâce du +citoyen adjoint, Léon de Roqueforte, dit Sans-Peur, et Isabelle +de Garba y Palos furent unis, conformément aux lois +de la République une et indivisible. Aux applaudissements de +tous les marins, et malgré les murmures des clubistes +ameutés qui n'osèrent plus faire des leurs, les jeunes et +glorieux époux furent ramenés à leur bord, où Sans-Peur +rendit un banquet splendide à ses amphitryons de la veille.—<i>Le +Lion</i> devait appareiller après le dessert.</p> + +<p>La vigie de la côte signala tout à coup, comme croisant +au large, une frégate, une corvette et deux brigs, dont l'un +paraissait de coupe anglaise.<span class='pagenum'><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span></p> + +<p>—Eh bien! faisons escorte à notre frère et ami Sans-Peur! +s'écrièrent les capitaines de Bayonne. A lui le commandement +général!</p> + +<p>—Frères, vous me comblez d'honneur! répondit Léon. A +vos santés! au succès de nos armes, et vive la patrie!...</p> + +<p>Après le banquet d'adieux, le feu d'artifice!...</p> + +<p>—Chacun à son bord!... attrape à prendre le large!...</p> + +<p>A la faveur d'un beau clair de lune et d'un bon vent de +sud-est, l'escadrille des corsaires franchit la barre. Chaque +navire traînait à sa remorque une grosse barque chargée de +matières incendiaires.<span class='pagenum'><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h2> + +<h3>JOURNAL DE ROUTE.</h3> + + +<p>Le style marin est d'une admirable concision, non sur le +gaillard d'avant lorsqu'on en est au chapitre des contes de +bord ou des relations de campagne, mais sur le journal de +route ou table de loch, à la colonne des événements. Aussi, +le plus court moyen de raconter la traversée de Bayonne au +Pérou faite par <i>le Lion</i>, serait-il de transcrire les pages les +plus saillantes du journal rédigé par les officiers et pilotins +de quart, sous le contrôle du capitaine; en sorte qu'on +lirait tout d'abord:</p> + +<p><br /></p> + +<p class="center">10 mars.—<i>Quart de huit heures à minuit.</i></p> + +<p>«Beau temps, belle mer, fraîche brise de sud-est, à neuf +heures et demie appareillé de conserve avec les six corsaires: +<i>l'Adour</i>, <i>le Basque libre</i>, <i>la Belle Républicaine</i>, <i>les +Basses-Pyrénées</i>, <i>l'Égalité</i>, <i>le Sans-Souci</i>, chacun notre +brûlot à la traîne.—Quatre voiles en vue: une frégate, +une corvette et deux brigs de guerre, courant largue +tribord amures.—Couru droit dessus.—Rien de nouveau.</p> + +<p class="right"> +«<i>L'officier de quart</i>: <span class="smcap">Paul Déravis</span>.»<br /> +</p> + +<p><br /></p> + +<p>Ce laconisme est excellent et mérite d'être imité, mais les +termes techniques rendraient par trop obscure la transcription +littérale de la table de loch.<span class='pagenum'><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span></p> + +<p><br /></p> + +<p class="center">11 mars.—<i>Quart de minuit à quatre heures.</i></p> + +<p>Le ciel était pur, un superbe clair de lune permettait aux +deux<a name="FNanchor_NT1_13" id="FNanchor_NT1_13"></a><a href="#Footnote_NT1_13" class="fnanchor">[NT1-3]</a> flottilles ennemies de juger de leurs manœuvres +respectives<a name="FNanchor_NT1_14" id="FNanchor_NT1_14"></a><a href="#Footnote_NT1_14" class="fnanchor">[NT1-4]</a>; +toutefois les corsaires, naviguant de front vent +arrière, masquaient ainsi les barques-brûlots qu'ils traînaient +à leurs remorques.</p> + +<p>A une heure et demie tout le monde sur le pont,—les +chaloupes des corsaires de Bayonne sont mises à la mer +pour remorquer à leur tour les brûlots, et les corsaires, +maîtres du vent, se forment en ligne de bataille hors de +portée de canon, tandis que quatre des brûlots, chargés de +toile, se dirigent sur la frégate, et deux sur la corvette, le +septième étant mis en réserve par les ordres de Sans-Peur.</p> + +<p>La frégate et la corvette canonnent les barques incendiaires: +l'une d'elles est coulée; trois autres abordent la frégate +en y mettant le feu. La corvette évite les deux brûlots +lancés sur elle, mais non sans faire un mouvement qui permet +au trois-mâts-barque <i>les Basses-Pyrénées</i> de lui envoyer +une bordée d'enfilade.</p> + +<p>Quatre actions s'engagent simultanément.</p> + +<p><i>Le Lion</i> et <i>le Sans-Souci</i>, secondant les brûlots, canonnent, +l'un par l'avant, l'autre par l'arrière, la malheureuse <i>Guerrera</i>, +qui sauta vers trois heures du matin, après une agonie +héroïque.</p> + +<p>Le brig anglais est enlevé par l'abordage simultané de +<i>l'Adour</i> et du <i>Basque libre</i>, pendant que le brig espagnol +amène pavillon sous le feu de <i>l'Égalité</i>.</p> + +<p>Mais la corvette anglaise <i>la Dignity</i> remporte un avantage +signalé; non-seulement elle s'est débarrassée des deux brûlots +lancés contre elle, mais encore elle coule le troisième, +et serrant de près <i>les Basses-Pyrénées</i>, démâte le grand trois-mâts-barque.—<i>La +Belle Républicaine</i> n'est pas mieux traitée; +un grave incendie se déclare à son bord,—et à la +faveur d'une saute de vent, la corvette prend chasse.<span class='pagenum'><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span></p> + +<p>Voici en quels termes se termine sa relation des événements +du quart:</p> + +<p>«A quatre heures, jolie brise variable de l'est au nord-est. +<i>Le Basque libre</i> va secourir <i>la Belle Républicaine</i>. +<i>L'Égalité</i> donne la remorque aux <i>Basses-Pyrénées</i>. <i>L'Adour</i>, +<i>le Sans-Souci</i> et <i>le Lion</i> chassent la corvette anglaise.</p> + +<p class="right"> +«<i>L'officier de quart</i>, <span class="smcap">Émile Féraux</span>.»<br /> +</p> + +<p><br /></p> + +<p>Pendant le quart du jour qui finit à huit heures du matin, +<i>la Belle Républicaine</i>, secourue par les équipages du <i>Basque +libre</i>, des <i>Basses-Pyrénées</i> et de <i>l'Égalité</i>, parvient à éteindre +son incendie.</p> + +<p><i>Le Lion</i>, <i>l'Adour</i> et <i>le Sans-Souci</i> mettent <i>la Dignity</i> dans +l'absolue nécessité de s'échouer sur le cap de la Higuera.</p> + +<p>Un signal de ralliement général réunit toute la flottille +française dans les eaux des <i>Basses-Pyrénées</i> et de <i>la Belle +Républicaine</i>, qui se regréent durant un déjeuner patriotique +dont Isabelle fait encore les honneurs à tous les +capitaines et principaux officiers.</p> + +<p>Le journal de route parle des honneurs funèbres rendus +aux braves tués en combattant, et ajoute:</p> + +<p>«Adieux fraternels.—A onze heures, les corsaires de +Bayonne et les deux brigs amarinés font route de leur bord +en nous saluant de vingt et un coups de canon.—Rendu le +salut coup pour coup. Lavé le pont. Service ordinaire de +propreté.—A midi, dîner de l'équipage.</p> + +<p class="right"> +«<i>L'officier de quart</i>, <span class="smcap">Bédarieux</span>.»<br /> +</p> + +<p><br /></p> + +<p><i>Le Lion</i> gouvernait de manière à s'élever au vent, pour +doubler dès le surlendemain les pointes occidentales de +l'Espagne.</p> + +<p>Isabelle s'étant tenue sur la dunette, à côté de son valeureux +époux, tant que dura la bataille, son sang-froid fit +l'admiration de tous les gens du bord.</p> + +<p>Les capitaines, ses convives, lui décernèrent à l'envi le +titre de <i>Lionne de la mer</i>. Elle leur répondit en souriant<span class='pagenum'><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span> +qu'elle s'efforcerait de s'en rendre digne par l'étude de leur +beau métier.</p> + +<p>Si la table de loch n'enregistra ni ces paroles ni les toasts +portés à la vaillante compagne de Sans-Peur, à plus forte +raison n'y est-il pas question de Roboam Owen, que le capitaine +du <i>Lion</i> remarqua fort bien faisant son service à bord +de <i>la Dignity</i>.</p> + +<p>Sur la même corvette se trouvait aussi, mais dans les +profondeurs de la cale, le misérable Pottle Trichenpot, qui +rendait avec usure à tous les Français les malédictions du +prudent grognard maître Taillevent. A peine l'équipage +anglais eut-il pris terre au cap de la Higuera, que Pottle +Trichenpot conçut le projet de se rendre au château de Garba, +où il espérait bien trouver l'occasion de faire quelque +mauvais coup. Provisoirement, comme s'il eût deviné que +le loyal Roboam Owen préméditait le même voyage, il trouva +le moyen d'entrer à son service.</p> + +<p>Sous la date du 12 mars, le journal de bord disait que +<i>le Lion</i> avait fait route vers le sud-sud-ouest.</p> + +<p>Le 15, à la hauteur du détroit de Gibraltar, il mit ses masques, +et prit l'apparence d'un gros brig marchand espagnol +pour passer sous le canon d'une division de vaisseaux de +ligne anglais. Le soir du même jour il amarinait, pillait et +brûlait un vaisseau de la Compagnie des Indes.</p> + +<p>Le 18, en vue de Madère, il capturait une goëlette espagnole +bonne marcheuse, qui reçut un équipage de prise.</p> + +<p>Le 25, relâche à Saint-Antoine, île du cap Vert, pour faire +des provisions fraîches;—débarqué les prisonniers anglais +et espagnols, bouches inutiles et embarrassantes;—appareillé +le soir.</p> + +<p>Le 1er avril, fête du passage de la ligne.</p> + +<p>Le journal de route ne dit pas que Camuset et vingt autres +furent baptisés par la pompe à incendie, avec toutes les +farces et bouffonneries d'usage.</p> + +<p>Tandis que Sans-Peur racontait à Isabelle l'histoire héroïque +de ses navigations passées, le maître d'équipage en<span class='pagenum'><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span> +donnait une version non moins intéressante à la soubrette +péruvienne.</p> + +<p>Le calme plat qui dura jusqu'au 8 avril rendait les longs +récits nécessaires. L'impatiente curiosité de Camuset lui +valut chaque jour plusieurs taloches paternelles, qui accrurent +son profond respect pour maître Taillevent.</p> + +<p>Le 8, un temps à grains rafraîchit le brig et la goëlette, +qui mirent le cap sur le Brésil. Isabelle, avec un petit porte-voix +d'argent, commanda la manœuvre pour la première fois.</p> + +<p>Les jours suivants, elle fit augmenter et diminuer de +voiles, fit prendre et larguer des ris, et dirigea des virements +de bord.</p> + +<p>Le 20, le cap Frio fut signalé en même temps que plusieurs +voiles. Branle-bas de combat. Enlevé trois gros navires +marchands et un transport ennemi chargé de prisonniers +français.</p> + +<p>Le 26, à l'île Sainte-Catherine, vendu les prises, fait des +provisions fraîches.</p> + +<p>Le 2 mai, croisière au bas du Rio de la Plata. Rançonné, +en l'espace de quatre jours, quinze bâtiments anglais ou +espagnols.</p> + +<p>Le 6, combat acharné contre une petite frégate hollandaise. +La goëlette et un trois-mâts armé de Français sont +coulés, mais la frégate est enlevée et reçoit un équipage de +prise suffisant pour la manœuvre.</p> + +<p>Les prisonniers de guerre sont abandonnés au bas du +fleuve, sur un radeau de débris qu'escorte une de leurs chaloupes.</p> + +<p>Sans-Peur reste à bord du <i>Lion</i>, sa frégate le suit.</p> + +<p>Le 20 mai, relâche aux îles Malouines.</p> + +<p>Isabelle, remplissant les fonctions d'officier de manœuvre, +commande le mouillage dans la baie de la Soledad.</p> + +<p>Taillevent, ravi, laisse tomber une larme d'enthousiasme +sur son sifflet; le respect dû à la Lionne de la mer contient +les applaudissements, mais non les murmures élogieux de +l'équipage.<span class='pagenum'><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span></p> + +<p>La mer est grosse, le froid piquant, le ciel chargé de +nuages qui présagent de prochaines tempêtes; les baleines +bondissent et lancent des jets d'eau écumante; les albatros, +aux grandes ailes, leur livrent d'étranges combats.</p> + +<p>Les corsaires vont à la chasse aux bœufs et au chevaux. +On embarque à bord de la frégate un troupeau des uns et +des autres. Les bœufs seront abattus pour la nourriture des +équipages; les chevaux sont destinés à être débarqués sur +les rives sauvages qu'habite le cacique Andrès.</p> + +<p>Le 25, Isabelle commande l'appareillage par une brise +fraîche et dans une situation périlleuse. Sans-Peur l'observe +en souriant. Les officiers du bord sont émerveillés de la +justesse de son coup d'œil.</p> + +<p>—C'est un matelot! un matelot fini! murmura maître +Taillevent.</p> + +<p>—Pardonnerez! se permit de dire l'incorrigible Camuset, +<i>matelote</i>, serait plus vrai, m'est avis.</p> + +<p>Une taloche mémorable fut le prix de cette observation +grammaticale.</p> + +<p>—Bon homme, mais trop brutal!... soupira Camuset, +dont les progrès en matelotage ne le cédaient point à ceux +qu'avait faits en manœuvre madame la commandante. Par +les plus mauvais temps, il prenait une empointure avec +l'adresse d'un vieux gabier. Il commençait à avoir de l'<i>idée</i>, +tellement qu'en diverses rencontres il se signala par sa +présence d'esprit.</p> + +<p>Au combat de la Plata, par exemple, un grappin d'abordage +casse, il rattrape le bout de la chaîne, saute avec sur +la vergue de misaine de l'ennemi, reçoit trois balles dans +le corps, mais ne s'affale au poste des blessés qu'après avoir +achevé un double amarrage d'une solidité à toute épreuve.</p> + +<p>Cet exploit n'échappa point à l'œil clairvoyant du maître, +qui en rendit compte à son capitaine en présence de tout +l'équipage. Sur sa proposition expresse, Camuset, à l'âge de +dix-neuf ans, fut élevé à la dignité de matelot de deuxième +classe.<span class='pagenum'><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span></p> + +<p>Le 1er juin, au sud du cap Horn, une effroyable tempête +assaillit le brig corsaire et sa conserve la frégate.</p> + +<p>Les brouillards et les nuits interminables de la saison +finirent par les séparer, ce qui explique pourquoi, à partir +du formidable coup de vent, il n'est plus question sur le +journal de route du <i>Lion</i> de la frégate capturée par le travers +de la Plata.<span class='pagenum'><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII</h2> + +<h3>LE GRAND CHEF DES CONDORS ET BALEINE-AUX-YEUX-TERRIBLES.</h3> + + +<p>Sur une côte rocailleuse, presque déserte, désolée, incessamment +battue par les flots du grand Océan,—à plus de +cent trente lieues au sud de la capitale du Pérou,—un +groupe de serviteurs respectueux entoure le cacique Andrès +de Saïri.</p> + +<p>Le vieillard, pensif, est assis sur un rocher d'où ses yeux, +rougis par les larmes, interrogent l'horizon, l'horizon toujours +muet. L'âpre brise du large fouette les longs cheveux +blancs qui encadrent sa figure austère. A ses pieds se tord +la mer irritée, dont les vagues rendent un bruit monotone, +triste comme ses soupirs.</p> + +<p>L'aïeul d'Isabelle attendait.</p> + +<p>Il attendait, cherchant l'avenir aux confins de ces ondes +qui le séparent de l'enfant de sa vieillesse,—ne pouvant se +résigner au présent,—rêvant avec amertume à son glorieux +passé.</p> + +<p>L'âge et la douleur avaient bien changé le valeureux compagnon +d'armes de José Gabriel, grand chef des Condors. +Le front appuyé sur sa main amaigrie, il songeait au héros +dont il fut le vengeur, en maudissant le manque de foi des +Espagnols qui laissaient renaître la tyrannie; il se rappelait +en frémissant la fin terrible du frère de sa mère, de José +Gabriel, son ami, son modèle et son prince.</p> + +<p>Toute l'histoire de la grande insurrection de 1780 se<span class='pagenum'><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span> +déroulait dans ses pensées sombres comme le deuil de sa +patrie, car aux heures de lutte et aux années de trêve succédaient +les jours de servitude.</p> + +<p>—Et désormais, hélas! murmurait-il, je ne suis plus +qu'un vieillard impuissant!...</p> + +<p>Les heures de lutte furent courtes, mais sublimes.</p> + +<p>José Gabriel, le grand chef des Condors, avait fait trembler +les Espagnols. A la tête d'une multitude indisciplinée, il sut +l'emporter sur les troupes régulières, conquit rapidement +six provinces, gagna plusieurs batailles, se fit proclamer +inca sous le nom royal de Tupac Amaru, et fut sur le point +d'affranchir la race opprimée.</p> + +<p>Le sort des armes le trahit; il fut fait prisonnier et puni +de son héroïsme par un supplice infâme.</p> + +<p>Les Espagnols le mirent à mort avec des raffinements de +cruauté dignes,—a dit un historien<a name="FNanchor_5_8" id="FNanchor_5_8"></a><a href="#Footnote_5_8" class="fnanchor">[5]</a>,—des premiers +conquérants du Pérou.—En présence de sa femme et de +ses enfants, on lui arracha la langue, puis on le fit écarteler.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_8" id="Footnote_5_8"></a><a href="#FNanchor_5_8"><span class="label">[5]</span></a> <span class="smcap">Frédéric Lacroix</span>, <i>Pérou et Bolivie</i>.</p></div> + +<p>Ces barbaries, loin d'intimider les insurgés, redoublèrent +leur fureur en légitimant leurs représailles. Andrès, cacique +de Tinta, prit le commandement;—à son tour, selon l'usage +antique, il reçut le titre éminent de grand chef des Condors +(<i>Cuntur-Kanki</i>).</p> + +<p>Le soleil, le feu, l'aigle et le lion sont des emblèmes +religieux ou nobiliaires, communs à la plupart des peuples. +Chez les anciens Péruviens, le soleil passait pour Dieu; le +feu, son symbole, était entretenu par des vierges soumises +aux mêmes lois que les vestales romaines.—Le plus redoutable +des oiseaux de proie de leurs montagnes, gigantesque +vautour, le <i>cuntur</i> ou condor, donnait son nom aux guerriers, +qu'on décorait également de celui de <i>Puma</i>, c'est-à-dire +de lion. Ainsi, Léon de Roqueforte ne fut connu que +sous le surnom fameux de <i>Puma del mar</i>, le lion de la mer.</p> + +<p>«Un chef de guerre était appelé <i>Apiu Cuntur</i>, grand<span class='pagenum'><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span> +vautour; <i>Cuntur Pusac</i> était le titre réservé au chef de +huit Condors; le titre supérieur, <i>Cuntur-Kanki</i>, n'était +décerné qu'au chef des chefs, au général<a name="FNanchor_6_9" id="FNanchor_6_9"></a><a href="#Footnote_6_9" class="fnanchor">[6]</a>.»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_9" id="Footnote_6_9"></a><a href="#FNanchor_6_9"><span class="label">[6]</span></a> <span class="smcap">Valdes y Palacios</span>, <i>Voyage de Cuzco au Para</i>.</p></div> + +<p>Après José Gabriel, son neveu Andrès sut s'illustrer par un +grand stratagème dont l'histoire lui attribue tout le mérite.</p> + +<p>Il avait mis le siége devant la ville de Sorata, où les +Espagnols s'étaient retranchés derrière des fortifications de +terre, défendues par une puissante artillerie. Les Péruviens, +mal armés, ne parvenaient point à prendre la place. Andrès +fait construire avec une merveilleuse promptitude une +longue jetée qui réunit les eaux des montagnes d'Ancoma, +dirige le torrent contre les remparts, ouvre la brèche par ce +moyen et envahit la ville, dont les défenseurs furent massacrés +en punition du supplice hideux infligé à l'Inca José +Gabriel<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Historique.</p></div> + +<p>Les Espagnols durent, bientôt après, conclure un traité +avec le cacique victorieux, qui venait en même temps de +venger mille fois sa fille Catalina.</p> + +<p>Enfin le marquis de Garba y Palos, retiré des prisons de +Lima, ayant repris le gouvernement de Cuzco, les années +de trêve commencèrent.</p> + +<p>Isabelle grandit sous les yeux de son aïeul. Elle se développait +en force et en grâce, telle que sa mère. Un noble +rejeton de la race antique des Incas fleurissait sur une tige,—espagnole +il est vrai, mais arrosée d'un sang vénéré par +les nations indigènes.</p> + +<p>Malheureusement, le marquis de Garba, rappelé en +Espagne, fut remplacé par un despote. Les jours de servitude +revinrent. Andrès ne dut son salut qu'au dévouement +de ces mêmes sujets, qui sont à cette heure pieusement +groupés autour de lui.</p> + +<p>Il vivait au désert, dans les ruines d'un château-fort +abandonné à la suite des fréquents tremblements de terre +qui rendaient la contrée presque inhabitable. Ses compa<span class='pagenum'><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span>gnons +d'exil ayant recouvert de branchages et de chaume +l'enceinte dévastée, la meublèrent peu à peu avec un luxe +inattendu.</p> + +<p>Formés en petites troupes de cavaliers, ils pénétraient, +par des chemins connus d'eux seuls, jusque dans l'intérieur +du pays, dépassant parfois Tinta et Cuzco, villes situées à +près de cent lieues de leur mystérieux asile.</p> + +<p>On était parvenu à faire croire aux Espagnol que le vieil +Andrès de Saïri était mort;—pour mieux les tromper, on +célébra ses funérailles selon les rites péruviens. Les dépouilles +mortelles qui passaient pour les siennes furent +accompagnées avec pompe, durant un trajet de trente +lieues, par les tribus quichuas du territoire, et enterrées +dans l'île de Plomb, que baignent les eaux du lac Sacré<a name="FNanchor_8_10" id="FNanchor_8_10"></a><a href="#Footnote_8_10" class="fnanchor">[8]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_10" id="Footnote_8_10"></a><a href="#FNanchor_8_10"><span class="label">[8]</span></a> La géographie conserve à ce vaste et remarquable lac,—le plus +grand de ceux qu'on connaisse dans l'Amérique méridionale,—son +nom quichua ou péruvien de <i>Titicaca</i>, littéralement <i>île de Plomb</i>. Il +s'appelle aussi lac de <i>Chiquito</i> ou <i>Chucuito</i>, du nom des peuples nomades +qui campent sur ses bords et de celui d'une ville bien déchue aujourd'hui, +qui comptait trente mille âmes lors de l'insurrection de José +Gabriel <i>Condor-Kanki</i>, s'intitulant l'Inca Tupac Amaru. +</p><p> +Le <i>lac de l'île de Plomb</i>, situé sur le territoire habituel des républiques +de Bolivie et du Pérou, est plus élevé au-dessus du niveau de la mer +que le sommet du pic de Ténériffe; son bassin est formé par les plus +hautes montagnes de toute l'Amérique. Il a plus de cent lieues de tour; +sa plus grande longueur est d'environ quarante lieues du nord-ouest +au sud-est; sa plus grande largeur de vingt à vingt-cinq.</p></div> + +<p>Mais à l'état de légende pour les populations indigènes, +à l'état de document pour les caciques, le bruit était incessamment +répandu que le chef des Condors, retiré dans son +aire, y attendait l'heure de s'abattre avec ses aiglons sur +les Castillans traîtres à la parole jurée.</p> + +<p>Les serviteurs d'Andrès montraient aux caciques péruviens,—aymaras +ou chiquitos,—les franges du <i>borla</i> de +leur grand chef; ils levèrent aisément ainsi l'impôt de la +fidélité, de l'esclavage, de l'espérance.</p> + +<p>Le vieux castel recouvert en chaume se meubla, s'arma, +et surtout s'approvisionna d'armes et de munitions.</p> + +<p>Par malheur, Andrès ne se sentait plus capable de diriger +un nouveau soulèvement. Digne et ferme devant l'adversité, +il ne pouvait parfois contenir sa trop juste douleur.<span class='pagenum'><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span></p> + +<p>—Plus de deux ans, et rien!... toujours rien!... murmurait-il. +Pour comble de maux, celui que j'attends aurait-il +donc péri?... Je n'ai su qu'une chose, c'est que le marquis +de Garba y Palos est mort en son château de Galice. Et là +gémit à cette heure la fille de ma fille, Isabelle, mon sang, +l'espoir de mes vieux jours!... O Lion de la mer! ne +t'aurais-je revu un instant que pour te perdre encore!...</p> + +<p>Un homme fort différent des cavaliers et des pêcheurs +quichuas qui entouraient le vieillard, un homme dont la +face et le corps presque nus étaient tatoués des insignes +belliqueux en honneur à la Nouvelle-Zélande,—Parawâ +(la Baleine), tel était son nom,—répondit avec emphase +en langue espagnole:—Grand chef des Condors, toi qui +n'es ni un Anglais maudit, ni un Castillan sans foi, pourquoi +parles-tu comme une femme de race blanche!... Le +Lion de la mer ne meurt pas!... Il ne meurt pas, le Puma +des grandes eaux salées, le Vautour des mornes et des îles, +le Feu qui éclaire et qui brûle, le Soleil de l'Océan!...—Il +m'a dit: «—Parawâ, Grand-Poisson, parcours la mer, +passe d'île en île, navigue sans cesse en montrant mon +drapeau à mes peuples, mon drapeau d'or où bondit un lion +de feu.»—Et moi, le Grand-Poisson, j'ai rangé mes esclaves +sur les pagaies de ma pirogue de guerre, j'ai parcouru +la mer, j'ai passé d'île en île, naviguant sans cesse +sous le drapeau d'or où bondit le lion de feu!</p> + +<p>—Nous savons tous, dit Andrès, que Parawâ, l'homme-baleine, +est un serviteur fidèle et un navigateur habile.</p> + +<p>Le Néo-Zélandais reprit:</p> + +<p>—<span class="smcap">Léo</span>, le <i>Puma del mar</i>, le <i>Rangatira-Rahi</i>, grand chef +des chefs des îles de la mer, m'a dit encore: «—Parawâ, +guerrier-poisson, tu iras vers le cacique Andrès, qui est +pour moi tel qu'un père, et tu lui crieras: «Courage!...» et +tu crieras à tous les peuples: «Courage et patience!...» +Car moi, je vais dans mon pays de France y faire connaître +le lion Sans-Peur; je vais au pays d'Espagne y prendre pour +femme la fille du chef des Condors!»<span class='pagenum'><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span></p> + +<p>Andrès soupira sans interrompre Parawâ-la-baleine.</p> + +<p>«—... Le soleil s'éteint au couchant et se rallume au +levant, le Lion de la mer monte sur son vaisseau qui plonge +dans la nuit, il reparaîtra dans la lumière des grandes +montagnes!...» Ainsi m'a parlé la chef des chefs, <span class="smcap">Léo</span>, +qui est maintenant, sois-en sûr, l'époux de ta fille bien-aimée.</p> + +<p>Andrès hochait la tête, le Néo-Zélandais s'écria vivement:</p> + +<p>—Je ne suis qu'un homme et j'ai pu obéir... Il est <i>atoua</i>, +esprit, maître et souverain, plus fort que la tempête!... +Pourquoi donc restes-tu dans le doute et la douleur?—Je +ne suis qu'un homme, un chef de guerriers,—il est +vrai,—<i>Parawâ-Touma</i>, la baleine au regard terrible,—mais +quand j'ai réussi à parcourir plus de trois mille lieues, +tantôt avec ma pirogue, tantôt sur de petits navires de +Taïti,—quand il m'a suffi à moi, pour rire de toutes les +chances contraires et pour venir jusqu'à toi, d'être le serviteur +qui a bu l'haleine de <span class="smcap">Léo</span>,—peux-tu craindre, chef +des Condors, que <span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i> ait été mangé par ses ennemis?... +Il reviendra comme il l'a promis aux nations de +l'Océan... Le Lion de la mer ne meurt pas!...</p> + +<p>Porter la moindre atteinte à la confiance fanatique de +Baleine-aux-yeux-terribles, eût été une faute dont Andrès, +n'eut garde de se rendre coupable. Assez d'autres, dès lors, +s'efforçaient d'ébranler la foi des Polynésiens en la puissance +surhumaine de <span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i>. Les Anglais et leurs missionnaires +sillonnaient déjà l'Océanie; et les premières colonies +pénales étaient fondées sur les rives de la Nouvelle-Hollande, +où la révolution de 1789 empêcha les Français de +s'établir, selon les desseins du roi Louis XVI, dont Léon de +Roqueforte avait connu avec détail les instructions officielles.</p> + +<p>—Baleine-aux-yeux-terribles, répondit enfin le cacique, +les années ont amassé la neige sur mon front. La vie des +peuples est longue, et c'est pourquoi, de mon côté, je crie: +Patience, aux Quichuas du Pérou; mais la vie d'un vieil<span class='pagenum'><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span>lard +est courte; verrai-je jamais la jour de la délivrance? +J'ai abandonné la terre de mes pères, j'ai fait ma demeure +de ces ruines au bord de la grande mer; d'ici, à toute heure, +je redemande à l'horizon le compagnon de nos combats. Si +j'avais perdu tout espoir, vaillant Parawâ, je retournerais +dans mes montagnes, et tu ne me verrais point assis sur un +rocher desséché par la brise de mer, les regards toujours +tournés vers les flots.</p> + +<p>—Le chef des Condors parle avec sagesse! qu'il espère +donc, et qu'il ne désespère jamais!...</p> + +<p>—Jamais il ne désespérera, dit Andrès.</p> + +<p>—Courage! Fils du Soleil, ne laisse point noyer dans la +tristesse le cœur du vainqueur de Sorata.</p> + +<p>—Baleine de l'Occident, le jour même où je déchaînais +les torrents des montagnes contre les murs de Sorata, mon +cœur était plongé dans une douleur qui dure encore! Mon +prince et ma fille bien-aimée avaient péri sous les coups +féroces des Espagnols. La tristesse, brave Parawâ, peut +marcher à côté du courage. La tristesse convient au vieillard +exilé que le sort sépare de sa dernière enfant.</p> + +<p>—Parawâ-Touma hait la tristesse, dit le sauvage néo-zélandais +en brandissant son <i>méré</i> ou casse-tête; il est à des +milliers de lieues de sa terre, de sa nation, de ses femmes +et de ses fils. La goëlette taïtienne qui l'a conduit vers toi, +grand chef des Condors, s'est engloutie dans le tourbillon +du Bourreau, la roche tranchante l'a ouverte comme une +noix de cocotier, et tous ceux qui étaient à bord ont péri; +seul, j'ai survécu. Et maintenant l'Océan s'étend entre ma +hutte chérie et moi. Me vois-tu dans la tristesse?... Non! +non! Qu'elle s'approche du cœur de Parawâ, il la chassera +en chantant le <i>Pi-hé</i> qui remplit d'une joie terrible.</p> + +<p>Le <i>Pi-hé</i>, hymne belliqueux de l'Union et de la Séparation, +de la Vie et de la Mort, est le chant national des indigènes +de la Nouvelle-Zélande. Il commence par une +invocation à l'<i>atoua</i> <span class="smcap">Maoui</span> (l'Esprit-Suprême), qui détruit +l'homme, mais absorbe en lui son âme. Il se termine par la<span class='pagenum'><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span> +louange enthousiaste de ceux qui sont morts, et par de +fières consolations données aux survivants.</p> + +<p>Sur l'invitation d'Andrès, Parawâ consentit à faire +entendre le <i>Pi-hé</i>.</p> + +<p>Hommes et femmes, tous les Péruviens, Quichuas pur +sang ou métis, formèrent cercle, tandis que le sauvage se +recueillait profondément.</p> + +<p>Il posa sa massue contre le rocher, se croisa les bras sur +la poitrine, et modula quelques vers d'un rhythme étrange. +Bientôt il leva les mains vers le ciel en jetant quelques +éclats de voix; puis, saisissant son casse-tête, il le brandit +avec fureur. Ses gestes étaient menaçants, ses regards +vraiment terribles; par moments, quelques intonations +douces se mêlaient à ses cris bizarres, il s'exaltait en jouant +sa pantomime chantée; et malgré ce qu'avait de dur sa +physionomie sillonnée de tatouages affreux, elle prenait un +caractère qui fit impression sur les serviteurs chrétiens et +civilisés du vieux cacique Andrès.</p> + +<p>Qu'on juge donc de l'effet imposant et formidable du <i>Pi-hé</i> +lorsque, dans une circonstance solennelle, il est chanté, ou +pour mieux dire exécuté, par plusieurs milliers d'indigènes, +poussant tous à la fois les mêmes cris, faisant tous à la fois +les mêmes gestes de prière, de menace, de joie ou de fureur, +avec une précision dont nos corps de ballets les mieux +exercés ne sauraient donner une idée.</p> + +<p>Après chacun des couplets, qui sont inégaux, mais tous très-longs, +Parawâ poussait le cri de vie et de mort: <span class="smcap">Pi-hé</span>!</p> + +<p>Tout à coup, sans s'interrompre, il lui donna un accent +triomphal. Sa main se dirigeait vers l'horizon. Quelques +mots d'espagnol se mêlèrent aux paroles, «intraduisibles,» +dit-on, du chant néo-zélandais.</p> + +<p><span class="smcap">Léo</span>!... <i>Puma del mar!</i> <span class="smcap">Pi-hé</span>!... <span class="smcap">Pi-hé</span>!...</p> + +<p>«Léon!... le Lion de la mer!... Vie et mort!... Vie et mort!»</p> + +<p>Les Péruviens, cette fois, répétèrent le refrain <span class="smcap">Pi-hé</span>; +puis on se hâta de gonfler les balses pour aller au devant du +navire.<span class='pagenum'><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span></p> + +<p>Le cacique de Tinta se mit à genoux en adressant au Dieu +des chrétiens d'ardentes actions de grâces, car à tous les +mâts du brig se déployaient des bannières sacrées:</p> + +<p>A l'arrière le pavillon français,</p> + +<p>Au grand mât le lion rouge sur champ d'or,</p> + +<p>Au mât de misaine, enfin, le soleil des Incas sur champ +d'azur au chef d'argent, c'est-à-dire l'emblème national du +Pérou sur l'écusson de Garba y Palos.</p> + +<p>—Elle est à bord!... elle est à bord!... Isabelle, ma fille, +est à bord! disait le chef des Condors en tremblant de +bonheur.</p> + +<p>Parawâ-Touma, Baleine-aux-yeux-terribles, se tenait +fièrement, en brandissant son <i>méré</i>, sur la première des +balses qui s'élancèrent à la rencontre du brig victorieux de +Léon de Roqueforte.</p> + +<p>—Ah! tonnerre des Cordillères! s'écria maître Taillevent, +le plus brave des anthropophages de mes amis! cet +excellent cannibale de Parawâ-Touma, le Grand-Poisson +qui regarde à faire peur! Quelle chance de le retrouver ici!</p> + +<p>Une exclamation pareille devait donner beaucoup à penser +au jeune et vaillant Camuset. Or, depuis la grande victoire +des corsaires de Bayonne, et surtout depuis que <i>le Lion</i> +avait doublé le cap Horn, maître Taillevent, beaucoup +moins discret que par le passé, tenait des propos inimaginables, +dont il ne permettait à personne de douter, sous +peine de coups de poing inimaginables aussi.<span class='pagenum'><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span></p> + + + + + + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII</h2> + +<h3>SALVES DES ÉLÉMENTS.</h3> + + +<p>L'ancre mordait le fond, lorsque Baleine-aux-yeux-terribles, +son casse-tête au poing, bondit sur le pont du brig +corsaire, courut vers la dunette, en criant: <span class="smcap">Pi-hé</span>! puis, +les bras croisés sur la poitrine, s'inclina religieusement +devant <span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i>.</p> + +<p>Isabelle ne voyait que son vénérable aïeul, debout maintenant +sur le rocher, d'où il lui faisait des signes de tendresse; +elle n'entendait que les clameurs enthousiastes des +Quichuas qui, des balses ou de la rive, criaient: «Vive la +fille des Incas! Vive le Lion de la mer!» Des larmes baignaient +ses yeux, tandis que la folâtre Liména battait des +mains en riant.</p> + +<p>Léon, cependant, ne craignit pas d'arracher Isabelle +à ses émotions filiales, pour lui présenter l'intrépide +Parawâ.</p> + +<p>—Tu connais mes marins d'Europe, disait-il, regarde +l'un de mes plus vaillants serviteurs sur la mer immense +dont je suis le lion.</p> + +<p>Isabelle put à peine réprimer un premier mouvement de +dégoût à l'aspect du farouche cannibale; elle sut être gracieuse +pourtant, et d'un ton de reine:</p> + +<p>—Mon époux, dit-elle, m'a instruite des grands combats +de Baleine-aux-yeux-terribles, son ami fidèle.</p> + +<p>—Gloire à <span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i>! Gloire au Lion qui sort de la<span class='pagenum'><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span> +mer! Et à vous, sa dame, bonheur sur les eaux et sur les +terres, sous la lune et sous le soleil!</p> + +<p>S'adressant ensuite à Sans-Peur dans une langue inconnue +de tous, si ce n'est de Taillevent:</p> + +<p>—Ton drapeau a été vu dans tes îles; partout il a été +salué avec joie; mais partout aussi, les hommes de l'Angleterre +menacent les peuples de la fureur des <i>hommes terribles +de la tribu de Surville et de Marion</i>.</p> + +<p>C'est sous ce nom redouté que les Français étaient et +sont, encore de nos jours, désignés aux indigènes par les +navigateurs anglais.</p> + +<p>—Ah! brigands d'Anglais de malheur! dit maître Taillevent +qui s'était rapproché de son ami Parawâ, ils n'ont pas +manqué de gâter nos affaires par ici, pendant que nous courions +un bord de l'autre côté du cap Horn.</p> + +<p>—Et qu'a dit Parawâ-Touma? demandait Léon.</p> + +<p>—Il a dit: «La langue des <i>hommes de la tribu de Touté</i><a name="FNanchor_9_11" id="FNanchor_9_11"></a><a href="#Footnote_9_11" class="fnanchor">[9]</a> +est double; ils viennent pour nous acheter et nous vendre; +<span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i> est leur ennemi. <span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i> est un grand guerrier, +un chef juste et puissant, le père des hommes tatoués; +son haleine est le courage; son œil gauche est le soleil.»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_11" id="Footnote_9_11"></a><a href="#FNanchor_9_11"><span class="label">[9]</span></a>—Les Anglais,—le nom du capitaine Cook, corrompu par la prononciation +des Polynésiens, étant devenu <i>Touté</i>.</p></div> + +<p>Pendant quelques minutes encore, Léon interrogea Parawâ +en sa langue;—puis, satisfait de ses réponses, il le +regarda fixement et fit un pas vers lui.</p> + +<p>Alors, avec une joie grave, l'indigène se rapprochant de +même, appuya le nez contre le sien en aspirant son haleine.</p> + +<p>Tel est le salut fraternel qui, à la Nouvelle-Zélande, équivaut +à nos embrassements.</p> + +<p>Après avoir bu l'haleine de l'<i>Atoua</i>, <i>Rangatira-Rahi</i>, ou +chef des chefs, Baleine-aux-yeux-terribles, <i>Rangatira-para-parao</i>, +c'est-à-dire chef de rang supérieur, ne dédaigna pas +d'accorder un honneur semblable à son vieil ami Taillevent, +bien que celui ci, d'après la hiérarchie néo-zélandaise, ne +fût qu'un <i>Rangatira-iti</i>, ou sous-chef.<span class='pagenum'><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span></p> + +<p>Le canot du capitaine déborda bientôt.</p> + +<p>Escorté par les balses, il se dirigeait vers le rivage aux +acclamations de tous les Quichuas fidèles à la fortune d'Andrès +de Saïri.</p> + +<p>Le brig <i>le Lion</i> fit une salve de trois bordées.</p> + +<p>Isabelle aborda enfin et se jeta dans les bras débiles de +son illustre aïeul, le vainqueur de Sorata.</p> + +<p>Au même instant, une secousse de tremblement de terre +se fit sentir; la mer gronda, les rochers gémirent, les rares +arbres qui entouraient le vieux château se balancèrent +comme ébranlés, et les condors qui planaient au-dessus des +mornes poussèrent des cris aigus.</p> + +<p>—Amis! s'écria Léon de Roqueforte, la terre et la mer +du Pérou saluent le retour de votre reine!</p> + +<p>—Pi-hé! pi-hé!... vie et mort! hurlait Baleine-aux-yeux-terribles.</p> + +<p>—Attention! criait à bord maître Taillevent, tenons-nous +parés à filer le câble par le bout.</p> + +<p>Déjà le premier lieutenant rangeait son monde aux postes +d'appareillage.<span class='pagenum'><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span></p> + + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX</h2> + +<h3>TREMBLEMENT DE TERRE.</h3> + + +<p>Les tremblements de terre, très fréquents au Pérou, y +ont occasionné d'effroyables désastres. En 1678 et 1682, +Lima et le port de Callao, situé à deux petites lieues, furent +éprouvés cruellement; en 1746, les deux villes s'écroulèrent, +et la mer couvrit l'emplacement occupé par l'ancien +Callao, dont on aperçoit encore les ruines sous les eaux +dans la partie de la baie appelée <i>mar Braba</i>. Sur quatre +mille habitants, d'après la tradition, il n'en survécut qu'un +seul.</p> + +<p>Le 19 octobre 1682, la ville de Pisco fut engloutie. En 1755, +à l'époque du fameux tremblement de terre de Lisbonne, +Quito s'écroula de fond en comble.—De nos jours, les +villes d'Aréquipa, d'Arica et vingt autres ont souffert les +plus grands dommages, malgré la nature des constructions +faites désormais en vue de résister aux secousses.</p> + +<p>La baie de Quiron, où le brig corsaire <i>le Lion</i> venait de +jeter l'ancre, était sans contredit le point du littoral le plus +dévasté par les convulsions souterraines. La forme abrupte +des mornes, fendus comme par des haches géantes,—les +déchirements du rivage,—les incroyables différences des +fonds sous-marins, insondables en certains points très +voisins de la côte,—la coupe étrange des récifs qui la +bordaient,—le bouleversement des terres arables qui, en +plusieurs endroits, s'étaient évidemment déplacées, le<span class='pagenum'><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span> +démontraient moins encore que l'abandon du territoire par +tous ses colons primitifs.</p> + +<p>En 1755, la bourgade de Quiron disparut dans un gouffre +d'où s'échappèrent des flammes; la garnison espagnole s'enfuit +du château, dont il ne resta que les murs d'enceinte. +Durant plusieurs années consécutives, des grondements +semblables au bruit du tonnerre ne cessèrent de se faire +entendre. Il fut avéré dans la province que sous ce sol mouvant +existait une cavité volcanique, où plages et montagnes +s'effondreraient quelque jour. Personne n'osa se fixer à +moins de cinq ou six lieues. La terreur s'accrut avec le +temps, si bien que les gens du pays avaient l'habitude de +faire un long circuit pour éviter de traverser cette région +maudite.</p> + +<p>Plus elle était déserte, plus elle convenait au cacique +Andrès et à Léon de Roqueforte, qui s'y rembarqua, en +1790, sur la goëlette taïtienne avec laquelle il avait mystérieusement +abordé au Pérou. En 1791, après avoir +répandu le bruit de sa mort, le vieux chef des Quichuas s'y +établit. Depuis, les secousses de tremblement de terre +avaient été rares et sans grands effets. Celle qui se faisait +sentir maintenant était formidable.</p> + +<p>La nature semblait s'être reposée longuement avant de +faire un effort suprême pour déchirer les flancs de la montagne +de Quiron.</p> + +<p>Les serviteurs du cacique se souvinrent de l'opinion +accréditée;—ils crurent à bon droit que l'heure dernière +sonnait pour eux;—les uns se jetèrent à genoux en faisant +le signe de la croix, les autres poussèrent des cris affreux.</p> + +<p>La contenance calme d'Andrès, que l'écroulement du +monde entier n'aurait pu distraire de ses émotions de bonheur, +le sang-froid radieux d'Isabelle, et surtout les nobles +paroles du Lion de la mer raffermirent leur courage au +moment même où le péril augmentait.</p> + +<p>Un craquement strident, prolongé, métallique, indéfinissable, +à vrai dire, puisque aucun autre bruit ne saurait en<span class='pagenum'><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span> +donner l'idée, retentit au loin. La terre et les flots gémissaient. +Tout à coup, à égale distance des récifs de l'ouest et +de la plage, au centre de la chaîne de mornes rocailleux qui +forment la côte nord de la baie, un éclat se fit dans le sens +vertical; quelques blocs énormes se détachèrent de la montagne, +et roulant avec fracas, laissèrent apercevoir une +caverne profonde. L'ouverture de cet antre, jusqu'alors +fermée, affectait la forme d'un angle très aigu, d'environ +cinquante pieds de large sur la ligne du niveau de la mer, +qui, du reste, n'y pénétra point. De la distance où se trouvaient +Andrès, Isabelle et Léon, l'on ne pouvait juger de sa +configuration intérieure.</p> + +<p>D'autres craquements ouvrirent d'autres fissures, diverses +chutes de rochers eurent lieu çà et là, il sembla même que +la disposition des récifs venait de changer.</p> + +<p>La mer, arrachée de son lit, s'éleva par sept fois à une +hauteur effrayante; par sept fois, laissant le fond à sec, elle +recula vers le large, à tel point que le brig <i>le Lion</i> toucha +par la quille, et faillit se briser. Mais le câble était filé par +le bout, quelques voiles s'ouvraient à un vent encore frais; +le navire, entraîné au dehors, parvint à s'y maintenir.</p> + +<p>Le canot qui venait d'amener à terre Isabelle et son époux +fut fracassé tout d'abord; heureusement les matelots +purent s'accrocher aux balses que les ras de marée les plus +furieux ne sauraient submerger.</p> + +<p>Le plateau sur lequel étaient réunis Andrès, Isabelle et +leurs amis oscilla sur ses bases et se fendit sous leurs pieds; +mais on n'eut à déplorer aucun malheur.</p> + +<p>Le brig était hors de péril: étrangers ou Péruviens, tous +les hommes étaient sains et saufs, et le vieux château de +Quiron ne souffrit point.</p> + +<p>Soit que ses murs, contretenus par des étais, dussent à +leur vétusté même l'élasticité qui manque aux constructions +neuves, soit par l'effet de la disposition des terrains ou par +toute autre cause, il résista.</p> + +<p>Et quand les épais nuages de poussière soulevés par la<span class='pagenum'><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span> +commotion furent lentement retombés, Andrès, qui venait +d'embrasser et de remercier avec effusion le Lion de la mer, +désormais son fils, put s'écrier enfin:</p> + +<p>—Venez vous reposer, mes enfants, dans la demeure +que le Ciel nous a conservée.</p> + +<p>—Oui, mon père, allons, dit Léon de Roqueforte en lui +offrant l'appui de son bras. Je n'y entrerai pas, cependant, +avant d'avoir jeté un coup d'œil dans cette cavité qui s'est +ouverte,—miraculeusement peut-être,—à l'instant même +où nous abordions.</p> + +<p>—Quel est donc ton dessein? demandait le cacique.</p> + +<p>—A quoi bon en parler, si je n'ai qu'une idée vaine?</p> + +<p>On gravit la pente sablonneuse qui conduisait de l'observatoire +d'Andrès au château de Quiron. Une joie respectueuse +rayonnait sur les fronts de tous les serviteurs.</p> + +<p>Parawâ, qui suivait de près le <i>Rangatira-Rahi</i>, son <i>atoua</i>, +disait en langue espagnole:</p> + +<p>—Le Lion de la mer ne meurt pas!... non, non! il ne +meurt pas, le Puma des grandes eaux salées, le Vautour des +mornes et des îles, le Feu qui éclaire et qui brûle, le Soleil +de l'Océan!... Ce qu'il annonce arrive. Ce qu'il dit est vrai +toujours. Ce qu'il a promis, il le donne. Ce qu'il se propose, +il le fait.—A tous les peuples qu'il aime, bonheur! A vous +donc, bonheur, hommes de la tribu du chef des Condors!</p> + +<p>Ces paroles du sauvage cannibale faisaient impression sur +les Quichuas, bien que ceux-ci fussent relativement civilisés.</p> + +<p>Ils étaient chrétiens, possédaient pour la plupart quelques +connaissances élémentaires, devaient à leur contact avec +les Espagnols des idées opposées aux féroces préjugés d'un +anthropophage, et appartenaient à une nation sortie de la +barbarie fort antérieurement à la conquête des Pizarre; +mais aucun d'eux n'était de la classe supérieure. Serviteurs +d'Andrès, pêcheurs, chasseurs, mineurs ou simples paysans, +ils ne possédaient pas l'éducation nécessaire pour se soustraire +à l'influence de l'enthousiaste Parawâ. Eux-mêmes +fondaient, d'ailleurs, leurs plus chères espérances sur le<span class='pagenum'><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span> +retour du Lion de la mer et de la fille des Incas; comment +ne se seraient-ils pas complus à écouter le Néo-Zélandais, +dont l'intelligence naturelle était, du reste, bien au-dessus +de la leur?</p> + +<p>Devant eux, le dernier représentant de la race toujours +vénérée de leurs anciens rois marchait appuyé sur l'épaule +d'Isabelle, leur reine, et sur le bras du Lion de la mer, leur +vengeur, leur libérateur et leur prince. Ils croyaient donc, +avec Parawâ, que la terre, la mer, le ciel du Pérou et les +Condors, emblèmes vivants de leur patrie, avaient salué +comme eux le débarquement des jeunes époux.</p> + +<p>Aux approches du château de Quiron, Sans-Peur, laissant +Isabelle avec son aïeul, fit un signe au Néo-Zélandais; puis, +ils se dirigèrent ensemble vers la grande caverne, d'où +s'échappaient d'épaisses vapeurs.</p> + +<p>Une chaussée de roches empêchait seule la mer de remplir +le bassin qui en occupait le fond. Cramponnés à quelques +saillies, le capitaine et son sauvage s'aventurèrent dans la +galerie naturelle. Sous une voûte de cent cinquante pieds +environ, elle décrivait une sorte de courbe et se prolongeait +fort avant vers la gauche.</p> + +<p>—Victoire! s'écria Léon de Roqueforte.</p> + +<p>—Pi-hé! dit le fanatique insulaire, la terre a obéi à <span class="smcap">Léo</span> +l'<i>Atoua</i>!</p> + +<p>—Non, Parawâ, ce n'est point à moi qu'elle a obéi, reprit +Léon de Roqueforte, comme pour atténuer le blasphème naïf +de son compagnon; non! mais le Dieu tout-puissant qui protège +les opprimés a permis qu'un phénomène terrible servît +mes projets.</p> + +<p>Il voulait bien passer pour un <i>atoua</i>, pour un génie disposant +d'une force supérieure,—et d'un bout à l'autre de la +Polynésie, des circonstances étranges avaient contribué à +propager cette croyance,—mais il aurait craint d'attirer +sur sa tête les châtiments célestes en se laissant attribuer +un pouvoir qui n'appartient qu'à Dieu.</p> + +<p>—Toute âme est immortelle; en ce sens, je suis <i>atoua</i>,<span class='pagenum'><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span> +je suis esprit, je le suis encore comme dépositaire de la +grande pensée royale qui survit en moi, et qui me survivra, +je l'espère, avec la protection du Ciel.»</p> + +<p>Telle était, à ses propres yeux, la justification de Léon de +Roqueforte; il se laissa rattacher, par un mythe étrange, +à la mémoire de Surville et de Marion; il jugea nécessaire +de laisser croire aux peuples qu'il était immortel.</p> + +<p>—<span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i>, le Lion de la mer, ne meurt point! devint +la formule des larges desseins de civilisation et de liberté +qui guidaient Léon lui-même. Les Polynésiens dévoués à sa +cause la prirent au propre; ils en firent un cri de ralliement +qui, mille fois en son absence, retentit dans les combats.</p> + +<p>Au sortir de l'immense caverne voûtée, casemate naturelle, +dont un cratère de volcan occupait les profondeurs, +Baleine-aux-yeux-terribles, croisant les bras sur la poitrine, +dit d'un accent pénétré:</p> + +<p>—Léo l'<i>Atoua</i>, dans le ventre de la montagne, a crié: +«Victoire!» Léo l'<i>Atoua</i> voulait donc que le roc s'ouvrît +comme un fruit mûr. Dans quel dessein? Parawâ ne le sait +point, mais le Grand Esprit du Ciel, Maouï, l'Ombre immortelle, +le sait. Et Maouï a ordonné ce que Léo voulait, parce +que Léo est un <i>atoua</i> sage, juste et brave devant le Souffle +tout-puissant de Maouï.</p> + +<p><i>Maouï</i>, ailleurs <i>Nouï</i>, est le Dieu triple: «L'habitant du +ciel, le dieu de la colère et de la mort, et le dieu des éléments.»—Ou +encore, d'après une classification très différente: +«Dieu le Père, Dieu le Fils et Dieu l'Oiseau.»—Enfin, +suivant quelques indigènes, Maouï-Moua et Maouï-Potiki +seraient leurs dieux principaux, devenus un seul et même +Dieu, attendu que l'aîné tua, mangea et s'assimila ainsi son +frère. Et de cette fable dériveraient la coutume de manger les +ennemis et la croyance qu'en les dévorant, on absorbe en +soi leur courage, leur intelligence, leur âme.—En tous cas, +les Néo-Zélandais définissent Dieu ou Maouï, l'<i>Atoua</i> suprême, +par les remarquables qualifications d'<i>Ombre immortelle</i> +et de <i>Souffle-tout-puissant</i>.<span class='pagenum'><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span></p> + +<p>—Plaise à Dieu que Parawâ dise vrai! répondit Léon +avec une émotion pieuse.</p> + +<p>Il mesurait de l'œil la longue ouverture de la caverne +et se réjouissait en remarquant combien il serait facile de +la dissimuler, car elle était oblique et fort étroite au sommet. +On pourrait aisément la murer avec un léger échaffaudage +de terre grasse mêlée à des roches brisées et au +besoin la rendre impénétrable.</p> + +<p>Parawâ reçut ordre de rallier les canotiers de l'embarcation +brisée, de monter avec eux la plus grande des balses +et de se rendre à bord du brig pour dire au lieutenant de +revenir au mouillage.