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+Project Gutenberg's Sans-peur le corsaire, by Gabriel de La Landelle
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Sans-peur le corsaire
+
+Author: Gabriel de La Landelle
+
+Release Date: August 7, 2007 [EBook #22262]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SANS-PEUR LE CORSAIRE ***
+
+
+
+
+Produced by Jean-Adrien Brothier, Laurent Vogel and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
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+Notes de transcription:
+
+[NT1: Les mots signalés par NT1 ne sont pas lisibles sur l'original et
+ont dû être interprétés par leur contexte.]
+
+[NT2: Le mot signalé par NT2 est, dans l'original, écrit, d'une part la
+tête en bas et de plus les lettres mélangées. Cette fantaisie
+typographique semble indiquer que la vitesse du mouvement est telle
+qu'elle en chamboule le mot. Dans le texte ASCII, l'ordre des lettres a
+été conservé mais elles ont été retournées le tête en haut; Une version
+Unicode a été faite pour avoir un rendu typographique plus proche. La
+version HTML a également utilisé les codes Unicode adéquats.]
+
+
+
+
+SANS-PEUR LE CORSAIRE
+
+
+
+
+RENÉ HATON, Libraire-Éditeur, 35, rue Bonaparte, PARIS
+
+ * * * * *
+
+OUVRAGES DE M. G. DE LA LANDELLE.
+
+ * * * * *
+
+LE DERNIER DES FLIBUSTIERS. 1 vol. in-8, franco... 4 fr. 50
+
+Inspiré par des sentiments patriotiques, exécuté par un auteur
+expérimenté qui sait avec une science parfaite mêler le plaisant au
+sévère, d'un intérêt puissant constamment soutenu, _le Dernier des
+Flibustiers_ est rigoureusement historique par le fond comme par les
+détails, par les récits d'aventures comme par les peintures de mœurs. Il
+résume et met en scènes la biographie extraordinaire d'un héros polonais
+rendu célèbre par ses faits d'armes, sa captivité au Kamtchatka, son
+audacieuse évasion, ses explorations maritimes et surtout par ses
+travaux de colonisateur.
+
+Sous ce dernier rapport, l'ouvrage emprunte aux événements contemporains
+l'attrait de l'actualité; car le principal théâtre des événements est
+Madagascar, dont Réniowski fut sur le point de donner à la France
+l'entière possession. Aussi bien l'auteur a cru devoir compléter _le
+Dernier des Flibustiers_ par une notice succincte, mais très complète,
+consacrée à l'histoire de la grande île africaine, depuis les temps les
+plus reculés jusqu'à l'époque actuelle.
+
+ * * * * *
+
+DANS LES AIRS. Histoire élémentaire de l'aéronautique. Un vol. In-12,
+2 fr.
+
+Surexciter la curiosité en passant la revue historique de tout ce qui a
+été inventé ou essayé par les hommes pour s'élever ou se mouvoir _dans
+les airs_,--donner à ce recueil de propositions ingénieuses, de
+découvertes inattendues, d'étranges expériences et de tentatives des
+natures les plus diverses, un très vif intérêt à l'aide d'une foule de
+récits souvent dramatiques, toujours instructifs,--ou, en d'autres
+termes, emprunter à l'histoire même l'exposition complète des éléments
+de la science aéronautique,--tel est l'objet que s'est proposé un
+vulgarisateur d'une incontestable compétence, M. G. de la Landelle, dont
+les études spéciales sur la question remontent à 1861. D'innombrables
+recherches donnent à son ouvrage une base sérieuse. Son esprit enjoué en
+corrige adroitement les passages les plus ardus et c'est le sourire aux
+lèvres qu'on y recueille telles leçons, telles démonstrations qui ne
+seraient pas mieux formulées à grand renfort d'x algébriques. Le lecteur
+captivé s'étonne, par exemple, d'être diverti par l'étude préliminaire
+des poids et mesures des animaux volants, dialogue récréatif qui sert
+d'entrée en matière.
+
+L'examen des précédents historiques depuis le moine écossais Roger
+Bacon, _le docteur admirable_ du XIIIe siècle, jusqu'aux Pères Honoré
+Fabri, François Lanu et autres savants précurseurs des découvertes
+modernes, démontrent clairement que jamais l'Église n'a entravé les
+œuvres de la science lorsqu'elle reste dans le domaine des lois
+naturelles. Les _titres de gloire_ des Mongolfier, depuis le temps des
+croisades et l'importation du papier en Europe, jusqu'à nos jours, ont
+été énumérés par l'auteur avec une prédilection dont on lui sait
+d'autant plus gré que cette intéressante revue est remplie de traits
+anecdotiques charmants. L'histoire du cerf-volant, celle du parachute,
+les nombreux travaux de l'école moderne de l'aviation, l'esquisse des
+aventures dramatiques du _Géant_, l'examen des divers systèmes en
+présence, les biographies plus ou moins accidentées d'un certain nombre
+d'inventeurs ou de chercheurs aventureux, les ascensions scientifiques
+et l'effroyable catastrophe du _Zénith_, les services rendus à la France
+par l'aérostation durant le siége de Paris, fournissent les principaux
+sujets d'un ouvrage que nous offrons au public avec la conviction qu'il
+y trouvera l'agréable et l'utile mélangés dans des proportions
+parfaites. Ajouterons-nous que les nombreux documents qu'il renferme le
+recommandent en outre aux spécialistes, car en somme la forme ne saurait
+emporter le fond.
+
+En dépit des pédants dont l'ennui est le cheval de bataille, le fond, en
+effet, ne saurait perdre à être traité sous une allure littéraire par un
+homme d'esprit, conteur expert, et qui comme tel, n'en a été que mieux à
+même de donner de l'entrain à ses relations d'essais, d'aventures, de
+doctrines opposées et de solutions multiples.
+
+ * * * * *
+
+AVENTURES ET EMBUSCADES. Histoire d'une colonisation au
+Brésil. Un vol. In-12 2 fr.
+
+Le titre de cet ouvrage indique son genre mouvementé et la nature
+d'intérêt qu'il provoque. Son sous-titre en dit l'objet d'une manière
+générale, mais ne peut, en aucune sorte, faire pressentir le but élevé
+que s'est proposé l'auteur. En peignant avec une consciencieuse
+exactitude les mœurs des naturels du Brésil, et en relatant les travaux
+d'un colonisateur tout à la fois prudent et hardi alliant la sagesse
+avec la valeur, il s'est surtout attaché à faire ressortir l'influence
+bienfaisante du christianisme sur les populations des contrées vierges
+de l'Amérique du Sud. Dans ce dessein, il met en présence des hordes
+sauvages dont il représente les rivalités implacables, une poignée
+d'émigrants, les uns libres et chrétiens, Portugais, fuyant les
+persécutions du redoutable Pombal, après le mémorable tremblement de
+terre de Lisbonne, les autres esclaves, nègres récemment arrivés
+d'Afrique, allant de concert à la recherche d'une patrie nouvelle. La
+donnée de l'ouvrage est historique comme l'on voit, l'étude ethnologique
+est constante, les conclusions d'ordre supérieur sont les fusions des
+races et leur régénération pacifique par la propagation de la foi.
+
+ * * * * *
+
+LES LÉGENDES DE LA MER. 1 vol. in-12 2 fr.
+
+
+
+
+G. DE LA LANDELLE
+
+SANS-PEUR LE CORSAIRE
+
+PARIS
+
+RENÉ HATON, LIBRAIRE-ÉDITEUR 35, RUE BONAPARTE, 35
+
+1886
+
+Tous droits réservés
+
+
+
+
+SANS-PEUR LE CORSAIRE
+
+
+
+
+I
+
+L'AMAZONE ET LE LION.
+
+
+Sur la crête de la falaise à pic, l'éclair,--au milieu des brisants
+battus par les lames du large, le tonnerre, «le tonnerre à la voile»
+disaient les matelots.
+
+Là-haut, au ras des précipices, la grâce, une jeune amazone se détachant
+en silhouette sur le ciel bleu d'Espagne;--en bas, dans le chaos, le
+courage, un hardi capitaine, le lion des ouragans, se confondant, lui,
+son léger navire et ses toiles ouvertes à la brise, avec les rochers
+noirs et leur écume irisée.
+
+Dans le ciel, l'azur serein,--au ras des flots, des milliers
+d'arcs-en-ciel mouvants.
+
+Pas un nuage. Le soleil flamboyait; et ses rayons se subdivisant à
+l'infini dans les jets de l'onde, le lion, qui semblait courir droit au
+naufrage, voguait à travers toutes les couleurs chatoyantes du prisme;
+tandis que l'amazone, sur son coursier emporté le mors aux dents, s'en
+allait fulgurante, rasant les bords escarpés de droite et de gauche,
+vers la pointe extrême de la falaise.
+
+Deux catastrophes imminentes! Des éblouissements radieux! Splendide,
+mais horrible!
+
+Quelles imprudences! Quelle témérité! Délire et démence!
+
+ * * * * *
+
+Des groupes sinistres ricanaient au bas du morne:
+
+--Belles épaves tout à l'heure!
+
+--Il est bien joli le brig corsaire français, et nous savons tous qu'il
+y a dans sa coque de riches affaires à cueillir.
+
+--Par-dessus le marché, on tirera de jolis profits de la chute de la
+senorita et de son petit cheval du Pérou, tout caparaçonné d'ornements
+d'argent et d'or, à la mode des Incas.
+
+--A-t-elle son beau collier de perles?
+
+--A-t-elle sa ceinture royale?
+
+--Elle va si vite qu'on n'en voit rien; mais on peut être sûr que bijoux
+de grand prix ne lui manquent pas.
+
+--Le brig de Sans-Peur le Corsaire est bondé de trésors.
+
+--Et cette nuit, il vient encore de piller des Anglais.
+
+--Est-ce bien sûr?
+
+--On a entendu le canon, voilà!
+
+--La bague enrichie de diamants de dona Isabelle vaut bien au moins deux
+sacs de doublons?
+
+--Oh! la belle journée qui commence!
+
+ * * * * *
+
+Délire et démence peut-être; double course vertigineuse!
+
+Mais d'une part de nobles et de grands desseins, comme de l'autre
+d'abjectes convoitises.
+
+Dans l'iris de l'écume saline, un héros sublime de sang-froid, et sur
+cette falaise abrupte une céleste créature digne d'être protégée par les
+anges de la Pureté, de la Piété filiale, de la Reconnaissance, de tous
+les sentiments généreux.
+
+Belle, svelte, gracieuse,--belle d'une beauté inconnue même dans les
+Espagnes,--svelte comme le palmier indien,--plus gracieuse que l'oiseau
+du paradis,--dona Isabelle avait pour mobile l'amour de sa lointaine
+patrie, le souvenir pieux de son noble aïeul. La fille des Incas
+espérait, frémissante; elle avait tremblé pour celui en qui elle
+retrouverait un libérateur. Certes! elle obéit à un mouvement
+irréfléchi, lorsque après ses ferventes prières, réveillée en sursaut
+par le canon, elle s'élança de son prie-Dieu sur son coursier
+péruvien;--certes, ce fut avec une sorte de délire qu'elle prit l'abrupt
+chemin de la falaise, et qu'elle osa stimuler la vitesse de sa fougueuse
+monture, au point d'être ensuite incapable de la maîtriser;--mais rien
+dans cette âme pieuse qui ne fût louable. Son exaltation était la
+religion des ancêtres. Elle se souvenait du vieux cacique Andrès de
+Saïri, son aïeul, et l'image de l'héroïque Catalina, sa mère, lui était
+apparue disant:--«Oui! ma fille, c'est lui, c'est bien lui, c'est le
+Lion de la mer! vivant encore! Va donc! cours à sa rencontre!...»
+
+Un brig corsaire, ou pour mieux dire un aigle des flots, fier, effilé,
+audacieux, menaçant,--fier comme le glorieux pavillon français qui
+fouette la brise au-dessus de sa poupe,--effilé comme le roi des airs
+dont il affecte la forme, dont il a le vol rapide,--plus audacieux qu'un
+démon,--plus menaçant que le lion dont il porte le nom sur son tableau
+d'arrière et l'image sculptée à son extrême avant, exécutait la plus
+hardie des manœuvres que l'on puisse concevoir. Toutes voiles hautes, il
+brave la tempête qui siffle dans ses agrès, la mer qui rugit sous son
+éperon, les écueils qui se dressent écumants dans ses eaux.
+
+--O mon Dieu! murmura l'amazone en voyant le navire gouverner droit sur
+un chenal que les vieux pilotes de la côte de Galice déclaraient
+impraticable. Il va se briser! Il va périr!...
+
+--Elle! Isabelle! lancée de la sorte au-dessus du précipice!... Son
+cheval l'emporte! Elle est perdue!... disait à demi-voix le capitaine du
+brig _le Lion_.
+
+Et celui que les plus hardis marins de l'Océan avaient, d'une commune
+voix, surnommé SANS-PEUR, Léon de Roqueforte, qui revenait du large,
+vainqueur d'une corvette anglaise, le modèle des corsaires de la
+république française proclamée depuis cinq mois, le héros de la nuit, le
+brave entre les plus braves,--épouvanté par la témérité de la jeune
+fille,--pâlit en commandant d'une voix terrible de jeter l'ancre et de
+carguer toutes les voiles à la fois.
+
+Isabelle poussa un cri de terreur; la foule accourue sur le rivage y
+répondit par des clameurs bien diverses.
+
+On entendit des rires moqueurs et des applaudissements barbares, des
+accents de pitié, d'admiration, d'enthousiasme, et des vœux impies pour
+un naufrage «infaillible.»
+
+L'équipage du _Lion_ obéissait aveuglément. Le brig mouillait au milieu
+d'un tourbillon entre les brisants et la côte. Ses voiles avaient été
+carguées avec une merveilleuse promptitude, et l'ancre ayant mordu sur
+une roche, il pivotait en reculant vers la falaise dont sa poupe passa
+si près que son pavillon la frôla et s'y colla un instant.
+
+Alors,--en cet instant même,--de l'extrémité de la vergue basse qu'on
+nomme _le gui_, un homme s'élança, par un bond désespéré, sur une des
+aspérités de la côte à pic, il criait:
+
+--Coupe le câble! Hisse le foc! Allez mouiller sous le château de
+Garba!...
+
+Puis, d'un élan furieux, il gravit le roc, et se dressant devant le
+cheval de l'amazone, il en saisit la bride avec sa main ensanglantée.
+
+Le cheval cabré ne s'arrêta point, mais fit un écart.
+
+La bride s'était rompue.
+
+Un corps lourd tombait dans l'abîme.
+
+Mais Isabelle, adroitement enlevée de sa selle, était dans les bras du
+capitaine Léon, qui bientôt s'inclinant devant elle dit avec joie:
+
+--Dieu soit béni, mademoiselle, je suis arrivé à temps.
+
+--Pour me sauver, seigneur capitaine, vous avez tout exposé, votre
+navire, votre vie... Ah! combien j'ai tremblé pour vous!
+
+--Merci de cette noble parole, dona Isabelle. Et vous me voyez trop
+heureux, maintenant, car j'ai pu agir avant de parler... Mais, ajouta le
+capitaine en souriant, vous êtes cause que je ne mérite plus mon surnom:
+_J'ai eu peur_.
+
+
+
+
+II
+
+DÉSAPPOINTEMENTS.
+
+
+Les ordres du capitaine corsaire furent admirablement exécutés. Léon de
+Roqueforte pouvait compter sur ses valeureux compagnons.
+
+Avant même qu'il se fût jeté au devant de l'étalon fougueux, la hache de
+maître Taillevent frappait le câble, le foc était orienté de nouveau,
+et, trompant l'attente des naufrageurs, _le Lion_ secouait sa crinière
+d'écume en gouvernant vers le mouillage qu'il avait abandonné la veille
+au coucher du soleil.
+
+--Quel homme! quel homme! mille noms d'un tremblement à la voile!
+s'écria l'alerte maître d'équipage quand la manœuvre fut achevée. Il
+sauta pis qu'un baril de poudre, foi de matelot! Tout le connaît, le
+feu, l'eau, la brise carabinée, tout, jusqu'à la terre, jusqu'aux
+chevaux...
+
+--Pardonnerez, maître,--osa répondre Camuset le novice, qui, malgré les
+usages républicains, ne se serait pas permis de tutoyer son ancien et
+supérieur;--pardonnerez! Le cheval n'a guère eu goût à la connaissance,
+m'est avis, vu qu'il s'est affolé en grand comme un paquet de
+bêtisailles, parlant par respect...
+
+A défaut de mieux, les pillards du rivage écorchaient le malheureux
+cheval, et maître Taillevent disait à ses camarades:
+
+--Voilà des coquins qui espéraient meilleure chance!... Un faux coup de
+barre, garçons, notre vaillant _Lion_ était traité pis que cette pauvre
+bête...
+
+--Et le capitaine ne serait pas à la promenade avec la princesse de
+là-haut.
+
+--Camuset! Camuset! tu vas te faire amurer, dit le maître en serrant son
+poing vigoureux.
+
+Le novice recula prudemment.
+
+--Est-ce que j'ai mal parlé? murmura-t-il.
+
+--Celui qui se mêle des affaires du capitaine parle toujours mal. Ainsi,
+pas un mot de plus, ou gare dessous! Va-t'en au poste des blessés,
+failli mousse, tu sais bien qu'il y a là de la besogne pour toi.
+
+Camuset _fila son nœud_, pour parler en style du gaillard d'avant; mais
+les corsaires groupés autour de leur maître d'équipage continuèrent la
+causerie, tandis que les riverains désappointés voyaient le brig
+naviguer à son aise dans la crique située en dedans des récifs.
+
+ * * * * *
+
+Les riverains, pourtant, n'étaient pas les plus désappointés.
+
+Du balcon de son antique[NT1] château, le jeune seigneur don Ramon de
+Gerba venait, à l'aide d'une lunette d'approche, de suivre tous les
+mouvements du brig et de l'amazone, son imprudente sœur.
+
+--Mort de mon âme! grommela-t-il en bon espagnol, un excellent cheval
+tué, le brig sauvé encore une fois, ma sœur l'_Indienne_ en tête-à-tête
+avec cet aventurier français, et une occasion rare perdue!...
+
+La qualification d'_Indienne_ donnée avec amertume à dona Isabelle par
+son aîné pourrait démontrer jusqu'à quel point étaient fraternels les
+regrets de don Ramon pour la rare occasion qu'il perdait. Certes, il
+n'aurait pas eu grand souci de l'excellent cheval, si Sans-Peur le
+Corsaire n'avait pu arriver à temps.
+
+--Mais aussi, pourquoi le marquis de Garba y Palos, son père, le
+laissant tout enfant en Espagne, avait-il épousé, au Pérou, une femme
+de race trop illustre et trop ardemment éprise de l'amour de ses
+infortunés compatriotes?
+
+Cette femme était la mère d'Isabelle, la célèbre Catalina de Saïri.
+
+En 1780, lors de la dernière insurrection des Péruviens indigènes, elle
+avait péri massacrée par les soldats espagnols. Isabelle, âgée alors de
+sept ans, conservait le cruel souvenir d'une journée d'horreur qui lui
+rendait odieux les oppresseurs de sa nation.
+
+Depuis près d'une année, la jeune fille avait fermé les yeux du marquis
+son père, mort au château de Garba;--elle n'aspirait maintenant qu'à
+retourner au Pérou et à s'éloigner d'un frère qui la regardait au moins
+comme une étrangère, sinon comme une ennemie.
+
+Don Ramon rentra dans son appartement avec humeur et se rapprocha du
+_brasero_ rempli de charbons ardents, car la brise était froide. Puis,
+roulant entre les doigts un _papelito_ catalan, il songea aux biens
+considérables que le marquis son père avait laissés au Pérou.--Sans
+Isabelle, qui en était la seule héritière, il les aurait fait vendre et
+serait devenu le plus riche seigneur des côtes de Galice.
+
+On reconnaîtra que Sans-Peur le Corsaire avait assez mal mérité de don
+Ramon de Garba y Palos en sauvant la vie à sa sœur. Sans-Peur le
+Corsaire, il est vrai, tenait fort peu aux bonnes grâces de Sa
+Seigneurie don Ramon de Garba y Palos.
+
+
+
+
+III
+
+RECONNAISSANCE.
+
+
+Par un mouvement soudain qui n'était ni de la timidité, ni de la
+retenue, ni de la fierté, dona Isabelle, l'amazone péruvienne, s'était
+reculée. Immobile, silencieuse, plus troublée peut-être qu'à l'instant
+où elle s'était vue suspendue sur l'abîme, elle contemplait comme une
+vision d'outre-tombe le héros qui lui disait:
+
+--Mademoiselle, ce n'est point un hasard qui m'a fait choisir cette
+crique pour lieu d'abri. J'étais au Pérou, il y a deux ans... il y a
+deux ans, quand vous en partiez...
+
+La voix maternelle retentissait dans le cœur de l'intrépide jeune
+fille:--«C'est lui! c'est bien lui! c'est le Lion de la mer, vivant
+encore!...»
+
+--Je vous revis alors, avec une joie et une douleur sans égales; votre
+noble père était rendu à la liberté, vous étiez à son bras, radieuse,
+profondément émue et fière des clameurs enthousiastes qui saluaient
+votre délivrance, mais une barrière infranchissable nous séparait...
+
+--Oh! oui, c'est lui! c'est bien le Lion de la mer, vivant encore!
+murmurait dona Isabelle, qu'une réminiscence vague, mais constante,
+n'avait cessé de préoccuper depuis l'instant où elle s'était rencontrée,
+huit ou dix jours auparavant, avec le capitaine du brig _le Lion_.
+
+Le corsaire, mouillé sous les murs du château, n'en était pas assez loin
+pour que, de sa fenêtre, dona Isabelle ne vît parfaitement Léon chaque
+fois qu'il était sur le pont de son bord.
+
+Dès le premier jour, il s'inclina respectueusement à sa vue.
+
+Elle se recula étonnée de la fixité de son regard et du geste éloquent
+qu'il fit comme pour remercier le Ciel de ce qu'elle lui apparaissait.
+
+Le soir, une guitare péruvienne modula les airs qui avaient bercé son
+enfance.
+
+Le lendemain, le capitaine français, de crainte de l'intimider, ne se
+montra point; mais il n'eut point de peine à voir avec quelle attention
+elle regarda plusieurs pavillons aux emblèmes, connus d'elle seule, que
+déroulèrent et replièrent successivement quelques hommes du bord.
+
+Elle avait ressenti coup sur coup d'indéfinissables impressions.
+
+Les airs du pays natal retentissaient dans le silence de la nuit, et en
+fermant les yeux, elle vit en ses plus lointains souvenirs d'enfance cet
+étranger à grands cheveux blonds, aux traits aquilins, au teint blanc et
+ardemment coloré, au sourire doux et fier, ce corsaire français qui
+l'avait saluée en levant les mains au ciel.
+
+Les jours suivants, elle ne se permit même plus d'entr'ouvrir ses
+rideaux; mais attirée par un charme secret et puissant, elle ne cessait
+d'observer à la dérobée. Et toujours se reproduisait en elle la même
+impression, la même réminiscence mystérieuse qui se transformant en
+vision se traduisit en ces paroles de Catalina, sa mère:--«Oui! ma
+fille, c'est bien lui! c'est le Lion de la mer, vivant encore!...»
+
+Et le canon retentissait, et tandis qu'agenouillée sur son prie-Dieu,
+elle demandait au Ciel comme un miracle que son rêve fût une réalité, et
+que celui pour le salut éternel de qui elle priait depuis sa tendre
+enfance fût à la fois Sans-Peur le Corsaire et le Lion de la
+mer,--tandis qu'elle délirait palpitante, son petit cheval péruvien
+hennit en frappant des pieds.
+
+--Je voudrais garder le silence, mademoiselle, disait Léon, et pourtant
+il faut que je parle. Pour vous épargner une douleur, je donnerais ma
+vie, et cependant, il faut que j'éveille en vous d'affreux souvenirs.
+
+Isabelle poussa un cri,--cri d'horreur, de reconnaissance et de joie:
+
+--Ah!... mon Dieu!... C'est vous qui vengiez ma mère, c'est vous qui
+m'arrachiez aux assassins et me rendiez à mon malheureux aïeul... Vous
+êtes _le Lion de la mer_?
+
+--Les Péruviens indigènes m'appelaient ainsi! dit l'aventureux
+capitaine.
+
+--On nous fit croire que vous aviez péri; nous avons pleuré votre
+généreuse mémoire.
+
+Isabelle s'était agenouillée; de pieuses larmes baignaient ses yeux.
+Elle invoquait sa mère Catalina, l'Indienne; elle remerciait Dieu de la
+mettre providentiellement en présence de celui qui l'avait, tout enfant,
+sauvée du massacre.
+
+Léon s'unit de cœur aux saintes pensées de la jeune fille. De quelques
+instants, il ne rompit le silence.
+
+Les gens du pays remarquaient, au sommet de la falaise, les mouvements
+du corsaire et ceux de la noble demoiselle. La curiosité en poussa
+quelques-uns à gravir le sentier par lequel descendaient enfin le
+corsaire français et la jeune fille appuyée à son bras.
+
+
+
+
+IV
+
+LE LION DE LA MER.
+
+
+Léon de Roqueforte disait:
+
+--J'avais dix-sept ans,--c'était pendant la guerre d'Amérique, et je
+servais dans la marine de roi Louis XVI, de douloureuse mémoire, en
+qualité d'enseigne de vaisseau.
+
+Au nom du roi Louis XVI, décapité le mois précédent, sur la place de la
+Révolution, le corsaire de la république se découvrit le front avec un
+respect religieux.
+
+Un groupe de curieux s'approchaient:
+
+--Le démon de la mer!...
+
+--Un tueur de rois!...
+
+--Un bourreau de France!...
+
+--Un damné maudit!...
+
+--Il n'est pas laid, malgré ça!...
+
+--De ma vie je n'ai vu plus beau cavalier, dit une femme.
+
+--Satan est plus beau encore quand il ose reprendre sa forme d'ange du
+ciel!...
+
+Sans-Peur devina plutôt qu'il n'entendit ces propos, et s'adressant à
+celui des Galiciens qui paraissait le plus vigoureux:
+
+--Homme, lui dit-il en espagnol et d'un ton hautain, la demoiselle de
+Garba y Palos est à pied, et tu oses nous regarder en face!
+
+--Mais, seigneur capitaine, que voulez-vous, je ne suis pas un
+cheval!...
+
+--Je vois bien, drôle, que tu n'es qu'un mulet manqué, repartit le
+corsaire en riant. Cours à la _pasada_ des _Rois mages_, et reviens avec
+trois chevaux, tu nous accompagneras!... Marche!
+
+En même temps, il lui jeta deux pièces d'or. Il distribua en outre
+quelque argent au reste du groupe, pour aller chanter le cantique de
+Notre-Dame-du-Salut à l'endroit même où Isabelle avait été sauvée.
+
+Ensuite, il continua son récit:
+
+--Notre corvette, commandée par le vicomte de Roqueforte, mon oncle,
+venait d'explorer les Iles de l'Océanie; elle avait visité à plusieurs
+reprises les Marquises, Taïti, Tonga, la Nouvelle-Zélande et les côtes
+de la Nouvelle-Hollande, où le roi se proposait de fonder une colonie;
+nous nous dirigions sur le Callao pour expédier de là nos dépêches en
+Europe, avant de continuer nos explorations. Tout à coup, deux frégates
+anglaises nous appuient la chasse. Elles avaient à en venger une
+troisième que nous avions mise hors de combat dans la mer des Moluques,
+six mois auparavant. On nous cherchait, comme je l'ai su depuis. Une
+corvette contre deux frégates n'est pas de force à lutter, nous prîmes
+chasse. Par malheur pour mes braves camarades,--par bonheur pour moi,
+j'ose le dire aujourd'hui,--le combat ne put être évité. Notre corvette
+fut coulée après six heures d'une défense héroïque; la plupart de nos
+gens périrent et le reste fut fait prisonniers de guerre à l'exception
+de deux hommes, un matelot et un enseigne. Le matelot s'appelle
+Taillevent; il est aujourd'hui maître d'équipage du corsaire _le Lion_,
+et l'enseigne, vous le devinez, dona Isabelle, c'est moi!... J'avais été
+chargé par mon oncle et commandant, blessé à mort, des dépêches
+destinées au roi et au ministre de la marine; je les portais à la
+ceinture dans une petite boîte de plomb. Lorsque les canots anglais
+vinrent nous recueillir, je me laissai couler au dernier moment. Je me
+retrouvai bientôt seul avec Taillevent sur les débris de notre navire:
+
+«--Ah! monsieur de Roqueforte! quelle chance! me dit-il, nous sommes
+deux.
+
+«--Camarade, répondis-je, il y a mieux que moi de sauvé. Les dépêches
+pour le roi sont à ma ceinture. Si je péris et que tu en réchappes, je
+t'en charge.
+
+«--Soyez calme, _mon capitaine_,» répliqua-t-il en me donnant pour la
+première fois un titre que je n'ai jamais voulu perdre.
+
+J'étais capitaine d'un tronçon de mât, et tout mon équipage se composait
+de Taillevent.--La côte de Pérou était à trois lieues; un courant fort
+rapide nous poussait du sud au nord parallèlement à elle. Je n'avais pas
+mangé depuis près de dix heures, et je sentais que mes forces
+s'épuisaient. Taillevent s'en aperçut:
+
+«--Je n'ai que vingt et un ans, me dit-il, mais ce n'est pas pour la
+première fois, capitaine, que je coule avec mon navire. Ce matin, voyant
+les deux frégates nous gagner, j'ai eu souvenance de mon plus grand mal
+de l'autre fois, à savoir de souffrir la faim et la soif deux jours et
+deux nuits d'une bordée.
+
+«--Ah! ah! m'écriai-je, tu aurais des vivres sur toi?
+
+«--Une ration de fromage, à votre service, capitaine, et mieux que ça,
+une topette de sec dans cette corne d'amorce.»
+
+Nous partageâmes fraternellement le fromage et l'eau-de-vie, après avoir
+mis en réserve la moitié de notre petite provision pour le lendemain
+matin.--Le soleil se couchait.
+
+Au beau milieu de la nuit, notre tronçon de mât heurta violemment un
+corps dur; nous nous retrouvâmes à la nage.
+
+«--Diable de roche! disait Taillevent.
+
+«--Rattrapons notre espar avant tout!» criai-je.
+
+Mais l'obscurité profonde nous empêchait de le revoir, il était emporté
+dans le remous du récif _el verdugo_ (le bourreau) trop tranchant et
+trop accore pour que nous pussions y grimper.
+
+«--Je ne trouve rien! faisons la planche! le courant nous emportera vers
+l'espar!...
+
+«--Peut-être!...»
+
+Peut-être, car repoussé par le choc, notre mât avait aussi bien pu
+glisser dans le contre-courant. Tout à coup, une vive fusillade illumine
+la mer; nous apercevons de tous côtés des balses péruviennes qui
+fuyaient, chassées par une grande péniche espagnole.
+
+ * * * * *
+
+Isabelle de Garba, née au Pérou, n'avait pas besoin qu'on lui expliquât
+qu'on y appelle _balsa_, en français balse, une sorte de radeau d'un
+genre fort singulier.
+
+Deux outres formées de peaux de veaux marins fortement cousues ensemble,
+gonflées comme d'énormes vessies, et terminées en pointe comme des
+souliers à la poulaine, servent de base à un plancher triangulaire de
+bois très léger. L'ensemble est assez large pour que, d'ordinaire, trois
+passagers et un rameur y trouvent place. L'Indien qui conduit imprime le
+mouvement au moyen d'une pagaie à deux pelles. On voit, en outre, des
+balses de grandes dimensions, qui ont plus de soixante pieds de long sur
+dix-huit ou vingt de large; elles naviguent fort bien le long des côtes.
+
+Grandes ou petites, les balses poursuivies étaient chargées d'une foule
+d'indigènes de la faction de José Gabriel _Cuntur Kanki_, littéralement
+le condor par excellence, le grand maître des cavaliers, chef de la
+grande insurrection contre la domination de l'Espagne et les habitants
+de race espagnole[1].
+
+[Note 1: Historique.]
+
+Prenant le nom et le titre de son aïeul Tupac Amaru, le dernier des
+Incas, le héros péruvien avait obtenu d'éclatants succès et régnait déjà
+sur plusieurs provinces. Mais ses partisans du littoral, mis en déroute,
+se trouvaient réduits à n'avoir d'autre refuge que leurs frêles radeaux.
+
+Les balles des soldats de la péniche perçaient les outres de veau marin,
+les balses coulaient.
+
+Léon et Taillevent n'hésitèrent point à s'accrocher aux débris de l'une
+des plus grandes.--Elle flottait encore.--Ils y montent, se trouvent
+confondus avec les Indiens au désespoir, armés pour la plupart, et qui,
+faisant de nécessité vertu, s'apprêtent à se défendre contre la péniche.
+
+Une foule de petites balses se groupaient autour du radeau.
+
+La lune se leva. Les Péruviens virent deux inconnus au milieu d'eux:
+
+--Je suis le _Lion de la mer_! s'écrie Léon en langue espagnole;
+courage! cette péniche est à nous, suivez-moi!
+
+Les indigènes croient à un secours du Ciel.
+
+Le jeune étranger a les cheveux blonds et le teint d'une blancheur rare
+parmi les Espagnols; il vient de surgir par miracle du sein des flots.
+Il donne des ordres, il promet la victoire.
+
+Est-ce un ange, est-ce un lion transformé en guerrier, est-ce l'un des
+génies protecteurs de la race opprimée? Quoi qu'il soit, c'est un
+vengeur. Il commande, on obéit.
+
+Léon et Taillevent, qui le seconde, sont déjà sur une balse de grandeur
+moyenne où pagaient plusieurs rameurs habiles. Ils ont saisi des armes,
+ils se montrent pleins d'une invincible ardeur.
+
+De sauvages cris de triomphe ont retenti. Une confiance superstitieuse
+succède parmi les naturels à leur terreur panique; les balses qui se
+dispersaient se rallient. Par les ordres de Léon, elles abordent de tous
+les côtés à la fois la péniche, prise d'assaut en quelques instants.
+
+Le Lion de la mer en est proclamé capitaine.
+
+ * * * * *
+
+--Ce fut ainsi, mademoiselle, poursuivit Sans-Peur le Corsaire, que je
+combattis pour la première fois en faveur de vos infortunés
+compatriotes, dont la cause, d'ailleurs, avait déjà toutes mes
+sympathies. La force des choses m'y poussa. Je n'étais point libre de
+rester neutre. Et du reste, la politique ombrageuse des Espagnols, qui
+nous fermaient leurs ports, me les rendait odieux. J'avais à craindre,
+en abordant sur leurs terres, d'être tout au moins traité en suspect,
+honteusement fouillé et dépouillé de mes dépêches pour le roi de France.
+J'agissais donc de manière à sauvegarder ma mission en me jetant à corps
+perdu dans les rangs d'une insurrection qui me protégeait. J'en fus
+immédiatement l'un des chefs principaux.
+
+--Les exploits du Lion de la mer sont gravés dans ma mémoire, dit
+Isabelle d'une voix émue.
+
+--José Gabriel, ou, comme nous l'appelions, l'inca Tupac Amaru,
+m'accueillit noblement. Votre aïeul, le brave Andrès, son neveu, devint
+mon mentor et mon compagnon d'armes. Je connus alors la marquise
+Catalina, votre mère; vous étiez enfant, j'étais à peine sorti de
+l'adolescence, et bien des fois j'admirai vos grâces naissantes en
+prenant plaisir à partager vos jeux.
+
+--J'aurais dû vous reconnaître plus tôt, dit Isabelle, mais mon aïeul
+Andrès vous crut mort; je me souviens qu'il fit réciter des prières
+publiques par tous ses malheureux sujets pour le repos de l'âme du Lion
+de la mer.
+
+--Votre aïeul, mon vieil ami, sait maintenant que je vis; il compte sur
+moi pour lui ramener la fille de sa fille. Mon brig corsaire est à vos
+ordres. Vous en serez la reine. L'Océan nous est ouvert; mais
+hâtons-nous; avant peu, sans doute, la guerre s'allumera entre l'Espagne
+et la République française.
+
+--Fuir l'Espagne, revoir ma patrie et mon noble aïeul sont mes vœux les
+plus ardents, répondit la jeune fille avec impétuosité.
+
+--Bien! dit Léon d'une voix contenue. Mais, en un mot, maintenant,
+décidez du bonheur de ma vie.
+
+Ils étaient en ce moment au bas de la falaise, non loin de _posada_ des
+_Rois mages_, où leurs chevaux devaient les attendre.
+
+La jeune fille leva les yeux vers le ciel; puis, comme si elle le
+prenait à témoin de ses paroles:
+
+--Hier soir, quand don Ramon, mon frère, fut averti qu'un navire de
+guerre anglais croisait à l'ouvert de la passe et que _le Lion_ mettait
+sous voiles, je priai du fond de l'âme pour Sans-Peur le corsaire
+français. J'ai passé la nuit à demander au ciel le succès de vos armes.
+Dès l'instant où vous m'étiez apparu, un écho mystérieux avait retenti
+au fond de mon cœur; ma mémoire infidèle se taisait, mon âme avait
+parlé. Et l'esprit de ma sainte mère m'est apparue en me disant:
+«--C'est lui!» Ce matin, au point du jour, quand le canon a grondé au
+large, je me suis élancée sur le plus impétueux de nos chevaux pour
+aller à l'extrémité de la falaise voir quel était le vainqueur... Ah! si
+le brig de Léon de Roqueforte avait succombé, aurais-je eu la force de
+retourner vers le château de mon frère?...
+
+--Je suis trop heureux! s'écriait Léon avec transport.
+
+--Et moi, je bénis le ciel, dont les bienfaits dépassent mes espérances.
+Ma vie, que vous avez sauvée deux fois, devait vous appartenir.
+
+Léon de Roqueforte plia le genou et baisa respectueusement la main de
+l'amazone.
+
+--Soyez mon époux et mon seigneur! dit-elle ensuite.
+
+--Eh bien! au château de Garba! s'écria le capitaine corsaire. Il est
+au-dessous de vous et de moi, madame, d'user de ruse à cette heure. Tout
+au grand jour du soleil! Il ne faut pas que la fille des Incas et du
+marquis de Garba y Palos passe un seul instant pour avoir été enlevée
+par un aventurier sans aveu. Non! mille fois non! Je veux que la
+bénédiction nuptiale nous soit donnée dans le château de vos ancêtres
+paternels. Votre honneur de jeune fille l'exige, et il le faut encore
+pour celui des Roqueforte, dont le sang ne le cède à celui d'aucune
+maison royale des deux mondes!... Ah! ah! continua Sans-Peur en riant,
+pour un corsaire de la République, je suis passablement aristocrate.
+Quand vous saurez toute mon histoire, vous la trouverez tissue de
+contradictions apparentes plus étranges encore... Tout cela, pourtant,
+se tient, se lie et ne fait qu'un. Dans ma patrie, aujourd'hui, les
+propos que je tiens méritent la mort; je n'en suis pas plus mauvais
+patriote pour cela; les Anglais le savent!... Mais l'heure presse!... A
+cheval! J'ai vaincu au large ce matin, j'ai hâte de remporter ce soir
+une victoire plus douce.
+
+--Léon, dit la jeune fille, vous semblez ne tenir aucun compte des
+volontés de don Ramon de Garba, mon frère.
+
+--Je connais d'avance ses sentiments, mais s'il est de fer, je suis de
+feu, moi!... s'il a ses miquelets et ses vassaux, j'ai mon équipage!...
+s'il me suscite des obstacles, je les pulvériserai.
+
+Sur ces mots, changeant de ton, comme il lui arrivait sans cesse:
+
+--Quelque pressé qu'on soit, dona Isabelle, il faut déjeuner, surtout
+lorsqu'on ne sait quand on dînera. J'ai passé la moitié de la nuit à
+surveiller les mouvements de l'ennemi; au point du jour, j'ai livré
+combat, et le feu lui même s'éteint faute d'aliments.
+
+Ce jeu de mots fit sourire l'amazone, qui ne refusa point de partager la
+collation matinale.
+
+Le repas fut court et frugal. Dès qu'il fut achevé, Sans-Peur offrit
+l'appui de son épaule à la jeune fille, qui sauta légèrement à cheval;
+lui-même fut aussitôt en selle. Le Galicien de la falaise, écuyer
+improvisé, se tenait prêt à les suivre.
+
+
+
+
+V
+
+BRANLE-BAS DE COMBAT.
+
+
+La crique de Garba n'est défendue par aucun fort.--Soit négligence de la
+part du gouvernement espagnol, soit confiance dans les bancs de récifs
+qui en rendent l'entrée presque inabordable, soit enfin parce qu'il
+n'existe aux alentours aucune place de quelque importance, elle est
+ouverte à tout navire audacieux qui, comme _le Lion_, ose se risquer
+parmi les brisants.
+
+Sans-Peur était trop habile marin pour qu'une savante prudence ne
+tempérât point sa témérité. Il jouait sa vie avec un sang-froid
+merveilleux; il n'exposait pas niaisement son navire aux probabilités du
+naufrage. Aussi, n'avait-il rien moins fallu qu'un triple intérêt
+d'amitié reconnaissante, d'ambition et d'union conjugale, pour que le
+capitaine du _Lion_ choisît un tel abri, pendant la saison d'hiver,
+quand les coups de vent des Açores mettent à chaque instant en fureur
+les eaux dangereuses de ces parages.
+
+Il avait fallu plus encore pour que l'effrayante manœuvre de la matinée
+eût été combinée et exécutée par un tel marin.
+
+Mais surpasser en audace Isabelle l'amazone, et cela pour lui sauver la
+vie, c'était assurer d'un coup le triple but qu'il se proposait,--non
+depuis quelques jours, mais depuis de longues années, et surtout depuis
+le moment où,--déguisé en simple mineur péruvien,--il avait revu la
+jeune fille passant au bras du marquis son père, et s'embarquant pour
+l'Espagne.
+
+Et tout l'édifice de son avenir s'écroulait, s'il la laissait
+misérablement périr.--Il risqua tout; il réussit.
+
+Le succès justifia sa tentative presque insensée, qui ravit d'admiration
+les corsaires, en imprimant aux Galiciens du canton une terreur
+superstitieuse.
+
+Il avait su être plus que téméraire, on le prit pour un démon.
+
+Il sut être magnifique en semant l'or à pleines mains.
+
+Il fut adroit en ordonnant des prières à Notre-Dame-du-Salut;--mais au
+demeurant, cette adresse ne fût point hypocrite: il avait la foi d'un
+matelot, tout gentilhomme et tout républicain qu'il était. Le comte Léon
+de Roqueforte n'était pas un freluquet de cour trouvant matière à
+railleries dans les mystères de la religion chrétienne; le corsaire
+républicain Sans-Peur n'était pas un sans-culotte voulant à la Diderot
+«des boyaux du dernier prêtre, serrer le cou du dernier roi.»
+
+Du reste, il était roi lui-même,--il était roi, comme on le verra,--et
+ne souhaitait aucunement de finir par la corde, fût-elle de boyaux.
+
+--S'il veut qu'on prie la sainte Vierge, il n'est ni le diable de
+l'enfer, ni un suppôt de Satan, disaient les femmes émerveillées de la
+beauté virile du corsaire aux cheveux d'or.
+
+En Galice, les montagnards ont cela de commun avec les Basques leurs
+voisins, qu'ils se piquent d'être alertes et habiles à l'exercice du
+saut. Le bond du capitaine corsaire, de l'extrémité d'une vergue mobile
+sur la pointe aiguë et glissante du roc, son agilité à le gravir
+devaient prédisposer en sa faveur un certain nombre de jeunes gens.
+
+A la _posada_ des _Rois mages_, il avait payé sans compter et
+libéralement fait l'aumône aux curieux attroupés sur son passage.
+
+Son courage, son dévouement, sa belle mine, sa récente victoire, le
+succès de sa manœuvre dans les récifs de la passe, et enfin sa conduite
+envers la fille du marquis de Garba, transformaient presque en sympathie
+les préventions des riverains. Les plus timides voyaient à sa ceinture
+une paire de pistolets étincelants. Les plus hostiles songeaient aux
+cent vingt hommes d'équipage et aux dix-sept canons du brig, dont la
+pièce de bronze à pivot était,--au dire des bavards,--un prodige
+d'artillerie.
+
+Du milieu de la foule partit un souhait qui plut à Léon et à Isabelle:
+
+--Bonheur aux futurs époux.
+
+--Pour boire à leur mariage, qui sera célébré ce soir dans la chapelle
+du château! répondit Léon en jetant une dernière bourse d'or à
+l'hôtelier des _Rois mages_.
+
+Et les fiancés partirent au galop.
+
+ * * * * *
+
+Déjà depuis près d'une heure _le Lion_ avait repris son mouillage sous
+le château de Garba.
+
+Maître Taillevent, perché sur l'affût de la longue pièce à pivot,
+dirigeait les travaux du bord, surveillait la réparation des avaries, et
+attendait impatiemment que son capitaine reparût.
+
+--Tiens! il est à cheval! s'écria Camuset le novice, revenu de
+l'infirmerie où les pansements étaient enfin achevés.
+
+--Tu vois donc bien, failli mousse, que ça le connaît, les chevaux. Ah!
+si tu avais vu ce que j'ai vu, moi...
+
+--Et qu'avez-vous donc vu, maître Taillevent? demanda fort avidement le
+novice, qui eut le tort, cette fois, de se rapprocher si bien qu'une
+taloche magistrale le renseigna au mieux sur les dangers de
+l'indiscrétion.
+
+Un éclat de rire bruyant fut le seul témoignage de compassion donné par
+les matelots corsaires à l'intéressant Camuset.
+
+--Ils vont comme la brise de _nordet_, le capitaine, la dame et un
+sauvage de l'endroit.
+
+A peine en vue du brig, Léon agita son chapeau.
+
+--Lieutenant, dit le maître, ordre du capitaine de mettre toutes les
+embarcations à la mer.
+
+Au lieu de se recouvrir, Léon abaissa son chapeau.
+
+--Nous tenir parés à les armer en guerre au premier signal! ajouta
+maître Taillevent.
+
+--Bon!... du nouveau!... Attrape à s'amuser! firent les corsaires.
+
+Un troisième geste de Léon apprit au maître que son capitaine l'appelait
+à terre avec quelques hommes de bonne volonté.--Un canot déborda.
+
+ * * * * *
+
+Don Ramon de Garba y Palos, qui ne cessait de maugréer contre le
+voisinage assez peu rassurant du brig corsaire, alors qu'une rupture
+était imminente entre l'Espagne et la République, avait, dès l'origine,
+pris toutes les précautions en son pouvoir. Il s'était assuré que la
+milice du canton était en état de se lever en armes; il avait à grands
+frais fourni des fusils et de la poudre à tous ses vassaux; enfin, il
+avait obtenu du gouverneur de la Corogne une garde extraordinaire de
+miquelets qu'il nourrissait et payait, soldats, caporaux et sergent,
+dépense tout au moins fort désagréable.
+
+Lorsqu'il vit sa sœur revenir de compagnie avec le capitaine corsaire,
+dont le navire avait repris son poste, il fut alarmé, fit sonner la
+cloche du château, rassembla les miquelets et s'arma jusqu'aux dents.
+
+--A la bonne heure! dit Sans-Peur le Corsaire, on va nous recevoir avec
+les honneurs qui nous sont dus.
+
+Mais il ne s'en tint pas à ce propos badin, et voyant accourir de divers
+côtés des Galiciens armés d'escopettes, il déchargea en l'air un de ses
+pistolets, ce qui signifiait pour son lieutenant: «--Branle-bas de
+combat.»
+
+Taillevent et ses camarades, cartouchières et pistolets en ceinture,
+sabre ou hache d'abordage au côté, le mousqueton sur l'épaule,
+gravissaient la colline au pas de course.
+
+Don Ramon, qui avait fait barricader ses portes, attendait à son balcon.
+Son peloton de miquelets se tenait derrière lui. Par tous les sentiers
+affluaient des mariniers, de simples paysans, des mendiants, des
+bohémiens prêts à se mêler à la bagarre.
+
+Léon et Isabelle s'avancèrent sans descendre de cheval. Les gens du
+_Lion_, maître Taillevent en tête, les rejoignaient.
+
+--Bien! très bien! dona Isabelle, la fête aura toute la solennité, tout
+le retentissement que je veux. Par sainte Clotilde et saint Cloud,
+patrons de ma race, notre mariage ne manquera pas de témoins!
+
+A ces mots, élevant la voix et saluant avec courtoisie:
+
+--Marquis de Garba y Palos, dit le capitaine, Votre Seigneurie
+voudrait-elle faire au comte Léon de Roqueforte l'honneur de le
+recevoir?
+
+--Monsieur le Français, répondit le marquis avec hauteur, la porte de
+mon château ne s'ouvrira que pour ma sœur Isabelle de Garba y Palos.
+
+--Monsieur mon frère, dit aussitôt la jeune fille, Isabelle de Garba
+croit avoir le droit d'introduire dans la maison de son père le héros
+qui vient de lui sauver la vie.
+
+Des murmures en sens divers se faisaient entendre dans la foule. Les
+miquelets, impassibles, attendaient des ordres; Léon, qui avait eu soin
+de recharger son pistolet, vit ses gens à leur poste et sourit.
+
+--Mademoiselle ma sœur, vous manquez de respect au chef de votre
+famille!... Rentrez, et rentrez seule, je l'exige!... Si cet homme vous
+a sauvé la vie, nous saurons lui témoigner notre reconnaissance plus
+tard... Maintenant, obéissez!...
+
+Maître Taillevent ne put s'empêcher de dire:
+
+--En voilà une finesse cousue de fil d'Espagne!...
+
+--J'ai fait choix d'un époux, répondait Isabelle; je comptais vous le
+présenter en sœur soumise et respectueuse; votre accueil étrange
+m'oblige à vous déclarer que je ne rentrerai point sans lui dans notre
+château.
+
+--Et moi, s'écria don Ramon, je vous déclare indigne du nom de Garba y
+Palos, déchue de tous vos droits et à jamais étrangère à ma famille.
+
+Léon dit avec calme:
+
+--En quoi indigne?... Pourquoi déchue?... Mademoiselle de Garba y Palos
+rentrera dans sa demeure; j'ai l'honneur de vous le déclarer sur ma
+parole, moi!...
+
+--De quoi se mêle cet homme?... interrompit le marquis. Osez violer mon
+domicile, vous ne serez qu'un pirate!... Je suis prêt, vous le voyez, à
+repousser la force par la force.
+
+--Dieu me garde d'user de violence envers le frère de dona Isabelle,
+reprit Léon, qui mesurait ses paroles sans lâcher la crosse de son
+pistolet et sans perdre de vue les moindres gestes du châtelain. Mais, à
+cause de moi, vous fermez votre porte à mademoiselle, dont je suis le
+cavalier. Gens d'Espagne, je vous prends tous à témoin; écoutez-moi!
+
+Le silence, un moment troublé par des cris et des murmures, se rétablit
+à ces mots.
+
+--Je jure devant Dieu, et je proclame publiquement que, du consentement
+du noble Andrès de Saïri, cacique de Tinta, au Pérou, je suis le fiancé
+de sa petite-fille et unique héritière dona Isabelle de Garba...
+
+--Imposture! interrompit don Ramon en dirigeant un pistolet sur Léon de
+Roqueforte.
+
+Isabelle jeta un cri.
+
+--Taillevent, retiens-la! dit le corsaire qui ajustait don Ramon.
+
+Le maître empêcha l'amazone de se placer devant son fiancé, sous le coup
+d'une arme fratricide.
+
+Matelots français, soldats et miliciens espagnols apprêtèrent leurs
+fusils; la foule poussait des hurlements.
+
+A bord du brig, le canon de bronze était pointé à toute volée sur
+l'antique castel des seigneurs de Garba.
+
+
+
+
+VI
+
+MARIAGE DE HAUTE LUTTE.
+
+
+De part et d'autre les fusils étaient en joue. Les miquelets, les
+miliciens et les vassaux de don Ramon ajustaient le petit peloton
+français, composé de Taillevent, de ses camarades et de Sans-Peur le
+Corsaire, qui reprit à très haute voix:
+
+--Je veux la paix!... et je tremble pour vous, gens d'Espagne; car au
+premier coup de mousquet, mon brig ouvre le feu à boulets et à
+mitraille, mes lions de mer débarquent, et ceux de nous qui auraient
+péri seraient terriblement vengés.--Relevez donc vos armes sans
+maladresses... Tâchons de nous entendre!
+
+--Par pitié pour vous-même, mon frère, soyez prudent, ajouta Isabelle.
+
+Profitant du conseil, le sergent des miquelets, de son autorité privée,
+fit redresser les armes.
+
+Taillevent l'imita aussitôt.
+
+Don Ramon, découragé, abaissa son pistolet.
+
+Léon de Roqueforte en fit autant, et dit:
+
+--Au nom du sens commun, seigneur marquis, convenez que si j'avais
+l'intention de violer le droit des gens, je serais un grand fou! Venir
+frapper tout tranquillement à votre porte, au lieu d'emmener à mon bord
+mademoiselle votre sœur, de faire feu sur votre château sans canons et
+de descendre ensuite à la tête de mes gens pour piller ses ruines;
+parlementer au lieu d'agir, et s'aventurer presque seul sur vos
+domaines si bien gardés, mais ce serait de l'ineptie. Je ne suis et ne
+serai jamais _pirate_, don Ramon. Je ne souffre point qu'on m'assimile
+de près ni de loin à un écumeur de mer, à un pillard sans aveu. J'ai
+l'honneur d'être corsaire de la République française; je suis
+régulièrement pourvu de lettres de marque pour courir sus aux ennemis de
+ma patrie, je me sais en pays ami et n'ai garde de violer le territoire
+espagnol. La force est de mon côté, je n'en fais pas usage. Vous me
+menacez, j'attends patiemment l'effet de vos menaces. Vous semblez
+craindre que j'attaque votre domicile, soyez sans craintes. Je puis au
+besoin être téméraire, je ne suis pas sans raison.
+
+Si les bohémiens, les naufrageurs de la côte et les bandits de la
+montagne, tout disposés à profiter des résultats désastreux de la
+bagarre ne furent point trop satisfaits de ce discours, en revanche, les
+paysans, les miliciens et les miquelets eux-mêmes se réjouissaient de la
+tournure des choses.
+
+--Quel brave et loyal hidalgo français! disaient les femmes.
+
+--Il a cent fois raison, murmuraient les gens pacifiques.
+
+Don Ramon fronçait les sourcils avec humeur.
+
+--Mais enfin, monsieur, dit-il, je suis bien libre, ce me semble, de ne
+pas vous recevoir.
+
+--D'accord! fit Léon en souriant. Seulement, au nom du sens commun pour
+la seconde fois, je trouve que pour parler de nos affaires de famille,
+nous serions beaucoup mieux, mademoiselle votre sœur, vous et moi,
+autour du _brasero_, que vous sur un balcon et nous à cheval, par la
+froide brise qui souffle du large.
+
+Don Ramon fit un geste maussade.
+
+--Je ne veux pas entendre parler de vos prétendues affaires de famille.
+Que ma sœur rentre chez elle, et finissons-en...
+
+Sur ces mots, il fit mine de se retirer.
+
+--Comme il vous plaira! dit Léon de Roqueforte en haussant les épaules.
+
+Sans plus se soucier de don Ramon, il descendit de cheval, aida Isabelle
+à en descendre aussi, et dit à son Galicien:
+
+--J'épouse mademoiselle dans une heure; prends ces chevaux, va me
+chercher un tabellion et un prêtre... Cent piastres pour toi à ton
+retour.
+
+--Mais, monsieur!... s'écria don Ramon stupéfait; de quel droit...
+
+--Assez! interrompit Léon. Vous venez de mettre tout le pays en rumeur
+sans le moindre motif. Je ne vous répondrai plus que _chez vous_ ou
+_chez moi_, c'est-à-dire à mon bord; choisissez! Eh! que diable
+pouvez-vous donc redouter en me recevant, quand c'est moi, au contraire,
+qui devrais refuser d'entrer dans votre château rempli de gens armés par
+vos ordres!... Assez, vous dis-je!
+
+--Ah! monsieur le capitaine! s'écria Isabelle, il va ouvrir maintenant;
+mais, au nom du ciel, n'entrez pas!...
+
+--Ma sœur! dit don Ramon avec colère, me prenez-vous donc pour un
+assassin?--Qu'on ouvre! qu'on ouvre à deux battants!
+
+--Vous m'avez reniée et déshéritée; je ne suis plus votre sœur!
+
+--De grâce, mademoiselle, n'envenimons pas la querelle; entrons! dit
+Léon de Roqueforte en lui offrant le bras et sans même se retourner pour
+donner ses ordres à maître Taillevent.
+
+Mais celui-ci s'emparait de la position la plus convenable. Il postait
+ses compagnons à la garde du seul chemin qui conduisît au lieu de
+débarquement, se mettait en faction sur le perron du château, et se
+tenait ainsi prêt, en cas d'alerte, à donner au brig le signal du
+combat, tout en courant au secours de son intrépide capitaine.
+
+ * * * * *
+
+Le grand salon du château de Garba, situé au rez-de-chaussée au delà du
+vestibule, était une pièce sombre et sévère, de forme octogone, très
+haute de plafond, carrelée en pierre, et communiquant par des corridors
+avec les tourelles où les miquelets tenaient présentement garnison. Il
+était, du reste, assez mal meublé de siéges armoriés mais vermoulus,
+d'une longue table en bois de chêne et de quelques trophées couverts de
+poussière.
+
+De vieux portraits de famille noircis par le temps en décoraient les
+murs, tapissés de velours bien déchiqueté par les vers.
+
+Parmi les portraits, Léon remarqua ceux du marquis de Garba y Palos,
+ancien gouverneur de Cuzco, et de ses deux femmes: l'une, la mère de don
+Ramon, en costume espagnol du milieu du dix-huitième siècle; l'autre, la
+mère d'Isabelle, en costume de Péruvienne indigène de la classe
+supérieure, le _manto_ noir rejeté sur l'épaule, la robe blanche, à
+demi-montante, sans garnitures, col ni fraise, les cheveux longs,
+bouclés, et retenus sur le front par un cercle d'or formant diadème.
+
+L'infortunée Catalina était représentée avec des bracelets ornés de
+pierreries et un collier de rubis, un éventail chinois à la main, et
+souriant de cet irrésistible sourire qui charma le marquis de Garba y
+Palos dès le premier jour qu'elle lui apparut.
+
+A l'époque où le fier hidalgo, devenu veuf, fut appelé à un gouvernement
+dans les possessions espagnoles du Pérou, une paix profonde y régnait
+entre les descendants des Indiens courbés sous le joug et ceux de la
+race conquérante; mais les abus des _corregidores_ ou commandants de
+districts devenaient plus intolérables de jour en jour. Quelques
+plaintes étaient parvenues jusqu'en Espagne; le marquis, dont la cour
+connaissait le caractère juste, ferme et intègre, reçut la mission de
+les apprécier à leur valeur, pour y donner ordre si elles étaient
+fondées.
+
+Dès son arrivée, il se mit donc en rapports directs avec les chefs des
+naturels, les _caciques_, comme l'on disait vulgairement, quoique le
+vrai nom péruvien fût _curacas_. La conquête du Mexique ayant précédé
+celle du Pérou, les Castillans importèrent les dénominations mexicaines
+dans leur nouvelle conquête, où le nom de _cacique_ prévalut même parmi
+les indigènes.
+
+José Gabriel, qui passait déjà pour être de la race divine des Incas,
+Andrès de Saïri, son neveu, père de Catalina, se présentèrent des
+premiers devant le gouverneur de Cuzco. Les premiers, ils lui firent
+entendre les doléances des malheureux habitants du pays.
+
+--Seigneur gouverneur, dit Andrès, les _corregidores_ chargés de nous
+fournir les objets qui nous sont nécessaires, abusent de leur privilége
+et forcent les plus pauvres à payer fort cher toutes sortes de
+marchandises inutiles.
+
+--Expliquez-vous.
+
+--Les Indiens n'ont presque pas de barbe et marchent nu-pieds, ils sont
+obligés d'acheter des rasoirs et des bas de soie. Ils ont la vue
+excellente, on les contraint à s'approvisionner de lunettes.
+
+--Est-ce bien possible?... mais c'est aussi absurde qu'odieux.
+
+--Ah! monseigneur, reprit José Gabriel, ces exactions ridicules sont
+encore peu de chose, car enfin les pauvres gens parviennent à revendre
+tant bien que mal ces genres d'objets; mais lorsqu'on leur fait acheter
+à prix d'or des mules moribondes, des vivres avariés, des articles sans
+valeur, on les ruine absolument. Ce régime dépeuple nos villages; on y
+meurt de faim et de désespoir. Que Votre Excellence prenne enfin pitié
+de nos maux!...
+
+Le marquis de Garba y Palos, indigné de la rapacité de ses subalternes,
+prit énergiquement la défense des Indiens. Il cassa plusieurs des
+coupables _corregidores_; il conquit l'amour des naturels, qui le
+regardaient comme leur sauveur; il s'attira par contre-coup la haine des
+trafiquants et de tous les drôles qui profitaient antérieurement des
+abus.
+
+Des plaintes furent portées contre le gouverneur de Cuzco, que les
+Espagnols accusaient de partialité en faveur des indigènes; elles
+demeurèrent sans résultats tant que la calomnie ne put s'appuyer sur
+aucun fait de nature à influencer le vice-roi.
+
+Mais le marquis avait vu la belle Catalina, fille du cacique Andrès.
+Elle aimait en lui le protecteur de sa race; ils s'unirent publiquement
+aux pieds des autels, en l'église des Dominicains, bâtie sur
+l'emplacement de l'antique temple du Soleil.
+
+Le gouverneur crut que la politique se conciliait fort bien avec son
+mariage. En épousant une noble jeune fille de la race des anciens rois,
+il achèverait de s'attacher les indigènes et de leur rendre moins
+pénible la domination espagnole; en même temps il démontrerait à ses
+subordonnés, d'une manière éclatante, que leurs exactions ne seraient
+plus tolérées. Ce calcul était faux.
+
+La calomnie trouvait enfin son levier.
+
+On dit que le gouverneur de Cuzco s'alliait avec les caciques pour
+s'enrichir au détriment du trésor royal; on représenta son mariage comme
+un pacte fait avec la nation vaincue; on ajouta qu'il s'était mésallié
+par avarice; on donna même à entendre qu'il visait à s'insurger contre
+la couronne. D'autre part, on ne manqua pas de prétendre que, loin de
+protéger les indigènes, il se servait de leurs anciens tyrans pour les
+pressurer à son profit.
+
+Tous ses actes devaient être dénaturés par des rapports perfides.
+
+Et la vice-royauté du Pérou venait d'échoir à un homme du parti opposé à
+celui du marquis de Garba y Palos.
+
+L'œuvre civilisatrice et paternelle qu'il avait entreprise, les fruits
+de sept années d'efforts incessants, tout fut perdu en quelques jours.
+
+Le gouverneur de Cuzco, violemment arrêté dans son palais, fut conduit
+avec les fers aux pieds et aux mains à Lima, où on le jeta dans un
+cachot.
+
+Alors dona Catalina, emmenant sa fille Isabelle, se réfugia chez le
+cacique de Tinta, son père.
+
+Tous les abus réprimés à grand'peine recommencèrent avec une
+recrudescence qui les rendit plus sensibles. L'insurrection de 1780
+éclata.
+
+José Gabriel en fut le chef, Andrès l'un des héros.
+
+Le marquis, étroitement incarcéré à Lima, ne fut point envoyé en Espagne
+comme il le demandait, mais soumis aux plus cruels traitements, tandis
+que Catalina, son enfant dans ses bras, parcourait le pays en criant
+vengeance, soulevait les populations et les conduisait au combat avec
+l'espoir de fondre un jour sur la capitale pour y délivrer son
+malheureux époux.
+
+On sait comment périt cette femme digne à tous égards de son illustre
+origine; on sait comment elle fut vengée par Léon de Roqueforte, le
+_Lion de la mer_, qui, se trouvant tout à coup en présence de son image,
+dit avec une pieuse émotion:
+
+--Isabelle, je prends a témoin votre infortunée mère de mon dévouement à
+votre aïeul Andrès et de mon attachement sans bornes pour vous.
+
+Don Ramon entrait dans la salle par la porte opposée à celle du
+vestibule.
+
+ * * * * *
+
+Brun, pâle, maigre, à traits réguliers et qui ne manquaient pas de
+caractère, le jeune marquis de Garba y Palos était Espagnol de pied en
+cap. Élevé en Galice par ses vieux parents maternels, il avait appris
+dès l'enfance à blâmer tous les actes d'un père qu'il ne connut que fort
+peu, et dont la juste prédilection pour sa fille Isabelle irrita sa
+jalousie. Il avait les qualités de sa race ainsi qu'il en avait les
+défauts: le sentiment de l'hospitalité, par exemple, dominait son
+naturel ombrageux.
+
+Du haut de son balcon il venait d'être rude jusqu'à la grossièreté; mais
+Léon était sous son toit maintenant, il se piqua de courtoisie envers
+cet hôte qu'il recevait de guerre lasse, et saluant sans roideur:
+
+--Monsieur le capitaine, dit-il, que Dieu garde Votre Seigneurie!
+
+Léon, qui n'ignorait aucune des formules de la politesse castillane,
+répondit sur le même ton:
+
+--Puisse Votre Excellence vivre de longues années avec la bénédiction de
+Dieu!
+
+Isabelle, bien résolue à exiger la réparation des insultes publiques de
+son frère, observait en silence dans une attitude à la fois fière et
+réservée.
+
+Don Ramon présenta un siége au corsaire; ils s'assirent, Isabelle resta
+debout, sa cravache à la main.
+
+--Monsieur le marquis, dit Léon, mes instants sont comptés; avant le
+coucher du soleil, je veux être sous voiles; vous me permettrez donc
+d'aller droit au fait.
+
+Après une inclination silencieuse de don Ramon, le corsaire ajouta:
+
+--J'ai pris, il y a dix jours, mon mouillage sous les murs de votre
+château, avec le dessein, bien arrêté dans mon esprit depuis deux ans,
+d'épouser mademoiselle votre sœur.--Qui je suis, pourquoi et comment
+j'ai formé cet espoir de bonheur, vous allez le savoir. Avant tout, je
+devais m'assurer que le cœur et la main de dona Isabelle fussent libres,
+qu'aucune parole n'était donnée, et qu'en un mot je n'arrivais pas trop
+tard. J'espérais que le glorieux marquis votre père dont Dieu ait l'âme!
+vivait encore.
+
+Don Ramon et Léon se levèrent, Isabelle s'inclina au souhait pieux de
+Léon; les deux cavaliers se rassirent, la conférence continua.
+
+--Je voulais enfin me présenter d'une manière éclatante à celle aux
+pieds de qui je dépose mes vœux. J'ai eu le temps d'apprendre tout ce
+qu'il m'importait de savoir, et notre combat de ce matin m'a fourni
+l'occasion que je cherchais. _Le Lion_ a pris à l'abordage et brûlé une
+corvette anglaise; ma cale est pleine de prisonniers de guerre; c'est
+même un motif de plus pour que j'aie hâte de toucher en France, où je
+les déposerai; après quoi je donnerai suite à mes vastes projets, qui se
+rattachent d'ailleurs à mon mariage.
+
+Don Ramon se contint non sans un mouvement d'humeur qui n'échappa point
+à Isabelle.
+
+--Qui je suis? continua le corsaire. Le chef des plus braves entre les
+enfants de la mer,--l'égal des plus grands et des plus fiers, monsieur
+le marquis,--un citoyen français, avant tout citoyen du monde,--un homme
+dont la vie est chère à des peuples entiers,--un fléau pour les méchants
+et les traîtres,--un ami sûr et dévoué pour les gens de bien.
+
+--Vous me pardonnerez, seigneur capitaine, dit don Ramon avec une nuance
+d'ironie, de ne pas bien comprendre ces titres nouveaux pour moi. Votre
+renommée n'est point parvenue jusqu'en ces montagnes reculées, votre
+naissance et votre fortune seraient-elles à son niveau?
+
+--Sous le rapport de la naissance, et même sous celui de la fortune, le
+comte de Roqueforte ne le cède point aux Garba y Palos.
+
+--Les Garba y Palos descendent des rois d'Aragon.
+
+--Je le sais, et je sais de même que dona Isabelle descend par sa mère
+des illustres souverains du Pérou.
+
+--Pour Dieu! s'écria don Ramon, prétendriez-vous être issu de
+Charlemagne?
+
+--De plus loin et de plus haut, avec la permission de Votre Excellence.
+Charlemagne portait la couronne du dernier Mérovingien, aïeul de ma
+race; les Roqueforte sont fils de Clovis, leurs titres de famille
+l'attestent.
+
+Un sourire d'incrédulité rida les lèvres de don Ramon.
+
+Léon de Roqueforte dit avec une insouciance railleuse:
+
+--Oh! tout ceci, mon cher hôte, n'est pas article de foi. Seulement la
+tradition de ma famille vaut tout au moins celle de la vôtre, avouez-le.
+Entre nous, je fais peu de cas de nos prétentions respectives et de nos
+parchemins. Je suis, je suis moi-même; voilà mon plus beau titre. Je
+suis, sur les mers d'Europe, SANS-PEUR LE CORSAIRE: ce nom, je ne me le
+suis pas donné par ma bouche, par mes actions à la bonne heure. Au
+Pérou et dans le grand Océan, je suis le _Lion de le mer_!
+
+--Le _Lion de la mer_, vous!... s'écria don Ramon en se levant avec une
+évidente colère.
+
+--Ah! ah! dit Léon, ce nom-là ne vous est plus inconnu. Tant mieux!...
+Je suis le _Lion de la mer_ que dix nations de l'Océanie reconnaissent
+pour leur grand chef. Roi sur mon brig corsaire, je suis plus puissant
+encore à la Nouvelle-Zélande, à Tonga, aux Marquises... Je vois avec
+plaisir que le _Lion de la mer_ n'est point étranger au fils du loyal
+gouverneur de Cuzco...
+
+--L'insurgé! le rebelle! l'aventurier! dit avec dédain don Ramon, nourri
+dans la haine de l'homme qui avait préservé du massacre Isabelle enfant.
+
+Combien de fois chez ses parents maternels n'avait-il pas entendu
+maudire le _Lion de la mer_! Ce nom résumait tous les griefs de sa
+famille galicienne. Sans l'intrépide inconnu qui le portait, Isabelle
+eût péri, et dès lors plus de vestiges de la prétendue mésalliance du
+marquis avec la Péruvienne, point de rivalités, plus de partage de la
+fortune, plus de tracas, plus d'ennuis, plus d'influence étrangère.
+
+Aux qualifications d'insurgé, de rebelle et d'aventurier, Sans-Peur le
+Corsaire, loin de répliquer avec violence, salua galamment comme si don
+Ramon lui eût décerné des éloges; mais Isabelle s'écriait:
+
+--Le vengeur de ma mère lâchement assassinée! mon sauveur à moi! le
+compagnon d'armes et l'ami de mon aïeul! le serviteur dévoué de la plus
+juste des causes!...
+
+--_Demonio!_ interrompit don Ramon. Taisez-vous, Isabelle. Cet homme ose
+se faire gloire d'être l'allié des José Gabriel et des Andrès de
+Saïri... Cet homme se fait un mérite d'avoir combattu les Espagnols...
+
+--Oui, certes! s'écria Sans-Peur à bout de patience. Si le marquis votre
+père vivait encore, il m'accueillerait comme un fils et vous maudirait,
+vous, comme un enfant dénaturé. Notre cause était la sienne...
+
+--Mon père fut un insensé qui épousa une femme barbare.
+
+--Paroles impies! disait Isabelle. Vous nous insulterez donc tous,
+vivants ou morts, tous, mon aïeul, ma mère, mon fiancé, moi, et jusqu'à
+mon père!... Vous l'avez appelé _insensé_, vous; eh bien! c'est moi qui
+vous renie maintenant... Osez regarder son portrait... osez lever les
+yeux sur sa fille!
+
+Don Ramon voulut répondre à ce défi.
+
+Il pâlit en voyant derrière sa sœur le tabellion et le prêtre amenés par
+le Galicien qui les avait mis au courant de la situation.--Ils avaient
+tout entendu; leur désapprobation se lisait sur leurs traits.
+
+--Au nom de Dieu, marquis de Garba, rétractez-vous! dit le prêtre avec
+autorité.
+
+Le comte de Roqueforte remettait au tabellion un pli qu'il destinait
+d'abord au frère d'Isabelle, mais au seul nom de _Lion de la mer_, la
+conférence avait dégénéré en querelle; bien des explications
+regrettables faisaient ainsi défaut.
+
+--Maître, disait Léon au notaire, lisez et procédez conformément aux
+lois.
+
+L'acte rédigé en due forme était le consentement d'Andrès de Saïri,
+cacique de Tinta, au mariage de sa petite-fille et unique héritière,
+Isabelle de Garba y Palos, avec le comte de Roqueforte son ami. On y
+avait annexé l'état des biens laissés au Pérou par le défunt marquis, et
+la copie du testament déposé par lui à Lima avant de se rembarquer pour
+l'Espagne.
+
+--Ces pièces sont parfaitement en règle, dit l'homme de loi. Prévenu par
+votre messager, j'ai apporté tout ce qu'il me faut pour dresser le
+contrat de mariage.
+
+--Faites large la part de don Ramon, dit le corsaire. Ceci n'est pas
+pour moi une étroite question d'argent.
+
+Léon rejoignit Isabelle.
+
+--Votre frère va se rendre aux paroles de ce vénérable prêtre. Oubliez
+ses emportements, noble amie, daignez partager ma joie. Dans une heure,
+vous aurez à jamais rompu avec l'Espagne et avec la famille de votre
+frère; dans une heure, vous serez Française, et rattachée cependant par
+un lien nouveau à la patrie de votre mère, dont la cause fut la mienne.
+
+Isabelle, doucement émue, se laissait captiver par les doux propos de
+Léon, qui bientôt ne lui parla plus que du passé:
+
+--Je vous vis en costume de voyage. L'enfant de Catalina était devenue
+jeune fille, et l'emportait par ses grâces même sur les grâces de sa
+mère. Je vous aurais reconnue à votre ressemblance avec elle. Vous
+m'apparaissiez radieuse comme le soleil dont vos aïeux se disaient les
+fils; je fus ravi en extase. Je revenais au Pérou, après dix ans
+d'absence, avec le dessein d'y rejoindre votre aïeul, mon vieil ami, et
+de m'y présenter à votre père qui ne m'a jamais connu que de nom. J'y
+revenais, non sans penser que vous étiez sans doute une charmante jeune
+fille, et que vous pourriez bien être celle qui s'associerait à mon
+étrange destinée; mais ce n'était là qu'une idée sans consistance. A
+votre seul aspect, elle se transforma en résolution inébranlable. Il y a
+deux ans que je vous connais, Isabelle, telle que vous connaît le brave
+Andrès, et telle que vous êtes, Ô digne fille de Catalina!--deux ans que
+votre souvenir se marie à toutes mes pensées, se mêle à tous mes
+desseins et grandit avec mes plus grandes ambitions.
+
+--Mais me direz-vous, demanda Isabelle, pourquoi m'ayant vue avec mon
+père, vous ne nous avez point parlé?
+
+--La fatalité m'en empêcha. Écoutez!... L'accès du Pérou m'était
+doublement interdit; j'étais étranger, j'étais proscrit comme ayant pris
+part à l'insurrection de José Gabriel. Votre aïeul fut amnistié en vertu
+d'une capitulation royale; votre père, délivré de prison, fut remis en
+possession de ses titres et dignités, avec la noble mission d'achever
+par la douceur la pacification de la contrée; mais moi, je n'étais
+amnistié, ni gracié; je ne pouvais même l'être, à cause de ma qualité
+d'étranger. Qu'on reconnût le _Lion de la mer_, il était pris et
+condamné au dernier supplice, comme le fut l'illustre José Gabriel.
+
+--Et vous osiez revenir au Pérou, imprudent!
+
+--J'abordai secrètement sur une plage isolée, où je me travestis en
+mineur. Je brunis légèrement mes cheveux et mon teint pour me donner
+l'apparence d'un _métis_ aux yeux bleus[2]. Puis je me rendis à Lima, où
+je m'informai du marquis votre père. J'apprends qu'arrivé de Cuzco
+depuis peu de jours, il va partir avec vous pour l'Europe; je cours à
+son hôtel, il en sortait.--Il en sortait entouré d'une foule de
+personnages que j'aurais bravés sans doute s'il ne se fût agi que de ma
+liberté ou de ma vie, mais une entrevue publique de votre père avec le
+_Lion de la mer_ l'aurait compromis.--Il ne m'avait jamais vu, et
+d'ailleurs j'étais méconnaissable sous mon déguisement. Que faire?
+comment parler? Je vous suivis mêlé à la foule qui vous admirait, mon
+Isabelle; je jurai que vous seriez, avec la permission du Ciel, la
+compagne de ma vie!
+
+[Note 2: _Métis_, fils d'un blanc et d'une Indienne, généralement robuste,
+basané, mais glabre. Dans l'intérieur du Pérou, on trouve un grand
+nombre de métis; là, leur teint est moins foncé: pendant leur enfance,
+ils ont les yeux bleus et les cheveux blonds; mais, avec l'âge, leurs
+yeux et leurs cheveux brunissent.]
+
+--Léon, vos récits emplissent mon cœur d'une ineffable joie; tout ce que
+vous dites me pénètre et me charme.
+
+--J'eus la douleur de vous voir vous embarquer sans pouvoir me nommer à
+votre père. Jusqu'au dernier instant, je fis des efforts inouïs; je
+m'embarquais dans un canot qui suivit le vôtre; je vis votre vaisseau
+mettre sous voiles, et pour me faire recueillir à bord, je me jetai à la
+nage en criant au secours.
+
+--Dieu!... je m'en souviens!... mon père voulait qu'on allât vous
+sauver; mais le commandant du vaisseau dit que votre ruse n'était pas
+nouvelle, que les esclaves fugitifs s'en servaient souvent pour se faire
+transporter en Espagne et devenir libres.--Mon père insista:
+«--Remarquez, seigneur marquis, répondit le commandant, que cet homme
+nage comme un poisson et qu'il peut aisément remonter dans sa
+barque.»--Et, en effet, on vous vit à la longue-vue regagner votre canot
+et puis vous diriger sur la terre.
+
+--Ce n'était point ma liberté, mais mon bonheur qui s'enfuyait avec
+vous, dona Isabelle. Je repris terre, le deuil dans l'âme; mais rien
+n'égale ma persévérance. Ce que je veux une fois, je le veux toujours;
+je sais lasser la fortune par ma ténacité. Aussi me voyez-vous à cette
+heure au château de Garba. Votre main est dans ma main. Un notaire
+dresse notre contrat de mariage, et l'on pare l'autel de la Vierge pour
+y bénir notre union.
+
+--Vous me transportez d'admiration, vous me ravissez de bonheur! dit
+Isabelle frémissante.
+
+--Je partis pour Cuzco, j'y retrouvai votre aïeul Andrès qui m'avait cru
+mort et rendit au ciel des actions de grâces en me serrant dans ses
+bras. Votre destinée l'inquiétait; il pressentait que votre père ne
+vivrait que peu d'années; il devinait que sa chère Isabelle serait la
+malvenue dans la maison de Garba y Palos: «--Léo, mon cher fils, au nom
+de notre vieille amitié, promets-moi de veiller sur elle!...»
+«--Accordez-moi sa main!...» m'écriai-je alors.--Il se mit à genoux et
+remercia Dieu qui lui envoyait un secours providentiel. Il bénit mes
+vœux.--Je repartis du Pérou très peu de temps après, ignorant encore la
+grande révolution de 1789. Ses conséquences qui ébranlent le monde
+retardèrent, comme vous le saurez, l'exécution de mes desseins. Ce que
+le gouvernement espagnol était parvenu à cacher dans ses possessions
+d'outre-mer, si habilement isolées du reste des nations, tous les
+peuples le savaient déjà. Il fallut que le _Lion de la mer_ parcourût
+son vaste empire, avant de pouvoir revenir en Europe. En France, il dut
+se faire reconnaître et se signaler comme corsaire. Ce n'a point été
+sans dangers que le comte de Roqueforte est parvenu, à la faveur de son
+surnom de Sans-Peur, à équiper le navire qu'il met à vos ordres. Voilà
+pourquoi depuis la fin de 1790, depuis deux mortelles années perdues
+pour notre bonheur, le noble Andrès nous attend. Dans peu de mois,
+Isabelle, il vous aura pressée sur son cœur.
+
+--Mais les ports du Pérou sont toujours fermés aux navires des nations
+étrangères, objecta la jeune fille.
+
+--Si Dieu me prête vie, ces ports inhospitaliers s'ouvriront largement à
+tous les pavillons.
+
+--Mais vous êtes toujours dans ce pays un rebelle, un insurgé, un
+proscrit?
+
+--Oui, sans doute... Qu'importe! je suis toujours aussi le _Lion de la
+mer_. Les côtes du Pérou n'ont pas de secrets pour moi. J'en ai sondé
+toutes les passes, j'en connais tous les écueils, tous les courants,
+tous les dangers, qui seront mes auxiliaires à l'heure du péril, et je
+sais dans quelle anse isolée nous attend Andrès de Saïri.
+
+ * * * * *
+
+Don Ramon ne s'était pas rendu aux ordres évangéliques du prêtre, l'un
+des plus vénérables ecclésiastiques du canton. Après avoir parlé au nom
+du ciel, le ministre de paix employa des arguments purement terrestres:
+
+--Comment pourriez-vous désormais vous opposer au mariage de
+mademoiselle votre sœur? Regardez ce qui se passe autour de votre
+château. Les miquelets et les miliciens fraternisent avec les marins
+français; tout le pays prend un air de fête. Les jeunes filles apportent
+des bouquets; tous les gens du canton, convaincus de la générosité du
+capitaine Sans-Peur, s'assemblent dans l'espoir qu'il leur donnera des
+marques de sa munificence...
+
+C'était à deux pas de la porte du vestibule, auprès de la fenêtre
+ouverte sur la cour d'honneur, que le bon prêtre parlait ainsi. Don
+Ramon l'interrompit avec rage:
+
+--Je ne suis donc plus maître chez moi!... Il faudrait subir la loi de
+cet étranger!... Non! non! je le tuerai plutôt de ma propre main!...
+
+Le prêtre se plaça devant don Ramon qui essaya de le repousser, mais
+Taillevent n'avait fait qu'un bond; de ses mains vigoureuses, il avait
+saisi les deux bras de l'hidalgo:
+
+--Voyons un peu, s'il vous plaît!... Tuez!... Allons! ne vous gênez
+pas!... disait-il en ricanant.
+
+--Laisse donc le marquis! s'écria Sans-Peur.
+
+--Pardon, capitaine, un malheur est trop vite arrivé!
+
+A ces mots, les pistolets de don Ramon lui furent enlevés avec une
+dextérité charmante.
+
+Par les ordres d'Isabelle, les portes de la grande salle s'ouvrirent à
+tous venants.
+
+Et le tabellion commença la lecture du contrat de mariage, tandis que la
+chapelle du château était envahie par la foule.
+
+Suivant les intentions de Léon de Roqueforte, et du consentement
+d'Isabelle, l'acte avantageait au delà de toute prévision le jeune
+marquis de Garba y Palos.
+
+Don Ramon, confus, découragé, abattu et touché par les paroles du prêtre
+autant que par la magnanimité de Léon, céda enfin; il apposa sa
+signature sur l'acte notarié.
+
+--Je savais bien, seigneur marquis, que nous finirions par être
+d'accord, dit Sans-Peur le Corsaire en lui tendant la main.
+
+Le jeune hidalgo y posa la sienne.
+
+Isabelle était trop heureuse pour en exiger davantage.
+
+La cloche de la chapelle sonnait enfin à toute volée, le brig _le Lion_
+pavoisait en faisant des salves d'artillerie, et la moitié de
+l'équipage, en élégants costumes de fantaisie, prenait place à la droite
+de l'autel dont les miquelets et les miliciens, ravis d'un dénoûment si
+pacifique, occupaient la gauche.
+
+La toilette de la mariée ne dura qu'un instant. Vingt couronnes de
+fleurs d'oranger lui étaient offertes; elle n'eut que l'embarras du
+choix.
+
+Au moment où la bénédiction nuptiale fut donnée aux époux, sous le poêle
+tenu d'un côté par don Ramon et de l'autre par maître Taillevent, le
+fidèle matelot du capitaine, l'un des officiers du brig fit un signal.
+
+Une double bordée ébranla les échos de la petite baie de Garba.
+
+Au sortir de la chapelle, le repas de noces fut servi. Don Ramon en fit
+très convenablement les honneurs à son beau-frère, aux officiers et au
+maître d'équipage du brig français, ainsi qu'au notaire et au prêtre.
+
+Ensuite, l'attente des riverains fut largement comblée; Taillevent
+défonça deux barils de piastres d'Espagne provenant de la prise faite le
+matin. Le Galicien, pour sa part, reçut le double de la récompense
+promise.
+
+Mais après le dessert, tandis que, du haut du perron, Sans Peur le
+Corsaire et sa jeune femme présidaient à ces libéralités, un homme
+couvert de poussière s'approcha de don Ramon et lui remit avec mystère
+une dépêche du gouverneur de la Corogne.
+
+Don Ramon se retira pour la lire secrètement.
+
+La brise du sud soufflait encore avec violence, mais les bois de chêne
+vert et les murailles du château garantissaient de la froidure
+l'esplanade où dardaient les rayons obliques du soleil.
+
+Dans un ciel sans nuages, le disque enflammé descendait
+perpendiculairement au-dessus de l'extrémité de la falaise.
+
+Un bohémien, qui s'accompagnait sur la mandoline, improvisait ainsi:
+
+ «En toutes saisons, sur la terre d'Espagne,
+ Il est des heures dont le soleil fait son nid.
+ Les grâces et la pauvreté se réchauffent à sa chaleur.
+ En toutes saisons, sur la terre d'Espagne,
+ On trouve des fleurs d'oranger pour couronner les mariées.
+ Beaux époux qui donnez aux pauvres,
+ Vous êtes le soleil et la fleur parfumée.
+ On chantera longtemps, sur les montagnes de Galice,
+ Sans Peur, le capitaine des lions de la mer,
+ Et la royale Isabelle du Pérou, la terre de l'or.»
+
+Corsaires, soldats, paysans, paysannes, se tenant par la main, dansaient
+et chantaient.
+
+On ne se faisait pas, non plus, faute de boire.
+
+Le brig avait fourni le vin de France, les caves du château et
+l'hôtellerie des _Rois mages_ fournissaient le vin d'Espagne.
+
+Les Galiciens criaient: «Vive le généreux capitaine Sans-Peur!... Vive
+le Lion!... Vive Isabelle... Que Dieu leur donne longues années!»
+
+Les corsaires faisaient entendre des hourras joyeux.
+
+De haute lutte, leur capitaine venait de conclure en peu d'instants un
+mariage rêvé, ambitionné, ardemment voulu depuis longtemps; en un clin
+d'œil, à la baguette, il avait réalisé ses vœux. Au dire des matelots,
+Sans-Peur enlevait ce soir à l'abordage le contrat, la bénédiction
+nuptiale et la belle des belles, comme le matin la corvette anglaise
+_the Hope_ (l'Espérance), un nom d'heureux augure.
+
+La dépêche remise au frère d'Isabelle était ainsi conçue:
+
+«La guerre est déclarée à la République française. Une frégate de Sa
+Majesté Catholique appareille pour couper la route au redoutable
+corsaire mouillé sous votre château. Employez tous les moyens pour
+retarder son départ. Usez de ruse; attirez le capitaine chez vous;
+donnez-lui des fêtes. Il nous importe de délivrer les nombreux
+prisonniers anglais qu'il retient à son bord. Dès demain il vous
+arrivera des troupes et six pièces d'artillerie qui coopéreront avec les
+canots de notre frégate _la Guerrera_ pour le surprendre au mouillage.
+
+«Dieu vous garde longues années!»
+
+
+
+
+VII
+
+PAVOIS ET ADIEUX.
+
+
+Reconnaissant à la cime des mâts et aux bouts des vergues des bannières
+qu'un jour Taillevent, Camuset et quelques camarades avaient déroulées
+pour l'avertir, Isabelle admirait les étranges pavois du brig corsaire.
+
+--Au Callao et sur les mers que j'ai parcourues, disait-elle, j'ai vu
+parfois des navires arborer en signe d'allégresse des pavillons aux
+vives couleurs, mais je n'en ai jamais vu de pareils aux vôtres.
+
+--Assurément, dit Léon. En général, on se borne à hisser en tête des
+mâts et au bout des vergues les pavillons des diverses nations amies,
+disposés suivant un ordre qui indique le degré d'honneur qu'on veut leur
+faire, et on achève le pavois au moyen de pavillons de signaux placés
+arbitrairement. Aujourd'hui, chère Isabelle, j'ai autrement procédé. Ces
+pavois ont été imaginés en songeant à vous et à notre union. Ils disent
+ma vie et la vôtre; ils sont le symbole de notre passé, de notre gloire,
+de notre avenir. Je me suis complu dès longtemps à les composer pour la
+fête de notre mariage.--Isabelle, me disais-je, sera surprise de voir
+ces bannières; elle m'en demandera la signification, et je lui répondrai
+avec bonheur.
+
+--Parlez donc, parlez! Isabelle est heureuse et fière de vous entendre.
+
+--A l'arrière, d'abord, le pavillon de la France surmonte celui
+d'Angleterre, renversé en signe de défaite. Ceci est un détail improvisé
+ce matin pour compléter mon bouquet naval. Au grand mât flotte la
+bannière des Roqueforte, d'or au lion _rampant_[3] de _gueules_[4],
+selon le blason de ma famille. Au mât de misaine, le pennon de la vôtre,
+azur au chef d'argent. A tribord de la grande vergue, la première place
+d'honneur, le pavillon d'Espagne, suivant l'usage marin qui veut qu'on
+rende ainsi hommage à la nation amie dans les eaux de laquelle on est
+mouillé. A babord, vous reconnaissez les couleurs du Pérou, votre
+patrie. A ma vergue de misaine, les antiques traditions de nos deux
+familles sont représentées, d'un côté, par le drapeau du royaume
+d'Aragon, de l'autre par la chape bleue de Saint-Martin, qui fut celui
+de la première race des rois Francs. En Océanie, quand j'arborais cette
+bannière sacrée à la tête de mon grand mât, mes peuples disaient avec un
+respect profond: «Le Lion célèbre sur son vaisseau la mémoire de ses
+pères.»
+
+[Note 3: _Rampant_, en blason, signifie droit, debout, par opposition à
+_passant_, qui veut dire marchant.]
+
+[Note 4: _Gueules_, rouge.]
+
+--La République française, dit Isabelle, tolérerait-elle tant de
+démonstrations aristocratiques?
+
+--J'en doute fort, répondit Léon. Mais si j'envoie le rapport de mon
+combat de ce matin à la Convention nationale, je m'abstiendrai de lui
+faire part de mon mariage et de ma manière de pavoiser.
+
+--Ne craignez-vous pas les indiscrétions de vos gens, les rapports des
+espions, l'esprit ombrageux du nouveau gouvernement de la France?
+
+--C'est en France surtout que je suis Sans-Peur le Corsaire... Mais,
+dites-moi, au-dessus du pavillon de l'Espagne reconnaissez-vous
+l'emblème qui se déroule au gré de la brise?
+
+--Je reconnais sur un fond d'azur le Soleil des Incas, répondit
+Isabelle, et du côté opposé, le serpent _Uscaguai_ à tête de cerf, et
+portant à la queue des clochettes d'or. Plus loin, je vois le cercle de
+feu que le père de ma mère fit peindre sur le drapeau de Tinta, et enfin
+le glorieux étendard de José Gabriel. Je ne doutais pas de vos paroles,
+cher Léon, mais ces enseignes symétriquement déployées, ces insignes,
+qui, dès le lendemain de votre entrée au port, furent déroulées pour
+moi, sont autant de preuves éloquentes de leur sincérité.
+
+--A égale distance du grand mât et du mât de misaine, entre les deux
+flèches, Isabelle, le grand oriflamme blanc qui se balance porte notre
+chiffre brodé; il est consacré à notre mariage, et lorsque mon navire
+grandira sous mes pieds, quand mon brig se transformera en corvette, en
+frégate, en vaisseau de haut bord, quand le bâtiment que nous monterons
+sera un trois-mâts, cet oriflamme, aux jours de fête, flottera au sommet
+du plus grand.
+
+--Vous espérez donc métamorphoser votre navire?
+
+--Je referai sans doute ce que j'ai déjà fait bien souvent. Comme un
+hardi cavalier tue ses chevaux sous lui, ainsi j'ai tué sous moi des
+bâtiments de tous genres depuis le jour où de mon tronçon de mât brisé
+je passai capitaine de la péniche enlevée aux Espagnols par les balses
+péruviennes. Le navire change, son nom reste. _Le Lion_ coule, brûle ou
+saute, vive _le Lion_! Tel que le phénix, il revint toujours. Et quand
+les peuples de l'Océanie le voient glisser au large de leurs îles,
+aujourd'hui goëlette légère, demain vaste trois-mâts, simple pirogue ou
+brig armé de canons, corvette, aviso ou jonque chinoise, ils le
+reconnaissent à ses couleurs,--d'or au lion rouge,--et disent en leurs
+idiomes: «C'est _le Lion_ qui a changé de tatouage.»--Tous les autres
+pavillons que vous voyez d'ici dans ma mâture ont leur signification
+précise. Ils représentent mes relations avec les îles Marquises, Taïti,
+Tonga, la Nouvelle-Zélande, et les contrées diverses dont je suis le
+grand chef, le libérateur ou le simple allié. Chacune de ces enseignes
+est une page de mon aventureuse histoire; l'oriflamme blanc à notre
+chiffre, chère Isabelle, était réservé au plus beau jour de ma
+vie.--Mais où donc est don Ramon, votre frère? s'écria tout à coup Léon
+de Roqueforte.
+
+--Mer d'huile! fond de vase! veillez au grain, capitaine, dit tout bas
+maître Taillevent, il y a encore quelque trahison dans le coin...
+
+--Explique-toi.
+
+--On a l'œil américain. Votre marquis vient de recevoir à la muette un
+pli cacheté qui sent le roussi.
+
+--Mets ta cravate rouge en ceinture et rallie nos gens d'un coup de
+sifflet.
+
+Au coup de sifflet qui domina la clameur générale et retentit,
+longuement répété par les échos de la falaise, les gens qui étaient à
+bord et ceux qui étaient à terre tournèrent, tous, les yeux du côté de
+maître Taillevent.--Ils remarquèrent tous sa ceinture rouge, et
+comprirent qu'il s'agissait de se tenir sur ses gardes.
+
+Les danseuses galiciennes furent abandonnées sans merci.--Chacun se
+porta vivement à son poste. Les rameurs coururent à leurs canots, les
+officiers se mirent à la tête de leurs escouades respectives, les pavois
+arborés à bord furent amenés en un clin d'œil, et l'on put voir à chaque
+sabord un petit mouvement qui consistait à refouler sur la charge de
+salut un double projectile,--précaution toute naturelle du reste, car,
+même en temps de paix, un navire bien commandé ne prend jamais la mer
+sans avoir chargé ses pièces d'artillerie.
+
+--Camarades, disait Sans-Peur, il est temps d'appareiller!... Adieu donc
+aux bonnes gens de ce pays, et en route!...
+
+Don Ramon accourait, tandis que les effets d'Isabelle étaient emportés à
+bord de la chaloupe par les soins de sa camériste, jeune Péruvienne qui
+l'avait accompagnée en Espagne et qui, s'attachant à sa destinée, devait
+embarquer avec elle.
+
+Le novice Camuset, en cette occasion, se signala par un zèle admirable.
+On le vit se charger de boîtes, de cartons et de colifichets avec une
+ardeur héroïque; dix fois, il courut de la chaloupe au perron du
+château, dix fois il fit preuve du plus aimable empressement.
+
+--Mon frère, disait don Ramon, c'est à votre bord que je voudrais vous
+faire mes adieux!
+
+--Très bien, répondit le corsaire; je ne vous l'aurais pas proposé, mais
+je suis heureux de vous recevoir à mon tour.
+
+On s'embarqua.
+
+Les voiles trouées, les cordages coupés, les espars avariés par le
+combat du matin avaient été, dès la première heure de mouillage, réparés
+ou changés en vertu des ordres du second, qui reçut à bord son
+capitaine, Isabelle et don Ramon avec tous les honneurs d'usage.
+
+Les chaloupes et canots furent rehissés, l'ancre arrachée du fond, les
+voiles établies avec ensemble. Une barque du pays se mit à la remorque
+du brig, et le léger navire s'élança, bâbord amures, vers les passes
+rocailleuses qu'il devait franchir pour la quatrième fois avec autant
+d'audace que de bonheur.
+
+Pendant l'appareillage que dirigea le capitaine, don Ramon, le front
+radieux, n'avait cessé de causer fraternellement avec Isabelle, qui
+souriait à l'écouter. Dès que la manœuvre fut finie et que _le Lion_,
+couché sur le flanc de tribord, navigua sur la mer houleuse sans courir
+aucun danger:
+
+--Mon frère et ami, dit le jeune marquis à Sans-Peur le Corsaire, c'est
+en présence de votre équipage, témoin de nos querelles de ce matin, que
+je veux à présent vous adresser des paroles de paix et d'adieu.
+
+--Sur l'arrière tous, et silence à bord!... commanda Léon de Roqueforte.
+
+Les deux tiers des matelots comprenaient l'espagnol et devaient
+naturellement servir d'interprètes à leurs camarades.
+
+--Braves Français, dit don Ramon avec une emphase castillane qui
+convenait à son allure hautaine, hier, ce matin, quelques minutes
+encore avant l'union de votre valeureux capitaine avec la fille de mon
+père vénéré, s'il n'eût dépendu que de ma volonté, votre navire se fût
+abîmé dans les flots. Seul contre tous, jusqu'au dernier moment, j'ai
+opposé la plus vive résistance à un dessein qui contrariait mes vues. Je
+ne m'en repens pas, je ne désapprouve point ma propre conduite, je ne
+renie point ce que j'ai fait.--Mais, à cette heure, ma main a serré la
+main de Léon de Roqueforte, un acte régulier signé de mon nom, et la
+bénédiction d'un prêtre chrétien font de lui l'époux de ma sœur, il a
+mangé du pain et du sel sous le toit de ma maison; il est mon ami, mon
+frère et mon hôte.--Or, par le nom sacré de Dieu qui m'entend, le
+marquis de Garba y Palos n'est et ne sera jamais traître à l'amitié, à
+la famille ni à l'hospitalité.--Voici une dépêche que m'envoie le
+gouverneur de la Corogne; elle m'est arrivée une heure trop tard par la
+volonté du Ciel; je veux vous la lire à tous.
+
+Il lut.--Et l'équipage applaudit.--Et Isabelle, se jetant dans ses bras,
+dit avec transport:
+
+--C'est à partir d'à présent, Ramon, que vous êtes vraiment mon frère!
+
+--Devant eux, ma noble sœur, je ne devais pas m'humilier, dit le jeune
+marquis à voix basse, mais je m'incline devant toi; pardonne-moi ma trop
+longue erreur!
+
+--En exprimant sa vénération pour notre père, don Ramon a rétracté sa
+seule parole coupable. Quant au reste, je sais faire la part des
+préventions injustes dans lesquelles on t'éleva. J'étais pour toi une
+étrangère qui usurpait ton nom et la meilleure part de tes richesses.
+
+--Tu es ma sœur, et tu m'as abandonné plus de biens que je n'y avais
+droit.
+
+--Ma mère fut pour tous les tiens une femme d'une contrée barbare, une
+beauté sauvage dont les attraits séduisirent le marquis notre père...
+
+--Ta mère est une héroïne dont je vénérerai le grand souvenir.
+
+--Mon époux, mon aïeul, ma race étaient maudits par les tiens.
+
+--Mes yeux se sont ouverts, ils sont éblouis par la grandeur de ton
+époux. Je suis fier, maintenant, d'être le frère d'un héros.
+
+Les gens de l'équipage d'un côté, les officiers et leur capitaine de
+l'autre, s'entretenaient encore de la solennelle déclaration du marquis
+espagnol, quand Isabelle, au comble de la joie, se rapprocha de son
+époux et lui dit:
+
+--Répondez maintenant.
+
+Le silence se rétablit, et Léon de Roqueforte dit d'une voix mâle et
+fière:
+
+--Soyez loué comme vous méritez de l'être, monsieur le marquis, mon
+frère et mon ami désormais. Vos adieux rachètent noblement l'accueil
+hostile que vous me faisiez ce matin. Au moment où la guerre s'allume
+entre nos deux patries, la paix se conclut entre nos deux familles qui
+n'en feront qu'une à l'avenir. Si nous nous rencontrons dans les
+combats, nous nous épargnerons loyalement, nous nous porterons secours
+en frères. Tous les miens recevront l'ordre de protéger les biens et la
+personne du marquis de Garba y Palos. Et si, ce qu'à Dieu ne plaise, le
+gouvernement espagnol vous persécutait pour ce que vous venez de faire,
+sachez que votre cause serait ma cause, comme ma fortune serait la
+vôtre. En tous pays, vous avez le droit de trouver aide et appui parmi
+les sujets, les serviteurs, les compagnons d'armes ou les amis du _Lion
+de la mer_. En foi de quoi, seigneur marquis, je vous donne cette
+poignée de franges d'or tressées à la péruvienne comme les franges du
+_borla_ royal, bandeau des Incas. Les anciens monarques du Pérou
+n'avaient qu'à confier à un de leurs officiers un insigne semblable,
+pour que d'une extrémité à l'autre de leur empire on obéît à sa vue.
+J'ai adopté cet usage. Ces franges sont ma crinière de lion. Quiconque
+en possède un seul brin est reçu en allié par tous les chefs des îles du
+grand Océan, depuis le Pérou jusqu'aux Carolines.
+
+Don Ramon, sur ces mots, échangea une accolade fraternelle avec Léon de
+Roqueforte; il embrassa de nouveau sa sœur et descendit enfin dans sa
+barque aux acclamations de l'équipage entier.
+
+Seul, maître Taillevent fronçait les sourcils. Léon s'en aperçut:
+
+--Qu'as-tu encore, éternel grognard?
+
+--Pardonnerez, capitaine; je ne doute pas plus que vous de la bonne foi
+de votre beau-frère... Il a du bon, ce _segnor_ à maigre échine!... Mais
+les panneaux de la cale étaient grands ouverts... et on a connu des
+Anglais qui entendent l'espagnol...
+
+--Ces Anglais-ci sont prisonniers.
+
+--Demain peut-être ils seront libres.
+
+--La guerre commence à peine. Nous allons à Bayonne.
+
+--On ne sait jamais où on va toutes fois et quantes on met le cap au
+large. Voici deux ans passés, m'est avis, que nous sommes en route pour
+le château de Garba, et au lieu de nous y marier comme nous le voulions,
+nous avons fait les cinq cents coups aux quatre coins du monde...
+
+--J'ai atteint le but, pourtant!
+
+--Oui, capitaine; mais, une heure plus tard, nous étions de bonne
+prise...
+
+--Eh bien! ça aurait chauffé dur!
+
+--On le sait... mais on sait aussi que, par la brise qui souffle de
+Paris, tout votre attirail de prince, de grand chef, de roi et de comte,
+n'est pas sain à Bayonne en Bayonnais.
+
+--Je veux faire enregistrer mon mariage en France; je veux revoir mes
+braves camarades, les corsaires de Bayonne; je veux me débarrasser de
+mes prisonniers.
+
+--Ce que vous voulez, capitaine, je le veux toujours; c'est connu. Ce
+que vous aimez, je l'aime. Ce que vous haïssez, je le hais. Votre vie,
+c'est ma vie...
+
+--Brave Taillevent! dit le corsaire en lui tendant la main que le maître
+serra dans les siennes avec une émotion reconnaissante.
+
+--Mais...
+
+--Voyons ton _mais_, dit Léon en souriant.
+
+--Mais, dame! ça s'entend; si votre vie est ma vie, j'ai, fichtre, bien
+le droit d'y veiller, et j'y veille. Vos Anglais d'en bas, je les
+voudrais au fin fond de l'eau; vos camarades de Bayonne au tonnerre à la
+voile, et les ports de notre république à deux bonnes mille lieues à
+l'arrière de ce navire. Voilà!...
+
+--C'est bien!
+
+Taillevent salua et alla reprendre son poste au pied du grand mât, non
+sans mâcher avec humeur son sifflet de manœuvre.
+
+--Sans-Peur... Sans-Peur, grommelait-il, mais sans peau ou sans tête, ça
+ne serait plus si gai... J'en ai vu guillotiner au Havre qui n'avaient
+pas dit le quart de ce qu'il crie en plein gaillard-d'arrière... Il y a
+des espions et des traîtres partout, en comptant ou sans compter nos
+Anglais...
+
+Le monologue du digne grognard d'eau salée se prolongea ainsi de manière
+à défrayer tout le grand quart. Camuset s'avançait à l'étourdie,
+comptant trouver le maître sur son bien dire; mais le grognement aigu
+qui faisait ronfler son sifflet en sourdine détourna fort heureusement
+la curiosité du novice. Il recula, glissa dans le panneau de
+l'entrepont, faillit se casser le nez, et se releva en disant:
+
+--Quel ours salé!... quel ours à la moutarde!... Son capitaine est aux
+anges, et pour la noce il vous a une mine à faire chavirer le _Grand
+Chasse-Foudre_!... J'espère bien que cette mine-là ne sera jamais du
+goût à Mademoiselle Liména, et voilà ce qui me console!...
+
+Isabelle suivait des yeux don Ramon, emporté à terre par sa barque
+galicienne; ses regards émus s'arrêtaient sur les tourelles du vieux
+château de Garba, sur la terre où reposaient les restes mortels de son
+père, sur la haute falaise où Léon lui avait sauvé la vie. Mille pensées
+confuses se heurtaient dans son esprit. Faisait-elle un rêve? Était-il
+bien possible qu'elle fût mariée au _Lion de la mer_?
+
+--Ce n'est point un rêve, dit Léon en se penchant sur elle.
+
+--Eh quoi! vous lisez dans ma pensée?
+
+Le canot de don Ramon disparut derrière les récifs. Peu d'instants
+s'écoulèrent. Puis, au sommet du morne, on vit un homme à cheval qui
+demeura là, tel qu'une statue, les yeux fixés sur le brig emporté vers
+l'horizon.
+
+Aux dernières lueurs du jour, Isabelle et Léon le reconnurent.
+
+--Mon frère, dit la jeune femme, craint d'apercevoir au large la frégate
+qui vous cherche, mais vous...
+
+--Je l'attends!... Je n'ai que dix-sept canons, elle en a quarante ou
+davantage... je n'ai que cent vingt hommes en comptant mes blessés, elle
+en a trois ou quatre cents... cette mer houleuse est plus nuisible à ma
+marche qu'à la sienne... Mais ne serais-je point Sans-Peur le Corsaire,
+je m'avancerais plein de confiance, Isabelle. Notre amour est béni!...
+Oh! soyez sans inquiétudes; mes mesures sont prises, et je ne livrerai
+point un combat trop inégal.
+
+--Serez-vous maître de l'éviter?
+
+--Le lion, quand il le veut, sait se conduira en renard. Un de nos
+grands marins, que l'Espagne dispute à la France, Jacobsen, né à
+Dunkerque, l'un des ancêtres de Jean Bart, se glorifiait du surnom de
+Renard de la mer. Je ne dédaignerais pas d'être appelé de même si je
+n'avais conquis des surnoms qui valent au moins autant. Tous les
+stratagèmes sont permis au plus faible, tous, excepté de faire feu sous
+de fausses couleurs.--Le soleil s'éteint à l'occident, notre pavillon
+descend en même temps que lui, on ouvre l'œil aux bossoirs. Venez dans
+ma chambre de capitaine, et laissez à mes braves compagnons le soin de
+veiller.
+
+Le brig s'étant assez élevé au large, arrivait au nord pour doubler le
+cap Finistère. Les ordres pour la nuit étaient donnés à l'officier de
+service.
+
+--Bon quart partout! dit le capitaine; qu'au premier signal chacun soit
+à son poste de combat!
+
+--Adieu, mon frère, adieu! murmurait Isabelle.
+
+Léon lui offrait le bras, la soutenait au roulis, et la conduisait vers
+la dunette, disposée, depuis le jour de l'armement, en chambre nuptiale
+d'un étrange caractère.
+
+Une pointe de terre venait de s'interposer entre la falaise et le brig
+_le Lion_.
+
+Don Ramon, marquis de Garba y Palos, pressant enfin les flancs de son
+étalon noir, reprit la route du vieux château.
+
+Et une fois dans la grande salle, s'adressant aux portraits de son père,
+de sa mère et de Catalina la Péruvienne:
+
+--Êtes-vous contents de moi? demanda-t-il au milieu du plus profond
+silence.
+
+Quel écho mystérieux lui répondit? Fût-ce les esprits familiers du
+sombre castel? Fût-ce la voix de sa conscience? On ne sait.
+
+Mais des paroles bénies le ravirent comme en extase, et la nuit entière
+s'écoula pour lui dans la joie suprême d'un grand devoir accompli.
+
+
+
+
+VIII
+
+LA CHAMBRE NUPTIALE.
+
+
+Le brig corsaire _le Lion_, construit et approvisionné au Havre, par les
+soins du citoyen Plantier, armateur et correspondant de Léon de
+Roqueforte, avait été emménagé avec une sollicitude toute spéciale par
+son valeureux capitaine.
+
+Ses officiers et matelots remarquérent, dès leur embarquement, que la
+dunette, plus haute qu'aucune autre, occupait près du double de
+l'emplacement réservé d'ordinaire à cette élévation,--qu'on supprime
+parfois, et qui le plus souvent ne couvre que quelques pieds du pont en
+arrière de la roue du gouvernail.
+
+--Paraît que notre capitaine tient à être bien logé! dirent les
+corsaires.
+
+Mais le capitaine ne se logea point dans la dunette, ce qui donna lieu
+aux plus étranges suppositions. Il s'était réservé, à l'extrême arrière
+de l'entrepont, une très petite cellule communiquant, il est vrai, par
+un panneau avec la chambre mystérieuse, où personne, si ce n'est
+Taillevent, n'avait encore pénétré.
+
+L'indiscret Camuset, s'étant avisé de demander ce qu'il y avait dans la
+dunette, reçut, pour toute réponse, une taloche tellement magistrale,
+que les anciens eux-mêmes se gardèrent de questionner le maître
+d'équipage.
+
+Garantie contre les regards curieux par des cloisons ou des vitraux
+dépolis, les sabords fermés par des mantelets à jour derrière lesquels
+se croisaient d'épais rideaux, la dunette dont les gens du bord
+ignoraient le contenu, fournit aux bavards un thème inépuisable de
+contes ultra-fantastiques.--Les moins superstitieux admettaient que
+Sans-Peur en faisait son arsenal particulier, rempli d'armes inconnues
+et d'artifices diaboliques au moyen desquels il se rirait d'une escadre
+entière.
+
+Le matin, au moment du branle-bas de combat, force fut pourtant d'ouvrir
+la dunette pour faire usage des quatre canons qu'elle contenait.
+Taillevent et le capitaine en avaient, pendant la nuit, retiré plusieurs
+coffres qu'on logea provisoirement dans des recoins de la cale: mais ce
+déménagement ne pouvait être que partiel. Aussi les canonniers, en
+démarrant leurs canons, furent-ils bien surpris de voir, à l'arrière,
+au-dessus de la tête du gouvernail, un magnifique lit suspendu à double
+suspension, des meubles, des tentures, des tapis d'une élégance exquise
+et d'une richesse inusitée.
+
+Les quatre canons et leurs ustensiles participaient du luxe de
+l'appartement. Les affûts étaient en bois d'ébène incrusté d'ivoire, les
+roues en gayac poli, les pièces en bronze sculpté, les bragues et autres
+cordages nécessaires à la manœuvre en fil d'une admirable blancheur, les
+caisses des poulies en acajou femelle massif, les couvre-lumière en
+argent relevé en bosses. Les refouloirs, écouvillons, boutefeux, pinces,
+anspects, seaux, bailles et fanaux de combat, les énormes crocs, anneaux
+et pilons qui servent à l'amarrage des bouches à feu, devaient à l'art
+ou à la matière une physionomie qui les empêchait de déparer la chambre
+nuptiale.--On peut même dire qu'ils l'embellissaient.
+
+L'ameublement de ce boudoir marin fut singulièrement mis en désordre
+pendant le combat; mais dès que l'action fut terminée, tout fut
+rapidement rétabli en l'état primitif.
+
+Les bavards n'eurent pas beau jeu cette fois; il y avait à bord trop
+d'ouvrage; on mettait les prisonniers aux fers, on bouchait les voies
+d'eau, on lavait les ponts tachés de sang et de poudre, on réparait les
+manœuvres courantes, on rétablissait les cloisons, et l'on jouait serré
+contre la fraîche brise, la mer houleuse et les brisants de la passe.
+
+En apercevant Isabelle au sommet de la falaise, les moins malicieux
+devinèrent:
+
+--La dunette, parbleu, c'était la chambre de madame!...
+
+ * * * * *
+
+Léon ouvrit la porte donnant sur le pont; la main de l'intrépide amazone
+tremblait dans sa main:
+
+--Voici votre appartement, madame, dit le corsaire souriant à son
+trouble, puissiez-vous le trouver digne de vous.
+
+Liména venait d'allumer les candélabres qui se balançaient au roulis et
+illuminaient l'intérieur de la dunette. La jeune fille attendait sa
+maîtresse.
+
+--C'est une merveille, mon ami! dit Isabelle rassurée par la présence de
+sa camériste. Quel luxe attentif! quelle délicatesse ingénieuse! Vous
+avez su rassembler dans ce petit palais de fée tout ce que peut désirer
+une jeune femme.--Dieu! s'écria-t-elle en se retournant, les portraits
+de mon père et de ma mère, ici!...
+
+--Ces portraits ont été copiés au Pérou sur les originaux que possède le
+cacique Andrès.
+
+--Je regrettais les images chéries de mes parents; vous avez voulu,
+noble ami, qu'aucun regret ne pût troubler mon bonheur!
+
+--Cher ange, dit Léon, un capitaine vigilant a toujours quelque ronde à
+faire, quelques ordres à donner. Liména va vous servir; ensuite elle
+descendra dans sa chambrette située au-dessous de notre appartement.
+Permettez-vous que je revienne bientôt!...
+
+Isabelle baissa les yeux en balbutiant un consentement timide; Léon,
+dont le cœur battait, sut être mari et capitaine sans trahir aucune de
+ses émotions, sans négliger le moindre de ses devoirs. Le sang-froid
+devant le péril est moins admirable peut-être que le calme devant le
+bonheur. Léon, nature forte, voulut se vaincre. Il agit avec le même
+ordre, la même attention, la même activité méthodique qu'à l'heure la
+plus indifférente de sa vie d'officier de mer. Ses subalternes, harassés
+de fatigue par une journée de dangers, de travaux et de plaisirs non
+interrompus, attendaient peut-être, pour se relâcher, l'instant où il se
+retirerait auprès de sa jeune compagne. Il jugea nécessaire de se
+montrer plus vigilant que jamais.
+
+Quand il reparut sur le pont, un murmure d'étonnement parcourut les
+groupes des gens de quart.
+
+Il examina la voilure et donna quelques ordres au lieutenant de service;
+puis il passa sur l'avant, interrogea l'horizon qu'argentait la lune à
+son lever, chercha dans le lointain la frégate ennemie, et ne découvrant
+rien, il encouragea ses vigies du bossoir à faire bonne veille:
+
+--Point de cris; si vous apercevez une voile, qu'on m'avertisse sans
+bruit.
+
+--Suffit, capitaine, on coulera doucettement la chose dans le pertuis de
+l'oreille au lieutenant.
+
+Après avoir pris ses mesures pour que la quiétude d'Isabelle ne pût être
+troublée, il se rendit au poste des blessés afin de s'assurer qu'ils
+étaient soignés convenablement. Il adressa quelques encouragements
+paternels à ceux qui ne dormaient pas encore. Il descendit ensuite à
+fond de cale, où les soldats et matelots anglais prisonniers étaient aux
+fers sous la surveillance de quelques factionnaires. Un silence profond
+y régnait.
+
+Liména caquetait avec un entrain folâtre.
+
+--Heureusement, chère maîtresse, disait-elle, nous sommes amarinées par
+nos grands voyages. Nous avons le pied marin; voyez comme je vais et
+viens malgré ce roulis. Et nous ne craignons plus le mal de mer, comme
+voici deux ans passés, en partant du Callao. Ah! l'on est vaillante
+quand on a doublé le cap Horn en plein hiver, au mois de juillet. Quand
+je disais aux gens de Garba que j'ai toujours vu l'hiver en été avant
+de venir en Espagne, ils me traitaient de menteuse ou de folle.
+
+--Menteuse, ils avaient tort; mais folle...
+
+--Laissez-moi dire, belle petite chère dame, car vous voici dame et
+_lionne_ de la mer, encore; vous souvenez-vous de mon rêve du mois
+passé? Je vous peignais, comme ce soir, et vos cheveux prenaient la
+couleur fauve...
+
+--Si je suis lionne, tu peux te vanter d'être une fameuse pie.
+
+
+
+
+IX
+
+MAITRE TAILLEVENT.
+
+
+En remontant de la cale dans l'entrepont, Léon vit Taillevent endormi
+tout habillé et tout armé dans un hamac pendu à côté du panneau des
+prisonniers de guerre.
+
+Le maître avait pourtant à l'extrême avant un petit réduit particulier,
+appelé, selon l'usage, _la fosse au lions_; mais il avait trouvé sage
+d'être plus près, en cas d'accident, du lieu le plus dangereux du
+navire.
+
+--Brave et loyal serviteur, pensa Léon, il fait toujours plus que son
+devoir.
+
+La tête du maître était à moitié hors de son hamac; il écoutait
+d'instinct, ou pour mieux dire l'oreille était encore éveillée tandis
+que le corps reposait. Évidemment, il serait debout au moindre bruit
+suspect.
+
+--Il dort maintenant, il dort à la hâte et d'un sommeil léger, parce
+qu'il sait bien que je ne puis être endormi. Encore suis-je bien sûr que
+dix hommes pour un ont l'ordre de l'éveiller avant le milieu de la nuit.
+Et pourquoi tout ce zèle? Par ambition? il n'en a point; par amour du
+gain? il ne tient pas à l'argent; par passion pour notre existence
+aventureuse? non, il ne désirait autrefois qu'une barque de caboteur à
+Port-Bail, sur la côte de Normandie, et ses goûts n'ont pas changé.
+Pourquoi donc? parce qu'il partage obscurément, depuis quinze ans
+bientôt, tous les dangers que je cours. A moi les honneurs, les
+richesses, les dignités, les succès, la gloire, le bonheur; à lui les
+privations, les fatigues, les soucis, et cela sans autre compensation
+que l'amitié de son capitaine.
+
+Le maître, tout en dormant, dit quelques mots mal articulés; Léon saisit
+seulement ceux-ci:
+
+--Sois curieux, c'est le cas, espèce de mousse!... Allons, Camuset,
+ouvre l'oreille!...
+
+Léon sourit, traversa le faux-pont où dormaient les hommes qui n'étaient
+pas de quart, et pénétra dans le logement réservé à son état-major.
+
+Là, dans une étroite cabine, ouverte et gardée à vue par un
+factionnaire, se trouvaient deux officiers anglais prisonniers, un
+lieutenant et un master, les seuls qui eussent survécu au combat.
+
+Léon leur demanda s'ils avaient été convenablement traités, et s'excusa
+de n'avoir encore pu leur permettre de monter sur le pont.
+
+Le lieutenant parut touché de la courtoisie du capitaine français. Il
+répondit en faisant allusion à son mariage, avec une simplicité d'autant
+plus agréable au corsaire que celui-ci l'avait remarqué comme un brave
+pendant l'action du matin.
+
+Quant au master, il dit sèchement que des officiers devraient toujours
+être laissés libres sur parole.
+
+--Monsieur, je n'aime pas les leçons, interrompit Léon avec vivacité.
+
+--Et moi, monsieur, répliqua le master d'un ton insolent, j'aime à en
+donner à mes ennemis.
+
+Depuis quelques instants, un bruit sourd de ferrailles se faisait
+entendre à fond de cale. Le master le prit sans doute pour un signal,
+car il bondit hors de sa cabine, arracha brusquement un pistolet au
+factionnaire, et fit feu sur Léon de Roqueforte.
+
+Les cris: «Trahison! révolte! aux armes!» retentissaient de toutes
+parts.
+
+Isabelle, échevelée, se précipitait hors de la dunette; Liména,
+tremblante, essayait de la retenir.
+
+Sautant hors de son hamac, maître Taillevent sabrait déjà les révoltés
+tout en criant:
+
+--Ah! brigand de Camuset! tu as mangé la consigne!... tu n'as pas été
+assez curieux!
+
+--Pardonnerez, maître, dit le novice qui se dressait à côté de lui, je
+sais tout!...
+
+Les fanaux étaient éteints dans le faux-pont; à la faveur de
+l'obscurité, les Anglais essayaient de monter sur le gaillard d'avant,
+mais rencontraient une résistance singulièrement énergique.
+
+Camuset, pour sa part, s'en donnait d'estoc et de taille.
+
+--Tu sais tout, sauvage de Landerneau, il est bien temps!
+
+--Mais c'est moi qui ai fait la chose...
+
+--Quelle chose, donc?
+
+--Leur révolte, maître...
+
+--La belle besogne!... Tais-toi, innocent, et tapons dessus!
+
+Camuset, on le sait déjà, tapait en conscience, secondant ainsi de son
+mieux le brave Taillevent.
+
+--Courage! courage, enfants! criait en anglais le plus enragé des
+prisonniers de guerre; voici la frégate espagnole!... Leur capitaine est
+mort!... En avant!... Hourra!
+
+Les Anglais, armés de leurs fers, de boulets de canon trouvés dans la
+cale et de quelques armes blanches enlevées aux matelots endormis,
+dirigeaient tous leurs efforts sur les deux panneaux de l'avant.
+
+
+
+
+X
+
+DROITS DES PRISONNIERS.
+
+
+L'état-major du corsaire _le Lion_ était fort nombreux pour un
+état-major de brig du commerce.
+
+Un corsaire, étant armé par des particuliers, ne fait point partie de la
+marine militaire;--tout belliqueux qu'il est, il se trouve donc rangé
+dans la catégorie des bâtiments marchands;--aussi les corsaires
+s'intitulent-ils en riant: _Marchands de boulets_.
+
+A bord se trouvaient six capitaines de prise, embarqués en supplément,
+outre le premier lieutenant ou second, le lieutenant, le
+sous-lieutenant, et quatre pilotins susceptibles de faire fonctions
+d'officiers.
+
+Les pilotins, sur les navires de guerre, ne sont que des mousses
+attachés au service de la timonerie;--les pilotins du commerce sont des
+jeunes gens destinés à devenir lieutenants, et, plus tard, capitaines
+dans la marine marchande. Les quatre pilotins du _Lion_ couchaient dans
+des hamacs suspendus au milieu du carré ou chambre du brig;--les
+domiciles des officiers et du chirurgien donnaient sur la même pièce,
+très long boyau partagé en deux par l'escalier d'arrière, et qui se
+prolongeait jusqu'à la chambrette échue en partage maintenant à la
+soubrette Liména.
+
+Au bruit du coup de pistolet tiré sur le capitaine, toutes les portes
+s'ouvrirent;--les deux pilotins qui n'étaient pas de quart se jetaient
+bas de leurs hamacs;--déjà justice était faite.
+
+Le matelot de faction, à qui le master avait arraché son pistolet, avait
+le sabre en main. D'un coup de manchette, il abaissa l'arme et le
+poignet du prisonnier; la balle se perdit dans le bordage. D'un coup de
+pointe, il l'étendit mort à ses pieds, en disant:
+
+--Pardon, excuse, capitaine; si ce bruit a réveillé madame, il n'y a pas
+de ma faute.
+
+Sans-Peur tenait en joue le lieutenant anglais, que dans leur fureur les
+officiers et pilotins menaçaient aussi de leurs armes.
+
+Roboam Owen, le prisonnier, demeura impassible.
+
+--Par ma foi, monsieur, lui dit Sans-Peur en langue anglaise, vous êtes
+un homme comme je les aime.
+
+Avec un sourire triste et fier, le lieutenant anglais répondit en
+français:
+
+--Si mon pauvre camarade avait voulu me croire, il n'aurait pas tenté de
+se révolter sans chance de réussite.
+
+--C'est bien cela, monsieur! reprit le capitaine. Des prisonniers de
+guerre ont toujours le droit de s'insurger pour redevenir libres; mais
+la question est de ne pas manquer son coup. Venez donc inviter vos
+malheureux compagnons à ne pas se faire égorger jusqu'au dernier.
+
+D'un geste impérieux, Léon avait montré le faux-pont à ses officiers qui
+s'y précipitaient. Puis, il monta sur le gaillard d'arrière, emmenant
+avec lui le lieutenant Roboam Owen.
+
+Isabelle, à leur vue, poussa un cri de joie, voulut courir vers son
+époux, mais tomba défaillante entre les bras de Liména, que Léon seconda
+aussitôt.
+
+Alors, pressant Isabelle contre son cœur:
+
+--Monsieur! hâtez-vous!... dit-il à l'officier anglais.
+
+Celui-ci se portait au bord du grand panneau, et d'une voix éclatante:
+
+--Camarades, on vous a trompés! cria-t-il. La frégate espagnole n'est
+pas en vue, et les Français sont à leurs postes!... Bas les armes!...
+
+--Tout le monde sur le pont! ajouta Sans-Peur le Corsaire.
+
+Puis il dit à voix basse à son premier lieutenant:
+
+--L'appel général!... Les prisonniers aux fers sur le pont, au pied du
+mât de misaine!... Les cadavres à la mer!... et ensuite, à coucher qui
+n'est pas de quart!...
+
+--Mais l'officier anglais?
+
+--Libre sur parole tant qu'il n'y aura pas d'ennemi en vue, ou aux
+arrêts forcés, à son choix.
+
+--Je vous donne ma parole, capitaine, dit Roboam Owen en bon français,
+et mille grâces!
+
+--Très bien!... Bonne nuit, messieurs!...
+
+A ces mots prononcés d'une voix ferme et douce, Léon emporta Isabelle
+dans la dunette dont la porte se referma. Comme une mère met son enfant
+dans un berceau, il déposa la jeune femme encore palpitante sur la
+couchette à roulis, et congédia Liména, qui descendit dans sa cellule
+par l'escalier intérieur.
+
+--J'étais à genoux, murmura Isabelle; je faisais ma prière du soir pour
+vous, mon ami, quand ce bruit affreux...
+
+--Oubliez cela, interrompit Léon, mais laissez-moi me rappeler que mon
+bon ange priait pour moi!...
+
+Les candélabres étaient éteints; la chambre nuptiale n'était éclairée
+que par la lampe de la boussole appendue au-dessus du chevet des
+nouveaux mariés.--Léon accrocha sa ceinture de corsaire à l'affût d'un
+canon voisin.
+
+La mer bruissait en se brisant contre le gouvernail dont la barre
+gémissait sous ses pieds. La brise sifflait dans la voilure et le
+gréement. Mâts, vergues, échelles, cloisons craquaient aux balancements
+du roulis. Sur le pont, on entendait achever l'appel général.
+
+
+
+
+XI
+
+LES OREILLES DE CAMUSET.
+
+
+L'appel fini, l'oreille du novice Camuset se trouva comme par
+enchantement entre un pouce et un index inflexibles:
+
+--Aïe! aïe! maître, pardonnerez! balbutia le pauvre garçon.
+
+--Chut! fit Taillevent en serrant plus fort.
+
+Quand il eut descendu l'escalier du grand panneau où tout à l'heure on
+se battait avec furie, traversé le faux-pont encore désert, ouvert et
+refermé la porte de sa _fosse aux lions_, le maître d'équipage lâcha
+enfin la malheureuse oreille plus rouge qu'un coquelicot de juin.
+
+--Explique-toi, ver de cambuse, mais parle bas!... dit-il en s'asseyant
+sur un rouleau de cordages. Si tes raisons sont bonnes, tu en seras
+peut-être quitte pour passer le restant de la nuit au bout de la grande
+vergue...
+
+--Si elles sont bonnes? répéta le novice consterné; que ferez-vous donc,
+mon Dieu, si vous les trouvez mauvaises?
+
+--Toujours trop curieux! fit le terrible maître en grinçant des dents
+comme un cannibale de la Nouvelle-Zélande.
+
+A la vue de cet éblouissant râtelier, le novice se souvint qu'au dire du
+gaillard d'avant le maître avait fraternisé avec bon nombre de peuplades
+chez lesquelles les oreilles passent pour le mets le plus délicat.
+
+--Commençons par le commencement, reprit Taillevent toujours en
+sourdine; ce soir, après le branle-bas de couchage, qu'est-ce que je
+t'ai dit?
+
+--Vous m'avez dit tout doucettement: «Mon petit Camuset, c'est le cas
+d'être curieux!...» Et là, sans mentir, cette parole-là m'a étonné pis
+qu'un miracle.
+
+--N'embardons pas, mousse de malheur!
+
+--Pardonnerez, maître, vous m'avez dit de plus: «Mon garçon, tu entends
+nativement l'anglais, naturellement et particulièrement,
+personnellement?--Oui, maître, vu que maître Camuset mon père s'étant
+fait contrebandier sur la côte de Normandie...»
+
+--Connu, après?
+
+--Après donc, maître, vous me montrez ce trou noir qui est pour le
+présent derrière vous, et vous me dites: «Glisse-toi là dedans comme un
+serpent, sans bruit, et arrive jusqu'à l'endroit où les prisonniers sont
+aux fers; écoute, regarde, veille au grain, et s'ils font, par malheur,
+quelque mauvaise invention, viens en double me réveiller dans mon hamac,
+premier croc de tribord ras le grand panneau.»
+
+--Eh bien! enfant damné de la colique, pourquoi ne m'as-tu pas
+réveillé?... mais réponds-donc, ou je te mange!...
+
+--Pardonnerez, maître!... Je m'affale à la muette par votre scélérat de
+trou, je tombe dans la soute aux voiles quasi étouffé, je décroche la
+fermeture sans faire plus de bruit qu'une mouche; me voilà dans la cale
+à eau, je m'y reconnais. Je rampe sur les boulets, je me hale à plat
+ventre entre les barriques, d'une vitesse à faire quatorze lieues en
+quinze jours. J'arrive sur la fin proche le grand câble, et je reste là
+sans bouger pieds ni pattes pis qu'un lézard empaillé.
+
+--Ça n'est pas trop mal, navigue toujours!
+
+--Nos factionnaires, maître, en avaient assez de la journée de
+tremblement, de noces et de tra la la d'aujourd'hui, qui donc est déjà
+hier, vu que...
+
+Un grognement magistral coupa court à la digression.
+
+--Il y avait en faction sous le fanal devant le grand câble, ce pauvre
+Farlipon, une manière d'endormi qui se frottait les yeux et bâillait...
+
+--Il peut dormir à son aise, maintenant! dit le maître d'un ton
+farouche.
+
+Camuset en frissonna, car l'infortuné factionnaire avait été la première
+victime de la révolte, si bien qu'on venait de jeter son corps à la mer
+pendant l'appel général.
+
+--Un des Anglais, un maigre, pâle, rouge de crin, mauvaise figure, que
+je connais particulièrement de nom et de surnom pour des motifs
+particuliers...
+
+--Son nom, langue de jacasse?
+
+--Pottle Trichenpot, sans vous commander, maître...
+
+--Après, failli chien, après?
+
+--Ce Pottle donc se lève en douceur sur le coude, voit le Farlipon qui
+roupille et commence à bavarder avec son voisin, si bas, si bas, que
+j'avais grand mal à l'entendre. Ils se disaient en se disant, qu'il dit,
+un tas d'histoires qu'un autre que moi, maître Taillevent, pas même
+vous, sans vous offenser, n'y aurait compris goutte, par la raison
+particulière qu'il fallait savoir ce que je savais, à seule fin d'avoir
+la finesse de deviner ce qui s'appelle particulièrement leurs
+inventions...
+
+Crispé par cet amphigouri, le maître d'équipage lança comme un grappin
+sa main gauche sur l'oreille la moins rouge de Camuset, et le poing
+droit fermé:
+
+--Navigue droit, sans embardées, marsouin! ou je...
+
+--Dame, maître, mangez-moi, là!... et que ça finisse!... Je raconte
+comme je peux, et faut m'écouter si vous voulez savoir.
+
+--Si ton plan est de filer la chose en longueur, tu n'y gagneras rien.
+Autant de palabres de trop, autant d'heures en plus au bout de la grande
+vergue!
+
+Le maître lâcha l'oreille devenue cramoisie, et montrant un mince
+cordage:
+
+--Tu as raison, gringalet de mauvais temps! pour savoir, faut écouter,
+je t'écoute. Je n'ouvrirai plus le bec; mais toutes fois et quantes tu
+dériveras, je fais un nœud sur cette ligne. Autant de nœuds, autant
+d'heures que tu passeras à reverdir, tu sais où. C'est clair! Saille de
+l'avant à ton idée.
+
+Camuset remonta au déluge.
+
+--Arrivé au mouillage, l'état-major au met à déjeuner, comme de juste...
+
+Taillevent fit un premier nœud pour cette parenthèse inutilisable[NT1].
+
+--Mais ce n'est pas juste, ce nœud-là!
+
+Un deuxième nœud suivit le premier. Camuset soupira et reprit:
+
+--Notre second me dit de porter un beau poulet rôti aux officiers
+anglais prisonniers, et sur la fin, le master, celui qui est mort...
+
+Troisième nœud, deuxième soupir.
+
+--... demande permission d'envoyer les restes à son domestique à lui,
+qu'il dit, dit-il, qui est malade. C'est donc moi, sans vous offenser,
+qui ai reçu ordre de notre second de servir à ce brigand de Pottle la
+carcasse où il a trouvé le ressort de la montre du master avec un billet
+rapport à l'heure de la révolte. Ils avaient déjà scié tous les cadenas
+des fers, quand j'écoutais par votre ordre.
+
+Le maître fronçait les sourcils sans rompre le silence.
+
+--Notre second, pensait-il, a fait une boulette gros calibre, et pour un
+fils de contrebandier, ce novice-là ne vaut pas un gabelou de deux
+liards.
+
+--Ah! bâtard que je suis, que je me dis en moi-même, poursuivit le
+novice, je n'ai pas fouillé la carcasse de la bigaille; je vas être
+cause d'un malheur. Le papier, bien sur, parle d'un signal pour
+s'entendre avec leurs officiers; et ils espèrent apparemment que la
+frégate espagnole soit à nous appuyer la chasse; allons réveiller maître
+Taillevent.
+
+Maître Taillevent, avec une admirable équité, défit l'un des nœuds,
+comme pour récompenser Camuset de ses louables intentions. Le novice
+respira, et avec moins d'inquiétude:
+
+--Le tonnerre de chien, dit-il, c'est que, pour mieux entendre, j'étais
+quasiment au milieu des Anglais, et que le genou de Pottle portait sur
+le pan de ma vareuse. Si je bouge, il le sent; il se retourne; on
+m'étrangle net, et je ne pourrai plus prévenir maître Taillevent.
+
+Un autre nœud fut défait.
+
+Camuset, encouragé par cette approbation tacite, expliqua comment il
+avait adroitement coupé sa propre vareuse avec son couteau déjà ouvert à
+tout événement. Mais cette opération fut aussi longue que difficile. Les
+prisonniers, faisant semblant de ronfler, s'agitaient sourdement; Pottle
+tapait à intervalles égaux sur une barrique vide. Ce signal, que le
+master attendait, avait pour objet de l'informer que tous les crampons
+des fers étaient sciés, et qu'au moment favorable on s'insurgerait en
+masse.
+
+Bien que le master eût écrit son billet fort avant l'arrivée à bord de
+don Ramon et sans qu'il fût encore question de la frégate espagnole, le
+moment favorable était parfaitement désigné par ces mots:
+
+«Quand les corsaires, accablés de fatigue par les excès qu'ils ne
+manqueront pas de faire dès l'arrivée au mouillage, seront assoupis,
+profiter de la première occasion qui pourrait coïncider avec leur état
+d'abattement.
+
+«Désigner d'avance six hommes qui se glisseront un à un dans
+l'entre-pont pour y éteindre les fanaux, pour s'emparer d'armes qu'ils
+jetteront à leurs camarades, et pour nous rejoindre vivement, le
+lieutenant Owen et moi, dans le carré.
+
+«Guetter continuellement les factionnaires, les surprendre, les tuer et
+les désarmer sans bruit. Puis, faire irruption par les deux panneaux à
+la fois. S'emparer à l'arrière de la roue du gouvernail et masquer les
+voiles; à l'avant, se saisir de la mèche à feu et de la pièce à pivot.»
+
+Tout cela était fort bien combiné. La nouvelle du mariage du capitaine,
+le discours de don Ramon, et la certitude qu'une frégate espagnole était
+à la recherche du corsaire, exaltèrent les espérances des prisonniers,
+très nombreux et vaillamment déterminés à prendre leur revanche.
+
+Camuset, muni des instructions de maître Taillevent, fit de son mieux en
+apprenti corsaire plein de bonne volonté. Libre enfin de ses mouvements,
+il se rapprocha du factionnaire Farlipon et lui donna un coup de poing
+dans les mollets.
+
+Par malheur, Farlipon qui rêvait se réveilla en criant:
+
+--La frégate espagnole!
+
+Ce cri, diversement interprété par les prisonniers impatients, fit
+éclater la révolte. La rumeur fut soudaine. Le master l'entendit, et
+jouant quitte ou double, périt comme on l'a vu.
+
+Le novice Camuset n'eut que le temps de se rejeter dans la soute aux
+voiles et de regrimper par le trou noir; mais il fit une diligence
+telle, que maître Taillevent, satisfait, laissa tomber le bout de ligne
+en disant:
+
+--Mais Pottle... as-tu revu ton Pottle?
+
+--Non, maître, puisque vous m'avez pris par l'oreille pendant qu'on
+mettait les Anglais aux fers sur le pont.
+
+--Bon! es-tu sûr que ce Pottle n'est pas mort?
+
+--Bien sûr, puisque le lieutenant Owen et notre second effaçaient sur le
+rôle un nom chaque fois qu'on jetait un corps à la mer.
+
+--Mais alors, tu as dû entendre appeler Pottle? Il a dû répondre:
+Présent.
+
+--Je n'ai rien entendu; on l'a passé.
+
+--Prends-moi ce fanal, et montons sur le pont, que je fasse la
+connaissance de cette peste-là!...
+
+Pottle Trichenpot ne se trouva point parmi les prisonniers aux fers sur
+le pont.
+
+--Tonnerre d'enfer! cria Taillevent d'une voix menaçante, il y a encore
+quelque trahison sous roche. Il ne faut pas beaucoup de coquins pour
+mettre le feu à bord d'un navire! Camuset, Camuset, retrouve-moi ton
+Pottle, ou tu n'es pas blanc!
+
+Le novice s'était cru à l'abri des fureurs du maître. Hélas! à ces mots:
+«Tu n'es pas blanc!» il se rappela que les requins passent pour trouver
+la chair des nègres plus savoureuse que celle des hommes de race
+blanche; mentalement, il décerna l'épithète de requin au menaçant maître
+d'équipage. Mais presque aussitôt, avec un accent de joie:
+
+--Pottle!... Il ne peut être qu'à la fosse aux lions!
+
+--Chez moi?
+
+--Chez vous, maître!
+
+--Il y a une lampe allumée, gare au feu! courons!
+
+Taillevent et quelques matelots couraient à la chambre du maître
+d'équipage, mais Camuset, se jetant dans la cale, reprit pour la
+troisième fois le chemin du trou noir.
+
+Il avait deviné qu'au moment de la bagarre Pottle devait être caché dans
+la soute aux voiles, demeurée ouverte. De là, il avait dû entendre tout
+ce qui s'était passé entre le maître et lui; ensuite, il devait être
+monté dans la fosse aux lions.
+
+Pour lui couper la retraite, Camuset se précipita dans la soute.
+
+Quand Taillevent rouvrit sa porte, Pottle se replongea dans le trou. Un
+vacarme horrible s'y fit entendre sur le champ, car Camuset lui livrait
+bataille au milieu d'une obscurité profonde.
+
+Un prompt secours fut porté au novice, qui s'écria tout d'abord:
+
+--Il avait allumé une mèche... ça sent le roussi dans la soute!...
+
+--Que personne ne crie au feu! dit le maître.
+
+Et laissant Pottle entre les mains de ses matelots, il alla inspecter la
+soute aux voiles. La mèche y brûlait et avait même attaqué quelques
+chiffons. Un seau d'eau suffit pour éteindre l'incendie.
+
+--Il n'aurait plus manqué que le feu pour la nuit de noces de mon
+capitaine! Assez de misères comme ça.--Toi, Camuset, tu peux aller te
+coucher, je t'exempte de quart.
+
+--Pardonnerez, maître, pardonnerez, murmura le novice abasourdi d'une
+telle faveur, c'est-il pour de bon?
+
+Taillevent, qui ne riait guère, se prit à rire bruyamment. Il tenait,
+d'ailleurs, par la cravate le blême Trichenpot, qu'il traîna sur le
+pont, tandis que les matelots,--avec une brutalité dont on pouvait bien
+les absoudre,--lui distribuaient par derrière les horions les moins
+respectueux.
+
+--Oh! _shoking!_ le fond du haut-de-chausse céda, et les incivils
+corsaires continuaient avec leurs souliers ferrés.--Pottle hurlait, mais
+il ne hurla pas longtemps, attendu que Taillevent le bâillonna pour
+qu'il ne troublât point le sommeil des nouveaux époux.
+
+L'heureux Camuset se coucha en bénissant sa bonne étoile, mais tout
+habillé, selon la consigne; Pottle, au contraire, ne se coucha point,
+mais fut déshabillé jusqu'à la ceinture, d'après les ordres de
+Taillevent, qui le fit attacher par les quatre membres à l'échelle des
+haubans de misaine.
+
+La brise était fraîche, le froid très vif, le pauvre garçon courait
+grand risque d'attraper un mauvais rhume. Un fouet à douze branches
+était pendu à son cou en attendant le jour.
+
+Deux heures du matin sonnaient à la cloche du bord.
+
+A cette époque, sur les navires corsaires et même sur les bâtiments de
+l'État, les corrections corporelles à coups de corde pouvaient être
+infligées sur l'ordre d'un simple officier; mais, à bord du _Lion_, le
+capitaine avait expressément défendu qu'il en fût ainsi. Les sévères
+mesures provisoires prises par le maître furent donc approuvées par le
+lieutenant de quart qui veillait sur la dunette, tandis qu'à l'avant les
+gens de bossoir ouvraient l'œil avec une extrême vigilance.
+
+Maître Taillevent, parfaitement tranquillisé, non sans peine, se retira
+enfin dans sa fosse aux lions, en attendant le quart du jour qui
+commence à quatre heures et se prolonge jusqu'à huit.
+
+--La grosse affaire, maintenant, pensait-il en s'endormant, c'est la
+frégate espagnole. Tout autre que mon capitaine aurait le cap au large;
+lui, point. Il court au nord longeant la terre, mais il a son plan, ça
+le regarde...
+
+
+
+
+XII
+
+STRATAGÈMES ET RUSES DE GUERRE.
+
+
+A bord, les plus hardis trouvaient au moins fort dangereuse la route
+suivie par _le Lion_.
+
+Le lieutenant Roboam Owen, laissé libre sur parole, en fit la remarque,
+et le dit même à l'officier de quart.
+
+--Notre capitaine ne se conduit jamais comme les autres: au lieu de
+prendre à l'avance des détours pour éviter le danger, il court droit
+dessus et prétend que c'est le vrai moyen d'y échapper.
+
+--Oh! oh! cette opinion a du bon: votre capitaine sait que la fortune
+déjoue à plaisir les combinaisons timides.
+
+--Il doit à son audace incroyable le surnom de Sans-Peur. Pendant qu'on
+nous armait ce brig-ci au Havre, nous croisions dans la Manche avec une
+goëlette de six canons. Il ne déviait pas de sa route pour la rencontre
+d'un vaisseau de ligne. Tantôt il déguisait le navire sous des masques
+en hissant pavillon étranger; tantôt il se bornait à ralentir sa vitesse
+de manière à laisser passer l'ennemi en vue, et sa confiance détournait
+les soupçons; quelquefois il courait droit dessus, le hélait en anglais,
+lui donnait de fausses indications, et poursuivait son chemin, tandis
+que le croiseur, trompé par ses renseignements, prenait une autre route.
+
+--Votre capitaine, je m'en suis aperçu, parle l'anglais avec une rare
+pureté. Cependant, il risquait bien gros en osant mentir à des navires
+de guerre.
+
+--Un jour, reprit l'officier de quart, nous chassions deux bâtiments
+marchands séparés de leur convoi par quelque accident de mer. Tout à
+coup, à l'arrière, on signale une frégate. Le capitaine, qui la
+reconnaît pour anglaise, calcule qu'elle n'a pu encore voir les deux
+bâtiments chassés. Nous changeons de route cap pour cap, nous nous
+chargeons de toile à tout rompre, nous approchons à portée de voix. Pour
+ma part, je traitais notre capitaine d'écervelé; je m'attendais à être
+pris sans miséricorde; mais lui, avec une adresse surprenante, donne à
+la frégate le signalement des deux navires, dit les avoir rencontrés en
+détresse sous le vent, prétexte une mission pressée qui l'a contraint à
+ne pas les secourir, supplie le commandant de ne point manquer à ce
+devoir d'humanité, salue et reprend chasse. La frégate aussitôt gouverne
+dans l'aire de vent indiquée. Elle nous laisse ainsi le champ libre,
+nous rejoignons nos deux gros marchands, nous les amarinons, et ils ont
+été pour nous de très bonne prise.
+
+--Si votre capitaine joua d'audace, les pauvres diables jouèrent de
+malheur.
+
+--Un autre jour, reprit l'officier, un convoi escorté par une grande
+corvette se montre à l'horizon; nous mettons nos masques, nous nous
+rangeons dans les eaux de la corvette, et pendant une journée entière
+nous naviguons à petite portée de son canon. Elle nous prend pour un
+Anglais qui se joint au convoi. Tout à coup, vers le coucher du soleil,
+nous virons de bord et coupons la route aux derniers navires. La
+corvette, où l'on n'a rien compris à notre manœuvre, ne vire sur nous
+qu'au bout d'un instant; elle nous canonne sans nous atteindre, et
+bientôt s'arrête prise par le calme plat.
+
+--Vous ne m'apprenez rien, interrompit Roboam Owen, j'étais troisième
+lieutenant sur ce navire. Nous vous vîmes piller un trois-mâts, couler
+un transport, et mettre le cap sur les côtes de France. Sans le calme,
+pourtant, que seriez-vous devenus?
+
+--Notre capitaine nous dit qu'il était sûr que le vent tomberait pour la
+tête de la colonne, et durerait assez du bord contraire pour nous
+permettre de rallier Boulogne.
+
+--Peut-on être sûr des variations du vent?
+
+--Voilà ce que nous disions tous. Et pourtant, chaque fois que le
+capitaine affirme que la brise fraîchira, mollira ou tournera, il dit
+juste. Nous ne l'avons jamais trouvé en défaut.
+
+--Ceci est un don qui tient du prodige, ou plutôt de la sagacité des
+sauvages qui voient des pronostics certains là où nous n'apercevons que
+de vagues indices.
+
+--Notre capitaine ne se vante pas de prédire toujours à coup sûr;
+souvent il doute, il hésite tout comme un autre marin; seulement, chaque
+fois qu'il annonce positivement un changement de temps, ce qu'il a dit
+se réalise.
+
+--Eh bien, il doit avoir beaucoup fréquenté des sauvages navigateurs.
+
+--Ceci se pourrait.
+
+--Ignorez-vous donc l'histoire de votre capitaine?
+
+--Personne à bord ne la connaît à fond, à l'exception d'un seul homme
+qui n'en parle jamais.
+
+--Dans vos ports, cependant, la curiosité a dû être excitée par
+l'audacieux surnom de Sans-Peur, qui serait le comble du ridicule s'il
+n'était mille fois justifié.
+
+--Les traits que je vous ai cités, plusieurs autres non moins certains,
+notre combat de ce matin contre votre corvette, notre mouillage dans les
+brisants, son mariage plus téméraire encore, tout, jusqu'à la route que
+nous suivons, justifie assez, ce me semble, le beau surnom de Sans-Peur.
+
+--J'ai vu par moi-même, dit Roboam Owen. Ne vous méprenez pas, de grâce,
+sur la portée de ma question. Serait-elle indiscrète?
+
+--Elle ne peut l'être, puisque je suis incapable d'y répondre. Aucun de
+nous n'a de secrets à garder, et vous avez pu vous apercevoir que le
+capitaine, tout en nous laissant ignorer sa biographie, tient hautement
+les plus étranges discours. A bord d'un corsaire de la République, dont
+la cale était pleine de prisonniers ennemis, et qui traînait à sa
+remorque une barque de pilotes galiciens, vous avez entendu ce qu'il a
+osé dire. Ces franges de _borla_ royal, ces titres nobiliaires, son
+pavois aristocratique et bizarre, le pouvoir mystérieux dont il paraît
+disposer dans le grand Océan, ses relations avec les indigènes du Pérou,
+sont pour nous des choses nouvelles et complétement obscures.
+Assurément, le passé de Sans-Peur le Corsaire a provoqué dans nos ports
+des bavardages de tous genres, qui font de lui un personnage de légende.
+Le faux et le vrai, le fantastique et le réel, le vraisemblable et
+l'impossible se mêlent dans ce tissu de récits contradictoires.
+
+--J'admire l'imagination des Français! dit le lieutenant Owen en
+souriant.
+
+--Sans-Peur est à la fois en Europe et dans l'Inde, au Mexique et aux
+terres australes. Il possède au pôle sud une île admirable où règne la
+température des tropiques.
+
+L'officier anglais se prit à rire à ces mots.
+
+--Les anges, le diable, saint Martin et bien d'autres encore sont à ses
+ordres. Des requins apprivoisés portent ses dépêches à la flotte
+sous-marine dont il serait l'amiral.
+
+--De mieux en mieux.
+
+--On raconte tout bas que, dépositaire de grands secrets d'État, il a
+reçu les confidences du roi Louis XVI. On dit que longtemps encore après
+la guerre d'Amérique, il faisait la course contre les Anglais.
+
+--Ceci serait de la piraterie, fit observer le lieutenant Owen.
+
+--On affirme qu'il a pris part à des festins de cannibales. L'on prétend
+même que, comme Nathan le Flibuste, il a été tué plusieurs fois, et s'en
+porte d'autant mieux, car chaque fois qu'il ressuscite, c'est avec dix
+ans de moins.
+
+--A ce compte-là, dit Roboam Owen d'un ton léger, il n'aurait pas grand
+mérite à être Sans-Peur.
+
+--Mille pardons! Il devrait trembler de redevenir nourrisson à la
+mamelle, puisque en trois fois, il en serait là.
+
+--En effet, il ne paraît guère avoir plus de trente ans.
+
+--Il les a d'aujourd'hui même, car notre rôle d'équipage atteste qu'il
+est né au château de Roqueforte en Lorraine, le 5 mars 1763. En dépit
+des contes du gaillard d'avant qui tournent toujours dans le même cercle
+de fables, sa réputation parmi les gens éclairés est intacte; parmi les
+officiers de la marine marchande, elle est héroïque. Parmi nous, qui
+avons l'honneur de servir sous ses ordres, il passe pour habile, sévère,
+loyal et chevaleresque au point d'en être suspect.
+
+--_Suspect_? répéta Roboam Owen.
+
+--Oui, sous le rapport politique, par le temps d'agitations
+révolutionnaires qui changent de fond en comble les institutions de la
+France et jusqu'au caractère de ses habitants...
+
+--Et vous allez en France?
+
+--Par ma foi, je n'en sais rien!...
+
+Il était fort tard, la conversation de Roboam Owen avec l'officier de
+quart ne se prolongea guère. Toutefois, le lieutenant prisonnier eut
+l'occasion d'esquisser en peu de mots sa propre biographie:
+
+Irlandais, catholique, cadet d'une famille noble, entré tout jeune dans
+la marine britannique, médiocrement traité par les officiers anglais,
+ses collègues, il n'avait pu se faire nommer capitaine malgré
+d'excellents services de guerre en Amérique, des travaux hydrographiques
+très pénibles faits durant une campagne d'exploration autour du monde,
+et plusieurs actions d'éclat récentes dont il parla sans jactance et
+sans fausse modestie.
+
+--Le capitaine, qui se connaît en hommes, vous a bien jugé du premier
+coup d'œil, dit à ce propos l'officier dont le service devait, sans
+autres incidents, se prolonger jusqu'à quatre heures du matin.
+
+La route donnée était le nord; _le Lion_ avait sensiblement dépassé la
+hauteur du cap Finistère, et se trouvait en latitude de la Corogne, sans
+que _la Guerrera_ eût été aperçue.
+
+Maître Taillevent, à califourchon sur la pièce à pivot, s'était remis à
+interroger l'horizon.
+
+--Le capitaine a calculé juste comme d'ordinaire, ça y est. J'avais
+tort, et il a encore raison; voilà! Tandis que nous longions la côte de
+tout près, la frégate aura pris du tour et couru au large dans l'ouest;
+nous lui passons par derrière.
+
+Le maître, en vertu de ce raisonnement, observait plus spécialement
+l'arc compris entre l'ouest et le sud-ouest, ou _surouâ_, comme disent
+les marins. Au petit jour, il entrevit un point gris dans cette
+direction, et frappant sur l'épaule de l'homme du bossoir:
+
+--La voilà! dit-il à voix basse. Pas de cris! c'est la consigne!...
+
+Il courut vers la dunette, dit à l'officier de quart: «Voile dans le
+_su-surouâ_,» et il allait discrètement frapper à la porte de la chambre
+nuptiale, quand cette porte s'ouvrit.
+
+Le capitaine, en costume de combat, la referma sans bruit, et dit le
+premier:
+
+--Tu l'as vue dans le _su-surouâ_?
+
+Taillevent fit un signe affirmatif.
+
+--Loffez sur tribord! commanda Léon, loffez!
+
+L'objet de cette manœuvre était de placer une pointe de terre entre la
+frégate et le brig; mais avant que _le Lion_ fût caché, _la Guerrera_
+mit le cap sur lui.
+
+Léon, qui l'observait à la longue-vue, prit le commandement de la
+manœuvre, n'essaya plus de se dérober à la vue du chasseur, et gouverna
+grand largue, de manière à doubler le cap Ortégal.
+
+--Eh bien! quoi donc encore? demanda-t-il après la manœuvre à maître
+Taillevent, qui revenait son bonnet à la main.
+
+--Capitaine, c'est à l'effet d'avoir vos ordres rapport à un certain
+Pottle Trichenpot, qui prend le frais pour le quart d'heure à l'échelle
+des haubans de misaine, étant l'auteur, _primo_, du branle-bas d'hier
+soir, et pareillement d'une petite invention pour nous mettre le feu
+dans la soute aux voiles... Aïe! aïe! fit le maître, s'interrompant
+lui-même, voiles droit à l'avant!...
+
+La situation se compliquait.
+
+
+
+
+XIII
+
+TOUJOURS TROP BON!
+
+
+Les voiles entrevues droit à l'avant étaient noyées dans les vapeurs du
+matin, plus épaisses aux approches de la terre que dans la direction du
+large. Une sorte de mirage les faisait paraître haut mâtées, mais cette
+illusion d'optique est fréquente. On ne pouvait les compter, car elles
+formaient un groupe confus.--Léon de Roqueforte laissa courir pour y
+voir mieux.
+
+A l'arrière, la frégate était si loin qu'on la distinguait à peine. Il
+fallait le regard perçant du maître et le coup d'œil exercé du capitaine
+pour qu'il n'y eût pas de doute sur son compte, car on n'avait aperçu
+d'abord que les extrémités supérieures de ses trois mâts, fondus en un
+seul depuis qu'elle appuyait la chasse. A la longue-vue, on ne voyait
+conséquemment que son petit perroquet, sur lequel frappaient les
+premiers rayons du soleil et qui brillait comme une étoile au ras de
+l'horizon obscur du couchant.
+
+Au levant, au contraire, le brouillard était rose, et de longues ombres
+brunes hérissées de flèches s'y agitaient à l'ouvert du cap Ortégal, qui
+formait une masse noire à liséré de feu. Plus haut et à gauche,
+au-dessus des flots, le ciel était couleur d'or, verdâtre au zénith, et
+enfin, du côté de _la Guerrera_, d'un bleu qui, par opposition, semblait
+presque noir.
+
+--Nous avons du temps devant nous, mon vieux Taillevent, ajouta
+Sans-Peur le Corsaire. Explique-toi. Qu'a donc fait ton certain Pottle
+Trichenpot dont le nom n'est pas plus gracieux en anglais qu'en
+français?--«_Pottle_, demi-mesure,--et Trichenpot ou rogne-portion....»
+Est-il donc cambusier, ton coquin?
+
+--C'était le domestique du master...
+
+Taillevent, là-dessus, fit son récit sans omettre la juste part d'éloges
+due à Camuset le novice.
+
+--Et depuis deux heures du matin, par ce chien de froid, le drôle est
+les épaules au vent?
+
+--En attendant la dégelée qui le réchauffera, capitaine, avec votre
+permission.
+
+--Non! Taillevent, le misérable est assez puni. S'il était Français, il
+périrait sous le fouet; mais il est prisonnier de guerre, il n'a rien
+fait que nous ne nous crussions le droit de faire si nous étions
+nous-mêmes prisonniers à bord de l'ennemi...
+
+--Oui, capitaine, d'accord, si vous voulez; mais, sauf votre respect,
+c'est un lâche qui s'est sauvé par le trou noir pendant qu'on écharpait
+ses camarades...
+
+--Tu viens de dire qu'il voulait nous mettre le feu à bord. Sa ruse
+était bonne. Il ne pouvait être à deux endroits à la fois. Je ne vois
+point que ce soit un lâche.
+
+--Et moi, capitaine, je répète qu'il en est un.--Il pousse les autres à
+la révolte, et au moment du tremblement, il se jette dans la soute sans
+savoir qu'au fond il trouverait un trou menant chez moi, où il aurait
+tout juste sous la main de la mèche et de la lumière.--Ensuite, il
+profite de l'occasion; ça prouve qu'il n'est pas bête, le roué.--Il
+avoue qu'il attendait que nous fussions bord à bord de l'espagnole pour
+mettre le feu à nos voiles de rechange; mais mon petit Camuset ayant de
+l'œil et du nez, la mèche est tombée par accident.....
+
+--Qu'on démarre, qu'on rhabille et qu'on m'amène ce Pottle Trichenpot.
+
+Devant un ordre précis, maître Taillevent ne savait qu'obéir,--mais non
+sans grommeler, car il était dans toute l'étendue du terme grognard
+d'eau salée comme les deux tiers de ses pareils:
+
+--Le capitaine, toujours trop bon!... Ce Pottle a une face de vent de
+bout!... Il nous portera malheur!... Un boulet ramé aux talons, et
+par-dessus le bord! Ça serait mon sentiment particulier, mon idée à moi,
+qui ne suis pas anthropophage comme pas mal de nos bons amis!... Mais,
+serais-je le brave Parawâ de la Nouvelle-Zélande, je ne voudrais pas
+manger du Pottle, physiquement, ni politiquement:--physiquement, c'est
+maigre, sec, dur, mauvaise viande, vilain morceau;--politiquement, vu
+que c'est un poltron, j'en suis sûr, tonnerre de potence! et on ne doit
+faire qu'à un brave l'honneur de le manger. Manger du poltron, vous avez
+pour la vie des coliques devant le danger; ça, c'est connu à la
+Nouvelle-Zélande, et j'y crois. «--Ah! me disait dans ses meilleurs
+moments l'ami Parawâ-Touma, comme qui dirait
+_Baleine-aux-yeux-terribles_, ah! si je pouvais vous manger, ton
+capitaine et toi, du coup, je serais trois fois brave, lion, requin,
+sans peur, tigre, tempête et le reste!...» Voilà un homme qui fait cas
+de nous!... Et moi, je dis que mon capitaine aurait besoin de manger un
+couple de nos meilleurs amis de sauvages pour devenir suffisamment
+sévère... Trop bon cœur, trop doux pour ses ennemis!...
+
+Pendant ce monologue, Pottle fut démarré, rhabillé, amené sur la dunette
+et livré à l'interrogatoire du capitaine. Le misérable grelottait,
+tremblait, gémissait, pleurait à faire pitié.
+
+Sans-Peur, lui jetant un regard de mépris, ne daigna plus l'interroger:
+
+--Aux fers, isolément, dans la poulaine! dit-il.
+
+Ensuite, il ordonna de goudronner à l'extérieur et de cercler avec de
+bons cordages une cinquantaine de barriques vides, qu'on retira de la
+cale et qui furent préparées selon ses indications, après quoi on les
+empila sous le grand panneau.
+
+
+
+
+XIV
+
+IDÉES DE CORSAIRE.
+
+
+--Je voudrais bien savoir, disait Camuset, la raison particulière à ces
+cinquante barriques!
+
+--La patience, mon petit, dit maître Taillevent sans le traiter de
+curieux, est la troisième vertu du bon matelot.
+
+--Et les deux premières, pour lors?
+
+--Dis-le, vite et bien!... ou gare dessous.
+
+--Eh bien, là, c'est le courage et l'idée.
+
+--Oui, mon garçon, tu as bien répondu, et tu gagnes main sur main en
+_inducation_; ça te servira. Le courage, ça va de soi; qui manque de
+courage, n'est qu'un Pottle Trichenpot. Mais l'idée, voilà le malin!...
+l'idée, c'est ce qui fait que tu as coupé la route à ce caïman d'Anglais
+dans la soute aux voiles.
+
+Camuset, heureux et fier de l'approbation de maître Taillevent,
+n'attrapa que deux taloches amicales jusqu'au moment où fut donné
+l'ordre de se mettre en branle-bas de combat.
+
+Isabelle parut alors. Elle ne pâlit pas à la nouvelle du péril, annoncé
+du reste dans les termes les plus rassurants:
+
+--La mer est moins dure, la frégate très éloignée, et selon toute
+apparence, les autres navires ne sont que des bâtiments marchands.
+
+Roboam Owen saluait le capitaine et sollicitait l'autorisation de
+rester sur le pont; Sans-Peur y consentit en ces termes:
+
+--Tant que j'aurai votre parole, soyez libre à bord! Vous êtes brave et
+loyal; j'aime à vous prouver ma confiance.
+
+--Vous me comblez de bontés et d'éloges, répondit l'Irlandais.
+
+_Le Lion_ pénétrait dans la zone des brouillards.
+
+On ne tarda point à reconnaître que le groupe des navires de l'avant se
+composait de cinq bâtiments de commerce, convoyés par un brig de guerre.
+
+--Isabelle, dit Léon, voici votre corbeille de mariage.
+
+--Qu'entendez-vous par là?
+
+--Prenez place sur ces coussins, chère amie, et assistez au spectacle.
+Nous allons jouer une tragi-comédie dont le dénoûment sera, j'espère, à
+notre gré à tous. Je ne vous excepte pas, lieutenant Owen...
+
+--Mais ce brig est anglais, ainsi que deux des bâtiments marchands. Il
+court sur nous pour protéger son convoi.
+
+--Je ne vous ai parlé que du dénoûment, monsieur! répliqua le capitaine
+en se rendant sur le gaillard d'avant.
+
+Et là, ne se fiant à personne, pas même à son fidèle Taillevent, il
+pointa la pièce à pivot.
+
+Les deux brigs s'avançaient à contre-bord. L'anglais était le plus
+grand, le plus fort d'échantillon, et le mieux monté en artillerie. Dans
+un combat par le travers, il aurait assurément eu de grands avantages en
+sa faveur; mais les deux navires marchant l'un sur l'autre se
+présentaient l'avant, et l'ennemi était dépourvu de cette longue pièce
+de chasse, chère aux corsaires, qui faisait maintenant la force du
+_Lion_.
+
+--Hissez le pavillon! commanda Sans-Peur.
+
+En même temps, il déchargea sa bouche à feu.
+
+Le boulet entama le mât de misaine du brig anglais, dont les projectiles
+tombèrent inertes à plusieurs brasses en avant du _Lion_, qui mit en
+panne.
+
+--Chargeons vivement, et _bis_!
+
+Un second boulet sapa le grand mât de l'ennemi, trois autres coups non
+moins heureux mirent bas sa haute mâture. Sans-Peur, se tenant toujours
+à grande distance, lui brisa successivement son gouvernail et tous ses
+canots.
+
+Puis, il courut sur le convoi.--Cinq escouades d'abordage étaient aux
+ordres des cinq premiers capitaines de prise. Les marchands fuyaient,
+prolongeant parallèlement la côte d'Espagne que le vent du sud,
+absolument contraire, les empêchait de rallier. L'un d'eux essaya de
+rétrograder dans l'espoir de se mettre sous la protection de la frégate;
+il se mit par le fait sous la volée de la formidable pièce à pivot,
+reçut un boulet en plein bois et amena les couleurs d'Espagne.
+
+Presque au même instant, Sans-Peur passait à poupe du plus gros des
+trois-mâts, et le rangeait de si près que le capitaine de prise, son
+pilotin et son escouade, sautèrent à bord sans difficultés.--Les gens du
+navire, ne pouvant opposer aucune résistance, furent mis aux fers; le
+pavillon français arboré à l'arrière.
+
+Trois fois, en vue du brig anglais désemparé, la même manœuvre fut
+renouvelée avec une égale adresse; mais, sur ces entrefaites, le
+cinquième bâtiment, voyant que _la Guerrera_ se rapprochait, osa
+rehisser pavillon.
+
+Irrité de cet acte contraire aux lois de la guerre maritime, Sans-Peur
+poussa un rugissement terrible, et revirant avec une témérité qui étonna
+ses plus fidèles, il le cribla de trois bordées à la flottaison.
+
+Le trois-mâts espagnol mit pavillon en berne; il coulait bas.
+
+--Pendant que la frégate lui portera secours, nous rattraperons
+facilement le temps qu'il nous a fait perdre! disait le capitaine du
+_Lion_.
+
+Par malheur, le premier des bâtiments capturés, lourd transport anglais
+chargé de munitions de guerre, retardait la marche de ses conserves.
+Ordre fut donné d'en enlever à la hâte tous les objets de prix et de
+l'abandonner en y mettant le feu.--L'équipage de prise, l'équipage
+primitif et le butin furent transbordés.
+
+Cette opération donna le temps à la frégate espagnole de recueillir les
+gens du navire coulé.--Elle reprit chasse. Inclinée sous son immense
+voilure, elle labourait la mer avec une vitesse effrayante.
+
+Le brig de guerre anglais démâté, le cap Ortégal même étaient hors de
+vue.
+
+Isabelle faisait les honneurs du déjeuner, qui réunit autour de la même
+table, dans le carré, tous les officiers corsaires et le lieutenant
+prisonnier Roboam Owen.
+
+Personne n'eut le mauvais goût de parler de la frégate chasseresse. Une
+conversation polyglotte s'engagea. Par courtoisie pour Isabelle, on
+s'exprimait autant que possible en langue espagnole. De temps en temps,
+avec une grâce charmante, le capitaine s'adressait en anglais à Roboam
+Owen, profondément attristé de ses succès.
+
+Comme prisonnier de guerre et comme officier de la marine britannique,
+il en était désolé; il n'essayait point, par une fausse contenance, de
+dissimuler l'amertume de son découragement. Il savait gré pourtant au
+capitaine d'avoir interdit qu'on s'entretînt des combats de la veille ni
+des coups de main de la matinée.
+
+--Camarades, dit Sans-Peur en se mettant à table, je vous demande, au
+nom de Madame de Roqueforte, de ne point faire comme les avocats, qui ne
+parlent que de procès, et les médecins, qui ne s'entretiennent que de
+médecine. Ne tombons point,--pour ce matin, je vous en prie,--dans le
+travers commun à toutes les professions, et dont les marins sont loin
+d'être exempts. Pas un mot de marine si faire se peut.
+
+--Bravo, capitaine! à l'amende qui manque à vos intentions! A la porte
+le métier!...
+
+Cette motion, approuvée à l'unanimité, n'était point faite en vue
+d'Isabelle, encore fort avide d'entretiens de mer;--Roboam Owen le
+sentit. Elle rendit d'ailleurs le repas extrêmement gai, car à chaque
+instant, l'un ou l'autre des convives, bruyamment interrompu, se faisait
+rappeler à l'ordre, si bien qu'avant la fin du déjeuner, ils avaient
+tous été mis à l'amende, y compris le capitaine et même Isabelle, qui,
+bien entendu, le firent exprès.
+
+Comme hôte, Roboam Owen fut touché de l'attention délicate du capitaine;
+comme marin, il était dans l'admiration. Il appréciait mieux que
+personne l'habileté, le sang-froid et l'audace inouïe de Sans-Peur, qui,
+la veille, avec un faible brig, avait su vaincre une corvette aviso, et
+qui, ce matin, se surpassant lui-même, venait en quelques instants de
+mettre hors de combat un brig supérieur en force, et d'amariner un
+convoi, en vue d'une frégate dont l'approche ne diminuait même point sa
+vaillante gaîté française.
+
+_Le Lion_, au lieu de se charger de toute la toile qu'il aurait pu
+mettre au vent, réglait sa marche sur celle de ses prises, l'une, brig
+anglais d'un puissant tonnage, les deux autres, grands
+trois-mâts-barques espagnols, bons bâtiments de commerce, bien
+construits en leur genre, mais qui, n'ayant pu se soustraire au
+corsaire, étaient à plus forte raison incapables de lutter de vitesse
+avec la frégate.
+
+Chacun sait qu'en règle générale, de deux navires également bien taillés
+pour la course, le plus grand a la marche supérieure. Sans-Peur le
+Corsaire avait, à la vérité, augmenté les qualités du brig _le Lion_ en
+déployant dans son arrimage un savoir ou plutôt un instinct marin des
+plus rares.--Il avait résolu le difficile problème d'installer sur son
+avant une pièce à pivot du calibre de trente-six (en bronze, à la
+vérité), sans que ce poids énorme détruisît l'équilibre, rendît le
+bâtiment _canard_ ou ralentît sa marche. La solidité, la durée surtout
+étaient sacrifiées,--il faut en convenir;--qu'importait cela au grand
+tueur de navires!... Aussi avait-il assez aisément échappé depuis son
+départ du Havre à plusieurs croiseurs ennemis d'un rang élevé.
+
+Mais _la Guerrera_, marcheuse excellente, bien arrimée aussi et moins
+gênée par la mer, grosse encore, gagnait environ un mille par heure.
+Or, elle était à deux lieues, c'est-à-dire à six milles.
+
+Dix heures du matin sonnaient.
+
+A quatre heures de l'après-midi, par le travers du cap de las Pennas,
+_la Guerrera_ n'était plus qu'à trois portées de canon; le capitaine
+interrompit sa tendre causerie avec Isabelle et dit en souriant:
+
+--Qu'on m'amène Pottle Trichenpot!
+
+A cet ordre, une risée homérique retentit de l'extrême avant jusqu'au
+pied du grand mât; la voix perçante de Camuset put être remarquée par
+Taillevent, qui, grognant toujours, poussa Trichenpot au milieu du
+gaillard d'arrière.
+
+--Peut on rire bêtement comme ça! quand, avant une demi-heure...... Oh!
+si le capitaine avait bien fait, il ne se serait pas amusé à vous
+amariner des prises qui ne feront guère notre fortune!... Nous voici
+bien calés, maintenant, avec ces trois traînards qui nous ont fait tort
+de quatorze ou quinze milles pour le moins. Démâter l'anglais, bon!...
+mais chasser l'un et l'autre quand on est chassé soi-même...
+
+L'incorrigible grognard grognait ainsi, tandis que l'équipage ameuté
+riait des cris de désespoir de l'infortuné Pottle, qui demandait
+miséricorde sans savoir même quel sort on lui réservait.
+
+--En barrique et à l'eau! commanda Sans-Peur.
+
+Les hurlements de Pottle Trichenpot redoublèrent: on ne l'en mit pas
+moins dans une barrique bien lestée, qu'on descendit à la mer. Pour
+toute consolation, le triste garçon avait en main une longue gaule à
+laquelle pendait un chiffon blanc.
+
+Le commandant espagnol vit que le corsaire français, comptant sur son
+humanité, voulait le forcer à mettre en panne, pour amener un canot et
+recueillir le prisonnier.
+
+--Dix fois, vingt fois, cinquante fois peut être le coquin
+renouvellerait la farce!... et à la fin il nous échapperait!... Non,
+non!... Tant pis pour l'homme à la barrique!
+
+_La Guerrera_ ne s'arrêta point, comme l'avait espéré le capitaine du
+_Lion_. Le calibre de son artillerie, inférieur à celui du canon à
+pivot, était de beaucoup supérieur à celui des autres pièces du
+corsaire. La frégate restait maîtresse de rapprocher la distance. Elle
+traiterait _le Lion_ comme _le Lion_ avait traité le brig anglais. Elle
+éviterait l'abordage, et pour le combat à coups de canon, elle ne
+recevrait que le feu d'une seule pièce.--Ces réflexions n'avaient rien
+de très gai.
+
+--Riez donc, maintenant, tas d'imbéciles nés d'hier!... disait à
+demi-voix maître Taillevent.
+
+Mais il vit son capitaine qui souriait de pitié en haussant les épaules;
+il entendit les gens de l'équipage qui disaient:
+
+--Baste! est-ce que Sans-Peur est jamais à sec d'_idées_!...
+
+--L'_idée_, au fait!... répéta le grognard en sourdine. Allons! vous
+verrez que je vas encore avoir tort... et, dame! je n'en serai pas trop
+fâché!...
+
+Pottle, abandonné dans sa barrique, poussait en vain de lamentables
+clameurs.
+
+Sans-Peur, voyant que _la Guerrera_ le dépassait, fit mettre en barrique
+et affaler à la mer deux autres prisonniers, choisis cette fois parmi
+les plus braves. L'un était le maître d'équipage de la corvette
+anglaise, l'autre un sergent d'infanterie de marine; tous deux, pendant
+la révolte, s'étaient signalés par une rare énergie.
+
+Isabelle essaya d'implorer leur grâce:
+
+--Madame, interrompit Léon d'un ton sévère, je commande seul sur mon
+bord; et à l'heure du danger, je ne souffre jamais qu'on partage avec
+moi la responsabilité des mesures à prendre.
+
+Isabelle se retira dans son appartement,--elle avait le cœur gros.
+Liména vit des larmes dans ses beaux yeux noirs.
+
+--Chère maîtresse, dit-elle, vous avez tort, j'espère...
+
+--Il est dur! il est cruel!...
+
+--Son maître d'équipage, un bel homme de trente-deux ans tout au plus,
+me disait tout à l'heure qu'il est toujours trop bon... Et, tenez, voici
+ce qu'il me contait...
+
+Roboam Owen, indigné, gardait un morne silence.
+
+Sans-Peur le Corsaire l'interpella:
+
+--Je vous ai annoncé un dénoûment heureux pour nous tous, monsieur Owen.
+Le moment est venu de jouer votre rôle. Vous me traitez de barbare, vous
+avez tort.
+
+--Je ne me suis pas permis d'ouvrir la bouche.
+
+--Je sais lire sur des physionomies loyales comme la vôtre. Nous sommes
+encore à deux portées de canon de cette frégate, dont le capitaine
+répond par des actes inhumains à un stratagème de bonne guerre. Je vais
+vous donner un canot; vous le monterez avec la moitié de vos marins, qui
+y trouveront de quoi s'armer; vous accosterez la frégate; vous
+réclamerez, au nom de l'Angleterre, alliée de l'Espagne maintenant, des
+secours qui sont dus à vos compatriotes. Eh quoi! je serais un barbare,
+moi, d'essayer d'échapper à ma perte par une simple ruse! et le
+commandant de cette frégate ne le serait pas,--lui qui croit ne courir
+aucun danger,--en abandonnant non-seulement ces trois hommes, mais
+encore le brig démâté, qui, dérivant sans secours, est entraîné par le
+courant vers la côte, où il périra corps et biens!
+
+Déjà, sur un signe de Sans-Peur, la moitié des prisonniers étaient
+retirés des fers, des armes étaient mises au fond du canot. On
+n'attendait plus que l'ordre de l'amener.
+
+--Je suis inhumain, moi! poursuivait le capitaine corsaire. Mais, cette
+fois, je suis disposé à sauver les Espagnols et les Anglais aussi bien
+que les Français; car veuillez prévenir le commandant de la frégate
+qu'il ne peut éviter un grand désastre s'il s'obstine à me poursuivre.
+Mes instructions données à mes capitaines de prise seraient exécutées à
+la lettre, et les voici: «Tandis que je me ferai écraser à bout portant
+en m'accrochant à _la Guerrera_, mes prises s'élèvent au vent, mettent
+le feu à leurs voiles et abordent en masse.» On n'évite point trois
+brûlots à la fois, et on ne peut m'empêcher de faire sauter mes
+poudres.--Ainsi, que la frégate aille secourir votre brig de ce matin,
+ou bien, hommes et navires, tout ce qui est sur l'horizon à cette
+heure, va périr... sauf peut-être sa seigneurie Pottle Trichenpot,
+ajouta le capitaine en riant.
+
+--Vos moyens sont formidables! dit Roboam Owen d'un ton calme.
+
+--Ils sont dignes de mes braves compagnons!
+
+L'équipage criait avec enthousiasme:
+
+--Vive Sans-Peur!
+
+--Oh! j'ai tort!... décidément, j'ai tort, comme toujours, disait maître
+Taillevent. L'_idée_!... l'_idée_!... voilà ce que c'est que l'_idée_!
+
+Pendant qu'on achevait les préparatifs nécessaires, Roboam Owen, le
+front serein, s'avança la main ouverte.
+
+--Brave capitaine! disait-il; vous êtes le marin selon mon cœur! Je suis
+désolé que vous soyez l'ennemi du pavillon que je sers. Un homme tel que
+vous ferait la gloire de la marine britannique!... Je vous admire, je
+vous estime, je vous demande pardon d'avoir pu interpréter à mal vos
+mesures énergiques, et enfin je vous remercie de la leçon que vous me
+donnez!... Roboam Owen en profitera, s'il plaît à Dieu!
+
+--A la bonne heure, lieutenant! répondit Sans-Peur en plaçant sa main
+dans celle de l'Irlandais. Je ne vous dirai pas, moi, que l'Irlande,
+votre patrie, a mes sympathies comme tous les pays opprimés;--ma vie
+sera trop courte pour que mes actes puissent témoigner de la sincérité
+de mes vœux pour elle;--les mers d'Europe ne seront jamais mon théâtre.
+Un jour peut-être, les fils de Sans-Peur... Mais je m'égare, les
+instants pressent; les boulets de l'ennemi atteignent déjà mon sillage;
+un seul mot encore: Sachez que j'avais espéré finir par où je commence,
+et que je comptais vous délivrer le dernier, après avoir échappé à mon
+chasseur.
+
+--Je vous crois, capitaine. Je vous remerciais tout à l'heure de m'avoir
+donné une grande leçon de sang-froid maritime, je vous remercie
+maintenant de me rendre la liberté. Adieu!... adieu!... adieu!...
+
+_Le Lion_ mit bravement en panne, le canot fut amené. La moitié des
+Anglais et le peu d'Espagnols prisonniers qu'on avait à bord s'y
+jetèrent précipitamment.
+
+_La Guerrera_ tiraillait avec ses quatre pièces d'avant. Ses boulets
+finirent par tomber presque au ras du bord; mais en revanche, elle reçut
+par son avant un projectile de trente-six qui coupa ses drailles de
+focs, troua sa misaine et brisa la roue de son gouvernail.--C'était
+maître Taillevent qui le lui avait adressé par occasion.
+
+A peine l'embarcation fut-elle à la mer, que _le Lion_, chargé de toile
+à tout rompre, reprit sa course avec un élan nouveau pour rejoindre son
+convoi. La chute des focs et la rupture de la roue du gouvernail
+occasionnaient à bord de la frégate un certain désordre qui la retarda.
+La distance perdue fut ainsi vivement rattrapée.
+
+Cependant, un grand pavillon anglais était arboré sur le canot que
+dirigeait Roboam Owen.
+
+Un porte-voix en main, il se tenait prêt à héler la frégate; mais
+craignant que le commandant espagnol ne fût assez opiniâtre pour refuser
+de s'arrêter, il ne fit point ramer, se tint sur les avirons et
+attendit, en donnant l'ordre à ses gens de s'accrocher le long du bord
+et d'y monter comme à l'abordage. La frégate, en effet, malgré les
+signes et les clameurs des prisonniers, ne se disposait pas à mettre en
+panne. En moins d'une minute, elle passa si près du canot qu'elle
+faillit l'écraser.
+
+Alors eut lieu une scène indescriptible, qui ne dura pas l'espace de
+cinq secondes.--Avec des gaffes et un grappin, l'embarcation s'accrocha,
+chavira et fut brisée par le choc. Une partie des gens qu'elle contenait
+se cramponnèrent au navire. Les uns sautèrent sur les canons de dessous
+le vent, d'autres prirent à bras-le-corps l'ancre du bossoir ou se
+saisirent de manœuvres pendantes;--les drailles coupées par le boulet de
+la pièce à pivot furent d'un grand secours, plus de dix Anglais se
+suspendirent à ces cordages qui traînaient encore à la mer. Les moins
+heureux nageaient en appelant au secours.
+
+Roboam Owen entra par les porte-haubans de misaine, courut sur le
+gaillard d'arrière, et dit au commandant:
+
+--Au nom du Ciel! secourez mes hommes à la mer!
+
+--Qui êtes-vous?
+
+--Un officier de la marine britannique, comme vous le dit mon costume.
+
+Quiconque tient à savoir comment jure un gosier espagnol, aurait dû se
+trouver là. Avec mille imprécations, le commandant de _la Guerrera_
+donnait aux diables les Français, les Anglais et sa propre personne. Il
+aurait voulu que l'embarcation eût coulé avec tous ceux qui la
+montaient.
+
+--Puisque le corsaire vous laissait libres, pourquoi ne pas gouverner
+sur la côte?...
+
+--Vous le saurez, dit Roboam Owen que ralliaient ses hommes ainsi que
+les matelots espagnols provenant de la première prise du _Lion_.
+
+Malgré toute sa fureur, le commandant espagnol mettait en panne, car il
+sentait bien que l'officier anglais présent à son bord porterait tôt ou
+tard témoignage contre lui s'il n'envoyait pas des canots à la recherche
+des gens à la mer.
+
+A peine eut-il masqué ses voiles, que du _Lion_ et des trois prises
+descendirent sans interruption des barriques de prisonniers.
+
+Les corsaires riaient; les prisonniers eux-mêmes riaient de bon cœur,
+car ils échappaient à la captivité en France et ne pouvaient craindre
+d'être abandonnés par la frégate où leur officier plaidait pour eux.
+
+Sans-Peur fit prier Isabelle de venir assister à ce débarquement
+burlesque:
+
+--Eh bien, chère amie, suis-je un barbare, un monstre qui se fait un jeu
+de la vie de ses ennemis?... Regardez ces gaillards-là! ils sont tentés
+de me remercier.
+
+Isabelle sourit en présentant son front blanc comme l'ivoire aux lèvres
+de son époux, dont Liména, d'après maître Taillevent, venait de lui
+raconter dix traits de générosité magnifique.
+
+--Pardonnez-moi, Léon!... Je ne me mêlerai plus d'affaires de service.
+
+On n'était pas hors de danger, à beaucoup près; mais l'ennemi perdait un
+temps précieux. Sans-Peur ne se borna point à forcer de voiles; on le
+vit faire à ses conserves des signaux qui ne devaient avoir rien
+d'obscur pour Roboam Owen ni pour le commandant espagnol.
+
+Les menaces de l'intrépide corsaire n'étaient pas de vaines
+fanfaronnades. Il prenait ses mesures pour transformer en brûlots ses
+bâtiments capturés, dont deux serrèrent le vent en se rapprochant de la
+côte.
+
+--Seigneur commandant, disait le lieutenant anglais au capitaine de _la
+Guerrera_, votre équipage entier connaît maintenant les desseins de
+Sans-Peur le Corsaire, qui ne reculera pas, j'en suis certain.
+
+--Mon équipage obéit à mes ordres!... Je sauve vos gens à mon grand
+préjudice, mais ensuite, je prétends faire mon devoir.
+
+--Votre devoir ne peut être de laisser incendier votre frégate, ce qui
+est infaillible. Du reste, je vous adjure, au nom de mon gouvernement,
+de porter en toute hâte secours à notre brig désemparé qui, se trouvant
+sans canots, doit être sur le point de périr corps et biens!...
+
+--Voulez-vous donc que je me déshonore!
+
+--Non, commandant. Je pense même que vous avez un moyen assuré de
+prendre votre revanche.
+
+--Ah! ah! voyons?...
+
+--Rejoignez notre brig, fournissez-lui les moyens de se réparer; en
+quelques heures il peut, avec le concours de votre frégate, avoir établi
+une mâture de fortune, et se trouver en état de vous suivre. Allez
+ensuite croiser devant Bayonne. _Le Lion_, je le sais, ne doit que s'y
+approvisionner et ne tardera pas à en ressortir.
+
+La discussion dura jusqu'à ce que les chaloupes et canots de _la
+Guerrera_ eurent recueilli tous les Anglais à la nage ou en barriques,
+sans même excepter le misérable Pottle Trichenpot, qui était alors à
+plus d'un mille au vent.
+
+_Le Lion_ et ses prises virent enfin la frégate reprendre au plus près
+bâbord amures la route du cap Ortégal, où elle devait retrouver à
+l'ancre, mais en perdition, le brig anglais qui, de minute en minute,
+tirait le canon de détresse.
+
+--La coque est parée!... s'écriaient les corsaires. Vive Sans-Peur! La
+frégate n'a pas eu goût à la brûlée! et nous voici gouvernant sur
+Bayonne avec trois belles prises.
+
+Isabelle, jusqu'alors fort alarmée, respira enfin; elle ne se permit pas
+de faire des questions; mais prévenant ses désirs, Léon lui dit
+affectueusement:
+
+--Au moment même où je menaçais les ennemis d'en venir aux plus
+horribles extrémités, je ne désespérais pas de l'avenir, chère Isabelle;
+mais il entre, dans ma manière de commander et d'agir, de ne jamais
+instruire mes gens de mes ressources de sauvetage. Je leur présente la
+mort sous des couleurs héroïques; je me réserve de songer à leur salut.
+Cette fois il m'importait plus que jamais de paraître déterminé à périr
+afin d'imposer à Roboam Owen.
+
+--Vous aviez donc quelque espoir de retraite?
+
+--Le meilleur marcheur de nos trois bâtiments capturés aurait attendu à
+quelque distance le moment de l'incendie. Avant d'aborder, je faisais
+jeter dehors toutes nos embarcations. Vous deviez être enlevée par
+Taillevent lorsque j'aurais mis le feu aux mèches communiquant avec ma
+soute aux poudres. La frégate, prise entre trois bâtiments incendiés,
+accrochés à elle, n'aurait guère pu s'opposer à la manœuvre de nos
+chaloupes et canots; mais j'aurais perdu beaucoup de braves, deux de mes
+prises et mon cher _Lion_, encore tout imprégné des parfums de notre
+union.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, pendant la nuit, Sans-Peur le Corsaire entrait triomphant,
+avec ses trois captures, dans le port de Bayonne, où il ne passa que
+trois fois vingt-quatre heures.
+
+
+
+
+XV
+
+RELACHE DE TROIS JOURS.
+
+
+Le premier jour, un courrier fut expédié au Havre, à l'armateur
+Plantier, afin qu'il eût à se rendre à Bayonne pour s'y occuper de la
+vente des prises; un contrebandier basque fut chargé des lettres
+adressées par Isabelle et Léon à don Ramon, marquis de Garba y Palos. Le
+mariage civil du corsaire Sans-Peur fut affiché à la porte de la maison
+commune, avec demande de dispenses de publications appuyée comme
+d'urgence par le citoyen commissaire de la marine. L'équipage entier eut
+_campo_ et mit sens dessus dessous tous les cabarets de la ville. Le
+club des capitaines et des marins libres vota, en séance solennelle,
+qu'une ovation civique serait décernée au glorieux Sans-Peur, corsaire
+du Havre, digne concitoyen des corsaires de Bayonne.
+
+ * * * * *
+
+Le second jour, des gens du port, payés à la journée, emmagasinèrent à
+bord cinq mois de vivres et autant de munitions qu'il était possible
+d'en embarquer.
+
+A l'auberge où avait élu domicile le citoyen capitaine du _Lion_,
+Sans-Peur le Corsaire, ci-devant comte de Roqueforte, se rendit une
+députation de capitaines renommés pour la plupart. C'étaient: Soustra,
+qui, l'année suivante, commandant la corvette corsaire _la Bayonnaise_,
+enlevait à l'abordage la frégate anglaise _l'Embuscade_;--Bastiat et
+Dufourc, ses généreux armateurs;--Pellot et Jorlis, jeunes encore, et
+dont la renommée naissante n'atteignit son apogée qu'en 1811, à bord du
+_Général Augereau_ et de _l'Invincible Napoléon_;--Dubédat, le
+capitaine, et Régal, son lieutenant, qui, avec _la Citoyenne française_
+de vingt-six canons, mirent hors de combat une frégate anglaise de
+soixante;--Darribeau, qui, en 1808, monta le corsaire _Amiral
+Martin_;--Brisson, Garrou, Halsouet, et dix autres dont les exploits
+sont demeurés célèbres dans les fastes de Bayonne.
+
+Tous les marins du pays les escortaient.
+
+Les sans-culottes les plus exaltés trouvèrent qu'on rendait beaucoup
+d'honneurs à un aristocrate fort mal défroqué, s'il fallait en croire
+les gens de son propre bord: «Il s'était marié en Espagne, au pied des
+autels catholiques, avec la sœur d'un marquis, et pavoisait son navire
+d'armoiries nobiliaires.» Au club de l'Égalité, on parla de dénoncer
+fraternellement à la commune le capitaine du _Lion_.
+
+Les festins et les plaisirs des corsaires continuèrent à mettre en
+rumeur les bas quartiers, tandis qu'un banquet civique était offert à
+Léon, à Isabelle et aux officiers de leur bord, par toutes les
+notabilités maritimes de Bayonne. Quelques sans-culottes imprudents se
+firent rosser dans la rue des Cordeliers par les matelots du _Lion_,
+lesquels furent traités d'aristocrates et de suspects.
+
+ * * * * *
+
+Le troisième jour, en dépit de la mauvaise grâce du citoyen adjoint,
+Léon de Roqueforte, dit Sans-Peur, et Isabelle de Garba y Palos furent
+unis, conformément aux lois de la République une et indivisible. Aux
+applaudissements de tous les marins, et malgré les murmures des
+clubistes ameutés qui n'osèrent plus faire des leurs, les jeunes et
+glorieux époux furent ramenés à leur bord, où Sans-Peur rendit un
+banquet splendide à ses amphitryons de la veille.--_Le Lion_ devait
+appareiller après le dessert.
+
+La vigie de la côte signala tout à coup, comme croisant au large, une
+frégate, une corvette et deux brigs, dont l'un paraissait de coupe
+anglaise.
+
+--Eh bien! faisons escorte à notre frère et ami Sans-Peur! s'écrièrent
+les capitaines de Bayonne. A lui le commandement général!
+
+--Frères, vous me comblez d'honneur! répondit Léon. A vos santés! au
+succès de nos armes, et vive la patrie!...
+
+Après le banquet d'adieux, le feu d'artifice!...
+
+--Chacun à son bord!... attrape à prendre le large!...
+
+A la faveur d'un beau clair de lune et d'un bon vent de sud-est,
+l'escadrille des corsaires franchit la barre. Chaque navire traînait à
+sa remorque une grosse barque chargée de matières incendiaires.
+
+
+
+
+XVI
+
+JOURNAL DE ROUTE.
+
+
+Le style marin est d'une admirable concision, non sur le gaillard
+d'avant lorsqu'on en est au chapitre des contes de bord ou des relations
+de campagne, mais sur le journal de route ou table de loch, à la colonne
+des événements. Aussi, le plus court moyen de raconter la traversée de
+Bayonne au Pérou faite par _le Lion_, serait-il de transcrire les pages
+les plus saillantes du journal rédigé par les officiers et pilotins de
+quart, sous le contrôle du capitaine; en sorte qu'on lirait tout
+d'abord:
+
+10 mars.--_Quart de huit heures à minuit._
+
+«Beau temps, belle mer, fraîche brise de sud-est, à neuf heures et demie
+appareillé de conserve avec les six corsaires: _l'Adour_, _le Basque
+libre_, _la Belle Républicaine_, _les Basses-Pyrénées_, _l'Égalité_, _le
+Sans-Souci_, chacun notre brûlot à la traîne.--Quatre voiles en vue: une
+frégate, une corvette et deux brigs de guerre, courant largue tribord
+amures.--Couru droit dessus.--Rien de nouveau.
+
+ «_L'officier de quart_: PAUL DÉRAVIS.»
+
+Ce laconisme est excellent et mérite d'être imité, mais les termes
+techniques rendraient par trop obscure la transcription littérale de la
+table de loch.
+
+11 mars.--_Quart de minuit à quatre heures._
+
+Le ciel était pur, un superbe clair de lune permettait aux deux[NT1]
+flottilles ennemies de juger de leurs manœuvres respectives[NT1];
+toutefois les corsaires, naviguant de front vent arrière, masquaient
+ainsi les barques-brûlots qu'ils traînaient à leurs remorques.
+
+A une heure et demie tout le monde sur le pont,--les chaloupes des
+corsaires de Bayonne sont mises à la mer pour remorquer à leur tour les
+brûlots, et les corsaires, maîtres du vent, se forment en ligne de
+bataille hors de portée de canon, tandis que quatre des brûlots, chargés
+de toile, se dirigent sur la frégate, et deux sur la corvette, le
+septième étant mis en réserve par les ordres de Sans-Peur.
+
+La frégate et la corvette canonnent les barques incendiaires: l'une
+d'elles est coulée; trois autres abordent la frégate en y mettant le
+feu. La corvette évite les deux brûlots lancés sur elle, mais non sans
+faire un mouvement qui permet au trois-mâts-barque _les Basses-Pyrénées_
+de lui envoyer une bordée d'enfilade.
+
+Quatre actions s'engagent simultanément.
+
+_Le Lion_ et _le Sans-Souci_, secondant les brûlots, canonnent, l'un par
+l'avant, l'autre par l'arrière, la malheureuse _Guerrera_, qui sauta
+vers trois heures du matin, après une agonie héroïque.
+
+Le brig anglais est enlevé par l'abordage simultané de _l'Adour_ et du
+_Basque libre_, pendant que le brig espagnol amène pavillon sous le feu
+de _l'Égalité_.
+
+Mais la corvette anglaise _la Dignity_ remporte un avantage signalé;
+non-seulement elle s'est débarrassée des deux brûlots lancés contre
+elle, mais encore elle coule le troisième, et serrant de près _les
+Basses-Pyrénées_, démâte le grand trois-mâts-barque.--_La Belle
+Républicaine_ n'est pas mieux traitée; un grave incendie se déclare à
+son bord,--et à la faveur d'une saute de vent, la corvette prend
+chasse.
+
+Voici en quels termes se termine sa relation des événements du quart:
+
+«A quatre heures, jolie brise variable de l'est au nord-est. _Le Basque
+libre_ va secourir _la Belle Républicaine_. _L'Égalité_ donne la
+remorque aux _Basses-Pyrénées_. _L'Adour_, _le Sans-Souci_ et _le Lion_
+chassent la corvette anglaise.
+
+ «_L'officier de quart_, ÉMILE FÉRAUX.»
+
+Pendant le quart du jour qui finit à huit heures du matin, _la Belle
+Républicaine_, secourue par les équipages du _Basque libre_, des
+_Basses-Pyrénées_ et de _l'Égalité_, parvient à éteindre son incendie.
+
+_Le Lion_, _l'Adour_ et _le Sans-Souci_ mettent _la Dignity_ dans
+l'absolue nécessité de s'échouer sur le cap de la Higuera.
+
+Un signal de ralliement général réunit toute la flottille française dans
+les eaux des _Basses-Pyrénées_ et de _la Belle Républicaine_, qui se
+regréent durant un déjeuner patriotique dont Isabelle fait encore les
+honneurs à tous les capitaines et principaux officiers.
+
+Le journal de route parle des honneurs funèbres rendus aux braves tués
+en combattant, et ajoute:
+
+«Adieux fraternels.--A onze heures, les corsaires de Bayonne et les deux
+brigs amarinés font route de leur bord en nous saluant de vingt et un
+coups de canon.--Rendu le salut coup pour coup. Lavé le pont. Service
+ordinaire de propreté.--A midi, dîner de l'équipage.
+
+ «_L'officier de quart_, BÉDARIEUX.»
+
+_Le Lion_ gouvernait de manière à s'élever au vent, pour doubler dès le
+surlendemain les pointes occidentales de l'Espagne.
+
+Isabelle s'étant tenue sur la dunette, à côté de son valeureux époux,
+tant que dura la bataille, son sang-froid fit l'admiration de tous les
+gens du bord.
+
+Les capitaines, ses convives, lui décernèrent à l'envi le titre de
+_Lionne de la mer_. Elle leur répondit en souriant qu'elle
+s'efforcerait de s'en rendre digne par l'étude de leur beau métier.
+
+Si la table de loch n'enregistra ni ces paroles ni les toasts portés à
+la vaillante compagne de Sans-Peur, à plus forte raison n'y est-il pas
+question de Roboam Owen, que le capitaine du _Lion_ remarqua fort bien
+faisant son service à bord de _la Dignity_.
+
+Sur la même corvette se trouvait aussi, mais dans les profondeurs de la
+cale, le misérable Pottle Trichenpot, qui rendait avec usure à tous les
+Français les malédictions du prudent grognard maître Taillevent. A peine
+l'équipage anglais eut-il pris terre au cap de la Higuera, que Pottle
+Trichenpot conçut le projet de se rendre au château de Garba, où il
+espérait bien trouver l'occasion de faire quelque mauvais coup.
+Provisoirement, comme s'il eût deviné que le loyal Roboam Owen
+préméditait le même voyage, il trouva le moyen d'entrer à son service.
+
+Sous la date du 12 mars, le journal de bord disait que _le Lion_ avait
+fait route vers le sud-sud-ouest.
+
+Le 15, à la hauteur du détroit de Gibraltar, il mit ses masques, et prit
+l'apparence d'un gros brig marchand espagnol pour passer sous le canon
+d'une division de vaisseaux de ligne anglais. Le soir du même jour il
+amarinait, pillait et brûlait un vaisseau de la Compagnie des Indes.
+
+Le 18, en vue de Madère, il capturait une goëlette espagnole bonne
+marcheuse, qui reçut un équipage de prise.
+
+Le 25, relâche à Saint-Antoine, île du cap Vert, pour faire des
+provisions fraîches;--débarqué les prisonniers anglais et espagnols,
+bouches inutiles et embarrassantes;--appareillé le soir.
+
+Le 1er avril, fête du passage de la ligne.
+
+Le journal de route ne dit pas que Camuset et vingt autres furent
+baptisés par la pompe à incendie, avec toutes les farces et
+bouffonneries d'usage.
+
+Tandis que Sans-Peur racontait à Isabelle l'histoire héroïque de ses
+navigations passées, le maître d'équipage en donnait une version non
+moins intéressante à la soubrette péruvienne.
+
+Le calme plat qui dura jusqu'au 8 avril rendait les longs récits
+nécessaires. L'impatiente curiosité de Camuset lui valut chaque jour
+plusieurs taloches paternelles, qui accrurent son profond respect pour
+maître Taillevent.
+
+Le 8, un temps à grains rafraîchit le brig et la goëlette, qui mirent le
+cap sur le Brésil. Isabelle, avec un petit porte-voix d'argent, commanda
+la manœuvre pour la première fois.
+
+Les jours suivants, elle fit augmenter et diminuer de voiles, fit
+prendre et larguer des ris, et dirigea des virements de bord.
+
+Le 20, le cap Frio fut signalé en même temps que plusieurs voiles.
+Branle-bas de combat. Enlevé trois gros navires marchands et un
+transport ennemi chargé de prisonniers français.
+
+Le 26, à l'île Sainte-Catherine, vendu les prises, fait des provisions
+fraîches.
+
+Le 2 mai, croisière au bas du Rio de la Plata. Rançonné, en l'espace de
+quatre jours, quinze bâtiments anglais ou espagnols.
+
+Le 6, combat acharné contre une petite frégate hollandaise. La goëlette
+et un trois-mâts armé de Français sont coulés, mais la frégate est
+enlevée et reçoit un équipage de prise suffisant pour la manœuvre.
+
+Les prisonniers de guerre sont abandonnés au bas du fleuve, sur un
+radeau de débris qu'escorte une de leurs chaloupes.
+
+Sans-Peur reste à bord du _Lion_, sa frégate le suit.
+
+Le 20 mai, relâche aux îles Malouines.
+
+Isabelle, remplissant les fonctions d'officier de manœuvre, commande le
+mouillage dans la baie de la Soledad.
+
+Taillevent, ravi, laisse tomber une larme d'enthousiasme sur son
+sifflet; le respect dû à la Lionne de la mer contient les
+applaudissements, mais non les murmures élogieux de l'équipage.
+
+La mer est grosse, le froid piquant, le ciel chargé de nuages qui
+présagent de prochaines tempêtes; les baleines bondissent et lancent des
+jets d'eau écumante; les albatros, aux grandes ailes, leur livrent
+d'étranges combats.
+
+Les corsaires vont à la chasse aux bœufs et au chevaux. On embarque à
+bord de la frégate un troupeau des uns et des autres. Les bœufs seront
+abattus pour la nourriture des équipages; les chevaux sont destinés à
+être débarqués sur les rives sauvages qu'habite le cacique Andrès.
+
+Le 25, Isabelle commande l'appareillage par une brise fraîche et dans
+une situation périlleuse. Sans-Peur l'observe en souriant. Les officiers
+du bord sont émerveillés de la justesse de son coup d'œil.
+
+--C'est un matelot! un matelot fini! murmura maître Taillevent.
+
+--Pardonnerez! se permit de dire l'incorrigible Camuset, _matelote_,
+serait plus vrai, m'est avis.
+
+Une taloche mémorable fut le prix de cette observation grammaticale.
+
+--Bon homme, mais trop brutal!... soupira Camuset, dont les progrès en
+matelotage ne le cédaient point à ceux qu'avait faits en manœuvre madame
+la commandante. Par les plus mauvais temps, il prenait une empointure
+avec l'adresse d'un vieux gabier. Il commençait à avoir de l'_idée_,
+tellement qu'en diverses rencontres il se signala par sa présence
+d'esprit.
+
+Au combat de la Plata, par exemple, un grappin d'abordage casse, il
+rattrape le bout de la chaîne, saute avec sur la vergue de misaine de
+l'ennemi, reçoit trois balles dans le corps, mais ne s'affale au poste
+des blessés qu'après avoir achevé un double amarrage d'une solidité à
+toute épreuve.
+
+Cet exploit n'échappa point à l'œil clairvoyant du maître, qui en rendit
+compte à son capitaine en présence de tout l'équipage. Sur sa
+proposition expresse, Camuset, à l'âge de dix-neuf ans, fut élevé à la
+dignité de matelot de deuxième classe.
+
+Le 1er juin, au sud du cap Horn, une effroyable tempête assaillit le
+brig corsaire et sa conserve la frégate.
+
+Les brouillards et les nuits interminables de la saison finirent par les
+séparer, ce qui explique pourquoi, à partir du formidable coup de vent,
+il n'est plus question sur le journal de route du _Lion_ de la frégate
+capturée par le travers de la Plata.
+
+
+
+
+XVII
+
+LE GRAND CHEF DES CONDORS ET BALEINE-AUX-YEUX-TERRIBLES.
+
+
+Sur une côte rocailleuse, presque déserte, désolée, incessamment battue
+par les flots du grand Océan,--à plus de cent trente lieues au sud de la
+capitale du Pérou,--un groupe de serviteurs respectueux entoure le
+cacique Andrès de Saïri.
+
+Le vieillard, pensif, est assis sur un rocher d'où ses yeux, rougis par
+les larmes, interrogent l'horizon, l'horizon toujours muet. L'âpre brise
+du large fouette les longs cheveux blancs qui encadrent sa figure
+austère. A ses pieds se tord la mer irritée, dont les vagues rendent un
+bruit monotone, triste comme ses soupirs.
+
+L'aïeul d'Isabelle attendait.
+
+Il attendait, cherchant l'avenir aux confins de ces ondes qui le
+séparent de l'enfant de sa vieillesse,--ne pouvant se résigner au
+présent,--rêvant avec amertume à son glorieux passé.
+
+L'âge et la douleur avaient bien changé le valeureux compagnon d'armes
+de José Gabriel, grand chef des Condors. Le front appuyé sur sa main
+amaigrie, il songeait au héros dont il fut le vengeur, en maudissant le
+manque de foi des Espagnols qui laissaient renaître la tyrannie; il se
+rappelait en frémissant la fin terrible du frère de sa mère, de José
+Gabriel, son ami, son modèle et son prince.
+
+Toute l'histoire de la grande insurrection de 1780 se déroulait dans
+ses pensées sombres comme le deuil de sa patrie, car aux heures de lutte
+et aux années de trêve succédaient les jours de servitude.
+
+--Et désormais, hélas! murmurait-il, je ne suis plus qu'un vieillard
+impuissant!...
+
+Les heures de lutte furent courtes, mais sublimes.
+
+José Gabriel, le grand chef des Condors, avait fait trembler les
+Espagnols. A la tête d'une multitude indisciplinée, il sut l'emporter
+sur les troupes régulières, conquit rapidement six provinces, gagna
+plusieurs batailles, se fit proclamer inca sous le nom royal de Tupac
+Amaru, et fut sur le point d'affranchir la race opprimée.
+
+Le sort des armes le trahit; il fut fait prisonnier et puni de son
+héroïsme par un supplice infâme.
+
+Les Espagnols le mirent à mort avec des raffinements de cruauté
+dignes,--a dit un historien[5],--des premiers conquérants du Pérou.--En
+présence de sa femme et de ses enfants, on lui arracha la langue, puis
+on le fit écarteler.
+
+[Note 5: FRÉDÉRIC LACROIX, _Pérou et Bolivie_.]
+
+Ces barbaries, loin d'intimider les insurgés, redoublèrent leur fureur
+en légitimant leurs représailles. Andrès, cacique de Tinta, prit le
+commandement;--à son tour, selon l'usage antique, il reçut le titre
+éminent de grand chef des Condors (_Cuntur-Kanki_).
+
+Le soleil, le feu, l'aigle et le lion sont des emblèmes religieux ou
+nobiliaires, communs à la plupart des peuples. Chez les anciens
+Péruviens, le soleil passait pour Dieu; le feu, son symbole, était
+entretenu par des vierges soumises aux mêmes lois que les vestales
+romaines.--Le plus redoutable des oiseaux de proie de leurs montagnes,
+gigantesque vautour, le _cuntur_ ou condor, donnait son nom aux
+guerriers, qu'on décorait également de celui de _Puma_, c'est-à-dire de
+lion. Ainsi, Léon de Roqueforte ne fut connu que sous le surnom fameux
+de _Puma del mar_, le lion de la mer.
+
+«Un chef de guerre était appelé _Apiu Cuntur_, grand vautour; _Cuntur
+Pusac_ était le titre réservé au chef de huit Condors; le titre
+supérieur, _Cuntur-Kanki_, n'était décerné qu'au chef des chefs, au
+général[6].»
+
+[Note 6: VALDES Y PALACIOS, _Voyage de Cuzco au Para_.]
+
+Après José Gabriel, son neveu Andrès sut s'illustrer par un grand
+stratagème dont l'histoire lui attribue tout le mérite.
+
+Il avait mis le siége devant la ville de Sorata, où les Espagnols
+s'étaient retranchés derrière des fortifications de terre, défendues par
+une puissante artillerie. Les Péruviens, mal armés, ne parvenaient point
+à prendre la place. Andrès fait construire avec une merveilleuse
+promptitude une longue jetée qui réunit les eaux des montagnes d'Ancoma,
+dirige le torrent contre les remparts, ouvre la brèche par ce moyen et
+envahit la ville, dont les défenseurs furent massacrés en punition du
+supplice hideux infligé à l'Inca José Gabriel[7].
+
+[Note 7: Historique.]
+
+Les Espagnols durent, bientôt après, conclure un traité avec le cacique
+victorieux, qui venait en même temps de venger mille fois sa fille
+Catalina.
+
+Enfin le marquis de Garba y Palos, retiré des prisons de Lima, ayant
+repris le gouvernement de Cuzco, les années de trêve commencèrent.
+
+Isabelle grandit sous les yeux de son aïeul. Elle se développait en
+force et en grâce, telle que sa mère. Un noble rejeton de la race
+antique des Incas fleurissait sur une tige,--espagnole il est vrai, mais
+arrosée d'un sang vénéré par les nations indigènes.
+
+Malheureusement, le marquis de Garba, rappelé en Espagne, fut remplacé
+par un despote. Les jours de servitude revinrent. Andrès ne dut son
+salut qu'au dévouement de ces mêmes sujets, qui sont à cette heure
+pieusement groupés autour de lui.
+
+Il vivait au désert, dans les ruines d'un château-fort abandonné à la
+suite des fréquents tremblements de terre qui rendaient la contrée
+presque inhabitable. Ses compagnons d'exil ayant recouvert de
+branchages et de chaume l'enceinte dévastée, la meublèrent peu à peu
+avec un luxe inattendu.
+
+Formés en petites troupes de cavaliers, ils pénétraient, par des chemins
+connus d'eux seuls, jusque dans l'intérieur du pays, dépassant parfois
+Tinta et Cuzco, villes situées à près de cent lieues de leur mystérieux
+asile.
+
+On était parvenu à faire croire aux Espagnol que le vieil Andrès de
+Saïri était mort;--pour mieux les tromper, on célébra ses funérailles
+selon les rites péruviens. Les dépouilles mortelles qui passaient pour
+les siennes furent accompagnées avec pompe, durant un trajet de trente
+lieues, par les tribus quichuas du territoire, et enterrées dans l'île
+de Plomb, que baignent les eaux du lac Sacré[8].
+
+[Note 8: La géographie conserve à ce vaste et remarquable lac,--le plus grand
+de ceux qu'on connaisse dans l'Amérique méridionale,--son nom quichua ou
+péruvien de _Titicaca_, littéralement _île de Plomb_. Il s'appelle aussi
+lac de _Chiquito_ ou _Chucuito_, du nom des peuples nomades qui campent
+sur ses bords et de celui d'une ville bien déchue aujourd'hui, qui
+comptait trente mille âmes lors de l'insurrection de José Gabriel
+_Condor-Kanki_, s'intitulant l'Inca Tupac Amaru.]
+
+Mais à l'état de légende pour les populations indigènes, à l'état de
+document pour les caciques, le bruit était incessamment répandu que le
+chef des Condors, retiré dans son aire, y attendait l'heure de s'abattre
+avec ses aiglons sur les Castillans traîtres à la parole jurée.
+
+Les serviteurs d'Andrès montraient aux caciques péruviens,--aymaras ou
+chiquitos,--les franges du _borla_ de leur grand chef; ils levèrent
+aisément ainsi l'impôt de la fidélité, de l'esclavage, de l'espérance.
+
+Le vieux castel recouvert en chaume se meubla, s'arma, et surtout
+s'approvisionna d'armes et de munitions.
+
+Par malheur, Andrès ne se sentait plus capable de diriger un nouveau
+soulèvement. Digne et ferme devant l'adversité, il ne pouvait parfois
+contenir sa trop juste douleur.
+
+--Plus de deux ans, et rien!... toujours rien!... murmurait-il. Pour
+comble de maux, celui que j'attends aurait-il donc péri?... Je n'ai su
+qu'une chose, c'est que le marquis de Garba y Palos est mort en son
+château de Galice. Et là gémit à cette heure la fille de ma fille,
+Isabelle, mon sang, l'espoir de mes vieux jours!... O Lion de la mer! ne
+t'aurais-je revu un instant que pour te perdre encore!...
+
+Un homme fort différent des cavaliers et des pêcheurs quichuas qui
+entouraient le vieillard, un homme dont la face et le corps presque nus
+étaient tatoués des insignes belliqueux en honneur à la
+Nouvelle-Zélande,--Parawâ (la Baleine), tel était son nom,--répondit
+avec emphase en langue espagnole:--Grand chef des Condors, toi qui n'es
+ni un Anglais maudit, ni un Castillan sans foi, pourquoi parles-tu comme
+une femme de race blanche!... Le Lion de la mer ne meurt pas!... Il ne
+meurt pas, le Puma des grandes eaux salées, le Vautour des mornes et des
+îles, le Feu qui éclaire et qui brûle, le Soleil de l'Océan!...--Il m'a
+dit: «--Parawâ, Grand-Poisson, parcours la mer, passe d'île en île,
+navigue sans cesse en montrant mon drapeau à mes peuples, mon drapeau
+d'or où bondit un lion de feu.»--Et moi, le Grand-Poisson, j'ai rangé
+mes esclaves sur les pagaies de ma pirogue de guerre, j'ai parcouru la
+mer, j'ai passé d'île en île, naviguant sans cesse sous le drapeau d'or
+où bondit le lion de feu!
+
+--Nous savons tous, dit Andrès, que Parawâ, l'homme-baleine, est un
+serviteur fidèle et un navigateur habile.
+
+Le Néo-Zélandais reprit:
+
+--LÉO, le _Puma del mar_, le _Rangatira-Rahi_, grand chef des chefs des
+îles de la mer, m'a dit encore: «--Parawâ, guerrier-poisson, tu iras
+vers le cacique Andrès, qui est pour moi tel qu'un père, et tu lui
+crieras: «Courage!...» et tu crieras à tous les peuples: «Courage et
+patience!...» Car moi, je vais dans mon pays de France y faire connaître
+le lion Sans-Peur; je vais au pays d'Espagne y prendre pour femme la
+fille du chef des Condors!»
+
+Andrès soupira sans interrompre Parawâ-la-baleine.
+
+«--... Le soleil s'éteint au couchant et se rallume au levant, le Lion
+de la mer monte sur son vaisseau qui plonge dans la nuit, il reparaîtra
+dans la lumière des grandes montagnes!...» Ainsi m'a parlé la chef des
+chefs, LÉO, qui est maintenant, sois-en sûr, l'époux de ta fille
+bien-aimée.
+
+Andrès hochait la tête, le Néo-Zélandais s'écria vivement:
+
+--Je ne suis qu'un homme et j'ai pu obéir... Il est _atoua_, esprit,
+maître et souverain, plus fort que la tempête!... Pourquoi donc
+restes-tu dans le doute et la douleur?--Je ne suis qu'un homme, un chef
+de guerriers,--il est vrai,--_Parawâ-Touma_, la baleine au regard
+terrible,--mais quand j'ai réussi à parcourir plus de trois mille
+lieues, tantôt avec ma pirogue, tantôt sur de petits navires de
+Taïti,--quand il m'a suffi à moi, pour rire de toutes les chances
+contraires et pour venir jusqu'à toi, d'être le serviteur qui a bu
+l'haleine de LÉO,--peux-tu craindre, chef des Condors, que LÉO l'_Atoua_
+ait été mangé par ses ennemis?... Il reviendra comme il l'a promis aux
+nations de l'Océan... Le Lion de la mer ne meurt pas!...
+
+Porter la moindre atteinte à la confiance fanatique de
+Baleine-aux-yeux-terribles, eût été une faute dont Andrès, n'eut garde
+de se rendre coupable. Assez d'autres, dès lors, s'efforçaient
+d'ébranler la foi des Polynésiens en la puissance surhumaine de LÉO
+l'_Atoua_. Les Anglais et leurs missionnaires sillonnaient déjà
+l'Océanie; et les premières colonies pénales étaient fondées sur les
+rives de la Nouvelle-Hollande, où la révolution de 1789 empêcha les
+Français de s'établir, selon les desseins du roi Louis XVI, dont Léon de
+Roqueforte avait connu avec détail les instructions officielles.
+
+--Baleine-aux-yeux-terribles, répondit enfin le cacique, les années ont
+amassé la neige sur mon front. La vie des peuples est longue, et c'est
+pourquoi, de mon côté, je crie: Patience, aux Quichuas du Pérou; mais la
+vie d'un vieillard est courte; verrai-je jamais la jour de la
+délivrance? J'ai abandonné la terre de mes pères, j'ai fait ma demeure
+de ces ruines au bord de la grande mer; d'ici, à toute heure, je
+redemande à l'horizon le compagnon de nos combats. Si j'avais perdu tout
+espoir, vaillant Parawâ, je retournerais dans mes montagnes, et tu ne me
+verrais point assis sur un rocher desséché par la brise de mer, les
+regards toujours tournés vers les flots.
+
+--Le chef des Condors parle avec sagesse! qu'il espère donc, et qu'il ne
+désespère jamais!...
+
+--Jamais il ne désespérera, dit Andrès.
+
+--Courage! Fils du Soleil, ne laisse point noyer dans la tristesse le
+cœur du vainqueur de Sorata.
+
+--Baleine de l'Occident, le jour même où je déchaînais les torrents des
+montagnes contre les murs de Sorata, mon cœur était plongé dans une
+douleur qui dure encore! Mon prince et ma fille bien-aimée avaient péri
+sous les coups féroces des Espagnols. La tristesse, brave Parawâ, peut
+marcher à côté du courage. La tristesse convient au vieillard exilé que
+le sort sépare de sa dernière enfant.
+
+--Parawâ-Touma hait la tristesse, dit le sauvage néo-zélandais en
+brandissant son _méré_ ou casse-tête; il est à des milliers de lieues de
+sa terre, de sa nation, de ses femmes et de ses fils. La goëlette
+taïtienne qui l'a conduit vers toi, grand chef des Condors, s'est
+engloutie dans le tourbillon du Bourreau, la roche tranchante l'a
+ouverte comme une noix de cocotier, et tous ceux qui étaient à bord ont
+péri; seul, j'ai survécu. Et maintenant l'Océan s'étend entre ma hutte
+chérie et moi. Me vois-tu dans la tristesse?... Non! non! Qu'elle
+s'approche du cœur de Parawâ, il la chassera en chantant le _Pi-hé_ qui
+remplit d'une joie terrible.
+
+Le _Pi-hé_, hymne belliqueux de l'Union et de la Séparation, de la Vie
+et de la Mort, est le chant national des indigènes de la
+Nouvelle-Zélande. Il commence par une invocation à l'_atoua_ MAOUI
+(l'Esprit-Suprême), qui détruit l'homme, mais absorbe en lui son âme. Il
+se termine par la louange enthousiaste de ceux qui sont morts, et par
+de fières consolations données aux survivants.
+
+Sur l'invitation d'Andrès, Parawâ consentit à faire entendre le _Pi-hé_.
+
+Hommes et femmes, tous les Péruviens, Quichuas pur sang ou métis,
+formèrent cercle, tandis que le sauvage se recueillait profondément.
+
+Il posa sa massue contre le rocher, se croisa les bras sur la poitrine,
+et modula quelques vers d'un rhythme étrange. Bientôt il leva les mains
+vers le ciel en jetant quelques éclats de voix; puis, saisissant son
+casse-tête, il le brandit avec fureur. Ses gestes étaient menaçants, ses
+regards vraiment terribles; par moments, quelques intonations douces se
+mêlaient à ses cris bizarres, il s'exaltait en jouant sa pantomime
+chantée; et malgré ce qu'avait de dur sa physionomie sillonnée de
+tatouages affreux, elle prenait un caractère qui fit impression sur les
+serviteurs chrétiens et civilisés du vieux cacique Andrès.
+
+Qu'on juge donc de l'effet imposant et formidable du _Pi-hé_ lorsque,
+dans une circonstance solennelle, il est chanté, ou pour mieux dire
+exécuté, par plusieurs milliers d'indigènes, poussant tous à la fois les
+mêmes cris, faisant tous à la fois les mêmes gestes de prière, de
+menace, de joie ou de fureur, avec une précision dont nos corps de
+ballets les mieux exercés ne sauraient donner une idée.
+
+Après chacun des couplets, qui sont inégaux, mais tous très-longs,
+Parawâ poussait le cri de vie et de mort: PI-HÉ!
+
+Tout à coup, sans s'interrompre, il lui donna un accent triomphal. Sa
+main se dirigeait vers l'horizon. Quelques mots d'espagnol se mêlèrent
+aux paroles, «intraduisibles,» dit-on, du chant néo-zélandais.
+
+LÉO!... _Puma del mar!_ PI-HÉ!... PI-HÉ!...
+
+«Léon!... le Lion de la mer!... Vie et mort!... Vie et mort!»
+
+Les Péruviens, cette fois, répétèrent le refrain PI-HÉ; puis on se hâta
+de gonfler les balses pour aller au devant du navire.
+
+Le cacique de Tinta se mit à genoux en adressant au Dieu des chrétiens
+d'ardentes actions de grâces, car à tous les mâts du brig se déployaient
+des bannières sacrées:
+
+A l'arrière le pavillon français,
+
+Au grand mât le lion rouge sur champ d'or,
+
+Au mât de misaine, enfin, le soleil des Incas sur champ d'azur au chef
+d'argent, c'est-à-dire l'emblème national du Pérou sur l'écusson de
+Garba y Palos.
+
+--Elle est à bord!... elle est à bord!... Isabelle, ma fille, est à
+bord! disait le chef des Condors en tremblant de bonheur.
+
+Parawâ-Touma, Baleine-aux-yeux-terribles, se tenait fièrement, en
+brandissant son _méré_, sur la première des balses qui s'élancèrent à la
+rencontre du brig victorieux de Léon de Roqueforte.
+
+--Ah! tonnerre des Cordillères! s'écria maître Taillevent, le plus brave
+des anthropophages de mes amis! cet excellent cannibale de Parawâ-Touma,
+le Grand-Poisson qui regarde à faire peur! Quelle chance de le retrouver
+ici!
+
+Une exclamation pareille devait donner beaucoup à penser au jeune et
+vaillant Camuset. Or, depuis la grande victoire des corsaires de
+Bayonne, et surtout depuis que _le Lion_ avait doublé le cap Horn,
+maître Taillevent, beaucoup moins discret que par le passé, tenait des
+propos inimaginables, dont il ne permettait à personne de douter, sous
+peine de coups de poing inimaginables aussi.
+
+Le _lac de l'île de Plomb_, situé sur le territoire habituel des
+républiques de Bolivie et du Pérou, est plus élevé au-dessus du niveau
+de la mer que le sommet du pic de Ténériffe; son bassin est formé par
+les plus hautes montagnes de toute l'Amérique. Il a plus de cent lieues
+de tour; sa plus grande longueur est d'environ quarante lieues du
+nord-ouest au sud-est; sa plus grande largeur de vingt à vingt-cinq.
+
+
+
+
+XVIII
+
+SALVES DES ÉLÉMENTS.
+
+
+L'ancre mordait le fond, lorsque Baleine-aux-yeux-terribles, son
+casse-tête au poing, bondit sur le pont du brig corsaire, courut vers la
+dunette, en criant: PI-HÉ! puis, les bras croisés sur la poitrine,
+s'inclina religieusement devant LÉO l'_Atoua_.
+
+Isabelle ne voyait que son vénérable aïeul, debout maintenant sur le
+rocher, d'où il lui faisait des signes de tendresse; elle n'entendait
+que les clameurs enthousiastes des Quichuas qui, des balses ou de la
+rive, criaient: «Vive la fille des Incas! Vive le Lion de la mer!» Des
+larmes baignaient ses yeux, tandis que la folâtre Liména battait des
+mains en riant.
+
+Léon, cependant, ne craignit pas d'arracher Isabelle à ses émotions
+filiales, pour lui présenter l'intrépide Parawâ.
+
+--Tu connais mes marins d'Europe, disait-il, regarde l'un de mes plus
+vaillants serviteurs sur la mer immense dont je suis le lion.
+
+Isabelle put à peine réprimer un premier mouvement de dégoût à l'aspect
+du farouche cannibale; elle sut être gracieuse pourtant, et d'un ton de
+reine:
+
+--Mon époux, dit-elle, m'a instruite des grands combats de
+Baleine-aux-yeux-terribles, son ami fidèle.
+
+--Gloire à LÉO l'_Atoua_! Gloire au Lion qui sort de la mer! Et à vous,
+sa dame, bonheur sur les eaux et sur les terres, sous la lune et sous le
+soleil!
+
+S'adressant ensuite à Sans-Peur dans une langue inconnue de tous, si ce
+n'est de Taillevent:
+
+--Ton drapeau a été vu dans tes îles; partout il a été salué avec joie;
+mais partout aussi, les hommes de l'Angleterre menacent les peuples de
+la fureur des _hommes terribles de la tribu de Surville et de Marion_.
+
+C'est sous ce nom redouté que les Français étaient et sont, encore de
+nos jours, désignés aux indigènes par les navigateurs anglais.
+
+--Ah! brigands d'Anglais de malheur! dit maître Taillevent qui s'était
+rapproché de son ami Parawâ, ils n'ont pas manqué de gâter nos affaires
+par ici, pendant que nous courions un bord de l'autre côté du cap Horn.
+
+--Et qu'a dit Parawâ-Touma? demandait Léon.
+
+--Il a dit: «La langue des _hommes de la tribu de Touté_[9] est double;
+ils viennent pour nous acheter et nous vendre; LÉO l'_Atoua_ est leur
+ennemi. LÉO l'_Atoua_ est un grand guerrier, un chef juste et puissant,
+le père des hommes tatoués; son haleine est le courage; son œil gauche
+est le soleil.»
+
+[Note 9:--Les Anglais,--le nom du capitaine Cook, corrompu par la
+prononciation des Polynésiens, étant devenu _Touté_.]
+
+Pendant quelques minutes encore, Léon interrogea Parawâ en sa
+langue;--puis, satisfait de ses réponses, il le regarda fixement et fit
+un pas vers lui.
+
+Alors, avec une joie grave, l'indigène se rapprochant de même, appuya le
+nez contre le sien en aspirant son haleine.
+
+Tel est le salut fraternel qui, à la Nouvelle-Zélande, équivaut à nos
+embrassements.
+
+Après avoir bu l'haleine de l'_Atoua_, _Rangatira-Rahi_, ou chef des
+chefs, Baleine-aux-yeux-terribles, _Rangatira-para-parao_, c'est-à-dire
+chef de rang supérieur, ne dédaigna pas d'accorder un honneur semblable
+à son vieil ami Taillevent, bien que celui ci, d'après la hiérarchie
+néo-zélandaise, ne fût qu'un _Rangatira-iti_, ou sous-chef.
+
+Le canot du capitaine déborda bientôt.
+
+Escorté par les balses, il se dirigeait vers le rivage aux acclamations
+de tous les Quichuas fidèles à la fortune d'Andrès de Saïri.
+
+Le brig _le Lion_ fit une salve de trois bordées.
+
+Isabelle aborda enfin et se jeta dans les bras débiles de son illustre
+aïeul, le vainqueur de Sorata.
+
+Au même instant, une secousse de tremblement de terre se fit sentir; la
+mer gronda, les rochers gémirent, les rares arbres qui entouraient le
+vieux château se balancèrent comme ébranlés, et les condors qui
+planaient au-dessus des mornes poussèrent des cris aigus.
+
+--Amis! s'écria Léon de Roqueforte, la terre et la mer du Pérou saluent
+le retour de votre reine!
+
+--Pi-hé! pi-hé!... vie et mort! hurlait Baleine-aux-yeux-terribles.
+
+--Attention! criait à bord maître Taillevent, tenons-nous parés à filer
+le câble par le bout.
+
+Déjà le premier lieutenant rangeait son monde aux postes d'appareillage.
+
+
+
+
+XIX
+
+TREMBLEMENT DE TERRE.
+
+
+Les tremblements de terre, très fréquents au Pérou, y ont occasionné
+d'effroyables désastres. En 1678 et 1682, Lima et le port de Callao,
+situé à deux petites lieues, furent éprouvés cruellement; en 1746, les
+deux villes s'écroulèrent, et la mer couvrit l'emplacement occupé par
+l'ancien Callao, dont on aperçoit encore les ruines sous les eaux dans
+la partie de la baie appelée _mar Braba_. Sur quatre mille habitants,
+d'après la tradition, il n'en survécut qu'un seul.
+
+Le 19 octobre 1682, la ville de Pisco fut engloutie. En 1755, à l'époque
+du fameux tremblement de terre de Lisbonne, Quito s'écroula de fond en
+comble.--De nos jours, les villes d'Aréquipa, d'Arica et vingt autres
+ont souffert les plus grands dommages, malgré la nature des
+constructions faites désormais en vue de résister aux secousses.
+
+La baie de Quiron, où le brig corsaire _le Lion_ venait de jeter
+l'ancre, était sans contredit le point du littoral le plus dévasté par
+les convulsions souterraines. La forme abrupte des mornes, fendus comme
+par des haches géantes,--les déchirements du rivage,--les incroyables
+différences des fonds sous-marins, insondables en certains points très
+voisins de la côte,--la coupe étrange des récifs qui la bordaient,--le
+bouleversement des terres arables qui, en plusieurs endroits, s'étaient
+évidemment déplacées, le démontraient moins encore que l'abandon du
+territoire par tous ses colons primitifs.
+
+En 1755, la bourgade de Quiron disparut dans un gouffre d'où
+s'échappèrent des flammes; la garnison espagnole s'enfuit du château,
+dont il ne resta que les murs d'enceinte. Durant plusieurs années
+consécutives, des grondements semblables au bruit du tonnerre ne
+cessèrent de se faire entendre. Il fut avéré dans la province que sous
+ce sol mouvant existait une cavité volcanique, où plages et montagnes
+s'effondreraient quelque jour. Personne n'osa se fixer à moins de cinq
+ou six lieues. La terreur s'accrut avec le temps, si bien que les gens
+du pays avaient l'habitude de faire un long circuit pour éviter de
+traverser cette région maudite.
+
+Plus elle était déserte, plus elle convenait au cacique Andrès et à Léon
+de Roqueforte, qui s'y rembarqua, en 1790, sur la goëlette taïtienne
+avec laquelle il avait mystérieusement abordé au Pérou. En 1791, après
+avoir répandu le bruit de sa mort, le vieux chef des Quichuas s'y
+établit. Depuis, les secousses de tremblement de terre avaient été rares
+et sans grands effets. Celle qui se faisait sentir maintenant était
+formidable.
+
+La nature semblait s'être reposée longuement avant de faire un effort
+suprême pour déchirer les flancs de la montagne de Quiron.
+
+Les serviteurs du cacique se souvinrent de l'opinion accréditée;--ils
+crurent à bon droit que l'heure dernière sonnait pour eux;--les uns se
+jetèrent à genoux en faisant le signe de la croix, les autres poussèrent
+des cris affreux.
+
+La contenance calme d'Andrès, que l'écroulement du monde entier n'aurait
+pu distraire de ses émotions de bonheur, le sang-froid radieux
+d'Isabelle, et surtout les nobles paroles du Lion de la mer raffermirent
+leur courage au moment même où le péril augmentait.
+
+Un craquement strident, prolongé, métallique, indéfinissable, à vrai
+dire, puisque aucun autre bruit ne saurait en donner l'idée, retentit
+au loin. La terre et les flots gémissaient. Tout à coup, à égale
+distance des récifs de l'ouest et de la plage, au centre de la chaîne de
+mornes rocailleux qui forment la côte nord de la baie, un éclat se fit
+dans le sens vertical; quelques blocs énormes se détachèrent de la
+montagne, et roulant avec fracas, laissèrent apercevoir une caverne
+profonde. L'ouverture de cet antre, jusqu'alors fermée, affectait la
+forme d'un angle très aigu, d'environ cinquante pieds de large sur la
+ligne du niveau de la mer, qui, du reste, n'y pénétra point. De la
+distance où se trouvaient Andrès, Isabelle et Léon, l'on ne pouvait
+juger de sa configuration intérieure.
+
+D'autres craquements ouvrirent d'autres fissures, diverses chutes de
+rochers eurent lieu çà et là, il sembla même que la disposition des
+récifs venait de changer.
+
+La mer, arrachée de son lit, s'éleva par sept fois à une hauteur
+effrayante; par sept fois, laissant le fond à sec, elle recula vers le
+large, à tel point que le brig _le Lion_ toucha par la quille, et
+faillit se briser. Mais le câble était filé par le bout, quelques voiles
+s'ouvraient à un vent encore frais; le navire, entraîné au dehors,
+parvint à s'y maintenir.
+
+Le canot qui venait d'amener à terre Isabelle et son époux fut fracassé
+tout d'abord; heureusement les matelots purent s'accrocher aux balses
+que les ras de marée les plus furieux ne sauraient submerger.
+
+Le plateau sur lequel étaient réunis Andrès, Isabelle et leurs amis
+oscilla sur ses bases et se fendit sous leurs pieds; mais on n'eut à
+déplorer aucun malheur.
+
+Le brig était hors de péril: étrangers ou Péruviens, tous les hommes
+étaient sains et saufs, et le vieux château de Quiron ne souffrit point.
+
+Soit que ses murs, contretenus par des étais, dussent à leur vétusté
+même l'élasticité qui manque aux constructions neuves, soit par l'effet
+de la disposition des terrains ou par toute autre cause, il résista.
+
+Et quand les épais nuages de poussière soulevés par la commotion furent
+lentement retombés, Andrès, qui venait d'embrasser et de remercier avec
+effusion le Lion de la mer, désormais son fils, put s'écrier enfin:
+
+--Venez vous reposer, mes enfants, dans la demeure que le Ciel nous a
+conservée.
+
+--Oui, mon père, allons, dit Léon de Roqueforte en lui offrant l'appui
+de son bras. Je n'y entrerai pas, cependant, avant d'avoir jeté un coup
+d'œil dans cette cavité qui s'est ouverte,--miraculeusement
+peut-être,--à l'instant même où nous abordions.
+
+--Quel est donc ton dessein? demandait le cacique.
+
+--A quoi bon en parler, si je n'ai qu'une idée vaine?
+
+On gravit la pente sablonneuse qui conduisait de l'observatoire d'Andrès
+au château de Quiron. Une joie respectueuse rayonnait sur les fronts de
+tous les serviteurs.
+
+Parawâ, qui suivait de près le _Rangatira-Rahi_, son _atoua_, disait en
+langue espagnole:
+
+--Le Lion de la mer ne meurt pas!... non, non! il ne meurt pas, le Puma
+des grandes eaux salées, le Vautour des mornes et des îles, le Feu qui
+éclaire et qui brûle, le Soleil de l'Océan!... Ce qu'il annonce arrive.
+Ce qu'il dit est vrai toujours. Ce qu'il a promis, il le donne. Ce qu'il
+se propose, il le fait.--A tous les peuples qu'il aime, bonheur! A vous
+donc, bonheur, hommes de la tribu du chef des Condors!
+
+Ces paroles du sauvage cannibale faisaient impression sur les Quichuas,
+bien que ceux-ci fussent relativement civilisés.
+
+Ils étaient chrétiens, possédaient pour la plupart quelques
+connaissances élémentaires, devaient à leur contact avec les Espagnols
+des idées opposées aux féroces préjugés d'un anthropophage, et
+appartenaient à une nation sortie de la barbarie fort antérieurement à
+la conquête des Pizarre; mais aucun d'eux n'était de la classe
+supérieure. Serviteurs d'Andrès, pêcheurs, chasseurs, mineurs ou simples
+paysans, ils ne possédaient pas l'éducation nécessaire pour se
+soustraire à l'influence de l'enthousiaste Parawâ. Eux-mêmes fondaient,
+d'ailleurs, leurs plus chères espérances sur le retour du Lion de la
+mer et de la fille des Incas; comment ne se seraient-ils pas complus à
+écouter le Néo-Zélandais, dont l'intelligence naturelle était, du reste,
+bien au-dessus de la leur?
+
+Devant eux, le dernier représentant de la race toujours vénérée de leurs
+anciens rois marchait appuyé sur l'épaule d'Isabelle, leur reine, et sur
+le bras du Lion de la mer, leur vengeur, leur libérateur et leur prince.
+Ils croyaient donc, avec Parawâ, que la terre, la mer, le ciel du Pérou
+et les Condors, emblèmes vivants de leur patrie, avaient salué comme eux
+le débarquement des jeunes époux.
+
+Aux approches du château de Quiron, Sans-Peur, laissant Isabelle avec
+son aïeul, fit un signe au Néo-Zélandais; puis, ils se dirigèrent
+ensemble vers la grande caverne, d'où s'échappaient d'épaisses vapeurs.
+
+Une chaussée de roches empêchait seule la mer de remplir le bassin qui
+en occupait le fond. Cramponnés à quelques saillies, le capitaine et son
+sauvage s'aventurèrent dans la galerie naturelle. Sous une voûte de cent
+cinquante pieds environ, elle décrivait une sorte de courbe et se
+prolongeait fort avant vers la gauche.
+
+--Victoire! s'écria Léon de Roqueforte.
+
+--Pi-hé! dit le fanatique insulaire, la terre a obéi à LÉO l'_Atoua_!
+
+--Non, Parawâ, ce n'est point à moi qu'elle a obéi, reprit Léon de
+Roqueforte, comme pour atténuer le blasphème naïf de son compagnon; non!
+mais le Dieu tout-puissant qui protège les opprimés a permis qu'un
+phénomène terrible servît mes projets.
+
+Il voulait bien passer pour un _atoua_, pour un génie disposant d'une
+force supérieure,--et d'un bout à l'autre de la Polynésie, des
+circonstances étranges avaient contribué à propager cette
+croyance,--mais il aurait craint d'attirer sur sa tête les châtiments
+célestes en se laissant attribuer un pouvoir qui n'appartient qu'à Dieu.
+
+--Toute âme est immortelle; en ce sens, je suis _atoua_, je suis
+esprit, je le suis encore comme dépositaire de la grande pensée royale
+qui survit en moi, et qui me survivra, je l'espère, avec la protection
+du Ciel.»
+
+Telle était, à ses propres yeux, la justification de Léon de Roqueforte;
+il se laissa rattacher, par un mythe étrange, à la mémoire de Surville
+et de Marion; il jugea nécessaire de laisser croire aux peuples qu'il
+était immortel.
+
+--LÉO l'_Atoua_, le Lion de la mer, ne meurt point! devint la formule
+des larges desseins de civilisation et de liberté qui guidaient Léon
+lui-même. Les Polynésiens dévoués à sa cause la prirent au propre; ils
+en firent un cri de ralliement qui, mille fois en son absence, retentit
+dans les combats.
+
+Au sortir de l'immense caverne voûtée, casemate naturelle, dont un
+cratère de volcan occupait les profondeurs, Baleine-aux-yeux-terribles,
+croisant les bras sur la poitrine, dit d'un accent pénétré:
+
+--Léo l'_Atoua_, dans le ventre de la montagne, a crié: «Victoire!» Léo
+l'_Atoua_ voulait donc que le roc s'ouvrît comme un fruit mûr. Dans quel
+dessein? Parawâ ne le sait point, mais le Grand Esprit du Ciel, Maouï,
+l'Ombre immortelle, le sait. Et Maouï a ordonné ce que Léo voulait,
+parce que Léo est un _atoua_ sage, juste et brave devant le Souffle
+tout-puissant de Maouï.
+
+_Maouï_, ailleurs _Nouï_, est le Dieu triple: «L'habitant du ciel, le
+dieu de la colère et de la mort, et le dieu des éléments.»--Ou encore,
+d'après une classification très différente: «Dieu le Père, Dieu le Fils
+et Dieu l'Oiseau.»--Enfin, suivant quelques indigènes, Maouï-Moua et
+Maouï-Potiki seraient leurs dieux principaux, devenus un seul et même
+Dieu, attendu que l'aîné tua, mangea et s'assimila ainsi son frère. Et
+de cette fable dériveraient la coutume de manger les ennemis et la
+croyance qu'en les dévorant, on absorbe en soi leur courage, leur
+intelligence, leur âme.--En tous cas, les Néo-Zélandais définissent Dieu
+ou Maouï, l'_Atoua_ suprême, par les remarquables qualifications
+d'_Ombre immortelle_ et de _Souffle-tout-puissant_.
+
+--Plaise à Dieu que Parawâ dise vrai! répondit Léon avec une émotion
+pieuse.
+
+Il mesurait de l'œil la longue ouverture de la caverne et se réjouissait
+en remarquant combien il serait facile de la dissimuler, car elle était
+oblique et fort étroite au sommet. On pourrait aisément la murer avec un
+léger échaffaudage de terre grasse mêlée à des roches brisées et au
+besoin la rendre impénétrable.
+
+Parawâ reçut ordre de rallier les canotiers de l'embarcation brisée, de
+monter avec eux la plus grande des balses et de se rendre à bord du brig
+pour dire au lieutenant de revenir au mouillage.
+
+
+
+
+XX
+
+VASTES DESSEINS.
+
+
+Léon de Roqueforte se dirigea vers le château de Quiron, où Isabelle,
+quand il reparut, achevait de faire à son aïeul le récit de ses deux ans
+d'exil en Espagne, de la mort de son père, de la conduite de don Ramon,
+de la romanesque histoire de son mariage et de la glorieuse traversée du
+brig _le Lion_.
+
+Le vieux cacique était vivement ému.
+
+--Mon fils, vous avez dépassé mes espérances, dit-il; vous ne vous êtes
+point borné à combler mes vœux en me ramenant ma fille bien-aimée; vous
+avez encore servi avec votre valeur ordinaire la cause de notre
+affranchissement; vous revenez avec un brig bien armé, avec des armes et
+des munitions de guerre, et vous avez en outre à vos ordres une belle
+frégate, à ce que m'apprend Isabelle.
+
+--Trop faiblement armée d'un équipage de prise, et hors d'état de
+résister à un navire de même rang.
+
+--Nous compléterons son équipage! s'écria Andrès. Votre dernière
+victoire navale, en grandissant votre renommée, prédisposera, je
+l'espère, en notre faveur la République française, protectrice naturelle
+des peuples esclaves qui veulent s'émanciper. Et vous saurez accomplir
+avec son concours la mission que vous aviez reçue du roi Louis XVI.
+
+Léon de Roqueforte hocha la tête, non qu'il trouvât la proposition par
+trop contradictoire dans les termes, mais parce qu'il avait vu de près
+et sainement apprécié la situation de la France.
+
+--Noble Andrès, dit-il, ne nous faisons pas d'illusions. La vie de
+l'homme est courte relativement à celle des peuples. Ouvrier de
+l'avenir, verrai-je, moi qui parle, les jours de la délivrance?
+L'Amérique du Sud, tout entière, s'émancipera comme s'est émancipée
+celle du Nord. Le Portugal d'un côté, l'Espagne de l'autre, perdront
+leurs vastes possessions comme l'Angleterre a perdu les siennes. Des
+États nouveaux se formeront; le Mexique, la Nouvelle-Grenade, le Chili,
+le Paraguay, le Brésil, le Pérou, deviendront autant d'empires
+indépendants; une politique nouvelle régira ces contrées. Malheur,
+alors, malheur aux nations indigènes qui se laisseront dépouiller de
+leurs droits!... Dès aujourd'hui, mon père, nos efforts doivent tendre à
+les préparer à jouer leur rôle dans la guerre que je prévois, sans
+pouvoir en assigner la date.
+
+--Bien! fit Andrès, le dernier Inca sortant de la tombe parlera dans ce
+sens aux peuples qui le vénèrent!
+
+--Votre fille, s'écria Isabelle, parcourra les plaines et les montagnes
+en criant à ses frères: «Combattez en hommes libres!...»
+
+--Qu'est-il arrivé aux États-Unis d'Amérique? ajouta Léon: les
+malheureux Indiens, depuis la proclamation de l'indépendance, sont
+restés dans la même situation que sous la domination anglaise.
+
+--Oui! dit Andrès, faisant un cruel retour vers le passé, il en a été là
+comme ici autrefois. Les peuples asservis n'ont retiré aucun avantage
+des querelles de leurs oppresseurs. Dès l'origine de la conquête,
+lorsque les Castillans se déchiraient entre eux, lorsque les Pizarre et
+les Almagro s'égorgeaient dans notre infortuné pays, pourquoi les
+Péruviens ne surent-ils point profiter de leurs guerres civiles, ainsi
+que les Espagnols avaient profité des nôtres? O José Gabriel, grand chef
+des Condors, mon glorieux prédécesseur, que n'étais-tu vivant à cette
+époque!... Mais elle reviendra, dis-tu, mon cher fils?... Tu crois que
+les Espagnols d'Europe et ceux d'Amérique se diviseront... C'est bien!
+soyons prêts, et alors, point de transactions, point d'alliances avec
+l'un ni avec l'autre parti!...
+
+Léon de Roqueforte approuvait-il ces paroles?--non, assurément;--mais se
+gardant bien d'engager une discussion non moins inutile que prématurée:
+
+--La vieille Europe, dit-il, tremble sur ses bases séculaires; le monde
+est plus profondément ébranlé que ces rivages ne l'étaient tout à
+l'heure. Ici les montagnes se fondent, des cavités souterraines
+s'entr'ouvrent à miracle...
+
+--Léon, un seul mot, demanda Isabelle, cette caverne est-elle ce que
+vous désiriez?
+
+--Oui, mon amie; j'en ai remercié Dieu.
+
+--Remercions-le donc, nous aussi, ma fille!... dit Andrès en se levant
+et en découvrant son front vénérable. J'ignore à quoi peut servir cet
+antre profond; mais les Espagnols de Sorata ignoraient aussi à quoi
+servirait la digue immense que je fis construire pour renverser leurs
+fortifications surchargées d'artillerie.
+
+Isabelle et son aïeul se tournèrent vers une sainte image du Rédempteur,
+placée au point le plus apparent de la salle où avait lieu leur
+mémorable conférence de famille.--Léon les imita; et après un instant de
+religieux silence:
+
+--Ici, continua-t-il, le sol bondit comme une mer agitée, ses entrailles
+se déchirent et la terre du Pérou offre dans son sein un asile
+mystérieux à mes vaisseaux. Je puis cacher sous les voûtes de la grande
+caverne, non-seulement ma frégate et plusieurs autres bâtiments, mais
+encore des approvisionnements pour plusieurs années de guerre. Je
+cherchais un arsenal; j'avais conçu déjà divers projets d'une exécution
+très difficile, la difficulté s'est résolue. J'ai mieux que tout ce que
+je rêvais. Telle est la cause de ma joie. Voilà mon secret, que je ne
+dévoile qu'à vous, car il faudra procéder avec une prudente défiance;
+voilà le bienfait miraculeux dont nous venons de remercier la
+Providence divine.
+
+--Les enfants du Pérou, dit le successeur des Incas, savent garder les
+secrets mieux qu'aucun autre peuple. Chacun sait que, durant trente ans,
+nos pères ont conspiré contre la domination espagnole sans qu'aucun
+d'eux ait trahi leur vaste complot[10].
+
+[Note 10: Historique.]
+
+--Le chef des Condors, quand il en sera temps, me fera aider par les
+plus discrets de ses serviteurs; moi, de mon côté, je n'emploierai que
+mes marins les plus fidèles.--Eh bien, de même qu'un formidable
+tremblement de terre me vient aujourd'hui en aide, de même la terrible
+commotion européenne qui renverse les trônes et allume la grande guerre
+entre toutes les grandes nations, aura pour conséquence
+l'affranchissement des peuples de l'Amérique. En attendant le
+contre-coup de la révolution du vieux monde, que le monde nouveau se
+tienne sur ses gardes! Tôt ou tard,--mais qui saurait dire quand?--les
+laves du volcan qui fait explosion en France se répandront, comme un
+torrent de feu, jusqu'en ces contrées. Alors, l'heure sera venue de
+courir aux armes!
+
+Léon, après un moment de silence, reprit avec lenteur:
+
+--Quant à moi, vous le savez, Andrès, et toi, Isabelle, qui connais
+maintenant toute ma vie, tu le sais mieux encore, ce n'est pas à
+l'affranchissement du Pérou que je dois consacrer mes principaux
+efforts.--Avant tout, je suis Français, et mon devoir, qu'un roi de
+France m'a légué, est de m'opposer par tous les moyens à ce qu'aucune
+influence étrangère ne prédomine sur ces mers, leurs îles et leurs
+rivages. L'Angleterre est prête à recueillir l'héritage de
+l'Espagne.--Esclavage pour esclavage, à quoi bon changer? L'Angleterre a
+l'ambition d'assujettir tous les peuples de la mer; la France ne veut
+que les civiliser en protégeant leur indépendance. Or, tandis qu'en
+Europe éclate la guerre qui, de longtemps sans doute, ne permettra
+point à la France de tourner les yeux vers ces parages,--mon rôle obscur
+à moi est de paralyser les efforts qu'y fait l'Angleterre, efforts
+prévus par le roi Louis XVI depuis l'époque de la guerre d'Amérique.
+Telle est ma mission, elle sied à mon patriotisme et à mon amour de
+l'humanité; elle coïncide avec les intérêts de ma patrie, avec ceux de
+la vôtre. Soyez indépendants, peuples de l'Amérique du Sud, mais vous,
+braves indigènes des archipels du grand Océan, ne devenez pas esclaves!
+Mexicains et Péruviens, secouez le joug de l'Espagne, mais qu'aucun
+peuple nouveau ne subisse celui des Anglais! Nos descendants verront les
+Indes imiter les Amériques; il ne faut point qu'alors l'Angleterre règne
+sur un nouvel empire dans l'Océanie, où j'ai juré de la combattre, où je
+dois l'empêcher de faire de rapides progrès à la faveur des guerres qui
+ensanglantent la vieille Europe.
+
+--Je ne puis que vous louer, mon cher fils, dit Andrès, et pourtant je
+déplore que vous vous proposiez des tâches si diverses. Le Pérou est à
+plus de six cents lieues des îles polynésiennes les moins éloignées;
+nous abandonnerez-vous donc sans cesse?
+
+--Si ma tâche est complexe, elle est une, répondit Sans-Peur. Je suis
+marin et corsaire, la mer est mon champ de bataille naturel; mais celui
+qui a fait sa compagne de la fille des Incas ne négligera jamais les
+intérêts sacrés du Pérou. Ma mission, je le sais, est au-dessus des
+forces d'un seul homme, je ne l'accomplirai point tout entière; mes
+fils, s'il plaît à Dieu, continueront mon œuvre de libérateur.
+
+Isabelle rougit à ces mots; Andrès se prit à sourire; l'entretien devint
+intime, tendre et paternel.
+
+On parla du fils que Léon se promettait déjà, de l'aîné de la famille,
+de l'enfant du Lion et de l'Amazone. Comment nommerait-on dignement ce
+descendant des Mérovingiens, des Incas et des rois d'Aragon, cet
+héritier des nobles ambitions du comte Léon de Roqueforte, l'_Atoua_ de
+la Polynésie, le _Puma del mar_, Sans-Peur le Corsaire?
+
+Le vieux cacique opina pour un nom emprunté aux annales du Pérou; rien
+ne valait à ses yeux Manco-Capac, Sinchi-Roca ou Tupac Amaru.--Léon
+proposa Mérovée, Clodion et Clovis.--Isabelle souriait sans réclamer
+pour que son fils s'appelât Sanche, Garcie ou Ramon.
+
+--Et si j'avais une fille? dit-elle malicieusement.
+
+--C'est impossible! s'écria le vieil Andrès avec feu.
+
+Sur quoi le capitaine se prit à rire de bon cœur.
+
+ * * * * *
+
+Le brig _le Lion_ avait regagné son mouillage. Camuset entendait sans y
+rien comprendre Baleine-aux-yeux-terribles qui causait avec maître
+Taillevent. En matelot bas normand qu'il était, l'honnête garçon se
+permettait de traiter d'affreux charabia l'idiome harmonieux et sonore
+de la Nouvelle-Zélande.
+
+Les deux anciens amis se racontaient alternativement leurs navigations,
+leurs aventures, leurs combats.
+
+Parawâ se vantait parfois d'avoir mangé quelqu'un de ses ennemis tués à
+la guerre.
+
+--LÉO l'_Atoua_ vous a pourtant interdit cette vilaine coutume,
+objectait le maître, qui, racontant à sa manière la révolution
+française, faisait rugir l'aristocratique cannibale.
+
+Taillevent n'avait d'autre but que d'exalter l'audace de son capitaine,
+qui, malgré sa qualité de gentilhomme, osa fréquenter les ports de
+France sous le régime de la Terreur.
+
+Parawâ trouvait que la persécution des _Rangatiras_ (des nobles et des
+chefs) par les _Tangata-itis_ et les _Tangata-waris_ (les bourgeois et
+les gens du peuple) était le comble de la barbarie; la mort du
+_Rangatira-rahi_ Louis XVI lui parut monstrueuse.
+
+--Moi, dit-il, quand je tue un chef, mon ennemi, c'est pour le manger,
+afin que sa vertu s'ajoute à la mienne; mais eux, vos _Tangatas_, quel
+avantage ont-ils eu à tuer ce grand chef qui était, je m'en souviens,
+l'ami de LÉO l'_Atoua_?
+
+Maître Taillevent, se trouvant incapable de faire comprendre la
+fraternité de la guillotine à un anthropophage pareil, lui raconta les
+courses de son capitaine dans la Manche, dans le golfe et sur les côtes
+de Galice.
+
+--Est il donc heureux ce maître Taillevent! pensait le jeune Camuset; il
+vous parle espagnol, il vous parle sauvage, mieux que je ne parle
+français et anglais!...
+
+La nuit était descendue sur la baie de Quiron.
+
+Dans leurs cases, qui n'étaient, pour la plupart, que des dépendances du
+vieux château, les Péruviens se disaient:
+
+--Le Lion de la mer a ramené la fille du Soleil, la terre des Incas a
+tremblé d'espoir et d'orgueil. Et nous savons, nous, que le grand chef
+des Condors n'est pas endormi dans l'île de plomb.
+
+
+
+
+XXI
+
+LES DÉBUTS DU LION.
+
+
+Les vastes desseins auxquels Léon de Roqueforte devait consacrer son
+existence aventureuse lui furent inspirés par des causes diverses, dont
+la combinaison décida de sa destinée.
+
+Dès l'enfance, d'abord, son imagination s'enflamma aux vieilles
+traditions de sa famille, qui, de tout temps, s'était montrée hostile à
+l'autorité royale. Tour à tour vassaux rebelles, chefs de partisans,
+ligueurs, frondeurs, conspirateurs, ou au moins boudeurs obstinés, les
+Roqueforte, dont l'arbre généalogique est hérissé des noms mérovingiens
+de Clodomir, Chilpéric, Thierry, Childebert, et autres analogues, ne se
+résignèrent jamais complètement à n'être que de simples comtes lorrains.
+
+L'oncle de Léon servait néanmoins dans la marine du roi. Le désir
+romanesque d'aller fonder par delà les mers une nouvelle monarchie
+mérovingienne fut le mobile, aussi puéril que bizarre, qui poussa Léon à
+s'embarquer, dès l'âge de treize ans, sous les ordres de son oncle.
+
+Moins d'un an après, il s'enflammait pour la cause de l'indépendance
+américaine, qui passionnait la plupart des jeunes officiers de la marine
+française.
+
+Au retour d'une brillante campagne de guerre dans les Antilles et à la
+Nouvelle-Angleterre, le vicomte de Roqueforte, capitaine de vaisseau du
+plus grand mérite, reçut la mission délicate d'explorer l'Océanie et d'y
+faire prévaloir l'influence française. On sait comment se termina cette
+campagne de circumnavigation, dont le roi Louis XVI avait, de sa propre
+main, tracé l'itinéraire.
+
+La frégate du vicomte de Roqueforte périt après un beau combat en vue
+des côtes du Pérou.--Léon se trouva dépositaire de tous les documents
+officiels renfermés, selon l'usage, dans une boîte de plomb.
+
+Mêlé tout aussitôt à l'insurrection péruvienne et craignant que ces
+pièces importantes ne fussent détruites, il les apprit par cœur; il les
+confia ensuite à son matelot Taillevent, qui lui-même en connaissait la
+substance.
+
+Cette étude remplit Léon d'une admiration enthousiaste.
+
+Dès lors, il rattacha très logiquement les projets libéraux du roi, non
+à ses vaines idées d'enfance, mais à la cause de tous les peuples
+d'outre-mer opprimés par les nations européennes. Il avait combattu sous
+le drapeau de la France pour les Américains du Nord; il combattait sous
+la bannière des Incas pour les Péruviens; et les instructions royales
+disaient littéralement:
+
+«La France ne veut pas conquérir, mais protéger. Les établissements
+qu'elle fondera aux terres australes ne seront des points militaires que
+pour résister à l'influence britannique. Il importe de respecter
+l'indépendance des indigènes, de les civiliser, de les convertir au
+catholicisme, de leur faire aimer notre pavillon, et non de les
+asservir.»
+
+Le vicomte de Roqueforte s'était fort habilement conformé à ces vues
+généreuses; les rapports et mémoires qu'il adressait au roi en étaient
+la preuve. Il y passait en revue tous les archipels; il déterminait les
+principaux points sur lesquels la France devrait fonder des
+établissements défensifs; il relatait ses conférences avec les chefs et
+donnait un aperçu judicieux des querelles intestines des peuplades
+importantes.
+
+Partout où sa frégate avait relâché, il avait recherché la cause la plus
+juste afin de l'embrasser au nom de la France, fort estimée en général
+depuis le voyage de Bougainville, fort redoutée depuis ceux de Surville
+et de Marion du Fresne.
+
+Cependant les Anglais avaient fait des progrès immenses. Le renom du
+capitaine Cook l'emportait sur celui de tous les autres navigateurs. A
+l'île d'Haouaï (Sandwich), où il avait été massacré le 14 février 1779,
+après y avoir été accueilli comme le dieu Rono, attendu par les
+insulaires, la légende antique reprenait le dessus. Les indigènes
+rendaient les honneurs divins à sa mémoire, et croyaient fermement qu'il
+ressusciterait pour se venger[11].
+
+[Note 11: Historique.]
+
+Léon de Roqueforte s'écria en lisant ce passage:
+
+--Armons-nous des mêmes armes que nos ennemis. Aux légendes, opposons
+les légendes. Ce que les indigènes des Sandwich croient de l'Anglais
+Cook, dont ils font leur dieu Rono, il faudrait que tous les Polynésiens
+le crussent d'un Français tel que Marion du Fresne. En 1771, à la
+Nouvelle-Zélande, les naturels, jaloux d'user de représailles envers les
+compatriotes de Surville, massacrent Marion. Eh bien, que Marion,
+Surville et Bougainville lui-même, deviennent pour eux un seul _Atoua_,
+un esprit sévère, mais bienfaisant; terrible, mais juste; représentant
+l'influence libérale de la France, comme le dieu Rono, qu'ils appellent
+aussi _Touté_, représente le pouvoir tyrannique de l'Angleterre.
+
+A dix-sept ans, dans les gorges du Pérou, entre deux combats, Léon de
+Roqueforte conçut cette idée. Au bout de peu d'années, il l'avait mise à
+exécution; la légende du _Lion de la mer_ luttait contre celle du dieu
+Rono. Une foule de circonstances non moins invraisemblables que celle
+qui fit un dieu du capitaine Cook le servirent à la vérité; mais aussi
+eut-il toujours la présence d'esprit nécessaire pour les faire tourner à
+son avantage.
+
+ * * * * *
+
+En 1781, les insurgés péruviens s'étaient divisés par bandes, dont
+l'une, sous les ordres de Léon, se dirigeait vers la mer. Les Espagnols
+l'attaquèrent avec des forces supérieures dans la vallée de Siguay.
+Léon les repousse; il va remporter une victoire qui rouvrira les
+communications entre l'intérieur et le littoral. Mais, hélas! le jeune
+capitaine, frappé d'une balle, tombe sur le champ de bataille; on l'y
+laisse pour mort; les Quichuas, épouvantés, se débandent et retombent
+sous la domination espagnole.
+
+Léon dut son salut au fidèle Taillevent, qui, chargé de son corps,
+franchit à la nage un bras de rivière, trouve asile dans la hutte d'un
+mineur, l'y soigne, le guérit, et enfin se rend au port d'Aréquipa, où
+il finit par s'enrôler à bord d'un petit bâtiment du pays. A la faveur
+d'un déguisement, Léon se risque dans la ville, s'introduit dans le
+navire, s'y cache et ne se montre qu'en pleine mer.
+
+Avec le coup d'œil d'un franc matelot, Taillevent avait bien jugé que le
+caboteur devait faire quelque commerce interlope. En effet, son patron
+exportait des matières d'or et d'argent en dépit des lois espagnoles, et
+avait des rapports secrets avec des contrebandiers établis aux îles
+Gallapagos. La fraude ayant été découverte, un garde-côte se tenait
+embusqué au lieu du rendez-vous ordinaire. On n'a que le temps de
+prendre chasse. L'équipage aurait été condamné aux travaux des mines, le
+patron à la corde; Léon et Taillevent ne pouvaient espérer aucune grâce.
+La consternation régnait à bord. Léon se nomme enfin, il promet de
+sauver la barque pourvu qu'on lui jure obéissance; de l'aveu commun, il
+s'empare du commandement.
+
+De là date sa vie de grandes aventures maritimes.
+
+Une navigation audacieuse au milieu des récifs et un naufrage simulé le
+débarrassent de son chasseur; il ravitaille le navire tant bien que mal
+aux Gallapagos, part pour les îles Marquises, s'y fait reconnaître par
+un chef de tribu, ami du vicomte son oncle, embrasse les querelles de ce
+chef et ne tarde pas à diriger un hardi coup de main contre un
+trois-mâts anglais mouillé à Nouka-Hiva.
+
+Le trois-mâts enlevé prend le nom de _Lion de la mer_, il arbore le
+drapeau de la France; puis, armé de contrebandiers, d'insulaires et
+même d'un certain nombre d'aventuriers français recueillis ça et là, il
+parcourt tous les archipels, où Léon renoue des relations utiles avec
+les principaux chefs.
+
+La nature de l'équipage met le jeune capitaine dans l'impossibilité
+absolue de regagner les mers d'Europe; il veut pourtant donner de ses
+nouvelles en France, et songe à se rendre dans les possessions
+hollandaises ou espagnoles.
+
+Aux approches des Moluques, il est attaqué par des pirates chinois qui,
+croyant faire une belle prise, sont pris eux-mêmes et pendus à bout de
+vergues.
+
+Léon se transporte sur la jonque armée de quelques bouches à feu, et
+navigue de conserve avec son trois-mâts.
+
+Aux abords de Manille, sans explications aucunes, il est salué par la
+bordée à mitraille d'un brig de guerre espagnol. Cette agression brutale
+le met dans le cas de légitime défense; le brig, pris à l'abordage,
+devient le navire amiral de Léon, qui, après un tel exploit, n'a plus la
+témérité de se rendre à Manille. En vain le capitaine espagnol se
+confond en excuses et réclame la restitution de son bâtiment.
+
+--La France indemnisera l'Espagne s'il y a lieu, lui répond Léon de
+Roqueforte. Malgré la paix des deux couronnes, vous m'avez attaqué;
+malgré la paix, je déclare votre brig de bonne prise.
+
+--Mais, à votre allure, j'ai cru que vous étiez un pirate chinois.
+
+--J'avais arboré mes couleurs. Du reste, voici un pli adressé au
+ministre de la marine française; il ne relate que des faits dont vous
+convenez vous-même. Fondez vos réclamations sur mon rapport, et que Dieu
+vous garde!
+
+Une chaloupe fut mise à la disposition du capitaine espagnol et de ses
+gens, tandis que Léon se dirigeait vers la Nouvelle-Zélande, où une
+belle corvette anglaise était au mouillage dans la baie des Iles, quand
+les trois navires parurent à l'horizon.
+
+
+
+
+XXII
+
+DERRIÈRE LE RIDEAU.
+
+
+Au point du jour, moins de douze heures après le tremblement de terre de
+Quiron, Taillevent et Parawâ, tout en fumant la pipe sur le gaillard
+d'avant, feuilletaient leurs vieux souvenirs et parlaient de la fameuse
+journée de la baie des Iles.
+
+--Quelle entrée!... Quel branle-bas!... Quels coups de feu!... Te
+rappelles-tu la chose, mon vieux sauvage?
+
+--Quand j'entendis le canon, quand je vis le pavillon de LÉO l'_Atoua_,
+nous faisant à nous le signal du ralliement général à vos bords, je
+poussai le cri de guerre: «Pi-Hé!...» je me jetai dans ma pirogue...
+
+Parawâ s'interrompit brusquement.
+
+--J'entends le canon! murmura-t-il.
+
+--Vrai? fit le maître.
+
+--J'entends le canon, là-bas! répéta le Néo-Zélandais en désignant du
+geste le côté du sud-ouest.
+
+Le maître d'équipage donna le coup de sifflet du silence; les matelots
+interrompirent leurs travaux du matin, le silence se fit.
+
+Et chacun entendit fort distinctement le canon qui grondait au large,
+par delà les terres du sud-ouest.
+
+--Ah! tonnerre du tonnerre! s'écria maître Taillevent, c'est notre
+pauvre frégate, je parie, qui est chassée par quelque croiseur
+espagnol. Un canot à la mer! Qu'on aille prévenir le capitaine!
+
+Déjà une balse se détachait du rivage; Léon, qui la montait, faisait
+signe de lever l'ancre en larguant les voiles.
+
+A peine était-il sur le pont que le brig prit le large.
+
+Andrès, Isabelle et leurs serviteurs priaient pour Sans-Peur le
+Corsaire.
+
+Du sommet du promontoire. Ils aperçurent bientôt _la Lionne_, qui fuyait
+chassée de près par une frégate espagnole. Le brig gouvernait sur elles.
+
+--O mon Dieu!... dit Isabelle, il a voulu partir seul! et je tremble...
+Pourquoi ne suis-je point à bord avec lui?
+
+--Ma fille, tu m'oublies, répondit le vieux cacique d'un ton de doux
+reproche; tu ne m'as été rendue qu'hier, chère enfant, et je serais déjà
+séparé de toi, et tu partagerais leurs grands dangers!... Prends pitié
+de ma faiblesse; je frémis, moi aussi, mais au moins je puis te presser
+sur mon cœur.
+
+Isabelle, d'un regard enflammé, suivait les mouvements des trois
+navires; digne compagne de l'habile corsaire, elle expliquait leurs
+manœuvres aux Péruviens étonnés:
+
+--Il ne veut que sauver sa frégate!... Il évitera un combat trop
+inégal!... Mais non!... Il s'avance toujours!... il se met en travers...
+L'espagnole court droit sur lui... elle va l'écraser!...
+
+Une bordée éclata; un épais nuage de fumée enveloppait les trois
+combattants.
+
+Le rideau qui s'épaississait à chaque bordée nouvelle, ne tarda point à
+cacher aux Péruviens les deux frégates et le brig _le Lion_. Aucun d'eux
+n'ignorait que la frégate espagnole, complétement armée en guerre,
+présentait une force bien supérieure à celle de Léon de Roqueforte. Les
+alarmes d'Isabelle s'étaient trahies; elle cessa de parler; alors le
+vieux cacique lui dit, avec un accent de tendresse:
+
+--Ayons confiance, mon enfant, dans le Dieu qui, jusqu'à ce jour, n'a
+cessé de protéger ton époux. Admire l'enchaînement des faits
+providentiels qui l'ont successivement conduit à toutes les extrémités
+du monde pour y accomplir de grands devoirs. Tantôt sa valeur honore et
+fait respecter le pavillon de sa patrie; tantôt il embrasse la cause
+d'un peuple malheureux dont il relèvera le courage. Ici, tu le vois
+apparaître en libérateur; là, il venge des offenses ou punit des crimes.
+En Espagne, il t'arrache à une sorte de servitude; il change, par ses
+nobles exemples, la jalousie de don Ramon en une amitié généreuse, il te
+rend un frère. En France, malgré les troubles civils, il se fait
+glorifier par tous les partis; un roi lui lègue une de ses plus grandes
+pensées; une République le compte parmi ses plus braves citoyens. Un
+jour, guidé par un sentiment pieux, il aborde sur ces rives
+inhospitalières dont l'Espagne bannit tous les pavillons étrangers; il
+m'y retrouve, et jure de consoler ma vieillesse, en me ramenant la fille
+de ma fille;--hier, enfin, je t'ai serrée dans mes bras; et aujourd'hui,
+je tremblerais!... je douterais de la justice et de la bonté divines!
+
+--Je suis pleine de foi, comme vous! interrompit Isabelle; mes
+espérances égalent les vôtres! Ce canon qui retentit dans mon cœur me
+dit: «Victoire! et salut!...» Mais aussi je ne puis oublier que le sort
+des armes trahit les plus braves!
+
+--Ma fille, reprit le vieillard, étouffe ces craintes; ne te rappelle
+que le cri des peuples qui aiment ton époux: «_Le Lion de la mer_ ne
+meurt pas!...»
+
+--Les décrets de Dieu sont impénétrables, répondit Isabelle. José
+Gabriel périt ignominieusement, et le vainqueur de Sorata en est réduit
+à vivre caché dans des ruines!
+
+Andrès courba le front en soupirant. Isabelle ajoutait à voix basse:
+
+--Les revers, trop souvent, suivent les succès. Léon lui-même, après
+avoir eu sous ses ordres une escadre entière, a dû battre les mers avec
+une frêle pirogue.
+
+--Sans cela, aurait-il jamais revu la France; aurait-il pu continuer son
+œuvre en temps de paix, comme en temps de guerre?
+
+Andrès faisait allusion à l'un des plus dramatiques épisodes de la
+carrière du héros de l'Océanie. Pour inspirer à sa fille une confiance
+qui, par moments, lui manquait à lui-même, il citait tour à tour les
+principaux événements d'une vie de périls, thème des entretiens
+héroïques de maître Taillevent et du Néo-Zélandais Parawâ.
+
+
+
+
+XXIII
+
+HISTOIRE DE DIX ANNÉES.
+
+
+Origines de la légende.
+
+Après leur évasion du Pérou, Léon et Taillevent avaient successivement
+combattu aux îles Marquises et dans les principaux groupes de l'Océanie,
+peuplés par la belle race polynésienne, au teint légèrement bronzé, au
+front haut et intelligent, aux longs cheveux noirs, aux formes
+correctes.
+
+Guidé par les précieux mémoires du vicomte de Roqueforte, son oncle,
+qui, fort souvent, l'avait associé au travail de sa relation du voyage,
+Léon, mûri de bonne heure par l'expérience des grandes aventures, avait
+un avantage immense sur tout autre Européen placé dans une position
+semblable à la sienne. Endurci à toutes les fatigues par ses campagnes
+dans les Andes et les Cordillères, il était habitué à exercer le
+commandement. Il possédait les éléments des principaux idiomes
+polynésiens, qui, d'ailleurs, se ressemblent beaucoup entre eux; il
+n'ignorait pas l'hydrographie des mers qu'il sillonnait, et se trouvait
+muni, depuis la prise du trois-mâts anglais, des meilleures cartes
+marines du temps.
+
+Ainsi, tout concourut à le rendre apte aux entreprises dont il se
+chargea, un peu malgré lui,--devançant et dépassant de la sorte les
+instructions données par le roi au vicomte son oncle. Toutes les fois
+qu'il se mêla aux querelles des indigènes: à Taïti, où il se fit
+confondre avec Bougainville; dans l'archipel de Samoa ou des
+Navigateurs, aux îles Tonga, et enfin à la Nouvelle-Zélande, il ne se
+trompa jamais de voie. Partout il se fit des partisans, partout il
+recruta des matelots parmi les naturels.
+
+Et la légende de LÉO l'_Atoua_ naquit comme un fruit de sa sagesse et de
+sa valeur.
+
+Ce _Lion de la mer_, qui sortait du milieu des tempêtes pour soulever ou
+réconcilier les peuplades, semblait doué d'une science supérieure; son
+énergie, sa bravoure complétaient le prestige.
+
+A la Nouvelle-Zélande surtout, Léon prit à cœur de se créer un point
+d'appui. Cette grande terre offrait des ressources précieuses. Nulle
+part en Polynésie, si ce n'est pourtant aux îles Tonga, les naturels ne
+sont plus avancés dans l'art de la navigation et aussi propres à devenir
+d'excellents matelots. Nulle part il n'était plus facile de trouver des
+alliés; il ne s'agissait que de les choisir parmi les ennemis invétérés
+des Wangaroas qui avaient attaqué Surville et massacré Marion du Fresne.
+
+Parawâ, dès lors, reconnut Léon pour _Rangatira-rahi_, chef des chefs
+d'une ligue offensive et défensive, dont le centre fut la baie des Iles.
+
+Déjà pourtant les Anglais avaient plusieurs fois mouillé dans cette
+vaste baie, explorée notamment par le capitaine Cook; mais Léon, en
+accordant son concours aux ennemis des Wangaroas, ne manqua pas de leur
+inspirer la haine ardente des Anglais.
+
+La corvette de _la tribu de Touté_ ne rencontra que des dispositions
+hostiles parmi les indigènes du littoral. Si elle ne fut point attaquée
+tout d'abord, c'est que Parawâ et les divers chefs de peuplades, après
+avoir compté ses canons, jugèrent impossible de la vaincre. Mais à peine
+eurent-ils aperçu le pavillon de LÉO l'_Atoua_, leur _Rangatira-rahi_,
+que dans toutes les criques, sur tous les îlots, sur toutes les rives,
+le cri de guerre «Pi-hé!» fut poussé comme par un seul homme.
+
+Cent pirogues chargées de combattants rallient la jonque chinoise, le
+trois-mâts et le brig enlevé devant Manille.
+
+Une action sanglante s'engage aussitôt.
+
+Léon ne pouvait avoir le dessus qu'en abordant la corvette, qui, par ses
+manœuvres de voiles et d'artillerie, évita longtemps le choc.
+L'artillerie du brig espagnol, et à plus forte raison celle de la
+jonque, ne portaient pas assez loin. Le trois-mâts était à peine armé en
+guerre. Il fallait se hâter de jouer quitte ou double, sinon la corvette
+parvenait à gagner le large.
+
+Au risque d'être coulé, le jeune capitaine court droit sur l'ennemi, en
+ordonnant à ses deux conserves d'imiter sa manœuvre. Le brig et la
+jonque sont criblés, mais atteignent le but; le trois-mâts s'accroche
+enfin; malgré la fusillade, malgré la mitraille qui éclate à bout
+portant, les Néo-Zélandais montent à l'assaut.
+
+Le dénoûment fut un carnage affreux.
+
+Parawâ déploya toute sa férocité de _Rangatira_ de haut rang; la hache
+de maître Taillevent rivalisa cruellement avec son casse-tête.
+
+Les Anglais, trop certains de n'obtenir aucun quartier, se défendirent
+avec le courage du désespoir. Malgré tous les efforts du jeune capitaine
+français, aucun d'eux n'échappa aux fureurs cannibales de ses alliés.
+Les corps des officiers servirent à un banquet dont les horreurs
+empêchaient Léon de jouir de son triomphe.
+
+Mais comment lutter tout d'abord contre les préjugés atroces des
+Néo-Zélandais? Comment les empêcher de se conformer à leurs coutumes
+fondées sur des croyances barbares? Pour sauver la vie d'un prisonnier,
+Léon n'aurait pas hésité à compromettre son autorité encore mal
+affermie, et il aurait succombé sans doute. Pour arracher des cadavres
+aux anthropophages, fallait-il compromettre l'avenir, périr obscurément
+aux antipodes, laisser ignorer au roi de France les progrès faits dans
+les autres îles, et laisser disparaître tous les résultats de la
+mission donnée au vicomte de Roqueforte?
+
+Avec le deuil dans le cœur, Léon se retira sur sa nouvelle corvette,
+après avoir avisé aux plus urgentes réparations de ses navires. Le peu
+d'Européens qu'il avait sous ses ordres le secondèrent activement. On
+échoua en lieu sûr le brig et le trois-mâts; on lança la jonque au plein
+pour la démolir, afin d'utiliser ses matériaux.
+
+Cependant, le repas triomphal des Néo-Zélandais, dont les chants
+d'ivresse retentissaient au sommet de leur _Pâ_, ou enceinte fortifiée,
+provoqua quelques grossières railleries parmi les rares matelots
+français ou les anciens contrebandiers péruviens qui travaillaient sous
+les ordres de Taillevent.
+
+--Silence!... mille fois silence!... s'écria sévèrement le jeune
+capitaine. Quoi! ces usages atroces vous font rire!... L'aveuglement de
+Parawâ et des siens devrait tout au plus vous inspirer de la pitié; par
+moments, j'ai honte de m'être allié à ces êtres féroces...
+
+--Pardonnerez! capitaine, dit le maître, nos sauvages nous ont tout de
+même paré une fière coque. Et quant aux Anglais, dame!... être mangés
+par les vers, les machouarans, les requins ou les amis de notre ami
+Parawâ, foi de matelot, je n'en fais pas la différence!... Tenez,
+franchement, là, si j'avais le choix,--un fichu choix, parlant par
+respect,--eh bien, j'aimerais mieux être mangé rôti que tout cru, et à
+la sauce aux piments, que tombant en pourriture comme un vieux fromage.
+
+--Il ne s'agit point de toi, mon garçon, mais des Néo-Zélandais, dont le
+cannibalisme fait disparaître les meilleures qualités. Je veux que, dès
+demain, chacun de vous leur dise que LÉO l'_Atoua_ est irrité, qu'il
+réprouve, qu'il interdit pour l'avenir de semblables festins...
+
+--On fera[NT1] ce que vous ordonnerez, mon capitaine, mais si les
+sauvages qui sont en goût se fâchent et nous mangent à notre tour,
+dame!... minute, avant d'être embroché, je répéterai que mon choix était
+un fichu choix!...
+
+--Assez, Taillevent!... interrompit Léon.
+
+Puis il rentra dans sa chambre, réfléchit longuement, reconnut le danger
+qu'il y aurait à s'aliéner les indigènes et songea au moyen d'opposer
+leurs coutumes à leurs coutumes, leurs superstitions à leur préjugé le
+plus féroce.
+
+--Je me ferai _tabou_! s'écria-t-il enfin.
+
+L'on nomme _tabou_, dans toute la Polynésie, depuis la Nouvelle-Zélande
+jusqu'à l'archipel d'Haouaï (Sandwich), une interdiction sacrée qui peut
+frapper tout être vivant ou tout objet inanimé, lequel dès lors devient
+le _tabou_ proprement dit. «Le but primitif du _tabou_ fut, sans aucun
+doute, d'apaiser la colère de la divinité, et de se la rendre favorable,
+en s'imposant une privation volontaire proportionnée à la grandeur de
+l'offense ou du courroux présumé de Dieu[12].» Un animal, une plante,
+une île, un cours d'eau _taboués_ par l'_ariki_ ou prêtre, sont
+inviolables sous peine de sacrilége.--«Le prédécesseur du roi d'Haouaï
+Taméha-Méha était tellement _tabou_, qu'on ne devait jamais le voir
+pendant le jour, et que l'on mettait à mort quiconque l'aurait entrevu,
+ne fût-ce que par hasard[13].» A la Nouvelle-Zélande, le _tabou_ porte
+les naturels à s'opposer à l'importation dans leur île des bêtes à
+cornes, parce qu'elles ne respecteraient pas les lieux consacrés.
+
+[Note 12: DOMENY DE RIENZI.--_Océanie_.]
+
+[Note 13: LESSON.]
+
+Dès qu'il eut pris sa résolution, Léon rassembla ses trois premiers
+subalternes et leur assigna leurs emplois. Le commandement du brig pris
+devant Manille fut donné à l'ancien patron des contrebandiers
+péruviens;--celui du trois-mâts enlevé à Nouka-Hiva échut au plus
+intelligent des matelots français, espèce d'aventurier cosmopolite qui
+répondait au sobriquet de Tourvif;--quant à la corvette, Taillevent en
+resta chargé, ainsi que de la direction supérieure.--Les ordres les plus
+précis concernant les réparations furent donnés à ces trois chefs.
+
+--Maintenant, je vous quitte, ajouta Léon, et demain quand les
+insulaires vous demanderont LÉO l'_Atoua_, vous leur direz qu'il s'est
+_taboué_ par l'ordre de Maouï, le Dieu tout-puissant, qui règne sur le
+ciel et sur la terre.
+
+Léon se jeta dans une pirogue et disparut, non sans avoir secrètement
+donné ses instructions au fidèle Taillevent.
+
+Celui-ci, déjà grognard, quoique de dix ans plus jeune qu'à l'époque du
+tremblement de terre de Quiron,--grogna, mais obéit.
+
+Le lendemain, la consternation se répandit parmi les amis de Parawâ et
+les autres Polynésiens des équipages. Les Européens eux-mêmes étaient
+fort inquiets de l'absence de leur capitaine. On n'en travaillait
+qu'avec plus d'ardeur aux réparations qui durèrent près d'un mois.
+
+Pendant ce mois entier, Léon se tint caché dans un îlot déjà _taboué_
+pour une cause différente; de là, au moyen de sa lunette d'approche, il
+pouvait observer ses gens. La nuit il mettait sa pirogue à flot et
+communiquait, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, avec Taillevent,
+qui lui apportait mystérieusement des vivres et le tenait au courant de
+toutes choses.
+
+Or, les tribus de Parawâ et de ses alliés continuant à être en guerre
+contre les Wangaroas et les leurs, une expédition victorieuse revint
+ramenant des prisonniers qu'on s'apprêtait à immoler et à manger, selon
+les rites antiques.
+
+La nuit était sombre, les indigènes dansaient le Pi-hé avec cet ensemble
+extraordinaire qui a toujours fait la surprise des navigateurs; les
+_arikis_ allaient frapper les victimes; tout à coup, au-dessus des
+palissades du talus le plus élevé, un dieu leur apparaît tenant d'une
+main une torche rouge, de l'autre une épée flamboyante.
+
+Des cercles de feu détonnent en tourbillonnant autour de sa tête et de
+ses bras, devant sa poitrine, devant sa face semblable au soleil. Par
+moments, des gerbes d'étoiles s'échappant de sa chevelure, retombent en
+pluie de feu sur les insulaires; des serpents de feu glissent sous ses
+pieds et rampent sur les palissades; des flammes bleues s'élèvent
+soudainement de tous côtés.
+
+Tandis que ce spectacle magique émerveille les naturels, tous les
+Européens de la flottille pénètrent dans l'enceinte en criant:
+
+--LÉO l'_Atoua_ redescendu du ciel!...
+
+Il eût été plus vrai de dire que l'agile capitaine avait grimpé par le
+côté le plus escarpé du Pâ, mais cette version n'eût certainement pas
+obtenu le résultat désiré. Les Européens, à commencer par Taillevent, se
+prosternaient; les indigènes, _Rangatiras_, _Arikis_ ou _Tangatas_, en
+firent autant.
+
+Léon, débarrassé de son attirail de cerceaux et de fils de fer, que
+Taillevent fit disparaître avant le jour, s'avançait au milieu des
+Wangaroas prisonniers.
+
+--Maouï, le Dieu tout-puissant, s'écriait-il, _le Rangatira-rahi_ de la
+terre et de la mer, a dit à LÉO l'_Atoua_:--«Va!... le meurtre des
+hommes de Marion est assez vengé.--La nourriture humaine est abominable
+devant Maouï.»
+
+A ces mots, presque téméraires, Léon posant la main sur les têtes des
+prisonniers les déclara _tabous_.
+
+Personne n'osa murmurer, tant les fusées, les pétards, les soleils et
+les moines, fabriqués sur l'îlot, avaient frappé de stupeur tous les
+indigènes. LÉO l'_Atoua_ n'eut qu'à faire un signe pour emmener les
+prisonniers jusqu'à son bord, où il ordonna de les mettre aux fers.
+
+Dès le point du jour, il envoya de riches présents en étoffes chinoises
+et en ustensiles à ses fidèles alliés; puis il eut une longue conférence
+politique et religieuse avec Parawâ, qui se retira satisfait;--enfin, il
+mit sous voiles, laissant les insulaires sous une profonde impression
+d'admiration, de terreur, d'enthousiasme et de reconnaissance.
+
+
+Le chemin de Versailles.
+
+Les Néo-Zélandais sont ombrageux, vindicatifs et dissimulés; la haine se
+transmet parmi eux de génération en génération. Aussi le navigateur
+prudent ne doit-il se fier qu'avec une extrême réserve à ceux qui
+pourraient avoir quelques griefs contre sa nation ou contre lui. Mais
+d'un autre côté, l'état d'esclavage enlève aux vaincus presque toute
+leur dangereuse énergie.
+
+Les Wangaroas, successivement retirés des fers, furent tout d'abord
+traités en esclaves. Maître Taillevent les instruisait au métier de
+matelots, les observait avec soin, et signalait à son capitaine ceux
+chez qui la reconnaissance prenait le dessus.
+
+Grâce au prestige de LÉO l'_Atoua_, la plupart devinrent de bons
+serviteurs. Les autres furent jetés sur les côtes de la
+Nouvelle-Hollande où Léon avait établi sa croisière, et où il eut
+l'occasion de faire quelques prises.
+
+Malheureusement, faute de capitaines capables, il fut obligé de les
+brûler.
+
+Deux années de navigations hardies et d'aventures étranges eurent pour
+résultat que dans tous les principaux archipels _le Lion de la mer_
+n'exerçait pas moins d'influence qu'à la baie des Iles.
+
+Aux Marquises, comme à la Nouvelle-Zélande, il fut proclamé chef des
+chefs.
+
+Aux Samoa, on lui éleva des autels.
+
+Dans l'archipel Haouaï, malgré la légende qui faisait un dieu du
+capitaine Cook, il parvint à gagner la confiance des chefs, et contribua
+puissamment ainsi à l'excellent accueil qui attendait Lapérouse en 1786.
+
+A Taïti, la reine régente Hidia, mère de Pomaré II, lui donna le nom de
+frère; elle lui facilita les moyens d'établir des chantiers de
+construction et de réparation pour ses navires.
+
+Aux îles Tonga, un parti puissant avait embrassé sa cause.
+
+Mais avec ses équipages polynésiens, il ne pouvait songer à regagner les
+mers d'Europe; ses matelots européens ne demandaient qu'à s'établir dans
+les îles; plusieurs fois il dut y consentir. Le défaut d'officiers le
+plaçait enfin, à chaque instant, dans les plus difficiles positions.
+
+Il résolut de former à la grande navigation quelques indigènes
+intelligents, et jeta spécialement les yeux sur le Néo-Zélandais Parawâ,
+qui, dans ses pirogues de guerre, avait accompli déjà des voyages de
+plus de cent lieues hors de vue des côtes.
+
+Comme tous les _Rangatiras_, Baleine-aux-yeux-terribles possédait des
+notions astronomiques fort remarquables.
+
+«D'après le témoignage des explorateurs, durant l'été les Néo-Zélandais
+consacrent des heures entières à étudier les mouvements célestes et à
+veiller le moment ou telle ou telle étoile paraîtra sur
+l'horizon.»--«Ils savent très bien reconnaître leur direction pendant le
+jour par celle du soleil, et la nuit, par celle des étoiles. En mer, ils
+indiquent très exactement ainsi le gisement de leur île[14].»
+
+[Note 14: DUMONT D'URVILLE,--MARSDEN,--NICHOLAS,--D. DE RIENZI.]
+
+Plaçant son jeune fils Hihi (Rayons du soleil) à la tête de sa tribu,
+sous la tutelle d'un _Rangatira_ fidèle à sa famille, Parawâ consentit à
+s'embarquer, et devint rapidement capable de manœuvrer un navire.
+
+Alors, les pavillons du _Lion de la mer_ acquirent une grande renommée
+dans toute la Polynésie. Les matelots qui avaient servi sous ses ordres,
+répartis dans les divers archipels, y représentaient fort ardemment son
+influence antibritannique. Mais, d'un autre côté, les Anglais, instruits
+de ce qui se passait dans ces parages lointains, commençaient à y
+expédier des navires de guerre.
+
+L'escadrille de Léon de Roqueforte fut activement pourchassée.
+
+Son brig s'échoua sur les récifs de Tonga; le patron, traité en pirate,
+fut pendu; les indigènes du parti de LÉO l'_Atoua_ sauvèrent les canons
+en plongeant, mais n'en tirèrent aucun parti.
+
+Tourvif, dans les environs des îles Fidji, perdit son trois-mâts sur des
+écueils sous-marins.
+
+Plusieurs bâtiments de rang inférieur, et entre autres une grande barque
+de cabotage montée par le vaillant Parawâ, coulèrent sous le feu des
+Anglais. Parawâ réussit à se sauver à la nage, et plus tard regagna son
+île dans une pirogue de Tonga,--voyage de près de cinq cent lieues, qui
+n'est pas sans précédents.
+
+Cependant Léon avait appris à Taïti que la paix était conclue entre
+l'Angleterre et la France. Le droit des gens lui interdisait de
+continuer à faire la course; il s'abstint donc, à son grand regret,
+d'attaquer plusieurs bâtiments de commerce dont la capture eût été
+facile.
+
+Mais les croiseurs envoyés à sa poursuite, considérant que la corvette
+était anglaise d'origine, montée par un équipage de Polynésiens et
+commandée par un aventurier sans commission régulière d'aucun
+gouvernement, ne daignèrent même point parlementer.
+
+Ses signaux pacifiques ne reçurent d'autre réponse qu'une double bordée.
+Pris entre deux ennemis, n'ayant pour matelots que des indigènes fort
+aguerris, à la vérité, mais incapables de l'emporter sur d'excellents
+marins anglais, le jeune capitaine n'hésita pas à mettre le feu à son
+bord et à s'accrocher au navire de dessous le vent.
+
+Cette terrible scène navale eut lieu vers la fin de 1785, au mouillage
+d'Ouléa, dans les Carolines.
+
+--A la mer!... à la mer!... crie Léon.
+
+Tous ses gens s'y précipitent et gagnent la terre à la nage.
+
+Presque au même instant, Taillevent allume les mèches destinées à faire
+sauter la corvette. Une pirogue des Carolines est amarrée sous la voûte
+d'arcasse; Léon et Taillevent s'y affalent, et ont à peine le temps de
+déborder. Une double explosion a lieu coup sur coup; la baie se couvre
+de débris.
+
+--Parés! dit Taillevent en saisissant une pagaie.
+
+Léon en fait autant; leur frêle canot disparaît bientôt dans des bancs
+de rochers inabordables pour les embarcations anglaises.
+
+--Eh bien, capitaine, dit Taillevent, nous voici tout juste aussi
+avancés qu'il y a six ans sur la côte du Pérou.
+
+--Doucement, maître, nous étions à califourchon sur un espar, ne sachant
+que devenir, et nous sommes aujourd'hui dans une excellente pirogue
+parfaitement approvisionnée...
+
+--M'est avis, malgré ça, que nous n'en valons guère mieux!... Les
+Anglais nous cherchent à terre...
+
+--Nous gagnerons le large cette nuit.
+
+--Comme vous voudrez, capitaine. Moi je dis seulement qu'après tous nos
+combats sur terre, sur mer, au Pérou, à la Nouvelle-Zélande, au diable
+vert, nous en sommes revenus tout net au commencement du rouleau.
+
+--Comment! s'écria Léon avec feu. L'influence française est établie d'un
+bout à l'autre de l'océan Pacifique; nous avons des auxiliaires, des
+amis, des alliés dans toutes les îles principales; les instructions du
+roi ont été suivies et, j'ose le dire, dépassées...
+
+--Le roi!... le roi!... murmura Taillevent, est-ce qu'il en saura jamais
+rien?
+
+--Assurément, puisque je vais le lui dire.
+
+--Vous y allez... avec cette pirogue?
+
+--Sans doute!
+
+--Sans doute... répéta maître Taillevent.
+
+--Tels que tu nous vois, mon brave camarade, nous sommes sur le chemin
+de Versailles.
+
+--Ah!... je n'aurais pas cru...
+
+--Évidemment, car je n'ai plus d'autre parti à prendre.
+
+
+Entortillé par le Roi.
+
+Maître Taillevent se permit de penser que son capitaine se faisait de
+singulières illusions,--ce qui ne l'empêcha pas, à nuit tombée,
+d'établir la voile de la pirogue et de l'orienter selon ses ordres.
+
+--Tant que j'ai eu des navires dont les équipages étaient polynésiens,
+je n'ai pu les abandonner, disait Léon. Tant que la guerre a été
+légitime, mes prises, bien que fort rares en ces mers peu fréquentées,
+m'ont suffi pour entretenir mes forces et solder mes gens; mon poste
+était ici. Mais la paix paralyse mes moyens d'action; la perte de mon
+dernier bâtiment me rend toute liberté d'agir. Avec ma corvette j'allais
+me risquer dans les îles de la Sonde et tâcher d'y recruter chez les
+Hollandais un équipage européen; y serais-je parvenu? n'aurions-nous pas
+encore été traités de pirates?--Ensuite, en bonne conscience, j'étais
+tenu, au risque d'être pris par les Anglais, de traverser encore une
+fois la Polynésie, pour rendre nos pauvres camarades à leurs îles. La
+force des choses me dégage de cette obligation... A Versailles donc! à
+Versailles! tout droit.
+
+--Versailles!... tout droit! murmurait Taillevent médusé par la
+merveilleuse confiance de son capitaine, qui cependant eut raison de
+point en point, car,--au mois de mai 1780, exactement à l'époque où
+Lapérouse relâchait aux îles Haouaï,--le jeune comte de Roqueforte avait
+l'honneur d'être reçu en audience particulière dans le cabinet du roi
+Louis XVI.
+
+Une ceinture de doublons d'Espagne, dont Léon ne se démunissait jamais,
+facilita singulièrement le retour en Europe. D'abord, atteindre avec la
+pirogue d'Ouléa l'établissement espagnol de Guaham ou San-Juan, aux îles
+Mariannes, ne fut que l'affaire de peu de jours et ne présenta aucune
+difficulté sérieuse, puisque les Carolins font fréquemment le même
+voyage.--Deux naufragés qu'il faut bien croire sur parole inspirent peu
+de défiance. Léon et Taillevent prirent passage sur un grand
+bateau-poste espagnol en partance pour les Philippines, où d'aventure se
+trouvait en relâche forcée pour cause d'avaries un trois-mâts anglais,
+qui, après ses réparations, devait retourner en Angleterre.
+
+Taillevent fit une affreuse grimace quand il s'agit de s'embarquer sur
+ce navire.
+
+--Tu n'es jamais content, fit Léon; eh bien, aurais-je le choix entre un
+bâtiment français et celui-ci, je n'hésiterais point...
+
+--Ni moi non plus!...
+
+--Tu prendrais le français?
+
+--Parbleu, capitaine!
+
+--Mais moi, je ne renoncerais pas à une excellente occasion de me
+perfectionner en prononciation anglaise.
+
+--Au fait, ceci est une idée! murmura Taillevent. Parler anglais comme
+un Anglais pur sang, ça peut servir!... Compris la consigne: «Ouvrir
+l'oreille, dénouer sa langue à la mode _english_, cacher la fameuse
+boîte de plomb, et n'avoir jamais tant seulement connu le bout du nez
+d'un sauvage.»
+
+ * * * * *
+
+Personne n'ignore que le roi Louis XVI avait une prédilection marquée
+pour la marine, les grandes découvertes maritimes et les études
+géographiques. Les rapports et mémoires du vicomte de Roqueforte
+l'intéressèrent au plus haut degré;--la curiosité royale fut
+singulièrement surexcitée par l'esquisse très succinte des voyages de
+Léon, qui ne parlait point de ses combats et sollicitait une audience
+très secrète pour causer de haute politique.
+
+Des renseignements furent pris sur la personne du jeune comte de
+Roqueforte.--On acquit des preuves incontestables de son identité.
+Reconnu par les officiers de marine, ses anciens camarades, il l'avait
+été de même par tous les membres de sa famille et venait d'être mis en
+possession du double héritage du comte son père et du vicomte son oncle.
+
+L'audience en tête à tête fut accordée et renouvelée plusieurs fois, à
+la grande surprise des familiers du roi, qui ne daigna jamais leur
+apprendre quel en avait été l'objet. Plusieurs fois, en l'espace de six
+semaines, le roi s'était enfermé dans son cabinet, durant trois heures
+consécutives, avec un jeune homme de vingt-quatre ans que l'on
+s'attendait à voir combler de faveurs.
+
+Le tout se borna au grade _honoraire_ de lieutenant de vaisseau et à la
+décoration de la croix de Saint-Louis.
+
+On sut seulement qu'un soir, le comte de Roqueforte avait présenté au
+roi un grossier marin, qui était sorti de son cabinet les yeux remplis
+de larmes. Quelque valet curieux lui ayant demandé pourquoi il pleurait:
+
+--Eh! tonnerre de chien! repartit le rustre, on pleurerait à moins; le
+roi m'a fiché au bec toute la tabatière de Monsieur!
+
+Maître Taillevent, non moins discret que grognard, reprit le soir même
+la route de Normandie; il avait le cœur gros:--Dame! comme si son
+attachement à Léon de Roqueforte n'avait pas suffi, le roi en personne
+venait de l'_entortiller_.
+
+--Adieu donc, encore une fois, ma vieille cabane et ma bonne femme de
+mère! et le petit cabotage tout tranquille entre Port-Bail et Jersey!...
+Adieu, Tom Lebon, mon matelot, mon vrai,--anglais de nation, français de
+cœur et de parole,--avec qui je fumerais une pipe trois fois la semaine
+à sa case, et qui, trois autres fois, la fumerait à Port-Bail dans la
+nôtre!... Adieu le brave maître Camuset de chez nous, qui m'envoyait des
+calottes si soignées du temps que j'étais mousse à bord du _Soleil
+royal_! Adieu le petit bonheur, la promenade grand largue, les amusettes
+et les braves filles du pays, pas sauvagesses, normandes, dont
+auxquelles je n'avais qu'à dire: «Ça y est!» pour avoir une femme à mon
+gré avec des petits enfants à l'effet de divertir ma vieille mère.--Et
+dire que le roi m'a nommé pilote d'emblée!... dire que j'ai de quoi
+m'acheter une barque et deux aussi!... sans compter la maison que je
+vous rebâtis à neuf dès l'arrivée à Port-Bail!... Dire que mon nid est
+fait, quoi!... et je vas le quitter, nom d'un tonnerre à la voile!...
+Allons! attrape à t'en retourner chez les sauvages, au tremblement du
+diable, aux Marquises de l'enfer, chez les Quichuas du cacique Andrès,
+chez les faces tatouées et les anthropophages. Attrape à se frotter le
+bout du nez contre les nez de ces oiseaux-là, qui est la mode dans leur
+nation de se donner une poignée de main. Il y a des braves et des amis
+partout; je n'aurai plus tant regret au voyage, quand je mangerai à la
+gamelle avec le prince Baleine-aux-yeux-terribles, _Rangatira
+Parawâ-Touma_ en langage de l'endroit; mais qui est-ce donc qui me
+remplacera proche ma vieille mère?... Ce que c'est pourtant qu'un roi de
+France, bonhomme et pas fier, qui vous appelle: «--Mon brave, mon ami,
+matelot, vrai marin, _héros_, l'enflammé, volcan,» des noms à vous faire
+peter la tête.--On ne pense plus à rien.--Quand Sa Majesté me dit:
+«--Votre mère, camarade, je m'en charge!»--J'ai répondu: «Merci!»--Moi,
+camarade au roi Louis XVI!--Et je n'ai pas eu l'idée, tant seulement, de
+répondre: «--Pardonnerez, sire le roi, elle n'a qu'un fils, et se
+faisant vieille, elle aimerait mieux le garder.»--Non!... «Paré à
+tout!... Majesté, paré à se faire hacher à la minute!» Voilà ma parole,
+et ça y est!... J'ai été _entortillé_, voilà!... Et ma pauvre mère en
+pleurera toutes les larmes de ses vieux yeux, hormis que je fasse une
+invention... Ah! l'_idée_!... l'_idée_!... avoir de l'_idée_!...
+
+Six lieues plus loin, Taillevent se traita d'imbécile:
+
+--L'_idée_, parbleu! c'est Tom Lebon de Jersey!... Il me vaut bien,
+celui-là! Je lui donne ma mère, ma case, ma barque et la femme que je
+n'ai pas, et il sera le père aux enfants que j'aurais eus... Bon! je
+pensais qu'on ne peut pas se dédoubler, et j'avais mon matelot!...
+Attrape à faire la noce, vivement! Pour lors, je m'en vas à la volonté
+du roi avec mon capitaine... Mon capitaine!... En voilà encore un qui en
+avait bien fait assez pour demeurer à chasser le lièvre en Lorraine dans
+le château à papa, et pour s'y marier à son goût!... Non, il vous vend
+la moitié de ses biens pour les placer en navires de long cours chez M.
+Plantier du Havre, la perle des armateurs, par exemple!... Mauvais
+placement, tout de même. Sans être notaire, je m'y connais!... En
+avons-nous usé des navires!... Et ça va recommencer, après la noce,
+s'entend!
+
+Le problème était résolu. Taillevent reprit les trois quarts de sa
+meilleure humeur; le quatrième quart demeura au regret de ne pouvoir
+rien changer à l'acte de naissance de son matelot Tom Lebon. Celui-ci,
+né natif de Jersey, étant sujet anglais, ne pouvait commander comme
+patron une barque française. En conséquence, le joli petit bâtiment
+caboteur acheté des deniers de maître Taillevent dut battre pavillon
+britannique. Mais sous tous les autres rapports, le programme du
+vaillant maître et pilote fut littéralement exécuté.
+
+Tom Lebon bénéficia de toutes les munificences royales au lieu et place
+de son matelot Taillevent. Tom Lebon épousa la belle Normande que
+Taillevent se serait proposé de prendre pour femme. Tom Lebon habita la
+maisonnette neuve de la mère Taillevent. Tom Lebon jura d'être son fils
+comme l'était Taillevent. Tom Lebon commanda le caboteur appelé, comme
+de raison, _Taillevent_, et enfin, Tom Lebon, digne matelot de son
+matelot,--fut celui qui pleura le plus lorsque Taillevent, le cœur
+léger, partit en lui laissant tout son bonheur.
+
+
+Dans le grand Océan.
+
+Après un an de séjour en France, maître Taillevent appareillait du Havre
+à bord du trois-mâts de la maison Plantier, _le Lion_, armé en guerre
+par autorisation spéciale du roi, et commandé par le jeune comte de
+Roqueforte, lequel, voulant demeurer absolument indépendant, n'avait pas
+accepté de grade effectif dans la marine de l'État. Son titre honoraire,
+faveur exceptionnelle, lui donnait, avec le droit de porter l'épaulette,
+une assimilation dans l'armée navale, un rang utile en cas de conflit,
+et, par suite, une considération de la plus haute importance dans les
+ports étrangers. En outre tout navire monté par lui jouissait du
+privilége de _battre flamme_, c'est-à-dire d'arborer le signe distinctif
+des navires de l'État. Et cela, bien entendu, sans qu'il lui fût
+interdit de faire le commerce.
+
+Léon de Roqueforte se trouvait donc, de par le roi de France, dans des
+conditions à peu près sans précédents, pourvu d'une commission qui
+devait le faire respecter par les bâtiments anglais, et jouissant de la
+liberté d'action la plus illimitée.
+
+Il fit route par le cap de Bonne-Espérance, relâcha dans un certain
+nombre de ports anglais, hollandais, espagnols ou portugais des Indes
+orientales et des archipels de la Malaisie, et enfin, rentrant en
+quelque sorte dans ses domaines d'outre-mer, il jeta l'ancre à la baie
+des Iles, le 1er janvier 1788.
+
+Du sommet de son _Pâ_ fortifié, Baleine-aux-yeux-terribles reconnut les
+pavillons de son _Rangatira-rahi_, les couleurs de la France, la chape
+de saint Martin, les armoiries de Roqueforte, et la tête tatouée sur
+champ d'azur étoilé d'or, qui était l'emblème de LÉO l'_Atoua_ pour les
+Néo-Zélandais.
+
+Alors, un cri qui ne devait pas tarder à être répété avec enthousiasme
+d'un bout à l'autre de la Polynésie, retentit pour la première fois:
+
+«Le Lion de la mer ne meurt pas!»
+
+--Non! non! hommes de _la tribu de Touté_, il n'est pas mort, le Lion de
+la mer!... et vous nous aviez menti.
+
+«Le Lion de la mer ne meurt pas.»
+
+--Il tue sous lui des vaisseaux,--il marche sur les mers,--il vole dans
+le ciel,--il vit dans le feu comme sous les flots de l'Océan.
+
+«Le Lion de la mer ne meurt pas!»
+
+Trois ans s'étaient écoulés depuis le combat naval d'Ouléa, dont les
+Anglais avaient répandu la fatale nouvelle; le retour de LÉO l'_Atoua_
+fut assimilé à une résurrection, et sa légende grandit, prenant de
+proche en proche des proportions plus fabuleuses.
+
+On lit textuellement dans le _Voyage de_ LAPÉROUSE:
+
+ «Quoique les Français fussent les premiers qui, dans ces derniers
+ temps, eussent abordé sur l'île de Mowée[15], je ne crus pas devoir
+ en prendre possession au nom du roi. Les usages des Européens sont,
+ à cet égard, trop complétement ridicules. Les philosophes doivent
+ sans doute gémir de voir que des hommes, par cela seul qu'ils ont
+ des canons et des baïonnettes, comptent pour rien soixante mille de
+ leurs semblables; que sans respect pour les droits les plus sacrés,
+ ils regardent comme un objet de conquête une terre que ses
+ habitants ont arrosée de leur sueur, et qui, depuis tant de
+ siècles, sert de tombeau à leurs ancêtres.»
+
+[Note 15: Maouvi, Mowi ou Mawi, aux îles Haouaï ou Sandwich.]
+
+Ce que l'infortuné Lapérouse rédigeait ainsi n'était autre chose que la
+pensée de l'infortuné Louis XVI.
+
+Le sage navigateur et le roi vertueux, destinés tous deux à périr par
+des catastrophes à jamais déplorables, se prononçaient d'après les mêmes
+principes d'équité absolue.--Or, ces principes ayant servi de base aux
+instructions données, pendant la guerre d'Amérique, au vicomte de
+Roqueforte dont son neveu Léon continuait l'œuvre libérale, et
+l'Angleterre, s'étant toujours et partout conduite en vertu des
+principes opposés, il était fatalement nécessaire de lutter contre
+elle,--par la guerre, en temps de guerre,--par d'adroites négociations,
+des traités d'alliance et de protectorat en temps de paix.
+
+Léon avait ardemment adopté les vues du roi;--ses précédents étaient
+irréprochables, car il s'était rigoureusement conformé au droit des
+gens. On pourrait bien lui reprocher d'avoir parfois usé de
+charlatanisme pour imposer aux naturels; mais les Anglais lui avaient
+donné l'exemple de cette ruse,--fort innocente, on en
+conviendra,--pourvu que le but final n'ait rien de contraire à
+l'humanité.
+
+Et le but de la France était de civiliser l'Océanie sans porter atteinte
+à l'indépendance des indigènes,--d'utiliser, dans l'intérêt de toutes
+les nations, les ressources maritimes d'une partie du monde qui égale à
+elle seule tout le reste de notre globe, d'ouvrir des marchés nouveaux
+au commerce à venir, de défricher des champs immenses pour les livrer à
+l'industrie humaine.
+
+L'œuvre commençait par des explorations et par l'établissement de
+relations ordinairement pacifiques, toujours d'une stricte justice. Léon
+de Roqueforte, en effet, ne prêta jamais son appui qu'à des causes
+légitimes, et après ses victoires ne négligea rien pour pacifier les
+querelles les plus invétérées.
+
+L'œuvre devait se poursuivre en devenant commerciale, _d'une part_,--et
+_d'autre part_, religieuse. Alors la prédication de l'Évangile ferait
+disparaître l'échafaudage de fables héroïques sur lesquelles s'appuyait
+le précurseur de la civilisation.
+
+En disant: _d'une part_ commerciale, _d'autre part_ religieuse, on a
+clairement exprimé que le projet éminemment français du roi Louis XVI
+n'avait rien de commun avec les missions mercantiles des Anglais.--Ce
+qui devrait toujours être distinct, n'y fut jamais confondu.
+
+Personne n'ignore que les trafiquants en missions répandus par
+l'Angleterre dans les principaux archipels y distribuent leurs Bibles en
+prime pour faciliter l'achat de leurs pacotilles. Ils vendent des
+articles Birmingham ou du rhum des Antilles, et prêchent ou baptisent
+par-dessus le marché.
+
+Cet amalgame indécent de la religion de Jésus-Christ avec l'exploitation
+usuraire des indigènes, à qui l'on achète par exemple la concession
+perpétuelle d'un vaste territoire pour une douzaine de couteaux,
+rappelle inévitablement l'évangile des marchands du temple.
+
+Le mythe du _Lion de la mer qui ne meurt point_, ne porta du moins
+aucune atteinte à la dignité de la foi chrétienne.
+
+ * * * * *
+
+A Paris, Léon avait eu soin de faire fabriquer chez un passementier
+habile un rouleau de petites franges d'or d'un travail presque
+inimitable.--A l'instar des Incas, il voulait que le moindre fragment de
+ce tissu métallique fût un témoignage de la véracité de ses messagers,
+car précédemment, dans des circonstances graves, on avait plusieurs fois
+menti en son nom. Tout ordre important fut accompagné de l'envoi d'une
+frange d'or qui, selon le cas, devait être détruite par le feu ou
+renvoyée à LÉO l'_Atoua_. A défaut de l'usage de l'écriture, ce procédé
+offrait des garanties précieuses.
+
+Les deux premières années de navigation du _Lion_, d'archipel en
+archipel, amenèrent les meilleurs résultats.
+
+Il intervint dans les troubles de Taïti et parvint à les apaiser.
+
+Il ouvrit les voies aux règnes glorieux de Finau Ier sur les îles
+Tonga, et du grand Taméha-Méha sur celles d'Haouaï.
+
+A la Nouvelle-Zélande, il répandit des germes féconds de civilisation,
+de tolérance et de progrès.
+
+De toutes parts, il plantait des jalons utiles, posant ainsi les bases
+d'une vaste confédération de princes insulaires unis sous le protectorat
+de la France.
+
+Il avait l'art de se servir des instruments les plus dangereux et
+d'assouplir des natures en apparence indomptables.--Ainsi, la férocité
+de Parawâ et l'ambition effrénée de Finau Ier cédèrent devant lui.
+
+En plusieurs points, d'anciens compagnons de Léon, tels que l'aventureux
+Tourvif, avaient été proclamés grands chefs. Sans efforts apparents, il
+les maintint dans sa dépendance; il fit comprendre aux plus intelligents
+la nécessité de laisser croire à la légende de LÉO l'_Atoua_, l'immortel
+_Lion de la mer_; il imposa aux autres une crainte superstitieuse.
+
+Partout, le cannibalisme était déjà considéré comme impie;--les prêtres
+indigènes n'osèrent qu'en peu d'endroits protester contre cette
+doctrine. Généralement, les naturels, honteux de leur abominable
+coutume, se cachaient pour dévorer leurs ennemis. Les banquets de chair
+humaine cessèrent d'être des fêtes triomphales. Parawâ lui-même en vint
+à céder sur ce point, quoiqu'il dût retomber à plusieurs reprises sous
+l'empire des préjugés de sa nation. Quelques peuplades renoncèrent
+solennellement et sincèrement à l'anthropophagie.
+
+Léon chercha Lapérouse, n'eut pas le bonheur de le rencontrer, et, le
+croyant reparti pour l'Europe, ne put, selon les désirs du roi, entrer
+en rapports avec ce grand navigateur.
+
+Les travaux de sa mission civilisatrice furent activement
+poursuivis.--Ainsi le _tabou_, dont les rigueurs sont parfois d'atroces
+barbaries, fut atténué en divers points, et notamment aux îles Haouaï,
+où Taméha-Méha Ier devait abolir la coutume de massacrer sur les autels
+des dieux tous les prisonniers de guerre et tous les violateurs des
+_tabous_ les plus absurdes.
+
+La condition des esclaves fut adoucie dans celles des îles où les mœurs
+n'étaient plus par trop féroces. Sans heurter de front les préjugés des
+naturels, Léon de Roqueforte les sapait ainsi avec une ténacité vraiment
+admirable.
+
+Les constructions navales faisaient des progrès rapides.
+
+Les communications avec la France s'établissaient peu à peu. Deux
+bâtiments envoyés par l'armateur Plantier étaient venus prendre les
+dépêches de Léon et lui apporter des marchandises européennes, pour
+lesquelles ils reçurent en échange de l'huile de baleine, de la nacre de
+perle, du corail et autres produits océaniens.
+
+Le dernier de ces bâtiments transmit à Léon la nouvelle de la révolution
+de 1789, qui devait porter un coup fatal à ses généreux desseins. Il la
+reçut au mois de septembre 1790, à son mouillage de Nouka-Hiva, dans les
+îles Marquises, et sans en être trop alarmé, il crut pourtant nécessaire
+de retourner en France afin d'avoir un nouvel entretien avec le roi.
+
+Toutefois, jugeant indispensable pour l'avenir d'avoir exploré avec soin
+les côtes inhospitalières des possessions espagnoles, il monte sur sa
+plus légère goëlette taïtienne; avec une prudente audace, il longe, la
+sonde à la main, tout le littoral du Pérou.
+
+Comme s'il eût pressenti dès lors que le continent américain subirait
+les conséquences de la révolution française, ou plutôt dans la pensée
+qu'il aurait par la suite besoin d'y trouver asile, le jeune capitaine
+tenait à revoir Andrès avant de partir des mers du Sud. Cachant sa
+nationalité sous les couleurs de l'Espagne, il saura tromper la
+vigilance de tous les gardes-côtes, fera de précieux travaux
+hydrographiques et se munira d'une foule de notions maritimes de la plus
+haute importance.
+
+Son atterrissage dans la baie de Quiron fut une véritable découverte.
+
+Malgré toutes les protestations de Taillevent, laissé à la garde du
+frêle navire, Léon s'aventure seul dans l'intérieur; il se rend à Lima,
+déguisé en mineur métis, y voit Isabelle, ne peut parler à son noble
+père, et se met aussitôt à la recherche d'Andrès, qu'il trouve en butte
+aux premières persécutions du successeur du marquis de Garba y Palos.
+
+L'anse de Quiron est, dès lors, le lieu de rendez-vous assigné au
+cacique de Tinta.
+
+Non sans avoir affronté des périls de tous genres, Léon rejoint sa
+goëlette et vole à Nouka-Hiva, où son trois-mâts doit l'attendre. Une
+nouvelle fâcheuse, apportée par un léger bâtiment que monte Parawâ,
+l'empêche de prendre la route du cap Horn.
+
+--Les Anglais, fondent une ville à la Nouvelle-Hollande.
+
+Devant un tel événement, ce serait une faute que d'aller en Europe sans
+avoir conféré avec tous les principaux chefs, ou au moins sans leur
+avoir fait distribuer des franges d'or, avec l'ordre de résister à tous
+les envahissements des Anglais jusqu'au retour de LÉO l'_Atoua_.
+
+Et c'est pourquoi, au lieu de courir directement à la recherche
+d'Isabelle, Léon parcourt encore toutes les îles polynésiennes.
+
+En 1791, il mouille à Botany-Bay, il voit de ses propres yeux la ville
+naissante de Sidney; puis, le deuil dans l'âme, il s'éloigne de
+Port-Jackson en se promettant de proposer au roi la fondation d'une
+colonie rivale.
+
+Au milieu de 1792, il arrive en France, où son trois-mâts délabré doit
+aussitôt être livré au fer des démolisseurs.
+
+L'équipage licencié se disperse.
+
+
+Retour et chute du rideau.
+
+Maître Taillèrent, tout joyeux, se rend à Port-Bail, où il retrouvera sa
+vieille mère, berçant les deux premiers enfants de son matelot Tom
+Lebon. L'aîné commence à balbutier, Taillevent se fait appeler _papa_,
+et en pleure presque de joie.
+
+Léon, consterné, entre dans Paris pour être témoin des plus terribles
+scènes révolutionnaires.
+
+Peu de jours avant le 10 août, il eut pourtant une heure d'entretien
+avec le roi captif aux Tuileries. Ses relations de voyage eurent le don
+de distraire l'infortuné monarque des terribles préoccupations qui
+l'empêchaient désormais de se livrer à l'étude de la géographie et de la
+marine.
+
+Une carte de l'Océanie sous les yeux, Louis XVI écoutait avec intérêt.
+Charmé par les récits du jeune navigateur, il applaudissait à ses
+efforts; il l'encouragea vivement à poursuivre l'œuvre entreprise.
+
+Le _Ça ira_ se fit entendre sous les fenêtres.
+
+--Hélas! je ne puis plus rien! dit le roi; j'ai encore des serviteurs
+fidèles, je n'ai plus de sujets. Apprenez, cependant, que sur la demande
+de l'Assemblée nationale, M. d'Entrecasteaux a reçu la mission d'aller à
+la recherche de M. de Lapérouse, dont nous n'avons plus de nouvelles.
+L'expédition, partie de Brest le 28 septembre de l'année dernière, a des
+instructions conformes à mes vues antérieures, car, n'ignorant pas que
+l'Angleterre s'établit à la Nouvelle-Hollande, j'ai devancé vos désirs
+en chargeant le général d'Entrecasteaux de choisir dans les mêmes
+parages un emplacement où nous fonderons une colonie.
+
+Au moment où le roi parlait ainsi, d'Entrecasteaux avait exploré déjà
+une partie du littoral australien. Peu de mois après, pénétrant dans la
+rivière des Cygnes, qui lui doit ce nom, il en faisait l'étude
+approfondie; la position lui paraissait favorable à l'occupation
+projetée.
+
+--Quant à vous, monsieur le comte, ajouta le roi, n'oubliez pas que
+votre premier devoir est de continuer à servir la France dans des mers
+que nul ne connaît aussi bien que vous. Évitez donc de vous mêler à nos
+troubles. Assez d'autres compliquent ma situation douloureuse. La cause
+de la civilisation est trop belle pour que vous l'abandonniez, serait-ce
+pour la mienne.
+
+--Sire! dit Léon, la cause de Votre Majesté est sacrée. La servir c'est
+encore servir tous les peuples dont Votre Majesté est le père. Les
+États-Unis d'Amérique, qui lui doivent leur indépendance, le savent!...
+Et l'Angleterre s'en souvient cruellement quand elle soudoie les
+révolutionnaires de France, pour asservir le monde à la faveur de nos
+dissensions!... Les Anglais, Sire, sont vos implacables ennemis...
+
+--Ah! plût à Dieu que je n'en eusse point d'autres! s'écria le roi avec
+une noble fierté. Plus d'hésitations dans ma conduite, alors!... J'irais
+moi-même commander mon armée navale...
+
+Mais l'odieux _Ça ira_ se fit entendre encore, et Louis XVI, découragé,
+congédia le jeune comte de Roqueforte, qui ne put s'empêcher de
+combattre pour lui à la journée du 10 août.
+
+Laissé parmi les morts, Léon dut la vie à l'humanité d'un fougueux
+patriote, dont la femme le soigna comme un fils.
+
+La République fut proclamée. La guerre avec l'Angleterre était
+imminente.
+
+Léon se rend à Port-Bail, chez son fidèle Taillevent, qu'exaspèrent
+maintenant les événements politiques.
+
+--Ah! mon capitaine, disait-il, les pires sauvages ne sont pas à la
+Nouvelle-Zélande... Mais, tremblement du diable! ces sans-culottes-là ne
+voient donc pas qu'ils font les affaires des Anglais!... Nous y perdrons
+nos colonies, notre marine, notre commerce...
+
+Le jour de la déclaration de guerre, _le Taillevent_, monté par Tom
+Lebon, se trouvait par malheur du côté de Jersey. Par ce fait seul, le
+petit bâtiment était perdu pour la famille. Tom Lebon en personne,
+attendu ses relations trop intimes avec les Français, fut pressé comme
+matelot et enrôlé dans la marine britannique.
+
+--Enfants! s'écria Léon, souffrirons-nous que la barque des Taillevent
+reste au pouvoir des Anglais? A moi, les gens de bonne volonté!...
+
+Il ne fut fils d'honnête femme parmi les matelots et pêcheurs du canton
+qui ne se déclarât prêt à le suivre. Toutes les barques, toutes les
+armes à feu du pays sont mises à contribution. A nuit tombée, la
+flottille met sous voiles.
+
+De cette nuit-là date le nom de SANS-PEUR, le nom de SANS-PEUR le
+Corsaire de la République.
+
+La marée et l'obscurité sont ses auxiliaires.--Taillevent et la plupart
+des marins de Port-Bail connaissent d'enfance l'entrée du port et le
+lieu où est amarré le caboteur en litige.
+
+Un garde-côte anglais hèle la première embarcation, elle répond:
+_Pêcheur_, et passe. Une seconde, une troisième passent de même; mais
+une quatrième plus grande se montre. Une défiance fort légitime s'empare
+des Anglais, qui sont armés et ordonnent au caboteur de mettre en panne.
+
+A cet ordre, Taillevent donne un coup de barre à la barque; Léon
+s'écrie:
+
+--SANS-PEUR!...
+
+C'est le signal de l'abordage, de la mêlée, de l'incendie et d'un
+carnage affreux.
+
+Les gens des trois premières barques de pêche ont déjà surpris l'unique
+gardien du _Taillevent_ et démarré le fameux chasse-marée acheté des
+deniers dont le roi avait gratifié le maître d'équipage.--D'autres
+mettent le feu à bord des navires anglais du port.
+
+Les forts se garnissent de soldats, le tocsin d'alarme sonne, le canon
+gronde bientôt.
+
+Sans-Peur commande maintenant à bord du garde-côte enlevé; il dirige la
+retraite, et finit par ramener à Port-Bail le double de barques qu'il
+n'en avait au départ.
+
+Ce coup de main improvisé fit un tort incalculable aux Anglais de
+Jersey, et ne coûta pas la vie d'un seul homme.
+
+_Le Taillevent_ n'étant pas susceptible d'armer en course, fut utilisé
+dans la rivière. Mais le garde-côte capturé, joli brig de dix canons,
+prit le nom de _Lion_, fut nationalisé français et transformé en
+corsaire.
+
+La renommée de Sans-Peur grandit en peu de jours, grâce à un combat
+heureux suivi de la destruction d'un convoi et de quelques captures
+importantes conduites au Havre pour y être vendues par les soins du
+citoyen Plantier.
+
+_Le Lion_, qui escortait ses prises, est attaqué non loin du Havre par
+une corvette de guerre.
+
+Un combat inégal s'engage; tous les gens du pays accourent, on voit avec
+enthousiasme l'héroïque résistance du petit brig français, qui coule
+enfin, entraînant avec lui la corvette accrochée par ses grappins
+d'abordage.
+
+Moins d'une heure après, une chaloupe triomphante, criblée de trous et
+dont il faut étancher l'eau avec les seilles, les chapeaux, les
+gamelles, ramène l'équipage vainqueur.
+
+Sans-Peur le Corsaire est salué par les acclamations de toute la
+population maritime. On l'escorte jusqu'à la demeure du citoyen
+Plantier, son armateur.
+
+Chemin faisant, on apprend le coup de main de Jersey, ainsi que le
+combat suivant.
+
+Le surnom de _Sans-Peur_ devient populaire. Qu'importe le vrai nom de
+celui qui l'a conquis si vaillamment? Personne, parmi les plus ardents
+clubistes, n'osa reprocher sa qualité d'aristocrate au brave Léon de
+Roqueforte, qui vengeait à sa manière, sur les Anglais, la mort du roi
+Louis XVI.
+
+L'esquisse des courses de Sans-Peur dans la Manche, en vue des rivages
+britanniques, a été tracée; et l'on sait mieux encore comment, ayant
+assis sa réputation dans les mers d'Europe, il put, sans compromettre
+l'avenir, songer enfin à son mariage et à ses grands projets
+d'outre-mer.
+
+Isabelle est enlevée du château de Garba.
+
+Le cacique Andrès l'a revue.
+
+La caverne du Lion s'est ouverte à miracle.
+
+Un combat appelle au large Sans-Peur le Corsaire.
+
+Un nuage de fumée l'enveloppe.
+
+Mais tout à coup les canons se taisent, le nuage se dissipe, le rideau
+est tombé.
+
+Un cri de joie s'échappe de la poitrine d'Isabelle.
+
+--Non! non! le _Lion de la mer_ ne meurt pas! Tel est celui des
+Péruviens, dont les clameurs montent vers le ciel.
+
+Et le vénérable Andrès rend à Dieu de ferventes actions de grâce.
+
+
+
+
+XXIV
+
+LE SOMMEIL DE LA LIONNE.
+
+
+Le front ceint d'un bandeau qui cachait une balafre faite par un éclat
+de bois et qui lui donnait l'apparence d'un Cupidon nautique, le jeune
+Camuset demandait à son mentor Taillevent:
+
+--Mais pourquoi donc laissons-nous là cette frégate espagnole au lieu de
+l'achever?
+
+--Ta ra ta ta ta! fit le maître. Je vas te le dire, mon gars, par la
+raison qu'à bord du _Soleil royal_, ton vieux père m'expliqua de même
+_le pourquoi-z-et le comment donc_ d'une manœuvre de M. le bailli de
+Suffren, qui se contentait, cette fois-là, de mettre les Anglais en
+déroute sans leur prendre tant seulement un bout de fil de caret.
+
+--Ah!... Eh bien?...
+
+--C'est tout bêtement, comme disait ton père, vu que les petits poissons
+n'ont pas le gosier assez large pour avaler les gros.
+
+Sur quoi l'intelligent Camuset, dont l'œil droit était sous le bandeau,
+ouvrit l'œil gauche comme un fanal de combat, et Taillevent alla fumer
+un calumet de consolation avec Baleine-aux-yeux-terribles.
+
+--Quel guignon de n'être pas de force à vous amariner cette frégate!
+s'écria-t-il en néo-zélandais.
+
+--Mes amis, disait de son côté Sans-Peur le Corsaire, l'équipage ennemi
+est par trop nombreux; au lieu de tenter l'abordage, j'ai dû me borner
+à faire diversion pour sauver notre frégate à nous!... mais notre
+dernier mot n'est pas dit. Dès demain nous aurons pris notre revanche.
+
+La manœuvre du _Lion_ avait été magnifique.
+
+Il commença par se mettre en travers à l'arrière de la frégate
+chasseresse, qui fut bien obligée de manœuvrer pour lui présenter le
+côté. Avec une adresse merveilleuse, _le Lion_ tournait en même temps,
+évitant son feu tout en lui envoyant des bordées qui gênèrent bientôt
+ses mouvements. Cependant, la prise, d'après les signaux du jeune
+capitaine, continuait à gouverner sur la baie de Quiron.
+
+Le commandant espagnol, furieux de voir que l'autre frégate lui
+échappait, n'essaya plus que d'aborder le brig, dont la fameuse pièce de
+bronze brisa son gouvernail et fit tomber son mât d'artimon.
+
+Mais toute l'habileté de Sans-Peur ne l'empêcha point de recevoir à
+fleur d'eau une bordée entière au moment où il prenait chasse pour
+battre en retraite.
+
+Or, c'était en faisant jouer les pompes que maître Taillevent répondait
+à l'intéressant Camuset; c'était en achevant d'établir les dernières
+voiles qu'il fumait la pipe avec son ami Parawâ-Touma.
+
+_La Santa-Cruz_,--tel était le nom de la frégate espagnole,--une fois
+réparée, pouvait venir attaquer les deux navires français, à l'ancre
+dans la baie de Quiron. Mais on avait une nuit devant soi. Sans-Peur sut
+l'utiliser.
+
+A bord du _Lion_, on pompe; on épuise l'eau de la cale avec tous les
+engins possibles; une voile est passée sous la carène, des plaques de
+plomb sont clouées sur les trous de boulets, on bouche les fentes et les
+éclats avec de l'étoupe et des coins de bois.
+
+Cependant les balses péruviennes entourent la frégate _la Lionne_; elles
+transportent à terre les chevaux embarqués aux îles
+Malouines,--spectacle curieux qui transforme pour un instant les eaux de
+la petite rade en une sorte de cirque équestre.
+
+Avant le coucher du soleil, tous les chevaux étaient parqués autour du
+vieux château. Mais ceux que possédait auparavant le cacique Andrès,
+montés par quelques fidèles serviteurs, se dispersaient le long du
+rivage, les uns courant vers le nord, les autres vers le sud. Sans-Peur
+avait donné l'ordre d'acheter autant de balses que l'on pourrait en
+trouver dans les ports, les anses et les criques de vingt lieues à la
+ronde.
+
+Tandis que les cavaliers péruviens partent pour remplir cette mission,
+le brig est remorqué au fond de la baie, par delà le banc de récifs,
+dans un bassin naturel où la mer est presque calme. On lui fait une
+ceinture de balses qui le soutiendront à flot. Puis, son équipage
+l'évacue et passe sur la frégate _la Lionne_.
+
+--Eh quoi! s'écrie Isabelle, encore un combat!...
+
+--Si _la Santa-Cruz_ ose venir nous attaquer, il faut être prêt à
+repousser ses attaques, répond Sans-Peur; mais si elle s'éloigne, il
+faut la poursuivre pour qu'elle ne répande point l'alarme sur les côtes
+du Pérou et qu'on ne découvre pas notre asile.
+
+--Eh bien, je veux y être cette fois!... reprend la jeune femme.
+
+--Je vous accompagnerai donc, moi aussi! ajoute Andrès. Le Lion de la
+mer ne refusera point une place sur son bord à celui qui fut autrefois
+son général.
+
+Les Quichuas demandent à embarquer avec leur cacique.
+
+Léon y consent.
+
+Les blessés, confiés aux soins des femmes, restent seuls dans le château
+de Quiron. Au point du jour, tous les préparatifs sont achevés.
+
+Mais de son côté, _la Santa-Cruz_ a établi un gouvernail et un mât de
+fortune. Les voiles hautes, elle s'avance vers _la Lionne_, qui, les
+sabords fermés, semble dormir sur ses ancres.
+
+L'équipage espagnol est composé de quatre cents marins aguerris.
+L'équipage de la frégate française est formé d'éléments divers; mais la
+disproportion des forces a cessé. Cent vingt corsaires normands, bretons
+ou aventuriers, embarqués les uns à Port-Bail, les autres au Havre, une
+centaine d'autres Français de provenances diverses, recrutés par force
+majeure depuis Bayonne jusqu'au bas de la Plata, et enfin soixante ou
+quatre-vingts Quichuas, en partie pêcheurs, tous pleins de bonne
+volonté, sont rangés sous les ordres de Léon.
+
+Un rôle de combat est improvisé. On saura utiliser les plus inhabiles au
+métier de marin.
+
+Après avoir bien examiné la situation des deux navires, le commandant de
+_la Santa-Cruz_ disait à ses officiers:
+
+--Les Français ont espéré que leur demi-succès d'hier sauverait leur
+frégate. Ils ont supposé que nous n'oserions pas les relancer jusqu'ici.
+Leur insolente audace n'aura servi de rien; leur prise sera reprise sous
+leurs yeux. Quant à leur brig, qui s'est retranché derrière des récifs
+dont nous ne pouvons approcher, il a beau avoir pris la meilleure
+position possible, il ne nous échappera point. Nous lui coupons la
+retraite avec la frégate, et nous débarquons six pièces de gros calibre
+que nous établissons en batterie sur la hauteur pour le foudroyer.
+
+A bord de _la Lionne_, embossée tout près du rivage, régnait un silence
+de mort.
+
+Le pavillon n'était pas arboré, mais frappé sur sa drisse, dont le bout
+pendait à l'arrière le long de la fenêtre; les rideaux cachaient
+Sans-Peur aux gens de la frégate ennemie.
+
+Andrès et Isabelle, assis sur le canapé de la galerie, le questionnaient
+tout bas:
+
+--Le piége est bien tendu, répondait-il; l'ennemi y donne tête baissée.
+Ah! nous avons affaire au plus imprudent fanfaron de toutes les
+Espagnes!
+
+Un garde-marine posté dans la hune de misaine de _la Santa-Cruz_ annonça
+qu'il n'y avait pas un seul homme sur le pont de la frégate française,
+où chacun l'entendit fort distinctement.--Si bien que le jeune Camuset
+faillit éclater de rire, mais un regard menaçant de Taillevent le
+contraignit à se mordre les lèvres.
+
+Les gens de _la Lionne_, rassemblés dans sa batterie basse, voyaient _la
+Santa-Cruz_ qui s'avançait témérairement, jetait l'ancre, carguait ses
+voiles et s'apprêtait à mettre ses canots à la mer.
+
+--Attention! dit Sans-Peur à demi-voix.
+
+--Attention! répétèrent les officiers et les maîtres, espacés de canon
+en canon.
+
+La frégate espagnole, pivotant sur elle-même, se présenta forcément dans
+le sens de sa longueur.
+
+Au même instant, le pavillon français se déploie comme par magie à
+l'arrière de _la Lionne_.
+
+Le commandement FEU! retentit.
+
+Les quatorze canons de tribord de la batterie basse vomissent chacun un
+double projectile. Le pont se peuple, et les pièces des gaillards
+mariant leur feu à celui des canons de la batterie, la mâture de _la
+Santa-Cruz_ s'écroule.
+
+Le câble était filé par le bout, les focs hissés; _la Lionne_ abordait
+la frégate espagnole, où corsaires et Péruviens se précipitaient avec
+furie.
+
+Surpris par cette brusque attaque, les gens de _la Santa-Cruz_ ont à
+peine le temps de se mettre en défense; le jeune Camuset, pour sa part,
+a l'honneur de faire capituler leur commandant, qu'il saisit au collet
+en lui présentant la bouche d'un pistolet d'abordage.
+
+Parawâ et maître Taillevent se signalèrent comme de raison; les
+Espagnols mirent bas les armes.
+
+
+
+
+XXV
+
+PROBLÈME RÉSOLU.
+
+
+L'action impétueuse, dont Isabelle et le cacique Andrès furent témoins
+du haut de la dunette de _la Lionne_, ne dura pas plus d'un quart
+d'heure. Jamais Sans-Peur n'avait enlevé un navire ennemi avec moins de
+difficulté. Sincèrement, il en était au regret.
+
+Isabelle s'aperçut de son impression;
+
+--Eh, mon Dieu! rien de plus simple, répondit-il, nous voici sur les
+bras près de quatre cents prisonniers à nourrir et à garder, quand nous
+ne sommes que trois cents, et lorsque j'ai à conduire à bonne fin une
+foule d'importants projets. Je tenais à m'emparer des canons et des
+munitions de guerre; je me souciais médiocrement de la frégate; quant à
+l'équipage, il m'embarrasse au delà de toute expression.
+
+--Eh bien, dit Isabelle, renvoyez vos prisonniers par terre ou par mer,
+sous parole de ne plus porter les armes contre la France.
+
+Le cacique Andrès hocha la tête.
+
+--Ce serait tout simple en Europe, répondait Sans-Peur, mais ici,
+puis-je exiger qu'on garde le secret de notre asile?
+
+--Déportez vos prisonniers sur quelque terre déserte, dit Andrès. Nous
+leur fournirons tous les moyens d'y vivre jusqu'à la paix, et à la paix,
+vous irez les délivrer vous-même.
+
+--J'y songeais... j'avais déjà pensé aux bords du détroit de Magellan,
+et à plusieurs de mes îles les moins connues; mais peut-être avons-nous
+mieux à faire...
+
+Provisoirement, les prisonniers furent mis aux fers dans la cale de leur
+frégate, rase comme un ponton. Deux pierriers chargés à mitraille
+étaient braqués à l'ouvert de chaque panneau, et une garde de quarante
+hommes qui devait être relevée de vingt-quatre heures en vingt-quatre
+heures, fut chargée de leur surveillance. En outre, _la Santa-Cruz_ se
+trouvait amarrée entre _la Lionne_ et le brig _le Lion_, de manière à
+pouvoir être coulée bas au premier signe de révolte.
+
+Toutes les mesures de sûreté une fois prises, il était juste d'accorder
+quelque repos aux corsaires, qui se répandirent gaîment sur le rivage,
+où les Quichuas de la petite colonie d'Andrès,--hommes, femmes et jeunes
+filles,--les fêtèrent de leur mieux.
+
+L'anse désolée de Quiron retentit de chants de victoire. Il y eut un
+grand bal, rondes, cachuchas et festins, feux de joie et cavalcades,--on
+sait que les chevaux ne manquaient point.
+
+Maître Taillevent ne se mêla point à la danse, car, de compagnie avec
+Parawâ, il explorait le canton et notamment la grande caverne.
+
+--Je veux bien que le vieux Nick me croque, dit le maître, si je sais ce
+que mon capitaine veut faire de ce trou-là.
+
+--Il veut y cacher sa frégate, dit Parawâ d'un ton confidentiel.
+
+--Mais il n'y a pas d'eau, pas de chenal, pas de porte.
+
+--Le Lion de la mer est un _atoua_. Comme la terre s'est ouverte, les
+rochers s'ouvriront et la mer remplira le bassin...
+
+--A savoir! murmura le maître.
+
+Tandis que l'incrédule Taillevent émettait des doutes incapables
+d'ébranler la foi robuste de Baleine-aux-yeux-terribles, Léon, de retour
+au château avec Isabelle et Andrès, rompit le silence en s'écriant:
+
+--J'ai trouvé!... oui, j'ai trouvé!...
+
+Le cacique et la jeune femme écoutaient attentifs.
+
+--Je suis à trois mille lieues de la France, dont les Anglais bloquent
+les côtes. Je ne puis guère compter sur les envois de mon armateur; il
+faut donc que je me crée toutes mes ressources par moi-même. Les deux
+tiers de mes gens n'ont d'autre mobile que l'appât du gain; je leur ai
+promis d'immenses richesses pour les décider à me suivre dans ces mers,
+où nous ne ferons pourtant que d'assez tristes captures. Déjà mes hommes
+ont droit à leurs parts de prise sur les deux frégates; en outre, il
+faut les solder. Eh bien, pas de déportation! je traiterai mes
+prisonniers comme nous aurions été traités nous-mêmes, si nous avions eu
+le dessous.--La loi du talion est la loi de la guerre!... Je les
+condamne aux mines!...
+
+--Aux mines? répéta Isabelle étonnée.
+
+--Je comprends! dit Andrès.
+
+--Indiquez-moi donc, mon père, la mine d'or la moins éloignée de la mer.
+
+--A vingt lieues, sur le versant des montagnes qui font face au grand
+lac, les Espagnols exploitent plusieurs riches mines d'or et d'argent.
+
+--Dès ce soir, Isabelle, j'irai à la recherche de celle qui sera la
+nôtre.
+
+--Dès ce soir nous partirons, répéta la jeune femme.
+
+--Le vieux chef des Condors est encore capable de monter à cheval!
+ajouta Andrès.
+
+--Bien!... à ce soir, dit Léon.
+
+Puis il se rendit à bord de _la Lionne_ pour y écrire les instructions
+qu'il devait laisser à ses officiers.
+
+Le soir même, sous sa conduite, une petite caravane de Quichuas sortait
+du territoire de Quiron et s'engageait dans les plaines habitées par les
+sujets espagnols. Maître Taillevent, Camuset et quelques autres matelots
+de Port-Bail, déguisés en _gauchos_, c'est-à-dire en cavaliers du pays,
+complétaient l'escorte du dernier successeur des Incas, Andrès, qui
+passait pour mort, et de sa fille Isabelle, la Lionne de la mer.
+
+
+
+
+XXVI
+
+L'ILE DE PLOMB.
+
+
+En voyant maître Taillevent drapé dans un _poncho_ péruvien, le chapeau
+à larges bords sur l'oreille, et se tenant à cheval aussi solidement que
+s'il eût été au bout d'une vergue, Camuset, accoutré de même, mais
+toujours sur le point d'être désarçonné, dit avec un accent admiratif:
+
+--Eh! nom du nom d'une bouffarde! maître, vous savez donc aussi monter à
+cheval!... et vous n'en disiez rien à bord!...
+
+--Le vrai moyen de ne pas trop parler, c'est de se taire; retiens ça,
+Camuset, ça peut servir.
+
+--Pour ne pas déraper, maître, je n'en sais rien! Un voyage par terre,
+c'est amusant, je ne dis pas non, étant particulièrement charmé d'être
+de la compagnie, mais le cheval!... le cheval!... quel tangage!... Je
+croche les crins de l'avant et la queue, bah!... je ne suis pas solide
+pour deux liards!...
+
+--Patience! on chavire une fois, deux fois et quatre aussi; j'ai connu
+la chose voici dix ans passés, du temps de nos anciens branle-bas dans
+ces montagnes; on tombe, on se ramasse, si tant seulement on ne s'est
+pas cassé le cou, et voilà!...
+
+--Voilà!... merci! murmura Camuset, dont l'air emprunté faisait sourire
+la caravane.
+
+Avant la troisième lieue, Camuset était tombé quatre fois; mais ensuite
+il lâcha la queue de sa monture, et ne s'en trouva que mieux assis.
+
+--C'est tout de même amusant de naviguer par terre!... disait-il en
+dépit d'une foule d'autres inconvénients très douloureux pour un
+cavalier novice ou pour un novice cavalier, ce qui, cette fois, était
+tout un.
+
+La lune éclairait la marche de la petite caravane divisée par groupes,
+dont le premier, composé de guides excellents, explorait le terrain et
+devait, en cas d'alerte, se replier sur le noyau central où Andrès,
+malgré son grand âge, exerçait le commandement.
+
+Avant le jour, on se trouvait dans d'étroits défilés.
+
+Les marins, pour la plupart, furent obligés de mettre pied à terre et de
+remorquer leurs chevaux, tandis que les Péruviens continuaient aisément
+leur route sur le versant des précipices.
+
+--Malgré ça, disait Camuset, on serait plus commodément grand largue par
+une jolie brise dans une bonne embarcation.
+
+--Bon! tu trouvais de l'agrément à louvoyer sur le plancher des veaux!
+dit Taillevent, qui, pour sa part, chevauchait en fumant sa vieille
+pipe.
+
+--De l'agrément, maître, il y en a tout de même, répondit Camuset.
+Aïe!.... mon soulier est défoncé par ces cailloux sauvages.
+
+--Connu!... sois calme, quand tu auras fait encore une couple de lieues,
+tu seras nu-pieds...
+
+--Mais ça coupe pis qu'un rasoir.
+
+--On ne les a pourtant pas repassés, mon gars! Tranquillise-toi, attends
+les ronces, les épines et les cierges du Pérou; tu m'en diras des
+nouvelles du charme de louvoyer dans les mornes.
+
+--Vous voulez rire, maître; eh bien, là, sans mentir, j'y en trouve du
+charme. C'est que ça ne ressemble pas aux pommiers de Normandie, da!...
+
+Sur ces propos, entremêlés de digressions de tous genres, on pénétra
+dans une gorge de rochers où l'on campa jusqu'à la nuit suivante. Une
+tente fut dressée pour Andrès et les femmes. Quichuas et matelots
+dormirent sur la mousse.
+
+Sans-Peur avait organisé un service de vedettes. Elles signalèrent les
+rencontres fâcheuses et facilitèrent les moyens de les éviter, jusqu'à
+ce qu'on fût aux bords du lac de l'île de Plomb. La troupe s'arrêta
+enfin dans un canton habité par une tribu nomade d'Aymaras, dont le chef
+n'ignorait point qu'Andrès vivait encore.
+
+Un messager lui remit, selon l'antique usage, une frange de _la borla_
+du vieux cacique.
+
+Le chef aymara la reçut avec un profond respect.
+
+--Qu'est-il ordonné au serviteur du grand chef des Condors?
+demanda-t-il.
+
+--Le grand chef des Condors et le _Lion de la mer_, époux d'Isabelle, la
+fille des Incas, sont dans la vallée du Torrent.
+
+--Dieu! l'heure est donc venue!
+
+--Je l'ignore! Je suis chargé seulement de te dire de faire préparer des
+barques et d'envoyer des hommes fidèles à la garde de leurs chevaux.
+
+Une heure après, la caravane, singulièrement réduite par le départ de
+messagers expédiés dans les divers cantons des alentours, voguait sur
+les eaux profondes du lac des Cordillères.
+
+--A la bonne heure! ceci me connaît! s'était écrié Camuset en saisissant
+une rame.
+
+Les barques montées par les compagnons du dernier successeur des Incas,
+les déposèrent bientôt sur l'île sainte, au milieu des ruines de
+l'antique temple du Soleil.
+
+La nuit enveloppait les cimes des Cordillères et les eaux froides du
+grand lac. De toutes les rives, des pirogues se dirigeaient vers l'île
+de Plomb, berceau de la race des Incas, et maintenant son sépulcre.
+
+Les pierres des tombeaux reflétaient les pâles rayons de l'astre des
+nuits.
+
+Au milieu d'un silence funèbre, les barques touchaient les divers points
+de l'îlot sacré; un mot de passe était échangé entre les sentinelles et
+les rameurs. Les indigènes mettaient pied à terre; ils recevaient
+l'ordre de se coucher dans les ruines et d'attendre; puis les canots
+repartaient pour aller se charger d'autres indigènes des diverses tribus
+de la montagne.
+
+Ainsi l'îlot solitaire se peuplait peu à peu.
+
+Avant le jour, il fut couvert d'une multitude de chefs et de guerriers
+aymaras, chiquitos ou quichuas, dont quelques-uns avaient fait plus de
+cinquante lieues pour se trouver au rendez-vous national.
+
+Le soleil, à son lever, éclaira une scène solennelle qui empruntait à
+son théâtre un caractère mystérieux.
+
+Au centre d'une enceinte formée par des fûts de colonnes brisées,
+couvertes de végétation et ombragées par des arbres séculaires, se
+trouvait une tombe sur laquelle on lisait:
+
+«Ici reposent les restes mortels d'ANDRÈS DE SAÏRI, cacique de Tinta,
+dernier grand chef des Condors.--_Dieu garde son âme!_»
+
+Or la pierre du tombeau ne le recouvrait plus.
+
+Elle avait été dressée de manière à faire face au peuple; son
+inscription funéraire était devenue celle d'un vaste piédestal,
+au-dessus duquel s'élevait le trône du vieillard.
+
+Quand il fut permis aux Péruviens de s'approcher, ils virent avec un
+étonnement religieux la tombe ouverte et vide aux pieds du successeur
+des Incas.
+
+Drapé dans le manteau royal, couronné de _la borla_ aux franges d'or,
+Andrès tenait à la main un sceptre d'une forme antique. Sur un siège
+moins haut, était assise à sa droite Isabelle, la fille de l'héroïque
+Catalina, telle maintenant qu'on avait autrefois connu la compagne du
+marquis de Garba y Palos. Un groupe de chefs respectés les entourait. Au
+premier rang, on remarquait, portant le drapeau du Soleil, celui qu'on
+avait si souvent vu à la tête des plus braves, pendant l'insurrection
+de Tupac Amaru, celui qu'on avait pleuré comme un frère, et dont la
+légende célébrait encore les grands exploits sous le nom de _Lion de la
+mer_.
+
+Il semblait qu'une triple résurrection eut lieu dans l'île sainte où le
+premier des Incas[16], le fils du Soleil, était jadis descendu des cieux
+avec sa compagne[17], pour répandre la lumière parmi les nations
+sauvages du Pérou.
+
+[Note 16: Manco-Capac.]
+
+[Note 17: Mama-Oello.]
+
+La vaste surface du lac étant absolument déserte, on pouvait sans
+crainte se livrer aux plus brillantes démonstrations, puisque aucun
+Espagnol ne surprendrait les mystères de l'assemblée. Des cris
+d'enthousiasme éclatèrent de toutes parts.
+
+Les indigènes réunis n'avaient pas été convoqués au hasard; la majeure
+partie d'entre eux ayant, douze années auparavant, combattu sous
+l'infortuné José-Gabriel Condor Kanki, la triple apparition dont ils
+étaient témoins n'était pour aucun d'eux une vaine parade. Les uns
+avaient fait le siége de Sorata, les autres avaient suivi la bannière de
+Catalina, la mère d'Isabelle; tous ils avaient connu le _Lion de la
+mer_.
+
+Andrès fit un signe, le silence se rétablit.
+
+Il étendit son sceptre, et montrant la fosse béante à ses pieds:
+
+--Cette tombe est vide encore aujourd'hui, dit-il. Ceux que vous avez
+pleurés vivent pour vous aimer, pour vous servir. Le sang des Incas
+coule dans les veines de la fille de ma fille, et les mers nous ont
+rendu leur _Lion_, leur _Lion_ qui n'a cessé de vaincre les Espagnols.
+Il y a peu de jours, sur nos côtes, une frégate du Callao amenait
+pavillon devant la sienne, qui porte les couleurs de la France. Le _Lion
+de la mer_ vous dira lui-même quels sont ses desseins et ce qu'il attend
+de vous. Moi, sur le bord de cette tombe, où je ne tarderai pas à
+descendre réellement, je viens vous dire qu'il est l'époux d'Isabelle,
+la nièce de Tupac Amaru, la fille des Incas!... Je viens, en votre
+présence à tous, ceindre _la borla_ de nos ancêtre au front d'Isabelle,
+votre reine et votre sœur. Si quelqu'un d'entre vous veut s'y opposer,
+qu'il prenne librement la parole!
+
+Les Péruviens répondirent par mille cris de dévoûment.
+
+--Vive la fille de Catalina!--Vive la nièce de Tupac Amaru!--Vivent
+Isabelle et le _Lion de la mer_!...--Vive à jamais la race des Incas!...
+
+Andrès ajouta lentement:
+
+--Pour plonger nos tyrans dans une sécurité profonde, j'ai dû leur faire
+croire qu'Andrès de Saïri n'était plus, et les peuples du Pérou ont
+suivi son cercueil, et cette pierre funéraire a reçu l'inscription que
+vous lisez. Cependant, caché dans une retraite inconnue, votre dernier
+seigneur attendait, sur les bords de l'Océan, le retour de sa fille
+bien-aimée qu'avait juré de lui ramener le _Lion de la mer_. Le _Lion
+de la mer_, triomphant de tous les dangers, a tenu son serment par la
+permission de Dieu. Le grand Condor du Pérou étend sur vous ses ailes
+immenses. La généreuse tige de l'arbre des Incas n'est point desséchée;
+elle poussera des rameaux verdoyants, elle refleurira, et votre antique
+indépendance vous sera rendue!...
+
+--Gloire au vainqueur de Sorata! dirent les chefs dont le cri fut
+longuement répété.
+
+Léon de Roqueforte, agitant le drapeau qui, de nos jours, est celui de
+la république péruvienne, s'avança le front haut. Ses regards assurés
+augmentèrent encore l'enthousiasme des chefs et des guerriers.
+
+La bannière qu'il leur montrait représente le soleil se levant sur les
+Andes, dont le pied est baigné par la rivière de Rimac. Cet emblème,
+entouré de lauriers, occupe le centre de quatre triangles en diagonale
+dont deux rouges et deux blancs.
+
+--Enfants des Incas! s'écria le _Lion de la mer_, voici le drapeau de
+votre indépendance! Avant peu d'années, il remplacera les couleurs de
+l'Espagne sur toute la surface de l'empire péruvien. Vous ignorez
+peut-être que la vieille Europe est en feu; vos maîtres ne veulent
+point que vous sachiez qu'une révolution géante commence au delà des
+mers. Cette révolution métamorphosera le monde!... Elle vous rendra
+votre liberté!... Vivez dans l'espoir du grand jour de
+l'affranchissement! Et en attendant que le soleil qui l'éclairera se
+lève sur ces montagnes, secondez mes efforts. Je suis le précurseur de
+votre délivrance! aidez-moi à remplir ma tâche. Conservez, avec votre
+prudence admirable, les secrets de l'avenir; secondez-moi dans le
+présent.
+
+Isabelle, couronnée du bandeau royal, se leva et dit:
+
+--Jurez de lui obéir comme à moi-même.
+
+--Nous le jurons!
+
+Et Sans-Peur ajouta:
+
+--Les Espagnols vous condamnent aux travaux des mines; moi, j'ai
+condamné aux mines mes prisonniers espagnols. Vos maîtres vous obligent
+à retirer des entrailles de la terre l'or qui leur sert à forger vos
+fers; que mes captifs, gardés et surveillés par vous, arrachent de vos
+montagnes l'or qui doit servir à les briser!...
+
+--C'est bien!... dit le chef des Aymaras. Tu auras de l'or! Nous
+garderons tes prisonniers. Nous connaissons des mines que les Espagnols
+ne découvriront jamais. Fermées pour eux, elle se rouvriront pour toi!
+
+Léon continua:
+
+--L'Espagne envoie par mer les troupes qui vous oppriment, c'est sur mer
+que je combattrai l'Espagne. J'arrêterai ses convois, je prendrai ses
+navires, je transformerai ses soldats en mineurs que je vous livrerai.
+Mais, d'un autre côté, si j'ai des vaisseaux, je manque d'hommes; que
+chaque tribu me fournisse donc quelques jeunes gens alertes et courageux
+pour compléter mes équipages.
+
+Les acclamations de la multitude furent favorables à cette demande.
+
+Électrisés par les discours d'Andrès, de Léon et d'Isabelle, plus de
+deux cents indigènes se présentèrent d'eux-mêmes. Les caciques des
+divers districts promirent d'en envoyer successivement au _Lion de la
+mer_ autant qu'il lui en faudrait.
+
+Le double but du voyage se trouvait rempli.
+
+Un festin patriotique, des cérémonies religieuses et des conférences
+auxquelles prirent part les principaux chefs de peuplades occupèrent
+ensuite la journée.
+
+Faut-il dire comment maître Taillevent renouvela connaissance avec une
+foule d'anciens compagnons d'armes? Faut-il relater les faits et gestes
+de Camuset, qui, mettant les instants à profit, raccommoda ses souliers,
+non sans s'instruire des traditions du pays?
+
+--Eh quoi! les ruines qu'il voyait étaient celles d'un temple jadis
+recouvert en lames d'or!... Nom d'un faubert! ça vous avait tristement
+changé de mine!... Et, lors de la conquête du pays par les Espagnols,
+les Incas avaient jeté au fond du lac tous leurs trésors, dont
+particulièrement une scélérate de chaîne d'or plus grosse que le grand
+câble de la frégate!... Quel dommage!... Mais, voyons, au lieu de tant
+creuser la terre, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de repêcher ces
+richesses?
+
+--Pas moyen, Camuset, le lac Titicaca n'a pas de fond.
+
+--S'il n'a pas de fond, il a un drôle de nom tout de même, pour un lac
+sacré.
+
+--Tu es bien de ton pays, mon gars, reprit Taillevent. Un nom qui n'est
+pas français t'étonne et te fait rire. Sais-tu ce que veut dire
+_camuset_ chez les sauvages de Toyoa, où nous irons peut-être bien un de
+ces quatre matins?
+
+--Eh bien, maître, qu'est-ce que ça y veut dire?
+
+--Cornichon, potiron, ratapiat, gringalet, bavard et ver de cambuse.
+
+--Merci!... Ils sont polis dans ce pays-là.
+
+--Ici, _titicaca_ veut dire _île de plomb_, voilà la différence, et
+l'innocent qui rit pour si peu n'est qu'un _camuset_, en langage de
+Toyoa.
+
+--Bon! maître!... assez causé! Malgré ça, je vois bien que vous _blaguez
+à la coche_.
+
+--Ça se pourrait encore, dit gravement le maître d'équipage.
+
+
+
+
+XXVII
+
+A LA POUDRE.
+
+
+L'histoire signale, sans entrer dans aucun détail précis, quelques
+insurrections partielles qui eurent lieu au Pérou entre 1794 et 1802. La
+cause de ces mouvements de peu de durée est totalement inconnue. On les
+attribue plutôt à des bandits qu'aux habitants indigènes, qui
+n'acquittèrent jamais les impôts avec plus de régularité.
+
+Les alliés du _Lion de la mer_ se conformaient aux ordres de leur reine
+Isabelle.
+
+Ils ne négligèrent rien pour mettre en défaut la vigilance des
+Espagnols. Ils avaient l'air soumis, payaient exactement les redevances,
+ne murmuraient point, et ne prenaient les armes que pour empêcher de
+découvrir les travaux exécutés dans les mines par les prisonniers de
+Sans-Peur.
+
+Malheur aux troupes de la couronne qui s'aventuraient vers les points
+dont la connaissance devait demeurer secrète! Pas un soldat ne revenait
+d'une expédition semblable; mort ou vif, il disparaissait dans les
+entrailles de la terre.
+
+Les Péruviens, poussant la ruse jusqu'aux dernières limites, avaient
+soin de changer plusieurs fois par an les ouvertures des mines, afin que
+les Espagnols pussent visiter sans obstacles, à peu de mois de distance,
+les lieux mêmes dont les abords venaient d'être le plus cruellement
+interdits. Des galeries souterraines, toujours creusées dans la
+direction de l'Océan, s'étendirent sous les montagnes à des distances
+incroyables. Souvent Andrès et Isabelle furent revus par leurs fidèles
+sujets, qui, profitant des travaux tous les premiers, avaient un
+puissant intérêt à suivre les instructions de leurs princes.
+
+Des relations constantes furent entretenues entre la mine des Incas et
+le territoire de Quiron, centre maritime de la puissance de Sans-Peur le
+Corsaire; et l'exploitation de la mine d'or permit à Léon de soulager
+les souffrances des indigènes, de payer largement leurs services et de
+rémunérer en même temps avec toute la libéralité nécessaire les marins
+français qui servaient sous ses ordres.
+
+ * * * * *
+
+Les prisonniers livrés aux chefs quichuas avaient successivement été
+emmenés, sous bonne escorte, dans l'intérieur des terres.--Une flottille
+innombrable de balses était à la disposition de Léon, dont les deux
+frégates et le brig, entièrement réparés, se balançaient maintenant sur
+leurs amarres.
+
+_Le Lion_, placé sous le commandement de Paul Déravis, officier capable,
+à qui Sans-Peur avait cru pouvoir confier ses desseins, ne tarda point à
+mettre sous voiles avec Parawâ pour pilote. Il allait annoncer aux
+peuples de la Polynésie le retour de l'_Atoua_, Lion de la mer,
+transmettre d'importantes instructions aux principaux chefs, et
+combattre en corsaire les Anglais ou les Espagnols partout où il se
+sentirait de force à vaincre.
+
+Le pavillon de Sans-Peur fut arboré à bord de _la Santa-Cruz_, dont
+l'équipage, composé des compatriotes de Taillevent et de Camuset, fut
+complété avec les jeunes Péruviens qu'il s'agissait de former au métier
+de la mer.
+
+Quant à _la Lionne_, elle demeura presque déserte, ce qui motiva bien
+des discours homériques de maître Taillevent.
+
+A peine le brig eut-il disparu au large avec tous les aventuriers dont
+la discrétion paraissait douteuse au capitaine, que d'étranges travaux
+commencèrent.
+
+Des plongeurs ayant placé, sous les rochers qui barraient le fond de la
+baie, une énorme quantité de poudre, on y mit le feu; la brèche
+s'ouvrit; la mer se précipita dans les profondeurs de la caverne, où il
+ne s'agit plus que de faire entrer la frégate.
+
+--Ah! l'idée, l'idée! s'écria Taillevent. Vous en a-t-il de l'idée, mon
+capitaine! Le reste se voit clair comme le jour. Les balses vont servir
+de chapelet pour soulever notre chère _Lionne_, à l'effet de la loger
+dans la caverne, où nous la retrouverons en cas de besoin... Camuset, et
+vous tous, enfants, ouvrez les yeux et les oreilles, c'est permis! mais
+fermez la bouche à tout jamais, voilà ma consigne!
+
+Léon ne se borna point à cacher la frégate au fond du bassin voûté où
+elle fut introduite, il voulut encore que l'ouverture de l'antre fût
+dissimulée par un amas de rocs entassés de manière à pouvoir tomber en
+peu d'instants.
+
+Enfin, après avoir suffisamment exercé son équipage, il annonça au vieil
+Andrès qu'il allait prendre la mer.
+
+Le cacique jeta un regard sur Isabelle et lut sa résolution sur ses
+traits.
+
+--Allez, mes enfants! dit-il, que Dieu vous garde et qu'il vous ramène
+pour me fermer les yeux. Lorsqu'à votre retour d'Europe vous alliez
+livrer combat à un ennemi redoutable, j'ai voulu partager vos dangers;
+aujourd'hui, d'autres devoirs me sont imposés, je n'y faillirai point.
+Je suis la sentinelle qui veille sur ces rives, le ministre de vos
+volontés, l'interprète de vos desseins; je me conformerai aux intentions
+de mon glorieux fils le _Lion de la mer_, en priant le ciel de vous
+protéger.
+
+Léon et Isabelle, courbant le front, reçurent la bénédiction paternelle.
+
+Moins d'une heure après, la baie de Quiron était redevenue silencieuse.
+La frégate qui remontait vers le nord perdait de vue le vieux castel où
+l'aïeul attristé méditait sur l'avenir de ses enfants et de sa patrie.
+
+--M'est-il permis de demander où nous allons? dit la jeune femme.
+
+--A la poudre! répondit Sans-Peur.
+
+Dans l'école du canon, le commandement: _A la poudre!_ ordonne aux
+pourvoyeurs de se rendre aux soutes avec leurs gargoussiers vides et
+d'en revenir avec des gargoussiers pleins. Isabelle comprit que l'objet
+principal de la campagne était de s'approvisionner de munitions de
+guerre aux dépens de l'ennemi.
+
+--C'est donc au Callao, reprit-elle, que nous tenterons un coup de main?
+
+--Tu l'as deviné.
+
+--Et l'enfant de Sans-Peur en a tressailli dans mon sein, répondit
+Isabelle.
+
+Liména, qui entrait dans la dunette meublée des mêmes meubles que la
+chambre nuptiale du brig _le Lion_, sourit en voyant le valeureux
+capitaine embrasser avec joie celle qui comblait enfin par ces paroles
+le plus cher de ses vœux.
+
+--De crainte d'être laissée à terre, reprit Isabelle, je n'ai voulu
+parler qu'à bord, au large...
+
+--Mais Andrès?...
+
+--Une lettre d'adieu l'instruit de nos espérances.
+
+--Bien! Et ne crains plus désormais que je te laisse à terre malgré toi.
+Il m'importe à moi-même que la compagne du _Lion de la mer_ soit un
+marin et un capitaine, comme elle est déjà une héroïne!...
+
+--Des compliments au bout de six mois de mariage!
+
+--La vérité, toujours!
+
+
+
+
+XXVIII
+
+COUPS DE MAIN.
+
+
+Au Callao et à Lima, on commençait à s'inquiéter de l'absence prolongée
+de la frégate de Sa Majesté Catholique, _la Santa-Cruz_, partie pour
+Valparaiso, où l'on savait qu'elle n'était point arrivée.--Avait-elle
+sombré au large? avait-elle fait naufrage sur quelque côte inconnue?
+Entraînée hors de sa route par un coup de vent formidable, était-elle en
+relâche dans des îles lointaines où elle se réparait? ou enfin, chose
+peu vraisemblable, était-elle tombée au pouvoir des ennemis? On
+n'ignorait plus, il est vrai, que l'Espagne avait déclaré la guerre à la
+République française, mais on n'admettait point que la République, en
+lutte avec toutes les puissances européennes, songeât à expédier un seul
+navire au Pérou.
+
+Les meilleurs raisonnements sont susceptibles d'être démentis par les
+faits; la prise de _la Santa-Cruz_ en fournit une preuve de plus.
+
+Au coucher du soleil, la frégate battant flamme et pavillon espagnol fut
+signalée par les vigies de la côte. Les esprits se rassurèrent; on
+attendit patiemment le lendemain pour avoir l'explication de son retard.
+
+L'explication devait se faire singulièrement attendre.
+
+Au beau milieu de la nuit, deux cents hommes débarquèrent au fond de la
+baie du Callao, surprirent le poste qui gardait la poudrière de
+San-José, forcèrent les portes, s'emparèrent d'autant de munitions de
+guerre que les chaloupes et radeaux purent en charger, et en partant
+mirent le feu à la poudrière elle-même, qui fit explosion avec un
+épouvantable fracas.
+
+Le lendemain la frégate avait disparu.
+
+Or, d'après quelques-uns des soldats de garde, laissés à dessein dans la
+baie, les auteurs du coup de main parlaient espagnol.--En conséquence,
+on s'accorda bientôt à dire que l'équipage de _la Santa-Cruz_, s'étant
+révolté contre ses officiers, faisait la piraterie. Les navires de
+guerre dont disposait le vice-roi furent expédiés dans les divers ports
+intermédiaires pour y dénoncer _la Santa-Cruz_ comme rebelle; et quant à
+la poudrière San-José, on n'eut garde de la reconstruire; aussi les
+magasins actuels sont-ils tous situés dans les forts et la citadelle du
+Callao.
+
+Une petite corvette espagnole eut le malheur d'être rencontrée par la
+frégate de Sans-Peur, qui la prit, livra son équipage aux indigènes pour
+augmenter le nombre des mineurs, et démolit le navire, dont les voiles,
+l'artillerie et les munitions furent emmagasinées dans la vaste caverne
+de _la Lionne_.
+
+Si l'on ne savait point, à Lima, quel était le mystérieux ennemi à qui
+l'on avait affaire, Andrès, Isabelle et Léon n'ignoraient aucun des
+bruits répandus au Pérou, car ils avaient la ressource d'envoyer des
+gens sûrs dans les principales villes. A courts intervalles se
+succédèrent plusieurs coups de main non moins heureux que celui de la
+poudrière du Callao.
+
+Sous pavillon indépendant, _la Santa-Cruz_ prit ou rançonna plus de
+cinquante bâtiments de commerce, à l'ouvert des ports d'Arica,
+d'Arequipa, de Pisco et jusque dans le golfe de Guayaquil.
+
+L'abondance régnait parmi les indigènes dévoués à la cause d'Isabelle;
+le vice-roi s'alarmait sérieusement et se proposait de mettre en mer une
+division destinée à pourchasser la frégate rebelle qui dévastait le
+littoral; la vieillesse d'Andrès était remplie de nobles espoirs qui
+furent accrus encore par la naissance d'un arrière-petit-fils.
+
+
+
+
+XXIX
+
+NAISSANCES, MARIAGE ET BAPTÊMES.
+
+
+A l'instant où, revenant de course, la frégate victorieuse mouillait
+devant le château de Quiron, l'enfant reçut le jour à bord.
+
+Une salve d'artillerie et un pavois national célébrèrent cet événement
+heureux.
+
+La frégate fut aussitôt entourée de balses chargées d'indigènes, à qui
+le vieil Andrès, du haut de la dunette, présenta le nouveau-né, qui,
+selon les désirs d'Isabelle, reçut les noms de
+Gabriel-José-Clodion-Tupac-Amaru.
+
+Son bisaïeul y ajouta le titre de _Condor-Kanki_.
+
+--Voici le nouveau grand chef des Condors! s'écria-t-il. L'enfant des
+Incas naît avec l'aurore de notre indépendance. Elle grandira comme lui,
+peuples du Pérou. Avant le midi de sa vie, elle illuminera l'empire de
+nos aïeux, elle sera le soleil qui dissipera les ténèbres de notre
+longue servitude en éblouissant nos oppresseurs! Gloire au prince
+nouveau-né; gloire au fils d'Isabelle et du Lion de la mer! Puisse le
+Dieu des opprimés lui accorder à jamais sa protection toute-puissante.
+
+Ce fut peu après la naissance de Gabriel de Roqueforte que maître
+Taillevent prit enfin la résolution d'imiter son capitaine en demandant
+la main de l'aimable Liména.
+
+--Tous mes plans à moi sont coulés, dit-il. J'avais du goût pour le
+petit cabotage et la pêche sur la côte de Normandie, avec un brin de
+contrebande en Angleterre, histoire de rire,--et me voilà courant la
+grande bordée à perpétuité. J'avais l'idée de demeurer le fils de ma
+bonne femme de mère à Port-Bail, et d'être le père de ses
+petits-enfants; mais le roi, la république, mon capitaine, le
+tremblement, le diable s'en sont mêlés; j'ai repassé la chance à mon
+matelot Tom Lebon, anglais de nation, français de cœur, ça, c'est connu!
+Donc bonsoir les Normandes de Normandie, faut que j'en prenne une
+ailleurs, pas vrai?
+
+--Il me semble assez difficile d'être Normande ailleurs qu'en Normandie,
+dit Liména en riant.
+
+--Eh bien, la mignonne, voilà ce qui vous trompe, à preuve qu'il ne
+tient qu'à vous de passer Normande en devenant la femme d'un Normand qui
+s'appelle maître Taillevent, soit dit sans vous offenser.
+
+--Vous ne m'offensez pas du tout, bien au contraire, dit Liména en
+souriant.
+
+--Bien au contraire? répéta le maître avec un certain trouble.
+
+La démarche qu'il hasardait ne laissait pas que de lui avoir coûté, en
+réflexions et en monologues, plus de cinquante quarts de nuit.
+
+--Je dis au contraire, reprit Liména, parce que je commençais à être
+offensée de votre long silence. Dès le premier jour, vous avez pu voir
+que j'étais dévouée à madame, comme vous vous l'êtes à votre
+capitaine...
+
+--Il n'y a pas de temps perdu, interrompit Taillevent, M. Gabriel ne
+fait que de naître. Laissez courir, le mousse qui lui sera dévoué corps
+et biens ne sera pas longtemps dans les brumes du Pérou.--A demain la
+noce, avec votre permission!
+
+--Mais madame ne sait encore rien...
+
+--Ni mon capitaine non plus; soyez calme malgré ça; je réponds de la
+chose.--Enlevé! A demain la noce!
+
+ * * * * *
+
+Le jour même du mariage de Taillevent eut lieu le baptème de
+Gabriel-José-Clodion-Tupac-Amaru de Roqueforte, intrépide enfant dont
+l'éducation se fit tour à tour à la mer, dans les gorges des Cordillères
+et dans les îles du grand océan Pacifique, où LÉO l'_Atoua_ fut
+successivement revu par tous les peuples.
+
+_La Santa-Cruz_ et _le Lion_ se rejoignirent. De beaux combats furent
+livrés aux Anglais dans plusieurs archipels et jusque sous les murs de
+Sydney.
+
+Parawâ s'y fit remarquer par sa vaillance à toute épreuve. Trop heureux
+de combattre sous le Lion de la mer, il s'était hâté de passer à bord de
+la frégate, dès qu'elle mouilla dans la baie des Iles.
+
+Un jour vint où, confiant à Paul Déravis le commandement de _la
+Santa-Cruz_ et la conduite d'un important convoi chargé de richesses,
+Léon remonta son brig refondu à neuf à l'île Taïti.
+
+Le convoi fit route pour le Havre. Sans-Peur expédiait des captures
+opulentes au citoyen Plantier, son armateur; il se débarassait d'une
+foule de marins fatigués d'être hors de France depuis fort longtemps. Il
+ne voulait sous ses ordres que des gens de bonne volonté. D'ailleurs, il
+avait eu l'occasion de parfaire en Océanie plusieurs nombreux équipages,
+et se trouvait désormais dans une position excellente.
+
+_Le Lion_ en se dirigeant sur la baie de Quiron, captura sans coup férir
+_le Duff_, chargé de missionnaires méthodistes, parmi lesquels se
+trouvait le misérable Pottle Trichenpot, qui fut accueilli par les
+risées de tous les anciens de l'équipage.
+
+--Si j'étais le capitaine, dit Taillevent à la vue du valet devenu
+missionnaire, je vous ferais pendre ce mauvais coquin-là pour ne plus le
+rencontrer.
+
+--Ça nous ferait un mineur de moins, objecta Liména.
+
+Mais quinze jours après, pendant une relâche dans l'archipel de Tonga,
+Pottle étant parvenu à s'évader, Liména convint de bonne foi que son
+époux avait eu bien raison.
+
+Au large, peu avant le retour au château d'Andrès, Isabelle devint mère
+de deux jumeaux qui reçurent les noms de Léonin-Theuderic et
+Lionel-Clodomir.--Ces enfants de la mer atteignirent l'âge de trois ans
+sous les yeux de leur bisaïeul, tandis qu'avec des succès toujours
+nouveaux, Léon et Isabelle battaient l'océan Pacifique.
+
+Le grand tueur de navires en avait usé trois sur les entre*-faites.
+
+_Le Lion_,--jolie corvette de trente canons à cette heure,--ramenait un
+gros trois-mâts chargé de marins indigènes de l'Océanie, quand tout à
+coup une grande frégate anglaise se montre à l'ouvert de la baie. Un
+corps de cavalerie espagnole apparaît presque au même instant sur les
+hauteurs voisines du territoire de Quiron.
+
+--Encore un branle-bas! Camuset, mon camarade, dit Taillevent, m'est
+avis qu'il va faire chaud!
+
+
+
+
+XXX
+
+POTTLE TRICHENPOT.
+
+
+La biographie de Pottle Trichenpot, natif de Darmouth, mérite bien de
+distraire un peu la muse de l'Histoire, qui n'a pas souvent le loisir
+d'esquisser la silhouette d'un plus impudent rogneur de portions.
+
+Fils d'un ex-cambusier devenu maître de taverne, Pottle employa ses
+premières années à sophistiquer les liquides offerts aux habitués du
+logis. Un beau soir, il s'empara de la recette de la journée et disparut
+sans que ses honorables parents s'inquiétassent de le rattraper.
+
+--Excellent débarras! Qu'il aille se faire pendre ailleurs! dit en
+anglais monsieur son père à madame sa mère, qui fut absolument du même
+avis.
+
+Cinq ou six autres fils ou filles suffisaient d'ailleurs à leur
+tendresse, et l'on peut affirmer qu'ils en auraient aisément donné deux
+ou trois pour être bien sûrs que Pottle ne reparaîtrait jamais. Ce
+sacrifice peu ruineux fut inutile. Pressé comme vagabond, Pottle avait
+l'honneur d'être logé aux frais de son gouvernement sur on ne sait quel
+vaisseau de Sa Majesté Britannique. Par l'intermédiaire de ses
+contre-maîtres de manœuvre, la même Majesté daigna former à coups de
+fouet l'esprit et le cœur de Pottle Trichenpot, sans parvenir toutefois
+à faire de lui un mousse passable.
+
+Naturellement lâche, malpropre et filou, il était rempli d'intelligence
+pour les travaux occultes qui avaient enrichi ses chers parents. Tant
+d'aimables qualités réunies en sa seule personne devaient le faire
+distinguer par le munitionnaire en chef du vaisseau _le Warspit_; il se
+rendit, par un zèle à toute épreuve, digne d'une pareille distinction;
+nul ne pesait et ne mesurait plus mal que lui, nul ne décomptait mieux.
+Il savait ses quatre règles dès l'âge tendre, il apprit à lire et à
+écrire dans l'espoir de devenir un jour munitionnaire royal.
+Malheureusement, enhardi par trop de succés, il ne se borna plus à
+filouter l'équipage au profit de son protecteur, et voulut bénéficier de
+ses talents. Cette ambition le perdit.
+
+Cent coups de fouet et deux ans de prison lui furent attribués en
+récompense de ses mérites; mais à quelque chose malheur est bon. Pottle
+fut attaché au service particulier du chapelain de la prison, estimable
+ministre qui, chaque soir, se faisait faire par lui la lecture de la
+Bible, et qui, plus tard, le donna pour valet à son neveu le master de
+la corvette _the Hope_ (l'Espérance). On se rappelle comment cette
+corvette fut brûlée sur les côtes de Galice par le corsaire _le Lion_,
+et comment Pottle, mis en barrique, recueilli par _la Guerrera_, puis
+embarqué sur _la Dignity_, parvint à se faire accepter comme domestique
+par le loyal Roboam Owen.
+
+Hypocrite formé par tant d'infortunes et devenu très habile à faire
+naître les occasions favorables, Pottle eut le talent de s'insinuer dans
+les meilleures grâces du spéculateur qui trafiquait à l'anglaise des
+revenus de la Bible dans les archipels de l'Océanie.
+
+A Londres, il fut trouvé digne de toute confiance et en partit avec une
+pacotille dont il devait tirer les plus agréables profits.
+
+Le catholicisme est abnégation, désintéressement, dévoûment allant
+jusqu'au martyre. Celles des sectes dissidentes qui exploitent les rives
+lointaines sont animées par l'esprit diamétralement inverse.
+
+Pottle Trichenpot, marié à Sydney avec la fille d'un déporté, n'était
+rien moins que missionnaire anglican lors de la prise du _Duff_.
+
+Possesseur d'une magnifique collection de spiritueux et de bibles, de
+ciseaux, de couteaux et de verroteries, il travaillait à l'édification,
+à la conversion et à la civilisation des Polynésiens avec un succès des
+plus rares. Sa pacotille fut perdue, hélas! mais en dépit du rancunier
+Taillevent, le missionnaire Pottle Trichenpot n'eut qu'à se louer des
+traitements de Sans-Peur le Corsaire.
+
+En vérité, il fut acueilli en ancienne connaissance. Le capitaine lui
+demanda des nouvelles du brave lieutenant Irlandais Roboam Owen. Pottle,
+d'abord tout tremblant, se rassura et dit que M. Owen continuait à
+servir dans la marine britannique.
+
+--Mais, ajouta le prisonnier, très peu de jours après notre débarquement
+au cap de la Higuera, nous nous séparâmes, et je n'ai jamais eu
+l'honneur de le rencontrer depuis.
+
+Pottle mentait avec impudence.
+
+Sans-Peur ne fut point tout à fait sa dupe; seulement son indulgence
+trop grande, combinée avec la terreur profonde qu'il inspirait à Pottle
+Trichenpot, fut cause que ce dernier s'évada au risque d'être dévoré par
+les requins ou par les anthropophages.
+
+Pour qu'un tel poltron courût de gaîté de cœur autant de dangers, il
+devait avoir la conscience fort lourde et redouter à bon droit que, se
+ravisant tôt ou tard, Sans-Peur ne se conformât à la manière de voir de
+l'expéditif Taillevent.
+
+Plus heureux qu'il ne méritait de l'être, Pottle Trichenpot fut
+recueilli par un autre navire de missionnaires anglicans et se retrouva
+bientôt dans une position meilleure que jamais.
+
+Il faut lui attribuer la majeure partie des rapports alarmants que reçut
+le gouvernement britannique sur les progrès d'un aventurier français
+déjà signalé à son attention depuis longues années: «--Sous les noms
+principaux de LÉO l'_Atoua_, Lion de la mer, ou Sans-Peur le Corsaire,
+cet odieux pirate, ligué avec les insurgés du Pérou, ne cessait de
+persécuter les missions anglaises, s'opposait en tous lieux à leur
+établissement, suscitait des révoltes et des massacres, capturait les
+goëlettes évangéliques, et menaçait d'expulser les Anglais de toutes les
+îles.»
+
+Les missionnaires, en général, se plaignaient des partisans fanatiques
+de LÉO l'_Atoua_; Pottle seul était en mesure de fournir de bons
+renseignements qu'il compléta par une foule de détails circonstanciés.
+
+Cependant les gouverneurs des diverses audiences du Pérou étaient
+parvenus de leur côté à trouver quelques indices de la mystérieuse
+puissance exercée contre eux par un ennemi acharné, qui devait avoir des
+partisans jusque dans l'intérieur des terres.
+
+
+
+
+XXXI
+
+BATAILLE DE QUIRON.
+
+
+La frégate anglaise _la Firefly_ avait mouillé au Callao avant de se
+diriger sur la baie de Quiron. Son capitaine, qui apportait les
+documents fournis par les missions anglaises, se concerta naturellement
+avec le vice-roi. Les Espagnols agirent par terre, tandis que les
+Anglais allaient attaquer par mer.
+
+Au moment même où Sans-Peur apercevait dans la direction du nord la
+frégate ennemie, il vit sur la pointe sud de la baie de Quiron un
+pavillon qui lui signalait des dangers à terre.
+
+--Andrès est menacé, dit-il à Isabelle. La route suivie par cet anglais
+prouve qu'on a découvert notre asile.
+
+--Ah! mon Dieu! s'écria la jeune mère de famille, je vois des troupes
+espagnoles sur la montagne!... et j'ai deux de mes enfants à terre!...
+
+Léonin et Lionel, les deux jumeaux, âgés d'environ trois ans, se
+roulaient aux pieds de leur bisaïeul assis sur une sorte de palanquin,
+d'où il donnait à voix basse ses ordres transmis aussitôt à ses fidèles
+serviteurs.
+
+Gabriel, sur le gaillard d'arrière de la corvette _le Lion_, avait pour
+compagnon de jeux un petit garçon d'un an plus jeune que lui, né en mer
+et baptisé à bord du nom euphonique de Liméno Taillevent.
+
+Camuset, qui jouissait du privilége d'être spécialement chargé de la
+garde du petit Gabriel, était en tiers dans leurs récréations. Il les
+suivait dans la mâture, leur enseignait à faire toutes sortes de nœuds,
+était leur maître d'escrime, de bâton et de natation, trouvait ses
+fonctions charmantes, et avait cessé d'être tarabusté par maître
+Taillevent, qui le traitait de camarade.
+
+--Ah! s'il pouvait un jour m'appeler son _matelot_! disait naïvement le
+vaillant garçon.
+
+Mais le titre sacro-saint de _matelot_ ne pouvait être décerné par
+maître Taillevent qu'à un seul homme dans le monde, c'est-à-dire Tom
+Lebon de Jersey, anglais de nation, français de cœur...
+
+--Le mari de ma femme, le fils de ma mère, et le père de ses
+petits-enfants! disait encore quelquefois le brave maître par un reste
+d'habitude à laquelle Liména mettait bon ordre.
+
+--Ta femme, c'est moi! et le seul petit-fils de ta mère, Liméno notre
+enfant.
+
+--Doucement, madame Taillevent, répliquait le maître. Pour la première
+chose, j'ai tort; tu es ma femme, et l'autre est celle de mon matelot
+Tom Lebon. Mais pour la seconde chose, je dis et je répète que mon
+matelot est le fils de ma bonne femme de mère... par _substantation_,
+langage du notaire de chez nous.
+
+--Pardonnerez, maître, objectait Camuset, le notaire de chez nous a dit
+_substitution_.
+
+--Je n'en fais pas la différence, mon camarade, reprit Taillevent avec
+bonhomie, mettons _tanta_, _titu_, _touto_, _tuti_, tout ce que tu
+voudras; en néo-zélandais on dirait _papaï_; demande plutôt au vieux
+Parawâ.
+
+Parawâ et bon nombre de ses compatriotes étaient alors, soit à bord de
+la corvette _le Lion_, soit sur la prise anglaise _l'Unicorn_, qui
+entrèrent de conserve dons la baie de Quiron.
+
+_La Firefly_, chargée de toile, gouvernait sur elles, sabords ouverts,
+mèches allumées.
+
+_Le Lion_ et _l'Unicorn_ hissèrent pavillon français, l'appuyèrent d'un
+coup de canon et s'embossèrent à l'extrémité la plus reculée de la baie.
+
+Sans-Peur emmenant son fils Gabriel, Taillevent, Camuset et cinquante
+autres se jetèrent dans la chaloupe ou le grand canot.
+
+Isabelle, suivie de Parawâ, se précipita vers le château de Quiron, où
+les serviteurs d'Andrès s'apprêtaient à opposer aux troupes espagnoles
+une résistance vigoureuse.
+
+A bord de _la Firefly_, on observait les mouvements des embarcations qui
+se remplissaient de marins des deux navires. On crut nécessairement
+qu'ils prenaient la fuite.
+
+--_Perfectly well!_ parfaitement bien! dit le commodore anglais. Les
+drôles ne se doutent pas de ce qui les attend à terre!.. Allons prendre
+leur navires abandonnés. La cavalerie espagnole fera le reste.
+
+Le commodore qui parlait ainsi ne pouvait voir qu'au même instant des
+masses de rochers se détachaient des flancs de la montagne où
+s'introduisait une nombreuse flottille des balses péruviennes.
+
+_La Firefly_ courait vers les deux navires embossés et qui, abandonnés
+ou non, lui présentaient le travers. Avec une prudence digne d'éloges,
+le commodore prit du tour de manière à leur offrir le côté, c'est-à-dire
+que sa manœuvre ne ressembla en rien à celle qui avait autrefois causé
+la prise de _la Santa-Cruz_. Toutefois, trouvant fâcheux d'endommager
+inutilement deux navires qui paraissaient en bon état, il mit en panne à
+petite portée de canon et fit amener quelques canots qui se dirigèrent
+vers la corvette et le trois-mâts _l'Unicorn_.
+
+Les canots abordèrent; les officiers qui les commandaient montèrent sur
+le pont. On ne les vit pas redescendre. On ne vit pas non plus amener
+les couleurs françaises. Il était évident que les malheureux officiers
+de corvée venaient de se faire prendre au piége.
+
+Le commodore se rapprocha en dérivant, et d'une voix menaçante:
+
+--Amenez pavillon, cria-t-il, ou je vous coule!
+
+Rien ne bougea.--Personne ne répondit à la menace.--Les canots anglais,
+rappelés à bord, revinrent sans leurs officiers, qui, à peine sur le
+pont des navires de Sans-Peur, avaient été brusquement terrassés,
+bâillonnés, garrottés et jetés à fond de cale. Autour de chaque canon se
+tenaient accroupis un nombre d'hommes suffisant pour le servir, et à
+l'arrière, caché par le bastingage, un officier corsaire donnait ses
+ordres par signes.
+
+A bord du _Lion_, c'était Émile Féraux,--à bord de _l'Unicorn_,
+Bédarieux,--deux braves capitaines de prises demeurés fidèles à la
+fortune de Léon de Roqueforte.
+
+--Canonniers!... à couler bas!... Feu!... commanda enfin le commodore de
+_la Firefly_.
+
+Un nuage de fumée enveloppa la frégate anglaise.
+
+_Le Lion_ et _l'Unicorn_, se réveillant alors, ripostèrent par leurs
+volées; la fumée s'épaissit.
+
+Avant qu'elle se fût dissipée, du flanc de la montagne sortit une
+frégate qui, sans un chiffon de toile au vent, s'élançait avec une
+rapidité magique sur l'arrière de _la Firefly_, prise inopinément en
+enfilade et puis entre deux feux,--car _la Lionne_, toujours sans avoir
+déployé une voile, tourna soudain sur elle-même, longea la frégate
+anglaise et la cribla d'une seconde bordée à bout portant.
+
+Cette attaque était trois fois fantastique.
+
+Sortie de sa caverne comme elle y était entrée, au moyen d'un chapelet
+de balses, _la Lionne_ se hala sur un système d'amarres disposées à
+l'avance dans la prévision des deux manœuvres exécutées coup sur coup
+avec une admirable précision.
+
+La bordée en enfilade jeta le désordre à bord de _la Firefly_. Son
+gouvernail brisé, ses vergues, ses mâts, ses cordages hachés par la
+mitraille, ses voiles déchirées et pendantes, la réduisaient à
+l'impossibilité de manœuvrer.