<span class='pagenum'><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XX" id="XX"></a>XX</h2> + +<h3>VASTES DESSEINS.</h3> + + +<p>Léon de Roqueforte se dirigea vers le château de Quiron, +où Isabelle, quand il reparut, achevait de faire à son aïeul +le récit de ses deux ans d'exil en Espagne, de la mort de son +père, de la conduite de don Ramon, de la romanesque histoire +de son mariage et de la glorieuse traversée du brig <i>le +Lion</i>.</p> + +<p>Le vieux cacique était vivement ému.</p> + +<p>—Mon fils, vous avez dépassé mes espérances, dit-il; +vous ne vous êtes point borné à combler mes vœux en me +ramenant ma fille bien-aimée; vous avez encore servi avec +votre valeur ordinaire la cause de notre affranchissement; +vous revenez avec un brig bien armé, avec des armes et +des munitions de guerre, et vous avez en outre à vos ordres +une belle frégate, à ce que m'apprend Isabelle.</p> + +<p>—Trop faiblement armée d'un équipage de prise, et +hors d'état de résister à un navire de même rang.</p> + +<p>—Nous compléterons son équipage! s'écria Andrès. +Votre dernière victoire navale, en grandissant votre +renommée, prédisposera, je l'espère, en notre faveur la +République française, protectrice naturelle des peuples +esclaves qui veulent s'émanciper. Et vous saurez accomplir +avec son concours la mission que vous aviez reçue du roi +Louis XVI.</p> + +<p>Léon de Roqueforte hocha la tête, non qu'il trouvât la<span class='pagenum'><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span> +proposition par trop contradictoire dans les termes, mais +parce qu'il avait vu de près et sainement apprécié la situation +de la France.</p> + +<p>—Noble Andrès, dit-il, ne nous faisons pas d'illusions. +La vie de l'homme est courte relativement à celle des +peuples. Ouvrier de l'avenir, verrai-je, moi qui parle, les +jours de la délivrance? L'Amérique du Sud, tout entière, +s'émancipera comme s'est émancipée celle du Nord. Le +Portugal d'un côté, l'Espagne de l'autre, perdront leurs +vastes possessions comme l'Angleterre a perdu les siennes. +Des États nouveaux se formeront; le Mexique, la Nouvelle-Grenade, +le Chili, le Paraguay, le Brésil, le Pérou, deviendront +autant d'empires indépendants; une politique nouvelle +régira ces contrées. Malheur, alors, malheur aux +nations indigènes qui se laisseront dépouiller de leurs +droits!... Dès aujourd'hui, mon père, nos efforts doivent +tendre à les préparer à jouer leur rôle dans la guerre que +je prévois, sans pouvoir en assigner la date.</p> + +<p>—Bien! fit Andrès, le dernier Inca sortant de la tombe +parlera dans ce sens aux peuples qui le vénèrent!</p> + +<p>—Votre fille, s'écria Isabelle, parcourra les plaines et +les montagnes en criant à ses frères: «Combattez en hommes +libres!...»</p> + +<p>—Qu'est-il arrivé aux États-Unis d'Amérique? ajouta +Léon: les malheureux Indiens, depuis la proclamation de +l'indépendance, sont restés dans la même situation que sous +la domination anglaise.</p> + +<p>—Oui! dit Andrès, faisant un cruel retour vers le passé, +il en a été là comme ici autrefois. Les peuples asservis n'ont +retiré aucun avantage des querelles de leurs oppresseurs. +Dès l'origine de la conquête, lorsque les Castillans se déchiraient +entre eux, lorsque les Pizarre et les Almagro s'égorgeaient +dans notre infortuné pays, pourquoi les Péruviens ne +surent-ils point profiter de leurs guerres civiles, ainsi que les +Espagnols avaient profité des nôtres? O José Gabriel, grand +chef des Condors, mon glorieux prédécesseur, que n'étais-tu<span class='pagenum'><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span> +vivant à cette époque!... Mais elle reviendra, dis-tu, mon +cher fils?... Tu crois que les Espagnols d'Europe et ceux +d'Amérique se diviseront... C'est bien! soyons prêts, et +alors, point de transactions, point d'alliances avec l'un ni +avec l'autre parti!...</p> + +<p>Léon de Roqueforte approuvait-il ces paroles?—non, +assurément;—mais se gardant bien d'engager une discussion +non moins inutile que prématurée:</p> + +<p>—La vieille Europe, dit-il, tremble sur ses bases séculaires; +le monde est plus profondément ébranlé que ces +rivages ne l'étaient tout à l'heure. Ici les montagnes se +fondent, des cavités souterraines s'entr'ouvrent à miracle...</p> + +<p>—Léon, un seul mot, demanda Isabelle, cette caverne +est-elle ce que vous désiriez?</p> + +<p>—Oui, mon amie; j'en ai remercié Dieu.</p> + +<p>—Remercions-le donc, nous aussi, ma fille!... dit Andrès +en se levant et en découvrant son front vénérable. J'ignore +à quoi peut servir cet antre profond; mais les Espagnols de +Sorata ignoraient aussi à quoi servirait la digue immense +que je fis construire pour renverser leurs fortifications surchargées +d'artillerie.</p> + +<p>Isabelle et son aïeul se tournèrent vers une sainte image +du Rédempteur, placée au point le plus apparent de la salle +où avait lieu leur mémorable conférence de famille.—Léon +les imita; et après un instant de religieux silence:</p> + +<p>—Ici, continua-t-il, le sol bondit comme une mer agitée, +ses entrailles se déchirent et la terre du Pérou offre dans +son sein un asile mystérieux à mes vaisseaux. Je puis cacher +sous les voûtes de la grande caverne, non-seulement ma +frégate et plusieurs autres bâtiments, mais encore des approvisionnements +pour plusieurs années de guerre. Je cherchais +un arsenal; j'avais conçu déjà divers projets d'une exécution +très difficile, la difficulté s'est résolue. J'ai mieux que tout +ce que je rêvais. Telle est la cause de ma joie. Voilà mon +secret, que je ne dévoile qu'à vous, car il faudra procéder +avec une prudente défiance; voilà le bienfait miraculeux<span class='pagenum'><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span> +dont nous venons de remercier la Providence divine.</p> + +<p>—Les enfants du Pérou, dit le successeur des Incas, +savent garder les secrets mieux qu'aucun autre peuple. +Chacun sait que, durant trente ans, nos pères ont conspiré +contre la domination espagnole sans qu'aucun d'eux ait +trahi leur vaste complot<a name="FNanchor_10_12" id="FNanchor_10_12"></a><a href="#Footnote_10_12" class="fnanchor">[10]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_12" id="Footnote_10_12"></a><a href="#FNanchor_10_12"><span class="label">[10]</span></a> Historique.</p></div> + +<p>—Le chef des Condors, quand il en sera temps, me fera +aider par les plus discrets de ses serviteurs; moi, de mon +côté, je n'emploierai que mes marins les plus fidèles.—Eh +bien, de même qu'un formidable tremblement de terre me +vient aujourd'hui en aide, de même la terrible commotion +européenne qui renverse les trônes et allume la grande +guerre entre toutes les grandes nations, aura pour conséquence +l'affranchissement des peuples de l'Amérique. En +attendant le contre-coup de la révolution du vieux monde, +que le monde nouveau se tienne sur ses gardes! Tôt ou +tard,—mais qui saurait dire quand?—les laves du volcan +qui fait explosion en France se répandront, comme un torrent +de feu, jusqu'en ces contrées. Alors, l'heure sera venue +de courir aux armes!</p> + +<p>Léon, après un moment de silence, reprit avec lenteur:</p> + +<p>—Quant à moi, vous le savez, Andrès, et toi, Isabelle, +qui connais maintenant toute ma vie, tu le sais mieux +encore, ce n'est pas à l'affranchissement du Pérou que je +dois consacrer mes principaux efforts.—Avant tout, je +suis Français, et mon devoir, qu'un roi de France m'a +légué, est de m'opposer par tous les moyens à ce qu'aucune +influence étrangère ne prédomine sur ces mers, leurs îles +et leurs rivages. L'Angleterre est prête à recueillir l'héritage +de l'Espagne.—Esclavage pour esclavage, à quoi bon +changer? L'Angleterre a l'ambition d'assujettir tous les +peuples de la mer; la France ne veut que les civiliser en +protégeant leur indépendance. Or, tandis qu'en Europe +éclate la guerre qui, de longtemps sans doute, ne permettra<span class='pagenum'><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span> +point à la France de tourner les yeux vers ces parages,—mon +rôle obscur à moi est de paralyser les efforts qu'y fait +l'Angleterre, efforts prévus par le roi Louis XVI depuis +l'époque de la guerre d'Amérique. Telle est ma mission, +elle sied à mon patriotisme et à mon amour de l'humanité; +elle coïncide avec les intérêts de ma patrie, avec ceux de la +vôtre. Soyez indépendants, peuples de l'Amérique du Sud, +mais vous, braves indigènes des archipels du grand Océan, +ne devenez pas esclaves! Mexicains et Péruviens, secouez +le joug de l'Espagne, mais qu'aucun peuple nouveau ne +subisse celui des Anglais! Nos descendants verront les +Indes imiter les Amériques; il ne faut point qu'alors l'Angleterre +règne sur un nouvel empire dans l'Océanie, où j'ai +juré de la combattre, où je dois l'empêcher de faire de +rapides progrès à la faveur des guerres qui ensanglantent +la vieille Europe.</p> + +<p>—Je ne puis que vous louer, mon cher fils, dit Andrès, +et pourtant je déplore que vous vous proposiez des tâches +si diverses. Le Pérou est à plus de six cents lieues des îles +polynésiennes les moins éloignées; nous abandonnerez-vous +donc sans cesse?</p> + +<p>—Si ma tâche est complexe, elle est une, répondit Sans-Peur. +Je suis marin et corsaire, la mer est mon champ de +bataille naturel; mais celui qui a fait sa compagne de la fille +des Incas ne négligera jamais les intérêts sacrés du Pérou. +Ma mission, je le sais, est au-dessus des forces d'un seul +homme, je ne l'accomplirai point tout entière; mes fils, s'il +plaît à Dieu, continueront mon œuvre de libérateur.</p> + +<p>Isabelle rougit à ces mots; Andrès se prit à sourire; +l'entretien devint intime, tendre et paternel.</p> + +<p>On parla du fils que Léon se promettait déjà, de l'aîné de +la famille, de l'enfant du Lion et de l'Amazone. Comment +nommerait-on dignement ce descendant des Mérovingiens, +des Incas et des rois d'Aragon, cet héritier des nobles +ambitions du comte Léon de Roqueforte, l'<i>Atoua</i> de la +Polynésie, le <i>Puma del mar</i>, Sans-Peur le Corsaire?<span class='pagenum'><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span></p> + +<p>Le vieux cacique opina pour un nom emprunté aux +annales du Pérou; rien ne valait à ses yeux Manco-Capac, +Sinchi-Roca ou Tupac Amaru.—Léon proposa Mérovée, +Clodion et Clovis.—Isabelle souriait sans réclamer pour +que son fils s'appelât Sanche, Garcie ou Ramon.</p> + +<p>—Et si j'avais une fille? dit-elle malicieusement.</p> + +<p>—C'est impossible! s'écria le vieil Andrès avec feu.</p> + +<p>Sur quoi le capitaine se prit à rire de bon cœur.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Le brig <i>le Lion</i> avait regagné son mouillage. Camuset +entendait sans y rien comprendre Baleine-aux-yeux-terribles +qui causait avec maître Taillevent. En matelot bas +normand qu'il était, l'honnête garçon se permettait de +traiter d'affreux charabia l'idiome harmonieux et sonore +de la Nouvelle-Zélande.</p> + +<p>Les deux anciens amis se racontaient alternativement +leurs navigations, leurs aventures, leurs combats.</p> + +<p>Parawâ se vantait parfois d'avoir mangé quelqu'un de ses +ennemis tués à la guerre.</p> + +<p>—<span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i> vous a pourtant interdit cette vilaine +coutume, objectait le maître, qui, racontant à sa manière +la révolution française, faisait rugir l'aristocratique cannibale.</p> + +<p>Taillevent n'avait d'autre but que d'exalter l'audace de +son capitaine, qui, malgré sa qualité de gentilhomme, +osa fréquenter les ports de France sous le régime de la +Terreur.</p> + +<p>Parawâ trouvait que la persécution des <i>Rangatiras</i> (des +nobles et des chefs) par les <i>Tangata-itis</i> et les <i>Tangata-waris</i> +(les bourgeois et les gens du peuple) était le comble +de la barbarie; la mort du <i>Rangatira-rahi</i> Louis XVI lui +parut monstrueuse.</p> + +<p>—Moi, dit-il, quand je tue un chef, mon ennemi, c'est +pour le manger, afin que sa vertu s'ajoute à la mienne; +mais eux, vos <i>Tangatas</i>, quel avantage ont-ils eu à tuer ce +grand chef qui était, je m'en souviens, l'ami de <span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i>?<span class='pagenum'><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span></p> + +<p>Maître Taillevent, se trouvant incapable de faire comprendre +la fraternité de la guillotine à un anthropophage +pareil, lui raconta les courses de son capitaine dans la +Manche, dans le golfe et sur les côtes de Galice.</p> + +<p>—Est il donc heureux ce maître Taillevent! pensait le +jeune Camuset; il vous parle espagnol, il vous parle sauvage, +mieux que je ne parle français et anglais!...</p> + +<p>La nuit était descendue sur la baie de Quiron.</p> + +<p>Dans leurs cases, qui n'étaient, pour la plupart, que +des dépendances du vieux château, les Péruviens se +disaient:</p> + +<p>—Le Lion de la mer a ramené la fille du Soleil, la terre +des Incas a tremblé d'espoir et d'orgueil. Et nous savons, +nous, que le grand chef des Condors n'est pas endormi dans +l'île de plomb.<span class='pagenum'><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXI" id="XXI"></a>XXI</h2> + +<h3>LES DÉBUTS DU LION.</h3> + + +<p>Les vastes desseins auxquels Léon de Roqueforte devait +consacrer son existence aventureuse lui furent inspirés par +des causes diverses, dont la combinaison décida de sa destinée.</p> + +<p>Dès l'enfance, d'abord, son imagination s'enflamma aux +vieilles traditions de sa famille, qui, de tout temps, s'était +montrée hostile à l'autorité royale. Tour à tour vassaux +rebelles, chefs de partisans, ligueurs, frondeurs, conspirateurs, +ou au moins boudeurs obstinés, les Roqueforte, dont +l'arbre généalogique est hérissé des noms mérovingiens de +Clodomir, Chilpéric, Thierry, Childebert, et autres analogues, +ne se résignèrent jamais complètement à n'être que +de simples comtes lorrains.</p> + +<p>L'oncle de Léon servait néanmoins dans la marine du roi. +Le désir romanesque d'aller fonder par delà les mers une +nouvelle monarchie mérovingienne fut le mobile, aussi puéril +que bizarre, qui poussa Léon à s'embarquer, dès l'âge de +treize ans, sous les ordres de son oncle.</p> + +<p>Moins d'un an après, il s'enflammait pour la cause de +l'indépendance américaine, qui passionnait la plupart des +jeunes officiers de la marine française.</p> + +<p>Au retour d'une brillante campagne de guerre dans les +Antilles et à la Nouvelle-Angleterre, le vicomte de Roqueforte, +capitaine de vaisseau du plus grand mérite, reçut la +mission délicate d'explorer l'Océanie et d'y faire prévaloir<span class='pagenum'><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span> +l'influence française. On sait comment se termina cette +campagne de circumnavigation, dont le roi Louis XVI avait, +de sa propre main, tracé l'itinéraire.</p> + +<p>La frégate du vicomte de Roqueforte périt après un beau +combat en vue des côtes du Pérou.—Léon se trouva dépositaire +de tous les documents officiels renfermés, selon +l'usage, dans une boîte de plomb.</p> + +<p>Mêlé tout aussitôt à l'insurrection péruvienne et craignant +que ces pièces importantes ne fussent détruites, il les +apprit par cœur; il les confia ensuite à son matelot Taillevent, +qui lui-même en connaissait la substance.</p> + +<p>Cette étude remplit Léon d'une admiration enthousiaste.</p> + +<p>Dès lors, il rattacha très logiquement les projets libéraux +du roi, non à ses vaines idées d'enfance, mais à la cause de +tous les peuples d'outre-mer opprimés par les nations européennes. +Il avait combattu sous le drapeau de la France +pour les Américains du Nord; il combattait sous la bannière +des Incas pour les Péruviens; et les instructions royales +disaient littéralement:</p> + +<p>«La France ne veut pas conquérir, mais protéger. Les +établissements qu'elle fondera aux terres australes ne seront +des points militaires que pour résister à l'influence britannique. +Il importe de respecter l'indépendance des indigènes, +de les civiliser, de les convertir au catholicisme, de leur +faire aimer notre pavillon, et non de les asservir.»</p> + +<p>Le vicomte de Roqueforte s'était fort habilement conformé +à ces vues généreuses; les rapports et mémoires qu'il adressait +au roi en étaient la preuve. Il y passait en revue tous +les archipels; il déterminait les principaux points sur lesquels +la France devrait fonder des établissements défensifs; +il relatait ses conférences avec les chefs et donnait un +aperçu judicieux des querelles intestines des peuplades +importantes.</p> + +<p>Partout où sa frégate avait relâché, il avait recherché la +cause la plus juste afin de l'embrasser au nom de la France, +fort estimée en général depuis le voyage de Bougainville, fort<span class='pagenum'><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span> +redoutée depuis ceux de Surville et de Marion du Fresne.</p> + +<p>Cependant les Anglais avaient fait des progrès immenses. +Le renom du capitaine Cook l'emportait sur celui de tous les +autres navigateurs. A l'île d'Haouaï (Sandwich), où il avait +été massacré le 14 février 1779, après y avoir été accueilli +comme le dieu Rono, attendu par les insulaires, la légende +antique reprenait le dessus. Les indigènes rendaient les +honneurs divins à sa mémoire, et croyaient fermement qu'il +ressusciterait pour se venger<a name="FNanchor_11_13" id="FNanchor_11_13"></a><a href="#Footnote_11_13" class="fnanchor">[11]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_13" id="Footnote_11_13"></a><a href="#FNanchor_11_13"><span class="label">[11]</span></a> Historique.</p></div> + +<p>Léon de Roqueforte s'écria en lisant ce passage:</p> + +<p>—Armons-nous des mêmes armes que nos ennemis. Aux +légendes, opposons les légendes. Ce que les indigènes des +Sandwich croient de l'Anglais Cook, dont ils font leur dieu +Rono, il faudrait que tous les Polynésiens le crussent d'un +Français tel que Marion du Fresne. En 1771, à la Nouvelle-Zélande, +les naturels, jaloux d'user de représailles envers +les compatriotes de Surville, massacrent Marion. Eh bien, que +Marion, Surville et Bougainville lui-même, deviennent pour +eux un seul <i>Atoua</i>, un esprit sévère, mais bienfaisant; +terrible, mais juste; représentant l'influence libérale de la +France, comme le dieu Rono, qu'ils appellent aussi <i>Touté</i>, +représente le pouvoir tyrannique de l'Angleterre.</p> + +<p>A dix-sept ans, dans les gorges du Pérou, entre deux combats, +Léon de Roqueforte conçut cette idée. Au bout de peu +d'années, il l'avait mise à exécution; la légende du <i>Lion de +la mer</i> luttait contre celle du dieu Rono. Une foule de +circonstances non moins invraisemblables que celle qui fit +un dieu du capitaine Cook le servirent à la vérité; mais +aussi eut-il toujours la présence d'esprit nécessaire pour les +faire tourner à son avantage.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>En 1781, les insurgés péruviens s'étaient divisés par +bandes, dont l'une, sous les ordres de Léon, se dirigeait vers +la mer. Les Espagnols l'attaquèrent avec des forces supé<span class='pagenum'><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span>rieures +dans la vallée de Siguay. Léon les repousse; il va +remporter une victoire qui rouvrira les communications +entre l'intérieur et le littoral. Mais, hélas! le jeune capitaine, +frappé d'une balle, tombe sur le champ de bataille; on l'y +laisse pour mort; les Quichuas, épouvantés, se débandent et +retombent sous la domination espagnole.</p> + +<p>Léon dut son salut au fidèle Taillevent, qui, chargé de son +corps, franchit à la nage un bras de rivière, trouve asile +dans la hutte d'un mineur, l'y soigne, le guérit, et enfin se +rend au port d'Aréquipa, où il finit par s'enrôler à bord +d'un petit bâtiment du pays. A la faveur d'un déguisement, +Léon se risque dans la ville, s'introduit dans le navire, s'y +cache et ne se montre qu'en pleine mer.</p> + +<p>Avec le coup d'œil d'un franc matelot, Taillevent avait +bien jugé que le caboteur devait faire quelque commerce +interlope. En effet, son patron exportait des matières d'or et +d'argent en dépit des lois espagnoles, et avait des rapports +secrets avec des contrebandiers établis aux îles Gallapagos. +La fraude ayant été découverte, un garde-côte se tenait +embusqué au lieu du rendez-vous ordinaire. On n'a que le +temps de prendre chasse. L'équipage aurait été condamné +aux travaux des mines, le patron à la corde; Léon et Taillevent +ne pouvaient espérer aucune grâce. La consternation +régnait à bord. Léon se nomme enfin, il promet de sauver +la barque pourvu qu'on lui jure obéissance; de l'aveu commun, +il s'empare du commandement.</p> + +<p>De là date sa vie de grandes aventures maritimes.</p> + +<p>Une navigation audacieuse au milieu des récifs et un +naufrage simulé le débarrassent de son chasseur; il ravitaille +le navire tant bien que mal aux Gallapagos, part pour +les îles Marquises, s'y fait reconnaître par un chef de tribu, +ami du vicomte son oncle, embrasse les querelles de ce chef +et ne tarde pas à diriger un hardi coup de main contre un +trois-mâts anglais mouillé à Nouka-Hiva.</p> + +<p>Le trois-mâts enlevé prend le nom de <i>Lion de la mer</i>, il +arbore le drapeau de la France; puis, armé de contreban<span class='pagenum'><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span>diers, +d'insulaires et même d'un certain nombre d'aventuriers +français recueillis ça et là, il parcourt tous les +archipels, où Léon renoue des relations utiles avec les +principaux chefs.</p> + +<p>La nature de l'équipage met le jeune capitaine dans l'impossibilité +absolue de regagner les mers d'Europe; il veut +pourtant donner de ses nouvelles en France, et songe à se +rendre dans les possessions hollandaises ou espagnoles.</p> + +<p>Aux approches des Moluques, il est attaqué par des +pirates chinois qui, croyant faire une belle prise, sont pris +eux-mêmes et pendus à bout de vergues.</p> + +<p>Léon se transporte sur la jonque armée de quelques +bouches à feu, et navigue de conserve avec son trois-mâts.</p> + +<p>Aux abords de Manille, sans explications aucunes, il est +salué par la bordée à mitraille d'un brig de guerre espagnol. +Cette agression brutale le met dans le cas de légitime +défense; le brig, pris à l'abordage, devient le navire amiral +de Léon, qui, après un tel exploit, n'a plus la témérité de +se rendre à Manille. En vain le capitaine espagnol se confond +en excuses et réclame la restitution de son bâtiment.</p> + +<p>—La France indemnisera l'Espagne s'il y a lieu, lui +répond Léon de Roqueforte. Malgré la paix des deux couronnes, +vous m'avez attaqué; malgré la paix, je déclare +votre brig de bonne prise.</p> + +<p>—Mais, à votre allure, j'ai cru que vous étiez un pirate +chinois.</p> + +<p>—J'avais arboré mes couleurs. Du reste, voici un pli +adressé au ministre de la marine française; il ne relate que +des faits dont vous convenez vous-même. Fondez vos +réclamations sur mon rapport, et que Dieu vous garde!</p> + +<p>Une chaloupe fut mise à la disposition du capitaine espagnol +et de ses gens, tandis que Léon se dirigeait vers la +Nouvelle-Zélande, où une belle corvette anglaise était au +mouillage dans la baie des Iles, quand les trois navires +parurent à l'horizon.<span class='pagenum'><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXII" id="XXII"></a>XXII</h2> + +<h3>DERRIÈRE LE RIDEAU.</h3> + + +<p>Au point du jour, moins de douze heures après le tremblement +de terre de Quiron, Taillevent et Parawâ, tout en +fumant la pipe sur le gaillard d'avant, feuilletaient leurs +vieux souvenirs et parlaient de la fameuse journée de la +baie des Iles.</p> + +<p>—Quelle entrée!... Quel branle-bas!... Quels coups +de feu!... Te rappelles-tu la chose, mon vieux sauvage?</p> + +<p>—Quand j'entendis le canon, quand je vis le pavillon de +<span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i>, nous faisant à nous le signal du ralliement +général à vos bords, je poussai le cri de guerre: «Pi-Hé!...» +je me jetai dans ma pirogue...</p> + +<p>Parawâ s'interrompit brusquement.</p> + +<p>—J'entends le canon! murmura-t-il.</p> + +<p>—Vrai? fit le maître.</p> + +<p>—J'entends le canon, là-bas! répéta le Néo-Zélandais en +désignant du geste le côté du sud-ouest.</p> + +<p>Le maître d'équipage donna le coup de sifflet du silence; +les matelots interrompirent leurs travaux du matin, le +silence se fit.</p> + +<p>Et chacun entendit fort distinctement le canon qui grondait +au large, par delà les terres du sud-ouest.</p> + +<p>—Ah! tonnerre du tonnerre! s'écria maître Taillevent, +c'est notre pauvre frégate, je parie, qui est chassée par<span class='pagenum'><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span> +quelque croiseur espagnol. Un canot à la mer! Qu'on aille +prévenir le capitaine!</p> + +<p>Déjà une balse se détachait du rivage; Léon, qui la +montait, faisait signe de lever l'ancre en larguant les +voiles.</p> + +<p>A peine était-il sur le pont que le brig prit le large.</p> + +<p>Andrès, Isabelle et leurs serviteurs priaient pour Sans-Peur +le Corsaire.</p> + +<p>Du sommet du promontoire. Ils aperçurent bientôt <i>la +Lionne</i>, qui fuyait chassée de près par une frégate espagnole. +Le brig gouvernait sur elles.</p> + +<p>—O mon Dieu!... dit Isabelle, il a voulu partir seul! +et je tremble... Pourquoi ne suis-je point à bord avec lui?</p> + +<p>—Ma fille, tu m'oublies, répondit le vieux cacique d'un +ton de doux reproche; tu ne m'as été rendue qu'hier, chère +enfant, et je serais déjà séparé de toi, et tu partagerais +leurs grands dangers!... Prends pitié de ma faiblesse; je +frémis, moi aussi, mais au moins je puis te presser sur mon +cœur.</p> + +<p>Isabelle, d'un regard enflammé, suivait les mouvements +des trois navires; digne compagne de l'habile corsaire, +elle expliquait leurs manœuvres aux Péruviens étonnés:</p> + +<p>—Il ne veut que sauver sa frégate!... Il évitera un +combat trop inégal!... Mais non!... Il s'avance toujours!... +il se met en travers... L'espagnole court droit sur lui... elle +va l'écraser!...</p> + +<p>Une bordée éclata; un épais nuage de fumée enveloppait +les trois combattants.</p> + +<p>Le rideau qui s'épaississait à chaque bordée nouvelle, ne +tarda point à cacher aux Péruviens les deux frégates et le +brig <i>le Lion</i>. Aucun d'eux n'ignorait que la frégate espagnole, +complétement armée en guerre, présentait une force +bien supérieure à celle de Léon de Roqueforte. Les alarmes +d'Isabelle s'étaient trahies; elle cessa de parler; alors le +vieux cacique lui dit, avec un accent de tendresse:</p> + +<p>—Ayons confiance, mon enfant, dans le Dieu qui, jusqu'à<span class='pagenum'><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span> +ce jour, n'a cessé de protéger ton époux. Admire l'enchaînement +des faits providentiels qui l'ont successivement conduit +à toutes les extrémités du monde pour y accomplir de +grands devoirs. Tantôt sa valeur honore et fait respecter le +pavillon de sa patrie; tantôt il embrasse la cause d'un peuple +malheureux dont il relèvera le courage. Ici, tu le vois apparaître +en libérateur; là, il venge des offenses ou punit des +crimes. En Espagne, il t'arrache à une sorte de servitude; +il change, par ses nobles exemples, la jalousie de don Ramon +en une amitié généreuse, il te rend un frère. En France, +malgré les troubles civils, il se fait glorifier par tous les +partis; un roi lui lègue une de ses plus grandes pensées; +une République le compte parmi ses plus braves citoyens. +Un jour, guidé par un sentiment pieux, il aborde sur ces +rives inhospitalières dont l'Espagne bannit tous les pavillons +étrangers; il m'y retrouve, et jure de consoler ma vieillesse, +en me ramenant la fille de ma fille;—hier, enfin, je t'ai +serrée dans mes bras; et aujourd'hui, je tremblerais!... je +douterais de la justice et de la bonté divines!</p> + +<p>—Je suis pleine de foi, comme vous! interrompit Isabelle; +mes espérances égalent les vôtres! Ce canon qui +retentit dans mon cœur me dit: «Victoire! et salut!...» +Mais aussi je ne puis oublier que le sort des armes trahit les +plus braves!</p> + +<p>—Ma fille, reprit le vieillard, étouffe ces craintes; ne te +rappelle que le cri des peuples qui aiment ton époux: «<i>Le +Lion de la mer</i> ne meurt pas!...»</p> + +<p>—Les décrets de Dieu sont impénétrables, répondit +Isabelle. José Gabriel périt ignominieusement, et le vainqueur +de Sorata en est réduit à vivre caché dans des +ruines!</p> + +<p>Andrès courba le front en soupirant. Isabelle ajoutait à +voix basse:</p> + +<p>—Les revers, trop souvent, suivent les succès. Léon lui-même, +après avoir eu sous ses ordres une escadre entière, +a dû battre les mers avec une frêle pirogue.<span class='pagenum'><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span></p> + +<p>—Sans cela, aurait-il jamais revu la France; aurait-il +pu continuer son œuvre en temps de paix, comme en temps +de guerre?</p> + +<p>Andrès faisait allusion à l'un des plus dramatiques épisodes +de la carrière du héros de l'Océanie. Pour inspirer à +sa fille une confiance qui, par moments, lui manquait à lui-même, +il citait tour à tour les principaux événements d'une +vie de périls, thème des entretiens héroïques de maître +Taillevent et du Néo-Zélandais Parawâ.<span class='pagenum'><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIII" id="XXIII"></a>XXIII</h2> + +<h3>HISTOIRE DE DIX ANNÉES.</h3> + +<h4>Origines de la légende.</h4> + +<p>Après leur évasion du Pérou, Léon et Taillevent avaient +successivement combattu aux îles Marquises et dans les +principaux groupes de l'Océanie, peuplés par la belle race +polynésienne, au teint légèrement bronzé, au front haut et +intelligent, aux longs cheveux noirs, aux formes correctes.</p> + +<p>Guidé par les précieux mémoires du vicomte de Roqueforte, +son oncle, qui, fort souvent, l'avait associé au travail +de sa relation du voyage, Léon, mûri de bonne heure par +l'expérience des grandes aventures, avait un avantage +immense sur tout autre Européen placé dans une position +semblable à la sienne. Endurci à toutes les fatigues par ses +campagnes dans les Andes et les Cordillères, il était habitué à +exercer le commandement. Il possédait les éléments des +principaux idiomes polynésiens, qui, d'ailleurs, se ressemblent +beaucoup entre eux; il n'ignorait pas l'hydrographie +des mers qu'il sillonnait, et se trouvait muni, depuis +la prise du trois-mâts anglais, des meilleures cartes marines +du temps.</p> + +<p>Ainsi, tout concourut à le rendre apte aux entreprises +dont il se chargea, un peu malgré lui,—devançant et +dépassant de la sorte les instructions données par le roi +au vicomte son oncle. Toutes les fois qu'il se mêla aux +querelles des indigènes: à Taïti, où il se fit confondre avec<span class='pagenum'><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span> +Bougainville; dans l'archipel de Samoa ou des Navigateurs, +aux îles Tonga, et enfin à la Nouvelle-Zélande, il ne se +trompa jamais de voie. Partout il se fit des partisans, partout +il recruta des matelots parmi les naturels.</p> + +<p>Et la légende de <span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i> naquit comme un fruit de +sa sagesse et de sa valeur.</p> + +<p>Ce <i>Lion de la mer</i>, qui sortait du milieu des tempêtes pour +soulever ou réconcilier les peuplades, semblait doué d'une +science supérieure; son énergie, sa bravoure complétaient +le prestige.</p> + +<p>A la Nouvelle-Zélande surtout, Léon prit à cœur de se +créer un point d'appui. Cette grande terre offrait des ressources +précieuses. Nulle part en Polynésie, si ce n'est +pourtant aux îles Tonga, les naturels ne sont plus avancés +dans l'art de la navigation et aussi propres à devenir d'excellents +matelots. Nulle part il n'était plus facile de trouver +des alliés; il ne s'agissait que de les choisir parmi les +ennemis invétérés des Wangaroas qui avaient attaqué +Surville et massacré Marion du Fresne.</p> + +<p>Parawâ, dès lors, reconnut Léon pour <i>Rangatira-rahi</i>, +chef des chefs d'une ligue offensive et défensive, dont le +centre fut la baie des Iles.</p> + +<p>Déjà pourtant les Anglais avaient plusieurs fois mouillé +dans cette vaste baie, explorée notamment par le capitaine +Cook; mais Léon, en accordant son concours aux ennemis +des Wangaroas, ne manqua pas de leur inspirer la haine +ardente des Anglais.</p> + +<p>La corvette de <i>la tribu de Touté</i> ne rencontra que des +dispositions hostiles parmi les indigènes du littoral. Si elle +ne fut point attaquée tout d'abord, c'est que Parawâ et les +divers chefs de peuplades, après avoir compté ses canons, +jugèrent impossible de la vaincre. Mais à peine eurent-ils +aperçu le pavillon de <span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i>, leur <i>Rangatira-rahi</i>, que +dans toutes les criques, sur tous les îlots, sur toutes les +rives, le cri de guerre «Pi-hé!» fut poussé comme par un +seul homme.<span class='pagenum'><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span></p> + +<p>Cent pirogues chargées de combattants rallient la jonque +chinoise, le trois-mâts et le brig enlevé devant Manille.</p> + +<p>Une action sanglante s'engage aussitôt.</p> + +<p>Léon ne pouvait avoir le dessus qu'en abordant la corvette, +qui, par ses manœuvres de voiles et d'artillerie, +évita longtemps le choc. L'artillerie du brig espagnol, et à +plus forte raison celle de la jonque, ne portaient pas assez +loin. Le trois-mâts était à peine armé en guerre. Il fallait se +hâter de jouer quitte ou double, sinon la corvette parvenait +à gagner le large.</p> + +<p>Au risque d'être coulé, le jeune capitaine court droit sur +l'ennemi, en ordonnant à ses deux conserves d'imiter sa +manœuvre. Le brig et la jonque sont criblés, mais atteignent +le but; le trois-mâts s'accroche enfin; malgré la fusillade, +malgré la mitraille qui éclate à bout portant, les Néo-Zélandais +montent à l'assaut.</p> + +<p>Le dénoûment fut un carnage affreux.</p> + +<p>Parawâ déploya toute sa férocité de <i>Rangatira</i> de haut +rang; la hache de maître Taillevent rivalisa cruellement +avec son casse-tête.</p> + +<p>Les Anglais, trop certains de n'obtenir aucun quartier, +se défendirent avec le courage du désespoir. Malgré tous +les efforts du jeune capitaine français, aucun d'eux n'échappa +aux fureurs cannibales de ses alliés. Les corps des +officiers servirent à un banquet dont les horreurs empêchaient +Léon de jouir de son triomphe.</p> + +<p>Mais comment lutter tout d'abord contre les préjugés +atroces des Néo-Zélandais? Comment les empêcher de se +conformer à leurs coutumes fondées sur des croyances +barbares? Pour sauver la vie d'un prisonnier, Léon n'aurait +pas hésité à compromettre son autorité encore mal +affermie, et il aurait succombé sans doute. Pour arracher +des cadavres aux anthropophages, fallait-il compromettre +l'avenir, périr obscurément aux antipodes, laisser ignorer +au roi de France les progrès faits dans les autres îles, et<span class='pagenum'><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span> +laisser disparaître tous les résultats de la mission donnée au +vicomte de Roqueforte?</p> + +<p>Avec le deuil dans le cœur, Léon se retira sur sa nouvelle +corvette, après avoir avisé aux plus urgentes réparations +de ses navires. Le peu d'Européens qu'il avait sous +ses ordres le secondèrent activement. On échoua en lieu +sûr le brig et le trois-mâts; on lança la jonque au plein +pour la démolir, afin d'utiliser ses matériaux.</p> + +<p>Cependant, le repas triomphal des Néo-Zélandais, dont +les chants d'ivresse retentissaient au sommet de leur <i>Pâ</i>, +ou enceinte fortifiée, provoqua quelques grossières railleries +parmi les rares matelots français ou les anciens contrebandiers +péruviens qui travaillaient sous les ordres de Taillevent.</p> + +<p>—Silence!... mille fois silence!... s'écria sévèrement le +jeune capitaine. Quoi! ces usages atroces vous font rire!... +L'aveuglement de Parawâ et des siens devrait tout au plus +vous inspirer de la pitié; par moments, j'ai honte de m'être +allié à ces êtres féroces...</p> + +<p>—Pardonnerez! capitaine, dit le maître, nos sauvages +nous ont tout de même paré une fière coque. Et quant aux +Anglais, dame!... être mangés par les vers, les machouarans, +les requins ou les amis de notre ami Parawâ, foi de +matelot, je n'en fais pas la différence!... Tenez, franchement, +là, si j'avais le choix,—un fichu choix, parlant par +respect,—eh bien, j'aimerais mieux être mangé rôti que +tout cru, et à la sauce aux piments, que tombant en pourriture +comme un vieux fromage.</p> + +<p>—Il ne s'agit point de toi, mon garçon, mais des Néo-Zélandais, +dont le cannibalisme fait disparaître les meilleures +qualités. Je veux que, dès demain, chacun de vous +leur dise que <span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i> est irrité, qu'il réprouve, qu'il +interdit pour l'avenir de semblables festins...</p> + +<p>—On fera<a name="FNanchor_NT1_15" id="FNanchor_NT1_15"></a> +<a href="#Footnote_NT1_15" class="fnanchor">[NT1-5]</a> +ce que vous ordonnerez, mon capitaine, mais +si les sauvages qui sont en goût se fâchent et nous mangent +à notre tour, dame!... minute, avant d'être embroché, je +répéterai que mon choix était un fichu choix!...<span class='pagenum'> +<a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span></p> + +<p>—Assez, Taillevent!... interrompit Léon.</p> + +<p>Puis il rentra dans sa chambre, réfléchit longuement, +reconnut le danger qu'il y aurait à s'aliéner les indigènes et +songea au moyen d'opposer leurs coutumes à leurs coutumes, +leurs superstitions à leur préjugé le plus féroce.</p> + +<p>—Je me ferai <i>tabou</i>! s'écria-t-il enfin.</p> + +<p>L'on nomme <i>tabou</i>, dans toute la Polynésie, depuis la +Nouvelle-Zélande jusqu'à l'archipel d'Haouaï (Sandwich), +une interdiction sacrée qui peut frapper tout être vivant ou +tout objet inanimé, lequel dès lors devient le <i>tabou</i> proprement +dit. «Le but primitif du <i>tabou</i> fut, sans aucun doute, +d'apaiser la colère de la divinité, et de se la rendre favorable, +en s'imposant une privation volontaire proportionnée +à la grandeur de l'offense ou du courroux présumé +de Dieu<a name="FNanchor_12_14" id="FNanchor_12_14"></a><a href="#Footnote_12_14" class="fnanchor">[12]</a>.» Un animal, une plante, une île, un +cours d'eau <i>taboués</i> par l'<i>ariki</i> ou prêtre, sont inviolables +sous peine de sacrilége.—«Le prédécesseur du roi +d'Haouaï Taméha-Méha était tellement <i>tabou</i>, qu'on ne devait +jamais le voir pendant le jour, et que l'on mettait à mort +quiconque l'aurait entrevu, ne fût-ce que par hasard<a name="FNanchor_13_15" id="FNanchor_13_15"></a><a href="#Footnote_13_15" class="fnanchor">[13]</a>.» +A la Nouvelle-Zélande, le <i>tabou</i> porte les naturels à s'opposer +à l'importation dans leur île des bêtes à cornes, parce +qu'elles ne respecteraient pas les lieux consacrés.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_14" id="Footnote_12_14"></a><a href="#FNanchor_12_14"><span class="label">[12]</span></a> <span class="smcap">Domeny de Rienzi</span>.—<i>Océanie</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_15" id="Footnote_13_15"></a><a href="#FNanchor_13_15"><span class="label">[13]</span></a> <span class="smcap">Lesson</span>.</p></div> + +<p>Dès qu'il eut pris sa résolution, Léon rassembla ses trois +premiers subalternes et leur assigna leurs emplois. Le +commandement du brig pris devant Manille fut donné à +l'ancien patron des contrebandiers péruviens;—celui du +trois-mâts enlevé à Nouka-Hiva échut au plus intelligent des +matelots français, espèce d'aventurier cosmopolite qui +répondait au sobriquet de Tourvif;—quant à la corvette, +Taillevent en resta chargé, ainsi que de la direction supérieure.—Les +ordres les plus précis concernant les réparations +furent donnés à ces trois chefs.</p> + +<p>—Maintenant, je vous quitte, ajouta Léon, et demain<span class='pagenum'><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span> +quand les insulaires vous demanderont <span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i>, vous +leur direz qu'il s'est <i>taboué</i> par l'ordre de Maouï, le Dieu +tout-puissant, qui règne sur le ciel et sur la terre.</p> + +<p>Léon se jeta dans une pirogue et disparut, non sans avoir +secrètement donné ses instructions au fidèle Taillevent.</p> + +<p>Celui-ci, déjà grognard, quoique de dix ans plus jeune qu'à +l'époque du tremblement de terre de Quiron,—grogna, +mais obéit.</p> + +<p>Le lendemain, la consternation se répandit parmi les amis +de Parawâ et les autres Polynésiens des équipages. Les +Européens eux-mêmes étaient fort inquiets de l'absence de +leur capitaine. On n'en travaillait qu'avec plus d'ardeur aux +réparations qui durèrent près d'un mois.</p> + +<p>Pendant ce mois entier, Léon se tint caché dans un îlot +déjà <i>taboué</i> pour une cause différente; de là, au moyen de +sa lunette d'approche, il pouvait observer ses gens. La nuit +il mettait sa pirogue à flot et communiquait, tantôt sur un +point, tantôt sur un autre, avec Taillevent, qui lui apportait +mystérieusement des vivres et le tenait au courant de toutes +choses.</p> + +<p>Or, les tribus de Parawâ et de ses alliés continuant à +être en guerre contre les Wangaroas et les leurs, une expédition +victorieuse revint ramenant des prisonniers qu'on +s'apprêtait à immoler et à manger, selon les rites antiques.</p> + +<p>La nuit était sombre, les indigènes dansaient le Pi-hé avec +cet ensemble extraordinaire qui a toujours fait la surprise +des navigateurs; les <i>arikis</i> allaient frapper les victimes; +tout à coup, au-dessus des palissades du talus le plus élevé, +un dieu leur apparaît tenant d'une main une torche rouge, +de l'autre une épée flamboyante.</p> + +<p>Des cercles de feu détonnent en tourbillonnant autour de +sa tête et de ses bras, devant sa poitrine, devant sa face +semblable au soleil. Par moments, des gerbes d'étoiles +s'échappant de sa chevelure, retombent en pluie de feu sur +les insulaires; des serpents de feu glissent sous ses pieds et<span class='pagenum'><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span> +rampent sur les palissades; des flammes bleues s'élèvent +soudainement de tous côtés.</p> + +<p>Tandis que ce spectacle magique émerveille les naturels, +tous les Européens de la flottille pénètrent dans l'enceinte +en criant:</p> + +<p>—<span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i> redescendu du ciel!...</p> + +<p>Il eût été plus vrai de dire que l'agile capitaine avait +grimpé par le côté le plus escarpé du Pâ, mais cette version +n'eût certainement pas obtenu le résultat désiré. Les +Européens, à commencer par Taillevent, se prosternaient; les +indigènes, <i>Rangatiras</i>, <i>Arikis</i> ou <i>Tangatas</i>, en firent autant.</p> + +<p>Léon, débarrassé de son attirail de cerceaux et de fils de +fer, que Taillevent fit disparaître avant le jour, s'avançait +au milieu des Wangaroas prisonniers.</p> + +<p>—Maouï, le Dieu tout-puissant, s'écriait-il, <i>le Rangatira-rahi</i> +de la terre et de la mer, a dit à <span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i>:—«Va!... +le meurtre des hommes de Marion est assez vengé.—La +nourriture humaine est abominable devant Maouï.»</p> + +<p>A ces mots, presque téméraires, Léon posant la main sur +les têtes des prisonniers les déclara <i>tabous</i>.</p> + +<p>Personne n'osa murmurer, tant les fusées, les pétards, les +soleils et les moines, fabriqués sur l'îlot, avaient frappé de +stupeur tous les indigènes. <span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i> n'eut qu'à faire un +signe pour emmener les prisonniers jusqu'à son bord, où +il ordonna de les mettre aux fers.</p> + +<p>Dès le point du jour, il envoya de riches présents en étoffes +chinoises et en ustensiles à ses fidèles alliés; puis il eut une +longue conférence politique et religieuse avec Parawâ, qui +se retira satisfait;—enfin, il mit sous voiles, laissant les +insulaires sous une profonde impression d'admiration, de +terreur, d'enthousiasme et de reconnaissance.</p> + + + +<p><br /></p> +<h4>Le chemin de Versailles.</h4> + +<p>Les Néo-Zélandais sont ombrageux, vindicatifs et dissimulés; +la haine se transmet parmi eux de génération en<span class='pagenum'><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span> +génération. Aussi le navigateur prudent ne doit-il se fier +qu'avec une extrême réserve à ceux qui pourraient avoir +quelques griefs contre sa nation ou contre lui. Mais d'un +autre côté, l'état d'esclavage enlève aux vaincus presque +toute leur dangereuse énergie.</p> + +<p>Les Wangaroas, successivement retirés des fers, furent +tout d'abord traités en esclaves. Maître Taillevent les instruisait +au métier de matelots, les observait avec soin, et +signalait à son capitaine ceux chez qui la reconnaissance +prenait le dessus.</p> + +<p>Grâce au prestige de <span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i>, la plupart devinrent +de bons serviteurs. Les autres furent jetés sur les côtes de +la Nouvelle-Hollande où Léon avait établi sa croisière, et +où il eut l'occasion de faire quelques prises.</p> + +<p>Malheureusement, faute de capitaines capables, il fut +obligé de les brûler.</p> + +<p>Deux années de navigations hardies et d'aventures étranges +eurent pour résultat que dans tous les principaux archipels +<i>le Lion de la mer</i> n'exerçait pas moins d'influence qu'à la +baie des Iles.</p> + +<p>Aux Marquises, comme à la Nouvelle-Zélande, il fut proclamé +chef des chefs.</p> + +<p>Aux Samoa, on lui éleva des autels.</p> + +<p>Dans l'archipel Haouaï, malgré la légende qui faisait un +dieu du capitaine Cook, il parvint à gagner la confiance des +chefs, et contribua puissamment ainsi à l'excellent accueil +qui attendait Lapérouse en 1786.</p> + +<p>A Taïti, la reine régente Hidia, mère de Pomaré II, lui +donna le nom de frère; elle lui facilita les moyens d'établir +des chantiers de construction et de réparation pour ses +navires.</p> + +<p>Aux îles Tonga, un parti puissant avait embrassé sa +cause.</p> + +<p>Mais avec ses équipages polynésiens, il ne pouvait songer +à regagner les mers d'Europe; ses matelots européens ne +demandaient qu'à s'établir dans les îles; plusieurs fois il dut<span class='pagenum'><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span> +y consentir. Le défaut d'officiers le plaçait enfin, à chaque +instant, dans les plus difficiles positions.</p> + +<p>Il résolut de former à la grande navigation quelques indigènes +intelligents, et jeta spécialement les yeux sur le Néo-Zélandais +Parawâ, qui, dans ses pirogues de guerre, avait +accompli déjà des voyages de plus de cent lieues hors de +vue des côtes.</p> + +<p>Comme tous les <i>Rangatiras</i>, Baleine-aux-yeux-terribles +possédait des notions astronomiques fort remarquables.</p> + +<p>«D'après le témoignage des explorateurs, durant l'été les +Néo-Zélandais consacrent des heures entières à étudier les +mouvements célestes et à veiller le moment ou telle ou telle +étoile paraîtra sur l'horizon.»—«Ils savent très bien reconnaître +leur direction pendant le jour par celle du soleil, et +la nuit, par celle des étoiles. En mer, ils indiquent très exactement +ainsi le gisement de leur île<a name="FNanchor_14_16" id="FNanchor_14_16"></a><a href="#Footnote_14_16" class="fnanchor">[14]</a>.»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_16" id="Footnote_14_16"></a><a href="#FNanchor_14_16"><span class="label">[14]</span></a> <span class="smcap">Dumont d'Urville</span>,—<span class="smcap">Marsden</span>,—<span class="smcap">Nicholas</span>,—<span class="smcap">D. de Rienzi</span>.</p></div> + +<p>Plaçant son jeune fils Hihi (Rayons du soleil) à la tête de +sa tribu, sous la tutelle d'un <i>Rangatira</i> fidèle à sa famille, +Parawâ consentit à s'embarquer, et devint rapidement +capable de manœuvrer un navire.</p> + +<p>Alors, les pavillons du <i>Lion de la mer</i> acquirent une +grande renommée dans toute la Polynésie. Les matelots qui +avaient servi sous ses ordres, répartis dans les divers +archipels, y représentaient fort ardemment son influence +antibritannique. Mais, d'un autre côté, les Anglais, instruits +de ce qui se passait dans ces parages lointains, commençaient +à y expédier des navires de guerre.</p> + +<p>L'escadrille de Léon de Roqueforte fut activement pourchassée.</p> + +<p>Son brig s'échoua sur les récifs de Tonga; le patron, +traité en pirate, fut pendu; les indigènes du parti de <span class="smcap">Léo</span> +l'<i>Atoua</i> sauvèrent les canons en plongeant, mais n'en +tirèrent aucun parti.<span class='pagenum'><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span></p> + +<p>Tourvif, dans les environs des îles Fidji, perdit son trois-mâts +sur des écueils sous-marins.</p> + +<p>Plusieurs bâtiments de rang inférieur, et entre autres +une grande barque de cabotage montée par le vaillant +Parawâ, coulèrent sous le feu des Anglais. Parawâ réussit +à se sauver à la nage, et plus tard regagna son île dans une +pirogue de Tonga,—voyage de près de cinq cent lieues, +qui n'est pas sans précédents.</p> + +<p>Cependant Léon avait appris à Taïti que la paix était conclue +entre l'Angleterre et la France. Le droit des gens lui +interdisait de continuer à faire la course; il s'abstint donc, +à son grand regret, d'attaquer plusieurs bâtiments de commerce +dont la capture eût été facile.</p> + +<p>Mais les croiseurs envoyés à sa poursuite, considérant +que la corvette était anglaise d'origine, montée par un +équipage de Polynésiens et commandée par un aventurier +sans commission régulière d'aucun gouvernement, ne daignèrent +même point parlementer.</p> + +<p>Ses signaux pacifiques ne reçurent d'autre réponse qu'une +double bordée. Pris entre deux ennemis, n'ayant pour matelots +que des indigènes fort aguerris, à la vérité, mais incapables +de l'emporter sur d'excellents marins anglais, le +jeune capitaine n'hésita pas à mettre le feu à son bord et à +s'accrocher au navire de dessous le vent.</p> + +<p>Cette terrible scène navale eut lieu vers la fin de 1785, au +mouillage d'Ouléa, dans les Carolines.</p> + +<p>—A la mer!... à la mer!... crie Léon.</p> + +<p>Tous ses gens s'y précipitent et gagnent la terre à la +nage.</p> + +<p>Presque au même instant, Taillevent allume les mèches +destinées à faire sauter la corvette. Une pirogue des Carolines +est amarrée sous la voûte d'arcasse; Léon et Taillevent +s'y affalent, et ont à peine le temps de déborder. Une +double explosion a lieu coup sur coup; la baie se couvre de +débris.</p> + +<p>—Parés! dit Taillevent en saisissant une pagaie.<span class='pagenum'><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span></p> + +<p>Léon en fait autant; leur frêle canot disparaît bientôt +dans des bancs de rochers inabordables pour les embarcations +anglaises.</p> + +<p>—Eh bien, capitaine, dit Taillevent, nous voici tout juste +aussi avancés qu'il y a six ans sur la côte du Pérou.</p> + +<p>—Doucement, maître, nous étions à califourchon sur un +espar, ne sachant que devenir, et nous sommes aujourd'hui +dans une excellente pirogue parfaitement approvisionnée...</p> + +<p>—M'est avis, malgré ça, que nous n'en valons guère +mieux!... Les Anglais nous cherchent à terre...</p> + +<p>—Nous gagnerons le large cette nuit.