+
+Et au même instant, _la Lionne_ abandonnait ses amarres de fond en
+larguant ses voiles, tandis que la corvette _le Lion_ et _l'Unicorn_
+continuaient à faire feu. Ces deux navires, si peu redoutables dans le
+principe, la secondaient maintenant d'une manière désastreuse pour _la
+Firefly_.
+
+Cependant, à terre se passait une autre action qui préoccupait à trop
+juste titre l'intrépide Sans-Peur.
+
+Isabelle, les deux jumeaux Léonin et Lionel, le noble Andrès et ses
+Péruviens étaient attaqués par des troupes nombreuses qui ne reculèrent
+pas devant quelques pièces d'artillerie assez maladroitement pointées.
+
+La cavalerie espagnole s'empara même de plusieurs canons. Le vieux
+château de Quiron, battu en brèche, allait s'écrouler. Un incendie s'y
+déclarait.
+
+--Bas le feu! commanda Léon en hissant pavillon parlementaire.
+
+Le silence se fit sur la baie.
+
+--Capitulez! ajouta Sans-Peur, je vous accorde la vie, la liberté, un
+navire et un sauf-conduit pour retourner en Angleterre!
+
+Non!... répondit le commodore, je ne capitulerai jamais devant un
+pirate.
+
+--Je suis corsaire français!
+
+--Vous en avez menti!... Feu!... feu partout!
+
+--A l'abordage, donc, et pas de quartier! cria Léon avec fureur.
+
+Un triple choc suivit ce commandement.
+
+_La Lionne_ arrivait en grand sur _la Firefly_ qui dériva sur la
+corvette _le Lion_, tandis que _l'Unicorn_ s'accrochait par l'avant. Les
+quatre navires, qui se heurtaient et se brisaient l'un à l'autre espars
+et pavois, gémissaient en craquant de bout en bout. Ils ne formaient
+plus qu'une masse, théâtre de la désolation et du carnage.
+
+Les lions, les tigres, les cannibales, les farouches Néo-Zélandais, les
+Polynésiens ou les Péruviens enrôlés comme matelots par Sans-Peur,
+déchaînés maintenant, égorgeaient sans pitié les anglais livrés à leur
+rage.
+
+--Camuset, veille sur mon fils Gabriel!... A moi, mes canotiers! avait
+commandé Léon en lançant son monde à bord de _la Firefly_.
+
+Puis il se jeta dans son canot. Taillevent y gouvernait.
+
+Camuset demeura presque seul sur la dunette de _la Lionne_, où il fut
+obligé de retenir de vive force le petit Gabriel qui pleurait parce
+qu'on l'empêchait d'aller à l'abordage.
+
+--Une autre fois, mon petit prince, une autre fois ce sera notre tour.
+Cette fois-ci, voyez-vous, faut obéir à papa Sans-Peur, qui va vous
+chercher maman et vos petits frères.
+
+Gabriel trépignait.
+
+Liméno, plus calme, regardait la bagarre avec un sang-froid juvénile qui
+eût assurément charmé maître Taillevent, son père, si maître Taillevent,
+à pareille heure, avait pu être charmé par quoi que ce fût.
+
+Un mousqueton en bandoulière, une hache d'abordage et deux pistolets à
+la ceinture, noir de poudre et ruisselant de sueur, les yeux fixés sur
+le territoire de Quiron, où se livrait la bataille, la main sur la barre
+de son gouvernail, Taillevent grommelait ainsi:
+
+--Toujours se bûcher! toujours se crocher, se manger, se défoncer!...
+User plus de navires que de paires de souliers!... se battre par mer,
+par terre, au large, en rade, dans les îles, chez les Espagnols, chez
+les sauvages, et, pour se reposer, faire faire l'exercice du fusil et du
+canon à tout ce qu'il y a de peaux tannées, tatouées et basanées entre
+les Carolines et les Marquises. Naviguer dans le feu, voyager dans les
+tremblements, creuser les montagnes, avoir en garnison dans les mines du
+Pérou des ennemis la pioche et la pelle en main, faire tous les métiers,
+hormis le bon petit cabotage entre jersey et Port-Bail! Miracle que
+d'avoir un pouce de peau sans avaries sur ses pauvres os!... vrai
+miracle!... mais, tant va la cruche à la fontaine, qu'elle y demeure en
+pantenne!... Va-t'en dire ça en douceur à mon capitaine, tu en seras
+pour ta peine!... En avant donc!... en avant le chavirement!...
+
+Le canot abordait au milieu des balses échouées sur le rivage, car tout
+ce qu'il y avait de gens capables de porter les armes combattait autour
+du palanquin d'Andrès de Saïri.
+
+Les femmes et les enfants quichuas couraient çà et là, sans but; sans
+savoir où aller, en poussant des cris de terreur.
+
+--_Démonio_! tas de pécores! leur cria Taillevent en espagnol.
+Mettez-vous donc sur les balses et n'allez pas trop loin!... Allons!
+Concha, Pépita, Dolorès, Carmen! femelles endiablées, taisez-vous;
+attrapez-moi les pagaies!... Si ma femme était là, seulement!
+
+Mais Liména ne s'était pas séparée d'Isabelle.
+
+D'un signe, Taillevent ordonne à deux des canotiers d'organiser une
+flottille de balses, tandis qu'à la tête des autres il s'élance sur les
+pas de Sans-Peur.
+
+Andrès venait de recevoir une balle en pleine poitrine et ne commandait
+plus.
+
+Isabelle, à cheval, tenant ses deux enfants pressés contre son cœur,
+était menacée par les cavaliers espagnols. L'amour maternel redoublait
+son énergie. Plusieurs fois, tout en battant en retraite, elle déchargea
+ses pistolets d'arçon. Autour d'elle, on se massacrait.
+
+Parawâ, son _méré_ casse-tête au poing, abattait quiconque osait
+s'approcher d'elle; et Liména, montée sur une jument des Malouines, se
+comportait comme un homme.
+
+Cependant, épuisés, décimés, hors d'état de résister davantage, les
+Quichuas allaient être enveloppés, lorsque Sans-Peur, Taillevent et
+leurs matelots arrivèrent en renversant tout sur leur passage.
+
+A leur vue, Parawâ jette le cri PI-HÉ d'un accent si terrible que
+l'épouvante gagne les chasseurs espagnols.--Ils reculent.--Le chemin de
+la mer est libre.
+
+--Au galop! Isabelle, au galop!... dit Sans-Peur.
+
+Par malheur, la panique des cavaliers ne dura qu'un instant.
+
+--Eh quoi! dix hommes à pied vous font reculer! A la charge!...
+commanda un de leurs officiers, qui se lança sur eux au triple galop.
+
+La baïonnette de Taillevent et une balle de Sans-Peur arrêtent à la fois
+cheval et cavalier.
+
+Parawâ tenait par la bride la monture d'Isabelle, une balse accosta.--La
+jeune mère, sans descendre de cheval, passe sur le radeau dont Liména
+saisit la pagaie.
+
+Autour du palanquin d'Andrès se livrait un combat sanglant.
+
+Mais les Espagnols, maîtres du rivage, n'eurent pas le temps d'en finir
+par une décharge à mitraille de leur artillerie.
+
+Émile Féraux lâchait sur eux une bordée qui démonta leurs pièces.
+Bédarieux débarquait à la tête de tous les équipages vainqueurs de _la
+Firefly_. Et du versant des mornes, se précipitaient comme un torrent
+des cavaliers péruviens qui accouraient, trop tard, hélas! au secours de
+leur cacique.
+
+Cette mêlée terrible fut appelée la bataille de Quiron.
+
+
+
+
+XXXII
+
+MORT DU CACIQUE DE TINTA.
+
+
+Déjà, Gabriel-José-Clodion-Tupac-Amaru de Roqueforte, né le 15 mars
+1794, a sept ans accomplis,--et, en l'espace de sept ans passés, une
+frégate ensevelie dans l'ombre sous une montagne, loin d'être en état de
+sortir victorieuse d'une bataille navale, aurait le temps de pourrir
+plusieurs fois.
+
+Aussi bien _la Lionne_, qui venait d'écraser _la Firefly_, n'était-elle
+plus la même que Sans-Peur y avait cachée dans l'origine. Le grand tueur
+de navires avait, à diverses reprises, rouvert et refermé son arsenal
+mystérieux, où toutefois il eut toujours soin de tenir un grand navire
+en réserve.
+
+Du reste, pendant que Léon et Isabelle sillonnaient les mers de
+l'Océanie, pendant qu'ils s'aventuraient jusqu'aux Philippines et
+capturaient aux Espagnols, aux Hollandais ou aux Anglais des navires de
+tous rangs, Andrès ne négligeait rien pour entretenir _la Lionne_, dont
+la cale se remplissait des richesses extraites de la mine des Incas.
+
+Certes! si les circonstances ne permirent point qu'Isabelle entrât en
+jouissance des vastes domaines que le marquis son père possédait aux
+alentours de Cuzco, elle en fut amplement dédommagée.
+
+Par une bizarrerie fort remarquable, les revenus de la fille des Incas,
+régulièrement perçus par un tabellion royal, continuaient à être
+adressés à don Ramon en son château de Garba.
+
+De même l'armateur Plantier reçut à bon port divers bâtiments chargés
+d'opulentes dépouilles, lesquels furent vendus au Havre pour le compte
+du fameux corsaire Sans-Peur, le Surcouf de l'Océanie.
+
+Si la France ignorait les exploits du _Lion de la mer_, les marins s'en
+entretenaient assez souvent, sans trop comprendre, il est vrai, par
+quels motifs un tel homme avait choisi pour théâtre des parages où l'on
+ne semblait avoir aucun grand intérêt, dans le présent ni dans l'avenir.
+
+Les guerres continentales absorbaient l'attention de l'Europe.
+
+A peine s'y occupait-on des faits accomplis dans l'Atlantique ou dans
+les mers de l'Inde; à plus forte raison, l'opinion publique ne s'émut
+jamais des courses dans les mers du Sud et de l'Océanie, de l'exécuteur
+des patriotiques desseins du pieux et libéral Louis XVI, qui voulait la
+civilisation par le catholicisme et par la France, _Gesta Dei per
+francos_, et conséquemment la lutte sans trêve contre l'influence de
+l'hérétique Angleterre.
+
+Personne, si ce n'est l'armateur Plantier, n'était au courant des actes
+de Sans-Peur, aventurier en quelque sorte légendaire, car la distance
+produit presque les mêmes effets que le temps. Les matelots, de rares
+officiers du commerce, certains capitaines corsaires, Paul Déravis,
+entre autres, faisaient, à la vérité, des récits merveilleux; mais a
+beau mentir qui vient de loin: tout cela était trop fabuleux,
+romanesque, incroyable, impossible, absurde même!...
+
+Si le mobile de Sans-Peur avait été ce qu'on appelle _la gloire_, il se
+serait singulièrement fourvoyé; mais son ambition était plus haute et
+plus noble, comme le prouva bien son discours au pied du lit de mort
+d'Andrès de Saïri.
+
+Les Espagnols, enveloppés à leur tour, avaient mis bas les armes;
+Sans-Peur, maître de la situation, put, cette fois, s'opposer à un
+massacre inutile.
+
+Les soldats prisonniers furent gardés dans les casemates de la montagne;
+les équipages retournèrent à leurs bords respectifs pour les déblayer,
+les nettoyer et réparer les avaries principales. Un bûcher se dressait
+sous le vent; on devait y brûler les morts. Une ambulance était
+improvisée sous les arbres du plateau; les femmes, dirigées par les
+chirurgiens des navires, pansaient les blessés des deux partis.
+
+Sur les ruines du château, une tente, faite avec les voiles des
+chaloupes, abritait le vénérable cacique Andrès, qui venait de recevoir
+les derniers sacrements. Car, depuis bien des années, un prêtre, fils
+d'une Péruvienne, desservait l'humble chapelle de Quiron.
+
+La population, assemblée sur le plateau, voyait Isabelle, ses trois
+enfants et son époux autour du vieillard mourant, qui les bénit sans
+avoir la force de prononcer une parole.
+
+Ses derniers regards s'attachaient fixement sur Gabriel-José, son
+filleul, l'aîné de la famille.
+
+Ces regards étaient tendres et pleins d'éloquence.
+
+Léon de Roqueforte, étendant la main sur la tête de son fils, dit à
+haute voix:
+
+--Mon père, en présence de votre peuple, je vous renouvelle
+solennellement ma parole. Je jure que cet enfant, qui porte les noms du
+dernier Inca, n'aura d'autre mission que de continuer, après moi,
+l'œuvre d'affranchissement du Pérou.
+
+Le vieillard sourit avec reconnaissance.
+
+Les indigènes péruviens brandirent leurs armes, faisant ainsi le serment
+sacré de reconnaître le premier-né d'Isabelle comme l'héritier de la
+race antique de leurs seigneurs.
+
+--Grâce à Dieu! continuait le corsaire, j'ai deux autres fils qui se
+partageront le reste de ma tâche immense. A ceux-ci les mers! A celui-là
+les terres! Aux frères jumeaux mes peuples des îles, mes vaisseaux et
+l'honneur de servir la France et la foi, en préservant à jamais de la
+domination anglaise les nations de l'Océanie. A Gabriel-José la gloire
+de délivrer le Pérou de la domination espagnole.--Noble Andrès, illustre
+ami de José-Gabriel Condor Kanki, vous qui avez abattu les murs de
+Sorata, vous n'avez jamais désespéré du grand triomphe. Et c'est après
+une double victoire que votre âme généreuse va se diriger vers les
+cieux! De là, elle verra l'accomplissement de ses vœux pour la
+patrie.--Et, je vous le dis hautement, hommes du Pérou, vos caciques et
+vos Incas, les fiers ancêtres de mes fils, glorifieront le Dieu
+tout-puissant, car l'Amérique du Sud tout entière redeviendra
+indépendante!
+
+A ces paroles prophétiques, Andrès de Saïri sembla se ranimer un
+instant. Une flamme d'espérance brilla dans ses yeux.
+
+--O mes enfants! disait Léon de Roqueforte, je vous aurai obscurément
+ouvert les voies de l'avenir!... Moi qui parle, je terminerai ma
+carrière ne laissant après moi que le vague renom d'un coureur de
+grandes aventures. Dans les champs séculaires de l'histoire, ceux qui
+défrichent et qui sèment ne sont jamais ceux qui moissonnent. Les germes
+se développent avec une lenteur décourageante pour les ambitions
+égoïstes; la mienne n'est point ainsi faite. Comme Andrès, votre
+bisaïeul, je mourrai sans regrets, pourvu que je voie les fruits prêts à
+mûrir pour les fils de ses petits-fils!
+
+Andrès se souleva sur son lit de mort, et d'une voix éclatante:
+
+--Je vois le Pérou libre! Dieu soit loué! s'écria-t-il.
+
+A ces mots, s'affaissant sur lui-même, le vieux guerrier mourut.
+
+Isabelle et ses enfants fondirent en pleurs.
+
+L'âme du cacique de Tinta, dernier grand chef des Condors, déployait ses
+ailes. Elle dut planer longtemps au-dessus du peuple agenouillé qui
+répondait à la prière des morts récitée par le prêtre du territoire de
+Quiron.
+
+Une grande pompe catholique fut déployée, et chose qu'il convient de
+signaler, les Polynésiens, à commencer par Baleine-aux-yeux-terribles,
+s'agenouillèrent pieusement devant le Dieu triple et un de LÉO
+l'_Atoua_.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+ROBOAM OWEN.
+
+
+A la lueur des torches, on achevait d'ensevelir les restes mortels du
+bisaïeul de Gabriel-José de Roqueforte, lorsque deux officiers de _la
+Firefly_, préservés à grand'peine de la fureur des sauvages, furent
+amenés à terre par un peloton de marins français.
+
+Le pilotin chef de corvée dit à Sans-Peur:
+
+--Par les ordres du capitaine Féraux, je viens vous livrer les deux
+officiers de corvée pris à bord du _Lion_ et de _l'Unicorn_. Nos
+matelots indigènes ont failli les massacrer, mais nous nous y sommes
+opposés en votre nom.
+
+--Vous avez bien fait! s'écria vivement Sans-Peur. Sans les dangers
+courus à terre par ma femme, mes enfants et nos malheureux alliés, je
+n'aurais jamais commandé l'abordage qui a suivi l'insolente réponse du
+commodore.
+
+--Plût à Dieu que notre infortuné commodore eût consenti à me croire!
+dit l'un des officiers anglais dont Sans-Peur reconnut la voix.
+
+--M. Roboam Owen! s'écria-t-il.
+
+--Moi-même, commandant; votre prisonnier pour la seconde fois!
+
+--Et pour la seconde fois à la veille de sa délivrance, dit Sans-Peur en
+lui tendant la main.
+
+--Commandant, répondit l'Irlandais, malgré toute ma reconnaissance
+envers vous, je ne saurais accepter un traitement différent de celui
+qui sera fait à mon camarade.
+
+--Qu'à cela ne tienne! répliqua Sans-Peur; qu'il soit donc comme vous
+prisonnier sur parole, jusqu'à ce que je puisse vous rendre la liberté.
+
+Le compagnon de Roboam Owen fit un geste de surprise.
+
+--Je vous le disais bien, Wilson, Sans-Peur le Corsaire n'est pas un
+pirate, mais un loyal gentilhomme français; tous les odieux récits
+auxquels notre commodore croyait si fermement ne sont que des calomnies.
+
+--Je joindrai donc mes remercîments à ceux de M. Owen, mon collègue, dit
+en s'inclinant le capitaine Wilson, dont la raideur ultra-britannique
+contrastait avec la franchise irlandaise de son compagnon de fortune.
+
+--Ah! je suis bien heureux, monsieur Owen, ajouta Sans-Peur le Corsaire,
+que votre tour de corvée vous ait préservé de notre abordage.
+
+--Mieux vaudrait peut-être avoir péri, murmura l'Irlandais avec
+mélancolie.
+
+--Pourquoi ce découragement? Brave et loyal comme vous l'êtes, vous
+méritez un bel avenir; vous l'aurez!
+
+Roboam Owen ne répondit point. Sans-Peur ordonna que les deux officiers
+anglais fussent bien traités, et ne s'occupa plus que de ses nombreux
+devoirs.
+
+Le lendemain, Roboam Owen lui fit demander un moment d'entretien.
+
+--Hier soir, capitaine, lui dit-il, en présence de mon camarade et de
+vos gens, je ne me suis point permis de parler de don Ramon, que j'ai
+revu au château de Garba d'abord, et tout récemment à Lima.
+
+--Don Ramon à Lima! s'écria Sans-Peur avec un vif intérêt mêlé
+d'étonnement. Mais il risque d'y être gravement compromis!
+
+--Peu de jours avant notre départ du Callao, il fut jeté dans la même
+prison où le marquis son père a été si longtemps enfermé.
+
+--Merci, monsieur Owen, s'écria Sans-Peur avec un accent de colère
+véhémente.
+
+--Je ne vous cacherai point enfin, ajouta le lieutenant irlandais, que
+don Ramon, dont je m'étais séparé dans les meilleurs termes, me fit à
+Lima l'accueil le plus blessant. Aussi lui avais-je envoyé une
+provocation en duel, et nous devions nous battre ensemble, le matin même
+où il fut arrêté.
+
+--Ce que vous me dites est inconcevable!
+
+--Je n'y ai rien compris moi-même. Aux injures, aux menaces, aux gestes
+les plus violents, le marquis de Garba y Palos mêlait, je ne sais
+pourquoi, le nom d'un certain Pottle Trichenpot, misérable valet que
+j'ai eu quelques instants à mon service.
+
+A ces mots, Sans-Peur pâlit; il avait tout deviné, la cause du voyage de
+don Ramon au Pérou comme celle de l'évasion presque téméraire du lâche
+Trichenpot.
+
+--Le misérable, pensait-il, commande en mon nom!... Il détruit mon
+édifice par la base!...
+
+Le Lion de la mer se prit à rugir. Il appela à l'ordre tous les
+capitaines de navires et tous les chefs péruviens.
+
+--Bon! fit Taillevent, encore quelque grand tremblement du diable, c'est
+sûr!... je connais ça rien qu'à la voix du capitaine.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+LES FRANGES D'OR.
+
+
+Ramené au sentiment de la justice par la noble conduite de Léon de
+Roqueforte, don Ramon avait abjuré les haines de sa famille maternelle.
+La lecture des correspondances et des mémoires posthumes du marquis son
+père acheva de modifier ses idées; il aurait sincèrement voulu que
+l'Espagne traitât en sujets et non en ilotes les descendants de la race
+autochtone; mais il était Espagnol et n'admettait en aucun cas les
+droits du Pérou à l'indépendance absolue.
+
+Sans-Peur, le _Lion de la mer_, français de nation, compagnon d'armes de
+José-Gabriel et d'Andrès, époux d'Isabelle, ancien officier de la guerre
+d'Amérique, et, comme tel, ardemment épris du principe de l'indépendance
+des peuples, n'était retenu par aucun scrupule; il avait arboré le
+drapeau péruvien.
+
+Don Ramon, malgré sa modération actuelle, ne reconnaissait que le
+drapeau de l'Espagne.
+
+Dès l'instant où ils se séparèrent, le frère et la sœur étaient donc
+dans des camps opposés.
+
+Heureusement, la lutte aurait lieu aux extrémités du monde, et don
+Ramon, persuadé qu'il ne quitterait jamais l'Espagne, comptait bien n'y
+prendre aucune part. La destinée en décida tout autrement. Le beau-frère
+de Léon de Roqueforte, le fils de l'ancien gouverneur de Cuzco, devait
+subir lui-même les atteintes de la politique ombrageuse qui avait
+autrefois persécuté le marquis son père.
+
+ * * * * *
+
+Après la bataille des corsaires de Bayonne, le lieutenant Roboam Owen
+crut s'acquitter d'un devoir en se rendant au château de Garba. Il
+allait y annoncer qu'Isabelle et son valeureux époux avaient triomphé de
+tous les obstacles. Non sans déplorer l'insuccès des armes
+anglo-espagnoles, il ne manqua point de faire un pompeux éloge de la
+loyauté de Sans-Peur le Corsaire.
+
+Don Ramon lui en sut gré.
+
+Don Ramon lui offrit une hospitalité cordiale qui s'étendit forcément à
+son valet Pottle Trichenpot.
+
+Mais, par malheur, ce dernier n'ignorait pas les vertus attachées aux
+franges d'or de _la borla_ du _Lion de la mer_.--Léon de Roqueforte
+avait commis une grave imprudence en donnant publiquement une poignée de
+ces talismans au marquis son beau-frère, qui fut touché de sa confiance,
+mais n'attacha qu'une importance médiocre au présent du corsaire. Dès
+lors, pourtant, si l'on s'en souvient, maître Taillevent grommela en
+disant qu'on a connu des Anglais qui entendaient l'espagnol.
+
+Pottle Trichenpot ne perdit pas un mot du discours de Sans-Peur.
+
+Et c'est pourquoi, peu de jours après le départ de Roboam Owen, don
+Ramon s'aperçut que les franges d'or avaient disparu. Il supposa que
+leur valeur intrinsèque avait seule tenté la cupidité du voleur, et ne
+s'inquiéta guère de leur perte.
+
+Puis, s'écoulèrent six années, pendant lesquelles don Ramon se maria en
+Espagne, eut plusieurs fils, devint veuf durant un voyage qu'il fit en
+Andalousie, et vécut, du reste, dans une complète ignorance du sort de
+sa sœur Isabelle. Il supposa seulement qu'elle n'était pas au Pérou, car
+il continuait de percevoir la totalité des revenus des domaines qu'y
+avait possédés leur père.
+
+Or, tout à coup, à Cadix, il apprit de la bouche d'un officier espagnol,
+récemment arrivé des îles Philippines, l'histoire étrange du _Lion de la
+mer_ et des missions anglaises de l'Océanie.
+
+--Tandis qu'en Europe, disait l'officier, la révolution française et les
+victoires du général Bonaparte tiennent tous les esprits en éveil, les
+Anglais fondent à petit bruit un futur empire dans ces mers lointaines.
+Ils bâtissent à la Nouvelle-Hollande des villes qu'ils peuplent du rebut
+de leur population; ils créent de grandes colonies pénitentiaires, et
+répandent en outre dans les divers archipels des missionnaires
+protestants qui sont autant de pionniers destinés à préparer leur
+domination. Je dois ajouter pourtant qu'ils ont trouvé un rude
+adversaire dans la personne d'un certain aventurier français,
+généralement connu sous le nom de _Lion de la mer_.
+
+--Le _Lion de la mer_! répéta don Ramon.
+
+A ce nom romanesque, les dames qui chuchotaient à l'extrémité du salon
+firent silence et se rapprochèrent. Une foule de questions charmantes
+furent adressées à l'officier, qui se trouva bientôt entouré d'un cercle
+de jolies femmes jouant de l'éventail.
+
+Don Ramon, relégué au second plan, écoutait avec une ardente curiosité.
+
+Le galant officier reprit en ces termes:
+
+--Le _Lion de la mer_ passe à Manille pour un cavalier accompli. Une
+femme d'une admirable beauté l'accompagne dans toutes ses aventureuses
+expéditions, et fait les honneurs de son bord avec une grâce exquise. On
+assure, d'ailleurs, qu'elle a toutes les qualités d'un valeureux
+corsaire. Souvent elle commande la manœuvre, même pendant le combat.
+
+--L'auriez-vous vue, seigneur capitaine?
+
+--Non, mesdames, pour mon bonheur, sans quoi je n'aurais pas en ce
+moment l'inappréciable avantage d'être au milieu de vous. Jamais
+prisonnier masculin n'a été rendu à la liberté par le _Lion de la mer_.
+
+--Il épargne donc ses passagères?
+
+--Précisément, mesdames. J'ai connu à Manille plusieurs de ses
+prisonnières, qu'il relâcha sans rançon; elles se louaient toutes de ses
+procédés excellents, de sa courtoisie et de l'affabilité de dona
+Isabelle, car tel est le prénom de sa très gracieuse excellence la
+Lionne de la mer.
+
+Don Ramon ne douta plus de l'identité du personnage en question. C'était
+bien l'époux de sa sœur, Sans-Peur le Corsaire, l'heureux vainqueur de
+_la Guerrera_.
+
+--La prétention constante de notre aventurier, continua l'officier
+espagnol, est d'être corsaire français; il repousse avec colère la
+qualification de pirate, et ne fait la guerre, dit-il, qu'aux ennemis de
+sa patrie.
+
+--Pourquoi mentirait-il? dit don Ramon.
+
+--Ses équipages sont un composé de barbares effroyables, parmi lesquels
+les matelots français se trouvent en minorité. Il y a des Carolins, des
+Taïtiens, des Néo-Zélandais, des blancs, des noirs, des mulâtres, des
+métis de toutes les espèces. Les anthropophages y sont en nombres, et,
+entre nous, je crains bien que son bord même ne soit parfois le théâtre
+d'horribles festins.
+
+--Ah! monsieur, interrompit don Ramon, comment concilier une pareille
+opinion avec le traitement courtois fait à ses prisonnières?
+
+--La Lionne Isabelle protège sans doute son sexe.
+
+--Oui!... oui!... s'écrièrent toutes les dames en battant des mains,
+cela doit être!.. c'est cela!
+
+--Toujours est-il qu'on ne sait ce qu'il fait de ses prisonniers. Les
+anglais assurent que son équipage les mange.
+
+--Oh! l'horreur!
+
+--Il se fait adorer comme un dieu par un grand nombre de peuplades, qui
+le vénèrent sous le nom de LÉO l'_Atoua_. Vous devez concevoir qu'il
+déteste la concurrence des marchands de Bibles. L'un de ceux-ci,
+pourtant, passe pour lui avoir joué un tour impayable.
+
+--Voyons!... quoi donc?
+
+--Je dois dire d'abord que le _Lion de la mer_ a longtemps séjourné au
+Pérou;--on assure qu'il a de nombreux indigènes péruviens dans ses
+équipages, et qu'il se laisse traiter par eux de gendre du soleil.
+
+--Allons! il ne suffit pas à votre héros d'avoir une femme brillante, il
+lui faut un beau-père éblouissant.
+
+--A l'imitation des Incas, le Lion, qui, s'il est dieu, est grand chef
+ou roi à bien plus forte raison, aurait adopté l'usage de _la borla_
+péruvienne. Il se ceint le front de ce diadème à franges d'or tombant
+sur ses épaules comme une crinière.
+
+--Ce doit être superbe.
+
+--Eh bien, chacune des franges de sa borla est un signe au moyen duquel
+on peut donner des ordres aux plus farouches cannibales. Or, on
+racontait à Manille, avant mon départ, qu'un missionnaire anglais
+s'était procuré, l'on ne sait comment, une provision de ces franges
+merveilleuses, et que, grâce à leur possession, il faisait égorger les
+alliés du Lion par ses meilleurs amis, allumait la guerre entre les
+peuplades, et ruinerait avant peu toute la puissance de notre écumeur de
+mer.
+
+Don Ramon pâlit.
+
+--Oh! ceci est affreux! dit une Andalouse en souriant. Sur ma foi, je
+commençais à m'intéresser à votre galant pirate. Il se fait adorer; tant
+mieux pour lui. Quant au fripon d'Anglais, il m'inspire plus de
+répugnance qu'une chenille.
+
+--Monsieur l'officier, dit don Ramon, l'histoire des franges d'or
+est-elle bien authentique?
+
+--Je la tiens d'un missionnaire anglais qui est revenu en Europe sur le
+même navire que moi.
+
+--Et vous rappelleriez-vous le nom du voleur?
+
+--Vaguement... _Pott Tripot_... quelque chose dans ce genre. Du reste,
+le nom ne fait rien à l'histoire, qui commence à vieillir; car il y a
+bien trois ans que les navires du Lion n'ont paru aux Philippines.
+D'après certains bruits, il devait être du côté du Pérou quand je suis
+parti de Manille.
+
+Quels contes fit ensuite le disert officier espagnol? Continua-t-il à
+captiver l'attention de l'essaim de Gaditanes qui l'écoutaient en
+minaudant? Il suffit de dire que don Ramon, consterné, s'était retiré
+avec le deuil dans le cœur.
+
+--J'ai été dupe de M. Roboam Owen, s'écriait-il. Sous des semblants
+d'amitié, il n'est venu à Garba que pour me faire dérober par son valet
+Pottle Trichenpot les précieuses franges que me donna Léon. Eh bien,
+réparons ma négligence, s'il en est temps encore! Affrétons un navire,
+allons empêcher ma sœur et mon valeureux beau-frère de se faire prendre
+aux piéges d'un misérable.
+
+A son arrivée à Lima, le fils de l'ancien gouverneur de Cuzco ne parut
+pas suspect. On trouva fort naturel qu'il vînt s'occuper de sa
+succession paternelle, dont il s'occupait en effet. On ignorait qu'il
+fût le beau-frère du _Lion de la mer_, et l'on croyait sa sœur Isabelle
+en Espagne.
+
+Don Ramon fut prudent; il fréquentait dans les lieux publics des gens de
+toutes conditions, questionnait fort peu, écoutait beaucoup, et se
+proposait, après avoir fait un voyage dans l'intérieur, s'il ne
+découvrait rien au Pérou, de se rendre à Manille en traversant tous les
+archipels de la Polynésie.
+
+Mais _la Firefly_ mouilla au Callao. Dans l'intérêt de ses recherches
+fraternelles, il se mit en rapport avec les officiers de la frégate, où
+il se trouva tout à coup en présence de Roboam Owen.
+
+L'Irlandais s'avança vers lui la main ouverte.
+
+Don Ramon lui refusa la sienne et quitta le bord.
+
+L'injure était sanglante. Les camarades du lieutenant irlandais lui
+demandèrent quelle avait été la nature de ses rapports avec l'insolent
+hidalgo. Owen raconta tout ce qui s'était passé au château de Garba, et
+descendit à terre pour exiger une réparation.
+
+Don Ramon, exaspéré, le traita d'hôte parjure, de traître et de voleur.
+
+--Oui, voleur!... ajouta-t-il avec sa violence des plus mauvais jours;
+car Pottle Trichenpot n'était que votre instrument.
+
+Sans comprendre la portée de ces paroles, Roboam Owen, à bout de
+patience, envoya des témoins à don Ramon.
+
+Mais ce qui s'était dit à bord de la frégate fut officiellement
+communiqué le jour même par son commodore au vice-roi du Pérou.
+
+Don Ramon, marquis de Garba y Palos, fils de l'ancien gouverneur de
+Cuzco, avait pour sœur une métisse, laquelle était la femme du corsaire
+Sans-Peur, s'intitulant le _Lion de la mer_. Don Ramon devait être le
+complice des rebelles.
+
+Ceci s'appelle presser les conclusions.
+
+L'embargo fut mis sur le navire de don Ramon, qu'on incarcéra
+sur-le-champ. Des visites domiciliaires faites à terre et à bord
+amenèrent la saisie de papiers prouvant l'alliance, non contestée
+d'ailleurs par le prisonnier, de la petite-fille d'Andrès de Saïri avec
+le comte de Roqueforte, dit Sans-Peur le Corsaire et Lion de la mer, qui
+avait autrefois pris part à l'insurrection de Tupac Amaru. Aucune autre
+charge ne pesait sur le jeune marquis de Garba, mais les anciens ennemis
+de son père se réveillèrent de toutes parts. Les bruits monstrueux
+répandus par les Anglais, et notamment par Pottle Trichenpot,
+s'accréditèrent au Pérou comme à Manille. On y dit que les prisonniers
+de guerre de Sans-Peur étaient livrés aux appétits de ses
+anthropophages.
+
+Roboam Owen eut beau protester; _le Lion de la mer_ fut traité de
+pirate, d'ogre et de cannibale. On s'indigna contre don Ramon, qui
+pactisait avec un être pareil, et don Ramon, malgré son innocence, ne
+tarda pointa être sérieusement compromis.
+
+Le commodore de _la Firefly_,--marin anglais de l'école impie de
+Nelson,--haïssait les Français jusqu'à la démence. Il réprimanda
+vertement Roboam Owen pour avoir dit du bien d'un forban ennemi de
+l'humanité tel que Sans-Peur le Corsaire. Il admettait sans exception
+les plus absurdes calomnies. Il crut que les équipages du prétendu
+cannibale le dévoreraient sans miséricorde, et préférant périr les armes
+à la main, il fût, par son entêtement, le véritable auteur du massacre.
+
+Sans-Peur avait tout compris.--Il sentait la nécessité d'aller combattre
+en Océanie la néfaste influence du missionnaire Pottle Trichenpot,
+coupable du larcin des franges d'or. Il voulait délivrer don Ramon, le
+réconcilier avec Roboam Owen, et ajourner toutes choses au Pérou,
+puisque Andrès était mort et son fils Gabriel trop jeune encore pour se
+mettre à la tête des Péruviens.
+
+Enfin, il considérait comme un devoir sacré de rendre avec pompe les
+honneurs funèbres au dernier des Incas.
+
+A ses ordres, les officiers de mer et les chefs quichuas accoururent.
+
+--Mes amis, leur dit-il, une crise nouvelle commence. Elle va nous
+priver du repos auquel nous avions tant de droits. Mais d'impérieuses
+nécessités m'obligent à ne point perdre un instant. Notre double
+victoire d'aujourd'hui ne porterait aucun fruit, si nous tardions
+d'agir. A l'œuvre donc, et que chacun rivalise de zèle! Qu'on répare en
+toute hâte les navires capables de prendre le large.--Et qu'à terre,
+hommes, femmes, enfants, chacun soit prêt à partir dès le point du jour
+pour les bords du grand lac de Chicuito, car nous évacuons tout à la
+fois le territoire et la baie de Quiron.--Allez!... employez bien la
+nuit... et que Dieu vous garde!...
+
+--Vois-tu ce que je te disais, Camuset, mon camarade! disait maître
+Taillevent. Après cette journée de batailles, pas plus de hamacs que de
+musique. Attrape à calfater, clouer, regréer et jumeler nos barques!...
+Et demain, en route, pour changer!... Et voici tantôt vingt ans que ça
+dure!... sans compter que, peut-être bien, nous ne sommes pas plus
+avancés qu'au premier jour.
+
+--Maître, m'est avis pourtant qu'au Havre, chez l'armateur, il y a des
+piastres pour nous, dit Camuset. Votre bonne femme de mère, la mienne et
+mon vieux père en profitent. C'est autant de pris sur l'ennemi, comme
+vous dites des fois.
+
+--Camuset, tu es matelot, dit Taillevent en prenant la route du bord.
+
+Et Camuset, fier et pensif, le suivait d'un pas délibéré.
+
+--Matelot!... il m'a dit que je suis matelot!... Voilà un éloge, et un
+crâne!... Mais j'aurai beau me faire couper en morceaux pour lui, sa
+femme Liména et son fils Liméno, il ne m'appellera jamais _son matelot_,
+vu que je ne suis pas personnellement dans la peau de Tom Lebon de
+Jersey, anglais de nation, français de cœur...
+
+Sur quoi Camuset poussa un soupir profond.
+
+ * * * * *
+
+Sans-Peur le Corsaire, donnant l'exemple d'une infatigable activité,
+passa la nuit à surveiller les travaux de ses gens à terre et à bord.
+
+La frégate _la Lionne_, la corvette _le Lion_ et le transport
+_l'Unicorn_, convenablement réparés, se répartirent comme lest
+l'artillerie de _la Firefly_, dont la carcasse, criblée de boulets, fut
+abandonnée sur les roches, où la tempête devait achever de la détruire.
+
+
+
+
+XXXV
+
+DOULEUR ROYALE.
+
+
+Quand tout fut prêt, Léon permit à ses gens de se livrer au sommeil
+pendant quelques heures; mais il n'essaya même point de prendre un
+instant de repos.
+
+Un calme profond, qui eût mis obstacle à l'appareillage, régnait sur la
+baie. Dans les plaines et les mornes régnait un calme profond.
+
+Quelques rares sentinelles immobiles aux avant-postes veillaient en cas
+d'alerte.
+
+Le silence avait succédé au tumulte des combats, des travaux maritimes
+et des préparatifs de départ.
+
+Isabelle, agenouillée, priait auprès du corps de son aïeul. Ses trois
+enfants dormaient.
+
+Les regards de Léon s'arrêtèrent sur la couchette des deux jumeaux
+endormis dans les bras l'un de l'autre.
+
+--Grandissez! grandissez! murmura-t-il, et lorsqu'un jour vous vous
+trouverez dans quelque situation semblable à la mienne, point d'embarras
+pour vous. N'ayant qu'une pensée, vous serez deux pour vous partager les
+rôles; vous pourrez être à la fois unis et séparés, agissant aux deux
+extrémités du monde, et votre aîné, je l'espère, coopérera puissamment à
+l'œuvre qui sera votre partage!
+
+Puis, avec une émotion paternelle, il fixa les yeux sur Gabriel endormi:
+
+--Mais toi, malheureux enfant, tu seras seul aussi!... Vais-je donc en
+être réduit à t'abandonner sans pitié!... Tu ne m'appartiens plus,
+hélas!... Un peuple entier exigera que je te livre à son dangereux
+amour!... Il leur faut un gage vivant de notre sincérité... Ils veulent
+un otage, et moi, je ne puis le leur refuser, sous peine de trahison.
+Oh! le fardeau m'accable!... mon esprit et mon cœur sont brisés!...
+
+La complication des événements était telle que, malgré la promptitude
+énergique de son coup d'œil, Léon ne savait à quel parti s'arrêter.
+
+Un homme couvert de poussière s'arrêtait alors dans la gorge du nord,
+donnait le mot de passe à la sentinelle, et pénétrait dans le territoire
+de Quiron. Il était porteur d'une dépêche en chiffres adressée au _Lion
+de la mer_ par un de ses agents secrets en résidence à Lima. Léon brisa
+le cachet et lut:
+
+«Un sourd mécontentement règne dans la ville, où l'arrestation du
+marquis don Ramon de Garba y Palos, récemment arrivé de Cadix, a produit
+un fâcheux effet.--Personne n'ignore désormais qu'en Europe la France et
+l'Espagne font cause commune contre l'Angleterre. Un officier anglais de
+la frégate _la Firefly_, entrée au Callao sous pavillon parlementaire,
+ayant dit hautement que vous êtes un corsaire français, et non un
+pirate, une partie du conseil a blâmé les mesures prises par Son
+Excellence.--On trouve surtout le vice-roi coupable d'avoir accepté le
+concours de la frégate anglaise, et d'avoir combiné ses opérations avec
+celles d'un navire ennemi de Sa Majesté Catholique.
+
+«Les nouvelles de l'audience de Cuzco sont, en général, très alarmantes
+pour le gouvernement. Il paraît que de toutes parts les caciques se
+refusent à subir l'autorité des corregidores. On s'attend à une
+insurrection des indigènes. On ajoute que le fils du marquis de Garba y
+Palos est seul capable de conjurer le péril. Les créoles, prêts à se
+prononcer en sa faveur, demandent tout bas qu'il soit appelé au
+gouvernement de Cuzco; mais le vice-roi compte sur le succès de la
+frégate anglaise, et des troupes envoyées contre votre seigneurie pour
+agir ensuite avec vigueur.
+
+«Plaise à Dieu que nos armes aient triomphé!»
+
+ * * * * *
+
+Après avoir médité sur le contenu de cette dépêche, Léon de Roqueforte
+en saisit toute la portée.
+
+--Andrès n'est plus! La politique étroite des Péruviens indigènes peut
+désormais s'élargir sans obstacles. Un parti créole se forme donc
+enfin!... L'avenir est là!
+
+Les créoles, c'est-à-dire les descendants des Espagnols établis dans le
+pays depuis la conquête, constituaient la majeure partie de la
+population européenne. S'ils imitaient jamais les citoyens des
+États-Unis, la cause de l'indépendance du Pérou serait gagnée. La
+question se réduirait donc à empêcher que les intérêts des populations
+aborigènes ne fussent sacrifiés.
+
+--A vrai dire, Isabelle et mon propre fils Gabriel sont créoles. Les
+deux races fusionnées ont produit un nombre considérable de métis, et le
+Pérou, déjà civilisé sous les Incas, n'est pas du tout dans les mêmes
+conditions que la Nouvelle-Angleterre, où les Indiens se sont toujours
+retirés devant la civilisation. Mais il faut encore beaucoup de temps
+pour vaincre les répugnances réciproques, et l'heure presse, et la
+moindre faute aujourd'hui retardera d'un siècle peut-être le succès des
+Péruviens.
+
+Léon n'ignorait plus les bruits infâmes répandus à Lima sur son compte.
+La disparition totale de ses prisonniers confirmait ces bruits, qu'il
+était sage de démentir. A la veille de quitter le Pérou pour plusieurs
+années sans doute, et lorsque le vénérable chef des Condors n'imposerait
+plus aux naturels, pouvait-on continuer à exploiter une mine d'or qui,
+depuis sept ans, avait produit assez de richesses? Enfin, l'Espagne et
+la France étant alliées, la guerre que le corsaire français faisait à
+une colonie espagnole cesserait d'être conforme au droit des gens, du
+jour où le vice-roi le reconnaîtrait pour un loyal serviteur de la
+France.
+
+Léon écrivit en conséquence au vice-roi du Pérou:
+
+«J'ai l'honneur de faire part à Votre Excellence de la destruction
+complète de la frégate de Sa Majesté Britannique _la Firefly_, par la
+division navale rangée sous mes ordres.
+
+«En même temps, un corps de troupes espagnoles, imprudemment expédié
+contre mes généraux auxiliaires, a été contraint de mettre bas les
+armes.
+
+«Je déplore la nécessité où Votre Excellence ne cesse de me placer
+contrairement aux intérêts et à l'alliance de nos deux gouvernements. Et
+après une double victoire, mû par des sentiments de conciliation qu'elle
+voudra bien apprécier, je lui adresse la présente dépêche dans l'espoir
+que, cessant de croire à d'exécrables calomnies, elle voudra bien unir
+ses efforts aux miens pour la pacification générale.
+
+«Dans le cas où Votre Excellence consentirait à donner à mes fidèles
+alliés toutes les garanties suffisantes, les prisonniers espagnols que
+je viens de faire sur le territoire de Quiron lui seraient renvoyés avec
+armes et bagages. Quant aux autres, beaucoup plus nombreux, que je
+retiens en captivité depuis le temps où nos deux gouvernements étaient
+en guerre, ils devraient être expédiés directement en Espagne.
+
+«Mais dans le cas où Votre Excellence, continuant de me considérer comme
+un pirate, dédaignerait d'entrer en négociations, elle me réduirait à
+user du droit de légitime défense, à déployer contre elle, avec la
+dernière rigueur, toutes mes forces de terre et de mer; à soulever les
+populations péruviennes au nom même de Sa Majesté Catholique, alliée de
+la France, et à ne pas reculer devant les moyens désespérés qui sont la
+ressource de tout adversaire injustement mis hors la loi.
+
+«Cela, nonobstant les plaintes que les agents diplomatiques de la France
+feraient valoir auprès de Sa Majesté Catholique pour faire retomber sur
+Votre Excellence toute la responsabilité des événements.»
+
+Cette réponse fut scellée d'_or au lion rampant de gueules_ qui est
+Roqueforte, et signée:
+
+ LE COMTE DE ROQUEFORTE,
+
+ Capitaine de frégate honoraire, commandant la division des
+ corsaires français stationnée dans la baie de Quiron.
+
+Les prisonniers espagnols furent répartis à bord des trois navires; les
+blessés hors d'état d'être transportés par terre, recueillis à bord de
+_l'Unicorn_, dont on fit une sorte d'hôpital, et à midi sonnant, la
+division, pourvue des ordres de Sans-Peur, appareilla sous le
+commandement d'Émile Féraux.
+
+Roboam Owen et son camarade le capitaine Wilson, remis en possession de
+tout ce qui leur appartenait, quoique _la Firefly_ eût été livrée au
+pillage, devaient être traités en passagers du gaillard d'arrière.
+
+--Ces messieurs, avait dit Léon, ne débarqueront que lorsqu'il leur
+plaira, car je ne leur ai pas rendu la liberté pour les faire tomber au
+pouvoir des Espagnols.
+
+Une copie de la dépêche officielle était destinée à don Ramon, ainsi
+qu'une lettre explicative et fraternelle dont fut chargé l'émissaire de
+l'agent secret du _Lion de la mer_ dans la ville de Lima.
+
+Enfin Parawâ reçut confidentiellement la promesse que LÉO l'_Atoua_ ne
+tarderait point à reparaître dans ses îles de l'Océanie. Le
+Néo-Zélandais l'accueillit avec joie; mais Taillevent, en tiers dans
+cette conférence secrète, ne put réprimer un grognement.
+
+--Et nous voici à terre... laissant filer au large nos trois navires!...
+murmurait-il.
+
+--Puis-je me dédoubler? dit vivement Léon, ou croirais-tu M. Émile
+Féraux indigne de ma confiance?
+
+--Non, non!... M. Féraux est un brave... Non! mais... dame!... on a vu
+partir tant de navires qui ne sont pas revenus... Et m'est avis que nous
+aurions grand mal à nous déhaler d'ici à la nage...
+
+--Eh bien, regrettes-tu de n'être pas à bord... avec ta femme et ton
+fils?... Je n'ai qu'un signe à faire... Sois libre... s'écria Sans-Peur
+avec colère.
+
+Il ne sentait que trop le danger de se séparer de ses trois bâtiments à
+la fois; mais sa baie et sa caverne étant désormais connues, il
+préférait, après mûres réflexions, les faire naviguer de conserve à les
+isoler. _La Lionne_ et _le Lion_ réunis constituaient une force
+imposante, car _l'Unicorn_, gros transport, ne pouvait guère compter
+comme bâtiment de combat. Les trois navires ensemble résisteraient plus
+aisément aux attaques, et mieux au large qu'au mouillage.
+
+Cependant les observations du maître étaient justes; elles répondaient
+aux appréhensions du capitaine, qui s'emporta et ne tarda point à s'en
+repentir.
+
+Taillevent s'était découvert le front; silencieux comme une statue, les
+yeux fixés sur son capitaine, il essayait en vain de retenir ses larmes.
+Ses joues bronzées et sillonnées de cicatrices en étaient baignées.
+
+--Il pleure!... dit Parawâ.
+
+L'emportement de Léon se calma soudain; il prit avec vivacité la main de
+son fidèle matelot:
+
+--Pardon! mon vieil ami; pardon mille fois... J'ai tort!... j'ai tous
+les torts!...
+
+Taillevent dit alors d'une voix douce:
+
+--Je croyais, mon capitaine, avoir le droit de grogner, c'est ma mode...
+mais soyez calme, une autre fois on se taira!...
+
+--Non! non!... grogne! je le veux, je l'ordonne, je le désire... Grogne,
+mon fidèle grognard!... mon ami, mon compagnon des jours de misère,
+grogne tant qu'il te plaira, car c'est ton droit, comme tu l'as bien
+dit.
+
+--Merci, capitaine, mais le vôtre est de vous mettre en colère quand ça
+vous soulage; seulement, tenez, ne me parlez plus de ramasser ma peau à
+l'abri quand vous risquez la vôtre... ou bien Taillevent en fera tant
+d'eau par les yeux qu'il en coulera au fond.
+
+Baleine-aux-yeux-terribles, Parawâ-Touma l'anthropophage, fut touché par
+cette scène et dit sentencieusement:
+
+--Taillevent a remué le cœur d'un grand chef.
+
+ * * * * *
+
+La caravane funèbre se mit en marche.
+
+Un nombreux escadron de _gauchos_, métis ou Péruviens pur sang, armés
+comme pour le combat, formait l'avant-garde.
+
+Le cercueil d'Andrès, escorté par ses principaux serviteurs, s'avançait
+ensuite.
+
+Léon de Roqueforte, Isabelle et ses enfants vêtus de deuil, le suivaient
+de près, ainsi que Liména, son fils Liméno et quelques domestiques des
+deux sexes, accompagnés par un peloton de marins entre lesquels on ne
+signalera que maître Taillevent, l'alerte Camuset et
+Baleine-aux-yeux-terribles.
+
+Vieillards, femmes, enfants, tous les habitants de Quiron formaient un
+groupe considérable que protégeait une vaillante arrière-garde composée
+de mineurs et de cavaliers indigènes.
+
+On ne rechercha point cette fois les chemins écartés.
+
+On s'avançait à découvert, sans craindre de traverser les cantons
+occupés par les Espagnols ou les créoles.
+
+A diverses reprises, les corregidores assemblèrent leurs milices en
+armes ou envoyèrent des troupes en reconnaissance; toujours la fière
+attitude du convoi le préserva de toute attaque.
+
+--Qui vive? criaient les éclaireurs espagnols.
+
+--Laissez passer un mort illustre, répondait l'un des chefs aymaras,
+chicuitos ou quichuas de la tête de colonne.
+
+--Où allez-vous?
+
+--A l'île de Plomb, pour rendre à la terre les dépouilles du dernier des
+Incas.
+
+--Vous vous avancez comme une armée sous un drapeau inconnu.
+
+--Ce drapeau est celui de notre nation et de notre chef. Il se déploie
+librement, mais ne menace personne. Voulez-vous la paix? laissez passer
+les restes du cacique de Tinta. Voulez-vous la guerre? nous sommes prêts
+à repousser la force par la force.
+
+Le belliqueux cortége grossissait en chemin. Des tribus entières,
+descendant des montagnes, s'adjoignaient aux cavaliers quichuas. Les
+corregidores, instruits des résultats de la bataille de Quiron,
+jugeaient prudent de ne point entraver leur marche.--Mais des estafettes
+expédiées au vice-roi de Lima devaient singulièrement accroître ses
+inquiétudes.
+
+«Une femme de la race antique des seigneurs du Pérou, dirigeait vers le
+grand lac une multitude d'Indiens armés et d'aventuriers encore plus
+terribles. Les tribus de la province accouraient de toute parts autour
+d'elle. La fille de Catalina venait imiter sa mère et soulever les
+indigènes contre l'Espagne. On demandait de prompts secours.»
+
+Voulant laisser supposer qu'il était à la tête de son escadrille, Léon
+s'effaçait.
+
+Isabelle seule exerça le commandement de la petite armée qui
+accompagnait les restes d'Andrès de Saïri. Seule, elle répondit aux
+rares corregidores qui eurent le courage de se présenter en personne.
+
+L'un d'eux, au nom du roi d'Espagne, ordonnait aux Indiens de se
+disperser.
+
+--Au nom de Gabriel-José Tupac Amaru, en avant! s'écria Isabelle l'épée
+en main.
+
+Et le corregidor écrivit au vice-roi que la fille de Catalina évoquait
+la mémoire du fameux chef de l'insurrection de 1780.
+
+Isabelle pourtant ne parlait qu'au nom de son fils aîné. La pauvre mère
+le compromettait, hélas! sans prévoir qu'il faudrait le livrer aux
+nations réunies autour d'elle.
+
+Mais Léon de Roqueforte sentait cette nécessité fatale, et son front
+s'assombrissait à mesure qu'on approchait des bords du grand lac. Son
+cœur paternel saignait.
+
+Ce corsaire républicain était vraiment roi, puisqu'il ressentait une
+douleur royale.
+
+Les peuples qui le reconnaissaient pour leur grand chef et leur _atoua_,
+menacés par les perfidies des Anglais, couraient les plus grands périls;
+son devoir était de les secourir. Un devoir non moins sacré l'obligeait
+à ne point déserter la cause des indigènes du Pérou. Pouvait-il payer
+d'ingratitude leur inaltérable dévoûment? et à la veille de conclure la
+paix avec le vice-roi, dans des pensées de haute politique, il est vrai,
+quelle preuve leur donner de la sincérité de ses intentions, quel gage
+leur laisser?... N'avait-il pas permis de ceindre du diadème des Incas
+le front de son fils Gabriel?...
+
+Tandis qu'Isabelle commandait comme un chef de guerre, Sans-Peur se
+faisait attentif comme une mère pour Gabriel, son jeune fils. Jamais il
+ne s'était montré aussi tendre, jamais il n'avait paru aussi triste.
+
+--Mon capitaine a du gros chagrin, disait Taillevent à Camuset. J'ai
+relevé la chose dans le coin de ses yeux. Il a du gros chagrin, et je
+gagerais ma vieille pipe finement culottée contre le quart d'une chique
+de tabac, que notre cher petit M. Gabriel court un mauvais bord.
+
+--Tonnerre!... pas possible, maître!
+
+--Possible... trop possible... Risquer sa peau, bon!... mais se couper à
+soi-même un morceau du cœur! dame!... Ah! je ne grogne plus aujourd'hui,
+tout ça me fait trop de peine.
+
+--Vous avez donc idée de la chose, maître?
+
+--Oui et non!... non et oui... Assez causé!... Mais, vois-tu, j'aime
+bien Tom Lebon, mon matelot...
+
+--Oh! Oui, que vous l'aimez, cet Anglais de nation, Français de cœur!
+murmura Camuset en soupirant.
+
+--On n'a qu'un matelot, un vrai, un autre soi-même, et celui-là, pour
+Taillevent, c'est Tom Lebon, du depuis notre temps de mousse à bord de
+_la Grenouillette_, entre Port-Bail et Jersey!... On n'a qu'un
+matelot... Eh bien, malgré ça, celui qui soulagera mon capitaine
+rapport à son fils Gabriel, quand même celui-là serait le dernier des
+_ratapiats_, je l'appellerais de même mon matelot!... Oui, Camuset, je
+le jure, foi de Taillevent!... et il serait pour moi le frère jumeau de
+Tom Lebon, anglais de nation, français de cœur!...
+
+--Pour lors, maître! interrompit Camuset avec enthousiasme, ne cherchez
+pas; j'en connais un paré à tout, et qui n'est pas le dernier des
+_ratapiats_, on s'en flatte, ayant été particulièrement, personnellement
+et paternellement éduqué par maître Taillevent du _Lion_.
+
+--Je m'y attendais, mon fils, dit le maître d'équipage en serrant la
+main de son digne élève. Et puisque ça y est, attrape à doubler et
+cheviller ton tempérament en cuivre, en fer, en corail, en diamant et en
+plus dur encore!... Tu sais l'espagnol, l'anglais et la cavalerie comme
+le matelotage; tu as du courage, de la patience et de l'idée aussi!...
+Tu es paré!...
+
+--Oui, parole de Camuset!
+
+--Ah! mon brave enfant, quand tu vas passer frère jumeau à Tom Lebon, tu
+pourras pour longtemps dire adieu à la mer jolie.
+
+--C'est vrai! je comprends ça!... Mais je servirai M. Gabriel, comme
+vous, vous servez son père, et je serai pour la vie le matelot à maître
+Taillevent!
+
+ * * * * *
+
+Plusieurs vastes radeaux, construits à la hâte par les tribus
+riveraines, transportaient alors le cortége funèbre dans l'îlot sacré
+des Incas.
+
+Léon avait la main droite posée sur l'épaule de son fils Gabriel,
+couronné de _la borla_ péruvienne. La victime était ceinte du bandeau.
+Un grand sacrifice ne devait pas tarder à s'accomplir.
+
+Liména gardait Léonin et Lionel, émerveillés de tout ce qu'ils voyaient.
+
+Isabelle conduisait le deuil.
+
+A la même heure, au Callao, le tocsin sonnait, la garnison courait aux
+armes, et la population alarmée répétait de toutes parts le nom
+formidable du _Lion de la mer_.
+
+Les vigies signalaient une division française composée d'une frégate,
+une corvette et un transport.
+
+Émile Féraux fit arborer au grand mât des trois navires le pavillon
+parlementaire, qui fut appuyé de trois coups de canon.
+
+
+
+
+XXXVI
+
+LE JEUNE PRINCE.
+
+
+L'île de Plomb n'était pas assez vaste pour les multitudes réunies
+autour du cortége funèbre.--Sur les rives du lac demeurèrent à cheval,
+et prêts à repousser toute attaque, les pelotons d'avant-garde et
+d'arrière-garde. Sur le lac même, les barques et radeaux chargés
+d'Indiens formaient autant d'îlots flottants dont le nombre ne cessait
+de s'accroître.
+
+Les cérémonies chrétiennes furent accomplies avec pompe; les prières des
+morts répétées par dix mille voix entrecoupées de sanglots. Puis la
+pierre tombale fut replacée sur les restes mortels d'Andrès de Saïri,
+cacique de Tinta, grand chef des Condors, homme vaillant qui, n'ayant
+jamais pris le titre d'Inca, ne laissait pourtant pas que d'en avoir
+exercé l'autorité depuis vingt ans sur toutes les nations fidèles.
+
+Son grand manteau de guerre aux vives couleurs avait été enlevé de
+dessus le cercueil, au moment de l'inhumation. Les caciques demandèrent
+qu'on le partageât entre eux.
+
+Par les ordres d'Isabelle, Liména le découpa en bandes étroites, et
+Gabriel procéda aussitôt à leur distribution solennelle. Il commença par
+sa propre mère, qui s'en fit une ceinture dont la nuance tranchait sur
+sa robe de deuil. Toutes les femmes l'imitèrent.
+
+Depuis,--et de nos jours encore,--il est d'usage que les Péruviennes
+portent le deuil du dernier Inca, en cousant une bande d'étoffe de
+couleur sombre sur le côté de leurs jupes.
+
+Les caciques se décorèrent des lanières du _poncho_ de leur vénérable
+doyen et seigneur.
+
+Mais lorsque Gabriel, qu'on voyait entre la reine Isabelle et son époux
+le _Lion des mers_, se passa autour du corps comme une écharpe la
+dernière bande d'étoffe, des clameurs enthousiastes retentirent,
+longuement répétées par les échos des montagnes.
+
+--Vive le jeune Inca!... Vive Gabriel-José!... Vive à jamais notre
+prince!...
+
+--Vive Tupac Amaru, grand chef des Condors!...
+
+--Vive le Pérou!... Vive l'indépendance!...
+
+Isabelle s'aperçut que Léon avait pâli.
+
+Car à l'instant où, sur les bords du lac sacré, un véritable cri de
+guerre était poussé par les nations indigènes,--à l'instant où son fils
+en était proclamé le chef, il savait que des négociations pacifiques
+devaient être entamées entre sa division navale et le vice-roi du Pérou.
+
+De longues années d'efforts avaient été nécessaires pour opérer la
+fusion des tribus rivales, et pour faire renaître leurs antiques
+espérances. Mais à cette heure, lorsque d'une seule voix elles ne
+demandaient qu'à secouer le joug, une haute raison d'État exigeait qu'on
+calmât leur effervescence.
+
+--O mon ami! dit Isabelle, quelle est ta crainte ou ta douleur? Jamais,
+dans les plus grands dangers, je ne t'ai vu pâlir ainsi... Parle! A quoi
+penses-tu donc?
+
+--Ils demandent la guerre, et je veux la paix maintenant. Ils veulent
+reconquérir l'indépendance que nous leur avons toujours promise; et si
+nous cédons à leurs vœux, la cause de l'avenir est perdue pour eux comme
+pour nous!
+
+--Mais alors, pourquoi être venus, pourquoi les avoir rassemblés ici?
+
+--Parce que je ne sais trahir, ni me parjurer; et dût ce peuple nous
+massacrer à l'instant même, nous et nos trois enfants, je préférerais
+périr ainsi, à m'être enfui avec mes navires, en le livrant à ses
+oppresseurs.
+
+--Après avoir déchaîné la tempête, espères-tu donc la calmer? Le peuple
+est partout le même; celui qui nous entoure est moins civilisé
+assurément que le peuple français. Et tu m'as dit cent fois que si ton
+roi Louis XVI a succombé, c'est pour avoir fait imprudemment de trop
+généreuses promesses qu'il n'a plus ensuite pu tenir.--O Léon, ne
+reculons pas!... Il est trop tard!... Aux armes!...
+
+--Émile Féraux propose la paix en mon nom au vice-roi du Pérou.
+
+Isabelle pâlit à son tour.
+
+--O mon Dieu! murmura-t-elle, par quel motif m'as-tu caché tes desseins?
+
+--Pardonne-moi, Isabelle!... Car ce ne fut point à une mère que
+l'Éternel demanda le sacrifice d'Abraham!...
+
+Isabelle, éperdue, se précipita sur son fils Gabriel, et l'embrassant
+avec force:
+
+--Non! non!... jamais!... non! je ne l'abandonnerai pas!...
+
+Léon se plaça entre elle et les deux frères jumeaux.
+
+--J'y consens!... nous nous séparerons!... mais ceux-ci
+m'appartiendront, et je les emmènerai...
+
+--Eux!... ils sont à moi aussi! s'écria la jeune mère courant vers eux
+avec amour. Non! non! je ne veux pas qu'ils me soient arrachés!
+
+--Il faut choisir pourtant! dit Léon avec un calme terrible. Il faut
+choisir, madame!... Et voilà pourquoi mon cœur brisé a gardé le silence;
+voilà pourquoi, me défiant de mes forces, je me suis mis en présence de
+ces peuples à qui appartient notre fils Gabriel.
+
+--Restons tous ensemble!
+
+--Femme!... croyez-vous donc votre époux capable d'une lâcheté?
+
+C'eût été une lâcheté, en effet, que de déserter à la fois la division
+navale engagée dans des négociations délicates, et les îles de l'Océanie
+où, par suite du vol des franges d'or, des ennemis commandaient
+maintenant au nom de LÉO l'_Atoua_.
+
+Isabelle en savait assez pour comprendre dans toute son étendue la
+foudroyante réponse de son mari. Pressant ses trois fils contre son sein
+maternel, elle s'agenouilla en demandant à Dieu d'avoir pitié de ses
+angoisses.
+
+Cependant, les caciques chefs de tribus, rassemblés en conseil dans les
+ruines du temple, non loin de la tombe d'Andrès,--étonnés, immobiles,
+muets et saisis d'un respect profond,--ne savaient comment interpréter
+cette scène douloureuse.
+
+Les peuples faisaient silence.
+
+Alors, Léon s'avança et dit d'une voix ferme:
+
+--Par la mémoire de Tupac Amaru, l'illustre Inca, mis à mort avec
+ignominie,--par la mémoire de l'aïeul de mes enfants, le glorieux
+Andrès, dont la tombe vient de se refermer sous vos yeux,--par le sang
+de mon fils aîné Gabriel, votre grand chef, écoutez-moi, peuples du
+Pérou! Écoutez, et veuille le Dieu tout-puissant que vous ne doutiez pas
+de la sincérité de mes paroles!... Andrès et moi, nous vous avons promis
+l'indépendance!... nous avons combattu pour votre liberté!... nous
+n'avons cessé de vouloir que votre gloire antique, s'élevant vers le
+ciel comme un immense palmier, étende ses rameaux sur tout l'empire des
+Incas. Ces desseins, ces vœux n'ont pas changé, ils ne changeront
+jamais!... Et pourtant, ici, tandis que vous criez: «--Aux armes!»--le
+_Lion de la mer_, votre ancien allié, osera vous dire: «Patience!»
+
+Les caciques tressaillirent. Le silence ne fut point troublé. Mais,
+comme une étincelle électrique frappant à la fois tous les cœurs, le mot
+_patience_, les fit tous bondir.
+
+Isabelle, tremblante, tenait Gabriel plus étroitement embrassé. Camuset
+armé jusqu'aux dents s'était glissé près d'elle. Maître Taillevent fit
+des signes mystérieux à ses camarades; mais Parawâ-Touma, la
+Baleine-aux-yeux-terribles ne sembla pas les comprendre.
+
+Pour servir le _Lion de la mer_, n'avait-il pas dix fois laissé à la
+Nouvelle-Zélande son fils Hihi, Rayon-du-Soleil, tous ses autres enfants
+et ses femmes, au risque de ne plus trouver à son retour d'autres
+vestiges de sa famille que des têtes desséchées sur les palissades de
+quelque peuplade ennemie, secondée par les hommes de la tribu de Touté?
+La fille des Incas n'était à ses yeux qu'une femme dont les douleurs
+maternelles n'émurent point son naturel farouche. Il approuvait, il
+n'admirait pas, la conduite de LÉO l'_Atoua_, chef suprême ou pour mieux
+dire Rangatira-Rahi de la Polynésie.
+
+--J'ai dit: Patience, répéta Léon d'une voix ferme, mais je ne demande
+que huit jours pour trancher la question de paix ou de guerre.
+
+De sourds murmures se firent entendre.
+
+Dans tous les groupes, sur l'île, sur les radeaux, sur le rivage, les
+paroles de Léon, transmises de proche en proche, ne trouvaient d'autre
+réponse que le désir de la guerre immédiate.
+
+--La paix! au lendemain d'une victoire!... quand nous sommes en forces,
+pourvus d'armes et d'argent, transportés d'enthousiasme à la seule vue
+de notre jeune chef, et prêts à nous précipiter comme un torrent sur nos
+oppresseurs!
+
+Des cris: Vive Gabriel! s'élevèrent de toutes parts.
+
+L'enfant couronné se redressa fièrement en souriant à ses peuples.
+
+Isabelle, frémissante, contempla non sans orgueil l'expression des
+traits de son fils; ses angoisses redoublèrent.
+
+--Lorsque, pour la première fois, j'ai combattu dans vos rangs, reprit
+Léon, j'étais un adolescent sans expérience. Vingt ans de combats sur
+terre et sur mer, vingt ans d'études et de travaux m'ont mûri sans
+refroidir mon cœur. J'embrassai avec amour votre cause, qui m'était
+étrangère; elle est mienne aujourd'hui. Ma femme est la fille de vos
+anciens seigneurs, et vos acclamations saluent mon propre fils. Puis-je
+ne pas rechercher la meilleure voie pour vous faire triompher? ou bien
+douteriez-vous du _Lion de la mer?_
+
+--Non! non!... Vive l'époux d'Isabelle!
+
+--Lorsque je me jetai au milieu de vous en simple aventurier, je ne
+jouais que ma vie; je n'avais aucune ambition élevée; je m'avançais au
+hasard à travers les chances de la guerre, bravant le danger sans but,
+sans aucun des intérêts sacrés qui me guident à présent. Nous
+combattions pour délivrer le marquis de Garba y Palos, pour venger Tupac
+Amaru et Catalina; mais aujourd'hui nous avons de plus vastes desseins.
+Il s'agit de fonder un empire sur les ruines des domaines de
+l'Espagne... Malheur aux imprudents qui bâtissent sur le sable!... Déjà
+maîtres de plusieurs provinces vos pères ont succombé faute d'alliances
+et d'auxiliaires puissants. Ces alliances, je vous les ménage; ces
+auxiliaires, je les donnerai à mon fils Gabriel; et sans vous épuiser en
+combats prématurés, vous marcherez à pas de géants vers l'avenir avec un
+présent meilleur. Les jours paisibles du gouvernement du marquis de
+Garba vont renaître, et pendant cette trêve, vous verrez avec une joie
+profonde la plupart de vos ennemis déserter le drapeau de l'Espagne pour
+épouser votre cause. Voilà ce que ma longue expérience me révèle, et
+c'est pourquoi, peuples du Pérou, je vous supplie, au nom de mon fils,
+votre seigneur, de ne point contrarier mes efforts.
+
+Cent opinions contradictoires, bruyamment émises dans les groupes,
+interrompirent Léon; mais de sa voix la plus sonore, de sa voix des
+branle-bas de combat et de l'abordage.
+
+--Hommes du Pérou, s'écria-t-il enfin, permettez que le conseil de vos
+caciques décide entre nous... Tuteur naturel de votre prince, j'aurais
+le droit de commander peut-être; je ne demande qu'à obéir.
+
+Léon l'emporta. Le peuple, naturellement prédisposé en faveur d'un héros
+tel que lui, jura de s'en référer à l'opinion du conseil des caciques,
+dont la séance commença sur-le-champ.
+
+La question posée, le Rubicon était franchi. Dans le conseil l'influence
+du _Lion de la mer_ devait évidemment avoir plus de poids que dans
+l'innombrable assemblée des peuplades indigènes. Plusieurs caciques
+vieillards remplis de modération et de sagesse, avaient accueilli avec
+faveur l'espoir d'un dénoûment pacifique.
+
+L'un d'eux voulut savoir ce que Léon entendait par ces futurs alliés qui
+viendraient, disait-il, des rangs ennemis.
+
+Sans heurter de front les préjugés des indigènes en nommant tout d'abord
+les créoles, Léon parla des métis, et ajouta que leur nombre était
+immense dans les familles coloniales.
+
+--La fusion s'opère dans la personne de mon fils Gabriel. Vous tolérez
+qu'il soit issu d'un gouverneur espagnol et fils d'un officier français.
+Eh bien, de même le jour approche où tous ceux des créoles qui ont dans
+les veines du sang _indien_, comme ils disent encore, se glorifieront,
+d'y avoir du sang _péruvien_, comme ils le diront; et alors vos rangs se
+grossiront de plus de la moitié de vos ennemis. Quelle est donc la
+famille créole qui ne soit un peu péruvienne?
+
+Après de longues précautions oratoires, Léon fut bien obligé d'avouer
+qu'en sa qualité de corsaire français, il serait forcé de retirer aux
+Péruviens le concours de ses navires, puisque la paix était conclue
+entre la France et l'Espagne.
+
+A ces mots, le plus impétueux des jeunes chefs se leva en s'écriant:
+
+--Ah! ah! enfin, nous comprenons... Écoute, _Lion de la mer_, tu t'es
+servi de nous et tu nous abandonnes! tu as déployé le drapeau du Pérou
+et tu le fuis! tu avais épousé nos intérêts, tu divorces!... Ma colère
+n'ira pas jusqu'à demander ta mort... mais je te maudirai comme un allié
+perfide!... Va donc, sois libre... signe la paix; nous, nous ferons la
+guerre!...
+
+Sans-Peur rugit de courroux.
+
+--Qui m'appelle perfide?... qui prétend ici me faire grâce?... Eh quoi!
+vous ai-je jamais caché ma nation et mon origine?... Est-ce moi qui
+décide de la paix ou de la guerre entre la France et l'Espagne?...
+Voudriez-vous que les peuples civilisés eussent le droit de me traiter
+de pirate?...
+
+--Notre frère a eu tort de t'insulter, dit le doyen de l'assemblée; mais
+ton fils nous appartient, et tu ne l'emmèneras pas.
+
+Sans-Peur demeura calme et ferme, ce coup était prévu.
+
+Isabelle poussa un cri de douleur.
+
+--Serez-vous donc sans pitié pour moi? s'écria-t-elle.
+
+--Madame, votre place est au milieu de nous.
+
+--Isabelle, dit Sans-Peur, sois leur reine; garde nos trois enfants...
+je partirai seul!...
+
+Ce ne fut pourtant pas seul que partit Léon de Roqueforte. Cent hommes
+déterminés l'escortaient. Les uns étaient des Quichuas de Quiron, les
+autres, ses marins, dont à coup sûr maître Taillevent et Parawâ, mais
+non l'honnête Camuset, qui avait dit:
+
+--Capitaine, avec votre permission, je reste à la garde de M. Gabriel.
+
+--Merci, mon brave garçon! dit Sans-Peur touché de son dévoûment.
+
+Taillevent lui ouvrit les bras en s'écriant, selon sa promesse:
+
+--Tu es mon matelot, Camuset, mon matelot comme Tom Lebon!
+
+Parawâ-Touma dit enfin d'un ton majestueux:
+
+--LÉO l'_Atoua_ est un grand chef!
+
+ * * * * *
+
+Isabelle, affligée, vit son époux qui s'en allait traverser, à la tête
+d'une poignée de braves, un pays ennemi, où l'alarme était répandue;
+mais, pour consolation suprême, elle n'avait été séparée d'aucun de ses
+enfants.
+
+Liména et son fils Liméno, l'excellent Camuset et la plupart des
+serviteurs de son aïeul, restaient avec elle. Les peuples du Pérou lui
+obéissaient comme à la mère de leur Inca. Or, elle était énergique à
+l'heure du péril et n'ignorait point l'art de commander.
+
+Connaissant à fond les desseins de son mari, elle priait Dieu de
+permettre qu'il pût les accomplir.
+
+Maître Taillevent, n'ayant plus Camuset sous ses ordres, aurait bien pu
+échanger ses pensées avec Parawâ, mais le cannibale n'était pas assez
+sensible pour comprendre ses mélancoliques regrets. Taillevent en fut
+donc réduit à la ressource d'un monologue qui se prolongea deux cents
+lieues durant, au galop, sur les versants des Cordillères et des Andes,
+dans les plaines, les lits des torrents, les vallées, les terres
+cultivées ou les déserts, sous le soleil ardent ou la pluie glacée, en
+dépit de quelques embuscades et d'un certain nombre d'alertes assez
+chaudes.
+
+--Port-Bail! Port-Bail! ah! mon pauvre cher Port-Bail! où as-tu
+passé?... murmurait le vieux grognard avec la permission expresse de son
+capitaine. Le petit cabotage, sa bonne vieille mère, sa case, sa femme
+et son gars en tranquillité!... Mais ici, ma Liména et mon Liméno sont
+restés parmi les sauvages avec madame et nos petits messieurs. Oh! la
+terrible histoire! toujours du nouveau, jamais du repos, des branle-bas
+en pleine terre, comme si ça manquait au large. Le chamberdement du
+chavirement à faire trembler les volailles à pattes jaunes!
+
+L'escadron de Sans-Peur, presque d'une seule traite, fit quelques
+centaines de kilomètres au grand dam des chevaux, dont un bon tiers
+demeura en chemin. La charge des autres en fut augmentée d'autant. Ils
+étaient tous poussifs et bons à écorcher quand on aperçut au loin, dans
+la plaine, les clochers de la ville de Lima, et au large les mâts
+chargés de toile de la division française.
+
+Le soleil se levait.
+
+--En croisière, dehors! dit Léon; le vice-roi aurait-il donc repoussé
+mes propositions?
+
+--Ce n'est pas tout que de voir nos navires, fit Taillevent, nous ne
+sommes point ce qui s'appelle à bord.
+
+--Pied à terre!... dispersons-nous!... commanda Sans-Peur. Et à nuit
+tombante, rendez-vous général sur la place Majeure.
+
+Les harnais furent empilés dans le premier trou venu; on les recouvrit
+de terre, de branchages et de feuilles. Quelques _gauchos_ conduisirent
+les bêtes à l'abattoir, où ils les oublièrent pour aller boire au
+cabaret voisin.
+
+Enveloppé dans un _poncho_ qui cachait sa face tatouée, Parawâ suivit
+Léon et Taillevent jusqu'à la demeure de l'agent secret que le cacique
+Andrès n'avait cessé d'entretenir au centre du gouvernement espagnol.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+L'OPINION PUBLIQUE A LIMA.
+
+
+La défiance de la police liménienne,--fort affairée d'ailleurs,--ne
+pouvait guère être éveillée par l'arrivée d'une centaine d'hommes vêtus
+comme les campagnards des environs et entrés dans la ville pêle-mêle
+avec ceux qui approvisionnaient le marché.--Ce n'était point aux portes
+de terre qu'on veillait, mais bien à celle qui conduit au Callao.
+
+L'opiniâtre croisière des trois navires français, louvoyant bord sur
+bord devant les passes, défrayait toutes les conversations.
+
+A midi, le vice-roi fut officiellement informé qu'une barque de
+pêcheurs, trompant la surveillance des chaloupes gardes-côtes, avait
+gagné le large et abordé la frégate française.
+
+Son Excellence poussa un juron de la gorge. Une estafette alla porter
+sur-le-champ quinze jours d'arrêts forcés à tous les gardes-marines de
+service.
+
+A deux heures, le vice-roi reçut un rapport du commandant de la
+citadelle du Callao, l'avisant que les corsaires se rapprochaient
+audacieusement, que les canonniers des forts étaient à leurs postes et
+qu'on s'attendait à une attaque.
+
+Son Excellence jura plus fort en frappant du pied et donna
+charitablement à tous les diables les insupportables navires qui, depuis
+quelques jours, l'empêchaient de prendre aucun repos.
+
+A trois heures, le vice-roi fut averti que les Français, en panne devant
+les passes, déployaient à leurs mâts des pavillons de toutes les
+couleurs et paraissaient faire des signaux.
+
+--A qui?... _demonio de la damnacion!_ hurla Son Excellence, qui manda
+son secrétaire de police, l'accabla de reproches et n'en fut pas plus
+avancée.
+
+A quatre heures, la sieste du vice-roi fut troublée par la nouvelle que
+les Français mettaient leurs chaloupes à la mer. On craignait un
+débarquement, et l'on supposait que l'ennemi avait des intelligences
+dans la place.
+
+Son Excellence tonna, jura pis qu'un possédé, mit sous les armes toutes
+ses troupes, infanterie et cavalerie, les harassa par des ordres et des
+contre-ordres sans fin, mais en fut pour ses dispositions militaires,
+car les Français se bornèrent à garder à la remorque toutes leurs
+grosses embarcations.
+
+Des dépêches de l'intérieur achevèrent d'exaspérer le vice-roi:
+
+«Tous les villages indiens étaient abandonnés par leurs habitants, qui
+s'en allaient, caciques en tête, se grouper sous les ordres du _Lion de
+la mer_!...
+
+«Sur les flancs del Fondo, une troupe de cavaliers, commandée par le
+_Lion de la mer_, avait passé sur le corps à un escadron de chasseurs
+royaux.
+
+«Dans la vallée de la Pinta, l'on avait vu courant au triple galop une
+bande de _gauchos_ servant d'escorte au terrible _Lion de la mer_.»
+
+Le gouverneur de la prison où était enfermé don Ramon se présenta chez
+le vice-roi. On venait de saisir entre les mains du prisonnier un
+document signé par le _Lion de la mer_.--C'était la copie de la note
+adressée au vice-roi lui-même.
+
+Le secrétaire de la police entra et dit que cent copies de la même note
+circulaient dans Lima, que tous les conseillers royaux venaient d'en
+recevoir une, et que dans les cafés et autres lieux publics on se
+permettait de discuter hautement les mesures prises par Son Excellence.
+
+Son Éminence le cardinal-archevêque descendit de carrosse à la porte du
+palais du vice-roi et, accompagnée des principaux membres de son clergé,
+annonça qu'elle venait de recevoir la nouvelle d'un _pronunciamiento_ en
+faveur des Français. Tous les fidèles se proposaient de venir
+processionnellement demander qu'on fît la paix avec eux.
+
+--Mais, monseigneur, d'où vient l'intérêt subit que l'on porte à ces
+bandits? s'écria le vice-roi[NT1].
+
+L'archevêque dit que la victoire des corsaires sur les Anglais
+hérétiques avait rempli de joie tous les couvents. Mais il n'ajouta
+point que les frères, secrètement menacés de pillage et d'incendie, se
+souciaient fort peu de courir les dangers de l'expérience.
+
+Un mois auparavant, lorsque _la Firefly_ entra au Callao, tout le monde
+voulait qu'on agréât son concours pour exterminer l'exécrable pirate et
+cannibale se disant le _Lion de la mer_;--tout le monde, à présent,
+semblait vouloir qu'on l'accueillît en ami.--A la vérité, la double
+victoire de Quiron était connue.--Un officier irlandais, M. Roboam Owen,
+débarquant de _la Lionne_, en avait fait connaître les détails, et la
+réputation de Sans-Peur le Corsaire terrifiait la population. En outre,
+une liste des prisonniers retenus à bord circulait par la ville, et
+toutes les familles intéressées à leur délivrance demandaient qu'on
+traitât avec l'honorable comte de Roqueforte.
+
+Au nom des dames de Lima, la vice-reine fit prier son illustre époux
+d'envoyer au comte Léon et aux principaux officiers de la division
+française un sauf-conduit avec une invitation pour le bal qui devait
+avoir lieu, le soir même, au palais du gouvernement.
+
+--Poignard et potence! peste et famine! trombe et volcan d'enfer!
+s'écria le vice-roi crispé de fureur. Ma femme elle-même s'en mêle!...
+Eh bien! non! cent fois non!... mille fois non!... Je ne faiblirai
+point! je ne pactiserai jamais avec ce monstre!...
+
+Sur quoi le petit bossu bronzé qui servait de bouffon à Son Excellence
+partit d'un éclat de rire moqueur en disant:
+
+--Monseigneur sait-il l'histoire de cet ivrogne qui jurait de ne jamais
+boire d'eau, et qui, le lendemain, en paya un seul verre au prix d'une
+once d'or?
+
+--Le fouet à ce drôle! s'écria le vice-roi.
+
+Le nain, fort peu intimidé, sortit en haussant les épaules, et Son
+Excellence, laissée à ses réflexions, reprit avec colère:
+
+--Mais enfin, ce démon maudit ne peut être partout à la fois: aux bords
+du grand lac, en croisière devant Callao, dans la plaine, sur la
+montagne et jusque dans ma bonne ville de Lima!
+
+Ceci était la version fantaisiste du barbier de monseigneur, qui fit, en
+la recueillant, un mouvement tellement brusque, qu'un morceau de
+taffetas d'Angleterre, taillé en croissant, figurait maintenant en guise
+de mouche au beau milieu de son menton.
+
+Le bal faillit être décommandé.
+
+Mais en de pareilles conjonctures, les hâbleurs n'auraient pas manqué de
+dire que Son Excellence, intimidée par les menaces des Français, n'osait
+plus même recevoir.
+
+Le bal eut lieu.--Et tout d'abord, les belles Liméniennes s'empressèrent
+de demander à leur vice-reine si l'on y verrait le célèbre commandant de
+la division française, sa femme, l'illustre fille des Incas, et
+messieurs ses officiers.
+
+--Hélas, non! mesdames, répondit-elle; mon mari n'a jamais voulu me
+permettre de leur adresser notre invitation.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+ENTRÉE AU BAL.
+
+
+Une rumeur générale interrompit la vice-reine et fit tressaillir le
+vice-roi, car l'huissier annonçait:
+
+--Son Excellence le comte de Roqueforte, Lion de la mer.
+
+--Son Excellence le marquis de Garba y Palos.
+
+--Sa Seigneurie la Baleine-aux-yeux-terribles.
+
+--Sa Grâce maître Taillevent.
+
+Le vice-roi bondit, pâlit, étrangla vingt jurons gutturaux d'origine
+arabe et finit par devenir cramoisi comme un homard. En même temps il se
+précipita vers Léon de Roqueforte, qui s'inclinait respectueusement
+devant la vice-reine.
+
+--Madame, lui disait-il, j'ai su de source certaine que Votre Très
+Gracieuse Excellence avait daigné penser à inviter son très humble
+serviteur à la fête de ce soir, et ses aimables intentions m'ont enhardi
+au point que j'ose me présenter devant elle avec mon noble beau-frère
+don Ramon, marquis de Garba y Palos, fils de l'ancien gouverneur de
+Cuzco, et deux de mes plus vaillants compagnons d'armes: Sa Seigneurie
+_Parawâ-Touma_, _rangatira para parao_, ou, pour parler en bon espagnol,
+Baleine-aux-yeux-terribles, prince souverain, grand chef ou cacique de
+la baie des Iles, à la Nouvelle-Zélande, et Sa Seigneurie Taillevent de
+Port-Bail, mon meilleur ami. Ai-je été trop audacieux, madame la
+vice-reine, et puis-je espérer que Votre Excellence agréera notre
+présence dans ses salons?
+
+Enchantée de faire pièce à son mari, dont les yeux roulaient dans leurs
+orbites de manière à méduser Parawâ-Touma en personne, la vice-reine
+répondit par une approbation charmante.
+
+La fureur rendait le vice-roi muet. Des sons rauques se pressaient dans
+sa gorge, il passait du cramoisi au pourpre, du pourpre au violet et du
+violet au bleu. Ses veines se gonflaient, et, sans contredit, il aurait
+étouffé sur place, sans un bienheureux verre d'eau que son bouffon lui
+offrit à point.
+
+--Monseigneur, lui disait Léon avec courtoisie, madame la vice-reine
+daignant nous admettre à son bal, nous nous félicitons de pouvoir y
+présenter nos hommages à Votre Excellence!... Fête charmante!... On ne
+m'avait pas assez vanté la grâce et la beauté des dames de Lima! Leurs
+éloges, qui retentissent sur toutes les mers, ne peuvent approcher de la
+réalité. On nous parlait de fleurs, de perles, de diamants; que ces
+comparaisons sont faibles, monseigneur, dès qu'il s'agit des adorables
+Liméniennes!... Mes compliments sur votre palais!... L'avenue du côté de
+Callao est superbe, elle donne bien l'idée d'une capitale et rappelle
+nos Champs Élysées de Paris... Votre Excellence serait-elle allée à
+Paris, monseigneur?
+
+Monseigneur avait bu, monseigneur respirait; ses yeux reprenaient forme
+humaine; ses traits exprimèrent un étonnement encore plus grand que son
+courroux; la voix lui revint.
+
+Léon de Roqueforte portait l'uniforme de capitaine de frégate, les
+épaulettes et les broderies éclatantes auxquelles lui donnait droit une
+ordonnance royale. La croix de Saint-Louis brillait sur sa poitrine
+auprès de quelques décorations en diamants de formes inconnues, l'une
+imitant un lion, la seconde un condor, une troisième dessinant un
+palmier, une autre un poisson volant,--toutes représentant son emblème
+dans tel ou tel des archipels polynésiens où l'on reconnaissait son
+autorité. Il avait alors environ trente-huit ans et paraissait plus
+jeune. Sa belle tête, qui avait quelque chose de léonin, était encadrée
+par une chevelure blonde et soyeuse qui se déroulait sur ses épaules.
+Son cou était découvert à la matelote. Son frac déboutonné laissait voir
+un gilet blanc à lisérés d'or, sur lequel s'agrafait le ceinturon d'une
+légère épée de bal à fourreau de satin.
+
+Don Ramon, en costume de cour, brun, pâle, aux traits aquilins, aux yeux
+noirs, caves et rougis par les insomnies du cachot, n'avait de même
+qu'une épée de bal.
+
+Mais Taillevent et Parawâ étaient mieux armés.
+
+Le maître, en grande tenue de haute fantaisie corsairienne, habit, veste
+et culotte galonnés d'or à profusion, portait ostensiblement une paire
+de pistolets d'abordage et un sabre de cavalerie. Il cachait en outre,
+dans les plis de sa ceinture rouge, un biscaïen estropé au bout d'une
+corde, arme terrible aux mains d'un vaillant matelot.
+
+Parawâ-Touma, équipé en Rangatira de rang supérieur, s'appuyait sur son
+_méré_ de pierre dure, couleur d'émeraude, sorte de hachoir à deux
+tranchants qu'il savait manier avec une effroyable adresse. Il devait, à
+la fréquentation des Européens et aux mœurs maritimes, des habitudes de
+propreté fort rares parmi ses compatriotes. Celui de ses deux pagnes de
+formium qui, fixé au milieu de son corps par une ceinture, descendait
+sur ses genoux, était d'une blancheur éblouissante. L'autre, bariolé de
+noir et de rouge, était noué autour de son cou et tombait de ses épaules
+sur ses talons. Un collier de dents de requin, de longs pendants
+d'oreilles, une figurine de jade vert suspendue sur sa poitrine, et
+plusieurs bracelets de métal complétaient sa parure. Sa chevelure noire,
+dure, mais peignée avec le plus grand soin, formait comme un cadre
+d'ébène au blason de sa face tatouée. Blason est ici le mot propre et
+correspond exactement au terme _moko_, qui est à la Nouvelle-Zélande le
+nom des hiéroglyphes honorifiques gravés sur le visage des hommes de
+haut rang.--Parawâ-Touma, par sa valeur, avait conquis tous ses _mokos_.
+Pas un point de sa figure n'était à l'état naturel: son nez, ses joues,
+son front, et jusqu'à ses tempes étaient couverts d'ornements dessinés
+avec une symétrie, une finesse et une élégance qui constituent un art
+fort estimé en son pays.
+
+Si le _Lion de la mer_ séduisit de prime abord toutes les dames et plut
+à la majorité des cavaliers réunis chez le vice-roi, Parawâ-Touma
+inspira le sentiment opposé; mais la curiosité l'emporta bientôt, et
+l'on sut presque gré au commandant français d'avoir introduit dans
+l'assemblée son sauvage compagnon.
+
+--Sur mon âme, seigneur comte, vous êtes bien audacieux, et vous,
+seigneur marquis, vous êtes bien imprudent! dit enfin le vice-roi.
+
+--Audacieux, moi! répliqua Léon d'un ton gai, rien de plus certain, et
+que Votre Excellence me permette d'ajouter, rien de plus rebattu, car ce
+ne peut guère être pour ma timidité que les Péruviens m'ont surnommé le
+_Lion de la mer_, et les Français, Sans-Peur le Corsaire. Mais
+l'imprudence de mon très cher beau-frère le marquis de Garba y Palos me
+paraît moins prouvée. Il s'ennuyait au cachot, il vient se distraire au
+bal; sans être docteur en médecine, je suis sûr, et toutes ces dames
+partageront mon avis, que sa précieuse santé s'en ressentira
+favorablement.
+
+Derrière tous les éventails on riait.
+
+Taillevent et Parawâ s'étaient postés près d'une fenêtre ouverte; ils
+disposaient, pour échanger leurs pensées, de l'harmonieux dialecte
+néo-zélandais.
+
+Sur la place Majeure, au delà des équipages, allaient et venaient parmi
+la foule des hommes drapés dans _le poncho_ péruvien.
+
+--Ils nous voient! dit Taillevent.
+
+--Et nous les voyons! répondit Parawâ.
+
+--Où as-tu mis la longue corde? demanda le maître.
+
+--Sous mon pagne de derrière, répliqua le Néo-Zélandais.
+
+--Ouvrons l'œil!... ouvrons les oreilles!...
+
+--Chien de quart, tout de même! continua Taillevent en monologue.
+Encore une invention satanée de mon capitaine, que ce bal!... Ah!
+Camuset, mon matelot, si tu étais ici, tu t'amuserais tout de même. Vous
+en a-t-il de l'aplomb, de l'idée, et sans gêne... sans gêne, au lieu que
+moi... Baste! Qu'est-ce que je me dis donc? Quand on a palabré avec le
+roi Louis XVI dans son cabinet, les coudes sur la table, on peut bien
+être à son aise chez un vice-roi de colonie...
+
+Taillevent se fourra dans la bouche une énorme chique de tabac.
+
+--Eh! eh! mais... ça se gâte, m'est avis, dit-il bientôt en
+néo-zélandais. Veillons au grain, Parawâ.
+
+Le vice-roi voulait des explications, Léon lui avait dit en souriant:
+
+--De grâce, monseigneur, laissons là les choses sérieuses. Le silence de
+l'orchestre finira par attrister ces dames... Je serais ravi de danser
+une valse...
+
+--Mort de mon âme!... me prenez-vous pour un pantin de carton?
+interrompit le vice-roi. Au nom de Sa Majesté Catholique, à moi, mes
+officiers!...
+
+Don Ramon porta la main à la garde de son épée, mais Sans-Peur, avec une
+parfaite courtoisie, se tournait vers la vice-reine:
+
+--Mille pardons, madame, disait-il, vous me voyez au désespoir; je suis
+bien malgré moi un affreux trouble-fête, et j'en adresse mes humbles
+excuses à toutes vos aimables invitées.
+
+--Assez de pasquinades!... qu'on arrête ces hommes! s'écriait le
+vice-roi.
+
+Les officiers espagnols tirèrent leurs épées.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+VIVE LA PAIX!
+
+
+Depuis le départ de Bayonne, hommes et navires s'étaient renouvelés
+plusieurs fois sous les ordres de Sans-Peur le Corsaire, dont la plus
+saillante qualité fut toujours le talent avec lequel il se créait des
+ressources. Un assez faible noyau de son équipage primitif et quelques
+officiers seulement restaient attachés à sa fortune.
+
+Parmi ces derniers, se trouvaient Émile Féraux, qui montait la frégate
+_la Lionne_: Bédarieux, capitaine de la corvette _le Lion_, et le
+pilotin à qui _l'Unicorn_ était confié.
+
+A l'ouvert du Callao, Émile Féraux, commandant en chef par intérim,
+hissa pavillon parlementaire, mais ne reçut point de réponse. Le cas
+était prévu par les instructions de Sans-Peur. On s'y conforma.
+
+Le premier caboteur du pays qui parut gouvernant sur le port, fut
+chassé, pris et chargé des dépêches à l'adresse du vice-roi,--dépêches
+adressées par terre, d'autre part, à l'agent secret résidant à Lima.
+
+Or, au moment de relâcher le caboteur trop heureux d'en être quitte à si
+bon compte, Émile Féraux fit appeler le lieutenant Roboam Owen et son
+camarade Wilson. Il leur laissait le choix de rester à bord ou de
+débarquer, mais au second cas, sous la condition d'honneur qu'ils ne
+révéleraient point aux Espagnols l'absence de Léon de Roqueforte.
+
+Les deux officiers anglais, ayant opté pour leur débarquement, furent
+invités au bal du vice-roi, où, à la vue du _Lion de la mer_, ils
+tinrent une conduite fort différente.
+
+Esprit droit, cœur loyal et reconnaissant, Roboam Owen s'avança la main
+ouverte. Sans-Peur la lui serra cordialement et la plaça dans celle de
+don Ramon, qui s'excusa de ses torts avec la plus chaleureuse
+courtoisie.
+
+Le capitaine Wilson salua comme à regret, ce qui n'échappa point aux
+regards de Sans-Peur.
+
+--Ingrat!... c'est bien!... tant pis pour lui! pensa le corsaire, trop
+occupé d'ailleurs pour lui donner sur-le-champ une leçon méritée.
+
+Lorsque, par l'ordre du vice-roi, les Espagnols tirèrent leurs épées,
+Roboam Owen se précipita entre eux et Léon de Roqueforte. Wilson demeura
+neutre.
+
+Le lieutenant Owen disait à haute voix:
+
+--Pas de violences, monseigneur!... De grâce, messieurs les Espagnols,
+point de combat!... Le comte de Roqueforte est l'ennemi de ma nation;
+deux fois il m'a fait prisonnier de guerre, deux fois il s'est noblement
+comporté à mon égard. Je ne crains point de jurer devant Dieu que sa vie
+entière est irréprochable!...
+
+--Oh! oh!... sa vie entière... ceci est beaucoup, osa dire le capitaine
+Wilson, imbu de tous les préjugés britanniques et qui péchait surtout
+par un jugement faux.
+
+Cependant, Sans-Peur avait empêché don Ramon de tirer l'épée; mais il ne
+put empêcher Taillevent ni Parawâ, postés à quelques pas derrière lui,
+de se mettre sur une menaçante défensive.
+
+Le maître d'équipage arma ses deux pistolets; le Néo-Zélandais brandit
+sa massue tranchante.
+
+Les dames, terrifiées, poussaient des cris et voulaient fuir.
+
+Sans-Peur se :nouʇəɐɹɹ[NT2]
+
+--Du calme, mes amis! dit-il à ses compagnons. Oubliez vous donc que
+nous sommes au bal avec l'agrément de madame la vice-reine?
+
+Puis, s'adressant aux Liméniennes, chez qui la curiosité l'emportait
+déjà sur la peur:
+
+--Rassurez-vous, mesdames, je vous en supplie. Il n'y a qu'un petit
+malentendu entre Son Excellence et moi. Prenez donc la peine de vous
+rasseoir. Monseigneur s'irrite de n'avoir pas d'explications, il
+voudrait me faire arrêter pour en obtenir, et il vous met en fuite!...
+Je ne me pardonnerais jamais de vous avoir privées d'un plaisir! La
+galanterie m'oblige à donner toutes les explications qu'on voudra. Ce
+sera peut-être un peu long, Vos Grâces daigneront me le pardonner; je
+tâcherai au moins de n'être pas trop ennuyeux, et notre cher bal, je
+vous le promets, finira le mieux du monde.
+
+Tout cela fut dit avec une aisance admirable, d'un ton simple et
+conciliant qui plut aux officiers espagnols eux-mêmes.
+
+--Voyons! monsieur le corsaire, voyons! expliquez-vous, dit le vice-roi.
+
+Wilson haussa les épaules; Sans-Peur lui lança un regard de mépris;
+puis, avec un sourire:
+
+--Je veux la paix, j'apporte la paix. La France et l'Espagne sont
+non-seulement en paix, mais étroitement alliées, et lorsqu'en Europe
+elles combattent ensemble contre les ennemis communs, nous continuerions
+ici à nous faire la guerre!... Non, non! je tiens trop à la paix; aussi
+me suis-je bien gardé de croiser l'épée avec celle de ces messieurs. Ils
+ont déjà pu voir à ma seule attitude combien mes intentions sont
+pacifiques.
+
+Léon de Roqueforte, à ces mots, s'assit en face de la vice-reine.
+
+--Son Excellence vient de me donner le nom de _corsaire_, je l'en
+remercie. Elle reconnaît donc que l'honorable lieutenant Owen a dit la
+vérité en me défendant contre la méchante qualification de pirate. Comme
+corsaire français, je n'attaque jamais que les ennemis de la France.
+Seulement, quand on m'attaque, moi, quand on me menace, je ne fais pas
+toujours comme ce soir, et mon épée sort volontiers du fourreau. C'est
+ainsi que naguère, à Quiron, j'ai eu la douleur de me battre contre les
+troupes de Son Excellence, à qui je rendrai mes prisonniers dès demain,
+si elle veut bien y consentir.
+
+--Elle y consentira, nous l'espérons toutes, dit la vice-reine.
+
+--Madame! interrompit son époux avec aigreur; je consens... je
+consens...--et c'est déjà beaucoup trop!...--à écouter monsieur le
+comte!...
+
+Le titre de comte, publiquement accordé à l'homme que monseigneur
+n'avait cessé de traiter de forban, était une concession évidente. Léon
+salua et poursuivit:
+
+--Quand je fais la guerre, je la fais de mon mieux. Quand je veux la
+paix, je la veux bien; monsieur le marquis de Garba y Palos, mon noble
+beau-frère ici présent, pourrait l'attester. Il pourrait vous raconter,
+mesdames, comment il m'accueillit lorsque j'allai lui demander la main
+de sa sœur. Il était au milieu d'un peloton de miquelets qui me mirent
+en joue; il me traitait, lui aussi, de pirate; il m'insultait gravement,
+mais je voulais la paix, et mieux que la paix,--mon cœur était plein de
+sympathies chaleureuses,--je fus calme, et don Ramon finit par
+m'écouter. Le soir même, j'étais l'époux de votre digne compatriote,
+Isabelle la Péruvienne, dont je m'épris, mesdames, dans votre ville, à
+Lima, en la voyant traverser cette place...
+
+Léon montrait la place Majeure; les Liméniennes, intéressées par son
+récit, souriaient sous leurs éventails.
+
+--... Cette place, où à l'instant où je parle, monseigneur le vice-roi,
+d'innombrables amis attendent mes ordres.
+
+A ces mots, Léon se leva et fit un signe de la main. Une fusée rougeâtre
+sillonna les airs.
+
+--Regardez bien, regardez! dit-il. Une autre fusée semblable va répondre
+à mon signal... La voyez-vous dans le lointain, à gauche?... Mes
+officiers savent maintenant que je suis au bal chez Son Excellence, et
+que j'espère fermement l'amener à conclure la paix.
+
+Wilson causait depuis quelques instants avec un colonel espagnol, qui,
+ayant été fort bien reçu à bord de _la Firefly_, partageait la haine des
+Anglais pour Sans-Peur le forban.
+
+--Qu'est-ce qui nous prouve que cet homme dit la vérité? s'écria le
+colonel. Faites cerner la place, monseigneur!...
+
+--Prenez garde, messieurs, à ce que vous allez tenter, interrompit Léon
+en se croisant les bras sur la poitrine.--Mais vous, mesdames, n'essayez
+pas de sortir. Vous n'êtes en sûreté que dans ce palais.--Ah! l'on doute
+de moi!... Je veux la paix, je la veux avec la population de cette ville
+et le Pérou tout entier! mais je suis prêt à la guerre, sur terre et sur
+mer!
+
+Léon prononça quelques mots d'une langue inconnue. Parawâ leva
+perpendiculairement son _méré_ casse-tête. Deux flammes bleues parurent
+dans les airs.
+
+--Écoutez! écoutez maintenant.--Trois coups de canon vont retentir au
+large.
+
+Les trois coups de canon furent distinctement entendus.
+
+--Ma division s'avance en branle-bas de combat; dans une demi-heure,
+elle sera devant le fort de Callao.
+
+--Cet impudent étranger sera-t-il supporté ici plus longtemps?
+interrompit avec violence le colonel espagnol.
+
+Un excentrique Anglais serait fier du sang-froid que déploya Léon de
+Roqueforte. Il regarda son interrupteur d'un air dédaigneux, et demanda
+curieusement le nom de ce colonel mal élevé.
+
+--Il s'appelle Garron y Quizâ, lui répondit-on.
+
+--Eh bien, monseigneur le vice-roi, je prierais volontiers Votre
+Excellence d'accorder au colonel Garron y Quizâ le droit de conclure la
+paix, tant je suis sûr que tout finirait au mieux.
+
+--Par la sainte croix! vos partisans seraient bientôt en poussière!
+s'écria le colonel.
+
+--Parlez vous sérieusement, monsieur le comte? demanda le vice-roi
+devenu fort soucieux.
+
+Ses idées se modifiaient singulièrement depuis que le corsaire parlait
+et agissait en sa présence. Après avoir tenu tête avec une opiniâtreté
+systématique à toutes les autorités de la ville, le vice-roi ne voulait
+point reculer, mais il se sentait dans son tort à tous les points de
+vue. Un faux-fuyant s'offrait a lui;--il s'en saisit d'autant plus
+volontiers que le colonel venait, par deux fois, de s'exprimer avec
+insolence.
+
+--Monseigneur, répondit Léon, je parle sérieusement, très sérieusement,
+foi de gentilhomme français. Je ne vous demande plus la paix,
+maintenant; je vous prie d'accorder vos pleins pouvoirs au colonel
+Garron y Quizâ. Ce sera fort gai, mesdames...
+
+Le colonel rougit, pâlit, et s'avança menaçant.
+
+--Monsieur! dit le vice-roi, vous avez ici même blâmé ma modération; eh
+bien, pour vous en punir, je vous ordonne de traiter avec M. le comte de
+Roqueforte.
+
+--J'ai l'honneur de vous entendre, monseigneur, mais ai-je bien vos
+pleins pouvoirs? Ai-je le commandement de vos forces de terre et de mer,
+le droit de vie et de mort?...
+
+--C'est ainsi que je fais ma demande, monseigneur, ajouta Sans-Peur le
+Corsaire; je supplie Votre Excellence de se décharger pour quelques
+heures de toute sa responsabilité, mais de vouloir bien ensuite ratifier
+les décisions du pétulant colonel Garron y Quizâ.
+
+--Accordez! accordez! dit la vice-reine.
+
+--Accordez, monseigneur! ajoutèrent toutes les dames.
+
+--J'abdique donc pour trois heures, c'est-à-dire jusqu'à minuit, dit le
+vice-roi, et je veux que l'on obéisse au colonel Garron y Quizâ comme à
+ma propre personne.
+
+Sans-Peur, qui s'était avancé vers la vice-reine, disait en même temps:
+
+--Si Votre gracieuse Excellence daigne le permettre, madame, mes jeunes
+officiers finiront leur soirée au bal.
+
+--De grand cœur, monsieur le comte.
+
+Un signe imperceptible du corsaire fut suivi d'un coup de sifflet aigu
+de Taillevent. Dix fusées de diverses couleurs serpentèrent dans le ciel
+bleu.--Une bordée entière leur répondit du large.
+
+--A moi, messieurs!... En haut la garde!... criait le colonel l'épée à
+la main.
+
+Les officiers espagnols, cette fois, ne se laissèrent pas arrêter par
+Roboam Owen; ils fondaient sur Sans-Peur le Corsaire. La garde pénétrait
+dans le salon du vice-roi. De nouveaux cris d'effroi retentirent.
+
+Mais tout à coup, comme à miracle, les cinq principaux acteurs de cette
+scène violente disparurent par la fenêtre au milieu d'un immense éclat
+de rire dont le vice-roi prit sa part.
+
+Taillevent et Parawâ s'étaient baissés. Le colonel fut escamoté comme
+une muscade, tandis que Sans-Peur et don Ramon passaient du balcon sur
+l'impériale d'un carrosse. Le carrosse partit au grand galop; toutes les
+voitures des belles invitées le suivaient.
+
+--Dansez, mesdames, dansez jusqu'à notre retour!... Vive la paix! criait
+Sans-Peur.
+
+--Vive la paix! répéta la populace.
+
+--Où vont tous ces carrosses? demandait-on.
+
+--Ils vont au Callao chercher les danseurs de la division française.
+
+La vice-reine fit un signe à son orchestre; le bal commença. Son
+Excellence le vice-roi était d'une gaîté folâtre. Trop heureux d'avoir
+échappé au ridicule d'être enlevé de chez lui par la fenêtre,
+monseigneur trouvait ravissant le joli tour du corsaire.
+
+--Ce pauvre colonel! disait-il, quelle drôle de mine il doit faire dans
+son carrosse entre M. le comte et Sa Seigneurie la
+Baleine-aux-yeux-terribles!...
+
+Au coup de sifflet de Taillevent, les cent compagnons du _Lion de la
+mer_ s'étaient emparés de toutes les voitures à la fois et les cris
+répétés de Vive la paix! étouffant ceux des cochers, le cortège se mit
+en route sans obstacles.
+
+Le colonel Garron y Quizâ, garrotté et bâillonné, fut obligé, deux
+lieues durant, d'écouter Sans-Peur le Corsaire, dont les arguments
+péremptoires le décidèrent bon gré mal gré.
+
+Le commandant du Callao reçut avis que la paix était faite.
+
+La division française mouilla en rade.
+
+Les jeunes officiers des trois navires,--déjà en costume de bal, selon
+l'ordre qu'ils en avaient reçu à midi par une barque de
+pêcheurs,--trouvèrent sur le quai plus de vingt voitures dans lesquelles
+il y eut également place pour les officiers de chasseurs faits
+prisonniers à la bataille de Quiron.
+
+Le colonel plénipotentiaire occupait seul le dernier carrosse.--A bord
+de _la Lionne_, il avait signé non-seulement la paix, mais encore toutes
+les conditions exigées par Sans-Peur, et entre autres la nomination de
+don Ramon au gouvernement de Cuzco.--Il se garda de reparaître au bal;
+mais désespéré d'être voué à la dérision publique, il voulut se
+réhabiliter par un duel, s'en prit au capitaine Wilson, son
+malencontreux conseiller, et mourut d'une balle reçue en pleine
+poitrine.
+
+Quant au capitaine anglais, immédiatement après le duel, le vice-roi le
+fit incarcérer dans la même prison d'où quelques onces d'or bien
+employées avaient fait sortir le futur gouverneur de Cuzco. Personne
+n'employa pour sa délivrance la clef de fer ni la clef d'or. Seulement,
+Roboam Owen, en partant pour l'Europe avec un sauf-conduit, lui promit
+de faire demander son échange à la cour d'Espagne,--car sa qualité de
+duelliste trop heureux n'empêchait point le capitaine Wilson d'être
+prisonnier de guerre.
+
+En lettres roses comme l'aurore, l'histoire constate que le bal qui se
+prolongea jusqu'au jour chez Son Excellence le vice-roi du Pérou, est le
+plus charmant dont mesdames les Liméniennes aient gardé souvenance. Il
+s'appelle _le bal de la paix_.--De nos jours, les grand'mères en parlent
+encore.
+
+
+
+
+XL
+
+ESQUISSE A GRANDS TRAITS.
+
+
+Huit jours durant, le _Lion de la mer_ fut le lion de Lima et du
+Callao.--On illumina en son honneur. Le vice-roi ne jurait plus que par
+lui et par don Ramon, marquis de Garba y Palos, à qui était réservée la
+mission de pacifier l'intérieur.
+
+Sous l'escorte des _gauchos_ de Quiron, le frère d'Isabelle alla prendre
+possession de son gouvernement, qu'il occupa jusqu'en 1808,--époque à
+laquelle une politique maladroite fit remplacer par la métropole tous
+les hauts fonctionnaires du Pérou.
+
+Une seconde trêve de sept ans succéda ainsi aux troubles qui n'avaient
+guère cessé depuis la retraite de l'époux de Catalina. Durant ces sept
+années, Gabriel grandit sous les yeux des caciques, non sans prendre
+quelquefois la mer à bord des navires de son père. Mais, par une
+convention tacite, le fils des Incas ne s'embarqua jamais en même temps
+que sa mère et ses deux frères jumeaux.--Ainsi, des gages vivants de
+l'alliance secrète du _Lion de la mer_ avec les indigènes péruviens,
+demeurèrent toujours au milieu d'eux.
+
+Soumis à un régime doux et juste, patients, discrets et certains d'être
+noblement secourus dès que l'Espagne changerait de conduite à leur
+égard, les chefs les plus éclairés approuvaient hautement la sagesse
+d'Isabelle et de son époux.
+
+Gabriel, salué du titre de Condor-Kanki, était élevé dans le palais du
+gouverneur espagnol, mais il n'y vivait point en prisonnier. Au retour
+de ses campagnes de mer, entreprises du consentement des caciques, son
+oncle ne mettait aucun obstacle à ses excursions chez les diverses
+tribus de la plaine et des montagnes.
+
+Don Ramon tolérait qu'on l'y reçût comme le dernier héritier de la race
+seigneuriale. Et nul doute que l'Espagne n'eût fini par conquérir
+l'amour des peuples indigènes, si, après le deuxième marquis de Garba y
+Palos, Gabriel de Roqueforte eût été successivement appelé au
+gouvernement de Cuzco et à la vice-royauté du Pérou.
+
+Mais il n'en fut pas ainsi.--Don Ramon, brusquement destitué, fut
+rappelé en Europe et obéit en fidèle sujet espagnol.
+
+La guerre éclatait de nouveau entre l'Espagne et la France.--Tout
+d'abord, dans les possessions d'outre-mer, au Mexique, à la
+Nouvelle-Grenade, à Buenos-Ayres, au Chili, au Pérou, les créoles se
+prononcèrent pour Ferdinand VII contre l'empereur Napoléon; mais
+bientôt, selon les prévisions du Lion de la mer, la grande insurrection
+de l'indépendance domina tous les mouvements politiques. Lasse du joug
+séculaire de l'Espagne, l'Amérique méridionale se soulevait tout
+entière.
+
+L'heure de la délivrance avait sonné.
+
+Napoléon, en franchissant les Pyrénées, donna au nouveau monde le signal
+de la liberté.
+
+Cependant l'Océanie avait revu son infatigable champion.
+
+Les années de trêve qui ouvraient enfin au Lion de la mer tous les ports
+du Pérou furent glorieusement remplies.
+
+Les ruses cruelles de Pottle Trichenpot retombèrent sur ses complices;
+mais, hélas! l'adroit coquin parvint toujours à s'échapper.
+
+Aux îles Marquises, où il avait fait merveilles avec les franges d'or du
+Lion de la mer, ce ne fut qu'après de sanglants combats que son
+influence put être détruite.
+
+Il venait de s'évader en pirogue, lorsque les Nouka-Hiviens, consternés,
+reconnurent qu'ils avaient été ses dupes.--Une alliance solennelle fut
+jurée alors. Léon, proclamé de nouveau chef des chefs, laissa un agent
+fidèle à Nouka-Hiva, et poursuivit sa course.
+
+A Taïti, commençait la guerre fameuse connue dans les annales de
+l'archipel sous le nom de _Tamaï rahi ia Arahou-Raïa_, c'est-à-dire la
+grande guerre de Arahou-Raïa.--Sans-Peur prit nécessairement fait et
+cause pour ceux des indigènes que les relations anglaises traitent de
+rebelles et d'insurgés.
+
+Depuis longtemps déjà il secondait et protégeait très efficacement
+plusieurs prêtres catholiques français émigrés ou patriotes péruviens,
+qu'il avait déposés dans le petit archipel de Manga-Reva.
+
+Ce fut le premier point occupé par des missionnaires catholiques.
+
+Parawâ n'ouvrit pas de trop grands yeux.--Au Pérou, il avait souvent
+assisté à la messe, et l'aumônier de Quiron, conformément aux
+instructions de Léon de Roqueforte, n'avait cessé de lui prêcher des
+croyances que l'on concilia tant bien que mal avec les traditions de son
+peuple, sur les mystères de la sainte Trinité, sur l'immortalité de
+l'âme, les interdictions sacrées telles que _le tabou_ et le rachat des
+péchés par la pénitence.
+
+Taillevent, Camuset et les jeunes lionceaux de la mer tenaient semblable
+langage.
+
+L'influence du catholicisme devait dans l'Océanie entière être opposée à
+celle du mercantilisme biblique des missionnaires anglicans et à leurs
+actes despotiques.
+
+ * * * * *
+
+Le roi Pomaré II avait embrassé le parti anglais.
+
+Son ministre Tanta, le guerrier le plus redouté de tout l'archipel,
+valeureux compagnon du Lion de la mer, découvrant le premier que les
+franges d'or ont été dérobées par Pottle Trichenpot, proteste et se
+retire dans les montagnes. Une faction puissante, fidèle aux grandes
+traditions d'indépendance, se rallie sous la bannière libératrice de LÉO
+l'_Atoua_.
+
+A l'instigation de Pottle Trichenpot, Pomaré II attaque Tanta et ses
+partisans.--Or, chose bien remarquable, constatée par les écrivains
+anglais eux-mêmes, et qui prouve bien que la lutte fut politique et non
+religieuse,--le grand prêtre du dieu Oro était du même parti que les
+missionnaires protestants, et fut un des plus ardents instigateurs de la
+guerre civile. On ne peut dire conséquemment qu'elle fut allumée entre
+les chrétiens et les idolâtres. Loin de là, Pomaré II, ayant tout
+d'abord obtenu par surprise un succès sanglant, des sacrifices humains
+eurent lieu sur les autels du dieu Oro.
+
+Tanta eut soin de faire annoncer dans tout l'archipel que de telles
+exécutions étaient en abomination devant LÉO l'_Atoua_, esprit
+supérieur, seul vraiment chrétien, car il avait toujours interdit le
+cannibalisme et les holocaustes de prisonniers.
+
+A peine cette proclamation était-elle répandue dans les îles de la
+Société, que la division française parut.--Pomaré II, chassé de Taïti,
+se retira dans l'île de Huahiné. Les indigènes de plusieurs autres îles
+embrassèrent avec transport la cause de Tanta et du _Lion de la mer_.
+
+Les missionnaires anglicans se réfugient à bord du navire _la
+Persévérance_. Mais tandis qu'à la tête des équipages de _la Lionne_ et
+de _l'Unicorn_ Léon de Roqueforte combat en terre ferme, _le Lion_,
+chargé d'appuyer la chasse aux fugitifs, s'échoue sur un banc de coraux.
+
+_La Persévérance_, emportant Pottle Trichenpot, fait voile pour
+l'Europe. Parawâ et Taillevent déplorèrent à l'unisson l'évasion de ce
+maudit fauteur de troubles.
+
+L'équipage du _Lion_ fut sauvé; mais le navire, démantelé par la mer,
+fut perdu pour Sans-Peur le Corsaire.
+
+Peu de temps après, par compensation, le schoner anglais _la Vénus_ fut
+pris à l'abordage par les insulaires taïtiens[18].
+
+[Note 18: Historique.]
+
+Léon s'opposa aux massacres qu'allait ordonner le ministre Tanta.
+
+--Non, jamais de représailles semblables! s'écria-t-il; n'imitez point
+vos ennemis, ne déshonorons par notre cause!
+
+Maître Taillevent, comme on pense, grogna selon son droit.
+
+--Si le Trichenpot avait été pendu la première ou seulement la seconde
+fois, il n'aurait pas eu la chance de nous échapper la troisième!
+
+Le Néo-Zélandais Parawâ ne se permit point de grogner, mais ne tarda pas
+à trouver fort justes les réflexions de son ami Taillevent, car la
+frégate anglaise _l'Urania_, profitant d'une diversion opérée par les
+partisans de Pomaré II, reprit _la Vénus_ et délivra son équipage.
+
+Laissant au brave Tanta le soin de finir la guerre, Sans-Peur, avec sa
+_Lionne_, se met à la recherche de _l'Urania_; mais la frégate anglaise,
+ayant fait fausse route pendant la nuit, atterrit, fort heureusement
+pour elle, à Port-Jackson.
+
+ * * * * *
+
+Des courses continuelles, des missions et des prédications qui ne furent
+pas toutes sans fruits, des tentatives civilisatrices très diverses, des
+combats de terre et de mer, des aventures souvent invraisemblables, des
+succès, des revers, des négociations et des entreprises de tous genres
+occupèrent Sans-Peur le Corsaire et ses alliés pendant les sept années
+pacifiques du gouvernement de don Ramon.
+
+Léon de Roqueforte, par son activité dévorante, rétablissait, non sans
+d'immenses difficultés, l'influence bienfaisante de la France, qu'il
+représentait sous le nom de LÉO l'_Atoua_.
+
+Malheureusement, la France elle-même était neutre.
+
+En lutte avec l'Europe entière, triomphante sur le continent, grâce au
+génie du plus grand capitaine des temps modernes, elle avait
+l'infériorité sur les mers. Et elle ignorait qu'un héros obscur, se
+dévouant à une œuvre inconnue, combattait sans relâche pour elle dans
+cette cinquième partie du monde que le roi Louis XVI s'était proposé de
+soustraire à la domination britannique.
+
+Maîtresse de la mer, l'Angleterre veillait.
+
+--Résister, maintenir, attendre!--telle fut la devise de Sans-Peur le
+Corsaire.
+
+Il résista, il attendit, et non-seulement il se maintint, mais encore il
+étendit sa protection sur une foule de points nouveaux.
+
+Les Anglais, établis à la Nouvelle-Hollande, le rencontrèrent comme un
+obstacle invincible à la Nouvelle-Zélande, où Parawâ Touma et son fils
+Hihi firent des prodiges, aux îles Fidji, dans tous les archipels du
+nord et de l'est, depuis les Carolines et les Mulgraves jusqu'aux îles
+Haouaï, d'où disparut enfin le culte du dieu Rono, vulgairement le
+capitaine Cook.
+
+LÉO l'_Atoua_, toujours équitable et vraiment libérateur, faisait et
+défaisait les rois des îles de l'Océanie. Il abattait les petits tyrans
+_taboués_ et leur donnait parfois pour successeurs de simples matelots
+français. Les princes du plus haut rang s'honoraient de servir dans ses
+équipages.--Et c'est ainsi qu'après Parawâ-Touma, il prit à bord son
+illustre fils Hihi, Rayon-du-soleil, jeune chef qui devait, longues
+années plus tard, recevoir les surnoms éclatants de Napoulon et de
+Ponapati (Napoléon et Bonaparte)[19].
+
+[Note 19: Historique.]
+
+Les deux plus grands hommes de la Polynésie, Finau Ier, qui régnait à
+Tonga, et Taméha-Méha Ier, qui régnait aux îles Haouaï, entrèrent
+l'un et l'autre dans les vues de Sans-Peur le Corsaire. Et si, par la
+suite, ils n'y restèrent point également fidèles, ce fut en raison des
+nouvelles perfidies des missionnaires anglicans, dont le pouvoir devait
+devenir effroyable.
+
+Dès l'âge de douze ans, Gabriel de Roqueforte partagea la plupart des
+dangers de son père. Intrépide pilotin, cavalier audacieux, piéton
+infatigable, il avait au plus haut degré deux des trois grandes qualités
+préconisées par maître Taillevent, c'est-à-dire _le courage_ et
+_l'idée_.--Mais la troisième, ou selon l'ordre rigoureux la seconde, en
+d'autres termes _la patience_, était loin d'être son fait, lorsque vers
+la fin de 1808, les deux bâtiments que ramenait le grand tueur de
+navires atterrirent sur les côtes du Pérou.
+
+
+
+
+XLI
+
+LE COMMODORE WILSON.
+
+
+Camuset, maintenant porteur d'une magnifique barbe rousse, recevait la
+récompense de ses bons et loyaux services, en savourant le titre de
+_matelot_ de maître Taillevent,--titre qu'il partageait, on le sait
+assez, avec Tom Lebon de Jersey, anglais de nation, français de cœur.
+Camuset, toutefois, n'avait pas la faiblesse de se plaindre de son
+partage.
+
+Loyal matelot de son matelot, il aimait sur parole ce Tom Lebon qui,
+pressé en 1793, avait eu la douleur de ne jamais revoir Jersey ni
+Port-Bail, et continuait à servir Sa Majesté Britannique en qualité de
+gabier sur le vaisseau _l'Illustrious_, présentement commandé par le
+capitaine Wilson, de lamentable mémoire.
+
+Encore un qui devait donner raison aux propos de grognard de maître
+Taillevent.
+
+--Faire grâce au lieutenant Roboam Owen, bien, très bien!... mais à un
+Trichenpot ou à un Wilson, autre chose!... On vous écrase sans
+miséricorde de malheureuses petites bêtes méchantes par nature, par
+tempérament, mais sans malice, comme supposition, un scorpion, une
+vipère, une punaise; et on vous laisse vivre un Wilson, un ingrat, une
+mauvaise bête venimeuse par goût, par volonté, tout exprès!... Moi, je
+voulais prendre cet oiseau-là en plein bal, l'emporter à bord et l'y
+pendre au bout de la grande vergue; c'était la justice. Ça aurait sauvé
+la peau de cet imbécile de colonel Garron y Quizâ, pas mal d'autres
+peaux meilleures, et les nôtres aussi peut-être bien!--J'ai toujours
+gardé souvenance de l'histoire du brigand qui faisait pendre son juge,
+en lui disant pour raison: «C'est, dit-il qu'il dit, parce que tu ne
+m'as pas fait pendre, toi!» Et voilà justement ce que nous diraient le
+Trichenpot ou le Wilson, s'ils nous tenaient un de ces quatre
+matins.--Mais non! mon capitaine se contente de laisser l'autre en
+prison. Est-ce qu'on reste jamais en prison? On y meurt ou on s'en tire.
+
+Pour sa part, le capitaine Wilson y avait passé deux mortelles années à
+maudire la France, l'Espagne, le vice-roi du Pérou, Sans-Peur le
+Corsaire, et, par-dessus le marché, le lieutenant Roboam Owen, qui
+l'avait indignement oublié, à ce qu'il croyait.
+
+Wilson était encore injuste et ingrat, car son camarade ne l'oublia pas
+un seul instant.
+
+Retourné en Europe avec un sauf-conduit, à bord du même vaisseau de
+transport qui déposa en Espagne les prisonniers de guerre délivrés enfin
+des mines par les ordres d'Isabelle,--Roboam Owen se hâta d'instruire
+son gouvernement de la situation du capitaine Wilson. Il fit plus
+encore, il intéressa plusieurs amiraux à la délivrance de cet officier,
+qui, par suite de ses démarches, fut compris dans un cartel d'échange.
+
+A peine de retour à Londres, Wilson se trouve en faveur. Un pouvoir
+occulte, qui s'opposa toujours à l'avancement de Roboam Owen, pousse au
+contraire d'une manière insolite le haineux Wilson, qui était bien et
+dûment commodore quand il fut appelé au commandement du vaisseau de 74,
+_l'Illustrious_.
+
+La société biblique et commerciale des missions évangéliques, sur les
+instances du révérend Pottle Trichenpot, l'un de ses membres les plus
+intelligents et les plus actifs, avait évidemment fait son affaire de
+l'avenir du capitaine Wilson.
+
+«Il avait été prisonnier du pirate s'intitulant Sans-Peur le Corsaire.
+
+«Il s'était déclaré son ennemi avec la plus louable ingratitude; il le
+détestait profondément, et le calomniait de bonne foi.
+
+«Il était opiniâtre, bon marin, et bilieux.
+
+«Deux années de captivité au Pérou devaient le rendre intraitable.»
+
+Tels étaient les titres du commodore à la haute protection de la société
+biblico-commerciale, qui le fit nommer au commandement des forces
+navales envoyées dans les mers du Sud, pour protéger les missions
+anglaises et purger l'Océanie des nombreux aventuriers, forbans ou
+bandits français qui l'infestaient et l'opprimaient au nom du susdit
+pirate dit Sans-Peur, odieux papiste qui protégeait des prédicateurs
+catholiques ne vendant rien et ne visant à usurper aucun pouvoir.
+
+_L'Illustrious_, de 74, la frégate _la Pearl_, de 40, et plusieurs
+bâtiments de rang inférieur partirent de Plymouth vers l'époque où la
+guerre fut déclarée à l'Espagne par l'empereur des Français.
+
+La division fit voile pour Cadix, où un officier, chargé des pleins
+pouvoirs du roi Ferdinand VII, s'embarqua sur _l'Illustrious_.
+
+A bord du même vaisseau se trouvaient, d'une part, le lieutenant Roboam
+Owen, attaché, par ordre ministériel, à l'expédition comme possédant des
+connaissances hydrographiques spéciales,--et, d'autre part, le révérend
+Pottle Trichenpot, l'un des directeurs des missions anglaises en
+Océanie.
+
+Pottle, qui avait autrefois ciré les bottes du lieutenant Owen, le
+lieutenant Owen, dont Pottle avait autrefois ciré les bottes, se
+rencontrèrent à la même table avec un égal déplaisir.--Ils firent
+semblant de ne pas se reconnaître.
+
+Pottle voulut tout d'abord se mêler des affaires de service de la
+division navale. Mais le commodore Wilson, non moins têtu pour ses amis
+que pour ses ennemis, prit le contre-pied de tous les avis du révérend
+directeur.--Aussi dispersa-t-il fort imprudemment ses navires.
+
+Et voilà tout justement pourquoi sa petite frégate _la Pearl_ portait
+maintenant les couleurs françaises et le nom sacré de _Lion_, par une
+conséquence forcée d'un fort beau combat naval.
+
+L'ex-_Pearl_, désormais _le Lion_, était le navire sur lequel Sans-Peur
+le Corsaire jugea bon de passer en abandonnant sa pauvre _Lionne_, usée
+de la quille à la pomme comme ne le fut jamais le couteau de
+Jeannot.--_L'Unicorn_ n'était plus depuis trois ou quatre ans.--En
+revanche, sous l'escorte du _Lion_ naviguait un délicieux paquebot, très
+faible d'échantillon, mais d'une marche supérieure qui lui avait valu le
+nom d'_Hirondelle_.
+
+ * * * * *
+
+--Voile! cria l'homme de vigie à bord du _Lion_... Très haut mâtée...
+ajouta-t-il au bout d'une minute.
+
+Déjà Gabriel était sur les barres de perroquet avec sa longue-vue en
+bandoulière. Camuset l'y suivit comme de raison.
+
+--Je n'ai jamais vu un aussi gros navire! dit le jeune héritier des
+Incas.
+
+--Vaisseau de ligne anglais! cria Camuset au même instant.
+
+--Ah! chien de chien! fit Taillevent, j'ai rêvé cette nuit de Pottle
+Trichenpot et de potence habillée en soldat de marine anglais!...
+
+Sans-Peur prit le commandement de la manœuvre.
+
+_Le Lion_ et _l'Hirondelle_ se chargèrent de toile.
+
+_L'Illustrious_ en fit autant.
+
+--Mais c'est _la Pearl_, je reconnais parfaitement _la Pearl_, disait le
+commodore Wilson. Pourquoi diable prend-elle chasse devant nous?
+
+--Pourquoi? _Goddam!_ riposta l'évangélique Pottle Trichenpot, parce
+que ce démon de Sans-Peur vous l'a prise; c'est assez clair!
+
+--Vous êtes inconvenant, master Trichenpot! et je trouve votre _goddam_
+très _shoking_, entendez-vous?...
+
+Roboam Owen était triste.
+
+Tom Lebon, qui ne se doutait de rien, ratissait un bout de corde, en
+chantonnant un air normand qu'il avait appris à Port-Bail de la bonne
+femme Taillevent, la mère à son vieux matelot.
+
+
+
+
+XLII
+
+LES LIONCEAUX DE LA MER
+
+
+La dynastie Taillevent s'était accrue de quatre mousses, tandis que
+Liméno grandissait aux côtés de Gabriel-José-Clodion Tupac Amaru,
+l'idole des indigènes péruviens et des équipages de Sans-Peur le
+Corsaire.
+
+Issus d'un père normand et d'une mère métisse, à demi-marins, à
+demi-montagnards, Pierre, Blas, Jacques et Ricardo Taillevent
+s'honoraient d'être le bataillon sacré de Léonin et de Lionel, les
+jumeaux blonds que leur mère avait peine à distinguer l'un de l'autre.
+
+Tous ces enfants, qui partagèrent les navigations d'Isabelle et de
+Liména, reçurent, dès l'âge le plus tendre, le baptême du feu,--à bord,
+quand Gabriel et Liméno restaient à terre,--à terre, quand Gabriel et
+Liméno faisaient campagne à bord.
+
+Ils étaient également familiarisés avec la vie aventureuse de l'Océan et
+l'existence nomade des grands bois, des montagnes ou des pampas.
+
+Doués diversement suivant l'immuable loi de la nature, ils devaient à
+leur éducation un seul et même amour exalté pour la race des Roqueforte.
+LÉO l'_Atoua_, Sans-Peur le Corsaire, était leur roi; madame, leur
+reine; Gabriel, leur prince; Lionel et Léonin, leurs jeunes chefs.
+
+Et, vers la fin, ils eurent en outre leur princesse; car la dynastie du
+Lion de la mer s'augmenta aussi d'une charmante petite fille, contraste
+vivant de ses frères, non moins brune qu'ils étaient blonds, et d'autant
+plus chère à la famille qu'elle ressemblait trait pour trait à sa noble
+mère. D'un commun accord, elle reçut les noms de Clotilde-Raymonde, le
+premier comme Mérovingienne, le second comme filleule de son oncle don
+Ramon.
+
+Le faisceau se formait pour l'avenir. Et lorsque parfois, pendant un
+mouillage au Callao, enfants et parents étaient tous réunis:
+
+--Mes vœux sont exaucés, disait Sans-Peur, notre œuvre ne périra point!
+
+--Allons, grognait Taillevent, branle-bas général à perpétuité!... Ça y
+est!... Mon capitaine,--c'est coulé,--n'aura jamais goût au petit
+cabotage. Toujours des tremblements, toujours des chavirements; le vent
+de _surouât_ est du calme plat en comparaison de ses idées. Il vente
+toujours dans sa tête à faire mettre à la cape l'Europe, le Pérou,
+l'Océanie et le _grand chasse-foudre_!... De façon, Liména, qu'ayant
+toujours eu, moi, l'amour de la tranquillité à bord d'un gentil caboteur
+ou dans ma case à Port-Bail, me voilà forcé de faire tour mort sur ma
+vieille langue, à l'effet de ne pas décourager nos mousses. Il nous faut
+donc les éduquer en leur disant: «Aimez le chamberdement et la misère,
+voilà le plaisir! Poudre fulminante, volcan et raz de marée, voilà votre
+tempérament!... Vive le petit métier! En avant le rigaudon sur terre,
+sur mer, et peut-être bien ailleurs!» Je dis ailleurs, Liména, et je
+m'entends... M. Gabriel est encore assez sage: l'abordage, les brûlots,
+la cavalerie et l'infanterie lui sont suffisants.--Mais M. Léonin, un
+gringalet, soit dit sans offense, vous a des inventions à donner la
+colique à un requin.--Est-ce que ce gamin de deux jours ne vous parle
+point de bateaux sous-marins, de ballons, de souterrains et d'un tas de
+machines d'enfer comme de ses amusettes!... Oui, ma femme, quelque jour
+ils navigueront sous l'eau, dans l'air, dans le ventre de la terre, au
+fin fond de n'importe quoi! Les anciens, pour lors, ne seront que des
+conscrits; nos gars, vois-tu, ne riront pas tous les matins...
+
+Liména souriait avec orgueil.
+
+Et Camuset à la barbe rousse, en tiers dans cet entretien, se bornait à
+dire:
+
+--Sois calme, matelot Taillevent, ça court bien! on s'en charge de tes
+mousses.
+
+Le contre-maître Camuset, plus souvent appelé Barberousse, inspirait
+alors aux fils du maître d'équipage un peu de la crainte salutaire que
+le rude grognard lui inspirait à lui-même au début de ses grandes
+aventures.
+
+Les bonnes traditions ne se perdaient pas, comme on voit.
+
+Seulement, le temps poursuivant son cours inexorable, transformait les
+mousses en novices ou même en matelots, et les matelots en
+contre-maîtres, comme l'atteste le juste avancement de Camuset.
+
+ * * * * *
+
+L'amazone Isabelle a un fils aîné de quinze ans révolus et qui semble en
+avoir dix-sept, soit que son origine maternelle et le climat des
+tropiques l'aient rendu précoce, soit que la navigation et les exercices
+du corps aient développé avant l'âge sa nature vigoureuse.
+
+Léonin et Lionel, au contraire, sont frêles, pâles, presque chétifs,
+quoique bien portants et parfaitement constitués.
+
+--Ne craignez rien, commandant, disait à leur propos le chirurgien-major
+de l'escadrille corsairienne, je vous réponds d'eux. Vos lionceaux
+deviendront des lions!
+
+Les lionceaux avaient dix ans passés.
+
+Mêmes voix, mêmes gestes, mêmes regards, même intelligence. Seulement,
+leur mère trouvait Lionel plus tendre et plus soumis, et leur père finit
+par reconnaître en Léonin plus d'initiative, plus de force de caractère.
+
+--Il sera temps bientôt que ces enfants voient la France, leur patrie,
+avait-il dit avant de partir pour sa dernière expédition.
+
+Cette parole, qu'Isabelle ne connut point, fut prononcée en présence de
+Taillevent, qui se permit de demander:
+
+--Et M. Gabriel?
+
+--Ami, répondit Léon avec tristesse, ai-je coutume de manquer à mes
+serments et de reprendre ce que j'ai donné?
+
+--Pour lors, murmura le maître, m'est avis que la bonne femme de mère à
+Taillevent, si Dieu fait qu'elle vive encore, pourra bien embrasser mes
+quatre petits sauvages,--Pierre et Jacques, ou, comme qui dirait en
+espagnol, Pedro et Iago, Blas et Ricardo, ou, comme qui dirait en
+français, Blaise et Richard,--mais qu'elle n'embrassera jamais mon aîné
+Liméno, péruvien comme son nom et sa chance.--Ah! le pauvre gars, il en
+avalera des Cordillères, il en courra des bords sur le lac de Plomb et à
+travers les montagnes du Pérou, sans jamais voir notre cher Port-Bail,
+sur les côtes de Normandie, en face de Jersey!
+
+--Pourquoi cela, Taillevent? Ton fils, à toi, n'est point de la race des
+Incas...
+
+--Pardon, excuse! mon capitaine, interrompit vivement le maître, si mon
+fils, à moi, n'est l'enfant du soleil ni de la lune, il est le mien, nom
+d'un tonnerre! et ça suffit pour naviguer droit dans le sillage de
+l'honnêteté.
+
+--Toujours le même, dit Sans-Peur avec une émotion fraternelle.
+
+--Toujours, mon capitaine!...
+
+La campagne entreprise à la suite de cet entretien eut cela de
+remarquable que LÉO l'_Atoua_ se préoccupa beaucoup moins de ses îles
+polynésiennes que de la prise d'un bâtiment taillé pour la marche.
+
+
+
+
+XLIII
+
+L'HIRONDELLE.
+
+
+D'après les conseils de Pottle Trichenpot, la société biblique et
+commerciale de Londres préférait désormais pour ses navires la légèreté
+à la capacité. «Car, en attendant qu'on obtînt de Sa Majesté Britannique
+le concours d'une puissante division navale, l'essentiel était de
+pouvoir échapper au détestable pirate Sans-Peur.»
+
+A la baie des îles, où _la Lionne_ relâcha, Parawâ-Touma et son fils
+Hihi saluèrent du haut de leur _pâ_ fortifié la frégate de leur illustre
+_Rangatira-Rahi_.--Baleine-aux-yeux-terribles lui dit tout d'abord que
+les Néo-Zélandais venaient de chasser du mouillage un bâtiment anglais
+chargé de missionnaires hérétiques.
+
+--Mais il fallait le prendre! s'écria Sans-Peur.
+
+--Nous l'avons essayé!... Par malheur, il marche comme le vent!
+
+--C'est ce que je cherche!... Où est-il!...
+
+--Il a pris la route de la Nouvelle-Hollande.
+
+--Je pars pour Port-Jackson!...
+
+--Sans moi, ô LÉO l'_Atoua_! vous aurez peine à reconnaître cet alcyon
+de la mer.
+
+--Baleine-aux-yeux-terribles sera toujours reçu comme un grand chef sur
+les navires de LÉO l'_Atoua_.
+
+Le chef néo-zélandais but l'haleine de son fils Hihi, Rayon-du-soleil:
+
+--Tu es aujourd'hui un guerrier fameux sur la terre et sur la mer. Règne
+sur nos peuples, achève de gagner tes _mokos_ et demeure fidèle à LÉO
+l'_Atoua_, ennemi de la tribu de _Touté_.--Moi, j'ai vu en rêve cette
+nuit les grandes villes d'Europe. Si je meurs au loin, tu découvriras au
+ciel une étoile de plus, ce sera mon œil gauche, et tu sentiras en toi
+une force double, ce sera mon âme qui viendra t'habiter.
+
+Hihi serra sur son cœur les genoux, puis la ceinture, puis le corps de
+son père, dont il but ensuite l'haleine en frottant le nez contre le
+sien.
+
+Et après avoir fraternisé avec Gabriel, le fils du Lion, Hihi, fils de
+la Baleine, descendit dans sa pirogue.
+
+_La Lionne_ appareillait pour Port-Jackson.
+
+ * * * * *
+
+Déguisée en gros transport anglais, au moyen de masques en toile à
+voiles, la frégate pénétra hardiment dans la rade ennemie, car Parawâ
+venait de reconnaître le fameux navire des missionnaires.
+
+Au coucher du soleil, on mouilla bord à bord.
+
+Presque aussitôt, il fut enlevé par surprise.
+
+L'alarme fut jetée pourtant.--Quatre navires de guerre et deux fortins
+canonnèrent _la Lionne_; mais la fortune, dit-on, favorise les
+audacieux. La ruse et la force, l'adresse et le courage n'auraient
+peut-être point suffi pour assurer l'invraisemblable succès de
+Sans-Peur. Heureusement, une épouvantable tempête, qu'il avait prévue à
+la vérité, lui permit d'éviter un combat inégal.
+
+Ainsi fut conquise son _Hirondelle_, qu'il destinait à conduire en
+France Isabelle et ses trois derniers enfants.
+
+Lui-même, alors, il pensait à s'y rendre.
+
+Le _Lion de la mer_ voulait se présenter au lion de la terre, l'empereur
+Napoléon, et obtenir son appui pour résister moins difficilement aux
+forces anglaises. La capture de _la Pearl_ acheva de le décider à
+prendre ce parti, car il apprit, par les papiers trouvés à bord, que la
+guerre était déclarée à l'Espagne.
+
+A quoi bon laisser Isabelle et ses jeunes enfants en péril dans les
+possessions espagnoles du Pérou, lorsque Gabriel était enfin d'âge à
+répondre aux espérances des indigènes?
+
+Le cas qui se présentait était prévu depuis longtemps:--«Si don Ramon
+cessait d'être gouverneur de Cuzco, et surtout si la guerre éclatait
+entre l'Espagne et la France, Isabelle devait immédiatement se réfugier
+au milieu des Quichuas, entretenir des vigies sur le littoral et se
+tenir prête à regagner la baie de Quiron.»
+
+Isabelle avait suivi ces instructions à la lettre. Les vigies postées
+sur les mornes guettaient les mouvements du large. Dès qu'elles
+signalèrent un vaisseau de ligne anglais chassant deux navires sans
+pavillon, des exprès en instruisirent Isabelle, qui fit ses préparatifs
+de départ. Bientôt on lui annonça que les bâtiments poursuivis avaient
+hissé les couleurs françaises et la bannière du _Lion de la mer_.
+Accompagnée d'un immense cortége, elle se dirigea sur la baie de Quiron,
+que les Espagnols avaient laissée inoccupée.
+
+Lorsqu'elle y campa militairement, aucun des trois navires n'était en
+vue.
+
+Vingt-quatre heures s'écoulèrent dans l'anxiété.
+
+Enfin, un seul bâtiment, _l'Hirondelle_, entra dans la baie; à son grand
+mât était arboré le pavillon péruvien.
+
+--Mon fils Gabriel est à bord!... mais mon époux, ô mon Dieu! mon noble
+époux aurait-il succombé?
+
+--Si mon père est mort, nous le vengerons, dit Léonin qui tenait son
+frère Lionel embrassé.
+
+Lionel et les enfants de Liména répétèrent les paroles du jeune
+lionceau.
+
+Isabelle pressait contre son cœur sa petite Clotilde.
+
+--O mon Dieu, murmurait-elle, son père ne la reverra-t-il plus?
+
+Liména, soucieuse, aurait voulu conjurer ces paroles de funeste augure.
+
+--Enfants, taisez-vous! s'écria-t-elle; et vous, madame, pourquoi parler
+ainsi?
+
+Aux acclamations enthousiastes des Quichuas, Gabriel, Camuset et Liméno
+débarquèrent.
+
+--Espérance!... courage!... criaient-ils.
+
+--Ma mère, dit l'héritier des Incas, soyez sans crainte. Par un
+stratagème adroit, _le Lion_ a évité le combat. _L'Illustrious_ fait
+fausse route. Demain, dans quelques heures, dans un instant peut-être,
+la frégate viendra nous rejoindre.
+
+Isabelle embrassait son fils avec transports. Liména bénissait comme
+elle le Ciel qui avait sauvé _le Lion_, et, comme elle, serrait dans ses
+bras son fils Liméno, vaillant mousse de quatorze ans.
+
+Mais Camuset Barberousse mâchait sa moustache en soupirant, signe
+infaillible de quelque mission pénible à remplir.
+
+
+
+
+XLIV
+
+STRATAGÈMES DE RETRAITE.
+
+
+Le commodore Wilson, quand il fut bien convaincu que _la Pearl_ était
+tombée au pouvoir de Sans-Peur, pinça les lèvres, baissa le nez et fut
+bien obligé de s'avouer que c'était par sa très grande faute:--«Pottle
+Trichenpot lui avait bien assez conseillé de ne point se séparer de sa
+frégate.» Mais au bout de cinq minutes, il redressa le nez, et rouvrant
+la bouche, il dit avec conviction:
+
+--_L'Illustrious_ marche beaucoup mieux que _la Pearl_. Nous avons
+soixante-quatorze canons de gros calibre, et le pirate français n'en a
+que quarante de moindre portée. Consolons-nous! Il sera coulé ou pris,
+c'est inévitable, et s'il est pris, mon cher monsieur Trichenpot, il
+sera pendu sur-le-champ.
+
+--Amen! fit le révérend Pottle.
+
+Roboam Owen, qui ne perdit pas un mot de cet odieux entretien, sentit
+son cœur se soulever d'indignation. La bassesse de Pottle ne pouvait
+l'étonner; mais l'ingratitude du commodore Wilson révoltait sa nature
+loyale. Toutefois il sut demeurer impassible.
+
+--Lieutenant Owen, que pensez-vous? lui demanda brusquement le
+commodore.
+
+--Je pense que le vent peut changer et que Sans-Peur le Corsaire n'est
+jamais à court de stratagèmes.
+
+--Oh! oh!... Mais... un moment, s'il vous plaît! Vous dites _corsaire_,
+lieutenant Owen; c'est _pirate_ qu'il faut dire, _pirate_, vous
+entendez!
+
+L'officier irlandais connaissait l'esprit étroit et faux de son ancien
+camarade,--il n'essaya point de protester, salua sans affectation et se
+promit d'employer au besoin quelque terme qui, sans être injurieux pour
+Sans-Peur, ne risquât point d'être désapprouvé.
+
+--Le vent ne change guère en cette saison dans ces parages, et quant aux
+ruses de ce forban, je saurai les déjouer!... dit hautement le
+commodore.
+
+Roboam Owen faisait des vœux ardents pour que la frégate de Sans-Peur
+parvînt à s'échapper.
+
+L'honnête Tom Lebon continuait à chantonner en faisant une queue de rat
+sur le bout d'on ne sait quel cordage. Infiniment moins grognard que son
+matelot Taillevent, il se résignait à son triste sort. Depuis seize ans
+passés, sa femme et ses enfants vivaient en France, à Port-Bail; depuis
+seize ans passés, il faisait la guerre aux Français et se battait en
+conscience, non sans regrets, mais en brave marin qui remplit son
+devoir. A bord de _l'Illustrious_, personne n'était plus indifférent que
+lui aux résultats de la chasse.
+
+ * * * * *
+
+A bord de la frégate _la Pearl_, ou pour mieux dire _le Lion_,
+Sans-Peur, son fils Gabriel, Émile Féraux, capitaine de pavillon, maître
+Taillevent, Parawâ-Touma, et foule d'autres, ne tardèrent point à
+s'apercevoir que _l'Illustrious_ avait l'avantage de la marche. Mais en
+revanche, _l'Hirondelle_ l'emportait, et de beaucoup, sur le vaisseau,
+puisqu'elle était obligée de carguer sa grand'voile pour naviguer de
+front avec la frégate.
+
+Les deux conserves ayant une avance considérable, Sans-Peur calcula
+qu'elles seraient encore à plus d'un mille du vaisseau lorsque viendrait
+la nuit. Il donna ses ordres au capitaine Féraux et se retira dans sa
+chambre pour écrire à Isabelle.
+
+On torchait toute la toile possible.
+
+Avec la pompe à incendie, on arrosait les voiles pour en resserrer le
+tissu et ne rien perdre de la brise ronde, mais très maniable, qui
+poussait les trois navires.
+
+Les meilleurs timoniers se relevaient à la roue du gouvernail: «Pas de
+distractions! naviguons droit! Attention à ne pas embarder de
+l'épaisseur d'un cheveu.»
+
+Les gens de l'équipage reçurent l'ordre de se coucher à plat pont;
+l'immobilité leur fut recommandée.
+
+La situation était telle, que Taillevent ne grognait pas. Il fumait avec
+la gravité d'un pacha turc. Camuset et Liméno, étendus à ses pieds, le
+regardaient sans se permettre de l'interroger.
+
+--Gros vaisseau! dit Baleine-aux-yeux-terribles.
+
+--Il y en a de plus gros! répondit Taillevent.
+
+--Oui, ajouta Camuset, ce 74 a deux batteries couvertes et une barbette;
+un trois-ponts a une batterie couverte de plus.
+
+--_Pi-hé_! fit admirativement le Néo-Zélandais.
+
+--Ne bougez pas, tas de marsouins! ou gare à moi! cria Taillevent à
+quelques hommes qui s'avisaient de se lever.
+
+--La tribu de _Touté_ a de bien grandes pirogues de guerre! dit
+Parawâ-Touma, qui ne cessait de regarder _l'Illustrious_.
+
+--La tribu de LÉO l'_Atoua_ en a d'aussi grandes et de plus grandes que
+ce vaisseau-là, mon vieux brave!... reprit Taillevent. Mais le
+_Rangatira-Rahi_ des Français, l'empereur Napoléon, en a besoin dans les
+mers d'Europe, voilà notre guignon pour le quart d'heure.
+
+Parawâ-Touma garda le silence. Grand chef de guerre et bon navigateur,
+il appréciait parfaitement les difficultés de la situation. Toutefois,
+il ne désespérait de rien, tant était robuste sa foi en LÉO l'_Atoua_,
+le _Lion de la mer_, qui ne meurt point.
+
+--J'irai dans cette Europe qu'habitent les tribus ennemies de Marion et
+de Touté... J'y verrai ces villes immenses, cent fois plus grandes que
+Cuzco et Lima, d'après maître Taillevent.--Je connais le _Lion de la
+mer_; je veux connaître aussi le _Lion de la terre_, dont tous les
+peuples du monde répètent le nom terrible.
+
+Ainsi méditait Parawâ-Touma, les yeux fixés sur _l'Illustrious_, qui se
+rapprochait non sans peines; mais le commodore Wilson, fort bon marin au
+demeurant, ne négligeait rien, de son côté, pour diminuer la distance.
+
+Maître Taillevent méditait.
+
+--Liméno, dit-il enfin, va doucettement prendre à la fosse aux lions
+deux dames-jeannes d'huile de baleine.
+
+--Pourquoi faire, maître? demanda Camuset.
+
+--Pour graisser la coque au ras de la flottaison; j'ai entendu dire à
+ton vieux père que, par petit temps, ça peut faire gagner un demi-nœud.
+
+Deux matelots adroits ne tardèrent pas à frotter d'huile de baleine les
+parois extérieures de la frégate, dont la vitesse n'augmenta pas d'une
+manière sensible.
+
+--Eh bien!... les grands moyens, pour lors! fit Taillevent.
+
+--Quoi donc, maître?
+
+--Camuset, tu vas demander de ma part au capitaine la permission de
+faire tomber les épontilles et de scier quelques barreaux.
+
+--Scier des barreaux! répéta Camuset avec stupeur.
+
+--Va donc, matelot!... ça presse!... le vaisseau nous gagne!... Au jeu
+que nous jouons, le temps, c'est tout!...
+
+Camuset rapporta au maître l'autorisation d'abattre et de scier tout ce
+qu'il voudrait, sous l'inspection du capitaine en second, Émile Féraux.
+
+L'œuvre de démolition intérieure commença. En détruisant les liaisons du
+navire, en sacrifiant sa solidité, on allait lui donner une élasticité
+qui accroîtrait sa vitesse. Toutes les colonnettes, tous les piliers qui
+soutenaient les ponts furent déplacés à coups de masse ou de hache, les
+ponts plièrent comme des tremplins. Taillevent fit scier de distance en
+distance les barreaux destinés à relier l'effort des baux ou solives
+transversales. On avait abattu déjà toutes les cloisons inutiles. La
+frégate frémit et vibra de bout en bout; elle devint plus sonore; elle
+bondissait plus aisément, craquait un peu moins et gémissait davantage.
+
+Déliée ainsi, elle s'usait de deux ou trois mois en moins d'une heure.
+
+_L'Hirondelle_, qui jusqu'alors brassait de temps en temps ses voiles
+hautes _en ralingue_, c'est-à-dire de telle sorte qu'elles ne fussent
+plus gonflées par le vent, cessa d'être obligée d'avoir recours à cet
+expédient pour ne point la dépasser.
+
+Et la brise ayant un peu molli, les deux conserves tinrent bon sans que
+_l'Illustrious_ gagnât une brasse.
+
+--La nuit, le brouillard, des grains de pluie, une chance, nous voici en
+passe d'être parés, dit Camuset à Liméno.
+
+
+
+
+XLV
+
+SÉPARATIONS.
+
+
+Quand il eut achevé ses correspondances, Sans-Peur enferma dans un
+coffret d'ébène ce qu'il avait de plus précieux en valeurs et en
+diamants; il garnit d'or plusieurs ceintures et fit appeler Gabriel.
+
+--Mon fils, lui dit-il, je ne t'ai jamais caché ta destinée. Tu
+appartiens aux peuples du Pérou, comme moi j'appartiens à ceux de
+l'Océanie, et avant tout à la France. Tu connais mes plus secrets
+desseins; tu sais que les idées étroites de José-Gabriel Condor Kanki et
+d'Andrès de Saïri, ton bisaïeul, ne doivent pas être les tiennes. La
+race espagnole ne saurait plus être expulsée du Pérou; tu descends
+toi-même des Espagnols; tu es né pour opérer la fusion entre les
+descendants des peuples conquis et du peuple dominateur. Il faut que les
+créoles prennent parti pour l'indépendance, qu'ils arborent à leur tour
+le pavillon péruvien, et qu'ils regardent les indigènes comme leurs
+concitoyens, leurs égaux, leurs frères.
+
+--Mon père, j'ai été élevé dans cette pensée, répondit Gabriel. Le sang
+mélangé qui court dans mes veines en est l'expression. Vos sages
+desseins sont mes espérances. On me donne le titre de prince; je
+n'aspire point à la couronne d'Inca, de grand chef ou de roi. Je ne veux
+que marcher sur vos traces, être libérateur d'abord et ensuite
+pacificateur, s'il plaît à Dieu.
+
+--C'est bien! dit le corsaire. Et puis, avec un accent
+paternel:--Jusqu'à ce jour, mon enfant, j'ai pu veiller à ton éducation.
+Le marquis ton oncle et ta mère m'ont suppléé pendant mes absences, mais
+l'instant est venu où tu vas être seul,--seul à ton âge!
+
+--A mon âge, mon père, vous combattiez pour l'indépendance du Nord.
+
+--Oui, Gabriel, mais comme simple élève de marine et sous les ordres du
+vicomte de Roqueforte. Toi, mon fils, tu vas être chef d'une nation à
+demi-barbare...
+
+--Mon père, je suis attristé de notre séparation. Je m'y attendais,
+cependant, et j'y étais préparé. Ne craignez rien, je suis votre fils,
+je serai digne de l'être et ne manquerai, je vous le jure, à aucun de
+mes grands devoirs. Je n'étais qu'un jeune enfant quand on ceignit mon
+front de _la borla_ péruvienne; les acclamations des peuples du grand
+lac retentissent pourtant encore dans mon cœur, et souvent, depuis, j'ai
+visité seul la tombe sacrée du cacique Andrès.
+
+--Tu es bien mon fils, mon digne fils! Dieu soit loué! s'écria Léon de
+Roqueforte.
+
+Et après un instant de silence solennel:
+
+--Maintenant, reçois mes ordres. Voici un coffret qui contient
+d'immenses valeurs destinées à ta mère, je t'en charge. Voici de plus
+des ceintures d'or pour toi, Liméno et maître Camuset, qui sont attachés
+à ta fortune. Mes instructions, mes mémoires sur toutes les affaires du
+Pérou, un trésor et un grand approvisionnement d'armes sont enfouis, tu
+le sais, dans la caverne du Lion.
+
+--Je sais où, mon père.
+
+--A nuit tombante, tu passeras sur _l'Hirondelle_ avec tes deux
+compagnons.--Vous irez dans la baie de Quiron, où ta mère, ses enfants
+et ceux de Taillevent s'embarqueront pour aller en France; mais toi, mon
+fils, tu te retireras dans l'intérieur du Pérou.
+
+A nuit tombante, les deux navires français se rapprochèrent l'un de
+l'autre; une longue amarre fut lancée par les gens de _l'Hirondelle_;
+Gabriel, Liméno, Camuset s'y accrochèrent, et changèrent de bâtiment
+sans qu'il eût été nécessaire de mettre en panne.
+
+Après le coucher du soleil, _le Lion_ hissa trois fanaux, _l'Hirondelle_
+n'en hissa qu'un seul. Mais une heure plus tard, le paquebot prit les
+devants, de telle sorte que les quatre fanaux se confondirent pour les
+Anglais. Alors _le Lion_ amena deux de ses feux, _l'Hirondelle_ en hissa
+deux autres, et les navires prirent deux routes différentes.
+
+_L'Illustrious_ s'attacha, comme l'espérait Sans-Peur, à la poursuite de
+_l'Hirondelle_, qui se laissa gagner à dessein; mais aussitôt que _le
+Lion_ fut hors de danger, le paquebot reprit son élan.
+
+Au point du jour, le commodore Wilson s'aperçut avec rage que Sans-Peur
+lui avait échappé.--A midi, _l'Hirondelle_ à son tour disparut.
+
+Après un immense circuit, le capitaine Bédarieux, qui se conforma de
+tous points aux combinaisons de son commandant en chef, atterrit
+conséquemment dans la baie de Quiron, où Isabelle, de son côté, avait eu
+le temps d'arriver avec sa jeune famille.
+
+Si Camuset mâchait sa moustache rousse, c'est qu'il savait, le digne
+contre-maître, qu'une seconde séparation était inévitable.
+
+Les yeux baignés de larmes, Isabelle et Liména laissent chacune à terre
+leur fils aîné; _l'Hirondelle_ met sous voiles; mais enfin, ô bonheur!
+_le Lion_ de Sans-Peur paraît aussi.
+
+Du rivage, une immense acclamation le salue.
+
+Gabriel, Liméno, maître Barberousse et les Quichuas, rassemblés sur les
+roches qui servaient autrefois de belvédère au vénérable Andrès, battent
+des mains, agitent des drapeaux et crient avec enthousiasme: «--Gloire
+au _Lion de la mer_!»
+
+
+
+
+XLVI
+
+A L'ABORDAGE.
+
+
+Sans-Peur le Corsaire, passant à bord du paquebot, vint y serrer sur son
+cœur sa femme et ses enfants. Isabelle pleurait encore en répondant de
+loin aux signaux de Gabriel; tout à coup, elle frémit d'horreur.
+_L'Illustrious_ se dresse à peu de distance.
+
+Masqué jusque-là par une pointe de terre, il s'avance menaçant, sabords
+ouverts; sa triple batterie est formidable, et pour comble de malheur,
+l'état de la mer, très houleuse aujourd'hui, doit favoriser sa marche.
+
+Sans-Peur est incapable de fuir, il ne restera point à bord de
+_l'Hirondelle_; il va se faire écraser; car la victoire est impossible.
+
+Isabelle, éperdue, se jette dans les bras de son époux, dont elle
+n'essayera pas de combattre la fatale décision. Sans-Peur ne saurait
+reculer devant son devoir; et en effet, cessant de prodiguer aux siens
+les consolations et les caresses, il s'est redressé calme, sévère,
+inflexible:
+
+--Madame! dit-il, à vous ce navire et les richesses dont il est chargé;
+à vous mes enfants, Léonin et Lionel, mes successeurs, et Clotilde, que
+le Ciel vous a donnée pour consolation suprême!... A moi le soin de vous
+protéger!... En France, Isabelle. Faites servir, capitaine Bédarieux, et
+couvrez le navire de toile!...
+
+--Dieu!... tu veux donc mourir!...
+
+--Je vais me battre en _Lion de la mer_!... Pour l'amour de nos enfants,
+Isabelle, sois forte!... Adieu!...
+
+Isabelle, défaillante, poussa un cri de désespoir. Léon s'arrachait de
+ses bras, et sautait dans son canot on répétant:
+
+--De la toile, Bédarieux!... de la toile à tout rompre! votre vitesse
+vous sauvera!...
+
+_L'Illustrious_ se rapprochait de la frégate _le Lion_, qui attendait en
+panne le retour de son capitaine.
+
+ * * * * *
+
+Alors, sur la pointe de Quiron, se passait une autre scène dramatique.
+
+ * * * * *
+
+Gabriel voulait aller combattre à côté de son père; les Quichuas s'y
+opposaient.
+
+--Hommes du Pérou, ne m'arrachez pas le cœur! disait-il avec une sorte
+de colère.
+
+--Prince, votre poste est au milieu de nous!... Le combat qui va se
+livrer est trop inégal!... Votre vie nous est trop chère!
+
+--Ma vie, à qui la dois-je, si ce n'est au héros qui a si longtemps
+combattu pour vous? Je veux bien être votre chef, mais vous ne
+m'obligerez pas à inaugurer mon pouvoir par une lâcheté filiale...
+Tuez-moi donc, ou suivez-moi!
+
+Ces paroles électrisent les Quichuas, ils se précipitent en armes sur
+leurs balses, qui accostent _le Lion_ en même temps que Sans-Peur.
+
+Les voiles se rouvraient.
+
+--Toi, ici! ô mon Dieu! s'écrie le corsaire.
+
+--Mon père, vous ne pouvez l'emporter qu'à l'abordage; je vous amène un
+renfort de braves combattants.
+
+Déjà le canon grondait.
+
+Isabelle, pâle d'horreur, vit _le Lion_ laisser arriver en grand sur
+_l'Illustrious_. Le combat désespéré allait s'engager ainsi, sans que la
+frégate eût inutilement essayé de jouter de vitesse.
+
+--Cette fois nous sommes cuits, murmura Taillevent, si bas que nul ne
+l'entendit, et frappant sur l'épaule de Liméno:
+
+--Petit, sais-tu ton devoir?
+
+--Ne pas quitter M. Gabriel, parbleu! c'est connu.
+
+--Bon!... embrasse donc ton vieux père, mon gars, et attrape à se
+régaler!... Le maître détourna la tête pour essuyer vivement ses yeux,
+que l'émotion embrumait.--A ton poste, donc, ajouta-t-il d'un ton dur.
+
+Camuset s'approchait à son tour:
+
+--Matelot, m'est avis qu'il faut se dire adieu pour de bon.
+
+--Plus bas!... plus bas!... chut!... J'ai souventes fois de drôles
+d'idées. C'est tout justement par ici, en 1783,--j'avais ton âge,
+matelot,--que nous fûmes coulés par le fond avec la frégate du vicomte
+de Roqueforte. La fameuse roche _del Verdujo_, comme qui dirait du
+bourreau, est à une petite lieue sous le vent. Eh bien, c'est donc ici
+que nous avons commencé le petit métier, mon capitaine et moi; c'est ici
+que nous devons finir!... Du calme, pas un mot, soyons gais!... Pour
+sauver M. Gabriel, vous êtes deux; et moi, j'étais seul pour aider son
+père. Vous avez des balses hissées tout alentour de la frégate, nous
+n'avions qu'un espar ramassé parmi les débris... Tu recommenceras mon
+histoire, matelot; tu épouseras la pareille à Liména, et ton fils à toi,
+Camuset, sauvera quelque jour le fils à M. Gabriel, dans cet endroit-ci
+ou ailleurs!...
+
+--Ah! maître Taillevent, mon matelot, comme tu prêches bien!... mille
+noms d'un requin en bouille-à-baisse!...
+
+ * * * * *
+
+--Oh! oh! oh! disait à son bord le commodore Wilson, M. le pirate
+français voudrait l'abordage!... pas de ça, non, pas du tout!... A
+couler bas, canonniers, à couler bas.
+
+ * * * * *
+
+La frégate _le Lion_ reçut trente-sept boulets dans ses flancs, où une
+effroyable voie d'eau se déclarait; mais sa mâture n'était pas entamée,
+et Sans-Peur était maître du vent.
+
+--Très bien! dit-il, l'abordage est sûr, maintenant;--attention, les
+tirailleurs!... visez bien!...
+
+Dans les hunes, sur le gaillard d'avant, sur la dunette, il avait tout
+d'abord posté trente-sept groupes de quatre bons tireurs, chargé chacun
+d'un sabord de _l'Illustrious_. A mesure qu'un canonnier anglais se
+montrait pour recharger l'une des pièces déchargées, il était tué sur
+place. On ne parvenait point à recharger un seul canon.
+
+L'artillerie faisait silence.--A bord de _l'Hirondelle_, déjà fort
+éloignée, nul n'y comprit rien.--_L'Illustrious_ et _le Lion_ couraient,
+cependant, sous les huniers, dans la direction du Verdujo.
+
+--Bravo! murmura Sans-Peur.
+
+La meurtrière fusillade mettait au désespoir le commodore Wilson. Il
+s'aperçut à ses dépens qu'il venait de commettre une faute capitale, en
+négligeant de démâter la frégate, où déjà on s'apprêtait à lancer les
+grappins d'abordage. Camuset et Liméno étaient dans la hune de misaine
+avec Gabriel, chargé de cette importante opération.
+
+Mais le commodore avait la ressource de virer de bord, et de présenter à
+l'ennemi ses trente-sept autres canons chargés d'avance.--Pare à virer!
+commande-t-il.
+
+Sans-Peur aurait pu imiter sa manœuvre, et se maintenir ainsi par le
+travers des batteries déchargées; mais sentant que _le Lion_ coulait, il
+brusqua le dénoûment et lança en grand, contre l'avant de
+_l'Illustrious_ dont la vitesse s'amortissait, sa petite frégate qui
+craqua et fut à demi défoncée. Mais cinquante grappins à la fois
+mordirent le gréement ou les pavois du vaisseau.
+
+--A l'abordage! commande Sans-Peur.
+
+Émile Féraux, à la tête de la première division, se précipite sur
+l'avant de _l'Illustrious_, où une troupe compacte de soldats de marine
+l'attend baïonnette croisée.
+
+La frégate devant forcément s'accrocher par l'arrière, à la hauteur du
+grand mât du vaisseau, Sans-Peur ralliait autour de lui la deuxième
+division.--Le second choc eut lieu.
+
+--A bord! crie le _Lion de la mer_.
+
+Il avait vu jusque-là Taillevent auprès de lui. Tout à coup, le maître
+disparut en poussant un hurlement de désespoir qui domine le tumulte, et
+dont aucune vocifération humaine ne saurait donner une idée.
+
+--Où est-il?... que fait-il? demanda Sans-Peur avec émotion.
+
+--Voyez! là!... répond Parawâ en montrant le maître qui, par des bond
+furieux, venait d'atteindre l'extrémité de la vergue de misaine de
+_l'Illustrious_.
+
+Ce point aérien était le théâtre d'un combat fratricide.
+
+Tom Lebon et Camuset se trouvaient aux prises.
+
+--Matelots!... mes deux matelots!... mes matelots, ne vous tuez pas!
+criait maître Taillevent.
+
+Gabriel et Liméno, suspendus aux chaînes d'un grappin d'abordage,
+menaçaient de leurs pistolets le brave marin de Jersey, Tom Lebon,
+anglais de nation, français de cœur.
+
+
+
+
+XLVII
+
+FERMEZ LES SABORDS!
+
+
+--Il faut, avait dit Sans-Peur à son fils Gabriel, que notre frégate qui
+coule s'attache au vaisseau anglais par cent liens de fer. Ils vont nous
+fusiller à bout portant, entraînons-les par le fond. Seulement, mon
+fils, à mon premier signal, jette-toi à la mer, gagne l'une des balses
+qui seront amenées au moment de l'abordage; pas d'hésitation, pas de
+retard. Je ne te permets de combattre ici qu'à cette condition.
+
+--Mon père! auriez-vous donc résolu de périr avec tous vos braves?
+
+--Non!... Si je ne tenais à leur laisser une chance de salut, je
+n'emploierais pas un moyen douteux: je ferais sauter les deux navires.
+Au lieu de laisser nos poudres se noyer, nous les retirerions de la
+soute. Mais assez... assez... à ton poste!...
+
+ * * * * *
+
+Gabriel, spécialement chargé de l'opération de faire lancer les grappins
+et d'amarrer _le Lion_ à _l'Illustrious_, ne se borna point à
+s'accrocher comme pour un abordage ordinaire. Secondé par Camuset,
+Liméno et les meilleurs gabiers, il multipliait les systèmes de mariage.
+Tous les crocs, toutes les chaînes, tous les gros cordages dont il
+disposait, mordaient ou étreignaient les mâts, les vergues et les
+apparaux de l'ennemi.
+
+L'action militaire était chaudement engagée sur l'avant du vaisseau.
+Dans les mâtures, une lutte étrange continuait avec acharnement. Le
+commodore ayant donné l'ordre à ses gens de couper tous les liens et de
+décrocher toutes les pattes de fer, les Français ne pouvaient faire un
+nœud sans avoir quelque adversaire à combattre. L'escouade aérienne de
+Gabriel agissait de vive force, une pluie de sang, une grêle de cadavres
+tombaient sur les combattants du pont.
+
+On vit une grappe humaine se détacher des sommets du bas-mât, et, le
+poignard dans la gorge, écraser dix hommes des deux partis. Un
+épouvantable amalgame de corps déchirés, d'armes, de lambeaux de chair,
+de cordages, de grappins, de poulies et de membres palpitants,
+s'interposa entre les abordés et les abordeurs.
+
+--En avant!... hardi!... Sans-Peur!... criait Émile Féraux.
+
+Les officiers de _senteries_ répondaient en encourageant leurs hommes à
+tenir bon, baïonnette croisée.
+
+Les Anglais parvinrent à défaire quelques-uns des amarrages.
+
+--Du fer, des chaînes de fer! disait Gabriel, qui bondissait de corde en
+corde stimulant l'activité de ses gabiers, ou déchargeant ses pistolets,
+que Liméno rechargeait à l'instant.
+
+Des hunes du _Lion_, quelques groupes de tirailleurs ajustaient
+exclusivement les gabiers anglais. Des hunes de _l'Illustrious_, un feu
+nourri était dirigé sur ces tirailleurs. Les espingoles chargées de
+biscaïens étaient braquées sur la vaillante troupe de Gabriel; et, en
+outre, des grenades lancées de haut éclataient de toutes parts, si ce
+n'est pourtant sur l'étroit théâtre de la sanglante mêlée.
+
+Tom Lebon, en sa qualité de gabier de misaine de _l'Illustrious_,
+s'élança sur la vergue où Camuset venait de se hisser en halant une
+corde à laquelle pendait une chaîne de fer. Il brandissait une hache;
+Camuset tira son sabre sans lâcher sa corde.--Maître Taillevent, qui, à
+l'arrière du _Lion_, s'occupait aussi du fatal mariage des deux navires,
+poussa un cri si terrible que les deux matelots l'entendirent.
+
+A l'instant même où la hache et le sabre se rencontraient:
+
+--Tu es Tom Lebon!... demanda Camuset avec horreur.
+
+--Taillevent!... mon matelot!... s'écriait Tom Lebon.
+
+--Voici son fils! ajouta Camuset en montrant Liméno.
+
+--Minute! fait Tom Lebon qui raccroche sa hache à sa ceinture.
+
+Camuset, rengaînant son sabre, passe son bout de corde à un camarade.
+
+--La paix entre nous! dit enfin Taillevent lui-même.
+
+Gabriel et Liméno ne déchargèrent point leurs armes, mais sautèrent dans
+les haubans du vaisseau, où ils furent bientôt aux prises avec d'autres
+gabiers anglais.
+
+Au bout de la vergue de misaine, au milieu d'un nuage de fumée brûlante,
+Taillevent embrassait Tom Lebon, dont il mettait la main dans celle de
+Camuset.
+
+--Le fils à maître Camuset!... dit Tom Lebon, et de plus ton _matelot_;
+il sera donc le mien?... un équipage d'enfants de Port-Bail!... M. de
+Roqueforte, mon bienfaiteur à moi aussi, votre capitaine!... Pas plus
+pirate que _toi z'ou moi_, Taillevent!... Assez causé; je ne me bats
+plus. On trouvera bien dans la mâture assez d'ouvrage pour attendra la
+fin de la bagarre. Bonne chance, mes matelots... Malgré ça, il n'y a pas
+gras pour vous autres.
+
+--Ni pour vous non plus, mon vieux! riposta Taillevent. Veille donc, et
+si tu nous vois piquer une tête à l'eau, fais-en autant. Mes amis sont
+les tiens, rallie à moi...
+
+--Compris!... On a l'œil américain, quoique anglais. En tous cas, Tom
+Lebon n'a qu'un cœur, matelot, tu sais ça?...
+
+--Pas de tendresse!... Je suis à la guerre, moi!... En route, Camuset!
+
+Taillevent et Camuset s'affalèrent impérieusement vers l'arrière de
+_l'Illustrious_, devenu le champ d'un nouveau combat.
+
+Tom Lebon regagnait mélancoliquement sa hune, d'où il monta sur les
+barres de petit perroquet. Puis, tout en rajustant quelques cordages
+coupés, il observa d'un regard inquiet les faits et gestes de son
+matelot Taillevent.
+
+Anglais de nation, Français de cœur, brave par tempérament, réduit à
+l'inaction par circonstance,--il passait,--à ce qu'il a dit depuis bien
+souvent,--le plus fichu quart d'heure de sa vie. Et n'étant pas aussi
+grognard, à beaucoup près, que l'était son matelot bien-aimé, il n'avait
+pas la douce compensation de grogner homériquement.--Non! il soupirait,
+sans même maudire son sort; et il faisait une épissure à la draille du
+grand foc, coupée par un biscaïen. Un simple nœud aurait suffi, mais une
+épissure est plus longue à faire. Personne fort heureusement ne s'occupa
+de lui, qui s'inquiétait en vérité de tout le monde, excepté toutefois
+du commodore Wilson,--cet Anglais pur sang n'ayant jamais eu le don de
+plaire à l'estimable Tom Lebon, né natif de Jersey.--Mais s'il n'aimait
+guère le commodore, il estimait fort le lieutenant Owen et avait, dans
+l'équipage, une foule de camarades.--D'un autre côté, Taillevent,
+Camuset, trente marins de Port-Bail et le capitaine Léon de Roqueforte,
+qu'il vénérait sans l'avoir jamais connu, étaient les principaux ennemis
+qui envahissaient le bord.
+
+--C'est triste de se dire tant pis de toutes les manières et de faire
+une épissure en guise de consolation, au lieu de se battre honnêtement
+d'un bord ou de l'autre!...
+
+Tom Lebon, perché à cent trente ou cent quarante pieds au-dessus du
+niveau de la mer, embrassait d'un regard douloureux tous les mouvements
+intérieurs ou extérieurs.
+
+Il fut témoin des derniers efforts de Gabriel et de ses gens, qui
+complétèrent leurs travaux d'accrochage en coupant les haubans de la
+frégate au-dessous des hunes et en les laissant tomber avec ses vergues
+sur la muraille du vaisseau. A ces réseaux de gros cordages, à ces
+espars énormes pendaient des bombes, des gueuses et des masses de
+boulets ramés. La chute de tant de corps lourds qui s'enchevêtraient
+dans le gréement et l'artillerie du pont du vaisseau, produisit un effet
+terrible.
+
+Non-seulement le fracs fut épouvantable, mais le but du corsaire devint
+évident; les Anglais s'écrièrent:
+
+--La frégate qui coule bas va nous entraîner au fond!...
+
+--Fermez les sabords! commanda Wilson avec l'accent de l'épouvante, et
+en haut... en haut tout le monde!
+
+
+
+
+XLVIII
+
+SAUVE QUI PEUT!
+
+
+Roboam Owen, dont le poste de combat était dans la batterie basse, fit
+hermétiquement fermer tous les sabords, afin que la mer ne se précipitât
+point à flots par ces ouvertures quand le poids de la frégate
+commencerait à se faire sentir.
+
+Puis, accompagné de ses matelots canonniers, il monta sur le pont, le
+sabre à la main.
+
+A l'avant, après d'héroïques actions, Émile Féraux avait eu le dessous.
+Ce fut en vain que l'impétuosité des corsaires rompit par trois fois la
+ligne des baïonnettes. Ils ne purent opérer leur jonction avec les
+braves commandés par Sans-Peur. Une foule trop compacte leur barra le
+passage.
+
+Émile Féraux, criblé de blessures, périt vaillamment les armes à la
+main. La plupart de ses hommes furent tués; quelques-uns glissèrent à la
+mer ou, se voyant serrés de trop près, s'y élancèrent en désespoir de
+cause; quelques autres, en général blessés, se rendirent aux Anglais. On
+les emporta dans la batterie basse où ils furent mis aux fers.
+
+La mêlée se prolongea davantage entre le grand mât et le mât d'artimon.
+
+Après le second choc, Sans-Peur avait conduit à l'abordage sa deuxième
+division renforcée par les gabiers de Gabriel et tous ceux des Quichuas
+qui ne montaient point les balses remises à flot.
+
+Toutes les embarcations péruviennes se tenaient, à cette heure, au vent
+des deux navires et recueillaient les corsaires tombés à la mer.
+
+Le nombre des braves que commandait Sans-Peur diminuait à chaque
+instant; celui des Anglais augmentait sans cesse.--D'une part, les
+soldats de marine et les matelots qui avaient vaincu la première
+division se ruaient contre la deuxième; d'autre part, les deux batteries
+intérieures, abandonnées par leurs canonniers, vomissaient par tous les
+panneaux de nouveaux assaillants.
+
+Malgré cela, les Anglais ne parvinrent point à passer sur le corps des
+corsaires, maîtres du côté de bâbord, et qui les empêchaient de se
+dégager de l'étreinte de la frégate.
+
+Le commodore Wilson criait:
+
+--En avant, donc!... tuez! tuez!... Et puis, hache en bois!...
+
+Mais Sans-Peur, Taillevent, Parawâ et leurs intrépides compagnons
+fauchaient les ennemis.
+
+--Tenez bon, mes braves! commandait Gabriel, qui défendait ses grappins
+avec la même ardeur qu'il avait mise à les accrocher.
+
+La boucherie se prolongeait; _l'Illustrious_ et _le Lion_, poussés par
+une fraîche brise, étaient emportés dans la direction de la fameuse
+roche _del Verdujo_, dont le capitaine Wilson ne se préoccupait guère,
+tant il craignait d'être coulé par la maudite frégate.
+
+Un bruit comparable à celui de plusieurs chutes d'eau se fit entendre à
+travers le formidable tumulte du combat.--C'était la mer qui, des
+sabords du _Lion_, se précipitait dans sa cale.
+
+Sans-Peur s'écria:
+
+--A la nage, Gabriel!... A la nage, les Quichuas! Encore deux minutes de
+résistance, mes amis!...
+
+--Adieu, mon père! j'obéis!... dit Gabriel.
+
+Camuset, Liméno et plus de vingt autres le suivirent.
+
+--_Pi-hé_!... _pi-hé_!... hurlait Parawâ, dont la massue accomplissait
+d'effroyables exploits.
+
+Il était blessé à la joue, aux flancs et à l'épaule; le sang ruisselait
+sur ses tatouages; il avait l'air du démon des combats. Son formidable
+casse-tête menaça Roboam Owen. Sans-Peur s'interposa:
+
+--Ne frappe point cet officier! dit-il.
+
+Le sabre du lieutenant anglais vole seul en éclats.
+
+--Pourquoi m'épargner? demande Owen.
+
+Sans-Peur, entouré d'ennemis, ne peut répondre. Taillevent à sa gauche,
+Parawâ à sa droite, faisaient des moulinets, l'un avec sa hache, l'autre
+avec son _méré_. Sans-Peur était protégé par ses fanatiques insulaires
+polynésiens, trop heureux de mourir pour lui en criant:
+
+--Le _Lion de la mer_ ne meurt pas!
+
+Chose merveilleuse, quoiqu'il essuyât à chaque instant le feu des
+Anglais, il n'avait reçu que des blessures sans gravité.
+
+Semblable au dieu de la guerre navale, il donnait ses ordres avec un
+calme superbe. Laissant au peloton sacré de Taillevent et de Parawâ le
+soin de défendre sa propre vie, il veillait surtout à ce que les Anglais
+ne pussent défaire les systèmes d'amarrage. Aussi, plusieurs fois, au
+lieu de se garantir lui-même, déchargea-t-il ses pistolets sur des
+gabiers ennemis trop intelligents ou trop alertes.
+
+Roboam Owen s'était retiré sur le bastingage de tribord, et de là
+dirigeait les mouvements des matelots anglais, qui ne gagnaient plus un
+pouce de terrain sur la deuxième division des corsaires.--A la vérité,
+ceux-ci ne combattaient plus à découvert, car ils avaient improvisé une
+sorte de retranchement à l'aide des espars brisés, des voiles de la
+frégate tombées avec leurs vergues, des hamacs anglais jetés hors du
+bastingage de bâbord, et d'un amas d'ustensiles sur lesquels
+s'entassaient les cadavres.
+
+_L'Hirondelle_ était à perte de vue.
+
+Gabriel, Camuset, Liméno et les Quichuas auxiliaires avaient été
+recueillis par les balses.
+
+--Tout va bien! dit Sans-Peur, qui haussa les épaules en entendant le
+commodore Wilson donner l'ordre de démarrer et de diriger sur les
+abordeurs deux canons chargés à mitraille.
+
+--Trop tard!... monsieur le commodore... trop tard! s'écria Léon.
+
+Tous les Anglais à la fois poussèrent un cri d'horreur;--la frégate
+enfonçait sans bruit maintenant, sa cale et son entrepont étaient noyés
+au ras des sabords de la batterie;--le vaisseau _engageait_.
+
+Le vaisseau _engageait_, c'est-à-dire qu'il penchait au point de courir
+risque de chavirer comme un frêle canot.
+
+--Sauve qui veut!... sauve qui peut!... reste qui voudra!... crie
+Sans-Peur en se précipitant tête baissée au milieu des ennemis.
+
+Le rempart des corsaires s'écroula; les deux canons démarrés roulèrent
+sur bâbord; il devint impossible de se tenir sur le pont, où apparut
+enfin le blême Pottle Trichenpot, jusque-là prudemment caché dans les
+batteries intérieures.
+
+Taillevent le vit, mais ne put l'ajuster. Il fut renversé comme Parawâ
+et Sans-Peur lui-même. Abordeurs, abordés, Anglais, corsaires, vivants
+ou morts, tous tombèrent pêle-mêle avec les amas de débris, d'armes ou
+d'instruments qui n'étaient pas solidement amarrés.
+
+La confusion de cet instant est inexprimable.
+
+Les hommes accrochés aux pavois ou aux cordages furent les seuls que
+n'entraîna pas le mouvement d'inclinaison.
+
+Roboam Owen, se tenant au bastingage de tribord, fut de ce petit nombre.
+Avec son admirable sang-froid, il attendait la catastrophe.
+
+Alors Tom Lebon laissa son épissure interminée.
+
+--Le combat est fini! murmura-t-il, je veux au moins me noyer en
+embrassant mon matelot.
+
+Il se laissa glisser par un cordage et atteignit l'endroit où il avait
+vu tomber Taillevent.
+
+ * * * * *
+
+Gabriel, qui avait pris le commandement général des balses, frémit,
+s'agenouilla et pria Dieu pour le salut de son noble père.
+
+Liméno pleurait.
+
+Camuset Barberousse, qui commençait à devenir grognard, jura
+consécutivement en anglais, en français, en espagnol, en langue quichua
+et en langue polynésienne. Son cœur battait avec violence. Il voyait la
+frégate plonger en attirant le vaisseau dont on découvrait le pont
+sanglant et dans un état de désordre indescriptible.
+
+La bataille entre les hommes était terminée.
+
+La lutte entre les deux navires commençait en quelque sorte,--car ce
+n'était plus deux navires animés par leurs équipages, mais deux masses
+inertes et matérielles qui se combattaient maintenant.
+
+
+
+
+XLIX
+
+LA CORDE AU COU.
+
+
+Le vaisseau plein d'air opposait la résistance de sa vaste capacité. La
+frégate cramponnée à lui l'attaquait par la pesanteur de son artillerie
+et de tous les corps lourds arrimés dans sa coque pleine d'eau.
+
+Ces deux forces se firent équilibre durant une minute entière, minute
+longue comme un siècle, pendant laquelle faillit recommencer le combat.
+
+Les hommes avaient eu le temps de se relever et de se reconnaître.
+
+Sans-Peur donnait ses ordres à voix basse; il rampait, ainsi que
+Taillevent et Parawâ, vers la roue du gouvernail, dont les corsaires
+n'avaient jamais pu s'emparer.
+
+Or, l'abordage ayant eu lieu par le côté d'où soufflait le vent, il
+s'ensuit que la brise très fraîche qui venait de terre gonflait les
+voiles et contribuait à soutenir le vaisseau. L'inverse se serait
+produit si l'abordage avait eu lieu du bord opposé, c'est-à-dire, si le
+vent avait tendu à faire pencher _l'Illustrious_ dans le sens où _le
+Lion_ l'attirait.
+
+Le Commodore Wilson avait toujours eu soin de conserver cet
+avantage;--un coup de barre au gouvernail pouvait le lui faire perdre,
+surtout si les corsaires, selon les derniers ordres de Sans-Peur,
+réussissaient à couper certains cordages, techniquement _les écoutes des
+focs_.
+
+Les écoutes des focs étaient fort loin, les matelots expédiés dans leur
+direction devaient être massacrés ou faits prisonniers avant de les
+atteindre. La roue du gouvernail était tout près, mais encore fallait-il
+s'en saisir.
+
+La pression de la mer sur les sabords de la batterie basse fut si
+violente, que trois d'entre eux cédèrent. Les flots entrèrent dans le
+vaisseau.
+
+--Ah! Ah! nous y sommes! cria Sans-Peur.
+
+Plusieurs de ses derniers compagnons n'hésitèrent plus à se jeter à la
+nage.
+
+Pottle Trichenpot, blotti au pied du mât d'artimon, tremblait de tous
+les membres. Roboam Owen sourit de pitié.
+
+Le commodore Wilson ne donna aucune marque de faiblesse, mais il était
+exaspéré;--il en avait bien le droit.
+
+Au moment où, le poignard en main, Sans-Peur allait se jeter sur l'homme
+de barre et saisir la roue du gouvernail, il se trouva en face de Roboam
+Owen, qui lui dit:
+
+--A quoi bon?... Assez de sang!... capitaine, et mourons amis si vous le
+voulez bien.
+
+Tom Lebon ouvrait les bras à Taillevent.
+
+Quant à Parawâ, il venait d'être renversé de nouveau par un soldat de
+marine qui s'accrochait à ses jambes.
+
+Un nombre infini de petites scènes analogues, terribles, touchantes,
+grotesques ou exécrables eurent lieu pendant cette minute de
+_l'engagement_ du vaisseau, instant dramatique s'il en fût.
+
+Mais soudain des craquements, comparables au bruit que rendrait une
+forêt foudroyée, furent suivis d'un second bouleversement général.
+
+Toutes les amarres cassaient.
+
+_Le Lion_ coulait, laissant suspendus au vaisseau des fragments de sa
+mâture ou de son plat-bord, mais, d'autre part, entraînant dans les
+profondeurs de la mer d'énormes pièces de charpente arrachées au
+vaisseau lui-même.
+
+L'abîme se creusa,--les flots soulevés passèrent par-dessus
+_l'Illustrious_ brusquement rejeté sur tribord, où roulèrent tous les
+hommes et tous les apparaux entassés.--Les deux canons démarrés
+bondirent d'une telle force, qu'ils brisèrent la muraille et
+disparurent.
+
+L'action des voiles, combinée avec l'épouvantable oscillation du
+vaisseau, le pencha sous le vent si fort qu'il faillit _engager_ coup
+sur coup dans le sens opposé. Le moindre poids ajouté à tribord l'eût
+fait chavirer. Si ses sabords de ce côté n'avaient été fermés aussi bien
+que ceux de l'autre, il coulait.--Enfin, le gouffre ouvert par la
+frégate l'attira, il glissa sur la pente du tourbillon et fut si près de
+sombrer, que Sans-Peur prit la main du lieutenant Owen en répétant:
+
+--Mourons amis!...
+
+Mais _l'Illustrious_ ne sombra pas plus qu'il n'avait coulé ou chaviré.
+
+Sans-Peur se vit seul au milieu des Anglais:
+
+--Non, capitaine, nous ne mourrons pas, lui dit Roboam Owen. Soyons donc
+amis dans la vie comme vous daigniez consentir à ce que nous le fussions
+dans la mort.
+
+Il était absolument impossible de rallier les corsaires survivants.
+Dispersés et confondus avec les Anglais, ils furent tous faits
+prisonniers.
+
+Taillevent se rendit à Tom Lebon, Sans-Peur au lieutenant Owen; Parawâ
+fut garrotté par les marins et soldats qui l'entouraient; la plupart des
+matelots corsaires furent pris de même.
+
+Blessés tous tant qu'ils étaient, ils demeuraient au nombre de trente.
+Les Anglais avaient perdu près de quatre cents hommes.
+
+Depuis longtemps alors, _l'Hirondelle_ avait disparu, masquée par les
+terres.
+
+Isabelle, durant de longues et cruelles années, devait ignorer l'issue
+du combat, le sort de son époux et celui de son fils Gabriel.
+
+Sans-Peur jeta un regard sur l'horizon, vit les balses en sûreté,
+calcula que _l'Hirondelle_ était hors de péril, et sourit avec orgueil
+en répliquant à Owen:
+
+--Dans la vie, lieutenant, dans la vie, je le veux bien; mais ce ne sera
+pas pour longtemps.
+
+--Que voulez-vous dire, capitaine?
+
+Sans-Peur s'abstint de répondre. Il voyait que _l'Illustrious_, entraîné
+par le courant, allait se perdre corps et biens sur _le Verdujo_.
+
+ * * * * *
+
+Pottle Trichenpot, respirant enfin, s'approchait du commodore Wilson:
+
+--Vengeance!... vengeance!... Vous allez, j'espère, faire pendre ces
+pirates sur-le-champ.
+
+--Voyez ces cordes à bout de vergue!
+
+Cinq minutes après, les trente blessés avaient la corde au cou.
+
+Tom Lebon voulait embrasser Taillevent.
+
+--Chut! pas de bêtises, matelot!... dit le maître. Va dans ton coin!...
+n'ayons pas tant l'air d'être frères!
+
+Tom Lebon comprit, et se retira en faisant ce dilemme:
+
+--S'ils sont pendus sans miséricorde, ce n'est pas mes embrassades qui
+changeront rien à la chose; mais si par chance ils restent prisonniers,
+elles m'empêcheraient de les servir.--Feignons donc une feinte.
+Cachons-nous pour mieux pleurer!...
+
+--Mille millions de badrouilles de barbarasses du grand caïman
+d'enfer!... nous y voilà donc!... grommelait Taillevent. Pendus comme
+des chiens! pendus comme des renégats, par ce Wilson que j'étais tant
+d'avis de pendre!... Et voir ce Pottle Trichenpot, là, sur la
+dunette!... Ah! mon capitaine, j'ai souventes fois eu tort en grognant
+rapport à vous; mais cette fois-ci, sans être ce qui s'appelle un capon,
+j'ai bien peur d'avoir raison une fois de trop.
+
+Tous les corsaires ne prenaient pas aussi philosophiquement la
+situation:
+
+--Camarades! leur demande Sans-Peur, tenez-vous beaucoup à être
+sauvés?... préférez-vous la vie à la perte totale du vaisseau?
+
+--Capitaine, riposte l'un d'eux, m'est avis que nous n'avons pas le
+choix.
+
+--Vous l'avez, au contraire!... partez!...
+
+--_Pi-hé_!... le _Lion de la mer_ ne meurt pas! s'écrie
+Baleine-aux-yeux-terribles.
+
+Suivant son usage, il comptait sur un miracle.
+
+--Tiens!... murmura Taillevent, est-ce que je vais encore avoir tort,
+moi?...
+
+--Cela se pourrait, dit Sans-Peur en riant.
+
+Les corsaires en rang, chacun avec un nœud coulant autour du cou,
+regardaient curieusement leur capitaine.
+
+--A parler franc, dit l'un d'eux, on veut bien se faire écharper sans
+regret, on aurait coulé tout à l'heure avec plaisir; mais n'avoir plus
+aucune chance de sauvetage, dame!... c'est dur!
+
+--Bien!... Vous m'êtes chers! vous vous êtes bravement conduits!... Ma
+vie, à moi-même, peut encore être plus utile que la perte de
+_l'Illustrious_. Je vous sauverai...
+
+Cependant, les apprêts de la pendaison générale étaient finis. A chaque
+nœud correspondait une corde sur laquelle les Anglais s'apprêtaient à
+tirer au commandement de _Hissez_!...
+
+Après quelques observations respectueuses, Roboam Owen protestait
+hautement.
+
+--Au nom du Ciel! commodore Wilson, ne traitez pas en pirates ces braves
+prisonniers de guerre!... Ne violez pas le droit des gens!...
+Oubliez-vous que le noble comte de Roqueforte nous a fait grâce de la
+vie?
+
+--Hissez, mais hissez donc! disait Pottle Trichenpot.
+
+--Silence, impudent valet! dit le lieutenant Owen.
+
+--Monsieur Owen, rendez-vous aux arrêts! dit sévèrement le commodore.
+
+--Ne vous y rendez pas! interrompit Sans-Peur d'une voix éclatante et en
+langue anglaise. Avant cinq minutes, _l'Illustrious_ touchera sur _el
+Verdujo_!... Un seul homme peut le sauver... c'est moi!... Je suis
+maître de vos vies à tous, mille fois plus que vous ne l'êtes de la
+mienne...
+
+--Hissez!... commanda froidement le commodore.
+
+--Ne hissez pas! hurla Pottle Trichenpot en proie à une terreur
+nouvelle.
+
+--Ne hissez pas, je vous le conseille!... dit Sans-Peur aux marins
+anglais.
+
+L'état-major entier priait le Commodore de suspendre l'exécution.
+
+--Tiens bon!... dit-il enfin avec humeur.
+
+Ce commandement, qui est le contre-ordre maritime, fit dire à
+Taillevent:
+
+--Allons!... ça y est!... j'aurai tort!... C'est clair, j'aurai tort...
+Jésus Seigneur, grand merci!
+
+
+
+
+L
+
+LE PLUS GRAND DES CRIMES.
+
+
+Le vaisseau, drossé par le courant, n'obéissait plus à ses voiles. Le
+danger annoncé par Sans-Peur devenait évident.
+
+--Quatre minutes encore!... J'en consacre une à dicter mes conditions,
+et trois à vous sauver; mais l'état-major entier va jurer devant Dieu et
+sur l'honneur que tous mes compagnons et moi serons mis en liberté
+ensemble sur l'archipel des îles Marquises... J'ai dit!... Ne perdez pas
+de temps, monsieur Wilson!
+
+Sans-Peur se tourna vers ses compagnons.
+
+--Remerciez-moi, camarades, leur dit-il, car il m'en coûtera beaucoup de
+sauver un vaisseau anglais.
+
+Prenant d'avance le commandement, Sans-Peur ordonnait aux maîtres et
+contre-maîtres de faire larguer les perroquets.
+
+--Il faudra charger de toile!... Gagnez du temps, vous autres!... et
+déblayons le pont!... vivement!...
+
+L'équipage anglais tout entier désirait ardemment que Sans-Peur montât
+sur la dunette pour diriger la manœuvre.
+
+Déjà les cordes fatales cessaient d'être roidies; on déblayait à la hâte
+le champ de manœuvre, et chacun des matelots anglais parait ou réparait
+quelque cordage courant.
+
+--Jurez-vous?... demanda le corsaire.
+
+--Oui, je jure que vos conditions sont acceptées! dit Wilson.
+
+Roboam Owen ajouta:
+
+--Je jure sur le Christ que la vie et la liberté du capitaine Léon de
+Roqueforte seront respectées à notre bord après le sauvetage du
+vaisseau.
+
+Les autres officiers anglais levèrent la main.
+
+Déjà les matelots dégarrottaient les prisonniers.
+
+--A l'hôpital mes blessés! leur dit Sans-Peur en se dirigeant vers la
+dunette.
+
+Taillevent et trois autres corsaires se placèrent par ses ordres à la
+roue du gouvernail.
+
+--Pilotez! monsieur... dit le commodore armant ses pistolets. Mais
+malheur à vous si nous touchons!
+
+--Je ne pilote pas!... Je commande!... répondit fièrement Sans-Peur.
+
+Et sans attendre la réplique du Commodore, il fit gouverner droit sur la
+roche _el Verdujo_, cet écueil tranchant comme la hache du bourreau, sur
+lequel, au début de sa carrière d'aventures, il avait failli périr avec
+son fidèle Taillevent.
+
+En même temps, il établit toute la toile possible. Les mâts du vaisseau,
+ébranlés par les secousses précédentes, gémissaient, ployaient et
+craquaient sourdement.
+
+On courait avec une effroyable rapidité sur le récif, où la grosse mer
+brisait furieuse.
+
+Les Anglais s'effrayèrent; des murmures se firent entendre sur l'avant.
+
+Le commodore Wilson pâlissait.
+
+--Que faites-vous donc, monsieur? dit-il d'un ton menaçant.
+
+--Je pilote!... répondit Sans-Peur avec dédain.
+
+Puis d'une voix impérieuse:
+
+--Silence à bord!... silence partout!... Lieutenant Owen, faites
+observer le silence! maîtres et contre-maîtres, je commande le
+silence!... «--ATTENTION! PARE À VIRER!...»
+
+Avec un silence qui tenait du prodige, les matelots anglais se
+préparèrent au virement de bord.
+
+Le lieutenant Owen, après un moment d'hésitation, monta sur la dunette,
+quoiqu'il eût reçu l'ordre de se rendre aux arrêts.--Il allait demander
+de rester sur le pont jusqu'à la fin des manœuvres.
+
+--Monsieur le commodore, dit alors Sans-Peur, j'ai retenu d'autorité M.
+le lieutenant Owen, dont j'ai besoin ici. Mais il serait de bon goût de
+lever ses arrêts....
+
+--Que me parlez-vous d'arrêts pendant cette manœuvre téméraire? riposta
+Wilson, dont les pistolets armés étaient toujours dirigés sur Sans-Peur.
+
+--J'utilise les instants. J'ai rangé vos gens à leurs postes, mais nous
+avons encore plus d'une minute devant nous, monsieur le
+commodore!...--Restez ici, lieutenant Owen. «--Du vent dans la voile,
+timoniers, _près et plein_!...»--Vous n'avez pas répondu, monsieur
+Wilson?
+
+--Les arrêts du lieutenant Owen seront levés si vous sauvez le vaisseau.
+
+Sans-Peur, qui ne commandait et ne parlait qu'en langue anglaise, dit à
+très haute voix:
+
+--Sachez, monsieur le commodore, que je ne trahis jamais!... J'ai
+annoncé que je sauverais votre navire, je me suis engagé à le sauver!...
+Ma parole suffit... «--Fermez tous les sabords!...»
+
+Les mantelets des sabords défoncés furent remplacés aussitôt.
+
+Peu après, _l'Illustrious_ entra dans la zone d'écume qui tourbillonnait
+autour du récif.
+
+--Trahison! nous sommes perdus! hurla Pottle Trichenpot.
+
+--Silence donc, misérable! dit le lieutenant Owen en lui mettant un
+mouchoir sur la bouche.
+
+Wilson fut tenté de brûler la cervelle à Sans-Peur, qui laissait courir
+à toute vitesse, quoiqu'on ne fût plus qu'à une longueur de navire de la
+roche _le Bourreau_.
+
+Le vaisseau plongeait dans les lames, qui le couvrirent. Il penchait sur
+tribord presque autant qu'au moment où le poids du _Lion_ avait failli
+l'entraîner. Le ressac des flots brisés rejaillissait sur les points les
+plus hauts de la mâture. Un remous aussi blanc que la neige enveloppait
+sa vaste coque comme un linceul. La pluie saline qui l'inondait
+miroitait au soleil; elle avait les brillantes couleurs du prisme.
+Jamais dangers de mort ne revêtirent plus splendide parure.
+L'arc-en-ciel parsemait d'or et de rubis le chemin du naufrage.
+
+Attiré par le gouffre, l'Illustrious descendait sur la pente d'une vague
+colossale.
+
+La colère ou l'effroi furent cause que le commodore fit feu au moment
+précis où Sans-Peur criait enfin:
+
+--A DIEU VAT!...
+
+Tom Lebon fila les écoutes des focs.
+
+Taillevent et ses camarades poussèrent la barre dessous.
+
+Sans-Peur, atteint par deux balles, tombait inanimé entre les bras du
+lieutenant Roboam Owen.
+
+Le vaisseau anglais, en continuant de virer de bord, entra dans le
+contre-courant dont Léon avait si bien calculé la puissance. Plus vite
+qu'une flèche, il fut jeté au large.
+
+Il était sauvé.
+
+La main sur le cœur de la victime, l'officier irlandais s'écria:
+
+--Commodore Wilson, vous venez de commettre le plus grand des
+crimes!...
+
+
+
+
+ÉPILOGUE
+
+
+Le paquebot _l'Hirondelle_, grâce à sa marche supérieure, échappa,--mais
+non sans périls,--à tous les croiseurs ennemis et atterrit au Havre, où
+l'armateur Plantier devait compte de sommes immenses à la comtesse de
+Roqueforte.
+
+L'honnête associé de Sans-Peur le Corsaire s'en acquitta
+scrupuleusement, sans discontinuer de s'occuper des intérêts de sa
+famille et des grandes opérations de l'Océanie.
+
+La propagation de la foi devait être la préoccupation constante des
+enfants de Léon de Roqueforte.
+
+Établie à Paris, dans un des plus beaux hôtels du faubourg Saint-Honoré,
+Isabelle dirigeait l'éducation de Léonin, de Lionel et de
+Clotilde.--Jamais elle ne perdit l'espoir de revoir son mari, ni son
+fils Gabriel, qui prit une part superbe, comme l'attestent les annales
+du Pérou, à la grande insurrection dont l'issue fut l'indépendance des
+colonies espagnoles.
+
+Digne épouse de Léon de Roqueforte, le _Lion de la mer_, la comtesse
+élevait ses deux fils jumeaux dans le dessein de les envoyer à la
+recherche de leur père et de leur frère, de continuer l'œuvre
+gigantesque de Sans-Peur et de le venger s'il avait péri.
+
+Ce dessein fut accompli, les faits et gestes des jumeaux de la mer
+montant des navires jumeaux peuvent défrayer une épopée.
+
+L'on doit à Léonin l'invention des engins les plus formidables.
+
+Lionel fut surtout sauveteur.
+
+Digne fille d'Isabelle, Clotilde joua aussi outre-mer un grand rôle,
+mission pieuse qui a contribué aux progrès du culte catholique.
+
+ * * * * *
+
+Chaque soir, en l'hôtel de Roqueforte, maîtres et serviteurs priaient
+ainsi en commun:
+
+--Seigneur, si Léon et Gabriel sont vivants, protégez-les!... s'ils sont
+morts, prenez pitié de leurs âmes!...
+
+Et ensuite, avec Liména, on priait de même pour son époux Taillevent et
+son fils aîné Liméno.
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+Chapitres Pages
+
+I. L'Amazone et le _Lion_............... 5
+
+II. Désappointements..................... 9
+
+III. Reconnaissance....................... 12
+
+IV. Le _Lion de la mer_.................. 15
+
+V. Branle-bas de combat................. 23
+
+VI. Mariage de haute lutte............... 29
+
+VII. Pavois et adieux..................... 47
+
+VIII. La chambre nuptiale.................. 58
+
+IX. Maître Taillevent.................... 63
+
+X. Droits des prisonniers............... 66
+
+XI. Les oreilles de Camuset.............. 69
+
+XII. Stratagèmes et ruses de guerre....... 77
+
+XIII. Toujours trop bon!................... 83
+
+XIV. Idées de Corsaire.................... 86
+
+XV. Relâche de trois jours............... 99
+
+XVI. Journal de route..................... 102
+
+XVII. Le grand chef des Condors
+ et Baleine-aux-yeux-terribles...... 109
+
+XVIII. Salves des éléments.................. 118
+
+XIX. Tremblement de terre................. 121
+
+XX. Vastes desseins...................... 128
+
+XXI. Les débuts du _Lion_................. 135
+
+XXII. Derrière le rideau................... 140
+
+XXIII. Histoire de dix années.
+ Origines de la légende............. 144
+ Le chemin de Versailles............ 150
+ Entortillé par le roi.............. 155
+ Dans le grand Océan................ 159
+ Retours et chute du rideau......... 166
+
+XXIV. Le sommeil de la lionne.............. 171
+
+XXV. Problème résolu...................... 176
+
+XXVI. L'île de Plomb....................... 179
+
+XXVII. A la poudre.......................... 187
+
+XXVIII. Coups de main........................ 191
+
+XXIX. Naissances, mariage, baptêmes........ 193
+
+XXX. Pottle Trichenpot.................... 197
+
+XXXI. Bataille de Quiron................... 201
+
+XXXII. Mort du cacique de Tinta............. 209
+
+XXXIII. Roboam Owen.......................... 213
+
+XXXIV. Les franges d'or..................... 216
+
+XXXV. Douleur royale....................... 225
+
+XXXVI. Le jeune prince...................... 236
+
+XXXVII. L'opinion publique à Lima............ 246
+
+XXXVIII. Entrée au bal........................ 250
+
+XXXIX. Vive la paix!........................ 255
+
+XL. Esquisse à grands traits............. 263
+
+XLI. Le commodore Wilson.................. 270
+
+XLII. Les Lionceaux de la Mer.............. 276
+
+XLIII. L'Hirondelle......................... 279
+
+XLIV. Stratagèmes de retraite.............. 283
+
+XLV. Séparations.......................... 288
+
+XLVI. A l'abordage......................... 291
+
+XLVII. Fermez les sabords!.................. 296
+
+XLVIII. Sauve qui peut!...................... 301
+
+XLIX. La corde au cou...................... 306
+
+L. Le plus grand des crimes............. 312
+
+ ÉPILOGUE............................. 316
+
+
+8470.--ABBEVILLE, TYP. ET STÉR. A. RETAUX.--1886.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Sans-peur le corsaire, by Gabriel de La Landelle
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SANS-PEUR LE CORSAIRE ***
+
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+
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+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
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+will be renamed.
+
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+
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+
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
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+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+1.E.9.
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+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+++ b/22262-8.txt
@@ -0,0 +1,12241 @@
+Project Gutenberg's Sans-peur le corsaire, by Gabriel de La Landelle
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Sans-peur le corsaire
+
+Author: Gabriel de La Landelle
+
+Release Date: August 7, 2007 [EBook #22262]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SANS-PEUR LE CORSAIRE ***
+
+
+
+
+Produced by Jean-Adrien Brothier, Laurent Vogel and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+Notes de transcription:
+
+[NT1: Les mots signals par NT1 ne sont pas lisibles sur l'original et
+ont d tre interprts par leur contexte.]
+
+[NT2: Le mot signal par NT2 est, dans l'original, crit, d'une part la
+tte en bas et de plus les lettres mlanges. Cette fantaisie
+typographique semble indiquer que la vitesse du mouvement est telle
+qu'elle en chamboule le mot. Dans la prsente version du texte, l'ordre
+des lettres a t conserv mais elles ont t retournes la tte en
+haut; Une version Unicode a t faite pour avoir un rendu typographique
+plus proche. La version HTML a galement utilis les codes Unicode
+adquats.]
+
+
+
+
+SANS-PEUR LE CORSAIRE
+
+
+
+
+REN HATON, Libraire-diteur, 35, rue Bonaparte, PARIS
+
+ * * * * *
+
+OUVRAGES DE M. G. DE LA LANDELLE.
+
+ * * * * *
+
+LE DERNIER DES FLIBUSTIERS. 1 vol. in-8, franco... 4 fr. 50
+
+Inspir par des sentiments patriotiques, excut par un auteur
+expriment qui sait avec une science parfaite mler le plaisant au
+svre, d'un intrt puissant constamment soutenu, _le Dernier des
+Flibustiers_ est rigoureusement historique par le fond comme par les
+dtails, par les rcits d'aventures comme par les peintures de moeurs.
+Il rsume et met en scnes la biographie extraordinaire d'un hros
+polonais rendu clbre par ses faits d'armes, sa captivit au
+Kamtchatka, son audacieuse vasion, ses explorations maritimes et
+surtout par ses travaux de colonisateur.
+
+Sous ce dernier rapport, l'ouvrage emprunte aux vnements contemporains
+l'attrait de l'actualit; car le principal thtre des vnements est
+Madagascar, dont Rniowski fut sur le point de donner la France
+l'entire possession. Aussi bien l'auteur a cru devoir complter _le
+Dernier des Flibustiers_ par une notice succincte, mais trs complte,
+consacre l'histoire de la grande le africaine, depuis les temps les
+plus reculs jusqu' l'poque actuelle.
+
+ * * * * *
+
+DANS LES AIRS. Histoire lmentaire de l'aronautique. Un vol. In-12,
+2 fr.
+
+Surexciter la curiosit en passant la revue historique de tout ce qui a
+t invent ou essay par les hommes pour s'lever ou se mouvoir _dans
+les airs_,--donner ce recueil de propositions ingnieuses, de
+dcouvertes inattendues, d'tranges expriences et de tentatives des
+natures les plus diverses, un trs vif intrt l'aide d'une foule de
+rcits souvent dramatiques, toujours instructifs,--ou, en d'autres
+termes, emprunter l'histoire mme l'exposition complte des lments
+de la science aronautique,--tel est l'objet que s'est propos un
+vulgarisateur d'une incontestable comptence, M. G. de la Landelle, dont
+les tudes spciales sur la question remontent 1861. D'innombrables
+recherches donnent son ouvrage une base srieuse. Son esprit enjou en
+corrige adroitement les passages les plus ardus et c'est le sourire aux
+lvres qu'on y recueille telles leons, telles dmonstrations qui ne
+seraient pas mieux formules grand renfort d'x algbriques. Le lecteur
+captiv s'tonne, par exemple, d'tre diverti par l'tude prliminaire
+des poids et mesures des animaux volants, dialogue rcratif qui sert
+d'entre en matire.
+
+L'examen des prcdents historiques depuis le moine cossais Roger
+Bacon, _le docteur admirable_ du XIIIe sicle, jusqu'aux Pres Honor
+Fabri, Franois Lanu et autres savants prcurseurs des dcouvertes
+modernes, dmontrent clairement que jamais l'glise n'a entrav les
+oeuvres de la science lorsqu'elle reste dans le domaine des lois
+naturelles. Les _titres de gloire_ des Mongolfier, depuis le temps des
+croisades et l'importation du papier en Europe, jusqu' nos jours, ont
+t numrs par l'auteur avec une prdilection dont on lui sait
+d'autant plus gr que cette intressante revue est remplie de traits
+anecdotiques charmants. L'histoire du cerf-volant, celle du parachute,
+les nombreux travaux de l'cole moderne de l'aviation, l'esquisse des
+aventures dramatiques du _Gant_, l'examen des divers systmes en
+prsence, les biographies plus ou moins accidentes d'un certain nombre
+d'inventeurs ou de chercheurs aventureux, les ascensions scientifiques
+et l'effroyable catastrophe du _Znith_, les services rendus la France
+par l'arostation durant le sige de Paris, fournissent les principaux
+sujets d'un ouvrage que nous offrons au public avec la conviction qu'il
+y trouvera l'agrable et l'utile mlangs dans des proportions
+parfaites. Ajouterons-nous que les nombreux documents qu'il renferme le
+recommandent en outre aux spcialistes, car en somme la forme ne saurait
+emporter le fond.
+
+En dpit des pdants dont l'ennui est le cheval de bataille, le fond, en
+effet, ne saurait perdre tre trait sous une allure littraire par un
+homme d'esprit, conteur expert, et qui comme tel, n'en a t que mieux
+mme de donner de l'entrain ses relations d'essais, d'aventures, de
+doctrines opposes et de solutions multiples.
+
+ * * * * *
+
+AVENTURES ET EMBUSCADES. Histoire d'une colonisation au
+Brsil. Un vol. In-12 2 fr.
+
+Le titre de cet ouvrage indique son genre mouvement et la nature
+d'intrt qu'il provoque. Son sous-titre en dit l'objet d'une manire
+gnrale, mais ne peut, en aucune sorte, faire pressentir le but lev
+que s'est propos l'auteur. En peignant avec une consciencieuse
+exactitude les moeurs des naturels du Brsil, et en relatant les travaux
+d'un colonisateur tout la fois prudent et hardi alliant la sagesse
+avec la valeur, il s'est surtout attach faire ressortir l'influence
+bienfaisante du christianisme sur les populations des contres vierges
+de l'Amrique du Sud. Dans ce dessein, il met en prsence des hordes
+sauvages dont il reprsente les rivalits implacables, une poigne
+d'migrants, les uns libres et chrtiens, Portugais, fuyant les
+perscutions du redoutable Pombal, aprs le mmorable tremblement de
+terre de Lisbonne, les autres esclaves, ngres rcemment arrivs
+d'Afrique, allant de concert la recherche d'une patrie nouvelle. La
+donne de l'ouvrage est historique comme l'on voit, l'tude ethnologique
+est constante, les conclusions d'ordre suprieur sont les fusions des
+races et leur rgnration pacifique par la propagation de la foi.
+
+ * * * * *
+
+LES LGENDES DE LA MER. 1 vol. in-12 2 fr.
+
+
+
+
+G. DE LA LANDELLE
+
+SANS-PEUR LE CORSAIRE
+
+PARIS
+
+REN HATON, LIBRAIRE-DITEUR 35, RUE BONAPARTE, 35
+
+1886
+
+Tous droits rservs
+
+
+
+
+SANS-PEUR LE CORSAIRE
+
+
+
+
+I
+
+L'AMAZONE ET LE LION.
+
+
+Sur la crte de la falaise pic, l'clair,--au milieu des brisants
+battus par les lames du large, le tonnerre, le tonnerre la voile
+disaient les matelots.
+
+L-haut, au ras des prcipices, la grce, une jeune amazone se dtachant
+en silhouette sur le ciel bleu d'Espagne;--en bas, dans le chaos, le
+courage, un hardi capitaine, le lion des ouragans, se confondant, lui,
+son lger navire et ses toiles ouvertes la brise, avec les rochers
+noirs et leur cume irise.
+
+Dans le ciel, l'azur serein,--au ras des flots, des milliers
+d'arcs-en-ciel mouvants.
+
+Pas un nuage. Le soleil flamboyait; et ses rayons se subdivisant
+l'infini dans les jets de l'onde, le lion, qui semblait courir droit au
+naufrage, voguait travers toutes les couleurs chatoyantes du prisme;
+tandis que l'amazone, sur son coursier emport le mors aux dents, s'en
+allait fulgurante, rasant les bords escarps de droite et de gauche,
+vers la pointe extrme de la falaise.
+
+Deux catastrophes imminentes! Des blouissements radieux! Splendide,
+mais horrible!
+
+Quelles imprudences! Quelle tmrit! Dlire et dmence!
+
+ * * * * *
+
+Des groupes sinistres ricanaient au bas du morne:
+
+--Belles paves tout l'heure!
+
+--Il est bien joli le brig corsaire franais, et nous savons tous qu'il
+y a dans sa coque de riches affaires cueillir.
+
+--Par-dessus le march, on tirera de jolis profits de la chute de la
+senorita et de son petit cheval du Prou, tout caparaonn d'ornements
+d'argent et d'or, la mode des Incas.
+
+--A-t-elle son beau collier de perles?
+
+--A-t-elle sa ceinture royale?
+
+--Elle va si vite qu'on n'en voit rien; mais on peut tre sr que bijoux
+de grand prix ne lui manquent pas.
+
+--Le brig de Sans-Peur le Corsaire est bond de trsors.
+
+--Et cette nuit, il vient encore de piller des Anglais.
+
+--Est-ce bien sr?
+
+--On a entendu le canon, voil!
+
+--La bague enrichie de diamants de dona Isabelle vaut bien au moins deux
+sacs de doublons?
+
+--Oh! la belle journe qui commence!
+
+ * * * * *
+
+Dlire et dmence peut-tre; double course vertigineuse!
+
+Mais d'une part de nobles et de grands desseins, comme de l'autre
+d'abjectes convoitises.
+
+Dans l'iris de l'cume saline, un hros sublime de sang-froid, et sur
+cette falaise abrupte une cleste crature digne d'tre protge par les
+anges de la Puret, de la Pit filiale, de la Reconnaissance, de tous
+les sentiments gnreux.
+
+Belle, svelte, gracieuse,--belle d'une beaut inconnue mme dans les
+Espagnes,--svelte comme le palmier indien,--plus gracieuse que l'oiseau
+du paradis,--dona Isabelle avait pour mobile l'amour de sa lointaine
+patrie, le souvenir pieux de son noble aeul. La fille des Incas
+esprait, frmissante; elle avait trembl pour celui en qui elle
+retrouverait un librateur. Certes! elle obit un mouvement
+irrflchi, lorsque aprs ses ferventes prires, rveille en sursaut
+par le canon, elle s'lana de son prie-Dieu sur son coursier
+pruvien;--certes, ce fut avec une sorte de dlire qu'elle prit l'abrupt
+chemin de la falaise, et qu'elle osa stimuler la vitesse de sa fougueuse
+monture, au point d'tre ensuite incapable de la matriser;--mais rien
+dans cette me pieuse qui ne ft louable. Son exaltation tait la
+religion des anctres. Elle se souvenait du vieux cacique Andrs de
+Sari, son aeul, et l'image de l'hroque Catalina, sa mre, lui tait
+apparue disant:--Oui! ma fille, c'est lui, c'est bien lui, c'est le
+Lion de la mer! vivant encore! Va donc! cours sa rencontre!...
+
+Un brig corsaire, ou pour mieux dire un aigle des flots, fier, effil,
+audacieux, menaant,--fier comme le glorieux pavillon franais qui
+fouette la brise au-dessus de sa poupe,--effil comme le roi des airs
+dont il affecte la forme, dont il a le vol rapide,--plus audacieux qu'un
+dmon,--plus menaant que le lion dont il porte le nom sur son tableau
+d'arrire et l'image sculpte son extrme avant, excutait la plus
+hardie des manoeuvres que l'on puisse concevoir. Toutes voiles hautes,
+il brave la tempte qui siffle dans ses agrs, la mer qui rugit sous son
+peron, les cueils qui se dressent cumants dans ses eaux.
+
+--O mon Dieu! murmura l'amazone en voyant le navire gouverner droit sur
+un chenal que les vieux pilotes de la cte de Galice dclaraient
+impraticable. Il va se briser! Il va prir!...
+
+--Elle! Isabelle! lance de la sorte au-dessus du prcipice!... Son
+cheval l'emporte! Elle est perdue!... disait demi-voix le capitaine du
+brig _le Lion_.
+
+Et celui que les plus hardis marins de l'Ocan avaient, d'une commune
+voix, surnomm SANS-PEUR, Lon de Roqueforte, qui revenait du large,
+vainqueur d'une corvette anglaise, le modle des corsaires de la
+rpublique franaise proclame depuis cinq mois, le hros de la nuit, le
+brave entre les plus braves,--pouvant par la tmrit de la jeune
+fille,--plit en commandant d'une voix terrible de jeter l'ancre et de
+carguer toutes les voiles la fois.
+
+Isabelle poussa un cri de terreur; la foule accourue sur le rivage y
+rpondit par des clameurs bien diverses.
+
+On entendit des rires moqueurs et des applaudissements barbares, des
+accents de piti, d'admiration, d'enthousiasme, et des voeux impies pour
+un naufrage infaillible.
+
+L'quipage du _Lion_ obissait aveuglment. Le brig mouillait au milieu
+d'un tourbillon entre les brisants et la cte. Ses voiles avaient t
+cargues avec une merveilleuse promptitude, et l'ancre ayant mordu sur
+une roche, il pivotait en reculant vers la falaise dont sa poupe passa
+si prs que son pavillon la frla et s'y colla un instant.
+
+Alors,--en cet instant mme,--de l'extrmit de la vergue basse qu'on
+nomme _le gui_, un homme s'lana, par un bond dsespr, sur une des
+asprits de la cte pic, il criait:
+
+--Coupe le cble! Hisse le foc! Allez mouiller sous le chteau de
+Garba!...
+
+Puis, d'un lan furieux, il gravit le roc, et se dressant devant le
+cheval de l'amazone, il en saisit la bride avec sa main ensanglante.
+
+Le cheval cabr ne s'arrta point, mais fit un cart.
+
+La bride s'tait rompue.
+
+Un corps lourd tombait dans l'abme.
+
+Mais Isabelle, adroitement enleve de sa selle, tait dans les bras du
+capitaine Lon, qui bientt s'inclinant devant elle dit avec joie:
+
+--Dieu soit bni, mademoiselle, je suis arriv temps.
+
+--Pour me sauver, seigneur capitaine, vous avez tout expos, votre
+navire, votre vie... Ah! combien j'ai trembl pour vous!
+
+--Merci de cette noble parole, dona Isabelle. Et vous me voyez trop
+heureux, maintenant, car j'ai pu agir avant de parler... Mais, ajouta le
+capitaine en souriant, vous tes cause que je ne mrite plus mon surnom:
+_J'ai eu peur_.
+
+
+
+
+II
+
+DSAPPOINTEMENTS.
+
+
+Les ordres du capitaine corsaire furent admirablement excuts. Lon de
+Roqueforte pouvait compter sur ses valeureux compagnons.
+
+Avant mme qu'il se ft jet au devant de l'talon fougueux, la hache de
+matre Taillevent frappait le cble, le foc tait orient de nouveau,
+et, trompant l'attente des naufrageurs, _le Lion_ secouait sa crinire
+d'cume en gouvernant vers le mouillage qu'il avait abandonn la veille
+au coucher du soleil.
+
+--Quel homme! quel homme! mille noms d'un tremblement la voile!
+s'cria l'alerte matre d'quipage quand la manoeuvre fut acheve. Il
+sauta pis qu'un baril de poudre, foi de matelot! Tout le connat, le
+feu, l'eau, la brise carabine, tout, jusqu' la terre, jusqu'aux
+chevaux...
+
+--Pardonnerez, matre,--osa rpondre Camuset le novice, qui, malgr les
+usages rpublicains, ne se serait pas permis de tutoyer son ancien et
+suprieur;--pardonnerez! Le cheval n'a gure eu got la connaissance,
+m'est avis, vu qu'il s'est affol en grand comme un paquet de
+btisailles, parlant par respect...
+
+A dfaut de mieux, les pillards du rivage corchaient le malheureux
+cheval, et matre Taillevent disait ses camarades:
+
+--Voil des coquins qui espraient meilleure chance!... Un faux coup de
+barre, garons, notre vaillant _Lion_ tait trait pis que cette pauvre
+bte...
+
+--Et le capitaine ne serait pas la promenade avec la princesse de
+l-haut.
+
+--Camuset! Camuset! tu vas te faire amurer, dit le matre en serrant son
+poing vigoureux.
+
+Le novice recula prudemment.
+
+--Est-ce que j'ai mal parl? murmura-t-il.
+
+--Celui qui se mle des affaires du capitaine parle toujours mal. Ainsi,
+pas un mot de plus, ou gare dessous! Va-t'en au poste des blesss,
+failli mousse, tu sais bien qu'il y a l de la besogne pour toi.
+
+Camuset _fila son noeud_, pour parler en style du gaillard d'avant; mais
+les corsaires groups autour de leur matre d'quipage continurent la
+causerie, tandis que les riverains dsappoints voyaient le brig
+naviguer son aise dans la crique situe en dedans des rcifs.
+
+ * * * * *
+
+Les riverains, pourtant, n'taient pas les plus dsappoints.
+
+Du balcon de son antique[NT1] chteau, le jeune seigneur don Ramon de
+Gerba venait, l'aide d'une lunette d'approche, de suivre tous les
+mouvements du brig et de l'amazone, son imprudente soeur.
+
+--Mort de mon me! grommela-t-il en bon espagnol, un excellent cheval
+tu, le brig sauv encore une fois, ma soeur l'_Indienne_ en tte--tte
+avec cet aventurier franais, et une occasion rare perdue!...
+
+La qualification d'_Indienne_ donne avec amertume dona Isabelle par
+son an pourrait dmontrer jusqu' quel point taient fraternels les
+regrets de don Ramon pour la rare occasion qu'il perdait. Certes, il
+n'aurait pas eu grand souci de l'excellent cheval, si Sans-Peur le
+Corsaire n'avait pu arriver temps.
+
+--Mais aussi, pourquoi le marquis de Garba y Palos, son pre, le
+laissant tout enfant en Espagne, avait-il pous, au Prou, une femme
+de race trop illustre et trop ardemment prise de l'amour de ses
+infortuns compatriotes?
+
+Cette femme tait la mre d'Isabelle, la clbre Catalina de Sari.
+
+En 1780, lors de la dernire insurrection des Pruviens indignes, elle
+avait pri massacre par les soldats espagnols. Isabelle, ge alors de
+sept ans, conservait le cruel souvenir d'une journe d'horreur qui lui
+rendait odieux les oppresseurs de sa nation.
+
+Depuis prs d'une anne, la jeune fille avait ferm les yeux du marquis
+son pre, mort au chteau de Garba;--elle n'aspirait maintenant qu'
+retourner au Prou et s'loigner d'un frre qui la regardait au moins
+comme une trangre, sinon comme une ennemie.
+
+Don Ramon rentra dans son appartement avec humeur et se rapprocha du
+_brasero_ rempli de charbons ardents, car la brise tait froide. Puis,
+roulant entre les doigts un _papelito_ catalan, il songea aux biens
+considrables que le marquis son pre avait laisss au Prou.--Sans
+Isabelle, qui en tait la seule hritire, il les aurait fait vendre et
+serait devenu le plus riche seigneur des ctes de Galice.
+
+On reconnatra que Sans-Peur le Corsaire avait assez mal mrit de don
+Ramon de Garba y Palos en sauvant la vie sa soeur. Sans-Peur le
+Corsaire, il est vrai, tenait fort peu aux bonnes grces de Sa
+Seigneurie don Ramon de Garba y Palos.
+
+
+
+
+III
+
+RECONNAISSANCE.
+
+
+Par un mouvement soudain qui n'tait ni de la timidit, ni de la
+retenue, ni de la fiert, dona Isabelle, l'amazone pruvienne, s'tait
+recule. Immobile, silencieuse, plus trouble peut-tre qu' l'instant
+o elle s'tait vue suspendue sur l'abme, elle contemplait comme une
+vision d'outre-tombe le hros qui lui disait:
+
+--Mademoiselle, ce n'est point un hasard qui m'a fait choisir cette
+crique pour lieu d'abri. J'tais au Prou, il y a deux ans... il y a
+deux ans, quand vous en partiez...
+
+La voix maternelle retentissait dans le coeur de l'intrpide jeune
+fille:--C'est lui! c'est bien lui! c'est le Lion de la mer, vivant
+encore!...
+
+--Je vous revis alors, avec une joie et une douleur sans gales; votre
+noble pre tait rendu la libert, vous tiez son bras, radieuse,
+profondment mue et fire des clameurs enthousiastes qui saluaient
+votre dlivrance, mais une barrire infranchissable nous sparait...
+
+--Oh! oui, c'est lui! c'est bien le Lion de la mer, vivant encore!
+murmurait dona Isabelle, qu'une rminiscence vague, mais constante,
+n'avait cess de proccuper depuis l'instant o elle s'tait rencontre,
+huit ou dix jours auparavant, avec le capitaine du brig _le Lion_.
+
+Le corsaire, mouill sous les murs du chteau, n'en tait pas assez loin
+pour que, de sa fentre, dona Isabelle ne vt parfaitement Lon chaque
+fois qu'il tait sur le pont de son bord.
+
+Ds le premier jour, il s'inclina respectueusement sa vue.
+
+Elle se recula tonne de la fixit de son regard et du geste loquent
+qu'il fit comme pour remercier le Ciel de ce qu'elle lui apparaissait.
+
+Le soir, une guitare pruvienne modula les airs qui avaient berc son
+enfance.
+
+Le lendemain, le capitaine franais, de crainte de l'intimider, ne se
+montra point; mais il n'eut point de peine voir avec quelle attention
+elle regarda plusieurs pavillons aux emblmes, connus d'elle seule, que
+droulrent et replirent successivement quelques hommes du bord.
+
+Elle avait ressenti coup sur coup d'indfinissables impressions.
+
+Les airs du pays natal retentissaient dans le silence de la nuit, et en
+fermant les yeux, elle vit en ses plus lointains souvenirs d'enfance cet
+tranger grands cheveux blonds, aux traits aquilins, au teint blanc et
+ardemment color, au sourire doux et fier, ce corsaire franais qui
+l'avait salue en levant les mains au ciel.
+
+Les jours suivants, elle ne se permit mme plus d'entr'ouvrir ses
+rideaux; mais attire par un charme secret et puissant, elle ne cessait
+d'observer la drobe. Et toujours se reproduisait en elle la mme
+impression, la mme rminiscence mystrieuse qui se transformant en
+vision se traduisit en ces paroles de Catalina, sa mre:--Oui! ma
+fille, c'est bien lui! c'est le Lion de la mer, vivant encore!...
+
+Et le canon retentissait, et tandis qu'agenouille sur son prie-Dieu,
+elle demandait au Ciel comme un miracle que son rve ft une ralit, et
+que celui pour le salut ternel de qui elle priait depuis sa tendre
+enfance ft la fois Sans-Peur le Corsaire et le Lion de la
+mer,--tandis qu'elle dlirait palpitante, son petit cheval pruvien
+hennit en frappant des pieds.
+
+--Je voudrais garder le silence, mademoiselle, disait Lon, et pourtant
+il faut que je parle. Pour vous pargner une douleur, je donnerais ma
+vie, et cependant, il faut que j'veille en vous d'affreux souvenirs.
+
+Isabelle poussa un cri,--cri d'horreur, de reconnaissance et de joie:
+
+--Ah!... mon Dieu!... C'est vous qui vengiez ma mre, c'est vous qui
+m'arrachiez aux assassins et me rendiez mon malheureux aeul... Vous
+tes _le Lion de la mer_?
+
+--Les Pruviens indignes m'appelaient ainsi! dit l'aventureux
+capitaine.
+
+--On nous fit croire que vous aviez pri; nous avons pleur votre
+gnreuse mmoire.
+
+Isabelle s'tait agenouille; de pieuses larmes baignaient ses yeux.
+Elle invoquait sa mre Catalina, l'Indienne; elle remerciait Dieu de la
+mettre providentiellement en prsence de celui qui l'avait, tout enfant,
+sauve du massacre.
+
+Lon s'unit de coeur aux saintes penses de la jeune fille. De quelques
+instants, il ne rompit le silence.
+
+Les gens du pays remarquaient, au sommet de la falaise, les mouvements
+du corsaire et ceux de la noble demoiselle. La curiosit en poussa
+quelques-uns gravir le sentier par lequel descendaient enfin le
+corsaire franais et la jeune fille appuye son bras.
+
+
+
+
+IV
+
+LE LION DE LA MER.
+
+
+Lon de Roqueforte disait:
+
+--J'avais dix-sept ans,--c'tait pendant la guerre d'Amrique, et je
+servais dans la marine de roi Louis XVI, de douloureuse mmoire, en
+qualit d'enseigne de vaisseau.
+
+Au nom du roi Louis XVI, dcapit le mois prcdent, sur la place de la
+Rvolution, le corsaire de la rpublique se dcouvrit le front avec un
+respect religieux.
+
+Un groupe de curieux s'approchaient:
+
+--Le dmon de la mer!...
+
+--Un tueur de rois!...
+
+--Un bourreau de France!...
+
+--Un damn maudit!...
+
+--Il n'est pas laid, malgr a!...
+
+--De ma vie je n'ai vu plus beau cavalier, dit une femme.
+
+--Satan est plus beau encore quand il ose reprendre sa forme d'ange du
+ciel!...
+
+Sans-Peur devina plutt qu'il n'entendit ces propos, et s'adressant
+celui des Galiciens qui paraissait le plus vigoureux:
+
+--Homme, lui dit-il en espagnol et d'un ton hautain, la demoiselle de
+Garba y Palos est pied, et tu oses nous regarder en face!
+
+--Mais, seigneur capitaine, que voulez-vous, je ne suis pas un
+cheval!...
+
+--Je vois bien, drle, que tu n'es qu'un mulet manqu, repartit le
+corsaire en riant. Cours la _pasada_ des _Rois mages_, et reviens avec
+trois chevaux, tu nous accompagneras!... Marche!
+
+En mme temps, il lui jeta deux pices d'or. Il distribua en outre
+quelque argent au reste du groupe, pour aller chanter le cantique de
+Notre-Dame-du-Salut l'endroit mme o Isabelle avait t sauve.
+
+Ensuite, il continua son rcit:
+
+--Notre corvette, commande par le vicomte de Roqueforte, mon oncle,
+venait d'explorer les Iles de l'Ocanie; elle avait visit plusieurs
+reprises les Marquises, Tati, Tonga, la Nouvelle-Zlande et les ctes
+de la Nouvelle-Hollande, o le roi se proposait de fonder une colonie;
+nous nous dirigions sur le Callao pour expdier de l nos dpches en
+Europe, avant de continuer nos explorations. Tout coup, deux frgates
+anglaises nous appuient la chasse. Elles avaient en venger une
+troisime que nous avions mise hors de combat dans la mer des Moluques,
+six mois auparavant. On nous cherchait, comme je l'ai su depuis. Une
+corvette contre deux frgates n'est pas de force lutter, nous prmes
+chasse. Par malheur pour mes braves camarades,--par bonheur pour moi,
+j'ose le dire aujourd'hui,--le combat ne put tre vit. Notre corvette
+fut coule aprs six heures d'une dfense hroque; la plupart de nos
+gens prirent et le reste fut fait prisonniers de guerre l'exception
+de deux hommes, un matelot et un enseigne. Le matelot s'appelle
+Taillevent; il est aujourd'hui matre d'quipage du corsaire _le Lion_,
+et l'enseigne, vous le devinez, dona Isabelle, c'est moi!... J'avais t
+charg par mon oncle et commandant, bless mort, des dpches
+destines au roi et au ministre de la marine; je les portais la
+ceinture dans une petite bote de plomb. Lorsque les canots anglais
+vinrent nous recueillir, je me laissai couler au dernier moment. Je me
+retrouvai bientt seul avec Taillevent sur les dbris de notre navire:
+
+--Ah! monsieur de Roqueforte! quelle chance! me dit-il, nous sommes
+deux.
+
+--Camarade, rpondis-je, il y a mieux que moi de sauv. Les dpches
+pour le roi sont ma ceinture. Si je pris et que tu en rchappes, je
+t'en charge.
+
+--Soyez calme, _mon capitaine_, rpliqua-t-il en me donnant pour la
+premire fois un titre que je n'ai jamais voulu perdre.
+
+J'tais capitaine d'un tronon de mt, et tout mon quipage se composait
+de Taillevent.--La cte de Prou tait trois lieues; un courant fort
+rapide nous poussait du sud au nord paralllement elle. Je n'avais pas
+mang depuis prs de dix heures, et je sentais que mes forces
+s'puisaient. Taillevent s'en aperut:
+
+--Je n'ai que vingt et un ans, me dit-il, mais ce n'est pas pour la
+premire fois, capitaine, que je coule avec mon navire. Ce matin, voyant
+les deux frgates nous gagner, j'ai eu souvenance de mon plus grand mal
+de l'autre fois, savoir de souffrir la faim et la soif deux jours et
+deux nuits d'une borde.
+
+--Ah! ah! m'criai-je, tu aurais des vivres sur toi?
+
+--Une ration de fromage, votre service, capitaine, et mieux que a,
+une topette de sec dans cette corne d'amorce.
+
+Nous partagemes fraternellement le fromage et l'eau-de-vie, aprs avoir
+mis en rserve la moiti de notre petite provision pour le lendemain
+matin.--Le soleil se couchait.
+
+Au beau milieu de la nuit, notre tronon de mt heurta violemment un
+corps dur; nous nous retrouvmes la nage.
+
+--Diable de roche! disait Taillevent.
+
+--Rattrapons notre espar avant tout! criai-je.
+
+Mais l'obscurit profonde nous empchait de le revoir, il tait emport
+dans le remous du rcif _el verdugo_ (le bourreau) trop tranchant et
+trop accore pour que nous pussions y grimper.
+
+--Je ne trouve rien! faisons la planche! le courant nous emportera vers
+l'espar!...
+
+--Peut-tre!...
+
+Peut-tre, car repouss par le choc, notre mt avait aussi bien pu
+glisser dans le contre-courant. Tout coup, une vive fusillade illumine
+la mer; nous apercevons de tous cts des balses pruviennes qui
+fuyaient, chasses par une grande pniche espagnole.
+
+ * * * * *
+
+Isabelle de Garba, ne au Prou, n'avait pas besoin qu'on lui expliqut
+qu'on y appelle _balsa_, en franais balse, une sorte de radeau d'un
+genre fort singulier.
+
+Deux outres formes de peaux de veaux marins fortement cousues ensemble,
+gonfles comme d'normes vessies, et termines en pointe comme des
+souliers la poulaine, servent de base un plancher triangulaire de
+bois trs lger. L'ensemble est assez large pour que, d'ordinaire, trois
+passagers et un rameur y trouvent place. L'Indien qui conduit imprime le
+mouvement au moyen d'une pagaie deux pelles. On voit, en outre, des
+balses de grandes dimensions, qui ont plus de soixante pieds de long sur
+dix-huit ou vingt de large; elles naviguent fort bien le long des ctes.
+
+Grandes ou petites, les balses poursuivies taient charges d'une foule
+d'indignes de la faction de Jos Gabriel _Cuntur Kanki_, littralement
+le condor par excellence, le grand matre des cavaliers, chef de la
+grande insurrection contre la domination de l'Espagne et les habitants
+de race espagnole[1].
+
+[Note 1: Historique.]
+
+Prenant le nom et le titre de son aeul Tupac Amaru, le dernier des
+Incas, le hros pruvien avait obtenu d'clatants succs et rgnait dj
+sur plusieurs provinces. Mais ses partisans du littoral, mis en droute,
+se trouvaient rduits n'avoir d'autre refuge que leurs frles radeaux.
+
+Les balles des soldats de la pniche peraient les outres de veau marin,
+les balses coulaient.
+
+Lon et Taillevent n'hsitrent point s'accrocher aux dbris de l'une
+des plus grandes.--Elle flottait encore.--Ils y montent, se trouvent
+confondus avec les Indiens au dsespoir, arms pour la plupart, et qui,
+faisant de ncessit vertu, s'apprtent se dfendre contre la pniche.
+
+Une foule de petites balses se groupaient autour du radeau.
+
+La lune se leva. Les Pruviens virent deux inconnus au milieu d'eux:
+
+--Je suis le _Lion de la mer_! s'crie Lon en langue espagnole;
+courage! cette pniche est nous, suivez-moi!
+
+Les indignes croient un secours du Ciel.
+
+Le jeune tranger a les cheveux blonds et le teint d'une blancheur rare
+parmi les Espagnols; il vient de surgir par miracle du sein des flots.
+Il donne des ordres, il promet la victoire.
+
+Est-ce un ange, est-ce un lion transform en guerrier, est-ce l'un des
+gnies protecteurs de la race opprime? Quoi qu'il soit, c'est un
+vengeur. Il commande, on obit.
+
+Lon et Taillevent, qui le seconde, sont dj sur une balse de grandeur
+moyenne o pagaient plusieurs rameurs habiles. Ils ont saisi des armes,
+ils se montrent pleins d'une invincible ardeur.
+
+De sauvages cris de triomphe ont retenti. Une confiance superstitieuse
+succde parmi les naturels leur terreur panique; les balses qui se
+dispersaient se rallient. Par les ordres de Lon, elles abordent de tous
+les cts la fois la pniche, prise d'assaut en quelques instants.
+
+Le Lion de la mer en est proclam capitaine.
+
+ * * * * *
+
+--Ce fut ainsi, mademoiselle, poursuivit Sans-Peur le Corsaire, que je
+combattis pour la premire fois en faveur de vos infortuns
+compatriotes, dont la cause, d'ailleurs, avait dj toutes mes
+sympathies. La force des choses m'y poussa. Je n'tais point libre de
+rester neutre. Et du reste, la politique ombrageuse des Espagnols, qui
+nous fermaient leurs ports, me les rendait odieux. J'avais craindre,
+en abordant sur leurs terres, d'tre tout au moins trait en suspect,
+honteusement fouill et dpouill de mes dpches pour le roi de France.
+J'agissais donc de manire sauvegarder ma mission en me jetant corps
+perdu dans les rangs d'une insurrection qui me protgeait. J'en fus
+immdiatement l'un des chefs principaux.
+
+--Les exploits du Lion de la mer sont gravs dans ma mmoire, dit
+Isabelle d'une voix mue.
+
+--Jos Gabriel, ou, comme nous l'appelions, l'inca Tupac Amaru,
+m'accueillit noblement. Votre aeul, le brave Andrs, son neveu, devint
+mon mentor et mon compagnon d'armes. Je connus alors la marquise
+Catalina, votre mre; vous tiez enfant, j'tais peine sorti de
+l'adolescence, et bien des fois j'admirai vos grces naissantes en
+prenant plaisir partager vos jeux.
+
+--J'aurais d vous reconnatre plus tt, dit Isabelle, mais mon aeul
+Andrs vous crut mort; je me souviens qu'il fit rciter des prires
+publiques par tous ses malheureux sujets pour le repos de l'me du Lion
+de la mer.
+
+--Votre aeul, mon vieil ami, sait maintenant que je vis; il compte sur
+moi pour lui ramener la fille de sa fille. Mon brig corsaire est vos
+ordres. Vous en serez la reine. L'Ocan nous est ouvert; mais
+htons-nous; avant peu, sans doute, la guerre s'allumera entre l'Espagne
+et la Rpublique franaise.
+
+--Fuir l'Espagne, revoir ma patrie et mon noble aeul sont mes voeux les
+plus ardents, rpondit la jeune fille avec imptuosit.
+
+--Bien! dit Lon d'une voix contenue. Mais, en un mot, maintenant,
+dcidez du bonheur de ma vie.
+
+Ils taient en ce moment au bas de la falaise, non loin de _posada_ des
+_Rois mages_, o leurs chevaux devaient les attendre.
+
+La jeune fille leva les yeux vers le ciel; puis, comme si elle le
+prenait tmoin de ses paroles:
+
+--Hier soir, quand don Ramon, mon frre, fut averti qu'un navire de
+guerre anglais croisait l'ouvert de la passe et que _le Lion_ mettait
+sous voiles, je priai du fond de l'me pour Sans-Peur le corsaire
+franais. J'ai pass la nuit demander au ciel le succs de vos armes.
+Ds l'instant o vous m'tiez apparu, un cho mystrieux avait retenti
+au fond de mon coeur; ma mmoire infidle se taisait, mon me avait
+parl. Et l'esprit de ma sainte mre m'est apparue en me disant:
+--C'est lui! Ce matin, au point du jour, quand le canon a grond au
+large, je me suis lance sur le plus imptueux de nos chevaux pour
+aller l'extrmit de la falaise voir quel tait le vainqueur... Ah! si
+le brig de Lon de Roqueforte avait succomb, aurais-je eu la force de
+retourner vers le chteau de mon frre?...
+
+--Je suis trop heureux! s'criait Lon avec transport.
+
+--Et moi, je bnis le ciel, dont les bienfaits dpassent mes esprances.
+Ma vie, que vous avez sauve deux fois, devait vous appartenir.
+
+Lon de Roqueforte plia le genou et baisa respectueusement la main de
+l'amazone.
+
+--Soyez mon poux et mon seigneur! dit-elle ensuite.
+
+--Eh bien! au chteau de Garba! s'cria le capitaine corsaire. Il est
+au-dessous de vous et de moi, madame, d'user de ruse cette heure. Tout
+au grand jour du soleil! Il ne faut pas que la fille des Incas et du
+marquis de Garba y Palos passe un seul instant pour avoir t enleve
+par un aventurier sans aveu. Non! mille fois non! Je veux que la
+bndiction nuptiale nous soit donne dans le chteau de vos anctres
+paternels. Votre honneur de jeune fille l'exige, et il le faut encore
+pour celui des Roqueforte, dont le sang ne le cde celui d'aucune
+maison royale des deux mondes!... Ah! ah! continua Sans-Peur en riant,
+pour un corsaire de la Rpublique, je suis passablement aristocrate.
+Quand vous saurez toute mon histoire, vous la trouverez tissue de
+contradictions apparentes plus tranges encore... Tout cela, pourtant,
+se tient, se lie et ne fait qu'un. Dans ma patrie, aujourd'hui, les
+propos que je tiens mritent la mort; je n'en suis pas plus mauvais
+patriote pour cela; les Anglais le savent!... Mais l'heure presse!... A
+cheval! J'ai vaincu au large ce matin, j'ai hte de remporter ce soir
+une victoire plus douce.
+
+--Lon, dit la jeune fille, vous semblez ne tenir aucun compte des
+volonts de don Ramon de Garba, mon frre.
+
+--Je connais d'avance ses sentiments, mais s'il est de fer, je suis de
+feu, moi!... s'il a ses miquelets et ses vassaux, j'ai mon quipage!...
+s'il me suscite des obstacles, je les pulvriserai.
+
+Sur ces mots, changeant de ton, comme il lui arrivait sans cesse:
+
+--Quelque press qu'on soit, dona Isabelle, il faut djeuner, surtout
+lorsqu'on ne sait quand on dnera. J'ai pass la moiti de la nuit
+surveiller les mouvements de l'ennemi; au point du jour, j'ai livr
+combat, et le feu lui mme s'teint faute d'aliments.
+
+Ce jeu de mots fit sourire l'amazone, qui ne refusa point de partager la
+collation matinale.
+
+Le repas fut court et frugal. Ds qu'il fut achev, Sans-Peur offrit
+l'appui de son paule la jeune fille, qui sauta lgrement cheval;
+lui-mme fut aussitt en selle. Le Galicien de la falaise, cuyer
+improvis, se tenait prt les suivre.
+
+
+
+
+V
+
+BRANLE-BAS DE COMBAT.
+
+
+La crique de Garba n'est dfendue par aucun fort.--Soit ngligence de la
+part du gouvernement espagnol, soit confiance dans les bancs de rcifs
+qui en rendent l'entre presque inabordable, soit enfin parce qu'il
+n'existe aux alentours aucune place de quelque importance, elle est
+ouverte tout navire audacieux qui, comme _le Lion_, ose se risquer
+parmi les brisants.
+
+Sans-Peur tait trop habile marin pour qu'une savante prudence ne
+temprt point sa tmrit. Il jouait sa vie avec un sang-froid
+merveilleux; il n'exposait pas niaisement son navire aux probabilits du
+naufrage. Aussi, n'avait-il rien moins fallu qu'un triple intrt
+d'amiti reconnaissante, d'ambition et d'union conjugale, pour que le
+capitaine du _Lion_ choist un tel abri, pendant la saison d'hiver,
+quand les coups de vent des Aores mettent chaque instant en fureur
+les eaux dangereuses de ces parages.
+
+Il avait fallu plus encore pour que l'effrayante manoeuvre de la matine
+et t combine et excute par un tel marin.
+
+Mais surpasser en audace Isabelle l'amazone, et cela pour lui sauver la
+vie, c'tait assurer d'un coup le triple but qu'il se proposait,--non
+depuis quelques jours, mais depuis de longues annes, et surtout depuis
+le moment o,--dguis en simple mineur pruvien,--il avait revu la
+jeune fille passant au bras du marquis son pre, et s'embarquant pour
+l'Espagne.
+
+Et tout l'difice de son avenir s'croulait, s'il la laissait
+misrablement prir.--Il risqua tout; il russit.
+
+Le succs justifia sa tentative presque insense, qui ravit d'admiration
+les corsaires, en imprimant aux Galiciens du canton une terreur
+superstitieuse.
+
+Il avait su tre plus que tmraire, on le prit pour un dmon.
+
+Il sut tre magnifique en semant l'or pleines mains.
+
+Il fut adroit en ordonnant des prires Notre-Dame-du-Salut;--mais au
+demeurant, cette adresse ne ft point hypocrite: il avait la foi d'un
+matelot, tout gentilhomme et tout rpublicain qu'il tait. Le comte Lon
+de Roqueforte n'tait pas un freluquet de cour trouvant matire
+railleries dans les mystres de la religion chrtienne; le corsaire
+rpublicain Sans-Peur n'tait pas un sans-culotte voulant la Diderot
+des boyaux du dernier prtre, serrer le cou du dernier roi.
+
+Du reste, il tait roi lui-mme,--il tait roi, comme on le verra,--et
+ne souhaitait aucunement de finir par la corde, ft-elle de boyaux.
+
+--S'il veut qu'on prie la sainte Vierge, il n'est ni le diable de
+l'enfer, ni un suppt de Satan, disaient les femmes merveilles de la
+beaut virile du corsaire aux cheveux d'or.
+
+En Galice, les montagnards ont cela de commun avec les Basques leurs
+voisins, qu'ils se piquent d'tre alertes et habiles l'exercice du
+saut. Le bond du capitaine corsaire, de l'extrmit d'une vergue mobile
+sur la pointe aigu et glissante du roc, son agilit le gravir
+devaient prdisposer en sa faveur un certain nombre de jeunes gens.
+
+A la _posada_ des _Rois mages_, il avait pay sans compter et
+libralement fait l'aumne aux curieux attroups sur son passage.
+
+Son courage, son dvouement, sa belle mine, sa rcente victoire, le
+succs de sa manoeuvre dans les rcifs de la passe, et enfin sa
+conduite envers la fille du marquis de Garba, transformaient presque en
+sympathie les prventions des riverains. Les plus timides voyaient sa
+ceinture une paire de pistolets tincelants. Les plus hostiles
+songeaient aux cent vingt hommes d'quipage et aux dix-sept canons du
+brig, dont la pice de bronze pivot tait,--au dire des bavards,--un
+prodige d'artillerie.
+
+Du milieu de la foule partit un souhait qui plut Lon et Isabelle:
+
+--Bonheur aux futurs poux.
+
+--Pour boire leur mariage, qui sera clbr ce soir dans la chapelle
+du chteau! rpondit Lon en jetant une dernire bourse d'or
+l'htelier des _Rois mages_.
+
+Et les fiancs partirent au galop.
+
+ * * * * *
+
+Dj depuis prs d'une heure _le Lion_ avait repris son mouillage sous
+le chteau de Garba.
+
+Matre Taillevent, perch sur l'afft de la longue pice pivot,
+dirigeait les travaux du bord, surveillait la rparation des avaries, et
+attendait impatiemment que son capitaine repart.
+
+--Tiens! il est cheval! s'cria Camuset le novice, revenu de
+l'infirmerie o les pansements taient enfin achevs.
+
+--Tu vois donc bien, failli mousse, que a le connat, les chevaux. Ah!
+si tu avais vu ce que j'ai vu, moi...
+
+--Et qu'avez-vous donc vu, matre Taillevent? demanda fort avidement le
+novice, qui eut le tort, cette fois, de se rapprocher si bien qu'une
+taloche magistrale le renseigna au mieux sur les dangers de
+l'indiscrtion.
+
+Un clat de rire bruyant fut le seul tmoignage de compassion donn par
+les matelots corsaires l'intressant Camuset.
+
+--Ils vont comme la brise de _nordet_, le capitaine, la dame et un
+sauvage de l'endroit.
+
+A peine en vue du brig, Lon agita son chapeau.
+
+--Lieutenant, dit le matre, ordre du capitaine de mettre toutes les
+embarcations la mer.
+
+Au lieu de se recouvrir, Lon abaissa son chapeau.
+
+--Nous tenir pars les armer en guerre au premier signal! ajouta
+matre Taillevent.
+
+--Bon!... du nouveau!... Attrape s'amuser! firent les corsaires.
+
+Un troisime geste de Lon apprit au matre que son capitaine l'appelait
+ terre avec quelques hommes de bonne volont.--Un canot dborda.
+
+ * * * * *
+
+Don Ramon de Garba y Palos, qui ne cessait de maugrer contre le
+voisinage assez peu rassurant du brig corsaire, alors qu'une rupture
+tait imminente entre l'Espagne et la Rpublique, avait, ds l'origine,
+pris toutes les prcautions en son pouvoir. Il s'tait assur que la
+milice du canton tait en tat de se lever en armes; il avait grands
+frais fourni des fusils et de la poudre tous ses vassaux; enfin, il
+avait obtenu du gouverneur de la Corogne une garde extraordinaire de
+miquelets qu'il nourrissait et payait, soldats, caporaux et sergent,
+dpense tout au moins fort dsagrable.
+
+Lorsqu'il vit sa soeur revenir de compagnie avec le capitaine corsaire,
+dont le navire avait repris son poste, il fut alarm, fit sonner la
+cloche du chteau, rassembla les miquelets et s'arma jusqu'aux dents.
+
+--A la bonne heure! dit Sans-Peur le Corsaire, on va nous recevoir avec
+les honneurs qui nous sont dus.
+
+Mais il ne s'en tint pas ce propos badin, et voyant accourir de divers
+cts des Galiciens arms d'escopettes, il dchargea en l'air un de ses
+pistolets, ce qui signifiait pour son lieutenant: --Branle-bas de
+combat.
+
+Taillevent et ses camarades, cartouchires et pistolets en ceinture,
+sabre ou hache d'abordage au ct, le mousqueton sur l'paule,
+gravissaient la colline au pas de course.
+
+Don Ramon, qui avait fait barricader ses portes, attendait son balcon.
+Son peloton de miquelets se tenait derrire lui. Par tous les sentiers
+affluaient des mariniers, de simples paysans, des mendiants, des
+bohmiens prts se mler la bagarre.
+
+Lon et Isabelle s'avancrent sans descendre de cheval. Les gens du
+_Lion_, matre Taillevent en tte, les rejoignaient.
+
+--Bien! trs bien! dona Isabelle, la fte aura toute la solennit, tout
+le retentissement que je veux. Par sainte Clotilde et saint Cloud,
+patrons de ma race, notre mariage ne manquera pas de tmoins!
+
+A ces mots, levant la voix et saluant avec courtoisie:
+
+--Marquis de Garba y Palos, dit le capitaine, Votre Seigneurie
+voudrait-elle faire au comte Lon de Roqueforte l'honneur de le
+recevoir?
+
+--Monsieur le Franais, rpondit le marquis avec hauteur, la porte de
+mon chteau ne s'ouvrira que pour ma soeur Isabelle de Garba y Palos.
+
+--Monsieur mon frre, dit aussitt la jeune fille, Isabelle de Garba
+croit avoir le droit d'introduire dans la maison de son pre le hros
+qui vient de lui sauver la vie.
+
+Des murmures en sens divers se faisaient entendre dans la foule. Les
+miquelets, impassibles, attendaient des ordres; Lon, qui avait eu soin
+de recharger son pistolet, vit ses gens leur poste et sourit.
+
+--Mademoiselle ma soeur, vous manquez de respect au chef de votre
+famille!... Rentrez, et rentrez seule, je l'exige!... Si cet homme vous
+a sauv la vie, nous saurons lui tmoigner notre reconnaissance plus
+tard... Maintenant, obissez!...
+
+Matre Taillevent ne put s'empcher de dire:
+
+--En voil une finesse cousue de fil d'Espagne!...
+
+--J'ai fait choix d'un poux, rpondait Isabelle; je comptais vous le
+prsenter en soeur soumise et respectueuse; votre accueil trange
+m'oblige vous dclarer que je ne rentrerai point sans lui dans notre
+chteau.
+
+--Et moi, s'cria don Ramon, je vous dclare indigne du nom de Garba y
+Palos, dchue de tous vos droits et jamais trangre ma famille.
+
+Lon dit avec calme:
+
+--En quoi indigne?... Pourquoi dchue?... Mademoiselle de Garba y Palos
+rentrera dans sa demeure; j'ai l'honneur de vous le dclarer sur ma
+parole, moi!...
+
+--De quoi se mle cet homme?... interrompit le marquis. Osez violer mon
+domicile, vous ne serez qu'un pirate!... Je suis prt, vous le voyez,
+repousser la force par la force.
+
+--Dieu me garde d'user de violence envers le frre de dona Isabelle,
+reprit Lon, qui mesurait ses paroles sans lcher la crosse de son
+pistolet et sans perdre de vue les moindres gestes du chtelain. Mais,
+cause de moi, vous fermez votre porte mademoiselle, dont je suis le
+cavalier. Gens d'Espagne, je vous prends tous tmoin; coutez-moi!
+
+Le silence, un moment troubl par des cris et des murmures, se rtablit
+ ces mots.
+
+--Je jure devant Dieu, et je proclame publiquement que, du consentement
+du noble Andrs de Sari, cacique de Tinta, au Prou, je suis le fianc
+de sa petite-fille et unique hritire dona Isabelle de Garba...
+
+--Imposture! interrompit don Ramon en dirigeant un pistolet sur Lon de
+Roqueforte.
+
+Isabelle jeta un cri.
+
+--Taillevent, retiens-la! dit le corsaire qui ajustait don Ramon.
+
+Le matre empcha l'amazone de se placer devant son fianc, sous le coup
+d'une arme fratricide.
+
+Matelots franais, soldats et miliciens espagnols apprtrent leurs
+fusils; la foule poussait des hurlements.
+
+A bord du brig, le canon de bronze tait point toute vole sur
+l'antique castel des seigneurs de Garba.
+
+
+
+
+VI
+
+MARIAGE DE HAUTE LUTTE.
+
+
+De part et d'autre les fusils taient en joue. Les miquelets, les
+miliciens et les vassaux de don Ramon ajustaient le petit peloton
+franais, compos de Taillevent, de ses camarades et de Sans-Peur le
+Corsaire, qui reprit trs haute voix:
+
+--Je veux la paix!... et je tremble pour vous, gens d'Espagne; car au
+premier coup de mousquet, mon brig ouvre le feu boulets et
+mitraille, mes lions de mer dbarquent, et ceux de nous qui auraient
+pri seraient terriblement vengs.--Relevez donc vos armes sans
+maladresses... Tchons de nous entendre!
+
+--Par piti pour vous-mme, mon frre, soyez prudent, ajouta Isabelle.
+
+Profitant du conseil, le sergent des miquelets, de son autorit prive,
+fit redresser les armes.
+
+Taillevent l'imita aussitt.
+
+Don Ramon, dcourag, abaissa son pistolet.
+
+Lon de Roqueforte en fit autant, et dit:
+
+--Au nom du sens commun, seigneur marquis, convenez que si j'avais
+l'intention de violer le droit des gens, je serais un grand fou! Venir
+frapper tout tranquillement votre porte, au lieu d'emmener mon bord
+mademoiselle votre soeur, de faire feu sur votre chteau sans canons et
+de descendre ensuite la tte de mes gens pour piller ses ruines;
+parlementer au lieu d'agir, et s'aventurer presque seul sur vos
+domaines si bien gards, mais ce serait de l'ineptie. Je ne suis et ne
+serai jamais _pirate_, don Ramon. Je ne souffre point qu'on m'assimile
+de prs ni de loin un cumeur de mer, un pillard sans aveu. J'ai
+l'honneur d'tre corsaire de la Rpublique franaise; je suis
+rgulirement pourvu de lettres de marque pour courir sus aux ennemis de
+ma patrie, je me sais en pays ami et n'ai garde de violer le territoire
+espagnol. La force est de mon ct, je n'en fais pas usage. Vous me
+menacez, j'attends patiemment l'effet de vos menaces. Vous semblez
+craindre que j'attaque votre domicile, soyez sans craintes. Je puis au
+besoin tre tmraire, je ne suis pas sans raison.
+
+Si les bohmiens, les naufrageurs de la cte et les bandits de la
+montagne, tout disposs profiter des rsultats dsastreux de la
+bagarre ne furent point trop satisfaits de ce discours, en revanche, les
+paysans, les miliciens et les miquelets eux-mmes se rjouissaient de la
+tournure des choses.
+
+--Quel brave et loyal hidalgo franais! disaient les femmes.
+
+--Il a cent fois raison, murmuraient les gens pacifiques.
+
+Don Ramon fronait les sourcils avec humeur.
+
+--Mais enfin, monsieur, dit-il, je suis bien libre, ce me semble, de ne
+pas vous recevoir.
+
+--D'accord! fit Lon en souriant. Seulement, au nom du sens commun pour
+la seconde fois, je trouve que pour parler de nos affaires de famille,
+nous serions beaucoup mieux, mademoiselle votre soeur, vous et moi,
+autour du _brasero_, que vous sur un balcon et nous cheval, par la
+froide brise qui souffle du large.
+
+Don Ramon fit un geste maussade.
+
+--Je ne veux pas entendre parler de vos prtendues affaires de famille.
+Que ma soeur rentre chez elle, et finissons-en...
+
+Sur ces mots, il fit mine de se retirer.
+
+--Comme il vous plaira! dit Lon de Roqueforte en haussant les paules.
+
+Sans plus se soucier de don Ramon, il descendit de cheval, aida Isabelle
+ en descendre aussi, et dit son Galicien:
+
+--J'pouse mademoiselle dans une heure; prends ces chevaux, va me
+chercher un tabellion et un prtre... Cent piastres pour toi ton
+retour.
+
+--Mais, monsieur!... s'cria don Ramon stupfait; de quel droit...
+
+--Assez! interrompit Lon. Vous venez de mettre tout le pays en rumeur
+sans le moindre motif. Je ne vous rpondrai plus que _chez vous_ ou
+_chez moi_, c'est--dire mon bord; choisissez! Eh! que diable
+pouvez-vous donc redouter en me recevant, quand c'est moi, au contraire,
+qui devrais refuser d'entrer dans votre chteau rempli de gens arms par
+vos ordres!... Assez, vous dis-je!
+
+--Ah! monsieur le capitaine! s'cria Isabelle, il va ouvrir maintenant;
+mais, au nom du ciel, n'entrez pas!...
+
+--Ma soeur! dit don Ramon avec colre, me prenez-vous donc pour un
+assassin?--Qu'on ouvre! qu'on ouvre deux battants!
+
+--Vous m'avez renie et dshrite; je ne suis plus votre soeur!
+
+--De grce, mademoiselle, n'envenimons pas la querelle; entrons! dit
+Lon de Roqueforte en lui offrant le bras et sans mme se retourner pour
+donner ses ordres matre Taillevent.
+
+Mais celui-ci s'emparait de la position la plus convenable. Il postait
+ses compagnons la garde du seul chemin qui conduist au lieu de
+dbarquement, se mettait en faction sur le perron du chteau, et se
+tenait ainsi prt, en cas d'alerte, donner au brig le signal du
+combat, tout en courant au secours de son intrpide capitaine.
+
+ * * * * *
+
+Le grand salon du chteau de Garba, situ au rez-de-chausse au del du
+vestibule, tait une pice sombre et svre, de forme octogone, trs
+haute de plafond, carrele en pierre, et communiquant par des corridors
+avec les tourelles o les miquelets tenaient prsentement garnison. Il
+tait, du reste, assez mal meubl de siges armoris mais vermoulus,
+d'une longue table en bois de chne et de quelques trophes couverts de
+poussire.
+
+De vieux portraits de famille noircis par le temps en dcoraient les
+murs, tapisss de velours bien dchiquet par les vers.
+
+Parmi les portraits, Lon remarqua ceux du marquis de Garba y Palos,
+ancien gouverneur de Cuzco, et de ses deux femmes: l'une, la mre de don
+Ramon, en costume espagnol du milieu du dix-huitime sicle; l'autre, la
+mre d'Isabelle, en costume de Pruvienne indigne de la classe
+suprieure, le _manto_ noir rejet sur l'paule, la robe blanche,
+demi-montante, sans garnitures, col ni fraise, les cheveux longs,
+boucls, et retenus sur le front par un cercle d'or formant diadme.
+
+L'infortune Catalina tait reprsente avec des bracelets orns de
+pierreries et un collier de rubis, un ventail chinois la main, et
+souriant de cet irrsistible sourire qui charma le marquis de Garba y
+Palos ds le premier jour qu'elle lui apparut.
+
+A l'poque o le fier hidalgo, devenu veuf, fut appel un gouvernement
+dans les possessions espagnoles du Prou, une paix profonde y rgnait
+entre les descendants des Indiens courbs sous le joug et ceux de la
+race conqurante; mais les abus des _corregidores_ ou commandants de
+districts devenaient plus intolrables de jour en jour. Quelques
+plaintes taient parvenues jusqu'en Espagne; le marquis, dont la cour
+connaissait le caractre juste, ferme et intgre, reut la mission de
+les apprcier leur valeur, pour y donner ordre si elles taient
+fondes.
+
+Ds son arrive, il se mit donc en rapports directs avec les chefs des
+naturels, les _caciques_, comme l'on disait vulgairement, quoique le
+vrai nom pruvien ft _curacas_. La conqute du Mexique ayant prcd
+celle du Prou, les Castillans importrent les dnominations mexicaines
+dans leur nouvelle conqute, o le nom de _cacique_ prvalut mme parmi
+les indignes.
+
+Jos Gabriel, qui passait dj pour tre de la race divine des Incas,
+Andrs de Sari, son neveu, pre de Catalina, se prsentrent des
+premiers devant le gouverneur de Cuzco. Les premiers, ils lui firent
+entendre les dolances des malheureux habitants du pays.
+
+--Seigneur gouverneur, dit Andrs, les _corregidores_ chargs de nous
+fournir les objets qui nous sont ncessaires, abusent de leur privilge
+et forcent les plus pauvres payer fort cher toutes sortes de
+marchandises inutiles.
+
+--Expliquez-vous.
+
+--Les Indiens n'ont presque pas de barbe et marchent nu-pieds, ils sont
+obligs d'acheter des rasoirs et des bas de soie. Ils ont la vue
+excellente, on les contraint s'approvisionner de lunettes.
+
+--Est-ce bien possible?... mais c'est aussi absurde qu'odieux.
+
+--Ah! monseigneur, reprit Jos Gabriel, ces exactions ridicules sont
+encore peu de chose, car enfin les pauvres gens parviennent revendre
+tant bien que mal ces genres d'objets; mais lorsqu'on leur fait acheter
+ prix d'or des mules moribondes, des vivres avaris, des articles sans
+valeur, on les ruine absolument. Ce rgime dpeuple nos villages; on y
+meurt de faim et de dsespoir. Que Votre Excellence prenne enfin piti
+de nos maux!...
+
+Le marquis de Garba y Palos, indign de la rapacit de ses subalternes,
+prit nergiquement la dfense des Indiens. Il cassa plusieurs des
+coupables _corregidores_; il conquit l'amour des naturels, qui le
+regardaient comme leur sauveur; il s'attira par contre-coup la haine des
+trafiquants et de tous les drles qui profitaient antrieurement des
+abus.
+
+Des plaintes furent portes contre le gouverneur de Cuzco, que les
+Espagnols accusaient de partialit en faveur des indignes; elles
+demeurrent sans rsultats tant que la calomnie ne put s'appuyer sur
+aucun fait de nature influencer le vice-roi.
+
+Mais le marquis avait vu la belle Catalina, fille du cacique Andrs.
+Elle aimait en lui le protecteur de sa race; ils s'unirent publiquement
+aux pieds des autels, en l'glise des Dominicains, btie sur
+l'emplacement de l'antique temple du Soleil.
+
+Le gouverneur crut que la politique se conciliait fort bien avec son
+mariage. En pousant une noble jeune fille de la race des anciens rois,
+il achverait de s'attacher les indignes et de leur rendre moins
+pnible la domination espagnole; en mme temps il dmontrerait ses
+subordonns, d'une manire clatante, que leurs exactions ne seraient
+plus tolres. Ce calcul tait faux.
+
+La calomnie trouvait enfin son levier.
+
+On dit que le gouverneur de Cuzco s'alliait avec les caciques pour
+s'enrichir au dtriment du trsor royal; on reprsenta son mariage comme
+un pacte fait avec la nation vaincue; on ajouta qu'il s'tait msalli
+par avarice; on donna mme entendre qu'il visait s'insurger contre
+la couronne. D'autre part, on ne manqua pas de prtendre que, loin de
+protger les indignes, il se servait de leurs anciens tyrans pour les
+pressurer son profit.
+
+Tous ses actes devaient tre dnaturs par des rapports perfides.
+
+Et la vice-royaut du Prou venait d'choir un homme du parti oppos
+celui du marquis de Garba y Palos.
+
+L'oeuvre civilisatrice et paternelle qu'il avait entreprise, les fruits
+de sept annes d'efforts incessants, tout fut perdu en quelques jours.
+
+Le gouverneur de Cuzco, violemment arrt dans son palais, fut conduit
+avec les fers aux pieds et aux mains Lima, o on le jeta dans un
+cachot.
+
+Alors dona Catalina, emmenant sa fille Isabelle, se rfugia chez le
+cacique de Tinta, son pre.
+
+Tous les abus rprims grand'peine recommencrent avec une
+recrudescence qui les rendit plus sensibles. L'insurrection de 1780
+clata.
+
+Jos Gabriel en fut le chef, Andrs l'un des hros.
+
+Le marquis, troitement incarcr Lima, ne fut point envoy en Espagne
+comme il le demandait, mais soumis aux plus cruels traitements, tandis
+que Catalina, son enfant dans ses bras, parcourait le pays en criant
+vengeance, soulevait les populations et les conduisait au combat avec
+l'espoir de fondre un jour sur la capitale pour y dlivrer son
+malheureux poux.
+
+On sait comment prit cette femme digne tous gards de son illustre
+origine; on sait comment elle fut venge par Lon de Roqueforte, le
+_Lion de la mer_, qui, se trouvant tout coup en prsence de son image,
+dit avec une pieuse motion:
+
+--Isabelle, je prends a tmoin votre infortune mre de mon dvouement
+votre aeul Andrs et de mon attachement sans bornes pour vous.
+
+Don Ramon entrait dans la salle par la porte oppose celle du
+vestibule.
+
+ * * * * *
+
+Brun, ple, maigre, traits rguliers et qui ne manquaient pas de
+caractre, le jeune marquis de Garba y Palos tait Espagnol de pied en
+cap. lev en Galice par ses vieux parents maternels, il avait appris
+ds l'enfance blmer tous les actes d'un pre qu'il ne connut que fort
+peu, et dont la juste prdilection pour sa fille Isabelle irrita sa
+jalousie. Il avait les qualits de sa race ainsi qu'il en avait les
+dfauts: le sentiment de l'hospitalit, par exemple, dominait son
+naturel ombrageux.
+
+Du haut de son balcon il venait d'tre rude jusqu' la grossiret; mais
+Lon tait sous son toit maintenant, il se piqua de courtoisie envers
+cet hte qu'il recevait de guerre lasse, et saluant sans roideur:
+
+--Monsieur le capitaine, dit-il, que Dieu garde Votre Seigneurie!
+
+Lon, qui n'ignorait aucune des formules de la politesse castillane,
+rpondit sur le mme ton:
+
+--Puisse Votre Excellence vivre de longues annes avec la bndiction de
+Dieu!
+
+Isabelle, bien rsolue exiger la rparation des insultes publiques de
+son frre, observait en silence dans une attitude la fois fire et
+rserve.
+
+Don Ramon prsenta un sige au corsaire; ils s'assirent, Isabelle resta
+debout, sa cravache la main.
+
+--Monsieur le marquis, dit Lon, mes instants sont compts; avant le
+coucher du soleil, je veux tre sous voiles; vous me permettrez donc
+d'aller droit au fait.
+
+Aprs une inclination silencieuse de don Ramon, le corsaire ajouta:
+
+--J'ai pris, il y a dix jours, mon mouillage sous les murs de votre
+chteau, avec le dessein, bien arrt dans mon esprit depuis deux ans,
+d'pouser mademoiselle votre soeur.--Qui je suis, pourquoi et comment
+j'ai form cet espoir de bonheur, vous allez le savoir. Avant tout, je
+devais m'assurer que le coeur et la main de dona Isabelle fussent
+libres, qu'aucune parole n'tait donne, et qu'en un mot je n'arrivais
+pas trop tard. J'esprais que le glorieux marquis votre pre dont Dieu
+ait l'me! vivait encore.
+
+Don Ramon et Lon se levrent, Isabelle s'inclina au souhait pieux de
+Lon; les deux cavaliers se rassirent, la confrence continua.
+
+--Je voulais enfin me prsenter d'une manire clatante celle aux
+pieds de qui je dpose mes voeux. J'ai eu le temps d'apprendre tout ce
+qu'il m'importait de savoir, et notre combat de ce matin m'a fourni
+l'occasion que je cherchais. _Le Lion_ a pris l'abordage et brl une
+corvette anglaise; ma cale est pleine de prisonniers de guerre; c'est
+mme un motif de plus pour que j'aie hte de toucher en France, o je
+les dposerai; aprs quoi je donnerai suite mes vastes projets, qui se
+rattachent d'ailleurs mon mariage.
+
+Don Ramon se contint non sans un mouvement d'humeur qui n'chappa point
+ Isabelle.
+
+--Qui je suis? continua le corsaire. Le chef des plus braves entre les
+enfants de la mer,--l'gal des plus grands et des plus fiers, monsieur
+le marquis,--un citoyen franais, avant tout citoyen du monde,--un homme
+dont la vie est chre des peuples entiers,--un flau pour les mchants
+et les tratres,--un ami sr et dvou pour les gens de bien.
+
+--Vous me pardonnerez, seigneur capitaine, dit don Ramon avec une nuance
+d'ironie, de ne pas bien comprendre ces titres nouveaux pour moi. Votre
+renomme n'est point parvenue jusqu'en ces montagnes recules, votre
+naissance et votre fortune seraient-elles son niveau?
+
+--Sous le rapport de la naissance, et mme sous celui de la fortune, le
+comte de Roqueforte ne le cde point aux Garba y Palos.
+
+--Les Garba y Palos descendent des rois d'Aragon.
+
+--Je le sais, et je sais de mme que dona Isabelle descend par sa mre
+des illustres souverains du Prou.
+
+--Pour Dieu! s'cria don Ramon, prtendriez-vous tre issu de
+Charlemagne?
+
+--De plus loin et de plus haut, avec la permission de Votre Excellence.
+Charlemagne portait la couronne du dernier Mrovingien, aeul de ma
+race; les Roqueforte sont fils de Clovis, leurs titres de famille
+l'attestent.
+
+Un sourire d'incrdulit rida les lvres de don Ramon.
+
+Lon de Roqueforte dit avec une insouciance railleuse:
+
+--Oh! tout ceci, mon cher hte, n'est pas article de foi. Seulement la
+tradition de ma famille vaut tout au moins celle de la vtre, avouez-le.
+Entre nous, je fais peu de cas de nos prtentions respectives et de nos
+parchemins. Je suis, je suis moi-mme; voil mon plus beau titre. Je
+suis, sur les mers d'Europe, SANS-PEUR LE CORSAIRE: ce nom, je ne me le
+suis pas donn par ma bouche, par mes actions la bonne heure. Au
+Prou et dans le grand Ocan, je suis le _Lion de le mer_!
+
+--Le _Lion de la mer_, vous!... s'cria don Ramon en se levant avec une
+vidente colre.
+
+--Ah! ah! dit Lon, ce nom-l ne vous est plus inconnu. Tant mieux!...
+Je suis le _Lion de la mer_ que dix nations de l'Ocanie reconnaissent
+pour leur grand chef. Roi sur mon brig corsaire, je suis plus puissant
+encore la Nouvelle-Zlande, Tonga, aux Marquises... Je vois avec
+plaisir que le _Lion de la mer_ n'est point tranger au fils du loyal
+gouverneur de Cuzco...
+
+--L'insurg! le rebelle! l'aventurier! dit avec ddain don Ramon, nourri
+dans la haine de l'homme qui avait prserv du massacre Isabelle enfant.
+
+Combien de fois chez ses parents maternels n'avait-il pas entendu
+maudire le _Lion de la mer_! Ce nom rsumait tous les griefs de sa
+famille galicienne. Sans l'intrpide inconnu qui le portait, Isabelle
+et pri, et ds lors plus de vestiges de la prtendue msalliance du
+marquis avec la Pruvienne, point de rivalits, plus de partage de la
+fortune, plus de tracas, plus d'ennuis, plus d'influence trangre.
+
+Aux qualifications d'insurg, de rebelle et d'aventurier, Sans-Peur le
+Corsaire, loin de rpliquer avec violence, salua galamment comme si don
+Ramon lui et dcern des loges; mais Isabelle s'criait:
+
+--Le vengeur de ma mre lchement assassine! mon sauveur moi! le
+compagnon d'armes et l'ami de mon aeul! le serviteur dvou de la plus
+juste des causes!...
+
+--_Demonio!_ interrompit don Ramon. Taisez-vous, Isabelle. Cet homme ose
+se faire gloire d'tre l'alli des Jos Gabriel et des Andrs de
+Sari... Cet homme se fait un mrite d'avoir combattu les Espagnols...
+
+--Oui, certes! s'cria Sans-Peur bout de patience. Si le marquis votre
+pre vivait encore, il m'accueillerait comme un fils et vous maudirait,
+vous, comme un enfant dnatur. Notre cause tait la sienne...
+
+--Mon pre fut un insens qui pousa une femme barbare.
+
+--Paroles impies! disait Isabelle. Vous nous insulterez donc tous,
+vivants ou morts, tous, mon aeul, ma mre, mon fianc, moi, et jusqu'
+mon pre!... Vous l'avez appel _insens_, vous; eh bien! c'est moi qui
+vous renie maintenant... Osez regarder son portrait... osez lever les
+yeux sur sa fille!
+
+Don Ramon voulut rpondre ce dfi.
+
+Il plit en voyant derrire sa soeur le tabellion et le prtre amens
+par le Galicien qui les avait mis au courant de la situation.--Ils
+avaient tout entendu; leur dsapprobation se lisait sur leurs traits.
+
+--Au nom de Dieu, marquis de Garba, rtractez-vous! dit le prtre avec
+autorit.
+
+Le comte de Roqueforte remettait au tabellion un pli qu'il destinait
+d'abord au frre d'Isabelle, mais au seul nom de _Lion de la mer_, la
+confrence avait dgnr en querelle; bien des explications
+regrettables faisaient ainsi dfaut.
+
+--Matre, disait Lon au notaire, lisez et procdez conformment aux
+lois.
+
+L'acte rdig en due forme tait le consentement d'Andrs de Sari,
+cacique de Tinta, au mariage de sa petite-fille et unique hritire,
+Isabelle de Garba y Palos, avec le comte de Roqueforte son ami. On y
+avait annex l'tat des biens laisss au Prou par le dfunt marquis, et
+la copie du testament dpos par lui Lima avant de se rembarquer pour
+l'Espagne.
+
+--Ces pices sont parfaitement en rgle, dit l'homme de loi. Prvenu par
+votre messager, j'ai apport tout ce qu'il me faut pour dresser le
+contrat de mariage.
+
+--Faites large la part de don Ramon, dit le corsaire. Ceci n'est pas
+pour moi une troite question d'argent.
+
+Lon rejoignit Isabelle.
+
+--Votre frre va se rendre aux paroles de ce vnrable prtre. Oubliez
+ses emportements, noble amie, daignez partager ma joie. Dans une heure,
+vous aurez jamais rompu avec l'Espagne et avec la famille de votre
+frre; dans une heure, vous serez Franaise, et rattache cependant par
+un lien nouveau la patrie de votre mre, dont la cause fut la mienne.
+
+Isabelle, doucement mue, se laissait captiver par les doux propos de
+Lon, qui bientt ne lui parla plus que du pass:
+
+--Je vous vis en costume de voyage. L'enfant de Catalina tait devenue
+jeune fille, et l'emportait par ses grces mme sur les grces de sa
+mre. Je vous aurais reconnue votre ressemblance avec elle. Vous
+m'apparaissiez radieuse comme le soleil dont vos aeux se disaient les
+fils; je fus ravi en extase. Je revenais au Prou, aprs dix ans
+d'absence, avec le dessein d'y rejoindre votre aeul, mon vieil ami, et
+de m'y prsenter votre pre qui ne m'a jamais connu que de nom. J'y
+revenais, non sans penser que vous tiez sans doute une charmante jeune
+fille, et que vous pourriez bien tre celle qui s'associerait mon
+trange destine; mais ce n'tait l qu'une ide sans consistance. A
+votre seul aspect, elle se transforma en rsolution inbranlable. Il y a
+deux ans que je vous connais, Isabelle, telle que vous connat le brave
+Andrs, et telle que vous tes, digne fille de Catalina!--deux ans que
+votre souvenir se marie toutes mes penses, se mle tous mes
+desseins et grandit avec mes plus grandes ambitions.
+
+--Mais me direz-vous, demanda Isabelle, pourquoi m'ayant vue avec mon
+pre, vous ne nous avez point parl?
+
+--La fatalit m'en empcha. coutez!... L'accs du Prou m'tait
+doublement interdit; j'tais tranger, j'tais proscrit comme ayant pris
+part l'insurrection de Jos Gabriel. Votre aeul fut amnisti en vertu
+d'une capitulation royale; votre pre, dlivr de prison, fut remis en
+possession de ses titres et dignits, avec la noble mission d'achever
+par la douceur la pacification de la contre; mais moi, je n'tais
+amnisti, ni graci; je ne pouvais mme l'tre, cause de ma qualit
+d'tranger. Qu'on reconnt le _Lion de la mer_, il tait pris et
+condamn au dernier supplice, comme le fut l'illustre Jos Gabriel.
+
+--Et vous osiez revenir au Prou, imprudent!
+
+--J'abordai secrtement sur une plage isole, o je me travestis en
+mineur. Je brunis lgrement mes cheveux et mon teint pour me donner
+l'apparence d'un _mtis_ aux yeux bleus[2]. Puis je me rendis Lima, o
+je m'informai du marquis votre pre. J'apprends qu'arriv de Cuzco
+depuis peu de jours, il va partir avec vous pour l'Europe; je cours
+son htel, il en sortait.--Il en sortait entour d'une foule de
+personnages que j'aurais bravs sans doute s'il ne se ft agi que de ma
+libert ou de ma vie, mais une entrevue publique de votre pre avec le
+_Lion de la mer_ l'aurait compromis.--Il ne m'avait jamais vu, et
+d'ailleurs j'tais mconnaissable sous mon dguisement. Que faire?
+comment parler? Je vous suivis ml la foule qui vous admirait, mon
+Isabelle; je jurai que vous seriez, avec la permission du Ciel, la
+compagne de ma vie!
+
+[Note 2: _Mtis_, fils d'un blanc et d'une Indienne, gnralement robuste,
+basan, mais glabre. Dans l'intrieur du Prou, on trouve un grand
+nombre de mtis; l, leur teint est moins fonc: pendant leur enfance,
+ils ont les yeux bleus et les cheveux blonds; mais, avec l'ge, leurs
+yeux et leurs cheveux brunissent.]
+
+--Lon, vos rcits emplissent mon coeur d'une ineffable joie; tout ce
+que vous dites me pntre et me charme.
+
+--J'eus la douleur de vous voir vous embarquer sans pouvoir me nommer
+votre pre. Jusqu'au dernier instant, je fis des efforts inous; je
+m'embarquais dans un canot qui suivit le vtre; je vis votre vaisseau
+mettre sous voiles, et pour me faire recueillir bord, je me jetai la
+nage en criant au secours.
+
+--Dieu!... je m'en souviens!... mon pre voulait qu'on allt vous
+sauver; mais le commandant du vaisseau dit que votre ruse n'tait pas
+nouvelle, que les esclaves fugitifs s'en servaient souvent pour se faire
+transporter en Espagne et devenir libres.--Mon pre insista:
+--Remarquez, seigneur marquis, rpondit le commandant, que cet homme
+nage comme un poisson et qu'il peut aisment remonter dans sa
+barque.--Et, en effet, on vous vit la longue-vue regagner votre canot
+et puis vous diriger sur la terre.
+
+--Ce n'tait point ma libert, mais mon bonheur qui s'enfuyait avec
+vous, dona Isabelle. Je repris terre, le deuil dans l'me; mais rien
+n'gale ma persvrance. Ce que je veux une fois, je le veux toujours;
+je sais lasser la fortune par ma tnacit. Aussi me voyez-vous cette
+heure au chteau de Garba. Votre main est dans ma main. Un notaire
+dresse notre contrat de mariage, et l'on pare l'autel de la Vierge pour
+y bnir notre union.
+
+--Vous me transportez d'admiration, vous me ravissez de bonheur! dit
+Isabelle frmissante.
+
+--Je partis pour Cuzco, j'y retrouvai votre aeul Andrs qui m'avait cru
+mort et rendit au ciel des actions de grces en me serrant dans ses
+bras. Votre destine l'inquitait; il pressentait que votre pre ne
+vivrait que peu d'annes; il devinait que sa chre Isabelle serait la
+malvenue dans la maison de Garba y Palos: --Lo, mon cher fils, au nom
+de notre vieille amiti, promets-moi de veiller sur elle!...
+--Accordez-moi sa main!... m'criai-je alors.--Il se mit genoux et
+remercia Dieu qui lui envoyait un secours providentiel. Il bnit mes
+voeux.--Je repartis du Prou trs peu de temps aprs, ignorant encore la
+grande rvolution de 1789. Ses consquences qui branlent le monde
+retardrent, comme vous le saurez, l'excution de mes desseins. Ce que
+le gouvernement espagnol tait parvenu cacher dans ses possessions
+d'outre-mer, si habilement isoles du reste des nations, tous les
+peuples le savaient dj. Il fallut que le _Lion de la mer_ parcourt
+son vaste empire, avant de pouvoir revenir en Europe. En France, il dut
+se faire reconnatre et se signaler comme corsaire. Ce n'a point t
+sans dangers que le comte de Roqueforte est parvenu, la faveur de son
+surnom de Sans-Peur, quiper le navire qu'il met vos ordres. Voil
+pourquoi depuis la fin de 1790, depuis deux mortelles annes perdues
+pour notre bonheur, le noble Andrs nous attend. Dans peu de mois,
+Isabelle, il vous aura presse sur son coeur.
+
+--Mais les ports du Prou sont toujours ferms aux navires des nations
+trangres, objecta la jeune fille.
+
+--Si Dieu me prte vie, ces ports inhospitaliers s'ouvriront largement
+tous les pavillons.
+
+--Mais vous tes toujours dans ce pays un rebelle, un insurg, un
+proscrit?
+
+--Oui, sans doute... Qu'importe! je suis toujours aussi le _Lion de la
+mer_. Les ctes du Prou n'ont pas de secrets pour moi. J'en ai sond
+toutes les passes, j'en connais tous les cueils, tous les courants,
+tous les dangers, qui seront mes auxiliaires l'heure du pril, et je
+sais dans quelle anse isole nous attend Andrs de Sari.
+
+ * * * * *
+
+Don Ramon ne s'tait pas rendu aux ordres vangliques du prtre, l'un
+des plus vnrables ecclsiastiques du canton. Aprs avoir parl au nom
+du ciel, le ministre de paix employa des arguments purement terrestres:
+
+--Comment pourriez-vous dsormais vous opposer au mariage de
+mademoiselle votre soeur? Regardez ce qui se passe autour de votre
+chteau. Les miquelets et les miliciens fraternisent avec les marins
+franais; tout le pays prend un air de fte. Les jeunes filles apportent
+des bouquets; tous les gens du canton, convaincus de la gnrosit du
+capitaine Sans-Peur, s'assemblent dans l'espoir qu'il leur donnera des
+marques de sa munificence...
+
+C'tait deux pas de la porte du vestibule, auprs de la fentre
+ouverte sur la cour d'honneur, que le bon prtre parlait ainsi. Don
+Ramon l'interrompit avec rage:
+
+--Je ne suis donc plus matre chez moi!... Il faudrait subir la loi de
+cet tranger!... Non! non! je le tuerai plutt de ma propre main!...
+
+Le prtre se plaa devant don Ramon qui essaya de le repousser, mais
+Taillevent n'avait fait qu'un bond; de ses mains vigoureuses, il avait
+saisi les deux bras de l'hidalgo:
+
+--Voyons un peu, s'il vous plat!... Tuez!... Allons! ne vous gnez
+pas!... disait-il en ricanant.
+
+--Laisse donc le marquis! s'cria Sans-Peur.
+
+--Pardon, capitaine, un malheur est trop vite arriv!
+
+A ces mots, les pistolets de don Ramon lui furent enlevs avec une
+dextrit charmante.
+
+Par les ordres d'Isabelle, les portes de la grande salle s'ouvrirent
+tous venants.
+
+Et le tabellion commena la lecture du contrat de mariage, tandis que la
+chapelle du chteau tait envahie par la foule.
+
+Suivant les intentions de Lon de Roqueforte, et du consentement
+d'Isabelle, l'acte avantageait au del de toute prvision le jeune
+marquis de Garba y Palos.
+
+Don Ramon, confus, dcourag, abattu et touch par les paroles du prtre
+autant que par la magnanimit de Lon, cda enfin; il apposa sa
+signature sur l'acte notari.
+
+--Je savais bien, seigneur marquis, que nous finirions par tre
+d'accord, dit Sans-Peur le Corsaire en lui tendant la main.
+
+Le jeune hidalgo y posa la sienne.
+
+Isabelle tait trop heureuse pour en exiger davantage.
+
+La cloche de la chapelle sonnait enfin toute vole, le brig _le Lion_
+pavoisait en faisant des salves d'artillerie, et la moiti de
+l'quipage, en lgants costumes de fantaisie, prenait place la droite
+de l'autel dont les miquelets et les miliciens, ravis d'un dnoment si
+pacifique, occupaient la gauche.
+
+La toilette de la marie ne dura qu'un instant. Vingt couronnes de
+fleurs d'oranger lui taient offertes; elle n'eut que l'embarras du
+choix.
+
+Au moment o la bndiction nuptiale fut donne aux poux, sous le pole
+tenu d'un ct par don Ramon et de l'autre par matre Taillevent, le
+fidle matelot du capitaine, l'un des officiers du brig fit un signal.
+
+Une double borde branla les chos de la petite baie de Garba.
+
+Au sortir de la chapelle, le repas de noces fut servi. Don Ramon en fit
+trs convenablement les honneurs son beau-frre, aux officiers et au
+matre d'quipage du brig franais, ainsi qu'au notaire et au prtre.
+
+Ensuite, l'attente des riverains fut largement comble; Taillevent
+dfona deux barils de piastres d'Espagne provenant de la prise faite le
+matin. Le Galicien, pour sa part, reut le double de la rcompense
+promise.
+
+Mais aprs le dessert, tandis que, du haut du perron, Sans Peur le
+Corsaire et sa jeune femme prsidaient ces libralits, un homme
+couvert de poussire s'approcha de don Ramon et lui remit avec mystre
+une dpche du gouverneur de la Corogne.
+
+Don Ramon se retira pour la lire secrtement.
+
+La brise du sud soufflait encore avec violence, mais les bois de chne
+vert et les murailles du chteau garantissaient de la froidure
+l'esplanade o dardaient les rayons obliques du soleil.
+
+Dans un ciel sans nuages, le disque enflamm descendait
+perpendiculairement au-dessus de l'extrmit de la falaise.
+
+Un bohmien, qui s'accompagnait sur la mandoline, improvisait ainsi:
+
+ En toutes saisons, sur la terre d'Espagne,
+ Il est des heures dont le soleil fait son nid.
+ Les grces et la pauvret se rchauffent sa chaleur.
+ En toutes saisons, sur la terre d'Espagne,
+ On trouve des fleurs d'oranger pour couronner les maries.
+ Beaux poux qui donnez aux pauvres,
+ Vous tes le soleil et la fleur parfume.
+ On chantera longtemps, sur les montagnes de Galice,
+ Sans Peur, le capitaine des lions de la mer,
+ Et la royale Isabelle du Prou, la terre de l'or.
+
+Corsaires, soldats, paysans, paysannes, se tenant par la main, dansaient
+et chantaient.
+
+On ne se faisait pas, non plus, faute de boire.
+
+Le brig avait fourni le vin de France, les caves du chteau et
+l'htellerie des _Rois mages_ fournissaient le vin d'Espagne.
+
+Les Galiciens criaient: Vive le gnreux capitaine Sans-Peur!... Vive
+le Lion!... Vive Isabelle... Que Dieu leur donne longues annes!
+
+Les corsaires faisaient entendre des hourras joyeux.
+
+De haute lutte, leur capitaine venait de conclure en peu d'instants un
+mariage rv, ambitionn, ardemment voulu depuis longtemps; en un clin
+d'oeil, la baguette, il avait ralis ses voeux. Au dire des matelots,
+Sans-Peur enlevait ce soir l'abordage le contrat, la bndiction
+nuptiale et la belle des belles, comme le matin la corvette anglaise
+_the Hope_ (l'Esprance), un nom d'heureux augure.
+
+La dpche remise au frre d'Isabelle tait ainsi conue:
+
+La guerre est dclare la Rpublique franaise. Une frgate de Sa
+Majest Catholique appareille pour couper la route au redoutable
+corsaire mouill sous votre chteau. Employez tous les moyens pour
+retarder son dpart. Usez de ruse; attirez le capitaine chez vous;
+donnez-lui des ftes. Il nous importe de dlivrer les nombreux
+prisonniers anglais qu'il retient son bord. Ds demain il vous
+arrivera des troupes et six pices d'artillerie qui coopreront avec les
+canots de notre frgate _la Guerrera_ pour le surprendre au mouillage.
+
+Dieu vous garde longues annes!
+
+
+
+
+VII
+
+PAVOIS ET ADIEUX.
+
+
+Reconnaissant la cime des mts et aux bouts des vergues des bannires
+qu'un jour Taillevent, Camuset et quelques camarades avaient droules
+pour l'avertir, Isabelle admirait les tranges pavois du brig corsaire.
+
+--Au Callao et sur les mers que j'ai parcourues, disait-elle, j'ai vu
+parfois des navires arborer en signe d'allgresse des pavillons aux
+vives couleurs, mais je n'en ai jamais vu de pareils aux vtres.
+
+--Assurment, dit Lon. En gnral, on se borne hisser en tte des
+mts et au bout des vergues les pavillons des diverses nations amies,
+disposs suivant un ordre qui indique le degr d'honneur qu'on veut leur
+faire, et on achve le pavois au moyen de pavillons de signaux placs
+arbitrairement. Aujourd'hui, chre Isabelle, j'ai autrement procd. Ces
+pavois ont t imagins en songeant vous et notre union. Ils disent
+ma vie et la vtre; ils sont le symbole de notre pass, de notre gloire,
+de notre avenir. Je me suis complu ds longtemps les composer pour la
+fte de notre mariage.--Isabelle, me disais-je, sera surprise de voir
+ces bannires; elle m'en demandera la signification, et je lui rpondrai
+avec bonheur.
+
+--Parlez donc, parlez! Isabelle est heureuse et fire de vous entendre.
+
+--A l'arrire, d'abord, le pavillon de la France surmonte celui
+d'Angleterre, renvers en signe de dfaite. Ceci est un dtail improvis
+ce matin pour complter mon bouquet naval. Au grand mt flotte la
+bannire des Roqueforte, d'or au lion _rampant_[3] de _gueules_[4],
+selon le blason de ma famille. Au mt de misaine, le pennon de la vtre,
+azur au chef d'argent. A tribord de la grande vergue, la premire place
+d'honneur, le pavillon d'Espagne, suivant l'usage marin qui veut qu'on
+rende ainsi hommage la nation amie dans les eaux de laquelle on est
+mouill. A babord, vous reconnaissez les couleurs du Prou, votre
+patrie. A ma vergue de misaine, les antiques traditions de nos deux
+familles sont reprsentes, d'un ct, par le drapeau du royaume
+d'Aragon, de l'autre par la chape bleue de Saint-Martin, qui fut celui
+de la premire race des rois Francs. En Ocanie, quand j'arborais cette
+bannire sacre la tte de mon grand mt, mes peuples disaient avec un
+respect profond: Le Lion clbre sur son vaisseau la mmoire de ses
+pres.
+
+[Note 3: _Rampant_, en blason, signifie droit, debout, par opposition
+_passant_, qui veut dire marchant.]
+
+[Note 4: _Gueules_, rouge.]
+
+--La Rpublique franaise, dit Isabelle, tolrerait-elle tant de
+dmonstrations aristocratiques?
+
+--J'en doute fort, rpondit Lon. Mais si j'envoie le rapport de mon
+combat de ce matin la Convention nationale, je m'abstiendrai de lui
+faire part de mon mariage et de ma manire de pavoiser.
+
+--Ne craignez-vous pas les indiscrtions de vos gens, les rapports des
+espions, l'esprit ombrageux du nouveau gouvernement de la France?
+
+--C'est en France surtout que je suis Sans-Peur le Corsaire... Mais,
+dites-moi, au-dessus du pavillon de l'Espagne reconnaissez-vous
+l'emblme qui se droule au gr de la brise?
+
+--Je reconnais sur un fond d'azur le Soleil des Incas, rpondit
+Isabelle, et du ct oppos, le serpent _Uscaguai_ tte de cerf, et
+portant la queue des clochettes d'or. Plus loin, je vois le cercle de
+feu que le pre de ma mre fit peindre sur le drapeau de Tinta, et enfin
+le glorieux tendard de Jos Gabriel. Je ne doutais pas de vos paroles,
+cher Lon, mais ces enseignes symtriquement dployes, ces insignes,
+qui, ds le lendemain de votre entre au port, furent droules pour
+moi, sont autant de preuves loquentes de leur sincrit.
+
+--A gale distance du grand mt et du mt de misaine, entre les deux
+flches, Isabelle, le grand oriflamme blanc qui se balance porte notre
+chiffre brod; il est consacr notre mariage, et lorsque mon navire
+grandira sous mes pieds, quand mon brig se transformera en corvette, en
+frgate, en vaisseau de haut bord, quand le btiment que nous monterons
+sera un trois-mts, cet oriflamme, aux jours de fte, flottera au sommet
+du plus grand.
+
+--Vous esprez donc mtamorphoser votre navire?
+
+--Je referai sans doute ce que j'ai dj fait bien souvent. Comme un
+hardi cavalier tue ses chevaux sous lui, ainsi j'ai tu sous moi des
+btiments de tous genres depuis le jour o de mon tronon de mt bris
+je passai capitaine de la pniche enleve aux Espagnols par les balses
+pruviennes. Le navire change, son nom reste. _Le Lion_ coule, brle ou
+saute, vive _le Lion_! Tel que le phnix, il revint toujours. Et quand
+les peuples de l'Ocanie le voient glisser au large de leurs les,
+aujourd'hui golette lgre, demain vaste trois-mts, simple pirogue ou
+brig arm de canons, corvette, aviso ou jonque chinoise, ils le
+reconnaissent ses couleurs,--d'or au lion rouge,--et disent en leurs
+idiomes: C'est _le Lion_ qui a chang de tatouage.--Tous les autres
+pavillons que vous voyez d'ici dans ma mture ont leur signification
+prcise. Ils reprsentent mes relations avec les les Marquises, Tati,
+Tonga, la Nouvelle-Zlande, et les contres diverses dont je suis le
+grand chef, le librateur ou le simple alli. Chacune de ces enseignes
+est une page de mon aventureuse histoire; l'oriflamme blanc notre
+chiffre, chre Isabelle, tait rserv au plus beau jour de ma
+vie.--Mais o donc est don Ramon, votre frre? s'cria tout coup Lon
+de Roqueforte.
+
+--Mer d'huile! fond de vase! veillez au grain, capitaine, dit tout bas
+matre Taillevent, il y a encore quelque trahison dans le coin...
+
+--Explique-toi.
+
+--On a l'oeil amricain. Votre marquis vient de recevoir la muette un
+pli cachet qui sent le roussi.
+
+--Mets ta cravate rouge en ceinture et rallie nos gens d'un coup de
+sifflet.
+
+Au coup de sifflet qui domina la clameur gnrale et retentit,
+longuement rpt par les chos de la falaise, les gens qui taient
+bord et ceux qui taient terre tournrent, tous, les yeux du ct de
+matre Taillevent.--Ils remarqurent tous sa ceinture rouge, et
+comprirent qu'il s'agissait de se tenir sur ses gardes.
+
+Les danseuses galiciennes furent abandonnes sans merci.--Chacun se
+porta vivement son poste. Les rameurs coururent leurs canots, les
+officiers se mirent la tte de leurs escouades respectives, les pavois
+arbors bord furent amens en un clin d'oeil, et l'on put voir
+chaque sabord un petit mouvement qui consistait refouler sur la charge
+de salut un double projectile,--prcaution toute naturelle du reste,
+car, mme en temps de paix, un navire bien command ne prend jamais la
+mer sans avoir charg ses pices d'artillerie.
+
+--Camarades, disait Sans-Peur, il est temps d'appareiller!... Adieu donc
+aux bonnes gens de ce pays, et en route!...
+
+Don Ramon accourait, tandis que les effets d'Isabelle taient emports
+bord de la chaloupe par les soins de sa camriste, jeune Pruvienne qui
+l'avait accompagne en Espagne et qui, s'attachant sa destine, devait
+embarquer avec elle.
+
+Le novice Camuset, en cette occasion, se signala par un zle admirable.
+On le vit se charger de botes, de cartons et de colifichets avec une
+ardeur hroque; dix fois, il courut de la chaloupe au perron du
+chteau, dix fois il fit preuve du plus aimable empressement.
+
+--Mon frre, disait don Ramon, c'est votre bord que je voudrais vous
+faire mes adieux!
+
+--Trs bien, rpondit le corsaire; je ne vous l'aurais pas propos, mais
+je suis heureux de vous recevoir mon tour.
+
+On s'embarqua.
+
+Les voiles troues, les cordages coups, les espars avaris par le
+combat du matin avaient t, ds la premire heure de mouillage, rpars
+ou changs en vertu des ordres du second, qui reut bord son
+capitaine, Isabelle et don Ramon avec tous les honneurs d'usage.
+
+Les chaloupes et canots furent rehisss, l'ancre arrache du fond, les
+voiles tablies avec ensemble. Une barque du pays se mit la remorque
+du brig, et le lger navire s'lana, bbord amures, vers les passes
+rocailleuses qu'il devait franchir pour la quatrime fois avec autant
+d'audace que de bonheur.
+
+Pendant l'appareillage que dirigea le capitaine, don Ramon, le front
+radieux, n'avait cess de causer fraternellement avec Isabelle, qui
+souriait l'couter. Ds que la manoeuvre fut finie et que _le Lion_,
+couch sur le flanc de tribord, navigua sur la mer houleuse sans courir
+aucun danger:
+
+--Mon frre et ami, dit le jeune marquis Sans-Peur le Corsaire, c'est
+en prsence de votre quipage, tmoin de nos querelles de ce matin, que
+je veux prsent vous adresser des paroles de paix et d'adieu.
+
+--Sur l'arrire tous, et silence bord!... commanda Lon de Roqueforte.
+
+Les deux tiers des matelots comprenaient l'espagnol et devaient
+naturellement servir d'interprtes leurs camarades.
+
+--Braves Franais, dit don Ramon avec une emphase castillane qui
+convenait son allure hautaine, hier, ce matin, quelques minutes
+encore avant l'union de votre valeureux capitaine avec la fille de mon
+pre vnr, s'il n'et dpendu que de ma volont, votre navire se ft
+abm dans les flots. Seul contre tous, jusqu'au dernier moment, j'ai
+oppos la plus vive rsistance un dessein qui contrariait mes vues. Je
+ne m'en repens pas, je ne dsapprouve point ma propre conduite, je ne
+renie point ce que j'ai fait.--Mais, cette heure, ma main a serr la
+main de Lon de Roqueforte, un acte rgulier sign de mon nom, et la
+bndiction d'un prtre chrtien font de lui l'poux de ma soeur, il a
+mang du pain et du sel sous le toit de ma maison; il est mon ami, mon
+frre et mon hte.--Or, par le nom sacr de Dieu qui m'entend, le
+marquis de Garba y Palos n'est et ne sera jamais tratre l'amiti,
+la famille ni l'hospitalit.--Voici une dpche que m'envoie le
+gouverneur de la Corogne; elle m'est arrive une heure trop tard par la
+volont du Ciel; je veux vous la lire tous.
+
+Il lut.--Et l'quipage applaudit.--Et Isabelle, se jetant dans ses bras,
+dit avec transport:
+
+--C'est partir d' prsent, Ramon, que vous tes vraiment mon frre!
+
+--Devant eux, ma noble soeur, je ne devais pas m'humilier, dit le jeune
+marquis voix basse, mais je m'incline devant toi; pardonne-moi ma trop
+longue erreur!
+
+--En exprimant sa vnration pour notre pre, don Ramon a rtract sa
+seule parole coupable. Quant au reste, je sais faire la part des
+prventions injustes dans lesquelles on t'leva. J'tais pour toi une
+trangre qui usurpait ton nom et la meilleure part de tes richesses.
+
+--Tu es ma soeur, et tu m'as abandonn plus de biens que je n'y avais
+droit.
+
+--Ma mre fut pour tous les tiens une femme d'une contre barbare, une
+beaut sauvage dont les attraits sduisirent le marquis notre pre...
+
+--Ta mre est une hrone dont je vnrerai le grand souvenir.
+
+--Mon poux, mon aeul, ma race taient maudits par les tiens.
+
+--Mes yeux se sont ouverts, ils sont blouis par la grandeur de ton
+poux. Je suis fier, maintenant, d'tre le frre d'un hros.
+
+Les gens de l'quipage d'un ct, les officiers et leur capitaine de
+l'autre, s'entretenaient encore de la solennelle dclaration du marquis
+espagnol, quand Isabelle, au comble de la joie, se rapprocha de son
+poux et lui dit:
+
+--Rpondez maintenant.
+
+Le silence se rtablit, et Lon de Roqueforte dit d'une voix mle et
+fire:
+
+--Soyez lou comme vous mritez de l'tre, monsieur le marquis, mon
+frre et mon ami dsormais. Vos adieux rachtent noblement l'accueil
+hostile que vous me faisiez ce matin. Au moment o la guerre s'allume
+entre nos deux patries, la paix se conclut entre nos deux familles qui
+n'en feront qu'une l'avenir. Si nous nous rencontrons dans les
+combats, nous nous pargnerons loyalement, nous nous porterons secours
+en frres. Tous les miens recevront l'ordre de protger les biens et la
+personne du marquis de Garba y Palos. Et si, ce qu' Dieu ne plaise, le
+gouvernement espagnol vous perscutait pour ce que vous venez de faire,
+sachez que votre cause serait ma cause, comme ma fortune serait la
+vtre. En tous pays, vous avez le droit de trouver aide et appui parmi
+les sujets, les serviteurs, les compagnons d'armes ou les amis du _Lion
+de la mer_. En foi de quoi, seigneur marquis, je vous donne cette
+poigne de franges d'or tresses la pruvienne comme les franges du
+_borla_ royal, bandeau des Incas. Les anciens monarques du Prou
+n'avaient qu' confier un de leurs officiers un insigne semblable,
+pour que d'une extrmit l'autre de leur empire on obt sa vue.
+J'ai adopt cet usage. Ces franges sont ma crinire de lion. Quiconque
+en possde un seul brin est reu en alli par tous les chefs des les du
+grand Ocan, depuis le Prou jusqu'aux Carolines.
+
+Don Ramon, sur ces mots, changea une accolade fraternelle avec Lon de
+Roqueforte; il embrassa de nouveau sa soeur et descendit enfin dans sa
+barque aux acclamations de l'quipage entier.
+
+Seul, matre Taillevent fronait les sourcils. Lon s'en aperut:
+
+--Qu'as-tu encore, ternel grognard?
+
+--Pardonnerez, capitaine; je ne doute pas plus que vous de la bonne foi
+de votre beau-frre... Il a du bon, ce _segnor_ maigre chine!... Mais
+les panneaux de la cale taient grands ouverts... et on a connu des
+Anglais qui entendent l'espagnol...
+
+--Ces Anglais-ci sont prisonniers.
+
+--Demain peut-tre ils seront libres.
+
+--La guerre commence peine. Nous allons Bayonne.
+
+--On ne sait jamais o on va toutes fois et quantes on met le cap au
+large. Voici deux ans passs, m'est avis, que nous sommes en route pour
+le chteau de Garba, et au lieu de nous y marier comme nous le voulions,
+nous avons fait les cinq cents coups aux quatre coins du monde...
+
+--J'ai atteint le but, pourtant!
+
+--Oui, capitaine; mais, une heure plus tard, nous tions de bonne
+prise...
+
+--Eh bien! a aurait chauff dur!
+
+--On le sait... mais on sait aussi que, par la brise qui souffle de
+Paris, tout votre attirail de prince, de grand chef, de roi et de comte,
+n'est pas sain Bayonne en Bayonnais.
+
+--Je veux faire enregistrer mon mariage en France; je veux revoir mes
+braves camarades, les corsaires de Bayonne; je veux me dbarrasser de
+mes prisonniers.
+
+--Ce que vous voulez, capitaine, je le veux toujours; c'est connu. Ce
+que vous aimez, je l'aime. Ce que vous hassez, je le hais. Votre vie,
+c'est ma vie...
+
+--Brave Taillevent! dit le corsaire en lui tendant la main que le matre
+serra dans les siennes avec une motion reconnaissante.
+
+--Mais...
+
+--Voyons ton _mais_, dit Lon en souriant.
+
+--Mais, dame! a s'entend; si votre vie est ma vie, j'ai, fichtre, bien
+le droit d'y veiller, et j'y veille. Vos Anglais d'en bas, je les
+voudrais au fin fond de l'eau; vos camarades de Bayonne au tonnerre la
+voile, et les ports de notre rpublique deux bonnes mille lieues
+l'arrire de ce navire. Voil!...
+
+--C'est bien!
+
+Taillevent salua et alla reprendre son poste au pied du grand mt, non
+sans mcher avec humeur son sifflet de manoeuvre.
+
+--Sans-Peur... Sans-Peur, grommelait-il, mais sans peau ou sans tte, a
+ne serait plus si gai... J'en ai vu guillotiner au Havre qui n'avaient
+pas dit le quart de ce qu'il crie en plein gaillard-d'arrire... Il y a
+des espions et des tratres partout, en comptant ou sans compter nos
+Anglais...
+
+Le monologue du digne grognard d'eau sale se prolongea ainsi de manire
+ dfrayer tout le grand quart. Camuset s'avanait l'tourdie,
+comptant trouver le matre sur son bien dire; mais le grognement aigu
+qui faisait ronfler son sifflet en sourdine dtourna fort heureusement
+la curiosit du novice. Il recula, glissa dans le panneau de
+l'entrepont, faillit se casser le nez, et se releva en disant:
+
+--Quel ours sal!... quel ours la moutarde!... Son capitaine est aux
+anges, et pour la noce il vous a une mine faire chavirer le _Grand
+Chasse-Foudre_!... J'espre bien que cette mine-l ne sera jamais du
+got Mademoiselle Limna, et voil ce qui me console!...
+
+Isabelle suivait des yeux don Ramon, emport terre par sa barque
+galicienne; ses regards mus s'arrtaient sur les tourelles du vieux
+chteau de Garba, sur la terre o reposaient les restes mortels de son
+pre, sur la haute falaise o Lon lui avait sauv la vie. Mille penses
+confuses se heurtaient dans son esprit. Faisait-elle un rve? tait-il
+bien possible qu'elle ft marie au _Lion de la mer_?
+
+--Ce n'est point un rve, dit Lon en se penchant sur elle.
+
+--Eh quoi! vous lisez dans ma pense?
+
+Le canot de don Ramon disparut derrire les rcifs. Peu d'instants
+s'coulrent. Puis, au sommet du morne, on vit un homme cheval qui
+demeura l, tel qu'une statue, les yeux fixs sur le brig emport vers
+l'horizon.
+
+Aux dernires lueurs du jour, Isabelle et Lon le reconnurent.
+
+--Mon frre, dit la jeune femme, craint d'apercevoir au large la frgate
+qui vous cherche, mais vous...
+
+--Je l'attends!... Je n'ai que dix-sept canons, elle en a quarante ou
+davantage... je n'ai que cent vingt hommes en comptant mes blesss, elle
+en a trois ou quatre cents... cette mer houleuse est plus nuisible ma
+marche qu' la sienne... Mais ne serais-je point Sans-Peur le Corsaire,
+je m'avancerais plein de confiance, Isabelle. Notre amour est bni!...
+Oh! soyez sans inquitudes; mes mesures sont prises, et je ne livrerai
+point un combat trop ingal.
+
+--Serez-vous matre de l'viter?
+
+--Le lion, quand il le veut, sait se conduira en renard. Un de nos
+grands marins, que l'Espagne dispute la France, Jacobsen, n
+Dunkerque, l'un des anctres de Jean Bart, se glorifiait du surnom de
+Renard de la mer. Je ne ddaignerais pas d'tre appel de mme si je
+n'avais conquis des surnoms qui valent au moins autant. Tous les
+stratagmes sont permis au plus faible, tous, except de faire feu sous
+de fausses couleurs.--Le soleil s'teint l'occident, notre pavillon
+descend en mme temps que lui, on ouvre l'oeil aux bossoirs. Venez dans
+ma chambre de capitaine, et laissez mes braves compagnons le soin de
+veiller.
+
+Le brig s'tant assez lev au large, arrivait au nord pour doubler le
+cap Finistre. Les ordres pour la nuit taient donns l'officier de
+service.
+
+--Bon quart partout! dit le capitaine; qu'au premier signal chacun soit
+ son poste de combat!
+
+--Adieu, mon frre, adieu! murmurait Isabelle.
+
+Lon lui offrait le bras, la soutenait au roulis, et la conduisait vers
+la dunette, dispose, depuis le jour de l'armement, en chambre nuptiale
+d'un trange caractre.
+
+Une pointe de terre venait de s'interposer entre la falaise et le brig
+_le Lion_.
+
+Don Ramon, marquis de Garba y Palos, pressant enfin les flancs de son
+talon noir, reprit la route du vieux chteau.
+
+Et une fois dans la grande salle, s'adressant aux portraits de son pre,
+de sa mre et de Catalina la Pruvienne:
+
+--tes-vous contents de moi? demanda-t-il au milieu du plus profond
+silence.
+
+Quel cho mystrieux lui rpondit? Ft-ce les esprits familiers du
+sombre castel? Ft-ce la voix de sa conscience? On ne sait.
+
+Mais des paroles bnies le ravirent comme en extase, et la nuit entire
+s'coula pour lui dans la joie suprme d'un grand devoir accompli.
+
+
+
+
+VIII
+
+LA CHAMBRE NUPTIALE.
+
+
+Le brig corsaire _le Lion_, construit et approvisionn au Havre, par les
+soins du citoyen Plantier, armateur et correspondant de Lon de
+Roqueforte, avait t emmnag avec une sollicitude toute spciale par
+son valeureux capitaine.
+
+Ses officiers et matelots remarqurent, ds leur embarquement, que la
+dunette, plus haute qu'aucune autre, occupait prs du double de
+l'emplacement rserv d'ordinaire cette lvation,--qu'on supprime
+parfois, et qui le plus souvent ne couvre que quelques pieds du pont en
+arrire de la roue du gouvernail.
+
+--Parat que notre capitaine tient tre bien log! dirent les
+corsaires.
+
+Mais le capitaine ne se logea point dans la dunette, ce qui donna lieu
+aux plus tranges suppositions. Il s'tait rserv, l'extrme arrire
+de l'entrepont, une trs petite cellule communiquant, il est vrai, par
+un panneau avec la chambre mystrieuse, o personne, si ce n'est
+Taillevent, n'avait encore pntr.
+
+L'indiscret Camuset, s'tant avis de demander ce qu'il y avait dans la
+dunette, reut, pour toute rponse, une taloche tellement magistrale,
+que les anciens eux-mmes se gardrent de questionner le matre
+d'quipage.
+
+Garantie contre les regards curieux par des cloisons ou des vitraux
+dpolis, les sabords ferms par des mantelets jour derrire lesquels
+se croisaient d'pais rideaux, la dunette dont les gens du bord
+ignoraient le contenu, fournit aux bavards un thme inpuisable de
+contes ultra-fantastiques.--Les moins superstitieux admettaient que
+Sans-Peur en faisait son arsenal particulier, rempli d'armes inconnues
+et d'artifices diaboliques au moyen desquels il se rirait d'une escadre
+entire.
+
+Le matin, au moment du branle-bas de combat, force fut pourtant d'ouvrir
+la dunette pour faire usage des quatre canons qu'elle contenait.
+Taillevent et le capitaine en avaient, pendant la nuit, retir plusieurs
+coffres qu'on logea provisoirement dans des recoins de la cale: mais ce
+dmnagement ne pouvait tre que partiel. Aussi les canonniers, en
+dmarrant leurs canons, furent-ils bien surpris de voir, l'arrire,
+au-dessus de la tte du gouvernail, un magnifique lit suspendu double
+suspension, des meubles, des tentures, des tapis d'une lgance exquise
+et d'une richesse inusite.
+
+Les quatre canons et leurs ustensiles participaient du luxe de
+l'appartement. Les affts taient en bois d'bne incrust d'ivoire, les
+roues en gayac poli, les pices en bronze sculpt, les bragues et autres
+cordages ncessaires la manoeuvre en fil d'une admirable blancheur,
+les caisses des poulies en acajou femelle massif, les couvre-lumire en
+argent relev en bosses. Les refouloirs, couvillons, boutefeux, pinces,
+anspects, seaux, bailles et fanaux de combat, les normes crocs, anneaux
+et pilons qui servent l'amarrage des bouches feu, devaient l'art
+ou la matire une physionomie qui les empchait de dparer la chambre
+nuptiale.--On peut mme dire qu'ils l'embellissaient.
+
+L'ameublement de ce boudoir marin fut singulirement mis en dsordre
+pendant le combat; mais ds que l'action fut termine, tout fut
+rapidement rtabli en l'tat primitif.
+
+Les bavards n'eurent pas beau jeu cette fois; il y avait bord trop
+d'ouvrage; on mettait les prisonniers aux fers, on bouchait les voies
+d'eau, on lavait les ponts tachs de sang et de poudre, on rparait les
+manoeuvres courantes, on rtablissait les cloisons, et l'on jouait serr
+contre la frache brise, la mer houleuse et les brisants de la passe.
+
+En apercevant Isabelle au sommet de la falaise, les moins malicieux
+devinrent:
+
+--La dunette, parbleu, c'tait la chambre de madame!...
+
+ * * * * *
+
+Lon ouvrit la porte donnant sur le pont; la main de l'intrpide amazone
+tremblait dans sa main:
+
+--Voici votre appartement, madame, dit le corsaire souriant son
+trouble, puissiez-vous le trouver digne de vous.
+
+Limna venait d'allumer les candlabres qui se balanaient au roulis et
+illuminaient l'intrieur de la dunette. La jeune fille attendait sa
+matresse.
+
+--C'est une merveille, mon ami! dit Isabelle rassure par la prsence de
+sa camriste. Quel luxe attentif! quelle dlicatesse ingnieuse! Vous
+avez su rassembler dans ce petit palais de fe tout ce que peut dsirer
+une jeune femme.--Dieu! s'cria-t-elle en se retournant, les portraits
+de mon pre et de ma mre, ici!...
+
+--Ces portraits ont t copis au Prou sur les originaux que possde le
+cacique Andrs.
+
+--Je regrettais les images chries de mes parents; vous avez voulu,
+noble ami, qu'aucun regret ne pt troubler mon bonheur!
+
+--Cher ange, dit Lon, un capitaine vigilant a toujours quelque ronde
+faire, quelques ordres donner. Limna va vous servir; ensuite elle
+descendra dans sa chambrette situe au-dessous de notre appartement.
+Permettez-vous que je revienne bientt!...
+
+Isabelle baissa les yeux en balbutiant un consentement timide; Lon,
+dont le coeur battait, sut tre mari et capitaine sans trahir aucune de
+ses motions, sans ngliger le moindre de ses devoirs. Le sang-froid
+devant le pril est moins admirable peut-tre que le calme devant le
+bonheur. Lon, nature forte, voulut se vaincre. Il agit avec le mme
+ordre, la mme attention, la mme activit mthodique qu' l'heure la
+plus indiffrente de sa vie d'officier de mer. Ses subalternes, harasss
+de fatigue par une journe de dangers, de travaux et de plaisirs non
+interrompus, attendaient peut-tre, pour se relcher, l'instant o il se
+retirerait auprs de sa jeune compagne. Il jugea ncessaire de se
+montrer plus vigilant que jamais.
+
+Quand il reparut sur le pont, un murmure d'tonnement parcourut les
+groupes des gens de quart.
+
+Il examina la voilure et donna quelques ordres au lieutenant de service;
+puis il passa sur l'avant, interrogea l'horizon qu'argentait la lune
+son lever, chercha dans le lointain la frgate ennemie, et ne dcouvrant
+rien, il encouragea ses vigies du bossoir faire bonne veille:
+
+--Point de cris; si vous apercevez une voile, qu'on m'avertisse sans
+bruit.
+
+--Suffit, capitaine, on coulera doucettement la chose dans le pertuis de
+l'oreille au lieutenant.
+
+Aprs avoir pris ses mesures pour que la quitude d'Isabelle ne pt tre
+trouble, il se rendit au poste des blesss afin de s'assurer qu'ils
+taient soigns convenablement. Il adressa quelques encouragements
+paternels ceux qui ne dormaient pas encore. Il descendit ensuite
+fond de cale, o les soldats et matelots anglais prisonniers taient aux
+fers sous la surveillance de quelques factionnaires. Un silence profond
+y rgnait.
+
+Limna caquetait avec un entrain foltre.
+
+--Heureusement, chre matresse, disait-elle, nous sommes amarines par
+nos grands voyages. Nous avons le pied marin; voyez comme je vais et
+viens malgr ce roulis. Et nous ne craignons plus le mal de mer, comme
+voici deux ans passs, en partant du Callao. Ah! l'on est vaillante
+quand on a doubl le cap Horn en plein hiver, au mois de juillet. Quand
+je disais aux gens de Garba que j'ai toujours vu l'hiver en t avant
+de venir en Espagne, ils me traitaient de menteuse ou de folle.
+
+--Menteuse, ils avaient tort; mais folle...
+
+--Laissez-moi dire, belle petite chre dame, car vous voici dame et
+_lionne_ de la mer, encore; vous souvenez-vous de mon rve du mois
+pass? Je vous peignais, comme ce soir, et vos cheveux prenaient la
+couleur fauve...
+
+--Si je suis lionne, tu peux te vanter d'tre une fameuse pie.
+
+
+
+
+IX
+
+MAITRE TAILLEVENT.
+
+
+En remontant de la cale dans l'entrepont, Lon vit Taillevent endormi
+tout habill et tout arm dans un hamac pendu ct du panneau des
+prisonniers de guerre.
+
+Le matre avait pourtant l'extrme avant un petit rduit particulier,
+appel, selon l'usage, _la fosse au lions_; mais il avait trouv sage
+d'tre plus prs, en cas d'accident, du lieu le plus dangereux du
+navire.
+
+--Brave et loyal serviteur, pensa Lon, il fait toujours plus que son
+devoir.
+
+La tte du matre tait moiti hors de son hamac; il coutait
+d'instinct, ou pour mieux dire l'oreille tait encore veille tandis
+que le corps reposait. videmment, il serait debout au moindre bruit
+suspect.
+
+--Il dort maintenant, il dort la hte et d'un sommeil lger, parce
+qu'il sait bien que je ne puis tre endormi. Encore suis-je bien sr que
+dix hommes pour un ont l'ordre de l'veiller avant le milieu de la nuit.
+Et pourquoi tout ce zle? Par ambition? il n'en a point; par amour du
+gain? il ne tient pas l'argent; par passion pour notre existence
+aventureuse? non, il ne dsirait autrefois qu'une barque de caboteur
+Port-Bail, sur la cte de Normandie, et ses gots n'ont pas chang.
+Pourquoi donc? parce qu'il partage obscurment, depuis quinze ans
+bientt, tous les dangers que je cours. A moi les honneurs, les
+richesses, les dignits, les succs, la gloire, le bonheur; lui les
+privations, les fatigues, les soucis, et cela sans autre compensation
+que l'amiti de son capitaine.
+
+Le matre, tout en dormant, dit quelques mots mal articuls; Lon saisit
+seulement ceux-ci:
+
+--Sois curieux, c'est le cas, espce de mousse!... Allons, Camuset,
+ouvre l'oreille!...
+
+Lon sourit, traversa le faux-pont o dormaient les hommes qui n'taient
+pas de quart, et pntra dans le logement rserv son tat-major.
+
+L, dans une troite cabine, ouverte et garde vue par un
+factionnaire, se trouvaient deux officiers anglais prisonniers, un
+lieutenant et un master, les seuls qui eussent survcu au combat.
+
+Lon leur demanda s'ils avaient t convenablement traits, et s'excusa
+de n'avoir encore pu leur permettre de monter sur le pont.
+
+Le lieutenant parut touch de la courtoisie du capitaine franais. Il
+rpondit en faisant allusion son mariage, avec une simplicit d'autant
+plus agrable au corsaire que celui-ci l'avait remarqu comme un brave
+pendant l'action du matin.
+
+Quant au master, il dit schement que des officiers devraient toujours
+tre laisss libres sur parole.
+
+--Monsieur, je n'aime pas les leons, interrompit Lon avec vivacit.
+
+--Et moi, monsieur, rpliqua le master d'un ton insolent, j'aime en
+donner mes ennemis.
+
+Depuis quelques instants, un bruit sourd de ferrailles se faisait
+entendre fond de cale. Le master le prit sans doute pour un signal,
+car il bondit hors de sa cabine, arracha brusquement un pistolet au
+factionnaire, et fit feu sur Lon de Roqueforte.
+
+Les cris: Trahison! rvolte! aux armes! retentissaient de toutes
+parts.
+
+Isabelle, chevele, se prcipitait hors de la dunette; Limna,
+tremblante, essayait de la retenir.
+
+Sautant hors de son hamac, matre Taillevent sabrait dj les rvolts
+tout en criant:
+
+--Ah! brigand de Camuset! tu as mang la consigne!... tu n'as pas t
+assez curieux!
+
+--Pardonnerez, matre, dit le novice qui se dressait ct de lui, je
+sais tout!...
+
+Les fanaux taient teints dans le faux-pont; la faveur de
+l'obscurit, les Anglais essayaient de monter sur le gaillard d'avant,
+mais rencontraient une rsistance singulirement nergique.
+
+Camuset, pour sa part, s'en donnait d'estoc et de taille.
+
+--Tu sais tout, sauvage de Landerneau, il est bien temps!
+
+--Mais c'est moi qui ai fait la chose...
+
+--Quelle chose, donc?
+
+--Leur rvolte, matre...
+
+--La belle besogne!... Tais-toi, innocent, et tapons dessus!
+
+Camuset, on le sait dj, tapait en conscience, secondant ainsi de son
+mieux le brave Taillevent.
+
+--Courage! courage, enfants! criait en anglais le plus enrag des
+prisonniers de guerre; voici la frgate espagnole!... Leur capitaine est
+mort!... En avant!... Hourra!
+
+Les Anglais, arms de leurs fers, de boulets de canon trouvs dans la
+cale et de quelques armes blanches enleves aux matelots endormis,
+dirigeaient tous leurs efforts sur les deux panneaux de l'avant.
+
+
+
+
+X
+
+DROITS DES PRISONNIERS.
+
+
+L'tat-major du corsaire _le Lion_ tait fort nombreux pour un
+tat-major de brig du commerce.
+
+Un corsaire, tant arm par des particuliers, ne fait point partie de la
+marine militaire;--tout belliqueux qu'il est, il se trouve donc rang
+dans la catgorie des btiments marchands;--aussi les corsaires
+s'intitulent-ils en riant: _Marchands de boulets_.
+
+A bord se trouvaient six capitaines de prise, embarqus en supplment,
+outre le premier lieutenant ou second, le lieutenant, le
+sous-lieutenant, et quatre pilotins susceptibles de faire fonctions
+d'officiers.
+
+Les pilotins, sur les navires de guerre, ne sont que des mousses
+attachs au service de la timonerie;--les pilotins du commerce sont des
+jeunes gens destins devenir lieutenants, et, plus tard, capitaines
+dans la marine marchande. Les quatre pilotins du _Lion_ couchaient dans
+des hamacs suspendus au milieu du carr ou chambre du brig;--les
+domiciles des officiers et du chirurgien donnaient sur la mme pice,
+trs long boyau partag en deux par l'escalier d'arrire, et qui se
+prolongeait jusqu' la chambrette chue en partage maintenant la
+soubrette Limna.
+
+Au bruit du coup de pistolet tir sur le capitaine, toutes les portes
+s'ouvrirent;--les deux pilotins qui n'taient pas de quart se jetaient
+bas de leurs hamacs;--dj justice tait faite.
+
+Le matelot de faction, qui le master avait arrach son pistolet, avait
+le sabre en main. D'un coup de manchette, il abaissa l'arme et le
+poignet du prisonnier; la balle se perdit dans le bordage. D'un coup de
+pointe, il l'tendit mort ses pieds, en disant:
+
+--Pardon, excuse, capitaine; si ce bruit a rveill madame, il n'y a pas
+de ma faute.
+
+Sans-Peur tenait en joue le lieutenant anglais, que dans leur fureur les
+officiers et pilotins menaaient aussi de leurs armes.
+
+Roboam Owen, le prisonnier, demeura impassible.
+
+--Par ma foi, monsieur, lui dit Sans-Peur en langue anglaise, vous tes
+un homme comme je les aime.
+
+Avec un sourire triste et fier, le lieutenant anglais rpondit en
+franais:
+
+--Si mon pauvre camarade avait voulu me croire, il n'aurait pas tent de
+se rvolter sans chance de russite.
+
+--C'est bien cela, monsieur! reprit le capitaine. Des prisonniers de
+guerre ont toujours le droit de s'insurger pour redevenir libres; mais
+la question est de ne pas manquer son coup. Venez donc inviter vos
+malheureux compagnons ne pas se faire gorger jusqu'au dernier.
+
+D'un geste imprieux, Lon avait montr le faux-pont ses officiers qui
+s'y prcipitaient. Puis, il monta sur le gaillard d'arrire, emmenant
+avec lui le lieutenant Roboam Owen.
+
+Isabelle, leur vue, poussa un cri de joie, voulut courir vers son
+poux, mais tomba dfaillante entre les bras de Limna, que Lon seconda
+aussitt.
+
+Alors, pressant Isabelle contre son coeur:
+
+--Monsieur! htez-vous!... dit-il l'officier anglais.
+
+Celui-ci se portait au bord du grand panneau, et d'une voix clatante:
+
+--Camarades, on vous a tromps! cria-t-il. La frgate espagnole n'est
+pas en vue, et les Franais sont leurs postes!... Bas les armes!...
+
+--Tout le monde sur le pont! ajouta Sans-Peur le Corsaire.
+
+Puis il dit voix basse son premier lieutenant:
+
+--L'appel gnral!... Les prisonniers aux fers sur le pont, au pied du
+mt de misaine!... Les cadavres la mer!... et ensuite, coucher qui
+n'est pas de quart!...
+
+--Mais l'officier anglais?
+
+--Libre sur parole tant qu'il n'y aura pas d'ennemi en vue, ou aux
+arrts forcs, son choix.
+
+--Je vous donne ma parole, capitaine, dit Roboam Owen en bon franais,
+et mille grces!
+
+--Trs bien!... Bonne nuit, messieurs!...
+
+A ces mots prononcs d'une voix ferme et douce, Lon emporta Isabelle
+dans la dunette dont la porte se referma. Comme une mre met son enfant
+dans un berceau, il dposa la jeune femme encore palpitante sur la
+couchette roulis, et congdia Limna, qui descendit dans sa cellule
+par l'escalier intrieur.
+
+--J'tais genoux, murmura Isabelle; je faisais ma prire du soir pour
+vous, mon ami, quand ce bruit affreux...
+
+--Oubliez cela, interrompit Lon, mais laissez-moi me rappeler que mon
+bon ange priait pour moi!...
+
+Les candlabres taient teints; la chambre nuptiale n'tait claire
+que par la lampe de la boussole appendue au-dessus du chevet des
+nouveaux maris.--Lon accrocha sa ceinture de corsaire l'afft d'un
+canon voisin.
+
+La mer bruissait en se brisant contre le gouvernail dont la barre
+gmissait sous ses pieds. La brise sifflait dans la voilure et le
+grement. Mts, vergues, chelles, cloisons craquaient aux balancements
+du roulis. Sur le pont, on entendait achever l'appel gnral.
+
+
+
+
+XI
+
+LES OREILLES DE CAMUSET.
+
+
+L'appel fini, l'oreille du novice Camuset se trouva comme par
+enchantement entre un pouce et un index inflexibles:
+
+--Ae! ae! matre, pardonnerez! balbutia le pauvre garon.
+
+--Chut! fit Taillevent en serrant plus fort.
+
+Quand il eut descendu l'escalier du grand panneau o tout l'heure on
+se battait avec furie, travers le faux-pont encore dsert, ouvert et
+referm la porte de sa _fosse aux lions_, le matre d'quipage lcha
+enfin la malheureuse oreille plus rouge qu'un coquelicot de juin.
+
+--Explique-toi, ver de cambuse, mais parle bas!... dit-il en s'asseyant
+sur un rouleau de cordages. Si tes raisons sont bonnes, tu en seras
+peut-tre quitte pour passer le restant de la nuit au bout de la grande
+vergue...
+
+--Si elles sont bonnes? rpta le novice constern; que ferez-vous donc,
+mon Dieu, si vous les trouvez mauvaises?
+
+--Toujours trop curieux! fit le terrible matre en grinant des dents
+comme un cannibale de la Nouvelle-Zlande.
+
+A la vue de cet blouissant rtelier, le novice se souvint qu'au dire du
+gaillard d'avant le matre avait fraternis avec bon nombre de peuplades
+chez lesquelles les oreilles passent pour le mets le plus dlicat.
+
+--Commenons par le commencement, reprit Taillevent toujours en
+sourdine; ce soir, aprs le branle-bas de couchage, qu'est-ce que je
+t'ai dit?
+
+--Vous m'avez dit tout doucettement: Mon petit Camuset, c'est le cas
+d'tre curieux!... Et l, sans mentir, cette parole-l m'a tonn pis
+qu'un miracle.
+
+--N'embardons pas, mousse de malheur!
+
+--Pardonnerez, matre, vous m'avez dit de plus: Mon garon, tu entends
+nativement l'anglais, naturellement et particulirement,
+personnellement?--Oui, matre, vu que matre Camuset mon pre s'tant
+fait contrebandier sur la cte de Normandie...
+
+--Connu, aprs?
+
+--Aprs donc, matre, vous me montrez ce trou noir qui est pour le
+prsent derrire vous, et vous me dites: Glisse-toi l dedans comme un
+serpent, sans bruit, et arrive jusqu' l'endroit o les prisonniers sont
+aux fers; coute, regarde, veille au grain, et s'ils font, par malheur,
+quelque mauvaise invention, viens en double me rveiller dans mon hamac,
+premier croc de tribord ras le grand panneau.
+
+--Eh bien! enfant damn de la colique, pourquoi ne m'as-tu pas
+rveill?... mais rponds-donc, ou je te mange!...
+
+--Pardonnerez, matre!... Je m'affale la muette par votre sclrat de
+trou, je tombe dans la soute aux voiles quasi touff, je dcroche la
+fermeture sans faire plus de bruit qu'une mouche; me voil dans la cale
+ eau, je m'y reconnais. Je rampe sur les boulets, je me hale plat
+ventre entre les barriques, d'une vitesse faire quatorze lieues en
+quinze jours. J'arrive sur la fin proche le grand cble, et je reste l
+sans bouger pieds ni pattes pis qu'un lzard empaill.
+
+--a n'est pas trop mal, navigue toujours!
+
+--Nos factionnaires, matre, en avaient assez de la journe de
+tremblement, de noces et de tra la la d'aujourd'hui, qui donc est dj
+hier, vu que...
+
+Un grognement magistral coupa court la digression.
+
+--Il y avait en faction sous le fanal devant le grand cble, ce pauvre
+Farlipon, une manire d'endormi qui se frottait les yeux et billait...
+
+--Il peut dormir son aise, maintenant! dit le matre d'un ton
+farouche.
+
+Camuset en frissonna, car l'infortun factionnaire avait t la premire
+victime de la rvolte, si bien qu'on venait de jeter son corps la mer
+pendant l'appel gnral.
+
+--Un des Anglais, un maigre, ple, rouge de crin, mauvaise figure, que
+je connais particulirement de nom et de surnom pour des motifs
+particuliers...
+
+--Son nom, langue de jacasse?
+
+--Pottle Trichenpot, sans vous commander, matre...
+
+--Aprs, failli chien, aprs?
+
+--Ce Pottle donc se lve en douceur sur le coude, voit le Farlipon qui
+roupille et commence bavarder avec son voisin, si bas, si bas, que
+j'avais grand mal l'entendre. Ils se disaient en se disant, qu'il dit,
+un tas d'histoires qu'un autre que moi, matre Taillevent, pas mme
+vous, sans vous offenser, n'y aurait compris goutte, par la raison
+particulire qu'il fallait savoir ce que je savais, seule fin d'avoir
+la finesse de deviner ce qui s'appelle particulirement leurs
+inventions...
+
+Crisp par cet amphigouri, le matre d'quipage lana comme un grappin
+sa main gauche sur l'oreille la moins rouge de Camuset, et le poing
+droit ferm:
+
+--Navigue droit, sans embardes, marsouin! ou je...
+
+--Dame, matre, mangez-moi, l!... et que a finisse!... Je raconte
+comme je peux, et faut m'couter si vous voulez savoir.
+
+--Si ton plan est de filer la chose en longueur, tu n'y gagneras rien.
+Autant de palabres de trop, autant d'heures en plus au bout de la grande
+vergue!
+
+Le matre lcha l'oreille devenue cramoisie, et montrant un mince
+cordage:
+
+--Tu as raison, gringalet de mauvais temps! pour savoir, faut couter,
+je t'coute. Je n'ouvrirai plus le bec; mais toutes fois et quantes tu
+driveras, je fais un noeud sur cette ligne. Autant de noeuds, autant
+d'heures que tu passeras reverdir, tu sais o. C'est clair! Saille de
+l'avant ton ide.
+
+Camuset remonta au dluge.
+
+--Arriv au mouillage, l'tat-major au met djeuner, comme de juste...
+
+Taillevent fit un premier noeud pour cette parenthse inutilisable[NT1].
+
+--Mais ce n'est pas juste, ce noeud-l!
+
+Un deuxime noeud suivit le premier. Camuset soupira et reprit:
+
+--Notre second me dit de porter un beau poulet rti aux officiers
+anglais prisonniers, et sur la fin, le master, celui qui est mort...
+
+Troisime noeud, deuxime soupir.
+
+--... demande permission d'envoyer les restes son domestique lui,
+qu'il dit, dit-il, qui est malade. C'est donc moi, sans vous offenser,
+qui ai reu ordre de notre second de servir ce brigand de Pottle la
+carcasse o il a trouv le ressort de la montre du master avec un billet
+rapport l'heure de la rvolte. Ils avaient dj sci tous les cadenas
+des fers, quand j'coutais par votre ordre.
+
+Le matre fronait les sourcils sans rompre le silence.
+
+--Notre second, pensait-il, a fait une boulette gros calibre, et pour un
+fils de contrebandier, ce novice-l ne vaut pas un gabelou de deux
+liards.
+
+--Ah! btard que je suis, que je me dis en moi-mme, poursuivit le
+novice, je n'ai pas fouill la carcasse de la bigaille; je vas tre
+cause d'un malheur. Le papier, bien sur, parle d'un signal pour
+s'entendre avec leurs officiers; et ils esprent apparemment que la
+frgate espagnole soit nous appuyer la chasse; allons rveiller matre
+Taillevent.
+
+Matre Taillevent, avec une admirable quit, dfit l'un des noeuds,
+comme pour rcompenser Camuset de ses louables intentions. Le novice
+respira, et avec moins d'inquitude:
+
+--Le tonnerre de chien, dit-il, c'est que, pour mieux entendre, j'tais
+quasiment au milieu des Anglais, et que le genou de Pottle portait sur
+le pan de ma vareuse. Si je bouge, il le sent; il se retourne; on
+m'trangle net, et je ne pourrai plus prvenir matre Taillevent.
+
+Un autre noeud fut dfait.
+
+Camuset, encourag par cette approbation tacite, expliqua comment il
+avait adroitement coup sa propre vareuse avec son couteau dj ouvert
+tout vnement. Mais cette opration fut aussi longue que difficile. Les
+prisonniers, faisant semblant de ronfler, s'agitaient sourdement; Pottle
+tapait intervalles gaux sur une barrique vide. Ce signal, que le
+master attendait, avait pour objet de l'informer que tous les crampons
+des fers taient scis, et qu'au moment favorable on s'insurgerait en
+masse.
+
+Bien que le master et crit son billet fort avant l'arrive bord de
+don Ramon et sans qu'il ft encore question de la frgate espagnole, le
+moment favorable tait parfaitement dsign par ces mots:
+
+Quand les corsaires, accabls de fatigue par les excs qu'ils ne
+manqueront pas de faire ds l'arrive au mouillage, seront assoupis,
+profiter de la premire occasion qui pourrait concider avec leur tat
+d'abattement.
+
+Dsigner d'avance six hommes qui se glisseront un un dans
+l'entre-pont pour y teindre les fanaux, pour s'emparer d'armes qu'ils
+jetteront leurs camarades, et pour nous rejoindre vivement, le
+lieutenant Owen et moi, dans le carr.
+
+Guetter continuellement les factionnaires, les surprendre, les tuer et
+les dsarmer sans bruit. Puis, faire irruption par les deux panneaux
+la fois. S'emparer l'arrire de la roue du gouvernail et masquer les
+voiles; l'avant, se saisir de la mche feu et de la pice pivot.
+
+Tout cela tait fort bien combin. La nouvelle du mariage du capitaine,
+le discours de don Ramon, et la certitude qu'une frgate espagnole tait
+ la recherche du corsaire, exaltrent les esprances des prisonniers,
+trs nombreux et vaillamment dtermins prendre leur revanche.
+
+Camuset, muni des instructions de matre Taillevent, fit de son mieux en
+apprenti corsaire plein de bonne volont. Libre enfin de ses mouvements,
+il se rapprocha du factionnaire Farlipon et lui donna un coup de poing
+dans les mollets.
+
+Par malheur, Farlipon qui rvait se rveilla en criant:
+
+--La frgate espagnole!
+
+Ce cri, diversement interprt par les prisonniers impatients, fit
+clater la rvolte. La rumeur fut soudaine. Le master l'entendit, et
+jouant quitte ou double, prit comme on l'a vu.
+
+Le novice Camuset n'eut que le temps de se rejeter dans la soute aux
+voiles et de regrimper par le trou noir; mais il fit une diligence
+telle, que matre Taillevent, satisfait, laissa tomber le bout de ligne
+en disant:
+
+--Mais Pottle... as-tu revu ton Pottle?
+
+--Non, matre, puisque vous m'avez pris par l'oreille pendant qu'on
+mettait les Anglais aux fers sur le pont.
+
+--Bon! es-tu sr que ce Pottle n'est pas mort?
+
+--Bien sr, puisque le lieutenant Owen et notre second effaaient sur le
+rle un nom chaque fois qu'on jetait un corps la mer.
+
+--Mais alors, tu as d entendre appeler Pottle? Il a d rpondre:
+Prsent.
+
+--Je n'ai rien entendu; on l'a pass.
+
+--Prends-moi ce fanal, et montons sur le pont, que je fasse la
+connaissance de cette peste-l!...
+
+Pottle Trichenpot ne se trouva point parmi les prisonniers aux fers sur
+le pont.
+
+--Tonnerre d'enfer! cria Taillevent d'une voix menaante, il y a encore
+quelque trahison sous roche. Il ne faut pas beaucoup de coquins pour
+mettre le feu bord d'un navire! Camuset, Camuset, retrouve-moi ton
+Pottle, ou tu n'es pas blanc!
+
+Le novice s'tait cru l'abri des fureurs du matre. Hlas! ces mots:
+Tu n'es pas blanc! il se rappela que les requins passent pour trouver
+la chair des ngres plus savoureuse que celle des hommes de race
+blanche; mentalement, il dcerna l'pithte de requin au menaant matre
+d'quipage. Mais presque aussitt, avec un accent de joie:
+
+--Pottle!... Il ne peut tre qu' la fosse aux lions!
+
+--Chez moi?
+
+--Chez vous, matre!
+
+--Il y a une lampe allume, gare au feu! courons!
+
+Taillevent et quelques matelots couraient la chambre du matre
+d'quipage, mais Camuset, se jetant dans la cale, reprit pour la
+troisime fois le chemin du trou noir.
+
+Il avait devin qu'au moment de la bagarre Pottle devait tre cach dans
+la soute aux voiles, demeure ouverte. De l, il avait d entendre tout
+ce qui s'tait pass entre le matre et lui; ensuite, il devait tre
+mont dans la fosse aux lions.
+
+Pour lui couper la retraite, Camuset se prcipita dans la soute.
+
+Quand Taillevent rouvrit sa porte, Pottle se replongea dans le trou. Un
+vacarme horrible s'y fit entendre sur le champ, car Camuset lui livrait
+bataille au milieu d'une obscurit profonde.
+
+Un prompt secours fut port au novice, qui s'cria tout d'abord:
+
+--Il avait allum une mche... a sent le roussi dans la soute!...
+
+--Que personne ne crie au feu! dit le matre.
+
+Et laissant Pottle entre les mains de ses matelots, il alla inspecter la
+soute aux voiles. La mche y brlait et avait mme attaqu quelques
+chiffons. Un seau d'eau suffit pour teindre l'incendie.
+
+--Il n'aurait plus manqu que le feu pour la nuit de noces de mon
+capitaine! Assez de misres comme a.--Toi, Camuset, tu peux aller te
+coucher, je t'exempte de quart.
+
+--Pardonnerez, matre, pardonnerez, murmura le novice abasourdi d'une
+telle faveur, c'est-il pour de bon?
+
+Taillevent, qui ne riait gure, se prit rire bruyamment. Il tenait,
+d'ailleurs, par la cravate le blme Trichenpot, qu'il trana sur le
+pont, tandis que les matelots,--avec une brutalit dont on pouvait bien
+les absoudre,--lui distribuaient par derrire les horions les moins
+respectueux.
+
+--Oh! _shoking!_ le fond du haut-de-chausse cda, et les incivils
+corsaires continuaient avec leurs souliers ferrs.--Pottle hurlait, mais
+il ne hurla pas longtemps, attendu que Taillevent le billonna pour
+qu'il ne troublt point le sommeil des nouveaux poux.
+
+L'heureux Camuset se coucha en bnissant sa bonne toile, mais tout
+habill, selon la consigne; Pottle, au contraire, ne se coucha point,
+mais fut dshabill jusqu' la ceinture, d'aprs les ordres de
+Taillevent, qui le fit attacher par les quatre membres l'chelle des
+haubans de misaine.
+
+La brise tait frache, le froid trs vif, le pauvre garon courait
+grand risque d'attraper un mauvais rhume. Un fouet douze branches
+tait pendu son cou en attendant le jour.
+
+Deux heures du matin sonnaient la cloche du bord.
+
+A cette poque, sur les navires corsaires et mme sur les btiments de
+l'tat, les corrections corporelles coups de corde pouvaient tre
+infliges sur l'ordre d'un simple officier; mais, bord du _Lion_, le
+capitaine avait expressment dfendu qu'il en ft ainsi. Les svres
+mesures provisoires prises par le matre furent donc approuves par le
+lieutenant de quart qui veillait sur la dunette, tandis qu' l'avant les
+gens de bossoir ouvraient l'oeil avec une extrme vigilance.
+
+Matre Taillevent, parfaitement tranquillis, non sans peine, se retira
+enfin dans sa fosse aux lions, en attendant le quart du jour qui
+commence quatre heures et se prolonge jusqu' huit.
+
+--La grosse affaire, maintenant, pensait-il en s'endormant, c'est la
+frgate espagnole. Tout autre que mon capitaine aurait le cap au large;
+lui, point. Il court au nord longeant la terre, mais il a son plan, a
+le regarde...
+
+
+
+
+XII
+
+STRATAGMES ET RUSES DE GUERRE.
+
+
+A bord, les plus hardis trouvaient au moins fort dangereuse la route
+suivie par _le Lion_.
+
+Le lieutenant Roboam Owen, laiss libre sur parole, en fit la remarque,
+et le dit mme l'officier de quart.
+
+--Notre capitaine ne se conduit jamais comme les autres: au lieu de
+prendre l'avance des dtours pour viter le danger, il court droit
+dessus et prtend que c'est le vrai moyen d'y chapper.
+
+--Oh! oh! cette opinion a du bon: votre capitaine sait que la fortune
+djoue plaisir les combinaisons timides.
+
+--Il doit son audace incroyable le surnom de Sans-Peur. Pendant qu'on
+nous armait ce brig-ci au Havre, nous croisions dans la Manche avec une
+golette de six canons. Il ne dviait pas de sa route pour la rencontre
+d'un vaisseau de ligne. Tantt il dguisait le navire sous des masques
+en hissant pavillon tranger; tantt il se bornait ralentir sa vitesse
+de manire laisser passer l'ennemi en vue, et sa confiance dtournait
+les soupons; quelquefois il courait droit dessus, le hlait en anglais,
+lui donnait de fausses indications, et poursuivait son chemin, tandis
+que le croiseur, tromp par ses renseignements, prenait une autre route.
+
+--Votre capitaine, je m'en suis aperu, parle l'anglais avec une rare
+puret. Cependant, il risquait bien gros en osant mentir des navires
+de guerre.
+
+--Un jour, reprit l'officier de quart, nous chassions deux btiments
+marchands spars de leur convoi par quelque accident de mer. Tout
+coup, l'arrire, on signale une frgate. Le capitaine, qui la
+reconnat pour anglaise, calcule qu'elle n'a pu encore voir les deux
+btiments chasss. Nous changeons de route cap pour cap, nous nous
+chargeons de toile tout rompre, nous approchons porte de voix. Pour
+ma part, je traitais notre capitaine d'cervel; je m'attendais tre
+pris sans misricorde; mais lui, avec une adresse surprenante, donne
+la frgate le signalement des deux navires, dit les avoir rencontrs en
+dtresse sous le vent, prtexte une mission presse qui l'a contraint
+ne pas les secourir, supplie le commandant de ne point manquer ce
+devoir d'humanit, salue et reprend chasse. La frgate aussitt gouverne
+dans l'aire de vent indique. Elle nous laisse ainsi le champ libre,
+nous rejoignons nos deux gros marchands, nous les amarinons, et ils ont
+t pour nous de trs bonne prise.
+
+--Si votre capitaine joua d'audace, les pauvres diables jourent de
+malheur.
+
+--Un autre jour, reprit l'officier, un convoi escort par une grande
+corvette se montre l'horizon; nous mettons nos masques, nous nous
+rangeons dans les eaux de la corvette, et pendant une journe entire
+nous naviguons petite porte de son canon. Elle nous prend pour un
+Anglais qui se joint au convoi. Tout coup, vers le coucher du soleil,
+nous virons de bord et coupons la route aux derniers navires. La
+corvette, o l'on n'a rien compris notre manoeuvre, ne vire sur nous
+qu'au bout d'un instant; elle nous canonne sans nous atteindre, et
+bientt s'arrte prise par le calme plat.
+
+--Vous ne m'apprenez rien, interrompit Roboam Owen, j'tais troisime
+lieutenant sur ce navire. Nous vous vmes piller un trois-mts, couler
+un transport, et mettre le cap sur les ctes de France. Sans le calme,
+pourtant, que seriez-vous devenus?
+
+--Notre capitaine nous dit qu'il tait sr que le vent tomberait pour la
+tte de la colonne, et durerait assez du bord contraire pour nous
+permettre de rallier Boulogne.
+
+--Peut-on tre sr des variations du vent?
+
+--Voil ce que nous disions tous. Et pourtant, chaque fois que le
+capitaine affirme que la brise frachira, mollira ou tournera, il dit
+juste. Nous ne l'avons jamais trouv en dfaut.
+
+--Ceci est un don qui tient du prodige, ou plutt de la sagacit des
+sauvages qui voient des pronostics certains l o nous n'apercevons que
+de vagues indices.
+
+--Notre capitaine ne se vante pas de prdire toujours coup sr;
+souvent il doute, il hsite tout comme un autre marin; seulement, chaque
+fois qu'il annonce positivement un changement de temps, ce qu'il a dit
+se ralise.
+
+--Eh bien, il doit avoir beaucoup frquent des sauvages navigateurs.
+
+--Ceci se pourrait.
+
+--Ignorez-vous donc l'histoire de votre capitaine?
+
+--Personne bord ne la connat fond, l'exception d'un seul homme
+qui n'en parle jamais.
+
+--Dans vos ports, cependant, la curiosit a d tre excite par
+l'audacieux surnom de Sans-Peur, qui serait le comble du ridicule s'il
+n'tait mille fois justifi.
+
+--Les traits que je vous ai cits, plusieurs autres non moins certains,
+notre combat de ce matin contre votre corvette, notre mouillage dans les
+brisants, son mariage plus tmraire encore, tout, jusqu' la route que
+nous suivons, justifie assez, ce me semble, le beau surnom de Sans-Peur.
+
+--J'ai vu par moi-mme, dit Roboam Owen. Ne vous mprenez pas, de grce,
+sur la porte de ma question. Serait-elle indiscrte?
+
+--Elle ne peut l'tre, puisque je suis incapable d'y rpondre. Aucun de
+nous n'a de secrets garder, et vous avez pu vous apercevoir que le
+capitaine, tout en nous laissant ignorer sa biographie, tient hautement
+les plus tranges discours. A bord d'un corsaire de la Rpublique, dont
+la cale tait pleine de prisonniers ennemis, et qui tranait sa
+remorque une barque de pilotes galiciens, vous avez entendu ce qu'il a
+os dire. Ces franges de _borla_ royal, ces titres nobiliaires, son
+pavois aristocratique et bizarre, le pouvoir mystrieux dont il parat
+disposer dans le grand Ocan, ses relations avec les indignes du Prou,
+sont pour nous des choses nouvelles et compltement obscures.
+Assurment, le pass de Sans-Peur le Corsaire a provoqu dans nos ports
+des bavardages de tous genres, qui font de lui un personnage de lgende.
+Le faux et le vrai, le fantastique et le rel, le vraisemblable et
+l'impossible se mlent dans ce tissu de rcits contradictoires.
+
+--J'admire l'imagination des Franais! dit le lieutenant Owen en
+souriant.
+
+--Sans-Peur est la fois en Europe et dans l'Inde, au Mexique et aux
+terres australes. Il possde au ple sud une le admirable o rgne la
+temprature des tropiques.
+
+L'officier anglais se prit rire ces mots.
+
+--Les anges, le diable, saint Martin et bien d'autres encore sont ses
+ordres. Des requins apprivoiss portent ses dpches la flotte
+sous-marine dont il serait l'amiral.
+
+--De mieux en mieux.
+
+--On raconte tout bas que, dpositaire de grands secrets d'tat, il a
+reu les confidences du roi Louis XVI. On dit que longtemps encore aprs
+la guerre d'Amrique, il faisait la course contre les Anglais.
+
+--Ceci serait de la piraterie, fit observer le lieutenant Owen.
+
+--On affirme qu'il a pris part des festins de cannibales. L'on prtend
+mme que, comme Nathan le Flibuste, il a t tu plusieurs fois, et s'en
+porte d'autant mieux, car chaque fois qu'il ressuscite, c'est avec dix
+ans de moins.
+
+--A ce compte-l, dit Roboam Owen d'un ton lger, il n'aurait pas grand
+mrite tre Sans-Peur.
+
+--Mille pardons! Il devrait trembler de redevenir nourrisson la
+mamelle, puisque en trois fois, il en serait l.
+
+--En effet, il ne parat gure avoir plus de trente ans.
+
+--Il les a d'aujourd'hui mme, car notre rle d'quipage atteste qu'il
+est n au chteau de Roqueforte en Lorraine, le 5 mars 1763. En dpit
+des contes du gaillard d'avant qui tournent toujours dans le mme cercle
+de fables, sa rputation parmi les gens clairs est intacte; parmi les
+officiers de la marine marchande, elle est hroque. Parmi nous, qui
+avons l'honneur de servir sous ses ordres, il passe pour habile, svre,
+loyal et chevaleresque au point d'en tre suspect.
+
+--_Suspect_? rpta Roboam Owen.
+
+--Oui, sous le rapport politique, par le temps d'agitations
+rvolutionnaires qui changent de fond en comble les institutions de la
+France et jusqu'au caractre de ses habitants...
+
+--Et vous allez en France?
+
+--Par ma foi, je n'en sais rien!...
+
+Il tait fort tard, la conversation de Roboam Owen avec l'officier de
+quart ne se prolongea gure. Toutefois, le lieutenant prisonnier eut
+l'occasion d'esquisser en peu de mots sa propre biographie:
+
+Irlandais, catholique, cadet d'une famille noble, entr tout jeune dans
+la marine britannique, mdiocrement trait par les officiers anglais,
+ses collgues, il n'avait pu se faire nommer capitaine malgr
+d'excellents services de guerre en Amrique, des travaux hydrographiques
+trs pnibles faits durant une campagne d'exploration autour du monde,
+et plusieurs actions d'clat rcentes dont il parla sans jactance et
+sans fausse modestie.
+
+--Le capitaine, qui se connat en hommes, vous a bien jug du premier
+coup d'oeil, dit ce propos l'officier dont le service devait, sans
+autres incidents, se prolonger jusqu' quatre heures du matin.
+
+La route donne tait le nord; _le Lion_ avait sensiblement dpass la
+hauteur du cap Finistre, et se trouvait en latitude de la Corogne, sans
+que _la Guerrera_ et t aperue.
+
+Matre Taillevent, califourchon sur la pice pivot, s'tait remis
+interroger l'horizon.
+
+--Le capitaine a calcul juste comme d'ordinaire, a y est. J'avais
+tort, et il a encore raison; voil! Tandis que nous longions la cte de
+tout prs, la frgate aura pris du tour et couru au large dans l'ouest;
+nous lui passons par derrire.
+
+Le matre, en vertu de ce raisonnement, observait plus spcialement
+l'arc compris entre l'ouest et le sud-ouest, ou _surou_, comme disent
+les marins. Au petit jour, il entrevit un point gris dans cette
+direction, et frappant sur l'paule de l'homme du bossoir:
+
+--La voil! dit-il voix basse. Pas de cris! c'est la consigne!...
+
+Il courut vers la dunette, dit l'officier de quart: Voile dans le
+_su-surou_, et il allait discrtement frapper la porte de la chambre
+nuptiale, quand cette porte s'ouvrit.
+
+Le capitaine, en costume de combat, la referma sans bruit, et dit le
+premier:
+
+--Tu l'as vue dans le _su-surou_?
+
+Taillevent fit un signe affirmatif.
+
+--Loffez sur tribord! commanda Lon, loffez!
+
+L'objet de cette manoeuvre tait de placer une pointe de terre entre la
+frgate et le brig; mais avant que _le Lion_ ft cach, _la Guerrera_
+mit le cap sur lui.
+
+Lon, qui l'observait la longue-vue, prit le commandement de la
+manoeuvre, n'essaya plus de se drober la vue du chasseur, et gouverna
+grand largue, de manire doubler le cap Ortgal.
+
+--Eh bien! quoi donc encore? demanda-t-il aprs la manoeuvre matre
+Taillevent, qui revenait son bonnet la main.
+
+--Capitaine, c'est l'effet d'avoir vos ordres rapport un certain
+Pottle Trichenpot, qui prend le frais pour le quart d'heure l'chelle
+des haubans de misaine, tant l'auteur, _primo_, du branle-bas d'hier
+soir, et pareillement d'une petite invention pour nous mettre le feu
+dans la soute aux voiles... Ae! ae! fit le matre, s'interrompant
+lui-mme, voiles droit l'avant!...
+
+La situation se compliquait.
+
+
+
+
+XIII
+
+TOUJOURS TROP BON!
+
+
+Les voiles entrevues droit l'avant taient noyes dans les vapeurs du
+matin, plus paisses aux approches de la terre que dans la direction du
+large. Une sorte de mirage les faisait paratre haut mtes, mais cette
+illusion d'optique est frquente. On ne pouvait les compter, car elles
+formaient un groupe confus.--Lon de Roqueforte laissa courir pour y
+voir mieux.
+
+A l'arrire, la frgate tait si loin qu'on la distinguait peine. Il
+fallait le regard perant du matre et le coup d'oeil exerc du
+capitaine pour qu'il n'y et pas de doute sur son compte, car on n'avait
+aperu d'abord que les extrmits suprieures de ses trois mts, fondus
+en un seul depuis qu'elle appuyait la chasse. A la longue-vue, on ne
+voyait consquemment que son petit perroquet, sur lequel frappaient les
+premiers rayons du soleil et qui brillait comme une toile au ras de
+l'horizon obscur du couchant.
+
+Au levant, au contraire, le brouillard tait rose, et de longues ombres
+brunes hrisses de flches s'y agitaient l'ouvert du cap Ortgal, qui
+formait une masse noire lisr de feu. Plus haut et gauche,
+au-dessus des flots, le ciel tait couleur d'or, verdtre au znith, et
+enfin, du ct de _la Guerrera_, d'un bleu qui, par opposition, semblait
+presque noir.
+
+--Nous avons du temps devant nous, mon vieux Taillevent, ajouta
+Sans-Peur le Corsaire. Explique-toi. Qu'a donc fait ton certain Pottle
+Trichenpot dont le nom n'est pas plus gracieux en anglais qu'en
+franais?--_Pottle_, demi-mesure,--et Trichenpot ou rogne-portion....
+Est-il donc cambusier, ton coquin?
+
+--C'tait le domestique du master...
+
+Taillevent, l-dessus, fit son rcit sans omettre la juste part d'loges
+due Camuset le novice.
+
+--Et depuis deux heures du matin, par ce chien de froid, le drle est
+les paules au vent?
+
+--En attendant la dgele qui le rchauffera, capitaine, avec votre
+permission.
+
+--Non! Taillevent, le misrable est assez puni. S'il tait Franais, il
+prirait sous le fouet; mais il est prisonnier de guerre, il n'a rien
+fait que nous ne nous crussions le droit de faire si nous tions
+nous-mmes prisonniers bord de l'ennemi...
+
+--Oui, capitaine, d'accord, si vous voulez; mais, sauf votre respect,
+c'est un lche qui s'est sauv par le trou noir pendant qu'on charpait
+ses camarades...
+
+--Tu viens de dire qu'il voulait nous mettre le feu bord. Sa ruse
+tait bonne. Il ne pouvait tre deux endroits la fois. Je ne vois
+point que ce soit un lche.
+
+--Et moi, capitaine, je rpte qu'il en est un.--Il pousse les autres
+la rvolte, et au moment du tremblement, il se jette dans la soute sans
+savoir qu'au fond il trouverait un trou menant chez moi, o il aurait
+tout juste sous la main de la mche et de la lumire.--Ensuite, il
+profite de l'occasion; a prouve qu'il n'est pas bte, le rou.--Il
+avoue qu'il attendait que nous fussions bord bord de l'espagnole pour
+mettre le feu nos voiles de rechange; mais mon petit Camuset ayant de
+l'oeil et du nez, la mche est tombe par accident.....
+
+--Qu'on dmarre, qu'on rhabille et qu'on m'amne ce Pottle Trichenpot.
+
+Devant un ordre prcis, matre Taillevent ne savait qu'obir,--mais non
+sans grommeler, car il tait dans toute l'tendue du terme grognard
+d'eau sale comme les deux tiers de ses pareils:
+
+--Le capitaine, toujours trop bon!... Ce Pottle a une face de vent de
+bout!... Il nous portera malheur!... Un boulet ram aux talons, et
+par-dessus le bord! a serait mon sentiment particulier, mon ide moi,
+qui ne suis pas anthropophage comme pas mal de nos bons amis!... Mais,
+serais-je le brave Paraw de la Nouvelle-Zlande, je ne voudrais pas
+manger du Pottle, physiquement, ni politiquement:--physiquement, c'est
+maigre, sec, dur, mauvaise viande, vilain morceau;--politiquement, vu
+que c'est un poltron, j'en suis sr, tonnerre de potence! et on ne doit
+faire qu' un brave l'honneur de le manger. Manger du poltron, vous avez
+pour la vie des coliques devant le danger; a, c'est connu la
+Nouvelle-Zlande, et j'y crois. --Ah! me disait dans ses meilleurs
+moments l'ami Paraw-Touma, comme qui dirait
+_Baleine-aux-yeux-terribles_, ah! si je pouvais vous manger, ton
+capitaine et toi, du coup, je serais trois fois brave, lion, requin,
+sans peur, tigre, tempte et le reste!... Voil un homme qui fait cas
+de nous!... Et moi, je dis que mon capitaine aurait besoin de manger un
+couple de nos meilleurs amis de sauvages pour devenir suffisamment
+svre... Trop bon coeur, trop doux pour ses ennemis!...
+
+Pendant ce monologue, Pottle fut dmarr, rhabill, amen sur la dunette
+et livr l'interrogatoire du capitaine. Le misrable grelottait,
+tremblait, gmissait, pleurait faire piti.
+
+Sans-Peur, lui jetant un regard de mpris, ne daigna plus l'interroger:
+
+--Aux fers, isolment, dans la poulaine! dit-il.
+
+Ensuite, il ordonna de goudronner l'extrieur et de cercler avec de
+bons cordages une cinquantaine de barriques vides, qu'on retira de la
+cale et qui furent prpares selon ses indications, aprs quoi on les
+empila sous le grand panneau.
+
+
+
+
+XIV
+
+IDES DE CORSAIRE.
+
+
+--Je voudrais bien savoir, disait Camuset, la raison particulire ces
+cinquante barriques!
+
+--La patience, mon petit, dit matre Taillevent sans le traiter de
+curieux, est la troisime vertu du bon matelot.
+
+--Et les deux premires, pour lors?
+
+--Dis-le, vite et bien!... ou gare dessous.
+
+--Eh bien, l, c'est le courage et l'ide.
+
+--Oui, mon garon, tu as bien rpondu, et tu gagnes main sur main en
+_inducation_; a te servira. Le courage, a va de soi; qui manque de
+courage, n'est qu'un Pottle Trichenpot. Mais l'ide, voil le malin!...
+l'ide, c'est ce qui fait que tu as coup la route ce caman d'Anglais
+dans la soute aux voiles.
+
+Camuset, heureux et fier de l'approbation de matre Taillevent,
+n'attrapa que deux taloches amicales jusqu'au moment o fut donn
+l'ordre de se mettre en branle-bas de combat.
+
+Isabelle parut alors. Elle ne plit pas la nouvelle du pril, annonc
+du reste dans les termes les plus rassurants:
+
+--La mer est moins dure, la frgate trs loigne, et selon toute
+apparence, les autres navires ne sont que des btiments marchands.
+
+Roboam Owen saluait le capitaine et sollicitait l'autorisation de
+rester sur le pont; Sans-Peur y consentit en ces termes:
+
+--Tant que j'aurai votre parole, soyez libre bord! Vous tes brave et
+loyal; j'aime vous prouver ma confiance.
+
+--Vous me comblez de bonts et d'loges, rpondit l'Irlandais.
+
+_Le Lion_ pntrait dans la zone des brouillards.
+
+On ne tarda point reconnatre que le groupe des navires de l'avant se
+composait de cinq btiments de commerce, convoys par un brig de guerre.
+
+--Isabelle, dit Lon, voici votre corbeille de mariage.
+
+--Qu'entendez-vous par l?
+
+--Prenez place sur ces coussins, chre amie, et assistez au spectacle.
+Nous allons jouer une tragi-comdie dont le dnoment sera, j'espre,
+notre gr tous. Je ne vous excepte pas, lieutenant Owen...
+
+--Mais ce brig est anglais, ainsi que deux des btiments marchands. Il
+court sur nous pour protger son convoi.
+
+--Je ne vous ai parl que du dnoment, monsieur! rpliqua le capitaine
+en se rendant sur le gaillard d'avant.
+
+Et l, ne se fiant personne, pas mme son fidle Taillevent, il
+pointa la pice pivot.
+
+Les deux brigs s'avanaient contre-bord. L'anglais tait le plus
+grand, le plus fort d'chantillon, et le mieux mont en artillerie. Dans
+un combat par le travers, il aurait assurment eu de grands avantages en
+sa faveur; mais les deux navires marchant l'un sur l'autre se
+prsentaient l'avant, et l'ennemi tait dpourvu de cette longue pice
+de chasse, chre aux corsaires, qui faisait maintenant la force du
+_Lion_.
+
+--Hissez le pavillon! commanda Sans-Peur.
+
+En mme temps, il dchargea sa bouche feu.
+
+Le boulet entama le mt de misaine du brig anglais, dont les projectiles
+tombrent inertes plusieurs brasses en avant du _Lion_, qui mit en
+panne.
+
+--Chargeons vivement, et _bis_!
+
+Un second boulet sapa le grand mt de l'ennemi, trois autres coups non
+moins heureux mirent bas sa haute mture. Sans-Peur, se tenant toujours
+ grande distance, lui brisa successivement son gouvernail et tous ses
+canots.
+
+Puis, il courut sur le convoi.--Cinq escouades d'abordage taient aux
+ordres des cinq premiers capitaines de prise. Les marchands fuyaient,
+prolongeant paralllement la cte d'Espagne que le vent du sud,
+absolument contraire, les empchait de rallier. L'un d'eux essaya de
+rtrograder dans l'espoir de se mettre sous la protection de la frgate;
+il se mit par le fait sous la vole de la formidable pice pivot,
+reut un boulet en plein bois et amena les couleurs d'Espagne.
+
+Presque au mme instant, Sans-Peur passait poupe du plus gros des
+trois-mts, et le rangeait de si prs que le capitaine de prise, son
+pilotin et son escouade, sautrent bord sans difficults.--Les gens du
+navire, ne pouvant opposer aucune rsistance, furent mis aux fers; le
+pavillon franais arbor l'arrire.
+
+Trois fois, en vue du brig anglais dsempar, la mme manoeuvre fut
+renouvele avec une gale adresse; mais, sur ces entrefaites, le
+cinquime btiment, voyant que _la Guerrera_ se rapprochait, osa
+rehisser pavillon.
+
+Irrit de cet acte contraire aux lois de la guerre maritime, Sans-Peur
+poussa un rugissement terrible, et revirant avec une tmrit qui tonna
+ses plus fidles, il le cribla de trois bordes la flottaison.
+
+Le trois-mts espagnol mit pavillon en berne; il coulait bas.
+
+--Pendant que la frgate lui portera secours, nous rattraperons
+facilement le temps qu'il nous a fait perdre! disait le capitaine du
+_Lion_.
+
+Par malheur, le premier des btiments capturs, lourd transport anglais
+charg de munitions de guerre, retardait la marche de ses conserves.
+Ordre fut donn d'en enlever la hte tous les objets de prix et de
+l'abandonner en y mettant le feu.--L'quipage de prise, l'quipage
+primitif et le butin furent transbords.
+
+Cette opration donna le temps la frgate espagnole de recueillir les
+gens du navire coul.--Elle reprit chasse. Incline sous son immense
+voilure, elle labourait la mer avec une vitesse effrayante.
+
+Le brig de guerre anglais dmt, le cap Ortgal mme taient hors de
+vue.
+
+Isabelle faisait les honneurs du djeuner, qui runit autour de la mme
+table, dans le carr, tous les officiers corsaires et le lieutenant
+prisonnier Roboam Owen.
+
+Personne n'eut le mauvais got de parler de la frgate chasseresse. Une
+conversation polyglotte s'engagea. Par courtoisie pour Isabelle, on
+s'exprimait autant que possible en langue espagnole. De temps en temps,
+avec une grce charmante, le capitaine s'adressait en anglais Roboam
+Owen, profondment attrist de ses succs.
+
+Comme prisonnier de guerre et comme officier de la marine britannique,
+il en tait dsol; il n'essayait point, par une fausse contenance, de
+dissimuler l'amertume de son dcouragement. Il savait gr pourtant au
+capitaine d'avoir interdit qu'on s'entretnt des combats de la veille ni
+des coups de main de la matine.
+
+--Camarades, dit Sans-Peur en se mettant table, je vous demande, au
+nom de Madame de Roqueforte, de ne point faire comme les avocats, qui ne
+parlent que de procs, et les mdecins, qui ne s'entretiennent que de
+mdecine. Ne tombons point,--pour ce matin, je vous en prie,--dans le
+travers commun toutes les professions, et dont les marins sont loin
+d'tre exempts. Pas un mot de marine si faire se peut.
+
+--Bravo, capitaine! l'amende qui manque vos intentions! A la porte
+le mtier!...
+
+Cette motion, approuve l'unanimit, n'tait point faite en vue
+d'Isabelle, encore fort avide d'entretiens de mer;--Roboam Owen le
+sentit. Elle rendit d'ailleurs le repas extrmement gai, car chaque
+instant, l'un ou l'autre des convives, bruyamment interrompu, se faisait
+rappeler l'ordre, si bien qu'avant la fin du djeuner, ils avaient
+tous t mis l'amende, y compris le capitaine et mme Isabelle, qui,
+bien entendu, le firent exprs.
+
+Comme hte, Roboam Owen fut touch de l'attention dlicate du capitaine;
+comme marin, il tait dans l'admiration. Il apprciait mieux que
+personne l'habilet, le sang-froid et l'audace inoue de Sans-Peur, qui,
+la veille, avec un faible brig, avait su vaincre une corvette aviso, et
+qui, ce matin, se surpassant lui-mme, venait en quelques instants de
+mettre hors de combat un brig suprieur en force, et d'amariner un
+convoi, en vue d'une frgate dont l'approche ne diminuait mme point sa
+vaillante gat franaise.
+
+_Le Lion_, au lieu de se charger de toute la toile qu'il aurait pu
+mettre au vent, rglait sa marche sur celle de ses prises, l'une, brig
+anglais d'un puissant tonnage, les deux autres, grands
+trois-mts-barques espagnols, bons btiments de commerce, bien
+construits en leur genre, mais qui, n'ayant pu se soustraire au
+corsaire, taient plus forte raison incapables de lutter de vitesse
+avec la frgate.
+
+Chacun sait qu'en rgle gnrale, de deux navires galement bien taills
+pour la course, le plus grand a la marche suprieure. Sans-Peur le
+Corsaire avait, la vrit, augment les qualits du brig _le Lion_ en
+dployant dans son arrimage un savoir ou plutt un instinct marin des
+plus rares.--Il avait rsolu le difficile problme d'installer sur son
+avant une pice pivot du calibre de trente-six (en bronze, la
+vrit), sans que ce poids norme dtruist l'quilibre, rendt le
+btiment _canard_ ou ralentt sa marche. La solidit, la dure surtout
+taient sacrifies,--il faut en convenir;--qu'importait cela au grand
+tueur de navires!... Aussi avait-il assez aisment chapp depuis son
+dpart du Havre plusieurs croiseurs ennemis d'un rang lev.
+
+Mais _la Guerrera_, marcheuse excellente, bien arrime aussi et moins
+gne par la mer, grosse encore, gagnait environ un mille par heure.
+Or, elle tait deux lieues, c'est--dire six milles.
+
+Dix heures du matin sonnaient.
+
+A quatre heures de l'aprs-midi, par le travers du cap de las Pennas,
+_la Guerrera_ n'tait plus qu' trois portes de canon; le capitaine
+interrompit sa tendre causerie avec Isabelle et dit en souriant:
+
+--Qu'on m'amne Pottle Trichenpot!
+
+A cet ordre, une rise homrique retentit de l'extrme avant jusqu'au
+pied du grand mt; la voix perante de Camuset put tre remarque par
+Taillevent, qui, grognant toujours, poussa Trichenpot au milieu du
+gaillard d'arrire.
+
+--Peut on rire btement comme a! quand, avant une demi-heure...... Oh!
+si le capitaine avait bien fait, il ne se serait pas amus vous
+amariner des prises qui ne feront gure notre fortune!... Nous voici
+bien cals, maintenant, avec ces trois tranards qui nous ont fait tort
+de quatorze ou quinze milles pour le moins. Dmter l'anglais, bon!...
+mais chasser l'un et l'autre quand on est chass soi-mme...
+
+L'incorrigible grognard grognait ainsi, tandis que l'quipage ameut
+riait des cris de dsespoir de l'infortun Pottle, qui demandait
+misricorde sans savoir mme quel sort on lui rservait.
+
+--En barrique et l'eau! commanda Sans-Peur.
+
+Les hurlements de Pottle Trichenpot redoublrent: on ne l'en mit pas
+moins dans une barrique bien leste, qu'on descendit la mer. Pour
+toute consolation, le triste garon avait en main une longue gaule
+laquelle pendait un chiffon blanc.
+
+Le commandant espagnol vit que le corsaire franais, comptant sur son
+humanit, voulait le forcer mettre en panne, pour amener un canot et
+recueillir le prisonnier.
+
+--Dix fois, vingt fois, cinquante fois peut tre le coquin
+renouvellerait la farce!... et la fin il nous chapperait!... Non,
+non!... Tant pis pour l'homme la barrique!
+
+_La Guerrera_ ne s'arrta point, comme l'avait espr le capitaine du
+_Lion_. Le calibre de son artillerie, infrieur celui du canon
+pivot, tait de beaucoup suprieur celui des autres pices du
+corsaire. La frgate restait matresse de rapprocher la distance. Elle
+traiterait _le Lion_ comme _le Lion_ avait trait le brig anglais. Elle
+viterait l'abordage, et pour le combat coups de canon, elle ne
+recevrait que le feu d'une seule pice.--Ces rflexions n'avaient rien
+de trs gai.
+
+--Riez donc, maintenant, tas d'imbciles ns d'hier!... disait
+demi-voix matre Taillevent.
+
+Mais il vit son capitaine qui souriait de piti en haussant les paules;
+il entendit les gens de l'quipage qui disaient:
+
+--Baste! est-ce que Sans-Peur est jamais sec d'_ides_!...
+
+--L'_ide_, au fait!... rpta le grognard en sourdine. Allons! vous
+verrez que je vas encore avoir tort... et, dame! je n'en serai pas trop
+fch!...
+
+Pottle, abandonn dans sa barrique, poussait en vain de lamentables
+clameurs.
+
+Sans-Peur, voyant que _la Guerrera_ le dpassait, fit mettre en barrique
+et affaler la mer deux autres prisonniers, choisis cette fois parmi
+les plus braves. L'un tait le matre d'quipage de la corvette
+anglaise, l'autre un sergent d'infanterie de marine; tous deux, pendant
+la rvolte, s'taient signals par une rare nergie.
+
+Isabelle essaya d'implorer leur grce:
+
+--Madame, interrompit Lon d'un ton svre, je commande seul sur mon
+bord; et l'heure du danger, je ne souffre jamais qu'on partage avec
+moi la responsabilit des mesures prendre.
+
+Isabelle se retira dans son appartement,--elle avait le coeur gros.
+Limna vit des larmes dans ses beaux yeux noirs.
+
+--Chre matresse, dit-elle, vous avez tort, j'espre...
+
+--Il est dur! il est cruel!...
+
+--Son matre d'quipage, un bel homme de trente-deux ans tout au plus,
+me disait tout l'heure qu'il est toujours trop bon... Et, tenez, voici
+ce qu'il me contait...
+
+Roboam Owen, indign, gardait un morne silence.
+
+Sans-Peur le Corsaire l'interpella:
+
+--Je vous ai annonc un dnoment heureux pour nous tous, monsieur Owen.
+Le moment est venu de jouer votre rle. Vous me traitez de barbare, vous
+avez tort.
+
+--Je ne me suis pas permis d'ouvrir la bouche.
+
+--Je sais lire sur des physionomies loyales comme la vtre. Nous sommes
+encore deux portes de canon de cette frgate, dont le capitaine
+rpond par des actes inhumains un stratagme de bonne guerre. Je vais
+vous donner un canot; vous le monterez avec la moiti de vos marins, qui
+y trouveront de quoi s'armer; vous accosterez la frgate; vous
+rclamerez, au nom de l'Angleterre, allie de l'Espagne maintenant, des
+secours qui sont dus vos compatriotes. Eh quoi! je serais un barbare,
+moi, d'essayer d'chapper ma perte par une simple ruse! et le
+commandant de cette frgate ne le serait pas,--lui qui croit ne courir
+aucun danger,--en abandonnant non-seulement ces trois hommes, mais
+encore le brig dmt, qui, drivant sans secours, est entran par le
+courant vers la cte, o il prira corps et biens!
+
+Dj, sur un signe de Sans-Peur, la moiti des prisonniers taient
+retirs des fers, des armes taient mises au fond du canot. On
+n'attendait plus que l'ordre de l'amener.
+
+--Je suis inhumain, moi! poursuivait le capitaine corsaire. Mais, cette
+fois, je suis dispos sauver les Espagnols et les Anglais aussi bien
+que les Franais; car veuillez prvenir le commandant de la frgate
+qu'il ne peut viter un grand dsastre s'il s'obstine me poursuivre.
+Mes instructions donnes mes capitaines de prise seraient excutes
+la lettre, et les voici: Tandis que je me ferai craser bout portant
+en m'accrochant _la Guerrera_, mes prises s'lvent au vent, mettent
+le feu leurs voiles et abordent en masse. On n'vite point trois
+brlots la fois, et on ne peut m'empcher de faire sauter mes
+poudres.--Ainsi, que la frgate aille secourir votre brig de ce matin,
+ou bien, hommes et navires, tout ce qui est sur l'horizon cette
+heure, va prir... sauf peut-tre sa seigneurie Pottle Trichenpot,
+ajouta le capitaine en riant.
+
+--Vos moyens sont formidables! dit Roboam Owen d'un ton calme.
+
+--Ils sont dignes de mes braves compagnons!
+
+L'quipage criait avec enthousiasme:
+
+--Vive Sans-Peur!
+
+--Oh! j'ai tort!... dcidment, j'ai tort, comme toujours, disait matre
+Taillevent. L'_ide_!... l'_ide_!... voil ce que c'est que l'_ide_!
+
+Pendant qu'on achevait les prparatifs ncessaires, Roboam Owen, le
+front serein, s'avana la main ouverte.
+
+--Brave capitaine! disait-il; vous tes le marin selon mon coeur! Je
+suis dsol que vous soyez l'ennemi du pavillon que je sers. Un homme
+tel que vous ferait la gloire de la marine britannique!... Je vous
+admire, je vous estime, je vous demande pardon d'avoir pu interprter
+mal vos mesures nergiques, et enfin je vous remercie de la leon que
+vous me donnez!... Roboam Owen en profitera, s'il plat Dieu!
+
+--A la bonne heure, lieutenant! rpondit Sans-Peur en plaant sa main
+dans celle de l'Irlandais. Je ne vous dirai pas, moi, que l'Irlande,
+votre patrie, a mes sympathies comme tous les pays opprims;--ma vie
+sera trop courte pour que mes actes puissent tmoigner de la sincrit
+de mes voeux pour elle;--les mers d'Europe ne seront jamais mon thtre.
+Un jour peut-tre, les fils de Sans-Peur... Mais je m'gare, les
+instants pressent; les boulets de l'ennemi atteignent dj mon sillage;
+un seul mot encore: Sachez que j'avais espr finir par o je commence,
+et que je comptais vous dlivrer le dernier, aprs avoir chapp mon
+chasseur.
+
+--Je vous crois, capitaine. Je vous remerciais tout l'heure de m'avoir
+donn une grande leon de sang-froid maritime, je vous remercie
+maintenant de me rendre la libert. Adieu!... adieu!... adieu!...
+
+_Le Lion_ mit bravement en panne, le canot fut amen. La moiti des
+Anglais et le peu d'Espagnols prisonniers qu'on avait bord s'y
+jetrent prcipitamment.
+
+_La Guerrera_ tiraillait avec ses quatre pices d'avant. Ses boulets
+finirent par tomber presque au ras du bord; mais en revanche, elle reut
+par son avant un projectile de trente-six qui coupa ses drailles de
+focs, troua sa misaine et brisa la roue de son gouvernail.--C'tait
+matre Taillevent qui le lui avait adress par occasion.
+
+A peine l'embarcation fut-elle la mer, que _le Lion_, charg de toile
+ tout rompre, reprit sa course avec un lan nouveau pour rejoindre son
+convoi. La chute des focs et la rupture de la roue du gouvernail
+occasionnaient bord de la frgate un certain dsordre qui la retarda.
+La distance perdue fut ainsi vivement rattrape.
+
+Cependant, un grand pavillon anglais tait arbor sur le canot que
+dirigeait Roboam Owen.
+
+Un porte-voix en main, il se tenait prt hler la frgate; mais
+craignant que le commandant espagnol ne ft assez opinitre pour refuser
+de s'arrter, il ne fit point ramer, se tint sur les avirons et
+attendit, en donnant l'ordre ses gens de s'accrocher le long du bord
+et d'y monter comme l'abordage. La frgate, en effet, malgr les
+signes et les clameurs des prisonniers, ne se disposait pas mettre en
+panne. En moins d'une minute, elle passa si prs du canot qu'elle
+faillit l'craser.
+
+Alors eut lieu une scne indescriptible, qui ne dura pas l'espace de
+cinq secondes.--Avec des gaffes et un grappin, l'embarcation s'accrocha,
+chavira et fut brise par le choc. Une partie des gens qu'elle contenait
+se cramponnrent au navire. Les uns sautrent sur les canons de dessous
+le vent, d'autres prirent bras-le-corps l'ancre du bossoir ou se
+saisirent de manoeuvres pendantes;--les drailles coupes par le boulet
+de la pice pivot furent d'un grand secours, plus de dix Anglais se
+suspendirent ces cordages qui tranaient encore la mer. Les moins
+heureux nageaient en appelant au secours.
+
+Roboam Owen entra par les porte-haubans de misaine, courut sur le
+gaillard d'arrire, et dit au commandant:
+
+--Au nom du Ciel! secourez mes hommes la mer!
+
+--Qui tes-vous?
+
+--Un officier de la marine britannique, comme vous le dit mon costume.
+
+Quiconque tient savoir comment jure un gosier espagnol, aurait d se
+trouver l. Avec mille imprcations, le commandant de _la Guerrera_
+donnait aux diables les Franais, les Anglais et sa propre personne. Il
+aurait voulu que l'embarcation et coul avec tous ceux qui la
+montaient.
+
+--Puisque le corsaire vous laissait libres, pourquoi ne pas gouverner
+sur la cte?...
+
+--Vous le saurez, dit Roboam Owen que ralliaient ses hommes ainsi que
+les matelots espagnols provenant de la premire prise du _Lion_.
+
+Malgr toute sa fureur, le commandant espagnol mettait en panne, car il
+sentait bien que l'officier anglais prsent son bord porterait tt ou
+tard tmoignage contre lui s'il n'envoyait pas des canots la recherche
+des gens la mer.
+
+A peine eut-il masqu ses voiles, que du _Lion_ et des trois prises
+descendirent sans interruption des barriques de prisonniers.
+
+Les corsaires riaient; les prisonniers eux-mmes riaient de bon coeur,
+car ils chappaient la captivit en France et ne pouvaient craindre
+d'tre abandonns par la frgate o leur officier plaidait pour eux.
+
+Sans-Peur fit prier Isabelle de venir assister ce dbarquement
+burlesque:
+
+--Eh bien, chre amie, suis-je un barbare, un monstre qui se fait un jeu
+de la vie de ses ennemis?... Regardez ces gaillards-l! ils sont tents
+de me remercier.
+
+Isabelle sourit en prsentant son front blanc comme l'ivoire aux lvres
+de son poux, dont Limna, d'aprs matre Taillevent, venait de lui
+raconter dix traits de gnrosit magnifique.
+
+--Pardonnez-moi, Lon!... Je ne me mlerai plus d'affaires de service.