</p> + +<p>—Comme vous voudrez, capitaine. Moi je dis seulement +qu'après tous nos combats sur terre, sur mer, au Pérou, à la +Nouvelle-Zélande, au diable vert, nous en sommes revenus +tout net au commencement du rouleau.</p> + +<p>—Comment! s'écria Léon avec feu. L'influence française +est établie d'un bout à l'autre de l'océan Pacifique; +nous avons des auxiliaires, des amis, des alliés dans toutes +les îles principales; les instructions du roi ont été suivies +et, j'ose le dire, dépassées...</p> + +<p>—Le roi!... le roi!... murmura Taillevent, est-ce qu'il +en saura jamais rien?</p> + +<p>—Assurément, puisque je vais le lui dire.</p> + +<p>—Vous y allez... avec cette pirogue?</p> + +<p>—Sans doute!</p> + +<p>—Sans doute... répéta maître Taillevent.</p> + +<p>—Tels que tu nous vois, mon brave camarade, nous +sommes sur le chemin de Versailles.</p> + +<p>—Ah!... je n'aurais pas cru...</p> + +<p>—Évidemment, car je n'ai plus d'autre parti à prendre.</p> + + + + +<p>Entortillé par le Roi.</p> + +<p>Maître Taillevent se permit de penser que son capitaine +se faisait de singulières illusions,—ce qui ne l'empêcha<span class='pagenum'><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span> +pas, à nuit tombée, d'établir la voile de la pirogue et de +l'orienter selon ses ordres.</p> + +<p>—Tant que j'ai eu des navires dont les équipages étaient +polynésiens, je n'ai pu les abandonner, disait Léon. Tant +que la guerre a été légitime, mes prises, bien que fort rares +en ces mers peu fréquentées, m'ont suffi pour entretenir +mes forces et solder mes gens; mon poste était ici. Mais la +paix paralyse mes moyens d'action; la perte de mon dernier +bâtiment me rend toute liberté d'agir. Avec ma corvette +j'allais me risquer dans les îles de la Sonde et tâcher d'y +recruter chez les Hollandais un équipage européen; y +serais-je parvenu? n'aurions-nous pas encore été traités de +pirates?—Ensuite, en bonne conscience, j'étais tenu, au +risque d'être pris par les Anglais, de traverser encore une +fois la Polynésie, pour rendre nos pauvres camarades à +leurs îles. La force des choses me dégage de cette obligation... +A Versailles donc! à Versailles! tout droit.</p> + +<p>—Versailles!... tout droit! murmurait Taillevent médusé +par la merveilleuse confiance de son capitaine, qui cependant +eut raison de point en point, car,—au mois de mai +1780, exactement à l'époque où Lapérouse relâchait aux +îles Haouaï,—le jeune comte de Roqueforte avait l'honneur +d'être reçu en audience particulière dans le cabinet du roi +Louis XVI.</p> + +<p>Une ceinture de doublons d'Espagne, dont Léon ne se +démunissait jamais, facilita singulièrement le retour en +Europe. D'abord, atteindre avec la pirogue d'Ouléa l'établissement +espagnol de Guaham ou San-Juan, aux îles Mariannes, +ne fut que l'affaire de peu de jours et ne présenta aucune +difficulté sérieuse, puisque les Carolins font fréquemment le +même voyage.—Deux naufragés qu'il faut bien croire sur +parole inspirent peu de défiance. Léon et Taillevent prirent +passage sur un grand bateau-poste espagnol en partance +pour les Philippines, où d'aventure se trouvait en relâche +forcée pour cause d'avaries un trois-mâts anglais, qui, après +ses réparations, devait retourner en Angleterre.<span class='pagenum'><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span></p> + +<p>Taillevent fit une affreuse grimace quand il s'agit de +s'embarquer sur ce navire.</p> + +<p>—Tu n'es jamais content, fit Léon; eh bien, aurais-je le +choix entre un bâtiment français et celui-ci, je n'hésiterais +point...</p> + +<p>—Ni moi non plus!...</p> + +<p>—Tu prendrais le français?</p> + +<p>—Parbleu, capitaine!</p> + +<p>—Mais moi, je ne renoncerais pas à une excellente occasion +de me perfectionner en prononciation anglaise.</p> + +<p>—Au fait, ceci est une idée! murmura Taillevent. Parler +anglais comme un Anglais pur sang, ça peut servir!... +Compris la consigne: «Ouvrir l'oreille, dénouer sa langue +à la mode <i>english</i>, cacher la fameuse boîte de plomb, et +n'avoir jamais tant seulement connu le bout du nez d'un +sauvage.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Personne n'ignore que le roi Louis XVI avait une prédilection +marquée pour la marine, les grandes découvertes +maritimes et les études géographiques. Les rapports et +mémoires du vicomte de Roqueforte l'intéressèrent au plus +haut degré;—la curiosité royale fut singulièrement surexcitée +par l'esquisse très succinte des voyages de Léon, qui +ne parlait point de ses combats et sollicitait une audience +très secrète pour causer de haute politique.</p> + +<p>Des renseignements furent pris sur la personne du jeune +comte de Roqueforte.—On acquit des preuves incontestables +de son identité. Reconnu par les officiers de marine, +ses anciens camarades, il l'avait été de même par tous les +membres de sa famille et venait d'être mis en possession du +double héritage du comte son père et du vicomte son +oncle.</p> + +<p>L'audience en tête à tête fut accordée et renouvelée plusieurs +fois, à la grande surprise des familiers du roi, qui ne +daigna jamais leur apprendre quel en avait été l'objet. Plusieurs +fois, en l'espace de six semaines, le roi s'était enfermé<span class='pagenum'><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span> +dans son cabinet, durant trois heures consécutives, avec un +jeune homme de vingt-quatre ans que l'on s'attendait à +voir combler de faveurs.</p> + +<p>Le tout se borna au grade <i>honoraire</i> de lieutenant de +vaisseau et à la décoration de la croix de Saint-Louis.</p> + +<p>On sut seulement qu'un soir, le comte de Roqueforte +avait présenté au roi un grossier marin, qui était sorti de +son cabinet les yeux remplis de larmes. Quelque valet +curieux lui ayant demandé pourquoi il pleurait:</p> + +<p>—Eh! tonnerre de chien! repartit le rustre, on pleurerait +à moins; le roi m'a fiché au bec toute la tabatière de +Monsieur!</p> + +<p>Maître Taillevent, non moins discret que grognard, reprit +le soir même la route de Normandie; il avait le cœur gros:—Dame! +comme si son attachement à Léon de Roqueforte +n'avait pas suffi, le roi en personne venait de l'<i>entortiller</i>.</p> + +<p>—Adieu donc, encore une fois, ma vieille cabane et ma +bonne femme de mère! et le petit cabotage tout tranquille +entre Port-Bail et Jersey!... Adieu, Tom Lebon, mon +matelot, mon vrai,—anglais de nation, français de cœur +et de parole,—avec qui je fumerais une pipe trois fois la +semaine à sa case, et qui, trois autres fois, la fumerait à +Port-Bail dans la nôtre!... Adieu le brave maître Camuset +de chez nous, qui m'envoyait des calottes si soignées du temps +que j'étais mousse à bord du <i>Soleil royal</i>! Adieu le petit bonheur, +la promenade grand largue, les amusettes et les braves +filles du pays, pas sauvagesses, normandes, dont auxquelles +je n'avais qu'à dire: «Ça y est!» pour avoir une femme à +mon gré avec des petits enfants à l'effet de divertir ma +vieille mère.—Et dire que le roi m'a nommé pilote d'emblée!... +dire que j'ai de quoi m'acheter une barque et deux +aussi!... sans compter la maison que je vous rebâtis à neuf +dès l'arrivée à Port-Bail!... Dire que mon nid est fait, +quoi!... et je vas le quitter, nom d'un tonnerre à la voile!... +Allons! attrape à t'en retourner chez les sauvages, au tremblement +du diable, aux Marquises de l'enfer, chez les Qui<span class='pagenum'><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span>chuas +du cacique Andrès, chez les faces tatouées et les +anthropophages. Attrape à se frotter le bout du nez contre +les nez de ces oiseaux-là, qui est la mode dans leur nation +de se donner une poignée de main. Il y a des braves et des +amis partout; je n'aurai plus tant regret au voyage, quand +je mangerai à la gamelle avec le prince Baleine-aux-yeux-terribles, +<i>Rangatira Parawâ-Touma</i> en langage de +l'endroit; mais qui est-ce donc qui me remplacera proche +ma vieille mère?... Ce que c'est pourtant qu'un roi de France, +bonhomme et pas fier, qui vous appelle: «—Mon brave, +mon ami, matelot, vrai marin, <i>héros</i>, l'enflammé, volcan,» +des noms à vous faire peter la tête.—On ne pense plus à +rien.—Quand Sa Majesté me dit: «—Votre mère, +camarade, je m'en charge!»—J'ai répondu: «Merci!»—Moi, +camarade au roi Louis XVI!—Et je n'ai pas eu l'idée, +tant seulement, de répondre: «—Pardonnerez, sire le roi, +elle n'a qu'un fils, et se faisant vieille, elle aimerait mieux +le garder.»—Non!... «Paré à tout!... Majesté, paré à se +faire hacher à la minute!» Voilà ma parole, et ça y est!... +J'ai été <i>entortillé</i>, voilà!... Et ma pauvre mère en pleurera +toutes les larmes de ses vieux yeux, hormis que je fasse +une invention... Ah! l'<i>idée</i>!... l'<i>idée</i>!... avoir de l'<i>idée</i>!...</p> + +<p>Six lieues plus loin, Taillevent se traita d'imbécile:</p> + +<p>—L'<i>idée</i>, parbleu! c'est Tom Lebon de Jersey!... Il me +vaut bien, celui-là! Je lui donne ma mère, ma case, ma +barque et la femme que je n'ai pas, et il sera le père aux +enfants que j'aurais eus... Bon! je pensais qu'on ne peut +pas se dédoubler, et j'avais mon matelot!... Attrape à faire +la noce, vivement! Pour lors, je m'en vas à la volonté du +roi avec mon capitaine... Mon capitaine!... En voilà encore +un qui en avait bien fait assez pour demeurer à chasser le +lièvre en Lorraine dans le château à papa, et pour s'y +marier à son goût!... Non, il vous vend la moitié de ses +biens pour les placer en navires de long cours chez M. Plantier +du Havre, la perle des armateurs, par exemple!... Mauvais +placement, tout de même. Sans être notaire, je m'y<span class='pagenum'><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span> +connais!... En avons-nous usé des navires!... Et ça va +recommencer, après la noce, s'entend!</p> + +<p>Le problème était résolu. Taillevent reprit les trois quarts +de sa meilleure humeur; le quatrième quart demeura au +regret de ne pouvoir rien changer à l'acte de naissance de +son matelot Tom Lebon. Celui-ci, né natif de Jersey, étant +sujet anglais, ne pouvait commander comme patron une +barque française. En conséquence, le joli petit bâtiment +caboteur acheté des deniers de maître Taillevent dut battre +pavillon britannique. Mais sous tous les autres rapports, le +programme du vaillant maître et pilote fut littéralement +exécuté.</p> + +<p>Tom Lebon bénéficia de toutes les munificences royales +au lieu et place de son matelot Taillevent. Tom Lebon +épousa la belle Normande que Taillevent se serait proposé +de prendre pour femme. Tom Lebon habita la maisonnette +neuve de la mère Taillevent. Tom Lebon jura d'être son fils +comme l'était Taillevent. Tom Lebon commanda le caboteur +appelé, comme de raison, <i>Taillevent</i>, et enfin, Tom Lebon, +digne matelot de son matelot,—fut celui qui pleura le +plus lorsque Taillevent, le cœur léger, partit en lui laissant +tout son bonheur.</p> + + +<h4>Dans le grand Océan.</h4> + +<p>Après un an de séjour en France, maître Taillevent appareillait +du Havre à bord du trois-mâts de la maison Plantier, +<i>le Lion</i>, armé en guerre par autorisation spéciale du roi, et +commandé par le jeune comte de Roqueforte, lequel, voulant +demeurer absolument indépendant, n'avait pas accepté +de grade effectif dans la marine de l'État. Son titre honoraire, +faveur exceptionnelle, lui donnait, avec le droit de porter +l'épaulette, une assimilation dans l'armée navale, un rang +utile en cas de conflit, et, par suite, une considération de la +plus haute importance dans les ports étrangers. En outre<span class='pagenum'><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span> +tout navire monté par lui jouissait du privilége de <i>battre +flamme</i>, c'est-à-dire d'arborer le signe distinctif des navires +de l'État. Et cela, bien entendu, sans qu'il lui fût interdit de +faire le commerce.</p> + +<p>Léon de Roqueforte se trouvait donc, de par le roi de +France, dans des conditions à peu près sans précédents, +pourvu d'une commission qui devait le faire respecter par +les bâtiments anglais, et jouissant de la liberté d'action la +plus illimitée.</p> + +<p>Il fit route par le cap de Bonne-Espérance, relâcha dans +un certain nombre de ports anglais, hollandais, espagnols +ou portugais des Indes orientales et des archipels de la +Malaisie, et enfin, rentrant en quelque sorte dans ses +domaines d'outre-mer, il jeta l'ancre à la baie des Iles, le +1er janvier 1788.</p> + +<p>Du sommet de son <i>Pâ</i> fortifié, Baleine-aux-yeux-terribles +reconnut les pavillons de son <i>Rangatira-rahi</i>, les couleurs +de la France, la chape de saint Martin, les armoiries de +Roqueforte, et la tête tatouée sur champ d'azur étoilé d'or, +qui était l'emblème de <span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i> pour les Néo-Zélandais.</p> + +<p>Alors, un cri qui ne devait pas tarder à être répété avec +enthousiasme d'un bout à l'autre de la Polynésie, retentit +pour la première fois:</p> + +<p>«Le Lion de la mer ne meurt pas!»</p> + +<p>—Non! non! hommes de <i>la tribu de Touté</i>, il n'est pas +mort, le Lion de la mer!... et vous nous aviez menti.</p> + +<p>«Le Lion de la mer ne meurt pas.»</p> + +<p>—Il tue sous lui des vaisseaux,—il marche sur les +mers,—il vole dans le ciel,—il vit dans le feu comme +sous les flots de l'Océan.</p> + +<p>«Le Lion de la mer ne meurt pas!»</p> + +<p>Trois ans s'étaient écoulés depuis le combat naval +d'Ouléa, dont les Anglais avaient répandu la fatale nouvelle; +le retour de <span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i> fut assimilé à une résurrection, et +sa légende grandit, prenant de proche en proche des proportions +plus fabuleuses.<span class='pagenum'><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span></p> + +<p>On lit textuellement dans le <i>Voyage de</i> <span class="smcap">Lapérouse</span>:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Quoique les Français fussent les premiers qui, dans ces +derniers temps, eussent abordé sur l'île de Mowée<a name="FNanchor_15_17" id="FNanchor_15_17"></a><a href="#Footnote_15_17" class="fnanchor">[15]</a>, je ne +crus pas devoir en prendre possession au nom du roi. Les +usages des Européens sont, à cet égard, trop complétement +ridicules. Les philosophes doivent sans doute gémir de +voir que des hommes, par cela seul qu'ils ont des canons et +des baïonnettes, comptent pour rien soixante mille de leurs +semblables; que sans respect pour les droits les plus +sacrés, ils regardent comme un objet de conquête une terre +que ses habitants ont arrosée de leur sueur, et qui, depuis +tant de siècles, sert de tombeau à leurs ancêtres.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_17" id="Footnote_15_17"></a><a href="#FNanchor_15_17"><span class="label">[15]</span></a> Maouvi, Mowi ou Mawi, aux îles Haouaï ou Sandwich.</p></div> + +<p>Ce que l'infortuné Lapérouse rédigeait ainsi n'était autre +chose que la pensée de l'infortuné Louis XVI.</p> + +<p>Le sage navigateur et le roi vertueux, destinés tous deux +à périr par des catastrophes à jamais déplorables, se prononçaient +d'après les mêmes principes d'équité absolue.—Or, +ces principes ayant servi de base aux instructions données, +pendant la guerre d'Amérique, au vicomte de Roqueforte +dont son neveu Léon continuait l'œuvre libérale, et +l'Angleterre, s'étant toujours et partout conduite en vertu +des principes opposés, il était fatalement nécessaire de lutter +contre elle,—par la guerre, en temps de guerre,—par +d'adroites négociations, des traités d'alliance et de protectorat +en temps de paix.</p> + +<p>Léon avait ardemment adopté les vues du roi;—ses +précédents étaient irréprochables, car il s'était rigoureusement +conformé au droit des gens. On pourrait bien lui reprocher +d'avoir parfois usé de charlatanisme pour imposer +aux naturels; mais les Anglais lui avaient donné l'exemple +de cette ruse,—fort innocente, on en conviendra,—pourvu +que le but final n'ait rien de contraire à l'humanité.</p> + +<p>Et le but de la France était de civiliser l'Océanie sans +porter atteinte à l'indépendance des indigènes,—d'utiliser,<span class='pagenum'><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span> +dans l'intérêt de toutes les nations, les ressources maritimes +d'une partie du monde qui égale à elle seule tout le reste +de notre globe, d'ouvrir des marchés nouveaux au commerce +à venir, de défricher des champs immenses pour les +livrer à l'industrie humaine.</p> + +<p>L'œuvre commençait par des explorations et par l'établissement +de relations ordinairement pacifiques, toujours +d'une stricte justice. Léon de Roqueforte, en effet, ne prêta +jamais son appui qu'à des causes légitimes, et après ses victoires +ne négligea rien pour pacifier les querelles les plus +invétérées.</p> + +<p>L'œuvre devait se poursuivre en devenant commerciale, +<i>d'une part</i>,—et <i>d'autre part</i>, religieuse. Alors la prédication +de l'Évangile ferait disparaître l'échafaudage de fables +héroïques sur lesquelles s'appuyait le précurseur de la +civilisation.</p> + +<p>En disant: <i>d'une part</i> commerciale, <i>d'autre part</i> religieuse, +on a clairement exprimé que le projet éminemment +français du roi Louis XVI n'avait rien de commun avec les +missions mercantiles des Anglais.—Ce qui devrait toujours +être distinct, n'y fut jamais confondu.</p> + +<p>Personne n'ignore que les trafiquants en missions répandus +par l'Angleterre dans les principaux archipels y distribuent +leurs Bibles en prime pour faciliter l'achat de leurs +pacotilles. Ils vendent des articles Birmingham ou du rhum +des Antilles, et prêchent ou baptisent par-dessus le marché.</p> + +<p>Cet amalgame indécent de la religion de Jésus-Christ +avec l'exploitation usuraire des indigènes, à qui l'on achète +par exemple la concession perpétuelle d'un vaste territoire +pour une douzaine de couteaux, rappelle inévitablement +l'évangile des marchands du temple.</p> + +<p>Le mythe du <i>Lion de la mer qui ne meurt point</i>, ne porta +du moins aucune atteinte à la dignité de la foi chrétienne.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>A Paris, Léon avait eu soin de faire fabriquer chez un +passementier habile un rouleau de petites franges d'or d'un<span class='pagenum'><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span> +travail presque inimitable.—A l'instar des Incas, il voulait +que le moindre fragment de ce tissu métallique fût un témoignage +de la véracité de ses messagers, car précédemment, +dans des circonstances graves, on avait plusieurs +fois menti en son nom. Tout ordre important fut accompagné +de l'envoi d'une frange d'or qui, selon le cas, devait +être détruite par le feu ou renvoyée à <span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i>. A défaut +de l'usage de l'écriture, ce procédé offrait des garanties +précieuses.</p> + +<p>Les deux premières années de navigation du <i>Lion</i>, d'archipel +en archipel, amenèrent les meilleurs résultats.</p> + +<p>Il intervint dans les troubles de Taïti et parvint à les +apaiser.</p> + +<p>Il ouvrit les voies aux règnes glorieux de Finau Ier sur les +îles Tonga, et du grand Taméha-Méha sur celles d'Haouaï.</p> + +<p>A la Nouvelle-Zélande, il répandit des germes féconds de +civilisation, de tolérance et de progrès.</p> + +<p>De toutes parts, il plantait des jalons utiles, posant ainsi +les bases d'une vaste confédération de princes insulaires +unis sous le protectorat de la France.</p> + +<p>Il avait l'art de se servir des instruments les plus dangereux +et d'assouplir des natures en apparence indomptables.—Ainsi, +la férocité de Parawâ et l'ambition effrénée de +Finau Ier cédèrent devant lui.</p> + +<p>En plusieurs points, d'anciens compagnons de Léon, tels +que l'aventureux Tourvif, avaient été proclamés grands +chefs. Sans efforts apparents, il les maintint dans sa dépendance; +il fit comprendre aux plus intelligents la nécessité +de laisser croire à la légende de <span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i>, l'immortel +<i>Lion de la mer</i>; il imposa aux autres une crainte superstitieuse.</p> + +<p>Partout, le cannibalisme était déjà considéré comme +impie;—les prêtres indigènes n'osèrent qu'en peu d'endroits +protester contre cette doctrine. Généralement, les +naturels, honteux de leur abominable coutume, se cachaient +pour dévorer leurs ennemis. Les banquets de chair humaine<span class='pagenum'><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span> +cessèrent d'être des fêtes triomphales. Parawâ lui-même en +vint à céder sur ce point, quoiqu'il dût retomber à plusieurs +reprises sous l'empire des préjugés de sa nation. Quelques +peuplades renoncèrent solennellement et sincèrement à +l'anthropophagie.</p> + +<p>Léon chercha Lapérouse, n'eut pas le bonheur de le rencontrer, +et, le croyant reparti pour l'Europe, ne put, selon +les désirs du roi, entrer en rapports avec ce grand navigateur.</p> + +<p>Les travaux de sa mission civilisatrice furent activement +poursuivis.—Ainsi le <i>tabou</i>, dont les rigueurs sont parfois +d'atroces barbaries, fut atténué en divers points, et notamment +aux îles Haouaï, où Taméha-Méha Ier devait abolir la +coutume de massacrer sur les autels des dieux tous les prisonniers +de guerre et tous les violateurs des <i>tabous</i> les plus +absurdes.</p> + +<p>La condition des esclaves fut adoucie dans celles des îles +où les mœurs n'étaient plus par trop féroces. Sans heurter +de front les préjugés des naturels, Léon de Roqueforte les +sapait ainsi avec une ténacité vraiment admirable.</p> + +<p>Les constructions navales faisaient des progrès rapides.</p> + +<p>Les communications avec la France s'établissaient peu à +peu. Deux bâtiments envoyés par l'armateur Plantier +étaient venus prendre les dépêches de Léon et lui apporter +des marchandises européennes, pour lesquelles ils reçurent +en échange de l'huile de baleine, de la nacre de perle, du +corail et autres produits océaniens.</p> + +<p>Le dernier de ces bâtiments transmit à Léon la nouvelle +de la révolution de 1789, qui devait porter un coup fatal à +ses généreux desseins. Il la reçut au mois de septembre 1790, +à son mouillage de Nouka-Hiva, dans les îles Marquises, et +sans en être trop alarmé, il crut pourtant nécessaire de +retourner en France afin d'avoir un nouvel entretien avec le +roi.</p> + +<p>Toutefois, jugeant indispensable pour l'avenir d'avoir +exploré avec soin les côtes inhospitalières des possessions<span class='pagenum'><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span> +espagnoles, il monte sur sa plus légère goëlette taïtienne; +avec une prudente audace, il longe, la sonde à la main, +tout le littoral du Pérou.</p> + +<p>Comme s'il eût pressenti dès lors que le continent américain +subirait les conséquences de la révolution française, +ou plutôt dans la pensée qu'il aurait par la suite besoin d'y +trouver asile, le jeune capitaine tenait à revoir Andrès +avant de partir des mers du Sud. Cachant sa nationalité +sous les couleurs de l'Espagne, il saura tromper la vigilance +de tous les gardes-côtes, fera de précieux travaux +hydrographiques et se munira d'une foule de notions maritimes +de la plus haute importance.</p> + +<p>Son atterrissage dans la baie de Quiron fut une véritable +découverte.</p> + +<p>Malgré toutes les protestations de Taillevent, laissé à la +garde du frêle navire, Léon s'aventure seul dans l'intérieur; +il se rend à Lima, déguisé en mineur métis, y voit Isabelle, +ne peut parler à son noble père, et se met aussitôt à la +recherche d'Andrès, qu'il trouve en butte aux premières +persécutions du successeur du marquis de Garba y Palos.</p> + +<p>L'anse de Quiron est, dès lors, le lieu de rendez-vous +assigné au cacique de Tinta.</p> + +<p>Non sans avoir affronté des périls de tous genres, Léon +rejoint sa goëlette et vole à Nouka-Hiva, où son trois-mâts +doit l'attendre. Une nouvelle fâcheuse, apportée par un +léger bâtiment que monte Parawâ, l'empêche de prendre la +route du cap Horn.</p> + +<p>—Les Anglais, fondent une ville à la Nouvelle-Hollande.</p> + +<p>Devant un tel événement, ce serait une faute que d'aller +en Europe sans avoir conféré avec tous les principaux +chefs, ou au moins sans leur avoir fait distribuer des franges +d'or, avec l'ordre de résister à tous les envahissements des +Anglais jusqu'au retour de <span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i>.</p> + +<p>Et c'est pourquoi, au lieu de courir directement à la +recherche d'Isabelle, Léon parcourt encore toutes les îles +polynésiennes.<span class='pagenum'><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span></p> + +<p>En 1791, il mouille à Botany-Bay, il voit de ses propres +yeux la ville naissante de Sidney; puis, le deuil dans l'âme, +il s'éloigne de Port-Jackson en se promettant de proposer +au roi la fondation d'une colonie rivale.</p> + +<p>Au milieu de 1792, il arrive en France, où son trois-mâts +délabré doit aussitôt être livré au fer des démolisseurs.</p> + +<p>L'équipage licencié se disperse.</p> + + +<h4>Retour et chute du rideau.</h4> + +<p>Maître Taillèrent, tout joyeux, se rend à Port-Bail, où il +retrouvera sa vieille mère, berçant les deux premiers +enfants de son matelot Tom Lebon. L'aîné commence à +balbutier, Taillevent se fait appeler <i>papa</i>, et en pleure +presque de joie.</p> + +<p>Léon, consterné, entre dans Paris pour être témoin des +plus terribles scènes révolutionnaires.</p> + +<p>Peu de jours avant le 10 août, il eut pourtant une heure +d'entretien avec le roi captif aux Tuileries. Ses relations de +voyage eurent le don de distraire l'infortuné monarque des +terribles préoccupations qui l'empêchaient désormais de se +livrer à l'étude de la géographie et de la marine.</p> + +<p>Une carte de l'Océanie sous les yeux, Louis XVI écoutait +avec intérêt. Charmé par les récits du jeune navigateur, il +applaudissait à ses efforts; il l'encouragea vivement à poursuivre +l'œuvre entreprise.</p> + +<p>Le <i>Ça ira</i> se fit entendre sous les fenêtres.</p> + +<p>—Hélas! je ne puis plus rien! dit le roi; j'ai encore des +serviteurs fidèles, je n'ai plus de sujets. Apprenez, cependant, +que sur la demande de l'Assemblée nationale, M. d'Entrecasteaux +a reçu la mission d'aller à la recherche de +M. de Lapérouse, dont nous n'avons plus de nouvelles. +L'expédition, partie de Brest le 28 septembre de l'année +dernière, a des instructions conformes à mes vues anté<span class='pagenum'><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span>rieures, +car, n'ignorant pas que l'Angleterre s'établit à la +Nouvelle-Hollande, j'ai devancé vos désirs en chargeant le +général d'Entrecasteaux de choisir dans les mêmes parages +un emplacement où nous fonderons une colonie.</p> + +<p>Au moment où le roi parlait ainsi, d'Entrecasteaux avait +exploré déjà une partie du littoral australien. Peu de mois +après, pénétrant dans la rivière des Cygnes, qui lui doit ce +nom, il en faisait l'étude approfondie; la position lui +paraissait favorable à l'occupation projetée.</p> + +<p>—Quant à vous, monsieur le comte, ajouta le roi, n'oubliez +pas que votre premier devoir est de continuer à servir +la France dans des mers que nul ne connaît aussi bien que +vous. Évitez donc de vous mêler à nos troubles. Assez +d'autres compliquent ma situation douloureuse. La cause +de la civilisation est trop belle pour que vous l'abandonniez, +serait-ce pour la mienne.</p> + +<p>—Sire! dit Léon, la cause de Votre Majesté est sacrée. +La servir c'est encore servir tous les peuples dont Votre +Majesté est le père. Les États-Unis d'Amérique, qui lui +doivent leur indépendance, le savent!... Et l'Angleterre s'en +souvient cruellement quand elle soudoie les révolutionnaires +de France, pour asservir le monde à la faveur de nos dissensions!... +Les Anglais, Sire, sont vos implacables +ennemis...</p> + +<p>—Ah! plût à Dieu que je n'en eusse point d'autres! +s'écria le roi avec une noble fierté. Plus d'hésitations dans +ma conduite, alors!... J'irais moi-même commander mon +armée navale...</p> + +<p>Mais l'odieux <i>Ça ira</i> se fit entendre encore, et Louis XVI, +découragé, congédia le jeune comte de Roqueforte, qui ne +put s'empêcher de combattre pour lui à la journée du +10 août.</p> + +<p>Laissé parmi les morts, Léon dut la vie à l'humanité d'un +fougueux patriote, dont la femme le soigna comme un fils.</p> + +<p>La République fut proclamée. La guerre avec l'Angleterre +était imminente.<span class='pagenum'><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span></p> + +<p>Léon se rend à Port-Bail, chez son fidèle Taillevent, +qu'exaspèrent maintenant les événements politiques.</p> + +<p>—Ah! mon capitaine, disait-il, les pires sauvages ne +sont pas à la Nouvelle-Zélande... Mais, tremblement du +diable! ces sans-culottes-là ne voient donc pas qu'ils font +les affaires des Anglais!... Nous y perdrons nos colonies, +notre marine, notre commerce...</p> + +<p>Le jour de la déclaration de guerre, <i>le Taillevent</i>, monté +par Tom Lebon, se trouvait par malheur du côté de Jersey. +Par ce fait seul, le petit bâtiment était perdu pour la +famille. Tom Lebon en personne, attendu ses relations trop +intimes avec les Français, fut pressé comme matelot et +enrôlé dans la marine britannique.</p> + +<p>—Enfants! s'écria Léon, souffrirons-nous que la barque +des Taillevent reste au pouvoir des Anglais? A moi, les gens +de bonne volonté!...</p> + +<p>Il ne fut fils d'honnête femme parmi les matelots et +pêcheurs du canton qui ne se déclarât prêt à le suivre. +Toutes les barques, toutes les armes à feu du pays sont +mises à contribution. A nuit tombée, la flottille met sous +voiles.</p> + +<p>De cette nuit-là date le nom de <span class="smcap">Sans-Peur</span>, le nom de +<span class="smcap">Sans-Peur</span> le Corsaire de la République.</p> + +<p>La marée et l'obscurité sont ses auxiliaires.—Taillevent +et la plupart des marins de Port-Bail connaissent d'enfance +l'entrée du port et le lieu où est amarré le caboteur en litige.</p> + +<p>Un garde-côte anglais hèle la première embarcation, elle +répond: <i>Pêcheur</i>, et passe. Une seconde, une troisième +passent de même; mais une quatrième plus grande se +montre. Une défiance fort légitime s'empare des Anglais, +qui sont armés et ordonnent au caboteur de mettre en panne.</p> + +<p>A cet ordre, Taillevent donne un coup de barre à la +barque; Léon s'écrie:</p> + +<p>—<span class="smcap">Sans-Peur</span>!...</p> + +<p>C'est le signal de l'abordage, de la mêlée, de l'incendie et +d'un carnage affreux.<span class='pagenum'><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span></p> + +<p>Les gens des trois premières barques de pêche ont déjà +surpris l'unique gardien du <i>Taillevent</i> et démarré le fameux +chasse-marée acheté des deniers dont le roi avait gratifié le +maître d'équipage.—D'autres mettent le feu à bord des +navires anglais du port.</p> + +<p>Les forts se garnissent de soldats, le tocsin d'alarme +sonne, le canon gronde bientôt.</p> + +<p>Sans-Peur commande maintenant à bord du garde-côte +enlevé; il dirige la retraite, et finit par ramener à Port-Bail +le double de barques qu'il n'en avait au départ.</p> + +<p>Ce coup de main improvisé fit un tort incalculable aux +Anglais de Jersey, et ne coûta pas la vie d'un seul homme.</p> + +<p><i>Le Taillevent</i> n'étant pas susceptible d'armer en course, +fut utilisé dans la rivière. Mais le garde-côte capturé, joli +brig de dix canons, prit le nom de <i>Lion</i>, fut nationalisé +français et transformé en corsaire.</p> + +<p>La renommée de Sans-Peur grandit en peu de jours, grâce +à un combat heureux suivi de la destruction d'un convoi et +de quelques captures importantes conduites au Havre pour +y être vendues par les soins du citoyen Plantier.</p> + +<p><i>Le Lion</i>, qui escortait ses prises, est attaqué non loin du +Havre par une corvette de guerre.</p> + +<p>Un combat inégal s'engage; tous les gens du pays +accourent, on voit avec enthousiasme l'héroïque résistance +du petit brig français, qui coule enfin, entraînant avec lui la +corvette accrochée par ses grappins d'abordage.</p> + +<p>Moins d'une heure après, une chaloupe triomphante, +criblée de trous et dont il faut étancher l'eau avec les seilles, +les chapeaux, les gamelles, ramène l'équipage vainqueur.</p> + +<p>Sans-Peur le Corsaire est salué par les acclamations de +toute la population maritime. On l'escorte jusqu'à la +demeure du citoyen Plantier, son armateur.</p> + +<p>Chemin faisant, on apprend le coup de main de Jersey, +ainsi que le combat suivant.</p> + +<p>Le surnom de <i>Sans-Peur</i> devient populaire. Qu'importe +le vrai nom de celui qui l'a conquis si vaillamment? Per<span class='pagenum'><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span>sonne, +parmi les plus ardents clubistes, n'osa reprocher sa +qualité d'aristocrate au brave Léon de Roqueforte, qui vengeait +à sa manière, sur les Anglais, la mort du roi Louis XVI.</p> + +<p>L'esquisse des courses de Sans-Peur dans la Manche, en +vue des rivages britanniques, a été tracée; et l'on sait mieux +encore comment, ayant assis sa réputation dans les mers +d'Europe, il put, sans compromettre l'avenir, songer enfin à +son mariage et à ses grands projets d'outre-mer.</p> + +<p>Isabelle est enlevée du château de Garba.</p> + +<p>Le cacique Andrès l'a revue.</p> + +<p>La caverne du Lion s'est ouverte à miracle.</p> + +<p>Un combat appelle au large Sans-Peur le Corsaire.</p> + +<p>Un nuage de fumée l'enveloppe.</p> + +<p>Mais tout à coup les canons se taisent, le nuage se dissipe, +le rideau est tombé.</p> + +<p>Un cri de joie s'échappe de la poitrine d'Isabelle.</p> + +<p>—Non! non! le <i>Lion de la mer</i> ne meurt pas! Tel est +celui des Péruviens, dont les clameurs montent vers le ciel.</p> + +<p>Et le vénérable Andrès rend à Dieu de ferventes actions +de grâce.<span class='pagenum'><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIV" id="XXIV"></a>XXIV</h2> + +<h3>LE SOMMEIL DE LA LIONNE.</h3> + + +<p>Le front ceint d'un bandeau qui cachait une balafre faite +par un éclat de bois et qui lui donnait l'apparence d'un Cupidon +nautique, le jeune Camuset demandait à son mentor +Taillevent:</p> + +<p>—Mais pourquoi donc laissons-nous là cette frégate espagnole +au lieu de l'achever?</p> + +<p>—Ta ra ta ta ta! fit le maître. Je vas te le dire, mon +gars, par la raison qu'à bord du <i>Soleil royal</i>, ton vieux père +m'expliqua de même <i>le pourquoi-z-et le comment donc</i> d'une +manœuvre de M. le bailli de Suffren, qui se contentait, cette +fois-là, de mettre les Anglais en déroute sans leur prendre +tant seulement un bout de fil de caret.</p> + +<p>—Ah!... Eh bien?...</p> + +<p>—C'est tout bêtement, comme disait ton père, vu que les +petits poissons n'ont pas le gosier assez large pour avaler +les gros.</p> + +<p>Sur quoi l'intelligent Camuset, dont l'œil droit était sous +le bandeau, ouvrit l'œil gauche comme un fanal de combat, +et Taillevent alla fumer un calumet de consolation avec +Baleine-aux-yeux-terribles.</p> + +<p>—Quel guignon de n'être pas de force à vous amariner +cette frégate! s'écria-t-il en néo-zélandais.</p> + +<p>—Mes amis, disait de son côté Sans-Peur le Corsaire, +l'équipage ennemi est par trop nombreux; au lieu de tenter<span class='pagenum'><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span> +l'abordage, j'ai dû me borner à faire diversion pour sauver +notre frégate à nous!... mais notre dernier mot n'est pas +dit. Dès demain nous aurons pris notre revanche.</p> + +<p>La manœuvre du <i>Lion</i> avait été magnifique.</p> + +<p>Il commença par se mettre en travers à l'arrière de la +frégate chasseresse, qui fut bien obligée de manœuvrer pour +lui présenter le côté. Avec une adresse merveilleuse, <i>le Lion</i> +tournait en même temps, évitant son feu tout en lui envoyant +des bordées qui gênèrent bientôt ses mouvements. +Cependant, la prise, d'après les signaux du jeune capitaine, +continuait à gouverner sur la baie de Quiron.</p> + +<p>Le commandant espagnol, furieux de voir que l'autre frégate +lui échappait, n'essaya plus que d'aborder le brig, dont +la fameuse pièce de bronze brisa son gouvernail et fit tomber +son mât d'artimon.</p> + +<p>Mais toute l'habileté de Sans-Peur ne l'empêcha point de +recevoir à fleur d'eau une bordée entière au moment où il +prenait chasse pour battre en retraite.</p> + +<p>Or, c'était en faisant jouer les pompes que maître Taillevent +répondait à l'intéressant Camuset; c'était en achevant +d'établir les dernières voiles qu'il fumait la pipe avec son +ami Parawâ-Touma.</p> + +<p><i>La Santa-Cruz</i>,—tel était le nom de la frégate espagnole,—une +fois réparée, pouvait venir attaquer les deux +navires français, à l'ancre dans la baie de Quiron. Mais +on avait une nuit devant soi. Sans-Peur sut l'utiliser.</p> + +<p>A bord du <i>Lion</i>, on pompe; on épuise l'eau de la cale avec +tous les engins possibles; une voile est passée sous la +carène, des plaques de plomb sont clouées sur les trous +de boulets, on bouche les fentes et les éclats avec de +l'étoupe et des coins de bois.</p> + +<p>Cependant les balses péruviennes entourent la frégate <i>la +Lionne</i>; elles transportent à terre les chevaux embarqués +aux îles Malouines,—spectacle curieux qui transforme +pour un instant les eaux de la petite rade en une sorte de +cirque équestre.<span class='pagenum'><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span></p> + +<p>Avant le coucher du soleil, tous les chevaux étaient parqués +autour du vieux château. Mais ceux que possédait +auparavant le cacique Andrès, montés par quelques fidèles +serviteurs, se dispersaient le long du rivage, les uns courant +vers le nord, les autres vers le sud. Sans-Peur avait +donné l'ordre d'acheter autant de balses que l'on pourrait +en trouver dans les ports, les anses et les criques de +vingt lieues à la ronde.</p> + +<p>Tandis que les cavaliers péruviens partent pour remplir +cette mission, le brig est remorqué au fond de la baie, par +delà le banc de récifs, dans un bassin naturel où la mer est +presque calme. On lui fait une ceinture de balses qui le soutiendront +à flot. Puis, son équipage l'évacue et passe sur +la frégate <i>la Lionne</i>.</p> + +<p>—Eh quoi! s'écrie Isabelle, encore un combat!...</p> + +<p>—Si <i>la Santa-Cruz</i> ose venir nous attaquer, il faut être +prêt à repousser ses attaques, répond Sans-Peur; mais si +elle s'éloigne, il faut la poursuivre pour qu'elle ne répande +point l'alarme sur les côtes du Pérou et qu'on ne découvre +pas notre asile.</p> + +<p>—Eh bien, je veux y être cette fois!... reprend la jeune +femme.</p> + +<p>—Je vous accompagnerai donc, moi aussi! ajoute +Andrès. Le Lion de la mer ne refusera point une place sur +son bord à celui qui fut autrefois son général.</p> + +<p>Les Quichuas demandent à embarquer avec leur cacique.</p> + +<p>Léon y consent.</p> + +<p>Les blessés, confiés aux soins des femmes, restent seuls +dans le château de Quiron. Au point du jour, tous les préparatifs +sont achevés.</p> + +<p>Mais de son côté, <i>la Santa-Cruz</i> a établi un gouvernail +et un mât de fortune. Les voiles hautes, elle s'avance vers +<i>la Lionne</i>, qui, les sabords fermés, semble dormir sur ses +ancres.</p> + +<p>L'équipage espagnol est composé de quatre cents marins<span class='pagenum'><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span> +aguerris. L'équipage de la frégate française est formé d'éléments +divers; mais la disproportion des forces a cessé. Cent +vingt corsaires normands, bretons ou aventuriers, embarqués +les uns à Port-Bail, les autres au Havre, une centaine +d'autres Français de provenances diverses, recrutés par force +majeure depuis Bayonne jusqu'au bas de la Plata, et enfin +soixante ou quatre-vingts Quichuas, en partie pêcheurs, +tous pleins de bonne volonté, sont rangés sous les ordres +de Léon.</p> + +<p>Un rôle de combat est improvisé. On saura utiliser les plus +inhabiles au métier de marin.</p> + +<p>Après avoir bien examiné la situation des deux navires, +le commandant de <i>la Santa-Cruz</i> disait à ses officiers:</p> + +<p>—Les Français ont espéré que leur demi-succès d'hier +sauverait leur frégate. Ils ont supposé que nous n'oserions +pas les relancer jusqu'ici. Leur insolente audace n'aura +servi de rien; leur prise sera reprise sous leurs yeux. +Quant à leur brig, qui s'est retranché derrière des récifs +dont nous ne pouvons approcher, il a beau avoir pris la +meilleure position possible, il ne nous échappera point. +Nous lui coupons la retraite avec la frégate, et nous débarquons +six pièces de gros calibre que nous établissons en +batterie sur la hauteur pour le foudroyer.</p> + +<p>A bord de <i>la Lionne</i>, embossée tout près du rivage, régnait +un silence de mort.</p> + +<p>Le pavillon n'était pas arboré, mais frappé sur sa drisse, +dont le bout pendait à l'arrière le long de la fenêtre; les +rideaux cachaient Sans-Peur aux gens de la frégate ennemie.</p> + +<p>Andrès et Isabelle, assis sur le canapé de la galerie, le +questionnaient tout bas:</p> + +<p>—Le piége est bien tendu, répondait-il; l'ennemi y +donne tête baissée. Ah! nous avons affaire au plus imprudent +fanfaron de toutes les Espagnes!</p> + +<p>Un garde-marine posté dans la hune de misaine de <i>la +Santa-Cruz</i> annonça qu'il n'y avait pas un seul homme sur<span class='pagenum'><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span> +le pont de la frégate française, où chacun l'entendit fort +distinctement.—Si bien que le jeune Camuset faillit éclater +de rire, mais un regard menaçant de Taillevent le contraignit +à se mordre les lèvres.</p> + +<p>Les gens de <i>la Lionne</i>, rassemblés dans sa batterie basse, +voyaient <i>la Santa-Cruz</i> qui s'avançait témérairement, +jetait l'ancre, carguait ses voiles et s'apprêtait à mettre ses +canots à la mer.</p> + +<p>—Attention! dit Sans-Peur à demi-voix.</p> + +<p>—Attention! répétèrent les officiers et les maîtres, espacés +de canon en canon.</p> + +<p>La frégate espagnole, pivotant sur elle-même, se présenta +forcément dans le sens de sa longueur.</p> + +<p>Au même instant, le pavillon français se déploie comme +par magie à l'arrière de <i>la Lionne</i>.</p> + +<p>Le commandement <span class="smcap">Feu</span>! retentit.</p> + +<p>Les quatorze canons de tribord de la batterie basse vomissent +chacun un double projectile. Le pont se peuple, et +les pièces des gaillards mariant leur feu à celui des canons +de la batterie, la mâture de <i>la Santa-Cruz</i> s'écroule.</p> + +<p>Le câble était filé par le bout, les focs hissés; <i>la Lionne</i> +abordait la frégate espagnole, où corsaires et Péruviens se +précipitaient avec furie.</p> + +<p>Surpris par cette brusque attaque, les gens de <i>la Santa-Cruz</i> +ont à peine le temps de se mettre en défense; le jeune +Camuset, pour sa part, a l'honneur de faire capituler leur +commandant, qu'il saisit au collet en lui présentant la +bouche d'un pistolet d'abordage.</p> + +<p>Parawâ et maître Taillevent se signalèrent comme de +raison; les Espagnols mirent bas les armes.<span class='pagenum'><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXV" id="XXV"></a>XXV</h2> + +<h3>PROBLÈME RÉSOLU.</h3> + + +<p>L'action impétueuse, dont Isabelle et le cacique Andrès +furent témoins du haut de la dunette de <i>la Lionne</i>, ne dura +pas plus d'un quart d'heure. Jamais Sans-Peur n'avait enlevé +un navire ennemi avec moins de difficulté. Sincèrement, il +en était au regret.</p> + +<p>Isabelle s'aperçut de son impression;</p> + +<p>—Eh, mon Dieu! rien de plus simple, répondit-il, nous +voici sur les bras près de quatre cents prisonniers à nourrir +et à garder, quand nous ne sommes que trois cents, et +lorsque j'ai à conduire à bonne fin une foule d'importants +projets. Je tenais à m'emparer des canons et des munitions +de guerre; je me souciais médiocrement de la frégate; +quant à l'équipage, il m'embarrasse au delà de toute expression.</p> + +<p>—Eh bien, dit Isabelle, renvoyez vos prisonniers par +terre ou par mer, sous parole de ne plus porter les armes +contre la France.</p> + +<p>Le cacique Andrès hocha la tête.</p> + +<p>—Ce serait tout simple en Europe, répondait Sans-Peur, +mais ici, puis-je exiger qu'on garde le secret de notre asile?</p> + +<p>—Déportez vos prisonniers sur quelque terre déserte, +dit Andrès. Nous leur fournirons tous les moyens d'y vivre +jusqu'à la paix, et à la paix, vous irez les délivrer vous-même.<span class='pagenum'><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span></p> + +<p>—J'y songeais... j'avais déjà pensé aux bords du détroit +de Magellan, et à plusieurs de mes îles les moins connues; +mais peut-être avons-nous mieux à faire...</p> + +<p>Provisoirement, les prisonniers furent mis aux fers dans +la cale de leur frégate, rase comme un ponton. Deux pierriers +chargés à mitraille étaient braqués à l'ouvert de chaque +panneau, et une garde de quarante hommes qui devait être +relevée de vingt-quatre heures en vingt-quatre heures, fut +chargée de leur surveillance. En outre, <i>la Santa-Cruz</i> se +trouvait amarrée entre <i>la Lionne</i> et le brig <i>le Lion</i>, de manière +à pouvoir être coulée bas au premier signe de révolte.</p> + +<p>Toutes les mesures de sûreté une fois prises, il était +juste d'accorder quelque repos aux corsaires, qui se répandirent +gaîment sur le rivage, où les Quichuas de la petite +colonie d'Andrès,—hommes, femmes et jeunes filles,—les +fêtèrent de leur mieux.</p> + +<p>L'anse désolée de Quiron retentit de chants de victoire. +Il y eut un grand bal, rondes, cachuchas et festins, feux de +joie et cavalcades,—on sait que les chevaux ne manquaient +point.</p> + +<p>Maître Taillevent ne se mêla point à la danse, car, de +compagnie avec Parawâ, il explorait le canton et notamment +la grande caverne.</p> + +<p>—Je veux bien que le vieux Nick me croque, dit le maître, +si je sais ce que mon capitaine veut faire de ce trou-là.</p> + +<p>—Il veut y cacher sa frégate, dit Parawâ d'un ton confidentiel.</p> + +<p>—Mais il n'y a pas d'eau, pas de chenal, pas de porte.</p> + +<p>—Le Lion de la mer est un <i>atoua</i>. Comme la terre s'est +ouverte, les rochers s'ouvriront et la mer remplira le bassin...</p> + +<p>—A savoir! murmura le maître.</p> + +<p>Tandis que l'incrédule Taillevent émettait des doutes incapables +d'ébranler la foi robuste de Baleine-aux-yeux-terribles, +Léon, de retour au château avec Isabelle et Andrès, +rompit le silence en s'écriant:</p> + +<p>—J'ai trouvé!... oui, j'ai trouvé!...<span class='pagenum'><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span></p> + +<p>Le cacique et la jeune femme écoutaient attentifs.</p> + +<p>—Je suis à trois mille lieues de la France, dont les +Anglais bloquent les côtes. Je ne puis guère compter sur les +envois de mon armateur; il faut donc que je me crée toutes +mes ressources par moi-même. Les deux tiers de mes gens +n'ont d'autre mobile que l'appât du gain; je leur ai promis +d'immenses richesses pour les décider à me suivre dans ces +mers, où nous ne ferons pourtant que d'assez tristes captures. +Déjà mes hommes ont droit à leurs parts de prise sur +les deux frégates; en outre, il faut les solder. Eh bien, pas +de déportation! je traiterai mes prisonniers comme nous +aurions été traités nous-mêmes, si nous avions eu le dessous.—La +loi du talion est la loi de la guerre!... Je les +condamne aux mines!...</p> + +<p>—Aux mines? répéta Isabelle étonnée.</p> + +<p>—Je comprends! dit Andrès.</p> + +<p>—Indiquez-moi donc, mon père, la mine d'or la moins +éloignée de la mer.</p> + +<p>—A vingt lieues, sur le versant des montagnes qui font +face au grand lac, les Espagnols exploitent plusieurs riches +mines d'or et d'argent.</p> + +<p>—Dès ce soir, Isabelle, j'irai à la recherche de celle qui +sera la nôtre.</p> + +<p>—Dès ce soir nous partirons, répéta la jeune femme.</p> + +<p>—Le vieux chef des Condors est encore capable de +monter à cheval! ajouta Andrès.</p> + +<p>—Bien!... à ce soir, dit Léon.</p> + +<p>Puis il se rendit à bord de <i>la Lionne</i> pour y écrire les +instructions qu'il devait laisser à ses officiers.</p> + +<p>Le soir même, sous sa conduite, une petite caravane de +Quichuas sortait du territoire de Quiron et s'engageait dans +les plaines habitées par les sujets espagnols. Maître Taillevent, +Camuset et quelques autres matelots de Port-Bail, déguisés +en <i>gauchos</i>, c'est-à-dire en cavaliers du pays, complétaient +l'escorte du dernier successeur des Incas, Andrès, qui +passait pour mort, et de sa fille Isabelle, la Lionne de la mer.<span class='pagenum'><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXVI" id="XXVI"></a>XXVI</h2> + +<h3>L'ILE DE PLOMB.</h3> + + +<p>En voyant maître Taillevent drapé dans un <i>poncho</i> péruvien, +le chapeau à larges bords sur l'oreille, et se tenant à +cheval aussi solidement que s'il eût été au bout d'une vergue, +Camuset, accoutré de même, mais toujours sur le point +d'être désarçonné, dit avec un accent admiratif:</p> + +<p>—Eh! nom du nom d'une bouffarde! maître, vous savez +donc aussi monter à cheval!... et vous n'en disiez rien à +bord!...</p> + +<p>—Le vrai moyen de ne pas trop parler, c'est de se taire; +retiens ça, Camuset, ça peut servir.</p> + +<p>—Pour ne pas déraper, maître, je n'en sais rien! Un +voyage par terre, c'est amusant, je ne dis pas non, étant +particulièrement charmé d'être de la compagnie, mais le +cheval!... le cheval!... quel tangage!... Je croche les crins +de l'avant et la queue, bah!... je ne suis pas solide pour +deux liards!...</p> + +<p>—Patience! on chavire une fois, deux fois et quatre +aussi; j'ai connu la chose voici dix ans passés, du temps de +nos anciens branle-bas dans ces montagnes; on tombe, on +se ramasse, si tant seulement on ne s'est pas cassé le cou, +et voilà!...</p> + +<p>—Voilà!... merci! murmura Camuset, dont l'air emprunté +faisait sourire la caravane.</p> + +<p>Avant la troisième lieue, Camuset était tombé quatre fois;<span class='pagenum'><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span> +mais ensuite il lâcha la queue de sa monture, et ne s'en +trouva que mieux assis.</p> + +<p>—C'est tout de même amusant de naviguer par terre!... +disait-il en dépit d'une foule d'autres inconvénients très +douloureux pour un cavalier novice ou pour un novice +cavalier, ce qui, cette fois, était tout un.</p> + +<p>La lune éclairait la marche de la petite caravane divisée +par groupes, dont le premier, composé de guides excellents, +explorait le terrain et devait, en cas d'alerte, se replier sur +le noyau central où Andrès, malgré son grand âge, exerçait +le commandement.</p> + +<p>Avant le jour, on se trouvait dans d'étroits défilés.</p> + +<p>Les marins, pour la plupart, furent obligés de mettre +pied à terre et de remorquer leurs chevaux, tandis que les +Péruviens continuaient aisément leur route sur le versant +des précipices.</p> + +<p>—Malgré ça, disait Camuset, on serait plus commodément +grand largue par une jolie brise dans une bonne embarcation.</p> + +<p>—Bon! tu trouvais de l'agrément à louvoyer sur le +plancher des veaux! dit Taillevent, qui, pour sa part, chevauchait +en fumant sa vieille pipe.</p> + +<p>—De l'agrément, maître, il y en a tout de même, +répondit Camuset. Aïe!.... mon soulier est défoncé par ces +cailloux sauvages.</p> + +<p>—Connu!... sois calme, quand tu auras fait encore une +couple de lieues, tu seras nu-pieds...</p> + +<p>—Mais ça coupe pis qu'un rasoir.