+
+On n'tait pas hors de danger, beaucoup prs; mais l'ennemi perdait un
+temps prcieux. Sans-Peur ne se borna point forcer de voiles; on le
+vit faire ses conserves des signaux qui ne devaient avoir rien
+d'obscur pour Roboam Owen ni pour le commandant espagnol.
+
+Les menaces de l'intrpide corsaire n'taient pas de vaines
+fanfaronnades. Il prenait ses mesures pour transformer en brlots ses
+btiments capturs, dont deux serrrent le vent en se rapprochant de la
+cte.
+
+--Seigneur commandant, disait le lieutenant anglais au capitaine de _la
+Guerrera_, votre quipage entier connat maintenant les desseins de
+Sans-Peur le Corsaire, qui ne reculera pas, j'en suis certain.
+
+--Mon quipage obit mes ordres!... Je sauve vos gens mon grand
+prjudice, mais ensuite, je prtends faire mon devoir.
+
+--Votre devoir ne peut tre de laisser incendier votre frgate, ce qui
+est infaillible. Du reste, je vous adjure, au nom de mon gouvernement,
+de porter en toute hte secours notre brig dsempar qui, se trouvant
+sans canots, doit tre sur le point de prir corps et biens!...
+
+--Voulez-vous donc que je me dshonore!
+
+--Non, commandant. Je pense mme que vous avez un moyen assur de
+prendre votre revanche.
+
+--Ah! ah! voyons?...
+
+--Rejoignez notre brig, fournissez-lui les moyens de se rparer; en
+quelques heures il peut, avec le concours de votre frgate, avoir tabli
+une mture de fortune, et se trouver en tat de vous suivre. Allez
+ensuite croiser devant Bayonne. _Le Lion_, je le sais, ne doit que s'y
+approvisionner et ne tardera pas en ressortir.
+
+La discussion dura jusqu' ce que les chaloupes et canots de _la
+Guerrera_ eurent recueilli tous les Anglais la nage ou en barriques,
+sans mme excepter le misrable Pottle Trichenpot, qui tait alors
+plus d'un mille au vent.
+
+_Le Lion_ et ses prises virent enfin la frgate reprendre au plus prs
+bbord amures la route du cap Ortgal, o elle devait retrouver
+l'ancre, mais en perdition, le brig anglais qui, de minute en minute,
+tirait le canon de dtresse.
+
+--La coque est pare!... s'criaient les corsaires. Vive Sans-Peur! La
+frgate n'a pas eu got la brle! et nous voici gouvernant sur
+Bayonne avec trois belles prises.
+
+Isabelle, jusqu'alors fort alarme, respira enfin; elle ne se permit pas
+de faire des questions; mais prvenant ses dsirs, Lon lui dit
+affectueusement:
+
+--Au moment mme o je menaais les ennemis d'en venir aux plus
+horribles extrmits, je ne dsesprais pas de l'avenir, chre Isabelle;
+mais il entre, dans ma manire de commander et d'agir, de ne jamais
+instruire mes gens de mes ressources de sauvetage. Je leur prsente la
+mort sous des couleurs hroques; je me rserve de songer leur salut.
+Cette fois il m'importait plus que jamais de paratre dtermin prir
+afin d'imposer Roboam Owen.
+
+--Vous aviez donc quelque espoir de retraite?
+
+--Le meilleur marcheur de nos trois btiments capturs aurait attendu
+quelque distance le moment de l'incendie. Avant d'aborder, je faisais
+jeter dehors toutes nos embarcations. Vous deviez tre enleve par
+Taillevent lorsque j'aurais mis le feu aux mches communiquant avec ma
+soute aux poudres. La frgate, prise entre trois btiments incendis,
+accrochs elle, n'aurait gure pu s'opposer la manoeuvre de nos
+chaloupes et canots; mais j'aurais perdu beaucoup de braves, deux de mes
+prises et mon cher _Lion_, encore tout imprgn des parfums de notre
+union.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, pendant la nuit, Sans-Peur le Corsaire entrait triomphant,
+avec ses trois captures, dans le port de Bayonne, o il ne passa que
+trois fois vingt-quatre heures.
+
+
+
+
+XV
+
+RELACHE DE TROIS JOURS.
+
+
+Le premier jour, un courrier fut expdi au Havre, l'armateur
+Plantier, afin qu'il et se rendre Bayonne pour s'y occuper de la
+vente des prises; un contrebandier basque fut charg des lettres
+adresses par Isabelle et Lon don Ramon, marquis de Garba y Palos. Le
+mariage civil du corsaire Sans-Peur fut affich la porte de la maison
+commune, avec demande de dispenses de publications appuye comme
+d'urgence par le citoyen commissaire de la marine. L'quipage entier eut
+_campo_ et mit sens dessus dessous tous les cabarets de la ville. Le
+club des capitaines et des marins libres vota, en sance solennelle,
+qu'une ovation civique serait dcerne au glorieux Sans-Peur, corsaire
+du Havre, digne concitoyen des corsaires de Bayonne.
+
+ * * * * *
+
+Le second jour, des gens du port, pays la journe, emmagasinrent
+bord cinq mois de vivres et autant de munitions qu'il tait possible
+d'en embarquer.
+
+A l'auberge o avait lu domicile le citoyen capitaine du _Lion_,
+Sans-Peur le Corsaire, ci-devant comte de Roqueforte, se rendit une
+dputation de capitaines renomms pour la plupart. C'taient: Soustra,
+qui, l'anne suivante, commandant la corvette corsaire _la Bayonnaise_,
+enlevait l'abordage la frgate anglaise _l'Embuscade_;--Bastiat et
+Dufourc, ses gnreux armateurs;--Pellot et Jorlis, jeunes encore, et
+dont la renomme naissante n'atteignit son apoge qu'en 1811, bord du
+_Gnral Augereau_ et de _l'Invincible Napolon_;--Dubdat, le
+capitaine, et Rgal, son lieutenant, qui, avec _la Citoyenne franaise_
+de vingt-six canons, mirent hors de combat une frgate anglaise de
+soixante;--Darribeau, qui, en 1808, monta le corsaire _Amiral
+Martin_;--Brisson, Garrou, Halsouet, et dix autres dont les exploits
+sont demeurs clbres dans les fastes de Bayonne.
+
+Tous les marins du pays les escortaient.
+
+Les sans-culottes les plus exalts trouvrent qu'on rendait beaucoup
+d'honneurs un aristocrate fort mal dfroqu, s'il fallait en croire
+les gens de son propre bord: Il s'tait mari en Espagne, au pied des
+autels catholiques, avec la soeur d'un marquis, et pavoisait son navire
+d'armoiries nobiliaires. Au club de l'galit, on parla de dnoncer
+fraternellement la commune le capitaine du _Lion_.
+
+Les festins et les plaisirs des corsaires continurent mettre en
+rumeur les bas quartiers, tandis qu'un banquet civique tait offert
+Lon, Isabelle et aux officiers de leur bord, par toutes les
+notabilits maritimes de Bayonne. Quelques sans-culottes imprudents se
+firent rosser dans la rue des Cordeliers par les matelots du _Lion_,
+lesquels furent traits d'aristocrates et de suspects.
+
+ * * * * *
+
+Le troisime jour, en dpit de la mauvaise grce du citoyen adjoint,
+Lon de Roqueforte, dit Sans-Peur, et Isabelle de Garba y Palos furent
+unis, conformment aux lois de la Rpublique une et indivisible. Aux
+applaudissements de tous les marins, et malgr les murmures des
+clubistes ameuts qui n'osrent plus faire des leurs, les jeunes et
+glorieux poux furent ramens leur bord, o Sans-Peur rendit un
+banquet splendide ses amphitryons de la veille.--_Le Lion_ devait
+appareiller aprs le dessert.
+
+La vigie de la cte signala tout coup, comme croisant au large, une
+frgate, une corvette et deux brigs, dont l'un paraissait de coupe
+anglaise.
+
+--Eh bien! faisons escorte notre frre et ami Sans-Peur! s'crirent
+les capitaines de Bayonne. A lui le commandement gnral!
+
+--Frres, vous me comblez d'honneur! rpondit Lon. A vos sants! au
+succs de nos armes, et vive la patrie!...
+
+Aprs le banquet d'adieux, le feu d'artifice!...
+
+--Chacun son bord!... attrape prendre le large!...
+
+A la faveur d'un beau clair de lune et d'un bon vent de sud-est,
+l'escadrille des corsaires franchit la barre. Chaque navire tranait
+sa remorque une grosse barque charge de matires incendiaires.
+
+
+
+
+XVI
+
+JOURNAL DE ROUTE.
+
+
+Le style marin est d'une admirable concision, non sur le gaillard
+d'avant lorsqu'on en est au chapitre des contes de bord ou des relations
+de campagne, mais sur le journal de route ou table de loch, la colonne
+des vnements. Aussi, le plus court moyen de raconter la traverse de
+Bayonne au Prou faite par _le Lion_, serait-il de transcrire les pages
+les plus saillantes du journal rdig par les officiers et pilotins de
+quart, sous le contrle du capitaine; en sorte qu'on lirait tout
+d'abord:
+
+
+10 mars.--_Quart de huit heures minuit._
+
+Beau temps, belle mer, frache brise de sud-est, neuf heures et demie
+appareill de conserve avec les six corsaires: _l'Adour_, _le Basque
+libre_, _la Belle Rpublicaine_, _les Basses-Pyrnes_, _l'galit_, _le
+Sans-Souci_, chacun notre brlot la trane.--Quatre voiles en vue: une
+frgate, une corvette et deux brigs de guerre, courant largue tribord
+amures.--Couru droit dessus.--Rien de nouveau.
+
+ _L'officier de quart_: PAUL DRAVIS.
+
+Ce laconisme est excellent et mrite d'tre imit, mais les termes
+techniques rendraient par trop obscure la transcription littrale de la
+table de loch.
+
+
+11 mars.--_Quart de minuit quatre heures._
+
+Le ciel tait pur, un superbe clair de lune permettait aux deux[NT1]
+flottilles ennemies de juger de leurs manoeuvres respectives[NT1];
+toutefois les corsaires, naviguant de front vent arrire, masquaient
+ainsi les barques-brlots qu'ils tranaient leurs remorques.
+
+A une heure et demie tout le monde sur le pont,--les chaloupes des
+corsaires de Bayonne sont mises la mer pour remorquer leur tour les
+brlots, et les corsaires, matres du vent, se forment en ligne de
+bataille hors de porte de canon, tandis que quatre des brlots, chargs
+de toile, se dirigent sur la frgate, et deux sur la corvette, le
+septime tant mis en rserve par les ordres de Sans-Peur.
+
+La frgate et la corvette canonnent les barques incendiaires: l'une
+d'elles est coule; trois autres abordent la frgate en y mettant le
+feu. La corvette vite les deux brlots lancs sur elle, mais non sans
+faire un mouvement qui permet au trois-mts-barque _les Basses-Pyrnes_
+de lui envoyer une borde d'enfilade.
+
+Quatre actions s'engagent simultanment.
+
+_Le Lion_ et _le Sans-Souci_, secondant les brlots, canonnent, l'un par
+l'avant, l'autre par l'arrire, la malheureuse _Guerrera_, qui sauta
+vers trois heures du matin, aprs une agonie hroque.
+
+Le brig anglais est enlev par l'abordage simultan de _l'Adour_ et du
+_Basque libre_, pendant que le brig espagnol amne pavillon sous le feu
+de _l'galit_.
+
+Mais la corvette anglaise _la Dignity_ remporte un avantage signal;
+non-seulement elle s'est dbarrasse des deux brlots lancs contre
+elle, mais encore elle coule le troisime, et serrant de prs _les
+Basses-Pyrnes_, dmte le grand trois-mts-barque.--_La Belle
+Rpublicaine_ n'est pas mieux traite; un grave incendie se dclare
+son bord,--et la faveur d'une saute de vent, la corvette prend
+chasse.
+
+Voici en quels termes se termine sa relation des vnements du quart:
+
+A quatre heures, jolie brise variable de l'est au nord-est. _Le Basque
+libre_ va secourir _la Belle Rpublicaine_. _L'galit_ donne la
+remorque aux _Basses-Pyrnes_. _L'Adour_, _le Sans-Souci_ et _le Lion_
+chassent la corvette anglaise.
+
+ _L'officier de quart_, MILE FRAUX.
+
+Pendant le quart du jour qui finit huit heures du matin, _la Belle
+Rpublicaine_, secourue par les quipages du _Basque libre_, des
+_Basses-Pyrnes_ et de _l'galit_, parvient teindre son incendie.
+
+_Le Lion_, _l'Adour_ et _le Sans-Souci_ mettent _la Dignity_ dans
+l'absolue ncessit de s'chouer sur le cap de la Higuera.
+
+Un signal de ralliement gnral runit toute la flottille franaise dans
+les eaux des _Basses-Pyrnes_ et de _la Belle Rpublicaine_, qui se
+regrent durant un djeuner patriotique dont Isabelle fait encore les
+honneurs tous les capitaines et principaux officiers.
+
+Le journal de route parle des honneurs funbres rendus aux braves tus
+en combattant, et ajoute:
+
+Adieux fraternels.--A onze heures, les corsaires de Bayonne et les deux
+brigs amarins font route de leur bord en nous saluant de vingt et un
+coups de canon.--Rendu le salut coup pour coup. Lav le pont. Service
+ordinaire de propret.--A midi, dner de l'quipage.
+
+ _L'officier de quart_, BDARIEUX.
+
+_Le Lion_ gouvernait de manire s'lever au vent, pour doubler ds le
+surlendemain les pointes occidentales de l'Espagne.
+
+Isabelle s'tant tenue sur la dunette, ct de son valeureux poux,
+tant que dura la bataille, son sang-froid fit l'admiration de tous les
+gens du bord.
+
+Les capitaines, ses convives, lui dcernrent l'envi le titre de
+_Lionne de la mer_. Elle leur rpondit en souriant qu'elle
+s'efforcerait de s'en rendre digne par l'tude de leur beau mtier.
+
+Si la table de loch n'enregistra ni ces paroles ni les toasts ports
+la vaillante compagne de Sans-Peur, plus forte raison n'y est-il pas
+question de Roboam Owen, que le capitaine du _Lion_ remarqua fort bien
+faisant son service bord de _la Dignity_.
+
+Sur la mme corvette se trouvait aussi, mais dans les profondeurs de la
+cale, le misrable Pottle Trichenpot, qui rendait avec usure tous les
+Franais les maldictions du prudent grognard matre Taillevent. A peine
+l'quipage anglais eut-il pris terre au cap de la Higuera, que Pottle
+Trichenpot conut le projet de se rendre au chteau de Garba, o il
+esprait bien trouver l'occasion de faire quelque mauvais coup.
+Provisoirement, comme s'il et devin que le loyal Roboam Owen
+prmditait le mme voyage, il trouva le moyen d'entrer son service.
+
+Sous la date du 12 mars, le journal de bord disait que _le Lion_ avait
+fait route vers le sud-sud-ouest.
+
+Le 15, la hauteur du dtroit de Gibraltar, il mit ses masques, et prit
+l'apparence d'un gros brig marchand espagnol pour passer sous le canon
+d'une division de vaisseaux de ligne anglais. Le soir du mme jour il
+amarinait, pillait et brlait un vaisseau de la Compagnie des Indes.
+
+Le 18, en vue de Madre, il capturait une golette espagnole bonne
+marcheuse, qui reut un quipage de prise.
+
+Le 25, relche Saint-Antoine, le du cap Vert, pour faire des
+provisions fraches;--dbarqu les prisonniers anglais et espagnols,
+bouches inutiles et embarrassantes;--appareill le soir.
+
+Le 1er avril, fte du passage de la ligne.
+
+Le journal de route ne dit pas que Camuset et vingt autres furent
+baptiss par la pompe incendie, avec toutes les farces et
+bouffonneries d'usage.
+
+Tandis que Sans-Peur racontait Isabelle l'histoire hroque de ses
+navigations passes, le matre d'quipage en donnait une version non
+moins intressante la soubrette pruvienne.
+
+Le calme plat qui dura jusqu'au 8 avril rendait les longs rcits
+ncessaires. L'impatiente curiosit de Camuset lui valut chaque jour
+plusieurs taloches paternelles, qui accrurent son profond respect pour
+matre Taillevent.
+
+Le 8, un temps grains rafrachit le brig et la golette, qui mirent le
+cap sur le Brsil. Isabelle, avec un petit porte-voix d'argent, commanda
+la manoeuvre pour la premire fois.
+
+Les jours suivants, elle fit augmenter et diminuer de voiles, fit
+prendre et larguer des ris, et dirigea des virements de bord.
+
+Le 20, le cap Frio fut signal en mme temps que plusieurs voiles.
+Branle-bas de combat. Enlev trois gros navires marchands et un
+transport ennemi charg de prisonniers franais.
+
+Le 26, l'le Sainte-Catherine, vendu les prises, fait des provisions
+fraches.
+
+Le 2 mai, croisire au bas du Rio de la Plata. Ranonn, en l'espace de
+quatre jours, quinze btiments anglais ou espagnols.
+
+Le 6, combat acharn contre une petite frgate hollandaise. La golette
+et un trois-mts arm de Franais sont couls, mais la frgate est
+enleve et reoit un quipage de prise suffisant pour la manoeuvre.
+
+Les prisonniers de guerre sont abandonns au bas du fleuve, sur un
+radeau de dbris qu'escorte une de leurs chaloupes.
+
+Sans-Peur reste bord du _Lion_, sa frgate le suit.
+
+Le 20 mai, relche aux les Malouines.
+
+Isabelle, remplissant les fonctions d'officier de manoeuvre, commande le
+mouillage dans la baie de la Soledad.
+
+Taillevent, ravi, laisse tomber une larme d'enthousiasme sur son
+sifflet; le respect d la Lionne de la mer contient les
+applaudissements, mais non les murmures logieux de l'quipage.
+
+La mer est grosse, le froid piquant, le ciel charg de nuages qui
+prsagent de prochaines temptes; les baleines bondissent et lancent des
+jets d'eau cumante; les albatros, aux grandes ailes, leur livrent
+d'tranges combats.
+
+Les corsaires vont la chasse aux boeufs et au chevaux. On embarque
+bord de la frgate un troupeau des uns et des autres. Les boeufs seront
+abattus pour la nourriture des quipages; les chevaux sont destins
+tre dbarqus sur les rives sauvages qu'habite le cacique Andrs.
+
+Le 25, Isabelle commande l'appareillage par une brise frache et dans
+une situation prilleuse. Sans-Peur l'observe en souriant. Les officiers
+du bord sont merveills de la justesse de son coup d'oeil.
+
+--C'est un matelot! un matelot fini! murmura matre Taillevent.
+
+--Pardonnerez! se permit de dire l'incorrigible Camuset, _matelote_,
+serait plus vrai, m'est avis.
+
+Une taloche mmorable fut le prix de cette observation grammaticale.
+
+--Bon homme, mais trop brutal!... soupira Camuset, dont les progrs en
+matelotage ne le cdaient point ceux qu'avait faits en manoeuvre
+madame la commandante. Par les plus mauvais temps, il prenait une
+empointure avec l'adresse d'un vieux gabier. Il commenait avoir de
+l'_ide_, tellement qu'en diverses rencontres il se signala par sa
+prsence d'esprit.
+
+Au combat de la Plata, par exemple, un grappin d'abordage casse, il
+rattrape le bout de la chane, saute avec sur la vergue de misaine de
+l'ennemi, reoit trois balles dans le corps, mais ne s'affale au poste
+des blesss qu'aprs avoir achev un double amarrage d'une solidit
+toute preuve.
+
+Cet exploit n'chappa point l'oeil clairvoyant du matre, qui en
+rendit compte son capitaine en prsence de tout l'quipage. Sur sa
+proposition expresse, Camuset, l'ge de dix-neuf ans, fut lev la
+dignit de matelot de deuxime classe.
+
+Le 1er juin, au sud du cap Horn, une effroyable tempte assaillit le
+brig corsaire et sa conserve la frgate.
+
+Les brouillards et les nuits interminables de la saison finirent par les
+sparer, ce qui explique pourquoi, partir du formidable coup de vent,
+il n'est plus question sur le journal de route du _Lion_ de la frgate
+capture par le travers de la Plata.
+
+
+
+
+XVII
+
+LE GRAND CHEF DES CONDORS ET BALEINE-AUX-YEUX-TERRIBLES.
+
+
+Sur une cte rocailleuse, presque dserte, dsole, incessamment battue
+par les flots du grand Ocan,-- plus de cent trente lieues au sud de la
+capitale du Prou,--un groupe de serviteurs respectueux entoure le
+cacique Andrs de Sari.
+
+Le vieillard, pensif, est assis sur un rocher d'o ses yeux, rougis par
+les larmes, interrogent l'horizon, l'horizon toujours muet. L'pre brise
+du large fouette les longs cheveux blancs qui encadrent sa figure
+austre. A ses pieds se tord la mer irrite, dont les vagues rendent un
+bruit monotone, triste comme ses soupirs.
+
+L'aeul d'Isabelle attendait.
+
+Il attendait, cherchant l'avenir aux confins de ces ondes qui le
+sparent de l'enfant de sa vieillesse,--ne pouvant se rsigner au
+prsent,--rvant avec amertume son glorieux pass.
+
+L'ge et la douleur avaient bien chang le valeureux compagnon d'armes
+de Jos Gabriel, grand chef des Condors. Le front appuy sur sa main
+amaigrie, il songeait au hros dont il fut le vengeur, en maudissant le
+manque de foi des Espagnols qui laissaient renatre la tyrannie; il se
+rappelait en frmissant la fin terrible du frre de sa mre, de Jos
+Gabriel, son ami, son modle et son prince.
+
+Toute l'histoire de la grande insurrection de 1780 se droulait dans
+ses penses sombres comme le deuil de sa patrie, car aux heures de lutte
+et aux annes de trve succdaient les jours de servitude.
+
+--Et dsormais, hlas! murmurait-il, je ne suis plus qu'un vieillard
+impuissant!...
+
+Les heures de lutte furent courtes, mais sublimes.
+
+Jos Gabriel, le grand chef des Condors, avait fait trembler les
+Espagnols. A la tte d'une multitude indiscipline, il sut l'emporter
+sur les troupes rgulires, conquit rapidement six provinces, gagna
+plusieurs batailles, se fit proclamer inca sous le nom royal de Tupac
+Amaru, et fut sur le point d'affranchir la race opprime.
+
+Le sort des armes le trahit; il fut fait prisonnier et puni de son
+hrosme par un supplice infme.
+
+Les Espagnols le mirent mort avec des raffinements de cruaut
+dignes,--a dit un historien[5],--des premiers conqurants du Prou.--En
+prsence de sa femme et de ses enfants, on lui arracha la langue, puis
+on le fit carteler.
+
+[Note 5: FRDRIC LACROIX, _Prou et Bolivie_.]
+
+Ces barbaries, loin d'intimider les insurgs, redoublrent leur fureur
+en lgitimant leurs reprsailles. Andrs, cacique de Tinta, prit le
+commandement;-- son tour, selon l'usage antique, il reut le titre
+minent de grand chef des Condors (_Cuntur-Kanki_).
+
+Le soleil, le feu, l'aigle et le lion sont des emblmes religieux ou
+nobiliaires, communs la plupart des peuples. Chez les anciens
+Pruviens, le soleil passait pour Dieu; le feu, son symbole, tait
+entretenu par des vierges soumises aux mmes lois que les vestales
+romaines.--Le plus redoutable des oiseaux de proie de leurs montagnes,
+gigantesque vautour, le _cuntur_ ou condor, donnait son nom aux
+guerriers, qu'on dcorait galement de celui de _Puma_, c'est--dire de
+lion. Ainsi, Lon de Roqueforte ne fut connu que sous le surnom fameux
+de _Puma del mar_, le lion de la mer.
+
+Un chef de guerre tait appel _Apiu Cuntur_, grand vautour; _Cuntur
+Pusac_ tait le titre rserv au chef de huit Condors; le titre
+suprieur, _Cuntur-Kanki_, n'tait dcern qu'au chef des chefs, au
+gnral[6].
+
+[Note 6: VALDES Y PALACIOS, _Voyage de Cuzco au Para_.]
+
+Aprs Jos Gabriel, son neveu Andrs sut s'illustrer par un grand
+stratagme dont l'histoire lui attribue tout le mrite.
+
+Il avait mis le sige devant la ville de Sorata, o les Espagnols
+s'taient retranchs derrire des fortifications de terre, dfendues par
+une puissante artillerie. Les Pruviens, mal arms, ne parvenaient point
+ prendre la place. Andrs fait construire avec une merveilleuse
+promptitude une longue jete qui runit les eaux des montagnes d'Ancoma,
+dirige le torrent contre les remparts, ouvre la brche par ce moyen et
+envahit la ville, dont les dfenseurs furent massacrs en punition du
+supplice hideux inflig l'Inca Jos Gabriel[7].
+
+[Note 7: Historique.]
+
+Les Espagnols durent, bientt aprs, conclure un trait avec le cacique
+victorieux, qui venait en mme temps de venger mille fois sa fille
+Catalina.
+
+Enfin le marquis de Garba y Palos, retir des prisons de Lima, ayant
+repris le gouvernement de Cuzco, les annes de trve commencrent.
+
+Isabelle grandit sous les yeux de son aeul. Elle se dveloppait en
+force et en grce, telle que sa mre. Un noble rejeton de la race
+antique des Incas fleurissait sur une tige,--espagnole il est vrai, mais
+arrose d'un sang vnr par les nations indignes.
+
+Malheureusement, le marquis de Garba, rappel en Espagne, fut remplac
+par un despote. Les jours de servitude revinrent. Andrs ne dut son
+salut qu'au dvouement de ces mmes sujets, qui sont cette heure
+pieusement groups autour de lui.
+
+Il vivait au dsert, dans les ruines d'un chteau-fort abandonn la
+suite des frquents tremblements de terre qui rendaient la contre
+presque inhabitable. Ses compagnons d'exil ayant recouvert de
+branchages et de chaume l'enceinte dvaste, la meublrent peu peu
+avec un luxe inattendu.
+
+Forms en petites troupes de cavaliers, ils pntraient, par des chemins
+connus d'eux seuls, jusque dans l'intrieur du pays, dpassant parfois
+Tinta et Cuzco, villes situes prs de cent lieues de leur mystrieux
+asile.
+
+On tait parvenu faire croire aux Espagnol que le vieil Andrs de
+Sari tait mort;--pour mieux les tromper, on clbra ses funrailles
+selon les rites pruviens. Les dpouilles mortelles qui passaient pour
+les siennes furent accompagnes avec pompe, durant un trajet de trente
+lieues, par les tribus quichuas du territoire, et enterres dans l'le
+de Plomb, que baignent les eaux du lac Sacr[8].
+
+[Note 8: La gographie conserve ce vaste et remarquable lac,--le plus grand
+de ceux qu'on connaisse dans l'Amrique mridionale,--son nom quichua ou
+pruvien de _Titicaca_, littralement _le de Plomb_. Il s'appelle aussi
+lac de _Chiquito_ ou _Chucuito_, du nom des peuples nomades qui campent
+sur ses bords et de celui d'une ville bien dchue aujourd'hui, qui
+comptait trente mille mes lors de l'insurrection de Jos Gabriel
+_Condor-Kanki_, s'intitulant l'Inca Tupac Amaru.
+
+Le _lac de l'le de Plomb_, situ sur le territoire habituel des
+rpubliques de Bolivie et du Prou, est plus lev au-dessus du niveau
+de la mer que le sommet du pic de Tnriffe; son bassin est form par
+les plus hautes montagnes de toute l'Amrique. Il a plus de cent lieues
+de tour; sa plus grande longueur est d'environ quarante lieues du
+nord-ouest au sud-est; sa plus grande largeur de vingt vingt-cinq.]
+
+Mais l'tat de lgende pour les populations indignes, l'tat de
+document pour les caciques, le bruit tait incessamment rpandu que le
+chef des Condors, retir dans son aire, y attendait l'heure de s'abattre
+avec ses aiglons sur les Castillans tratres la parole jure.
+
+Les serviteurs d'Andrs montraient aux caciques pruviens,--aymaras ou
+chiquitos,--les franges du _borla_ de leur grand chef; ils levrent
+aisment ainsi l'impt de la fidlit, de l'esclavage, de l'esprance.
+
+Le vieux castel recouvert en chaume se meubla, s'arma, et surtout
+s'approvisionna d'armes et de munitions.
+
+Par malheur, Andrs ne se sentait plus capable de diriger un nouveau
+soulvement. Digne et ferme devant l'adversit, il ne pouvait parfois
+contenir sa trop juste douleur.
+
+--Plus de deux ans, et rien!... toujours rien!... murmurait-il. Pour
+comble de maux, celui que j'attends aurait-il donc pri?... Je n'ai su
+qu'une chose, c'est que le marquis de Garba y Palos est mort en son
+chteau de Galice. Et l gmit cette heure la fille de ma fille,
+Isabelle, mon sang, l'espoir de mes vieux jours!... O Lion de la mer! ne
+t'aurais-je revu un instant que pour te perdre encore!...
+
+Un homme fort diffrent des cavaliers et des pcheurs quichuas qui
+entouraient le vieillard, un homme dont la face et le corps presque nus
+taient tatous des insignes belliqueux en honneur la
+Nouvelle-Zlande,--Paraw (la Baleine), tel tait son nom,--rpondit
+avec emphase en langue espagnole:--Grand chef des Condors, toi qui n'es
+ni un Anglais maudit, ni un Castillan sans foi, pourquoi parles-tu comme
+une femme de race blanche!... Le Lion de la mer ne meurt pas!... Il ne
+meurt pas, le Puma des grandes eaux sales, le Vautour des mornes et des
+les, le Feu qui claire et qui brle, le Soleil de l'Ocan!...--Il m'a
+dit: --Paraw, Grand-Poisson, parcours la mer, passe d'le en le,
+navigue sans cesse en montrant mon drapeau mes peuples, mon drapeau
+d'or o bondit un lion de feu.--Et moi, le Grand-Poisson, j'ai rang
+mes esclaves sur les pagaies de ma pirogue de guerre, j'ai parcouru la
+mer, j'ai pass d'le en le, naviguant sans cesse sous le drapeau d'or
+o bondit le lion de feu!
+
+--Nous savons tous, dit Andrs, que Paraw, l'homme-baleine, est un
+serviteur fidle et un navigateur habile.
+
+Le No-Zlandais reprit:
+
+--LO, le _Puma del mar_, le _Rangatira-Rahi_, grand chef des chefs des
+les de la mer, m'a dit encore: --Paraw, guerrier-poisson, tu iras
+vers le cacique Andrs, qui est pour moi tel qu'un pre, et tu lui
+crieras: Courage!... et tu crieras tous les peuples: Courage et
+patience!... Car moi, je vais dans mon pays de France y faire connatre
+le lion Sans-Peur; je vais au pays d'Espagne y prendre pour femme la
+fille du chef des Condors!
+
+Andrs soupira sans interrompre Paraw-la-baleine.
+
+--... Le soleil s'teint au couchant et se rallume au levant, le Lion
+de la mer monte sur son vaisseau qui plonge dans la nuit, il reparatra
+dans la lumire des grandes montagnes!... Ainsi m'a parl la chef des
+chefs, LO, qui est maintenant, sois-en sr, l'poux de ta fille
+bien-aime.
+
+Andrs hochait la tte, le No-Zlandais s'cria vivement:
+
+--Je ne suis qu'un homme et j'ai pu obir... Il est _atoua_, esprit,
+matre et souverain, plus fort que la tempte!... Pourquoi donc
+restes-tu dans le doute et la douleur?--Je ne suis qu'un homme, un chef
+de guerriers,--il est vrai,--_Paraw-Touma_, la baleine au regard
+terrible,--mais quand j'ai russi parcourir plus de trois mille
+lieues, tantt avec ma pirogue, tantt sur de petits navires de
+Tati,--quand il m'a suffi moi, pour rire de toutes les chances
+contraires et pour venir jusqu' toi, d'tre le serviteur qui a bu
+l'haleine de LO,--peux-tu craindre, chef des Condors, que LO l'_Atoua_
+ait t mang par ses ennemis?... Il reviendra comme il l'a promis aux
+nations de l'Ocan... Le Lion de la mer ne meurt pas!...
+
+Porter la moindre atteinte la confiance fanatique de
+Baleine-aux-yeux-terribles, et t une faute dont Andrs, n'eut garde
+de se rendre coupable. Assez d'autres, ds lors, s'efforaient
+d'branler la foi des Polynsiens en la puissance surhumaine de LO
+l'_Atoua_. Les Anglais et leurs missionnaires sillonnaient dj
+l'Ocanie; et les premires colonies pnales taient fondes sur les
+rives de la Nouvelle-Hollande, o la rvolution de 1789 empcha les
+Franais de s'tablir, selon les desseins du roi Louis XVI, dont Lon de
+Roqueforte avait connu avec dtail les instructions officielles.
+
+--Baleine-aux-yeux-terribles, rpondit enfin le cacique, les annes ont
+amass la neige sur mon front. La vie des peuples est longue, et c'est
+pourquoi, de mon ct, je crie: Patience, aux Quichuas du Prou; mais la
+vie d'un vieillard est courte; verrai-je jamais la jour de la
+dlivrance? J'ai abandonn la terre de mes pres, j'ai fait ma demeure
+de ces ruines au bord de la grande mer; d'ici, toute heure, je
+redemande l'horizon le compagnon de nos combats. Si j'avais perdu tout
+espoir, vaillant Paraw, je retournerais dans mes montagnes, et tu ne me
+verrais point assis sur un rocher dessch par la brise de mer, les
+regards toujours tourns vers les flots.
+
+--Le chef des Condors parle avec sagesse! qu'il espre donc, et qu'il ne
+dsespre jamais!...
+
+--Jamais il ne dsesprera, dit Andrs.
+
+--Courage! Fils du Soleil, ne laisse point noyer dans la tristesse le
+coeur du vainqueur de Sorata.
+
+--Baleine de l'Occident, le jour mme o je dchanais les torrents des
+montagnes contre les murs de Sorata, mon coeur tait plong dans une
+douleur qui dure encore! Mon prince et ma fille bien-aime avaient pri
+sous les coups froces des Espagnols. La tristesse, brave Paraw, peut
+marcher ct du courage. La tristesse convient au vieillard exil que
+le sort spare de sa dernire enfant.
+
+--Paraw-Touma hait la tristesse, dit le sauvage no-zlandais en
+brandissant son _mr_ ou casse-tte; il est des milliers de lieues de
+sa terre, de sa nation, de ses femmes et de ses fils. La golette
+tatienne qui l'a conduit vers toi, grand chef des Condors, s'est
+engloutie dans le tourbillon du Bourreau, la roche tranchante l'a
+ouverte comme une noix de cocotier, et tous ceux qui taient bord ont
+pri; seul, j'ai survcu. Et maintenant l'Ocan s'tend entre ma hutte
+chrie et moi. Me vois-tu dans la tristesse?... Non! non! Qu'elle
+s'approche du coeur de Paraw, il la chassera en chantant le _Pi-h_ qui
+remplit d'une joie terrible.
+
+Le _Pi-h_, hymne belliqueux de l'Union et de la Sparation, de la Vie
+et de la Mort, est le chant national des indignes de la
+Nouvelle-Zlande. Il commence par une invocation l'_atoua_ MAOUI
+(l'Esprit-Suprme), qui dtruit l'homme, mais absorbe en lui son me. Il
+se termine par la louange enthousiaste de ceux qui sont morts, et par
+de fires consolations donnes aux survivants.
+
+Sur l'invitation d'Andrs, Paraw consentit faire entendre le _Pi-h_.
+
+Hommes et femmes, tous les Pruviens, Quichuas pur sang ou mtis,
+formrent cercle, tandis que le sauvage se recueillait profondment.
+
+Il posa sa massue contre le rocher, se croisa les bras sur la poitrine,
+et modula quelques vers d'un rhythme trange. Bientt il leva les mains
+vers le ciel en jetant quelques clats de voix; puis, saisissant son
+casse-tte, il le brandit avec fureur. Ses gestes taient menaants, ses
+regards vraiment terribles; par moments, quelques intonations douces se
+mlaient ses cris bizarres, il s'exaltait en jouant sa pantomime
+chante; et malgr ce qu'avait de dur sa physionomie sillonne de
+tatouages affreux, elle prenait un caractre qui fit impression sur les
+serviteurs chrtiens et civiliss du vieux cacique Andrs.
+
+Qu'on juge donc de l'effet imposant et formidable du _Pi-h_ lorsque,
+dans une circonstance solennelle, il est chant, ou pour mieux dire
+excut, par plusieurs milliers d'indignes, poussant tous la fois les
+mmes cris, faisant tous la fois les mmes gestes de prire, de
+menace, de joie ou de fureur, avec une prcision dont nos corps de
+ballets les mieux exercs ne sauraient donner une ide.
+
+Aprs chacun des couplets, qui sont ingaux, mais tous trs-longs,
+Paraw poussait le cri de vie et de mort: PI-H!
+
+Tout coup, sans s'interrompre, il lui donna un accent triomphal. Sa
+main se dirigeait vers l'horizon. Quelques mots d'espagnol se mlrent
+aux paroles, intraduisibles, dit-on, du chant no-zlandais.
+
+LO!... _Puma del mar!_ PI-H!... PI-H!...
+
+Lon!... le Lion de la mer!... Vie et mort!... Vie et mort!
+
+Les Pruviens, cette fois, rptrent le refrain PI-H; puis on se hta
+de gonfler les balses pour aller au devant du navire.
+
+Le cacique de Tinta se mit genoux en adressant au Dieu des chrtiens
+d'ardentes actions de grces, car tous les mts du brig se dployaient
+des bannires sacres:
+
+A l'arrire le pavillon franais,
+
+Au grand mt le lion rouge sur champ d'or,
+
+Au mt de misaine, enfin, le soleil des Incas sur champ d'azur au chef
+d'argent, c'est--dire l'emblme national du Prou sur l'cusson de
+Garba y Palos.
+
+--Elle est bord!... elle est bord!... Isabelle, ma fille, est
+bord! disait le chef des Condors en tremblant de bonheur.
+
+Paraw-Touma, Baleine-aux-yeux-terribles, se tenait firement, en
+brandissant son _mr_, sur la premire des balses qui s'lancrent la
+rencontre du brig victorieux de Lon de Roqueforte.
+
+--Ah! tonnerre des Cordillres! s'cria matre Taillevent, le plus brave
+des anthropophages de mes amis! cet excellent cannibale de Paraw-Touma,
+le Grand-Poisson qui regarde faire peur! Quelle chance de le retrouver
+ici!
+
+Une exclamation pareille devait donner beaucoup penser au jeune et
+vaillant Camuset. Or, depuis la grande victoire des corsaires de
+Bayonne, et surtout depuis que _le Lion_ avait doubl le cap Horn,
+matre Taillevent, beaucoup moins discret que par le pass, tenait des
+propos inimaginables, dont il ne permettait personne de douter, sous
+peine de coups de poing inimaginables aussi.
+
+
+
+
+XVIII
+
+SALVES DES LMENTS.
+
+
+L'ancre mordait le fond, lorsque Baleine-aux-yeux-terribles, son
+casse-tte au poing, bondit sur le pont du brig corsaire, courut vers la
+dunette, en criant: PI-H! puis, les bras croiss sur la poitrine,
+s'inclina religieusement devant LO l'_Atoua_.
+
+Isabelle ne voyait que son vnrable aeul, debout maintenant sur le
+rocher, d'o il lui faisait des signes de tendresse; elle n'entendait
+que les clameurs enthousiastes des Quichuas qui, des balses ou de la
+rive, criaient: Vive la fille des Incas! Vive le Lion de la mer! Des
+larmes baignaient ses yeux, tandis que la foltre Limna battait des
+mains en riant.
+
+Lon, cependant, ne craignit pas d'arracher Isabelle ses motions
+filiales, pour lui prsenter l'intrpide Paraw.
+
+--Tu connais mes marins d'Europe, disait-il, regarde l'un de mes plus
+vaillants serviteurs sur la mer immense dont je suis le lion.
+
+Isabelle put peine rprimer un premier mouvement de dgot l'aspect
+du farouche cannibale; elle sut tre gracieuse pourtant, et d'un ton de
+reine:
+
+--Mon poux, dit-elle, m'a instruite des grands combats de
+Baleine-aux-yeux-terribles, son ami fidle.
+
+--Gloire LO l'_Atoua_! Gloire au Lion qui sort de la mer! Et vous,
+sa dame, bonheur sur les eaux et sur les terres, sous la lune et sous le
+soleil!
+
+S'adressant ensuite Sans-Peur dans une langue inconnue de tous, si ce
+n'est de Taillevent:
+
+--Ton drapeau a t vu dans tes les; partout il a t salu avec joie;
+mais partout aussi, les hommes de l'Angleterre menacent les peuples de
+la fureur des _hommes terribles de la tribu de Surville et de Marion_.
+
+C'est sous ce nom redout que les Franais taient et sont, encore de
+nos jours, dsigns aux indignes par les navigateurs anglais.
+
+--Ah! brigands d'Anglais de malheur! dit matre Taillevent qui s'tait
+rapproch de son ami Paraw, ils n'ont pas manqu de gter nos affaires
+par ici, pendant que nous courions un bord de l'autre ct du cap Horn.
+
+--Et qu'a dit Paraw-Touma? demandait Lon.
+
+--Il a dit: La langue des _hommes de la tribu de Tout_[9] est double;
+ils viennent pour nous acheter et nous vendre; LO l'_Atoua_ est leur
+ennemi. LO l'_Atoua_ est un grand guerrier, un chef juste et puissant,
+le pre des hommes tatous; son haleine est le courage; son oeil gauche
+est le soleil.
+
+[Note 9:--Les Anglais,--le nom du capitaine Cook, corrompu par la
+prononciation des Polynsiens, tant devenu _Tout_.]
+
+Pendant quelques minutes encore, Lon interrogea Paraw en sa
+langue;--puis, satisfait de ses rponses, il le regarda fixement et fit
+un pas vers lui.
+
+Alors, avec une joie grave, l'indigne se rapprochant de mme, appuya le
+nez contre le sien en aspirant son haleine.
+
+Tel est le salut fraternel qui, la Nouvelle-Zlande, quivaut nos
+embrassements.
+
+Aprs avoir bu l'haleine de l'_Atoua_, _Rangatira-Rahi_, ou chef des
+chefs, Baleine-aux-yeux-terribles, _Rangatira-para-parao_, c'est--dire
+chef de rang suprieur, ne ddaigna pas d'accorder un honneur semblable
+ son vieil ami Taillevent, bien que celui ci, d'aprs la hirarchie
+no-zlandaise, ne ft qu'un _Rangatira-iti_, ou sous-chef.
+
+Le canot du capitaine dborda bientt.
+
+Escort par les balses, il se dirigeait vers le rivage aux acclamations
+de tous les Quichuas fidles la fortune d'Andrs de Sari.
+
+Le brig _le Lion_ fit une salve de trois bordes.
+
+Isabelle aborda enfin et se jeta dans les bras dbiles de son illustre
+aeul, le vainqueur de Sorata.
+
+Au mme instant, une secousse de tremblement de terre se fit sentir; la
+mer gronda, les rochers gmirent, les rares arbres qui entouraient le
+vieux chteau se balancrent comme branls, et les condors qui
+planaient au-dessus des mornes poussrent des cris aigus.
+
+--Amis! s'cria Lon de Roqueforte, la terre et la mer du Prou saluent
+le retour de votre reine!
+
+--Pi-h! pi-h!... vie et mort! hurlait Baleine-aux-yeux-terribles.
+
+--Attention! criait bord matre Taillevent, tenons-nous pars filer
+le cble par le bout.
+
+Dj le premier lieutenant rangeait son monde aux postes d'appareillage.
+
+
+
+
+XIX
+
+TREMBLEMENT DE TERRE.
+
+
+Les tremblements de terre, trs frquents au Prou, y ont occasionn
+d'effroyables dsastres. En 1678 et 1682, Lima et le port de Callao,
+situ deux petites lieues, furent prouvs cruellement; en 1746, les
+deux villes s'croulrent, et la mer couvrit l'emplacement occup par
+l'ancien Callao, dont on aperoit encore les ruines sous les eaux dans
+la partie de la baie appele _mar Braba_. Sur quatre mille habitants,
+d'aprs la tradition, il n'en survcut qu'un seul.
+
+Le 19 octobre 1682, la ville de Pisco fut engloutie. En 1755, l'poque
+du fameux tremblement de terre de Lisbonne, Quito s'croula de fond en
+comble.--De nos jours, les villes d'Arquipa, d'Arica et vingt autres
+ont souffert les plus grands dommages, malgr la nature des
+constructions faites dsormais en vue de rsister aux secousses.
+
+La baie de Quiron, o le brig corsaire _le Lion_ venait de jeter
+l'ancre, tait sans contredit le point du littoral le plus dvast par
+les convulsions souterraines. La forme abrupte des mornes, fendus comme
+par des haches gantes,--les dchirements du rivage,--les incroyables
+diffrences des fonds sous-marins, insondables en certains points trs
+voisins de la cte,--la coupe trange des rcifs qui la bordaient,--le
+bouleversement des terres arables qui, en plusieurs endroits, s'taient
+videmment dplaces, le dmontraient moins encore que l'abandon du
+territoire par tous ses colons primitifs.
+
+En 1755, la bourgade de Quiron disparut dans un gouffre d'o
+s'chapprent des flammes; la garnison espagnole s'enfuit du chteau,
+dont il ne resta que les murs d'enceinte. Durant plusieurs annes
+conscutives, des grondements semblables au bruit du tonnerre ne
+cessrent de se faire entendre. Il fut avr dans la province que sous
+ce sol mouvant existait une cavit volcanique, o plages et montagnes
+s'effondreraient quelque jour. Personne n'osa se fixer moins de cinq
+ou six lieues. La terreur s'accrut avec le temps, si bien que les gens
+du pays avaient l'habitude de faire un long circuit pour viter de
+traverser cette rgion maudite.
+
+Plus elle tait dserte, plus elle convenait au cacique Andrs et Lon
+de Roqueforte, qui s'y rembarqua, en 1790, sur la golette tatienne
+avec laquelle il avait mystrieusement abord au Prou. En 1791, aprs
+avoir rpandu le bruit de sa mort, le vieux chef des Quichuas s'y
+tablit. Depuis, les secousses de tremblement de terre avaient t rares
+et sans grands effets. Celle qui se faisait sentir maintenant tait
+formidable.
+
+La nature semblait s'tre repose longuement avant de faire un effort
+suprme pour dchirer les flancs de la montagne de Quiron.
+
+Les serviteurs du cacique se souvinrent de l'opinion accrdite;--ils
+crurent bon droit que l'heure dernire sonnait pour eux;--les uns se
+jetrent genoux en faisant le signe de la croix, les autres poussrent
+des cris affreux.
+
+La contenance calme d'Andrs, que l'croulement du monde entier n'aurait
+pu distraire de ses motions de bonheur, le sang-froid radieux
+d'Isabelle, et surtout les nobles paroles du Lion de la mer raffermirent
+leur courage au moment mme o le pril augmentait.
+
+Un craquement strident, prolong, mtallique, indfinissable, vrai
+dire, puisque aucun autre bruit ne saurait en donner l'ide, retentit
+au loin. La terre et les flots gmissaient. Tout coup, gale
+distance des rcifs de l'ouest et de la plage, au centre de la chane de
+mornes rocailleux qui forment la cte nord de la baie, un clat se fit
+dans le sens vertical; quelques blocs normes se dtachrent de la
+montagne, et roulant avec fracas, laissrent apercevoir une caverne
+profonde. L'ouverture de cet antre, jusqu'alors ferme, affectait la
+forme d'un angle trs aigu, d'environ cinquante pieds de large sur la
+ligne du niveau de la mer, qui, du reste, n'y pntra point. De la
+distance o se trouvaient Andrs, Isabelle et Lon, l'on ne pouvait
+juger de sa configuration intrieure.
+
+D'autres craquements ouvrirent d'autres fissures, diverses chutes de
+rochers eurent lieu et l, il sembla mme que la disposition des
+rcifs venait de changer.
+
+La mer, arrache de son lit, s'leva par sept fois une hauteur
+effrayante; par sept fois, laissant le fond sec, elle recula vers le
+large, tel point que le brig _le Lion_ toucha par la quille, et
+faillit se briser. Mais le cble tait fil par le bout, quelques voiles
+s'ouvraient un vent encore frais; le navire, entran au dehors,
+parvint s'y maintenir.
+
+Le canot qui venait d'amener terre Isabelle et son poux fut fracass
+tout d'abord; heureusement les matelots purent s'accrocher aux balses
+que les ras de mare les plus furieux ne sauraient submerger.
+
+Le plateau sur lequel taient runis Andrs, Isabelle et leurs amis
+oscilla sur ses bases et se fendit sous leurs pieds; mais on n'eut
+dplorer aucun malheur.
+
+Le brig tait hors de pril: trangers ou Pruviens, tous les hommes
+taient sains et saufs, et le vieux chteau de Quiron ne souffrit point.
+
+Soit que ses murs, contretenus par des tais, dussent leur vtust
+mme l'lasticit qui manque aux constructions neuves, soit par l'effet
+de la disposition des terrains ou par toute autre cause, il rsista.
+
+Et quand les pais nuages de poussire soulevs par la commotion furent
+lentement retombs, Andrs, qui venait d'embrasser et de remercier avec
+effusion le Lion de la mer, dsormais son fils, put s'crier enfin:
+
+--Venez vous reposer, mes enfants, dans la demeure que le Ciel nous a
+conserve.
+
+--Oui, mon pre, allons, dit Lon de Roqueforte en lui offrant l'appui
+de son bras. Je n'y entrerai pas, cependant, avant d'avoir jet un coup
+d'oeil dans cette cavit qui s'est ouverte,--miraculeusement
+peut-tre,-- l'instant mme o nous abordions.
+
+--Quel est donc ton dessein? demandait le cacique.
+
+--A quoi bon en parler, si je n'ai qu'une ide vaine?
+
+On gravit la pente sablonneuse qui conduisait de l'observatoire d'Andrs
+au chteau de Quiron. Une joie respectueuse rayonnait sur les fronts de
+tous les serviteurs.
+
+Paraw, qui suivait de prs le _Rangatira-Rahi_, son _atoua_, disait en
+langue espagnole:
+
+--Le Lion de la mer ne meurt pas!... non, non! il ne meurt pas, le Puma
+des grandes eaux sales, le Vautour des mornes et des les, le Feu qui
+claire et qui brle, le Soleil de l'Ocan!... Ce qu'il annonce arrive.
+Ce qu'il dit est vrai toujours. Ce qu'il a promis, il le donne. Ce qu'il
+se propose, il le fait.--A tous les peuples qu'il aime, bonheur! A vous
+donc, bonheur, hommes de la tribu du chef des Condors!
+
+Ces paroles du sauvage cannibale faisaient impression sur les Quichuas,
+bien que ceux-ci fussent relativement civiliss.
+
+Ils taient chrtiens, possdaient pour la plupart quelques
+connaissances lmentaires, devaient leur contact avec les Espagnols
+des ides opposes aux froces prjugs d'un anthropophage, et
+appartenaient une nation sortie de la barbarie fort antrieurement
+la conqute des Pizarre; mais aucun d'eux n'tait de la classe
+suprieure. Serviteurs d'Andrs, pcheurs, chasseurs, mineurs ou simples
+paysans, ils ne possdaient pas l'ducation ncessaire pour se
+soustraire l'influence de l'enthousiaste Paraw. Eux-mmes fondaient,
+d'ailleurs, leurs plus chres esprances sur le retour du Lion de la
+mer et de la fille des Incas; comment ne se seraient-ils pas complus
+couter le No-Zlandais, dont l'intelligence naturelle tait, du reste,
+bien au-dessus de la leur?
+
+Devant eux, le dernier reprsentant de la race toujours vnre de leurs
+anciens rois marchait appuy sur l'paule d'Isabelle, leur reine, et sur
+le bras du Lion de la mer, leur vengeur, leur librateur et leur prince.
+Ils croyaient donc, avec Paraw, que la terre, la mer, le ciel du Prou
+et les Condors, emblmes vivants de leur patrie, avaient salu comme eux
+le dbarquement des jeunes poux.
+
+Aux approches du chteau de Quiron, Sans-Peur, laissant Isabelle avec
+son aeul, fit un signe au No-Zlandais; puis, ils se dirigrent
+ensemble vers la grande caverne, d'o s'chappaient d'paisses vapeurs.
+
+Une chausse de roches empchait seule la mer de remplir le bassin qui
+en occupait le fond. Cramponns quelques saillies, le capitaine et son
+sauvage s'aventurrent dans la galerie naturelle. Sous une vote de cent
+cinquante pieds environ, elle dcrivait une sorte de courbe et se
+prolongeait fort avant vers la gauche.
+
+--Victoire! s'cria Lon de Roqueforte.
+
+--Pi-h! dit le fanatique insulaire, la terre a obi LO l'_Atoua_!
+
+--Non, Paraw, ce n'est point moi qu'elle a obi, reprit Lon de
+Roqueforte, comme pour attnuer le blasphme naf de son compagnon; non!
+mais le Dieu tout-puissant qui protge les opprims a permis qu'un
+phnomne terrible servt mes projets.
+
+Il voulait bien passer pour un _atoua_, pour un gnie disposant d'une
+force suprieure,--et d'un bout l'autre de la Polynsie, des
+circonstances tranges avaient contribu propager cette
+croyance,--mais il aurait craint d'attirer sur sa tte les chtiments
+clestes en se laissant attribuer un pouvoir qui n'appartient qu' Dieu.
+
+--Toute me est immortelle; en ce sens, je suis _atoua_, je suis
+esprit, je le suis encore comme dpositaire de la grande pense royale
+qui survit en moi, et qui me survivra, je l'espre, avec la protection
+du Ciel.
+
+Telle tait, ses propres yeux, la justification de Lon de Roqueforte;
+il se laissa rattacher, par un mythe trange, la mmoire de Surville
+et de Marion; il jugea ncessaire de laisser croire aux peuples qu'il
+tait immortel.
+
+--LO l'_Atoua_, le Lion de la mer, ne meurt point! devint la formule
+des larges desseins de civilisation et de libert qui guidaient Lon
+lui-mme. Les Polynsiens dvous sa cause la prirent au propre; ils
+en firent un cri de ralliement qui, mille fois en son absence, retentit
+dans les combats.
+
+Au sortir de l'immense caverne vote, casemate naturelle, dont un
+cratre de volcan occupait les profondeurs, Baleine-aux-yeux-terribles,
+croisant les bras sur la poitrine, dit d'un accent pntr:
+
+--Lo l'_Atoua_, dans le ventre de la montagne, a cri: Victoire! Lo
+l'_Atoua_ voulait donc que le roc s'ouvrt comme un fruit mr. Dans quel
+dessein? Paraw ne le sait point, mais le Grand Esprit du Ciel, Maou,
+l'Ombre immortelle, le sait. Et Maou a ordonn ce que Lo voulait,
+parce que Lo est un _atoua_ sage, juste et brave devant le Souffle
+tout-puissant de Maou.
+
+_Maou_, ailleurs _Nou_, est le Dieu triple: L'habitant du ciel, le
+dieu de la colre et de la mort, et le dieu des lments.--Ou encore,
+d'aprs une classification trs diffrente: Dieu le Pre, Dieu le Fils
+et Dieu l'Oiseau.--Enfin, suivant quelques indignes, Maou-Moua et
+Maou-Potiki seraient leurs dieux principaux, devenus un seul et mme
+Dieu, attendu que l'an tua, mangea et s'assimila ainsi son frre. Et
+de cette fable driveraient la coutume de manger les ennemis et la
+croyance qu'en les dvorant, on absorbe en soi leur courage, leur
+intelligence, leur me.--En tous cas, les No-Zlandais dfinissent Dieu
+ou Maou, l'_Atoua_ suprme, par les remarquables qualifications
+d'_Ombre immortelle_ et de _Souffle-tout-puissant_.
+
+--Plaise Dieu que Paraw dise vrai! rpondit Lon avec une motion
+pieuse.
+
+Il mesurait de l'oeil la longue ouverture de la caverne et se
+rjouissait en remarquant combien il serait facile de la dissimuler, car
+elle tait oblique et fort troite au sommet. On pourrait aisment la
+murer avec un lger chaffaudage de terre grasse mle des roches
+brises et au besoin la rendre impntrable.
+
+Paraw reut ordre de rallier les canotiers de l'embarcation brise, de
+monter avec eux la plus grande des balses et de se rendre bord du brig
+pour dire au lieutenant de revenir au mouillage.
+
+
+
+
+XX
+
+VASTES DESSEINS.
+
+
+Lon de Roqueforte se dirigea vers le chteau de Quiron, o Isabelle,
+quand il reparut, achevait de faire son aeul le rcit de ses deux ans
+d'exil en Espagne, de la mort de son pre, de la conduite de don Ramon,
+de la romanesque histoire de son mariage et de la glorieuse traverse du
+brig _le Lion_.
+
+Le vieux cacique tait vivement mu.
+
+--Mon fils, vous avez dpass mes esprances, dit-il; vous ne vous tes
+point born combler mes voeux en me ramenant ma fille bien-aime; vous
+avez encore servi avec votre valeur ordinaire la cause de notre
+affranchissement; vous revenez avec un brig bien arm, avec des armes et
+des munitions de guerre, et vous avez en outre vos ordres une belle
+frgate, ce que m'apprend Isabelle.
+
+--Trop faiblement arme d'un quipage de prise, et hors d'tat de
+rsister un navire de mme rang.
+
+--Nous complterons son quipage! s'cria Andrs. Votre dernire
+victoire navale, en grandissant votre renomme, prdisposera, je
+l'espre, en notre faveur la Rpublique franaise, protectrice naturelle
+des peuples esclaves qui veulent s'manciper. Et vous saurez accomplir
+avec son concours la mission que vous aviez reue du roi Louis XVI.
+
+Lon de Roqueforte hocha la tte, non qu'il trouvt la proposition par
+trop contradictoire dans les termes, mais parce qu'il avait vu de prs
+et sainement apprci la situation de la France.
+
+--Noble Andrs, dit-il, ne nous faisons pas d'illusions. La vie de
+l'homme est courte relativement celle des peuples. Ouvrier de
+l'avenir, verrai-je, moi qui parle, les jours de la dlivrance?
+L'Amrique du Sud, tout entire, s'mancipera comme s'est mancipe
+celle du Nord. Le Portugal d'un ct, l'Espagne de l'autre, perdront
+leurs vastes possessions comme l'Angleterre a perdu les siennes. Des
+tats nouveaux se formeront; le Mexique, la Nouvelle-Grenade, le Chili,
+le Paraguay, le Brsil, le Prou, deviendront autant d'empires
+indpendants; une politique nouvelle rgira ces contres. Malheur,
+alors, malheur aux nations indignes qui se laisseront dpouiller de
+leurs droits!... Ds aujourd'hui, mon pre, nos efforts doivent tendre
+les prparer jouer leur rle dans la guerre que je prvois, sans
+pouvoir en assigner la date.
+
+--Bien! fit Andrs, le dernier Inca sortant de la tombe parlera dans ce
+sens aux peuples qui le vnrent!
+
+--Votre fille, s'cria Isabelle, parcourra les plaines et les montagnes
+en criant ses frres: Combattez en hommes libres!...
+
+--Qu'est-il arriv aux tats-Unis d'Amrique? ajouta Lon: les
+malheureux Indiens, depuis la proclamation de l'indpendance, sont
+rests dans la mme situation que sous la domination anglaise.
+
+--Oui! dit Andrs, faisant un cruel retour vers le pass, il en a t l
+comme ici autrefois. Les peuples asservis n'ont retir aucun avantage
+des querelles de leurs oppresseurs. Ds l'origine de la conqute,
+lorsque les Castillans se dchiraient entre eux, lorsque les Pizarre et
+les Almagro s'gorgeaient dans notre infortun pays, pourquoi les
+Pruviens ne surent-ils point profiter de leurs guerres civiles, ainsi
+que les Espagnols avaient profit des ntres? O Jos Gabriel, grand chef
+des Condors, mon glorieux prdcesseur, que n'tais-tu vivant cette
+poque!... Mais elle reviendra, dis-tu, mon cher fils?... Tu crois que
+les Espagnols d'Europe et ceux d'Amrique se diviseront... C'est bien!
+soyons prts, et alors, point de transactions, point d'alliances avec
+l'un ni avec l'autre parti!...
+
+Lon de Roqueforte approuvait-il ces paroles?--non, assurment;--mais se
+gardant bien d'engager une discussion non moins inutile que prmature:
+
+--La vieille Europe, dit-il, tremble sur ses bases sculaires; le monde
+est plus profondment branl que ces rivages ne l'taient tout
+l'heure. Ici les montagnes se fondent, des cavits souterraines
+s'entr'ouvrent miracle...
+
+--Lon, un seul mot, demanda Isabelle, cette caverne est-elle ce que
+vous dsiriez?
+
+--Oui, mon amie; j'en ai remerci Dieu.
+
+--Remercions-le donc, nous aussi, ma fille!... dit Andrs en se levant
+et en dcouvrant son front vnrable. J'ignore quoi peut servir cet
+antre profond; mais les Espagnols de Sorata ignoraient aussi quoi
+servirait la digue immense que je fis construire pour renverser leurs
+fortifications surcharges d'artillerie.
+
+Isabelle et son aeul se tournrent vers une sainte image du Rdempteur,
+place au point le plus apparent de la salle o avait lieu leur
+mmorable confrence de famille.--Lon les imita; et aprs un instant de
+religieux silence:
+
+--Ici, continua-t-il, le sol bondit comme une mer agite, ses entrailles
+se dchirent et la terre du Prou offre dans son sein un asile
+mystrieux mes vaisseaux. Je puis cacher sous les votes de la grande
+caverne, non-seulement ma frgate et plusieurs autres btiments, mais
+encore des approvisionnements pour plusieurs annes de guerre. Je
+cherchais un arsenal; j'avais conu dj divers projets d'une excution
+trs difficile, la difficult s'est rsolue. J'ai mieux que tout ce que
+je rvais. Telle est la cause de ma joie. Voil mon secret, que je ne
+dvoile qu' vous, car il faudra procder avec une prudente dfiance;
+voil le bienfait miraculeux dont nous venons de remercier la
+Providence divine.
+
+--Les enfants du Prou, dit le successeur des Incas, savent garder les
+secrets mieux qu'aucun autre peuple. Chacun sait que, durant trente ans,
+nos pres ont conspir contre la domination espagnole sans qu'aucun
+d'eux ait trahi leur vaste complot[10].
+
+[Note 10: Historique.]
+
+--Le chef des Condors, quand il en sera temps, me fera aider par les
+plus discrets de ses serviteurs; moi, de mon ct, je n'emploierai que
+mes marins les plus fidles.--Eh bien, de mme qu'un formidable
+tremblement de terre me vient aujourd'hui en aide, de mme la terrible
+commotion europenne qui renverse les trnes et allume la grande guerre
+entre toutes les grandes nations, aura pour consquence
+l'affranchissement des peuples de l'Amrique. En attendant le
+contre-coup de la rvolution du vieux monde, que le monde nouveau se
+tienne sur ses gardes! Tt ou tard,--mais qui saurait dire quand?--les
+laves du volcan qui fait explosion en France se rpandront, comme un
+torrent de feu, jusqu'en ces contres. Alors, l'heure sera venue de
+courir aux armes!
+
+Lon, aprs un moment de silence, reprit avec lenteur:
+
+--Quant moi, vous le savez, Andrs, et toi, Isabelle, qui connais
+maintenant toute ma vie, tu le sais mieux encore, ce n'est pas
+l'affranchissement du Prou que je dois consacrer mes principaux
+efforts.--Avant tout, je suis Franais, et mon devoir, qu'un roi de
+France m'a lgu, est de m'opposer par tous les moyens ce qu'aucune
+influence trangre ne prdomine sur ces mers, leurs les et leurs
+rivages. L'Angleterre est prte recueillir l'hritage de
+l'Espagne.--Esclavage pour esclavage, quoi bon changer? L'Angleterre a
+l'ambition d'assujettir tous les peuples de la mer; la France ne veut
+que les civiliser en protgeant leur indpendance. Or, tandis qu'en
+Europe clate la guerre qui, de longtemps sans doute, ne permettra
+point la France de tourner les yeux vers ces parages,--mon rle obscur
+ moi est de paralyser les efforts qu'y fait l'Angleterre, efforts
+prvus par le roi Louis XVI depuis l'poque de la guerre d'Amrique.
+Telle est ma mission, elle sied mon patriotisme et mon amour de
+l'humanit; elle concide avec les intrts de ma patrie, avec ceux de
+la vtre. Soyez indpendants, peuples de l'Amrique du Sud, mais vous,
+braves indignes des archipels du grand Ocan, ne devenez pas esclaves!
+Mexicains et Pruviens, secouez le joug de l'Espagne, mais qu'aucun
+peuple nouveau ne subisse celui des Anglais! Nos descendants verront les
+Indes imiter les Amriques; il ne faut point qu'alors l'Angleterre rgne
+sur un nouvel empire dans l'Ocanie, o j'ai jur de la combattre, o je
+dois l'empcher de faire de rapides progrs la faveur des guerres qui
+ensanglantent la vieille Europe.
+
+--Je ne puis que vous louer, mon cher fils, dit Andrs, et pourtant je
+dplore que vous vous proposiez des tches si diverses. Le Prou est
+plus de six cents lieues des les polynsiennes les moins loignes;
+nous abandonnerez-vous donc sans cesse?
+
+--Si ma tche est complexe, elle est une, rpondit Sans-Peur. Je suis
+marin et corsaire, la mer est mon champ de bataille naturel; mais celui
+qui a fait sa compagne de la fille des Incas ne ngligera jamais les
+intrts sacrs du Prou. Ma mission, je le sais, est au-dessus des
+forces d'un seul homme, je ne l'accomplirai point tout entire; mes
+fils, s'il plat Dieu, continueront mon oeuvre de librateur.
+
+Isabelle rougit ces mots; Andrs se prit sourire; l'entretien devint
+intime, tendre et paternel.
+
+On parla du fils que Lon se promettait dj, de l'an de la famille,
+de l'enfant du Lion et de l'Amazone. Comment nommerait-on dignement ce
+descendant des Mrovingiens, des Incas et des rois d'Aragon, cet
+hritier des nobles ambitions du comte Lon de Roqueforte, l'_Atoua_ de
+la Polynsie, le _Puma del mar_, Sans-Peur le Corsaire?
+
+Le vieux cacique opina pour un nom emprunt aux annales du Prou; rien
+ne valait ses yeux Manco-Capac, Sinchi-Roca ou Tupac Amaru.--Lon
+proposa Mrove, Clodion et Clovis.--Isabelle souriait sans rclamer
+pour que son fils s'appelt Sanche, Garcie ou Ramon.
+
+--Et si j'avais une fille? dit-elle malicieusement.
+
+--C'est impossible! s'cria le vieil Andrs avec feu.
+
+Sur quoi le capitaine se prit rire de bon coeur.
+
+ * * * * *
+
+Le brig _le Lion_ avait regagn son mouillage. Camuset entendait sans y
+rien comprendre Baleine-aux-yeux-terribles qui causait avec matre
+Taillevent. En matelot bas normand qu'il tait, l'honnte garon se
+permettait de traiter d'affreux charabia l'idiome harmonieux et sonore
+de la Nouvelle-Zlande.
+
+Les deux anciens amis se racontaient alternativement leurs navigations,
+leurs aventures, leurs combats.
+
+Paraw se vantait parfois d'avoir mang quelqu'un de ses ennemis tus
+la guerre.
+
+--LO l'_Atoua_ vous a pourtant interdit cette vilaine coutume,
+objectait le matre, qui, racontant sa manire la rvolution
+franaise, faisait rugir l'aristocratique cannibale.
+
+Taillevent n'avait d'autre but que d'exalter l'audace de son capitaine,
+qui, malgr sa qualit de gentilhomme, osa frquenter les ports de
+France sous le rgime de la Terreur.
+
+Paraw trouvait que la perscution des _Rangatiras_ (des nobles et des
+chefs) par les _Tangata-itis_ et les _Tangata-waris_ (les bourgeois et
+les gens du peuple) tait le comble de la barbarie; la mort du
+_Rangatira-rahi_ Louis XVI lui parut monstrueuse.
+
+--Moi, dit-il, quand je tue un chef, mon ennemi, c'est pour le manger,
+afin que sa vertu s'ajoute la mienne; mais eux, vos _Tangatas_, quel
+avantage ont-ils eu tuer ce grand chef qui tait, je m'en souviens,
+l'ami de LO l'_Atoua_?
+
+Matre Taillevent, se trouvant incapable de faire comprendre la
+fraternit de la guillotine un anthropophage pareil, lui raconta les
+courses de son capitaine dans la Manche, dans le golfe et sur les ctes
+de Galice.
+
+--Est il donc heureux ce matre Taillevent! pensait le jeune Camuset; il
+vous parle espagnol, il vous parle sauvage, mieux que je ne parle
+franais et anglais!...
+
+La nuit tait descendue sur la baie de Quiron.
+
+Dans leurs cases, qui n'taient, pour la plupart, que des dpendances du
+vieux chteau, les Pruviens se disaient:
+
+--Le Lion de la mer a ramen la fille du Soleil, la terre des Incas a
+trembl d'espoir et d'orgueil. Et nous savons, nous, que le grand chef
+des Condors n'est pas endormi dans l'le de plomb.
+
+
+
+
+XXI
+
+LES DBUTS DU LION.
+
+
+Les vastes desseins auxquels Lon de Roqueforte devait consacrer son
+existence aventureuse lui furent inspirs par des causes diverses, dont
+la combinaison dcida de sa destine.
+
+Ds l'enfance, d'abord, son imagination s'enflamma aux vieilles
+traditions de sa famille, qui, de tout temps, s'tait montre hostile
+l'autorit royale. Tour tour vassaux rebelles, chefs de partisans,
+ligueurs, frondeurs, conspirateurs, ou au moins boudeurs obstins, les
+Roqueforte, dont l'arbre gnalogique est hriss des noms mrovingiens
+de Clodomir, Chilpric, Thierry, Childebert, et autres analogues, ne se
+rsignrent jamais compltement n'tre que de simples comtes lorrains.
+
+L'oncle de Lon servait nanmoins dans la marine du roi. Le dsir
+romanesque d'aller fonder par del les mers une nouvelle monarchie
+mrovingienne fut le mobile, aussi puril que bizarre, qui poussa Lon
+s'embarquer, ds l'ge de treize ans, sous les ordres de son oncle.
+
+Moins d'un an aprs, il s'enflammait pour la cause de l'indpendance
+amricaine, qui passionnait la plupart des jeunes officiers de la marine
+franaise.
+
+Au retour d'une brillante campagne de guerre dans les Antilles et la
+Nouvelle-Angleterre, le vicomte de Roqueforte, capitaine de vaisseau du
+plus grand mrite, reut la mission dlicate d'explorer l'Ocanie et d'y
+faire prvaloir l'influence franaise. On sait comment se termina cette
+campagne de circumnavigation, dont le roi Louis XVI avait, de sa propre
+main, trac l'itinraire.
+
+La frgate du vicomte de Roqueforte prit aprs un beau combat en vue
+des ctes du Prou.--Lon se trouva dpositaire de tous les documents
+officiels renferms, selon l'usage, dans une bote de plomb.
+
+Ml tout aussitt l'insurrection pruvienne et craignant que ces
+pices importantes ne fussent dtruites, il les apprit par coeur; il les
+confia ensuite son matelot Taillevent, qui lui-mme en connaissait la
+substance.
+
+Cette tude remplit Lon d'une admiration enthousiaste.
+
+Ds lors, il rattacha trs logiquement les projets libraux du roi, non
+ ses vaines ides d'enfance, mais la cause de tous les peuples
+d'outre-mer opprims par les nations europennes. Il avait combattu sous
+le drapeau de la France pour les Amricains du Nord; il combattait sous
+la bannire des Incas pour les Pruviens; et les instructions royales
+disaient littralement:
+
+La France ne veut pas conqurir, mais protger. Les tablissements
+qu'elle fondera aux terres australes ne seront des points militaires que
+pour rsister l'influence britannique. Il importe de respecter
+l'indpendance des indignes, de les civiliser, de les convertir au
+catholicisme, de leur faire aimer notre pavillon, et non de les
+asservir.
+
+Le vicomte de Roqueforte s'tait fort habilement conform ces vues
+gnreuses; les rapports et mmoires qu'il adressait au roi en taient
+la preuve. Il y passait en revue tous les archipels; il dterminait les
+principaux points sur lesquels la France devrait fonder des
+tablissements dfensifs; il relatait ses confrences avec les chefs et
+donnait un aperu judicieux des querelles intestines des peuplades
+importantes.
+
+Partout o sa frgate avait relch, il avait recherch la cause la plus
+juste afin de l'embrasser au nom de la France, fort estime en gnral
+depuis le voyage de Bougainville, fort redoute depuis ceux de Surville
+et de Marion du Fresne.
+
+Cependant les Anglais avaient fait des progrs immenses. Le renom du
+capitaine Cook l'emportait sur celui de tous les autres navigateurs. A
+l'le d'Haoua (Sandwich), o il avait t massacr le 14 fvrier 1779,
+aprs y avoir t accueilli comme le dieu Rono, attendu par les
+insulaires, la lgende antique reprenait le dessus. Les indignes
+rendaient les honneurs divins sa mmoire, et croyaient fermement qu'il
+ressusciterait pour se venger[11].
+
+[Note 11: Historique.]
+
+Lon de Roqueforte s'cria en lisant ce passage:
+
+--Armons-nous des mmes armes que nos ennemis. Aux lgendes, opposons
+les lgendes. Ce que les indignes des Sandwich croient de l'Anglais
+Cook, dont ils font leur dieu Rono, il faudrait que tous les Polynsiens
+le crussent d'un Franais tel que Marion du Fresne. En 1771, la
+Nouvelle-Zlande, les naturels, jaloux d'user de reprsailles envers les
+compatriotes de Surville, massacrent Marion. Eh bien, que Marion,
+Surville et Bougainville lui-mme, deviennent pour eux un seul _Atoua_,
+un esprit svre, mais bienfaisant; terrible, mais juste; reprsentant
+l'influence librale de la France, comme le dieu Rono, qu'ils appellent
+aussi _Tout_, reprsente le pouvoir tyrannique de l'Angleterre.
+
+A dix-sept ans, dans les gorges du Prou, entre deux combats, Lon de
+Roqueforte conut cette ide. Au bout de peu d'annes, il l'avait mise
+excution; la lgende du _Lion de la mer_ luttait contre celle du dieu
+Rono. Une foule de circonstances non moins invraisemblables que celle
+qui fit un dieu du capitaine Cook le servirent la vrit; mais aussi
+eut-il toujours la prsence d'esprit ncessaire pour les faire tourner
+son avantage.
+
+ * * * * *
+
+En 1781, les insurgs pruviens s'taient diviss par bandes, dont
+l'une, sous les ordres de Lon, se dirigeait vers la mer. Les Espagnols
+l'attaqurent avec des forces suprieures dans la valle de Siguay.
+Lon les repousse; il va remporter une victoire qui rouvrira les
+communications entre l'intrieur et le littoral. Mais, hlas! le jeune
+capitaine, frapp d'une balle, tombe sur le champ de bataille; on l'y
+laisse pour mort; les Quichuas, pouvants, se dbandent et retombent
+sous la domination espagnole.
+
+Lon dut son salut au fidle Taillevent, qui, charg de son corps,
+franchit la nage un bras de rivire, trouve asile dans la hutte d'un
+mineur, l'y soigne, le gurit, et enfin se rend au port d'Arquipa, o
+il finit par s'enrler bord d'un petit btiment du pays. A la faveur
+d'un dguisement, Lon se risque dans la ville, s'introduit dans le
+navire, s'y cache et ne se montre qu'en pleine mer.
+
+Avec le coup d'oeil d'un franc matelot, Taillevent avait bien jug que
+le caboteur devait faire quelque commerce interlope. En effet, son
+patron exportait des matires d'or et d'argent en dpit des lois
+espagnoles, et avait des rapports secrets avec des contrebandiers
+tablis aux les Gallapagos. La fraude ayant t dcouverte, un
+garde-cte se tenait embusqu au lieu du rendez-vous ordinaire. On n'a
+que le temps de prendre chasse. L'quipage aurait t condamn aux
+travaux des mines, le patron la corde; Lon et Taillevent ne pouvaient
+esprer aucune grce. La consternation rgnait bord. Lon se nomme
+enfin, il promet de sauver la barque pourvu qu'on lui jure obissance;
+de l'aveu commun, il s'empare du commandement.
+
+De l date sa vie de grandes aventures maritimes.
+
+Une navigation audacieuse au milieu des rcifs et un naufrage simul le
+dbarrassent de son chasseur; il ravitaille le navire tant bien que mal
+aux Gallapagos, part pour les les Marquises, s'y fait reconnatre par
+un chef de tribu, ami du vicomte son oncle, embrasse les querelles de ce
+chef et ne tarde pas diriger un hardi coup de main contre un
+trois-mts anglais mouill Nouka-Hiva.
+
+Le trois-mts enlev prend le nom de _Lion de la mer_, il arbore le
+drapeau de la France; puis, arm de contrebandiers, d'insulaires et
+mme d'un certain nombre d'aventuriers franais recueillis a et l, il
+parcourt tous les archipels, o Lon renoue des relations utiles avec
+les principaux chefs.
+
+La nature de l'quipage met le jeune capitaine dans l'impossibilit
+absolue de regagner les mers d'Europe; il veut pourtant donner de ses
+nouvelles en France, et songe se rendre dans les possessions
+hollandaises ou espagnoles.
+
+Aux approches des Moluques, il est attaqu par des pirates chinois qui,
+croyant faire une belle prise, sont pris eux-mmes et pendus bout de
+vergues.
+
+Lon se transporte sur la jonque arme de quelques bouches feu, et
+navigue de conserve avec son trois-mts.
+
+Aux abords de Manille, sans explications aucunes, il est salu par la
+borde mitraille d'un brig de guerre espagnol. Cette agression brutale
+le met dans le cas de lgitime dfense; le brig, pris l'abordage,
+devient le navire amiral de Lon, qui, aprs un tel exploit, n'a plus la
+tmrit de se rendre Manille. En vain le capitaine espagnol se
+confond en excuses et rclame la restitution de son btiment.
+
+--La France indemnisera l'Espagne s'il y a lieu, lui rpond Lon de
+Roqueforte. Malgr la paix des deux couronnes, vous m'avez attaqu;
+malgr la paix, je dclare votre brig de bonne prise.
+
+--Mais, votre allure, j'ai cru que vous tiez un pirate chinois.
+
+--J'avais arbor mes couleurs. Du reste, voici un pli adress au
+ministre de la marine franaise; il ne relate que des faits dont vous
+convenez vous-mme. Fondez vos rclamations sur mon rapport, et que Dieu
+vous garde!
+
+Une chaloupe fut mise la disposition du capitaine espagnol et de ses
+gens, tandis que Lon se dirigeait vers la Nouvelle-Zlande, o une
+belle corvette anglaise tait au mouillage dans la baie des Iles, quand
+les trois navires parurent l'horizon.
+
+
+
+
+XXII
+
+DERRIRE LE RIDEAU.
+
+
+Au point du jour, moins de douze heures aprs le tremblement de terre de
+Quiron, Taillevent et Paraw, tout en fumant la pipe sur le gaillard
+d'avant, feuilletaient leurs vieux souvenirs et parlaient de la fameuse
+journe de la baie des Iles.
+
+--Quelle entre!... Quel branle-bas!... Quels coups de feu!... Te
+rappelles-tu la chose, mon vieux sauvage?
+
+--Quand j'entendis le canon, quand je vis le pavillon de LO l'_Atoua_,
+nous faisant nous le signal du ralliement gnral vos bords, je
+poussai le cri de guerre: Pi-H!... je me jetai dans ma pirogue...
+
+Paraw s'interrompit brusquement.
+
+--J'entends le canon! murmura-t-il.
+
+--Vrai? fit le matre.
+
+--J'entends le canon, l-bas! rpta le No-Zlandais en dsignant du
+geste le ct du sud-ouest.
+
+Le matre d'quipage donna le coup de sifflet du silence; les matelots
+interrompirent leurs travaux du matin, le silence se fit.
+
+Et chacun entendit fort distinctement le canon qui grondait au large,
+par del les terres du sud-ouest.
+
+--Ah! tonnerre du tonnerre! s'cria matre Taillevent, c'est notre
+pauvre frgate, je parie, qui est chasse par quelque croiseur
+espagnol. Un canot la mer! Qu'on aille prvenir le capitaine!
+
+Dj une balse se dtachait du rivage; Lon, qui la montait, faisait
+signe de lever l'ancre en larguant les voiles.
+
+A peine tait-il sur le pont que le brig prit le large.
+
+Andrs, Isabelle et leurs serviteurs priaient pour Sans-Peur le
+Corsaire.
+
+Du sommet du promontoire. Ils aperurent bientt _la Lionne_, qui fuyait
+chasse de prs par une frgate espagnole. Le brig gouvernait sur elles.
+
+--O mon Dieu!... dit Isabelle, il a voulu partir seul! et je tremble...
+Pourquoi ne suis-je point bord avec lui?
+
+--Ma fille, tu m'oublies, rpondit le vieux cacique d'un ton de doux
+reproche; tu ne m'as t rendue qu'hier, chre enfant, et je serais dj
+spar de toi, et tu partagerais leurs grands dangers!... Prends piti
+de ma faiblesse; je frmis, moi aussi, mais au moins je puis te presser
+sur mon coeur.
+
+Isabelle, d'un regard enflamm, suivait les mouvements des trois
+navires; digne compagne de l'habile corsaire, elle expliquait leurs
+manoeuvres aux Pruviens tonns:
+
+--Il ne veut que sauver sa frgate!... Il vitera un combat trop
+ingal!... Mais non!... Il s'avance toujours!... il se met en travers...
+L'espagnole court droit sur lui... elle va l'craser!...
+
+Une borde clata; un pais nuage de fume enveloppait les trois
+combattants.
+
+Le rideau qui s'paississait chaque borde nouvelle, ne tarda point
+cacher aux Pruviens les deux frgates et le brig _le Lion_. Aucun d'eux
+n'ignorait que la frgate espagnole, compltement arme en guerre,
+prsentait une force bien suprieure celle de Lon de Roqueforte. Les
+alarmes d'Isabelle s'taient trahies; elle cessa de parler; alors le
+vieux cacique lui dit, avec un accent de tendresse:
+
+--Ayons confiance, mon enfant, dans le Dieu qui, jusqu' ce jour, n'a
+cess de protger ton poux. Admire l'enchanement des faits
+providentiels qui l'ont successivement conduit toutes les extrmits
+du monde pour y accomplir de grands devoirs. Tantt sa valeur honore et
+fait respecter le pavillon de sa patrie; tantt il embrasse la cause
+d'un peuple malheureux dont il relvera le courage. Ici, tu le vois
+apparatre en librateur; l, il venge des offenses ou punit des crimes.
+En Espagne, il t'arrache une sorte de servitude; il change, par ses
+nobles exemples, la jalousie de don Ramon en une amiti gnreuse, il te
+rend un frre. En France, malgr les troubles civils, il se fait
+glorifier par tous les partis; un roi lui lgue une de ses plus grandes
+penses; une Rpublique le compte parmi ses plus braves citoyens. Un
+jour, guid par un sentiment pieux, il aborde sur ces rives
+inhospitalires dont l'Espagne bannit tous les pavillons trangers; il
+m'y retrouve, et jure de consoler ma vieillesse, en me ramenant la fille
+de ma fille;--hier, enfin, je t'ai serre dans mes bras; et aujourd'hui,
+je tremblerais!... je douterais de la justice et de la bont divines!
+
+--Je suis pleine de foi, comme vous! interrompit Isabelle; mes
+esprances galent les vtres! Ce canon qui retentit dans mon coeur me
+dit: Victoire! et salut!... Mais aussi je ne puis oublier que le sort
+des armes trahit les plus braves!
+
+--Ma fille, reprit le vieillard, touffe ces craintes; ne te rappelle
+que le cri des peuples qui aiment ton poux: _Le Lion de la mer_ ne
+meurt pas!...
+
+--Les dcrets de Dieu sont impntrables, rpondit Isabelle. Jos
+Gabriel prit ignominieusement, et le vainqueur de Sorata en est rduit
+ vivre cach dans des ruines!
+
+Andrs courba le front en soupirant. Isabelle ajoutait voix basse:
+
+--Les revers, trop souvent, suivent les succs. Lon lui-mme, aprs
+avoir eu sous ses ordres une escadre entire, a d battre les mers avec
+une frle pirogue.
+
+--Sans cela, aurait-il jamais revu la France; aurait-il pu continuer son
+oeuvre en temps de paix, comme en temps de guerre?
+
+Andrs faisait allusion l'un des plus dramatiques pisodes de la
+carrire du hros de l'Ocanie. Pour inspirer sa fille une confiance
+qui, par moments, lui manquait lui-mme, il citait tour tour les
+principaux vnements d'une vie de prils, thme des entretiens
+hroques de matre Taillevent et du No-Zlandais Paraw.
+
+
+
+
+XXIII
+
+HISTOIRE DE DIX ANNES.
+
+
+Origines de la lgende.
+
+
+Aprs leur vasion du Prou, Lon et Taillevent avaient successivement
+combattu aux les Marquises et dans les principaux groupes de l'Ocanie,
+peupls par la belle race polynsienne, au teint lgrement bronz, au
+front haut et intelligent, aux longs cheveux noirs, aux formes
+correctes.
+
+Guid par les prcieux mmoires du vicomte de Roqueforte, son oncle,
+qui, fort souvent, l'avait associ au travail de sa relation du voyage,
+Lon, mri de bonne heure par l'exprience des grandes aventures, avait
+un avantage immense sur tout autre Europen plac dans une position
+semblable la sienne. Endurci toutes les fatigues par ses campagnes
+dans les Andes et les Cordillres, il tait habitu exercer le
+commandement. Il possdait les lments des principaux idiomes
+polynsiens, qui, d'ailleurs, se ressemblent beaucoup entre eux; il
+n'ignorait pas l'hydrographie des mers qu'il sillonnait, et se trouvait
+muni, depuis la prise du trois-mts anglais, des meilleures cartes
+marines du temps.
+
+Ainsi, tout concourut le rendre apte aux entreprises dont il se
+chargea, un peu malgr lui,--devanant et dpassant de la sorte les
+instructions donnes par le roi au vicomte son oncle. Toutes les fois
+qu'il se mla aux querelles des indignes: Tati, o il se fit
+confondre avec Bougainville; dans l'archipel de Samoa ou des
+Navigateurs, aux les Tonga, et enfin la Nouvelle-Zlande, il ne se
+trompa jamais de voie. Partout il se fit des partisans, partout il
+recruta des matelots parmi les naturels.
+
+Et la lgende de LO l'_Atoua_ naquit comme un fruit de sa sagesse et de
+sa valeur.
+
+Ce _Lion de la mer_, qui sortait du milieu des temptes pour soulever ou
+rconcilier les peuplades, semblait dou d'une science suprieure; son
+nergie, sa bravoure compltaient le prestige.
+
+A la Nouvelle-Zlande surtout, Lon prit coeur de se crer un point
+d'appui. Cette grande terre offrait des ressources prcieuses. Nulle
+part en Polynsie, si ce n'est pourtant aux les Tonga, les naturels ne
+sont plus avancs dans l'art de la navigation et aussi propres devenir
+d'excellents matelots. Nulle part il n'tait plus facile de trouver des
+allis; il ne s'agissait que de les choisir parmi les ennemis invtrs
+des Wangaroas qui avaient attaqu Surville et massacr Marion du Fresne.
+
+Paraw, ds lors, reconnut Lon pour _Rangatira-rahi_, chef des chefs
+d'une ligue offensive et dfensive, dont le centre fut la baie des Iles.
+
+Dj pourtant les Anglais avaient plusieurs fois mouill dans cette
+vaste baie, explore notamment par le capitaine Cook; mais Lon, en
+accordant son concours aux ennemis des Wangaroas, ne manqua pas de leur
+inspirer la haine ardente des Anglais.
+
+La corvette de _la tribu de Tout_ ne rencontra que des dispositions
+hostiles parmi les indignes du littoral. Si elle ne fut point attaque
+tout d'abord, c'est que Paraw et les divers chefs de peuplades, aprs
+avoir compt ses canons, jugrent impossible de la vaincre. Mais peine
+eurent-ils aperu le pavillon de LO l'_Atoua_, leur _Rangatira-rahi_,
+que dans toutes les criques, sur tous les lots, sur toutes les rives,
+le cri de guerre Pi-h! fut pouss comme par un seul homme.
+
+Cent pirogues charges de combattants rallient la jonque chinoise, le
+trois-mts et le brig enlev devant Manille.
+
+Une action sanglante s'engage aussitt.
+
+Lon ne pouvait avoir le dessus qu'en abordant la corvette, qui, par ses
+manoeuvres de voiles et d'artillerie, vita longtemps le choc.
+L'artillerie du brig espagnol, et plus forte raison celle de la
+jonque, ne portaient pas assez loin. Le trois-mts tait peine arm en
+guerre. Il fallait se hter de jouer quitte ou double, sinon la corvette
+parvenait gagner le large.
+
+Au risque d'tre coul, le jeune capitaine court droit sur l'ennemi, en
+ordonnant ses deux conserves d'imiter sa manoeuvre. Le brig et la
+jonque sont cribls, mais atteignent le but; le trois-mts s'accroche
+enfin; malgr la fusillade, malgr la mitraille qui clate bout
+portant, les No-Zlandais montent l'assaut.
+
+Le dnoment fut un carnage affreux.
+
+Paraw dploya toute sa frocit de _Rangatira_ de haut rang; la hache
+de matre Taillevent rivalisa cruellement avec son casse-tte.
+
+Les Anglais, trop certains de n'obtenir aucun quartier, se dfendirent
+avec le courage du dsespoir. Malgr tous les efforts du jeune capitaine
+franais, aucun d'eux n'chappa aux fureurs cannibales de ses allis.
+Les corps des officiers servirent un banquet dont les horreurs
+empchaient Lon de jouir de son triomphe.
+
+Mais comment lutter tout d'abord contre les prjugs atroces des
+No-Zlandais? Comment les empcher de se conformer leurs coutumes
+fondes sur des croyances barbares? Pour sauver la vie d'un prisonnier,
+Lon n'aurait pas hsit compromettre son autorit encore mal
+affermie, et il aurait succomb sans doute. Pour arracher des cadavres
+aux anthropophages, fallait-il compromettre l'avenir, prir obscurment
+aux antipodes, laisser ignorer au roi de France les progrs faits dans
+les autres les, et laisser disparatre tous les rsultats de la
+mission donne au vicomte de Roqueforte?
+
+Avec le deuil dans le coeur, Lon se retira sur sa nouvelle corvette,
+aprs avoir avis aux plus urgentes rparations de ses navires. Le peu
+d'Europens qu'il avait sous ses ordres le secondrent activement. On
+choua en lieu sr le brig et le trois-mts; on lana la jonque au plein
+pour la dmolir, afin d'utiliser ses matriaux.
+
+Cependant, le repas triomphal des No-Zlandais, dont les chants
+d'ivresse retentissaient au sommet de leur _P_, ou enceinte fortifie,
+provoqua quelques grossires railleries parmi les rares matelots
+franais ou les anciens contrebandiers pruviens qui travaillaient sous
+les ordres de Taillevent.
+
+--Silence!... mille fois silence!... s'cria svrement le jeune
+capitaine. Quoi! ces usages atroces vous font rire!... L'aveuglement de
+Paraw et des siens devrait tout au plus vous inspirer de la piti; par
+moments, j'ai honte de m'tre alli ces tres froces...
+
+--Pardonnerez! capitaine, dit le matre, nos sauvages nous ont tout de
+mme par une fire coque. Et quant aux Anglais, dame!... tre mangs
+par les vers, les machouarans, les requins ou les amis de notre ami
+Paraw, foi de matelot, je n'en fais pas la diffrence!... Tenez,
+franchement, l, si j'avais le choix,--un fichu choix, parlant par
+respect,--eh bien, j'aimerais mieux tre mang rti que tout cru, et
+la sauce aux piments, que tombant en pourriture comme un vieux fromage.
+
+--Il ne s'agit point de toi, mon garon, mais des No-Zlandais, dont le
+cannibalisme fait disparatre les meilleures qualits. Je veux que, ds
+demain, chacun de vous leur dise que LO l'_Atoua_ est irrit, qu'il
+rprouve, qu'il interdit pour l'avenir de semblables festins...
+
+--On fera[NT1] ce que vous ordonnerez, mon capitaine, mais si les
+sauvages qui sont en got se fchent et nous mangent notre tour,
+dame!... minute, avant d'tre embroch, je rpterai que mon choix tait
+un fichu choix!...
+
+--Assez, Taillevent!... interrompit Lon.
+
+Puis il rentra dans sa chambre, rflchit longuement, reconnut le danger
+qu'il y aurait s'aliner les indignes et songea au moyen d'opposer
+leurs coutumes leurs coutumes, leurs superstitions leur prjug le
+plus froce.
+
+--Je me ferai _tabou_! s'cria-t-il enfin.
+
+L'on nomme _tabou_, dans toute la Polynsie, depuis la Nouvelle-Zlande
+jusqu' l'archipel d'Haoua (Sandwich), une interdiction sacre qui peut
+frapper tout tre vivant ou tout objet inanim, lequel ds lors devient
+le _tabou_ proprement dit. Le but primitif du _tabou_ fut, sans aucun
+doute, d'apaiser la colre de la divinit, et de se la rendre favorable,
+en s'imposant une privation volontaire proportionne la grandeur de
+l'offense ou du courroux prsum de Dieu[12]. Un animal, une plante,
+une le, un cours d'eau _tabous_ par l'_ariki_ ou prtre, sont
+inviolables sous peine de sacrilge.--Le prdcesseur du roi d'Haoua
+Tamha-Mha tait tellement _tabou_, qu'on ne devait jamais le voir
+pendant le jour, et que l'on mettait mort quiconque l'aurait entrevu,
+ne ft-ce que par hasard[13]. A la Nouvelle-Zlande, le _tabou_ porte
+les naturels s'opposer l'importation dans leur le des btes
+cornes, parce qu'elles ne respecteraient pas les lieux consacrs.
+
+[Note 12: DOMENY DE RIENZI.--_Ocanie_.]
+
+[Note 13: LESSON.]
+
+Ds qu'il eut pris sa rsolution, Lon rassembla ses trois premiers
+subalternes et leur assigna leurs emplois. Le commandement du brig pris
+devant Manille fut donn l'ancien patron des contrebandiers
+pruviens;--celui du trois-mts enlev Nouka-Hiva chut au plus
+intelligent des matelots franais, espce d'aventurier cosmopolite qui
+rpondait au sobriquet de Tourvif;--quant la corvette, Taillevent en
+resta charg, ainsi que de la direction suprieure.--Les ordres les plus
+prcis concernant les rparations furent donns ces trois chefs.
+
+--Maintenant, je vous quitte, ajouta Lon, et demain quand les
+insulaires vous demanderont LO l'_Atoua_, vous leur direz qu'il s'est
+_tabou_ par l'ordre de Maou, le Dieu tout-puissant, qui rgne sur le
+ciel et sur la terre.
+
+Lon se jeta dans une pirogue et disparut, non sans avoir secrtement
+donn ses instructions au fidle Taillevent.
+
+Celui-ci, dj grognard, quoique de dix ans plus jeune qu' l'poque du
+tremblement de terre de Quiron,--grogna, mais obit.
+
+Le lendemain, la consternation se rpandit parmi les amis de Paraw et
+les autres Polynsiens des quipages. Les Europens eux-mmes taient
+fort inquiets de l'absence de leur capitaine. On n'en travaillait
+qu'avec plus d'ardeur aux rparations qui durrent prs d'un mois.
+
+Pendant ce mois entier, Lon se tint cach dans un lot dj _tabou_
+pour une cause diffrente; de l, au moyen de sa lunette d'approche, il
+pouvait observer ses gens. La nuit il mettait sa pirogue flot et
+communiquait, tantt sur un point, tantt sur un autre, avec Taillevent,
+qui lui apportait mystrieusement des vivres et le tenait au courant de
+toutes choses.
+
+Or, les tribus de Paraw et de ses allis continuant tre en guerre
+contre les Wangaroas et les leurs, une expdition victorieuse revint
+ramenant des prisonniers qu'on s'apprtait immoler et manger, selon
+les rites antiques.
+
+La nuit tait sombre, les indignes dansaient le Pi-h avec cet ensemble
+extraordinaire qui a toujours fait la surprise des navigateurs; les
+_arikis_ allaient frapper les victimes; tout coup, au-dessus des
+palissades du talus le plus lev, un dieu leur apparat tenant d'une
+main une torche rouge, de l'autre une pe flamboyante.
+
+Des cercles de feu dtonnent en tourbillonnant autour de sa tte et de
+ses bras, devant sa poitrine, devant sa face semblable au soleil. Par
+moments, des gerbes d'toiles s'chappant de sa chevelure, retombent en
+pluie de feu sur les insulaires; des serpents de feu glissent sous ses
+pieds et rampent sur les palissades; des flammes bleues s'lvent
+soudainement de tous cts.
+
+Tandis que ce spectacle magique merveille les naturels, tous les
+Europens de la flottille pntrent dans l'enceinte en criant:
+
+--LO l'_Atoua_ redescendu du ciel!...
+
+Il et t plus vrai de dire que l'agile capitaine avait grimp par le
+ct le plus escarp du P, mais cette version n'et certainement pas
+obtenu le rsultat dsir. Les Europens, commencer par Taillevent, se
+prosternaient; les indignes, _Rangatiras_, _Arikis_ ou _Tangatas_, en
+firent autant.
+
+Lon, dbarrass de son attirail de cerceaux et de fils de fer, que
+Taillevent fit disparatre avant le jour, s'avanait au milieu des
+Wangaroas prisonniers.
+
+--Maou, le Dieu tout-puissant, s'criait-il, _le Rangatira-rahi_ de la
+terre et de la mer, a dit LO l'_Atoua_:--Va!... le meurtre des
+hommes de Marion est assez veng.--La nourriture humaine est abominable
+devant Maou.
+
+A ces mots, presque tmraires, Lon posant la main sur les ttes des
+prisonniers les dclara _tabous_.
+
+Personne n'osa murmurer, tant les fuses, les ptards, les soleils et
+les moines, fabriqus sur l'lot, avaient frapp de stupeur tous les
+indignes. LO l'_Atoua_ n'eut qu' faire un signe pour emmener les
+prisonniers jusqu' son bord, o il ordonna de les mettre aux fers.
+
+Ds le point du jour, il envoya de riches prsents en toffes chinoises
+et en ustensiles ses fidles allis; puis il eut une longue confrence
+politique et religieuse avec Paraw, qui se retira satisfait;--enfin, il
+mit sous voiles, laissant les insulaires sous une profonde impression
+d'admiration, de terreur, d'enthousiasme et de reconnaissance.
+
+
+Le chemin de Versailles.
+
+Les No-Zlandais sont ombrageux, vindicatifs et dissimuls; la haine se
+transmet parmi eux de gnration en gnration. Aussi le navigateur
+prudent ne doit-il se fier qu'avec une extrme rserve ceux qui
+pourraient avoir quelques griefs contre sa nation ou contre lui. Mais
+d'un autre ct, l'tat d'esclavage enlve aux vaincus presque toute
+leur dangereuse nergie.
+
+Les Wangaroas, successivement retirs des fers, furent tout d'abord
+traits en esclaves. Matre Taillevent les instruisait au mtier de
+matelots, les observait avec soin, et signalait son capitaine ceux
+chez qui la reconnaissance prenait le dessus.
+
+Grce au prestige de LO l'_Atoua_, la plupart devinrent de bons
+serviteurs. Les autres furent jets sur les ctes de la
+Nouvelle-Hollande o Lon avait tabli sa croisire, et o il eut
+l'occasion de faire quelques prises.
+
+Malheureusement, faute de capitaines capables, il fut oblig de les
+brler.
+
+Deux annes de navigations hardies et d'aventures tranges eurent pour
+rsultat que dans tous les principaux archipels _le Lion de la mer_
+n'exerait pas moins d'influence qu' la baie des Iles.
+
+Aux Marquises, comme la Nouvelle-Zlande, il fut proclam chef des
+chefs.
+
+Aux Samoa, on lui leva des autels.
+
+Dans l'archipel Haoua, malgr la lgende qui faisait un dieu du
+capitaine Cook, il parvint gagner la confiance des chefs, et contribua
+puissamment ainsi l'excellent accueil qui attendait Laprouse en 1786.
+
+A Tati, la reine rgente Hidia, mre de Pomar II, lui donna le nom de
+frre; elle lui facilita les moyens d'tablir des chantiers de
+construction et de rparation pour ses navires.
+
+Aux les Tonga, un parti puissant avait embrass sa cause.
+
+Mais avec ses quipages polynsiens, il ne pouvait songer regagner les
+mers d'Europe; ses matelots europens ne demandaient qu' s'tablir dans
+les les; plusieurs fois il dut y consentir. Le dfaut d'officiers le
+plaait enfin, chaque instant, dans les plus difficiles positions.
+
+Il rsolut de former la grande navigation quelques indignes
+intelligents, et jeta spcialement les yeux sur le No-Zlandais Paraw,
+qui, dans ses pirogues de guerre, avait accompli dj des voyages de
+plus de cent lieues hors de vue des ctes.
+
+Comme tous les _Rangatiras_, Baleine-aux-yeux-terribles possdait des
+notions astronomiques fort remarquables.
+
+D'aprs le tmoignage des explorateurs, durant l't les No-Zlandais
+consacrent des heures entires tudier les mouvements clestes et
+veiller le moment ou telle ou telle toile paratra sur
+l'horizon.--Ils savent trs bien reconnatre leur direction pendant le
+jour par celle du soleil, et la nuit, par celle des toiles. En mer, ils
+indiquent trs exactement ainsi le gisement de leur le[14].
+
+[Note 14: DUMONT D'URVILLE,--MARSDEN,--NICHOLAS,--D. DE RIENZI.]
+
+Plaant son jeune fils Hihi (Rayons du soleil) la tte de sa tribu,
+sous la tutelle d'un _Rangatira_ fidle sa famille, Paraw consentit
+s'embarquer, et devint rapidement capable de manoeuvrer un navire.
+
+Alors, les pavillons du _Lion de la mer_ acquirent une grande renomme
+dans toute la Polynsie. Les matelots qui avaient servi sous ses ordres,
+rpartis dans les divers archipels, y reprsentaient fort ardemment son
+influence antibritannique. Mais, d'un autre ct, les Anglais, instruits
+de ce qui se passait dans ces parages lointains, commenaient y
+expdier des navires de guerre.
+
+L'escadrille de Lon de Roqueforte fut activement pourchasse.
+
+Son brig s'choua sur les rcifs de Tonga; le patron, trait en pirate,
+fut pendu; les indignes du parti de LO l'_Atoua_ sauvrent les canons
+en plongeant, mais n'en tirrent aucun parti.
+
+Tourvif, dans les environs des les Fidji, perdit son trois-mts sur des
+cueils sous-marins.
+
+Plusieurs btiments de rang infrieur, et entre autres une grande barque
+de cabotage monte par le vaillant Paraw, coulrent sous le feu des
+Anglais. Paraw russit se sauver la nage, et plus tard regagna son
+le dans une pirogue de Tonga,--voyage de prs de cinq cent lieues, qui
+n'est pas sans prcdents.
+
+Cependant Lon avait appris Tati que la paix tait conclue entre
+l'Angleterre et la France. Le droit des gens lui interdisait de
+continuer faire la course; il s'abstint donc, son grand regret,
+d'attaquer plusieurs btiments de commerce dont la capture et t
+facile.
+
+Mais les croiseurs envoys sa poursuite, considrant que la corvette
+tait anglaise d'origine, monte par un quipage de Polynsiens et
+commande par un aventurier sans commission rgulire d'aucun
+gouvernement, ne daignrent mme point parlementer.
+
+Ses signaux pacifiques ne reurent d'autre rponse qu'une double borde.
+Pris entre deux ennemis, n'ayant pour matelots que des indignes fort
+aguerris, la vrit, mais incapables de l'emporter sur d'excellents
+marins anglais, le jeune capitaine n'hsita pas mettre le feu son
+bord et s'accrocher au navire de dessous le vent.
+
+Cette terrible scne navale eut lieu vers la fin de 1785, au mouillage
+d'Oula, dans les Carolines.
+
+--A la mer!... la mer!... crie Lon.
+
+Tous ses gens s'y prcipitent et gagnent la terre la nage.
+
+Presque au mme instant, Taillevent allume les mches destines faire
+sauter la corvette. Une pirogue des Carolines est amarre sous la vote
+d'arcasse; Lon et Taillevent s'y affalent, et ont peine le temps de
+dborder. Une double explosion a lieu coup sur coup; la baie se couvre
+de dbris.
+
+--Pars! dit Taillevent en saisissant une pagaie.
+
+Lon en fait autant; leur frle canot disparat bientt dans des bancs
+de rochers inabordables pour les embarcations anglaises.
+
+--Eh bien, capitaine, dit Taillevent, nous voici tout juste aussi
+avancs qu'il y a six ans sur la cte du Prou.
+
+--Doucement, matre, nous tions califourchon sur un espar, ne sachant
+que devenir, et nous sommes aujourd'hui dans une excellente pirogue
+parfaitement approvisionne...
+
+--M'est avis, malgr a, que nous n'en valons gure mieux!... Les
+Anglais nous cherchent terre...
+
+--Nous gagnerons le large cette nuit.
+
+--Comme vous voudrez, capitaine. Moi je dis seulement qu'aprs tous nos
+combats sur terre, sur mer, au Prou, la Nouvelle-Zlande, au diable
+vert, nous en sommes revenus tout net au commencement du rouleau.
+
+--Comment! s'cria Lon avec feu. L'influence franaise est tablie d'un
+bout l'autre de l'ocan Pacifique; nous avons des auxiliaires, des
+amis, des allis dans toutes les les principales; les instructions du
+roi ont t suivies et, j'ose le dire, dpasses...
+
+--Le roi!... le roi!... murmura Taillevent, est-ce qu'il en saura jamais
+rien?
+
+--Assurment, puisque je vais le lui dire.
+
+--Vous y allez... avec cette pirogue?
+
+--Sans doute!
+
+--Sans doute... rpta matre Taillevent.
+
+--Tels que tu nous vois, mon brave camarade, nous sommes sur le chemin
+de Versailles.
+
+--Ah!... je n'aurais pas cru...
+
+--videmment, car je n'ai plus d'autre parti prendre.
+
+
+Entortill par le Roi.
+
+Matre Taillevent se permit de penser que son capitaine se faisait de
+singulires illusions,--ce qui ne l'empcha pas, nuit tombe,
+d'tablir la voile de la pirogue et de l'orienter selon ses ordres.
+
+--Tant que j'ai eu des navires dont les quipages taient polynsiens,
+je n'ai pu les abandonner, disait Lon. Tant que la guerre a t
+lgitime, mes prises, bien que fort rares en ces mers peu frquentes,
+m'ont suffi pour entretenir mes forces et solder mes gens; mon poste
+tait ici. Mais la paix paralyse mes moyens d'action; la perte de mon
+dernier btiment me rend toute libert d'agir. Avec ma corvette j'allais
+me risquer dans les les de la Sonde et tcher d'y recruter chez les
+Hollandais un quipage europen; y serais-je parvenu? n'aurions-nous pas
+encore t traits de pirates?--Ensuite, en bonne conscience, j'tais
+tenu, au risque d'tre pris par les Anglais, de traverser encore une
+fois la Polynsie, pour rendre nos pauvres camarades leurs les. La
+force des choses me dgage de cette obligation... A Versailles donc!
+Versailles! tout droit.
+
+--Versailles!... tout droit! murmurait Taillevent mdus par la
+merveilleuse confiance de son capitaine, qui cependant eut raison de
+point en point, car,--au mois de mai 1780, exactement l'poque o
+Laprouse relchait aux les Haoua,--le jeune comte de Roqueforte avait
+l'honneur d'tre reu en audience particulire dans le cabinet du roi
+Louis XVI.
+
+Une ceinture de doublons d'Espagne, dont Lon ne se dmunissait jamais,
+facilita singulirement le retour en Europe. D'abord, atteindre avec la
+pirogue d'Oula l'tablissement espagnol de Guaham ou San-Juan, aux les
+Mariannes, ne fut que l'affaire de peu de jours et ne prsenta aucune
+difficult srieuse, puisque les Carolins font frquemment le mme
+voyage.--Deux naufrags qu'il faut bien croire sur parole inspirent peu
+de dfiance. Lon et Taillevent prirent passage sur un grand
+bateau-poste espagnol en partance pour les Philippines, o d'aventure se
+trouvait en relche force pour cause d'avaries un trois-mts anglais,
+qui, aprs ses rparations, devait retourner en Angleterre.
+
+Taillevent fit une affreuse grimace quand il s'agit de s'embarquer sur
+ce navire.
+
+--Tu n'es jamais content, fit Lon; eh bien, aurais-je le choix entre un
+btiment franais et celui-ci, je n'hsiterais point...
+
+--Ni moi non plus!...
+
+--Tu prendrais le franais?
+
+--Parbleu, capitaine!
+
+--Mais moi, je ne renoncerais pas une excellente occasion de me
+perfectionner en prononciation anglaise.
+
+--Au fait, ceci est une ide! murmura Taillevent. Parler anglais comme
+un Anglais pur sang, a peut servir!... Compris la consigne: Ouvrir
+l'oreille, dnouer sa langue la mode _english_, cacher la fameuse
+bote de plomb, et n'avoir jamais tant seulement connu le bout du nez
+d'un sauvage.
+
+ * * * * *
+
+Personne n'ignore que le roi Louis XVI avait une prdilection marque
+pour la marine, les grandes dcouvertes maritimes et les tudes
+gographiques. Les rapports et mmoires du vicomte de Roqueforte
+l'intressrent au plus haut degr;--la curiosit royale fut
+singulirement surexcite par l'esquisse trs succinte des voyages de
+Lon, qui ne parlait point de ses combats et sollicitait une audience
+trs secrte pour causer de haute politique.
+
+Des renseignements furent pris sur la personne du jeune comte de
+Roqueforte.--On acquit des preuves incontestables de son identit.
+Reconnu par les officiers de marine, ses anciens camarades, il l'avait
+t de mme par tous les membres de sa famille et venait d'tre mis en
+possession du double hritage du comte son pre et du vicomte son oncle.
+
+L'audience en tte tte fut accorde et renouvele plusieurs fois,
+la grande surprise des familiers du roi, qui ne daigna jamais leur
+apprendre quel en avait t l'objet. Plusieurs fois, en l'espace de six
+semaines, le roi s'tait enferm dans son cabinet, durant trois heures
+conscutives, avec un jeune homme de vingt-quatre ans que l'on
+s'attendait voir combler de faveurs.
+
+Le tout se borna au grade _honoraire_ de lieutenant de vaisseau et la
+dcoration de la croix de Saint-Louis.
+
+On sut seulement qu'un soir, le comte de Roqueforte avait prsent au
+roi un grossier marin, qui tait sorti de son cabinet les yeux remplis
+de larmes. Quelque valet curieux lui ayant demand pourquoi il pleurait:
+
+--Eh! tonnerre de chien! repartit le rustre, on pleurerait moins; le
+roi m'a fich au bec toute la tabatire de Monsieur!
+
+Matre Taillevent, non moins discret que grognard, reprit le soir mme
+la route de Normandie; il avait le coeur gros:--Dame! comme si son
+attachement Lon de Roqueforte n'avait pas suffi, le roi en personne
+venait de l'_entortiller_.
+
+--Adieu donc, encore une fois, ma vieille cabane et ma bonne femme de
+mre! et le petit cabotage tout tranquille entre Port-Bail et Jersey!...
+Adieu, Tom Lebon, mon matelot, mon vrai,--anglais de nation, franais de
+coeur et de parole,--avec qui je fumerais une pipe trois fois la semaine
+ sa case, et qui, trois autres fois, la fumerait Port-Bail dans la
+ntre!... Adieu le brave matre Camuset de chez nous, qui m'envoyait des
+calottes si soignes du temps que j'tais mousse bord du _Soleil
+royal_! Adieu le petit bonheur, la promenade grand largue, les amusettes
+et les braves filles du pays, pas sauvagesses, normandes, dont
+auxquelles je n'avais qu' dire: a y est! pour avoir une femme mon
+gr avec des petits enfants l'effet de divertir ma vieille mre.--Et
+dire que le roi m'a nomm pilote d'emble!... dire que j'ai de quoi
+m'acheter une barque et deux aussi!... sans compter la maison que je
+vous rebtis neuf ds l'arrive Port-Bail!... Dire que mon nid est
+fait, quoi!... et je vas le quitter, nom d'un tonnerre la voile!...
+Allons! attrape t'en retourner chez les sauvages, au tremblement du
+diable, aux Marquises de l'enfer, chez les Quichuas du cacique Andrs,
+chez les faces tatoues et les anthropophages. Attrape se frotter le
+bout du nez contre les nez de ces oiseaux-l, qui est la mode dans leur
+nation de se donner une poigne de main. Il y a des braves et des amis
+partout; je n'aurai plus tant regret au voyage, quand je mangerai la
+gamelle avec le prince Baleine-aux-yeux-terribles, _Rangatira
+Paraw-Touma_ en langage de l'endroit; mais qui est-ce donc qui me
+remplacera proche ma vieille mre?... Ce que c'est pourtant qu'un roi de
+France, bonhomme et pas fier, qui vous appelle: --Mon brave, mon ami,
+matelot, vrai marin, _hros_, l'enflamm, volcan, des noms vous faire
+peter la tte.--On ne pense plus rien.--Quand Sa Majest me dit:
+--Votre mre, camarade, je m'en charge!--J'ai rpondu: Merci!--Moi,
+camarade au roi Louis XVI!--Et je n'ai pas eu l'ide, tant seulement, de
+rpondre: --Pardonnerez, sire le roi, elle n'a qu'un fils, et se
+faisant vieille, elle aimerait mieux le garder.--Non!... Par
+tout!... Majest, par se faire hacher la minute! Voil ma parole,
+et a y est!... J'ai t _entortill_, voil!... Et ma pauvre mre en
+pleurera toutes les larmes de ses vieux yeux, hormis que je fasse une
+invention... Ah! l'_ide_!... l'_ide_!... avoir de l'_ide_!...
+
+Six lieues plus loin, Taillevent se traita d'imbcile:
+
+--L'_ide_, parbleu! c'est Tom Lebon de Jersey!... Il me vaut bien,
+celui-l! Je lui donne ma mre, ma case, ma barque et la femme que je
+n'ai pas, et il sera le pre aux enfants que j'aurais eus... Bon! je
+pensais qu'on ne peut pas se ddoubler, et j'avais mon matelot!...
+Attrape faire la noce, vivement! Pour lors, je m'en vas la volont
+du roi avec mon capitaine... Mon capitaine!... En voil encore un qui en
+avait bien fait assez pour demeurer chasser le livre en Lorraine dans
+le chteau papa, et pour s'y marier son got!... Non, il vous vend
+la moiti de ses biens pour les placer en navires de long cours chez M.
+Plantier du Havre, la perle des armateurs, par exemple!... Mauvais
+placement, tout de mme. Sans tre notaire, je m'y connais!... En
+avons-nous us des navires!... Et a va recommencer, aprs la noce,
+s'entend!
+
+Le problme tait rsolu. Taillevent reprit les trois quarts de sa
+meilleure humeur; le quatrime quart demeura au regret de ne pouvoir
+rien changer l'acte de naissance de son matelot Tom Lebon. Celui-ci,
+n natif de Jersey, tant sujet anglais, ne pouvait commander comme
+patron une barque franaise. En consquence, le joli petit btiment
+caboteur achet des deniers de matre Taillevent dut battre pavillon
+britannique. Mais sous tous les autres rapports, le programme du
+vaillant matre et pilote fut littralement excut.
+
+Tom Lebon bnficia de toutes les munificences royales au lieu et place
+de son matelot Taillevent. Tom Lebon pousa la belle Normande que
+Taillevent se serait propos de prendre pour femme. Tom Lebon habita la
+maisonnette neuve de la mre Taillevent. Tom Lebon jura d'tre son fils
+comme l'tait Taillevent. Tom Lebon commanda le caboteur appel, comme
+de raison, _Taillevent_, et enfin, Tom Lebon, digne matelot de son
+matelot,--fut celui qui pleura le plus lorsque Taillevent, le coeur
+lger, partit en lui laissant tout son bonheur.
+
+
+Dans le grand Ocan.
+
+Aprs un an de sjour en France, matre Taillevent appareillait du Havre
+ bord du trois-mts de la maison Plantier, _le Lion_, arm en guerre
+par autorisation spciale du roi, et command par le jeune comte de
+Roqueforte, lequel, voulant demeurer absolument indpendant, n'avait pas
+accept de grade effectif dans la marine de l'tat. Son titre honoraire,
+faveur exceptionnelle, lui donnait, avec le droit de porter l'paulette,
+une assimilation dans l'arme navale, un rang utile en cas de conflit,
+et, par suite, une considration de la plus haute importance dans les
+ports trangers. En outre tout navire mont par lui jouissait du
+privilge de _battre flamme_, c'est--dire d'arborer le signe distinctif
+des navires de l'tat. Et cela, bien entendu, sans qu'il lui ft
+interdit de faire le commerce.
+
+Lon de Roqueforte se trouvait donc, de par le roi de France, dans des
+conditions peu prs sans prcdents, pourvu d'une commission qui
+devait le faire respecter par les btiments anglais, et jouissant de la
+libert d'action la plus illimite.
+
+Il fit route par le cap de Bonne-Esprance, relcha dans un certain
+nombre de ports anglais, hollandais, espagnols ou portugais des Indes
+orientales et des archipels de la Malaisie, et enfin, rentrant en
+quelque sorte dans ses domaines d'outre-mer, il jeta l'ancre la baie
+des Iles, le 1er janvier 1788.
+
+Du sommet de son _P_ fortifi, Baleine-aux-yeux-terribles reconnut les
+pavillons de son _Rangatira-rahi_, les couleurs de la France, la chape
+de saint Martin, les armoiries de Roqueforte, et la tte tatoue sur
+champ d'azur toil d'or, qui tait l'emblme de LO l'_Atoua_ pour les
+No-Zlandais.
+
+Alors, un cri qui ne devait pas tarder tre rpt avec enthousiasme
+d'un bout l'autre de la Polynsie, retentit pour la premire fois:
+
+Le Lion de la mer ne meurt pas!
+
+--Non! non! hommes de _la tribu de Tout_, il n'est pas mort, le Lion de
+la mer!... et vous nous aviez menti.
+
+Le Lion de la mer ne meurt pas.
+
+--Il tue sous lui des vaisseaux,--il marche sur les mers,--il vole dans
+le ciel,--il vit dans le feu comme sous les flots de l'Ocan.
+
+Le Lion de la mer ne meurt pas!
+
+Trois ans s'taient couls depuis le combat naval d'Oula, dont les
+Anglais avaient rpandu la fatale nouvelle; le retour de LO l'_Atoua_
+fut assimil une rsurrection, et sa lgende grandit, prenant de
+proche en proche des proportions plus fabuleuses.
+
+On lit textuellement dans le _Voyage de_ LAPROUSE:
+
+ Quoique les Franais fussent les premiers qui, dans ces derniers
+ temps, eussent abord sur l'le de Mowe[15], je ne crus pas devoir
+ en prendre possession au nom du roi. Les usages des Europens sont,
+ cet gard, trop compltement ridicules. Les philosophes doivent
+ sans doute gmir de voir que des hommes, par cela seul qu'ils ont
+ des canons et des baonnettes, comptent pour rien soixante mille de
+ leurs semblables; que sans respect pour les droits les plus sacrs,
+ ils regardent comme un objet de conqute une terre que ses
+ habitants ont arrose de leur sueur, et qui, depuis tant de
+ sicles, sert de tombeau leurs anctres.
+
+[Note 15: Maouvi, Mowi ou Mawi, aux les Haoua ou Sandwich.]
+
+Ce que l'infortun Laprouse rdigeait ainsi n'tait autre chose que la
+pense de l'infortun Louis XVI.
+
+Le sage navigateur et le roi vertueux, destins tous deux prir par
+des catastrophes jamais dplorables, se prononaient d'aprs les mmes
+principes d'quit absolue.--Or, ces principes ayant servi de base aux
+instructions donnes, pendant la guerre d'Amrique, au vicomte de
+Roqueforte dont son neveu Lon continuait l'oeuvre librale, et
+l'Angleterre, s'tant toujours et partout conduite en vertu des
+principes opposs, il tait fatalement ncessaire de lutter contre
+elle,--par la guerre, en temps de guerre,--par d'adroites ngociations,
+des traits d'alliance et de protectorat en temps de paix.
+
+Lon avait ardemment adopt les vues du roi;--ses prcdents taient
+irrprochables, car il s'tait rigoureusement conform au droit des
+gens. On pourrait bien lui reprocher d'avoir parfois us de
+charlatanisme pour imposer aux naturels; mais les Anglais lui avaient
+donn l'exemple de cette ruse,--fort innocente, on en
+conviendra,--pourvu que le but final n'ait rien de contraire
+l'humanit.
+
+Et le but de la France tait de civiliser l'Ocanie sans porter atteinte
+ l'indpendance des indignes,--d'utiliser, dans l'intrt de toutes
+les nations, les ressources maritimes d'une partie du monde qui gale
+elle seule tout le reste de notre globe, d'ouvrir des marchs nouveaux
+au commerce venir, de dfricher des champs immenses pour les livrer
+l'industrie humaine.
+
+L'oeuvre commenait par des explorations et par l'tablissement de
+relations ordinairement pacifiques, toujours d'une stricte justice. Lon
+de Roqueforte, en effet, ne prta jamais son appui qu' des causes
+lgitimes, et aprs ses victoires ne ngligea rien pour pacifier les
+querelles les plus invtres.
+
+L'oeuvre devait se poursuivre en devenant commerciale, _d'une part_,--et
+_d'autre part_, religieuse. Alors la prdication de l'vangile ferait
+disparatre l'chafaudage de fables hroques sur lesquelles s'appuyait
+le prcurseur de la civilisation.
+
+En disant: _d'une part_ commerciale, _d'autre part_ religieuse, on a
+clairement exprim que le projet minemment franais du roi Louis XVI
+n'avait rien de commun avec les missions mercantiles des Anglais.--Ce
+qui devrait toujours tre distinct, n'y fut jamais confondu.
+
+Personne n'ignore que les trafiquants en missions rpandus par
+l'Angleterre dans les principaux archipels y distribuent leurs Bibles en
+prime pour faciliter l'achat de leurs pacotilles. Ils vendent des
+articles Birmingham ou du rhum des Antilles, et prchent ou baptisent
+par-dessus le march.
+
+Cet amalgame indcent de la religion de Jsus-Christ avec l'exploitation
+usuraire des indignes, qui l'on achte par exemple la concession
+perptuelle d'un vaste territoire pour une douzaine de couteaux,
+rappelle invitablement l'vangile des marchands du temple.
+
+Le mythe du _Lion de la mer qui ne meurt point_, ne porta du moins
+aucune atteinte la dignit de la foi chrtienne.
+
+ * * * * *
+
+A Paris, Lon avait eu soin de faire fabriquer chez un passementier
+habile un rouleau de petites franges d'or d'un travail presque
+inimitable.--A l'instar des Incas, il voulait que le moindre fragment de
+ce tissu mtallique ft un tmoignage de la vracit de ses messagers,
+car prcdemment, dans des circonstances graves, on avait plusieurs fois
+menti en son nom. Tout ordre important fut accompagn de l'envoi d'une
+frange d'or qui, selon le cas, devait tre dtruite par le feu ou
+renvoye LO l'_Atoua_. A dfaut de l'usage de l'criture, ce procd
+offrait des garanties prcieuses.
+
+Les deux premires annes de navigation du _Lion_, d'archipel en
+archipel, amenrent les meilleurs rsultats.
+
+Il intervint dans les troubles de Tati et parvint les apaiser.
+
+Il ouvrit les voies aux rgnes glorieux de Finau Ier sur les les
+Tonga, et du grand Tamha-Mha sur celles d'Haoua.
+
+A la Nouvelle-Zlande, il rpandit des germes fconds de civilisation,
+de tolrance et de progrs.
+
+De toutes parts, il plantait des jalons utiles, posant ainsi les bases
+d'une vaste confdration de princes insulaires unis sous le protectorat
+de la France.
+
+Il avait l'art de se servir des instruments les plus dangereux et
+d'assouplir des natures en apparence indomptables.--Ainsi, la frocit
+de Paraw et l'ambition effrne de Finau Ier cdrent devant lui.
+
+En plusieurs points, d'anciens compagnons de Lon, tels que l'aventureux
+Tourvif, avaient t proclams grands chefs. Sans efforts apparents, il
+les maintint dans sa dpendance; il fit comprendre aux plus intelligents
+la ncessit de laisser croire la lgende de LO l'_Atoua_, l'immortel
+_Lion de la mer_; il imposa aux autres une crainte superstitieuse.
+
+Partout, le cannibalisme tait dj considr comme impie;--les prtres
+indignes n'osrent qu'en peu d'endroits protester contre cette
+doctrine. Gnralement, les naturels, honteux de leur abominable
+coutume, se cachaient pour dvorer leurs ennemis. Les banquets de chair
+humaine cessrent d'tre des ftes triomphales. Paraw lui-mme en vint
+ cder sur ce point, quoiqu'il dt retomber plusieurs reprises sous
+l'empire des prjugs de sa nation. Quelques peuplades renoncrent
+solennellement et sincrement l'anthropophagie.
+
+Lon chercha Laprouse, n'eut pas le bonheur de le rencontrer, et, le
+croyant reparti pour l'Europe, ne put, selon les dsirs du roi, entrer
+en rapports avec ce grand navigateur.
+
+Les travaux de sa mission civilisatrice furent activement
+poursuivis.--Ainsi le _tabou_, dont les rigueurs sont parfois d'atroces
+barbaries, fut attnu en divers points, et notamment aux les Haoua,
+o Tamha-Mha Ier devait abolir la coutume de massacrer sur les autels
+des dieux tous les prisonniers de guerre et tous les violateurs des
+_tabous_ les plus absurdes.
+
+La condition des esclaves fut adoucie dans celles des les o les moeurs
+n'taient plus par trop froces. Sans heurter de front les prjugs des
+naturels, Lon de Roqueforte les sapait ainsi avec une tnacit vraiment
+admirable.
+
+Les constructions navales faisaient des progrs rapides.
+
+Les communications avec la France s'tablissaient peu peu. Deux
+btiments envoys par l'armateur Plantier taient venus prendre les
+dpches de Lon et lui apporter des marchandises europennes, pour
+lesquelles ils reurent en change de l'huile de baleine, de la nacre de
+perle, du corail et autres produits ocaniens.
+
+Le dernier de ces btiments transmit Lon la nouvelle de la rvolution
+de 1789, qui devait porter un coup fatal ses gnreux desseins. Il la
+reut au mois de septembre 1790, son mouillage de Nouka-Hiva, dans les
+les Marquises, et sans en tre trop alarm, il crut pourtant ncessaire
+de retourner en France afin d'avoir un nouvel entretien avec le roi.
+
+Toutefois, jugeant indispensable pour l'avenir d'avoir explor avec soin
+les ctes inhospitalires des possessions espagnoles, il monte sur sa
+plus lgre golette tatienne; avec une prudente audace, il longe, la
+sonde la main, tout le littoral du Prou.
+
+Comme s'il et pressenti ds lors que le continent amricain subirait
+les consquences de la rvolution franaise, ou plutt dans la pense
+qu'il aurait par la suite besoin d'y trouver asile, le jeune capitaine
+tenait revoir Andrs avant de partir des mers du Sud. Cachant sa
+nationalit sous les couleurs de l'Espagne, il saura tromper la
+vigilance de tous les gardes-ctes, fera de prcieux travaux
+hydrographiques et se munira d'une foule de notions maritimes de la plus
+haute importance.
+
+Son atterrissage dans la baie de Quiron fut une vritable dcouverte.
+
+Malgr toutes les protestations de Taillevent, laiss la garde du
+frle navire, Lon s'aventure seul dans l'intrieur; il se rend Lima,
+dguis en mineur mtis, y voit Isabelle, ne peut parler son noble
+pre, et se met aussitt la recherche d'Andrs, qu'il trouve en butte
+aux premires perscutions du successeur du marquis de Garba y Palos.
+
+L'anse de Quiron est, ds lors, le lieu de rendez-vous assign au
+cacique de Tinta.
+
+Non sans avoir affront des prils de tous genres, Lon rejoint sa
+golette et vole Nouka-Hiva, o son trois-mts doit l'attendre. Une
+nouvelle fcheuse, apporte par un lger btiment que monte Paraw,
+l'empche de prendre la route du cap Horn.
+
+--Les Anglais, fondent une ville la Nouvelle-Hollande.
+
+Devant un tel vnement, ce serait une faute que d'aller en Europe sans
+avoir confr avec tous les principaux chefs, ou au moins sans leur
+avoir fait distribuer des franges d'or, avec l'ordre de rsister tous
+les envahissements des Anglais jusqu'au retour de LO l'_Atoua_.
+
+Et c'est pourquoi, au lieu de courir directement la recherche
+d'Isabelle, Lon parcourt encore toutes les les polynsiennes.
+
+En 1791, il mouille Botany-Bay, il voit de ses propres yeux la ville
+naissante de Sidney; puis, le deuil dans l'me, il s'loigne de
+Port-Jackson en se promettant de proposer au roi la fondation d'une
+colonie rivale.
+
+Au milieu de 1792, il arrive en France, o son trois-mts dlabr doit
+aussitt tre livr au fer des dmolisseurs.
+
+L'quipage licenci se disperse.
+
+
+Retour et chute du rideau.
+
+Matre Taillrent, tout joyeux, se rend Port-Bail, o il retrouvera sa
+vieille mre, berant les deux premiers enfants de son matelot Tom
+Lebon. L'an commence balbutier, Taillevent se fait appeler _papa_,
+et en pleure presque de joie.
+
+Lon, constern, entre dans Paris pour tre tmoin des plus terribles
+scnes rvolutionnaires.
+
+Peu de jours avant le 10 aot, il eut pourtant une heure d'entretien
+avec le roi captif aux Tuileries. Ses relations de voyage eurent le don
+de distraire l'infortun monarque des terribles proccupations qui
+l'empchaient dsormais de se livrer l'tude de la gographie et de la
+marine.
+
+Une carte de l'Ocanie sous les yeux, Louis XVI coutait avec intrt.
+Charm par les rcits du jeune navigateur, il applaudissait ses
+efforts; il l'encouragea vivement poursuivre l'oeuvre entreprise.
+
+Le _a ira_ se fit entendre sous les fentres.
+
+--Hlas! je ne puis plus rien! dit le roi; j'ai encore des serviteurs
+fidles, je n'ai plus de sujets. Apprenez, cependant, que sur la demande
+de l'Assemble nationale, M. d'Entrecasteaux a reu la mission d'aller
+la recherche de M. de Laprouse, dont nous n'avons plus de nouvelles.
+L'expdition, partie de Brest le 28 septembre de l'anne dernire, a des
+instructions conformes mes vues antrieures, car, n'ignorant pas que
+l'Angleterre s'tablit la Nouvelle-Hollande, j'ai devanc vos dsirs
+en chargeant le gnral d'Entrecasteaux de choisir dans les mmes
+parages un emplacement o nous fonderons une colonie.
+
+Au moment o le roi parlait ainsi, d'Entrecasteaux avait explor dj
+une partie du littoral australien. Peu de mois aprs, pntrant dans la
+rivire des Cygnes, qui lui doit ce nom, il en faisait l'tude
+approfondie; la position lui paraissait favorable l'occupation
+projete.
+
+--Quant vous, monsieur le comte, ajouta le roi, n'oubliez pas que
+votre premier devoir est de continuer servir la France dans des mers
+que nul ne connat aussi bien que vous. vitez donc de vous mler nos
+troubles. Assez d'autres compliquent ma situation douloureuse. La cause
+de la civilisation est trop belle pour que vous l'abandonniez, serait-ce
+pour la mienne.
+
+--Sire! dit Lon, la cause de Votre Majest est sacre. La servir c'est
+encore servir tous les peuples dont Votre Majest est le pre. Les
+tats-Unis d'Amrique, qui lui doivent leur indpendance, le savent!...
+Et l'Angleterre s'en souvient cruellement quand elle soudoie les
+rvolutionnaires de France, pour asservir le monde la faveur de nos
+dissensions!... Les Anglais, Sire, sont vos implacables ennemis...
+
+--Ah! plt Dieu que je n'en eusse point d'autres! s'cria le roi avec
+une noble fiert. Plus d'hsitations dans ma conduite, alors!... J'irais
+moi-mme commander mon arme navale...
+
+Mais l'odieux _a ira_ se fit entendre encore, et Louis XVI, dcourag,
+congdia le jeune comte de Roqueforte, qui ne put s'empcher de
+combattre pour lui la journe du 10 aot.
+
+Laiss parmi les morts, Lon dut la vie l'humanit d'un fougueux
+patriote, dont la femme le soigna comme un fils.
+
+La Rpublique fut proclame. La guerre avec l'Angleterre tait
+imminente.
+
+Lon se rend Port-Bail, chez son fidle Taillevent, qu'exasprent
+maintenant les vnements politiques.
+
+--Ah! mon capitaine, disait-il, les pires sauvages ne sont pas la
+Nouvelle-Zlande... Mais, tremblement du diable! ces sans-culottes-l ne
+voient donc pas qu'ils font les affaires des Anglais!... Nous y perdrons
+nos colonies, notre marine, notre commerce...
+
+Le jour de la dclaration de guerre, _le Taillevent_, mont par Tom
+Lebon, se trouvait par malheur du ct de Jersey. Par ce fait seul, le
+petit btiment tait perdu pour la famille. Tom Lebon en personne,
+attendu ses relations trop intimes avec les Franais, fut press comme
+matelot et enrl dans la marine britannique.
+
+--Enfants! s'cria Lon, souffrirons-nous que la barque des Taillevent
+reste au pouvoir des Anglais? A moi, les gens de bonne volont!...
+
+Il ne fut fils d'honnte femme parmi les matelots et pcheurs du canton
+qui ne se dclart prt le suivre. Toutes les barques, toutes les
+armes feu du pays sont mises contribution. A nuit tombe, la
+flottille met sous voiles.
+
+De cette nuit-l date le nom de SANS-PEUR, le nom de SANS-PEUR le
+Corsaire de la Rpublique.
+
+La mare et l'obscurit sont ses auxiliaires.--Taillevent et la plupart
+des marins de Port-Bail connaissent d'enfance l'entre du port et le
+lieu o est amarr le caboteur en litige.
+
+Un garde-cte anglais hle la premire embarcation, elle rpond:
+_Pcheur_, et passe. Une seconde, une troisime passent de mme; mais
+une quatrime plus grande se montre. Une dfiance fort lgitime s'empare
+des Anglais, qui sont arms et ordonnent au caboteur de mettre en panne.
+
+A cet ordre, Taillevent donne un coup de barre la barque; Lon
+s'crie:
+
+--SANS-PEUR!...
+
+C'est le signal de l'abordage, de la mle, de l'incendie et d'un
+carnage affreux.
+
+Les gens des trois premires barques de pche ont dj surpris l'unique
+gardien du _Taillevent_ et dmarr le fameux chasse-mare achet des
+deniers dont le roi avait gratifi le matre d'quipage.--D'autres
+mettent le feu bord des navires anglais du port.
+
+Les forts se garnissent de soldats, le tocsin d'alarme sonne, le canon
+gronde bientt.
+
+Sans-Peur commande maintenant bord du garde-cte enlev; il dirige la
+retraite, et finit par ramener Port-Bail le double de barques qu'il
+n'en avait au dpart.
+
+Ce coup de main improvis fit un tort incalculable aux Anglais de
+Jersey, et ne cota pas la vie d'un seul homme.
+
+_Le Taillevent_ n'tant pas susceptible d'armer en course, fut utilis
+dans la rivire. Mais le garde-cte captur, joli brig de dix canons,
+prit le nom de _Lion_, fut nationalis franais et transform en
+corsaire.
+
+La renomme de Sans-Peur grandit en peu de jours, grce un combat
+heureux suivi de la destruction d'un convoi et de quelques captures
+importantes conduites au Havre pour y tre vendues par les soins du
+citoyen Plantier.
+
+_Le Lion_, qui escortait ses prises, est attaqu non loin du Havre par
+une corvette de guerre.
+
+Un combat ingal s'engage; tous les gens du pays accourent, on voit avec
+enthousiasme l'hroque rsistance du petit brig franais, qui coule
+enfin, entranant avec lui la corvette accroche par ses grappins
+d'abordage.
+
+Moins d'une heure aprs, une chaloupe triomphante, crible de trous et
+dont il faut tancher l'eau avec les seilles, les chapeaux, les
+gamelles, ramne l'quipage vainqueur.
+
+Sans-Peur le Corsaire est salu par les acclamations de toute la
+population maritime. On l'escorte jusqu' la demeure du citoyen
+Plantier, son armateur.
+
+Chemin faisant, on apprend le coup de main de Jersey, ainsi que le
+combat suivant.
+
+Le surnom de _Sans-Peur_ devient populaire. Qu'importe le vrai nom de
+celui qui l'a conquis si vaillamment? Personne, parmi les plus ardents
+clubistes, n'osa reprocher sa qualit d'aristocrate au brave Lon de
+Roqueforte, qui vengeait sa manire, sur les Anglais, la mort du roi
+Louis XVI.
+
+L'esquisse des courses de Sans-Peur dans la Manche, en vue des rivages
+britanniques, a t trace; et l'on sait mieux encore comment, ayant
+assis sa rputation dans les mers d'Europe, il put, sans compromettre
+l'avenir, songer enfin son mariage et ses grands projets
+d'outre-mer.
+
+Isabelle est enleve du chteau de Garba.
+
+Le cacique Andrs l'a revue.
+
+La caverne du Lion s'est ouverte miracle.
+
+Un combat appelle au large Sans-Peur le Corsaire.
+
+Un nuage de fume l'enveloppe.
+
+Mais tout coup les canons se taisent, le nuage se dissipe, le rideau
+est tomb.
+
+Un cri de joie s'chappe de la poitrine d'Isabelle.
+
+--Non! non! le _Lion de la mer_ ne meurt pas! Tel est celui des
+Pruviens, dont les clameurs montent vers le ciel.
+
+Et le vnrable Andrs rend Dieu de ferventes actions de grce.
+
+
+
+
+XXIV
+
+LE SOMMEIL DE LA LIONNE.
+
+
+Le front ceint d'un bandeau qui cachait une balafre faite par un clat
+de bois et qui lui donnait l'apparence d'un Cupidon nautique, le jeune
+Camuset demandait son mentor Taillevent:
+
+--Mais pourquoi donc laissons-nous l cette frgate espagnole au lieu de
+l'achever?
+
+--Ta ra ta ta ta! fit le matre. Je vas te le dire, mon gars, par la
+raison qu' bord du _Soleil royal_, ton vieux pre m'expliqua de mme
+_le pourquoi-z-et le comment donc_ d'une manoeuvre de M. le bailli de
+Suffren, qui se contentait, cette fois-l, de mettre les Anglais en
+droute sans leur prendre tant seulement un bout de fil de caret.
+
+--Ah!... Eh bien?...
+
+--C'est tout btement, comme disait ton pre, vu que les petits poissons
+n'ont pas le gosier assez large pour avaler les gros.
+
+Sur quoi l'intelligent Camuset, dont l'oeil droit tait sous le bandeau,
+ouvrit l'oeil gauche comme un fanal de combat, et Taillevent alla fumer
+un calumet de consolation avec Baleine-aux-yeux-terribles.
+
+--Quel guignon de n'tre pas de force vous amariner cette frgate!
+s'cria-t-il en no-zlandais.
+
+--Mes amis, disait de son ct Sans-Peur le Corsaire, l'quipage ennemi
+est par trop nombreux; au lieu de tenter l'abordage, j'ai d me borner
+ faire diversion pour sauver notre frgate nous!... mais notre
+dernier mot n'est pas dit. Ds demain nous aurons pris notre revanche.
+
+La manoeuvre du _Lion_ avait t magnifique.
+
+Il commena par se mettre en travers l'arrire de la frgate
+chasseresse, qui fut bien oblige de manoeuvrer pour lui prsenter le
+ct. Avec une adresse merveilleuse, _le Lion_ tournait en mme temps,
+vitant son feu tout en lui envoyant des bordes qui gnrent bientt
+ses mouvements. Cependant, la prise, d'aprs les signaux du jeune
+capitaine, continuait gouverner sur la baie de Quiron.
+
+Le commandant espagnol, furieux de voir que l'autre frgate lui
+chappait, n'essaya plus que d'aborder le brig, dont la fameuse pice de
+bronze brisa son gouvernail et fit tomber son mt d'artimon.
+
+Mais toute l'habilet de Sans-Peur ne l'empcha point de recevoir
+fleur d'eau une borde entire au moment o il prenait chasse pour
+battre en retraite.
+
+Or, c'tait en faisant jouer les pompes que matre Taillevent rpondait
+ l'intressant Camuset; c'tait en achevant d'tablir les dernires
+voiles qu'il fumait la pipe avec son ami Paraw-Touma.
+
+_La Santa-Cruz_,--tel tait le nom de la frgate espagnole,--une fois
+rpare, pouvait venir attaquer les deux navires franais, l'ancre
+dans la baie de Quiron. Mais on avait une nuit devant soi. Sans-Peur sut
+l'utiliser.
+
+A bord du _Lion_, on pompe; on puise l'eau de la cale avec tous les
+engins possibles; une voile est passe sous la carne, des plaques de
+plomb sont cloues sur les trous de boulets, on bouche les fentes et les
+clats avec de l'toupe et des coins de bois.
+
+Cependant les balses pruviennes entourent la frgate _la Lionne_; elles
+transportent terre les chevaux embarqus aux les
+Malouines,--spectacle curieux qui transforme pour un instant les eaux de
+la petite rade en une sorte de cirque questre.
+
+Avant le coucher du soleil, tous les chevaux taient parqus autour du
+vieux chteau. Mais ceux que possdait auparavant le cacique Andrs,
+monts par quelques fidles serviteurs, se dispersaient le long du
+rivage, les uns courant vers le nord, les autres vers le sud. Sans-Peur
+avait donn l'ordre d'acheter autant de balses que l'on pourrait en
+trouver dans les ports, les anses et les criques de vingt lieues la
+ronde.
+
+Tandis que les cavaliers pruviens partent pour remplir cette mission,
+le brig est remorqu au fond de la baie, par del le banc de rcifs,
+dans un bassin naturel o la mer est presque calme. On lui fait une
+ceinture de balses qui le soutiendront flot. Puis, son quipage
+l'vacue et passe sur la frgate _la Lionne_.
+
+--Eh quoi! s'crie Isabelle, encore un combat!...
+
+--Si _la Santa-Cruz_ ose venir nous attaquer, il faut tre prt
+repousser ses attaques, rpond Sans-Peur; mais si elle s'loigne, il
+faut la poursuivre pour qu'elle ne rpande point l'alarme sur les ctes
+du Prou et qu'on ne dcouvre pas notre asile.
+
+--Eh bien, je veux y tre cette fois!... reprend la jeune femme.
+
+--Je vous accompagnerai donc, moi aussi! ajoute Andrs. Le Lion de la
+mer ne refusera point une place sur son bord celui qui fut autrefois
+son gnral.
+
+Les Quichuas demandent embarquer avec leur cacique.
+
+Lon y consent.
+
+Les blesss, confis aux soins des femmes, restent seuls dans le chteau
+de Quiron. Au point du jour, tous les prparatifs sont achevs.
+
+Mais de son ct, _la Santa-Cruz_ a tabli un gouvernail et un mt de
+fortune. Les voiles hautes, elle s'avance vers _la Lionne_, qui, les
+sabords ferms, semble dormir sur ses ancres.
+
+L'quipage espagnol est compos de quatre cents marins aguerris.
+L'quipage de la frgate franaise est form d'lments divers; mais la
+disproportion des forces a cess. Cent vingt corsaires normands, bretons
+ou aventuriers, embarqus les uns Port-Bail, les autres au Havre, une
+centaine d'autres Franais de provenances diverses, recruts par force
+majeure depuis Bayonne jusqu'au bas de la Plata, et enfin soixante ou
+quatre-vingts Quichuas, en partie pcheurs, tous pleins de bonne
+volont, sont rangs sous les ordres de Lon.
+
+Un rle de combat est improvis. On saura utiliser les plus inhabiles au
+mtier de marin.
+
+Aprs avoir bien examin la situation des deux navires, le commandant de
+_la Santa-Cruz_ disait ses officiers:
+
+--Les Franais ont espr que leur demi-succs d'hier sauverait leur
+frgate. Ils ont suppos que nous n'oserions pas les relancer jusqu'ici.
+Leur insolente audace n'aura servi de rien; leur prise sera reprise sous
+leurs yeux. Quant leur brig, qui s'est retranch derrire des rcifs
+dont nous ne pouvons approcher, il a beau avoir pris la meilleure
+position possible, il ne nous chappera point. Nous lui coupons la
+retraite avec la frgate, et nous dbarquons six pices de gros calibre
+que nous tablissons en batterie sur la hauteur pour le foudroyer.
+
+A bord de _la Lionne_, embosse tout prs du rivage, rgnait un silence
+de mort.
+
+Le pavillon n'tait pas arbor, mais frapp sur sa drisse, dont le bout
+pendait l'arrire le long de la fentre; les rideaux cachaient
+Sans-Peur aux gens de la frgate ennemie.
+
+Andrs et Isabelle, assis sur le canap de la galerie, le questionnaient
+tout bas:
+
+--Le pige est bien tendu, rpondait-il; l'ennemi y donne tte baisse.
+Ah! nous avons affaire au plus imprudent fanfaron de toutes les
+Espagnes!
+
+Un garde-marine post dans la hune de misaine de _la Santa-Cruz_ annona
+qu'il n'y avait pas un seul homme sur le pont de la frgate franaise,
+o chacun l'entendit fort distinctement.--Si bien que le jeune Camuset
+faillit clater de rire, mais un regard menaant de Taillevent le
+contraignit se mordre les lvres.
+
+Les gens de _la Lionne_, rassembls dans sa batterie basse, voyaient _la
+Santa-Cruz_ qui s'avanait tmrairement, jetait l'ancre, carguait ses
+voiles et s'apprtait mettre ses canots la mer.
+
+--Attention! dit Sans-Peur demi-voix.
+
+--Attention! rptrent les officiers et les matres, espacs de canon
+en canon.
+
+La frgate espagnole, pivotant sur elle-mme, se prsenta forcment dans
+le sens de sa longueur.
+
+Au mme instant, le pavillon franais se dploie comme par magie
+l'arrire de _la Lionne_.
+
+Le commandement FEU! retentit.
+
+Les quatorze canons de tribord de la batterie basse vomissent chacun un
+double projectile. Le pont se peuple, et les pices des gaillards
+mariant leur feu celui des canons de la batterie, la mture de _la
+Santa-Cruz_ s'croule.
+
+Le cble tait fil par le bout, les focs hisss; _la Lionne_ abordait
+la frgate espagnole, o corsaires et Pruviens se prcipitaient avec
+furie.
+
+Surpris par cette brusque attaque, les gens de _la Santa-Cruz_ ont
+peine le temps de se mettre en dfense; le jeune Camuset, pour sa part,
+a l'honneur de faire capituler leur commandant, qu'il saisit au collet
+en lui prsentant la bouche d'un pistolet d'abordage.
+
+Paraw et matre Taillevent se signalrent comme de raison; les
+Espagnols mirent bas les armes.
+
+
+
+
+XXV
+
+PROBLME RSOLU.
+
+
+L'action imptueuse, dont Isabelle et le cacique Andrs furent tmoins
+du haut de la dunette de _la Lionne_, ne dura pas plus d'un quart
+d'heure. Jamais Sans-Peur n'avait enlev un navire ennemi avec moins de
+difficult. Sincrement, il en tait au regret.
+
+Isabelle s'aperut de son impression;
+
+--Eh, mon Dieu! rien de plus simple, rpondit-il, nous voici sur les
+bras prs de quatre cents prisonniers nourrir et garder, quand nous
+ne sommes que trois cents, et lorsque j'ai conduire bonne fin une
+foule d'importants projets. Je tenais m'emparer des canons et des
+munitions de guerre; je me souciais mdiocrement de la frgate; quant
+l'quipage, il m'embarrasse au del de toute expression.
+
+--Eh bien, dit Isabelle, renvoyez vos prisonniers par terre ou par mer,
+sous parole de ne plus porter les armes contre la France.
+
+Le cacique Andrs hocha la tte.
+
+--Ce serait tout simple en Europe, rpondait Sans-Peur, mais ici,
+puis-je exiger qu'on garde le secret de notre asile?
+
+--Dportez vos prisonniers sur quelque terre dserte, dit Andrs. Nous
+leur fournirons tous les moyens d'y vivre jusqu' la paix, et la paix,
+vous irez les dlivrer vous-mme.
+
+--J'y songeais... j'avais dj pens aux bords du dtroit de Magellan,
+et plusieurs de mes les les moins connues; mais peut-tre avons-nous
+mieux faire...
+
+Provisoirement, les prisonniers furent mis aux fers dans la cale de leur
+frgate, rase comme un ponton. Deux pierriers chargs mitraille
+taient braqus l'ouvert de chaque panneau, et une garde de quarante
+hommes qui devait tre releve de vingt-quatre heures en vingt-quatre
+heures, fut charge de leur surveillance. En outre, _la Santa-Cruz_ se
+trouvait amarre entre _la Lionne_ et le brig _le Lion_, de manire
+pouvoir tre coule bas au premier signe de rvolte.
+
+Toutes les mesures de sret une fois prises, il tait juste d'accorder
+quelque repos aux corsaires, qui se rpandirent gament sur le rivage,
+o les Quichuas de la petite colonie d'Andrs,--hommes, femmes et jeunes
+filles,--les ftrent de leur mieux.
+
+L'anse dsole de Quiron retentit de chants de victoire. Il y eut un
+grand bal, rondes, cachuchas et festins, feux de joie et cavalcades,--on
+sait que les chevaux ne manquaient point.
+
+Matre Taillevent ne se mla point la danse, car, de compagnie avec
+Paraw, il explorait le canton et notamment la grande caverne.
+
+--Je veux bien que le vieux Nick me croque, dit le matre, si je sais ce
+que mon capitaine veut faire de ce trou-l.
+
+--Il veut y cacher sa frgate, dit Paraw d'un ton confidentiel.
+
+--Mais il n'y a pas d'eau, pas de chenal, pas de porte.
+
+--Le Lion de la mer est un _atoua_. Comme la terre s'est ouverte, les
+rochers s'ouvriront et la mer remplira le bassin...
+
+--A savoir! murmura le matre.
+
+Tandis que l'incrdule Taillevent mettait des doutes incapables
+d'branler la foi robuste de Baleine-aux-yeux-terribles, Lon, de retour
+au chteau avec Isabelle et Andrs, rompit le silence en s'criant:
+
+--J'ai trouv!... oui, j'ai trouv!...
+
+Le cacique et la jeune femme coutaient attentifs.
+
+--Je suis trois mille lieues de la France, dont les Anglais bloquent
+les ctes. Je ne puis gure compter sur les envois de mon armateur; il
+faut donc que je me cre toutes mes ressources par moi-mme. Les deux
+tiers de mes gens n'ont d'autre mobile que l'appt du gain; je leur ai
+promis d'immenses richesses pour les dcider me suivre dans ces mers,
+o nous ne ferons pourtant que d'assez tristes captures. Dj mes hommes
+ont droit leurs parts de prise sur les deux frgates; en outre, il
+faut les solder. Eh bien, pas de dportation! je traiterai mes
+prisonniers comme nous aurions t traits nous-mmes, si nous avions eu
+le dessous.--La loi du talion est la loi de la guerre!... Je les
+condamne aux mines!...
+
+--Aux mines? rpta Isabelle tonne.
+
+--Je comprends! dit Andrs.
+
+--Indiquez-moi donc, mon pre, la mine d'or la moins loigne de la mer.
+
+--A vingt lieues, sur le versant des montagnes qui font face au grand
+lac, les Espagnols exploitent plusieurs riches mines d'or et d'argent.
+
+--Ds ce soir, Isabelle, j'irai la recherche de celle qui sera la
+ntre.
+
+--Ds ce soir nous partirons, rpta la jeune femme.
+
+--Le vieux chef des Condors est encore capable de monter cheval!
+ajouta Andrs.
+
+--Bien!... ce soir, dit Lon.
+
+Puis il se rendit bord de _la Lionne_ pour y crire les instructions
+qu'il devait laisser ses officiers.
+
+Le soir mme, sous sa conduite, une petite caravane de Quichuas sortait
+du territoire de Quiron et s'engageait dans les plaines habites par les
+sujets espagnols. Matre Taillevent, Camuset et quelques autres matelots
+de Port-Bail, dguiss en _gauchos_, c'est--dire en cavaliers du pays,
+compltaient l'escorte du dernier successeur des Incas, Andrs, qui
+passait pour mort, et de sa fille Isabelle, la Lionne de la mer.
+
+
+
+
+XXVI
+
+L'ILE DE PLOMB.
+
+
+En voyant matre Taillevent drap dans un _poncho_ pruvien, le chapeau
+ larges bords sur l'oreille, et se tenant cheval aussi solidement que
+s'il et t au bout d'une vergue, Camuset, accoutr de mme, mais
+toujours sur le point d'tre dsaronn, dit avec un accent admiratif:
+
+--Eh! nom du nom d'une bouffarde! matre, vous savez donc aussi monter
+cheval!... et vous n'en disiez rien bord!...
+
+--Le vrai moyen de ne pas trop parler, c'est de se taire; retiens a,
+Camuset, a peut servir.
+
+--Pour ne pas draper, matre, je n'en sais rien! Un voyage par terre,
+c'est amusant, je ne dis pas non, tant particulirement charm d'tre
+de la compagnie, mais le cheval!... le cheval!... quel tangage!... Je
+croche les crins de l'avant et la queue, bah!... je ne suis pas solide
+pour deux liards!...
+
+--Patience! on chavire une fois, deux fois et quatre aussi; j'ai connu
+la chose voici dix ans passs, du temps de nos anciens branle-bas dans
+ces montagnes; on tombe, on se ramasse, si tant seulement on ne s'est
+pas cass le cou, et voil!...
+
+--Voil!... merci! murmura Camuset, dont l'air emprunt faisait sourire
+la caravane.
+
+Avant la troisime lieue, Camuset tait tomb quatre fois; mais ensuite
+il lcha la queue de sa monture, et ne s'en trouva que mieux assis.
+
+--C'est tout de mme amusant de naviguer par terre!... disait-il en
+dpit d'une foule d'autres inconvnients trs douloureux pour un
+cavalier novice ou pour un novice cavalier, ce qui, cette fois, tait
+tout un.
+
+La lune clairait la marche de la petite caravane divise par groupes,
+dont le premier, compos de guides excellents, explorait le terrain et
+devait, en cas d'alerte, se replier sur le noyau central o Andrs,
+malgr son grand ge, exerait le commandement.
+
+Avant le jour, on se trouvait dans d'troits dfils.
+
+Les marins, pour la plupart, furent obligs de mettre pied terre et de
+remorquer leurs chevaux, tandis que les Pruviens continuaient aisment
+leur route sur le versant des prcipices.
+
+--Malgr a, disait Camuset, on serait plus commodment grand largue par
+une jolie brise dans une bonne embarcation.
+
+--Bon! tu trouvais de l'agrment louvoyer sur le plancher des veaux!
+dit Taillevent, qui, pour sa part, chevauchait en fumant sa vieille
+pipe.
+
+--De l'agrment, matre, il y en a tout de mme, rpondit Camuset.
+Ae!.... mon soulier est dfonc par ces cailloux sauvages.
+
+--Connu!... sois calme, quand tu auras fait encore une couple de lieues,
+tu seras nu-pieds...
+
+--Mais a coupe pis qu'un rasoir.
+
+--On ne les a pourtant pas repasss, mon gars! Tranquillise-toi, attends
+les ronces, les pines et les cierges du Prou; tu m'en diras des
+nouvelles du charme de louvoyer dans les mornes.
+
+--Vous voulez rire, matre; eh bien, l, sans mentir, j'y en trouve du
+charme. C'est que a ne ressemble pas aux pommiers de Normandie, da!...
+
+Sur ces propos, entremls de digressions de tous genres, on pntra
+dans une gorge de rochers o l'on campa jusqu' la nuit suivante. Une
+tente fut dresse pour Andrs et les femmes. Quichuas et matelots
+dormirent sur la mousse.
+
+Sans-Peur avait organis un service de vedettes. Elles signalrent les
+rencontres fcheuses et facilitrent les moyens de les viter, jusqu'
+ce qu'on ft aux bords du lac de l'le de Plomb. La troupe s'arrta
+enfin dans un canton habit par une tribu nomade d'Aymaras, dont le chef
+n'ignorait point qu'Andrs vivait encore.
+
+Un messager lui remit, selon l'antique usage, une frange de _la borla_
+du vieux cacique.
+
+Le chef aymara la reut avec un profond respect.
+
+--Qu'est-il ordonn au serviteur du grand chef des Condors?
+demanda-t-il.
+
+--Le grand chef des Condors et le _Lion de la mer_, poux d'Isabelle, la
+fille des Incas, sont dans la valle du Torrent.
+
+--Dieu! l'heure est donc venue!
+
+--Je l'ignore! Je suis charg seulement de te dire de faire prparer des
+barques et d'envoyer des hommes fidles la garde de leurs chevaux.
+
+Une heure aprs, la caravane, singulirement rduite par le dpart de
+messagers expdis dans les divers cantons des alentours, voguait sur
+les eaux profondes du lac des Cordillres.
+
+--A la bonne heure! ceci me connat! s'tait cri Camuset en saisissant
+une rame.
+
+Les barques montes par les compagnons du dernier successeur des Incas,
+les dposrent bientt sur l'le sainte, au milieu des ruines de
+l'antique temple du Soleil.
+
+La nuit enveloppait les cimes des Cordillres et les eaux froides du
+grand lac. De toutes les rives, des pirogues se dirigeaient vers l'le
+de Plomb, berceau de la race des Incas, et maintenant son spulcre.
+
+Les pierres des tombeaux refltaient les ples rayons de l'astre des
+nuits.
+
+Au milieu d'un silence funbre, les barques touchaient les divers points
+de l'lot sacr; un mot de passe tait chang entre les sentinelles et
+les rameurs. Les indignes mettaient pied terre; ils recevaient
+l'ordre de se coucher dans les ruines et d'attendre; puis les canots
+repartaient pour aller se charger d'autres indignes des diverses tribus
+de la montagne.
+
+Ainsi l'lot solitaire se peuplait peu peu.
+
+Avant le jour, il fut couvert d'une multitude de chefs et de guerriers
+aymaras, chiquitos ou quichuas, dont quelques-uns avaient fait plus de
+cinquante lieues pour se trouver au rendez-vous national.
+
+Le soleil, son lever, claira une scne solennelle qui empruntait
+son thtre un caractre mystrieux.
+
+Au centre d'une enceinte forme par des fts de colonnes brises,
+couvertes de vgtation et ombrages par des arbres sculaires, se
+trouvait une tombe sur laquelle on lisait:
+
+Ici reposent les restes mortels d'ANDRS DE SARI, cacique de Tinta,
+dernier grand chef des Condors.--_Dieu garde son me!_
+
+Or la pierre du tombeau ne le recouvrait plus.
+
+Elle avait t dresse de manire faire face au peuple; son
+inscription funraire tait devenue celle d'un vaste pidestal,
+au-dessus duquel s'levait le trne du vieillard.
+
+Quand il fut permis aux Pruviens de s'approcher, ils virent avec un
+tonnement religieux la tombe ouverte et vide aux pieds du successeur
+des Incas.
+
+Drap dans le manteau royal, couronn de _la borla_ aux franges d'or,
+Andrs tenait la main un sceptre d'une forme antique. Sur un sige
+moins haut, tait assise sa droite Isabelle, la fille de l'hroque
+Catalina, telle maintenant qu'on avait autrefois connu la compagne du
+marquis de Garba y Palos. Un groupe de chefs respects les entourait. Au
+premier rang, on remarquait, portant le drapeau du Soleil, celui qu'on
+avait si souvent vu la tte des plus braves, pendant l'insurrection
+de Tupac Amaru, celui qu'on avait pleur comme un frre, et dont la
+lgende clbrait encore les grands exploits sous le nom de _Lion de la
+mer_.
+
+Il semblait qu'une triple rsurrection eut lieu dans l'le sainte o le
+premier des Incas[16], le fils du Soleil, tait jadis descendu des cieux
+avec sa compagne[17], pour rpandre la lumire parmi les nations
+sauvages du Prou.
+
+[Note 16: Manco-Capac.]
+
+[Note 17: Mama-Oello.]
+
+La vaste surface du lac tant absolument dserte, on pouvait sans
+crainte se livrer aux plus brillantes dmonstrations, puisque aucun
+Espagnol ne surprendrait les mystres de l'assemble. Des cris
+d'enthousiasme clatrent de toutes parts.
+
+Les indignes runis n'avaient pas t convoqus au hasard; la majeure
+partie d'entre eux ayant, douze annes auparavant, combattu sous
+l'infortun Jos-Gabriel Condor Kanki, la triple apparition dont ils
+taient tmoins n'tait pour aucun d'eux une vaine parade. Les uns
+avaient fait le sige de Sorata, les autres avaient suivi la bannire de
+Catalina, la mre d'Isabelle; tous ils avaient connu le _Lion de la
+mer_.
+
+Andrs fit un signe, le silence se rtablit.
+
+Il tendit son sceptre, et montrant la fosse bante ses pieds:
+
+--Cette tombe est vide encore aujourd'hui, dit-il. Ceux que vous avez
+pleurs vivent pour vous aimer, pour vous servir. Le sang des Incas
+coule dans les veines de la fille de ma fille, et les mers nous ont
+rendu leur _Lion_, leur _Lion_ qui n'a cess de vaincre les Espagnols.
+Il y a peu de jours, sur nos ctes, une frgate du Callao amenait
+pavillon devant la sienne, qui porte les couleurs de la France. Le _Lion
+de la mer_ vous dira lui-mme quels sont ses desseins et ce qu'il attend
+de vous. Moi, sur le bord de cette tombe, o je ne tarderai pas
+descendre rellement, je viens vous dire qu'il est l'poux d'Isabelle,
+la nice de Tupac Amaru, la fille des Incas!... Je viens, en votre
+prsence tous, ceindre _la borla_ de nos anctre au front d'Isabelle,
+votre reine et votre soeur. Si quelqu'un d'entre vous veut s'y opposer,
+qu'il prenne librement la parole!
+
+Les Pruviens rpondirent par mille cris de dvoment.
+
+--Vive la fille de Catalina!--Vive la nice de Tupac Amaru!--Vivent
+Isabelle et le _Lion de la mer_!...--Vive jamais la race des Incas!...
+
+Andrs ajouta lentement:
+
+--Pour plonger nos tyrans dans une scurit profonde, j'ai d leur faire
+croire qu'Andrs de Sari n'tait plus, et les peuples du Prou ont
+suivi son cercueil, et cette pierre funraire a reu l'inscription que
+vous lisez. Cependant, cach dans une retraite inconnue, votre dernier
+seigneur attendait, sur les bords de l'Ocan, le retour de sa fille
+bien-aime qu'avait jur de lui ramener le _Lion de la mer_. Le _Lion
+de la mer_, triomphant de tous les dangers, a tenu son serment par la
+permission de Dieu. Le grand Condor du Prou tend sur vous ses ailes
+immenses. La gnreuse tige de l'arbre des Incas n'est point dessche;
+elle poussera des rameaux verdoyants, elle refleurira, et votre antique
+indpendance vous sera rendue!...
+
+--Gloire au vainqueur de Sorata! dirent les chefs dont le cri fut
+longuement rpt.
+
+Lon de Roqueforte, agitant le drapeau qui, de nos jours, est celui de
+la rpublique pruvienne, s'avana le front haut. Ses regards assurs
+augmentrent encore l'enthousiasme des chefs et des guerriers.
+
+La bannire qu'il leur montrait reprsente le soleil se levant sur les
+Andes, dont le pied est baign par la rivire de Rimac. Cet emblme,
+entour de lauriers, occupe le centre de quatre triangles en diagonale
+dont deux rouges et deux blancs.
+
+--Enfants des Incas! s'cria le _Lion de la mer_, voici le drapeau de
+votre indpendance! Avant peu d'annes, il remplacera les couleurs de
+l'Espagne sur toute la surface de l'empire pruvien. Vous ignorez
+peut-tre que la vieille Europe est en feu; vos matres ne veulent
+point que vous sachiez qu'une rvolution gante commence au del des
+mers. Cette rvolution mtamorphosera le monde!... Elle vous rendra
+votre libert!... Vivez dans l'espoir du grand jour de
+l'affranchissement! Et en attendant que le soleil qui l'clairera se
+lve sur ces montagnes, secondez mes efforts. Je suis le prcurseur de
+votre dlivrance! aidez-moi remplir ma tche. Conservez, avec votre
+prudence admirable, les secrets de l'avenir; secondez-moi dans le
+prsent.
+
+Isabelle, couronne du bandeau royal, se leva et dit:
+
+--Jurez de lui obir comme moi-mme.
+
+--Nous le jurons!
+
+Et Sans-Peur ajouta:
+
+--Les Espagnols vous condamnent aux travaux des mines; moi, j'ai
+condamn aux mines mes prisonniers espagnols. Vos matres vous obligent
+ retirer des entrailles de la terre l'or qui leur sert forger vos
+fers; que mes captifs, gards et surveills par vous, arrachent de vos
+montagnes l'or qui doit servir les briser!...
+
+--C'est bien!... dit le chef des Aymaras. Tu auras de l'or! Nous
+garderons tes prisonniers. Nous connaissons des mines que les Espagnols
+ne dcouvriront jamais. Fermes pour eux, elle se rouvriront pour toi!
+
+Lon continua:
+
+--L'Espagne envoie par mer les troupes qui vous oppriment, c'est sur mer
+que je combattrai l'Espagne. J'arrterai ses convois, je prendrai ses
+navires, je transformerai ses soldats en mineurs que je vous livrerai.
+Mais, d'un autre ct, si j'ai des vaisseaux, je manque d'hommes; que
+chaque tribu me fournisse donc quelques jeunes gens alertes et courageux
+pour complter mes quipages.
+
+Les acclamations de la multitude furent favorables cette demande.
+
+lectriss par les discours d'Andrs, de Lon et d'Isabelle, plus de
+deux cents indignes se prsentrent d'eux-mmes. Les caciques des
+divers districts promirent d'en envoyer successivement au _Lion de la
+mer_ autant qu'il lui en faudrait.
+
+Le double but du voyage se trouvait rempli.
+
+Un festin patriotique, des crmonies religieuses et des confrences
+auxquelles prirent part les principaux chefs de peuplades occuprent
+ensuite la journe.
+
+Faut-il dire comment matre Taillevent renouvela connaissance avec une
+foule d'anciens compagnons d'armes? Faut-il relater les faits et gestes
+de Camuset, qui, mettant les instants profit, raccommoda ses souliers,
+non sans s'instruire des traditions du pays?
+
+--Eh quoi! les ruines qu'il voyait taient celles d'un temple jadis
+recouvert en lames d'or!... Nom d'un faubert! a vous avait tristement
+chang de mine!... Et, lors de la conqute du pays par les Espagnols,
+les Incas avaient jet au fond du lac tous leurs trsors, dont
+particulirement une sclrate de chane d'or plus grosse que le grand
+cble de la frgate!... Quel dommage!... Mais, voyons, au lieu de tant
+creuser la terre, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de repcher ces
+richesses?
+
+--Pas moyen, Camuset, le lac Titicaca n'a pas de fond.
+
+--S'il n'a pas de fond, il a un drle de nom tout de mme, pour un lac
+sacr.
+
+--Tu es bien de ton pays, mon gars, reprit Taillevent. Un nom qui n'est
+pas franais t'tonne et te fait rire. Sais-tu ce que veut dire
+_camuset_ chez les sauvages de Toyoa, o nous irons peut-tre bien un de
+ces quatre matins?
+
+--Eh bien, matre, qu'est-ce que a y veut dire?
+
+--Cornichon, potiron, ratapiat, gringalet, bavard et ver de cambuse.
+
+--Merci!... Ils sont polis dans ce pays-l.
+
+--Ici, _titicaca_ veut dire _le de plomb_, voil la diffrence, et
+l'innocent qui rit pour si peu n'est qu'un _camuset_, en langage de
+Toyoa.
+
+--Bon! matre!... assez caus! Malgr a, je vois bien que vous _blaguez
+ la coche_.
+
+--a se pourrait encore, dit gravement le matre d'quipage.
+
+
+
+
+XXVII
+
+A LA POUDRE.
+
+
+L'histoire signale, sans entrer dans aucun dtail prcis, quelques
+insurrections partielles qui eurent lieu au Prou entre 1794 et 1802. La
+cause de ces mouvements de peu de dure est totalement inconnue. On les
+attribue plutt des bandits qu'aux habitants indignes, qui
+n'acquittrent jamais les impts avec plus de rgularit.
+
+Les allis du _Lion de la mer_ se conformaient aux ordres de leur reine
+Isabelle.
+
+Ils ne ngligrent rien pour mettre en dfaut la vigilance des
+Espagnols. Ils avaient l'air soumis, payaient exactement les redevances,
+ne murmuraient point, et ne prenaient les armes que pour empcher de
+dcouvrir les travaux excuts dans les mines par les prisonniers de
+Sans-Peur.
+
+Malheur aux troupes de la couronne qui s'aventuraient vers les points
+dont la connaissance devait demeurer secrte! Pas un soldat ne revenait
+d'une expdition semblable; mort ou vif, il disparaissait dans les
+entrailles de la terre.
+
+Les Pruviens, poussant la ruse jusqu'aux dernires limites, avaient
+soin de changer plusieurs fois par an les ouvertures des mines, afin que
+les Espagnols pussent visiter sans obstacles, peu de mois de distance,
+les lieux mmes dont les abords venaient d'tre le plus cruellement
+interdits. Des galeries souterraines, toujours creuses dans la
+direction de l'Ocan, s'tendirent sous les montagnes des distances
+incroyables. Souvent Andrs et Isabelle furent revus par leurs fidles
+sujets, qui, profitant des travaux tous les premiers, avaient un
+puissant intrt suivre les instructions de leurs princes.
+
+Des relations constantes furent entretenues entre la mine des Incas et
+le territoire de Quiron, centre maritime de la puissance de Sans-Peur le
+Corsaire; et l'exploitation de la mine d'or permit Lon de soulager
+les souffrances des indignes, de payer largement leurs services et de
+rmunrer en mme temps avec toute la libralit ncessaire les marins
+franais qui servaient sous ses ordres.
+
+ * * * * *
+
+Les prisonniers livrs aux chefs quichuas avaient successivement t
+emmens, sous bonne escorte, dans l'intrieur des terres.--Une flottille
+innombrable de balses tait la disposition de Lon, dont les deux
+frgates et le brig, entirement rpars, se balanaient maintenant sur
+leurs amarres.
+
+_Le Lion_, plac sous le commandement de Paul Dravis, officier capable,
+ qui Sans-Peur avait cru pouvoir confier ses desseins, ne tarda point
+mettre sous voiles avec Paraw pour pilote. Il allait annoncer aux
+peuples de la Polynsie le retour de l'_Atoua_, Lion de la mer,
+transmettre d'importantes instructions aux principaux chefs, et
+combattre en corsaire les Anglais ou les Espagnols partout o il se
+sentirait de force vaincre.
+
+Le pavillon de Sans-Peur fut arbor bord de _la Santa-Cruz_, dont
+l'quipage, compos des compatriotes de Taillevent et de Camuset, fut
+complt avec les jeunes Pruviens qu'il s'agissait de former au mtier
+de la mer.
+
+Quant _la Lionne_, elle demeura presque dserte, ce qui motiva bien
+des discours homriques de matre Taillevent.
+
+A peine le brig eut-il disparu au large avec tous les aventuriers dont
+la discrtion paraissait douteuse au capitaine, que d'tranges travaux
+commencrent.
+
+Des plongeurs ayant plac, sous les rochers qui barraient le fond de la
+baie, une norme quantit de poudre, on y mit le feu; la brche
+s'ouvrit; la mer se prcipita dans les profondeurs de la caverne, o il
+ne s'agit plus que de faire entrer la frgate.
+
+--Ah! l'ide, l'ide! s'cria Taillevent. Vous en a-t-il de l'ide, mon
+capitaine! Le reste se voit clair comme le jour. Les balses vont servir
+de chapelet pour soulever notre chre _Lionne_, l'effet de la loger
+dans la caverne, o nous la retrouverons en cas de besoin... Camuset, et
+vous tous, enfants, ouvrez les yeux et les oreilles, c'est permis! mais
+fermez la bouche tout jamais, voil ma consigne!
+
+Lon ne se borna point cacher la frgate au fond du bassin vot o
+elle fut introduite, il voulut encore que l'ouverture de l'antre ft
+dissimule par un amas de rocs entasss de manire pouvoir tomber en
+peu d'instants.
+
+Enfin, aprs avoir suffisamment exerc son quipage, il annona au vieil
+Andrs qu'il allait prendre la mer.
+
+Le cacique jeta un regard sur Isabelle et lut sa rsolution sur ses
+traits.
+
+--Allez, mes enfants! dit-il, que Dieu vous garde et qu'il vous ramne
+pour me fermer les yeux. Lorsqu' votre retour d'Europe vous alliez
+livrer combat un ennemi redoutable, j'ai voulu partager vos dangers;
+aujourd'hui, d'autres devoirs me sont imposs, je n'y faillirai point.
+Je suis la sentinelle qui veille sur ces rives, le ministre de vos
+volonts, l'interprte de vos desseins; je me conformerai aux intentions
+de mon glorieux fils le _Lion de la mer_, en priant le ciel de vous
+protger.
+
+Lon et Isabelle, courbant le front, reurent la bndiction paternelle.
+
+Moins d'une heure aprs, la baie de Quiron tait redevenue silencieuse.
+La frgate qui remontait vers le nord perdait de vue le vieux castel o
+l'aeul attrist mditait sur l'avenir de ses enfants et de sa patrie.
+
+--M'est-il permis de demander o nous allons? dit la jeune femme.
+
+--A la poudre! rpondit Sans-Peur.
+
+Dans l'cole du canon, le commandement: _A la poudre!_ ordonne aux
+pourvoyeurs de se rendre aux soutes avec leurs gargoussiers vides et
+d'en revenir avec des gargoussiers pleins. Isabelle comprit que l'objet
+principal de la campagne tait de s'approvisionner de munitions de
+guerre aux dpens de l'ennemi.
+
+--C'est donc au Callao, reprit-elle, que nous tenterons un coup de main?
+
+--Tu l'as devin.
+
+--Et l'enfant de Sans-Peur en a tressailli dans mon sein, rpondit
+Isabelle.
+
+Limna, qui entrait dans la dunette meuble des mmes meubles que la
+chambre nuptiale du brig _le Lion_, sourit en voyant le valeureux
+capitaine embrasser avec joie celle qui comblait enfin par ces paroles
+le plus cher de ses voeux.
+
+--De crainte d'tre laisse terre, reprit Isabelle, je n'ai voulu
+parler qu' bord, au large...
+
+--Mais Andrs?...
+
+--Une lettre d'adieu l'instruit de nos esprances.
+
+--Bien! Et ne crains plus dsormais que je te laisse terre malgr toi.
+Il m'importe moi-mme que la compagne du _Lion de la mer_ soit un
+marin et un capitaine, comme elle est dj une hrone!...
+
+--Des compliments au bout de six mois de mariage!
+
+--La vrit, toujours!
+
+
+
+
+XXVIII
+
+COUPS DE MAIN.
+
+
+Au Callao et Lima, on commenait s'inquiter de l'absence prolonge
+de la frgate de Sa Majest Catholique, _la Santa-Cruz_, partie pour
+Valparaiso, o l'on savait qu'elle n'tait point arrive.--Avait-elle
+sombr au large? avait-elle fait naufrage sur quelque cte inconnue?
+Entrane hors de sa route par un coup de vent formidable, tait-elle en
+relche dans des les lointaines o elle se rparait? ou enfin, chose
+peu vraisemblable, tait-elle tombe au pouvoir des ennemis? On
+n'ignorait plus, il est vrai, que l'Espagne avait dclar la guerre la
+Rpublique franaise, mais on n'admettait point que la Rpublique, en
+lutte avec toutes les puissances europennes, songet expdier un seul
+navire au Prou.
+
+Les meilleurs raisonnements sont susceptibles d'tre dmentis par les
+faits; la prise de _la Santa-Cruz_ en fournit une preuve de plus.
+
+Au coucher du soleil, la frgate battant flamme et pavillon espagnol fut
+signale par les vigies de la cte. Les esprits se rassurrent; on
+attendit patiemment le lendemain pour avoir l'explication de son retard.
+
+L'explication devait se faire singulirement attendre.
+
+Au beau milieu de la nuit, deux cents hommes dbarqurent au fond de la
+baie du Callao, surprirent le poste qui gardait la poudrire de
+San-Jos, forcrent les portes, s'emparrent d'autant de munitions de
+guerre que les chaloupes et radeaux purent en charger, et en partant
+mirent le feu la poudrire elle-mme, qui fit explosion avec un
+pouvantable fracas.
+
+Le lendemain la frgate avait disparu.
+
+Or, d'aprs quelques-uns des soldats de garde, laisss dessein dans la
+baie, les auteurs du coup de main parlaient espagnol.--En consquence,
+on s'accorda bientt dire que l'quipage de _la Santa-Cruz_, s'tant
+rvolt contre ses officiers, faisait la piraterie. Les navires de
+guerre dont disposait le vice-roi furent expdis dans les divers ports
+intermdiaires pour y dnoncer _la Santa-Cruz_ comme rebelle; et quant
+la poudrire San-Jos, on n'eut garde de la reconstruire; aussi les
+magasins actuels sont-ils tous situs dans les forts et la citadelle du
+Callao.
+
+Une petite corvette espagnole eut le malheur d'tre rencontre par la
+frgate de Sans-Peur, qui la prit, livra son quipage aux indignes pour
+augmenter le nombre des mineurs, et dmolit le navire, dont les voiles,
+l'artillerie et les munitions furent emmagasines dans la vaste caverne
+de _la Lionne_.
+
+Si l'on ne savait point, Lima, quel tait le mystrieux ennemi qui
+l'on avait affaire, Andrs, Isabelle et Lon n'ignoraient aucun des
+bruits rpandus au Prou, car ils avaient la ressource d'envoyer des
+gens srs dans les principales villes. A courts intervalles se
+succdrent plusieurs coups de main non moins heureux que celui de la
+poudrire du Callao.
+
+Sous pavillon indpendant, _la Santa-Cruz_ prit ou ranonna plus de
+cinquante btiments de commerce, l'ouvert des ports d'Arica,
+d'Arequipa, de Pisco et jusque dans le golfe de Guayaquil.
+
+L'abondance rgnait parmi les indignes dvous la cause d'Isabelle;
+le vice-roi s'alarmait srieusement et se proposait de mettre en mer une
+division destine pourchasser la frgate rebelle qui dvastait le
+littoral; la vieillesse d'Andrs tait remplie de nobles espoirs qui
+furent accrus encore par la naissance d'un arrire-petit-fils.
+
+
+
+
+XXIX
+
+NAISSANCES, MARIAGE ET BAPTMES.
+
+
+A l'instant o, revenant de course, la frgate victorieuse mouillait
+devant le chteau de Quiron, l'enfant reut le jour bord.
+
+Une salve d'artillerie et un pavois national clbrrent cet vnement
+heureux.
+
+La frgate fut aussitt entoure de balses charges d'indignes, qui
+le vieil Andrs, du haut de la dunette, prsenta le nouveau-n, qui,
+selon les dsirs d'Isabelle, reut les noms de
+Gabriel-Jos-Clodion-Tupac-Amaru.
+
+Son bisaeul y ajouta le titre de _Condor-Kanki_.
+
+--Voici le nouveau grand chef des Condors! s'cria-t-il. L'enfant des
+Incas nat avec l'aurore de notre indpendance. Elle grandira comme lui,
+peuples du Prou. Avant le midi de sa vie, elle illuminera l'empire de
+nos aeux, elle sera le soleil qui dissipera les tnbres de notre
+longue servitude en blouissant nos oppresseurs! Gloire au prince
+nouveau-n; gloire au fils d'Isabelle et du Lion de la mer! Puisse le
+Dieu des opprims lui accorder jamais sa protection toute-puissante.
+
+Ce fut peu aprs la naissance de Gabriel de Roqueforte que matre
+Taillevent prit enfin la rsolution d'imiter son capitaine en demandant
+la main de l'aimable Limna.
+
+--Tous mes plans moi sont couls, dit-il. J'avais du got pour le
+petit cabotage et la pche sur la cte de Normandie, avec un brin de
+contrebande en Angleterre, histoire de rire,--et me voil courant la
+grande borde perptuit. J'avais l'ide de demeurer le fils de ma
+bonne femme de mre Port-Bail, et d'tre le pre de ses
+petits-enfants; mais le roi, la rpublique, mon capitaine, le
+tremblement, le diable s'en sont mls; j'ai repass la chance mon
+matelot Tom Lebon, anglais de nation, franais de coeur, a, c'est
+connu! Donc bonsoir les Normandes de Normandie, faut que j'en prenne une
+ailleurs, pas vrai?
+
+--Il me semble assez difficile d'tre Normande ailleurs qu'en Normandie,
+dit Limna en riant.
+
+--Eh bien, la mignonne, voil ce qui vous trompe, preuve qu'il ne
+tient qu' vous de passer Normande en devenant la femme d'un Normand qui
+s'appelle matre Taillevent, soit dit sans vous offenser.
+
+--Vous ne m'offensez pas du tout, bien au contraire, dit Limna en
+souriant.
+
+--Bien au contraire? rpta le matre avec un certain trouble.
+
+La dmarche qu'il hasardait ne laissait pas que de lui avoir cot, en
+rflexions et en monologues, plus de cinquante quarts de nuit.
+
+--Je dis au contraire, reprit Limna, parce que je commenais tre
+offense de votre long silence. Ds le premier jour, vous avez pu voir
+que j'tais dvoue madame, comme vous vous l'tes votre
+capitaine...
+
+--Il n'y a pas de temps perdu, interrompit Taillevent, M. Gabriel ne
+fait que de natre. Laissez courir, le mousse qui lui sera dvou corps
+et biens ne sera pas longtemps dans les brumes du Prou.--A demain la
+noce, avec votre permission!
+
+--Mais madame ne sait encore rien...
+
+--Ni mon capitaine non plus; soyez calme malgr a; je rponds de la
+chose.--Enlev! A demain la noce!
+
+ * * * * *
+
+Le jour mme du mariage de Taillevent eut lieu le baptme de
+Gabriel-Jos-Clodion-Tupac-Amaru de Roqueforte, intrpide enfant dont
+l'ducation se fit tour tour la mer, dans les gorges des Cordillres
+et dans les les du grand ocan Pacifique, o LO l'_Atoua_ fut
+successivement revu par tous les peuples.
+
+_La Santa-Cruz_ et _le Lion_ se rejoignirent. De beaux combats furent
+livrs aux Anglais dans plusieurs archipels et jusque sous les murs de
+Sydney.
+
+Paraw s'y fit remarquer par sa vaillance toute preuve. Trop heureux
+de combattre sous le Lion de la mer, il s'tait ht de passer bord de
+la frgate, ds qu'elle mouilla dans la baie des Iles.
+
+Un jour vint o, confiant Paul Dravis le commandement de _la
+Santa-Cruz_ et la conduite d'un important convoi charg de richesses,
+Lon remonta son brig refondu neuf l'le Tati.
+
+Le convoi fit route pour le Havre. Sans-Peur expdiait des captures
+opulentes au citoyen Plantier, son armateur; il se dbarassait d'une
+foule de marins fatigus d'tre hors de France depuis fort longtemps. Il
+ne voulait sous ses ordres que des gens de bonne volont. D'ailleurs, il
+avait eu l'occasion de parfaire en Ocanie plusieurs nombreux quipages,
+et se trouvait dsormais dans une position excellente.
+
+_Le Lion_ en se dirigeant sur la baie de Quiron, captura sans coup frir
+_le Duff_, charg de missionnaires mthodistes, parmi lesquels se
+trouvait le misrable Pottle Trichenpot, qui fut accueilli par les
+rises de tous les anciens de l'quipage.
+
+--Si j'tais le capitaine, dit Taillevent la vue du valet devenu
+missionnaire, je vous ferais pendre ce mauvais coquin-l pour ne plus le
+rencontrer.
+
+--a nous ferait un mineur de moins, objecta Limna.
+
+Mais quinze jours aprs, pendant une relche dans l'archipel de Tonga,
+Pottle tant parvenu s'vader, Limna convint de bonne foi que son
+poux avait eu bien raison.
+
+Au large, peu avant le retour au chteau d'Andrs, Isabelle devint mre
+de deux jumeaux qui reurent les noms de Lonin-Theuderic et
+Lionel-Clodomir.--Ces enfants de la mer atteignirent l'ge de trois ans
+sous les yeux de leur bisaeul, tandis qu'avec des succs toujours
+nouveaux, Lon et Isabelle battaient l'ocan Pacifique.
+
+Le grand tueur de navires en avait us trois sur les entre-faites.
+
+_Le Lion_,--jolie corvette de trente canons cette heure,--ramenait un
+gros trois-mts charg de marins indignes de l'Ocanie, quand tout
+coup une grande frgate anglaise se montre l'ouvert de la baie. Un
+corps de cavalerie espagnole apparat presque au mme instant sur les
+hauteurs voisines du territoire de Quiron.
+
+--Encore un branle-bas! Camuset, mon camarade, dit Taillevent, m'est
+avis qu'il va faire chaud!
+
+
+
+
+XXX
+
+POTTLE TRICHENPOT.
+
+
+La biographie de Pottle Trichenpot, natif de Darmouth, mrite bien de
+distraire un peu la muse de l'Histoire, qui n'a pas souvent le loisir
+d'esquisser la silhouette d'un plus impudent rogneur de portions.
+
+Fils d'un ex-cambusier devenu matre de taverne, Pottle employa ses
+premires annes sophistiquer les liquides offerts aux habitus du
+logis. Un beau soir, il s'empara de la recette de la journe et disparut
+sans que ses honorables parents s'inquitassent de le rattraper.
+
+--Excellent dbarras! Qu'il aille se faire pendre ailleurs! dit en
+anglais monsieur son pre madame sa mre, qui fut absolument du mme
+avis.
+
+Cinq ou six autres fils ou filles suffisaient d'ailleurs leur
+tendresse, et l'on peut affirmer qu'ils en auraient aisment donn deux
+ou trois pour tre bien srs que Pottle ne reparatrait jamais. Ce
+sacrifice peu ruineux fut inutile. Press comme vagabond, Pottle avait
+l'honneur d'tre log aux frais de son gouvernement sur on ne sait quel
+vaisseau de Sa Majest Britannique. Par l'intermdiaire de ses
+contre-matres de manoeuvre, la mme Majest daigna former coups de
+fouet l'esprit et le coeur de Pottle Trichenpot, sans parvenir toutefois
+ faire de lui un mousse passable.
+
+Naturellement lche, malpropre et filou, il tait rempli d'intelligence
+pour les travaux occultes qui avaient enrichi ses chers parents. Tant
+d'aimables qualits runies en sa seule personne devaient le faire
+distinguer par le munitionnaire en chef du vaisseau _le Warspit_; il se
+rendit, par un zle toute preuve, digne d'une pareille distinction;
+nul ne pesait et ne mesurait plus mal que lui, nul ne dcomptait mieux.
+Il savait ses quatre rgles ds l'ge tendre, il apprit lire et
+crire dans l'espoir de devenir un jour munitionnaire royal.
+Malheureusement, enhardi par trop de succs, il ne se borna plus
+filouter l'quipage au profit de son protecteur, et voulut bnficier de
+ses talents. Cette ambition le perdit.
+
+Cent coups de fouet et deux ans de prison lui furent attribus en
+rcompense de ses mrites; mais quelque chose malheur est bon. Pottle
+fut attach au service particulier du chapelain de la prison, estimable
+ministre qui, chaque soir, se faisait faire par lui la lecture de la
+Bible, et qui, plus tard, le donna pour valet son neveu le master de
+la corvette _the Hope_ (l'Esprance). On se rappelle comment cette
+corvette fut brle sur les ctes de Galice par le corsaire _le Lion_,
+et comment Pottle, mis en barrique, recueilli par _la Guerrera_, puis
+embarqu sur _la Dignity_, parvint se faire accepter comme domestique
+par le loyal Roboam Owen.
+
+Hypocrite form par tant d'infortunes et devenu trs habile faire
+natre les occasions favorables, Pottle eut le talent de s'insinuer dans
+les meilleures grces du spculateur qui trafiquait l'anglaise des
+revenus de la Bible dans les archipels de l'Ocanie.
+
+A Londres, il fut trouv digne de toute confiance et en partit avec une
+pacotille dont il devait tirer les plus agrables profits.
+
+Le catholicisme est abngation, dsintressement, dvoment allant
+jusqu'au martyre. Celles des sectes dissidentes qui exploitent les rives
+lointaines sont animes par l'esprit diamtralement inverse.
+
+Pottle Trichenpot, mari Sydney avec la fille d'un dport, n'tait
+rien moins que missionnaire anglican lors de la prise du _Duff_.
+
+Possesseur d'une magnifique collection de spiritueux et de bibles, de
+ciseaux, de couteaux et de verroteries, il travaillait l'dification,
+ la conversion et la civilisation des Polynsiens avec un succs des
+plus rares. Sa pacotille fut perdue, hlas! mais en dpit du rancunier
+Taillevent, le missionnaire Pottle Trichenpot n'eut qu' se louer des
+traitements de Sans-Peur le Corsaire.
+
+En vrit, il fut acueilli en ancienne connaissance. Le capitaine lui
+demanda des nouvelles du brave lieutenant Irlandais Roboam Owen. Pottle,
+d'abord tout tremblant, se rassura et dit que M. Owen continuait
+servir dans la marine britannique.
+
+--Mais, ajouta le prisonnier, trs peu de jours aprs notre dbarquement
+au cap de la Higuera, nous nous sparmes, et je n'ai jamais eu
+l'honneur de le rencontrer depuis.
+
+Pottle mentait avec impudence.
+
+Sans-Peur ne fut point tout fait sa dupe; seulement son indulgence
+trop grande, combine avec la terreur profonde qu'il inspirait Pottle
+Trichenpot, fut cause que ce dernier s'vada au risque d'tre dvor par
+les requins ou par les anthropophages.
+
+Pour qu'un tel poltron court de gat de coeur autant de dangers, il
+devait avoir la conscience fort lourde et redouter bon droit que, se
+ravisant tt ou tard, Sans-Peur ne se conformt la manire de voir de
+l'expditif Taillevent.
+
+Plus heureux qu'il ne mritait de l'tre, Pottle Trichenpot fut
+recueilli par un autre navire de missionnaires anglicans et se retrouva
+bientt dans une position meilleure que jamais.
+
+Il faut lui attribuer la majeure partie des rapports alarmants que reut
+le gouvernement britannique sur les progrs d'un aventurier franais
+dj signal son attention depuis longues annes: --Sous les noms
+principaux de LO l'_Atoua_, Lion de la mer, ou Sans-Peur le Corsaire,
+cet odieux pirate, ligu avec les insurgs du Prou, ne cessait de
+perscuter les missions anglaises, s'opposait en tous lieux leur
+tablissement, suscitait des rvoltes et des massacres, capturait les
+golettes vangliques, et menaait d'expulser les Anglais de toutes les
+les.
+
+Les missionnaires, en gnral, se plaignaient des partisans fanatiques
+de LO l'_Atoua_; Pottle seul tait en mesure de fournir de bons
+renseignements qu'il complta par une foule de dtails circonstancis.
+
+Cependant les gouverneurs des diverses audiences du Prou taient
+parvenus de leur ct trouver quelques indices de la mystrieuse
+puissance exerce contre eux par un ennemi acharn, qui devait avoir des
+partisans jusque dans l'intrieur des terres.
+
+
+
+
+XXXI
+
+BATAILLE DE QUIRON.
+
+
+La frgate anglaise _la Firefly_ avait mouill au Callao avant de se
+diriger sur la baie de Quiron. Son capitaine, qui apportait les
+documents fournis par les missions anglaises, se concerta naturellement
+avec le vice-roi. Les Espagnols agirent par terre, tandis que les
+Anglais allaient attaquer par mer.
+
+Au moment mme o Sans-Peur apercevait dans la direction du nord la
+frgate ennemie, il vit sur la pointe sud de la baie de Quiron un
+pavillon qui lui signalait des dangers terre.
+
+--Andrs est menac, dit-il Isabelle. La route suivie par cet anglais
+prouve qu'on a dcouvert notre asile.
+
+--Ah! mon Dieu! s'cria la jeune mre de famille, je vois des troupes
+espagnoles sur la montagne!... et j'ai deux de mes enfants terre!...
+
+Lonin et Lionel, les deux jumeaux, gs d'environ trois ans, se
+roulaient aux pieds de leur bisaeul assis sur une sorte de palanquin,
+d'o il donnait voix basse ses ordres transmis aussitt ses fidles
+serviteurs.