</p> + +<p>—On ne les a pourtant pas repassés, mon gars! Tranquillise-toi, +attends les ronces, les épines et les cierges du +Pérou; tu m'en diras des nouvelles du charme de louvoyer +dans les mornes.</p> + +<p>—Vous voulez rire, maître; eh bien, là, sans mentir, j'y +en trouve du charme. C'est que ça ne ressemble pas aux +pommiers de Normandie, da!...</p> + +<p>Sur ces propos, entremêlés de digressions de tous genres,<span class='pagenum'><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span> +on pénétra dans une gorge de rochers où l'on campa jusqu'à +la nuit suivante. Une tente fut dressée pour Andrès et +les femmes. Quichuas et matelots dormirent sur la mousse.</p> + +<p>Sans-Peur avait organisé un service de vedettes. Elles +signalèrent les rencontres fâcheuses et facilitèrent les +moyens de les éviter, jusqu'à ce qu'on fût aux bords du lac de +l'île de Plomb. La troupe s'arrêta enfin dans un canton +habité par une tribu nomade d'Aymaras, dont le chef n'ignorait +point qu'Andrès vivait encore.</p> + +<p>Un messager lui remit, selon l'antique usage, une frange +de <i>la borla</i> du vieux cacique.</p> + +<p>Le chef aymara la reçut avec un profond respect.</p> + +<p>—Qu'est-il ordonné au serviteur du grand chef des +Condors? demanda-t-il.</p> + +<p>—Le grand chef des Condors et le <i>Lion de la mer</i>, +époux d'Isabelle, la fille des Incas, sont dans la vallée du +Torrent.</p> + +<p>—Dieu! l'heure est donc venue!</p> + +<p>—Je l'ignore! Je suis chargé seulement de te dire de +faire préparer des barques et d'envoyer des hommes fidèles +à la garde de leurs chevaux.</p> + +<p>Une heure après, la caravane, singulièrement réduite par +le départ de messagers expédiés dans les divers cantons des +alentours, voguait sur les eaux profondes du lac des Cordillères.</p> + +<p>—A la bonne heure! ceci me connaît! s'était écrié +Camuset en saisissant une rame.</p> + +<p>Les barques montées par les compagnons du dernier +successeur des Incas, les déposèrent bientôt sur l'île +sainte, au milieu des ruines de l'antique temple du Soleil.</p> + +<p>La nuit enveloppait les cimes des Cordillères et les eaux +froides du grand lac. De toutes les rives, des pirogues se +dirigeaient vers l'île de Plomb, berceau de la race des +Incas, et maintenant son sépulcre.</p> + +<p>Les pierres des tombeaux reflétaient les pâles rayons de +l'astre des nuits.<span class='pagenum'><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span></p> + +<p>Au milieu d'un silence funèbre, les barques touchaient +les divers points de l'îlot sacré; un mot de passe était +échangé entre les sentinelles et les rameurs. Les indigènes +mettaient pied à terre; ils recevaient l'ordre de se coucher +dans les ruines et d'attendre; puis les canots repartaient +pour aller se charger d'autres indigènes des diverses tribus +de la montagne.</p> + +<p>Ainsi l'îlot solitaire se peuplait peu à peu.</p> + +<p>Avant le jour, il fut couvert d'une multitude de chefs et +de guerriers aymaras, chiquitos ou quichuas, dont quelques-uns +avaient fait plus de cinquante lieues pour se +trouver au rendez-vous national.</p> + +<p>Le soleil, à son lever, éclaira une scène solennelle qui +empruntait à son théâtre un caractère mystérieux.</p> + +<p>Au centre d'une enceinte formée par des fûts de colonnes +brisées, couvertes de végétation et ombragées par des +arbres séculaires, se trouvait une tombe sur laquelle on +lisait:</p> + +<p>«Ici reposent les restes mortels d'<span class="smcap">Andrès de Saïri</span>, +cacique de Tinta, dernier grand chef des Condors.—<i>Dieu +garde son âme!</i>»</p> + +<p>Or la pierre du tombeau ne le recouvrait plus.</p> + +<p>Elle avait été dressée de manière à faire face au peuple; +son inscription funéraire était devenue celle d'un vaste +piédestal, au-dessus duquel s'élevait le trône du vieillard.</p> + +<p>Quand il fut permis aux Péruviens de s'approcher, ils +virent avec un étonnement religieux la tombe ouverte et +vide aux pieds du successeur des Incas.</p> + +<p>Drapé dans le manteau royal, couronné de <i>la borla</i> aux +franges d'or, Andrès tenait à la main un sceptre d'une +forme antique. Sur un siège moins haut, était assise à sa +droite Isabelle, la fille de l'héroïque Catalina, telle maintenant +qu'on avait autrefois connu la compagne du marquis +de Garba y Palos. Un groupe de chefs respectés les entourait. +Au premier rang, on remarquait, portant le drapeau +du Soleil, celui qu'on avait si souvent vu à la tête des plus<span class='pagenum'><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span> +braves, pendant l'insurrection de Tupac Amaru, celui qu'on +avait pleuré comme un frère, et dont la légende célébrait +encore les grands exploits sous le nom de <i>Lion de la mer</i>.</p> + +<p>Il semblait qu'une triple résurrection eut lieu dans l'île +sainte où le premier des Incas<a name="FNanchor_16_18" id="FNanchor_16_18"></a><a href="#Footnote_16_18" class="fnanchor">[16]</a>, le fils du Soleil, était jadis +descendu des cieux avec sa compagne<a name="FNanchor_17_19" id="FNanchor_17_19"></a><a href="#Footnote_17_19" class="fnanchor">[17]</a>, pour répandre la +lumière parmi les nations sauvages du Pérou.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_18" id="Footnote_16_18"></a><a href="#FNanchor_16_18"><span class="label">[16]</span></a> Manco-Capac.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_19" id="Footnote_17_19"></a><a href="#FNanchor_17_19"><span class="label">[17]</span></a> Mama-Oello.</p></div> + +<p>La vaste surface du lac étant absolument déserte, on +pouvait sans crainte se livrer aux plus brillantes démonstrations, +puisque aucun Espagnol ne surprendrait les mystères +de l'assemblée. Des cris d'enthousiasme éclatèrent de +toutes parts.</p> + +<p>Les indigènes réunis n'avaient pas été convoqués au +hasard; la majeure partie d'entre eux ayant, douze années +auparavant, combattu sous l'infortuné José-Gabriel Condor +Kanki, la triple apparition dont ils étaient témoins n'était pour +aucun d'eux une vaine parade. Les uns avaient fait le siége +de Sorata, les autres avaient suivi la bannière de Catalina, +la mère d'Isabelle; tous ils avaient connu le <i>Lion de la mer</i>.</p> + +<p>Andrès fit un signe, le silence se rétablit.</p> + +<p>Il étendit son sceptre, et montrant la fosse béante à ses +pieds:</p> + +<p>—Cette tombe est vide encore aujourd'hui, dit-il. Ceux +que vous avez pleurés vivent pour vous aimer, pour vous +servir. Le sang des Incas coule dans les veines de la fille de +ma fille, et les mers nous ont rendu leur <i>Lion</i>, leur <i>Lion</i> +qui n'a cessé de vaincre les Espagnols. Il y a peu de jours, +sur nos côtes, une frégate du Callao amenait pavillon +devant la sienne, qui porte les couleurs de la France. Le +<i>Lion de la mer</i> vous dira lui-même quels sont ses desseins +et ce qu'il attend de vous. Moi, sur le bord de cette tombe, +où je ne tarderai pas à descendre réellement, je viens vous +dire qu'il est l'époux d'Isabelle, la nièce de Tupac Amaru, +la fille des Incas!... Je viens, en votre présence à tous,<span class='pagenum'><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span> +ceindre <i>la borla</i> de nos ancêtre au front d'Isabelle, votre +reine et votre sœur. Si quelqu'un d'entre vous veut s'y +opposer, qu'il prenne librement la parole!</p> + +<p>Les Péruviens répondirent par mille cris de dévoûment.</p> + +<p>—Vive la fille de Catalina!—Vive la nièce de Tupac +Amaru!—Vivent Isabelle et le <i>Lion de la mer</i>!...—Vive +à jamais la race des Incas!...</p> + +<p>Andrès ajouta lentement:</p> + +<p>—Pour plonger nos tyrans dans une sécurité profonde, +j'ai dû leur faire croire qu'Andrès de Saïri n'était plus, et +les peuples du Pérou ont suivi son cercueil, et cette pierre +funéraire a reçu l'inscription que vous lisez. Cependant, +caché dans une retraite inconnue, votre dernier seigneur +attendait, sur les bords de l'Océan, le retour de sa fille bien-aimée +qu'avait juré de lui ramener le <i>Lion de la mer</i>. Le +<i>Lion de la mer</i>, triomphant de tous les dangers, a tenu son +serment par la permission de Dieu. Le grand Condor du +Pérou étend sur vous ses ailes immenses. La généreuse tige +de l'arbre des Incas n'est point desséchée; elle poussera des +rameaux verdoyants, elle refleurira, et votre antique indépendance +vous sera rendue!...</p> + +<p>—Gloire au vainqueur de Sorata! dirent les chefs dont +le cri fut longuement répété.</p> + +<p>Léon de Roqueforte, agitant le drapeau qui, de nos jours, +est celui de la république péruvienne, s'avança le front +haut. Ses regards assurés augmentèrent encore l'enthousiasme +des chefs et des guerriers.</p> + +<p>La bannière qu'il leur montrait représente le soleil se +levant sur les Andes, dont le pied est baigné par la rivière +de Rimac. Cet emblème, entouré de lauriers, occupe le +centre de quatre triangles en diagonale dont deux rouges et +deux blancs.</p> + +<p>—Enfants des Incas! s'écria le <i>Lion de la mer</i>, voici le +drapeau de votre indépendance! Avant peu d'années, il +remplacera les couleurs de l'Espagne sur toute la surface +de l'empire péruvien. Vous ignorez peut-être que la vieille<span class='pagenum'><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span> +Europe est en feu; vos maîtres ne veulent point que vous +sachiez qu'une révolution géante commence au delà des +mers. Cette révolution métamorphosera le monde!... Elle +vous rendra votre liberté!... Vivez dans l'espoir du grand +jour de l'affranchissement! Et en attendant que le soleil qui +l'éclairera se lève sur ces montagnes, secondez mes efforts. +Je suis le précurseur de votre délivrance! aidez-moi à +remplir ma tâche. Conservez, avec votre prudence admirable, +les secrets de l'avenir; secondez-moi dans le présent.</p> + +<p>Isabelle, couronnée du bandeau royal, se leva et dit:</p> + +<p>—Jurez de lui obéir comme à moi-même.</p> + +<p>—Nous le jurons!</p> + +<p>Et Sans-Peur ajouta:</p> + +<p>—Les Espagnols vous condamnent aux travaux des +mines; moi, j'ai condamné aux mines mes prisonniers +espagnols. Vos maîtres vous obligent à retirer des entrailles +de la terre l'or qui leur sert à forger vos fers; que mes +captifs, gardés et surveillés par vous, arrachent de vos +montagnes l'or qui doit servir à les briser!...</p> + +<p>—C'est bien!... dit le chef des Aymaras. Tu auras de +l'or! Nous garderons tes prisonniers. Nous connaissons des +mines que les Espagnols ne découvriront jamais. Fermées +pour eux, elle se rouvriront pour toi!</p> + +<p>Léon continua:</p> + +<p>—L'Espagne envoie par mer les troupes qui vous +oppriment, c'est sur mer que je combattrai l'Espagne. +J'arrêterai ses convois, je prendrai ses navires, je transformerai +ses soldats en mineurs que je vous livrerai. Mais, +d'un autre côté, si j'ai des vaisseaux, je manque d'hommes; +que chaque tribu me fournisse donc quelques jeunes gens +alertes et courageux pour compléter mes équipages.</p> + +<p>Les acclamations de la multitude furent favorables à cette +demande.</p> + +<p>Électrisés par les discours d'Andrès, de Léon et d'Isabelle, +plus de deux cents indigènes se présentèrent d'eux-mêmes. +Les caciques des divers districts promirent d'en envoyer<span class='pagenum'><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span> +successivement au <i>Lion de la mer</i> autant qu'il lui en faudrait.</p> + +<p>Le double but du voyage se trouvait rempli.</p> + +<p>Un festin patriotique, des cérémonies religieuses et des +conférences auxquelles prirent part les principaux chefs de +peuplades occupèrent ensuite la journée.</p> + +<p>Faut-il dire comment maître Taillevent renouvela connaissance +avec une foule d'anciens compagnons d'armes? +Faut-il relater les faits et gestes de Camuset, qui, mettant +les instants à profit, raccommoda ses souliers, non sans +s'instruire des traditions du pays?</p> + +<p>—Eh quoi! les ruines qu'il voyait étaient celles d'un +temple jadis recouvert en lames d'or!... Nom d'un faubert! +ça vous avait tristement changé de mine!... Et, lors de la +conquête du pays par les Espagnols, les Incas avaient jeté +au fond du lac tous leurs trésors, dont particulièrement une +scélérate de chaîne d'or plus grosse que le grand câble de la +frégate!... Quel dommage!... Mais, voyons, au lieu de tant +creuser la terre, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de repêcher +ces richesses?</p> + +<p>—Pas moyen, Camuset, le lac Titicaca n'a pas de fond.</p> + +<p>—S'il n'a pas de fond, il a un drôle de nom tout de même, +pour un lac sacré.</p> + +<p>—Tu es bien de ton pays, mon gars, reprit Taillevent. +Un nom qui n'est pas français t'étonne et te fait rire. Sais-tu +ce que veut dire <i>camuset</i> chez les sauvages de Toyoa, où +nous irons peut-être bien un de ces quatre matins?</p> + +<p>—Eh bien, maître, qu'est-ce que ça y veut dire?</p> + +<p>—Cornichon, potiron, ratapiat, gringalet, bavard et ver +de cambuse.</p> + +<p>—Merci!... Ils sont polis dans ce pays-là.</p> + +<p>—Ici, <i>titicaca</i> veut dire <i>île de plomb</i>, voilà la différence, +et l'innocent qui rit pour si peu n'est qu'un <i>camuset</i>, en +langage de Toyoa.</p> + +<p>—Bon! maître!... assez causé! Malgré ça, je vois bien +que vous <i>blaguez à la coche</i>.</p> + +<p>—Ça se pourrait encore, dit gravement le maître d'équipage.<span class='pagenum'><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXVII" id="XXVII"></a>XXVII</h2> + +<h3>A LA POUDRE.</h3> + + +<p>L'histoire signale, sans entrer dans aucun détail précis, +quelques insurrections partielles qui eurent lieu au Pérou +entre 1794 et 1802. La cause de ces mouvements de peu de +durée est totalement inconnue. On les attribue plutôt à des +bandits qu'aux habitants indigènes, qui n'acquittèrent +jamais les impôts avec plus de régularité.</p> + +<p>Les alliés du <i>Lion de la mer</i> se conformaient aux ordres +de leur reine Isabelle.</p> + +<p>Ils ne négligèrent rien pour mettre en défaut la vigilance +des Espagnols. Ils avaient l'air soumis, payaient exactement +les redevances, ne murmuraient point, et ne prenaient les +armes que pour empêcher de découvrir les travaux exécutés +dans les mines par les prisonniers de Sans-Peur.</p> + +<p>Malheur aux troupes de la couronne qui s'aventuraient +vers les points dont la connaissance devait demeurer secrète! +Pas un soldat ne revenait d'une expédition semblable; +mort ou vif, il disparaissait dans les entrailles de la terre.</p> + +<p>Les Péruviens, poussant la ruse jusqu'aux dernières +limites, avaient soin de changer plusieurs fois par an les +ouvertures des mines, afin que les Espagnols pussent visiter +sans obstacles, à peu de mois de distance, les lieux mêmes +dont les abords venaient d'être le plus cruellement interdits. +Des galeries souterraines, toujours creusées dans la direction +de l'Océan, s'étendirent sous les montagnes à des dis<span class='pagenum'><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span>tances +incroyables. Souvent Andrès et Isabelle furent revus +par leurs fidèles sujets, qui, profitant des travaux tous les +premiers, avaient un puissant intérêt à suivre les instructions +de leurs princes.</p> + +<p>Des relations constantes furent entretenues entre la mine +des Incas et le territoire de Quiron, centre maritime de la +puissance de Sans-Peur le Corsaire; et l'exploitation de la +mine d'or permit à Léon de soulager les souffrances des +indigènes, de payer largement leurs services et de rémunérer +en même temps avec toute la libéralité nécessaire les +marins français qui servaient sous ses ordres.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Les prisonniers livrés aux chefs quichuas avaient successivement +été emmenés, sous bonne escorte, dans l'intérieur +des terres.—Une flottille innombrable de balses était à la +disposition de Léon, dont les deux frégates et le brig, entièrement +réparés, se balançaient maintenant sur leurs amarres.</p> + +<p><i>Le Lion</i>, placé sous le commandement de Paul Déravis, +officier capable, à qui Sans-Peur avait cru pouvoir confier +ses desseins, ne tarda point à mettre sous voiles avec Parawâ +pour pilote. Il allait annoncer aux peuples de la Polynésie le +retour de l'<i>Atoua</i>, Lion de la mer, transmettre d'importantes +instructions aux principaux chefs, et combattre en corsaire +les Anglais ou les Espagnols partout où il se sentirait de +force à vaincre.</p> + +<p>Le pavillon de Sans-Peur fut arboré à bord de <i>la Santa-Cruz</i>, +dont l'équipage, composé des compatriotes de Taillevent +et de Camuset, fut complété avec les jeunes Péruviens +qu'il s'agissait de former au métier de la mer.</p> + +<p>Quant à <i>la Lionne</i>, elle demeura presque déserte, ce qui +motiva bien des discours homériques de maître Taillevent.</p> + +<p>A peine le brig eut-il disparu au large avec tous les aventuriers +dont la discrétion paraissait douteuse au capitaine, +que d'étranges travaux commencèrent.</p> + +<p>Des plongeurs ayant placé, sous les rochers qui barraient +le fond de la baie, une énorme quantité de poudre, on y mit<span class='pagenum'><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span> +le feu; la brèche s'ouvrit; la mer se précipita dans les profondeurs +de la caverne, où il ne s'agit plus que de faire entrer +la frégate.</p> + +<p>—Ah! l'idée, l'idée! s'écria Taillevent. Vous en a-t-il de +l'idée, mon capitaine! Le reste se voit clair comme le jour. +Les balses vont servir de chapelet pour soulever notre chère +<i>Lionne</i>, à l'effet de la loger dans la caverne, où nous la +retrouverons en cas de besoin... Camuset, et vous tous, +enfants, ouvrez les yeux et les oreilles, c'est permis! mais +fermez la bouche à tout jamais, voilà ma consigne!</p> + +<p>Léon ne se borna point à cacher la frégate au fond du +bassin voûté où elle fut introduite, il voulut encore que +l'ouverture de l'antre fût dissimulée par un amas de rocs +entassés de manière à pouvoir tomber en peu d'instants.</p> + +<p>Enfin, après avoir suffisamment exercé son équipage, +il annonça au vieil Andrès qu'il allait prendre la mer.</p> + +<p>Le cacique jeta un regard sur Isabelle et lut sa résolution +sur ses traits.</p> + +<p>—Allez, mes enfants! dit-il, que Dieu vous garde et qu'il +vous ramène pour me fermer les yeux. Lorsqu'à votre +retour d'Europe vous alliez livrer combat à un ennemi +redoutable, j'ai voulu partager vos dangers; aujourd'hui, +d'autres devoirs me sont imposés, je n'y faillirai point. Je +suis la sentinelle qui veille sur ces rives, le ministre de vos +volontés, l'interprète de vos desseins; je me conformerai +aux intentions de mon glorieux fils le <i>Lion de la mer</i>, en +priant le ciel de vous protéger.</p> + +<p>Léon et Isabelle, courbant le front, reçurent la bénédiction +paternelle.</p> + +<p>Moins d'une heure après, la baie de Quiron était redevenue +silencieuse. La frégate qui remontait vers le nord +perdait de vue le vieux castel où l'aïeul attristé méditait sur +l'avenir de ses enfants et de sa patrie.</p> + +<p>—M'est-il permis de demander où nous allons? dit la +jeune femme.</p> + +<p>—A la poudre! répondit Sans-Peur.<span class='pagenum'><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span></p> + +<p>Dans l'école du canon, le commandement: <i>A la poudre!</i> +ordonne aux pourvoyeurs de se rendre aux soutes avec leurs +gargoussiers vides et d'en revenir avec des gargoussiers +pleins. Isabelle comprit que l'objet principal de la campagne +était de s'approvisionner de munitions de guerre aux +dépens de l'ennemi.</p> + +<p>—C'est donc au Callao, reprit-elle, que nous tenterons +un coup de main?</p> + +<p>—Tu l'as deviné.</p> + +<p>—Et l'enfant de Sans-Peur en a tressailli dans mon sein, +répondit Isabelle.</p> + +<p>Liména, qui entrait dans la dunette meublée des mêmes +meubles que la chambre nuptiale du brig <i>le Lion</i>, sourit en +voyant le valeureux capitaine embrasser avec joie celle +qui comblait enfin par ces paroles le plus cher de ses vœux.</p> + +<p>—De crainte d'être laissée à terre, reprit Isabelle, je +n'ai voulu parler qu'à bord, au large...</p> + +<p>—Mais Andrès?...</p> + +<p>—Une lettre d'adieu l'instruit de nos espérances.</p> + +<p>—Bien! Et ne crains plus désormais que je te laisse à +terre malgré toi. Il m'importe à moi-même que la compagne +du <i>Lion de la mer</i> soit un marin et un capitaine, comme +elle est déjà une héroïne!...</p> + +<p>—Des compliments au bout de six mois de mariage!</p> + +<p>—La vérité, toujours!<span class='pagenum'><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a>XXVIII</h2> + +<h3>COUPS DE MAIN.</h3> + + +<p>Au Callao et à Lima, on commençait à s'inquiéter de +l'absence prolongée de la frégate de Sa Majesté Catholique, +<i>la Santa-Cruz</i>, partie pour Valparaiso, où l'on savait qu'elle +n'était point arrivée.—Avait-elle sombré au large? avait-elle +fait naufrage sur quelque côte inconnue? Entraînée +hors de sa route par un coup de vent formidable, était-elle +en relâche dans des îles lointaines où elle se réparait? +ou enfin, chose peu vraisemblable, était-elle tombée +au pouvoir des ennemis? On n'ignorait plus, il est vrai, +que l'Espagne avait déclaré la guerre à la République +française, mais on n'admettait point que la République, +en lutte avec toutes les puissances européennes, songeât +à expédier un seul navire au Pérou.</p> + +<p>Les meilleurs raisonnements sont susceptibles d'être +démentis par les faits; la prise de <i>la Santa-Cruz</i> en fournit +une preuve de plus.</p> + +<p>Au coucher du soleil, la frégate battant flamme et +pavillon espagnol fut signalée par les vigies de la côte. Les +esprits se rassurèrent; on attendit patiemment le lendemain +pour avoir l'explication de son retard.</p> + +<p>L'explication devait se faire singulièrement attendre.</p> + +<p>Au beau milieu de la nuit, deux cents hommes débarquèrent +au fond de la baie du Callao, surprirent le poste +qui gardait la poudrière de San-José, forcèrent les portes, +s'emparèrent d'autant de munitions de guerre que les cha<span class='pagenum'><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span>loupes +et radeaux purent en charger, et en partant mirent le +feu à la poudrière elle-même, qui fit explosion avec un +épouvantable fracas.</p> + +<p>Le lendemain la frégate avait disparu.</p> + +<p>Or, d'après quelques-uns des soldats de garde, laissés à +dessein dans la baie, les auteurs du coup de main parlaient +espagnol.—En conséquence, on s'accorda bientôt à dire +que l'équipage de <i>la Santa-Cruz</i>, s'étant révolté contre ses +officiers, faisait la piraterie. Les navires de guerre dont +disposait le vice-roi furent expédiés dans les divers ports +intermédiaires pour y dénoncer <i>la Santa-Cruz</i> comme +rebelle; et quant à la poudrière San-José, on n'eut garde de +la reconstruire; aussi les magasins actuels sont-ils tous +situés dans les forts et la citadelle du Callao.</p> + +<p>Une petite corvette espagnole eut le malheur d'être rencontrée +par la frégate de Sans-Peur, qui la prit, livra son équipage +aux indigènes pour augmenter le nombre des mineurs, +et démolit le navire, dont les voiles, l'artillerie et les munitions +furent emmagasinées dans la vaste caverne de <i>la Lionne</i>.</p> + +<p>Si l'on ne savait point, à Lima, quel était le mystérieux +ennemi à qui l'on avait affaire, Andrès, Isabelle et Léon +n'ignoraient aucun des bruits répandus au Pérou, car ils +avaient la ressource d'envoyer des gens sûrs dans les principales +villes. A courts intervalles se succédèrent plusieurs +coups de main non moins heureux que celui de la poudrière +du Callao.</p> + +<p>Sous pavillon indépendant, <i>la Santa-Cruz</i> prit ou rançonna +plus de cinquante bâtiments de commerce, à l'ouvert +des ports d'Arica, d'Arequipa, de Pisco et jusque dans le +golfe de Guayaquil.</p> + +<p>L'abondance régnait parmi les indigènes dévoués à la +cause d'Isabelle; le vice-roi s'alarmait sérieusement et se +proposait de mettre en mer une division destinée à pourchasser +la frégate rebelle qui dévastait le littoral; la vieillesse +d'Andrès était remplie de nobles espoirs qui furent +accrus encore par la naissance d'un arrière-petit-fils.<span class='pagenum'><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIX" id="XXIX"></a>XXIX</h2> + +<h3>NAISSANCES, MARIAGE ET BAPTÊMES.</h3> + + +<p>A l'instant où, revenant de course, la frégate victorieuse +mouillait devant le château de Quiron, l'enfant reçut le jour +à bord.</p> + +<p>Une salve d'artillerie et un pavois national célébrèrent +cet événement heureux.</p> + +<p>La frégate fut aussitôt entourée de balses chargées d'indigènes, +à qui le vieil Andrès, du haut de la dunette, présenta +le nouveau-né, qui, selon les désirs d'Isabelle, reçut +les noms de Gabriel-José-Clodion-Tupac-Amaru.</p> + +<p>Son bisaïeul y ajouta le titre de <i>Condor-Kanki</i>.</p> + +<p>—Voici le nouveau grand chef des Condors! s'écria-t-il. +L'enfant des Incas naît avec l'aurore de notre indépendance. +Elle grandira comme lui, peuples du Pérou. Avant le midi +de sa vie, elle illuminera l'empire de nos aïeux, elle sera le +soleil qui dissipera les ténèbres de notre longue servitude +en éblouissant nos oppresseurs! Gloire au prince nouveau-né; +gloire au fils d'Isabelle et du Lion de la mer! Puisse le +Dieu des opprimés lui accorder à jamais sa protection toute-puissante.</p> + +<p>Ce fut peu après la naissance de Gabriel de Roqueforte +que maître Taillevent prit enfin la résolution d'imiter son +capitaine en demandant la main de l'aimable Liména.</p> + +<p>—Tous mes plans à moi sont coulés, dit-il. J'avais du +goût pour le petit cabotage et la pêche sur la côte de Nor<span class='pagenum'><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span>mandie, +avec un brin de contrebande en Angleterre, histoire +de rire,—et me voilà courant la grande bordée à +perpétuité. J'avais l'idée de demeurer le fils de ma bonne +femme de mère à Port-Bail, et d'être le père de ses petits-enfants; +mais le roi, la république, mon capitaine, le tremblement, +le diable s'en sont mêlés; j'ai repassé la chance à +mon matelot Tom Lebon, anglais de nation, français de +cœur, ça, c'est connu! Donc bonsoir les Normandes +de Normandie, faut que j'en prenne une ailleurs, pas vrai?</p> + +<p>—Il me semble assez difficile d'être Normande ailleurs +qu'en Normandie, dit Liména en riant.</p> + +<p>—Eh bien, la mignonne, voilà ce qui vous trompe, à +preuve qu'il ne tient qu'à vous de passer Normande en +devenant la femme d'un Normand qui s'appelle maître Taillevent, +soit dit sans vous offenser.</p> + +<p>—Vous ne m'offensez pas du tout, bien au contraire, dit +Liména en souriant.</p> + +<p>—Bien au contraire? répéta le maître avec un certain +trouble.</p> + +<p>La démarche qu'il hasardait ne laissait pas que de lui +avoir coûté, en réflexions et en monologues, plus de cinquante +quarts de nuit.</p> + +<p>—Je dis au contraire, reprit Liména, parce que je commençais +à être offensée de votre long silence. Dès le premier +jour, vous avez pu voir que j'étais dévouée à madame, +comme vous vous l'êtes à votre capitaine...</p> + +<p>—Il n'y a pas de temps perdu, interrompit Taillevent, +M. Gabriel ne fait que de naître. Laissez courir, le mousse +qui lui sera dévoué corps et biens ne sera pas longtemps +dans les brumes du Pérou.—A demain la noce, avec votre +permission!</p> + +<p>—Mais madame ne sait encore rien...</p> + +<p>—Ni mon capitaine non plus; soyez calme malgré ça; +je réponds de la chose.—Enlevé! A demain la noce!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Le jour même du mariage de Taillevent eut lieu le bap<span class='pagenum'><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span>tème +de Gabriel-José-Clodion-Tupac-Amaru de Roqueforte, +intrépide enfant dont l'éducation se fit tour à tour à la mer, +dans les gorges des Cordillères et dans les îles du grand +océan Pacifique, où <span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i> fut successivement revu +par tous les peuples.</p> + +<p><i>La Santa-Cruz</i> et <i>le Lion</i> se rejoignirent. De beaux combats +furent livrés aux Anglais dans plusieurs archipels et +jusque sous les murs de Sydney.</p> + +<p>Parawâ s'y fit remarquer par sa vaillance à toute épreuve. +Trop heureux de combattre sous le Lion de la mer, il s'était +hâté de passer à bord de la frégate, dès qu'elle mouilla dans +la baie des Iles.</p> + +<p>Un jour vint où, confiant à Paul Déravis le commandement +de <i>la Santa-Cruz</i> et la conduite d'un important convoi +chargé de richesses, Léon remonta son brig refondu à +neuf à l'île Taïti.</p> + +<p>Le convoi fit route pour le Havre. Sans-Peur expédiait +des captures opulentes au citoyen Plantier, son armateur; +il se débarassait d'une foule de marins fatigués d'être hors +de France depuis fort longtemps. Il ne voulait sous ses +ordres que des gens de bonne volonté. D'ailleurs, il avait +eu l'occasion de parfaire en Océanie plusieurs nombreux +équipages, et se trouvait désormais dans une position +excellente.</p> + +<p><i>Le Lion</i> en se dirigeant sur la baie de Quiron, captura sans +coup férir <i>le Duff</i>, chargé de missionnaires méthodistes, +parmi lesquels se trouvait le misérable Pottle Trichenpot, +qui fut accueilli par les risées de tous les anciens de l'équipage.</p> + +<p>—Si j'étais le capitaine, dit Taillevent à la vue du valet +devenu missionnaire, je vous ferais pendre ce mauvais +coquin-là pour ne plus le rencontrer.</p> + +<p>—Ça nous ferait un mineur de moins, objecta Liména.</p> + +<p>Mais quinze jours après, pendant une relâche dans l'archipel +de Tonga, Pottle étant parvenu à s'évader, Liména convint +de bonne foi que son époux avait eu bien raison.<span class='pagenum'><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span></p> + +<p>Au large, peu avant le retour au château d'Andrès, Isabelle +devint mère de deux jumeaux qui reçurent les noms +de Léonin-Theuderic et Lionel-Clodomir.—Ces enfants de +la mer atteignirent l'âge de trois ans sous les yeux de leur +bisaïeul, tandis qu'avec des succès toujours nouveaux, Léon +et Isabelle battaient l'océan Pacifique.</p> + +<p>Le grand tueur de navires en avait usé trois sur les entre*-faites.</p> + +<p><i>Le Lion</i>,—jolie corvette de trente canons à cette heure,—ramenait +un gros trois-mâts chargé de marins indigènes +de l'Océanie, quand tout à coup une grande frégate anglaise +se montre à l'ouvert de la baie. Un corps de cavalerie espagnole +apparaît presque au même instant sur les hauteurs +voisines du territoire de Quiron.</p> + +<p>—Encore un branle-bas! Camuset, mon camarade, dit +Taillevent, m'est avis qu'il va faire chaud!<span class='pagenum'><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXX" id="XXX"></a>XXX</h2> + +<h3>POTTLE TRICHENPOT.</h3> + + +<p>La biographie de Pottle Trichenpot, natif de Darmouth, +mérite bien de distraire un peu la muse de l'Histoire, qui n'a +pas souvent le loisir d'esquisser la silhouette d'un plus impudent +rogneur de portions.</p> + +<p>Fils d'un ex-cambusier devenu maître de taverne, Pottle +employa ses premières années à sophistiquer les liquides +offerts aux habitués du logis. Un beau soir, il s'empara de +la recette de la journée et disparut sans que ses honorables +parents s'inquiétassent de le rattraper.</p> + +<p>—Excellent débarras! Qu'il aille se faire pendre ailleurs! +dit en anglais monsieur son père à madame sa mère, qui fut +absolument du même avis.</p> + +<p>Cinq ou six autres fils ou filles suffisaient d'ailleurs à leur +tendresse, et l'on peut affirmer qu'ils en auraient aisément +donné deux ou trois pour être bien sûrs que Pottle +ne reparaîtrait jamais. Ce sacrifice peu ruineux fut inutile. +Pressé comme vagabond, Pottle avait l'honneur d'être logé +aux frais de son gouvernement sur on ne sait quel vaisseau +de Sa Majesté Britannique. Par l'intermédiaire de ses contre-maîtres +de manœuvre, la même Majesté daigna former à +coups de fouet l'esprit et le cœur de Pottle Trichenpot, sans +parvenir toutefois à faire de lui un mousse passable.</p> + +<p>Naturellement lâche, malpropre et filou, il était rempli +d'intelligence pour les travaux occultes qui avaient enrichi<span class='pagenum'><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span> +ses chers parents. Tant d'aimables qualités réunies en sa +seule personne devaient le faire distinguer par le munitionnaire +en chef du vaisseau <i>le Warspit</i>; il se rendit, par un +zèle à toute épreuve, digne d'une pareille distinction; nul +ne pesait et ne mesurait plus mal que lui, nul ne décomptait +mieux. Il savait ses quatre règles dès l'âge tendre, il +apprit à lire et à écrire dans l'espoir de devenir un jour +munitionnaire royal. Malheureusement, enhardi par trop de +succés, il ne se borna plus à filouter l'équipage au profit de +son protecteur, et voulut bénéficier de ses talents. Cette +ambition le perdit.</p> + +<p>Cent coups de fouet et deux ans de prison lui furent attribués +en récompense de ses mérites; mais à quelque chose +malheur est bon. Pottle fut attaché au service particulier du +chapelain de la prison, estimable ministre qui, chaque soir, +se faisait faire par lui la lecture de la Bible, et qui, plus +tard, le donna pour valet à son neveu le master de la corvette +<i>the Hope</i> (l'Espérance). On se rappelle comment cette +corvette fut brûlée sur les côtes de Galice par le corsaire <i>le +Lion</i>, et comment Pottle, mis en barrique, recueilli par <i>la +Guerrera</i>, puis embarqué sur <i>la Dignity</i>, parvint à se +faire accepter comme domestique par le loyal Roboam +Owen.</p> + +<p>Hypocrite formé par tant d'infortunes et devenu très +habile à faire naître les occasions favorables, Pottle eut le +talent de s'insinuer dans les meilleures grâces du spéculateur +qui trafiquait à l'anglaise des revenus de la Bible dans +les archipels de l'Océanie.</p> + +<p>A Londres, il fut trouvé digne de toute confiance et en +partit avec une pacotille dont il devait tirer les plus agréables +profits.</p> + +<p>Le catholicisme est abnégation, désintéressement, dévoûment +allant jusqu'au martyre. Celles des sectes dissidentes +qui exploitent les rives lointaines sont animées par l'esprit +diamétralement inverse.</p> + +<p>Pottle Trichenpot, marié à Sydney avec la fille d'un<span class='pagenum'><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span> +déporté, n'était rien moins que missionnaire anglican lors +de la prise du <i>Duff</i>.</p> + +<p>Possesseur d'une magnifique collection de spiritueux et +de bibles, de ciseaux, de couteaux et de verroteries, il travaillait +à l'édification, à la conversion et à la civilisation des +Polynésiens avec un succès des plus rares. Sa pacotille fut +perdue, hélas! mais en dépit du rancunier Taillevent, le +missionnaire Pottle Trichenpot n'eut qu'à se louer des traitements +de Sans-Peur le Corsaire.</p> + +<p>En vérité, il fut acueilli en ancienne connaissance. Le +capitaine lui demanda des nouvelles du brave lieutenant +Irlandais Roboam Owen. Pottle, d'abord tout tremblant, se +rassura et dit que M. Owen continuait à servir dans la +marine britannique.</p> + +<p>—Mais, ajouta le prisonnier, très peu de jours après +notre débarquement au cap de la Higuera, nous nous séparâmes, +et je n'ai jamais eu l'honneur de le rencontrer +depuis.</p> + +<p>Pottle mentait avec impudence.</p> + +<p>Sans-Peur ne fut point tout à fait sa dupe; seulement son +indulgence trop grande, combinée avec la terreur profonde +qu'il inspirait à Pottle Trichenpot, fut cause que ce dernier +s'évada au risque d'être dévoré par les requins ou par les +anthropophages.</p> + +<p>Pour qu'un tel poltron courût de gaîté de cœur autant +de dangers, il devait avoir la conscience fort lourde et +redouter à bon droit que, se ravisant tôt ou tard, Sans-Peur +ne se conformât à la manière de voir de l'expéditif Taillevent.</p> + +<p>Plus heureux qu'il ne méritait de l'être, Pottle Trichenpot +fut recueilli par un autre navire de missionnaires anglicans +et se retrouva bientôt dans une position meilleure que +jamais.</p> + +<p>Il faut lui attribuer la majeure partie des rapports alarmants +que reçut le gouvernement britannique sur les progrès +d'un aventurier français déjà signalé à son attention depuis<span class='pagenum'><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span> +longues années: «—Sous les noms principaux de <span class="smcap">Léo</span> +l'<i>Atoua</i>, Lion de la mer, ou Sans-Peur le Corsaire, cet +odieux pirate, ligué avec les insurgés du Pérou, ne cessait +de persécuter les missions anglaises, s'opposait en tous lieux +à leur établissement, suscitait des révoltes et des massacres, +capturait les goëlettes évangéliques, et menaçait +d'expulser les Anglais de toutes les îles.»</p> + +<p>Les missionnaires, en général, se plaignaient des partisans +fanatiques de <span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i>; Pottle seul était en mesure de +fournir de bons renseignements qu'il compléta par une foule +de détails circonstanciés.</p> + +<p>Cependant les gouverneurs des diverses audiences du +Pérou étaient parvenus de leur côté à trouver quelques +indices de la mystérieuse puissance exercée contre eux par +un ennemi acharné, qui devait avoir des partisans jusque +dans l'intérieur des terres.<span class='pagenum'><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXI" id="XXXI"></a>XXXI</h2> + +<h3>BATAILLE DE QUIRON.</h3> + + +<p>La frégate anglaise <i>la Firefly</i> avait mouillé au Callao +avant de se diriger sur la baie de Quiron. Son capitaine, +qui apportait les documents fournis par les missions +anglaises, se concerta naturellement avec le vice-roi. Les +Espagnols agirent par terre, tandis que les Anglais allaient +attaquer par mer.</p> + +<p>Au moment même où Sans-Peur apercevait dans la direction +du nord la frégate ennemie, il vit sur la pointe sud de +la baie de Quiron un pavillon qui lui signalait des dangers à +terre.</p> + +<p>—Andrès est menacé, dit-il à Isabelle. La route suivie +par cet anglais prouve qu'on a découvert notre asile.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! s'écria la jeune mère de famille, je vois +des troupes espagnoles sur la montagne!... et j'ai deux de +mes enfants à terre!...</p> + +<p>Léonin et Lionel, les deux jumeaux, âgés d'environ trois +ans, se roulaient aux pieds de leur bisaïeul assis sur une +sorte de palanquin, d'où il donnait à voix basse ses ordres +transmis aussitôt à ses fidèles serviteurs.</p> + +<p>Gabriel, sur le gaillard d'arrière de la corvette <i>le Lion</i>, +avait pour compagnon de jeux un petit garçon d'un an plus +jeune que lui, né en mer et baptisé à bord du nom euphonique +de Liméno Taillevent.</p> + +<p>Camuset, qui jouissait du privilége d'être spécialement<span class='pagenum'><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span> +chargé de la garde du petit Gabriel, était en tiers dans leurs +récréations. Il les suivait dans la mâture, leur enseignait +à faire toutes sortes de nœuds, était leur maître d'escrime, +de bâton et de natation, trouvait ses fonctions charmantes, +et avait cessé d'être tarabusté par maître Taillevent, qui le +traitait de camarade.</p> + +<p>—Ah! s'il pouvait un jour m'appeler son <i>matelot</i>! disait +naïvement le vaillant garçon.</p> + +<p>Mais le titre sacro-saint de <i>matelot</i> ne pouvait être décerné +par maître Taillevent qu'à un seul homme dans le monde, +c'est-à-dire Tom Lebon de Jersey, anglais de nation, français +de cœur...</p> + +<p>—Le mari de ma femme, le fils de ma mère, et le père de +ses petits-enfants! disait encore quelquefois le brave maître +par un reste d'habitude à laquelle Liména mettait bon +ordre.</p> + +<p>—Ta femme, c'est moi! et le seul petit-fils de ta mère, +Liméno notre enfant.</p> + +<p>—Doucement, madame Taillevent, répliquait le maître. +Pour la première chose, j'ai tort; tu es ma femme, et l'autre +est celle de mon matelot Tom Lebon. Mais pour la seconde +chose, je dis et je répète que mon matelot est le fils de ma +bonne femme de mère... par <i>substantation</i>, langage du +notaire de chez nous.</p> + +<p>—Pardonnerez, maître, objectait Camuset, le notaire de +chez nous a dit <i>substitution</i>.</p> + +<p>—Je n'en fais pas la différence, mon camarade, reprit +Taillevent avec bonhomie, mettons <i>tanta</i>, <i>titu</i>, <i>touto</i>, <i>tuti</i>, +tout ce que tu voudras; en néo-zélandais on dirait <i>papaï</i>; +demande plutôt au vieux Parawâ.</p> + +<p>Parawâ et bon nombre de ses compatriotes étaient alors, +soit à bord de la corvette <i>le Lion</i>, soit sur la prise anglaise +<i>l'Unicorn</i>, qui entrèrent de conserve dons la baie de Quiron.</p> + +<p><i>La Firefly</i>, chargée de toile, gouvernait sur elles, sabords +ouverts, mèches allumées.</p> + +<p><i>Le Lion</i> et <i>l'Unicorn</i> hissèrent pavillon français, l'ap<span class='pagenum'><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span>puyèrent +d'un coup de canon et s'embossèrent à l'extrémité +la plus reculée de la baie.</p> + +<p>Sans-Peur emmenant son fils Gabriel, Taillevent, Camuset +et cinquante autres se jetèrent dans la chaloupe ou le grand +canot.</p> + +<p>Isabelle, suivie de Parawâ, se précipita vers le château de +Quiron, où les serviteurs d'Andrès s'apprêtaient à opposer +aux troupes espagnoles une résistance vigoureuse.</p> + +<p>A bord de <i>la Firefly</i>, on observait les mouvements des +embarcations qui se remplissaient de marins des deux +navires. On crut nécessairement qu'ils prenaient la fuite.</p> + +<p>—<i>Perfectly well!</i> parfaitement bien! dit le commodore +anglais. Les drôles ne se doutent pas de ce qui les attend à +terre!.. Allons prendre leur navires abandonnés. La cavalerie +espagnole fera le reste.</p> + +<p>Le commodore qui parlait ainsi ne pouvait voir qu'au +même instant des masses de rochers se détachaient des +flancs de la montagne où s'introduisait une nombreuse +flottille des balses péruviennes.</p> + +<p><i>La Firefly</i> courait vers les deux navires embossés et qui, +abandonnés ou non, lui présentaient le travers. Avec une +prudence digne d'éloges, le commodore prit du tour de +manière à leur offrir le côté, c'est-à-dire que sa manœuvre +ne ressembla en rien à celle qui avait autrefois causé la prise +de <i>la Santa-Cruz</i>. Toutefois, trouvant fâcheux d'endommager +inutilement deux navires qui paraissaient en bon état, +il mit en panne à petite portée de canon et fit amener quelques +canots qui se dirigèrent vers la corvette et le trois-mâts +<i>l'Unicorn</i>.</p> + +<p>Les canots abordèrent; les officiers qui les commandaient +montèrent sur le pont. On ne les vit pas redescendre. On ne +vit pas non plus amener les couleurs françaises. Il était +évident que les malheureux officiers de corvée venaient de +se faire prendre au piége.</p> + +<p>Le commodore se rapprocha en dérivant, et d'une voix +menaçante:<span class='pagenum'><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span></p> + +<p>—Amenez pavillon, cria-t-il, ou je vous coule!</p> + +<p>Rien ne bougea.—Personne ne répondit à la menace.—Les +canots anglais, rappelés à bord, revinrent sans leurs +officiers, qui, à peine sur le pont des navires de Sans-Peur, +avaient été brusquement terrassés, bâillonnés, garrottés et +jetés à fond de cale. Autour de chaque canon se tenaient +accroupis un nombre d'hommes suffisant pour le servir, et à +l'arrière, caché par le bastingage, un officier corsaire +donnait ses ordres par signes.</p> + +<p>A bord du <i>Lion</i>, c'était Émile Féraux,—à bord de +<i>l'Unicorn</i>, Bédarieux,—deux braves capitaines de prises +demeurés fidèles à la fortune de Léon de Roqueforte.</p> + +<p>—Canonniers!... à couler bas!... Feu!... commanda +enfin le commodore de <i>la Firefly</i>.</p> + +<p>Un nuage de fumée enveloppa la frégate anglaise.</p> + +<p><i>Le Lion</i> et <i>l'Unicorn</i>, se réveillant alors, ripostèrent par +leurs volées; la fumée s'épaissit.</p> + +<p>Avant qu'elle se fût dissipée, du flanc de la montagne +sortit une frégate qui, sans un chiffon de toile au vent, s'élançait +avec une rapidité magique sur l'arrière de <i>la Firefly</i>, prise +inopinément en enfilade et puis entre deux feux,—car <i>la +Lionne</i>, toujours sans avoir déployé une voile, tourna +soudain sur elle-même, longea la frégate anglaise et la +cribla d'une seconde bordée à bout portant.</p> + +<p>Cette attaque était trois fois fantastique.</p> + +<p>Sortie de sa caverne comme elle y était entrée, au +moyen d'un chapelet de balses, <i>la Lionne</i> se hala sur un +système d'amarres disposées à l'avance dans la prévision +des deux manœuvres exécutées coup sur coup avec une +admirable précision.</p> + +<p>La bordée en enfilade jeta le désordre à bord de <i>la +Firefly</i>. Son gouvernail brisé, ses vergues, ses mâts, ses +cordages hachés par la mitraille, ses voiles déchirées et +pendantes, la réduisaient à l'impossibilité de manœuvrer.</p> + +<p>Et au même instant, <i>la Lionne</i> abandonnait ses amarres +de fond en larguant ses voiles, tandis que la corvette <i>le<span class='pagenum'><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span> +Lion</i> et <i>l'Unicorn</i> continuaient à faire feu. Ces deux navires, +si peu redoutables dans le principe, la secondaient maintenant +d'une manière désastreuse pour <i>la Firefly</i>.</p> + +<p>Cependant, à terre se passait une autre action qui préoccupait +à trop juste titre l'intrépide Sans-Peur.</p> + +<p>Isabelle, les deux jumeaux Léonin et Lionel, le noble +Andrès et ses Péruviens étaient attaqués par des troupes +nombreuses qui ne reculèrent pas devant quelques pièces +d'artillerie assez maladroitement pointées.</p> + +<p>La cavalerie espagnole s'empara même de plusieurs +canons. Le vieux château de Quiron, battu en brèche, allait +s'écrouler. Un incendie s'y déclarait.</p> + +<p>—Bas le feu! commanda Léon en hissant pavillon parlementaire.</p> + +<p>Le silence se fit sur la baie.</p> + +<p>—Capitulez! ajouta Sans-Peur, je vous accorde la vie, la +liberté, un navire et un sauf-conduit pour retourner en +Angleterre!</p> + +<p>Non!... répondit le commodore, je ne capitulerai +jamais devant un pirate.</p> + +<p>—Je suis corsaire français!</p> + +<p>—Vous en avez menti!... Feu!... feu partout!</p> + +<p>—A l'abordage, donc, et pas de quartier! cria Léon +avec fureur.</p> + +<p>Un triple choc suivit ce commandement.</p> + +<p><i>La Lionne</i> arrivait en grand sur <i>la Firefly</i> qui dériva sur +la corvette <i>le Lion</i>, tandis que <i>l'Unicorn</i> s'accrochait par +l'avant. Les quatre navires, qui se heurtaient et se brisaient +l'un à l'autre espars et pavois, gémissaient en craquant de +bout en bout. Ils ne formaient plus qu'une masse, théâtre +de la désolation et du carnage.</p> + +<p>Les lions, les tigres, les cannibales, les farouches Néo-Zélandais, +les Polynésiens ou les Péruviens enrôlés comme +matelots par Sans-Peur, déchaînés maintenant, égorgeaient +sans pitié les anglais livrés à leur rage.</p> + +<p>—Camuset, veille sur mon fils Gabriel!... A moi, mes<span class='pagenum'><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span> +canotiers! avait commandé Léon en lançant son monde à +bord de <i>la Firefly</i>.</p> + +<p>Puis il se jeta dans son canot. Taillevent y gouvernait.</p> + +<p>Camuset demeura presque seul sur la dunette de <i>la Lionne</i>, +où il fut obligé de retenir de vive force le petit Gabriel +qui pleurait parce qu'on l'empêchait d'aller à l'abordage.</p> + +<p>—Une autre fois, mon petit prince, une autre fois ce +sera notre tour. Cette fois-ci, voyez-vous, faut obéir à papa +Sans-Peur, qui va vous chercher maman et vos petits +frères.</p> + +<p>Gabriel trépignait.</p> + +<p>Liméno, plus calme, regardait la bagarre avec un sang-froid +juvénile qui eût assurément charmé maître Taillevent, +son père, si maître Taillevent, à pareille heure, avait pu +être charmé par quoi que ce fût.</p> + +<p>Un mousqueton en bandoulière, une hache d'abordage et +deux pistolets à la ceinture, noir de poudre et ruisselant de +sueur, les yeux fixés sur le territoire de Quiron, où se +livrait la bataille, la main sur la barre de son gouvernail, +Taillevent grommelait ainsi:</p> + +<p>—Toujours se bûcher! toujours se crocher, se manger, +se défoncer!... User plus de navires que de paires de +souliers!... se battre par mer, par terre, au large, en rade, +dans les îles, chez les Espagnols, chez les sauvages, et, +pour se reposer, faire faire l'exercice du fusil et du canon à +tout ce qu'il y a de peaux tannées, tatouées et basanées +entre les Carolines et les Marquises. Naviguer dans le feu, +voyager dans les tremblements, creuser les montagnes, +avoir en garnison dans les mines du Pérou des ennemis la +pioche et la pelle en main, faire tous les métiers, hormis le +bon petit cabotage entre jersey et Port-Bail! Miracle que +d'avoir un pouce de peau sans avaries sur ses pauvres os!... +vrai miracle!... mais, tant va la cruche à la fontaine, qu'elle +y demeure en pantenne!... Va-t'en dire ça en douceur à +mon capitaine, tu en seras pour ta peine!... En avant donc!... +en avant le chavirement!...<span class='pagenum'><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span></p> + +<p>Le canot abordait au milieu des balses échouées sur le +rivage, car tout ce qu'il y avait de gens capables de porter +les armes combattait autour du palanquin d'Andrès de Saïri.</p> + +<p>Les femmes et les enfants quichuas couraient çà et là, +sans but; sans savoir où aller, en poussant des cris de terreur.</p> + +<p>—<i>Démonio</i>! tas de pécores! leur cria Taillevent en espagnol. +Mettez-vous donc sur les balses et n'allez pas trop +loin!... Allons! Concha, Pépita, Dolorès, Carmen! femelles +endiablées, taisez-vous; attrapez-moi les pagaies!... Si ma +femme était là, seulement!</p> + +<p>Mais Liména ne s'était pas séparée d'Isabelle.</p> + +<p>D'un signe, Taillevent ordonne à deux des canotiers d'organiser +une flottille de balses, tandis qu'à la tête des autres +il s'élance sur les pas de Sans-Peur.</p> + +<p>Andrès venait de recevoir une balle en pleine poitrine et +ne commandait plus.</p> + +<p>Isabelle, à cheval, tenant ses deux enfants pressés contre +son cœur, était menacée par les cavaliers espagnols. L'amour +maternel redoublait son énergie. Plusieurs fois, tout en +battant en retraite, elle déchargea ses pistolets d'arçon. +Autour d'elle, on se massacrait.</p> + +<p>Parawâ, son <i>méré</i> casse-tête au poing, abattait quiconque +osait s'approcher d'elle; et Liména, montée sur une jument +des Malouines, se comportait comme un homme.</p> + +<p>Cependant, épuisés, décimés, hors d'état de résister +davantage, les Quichuas allaient être enveloppés, lorsque +Sans-Peur, Taillevent et leurs matelots arrivèrent en renversant +tout sur leur passage.</p> + +<p>A leur vue, Parawâ jette le cri <span class="smcap">Pi-Hé</span> d'un accent si terrible +que l'épouvante gagne les chasseurs espagnols.—Ils +reculent.—Le chemin de la mer est libre.</p> + +<p>—Au galop! Isabelle, au galop!... dit Sans-Peur.</p> + +<p>Par malheur, la panique des cavaliers ne dura qu'un instant.</p> + +<p>—Eh quoi! dix hommes à pied vous font reculer! A la<span class='pagenum'><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span> +charge!... commanda un de leurs officiers, qui se lança sur +eux au triple galop.</p> + +<p>La baïonnette de Taillevent et une balle de Sans-Peur arrêtent +à la fois cheval et cavalier.</p> + +<p>Parawâ tenait par la bride la monture d'Isabelle, une +balse accosta.