+
+Gabriel, sur le gaillard d'arrire de la corvette _le Lion_, avait pour
+compagnon de jeux un petit garon d'un an plus jeune que lui, n en mer
+et baptis bord du nom euphonique de Limno Taillevent.
+
+Camuset, qui jouissait du privilge d'tre spcialement charg de la
+garde du petit Gabriel, tait en tiers dans leurs rcrations. Il les
+suivait dans la mture, leur enseignait faire toutes sortes de noeuds,
+tait leur matre d'escrime, de bton et de natation, trouvait ses
+fonctions charmantes, et avait cess d'tre tarabust par matre
+Taillevent, qui le traitait de camarade.
+
+--Ah! s'il pouvait un jour m'appeler son _matelot_! disait navement le
+vaillant garon.
+
+Mais le titre sacro-saint de _matelot_ ne pouvait tre dcern par
+matre Taillevent qu' un seul homme dans le monde, c'est--dire Tom
+Lebon de Jersey, anglais de nation, franais de coeur...
+
+--Le mari de ma femme, le fils de ma mre, et le pre de ses
+petits-enfants! disait encore quelquefois le brave matre par un reste
+d'habitude laquelle Limna mettait bon ordre.
+
+--Ta femme, c'est moi! et le seul petit-fils de ta mre, Limno notre
+enfant.
+
+--Doucement, madame Taillevent, rpliquait le matre. Pour la premire
+chose, j'ai tort; tu es ma femme, et l'autre est celle de mon matelot
+Tom Lebon. Mais pour la seconde chose, je dis et je rpte que mon
+matelot est le fils de ma bonne femme de mre... par _substantation_,
+langage du notaire de chez nous.
+
+--Pardonnerez, matre, objectait Camuset, le notaire de chez nous a dit
+_substitution_.
+
+--Je n'en fais pas la diffrence, mon camarade, reprit Taillevent avec
+bonhomie, mettons _tanta_, _titu_, _touto_, _tuti_, tout ce que tu
+voudras; en no-zlandais on dirait _papa_; demande plutt au vieux
+Paraw.
+
+Paraw et bon nombre de ses compatriotes taient alors, soit bord de
+la corvette _le Lion_, soit sur la prise anglaise _l'Unicorn_, qui
+entrrent de conserve dons la baie de Quiron.
+
+_La Firefly_, charge de toile, gouvernait sur elles, sabords ouverts,
+mches allumes.
+
+_Le Lion_ et _l'Unicorn_ hissrent pavillon franais, l'appuyrent d'un
+coup de canon et s'embossrent l'extrmit la plus recule de la baie.
+
+Sans-Peur emmenant son fils Gabriel, Taillevent, Camuset et cinquante
+autres se jetrent dans la chaloupe ou le grand canot.
+
+Isabelle, suivie de Paraw, se prcipita vers le chteau de Quiron, o
+les serviteurs d'Andrs s'apprtaient opposer aux troupes espagnoles
+une rsistance vigoureuse.
+
+A bord de _la Firefly_, on observait les mouvements des embarcations qui
+se remplissaient de marins des deux navires. On crut ncessairement
+qu'ils prenaient la fuite.
+
+--_Perfectly well!_ parfaitement bien! dit le commodore anglais. Les
+drles ne se doutent pas de ce qui les attend terre!.. Allons prendre
+leur navires abandonns. La cavalerie espagnole fera le reste.
+
+Le commodore qui parlait ainsi ne pouvait voir qu'au mme instant des
+masses de rochers se dtachaient des flancs de la montagne o
+s'introduisait une nombreuse flottille des balses pruviennes.
+
+_La Firefly_ courait vers les deux navires embosss et qui, abandonns
+ou non, lui prsentaient le travers. Avec une prudence digne d'loges,
+le commodore prit du tour de manire leur offrir le ct, c'est--dire
+que sa manoeuvre ne ressembla en rien celle qui avait autrefois caus
+la prise de _la Santa-Cruz_. Toutefois, trouvant fcheux d'endommager
+inutilement deux navires qui paraissaient en bon tat, il mit en panne
+petite porte de canon et fit amener quelques canots qui se dirigrent
+vers la corvette et le trois-mts _l'Unicorn_.
+
+Les canots abordrent; les officiers qui les commandaient montrent sur
+le pont. On ne les vit pas redescendre. On ne vit pas non plus amener
+les couleurs franaises. Il tait vident que les malheureux officiers
+de corve venaient de se faire prendre au pige.
+
+Le commodore se rapprocha en drivant, et d'une voix menaante:
+
+--Amenez pavillon, cria-t-il, ou je vous coule!
+
+Rien ne bougea.--Personne ne rpondit la menace.--Les canots anglais,
+rappels bord, revinrent sans leurs officiers, qui, peine sur le
+pont des navires de Sans-Peur, avaient t brusquement terrasss,
+billonns, garrotts et jets fond de cale. Autour de chaque canon se
+tenaient accroupis un nombre d'hommes suffisant pour le servir, et
+l'arrire, cach par le bastingage, un officier corsaire donnait ses
+ordres par signes.
+
+A bord du _Lion_, c'tait mile Fraux,-- bord de _l'Unicorn_,
+Bdarieux,--deux braves capitaines de prises demeurs fidles la
+fortune de Lon de Roqueforte.
+
+--Canonniers!... couler bas!... Feu!... commanda enfin le commodore de
+_la Firefly_.
+
+Un nuage de fume enveloppa la frgate anglaise.
+
+_Le Lion_ et _l'Unicorn_, se rveillant alors, ripostrent par leurs
+voles; la fume s'paissit.
+
+Avant qu'elle se ft dissipe, du flanc de la montagne sortit une
+frgate qui, sans un chiffon de toile au vent, s'lanait avec une
+rapidit magique sur l'arrire de _la Firefly_, prise inopinment en
+enfilade et puis entre deux feux,--car _la Lionne_, toujours sans avoir
+dploy une voile, tourna soudain sur elle-mme, longea la frgate
+anglaise et la cribla d'une seconde borde bout portant.
+
+Cette attaque tait trois fois fantastique.
+
+Sortie de sa caverne comme elle y tait entre, au moyen d'un chapelet
+de balses, _la Lionne_ se hala sur un systme d'amarres disposes
+l'avance dans la prvision des deux manoeuvres excutes coup sur coup
+avec une admirable prcision.
+
+La borde en enfilade jeta le dsordre bord de _la Firefly_. Son
+gouvernail bris, ses vergues, ses mts, ses cordages hachs par la
+mitraille, ses voiles dchires et pendantes, la rduisaient
+l'impossibilit de manoeuvrer.
+
+Et au mme instant, _la Lionne_ abandonnait ses amarres de fond en
+larguant ses voiles, tandis que la corvette _le Lion_ et _l'Unicorn_
+continuaient faire feu. Ces deux navires, si peu redoutables dans le
+principe, la secondaient maintenant d'une manire dsastreuse pour _la
+Firefly_.
+
+Cependant, terre se passait une autre action qui proccupait trop
+juste titre l'intrpide Sans-Peur.
+
+Isabelle, les deux jumeaux Lonin et Lionel, le noble Andrs et ses
+Pruviens taient attaqus par des troupes nombreuses qui ne reculrent
+pas devant quelques pices d'artillerie assez maladroitement pointes.
+
+La cavalerie espagnole s'empara mme de plusieurs canons. Le vieux
+chteau de Quiron, battu en brche, allait s'crouler. Un incendie s'y
+dclarait.
+
+--Bas le feu! commanda Lon en hissant pavillon parlementaire.
+
+Le silence se fit sur la baie.
+
+--Capitulez! ajouta Sans-Peur, je vous accorde la vie, la libert, un
+navire et un sauf-conduit pour retourner en Angleterre!
+
+Non!... rpondit le commodore, je ne capitulerai jamais devant un
+pirate.
+
+--Je suis corsaire franais!
+
+--Vous en avez menti!... Feu!... feu partout!
+
+--A l'abordage, donc, et pas de quartier! cria Lon avec fureur.
+
+Un triple choc suivit ce commandement.
+
+_La Lionne_ arrivait en grand sur _la Firefly_ qui driva sur la
+corvette _le Lion_, tandis que _l'Unicorn_ s'accrochait par l'avant. Les
+quatre navires, qui se heurtaient et se brisaient l'un l'autre espars
+et pavois, gmissaient en craquant de bout en bout. Ils ne formaient
+plus qu'une masse, thtre de la dsolation et du carnage.
+
+Les lions, les tigres, les cannibales, les farouches No-Zlandais, les
+Polynsiens ou les Pruviens enrls comme matelots par Sans-Peur,
+dchans maintenant, gorgeaient sans piti les anglais livrs leur
+rage.
+
+--Camuset, veille sur mon fils Gabriel!... A moi, mes canotiers! avait
+command Lon en lanant son monde bord de _la Firefly_.
+
+Puis il se jeta dans son canot. Taillevent y gouvernait.
+
+Camuset demeura presque seul sur la dunette de _la Lionne_, o il fut
+oblig de retenir de vive force le petit Gabriel qui pleurait parce
+qu'on l'empchait d'aller l'abordage.
+
+--Une autre fois, mon petit prince, une autre fois ce sera notre tour.
+Cette fois-ci, voyez-vous, faut obir papa Sans-Peur, qui va vous
+chercher maman et vos petits frres.
+
+Gabriel trpignait.
+
+Limno, plus calme, regardait la bagarre avec un sang-froid juvnile qui
+et assurment charm matre Taillevent, son pre, si matre Taillevent,
+ pareille heure, avait pu tre charm par quoi que ce ft.
+
+Un mousqueton en bandoulire, une hache d'abordage et deux pistolets
+la ceinture, noir de poudre et ruisselant de sueur, les yeux fixs sur
+le territoire de Quiron, o se livrait la bataille, la main sur la barre
+de son gouvernail, Taillevent grommelait ainsi:
+
+--Toujours se bcher! toujours se crocher, se manger, se dfoncer!...
+User plus de navires que de paires de souliers!... se battre par mer,
+par terre, au large, en rade, dans les les, chez les Espagnols, chez
+les sauvages, et, pour se reposer, faire faire l'exercice du fusil et du
+canon tout ce qu'il y a de peaux tannes, tatoues et basanes entre
+les Carolines et les Marquises. Naviguer dans le feu, voyager dans les
+tremblements, creuser les montagnes, avoir en garnison dans les mines du
+Prou des ennemis la pioche et la pelle en main, faire tous les mtiers,
+hormis le bon petit cabotage entre jersey et Port-Bail! Miracle que
+d'avoir un pouce de peau sans avaries sur ses pauvres os!... vrai
+miracle!... mais, tant va la cruche la fontaine, qu'elle y demeure en
+pantenne!... Va-t'en dire a en douceur mon capitaine, tu en seras
+pour ta peine!... En avant donc!... en avant le chavirement!...
+
+Le canot abordait au milieu des balses choues sur le rivage, car tout
+ce qu'il y avait de gens capables de porter les armes combattait autour
+du palanquin d'Andrs de Sari.
+
+Les femmes et les enfants quichuas couraient et l, sans but; sans
+savoir o aller, en poussant des cris de terreur.
+
+--_Dmonio_! tas de pcores! leur cria Taillevent en espagnol.
+Mettez-vous donc sur les balses et n'allez pas trop loin!... Allons!
+Concha, Ppita, Dolors, Carmen! femelles endiables, taisez-vous;
+attrapez-moi les pagaies!... Si ma femme tait l, seulement!
+
+Mais Limna ne s'tait pas spare d'Isabelle.
+
+D'un signe, Taillevent ordonne deux des canotiers d'organiser une
+flottille de balses, tandis qu' la tte des autres il s'lance sur les
+pas de Sans-Peur.
+
+Andrs venait de recevoir une balle en pleine poitrine et ne commandait
+plus.
+
+Isabelle, cheval, tenant ses deux enfants presss contre son coeur,
+tait menace par les cavaliers espagnols. L'amour maternel redoublait
+son nergie. Plusieurs fois, tout en battant en retraite, elle dchargea
+ses pistolets d'aron. Autour d'elle, on se massacrait.
+
+Paraw, son _mr_ casse-tte au poing, abattait quiconque osait
+s'approcher d'elle; et Limna, monte sur une jument des Malouines, se
+comportait comme un homme.
+
+Cependant, puiss, dcims, hors d'tat de rsister davantage, les
+Quichuas allaient tre envelopps, lorsque Sans-Peur, Taillevent et
+leurs matelots arrivrent en renversant tout sur leur passage.
+
+A leur vue, Paraw jette le cri PI-H d'un accent si terrible que
+l'pouvante gagne les chasseurs espagnols.--Ils reculent.--Le chemin de
+la mer est libre.
+
+--Au galop! Isabelle, au galop!... dit Sans-Peur.
+
+Par malheur, la panique des cavaliers ne dura qu'un instant.
+
+--Eh quoi! dix hommes pied vous font reculer! A la charge!...
+commanda un de leurs officiers, qui se lana sur eux au triple galop.
+
+La baonnette de Taillevent et une balle de Sans-Peur arrtent la fois
+cheval et cavalier.
+
+Paraw tenait par la bride la monture d'Isabelle, une balse accosta.--La
+jeune mre, sans descendre de cheval, passe sur le radeau dont Limna
+saisit la pagaie.
+
+Autour du palanquin d'Andrs se livrait un combat sanglant.
+
+Mais les Espagnols, matres du rivage, n'eurent pas le temps d'en finir
+par une dcharge mitraille de leur artillerie.
+
+mile Fraux lchait sur eux une borde qui dmonta leurs pices.
+Bdarieux dbarquait la tte de tous les quipages vainqueurs de _la
+Firefly_. Et du versant des mornes, se prcipitaient comme un torrent
+des cavaliers pruviens qui accouraient, trop tard, hlas! au secours de
+leur cacique.
+
+Cette mle terrible fut appele la bataille de Quiron.
+
+
+
+
+XXXII
+
+MORT DU CACIQUE DE TINTA.
+
+
+Dj, Gabriel-Jos-Clodion-Tupac-Amaru de Roqueforte, n le 15 mars
+1794, a sept ans accomplis,--et, en l'espace de sept ans passs, une
+frgate ensevelie dans l'ombre sous une montagne, loin d'tre en tat de
+sortir victorieuse d'une bataille navale, aurait le temps de pourrir
+plusieurs fois.
+
+Aussi bien _la Lionne_, qui venait d'craser _la Firefly_, n'tait-elle
+plus la mme que Sans-Peur y avait cache dans l'origine. Le grand tueur
+de navires avait, diverses reprises, rouvert et referm son arsenal
+mystrieux, o toutefois il eut toujours soin de tenir un grand navire
+en rserve.
+
+Du reste, pendant que Lon et Isabelle sillonnaient les mers de
+l'Ocanie, pendant qu'ils s'aventuraient jusqu'aux Philippines et
+capturaient aux Espagnols, aux Hollandais ou aux Anglais des navires de
+tous rangs, Andrs ne ngligeait rien pour entretenir _la Lionne_, dont
+la cale se remplissait des richesses extraites de la mine des Incas.
+
+Certes! si les circonstances ne permirent point qu'Isabelle entrt en
+jouissance des vastes domaines que le marquis son pre possdait aux
+alentours de Cuzco, elle en fut amplement ddommage.
+
+Par une bizarrerie fort remarquable, les revenus de la fille des Incas,
+rgulirement perus par un tabellion royal, continuaient tre
+adresss don Ramon en son chteau de Garba.
+
+De mme l'armateur Plantier reut bon port divers btiments chargs
+d'opulentes dpouilles, lesquels furent vendus au Havre pour le compte
+du fameux corsaire Sans-Peur, le Surcouf de l'Ocanie.
+
+Si la France ignorait les exploits du _Lion de la mer_, les marins s'en
+entretenaient assez souvent, sans trop comprendre, il est vrai, par
+quels motifs un tel homme avait choisi pour thtre des parages o l'on
+ne semblait avoir aucun grand intrt, dans le prsent ni dans l'avenir.
+
+Les guerres continentales absorbaient l'attention de l'Europe.
+
+A peine s'y occupait-on des faits accomplis dans l'Atlantique ou dans
+les mers de l'Inde; plus forte raison, l'opinion publique ne s'mut
+jamais des courses dans les mers du Sud et de l'Ocanie, de l'excuteur
+des patriotiques desseins du pieux et libral Louis XVI, qui voulait la
+civilisation par le catholicisme et par la France, _Gesta Dei per
+francos_, et consquemment la lutte sans trve contre l'influence de
+l'hrtique Angleterre.
+
+Personne, si ce n'est l'armateur Plantier, n'tait au courant des actes
+de Sans-Peur, aventurier en quelque sorte lgendaire, car la distance
+produit presque les mmes effets que le temps. Les matelots, de rares
+officiers du commerce, certains capitaines corsaires, Paul Dravis,
+entre autres, faisaient, la vrit, des rcits merveilleux; mais a
+beau mentir qui vient de loin: tout cela tait trop fabuleux,
+romanesque, incroyable, impossible, absurde mme!...
+
+Si le mobile de Sans-Peur avait t ce qu'on appelle _la gloire_, il se
+serait singulirement fourvoy; mais son ambition tait plus haute et
+plus noble, comme le prouva bien son discours au pied du lit de mort
+d'Andrs de Sari.
+
+Les Espagnols, envelopps leur tour, avaient mis bas les armes;
+Sans-Peur, matre de la situation, put, cette fois, s'opposer un
+massacre inutile.
+
+Les soldats prisonniers furent gards dans les casemates de la montagne;
+les quipages retournrent leurs bords respectifs pour les dblayer,
+les nettoyer et rparer les avaries principales. Un bcher se dressait
+sous le vent; on devait y brler les morts. Une ambulance tait
+improvise sous les arbres du plateau; les femmes, diriges par les
+chirurgiens des navires, pansaient les blesss des deux partis.
+
+Sur les ruines du chteau, une tente, faite avec les voiles des
+chaloupes, abritait le vnrable cacique Andrs, qui venait de recevoir
+les derniers sacrements. Car, depuis bien des annes, un prtre, fils
+d'une Pruvienne, desservait l'humble chapelle de Quiron.
+
+La population, assemble sur le plateau, voyait Isabelle, ses trois
+enfants et son poux autour du vieillard mourant, qui les bnit sans
+avoir la force de prononcer une parole.
+
+Ses derniers regards s'attachaient fixement sur Gabriel-Jos, son
+filleul, l'an de la famille.
+
+Ces regards taient tendres et pleins d'loquence.
+
+Lon de Roqueforte, tendant la main sur la tte de son fils, dit
+haute voix:
+
+--Mon pre, en prsence de votre peuple, je vous renouvelle
+solennellement ma parole. Je jure que cet enfant, qui porte les noms du
+dernier Inca, n'aura d'autre mission que de continuer, aprs moi,
+l'oeuvre d'affranchissement du Prou.
+
+Le vieillard sourit avec reconnaissance.
+
+Les indignes pruviens brandirent leurs armes, faisant ainsi le serment
+sacr de reconnatre le premier-n d'Isabelle comme l'hritier de la
+race antique de leurs seigneurs.
+
+--Grce Dieu! continuait le corsaire, j'ai deux autres fils qui se
+partageront le reste de ma tche immense. A ceux-ci les mers! A celui-l
+les terres! Aux frres jumeaux mes peuples des les, mes vaisseaux et
+l'honneur de servir la France et la foi, en prservant jamais de la
+domination anglaise les nations de l'Ocanie. A Gabriel-Jos la gloire
+de dlivrer le Prou de la domination espagnole.--Noble Andrs, illustre
+ami de Jos-Gabriel Condor Kanki, vous qui avez abattu les murs de
+Sorata, vous n'avez jamais dsespr du grand triomphe. Et c'est aprs
+une double victoire que votre me gnreuse va se diriger vers les
+cieux! De l, elle verra l'accomplissement de ses voeux pour la
+patrie.--Et, je vous le dis hautement, hommes du Prou, vos caciques et
+vos Incas, les fiers anctres de mes fils, glorifieront le Dieu
+tout-puissant, car l'Amrique du Sud tout entire redeviendra
+indpendante!
+
+A ces paroles prophtiques, Andrs de Sari sembla se ranimer un
+instant. Une flamme d'esprance brilla dans ses yeux.
+
+--O mes enfants! disait Lon de Roqueforte, je vous aurai obscurment
+ouvert les voies de l'avenir!... Moi qui parle, je terminerai ma
+carrire ne laissant aprs moi que le vague renom d'un coureur de
+grandes aventures. Dans les champs sculaires de l'histoire, ceux qui
+dfrichent et qui sment ne sont jamais ceux qui moissonnent. Les germes
+se dveloppent avec une lenteur dcourageante pour les ambitions
+gostes; la mienne n'est point ainsi faite. Comme Andrs, votre
+bisaeul, je mourrai sans regrets, pourvu que je voie les fruits prts
+mrir pour les fils de ses petits-fils!
+
+Andrs se souleva sur son lit de mort, et d'une voix clatante:
+
+--Je vois le Prou libre! Dieu soit lou! s'cria-t-il.
+
+A ces mots, s'affaissant sur lui-mme, le vieux guerrier mourut.
+
+Isabelle et ses enfants fondirent en pleurs.
+
+L'me du cacique de Tinta, dernier grand chef des Condors, dployait ses
+ailes. Elle dut planer longtemps au-dessus du peuple agenouill qui
+rpondait la prire des morts rcite par le prtre du territoire de
+Quiron.
+
+Une grande pompe catholique fut dploye, et chose qu'il convient de
+signaler, les Polynsiens, commencer par Baleine-aux-yeux-terribles,
+s'agenouillrent pieusement devant le Dieu triple et un de LO
+l'_Atoua_.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+ROBOAM OWEN.
+
+
+A la lueur des torches, on achevait d'ensevelir les restes mortels du
+bisaeul de Gabriel-Jos de Roqueforte, lorsque deux officiers de _la
+Firefly_, prservs grand'peine de la fureur des sauvages, furent
+amens terre par un peloton de marins franais.
+
+Le pilotin chef de corve dit Sans-Peur:
+
+--Par les ordres du capitaine Fraux, je viens vous livrer les deux
+officiers de corve pris bord du _Lion_ et de _l'Unicorn_. Nos
+matelots indignes ont failli les massacrer, mais nous nous y sommes
+opposs en votre nom.
+
+--Vous avez bien fait! s'cria vivement Sans-Peur. Sans les dangers
+courus terre par ma femme, mes enfants et nos malheureux allis, je
+n'aurais jamais command l'abordage qui a suivi l'insolente rponse du
+commodore.
+
+--Plt Dieu que notre infortun commodore et consenti me croire!
+dit l'un des officiers anglais dont Sans-Peur reconnut la voix.
+
+--M. Roboam Owen! s'cria-t-il.
+
+--Moi-mme, commandant; votre prisonnier pour la seconde fois!
+
+--Et pour la seconde fois la veille de sa dlivrance, dit Sans-Peur en
+lui tendant la main.
+
+--Commandant, rpondit l'Irlandais, malgr toute ma reconnaissance
+envers vous, je ne saurais accepter un traitement diffrent de celui
+qui sera fait mon camarade.
+
+--Qu' cela ne tienne! rpliqua Sans-Peur; qu'il soit donc comme vous
+prisonnier sur parole, jusqu' ce que je puisse vous rendre la libert.
+
+Le compagnon de Roboam Owen fit un geste de surprise.
+
+--Je vous le disais bien, Wilson, Sans-Peur le Corsaire n'est pas un
+pirate, mais un loyal gentilhomme franais; tous les odieux rcits
+auxquels notre commodore croyait si fermement ne sont que des calomnies.
+
+--Je joindrai donc mes remercments ceux de M. Owen, mon collgue, dit
+en s'inclinant le capitaine Wilson, dont la raideur ultra-britannique
+contrastait avec la franchise irlandaise de son compagnon de fortune.
+
+--Ah! je suis bien heureux, monsieur Owen, ajouta Sans-Peur le Corsaire,
+que votre tour de corve vous ait prserv de notre abordage.
+
+--Mieux vaudrait peut-tre avoir pri, murmura l'Irlandais avec
+mlancolie.
+
+--Pourquoi ce dcouragement? Brave et loyal comme vous l'tes, vous
+mritez un bel avenir; vous l'aurez!
+
+Roboam Owen ne rpondit point. Sans-Peur ordonna que les deux officiers
+anglais fussent bien traits, et ne s'occupa plus que de ses nombreux
+devoirs.
+
+Le lendemain, Roboam Owen lui fit demander un moment d'entretien.
+
+--Hier soir, capitaine, lui dit-il, en prsence de mon camarade et de
+vos gens, je ne me suis point permis de parler de don Ramon, que j'ai
+revu au chteau de Garba d'abord, et tout rcemment Lima.
+
+--Don Ramon Lima! s'cria Sans-Peur avec un vif intrt ml
+d'tonnement. Mais il risque d'y tre gravement compromis!
+
+--Peu de jours avant notre dpart du Callao, il fut jet dans la mme
+prison o le marquis son pre a t si longtemps enferm.
+
+--Merci, monsieur Owen, s'cria Sans-Peur avec un accent de colre
+vhmente.
+
+--Je ne vous cacherai point enfin, ajouta le lieutenant irlandais, que
+don Ramon, dont je m'tais spar dans les meilleurs termes, me fit
+Lima l'accueil le plus blessant. Aussi lui avais-je envoy une
+provocation en duel, et nous devions nous battre ensemble, le matin mme
+o il fut arrt.
+
+--Ce que vous me dites est inconcevable!
+
+--Je n'y ai rien compris moi-mme. Aux injures, aux menaces, aux gestes
+les plus violents, le marquis de Garba y Palos mlait, je ne sais
+pourquoi, le nom d'un certain Pottle Trichenpot, misrable valet que
+j'ai eu quelques instants mon service.
+
+A ces mots, Sans-Peur plit; il avait tout devin, la cause du voyage de
+don Ramon au Prou comme celle de l'vasion presque tmraire du lche
+Trichenpot.
+
+--Le misrable, pensait-il, commande en mon nom!... Il dtruit mon
+difice par la base!...
+
+Le Lion de la mer se prit rugir. Il appela l'ordre tous les
+capitaines de navires et tous les chefs pruviens.
+
+--Bon! fit Taillevent, encore quelque grand tremblement du diable, c'est
+sr!... je connais a rien qu' la voix du capitaine.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+LES FRANGES D'OR.
+
+
+Ramen au sentiment de la justice par la noble conduite de Lon de
+Roqueforte, don Ramon avait abjur les haines de sa famille maternelle.
+La lecture des correspondances et des mmoires posthumes du marquis son
+pre acheva de modifier ses ides; il aurait sincrement voulu que
+l'Espagne traitt en sujets et non en ilotes les descendants de la race
+autochtone; mais il tait Espagnol et n'admettait en aucun cas les
+droits du Prou l'indpendance absolue.
+
+Sans-Peur, le _Lion de la mer_, franais de nation, compagnon d'armes de
+Jos-Gabriel et d'Andrs, poux d'Isabelle, ancien officier de la guerre
+d'Amrique, et, comme tel, ardemment pris du principe de l'indpendance
+des peuples, n'tait retenu par aucun scrupule; il avait arbor le
+drapeau pruvien.
+
+Don Ramon, malgr sa modration actuelle, ne reconnaissait que le
+drapeau de l'Espagne.
+
+Ds l'instant o ils se sparrent, le frre et la soeur taient donc
+dans des camps opposs.
+
+Heureusement, la lutte aurait lieu aux extrmits du monde, et don
+Ramon, persuad qu'il ne quitterait jamais l'Espagne, comptait bien n'y
+prendre aucune part. La destine en dcida tout autrement. Le beau-frre
+de Lon de Roqueforte, le fils de l'ancien gouverneur de Cuzco, devait
+subir lui-mme les atteintes de la politique ombrageuse qui avait
+autrefois perscut le marquis son pre.
+
+ * * * * *
+
+Aprs la bataille des corsaires de Bayonne, le lieutenant Roboam Owen
+crut s'acquitter d'un devoir en se rendant au chteau de Garba. Il
+allait y annoncer qu'Isabelle et son valeureux poux avaient triomph de
+tous les obstacles. Non sans dplorer l'insuccs des armes
+anglo-espagnoles, il ne manqua point de faire un pompeux loge de la
+loyaut de Sans-Peur le Corsaire.
+
+Don Ramon lui en sut gr.
+
+Don Ramon lui offrit une hospitalit cordiale qui s'tendit forcment
+son valet Pottle Trichenpot.
+
+Mais, par malheur, ce dernier n'ignorait pas les vertus attaches aux
+franges d'or de _la borla_ du _Lion de la mer_.--Lon de Roqueforte
+avait commis une grave imprudence en donnant publiquement une poigne de
+ces talismans au marquis son beau-frre, qui fut touch de sa confiance,
+mais n'attacha qu'une importance mdiocre au prsent du corsaire. Ds
+lors, pourtant, si l'on s'en souvient, matre Taillevent grommela en
+disant qu'on a connu des Anglais qui entendaient l'espagnol.
+
+Pottle Trichenpot ne perdit pas un mot du discours de Sans-Peur.
+
+Et c'est pourquoi, peu de jours aprs le dpart de Roboam Owen, don
+Ramon s'aperut que les franges d'or avaient disparu. Il supposa que
+leur valeur intrinsque avait seule tent la cupidit du voleur, et ne
+s'inquita gure de leur perte.
+
+Puis, s'coulrent six annes, pendant lesquelles don Ramon se maria en
+Espagne, eut plusieurs fils, devint veuf durant un voyage qu'il fit en
+Andalousie, et vcut, du reste, dans une complte ignorance du sort de
+sa soeur Isabelle. Il supposa seulement qu'elle n'tait pas au Prou,
+car il continuait de percevoir la totalit des revenus des domaines qu'y
+avait possds leur pre.
+
+Or, tout coup, Cadix, il apprit de la bouche d'un officier espagnol,
+rcemment arriv des les Philippines, l'histoire trange du _Lion de la
+mer_ et des missions anglaises de l'Ocanie.
+
+--Tandis qu'en Europe, disait l'officier, la rvolution franaise et les
+victoires du gnral Bonaparte tiennent tous les esprits en veil, les
+Anglais fondent petit bruit un futur empire dans ces mers lointaines.
+Ils btissent la Nouvelle-Hollande des villes qu'ils peuplent du rebut
+de leur population; ils crent de grandes colonies pnitentiaires, et
+rpandent en outre dans les divers archipels des missionnaires
+protestants qui sont autant de pionniers destins prparer leur
+domination. Je dois ajouter pourtant qu'ils ont trouv un rude
+adversaire dans la personne d'un certain aventurier franais,
+gnralement connu sous le nom de _Lion de la mer_.
+
+--Le _Lion de la mer_! rpta don Ramon.
+
+A ce nom romanesque, les dames qui chuchotaient l'extrmit du salon
+firent silence et se rapprochrent. Une foule de questions charmantes
+furent adresses l'officier, qui se trouva bientt entour d'un cercle
+de jolies femmes jouant de l'ventail.
+
+Don Ramon, relgu au second plan, coutait avec une ardente curiosit.
+
+Le galant officier reprit en ces termes:
+
+--Le _Lion de la mer_ passe Manille pour un cavalier accompli. Une
+femme d'une admirable beaut l'accompagne dans toutes ses aventureuses
+expditions, et fait les honneurs de son bord avec une grce exquise. On
+assure, d'ailleurs, qu'elle a toutes les qualits d'un valeureux
+corsaire. Souvent elle commande la manoeuvre, mme pendant le combat.
+
+--L'auriez-vous vue, seigneur capitaine?
+
+--Non, mesdames, pour mon bonheur, sans quoi je n'aurais pas en ce
+moment l'inapprciable avantage d'tre au milieu de vous. Jamais
+prisonnier masculin n'a t rendu la libert par le _Lion de la mer_.
+
+--Il pargne donc ses passagres?
+
+--Prcisment, mesdames. J'ai connu Manille plusieurs de ses
+prisonnires, qu'il relcha sans ranon; elles se louaient toutes de ses
+procds excellents, de sa courtoisie et de l'affabilit de dona
+Isabelle, car tel est le prnom de sa trs gracieuse excellence la
+Lionne de la mer.
+
+Don Ramon ne douta plus de l'identit du personnage en question. C'tait
+bien l'poux de sa soeur, Sans-Peur le Corsaire, l'heureux vainqueur de
+_la Guerrera_.
+
+--La prtention constante de notre aventurier, continua l'officier
+espagnol, est d'tre corsaire franais; il repousse avec colre la
+qualification de pirate, et ne fait la guerre, dit-il, qu'aux ennemis de
+sa patrie.
+
+--Pourquoi mentirait-il? dit don Ramon.
+
+--Ses quipages sont un compos de barbares effroyables, parmi lesquels
+les matelots franais se trouvent en minorit. Il y a des Carolins, des
+Tatiens, des No-Zlandais, des blancs, des noirs, des multres, des
+mtis de toutes les espces. Les anthropophages y sont en nombres, et,
+entre nous, je crains bien que son bord mme ne soit parfois le thtre
+d'horribles festins.
+
+--Ah! monsieur, interrompit don Ramon, comment concilier une pareille
+opinion avec le traitement courtois fait ses prisonnires?
+
+--La Lionne Isabelle protge sans doute son sexe.
+
+--Oui!... oui!... s'crirent toutes les dames en battant des mains,
+cela doit tre!.. c'est cela!
+
+--Toujours est-il qu'on ne sait ce qu'il fait de ses prisonniers. Les
+anglais assurent que son quipage les mange.
+
+--Oh! l'horreur!
+
+--Il se fait adorer comme un dieu par un grand nombre de peuplades, qui
+le vnrent sous le nom de LO l'_Atoua_. Vous devez concevoir qu'il
+dteste la concurrence des marchands de Bibles. L'un de ceux-ci,
+pourtant, passe pour lui avoir jou un tour impayable.
+
+--Voyons!... quoi donc?
+
+--Je dois dire d'abord que le _Lion de la mer_ a longtemps sjourn au
+Prou;--on assure qu'il a de nombreux indignes pruviens dans ses
+quipages, et qu'il se laisse traiter par eux de gendre du soleil.
+
+--Allons! il ne suffit pas votre hros d'avoir une femme brillante, il
+lui faut un beau-pre blouissant.
+
+--A l'imitation des Incas, le Lion, qui, s'il est dieu, est grand chef
+ou roi bien plus forte raison, aurait adopt l'usage de _la borla_
+pruvienne. Il se ceint le front de ce diadme franges d'or tombant
+sur ses paules comme une crinire.
+
+--Ce doit tre superbe.
+
+--Eh bien, chacune des franges de sa borla est un signe au moyen duquel
+on peut donner des ordres aux plus farouches cannibales. Or, on
+racontait Manille, avant mon dpart, qu'un missionnaire anglais
+s'tait procur, l'on ne sait comment, une provision de ces franges
+merveilleuses, et que, grce leur possession, il faisait gorger les
+allis du Lion par ses meilleurs amis, allumait la guerre entre les
+peuplades, et ruinerait avant peu toute la puissance de notre cumeur de
+mer.
+
+Don Ramon plit.
+
+--Oh! ceci est affreux! dit une Andalouse en souriant. Sur ma foi, je
+commenais m'intresser votre galant pirate. Il se fait adorer; tant
+mieux pour lui. Quant au fripon d'Anglais, il m'inspire plus de
+rpugnance qu'une chenille.
+
+--Monsieur l'officier, dit don Ramon, l'histoire des franges d'or
+est-elle bien authentique?
+
+--Je la tiens d'un missionnaire anglais qui est revenu en Europe sur le
+mme navire que moi.
+
+--Et vous rappelleriez-vous le nom du voleur?
+
+--Vaguement... _Pott Tripot_... quelque chose dans ce genre. Du reste,
+le nom ne fait rien l'histoire, qui commence vieillir; car il y a
+bien trois ans que les navires du Lion n'ont paru aux Philippines.
+D'aprs certains bruits, il devait tre du ct du Prou quand je suis
+parti de Manille.
+
+Quels contes fit ensuite le disert officier espagnol? Continua-t-il
+captiver l'attention de l'essaim de Gaditanes qui l'coutaient en
+minaudant? Il suffit de dire que don Ramon, constern, s'tait retir
+avec le deuil dans le coeur.
+
+--J'ai t dupe de M. Roboam Owen, s'criait-il. Sous des semblants
+d'amiti, il n'est venu Garba que pour me faire drober par son valet
+Pottle Trichenpot les prcieuses franges que me donna Lon. Eh bien,
+rparons ma ngligence, s'il en est temps encore! Affrtons un navire,
+allons empcher ma soeur et mon valeureux beau-frre de se faire prendre
+aux piges d'un misrable.
+
+A son arrive Lima, le fils de l'ancien gouverneur de Cuzco ne parut
+pas suspect. On trouva fort naturel qu'il vnt s'occuper de sa
+succession paternelle, dont il s'occupait en effet. On ignorait qu'il
+ft le beau-frre du _Lion de la mer_, et l'on croyait sa soeur Isabelle
+en Espagne.
+
+Don Ramon fut prudent; il frquentait dans les lieux publics des gens de
+toutes conditions, questionnait fort peu, coutait beaucoup, et se
+proposait, aprs avoir fait un voyage dans l'intrieur, s'il ne
+dcouvrait rien au Prou, de se rendre Manille en traversant tous les
+archipels de la Polynsie.
+
+Mais _la Firefly_ mouilla au Callao. Dans l'intrt de ses recherches
+fraternelles, il se mit en rapport avec les officiers de la frgate, o
+il se trouva tout coup en prsence de Roboam Owen.
+
+L'Irlandais s'avana vers lui la main ouverte.
+
+Don Ramon lui refusa la sienne et quitta le bord.
+
+L'injure tait sanglante. Les camarades du lieutenant irlandais lui
+demandrent quelle avait t la nature de ses rapports avec l'insolent
+hidalgo. Owen raconta tout ce qui s'tait pass au chteau de Garba, et
+descendit terre pour exiger une rparation.
+
+Don Ramon, exaspr, le traita d'hte parjure, de tratre et de voleur.
+
+--Oui, voleur!... ajouta-t-il avec sa violence des plus mauvais jours;
+car Pottle Trichenpot n'tait que votre instrument.
+
+Sans comprendre la porte de ces paroles, Roboam Owen, bout de
+patience, envoya des tmoins don Ramon.
+
+Mais ce qui s'tait dit bord de la frgate fut officiellement
+communiqu le jour mme par son commodore au vice-roi du Prou.
+
+Don Ramon, marquis de Garba y Palos, fils de l'ancien gouverneur de
+Cuzco, avait pour soeur une mtisse, laquelle tait la femme du corsaire
+Sans-Peur, s'intitulant le _Lion de la mer_. Don Ramon devait tre le
+complice des rebelles.
+
+Ceci s'appelle presser les conclusions.
+
+L'embargo fut mis sur le navire de don Ramon, qu'on incarcra
+sur-le-champ. Des visites domiciliaires faites terre et bord
+amenrent la saisie de papiers prouvant l'alliance, non conteste
+d'ailleurs par le prisonnier, de la petite-fille d'Andrs de Sari avec
+le comte de Roqueforte, dit Sans-Peur le Corsaire et Lion de la mer, qui
+avait autrefois pris part l'insurrection de Tupac Amaru. Aucune autre
+charge ne pesait sur le jeune marquis de Garba, mais les anciens ennemis
+de son pre se rveillrent de toutes parts. Les bruits monstrueux
+rpandus par les Anglais, et notamment par Pottle Trichenpot,
+s'accrditrent au Prou comme Manille. On y dit que les prisonniers
+de guerre de Sans-Peur taient livrs aux apptits de ses
+anthropophages.
+
+Roboam Owen eut beau protester; _le Lion de la mer_ fut trait de
+pirate, d'ogre et de cannibale. On s'indigna contre don Ramon, qui
+pactisait avec un tre pareil, et don Ramon, malgr son innocence, ne
+tarda pointa tre srieusement compromis.
+
+Le commodore de _la Firefly_,--marin anglais de l'cole impie de
+Nelson,--hassait les Franais jusqu' la dmence. Il rprimanda
+vertement Roboam Owen pour avoir dit du bien d'un forban ennemi de
+l'humanit tel que Sans-Peur le Corsaire. Il admettait sans exception
+les plus absurdes calomnies. Il crut que les quipages du prtendu
+cannibale le dvoreraient sans misricorde, et prfrant prir les armes
+ la main, il ft, par son enttement, le vritable auteur du massacre.
+
+Sans-Peur avait tout compris.--Il sentait la ncessit d'aller combattre
+en Ocanie la nfaste influence du missionnaire Pottle Trichenpot,
+coupable du larcin des franges d'or. Il voulait dlivrer don Ramon, le
+rconcilier avec Roboam Owen, et ajourner toutes choses au Prou,
+puisque Andrs tait mort et son fils Gabriel trop jeune encore pour se
+mettre la tte des Pruviens.
+
+Enfin, il considrait comme un devoir sacr de rendre avec pompe les
+honneurs funbres au dernier des Incas.
+
+A ses ordres, les officiers de mer et les chefs quichuas accoururent.
+
+--Mes amis, leur dit-il, une crise nouvelle commence. Elle va nous
+priver du repos auquel nous avions tant de droits. Mais d'imprieuses
+ncessits m'obligent ne point perdre un instant. Notre double
+victoire d'aujourd'hui ne porterait aucun fruit, si nous tardions
+d'agir. A l'oeuvre donc, et que chacun rivalise de zle! Qu'on rpare en
+toute hte les navires capables de prendre le large.--Et qu' terre,
+hommes, femmes, enfants, chacun soit prt partir ds le point du jour
+pour les bords du grand lac de Chicuito, car nous vacuons tout la
+fois le territoire et la baie de Quiron.--Allez!... employez bien la
+nuit... et que Dieu vous garde!...
+
+--Vois-tu ce que je te disais, Camuset, mon camarade! disait matre
+Taillevent. Aprs cette journe de batailles, pas plus de hamacs que de
+musique. Attrape calfater, clouer, regrer et jumeler nos barques!...
+Et demain, en route, pour changer!... Et voici tantt vingt ans que a
+dure!... sans compter que, peut-tre bien, nous ne sommes pas plus
+avancs qu'au premier jour.
+
+--Matre, m'est avis pourtant qu'au Havre, chez l'armateur, il y a des
+piastres pour nous, dit Camuset. Votre bonne femme de mre, la mienne et
+mon vieux pre en profitent. C'est autant de pris sur l'ennemi, comme
+vous dites des fois.
+
+--Camuset, tu es matelot, dit Taillevent en prenant la route du bord.
+
+Et Camuset, fier et pensif, le suivait d'un pas dlibr.
+
+--Matelot!... il m'a dit que je suis matelot!... Voil un loge, et un
+crne!... Mais j'aurai beau me faire couper en morceaux pour lui, sa
+femme Limna et son fils Limno, il ne m'appellera jamais _son matelot_,
+vu que je ne suis pas personnellement dans la peau de Tom Lebon de
+Jersey, anglais de nation, franais de coeur...
+
+Sur quoi Camuset poussa un soupir profond.
+
+ * * * * *
+
+Sans-Peur le Corsaire, donnant l'exemple d'une infatigable activit,
+passa la nuit surveiller les travaux de ses gens terre et bord.
+
+La frgate _la Lionne_, la corvette _le Lion_ et le transport
+_l'Unicorn_, convenablement rpars, se rpartirent comme lest
+l'artillerie de _la Firefly_, dont la carcasse, crible de boulets, fut
+abandonne sur les roches, o la tempte devait achever de la dtruire.
+
+
+
+
+XXXV
+
+DOULEUR ROYALE.
+
+
+Quand tout fut prt, Lon permit ses gens de se livrer au sommeil
+pendant quelques heures; mais il n'essaya mme point de prendre un
+instant de repos.
+
+Un calme profond, qui et mis obstacle l'appareillage, rgnait sur la
+baie. Dans les plaines et les mornes rgnait un calme profond.
+
+Quelques rares sentinelles immobiles aux avant-postes veillaient en cas
+d'alerte.
+
+Le silence avait succd au tumulte des combats, des travaux maritimes
+et des prparatifs de dpart.
+
+Isabelle, agenouille, priait auprs du corps de son aeul. Ses trois
+enfants dormaient.
+
+Les regards de Lon s'arrtrent sur la couchette des deux jumeaux
+endormis dans les bras l'un de l'autre.
+
+--Grandissez! grandissez! murmura-t-il, et lorsqu'un jour vous vous
+trouverez dans quelque situation semblable la mienne, point d'embarras
+pour vous. N'ayant qu'une pense, vous serez deux pour vous partager les
+rles; vous pourrez tre la fois unis et spars, agissant aux deux
+extrmits du monde, et votre an, je l'espre, cooprera puissamment
+l'oeuvre qui sera votre partage!
+
+Puis, avec une motion paternelle, il fixa les yeux sur Gabriel endormi:
+
+--Mais toi, malheureux enfant, tu seras seul aussi!... Vais-je donc en
+tre rduit t'abandonner sans piti!... Tu ne m'appartiens plus,
+hlas!... Un peuple entier exigera que je te livre son dangereux
+amour!... Il leur faut un gage vivant de notre sincrit... Ils veulent
+un otage, et moi, je ne puis le leur refuser, sous peine de trahison.
+Oh! le fardeau m'accable!... mon esprit et mon coeur sont briss!...
+
+La complication des vnements tait telle que, malgr la promptitude
+nergique de son coup d'oeil, Lon ne savait quel parti s'arrter.
+
+Un homme couvert de poussire s'arrtait alors dans la gorge du nord,
+donnait le mot de passe la sentinelle, et pntrait dans le territoire
+de Quiron. Il tait porteur d'une dpche en chiffres adresse au _Lion
+de la mer_ par un de ses agents secrets en rsidence Lima. Lon brisa
+le cachet et lut:
+
+Un sourd mcontentement rgne dans la ville, o l'arrestation du
+marquis don Ramon de Garba y Palos, rcemment arriv de Cadix, a produit
+un fcheux effet.--Personne n'ignore dsormais qu'en Europe la France et
+l'Espagne font cause commune contre l'Angleterre. Un officier anglais de
+la frgate _la Firefly_, entre au Callao sous pavillon parlementaire,
+ayant dit hautement que vous tes un corsaire franais, et non un
+pirate, une partie du conseil a blm les mesures prises par Son
+Excellence.--On trouve surtout le vice-roi coupable d'avoir accept le
+concours de la frgate anglaise, et d'avoir combin ses oprations avec
+celles d'un navire ennemi de Sa Majest Catholique.
+
+Les nouvelles de l'audience de Cuzco sont, en gnral, trs alarmantes
+pour le gouvernement. Il parat que de toutes parts les caciques se
+refusent subir l'autorit des corregidores. On s'attend une
+insurrection des indignes. On ajoute que le fils du marquis de Garba y
+Palos est seul capable de conjurer le pril. Les croles, prts se
+prononcer en sa faveur, demandent tout bas qu'il soit appel au
+gouvernement de Cuzco; mais le vice-roi compte sur le succs de la
+frgate anglaise, et des troupes envoyes contre votre seigneurie pour
+agir ensuite avec vigueur.
+
+Plaise Dieu que nos armes aient triomph!
+
+ * * * * *
+
+Aprs avoir mdit sur le contenu de cette dpche, Lon de Roqueforte
+en saisit toute la porte.
+
+--Andrs n'est plus! La politique troite des Pruviens indignes peut
+dsormais s'largir sans obstacles. Un parti crole se forme donc
+enfin!... L'avenir est l!
+
+Les croles, c'est--dire les descendants des Espagnols tablis dans le
+pays depuis la conqute, constituaient la majeure partie de la
+population europenne. S'ils imitaient jamais les citoyens des
+tats-Unis, la cause de l'indpendance du Prou serait gagne. La
+question se rduirait donc empcher que les intrts des populations
+aborignes ne fussent sacrifis.
+
+--A vrai dire, Isabelle et mon propre fils Gabriel sont croles. Les
+deux races fusionnes ont produit un nombre considrable de mtis, et le
+Prou, dj civilis sous les Incas, n'est pas du tout dans les mmes
+conditions que la Nouvelle-Angleterre, o les Indiens se sont toujours
+retirs devant la civilisation. Mais il faut encore beaucoup de temps
+pour vaincre les rpugnances rciproques, et l'heure presse, et la
+moindre faute aujourd'hui retardera d'un sicle peut-tre le succs des
+Pruviens.
+
+Lon n'ignorait plus les bruits infmes rpandus Lima sur son compte.
+La disparition totale de ses prisonniers confirmait ces bruits, qu'il
+tait sage de dmentir. A la veille de quitter le Prou pour plusieurs
+annes sans doute, et lorsque le vnrable chef des Condors n'imposerait
+plus aux naturels, pouvait-on continuer exploiter une mine d'or qui,
+depuis sept ans, avait produit assez de richesses? Enfin, l'Espagne et
+la France tant allies, la guerre que le corsaire franais faisait
+une colonie espagnole cesserait d'tre conforme au droit des gens, du
+jour o le vice-roi le reconnatrait pour un loyal serviteur de la
+France.
+
+Lon crivit en consquence au vice-roi du Prou:
+
+J'ai l'honneur de faire part Votre Excellence de la destruction
+complte de la frgate de Sa Majest Britannique _la Firefly_, par la
+division navale range sous mes ordres.
+
+En mme temps, un corps de troupes espagnoles, imprudemment expdi
+contre mes gnraux auxiliaires, a t contraint de mettre bas les
+armes.
+
+Je dplore la ncessit o Votre Excellence ne cesse de me placer
+contrairement aux intrts et l'alliance de nos deux gouvernements. Et
+aprs une double victoire, m par des sentiments de conciliation qu'elle
+voudra bien apprcier, je lui adresse la prsente dpche dans l'espoir
+que, cessant de croire d'excrables calomnies, elle voudra bien unir
+ses efforts aux miens pour la pacification gnrale.
+
+Dans le cas o Votre Excellence consentirait donner mes fidles
+allis toutes les garanties suffisantes, les prisonniers espagnols que
+je viens de faire sur le territoire de Quiron lui seraient renvoys avec
+armes et bagages. Quant aux autres, beaucoup plus nombreux, que je
+retiens en captivit depuis le temps o nos deux gouvernements taient
+en guerre, ils devraient tre expdis directement en Espagne.
+
+Mais dans le cas o Votre Excellence, continuant de me considrer comme
+un pirate, ddaignerait d'entrer en ngociations, elle me rduirait
+user du droit de lgitime dfense, dployer contre elle, avec la
+dernire rigueur, toutes mes forces de terre et de mer; soulever les
+populations pruviennes au nom mme de Sa Majest Catholique, allie de
+la France, et ne pas reculer devant les moyens dsesprs qui sont la
+ressource de tout adversaire injustement mis hors la loi.
+
+Cela, nonobstant les plaintes que les agents diplomatiques de la France
+feraient valoir auprs de Sa Majest Catholique pour faire retomber sur
+Votre Excellence toute la responsabilit des vnements.
+
+Cette rponse fut scelle d'_or au lion rampant de gueules_ qui est
+Roqueforte, et signe:
+
+ LE COMTE DE ROQUEFORTE,
+
+ Capitaine de frgate honoraire, commandant la division des
+ corsaires franais stationne dans la baie de Quiron.
+
+Les prisonniers espagnols furent rpartis bord des trois navires; les
+blesss hors d'tat d'tre transports par terre, recueillis bord de
+_l'Unicorn_, dont on fit une sorte d'hpital, et midi sonnant, la
+division, pourvue des ordres de Sans-Peur, appareilla sous le
+commandement d'mile Fraux.
+
+Roboam Owen et son camarade le capitaine Wilson, remis en possession de
+tout ce qui leur appartenait, quoique _la Firefly_ et t livre au
+pillage, devaient tre traits en passagers du gaillard d'arrire.
+
+--Ces messieurs, avait dit Lon, ne dbarqueront que lorsqu'il leur
+plaira, car je ne leur ai pas rendu la libert pour les faire tomber au
+pouvoir des Espagnols.
+
+Une copie de la dpche officielle tait destine don Ramon, ainsi
+qu'une lettre explicative et fraternelle dont fut charg l'missaire de
+l'agent secret du _Lion de la mer_ dans la ville de Lima.
+
+Enfin Paraw reut confidentiellement la promesse que LO l'_Atoua_ ne
+tarderait point reparatre dans ses les de l'Ocanie. Le
+No-Zlandais l'accueillit avec joie; mais Taillevent, en tiers dans
+cette confrence secrte, ne put rprimer un grognement.
+
+--Et nous voici terre... laissant filer au large nos trois navires!...
+murmurait-il.
+
+--Puis-je me ddoubler? dit vivement Lon, ou croirais-tu M. mile
+Fraux indigne de ma confiance?
+
+--Non, non!... M. Fraux est un brave... Non! mais... dame!... on a vu
+partir tant de navires qui ne sont pas revenus... Et m'est avis que nous
+aurions grand mal nous dhaler d'ici la nage...
+
+--Eh bien, regrettes-tu de n'tre pas bord... avec ta femme et ton
+fils?... Je n'ai qu'un signe faire... Sois libre... s'cria Sans-Peur
+avec colre.
+
+Il ne sentait que trop le danger de se sparer de ses trois btiments
+la fois; mais sa baie et sa caverne tant dsormais connues, il
+prfrait, aprs mres rflexions, les faire naviguer de conserve les
+isoler. _La Lionne_ et _le Lion_ runis constituaient une force
+imposante, car _l'Unicorn_, gros transport, ne pouvait gure compter
+comme btiment de combat. Les trois navires ensemble rsisteraient plus
+aisment aux attaques, et mieux au large qu'au mouillage.
+
+Cependant les observations du matre taient justes; elles rpondaient
+aux apprhensions du capitaine, qui s'emporta et ne tarda point s'en
+repentir.
+
+Taillevent s'tait dcouvert le front; silencieux comme une statue, les
+yeux fixs sur son capitaine, il essayait en vain de retenir ses larmes.
+Ses joues bronzes et sillonnes de cicatrices en taient baignes.
+
+--Il pleure!... dit Paraw.
+
+L'emportement de Lon se calma soudain; il prit avec vivacit la main de
+son fidle matelot:
+
+--Pardon! mon vieil ami; pardon mille fois... J'ai tort!... j'ai tous
+les torts!...
+
+Taillevent dit alors d'une voix douce:
+
+--Je croyais, mon capitaine, avoir le droit de grogner, c'est ma mode...
+mais soyez calme, une autre fois on se taira!...
+
+--Non! non!... grogne! je le veux, je l'ordonne, je le dsire... Grogne,
+mon fidle grognard!... mon ami, mon compagnon des jours de misre,
+grogne tant qu'il te plaira, car c'est ton droit, comme tu l'as bien
+dit.
+
+--Merci, capitaine, mais le vtre est de vous mettre en colre quand a
+vous soulage; seulement, tenez, ne me parlez plus de ramasser ma peau
+l'abri quand vous risquez la vtre... ou bien Taillevent en fera tant
+d'eau par les yeux qu'il en coulera au fond.
+
+Baleine-aux-yeux-terribles, Paraw-Touma l'anthropophage, fut touch par
+cette scne et dit sentencieusement:
+
+--Taillevent a remu le coeur d'un grand chef.
+
+ * * * * *
+
+La caravane funbre se mit en marche.
+
+Un nombreux escadron de _gauchos_, mtis ou Pruviens pur sang, arms
+comme pour le combat, formait l'avant-garde.
+
+Le cercueil d'Andrs, escort par ses principaux serviteurs, s'avanait
+ensuite.
+
+Lon de Roqueforte, Isabelle et ses enfants vtus de deuil, le suivaient
+de prs, ainsi que Limna, son fils Limno et quelques domestiques des
+deux sexes, accompagns par un peloton de marins entre lesquels on ne
+signalera que matre Taillevent, l'alerte Camuset et
+Baleine-aux-yeux-terribles.
+
+Vieillards, femmes, enfants, tous les habitants de Quiron formaient un
+groupe considrable que protgeait une vaillante arrire-garde compose
+de mineurs et de cavaliers indignes.
+
+On ne rechercha point cette fois les chemins carts.
+
+On s'avanait dcouvert, sans craindre de traverser les cantons
+occups par les Espagnols ou les croles.
+
+A diverses reprises, les corregidores assemblrent leurs milices en
+armes ou envoyrent des troupes en reconnaissance; toujours la fire
+attitude du convoi le prserva de toute attaque.
+
+--Qui vive? criaient les claireurs espagnols.
+
+--Laissez passer un mort illustre, rpondait l'un des chefs aymaras,
+chicuitos ou quichuas de la tte de colonne.
+
+--O allez-vous?
+
+--A l'le de Plomb, pour rendre la terre les dpouilles du dernier des
+Incas.
+
+--Vous vous avancez comme une arme sous un drapeau inconnu.
+
+--Ce drapeau est celui de notre nation et de notre chef. Il se dploie
+librement, mais ne menace personne. Voulez-vous la paix? laissez passer
+les restes du cacique de Tinta. Voulez-vous la guerre? nous sommes prts
+ repousser la force par la force.
+
+Le belliqueux cortge grossissait en chemin. Des tribus entires,
+descendant des montagnes, s'adjoignaient aux cavaliers quichuas. Les
+corregidores, instruits des rsultats de la bataille de Quiron,
+jugeaient prudent de ne point entraver leur marche.--Mais des estafettes
+expdies au vice-roi de Lima devaient singulirement accrotre ses
+inquitudes.
+
+Une femme de la race antique des seigneurs du Prou, dirigeait vers le
+grand lac une multitude d'Indiens arms et d'aventuriers encore plus
+terribles. Les tribus de la province accouraient de toute parts autour
+d'elle. La fille de Catalina venait imiter sa mre et soulever les
+indignes contre l'Espagne. On demandait de prompts secours.
+
+Voulant laisser supposer qu'il tait la tte de son escadrille, Lon
+s'effaait.
+
+Isabelle seule exera le commandement de la petite arme qui
+accompagnait les restes d'Andrs de Sari. Seule, elle rpondit aux
+rares corregidores qui eurent le courage de se prsenter en personne.
+
+L'un d'eux, au nom du roi d'Espagne, ordonnait aux Indiens de se
+disperser.
+
+--Au nom de Gabriel-Jos Tupac Amaru, en avant! s'cria Isabelle l'pe
+en main.
+
+Et le corregidor crivit au vice-roi que la fille de Catalina voquait
+la mmoire du fameux chef de l'insurrection de 1780.
+
+Isabelle pourtant ne parlait qu'au nom de son fils an. La pauvre mre
+le compromettait, hlas! sans prvoir qu'il faudrait le livrer aux
+nations runies autour d'elle.
+
+Mais Lon de Roqueforte sentait cette ncessit fatale, et son front
+s'assombrissait mesure qu'on approchait des bords du grand lac. Son
+coeur paternel saignait.
+
+Ce corsaire rpublicain tait vraiment roi, puisqu'il ressentait une
+douleur royale.
+
+Les peuples qui le reconnaissaient pour leur grand chef et leur _atoua_,
+menacs par les perfidies des Anglais, couraient les plus grands prils;
+son devoir tait de les secourir. Un devoir non moins sacr l'obligeait
+ ne point dserter la cause des indignes du Prou. Pouvait-il payer
+d'ingratitude leur inaltrable dvoment? et la veille de conclure la
+paix avec le vice-roi, dans des penses de haute politique, il est vrai,
+quelle preuve leur donner de la sincrit de ses intentions, quel gage
+leur laisser?... N'avait-il pas permis de ceindre du diadme des Incas
+le front de son fils Gabriel?...
+
+Tandis qu'Isabelle commandait comme un chef de guerre, Sans-Peur se
+faisait attentif comme une mre pour Gabriel, son jeune fils. Jamais il
+ne s'tait montr aussi tendre, jamais il n'avait paru aussi triste.
+
+--Mon capitaine a du gros chagrin, disait Taillevent Camuset. J'ai
+relev la chose dans le coin de ses yeux. Il a du gros chagrin, et je
+gagerais ma vieille pipe finement culotte contre le quart d'une chique
+de tabac, que notre cher petit M. Gabriel court un mauvais bord.
+
+--Tonnerre!... pas possible, matre!
+
+--Possible... trop possible... Risquer sa peau, bon!... mais se couper
+soi-mme un morceau du coeur! dame!... Ah! je ne grogne plus
+aujourd'hui, tout a me fait trop de peine.
+
+--Vous avez donc ide de la chose, matre?
+
+--Oui et non!... non et oui... Assez caus!... Mais, vois-tu, j'aime
+bien Tom Lebon, mon matelot...
+
+--Oh! Oui, que vous l'aimez, cet Anglais de nation, Franais de coeur!
+murmura Camuset en soupirant.
+
+--On n'a qu'un matelot, un vrai, un autre soi-mme, et celui-l, pour
+Taillevent, c'est Tom Lebon, du depuis notre temps de mousse bord de
+_la Grenouillette_, entre Port-Bail et Jersey!... On n'a qu'un
+matelot... Eh bien, malgr a, celui qui soulagera mon capitaine
+rapport son fils Gabriel, quand mme celui-l serait le dernier des
+_ratapiats_, je l'appellerais de mme mon matelot!... Oui, Camuset, je
+le jure, foi de Taillevent!... et il serait pour moi le frre jumeau de
+Tom Lebon, anglais de nation, franais de coeur!...
+
+--Pour lors, matre! interrompit Camuset avec enthousiasme, ne cherchez
+pas; j'en connais un par tout, et qui n'est pas le dernier des
+_ratapiats_, on s'en flatte, ayant t particulirement, personnellement
+et paternellement duqu par matre Taillevent du _Lion_.
+
+--Je m'y attendais, mon fils, dit le matre d'quipage en serrant la
+main de son digne lve. Et puisque a y est, attrape doubler et
+cheviller ton temprament en cuivre, en fer, en corail, en diamant et en
+plus dur encore!... Tu sais l'espagnol, l'anglais et la cavalerie comme
+le matelotage; tu as du courage, de la patience et de l'ide aussi!...
+Tu es par!...
+
+--Oui, parole de Camuset!
+
+--Ah! mon brave enfant, quand tu vas passer frre jumeau Tom Lebon, tu
+pourras pour longtemps dire adieu la mer jolie.
+
+--C'est vrai! je comprends a!... Mais je servirai M. Gabriel, comme
+vous, vous servez son pre, et je serai pour la vie le matelot matre
+Taillevent!
+
+ * * * * *
+
+Plusieurs vastes radeaux, construits la hte par les tribus
+riveraines, transportaient alors le cortge funbre dans l'lot sacr
+des Incas.
+
+Lon avait la main droite pose sur l'paule de son fils Gabriel,
+couronn de _la borla_ pruvienne. La victime tait ceinte du bandeau.
+Un grand sacrifice ne devait pas tarder s'accomplir.
+
+Limna gardait Lonin et Lionel, merveills de tout ce qu'ils voyaient.
+
+Isabelle conduisait le deuil.
+
+A la mme heure, au Callao, le tocsin sonnait, la garnison courait aux
+armes, et la population alarme rptait de toutes parts le nom
+formidable du _Lion de la mer_.
+
+Les vigies signalaient une division franaise compose d'une frgate,
+une corvette et un transport.
+
+mile Fraux fit arborer au grand mt des trois navires le pavillon
+parlementaire, qui fut appuy de trois coups de canon.
+
+
+
+
+XXXVI
+
+LE JEUNE PRINCE.
+
+
+L'le de Plomb n'tait pas assez vaste pour les multitudes runies
+autour du cortge funbre.--Sur les rives du lac demeurrent cheval,
+et prts repousser toute attaque, les pelotons d'avant-garde et
+d'arrire-garde. Sur le lac mme, les barques et radeaux chargs
+d'Indiens formaient autant d'lots flottants dont le nombre ne cessait
+de s'accrotre.
+
+Les crmonies chrtiennes furent accomplies avec pompe; les prires des
+morts rptes par dix mille voix entrecoupes de sanglots. Puis la
+pierre tombale fut replace sur les restes mortels d'Andrs de Sari,
+cacique de Tinta, grand chef des Condors, homme vaillant qui, n'ayant
+jamais pris le titre d'Inca, ne laissait pourtant pas que d'en avoir
+exerc l'autorit depuis vingt ans sur toutes les nations fidles.
+
+Son grand manteau de guerre aux vives couleurs avait t enlev de
+dessus le cercueil, au moment de l'inhumation. Les caciques demandrent
+qu'on le partaget entre eux.
+
+Par les ordres d'Isabelle, Limna le dcoupa en bandes troites, et
+Gabriel procda aussitt leur distribution solennelle. Il commena par
+sa propre mre, qui s'en fit une ceinture dont la nuance tranchait sur
+sa robe de deuil. Toutes les femmes l'imitrent.
+
+Depuis,--et de nos jours encore,--il est d'usage que les Pruviennes
+portent le deuil du dernier Inca, en cousant une bande d'toffe de
+couleur sombre sur le ct de leurs jupes.
+
+Les caciques se dcorrent des lanires du _poncho_ de leur vnrable
+doyen et seigneur.
+
+Mais lorsque Gabriel, qu'on voyait entre la reine Isabelle et son poux
+le _Lion des mers_, se passa autour du corps comme une charpe la
+dernire bande d'toffe, des clameurs enthousiastes retentirent,
+longuement rptes par les chos des montagnes.
+
+--Vive le jeune Inca!... Vive Gabriel-Jos!... Vive jamais notre
+prince!...
+
+--Vive Tupac Amaru, grand chef des Condors!...
+
+--Vive le Prou!... Vive l'indpendance!...
+
+Isabelle s'aperut que Lon avait pli.
+
+Car l'instant o, sur les bords du lac sacr, un vritable cri de
+guerre tait pouss par les nations indignes,-- l'instant o son fils
+en tait proclam le chef, il savait que des ngociations pacifiques
+devaient tre entames entre sa division navale et le vice-roi du Prou.
+
+De longues annes d'efforts avaient t ncessaires pour oprer la
+fusion des tribus rivales, et pour faire renatre leurs antiques
+esprances. Mais cette heure, lorsque d'une seule voix elles ne
+demandaient qu' secouer le joug, une haute raison d'tat exigeait qu'on
+calmt leur effervescence.
+
+--O mon ami! dit Isabelle, quelle est ta crainte ou ta douleur? Jamais,
+dans les plus grands dangers, je ne t'ai vu plir ainsi... Parle! A quoi
+penses-tu donc?
+
+--Ils demandent la guerre, et je veux la paix maintenant. Ils veulent
+reconqurir l'indpendance que nous leur avons toujours promise; et si
+nous cdons leurs voeux, la cause de l'avenir est perdue pour eux
+comme pour nous!
+
+--Mais alors, pourquoi tre venus, pourquoi les avoir rassembls ici?
+
+--Parce que je ne sais trahir, ni me parjurer; et dt ce peuple nous
+massacrer l'instant mme, nous et nos trois enfants, je prfrerais
+prir ainsi, m'tre enfui avec mes navires, en le livrant ses
+oppresseurs.
+
+--Aprs avoir dchan la tempte, espres-tu donc la calmer? Le peuple
+est partout le mme; celui qui nous entoure est moins civilis
+assurment que le peuple franais. Et tu m'as dit cent fois que si ton
+roi Louis XVI a succomb, c'est pour avoir fait imprudemment de trop
+gnreuses promesses qu'il n'a plus ensuite pu tenir.--O Lon, ne
+reculons pas!... Il est trop tard!... Aux armes!...
+
+--mile Fraux propose la paix en mon nom au vice-roi du Prou.
+
+Isabelle plit son tour.
+
+--O mon Dieu! murmura-t-elle, par quel motif m'as-tu cach tes desseins?
+
+--Pardonne-moi, Isabelle!... Car ce ne fut point une mre que
+l'ternel demanda le sacrifice d'Abraham!...
+
+Isabelle, perdue, se prcipita sur son fils Gabriel, et l'embrassant
+avec force:
+
+--Non! non!... jamais!... non! je ne l'abandonnerai pas!...
+
+Lon se plaa entre elle et les deux frres jumeaux.
+
+--J'y consens!... nous nous sparerons!... mais ceux-ci
+m'appartiendront, et je les emmnerai...
+
+--Eux!... ils sont moi aussi! s'cria la jeune mre courant vers eux
+avec amour. Non! non! je ne veux pas qu'ils me soient arrachs!
+
+--Il faut choisir pourtant! dit Lon avec un calme terrible. Il faut
+choisir, madame!... Et voil pourquoi mon coeur bris a gard le
+silence; voil pourquoi, me dfiant de mes forces, je me suis mis en
+prsence de ces peuples qui appartient notre fils Gabriel.
+
+--Restons tous ensemble!
+
+--Femme!... croyez-vous donc votre poux capable d'une lchet?
+
+C'et t une lchet, en effet, que de dserter la fois la division
+navale engage dans des ngociations dlicates, et les les de l'Ocanie
+o, par suite du vol des franges d'or, des ennemis commandaient
+maintenant au nom de LO l'_Atoua_.
+
+Isabelle en savait assez pour comprendre dans toute son tendue la
+foudroyante rponse de son mari. Pressant ses trois fils contre son sein
+maternel, elle s'agenouilla en demandant Dieu d'avoir piti de ses
+angoisses.
+
+Cependant, les caciques chefs de tribus, rassembls en conseil dans les
+ruines du temple, non loin de la tombe d'Andrs,--tonns, immobiles,
+muets et saisis d'un respect profond,--ne savaient comment interprter
+cette scne douloureuse.
+
+Les peuples faisaient silence.
+
+Alors, Lon s'avana et dit d'une voix ferme:
+
+--Par la mmoire de Tupac Amaru, l'illustre Inca, mis mort avec
+ignominie,--par la mmoire de l'aeul de mes enfants, le glorieux
+Andrs, dont la tombe vient de se refermer sous vos yeux,--par le sang
+de mon fils an Gabriel, votre grand chef, coutez-moi, peuples du
+Prou! coutez, et veuille le Dieu tout-puissant que vous ne doutiez pas
+de la sincrit de mes paroles!... Andrs et moi, nous vous avons promis
+l'indpendance!... nous avons combattu pour votre libert!... nous
+n'avons cess de vouloir que votre gloire antique, s'levant vers le
+ciel comme un immense palmier, tende ses rameaux sur tout l'empire des
+Incas. Ces desseins, ces voeux n'ont pas chang, ils ne changeront
+jamais!... Et pourtant, ici, tandis que vous criez: --Aux armes!--le
+_Lion de la mer_, votre ancien alli, osera vous dire: Patience!
+
+Les caciques tressaillirent. Le silence ne fut point troubl. Mais,
+comme une tincelle lectrique frappant la fois tous les coeurs, le
+mot _patience_, les fit tous bondir.
+
+Isabelle, tremblante, tenait Gabriel plus troitement embrass. Camuset
+arm jusqu'aux dents s'tait gliss prs d'elle. Matre Taillevent fit
+des signes mystrieux ses camarades; mais Paraw-Touma, la
+Baleine-aux-yeux-terribles ne sembla pas les comprendre.
+
+Pour servir le _Lion de la mer_, n'avait-il pas dix fois laiss la
+Nouvelle-Zlande son fils Hihi, Rayon-du-Soleil, tous ses autres enfants
+et ses femmes, au risque de ne plus trouver son retour d'autres
+vestiges de sa famille que des ttes dessches sur les palissades de
+quelque peuplade ennemie, seconde par les hommes de la tribu de Tout?
+La fille des Incas n'tait ses yeux qu'une femme dont les douleurs
+maternelles n'murent point son naturel farouche. Il approuvait, il
+n'admirait pas, la conduite de LO l'_Atoua_, chef suprme ou pour mieux
+dire Rangatira-Rahi de la Polynsie.
+
+--J'ai dit: Patience, rpta Lon d'une voix ferme, mais je ne demande
+que huit jours pour trancher la question de paix ou de guerre.
+
+De sourds murmures se firent entendre.
+
+Dans tous les groupes, sur l'le, sur les radeaux, sur le rivage, les
+paroles de Lon, transmises de proche en proche, ne trouvaient d'autre
+rponse que le dsir de la guerre immdiate.
+
+--La paix! au lendemain d'une victoire!... quand nous sommes en forces,
+pourvus d'armes et d'argent, transports d'enthousiasme la seule vue
+de notre jeune chef, et prts nous prcipiter comme un torrent sur nos
+oppresseurs!
+
+Des cris: Vive Gabriel! s'levrent de toutes parts.
+
+L'enfant couronn se redressa firement en souriant ses peuples.
+
+Isabelle, frmissante, contempla non sans orgueil l'expression des
+traits de son fils; ses angoisses redoublrent.
+
+--Lorsque, pour la premire fois, j'ai combattu dans vos rangs, reprit
+Lon, j'tais un adolescent sans exprience. Vingt ans de combats sur
+terre et sur mer, vingt ans d'tudes et de travaux m'ont mri sans
+refroidir mon coeur. J'embrassai avec amour votre cause, qui m'tait
+trangre; elle est mienne aujourd'hui. Ma femme est la fille de vos
+anciens seigneurs, et vos acclamations saluent mon propre fils. Puis-je
+ne pas rechercher la meilleure voie pour vous faire triompher? ou bien
+douteriez-vous du _Lion de la mer?_
+
+--Non! non!... Vive l'poux d'Isabelle!
+
+--Lorsque je me jetai au milieu de vous en simple aventurier, je ne
+jouais que ma vie; je n'avais aucune ambition leve; je m'avanais au
+hasard travers les chances de la guerre, bravant le danger sans but,
+sans aucun des intrts sacrs qui me guident prsent. Nous
+combattions pour dlivrer le marquis de Garba y Palos, pour venger Tupac
+Amaru et Catalina; mais aujourd'hui nous avons de plus vastes desseins.
+Il s'agit de fonder un empire sur les ruines des domaines de
+l'Espagne... Malheur aux imprudents qui btissent sur le sable!... Dj
+matres de plusieurs provinces vos pres ont succomb faute d'alliances
+et d'auxiliaires puissants. Ces alliances, je vous les mnage; ces
+auxiliaires, je les donnerai mon fils Gabriel; et sans vous puiser en
+combats prmaturs, vous marcherez pas de gants vers l'avenir avec un
+prsent meilleur. Les jours paisibles du gouvernement du marquis de
+Garba vont renatre, et pendant cette trve, vous verrez avec une joie
+profonde la plupart de vos ennemis dserter le drapeau de l'Espagne pour
+pouser votre cause. Voil ce que ma longue exprience me rvle, et
+c'est pourquoi, peuples du Prou, je vous supplie, au nom de mon fils,
+votre seigneur, de ne point contrarier mes efforts.
+
+Cent opinions contradictoires, bruyamment mises dans les groupes,
+interrompirent Lon; mais de sa voix la plus sonore, de sa voix des
+branle-bas de combat et de l'abordage.
+
+--Hommes du Prou, s'cria-t-il enfin, permettez que le conseil de vos
+caciques dcide entre nous... Tuteur naturel de votre prince, j'aurais
+le droit de commander peut-tre; je ne demande qu' obir.
+
+Lon l'emporta. Le peuple, naturellement prdispos en faveur d'un hros
+tel que lui, jura de s'en rfrer l'opinion du conseil des caciques,
+dont la sance commena sur-le-champ.
+
+La question pose, le Rubicon tait franchi. Dans le conseil l'influence
+du _Lion de la mer_ devait videmment avoir plus de poids que dans
+l'innombrable assemble des peuplades indignes. Plusieurs caciques
+vieillards remplis de modration et de sagesse, avaient accueilli avec
+faveur l'espoir d'un dnoment pacifique.
+
+L'un d'eux voulut savoir ce que Lon entendait par ces futurs allis qui
+viendraient, disait-il, des rangs ennemis.
+
+Sans heurter de front les prjugs des indignes en nommant tout d'abord
+les croles, Lon parla des mtis, et ajouta que leur nombre tait
+immense dans les familles coloniales.
+
+--La fusion s'opre dans la personne de mon fils Gabriel. Vous tolrez
+qu'il soit issu d'un gouverneur espagnol et fils d'un officier franais.
+Eh bien, de mme le jour approche o tous ceux des croles qui ont dans
+les veines du sang _indien_, comme ils disent encore, se glorifieront,
+d'y avoir du sang _pruvien_, comme ils le diront; et alors vos rangs se
+grossiront de plus de la moiti de vos ennemis. Quelle est donc la
+famille crole qui ne soit un peu pruvienne?
+
+Aprs de longues prcautions oratoires, Lon fut bien oblig d'avouer
+qu'en sa qualit de corsaire franais, il serait forc de retirer aux
+Pruviens le concours de ses navires, puisque la paix tait conclue
+entre la France et l'Espagne.
+
+A ces mots, le plus imptueux des jeunes chefs se leva en s'criant:
+
+--Ah! ah! enfin, nous comprenons... coute, _Lion de la mer_, tu t'es
+servi de nous et tu nous abandonnes! tu as dploy le drapeau du Prou
+et tu le fuis! tu avais pous nos intrts, tu divorces!... Ma colre
+n'ira pas jusqu' demander ta mort... mais je te maudirai comme un alli
+perfide!... Va donc, sois libre... signe la paix; nous, nous ferons la
+guerre!...
+
+Sans-Peur rugit de courroux.
+
+--Qui m'appelle perfide?... qui prtend ici me faire grce?... Eh quoi!
+vous ai-je jamais cach ma nation et mon origine?... Est-ce moi qui
+dcide de la paix ou de la guerre entre la France et l'Espagne?...
+Voudriez-vous que les peuples civiliss eussent le droit de me traiter
+de pirate?...
+
+--Notre frre a eu tort de t'insulter, dit le doyen de l'assemble; mais
+ton fils nous appartient, et tu ne l'emmneras pas.
+
+Sans-Peur demeura calme et ferme, ce coup tait prvu.
+
+Isabelle poussa un cri de douleur.
+
+--Serez-vous donc sans piti pour moi? s'cria-t-elle.
+
+--Madame, votre place est au milieu de nous.
+
+--Isabelle, dit Sans-Peur, sois leur reine; garde nos trois enfants...
+je partirai seul!...
+
+Ce ne fut pourtant pas seul que partit Lon de Roqueforte. Cent hommes
+dtermins l'escortaient. Les uns taient des Quichuas de Quiron, les
+autres, ses marins, dont coup sr matre Taillevent et Paraw, mais
+non l'honnte Camuset, qui avait dit:
+
+--Capitaine, avec votre permission, je reste la garde de M. Gabriel.
+
+--Merci, mon brave garon! dit Sans-Peur touch de son dvoment.
+
+Taillevent lui ouvrit les bras en s'criant, selon sa promesse:
+
+--Tu es mon matelot, Camuset, mon matelot comme Tom Lebon!
+
+Paraw-Touma dit enfin d'un ton majestueux:
+
+--LO l'_Atoua_ est un grand chef!
+
+ * * * * *
+
+Isabelle, afflige, vit son poux qui s'en allait traverser, la tte
+d'une poigne de braves, un pays ennemi, o l'alarme tait rpandue;
+mais, pour consolation suprme, elle n'avait t spare d'aucun de ses
+enfants.
+
+Limna et son fils Limno, l'excellent Camuset et la plupart des
+serviteurs de son aeul, restaient avec elle. Les peuples du Prou lui
+obissaient comme la mre de leur Inca. Or, elle tait nergique
+l'heure du pril et n'ignorait point l'art de commander.
+
+Connaissant fond les desseins de son mari, elle priait Dieu de
+permettre qu'il pt les accomplir.
+
+Matre Taillevent, n'ayant plus Camuset sous ses ordres, aurait bien pu
+changer ses penses avec Paraw, mais le cannibale n'tait pas assez
+sensible pour comprendre ses mlancoliques regrets. Taillevent en fut
+donc rduit la ressource d'un monologue qui se prolongea deux cents
+lieues durant, au galop, sur les versants des Cordillres et des Andes,
+dans les plaines, les lits des torrents, les valles, les terres
+cultives ou les dserts, sous le soleil ardent ou la pluie glace, en
+dpit de quelques embuscades et d'un certain nombre d'alertes assez
+chaudes.
+
+--Port-Bail! Port-Bail! ah! mon pauvre cher Port-Bail! o as-tu
+pass?... murmurait le vieux grognard avec la permission expresse de son
+capitaine. Le petit cabotage, sa bonne vieille mre, sa case, sa femme
+et son gars en tranquillit!... Mais ici, ma Limna et mon Limno sont
+rests parmi les sauvages avec madame et nos petits messieurs. Oh! la
+terrible histoire! toujours du nouveau, jamais du repos, des branle-bas
+en pleine terre, comme si a manquait au large. Le chamberdement du
+chavirement faire trembler les volailles pattes jaunes!
+
+L'escadron de Sans-Peur, presque d'une seule traite, fit quelques
+centaines de kilomtres au grand dam des chevaux, dont un bon tiers
+demeura en chemin. La charge des autres en fut augmente d'autant. Ils
+taient tous poussifs et bons corcher quand on aperut au loin, dans
+la plaine, les clochers de la ville de Lima, et au large les mts
+chargs de toile de la division franaise.
+
+Le soleil se levait.
+
+--En croisire, dehors! dit Lon; le vice-roi aurait-il donc repouss
+mes propositions?
+
+--Ce n'est pas tout que de voir nos navires, fit Taillevent, nous ne
+sommes point ce qui s'appelle bord.
+
+--Pied terre!... dispersons-nous!... commanda Sans-Peur. Et nuit
+tombante, rendez-vous gnral sur la place Majeure.
+
+Les harnais furent empils dans le premier trou venu; on les recouvrit
+de terre, de branchages et de feuilles. Quelques _gauchos_ conduisirent
+les btes l'abattoir, o ils les oublirent pour aller boire au
+cabaret voisin.
+
+Envelopp dans un _poncho_ qui cachait sa face tatoue, Paraw suivit
+Lon et Taillevent jusqu' la demeure de l'agent secret que le cacique
+Andrs n'avait cess d'entretenir au centre du gouvernement espagnol.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+L'OPINION PUBLIQUE A LIMA.
+
+
+La dfiance de la police limnienne,--fort affaire d'ailleurs,--ne
+pouvait gure tre veille par l'arrive d'une centaine d'hommes vtus
+comme les campagnards des environs et entrs dans la ville ple-mle
+avec ceux qui approvisionnaient le march.--Ce n'tait point aux portes
+de terre qu'on veillait, mais bien celle qui conduit au Callao.
+
+L'opinitre croisire des trois navires franais, louvoyant bord sur
+bord devant les passes, dfrayait toutes les conversations.
+
+A midi, le vice-roi fut officiellement inform qu'une barque de
+pcheurs, trompant la surveillance des chaloupes gardes-ctes, avait
+gagn le large et abord la frgate franaise.
+
+Son Excellence poussa un juron de la gorge. Une estafette alla porter
+sur-le-champ quinze jours d'arrts forcs tous les gardes-marines de
+service.
+
+A deux heures, le vice-roi reut un rapport du commandant de la
+citadelle du Callao, l'avisant que les corsaires se rapprochaient
+audacieusement, que les canonniers des forts taient leurs postes et
+qu'on s'attendait une attaque.
+
+Son Excellence jura plus fort en frappant du pied et donna
+charitablement tous les diables les insupportables navires qui, depuis
+quelques jours, l'empchaient de prendre aucun repos.
+
+A trois heures, le vice-roi fut averti que les Franais, en panne devant
+les passes, dployaient leurs mts des pavillons de toutes les
+couleurs et paraissaient faire des signaux.
+
+--A qui?... _demonio de la damnacion!_ hurla Son Excellence, qui manda
+son secrtaire de police, l'accabla de reproches et n'en fut pas plus
+avance.
+
+A quatre heures, la sieste du vice-roi fut trouble par la nouvelle que
+les Franais mettaient leurs chaloupes la mer. On craignait un
+dbarquement, et l'on supposait que l'ennemi avait des intelligences
+dans la place.
+
+Son Excellence tonna, jura pis qu'un possd, mit sous les armes toutes
+ses troupes, infanterie et cavalerie, les harassa par des ordres et des
+contre-ordres sans fin, mais en fut pour ses dispositions militaires,
+car les Franais se bornrent garder la remorque toutes leurs
+grosses embarcations.
+
+Des dpches de l'intrieur achevrent d'exasprer le vice-roi:
+
+Tous les villages indiens taient abandonns par leurs habitants, qui
+s'en allaient, caciques en tte, se grouper sous les ordres du _Lion de
+la mer_!...
+
+Sur les flancs del Fondo, une troupe de cavaliers, commande par le
+_Lion de la mer_, avait pass sur le corps un escadron de chasseurs
+royaux.
+
+Dans la valle de la Pinta, l'on avait vu courant au triple galop une
+bande de _gauchos_ servant d'escorte au terrible _Lion de la mer_.
+
+Le gouverneur de la prison o tait enferm don Ramon se prsenta chez
+le vice-roi. On venait de saisir entre les mains du prisonnier un
+document sign par le _Lion de la mer_.--C'tait la copie de la note
+adresse au vice-roi lui-mme.
+
+Le secrtaire de la police entra et dit que cent copies de la mme note
+circulaient dans Lima, que tous les conseillers royaux venaient d'en
+recevoir une, et que dans les cafs et autres lieux publics on se
+permettait de discuter hautement les mesures prises par Son Excellence.
+
+Son minence le cardinal-archevque descendit de carrosse la porte du
+palais du vice-roi et, accompagne des principaux membres de son clerg,
+annona qu'elle venait de recevoir la nouvelle d'un _pronunciamiento_ en
+faveur des Franais. Tous les fidles se proposaient de venir
+processionnellement demander qu'on ft la paix avec eux.
+
+--Mais, monseigneur, d'o vient l'intrt subit que l'on porte ces
+bandits? s'cria le vice-roi[NT1].
+
+L'archevque dit que la victoire des corsaires sur les Anglais
+hrtiques avait rempli de joie tous les couvents. Mais il n'ajouta
+point que les frres, secrtement menacs de pillage et d'incendie, se
+souciaient fort peu de courir les dangers de l'exprience.
+
+Un mois auparavant, lorsque _la Firefly_ entra au Callao, tout le monde
+voulait qu'on agrt son concours pour exterminer l'excrable pirate et
+cannibale se disant le _Lion de la mer_;--tout le monde, prsent,
+semblait vouloir qu'on l'accueillt en ami.--A la vrit, la double
+victoire de Quiron tait connue.--Un officier irlandais, M. Roboam Owen,
+dbarquant de _la Lionne_, en avait fait connatre les dtails, et la
+rputation de Sans-Peur le Corsaire terrifiait la population. En outre,
+une liste des prisonniers retenus bord circulait par la ville, et
+toutes les familles intresses leur dlivrance demandaient qu'on
+traitt avec l'honorable comte de Roqueforte.
+
+Au nom des dames de Lima, la vice-reine fit prier son illustre poux
+d'envoyer au comte Lon et aux principaux officiers de la division
+franaise un sauf-conduit avec une invitation pour le bal qui devait
+avoir lieu, le soir mme, au palais du gouvernement.
+
+--Poignard et potence! peste et famine! trombe et volcan d'enfer!
+s'cria le vice-roi crisp de fureur. Ma femme elle-mme s'en mle!...
+Eh bien! non! cent fois non!... mille fois non!... Je ne faiblirai
+point! je ne pactiserai jamais avec ce monstre!...
+
+Sur quoi le petit bossu bronz qui servait de bouffon Son Excellence
+partit d'un clat de rire moqueur en disant:
+
+--Monseigneur sait-il l'histoire de cet ivrogne qui jurait de ne jamais
+boire d'eau, et qui, le lendemain, en paya un seul verre au prix d'une
+once d'or?
+
+--Le fouet ce drle! s'cria le vice-roi.
+
+Le nain, fort peu intimid, sortit en haussant les paules, et Son
+Excellence, laisse ses rflexions, reprit avec colre:
+
+--Mais enfin, ce dmon maudit ne peut tre partout la fois: aux bords
+du grand lac, en croisire devant Callao, dans la plaine, sur la
+montagne et jusque dans ma bonne ville de Lima!
+
+Ceci tait la version fantaisiste du barbier de monseigneur, qui fit, en
+la recueillant, un mouvement tellement brusque, qu'un morceau de
+taffetas d'Angleterre, taill en croissant, figurait maintenant en guise
+de mouche au beau milieu de son menton.
+
+Le bal faillit tre dcommand.
+
+Mais en de pareilles conjonctures, les hbleurs n'auraient pas manqu de
+dire que Son Excellence, intimide par les menaces des Franais, n'osait
+plus mme recevoir.
+
+Le bal eut lieu.--Et tout d'abord, les belles Limniennes s'empressrent
+de demander leur vice-reine si l'on y verrait le clbre commandant de
+la division franaise, sa femme, l'illustre fille des Incas, et
+messieurs ses officiers.
+
+--Hlas, non! mesdames, rpondit-elle; mon mari n'a jamais voulu me
+permettre de leur adresser notre invitation.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+ENTRE AU BAL.
+
+
+Une rumeur gnrale interrompit la vice-reine et fit tressaillir le
+vice-roi, car l'huissier annonait:
+
+--Son Excellence le comte de Roqueforte, Lion de la mer.
+
+--Son Excellence le marquis de Garba y Palos.
+
+--Sa Seigneurie la Baleine-aux-yeux-terribles.
+
+--Sa Grce matre Taillevent.
+
+Le vice-roi bondit, plit, trangla vingt jurons gutturaux d'origine
+arabe et finit par devenir cramoisi comme un homard. En mme temps il se
+prcipita vers Lon de Roqueforte, qui s'inclinait respectueusement
+devant la vice-reine.
+
+--Madame, lui disait-il, j'ai su de source certaine que Votre Trs
+Gracieuse Excellence avait daign penser inviter son trs humble
+serviteur la fte de ce soir, et ses aimables intentions m'ont enhardi
+au point que j'ose me prsenter devant elle avec mon noble beau-frre
+don Ramon, marquis de Garba y Palos, fils de l'ancien gouverneur de
+Cuzco, et deux de mes plus vaillants compagnons d'armes: Sa Seigneurie
+_Paraw-Touma_, _rangatira para parao_, ou, pour parler en bon espagnol,
+Baleine-aux-yeux-terribles, prince souverain, grand chef ou cacique de
+la baie des Iles, la Nouvelle-Zlande, et Sa Seigneurie Taillevent de
+Port-Bail, mon meilleur ami. Ai-je t trop audacieux, madame la
+vice-reine, et puis-je esprer que Votre Excellence agrera notre
+prsence dans ses salons?
+
+Enchante de faire pice son mari, dont les yeux roulaient dans leurs
+orbites de manire mduser Paraw-Touma en personne, la vice-reine
+rpondit par une approbation charmante.
+
+La fureur rendait le vice-roi muet. Des sons rauques se pressaient dans
+sa gorge, il passait du cramoisi au pourpre, du pourpre au violet et du
+violet au bleu. Ses veines se gonflaient, et, sans contredit, il aurait
+touff sur place, sans un bienheureux verre d'eau que son bouffon lui
+offrit point.
+
+--Monseigneur, lui disait Lon avec courtoisie, madame la vice-reine
+daignant nous admettre son bal, nous nous flicitons de pouvoir y
+prsenter nos hommages Votre Excellence!... Fte charmante!... On ne
+m'avait pas assez vant la grce et la beaut des dames de Lima! Leurs
+loges, qui retentissent sur toutes les mers, ne peuvent approcher de la
+ralit. On nous parlait de fleurs, de perles, de diamants; que ces
+comparaisons sont faibles, monseigneur, ds qu'il s'agit des adorables
+Limniennes!... Mes compliments sur votre palais!... L'avenue du ct de
+Callao est superbe, elle donne bien l'ide d'une capitale et rappelle
+nos Champs lyses de Paris... Votre Excellence serait-elle alle
+Paris, monseigneur?
+
+Monseigneur avait bu, monseigneur respirait; ses yeux reprenaient forme
+humaine; ses traits exprimrent un tonnement encore plus grand que son
+courroux; la voix lui revint.
+
+Lon de Roqueforte portait l'uniforme de capitaine de frgate, les
+paulettes et les broderies clatantes auxquelles lui donnait droit une
+ordonnance royale. La croix de Saint-Louis brillait sur sa poitrine
+auprs de quelques dcorations en diamants de formes inconnues, l'une
+imitant un lion, la seconde un condor, une troisime dessinant un
+palmier, une autre un poisson volant,--toutes reprsentant son emblme
+dans tel ou tel des archipels polynsiens o l'on reconnaissait son
+autorit. Il avait alors environ trente-huit ans et paraissait plus
+jeune. Sa belle tte, qui avait quelque chose de lonin, tait encadre
+par une chevelure blonde et soyeuse qui se droulait sur ses paules.
+Son cou tait dcouvert la matelote. Son frac dboutonn laissait voir
+un gilet blanc lisrs d'or, sur lequel s'agrafait le ceinturon d'une
+lgre pe de bal fourreau de satin.
+
+Don Ramon, en costume de cour, brun, ple, aux traits aquilins, aux yeux
+noirs, caves et rougis par les insomnies du cachot, n'avait de mme
+qu'une pe de bal.
+
+Mais Taillevent et Paraw taient mieux arms.
+
+Le matre, en grande tenue de haute fantaisie corsairienne, habit, veste
+et culotte galonns d'or profusion, portait ostensiblement une paire
+de pistolets d'abordage et un sabre de cavalerie. Il cachait en outre,
+dans les plis de sa ceinture rouge, un biscaen estrop au bout d'une
+corde, arme terrible aux mains d'un vaillant matelot.
+
+Paraw-Touma, quip en Rangatira de rang suprieur, s'appuyait sur son
+_mr_ de pierre dure, couleur d'meraude, sorte de hachoir deux
+tranchants qu'il savait manier avec une effroyable adresse. Il devait,
+la frquentation des Europens et aux moeurs maritimes, des habitudes de
+propret fort rares parmi ses compatriotes. Celui de ses deux pagnes de
+formium qui, fix au milieu de son corps par une ceinture, descendait
+sur ses genoux, tait d'une blancheur blouissante. L'autre, bariol de
+noir et de rouge, tait nou autour de son cou et tombait de ses paules
+sur ses talons. Un collier de dents de requin, de longs pendants
+d'oreilles, une figurine de jade vert suspendue sur sa poitrine, et
+plusieurs bracelets de mtal compltaient sa parure. Sa chevelure noire,
+dure, mais peigne avec le plus grand soin, formait comme un cadre
+d'bne au blason de sa face tatoue. Blason est ici le mot propre et
+correspond exactement au terme _moko_, qui est la Nouvelle-Zlande le
+nom des hiroglyphes honorifiques gravs sur le visage des hommes de
+haut rang.--Paraw-Touma, par sa valeur, avait conquis tous ses _mokos_.
+Pas un point de sa figure n'tait l'tat naturel: son nez, ses joues,
+son front, et jusqu' ses tempes taient couverts d'ornements dessins
+avec une symtrie, une finesse et une lgance qui constituent un art
+fort estim en son pays.
+
+Si le _Lion de la mer_ sduisit de prime abord toutes les dames et plut
+ la majorit des cavaliers runis chez le vice-roi, Paraw-Touma
+inspira le sentiment oppos; mais la curiosit l'emporta bientt, et
+l'on sut presque gr au commandant franais d'avoir introduit dans
+l'assemble son sauvage compagnon.
+
+--Sur mon me, seigneur comte, vous tes bien audacieux, et vous,
+seigneur marquis, vous tes bien imprudent! dit enfin le vice-roi.
+
+--Audacieux, moi! rpliqua Lon d'un ton gai, rien de plus certain, et
+que Votre Excellence me permette d'ajouter, rien de plus rebattu, car ce
+ne peut gure tre pour ma timidit que les Pruviens m'ont surnomm le
+_Lion de la mer_, et les Franais, Sans-Peur le Corsaire. Mais
+l'imprudence de mon trs cher beau-frre le marquis de Garba y Palos me
+parat moins prouve. Il s'ennuyait au cachot, il vient se distraire au
+bal; sans tre docteur en mdecine, je suis sr, et toutes ces dames
+partageront mon avis, que sa prcieuse sant s'en ressentira
+favorablement.
+
+Derrire tous les ventails on riait.
+
+Taillevent et Paraw s'taient posts prs d'une fentre ouverte; ils
+disposaient, pour changer leurs penses, de l'harmonieux dialecte
+no-zlandais.
+
+Sur la place Majeure, au del des quipages, allaient et venaient parmi
+la foule des hommes draps dans _le poncho_ pruvien.
+
+--Ils nous voient! dit Taillevent.
+
+--Et nous les voyons! rpondit Paraw.
+
+--O as-tu mis la longue corde? demanda le matre.
+
+--Sous mon pagne de derrire, rpliqua le No-Zlandais.
+
+--Ouvrons l'oeil!... ouvrons les oreilles!...
+
+--Chien de quart, tout de mme! continua Taillevent en monologue.
+Encore une invention satane de mon capitaine, que ce bal!... Ah!
+Camuset, mon matelot, si tu tais ici, tu t'amuserais tout de mme. Vous
+en a-t-il de l'aplomb, de l'ide, et sans gne... sans gne, au lieu que
+moi... Baste! Qu'est-ce que je me dis donc? Quand on a palabr avec le
+roi Louis XVI dans son cabinet, les coudes sur la table, on peut bien
+tre son aise chez un vice-roi de colonie...
+
+Taillevent se fourra dans la bouche une norme chique de tabac.
+
+--Eh! eh! mais... a se gte, m'est avis, dit-il bientt en
+no-zlandais. Veillons au grain, Paraw.
+
+Le vice-roi voulait des explications, Lon lui avait dit en souriant:
+
+--De grce, monseigneur, laissons l les choses srieuses. Le silence de
+l'orchestre finira par attrister ces dames... Je serais ravi de danser
+une valse...
+
+--Mort de mon me!... me prenez-vous pour un pantin de carton?
+interrompit le vice-roi. Au nom de Sa Majest Catholique, moi, mes
+officiers!...
+
+Don Ramon porta la main la garde de son pe, mais Sans-Peur, avec une
+parfaite courtoisie, se tournait vers la vice-reine:
+
+--Mille pardons, madame, disait-il, vous me voyez au dsespoir; je suis
+bien malgr moi un affreux trouble-fte, et j'en adresse mes humbles
+excuses toutes vos aimables invites.
+
+--Assez de pasquinades!... qu'on arrte ces hommes! s'criait le
+vice-roi.
+
+Les officiers espagnols tirrent leurs pes.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+VIVE LA PAIX!
+
+
+Depuis le dpart de Bayonne, hommes et navires s'taient renouvels
+plusieurs fois sous les ordres de Sans-Peur le Corsaire, dont la plus
+saillante qualit fut toujours le talent avec lequel il se crait des
+ressources. Un assez faible noyau de son quipage primitif et quelques
+officiers seulement restaient attachs sa fortune.
+
+Parmi ces derniers, se trouvaient mile Fraux, qui montait la frgate
+_la Lionne_: Bdarieux, capitaine de la corvette _le Lion_, et le
+pilotin qui _l'Unicorn_ tait confi.
+
+A l'ouvert du Callao, mile Fraux, commandant en chef par intrim,
+hissa pavillon parlementaire, mais ne reut point de rponse. Le cas
+tait prvu par les instructions de Sans-Peur. On s'y conforma.
+
+Le premier caboteur du pays qui parut gouvernant sur le port, fut
+chass, pris et charg des dpches l'adresse du vice-roi,--dpches
+adresses par terre, d'autre part, l'agent secret rsidant Lima.
+
+Or, au moment de relcher le caboteur trop heureux d'en tre quitte si
+bon compte, mile Fraux fit appeler le lieutenant Roboam Owen et son
+camarade Wilson. Il leur laissait le choix de rester bord ou de
+dbarquer, mais au second cas, sous la condition d'honneur qu'ils ne
+rvleraient point aux Espagnols l'absence de Lon de Roqueforte.
+
+Les deux officiers anglais, ayant opt pour leur dbarquement, furent
+invits au bal du vice-roi, o, la vue du _Lion de la mer_, ils
+tinrent une conduite fort diffrente.
+
+Esprit droit, coeur loyal et reconnaissant, Roboam Owen s'avana la main
+ouverte. Sans-Peur la lui serra cordialement et la plaa dans celle de
+don Ramon, qui s'excusa de ses torts avec la plus chaleureuse
+courtoisie.
+
+Le capitaine Wilson salua comme regret, ce qui n'chappa point aux
+regards de Sans-Peur.
+
+--Ingrat!... c'est bien!... tant pis pour lui! pensa le corsaire, trop
+occup d'ailleurs pour lui donner sur-le-champ une leon mrite.
+
+Lorsque, par l'ordre du vice-roi, les Espagnols tirrent leurs pes,
+Roboam Owen se prcipita entre eux et Lon de Roqueforte. Wilson demeura
+neutre.
+
+Le lieutenant Owen disait haute voix:
+
+--Pas de violences, monseigneur!... De grce, messieurs les Espagnols,
+point de combat!... Le comte de Roqueforte est l'ennemi de ma nation;
+deux fois il m'a fait prisonnier de guerre, deux fois il s'est noblement
+comport mon gard. Je ne crains point de jurer devant Dieu que sa vie
+entire est irrprochable!...
+
+--Oh! oh!... sa vie entire... ceci est beaucoup, osa dire le capitaine
+Wilson, imbu de tous les prjugs britanniques et qui pchait surtout
+par un jugement faux.
+
+Cependant, Sans-Peur avait empch don Ramon de tirer l'pe; mais il ne
+put empcher Taillevent ni Paraw, posts quelques pas derrire lui,
+de se mettre sur une menaante dfensive.
+
+Le matre d'quipage arma ses deux pistolets; le No-Zlandais brandit
+sa massue tranchante.
+
+Les dames, terrifies, poussaient des cris et voulaient fuir.
+
+Sans-Peur se :uontearr[NT2]
+
+--Du calme, mes amis! dit-il ses compagnons. Oubliez vous donc que
+nous sommes au bal avec l'agrment de madame la vice-reine?
+
+Puis, s'adressant aux Limniennes, chez qui la curiosit l'emportait
+dj sur la peur:
+
+--Rassurez-vous, mesdames, je vous en supplie. Il n'y a qu'un petit
+malentendu entre Son Excellence et moi. Prenez donc la peine de vous
+rasseoir. Monseigneur s'irrite de n'avoir pas d'explications, il
+voudrait me faire arrter pour en obtenir, et il vous met en fuite!...
+Je ne me pardonnerais jamais de vous avoir prives d'un plaisir! La
+galanterie m'oblige donner toutes les explications qu'on voudra. Ce
+sera peut-tre un peu long, Vos Grces daigneront me le pardonner; je
+tcherai au moins de n'tre pas trop ennuyeux, et notre cher bal, je
+vous le promets, finira le mieux du monde.
+
+Tout cela fut dit avec une aisance admirable, d'un ton simple et
+conciliant qui plut aux officiers espagnols eux-mmes.
+
+--Voyons! monsieur le corsaire, voyons! expliquez-vous, dit le vice-roi.
+
+Wilson haussa les paules; Sans-Peur lui lana un regard de mpris;
+puis, avec un sourire:
+
+--Je veux la paix, j'apporte la paix. La France et l'Espagne sont
+non-seulement en paix, mais troitement allies, et lorsqu'en Europe
+elles combattent ensemble contre les ennemis communs, nous continuerions
+ici nous faire la guerre!... Non, non! je tiens trop la paix; aussi
+me suis-je bien gard de croiser l'pe avec celle de ces messieurs. Ils
+ont dj pu voir ma seule attitude combien mes intentions sont
+pacifiques.
+
+Lon de Roqueforte, ces mots, s'assit en face de la vice-reine.
+
+--Son Excellence vient de me donner le nom de _corsaire_, je l'en
+remercie. Elle reconnat donc que l'honorable lieutenant Owen a dit la
+vrit en me dfendant contre la mchante qualification de pirate. Comme
+corsaire franais, je n'attaque jamais que les ennemis de la France.
+Seulement, quand on m'attaque, moi, quand on me menace, je ne fais pas
+toujours comme ce soir, et mon pe sort volontiers du fourreau. C'est
+ainsi que nagure, Quiron, j'ai eu la douleur de me battre contre les
+troupes de Son Excellence, qui je rendrai mes prisonniers ds demain,
+si elle veut bien y consentir.
+
+--Elle y consentira, nous l'esprons toutes, dit la vice-reine.
+
+--Madame! interrompit son poux avec aigreur; je consens... je
+consens...--et c'est dj beaucoup trop!...-- couter monsieur le
+comte!...
+
+Le titre de comte, publiquement accord l'homme que monseigneur
+n'avait cess de traiter de forban, tait une concession vidente. Lon
+salua et poursuivit:
+
+--Quand je fais la guerre, je la fais de mon mieux. Quand je veux la
+paix, je la veux bien; monsieur le marquis de Garba y Palos, mon noble
+beau-frre ici prsent, pourrait l'attester. Il pourrait vous raconter,
+mesdames, comment il m'accueillit lorsque j'allai lui demander la main
+de sa soeur. Il tait au milieu d'un peloton de miquelets qui me mirent
+en joue; il me traitait, lui aussi, de pirate; il m'insultait gravement,
+mais je voulais la paix, et mieux que la paix,--mon coeur tait plein de
+sympathies chaleureuses,--je fus calme, et don Ramon finit par
+m'couter. Le soir mme, j'tais l'poux de votre digne compatriote,
+Isabelle la Pruvienne, dont je m'pris, mesdames, dans votre ville,
+Lima, en la voyant traverser cette place...
+
+Lon montrait la place Majeure; les Limniennes, intresses par son
+rcit, souriaient sous leurs ventails.
+
+--... Cette place, o l'instant o je parle, monseigneur le vice-roi,
+d'innombrables amis attendent mes ordres.
+
+A ces mots, Lon se leva et fit un signe de la main. Une fuse rougetre
+sillonna les airs.
+
+--Regardez bien, regardez! dit-il. Une autre fuse semblable va rpondre
+ mon signal... La voyez-vous dans le lointain, gauche?... Mes
+officiers savent maintenant que je suis au bal chez Son Excellence, et
+que j'espre fermement l'amener conclure la paix.
+
+Wilson causait depuis quelques instants avec un colonel espagnol, qui,
+ayant t fort bien reu bord de _la Firefly_, partageait la haine des
+Anglais pour Sans-Peur le forban.
+
+--Qu'est-ce qui nous prouve que cet homme dit la vrit? s'cria le
+colonel. Faites cerner la place, monseigneur!...
+
+--Prenez garde, messieurs, ce que vous allez tenter, interrompit Lon
+en se croisant les bras sur la poitrine.--Mais vous, mesdames, n'essayez
+pas de sortir. Vous n'tes en sret que dans ce palais.--Ah! l'on doute
+de moi!... Je veux la paix, je la veux avec la population de cette ville
+et le Prou tout entier! mais je suis prt la guerre, sur terre et sur
+mer!
+
+Lon pronona quelques mots d'une langue inconnue. Paraw leva
+perpendiculairement son _mr_ casse-tte. Deux flammes bleues parurent
+dans les airs.
+
+--coutez! coutez maintenant.--Trois coups de canon vont retentir au
+large.
+
+Les trois coups de canon furent distinctement entendus.
+
+--Ma division s'avance en branle-bas de combat; dans une demi-heure,
+elle sera devant le fort de Callao.
+
+--Cet impudent tranger sera-t-il support ici plus longtemps?
+interrompit avec violence le colonel espagnol.
+
+Un excentrique Anglais serait fier du sang-froid que dploya Lon de
+Roqueforte. Il regarda son interrupteur d'un air ddaigneux, et demanda
+curieusement le nom de ce colonel mal lev.
+
+--Il s'appelle Garron y Quiz, lui rpondit-on.
+
+--Eh bien, monseigneur le vice-roi, je prierais volontiers Votre
+Excellence d'accorder au colonel Garron y Quiz le droit de conclure la
+paix, tant je suis sr que tout finirait au mieux.
+
+--Par la sainte croix! vos partisans seraient bientt en poussire!
+s'cria le colonel.
+
+--Parlez vous srieusement, monsieur le comte? demanda le vice-roi
+devenu fort soucieux.
+
+Ses ides se modifiaient singulirement depuis que le corsaire parlait
+et agissait en sa prsence. Aprs avoir tenu tte avec une opinitret
+systmatique toutes les autorits de la ville, le vice-roi ne voulait
+point reculer, mais il se sentait dans son tort tous les points de
+vue. Un faux-fuyant s'offrait a lui;--il s'en saisit d'autant plus
+volontiers que le colonel venait, par deux fois, de s'exprimer avec
+insolence.
+
+--Monseigneur, rpondit Lon, je parle srieusement, trs srieusement,
+foi de gentilhomme franais. Je ne vous demande plus la paix,
+maintenant; je vous prie d'accorder vos pleins pouvoirs au colonel
+Garron y Quiz. Ce sera fort gai, mesdames...
+
+Le colonel rougit, plit, et s'avana menaant.
+
+--Monsieur! dit le vice-roi, vous avez ici mme blm ma modration; eh
+bien, pour vous en punir, je vous ordonne de traiter avec M. le comte de
+Roqueforte.
+
+--J'ai l'honneur de vous entendre, monseigneur, mais ai-je bien vos
+pleins pouvoirs? Ai-je le commandement de vos forces de terre et de mer,
+le droit de vie et de mort?...
+
+--C'est ainsi que je fais ma demande, monseigneur, ajouta Sans-Peur le
+Corsaire; je supplie Votre Excellence de se dcharger pour quelques
+heures de toute sa responsabilit, mais de vouloir bien ensuite ratifier
+les dcisions du ptulant colonel Garron y Quiz.
+
+--Accordez! accordez! dit la vice-reine.
+
+--Accordez, monseigneur! ajoutrent toutes les dames.
+
+--J'abdique donc pour trois heures, c'est--dire jusqu' minuit, dit le
+vice-roi, et je veux que l'on obisse au colonel Garron y Quiz comme
+ma propre personne.
+
+Sans-Peur, qui s'tait avanc vers la vice-reine, disait en mme temps:
+
+--Si Votre gracieuse Excellence daigne le permettre, madame, mes jeunes
+officiers finiront leur soire au bal.
+
+--De grand coeur, monsieur le comte.
+
+Un signe imperceptible du corsaire fut suivi d'un coup de sifflet aigu
+de Taillevent. Dix fuses de diverses couleurs serpentrent dans le ciel
+bleu.--Une borde entire leur rpondit du large.
+
+--A moi, messieurs!... En haut la garde!... criait le colonel l'pe
+la main.
+
+Les officiers espagnols, cette fois, ne se laissrent pas arrter par
+Roboam Owen; ils fondaient sur Sans-Peur le Corsaire. La garde pntrait
+dans le salon du vice-roi. De nouveaux cris d'effroi retentirent.
+
+Mais tout coup, comme miracle, les cinq principaux acteurs de cette
+scne violente disparurent par la fentre au milieu d'un immense clat
+de rire dont le vice-roi prit sa part.
+
+Taillevent et Paraw s'taient baisss. Le colonel fut escamot comme
+une muscade, tandis que Sans-Peur et don Ramon passaient du balcon sur
+l'impriale d'un carrosse. Le carrosse partit au grand galop; toutes les
+voitures des belles invites le suivaient.
+
+--Dansez, mesdames, dansez jusqu' notre retour!... Vive la paix! criait
+Sans-Peur.
+
+--Vive la paix! rpta la populace.
+
+--O vont tous ces carrosses? demandait-on.
+
+--Ils vont au Callao chercher les danseurs de la division franaise.
+
+La vice-reine fit un signe son orchestre; le bal commena. Son
+Excellence le vice-roi tait d'une gat foltre. Trop heureux d'avoir
+chapp au ridicule d'tre enlev de chez lui par la fentre,
+monseigneur trouvait ravissant le joli tour du corsaire.
+
+--Ce pauvre colonel! disait-il, quelle drle de mine il doit faire dans
+son carrosse entre M. le comte et Sa Seigneurie la
+Baleine-aux-yeux-terribles!...
+
+Au coup de sifflet de Taillevent, les cent compagnons du _Lion de la
+mer_ s'taient empars de toutes les voitures la fois et les cris
+rpts de Vive la paix! touffant ceux des cochers, le cortge se mit
+en route sans obstacles.
+
+Le colonel Garron y Quiz, garrott et billonn, fut oblig, deux
+lieues durant, d'couter Sans-Peur le Corsaire, dont les arguments
+premptoires le dcidrent bon gr mal gr.
+
+Le commandant du Callao reut avis que la paix tait faite.
+
+La division franaise mouilla en rade.
+
+Les jeunes officiers des trois navires,--dj en costume de bal, selon
+l'ordre qu'ils en avaient reu midi par une barque de
+pcheurs,--trouvrent sur le quai plus de vingt voitures dans lesquelles
+il y eut galement place pour les officiers de chasseurs faits
+prisonniers la bataille de Quiron.
+
+Le colonel plnipotentiaire occupait seul le dernier carrosse.--A bord
+de _la Lionne_, il avait sign non-seulement la paix, mais encore toutes
+les conditions exiges par Sans-Peur, et entre autres la nomination de
+don Ramon au gouvernement de Cuzco.--Il se garda de reparatre au bal;
+mais dsespr d'tre vou la drision publique, il voulut se
+rhabiliter par un duel, s'en prit au capitaine Wilson, son
+malencontreux conseiller, et mourut d'une balle reue en pleine
+poitrine.
+
+Quant au capitaine anglais, immdiatement aprs le duel, le vice-roi le
+fit incarcrer dans la mme prison d'o quelques onces d'or bien
+employes avaient fait sortir le futur gouverneur de Cuzco. Personne
+n'employa pour sa dlivrance la clef de fer ni la clef d'or. Seulement,
+Roboam Owen, en partant pour l'Europe avec un sauf-conduit, lui promit
+de faire demander son change la cour d'Espagne,--car sa qualit de
+duelliste trop heureux n'empchait point le capitaine Wilson d'tre
+prisonnier de guerre.
+
+En lettres roses comme l'aurore, l'histoire constate que le bal qui se
+prolongea jusqu'au jour chez Son Excellence le vice-roi du Prou, est le
+plus charmant dont mesdames les Limniennes aient gard souvenance. Il
+s'appelle _le bal de la paix_.--De nos jours, les grand'mres en parlent
+encore.
+
+
+
+
+XL
+
+ESQUISSE A GRANDS TRAITS.
+
+
+Huit jours durant, le _Lion de la mer_ fut le lion de Lima et du
+Callao.--On illumina en son honneur. Le vice-roi ne jurait plus que par
+lui et par don Ramon, marquis de Garba y Palos, qui tait rserve la
+mission de pacifier l'intrieur.
+
+Sous l'escorte des _gauchos_ de Quiron, le frre d'Isabelle alla prendre
+possession de son gouvernement, qu'il occupa jusqu'en 1808,--poque
+laquelle une politique maladroite fit remplacer par la mtropole tous
+les hauts fonctionnaires du Prou.
+
+Une seconde trve de sept ans succda ainsi aux troubles qui n'avaient
+gure cess depuis la retraite de l'poux de Catalina. Durant ces sept
+annes, Gabriel grandit sous les yeux des caciques, non sans prendre
+quelquefois la mer bord des navires de son pre. Mais, par une
+convention tacite, le fils des Incas ne s'embarqua jamais en mme temps
+que sa mre et ses deux frres jumeaux.--Ainsi, des gages vivants de
+l'alliance secrte du _Lion de la mer_ avec les indignes pruviens,
+demeurrent toujours au milieu d'eux.
+
+Soumis un rgime doux et juste, patients, discrets et certains d'tre
+noblement secourus ds que l'Espagne changerait de conduite leur
+gard, les chefs les plus clairs approuvaient hautement la sagesse
+d'Isabelle et de son poux.
+
+Gabriel, salu du titre de Condor-Kanki, tait lev dans le palais du
+gouverneur espagnol, mais il n'y vivait point en prisonnier. Au retour
+de ses campagnes de mer, entreprises du consentement des caciques, son
+oncle ne mettait aucun obstacle ses excursions chez les diverses
+tribus de la plaine et des montagnes.
+
+Don Ramon tolrait qu'on l'y ret comme le dernier hritier de la race
+seigneuriale. Et nul doute que l'Espagne n'et fini par conqurir
+l'amour des peuples indignes, si, aprs le deuxime marquis de Garba y
+Palos, Gabriel de Roqueforte et t successivement appel au
+gouvernement de Cuzco et la vice-royaut du Prou.
+
+Mais il n'en fut pas ainsi.--Don Ramon, brusquement destitu, fut
+rappel en Europe et obit en fidle sujet espagnol.
+
+La guerre clatait de nouveau entre l'Espagne et la France.--Tout
+d'abord, dans les possessions d'outre-mer, au Mexique, la
+Nouvelle-Grenade, Buenos-Ayres, au Chili, au Prou, les croles se
+prononcrent pour Ferdinand VII contre l'empereur Napolon; mais
+bientt, selon les prvisions du Lion de la mer, la grande insurrection
+de l'indpendance domina tous les mouvements politiques. Lasse du joug
+sculaire de l'Espagne, l'Amrique mridionale se soulevait tout
+entire.
+
+L'heure de la dlivrance avait sonn.
+
+Napolon, en franchissant les Pyrnes, donna au nouveau monde le signal
+de la libert.
+
+Cependant l'Ocanie avait revu son infatigable champion.
+
+Les annes de trve qui ouvraient enfin au Lion de la mer tous les ports
+du Prou furent glorieusement remplies.
+
+Les ruses cruelles de Pottle Trichenpot retombrent sur ses complices;
+mais, hlas! l'adroit coquin parvint toujours s'chapper.
+
+Aux les Marquises, o il avait fait merveilles avec les franges d'or du
+Lion de la mer, ce ne fut qu'aprs de sanglants combats que son
+influence put tre dtruite.
+
+Il venait de s'vader en pirogue, lorsque les Nouka-Hiviens, consterns,
+reconnurent qu'ils avaient t ses dupes.--Une alliance solennelle fut
+jure alors. Lon, proclam de nouveau chef des chefs, laissa un agent
+fidle Nouka-Hiva, et poursuivit sa course.
+
+A Tati, commenait la guerre fameuse connue dans les annales de
+l'archipel sous le nom de _Tama rahi ia Arahou-Raa_, c'est--dire la
+grande guerre de Arahou-Raa.--Sans-Peur prit ncessairement fait et
+cause pour ceux des indignes que les relations anglaises traitent de
+rebelles et d'insurgs.
+
+Depuis longtemps dj il secondait et protgeait trs efficacement
+plusieurs prtres catholiques franais migrs ou patriotes pruviens,
+qu'il avait dposs dans le petit archipel de Manga-Reva.
+
+Ce fut le premier point occup par des missionnaires catholiques.
+
+Paraw n'ouvrit pas de trop grands yeux.--Au Prou, il avait souvent
+assist la messe, et l'aumnier de Quiron, conformment aux
+instructions de Lon de Roqueforte, n'avait cess de lui prcher des
+croyances que l'on concilia tant bien que mal avec les traditions de son
+peuple, sur les mystres de la sainte Trinit, sur l'immortalit de
+l'me, les interdictions sacres telles que _le tabou_ et le rachat des
+pchs par la pnitence.
+
+Taillevent, Camuset et les jeunes lionceaux de la mer tenaient semblable
+langage.
+
+L'influence du catholicisme devait dans l'Ocanie entire tre oppose
+celle du mercantilisme biblique des missionnaires anglicans et leurs
+actes despotiques.
+
+ * * * * *
+
+Le roi Pomar II avait embrass le parti anglais.
+
+Son ministre Tanta, le guerrier le plus redout de tout l'archipel,
+valeureux compagnon du Lion de la mer, dcouvrant le premier que les
+franges d'or ont t drobes par Pottle Trichenpot, proteste et se
+retire dans les montagnes. Une faction puissante, fidle aux grandes
+traditions d'indpendance, se rallie sous la bannire libratrice de LO
+l'_Atoua_.
+
+A l'instigation de Pottle Trichenpot, Pomar II attaque Tanta et ses
+partisans.--Or, chose bien remarquable, constate par les crivains
+anglais eux-mmes, et qui prouve bien que la lutte fut politique et non
+religieuse,--le grand prtre du dieu Oro tait du mme parti que les
+missionnaires protestants, et fut un des plus ardents instigateurs de la
+guerre civile. On ne peut dire consquemment qu'elle fut allume entre
+les chrtiens et les idoltres. Loin de l, Pomar II, ayant tout
+d'abord obtenu par surprise un succs sanglant, des sacrifices humains
+eurent lieu sur les autels du dieu Oro.
+
+Tanta eut soin de faire annoncer dans tout l'archipel que de telles
+excutions taient en abomination devant LO l'_Atoua_, esprit
+suprieur, seul vraiment chrtien, car il avait toujours interdit le
+cannibalisme et les holocaustes de prisonniers.
+
+A peine cette proclamation tait-elle rpandue dans les les de la
+Socit, que la division franaise parut.--Pomar II, chass de Tati,
+se retira dans l'le de Huahin. Les indignes de plusieurs autres les
+embrassrent avec transport la cause de Tanta et du _Lion de la mer_.
+
+Les missionnaires anglicans se rfugient bord du navire _la
+Persvrance_. Mais tandis qu' la tte des quipages de _la Lionne_ et
+de _l'Unicorn_ Lon de Roqueforte combat en terre ferme, _le Lion_,
+charg d'appuyer la chasse aux fugitifs, s'choue sur un banc de coraux.
+
+_La Persvrance_, emportant Pottle Trichenpot, fait voile pour
+l'Europe. Paraw et Taillevent dplorrent l'unisson l'vasion de ce
+maudit fauteur de troubles.
+
+L'quipage du _Lion_ fut sauv; mais le navire, dmantel par la mer,
+fut perdu pour Sans-Peur le Corsaire.
+
+Peu de temps aprs, par compensation, le schoner anglais _la Vnus_ fut
+pris l'abordage par les insulaires tatiens[18].
+
+[Note 18: Historique.]
+
+Lon s'opposa aux massacres qu'allait ordonner le ministre Tanta.
+
+--Non, jamais de reprsailles semblables! s'cria-t-il; n'imitez point
+vos ennemis, ne dshonorons par notre cause!
+
+Matre Taillevent, comme on pense, grogna selon son droit.
+
+--Si le Trichenpot avait t pendu la premire ou seulement la seconde
+fois, il n'aurait pas eu la chance de nous chapper la troisime!
+
+Le No-Zlandais Paraw ne se permit point de grogner, mais ne tarda pas
+ trouver fort justes les rflexions de son ami Taillevent, car la
+frgate anglaise _l'Urania_, profitant d'une diversion opre par les
+partisans de Pomar II, reprit _la Vnus_ et dlivra son quipage.
+
+Laissant au brave Tanta le soin de finir la guerre, Sans-Peur, avec sa
+_Lionne_, se met la recherche de _l'Urania_; mais la frgate anglaise,
+ayant fait fausse route pendant la nuit, atterrit, fort heureusement
+pour elle, Port-Jackson.
+
+ * * * * *
+
+Des courses continuelles, des missions et des prdications qui ne furent
+pas toutes sans fruits, des tentatives civilisatrices trs diverses, des
+combats de terre et de mer, des aventures souvent invraisemblables, des
+succs, des revers, des ngociations et des entreprises de tous genres
+occuprent Sans-Peur le Corsaire et ses allis pendant les sept annes
+pacifiques du gouvernement de don Ramon.
+
+Lon de Roqueforte, par son activit dvorante, rtablissait, non sans
+d'immenses difficults, l'influence bienfaisante de la France, qu'il
+reprsentait sous le nom de LO l'_Atoua_.
+
+Malheureusement, la France elle-mme tait neutre.
+
+En lutte avec l'Europe entire, triomphante sur le continent, grce au
+gnie du plus grand capitaine des temps modernes, elle avait
+l'infriorit sur les mers. Et elle ignorait qu'un hros obscur, se
+dvouant une oeuvre inconnue, combattait sans relche pour elle dans
+cette cinquime partie du monde que le roi Louis XVI s'tait propos de
+soustraire la domination britannique.
+
+Matresse de la mer, l'Angleterre veillait.
+
+--Rsister, maintenir, attendre!--telle fut la devise de Sans-Peur le
+Corsaire.
+
+Il rsista, il attendit, et non-seulement il se maintint, mais encore il
+tendit sa protection sur une foule de points nouveaux.
+
+Les Anglais, tablis la Nouvelle-Hollande, le rencontrrent comme un
+obstacle invincible la Nouvelle-Zlande, o Paraw Touma et son fils
+Hihi firent des prodiges, aux les Fidji, dans tous les archipels du
+nord et de l'est, depuis les Carolines et les Mulgraves jusqu'aux les
+Haoua, d'o disparut enfin le culte du dieu Rono, vulgairement le
+capitaine Cook.
+
+LO l'_Atoua_, toujours quitable et vraiment librateur, faisait et
+dfaisait les rois des les de l'Ocanie. Il abattait les petits tyrans
+_tabous_ et leur donnait parfois pour successeurs de simples matelots
+franais. Les princes du plus haut rang s'honoraient de servir dans ses
+quipages.--Et c'est ainsi qu'aprs Paraw-Touma, il prit bord son
+illustre fils Hihi, Rayon-du-soleil, jeune chef qui devait, longues
+annes plus tard, recevoir les surnoms clatants de Napoulon et de
+Ponapati (Napolon et Bonaparte)[19].
+
+[Note 19: Historique.]
+
+Les deux plus grands hommes de la Polynsie, Finau Ier, qui rgnait
+Tonga, et Tamha-Mha Ier, qui rgnait aux les Haoua, entrrent
+l'un et l'autre dans les vues de Sans-Peur le Corsaire. Et si, par la
+suite, ils n'y restrent point galement fidles, ce fut en raison des
+nouvelles perfidies des missionnaires anglicans, dont le pouvoir devait
+devenir effroyable.
+
+Ds l'ge de douze ans, Gabriel de Roqueforte partagea la plupart des
+dangers de son pre. Intrpide pilotin, cavalier audacieux, piton
+infatigable, il avait au plus haut degr deux des trois grandes qualits
+prconises par matre Taillevent, c'est--dire _le courage_ et
+_l'ide_.--Mais la troisime, ou selon l'ordre rigoureux la seconde, en
+d'autres termes _la patience_, tait loin d'tre son fait, lorsque vers
+la fin de 1808, les deux btiments que ramenait le grand tueur de
+navires atterrirent sur les ctes du Prou.
+
+
+
+
+XLI
+
+LE COMMODORE WILSON.
+
+
+Camuset, maintenant porteur d'une magnifique barbe rousse, recevait la
+rcompense de ses bons et loyaux services, en savourant le titre de
+_matelot_ de matre Taillevent,--titre qu'il partageait, on le sait
+assez, avec Tom Lebon de Jersey, anglais de nation, franais de coeur.
+Camuset, toutefois, n'avait pas la faiblesse de se plaindre de son
+partage.
+
+Loyal matelot de son matelot, il aimait sur parole ce Tom Lebon qui,
+press en 1793, avait eu la douleur de ne jamais revoir Jersey ni
+Port-Bail, et continuait servir Sa Majest Britannique en qualit de
+gabier sur le vaisseau _l'Illustrious_, prsentement command par le
+capitaine Wilson, de lamentable mmoire.
+
+Encore un qui devait donner raison aux propos de grognard de matre
+Taillevent.
+
+--Faire grce au lieutenant Roboam Owen, bien, trs bien!... mais un
+Trichenpot ou un Wilson, autre chose!... On vous crase sans
+misricorde de malheureuses petites btes mchantes par nature, par
+temprament, mais sans malice, comme supposition, un scorpion, une
+vipre, une punaise; et on vous laisse vivre un Wilson, un ingrat, une
+mauvaise bte venimeuse par got, par volont, tout exprs!... Moi, je
+voulais prendre cet oiseau-l en plein bal, l'emporter bord et l'y
+pendre au bout de la grande vergue; c'tait la justice. a aurait sauv
+la peau de cet imbcile de colonel Garron y Quiz, pas mal d'autres
+peaux meilleures, et les ntres aussi peut-tre bien!--J'ai toujours
+gard souvenance de l'histoire du brigand qui faisait pendre son juge,
+en lui disant pour raison: C'est, dit-il qu'il dit, parce que tu ne
+m'as pas fait pendre, toi! Et voil justement ce que nous diraient le
+Trichenpot ou le Wilson, s'ils nous tenaient un de ces quatre
+matins.--Mais non! mon capitaine se contente de laisser l'autre en
+prison. Est-ce qu'on reste jamais en prison? On y meurt ou on s'en tire.
+
+Pour sa part, le capitaine Wilson y avait pass deux mortelles annes
+maudire la France, l'Espagne, le vice-roi du Prou, Sans-Peur le
+Corsaire, et, par-dessus le march, le lieutenant Roboam Owen, qui
+l'avait indignement oubli, ce qu'il croyait.
+
+Wilson tait encore injuste et ingrat, car son camarade ne l'oublia pas
+un seul instant.
+
+Retourn en Europe avec un sauf-conduit, bord du mme vaisseau de
+transport qui dposa en Espagne les prisonniers de guerre dlivrs enfin
+des mines par les ordres d'Isabelle,--Roboam Owen se hta d'instruire
+son gouvernement de la situation du capitaine Wilson. Il fit plus
+encore, il intressa plusieurs amiraux la dlivrance de cet officier,
+qui, par suite de ses dmarches, fut compris dans un cartel d'change.
+
+A peine de retour Londres, Wilson se trouve en faveur. Un pouvoir
+occulte, qui s'opposa toujours l'avancement de Roboam Owen, pousse au
+contraire d'une manire insolite le haineux Wilson, qui tait bien et
+dment commodore quand il fut appel au commandement du vaisseau de 74,
+_l'Illustrious_.
+
+La socit biblique et commerciale des missions vangliques, sur les
+instances du rvrend Pottle Trichenpot, l'un de ses membres les plus
+intelligents et les plus actifs, avait videmment fait son affaire de
+l'avenir du capitaine Wilson.
+
+Il avait t prisonnier du pirate s'intitulant Sans-Peur le Corsaire.
+
+Il s'tait dclar son ennemi avec la plus louable ingratitude; il le
+dtestait profondment, et le calomniait de bonne foi.
+
+Il tait opinitre, bon marin, et bilieux.
+
+Deux annes de captivit au Prou devaient le rendre intraitable.
+
+Tels taient les titres du commodore la haute protection de la socit
+biblico-commerciale, qui le fit nommer au commandement des forces
+navales envoyes dans les mers du Sud, pour protger les missions
+anglaises et purger l'Ocanie des nombreux aventuriers, forbans ou
+bandits franais qui l'infestaient et l'opprimaient au nom du susdit
+pirate dit Sans-Peur, odieux papiste qui protgeait des prdicateurs
+catholiques ne vendant rien et ne visant usurper aucun pouvoir.
+
+_L'Illustrious_, de 74, la frgate _la Pearl_, de 40, et plusieurs
+btiments de rang infrieur partirent de Plymouth vers l'poque o la
+guerre fut dclare l'Espagne par l'empereur des Franais.
+
+La division fit voile pour Cadix, o un officier, charg des pleins
+pouvoirs du roi Ferdinand VII, s'embarqua sur _l'Illustrious_.
+
+A bord du mme vaisseau se trouvaient, d'une part, le lieutenant Roboam
+Owen, attach, par ordre ministriel, l'expdition comme possdant des
+connaissances hydrographiques spciales,--et, d'autre part, le rvrend
+Pottle Trichenpot, l'un des directeurs des missions anglaises en
+Ocanie.
+
+Pottle, qui avait autrefois cir les bottes du lieutenant Owen, le
+lieutenant Owen, dont Pottle avait autrefois cir les bottes, se
+rencontrrent la mme table avec un gal dplaisir.--Ils firent
+semblant de ne pas se reconnatre.
+
+Pottle voulut tout d'abord se mler des affaires de service de la
+division navale. Mais le commodore Wilson, non moins ttu pour ses amis
+que pour ses ennemis, prit le contre-pied de tous les avis du rvrend
+directeur.--Aussi dispersa-t-il fort imprudemment ses navires.
+
+Et voil tout justement pourquoi sa petite frgate _la Pearl_ portait
+maintenant les couleurs franaises et le nom sacr de _Lion_, par une
+consquence force d'un fort beau combat naval.
+
+L'ex-_Pearl_, dsormais _le Lion_, tait le navire sur lequel Sans-Peur
+le Corsaire jugea bon de passer en abandonnant sa pauvre _Lionne_, use
+de la quille la pomme comme ne le fut jamais le couteau de
+Jeannot.--_L'Unicorn_ n'tait plus depuis trois ou quatre ans.--En
+revanche, sous l'escorte du _Lion_ naviguait un dlicieux paquebot, trs
+faible d'chantillon, mais d'une marche suprieure qui lui avait valu le
+nom d'_Hirondelle_.
+
+ * * * * *
+
+--Voile! cria l'homme de vigie bord du _Lion_... Trs haut mte...
+ajouta-t-il au bout d'une minute.
+
+Dj Gabriel tait sur les barres de perroquet avec sa longue-vue en
+bandoulire. Camuset l'y suivit comme de raison.
+
+--Je n'ai jamais vu un aussi gros navire! dit le jeune hritier des
+Incas.
+
+--Vaisseau de ligne anglais! cria Camuset au mme instant.
+
+--Ah! chien de chien! fit Taillevent, j'ai rv cette nuit de Pottle
+Trichenpot et de potence habille en soldat de marine anglais!...
+
+Sans-Peur prit le commandement de la manoeuvre.
+
+_Le Lion_ et _l'Hirondelle_ se chargrent de toile.
+
+_L'Illustrious_ en fit autant.
+
+--Mais c'est _la Pearl_, je reconnais parfaitement _la Pearl_, disait le
+commodore Wilson. Pourquoi diable prend-elle chasse devant nous?
+
+--Pourquoi? _Goddam!_ riposta l'vanglique Pottle Trichenpot, parce
+que ce dmon de Sans-Peur vous l'a prise; c'est assez clair!
+
+--Vous tes inconvenant, master Trichenpot! et je trouve votre _goddam_
+trs _shoking_, entendez-vous?...
+
+Roboam Owen tait triste.
+
+Tom Lebon, qui ne se doutait de rien, ratissait un bout de corde, en
+chantonnant un air normand qu'il avait appris Port-Bail de la bonne
+femme Taillevent, la mre son vieux matelot.
+
+
+
+
+XLII
+
+LES LIONCEAUX DE LA MER
+
+
+La dynastie Taillevent s'tait accrue de quatre mousses, tandis que
+Limno grandissait aux cts de Gabriel-Jos-Clodion Tupac Amaru,
+l'idole des indignes pruviens et des quipages de Sans-Peur le
+Corsaire.
+
+Issus d'un pre normand et d'une mre mtisse, demi-marins,
+demi-montagnards, Pierre, Blas, Jacques et Ricardo Taillevent
+s'honoraient d'tre le bataillon sacr de Lonin et de Lionel, les
+jumeaux blonds que leur mre avait peine distinguer l'un de l'autre.
+
+Tous ces enfants, qui partagrent les navigations d'Isabelle et de
+Limna, reurent, ds l'ge le plus tendre, le baptme du feu,-- bord,
+quand Gabriel et Limno restaient terre,-- terre, quand Gabriel et
+Limno faisaient campagne bord.
+
+Ils taient galement familiariss avec la vie aventureuse de l'Ocan et
+l'existence nomade des grands bois, des montagnes ou des pampas.
+
+Dous diversement suivant l'immuable loi de la nature, ils devaient
+leur ducation un seul et mme amour exalt pour la race des Roqueforte.
+LO l'_Atoua_, Sans-Peur le Corsaire, tait leur roi; madame, leur
+reine; Gabriel, leur prince; Lionel et Lonin, leurs jeunes chefs.
+
+Et, vers la fin, ils eurent en outre leur princesse; car la dynastie du
+Lion de la mer s'augmenta aussi d'une charmante petite fille, contraste
+vivant de ses frres, non moins brune qu'ils taient blonds, et d'autant
+plus chre la famille qu'elle ressemblait trait pour trait sa noble
+mre. D'un commun accord, elle reut les noms de Clotilde-Raymonde, le
+premier comme Mrovingienne, le second comme filleule de son oncle don
+Ramon.
+
+Le faisceau se formait pour l'avenir. Et lorsque parfois, pendant un
+mouillage au Callao, enfants et parents taient tous runis:
+
+--Mes voeux sont exaucs, disait Sans-Peur, notre oeuvre ne prira
+point!
+
+--Allons, grognait Taillevent, branle-bas gnral perptuit!... a y
+est!... Mon capitaine,--c'est coul,--n'aura jamais got au petit
+cabotage. Toujours des tremblements, toujours des chavirements; le vent
+de _surout_ est du calme plat en comparaison de ses ides. Il vente
+toujours dans sa tte faire mettre la cape l'Europe, le Prou,
+l'Ocanie et le _grand chasse-foudre_!... De faon, Limna, qu'ayant
+toujours eu, moi, l'amour de la tranquillit bord d'un gentil caboteur
+ou dans ma case Port-Bail, me voil forc de faire tour mort sur ma
+vieille langue, l'effet de ne pas dcourager nos mousses. Il nous faut
+donc les duquer en leur disant: Aimez le chamberdement et la misre,
+voil le plaisir! Poudre fulminante, volcan et raz de mare, voil votre
+temprament!... Vive le petit mtier! En avant le rigaudon sur terre,
+sur mer, et peut-tre bien ailleurs! Je dis ailleurs, Limna, et je
+m'entends... M. Gabriel est encore assez sage: l'abordage, les brlots,
+la cavalerie et l'infanterie lui sont suffisants.--Mais M. Lonin, un
+gringalet, soit dit sans offense, vous a des inventions donner la
+colique un requin.--Est-ce que ce gamin de deux jours ne vous parle
+point de bateaux sous-marins, de ballons, de souterrains et d'un tas de
+machines d'enfer comme de ses amusettes!... Oui, ma femme, quelque jour
+ils navigueront sous l'eau, dans l'air, dans le ventre de la terre, au
+fin fond de n'importe quoi! Les anciens, pour lors, ne seront que des
+conscrits; nos gars, vois-tu, ne riront pas tous les matins...
+
+Limna souriait avec orgueil.
+
+Et Camuset la barbe rousse, en tiers dans cet entretien, se bornait
+dire:
+
+--Sois calme, matelot Taillevent, a court bien! on s'en charge de tes
+mousses.
+
+Le contre-matre Camuset, plus souvent appel Barberousse, inspirait
+alors aux fils du matre d'quipage un peu de la crainte salutaire que
+le rude grognard lui inspirait lui-mme au dbut de ses grandes
+aventures.
+
+Les bonnes traditions ne se perdaient pas, comme on voit.
+
+Seulement, le temps poursuivant son cours inexorable, transformait les
+mousses en novices ou mme en matelots, et les matelots en
+contre-matres, comme l'atteste le juste avancement de Camuset.
+
+ * * * * *
+
+L'amazone Isabelle a un fils an de quinze ans rvolus et qui semble en
+avoir dix-sept, soit que son origine maternelle et le climat des
+tropiques l'aient rendu prcoce, soit que la navigation et les exercices
+du corps aient dvelopp avant l'ge sa nature vigoureuse.
+
+Lonin et Lionel, au contraire, sont frles, ples, presque chtifs,
+quoique bien portants et parfaitement constitus.
+
+--Ne craignez rien, commandant, disait leur propos le chirurgien-major
+de l'escadrille corsairienne, je vous rponds d'eux. Vos lionceaux
+deviendront des lions!
+
+Les lionceaux avaient dix ans passs.
+
+Mmes voix, mmes gestes, mmes regards, mme intelligence. Seulement,
+leur mre trouvait Lionel plus tendre et plus soumis, et leur pre finit
+par reconnatre en Lonin plus d'initiative, plus de force de caractre.
+
+--Il sera temps bientt que ces enfants voient la France, leur patrie,
+avait-il dit avant de partir pour sa dernire expdition.
+
+Cette parole, qu'Isabelle ne connut point, fut prononce en prsence de
+Taillevent, qui se permit de demander:
+
+--Et M. Gabriel?
+
+--Ami, rpondit Lon avec tristesse, ai-je coutume de manquer mes
+serments et de reprendre ce que j'ai donn?
+
+--Pour lors, murmura le matre, m'est avis que la bonne femme de mre
+Taillevent, si Dieu fait qu'elle vive encore, pourra bien embrasser mes
+quatre petits sauvages,--Pierre et Jacques, ou, comme qui dirait en
+espagnol, Pedro et Iago, Blas et Ricardo, ou, comme qui dirait en
+franais, Blaise et Richard,--mais qu'elle n'embrassera jamais mon an
+Limno, pruvien comme son nom et sa chance.--Ah! le pauvre gars, il en
+avalera des Cordillres, il en courra des bords sur le lac de Plomb et
+travers les montagnes du Prou, sans jamais voir notre cher Port-Bail,
+sur les ctes de Normandie, en face de Jersey!
+
+--Pourquoi cela, Taillevent? Ton fils, toi, n'est point de la race des
+Incas...
+
+--Pardon, excuse! mon capitaine, interrompit vivement le matre, si mon
+fils, moi, n'est l'enfant du soleil ni de la lune, il est le mien, nom
+d'un tonnerre! et a suffit pour naviguer droit dans le sillage de
+l'honntet.
+
+--Toujours le mme, dit Sans-Peur avec une motion fraternelle.
+
+--Toujours, mon capitaine!...
+
+La campagne entreprise la suite de cet entretien eut cela de
+remarquable que LO l'_Atoua_ se proccupa beaucoup moins de ses les
+polynsiennes que de la prise d'un btiment taill pour la marche.
+
+
+
+
+XLIII
+
+L'HIRONDELLE.
+
+
+D'aprs les conseils de Pottle Trichenpot, la socit biblique et
+commerciale de Londres prfrait dsormais pour ses navires la lgret
+ la capacit. Car, en attendant qu'on obtnt de Sa Majest Britannique
+le concours d'une puissante division navale, l'essentiel tait de
+pouvoir chapper au dtestable pirate Sans-Peur.
+
+A la baie des les, o _la Lionne_ relcha, Paraw-Touma et son fils
+Hihi salurent du haut de leur _p_ fortifi la frgate de leur illustre
+_Rangatira-Rahi_.--Baleine-aux-yeux-terribles lui dit tout d'abord que
+les No-Zlandais venaient de chasser du mouillage un btiment anglais
+charg de missionnaires hrtiques.
+
+--Mais il fallait le prendre! s'cria Sans-Peur.
+
+--Nous l'avons essay!... Par malheur, il marche comme le vent!
+
+--C'est ce que je cherche!... O est-il!...
+
+--Il a pris la route de la Nouvelle-Hollande.
+
+--Je pars pour Port-Jackson!...
+
+--Sans moi, LO l'_Atoua_! vous aurez peine reconnatre cet alcyon
+de la mer.
+
+--Baleine-aux-yeux-terribles sera toujours reu comme un grand chef sur
+les navires de LO l'_Atoua_.
+
+Le chef no-zlandais but l'haleine de son fils Hihi, Rayon-du-soleil:
+
+--Tu es aujourd'hui un guerrier fameux sur la terre et sur la mer. Rgne
+sur nos peuples, achve de gagner tes _mokos_ et demeure fidle LO
+l'_Atoua_, ennemi de la tribu de _Tout_.--Moi, j'ai vu en rve cette
+nuit les grandes villes d'Europe. Si je meurs au loin, tu dcouvriras au
+ciel une toile de plus, ce sera mon oeil gauche, et tu sentiras en toi
+une force double, ce sera mon me qui viendra t'habiter.
+
+Hihi serra sur son coeur les genoux, puis la ceinture, puis le corps de
+son pre, dont il but ensuite l'haleine en frottant le nez contre le
+sien.
+
+Et aprs avoir fraternis avec Gabriel, le fils du Lion, Hihi, fils de
+la Baleine, descendit dans sa pirogue.
+
+_La Lionne_ appareillait pour Port-Jackson.
+
+ * * * * *
+
+Dguise en gros transport anglais, au moyen de masques en toile
+voiles, la frgate pntra hardiment dans la rade ennemie, car Paraw
+venait de reconnatre le fameux navire des missionnaires.
+
+Au coucher du soleil, on mouilla bord bord.
+
+Presque aussitt, il fut enlev par surprise.
+
+L'alarme fut jete pourtant.--Quatre navires de guerre et deux fortins
+canonnrent _la Lionne_; mais la fortune, dit-on, favorise les
+audacieux. La ruse et la force, l'adresse et le courage n'auraient
+peut-tre point suffi pour assurer l'invraisemblable succs de
+Sans-Peur. Heureusement, une pouvantable tempte, qu'il avait prvue
+la vrit, lui permit d'viter un combat ingal.
+
+Ainsi fut conquise son _Hirondelle_, qu'il destinait conduire en
+France Isabelle et ses trois derniers enfants.
+
+Lui-mme, alors, il pensait s'y rendre.
+
+Le _Lion de la mer_ voulait se prsenter au lion de la terre, l'empereur
+Napolon, et obtenir son appui pour rsister moins difficilement aux
+forces anglaises. La capture de _la Pearl_ acheva de le dcider
+prendre ce parti, car il apprit, par les papiers trouvs bord, que la
+guerre tait dclare l'Espagne.
+
+A quoi bon laisser Isabelle et ses jeunes enfants en pril dans les
+possessions espagnoles du Prou, lorsque Gabriel tait enfin d'ge
+rpondre aux esprances des indignes?
+
+Le cas qui se prsentait tait prvu depuis longtemps:--Si don Ramon
+cessait d'tre gouverneur de Cuzco, et surtout si la guerre clatait
+entre l'Espagne et la France, Isabelle devait immdiatement se rfugier
+au milieu des Quichuas, entretenir des vigies sur le littoral et se
+tenir prte regagner la baie de Quiron.
+
+Isabelle avait suivi ces instructions la lettre. Les vigies postes
+sur les mornes guettaient les mouvements du large. Ds qu'elles
+signalrent un vaisseau de ligne anglais chassant deux navires sans
+pavillon, des exprs en instruisirent Isabelle, qui fit ses prparatifs
+de dpart. Bientt on lui annona que les btiments poursuivis avaient
+hiss les couleurs franaises et la bannire du _Lion de la mer_.
+Accompagne d'un immense cortge, elle se dirigea sur la baie de Quiron,
+que les Espagnols avaient laisse inoccupe.
+
+Lorsqu'elle y campa militairement, aucun des trois navires n'tait en
+vue.
+
+Vingt-quatre heures s'coulrent dans l'anxit.
+
+Enfin, un seul btiment, _l'Hirondelle_, entra dans la baie; son grand
+mt tait arbor le pavillon pruvien.
+
+--Mon fils Gabriel est bord!... mais mon poux, mon Dieu! mon noble
+poux aurait-il succomb?
+
+--Si mon pre est mort, nous le vengerons, dit Lonin qui tenait son
+frre Lionel embrass.
+
+Lionel et les enfants de Limna rptrent les paroles du jeune
+lionceau.
+
+Isabelle pressait contre son coeur sa petite Clotilde.
+
+--O mon Dieu, murmurait-elle, son pre ne la reverra-t-il plus?
+
+Limna, soucieuse, aurait voulu conjurer ces paroles de funeste augure.
+
+--Enfants, taisez-vous! s'cria-t-elle; et vous, madame, pourquoi parler
+ainsi?
+
+Aux acclamations enthousiastes des Quichuas, Gabriel, Camuset et Limno
+dbarqurent.
+
+--Esprance!... courage!... criaient-ils.
+
+--Ma mre, dit l'hritier des Incas, soyez sans crainte. Par un
+stratagme adroit, _le Lion_ a vit le combat. _L'Illustrious_ fait
+fausse route. Demain, dans quelques heures, dans un instant peut-tre,
+la frgate viendra nous rejoindre.
+
+Isabelle embrassait son fils avec transports. Limna bnissait comme
+elle le Ciel qui avait sauv _le Lion_, et, comme elle, serrait dans ses
+bras son fils Limno, vaillant mousse de quatorze ans.
+
+Mais Camuset Barberousse mchait sa moustache en soupirant, signe
+infaillible de quelque mission pnible remplir.
+
+
+
+
+XLIV
+
+STRATAGMES DE RETRAITE.
+
+
+Le commodore Wilson, quand il fut bien convaincu que _la Pearl_ tait
+tombe au pouvoir de Sans-Peur, pina les lvres, baissa le nez et fut
+bien oblig de s'avouer que c'tait par sa trs grande faute:--Pottle
+Trichenpot lui avait bien assez conseill de ne point se sparer de sa
+frgate. Mais au bout de cinq minutes, il redressa le nez, et rouvrant
+la bouche, il dit avec conviction:
+
+--_L'Illustrious_ marche beaucoup mieux que _la Pearl_. Nous avons
+soixante-quatorze canons de gros calibre, et le pirate franais n'en a
+que quarante de moindre porte. Consolons-nous! Il sera coul ou pris,
+c'est invitable, et s'il est pris, mon cher monsieur Trichenpot, il
+sera pendu sur-le-champ.
+
+--Amen! fit le rvrend Pottle.
+
+Roboam Owen, qui ne perdit pas un mot de cet odieux entretien, sentit
+son coeur se soulever d'indignation. La bassesse de Pottle ne pouvait
+l'tonner; mais l'ingratitude du commodore Wilson rvoltait sa nature
+loyale. Toutefois il sut demeurer impassible.
+
+--Lieutenant Owen, que pensez-vous? lui demanda brusquement le
+commodore.
+
+--Je pense que le vent peut changer et que Sans-Peur le Corsaire n'est
+jamais court de stratagmes.
+
+--Oh! oh!... Mais... un moment, s'il vous plat! Vous dites _corsaire_,
+lieutenant Owen; c'est _pirate_ qu'il faut dire, _pirate_, vous
+entendez!
+
+L'officier irlandais connaissait l'esprit troit et faux de son ancien
+camarade,--il n'essaya point de protester, salua sans affectation et se
+promit d'employer au besoin quelque terme qui, sans tre injurieux pour
+Sans-Peur, ne risqut point d'tre dsapprouv.
+
+--Le vent ne change gure en cette saison dans ces parages, et quant aux
+ruses de ce forban, je saurai les djouer!... dit hautement le
+commodore.
+
+Roboam Owen faisait des voeux ardents pour que la frgate de Sans-Peur
+parvnt s'chapper.
+
+L'honnte Tom Lebon continuait chantonner en faisant une queue de rat
+sur le bout d'on ne sait quel cordage. Infiniment moins grognard que son
+matelot Taillevent, il se rsignait son triste sort. Depuis seize ans
+passs, sa femme et ses enfants vivaient en France, Port-Bail; depuis
+seize ans passs, il faisait la guerre aux Franais et se battait en
+conscience, non sans regrets, mais en brave marin qui remplit son
+devoir. A bord de _l'Illustrious_, personne n'tait plus indiffrent que
+lui aux rsultats de la chasse.
+
+ * * * * *
+
+A bord de la frgate _la Pearl_, ou pour mieux dire _le Lion_,
+Sans-Peur, son fils Gabriel, mile Fraux, capitaine de pavillon, matre
+Taillevent, Paraw-Touma, et foule d'autres, ne tardrent point
+s'apercevoir que _l'Illustrious_ avait l'avantage de la marche. Mais en
+revanche, _l'Hirondelle_ l'emportait, et de beaucoup, sur le vaisseau,
+puisqu'elle tait oblige de carguer sa grand'voile pour naviguer de
+front avec la frgate.
+
+Les deux conserves ayant une avance considrable, Sans-Peur calcula
+qu'elles seraient encore plus d'un mille du vaisseau lorsque viendrait
+la nuit. Il donna ses ordres au capitaine Fraux et se retira dans sa
+chambre pour crire Isabelle.
+
+On torchait toute la toile possible.
+
+Avec la pompe incendie, on arrosait les voiles pour en resserrer le
+tissu et ne rien perdre de la brise ronde, mais trs maniable, qui
+poussait les trois navires.
+
+Les meilleurs timoniers se relevaient la roue du gouvernail: Pas de
+distractions! naviguons droit! Attention ne pas embarder de
+l'paisseur d'un cheveu.
+
+Les gens de l'quipage reurent l'ordre de se coucher plat pont;
+l'immobilit leur fut recommande.
+
+La situation tait telle, que Taillevent ne grognait pas. Il fumait avec
+la gravit d'un pacha turc. Camuset et Limno, tendus ses pieds, le
+regardaient sans se permettre de l'interroger.
+
+--Gros vaisseau! dit Baleine-aux-yeux-terribles.
+
+--Il y en a de plus gros! rpondit Taillevent.
+
+--Oui, ajouta Camuset, ce 74 a deux batteries couvertes et une barbette;
+un trois-ponts a une batterie couverte de plus.
+
+--_Pi-h_! fit admirativement le No-Zlandais.
+
+--Ne bougez pas, tas de marsouins! ou gare moi! cria Taillevent
+quelques hommes qui s'avisaient de se lever.
+
+--La tribu de _Tout_ a de bien grandes pirogues de guerre! dit
+Paraw-Touma, qui ne cessait de regarder _l'Illustrious_.
+
+--La tribu de LO l'_Atoua_ en a d'aussi grandes et de plus grandes que
+ce vaisseau-l, mon vieux brave!... reprit Taillevent. Mais le
+_Rangatira-Rahi_ des Franais, l'empereur Napolon, en a besoin dans les
+mers d'Europe, voil notre guignon pour le quart d'heure.
+
+Paraw-Touma garda le silence. Grand chef de guerre et bon navigateur,
+il apprciait parfaitement les difficults de la situation. Toutefois,
+il ne dsesprait de rien, tant tait robuste sa foi en LO l'_Atoua_,
+le _Lion de la mer_, qui ne meurt point.
+
+--J'irai dans cette Europe qu'habitent les tribus ennemies de Marion et
+de Tout... J'y verrai ces villes immenses, cent fois plus grandes que
+Cuzco et Lima, d'aprs matre Taillevent.--Je connais le _Lion de la
+mer_; je veux connatre aussi le _Lion de la terre_, dont tous les
+peuples du monde rptent le nom terrible.
+
+Ainsi mditait Paraw-Touma, les yeux fixs sur _l'Illustrious_, qui se
+rapprochait non sans peines; mais le commodore Wilson, fort bon marin au
+demeurant, ne ngligeait rien, de son ct, pour diminuer la distance.
+
+Matre Taillevent mditait.
+
+--Limno, dit-il enfin, va doucettement prendre la fosse aux lions
+deux dames-jeannes d'huile de baleine.
+
+--Pourquoi faire, matre? demanda Camuset.
+
+--Pour graisser la coque au ras de la flottaison; j'ai entendu dire
+ton vieux pre que, par petit temps, a peut faire gagner un demi-noeud.
+
+Deux matelots adroits ne tardrent pas frotter d'huile de baleine les
+parois extrieures de la frgate, dont la vitesse n'augmenta pas d'une
+manire sensible.
+
+--Eh bien!... les grands moyens, pour lors! fit Taillevent.
+
+--Quoi donc, matre?
+
+--Camuset, tu vas demander de ma part au capitaine la permission de
+faire tomber les pontilles et de scier quelques barreaux.
+
+--Scier des barreaux! rpta Camuset avec stupeur.
+
+--Va donc, matelot!... a presse!... le vaisseau nous gagne!... Au jeu
+que nous jouons, le temps, c'est tout!...
+
+Camuset rapporta au matre l'autorisation d'abattre et de scier tout ce
+qu'il voudrait, sous l'inspection du capitaine en second, mile Fraux.
+
+L'oeuvre de dmolition intrieure commena. En dtruisant les liaisons
+du navire, en sacrifiant sa solidit, on allait lui donner une
+lasticit qui accrotrait sa vitesse. Toutes les colonnettes, tous les
+piliers qui soutenaient les ponts furent dplacs coups de masse ou de
+hache, les ponts plirent comme des tremplins. Taillevent fit scier de
+distance en distance les barreaux destins relier l'effort des baux ou
+solives transversales. On avait abattu dj toutes les cloisons
+inutiles. La frgate frmit et vibra de bout en bout; elle devint plus
+sonore; elle bondissait plus aisment, craquait un peu moins et
+gmissait davantage.
+
+Dlie ainsi, elle s'usait de deux ou trois mois en moins d'une heure.
+
+_L'Hirondelle_, qui jusqu'alors brassait de temps en temps ses voiles
+hautes _en ralingue_, c'est--dire de telle sorte qu'elles ne fussent
+plus gonfles par le vent, cessa d'tre oblige d'avoir recours cet
+expdient pour ne point la dpasser.
+
+Et la brise ayant un peu molli, les deux conserves tinrent bon sans que
+_l'Illustrious_ gagnt une brasse.
+
+--La nuit, le brouillard, des grains de pluie, une chance, nous voici en
+passe d'tre pars, dit Camuset Limno.
+
+
+
+
+XLV
+
+SPARATIONS.
+
+
+Quand il eut achev ses correspondances, Sans-Peur enferma dans un
+coffret d'bne ce qu'il avait de plus prcieux en valeurs et en
+diamants; il garnit d'or plusieurs ceintures et fit appeler Gabriel.
+
+--Mon fils, lui dit-il, je ne t'ai jamais cach ta destine. Tu
+appartiens aux peuples du Prou, comme moi j'appartiens ceux de
+l'Ocanie, et avant tout la France. Tu connais mes plus secrets
+desseins; tu sais que les ides troites de Jos-Gabriel Condor Kanki et
+d'Andrs de Sari, ton bisaeul, ne doivent pas tre les tiennes. La
+race espagnole ne saurait plus tre expulse du Prou; tu descends
+toi-mme des Espagnols; tu es n pour oprer la fusion entre les
+descendants des peuples conquis et du peuple dominateur. Il faut que les
+croles prennent parti pour l'indpendance, qu'ils arborent leur tour
+le pavillon pruvien, et qu'ils regardent les indignes comme leurs
+concitoyens, leurs gaux, leurs frres.
+
+--Mon pre, j'ai t lev dans cette pense, rpondit Gabriel. Le sang
+mlang qui court dans mes veines en est l'expression. Vos sages
+desseins sont mes esprances. On me donne le titre de prince; je
+n'aspire point la couronne d'Inca, de grand chef ou de roi. Je ne veux
+que marcher sur vos traces, tre librateur d'abord et ensuite
+pacificateur, s'il plat Dieu.
+
+--C'est bien! dit le corsaire. Et puis, avec un accent
+paternel:--Jusqu' ce jour, mon enfant, j'ai pu veiller ton ducation.
+Le marquis ton oncle et ta mre m'ont suppl pendant mes absences, mais
+l'instant est venu o tu vas tre seul,--seul ton ge!
+
+--A mon ge, mon pre, vous combattiez pour l'indpendance du Nord.
+
+--Oui, Gabriel, mais comme simple lve de marine et sous les ordres du
+vicomte de Roqueforte. Toi, mon fils, tu vas tre chef d'une nation
+demi-barbare...
+
+--Mon pre, je suis attrist de notre sparation. Je m'y attendais,
+cependant, et j'y tais prpar. Ne craignez rien, je suis votre fils,
+je serai digne de l'tre et ne manquerai, je vous le jure, aucun de
+mes grands devoirs. Je n'tais qu'un jeune enfant quand on ceignit mon
+front de _la borla_ pruvienne; les acclamations des peuples du grand
+lac retentissent pourtant encore dans mon coeur, et souvent, depuis,
+j'ai visit seul la tombe sacre du cacique Andrs.
+
+--Tu es bien mon fils, mon digne fils! Dieu soit lou! s'cria Lon de
+Roqueforte.
+
+Et aprs un instant de silence solennel:
+
+--Maintenant, reois mes ordres. Voici un coffret qui contient
+d'immenses valeurs destines ta mre, je t'en charge. Voici de plus
+des ceintures d'or pour toi, Limno et matre Camuset, qui sont attachs
+ ta fortune. Mes instructions, mes mmoires sur toutes les affaires du
+Prou, un trsor et un grand approvisionnement d'armes sont enfouis, tu
+le sais, dans la caverne du Lion.
+
+--Je sais o, mon pre.
+
+--A nuit tombante, tu passeras sur _l'Hirondelle_ avec tes deux
+compagnons.--Vous irez dans la baie de Quiron, o ta mre, ses enfants
+et ceux de Taillevent s'embarqueront pour aller en France; mais toi, mon
+fils, tu te retireras dans l'intrieur du Prou.
+
+A nuit tombante, les deux navires franais se rapprochrent l'un de
+l'autre; une longue amarre fut lance par les gens de _l'Hirondelle_;
+Gabriel, Limno, Camuset s'y accrochrent, et changrent de btiment
+sans qu'il et t ncessaire de mettre en panne.
+
+Aprs le coucher du soleil, _le Lion_ hissa trois fanaux, _l'Hirondelle_
+n'en hissa qu'un seul. Mais une heure plus tard, le paquebot prit les
+devants, de telle sorte que les quatre fanaux se confondirent pour les
+Anglais. Alors _le Lion_ amena deux de ses feux, _l'Hirondelle_ en hissa
+deux autres, et les navires prirent deux routes diffrentes.
+
+_L'Illustrious_ s'attacha, comme l'esprait Sans-Peur, la poursuite de
+_l'Hirondelle_, qui se laissa gagner dessein; mais aussitt que _le
+Lion_ fut hors de danger, le paquebot reprit son lan.
+
+Au point du jour, le commodore Wilson s'aperut avec rage que Sans-Peur
+lui avait chapp.--A midi, _l'Hirondelle_ son tour disparut.
+
+Aprs un immense circuit, le capitaine Bdarieux, qui se conforma de
+tous points aux combinaisons de son commandant en chef, atterrit
+consquemment dans la baie de Quiron, o Isabelle, de son ct, avait eu
+le temps d'arriver avec sa jeune famille.
+
+Si Camuset mchait sa moustache rousse, c'est qu'il savait, le digne
+contre-matre, qu'une seconde sparation tait invitable.
+
+Les yeux baigns de larmes, Isabelle et Limna laissent chacune terre
+leur fils an; _l'Hirondelle_ met sous voiles; mais enfin, bonheur!
+_le Lion_ de Sans-Peur parat aussi.
+
+Du rivage, une immense acclamation le salue.
+
+Gabriel, Limno, matre Barberousse et les Quichuas, rassembls sur les
+roches qui servaient autrefois de belvdre au vnrable Andrs, battent
+des mains, agitent des drapeaux et crient avec enthousiasme: --Gloire
+au _Lion de la mer_!
+
+
+
+
+XLVI
+
+A L'ABORDAGE.
+
+
+Sans-Peur le Corsaire, passant bord du paquebot, vint y serrer sur son
+coeur sa femme et ses enfants. Isabelle pleurait encore en rpondant de
+loin aux signaux de Gabriel; tout coup, elle frmit d'horreur.
+_L'Illustrious_ se dresse peu de distance.
+
+Masqu jusque-l par une pointe de terre, il s'avance menaant, sabords
+ouverts; sa triple batterie est formidable, et pour comble de malheur,
+l'tat de la mer, trs houleuse aujourd'hui, doit favoriser sa marche.
+
+Sans-Peur est incapable de fuir, il ne restera point bord de
+_l'Hirondelle_; il va se faire craser; car la victoire est impossible.
+
+Isabelle, perdue, se jette dans les bras de son poux, dont elle
+n'essayera pas de combattre la fatale dcision. Sans-Peur ne saurait
+reculer devant son devoir; et en effet, cessant de prodiguer aux siens
+les consolations et les caresses, il s'est redress calme, svre,
+inflexible:
+
+--Madame! dit-il, vous ce navire et les richesses dont il est charg;
+ vous mes enfants, Lonin et Lionel, mes successeurs, et Clotilde, que
+le Ciel vous a donne pour consolation suprme!... A moi le soin de vous
+protger!... En France, Isabelle. Faites servir, capitaine Bdarieux, et
+couvrez le navire de toile!...
+
+--Dieu!... tu veux donc mourir!...
+
+--Je vais me battre en _Lion de la mer_!... Pour l'amour de nos enfants,
+Isabelle, sois forte!... Adieu!...
+
+Isabelle, dfaillante, poussa un cri de dsespoir. Lon s'arrachait de
+ses bras, et sautait dans son canot on rptant:
+
+--De la toile, Bdarieux!... de la toile tout rompre! votre vitesse
+vous sauvera!...
+
+_L'Illustrious_ se rapprochait de la frgate _le Lion_, qui attendait en
+panne le retour de son capitaine.
+
+ * * * * *
+
+Alors, sur la pointe de Quiron, se passait une autre scne dramatique.
+
+ * * * * *
+
+Gabriel voulait aller combattre ct de son pre; les Quichuas s'y
+opposaient.
+
+--Hommes du Prou, ne m'arrachez pas le coeur! disait-il avec une sorte
+de colre.
+
+--Prince, votre poste est au milieu de nous!... Le combat qui va se
+livrer est trop ingal!... Votre vie nous est trop chre!
+
+--Ma vie, qui la dois-je, si ce n'est au hros qui a si longtemps
+combattu pour vous? Je veux bien tre votre chef, mais vous ne
+m'obligerez pas inaugurer mon pouvoir par une lchet filiale...
+Tuez-moi donc, ou suivez-moi!
+
+Ces paroles lectrisent les Quichuas, ils se prcipitent en armes sur
+leurs balses, qui accostent _le Lion_ en mme temps que Sans-Peur.
+
+Les voiles se rouvraient.
+
+--Toi, ici! mon Dieu! s'crie le corsaire.
+
+--Mon pre, vous ne pouvez l'emporter qu' l'abordage; je vous amne un
+renfort de braves combattants.
+
+Dj le canon grondait.
+
+Isabelle, ple d'horreur, vit _le Lion_ laisser arriver en grand sur
+_l'Illustrious_. Le combat dsespr allait s'engager ainsi, sans que la
+frgate et inutilement essay de jouter de vitesse.
+
+--Cette fois nous sommes cuits, murmura Taillevent, si bas que nul ne
+l'entendit, et frappant sur l'paule de Limno:
+
+--Petit, sais-tu ton devoir?
+
+--Ne pas quitter M. Gabriel, parbleu! c'est connu.
+
+--Bon!... embrasse donc ton vieux pre, mon gars, et attrape se
+rgaler!... Le matre dtourna la tte pour essuyer vivement ses yeux,
+que l'motion embrumait.--A ton poste, donc, ajouta-t-il d'un ton dur.
+
+Camuset s'approchait son tour:
+
+--Matelot, m'est avis qu'il faut se dire adieu pour de bon.
+
+--Plus bas!... plus bas!... chut!... J'ai souventes fois de drles
+d'ides. C'est tout justement par ici, en 1783,--j'avais ton ge,
+matelot,--que nous fmes couls par le fond avec la frgate du vicomte
+de Roqueforte. La fameuse roche _del Verdujo_, comme qui dirait du
+bourreau, est une petite lieue sous le vent. Eh bien, c'est donc ici
+que nous avons commenc le petit mtier, mon capitaine et moi; c'est ici
+que nous devons finir!... Du calme, pas un mot, soyons gais!... Pour
+sauver M. Gabriel, vous tes deux; et moi, j'tais seul pour aider son
+pre. Vous avez des balses hisses tout alentour de la frgate, nous
+n'avions qu'un espar ramass parmi les dbris... Tu recommenceras mon
+histoire, matelot; tu pouseras la pareille Limna, et ton fils toi,
+Camuset, sauvera quelque jour le fils M. Gabriel, dans cet endroit-ci
+ou ailleurs!...
+
+--Ah! matre Taillevent, mon matelot, comme tu prches bien!... mille
+noms d'un requin en bouille--baisse!...
+
+ * * * * *
+
+--Oh! oh! oh! disait son bord le commodore Wilson, M. le pirate
+franais voudrait l'abordage!... pas de a, non, pas du tout!... A
+couler bas, canonniers, couler bas.
+
+ * * * * *
+
+La frgate _le Lion_ reut trente-sept boulets dans ses flancs, o une
+effroyable voie d'eau se dclarait; mais sa mture n'tait pas entame,
+et Sans-Peur tait matre du vent.
+
+--Trs bien! dit-il, l'abordage est sr, maintenant;--attention, les
+tirailleurs!... visez bien!...
+
+Dans les hunes, sur le gaillard d'avant, sur la dunette, il avait tout
+d'abord post trente-sept groupes de quatre bons tireurs, charg chacun
+d'un sabord de _l'Illustrious_. A mesure qu'un canonnier anglais se
+montrait pour recharger l'une des pices dcharges, il tait tu sur
+place. On ne parvenait point recharger un seul canon.
+
+L'artillerie faisait silence.--A bord de _l'Hirondelle_, dj fort
+loigne, nul n'y comprit rien.--_L'Illustrious_ et _le Lion_ couraient,
+cependant, sous les huniers, dans la direction du Verdujo.
+
+--Bravo! murmura Sans-Peur.
+
+La meurtrire fusillade mettait au dsespoir le commodore Wilson. Il
+s'aperut ses dpens qu'il venait de commettre une faute capitale, en
+ngligeant de dmter la frgate, o dj on s'apprtait lancer les
+grappins d'abordage. Camuset et Limno taient dans la hune de misaine
+avec Gabriel, charg de cette importante opration.
+
+Mais le commodore avait la ressource de virer de bord, et de prsenter
+l'ennemi ses trente-sept autres canons chargs d'avance.--Pare virer!
+commande-t-il.
+
+Sans-Peur aurait pu imiter sa manoeuvre, et se maintenir ainsi par le
+travers des batteries dcharges; mais sentant que _le Lion_ coulait, il
+brusqua le dnoment et lana en grand, contre l'avant de
+_l'Illustrious_ dont la vitesse s'amortissait, sa petite frgate qui
+craqua et fut demi dfonce. Mais cinquante grappins la fois
+mordirent le grement ou les pavois du vaisseau.
+
+--A l'abordage! commande Sans-Peur.
+
+mile Fraux, la tte de la premire division, se prcipite sur
+l'avant de _l'Illustrious_, o une troupe compacte de soldats de marine
+l'attend baonnette croise.
+
+La frgate devant forcment s'accrocher par l'arrire, la hauteur du
+grand mt du vaisseau, Sans-Peur ralliait autour de lui la deuxime
+division.--Le second choc eut lieu.
+
+--A bord! crie le _Lion de la mer_.
+
+Il avait vu jusque-l Taillevent auprs de lui. Tout coup, le matre
+disparut en poussant un hurlement de dsespoir qui domine le tumulte, et
+dont aucune vocifration humaine ne saurait donner une ide.
+
+--O est-il?... que fait-il? demanda Sans-Peur avec motion.
+
+--Voyez! l!... rpond Paraw en montrant le matre qui, par des bond
+furieux, venait d'atteindre l'extrmit de la vergue de misaine de
+_l'Illustrious_.
+
+Ce point arien tait le thtre d'un combat fratricide.
+
+Tom Lebon et Camuset se trouvaient aux prises.
+
+--Matelots!... mes deux matelots!... mes matelots, ne vous tuez pas!
+criait matre Taillevent.
+
+Gabriel et Limno, suspendus aux chanes d'un grappin d'abordage,
+menaaient de leurs pistolets le brave marin de Jersey, Tom Lebon,
+anglais de nation, franais de coeur.
+
+
+
+
+XLVII
+
+FERMEZ LES SABORDS!
+
+
+--Il faut, avait dit Sans-Peur son fils Gabriel, que notre frgate qui
+coule s'attache au vaisseau anglais par cent liens de fer. Ils vont nous
+fusiller bout portant, entranons-les par le fond. Seulement, mon
+fils, mon premier signal, jette-toi la mer, gagne l'une des balses
+qui seront amenes au moment de l'abordage; pas d'hsitation, pas de
+retard. Je ne te permets de combattre ici qu' cette condition.
+
+--Mon pre! auriez-vous donc rsolu de prir avec tous vos braves?
+
+--Non!... Si je ne tenais leur laisser une chance de salut, je
+n'emploierais pas un moyen douteux: je ferais sauter les deux navires.
+Au lieu de laisser nos poudres se noyer, nous les retirerions de la
+soute. Mais assez... assez... ton poste!...
+
+ * * * * *
+
+Gabriel, spcialement charg de l'opration de faire lancer les grappins
+et d'amarrer _le Lion_ _l'Illustrious_, ne se borna point
+s'accrocher comme pour un abordage ordinaire. Second par Camuset,
+Limno et les meilleurs gabiers, il multipliait les systmes de mariage.
+Tous les crocs, toutes les chanes, tous les gros cordages dont il
+disposait, mordaient ou treignaient les mts, les vergues et les
+apparaux de l'ennemi.
+
+L'action militaire tait chaudement engage sur l'avant du vaisseau.
+Dans les mtures, une lutte trange continuait avec acharnement. Le
+commodore ayant donn l'ordre ses gens de couper tous les liens et de
+dcrocher toutes les pattes de fer, les Franais ne pouvaient faire un
+noeud sans avoir quelque adversaire combattre. L'escouade arienne de
+Gabriel agissait de vive force, une pluie de sang, une grle de cadavres
+tombaient sur les combattants du pont.
+
+On vit une grappe humaine se dtacher des sommets du bas-mt, et, le
+poignard dans la gorge, craser dix hommes des deux partis. Un
+pouvantable amalgame de corps dchirs, d'armes, de lambeaux de chair,
+de cordages, de grappins, de poulies et de membres palpitants,
+s'interposa entre les abords et les abordeurs.
+
+--En avant!... hardi!... Sans-Peur!... criait mile Fraux.
+
+Les officiers de _senteries_ rpondaient en encourageant leurs hommes
+tenir bon, baonnette croise.
+
+Les Anglais parvinrent dfaire quelques-uns des amarrages.
+
+--Du fer, des chanes de fer! disait Gabriel, qui bondissait de corde en
+corde stimulant l'activit de ses gabiers, ou dchargeant ses pistolets,
+que Limno rechargeait l'instant.
+
+Des hunes du _Lion_, quelques groupes de tirailleurs ajustaient
+exclusivement les gabiers anglais. Des hunes de _l'Illustrious_, un feu
+nourri tait dirig sur ces tirailleurs. Les espingoles charges de
+biscaens taient braques sur la vaillante troupe de Gabriel; et, en
+outre, des grenades lances de haut clataient de toutes parts, si ce
+n'est pourtant sur l'troit thtre de la sanglante mle.
+
+Tom Lebon, en sa qualit de gabier de misaine de _l'Illustrious_,
+s'lana sur la vergue o Camuset venait de se hisser en halant une
+corde laquelle pendait une chane de fer. Il brandissait une hache;
+Camuset tira son sabre sans lcher sa corde.--Matre Taillevent, qui,
+l'arrire du _Lion_, s'occupait aussi du fatal mariage des deux navires,
+poussa un cri si terrible que les deux matelots l'entendirent.
+
+A l'instant mme o la hache et le sabre se rencontraient:
+
+--Tu es Tom Lebon!... demanda Camuset avec horreur.
+
+--Taillevent!... mon matelot!... s'criait Tom Lebon.
+
+--Voici son fils! ajouta Camuset en montrant Limno.
+
+--Minute! fait Tom Lebon qui raccroche sa hache sa ceinture.
+
+Camuset, renganant son sabre, passe son bout de corde un camarade.
+
+--La paix entre nous! dit enfin Taillevent lui-mme.
+
+Gabriel et Limno ne dchargrent point leurs armes, mais sautrent dans
+les haubans du vaisseau, o ils furent bientt aux prises avec d'autres
+gabiers anglais.
+
+Au bout de la vergue de misaine, au milieu d'un nuage de fume brlante,
+Taillevent embrassait Tom Lebon, dont il mettait la main dans celle de
+Camuset.
+
+--Le fils matre Camuset!... dit Tom Lebon, et de plus ton _matelot_;
+il sera donc le mien?... un quipage d'enfants de Port-Bail!... M. de
+Roqueforte, mon bienfaiteur moi aussi, votre capitaine!... Pas plus
+pirate que _toi z'ou moi_, Taillevent!... Assez caus; je ne me bats
+plus. On trouvera bien dans la mture assez d'ouvrage pour attendra la
+fin de la bagarre. Bonne chance, mes matelots... Malgr a, il n'y a pas
+gras pour vous autres.
+
+--Ni pour vous non plus, mon vieux! riposta Taillevent. Veille donc, et
+si tu nous vois piquer une tte l'eau, fais-en autant. Mes amis sont
+les tiens, rallie moi...
+
+--Compris!... On a l'oeil amricain, quoique anglais. En tous cas, Tom
+Lebon n'a qu'un coeur, matelot, tu sais a?...
+
+--Pas de tendresse!... Je suis la guerre, moi!... En route, Camuset!
+
+Taillevent et Camuset s'affalrent imprieusement vers l'arrire de
+_l'Illustrious_, devenu le champ d'un nouveau combat.
+
+Tom Lebon regagnait mlancoliquement sa hune, d'o il monta sur les
+barres de petit perroquet. Puis, tout en rajustant quelques cordages
+coups, il observa d'un regard inquiet les faits et gestes de son
+matelot Taillevent.
+
+Anglais de nation, Franais de coeur, brave par temprament, rduit
+l'inaction par circonstance,--il passait,-- ce qu'il a dit depuis bien
+souvent,--le plus fichu quart d'heure de sa vie. Et n'tant pas aussi
+grognard, beaucoup prs, que l'tait son matelot bien-aim, il n'avait
+pas la douce compensation de grogner homriquement.--Non! il soupirait,
+sans mme maudire son sort; et il faisait une pissure la draille du
+grand foc, coupe par un biscaen. Un simple noeud aurait suffi, mais
+une pissure est plus longue faire. Personne fort heureusement ne
+s'occupa de lui, qui s'inquitait en vrit de tout le monde, except
+toutefois du commodore Wilson,--cet Anglais pur sang n'ayant jamais eu
+le don de plaire l'estimable Tom Lebon, n natif de Jersey.--Mais s'il
+n'aimait gure le commodore, il estimait fort le lieutenant Owen et
+avait, dans l'quipage, une foule de camarades.--D'un autre ct,
+Taillevent, Camuset, trente marins de Port-Bail et le capitaine Lon de
+Roqueforte, qu'il vnrait sans l'avoir jamais connu, taient les
+principaux ennemis qui envahissaient le bord.
+
+--C'est triste de se dire tant pis de toutes les manires et de faire
+une pissure en guise de consolation, au lieu de se battre honntement
+d'un bord ou de l'autre!...
+
+Tom Lebon, perch cent trente ou cent quarante pieds au-dessus du
+niveau de la mer, embrassait d'un regard douloureux tous les mouvements
+intrieurs ou extrieurs.
+
+Il fut tmoin des derniers efforts de Gabriel et de ses gens, qui
+compltrent leurs travaux d'accrochage en coupant les haubans de la
+frgate au-dessous des hunes et en les laissant tomber avec ses vergues
+sur la muraille du vaisseau. A ces rseaux de gros cordages, ces
+espars normes pendaient des bombes, des gueuses et des masses de
+boulets rams. La chute de tant de corps lourds qui s'enchevtraient
+dans le grement et l'artillerie du pont du vaisseau, produisit un effet
+terrible.
+
+Non-seulement le fracs fut pouvantable, mais le but du corsaire devint
+vident; les Anglais s'crirent:
+
+--La frgate qui coule bas va nous entraner au fond!...
+
+--Fermez les sabords! commanda Wilson avec l'accent de l'pouvante, et
+en haut... en haut tout le monde!
+
+
+
+
+XLVIII
+
+SAUVE QUI PEUT!
+
+
+Roboam Owen, dont le poste de combat tait dans la batterie basse, fit
+hermtiquement fermer tous les sabords, afin que la mer ne se prcipitt
+point flots par ces ouvertures quand le poids de la frgate
+commencerait se faire sentir.
+
+Puis, accompagn de ses matelots canonniers, il monta sur le pont, le
+sabre la main.
+
+A l'avant, aprs d'hroques actions, mile Fraux avait eu le dessous.
+Ce fut en vain que l'imptuosit des corsaires rompit par trois fois la
+ligne des baonnettes. Ils ne purent oprer leur jonction avec les
+braves commands par Sans-Peur. Une foule trop compacte leur barra le
+passage.
+
+mile Fraux, cribl de blessures, prit vaillamment les armes la
+main. La plupart de ses hommes furent tus; quelques-uns glissrent la
+mer ou, se voyant serrs de trop prs, s'y lancrent en dsespoir de
+cause; quelques autres, en gnral blesss, se rendirent aux Anglais. On
+les emporta dans la batterie basse o ils furent mis aux fers.
+
+La mle se prolongea davantage entre le grand mt et le mt d'artimon.
+
+Aprs le second choc, Sans-Peur avait conduit l'abordage sa deuxime
+division renforce par les gabiers de Gabriel et tous ceux des Quichuas
+qui ne montaient point les balses remises flot.
+
+Toutes les embarcations pruviennes se tenaient, cette heure, au vent
+des deux navires et recueillaient les corsaires tombs la mer.
+
+Le nombre des braves que commandait Sans-Peur diminuait chaque
+instant; celui des Anglais augmentait sans cesse.--D'une part, les
+soldats de marine et les matelots qui avaient vaincu la premire
+division se ruaient contre la deuxime; d'autre part, les deux batteries
+intrieures, abandonnes par leurs canonniers, vomissaient par tous les
+panneaux de nouveaux assaillants.
+
+Malgr cela, les Anglais ne parvinrent point passer sur le corps des
+corsaires, matres du ct de bbord, et qui les empchaient de se
+dgager de l'treinte de la frgate.
+
+Le commodore Wilson criait:
+
+--En avant, donc!... tuez! tuez!... Et puis, hache en bois!...
+
+Mais Sans-Peur, Taillevent, Paraw et leurs intrpides compagnons
+fauchaient les ennemis.
+
+--Tenez bon, mes braves! commandait Gabriel, qui dfendait ses grappins
+avec la mme ardeur qu'il avait mise les accrocher.
+
+La boucherie se prolongeait; _l'Illustrious_ et _le Lion_, pousss par
+une frache brise, taient emports dans la direction de la fameuse
+roche _del Verdujo_, dont le capitaine Wilson ne se proccupait gure,
+tant il craignait d'tre coul par la maudite frgate.
+
+Un bruit comparable celui de plusieurs chutes d'eau se fit entendre
+travers le formidable tumulte du combat.--C'tait la mer qui, des
+sabords du _Lion_, se prcipitait dans sa cale.
+
+Sans-Peur s'cria:
+
+--A la nage, Gabriel!... A la nage, les Quichuas! Encore deux minutes de
+rsistance, mes amis!...
+
+--Adieu, mon pre! j'obis!... dit Gabriel.
+
+Camuset, Limno et plus de vingt autres le suivirent.
+
+--_Pi-h_!... _pi-h_!... hurlait Paraw, dont la massue accomplissait
+d'effroyables exploits.
+
+Il tait bless la joue, aux flancs et l'paule; le sang ruisselait
+sur ses tatouages; il avait l'air du dmon des combats. Son formidable
+casse-tte menaa Roboam Owen. Sans-Peur s'interposa:
+
+--Ne frappe point cet officier! dit-il.
+
+Le sabre du lieutenant anglais vole seul en clats.
+
+--Pourquoi m'pargner? demande Owen.
+
+Sans-Peur, entour d'ennemis, ne peut rpondre. Taillevent sa gauche,
+Paraw sa droite, faisaient des moulinets, l'un avec sa hache, l'autre
+avec son _mr_. Sans-Peur tait protg par ses fanatiques insulaires
+polynsiens, trop heureux de mourir pour lui en criant:
+
+--Le _Lion de la mer_ ne meurt pas!
+
+Chose merveilleuse, quoiqu'il essuyt chaque instant le feu des
+Anglais, il n'avait reu que des blessures sans gravit.
+
+Semblable au dieu de la guerre navale, il donnait ses ordres avec un
+calme superbe. Laissant au peloton sacr de Taillevent et de Paraw le
+soin de dfendre sa propre vie, il veillait surtout ce que les Anglais
+ne pussent dfaire les systmes d'amarrage. Aussi, plusieurs fois, au
+lieu de se garantir lui-mme, dchargea-t-il ses pistolets sur des
+gabiers ennemis trop intelligents ou trop alertes.
+
+Roboam Owen s'tait retir sur le bastingage de tribord, et de l
+dirigeait les mouvements des matelots anglais, qui ne gagnaient plus un
+pouce de terrain sur la deuxime division des corsaires.--A la vrit,
+ceux-ci ne combattaient plus dcouvert, car ils avaient improvis une
+sorte de retranchement l'aide des espars briss, des voiles de la
+frgate tombes avec leurs vergues, des hamacs anglais jets hors du
+bastingage de bbord, et d'un amas d'ustensiles sur lesquels
+s'entassaient les cadavres.
+
+_L'Hirondelle_ tait perte de vue.
+
+Gabriel, Camuset, Limno et les Quichuas auxiliaires avaient t
+recueillis par les balses.
+
+--Tout va bien! dit Sans-Peur, qui haussa les paules en entendant le
+commodore Wilson donner l'ordre de dmarrer et de diriger sur les
+abordeurs deux canons chargs mitraille.
+
+--Trop tard!... monsieur le commodore... trop tard! s'cria Lon.
+
+Tous les Anglais la fois poussrent un cri d'horreur;--la frgate
+enfonait sans bruit maintenant, sa cale et son entrepont taient noys
+au ras des sabords de la batterie;--le vaisseau _engageait_.
+
+Le vaisseau _engageait_, c'est--dire qu'il penchait au point de courir
+risque de chavirer comme un frle canot.
+
+--Sauve qui veut!... sauve qui peut!... reste qui voudra!... crie
+Sans-Peur en se prcipitant tte baisse au milieu des ennemis.
+
+Le rempart des corsaires s'croula; les deux canons dmarrs roulrent
+sur bbord; il devint impossible de se tenir sur le pont, o apparut
+enfin le blme Pottle Trichenpot, jusque-l prudemment cach dans les
+batteries intrieures.
+
+Taillevent le vit, mais ne put l'ajuster. Il fut renvers comme Paraw
+et Sans-Peur lui-mme. Abordeurs, abords, Anglais, corsaires, vivants
+ou morts, tous tombrent ple-mle avec les amas de dbris, d'armes ou
+d'instruments qui n'taient pas solidement amarrs.
+
+La confusion de cet instant est inexprimable.
+
+Les hommes accrochs aux pavois ou aux cordages furent les seuls que
+n'entrana pas le mouvement d'inclinaison.
+
+Roboam Owen, se tenant au bastingage de tribord, fut de ce petit nombre.
+Avec son admirable sang-froid, il attendait la catastrophe.
+
+Alors Tom Lebon laissa son pissure intermine.
+
+--Le combat est fini! murmura-t-il, je veux au moins me noyer en
+embrassant mon matelot.
+
+Il se laissa glisser par un cordage et atteignit l'endroit o il avait
+vu tomber Taillevent.
+
+ * * * * *
+
+Gabriel, qui avait pris le commandement gnral des balses, frmit,
+s'agenouilla et pria Dieu pour le salut de son noble pre.
+
+Limno pleurait.
+
+Camuset Barberousse, qui commenait devenir grognard, jura
+conscutivement en anglais, en franais, en espagnol, en langue quichua
+et en langue polynsienne. Son coeur battait avec violence. Il voyait la
+frgate plonger en attirant le vaisseau dont on dcouvrait le pont
+sanglant et dans un tat de dsordre indescriptible.
+
+La bataille entre les hommes tait termine.
+
+La lutte entre les deux navires commenait en quelque sorte,--car ce
+n'tait plus deux navires anims par leurs quipages, mais deux masses
+inertes et matrielles qui se combattaient maintenant.
+
+
+
+
+XLIX
+
+LA CORDE AU COU.
+
+
+Le vaisseau plein d'air opposait la rsistance de sa vaste capacit. La
+frgate cramponne lui l'attaquait par la pesanteur de son artillerie
+et de tous les corps lourds arrims dans sa coque pleine d'eau.
+
+Ces deux forces se firent quilibre durant une minute entire, minute
+longue comme un sicle, pendant laquelle faillit recommencer le combat.
+
+Les hommes avaient eu le temps de se relever et de se reconnatre.
+
+Sans-Peur donnait ses ordres voix basse; il rampait, ainsi que
+Taillevent et Paraw, vers la roue du gouvernail, dont les corsaires
+n'avaient jamais pu s'emparer.
+
+Or, l'abordage ayant eu lieu par le ct d'o soufflait le vent, il
+s'ensuit que la brise trs frache qui venait de terre gonflait les
+voiles et contribuait soutenir le vaisseau. L'inverse se serait
+produit si l'abordage avait eu lieu du bord oppos, c'est--dire, si le
+vent avait tendu faire pencher _l'Illustrious_ dans le sens o _le
+Lion_ l'attirait.
+
+Le Commodore Wilson avait toujours eu soin de conserver cet
+avantage;--un coup de barre au gouvernail pouvait le lui faire perdre,
+surtout si les corsaires, selon les derniers ordres de Sans-Peur,
+russissaient couper certains cordages, techniquement _les coutes des
+focs_.
+
+Les coutes des focs taient fort loin, les matelots expdis dans leur
+direction devaient tre massacrs ou faits prisonniers avant de les
+atteindre. La roue du gouvernail tait tout prs, mais encore fallait-il
+s'en saisir.
+
+La pression de la mer sur les sabords de la batterie basse fut si
+violente, que trois d'entre eux cdrent. Les flots entrrent dans le
+vaisseau.
+
+--Ah! Ah! nous y sommes! cria Sans-Peur.
+
+Plusieurs de ses derniers compagnons n'hsitrent plus se jeter la
+nage.
+
+Pottle Trichenpot, blotti au pied du mt d'artimon, tremblait de tous
+les membres. Roboam Owen sourit de piti.
+
+Le commodore Wilson ne donna aucune marque de faiblesse, mais il tait
+exaspr;--il en avait bien le droit.
+
+Au moment o, le poignard en main, Sans-Peur allait se jeter sur l'homme
+de barre et saisir la roue du gouvernail, il se trouva en face de Roboam
+Owen, qui lui dit:
+
+--A quoi bon?... Assez de sang!... capitaine, et mourons amis si vous le
+voulez bien.
+
+Tom Lebon ouvrait les bras Taillevent.
+
+Quant Paraw, il venait d'tre renvers de nouveau par un soldat de
+marine qui s'accrochait ses jambes.
+
+Un nombre infini de petites scnes analogues, terribles, touchantes,
+grotesques ou excrables eurent lieu pendant cette minute de
+_l'engagement_ du vaisseau, instant dramatique s'il en ft.
+
+Mais soudain des craquements, comparables au bruit que rendrait une
+fort foudroye, furent suivis d'un second bouleversement gnral.
+
+Toutes les amarres cassaient.
+
+_Le Lion_ coulait, laissant suspendus au vaisseau des fragments de sa
+mture ou de son plat-bord, mais, d'autre part, entranant dans les
+profondeurs de la mer d'normes pices de charpente arraches au
+vaisseau lui-mme.
+
+L'abme se creusa,--les flots soulevs passrent par-dessus
+_l'Illustrious_ brusquement rejet sur tribord, o roulrent tous les
+hommes et tous les apparaux entasss.--Les deux canons dmarrs
+bondirent d'une telle force, qu'ils brisrent la muraille et
+disparurent.
+
+L'action des voiles, combine avec l'pouvantable oscillation du
+vaisseau, le pencha sous le vent si fort qu'il faillit _engager_ coup
+sur coup dans le sens oppos. Le moindre poids ajout tribord l'et
+fait chavirer. Si ses sabords de ce ct n'avaient t ferms aussi bien
+que ceux de l'autre, il coulait.--Enfin, le gouffre ouvert par la
+frgate l'attira, il glissa sur la pente du tourbillon et fut si prs de
+sombrer, que Sans-Peur prit la main du lieutenant Owen en rptant:
+
+--Mourons amis!...
+
+Mais _l'Illustrious_ ne sombra pas plus qu'il n'avait coul ou chavir.
+
+Sans-Peur se vit seul au milieu des Anglais:
+
+--Non, capitaine, nous ne mourrons pas, lui dit Roboam Owen. Soyons donc
+amis dans la vie comme vous daigniez consentir ce que nous le fussions
+dans la mort.
+
+Il tait absolument impossible de rallier les corsaires survivants.
+Disperss et confondus avec les Anglais, ils furent tous faits
+prisonniers.
+
+Taillevent se rendit Tom Lebon, Sans-Peur au lieutenant Owen; Paraw
+fut garrott par les marins et soldats qui l'entouraient; la plupart des
+matelots corsaires furent pris de mme.
+
+Blesss tous tant qu'ils taient, ils demeuraient au nombre de trente.
+Les Anglais avaient perdu prs de quatre cents hommes.
+
+Depuis longtemps alors, _l'Hirondelle_ avait disparu, masque par les
+terres.
+
+Isabelle, durant de longues et cruelles annes, devait ignorer l'issue
+du combat, le sort de son poux et celui de son fils Gabriel.
+
+Sans-Peur jeta un regard sur l'horizon, vit les balses en sret,
+calcula que _l'Hirondelle_ tait hors de pril, et sourit avec orgueil
+en rpliquant Owen:
+
+--Dans la vie, lieutenant, dans la vie, je le veux bien; mais ce ne sera
+pas pour longtemps.
+
+--Que voulez-vous dire, capitaine?
+
+Sans-Peur s'abstint de rpondre. Il voyait que _l'Illustrious_, entran
+par le courant, allait se perdre corps et biens sur _le Verdujo_.
+
+ * * * * *
+
+Pottle Trichenpot, respirant enfin, s'approchait du commodore Wilson:
+
+--Vengeance!... vengeance!... Vous allez, j'espre, faire pendre ces
+pirates sur-le-champ.
+
+--Voyez ces cordes bout de vergue!
+
+Cinq minutes aprs, les trente blesss avaient la corde au cou.
+
+Tom Lebon voulait embrasser Taillevent.
+
+--Chut! pas de btises, matelot!... dit le matre. Va dans ton coin!...
+n'ayons pas tant l'air d'tre frres!
+
+Tom Lebon comprit, et se retira en faisant ce dilemme:
+
+--S'ils sont pendus sans misricorde, ce n'est pas mes embrassades qui
+changeront rien la chose; mais si par chance ils restent prisonniers,
+elles m'empcheraient de les servir.--Feignons donc une feinte.
+Cachons-nous pour mieux pleurer!...
+
+--Mille millions de badrouilles de barbarasses du grand caman
+d'enfer!... nous y voil donc!... grommelait Taillevent. Pendus comme
+des chiens! pendus comme des rengats, par ce Wilson que j'tais tant
+d'avis de pendre!... Et voir ce Pottle Trichenpot, l, sur la
+dunette!... Ah! mon capitaine, j'ai souventes fois eu tort en grognant
+rapport vous; mais cette fois-ci, sans tre ce qui s'appelle un capon,
+j'ai bien peur d'avoir raison une fois de trop.
+
+Tous les corsaires ne prenaient pas aussi philosophiquement la
+situation:
+
+--Camarades! leur demande Sans-Peur, tenez-vous beaucoup tre
+sauvs?... prfrez-vous la vie la perte totale du vaisseau?
+
+--Capitaine, riposte l'un d'eux, m'est avis que nous n'avons pas le
+choix.
+
+--Vous l'avez, au contraire!... partez!...
+
+--_Pi-h_!... le _Lion de la mer_ ne meurt pas! s'crie
+Baleine-aux-yeux-terribles.
+
+Suivant son usage, il comptait sur un miracle.
+
+--Tiens!... murmura Taillevent, est-ce que je vais encore avoir tort,
+moi?...
+
+--Cela se pourrait, dit Sans-Peur en riant.
+
+Les corsaires en rang, chacun avec un noeud coulant autour du cou,
+regardaient curieusement leur capitaine.
+
+--A parler franc, dit l'un d'eux, on veut bien se faire charper sans
+regret, on aurait coul tout l'heure avec plaisir; mais n'avoir plus
+aucune chance de sauvetage, dame!... c'est dur!
+
+--Bien!... Vous m'tes chers! vous vous tes bravement conduits!... Ma
+vie, moi-mme, peut encore tre plus utile que la perte de
+_l'Illustrious_. Je vous sauverai...
+
+Cependant, les apprts de la pendaison gnrale taient finis. A chaque
+noeud correspondait une corde sur laquelle les Anglais s'apprtaient
+tirer au commandement de _Hissez_!...
+
+Aprs quelques observations respectueuses, Roboam Owen protestait
+hautement.
+
+--Au nom du Ciel! commodore Wilson, ne traitez pas en pirates ces braves
+prisonniers de guerre!... Ne violez pas le droit des gens!...
+Oubliez-vous que le noble comte de Roqueforte nous a fait grce de la
+vie?
+
+--Hissez, mais hissez donc! disait Pottle Trichenpot.
+
+--Silence, impudent valet! dit le lieutenant Owen.
+
+--Monsieur Owen, rendez-vous aux arrts! dit svrement le commodore.
+
+--Ne vous y rendez pas! interrompit Sans-Peur d'une voix clatante et en
+langue anglaise. Avant cinq minutes, _l'Illustrious_ touchera sur _el
+Verdujo_!... Un seul homme peut le sauver... c'est moi!... Je suis
+matre de vos vies tous, mille fois plus que vous ne l'tes de la
+mienne...
+
+--Hissez!... commanda froidement le commodore.
+
+--Ne hissez pas! hurla Pottle Trichenpot en proie une terreur
+nouvelle.
+
+--Ne hissez pas, je vous le conseille!... dit Sans-Peur aux marins
+anglais.
+
+L'tat-major entier priait le Commodore de suspendre l'excution.
+
+--Tiens bon!... dit-il enfin avec humeur.
+
+Ce commandement, qui est le contre-ordre maritime, fit dire
+Taillevent:
+
+--Allons!... a y est!... j'aurai tort!... C'est clair, j'aurai tort...
+Jsus Seigneur, grand merci!
+
+
+
+
+L
+
+LE PLUS GRAND DES CRIMES.
+
+
+Le vaisseau, dross par le courant, n'obissait plus ses voiles. Le
+danger annonc par Sans-Peur devenait vident.
+
+--Quatre minutes encore!... J'en consacre une dicter mes conditions,
+et trois vous sauver; mais l'tat-major entier va jurer devant Dieu et
+sur l'honneur que tous mes compagnons et moi serons mis en libert
+ensemble sur l'archipel des les Marquises... J'ai dit!... Ne perdez pas
+de temps, monsieur Wilson!
+
+Sans-Peur se tourna vers ses compagnons.
+
+--Remerciez-moi, camarades, leur dit-il, car il m'en cotera beaucoup de
+sauver un vaisseau anglais.
+
+Prenant d'avance le commandement, Sans-Peur ordonnait aux matres et
+contre-matres de faire larguer les perroquets.
+
+--Il faudra charger de toile!... Gagnez du temps, vous autres!... et
+dblayons le pont!... vivement!...
+
+L'quipage anglais tout entier dsirait ardemment que Sans-Peur montt
+sur la dunette pour diriger la manoeuvre.
+
+Dj les cordes fatales cessaient d'tre roidies; on dblayait la hte
+le champ de manoeuvre, et chacun des matelots anglais parait ou rparait
+quelque cordage courant.
+
+--Jurez-vous?... demanda le corsaire.
+
+--Oui, je jure que vos conditions sont acceptes! dit Wilson.
+
+Roboam Owen ajouta:
+
+--Je jure sur le Christ que la vie et la libert du capitaine Lon de
+Roqueforte seront respectes notre bord aprs le sauvetage du
+vaisseau.
+
+Les autres officiers anglais levrent la main.
+
+Dj les matelots dgarrottaient les prisonniers.
+
+--A l'hpital mes blesss! leur dit Sans-Peur en se dirigeant vers la
+dunette.
+
+Taillevent et trois autres corsaires se placrent par ses ordres la
+roue du gouvernail.
+
+--Pilotez! monsieur... dit le commodore armant ses pistolets. Mais
+malheur vous si nous touchons!
+
+--Je ne pilote pas!... Je commande!... rpondit firement Sans-Peur.
+
+Et sans attendre la rplique du Commodore, il fit gouverner droit sur la
+roche _el Verdujo_, cet cueil tranchant comme la hache du bourreau, sur
+lequel, au dbut de sa carrire d'aventures, il avait failli prir avec
+son fidle Taillevent.
+
+En mme temps, il tablit toute la toile possible. Les mts du vaisseau,
+branls par les secousses prcdentes, gmissaient, ployaient et
+craquaient sourdement.
+
+On courait avec une effroyable rapidit sur le rcif, o la grosse mer
+brisait furieuse.
+
+Les Anglais s'effrayrent; des murmures se firent entendre sur l'avant.
+
+Le commodore Wilson plissait.
+
+--Que faites-vous donc, monsieur? dit-il d'un ton menaant.
+
+--Je pilote!... rpondit Sans-Peur avec ddain.
+
+Puis d'une voix imprieuse:
+
+--Silence bord!... silence partout!... Lieutenant Owen, faites
+observer le silence! matres et contre-matres, je commande le
+silence!... --ATTENTION! PARE VIRER!...
+
+Avec un silence qui tenait du prodige, les matelots anglais se
+prparrent au virement de bord.
+
+Le lieutenant Owen, aprs un moment d'hsitation, monta sur la dunette,
+quoiqu'il et reu l'ordre de se rendre aux arrts.--Il allait demander
+de rester sur le pont jusqu' la fin des manoeuvres.
+
+--Monsieur le commodore, dit alors Sans-Peur, j'ai retenu d'autorit M.
+le lieutenant Owen, dont j'ai besoin ici. Mais il serait de bon got de
+lever ses arrts....
+
+--Que me parlez-vous d'arrts pendant cette manoeuvre tmraire? riposta
+Wilson, dont les pistolets arms taient toujours dirigs sur Sans-Peur.
+
+--J'utilise les instants. J'ai rang vos gens leurs postes, mais nous
+avons encore plus d'une minute devant nous, monsieur le
+commodore!...--Restez ici, lieutenant Owen. --Du vent dans la voile,
+timoniers, _prs et plein_!...--Vous n'avez pas rpondu, monsieur
+Wilson?
+
+--Les arrts du lieutenant Owen seront levs si vous sauvez le vaisseau.
+
+Sans-Peur, qui ne commandait et ne parlait qu'en langue anglaise, dit
+trs haute voix:
+
+--Sachez, monsieur le commodore, que je ne trahis jamais!... J'ai
+annonc que je sauverais votre navire, je me suis engag le sauver!...
+Ma parole suffit... --Fermez tous les sabords!...
+
+Les mantelets des sabords dfoncs furent remplacs aussitt.
+
+Peu aprs, _l'Illustrious_ entra dans la zone d'cume qui tourbillonnait
+autour du rcif.
+
+--Trahison! nous sommes perdus! hurla Pottle Trichenpot.
+
+--Silence donc, misrable! dit le lieutenant Owen en lui mettant un
+mouchoir sur la bouche.
+
+Wilson fut tent de brler la cervelle Sans-Peur, qui laissait courir
+ toute vitesse, quoiqu'on ne ft plus qu' une longueur de navire de la
+roche _le Bourreau_.
+
+Le vaisseau plongeait dans les lames, qui le couvrirent. Il penchait sur
+tribord presque autant qu'au moment o le poids du _Lion_ avait failli
+l'entraner. Le ressac des flots briss rejaillissait sur les points les
+plus hauts de la mture. Un remous aussi blanc que la neige enveloppait
+sa vaste coque comme un linceul. La pluie saline qui l'inondait
+miroitait au soleil; elle avait les brillantes couleurs du prisme.
+Jamais dangers de mort ne revtirent plus splendide parure.
+L'arc-en-ciel parsemait d'or et de rubis le chemin du naufrage.
+
+Attir par le gouffre, l'Illustrious descendait sur la pente d'une vague
+colossale.
+
+La colre ou l'effroi furent cause que le commodore fit feu au moment
+prcis o Sans-Peur criait enfin:
+
+--A DIEU VAT!...
+
+Tom Lebon fila les coutes des focs.
+
+Taillevent et ses camarades poussrent la barre dessous.
+
+Sans-Peur, atteint par deux balles, tombait inanim entre les bras du
+lieutenant Roboam Owen.
+
+Le vaisseau anglais, en continuant de virer de bord, entra dans le
+contre-courant dont Lon avait si bien calcul la puissance. Plus vite
+qu'une flche, il fut jet au large.
+
+Il tait sauv.
+
+La main sur le coeur de la victime, l'officier irlandais s'cria:
+
+--Commodore Wilson, vous venez de commettre le plus grand des
+crimes!...
+
+
+
+
+PILOGUE
+
+
+Le paquebot _l'Hirondelle_, grce sa marche suprieure, chappa,--mais
+non sans prils,-- tous les croiseurs ennemis et atterrit au Havre, o
+l'armateur Plantier devait compte de sommes immenses la comtesse de
+Roqueforte.
+
+L'honnte associ de Sans-Peur le Corsaire s'en acquitta
+scrupuleusement, sans discontinuer de s'occuper des intrts de sa
+famille et des grandes oprations de l'Ocanie.
+
+La propagation de la foi devait tre la proccupation constante des
+enfants de Lon de Roqueforte.
+
+tablie Paris, dans un des plus beaux htels du faubourg Saint-Honor,
+Isabelle dirigeait l'ducation de Lonin, de Lionel et de
+Clotilde.--Jamais elle ne perdit l'espoir de revoir son mari, ni son
+fils Gabriel, qui prit une part superbe, comme l'attestent les annales
+du Prou, la grande insurrection dont l'issue fut l'indpendance des
+colonies espagnoles.
+
+Digne pouse de Lon de Roqueforte, le _Lion de la mer_, la comtesse
+levait ses deux fils jumeaux dans le dessein de les envoyer la
+recherche de leur pre et de leur frre, de continuer l'oeuvre
+gigantesque de Sans-Peur et de le venger s'il avait pri.
+
+Ce dessein fut accompli, les faits et gestes des jumeaux de la mer
+montant des navires jumeaux peuvent dfrayer une pope.
+
+L'on doit Lonin l'invention des engins les plus formidables.
+
+Lionel fut surtout sauveteur.
+
+Digne fille d'Isabelle, Clotilde joua aussi outre-mer un grand rle,
+mission pieuse qui a contribu aux progrs du culte catholique.
+
+ * * * * *
+
+Chaque soir, en l'htel de Roqueforte, matres et serviteurs priaient
+ainsi en commun:
+
+--Seigneur, si Lon et Gabriel sont vivants, protgez-les!... s'ils sont
+morts, prenez piti de leurs mes!...
+
+Et ensuite, avec Limna, on priait de mme pour son poux Taillevent et
+son fils an Limno.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIRES
+
+Chapitres Pages
+
+I. L'Amazone et le _Lion_............... 5
+
+II. Dsappointements..................... 9
+
+III. Reconnaissance....................... 12
+
+IV. Le _Lion de la mer_.................. 15
+
+V. Branle-bas de combat................. 23
+
+VI. Mariage de haute lutte............... 29
+
+VII. Pavois et adieux..................... 47
+
+VIII. La chambre nuptiale.................. 58
+
+IX. Matre Taillevent.................... 63
+
+X. Droits des prisonniers............... 66
+
+XI. Les oreilles de Camuset.............. 69
+
+XII. Stratagmes et ruses de guerre....... 77
+
+XIII. Toujours trop bon!................... 83
+
+XIV. Ides de Corsaire.................... 86
+
+XV. Relche de trois jours............... 99
+
+XVI. Journal de route..................... 102
+
+XVII. Le grand chef des Condors
+ et Baleine-aux-yeux-terribles...... 109
+
+XVIII. Salves des lments.................. 118
+
+XIX. Tremblement de terre................. 121
+
+XX. Vastes desseins...................... 128
+
+XXI. Les dbuts du _Lion_................. 135
+
+XXII. Derrire le rideau................... 140
+
+XXIII. Histoire de dix annes.
+ Origines de la lgende............. 144
+ Le chemin de Versailles............ 150
+ Entortill par le roi.............. 155
+ Dans le grand Ocan................ 159
+ Retours et chute du rideau......... 166
+
+XXIV. Le sommeil de la lionne.............. 171
+
+XXV. Problme rsolu...................... 176
+
+XXVI. L'le de Plomb....................... 179
+
+XXVII. A la poudre.......................... 187
+
+XXVIII. Coups de main........................ 191
+
+XXIX. Naissances, mariage, baptmes........ 193
+
+XXX. Pottle Trichenpot.................... 197
+
+XXXI. Bataille de Quiron................... 201
+
+XXXII. Mort du cacique de Tinta............. 209
+
+XXXIII. Roboam Owen.......................... 213
+
+XXXIV. Les franges d'or..................... 216
+
+XXXV. Douleur royale....................... 225
+
+XXXVI. Le jeune prince...................... 236
+
+XXXVII. L'opinion publique Lima............ 246
+
+XXXVIII. Entre au bal........................ 250
+
+XXXIX. Vive la paix!........................ 255
+
+XL. Esquisse grands traits............. 263
+
+XLI. Le commodore Wilson.................. 270
+
+XLII. Les Lionceaux de la Mer.............. 276
+
+XLIII. L'Hirondelle......................... 279
+
+XLIV. Stratagmes de retraite.............. 283
+
+XLV. Sparations.......................... 288
+
+XLVI. A l'abordage......................... 291
+
+XLVII. Fermez les sabords!.................. 296
+
+XLVIII. Sauve qui peut!...................... 301
+
+XLIX. La corde au cou...................... 306
+
+L. Le plus grand des crimes............. 312
+
+ PILOGUE............................. 316
+
+
+8470.--ABBEVILLE, TYP. ET STR. A. RETAUX.--1886.
+
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+End of Project Gutenberg's Sans-peur le corsaire, by Gabriel de La Landelle
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SANS-PEUR LE CORSAIRE ***
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+Produced by Jean-Adrien Brothier, Laurent Vogel and the
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+1.F.
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+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Project Gutenberg's Sans-peur le corsaire, by Gabriel de La Landelle
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Sans-peur le corsaire
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+Author: Gabriel de La Landelle
+
+Release Date: August 7, 2007 [EBook #22262]
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+Language: French
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+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SANS-PEUR LE CORSAIRE ***
+
+
+
+
+Produced by Jean-Adrien Brothier, Laurent Vogel and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+
+
+
+
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+</pre>
+
+
+
+<h3>Notes de transcription:</h3><p><span class='pagenum'><a name="Page_1" id="Page_1">[Pg 1]</a></span></p>
+<div class="footnote">
+<a name="FNanchor_NT1_1" id="FNanchor_NT1_1"></a>
+<a href="#Footnote_NT1_1" class="fnanchor"></a>
+<a name="Footnote_NT1_1" id="Footnote_NT1_1"></a><a href="#FNanchor_NT1_1"><span class="label">[NT1]</span></a>
+Les mots signal&eacute;s par NT1 ne sont pas lisibles sur l'original et ont d&ucirc; &ecirc;tre
+interpr&eacute;t&eacute;s par leur contexte.
+
+<a name="Footnote_NT1_11" id="Footnote_NT1_11"></a><a href="#FNanchor_NT1_11" class="notetrans">[NT1-1]</a>
+<a name="Footnote_NT1_12" id="Footnote_NT1_12"></a><a href="#FNanchor_NT1_12" class="notetrans">[NT1-2]</a>
+<a name="Footnote_NT1_13" id="Footnote_NT1_13"></a><a href="#FNanchor_NT1_13" class="notetrans">[NT1-3]</a>
+<a name="Footnote_NT1_14" id="Footnote_NT1_14"></a><a href="#FNanchor_NT1_14" class="notetrans">[NT1-4]</a>
+<a name="Footnote_NT1_15" id="Footnote_NT1_15"></a><a href="#FNanchor_NT1_15" class="notetrans">[NT1-5]</a>
+<a name="Footnote_NT1_16" id="Footnote_NT1_16"></a><a href="#FNanchor_NT1_16" class="notetrans">[NT1-6]</a>
+</div>
+
+<div class="footnote"><a name="Footnote_NT2" id="Footnote_NT2"></a><a href="#FNanchor_NT2"><span class="label">[NT2]</span></a>
+Le mot signal&eacute; par NT2 est, dans l'original, &eacute;crit, d'une part la t&ecirc;te en bas et de plus les lettres
+m&eacute;lang&eacute;es. Cette fantaisie typographique semble indiquer que la vitesse du mouvement est telle qu'elle en chamboule
+le mot. La version HTML a utilis&eacute; les codes Unicode ad&eacute;quats pour garder cet effet.</div>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_2" id="Page_2">[Pg 2]</a></span></p>
+<h1>SANS-PEUR LE CORSAIRE</h1>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<p><br /><br /><br />RENE HATON Libraire-Editeur 35 rue Bonaparte PARIS</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>OUVRAGES DE M. G. DE LA LANDELLE.<br /><br /></p>
+
+<p>
+LE DERNIER DES FLIBUSTIERS. 1 vol. in-8, franco... 4 fr. 50<br />
+</p>
+
+<p>Inspir&eacute; par des sentiments patriotiques, ex&eacute;cut&eacute; par un auteur exp&eacute;riment&eacute; qui sait avec une
+science parfaite m&ecirc;ler le plaisant au s&eacute;v&egrave;re, d'un int&eacute;r&ecirc;t puissant constamment soutenu, <i>le Dernier
+des Flibustiers</i> est rigoureusement historique par le fond comme par les d&eacute;tails, par les r&eacute;cits d'aventures
+comme par les peintures de m&oelig;urs. Il r&eacute;sume et met en sc&egrave;nes la biographie extraordinaire
+d'un h&eacute;ros polonais rendu c&eacute;l&egrave;bre par ses faits d'armes, sa captivit&eacute; au Kamtchatka, son audacieuse
+&eacute;vasion, ses explorations maritimes et surtout par ses travaux de colonisateur.</p>
+
+<p>Sous ce dernier rapport, l'ouvrage emprunte aux &eacute;v&eacute;nements contemporains l'attrait de l'actualit&eacute;;
+car le principal th&eacute;&acirc;tre des &eacute;v&eacute;nements est Madagascar, dont R&eacute;niowski fut sur le point de donner &agrave;
+la France l'enti&egrave;re possession. Aussi bien l'auteur a cru devoir compl&eacute;ter <i>le Dernier des Flibustiers</i>
+par une notice succincte, mais tr&egrave;s compl&egrave;te, consacr&eacute;e &agrave; l'histoire de la grande &icirc;le africaine, depuis
+les temps les plus recul&eacute;s jusqu'&agrave; l'&eacute;poque actuelle.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>
+DANS LES AIRS. Histoire &eacute;l&eacute;mentaire de l'a&eacute;ronautique. Un vol. In-12, 2 fr.<br />
+</p>
+
+<p>Surexciter la curiosit&eacute; en passant la revue historique de tout ce qui a &eacute;t&eacute; invent&eacute; ou essay&eacute; par
+les hommes pour s'&eacute;lever ou se mouvoir <i>dans les airs</i>,&mdash;donner &agrave; ce recueil de propositions ing&eacute;nieuses,
+de d&eacute;couvertes inattendues, d'&eacute;tranges exp&eacute;riences et de tentatives des natures les plus
+diverses, un tr&egrave;s vif int&eacute;r&ecirc;t &agrave; l'aide d'une foule de r&eacute;cits souvent dramatiques, toujours instructifs,&mdash;ou,
+en d'autres termes, emprunter &agrave; l'histoire m&ecirc;me l'exposition compl&egrave;te des &eacute;l&eacute;ments de la science
+a&eacute;ronautique,&mdash;tel est l'objet que s'est propos&eacute; un vulgarisateur d'une incontestable comp&eacute;tence,
+M. G. de la Landelle, dont les &eacute;tudes sp&eacute;ciales sur la question remontent &agrave; 1861. D'innombrables
+recherches donnent &agrave; son ouvrage une base s&eacute;rieuse. Son esprit enjou&eacute; en corrige adroitement les
+passages les plus ardus et c'est le sourire aux l&egrave;vres qu'on y recueille telles le&ccedil;ons, telles d&eacute;monstrations
+qui ne seraient pas mieux formul&eacute;es &agrave; grand renfort d'x alg&eacute;briques. Le lecteur captiv&eacute;
+s'&eacute;tonne, par exemple, d'&ecirc;tre diverti par l'&eacute;tude pr&eacute;liminaire des poids et mesures des animaux volants,
+dialogue r&eacute;cr&eacute;atif qui sert d'entr&eacute;e en mati&egrave;re.</p>
+
+<p>L'examen des pr&eacute;c&eacute;dents historiques depuis le moine &eacute;cossais Roger Bacon, <i>le docteur admirable</i>
+du XIIIe si&egrave;cle, jusqu'aux P&egrave;res Honor&eacute; Fabri, Fran&ccedil;ois Lanu et autres savants pr&eacute;curseurs des d&eacute;couvertes
+modernes, d&eacute;montrent clairement que jamais l'&Eacute;glise n'a entrav&eacute; les &oelig;uvres de la science
+lorsqu'elle reste dans le domaine des lois naturelles. Les <i>titres de gloire</i> des Mongolfier, depuis le
+temps des croisades et l'importation du papier en Europe, jusqu'&agrave; nos jours, ont &eacute;t&eacute; &eacute;num&eacute;r&eacute;s par
+l'auteur avec une pr&eacute;dilection dont on lui sait d'autant plus gr&eacute; que cette int&eacute;ressante revue est
+remplie de traits anecdotiques charmants. L'histoire du cerf-volant, celle du parachute, les nombreux
+travaux de l'&eacute;cole moderne de l'aviation, l'esquisse des aventures dramatiques du <i>G&eacute;ant</i>, l'examen
+des divers syst&egrave;mes en pr&eacute;sence, les biographies plus ou moins accident&eacute;es d'un certain nombre
+d'inventeurs ou de chercheurs aventureux, les ascensions scientifiques et l'effroyable catastrophe du
+<i>Z&eacute;nith</i>, les services rendus &agrave; la France par l'a&eacute;rostation durant le si&eacute;ge de Paris, fournissent les principaux
+sujets d'un ouvrage que nous offrons au public avec la conviction qu'il y trouvera l'agr&eacute;able et
+l'utile m&eacute;lang&eacute;s dans des proportions parfaites. Ajouterons-nous que les nombreux documents qu'il
+renferme le recommandent en outre aux sp&eacute;cialistes, car en somme la forme ne saurait emporter le fond.</p>
+
+<p>En d&eacute;pit des p&eacute;dants dont l'ennui est le cheval de bataille, le fond, en effet, ne saurait perdre &agrave;
+&ecirc;tre trait&eacute; sous une allure litt&eacute;raire par un homme d'esprit, conteur expert, et qui comme tel, n'en
+a &eacute;t&eacute; que mieux &agrave; m&ecirc;me de donner de l'entrain &agrave; ses relations d'essais, d'aventures, de doctrines
+oppos&eacute;es et de solutions multiples.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>
+AVENTURES ET EMBUSCADES. Histoire d'une colonisation au<br />
+Br&eacute;sil. Un vol. In-12 2 fr.<br />
+</p>
+
+<p>Le titre de cet ouvrage indique son genre mouvement&eacute; et la nature d'int&eacute;r&ecirc;t qu'il provoque. Son
+sous-titre en dit l'objet d'une mani&egrave;re g&eacute;n&eacute;rale, mais ne peut, en aucune sorte, faire pressentir le but
+&eacute;lev&eacute; que s'est propos&eacute; l'auteur. En peignant avec une consciencieuse exactitude les m&oelig;urs des naturels
+du Br&eacute;sil, et en relatant les travaux d'un colonisateur tout &agrave; la fois prudent et hardi alliant la sagesse
+avec la valeur, il s'est surtout attach&eacute; &agrave; faire ressortir l'influence bienfaisante du christianisme sur les
+populations des contr&eacute;es vierges de l'Am&eacute;rique du Sud. Dans ce dessein, il met en pr&eacute;sence des
+hordes sauvages dont il repr&eacute;sente les rivalit&eacute;s implacables, une poign&eacute;e d'&eacute;migrants, les uns libres
+et chr&eacute;tiens, Portugais, fuyant les pers&eacute;cutions du redoutable Pombal, apr&egrave;s le m&eacute;morable tremblement
+de terre de Lisbonne, les autres esclaves, n&egrave;gres r&eacute;cemment arriv&eacute;s d'Afrique, allant de concert
+&agrave; la recherche d'une patrie nouvelle. La donn&eacute;e de l'ouvrage est historique comme l'on voit, l'&eacute;tude
+ethnologique est constante, les conclusions d'ordre sup&eacute;rieur sont les fusions des races et leur r&eacute;g&eacute;n&eacute;ration
+pacifique par la propagation de la foi.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>
+LES L&Eacute;GENDES DE LA MER. 1 vol. in-12 2 fr.<br />
+<span class='pagenum'><a name="Page_3" id="Page_3">[Pg 3]</a></span></p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<p class="center">G. DE LA LANDELLE</p>
+
+<h2>SANS-PEUR LE CORSAIRE</h2>
+
+<p class="center">PARIS<br /></p>
+
+<p class="center">REN&Eacute; HATON, LIBRAIRE-&Eacute;DITEUR<br />
+35, RUE BONAPARTE, 35<br /></p>
+
+<p class="center">1886</p>
+
+<p class="center">Tous droits r&eacute;serv&eacute;s<span class='pagenum'><a name="Page_4" id="Page_4">[Pg 4]</a></span></p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<p><br /></p>
+<h1><a name="SANS-PEUR_LE_CORSAIRE" id="SANS-PEUR_LE_CORSAIRE"></a>SANS-PEUR LE CORSAIRE</h1>
+<p><br /></p>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h2><a name="I" id="I"></a>I</h2>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_4" id="Page_5">[Pg 5]</a></span></p>
+<h3>L'AMAZONE ET LE LION.</h3>
+
+
+<p>Sur la cr&ecirc;te de la falaise &agrave; pic, l'&eacute;clair,&mdash;au milieu des
+brisants battus par les lames du large, le tonnerre, &laquo;le
+tonnerre &agrave; la voile&raquo; disaient les matelots.</p>
+
+<p>L&agrave;-haut, au ras des pr&eacute;cipices, la gr&acirc;ce, une jeune amazone
+se d&eacute;tachant en silhouette sur le ciel bleu d'Espagne;&mdash;en
+bas, dans le chaos, le courage, un hardi
+capitaine, le lion des ouragans, se confondant, lui, son l&eacute;ger
+navire et ses toiles ouvertes &agrave; la brise, avec les rochers
+noirs et leur &eacute;cume iris&eacute;e.</p>
+
+<p>Dans le ciel, l'azur serein,&mdash;au ras des flots, des milliers
+d'arcs-en-ciel mouvants.</p>
+
+<p>Pas un nuage. Le soleil flamboyait; et ses rayons se subdivisant
+&agrave; l'infini dans les jets de l'onde, le lion, qui semblait
+courir droit au naufrage, voguait &agrave; travers toutes les couleurs
+chatoyantes du prisme; tandis que l'amazone, sur son
+coursier emport&eacute; le mors aux dents, s'en allait fulgurante,
+rasant les bords escarp&eacute;s de droite et de gauche, vers la
+pointe extr&ecirc;me de la falaise.</p>
+
+<p>Deux catastrophes imminentes! Des &eacute;blouissements
+radieux! Splendide, mais horrible!<span class='pagenum'><a name="Page_6" id="Page_6">[Pg 6]</a></span></p>
+
+<p>Quelles imprudences! Quelle t&eacute;m&eacute;rit&eacute;! D&eacute;lire et d&eacute;mence!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Des groupes sinistres ricanaient au bas du morne:</p>
+
+<p>&mdash;Belles &eacute;paves tout &agrave; l'heure!</p>
+
+<p>&mdash;Il est bien joli le brig corsaire fran&ccedil;ais, et nous savons
+tous qu'il y a dans sa coque de riches affaires &agrave; cueillir.</p>
+
+<p>&mdash;Par-dessus le march&eacute;, on tirera de jolis profits de la
+chute de la senorita et de son petit cheval du P&eacute;rou, tout
+capara&ccedil;onn&eacute; d'ornements d'argent et d'or, &agrave; la mode des
+Incas.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-elle son beau collier de perles?</p>
+
+<p>&mdash;A-t-elle sa ceinture royale?</p>
+
+<p>&mdash;Elle va si vite qu'on n'en voit rien; mais on peut &ecirc;tre
+s&ucirc;r que bijoux de grand prix ne lui manquent pas.</p>
+
+<p>&mdash;Le brig de Sans-Peur le Corsaire est bond&eacute; de tr&eacute;sors.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette nuit, il vient encore de piller des Anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien s&ucirc;r?</p>
+
+<p>&mdash;On a entendu le canon, voil&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;La bague enrichie de diamants de dona Isabelle vaut
+bien au moins deux sacs de doublons?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! la belle journ&eacute;e qui commence!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>D&eacute;lire et d&eacute;mence peut-&ecirc;tre; double course vertigineuse!</p>
+
+<p>Mais d'une part de nobles et de grands desseins, comme
+de l'autre d'abjectes convoitises.</p>
+
+<p>Dans l'iris de l'&eacute;cume saline, un h&eacute;ros sublime de sang-froid,
+et sur cette falaise abrupte une c&eacute;leste cr&eacute;ature
+digne d'&ecirc;tre prot&eacute;g&eacute;e par les anges de la Puret&eacute;, de la Pi&eacute;t&eacute;
+filiale, de la Reconnaissance, de tous les sentiments g&eacute;n&eacute;reux.</p>
+
+<p>Belle, svelte, gracieuse,&mdash;belle d'une beaut&eacute; inconnue
+m&ecirc;me dans les Espagnes,&mdash;svelte comme le palmier
+indien,&mdash;plus gracieuse que l'oiseau du paradis,&mdash;dona
+Isabelle avait pour mobile l'amour de sa lointaine patrie, le
+souvenir pieux de son noble a&iuml;eul. La fille des Incas esp&eacute;rait,
+fr&eacute;missante; elle avait trembl&eacute; pour celui en qui elle retrouverait
+un lib&eacute;rateur. Certes! elle ob&eacute;it &agrave; un mouvement<span class='pagenum'><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span>
+irr&eacute;fl&eacute;chi, lorsque apr&egrave;s ses ferventes pri&egrave;res, r&eacute;veill&eacute;e en
+sursaut par le canon, elle s'&eacute;lan&ccedil;a de son prie-Dieu sur son
+coursier p&eacute;ruvien;&mdash;certes, ce fut avec une sorte de d&eacute;lire
+qu'elle prit l'abrupt chemin de la falaise, et qu'elle osa stimuler
+la vitesse de sa fougueuse monture, au point d'&ecirc;tre
+ensuite incapable de la ma&icirc;triser;&mdash;mais rien dans cette
+&acirc;me pieuse qui ne f&ucirc;t louable. Son exaltation &eacute;tait la religion
+des anc&ecirc;tres. Elle se souvenait du vieux cacique Andr&egrave;s de
+Sa&iuml;ri, son a&iuml;eul, et l'image de l'h&eacute;ro&iuml;que Catalina, sa m&egrave;re, lui
+&eacute;tait apparue disant:&mdash;&laquo;Oui! ma fille, c'est lui, c'est bien
+lui, c'est le Lion de la mer! vivant encore! Va donc! cours
+&agrave; sa rencontre!...&raquo;</p>
+
+<p>Un brig corsaire, ou pour mieux dire un aigle des flots,
+fier, effil&eacute;, audacieux, mena&ccedil;ant,&mdash;fier comme le glorieux
+pavillon fran&ccedil;ais qui fouette la brise au-dessus de sa poupe,&mdash;effil&eacute;
+comme le roi des airs dont il affecte la forme, dont
+il a le vol rapide,&mdash;plus audacieux qu'un d&eacute;mon,&mdash;plus
+mena&ccedil;ant que le lion dont il porte le nom sur son tableau
+d'arri&egrave;re et l'image sculpt&eacute;e &agrave; son extr&ecirc;me avant, ex&eacute;cutait
+la plus hardie des man&oelig;uvres que l'on puisse concevoir.
+Toutes voiles hautes, il brave la temp&ecirc;te qui siffle dans ses
+agr&egrave;s, la mer qui rugit sous son &eacute;peron, les &eacute;cueils qui se
+dressent &eacute;cumants dans ses eaux.</p>
+
+<p>&mdash;O mon Dieu! murmura l'amazone en voyant le navire
+gouverner droit sur un chenal que les vieux pilotes de la
+c&ocirc;te de Galice d&eacute;claraient impraticable. Il va se briser! Il
+va p&eacute;rir!...</p>
+
+<p>&mdash;Elle! Isabelle! lanc&eacute;e de la sorte au-dessus du pr&eacute;cipice!...
+Son cheval l'emporte! Elle est perdue!... disait &agrave;
+demi-voix le capitaine du brig <i>le Lion</i>.</p>
+
+<p>Et celui que les plus hardis marins de l'Oc&eacute;an avaient,
+d'une commune voix, surnomm&eacute; <span class="smcap">Sans-Peur</span>, L&eacute;on de Roqueforte,
+qui revenait du large, vainqueur d'une corvette
+anglaise, le mod&egrave;le des corsaires de la r&eacute;publique fran&ccedil;aise
+proclam&eacute;e depuis cinq mois, le h&eacute;ros de la nuit, le brave
+entre les plus braves,&mdash;&eacute;pouvant&eacute; par la t&eacute;m&eacute;rit&eacute; de la<span class='pagenum'><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span>
+jeune fille,&mdash;p&acirc;lit en commandant d'une voix terrible de
+jeter l'ancre et de carguer toutes les voiles &agrave; la fois.</p>
+
+<p>Isabelle poussa un cri de terreur; la foule accourue sur le
+rivage y r&eacute;pondit par des clameurs bien diverses.</p>
+
+<p>On entendit des rires moqueurs et des applaudissements
+barbares, des accents de piti&eacute;, d'admiration, d'enthousiasme,
+et des v&oelig;ux impies pour un naufrage &laquo;infaillible.&raquo;</p>
+
+<p>L'&eacute;quipage du <i>Lion</i> ob&eacute;issait aveugl&eacute;ment. Le brig mouillait
+au milieu d'un tourbillon entre les brisants et la c&ocirc;te.
+Ses voiles avaient &eacute;t&eacute; cargu&eacute;es avec une merveilleuse
+promptitude, et l'ancre ayant mordu sur une roche, il pivotait
+en reculant vers la falaise dont sa poupe passa si pr&egrave;s
+que son pavillon la fr&ocirc;la et s'y colla un instant.</p>
+
+<p>Alors,&mdash;en cet instant m&ecirc;me,&mdash;de l'extr&eacute;mit&eacute; de la
+vergue basse qu'on nomme <i>le gui</i>, un homme s'&eacute;lan&ccedil;a, par
+un bond d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, sur une des asp&eacute;rit&eacute;s de la c&ocirc;te &agrave; pic,
+il criait:</p>
+
+<p>&mdash;Coupe le c&acirc;ble! Hisse le foc! Allez mouiller sous le
+ch&acirc;teau de Garba!...</p>
+
+<p>Puis, d'un &eacute;lan furieux, il gravit le roc, et se dressant
+devant le cheval de l'amazone, il en saisit la bride avec sa
+main ensanglant&eacute;e.</p>
+
+<p>Le cheval cabr&eacute; ne s'arr&ecirc;ta point, mais fit un &eacute;cart.</p>
+
+<p>La bride s'&eacute;tait rompue.</p>
+
+<p>Un corps lourd tombait dans l'ab&icirc;me.</p>
+
+<p>Mais Isabelle, adroitement enlev&eacute;e de sa selle, &eacute;tait dans
+les bras du capitaine L&eacute;on, qui bient&ocirc;t s'inclinant devant
+elle dit avec joie:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu soit b&eacute;ni, mademoiselle, je suis arriv&eacute; &agrave; temps.</p>
+
+<p>&mdash;Pour me sauver, seigneur capitaine, vous avez tout
+expos&eacute;, votre navire, votre vie... Ah! combien j'ai trembl&eacute;
+pour vous!</p>
+
+<p>&mdash;Merci de cette noble parole, dona Isabelle. Et vous me
+voyez trop heureux, maintenant, car j'ai pu agir avant de
+parler... Mais, ajouta le capitaine en souriant, vous &ecirc;tes
+cause que je ne m&eacute;rite plus mon surnom: <i>J'ai eu peur</i>.<span class='pagenum'><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2>
+
+<h3>D&Eacute;SAPPOINTEMENTS.</h3>
+
+
+<p>Les ordres du capitaine corsaire furent admirablement
+ex&eacute;cut&eacute;s. L&eacute;on de Roqueforte pouvait compter sur ses
+valeureux compagnons.</p>
+
+<p>Avant m&ecirc;me qu'il se f&ucirc;t jet&eacute; au devant de l'&eacute;talon fougueux,
+la hache de ma&icirc;tre Taillevent frappait le c&acirc;ble, le
+foc &eacute;tait orient&eacute; de nouveau, et, trompant l'attente des
+naufrageurs, <i>le Lion</i> secouait sa crini&egrave;re d'&eacute;cume en gouvernant
+vers le mouillage qu'il avait abandonn&eacute; la veille au
+coucher du soleil.</p>
+
+<p>&mdash;Quel homme! quel homme! mille noms d'un tremblement
+&agrave; la voile! s'&eacute;cria l'alerte ma&icirc;tre d'&eacute;quipage quand la
+man&oelig;uvre fut achev&eacute;e. Il sauta pis qu'un baril de poudre,
+foi de matelot! Tout le conna&icirc;t, le feu, l'eau, la brise carabin&eacute;e,
+tout, jusqu'&agrave; la terre, jusqu'aux chevaux...</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnerez, ma&icirc;tre,&mdash;osa r&eacute;pondre Camuset le
+novice, qui, malgr&eacute; les usages r&eacute;publicains, ne se serait pas
+permis de tutoyer son ancien et sup&eacute;rieur;&mdash;pardonnerez!
+Le cheval n'a gu&egrave;re eu go&ucirc;t &agrave; la connaissance, m'est avis,
+vu qu'il s'est affol&eacute; en grand comme un paquet de b&ecirc;tisailles,
+parlant par respect...</p>
+
+<p>A d&eacute;faut de mieux, les pillards du rivage &eacute;corchaient le
+malheureux cheval, et ma&icirc;tre Taillevent disait &agrave; ses camarades:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; des coquins qui esp&eacute;raient meilleure chance!... Un<span class='pagenum'><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span>
+faux coup de barre, gar&ccedil;ons, notre vaillant <i>Lion</i> &eacute;tait trait&eacute;
+pis que cette pauvre b&ecirc;te...</p>
+
+<p>&mdash;Et le capitaine ne serait pas &agrave; la promenade avec la
+princesse de l&agrave;-haut.</p>
+
+<p>&mdash;Camuset! Camuset! tu vas te faire amurer, dit le
+ma&icirc;tre en serrant son poing vigoureux.</p>
+
+<p>Le novice recula prudemment.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que j'ai mal parl&eacute;? murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Celui qui se m&ecirc;le des affaires du capitaine parle toujours
+mal. Ainsi, pas un mot de plus, ou gare dessous! Va-t'en
+au poste des bless&eacute;s, failli mousse, tu sais bien qu'il y a
+l&agrave; de la besogne pour toi.</p>
+
+<p>Camuset <i>fila son n&oelig;ud</i>, pour parler en style du gaillard
+d'avant; mais les corsaires group&eacute;s autour de leur ma&icirc;tre
+d'&eacute;quipage continu&egrave;rent la causerie, tandis que les riverains
+d&eacute;sappoint&eacute;s voyaient le brig naviguer &agrave; son aise dans la
+crique situ&eacute;e en dedans des r&eacute;cifs.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Les riverains, pourtant, n'&eacute;taient pas les plus d&eacute;sappoint&eacute;s.</p>
+
+<p>Du balcon de son antique<a name="FNanchor_NT1_11" id="FNanchor_NT1_11"></a><a href="#Footnote_NT1_11" class="fnanchor">[NT1-1]</a> ch&acirc;teau, le jeune seigneur don
+Ramon de Gerba venait, &agrave; l'aide d'une lunette d'approche,
+de suivre tous les mouvements du brig et de l'amazone, son
+imprudente s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Mort de mon &acirc;me! grommela-t-il en bon espagnol, un
+excellent cheval tu&eacute;, le brig sauv&eacute; encore une fois, ma
+s&oelig;ur l'<i>Indienne</i> en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te avec cet aventurier fran&ccedil;ais,
+et une occasion rare perdue!...</p>
+
+<p>La qualification d'<i>Indienne</i> donn&eacute;e avec amertume &agrave; dona
+Isabelle par son a&icirc;n&eacute; pourrait d&eacute;montrer jusqu'&agrave; quel point
+&eacute;taient fraternels les regrets de don Ramon pour la rare
+occasion qu'il perdait. Certes, il n'aurait pas eu grand souci
+de l'excellent cheval, si Sans-Peur le Corsaire n'avait pu
+arriver &agrave; temps.</p>
+
+<p>&mdash;Mais aussi, pourquoi le marquis de Garba y Palos, son
+p&egrave;re, le laissant tout enfant en Espagne, avait-il &eacute;pous&eacute;, au<span class='pagenum'><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span>
+P&eacute;rou, une femme de race trop illustre et trop ardemment
+&eacute;prise de l'amour de ses infortun&eacute;s compatriotes?</p>
+
+<p>Cette femme &eacute;tait la m&egrave;re d'Isabelle, la c&eacute;l&egrave;bre Catalina
+de Sa&iuml;ri.</p>
+
+<p>En 1780, lors de la derni&egrave;re insurrection des P&eacute;ruviens
+indig&egrave;nes, elle avait p&eacute;ri massacr&eacute;e par les soldats espagnols.
+Isabelle, &acirc;g&eacute;e alors de sept ans, conservait le cruel
+souvenir d'une journ&eacute;e d'horreur qui lui rendait odieux les
+oppresseurs de sa nation.</p>
+
+<p>Depuis pr&egrave;s d'une ann&eacute;e, la jeune fille avait ferm&eacute; les
+yeux du marquis son p&egrave;re, mort au ch&acirc;teau de Garba;&mdash;elle
+n'aspirait maintenant qu'&agrave; retourner au P&eacute;rou et &agrave;
+s'&eacute;loigner d'un fr&egrave;re qui la regardait au moins comme
+une &eacute;trang&egrave;re, sinon comme une ennemie.</p>
+
+<p>Don Ramon rentra dans son appartement avec humeur et
+se rapprocha du <i>brasero</i> rempli de charbons ardents, car la
+brise &eacute;tait froide. Puis, roulant entre les doigts un <i>papelito</i>
+catalan, il songea aux biens consid&eacute;rables que le marquis
+son p&egrave;re avait laiss&eacute;s au P&eacute;rou.&mdash;Sans Isabelle, qui en
+&eacute;tait la seule h&eacute;riti&egrave;re, il les aurait fait vendre et serait
+devenu le plus riche seigneur des c&ocirc;tes de Galice.</p>
+
+<p>On reconna&icirc;tra que Sans-Peur le Corsaire avait assez mal
+m&eacute;rit&eacute; de don Ramon de Garba y Palos en sauvant la vie &agrave;
+sa s&oelig;ur. Sans-Peur le Corsaire, il est vrai, tenait fort peu
+aux bonnes gr&acirc;ces de Sa Seigneurie don Ramon de Garba y
+Palos.<span class='pagenum'><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a>III</h2>
+
+<h3>RECONNAISSANCE.</h3>
+
+
+<p>Par un mouvement soudain qui n'&eacute;tait ni de la timidit&eacute;, ni
+de la retenue, ni de la fiert&eacute;, dona Isabelle, l'amazone p&eacute;ruvienne,
+s'&eacute;tait recul&eacute;e. Immobile, silencieuse, plus troubl&eacute;e
+peut-&ecirc;tre qu'&agrave; l'instant o&ugrave; elle s'&eacute;tait vue suspendue sur
+l'ab&icirc;me, elle contemplait comme une vision d'outre-tombe
+le h&eacute;ros qui lui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, ce n'est point un hasard qui m'a fait
+choisir cette crique pour lieu d'abri. J'&eacute;tais au P&eacute;rou, il y a
+deux ans... il y a deux ans, quand vous en partiez...</p>
+
+<p>La voix maternelle retentissait dans le c&oelig;ur de l'intr&eacute;pide
+jeune fille:&mdash;&laquo;C'est lui! c'est bien lui! c'est le Lion de la
+mer, vivant encore!...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Je vous revis alors, avec une joie et une douleur sans
+&eacute;gales; votre noble p&egrave;re &eacute;tait rendu &agrave; la libert&eacute;, vous &eacute;tiez
+&agrave; son bras, radieuse, profond&eacute;ment &eacute;mue et fi&egrave;re des clameurs
+enthousiastes qui saluaient votre d&eacute;livrance, mais
+une barri&egrave;re infranchissable nous s&eacute;parait...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, c'est lui! c'est bien le Lion de la mer, vivant
+encore! murmurait dona Isabelle, qu'une r&eacute;miniscence
+vague, mais constante, n'avait cess&eacute; de pr&eacute;occuper depuis
+l'instant o&ugrave; elle s'&eacute;tait rencontr&eacute;e, huit ou dix jours auparavant,
+avec le capitaine du brig <i>le Lion</i>.</p>
+
+<p>Le corsaire, mouill&eacute; sous les murs du ch&acirc;teau, n'en &eacute;tait
+pas assez loin pour que, de sa fen&ecirc;tre, dona Isabelle ne v&icirc;t<span class='pagenum'><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span>
+parfaitement L&eacute;on chaque fois qu'il &eacute;tait sur le pont de son
+bord.</p>
+
+<p>D&egrave;s le premier jour, il s'inclina respectueusement &agrave; sa
+vue.</p>
+
+<p>Elle se recula &eacute;tonn&eacute;e de la fixit&eacute; de son regard et du
+geste &eacute;loquent qu'il fit comme pour remercier le Ciel de ce
+qu'elle lui apparaissait.</p>
+
+<p>Le soir, une guitare p&eacute;ruvienne modula les airs qui avaient
+berc&eacute; son enfance.</p>
+
+<p>Le lendemain, le capitaine fran&ccedil;ais, de crainte de l'intimider,
+ne se montra point; mais il n'eut point de peine &agrave;
+voir avec quelle attention elle regarda plusieurs pavillons
+aux embl&egrave;mes, connus d'elle seule, que d&eacute;roul&egrave;rent et
+repli&egrave;rent successivement quelques hommes du bord.</p>
+
+<p>Elle avait ressenti coup sur coup d'ind&eacute;finissables impressions.</p>
+
+<p>Les airs du pays natal retentissaient dans le silence de la
+nuit, et en fermant les yeux, elle vit en ses plus lointains
+souvenirs d'enfance cet &eacute;tranger &agrave; grands cheveux blonds,
+aux traits aquilins, au teint blanc et ardemment color&eacute;, au
+sourire doux et fier, ce corsaire fran&ccedil;ais qui l'avait salu&eacute;e
+en levant les mains au ciel.</p>
+
+<p>Les jours suivants, elle ne se permit m&ecirc;me plus d'entr'ouvrir
+ses rideaux; mais attir&eacute;e par un charme secret et puissant,
+elle ne cessait d'observer &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e. Et toujours se reproduisait
+en elle la m&ecirc;me impression, la m&ecirc;me r&eacute;miniscence
+myst&eacute;rieuse qui se transformant en vision se traduisit en
+ces paroles de Catalina, sa m&egrave;re:&mdash;&laquo;Oui! ma fille, c'est
+bien lui! c'est le Lion de la mer, vivant encore!...&raquo;</p>
+
+<p>Et le canon retentissait, et tandis qu'agenouill&eacute;e sur son
+prie-Dieu, elle demandait au Ciel comme un miracle que son
+r&ecirc;ve f&ucirc;t une r&eacute;alit&eacute;, et que celui pour le salut &eacute;ternel de
+qui elle priait depuis sa tendre enfance f&ucirc;t &agrave; la fois Sans-Peur
+le Corsaire et le Lion de la mer,&mdash;tandis qu'elle
+d&eacute;lirait palpitante, son petit cheval p&eacute;ruvien hennit en
+frappant des pieds.<span class='pagenum'><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais garder le silence, mademoiselle, disait
+L&eacute;on, et pourtant il faut que je parle. Pour vous &eacute;pargner
+une douleur, je donnerais ma vie, et cependant, il faut que
+j'&eacute;veille en vous d'affreux souvenirs.</p>
+
+<p>Isabelle poussa un cri,&mdash;cri d'horreur, de reconnaissance
+et de joie:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... mon Dieu!... C'est vous qui vengiez ma m&egrave;re,
+c'est vous qui m'arrachiez aux assassins et me rendiez &agrave;
+mon malheureux a&iuml;eul... Vous &ecirc;tes <i>le Lion de la mer</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Les P&eacute;ruviens indig&egrave;nes m'appelaient ainsi! dit l'aventureux
+capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;On nous fit croire que vous aviez p&eacute;ri; nous avons
+pleur&eacute; votre g&eacute;n&eacute;reuse m&eacute;moire.</p>
+
+<p>Isabelle s'&eacute;tait agenouill&eacute;e; de pieuses larmes baignaient
+ses yeux. Elle invoquait sa m&egrave;re Catalina, l'Indienne; elle
+remerciait Dieu de la mettre providentiellement en pr&eacute;sence
+de celui qui l'avait, tout enfant, sauv&eacute;e du massacre.</p>
+
+<p>L&eacute;on s'unit de c&oelig;ur aux saintes pens&eacute;es de la jeune fille.
+De quelques instants, il ne rompit le silence.</p>
+
+<p>Les gens du pays remarquaient, au sommet de la falaise,
+les mouvements du corsaire et ceux de la noble demoiselle.
+La curiosit&eacute; en poussa quelques-uns &agrave; gravir le sentier par
+lequel descendaient enfin le corsaire fran&ccedil;ais et la jeune
+fille appuy&eacute;e &agrave; son bras.<span class='pagenum'><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV</h2>
+
+<h3>LE LION DE LA MER.</h3>
+
+
+<p>L&eacute;on de Roqueforte disait:</p>
+
+<p>&mdash;J'avais dix-sept ans,&mdash;c'&eacute;tait pendant la guerre d'Am&eacute;rique,
+et je servais dans la marine de roi Louis XVI, de
+douloureuse m&eacute;moire, en qualit&eacute; d'enseigne de vaisseau.</p>
+
+<p>Au nom du roi Louis XVI, d&eacute;capit&eacute; le mois pr&eacute;c&eacute;dent,
+sur la place de la R&eacute;volution, le corsaire de la r&eacute;publique
+se d&eacute;couvrit le front avec un respect religieux.</p>
+
+<p>Un groupe de curieux s'approchaient:</p>
+
+<p>&mdash;Le d&eacute;mon de la mer!...</p>
+
+<p>&mdash;Un tueur de rois!...</p>
+
+<p>&mdash;Un bourreau de France!...</p>
+
+<p>&mdash;Un damn&eacute; maudit!...</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas laid, malgr&eacute; &ccedil;a!...</p>
+
+<p>&mdash;De ma vie je n'ai vu plus beau cavalier, dit une femme.</p>
+
+<p>&mdash;Satan est plus beau encore quand il ose reprendre sa
+forme d'ange du ciel!...</p>
+
+<p>Sans-Peur devina plut&ocirc;t qu'il n'entendit ces propos, et
+s'adressant &agrave; celui des Galiciens qui paraissait le plus
+vigoureux:</p>
+
+<p>&mdash;Homme, lui dit-il en espagnol et d'un ton hautain, la
+demoiselle de Garba y Palos est &agrave; pied, et tu oses nous
+regarder en face!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, seigneur capitaine, que voulez-vous, je ne suis
+pas un cheval!...<span class='pagenum'><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Je vois bien, dr&ocirc;le, que tu n'es qu'un mulet manqu&eacute;,
+repartit le corsaire en riant. Cours &agrave; la <i>pasada</i> des <i>Rois
+mages</i>, et reviens avec trois chevaux, tu nous accompagneras!...
+Marche!</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, il lui jeta deux pi&egrave;ces d'or. Il distribua
+en outre quelque argent au reste du groupe, pour aller
+chanter le cantique de Notre-Dame-du-Salut &agrave; l'endroit
+m&ecirc;me o&ugrave; Isabelle avait &eacute;t&eacute; sauv&eacute;e.</p>
+
+<p>Ensuite, il continua son r&eacute;cit:</p>
+
+<p>&mdash;Notre corvette, command&eacute;e par le vicomte de Roqueforte,
+mon oncle, venait d'explorer les Iles de l'Oc&eacute;anie;
+elle avait visit&eacute; &agrave; plusieurs reprises les Marquises, Ta&iuml;ti,
+Tonga, la Nouvelle-Z&eacute;lande et les c&ocirc;tes de la Nouvelle-Hollande,
+o&ugrave; le roi se proposait de fonder une colonie;
+nous nous dirigions sur le Callao pour exp&eacute;dier de l&agrave; nos
+d&eacute;p&ecirc;ches en Europe, avant de continuer nos explorations.
+Tout &agrave; coup, deux fr&eacute;gates anglaises nous appuient la
+chasse. Elles avaient &agrave; en venger une troisi&egrave;me que nous
+avions mise hors de combat dans la mer des Moluques, six
+mois auparavant. On nous cherchait, comme je l'ai su
+depuis. Une corvette contre deux fr&eacute;gates n'est pas de force
+&agrave; lutter, nous pr&icirc;mes chasse. Par malheur pour mes braves
+camarades,&mdash;par bonheur pour moi, j'ose le dire aujourd'hui,&mdash;le
+combat ne put &ecirc;tre &eacute;vit&eacute;. Notre corvette fut
+coul&eacute;e apr&egrave;s six heures d'une d&eacute;fense h&eacute;ro&iuml;que; la plupart
+de nos gens p&eacute;rirent et le reste fut fait prisonniers de guerre
+&agrave; l'exception de deux hommes, un matelot et un enseigne.
+Le matelot s'appelle Taillevent; il est aujourd'hui ma&icirc;tre
+d'&eacute;quipage du corsaire <i>le Lion</i>, et l'enseigne, vous le
+devinez, dona Isabelle, c'est moi!... J'avais &eacute;t&eacute; charg&eacute; par
+mon oncle et commandant, bless&eacute; &agrave; mort, des d&eacute;p&ecirc;ches destin&eacute;es
+au roi et au ministre de la marine; je les portais &agrave; la
+ceinture dans une petite bo&icirc;te de plomb. Lorsque les canots
+anglais vinrent nous recueillir, je me laissai couler au
+dernier moment. Je me retrouvai bient&ocirc;t seul avec Taillevent
+sur les d&eacute;bris de notre navire:<span class='pagenum'><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span></p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ah! monsieur de Roqueforte! quelle chance! me
+dit-il, nous sommes deux.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Camarade, r&eacute;pondis-je, il y a mieux que moi de
+sauv&eacute;. Les d&eacute;p&ecirc;ches pour le roi sont &agrave; ma ceinture. Si je
+p&eacute;ris et que tu en r&eacute;chappes, je t'en charge.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Soyez calme, <i>mon capitaine</i>,&raquo; r&eacute;pliqua-t-il en me
+donnant pour la premi&egrave;re fois un titre que je n'ai jamais
+voulu perdre.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais capitaine d'un tron&ccedil;on de m&acirc;t, et tout mon &eacute;quipage
+se composait de Taillevent.&mdash;La c&ocirc;te de P&eacute;rou &eacute;tait
+&agrave; trois lieues; un courant fort rapide nous poussait du sud
+au nord parall&egrave;lement &agrave; elle. Je n'avais pas mang&eacute; depuis
+pr&egrave;s de dix heures, et je sentais que mes forces s'&eacute;puisaient.
+Taillevent s'en aper&ccedil;ut:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je n'ai que vingt et un ans, me dit-il, mais ce n'est
+pas pour la premi&egrave;re fois, capitaine, que je coule avec mon navire.
+Ce matin, voyant les deux fr&eacute;gates nous gagner, j'ai eu souvenance
+de mon plus grand mal de l'autre fois, &agrave; savoir de
+souffrir la faim et la soif deux jours et deux nuits d'une
+bord&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ah! ah! m'&eacute;criai-je, tu aurais des vivres sur toi?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Une ration de fromage, &agrave; votre service, capitaine,
+et mieux que &ccedil;a, une topette de sec dans cette corne d'amorce.&raquo;</p>
+
+<p>Nous partage&acirc;mes fraternellement le fromage et l'eau-de-vie,
+apr&egrave;s avoir mis en r&eacute;serve la moiti&eacute; de notre petite
+provision pour le lendemain matin.&mdash;Le soleil se couchait.</p>
+
+<p>Au beau milieu de la nuit, notre tron&ccedil;on de m&acirc;t heurta
+violemment un corps dur; nous nous retrouv&acirc;mes &agrave; la nage.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Diable de roche! disait Taillevent.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Rattrapons notre espar avant tout!&raquo; criai-je.</p>
+
+<p>Mais l'obscurit&eacute; profonde nous emp&ecirc;chait de le revoir, il
+&eacute;tait emport&eacute; dans le remous du r&eacute;cif <i>el verdugo</i> (le bourreau)
+trop tranchant et trop accore pour que nous pussions
+y grimper.<span class='pagenum'><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span></p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je ne trouve rien! faisons la planche! le courant
+nous emportera vers l'espar!...</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Peut-&ecirc;tre!...&raquo;</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre, car repouss&eacute; par le choc, notre m&acirc;t avait aussi
+bien pu glisser dans le contre-courant. Tout &agrave; coup, une
+vive fusillade illumine la mer; nous apercevons de tous
+c&ocirc;t&eacute;s des balses p&eacute;ruviennes qui fuyaient, chass&eacute;es par une
+grande p&eacute;niche espagnole.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Isabelle de Garba, n&eacute;e au P&eacute;rou, n'avait pas besoin qu'on
+lui expliqu&acirc;t qu'on y appelle <i>balsa</i>, en fran&ccedil;ais balse, une
+sorte de radeau d'un genre fort singulier.</p>
+
+<p>Deux outres form&eacute;es de peaux de veaux marins fortement
+cousues ensemble, gonfl&eacute;es comme d'&eacute;normes vessies, et
+termin&eacute;es en pointe comme des souliers &agrave; la poulaine,
+servent de base &agrave; un plancher triangulaire de bois tr&egrave;s
+l&eacute;ger. L'ensemble est assez large pour que, d'ordinaire,
+trois passagers et un rameur y trouvent place. L'Indien qui
+conduit imprime le mouvement au moyen d'une pagaie &agrave;
+deux pelles. On voit, en outre, des balses de grandes dimensions,
+qui ont plus de soixante pieds de long sur dix-huit ou
+vingt de large; elles naviguent fort bien le long des c&ocirc;tes.</p>
+
+<p>Grandes ou petites, les balses poursuivies &eacute;taient charg&eacute;es
+d'une foule d'indig&egrave;nes de la faction de Jos&eacute; Gabriel <i>Cuntur
+Kanki</i>, litt&eacute;ralement le condor par excellence, le grand
+ma&icirc;tre des cavaliers, chef de la grande insurrection contre
+la domination de l'Espagne et les habitants de race espagnole<a name="FNanchor_1_3" id="FNanchor_1_3"></a><a href="#Footnote_1_3" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_3" id="Footnote_1_3"></a><a href="#FNanchor_1_3"><span class="label">[1]</span></a> Historique.</p></div>
+
+<p>Prenant le nom et le titre de son a&iuml;eul Tupac Amaru, le
+dernier des Incas, le h&eacute;ros p&eacute;ruvien avait obtenu d'&eacute;clatants
+succ&egrave;s et r&eacute;gnait d&eacute;j&agrave; sur plusieurs provinces. Mais ses partisans
+du littoral, mis en d&eacute;route, se trouvaient r&eacute;duits &agrave;
+n'avoir d'autre refuge que leurs fr&ecirc;les radeaux.</p>
+
+<p>Les balles des soldats de la p&eacute;niche per&ccedil;aient les outres
+de veau marin, les balses coulaient.<span class='pagenum'><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span></p>
+
+<p>L&eacute;on et Taillevent n'h&eacute;sit&egrave;rent point &agrave; s'accrocher aux
+d&eacute;bris de l'une des plus grandes.&mdash;Elle flottait encore.&mdash;Ils
+y montent, se trouvent confondus avec les Indiens au
+d&eacute;sespoir, arm&eacute;s pour la plupart, et qui, faisant de n&eacute;cessit&eacute;
+vertu, s'appr&ecirc;tent &agrave; se d&eacute;fendre contre la p&eacute;niche.</p>
+
+<p>Une foule de petites balses se groupaient autour du
+radeau.</p>
+
+<p>La lune se leva. Les P&eacute;ruviens virent deux inconnus au
+milieu d'eux:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le <i>Lion de la mer</i>! s'&eacute;crie L&eacute;on en langue
+espagnole; courage! cette p&eacute;niche est &agrave; nous, suivez-moi!</p>
+
+<p>Les indig&egrave;nes croient &agrave; un secours du Ciel.</p>
+
+<p>Le jeune &eacute;tranger a les cheveux blonds et le teint d'une
+blancheur rare parmi les Espagnols; il vient de surgir par
+miracle du sein des flots. Il donne des ordres, il promet la
+victoire.</p>
+
+<p>Est-ce un ange, est-ce un lion transform&eacute; en guerrier,
+est-ce l'un des g&eacute;nies protecteurs de la race opprim&eacute;e?
+Quoi qu'il soit, c'est un vengeur. Il commande, on ob&eacute;it.</p>
+
+<p>L&eacute;on et Taillevent, qui le seconde, sont d&eacute;j&agrave; sur une balse
+de grandeur moyenne o&ugrave; pagaient plusieurs rameurs
+habiles. Ils ont saisi des armes, ils se montrent pleins d'une
+invincible ardeur.</p>
+
+<p>De sauvages cris de triomphe ont retenti. Une confiance
+superstitieuse succ&egrave;de parmi les naturels &agrave; leur terreur
+panique; les balses qui se dispersaient se rallient. Par les
+ordres de L&eacute;on, elles abordent de tous les c&ocirc;t&eacute;s &agrave; la fois la
+p&eacute;niche, prise d'assaut en quelques instants.</p>
+
+<p>Le Lion de la mer en est proclam&eacute; capitaine.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&mdash;Ce fut ainsi, mademoiselle, poursuivit Sans-Peur le
+Corsaire, que je combattis pour la premi&egrave;re fois en faveur
+de vos infortun&eacute;s compatriotes, dont la cause, d'ailleurs,
+avait d&eacute;j&agrave; toutes mes sympathies. La force des choses m'y
+poussa. Je n'&eacute;tais point libre de rester neutre. Et du reste,
+la politique ombrageuse des Espagnols, qui nous fermaient<span class='pagenum'><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span>
+leurs ports, me les rendait odieux. J'avais &agrave; craindre, en
+abordant sur leurs terres, d'&ecirc;tre tout au moins trait&eacute; en
+suspect, honteusement fouill&eacute; et d&eacute;pouill&eacute; de mes d&eacute;p&ecirc;ches
+pour le roi de France. J'agissais donc de mani&egrave;re &agrave; sauvegarder
+ma mission en me jetant &agrave; corps perdu dans les
+rangs d'une insurrection qui me prot&eacute;geait. J'en fus imm&eacute;diatement
+l'un des chefs principaux.</p>
+
+<p>&mdash;Les exploits du Lion de la mer sont grav&eacute;s dans ma
+m&eacute;moire, dit Isabelle d'une voix &eacute;mue.</p>
+
+<p>&mdash;Jos&eacute; Gabriel, ou, comme nous l'appelions, l'inca Tupac
+Amaru, m'accueillit noblement. Votre a&iuml;eul, le brave Andr&egrave;s,
+son neveu, devint mon mentor et mon compagnon d'armes.
+Je connus alors la marquise Catalina, votre m&egrave;re; vous &eacute;tiez
+enfant, j'&eacute;tais &agrave; peine sorti de l'adolescence, et bien des fois
+j'admirai vos gr&acirc;ces naissantes en prenant plaisir &agrave; partager
+vos jeux.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais d&ucirc; vous reconna&icirc;tre plus t&ocirc;t, dit Isabelle,
+mais mon a&iuml;eul Andr&egrave;s vous crut mort; je me souviens
+qu'il fit r&eacute;citer des pri&egrave;res publiques par tous ses malheureux
+sujets pour le repos de l'&acirc;me du Lion de la mer.</p>
+
+<p>&mdash;Votre a&iuml;eul, mon vieil ami, sait maintenant que je vis;
+il compte sur moi pour lui ramener la fille de sa fille. Mon
+brig corsaire est &agrave; vos ordres. Vous en serez la reine.
+L'Oc&eacute;an nous est ouvert; mais h&acirc;tons-nous; avant peu, sans
+doute, la guerre s'allumera entre l'Espagne et la R&eacute;publique
+fran&ccedil;aise.</p>
+
+<p>&mdash;Fuir l'Espagne, revoir ma patrie et mon noble a&iuml;eul
+sont mes v&oelig;ux les plus ardents, r&eacute;pondit la jeune fille avec
+imp&eacute;tuosit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! dit L&eacute;on d'une voix contenue. Mais, en un mot,
+maintenant, d&eacute;cidez du bonheur de ma vie.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient en ce moment au bas de la falaise, non loin de
+<i>posada</i> des <i>Rois mages</i>, o&ugrave; leurs chevaux devaient les
+attendre.</p>
+
+<p>La jeune fille leva les yeux vers le ciel; puis, comme si
+elle le prenait &agrave; t&eacute;moin de ses paroles:<span class='pagenum'><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Hier soir, quand don Ramon, mon fr&egrave;re, fut averti qu'un
+navire de guerre anglais croisait &agrave; l'ouvert de la passe et
+que <i>le Lion</i> mettait sous voiles, je priai du fond de l'&acirc;me
+pour Sans-Peur le corsaire fran&ccedil;ais. J'ai pass&eacute; la nuit &agrave;
+demander au ciel le succ&egrave;s de vos armes. D&egrave;s l'instant o&ugrave;
+vous m'&eacute;tiez apparu, un &eacute;cho myst&eacute;rieux avait retenti au
+fond de mon c&oelig;ur; ma m&eacute;moire infid&egrave;le se taisait, mon &acirc;me
+avait parl&eacute;. Et l'esprit de ma sainte m&egrave;re m'est apparue en
+me disant: &laquo;&mdash;C'est lui!&raquo; Ce matin, au point du jour, quand
+le canon a grond&eacute; au large, je me suis &eacute;lanc&eacute;e sur le plus
+imp&eacute;tueux de nos chevaux pour aller &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de la
+falaise voir quel &eacute;tait le vainqueur... Ah! si le brig de L&eacute;on
+de Roqueforte avait succomb&eacute;, aurais-je eu la force de
+retourner vers le ch&acirc;teau de mon fr&egrave;re?...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis trop heureux! s'&eacute;criait L&eacute;on avec transport.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je b&eacute;nis le ciel, dont les bienfaits d&eacute;passent
+mes esp&eacute;rances. Ma vie, que vous avez sauv&eacute;e deux fois,
+devait vous appartenir.</p>
+
+<p>L&eacute;on de Roqueforte plia le genou et baisa respectueusement
+la main de l'amazone.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez mon &eacute;poux et mon seigneur! dit-elle ensuite.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! au ch&acirc;teau de Garba! s'&eacute;cria le capitaine
+corsaire. Il est au-dessous de vous et de moi, madame,
+d'user de ruse &agrave; cette heure. Tout au grand jour du soleil!
+Il ne faut pas que la fille des Incas et du marquis de Garba y
+Palos passe un seul instant pour avoir &eacute;t&eacute; enlev&eacute;e par un
+aventurier sans aveu. Non! mille fois non! Je veux que la
+b&eacute;n&eacute;diction nuptiale nous soit donn&eacute;e dans le ch&acirc;teau de
+vos anc&ecirc;tres paternels. Votre honneur de jeune fille l'exige,
+et il le faut encore pour celui des Roqueforte, dont le sang
+ne le c&egrave;de &agrave; celui d'aucune maison royale des deux
+mondes!... Ah! ah! continua Sans-Peur en riant, pour un
+corsaire de la R&eacute;publique, je suis passablement aristocrate.
+Quand vous saurez toute mon histoire, vous la trouverez
+tissue de contradictions apparentes plus &eacute;tranges encore...
+Tout cela, pourtant, se tient, se lie et ne fait qu'un. Dans ma<span class='pagenum'><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span>
+patrie, aujourd'hui, les propos que je tiens m&eacute;ritent la mort;
+je n'en suis pas plus mauvais patriote pour cela; les Anglais
+le savent!... Mais l'heure presse!... A cheval! J'ai vaincu au
+large ce matin, j'ai h&acirc;te de remporter ce soir une victoire
+plus douce.</p>
+
+<p>&mdash;L&eacute;on, dit la jeune fille, vous semblez ne tenir aucun
+compte des volont&eacute;s de don Ramon de Garba, mon fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais d'avance ses sentiments, mais s'il est de
+fer, je suis de feu, moi!... s'il a ses miquelets et ses vassaux,
+j'ai mon &eacute;quipage!... s'il me suscite des obstacles, je les
+pulv&eacute;riserai.</p>
+
+<p>Sur ces mots, changeant de ton, comme il lui arrivait sans
+cesse:</p>
+
+<p>&mdash;Quelque press&eacute; qu'on soit, dona Isabelle, il faut
+d&eacute;jeuner, surtout lorsqu'on ne sait quand on d&icirc;nera. J'ai
+pass&eacute; la moiti&eacute; de la nuit &agrave; surveiller les mouvements de
+l'ennemi; au point du jour, j'ai livr&eacute; combat, et le feu lui
+m&ecirc;me s'&eacute;teint faute d'aliments.</p>
+
+<p>Ce jeu de mots fit sourire l'amazone, qui ne refusa point
+de partager la collation matinale.</p>
+
+<p>Le repas fut court et frugal. D&egrave;s qu'il fut achev&eacute;, Sans-Peur
+offrit l'appui de son &eacute;paule &agrave; la jeune fille, qui sauta
+l&eacute;g&egrave;rement &agrave; cheval; lui-m&ecirc;me fut aussit&ocirc;t en selle. Le Galicien
+de la falaise, &eacute;cuyer improvis&eacute;, se tenait pr&ecirc;t &agrave; les
+suivre.<span class='pagenum'><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="V" id="V"></a>V</h2>
+
+<h3>BRANLE-BAS DE COMBAT.</h3>
+
+
+<p>La crique de Garba n'est d&eacute;fendue par aucun fort.&mdash;Soit
+n&eacute;gligence de la part du gouvernement espagnol, soit confiance
+dans les bancs de r&eacute;cifs qui en rendent l'entr&eacute;e
+presque inabordable, soit enfin parce qu'il n'existe aux alentours
+aucune place de quelque importance, elle est ouverte
+&agrave; tout navire audacieux qui, comme <i>le Lion</i>, ose se risquer
+parmi les brisants.</p>
+
+<p>Sans-Peur &eacute;tait trop habile marin pour qu'une savante
+prudence ne temp&eacute;r&acirc;t point sa t&eacute;m&eacute;rit&eacute;. Il jouait sa vie avec
+un sang-froid merveilleux; il n'exposait pas niaisement son
+navire aux probabilit&eacute;s du naufrage. Aussi, n'avait-il rien
+moins fallu qu'un triple int&eacute;r&ecirc;t d'amiti&eacute; reconnaissante,
+d'ambition et d'union conjugale, pour que le capitaine du
+<i>Lion</i> chois&icirc;t un tel abri, pendant la saison d'hiver, quand
+les coups de vent des A&ccedil;ores mettent &agrave; chaque instant en
+fureur les eaux dangereuses de ces parages.</p>
+
+<p>Il avait fallu plus encore pour que l'effrayante man&oelig;uvre
+de la matin&eacute;e e&ucirc;t &eacute;t&eacute; combin&eacute;e et ex&eacute;cut&eacute;e par un tel
+marin.</p>
+
+<p>Mais surpasser en audace Isabelle l'amazone, et cela pour
+lui sauver la vie, c'&eacute;tait assurer d'un coup le triple but qu'il
+se proposait,&mdash;non depuis quelques jours, mais depuis de
+longues ann&eacute;es, et surtout depuis le moment o&ugrave;,&mdash;d&eacute;guis&eacute;
+en simple mineur p&eacute;ruvien,&mdash;il avait revu la jeune fille<span class='pagenum'><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span>
+passant au bras du marquis son p&egrave;re, et s'embarquant pour
+l'Espagne.</p>
+
+<p>Et tout l'&eacute;difice de son avenir s'&eacute;croulait, s'il la laissait
+mis&eacute;rablement p&eacute;rir.&mdash;Il risqua tout; il r&eacute;ussit.</p>
+
+<p>Le succ&egrave;s justifia sa tentative presque insens&eacute;e, qui ravit
+d'admiration les corsaires, en imprimant aux Galiciens du
+canton une terreur superstitieuse.</p>
+
+<p>Il avait su &ecirc;tre plus que t&eacute;m&eacute;raire, on le prit pour un
+d&eacute;mon.</p>
+
+<p>Il sut &ecirc;tre magnifique en semant l'or &agrave; pleines mains.</p>
+
+<p>Il fut adroit en ordonnant des pri&egrave;res &agrave; Notre-Dame-du-Salut;&mdash;mais
+au demeurant, cette adresse ne f&ucirc;t point
+hypocrite: il avait la foi d'un matelot, tout gentilhomme et
+tout r&eacute;publicain qu'il &eacute;tait. Le comte L&eacute;on de Roqueforte
+n'&eacute;tait pas un freluquet de cour trouvant mati&egrave;re &agrave; railleries
+dans les myst&egrave;res de la religion chr&eacute;tienne; le corsaire
+r&eacute;publicain Sans-Peur n'&eacute;tait pas un sans-culotte voulant &agrave;
+la Diderot &laquo;des boyaux du dernier pr&ecirc;tre, serrer le cou du
+dernier roi.&raquo;</p>
+
+<p>Du reste, il &eacute;tait roi lui-m&ecirc;me,&mdash;il &eacute;tait roi, comme on
+le verra,&mdash;et ne souhaitait aucunement de finir par la
+corde, f&ucirc;t-elle de boyaux.</p>
+
+<p>&mdash;S'il veut qu'on prie la sainte Vierge, il n'est ni le
+diable de l'enfer, ni un supp&ocirc;t de Satan, disaient les femmes
+&eacute;merveill&eacute;es de la beaut&eacute; virile du corsaire aux cheveux d'or.</p>
+
+<p>En Galice, les montagnards ont cela de commun avec les
+Basques leurs voisins, qu'ils se piquent d'&ecirc;tre alertes et
+habiles &agrave; l'exercice du saut. Le bond du capitaine corsaire,
+de l'extr&eacute;mit&eacute; d'une vergue mobile sur la pointe aigu&euml; et
+glissante du roc, son agilit&eacute; &agrave; le gravir devaient pr&eacute;disposer
+en sa faveur un certain nombre de jeunes gens.</p>
+
+<p>A la <i>posada</i> des <i>Rois mages</i>, il avait pay&eacute; sans compter
+et lib&eacute;ralement fait l'aum&ocirc;ne aux curieux attroup&eacute;s sur son
+passage.</p>
+
+<p>Son courage, son d&eacute;vouement, sa belle mine, sa r&eacute;cente
+victoire, le succ&egrave;s de sa man&oelig;uvre dans les r&eacute;cifs de la<span class='pagenum'><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span>
+passe, et enfin sa conduite envers la fille du marquis de
+Garba, transformaient presque en sympathie les pr&eacute;ventions
+des riverains. Les plus timides voyaient &agrave; sa ceinture une
+paire de pistolets &eacute;tincelants. Les plus hostiles songeaient
+aux cent vingt hommes d'&eacute;quipage et aux dix-sept canons
+du brig, dont la pi&egrave;ce de bronze &agrave; pivot &eacute;tait,&mdash;au dire des
+bavards,&mdash;un prodige d'artillerie.</p>
+
+<p>Du milieu de la foule partit un souhait qui plut &agrave; L&eacute;on et
+&agrave; Isabelle:</p>
+
+<p>&mdash;Bonheur aux futurs &eacute;poux.</p>
+
+<p>&mdash;Pour boire &agrave; leur mariage, qui sera c&eacute;l&eacute;br&eacute; ce soir
+dans la chapelle du ch&acirc;teau! r&eacute;pondit L&eacute;on en jetant une
+derni&egrave;re bourse d'or &agrave; l'h&ocirc;telier des <i>Rois mages</i>.</p>
+
+<p>Et les fianc&eacute;s partirent au galop.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>D&eacute;j&agrave; depuis pr&egrave;s d'une heure <i>le Lion</i> avait repris son
+mouillage sous le ch&acirc;teau de Garba.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Taillevent, perch&eacute; sur l'aff&ucirc;t de la longue pi&egrave;ce &agrave;
+pivot, dirigeait les travaux du bord, surveillait la r&eacute;paration
+des avaries, et attendait impatiemment que son capitaine
+repar&ucirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! il est &agrave; cheval! s'&eacute;cria Camuset le novice,
+revenu de l'infirmerie o&ugrave; les pansements &eacute;taient enfin
+achev&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois donc bien, failli mousse, que &ccedil;a le conna&icirc;t,
+les chevaux. Ah! si tu avais vu ce que j'ai vu, moi...</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'avez-vous donc vu, ma&icirc;tre Taillevent? demanda
+fort avidement le novice, qui eut le tort, cette fois, de se
+rapprocher si bien qu'une taloche magistrale le renseigna
+au mieux sur les dangers de l'indiscr&eacute;tion.</p>
+
+<p>Un &eacute;clat de rire bruyant fut le seul t&eacute;moignage de compassion
+donn&eacute; par les matelots corsaires &agrave; l'int&eacute;ressant
+Camuset.</p>
+
+<p>&mdash;Ils vont comme la brise de <i>nordet</i>, le capitaine, la
+dame et un sauvage de l'endroit.</p>
+
+<p>A peine en vue du brig, L&eacute;on agita son chapeau.<span class='pagenum'><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Lieutenant, dit le ma&icirc;tre, ordre du capitaine de mettre
+toutes les embarcations &agrave; la mer.</p>
+
+<p>Au lieu de se recouvrir, L&eacute;on abaissa son chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;Nous tenir par&eacute;s &agrave; les armer en guerre au premier
+signal! ajouta ma&icirc;tre Taillevent.</p>
+
+<p>&mdash;Bon!... du nouveau!... Attrape &agrave; s'amuser! firent les
+corsaires.</p>
+
+<p>Un troisi&egrave;me geste de L&eacute;on apprit au ma&icirc;tre que son
+capitaine l'appelait &agrave; terre avec quelques hommes de bonne
+volont&eacute;.&mdash;Un canot d&eacute;borda.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Don Ramon de Garba y Palos, qui ne cessait de maugr&eacute;er
+contre le voisinage assez peu rassurant du brig corsaire,
+alors qu'une rupture &eacute;tait imminente entre l'Espagne et la
+R&eacute;publique, avait, d&egrave;s l'origine, pris toutes les pr&eacute;cautions
+en son pouvoir. Il s'&eacute;tait assur&eacute; que la milice du canton
+&eacute;tait en &eacute;tat de se lever en armes; il avait &agrave; grands frais
+fourni des fusils et de la poudre &agrave; tous ses vassaux; enfin, il
+avait obtenu du gouverneur de la Corogne une garde extraordinaire
+de miquelets qu'il nourrissait et payait, soldats,
+caporaux et sergent, d&eacute;pense tout au moins fort d&eacute;sagr&eacute;able.</p>
+
+<p>Lorsqu'il vit sa s&oelig;ur revenir de compagnie avec le capitaine
+corsaire, dont le navire avait repris son poste, il fut
+alarm&eacute;, fit sonner la cloche du ch&acirc;teau, rassembla les
+miquelets et s'arma jusqu'aux dents.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! dit Sans-Peur le Corsaire, on va
+nous recevoir avec les honneurs qui nous sont dus.</p>
+
+<p>Mais il ne s'en tint pas &agrave; ce propos badin, et voyant
+accourir de divers c&ocirc;t&eacute;s des Galiciens arm&eacute;s d'escopettes,
+il d&eacute;chargea en l'air un de ses pistolets, ce qui signifiait
+pour son lieutenant: &laquo;&mdash;Branle-bas de combat.&raquo;</p>
+
+<p>Taillevent et ses camarades, cartouchi&egrave;res et pistolets en
+ceinture, sabre ou hache d'abordage au c&ocirc;t&eacute;, le mousqueton
+sur l'&eacute;paule, gravissaient la colline au pas de course.</p>
+
+<p>Don Ramon, qui avait fait barricader ses portes, attendait
+&agrave; son balcon. Son peloton de miquelets se tenait derri&egrave;re<span class='pagenum'><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span>
+lui. Par tous les sentiers affluaient des mariniers, de simples
+paysans, des mendiants, des boh&eacute;miens pr&ecirc;ts &agrave; se m&ecirc;ler &agrave;
+la bagarre.</p>
+
+<p>L&eacute;on et Isabelle s'avanc&egrave;rent sans descendre de cheval.
+Les gens du <i>Lion</i>, ma&icirc;tre Taillevent en t&ecirc;te, les rejoignaient.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! tr&egrave;s bien! dona Isabelle, la f&ecirc;te aura toute la
+solennit&eacute;, tout le retentissement que je veux. Par sainte
+Clotilde et saint Cloud, patrons de ma race, notre mariage
+ne manquera pas de t&eacute;moins!</p>
+
+<p>A ces mots, &eacute;levant la voix et saluant avec courtoisie:</p>
+
+<p>&mdash;Marquis de Garba y Palos, dit le capitaine, Votre Seigneurie
+voudrait-elle faire au comte L&eacute;on de Roqueforte
+l'honneur de le recevoir?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le Fran&ccedil;ais, r&eacute;pondit le marquis avec hauteur,
+la porte de mon ch&acirc;teau ne s'ouvrira que pour ma
+s&oelig;ur Isabelle de Garba y Palos.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur mon fr&egrave;re, dit aussit&ocirc;t la jeune fille, Isabelle
+de Garba croit avoir le droit d'introduire dans la maison de
+son p&egrave;re le h&eacute;ros qui vient de lui sauver la vie.</p>
+
+<p>Des murmures en sens divers se faisaient entendre dans
+la foule. Les miquelets, impassibles, attendaient des ordres;
+L&eacute;on, qui avait eu soin de recharger son pistolet, vit ses
+gens &agrave; leur poste et sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle ma s&oelig;ur, vous manquez de respect au chef
+de votre famille!... Rentrez, et rentrez seule, je l'exige!...
+Si cet homme vous a sauv&eacute; la vie, nous saurons lui t&eacute;moigner
+notre reconnaissance plus tard... Maintenant, ob&eacute;issez!...</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Taillevent ne put s'emp&ecirc;cher de dire:</p>
+
+<p>&mdash;En voil&agrave; une finesse cousue de fil d'Espagne!...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait choix d'un &eacute;poux, r&eacute;pondait Isabelle; je
+comptais vous le pr&eacute;senter en s&oelig;ur soumise et respectueuse;
+votre accueil &eacute;trange m'oblige &agrave; vous d&eacute;clarer que je ne
+rentrerai point sans lui dans notre ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, s'&eacute;cria don Ramon, je vous d&eacute;clare indigne du
+nom de Garba y Palos, d&eacute;chue de tous vos droits et &agrave; jamais
+&eacute;trang&egrave;re &agrave; ma famille.<span class='pagenum'><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span></p>
+
+<p>L&eacute;on dit avec calme:</p>
+
+<p>&mdash;En quoi indigne?... Pourquoi d&eacute;chue?... Mademoiselle
+de Garba y Palos rentrera dans sa demeure; j'ai l'honneur
+de vous le d&eacute;clarer sur ma parole, moi!...</p>
+
+<p>&mdash;De quoi se m&ecirc;le cet homme?... interrompit le marquis.
+Osez violer mon domicile, vous ne serez qu'un pirate!... Je
+suis pr&ecirc;t, vous le voyez, &agrave; repousser la force par la force.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu me garde d'user de violence envers le fr&egrave;re de
+dona Isabelle, reprit L&eacute;on, qui mesurait ses paroles sans
+l&acirc;cher la crosse de son pistolet et sans perdre de vue les
+moindres gestes du ch&acirc;telain. Mais, &agrave; cause de moi, vous
+fermez votre porte &agrave; mademoiselle, dont je suis le cavalier.
+Gens d'Espagne, je vous prends tous &agrave; t&eacute;moin; &eacute;coutez-moi!</p>
+
+<p>Le silence, un moment troubl&eacute; par des cris et des murmures,
+se r&eacute;tablit &agrave; ces mots.</p>
+
+<p>&mdash;Je jure devant Dieu, et je proclame publiquement que,
+du consentement du noble Andr&egrave;s de Sa&iuml;ri, cacique de Tinta,
+au P&eacute;rou, je suis le fianc&eacute; de sa petite-fille et unique h&eacute;riti&egrave;re
+dona Isabelle de Garba...</p>
+
+<p>&mdash;Imposture! interrompit don Ramon en dirigeant un
+pistolet sur L&eacute;on de Roqueforte.</p>
+
+<p>Isabelle jeta un cri.</p>
+
+<p>&mdash;Taillevent, retiens-la! dit le corsaire qui ajustait don
+Ramon.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre emp&ecirc;cha l'amazone de se placer devant son
+fianc&eacute;, sous le coup d'une arme fratricide.</p>
+
+<p>Matelots fran&ccedil;ais, soldats et miliciens espagnols appr&ecirc;t&egrave;rent
+leurs fusils; la foule poussait des hurlements.</p>
+
+<p>A bord du brig, le canon de bronze &eacute;tait point&eacute; &agrave; toute
+vol&eacute;e sur l'antique castel des seigneurs de Garba.<span class='pagenum'><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI</h2>
+
+<h3>MARIAGE DE HAUTE LUTTE.</h3>
+
+
+<p>De part et d'autre les fusils &eacute;taient en joue. Les miquelets,
+les miliciens et les vassaux de don Ramon ajustaient le petit
+peloton fran&ccedil;ais, compos&eacute; de Taillevent, de ses camarades
+et de Sans-Peur le Corsaire, qui reprit &agrave; tr&egrave;s haute voix:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux la paix!... et je tremble pour vous, gens
+d'Espagne; car au premier coup de mousquet, mon brig
+ouvre le feu &agrave; boulets et &agrave; mitraille, mes lions de mer
+d&eacute;barquent, et ceux de nous qui auraient p&eacute;ri seraient
+terriblement veng&eacute;s.&mdash;Relevez donc vos armes sans maladresses...
+T&acirc;chons de nous entendre!</p>
+
+<p>&mdash;Par piti&eacute; pour vous-m&ecirc;me, mon fr&egrave;re, soyez prudent,
+ajouta Isabelle.</p>
+
+<p>Profitant du conseil, le sergent des miquelets, de son
+autorit&eacute; priv&eacute;e, fit redresser les armes.</p>
+
+<p>Taillevent l'imita aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>Don Ramon, d&eacute;courag&eacute;, abaissa son pistolet.</p>
+
+<p>L&eacute;on de Roqueforte en fit autant, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du sens commun, seigneur marquis, convenez
+que si j'avais l'intention de violer le droit des gens, je
+serais un grand fou! Venir frapper tout tranquillement &agrave;
+votre porte, au lieu d'emmener &agrave; mon bord mademoiselle
+votre s&oelig;ur, de faire feu sur votre ch&acirc;teau sans canons et de
+descendre ensuite &agrave; la t&ecirc;te de mes gens pour piller ses
+ruines; parlementer au lieu d'agir, et s'aventurer presque<span class='pagenum'><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span>
+seul sur vos domaines si bien gard&eacute;s, mais ce serait de
+l'ineptie. Je ne suis et ne serai jamais <i>pirate</i>, don Ramon. Je
+ne souffre point qu'on m'assimile de pr&egrave;s ni de loin &agrave; un
+&eacute;cumeur de mer, &agrave; un pillard sans aveu. J'ai l'honneur
+d'&ecirc;tre corsaire de la R&eacute;publique fran&ccedil;aise; je suis r&eacute;guli&egrave;rement
+pourvu de lettres de marque pour courir sus aux
+ennemis de ma patrie, je me sais en pays ami et n'ai garde
+de violer le territoire espagnol. La force est de mon c&ocirc;t&eacute;, je
+n'en fais pas usage. Vous me menacez, j'attends patiemment
+l'effet de vos menaces. Vous semblez craindre que j'attaque
+votre domicile, soyez sans craintes. Je puis au besoin &ecirc;tre
+t&eacute;m&eacute;raire, je ne suis pas sans raison.</p>
+
+<p>Si les boh&eacute;miens, les naufrageurs de la c&ocirc;te et les bandits
+de la montagne, tout dispos&eacute;s &agrave; profiter des r&eacute;sultats d&eacute;sastreux
+de la bagarre ne furent point trop satisfaits de ce discours,
+en revanche, les paysans, les miliciens et les miquelets
+eux-m&ecirc;mes se r&eacute;jouissaient de la tournure des choses.</p>
+
+<p>&mdash;Quel brave et loyal hidalgo fran&ccedil;ais! disaient les
+femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Il a cent fois raison, murmuraient les gens pacifiques.</p>
+
+<p>Don Ramon fron&ccedil;ait les sourcils avec humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, monsieur, dit-il, je suis bien libre, ce me
+semble, de ne pas vous recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;D'accord! fit L&eacute;on en souriant. Seulement, au nom du
+sens commun pour la seconde fois, je trouve que pour
+parler de nos affaires de famille, nous serions beaucoup
+mieux, mademoiselle votre s&oelig;ur, vous et moi, autour du
+<i>brasero</i>, que vous sur un balcon et nous &agrave; cheval, par la
+froide brise qui souffle du large.</p>
+
+<p>Don Ramon fit un geste maussade.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas entendre parler de vos pr&eacute;tendues
+affaires de famille. Que ma s&oelig;ur rentre chez elle, et finissons-en...</p>
+
+<p>Sur ces mots, il fit mine de se retirer.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il vous plaira! dit L&eacute;on de Roqueforte en
+haussant les &eacute;paules.<span class='pagenum'><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span></p>
+
+<p>Sans plus se soucier de don Ramon, il descendit de
+cheval, aida Isabelle &agrave; en descendre aussi, et dit &agrave; son
+Galicien:</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;pouse mademoiselle dans une heure; prends ces
+chevaux, va me chercher un tabellion et un pr&ecirc;tre... Cent
+piastres pour toi &agrave; ton retour.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur!... s'&eacute;cria don Ramon stup&eacute;fait; de
+quel droit...</p>
+
+<p>&mdash;Assez! interrompit L&eacute;on. Vous venez de mettre tout
+le pays en rumeur sans le moindre motif. Je ne vous
+r&eacute;pondrai plus que <i>chez vous</i> ou <i>chez moi</i>, c'est-&agrave;-dire &agrave;
+mon bord; choisissez! Eh! que diable pouvez-vous donc
+redouter en me recevant, quand c'est moi, au contraire,
+qui devrais refuser d'entrer dans votre ch&acirc;teau rempli
+de gens arm&eacute;s par vos ordres!... Assez, vous dis-je!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur le capitaine! s'&eacute;cria Isabelle, il va
+ouvrir maintenant; mais, au nom du ciel, n'entrez pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur! dit don Ramon avec col&egrave;re, me prenez-vous
+donc pour un assassin?&mdash;Qu'on ouvre! qu'on ouvre &agrave;
+deux battants!</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez reni&eacute;e et d&eacute;sh&eacute;rit&eacute;e; je ne suis plus
+votre s&oelig;ur!</p>
+
+<p>&mdash;De gr&acirc;ce, mademoiselle, n'envenimons pas la querelle;
+entrons! dit L&eacute;on de Roqueforte en lui offrant le
+bras et sans m&ecirc;me se retourner pour donner ses ordres &agrave;
+ma&icirc;tre Taillevent.</p>
+
+<p>Mais celui-ci s'emparait de la position la plus convenable.
+Il postait ses compagnons &agrave; la garde du seul chemin qui
+conduis&icirc;t au lieu de d&eacute;barquement, se mettait en faction
+sur le perron du ch&acirc;teau, et se tenait ainsi pr&ecirc;t, en cas
+d'alerte, &agrave; donner au brig le signal du combat, tout en courant
+au secours de son intr&eacute;pide capitaine.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le grand salon du ch&acirc;teau de Garba, situ&eacute; au rez-de-chauss&eacute;e
+au del&agrave; du vestibule, &eacute;tait une pi&egrave;ce sombre et
+s&eacute;v&egrave;re, de forme octogone, tr&egrave;s haute de plafond, carrel&eacute;e<span class='pagenum'><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span>
+en pierre, et communiquant par des corridors avec les
+tourelles o&ugrave; les miquelets tenaient pr&eacute;sentement garnison.
+Il &eacute;tait, du reste, assez mal meubl&eacute; de si&eacute;ges armori&eacute;s
+mais vermoulus, d'une longue table en bois de ch&ecirc;ne et de
+quelques troph&eacute;es couverts de poussi&egrave;re.</p>
+
+<p>De vieux portraits de famille noircis par le temps en
+d&eacute;coraient les murs, tapiss&eacute;s de velours bien d&eacute;chiquet&eacute;
+par les vers.</p>
+
+<p>Parmi les portraits, L&eacute;on remarqua ceux du marquis de
+Garba y Palos, ancien gouverneur de Cuzco, et de ses deux
+femmes: l'une, la m&egrave;re de don Ramon, en costume espagnol
+du milieu du dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle; l'autre, la m&egrave;re
+d'Isabelle, en costume de P&eacute;ruvienne indig&egrave;ne de la classe
+sup&eacute;rieure, le <i>manto</i> noir rejet&eacute; sur l'&eacute;paule, la robe
+blanche, &agrave; demi-montante, sans garnitures, col ni fraise, les
+cheveux longs, boucl&eacute;s, et retenus sur le front par un cercle
+d'or formant diad&egrave;me.</p>
+
+<p>L'infortun&eacute;e Catalina &eacute;tait repr&eacute;sent&eacute;e avec des bracelets
+orn&eacute;s de pierreries et un collier de rubis, un &eacute;ventail
+chinois &agrave; la main, et souriant de cet irr&eacute;sistible sourire qui
+charma le marquis de Garba y Palos d&egrave;s le premier jour
+qu'elle lui apparut.</p>
+
+<p>A l'&eacute;poque o&ugrave; le fier hidalgo, devenu veuf, fut appel&eacute; &agrave;
+un gouvernement dans les possessions espagnoles du P&eacute;rou,
+une paix profonde y r&eacute;gnait entre les descendants des
+Indiens courb&eacute;s sous le joug et ceux de la race conqu&eacute;rante;
+mais les abus des <i>corregidores</i> ou commandants de
+districts devenaient plus intol&eacute;rables de jour en jour. Quelques
+plaintes &eacute;taient parvenues jusqu'en Espagne; le marquis,
+dont la cour connaissait le caract&egrave;re juste, ferme et
+int&egrave;gre, re&ccedil;ut la mission de les appr&eacute;cier &agrave; leur valeur,
+pour y donner ordre si elles &eacute;taient fond&eacute;es.</p>
+
+<p>D&egrave;s son arriv&eacute;e, il se mit donc en rapports directs avec
+les chefs des naturels, les <i>caciques</i>, comme l'on disait vulgairement,
+quoique le vrai nom p&eacute;ruvien f&ucirc;t <i>curacas</i>. La
+conqu&ecirc;te du Mexique ayant pr&eacute;c&eacute;d&eacute; celle du P&eacute;rou, les Cas<span class='pagenum'><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span>tillans
+import&egrave;rent les d&eacute;nominations mexicaines dans leur
+nouvelle conqu&ecirc;te, o&ugrave; le nom de <i>cacique</i> pr&eacute;valut m&ecirc;me
+parmi les indig&egrave;nes.</p>
+
+<p>Jos&eacute; Gabriel, qui passait d&eacute;j&agrave; pour &ecirc;tre de la race divine
+des Incas, Andr&egrave;s de Sa&iuml;ri, son neveu, p&egrave;re de Catalina, se
+pr&eacute;sent&egrave;rent des premiers devant le gouverneur de Cuzco.
+Les premiers, ils lui firent entendre les dol&eacute;ances des malheureux
+habitants du pays.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur gouverneur, dit Andr&egrave;s, les <i>corregidores</i>
+charg&eacute;s de nous fournir les objets qui nous sont n&eacute;cessaires,
+abusent de leur privil&eacute;ge et forcent les plus pauvres
+&agrave; payer fort cher toutes sortes de marchandises inutiles.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Les Indiens n'ont presque pas de barbe et marchent
+nu-pieds, ils sont oblig&eacute;s d'acheter des rasoirs et des bas
+de soie. Ils ont la vue excellente, on les contraint &agrave; s'approvisionner
+de lunettes.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien possible?... mais c'est aussi absurde
+qu'odieux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur, reprit Jos&eacute; Gabriel, ces exactions
+ridicules sont encore peu de chose, car enfin les pauvres
+gens parviennent &agrave; revendre tant bien que mal ces genres
+d'objets; mais lorsqu'on leur fait acheter &agrave; prix d'or des
+mules moribondes, des vivres avari&eacute;s, des articles sans
+valeur, on les ruine absolument. Ce r&eacute;gime d&eacute;peuple nos
+villages; on y meurt de faim et de d&eacute;sespoir. Que Votre
+Excellence prenne enfin piti&eacute; de nos maux!...</p>
+
+<p>Le marquis de Garba y Palos, indign&eacute; de la rapacit&eacute; de
+ses subalternes, prit &eacute;nergiquement la d&eacute;fense des Indiens.
+Il cassa plusieurs des coupables <i>corregidores</i>; il conquit
+l'amour des naturels, qui le regardaient comme leur sauveur;
+il s'attira par contre-coup la haine des trafiquants et
+de tous les dr&ocirc;les qui profitaient ant&eacute;rieurement des abus.</p>
+
+<p>Des plaintes furent port&eacute;es contre le gouverneur de Cuzco,
+que les Espagnols accusaient de partialit&eacute; en faveur des
+indig&egrave;nes; elles demeur&egrave;rent sans r&eacute;sultats tant que la<span class='pagenum'><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span>
+calomnie ne put s'appuyer sur aucun fait de nature &agrave;
+influencer le vice-roi.</p>
+
+<p>Mais le marquis avait vu la belle Catalina, fille du cacique
+Andr&egrave;s. Elle aimait en lui le protecteur de sa race; ils
+s'unirent publiquement aux pieds des autels, en l'&eacute;glise des
+Dominicains, b&acirc;tie sur l'emplacement de l'antique temple du
+Soleil.</p>
+
+<p>Le gouverneur crut que la politique se conciliait fort bien
+avec son mariage. En &eacute;pousant une noble jeune fille de la
+race des anciens rois, il ach&egrave;verait de s'attacher les indig&egrave;nes
+et de leur rendre moins p&eacute;nible la domination espagnole;
+en m&ecirc;me temps il d&eacute;montrerait &agrave; ses subordonn&eacute;s,
+d'une mani&egrave;re &eacute;clatante, que leurs exactions ne seraient
+plus tol&eacute;r&eacute;es. Ce calcul &eacute;tait faux.</p>
+
+<p>La calomnie trouvait enfin son levier.</p>
+
+<p>On dit que le gouverneur de Cuzco s'alliait avec les
+caciques pour s'enrichir au d&eacute;triment du tr&eacute;sor royal; on
+repr&eacute;senta son mariage comme un pacte fait avec la nation
+vaincue; on ajouta qu'il s'&eacute;tait m&eacute;salli&eacute; par avarice; on
+donna m&ecirc;me &agrave; entendre qu'il visait &agrave; s'insurger contre la
+couronne. D'autre part, on ne manqua pas de pr&eacute;tendre
+que, loin de prot&eacute;ger les indig&egrave;nes, il se servait de leurs
+anciens tyrans pour les pressurer &agrave; son profit.</p>
+
+<p>Tous ses actes devaient &ecirc;tre d&eacute;natur&eacute;s par des rapports
+perfides.</p>
+
+<p>Et la vice-royaut&eacute; du P&eacute;rou venait d'&eacute;choir &agrave; un
+homme du parti oppos&eacute; &agrave; celui du marquis de Garba y Palos.</p>
+
+<p>L'&oelig;uvre civilisatrice et paternelle qu'il avait entreprise,
+les fruits de sept ann&eacute;es d'efforts incessants, tout fut perdu
+en quelques jours.</p>
+
+<p>Le gouverneur de Cuzco, violemment arr&ecirc;t&eacute; dans son
+palais, fut conduit avec les fers aux pieds et aux mains &agrave;
+Lima, o&ugrave; on le jeta dans un cachot.</p>
+
+<p>Alors dona Catalina, emmenant sa fille Isabelle, se r&eacute;fugia
+chez le cacique de Tinta, son p&egrave;re.</p>
+
+<p>Tous les abus r&eacute;prim&eacute;s &agrave; grand'peine recommenc&egrave;rent<span class='pagenum'><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span>
+avec une recrudescence qui les rendit plus sensibles. L'insurrection
+de 1780 &eacute;clata.</p>
+
+<p>Jos&eacute; Gabriel en fut le chef, Andr&egrave;s l'un des h&eacute;ros.</p>
+
+<p>Le marquis, &eacute;troitement incarc&eacute;r&eacute; &agrave; Lima, ne fut point
+envoy&eacute; en Espagne comme il le demandait, mais soumis aux
+plus cruels traitements, tandis que Catalina, son enfant
+dans ses bras, parcourait le pays en criant vengeance, soulevait
+les populations et les conduisait au combat avec
+l'espoir de fondre un jour sur la capitale pour y d&eacute;livrer son
+malheureux &eacute;poux.</p>
+
+<p>On sait comment p&eacute;rit cette femme digne &agrave; tous &eacute;gards
+de son illustre origine; on sait comment elle fut veng&eacute;e par
+L&eacute;on de Roqueforte, le <i>Lion de la mer</i>, qui, se trouvant
+tout &agrave; coup en pr&eacute;sence de son image, dit avec une pieuse
+&eacute;motion:</p>
+
+<p>&mdash;Isabelle, je prends a t&eacute;moin votre infortun&eacute;e m&egrave;re de
+mon d&eacute;vouement &agrave; votre a&iuml;eul Andr&egrave;s et de mon attachement
+sans bornes pour vous.</p>
+
+<p>Don Ramon entrait dans la salle par la porte oppos&eacute;e &agrave;
+celle du vestibule.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Brun, p&acirc;le, maigre, &agrave; traits r&eacute;guliers et qui ne manquaient
+pas de caract&egrave;re, le jeune marquis de Garba y Palos &eacute;tait
+Espagnol de pied en cap. &Eacute;lev&eacute; en Galice par ses vieux
+parents maternels, il avait appris d&egrave;s l'enfance &agrave; bl&acirc;mer
+tous les actes d'un p&egrave;re qu'il ne connut que fort peu, et
+dont la juste pr&eacute;dilection pour sa fille Isabelle irrita sa
+jalousie. Il avait les qualit&eacute;s de sa race ainsi qu'il en avait les
+d&eacute;fauts: le sentiment de l'hospitalit&eacute;, par exemple, dominait
+son naturel ombrageux.</p>
+
+<p>Du haut de son balcon il venait d'&ecirc;tre rude jusqu'&agrave; la
+grossi&egrave;ret&eacute;; mais L&eacute;on &eacute;tait sous son toit maintenant, il se
+piqua de courtoisie envers cet h&ocirc;te qu'il recevait de guerre
+lasse, et saluant sans roideur:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le capitaine, dit-il, que Dieu garde Votre
+Seigneurie!<span class='pagenum'><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span></p>
+
+<p>L&eacute;on, qui n'ignorait aucune des formules de la politesse
+castillane, r&eacute;pondit sur le m&ecirc;me ton:</p>
+
+<p>&mdash;Puisse Votre Excellence vivre de longues ann&eacute;es avec
+la b&eacute;n&eacute;diction de Dieu!</p>
+
+<p>Isabelle, bien r&eacute;solue &agrave; exiger la r&eacute;paration des insultes
+publiques de son fr&egrave;re, observait en silence dans une attitude
+&agrave; la fois fi&egrave;re et r&eacute;serv&eacute;e.</p>
+
+<p>Don Ramon pr&eacute;senta un si&eacute;ge au corsaire; ils s'assirent,
+Isabelle resta debout, sa cravache &agrave; la main.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le marquis, dit L&eacute;on, mes instants sont
+compt&eacute;s; avant le coucher du soleil, je veux &ecirc;tre sous
+voiles; vous me permettrez donc d'aller droit au
+fait.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s une inclination silencieuse de don Ramon, le corsaire
+ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pris, il y a dix jours, mon mouillage sous les murs
+de votre ch&acirc;teau, avec le dessein, bien arr&ecirc;t&eacute; dans mon
+esprit depuis deux ans, d'&eacute;pouser mademoiselle votre s&oelig;ur.&mdash;Qui
+je suis, pourquoi et comment j'ai form&eacute; cet espoir
+de bonheur, vous allez le savoir. Avant tout, je devais
+m'assurer que le c&oelig;ur et la main de dona Isabelle fussent
+libres, qu'aucune parole n'&eacute;tait donn&eacute;e, et qu'en un mot je
+n'arrivais pas trop tard. J'esp&eacute;rais que le glorieux marquis
+votre p&egrave;re dont Dieu ait l'&acirc;me! vivait encore.</p>
+
+<p>Don Ramon et L&eacute;on se lev&egrave;rent, Isabelle s'inclina au
+souhait pieux de L&eacute;on; les deux cavaliers se rassirent, la
+conf&eacute;rence continua.</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais enfin me pr&eacute;senter d'une mani&egrave;re &eacute;clatante
+&agrave; celle aux pieds de qui je d&eacute;pose mes v&oelig;ux. J'ai eu le temps
+d'apprendre tout ce qu'il m'importait de savoir, et notre
+combat de ce matin m'a fourni l'occasion que je cherchais.
+<i>Le Lion</i> a pris &agrave; l'abordage et br&ucirc;l&eacute; une corvette anglaise;
+ma cale est pleine de prisonniers de guerre; c'est m&ecirc;me un
+motif de plus pour que j'aie h&acirc;te de toucher en France, o&ugrave;
+je les d&eacute;poserai; apr&egrave;s quoi je donnerai suite &agrave; mes vastes
+projets, qui se rattachent d'ailleurs &agrave; mon mariage.<span class='pagenum'><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span></p>
+
+<p>Don Ramon se contint non sans un mouvement d'humeur
+qui n'&eacute;chappa point &agrave; Isabelle.</p>
+
+<p>&mdash;Qui je suis? continua le corsaire. Le chef des plus
+braves entre les enfants de la mer,&mdash;l'&eacute;gal des plus grands
+et des plus fiers, monsieur le marquis,&mdash;un citoyen fran&ccedil;ais,
+avant tout citoyen du monde,&mdash;un homme dont la vie
+est ch&egrave;re &agrave; des peuples entiers,&mdash;un fl&eacute;au pour les m&eacute;chants
+et les tra&icirc;tres,&mdash;un ami s&ucirc;r et d&eacute;vou&eacute; pour les
+gens de bien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me pardonnerez, seigneur capitaine, dit don
+Ramon avec une nuance d'ironie, de ne pas bien comprendre
+ces titres nouveaux pour moi. Votre renomm&eacute;e
+n'est point parvenue jusqu'en ces montagnes recul&eacute;es, votre
+naissance et votre fortune seraient-elles &agrave; son niveau?</p>
+
+<p>&mdash;Sous le rapport de la naissance, et m&ecirc;me sous celui
+de la fortune, le comte de Roqueforte ne le c&egrave;de point
+aux Garba y Palos.</p>
+
+<p>&mdash;Les Garba y Palos descendent des rois d'Aragon.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, et je sais de m&ecirc;me que dona Isabelle
+descend par sa m&egrave;re des illustres souverains du P&eacute;rou.</p>
+
+<p>&mdash;Pour Dieu! s'&eacute;cria don Ramon, pr&eacute;tendriez-vous &ecirc;tre
+issu de Charlemagne?</p>
+
+<p>&mdash;De plus loin et de plus haut, avec la permission de
+Votre Excellence. Charlemagne portait la couronne du
+dernier M&eacute;rovingien, a&iuml;eul de ma race; les Roqueforte
+sont fils de Clovis, leurs titres de famille l'attestent.</p>
+
+<p>Un sourire d'incr&eacute;dulit&eacute; rida les l&egrave;vres de don Ramon.</p>
+
+<p>L&eacute;on de Roqueforte dit avec une insouciance railleuse:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tout ceci, mon cher h&ocirc;te, n'est pas article de foi.
+Seulement la tradition de ma famille vaut tout au moins
+celle de la v&ocirc;tre, avouez-le. Entre nous, je fais peu de cas
+de nos pr&eacute;tentions respectives et de nos parchemins. Je
+suis, je suis moi-m&ecirc;me; voil&agrave; mon plus beau titre. Je suis,
+sur les mers d'Europe, <span class="smcap">Sans-Peur le Corsaire</span>: ce nom,
+je ne me le suis pas donn&eacute; par ma bouche, par mes ac<span class='pagenum'><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span>tions
+&agrave; la bonne heure. Au P&eacute;rou et dans le grand Oc&eacute;an,
+je suis le <i>Lion de le mer</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Le <i>Lion de la mer</i>, vous!... s'&eacute;cria don Ramon en se
+levant avec une &eacute;vidente col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit L&eacute;on, ce nom-l&agrave; ne vous est plus inconnu.
+Tant mieux!... Je suis le <i>Lion de la mer</i> que dix nations de
+l'Oc&eacute;anie reconnaissent pour leur grand chef. Roi sur mon
+brig corsaire, je suis plus puissant encore &agrave; la Nouvelle-Z&eacute;lande,
+&agrave; Tonga, aux Marquises... Je vois avec plaisir que
+le <i>Lion de la mer</i> n'est point &eacute;tranger au fils du loyal gouverneur
+de Cuzco...</p>
+
+<p>&mdash;L'insurg&eacute;! le rebelle! l'aventurier! dit avec d&eacute;dain
+don Ramon, nourri dans la haine de l'homme qui avait pr&eacute;serv&eacute;
+du massacre Isabelle enfant.</p>
+
+<p>Combien de fois chez ses parents maternels n'avait-il pas
+entendu maudire le <i>Lion de la mer</i>! Ce nom r&eacute;sumait tous
+les griefs de sa famille galicienne. Sans l'intr&eacute;pide inconnu
+qui le portait, Isabelle e&ucirc;t p&eacute;ri, et d&egrave;s lors plus de vestiges
+de la pr&eacute;tendue m&eacute;salliance du marquis avec la P&eacute;ruvienne,
+point de rivalit&eacute;s, plus de partage de la fortune, plus de
+tracas, plus d'ennuis, plus d'influence &eacute;trang&egrave;re.</p>
+
+<p>Aux qualifications d'insurg&eacute;, de rebelle et d'aventurier,
+Sans-Peur le Corsaire, loin de r&eacute;pliquer avec violence,
+salua galamment comme si don Ramon lui e&ucirc;t d&eacute;cern&eacute; des
+&eacute;loges; mais Isabelle s'&eacute;criait:</p>
+
+<p>&mdash;Le vengeur de ma m&egrave;re l&acirc;chement assassin&eacute;e! mon
+sauveur &agrave; moi! le compagnon d'armes et l'ami de mon
+a&iuml;eul! le serviteur d&eacute;vou&eacute; de la plus juste des causes!...</p>
+
+<p>&mdash;<i>Demonio!</i> interrompit don Ramon. Taisez-vous,
+Isabelle. Cet homme ose se faire gloire d'&ecirc;tre l'alli&eacute; des
+Jos&eacute; Gabriel et des Andr&egrave;s de Sa&iuml;ri... Cet homme se fait un
+m&eacute;rite d'avoir combattu les Espagnols...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes! s'&eacute;cria Sans-Peur &agrave; bout de patience. Si
+le marquis votre p&egrave;re vivait encore, il m'accueillerait
+comme un fils et vous maudirait, vous, comme un enfant
+d&eacute;natur&eacute;. Notre cause &eacute;tait la sienne<span class='pagenum'><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span>...</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re fut un insens&eacute; qui &eacute;pousa une femme barbare.</p>
+
+<p>&mdash;Paroles impies! disait Isabelle. Vous nous insulterez
+donc tous, vivants ou morts, tous, mon a&iuml;eul, ma m&egrave;re,
+mon fianc&eacute;, moi, et jusqu'&agrave; mon p&egrave;re!... Vous l'avez appel&eacute;
+<i>insens&eacute;</i>, vous; eh bien! c'est moi qui vous renie maintenant...
+Osez regarder son portrait... osez lever les yeux
+sur sa fille!</p>
+
+<p>Don Ramon voulut r&eacute;pondre &agrave; ce d&eacute;fi.</p>
+
+<p>Il p&acirc;lit en voyant derri&egrave;re sa s&oelig;ur le tabellion et le pr&ecirc;tre
+amen&eacute;s par le Galicien qui les avait mis au courant de la
+situation.&mdash;Ils avaient tout entendu; leur d&eacute;sapprobation
+se lisait sur leurs traits.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de Dieu, marquis de Garba, r&eacute;tractez-vous!
+dit le pr&ecirc;tre avec autorit&eacute;.</p>
+
+<p>Le comte de Roqueforte remettait au tabellion un pli
+qu'il destinait d'abord au fr&egrave;re d'Isabelle, mais au seul nom
+de <i>Lion de la mer</i>, la conf&eacute;rence avait d&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute; en querelle;
+bien des explications regrettables faisaient ainsi d&eacute;faut.</p>
+
+<p>&mdash;Ma&icirc;tre, disait L&eacute;on au notaire, lisez et proc&eacute;dez conform&eacute;ment
+aux lois.</p>
+
+<p>L'acte r&eacute;dig&eacute; en due forme &eacute;tait le consentement d'Andr&egrave;s
+de Sa&iuml;ri, cacique de Tinta, au mariage de sa petite-fille et
+unique h&eacute;riti&egrave;re, Isabelle de Garba y Palos, avec le comte de
+Roqueforte son ami. On y avait annex&eacute; l'&eacute;tat des biens laiss&eacute;s
+au P&eacute;rou par le d&eacute;funt marquis, et la copie du testament
+d&eacute;pos&eacute; par lui &agrave; Lima avant de se rembarquer pour l'Espagne.</p>
+
+<p>&mdash;Ces pi&egrave;ces sont parfaitement en r&egrave;gle, dit l'homme de
+loi. Pr&eacute;venu par votre messager, j'ai apport&eacute; tout ce qu'il
+me faut pour dresser le contrat de mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Faites large la part de don Ramon, dit le corsaire. Ceci
+n'est pas pour moi une &eacute;troite question d'argent.</p>
+
+<p>L&eacute;on rejoignit Isabelle.</p>
+
+<p>&mdash;Votre fr&egrave;re va se rendre aux paroles de ce v&eacute;n&eacute;rable
+pr&ecirc;tre. Oubliez ses emportements, noble amie, daignez partager
+ma joie. Dans une heure, vous aurez &agrave; jamais rompu<span class='pagenum'><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span>
+avec l'Espagne et avec la famille de votre fr&egrave;re; dans une
+heure, vous serez Fran&ccedil;aise, et rattach&eacute;e cependant par un
+lien nouveau &agrave; la patrie de votre m&egrave;re, dont la cause fut la
+mienne.</p>
+
+<p>Isabelle, doucement &eacute;mue, se laissait captiver par les doux
+propos de L&eacute;on, qui bient&ocirc;t ne lui parla plus que du pass&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous vis en costume de voyage. L'enfant de Catalina
+&eacute;tait devenue jeune fille, et l'emportait par ses gr&acirc;ces m&ecirc;me
+sur les gr&acirc;ces de sa m&egrave;re. Je vous aurais reconnue &agrave; votre
+ressemblance avec elle. Vous m'apparaissiez radieuse comme
+le soleil dont vos a&iuml;eux se disaient les fils; je fus ravi en
+extase. Je revenais au P&eacute;rou, apr&egrave;s dix ans d'absence, avec
+le dessein d'y rejoindre votre a&iuml;eul, mon vieil ami, et de
+m'y pr&eacute;senter &agrave; votre p&egrave;re qui ne m'a jamais connu que de
+nom. J'y revenais, non sans penser que vous &eacute;tiez sans
+doute une charmante jeune fille, et que vous pourriez bien
+&ecirc;tre celle qui s'associerait &agrave; mon &eacute;trange destin&eacute;e; mais ce
+n'&eacute;tait l&agrave; qu'une id&eacute;e sans consistance. A votre seul aspect,
+elle se transforma en r&eacute;solution in&eacute;branlable. Il y a deux
+ans que je vous connais, Isabelle, telle que vous conna&icirc;t le
+brave Andr&egrave;s, et telle que vous &ecirc;tes, &Ocirc; digne fille de Catalina!&mdash;deux
+ans que votre souvenir se marie &agrave; toutes mes
+pens&eacute;es, se m&ecirc;le &agrave; tous mes desseins et grandit avec mes
+plus grandes ambitions.</p>
+
+<p>&mdash;Mais me direz-vous, demanda Isabelle, pourquoi
+m'ayant vue avec mon p&egrave;re, vous ne nous avez point
+parl&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;La fatalit&eacute; m'en emp&ecirc;cha. &Eacute;coutez!... L'acc&egrave;s du
+P&eacute;rou m'&eacute;tait doublement interdit; j'&eacute;tais &eacute;tranger, j'&eacute;tais
+proscrit comme ayant pris part &agrave; l'insurrection de Jos&eacute;
+Gabriel. Votre a&iuml;eul fut amnisti&eacute; en vertu d'une capitulation
+royale; votre p&egrave;re, d&eacute;livr&eacute; de prison, fut remis en possession
+de ses titres et dignit&eacute;s, avec la noble mission d'achever
+par la douceur la pacification de la contr&eacute;e; mais moi, je
+n'&eacute;tais amnisti&eacute;, ni graci&eacute;; je ne pouvais m&ecirc;me l'&ecirc;tre, &agrave;
+cause de ma qualit&eacute; d'&eacute;tranger. Qu'on reconn&ucirc;t le <i>Lion de<span class='pagenum'><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span>
+la mer</i>, il &eacute;tait pris et condamn&eacute; au dernier supplice, comme
+le fut l'illustre Jos&eacute; Gabriel.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous osiez revenir au P&eacute;rou, imprudent!</p>
+
+<p>&mdash;J'abordai secr&egrave;tement sur une plage isol&eacute;e, o&ugrave; je me
+travestis en mineur. Je brunis l&eacute;g&egrave;rement mes cheveux et
+mon teint pour me donner l'apparence d'un <i>m&eacute;tis</i> aux yeux
+bleus<a name="FNanchor_2_4" id="FNanchor_2_4"></a><a href="#Footnote_2_4" class="fnanchor">[2]</a>. Puis je me rendis &agrave; Lima, o&ugrave; je m'informai du marquis
+votre p&egrave;re. J'apprends qu'arriv&eacute; de Cuzco depuis peu de
+jours, il va partir avec vous pour l'Europe; je cours &agrave; son
+h&ocirc;tel, il en sortait.&mdash;Il en sortait entour&eacute; d'une foule de
+personnages que j'aurais brav&eacute;s sans doute s'il ne se f&ucirc;t agi
+que de ma libert&eacute; ou de ma vie, mais une entrevue publique
+de votre p&egrave;re avec le <i>Lion de la mer</i> l'aurait compromis.&mdash;Il
+ne m'avait jamais vu, et d'ailleurs j'&eacute;tais m&eacute;connaissable
+sous mon d&eacute;guisement. Que faire? comment
+parler? Je vous suivis m&ecirc;l&eacute; &agrave; la foule qui vous admirait,
+mon Isabelle; je jurai que vous seriez, avec la permission
+du Ciel, la compagne de ma vie!</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_4" id="Footnote_2_4"></a><a href="#FNanchor_2_4"><span class="label">[2]</span></a> <i>M&eacute;tis</i>, fils d'un blanc et d'une Indienne, g&eacute;n&eacute;ralement robuste,
+basan&eacute;, mais glabre. Dans l'int&eacute;rieur du P&eacute;rou, on trouve un grand
+nombre de m&eacute;tis; l&agrave;, leur teint est moins fonc&eacute;: pendant leur enfance,
+ils ont les yeux bleus et les cheveux blonds; mais, avec l'&acirc;ge, leurs
+yeux et leurs cheveux brunissent.</p></div>
+
+<p>&mdash;L&eacute;on, vos r&eacute;cits emplissent mon c&oelig;ur d'une ineffable
+joie; tout ce que vous dites me p&eacute;n&egrave;tre et me charme.</p>
+
+<p>&mdash;J'eus la douleur de vous voir vous embarquer sans
+pouvoir me nommer &agrave; votre p&egrave;re. Jusqu'au dernier instant,
+je fis des efforts inou&iuml;s; je m'embarquais dans un canot qui
+suivit le v&ocirc;tre; je vis votre vaisseau mettre sous voiles,
+et pour me faire recueillir &agrave; bord, je me jetai &agrave; la nage en
+criant au secours.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu!... je m'en souviens!... mon p&egrave;re voulait qu'on
+all&acirc;t vous sauver; mais le commandant du vaisseau dit que
+votre ruse n'&eacute;tait pas nouvelle, que les esclaves fugitifs s'en
+servaient souvent pour se faire transporter en Espagne et
+devenir libres.&mdash;Mon p&egrave;re insista: &laquo;&mdash;Remarquez, seigneur
+marquis, r&eacute;pondit le commandant, que cet homme<span class='pagenum'><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span>
+nage comme un poisson et qu'il peut ais&eacute;ment remonter
+dans sa barque.&raquo;&mdash;Et, en effet, on vous vit &agrave; la longue-vue
+regagner votre canot et puis vous diriger sur la terre.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'&eacute;tait point ma libert&eacute;, mais mon bonheur qui s'enfuyait
+avec vous, dona Isabelle. Je repris terre, le deuil dans
+l'&acirc;me; mais rien n'&eacute;gale ma pers&eacute;v&eacute;rance. Ce que je veux
+une fois, je le veux toujours; je sais lasser la fortune par
+ma t&eacute;nacit&eacute;. Aussi me voyez-vous &agrave; cette heure au ch&acirc;teau
+de Garba. Votre main est dans ma main. Un notaire
+dresse notre contrat de mariage, et l'on pare l'autel de la
+Vierge pour y b&eacute;nir notre union.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me transportez d'admiration, vous me ravissez de
+bonheur! dit Isabelle fr&eacute;missante.</p>
+
+<p>&mdash;Je partis pour Cuzco, j'y retrouvai votre a&iuml;eul Andr&egrave;s
+qui m'avait cru mort et rendit au ciel des actions de gr&acirc;ces
+en me serrant dans ses bras. Votre destin&eacute;e l'inqui&eacute;tait; il
+pressentait que votre p&egrave;re ne vivrait que peu d'ann&eacute;es; il
+devinait que sa ch&egrave;re Isabelle serait la malvenue dans la
+maison de Garba y Palos: &laquo;&mdash;L&eacute;o, mon cher fils, au nom
+de notre vieille amiti&eacute;, promets-moi de veiller sur elle!...&raquo;
+&laquo;&mdash;Accordez-moi sa main!...&raquo; m'&eacute;criai-je alors.&mdash;Il se
+mit &agrave; genoux et remercia Dieu qui lui envoyait un secours
+providentiel. Il b&eacute;nit mes v&oelig;ux.&mdash;Je repartis du P&eacute;rou
+tr&egrave;s peu de temps apr&egrave;s, ignorant encore la grande r&eacute;volution
+de 1789. Ses cons&eacute;quences qui &eacute;branlent le monde retard&egrave;rent,
+comme vous le saurez, l'ex&eacute;cution de mes desseins.
+Ce que le gouvernement espagnol &eacute;tait parvenu &agrave; cacher
+dans ses possessions d'outre-mer, si habilement isol&eacute;es du
+reste des nations, tous les peuples le savaient d&eacute;j&agrave;. Il fallut
+que le <i>Lion de la mer</i> parcour&ucirc;t son vaste empire, avant de
+pouvoir revenir en Europe. En France, il dut se faire reconna&icirc;tre
+et se signaler comme corsaire. Ce n'a point &eacute;t&eacute; sans
+dangers que le comte de Roqueforte est parvenu, &agrave; la faveur
+de son surnom de Sans-Peur, &agrave; &eacute;quiper le navire qu'il met
+&agrave; vos ordres. Voil&agrave; pourquoi depuis la fin de 1790, depuis
+deux mortelles ann&eacute;es perdues pour notre bonheur, le noble<span class='pagenum'><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span>
+Andr&egrave;s nous attend. Dans peu de mois, Isabelle, il vous
+aura press&eacute;e sur son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais les ports du P&eacute;rou sont toujours ferm&eacute;s aux
+navires des nations &eacute;trang&egrave;res, objecta la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Si Dieu me pr&ecirc;te vie, ces ports inhospitaliers s'ouvriront
+largement &agrave; tous les pavillons.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous &ecirc;tes toujours dans ce pays un rebelle, un
+insurg&eacute;, un proscrit?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute... Qu'importe! je suis toujours aussi
+le <i>Lion de la mer</i>. Les c&ocirc;tes du P&eacute;rou n'ont pas de secrets
+pour moi. J'en ai sond&eacute; toutes les passes, j'en connais tous
+les &eacute;cueils, tous les courants, tous les dangers, qui seront
+mes auxiliaires &agrave; l'heure du p&eacute;ril, et je sais dans quelle anse
+isol&eacute;e nous attend Andr&egrave;s de Sa&iuml;ri.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Don Ramon ne s'&eacute;tait pas rendu aux ordres &eacute;vang&eacute;liques
+du pr&ecirc;tre, l'un des plus v&eacute;n&eacute;rables eccl&eacute;siastiques du
+canton. Apr&egrave;s avoir parl&eacute; au nom du ciel, le ministre de
+paix employa des arguments purement terrestres:</p>
+
+<p>&mdash;Comment pourriez-vous d&eacute;sormais vous opposer au
+mariage de mademoiselle votre s&oelig;ur? Regardez ce qui se
+passe autour de votre ch&acirc;teau. Les miquelets et les miliciens
+fraternisent avec les marins fran&ccedil;ais; tout le pays
+prend un air de f&ecirc;te. Les jeunes filles apportent des bouquets;
+tous les gens du canton, convaincus de la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;
+du capitaine Sans-Peur, s'assemblent dans l'espoir
+qu'il leur donnera des marques de sa munificence...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait &agrave; deux pas de la porte du vestibule, aupr&egrave;s de la
+fen&ecirc;tre ouverte sur la cour d'honneur, que le bon pr&ecirc;tre
+parlait ainsi. Don Ramon l'interrompit avec rage:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis donc plus ma&icirc;tre chez moi!... Il faudrait
+subir la loi de cet &eacute;tranger!... Non! non! je le tuerai
+plut&ocirc;t de ma propre main!...</p>
+
+<p>Le pr&ecirc;tre se pla&ccedil;a devant don Ramon qui essaya de le
+repousser, mais Taillevent n'avait fait qu'un bond; de ses
+mains vigoureuses, il avait saisi les deux bras de l'hidalgo:<span class='pagenum'><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Voyons un peu, s'il vous pla&icirc;t!... Tuez!... Allons! ne
+vous g&ecirc;nez pas!... disait-il en ricanant.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse donc le marquis! s'&eacute;cria Sans-Peur.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, capitaine, un malheur est trop vite arriv&eacute;!</p>
+
+<p>A ces mots, les pistolets de don Ramon lui furent enlev&eacute;s
+avec une dext&eacute;rit&eacute; charmante.</p>
+
+<p>Par les ordres d'Isabelle, les portes de la grande salle
+s'ouvrirent &agrave; tous venants.</p>
+
+<p>Et le tabellion commen&ccedil;a la lecture du contrat de mariage,
+tandis que la chapelle du ch&acirc;teau &eacute;tait envahie par la foule.</p>
+
+<p>Suivant les intentions de L&eacute;on de Roqueforte, et du consentement
+d'Isabelle, l'acte avantageait au del&agrave; de toute
+pr&eacute;vision le jeune marquis de Garba y Palos.</p>
+
+<p>Don Ramon, confus, d&eacute;courag&eacute;, abattu et touch&eacute; par les
+paroles du pr&ecirc;tre autant que par la magnanimit&eacute; de L&eacute;on,
+c&eacute;da enfin; il apposa sa signature sur l'acte notari&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je savais bien, seigneur marquis, que nous finirions
+par &ecirc;tre d'accord, dit Sans-Peur le Corsaire en lui tendant
+la main.</p>
+
+<p>Le jeune hidalgo y posa la sienne.</p>
+
+<p>Isabelle &eacute;tait trop heureuse pour en exiger davantage.</p>
+
+<p>La cloche de la chapelle sonnait enfin &agrave; toute vol&eacute;e,
+le brig <i>le Lion</i> pavoisait en faisant des salves d'artillerie, et
+la moiti&eacute; de l'&eacute;quipage, en &eacute;l&eacute;gants costumes de fantaisie,
+prenait place &agrave; la droite de l'autel dont les miquelets et les
+miliciens, ravis d'un d&eacute;no&ucirc;ment si pacifique, occupaient la
+gauche.</p>
+
+<p>La toilette de la mari&eacute;e ne dura qu'un instant. Vingt couronnes
+de fleurs d'oranger lui &eacute;taient offertes; elle n'eut
+que l'embarras du choix.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; la b&eacute;n&eacute;diction nuptiale fut donn&eacute;e aux
+&eacute;poux, sous le po&ecirc;le tenu d'un c&ocirc;t&eacute; par don Ramon et de
+l'autre par ma&icirc;tre Taillevent, le fid&egrave;le matelot du capitaine,
+l'un des officiers du brig fit un signal.</p>
+
+<p>Une double bord&eacute;e &eacute;branla les &eacute;chos de la petite baie de
+Garba.<span class='pagenum'><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span></p>
+
+<p>Au sortir de la chapelle, le repas de noces fut servi. Don
+Ramon en fit tr&egrave;s convenablement les honneurs &agrave; son
+beau-fr&egrave;re, aux officiers et au ma&icirc;tre d'&eacute;quipage du brig
+fran&ccedil;ais, ainsi qu'au notaire et au pr&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Ensuite, l'attente des riverains fut largement combl&eacute;e;
+Taillevent d&eacute;fon&ccedil;a deux barils de piastres d'Espagne provenant
+de la prise faite le matin. Le Galicien, pour sa part,
+re&ccedil;ut le double de la r&eacute;compense promise.</p>
+
+<p>Mais apr&egrave;s le dessert, tandis que, du haut du perron,
+Sans Peur le Corsaire et sa jeune femme pr&eacute;sidaient &agrave; ces
+lib&eacute;ralit&eacute;s, un homme couvert de poussi&egrave;re s'approcha de
+don Ramon et lui remit avec myst&egrave;re une d&eacute;p&ecirc;che du gouverneur
+de la Corogne.</p>
+
+<p>Don Ramon se retira pour la lire secr&egrave;tement.</p>
+
+<p>La brise du sud soufflait encore avec violence, mais les
+bois de ch&ecirc;ne vert et les murailles du ch&acirc;teau garantissaient
+de la froidure l'esplanade o&ugrave; dardaient les rayons obliques
+du soleil.</p>
+
+<p>Dans un ciel sans nuages, le disque enflamm&eacute; descendait
+perpendiculairement au-dessus de l'extr&eacute;mit&eacute; de la falaise.</p>
+
+<p>Un boh&eacute;mien, qui s'accompagnait sur la mandoline, improvisait
+ainsi:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">&laquo;En toutes saisons, sur la terre d'Espagne,<br /></span>
+<span class="i0">Il est des heures dont le soleil fait son nid.<br /></span>
+<span class="i0">Les gr&acirc;ces et la pauvret&eacute; se r&eacute;chauffent &agrave; sa chaleur.<br /></span>
+<span class="i0">En toutes saisons, sur la terre d'Espagne,<br /></span>
+<span class="i0">On trouve des fleurs d'oranger pour couronner les mari&eacute;es.<br /></span>
+<span class="i0">Beaux &eacute;poux qui donnez aux pauvres,<br /></span>
+<span class="i0">Vous &ecirc;tes le soleil et la fleur parfum&eacute;e.<br /></span>
+<span class="i0">On chantera longtemps, sur les montagnes de Galice,<br /></span>
+<span class="i0">Sans Peur, le capitaine des lions de la mer,<br /></span>
+<span class="i0">Et la royale Isabelle du P&eacute;rou, la terre de l'or.&raquo;<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Corsaires, soldats, paysans, paysannes, se tenant par la
+main, dansaient et chantaient.</p>
+
+<p>On ne se faisait pas, non plus, faute de boire.<span class='pagenum'><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span></p>
+
+<p>Le brig avait fourni le vin de France, les caves du ch&acirc;teau
+et l'h&ocirc;tellerie des <i>Rois mages</i> fournissaient le vin
+d'Espagne.</p>
+
+<p>Les Galiciens criaient: &laquo;Vive le g&eacute;n&eacute;reux capitaine
+Sans-Peur!... Vive le Lion!... Vive Isabelle... Que Dieu leur
+donne longues ann&eacute;es!&raquo;</p>
+
+<p>Les corsaires faisaient entendre des hourras joyeux.</p>
+
+<p>De haute lutte, leur capitaine venait de conclure en peu
+d'instants un mariage r&ecirc;v&eacute;, ambitionn&eacute;, ardemment voulu
+depuis longtemps; en un clin d'&oelig;il, &agrave; la baguette, il avait
+r&eacute;alis&eacute; ses v&oelig;ux. Au dire des matelots, Sans-Peur enlevait
+ce soir &agrave; l'abordage le contrat, la b&eacute;n&eacute;diction nuptiale et
+la belle des belles, comme le matin la corvette anglaise
+<i>the Hope</i> (l'Esp&eacute;rance), un nom d'heureux augure.</p>
+
+<p>La d&eacute;p&ecirc;che remise au fr&egrave;re d'Isabelle &eacute;tait ainsi con&ccedil;ue:</p>
+
+<p>&laquo;La guerre est d&eacute;clar&eacute;e &agrave; la R&eacute;publique fran&ccedil;aise. Une
+fr&eacute;gate de Sa Majest&eacute; Catholique appareille pour couper la
+route au redoutable corsaire mouill&eacute; sous votre ch&acirc;teau.
+Employez tous les moyens pour retarder son d&eacute;part. Usez
+de ruse; attirez le capitaine chez vous; donnez-lui des
+f&ecirc;tes. Il nous importe de d&eacute;livrer les nombreux prisonniers
+anglais qu'il retient &agrave; son bord. D&egrave;s demain il vous arrivera
+des troupes et six pi&egrave;ces d'artillerie qui coop&eacute;reront avec
+les canots de notre fr&eacute;gate <i>la Guerrera</i> pour le surprendre
+au mouillage.</p>
+
+<p>&laquo;Dieu vous garde longues ann&eacute;es!&raquo;<span class='pagenum'><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span></p>
+
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII</h2>
+
+<h3>PAVOIS ET ADIEUX.</h3>
+
+
+<p>Reconnaissant &agrave; la cime des m&acirc;ts et aux bouts des
+vergues des banni&egrave;res qu'un jour Taillevent, Camuset et
+quelques camarades avaient d&eacute;roul&eacute;es pour l'avertir,
+Isabelle admirait les &eacute;tranges pavois du brig corsaire.</p>
+
+<p>&mdash;Au Callao et sur les mers que j'ai parcourues, disait-elle,
+j'ai vu parfois des navires arborer en signe d'all&eacute;gresse
+des pavillons aux vives couleurs, mais je n'en ai
+jamais vu de pareils aux v&ocirc;tres.</p>
+
+<p>&mdash;Assur&eacute;ment, dit L&eacute;on. En g&eacute;n&eacute;ral, on se borne &agrave;
+hisser en t&ecirc;te des m&acirc;ts et au bout des vergues les pavillons
+des diverses nations amies, dispos&eacute;s suivant un ordre qui
+indique le degr&eacute; d'honneur qu'on veut leur faire, et on
+ach&egrave;ve le pavois au moyen de pavillons de signaux plac&eacute;s
+arbitrairement. Aujourd'hui, ch&egrave;re Isabelle, j'ai autrement
+proc&eacute;d&eacute;. Ces pavois ont &eacute;t&eacute; imagin&eacute;s en songeant &agrave; vous
+et &agrave; notre union. Ils disent ma vie et la v&ocirc;tre; ils sont le
+symbole de notre pass&eacute;, de notre gloire, de notre avenir. Je
+me suis complu d&egrave;s longtemps &agrave; les composer pour la f&ecirc;te
+de notre mariage.&mdash;Isabelle, me disais-je, sera surprise de
+voir ces banni&egrave;res; elle m'en demandera la signification, et
+je lui r&eacute;pondrai avec bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez donc, parlez! Isabelle est heureuse et fi&egrave;re de
+vous entendre.</p>
+
+<p>&mdash;A l'arri&egrave;re, d'abord, le pavillon de la France surmonte<span class='pagenum'><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span>
+celui d'Angleterre, renvers&eacute; en signe de d&eacute;faite. Ceci est
+un d&eacute;tail improvis&eacute; ce matin pour compl&eacute;ter mon bouquet
+naval. Au grand m&acirc;t flotte la banni&egrave;re des Roqueforte, d'or
+au lion <i>rampant</i><a name="FNanchor_3_5" id="FNanchor_3_5"></a><a href="#Footnote_3_5" class="fnanchor">[3]</a> de <i>gueules</i><a name="FNanchor_4_6" id="FNanchor_4_6"></a><a href="#Footnote_4_6" class="fnanchor">[4]</a>, selon le blason de ma
+famille. Au m&acirc;t de misaine, le pennon de la v&ocirc;tre, azur au
+chef d'argent. A tribord de la grande vergue, la premi&egrave;re
+place d'honneur, le pavillon d'Espagne, suivant l'usage
+marin qui veut qu'on rende ainsi hommage &agrave; la nation amie
+dans les eaux de laquelle on est mouill&eacute;. A babord, vous
+reconnaissez les couleurs du P&eacute;rou, votre patrie. A ma
+vergue de misaine, les antiques traditions de nos deux
+familles sont repr&eacute;sent&eacute;es, d'un c&ocirc;t&eacute;, par le drapeau du
+royaume d'Aragon, de l'autre par la chape bleue de Saint-Martin,
+qui fut celui de la premi&egrave;re race des rois Francs.
+En Oc&eacute;anie, quand j'arborais cette banni&egrave;re sacr&eacute;e &agrave; la
+t&ecirc;te de mon grand m&acirc;t, mes peuples disaient avec un respect
+profond: &laquo;Le Lion c&eacute;l&egrave;bre sur son vaisseau la m&eacute;moire
+de ses p&egrave;res.&raquo;</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_5" id="Footnote_3_5"></a><a href="#FNanchor_3_5"><span class="label">[3]</span></a> <i>Rampant</i>, en blason, signifie droit, debout, par opposition &agrave; <i>passant</i>,
+qui veut dire marchant.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_6" id="Footnote_4_6"></a><a href="#FNanchor_4_6"><span class="label">[4]</span></a> <i>Gueules</i>, rouge.</p></div>
+
+<p>&mdash;La R&eacute;publique fran&ccedil;aise, dit Isabelle, tol&eacute;rerait-elle
+tant de d&eacute;monstrations aristocratiques?</p>
+
+<p>&mdash;J'en doute fort, r&eacute;pondit L&eacute;on. Mais si j'envoie le
+rapport de mon combat de ce matin &agrave; la Convention nationale,
+je m'abstiendrai de lui faire part de mon mariage et
+de ma mani&egrave;re de pavoiser.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez-vous pas les indiscr&eacute;tions de vos gens,
+les rapports des espions, l'esprit ombrageux du nouveau
+gouvernement de la France?</p>
+
+<p>&mdash;C'est en France surtout que je suis Sans-Peur le Corsaire...
+Mais, dites-moi, au-dessus du pavillon de l'Espagne
+reconnaissez-vous l'embl&egrave;me qui se d&eacute;roule au gr&eacute; de la
+brise?</p>
+
+<p>&mdash;Je reconnais sur un fond d'azur le Soleil des Incas,
+r&eacute;pondit Isabelle, et du c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute;, le serpent <i>Uscaguai</i> &agrave;<span class='pagenum'><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span>
+t&ecirc;te de cerf, et portant &agrave; la queue des clochettes d'or. Plus
+loin, je vois le cercle de feu que le p&egrave;re de ma m&egrave;re fit
+peindre sur le drapeau de Tinta, et enfin le glorieux &eacute;tendard
+de Jos&eacute; Gabriel. Je ne doutais pas de vos paroles, cher
+L&eacute;on, mais ces enseignes sym&eacute;triquement d&eacute;ploy&eacute;es, ces
+insignes, qui, d&egrave;s le lendemain de votre entr&eacute;e au port,
+furent d&eacute;roul&eacute;es pour moi, sont autant de preuves &eacute;loquentes
+de leur sinc&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;A &eacute;gale distance du grand m&acirc;t et du m&acirc;t de misaine,
+entre les deux fl&egrave;ches, Isabelle, le grand oriflamme blanc
+qui se balance porte notre chiffre brod&eacute;; il est consacr&eacute; &agrave;
+notre mariage, et lorsque mon navire grandira sous mes
+pieds, quand mon brig se transformera en corvette, en fr&eacute;gate,
+en vaisseau de haut bord, quand le b&acirc;timent que nous
+monterons sera un trois-m&acirc;ts, cet oriflamme, aux jours de
+f&ecirc;te, flottera au sommet du plus grand.</p>
+
+<p>&mdash;Vous esp&eacute;rez donc m&eacute;tamorphoser votre navire?</p>
+
+<p>&mdash;Je referai sans doute ce que j'ai d&eacute;j&agrave; fait bien souvent.
+Comme un hardi cavalier tue ses chevaux sous lui, ainsi j'ai
+tu&eacute; sous moi des b&acirc;timents de tous genres depuis le jour o&ugrave;
+de mon tron&ccedil;on de m&acirc;t bris&eacute; je passai capitaine de la p&eacute;niche
+enlev&eacute;e aux Espagnols par les balses p&eacute;ruviennes. Le
+navire change, son nom reste. <i>Le Lion</i> coule, br&ucirc;le ou
+saute, vive <i>le Lion</i>! Tel que le ph&eacute;nix, il revint toujours.
+Et quand les peuples de l'Oc&eacute;anie le voient glisser au large
+de leurs &icirc;les, aujourd'hui go&euml;lette l&eacute;g&egrave;re, demain vaste trois-m&acirc;ts,
+simple pirogue ou brig arm&eacute; de canons, corvette,
+aviso ou jonque chinoise, ils le reconnaissent &agrave; ses couleurs,&mdash;d'or
+au lion rouge,&mdash;et disent en leurs idiomes:
+&laquo;C'est <i>le Lion</i> qui a chang&eacute; de tatouage.&raquo;&mdash;Tous les
+autres pavillons que vous voyez d'ici dans ma m&acirc;ture ont
+leur signification pr&eacute;cise. Ils repr&eacute;sentent mes relations
+avec les &icirc;les Marquises, Ta&iuml;ti, Tonga, la Nouvelle-Z&eacute;lande,
+et les contr&eacute;es diverses dont je suis le grand chef, le lib&eacute;rateur
+ou le simple alli&eacute;. Chacune de ces enseignes est une
+page de mon aventureuse histoire; l'oriflamme blanc &agrave;<span class='pagenum'><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span>
+notre chiffre, ch&egrave;re Isabelle, &eacute;tait r&eacute;serv&eacute; au plus beau
+jour de ma vie.&mdash;Mais o&ugrave; donc est don Ramon, votre fr&egrave;re?
+s'&eacute;cria tout &agrave; coup L&eacute;on de Roqueforte.</p>
+
+<p>&mdash;Mer d'huile! fond de vase! veillez au grain, capitaine,
+dit tout bas ma&icirc;tre Taillevent, il y a encore quelque trahison
+dans le coin...</p>
+
+<p>&mdash;Explique-toi.</p>
+
+<p>&mdash;On a l'&oelig;il am&eacute;ricain. Votre marquis vient de recevoir
+&agrave; la muette un pli cachet&eacute; qui sent le roussi.</p>
+
+<p>&mdash;Mets ta cravate rouge en ceinture et rallie nos gens
+d'un coup de sifflet.</p>
+
+<p>Au coup de sifflet qui domina la clameur g&eacute;n&eacute;rale et
+retentit, longuement r&eacute;p&eacute;t&eacute; par les &eacute;chos de la falaise, les
+gens qui &eacute;taient &agrave; bord et ceux qui &eacute;taient &agrave; terre tourn&egrave;rent,
+tous, les yeux du c&ocirc;t&eacute; de ma&icirc;tre Taillevent.&mdash;Ils
+remarqu&egrave;rent tous sa ceinture rouge, et comprirent qu'il
+s'agissait de se tenir sur ses gardes.</p>
+
+<p>Les danseuses galiciennes furent abandonn&eacute;es sans
+merci.&mdash;Chacun se porta vivement &agrave; son poste. Les
+rameurs coururent &agrave; leurs canots, les officiers se mirent &agrave;
+la t&ecirc;te de leurs escouades respectives, les pavois arbor&eacute;s &agrave;
+bord furent amen&eacute;s en un clin d'&oelig;il, et l'on put voir &agrave;
+chaque sabord un petit mouvement qui consistait &agrave; refouler
+sur la charge de salut un double projectile,&mdash;pr&eacute;caution
+toute naturelle du reste, car, m&ecirc;me en temps de paix, un
+navire bien command&eacute; ne prend jamais la mer sans avoir
+charg&eacute; ses pi&egrave;ces d'artillerie.</p>
+
+<p>&mdash;Camarades, disait Sans-Peur, il est temps d'appareiller!...
+Adieu donc aux bonnes gens de ce pays, et en
+route!...</p>
+
+<p>Don Ramon accourait, tandis que les effets d'Isabelle
+&eacute;taient emport&eacute;s &agrave; bord de la chaloupe par les soins de sa
+cam&eacute;riste, jeune P&eacute;ruvienne qui l'avait accompagn&eacute;e en
+Espagne et qui, s'attachant &agrave; sa destin&eacute;e, devait embarquer
+avec elle.</p>
+
+<p>Le novice Camuset, en cette occasion, se signala par un<span class='pagenum'><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span>
+z&egrave;le admirable. On le vit se charger de bo&icirc;tes, de cartons et
+de colifichets avec une ardeur h&eacute;ro&iuml;que; dix fois, il courut
+de la chaloupe au perron du ch&acirc;teau, dix fois il fit preuve
+du plus aimable empressement.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re, disait don Ramon, c'est &agrave; votre bord que je
+voudrais vous faire mes adieux!</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien, r&eacute;pondit le corsaire; je ne vous l'aurais pas
+propos&eacute;, mais je suis heureux de vous recevoir &agrave; mon tour.</p>
+
+<p>On s'embarqua.</p>
+
+<p>Les voiles trou&eacute;es, les cordages coup&eacute;s, les espars
+avari&eacute;s par le combat du matin avaient &eacute;t&eacute;, d&egrave;s la premi&egrave;re
+heure de mouillage, r&eacute;par&eacute;s ou chang&eacute;s en vertu des ordres
+du second, qui re&ccedil;ut &agrave; bord son capitaine, Isabelle et don
+Ramon avec tous les honneurs d'usage.</p>
+
+<p>Les chaloupes et canots furent rehiss&eacute;s, l'ancre arrach&eacute;e
+du fond, les voiles &eacute;tablies avec ensemble. Une barque du
+pays se mit &agrave; la remorque du brig, et le l&eacute;ger navire
+s'&eacute;lan&ccedil;a, b&acirc;bord amures, vers les passes rocailleuses qu'il
+devait franchir pour la quatri&egrave;me fois avec autant d'audace
+que de bonheur.</p>
+
+<p>Pendant l'appareillage que dirigea le capitaine, don
+Ramon, le front radieux, n'avait cess&eacute; de causer fraternellement
+avec Isabelle, qui souriait &agrave; l'&eacute;couter. D&egrave;s que la
+man&oelig;uvre fut finie et que <i>le Lion</i>, couch&eacute; sur le flanc de
+tribord, navigua sur la mer houleuse sans courir aucun
+danger:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re et ami, dit le jeune marquis &agrave; Sans-Peur le
+Corsaire, c'est en pr&eacute;sence de votre &eacute;quipage, t&eacute;moin de
+nos querelles de ce matin, que je veux &agrave; pr&eacute;sent vous
+adresser des paroles de paix et d'adieu.</p>
+
+<p>&mdash;Sur l'arri&egrave;re tous, et silence &agrave; bord!... commanda
+L&eacute;on de Roqueforte.</p>
+
+<p>Les deux tiers des matelots comprenaient l'espagnol et
+devaient naturellement servir d'interpr&egrave;tes &agrave; leurs camarades.</p>
+
+<p>&mdash;Braves Fran&ccedil;ais, dit don Ramon avec une emphase
+castillane qui convenait &agrave; son allure hautaine, hier, ce<span class='pagenum'><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span>
+matin, quelques minutes encore avant l'union de votre
+valeureux capitaine avec la fille de mon p&egrave;re v&eacute;n&eacute;r&eacute;, s'il
+n'e&ucirc;t d&eacute;pendu que de ma volont&eacute;, votre navire se f&ucirc;t ab&icirc;m&eacute;
+dans les flots. Seul contre tous, jusqu'au dernier moment,
+j'ai oppos&eacute; la plus vive r&eacute;sistance &agrave; un dessein qui contrariait
+mes vues. Je ne m'en repens pas, je ne d&eacute;sapprouve
+point ma propre conduite, je ne renie point ce que j'ai fait.&mdash;Mais,
+&agrave; cette heure, ma main a serr&eacute; la main de L&eacute;on de
+Roqueforte, un acte r&eacute;gulier sign&eacute; de mon nom, et la b&eacute;n&eacute;diction
+d'un pr&ecirc;tre chr&eacute;tien font de lui l'&eacute;poux de ma s&oelig;ur,
+il a mang&eacute; du pain et du sel sous le toit de ma maison; il est
+mon ami, mon fr&egrave;re et mon h&ocirc;te.&mdash;Or, par le nom sacr&eacute;
+de Dieu qui m'entend, le marquis de Garba y Palos n'est et
+ne sera jamais tra&icirc;tre &agrave; l'amiti&eacute;, &agrave; la famille ni &agrave; l'hospitalit&eacute;.&mdash;Voici
+une d&eacute;p&ecirc;che que m'envoie le gouverneur de la
+Corogne; elle m'est arriv&eacute;e une heure trop tard par la
+volont&eacute; du Ciel; je veux vous la lire &agrave; tous.</p>
+
+<p>Il lut.&mdash;Et l'&eacute;quipage applaudit.&mdash;Et Isabelle, se jetant
+dans ses bras, dit avec transport:</p>
+
+<p>&mdash;C'est &agrave; partir d'&agrave; pr&eacute;sent, Ramon, que vous &ecirc;tes vraiment
+mon fr&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Devant eux, ma noble s&oelig;ur, je ne devais pas m'humilier,
+dit le jeune marquis &agrave; voix basse, mais je m'incline
+devant toi; pardonne-moi ma trop longue erreur!</p>
+
+<p>&mdash;En exprimant sa v&eacute;n&eacute;ration pour notre p&egrave;re, don
+Ramon a r&eacute;tract&eacute; sa seule parole coupable. Quant au reste,
+je sais faire la part des pr&eacute;ventions injustes dans lesquelles
+on t'&eacute;leva. J'&eacute;tais pour toi une &eacute;trang&egrave;re qui usurpait ton
+nom et la meilleure part de tes richesses.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es ma s&oelig;ur, et tu m'as abandonn&eacute; plus de biens
+que je n'y avais droit.</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re fut pour tous les tiens une femme d'une
+contr&eacute;e barbare, une beaut&eacute; sauvage dont les attraits s&eacute;duisirent
+le marquis notre p&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Ta m&egrave;re est une h&eacute;ro&iuml;ne dont je v&eacute;n&eacute;rerai le grand
+souvenir.<span class='pagenum'><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Mon &eacute;poux, mon a&iuml;eul, ma race &eacute;taient maudits par les
+tiens.</p>
+
+<p>&mdash;Mes yeux se sont ouverts, ils sont &eacute;blouis par la
+grandeur de ton &eacute;poux. Je suis fier, maintenant, d'&ecirc;tre le
+fr&egrave;re d'un h&eacute;ros.</p>
+
+<p>Les gens de l'&eacute;quipage d'un c&ocirc;t&eacute;, les officiers et leur capitaine
+de l'autre, s'entretenaient encore de la solennelle
+d&eacute;claration du marquis espagnol, quand Isabelle, au comble
+de la joie, se rapprocha de son &eacute;poux et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;pondez maintenant.</p>
+
+<p>Le silence se r&eacute;tablit, et L&eacute;on de Roqueforte dit d'une
+voix m&acirc;le et fi&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Soyez lou&eacute; comme vous m&eacute;ritez de l'&ecirc;tre, monsieur le
+marquis, mon fr&egrave;re et mon ami d&eacute;sormais. Vos adieux
+rach&egrave;tent noblement l'accueil hostile que vous me faisiez
+ce matin. Au moment o&ugrave; la guerre s'allume entre nos deux
+patries, la paix se conclut entre nos deux familles qui n'en
+feront qu'une &agrave; l'avenir. Si nous nous rencontrons dans les
+combats, nous nous &eacute;pargnerons loyalement, nous nous
+porterons secours en fr&egrave;res. Tous les miens recevront
+l'ordre de prot&eacute;ger les biens et la personne du marquis de
+Garba y Palos. Et si, ce qu'&agrave; Dieu ne plaise, le gouvernement
+espagnol vous pers&eacute;cutait pour ce que vous venez de
+faire, sachez que votre cause serait ma cause, comme ma
+fortune serait la v&ocirc;tre. En tous pays, vous avez le droit de
+trouver aide et appui parmi les sujets, les serviteurs, les
+compagnons d'armes ou les amis du <i>Lion de la mer</i>. En foi
+de quoi, seigneur marquis, je vous donne cette poign&eacute;e de
+franges d'or tress&eacute;es &agrave; la p&eacute;ruvienne comme les franges du
+<i>borla</i> royal, bandeau des Incas. Les anciens monarques du
+P&eacute;rou n'avaient qu'&agrave; confier &agrave; un de leurs officiers un
+insigne semblable, pour que d'une extr&eacute;mit&eacute; &agrave; l'autre de
+leur empire on ob&eacute;&icirc;t &agrave; sa vue. J'ai adopt&eacute; cet usage. Ces
+franges sont ma crini&egrave;re de lion. Quiconque en poss&egrave;de un
+seul brin est re&ccedil;u en alli&eacute; par tous les chefs des &icirc;les du
+grand Oc&eacute;an, depuis le P&eacute;rou jusqu'aux Carolines.<span class='pagenum'><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span></p>
+
+<p>Don Ramon, sur ces mots, &eacute;changea une accolade fraternelle
+avec L&eacute;on de Roqueforte; il embrassa de nouveau
+sa s&oelig;ur et descendit enfin dans sa barque aux acclamations
+de l'&eacute;quipage entier.</p>
+
+<p>Seul, ma&icirc;tre Taillevent fron&ccedil;ait les sourcils. L&eacute;on s'en
+aper&ccedil;ut:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu encore, &eacute;ternel grognard?</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnerez, capitaine; je ne doute pas plus que vous
+de la bonne foi de votre beau-fr&egrave;re... Il a du bon, ce <i>segnor</i>
+&agrave; maigre &eacute;chine!... Mais les panneaux de la cale &eacute;taient
+grands ouverts... et on a connu des Anglais qui entendent
+l'espagnol...</p>
+
+<p>&mdash;Ces Anglais-ci sont prisonniers.</p>
+
+<p>&mdash;Demain peut-&ecirc;tre ils seront libres.</p>
+
+<p>&mdash;La guerre commence &agrave; peine. Nous allons &agrave; Bayonne.</p>
+
+<p>&mdash;On ne sait jamais o&ugrave; on va toutes fois et quantes on
+met le cap au large. Voici deux ans pass&eacute;s, m'est avis, que
+nous sommes en route pour le ch&acirc;teau de Garba, et au lieu
+de nous y marier comme nous le voulions, nous avons fait
+les cinq cents coups aux quatre coins du monde...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai atteint le but, pourtant!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, capitaine; mais, une heure plus tard, nous &eacute;tions
+de bonne prise...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! &ccedil;a aurait chauff&eacute; dur!</p>
+
+<p>&mdash;On le sait... mais on sait aussi que, par la brise qui
+souffle de Paris, tout votre attirail de prince, de grand chef,
+de roi et de comte, n'est pas sain &agrave; Bayonne en Bayonnais.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux faire enregistrer mon mariage en France; je
+veux revoir mes braves camarades, les corsaires de
+Bayonne; je veux me d&eacute;barrasser de mes prisonniers.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous voulez, capitaine, je le veux toujours;
+c'est connu. Ce que vous aimez, je l'aime. Ce que vous
+ha&iuml;ssez, je le hais. Votre vie, c'est ma vie...</p>
+
+<p>&mdash;Brave Taillevent! dit le corsaire en lui tendant la
+main que le ma&icirc;tre serra dans les siennes avec une &eacute;motion
+reconnaissante.<span class='pagenum'><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Mais...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons ton <i>mais</i>, dit L&eacute;on en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dame! &ccedil;a s'entend; si votre vie est ma vie, j'ai,
+fichtre, bien le droit d'y veiller, et j'y veille. Vos Anglais
+d'en bas, je les voudrais au fin fond de l'eau; vos camarades
+de Bayonne au tonnerre &agrave; la voile, et les ports de
+notre r&eacute;publique &agrave; deux bonnes mille lieues &agrave; l'arri&egrave;re de ce
+navire. Voil&agrave;!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien!</p>
+
+<p>Taillevent salua et alla reprendre son poste au pied du
+grand m&acirc;t, non sans m&acirc;cher avec humeur son sifflet de
+man&oelig;uvre.</p>
+
+<p>&mdash;Sans-Peur... Sans-Peur, grommelait-il, mais sans peau
+ou sans t&ecirc;te, &ccedil;a ne serait plus si gai... J'en ai vu guillotiner
+au Havre qui n'avaient pas dit le quart de ce qu'il crie en
+plein gaillard-d'arri&egrave;re... Il y a des espions et des tra&icirc;tres
+partout, en comptant ou sans compter nos Anglais...</p>
+
+<p>Le monologue du digne grognard d'eau sal&eacute;e se prolongea
+ainsi de mani&egrave;re &agrave; d&eacute;frayer tout le grand quart. Camuset
+s'avan&ccedil;ait &agrave; l'&eacute;tourdie, comptant trouver le ma&icirc;tre sur son
+bien dire; mais le grognement aigu qui faisait ronfler son
+sifflet en sourdine d&eacute;tourna fort heureusement la curiosit&eacute;
+du novice. Il recula, glissa dans le panneau de l'entrepont,
+faillit se casser le nez, et se releva en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Quel ours sal&eacute;!... quel ours &agrave; la moutarde!... Son
+capitaine est aux anges, et pour la noce il vous a une mine
+&agrave; faire chavirer le <i>Grand Chasse-Foudre</i>!... J'esp&egrave;re bien
+que cette mine-l&agrave; ne sera jamais du go&ucirc;t &agrave; Mademoiselle
+Lim&eacute;na, et voil&agrave; ce qui me console!...</p>
+
+<p>Isabelle suivait des yeux don Ramon, emport&eacute; &agrave; terre par
+sa barque galicienne; ses regards &eacute;mus s'arr&ecirc;taient sur les
+tourelles du vieux ch&acirc;teau de Garba, sur la terre o&ugrave; reposaient
+les restes mortels de son p&egrave;re, sur la haute falaise
+o&ugrave; L&eacute;on lui avait sauv&eacute; la vie. Mille pens&eacute;es confuses se
+heurtaient dans son esprit. Faisait-elle un r&ecirc;ve? &Eacute;tait-il
+bien possible qu'elle f&ucirc;t mari&eacute;e au <i>Lion de la mer</i>?<span class='pagenum'><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est point un r&ecirc;ve, dit L&eacute;on en se penchant sur
+elle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! vous lisez dans ma pens&eacute;e?</p>
+
+<p>Le canot de don Ramon disparut derri&egrave;re les r&eacute;cifs. Peu
+d'instants s'&eacute;coul&egrave;rent. Puis, au sommet du morne, on vit un
+homme &agrave; cheval qui demeura l&agrave;, tel qu'une statue, les yeux
+fix&eacute;s sur le brig emport&eacute; vers l'horizon.</p>
+
+<p>Aux derni&egrave;res lueurs du jour, Isabelle et L&eacute;on le reconnurent.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re, dit la jeune femme, craint d'apercevoir au
+large la fr&eacute;gate qui vous cherche, mais vous...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'attends!... Je n'ai que dix-sept canons, elle en a
+quarante ou davantage... je n'ai que cent vingt hommes en
+comptant mes bless&eacute;s, elle en a trois ou quatre cents... cette
+mer houleuse est plus nuisible &agrave; ma marche qu'&agrave; la sienne...
+Mais ne serais-je point Sans-Peur le Corsaire, je m'avancerais
+plein de confiance, Isabelle. Notre amour est b&eacute;ni!... Oh!
+soyez sans inqui&eacute;tudes; mes mesures sont prises, et je ne
+livrerai point un combat trop in&eacute;gal.</p>
+
+<p>&mdash;Serez-vous ma&icirc;tre de l'&eacute;viter?</p>
+
+<p>&mdash;Le lion, quand il le veut, sait se conduira en renard.
+Un de nos grands marins, que l'Espagne dispute &agrave; la France,
+Jacobsen, n&eacute; &agrave; Dunkerque, l'un des anc&ecirc;tres de Jean Bart,
+se glorifiait du surnom de Renard de la mer. Je ne d&eacute;daignerais
+pas d'&ecirc;tre appel&eacute; de m&ecirc;me si je n'avais conquis des
+surnoms qui valent au moins autant. Tous les stratag&egrave;mes
+sont permis au plus faible, tous, except&eacute; de faire feu sous
+de fausses couleurs.&mdash;Le soleil s'&eacute;teint &agrave; l'occident, notre
+pavillon descend en m&ecirc;me temps que lui, on ouvre l'&oelig;il aux
+bossoirs. Venez dans ma chambre de capitaine, et laissez &agrave;
+mes braves compagnons le soin de veiller.</p>
+
+<p>Le brig s'&eacute;tant assez &eacute;lev&eacute; au large, arrivait au nord pour
+doubler le cap Finist&egrave;re. Les ordres pour la nuit &eacute;taient
+donn&eacute;s &agrave; l'officier de service.</p>
+
+<p>&mdash;Bon quart partout! dit le capitaine; qu'au premier
+signal chacun soit &agrave; son poste de combat!<span class='pagenum'><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mon fr&egrave;re, adieu! murmurait Isabelle.</p>
+
+<p>L&eacute;on lui offrait le bras, la soutenait au roulis, et la conduisait
+vers la dunette, dispos&eacute;e, depuis le jour de l'armement,
+en chambre nuptiale d'un &eacute;trange caract&egrave;re.</p>
+
+<p>Une pointe de terre venait de s'interposer entre la falaise
+et le brig <i>le Lion</i>.</p>
+
+<p>Don Ramon, marquis de Garba y Palos, pressant enfin les
+flancs de son &eacute;talon noir, reprit la route du vieux ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>Et une fois dans la grande salle, s'adressant aux portraits
+de son p&egrave;re, de sa m&egrave;re et de Catalina la P&eacute;ruvienne:</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tes-vous contents de moi? demanda-t-il au milieu du
+plus profond silence.</p>
+
+<p>Quel &eacute;cho myst&eacute;rieux lui r&eacute;pondit? F&ucirc;t-ce les esprits
+familiers du sombre castel? F&ucirc;t-ce la voix de sa conscience?
+On ne sait.</p>
+
+<p>Mais des paroles b&eacute;nies le ravirent comme en extase, et la
+nuit enti&egrave;re s'&eacute;coula pour lui dans la joie supr&ecirc;me d'un
+grand devoir accompli.<span class='pagenum'><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span></p>
+
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h2>
+
+<h3>LA CHAMBRE NUPTIALE.</h3>
+
+
+<p>Le brig corsaire <i>le Lion</i>, construit et approvisionn&eacute; au
+Havre, par les soins du citoyen Plantier, armateur et correspondant
+de L&eacute;on de Roqueforte, avait &eacute;t&eacute; emm&eacute;nag&eacute;
+avec une sollicitude toute sp&eacute;ciale par son valeureux capitaine.</p>
+
+<p>Ses officiers et matelots remarqu&eacute;rent, d&egrave;s leur embarquement,
+que la dunette, plus haute qu'aucune autre, occupait
+pr&egrave;s du double de l'emplacement r&eacute;serv&eacute; d'ordinaire &agrave;
+cette &eacute;l&eacute;vation,&mdash;qu'on supprime parfois, et qui le plus
+souvent ne couvre que quelques pieds du pont en arri&egrave;re de
+la roue du gouvernail.</p>
+
+<p>&mdash;Para&icirc;t que notre capitaine tient &agrave; &ecirc;tre bien log&eacute;!
+dirent les corsaires.</p>
+
+<p>Mais le capitaine ne se logea point dans la dunette, ce qui
+donna lieu aux plus &eacute;tranges suppositions. Il s'&eacute;tait r&eacute;serv&eacute;,
+&agrave; l'extr&ecirc;me arri&egrave;re de l'entrepont, une tr&egrave;s petite cellule
+communiquant, il est vrai, par un panneau avec la chambre
+myst&eacute;rieuse, o&ugrave; personne, si ce n'est Taillevent, n'avait
+encore p&eacute;n&eacute;tr&eacute;.</p>
+
+<p>L'indiscret Camuset, s'&eacute;tant avis&eacute; de demander ce qu'il y
+avait dans la dunette, re&ccedil;ut, pour toute r&eacute;ponse, une taloche
+tellement magistrale, que les anciens eux-m&ecirc;mes se gard&egrave;rent
+de questionner le ma&icirc;tre d'&eacute;quipage.</p>
+
+<p>Garantie contre les regards curieux par des cloisons ou<span class='pagenum'><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span>
+des vitraux d&eacute;polis, les sabords ferm&eacute;s par des mantelets &agrave;
+jour derri&egrave;re lesquels se croisaient d'&eacute;pais rideaux, la dunette
+dont les gens du bord ignoraient le contenu, fournit aux
+bavards un th&egrave;me in&eacute;puisable de contes ultra-fantastiques.&mdash;Les
+moins superstitieux admettaient que Sans-Peur en
+faisait son arsenal particulier, rempli d'armes inconnues et
+d'artifices diaboliques au moyen desquels il se rirait d'une
+escadre enti&egrave;re.</p>
+
+<p>Le matin, au moment du branle-bas de combat, force fut
+pourtant d'ouvrir la dunette pour faire usage des quatre
+canons qu'elle contenait. Taillevent et le capitaine en
+avaient, pendant la nuit, retir&eacute; plusieurs coffres qu'on
+logea provisoirement dans des recoins de la cale: mais
+ce d&eacute;m&eacute;nagement ne pouvait &ecirc;tre que partiel. Aussi les
+canonniers, en d&eacute;marrant leurs canons, furent-ils bien surpris
+de voir, &agrave; l'arri&egrave;re, au-dessus de la t&ecirc;te du gouvernail,
+un magnifique lit suspendu &agrave; double suspension, des
+meubles, des tentures, des tapis d'une &eacute;l&eacute;gance exquise et
+d'une richesse inusit&eacute;e.</p>
+
+<p>Les quatre canons et leurs ustensiles participaient du
+luxe de l'appartement. Les aff&ucirc;ts &eacute;taient en bois d'&eacute;b&egrave;ne
+incrust&eacute; d'ivoire, les roues en gayac poli, les pi&egrave;ces en
+bronze sculpt&eacute;, les bragues et autres cordages n&eacute;cessaires
+&agrave; la man&oelig;uvre en fil d'une admirable blancheur, les caisses
+des poulies en acajou femelle massif, les couvre-lumi&egrave;re en
+argent relev&eacute; en bosses. Les refouloirs, &eacute;couvillons, boutefeux,
+pinces, anspects, seaux, bailles et fanaux de combat,
+les &eacute;normes crocs, anneaux et pilons qui servent &agrave; l'amarrage
+des bouches &agrave; feu, devaient &agrave; l'art ou &agrave; la mati&egrave;re une
+physionomie qui les emp&ecirc;chait de d&eacute;parer la chambre nuptiale.&mdash;On
+peut m&ecirc;me dire qu'ils l'embellissaient.</p>
+
+<p>L'ameublement de ce boudoir marin fut singuli&egrave;rement
+mis en d&eacute;sordre pendant le combat; mais d&egrave;s que l'action
+fut termin&eacute;e, tout fut rapidement r&eacute;tabli en l'&eacute;tat primitif.</p>
+
+<p>Les bavards n'eurent pas beau jeu cette fois; il y avait &agrave;
+bord trop d'ouvrage; on mettait les prisonniers aux fers,<span class='pagenum'><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span>
+on bouchait les voies d'eau, on lavait les ponts tach&eacute;s de
+sang et de poudre, on r&eacute;parait les man&oelig;uvres courantes,
+on r&eacute;tablissait les cloisons, et l'on jouait serr&eacute; contre la
+fra&icirc;che brise, la mer houleuse et les brisants de la passe.</p>
+
+<p>En apercevant Isabelle au sommet de la falaise, les moins
+malicieux devin&egrave;rent:</p>
+
+<p>&mdash;La dunette, parbleu, c'&eacute;tait la chambre de madame!...</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>L&eacute;on ouvrit la porte donnant sur le pont; la main de l'intr&eacute;pide
+amazone tremblait dans sa main:</p>
+
+<p>&mdash;Voici votre appartement, madame, dit le corsaire souriant
+&agrave; son trouble, puissiez-vous le trouver digne de
+vous.</p>
+
+<p>Lim&eacute;na venait d'allumer les cand&eacute;labres qui se balan&ccedil;aient
+au roulis et illuminaient l'int&eacute;rieur de la dunette. La
+jeune fille attendait sa ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une merveille, mon ami! dit Isabelle rassur&eacute;e
+par la pr&eacute;sence de sa cam&eacute;riste. Quel luxe attentif! quelle
+d&eacute;licatesse ing&eacute;nieuse! Vous avez su rassembler dans ce
+petit palais de f&eacute;e tout ce que peut d&eacute;sirer une jeune femme.&mdash;Dieu!
+s'&eacute;cria-t-elle en se retournant, les portraits de
+mon p&egrave;re et de ma m&egrave;re, ici!...</p>
+
+<p>&mdash;Ces portraits ont &eacute;t&eacute; copi&eacute;s au P&eacute;rou sur les originaux
+que poss&egrave;de le cacique Andr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Je regrettais les images ch&eacute;ries de mes parents; vous
+avez voulu, noble ami, qu'aucun regret ne p&ucirc;t troubler mon
+bonheur!</p>
+
+<p>&mdash;Cher ange, dit L&eacute;on, un capitaine vigilant a toujours
+quelque ronde &agrave; faire, quelques ordres &agrave; donner. Lim&eacute;na va
+vous servir; ensuite elle descendra dans sa chambrette
+situ&eacute;e au-dessous de notre appartement. Permettez-vous que
+je revienne bient&ocirc;t!...</p>
+
+<p>Isabelle baissa les yeux en balbutiant un consentement
+timide; L&eacute;on, dont le c&oelig;ur battait, sut &ecirc;tre mari et capitaine
+sans trahir aucune de ses &eacute;motions, sans n&eacute;gliger le
+moindre de ses devoirs. Le sang-froid devant le p&eacute;ril est<span class='pagenum'><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span>
+moins admirable peut-&ecirc;tre que le calme devant le bonheur.
+L&eacute;on, nature forte, voulut se vaincre. Il agit avec le m&ecirc;me
+ordre, la m&ecirc;me attention, la m&ecirc;me activit&eacute; m&eacute;thodique qu'&agrave;
+l'heure la plus indiff&eacute;rente de sa vie d'officier de mer. Ses
+subalternes, harass&eacute;s de fatigue par une journ&eacute;e de dangers,
+de travaux et de plaisirs non interrompus, attendaient
+peut-&ecirc;tre, pour se rel&acirc;cher, l'instant o&ugrave; il se retirerait
+aupr&egrave;s de sa jeune compagne. Il jugea n&eacute;cessaire de se
+montrer plus vigilant que jamais.</p>
+
+<p>Quand il reparut sur le pont, un murmure d'&eacute;tonnement
+parcourut les groupes des gens de quart.</p>
+
+<p>Il examina la voilure et donna quelques ordres au lieutenant
+de service; puis il passa sur l'avant, interrogea l'horizon
+qu'argentait la lune &agrave; son lever, chercha dans le
+lointain la fr&eacute;gate ennemie, et ne d&eacute;couvrant rien, il encouragea
+ses vigies du bossoir &agrave; faire bonne veille:</p>
+
+<p>&mdash;Point de cris; si vous apercevez une voile, qu'on
+m'avertisse sans bruit.</p>
+
+<p>&mdash;Suffit, capitaine, on coulera doucettement la chose
+dans le pertuis de l'oreille au lieutenant.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir pris ses mesures pour que la qui&eacute;tude d'Isabelle
+ne p&ucirc;t &ecirc;tre troubl&eacute;e, il se rendit au poste des bless&eacute;s
+afin de s'assurer qu'ils &eacute;taient soign&eacute;s convenablement. Il
+adressa quelques encouragements paternels &agrave; ceux qui ne
+dormaient pas encore. Il descendit ensuite &agrave; fond de cale,
+o&ugrave; les soldats et matelots anglais prisonniers &eacute;taient aux
+fers sous la surveillance de quelques factionnaires. Un
+silence profond y r&eacute;gnait.</p>
+
+<p>Lim&eacute;na caquetait avec un entrain fol&acirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement, ch&egrave;re ma&icirc;tresse, disait-elle, nous
+sommes amarin&eacute;es par nos grands voyages. Nous avons le
+pied marin; voyez comme je vais et viens malgr&eacute; ce roulis.
+Et nous ne craignons plus le mal de mer, comme voici deux
+ans pass&eacute;s, en partant du Callao. Ah! l'on est vaillante quand
+on a doubl&eacute; le cap Horn en plein hiver, au mois de juillet.
+Quand je disais aux gens de Garba que j'ai toujours vu<span class='pagenum'><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span>
+l'hiver en &eacute;t&eacute; avant de venir en Espagne, ils me traitaient
+de menteuse ou de folle.</p>
+
+<p>&mdash;Menteuse, ils avaient tort; mais folle...</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi dire, belle petite ch&egrave;re dame, car vous
+voici dame et <i>lionne</i> de la mer, encore; vous souvenez-vous
+de mon r&ecirc;ve du mois pass&eacute;? Je vous peignais, comme ce
+soir, et vos cheveux prenaient la couleur fauve...</p>
+
+<p>&mdash;Si je suis lionne, tu peux te vanter d'&ecirc;tre une fameuse
+pie.<span class='pagenum'><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IX" id="IX"></a>IX</h2>
+
+<h3>MAITRE TAILLEVENT.</h3>
+
+
+<p>En remontant de la cale dans l'entrepont, L&eacute;on vit Taillevent
+endormi tout habill&eacute; et tout arm&eacute; dans un hamac
+pendu &agrave; c&ocirc;t&eacute; du panneau des prisonniers de guerre.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre avait pourtant &agrave; l'extr&ecirc;me avant un petit r&eacute;duit
+particulier, appel&eacute;, selon l'usage, <i>la fosse au lions</i>; mais il
+avait trouv&eacute; sage d'&ecirc;tre plus pr&egrave;s, en cas d'accident, du
+lieu le plus dangereux du navire.</p>
+
+<p>&mdash;Brave et loyal serviteur, pensa L&eacute;on, il fait toujours
+plus que son devoir.</p>
+
+<p>La t&ecirc;te du ma&icirc;tre &eacute;tait &agrave; moiti&eacute; hors de son hamac; il
+&eacute;coutait d'instinct, ou pour mieux dire l'oreille &eacute;tait encore
+&eacute;veill&eacute;e tandis que le corps reposait. &Eacute;videmment, il serait
+debout au moindre bruit suspect.</p>
+
+<p>&mdash;Il dort maintenant, il dort &agrave; la h&acirc;te et d'un sommeil
+l&eacute;ger, parce qu'il sait bien que je ne puis &ecirc;tre endormi.
+Encore suis-je bien s&ucirc;r que dix hommes pour un ont l'ordre
+de l'&eacute;veiller avant le milieu de la nuit. Et pourquoi tout ce
+z&egrave;le? Par ambition? il n'en a point; par amour du gain? il
+ne tient pas &agrave; l'argent; par passion pour notre existence
+aventureuse? non, il ne d&eacute;sirait autrefois qu'une barque de
+caboteur &agrave; Port-Bail, sur la c&ocirc;te de Normandie, et ses go&ucirc;ts
+n'ont pas chang&eacute;. Pourquoi donc? parce qu'il partage obscur&eacute;ment,
+depuis quinze ans bient&ocirc;t, tous les dangers que
+je cours. A moi les honneurs, les richesses, les dignit&eacute;s, les<span class='pagenum'><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span>
+succ&egrave;s, la gloire, le bonheur; &agrave; lui les privations, les
+fatigues, les soucis, et cela sans autre compensation que
+l'amiti&eacute; de son capitaine.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre, tout en dormant, dit quelques mots mal articul&eacute;s;
+L&eacute;on saisit seulement ceux-ci:</p>
+
+<p>&mdash;Sois curieux, c'est le cas, esp&egrave;ce de mousse!... Allons,
+Camuset, ouvre l'oreille!...</p>
+
+<p>L&eacute;on sourit, traversa le faux-pont o&ugrave; dormaient les
+hommes qui n'&eacute;taient pas de quart, et p&eacute;n&eacute;tra dans le logement
+r&eacute;serv&eacute; &agrave; son &eacute;tat-major.</p>
+
+<p>L&agrave;, dans une &eacute;troite cabine, ouverte et gard&eacute;e &agrave; vue par
+un factionnaire, se trouvaient deux officiers anglais prisonniers,
+un lieutenant et un master, les seuls qui eussent surv&eacute;cu
+au combat.</p>
+
+<p>L&eacute;on leur demanda s'ils avaient &eacute;t&eacute; convenablement
+trait&eacute;s, et s'excusa de n'avoir encore pu leur permettre de
+monter sur le pont.</p>
+
+<p>Le lieutenant parut touch&eacute; de la courtoisie du capitaine
+fran&ccedil;ais. Il r&eacute;pondit en faisant allusion &agrave; son mariage, avec
+une simplicit&eacute; d'autant plus agr&eacute;able au corsaire que celui-ci
+l'avait remarqu&eacute; comme un brave pendant l'action du matin.</p>
+
+<p>Quant au master, il dit s&egrave;chement que des officiers
+devraient toujours &ecirc;tre laiss&eacute;s libres sur parole.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je n'aime pas les le&ccedil;ons, interrompit L&eacute;on
+avec vivacit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, monsieur, r&eacute;pliqua le master d'un ton insolent,
+j'aime &agrave; en donner &agrave; mes ennemis.</p>
+
+<p>Depuis quelques instants, un bruit sourd de ferrailles se
+faisait entendre &agrave; fond de cale. Le master le prit sans doute
+pour un signal, car il bondit hors de sa cabine, arracha
+brusquement un pistolet au factionnaire, et fit feu sur L&eacute;on
+de Roqueforte.</p>
+
+<p>Les cris: &laquo;Trahison! r&eacute;volte! aux armes!&raquo; retentissaient
+de toutes parts.</p>
+
+<p>Isabelle, &eacute;chevel&eacute;e, se pr&eacute;cipitait hors de la dunette;
+Lim&eacute;na, tremblante, essayait de la retenir.<span class='pagenum'><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span></p>
+
+<p>Sautant hors de son hamac, ma&icirc;tre Taillevent sabrait d&eacute;j&agrave;
+les r&eacute;volt&eacute;s tout en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! brigand de Camuset! tu as mang&eacute; la consigne!...
+tu n'as pas &eacute;t&eacute; assez curieux!</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnerez, ma&icirc;tre, dit le novice qui se dressait &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de lui, je sais tout!...</p>
+
+<p>Les fanaux &eacute;taient &eacute;teints dans le faux-pont; &agrave; la faveur
+de l'obscurit&eacute;, les Anglais essayaient de monter sur le
+gaillard d'avant, mais rencontraient une r&eacute;sistance singuli&egrave;rement
+&eacute;nergique.</p>
+
+<p>Camuset, pour sa part, s'en donnait d'estoc et de taille.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais tout, sauvage de Landerneau, il est bien
+temps!</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est moi qui ai fait la chose...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle chose, donc?</p>
+
+<p>&mdash;Leur r&eacute;volte, ma&icirc;tre...</p>
+
+<p>&mdash;La belle besogne!... Tais-toi, innocent, et tapons
+dessus!</p>
+
+<p>Camuset, on le sait d&eacute;j&agrave;, tapait en conscience, secondant
+ainsi de son mieux le brave Taillevent.</p>
+
+<p>&mdash;Courage! courage, enfants! criait en anglais le plus
+enrag&eacute; des prisonniers de guerre; voici la fr&eacute;gate espagnole!...
+Leur capitaine est mort!... En avant!... Hourra!</p>
+
+<p>Les Anglais, arm&eacute;s de leurs fers, de boulets de canon
+trouv&eacute;s dans la cale et de quelques armes blanches enlev&eacute;es
+aux matelots endormis, dirigeaient tous leurs efforts
+sur les deux panneaux de l'avant.<span class='pagenum'><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="X" id="X"></a>X</h2>
+
+<h3>DROITS DES PRISONNIERS.</h3>
+
+
+<p>L'&eacute;tat-major du corsaire <i>le Lion</i> &eacute;tait fort nombreux pour
+un &eacute;tat-major de brig du commerce.</p>
+
+<p>Un corsaire, &eacute;tant arm&eacute; par des particuliers, ne fait point
+partie de la marine militaire;&mdash;tout belliqueux qu'il est, il
+il se trouve donc rang&eacute; dans la cat&eacute;gorie des b&acirc;timents
+marchands;&mdash;aussi les corsaires s'intitulent-ils en riant:
+<i>Marchands de boulets</i>.</p>
+
+<p>A bord se trouvaient six capitaines de prise, embarqu&eacute;s
+en suppl&eacute;ment, outre le premier lieutenant ou second, le
+lieutenant, le sous-lieutenant, et quatre pilotins susceptibles
+de faire fonctions d'officiers.</p>
+
+<p>Les pilotins, sur les navires de guerre, ne sont que des
+mousses attach&eacute;s au service de la timonerie;&mdash;les pilotins
+du commerce sont des jeunes gens destin&eacute;s &agrave; devenir
+lieutenants, et, plus tard, capitaines dans la marine marchande.
+Les quatre pilotins du <i>Lion</i> couchaient dans des
+hamacs suspendus au milieu du carr&eacute; ou chambre du brig;&mdash;les
+domiciles des officiers et du chirurgien donnaient
+sur la m&ecirc;me pi&egrave;ce, tr&egrave;s long boyau partag&eacute; en deux par
+l'escalier d'arri&egrave;re, et qui se prolongeait jusqu'&agrave; la
+chambrette &eacute;chue en partage maintenant &agrave; la soubrette
+Lim&eacute;na.</p>
+
+<p>Au bruit du coup de pistolet tir&eacute; sur le capitaine, toutes
+les portes s'ouvrirent;&mdash;les deux pilotins qui n'&eacute;taient pas<span class='pagenum'><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span>
+de quart se jetaient bas de leurs hamacs;&mdash;d&eacute;j&agrave; justice
+&eacute;tait faite.</p>
+
+<p>Le matelot de faction, &agrave; qui le master avait arrach&eacute; son
+pistolet, avait le sabre en main. D'un coup de manchette,
+il abaissa l'arme et le poignet du prisonnier; la balle se
+perdit dans le bordage. D'un coup de pointe, il l'&eacute;tendit
+mort &agrave; ses pieds, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, excuse, capitaine; si ce bruit a r&eacute;veill&eacute; madame,
+il n'y a pas de ma faute.</p>
+
+<p>Sans-Peur tenait en joue le lieutenant anglais, que dans
+leur fureur les officiers et pilotins mena&ccedil;aient aussi de leurs
+armes.</p>
+
+<p>Roboam Owen, le prisonnier, demeura impassible.</p>
+
+<p>&mdash;Par ma foi, monsieur, lui dit Sans-Peur en langue
+anglaise, vous &ecirc;tes un homme comme je les aime.</p>
+
+<p>Avec un sourire triste et fier, le lieutenant anglais r&eacute;pondit
+en fran&ccedil;ais:</p>
+
+<p>&mdash;Si mon pauvre camarade avait voulu me croire, il n'aurait
+pas tent&eacute; de se r&eacute;volter sans chance de r&eacute;ussite.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela, monsieur! reprit le capitaine. Des prisonniers
+de guerre ont toujours le droit de s'insurger pour
+redevenir libres; mais la question est de ne pas manquer
+son coup. Venez donc inviter vos malheureux compagnons
+&agrave; ne pas se faire &eacute;gorger jusqu'au dernier.</p>
+
+<p>D'un geste imp&eacute;rieux, L&eacute;on avait montr&eacute; le faux-pont &agrave;
+ses officiers qui s'y pr&eacute;cipitaient. Puis, il monta sur le gaillard
+d'arri&egrave;re, emmenant avec lui le lieutenant Roboam
+Owen.</p>
+
+<p>Isabelle, &agrave; leur vue, poussa un cri de joie, voulut courir
+vers son &eacute;poux, mais tomba d&eacute;faillante entre les bras de
+Lim&eacute;na, que L&eacute;on seconda aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>Alors, pressant Isabelle contre son c&oelig;ur:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! h&acirc;tez-vous!... dit-il &agrave; l'officier anglais.</p>
+
+<p>Celui-ci se portait au bord du grand panneau, et d'une
+voix &eacute;clatante:</p>
+
+<p>&mdash;Camarades, on vous a tromp&eacute;s! cria-t-il. La fr&eacute;gate<span class='pagenum'><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span>
+espagnole n'est pas en vue, et les Fran&ccedil;ais sont &agrave; leurs
+postes!... Bas les armes!...</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde sur le pont! ajouta Sans-Peur le Corsaire.</p>
+
+<p>Puis il dit &agrave; voix basse &agrave; son premier lieutenant:</p>
+
+<p>&mdash;L'appel g&eacute;n&eacute;ral!... Les prisonniers aux fers sur le
+pont, au pied du m&acirc;t de misaine!... Les cadavres &agrave; la mer!...
+et ensuite, &agrave; coucher qui n'est pas de quart!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais l'officier anglais?</p>
+
+<p>&mdash;Libre sur parole tant qu'il n'y aura pas d'ennemi en
+vue, ou aux arr&ecirc;ts forc&eacute;s, &agrave; son choix.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous donne ma parole, capitaine, dit Roboam Owen
+en bon fran&ccedil;ais, et mille gr&acirc;ces!</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien!... Bonne nuit, messieurs!...</p>
+
+<p>A ces mots prononc&eacute;s d'une voix ferme et douce, L&eacute;on
+emporta Isabelle dans la dunette dont la porte se referma.
+Comme une m&egrave;re met son enfant dans un berceau, il d&eacute;posa
+la jeune femme encore palpitante sur la couchette &agrave; roulis,
+et cong&eacute;dia Lim&eacute;na, qui descendit dans sa cellule par
+l'escalier int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais &agrave; genoux, murmura Isabelle; je faisais ma pri&egrave;re
+du soir pour vous, mon ami, quand ce bruit affreux...</p>
+
+<p>&mdash;Oubliez cela, interrompit L&eacute;on, mais laissez-moi me
+rappeler que mon bon ange priait pour moi!...</p>
+
+<p>Les cand&eacute;labres &eacute;taient &eacute;teints; la chambre nuptiale n'&eacute;tait
+&eacute;clair&eacute;e que par la lampe de la boussole appendue au-dessus
+du chevet des nouveaux mari&eacute;s.&mdash;L&eacute;on accrocha sa ceinture
+de corsaire &agrave; l'aff&ucirc;t d'un canon voisin.</p>
+
+<p>La mer bruissait en se brisant contre le gouvernail dont
+la barre g&eacute;missait sous ses pieds. La brise sifflait dans la
+voilure et le gr&eacute;ement. M&acirc;ts, vergues, &eacute;chelles, cloisons
+craquaient aux balancements du roulis. Sur le pont, on
+entendait achever l'appel g&eacute;n&eacute;ral.<span class='pagenum'><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XI" id="XI"></a>XI</h2>
+
+<h3>LES OREILLES DE CAMUSET.</h3>
+
+
+<p>L'appel fini, l'oreille du novice Camuset se trouva comme
+par enchantement entre un pouce et un index inflexibles:</p>
+
+<p>&mdash;A&iuml;e! a&iuml;e! ma&icirc;tre, pardonnerez! balbutia le pauvre gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! fit Taillevent en serrant plus fort.</p>
+
+<p>Quand il eut descendu l'escalier du grand panneau o&ugrave;
+tout &agrave; l'heure on se battait avec furie, travers&eacute; le faux-pont
+encore d&eacute;sert, ouvert et referm&eacute; la porte de sa <i>fosse aux
+lions</i>, le ma&icirc;tre d'&eacute;quipage l&acirc;cha enfin la malheureuse oreille
+plus rouge qu'un coquelicot de juin.</p>
+
+<p>&mdash;Explique-toi, ver de cambuse, mais parle bas!... dit-il
+en s'asseyant sur un rouleau de cordages. Si tes raisons sont
+bonnes, tu en seras peut-&ecirc;tre quitte pour passer le restant
+de la nuit au bout de la grande vergue...</p>
+
+<p>&mdash;Si elles sont bonnes? r&eacute;p&eacute;ta le novice constern&eacute;; que
+ferez-vous donc, mon Dieu, si vous les trouvez mauvaises?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours trop curieux! fit le terrible ma&icirc;tre en grin&ccedil;ant
+des dents comme un cannibale de la Nouvelle-Z&eacute;lande.</p>
+
+<p>A la vue de cet &eacute;blouissant r&acirc;telier, le novice se souvint
+qu'au dire du gaillard d'avant le ma&icirc;tre avait fraternis&eacute;
+avec bon nombre de peuplades chez lesquelles les oreilles
+passent pour le mets le plus d&eacute;licat.</p>
+
+<p>&mdash;Commen&ccedil;ons par le commencement, reprit Taillevent
+toujours en sourdine; ce soir, apr&egrave;s le branle-bas de couchage,
+qu'est-ce que je t'ai dit?<span class='pagenum'><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez dit tout doucettement: &laquo;Mon petit
+Camuset, c'est le cas d'&ecirc;tre curieux!...&raquo; Et l&agrave;, sans mentir,
+cette parole-l&agrave; m'a &eacute;tonn&eacute; pis qu'un miracle.</p>
+
+<p>&mdash;N'embardons pas, mousse de malheur!</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnerez, ma&icirc;tre, vous m'avez dit de plus: &laquo;Mon
+gar&ccedil;on, tu entends nativement l'anglais, naturellement et
+particuli&egrave;rement, personnellement?&mdash;Oui, ma&icirc;tre, vu que
+ma&icirc;tre Camuset mon p&egrave;re s'&eacute;tant fait contrebandier sur
+la c&ocirc;te de Normandie...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Connu, apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s donc, ma&icirc;tre, vous me montrez ce trou noir qui
+est pour le pr&eacute;sent derri&egrave;re vous, et vous me dites: &laquo;Glisse-toi
+l&agrave; dedans comme un serpent, sans bruit, et arrive jusqu'&agrave;
+l'endroit o&ugrave; les prisonniers sont aux fers; &eacute;coute, regarde,
+veille au grain, et s'ils font, par malheur, quelque mauvaise
+invention, viens en double me r&eacute;veiller dans mon hamac,
+premier croc de tribord ras le grand panneau.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! enfant damn&eacute; de la colique, pourquoi ne
+m'as-tu pas r&eacute;veill&eacute;?... mais r&eacute;ponds-donc, ou je te
+mange!...</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnerez, ma&icirc;tre!... Je m'affale &agrave; la muette par
+votre sc&eacute;l&eacute;rat de trou, je tombe dans la soute aux voiles
+quasi &eacute;touff&eacute;, je d&eacute;croche la fermeture sans faire plus de
+bruit qu'une mouche; me voil&agrave; dans la cale &agrave; eau, je m'y
+reconnais. Je rampe sur les boulets, je me hale &agrave; plat
+ventre entre les barriques, d'une vitesse &agrave; faire quatorze
+lieues en quinze jours. J'arrive sur la fin proche le grand
+c&acirc;ble, et je reste l&agrave; sans bouger pieds ni pattes pis qu'un
+l&eacute;zard empaill&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a n'est pas trop mal, navigue toujours!</p>
+
+<p>&mdash;Nos factionnaires, ma&icirc;tre, en avaient assez de la
+journ&eacute;e de tremblement, de noces et de tra la la d'aujourd'hui,
+qui donc est d&eacute;j&agrave; hier, vu que...</p>
+
+<p>Un grognement magistral coupa court &agrave; la digression.</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait en faction sous le fanal devant le grand<span class='pagenum'><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span>
+c&acirc;ble, ce pauvre Farlipon, une mani&egrave;re d'endormi qui se
+frottait les yeux et b&acirc;illait...</p>
+
+<p>&mdash;Il peut dormir &agrave; son aise, maintenant! dit le ma&icirc;tre
+d'un ton farouche.</p>
+
+<p>Camuset en frissonna, car l'infortun&eacute; factionnaire avait
+&eacute;t&eacute; la premi&egrave;re victime de la r&eacute;volte, si bien qu'on venait
+de jeter son corps &agrave; la mer pendant l'appel g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>&mdash;Un des Anglais, un maigre, p&acirc;le, rouge de crin, mauvaise
+figure, que je connais particuli&egrave;rement de nom et de
+surnom pour des motifs particuliers...</p>
+
+<p>&mdash;Son nom, langue de jacasse?</p>
+
+<p>&mdash;Pottle Trichenpot, sans vous commander, ma&icirc;tre...</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s, failli chien, apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Ce Pottle donc se l&egrave;ve en douceur sur le coude, voit
+le Farlipon qui roupille et commence &agrave; bavarder avec son
+voisin, si bas, si bas, que j'avais grand mal &agrave; l'entendre. Ils
+se disaient en se disant, qu'il dit, un tas d'histoires qu'un
+autre que moi, ma&icirc;tre Taillevent, pas m&ecirc;me vous, sans vous
+offenser, n'y aurait compris goutte, par la raison particuli&egrave;re
+qu'il fallait savoir ce que je savais, &agrave; seule fin
+d'avoir la finesse de deviner ce qui s'appelle particuli&egrave;rement
+leurs inventions...</p>
+
+<p>Crisp&eacute; par cet amphigouri, le ma&icirc;tre d'&eacute;quipage lan&ccedil;a
+comme un grappin sa main gauche sur l'oreille la moins
+rouge de Camuset, et le poing droit ferm&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Navigue droit, sans embard&eacute;es, marsouin! ou je...</p>
+
+<p>&mdash;Dame, ma&icirc;tre, mangez-moi, l&agrave;!... et que &ccedil;a finisse!...