—La jeune mère, sans descendre de cheval, +passe sur le radeau dont Liména saisit la pagaie.</p> + +<p>Autour du palanquin d'Andrès se livrait un combat sanglant.</p> + +<p>Mais les Espagnols, maîtres du rivage, n'eurent pas le +temps d'en finir par une décharge à mitraille de leur artillerie.</p> + +<p>Émile Féraux lâchait sur eux une bordée qui démonta leurs +pièces. Bédarieux débarquait à la tête de tous les équipages +vainqueurs de <i>la Firefly</i>. Et du versant des mornes, se précipitaient +comme un torrent des cavaliers péruviens qui +accouraient, trop tard, hélas! au secours de leur cacique.</p> + +<p>Cette mêlée terrible fut appelée la bataille de Quiron.<span class='pagenum'><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXII" id="XXXII"></a>XXXII</h2> + +<h3>MORT DU CACIQUE DE TINTA.</h3> + + +<p>Déjà, Gabriel-José-Clodion-Tupac-Amaru de Roqueforte, +né le 15 mars 1794, a sept ans accomplis,—et, en l'espace +de sept ans passés, une frégate ensevelie dans l'ombre +sous une montagne, loin d'être en état de sortir victorieuse +d'une bataille navale, aurait le temps de pourrir plusieurs fois.</p> + +<p>Aussi bien <i>la Lionne</i>, qui venait d'écraser <i>la Firefly</i>, +n'était-elle plus la même que Sans-Peur y avait cachée dans +l'origine. Le grand tueur de navires avait, à diverses reprises, +rouvert et refermé son arsenal mystérieux, où toutefois il eut +toujours soin de tenir un grand navire en réserve.</p> + +<p>Du reste, pendant que Léon et Isabelle sillonnaient les +mers de l'Océanie, pendant qu'ils s'aventuraient jusqu'aux +Philippines et capturaient aux Espagnols, aux Hollandais +ou aux Anglais des navires de tous rangs, Andrès ne négligeait +rien pour entretenir <i>la Lionne</i>, dont la cale se remplissait +des richesses extraites de la mine des Incas.</p> + +<p>Certes! si les circonstances ne permirent point qu'Isabelle +entrât en jouissance des vastes domaines que le marquis +son père possédait aux alentours de Cuzco, elle en fut amplement +dédommagée.</p> + +<p>Par une bizarrerie fort remarquable, les revenus de la +fille des Incas, régulièrement perçus par un tabellion royal, +continuaient à être adressés à don Ramon en son château +de Garba.<span class='pagenum'><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span></p> + +<p>De même l'armateur Plantier reçut à bon port divers bâtiments +chargés d'opulentes dépouilles, lesquels furent vendus +au Havre pour le compte du fameux corsaire Sans-Peur, +le Surcouf de l'Océanie.</p> + +<p>Si la France ignorait les exploits du <i>Lion de la mer</i>, les +marins s'en entretenaient assez souvent, sans trop comprendre, +il est vrai, par quels motifs un tel homme avait choisi +pour théâtre des parages où l'on ne semblait avoir aucun +grand intérêt, dans le présent ni dans l'avenir.</p> + +<p>Les guerres continentales absorbaient l'attention de +l'Europe.</p> + +<p>A peine s'y occupait-on des faits accomplis dans l'Atlantique +ou dans les mers de l'Inde; à plus forte raison, l'opinion +publique ne s'émut jamais des courses dans les mers du Sud +et de l'Océanie, de l'exécuteur des patriotiques desseins du +pieux et libéral Louis XVI, qui voulait la civilisation par le +catholicisme et par la France, <i>Gesta Dei per francos</i>, et +conséquemment la lutte sans trêve contre l'influence de +l'hérétique Angleterre.</p> + +<p>Personne, si ce n'est l'armateur Plantier, n'était au courant +des actes de Sans-Peur, aventurier en quelque sorte +légendaire, car la distance produit presque les mêmes effets +que le temps. Les matelots, de rares officiers du commerce, +certains capitaines corsaires, Paul Déravis, entre autres, +faisaient, à la vérité, des récits merveilleux; mais a beau +mentir qui vient de loin: tout cela était trop fabuleux, +romanesque, incroyable, impossible, absurde même!...</p> + +<p>Si le mobile de Sans-Peur avait été ce qu'on appelle <i>la +gloire</i>, il se serait singulièrement fourvoyé; mais son ambition +était plus haute et plus noble, comme le prouva bien +son discours au pied du lit de mort d'Andrès de Saïri.</p> + +<p>Les Espagnols, enveloppés à leur tour, avaient mis bas +les armes; Sans-Peur, maître de la situation, put, cette +fois, s'opposer à un massacre inutile.</p> + +<p>Les soldats prisonniers furent gardés dans les casemates +de la montagne; les équipages retournèrent à leurs bords<span class='pagenum'><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span> +respectifs pour les déblayer, les nettoyer et réparer les avaries +principales. Un bûcher se dressait sous le vent; on devait +y brûler les morts. Une ambulance était improvisée sous les +arbres du plateau; les femmes, dirigées par les chirurgiens +des navires, pansaient les blessés des deux partis.</p> + +<p>Sur les ruines du château, une tente, faite avec les voiles +des chaloupes, abritait le vénérable cacique Andrès, qui +venait de recevoir les derniers sacrements. Car, depuis bien +des années, un prêtre, fils d'une Péruvienne, desservait +l'humble chapelle de Quiron.</p> + +<p>La population, assemblée sur le plateau, voyait Isabelle, +ses trois enfants et son époux autour du vieillard mourant, +qui les bénit sans avoir la force de prononcer une parole.</p> + +<p>Ses derniers regards s'attachaient fixement sur Gabriel-José, +son filleul, l'aîné de la famille.</p> + +<p>Ces regards étaient tendres et pleins d'éloquence.</p> + +<p>Léon de Roqueforte, étendant la main sur la tête de son +fils, dit à haute voix:</p> + +<p>—Mon père, en présence de votre peuple, je vous renouvelle +solennellement ma parole. Je jure que cet enfant, qui +porte les noms du dernier Inca, n'aura d'autre mission que +de continuer, après moi, l'œuvre d'affranchissement du +Pérou.</p> + +<p>Le vieillard sourit avec reconnaissance.</p> + +<p>Les indigènes péruviens brandirent leurs armes, faisant +ainsi le serment sacré de reconnaître le premier-né d'Isabelle +comme l'héritier de la race antique de leurs seigneurs.</p> + +<p>—Grâce à Dieu! continuait le corsaire, j'ai deux autres +fils qui se partageront le reste de ma tâche immense. A +ceux-ci les mers! A celui-là les terres! Aux frères jumeaux +mes peuples des îles, mes vaisseaux et l'honneur de servir +la France et la foi, en préservant à jamais de la domination +anglaise les nations de l'Océanie. A Gabriel-José la gloire de +délivrer le Pérou de la domination espagnole.—Noble +Andrès, illustre ami de José-Gabriel Condor Kanki, vous qui +avez abattu les murs de Sorata, vous n'avez jamais désespéré<span class='pagenum'><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span> +du grand triomphe. Et c'est après une double victoire que +votre âme généreuse va se diriger vers les cieux! De là, +elle verra l'accomplissement de ses vœux pour la patrie.—Et, +je vous le dis hautement, hommes du Pérou, vos caciques +et vos Incas, les fiers ancêtres de mes fils, glorifieront le +Dieu tout-puissant, car l'Amérique du Sud tout entière redeviendra +indépendante!</p> + +<p>A ces paroles prophétiques, Andrès de Saïri sembla se +ranimer un instant. Une flamme d'espérance brilla dans ses +yeux.</p> + +<p>—O mes enfants! disait Léon de Roqueforte, je vous aurai +obscurément ouvert les voies de l'avenir!... Moi qui parle, +je terminerai ma carrière ne laissant après moi que le vague +renom d'un coureur de grandes aventures. Dans les champs +séculaires de l'histoire, ceux qui défrichent et qui sèment +ne sont jamais ceux qui moissonnent. Les germes se développent +avec une lenteur décourageante pour les ambitions +égoïstes; la mienne n'est point ainsi faite. Comme Andrès, +votre bisaïeul, je mourrai sans regrets, pourvu que je voie +les fruits prêts à mûrir pour les fils de ses petits-fils!</p> + +<p>Andrès se souleva sur son lit de mort, et d'une voix éclatante:</p> + +<p>—Je vois le Pérou libre! Dieu soit loué! s'écria-t-il.</p> + +<p>A ces mots, s'affaissant sur lui-même, le vieux guerrier +mourut.</p> + +<p>Isabelle et ses enfants fondirent en pleurs.</p> + +<p>L'âme du cacique de Tinta, dernier grand chef des Condors, +déployait ses ailes. Elle dut planer longtemps au-dessus +du peuple agenouillé qui répondait à la prière des morts +récitée par le prêtre du territoire de Quiron.</p> + +<p>Une grande pompe catholique fut déployée, et chose qu'il +convient de signaler, les Polynésiens, à commencer par +Baleine-aux-yeux-terribles, s'agenouillèrent pieusement +devant le Dieu triple et un de <span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i>.<span class='pagenum'><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXIII" id="XXXIII"></a>XXXIII</h2> + +<h3>ROBOAM OWEN.</h3> + + +<p>A la lueur des torches, on achevait d'ensevelir les restes +mortels du bisaïeul de Gabriel-José de Roqueforte, lorsque +deux officiers de <i>la Firefly</i>, préservés à grand'peine de la +fureur des sauvages, furent amenés à terre par un peloton +de marins français.</p> + +<p>Le pilotin chef de corvée dit à Sans-Peur:</p> + +<p>—Par les ordres du capitaine Féraux, je viens vous livrer +les deux officiers de corvée pris à bord du <i>Lion</i> et de <i>l'Unicorn</i>. +Nos matelots indigènes ont failli les massacrer, mais +nous nous y sommes opposés en votre nom.</p> + +<p>—Vous avez bien fait! s'écria vivement Sans-Peur. Sans +les dangers courus à terre par ma femme, mes enfants et +nos malheureux alliés, je n'aurais jamais commandé l'abordage +qui a suivi l'insolente réponse du commodore.</p> + +<p>—Plût à Dieu que notre infortuné commodore eût consenti +à me croire! dit l'un des officiers anglais dont Sans-Peur +reconnut la voix.</p> + +<p>—M. Roboam Owen! s'écria-t-il.</p> + +<p>—Moi-même, commandant; votre prisonnier pour la +seconde fois!</p> + +<p>—Et pour la seconde fois à la veille de sa délivrance, +dit Sans-Peur en lui tendant la main.</p> + +<p>—Commandant, répondit l'Irlandais, malgré toute ma +reconnaissance envers vous, je ne saurais accepter un trai<span class='pagenum'><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span>tement +différent de celui qui sera fait à mon camarade.</p> + +<p>—Qu'à cela ne tienne! répliqua Sans-Peur; qu'il soit +donc comme vous prisonnier sur parole, jusqu'à ce que je +puisse vous rendre la liberté.</p> + +<p>Le compagnon de Roboam Owen fit un geste de surprise.</p> + +<p>—Je vous le disais bien, Wilson, Sans-Peur le Corsaire +n'est pas un pirate, mais un loyal gentilhomme français; +tous les odieux récits auxquels notre commodore croyait si +fermement ne sont que des calomnies.</p> + +<p>—Je joindrai donc mes remercîments à ceux de M. Owen, +mon collègue, dit en s'inclinant le capitaine Wilson, dont la +raideur ultra-britannique contrastait avec la franchise +irlandaise de son compagnon de fortune.</p> + +<p>—Ah! je suis bien heureux, monsieur Owen, ajouta +Sans-Peur le Corsaire, que votre tour de corvée vous ait +préservé de notre abordage.</p> + +<p>—Mieux vaudrait peut-être avoir péri, murmura l'Irlandais +avec mélancolie.</p> + +<p>—Pourquoi ce découragement? Brave et loyal comme +vous l'êtes, vous méritez un bel avenir; vous l'aurez!</p> + +<p>Roboam Owen ne répondit point. Sans-Peur ordonna que +les deux officiers anglais fussent bien traités, et ne s'occupa +plus que de ses nombreux devoirs.</p> + +<p>Le lendemain, Roboam Owen lui fit demander un moment +d'entretien.</p> + +<p>—Hier soir, capitaine, lui dit-il, en présence de mon +camarade et de vos gens, je ne me suis point permis de parler +de don Ramon, que j'ai revu au château de Garba d'abord, +et tout récemment à Lima.</p> + +<p>—Don Ramon à Lima! s'écria Sans-Peur avec un vif +intérêt mêlé d'étonnement. Mais il risque d'y être gravement +compromis!</p> + +<p>—Peu de jours avant notre départ du Callao, il fut jeté +dans la même prison où le marquis son père a été si longtemps +enfermé.<span class='pagenum'><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span></p> + +<p>—Merci, monsieur Owen, s'écria Sans-Peur avec un +accent de colère véhémente.</p> + +<p>—Je ne vous cacherai point enfin, ajouta le lieutenant +irlandais, que don Ramon, dont je m'étais séparé dans les +meilleurs termes, me fit à Lima l'accueil le plus blessant. +Aussi lui avais-je envoyé une provocation en duel, et nous +devions nous battre ensemble, le matin même où il fut +arrêté.</p> + +<p>—Ce que vous me dites est inconcevable!</p> + +<p>—Je n'y ai rien compris moi-même. Aux injures, aux +menaces, aux gestes les plus violents, le marquis de Garba +y Palos mêlait, je ne sais pourquoi, le nom d'un certain +Pottle Trichenpot, misérable valet que j'ai eu quelques instants +à mon service.</p> + +<p>A ces mots, Sans-Peur pâlit; il avait tout deviné, la cause +du voyage de don Ramon au Pérou comme celle de l'évasion +presque téméraire du lâche Trichenpot.</p> + +<p>—Le misérable, pensait-il, commande en mon nom!... +Il détruit mon édifice par la base!...</p> + +<p>Le Lion de la mer se prit à rugir. Il appela à l'ordre tous +les capitaines de navires et tous les chefs péruviens.</p> + +<p>—Bon! fit Taillevent, encore quelque grand tremblement +du diable, c'est sûr!... je connais ça rien qu'à la voix +du capitaine.<span class='pagenum'><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXIV" id="XXXIV"></a>XXXIV</h2> + +<h3>LES FRANGES D'OR.</h3> + + +<p>Ramené au sentiment de la justice par la noble conduite +de Léon de Roqueforte, don Ramon avait abjuré les haines +de sa famille maternelle. La lecture des correspondances +et des mémoires posthumes du marquis son père acheva de +modifier ses idées; il aurait sincèrement voulu que l'Espagne +traitât en sujets et non en ilotes les descendants de la +race autochtone; mais il était Espagnol et n'admettait en +aucun cas les droits du Pérou à l'indépendance absolue.</p> + +<p>Sans-Peur, le <i>Lion de la mer</i>, français de nation, compagnon +d'armes de José-Gabriel et d'Andrès, époux d'Isabelle, +ancien officier de la guerre d'Amérique, et, comme +tel, ardemment épris du principe de l'indépendance des +peuples, n'était retenu par aucun scrupule; il avait arboré +le drapeau péruvien.</p> + +<p>Don Ramon, malgré sa modération actuelle, ne reconnaissait +que le drapeau de l'Espagne.</p> + +<p>Dès l'instant où ils se séparèrent, le frère et la sœur +étaient donc dans des camps opposés.</p> + +<p>Heureusement, la lutte aurait lieu aux extrémités du +monde, et don Ramon, persuadé qu'il ne quitterait jamais +l'Espagne, comptait bien n'y prendre aucune part. La destinée +en décida tout autrement. Le beau-frère de Léon de +Roqueforte, le fils de l'ancien gouverneur de Cuzco, devait<span class='pagenum'><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span> +subir lui-même les atteintes de la politique ombrageuse qui +avait autrefois persécuté le marquis son père.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Après la bataille des corsaires de Bayonne, le lieutenant +Roboam Owen crut s'acquitter d'un devoir en se rendant au +château de Garba. Il allait y annoncer qu'Isabelle et son +valeureux époux avaient triomphé de tous les obstacles. +Non sans déplorer l'insuccès des armes anglo-espagnoles, +il ne manqua point de faire un pompeux éloge de la loyauté +de Sans-Peur le Corsaire.</p> + +<p>Don Ramon lui en sut gré.</p> + +<p>Don Ramon lui offrit une hospitalité cordiale qui s'étendit +forcément à son valet Pottle Trichenpot.</p> + +<p>Mais, par malheur, ce dernier n'ignorait pas les vertus +attachées aux franges d'or de <i>la borla</i> du <i>Lion de la mer</i>.—Léon +de Roqueforte avait commis une grave imprudence +en donnant publiquement une poignée de ces talismans +au marquis son beau-frère, qui fut touché de sa +confiance, mais n'attacha qu'une importance médiocre au +présent du corsaire. Dès lors, pourtant, si l'on s'en souvient, +maître Taillevent grommela en disant qu'on a connu des +Anglais qui entendaient l'espagnol.</p> + +<p>Pottle Trichenpot ne perdit pas un mot du discours de +Sans-Peur.</p> + +<p>Et c'est pourquoi, peu de jours après le départ de +Roboam Owen, don Ramon s'aperçut que les franges d'or +avaient disparu. Il supposa que leur valeur intrinsèque +avait seule tenté la cupidité du voleur, et ne s'inquiéta +guère de leur perte.</p> + +<p>Puis, s'écoulèrent six années, pendant lesquelles don +Ramon se maria en Espagne, eut plusieurs fils, devint veuf +durant un voyage qu'il fit en Andalousie, et vécut, du reste, +dans une complète ignorance du sort de sa sœur Isabelle. +Il supposa seulement qu'elle n'était pas au Pérou, car il +continuait de percevoir la totalité des revenus des domaines +qu'y avait possédés leur père.<span class='pagenum'><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span></p> + +<p>Or, tout à coup, à Cadix, il apprit de la bouche d'un +officier espagnol, récemment arrivé des îles Philippines, +l'histoire étrange du <i>Lion de la mer</i> et des missions anglaises +de l'Océanie.</p> + +<p>—Tandis qu'en Europe, disait l'officier, la révolution +française et les victoires du général Bonaparte tiennent +tous les esprits en éveil, les Anglais fondent à petit +bruit un futur empire dans ces mers lointaines. Ils +bâtissent à la Nouvelle-Hollande des villes qu'ils peuplent +du rebut de leur population; ils créent de grandes +colonies pénitentiaires, et répandent en outre dans les +divers archipels des missionnaires protestants qui sont +autant de pionniers destinés à préparer leur domination. +Je dois ajouter pourtant qu'ils ont trouvé un rude +adversaire dans la personne d'un certain aventurier +français, généralement connu sous le nom de <i>Lion de la +mer</i>.</p> + +<p>—Le <i>Lion de la mer</i>! répéta don Ramon.</p> + +<p>A ce nom romanesque, les dames qui chuchotaient à +l'extrémité du salon firent silence et se rapprochèrent. Une +foule de questions charmantes furent adressées à l'officier, +qui se trouva bientôt entouré d'un cercle de jolies femmes +jouant de l'éventail.</p> + +<p>Don Ramon, relégué au second plan, écoutait avec une +ardente curiosité.</p> + +<p>Le galant officier reprit en ces termes:</p> + +<p>—Le <i>Lion de la mer</i> passe à Manille pour un cavalier +accompli. Une femme d'une admirable beauté l'accompagne +dans toutes ses aventureuses expéditions, et fait les honneurs +de son bord avec une grâce exquise. On assure, +d'ailleurs, qu'elle a toutes les qualités d'un valeureux corsaire. +Souvent elle commande la manœuvre, même pendant +le combat.</p> + +<p>—L'auriez-vous vue, seigneur capitaine?</p> + +<p>—Non, mesdames, pour mon bonheur, sans quoi je +n'aurais pas en ce moment l'inappréciable avantage d'être au<span class='pagenum'><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span> +milieu de vous. Jamais prisonnier masculin n'a été rendu à +la liberté par le <i>Lion de la mer</i>.</p> + +<p>—Il épargne donc ses passagères?</p> + +<p>—Précisément, mesdames. J'ai connu à Manille plusieurs +de ses prisonnières, qu'il relâcha sans rançon; elles se +louaient toutes de ses procédés excellents, de sa courtoisie +et de l'affabilité de dona Isabelle, car tel est le prénom de +sa très gracieuse excellence la Lionne de la mer.</p> + +<p>Don Ramon ne douta plus de l'identité du personnage en +question. C'était bien l'époux de sa sœur, Sans-Peur le +Corsaire, l'heureux vainqueur de <i>la Guerrera</i>.</p> + +<p>—La prétention constante de notre aventurier, continua +l'officier espagnol, est d'être corsaire français; il repousse +avec colère la qualification de pirate, et ne fait la guerre, +dit-il, qu'aux ennemis de sa patrie.</p> + +<p>—Pourquoi mentirait-il? dit don Ramon.</p> + +<p>—Ses équipages sont un composé de barbares effroyables, +parmi lesquels les matelots français se trouvent en minorité. +Il y a des Carolins, des Taïtiens, des Néo-Zélandais, +des blancs, des noirs, des mulâtres, des métis de toutes les +espèces. Les anthropophages y sont en nombres, et, entre +nous, je crains bien que son bord même ne soit parfois le +théâtre d'horribles festins.</p> + +<p>—Ah! monsieur, interrompit don Ramon, comment concilier +une pareille opinion avec le traitement courtois fait à +ses prisonnières?</p> + +<p>—La Lionne Isabelle protège sans doute son sexe.</p> + +<p>—Oui!... oui!... s'écrièrent toutes les dames en battant +des mains, cela doit être!.. c'est cela!</p> + +<p>—Toujours est-il qu'on ne sait ce qu'il fait de ses +prisonniers. Les anglais assurent que son équipage les +mange.</p> + +<p>—Oh! l'horreur!</p> + +<p>—Il se fait adorer comme un dieu par un grand nombre +de peuplades, qui le vénèrent sous le nom de <span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i>. +Vous devez concevoir qu'il déteste la concurrence des mar<span class='pagenum'><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span>chands +de Bibles. L'un de ceux-ci, pourtant, passe pour lui +avoir joué un tour impayable.</p> + +<p>—Voyons!... quoi donc?</p> + +<p>—Je dois dire d'abord que le <i>Lion de la mer</i> a longtemps +séjourné au Pérou;—on assure qu'il a de nombreux indigènes +péruviens dans ses équipages, et qu'il se laisse traiter +par eux de gendre du soleil.</p> + +<p>—Allons! il ne suffit pas à votre héros d'avoir une +femme brillante, il lui faut un beau-père éblouissant.</p> + +<p>—A l'imitation des Incas, le Lion, qui, s'il est dieu, est +grand chef ou roi à bien plus forte raison, aurait adopté +l'usage de <i>la borla</i> péruvienne. Il se ceint le front de ce +diadème à franges d'or tombant sur ses épaules comme une +crinière.</p> + +<p>—Ce doit être superbe.</p> + +<p>—Eh bien, chacune des franges de sa borla est un signe +au moyen duquel on peut donner des ordres aux plus +farouches cannibales. Or, on racontait à Manille, avant mon +départ, qu'un missionnaire anglais s'était procuré, l'on ne sait +comment, une provision de ces franges merveilleuses, et +que, grâce à leur possession, il faisait égorger les alliés du +Lion par ses meilleurs amis, allumait la guerre entre les +peuplades, et ruinerait avant peu toute la puissance de notre +écumeur de mer.</p> + +<p>Don Ramon pâlit.</p> + +<p>—Oh! ceci est affreux! dit une Andalouse en souriant. +Sur ma foi, je commençais à m'intéresser à votre galant +pirate. Il se fait adorer; tant mieux pour lui. Quant au +fripon d'Anglais, il m'inspire plus de répugnance qu'une +chenille.</p> + +<p>—Monsieur l'officier, dit don Ramon, l'histoire des +franges d'or est-elle bien authentique?</p> + +<p>—Je la tiens d'un missionnaire anglais qui est revenu en +Europe sur le même navire que moi.</p> + +<p>—Et vous rappelleriez-vous le nom du voleur?</p> + +<p>—Vaguement... <i>Pott Tripot</i>... quelque chose dans ce<span class='pagenum'><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span> +genre. Du reste, le nom ne fait rien à l'histoire, qui commence +à vieillir; car il y a bien trois ans que les navires +du Lion n'ont paru aux Philippines. D'après certains bruits, +il devait être du côté du Pérou quand je suis parti de +Manille.</p> + +<p>Quels contes fit ensuite le disert officier espagnol? Continua-t-il +à captiver l'attention de l'essaim de Gaditanes qui +l'écoutaient en minaudant? Il suffit de dire que don Ramon, +consterné, s'était retiré avec le deuil dans le cœur.</p> + +<p>—J'ai été dupe de M. Roboam Owen, s'écriait-il. Sous +des semblants d'amitié, il n'est venu à Garba que pour me +faire dérober par son valet Pottle Trichenpot les précieuses +franges que me donna Léon. Eh bien, réparons ma négligence, +s'il en est temps encore! Affrétons un navire, +allons empêcher ma sœur et mon valeureux beau-frère de se +faire prendre aux piéges d'un misérable.</p> + +<p>A son arrivée à Lima, le fils de l'ancien gouverneur de +Cuzco ne parut pas suspect. On trouva fort naturel qu'il +vînt s'occuper de sa succession paternelle, dont il s'occupait +en effet. On ignorait qu'il fût le beau-frère du <i>Lion de +la mer</i>, et l'on croyait sa sœur Isabelle en Espagne.</p> + +<p>Don Ramon fut prudent; il fréquentait dans les lieux +publics des gens de toutes conditions, questionnait fort peu, +écoutait beaucoup, et se proposait, après avoir fait un +voyage dans l'intérieur, s'il ne découvrait rien au Pérou, de +se rendre à Manille en traversant tous les archipels de la +Polynésie.</p> + +<p>Mais <i>la Firefly</i> mouilla au Callao. Dans l'intérêt de ses +recherches fraternelles, il se mit en rapport avec les +officiers de la frégate, où il se trouva tout à coup en présence +de Roboam Owen.</p> + +<p>L'Irlandais s'avança vers lui la main ouverte.</p> + +<p>Don Ramon lui refusa la sienne et quitta le bord.</p> + +<p>L'injure était sanglante. Les camarades du lieutenant +irlandais lui demandèrent quelle avait été la nature de ses +rapports avec l'insolent hidalgo. Owen raconta tout ce qui<span class='pagenum'><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span> +s'était passé au château de Garba, et descendit à terre pour +exiger une réparation.</p> + +<p>Don Ramon, exaspéré, le traita d'hôte parjure, de traître +et de voleur.</p> + +<p>—Oui, voleur!... ajouta-t-il avec sa violence des plus +mauvais jours; car Pottle Trichenpot n'était que votre instrument.</p> + +<p>Sans comprendre la portée de ces paroles, Roboam +Owen, à bout de patience, envoya des témoins à don +Ramon.</p> + +<p>Mais ce qui s'était dit à bord de la frégate fut officiellement +communiqué le jour même par son commodore au +vice-roi du Pérou.</p> + +<p>Don Ramon, marquis de Garba y Palos, fils de l'ancien +gouverneur de Cuzco, avait pour sœur une métisse, laquelle +était la femme du corsaire Sans-Peur, s'intitulant le <i>Lion de +la mer</i>. Don Ramon devait être le complice des rebelles.</p> + +<p>Ceci s'appelle presser les conclusions.</p> + +<p>L'embargo fut mis sur le navire de don Ramon, qu'on +incarcéra sur-le-champ. Des visites domiciliaires faites à +terre et à bord amenèrent la saisie de papiers prouvant +l'alliance, non contestée d'ailleurs par le prisonnier, de la +petite-fille d'Andrès de Saïri avec le comte de Roqueforte, +dit Sans-Peur le Corsaire et Lion de la mer, qui avait autrefois +pris part à l'insurrection de Tupac Amaru. Aucune +autre charge ne pesait sur le jeune marquis de Garba, mais +les anciens ennemis de son père se réveillèrent de toutes +parts. Les bruits monstrueux répandus par les Anglais, et +notamment par Pottle Trichenpot, s'accréditèrent au Pérou +comme à Manille. On y dit que les prisonniers de guerre de +Sans-Peur étaient livrés aux appétits de ses anthropophages.</p> + +<p>Roboam Owen eut beau protester; <i>le Lion de la mer</i> fut +traité de pirate, d'ogre et de cannibale. On s'indigna contre +don Ramon, qui pactisait avec un être pareil, et don Ramon, +malgré son innocence, ne tarda pointa être sérieusement +compromis.<span class='pagenum'><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span></p> + +<p>Le commodore de <i>la Firefly</i>,—marin anglais de l'école +impie de Nelson,—haïssait les Français jusqu'à la démence. +Il réprimanda vertement Roboam Owen pour avoir dit du +bien d'un forban ennemi de l'humanité tel que Sans-Peur le +Corsaire. Il admettait sans exception les plus absurdes calomnies. +Il crut que les équipages du prétendu cannibale le +dévoreraient sans miséricorde, et préférant périr les armes +à la main, il fût, par son entêtement, le véritable auteur du +massacre.</p> + +<p>Sans-Peur avait tout compris.—Il sentait la nécessité +d'aller combattre en Océanie la néfaste influence du missionnaire +Pottle Trichenpot, coupable du larcin des franges +d'or. Il voulait délivrer don Ramon, le réconcilier avec +Roboam Owen, et ajourner toutes choses au Pérou, puisque +Andrès était mort et son fils Gabriel trop jeune encore pour +se mettre à la tête des Péruviens.</p> + +<p>Enfin, il considérait comme un devoir sacré de rendre +avec pompe les honneurs funèbres au dernier des Incas.</p> + +<p>A ses ordres, les officiers de mer et les chefs quichuas +accoururent.</p> + +<p>—Mes amis, leur dit-il, une crise nouvelle commence. +Elle va nous priver du repos auquel nous avions tant de +droits. Mais d'impérieuses nécessités m'obligent à ne point +perdre un instant. Notre double victoire d'aujourd'hui ne +porterait aucun fruit, si nous tardions d'agir. A l'œuvre +donc, et que chacun rivalise de zèle! Qu'on répare en toute +hâte les navires capables de prendre le large.—Et qu'à +terre, hommes, femmes, enfants, chacun soit prêt à partir +dès le point du jour pour les bords du grand lac de Chicuito, +car nous évacuons tout à la fois le territoire et la baie de +Quiron.—Allez!... employez bien la nuit... et que Dieu +vous garde!...</p> + +<p>—Vois-tu ce que je te disais, Camuset, mon camarade! +disait maître Taillevent. Après cette journée de batailles, +pas plus de hamacs que de musique. Attrape à calfater, +clouer, regréer et jumeler nos barques!... Et demain, en<span class='pagenum'><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span> +route, pour changer!... Et voici tantôt vingt ans que ça +dure!... sans compter que, peut-être bien, nous ne sommes +pas plus avancés qu'au premier jour.</p> + +<p>—Maître, m'est avis pourtant qu'au Havre, chez l'armateur, +il y a des piastres pour nous, dit Camuset. Votre bonne +femme de mère, la mienne et mon vieux père en profitent. +C'est autant de pris sur l'ennemi, comme vous dites des +fois.</p> + +<p>—Camuset, tu es matelot, dit Taillevent en prenant la +route du bord.</p> + +<p>Et Camuset, fier et pensif, le suivait d'un pas délibéré.</p> + +<p>—Matelot!... il m'a dit que je suis matelot!... Voilà un +éloge, et un crâne!... Mais j'aurai beau me faire couper en +morceaux pour lui, sa femme Liména et son fils Liméno, il +ne m'appellera jamais <i>son matelot</i>, vu que je ne suis pas +personnellement dans la peau de Tom Lebon de Jersey, +anglais de nation, français de cœur...</p> + +<p>Sur quoi Camuset poussa un soupir profond.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Sans-Peur le Corsaire, donnant l'exemple d'une infatigable +activité, passa la nuit à surveiller les travaux de ses +gens à terre et à bord.</p> + +<p>La frégate <i>la Lionne</i>, la corvette <i>le Lion</i> et le transport +<i>l'Unicorn</i>, convenablement réparés, se répartirent comme +lest l'artillerie de <i>la Firefly</i>, dont la carcasse, criblée de +boulets, fut abandonnée sur les roches, où la tempête devait +achever de la détruire.<span class='pagenum'><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXV" id="XXXV"></a>XXXV</h2> + +<h3>DOULEUR ROYALE.</h3> + + +<p>Quand tout fut prêt, Léon permit à ses gens de se livrer +au sommeil pendant quelques heures; mais il n'essaya +même point de prendre un instant de repos.</p> + +<p>Un calme profond, qui eût mis obstacle à l'appareillage, +régnait sur la baie. Dans les plaines et les mornes régnait +un calme profond.</p> + +<p>Quelques rares sentinelles immobiles aux avant-postes +veillaient en cas d'alerte.</p> + +<p>Le silence avait succédé au tumulte des combats, des travaux +maritimes et des préparatifs de départ.</p> + +<p>Isabelle, agenouillée, priait auprès du corps de son +aïeul. Ses trois enfants dormaient.</p> + +<p>Les regards de Léon s'arrêtèrent sur la couchette des +deux jumeaux endormis dans les bras l'un de l'autre.</p> + +<p>—Grandissez! grandissez! murmura-t-il, et lorsqu'un jour +vous vous trouverez dans quelque situation semblable à la +mienne, point d'embarras pour vous. N'ayant qu'une pensée, +vous serez deux pour vous partager les rôles; vous pourrez +être à la fois unis et séparés, agissant aux deux extrémités +du monde, et votre aîné, je l'espère, coopérera puissamment +à l'œuvre qui sera votre partage!</p> + +<p>Puis, avec une émotion paternelle, il fixa les yeux sur +Gabriel endormi:</p> + +<p>—Mais toi, malheureux enfant, tu seras seul aussi!...<span class='pagenum'><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span> +Vais-je donc en être réduit à t'abandonner sans pitié!... +Tu ne m'appartiens plus, hélas!... Un peuple entier exigera +que je te livre à son dangereux amour!... Il leur faut un +gage vivant de notre sincérité... Ils veulent un otage, et +moi, je ne puis le leur refuser, sous peine de trahison. Oh! +le fardeau m'accable!... mon esprit et mon cœur sont +brisés!...</p> + +<p>La complication des événements était telle que, malgré la +promptitude énergique de son coup d'œil, Léon ne savait à +quel parti s'arrêter.</p> + +<p>Un homme couvert de poussière s'arrêtait alors dans la +gorge du nord, donnait le mot de passe à la sentinelle, et +pénétrait dans le territoire de Quiron. Il était porteur d'une +dépêche en chiffres adressée au <i>Lion de la mer</i> par un de +ses agents secrets en résidence à Lima. Léon brisa le cachet +et lut:</p> + +<p>«Un sourd mécontentement règne dans la ville, où l'arrestation +du marquis don Ramon de Garba y Palos, récemment +arrivé de Cadix, a produit un fâcheux effet.—Personne +n'ignore désormais qu'en Europe la France et l'Espagne +font cause commune contre l'Angleterre. Un officier +anglais de la frégate <i>la Firefly</i>, entrée au Callao sous pavillon +parlementaire, ayant dit hautement que vous êtes un +corsaire français, et non un pirate, une partie du conseil a +blâmé les mesures prises par Son Excellence.—On trouve +surtout le vice-roi coupable d'avoir accepté le concours de +la frégate anglaise, et d'avoir combiné ses opérations avec +celles d'un navire ennemi de Sa Majesté Catholique.</p> + +<p>«Les nouvelles de l'audience de Cuzco sont, en général, +très alarmantes pour le gouvernement. Il paraît que de toutes +parts les caciques se refusent à subir l'autorité des corregidores. +On s'attend à une insurrection des indigènes. On +ajoute que le fils du marquis de Garba y Palos est seul capable +de conjurer le péril. Les créoles, prêts à se prononcer +en sa faveur, demandent tout bas qu'il soit appelé au gouvernement +de Cuzco; mais le vice-roi compte sur le succès<span class='pagenum'><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span> +de la frégate anglaise, et des troupes envoyées contre votre +seigneurie pour agir ensuite avec vigueur.</p> + +<p>«Plaise à Dieu que nos armes aient triomphé!»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Après avoir médité sur le contenu de cette dépêche, Léon +de Roqueforte en saisit toute la portée.</p> + +<p>—Andrès n'est plus! La politique étroite des Péruviens +indigènes peut désormais s'élargir sans obstacles. Un parti +créole se forme donc enfin!... L'avenir est là!</p> + +<p>Les créoles, c'est-à-dire les descendants des Espagnols +établis dans le pays depuis la conquête, constituaient la +majeure partie de la population européenne. S'ils imitaient +jamais les citoyens des États-Unis, la cause de l'indépendance +du Pérou serait gagnée. La question se réduirait donc +à empêcher que les intérêts des populations aborigènes ne +fussent sacrifiés.</p> + +<p>—A vrai dire, Isabelle et mon propre fils Gabriel sont +créoles. Les deux races fusionnées ont produit un nombre +considérable de métis, et le Pérou, déjà civilisé sous les +Incas, n'est pas du tout dans les mêmes conditions que la +Nouvelle-Angleterre, où les Indiens se sont toujours retirés +devant la civilisation. Mais il faut encore beaucoup de temps +pour vaincre les répugnances réciproques, et l'heure presse, +et la moindre faute aujourd'hui retardera d'un siècle peut-être +le succès des Péruviens.</p> + +<p>Léon n'ignorait plus les bruits infâmes répandus à Lima +sur son compte. La disparition totale de ses prisonniers confirmait +ces bruits, qu'il était sage de démentir. A la veille de +quitter le Pérou pour plusieurs années sans doute, et lorsque +le vénérable chef des Condors n'imposerait plus aux naturels, +pouvait-on continuer à exploiter une mine d'or qui, +depuis sept ans, avait produit assez de richesses? Enfin, +l'Espagne et la France étant alliées, la guerre que le corsaire +français faisait à une colonie espagnole cesserait d'être +conforme au droit des gens, du jour où le vice-roi le reconnaîtrait +pour un loyal serviteur de la France.<span class='pagenum'><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span></p> + +<p>Léon écrivit en conséquence au vice-roi du Pérou:</p> + +<p>«J'ai l'honneur de faire part à Votre Excellence de la +destruction complète de la frégate de Sa Majesté Britannique +<i>la Firefly</i>, par la division navale rangée sous mes +ordres.</p> + +<p>«En même temps, un corps de troupes espagnoles, +imprudemment expédié contre mes généraux auxiliaires, a +été contraint de mettre bas les armes.</p> + +<p>«Je déplore la nécessité où Votre Excellence ne cesse de +me placer contrairement aux intérêts et à l'alliance de nos +deux gouvernements. Et après une double victoire, mû par +des sentiments de conciliation qu'elle voudra bien apprécier, +je lui adresse la présente dépêche dans l'espoir que, cessant +de croire à d'exécrables calomnies, elle voudra bien unir ses +efforts aux miens pour la pacification générale.</p> + +<p>«Dans le cas où Votre Excellence consentirait à donner +à mes fidèles alliés toutes les garanties suffisantes, les prisonniers +espagnols que je viens de faire sur le territoire de +Quiron lui seraient renvoyés avec armes et bagages. Quant +aux autres, beaucoup plus nombreux, que je retiens en captivité +depuis le temps où nos deux gouvernements étaient +en guerre, ils devraient être expédiés directement en +Espagne.</p> + +<p>«Mais dans le cas où Votre Excellence, continuant de me +considérer comme un pirate, dédaignerait d'entrer en négociations, +elle me réduirait à user du droit de légitime +défense, à déployer contre elle, avec la dernière rigueur, +toutes mes forces de terre et de mer; à soulever les populations +péruviennes au nom même de Sa Majesté Catholique, +alliée de la France, et à ne pas reculer devant les moyens +désespérés qui sont la ressource de tout adversaire injustement +mis hors la loi.</p> + +<p>«Cela, nonobstant les plaintes que les agents diplomatiques +de la France feraient valoir auprès de Sa Majesté +Catholique pour faire retomber sur Votre Excellence toute +la responsabilité des événements.»<span class='pagenum'><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span></p> + +<p>Cette réponse fut scellée d'<i>or au lion rampant de gueules</i> +qui est Roqueforte, et signée:</p> + +<p class="right">LE COMTE DE ROQUEFORTE, </p> +<p class="center">Capitaine de frégate honoraire, commandant la division des<br /> +corsaires français stationnée dans la baie de Quiron.<br /> +</p> + +<p>Les prisonniers espagnols furent répartis à bord des trois +navires; les blessés hors d'état d'être transportés par terre, +recueillis à bord de <i>l'Unicorn</i>, dont on fit une sorte d'hôpital, +et à midi sonnant, la division, pourvue des ordres de +Sans-Peur, appareilla sous le commandement d'Émile +Féraux.</p> + +<p>Roboam Owen et son camarade le capitaine Wilson, remis +en possession de tout ce qui leur appartenait, quoique <i>la +Firefly</i> eût été livrée au pillage, devaient être traités en +passagers du gaillard d'arrière.</p> + +<p>—Ces messieurs, avait dit Léon, ne débarqueront que +lorsqu'il leur plaira, car je ne leur ai pas rendu la liberté +pour les faire tomber au pouvoir des Espagnols.</p> + +<p>Une copie de la dépêche officielle était destinée à don +Ramon, ainsi qu'une lettre explicative et fraternelle dont +fut chargé l'émissaire de l'agent secret du <i>Lion de la mer</i> +dans la ville de Lima.</p> + +<p>Enfin Parawâ reçut confidentiellement la promesse que +<span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i> ne tarderait point à reparaître dans ses îles de +l'Océanie. Le Néo-Zélandais l'accueillit avec joie; mais +Taillevent, en tiers dans cette conférence secrète, ne put +réprimer un grognement.</p> + +<p>—Et nous voici à terre... laissant filer au large nos trois +navires!... murmurait-il.</p> + +<p>—Puis-je me dédoubler? dit vivement Léon, ou croirais-tu +M. Émile Féraux indigne de ma confiance?</p> + +<p>—Non, non!... M. Féraux est un brave... Non! mais... +dame!... on a vu partir tant de navires qui ne sont pas +revenus... Et m'est avis que nous aurions grand mal à nous +déhaler d'ici à la nage<span class='pagenum'><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span>...</p> + +<p>—Eh bien, regrettes-tu de n'être pas à bord... avec ta +femme et ton fils?... Je n'ai qu'un signe à faire... Sois libre... +s'écria Sans-Peur avec colère.</p> + +<p>Il ne sentait que trop le danger de se séparer de ses trois +bâtiments à la fois; mais sa baie et sa caverne étant désormais +connues, il préférait, après mûres réflexions, les faire +naviguer de conserve à les isoler. <i>La Lionne</i> et <i>le Lion</i> +réunis constituaient une force imposante, car <i>l'Unicorn</i>, +gros transport, ne pouvait guère compter comme bâtiment +de combat. Les trois navires ensemble résisteraient plus +aisément aux attaques, et mieux au large qu'au mouillage.</p> + +<p>Cependant les observations du maître étaient justes; elles +répondaient aux appréhensions du capitaine, qui s'emporta +et ne tarda point à s'en repentir.</p> + +<p>Taillevent s'était découvert le front; silencieux comme +une statue, les yeux fixés sur son capitaine, il essayait en +vain de retenir ses larmes. Ses joues bronzées et sillonnées +de cicatrices en étaient baignées.</p> + +<p>—Il pleure!... dit Parawâ.</p> + +<p>L'emportement de Léon se calma soudain; il prit avec +vivacité la main de son fidèle matelot:</p> + +<p>—Pardon! mon vieil ami; pardon mille fois... J'ai +tort!... j'ai tous les torts!...</p> + +<p>Taillevent dit alors d'une voix douce:</p> + +<p>—Je croyais, mon capitaine, avoir le droit de grogner, +c'est ma mode... mais soyez calme, une autre fois on se +taira!...</p> + +<p>—Non! non!... grogne! je le veux, je l'ordonne, je le +désire... Grogne, mon fidèle grognard!... mon ami, mon +compagnon des jours de misère, grogne tant qu'il te plaira, +car c'est ton droit, comme tu l'as bien dit.</p> + +<p>—Merci, capitaine, mais le vôtre est de vous mettre en +colère quand ça vous soulage; seulement, tenez, ne me +parlez plus de ramasser ma peau à l'abri quand vous risquez +la vôtre... ou bien Taillevent en fera tant d'eau par les yeux +qu'il en coulera au fond.<span class='pagenum'><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span></p> + +<p>Baleine-aux-yeux-terribles, Parawâ-Touma l'anthropophage, +fut touché par cette scène et dit sentencieusement:</p> + +<p>—Taillevent a remué le cœur d'un grand chef.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>La caravane funèbre se mit en marche.</p> + +<p>Un nombreux escadron de <i>gauchos</i>, métis ou Péruviens +pur sang, armés comme pour le combat, formait l'avant-garde.</p> + +<p>Le cercueil d'Andrès, escorté par ses principaux serviteurs, +s'avançait ensuite.</p> + +<p>Léon de Roqueforte, Isabelle et ses enfants vêtus de deuil, +le suivaient de près, ainsi que Liména, son fils Liméno et +quelques domestiques des deux sexes, accompagnés par un +peloton de marins entre lesquels on ne signalera que maître +Taillevent, l'alerte Camuset et Baleine-aux-yeux-terribles.</p> + +<p>Vieillards, femmes, enfants, tous les habitants de Quiron +formaient un groupe considérable que protégeait une vaillante +arrière-garde composée de mineurs et de cavaliers +indigènes.</p> + +<p>On ne rechercha point cette fois les chemins écartés.</p> + +<p>On s'avançait à découvert, sans craindre de traverser les +cantons occupés par les Espagnols ou les créoles.</p> + +<p>A diverses reprises, les corregidores assemblèrent leurs +milices en armes ou envoyèrent des troupes en reconnaissance; +toujours la fière attitude du convoi le préserva de +toute attaque.</p> + +<p>—Qui vive? criaient les éclaireurs espagnols.</p> + +<p>—Laissez passer un mort illustre, répondait l'un des +chefs aymaras, chicuitos ou quichuas de la tête de colonne.</p> + +<p>—Où allez-vous?</p> + +<p>—A l'île de Plomb, pour rendre à la terre les dépouilles +du dernier des Incas.</p> + +<p>—Vous vous avancez comme une armée sous un drapeau +inconnu.</p> + +<p>—Ce drapeau est celui de notre nation et de notre chef.<span class='pagenum'><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span> +Il se déploie librement, mais ne menace personne. Voulez-vous +la paix? laissez passer les restes du cacique de Tinta. +Voulez-vous la guerre? nous sommes prêts à repousser la +force par la force.</p> + +<p>Le belliqueux cortége grossissait en chemin. Des tribus +entières, descendant des montagnes, s'adjoignaient aux +cavaliers quichuas. Les corregidores, instruits des résultats +de la bataille de Quiron, jugeaient prudent de ne point +entraver leur marche.—Mais des estafettes expédiées au +vice-roi de Lima devaient singulièrement accroître ses +inquiétudes.</p> + +<p>«Une femme de la race antique des seigneurs du Pérou, +dirigeait vers le grand lac une multitude d'Indiens armés et +d'aventuriers encore plus terribles. Les tribus de la province +accouraient de toute parts autour d'elle. La fille de Catalina +venait imiter sa mère et soulever les indigènes contre +l'Espagne. On demandait de prompts secours.»</p> + +<p>Voulant laisser supposer qu'il était à la tête de son escadrille, +Léon s'effaçait.</p> + +<p>Isabelle seule exerça le commandement de la petite armée +qui accompagnait les restes d'Andrès de Saïri. Seule, elle +répondit aux rares corregidores qui eurent le courage de +se présenter en personne.</p> + +<p>L'un d'eux, au nom du roi d'Espagne, ordonnait aux +Indiens de se disperser.</p> + +<p>—Au nom de Gabriel-José Tupac Amaru, en avant! +s'écria Isabelle l'épée en main.</p> + +<p>Et le corregidor écrivit au vice-roi que la fille de Catalina +évoquait la mémoire du fameux chef de l'insurrection +de 1780.</p> + +<p>Isabelle pourtant ne parlait qu'au nom de son fils aîné. La +pauvre mère le compromettait, hélas! sans prévoir qu'il faudrait +le livrer aux nations réunies autour d'elle.</p> + +<p>Mais Léon de Roqueforte sentait cette nécessité fatale, +et son front s'assombrissait à mesure qu'on approchait des +bords du grand lac. Son cœur paternel saignait.<span class='pagenum'><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span></p> + +<p>Ce corsaire républicain était vraiment roi, puisqu'il ressentait +une douleur royale.</p> + +<p>Les peuples qui le reconnaissaient pour leur grand chef et +leur <i>atoua</i>, menacés par les perfidies des Anglais, couraient +les plus grands périls; son devoir était de les secourir. Un +devoir non moins sacré l'obligeait à ne point déserter la +cause des indigènes du Pérou. Pouvait-il payer d'ingratitude +leur inaltérable dévoûment? et à la veille de conclure +la paix avec le vice-roi, dans des pensées de haute +politique, il est vrai, quelle preuve leur donner de la sincérité +de ses intentions, quel gage leur laisser?... N'avait-il +pas permis de ceindre du diadème des Incas le front de son +fils Gabriel?...</p> + +<p>Tandis qu'Isabelle commandait comme un chef de guerre, +Sans-Peur se faisait attentif comme une mère pour Gabriel, +son jeune fils. Jamais il ne s'était montré aussi tendre, +jamais il n'avait paru aussi triste.</p> + +<p>—Mon capitaine a du gros chagrin, disait Taillevent à +Camuset. J'ai relevé la chose dans le coin de ses yeux. Il a +du gros chagrin, et je gagerais ma vieille pipe finement +culottée contre le quart d'une chique de tabac, que notre +cher petit M. Gabriel court un mauvais bord.</p> + +<p>—Tonnerre!... pas possible, maître!</p> + +<p>—Possible... trop possible... Risquer sa peau, bon!... +mais se couper à soi-même un morceau du cœur! dame!... +Ah! je ne grogne plus aujourd'hui, tout ça me fait trop de +peine.</p> + +<p>—Vous avez donc idée de la chose, maître?</p> + +<p>—Oui et non!... non et oui... Assez causé!... Mais, vois-tu, +j'aime bien Tom Lebon, mon matelot...</p> + +<p>—Oh! Oui, que vous l'aimez, cet Anglais de nation, +Français de cœur! murmura Camuset en soupirant.</p> + +<p>—On n'a qu'un matelot, un vrai, un autre soi-même, et +celui-là, pour Taillevent, c'est Tom Lebon, du depuis notre +temps de mousse à bord de <i>la Grenouillette</i>, entre Port-Bail +et Jersey!... On n'a qu'un matelot... Eh bien, malgré<span class='pagenum'><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span> +ça, celui qui soulagera mon capitaine rapport à son fils Gabriel, +quand même celui-là serait le dernier des <i>ratapiats</i>, +je l'appellerais de même mon matelot!... Oui, Camuset, je +le jure, foi de Taillevent!... et il serait pour moi le frère +jumeau de Tom Lebon, anglais de nation, français de +cœur!...</p> + +<p>—Pour lors, maître! interrompit Camuset avec enthousiasme, +ne cherchez pas; j'en connais un paré à tout, et +qui n'est pas le dernier des <i>ratapiats</i>, on s'en flatte, ayant +été particulièrement, personnellement et paternellement +éduqué par maître Taillevent du <i>Lion</i>.</p> + +<p>—Je m'y attendais, mon fils, dit le maître d'équipage en +serrant la main de son digne élève. Et puisque ça y est, +attrape à doubler et cheviller ton tempérament en cuivre, +en fer, en corail, en diamant et en plus dur encore!... Tu +sais l'espagnol, l'anglais et la cavalerie comme le matelotage; +tu as du courage, de la patience et de l'idée aussi!... +Tu es paré!...</p> + +<p>—Oui, parole de Camuset!</p> + +<p>—Ah! mon brave enfant, quand tu vas passer frère jumeau +à Tom Lebon, tu pourras pour longtemps dire adieu à +la mer jolie.</p> + +<p>—C'est vrai! je comprends ça!... Mais je servirai M. Gabriel, +comme vous, vous servez son père, et je serai pour la +vie le matelot à maître Taillevent!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Plusieurs vastes radeaux, construits à la hâte par les tribus +riveraines, transportaient alors le cortége funèbre dans +l'îlot sacré des Incas.</p> + +<p>Léon avait la main droite posée sur l'épaule de son fils +Gabriel, couronné de <i>la borla</i> péruvienne. La victime était +ceinte du bandeau. Un grand sacrifice ne devait pas tarder +à s'accomplir.</p> + +<p>Liména gardait Léonin et Lionel, émerveillés de tout ce +qu'ils voyaient.</p> + +<p>Isabelle conduisait le deuil.<span class='pagenum'><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span></p> + +<p>A la même heure, au Callao, le tocsin sonnait, la garnison +courait aux armes, et la population alarmée répétait de +toutes parts le nom formidable du <i>Lion de la mer</i>.</p> + +<p>Les vigies signalaient une division française composée +d'une frégate, une corvette et un transport.</p> + +<p>Émile Féraux fit arborer au grand mât des trois navires +le pavillon parlementaire, qui fut appuyé de trois coups de +canon.<span class='pagenum'><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXVI" id="XXXVI"></a>XXXVI</h2> + +<h3>LE JEUNE PRINCE.</h3> + + +<p>L'île de Plomb n'était pas assez vaste pour les multitudes +réunies autour du cortége funèbre.—Sur les rives du lac +demeurèrent à cheval, et prêts à repousser toute attaque, +les pelotons d'avant-garde et d'arrière-garde. Sur le lac +même, les barques et radeaux chargés d'Indiens formaient +autant d'îlots flottants dont le nombre ne cessait de s'accroître.</p> + +<p>Les cérémonies chrétiennes furent accomplies avec +pompe; les prières des morts répétées par dix mille voix +entrecoupées de sanglots. Puis la pierre tombale fut replacée +sur les restes mortels d'Andrès de Saïri, cacique de +Tinta, grand chef des Condors, homme vaillant qui, n'ayant +jamais pris le titre d'Inca, ne laissait pourtant pas que d'en +avoir exercé l'autorité depuis vingt ans sur toutes les nations +fidèles.</p> + +<p>Son grand manteau de guerre aux vives couleurs avait +été enlevé de dessus le cercueil, au moment de l'inhumation. +Les caciques demandèrent qu'on le partageât entre +eux.</p> + +<p>Par les ordres d'Isabelle, Liména le découpa en bandes +étroites, et Gabriel procéda aussitôt à leur distribution solennelle. +Il commença par sa propre mère, qui s'en fit une +ceinture dont la nuance tranchait sur sa robe de deuil. +Toutes les femmes l'imitèrent.<span class='pagenum'><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span></p> + +<p>Depuis,—et de nos jours encore,—il est d'usage que +les Péruviennes portent le deuil du dernier Inca, en cousant +une bande d'étoffe de couleur sombre sur le côté de leurs +jupes.</p> + +<p>Les caciques se décorèrent des lanières du <i>poncho</i> de +leur vénérable doyen et seigneur.</p> + +<p>Mais lorsque Gabriel, qu'on voyait entre la reine Isabelle +et son époux le <i>Lion des mers</i>, se passa autour du corps +comme une écharpe la dernière bande d'étoffe, des clameurs +enthousiastes retentirent, longuement répétées par +les échos des montagnes.</p> + +<p>—Vive le jeune Inca!... Vive Gabriel-José!... Vive à +jamais notre prince!...</p> + +<p>—Vive Tupac Amaru, grand chef des Condors!...</p> + +<p>—Vive le Pérou!... Vive l'indépendance!...</p> + +<p>Isabelle s'aperçut que Léon avait pâli.</p> + +<p>Car à l'instant où, sur les bords du lac sacré, un véritable +cri de guerre était poussé par les nations indigènes,—à +l'instant où son fils en était proclamé le chef, il savait que +des négociations pacifiques devaient être entamées entre sa +division navale et le vice-roi du Pérou.</p> + +<p>De longues années d'efforts avaient été nécessaires pour +opérer la fusion des tribus rivales, et pour faire renaître +leurs antiques espérances. Mais à cette heure, lorsque d'une +seule voix elles ne demandaient qu'à secouer le joug, une +haute raison d'État exigeait qu'on calmât leur effervescence.</p> + +<p>—O mon ami! dit Isabelle, quelle est ta crainte ou ta +douleur? Jamais, dans les plus grands dangers, je ne t'ai +vu pâlir ainsi... Parle! A quoi penses-tu donc?</p> + +<p>—Ils demandent la guerre, et je veux la paix maintenant. +Ils veulent reconquérir l'indépendance que nous leur avons +toujours promise; et si nous cédons à leurs vœux, la cause +de l'avenir est perdue pour eux comme pour nous!</p> + +<p>—Mais alors, pourquoi être venus, pourquoi les avoir +rassemblés ici?</p> + +<p>—Parce que je ne sais trahir, ni me parjurer; et dût ce<span class='pagenum'><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span> +peuple nous massacrer à l'instant même, nous et nos trois +enfants, je préférerais périr ainsi, à m'être enfui avec mes +navires, en le livrant à ses oppresseurs.</p> + +<p>—Après avoir déchaîné la tempête, espères-tu donc la +calmer? Le peuple est partout le même; celui qui nous +entoure est moins civilisé assurément que le peuple français. +Et tu m'as dit cent fois que si ton roi Louis XVI a succombé, +c'est pour avoir fait imprudemment de trop généreuses +promesses qu'il n'a plus ensuite pu tenir.—O Léon, +ne reculons pas!... Il est trop tard!... Aux armes!...</p> + +<p>—Émile Féraux propose la paix en mon nom au vice-roi +du Pérou.</p> + +<p>Isabelle pâlit à son tour.</p> + +<p>—O mon Dieu! murmura-t-elle, par quel motif m'as-tu +caché tes desseins?</p> + +<p>—Pardonne-moi, Isabelle!... Car ce ne fut point à une +mère que l'Éternel demanda le sacrifice d'Abraham!...</p> + +<p>Isabelle, éperdue, se précipita sur son fils Gabriel, et l'embrassant +avec force:</p> + +<p>—Non! non!... jamais!... non! je ne l'abandonnerai +pas!...</p> + +<p>Léon se plaça entre elle et les deux frères jumeaux.</p> + +<p>—J'y consens!... nous nous séparerons!... mais ceux-ci +m'appartiendront, et je les emmènerai...</p> + +<p>—Eux!... ils sont à moi aussi! s'écria la jeune mère +courant vers eux avec amour. Non! non! je ne veux pas +qu'ils me soient arrachés!</p> + +<p>—Il faut choisir pourtant! dit Léon avec un calme terrible. +Il faut choisir, madame!... Et voilà pourquoi mon +cœur brisé a gardé le silence; voilà pourquoi, me défiant +de mes forces, je me suis mis en présence de ces peuples à +qui appartient notre fils Gabriel.</p> + +<p>—Restons tous ensemble!</p> + +<p>—Femme!... croyez-vous donc votre époux capable d'une +lâcheté?</p> + +<p>C'eût été une lâcheté, en effet, que de déserter à la fois<span class='pagenum'><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span> +la division navale engagée dans des négociations délicates, +et les îles de l'Océanie où, par suite du vol des franges d'or, +des ennemis commandaient maintenant au nom de <span class="smcap">Léo</span> +l'<i>Atoua</i>.</p> + +<p>Isabelle en savait assez pour comprendre dans toute son +étendue la foudroyante réponse de son mari. Pressant ses +trois fils contre son sein maternel, elle s'agenouilla en +demandant à Dieu d'avoir pitié de ses angoisses.</p> + +<p>Cependant, les caciques chefs de tribus, rassemblés en +conseil dans les ruines du temple, non loin de la tombe +d'Andrès,—étonnés, immobiles, muets et saisis d'un respect +profond,—ne savaient comment interpréter cette +scène douloureuse.</p> + +<p>Les peuples faisaient silence.</p> + +<p>Alors, Léon s'avança et dit d'une voix ferme:</p> + +<p>—Par la mémoire de Tupac Amaru, l'illustre Inca, mis +à mort avec ignominie,—par la mémoire de l'aïeul de mes +enfants, le glorieux Andrès, dont la tombe vient de se refermer +sous vos yeux,—par le sang de mon fils aîné Gabriel, +votre grand chef, écoutez-moi, peuples du Pérou! Écoutez, +et veuille le Dieu tout-puissant que vous ne doutiez pas de +la sincérité de mes paroles!... Andrès et moi, nous vous +avons promis l'indépendance!... nous avons combattu pour +votre liberté!... nous n'avons cessé de vouloir que votre +gloire antique, s'élevant vers le ciel comme un immense +palmier, étende ses rameaux sur tout l'empire des Incas. +Ces desseins, ces vœux n'ont pas changé, ils ne changeront +jamais!... Et pourtant, ici, tandis que vous criez: «—Aux +armes!»—le <i>Lion de la mer</i>, votre ancien allié, osera +vous dire: «Patience!»</p> + +<p>Les caciques tressaillirent. Le silence ne fut point troublé. +Mais, comme une étincelle électrique frappant à la fois +tous les cœurs, le mot <i>patience</i>, les fit tous bondir.</p> + +<p>Isabelle, tremblante, tenait Gabriel plus étroitement embrassé. +Camuset armé jusqu'aux dents s'était glissé près +d'elle. Maître Taillevent fit des signes mystérieux à ses<span class='pagenum'><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span> +camarades; mais Parawâ-Touma, la Baleine-aux-yeux-terribles +ne sembla pas les comprendre.</p> + +<p>Pour servir le <i>Lion de la mer</i>, n'avait-il pas dix fois laissé +à la Nouvelle-Zélande son fils Hihi, Rayon-du-Soleil, tous +ses autres enfants et ses femmes, au risque de ne plus trouver +à son retour d'autres vestiges de sa famille que des +têtes desséchées sur les palissades de quelque peuplade +ennemie, secondée par les hommes de la tribu de Touté? +La fille des Incas n'était à ses yeux qu'une femme dont les +douleurs maternelles n'émurent point son naturel farouche. +Il approuvait, il n'admirait pas, la conduite de <span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i>, +chef suprême ou pour mieux dire Rangatira-Rahi de la Polynésie.</p> + +<p>—J'ai dit: Patience, répéta Léon d'une voix ferme, mais +je ne demande que huit jours pour trancher la question de +paix ou de guerre.</p> + +<p>De sourds murmures se firent entendre.</p> + +<p>Dans tous les groupes, sur l'île, sur les radeaux, sur le +rivage, les paroles de Léon, transmises de proche en proche, +ne trouvaient d'autre réponse que le désir de la guerre +immédiate.</p> + +<p>—La paix! au lendemain d'une victoire!... quand nous +sommes en forces, pourvus d'armes et d'argent, transportés +d'enthousiasme à la seule vue de notre jeune chef, et +prêts à nous précipiter comme un torrent sur nos oppresseurs!</p> + +<p>Des cris: Vive Gabriel! s'élevèrent de toutes parts.</p> + +<p>L'enfant couronné se redressa fièrement en souriant à +ses peuples.</p> + +<p>Isabelle, frémissante, contempla non sans orgueil l'expression +des traits de son fils; ses angoisses redoublèrent.</p> + +<p>—Lorsque, pour la première fois, j'ai combattu dans vos +rangs, reprit Léon, j'étais un adolescent sans expérience. +Vingt ans de combats sur terre et sur mer, vingt ans d'études +et de travaux m'ont mûri sans refroidir mon cœur. J'embrassai +avec amour votre cause, qui m'était étrangère; elle<span class='pagenum'><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span> +est mienne aujourd'hui. Ma femme est la fille de vos anciens +seigneurs, et vos acclamations saluent mon propre fils. +Puis-je ne pas rechercher la meilleure voie pour vous faire +triompher? ou bien douteriez-vous du <i>Lion de la mer?</i></p> + +<p>—Non! non!... Vive l'époux d'Isabelle!</p> + +<p>—Lorsque je me jetai au milieu de vous en simple aventurier, +je ne jouais que ma vie; je n'avais aucune ambition +élevée; je m'avançais au hasard à travers les chances de la +guerre, bravant le danger sans but, sans aucun des intérêts +sacrés qui me guident à présent. Nous combattions pour +délivrer le marquis de Garba y Palos, pour venger Tupac +Amaru et Catalina; mais aujourd'hui nous avons de plus +vastes desseins. Il s'agit de fonder un empire sur les ruines +des domaines de l'Espagne... Malheur aux imprudents qui +bâtissent sur le sable!... Déjà maîtres de plusieurs provinces +vos pères ont succombé faute d'alliances et d'auxiliaires +puissants. Ces alliances, je vous les ménage; ces auxiliaires, +je les donnerai à mon fils Gabriel; et sans vous épuiser en +combats prématurés, vous marcherez à pas de géants vers +l'avenir avec un présent meilleur. Les jours paisibles du +gouvernement du marquis de Garba vont renaître, et pendant +cette trêve, vous verrez avec une joie profonde la plupart +de vos ennemis déserter le drapeau de l'Espagne pour +épouser votre cause. Voilà ce que ma longue expérience +me révèle, et c'est pourquoi, peuples du Pérou, je vous +supplie, au nom de mon fils, votre seigneur, de ne point +contrarier mes efforts.</p> + +<p>Cent opinions contradictoires, bruyamment émises dans +les groupes, interrompirent Léon; mais de sa voix la plus +sonore, de sa voix des branle-bas de combat et de l'abordage.</p> + +<p>—Hommes du Pérou, s'écria-t-il enfin, permettez que le +conseil de vos caciques décide entre nous... Tuteur naturel +de votre prince, j'aurais le droit de commander peut-être; +je ne demande qu'à obéir.</p> + +<p>Léon l'emporta. Le peuple, naturellement prédisposé en +faveur d'un héros tel que lui, jura de s'en référer à l'opi<span class='pagenum'><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span>nion +du conseil des caciques, dont la séance commença sur-le-champ.</p> + +<p>La question posée, le Rubicon était franchi. Dans le conseil +l'influence du <i>Lion de la mer</i> devait évidemment avoir +plus de poids que dans l'innombrable assemblée des peuplades +indigènes. Plusieurs caciques vieillards remplis de +modération et de sagesse, avaient accueilli avec faveur l'espoir +d'un dénoûment pacifique.</p> + +<p>L'un d'eux voulut savoir ce que Léon entendait par ces +futurs alliés qui viendraient, disait-il, des rangs ennemis.</p> + +<p>Sans heurter de front les préjugés des indigènes en nommant +tout d'abord les créoles, Léon parla des métis, et +ajouta que leur nombre était immense dans les familles +coloniales.</p> + +<p>—La fusion s'opère dans la personne de mon fils Gabriel. +Vous tolérez qu'il soit issu d'un gouverneur espagnol et +fils d'un officier français. Eh bien, de même le jour approche +où tous ceux des créoles qui ont dans les veines du sang +<i>indien</i>, comme ils disent encore, se glorifieront, d'y avoir +du sang <i>péruvien</i>, comme ils le diront; et alors vos rangs +se grossiront de plus de la moitié de vos ennemis. Quelle +est donc la famille créole qui ne soit un peu péruvienne?</p> + +<p>Après de longues précautions oratoires, Léon fut bien +obligé d'avouer qu'en sa qualité de corsaire français, il +serait forcé de retirer aux Péruviens le concours de ses +navires, puisque la paix était conclue entre la France et +l'Espagne.</p> + +<p>A ces mots, le plus impétueux des jeunes chefs se leva en +s'écriant:</p> + +<p>—Ah! ah! enfin, nous comprenons... Écoute, <i>Lion de la +mer</i>, tu t'es servi de nous et tu nous abandonnes! tu as +déployé le drapeau du Pérou et tu le fuis! tu avais épousé +nos intérêts, tu divorces!... Ma colère n'ira pas jusqu'à +demander ta mort... mais je te maudirai comme un allié +perfide!... Va donc, sois libre... signe la paix; nous, nous +ferons la guerre!...<span class='pagenum'><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span></p> + +<p>Sans-Peur rugit de courroux.</p> + +<p>—Qui m'appelle perfide?... qui prétend ici me faire +grâce?... Eh quoi! vous ai-je jamais caché ma nation et mon +origine?... Est-ce moi qui décide de la paix ou de la guerre +entre la France et l'Espagne?... Voudriez-vous que les +peuples civilisés eussent le droit de me traiter de pirate?...</p> + +<p>—Notre frère a eu tort de t'insulter, dit le doyen de +l'assemblée; mais ton fils nous appartient, et tu ne l'emmèneras +pas.</p> + +<p>Sans-Peur demeura calme et ferme, ce coup était prévu.</p> + +<p>Isabelle poussa un cri de douleur.</p> + +<p>—Serez-vous donc sans pitié pour moi? s'écria-t-elle.</p> + +<p>—Madame, votre place est au milieu de nous.</p> + +<p>—Isabelle, dit Sans-Peur, sois leur reine; garde nos trois +enfants... je partirai seul!...</p> + +<p>Ce ne fut pourtant pas seul que partit Léon de Roqueforte. +Cent hommes déterminés l'escortaient. Les uns étaient des +Quichuas de Quiron, les autres, ses marins, dont à coup sûr +maître Taillevent et Parawâ, mais non l'honnête Camuset, qui +avait dit:</p> + +<p>—Capitaine, avec votre permission, je reste à la garde +de M. Gabriel.</p> + +<p>—Merci, mon brave garçon! dit Sans-Peur touché de +son dévoûment.</p> + +<p>Taillevent lui ouvrit les bras en s'écriant, selon sa promesse:</p> + +<p>—Tu es mon matelot, Camuset, mon matelot comme +Tom Lebon!</p> + +<p>Parawâ-Touma dit enfin d'un ton majestueux:</p> + +<p>—<span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i> est un grand chef!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Isabelle, affligée, vit son époux qui s'en allait traverser, à +la tête d'une poignée de braves, un pays ennemi, où l'alarme +était répandue; mais, pour consolation suprême, elle n'avait +été séparée d'aucun de ses enfants.</p> + +<p>Liména et son fils Liméno, l'excellent Camuset et la plu<span class='pagenum'><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span>part +des serviteurs de son aïeul, restaient avec elle. Les +peuples du Pérou lui obéissaient comme à la mère de leur +Inca. Or, elle était énergique à l'heure du péril et n'ignorait +point l'art de commander.</p> + +<p>Connaissant à fond les desseins de son mari, elle priait +Dieu de permettre qu'il pût les accomplir.</p> + +<p>Maître Taillevent, n'ayant plus Camuset sous ses ordres, +aurait bien pu échanger ses pensées avec Parawâ, mais le +cannibale n'était pas assez sensible pour comprendre ses +mélancoliques regrets. Taillevent en fut donc réduit à la +ressource d'un monologue qui se prolongea deux cents +lieues durant, au galop, sur les versants des Cordillères et +des Andes, dans les plaines, les lits des torrents, les vallées, +les terres cultivées ou les déserts, sous le soleil ardent ou la +pluie glacée, en dépit de quelques embuscades et d'un certain +nombre d'alertes assez chaudes.</p> + +<p>—Port-Bail! Port-Bail! ah! mon pauvre cher Port-Bail! où +as-tu passé?... murmurait le vieux grognard avec la permission +expresse de son capitaine. Le petit cabotage, sa bonne +vieille mère, sa case, sa femme et son gars en tranquillité!... +Mais ici, ma Liména et mon Liméno sont restés parmi les +sauvages avec madame et nos petits messieurs. Oh! la terrible +histoire! toujours du nouveau, jamais du repos, des +branle-bas en pleine terre, comme si ça manquait au large. +Le chamberdement du chavirement à faire trembler les +volailles à pattes jaunes!</p> + +<p>L'escadron de Sans-Peur, presque d'une seule traite, fit +quelques centaines de kilomètres au grand dam des chevaux, +dont un bon tiers demeura en chemin. La charge des autres +en fut augmentée d'autant. Ils étaient tous poussifs et bons à +écorcher quand on aperçut au loin, dans la plaine, les clochers +de la ville de Lima, et au large les mâts chargés de +toile de la division française.</p> + +<p>Le soleil se levait.</p> + +<p>—En croisière, dehors! dit Léon; le vice-roi aurait-il +donc repoussé mes propositions?<span class='pagenum'><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span></p> + +<p>—Ce n'est pas tout que de voir nos navires, fit Taillevent, +nous ne sommes point ce qui s'appelle à bord.</p> + +<p>—Pied à terre!... dispersons-nous!... commanda Sans-Peur. +Et à nuit tombante, rendez-vous général sur la place +Majeure.</p> + +<p>Les harnais furent empilés dans le premier trou venu; on +les recouvrit de terre, de branchages et de feuilles. Quelques +<i>gauchos</i> conduisirent les bêtes à l'abattoir, où ils les +oublièrent pour aller boire au cabaret voisin.</p> + +<p>Enveloppé dans un <i>poncho</i> qui cachait sa face tatouée, +Parawâ suivit Léon et Taillevent jusqu'à la demeure de +l'agent secret que le cacique Andrès n'avait cessé d'entretenir +au centre du gouvernement espagnol.<span class='pagenum'><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXVII" id="XXXVII"></a>XXXVII</h2> + +<h3>L'OPINION PUBLIQUE A LIMA.</h3> + + +<p>La défiance de la police liménienne,—fort affairée d'ailleurs,—ne +pouvait guère être éveillée par l'arrivée d'une +centaine d'hommes vêtus comme les campagnards des environs +et entrés dans la ville pêle-mêle avec ceux qui approvisionnaient +le marché.—Ce n'était point aux portes de +terre qu'on veillait, mais bien à celle qui conduit au Callao.</p> + +<p>L'opiniâtre croisière des trois navires français, louvoyant +bord sur bord devant les passes, défrayait toutes les conversations.</p> + +<p>A midi, le vice-roi fut officiellement informé qu'une +barque de pêcheurs, trompant la surveillance des chaloupes +gardes-côtes, avait gagné le large et abordé la frégate +française.</p> + +<p>Son Excellence poussa un juron de la gorge. Une estafette +alla porter sur-le-champ quinze jours d'arrêts forcés à tous +les gardes-marines de service.</p> + +<p>A deux heures, le vice-roi reçut un rapport du commandant +de la citadelle du Callao, l'avisant que les corsaires se +rapprochaient audacieusement, que les canonniers des forts +étaient à leurs postes et qu'on s'attendait à une attaque.</p> + +<p>Son Excellence jura plus fort en frappant du pied et donna +charitablement à tous les diables les insupportables navires +qui, depuis quelques jours, l'empêchaient de prendre aucun +repos.<span class='pagenum'><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span></p> + +<p>A trois heures, le vice-roi fut averti que les Français, en +panne devant les passes, déployaient à leurs mâts des pavillons +de toutes les couleurs et paraissaient faire des signaux.</p> + +<p>—A qui?... <i>demonio de la damnacion!</i> hurla Son Excellence, +qui manda son secrétaire de police, l'accabla de +reproches et n'en fut pas plus avancée.</p> + +<p>A quatre heures, la sieste du vice-roi fut troublée par la +nouvelle que les Français mettaient leurs chaloupes à la +mer. On craignait un débarquement, et l'on supposait que +l'ennemi avait des intelligences dans la place.</p> + +<p>Son Excellence tonna, jura pis qu'un possédé, mit sous les +armes toutes ses troupes, infanterie et cavalerie, les harassa +par des ordres et des contre-ordres sans fin, mais en fut pour +ses dispositions militaires, car les Français se bornèrent +à garder à la remorque toutes leurs grosses embarcations.</p> + +<p>Des dépêches de l'intérieur achevèrent d'exaspérer le +vice-roi:</p> + +<p>«Tous les villages indiens étaient abandonnés par leurs +habitants, qui s'en allaient, caciques en tête, se grouper +sous les ordres du <i>Lion de la mer</i>!...</p> + +<p>«Sur les flancs del Fondo, une troupe de cavaliers, commandée +par le <i>Lion de la mer</i>, avait passé sur le corps à un +escadron de chasseurs royaux.</p> + +<p>«Dans la vallée de la Pinta, l'on avait vu courant au triple +galop une bande de <i>gauchos</i> servant d'escorte au terrible +<i>Lion de la mer</i>.»</p> + +<p>Le gouverneur de la prison où était enfermé don Ramon +se présenta chez le vice-roi. On venait de saisir entre les +mains du prisonnier un document signé par le <i>Lion de la +mer</i>.—C'était la copie de la note adressée au vice-roi lui-même.</p> + +<p>Le secrétaire de la police entra et dit que cent copies de +la même note circulaient dans Lima, que tous les conseillers +royaux venaient d'en recevoir une, et que dans les +cafés et autres lieux publics on se permettait de discuter +hautement les mesures prises par Son Excellence.<span class='pagenum'><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span></p> + +<p>Son Éminence le cardinal-archevêque descendit de carrosse +à la porte du palais du vice-roi et, accompagnée des +principaux membres de son clergé, annonça qu'elle venait +de recevoir la nouvelle d'un <i>pronunciamiento</i> en faveur des +Français. Tous les fidèles se proposaient de venir processionnellement +demander qu'on fît la paix avec eux.</p> + +<p>—Mais, monseigneur, d'où vient l'intérêt subit que l'on +porte à ces bandits? s'écria le vice-roi<a name="FNanchor_NT1_16" id="FNanchor_NT1_16"></a> +<a href="#Footnote_NT1_16" class="fnanchor">[NT1-6]</a>.</p> + +<p>L'archevêque dit que la victoire des corsaires sur les +Anglais hérétiques avait rempli de joie tous les couvents. +Mais il n'ajouta point que les frères, secrètement menacés +de pillage et d'incendie, se souciaient fort peu de courir les +dangers de l'expérience.</p> + +<p>Un mois auparavant, lorsque <i>la Firefly</i> entra au Callao, +tout le monde voulait qu'on agréât son concours pour exterminer +l'exécrable pirate et cannibale se disant le <i>Lion de la +mer</i>;—tout le monde, à présent, semblait vouloir qu'on +l'accueillît en ami.—A la vérité, la double victoire de +Quiron était connue.—Un officier irlandais, M. Roboam +Owen, débarquant de <i>la Lionne</i>, en avait fait connaître les +détails, et la réputation de Sans-Peur le Corsaire terrifiait la +population. En outre, une liste des prisonniers retenus à +bord circulait par la ville, et toutes les familles intéressées +à leur délivrance demandaient qu'on traitât avec l'honorable +comte de Roqueforte.</p> + +<p>Au nom des dames de Lima, la vice-reine fit prier son +illustre époux d'envoyer au comte Léon et aux principaux +officiers de la division française un sauf-conduit +avec une invitation pour le bal qui devait avoir lieu, le soir +même, au palais du gouvernement.</p> + +<p>—Poignard et potence! peste et famine! trombe et volcan +d'enfer! s'écria le vice-roi crispé de fureur. Ma femme +elle-même s'en mêle!... Eh bien! non! cent fois non!... +mille fois non!... Je ne faiblirai point! je ne pactiserai +jamais avec ce monstre!...</p> + +<p>Sur quoi le petit bossu bronzé qui servait de bouffon à<span class='pagenum'><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span> +Son Excellence partit d'un éclat de rire moqueur en +disant:</p> + +<p>—Monseigneur sait-il l'histoire de cet ivrogne qui jurait +de ne jamais boire d'eau, et qui, le lendemain, en paya un +seul verre au prix d'une once d'or?</p> + +<p>—Le fouet à ce drôle! s'écria le vice-roi.</p> + +<p>Le nain, fort peu intimidé, sortit en haussant les épaules, +et Son Excellence, laissée à ses réflexions, reprit avec +colère:</p> + +<p>—Mais enfin, ce démon maudit ne peut être partout à la +fois: aux bords du grand lac, en croisière devant Callao, +dans la plaine, sur la montagne et jusque dans ma bonne +ville de Lima!</p> + +<p>Ceci était la version fantaisiste du barbier de monseigneur, +qui fit, en la recueillant, un mouvement tellement +brusque, qu'un morceau de taffetas d'Angleterre, taillé en +croissant, figurait maintenant en guise de mouche au beau +milieu de son menton.</p> + +<p>Le bal faillit être décommandé.</p> + +<p>Mais en de pareilles conjonctures, les hâbleurs n'auraient +pas manqué de dire que Son Excellence, intimidée par les +menaces des Français, n'osait plus même recevoir.</p> + +<p>Le bal eut lieu.—Et tout d'abord, les belles Liméniennes +s'empressèrent de demander à leur vice-reine si l'on y verrait +le célèbre commandant de la division française, sa +femme, l'illustre fille des Incas, et messieurs ses officiers.</p> + +<p>—Hélas, non! mesdames, répondit-elle; mon mari n'a +jamais voulu me permettre de leur adresser notre invitation.<span class='pagenum'><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXVIII" id="XXXVIII"></a>XXXVIII</h2> + +<h3>ENTRÉE AU BAL.</h3> + + +<p>Une rumeur générale interrompit la vice-reine et fit tressaillir +le vice-roi, car l'huissier annonçait:</p> + +<p>—Son Excellence le comte de Roqueforte, Lion de la mer.</p> + +<p>—Son Excellence le marquis de Garba y Palos.</p> + +<p>—Sa Seigneurie la Baleine-aux-yeux-terribles.</p> + +<p>—Sa Grâce maître Taillevent.</p> + +<p>Le vice-roi bondit, pâlit, étrangla vingt jurons gutturaux +d'origine arabe et finit par devenir cramoisi comme un +homard. En même temps il se précipita vers Léon de Roqueforte, +qui s'inclinait respectueusement devant la vice-reine.</p> + +<p>—Madame, lui disait-il, j'ai su de source certaine que +Votre Très Gracieuse Excellence avait daigné penser à inviter +son très humble serviteur à la fête de ce soir, et ses +aimables intentions m'ont enhardi au point que j'ose me +présenter devant elle avec mon noble beau-frère don +Ramon, marquis de Garba y Palos, fils de l'ancien gouverneur +de Cuzco, et deux de mes plus vaillants compagnons +d'armes: Sa Seigneurie <i>Parawâ-Touma</i>, <i>rangatira para +parao</i>, ou, pour parler en bon espagnol, Baleine-aux-yeux-terribles, +prince souverain, grand chef ou cacique de la +baie des Iles, à la Nouvelle-Zélande, et Sa Seigneurie Taillevent +de Port-Bail, mon meilleur ami. Ai-je été trop audacieux, +madame la vice-reine, et puis-je espérer que Votre +Excellence agréera notre présence dans ses salons?<span class='pagenum'><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span></p> + +<p>Enchantée de faire pièce à son mari, dont les yeux roulaient +dans leurs orbites de manière à méduser Parawâ-Touma +en personne, la vice-reine répondit par une approbation +charmante.</p> + +<p>La fureur rendait le vice-roi muet. Des sons rauques se +pressaient dans sa gorge, il passait du cramoisi au pourpre, +du pourpre au violet et du violet au bleu. Ses veines se +gonflaient, et, sans contredit, il aurait étouffé sur place, +sans un bienheureux verre d'eau que son bouffon lui offrit +à point.</p> + +<p>—Monseigneur, lui disait Léon avec courtoisie, madame +la vice-reine daignant nous admettre à son bal, nous nous +félicitons de pouvoir y présenter nos hommages à Votre +Excellence!... Fête charmante!... On ne m'avait pas assez +vanté la grâce et la beauté des dames de Lima! Leurs +éloges, qui retentissent sur toutes les mers, ne peuvent +approcher de la réalité. On nous parlait de fleurs, de perles, +de diamants; que ces comparaisons sont faibles, monseigneur, +dès qu'il s'agit des adorables Liméniennes!... Mes +compliments sur votre palais!... L'avenue du côté de Callao +est superbe, elle donne bien l'idée d'une capitale et rappelle +nos Champs Élysées de Paris... Votre Excellence serait-elle +allée à Paris, monseigneur?</p> + +<p>Monseigneur avait bu, monseigneur respirait; ses yeux +reprenaient forme humaine; ses traits exprimèrent un +étonnement encore plus grand que son courroux; la voix +lui revint.</p> + +<p>Léon de Roqueforte portait l'uniforme de capitaine de +frégate, les épaulettes et les broderies éclatantes auxquelles +lui donnait droit une ordonnance royale. La croix de Saint-Louis +brillait sur sa poitrine auprès de quelques décorations +en diamants de formes inconnues, l'une imitant un lion, la +seconde un condor, une troisième dessinant un palmier, une +autre un poisson volant,—toutes représentant son emblème +dans tel ou tel des archipels polynésiens où l'on reconnaissait +son autorité. Il avait alors environ trente-huit ans et<span class='pagenum'><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span> +paraissait plus jeune. Sa belle tête, qui avait quelque chose +de léonin, était encadrée par une chevelure blonde et +soyeuse qui se déroulait sur ses épaules. Son cou était +découvert à la matelote. Son frac déboutonné laissait voir +un gilet blanc à lisérés d'or, sur lequel s'agrafait le ceinturon +d'une légère épée de bal à fourreau de satin.</p> + +<p>Don Ramon, en costume de cour, brun, pâle, aux traits +aquilins, aux yeux noirs, caves et rougis par les insomnies +du cachot, n'avait de même qu'une épée de bal.</p> + +<p>Mais Taillevent et Parawâ étaient mieux armés.</p> + +<p>Le maître, en grande tenue de haute fantaisie corsairienne, +habit, veste et culotte galonnés d'or à profusion, +portait ostensiblement une paire de pistolets d'abordage et +un sabre de cavalerie. Il cachait en outre, dans les plis de +sa ceinture rouge, un biscaïen estropé au bout d'une corde, +arme terrible aux mains d'un vaillant matelot.</p> + +<p>Parawâ-Touma, équipé en Rangatira de rang supérieur, +s'appuyait sur son <i>méré</i> de pierre dure, couleur d'émeraude, +sorte de hachoir à deux tranchants qu'il savait manier +avec une effroyable adresse. Il devait, à la fréquentation +des Européens et aux mœurs maritimes, des habitudes +de propreté fort rares parmi ses compatriotes. Celui de ses +deux pagnes de formium qui, fixé au milieu de son corps +par une ceinture, descendait sur ses genoux, était d'une +blancheur éblouissante. L'autre, bariolé de noir et de rouge, +était noué autour de son cou et tombait de ses épaules sur +ses talons. Un collier de dents de requin, de longs pendants +d'oreilles, une figurine de jade vert suspendue sur sa poitrine, +et plusieurs bracelets de métal complétaient sa parure. +Sa chevelure noire, dure, mais peignée avec le plus +grand soin, formait comme un cadre d'ébène au blason de +sa face tatouée. Blason est ici le mot propre et correspond +exactement au terme <i>moko</i>, qui est à la Nouvelle-Zélande +le nom des hiéroglyphes honorifiques gravés sur le visage +des hommes de haut rang.—Parawâ-Touma, par sa valeur, +avait conquis tous ses <i>mokos</i>. Pas un point de sa figure<span class='pagenum'><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span> +n'était à l'état naturel: son nez, ses joues, son front, et +jusqu'à ses tempes étaient couverts d'ornements dessinés +avec une symétrie, une finesse et une élégance qui constituent +un art fort estimé en son pays.</p> + +<p>Si le <i>Lion de la mer</i> séduisit de prime abord toutes les +dames et plut à la majorité des cavaliers réunis chez le +vice-roi, Parawâ-Touma inspira le sentiment opposé; +mais la curiosité l'emporta bientôt, et l'on sut presque gré +au commandant français d'avoir introduit dans l'assemblée +son sauvage compagnon.</p> + +<p>—Sur mon âme, seigneur comte, vous êtes bien audacieux, +et vous, seigneur marquis, vous êtes bien imprudent! +dit enfin le vice-roi.</p> + +<p>—Audacieux, moi! répliqua Léon d'un ton gai, rien de +plus certain, et que Votre Excellence me permette d'ajouter, +rien de plus rebattu, car ce ne peut guère être pour ma +timidité que les Péruviens m'ont surnommé le <i>Lion de la +mer</i>, et les Français, Sans-Peur le Corsaire. Mais l'imprudence +de mon très cher beau-frère le marquis de Garba y +Palos me paraît moins prouvée. Il s'ennuyait au cachot, il +vient se distraire au bal; sans être docteur en médecine, +je suis sûr, et toutes ces dames partageront mon avis, que +sa précieuse santé s'en ressentira favorablement.</p> + +<p>Derrière tous les éventails on riait.</p> + +<p>Taillevent et Parawâ s'étaient postés près d'une fenêtre +ouverte; ils disposaient, pour échanger leurs pensées, de +l'harmonieux dialecte néo-zélandais.</p> + +<p>Sur la place Majeure, au delà des équipages, allaient et +venaient parmi la foule des hommes drapés dans <i>le poncho</i> +péruvien.</p> + +<p>—Ils nous voient! dit Taillevent.</p> + +<p>—Et nous les voyons! répondit Parawâ.</p> + +<p>—Où as-tu mis la longue corde? demanda le maître.</p> + +<p>—Sous mon pagne de derrière, répliqua le Néo-Zélandais.</p> + +<p>—Ouvrons l'œil!... ouvrons les oreilles!...</p> + +<p>—Chien de quart, tout de même! continua Taillevent en<span class='pagenum'><a name="Page_254" id="Page_254">[Pg 254]</a></span> +monologue. Encore une invention satanée de mon capitaine, +que ce bal!... Ah! Camuset, mon matelot, si tu étais ici, +tu t'amuserais tout de même. Vous en a-t-il de l'aplomb, +de l'idée, et sans gêne... sans gêne, au lieu que moi... +Baste! Qu'est-ce que je me dis donc? Quand on a palabré +avec le roi Louis XVI dans son cabinet, les coudes sur la +table, on peut bien être à son aise chez un vice-roi de colonie...</p> + +<p>Taillevent se fourra dans la bouche une énorme chique +de tabac.</p> + +<p>—Eh! eh! mais... ça se gâte, m'est avis, dit-il bientôt +en néo-zélandais. Veillons au grain, Parawâ.</p> + +<p>Le vice-roi voulait des explications, Léon lui avait dit en +souriant:</p> + +<p>—De grâce, monseigneur, laissons là les choses sérieuses. +Le silence de l'orchestre finira par attrister ces dames... Je +serais ravi de danser une valse...</p> + +<p>—Mort de mon âme!... me prenez-vous pour un pantin +de carton? interrompit le vice-roi. Au nom de Sa Majesté +Catholique, à moi, mes officiers!...</p> + +<p>Don Ramon porta la main à la garde de son épée, mais +Sans-Peur, avec une parfaite courtoisie, se tournait vers la +vice-reine:</p> + +<p>—Mille pardons, madame, disait-il, vous me voyez au +désespoir; je suis bien malgré moi un affreux trouble-fête, +et j'en adresse mes humbles excuses à toutes vos aimables +invitées.</p> + +<p>—Assez de pasquinades!... qu'on arrête ces hommes! +s'écriait le vice-roi.</p> + +<p>Les officiers espagnols tirèrent leurs épées.<span class='pagenum'><a name="Page_255" id="Page_255">[Pg 255]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXIX" id="XXXIX"></a>XXXIX</h2> + +<h3>VIVE LA PAIX!</h3> + + +<p>Depuis le départ de Bayonne, hommes et navires +s'étaient renouvelés plusieurs fois sous les ordres de Sans-Peur +le Corsaire, dont la plus saillante qualité fut toujours le +talent avec lequel il se créait des ressources. Un assez faible +noyau de son équipage primitif et quelques officiers seulement +restaient attachés à sa fortune.</p> + +<p>Parmi ces derniers, se trouvaient Émile Féraux, qui montait +la frégate <i>la Lionne</i>: Bédarieux, capitaine de la corvette +<i>le Lion</i>, et le pilotin à qui <i>l'Unicorn</i> était confié.</p> + +<p>A l'ouvert du Callao, Émile Féraux, commandant en chef +par intérim, hissa pavillon parlementaire, mais ne reçut +point de réponse. Le cas était prévu par les instructions de +Sans-Peur. On s'y conforma.</p> + +<p>Le premier caboteur du pays qui parut gouvernant sur le +port, fut chassé, pris et chargé des dépêches à l'adresse du +vice-roi,—dépêches adressées par terre, d'autre part, à +l'agent secret résidant à Lima.</p> + +<p>Or, au moment de relâcher le caboteur trop heureux d'en +être quitte à si bon compte, Émile Féraux fit appeler le +lieutenant Roboam Owen et son camarade Wilson. Il leur +laissait le choix de rester à bord ou de débarquer, mais au +second cas, sous la condition d'honneur qu'ils ne révéleraient +point aux Espagnols l'absence de Léon de Roqueforte.<span class='pagenum'><a name="Page_256" id="Page_256">[Pg 256]</a></span></p> + +<p>Les deux officiers anglais, ayant opté pour leur débarquement, +furent invités au bal du vice-roi, où, à la vue du +<i>Lion de la mer</i>, ils tinrent une conduite fort différente.</p> + +<p>Esprit droit, cœur loyal et reconnaissant, Roboam Owen +s'avança la main ouverte. Sans-Peur la lui serra cordialement +et la plaça dans celle de don Ramon, qui s'excusa de +ses torts avec la plus chaleureuse courtoisie.</p> + +<p>Le capitaine Wilson salua comme à regret, ce qui +n'échappa point aux regards de Sans-Peur.</p> + +<p>—Ingrat!... c'est bien!... tant pis pour lui! pensa le +corsaire, trop occupé d'ailleurs pour lui donner sur-le-champ +une leçon méritée.</p> + +<p>Lorsque, par l'ordre du vice-roi, les Espagnols tirèrent +leurs épées, Roboam Owen se précipita entre eux et Léon +de Roqueforte. Wilson demeura neutre.</p> + +<p>Le lieutenant Owen disait à haute voix:</p> + +<p>—Pas de violences, monseigneur!... De grâce, messieurs +les Espagnols, point de combat!... Le comte de Roqueforte +est l'ennemi de ma nation; deux fois il m'a fait prisonnier +de guerre, deux fois il s'est noblement comporté à mon +égard. Je ne crains point de jurer devant Dieu que sa vie +entière est irréprochable!...</p> + +<p>—Oh! oh!... sa vie entière... ceci est beaucoup, osa +dire le capitaine Wilson, imbu de tous les préjugés britanniques +et qui péchait surtout par un jugement faux.</p> + +<p>Cependant, Sans-Peur avait empêché don Ramon de tirer +l'épée; mais il ne put empêcher Taillevent ni Parawâ, postés +à quelques pas derrière lui, de se mettre sur une menaçante +défensive.</p> + +<p>Le maître d'équipage arma ses deux pistolets; le Néo-Zélandais +brandit sa massue tranchante.</p> + +<p>Les dames, terrifiées, poussaient des cris et voulaient fuir.</p> + +<p>Sans-Peur se <span title="retourna">:nouʇəɐɹɹ</span><a name="FNanchor_NT2" id="FNanchor_NT2"></a><a href="#Footnote_NT2" class="fnanchor">[NT2]</a></p> + +<p>—Du calme, mes amis! dit-il à ses compagnons. Oubliez +vous donc que nous sommes au bal avec l'agrément de +madame la vice-reine?<span class='pagenum'><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span></p> + +<p>Puis, s'adressant aux Liméniennes, chez qui la curiosité +l'emportait déjà sur la peur:</p> + +<p>—Rassurez-vous, mesdames, je vous en supplie. Il n'y a +qu'un petit malentendu entre Son Excellence et moi. Prenez +donc la peine de vous rasseoir. Monseigneur s'irrite de +n'avoir pas d'explications, il voudrait me faire arrêter +pour en obtenir, et il vous met en fuite!... Je ne me pardonnerais +jamais de vous avoir privées d'un plaisir! La galanterie +m'oblige à donner toutes les explications qu'on +voudra. Ce sera peut-être un peu long, Vos Grâces daigneront +me le pardonner; je tâcherai au moins de n'être pas +trop ennuyeux, et notre cher bal, je vous le promets, finira +le mieux du monde.</p> + +<p>Tout cela fut dit avec une aisance admirable, d'un ton +simple et conciliant qui plut aux officiers espagnols eux-mêmes.</p> + +<p>—Voyons! monsieur le corsaire, voyons! expliquez-vous, +dit le vice-roi.</p> + +<p>Wilson haussa les épaules; Sans-Peur lui lança un regard +de mépris; puis, avec un sourire:</p> + +<p>—Je veux la paix, j'apporte la paix. La France et l'Espagne +sont non-seulement en paix, mais étroitement +alliées, et lorsqu'en Europe elles combattent ensemble +contre les ennemis communs, nous continuerions ici à +nous faire la guerre!... Non, non! je tiens trop à la paix; +aussi me suis-je bien gardé de croiser l'épée avec celle de +ces messieurs. Ils ont déjà pu voir à ma seule attitude +combien mes intentions sont pacifiques.</p> + +<p>Léon de Roqueforte, à ces mots, s'assit en face de la +vice-reine.</p> + +<p>—Son Excellence vient de me donner le nom de <i>corsaire</i>, +je l'en remercie. Elle reconnaît donc que l'honorable +lieutenant Owen a dit la vérité en me défendant contre la +méchante qualification de pirate. Comme corsaire français, +je n'attaque jamais que les ennemis de la France. Seulement, +quand on m'attaque, moi, quand on me menace, je ne<span class='pagenum'><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span> +fais pas toujours comme ce soir, et mon épée sort volontiers +du fourreau. C'est ainsi que naguère, à Quiron, j'ai eu la +douleur de me battre contre les troupes de Son Excellence, +à qui je rendrai mes prisonniers dès demain, si elle veut +bien y consentir.</p> + +<p>—Elle y consentira, nous l'espérons toutes, dit la vice-reine.</p> + +<p>—Madame! interrompit son époux avec aigreur; je consens... +je consens...—et c'est déjà beaucoup trop!...—à +écouter monsieur le comte!...</p> + +<p>Le titre de comte, publiquement accordé à l'homme que +monseigneur n'avait cessé de traiter de forban, était une +concession évidente. Léon salua et poursuivit:</p> + +<p>—Quand je fais la guerre, je la fais de mon mieux. Quand +je veux la paix, je la veux bien; monsieur le marquis de +Garba y Palos, mon noble beau-frère ici présent, pourrait +l'attester. Il pourrait vous raconter, mesdames, comment il +m'accueillit lorsque j'allai lui demander la main de sa +sœur. Il était au milieu d'un peloton de miquelets qui me +mirent en joue; il me traitait, lui aussi, de pirate; il +m'insultait gravement, mais je voulais la paix, et mieux que +la paix,—mon cœur était plein de sympathies chaleureuses,—je +fus calme, et don Ramon finit par m'écouter. +Le soir même, j'étais l'époux de votre digne compatriote, +Isabelle la Péruvienne, dont je m'épris, mesdames, dans +votre ville, à Lima, en la voyant traverser cette place...</p> + +<p>Léon montrait la place Majeure; les Liméniennes, +intéressées par son récit, souriaient sous leurs éventails.</p> + +<p>—... Cette place, où à l'instant où je parle, monseigneur +le vice-roi, d'innombrables amis attendent mes ordres.</p> + +<p>A ces mots, Léon se leva et fit un signe de la main. Une +fusée rougeâtre sillonna les airs.</p> + +<p>—Regardez bien, regardez! dit-il. Une autre fusée semblable +va répondre à mon signal... La voyez-vous dans le +lointain, à gauche?... Mes officiers savent maintenant que<span class='pagenum'><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span> +je suis au bal chez Son Excellence, et que j'espère fermement +l'amener à conclure la paix.</p> + +<p>Wilson causait depuis quelques instants avec un colonel +espagnol, qui, ayant été fort bien reçu à bord de <i>la Firefly</i>, +partageait la haine des Anglais pour Sans-Peur le forban.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui nous prouve que cet homme dit la +vérité? s'écria le colonel. Faites cerner la place, monseigneur!...</p> + +<p>—Prenez garde, messieurs, à ce que vous allez tenter, +interrompit Léon en se croisant les bras sur la poitrine.—Mais +vous, mesdames, n'essayez pas de sortir. Vous n'êtes +en sûreté que dans ce palais.—Ah! l'on doute de moi!... +Je veux la paix, je la veux avec la population de cette ville +et le Pérou tout entier! mais je suis prêt à la guerre, sur +terre et sur mer!</p> + +<p>Léon prononça quelques mots d'une langue inconnue. +Parawâ leva perpendiculairement son <i>méré</i> casse-tête. +Deux flammes bleues parurent dans les airs.</p> + +<p>—Écoutez! écoutez maintenant.—Trois coups de +canon vont retentir au large.</p> + +<p>Les trois coups de canon furent distinctement entendus.</p> + +<p>—Ma division s'avance en branle-bas de combat; dans +une demi-heure, elle sera devant le fort de Callao.</p> + +<p>—Cet impudent étranger sera-t-il supporté ici plus +longtemps? interrompit avec violence le colonel espagnol.</p> + +<p>Un excentrique Anglais serait fier du sang-froid que +déploya Léon de Roqueforte. Il regarda son interrupteur +d'un air dédaigneux, et demanda curieusement le nom de ce +colonel mal élevé.</p> + +<p>—Il s'appelle Garron y Quizâ, lui répondit-on.</p> + +<p>—Eh bien, monseigneur le vice-roi, je prierais volontiers +Votre Excellence d'accorder au colonel Garron y Quizâ le +droit de conclure la paix, tant je suis sûr que tout finirait au +mieux.</p> + +<p>—Par la sainte croix! vos partisans seraient bientôt en +poussière! s'écria le colonel.<span class='pagenum'><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span></p> + +<p>—Parlez vous sérieusement, monsieur le comte? demanda +le vice-roi devenu fort soucieux.</p> + +<p>Ses idées se modifiaient singulièrement depuis que le corsaire +parlait et agissait en sa présence. Après avoir tenu +tête avec une opiniâtreté systématique à toutes les autorités +de la ville, le vice-roi ne voulait point reculer, mais il se +sentait dans son tort à tous les points de vue. Un faux-fuyant +s'offrait a lui;—il s'en saisit d'autant plus volontiers que +le colonel venait, par deux fois, de s'exprimer avec insolence.</p> + +<p>—Monseigneur, répondit Léon, je parle sérieusement, +très sérieusement, foi de gentilhomme français. Je ne vous +demande plus la paix, maintenant; je vous prie d'accorder +vos pleins pouvoirs au colonel Garron y Quizâ. Ce sera fort +gai, mesdames...</p> + +<p>Le colonel rougit, pâlit, et s'avança menaçant.</p> + +<p>—Monsieur! dit le vice-roi, vous avez ici même blâmé +ma modération; eh bien, pour vous en punir, je vous +ordonne de traiter avec M. le comte de Roqueforte.</p> + +<p>—J'ai l'honneur de vous entendre, monseigneur, mais +ai-je bien vos pleins pouvoirs? Ai-je le commandement de +vos forces de terre et de mer, le droit de vie et de +mort?...</p> + +<p>—C'est ainsi que je fais ma demande, monseigneur, ajouta +Sans-Peur le Corsaire; je supplie Votre Excellence de se +décharger pour quelques heures de toute sa responsabilité, +mais de vouloir bien ensuite ratifier les décisions du pétulant +colonel Garron y Quizâ.</p> + +<p>—Accordez! accordez! dit la vice-reine.</p> + +<p>—Accordez, monseigneur! ajoutèrent toutes les dames.</p> + +<p>—J'abdique donc pour trois heures, c'est-à-dire jusqu'à +minuit, dit le vice-roi, et je veux que l'on obéisse au colonel +Garron y Quizâ comme à ma propre personne.</p> + +<p>Sans-Peur, qui s'était avancé vers la vice-reine, disait en +même temps:</p> + +<p>—Si Votre gracieuse Excellence daigne le permettre,<span class='pagenum'><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span> +madame, mes jeunes officiers finiront leur soirée au bal.</p> + +<p>—De grand cœur, monsieur le comte.</p> + +<p>Un signe imperceptible du corsaire fut suivi d'un coup de +sifflet aigu de Taillevent. Dix fusées de diverses couleurs +serpentèrent dans le ciel bleu.—Une bordée entière leur +répondit du large.</p> + +<p>—A moi, messieurs!... En haut la garde!... criait le +colonel l'épée à la main.</p> + +<p>Les officiers espagnols, cette fois, ne se laissèrent pas +arrêter par Roboam Owen; ils fondaient sur Sans-Peur le +Corsaire. La garde pénétrait dans le salon du vice-roi. De +nouveaux cris d'effroi retentirent.</p> + +<p>Mais tout à coup, comme à miracle, les cinq principaux +acteurs de cette scène violente disparurent par la fenêtre au +milieu d'un immense éclat de rire dont le vice-roi prit sa +part.</p> + +<p>Taillevent et Parawâ s'étaient baissés. Le colonel fut +escamoté comme une muscade, tandis que Sans-Peur et +don Ramon passaient du balcon sur l'impériale d'un carrosse. +Le carrosse partit au grand galop; toutes les voitures +des belles invitées le suivaient.</p> + +<p>—Dansez, mesdames, dansez jusqu'à notre retour!... +Vive la paix! criait Sans-Peur.</p> + +<p>—Vive la paix! répéta la populace.</p> + +<p>—Où vont tous ces carrosses? demandait-on.</p> + +<p>—Ils vont au Callao chercher les danseurs de la division +française.</p> + +<p>La vice-reine fit un signe à son orchestre; le bal commença. +Son Excellence le vice-roi était d'une gaîté folâtre. +Trop heureux d'avoir échappé au ridicule d'être enlevé de +chez lui par la fenêtre, monseigneur trouvait ravissant le +joli tour du corsaire.</p> + +<p>—Ce pauvre colonel! disait-il, quelle drôle de mine il +doit faire dans son carrosse entre M. le comte et Sa Seigneurie +la Baleine-aux-yeux-terribles!...</p> + +<p>Au coup de sifflet de Taillevent, les cent compagnons du<span class='pagenum'><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span> +<i>Lion de la mer</i> s'étaient emparés de toutes les voitures à la +fois et les cris répétés de Vive la paix! étouffant ceux des +cochers, le cortège se mit en route sans obstacles.</p> + +<p>Le colonel Garron y Quizâ, garrotté et bâillonné, fut obligé, +deux lieues durant, d'écouter Sans-Peur le Corsaire, dont les +arguments péremptoires le décidèrent bon gré mal gré.</p> + +<p>Le commandant du Callao reçut avis que la paix était faite.</p> + +<p>La division française mouilla en rade.</p> + +<p>Les jeunes officiers des trois navires,—déjà en costume +de bal, selon l'ordre qu'ils en avaient reçu à midi par une +barque de pêcheurs,—trouvèrent sur le quai plus de vingt +voitures dans lesquelles il y eut également place pour les +officiers de chasseurs faits prisonniers à la bataille de Quiron.</p> + +<p>Le colonel plénipotentiaire occupait seul le dernier carrosse.—A +bord de <i>la Lionne</i>, il avait signé non-seulement +la paix, mais encore toutes les conditions exigées par Sans-Peur, +et entre autres la nomination de don Ramon au gouvernement +de Cuzco.—Il se garda de reparaître au bal; +mais désespéré d'être voué à la dérision publique, il voulut +se réhabiliter par un duel, s'en prit au capitaine Wilson, son +malencontreux conseiller, et mourut d'une balle reçue en +pleine poitrine.</p> + +<p>Quant au capitaine anglais, immédiatement après le duel, +le vice-roi le fit incarcérer dans la même prison d'où +quelques onces d'or bien employées avaient fait sortir le futur +gouverneur de Cuzco. Personne n'employa pour sa délivrance +la clef de fer ni la clef d'or. Seulement, Roboam Owen, en +partant pour l'Europe avec un sauf-conduit, lui promit de +faire demander son échange à la cour d'Espagne,—car sa +qualité de duelliste trop heureux n'empêchait point le capitaine +Wilson d'être prisonnier de guerre.</p> + +<p>En lettres roses comme l'aurore, l'histoire constate que le +bal qui se prolongea jusqu'au jour chez Son Excellence le +vice-roi du Pérou, est le plus charmant dont mesdames les +Liméniennes aient gardé souvenance. Il s'appelle <i>le bal de la +paix</i>.—De nos jours, les grand'mères en parlent encore.<span class='pagenum'><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XL" id="XL"></a>XL</h2> + +<h3>ESQUISSE A GRANDS TRAITS.</h3> + + +<p>Huit jours durant, le <i>Lion de la mer</i> fut le lion de Lima et +du Callao.—On illumina en son honneur. Le vice-roi ne +jurait plus que par lui et par don Ramon, marquis de Garba +y Palos, à qui était réservée la mission de pacifier l'intérieur.</p> + +<p>Sous l'escorte des <i>gauchos</i> de Quiron, le frère d'Isabelle +alla prendre possession de son gouvernement, qu'il occupa +jusqu'en 1808,—époque à laquelle une politique maladroite +fit remplacer par la métropole tous les hauts fonctionnaires +du Pérou.</p> + +<p>Une seconde trêve de sept ans succéda ainsi aux troubles +qui n'avaient guère cessé depuis la retraite de l'époux de +Catalina. Durant ces sept années, Gabriel grandit sous les +yeux des caciques, non sans prendre quelquefois la mer à +bord des navires de son père. Mais, par une convention tacite, +le fils des Incas ne s'embarqua jamais en même temps que sa +mère et ses deux frères jumeaux.—Ainsi, des gages vivants +de l'alliance secrète du <i>Lion de la mer</i> avec les indigènes +péruviens, demeurèrent toujours au milieu d'eux.</p> + +<p>Soumis à un régime doux et juste, patients, discrets et +certains d'être noblement secourus dès que l'Espagne changerait +de conduite à leur égard, les chefs les plus éclairés +approuvaient hautement la sagesse d'Isabelle et de son +époux.<span class='pagenum'><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span></p> + +<p>Gabriel, salué du titre de Condor-Kanki, était élevé dans +le palais du gouverneur espagnol, mais il n'y vivait point en +prisonnier. Au retour de ses campagnes de mer, entreprises +du consentement des caciques, son oncle ne mettait aucun +obstacle à ses excursions chez les diverses tribus de la plaine +et des montagnes.</p> + +<p>Don Ramon tolérait qu'on l'y reçût comme le dernier héritier +de la race seigneuriale. Et nul doute que l'Espagne n'eût +fini par conquérir l'amour des peuples indigènes, si, après +le deuxième marquis de Garba y Palos, Gabriel de Roqueforte +eût été successivement appelé au gouvernement de +Cuzco et à la vice-royauté du Pérou.</p> + +<p>Mais il n'en fut pas ainsi.—Don Ramon, brusquement +destitué, fut rappelé en Europe et obéit en fidèle sujet +espagnol.</p> + +<p>La guerre éclatait de nouveau entre l'Espagne et la France.—Tout +d'abord, dans les possessions d'outre-mer, au Mexique, +à la Nouvelle-Grenade, à Buenos-Ayres, au Chili, au Pérou, +les créoles se prononcèrent pour Ferdinand VII contre l'empereur +Napoléon; mais bientôt, selon les prévisions du Lion +de la mer, la grande insurrection de l'indépendance domina +tous les mouvements politiques. Lasse du joug séculaire +de l'Espagne, l'Amérique méridionale se soulevait tout +entière.</p> + +<p>L'heure de la délivrance avait sonné.</p> + +<p>Napoléon, en franchissant les Pyrénées, donna au nouveau +monde le signal de la liberté.</p> + +<p>Cependant l'Océanie avait revu son infatigable champion.</p> + +<p>Les années de trêve qui ouvraient enfin au Lion de la +mer tous les ports du Pérou furent glorieusement remplies.</p> + +<p>Les ruses cruelles de Pottle Trichenpot retombèrent sur +ses complices; mais, hélas! l'adroit coquin parvint toujours +à s'échapper.</p> + +<p>Aux îles Marquises, où il avait fait merveilles avec les +franges d'or du Lion de la mer, ce ne fut qu'après de sanglants +combats que son influence put être détruite.<span class='pagenum'><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span></p> + +<p>Il venait de s'évader en pirogue, lorsque les Nouka-Hiviens, +consternés, reconnurent qu'ils avaient été ses dupes.—Une +alliance solennelle fut jurée alors. Léon, proclamé +de nouveau chef des chefs, laissa un agent fidèle à Nouka-Hiva, +et poursuivit sa course.</p> + +<p>A Taïti, commençait la guerre fameuse connue dans les +annales de l'archipel sous le nom de <i>Tamaï rahi ia Arahou-Raïa</i>, +c'est-à-dire la grande guerre de Arahou-Raïa.—Sans-Peur +prit nécessairement fait et cause pour ceux des +indigènes que les relations anglaises traitent de rebelles et +d'insurgés.</p> + +<p>Depuis longtemps déjà il secondait et protégeait très efficacement +plusieurs prêtres catholiques français émigrés ou +patriotes péruviens, qu'il avait déposés dans le petit archipel +de Manga-Reva.</p> + +<p>Ce fut le premier point occupé par des missionnaires catholiques.</p> + +<p>Parawâ n'ouvrit pas de trop grands yeux.—Au Pérou, il +avait souvent assisté à la messe, et l'aumônier de Quiron, +conformément aux instructions de Léon de Roqueforte, +n'avait cessé de lui prêcher des croyances que l'on concilia +tant bien que mal avec les traditions de son peuple, +sur les mystères de la sainte Trinité, sur l'immortalité de +l'âme, les interdictions sacrées telles que <i>le tabou</i> et le rachat +des péchés par la pénitence.</p> + +<p>Taillevent, Camuset et les jeunes lionceaux de la mer +tenaient semblable langage.</p> + +<p>L'influence du catholicisme devait dans l'Océanie entière +être opposée à celle du mercantilisme biblique des missionnaires +anglicans et à leurs actes despotiques.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Le roi Pomaré II avait embrassé le parti anglais.</p> + +<p>Son ministre Tanta, le guerrier le plus redouté de tout +l'archipel, valeureux compagnon du Lion de la mer, découvrant +le premier que les franges d'or ont été dérobées par +Pottle Trichenpot, proteste et se retire dans les montagnes.<span class='pagenum'><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span> +Une faction puissante, fidèle aux grandes traditions d'indépendance, +se rallie sous la bannière libératrice de <span class="smcap">Léo</span> +l'<i>Atoua</i>.</p> + +<p>A l'instigation de Pottle Trichenpot, Pomaré II attaque +Tanta et ses partisans.—Or, chose bien remarquable, +constatée par les écrivains anglais eux-mêmes, et qui prouve +bien que la lutte fut politique et non religieuse,—le grand +prêtre du dieu Oro était du même parti que les missionnaires +protestants, et fut un des plus ardents instigateurs +de la guerre civile. On ne peut dire conséquemment qu'elle +fut allumée entre les chrétiens et les idolâtres. Loin de là, +Pomaré II, ayant tout d'abord obtenu par surprise un succès +sanglant, des sacrifices humains eurent lieu sur les +autels du dieu Oro.</p> + +<p>Tanta eut soin de faire annoncer dans tout l'archipel que +de telles exécutions étaient en abomination devant <span class="smcap">Léo</span> +l'<i>Atoua</i>, esprit supérieur, seul vraiment chrétien, car il +avait toujours interdit le cannibalisme et les holocaustes de +prisonniers.</p> + +<p>A peine cette proclamation était-elle répandue dans les +îles de la Société, que la division française parut.—Pomaré II, +chassé de Taïti, se retira dans l'île de Huahiné. +Les indigènes de plusieurs autres îles embrassèrent +avec transport la cause de Tanta et du <i>Lion de la +mer</i>.</p> + +<p>Les missionnaires anglicans se réfugient à bord du navire +<i>la Persévérance</i>. Mais tandis qu'à la tête des équipages +de <i>la Lionne</i> et de <i>l'Unicorn</i> Léon de Roqueforte combat en +terre ferme, <i>le Lion</i>, chargé d'appuyer la chasse aux fugitifs, +s'échoue sur un banc de coraux.</p> + +<p><i>La Persévérance</i>, emportant Pottle Trichenpot, fait voile +pour l'Europe. Parawâ et Taillevent déplorèrent à l'unisson +l'évasion de ce maudit fauteur de troubles.</p> + +<p>L'équipage du <i>Lion</i> fut sauvé; mais le navire, démantelé +par la mer, fut perdu pour Sans-Peur le Corsaire.</p> + +<p>Peu de temps après, par compensation, le schoner anglais<span class='pagenum'><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span> +<i>la Vénus</i> fut pris à l'abordage par les insulaires taïtiens<a name="FNanchor_18_20" id="FNanchor_18_20"></a><a href="#Footnote_18_20" class="fnanchor">[18]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_20" id="Footnote_18_20"></a><a href="#FNanchor_18_20"><span class="label">[18]</span></a> Historique.</p></div> + +<p>Léon s'opposa aux massacres qu'allait ordonner le +ministre Tanta.</p> + +<p>—Non, jamais de représailles semblables! s'écria-t-il; +n'imitez point vos ennemis, ne déshonorons par notre +cause!</p> + +<p>Maître Taillevent, comme on pense, grogna selon son +droit.</p> + +<p>—Si le Trichenpot avait été pendu la première ou seulement +la seconde fois, il n'aurait pas eu la chance de nous +échapper la troisième!</p> + +<p>Le Néo-Zélandais Parawâ ne se permit point de grogner, +mais ne tarda pas à trouver fort justes les réflexions de son +ami Taillevent, car la frégate anglaise <i>l'Urania</i>, profitant +d'une diversion opérée par les partisans de Pomaré II, reprit +<i>la Vénus</i> et délivra son équipage.</p> + +<p>Laissant au brave Tanta le soin de finir la guerre, Sans-Peur, +avec sa <i>Lionne</i>, se met à la recherche de <i>l'Urania</i>; +mais la frégate anglaise, ayant fait fausse route pendant la +nuit, atterrit, fort heureusement pour elle, à Port-Jackson.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Des courses continuelles, des missions et des prédications +qui ne furent pas toutes sans fruits, des tentatives civilisatrices +très diverses, des combats de terre et de mer, des +aventures souvent invraisemblables, des succès, des revers, +des négociations et des entreprises de tous genres occupèrent +Sans-Peur le Corsaire et ses alliés pendant les sept +années pacifiques du gouvernement de don Ramon.</p> + +<p>Léon de Roqueforte, par son activité dévorante, rétablissait, +non sans d'immenses difficultés, l'influence bienfaisante de +la France, qu'il représentait sous le nom de <span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i>.</p> + +<p>Malheureusement, la France elle-même était neutre.</p> + +<p>En lutte avec l'Europe entière, triomphante sur le continent, +grâce au génie du plus grand capitaine des temps +modernes, elle avait l'infériorité sur les mers. Et elle<span class='pagenum'><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span> +ignorait qu'un héros obscur, se dévouant à une œuvre +inconnue, combattait sans relâche pour elle dans cette +cinquième partie du monde que le roi Louis XVI s'était +proposé de soustraire à la domination britannique.</p> + +<p>Maîtresse de la mer, l'Angleterre veillait.</p> + +<p>—Résister, maintenir, attendre!—telle fut la devise de +Sans-Peur le Corsaire.</p> + +<p>Il résista, il attendit, et non-seulement il se maintint, +mais encore il étendit sa protection sur une foule de points +nouveaux.</p> + +<p>Les Anglais, établis à la Nouvelle-Hollande, le rencontrèrent +comme un obstacle invincible à la Nouvelle-Zélande, +où Parawâ Touma et son fils Hihi firent des prodiges, aux +îles Fidji, dans tous les archipels du nord et de l'est, depuis +les Carolines et les Mulgraves jusqu'aux îles Haouaï, d'où +disparut enfin le culte du dieu Rono, vulgairement le capitaine +Cook.</p> + +<p><span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i>, toujours équitable et vraiment libérateur, +faisait et défaisait les rois des îles de l'Océanie. Il abattait +les petits tyrans <i>taboués</i> et leur donnait parfois pour successeurs +de simples matelots français. Les princes du plus +haut rang s'honoraient de servir dans ses équipages.—Et +c'est ainsi qu'après Parawâ-Touma, il prit à bord son +illustre fils Hihi, Rayon-du-soleil, jeune chef qui devait, +longues années plus tard, recevoir les surnoms éclatants de +Napoulon et de Ponapati (Napoléon et Bonaparte)<a name="FNanchor_19_21" id="FNanchor_19_21"></a><a href="#Footnote_19_21" class="fnanchor">[19]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_21" id="Footnote_19_21"></a><a href="#FNanchor_19_21"><span class="label">[19]</span></a> Historique.</p></div> + +<p>Les deux plus grands hommes de la Polynésie, Finau I<sup>er</sup>, +qui régnait à Tonga, et Taméha-Méha I<sup>er</sup>, qui régnait aux +îles Haouaï, entrèrent l'un et l'autre dans les vues de Sans-Peur +le Corsaire. Et si, par la suite, ils n'y restèrent point +également fidèles, ce fut en raison des nouvelles perfidies +des missionnaires anglicans, dont le pouvoir devait devenir +effroyable.</p> + +<p>Dès l'âge de douze ans, Gabriel de Roqueforte partagea la +plupart des dangers de son père. Intrépide pilotin, cavalier<span class='pagenum'><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span> +audacieux, piéton infatigable, il avait au plus haut degré +deux des trois grandes qualités préconisées par maître +Taillevent, c'est-à-dire <i>le courage</i> et <i>l'idée</i>.—Mais la troisième, +ou selon l'ordre rigoureux la seconde, en d'autres +termes <i>la patience</i>, était loin d'être son fait, lorsque vers la +fin de 1808, les deux bâtiments que ramenait le grand tueur +de navires atterrirent sur les côtes du Pérou.<span class='pagenum'><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLI" id="XLI"></a>XLI</h2> + +<h3>LE COMMODORE WILSON.</h3> + + +<p>Camuset, maintenant porteur d'une magnifique barbe +rousse, recevait la récompense de ses bons et loyaux services, +en savourant le titre de <i>matelot</i> de maître Taillevent,—titre +qu'il partageait, on le sait assez, avec Tom Lebon +de Jersey, anglais de nation, français de cœur. Camuset, +toutefois, n'avait pas la faiblesse de se plaindre de son partage.</p> + +<p>Loyal matelot de son matelot, il aimait sur parole ce Tom +Lebon qui, pressé en 1793, avait eu la douleur de ne jamais +revoir Jersey ni Port-Bail, et continuait à servir Sa Majesté +Britannique en qualité de gabier sur le vaisseau <i>l'Illustrious</i>, +présentement commandé par le capitaine Wilson, de lamentable +mémoire.</p> + +<p>Encore un qui devait donner raison aux propos de grognard +de maître Taillevent.</p> + +<p>—Faire grâce au lieutenant Roboam Owen, bien, très +bien!... mais à un Trichenpot ou à un Wilson, autre +chose!... On vous écrase sans miséricorde de malheureuses +petites bêtes méchantes par nature, par tempérament, mais +sans malice, comme supposition, un scorpion, une vipère, +une punaise; et on vous laisse vivre un Wilson, un ingrat, +une mauvaise bête venimeuse par goût, par volonté, tout +exprès!... Moi, je voulais prendre cet oiseau-là en plein bal, +l'emporter à bord et l'y pendre au bout de la grande vergue;<span class='pagenum'><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span> +c'était la justice. Ça aurait sauvé la peau de cet imbécile de +colonel Garron y Quizâ, pas mal d'autres peaux meilleures, +et les nôtres aussi peut-être bien!—J'ai toujours gardé +souvenance de l'histoire du brigand qui faisait pendre son +juge, en lui disant pour raison: «C'est, dit-il qu'il dit, +parce que tu ne m'as pas fait pendre, toi!» Et voilà justement +ce que nous diraient le Trichenpot ou le Wilson, s'ils +nous tenaient un de ces quatre matins.—Mais non! mon +capitaine se contente de laisser l'autre en prison. Est-ce +qu'on reste jamais en prison? On y meurt ou on s'en +tire.</p> + +<p>Pour sa part, le capitaine Wilson y avait passé deux mortelles +années à maudire la France, l'Espagne, le vice-roi du +Pérou, Sans-Peur le Corsaire, et, par-dessus le marché, le +lieutenant Roboam Owen, qui l'avait indignement oublié, à +ce qu'il croyait.</p> + +<p>Wilson était encore injuste et ingrat, car son camarade +ne l'oublia pas un seul instant.</p> + +<p>Retourné en Europe avec un sauf-conduit, à bord du même +vaisseau de transport qui déposa en Espagne les prisonniers +de guerre délivrés enfin des mines par les ordres d'Isabelle,—Roboam +Owen se hâta d'instruire son gouvernement de +la situation du capitaine Wilson. Il fit plus encore, il intéressa +plusieurs amiraux à la délivrance de cet officier, qui, +par suite de ses démarches, fut compris dans un cartel +d'échange.</p> + +<p>A peine de retour à Londres, Wilson se trouve en faveur. +Un pouvoir occulte, qui s'opposa toujours à l'avancement +de Roboam Owen, pousse au contraire d'une manière insolite +le haineux Wilson, qui était bien et dûment commodore +quand il fut appelé au commandement du vaisseau +de 74, <i>l'Illustrious</i>.</p> + +<p>La société biblique et commerciale des missions évangéliques, +sur les instances du révérend Pottle Trichenpot, l'un +de ses membres les plus intelligents et les plus actifs, avait +évidemment fait son affaire de l'avenir du capitaine Wilson.<span class='pagenum'><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a></span></p> + +<p>«Il avait été prisonnier du pirate s'intitulant Sans-Peur +le Corsaire.</p> + +<p>«Il s'était déclaré son ennemi avec la plus louable ingratitude; +il le détestait profondément, et le calomniait de +bonne foi.</p> + +<p>«Il était opiniâtre, bon marin, et bilieux.</p> + +<p>«Deux années de captivité au Pérou devaient le rendre +intraitable.»</p> + +<p>Tels étaient les titres du commodore à la haute protection +de la société biblico-commerciale, qui le fit nommer au +commandement des forces navales envoyées dans les mers +du Sud, pour protéger les missions anglaises et purger +l'Océanie des nombreux aventuriers, forbans ou bandits +français qui l'infestaient et l'opprimaient au nom du susdit +pirate dit Sans-Peur, odieux papiste qui protégeait des prédicateurs +catholiques ne vendant rien et ne visant à usurper +aucun pouvoir.</p> + +<p><i>L'Illustrious</i>, de 74, la frégate <i>la Pearl</i>, de 40, et plusieurs +bâtiments de rang inférieur partirent de Plymouth vers +l'époque où la guerre fut déclarée à l'Espagne par l'empereur +des Français.</p> + +<p>La division fit voile pour Cadix, où un officier, chargé des +pleins pouvoirs du roi Ferdinand VII, s'embarqua sur <i>l'Illustrious</i>.</p> + +<p>A bord du même vaisseau se trouvaient, d'une part, le +lieutenant Roboam Owen, attaché, par ordre ministériel, à +l'expédition comme possédant des connaissances hydrographiques +spéciales,—et, d'autre part, le révérend Pottle +Trichenpot, l'un des directeurs des missions anglaises en +Océanie.</p> + +<p>Pottle, qui avait autrefois ciré les bottes du lieutenant +Owen, le lieutenant Owen, dont Pottle avait autrefois ciré +les bottes, se rencontrèrent à la même table avec un égal +déplaisir.—Ils firent semblant de ne pas se reconnaître.</p> + +<p>Pottle voulut tout d'abord se mêler des affaires de service<span class='pagenum'><a name="Page_273" id="Page_273">[Pg 273]</a></span> +de la division navale. Mais le commodore Wilson, non moins +têtu pour ses amis que pour ses ennemis, prit le contre-pied +de tous les avis du révérend directeur.—Aussi dispersa-t-il +fort imprudemment ses navires.</p> + +<p>Et voilà tout justement pourquoi sa petite frégate <i>la Pearl</i> +portait maintenant les couleurs françaises et le nom sacré +de <i>Lion</i>, par une conséquence forcée d'un fort beau combat +naval.</p> + +<p>L'ex-<i>Pearl</i>, désormais <i>le Lion</i>, était le navire sur lequel +Sans-Peur le Corsaire jugea bon de passer en abandonnant +sa pauvre <i>Lionne</i>, usée de la quille à la pomme comme ne +le fut jamais le couteau de Jeannot.—<i>L'Unicorn</i> n'était +plus depuis trois ou quatre ans.—En revanche, sous l'escorte +du <i>Lion</i> naviguait un délicieux paquebot, très faible +d'échantillon, mais d'une marche supérieure qui lui avait +valu le nom d'<i>Hirondelle</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>—Voile! cria l'homme de vigie à bord du <i>Lion</i>... Très +haut mâtée... ajouta-t-il au bout d'une minute.</p> + +<p>Déjà Gabriel était sur les barres de perroquet avec sa +longue-vue en bandoulière. Camuset l'y suivit comme de +raison.</p> + +<p>—Je n'ai jamais vu un aussi gros navire! dit le jeune +héritier des Incas.</p> + +<p>—Vaisseau de ligne anglais! cria Camuset au même +instant.</p> + +<p>—Ah! chien de chien! fit Taillevent, j'ai rêvé cette nuit +de Pottle Trichenpot et de potence habillée en soldat de +marine anglais!...</p> + +<p>Sans-Peur prit le commandement de la manœuvre.</p> + +<p><i>Le Lion</i> et <i>l'Hirondelle</i> se chargèrent de toile.</p> + +<p><i>L'Illustrious</i> en fit autant.</p> + +<p>—Mais c'est <i>la Pearl</i>, je reconnais parfaitement <i>la Pearl</i>, +disait le commodore Wilson. Pourquoi diable prend-elle +chasse devant nous?</p> + +<p>—Pourquoi? <i>Goddam!</i> riposta l'évangélique Pottle Tri<span class='pagenum'><a name="Page_274" id="Page_274">[Pg 274]</a></span>chenpot, +parce que ce démon de Sans-Peur vous l'a prise; +c'est assez clair!</p> + +<p>—Vous êtes inconvenant, master Trichenpot! et je +trouve votre <i>goddam</i> très <i>shoking</i>, entendez-vous?...</p> + +<p>Roboam Owen était triste.</p> + +<p>Tom Lebon, qui ne se doutait de rien, ratissait un bout de +corde, en chantonnant un air normand qu'il avait appris à +Port-Bail de la bonne femme Taillevent, la mère à son vieux +matelot.<span class='pagenum'><a name="Page_275" id="Page_275">[Pg 275]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLII" id="XLII"></a>XLII</h2> + +<h3>LES LIONCEAUX DE LA MER</h3> + + +<p>La dynastie Taillevent s'était accrue de quatre mousses, +tandis que Liméno grandissait aux côtés de Gabriel-José-Clodion +Tupac Amaru, l'idole des indigènes péruviens et +des équipages de Sans-Peur le Corsaire.</p> + +<p>Issus d'un père normand et d'une mère métisse, à demi-marins, +à demi-montagnards, Pierre, Blas, Jacques et Ricardo +Taillevent s'honoraient d'être le bataillon sacré de +Léonin et de Lionel, les jumeaux blonds que leur mère avait +peine à distinguer l'un de l'autre.</p> + +<p>Tous ces enfants, qui partagèrent les navigations d'Isabelle +et de Liména, reçurent, dès l'âge le plus tendre, le +baptême du feu,—à bord, quand Gabriel et Liméno restaient +à terre,—à terre, quand Gabriel et Liméno faisaient +campagne à bord.</p> + +<p>Ils étaient également familiarisés avec la vie aventureuse +de l'Océan et l'existence nomade des grands bois, des +montagnes ou des pampas.</p> + +<p>Doués diversement suivant l'immuable loi de la nature, +ils devaient à leur éducation un seul et même amour exalté +pour la race des Roqueforte. <span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i>, Sans-Peur le Corsaire, +était leur roi; madame, leur reine; Gabriel, leur prince; +Lionel et Léonin, leurs jeunes chefs.</p> + +<p>Et, vers la fin, ils eurent en outre leur princesse; car la +dynastie du Lion de la mer s'augmenta aussi d'une char<span class='pagenum'><a name="Page_276" id="Page_276">[Pg 276]</a></span>mante +petite fille, contraste vivant de ses frères, non moins +brune qu'ils étaient blonds, et d'autant plus chère à la famille +qu'elle ressemblait trait pour trait à sa noble mère. +D'un commun accord, elle reçut les noms de Clotilde-Raymonde, +le premier comme Mérovingienne, le second comme +filleule de son oncle don Ramon.</p> + +<p>Le faisceau se formait pour l'avenir. Et lorsque parfois, +pendant un mouillage au Callao, enfants et parents étaient +tous réunis:</p> + +<p>—Mes vœux sont exaucés, disait Sans-Peur, notre +œuvre ne périra point!</p> + +<p>—Allons, grognait Taillevent, branle-bas général à perpétuité!... +Ça y est!... Mon capitaine,—c'est coulé,—n'aura +jamais goût au petit cabotage. Toujours des tremblements, +toujours des chavirements; le vent de <i>surouât</i> +est du calme plat en comparaison de ses idées. Il vente +toujours dans sa tête à faire mettre à la cape l'Europe, le +Pérou, l'Océanie et le <i>grand chasse-foudre</i>!... De façon, +Liména, qu'ayant toujours eu, moi, l'amour de la tranquillité +à bord d'un gentil caboteur ou dans ma case à Port-Bail, +me voilà forcé de faire tour mort sur ma vieille langue, +à l'effet de ne pas décourager nos mousses. Il nous faut donc +les éduquer en leur disant: «Aimez le chamberdement et +la misère, voilà le plaisir! Poudre fulminante, volcan et raz +de marée, voilà votre tempérament!... Vive le petit métier! +En avant le rigaudon sur terre, sur mer, et peut-être bien +ailleurs!» Je dis ailleurs, Liména, et je m'entends... M. Gabriel +est encore assez sage: l'abordage, les brûlots, la +cavalerie et l'infanterie lui sont suffisants.—Mais M. Léonin, +un gringalet, soit dit sans offense, vous a des inventions à +donner la colique à un requin.—Est-ce que ce gamin de +deux jours ne vous parle point de bateaux sous-marins, de +ballons, de souterrains et d'un tas de machines d'enfer +comme de ses amusettes!... Oui, ma femme, quelque jour +ils navigueront sous l'eau, dans l'air, dans le ventre de la +terre, au fin fond de n'importe quoi! Les anciens, pour<span class='pagenum'><a name="Page_277" id="Page_277">[Pg 277]</a></span> +lors, ne seront que des conscrits; nos gars, vois-tu, ne +riront pas tous les matins...</p> + +<p>Liména souriait avec orgueil.</p> + +<p>Et Camuset à la barbe rousse, en tiers dans cet entretien, +se bornait à dire:</p> + +<p>—Sois calme, matelot Taillevent, ça court bien! on s'en +charge de tes mousses.</p> + +<p>Le contre-maître Camuset, plus souvent appelé Barberousse, +inspirait alors aux fils du maître d'équipage un peu +de la crainte salutaire que le rude grognard lui inspirait à +lui-même au début de ses grandes aventures.</p> + +<p>Les bonnes traditions ne se perdaient pas, comme on +voit.</p> + +<p>Seulement, le temps poursuivant son cours inexorable, +transformait les mousses en novices ou même en matelots, +et les matelots en contre-maîtres, comme l'atteste le juste +avancement de Camuset.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>L'amazone Isabelle a un fils aîné de quinze ans révolus et +qui semble en avoir dix-sept, soit que son origine maternelle +et le climat des tropiques l'aient rendu précoce, soit +que la navigation et les exercices du corps aient développé +avant l'âge sa nature vigoureuse.</p> + +<p>Léonin et Lionel, au contraire, sont frêles, pâles, presque +chétifs, quoique bien portants et parfaitement constitués.</p> + +<p>—Ne craignez rien, commandant, disait à leur propos le +chirurgien-major de l'escadrille corsairienne, je vous réponds +d'eux. Vos lionceaux deviendront des lions!</p> + +<p>Les lionceaux avaient dix ans passés.</p> + +<p>Mêmes voix, mêmes gestes, mêmes regards, même intelligence. +Seulement, leur mère trouvait Lionel plus tendre et +plus soumis, et leur père finit par reconnaître en Léonin +plus d'initiative, plus de force de caractère.</p> + +<p>—Il sera temps bientôt que ces enfants voient la France, +leur patrie, avait-il dit avant de partir pour sa dernière +expédition.<span class='pagenum'><a name="Page_278" id="Page_278">[Pg 278]</a></span></p> + +<p>Cette parole, qu'Isabelle ne connut point, fut prononcée +en présence de Taillevent, qui se permit de demander:</p> + +<p>—Et M. Gabriel?</p> + +<p>—Ami, répondit Léon avec tristesse, ai-je coutume +de manquer à mes serments et de reprendre ce que j'ai +donné?</p> + +<p>—Pour lors, murmura le maître, m'est avis que la +bonne femme de mère à Taillevent, si Dieu fait qu'elle vive +encore, pourra bien embrasser mes quatre petits sauvages,—Pierre +et Jacques, ou, comme qui dirait en espagnol, Pedro +et Iago, Blas et Ricardo, ou, comme qui dirait en français, +Blaise et Richard,—mais qu'elle n'embrassera jamais mon +aîné Liméno, péruvien comme son nom et sa chance.—Ah! +le pauvre gars, il en avalera des Cordillères, il en +courra des bords sur le lac de Plomb et à travers les montagnes +du Pérou, sans jamais voir notre cher Port-Bail, sur +les côtes de Normandie, en face de Jersey!</p> + +<p>—Pourquoi cela, Taillevent? Ton fils, à toi, n'est point +de la race des Incas...</p> + +<p>—Pardon, excuse! mon capitaine, interrompit vivement +le maître, si mon fils, à moi, n'est l'enfant du soleil ni de la +lune, il est le mien, nom d'un tonnerre! et ça suffit pour +naviguer droit dans le sillage de l'honnêteté.</p> + +<p>—Toujours le même, dit Sans-Peur avec une émotion +fraternelle.</p> + +<p>—Toujours, mon capitaine!...</p> + +<p>La campagne entreprise à la suite de cet entretien eut +cela de remarquable que <span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i> se préoccupa beaucoup +moins de ses îles polynésiennes que de la prise d'un +bâtiment taillé pour la marche.<span class='pagenum'><a name="Page_279" id="Page_279">[Pg 279]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLIII" id="XLIII"></a>XLIII</h2> + +<h3>L'HIRONDELLE.</h3> + + +<p>D'après les conseils de Pottle Trichenpot, la société +biblique et commerciale de Londres préférait désormais +pour ses navires la légèreté à la capacité. «Car, en attendant +qu'on obtînt de Sa Majesté Britannique le concours +d'une puissante division navale, l'essentiel était de pouvoir +échapper au détestable pirate Sans-Peur.»</p> + +<p>A la baie des îles, où <i>la Lionne</i> relâcha, Parawâ-Touma +et son fils Hihi saluèrent du haut de leur <i>pâ</i> fortifié la frégate +de leur illustre <i>Rangatira-Rahi</i>.—Baleine-aux-yeux-terribles +lui dit tout d'abord que les Néo-Zélandais venaient +de chasser du mouillage un bâtiment anglais chargé de +missionnaires hérétiques.</p> + +<p>—Mais il fallait le prendre! s'écria Sans-Peur.</p> + +<p>—Nous l'avons essayé!... Par malheur, il marche comme +le vent!</p> + +<p>—C'est ce que je cherche!... Où est-il!...</p> + +<p>—Il a pris la route de la Nouvelle-Hollande.</p> + +<p>—Je pars pour Port-Jackson!...</p> + +<p>—Sans moi, ô <span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i>! vous aurez peine à reconnaître +cet alcyon de la mer.</p> + +<p>—Baleine-aux-yeux-terribles sera toujours reçu comme +un grand chef sur les navires de <span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i>.</p> + +<p>Le chef néo-zélandais but l'haleine de son fils Hihi, +Rayon-du-soleil:<span class='pagenum'><a name="Page_280" id="Page_280">[Pg 280]</a></span></p> + +<p>—Tu es aujourd'hui un guerrier fameux sur la terre et +sur la mer. Règne sur nos peuples, achève de gagner tes +<i>mokos</i> et demeure fidèle à <span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i>, ennemi de la tribu +de <i>Touté</i>.—Moi, j'ai vu en rêve cette nuit les grandes +villes d'Europe. Si je meurs au loin, tu découvriras au ciel +une étoile de plus, ce sera mon œil gauche, et tu sentiras en +toi une force double, ce sera mon âme qui viendra t'habiter.</p> + +<p>Hihi serra sur son cœur les genoux, puis la ceinture, puis +le corps de son père, dont il but ensuite l'haleine en frottant +le nez contre le sien.</p> + +<p>Et après avoir fraternisé avec Gabriel, le fils du Lion, +Hihi, fils de la Baleine, descendit dans sa pirogue.</p> + +<p><i>La Lionne</i> appareillait pour Port-Jackson.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Déguisée en gros transport anglais, au moyen de masques +en toile à voiles, la frégate pénétra hardiment dans la rade +ennemie, car Parawâ venait de reconnaître le fameux navire +des missionnaires.</p> + +<p>Au coucher du soleil, on mouilla bord à bord.</p> + +<p>Presque aussitôt, il fut enlevé par surprise.</p> + +<p>L'alarme fut jetée pourtant.—Quatre navires de guerre et +deux fortins canonnèrent <i>la Lionne</i>; mais la fortune, dit-on, +favorise les audacieux. La ruse et la force, l'adresse et le +courage n'auraient peut-être point suffi pour assurer l'invraisemblable +succès de Sans-Peur. Heureusement, une épouvantable +tempête, qu'il avait prévue à la vérité, lui permit +d'éviter un combat inégal.</p> + +<p>Ainsi fut conquise son <i>Hirondelle</i>, qu'il destinait à conduire +en France Isabelle et ses trois derniers enfants.</p> + +<p>Lui-même, alors, il pensait à s'y rendre.</p> + +<p>Le <i>Lion de la mer</i> voulait se présenter au lion de la terre, +l'empereur Napoléon, et obtenir son appui pour résister moins +difficilement aux forces anglaises. La capture de <i>la Pearl</i> +acheva de le décider à prendre ce parti, car il apprit, par +les papiers trouvés à bord, que la guerre était déclarée à +l'Espagne.<span class='pagenum'><a name="Page_281" id="Page_281">[Pg 281]</a></span></p> + +<p>A quoi bon laisser Isabelle et ses jeunes enfants en péril +dans les possessions espagnoles du Pérou, lorsque Gabriel +était enfin d'âge à répondre aux espérances des indigènes?</p> + +<p>Le cas qui se présentait était prévu depuis longtemps:—«Si +don Ramon cessait d'être gouverneur de Cuzco, et +surtout si la guerre éclatait entre l'Espagne et la France, +Isabelle devait immédiatement se réfugier au milieu des +Quichuas, entretenir des vigies sur le littoral et se tenir +prête à regagner la baie de Quiron.»</p> + +<p>Isabelle avait suivi ces instructions à la lettre. Les vigies +postées sur les mornes guettaient les mouvements du large. +Dès qu'elles signalèrent un vaisseau de ligne anglais chassant +deux navires sans pavillon, des exprès en instruisirent +Isabelle, qui fit ses préparatifs de départ. Bientôt on lui +annonça que les bâtiments poursuivis avaient hissé les couleurs +françaises et la bannière du <i>Lion de la mer</i>. Accompagnée +d'un immense cortége, elle se dirigea sur la baie de +Quiron, que les Espagnols avaient laissée inoccupée.</p> + +<p>Lorsqu'elle y campa militairement, aucun des trois +navires n'était en vue.</p> + +<p>Vingt-quatre heures s'écoulèrent dans l'anxiété.</p> + +<p>Enfin, un seul bâtiment, <i>l'Hirondelle</i>, entra dans la baie; +à son grand mât était arboré le pavillon péruvien.</p> + +<p>—Mon fils Gabriel est à bord!... mais mon époux, ô mon +Dieu! mon noble époux aurait-il succombé?</p> + +<p>—Si mon père est mort, nous le vengerons, dit Léonin +qui tenait son frère Lionel embrassé.</p> + +<p>Lionel et les enfants de Liména répétèrent les paroles du +jeune lionceau.</p> + +<p>Isabelle pressait contre son cœur sa petite Clotilde.</p> + +<p>—O mon Dieu, murmurait-elle, son père ne la reverra-t-il +plus?</p> + +<p>Liména, soucieuse, aurait voulu conjurer ces paroles de +funeste augure.</p> + +<p>—Enfants, taisez-vous! s'écria-t-elle; et vous, madame, +pourquoi parler ainsi?<span class='pagenum'><a name="Page_282" id="Page_282">[Pg 282]</a></span></p> + +<p>Aux acclamations enthousiastes des Quichuas, Gabriel, +Camuset et Liméno débarquèrent.</p> + +<p>—Espérance!... courage!... criaient-ils.</p> + +<p>—Ma mère, dit l'héritier des Incas, soyez sans crainte. +Par un stratagème adroit, <i>le Lion</i> a évité le combat. <i>L'Illustrious</i> +fait fausse route. Demain, dans quelques heures, dans +un instant peut-être, la frégate viendra nous rejoindre.</p> + +<p>Isabelle embrassait son fils avec transports. Liména +bénissait comme elle le Ciel qui avait sauvé <i>le Lion</i>, et, +comme elle, serrait dans ses bras son fils Liméno, vaillant +mousse de quatorze ans.</p> + +<p>Mais Camuset Barberousse mâchait sa moustache en +soupirant, signe infaillible de quelque mission pénible à +remplir.<span class='pagenum'><a name="Page_283" id="Page_283">[Pg 283]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLIV" id="XLIV"></a>XLIV</h2> + +<h3>STRATAGÈMES DE RETRAITE.</h3> + + +<p>Le commodore Wilson, quand il fut bien convaincu que +<i>la Pearl</i> était tombée au pouvoir de Sans-Peur, pinça les +lèvres, baissa le nez et fut bien obligé de s'avouer que +c'était par sa très grande faute:—«Pottle Trichenpot lui +avait bien assez conseillé de ne point se séparer de sa frégate.» +Mais au bout de cinq minutes, il redressa le nez, et +rouvrant la bouche, il dit avec conviction:</p> + +<p>—<i>L'Illustrious</i> marche beaucoup mieux que <i>la Pearl</i>. +Nous avons soixante-quatorze canons de gros calibre, et le +pirate français n'en a que quarante de moindre portée. Consolons-nous! +Il sera coulé ou pris, c'est inévitable, et s'il est +pris, mon cher monsieur Trichenpot, il sera pendu sur-le-champ.</p> + +<p>—Amen! fit le révérend Pottle.</p> + +<p>Roboam Owen, qui ne perdit pas un mot de cet odieux +entretien, sentit son cœur se soulever d'indignation. La +bassesse de Pottle ne pouvait l'étonner; mais l'ingratitude +du commodore Wilson révoltait sa nature loyale. Toutefois +il sut demeurer impassible.</p> + +<p>—Lieutenant Owen, que pensez-vous? lui demanda +brusquement le commodore.</p> + +<p>—Je pense que le vent peut changer et que Sans-Peur le +Corsaire n'est jamais à court de stratagèmes.</p> + +<p>—Oh! oh!... Mais... un moment, s'il vous plaît! Vous<span class='pagenum'><a name="Page_284" id="Page_284">[Pg 284]</a></span> +dites <i>corsaire</i>, lieutenant Owen; c'est <i>pirate</i> qu'il faut dire, +<i>pirate</i>, vous entendez!</p> + +<p>L'officier irlandais connaissait l'esprit étroit et faux de son +ancien camarade,—il n'essaya point de protester, salua +sans affectation et se promit d'employer au besoin quelque +terme qui, sans être injurieux pour Sans-Peur, ne risquât +point d'être désapprouvé.</p> + +<p>—Le vent ne change guère en cette saison dans ces +parages, et quant aux ruses de ce forban, je saurai les +déjouer!... dit hautement le commodore.</p> + +<p>Roboam Owen faisait des vœux ardents pour que la frégate +de Sans-Peur parvînt à s'échapper.</p> + +<p>L'honnête Tom Lebon continuait à chantonner en faisant +une queue de rat sur le bout d'on ne sait quel cordage. Infiniment +moins grognard que son matelot Taillevent, il se résignait +à son triste sort. Depuis seize ans passés, sa femme et +ses enfants vivaient en France, à Port-Bail; depuis seize +ans passés, il faisait la guerre aux Français et se battait en +conscience, non sans regrets, mais en brave marin qui remplit +son devoir. A bord de <i>l'Illustrious</i>, personne n'était plus +indifférent que lui aux résultats de la chasse.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>A bord de la frégate <i>la Pearl</i>, ou pour mieux dire <i>le Lion</i>, +Sans-Peur, son fils Gabriel, Émile Féraux, capitaine de pavillon, +maître Taillevent, Parawâ-Touma, et foule d'autres, ne +tardèrent point à s'apercevoir que <i>l'Illustrious</i> avait l'avantage +de la marche. Mais en revanche, <i>l'Hirondelle</i> l'emportait, +et de beaucoup, sur le vaisseau, puisqu'elle était obligée +de carguer sa grand'voile pour naviguer de front avec la +frégate.</p> + +<p>Les deux conserves ayant une avance considérable, Sans-Peur +calcula qu'elles seraient encore à plus d'un mille du +vaisseau lorsque viendrait la nuit. Il donna ses ordres au +capitaine Féraux et se retira dans sa chambre pour écrire à +Isabelle.</p> + +<p>On torchait toute la toile possible.<span class='pagenum'><a name="Page_285" id="Page_285">[Pg 285]</a></span></p> + +<p>Avec la pompe à incendie, on arrosait les voiles pour en +resserrer le tissu et ne rien perdre de la brise ronde, mais +très maniable, qui poussait les trois navires.</p> + +<p>Les meilleurs timoniers se relevaient à la roue du gouvernail: +«Pas de distractions! naviguons droit! Attention à +ne pas embarder de l'épaisseur d'un cheveu.»</p> + +<p>Les gens de l'équipage reçurent l'ordre de se coucher à +plat pont; l'immobilité leur fut recommandée.</p> + +<p>La situation était telle, que Taillevent ne grognait pas. Il +fumait avec la gravité d'un pacha turc. Camuset et Liméno, +étendus à ses pieds, le regardaient sans se permettre de +l'interroger.</p> + +<p>—Gros vaisseau! dit Baleine-aux-yeux-terribles.</p> + +<p>—Il y en a de plus gros! répondit Taillevent.</p> + +<p>—Oui, ajouta Camuset, ce 74 a deux batteries couvertes +et une barbette; un trois-ponts a une batterie couverte de +plus.</p> + +<p>—<i>Pi-hé</i>! fit admirativement le Néo-Zélandais.</p> + +<p>—Ne bougez pas, tas de marsouins! ou gare à moi! cria +Taillevent à quelques hommes qui s'avisaient de se lever.</p> + +<p>—La tribu de <i>Touté</i> a de bien grandes pirogues de +guerre! dit Parawâ-Touma, qui ne cessait de regarder <i>l'Illustrious</i>.</p> + +<p>—La tribu de <span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i> en a d'aussi grandes et de plus +grandes que ce vaisseau-là, mon vieux brave!... reprit Taillevent. +Mais le <i>Rangatira-Rahi</i> des Français, l'empereur +Napoléon, en a besoin dans les mers d'Europe, voilà notre +guignon pour le quart d'heure.</p> + +<p>Parawâ-Touma garda le silence. Grand chef de guerre et +bon navigateur, il appréciait parfaitement les difficultés de +la situation. Toutefois, il ne désespérait de rien, tant était +robuste sa foi en <span class="smcap">Léo</span> l'<i>Atoua</i>, le <i>Lion de la mer</i>, qui ne +meurt point.</p> + +<p>—J'irai dans cette Europe qu'habitent les tribus ennemies +de Marion et de Touté... J'y verrai ces villes immenses, +cent fois plus grandes que Cuzco et Lima, d'après maître<span class='pagenum'><a name="Page_286" id="Page_286">[Pg 286]</a></span> +Taillevent.—Je connais le <i>Lion de la mer</i>; je veux connaître +aussi le <i>Lion de la terre</i>, dont tous les peuples du monde +répètent le nom terrible.</p> + +<p>Ainsi méditait Parawâ-Touma, les yeux fixés sur <i>l'Illustrious</i>, +qui se rapprochait non sans peines; mais le commodore +Wilson, fort bon marin au demeurant, ne négligeait +rien, de son côté, pour diminuer la distance.</p> + +<p>Maître Taillevent méditait.</p> + +<p>—Liméno, dit-il enfin, va doucettement prendre à la fosse +aux lions deux dames-jeannes d'huile de baleine.</p> + +<p>—Pourquoi faire, maître? demanda Camuset.</p> + +<p>—Pour graisser la coque au ras de la flottaison; j'ai +entendu dire à ton vieux père que, par petit temps, ça peut +faire gagner un demi-nœud.</p> + +<p>Deux matelots adroits ne tardèrent pas à frotter d'huile +de baleine les parois extérieures de la frégate, dont la vitesse +n'augmenta pas d'une manière sensible.</p> + +<p>—Eh bien!... les grands moyens, pour lors! fit Taillevent.</p> + +<p>—Quoi donc, maître?</p> + +<p>—Camuset, tu vas demander de ma part au capitaine la +permission de faire tomber les épontilles et de scier quelques +barreaux.</p> + +<p>—Scier des barreaux! répéta Camuset avec stupeur.</p> + +<p>—Va donc, matelot!... ça presse!... le vaisseau nous +gagne!... Au jeu que nous jouons, le temps, c'est tout!...</p> + +<p>Camuset rapporta au maître l'autorisation d'abattre et de +scier tout ce qu'il voudrait, sous l'inspection du capitaine en +second, Émile Féraux.</p> + +<p>L'œuvre de démolition intérieure commença. En détruisant +les liaisons du navire, en sacrifiant sa solidité, on allait +lui donner une élasticité qui accroîtrait sa vitesse. Toutes les +colonnettes, tous les piliers qui soutenaient les ponts furent +déplacés à coups de masse ou de hache, les ponts plièrent +comme des tremplins. Taillevent fit scier de distance en distance +les barreaux destinés à relier l'effort des baux ou +solives transversales. On avait abattu déjà toutes les cloi<span class='pagenum'><a name="Page_287" id="Page_287">[Pg 287]</a></span>sons +inutiles. La frégate frémit et vibra de bout en bout; +elle devint plus sonore; elle bondissait plus aisément, craquait +un peu moins et gémissait davantage.</p> + +<p>Déliée ainsi, elle s'usait de deux ou trois mois en moins +d'une heure.</p> + +<p><i>L'Hirondelle</i>, qui jusqu'alors brassait de temps en temps +ses voiles hautes <i>en ralingue</i>, c'est-à-dire de telle sorte +qu'elles ne fussent plus gonflées par le vent, cessa d'être obligée +d'avoir recours à cet expédient pour ne point la dépasser.</p> + +<p>Et la brise ayant un peu molli, les deux conserves tinrent +bon sans que <i>l'Illustrious</i> gagnât une brasse.</p> + +<p>—La nuit, le brouillard, des grains de pluie, une chance, +nous voici en passe d'être parés, dit Camuset à Liméno.<span class='pagenum'><a name="Page_288" id="Page_288">[Pg 288]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLV" id="XLV"></a>XLV</h2> + +<h3>SÉPARATIONS.</h3> + + +<p>Quand il eut achevé ses correspondances, Sans-Peur +enferma dans un coffret d'ébène ce qu'il avait de plus précieux +en valeurs et en diamants; il garnit d'or plusieurs +ceintures et fit appeler Gabriel.</p> + +<p>—Mon fils, lui dit-il, je ne t'ai jamais caché ta destinée. +Tu appartiens aux peuples du Pérou, comme moi j'appartiens +à ceux de l'Océanie, et avant tout à la France. Tu +connais mes plus secrets desseins; tu sais que les idées +étroites de José-Gabriel Condor Kanki et d'Andrès de Saïri, +ton bisaïeul, ne doivent pas être les tiennes. La race espagnole +ne saurait plus être expulsée du Pérou; tu descends +toi-même des Espagnols; tu es né pour opérer la fusion +entre les descendants des peuples conquis et du peuple +dominateur. Il faut que les créoles prennent parti pour l'indépendance, +qu'ils arborent à leur tour le pavillon péruvien, +et qu'ils regardent les indigènes comme leurs concitoyens, +leurs égaux, leurs frères.</p> + +<p>—Mon père, j'ai été élevé dans cette pensée, répondit +Gabriel. Le sang mélangé qui court dans mes veines en est +l'expression. Vos sages desseins sont mes espérances. On +me donne le titre de prince; je n'aspire point à la couronne +d'Inca, de grand chef ou de roi. Je ne veux que marcher +sur vos traces, être libérateur d'abord et ensuite pacificateur, +s'il plaît à Dieu.<span class='pagenum'><a name="Page_289" id="Page_289">[Pg 289]</a></span></p> + +<p>—C'est bien! dit le corsaire. Et puis, avec un accent +paternel:—Jusqu'à ce jour, mon enfant, j'ai pu veiller à ton +éducation. Le marquis ton oncle et ta mère m'ont suppléé +pendant mes absences, mais l'instant est venu où tu vas être +seul,—seul à ton âge!</p> + +<p>—A mon âge, mon père, vous combattiez pour l'indépendance +du Nord.</p> + +<p>—Oui, Gabriel, mais comme simple élève de marine et +sous les ordres du vicomte de Roqueforte. Toi, mon fils, tu +vas être chef d'une nation à demi-barbare...</p> + +<p>—Mon père, je suis attristé de notre séparation. Je m'y +attendais, cependant, et j'y étais préparé. Ne craignez rien, +je suis votre fils, je serai digne de l'être et ne manquerai, je +vous le jure, à aucun de mes grands devoirs. Je n'étais +qu'un jeune enfant quand on ceignit mon front de <i>la borla</i> +péruvienne; les acclamations des peuples du grand lac +retentissent pourtant encore dans mon cœur, et souvent, +depuis, j'ai visité seul la tombe sacrée du cacique Andrès.</p> + +<p>—Tu es bien mon fils, mon digne fils! Dieu soit loué! +s'écria Léon de Roqueforte.</p> + +<p>Et après un instant de silence solennel:</p> + +<p>—Maintenant, reçois mes ordres. Voici un coffret qui +contient d'immenses valeurs destinées à ta mère, je t'en +charge. Voici de plus des ceintures d'or pour toi, Liméno et +maître Camuset, qui sont attachés à ta fortune. Mes instructions, +mes mémoires sur toutes les affaires du Pérou, un +trésor et un grand approvisionnement d'armes sont enfouis, +tu le sais, dans la caverne du Lion.</p> + +<p>—Je sais où, mon père.</p> + +<p>—A nuit tombante, tu passeras sur <i>l'Hirondelle</i> avec tes +deux compagnons.—Vous irez dans la baie de Quiron, où +ta mère, ses enfants et ceux de Taillevent s'embarqueront +pour aller en France; mais toi, mon fils, tu te retireras dans +l'intérieur du Pérou.</p> + +<p>A nuit tombante, les deux navires français se rapprochèrent +l'un de l'autre; une longue amarre fut lancée par<span class='pagenum'><a name="Page_290" id="Page_290">[Pg 290]</a></span> +les gens de <i>l'Hirondelle</i>; Gabriel, Liméno, Camuset s'y accrochèrent, +et changèrent de bâtiment sans qu'il eût été +nécessaire de mettre en panne.</p> + +<p>Après le coucher du soleil, <i>le Lion</i> hissa trois fanaux, +<i>l'Hirondelle</i> n'en hissa qu'un seul. Mais une heure plus tard, +le paquebot prit les devants, de telle sorte que les quatre +fanaux se confondirent pour les Anglais. Alors <i>le Lion</i> +amena deux de ses feux, <i>l'Hirondelle</i> en hissa deux autres, +et les navires prirent deux routes différentes.</p> + +<p><i>L'Illustrious</i> s'attacha, comme l'espérait Sans-Peur, à la +poursuite de <i>l'Hirondelle</i>, qui se laissa gagner à dessein; +mais aussitôt que <i>le Lion</i> fut hors de danger, le paquebot +reprit son élan.</p> + +<p>Au point du jour, le commodore Wilson s'aperçut avec +rage que Sans-Peur lui avait échappé.—A midi, <i>l'Hirondelle</i> +à son tour disparut.</p> + +<p>Après un immense circuit, le capitaine Bédarieux, qui se +conforma de tous points aux combinaisons de son commandant +en chef, atterrit conséquemment dans la baie de +Quiron, où Isabelle, de son côté, avait eu le temps d'arriver +avec sa jeune famille.</p> + +<p>Si Camuset mâchait sa moustache rousse, c'est qu'il savait, +le digne contre-maître, qu'une seconde séparation était +inévitable.</p> + +<p>Les yeux baignés de larmes, Isabelle et Liména laissent +chacune à terre leur fils aîné; <i>l'Hirondelle</i> met sous voiles; +mais enfin, ô bonheur! <i>le Lion</i> de Sans-Peur paraît aussi.</p> + +<p>Du rivage, une immense acclamation le salue.</p> + +<p>Gabriel, Liméno, maître Barberousse et les Quichuas, +rassemblés sur les roches qui servaient autrefois de belvédère +au vénérable Andrès, battent des mains, agitent des +drapeaux et crient avec enthousiasme: «—Gloire au <i>Lion +de la mer</i>!»<span class='pagenum'><a name="Page_291" id="Page_291">[Pg 291]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLVI" id="XLVI"></a>XLVI</h2> + +<h3>A L'ABORDAGE.</h3> + + +<p>Sans-Peur le Corsaire, passant à bord du paquebot, vint y +serrer sur son cœur sa femme et ses enfants. Isabelle pleurait +encore en répondant de loin aux signaux de Gabriel; +tout à coup, elle frémit d'horreur. <i>L'Illustrious</i> se dresse à +peu de distance.</p> + +<p>Masqué jusque-là par une pointe de terre, il s'avance +menaçant, sabords ouverts; sa triple batterie est formidable, +et pour comble de malheur, l'état de la mer, très houleuse +aujourd'hui, doit favoriser sa marche.</p> + +<p>Sans-Peur est incapable de fuir, il ne restera point à bord +de <i>l'Hirondelle</i>; il va se faire écraser; car la victoire est +impossible.</p> + +<p>Isabelle, éperdue, se jette dans les bras de son époux, +dont elle n'essayera pas de combattre la fatale décision. +Sans-Peur ne saurait reculer devant son devoir; et en effet, +cessant de prodiguer aux siens les consolations et les caresses, +il s'est redressé calme, sévère, inflexible:</p> + +<p>—Madame! dit-il, à vous ce navire et les richesses dont +il est chargé; à vous mes enfants, Léonin et Lionel, mes +successeurs, et Clotilde, que le Ciel vous a donnée pour +consolation suprême!... A moi le soin de vous protéger!... +En France, Isabelle. Faites servir, capitaine Bédarieux, et +couvrez le navire de toile!...</p> + +<p>—Dieu!... tu veux donc mourir!...<span class='pagenum'><a name="Page_292" id="Page_292">[Pg 292]</a></span></p> + +<p>—Je vais me battre en <i>Lion de la mer</i>!... Pour l'amour +de nos enfants, Isabelle, sois forte!... Adieu!...</p> + +<p>Isabelle, défaillante, poussa un cri de désespoir. Léon +s'arrachait de ses bras, et sautait dans son canot on +répétant:</p> + +<p>—De la toile, Bédarieux!... de la toile à tout rompre! +votre vitesse vous sauvera!...</p> + +<p><i>L'Illustrious</i> se rapprochait de la frégate <i>le Lion</i>, qui +attendait en panne le retour de son capitaine.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Alors, sur la pointe de Quiron, se passait une autre scène +dramatique.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Gabriel voulait aller combattre à côté de son père; les +Quichuas s'y opposaient.</p> + +<p>—Hommes du Pérou, ne m'arrachez pas le cœur! disait-il +avec une sorte de colère.</p> + +<p>—Prince, votre poste est au milieu de nous!... Le +combat qui va se livrer est trop inégal!... Votre vie nous +est trop chère!</p> + +<p>—Ma vie, à qui la dois-je, si ce n'est au héros qui a si +longtemps combattu pour vous? Je veux bien être votre +chef, mais vous ne m'obligerez pas à inaugurer mon pouvoir +par une lâcheté filiale... Tuez-moi donc, ou suivez-moi!</p> + +<p>Ces paroles électrisent les Quichuas, ils se précipitent en +armes sur leurs balses, qui accostent <i>le Lion</i> en même temps +que Sans-Peur.</p> + +<p>Les voiles se rouvraient.</p> + +<p>—Toi, ici! ô mon Dieu! s'écrie le corsaire.</p> + +<p>—Mon père, vous ne pouvez l'emporter qu'à l'abordage; +je vous amène un renfort de braves combattants.</p> + +<p>Déjà le canon grondait.</p> + +<p>Isabelle, pâle d'horreur, vit <i>le Lion</i> laisser arriver en +grand sur <i>l'Illustrious</i>. Le combat désespéré allait s'engager +ainsi, sans que la frégate eût inutilement essayé de jouter +de vitesse.<span class='pagenum'><a name="Page_293" id="Page_293">[Pg 293]</a></span></p> + +<p>—Cette fois nous sommes cuits, murmura Taillevent, si +bas que nul ne l'entendit, et frappant sur l'épaule de Liméno: +—Petit, sais-tu ton devoir?</p> + +<p>—Ne pas quitter M. Gabriel, parbleu! c'est connu.</p> + +<p>—Bon!... embrasse donc ton vieux père, mon gars, et +attrape à se régaler!... Le maître détourna la tête pour +essuyer vivement ses yeux, que l'émotion embrumait.—A +ton poste, donc, ajouta-t-il d'un ton dur.</p> + +<p>Camuset s'approchait à son tour:</p> + +<p>—Matelot, m'est avis qu'il faut se dire adieu pour de +bon.</p> + +<p>—Plus bas!... plus bas!... chut!... J'ai souventes fois de +drôles d'idées. C'est tout justement par ici, en 1783,—j'avais +ton âge, matelot,—que nous fûmes coulés par le +fond avec la frégate du vicomte de Roqueforte. La fameuse +roche <i>del Verdujo</i>, comme qui dirait du bourreau, est à +une petite lieue sous le vent. Eh bien, c'est donc ici que +nous avons commencé le petit métier, mon capitaine et moi; +c'est ici que nous devons finir!... Du calme, pas un mot, +soyons gais!... Pour sauver M. Gabriel, vous êtes deux; et +moi, j'étais seul pour aider son père. Vous avez des balses +hissées tout alentour de la frégate, nous n'avions qu'un +espar ramassé parmi les débris... Tu recommenceras mon +histoire, matelot; tu épouseras la pareille à Liména, et ton +fils à toi, Camuset, sauvera quelque jour le fils à M. Gabriel, +dans cet endroit-ci ou ailleurs!...</p> + +<p>—Ah! maître Taillevent, mon matelot, comme tu +prêches bien!... mille noms d'un requin en bouille-à-baisse!...</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>—Oh! oh! oh! disait à son bord le commodore Wilson, +M. le pirate français voudrait l'abordage!... pas de ça, +non, pas du tout!... A couler bas, canonniers, à couler bas.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>La frégate <i>le Lion</i> reçut trente-sept boulets dans ses +flancs, où une effroyable voie d'eau se déclarait; mais<span class='pagenum'><a name="Page_294" id="Page_294">[Pg 294]</a></span> +sa mâture n'était pas entamée, et Sans-Peur était maître du +vent.</p> + +<p>—Très bien! dit-il, l'abordage est sûr, maintenant;—attention, +les tirailleurs!... visez bien!...</p> + +<p>Dans les hunes, sur le gaillard d'avant, sur la dunette, il +avait tout d'abord posté trente-sept groupes de quatre bons +tireurs, chargé chacun d'un sabord de <i>l'Illustrious</i>. A +mesure qu'un canonnier anglais se montrait pour recharger +l'une des pièces déchargées, il était tué sur place. On ne +parvenait point à recharger un seul canon.</p> + +<p>L'artillerie faisait silence.—A bord de <i>l'Hirondelle</i>, déjà +fort éloignée, nul n'y comprit rien.—<i>L'Illustrious</i> et <i>le Lion</i> +couraient, cependant, sous les huniers, dans la direction du +Verdujo.</p> + +<p>—Bravo! murmura Sans-Peur.</p> + +<p>La meurtrière fusillade mettait au désespoir le commodore +Wilson. Il s'aperçut à ses dépens qu'il venait de commettre +une faute capitale, en négligeant de démâter la +frégate, où déjà on s'apprêtait à lancer les grappins d'abordage. +Camuset et Liméno étaient dans la hune de misaine +avec Gabriel, chargé de cette importante opération.</p> + +<p>Mais le commodore avait la ressource de virer de bord, et +de présenter à l'ennemi ses trente-sept autres canons +chargés d'avance.—Pare à virer! commande-t-il.</p> + +<p>Sans-Peur aurait pu imiter sa manœuvre, et se maintenir +ainsi par le travers des batteries déchargées; mais sentant +que <i>le Lion</i> coulait, il brusqua le dénoûment et lança en +grand, contre l'avant de <i>l'Illustrious</i> dont la vitesse +s'amortissait, sa petite frégate qui craqua et fut à demi +défoncée. Mais cinquante grappins à la fois mordirent le +gréement ou les pavois du vaisseau.</p> + +<p>—A l'abordage! commande Sans-Peur.</p> + +<p>Émile Féraux, à la tête de la première division, se précipite +sur l'avant de <i>l'Illustrious</i>, où une troupe compacte de +soldats de marine l'attend baïonnette croisée.</p> + +<p>La frégate devant forcément s'accrocher par l'arrière, à<span class='pagenum'><a name="Page_295" id="Page_295">[Pg 295]</a></span> +la hauteur du grand mât du vaisseau, Sans-Peur ralliait +autour de lui la deuxième division.—Le second choc eut +lieu.</p> + +<p>—A bord! crie le <i>Lion de la mer</i>.</p> + +<p>Il avait vu jusque-là Taillevent auprès de lui. Tout à coup, +le maître disparut en poussant un hurlement de désespoir +qui domine le tumulte, et dont aucune vocifération humaine +ne saurait donner une idée.</p> + +<p>—Où est-il?... que fait-il? demanda Sans-Peur avec +émotion.</p> + +<p>—Voyez! là!... répond Parawâ en montrant le maître +qui, par des bond furieux, venait d'atteindre l'extrémité de +la vergue de misaine de <i>l'Illustrious</i>.</p> + +<p>Ce point aérien était le théâtre d'un combat fratricide.</p> + +<p>Tom Lebon et Camuset se trouvaient aux prises.</p> + +<p>—Matelots!... mes deux matelots!... mes matelots, ne +vous tuez pas! criait maître Taillevent.</p> + +<p>Gabriel et Liméno, suspendus aux chaînes d'un grappin +d'abordage, menaçaient de leurs pistolets le brave marin de +Jersey, Tom Lebon, anglais de nation, français de cœur.<span class='pagenum'><a name="Page_296" id="Page_296">[Pg 296]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLVII" id="XLVII"></a>XLVII</h2> + +<h3>FERMEZ LES SABORDS!</h3> + + +<p>—Il faut, avait dit Sans-Peur à son fils Gabriel, que notre +frégate qui coule s'attache au vaisseau anglais par cent liens +de fer. Ils vont nous fusiller à bout portant, entraînons-les +par le fond. Seulement, mon fils, à mon premier signal, +jette-toi à la mer, gagne l'une des balses qui seront amenées +au moment de l'abordage; pas d'hésitation, pas de retard. +Je ne te permets de combattre ici qu'à cette condition.</p> + +<p>—Mon père! auriez-vous donc résolu de périr avec tous +vos braves?</p> + +<p>—Non!... Si je ne tenais à leur laisser une chance de +salut, je n'emploierais pas un moyen douteux: je ferais +sauter les deux navires. Au lieu de laisser nos poudres se +noyer, nous les retirerions de la soute. Mais assez... assez... +à ton poste!...</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Gabriel, spécialement chargé de l'opération de faire lancer +les grappins et d'amarrer <i>le Lion</i> à <i>l'Illustrious</i>, ne se borna +point à s'accrocher comme pour un abordage ordinaire. +Secondé par Camuset, Liméno et les meilleurs gabiers, il +multipliait les systèmes de mariage. Tous les crocs, toutes +les chaînes, tous les gros cordages dont il disposait, mordaient +ou étreignaient les mâts, les vergues et les apparaux +de l'ennemi.</p> + +<p>L'action militaire était chaudement engagée sur l'avant<span class='pagenum'><a name="Page_297" id="Page_297">[Pg 297]</a></span> +du vaisseau. Dans les mâtures, une lutte étrange continuait +avec acharnement. Le commodore ayant donné l'ordre à +ses gens de couper tous les liens et de décrocher toutes les +pattes de fer, les Français ne pouvaient faire un nœud sans +avoir quelque adversaire à combattre. L'escouade aérienne +de Gabriel agissait de vive force, une pluie de sang, une grêle +de cadavres tombaient sur les combattants du pont.</p> + +<p>On vit une grappe humaine se détacher des sommets du +bas-mât, et, le poignard dans la gorge, écraser dix +hommes des deux partis. Un épouvantable amalgame de +corps déchirés, d'armes, de lambeaux de chair, de cordages, +de grappins, de poulies et de membres palpitants, +s'interposa entre les abordés et les abordeurs.</p> + +<p>—En avant!... hardi!... Sans-Peur!... criait Émile +Féraux.</p> + +<p>Les officiers de <i>senteries</i> répondaient en encourageant +leurs hommes à tenir bon, baïonnette croisée.</p> + +<p>Les Anglais parvinrent à défaire quelques-uns des amarrages.</p> + +<p>—Du fer, des chaînes de fer! disait Gabriel, qui bondissait +de corde en corde stimulant l'activité de ses gabiers, +ou déchargeant ses pistolets, que Liméno rechargeait à +l'instant.</p> + +<p>Des hunes du <i>Lion</i>, quelques groupes de tirailleurs ajustaient +exclusivement les gabiers anglais. Des hunes de <i>l'Illustrious</i>, +un feu nourri était dirigé sur ces tirailleurs. Les +espingoles chargées de biscaïens étaient braquées sur la +vaillante troupe de Gabriel; et, en outre, des grenades lancées +de haut éclataient de toutes parts, si ce n'est pourtant +sur l'étroit théâtre de la sanglante mêlée.</p> + +<p>Tom Lebon, en sa qualité de gabier de misaine de <i>l'Illustrious</i>, +s'élança sur la vergue où Camuset venait de se hisser +en halant une corde à laquelle pendait une chaîne de fer. +Il brandissait une hache; Camuset tira son sabre sans lâcher +sa corde.—Maître Taillevent, qui, à l'arrière du <i>Lion</i>, +s'occupait aussi du fatal mariage des deux navires, poussa<span class='pagenum'><a name="Page_298" id="Page_298">[Pg 298]</a></span> +un cri si terrible que les deux matelots l'entendirent.</p> + +<p>A l'instant même où la hache et le sabre se rencontraient:</p> + +<p>—Tu es Tom Lebon!... demanda Camuset avec horreur.</p> + +<p>—Taillevent!... mon matelot!... s'écriait Tom Lebon.</p> + +<p>—Voici son fils! ajouta Camuset en montrant Liméno.</p> + +<p>—Minute! fait Tom Lebon qui raccroche sa hache à sa +ceinture.</p> + +<p>Camuset, rengaînant son sabre, passe son bout de corde à +un camarade.</p> + +<p>—La paix entre nous! dit enfin Taillevent lui-même.</p> + +<p>Gabriel et Liméno ne déchargèrent point leurs armes, +mais sautèrent dans les haubans du vaisseau, où ils furent +bientôt aux prises avec d'autres gabiers anglais.</p> + +<p>Au bout de la vergue de misaine, au milieu d'un nuage de +fumée brûlante, Taillevent embrassait Tom Lebon, dont il +mettait la main dans celle de Camuset.</p> + +<p>—Le fils à maître Camuset!... dit Tom Lebon, et de +plus ton <i>matelot</i>; il sera donc le mien?... un équipage d'enfants +de Port-Bail!... M. de Roqueforte, mon bienfaiteur à +moi aussi, votre capitaine!... Pas plus pirate que <i>toi z'ou moi</i>, +Taillevent!... Assez causé; je ne me bats plus. On trouvera +bien dans la mâture assez d'ouvrage pour attendra la fin +de la bagarre. Bonne chance, mes matelots... Malgré ça, il +n'y a pas gras pour vous autres.</p> + +<p>—Ni pour vous non plus, mon vieux! riposta Taillevent. +Veille donc, et si tu nous vois piquer une tête à l'eau, fais-en +autant. Mes amis sont les tiens, rallie à moi...</p> + +<p>—Compris!... On a l'œil américain, quoique anglais. En +tous cas, Tom Lebon n'a qu'un cœur, matelot, tu sais ça?...</p> + +<p>—Pas de tendresse!... Je suis à la guerre, moi!... En +route, Camuset!</p> + +<p>Taillevent et Camuset s'affalèrent impérieusement vers +l'arrière de <i>l'Illustrious</i>, devenu le champ d'un nouveau +combat.</p> + +<p>Tom Lebon regagnait mélancoliquement sa hune, d'où il +monta sur les barres de petit perroquet. Puis, tout en rajus<span class='pagenum'><a name="Page_299" id="Page_299">[Pg 299]</a></span>tant +quelques cordages coupés, il observa d'un regard +inquiet les faits et gestes de son matelot Taillevent.</p> + +<p>Anglais de nation, Français de cœur, brave par tempérament, +réduit à l'inaction par circonstance,—il passait,—à +ce qu'il a dit depuis bien souvent,—le plus fichu quart +d'heure de sa vie. Et n'étant pas aussi grognard, à beaucoup +près, que l'était son matelot bien-aimé, il n'avait pas la +douce compensation de grogner homériquement.—Non! il +soupirait, sans même maudire son sort; et il faisait une +épissure à la draille du grand foc, coupée par un biscaïen. +Un simple nœud aurait suffi, mais une épissure est plus +longue à faire. Personne fort heureusement ne s'occupa de +lui, qui s'inquiétait en vérité de tout le monde, excepté +toutefois du commodore Wilson,—cet Anglais pur sang +n'ayant jamais eu le don de plaire à l'estimable Tom Lebon, +né natif de Jersey.—Mais s'il n'aimait guère le commodore, +il estimait fort le lieutenant Owen et avait, dans l'équipage, +une foule de camarades.—D'un autre côté, Taillevent, +Camuset, trente marins de Port-Bail et le capitaine Léon de +Roqueforte, qu'il vénérait sans l'avoir jamais connu, étaient +les principaux ennemis qui envahissaient le bord.</p> + +<p>—C'est triste de se dire tant pis de toutes les manières +et de faire une épissure en guise de consolation, au lieu de +se battre honnêtement d'un bord ou de l'autre!...</p> + +<p>Tom Lebon, perché à cent trente ou cent quarante pieds +au-dessus du niveau de la mer, embrassait d'un regard +douloureux tous les mouvements intérieurs ou extérieurs.</p> + +<p>Il fut témoin des derniers efforts de Gabriel et de ses gens, +qui complétèrent leurs travaux d'accrochage en coupant les +haubans de la frégate au-dessous des hunes et en les laissant +tomber avec ses vergues sur la muraille du vaisseau. +A ces réseaux de gros cordages, à ces espars énormes pendaient +des bombes, des gueuses et des masses de boulets +ramés. La chute de tant de corps lourds qui s'enchevêtraient +dans le gréement et l'artillerie du pont du vaisseau, produisit +un effet terrible.<span class='pagenum'><a name="Page_300" id="Page_300">[Pg 300]</a></span></p> + +<p>Non-seulement le fracs fut épouvantable, mais le but du +corsaire devint évident; les Anglais s'écrièrent:</p> + +<p>—La frégate qui coule bas va nous entraîner au fond!...</p> + +<p>—Fermez les sabords! commanda Wilson avec l'accent +de l'épouvante, et en haut... en haut tout le monde!<span class='pagenum'><a name="Page_301" id="Page_301">[Pg 301]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLVIII" id="XLVIII"></a>XLVIII</h2> + +<h3>SAUVE QUI PEUT!</h3> + + +<p>Roboam Owen, dont le poste de combat était dans la +batterie basse, fit hermétiquement fermer tous les sabords, +afin que la mer ne se précipitât point à flots par ces ouvertures +quand le poids de la frégate commencerait à se faire +sentir.</p> + +<p>Puis, accompagné de ses matelots canonniers, il monta +sur le pont, le sabre à la main.</p> + +<p>A l'avant, après d'héroïques actions, Émile Féraux avait +eu le dessous. Ce fut en vain que l'impétuosité des corsaires +rompit par trois fois la ligne des baïonnettes. Ils ne purent +opérer leur jonction avec les braves commandés par Sans-Peur. +Une foule trop compacte leur barra le passage.</p> + +<p>Émile Féraux, criblé de blessures, périt vaillamment les +armes à la main. La plupart de ses hommes furent tués; +quelques-uns glissèrent à la mer ou, se voyant serrés de +trop près, s'y élancèrent en désespoir de cause; quelques +autres, en général blessés, se rendirent aux Anglais. On les +emporta dans la batterie basse où ils furent mis aux fers.</p> + +<p>La mêlée se prolongea davantage entre le grand mât et le +mât d'artimon.</p> + +<p>Après le second choc, Sans-Peur avait conduit à l'abordage +sa deuxième division renforcée par les gabiers de +Gabriel et tous ceux des Quichuas qui ne montaient point les +balses remises à flot.<span class='pagenum'><a name="Page_302" id="Page_302">[Pg 302]</a></span></p> + +<p>Toutes les embarcations péruviennes se tenaient, à cette +heure, au vent des deux navires et recueillaient les corsaires +tombés à la mer.</p> + +<p>Le nombre des braves que commandait Sans-Peur diminuait +à chaque instant; celui des Anglais augmentait sans +cesse.—D'une part, les soldats de marine et les matelots +qui avaient vaincu la première division se ruaient contre la +deuxième; d'autre part, les deux batteries intérieures, +abandonnées par leurs canonniers, vomissaient par tous les +panneaux de nouveaux assaillants.</p> + +<p>Malgré cela, les Anglais ne parvinrent point à passer sur +le corps des corsaires, maîtres du côté de bâbord, et qui les +empêchaient de se dégager de l'étreinte de la frégate.</p> + +<p>Le commodore Wilson criait:</p> + +<p>—En avant, donc!... tuez! tuez!... Et puis, hache en bois!...</p> + +<p>Mais Sans-Peur, Taillevent, Parawâ et leurs intrépides +compagnons fauchaient les ennemis.</p> + +<p>—Tenez bon, mes braves! commandait Gabriel, qui +défendait ses grappins avec la même ardeur qu'il avait mise +à les accrocher.</p> + +<p>La boucherie se prolongeait; <i>l'Illustrious</i> et <i>le Lion</i>, +poussés par une fraîche brise, étaient emportés dans la +direction de la fameuse roche <i>del Verdujo</i>, dont le capitaine +Wilson ne se préoccupait guère, tant il craignait d'être +coulé par la maudite frégate.</p> + +<p>Un bruit comparable à celui de plusieurs chutes d'eau se +fit entendre à travers le formidable tumulte du combat.—C'était +la mer qui, des sabords du <i>Lion</i>, se précipitait dans +sa cale.</p> + +<p>Sans-Peur s'écria:</p> + +<p>—A la nage, Gabriel!... A la nage, les Quichuas! Encore +deux minutes de résistance, mes amis!...</p> + +<p>—Adieu, mon père! j'obéis!... dit Gabriel.</p> + +<p>Camuset, Liméno et plus de vingt autres le suivirent.</p> + +<p>—<i>Pi-hé</i>!... <i>pi-hé</i>!... hurlait Parawâ, dont la massue +accomplissait d'effroyables exploits.<span class='pagenum'><a name="Page_303" id="Page_303">[Pg 303]</a></span></p> + +<p>Il était blessé à la joue, aux flancs et à l'épaule; le sang +ruisselait sur ses tatouages; il avait l'air du démon des +combats. Son formidable casse-tête menaça Roboam Owen. +Sans-Peur s'interposa:</p> + +<p>—Ne frappe point cet officier! dit-il.</p> + +<p>Le sabre du lieutenant anglais vole seul en éclats.</p> + +<p>—Pourquoi m'épargner? demande Owen.</p> + +<p>Sans-Peur, entouré d'ennemis, ne peut répondre. Taillevent +à sa gauche, Parawâ à sa droite, faisaient des moulinets, +l'un avec sa hache, l'autre avec son <i>méré</i>. Sans-Peur +était protégé par ses fanatiques insulaires polynésiens, trop +heureux de mourir pour lui en criant:</p> + +<p>—Le <i>Lion de la mer</i> ne meurt pas!</p> + +<p>Chose merveilleuse, quoiqu'il essuyât à chaque instant le +feu des Anglais, il n'avait reçu que des blessures sans gravité.</p> + +<p>Semblable au dieu de la guerre navale, il donnait ses +ordres avec un calme superbe. Laissant au peloton sacré de +Taillevent et de Parawâ le soin de défendre sa propre vie, +il veillait surtout à ce que les Anglais ne pussent défaire les +systèmes d'amarrage. Aussi, plusieurs fois, au lieu de se +garantir lui-même, déchargea-t-il ses pistolets sur des +gabiers ennemis trop intelligents ou trop alertes.</p> + +<p>Roboam Owen s'était retiré sur le bastingage de tribord, +et de là dirigeait les mouvements des matelots anglais, qui +ne gagnaient plus un pouce de terrain sur la deuxième +division des corsaires.—A la vérité, ceux-ci ne combattaient +plus à découvert, car ils avaient improvisé une sorte +de retranchement à l'aide des espars brisés, des voiles de la +frégate tombées avec leurs vergues, des hamacs anglais +jetés hors du bastingage de bâbord, et d'un amas d'ustensiles +sur lesquels s'entassaient les cadavres.</p> + +<p><i>L'Hirondelle</i> était à perte de vue.</p> + +<p>Gabriel, Camuset, Liméno et les Quichuas auxiliaires +avaient été recueillis par les balses.</p> + +<p>—Tout va bien! dit Sans-Peur, qui haussa les épaules en<span class='pagenum'><a name="Page_304" id="Page_304">[Pg 304]</a></span> +entendant le commodore Wilson donner l'ordre de démarrer +et de diriger sur les abordeurs deux canons chargés à mitraille.</p> + +<p>—Trop tard!... monsieur le commodore... trop tard! +s'écria Léon.</p> + +<p>Tous les Anglais à la fois poussèrent un cri d'horreur;—la +frégate enfonçait sans bruit maintenant, sa cale et son +entrepont étaient noyés au ras des sabords de la batterie;—le +vaisseau <i>engageait</i>.</p> + +<p>Le vaisseau <i>engageait</i>, c'est-à-dire qu'il penchait au point +de courir risque de chavirer comme un frêle canot.</p> + +<p>—Sauve qui veut!... sauve qui peut!... reste qui voudra!... +crie Sans-Peur en se précipitant tête baissée au +milieu des ennemis.</p> + +<p>Le rempart des corsaires s'écroula; les deux canons +démarrés roulèrent sur bâbord; il devint impossible de se +tenir sur le pont, où apparut enfin le blême Pottle Trichenpot, +jusque-là prudemment caché dans les batteries intérieures.</p> + +<p>Taillevent le vit, mais ne put l'ajuster. Il fut renversé +comme Parawâ et Sans-Peur lui-même. Abordeurs, abordés, +Anglais, corsaires, vivants ou morts, tous tombèrent pêle-mêle +avec les amas de débris, d'armes ou d'instruments qui +n'étaient pas solidement amarrés.</p> + +<p>La confusion de cet instant est inexprimable.</p> + +<p>Les hommes accrochés aux pavois ou aux cordages furent +les seuls que n'entraîna pas le mouvement d'inclinaison.</p> + +<p>Roboam Owen, se tenant au bastingage de tribord, fut de +ce petit nombre. Avec son admirable sang-froid, il attendait +la catastrophe.</p> + +<p>Alors Tom Lebon laissa son épissure interminée.</p> + +<p>—Le combat est fini! murmura-t-il, je veux au moins +me noyer en embrassant mon matelot.</p> + +<p>Il se laissa glisser par un cordage et atteignit l'endroit +où il avait vu tomber Taillevent.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Gabriel, qui avait pris le commandement général des<span class='pagenum'><a name="Page_305" id="Page_305">[Pg 305]</a></span> +balses, frémit, s'agenouilla et pria Dieu pour le salut de +son noble père.</p> + +<p>Liméno pleurait.</p> + +<p>Camuset Barberousse, qui commençait à devenir grognard, +jura consécutivement en anglais, en français, en +espagnol, en langue quichua et en langue polynésienne. +Son cœur battait avec violence. Il voyait la frégate plonger +en attirant le vaisseau dont on découvrait le pont sanglant +et dans un état de désordre indescriptible.</p> + +<p>La bataille entre les hommes était terminée.</p> + +<p>La lutte entre les deux navires commençait en quelque +sorte,—car ce n'était plus deux navires animés par leurs +équipages, mais deux masses inertes et matérielles qui se +combattaient maintenant.<span class='pagenum'><a name="Page_306" id="Page_306">[Pg 306]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLIX" id="XLIX"></a>XLIX</h2> + +<h3>LA CORDE AU COU.</h3> + + +<p>Le vaisseau plein d'air opposait la résistance de sa vaste +capacité. La frégate cramponnée à lui l'attaquait par la pesanteur +de son artillerie et de tous les corps lourds arrimés +dans sa coque pleine d'eau.</p> + +<p>Ces deux forces se firent équilibre durant une minute +entière, minute longue comme un siècle, pendant laquelle +faillit recommencer le combat.</p> + +<p>Les hommes avaient eu le temps de se relever et de se +reconnaître.</p> + +<p>Sans-Peur donnait ses ordres à voix basse; il rampait, +ainsi que Taillevent et Parawâ, vers la roue du gouvernail, +dont les corsaires n'avaient jamais pu s'emparer.</p> + +<p>Or, l'abordage ayant eu lieu par le côté d'où soufflait le +vent, il s'ensuit que la brise très fraîche qui venait de terre +gonflait les voiles et contribuait à soutenir le vaisseau. +L'inverse se serait produit si l'abordage avait eu lieu du +bord opposé, c'est-à-dire, si le vent avait tendu à faire +pencher <i>l'Illustrious</i> dans le sens où <i>le Lion</i> l'attirait.</p> + +<p>Le Commodore Wilson avait toujours eu soin de conserver +cet avantage;—un coup de barre au gouvernail pouvait le +lui faire perdre, surtout si les corsaires, selon les derniers +ordres de Sans-Peur, réussissaient à couper certains cordages, +techniquement <i>les écoutes des focs</i>.</p> + +<p>Les écoutes des focs étaient fort loin, les matelots expé<span class='pagenum'><a name="Page_307" id="Page_307">[Pg 307]</a></span>diés +dans leur direction devaient être massacrés ou faits +prisonniers avant de les atteindre. La roue du gouvernail +était tout près, mais encore fallait-il s'en saisir.</p> + +<p>La pression de la mer sur les sabords de la batterie basse +fut si violente, que trois d'entre eux cédèrent. Les flots entrèrent +dans le vaisseau.</p> + +<p>—Ah! Ah! nous y sommes! cria Sans-Peur.</p> + +<p>Plusieurs de ses derniers compagnons n'hésitèrent plus à +se jeter à la nage.</p> + +<p>Pottle Trichenpot, blotti au pied du mât d'artimon, tremblait +de tous les membres. Roboam Owen sourit de pitié.</p> + +<p>Le commodore Wilson ne donna aucune marque de faiblesse, +mais il était exaspéré;—il en avait bien le droit.</p> + +<p>Au moment où, le poignard en main, Sans-Peur allait se +jeter sur l'homme de barre et saisir la roue du gouvernail, +il se trouva en face de Roboam Owen, qui lui dit:</p> + +<p>—A quoi bon?... Assez de sang!... capitaine, et mourons +amis si vous le voulez bien.</p> + +<p>Tom Lebon ouvrait les bras à Taillevent.</p> + +<p>Quant à Parawâ, il venait d'être renversé de nouveau par +un soldat de marine qui s'accrochait à ses jambes.</p> + +<p>Un nombre infini de petites scènes analogues, terribles, +touchantes, grotesques ou exécrables eurent lieu pendant +cette minute de <i>l'engagement</i> du vaisseau, instant dramatique +s'il en fût.</p> + +<p>Mais soudain des craquements, comparables au bruit que +rendrait une forêt foudroyée, furent suivis d'un second +bouleversement général.</p> + +<p>Toutes les amarres cassaient.</p> + +<p><i>Le Lion</i> coulait, laissant suspendus au vaisseau des fragments +de sa mâture ou de son plat-bord, mais, d'autre part, +entraînant dans les profondeurs de la mer d'énormes +pièces de charpente arrachées au vaisseau lui-même.</p> + +<p>L'abîme se creusa,—les flots soulevés passèrent par-dessus +<i>l'Illustrious</i> brusquement rejeté sur tribord, où roulèrent +tous les hommes et tous les apparaux entassés.<span class='pagenum'><a name="Page_308" id="Page_308">[Pg 308]</a></span>—Les +deux canons démarrés bondirent d'une telle force, qu'ils +brisèrent la muraille et disparurent.</p> + +<p>L'action des voiles, combinée avec l'épouvantable oscillation +du vaisseau, le pencha sous le vent si fort qu'il +faillit <i>engager</i> coup sur coup dans le sens opposé. Le +moindre poids ajouté à tribord l'eût fait chavirer. Si ses +sabords de ce côté n'avaient été fermés aussi bien que +ceux de l'autre, il coulait.—Enfin, le gouffre ouvert par la +frégate l'attira, il glissa sur la pente du tourbillon et fut si +près de sombrer, que Sans-Peur prit la main du lieutenant +Owen en répétant:</p> + +<p>—Mourons amis!...</p> + +<p>Mais <i>l'Illustrious</i> ne sombra pas plus qu'il n'avait coulé +ou chaviré.</p> + +<p>Sans-Peur se vit seul au milieu des Anglais:</p> + +<p>—Non, capitaine, nous ne mourrons pas, lui dit Roboam +Owen. Soyons donc amis dans la vie comme vous daigniez +consentir à ce que nous le fussions dans la mort.</p> + +<p>Il était absolument impossible de rallier les corsaires +survivants. Dispersés et confondus avec les Anglais, ils +furent tous faits prisonniers.</p> + +<p>Taillevent se rendit à Tom Lebon, Sans-Peur au lieutenant +Owen; Parawâ fut garrotté par les marins et soldats +qui l'entouraient; la plupart des matelots corsaires furent +pris de même.</p> + +<p>Blessés tous tant qu'ils étaient, ils demeuraient au nombre +de trente. Les Anglais avaient perdu près de quatre cents +hommes.</p> + +<p>Depuis longtemps alors, <i>l'Hirondelle</i> avait disparu, masquée +par les terres.</p> + +<p>Isabelle, durant de longues et cruelles années, devait +ignorer l'issue du combat, le sort de son époux et celui de +son fils Gabriel.</p> + +<p>Sans-Peur jeta un regard sur l'horizon, vit les balses en +sûreté, calcula que <i>l'Hirondelle</i> était hors de péril, et sourit +avec orgueil en répliquant à Owen:<span class='pagenum'><a name="Page_309" id="Page_309">[Pg 309]</a></span></p> + +<p>—Dans la vie, lieutenant, dans la vie, je le veux bien; +mais ce ne sera pas pour longtemps.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire, capitaine?</p> + +<p>Sans-Peur s'abstint de répondre. Il voyait que <i>l'Illustrious</i>, +entraîné par le courant, allait se perdre corps et +biens sur <i>le Verdujo</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Pottle Trichenpot, respirant enfin, s'approchait du commodore +Wilson:</p> + +<p>—Vengeance!... vengeance!... Vous allez, j'espère, faire +pendre ces pirates sur-le-champ.</p> + +<p>—Voyez ces cordes à bout de vergue!</p> + +<p>Cinq minutes après, les trente blessés avaient la corde au +cou.</p> + +<p>Tom Lebon voulait embrasser Taillevent.</p> + +<p>—Chut! pas de bêtises, matelot!... dit le maître. Va +dans ton coin!... n'ayons pas tant l'air d'être frères!</p> + +<p>Tom Lebon comprit, et se retira en faisant ce dilemme:</p> + +<p>—S'ils sont pendus sans miséricorde, ce n'est pas mes +embrassades qui changeront rien à la chose; mais si par +chance ils restent prisonniers, elles m'empêcheraient de les +servir.—Feignons donc une feinte. Cachons-nous pour +mieux pleurer!...</p> + +<p>—Mille millions de badrouilles de barbarasses du grand +caïman d'enfer!... nous y voilà donc!... grommelait Taillevent. +Pendus comme des chiens! pendus comme des +renégats, par ce Wilson que j'étais tant d'avis de pendre!... +Et voir ce Pottle Trichenpot, là, sur la dunette!... Ah! +mon capitaine, j'ai souventes fois eu tort en grognant rapport +à vous; mais cette fois-ci, sans être ce qui s'appelle +un capon, j'ai bien peur d'avoir raison une fois de trop.</p> + +<p>Tous les corsaires ne prenaient pas aussi philosophiquement +la situation:</p> + +<p>—Camarades! leur demande Sans-Peur, tenez-vous +beaucoup à être sauvés?... préférez-vous la vie à la perte +totale du vaisseau?<span class='pagenum'><a name="Page_310" id="Page_310">[Pg 310]</a></span></p> + +<p>—Capitaine, riposte l'un d'eux, m'est avis que nous +n'avons pas le choix.</p> + +<p>—Vous l'avez, au contraire!... partez!...</p> + +<p>—<i>Pi-hé</i>!... le <i>Lion de la mer</i> ne meurt pas! s'écrie +Baleine-aux-yeux-terribles.</p> + +<p>Suivant son usage, il comptait sur un miracle.</p> + +<p>—Tiens!... murmura Taillevent, est-ce que je vais encore +avoir tort, moi?...</p> + +<p>—Cela se pourrait, dit Sans-Peur en riant.</p> + +<p>Les corsaires en rang, chacun avec un nœud coulant +autour du cou, regardaient curieusement leur capitaine.</p> + +<p>—A parler franc, dit l'un d'eux, on veut bien se faire +écharper sans regret, on aurait coulé tout à l'heure avec +plaisir; mais n'avoir plus aucune chance de sauvetage, +dame!... c'est dur!</p> + +<p>—Bien!... Vous m'êtes chers! vous vous êtes bravement +conduits!... Ma vie, à moi-même, peut encore être plus +utile que la perte de <i>l'Illustrious</i>. Je vous sauverai...</p> + +<p>Cependant, les apprêts de la pendaison générale étaient +finis. A chaque nœud correspondait une corde sur laquelle +les Anglais s'apprêtaient à tirer au commandement de +<i>Hissez</i>!...</p> + +<p>Après quelques observations respectueuses, Roboam +Owen protestait hautement.</p> + +<p>—Au nom du Ciel! commodore Wilson, ne traitez pas en +pirates ces braves prisonniers de guerre!... Ne violez pas le +droit des gens!... Oubliez-vous que le noble comte de Roqueforte +nous a fait grâce de la vie?</p> + +<p>—Hissez, mais hissez donc! disait Pottle Trichenpot.</p> + +<p>—Silence, impudent valet! dit le lieutenant Owen.</p> + +<p>—Monsieur Owen, rendez-vous aux arrêts! dit sévèrement +le commodore.</p> + +<p>—Ne vous y rendez pas! interrompit Sans-Peur d'une +voix éclatante et en langue anglaise. Avant cinq minutes, +<i>l'Illustrious</i> touchera sur <i>el Verdujo</i>!... Un seul homme peut +le sauver... c'est moi!... Je suis maître de vos vies à<span class='pagenum'><a name="Page_311" id="Page_311">[Pg 311]</a></span> +tous, mille fois plus que vous ne l'êtes de la mienne...</p> + +<p>—Hissez!... commanda froidement le commodore.</p> + +<p>—Ne hissez pas! hurla Pottle Trichenpot en proie à une +terreur nouvelle.</p> + +<p>—Ne hissez pas, je vous le conseille!... dit Sans-Peur +aux marins anglais.</p> + +<p>L'état-major entier priait le Commodore de suspendre +l'exécution.</p> + +<p>—Tiens bon!... dit-il enfin avec humeur.</p> + +<p>Ce commandement, qui est le contre-ordre maritime, fit +dire à Taillevent:</p> + +<p>—Allons!... ça y est!... j'aurai tort!... C'est clair, j'aurai +tort... Jésus Seigneur, grand merci!<span class='pagenum'><a name="Page_312" id="Page_312">[Pg 312]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="L" id="L"></a>L</h2> + +<h3>LE PLUS GRAND DES CRIMES.</h3> + + +<p>Le vaisseau, drossé par le courant, n'obéissait plus à ses +voiles. Le danger annoncé par Sans-Peur devenait évident.</p> + +<p>—Quatre minutes encore!... J'en consacre une à dicter +mes conditions, et trois à vous sauver; mais l'état-major +entier va jurer devant Dieu et sur l'honneur que tous mes +compagnons et moi serons mis en liberté ensemble sur l'archipel +des îles Marquises... J'ai dit!... Ne perdez pas de +temps, monsieur Wilson!</p> + +<p>Sans-Peur se tourna vers ses compagnons.</p> + +<p>—Remerciez-moi, camarades, leur dit-il, car il m'en +coûtera beaucoup de sauver un vaisseau anglais.</p> + +<p>Prenant d'avance le commandement, Sans-Peur ordonnait +aux maîtres et contre-maîtres de faire larguer les perroquets.</p> + +<p>—Il faudra charger de toile!... Gagnez du temps, vous +autres!... et déblayons le pont!... vivement!...</p> + +<p>L'équipage anglais tout entier désirait ardemment que +Sans-Peur montât sur la dunette pour diriger la manœuvre.</p> + +<p>Déjà les cordes fatales cessaient d'être roidies; on +déblayait à la hâte le champ de manœuvre, et chacun des +matelots anglais parait ou réparait quelque cordage courant.</p> + +<p>—Jurez-vous?... demanda le corsaire.</p> + +<p>—Oui, je jure que vos conditions sont acceptées! dit +Wilson.</p> + +<p>Roboam Owen ajouta:<span class='pagenum'><a name="Page_313" id="Page_313">[Pg 313]</a></span></p> + +<p>—Je jure sur le Christ que la vie et la liberté du capitaine +Léon de Roqueforte seront respectées à notre bord après le +sauvetage du vaisseau.</p> + +<p>Les autres officiers anglais levèrent la main.</p> + +<p>Déjà les matelots dégarrottaient les prisonniers.</p> + +<p>—A l'hôpital mes blessés! leur dit Sans-Peur en se dirigeant +vers la dunette.</p> + +<p>Taillevent et trois autres corsaires se placèrent par ses +ordres à la roue du gouvernail.</p> + +<p>—Pilotez! monsieur... dit le commodore armant ses pistolets. +Mais malheur à vous si nous touchons!</p> + +<p>—Je ne pilote pas!... Je commande!... répondit fièrement +Sans-Peur.</p> + +<p>Et sans attendre la réplique du Commodore, il fit gouverner +droit sur la roche <i>el Verdujo</i>, cet écueil tranchant comme +la hache du bourreau, sur lequel, au début de sa carrière +d'aventures, il avait failli périr avec son fidèle Taillevent.</p> + +<p>En même temps, il établit toute la toile possible. Les +mâts du vaisseau, ébranlés par les secousses précédentes, +gémissaient, ployaient et craquaient sourdement.</p> + +<p>On courait avec une effroyable rapidité sur le récif, où la +grosse mer brisait furieuse.</p> + +<p>Les Anglais s'effrayèrent; des murmures se firent entendre +sur l'avant.</p> + +<p>Le commodore Wilson pâlissait.</p> + +<p>—Que faites-vous donc, monsieur? dit-il d'un ton +menaçant.</p> + +<p>—Je pilote!... répondit Sans-Peur avec dédain.</p> + +<p>Puis d'une voix impérieuse:</p> + +<p>—Silence à bord!... silence partout!... Lieutenant Owen, +faites observer le silence! maîtres et contre-maîtres, je +commande le silence!... «—<span class="smcap">Attention! Pare à virer</span>!...»</p> + +<p>Avec un silence qui tenait du prodige, les matelots anglais +se préparèrent au virement de bord.</p> + +<p>Le lieutenant Owen, après un moment d'hésitation, monta +sur la dunette, quoiqu'il eût reçu l'ordre de se rendre aux<span class='pagenum'><a name="Page_314" id="Page_314">[Pg 314]</a></span> +arrêts.—Il allait demander de rester sur le pont jusqu'à la +fin des manœuvres.</p> + +<p>—Monsieur le commodore, dit alors Sans-Peur, j'ai retenu +d'autorité M. le lieutenant Owen, dont j'ai besoin ici. Mais il +serait de bon goût de lever ses arrêts....</p> + +<p>—Que me parlez-vous d'arrêts pendant cette manœuvre +téméraire? riposta Wilson, dont les pistolets armés étaient +toujours dirigés sur Sans-Peur.</p> + +<p>—J'utilise les instants. J'ai rangé vos gens à leurs postes, +mais nous avons encore plus d'une minute devant nous, +monsieur le commodore!...—Restez ici, lieutenant Owen. +«—Du vent dans la voile, timoniers, <i>près et plein</i>!...»—Vous +n'avez pas répondu, monsieur Wilson?</p> + +<p>—Les arrêts du lieutenant Owen seront levés si vous +sauvez le vaisseau.</p> + +<p>Sans-Peur, qui ne commandait et ne parlait qu'en langue +anglaise, dit à très haute voix:</p> + +<p>—Sachez, monsieur le commodore, que je ne trahis +jamais!... J'ai annoncé que je sauverais votre navire, je me +suis engagé à le sauver!... Ma parole suffit... «—Fermez +tous les sabords!...»</p> + +<p>Les mantelets des sabords défoncés furent remplacés +aussitôt.</p> + +<p>Peu après, <i>l'Illustrious</i> entra dans la zone d'écume qui +tourbillonnait autour du récif.</p> + +<p>—Trahison! nous sommes perdus! hurla Pottle Trichenpot.</p> + +<p>—Silence donc, misérable! dit le lieutenant Owen en lui +mettant un mouchoir sur la bouche.</p> + +<p>Wilson fut tenté de brûler la cervelle à Sans-Peur, qui laissait +courir à toute vitesse, quoiqu'on ne fût plus qu'à une +longueur de navire de la roche <i>le Bourreau</i>.</p> + +<p>Le vaisseau plongeait dans les lames, qui le couvrirent. Il +penchait sur tribord presque autant qu'au moment où le +poids du <i>Lion</i> avait failli l'entraîner. Le ressac des flots brisés +rejaillissait sur les points les plus hauts de la mâture. Un<span class='pagenum'><a name="Page_315" id="Page_315">[Pg 315]</a></span> +remous aussi blanc que la neige enveloppait sa vaste coque +comme un linceul. La pluie saline qui l'inondait miroitait au +soleil; elle avait les brillantes couleurs du prisme. Jamais +dangers de mort ne revêtirent plus splendide parure. L'arc-en-ciel +parsemait d'or et de rubis le chemin du naufrage.</p> + +<p>Attiré par le gouffre, l'Illustrious descendait sur la pente +d'une vague colossale.</p> + +<p>La colère ou l'effroi furent cause que le commodore fit feu +au moment précis où Sans-Peur criait enfin:</p> + +<p>—A <span class="smcap">Dieu vat</span>!...</p> + +<p>Tom Lebon fila les écoutes des focs.</p> + +<p>Taillevent et ses camarades poussèrent la barre dessous.</p> + +<p>Sans-Peur, atteint par deux balles, tombait inanimé entre +les bras du lieutenant Roboam Owen.</p> + +<p>Le vaisseau anglais, en continuant de virer de bord, entra +dans le contre-courant dont Léon avait si bien calculé la +puissance. Plus vite qu'une flèche, il fut jeté au large.</p> + +<p>Il était sauvé.</p> + +<p>La main sur le cœur de la victime, l'officier irlandais +s'écria:</p> + +<p>—Commodore Wilson, vous venez de commettre le plus +grand des crimes!...<span class='pagenum'><a name="Page_316" id="Page_316">[Pg 316]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="EPILOGUE" id="EPILOGUE"></a>ÉPILOGUE</h2> + + +<p>Le paquebot <i>l'Hirondelle</i>, grâce à sa marche supérieure, +échappa,—mais non sans périls,—à tous les croiseurs +ennemis et atterrit au Havre, où l'armateur Plantier devait +compte de sommes immenses à la comtesse de Roqueforte.</p> + +<p>L'honnête associé de Sans-Peur le Corsaire s'en acquitta +scrupuleusement, sans discontinuer de s'occuper des intérêts +de sa famille et des grandes opérations de l'Océanie.</p> + +<p>La propagation de la foi devait être la préoccupation +constante des enfants de Léon de Roqueforte.</p> + +<p>Établie à Paris, dans un des plus beaux hôtels du faubourg +Saint-Honoré, Isabelle dirigeait l'éducation de Léonin, +de Lionel et de Clotilde.—Jamais elle ne perdit l'espoir de +revoir son mari, ni son fils Gabriel, qui prit une part superbe, +comme l'attestent les annales du Pérou, à la grande insurrection +dont l'issue fut l'indépendance des colonies espagnoles.</p> + +<p>Digne épouse de Léon de Roqueforte, le <i>Lion de la mer</i>, +la comtesse élevait ses deux fils jumeaux dans le dessein de +les envoyer à la recherche de leur père et de leur frère, de +continuer l'œuvre gigantesque de Sans-Peur et de le venger +s'il avait péri.</p> + +<p>Ce dessein fut accompli, les faits et gestes des jumeaux de +la mer montant des navires jumeaux peuvent défrayer une +épopée.</p> + +<p>L'on doit à Léonin l'invention des engins les plus formidables.<span class='pagenum'><a name="Page_317" id="Page_317">[Pg 317]</a></span></p> + +<p>Lionel fut surtout sauveteur.</p> + +<p>Digne fille d'Isabelle, Clotilde joua aussi outre-mer un +grand rôle, mission pieuse qui a contribué aux progrès du +culte catholique.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Chaque soir, en l'hôtel de Roqueforte, maîtres et serviteurs +priaient ainsi en commun:</p> + +<p>—Seigneur, si Léon et Gabriel sont vivants, protégez-les!... +s'ils sont morts, prenez pitié de leurs âmes!...</p> + +<p>Et ensuite, avec Liména, on priait de même pour son +époux Taillevent et son fils aîné Liméno.</p> + +<p>FIN<span class='pagenum'><a name="Page_319" id="Page_319">[Pg 319]</a></span><span class='pagenum'><a name="Page_318" id="Page_318">[Pg 318]</a></span></p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES</h2> + +<div class='center'> + +<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="Table_des_matieres1"> + + +<tr><td align='left'>Chapitres</td> +<td align='left'></td> +<td align='left'>Pages</td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#I"><b>I.</b></a><br /></td> +<td align='left'> L'Amazone et le <i>Lion</i></td> +<td align='right'><a href='#Page_5'>5</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#II"><b>II.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Désappointements</td> +<td align='right'><a href='#Page_9'>9</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#III"><b>III.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Reconnaissance</td> +<td align='right'><a href='#Page_12'>12</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#IV"><b>IV.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Le <i>Lion de la mer</i></td> +<td align='right'><a href='#Page_15'>15</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#V"><b>V.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Branle-bas de combat</td> +<td align='right'><a href='#Page_23'>23</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#VI"><b>VI.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Mariage de haute lutte</td> +<td align='right'><a href='#Page_29'>29</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#VII"><b>VII.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Pavois et adieux</td> +<td align='right'><a href='#Page_47'>47</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#VIII"><b>VIII.</b></a><br /></td> +<td align='left'> La chambre nuptiale</td> +<td align='right'><a href='#Page_58'>58</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#IX"><b>IX.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Maître Taillevent</td> +<td align='right'><a href='#Page_63'>63</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#X"><b>X.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Droits des prisonniers</td> +<td align='right'><a href='#Page_66'>66</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XI"><b>XI.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Les oreilles de Camuset</td> +<td align='right'><a href='#Page_69'>69</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XII"><b>XII.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Stratagèmes et ruses de guerre</td> +<td align='right'><a href='#Page_77'>77</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XIII"><b>XIII.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Toujours trop bon!</td> +<td align='right'><a href='#Page_83'>83</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XIV"><b>XIV.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Idées de Corsaire</td> +<td align='right'><a href='#Page_86'>86</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XV"><b>XV.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Relâche de trois jours</td> +<td align='right'><a href='#Page_99'>99</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XVI"><b>XVI.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Journal de route</td> +<td align='right'><a href='#Page_102'>102</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XVII"><b>XVII.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Le grand chef des Condors et Baleine-aux-yeux-terribles</td> +<td align='right'><a href='#Page_109'>109</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XVIII"><b>XVIII.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Salves des éléments</td> +<td align='right'><a href='#Page_118'>118</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XIX"><b>XIX.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Tremblement de terre</td> +<td align='right'><a href='#Page_121'>121</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XX"><b>XX.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Vastes desseins</td> +<td align='right'><a href='#Page_128'>128</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XXI"><b>XXI.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Les débuts du <i>Lion</i></td> +<td align='right'><a href='#Page_135'>135</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XXII"><b>XXII.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Derrière le rideau</td> +<td align='right'><a href='#Page_140'>140</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XXIII"><b>XXIII.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Histoire de dix années.</td> +<td align='right'></td></tr> + +<tr><td><br /></td> +<td align='left'> Origines de la légende</td> +<td align='right'><a href='#Page_144'>144</a></td></tr> + +<tr><td><br /></td> +<td align='left'> Le chemin de Versailles</td> +<td align='right'><a href='#Page_150'>150</a></td></tr> + +<tr><td><br /></td> +<td align='left'> Entortillé par le roi</td> +<td align='right'><a href='#Page_155'>155</a></td></tr> + +<tr><td><br /></td> +<td align='left'> Dans le grand Océan</td> +<td align='right'><a href='#Page_159'>159</a></td></tr> + +<tr><td><br /></td> +<td align='left'> Retours et chute du rideau</td> +<td align='right'><a href='#Page_166'>166</a></td></tr> + +</table> + +<p> +<span class='pagenum'><a name="Page_320" id="Page_320">[Pg 320]</a></span> +</p> + +<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="Table_des_matieres2"> + +<tr><td align='left'>Chapitres</td> +<td align='left'></td> +<td align='left'>Pages</td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XXIV"><b>XXIV.</b></a><br /></td> +<td align='left'> le sommeil de la Lionne</td> +<td align='right'><a href='#Page_171'>171</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XXV"><b>XXV.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Problème résolu</td> +<td align='right'><a href='#Page_176'>176</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XXVI"><b>XXVI.</b></a><br /></td> +<td align='left'> L'île de Plomb</td> +<td align='right'><a href='#Page_179'>179</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XXVII"><b>XXVII.</b></a><br /></td> +<td align='left'> A la poudre</td> +<td align='right'><a href='#Page_187'>187</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XXVIII"><b>XXVIII.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Coups de main</td> +<td align='right'><a href='#Page_191'>191</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XXIX"><b>XXIX.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Naissances, mariage, baptêmes </td> +<td align='right'><a href='#Page_193'>193</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XXX"><b>XXX.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Pottle Trichenpot</td> +<td align='right'><a href='#Page_197'>197</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XXXI"><b>XXXI.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Bataille de Quiron</td> +<td align='right'><a href='#Page_201'>201</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XXXII"><b>XXXII.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Mort du cacique de Tinta</td> +<td align='right'><a href='#Page_209'>209</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XXXIII"><b>XXXIII.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Roboam Owen</td> +<td align='right'><a href='#Page_213'>213</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XXXIV"><b>XXXIV.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Les franges d'or</td> +<td align='right'><a href='#Page_216'>216</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XXXV"><b>XXXV.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Douleur royale</td> +<td align='right'><a href='#Page_225'>225</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XXXVI"><b>XXXVI.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Le jeune prince</td> +<td align='right'><a href='#Page_236'>236</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XXXVII"><b>XXXVII.</b></a><br /></td> +<td align='left'> L'opinion publique à Lima</td> +<td align='right'><a href='#Page_246'>246</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XXXVIII"><b>XXXVIII.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Entrée au bal</td> +<td align='right'><a href='#Page_250'>250</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XXXIX"><b>XXXIX.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Vive la paix!</td> +<td align='right'><a href='#Page_255'>255</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XL"><b>XL.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Esquisse à grands traits</td> +<td align='right'><a href='#Page_263'>263</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XLI"><b>XLI.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Le commodore Wilson</td> +<td align='right'><a href='#Page_270'>270</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XLII"><b>XLII.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Les Lionceaux de la Mer</td> +<td align='right'><a href='#Page_276'>276</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XLIII"><b>XLIII.</b></a><br /></td> +<td align='left'> L'Hirondelle</td> +<td align='right'><a href='#Page_279'>279</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XLIV"><b>XLIV.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Stratagèmes de retraite</td> +<td align='right'><a href='#Page_283'>283</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XLV"><b>XLV.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Séparations</td> +<td align='right'><a href='#Page_288'>288</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XLVI"><b>XLVI.</b></a><br /></td> +<td align='left'> A l'abordage</td> +<td align='right'><a href='#Page_291'>291</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XLVII"><b>XLVII.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Fermez les sabords!</td> +<td align='right'><a href='#Page_296'>296</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XLVIII"><b>XLVIII.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Sauve qui peut!</td> +<td align='right'><a href='#Page_301'>301</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#XLIX"><b>XLIX.</b></a><br /></td> +<td align='left'> La corde au cou</td> +<td align='right'><a href='#Page_306'>306</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#L"><b>L.</b></a><br /></td> +<td align='left'> Le plus grand des crimes</td> +<td align='right'><a href='#Page_312'>312</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#EPILOGUE"><b>ÉPILOGUE.</b></a><br /></td> +<td align='left'></td> +<td align='right'><a href='#Page_316'>316</a></td></tr> + +</table> +</div> + +<p>8470.—ABBEVILLE, TYP. ET STÉR. A. RETAUX.—1886.</p> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Sans-peur le corsaire, by Gabriel de La Landelle + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SANS-PEUR LE CORSAIRE *** + +***** This file should be named 22262-h.htm or 22262-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/2/2/6/22262/ + +Produced by Jean-Adrien Brothier, Laurent Vogel and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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