+Je raconte comme je peux, et faut m'&eacute;couter si vous voulez
+savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Si ton plan est de filer la chose en longueur, tu n'y
+gagneras rien. Autant de palabres de trop, autant d'heures
+en plus au bout de la grande vergue!</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre l&acirc;cha l'oreille devenue cramoisie, et montrant
+un mince cordage:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, gringalet de mauvais temps! pour savoir,
+faut &eacute;couter, je t'&eacute;coute. Je n'ouvrirai plus le bec; mais<span class='pagenum'><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span>
+toutes fois et quantes tu d&eacute;riveras, je fais un n&oelig;ud sur cette
+ligne. Autant de n&oelig;uds, autant d'heures que tu passeras &agrave;
+reverdir, tu sais o&ugrave;. C'est clair! Saille de l'avant &agrave; ton id&eacute;e.</p>
+
+<p>Camuset remonta au d&eacute;luge.</p>
+
+<p>&mdash;Arriv&eacute; au mouillage, l'&eacute;tat-major au met &agrave; d&eacute;jeuner,
+comme de juste...</p>
+
+<p>Taillevent fit un premier n&oelig;ud pour cette parenth&egrave;se
+inutilisable<a name="FNanchor_NT1_12" id="FNanchor_NT1_12"></a><a href="#Footnote_NT1_12" class="fnanchor">[NT1-2]</a>.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas juste, ce n&oelig;ud-l&agrave;!</p>
+
+<p>Un deuxi&egrave;me n&oelig;ud suivit le premier. Camuset soupira et
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Notre second me dit de porter un beau poulet r&ocirc;ti aux
+officiers anglais prisonniers, et sur la fin, le master, celui
+qui est mort...</p>
+
+<p>Troisi&egrave;me n&oelig;ud, deuxi&egrave;me soupir.</p>
+
+<p>&mdash; ... demande permission d'envoyer les restes &agrave; son
+domestique &agrave; lui, qu'il dit, dit-il, qui est malade. C'est donc
+moi, sans vous offenser, qui ai re&ccedil;u ordre de notre second
+de servir &agrave; ce brigand de Pottle la carcasse o&ugrave; il a trouv&eacute;
+le ressort de la montre du master avec un billet rapport &agrave;
+l'heure de la r&eacute;volte. Ils avaient d&eacute;j&agrave; sci&eacute; tous les cadenas
+des fers, quand j'&eacute;coutais par votre ordre.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre fron&ccedil;ait les sourcils sans rompre le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Notre second, pensait-il, a fait une boulette gros
+calibre, et pour un fils de contrebandier, ce novice-l&agrave; ne
+vaut pas un gabelou de deux liards.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! b&acirc;tard que je suis, que je me dis en moi-m&ecirc;me,
+poursuivit le novice, je n'ai pas fouill&eacute; la carcasse de la
+bigaille; je vas &ecirc;tre cause d'un malheur. Le papier, bien
+sur, parle d'un signal pour s'entendre avec leurs officiers;
+et ils esp&egrave;rent apparemment que la fr&eacute;gate espagnole soit &agrave;
+nous appuyer la chasse; allons r&eacute;veiller ma&icirc;tre Taillevent.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Taillevent, avec une admirable &eacute;quit&eacute;, d&eacute;fit l'un
+des n&oelig;uds, comme pour r&eacute;compenser Camuset de ses
+louables intentions. Le novice respira, et avec moins d'inqui&eacute;tude:<span class='pagenum'><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Le tonnerre de chien, dit-il, c'est que, pour mieux
+entendre, j'&eacute;tais quasiment au milieu des Anglais, et que le
+genou de Pottle portait sur le pan de ma vareuse. Si je
+bouge, il le sent; il se retourne; on m'&eacute;trangle net, et je ne
+pourrai plus pr&eacute;venir ma&icirc;tre Taillevent.</p>
+
+<p>Un autre n&oelig;ud fut d&eacute;fait.</p>
+
+<p>Camuset, encourag&eacute; par cette approbation tacite, expliqua
+comment il avait adroitement coup&eacute; sa propre vareuse avec
+son couteau d&eacute;j&agrave; ouvert &agrave; tout &eacute;v&eacute;nement. Mais cette op&eacute;ration
+fut aussi longue que difficile. Les prisonniers, faisant
+semblant de ronfler, s'agitaient sourdement; Pottle tapait &agrave;
+intervalles &eacute;gaux sur une barrique vide. Ce signal, que le
+master attendait, avait pour objet de l'informer que tous les
+crampons des fers &eacute;taient sci&eacute;s, et qu'au moment favorable
+on s'insurgerait en masse.</p>
+
+<p>Bien que le master e&ucirc;t &eacute;crit son billet fort avant l'arriv&eacute;e
+&agrave; bord de don Ramon et sans qu'il f&ucirc;t encore question de la
+fr&eacute;gate espagnole, le moment favorable &eacute;tait parfaitement
+d&eacute;sign&eacute; par ces mots:</p>
+
+<p>&laquo;Quand les corsaires, accabl&eacute;s de fatigue par les exc&egrave;s
+qu'ils ne manqueront pas de faire d&egrave;s l'arriv&eacute;e au mouillage,
+seront assoupis, profiter de la premi&egrave;re occasion qui pourrait
+co&iuml;ncider avec leur &eacute;tat d'abattement.</p>
+
+<p>&laquo;D&eacute;signer d'avance six hommes qui se glisseront un &agrave; un
+dans l'entre-pont pour y &eacute;teindre les fanaux, pour s'emparer
+d'armes qu'ils jetteront &agrave; leurs camarades, et pour nous
+rejoindre vivement, le lieutenant Owen et moi, dans le
+carr&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Guetter continuellement les factionnaires, les surprendre,
+les tuer et les d&eacute;sarmer sans bruit. Puis, faire
+irruption par les deux panneaux &agrave; la fois. S'emparer &agrave; l'arri&egrave;re
+de la roue du gouvernail et masquer les voiles; &agrave;
+l'avant, se saisir de la m&egrave;che &agrave; feu et de la pi&egrave;ce &agrave; pivot.&raquo;</p>
+
+<p>Tout cela &eacute;tait fort bien combin&eacute;. La nouvelle du mariage
+du capitaine, le discours de don Ramon, et la certitude
+qu'une fr&eacute;gate espagnole &eacute;tait &agrave; la recherche du corsaire,<span class='pagenum'><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span>
+exalt&egrave;rent les esp&eacute;rances des prisonniers, tr&egrave;s nombreux et
+vaillamment d&eacute;termin&eacute;s &agrave; prendre leur revanche.</p>
+
+<p>Camuset, muni des instructions de ma&icirc;tre Taillevent, fit
+de son mieux en apprenti corsaire plein de bonne volont&eacute;.
+Libre enfin de ses mouvements, il se rapprocha du factionnaire
+Farlipon et lui donna un coup de poing dans les
+mollets.</p>
+
+<p>Par malheur, Farlipon qui r&ecirc;vait se r&eacute;veilla en criant:</p>
+
+<p>&mdash;La fr&eacute;gate espagnole!</p>
+
+<p>Ce cri, diversement interpr&eacute;t&eacute; par les prisonniers impatients,
+fit &eacute;clater la r&eacute;volte. La rumeur fut soudaine. Le
+master l'entendit, et jouant quitte ou double, p&eacute;rit comme
+on l'a vu.</p>
+
+<p>Le novice Camuset n'eut que le temps de se rejeter dans
+la soute aux voiles et de regrimper par le trou noir; mais il
+fit une diligence telle, que ma&icirc;tre Taillevent, satisfait, laissa
+tomber le bout de ligne en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Mais Pottle... as-tu revu ton Pottle?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma&icirc;tre, puisque vous m'avez pris par l'oreille
+pendant qu'on mettait les Anglais aux fers sur le pont.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! es-tu s&ucirc;r que ce Pottle n'est pas mort?</p>
+
+<p>&mdash;Bien s&ucirc;r, puisque le lieutenant Owen et notre second
+effa&ccedil;aient sur le r&ocirc;le un nom chaque fois qu'on jetait un
+corps &agrave; la mer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, tu as d&ucirc; entendre appeler Pottle? Il a d&ucirc;
+r&eacute;pondre: Pr&eacute;sent.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien entendu; on l'a pass&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Prends-moi ce fanal, et montons sur le pont, que je
+fasse la connaissance de cette peste-l&agrave;!...</p>
+
+<p>Pottle Trichenpot ne se trouva point parmi les prisonniers
+aux fers sur le pont.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre d'enfer! cria Taillevent d'une voix mena&ccedil;ante,
+il y a encore quelque trahison sous roche. Il ne faut
+pas beaucoup de coquins pour mettre le feu &agrave; bord d'un
+navire! Camuset, Camuset, retrouve-moi ton Pottle, ou tu
+n'es pas blanc!<span class='pagenum'><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span></p>
+
+<p>Le novice s'&eacute;tait cru &agrave; l'abri des fureurs du ma&icirc;tre.
+H&eacute;las! &agrave; ces mots: &laquo;Tu n'es pas blanc!&raquo; il se rappela que
+les requins passent pour trouver la chair des n&egrave;gres plus
+savoureuse que celle des hommes de race blanche; mentalement,
+il d&eacute;cerna l'&eacute;pith&egrave;te de requin au mena&ccedil;ant ma&icirc;tre
+d'&eacute;quipage. Mais presque aussit&ocirc;t, avec un accent de joie:</p>
+
+<p>&mdash;Pottle!... Il ne peut &ecirc;tre qu'&agrave; la fosse aux lions!</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi?</p>
+
+<p>&mdash;Chez vous, ma&icirc;tre!</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une lampe allum&eacute;e, gare au feu! courons!</p>
+
+<p>Taillevent et quelques matelots couraient &agrave; la chambre du
+ma&icirc;tre d'&eacute;quipage, mais Camuset, se jetant dans la cale,
+reprit pour la troisi&egrave;me fois le chemin du trou noir.</p>
+
+<p>Il avait devin&eacute; qu'au moment de la bagarre Pottle devait
+&ecirc;tre cach&eacute; dans la soute aux voiles, demeur&eacute;e ouverte. De l&agrave;,
+il avait d&ucirc; entendre tout ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; entre le ma&icirc;tre
+et lui; ensuite, il devait &ecirc;tre mont&eacute; dans la fosse aux lions.</p>
+
+<p>Pour lui couper la retraite, Camuset se pr&eacute;cipita dans la soute.</p>
+
+<p>Quand Taillevent rouvrit sa porte, Pottle se replongea
+dans le trou. Un vacarme horrible s'y fit entendre sur le
+champ, car Camuset lui livrait bataille au milieu d'une
+obscurit&eacute; profonde.</p>
+
+<p>Un prompt secours fut port&eacute; au novice, qui s'&eacute;cria tout
+d'abord:</p>
+
+<p>&mdash;Il avait allum&eacute; une m&egrave;che... &ccedil;a sent le roussi dans la
+soute!...</p>
+
+<p>&mdash;Que personne ne crie au feu! dit le ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Et laissant Pottle entre les mains de ses matelots, il alla
+inspecter la soute aux voiles. La m&egrave;che y br&ucirc;lait et avait
+m&ecirc;me attaqu&eacute; quelques chiffons. Un seau d'eau suffit pour
+&eacute;teindre l'incendie.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'aurait plus manqu&eacute; que le feu pour la nuit de
+noces de mon capitaine! Assez de mis&egrave;res comme &ccedil;a.&mdash;Toi,
+Camuset, tu peux aller te coucher, je t'exempte de quart.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnerez, ma&icirc;tre, pardonnerez, murmura le novice
+abasourdi d'une telle faveur, c'est-il pour de bon?<span class='pagenum'><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span></p>
+
+<p>Taillevent, qui ne riait gu&egrave;re, se prit &agrave; rire bruyamment.
+Il tenait, d'ailleurs, par la cravate le bl&ecirc;me Trichenpot,
+qu'il tra&icirc;na sur le pont, tandis que les matelots,&mdash;avec une
+brutalit&eacute; dont on pouvait bien les absoudre,&mdash;lui distribuaient
+par derri&egrave;re les horions les moins respectueux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! <i>shoking!</i> le fond du haut-de-chausse c&eacute;da, et les
+incivils corsaires continuaient avec leurs souliers ferr&eacute;s.&mdash;Pottle
+hurlait, mais il ne hurla pas longtemps, attendu que
+Taillevent le b&acirc;illonna pour qu'il ne troubl&acirc;t point le sommeil
+des nouveaux &eacute;poux.</p>
+
+<p>L'heureux Camuset se coucha en b&eacute;nissant sa bonne
+&eacute;toile, mais tout habill&eacute;, selon la consigne; Pottle, au contraire,
+ne se coucha point, mais fut d&eacute;shabill&eacute; jusqu'&agrave; la
+ceinture, d'apr&egrave;s les ordres de Taillevent, qui le fit attacher
+par les quatre membres &agrave; l'&eacute;chelle des haubans de misaine.</p>
+
+<p>La brise &eacute;tait fra&icirc;che, le froid tr&egrave;s vif, le pauvre gar&ccedil;on
+courait grand risque d'attraper un mauvais rhume. Un fouet
+&agrave; douze branches &eacute;tait pendu &agrave; son cou en attendant le jour.</p>
+
+<p>Deux heures du matin sonnaient &agrave; la cloche du bord.</p>
+
+<p>A cette &eacute;poque, sur les navires corsaires et m&ecirc;me sur les
+b&acirc;timents de l'&Eacute;tat, les corrections corporelles &agrave; coups de
+corde pouvaient &ecirc;tre inflig&eacute;es sur l'ordre d'un simple officier;
+mais, &agrave; bord du <i>Lion</i>, le capitaine avait express&eacute;ment
+d&eacute;fendu qu'il en f&ucirc;t ainsi. Les s&eacute;v&egrave;res mesures provisoires
+prises par le ma&icirc;tre furent donc approuv&eacute;es par le
+lieutenant de quart qui veillait sur la dunette, tandis qu'&agrave;
+l'avant les gens de bossoir ouvraient l'&oelig;il avec une extr&ecirc;me
+vigilance.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Taillevent, parfaitement tranquillis&eacute;, non sans
+peine, se retira enfin dans sa fosse aux lions, en attendant
+le quart du jour qui commence &agrave; quatre heures et se prolonge
+jusqu'&agrave; huit.</p>
+
+<p>&mdash;La grosse affaire, maintenant, pensait-il en s'endormant,
+c'est la fr&eacute;gate espagnole. Tout autre que mon capitaine
+aurait le cap au large; lui, point. Il court au nord
+longeant la terre, mais il a son plan, &ccedil;a le regarde<span class='pagenum'><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span>...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XII" id="XII"></a>XII</h2>
+
+<h3>STRATAG&Egrave;MES ET RUSES DE GUERRE.</h3>
+
+
+<p>A bord, les plus hardis trouvaient au moins fort dangereuse
+la route suivie par <i>le Lion</i>.</p>
+
+<p>Le lieutenant Roboam Owen, laiss&eacute; libre sur parole, en fit
+la remarque, et le dit m&ecirc;me &agrave; l'officier de quart.</p>
+
+<p>&mdash;Notre capitaine ne se conduit jamais comme les autres:
+au lieu de prendre &agrave; l'avance des d&eacute;tours pour &eacute;viter le
+danger, il court droit dessus et pr&eacute;tend que c'est le vrai
+moyen d'y &eacute;chapper.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! cette opinion a du bon: votre capitaine sait
+que la fortune d&eacute;joue &agrave; plaisir les combinaisons timides.</p>
+
+<p>&mdash;Il doit &agrave; son audace incroyable le surnom de Sans-Peur.
+Pendant qu'on nous armait ce brig-ci au Havre, nous
+croisions dans la Manche avec une go&euml;lette de six canons.
+Il ne d&eacute;viait pas de sa route pour la rencontre d'un vaisseau
+de ligne. Tant&ocirc;t il d&eacute;guisait le navire sous des masques
+en hissant pavillon &eacute;tranger; tant&ocirc;t il se bornait &agrave; ralentir
+sa vitesse de mani&egrave;re &agrave; laisser passer l'ennemi en vue, et
+sa confiance d&eacute;tournait les soup&ccedil;ons; quelquefois il courait
+droit dessus, le h&eacute;lait en anglais, lui donnait de fausses indications,
+et poursuivait son chemin, tandis que le croiseur,
+tromp&eacute; par ses renseignements, prenait une autre route.</p>
+
+<p>&mdash;Votre capitaine, je m'en suis aper&ccedil;u, parle l'anglais
+avec une rare puret&eacute;. Cependant, il risquait bien gros en
+osant mentir &agrave; des navires de guerre.<span class='pagenum'><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Un jour, reprit l'officier de quart, nous chassions deux
+b&acirc;timents marchands s&eacute;par&eacute;s de leur convoi par quelque
+accident de mer. Tout &agrave; coup, &agrave; l'arri&egrave;re, on signale une
+fr&eacute;gate. Le capitaine, qui la reconna&icirc;t pour anglaise,
+calcule qu'elle n'a pu encore voir les deux b&acirc;timents
+chass&eacute;s. Nous changeons de route cap pour cap, nous nous
+chargeons de toile &agrave; tout rompre, nous approchons &agrave;
+port&eacute;e de voix. Pour ma part, je traitais notre capitaine
+d'&eacute;cervel&eacute;; je m'attendais &agrave; &ecirc;tre pris sans mis&eacute;ricorde;
+mais lui, avec une adresse surprenante, donne &agrave; la fr&eacute;gate
+le signalement des deux navires, dit les avoir rencontr&eacute;s en
+d&eacute;tresse sous le vent, pr&eacute;texte une mission press&eacute;e qui l'a
+contraint &agrave; ne pas les secourir, supplie le commandant de
+ne point manquer &agrave; ce devoir d'humanit&eacute;, salue et reprend
+chasse. La fr&eacute;gate aussit&ocirc;t gouverne dans l'aire de vent
+indiqu&eacute;e. Elle nous laisse ainsi le champ libre, nous rejoignons
+nos deux gros marchands, nous les amarinons, et ils
+ont &eacute;t&eacute; pour nous de tr&egrave;s bonne prise.</p>
+
+<p>&mdash;Si votre capitaine joua d'audace, les pauvres diables
+jou&egrave;rent de malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Un autre jour, reprit l'officier, un convoi escort&eacute; par
+une grande corvette se montre &agrave; l'horizon; nous mettons nos
+masques, nous nous rangeons dans les eaux de la corvette, et
+pendant une journ&eacute;e enti&egrave;re nous naviguons &agrave; petite port&eacute;e
+de son canon. Elle nous prend pour un Anglais qui se joint
+au convoi. Tout &agrave; coup, vers le coucher du soleil, nous
+virons de bord et coupons la route aux derniers navires. La
+corvette, o&ugrave; l'on n'a rien compris &agrave; notre man&oelig;uvre, ne
+vire sur nous qu'au bout d'un instant; elle nous canonne
+sans nous atteindre, et bient&ocirc;t s'arr&ecirc;te prise par le calme
+plat.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'apprenez rien, interrompit Roboam Owen,
+j'&eacute;tais troisi&egrave;me lieutenant sur ce navire. Nous vous v&icirc;mes
+piller un trois-m&acirc;ts, couler un transport, et mettre le cap
+sur les c&ocirc;tes de France. Sans le calme, pourtant, que seriez-vous
+devenus?<span class='pagenum'><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Notre capitaine nous dit qu'il &eacute;tait s&ucirc;r que le vent
+tomberait pour la t&ecirc;te de la colonne, et durerait assez du
+bord contraire pour nous permettre de rallier Boulogne.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-on &ecirc;tre s&ucirc;r des variations du vent?</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; ce que nous disions tous. Et pourtant, chaque
+fois que le capitaine affirme que la brise fra&icirc;chira, mollira ou
+tournera, il dit juste. Nous ne l'avons jamais trouv&eacute; en d&eacute;faut.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est un don qui tient du prodige, ou plut&ocirc;t de la
+sagacit&eacute; des sauvages qui voient des pronostics certains l&agrave;
+o&ugrave; nous n'apercevons que de vagues indices.</p>
+
+<p>&mdash;Notre capitaine ne se vante pas de pr&eacute;dire toujours &agrave;
+coup s&ucirc;r; souvent il doute, il h&eacute;site tout comme un autre
+marin; seulement, chaque fois qu'il annonce positivement
+un changement de temps, ce qu'il a dit se r&eacute;alise.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il doit avoir beaucoup fr&eacute;quent&eacute; des sauvages
+navigateurs.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci se pourrait.</p>
+
+<p>&mdash;Ignorez-vous donc l'histoire de votre capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Personne &agrave; bord ne la conna&icirc;t &agrave; fond, &agrave; l'exception
+d'un seul homme qui n'en parle jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Dans vos ports, cependant, la curiosit&eacute; a d&ucirc; &ecirc;tre
+excit&eacute;e par l'audacieux surnom de Sans-Peur, qui serait le
+comble du ridicule s'il n'&eacute;tait mille fois justifi&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Les traits que je vous ai cit&eacute;s, plusieurs autres non
+moins certains, notre combat de ce matin contre votre corvette,
+notre mouillage dans les brisants, son mariage plus
+t&eacute;m&eacute;raire encore, tout, jusqu'&agrave; la route que nous suivons,
+justifie assez, ce me semble, le beau surnom de Sans-Peur.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu par moi-m&ecirc;me, dit Roboam Owen. Ne vous
+m&eacute;prenez pas, de gr&acirc;ce, sur la port&eacute;e de ma question.
+Serait-elle indiscr&egrave;te?</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne peut l'&ecirc;tre, puisque je suis incapable d'y
+r&eacute;pondre. Aucun de nous n'a de secrets &agrave; garder, et vous
+avez pu vous apercevoir que le capitaine, tout en nous
+laissant ignorer sa biographie, tient hautement les plus
+&eacute;tranges discours. A bord d'un corsaire de la R&eacute;publique,<span class='pagenum'><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span>
+dont la cale &eacute;tait pleine de prisonniers ennemis, et qui
+tra&icirc;nait &agrave; sa remorque une barque de pilotes galiciens, vous
+avez entendu ce qu'il a os&eacute; dire. Ces franges de <i>borla</i> royal,
+ces titres nobiliaires, son pavois aristocratique et bizarre,
+le pouvoir myst&eacute;rieux dont il para&icirc;t disposer dans le grand
+Oc&eacute;an, ses relations avec les indig&egrave;nes du P&eacute;rou, sont pour
+nous des choses nouvelles et compl&eacute;tement obscures. Assur&eacute;ment,
+le pass&eacute; de Sans-Peur le Corsaire a provoqu&eacute; dans
+nos ports des bavardages de tous genres, qui font de lui un
+personnage de l&eacute;gende. Le faux et le vrai, le fantastique et
+le r&eacute;el, le vraisemblable et l'impossible se m&ecirc;lent dans ce
+tissu de r&eacute;cits contradictoires.</p>
+
+<p>&mdash;J'admire l'imagination des Fran&ccedil;ais! dit le lieutenant
+Owen en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Sans-Peur est &agrave; la fois en Europe et dans l'Inde, au
+Mexique et aux terres australes. Il poss&egrave;de au p&ocirc;le sud une
+&icirc;le admirable o&ugrave; r&egrave;gne la temp&eacute;rature des tropiques.</p>
+
+<p>L'officier anglais se prit &agrave; rire &agrave; ces mots.</p>
+
+<p>&mdash;Les anges, le diable, saint Martin et bien d'autres
+encore sont &agrave; ses ordres. Des requins apprivois&eacute;s portent
+ses d&eacute;p&ecirc;ches &agrave; la flotte sous-marine dont il serait l'amiral.</p>
+
+<p>&mdash;De mieux en mieux.</p>
+
+<p>&mdash;On raconte tout bas que, d&eacute;positaire de grands secrets
+d'&Eacute;tat, il a re&ccedil;u les confidences du roi Louis XVI. On dit que
+longtemps encore apr&egrave;s la guerre d'Am&eacute;rique, il faisait la
+course contre les Anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci serait de la piraterie, fit observer le lieutenant
+Owen.</p>
+
+<p>&mdash;On affirme qu'il a pris part &agrave; des festins de cannibales.
+L'on pr&eacute;tend m&ecirc;me que, comme Nathan le Flibuste, il a &eacute;t&eacute;
+tu&eacute; plusieurs fois, et s'en porte d'autant mieux, car chaque
+fois qu'il ressuscite, c'est avec dix ans de moins.</p>
+
+<p>&mdash;A ce compte-l&agrave;, dit Roboam Owen d'un ton l&eacute;ger, il
+n'aurait pas grand m&eacute;rite &agrave; &ecirc;tre Sans-Peur.</p>
+
+<p>&mdash;Mille pardons! Il devrait trembler de redevenir nourrisson
+&agrave; la mamelle, puisque en trois fois, il en serait l&agrave;.<span class='pagenum'><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;En effet, il ne para&icirc;t gu&egrave;re avoir plus de trente ans.</p>
+
+<p>&mdash;Il les a d'aujourd'hui m&ecirc;me, car notre r&ocirc;le d'&eacute;quipage
+atteste qu'il est n&eacute; au ch&acirc;teau de Roqueforte en Lorraine,
+le 5 mars 1763. En d&eacute;pit des contes du gaillard d'avant qui
+tournent toujours dans le m&ecirc;me cercle de fables, sa r&eacute;putation
+parmi les gens &eacute;clair&eacute;s est intacte; parmi les officiers
+de la marine marchande, elle est h&eacute;ro&iuml;que. Parmi nous, qui
+avons l'honneur de servir sous ses ordres, il passe pour habile,
+s&eacute;v&egrave;re, loyal et chevaleresque au point d'en &ecirc;tre suspect.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Suspect</i>? r&eacute;p&eacute;ta Roboam Owen.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sous le rapport politique, par le temps d'agitations
+r&eacute;volutionnaires qui changent de fond en comble les institutions
+de la France et jusqu'au caract&egrave;re de ses habitants...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous allez en France?</p>
+
+<p>&mdash;Par ma foi, je n'en sais rien!...</p>
+
+<p>Il &eacute;tait fort tard, la conversation de Roboam Owen avec
+l'officier de quart ne se prolongea gu&egrave;re. Toutefois, le lieutenant
+prisonnier eut l'occasion d'esquisser en peu de mots
+sa propre biographie:</p>
+
+<p>Irlandais, catholique, cadet d'une famille noble, entr&eacute;
+tout jeune dans la marine britannique, m&eacute;diocrement trait&eacute;
+par les officiers anglais, ses coll&egrave;gues, il n'avait pu se faire
+nommer capitaine malgr&eacute; d'excellents services de guerre
+en Am&eacute;rique, des travaux hydrographiques tr&egrave;s p&eacute;nibles
+faits durant une campagne d'exploration autour du monde,
+et plusieurs actions d'&eacute;clat r&eacute;centes dont il parla sans jactance
+et sans fausse modestie.</p>
+
+<p>&mdash;Le capitaine, qui se conna&icirc;t en hommes, vous a bien
+jug&eacute; du premier coup d'&oelig;il, dit &agrave; ce propos l'officier dont
+le service devait, sans autres incidents, se prolonger jusqu'&agrave;
+quatre heures du matin.</p>
+
+<p>La route donn&eacute;e &eacute;tait le nord; <i>le Lion</i> avait sensiblement
+d&eacute;pass&eacute; la hauteur du cap Finist&egrave;re, et se trouvait en latitude
+de la Corogne, sans que <i>la Guerrera</i> e&ucirc;t &eacute;t&eacute; aper&ccedil;ue.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Taillevent, &agrave; califourchon sur la pi&egrave;ce &agrave; pivot,
+s'&eacute;tait remis &agrave; interroger l'horizon.<span class='pagenum'><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Le capitaine a calcul&eacute; juste comme d'ordinaire, &ccedil;a y est.
+J'avais tort, et il a encore raison; voil&agrave;! Tandis que nous
+longions la c&ocirc;te de tout pr&egrave;s, la fr&eacute;gate aura pris du tour
+et couru au large dans l'ouest; nous lui passons par derri&egrave;re.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre, en vertu de ce raisonnement, observait plus
+sp&eacute;cialement l'arc compris entre l'ouest et le sud-ouest, ou
+<i>surou&acirc;</i>, comme disent les marins. Au petit jour, il entrevit
+un point gris dans cette direction, et frappant sur l'&eacute;paule
+de l'homme du bossoir:</p>
+
+<p>&mdash;La voil&agrave;! dit-il &agrave; voix basse. Pas de cris! c'est la consigne!...</p>
+
+<p>Il courut vers la dunette, dit &agrave; l'officier de quart:
+&laquo;Voile dans le <i>su-surou&acirc;</i>,&raquo; et il allait discr&egrave;tement frapper
+&agrave; la porte de la chambre nuptiale, quand cette porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>Le capitaine, en costume de combat, la referma sans
+bruit, et dit le premier:</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as vue dans le <i>su-surou&acirc;</i>?</p>
+
+<p>Taillevent fit un signe affirmatif.</p>
+
+<p>&mdash;Loffez sur tribord! commanda L&eacute;on, loffez!</p>
+
+<p>L'objet de cette man&oelig;uvre &eacute;tait de placer une pointe de
+terre entre la fr&eacute;gate et le brig; mais avant que <i>le Lion</i> f&ucirc;t
+cach&eacute;, <i>la Guerrera</i> mit le cap sur lui.</p>
+
+<p>L&eacute;on, qui l'observait &agrave; la longue-vue, prit le commandement
+de la man&oelig;uvre, n'essaya plus de se d&eacute;rober &agrave; la vue
+du chasseur, et gouverna grand largue, de mani&egrave;re &agrave; doubler
+le cap Ort&eacute;gal.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quoi donc encore? demanda-t-il apr&egrave;s la man&oelig;uvre
+&agrave; ma&icirc;tre Taillevent, qui revenait son bonnet &agrave; la main.</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, c'est &agrave; l'effet d'avoir vos ordres rapport &agrave;
+un certain Pottle Trichenpot, qui prend le frais pour le quart
+d'heure &agrave; l'&eacute;chelle des haubans de misaine, &eacute;tant l'auteur,
+<i>primo</i>, du branle-bas d'hier soir, et pareillement d'une petite
+invention pour nous mettre le feu dans la soute aux voiles...
+A&iuml;e! a&iuml;e! fit le ma&icirc;tre, s'interrompant lui-m&ecirc;me, voiles droit
+&agrave; l'avant!...</p>
+
+<p>La situation se compliquait.<span class='pagenum'><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h2>
+
+<h3>TOUJOURS TROP BON!</h3>
+
+
+<p>Les voiles entrevues droit &agrave; l'avant &eacute;taient noy&eacute;es dans les
+vapeurs du matin, plus &eacute;paisses aux approches de la terre
+que dans la direction du large. Une sorte de mirage les faisait
+para&icirc;tre haut m&acirc;t&eacute;es, mais cette illusion d'optique est
+fr&eacute;quente. On ne pouvait les compter, car elles formaient
+un groupe confus.&mdash;L&eacute;on de Roqueforte laissa courir pour
+y voir mieux.</p>
+
+<p>A l'arri&egrave;re, la fr&eacute;gate &eacute;tait si loin qu'on la distinguait &agrave;
+peine. Il fallait le regard per&ccedil;ant du ma&icirc;tre et le coup d'&oelig;il
+exerc&eacute; du capitaine pour qu'il n'y e&ucirc;t pas de doute sur son
+compte, car on n'avait aper&ccedil;u d'abord que les extr&eacute;mit&eacute;s
+sup&eacute;rieures de ses trois m&acirc;ts, fondus en un seul depuis
+qu'elle appuyait la chasse. A la longue-vue, on ne voyait
+cons&eacute;quemment que son petit perroquet, sur lequel frappaient
+les premiers rayons du soleil et qui brillait comme
+une &eacute;toile au ras de l'horizon obscur du couchant.</p>
+
+<p>Au levant, au contraire, le brouillard &eacute;tait rose, et de longues
+ombres brunes h&eacute;riss&eacute;es de fl&egrave;ches s'y agitaient &agrave; l'ouvert
+du cap Ort&eacute;gal, qui formait une masse noire &agrave; lis&eacute;r&eacute; de
+feu. Plus haut et &agrave; gauche, au-dessus des flots, le ciel &eacute;tait
+couleur d'or, verd&acirc;tre au z&eacute;nith, et enfin, du c&ocirc;t&eacute; de <i>la Guerrera</i>,
+d'un bleu qui, par opposition, semblait presque noir.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons du temps devant nous, mon vieux Taillevent,
+ajouta Sans-Peur le Corsaire. Explique-toi. Qu'a donc<span class='pagenum'><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span>
+fait ton certain Pottle Trichenpot dont le nom n'est pas
+plus gracieux en anglais qu'en fran&ccedil;ais?&mdash;&laquo;<i>Pottle</i>, demi-mesure,&mdash;et
+Trichenpot ou rogne-portion....&raquo; Est-il donc
+cambusier, ton coquin?</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait le domestique du master...</p>
+
+<p>Taillevent, l&agrave;-dessus, fit son r&eacute;cit sans omettre la juste
+part d'&eacute;loges due &agrave; Camuset le novice.</p>
+
+<p>&mdash;Et depuis deux heures du matin, par ce chien de froid,
+le dr&ocirc;le est les &eacute;paules au vent?</p>
+
+<p>&mdash;En attendant la d&eacute;gel&eacute;e qui le r&eacute;chauffera, capitaine,
+avec votre permission.</p>
+
+<p>&mdash;Non! Taillevent, le mis&eacute;rable est assez puni. S'il &eacute;tait
+Fran&ccedil;ais, il p&eacute;rirait sous le fouet; mais il est prisonnier de
+guerre, il n'a rien fait que nous ne nous crussions le droit
+de faire si nous &eacute;tions nous-m&ecirc;mes prisonniers &agrave; bord de
+l'ennemi...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, capitaine, d'accord, si vous voulez; mais, sauf
+votre respect, c'est un l&acirc;che qui s'est sauv&eacute; par le trou noir
+pendant qu'on &eacute;charpait ses camarades...</p>
+
+<p>&mdash;Tu viens de dire qu'il voulait nous mettre le feu &agrave;
+bord. Sa ruse &eacute;tait bonne. Il ne pouvait &ecirc;tre &agrave; deux endroits
+&agrave; la fois. Je ne vois point que ce soit un l&acirc;che.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, capitaine, je r&eacute;p&egrave;te qu'il en est un.&mdash;Il
+pousse les autres &agrave; la r&eacute;volte, et au moment du tremblement,
+il se jette dans la soute sans savoir qu'au fond il trouverait
+un trou menant chez moi, o&ugrave; il aurait tout juste sous
+la main de la m&egrave;che et de la lumi&egrave;re.&mdash;Ensuite, il profite
+de l'occasion; &ccedil;a prouve qu'il n'est pas b&ecirc;te, le rou&eacute;.&mdash;Il
+avoue qu'il attendait que nous fussions bord &agrave; bord de l'espagnole
+pour mettre le feu &agrave; nos voiles de rechange; mais
+mon petit Camuset ayant de l'&oelig;il et du nez, la m&egrave;che est
+tomb&eacute;e par accident.....</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on d&eacute;marre, qu'on rhabille et qu'on m'am&egrave;ne ce
+Pottle Trichenpot.</p>
+
+<p>Devant un ordre pr&eacute;cis, ma&icirc;tre Taillevent ne savait
+qu'ob&eacute;ir,&mdash;mais non sans grommeler, car il &eacute;tait dans<span class='pagenum'><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span>
+toute l'&eacute;tendue du terme grognard d'eau sal&eacute;e comme les
+deux tiers de ses pareils:</p>
+
+<p>&mdash;Le capitaine, toujours trop bon!... Ce Pottle a une
+face de vent de bout!... Il nous portera malheur!... Un boulet
+ram&eacute; aux talons, et par-dessus le bord! &Ccedil;a serait mon sentiment
+particulier, mon id&eacute;e &agrave; moi, qui ne suis pas anthropophage
+comme pas mal de nos bons amis!... Mais, serais-je
+le brave Paraw&acirc; de la Nouvelle-Z&eacute;lande, je ne voudrais
+pas manger du Pottle, physiquement, ni politiquement:&mdash;physiquement,
+c'est maigre, sec, dur, mauvaise viande,
+vilain morceau;&mdash;politiquement, vu que c'est un poltron,
+j'en suis s&ucirc;r, tonnerre de potence! et on ne doit faire qu'&agrave;
+un brave l'honneur de le manger. Manger du poltron, vous
+avez pour la vie des coliques devant le danger; &ccedil;a, c'est
+connu &agrave; la Nouvelle-Z&eacute;lande, et j'y crois. &laquo;&mdash;Ah! me
+disait dans ses meilleurs moments l'ami Paraw&acirc;-Touma,
+comme qui dirait <i>Baleine-aux-yeux-terribles</i>, ah! si je
+pouvais vous manger, ton capitaine et toi, du coup, je serais
+trois fois brave, lion, requin, sans peur, tigre, temp&ecirc;te et le
+reste!...&raquo; Voil&agrave; un homme qui fait cas de nous!... Et moi,
+je dis que mon capitaine aurait besoin de manger un couple
+de nos meilleurs amis de sauvages pour devenir suffisamment
+s&eacute;v&egrave;re... Trop bon c&oelig;ur, trop doux pour ses ennemis!...</p>
+
+<p>Pendant ce monologue, Pottle fut d&eacute;marr&eacute;, rhabill&eacute;, amen&eacute;
+sur la dunette et livr&eacute; &agrave; l'interrogatoire du capitaine. Le mis&eacute;rable
+grelottait, tremblait, g&eacute;missait, pleurait &agrave; faire piti&eacute;.</p>
+
+<p>Sans-Peur, lui jetant un regard de m&eacute;pris, ne daigna plus
+l'interroger:</p>
+
+<p>&mdash;Aux fers, isol&eacute;ment, dans la poulaine! dit-il.</p>
+
+<p>Ensuite, il ordonna de goudronner &agrave; l'ext&eacute;rieur et de
+cercler avec de bons cordages une cinquantaine de barriques
+vides, qu'on retira de la cale et qui furent pr&eacute;par&eacute;es selon ses
+indications, apr&egrave;s quoi on les empila sous le grand panneau.<span class='pagenum'><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h2>
+
+<h3>ID&Eacute;ES DE CORSAIRE.</h3>
+
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien savoir, disait Camuset, la raison particuli&egrave;re
+&agrave; ces cinquante barriques!</p>
+
+<p>&mdash;La patience, mon petit, dit ma&icirc;tre Taillevent sans le
+traiter de curieux, est la troisi&egrave;me vertu du bon matelot.</p>
+
+<p>&mdash;Et les deux premi&egrave;res, pour lors?</p>
+
+<p>&mdash;Dis-le, vite et bien!... ou gare dessous.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, l&agrave;, c'est le courage et l'id&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon gar&ccedil;on, tu as bien r&eacute;pondu, et tu gagnes
+main sur main en <i>inducation</i>; &ccedil;a te servira. Le courage, &ccedil;a
+va de soi; qui manque de courage, n'est qu'un Pottle Trichenpot.
+Mais l'id&eacute;e, voil&agrave; le malin!... l'id&eacute;e, c'est ce qui
+fait que tu as coup&eacute; la route &agrave; ce ca&iuml;man d'Anglais dans la
+soute aux voiles.</p>
+
+<p>Camuset, heureux et fier de l'approbation de ma&icirc;tre Taillevent,
+n'attrapa que deux taloches amicales jusqu'au
+moment o&ugrave; fut donn&eacute; l'ordre de se mettre en branle-bas de
+combat.</p>
+
+<p>Isabelle parut alors. Elle ne p&acirc;lit pas &agrave; la nouvelle du
+p&eacute;ril, annonc&eacute; du reste dans les termes les plus rassurants:</p>
+
+<p>&mdash;La mer est moins dure, la fr&eacute;gate tr&egrave;s &eacute;loign&eacute;e, et
+selon toute apparence, les autres navires ne sont que des
+b&acirc;timents marchands.</p>
+
+<p>Roboam Owen saluait le capitaine et sollicitait l'autori<span class='pagenum'><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span>sation
+de rester sur le pont; Sans-Peur y consentit en ces
+termes:</p>
+
+<p>&mdash;Tant que j'aurai votre parole, soyez libre &agrave; bord! Vous
+&ecirc;tes brave et loyal; j'aime &agrave; vous prouver ma confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me comblez de bont&eacute;s et d'&eacute;loges, r&eacute;pondit
+l'Irlandais.</p>
+
+<p><i>Le Lion</i> p&eacute;n&eacute;trait dans la zone des brouillards.</p>
+
+<p>On ne tarda point &agrave; reconna&icirc;tre que le groupe des navires
+de l'avant se composait de cinq b&acirc;timents de commerce,
+convoy&eacute;s par un brig de guerre.</p>
+
+<p>&mdash;Isabelle, dit L&eacute;on, voici votre corbeille de mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'entendez-vous par l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Prenez place sur ces coussins, ch&egrave;re amie, et assistez
+au spectacle. Nous allons jouer une tragi-com&eacute;die dont le
+d&eacute;no&ucirc;ment sera, j'esp&egrave;re, &agrave; notre gr&eacute; &agrave; tous. Je ne vous
+excepte pas, lieutenant Owen...</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce brig est anglais, ainsi que deux des b&acirc;timents
+marchands. Il court sur nous pour prot&eacute;ger son convoi.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous ai parl&eacute; que du d&eacute;no&ucirc;ment, monsieur!
+r&eacute;pliqua le capitaine en se rendant sur le gaillard d'avant.</p>
+
+<p>Et l&agrave;, ne se fiant &agrave; personne, pas m&ecirc;me &agrave; son fid&egrave;le Taillevent,
+il pointa la pi&egrave;ce &agrave; pivot.</p>
+
+<p>Les deux brigs s'avan&ccedil;aient &agrave; contre-bord. L'anglais &eacute;tait
+le plus grand, le plus fort d'&eacute;chantillon, et le mieux mont&eacute;
+en artillerie. Dans un combat par le travers, il aurait assur&eacute;ment
+eu de grands avantages en sa faveur; mais les deux
+navires marchant l'un sur l'autre se pr&eacute;sentaient l'avant, et
+l'ennemi &eacute;tait d&eacute;pourvu de cette longue pi&egrave;ce de chasse,
+ch&egrave;re aux corsaires, qui faisait maintenant la force du <i>Lion</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Hissez le pavillon! commanda Sans-Peur.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, il d&eacute;chargea sa bouche &agrave; feu.</p>
+
+<p>Le boulet entama le m&acirc;t de misaine du brig anglais,
+dont les projectiles tomb&egrave;rent inertes &agrave; plusieurs brasses en
+avant du <i>Lion</i>, qui mit en panne.</p>
+
+<p>&mdash;Chargeons vivement, et <i>bis</i>!</p>
+
+<p>Un second boulet sapa le grand m&acirc;t de l'ennemi, trois<span class='pagenum'><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span>
+autres coups non moins heureux mirent bas sa haute
+m&acirc;ture. Sans-Peur, se tenant toujours &agrave; grande distance, lui
+brisa successivement son gouvernail et tous ses canots.</p>
+
+<p>Puis, il courut sur le convoi.&mdash;Cinq escouades d'abordage
+&eacute;taient aux ordres des cinq premiers capitaines de
+prise. Les marchands fuyaient, prolongeant parall&egrave;lement
+la c&ocirc;te d'Espagne que le vent du sud, absolument contraire,
+les emp&ecirc;chait de rallier. L'un d'eux essaya de r&eacute;trograder
+dans l'espoir de se mettre sous la protection de la fr&eacute;gate;
+il se mit par le fait sous la vol&eacute;e de la formidable pi&egrave;ce &agrave;
+pivot, re&ccedil;ut un boulet en plein bois et amena les couleurs
+d'Espagne.</p>
+
+<p>Presque au m&ecirc;me instant, Sans-Peur passait &agrave; poupe du
+plus gros des trois-m&acirc;ts, et le rangeait de si pr&egrave;s que le
+capitaine de prise, son pilotin et son escouade, saut&egrave;rent &agrave;
+bord sans difficult&eacute;s.&mdash;Les gens du navire, ne pouvant
+opposer aucune r&eacute;sistance, furent mis aux fers; le pavillon
+fran&ccedil;ais arbor&eacute; &agrave; l'arri&egrave;re.</p>
+
+<p>Trois fois, en vue du brig anglais d&eacute;sempar&eacute;, la m&ecirc;me
+man&oelig;uvre fut renouvel&eacute;e avec une &eacute;gale adresse; mais,
+sur ces entrefaites, le cinqui&egrave;me b&acirc;timent, voyant que <i>la
+Guerrera</i> se rapprochait, osa rehisser pavillon.</p>
+
+<p>Irrit&eacute; de cet acte contraire aux lois de la guerre maritime,
+Sans-Peur poussa un rugissement terrible, et revirant
+avec une t&eacute;m&eacute;rit&eacute; qui &eacute;tonna ses plus fid&egrave;les, il le cribla de
+trois bord&eacute;es &agrave; la flottaison.</p>
+
+<p>Le trois-m&acirc;ts espagnol mit pavillon en berne; il coulait bas.</p>
+
+<p>&mdash;Pendant que la fr&eacute;gate lui portera secours, nous rattraperons
+facilement le temps qu'il nous a fait perdre! disait
+le capitaine du <i>Lion</i>.</p>
+
+<p>Par malheur, le premier des b&acirc;timents captur&eacute;s, lourd
+transport anglais charg&eacute; de munitions de guerre, retardait
+la marche de ses conserves. Ordre fut donn&eacute; d'en
+enlever &agrave; la h&acirc;te tous les objets de prix et de l'abandonner
+en y mettant le feu.&mdash;L'&eacute;quipage de prise, l'&eacute;quipage primitif
+et le butin furent transbord&eacute;s.<span class='pagenum'><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span></p>
+
+<p>Cette op&eacute;ration donna le temps &agrave; la fr&eacute;gate espagnole de
+recueillir les gens du navire coul&eacute;.&mdash;Elle reprit chasse.
+Inclin&eacute;e sous son immense voilure, elle labourait la mer
+avec une vitesse effrayante.</p>
+
+<p>Le brig de guerre anglais d&eacute;m&acirc;t&eacute;, le cap Ort&eacute;gal m&ecirc;me
+&eacute;taient hors de vue.</p>
+
+<p>Isabelle faisait les honneurs du d&eacute;jeuner, qui r&eacute;unit autour
+de la m&ecirc;me table, dans le carr&eacute;, tous les officiers corsaires
+et le lieutenant prisonnier Roboam Owen.</p>
+
+<p>Personne n'eut le mauvais go&ucirc;t de parler de la fr&eacute;gate
+chasseresse. Une conversation polyglotte s'engagea. Par
+courtoisie pour Isabelle, on s'exprimait autant que possible
+en langue espagnole. De temps en temps, avec une gr&acirc;ce
+charmante, le capitaine s'adressait en anglais &agrave; Roboam
+Owen, profond&eacute;ment attrist&eacute; de ses succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Comme prisonnier de guerre et comme officier de la
+marine britannique, il en &eacute;tait d&eacute;sol&eacute;; il n'essayait point,
+par une fausse contenance, de dissimuler l'amertume de
+son d&eacute;couragement. Il savait gr&eacute; pourtant au capitaine
+d'avoir interdit qu'on s'entret&icirc;nt des combats de la veille ni
+des coups de main de la matin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Camarades, dit Sans-Peur en se mettant &agrave; table, je
+vous demande, au nom de Madame de Roqueforte, de ne
+point faire comme les avocats, qui ne parlent que de proc&egrave;s,
+et les m&eacute;decins, qui ne s'entretiennent que de m&eacute;decine. Ne
+tombons point,&mdash;pour ce matin, je vous en prie,&mdash;dans le
+travers commun &agrave; toutes les professions, et dont les marins
+sont loin d'&ecirc;tre exempts. Pas un mot de marine si faire se
+peut.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, capitaine! &agrave; l'amende qui manque &agrave; vos intentions!
+A la porte le m&eacute;tier!...</p>
+
+<p>Cette motion, approuv&eacute;e &agrave; l'unanimit&eacute;, n'&eacute;tait point faite
+en vue d'Isabelle, encore fort avide d'entretiens de mer;&mdash;Roboam
+Owen le sentit. Elle rendit d'ailleurs le repas
+extr&ecirc;mement gai, car &agrave; chaque instant, l'un ou l'autre des
+convives, bruyamment interrompu, se faisait rappeler &agrave;<span class='pagenum'><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span>
+l'ordre, si bien qu'avant la fin du d&eacute;jeuner, ils avaient tous
+&eacute;t&eacute; mis &agrave; l'amende, y compris le capitaine et m&ecirc;me Isabelle,
+qui, bien entendu, le firent expr&egrave;s.</p>
+
+<p>Comme h&ocirc;te, Roboam Owen fut touch&eacute; de l'attention
+d&eacute;licate du capitaine; comme marin, il &eacute;tait dans l'admiration.
+Il appr&eacute;ciait mieux que personne l'habilet&eacute;, le sang-froid
+et l'audace inou&iuml;e de Sans-Peur, qui, la veille, avec un
+faible brig, avait su vaincre une corvette aviso, et qui, ce
+matin, se surpassant lui-m&ecirc;me, venait en quelques instants
+de mettre hors de combat un brig sup&eacute;rieur en force, et
+d'amariner un convoi, en vue d'une fr&eacute;gate dont l'approche
+ne diminuait m&ecirc;me point sa vaillante ga&icirc;t&eacute; fran&ccedil;aise.</p>
+
+<p><i>Le Lion</i>, au lieu de se charger de toute la toile qu'il
+aurait pu mettre au vent, r&eacute;glait sa marche sur celle de ses
+prises, l'une, brig anglais d'un puissant tonnage, les deux
+autres, grands trois-m&acirc;ts-barques espagnols, bons b&acirc;timents
+de commerce, bien construits en leur genre, mais
+qui, n'ayant pu se soustraire au corsaire, &eacute;taient &agrave; plus
+forte raison incapables de lutter de vitesse avec la fr&eacute;gate.</p>
+
+<p>Chacun sait qu'en r&egrave;gle g&eacute;n&eacute;rale, de deux navires &eacute;galement
+bien taill&eacute;s pour la course, le plus grand a la marche
+sup&eacute;rieure. Sans-Peur le Corsaire avait, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, augment&eacute;
+les qualit&eacute;s du brig <i>le Lion</i> en d&eacute;ployant dans son
+arrimage un savoir ou plut&ocirc;t un instinct marin des plus
+rares.&mdash;Il avait r&eacute;solu le difficile probl&egrave;me d'installer sur son
+avant une pi&egrave;ce &agrave; pivot du calibre de trente-six (en bronze,
+&agrave; la v&eacute;rit&eacute;), sans que ce poids &eacute;norme d&eacute;truis&icirc;t l'&eacute;quilibre,
+rend&icirc;t le b&acirc;timent <i>canard</i> ou ralent&icirc;t sa marche. La solidit&eacute;,
+la dur&eacute;e surtout &eacute;taient sacrifi&eacute;es,&mdash;il faut en convenir;&mdash;qu'importait
+cela au grand tueur de navires!... Aussi avait-il
+assez ais&eacute;ment &eacute;chapp&eacute; depuis son d&eacute;part du Havre &agrave;
+plusieurs croiseurs ennemis d'un rang &eacute;lev&eacute;.</p>
+
+<p>Mais <i>la Guerrera</i>, marcheuse excellente, bien arrim&eacute;e
+aussi et moins g&ecirc;n&eacute;e par la mer, grosse encore, gagnait
+environ un mille par heure.<span class='pagenum'><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span>
+Or, elle &eacute;tait &agrave; deux lieues, c'est-&agrave;-dire &agrave; six milles.</p>
+
+<p>Dix heures du matin sonnaient.</p>
+
+<p>A quatre heures de l'apr&egrave;s-midi, par le travers du cap de
+las Pennas, <i>la Guerrera</i> n'&eacute;tait plus qu'&agrave; trois port&eacute;es de
+canon; le capitaine interrompit sa tendre causerie avec
+Isabelle et dit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on m'am&egrave;ne Pottle Trichenpot!</p>
+
+<p>A cet ordre, une ris&eacute;e hom&eacute;rique retentit de l'extr&ecirc;me
+avant jusqu'au pied du grand m&acirc;t; la voix per&ccedil;ante de
+Camuset put &ecirc;tre remarqu&eacute;e par Taillevent, qui, grognant
+toujours, poussa Trichenpot au milieu du gaillard d'arri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Peut on rire b&ecirc;tement comme &ccedil;a! quand, avant une
+demi-heure...... Oh! si le capitaine avait bien fait, il ne se
+serait pas amus&eacute; &agrave; vous amariner des prises qui ne feront
+gu&egrave;re notre fortune!... Nous voici bien cal&eacute;s, maintenant,
+avec ces trois tra&icirc;nards qui nous ont fait tort de quatorze ou
+quinze milles pour le moins. D&eacute;m&acirc;ter l'anglais, bon!...
+mais chasser l'un et l'autre quand on est chass&eacute; soi-m&ecirc;me...</p>
+
+<p>L'incorrigible grognard grognait ainsi, tandis que l'&eacute;quipage
+ameut&eacute; riait des cris de d&eacute;sespoir de l'infortun&eacute; Pottle,
+qui demandait mis&eacute;ricorde sans savoir m&ecirc;me quel sort on
+lui r&eacute;servait.</p>
+
+<p>&mdash;En barrique et &agrave; l'eau! commanda Sans-Peur.</p>
+
+<p>Les hurlements de Pottle Trichenpot redoubl&egrave;rent: on
+ne l'en mit pas moins dans une barrique bien lest&eacute;e, qu'on
+descendit &agrave; la mer. Pour toute consolation, le triste gar&ccedil;on
+avait en main une longue gaule &agrave; laquelle pendait un chiffon
+blanc.</p>
+
+<p>Le commandant espagnol vit que le corsaire fran&ccedil;ais,
+comptant sur son humanit&eacute;, voulait le forcer &agrave; mettre en
+panne, pour amener un canot et recueillir le prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Dix fois, vingt fois, cinquante fois peut &ecirc;tre le coquin
+renouvellerait la farce!... et &agrave; la fin il nous &eacute;chapperait!...
+Non, non!... Tant pis pour l'homme &agrave; la barrique!</p>
+
+<p><i>La Guerrera</i> ne s'arr&ecirc;ta point, comme l'avait esp&eacute;r&eacute; le<span class='pagenum'><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span>
+capitaine du <i>Lion</i>. Le calibre de son artillerie, inf&eacute;rieur &agrave;
+celui du canon &agrave; pivot, &eacute;tait de beaucoup sup&eacute;rieur &agrave; celui
+des autres pi&egrave;ces du corsaire. La fr&eacute;gate restait ma&icirc;tresse
+de rapprocher la distance. Elle traiterait <i>le Lion</i> comme <i>le
+Lion</i> avait trait&eacute; le brig anglais. Elle &eacute;viterait l'abordage, et
+pour le combat &agrave; coups de canon, elle ne recevrait que le
+feu d'une seule pi&egrave;ce.&mdash;Ces r&eacute;flexions n'avaient rien de
+tr&egrave;s gai.</p>
+
+<p>&mdash;Riez donc, maintenant, tas d'imb&eacute;ciles n&eacute;s d'hier!...
+disait &agrave; demi-voix ma&icirc;tre Taillevent.</p>
+
+<p>Mais il vit son capitaine qui souriait de piti&eacute; en haussant
+les &eacute;paules; il entendit les gens de l'&eacute;quipage qui disaient:</p>
+
+<p>&mdash;Baste! est-ce que Sans-Peur est jamais &agrave; sec d'<i>id&eacute;es</i>!...</p>
+
+<p>&mdash;L'<i>id&eacute;e</i>, au fait!... r&eacute;p&eacute;ta le grognard en sourdine.
+Allons! vous verrez que je vas encore avoir tort... et, dame!
+je n'en serai pas trop f&acirc;ch&eacute;!...</p>
+
+<p>Pottle, abandonn&eacute; dans sa barrique, poussait en vain de
+lamentables clameurs.</p>
+
+<p>Sans-Peur, voyant que <i>la Guerrera</i> le d&eacute;passait, fit mettre
+en barrique et affaler &agrave; la mer deux autres prisonniers,
+choisis cette fois parmi les plus braves. L'un &eacute;tait le ma&icirc;tre
+d'&eacute;quipage de la corvette anglaise, l'autre un sergent d'infanterie
+de marine; tous deux, pendant la r&eacute;volte, s'&eacute;taient
+signal&eacute;s par une rare &eacute;nergie.</p>
+
+<p>Isabelle essaya d'implorer leur gr&acirc;ce:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, interrompit L&eacute;on d'un ton s&eacute;v&egrave;re, je commande
+seul sur mon bord; et &agrave; l'heure du danger, je ne
+souffre jamais qu'on partage avec moi la responsabilit&eacute; des
+mesures &agrave; prendre.</p>
+
+<p>Isabelle se retira dans son appartement,&mdash;elle avait le
+c&oelig;ur gros. Lim&eacute;na vit des larmes dans ses beaux yeux noirs.</p>
+
+<p>&mdash;Ch&egrave;re ma&icirc;tresse, dit-elle, vous avez tort, j'esp&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Il est dur! il est cruel!...</p>
+
+<p>&mdash;Son ma&icirc;tre d'&eacute;quipage, un bel homme de trente-deux
+ans tout au plus, me disait tout &agrave; l'heure qu'il est toujours
+trop bon... Et, tenez, voici ce qu'il me contait<span class='pagenum'><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span>...</p>
+
+<p>Roboam Owen, indign&eacute;, gardait un morne silence.</p>
+
+<p>Sans-Peur le Corsaire l'interpella:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai annonc&eacute; un d&eacute;no&ucirc;ment heureux pour nous
+tous, monsieur Owen. Le moment est venu de jouer votre
+r&ocirc;le. Vous me traitez de barbare, vous avez tort.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me suis pas permis d'ouvrir la bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais lire sur des physionomies loyales comme la
+v&ocirc;tre. Nous sommes encore &agrave; deux port&eacute;es de canon de
+cette fr&eacute;gate, dont le capitaine r&eacute;pond par des actes inhumains
+&agrave; un stratag&egrave;me de bonne guerre. Je vais vous donner
+un canot; vous le monterez avec la moiti&eacute; de vos marins,
+qui y trouveront de quoi s'armer; vous accosterez la fr&eacute;gate;
+vous r&eacute;clamerez, au nom de l'Angleterre, alli&eacute;e de
+l'Espagne maintenant, des secours qui sont dus &agrave; vos compatriotes.
+Eh quoi! je serais un barbare, moi, d'essayer
+d'&eacute;chapper &agrave; ma perte par une simple ruse! et le commandant
+de cette fr&eacute;gate ne le serait pas,&mdash;lui qui croit ne
+courir aucun danger,&mdash;en abandonnant non-seulement ces
+trois hommes, mais encore le brig d&eacute;m&acirc;t&eacute;, qui, d&eacute;rivant
+sans secours, est entra&icirc;n&eacute; par le courant vers la c&ocirc;te, o&ugrave; il
+p&eacute;rira corps et biens!</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, sur un signe de Sans-Peur, la moiti&eacute; des prisonniers
+&eacute;taient retir&eacute;s des fers, des armes &eacute;taient mises au
+fond du canot. On n'attendait plus que l'ordre de l'amener.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis inhumain, moi! poursuivait le capitaine corsaire.
+Mais, cette fois, je suis dispos&eacute; &agrave; sauver les Espagnols
+et les Anglais aussi bien que les Fran&ccedil;ais; car veuillez pr&eacute;venir
+le commandant de la fr&eacute;gate qu'il ne peut &eacute;viter un
+grand d&eacute;sastre s'il s'obstine &agrave; me poursuivre. Mes instructions
+donn&eacute;es &agrave; mes capitaines de prise seraient ex&eacute;cut&eacute;es
+&agrave; la lettre, et les voici: &laquo;Tandis que je me ferai &eacute;craser &agrave;
+bout portant en m'accrochant &agrave; <i>la Guerrera</i>, mes prises
+s'&eacute;l&egrave;vent au vent, mettent le feu &agrave; leurs voiles et abordent
+en masse.&raquo; On n'&eacute;vite point trois br&ucirc;lots &agrave; la fois, et on
+ne peut m'emp&ecirc;cher de faire sauter mes poudres.&mdash;Ainsi,
+que la fr&eacute;gate aille secourir votre brig de ce matin, ou<span class='pagenum'><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span>
+bien, hommes et navires, tout ce qui est sur l'horizon &agrave;
+cette heure, va p&eacute;rir... sauf peut-&ecirc;tre sa seigneurie Pottle
+Trichenpot, ajouta le capitaine en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Vos moyens sont formidables! dit Roboam Owen d'un
+ton calme.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont dignes de mes braves compagnons!</p>
+
+<p>L'&eacute;quipage criait avec enthousiasme:</p>
+
+<p>&mdash;Vive Sans-Peur!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'ai tort!... d&eacute;cid&eacute;ment, j'ai tort, comme toujours,
+disait ma&icirc;tre Taillevent. L'<i>id&eacute;e</i>!... l'<i>id&eacute;e</i>!... voil&agrave; ce que
+c'est que l'<i>id&eacute;e</i>!</p>
+
+<p>Pendant qu'on achevait les pr&eacute;paratifs n&eacute;cessaires,
+Roboam Owen, le front serein, s'avan&ccedil;a la main ouverte.</p>
+
+<p>&mdash;Brave capitaine! disait-il; vous &ecirc;tes le marin selon
+mon c&oelig;ur! Je suis d&eacute;sol&eacute; que vous soyez l'ennemi du pavillon
+que je sers. Un homme tel que vous ferait la gloire de la
+marine britannique!... Je vous admire, je vous estime, je vous
+demande pardon d'avoir pu interpr&eacute;ter &agrave; mal vos mesures
+&eacute;nergiques, et enfin je vous remercie de la le&ccedil;on que vous
+me donnez!... Roboam Owen en profitera, s'il pla&icirc;t &agrave; Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, lieutenant! r&eacute;pondit Sans-Peur en
+pla&ccedil;ant sa main dans celle de l'Irlandais. Je ne vous dirai
+pas, moi, que l'Irlande, votre patrie, a mes sympathies
+comme tous les pays opprim&eacute;s;&mdash;ma vie sera trop courte
+pour que mes actes puissent t&eacute;moigner de la sinc&eacute;rit&eacute; de
+mes v&oelig;ux pour elle;&mdash;les mers d'Europe ne seront
+jamais mon th&eacute;&acirc;tre. Un jour peut-&ecirc;tre, les fils de Sans-Peur...
+Mais je m'&eacute;gare, les instants pressent; les boulets de
+l'ennemi atteignent d&eacute;j&agrave; mon sillage; un seul mot encore:
+Sachez que j'avais esp&eacute;r&eacute; finir par o&ugrave; je commence, et que je
+comptais vous d&eacute;livrer le dernier, apr&egrave;s avoir &eacute;chapp&eacute; &agrave;
+mon chasseur.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous crois, capitaine. Je vous remerciais tout &agrave;
+l'heure de m'avoir donn&eacute; une grande le&ccedil;on de sang-froid
+maritime, je vous remercie maintenant de me rendre la
+libert&eacute;. Adieu!... adieu!... adieu!...<span class='pagenum'><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span></p>
+
+<p><i>Le Lion</i> mit bravement en panne, le canot fut amen&eacute;. La
+moiti&eacute; des Anglais et le peu d'Espagnols prisonniers qu'on
+avait &agrave; bord s'y jet&egrave;rent pr&eacute;cipitamment.</p>
+
+<p><i>La Guerrera</i> tiraillait avec ses quatre pi&egrave;ces d'avant.
+Ses boulets finirent par tomber presque au ras du bord;
+mais en revanche, elle re&ccedil;ut par son avant un projectile de
+trente-six qui coupa ses drailles de focs, troua sa misaine et
+brisa la roue de son gouvernail.&mdash;C'&eacute;tait ma&icirc;tre Taillevent
+qui le lui avait adress&eacute; par occasion.</p>
+
+<p>A peine l'embarcation fut-elle &agrave; la mer, que <i>le Lion</i>,
+charg&eacute; de toile &agrave; tout rompre, reprit sa course avec un
+&eacute;lan nouveau pour rejoindre son convoi. La chute des
+focs et la rupture de la roue du gouvernail occasionnaient
+&agrave; bord de la fr&eacute;gate un certain d&eacute;sordre qui la
+retarda. La distance perdue fut ainsi vivement rattrap&eacute;e.</p>
+
+<p>Cependant, un grand pavillon anglais &eacute;tait arbor&eacute; sur le
+canot que dirigeait Roboam Owen.</p>
+
+<p>Un porte-voix en main, il se tenait pr&ecirc;t &agrave; h&eacute;ler la fr&eacute;gate;
+mais craignant que le commandant espagnol ne f&ucirc;t assez
+opini&acirc;tre pour refuser de s'arr&ecirc;ter, il ne fit point ramer, se
+tint sur les avirons et attendit, en donnant l'ordre &agrave; ses gens
+de s'accrocher le long du bord et d'y monter comme &agrave;
+l'abordage. La fr&eacute;gate, en effet, malgr&eacute; les signes et les
+clameurs des prisonniers, ne se disposait pas &agrave; mettre en
+panne. En moins d'une minute, elle passa si pr&egrave;s du canot
+qu'elle faillit l'&eacute;craser.</p>
+
+<p>Alors eut lieu une sc&egrave;ne indescriptible, qui ne dura pas
+l'espace de cinq secondes.&mdash;Avec des gaffes et un grappin,
+l'embarcation s'accrocha, chavira et fut bris&eacute;e par le choc.
+Une partie des gens qu'elle contenait se cramponn&egrave;rent au
+navire. Les uns saut&egrave;rent sur les canons de dessous le vent,
+d'autres prirent &agrave; bras-le-corps l'ancre du bossoir ou se
+saisirent de man&oelig;uvres pendantes;&mdash;les drailles coup&eacute;es
+par le boulet de la pi&egrave;ce &agrave; pivot furent d'un grand secours,
+plus de dix Anglais se suspendirent &agrave; ces cordages qui tra&icirc;<span class='pagenum'><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span>naient
+encore &agrave; la mer. Les moins heureux nageaient en
+appelant au secours.</p>
+
+<p>Roboam Owen entra par les porte-haubans de misaine,
+courut sur le gaillard d'arri&egrave;re, et dit au commandant:</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du Ciel! secourez mes hommes &agrave; la mer!</p>
+
+<p>&mdash;Qui &ecirc;tes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Un officier de la marine britannique, comme vous le
+dit mon costume.</p>
+
+<p>Quiconque tient &agrave; savoir comment jure un gosier espagnol,
+aurait d&ucirc; se trouver l&agrave;. Avec mille impr&eacute;cations, le
+commandant de <i>la Guerrera</i> donnait aux diables les Fran&ccedil;ais,
+les Anglais et sa propre personne. Il aurait voulu que
+l'embarcation e&ucirc;t coul&eacute; avec tous ceux qui la montaient.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque le corsaire vous laissait libres, pourquoi ne
+pas gouverner sur la c&ocirc;te?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous le saurez, dit Roboam Owen que ralliaient ses
+hommes ainsi que les matelots espagnols provenant de la
+premi&egrave;re prise du <i>Lion</i>.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; toute sa fureur, le commandant espagnol mettait
+en panne, car il sentait bien que l'officier anglais pr&eacute;sent &agrave;
+son bord porterait t&ocirc;t ou tard t&eacute;moignage contre lui s'il
+n'envoyait pas des canots &agrave; la recherche des gens &agrave; la mer.</p>
+
+<p>A peine eut-il masqu&eacute; ses voiles, que du <i>Lion</i> et des trois
+prises descendirent sans interruption des barriques de prisonniers.</p>
+
+<p>Les corsaires riaient; les prisonniers eux-m&ecirc;mes riaient
+de bon c&oelig;ur, car ils &eacute;chappaient &agrave; la captivit&eacute; en France
+et ne pouvaient craindre d'&ecirc;tre abandonn&eacute;s par la fr&eacute;gate
+o&ugrave; leur officier plaidait pour eux.</p>
+
+<p>Sans-Peur fit prier Isabelle de venir assister &agrave; ce d&eacute;barquement
+burlesque:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ch&egrave;re amie, suis-je un barbare, un monstre
+qui se fait un jeu de la vie de ses ennemis?... Regardez ces
+gaillards-l&agrave;! ils sont tent&eacute;s de me remercier.</p>
+
+<p>Isabelle sourit en pr&eacute;sentant son front blanc comme
+l'ivoire aux l&egrave;vres de son &eacute;poux, dont Lim&eacute;na, d'apr&egrave;s<span class='pagenum'><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span>
+ma&icirc;tre Taillevent, venait de lui raconter dix traits de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;
+magnifique.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, L&eacute;on!... Je ne me m&ecirc;lerai plus d'affaires
+de service.</p>
+
+<p>On n'&eacute;tait pas hors de danger, &agrave; beaucoup pr&egrave;s; mais
+l'ennemi perdait un temps pr&eacute;cieux. Sans-Peur ne se borna
+point &agrave; forcer de voiles; on le vit faire &agrave; ses conserves des
+signaux qui ne devaient avoir rien d'obscur pour Roboam
+Owen ni pour le commandant espagnol.</p>
+
+<p>Les menaces de l'intr&eacute;pide corsaire n'&eacute;taient pas de
+vaines fanfaronnades. Il prenait ses mesures pour transformer
+en br&ucirc;lots ses b&acirc;timents captur&eacute;s, dont deux serr&egrave;rent
+le vent en se rapprochant de la c&ocirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur commandant, disait le lieutenant anglais au
+capitaine de <i>la Guerrera</i>, votre &eacute;quipage entier conna&icirc;t
+maintenant les desseins de Sans-Peur le Corsaire, qui ne
+reculera pas, j'en suis certain.</p>
+
+<p>&mdash;Mon &eacute;quipage ob&eacute;it &agrave; mes ordres!... Je sauve vos
+gens &agrave; mon grand pr&eacute;judice, mais ensuite, je pr&eacute;tends faire
+mon devoir.</p>
+
+<p>&mdash;Votre devoir ne peut &ecirc;tre de laisser incendier votre
+fr&eacute;gate, ce qui est infaillible. Du reste, je vous adjure, au
+nom de mon gouvernement, de porter en toute h&acirc;te secours
+&agrave; notre brig d&eacute;sempar&eacute; qui, se trouvant sans canots, doit
+&ecirc;tre sur le point de p&eacute;rir corps et biens!...</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous donc que je me d&eacute;shonore!</p>
+
+<p>&mdash;Non, commandant. Je pense m&ecirc;me que vous avez un
+moyen assur&eacute; de prendre votre revanche.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! voyons?...</p>
+
+<p>&mdash;Rejoignez notre brig, fournissez-lui les moyens de se
+r&eacute;parer; en quelques heures il peut, avec le concours de
+votre fr&eacute;gate, avoir &eacute;tabli une m&acirc;ture de fortune, et se
+trouver en &eacute;tat de vous suivre. Allez ensuite croiser devant
+Bayonne. <i>Le Lion</i>, je le sais, ne doit que s'y approvisionner
+et ne tardera pas &agrave; en ressortir.</p>
+
+<p>La discussion dura jusqu'&agrave; ce que les chaloupes et canots<span class='pagenum'><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span>
+de <i>la Guerrera</i> eurent recueilli tous les Anglais &agrave; la nage ou
+en barriques, sans m&ecirc;me excepter le mis&eacute;rable Pottle
+Trichenpot, qui &eacute;tait alors &agrave; plus d'un mille au vent.</p>
+
+<p><i>Le Lion</i> et ses prises virent enfin la fr&eacute;gate reprendre au
+plus pr&egrave;s b&acirc;bord amures la route du cap Ort&eacute;gal, o&ugrave; elle
+devait retrouver &agrave; l'ancre, mais en perdition, le brig anglais
+qui, de minute en minute, tirait le canon de d&eacute;tresse.</p>
+
+<p>&mdash;La coque est par&eacute;e!... s'&eacute;criaient les corsaires. Vive
+Sans-Peur! La fr&eacute;gate n'a pas eu go&ucirc;t &agrave; la br&ucirc;l&eacute;e! et
+nous voici gouvernant sur Bayonne avec trois belles prises.</p>
+
+<p>Isabelle, jusqu'alors fort alarm&eacute;e, respira enfin; elle ne
+se permit pas de faire des questions; mais pr&eacute;venant ses
+d&eacute;sirs, L&eacute;on lui dit affectueusement:</p>
+
+<p>&mdash;Au moment m&ecirc;me o&ugrave; je mena&ccedil;ais les ennemis d'en
+venir aux plus horribles extr&eacute;mit&eacute;s, je ne d&eacute;sesp&eacute;rais pas
+de l'avenir, ch&egrave;re Isabelle; mais il entre, dans ma mani&egrave;re
+de commander et d'agir, de ne jamais instruire mes gens
+de mes ressources de sauvetage. Je leur pr&eacute;sente la mort
+sous des couleurs h&eacute;ro&iuml;ques; je me r&eacute;serve de songer &agrave;
+leur salut. Cette fois il m'importait plus que jamais de
+para&icirc;tre d&eacute;termin&eacute; &agrave; p&eacute;rir afin d'imposer &agrave; Roboam Owen.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aviez donc quelque espoir de retraite?</p>
+
+<p>&mdash;Le meilleur marcheur de nos trois b&acirc;timents captur&eacute;s
+aurait attendu &agrave; quelque distance le moment de l'incendie.
+Avant d'aborder, je faisais jeter dehors toutes nos embarcations.
+Vous deviez &ecirc;tre enlev&eacute;e par Taillevent lorsque
+j'aurais mis le feu aux m&egrave;ches communiquant avec ma
+soute aux poudres. La fr&eacute;gate, prise entre trois b&acirc;timents
+incendi&eacute;s, accroch&eacute;s &agrave; elle, n'aurait gu&egrave;re pu s'opposer &agrave;
+la man&oelig;uvre de nos chaloupes et canots; mais j'aurais
+perdu beaucoup de braves, deux de mes prises et mon cher
+<i>Lion</i>, encore tout impr&eacute;gn&eacute; des parfums de notre union.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le lendemain, pendant la nuit, Sans-Peur le Corsaire
+entrait triomphant, avec ses trois captures, dans le port de
+Bayonne, o&ugrave; il ne passa que trois fois vingt-quatre heures.<span class='pagenum'><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XV" id="XV"></a>XV</h2>
+
+<h3>RELACHE DE TROIS JOURS.</h3>
+
+
+<p>Le premier jour, un courrier fut exp&eacute;di&eacute; au Havre, &agrave;
+l'armateur Plantier, afin qu'il e&ucirc;t &agrave; se rendre &agrave; Bayonne
+pour s'y occuper de la vente des prises; un contrebandier
+basque fut charg&eacute; des lettres adress&eacute;es par Isabelle et L&eacute;on
+&agrave; don Ramon, marquis de Garba y Palos. Le mariage civil
+du corsaire Sans-Peur fut affich&eacute; &agrave; la porte de la maison
+commune, avec demande de dispenses de publications
+appuy&eacute;e comme d'urgence par le citoyen commissaire
+de la marine. L'&eacute;quipage entier eut <i>campo</i> et mit sens
+dessus dessous tous les cabarets de la ville. Le club des
+capitaines et des marins libres vota, en s&eacute;ance solennelle,
+qu'une ovation civique serait d&eacute;cern&eacute;e au glorieux Sans-Peur,
+corsaire du Havre, digne concitoyen des corsaires de Bayonne.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le second jour, des gens du port, pay&eacute;s &agrave; la journ&eacute;e,
+emmagasin&egrave;rent &agrave; bord cinq mois de vivres et autant de
+munitions qu'il &eacute;tait possible d'en embarquer.</p>
+
+<p>A l'auberge o&ugrave; avait &eacute;lu domicile le citoyen capitaine du
+<i>Lion</i>, Sans-Peur le Corsaire, ci-devant comte de Roqueforte,
+se rendit une d&eacute;putation de capitaines renomm&eacute;s pour la
+plupart. C'&eacute;taient: Soustra, qui, l'ann&eacute;e suivante, commandant
+la corvette corsaire <i>la Bayonnaise</i>, enlevait &agrave; l'abordage
+la fr&eacute;gate anglaise <i>l'Embuscade</i>;&mdash;Bastiat et Dufourc,
+ses g&eacute;n&eacute;reux armateurs;&mdash;Pellot et Jorlis, jeunes encore, et<span class='pagenum'><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span>
+dont la renomm&eacute;e naissante n'atteignit son apog&eacute;e qu'en
+1811, &agrave; bord du <i>G&eacute;n&eacute;ral Augereau</i> et de <i>l'Invincible Napol&eacute;on</i>;&mdash;Dub&eacute;dat,
+le capitaine, et R&eacute;gal, son lieutenant, qui,
+avec <i>la Citoyenne fran&ccedil;aise</i> de vingt-six canons, mirent
+hors de combat une fr&eacute;gate anglaise de soixante;&mdash;Darribeau,
+qui, en 1808, monta le corsaire <i>Amiral Martin</i>;&mdash;Brisson,
+Garrou, Halsouet, et dix autres dont les exploits
+sont demeur&eacute;s c&eacute;l&egrave;bres dans les fastes de Bayonne.</p>
+
+<p>Tous les marins du pays les escortaient.</p>
+
+<p>Les sans-culottes les plus exalt&eacute;s trouv&egrave;rent qu'on rendait
+beaucoup d'honneurs &agrave; un aristocrate fort mal d&eacute;froqu&eacute;, s'il
+fallait en croire les gens de son propre bord: &laquo;Il s'&eacute;tait
+mari&eacute; en Espagne, au pied des autels catholiques, avec la
+s&oelig;ur d'un marquis, et pavoisait son navire d'armoiries
+nobiliaires.&raquo; Au club de l'&Eacute;galit&eacute;, on parla de d&eacute;noncer
+fraternellement &agrave; la commune le capitaine du <i>Lion</i>.</p>
+
+<p>Les festins et les plaisirs des corsaires continu&egrave;rent &agrave;
+mettre en rumeur les bas quartiers, tandis qu'un banquet
+civique &eacute;tait offert &agrave; L&eacute;on, &agrave; Isabelle et aux officiers de leur
+bord, par toutes les notabilit&eacute;s maritimes de Bayonne.
+Quelques sans-culottes imprudents se firent rosser dans la
+rue des Cordeliers par les matelots du <i>Lion</i>, lesquels furent
+trait&eacute;s d'aristocrates et de suspects.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le troisi&egrave;me jour, en d&eacute;pit de la mauvaise gr&acirc;ce du
+citoyen adjoint, L&eacute;on de Roqueforte, dit Sans-Peur, et Isabelle
+de Garba y Palos furent unis, conform&eacute;ment aux lois
+de la R&eacute;publique une et indivisible. Aux applaudissements de
+tous les marins, et malgr&eacute; les murmures des clubistes
+ameut&eacute;s qui n'os&egrave;rent plus faire des leurs, les jeunes et
+glorieux &eacute;poux furent ramen&eacute;s &agrave; leur bord, o&ugrave; Sans-Peur
+rendit un banquet splendide &agrave; ses amphitryons de la veille.&mdash;<i>Le
+Lion</i> devait appareiller apr&egrave;s le dessert.</p>
+
+<p>La vigie de la c&ocirc;te signala tout &agrave; coup, comme croisant
+au large, une fr&eacute;gate, une corvette et deux brigs, dont l'un
+paraissait de coupe anglaise.<span class='pagenum'><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! faisons escorte &agrave; notre fr&egrave;re et ami Sans-Peur!
+s'&eacute;cri&egrave;rent les capitaines de Bayonne. A lui le commandement
+g&eacute;n&eacute;ral!</p>
+
+<p>&mdash;Fr&egrave;res, vous me comblez d'honneur! r&eacute;pondit L&eacute;on. A
+vos sant&eacute;s! au succ&egrave;s de nos armes, et vive la patrie!...</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le banquet d'adieux, le feu d'artifice!...</p>
+
+<p>&mdash;Chacun &agrave; son bord!... attrape &agrave; prendre le large!...</p>
+
+<p>A la faveur d'un beau clair de lune et d'un bon vent de
+sud-est, l'escadrille des corsaires franchit la barre. Chaque
+navire tra&icirc;nait &agrave; sa remorque une grosse barque charg&eacute;e de
+mati&egrave;res incendiaires.<span class='pagenum'><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h2>
+
+<h3>JOURNAL DE ROUTE.</h3>
+
+
+<p>Le style marin est d'une admirable concision, non sur le
+gaillard d'avant lorsqu'on en est au chapitre des contes de
+bord ou des relations de campagne, mais sur le journal de
+route ou table de loch, &agrave; la colonne des &eacute;v&eacute;nements. Aussi,
+le plus court moyen de raconter la travers&eacute;e de Bayonne au
+P&eacute;rou faite par <i>le Lion</i>, serait-il de transcrire les pages les
+plus saillantes du journal r&eacute;dig&eacute; par les officiers et pilotins
+de quart, sous le contr&ocirc;le du capitaine; en sorte qu'on
+lirait tout d'abord:</p>
+
+<p><br /></p>
+
+<p class="center">10 mars.&mdash;<i>Quart de huit heures &agrave; minuit.</i></p>
+
+<p>&laquo;Beau temps, belle mer, fra&icirc;che brise de sud-est, &agrave; neuf
+heures et demie appareill&eacute; de conserve avec les six corsaires:
+<i>l'Adour</i>, <i>le Basque libre</i>, <i>la Belle R&eacute;publicaine</i>, <i>les
+Basses-Pyr&eacute;n&eacute;es</i>, <i>l'&Eacute;galit&eacute;</i>, <i>le Sans-Souci</i>, chacun notre
+br&ucirc;lot &agrave; la tra&icirc;ne.&mdash;Quatre voiles en vue: une fr&eacute;gate,
+une corvette et deux brigs de guerre, courant largue
+tribord amures.&mdash;Couru droit dessus.&mdash;Rien de nouveau.</p>
+
+<p class="right">
+&laquo;<i>L'officier de quart</i>: <span class="smcap">Paul D&eacute;ravis</span>.&raquo;<br />
+</p>
+
+<p><br /></p>
+
+<p>Ce laconisme est excellent et m&eacute;rite d'&ecirc;tre imit&eacute;, mais les
+termes techniques rendraient par trop obscure la transcription
+litt&eacute;rale de la table de loch.<span class='pagenum'><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span></p>
+
+<p><br /></p>
+
+<p class="center">11 mars.&mdash;<i>Quart de minuit &agrave; quatre heures.</i></p>
+
+<p>Le ciel &eacute;tait pur, un superbe clair de lune permettait aux
+deux<a name="FNanchor_NT1_13" id="FNanchor_NT1_13"></a><a href="#Footnote_NT1_13" class="fnanchor">[NT1-3]</a> flottilles ennemies de juger de leurs man&oelig;uvres
+respectives<a name="FNanchor_NT1_14" id="FNanchor_NT1_14"></a><a href="#Footnote_NT1_14" class="fnanchor">[NT1-4]</a>;
+toutefois les corsaires, naviguant de front vent
+arri&egrave;re, masquaient ainsi les barques-br&ucirc;lots qu'ils tra&icirc;naient
+&agrave; leurs remorques.</p>
+
+<p>A une heure et demie tout le monde sur le pont,&mdash;les
+chaloupes des corsaires de Bayonne sont mises &agrave; la mer
+pour remorquer &agrave; leur tour les br&ucirc;lots, et les corsaires,
+ma&icirc;tres du vent, se forment en ligne de bataille hors de
+port&eacute;e de canon, tandis que quatre des br&ucirc;lots, charg&eacute;s de
+toile, se dirigent sur la fr&eacute;gate, et deux sur la corvette, le
+septi&egrave;me &eacute;tant mis en r&eacute;serve par les ordres de Sans-Peur.</p>
+
+<p>La fr&eacute;gate et la corvette canonnent les barques incendiaires:
+l'une d'elles est coul&eacute;e; trois autres abordent la fr&eacute;gate
+en y mettant le feu. La corvette &eacute;vite les deux br&ucirc;lots
+lanc&eacute;s sur elle, mais non sans faire un mouvement qui permet
+au trois-m&acirc;ts-barque <i>les Basses-Pyr&eacute;n&eacute;es</i> de lui envoyer
+une bord&eacute;e d'enfilade.</p>
+
+<p>Quatre actions s'engagent simultan&eacute;ment.</p>
+
+<p><i>Le Lion</i> et <i>le Sans-Souci</i>, secondant les br&ucirc;lots, canonnent,
+l'un par l'avant, l'autre par l'arri&egrave;re, la malheureuse <i>Guerrera</i>,
+qui sauta vers trois heures du matin, apr&egrave;s une agonie
+h&eacute;ro&iuml;que.</p>
+
+<p>Le brig anglais est enlev&eacute; par l'abordage simultan&eacute; de
+<i>l'Adour</i> et du <i>Basque libre</i>, pendant que le brig espagnol
+am&egrave;ne pavillon sous le feu de <i>l'&Eacute;galit&eacute;</i>.</p>
+
+<p>Mais la corvette anglaise <i>la Dignity</i> remporte un avantage
+signal&eacute;; non-seulement elle s'est d&eacute;barrass&eacute;e des deux br&ucirc;lots
+lanc&eacute;s contre elle, mais encore elle coule le troisi&egrave;me,
+et serrant de pr&egrave;s <i>les Basses-Pyr&eacute;n&eacute;es</i>, d&eacute;m&acirc;te le grand trois-m&acirc;ts-barque.&mdash;<i>La
+Belle R&eacute;publicaine</i> n'est pas mieux trait&eacute;e;
+un grave incendie se d&eacute;clare &agrave; son bord,&mdash;et &agrave; la
+faveur d'une saute de vent, la corvette prend chasse.<span class='pagenum'><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span></p>
+
+<p>Voici en quels termes se termine sa relation des &eacute;v&eacute;nements
+du quart:</p>
+
+<p>&laquo;A quatre heures, jolie brise variable de l'est au nord-est.
+<i>Le Basque libre</i> va secourir <i>la Belle R&eacute;publicaine</i>.
+<i>L'&Eacute;galit&eacute;</i> donne la remorque aux <i>Basses-Pyr&eacute;n&eacute;es</i>. <i>L'Adour</i>,
+<i>le Sans-Souci</i> et <i>le Lion</i> chassent la corvette anglaise.</p>
+
+<p class="right">
+&laquo;<i>L'officier de quart</i>, <span class="smcap">&Eacute;mile F&eacute;raux</span>.&raquo;<br />
+</p>
+
+<p><br /></p>
+
+<p>Pendant le quart du jour qui finit &agrave; huit heures du matin,
+<i>la Belle R&eacute;publicaine</i>, secourue par les &eacute;quipages du <i>Basque
+libre</i>, des <i>Basses-Pyr&eacute;n&eacute;es</i> et de <i>l'&Eacute;galit&eacute;</i>, parvient &agrave; &eacute;teindre
+son incendie.</p>
+
+<p><i>Le Lion</i>, <i>l'Adour</i> et <i>le Sans-Souci</i> mettent <i>la Dignity</i> dans
+l'absolue n&eacute;cessit&eacute; de s'&eacute;chouer sur le cap de la Higuera.</p>
+
+<p>Un signal de ralliement g&eacute;n&eacute;ral r&eacute;unit toute la flottille
+fran&ccedil;aise dans les eaux des <i>Basses-Pyr&eacute;n&eacute;es</i> et de <i>la Belle
+R&eacute;publicaine</i>, qui se regr&eacute;ent durant un d&eacute;jeuner patriotique
+dont Isabelle fait encore les honneurs &agrave; tous les
+capitaines et principaux officiers.</p>
+
+<p>Le journal de route parle des honneurs fun&egrave;bres rendus
+aux braves tu&eacute;s en combattant, et ajoute:</p>
+
+<p>&laquo;Adieux fraternels.&mdash;A onze heures, les corsaires de
+Bayonne et les deux brigs amarin&eacute;s font route de leur bord
+en nous saluant de vingt et un coups de canon.&mdash;Rendu le
+salut coup pour coup. Lav&eacute; le pont. Service ordinaire de
+propret&eacute;.&mdash;A midi, d&icirc;ner de l'&eacute;quipage.</p>
+
+<p class="right">
+&laquo;<i>L'officier de quart</i>, <span class="smcap">B&eacute;darieux</span>.&raquo;<br />
+</p>
+
+<p><br /></p>
+
+<p><i>Le Lion</i> gouvernait de mani&egrave;re &agrave; s'&eacute;lever au vent, pour
+doubler d&egrave;s le surlendemain les pointes occidentales de
+l'Espagne.</p>
+
+<p>Isabelle s'&eacute;tant tenue sur la dunette, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de son valeureux
+&eacute;poux, tant que dura la bataille, son sang-froid fit
+l'admiration de tous les gens du bord.</p>
+
+<p>Les capitaines, ses convives, lui d&eacute;cern&egrave;rent &agrave; l'envi le
+titre de <i>Lionne de la mer</i>. Elle leur r&eacute;pondit en souriant<span class='pagenum'><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span>
+qu'elle s'efforcerait de s'en rendre digne par l'&eacute;tude de leur
+beau m&eacute;tier.</p>
+
+<p>Si la table de loch n'enregistra ni ces paroles ni les toasts
+port&eacute;s &agrave; la vaillante compagne de Sans-Peur, &agrave; plus forte
+raison n'y est-il pas question de Roboam Owen, que le capitaine
+du <i>Lion</i> remarqua fort bien faisant son service &agrave; bord
+de <i>la Dignity</i>.</p>
+
+<p>Sur la m&ecirc;me corvette se trouvait aussi, mais dans les
+profondeurs de la cale, le mis&eacute;rable Pottle Trichenpot, qui
+rendait avec usure &agrave; tous les Fran&ccedil;ais les mal&eacute;dictions du
+prudent grognard ma&icirc;tre Taillevent. A peine l'&eacute;quipage
+anglais eut-il pris terre au cap de la Higuera, que Pottle
+Trichenpot con&ccedil;ut le projet de se rendre au ch&acirc;teau de Garba,
+o&ugrave; il esp&eacute;rait bien trouver l'occasion de faire quelque
+mauvais coup. Provisoirement, comme s'il e&ucirc;t devin&eacute; que
+le loyal Roboam Owen pr&eacute;m&eacute;ditait le m&ecirc;me voyage, il trouva
+le moyen d'entrer &agrave; son service.</p>
+
+<p>Sous la date du 12 mars, le journal de bord disait que
+<i>le Lion</i> avait fait route vers le sud-sud-ouest.</p>
+
+<p>Le 15, &agrave; la hauteur du d&eacute;troit de Gibraltar, il mit ses masques,
+et prit l'apparence d'un gros brig marchand espagnol
+pour passer sous le canon d'une division de vaisseaux de
+ligne anglais. Le soir du m&ecirc;me jour il amarinait, pillait et
+br&ucirc;lait un vaisseau de la Compagnie des Indes.</p>
+
+<p>Le 18, en vue de Mad&egrave;re, il capturait une go&euml;lette espagnole
+bonne marcheuse, qui re&ccedil;ut un &eacute;quipage de prise.</p>
+
+<p>Le 25, rel&acirc;che &agrave; Saint-Antoine, &icirc;le du cap Vert, pour faire
+des provisions fra&icirc;ches;&mdash;d&eacute;barqu&eacute; les prisonniers anglais
+et espagnols, bouches inutiles et embarrassantes;&mdash;appareill&eacute;
+le soir.</p>
+
+<p>Le 1er avril, f&ecirc;te du passage de la ligne.</p>
+
+<p>Le journal de route ne dit pas que Camuset et vingt autres
+furent baptis&eacute;s par la pompe &agrave; incendie, avec toutes les
+farces et bouffonneries d'usage.</p>
+
+<p>Tandis que Sans-Peur racontait &agrave; Isabelle l'histoire h&eacute;ro&iuml;que
+de ses navigations pass&eacute;es, le ma&icirc;tre d'&eacute;quipage en<span class='pagenum'><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span>
+donnait une version non moins int&eacute;ressante &agrave; la soubrette
+p&eacute;ruvienne.</p>
+
+<p>Le calme plat qui dura jusqu'au 8 avril rendait les longs
+r&eacute;cits n&eacute;cessaires. L'impatiente curiosit&eacute; de Camuset lui
+valut chaque jour plusieurs taloches paternelles, qui accrurent
+son profond respect pour ma&icirc;tre Taillevent.</p>
+
+<p>Le 8, un temps &agrave; grains rafra&icirc;chit le brig et la go&euml;lette,
+qui mirent le cap sur le Br&eacute;sil. Isabelle, avec un petit porte-voix
+d'argent, commanda la man&oelig;uvre pour la premi&egrave;re fois.</p>
+
+<p>Les jours suivants, elle fit augmenter et diminuer de
+voiles, fit prendre et larguer des ris, et dirigea des virements
+de bord.</p>
+
+<p>Le 20, le cap Frio fut signal&eacute; en m&ecirc;me temps que plusieurs
+voiles. Branle-bas de combat. Enlev&eacute; trois gros navires
+marchands et un transport ennemi charg&eacute; de prisonniers
+fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Le 26, &agrave; l'&icirc;le Sainte-Catherine, vendu les prises, fait des
+provisions fra&icirc;ches.</p>
+
+<p>Le 2 mai, croisi&egrave;re au bas du Rio de la Plata. Ran&ccedil;onn&eacute;,
+en l'espace de quatre jours, quinze b&acirc;timents anglais ou
+espagnols.</p>
+
+<p>Le 6, combat acharn&eacute; contre une petite fr&eacute;gate hollandaise.
+La go&euml;lette et un trois-m&acirc;ts arm&eacute; de Fran&ccedil;ais sont
+coul&eacute;s, mais la fr&eacute;gate est enlev&eacute;e et re&ccedil;oit un &eacute;quipage de
+prise suffisant pour la man&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Les prisonniers de guerre sont abandonn&eacute;s au bas du
+fleuve, sur un radeau de d&eacute;bris qu'escorte une de leurs chaloupes.</p>
+
+<p>Sans-Peur reste &agrave; bord du <i>Lion</i>, sa fr&eacute;gate le suit.</p>
+
+<p>Le 20 mai, rel&acirc;che aux &icirc;les Malouines.</p>
+
+<p>Isabelle, remplissant les fonctions d'officier de man&oelig;uvre,
+commande le mouillage dans la baie de la Soledad.</p>
+
+<p>Taillevent, ravi, laisse tomber une larme d'enthousiasme
+sur son sifflet; le respect d&ucirc; &agrave; la Lionne de la mer contient
+les applaudissements, mais non les murmures &eacute;logieux de
+l'&eacute;quipage.<span class='pagenum'><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span></p>
+
+<p>La mer est grosse, le froid piquant, le ciel charg&eacute; de
+nuages qui pr&eacute;sagent de prochaines temp&ecirc;tes; les baleines
+bondissent et lancent des jets d'eau &eacute;cumante; les albatros,
+aux grandes ailes, leur livrent d'&eacute;tranges combats.</p>
+
+<p>Les corsaires vont &agrave; la chasse aux b&oelig;ufs et au chevaux.
+On embarque &agrave; bord de la fr&eacute;gate un troupeau des uns et
+des autres. Les b&oelig;ufs seront abattus pour la nourriture des
+&eacute;quipages; les chevaux sont destin&eacute;s &agrave; &ecirc;tre d&eacute;barqu&eacute;s sur
+les rives sauvages qu'habite le cacique Andr&egrave;s.</p>
+
+<p>Le 25, Isabelle commande l'appareillage par une brise
+fra&icirc;che et dans une situation p&eacute;rilleuse. Sans-Peur l'observe
+en souriant. Les officiers du bord sont &eacute;merveill&eacute;s de la
+justesse de son coup d'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un matelot! un matelot fini! murmura ma&icirc;tre
+Taillevent.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnerez! se permit de dire l'incorrigible Camuset,
+<i>matelote</i>, serait plus vrai, m'est avis.</p>
+
+<p>Une taloche m&eacute;morable fut le prix de cette observation
+grammaticale.</p>
+
+<p>&mdash;Bon homme, mais trop brutal!... soupira Camuset,
+dont les progr&egrave;s en matelotage ne le c&eacute;daient point &agrave; ceux
+qu'avait faits en man&oelig;uvre madame la commandante. Par
+les plus mauvais temps, il prenait une empointure avec
+l'adresse d'un vieux gabier. Il commen&ccedil;ait &agrave; avoir de l'<i>id&eacute;e</i>,
+tellement qu'en diverses rencontres il se signala par sa
+pr&eacute;sence d'esprit.</p>
+
+<p>Au combat de la Plata, par exemple, un grappin d'abordage
+casse, il rattrape le bout de la cha&icirc;ne, saute avec sur
+la vergue de misaine de l'ennemi, re&ccedil;oit trois balles dans
+le corps, mais ne s'affale au poste des bless&eacute;s qu'apr&egrave;s avoir
+achev&eacute; un double amarrage d'une solidit&eacute; &agrave; toute &eacute;preuve.</p>
+
+<p>Cet exploit n'&eacute;chappa point &agrave; l'&oelig;il clairvoyant du ma&icirc;tre,
+qui en rendit compte &agrave; son capitaine en pr&eacute;sence de tout
+l'&eacute;quipage. Sur sa proposition expresse, Camuset, &agrave; l'&acirc;ge de
+dix-neuf ans, fut &eacute;lev&eacute; &agrave; la dignit&eacute; de matelot de deuxi&egrave;me
+classe.<span class='pagenum'><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span></p>
+
+<p>Le 1er juin, au sud du cap Horn, une effroyable temp&ecirc;te
+assaillit le brig corsaire et sa conserve la fr&eacute;gate.</p>
+
+<p>Les brouillards et les nuits interminables de la saison
+finirent par les s&eacute;parer, ce qui explique pourquoi, &agrave; partir
+du formidable coup de vent, il n'est plus question sur le
+journal de route du <i>Lion</i> de la fr&eacute;gate captur&eacute;e par le travers
+de la Plata.<span class='pagenum'><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII</h2>
+
+<h3>LE GRAND CHEF DES CONDORS ET BALEINE-AUX-YEUX-TERRIBLES.</h3>
+
+
+<p>Sur une c&ocirc;te rocailleuse, presque d&eacute;serte, d&eacute;sol&eacute;e, incessamment
+battue par les flots du grand Oc&eacute;an,&mdash;&agrave; plus de
+cent trente lieues au sud de la capitale du P&eacute;rou,&mdash;un
+groupe de serviteurs respectueux entoure le cacique Andr&egrave;s
+de Sa&iuml;ri.</p>
+
+<p>Le vieillard, pensif, est assis sur un rocher d'o&ugrave; ses yeux,
+rougis par les larmes, interrogent l'horizon, l'horizon toujours
+muet. L'&acirc;pre brise du large fouette les longs cheveux
+blancs qui encadrent sa figure aust&egrave;re. A ses pieds se tord
+la mer irrit&eacute;e, dont les vagues rendent un bruit monotone,
+triste comme ses soupirs.</p>
+
+<p>L'a&iuml;eul d'Isabelle attendait.</p>
+
+<p>Il attendait, cherchant l'avenir aux confins de ces ondes
+qui le s&eacute;parent de l'enfant de sa vieillesse,&mdash;ne pouvant se
+r&eacute;signer au pr&eacute;sent,&mdash;r&ecirc;vant avec amertume &agrave; son glorieux
+pass&eacute;.</p>
+
+<p>L'&acirc;ge et la douleur avaient bien chang&eacute; le valeureux compagnon
+d'armes de Jos&eacute; Gabriel, grand chef des Condors.
+Le front appuy&eacute; sur sa main amaigrie, il songeait au h&eacute;ros
+dont il fut le vengeur, en maudissant le manque de foi des
+Espagnols qui laissaient rena&icirc;tre la tyrannie; il se rappelait
+en fr&eacute;missant la fin terrible du fr&egrave;re de sa m&egrave;re, de Jos&eacute;
+Gabriel, son ami, son mod&egrave;le et son prince.</p>
+
+<p>Toute l'histoire de la grande insurrection de 1780 se<span class='pagenum'><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span>
+d&eacute;roulait dans ses pens&eacute;es sombres comme le deuil de sa
+patrie, car aux heures de lutte et aux ann&eacute;es de tr&ecirc;ve succ&eacute;daient
+les jours de servitude.</p>
+
+<p>&mdash;Et d&eacute;sormais, h&eacute;las! murmurait-il, je ne suis plus
+qu'un vieillard impuissant!...</p>
+
+<p>Les heures de lutte furent courtes, mais sublimes.</p>
+
+<p>Jos&eacute; Gabriel, le grand chef des Condors, avait fait trembler
+les Espagnols. A la t&ecirc;te d'une multitude indisciplin&eacute;e, il sut
+l'emporter sur les troupes r&eacute;guli&egrave;res, conquit rapidement
+six provinces, gagna plusieurs batailles, se fit proclamer
+inca sous le nom royal de Tupac Amaru, et fut sur le point
+d'affranchir la race opprim&eacute;e.</p>
+
+<p>Le sort des armes le trahit; il fut fait prisonnier et puni
+de son h&eacute;ro&iuml;sme par un supplice inf&acirc;me.</p>
+
+<p>Les Espagnols le mirent &agrave; mort avec des raffinements de
+cruaut&eacute; dignes,&mdash;a dit un historien<a name="FNanchor_5_8" id="FNanchor_5_8"></a><a href="#Footnote_5_8" class="fnanchor">[5]</a>,&mdash;des premiers
+conqu&eacute;rants du P&eacute;rou.&mdash;En pr&eacute;sence de sa femme et de
+ses enfants, on lui arracha la langue, puis on le fit &eacute;carteler.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_8" id="Footnote_5_8"></a><a href="#FNanchor_5_8"><span class="label">[5]</span></a> <span class="smcap">Fr&eacute;d&eacute;ric Lacroix</span>, <i>P&eacute;rou et Bolivie</i>.</p></div>
+
+<p>Ces barbaries, loin d'intimider les insurg&eacute;s, redoubl&egrave;rent
+leur fureur en l&eacute;gitimant leurs repr&eacute;sailles. Andr&egrave;s, cacique
+de Tinta, prit le commandement;&mdash;&agrave; son tour, selon l'usage
+antique, il re&ccedil;ut le titre &eacute;minent de grand chef des Condors
+(<i>Cuntur-Kanki</i>).</p>
+
+<p>Le soleil, le feu, l'aigle et le lion sont des embl&egrave;mes
+religieux ou nobiliaires, communs &agrave; la plupart des peuples.
+Chez les anciens P&eacute;ruviens, le soleil passait pour Dieu; le
+feu, son symbole, &eacute;tait entretenu par des vierges soumises
+aux m&ecirc;mes lois que les vestales romaines.&mdash;Le plus redoutable
+des oiseaux de proie de leurs montagnes, gigantesque
+vautour, le <i>cuntur</i> ou condor, donnait son nom aux guerriers,
+qu'on d&eacute;corait &eacute;galement de celui de <i>Puma</i>, c'est-&agrave;-dire
+de lion. Ainsi, L&eacute;on de Roqueforte ne fut connu que
+sous le surnom fameux de <i>Puma del mar</i>, le lion de la mer.</p>
+
+<p>&laquo;Un chef de guerre &eacute;tait appel&eacute; <i>Apiu Cuntur</i>, grand<span class='pagenum'><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span>
+vautour; <i>Cuntur Pusac</i> &eacute;tait le titre r&eacute;serv&eacute; au chef de
+huit Condors; le titre sup&eacute;rieur, <i>Cuntur-Kanki</i>, n'&eacute;tait
+d&eacute;cern&eacute; qu'au chef des chefs, au g&eacute;n&eacute;ral<a name="FNanchor_6_9" id="FNanchor_6_9"></a><a href="#Footnote_6_9" class="fnanchor">[6]</a>.&raquo;</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_9" id="Footnote_6_9"></a><a href="#FNanchor_6_9"><span class="label">[6]</span></a> <span class="smcap">Valdes y Palacios</span>, <i>Voyage de Cuzco au Para</i>.</p></div>
+
+<p>Apr&egrave;s Jos&eacute; Gabriel, son neveu Andr&egrave;s sut s'illustrer par un
+grand stratag&egrave;me dont l'histoire lui attribue tout le m&eacute;rite.</p>
+
+<p>Il avait mis le si&eacute;ge devant la ville de Sorata, o&ugrave; les
+Espagnols s'&eacute;taient retranch&eacute;s derri&egrave;re des fortifications de
+terre, d&eacute;fendues par une puissante artillerie. Les P&eacute;ruviens,
+mal arm&eacute;s, ne parvenaient point &agrave; prendre la place. Andr&egrave;s
+fait construire avec une merveilleuse promptitude une
+longue jet&eacute;e qui r&eacute;unit les eaux des montagnes d'Ancoma,
+dirige le torrent contre les remparts, ouvre la br&egrave;che par ce
+moyen et envahit la ville, dont les d&eacute;fenseurs furent massacr&eacute;s
+en punition du supplice hideux inflig&eacute; &agrave; l'Inca Jos&eacute;
+Gabriel<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Historique.</p></div>
+
+<p>Les Espagnols durent, bient&ocirc;t apr&egrave;s, conclure un trait&eacute;
+avec le cacique victorieux, qui venait en m&ecirc;me temps de
+venger mille fois sa fille Catalina.</p>
+
+<p>Enfin le marquis de Garba y Palos, retir&eacute; des prisons de
+Lima, ayant repris le gouvernement de Cuzco, les ann&eacute;es
+de tr&ecirc;ve commenc&egrave;rent.</p>
+
+<p>Isabelle grandit sous les yeux de son a&iuml;eul. Elle se d&eacute;veloppait
+en force et en gr&acirc;ce, telle que sa m&egrave;re. Un noble
+rejeton de la race antique des Incas fleurissait sur une tige,&mdash;espagnole
+il est vrai, mais arros&eacute;e d'un sang v&eacute;n&eacute;r&eacute; par
+les nations indig&egrave;nes.</p>
+
+<p>Malheureusement, le marquis de Garba, rappel&eacute; en
+Espagne, fut remplac&eacute; par un despote. Les jours de servitude
+revinrent. Andr&egrave;s ne dut son salut qu'au d&eacute;vouement
+de ces m&ecirc;mes sujets, qui sont &agrave; cette heure pieusement
+group&eacute;s autour de lui.</p>
+
+<p>Il vivait au d&eacute;sert, dans les ruines d'un ch&acirc;teau-fort
+abandonn&eacute; &agrave; la suite des fr&eacute;quents tremblements de terre
+qui rendaient la contr&eacute;e presque inhabitable. Ses compa<span class='pagenum'><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span>gnons
+d'exil ayant recouvert de branchages et de chaume
+l'enceinte d&eacute;vast&eacute;e, la meubl&egrave;rent peu &agrave; peu avec un luxe
+inattendu.</p>
+
+<p>Form&eacute;s en petites troupes de cavaliers, ils p&eacute;n&eacute;traient,
+par des chemins connus d'eux seuls, jusque dans l'int&eacute;rieur
+du pays, d&eacute;passant parfois Tinta et Cuzco, villes situ&eacute;es &agrave;
+pr&egrave;s de cent lieues de leur myst&eacute;rieux asile.</p>
+
+<p>On &eacute;tait parvenu &agrave; faire croire aux Espagnol que le vieil
+Andr&egrave;s de Sa&iuml;ri &eacute;tait mort;&mdash;pour mieux les tromper, on
+c&eacute;l&eacute;bra ses fun&eacute;railles selon les rites p&eacute;ruviens. Les d&eacute;pouilles
+mortelles qui passaient pour les siennes furent
+accompagn&eacute;es avec pompe, durant un trajet de trente
+lieues, par les tribus quichuas du territoire, et enterr&eacute;es
+dans l'&icirc;le de Plomb, que baignent les eaux du lac Sacr&eacute;<a name="FNanchor_8_10" id="FNanchor_8_10"></a><a href="#Footnote_8_10" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_10" id="Footnote_8_10"></a><a href="#FNanchor_8_10"><span class="label">[8]</span></a> La g&eacute;ographie conserve &agrave; ce vaste et remarquable lac,&mdash;le plus
+grand de ceux qu'on connaisse dans l'Am&eacute;rique m&eacute;ridionale,&mdash;son
+nom quichua ou p&eacute;ruvien de <i>Titicaca</i>, litt&eacute;ralement <i>&icirc;le de Plomb</i>. Il
+s'appelle aussi lac de <i>Chiquito</i> ou <i>Chucuito</i>, du nom des peuples nomades
+qui campent sur ses bords et de celui d'une ville bien d&eacute;chue aujourd'hui,
+qui comptait trente mille &acirc;mes lors de l'insurrection de Jos&eacute;
+Gabriel <i>Condor-Kanki</i>, s'intitulant l'Inca Tupac Amaru.
+</p><p>
+Le <i>lac de l'&icirc;le de Plomb</i>, situ&eacute; sur le territoire habituel des r&eacute;publiques
+de Bolivie et du P&eacute;rou, est plus &eacute;lev&eacute; au-dessus du niveau de la mer
+que le sommet du pic de T&eacute;n&eacute;riffe; son bassin est form&eacute; par les plus
+hautes montagnes de toute l'Am&eacute;rique. Il a plus de cent lieues de tour;
+sa plus grande longueur est d'environ quarante lieues du nord-ouest
+au sud-est; sa plus grande largeur de vingt &agrave; vingt-cinq.</p></div>
+
+<p>Mais &agrave; l'&eacute;tat de l&eacute;gende pour les populations indig&egrave;nes,
+&agrave; l'&eacute;tat de document pour les caciques, le bruit &eacute;tait incessamment
+r&eacute;pandu que le chef des Condors, retir&eacute; dans son
+aire, y attendait l'heure de s'abattre avec ses aiglons sur
+les Castillans tra&icirc;tres &agrave; la parole jur&eacute;e.</p>
+
+<p>Les serviteurs d'Andr&egrave;s montraient aux caciques p&eacute;ruviens,&mdash;aymaras
+ou chiquitos,&mdash;les franges du <i>borla</i> de
+leur grand chef; ils lev&egrave;rent ais&eacute;ment ainsi l'imp&ocirc;t de la
+fid&eacute;lit&eacute;, de l'esclavage, de l'esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>Le vieux castel recouvert en chaume se meubla, s'arma,
+et surtout s'approvisionna d'armes et de munitions.</p>
+
+<p>Par malheur, Andr&egrave;s ne se sentait plus capable de diriger
+un nouveau soul&egrave;vement. Digne et ferme devant l'adversit&eacute;,
+il ne pouvait parfois contenir sa trop juste douleur.<span class='pagenum'><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Plus de deux ans, et rien!... toujours rien!... murmurait-il.
+Pour comble de maux, celui que j'attends aurait-il
+donc p&eacute;ri?... Je n'ai su qu'une chose, c'est que le marquis
+de Garba y Palos est mort en son ch&acirc;teau de Galice. Et l&agrave;
+g&eacute;mit &agrave; cette heure la fille de ma fille, Isabelle, mon sang,
+l'espoir de mes vieux jours!... O Lion de la mer! ne
+t'aurais-je revu un instant que pour te perdre encore!...</p>
+
+<p>Un homme fort diff&eacute;rent des cavaliers et des p&ecirc;cheurs
+quichuas qui entouraient le vieillard, un homme dont la
+face et le corps presque nus &eacute;taient tatou&eacute;s des insignes
+belliqueux en honneur &agrave; la Nouvelle-Z&eacute;lande,&mdash;Paraw&acirc;
+(la Baleine), tel &eacute;tait son nom,&mdash;r&eacute;pondit avec emphase
+en langue espagnole:&mdash;Grand chef des Condors, toi qui
+n'es ni un Anglais maudit, ni un Castillan sans foi, pourquoi
+parles-tu comme une femme de race blanche!... Le
+Lion de la mer ne meurt pas!... Il ne meurt pas, le Puma
+des grandes eaux sal&eacute;es, le Vautour des mornes et des &icirc;les,
+le Feu qui &eacute;claire et qui br&ucirc;le, le Soleil de l'Oc&eacute;an!...&mdash;Il
+m'a dit: &laquo;&mdash;Paraw&acirc;, Grand-Poisson, parcours la mer,
+passe d'&icirc;le en &icirc;le, navigue sans cesse en montrant mon
+drapeau &agrave; mes peuples, mon drapeau d'or o&ugrave; bondit un lion
+de feu.&raquo;&mdash;Et moi, le Grand-Poisson, j'ai rang&eacute; mes esclaves
+sur les pagaies de ma pirogue de guerre, j'ai parcouru
+la mer, j'ai pass&eacute; d'&icirc;le en &icirc;le, naviguant sans cesse
+sous le drapeau d'or o&ugrave; bondit le lion de feu!</p>
+
+<p>&mdash;Nous savons tous, dit Andr&egrave;s, que Paraw&acirc;, l'homme-baleine,
+est un serviteur fid&egrave;le et un navigateur habile.</p>
+
+<p>Le N&eacute;o-Z&eacute;landais reprit:</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">L&eacute;o</span>, le <i>Puma del mar</i>, le <i>Rangatira-Rahi</i>, grand chef
+des chefs des &icirc;les de la mer, m'a dit encore: &laquo;&mdash;Paraw&acirc;,
+guerrier-poisson, tu iras vers le cacique Andr&egrave;s, qui est
+pour moi tel qu'un p&egrave;re, et tu lui crieras: &laquo;Courage!...&raquo; et
+tu crieras &agrave; tous les peuples: &laquo;Courage et patience!...&raquo;
+Car moi, je vais dans mon pays de France y faire conna&icirc;tre
+le lion Sans-Peur; je vais au pays d'Espagne y prendre pour
+femme la fille du chef des Condors!&raquo;<span class='pagenum'><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span></p>
+
+<p>Andr&egrave;s soupira sans interrompre Paraw&acirc;-la-baleine.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;... Le soleil s'&eacute;teint au couchant et se rallume au
+levant, le Lion de la mer monte sur son vaisseau qui plonge
+dans la nuit, il repara&icirc;tra dans la lumi&egrave;re des grandes
+montagnes!...&raquo; Ainsi m'a parl&eacute; la chef des chefs, <span class="smcap">L&eacute;o</span>,
+qui est maintenant, sois-en s&ucirc;r, l'&eacute;poux de ta fille bien-aim&eacute;e.</p>
+
+<p>Andr&egrave;s hochait la t&ecirc;te, le N&eacute;o-Z&eacute;landais s'&eacute;cria vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis qu'un homme et j'ai pu ob&eacute;ir... Il est <i>atoua</i>,
+esprit, ma&icirc;tre et souverain, plus fort que la temp&ecirc;te!...
+Pourquoi donc restes-tu dans le doute et la douleur?&mdash;Je
+ne suis qu'un homme, un chef de guerriers,&mdash;il est
+vrai,&mdash;<i>Paraw&acirc;-Touma</i>, la baleine au regard terrible,&mdash;mais
+quand j'ai r&eacute;ussi &agrave; parcourir plus de trois mille lieues,
+tant&ocirc;t avec ma pirogue, tant&ocirc;t sur de petits navires de
+Ta&iuml;ti,&mdash;quand il m'a suffi &agrave; moi, pour rire de toutes les
+chances contraires et pour venir jusqu'&agrave; toi, d'&ecirc;tre le serviteur
+qui a bu l'haleine de <span class="smcap">L&eacute;o</span>,&mdash;peux-tu craindre, chef
+des Condors, que <span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i> ait &eacute;t&eacute; mang&eacute; par ses ennemis?...
+Il reviendra comme il l'a promis aux nations de
+l'Oc&eacute;an... Le Lion de la mer ne meurt pas!...</p>
+
+<p>Porter la moindre atteinte &agrave; la confiance fanatique de
+Baleine-aux-yeux-terribles, e&ucirc;t &eacute;t&eacute; une faute dont Andr&egrave;s,
+n'eut garde de se rendre coupable. Assez d'autres, d&egrave;s lors,
+s'effor&ccedil;aient d'&eacute;branler la foi des Polyn&eacute;siens en la puissance
+surhumaine de <span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i>. Les Anglais et leurs missionnaires
+sillonnaient d&eacute;j&agrave; l'Oc&eacute;anie; et les premi&egrave;res colonies
+p&eacute;nales &eacute;taient fond&eacute;es sur les rives de la Nouvelle-Hollande,
+o&ugrave; la r&eacute;volution de 1789 emp&ecirc;cha les Fran&ccedil;ais de
+s'&eacute;tablir, selon les desseins du roi Louis XVI, dont L&eacute;on de
+Roqueforte avait connu avec d&eacute;tail les instructions officielles.</p>
+
+<p>&mdash;Baleine-aux-yeux-terribles, r&eacute;pondit enfin le cacique,
+les ann&eacute;es ont amass&eacute; la neige sur mon front. La vie des
+peuples est longue, et c'est pourquoi, de mon c&ocirc;t&eacute;, je crie:
+Patience, aux Quichuas du P&eacute;rou; mais la vie d'un vieil<span class='pagenum'><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span>lard
+est courte; verrai-je jamais la jour de la d&eacute;livrance?
+J'ai abandonn&eacute; la terre de mes p&egrave;res, j'ai fait ma demeure
+de ces ruines au bord de la grande mer; d'ici, &agrave; toute heure,
+je redemande &agrave; l'horizon le compagnon de nos combats. Si
+j'avais perdu tout espoir, vaillant Paraw&acirc;, je retournerais
+dans mes montagnes, et tu ne me verrais point assis sur un
+rocher dess&eacute;ch&eacute; par la brise de mer, les regards toujours
+tourn&eacute;s vers les flots.</p>
+
+<p>&mdash;Le chef des Condors parle avec sagesse! qu'il esp&egrave;re
+donc, et qu'il ne d&eacute;sesp&egrave;re jamais!...</p>
+
+<p>&mdash;Jamais il ne d&eacute;sesp&eacute;rera, dit Andr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Courage! Fils du Soleil, ne laisse point noyer dans la
+tristesse le c&oelig;ur du vainqueur de Sorata.</p>
+
+<p>&mdash;Baleine de l'Occident, le jour m&ecirc;me o&ugrave; je d&eacute;cha&icirc;nais
+les torrents des montagnes contre les murs de Sorata, mon
+c&oelig;ur &eacute;tait plong&eacute; dans une douleur qui dure encore! Mon
+prince et ma fille bien-aim&eacute;e avaient p&eacute;ri sous les coups
+f&eacute;roces des Espagnols. La tristesse, brave Paraw&acirc;, peut
+marcher &agrave; c&ocirc;t&eacute; du courage. La tristesse convient au vieillard
+exil&eacute; que le sort s&eacute;pare de sa derni&egrave;re enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Paraw&acirc;-Touma hait la tristesse, dit le sauvage n&eacute;o-z&eacute;landais
+en brandissant son <i>m&eacute;r&eacute;</i> ou casse-t&ecirc;te; il est &agrave; des
+milliers de lieues de sa terre, de sa nation, de ses femmes
+et de ses fils. La go&euml;lette ta&iuml;tienne qui l'a conduit vers toi,
+grand chef des Condors, s'est engloutie dans le tourbillon
+du Bourreau, la roche tranchante l'a ouverte comme une
+noix de cocotier, et tous ceux qui &eacute;taient &agrave; bord ont p&eacute;ri;
+seul, j'ai surv&eacute;cu. Et maintenant l'Oc&eacute;an s'&eacute;tend entre ma
+hutte ch&eacute;rie et moi. Me vois-tu dans la tristesse?... Non!
+non! Qu'elle s'approche du c&oelig;ur de Paraw&acirc;, il la chassera
+en chantant le <i>Pi-h&eacute;</i> qui remplit d'une joie terrible.</p>
+
+<p>Le <i>Pi-h&eacute;</i>, hymne belliqueux de l'Union et de la S&eacute;paration,
+de la Vie et de la Mort, est le chant national des indig&egrave;nes
+de la Nouvelle-Z&eacute;lande. Il commence par une
+invocation &agrave; l'<i>atoua</i> <span class="smcap">Maoui</span> (l'Esprit-Supr&ecirc;me), qui d&eacute;truit
+l'homme, mais absorbe en lui son &acirc;me. Il se termine par la<span class='pagenum'><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span>
+louange enthousiaste de ceux qui sont morts, et par de
+fi&egrave;res consolations donn&eacute;es aux survivants.</p>
+
+<p>Sur l'invitation d'Andr&egrave;s, Paraw&acirc; consentit &agrave; faire
+entendre le <i>Pi-h&eacute;</i>.</p>
+
+<p>Hommes et femmes, tous les P&eacute;ruviens, Quichuas pur
+sang ou m&eacute;tis, form&egrave;rent cercle, tandis que le sauvage se
+recueillait profond&eacute;ment.</p>
+
+<p>Il posa sa massue contre le rocher, se croisa les bras sur
+la poitrine, et modula quelques vers d'un rhythme &eacute;trange.
+Bient&ocirc;t il leva les mains vers le ciel en jetant quelques
+&eacute;clats de voix; puis, saisissant son casse-t&ecirc;te, il le brandit
+avec fureur. Ses gestes &eacute;taient mena&ccedil;ants, ses regards
+vraiment terribles; par moments, quelques intonations
+douces se m&ecirc;laient &agrave; ses cris bizarres, il s'exaltait en jouant
+sa pantomime chant&eacute;e; et malgr&eacute; ce qu'avait de dur sa
+physionomie sillonn&eacute;e de tatouages affreux, elle prenait un
+caract&egrave;re qui fit impression sur les serviteurs chr&eacute;tiens et
+civilis&eacute;s du vieux cacique Andr&egrave;s.</p>
+
+<p>Qu'on juge donc de l'effet imposant et formidable du <i>Pi-h&eacute;</i>
+lorsque, dans une circonstance solennelle, il est chant&eacute;, ou
+pour mieux dire ex&eacute;cut&eacute;, par plusieurs milliers d'indig&egrave;nes,
+poussant tous &agrave; la fois les m&ecirc;mes cris, faisant tous &agrave; la fois
+les m&ecirc;mes gestes de pri&egrave;re, de menace, de joie ou de fureur,
+avec une pr&eacute;cision dont nos corps de ballets les mieux
+exerc&eacute;s ne sauraient donner une id&eacute;e.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s chacun des couplets, qui sont in&eacute;gaux, mais tous tr&egrave;s-longs,
+Paraw&acirc; poussait le cri de vie et de mort: <span class="smcap">Pi-h&eacute;</span>!</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, sans s'interrompre, il lui donna un accent
+triomphal. Sa main se dirigeait vers l'horizon. Quelques
+mots d'espagnol se m&ecirc;l&egrave;rent aux paroles, &laquo;intraduisibles,&raquo;
+dit-on, du chant n&eacute;o-z&eacute;landais.</p>
+
+<p><span class="smcap">L&eacute;o</span>!... <i>Puma del mar!</i> <span class="smcap">Pi-h&eacute;</span>!... <span class="smcap">Pi-h&eacute;</span>!...</p>
+
+<p>&laquo;L&eacute;on!... le Lion de la mer!... Vie et mort!... Vie et mort!&raquo;</p>
+
+<p>Les P&eacute;ruviens, cette fois, r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent le refrain <span class="smcap">Pi-h&eacute;</span>;
+puis on se h&acirc;ta de gonfler les balses pour aller au devant du
+navire.<span class='pagenum'><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span></p>
+
+<p>Le cacique de Tinta se mit &agrave; genoux en adressant au Dieu
+des chr&eacute;tiens d'ardentes actions de gr&acirc;ces, car &agrave; tous les
+m&acirc;ts du brig se d&eacute;ployaient des banni&egrave;res sacr&eacute;es:</p>
+
+<p>A l'arri&egrave;re le pavillon fran&ccedil;ais,</p>
+
+<p>Au grand m&acirc;t le lion rouge sur champ d'or,</p>
+
+<p>Au m&acirc;t de misaine, enfin, le soleil des Incas sur champ
+d'azur au chef d'argent, c'est-&agrave;-dire l'embl&egrave;me national du
+P&eacute;rou sur l'&eacute;cusson de Garba y Palos.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est &agrave; bord!... elle est &agrave; bord!... Isabelle, ma fille,
+est &agrave; bord! disait le chef des Condors en tremblant de
+bonheur.</p>
+
+<p>Paraw&acirc;-Touma, Baleine-aux-yeux-terribles, se tenait
+fi&egrave;rement, en brandissant son <i>m&eacute;r&eacute;</i>, sur la premi&egrave;re des
+balses qui s'&eacute;lanc&egrave;rent &agrave; la rencontre du brig victorieux de
+L&eacute;on de Roqueforte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tonnerre des Cordill&egrave;res! s'&eacute;cria ma&icirc;tre Taillevent,
+le plus brave des anthropophages de mes amis! cet
+excellent cannibale de Paraw&acirc;-Touma, le Grand-Poisson
+qui regarde &agrave; faire peur! Quelle chance de le retrouver ici!</p>
+
+<p>Une exclamation pareille devait donner beaucoup &agrave; penser
+au jeune et vaillant Camuset. Or, depuis la grande victoire
+des corsaires de Bayonne, et surtout depuis que <i>le Lion</i>
+avait doubl&eacute; le cap Horn, ma&icirc;tre Taillevent, beaucoup
+moins discret que par le pass&eacute;, tenait des propos inimaginables,
+dont il ne permettait &agrave; personne de douter, sous
+peine de coups de poing inimaginables aussi.<span class='pagenum'><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span></p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII</h2>
+
+<h3>SALVES DES &Eacute;L&Eacute;MENTS.</h3>
+
+
+<p>L'ancre mordait le fond, lorsque Baleine-aux-yeux-terribles,
+son casse-t&ecirc;te au poing, bondit sur le pont du brig
+corsaire, courut vers la dunette, en criant: <span class="smcap">Pi-h&eacute;</span>! puis,
+les bras crois&eacute;s sur la poitrine, s'inclina religieusement
+devant <span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i>.</p>
+
+<p>Isabelle ne voyait que son v&eacute;n&eacute;rable a&iuml;eul, debout maintenant
+sur le rocher, d'o&ugrave; il lui faisait des signes de tendresse;
+elle n'entendait que les clameurs enthousiastes des
+Quichuas qui, des balses ou de la rive, criaient: &laquo;Vive la
+fille des Incas! Vive le Lion de la mer!&raquo; Des larmes baignaient
+ses yeux, tandis que la fol&acirc;tre Lim&eacute;na battait des
+mains en riant.</p>
+
+<p>L&eacute;on, cependant, ne craignit pas d'arracher Isabelle
+&agrave; ses &eacute;motions filiales, pour lui pr&eacute;senter l'intr&eacute;pide
+Paraw&acirc;.</p>
+
+<p>&mdash;Tu connais mes marins d'Europe, disait-il, regarde
+l'un de mes plus vaillants serviteurs sur la mer immense
+dont je suis le lion.</p>
+
+<p>Isabelle put &agrave; peine r&eacute;primer un premier mouvement de
+d&eacute;go&ucirc;t &agrave; l'aspect du farouche cannibale; elle sut &ecirc;tre gracieuse
+pourtant, et d'un ton de reine:</p>
+
+<p>&mdash;Mon &eacute;poux, dit-elle, m'a instruite des grands combats
+de Baleine-aux-yeux-terribles, son ami fid&egrave;le.</p>
+
+<p>&mdash;Gloire &agrave; <span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i>! Gloire au Lion qui sort de la<span class='pagenum'><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span>
+mer! Et &agrave; vous, sa dame, bonheur sur les eaux et sur les
+terres, sous la lune et sous le soleil!</p>
+
+<p>S'adressant ensuite &agrave; Sans-Peur dans une langue inconnue
+de tous, si ce n'est de Taillevent:</p>
+
+<p>&mdash;Ton drapeau a &eacute;t&eacute; vu dans tes &icirc;les; partout il a &eacute;t&eacute;
+salu&eacute; avec joie; mais partout aussi, les hommes de l'Angleterre
+menacent les peuples de la fureur des <i>hommes terribles
+de la tribu de Surville et de Marion</i>.</p>
+
+<p>C'est sous ce nom redout&eacute; que les Fran&ccedil;ais &eacute;taient et
+sont, encore de nos jours, d&eacute;sign&eacute;s aux indig&egrave;nes par les
+navigateurs anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! brigands d'Anglais de malheur! dit ma&icirc;tre Taillevent
+qui s'&eacute;tait rapproch&eacute; de son ami Paraw&acirc;, ils n'ont pas
+manqu&eacute; de g&acirc;ter nos affaires par ici, pendant que nous courions
+un bord de l'autre c&ocirc;t&eacute; du cap Horn.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'a dit Paraw&acirc;-Touma? demandait L&eacute;on.</p>
+
+<p>&mdash;Il a dit: &laquo;La langue des <i>hommes de la tribu de Tout&eacute;</i><a name="FNanchor_9_11" id="FNanchor_9_11"></a><a href="#Footnote_9_11" class="fnanchor">[9]</a>
+est double; ils viennent pour nous acheter et nous vendre;
+<span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i> est leur ennemi. <span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i> est un grand guerrier,
+un chef juste et puissant, le p&egrave;re des hommes tatou&eacute;s;
+son haleine est le courage; son &oelig;il gauche est le soleil.&raquo;</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_11" id="Footnote_9_11"></a><a href="#FNanchor_9_11"><span class="label">[9]</span></a>&mdash;Les Anglais,&mdash;le nom du capitaine Cook, corrompu par la prononciation
+des Polyn&eacute;siens, &eacute;tant devenu <i>Tout&eacute;</i>.</p></div>
+
+<p>Pendant quelques minutes encore, L&eacute;on interrogea Paraw&acirc;
+en sa langue;&mdash;puis, satisfait de ses r&eacute;ponses, il le
+regarda fixement et fit un pas vers lui.</p>
+
+<p>Alors, avec une joie grave, l'indig&egrave;ne se rapprochant de
+m&ecirc;me, appuya le nez contre le sien en aspirant son haleine.</p>
+
+<p>Tel est le salut fraternel qui, &agrave; la Nouvelle-Z&eacute;lande, &eacute;quivaut
+&agrave; nos embrassements.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir bu l'haleine de l'<i>Atoua</i>, <i>Rangatira-Rahi</i>, ou
+chef des chefs, Baleine-aux-yeux-terribles, <i>Rangatira-para-parao</i>,
+c'est-&agrave;-dire chef de rang sup&eacute;rieur, ne d&eacute;daigna pas
+d'accorder un honneur semblable &agrave; son vieil ami Taillevent,
+bien que celui ci, d'apr&egrave;s la hi&eacute;rarchie n&eacute;o-z&eacute;landaise, ne
+f&ucirc;t qu'un <i>Rangatira-iti</i>, ou sous-chef.<span class='pagenum'><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span></p>
+
+<p>Le canot du capitaine d&eacute;borda bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>Escort&eacute; par les balses, il se dirigeait vers le rivage aux
+acclamations de tous les Quichuas fid&egrave;les &agrave; la fortune d'Andr&egrave;s
+de Sa&iuml;ri.</p>
+
+<p>Le brig <i>le Lion</i> fit une salve de trois bord&eacute;es.</p>
+
+<p>Isabelle aborda enfin et se jeta dans les bras d&eacute;biles de
+son illustre a&iuml;eul, le vainqueur de Sorata.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant, une secousse de tremblement de terre
+se fit sentir; la mer gronda, les rochers g&eacute;mirent, les rares
+arbres qui entouraient le vieux ch&acirc;teau se balanc&egrave;rent
+comme &eacute;branl&eacute;s, et les condors qui planaient au-dessus des
+mornes pouss&egrave;rent des cris aigus.</p>
+
+<p>&mdash;Amis! s'&eacute;cria L&eacute;on de Roqueforte, la terre et la mer
+du P&eacute;rou saluent le retour de votre reine!</p>
+
+<p>&mdash;Pi-h&eacute;! pi-h&eacute;!... vie et mort! hurlait Baleine-aux-yeux-terribles.</p>
+
+<p>&mdash;Attention! criait &agrave; bord ma&icirc;tre Taillevent, tenons-nous
+par&eacute;s &agrave; filer le c&acirc;ble par le bout.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; le premier lieutenant rangeait son monde aux postes
+d'appareillage.<span class='pagenum'><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span></p>
+
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX</h2>
+
+<h3>TREMBLEMENT DE TERRE.</h3>
+
+
+<p>Les tremblements de terre, tr&egrave;s fr&eacute;quents au P&eacute;rou, y
+ont occasionn&eacute; d'effroyables d&eacute;sastres. En 1678 et 1682,
+Lima et le port de Callao, situ&eacute; &agrave; deux petites lieues, furent
+&eacute;prouv&eacute;s cruellement; en 1746, les deux villes s'&eacute;croul&egrave;rent,
+et la mer couvrit l'emplacement occup&eacute; par l'ancien
+Callao, dont on aper&ccedil;oit encore les ruines sous les eaux
+dans la partie de la baie appel&eacute;e <i>mar Braba</i>. Sur quatre
+mille habitants, d'apr&egrave;s la tradition, il n'en surv&eacute;cut qu'un
+seul.</p>
+
+<p>Le 19 octobre 1682, la ville de Pisco fut engloutie. En 1755,
+&agrave; l'&eacute;poque du fameux tremblement de terre de Lisbonne,
+Quito s'&eacute;croula de fond en comble.&mdash;De nos jours, les
+villes d'Ar&eacute;quipa, d'Arica et vingt autres ont souffert les
+plus grands dommages, malgr&eacute; la nature des constructions
+faites d&eacute;sormais en vue de r&eacute;sister aux secousses.</p>
+
+<p>La baie de Quiron, o&ugrave; le brig corsaire <i>le Lion</i> venait de
+jeter l'ancre, &eacute;tait sans contredit le point du littoral le plus
+d&eacute;vast&eacute; par les convulsions souterraines. La forme abrupte
+des mornes, fendus comme par des haches g&eacute;antes,&mdash;les
+d&eacute;chirements du rivage,&mdash;les incroyables diff&eacute;rences des
+fonds sous-marins, insondables en certains points tr&egrave;s
+voisins de la c&ocirc;te,&mdash;la coupe &eacute;trange des r&eacute;cifs qui la
+bordaient,&mdash;le bouleversement des terres arables qui, en
+plusieurs endroits, s'&eacute;taient &eacute;videmment d&eacute;plac&eacute;es, le<span class='pagenum'><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span>
+d&eacute;montraient moins encore que l'abandon du territoire par
+tous ses colons primitifs.</p>
+
+<p>En 1755, la bourgade de Quiron disparut dans un gouffre
+d'o&ugrave; s'&eacute;chapp&egrave;rent des flammes; la garnison espagnole s'enfuit
+du ch&acirc;teau, dont il ne resta que les murs d'enceinte.
+Durant plusieurs ann&eacute;es cons&eacute;cutives, des grondements
+semblables au bruit du tonnerre ne cess&egrave;rent de se faire
+entendre. Il fut av&eacute;r&eacute; dans la province que sous ce sol mouvant
+existait une cavit&eacute; volcanique, o&ugrave; plages et montagnes
+s'effondreraient quelque jour. Personne n'osa se fixer &agrave;
+moins de cinq ou six lieues. La terreur s'accrut avec le
+temps, si bien que les gens du pays avaient l'habitude de
+faire un long circuit pour &eacute;viter de traverser cette r&eacute;gion
+maudite.</p>
+
+<p>Plus elle &eacute;tait d&eacute;serte, plus elle convenait au cacique
+Andr&egrave;s et &agrave; L&eacute;on de Roqueforte, qui s'y rembarqua, en
+1790, sur la go&euml;lette ta&iuml;tienne avec laquelle il avait myst&eacute;rieusement
+abord&eacute; au P&eacute;rou. En 1791, apr&egrave;s avoir
+r&eacute;pandu le bruit de sa mort, le vieux chef des Quichuas s'y
+&eacute;tablit. Depuis, les secousses de tremblement de terre
+avaient &eacute;t&eacute; rares et sans grands effets. Celle qui se faisait
+sentir maintenant &eacute;tait formidable.</p>
+
+<p>La nature semblait s'&ecirc;tre repos&eacute;e longuement avant de
+faire un effort supr&ecirc;me pour d&eacute;chirer les flancs de la montagne
+de Quiron.</p>
+
+<p>Les serviteurs du cacique se souvinrent de l'opinion
+accr&eacute;dit&eacute;e;&mdash;ils crurent &agrave; bon droit que l'heure derni&egrave;re
+sonnait pour eux;&mdash;les uns se jet&egrave;rent &agrave; genoux en faisant
+le signe de la croix, les autres pouss&egrave;rent des cris affreux.</p>
+
+<p>La contenance calme d'Andr&egrave;s, que l'&eacute;croulement du
+monde entier n'aurait pu distraire de ses &eacute;motions de bonheur,
+le sang-froid radieux d'Isabelle, et surtout les nobles
+paroles du Lion de la mer raffermirent leur courage au
+moment m&ecirc;me o&ugrave; le p&eacute;ril augmentait.</p>
+
+<p>Un craquement strident, prolong&eacute;, m&eacute;tallique, ind&eacute;finissable,
+&agrave; vrai dire, puisque aucun autre bruit ne saurait en<span class='pagenum'><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span>
+donner l'id&eacute;e, retentit au loin. La terre et les flots g&eacute;missaient.
+Tout &agrave; coup, &agrave; &eacute;gale distance des r&eacute;cifs de l'ouest et
+de la plage, au centre de la cha&icirc;ne de mornes rocailleux qui
+forment la c&ocirc;te nord de la baie, un &eacute;clat se fit dans le sens
+vertical; quelques blocs &eacute;normes se d&eacute;tach&egrave;rent de la montagne,
+et roulant avec fracas, laiss&egrave;rent apercevoir une
+caverne profonde. L'ouverture de cet antre, jusqu'alors
+ferm&eacute;e, affectait la forme d'un angle tr&egrave;s aigu, d'environ
+cinquante pieds de large sur la ligne du niveau de la mer,
+qui, du reste, n'y p&eacute;n&eacute;tra point. De la distance o&ugrave; se trouvaient
+Andr&egrave;s, Isabelle et L&eacute;on, l'on ne pouvait juger de sa
+configuration int&eacute;rieure.</p>
+
+<p>D'autres craquements ouvrirent d'autres fissures, diverses
+chutes de rochers eurent lieu &ccedil;&agrave; et l&agrave;, il sembla m&ecirc;me que
+la disposition des r&eacute;cifs venait de changer.</p>
+
+<p>La mer, arrach&eacute;e de son lit, s'&eacute;leva par sept fois &agrave; une
+hauteur effrayante; par sept fois, laissant le fond &agrave; sec, elle
+recula vers le large, &agrave; tel point que le brig <i>le Lion</i> toucha
+par la quille, et faillit se briser. Mais le c&acirc;ble &eacute;tait fil&eacute; par
+le bout, quelques voiles s'ouvraient &agrave; un vent encore frais;
+le navire, entra&icirc;n&eacute; au dehors, parvint &agrave; s'y maintenir.</p>
+
+<p>Le canot qui venait d'amener &agrave; terre Isabelle et son &eacute;poux
+fut fracass&eacute; tout d'abord; heureusement les matelots
+purent s'accrocher aux balses que les ras de mar&eacute;e les plus
+furieux ne sauraient submerger.</p>
+
+<p>Le plateau sur lequel &eacute;taient r&eacute;unis Andr&egrave;s, Isabelle et
+leurs amis oscilla sur ses bases et se fendit sous leurs pieds;
+mais on n'eut &agrave; d&eacute;plorer aucun malheur.</p>
+
+<p>Le brig &eacute;tait hors de p&eacute;ril: &eacute;trangers ou P&eacute;ruviens, tous
+les hommes &eacute;taient sains et saufs, et le vieux ch&acirc;teau de
+Quiron ne souffrit point.</p>
+
+<p>Soit que ses murs, contretenus par des &eacute;tais, dussent &agrave;
+leur v&eacute;tust&eacute; m&ecirc;me l'&eacute;lasticit&eacute; qui manque aux constructions
+neuves, soit par l'effet de la disposition des terrains ou par
+toute autre cause, il r&eacute;sista.</p>
+
+<p>Et quand les &eacute;pais nuages de poussi&egrave;re soulev&eacute;s par la<span class='pagenum'><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span>
+commotion furent lentement retomb&eacute;s, Andr&egrave;s, qui venait
+d'embrasser et de remercier avec effusion le Lion de la mer,
+d&eacute;sormais son fils, put s'&eacute;crier enfin:</p>
+
+<p>&mdash;Venez vous reposer, mes enfants, dans la demeure
+que le Ciel nous a conserv&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon p&egrave;re, allons, dit L&eacute;on de Roqueforte en lui
+offrant l'appui de son bras. Je n'y entrerai pas, cependant,
+avant d'avoir jet&eacute; un coup d'&oelig;il dans cette cavit&eacute; qui s'est
+ouverte,&mdash;miraculeusement peut-&ecirc;tre,&mdash;&agrave; l'instant m&ecirc;me
+o&ugrave; nous abordions.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est donc ton dessein? demandait le cacique.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon en parler, si je n'ai qu'une id&eacute;e vaine?</p>
+
+<p>On gravit la pente sablonneuse qui conduisait de l'observatoire
+d'Andr&egrave;s au ch&acirc;teau de Quiron. Une joie respectueuse
+rayonnait sur les fronts de tous les serviteurs.</p>
+
+<p>Paraw&acirc;, qui suivait de pr&egrave;s le <i>Rangatira-Rahi</i>, son <i>atoua</i>,
+disait en langue espagnole:</p>
+
+<p>&mdash;Le Lion de la mer ne meurt pas!... non, non! il ne
+meurt pas, le Puma des grandes eaux sal&eacute;es, le Vautour des
+mornes et des &icirc;les, le Feu qui &eacute;claire et qui br&ucirc;le, le Soleil
+de l'Oc&eacute;an!... Ce qu'il annonce arrive. Ce qu'il dit est vrai
+toujours. Ce qu'il a promis, il le donne. Ce qu'il se propose,
+il le fait.&mdash;A tous les peuples qu'il aime, bonheur! A vous
+donc, bonheur, hommes de la tribu du chef des Condors!</p>
+
+<p>Ces paroles du sauvage cannibale faisaient impression sur
+les Quichuas, bien que ceux-ci fussent relativement civilis&eacute;s.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient chr&eacute;tiens, poss&eacute;daient pour la plupart quelques
+connaissances &eacute;l&eacute;mentaires, devaient &agrave; leur contact avec
+les Espagnols des id&eacute;es oppos&eacute;es aux f&eacute;roces pr&eacute;jug&eacute;s d'un
+anthropophage, et appartenaient &agrave; une nation sortie de la
+barbarie fort ant&eacute;rieurement &agrave; la conqu&ecirc;te des Pizarre;
+mais aucun d'eux n'&eacute;tait de la classe sup&eacute;rieure. Serviteurs
+d'Andr&egrave;s, p&ecirc;cheurs, chasseurs, mineurs ou simples paysans,
+ils ne poss&eacute;daient pas l'&eacute;ducation n&eacute;cessaire pour se soustraire
+&agrave; l'influence de l'enthousiaste Paraw&acirc;. Eux-m&ecirc;mes
+fondaient, d'ailleurs, leurs plus ch&egrave;res esp&eacute;rances sur le<span class='pagenum'><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span>
+retour du Lion de la mer et de la fille des Incas; comment
+ne se seraient-ils pas complus &agrave; &eacute;couter le N&eacute;o-Z&eacute;landais,
+dont l'intelligence naturelle &eacute;tait, du reste, bien au-dessus
+de la leur?</p>
+
+<p>Devant eux, le dernier repr&eacute;sentant de la race toujours
+v&eacute;n&eacute;r&eacute;e de leurs anciens rois marchait appuy&eacute; sur l'&eacute;paule
+d'Isabelle, leur reine, et sur le bras du Lion de la mer, leur
+vengeur, leur lib&eacute;rateur et leur prince. Ils croyaient donc,
+avec Paraw&acirc;, que la terre, la mer, le ciel du P&eacute;rou et les
+Condors, embl&egrave;mes vivants de leur patrie, avaient salu&eacute;
+comme eux le d&eacute;barquement des jeunes &eacute;poux.</p>
+
+<p>Aux approches du ch&acirc;teau de Quiron, Sans-Peur, laissant
+Isabelle avec son a&iuml;eul, fit un signe au N&eacute;o-Z&eacute;landais; puis,
+ils se dirig&egrave;rent ensemble vers la grande caverne, d'o&ugrave;
+s'&eacute;chappaient d'&eacute;paisses vapeurs.</p>
+
+<p>Une chauss&eacute;e de roches emp&ecirc;chait seule la mer de remplir
+le bassin qui en occupait le fond. Cramponn&eacute;s &agrave; quelques
+saillies, le capitaine et son sauvage s'aventur&egrave;rent dans la
+galerie naturelle. Sous une vo&ucirc;te de cent cinquante pieds
+environ, elle d&eacute;crivait une sorte de courbe et se prolongeait
+fort avant vers la gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Victoire! s'&eacute;cria L&eacute;on de Roqueforte.</p>
+
+<p>&mdash;Pi-h&eacute;! dit le fanatique insulaire, la terre a ob&eacute;i &agrave; <span class="smcap">L&eacute;o</span>
+l'<i>Atoua</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Non, Paraw&acirc;, ce n'est point &agrave; moi qu'elle a ob&eacute;i, reprit
+L&eacute;on de Roqueforte, comme pour att&eacute;nuer le blasph&egrave;me na&iuml;f
+de son compagnon; non! mais le Dieu tout-puissant qui prot&egrave;ge
+les opprim&eacute;s a permis qu'un ph&eacute;nom&egrave;ne terrible serv&icirc;t
+mes projets.</p>
+
+<p>Il voulait bien passer pour un <i>atoua</i>, pour un g&eacute;nie disposant
+d'une force sup&eacute;rieure,&mdash;et d'un bout &agrave; l'autre de la
+Polyn&eacute;sie, des circonstances &eacute;tranges avaient contribu&eacute; &agrave;
+propager cette croyance,&mdash;mais il aurait craint d'attirer
+sur sa t&ecirc;te les ch&acirc;timents c&eacute;lestes en se laissant attribuer
+un pouvoir qui n'appartient qu'&agrave; Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Toute &acirc;me est immortelle; en ce sens, je suis <i>atoua</i>,<span class='pagenum'><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span>
+je suis esprit, je le suis encore comme d&eacute;positaire de la
+grande pens&eacute;e royale qui survit en moi, et qui me survivra,
+je l'esp&egrave;re, avec la protection du Ciel.&raquo;</p>
+
+<p>Telle &eacute;tait, &agrave; ses propres yeux, la justification de L&eacute;on de
+Roqueforte; il se laissa rattacher, par un mythe &eacute;trange,
+&agrave; la m&eacute;moire de Surville et de Marion; il jugea n&eacute;cessaire
+de laisser croire aux peuples qu'il &eacute;tait immortel.</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i>, le Lion de la mer, ne meurt point! devint
+la formule des larges desseins de civilisation et de libert&eacute;
+qui guidaient L&eacute;on lui-m&ecirc;me. Les Polyn&eacute;siens d&eacute;vou&eacute;s &agrave; sa
+cause la prirent au propre; ils en firent un cri de ralliement
+qui, mille fois en son absence, retentit dans les combats.</p>
+
+<p>Au sortir de l'immense caverne vo&ucirc;t&eacute;e, casemate naturelle,
+dont un crat&egrave;re de volcan occupait les profondeurs,
+Baleine-aux-yeux-terribles, croisant les bras sur la poitrine,
+dit d'un accent p&eacute;n&eacute;tr&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;L&eacute;o l'<i>Atoua</i>, dans le ventre de la montagne, a cri&eacute;:
+&laquo;Victoire!&raquo; L&eacute;o l'<i>Atoua</i> voulait donc que le roc s'ouvr&icirc;t
+comme un fruit m&ucirc;r. Dans quel dessein? Paraw&acirc; ne le sait
+point, mais le Grand Esprit du Ciel, Maou&iuml;, l'Ombre immortelle,
+le sait. Et Maou&iuml; a ordonn&eacute; ce que L&eacute;o voulait, parce
+que L&eacute;o est un <i>atoua</i> sage, juste et brave devant le Souffle
+tout-puissant de Maou&iuml;.</p>
+
+<p><i>Maou&iuml;</i>, ailleurs <i>Nou&iuml;</i>, est le Dieu triple: &laquo;L'habitant du
+ciel, le dieu de la col&egrave;re et de la mort, et le dieu des &eacute;l&eacute;ments.&raquo;&mdash;Ou
+encore, d'apr&egrave;s une classification tr&egrave;s diff&eacute;rente:
+&laquo;Dieu le P&egrave;re, Dieu le Fils et Dieu l'Oiseau.&raquo;&mdash;Enfin,
+suivant quelques indig&egrave;nes, Maou&iuml;-Moua et Maou&iuml;-Potiki
+seraient leurs dieux principaux, devenus un seul et m&ecirc;me
+Dieu, attendu que l'a&icirc;n&eacute; tua, mangea et s'assimila ainsi son
+fr&egrave;re. Et de cette fable d&eacute;riveraient la coutume de manger les
+ennemis et la croyance qu'en les d&eacute;vorant, on absorbe en
+soi leur courage, leur intelligence, leur &acirc;me.&mdash;En tous cas,
+les N&eacute;o-Z&eacute;landais d&eacute;finissent Dieu ou Maou&iuml;, l'<i>Atoua</i> supr&ecirc;me,
+par les remarquables qualifications d'<i>Ombre immortelle</i>
+et de <i>Souffle-tout-puissant</i>.<span class='pagenum'><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Plaise &agrave; Dieu que Paraw&acirc; dise vrai! r&eacute;pondit L&eacute;on
+avec une &eacute;motion pieuse.</p>
+
+<p>Il mesurait de l'&oelig;il la longue ouverture de la caverne
+et se r&eacute;jouissait en remarquant combien il serait facile de
+la dissimuler, car elle &eacute;tait oblique et fort &eacute;troite au sommet.
+On pourrait ais&eacute;ment la murer avec un l&eacute;ger &eacute;chaffaudage
+de terre grasse m&ecirc;l&eacute;e &agrave; des roches bris&eacute;es et au
+besoin la rendre imp&eacute;n&eacute;trable.</p>
+
+<p>Paraw&acirc; re&ccedil;ut ordre de rallier les canotiers de l'embarcation
+bris&eacute;e, de monter avec eux la plus grande des balses
+et de se rendre &agrave; bord du brig pour dire au lieutenant de
+revenir au mouillage.<span class='pagenum'><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XX" id="XX"></a>XX</h2>
+
+<h3>VASTES DESSEINS.</h3>
+
+
+<p>L&eacute;on de Roqueforte se dirigea vers le ch&acirc;teau de Quiron,
+o&ugrave; Isabelle, quand il reparut, achevait de faire &agrave; son a&iuml;eul
+le r&eacute;cit de ses deux ans d'exil en Espagne, de la mort de son
+p&egrave;re, de la conduite de don Ramon, de la romanesque histoire
+de son mariage et de la glorieuse travers&eacute;e du brig <i>le
+Lion</i>.</p>
+
+<p>Le vieux cacique &eacute;tait vivement &eacute;mu.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, vous avez d&eacute;pass&eacute; mes esp&eacute;rances, dit-il;
+vous ne vous &ecirc;tes point born&eacute; &agrave; combler mes v&oelig;ux en me
+ramenant ma fille bien-aim&eacute;e; vous avez encore servi avec
+votre valeur ordinaire la cause de notre affranchissement;
+vous revenez avec un brig bien arm&eacute;, avec des armes et
+des munitions de guerre, et vous avez en outre &agrave; vos ordres
+une belle fr&eacute;gate, &agrave; ce que m'apprend Isabelle.</p>
+
+<p>&mdash;Trop faiblement arm&eacute;e d'un &eacute;quipage de prise, et
+hors d'&eacute;tat de r&eacute;sister &agrave; un navire de m&ecirc;me rang.</p>
+
+<p>&mdash;Nous compl&eacute;terons son &eacute;quipage! s'&eacute;cria Andr&egrave;s.
+Votre derni&egrave;re victoire navale, en grandissant votre
+renomm&eacute;e, pr&eacute;disposera, je l'esp&egrave;re, en notre faveur la
+R&eacute;publique fran&ccedil;aise, protectrice naturelle des peuples
+esclaves qui veulent s'&eacute;manciper. Et vous saurez accomplir
+avec son concours la mission que vous aviez re&ccedil;ue du roi
+Louis XVI.</p>
+
+<p>L&eacute;on de Roqueforte hocha la t&ecirc;te, non qu'il trouv&acirc;t la<span class='pagenum'><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span>
+proposition par trop contradictoire dans les termes, mais
+parce qu'il avait vu de pr&egrave;s et sainement appr&eacute;ci&eacute; la situation
+de la France.</p>
+
+<p>&mdash;Noble Andr&egrave;s, dit-il, ne nous faisons pas d'illusions.
+La vie de l'homme est courte relativement &agrave; celle des
+peuples. Ouvrier de l'avenir, verrai-je, moi qui parle, les
+jours de la d&eacute;livrance? L'Am&eacute;rique du Sud, tout enti&egrave;re,
+s'&eacute;mancipera comme s'est &eacute;mancip&eacute;e celle du Nord. Le
+Portugal d'un c&ocirc;t&eacute;, l'Espagne de l'autre, perdront leurs
+vastes possessions comme l'Angleterre a perdu les siennes.
+Des &Eacute;tats nouveaux se formeront; le Mexique, la Nouvelle-Grenade,
+le Chili, le Paraguay, le Br&eacute;sil, le P&eacute;rou, deviendront
+autant d'empires ind&eacute;pendants; une politique nouvelle
+r&eacute;gira ces contr&eacute;es. Malheur, alors, malheur aux
+nations indig&egrave;nes qui se laisseront d&eacute;pouiller de leurs
+droits!... D&egrave;s aujourd'hui, mon p&egrave;re, nos efforts doivent
+tendre &agrave; les pr&eacute;parer &agrave; jouer leur r&ocirc;le dans la guerre que
+je pr&eacute;vois, sans pouvoir en assigner la date.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! fit Andr&egrave;s, le dernier Inca sortant de la tombe
+parlera dans ce sens aux peuples qui le v&eacute;n&egrave;rent!</p>
+
+<p>&mdash;Votre fille, s'&eacute;cria Isabelle, parcourra les plaines et
+les montagnes en criant &agrave; ses fr&egrave;res: &laquo;Combattez en hommes
+libres!...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-il arriv&eacute; aux &Eacute;tats-Unis d'Am&eacute;rique? ajouta
+L&eacute;on: les malheureux Indiens, depuis la proclamation de
+l'ind&eacute;pendance, sont rest&eacute;s dans la m&ecirc;me situation que sous
+la domination anglaise.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! dit Andr&egrave;s, faisant un cruel retour vers le pass&eacute;,
+il en a &eacute;t&eacute; l&agrave; comme ici autrefois. Les peuples asservis n'ont
+retir&eacute; aucun avantage des querelles de leurs oppresseurs.
+D&egrave;s l'origine de la conqu&ecirc;te, lorsque les Castillans se d&eacute;chiraient
+entre eux, lorsque les Pizarre et les Almagro s'&eacute;gorgeaient
+dans notre infortun&eacute; pays, pourquoi les P&eacute;ruviens ne
+surent-ils point profiter de leurs guerres civiles, ainsi que les
+Espagnols avaient profit&eacute; des n&ocirc;tres? O Jos&eacute; Gabriel, grand
+chef des Condors, mon glorieux pr&eacute;d&eacute;cesseur, que n'&eacute;tais-tu<span class='pagenum'><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span>
+vivant &agrave; cette &eacute;poque!... Mais elle reviendra, dis-tu, mon
+cher fils?... Tu crois que les Espagnols d'Europe et ceux
+d'Am&eacute;rique se diviseront... C'est bien! soyons pr&ecirc;ts, et
+alors, point de transactions, point d'alliances avec l'un ni
+avec l'autre parti!...</p>
+
+<p>L&eacute;on de Roqueforte approuvait-il ces paroles?&mdash;non,
+assur&eacute;ment;&mdash;mais se gardant bien d'engager une discussion
+non moins inutile que pr&eacute;matur&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;La vieille Europe, dit-il, tremble sur ses bases s&eacute;culaires;
+le monde est plus profond&eacute;ment &eacute;branl&eacute; que ces
+rivages ne l'&eacute;taient tout &agrave; l'heure. Ici les montagnes se
+fondent, des cavit&eacute;s souterraines s'entr'ouvrent &agrave; miracle...</p>
+
+<p>&mdash;L&eacute;on, un seul mot, demanda Isabelle, cette caverne
+est-elle ce que vous d&eacute;siriez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon amie; j'en ai remerci&eacute; Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Remercions-le donc, nous aussi, ma fille!... dit Andr&egrave;s
+en se levant et en d&eacute;couvrant son front v&eacute;n&eacute;rable. J'ignore
+&agrave; quoi peut servir cet antre profond; mais les Espagnols de
+Sorata ignoraient aussi &agrave; quoi servirait la digue immense
+que je fis construire pour renverser leurs fortifications surcharg&eacute;es
+d'artillerie.</p>
+
+<p>Isabelle et son a&iuml;eul se tourn&egrave;rent vers une sainte image
+du R&eacute;dempteur, plac&eacute;e au point le plus apparent de la salle
+o&ugrave; avait lieu leur m&eacute;morable conf&eacute;rence de famille.&mdash;L&eacute;on
+les imita; et apr&egrave;s un instant de religieux silence:</p>
+
+<p>&mdash;Ici, continua-t-il, le sol bondit comme une mer agit&eacute;e,
+ses entrailles se d&eacute;chirent et la terre du P&eacute;rou offre dans
+son sein un asile myst&eacute;rieux &agrave; mes vaisseaux. Je puis cacher
+sous les vo&ucirc;tes de la grande caverne, non-seulement ma
+fr&eacute;gate et plusieurs autres b&acirc;timents, mais encore des approvisionnements
+pour plusieurs ann&eacute;es de guerre. Je cherchais
+un arsenal; j'avais con&ccedil;u d&eacute;j&agrave; divers projets d'une ex&eacute;cution
+tr&egrave;s difficile, la difficult&eacute; s'est r&eacute;solue. J'ai mieux que tout
+ce que je r&ecirc;vais. Telle est la cause de ma joie. Voil&agrave; mon
+secret, que je ne d&eacute;voile qu'&agrave; vous, car il faudra proc&eacute;der
+avec une prudente d&eacute;fiance; voil&agrave; le bienfait miraculeux<span class='pagenum'><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span>
+dont nous venons de remercier la Providence divine.</p>
+
+<p>&mdash;Les enfants du P&eacute;rou, dit le successeur des Incas,
+savent garder les secrets mieux qu'aucun autre peuple.
+Chacun sait que, durant trente ans, nos p&egrave;res ont conspir&eacute;
+contre la domination espagnole sans qu'aucun d'eux ait
+trahi leur vaste complot<a name="FNanchor_10_12" id="FNanchor_10_12"></a><a href="#Footnote_10_12" class="fnanchor">[10]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_12" id="Footnote_10_12"></a><a href="#FNanchor_10_12"><span class="label">[10]</span></a> Historique.</p></div>
+
+<p>&mdash;Le chef des Condors, quand il en sera temps, me fera
+aider par les plus discrets de ses serviteurs; moi, de mon
+c&ocirc;t&eacute;, je n'emploierai que mes marins les plus fid&egrave;les.&mdash;Eh
+bien, de m&ecirc;me qu'un formidable tremblement de terre me
+vient aujourd'hui en aide, de m&ecirc;me la terrible commotion
+europ&eacute;enne qui renverse les tr&ocirc;nes et allume la grande
+guerre entre toutes les grandes nations, aura pour cons&eacute;quence
+l'affranchissement des peuples de l'Am&eacute;rique. En
+attendant le contre-coup de la r&eacute;volution du vieux monde,
+que le monde nouveau se tienne sur ses gardes! T&ocirc;t ou
+tard,&mdash;mais qui saurait dire quand?&mdash;les laves du volcan
+qui fait explosion en France se r&eacute;pandront, comme un torrent
+de feu, jusqu'en ces contr&eacute;es. Alors, l'heure sera venue
+de courir aux armes!</p>
+
+<p>L&eacute;on, apr&egrave;s un moment de silence, reprit avec lenteur:</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; moi, vous le savez, Andr&egrave;s, et toi, Isabelle,
+qui connais maintenant toute ma vie, tu le sais mieux
+encore, ce n'est pas &agrave; l'affranchissement du P&eacute;rou que je
+dois consacrer mes principaux efforts.&mdash;Avant tout, je
+suis Fran&ccedil;ais, et mon devoir, qu'un roi de France m'a
+l&eacute;gu&eacute;, est de m'opposer par tous les moyens &agrave; ce qu'aucune
+influence &eacute;trang&egrave;re ne pr&eacute;domine sur ces mers, leurs &icirc;les
+et leurs rivages. L'Angleterre est pr&ecirc;te &agrave; recueillir l'h&eacute;ritage
+de l'Espagne.&mdash;Esclavage pour esclavage, &agrave; quoi bon
+changer? L'Angleterre a l'ambition d'assujettir tous les
+peuples de la mer; la France ne veut que les civiliser en
+prot&eacute;geant leur ind&eacute;pendance. Or, tandis qu'en Europe
+&eacute;clate la guerre qui, de longtemps sans doute, ne permettra<span class='pagenum'><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span>
+point &agrave; la France de tourner les yeux vers ces parages,&mdash;mon
+r&ocirc;le obscur &agrave; moi est de paralyser les efforts qu'y fait
+l'Angleterre, efforts pr&eacute;vus par le roi Louis XVI depuis
+l'&eacute;poque de la guerre d'Am&eacute;rique. Telle est ma mission,
+elle sied &agrave; mon patriotisme et &agrave; mon amour de l'humanit&eacute;;
+elle co&iuml;ncide avec les int&eacute;r&ecirc;ts de ma patrie, avec ceux de la
+v&ocirc;tre. Soyez ind&eacute;pendants, peuples de l'Am&eacute;rique du Sud,
+mais vous, braves indig&egrave;nes des archipels du grand Oc&eacute;an,
+ne devenez pas esclaves! Mexicains et P&eacute;ruviens, secouez
+le joug de l'Espagne, mais qu'aucun peuple nouveau ne
+subisse celui des Anglais! Nos descendants verront les
+Indes imiter les Am&eacute;riques; il ne faut point qu'alors l'Angleterre
+r&egrave;gne sur un nouvel empire dans l'Oc&eacute;anie, o&ugrave; j'ai
+jur&eacute; de la combattre, o&ugrave; je dois l'emp&ecirc;cher de faire de
+rapides progr&egrave;s &agrave; la faveur des guerres qui ensanglantent
+la vieille Europe.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis que vous louer, mon cher fils, dit Andr&egrave;s,
+et pourtant je d&eacute;plore que vous vous proposiez des t&acirc;ches
+si diverses. Le P&eacute;rou est &agrave; plus de six cents lieues des &icirc;les
+polyn&eacute;siennes les moins &eacute;loign&eacute;es; nous abandonnerez-vous
+donc sans cesse?</p>
+
+<p>&mdash;Si ma t&acirc;che est complexe, elle est une, r&eacute;pondit Sans-Peur.
+Je suis marin et corsaire, la mer est mon champ de
+bataille naturel; mais celui qui a fait sa compagne de la fille
+des Incas ne n&eacute;gligera jamais les int&eacute;r&ecirc;ts sacr&eacute;s du P&eacute;rou.
+Ma mission, je le sais, est au-dessus des forces d'un seul
+homme, je ne l'accomplirai point tout enti&egrave;re; mes fils, s'il
+pla&icirc;t &agrave; Dieu, continueront mon &oelig;uvre de lib&eacute;rateur.</p>
+
+<p>Isabelle rougit &agrave; ces mots; Andr&egrave;s se prit &agrave; sourire;
+l'entretien devint intime, tendre et paternel.</p>
+
+<p>On parla du fils que L&eacute;on se promettait d&eacute;j&agrave;, de l'a&icirc;n&eacute; de
+la famille, de l'enfant du Lion et de l'Amazone. Comment
+nommerait-on dignement ce descendant des M&eacute;rovingiens,
+des Incas et des rois d'Aragon, cet h&eacute;ritier des nobles
+ambitions du comte L&eacute;on de Roqueforte, l'<i>Atoua</i> de la
+Polyn&eacute;sie, le <i>Puma del mar</i>, Sans-Peur le Corsaire?<span class='pagenum'><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span></p>
+
+<p>Le vieux cacique opina pour un nom emprunt&eacute; aux
+annales du P&eacute;rou; rien ne valait &agrave; ses yeux Manco-Capac,
+Sinchi-Roca ou Tupac Amaru.&mdash;L&eacute;on proposa M&eacute;rov&eacute;e,
+Clodion et Clovis.&mdash;Isabelle souriait sans r&eacute;clamer pour
+que son fils s'appel&acirc;t Sanche, Garcie ou Ramon.</p>
+
+<p>&mdash;Et si j'avais une fille? dit-elle malicieusement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible! s'&eacute;cria le vieil Andr&egrave;s avec feu.</p>
+
+<p>Sur quoi le capitaine se prit &agrave; rire de bon c&oelig;ur.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le brig <i>le Lion</i> avait regagn&eacute; son mouillage. Camuset
+entendait sans y rien comprendre Baleine-aux-yeux-terribles
+qui causait avec ma&icirc;tre Taillevent. En matelot bas
+normand qu'il &eacute;tait, l'honn&ecirc;te gar&ccedil;on se permettait de
+traiter d'affreux charabia l'idiome harmonieux et sonore
+de la Nouvelle-Z&eacute;lande.</p>
+
+<p>Les deux anciens amis se racontaient alternativement
+leurs navigations, leurs aventures, leurs combats.</p>
+
+<p>Paraw&acirc; se vantait parfois d'avoir mang&eacute; quelqu'un de ses
+ennemis tu&eacute;s &agrave; la guerre.</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i> vous a pourtant interdit cette vilaine
+coutume, objectait le ma&icirc;tre, qui, racontant &agrave; sa mani&egrave;re
+la r&eacute;volution fran&ccedil;aise, faisait rugir l'aristocratique cannibale.</p>
+
+<p>Taillevent n'avait d'autre but que d'exalter l'audace de
+son capitaine, qui, malgr&eacute; sa qualit&eacute; de gentilhomme,
+osa fr&eacute;quenter les ports de France sous le r&eacute;gime de la
+Terreur.</p>
+
+<p>Paraw&acirc; trouvait que la pers&eacute;cution des <i>Rangatiras</i> (des
+nobles et des chefs) par les <i>Tangata-itis</i> et les <i>Tangata-waris</i>
+(les bourgeois et les gens du peuple) &eacute;tait le comble
+de la barbarie; la mort du <i>Rangatira-rahi</i> Louis XVI lui
+parut monstrueuse.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit-il, quand je tue un chef, mon ennemi, c'est
+pour le manger, afin que sa vertu s'ajoute &agrave; la mienne;
+mais eux, vos <i>Tangatas</i>, quel avantage ont-ils eu &agrave; tuer ce
+grand chef qui &eacute;tait, je m'en souviens, l'ami de <span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i>?<span class='pagenum'><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span></p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Taillevent, se trouvant incapable de faire comprendre
+la fraternit&eacute; de la guillotine &agrave; un anthropophage
+pareil, lui raconta les courses de son capitaine dans la
+Manche, dans le golfe et sur les c&ocirc;tes de Galice.</p>
+
+<p>&mdash;Est il donc heureux ce ma&icirc;tre Taillevent! pensait le
+jeune Camuset; il vous parle espagnol, il vous parle sauvage,
+mieux que je ne parle fran&ccedil;ais et anglais!...</p>
+
+<p>La nuit &eacute;tait descendue sur la baie de Quiron.</p>
+
+<p>Dans leurs cases, qui n'&eacute;taient, pour la plupart, que
+des d&eacute;pendances du vieux ch&acirc;teau, les P&eacute;ruviens se
+disaient:</p>
+
+<p>&mdash;Le Lion de la mer a ramen&eacute; la fille du Soleil, la terre
+des Incas a trembl&eacute; d'espoir et d'orgueil. Et nous savons,
+nous, que le grand chef des Condors n'est pas endormi dans
+l'&icirc;le de plomb.<span class='pagenum'><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXI" id="XXI"></a>XXI</h2>
+
+<h3>LES D&Eacute;BUTS DU LION.</h3>
+
+
+<p>Les vastes desseins auxquels L&eacute;on de Roqueforte devait
+consacrer son existence aventureuse lui furent inspir&eacute;s par
+des causes diverses, dont la combinaison d&eacute;cida de sa destin&eacute;e.</p>
+
+<p>D&egrave;s l'enfance, d'abord, son imagination s'enflamma aux
+vieilles traditions de sa famille, qui, de tout temps, s'&eacute;tait
+montr&eacute;e hostile &agrave; l'autorit&eacute; royale. Tour &agrave; tour vassaux
+rebelles, chefs de partisans, ligueurs, frondeurs, conspirateurs,
+ou au moins boudeurs obstin&eacute;s, les Roqueforte, dont
+l'arbre g&eacute;n&eacute;alogique est h&eacute;riss&eacute; des noms m&eacute;rovingiens de
+Clodomir, Chilp&eacute;ric, Thierry, Childebert, et autres analogues,
+ne se r&eacute;sign&egrave;rent jamais compl&egrave;tement &agrave; n'&ecirc;tre que
+de simples comtes lorrains.</p>
+
+<p>L'oncle de L&eacute;on servait n&eacute;anmoins dans la marine du roi.
+Le d&eacute;sir romanesque d'aller fonder par del&agrave; les mers une
+nouvelle monarchie m&eacute;rovingienne fut le mobile, aussi pu&eacute;ril
+que bizarre, qui poussa L&eacute;on &agrave; s'embarquer, d&egrave;s l'&acirc;ge de
+treize ans, sous les ordres de son oncle.</p>
+
+<p>Moins d'un an apr&egrave;s, il s'enflammait pour la cause de
+l'ind&eacute;pendance am&eacute;ricaine, qui passionnait la plupart des
+jeunes officiers de la marine fran&ccedil;aise.</p>
+
+<p>Au retour d'une brillante campagne de guerre dans les
+Antilles et &agrave; la Nouvelle-Angleterre, le vicomte de Roqueforte,
+capitaine de vaisseau du plus grand m&eacute;rite, re&ccedil;ut la
+mission d&eacute;licate d'explorer l'Oc&eacute;anie et d'y faire pr&eacute;valoir<span class='pagenum'><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span>
+l'influence fran&ccedil;aise. On sait comment se termina cette
+campagne de circumnavigation, dont le roi Louis XVI avait,
+de sa propre main, trac&eacute; l'itin&eacute;raire.</p>
+
+<p>La fr&eacute;gate du vicomte de Roqueforte p&eacute;rit apr&egrave;s un beau
+combat en vue des c&ocirc;tes du P&eacute;rou.&mdash;L&eacute;on se trouva d&eacute;positaire
+de tous les documents officiels renferm&eacute;s, selon
+l'usage, dans une bo&icirc;te de plomb.</p>
+
+<p>M&ecirc;l&eacute; tout aussit&ocirc;t &agrave; l'insurrection p&eacute;ruvienne et craignant
+que ces pi&egrave;ces importantes ne fussent d&eacute;truites, il les
+apprit par c&oelig;ur; il les confia ensuite &agrave; son matelot Taillevent,
+qui lui-m&ecirc;me en connaissait la substance.</p>
+
+<p>Cette &eacute;tude remplit L&eacute;on d'une admiration enthousiaste.</p>
+
+<p>D&egrave;s lors, il rattacha tr&egrave;s logiquement les projets lib&eacute;raux
+du roi, non &agrave; ses vaines id&eacute;es d'enfance, mais &agrave; la cause de
+tous les peuples d'outre-mer opprim&eacute;s par les nations europ&eacute;ennes.
+Il avait combattu sous le drapeau de la France
+pour les Am&eacute;ricains du Nord; il combattait sous la banni&egrave;re
+des Incas pour les P&eacute;ruviens; et les instructions royales
+disaient litt&eacute;ralement:</p>
+
+<p>&laquo;La France ne veut pas conqu&eacute;rir, mais prot&eacute;ger. Les
+&eacute;tablissements qu'elle fondera aux terres australes ne seront
+des points militaires que pour r&eacute;sister &agrave; l'influence britannique.
+Il importe de respecter l'ind&eacute;pendance des indig&egrave;nes,
+de les civiliser, de les convertir au catholicisme, de leur
+faire aimer notre pavillon, et non de les asservir.&raquo;</p>
+
+<p>Le vicomte de Roqueforte s'&eacute;tait fort habilement conform&eacute;
+&agrave; ces vues g&eacute;n&eacute;reuses; les rapports et m&eacute;moires qu'il adressait
+au roi en &eacute;taient la preuve. Il y passait en revue tous
+les archipels; il d&eacute;terminait les principaux points sur lesquels
+la France devrait fonder des &eacute;tablissements d&eacute;fensifs;
+il relatait ses conf&eacute;rences avec les chefs et donnait un
+aper&ccedil;u judicieux des querelles intestines des peuplades
+importantes.</p>
+
+<p>Partout o&ugrave; sa fr&eacute;gate avait rel&acirc;ch&eacute;, il avait recherch&eacute; la
+cause la plus juste afin de l'embrasser au nom de la France,
+fort estim&eacute;e en g&eacute;n&eacute;ral depuis le voyage de Bougainville, fort<span class='pagenum'><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span>
+redout&eacute;e depuis ceux de Surville et de Marion du Fresne.</p>
+
+<p>Cependant les Anglais avaient fait des progr&egrave;s immenses.
+Le renom du capitaine Cook l'emportait sur celui de tous les
+autres navigateurs. A l'&icirc;le d'Haoua&iuml; (Sandwich), o&ugrave; il avait
+&eacute;t&eacute; massacr&eacute; le 14 f&eacute;vrier 1779, apr&egrave;s y avoir &eacute;t&eacute; accueilli
+comme le dieu Rono, attendu par les insulaires, la l&eacute;gende
+antique reprenait le dessus. Les indig&egrave;nes rendaient les
+honneurs divins &agrave; sa m&eacute;moire, et croyaient fermement qu'il
+ressusciterait pour se venger<a name="FNanchor_11_13" id="FNanchor_11_13"></a><a href="#Footnote_11_13" class="fnanchor">[11]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_13" id="Footnote_11_13"></a><a href="#FNanchor_11_13"><span class="label">[11]</span></a> Historique.</p></div>
+
+<p>L&eacute;on de Roqueforte s'&eacute;cria en lisant ce passage:</p>
+
+<p>&mdash;Armons-nous des m&ecirc;mes armes que nos ennemis. Aux
+l&eacute;gendes, opposons les l&eacute;gendes. Ce que les indig&egrave;nes des
+Sandwich croient de l'Anglais Cook, dont ils font leur dieu
+Rono, il faudrait que tous les Polyn&eacute;siens le crussent d'un
+Fran&ccedil;ais tel que Marion du Fresne. En 1771, &agrave; la Nouvelle-Z&eacute;lande,
+les naturels, jaloux d'user de repr&eacute;sailles envers
+les compatriotes de Surville, massacrent Marion. Eh bien, que
+Marion, Surville et Bougainville lui-m&ecirc;me, deviennent pour
+eux un seul <i>Atoua</i>, un esprit s&eacute;v&egrave;re, mais bienfaisant;
+terrible, mais juste; repr&eacute;sentant l'influence lib&eacute;rale de la
+France, comme le dieu Rono, qu'ils appellent aussi <i>Tout&eacute;</i>,
+repr&eacute;sente le pouvoir tyrannique de l'Angleterre.</p>
+
+<p>A dix-sept ans, dans les gorges du P&eacute;rou, entre deux combats,
+L&eacute;on de Roqueforte con&ccedil;ut cette id&eacute;e. Au bout de peu
+d'ann&eacute;es, il l'avait mise &agrave; ex&eacute;cution; la l&eacute;gende du <i>Lion de
+la mer</i> luttait contre celle du dieu Rono. Une foule de
+circonstances non moins invraisemblables que celle qui fit
+un dieu du capitaine Cook le servirent &agrave; la v&eacute;rit&eacute;; mais
+aussi eut-il toujours la pr&eacute;sence d'esprit n&eacute;cessaire pour les
+faire tourner &agrave; son avantage.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>En 1781, les insurg&eacute;s p&eacute;ruviens s'&eacute;taient divis&eacute;s par
+bandes, dont l'une, sous les ordres de L&eacute;on, se dirigeait vers
+la mer. Les Espagnols l'attaqu&egrave;rent avec des forces sup&eacute;<span class='pagenum'><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span>rieures
+dans la vall&eacute;e de Siguay. L&eacute;on les repousse; il va
+remporter une victoire qui rouvrira les communications
+entre l'int&eacute;rieur et le littoral. Mais, h&eacute;las! le jeune capitaine,
+frapp&eacute; d'une balle, tombe sur le champ de bataille; on l'y
+laisse pour mort; les Quichuas, &eacute;pouvant&eacute;s, se d&eacute;bandent et
+retombent sous la domination espagnole.</p>
+
+<p>L&eacute;on dut son salut au fid&egrave;le Taillevent, qui, charg&eacute; de son
+corps, franchit &agrave; la nage un bras de rivi&egrave;re, trouve asile
+dans la hutte d'un mineur, l'y soigne, le gu&eacute;rit, et enfin se
+rend au port d'Ar&eacute;quipa, o&ugrave; il finit par s'enr&ocirc;ler &agrave; bord
+d'un petit b&acirc;timent du pays. A la faveur d'un d&eacute;guisement,
+L&eacute;on se risque dans la ville, s'introduit dans le navire, s'y
+cache et ne se montre qu'en pleine mer.</p>
+
+<p>Avec le coup d'&oelig;il d'un franc matelot, Taillevent avait
+bien jug&eacute; que le caboteur devait faire quelque commerce
+interlope. En effet, son patron exportait des mati&egrave;res d'or et
+d'argent en d&eacute;pit des lois espagnoles, et avait des rapports
+secrets avec des contrebandiers &eacute;tablis aux &icirc;les Gallapagos.
+La fraude ayant &eacute;t&eacute; d&eacute;couverte, un garde-c&ocirc;te se tenait
+embusqu&eacute; au lieu du rendez-vous ordinaire. On n'a que le
+temps de prendre chasse. L'&eacute;quipage aurait &eacute;t&eacute; condamn&eacute;
+aux travaux des mines, le patron &agrave; la corde; L&eacute;on et Taillevent
+ne pouvaient esp&eacute;rer aucune gr&acirc;ce. La consternation
+r&eacute;gnait &agrave; bord. L&eacute;on se nomme enfin, il promet de sauver
+la barque pourvu qu'on lui jure ob&eacute;issance; de l'aveu commun,
+il s'empare du commandement.</p>
+
+<p>De l&agrave; date sa vie de grandes aventures maritimes.</p>
+
+<p>Une navigation audacieuse au milieu des r&eacute;cifs et un
+naufrage simul&eacute; le d&eacute;barrassent de son chasseur; il ravitaille
+le navire tant bien que mal aux Gallapagos, part pour
+les &icirc;les Marquises, s'y fait reconna&icirc;tre par un chef de tribu,
+ami du vicomte son oncle, embrasse les querelles de ce chef
+et ne tarde pas &agrave; diriger un hardi coup de main contre un
+trois-m&acirc;ts anglais mouill&eacute; &agrave; Nouka-Hiva.</p>
+
+<p>Le trois-m&acirc;ts enlev&eacute; prend le nom de <i>Lion de la mer</i>, il
+arbore le drapeau de la France; puis, arm&eacute; de contreban<span class='pagenum'><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span>diers,
+d'insulaires et m&ecirc;me d'un certain nombre d'aventuriers
+fran&ccedil;ais recueillis &ccedil;a et l&agrave;, il parcourt tous les
+archipels, o&ugrave; L&eacute;on renoue des relations utiles avec les
+principaux chefs.</p>
+
+<p>La nature de l'&eacute;quipage met le jeune capitaine dans l'impossibilit&eacute;
+absolue de regagner les mers d'Europe; il veut
+pourtant donner de ses nouvelles en France, et songe &agrave; se
+rendre dans les possessions hollandaises ou espagnoles.</p>
+
+<p>Aux approches des Moluques, il est attaqu&eacute; par des
+pirates chinois qui, croyant faire une belle prise, sont pris
+eux-m&ecirc;mes et pendus &agrave; bout de vergues.</p>
+
+<p>L&eacute;on se transporte sur la jonque arm&eacute;e de quelques
+bouches &agrave; feu, et navigue de conserve avec son trois-m&acirc;ts.</p>
+
+<p>Aux abords de Manille, sans explications aucunes, il est
+salu&eacute; par la bord&eacute;e &agrave; mitraille d'un brig de guerre espagnol.
+Cette agression brutale le met dans le cas de l&eacute;gitime
+d&eacute;fense; le brig, pris &agrave; l'abordage, devient le navire amiral
+de L&eacute;on, qui, apr&egrave;s un tel exploit, n'a plus la t&eacute;m&eacute;rit&eacute; de
+se rendre &agrave; Manille. En vain le capitaine espagnol se confond
+en excuses et r&eacute;clame la restitution de son b&acirc;timent.</p>
+
+<p>&mdash;La France indemnisera l'Espagne s'il y a lieu, lui
+r&eacute;pond L&eacute;on de Roqueforte. Malgr&eacute; la paix des deux couronnes,
+vous m'avez attaqu&eacute;; malgr&eacute; la paix, je d&eacute;clare
+votre brig de bonne prise.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, &agrave; votre allure, j'ai cru que vous &eacute;tiez un pirate
+chinois.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais arbor&eacute; mes couleurs. Du reste, voici un pli
+adress&eacute; au ministre de la marine fran&ccedil;aise; il ne relate que
+des faits dont vous convenez vous-m&ecirc;me. Fondez vos
+r&eacute;clamations sur mon rapport, et que Dieu vous garde!</p>
+
+<p>Une chaloupe fut mise &agrave; la disposition du capitaine espagnol
+et de ses gens, tandis que L&eacute;on se dirigeait vers la
+Nouvelle-Z&eacute;lande, o&ugrave; une belle corvette anglaise &eacute;tait au
+mouillage dans la baie des Iles, quand les trois navires
+parurent &agrave; l'horizon.<span class='pagenum'><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXII" id="XXII"></a>XXII</h2>
+
+<h3>DERRI&Egrave;RE LE RIDEAU.</h3>
+
+
+<p>Au point du jour, moins de douze heures apr&egrave;s le tremblement
+de terre de Quiron, Taillevent et Paraw&acirc;, tout en
+fumant la pipe sur le gaillard d'avant, feuilletaient leurs
+vieux souvenirs et parlaient de la fameuse journ&eacute;e de la
+baie des Iles.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle entr&eacute;e!... Quel branle-bas!... Quels coups
+de feu!... Te rappelles-tu la chose, mon vieux sauvage?</p>
+
+<p>&mdash;Quand j'entendis le canon, quand je vis le pavillon de
+<span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i>, nous faisant &agrave; nous le signal du ralliement
+g&eacute;n&eacute;ral &agrave; vos bords, je poussai le cri de guerre: &laquo;Pi-H&eacute;!...&raquo;
+je me jetai dans ma pirogue...</p>
+
+<p>Paraw&acirc; s'interrompit brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends le canon! murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai? fit le ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends le canon, l&agrave;-bas! r&eacute;p&eacute;ta le N&eacute;o-Z&eacute;landais en
+d&eacute;signant du geste le c&ocirc;t&eacute; du sud-ouest.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre d'&eacute;quipage donna le coup de sifflet du silence;
+les matelots interrompirent leurs travaux du matin, le
+silence se fit.</p>
+
+<p>Et chacun entendit fort distinctement le canon qui grondait
+au large, par del&agrave; les terres du sud-ouest.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tonnerre du tonnerre! s'&eacute;cria ma&icirc;tre Taillevent,
+c'est notre pauvre fr&eacute;gate, je parie, qui est chass&eacute;e par<span class='pagenum'><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span>
+quelque croiseur espagnol. Un canot &agrave; la mer! Qu'on aille
+pr&eacute;venir le capitaine!</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; une balse se d&eacute;tachait du rivage; L&eacute;on, qui la
+montait, faisait signe de lever l'ancre en larguant les
+voiles.</p>
+
+<p>A peine &eacute;tait-il sur le pont que le brig prit le large.</p>
+
+<p>Andr&egrave;s, Isabelle et leurs serviteurs priaient pour Sans-Peur
+le Corsaire.</p>
+
+<p>Du sommet du promontoire. Ils aper&ccedil;urent bient&ocirc;t <i>la
+Lionne</i>, qui fuyait chass&eacute;e de pr&egrave;s par une fr&eacute;gate espagnole.
+Le brig gouvernait sur elles.</p>
+
+<p>&mdash;O mon Dieu!... dit Isabelle, il a voulu partir seul!
+et je tremble... Pourquoi ne suis-je point &agrave; bord avec lui?</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, tu m'oublies, r&eacute;pondit le vieux cacique d'un
+ton de doux reproche; tu ne m'as &eacute;t&eacute; rendue qu'hier, ch&egrave;re
+enfant, et je serais d&eacute;j&agrave; s&eacute;par&eacute; de toi, et tu partagerais
+leurs grands dangers!... Prends piti&eacute; de ma faiblesse; je
+fr&eacute;mis, moi aussi, mais au moins je puis te presser sur mon
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Isabelle, d'un regard enflamm&eacute;, suivait les mouvements
+des trois navires; digne compagne de l'habile corsaire,
+elle expliquait leurs man&oelig;uvres aux P&eacute;ruviens &eacute;tonn&eacute;s:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne veut que sauver sa fr&eacute;gate!... Il &eacute;vitera un
+combat trop in&eacute;gal!... Mais non!... Il s'avance toujours!...
+il se met en travers... L'espagnole court droit sur lui... elle
+va l'&eacute;craser!...</p>
+
+<p>Une bord&eacute;e &eacute;clata; un &eacute;pais nuage de fum&eacute;e enveloppait
+les trois combattants.</p>
+
+<p>Le rideau qui s'&eacute;paississait &agrave; chaque bord&eacute;e nouvelle, ne
+tarda point &agrave; cacher aux P&eacute;ruviens les deux fr&eacute;gates et le
+brig <i>le Lion</i>. Aucun d'eux n'ignorait que la fr&eacute;gate espagnole,
+compl&eacute;tement arm&eacute;e en guerre, pr&eacute;sentait une force
+bien sup&eacute;rieure &agrave; celle de L&eacute;on de Roqueforte. Les alarmes
+d'Isabelle s'&eacute;taient trahies; elle cessa de parler; alors le
+vieux cacique lui dit, avec un accent de tendresse:</p>
+
+<p>&mdash;Ayons confiance, mon enfant, dans le Dieu qui, jusqu'&agrave;<span class='pagenum'><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span>
+ce jour, n'a cess&eacute; de prot&eacute;ger ton &eacute;poux. Admire l'encha&icirc;nement
+des faits providentiels qui l'ont successivement conduit
+&agrave; toutes les extr&eacute;mit&eacute;s du monde pour y accomplir de
+grands devoirs. Tant&ocirc;t sa valeur honore et fait respecter le
+pavillon de sa patrie; tant&ocirc;t il embrasse la cause d'un peuple
+malheureux dont il rel&egrave;vera le courage. Ici, tu le vois appara&icirc;tre
+en lib&eacute;rateur; l&agrave;, il venge des offenses ou punit des
+crimes. En Espagne, il t'arrache &agrave; une sorte de servitude;
+il change, par ses nobles exemples, la jalousie de don Ramon
+en une amiti&eacute; g&eacute;n&eacute;reuse, il te rend un fr&egrave;re. En France,
+malgr&eacute; les troubles civils, il se fait glorifier par tous les
+partis; un roi lui l&egrave;gue une de ses plus grandes pens&eacute;es;
+une R&eacute;publique le compte parmi ses plus braves citoyens.
+Un jour, guid&eacute; par un sentiment pieux, il aborde sur ces
+rives inhospitali&egrave;res dont l'Espagne bannit tous les pavillons
+&eacute;trangers; il m'y retrouve, et jure de consoler ma vieillesse,
+en me ramenant la fille de ma fille;&mdash;hier, enfin, je t'ai
+serr&eacute;e dans mes bras; et aujourd'hui, je tremblerais!... je
+douterais de la justice et de la bont&eacute; divines!</p>
+
+<p>&mdash;Je suis pleine de foi, comme vous! interrompit Isabelle;
+mes esp&eacute;rances &eacute;galent les v&ocirc;tres! Ce canon qui
+retentit dans mon c&oelig;ur me dit: &laquo;Victoire! et salut!...&raquo;
+Mais aussi je ne puis oublier que le sort des armes trahit les
+plus braves!</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, reprit le vieillard, &eacute;touffe ces craintes; ne te
+rappelle que le cri des peuples qui aiment ton &eacute;poux: &laquo;<i>Le
+Lion de la mer</i> ne meurt pas!...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Les d&eacute;crets de Dieu sont imp&eacute;n&eacute;trables, r&eacute;pondit
+Isabelle. Jos&eacute; Gabriel p&eacute;rit ignominieusement, et le vainqueur
+de Sorata en est r&eacute;duit &agrave; vivre cach&eacute; dans des
+ruines!</p>
+
+<p>Andr&egrave;s courba le front en soupirant. Isabelle ajoutait &agrave;
+voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Les revers, trop souvent, suivent les succ&egrave;s. L&eacute;on lui-m&ecirc;me,
+apr&egrave;s avoir eu sous ses ordres une escadre enti&egrave;re,
+a d&ucirc; battre les mers avec une fr&ecirc;le pirogue.<span class='pagenum'><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Sans cela, aurait-il jamais revu la France; aurait-il
+pu continuer son &oelig;uvre en temps de paix, comme en temps
+de guerre?</p>
+
+<p>Andr&egrave;s faisait allusion &agrave; l'un des plus dramatiques &eacute;pisodes
+de la carri&egrave;re du h&eacute;ros de l'Oc&eacute;anie. Pour inspirer &agrave;
+sa fille une confiance qui, par moments, lui manquait &agrave; lui-m&ecirc;me,
+il citait tour &agrave; tour les principaux &eacute;v&eacute;nements d'une
+vie de p&eacute;rils, th&egrave;me des entretiens h&eacute;ro&iuml;ques de ma&icirc;tre
+Taillevent et du N&eacute;o-Z&eacute;landais Paraw&acirc;.<span class='pagenum'><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIII" id="XXIII"></a>XXIII</h2>
+
+<h3>HISTOIRE DE DIX ANN&Eacute;ES.</h3>
+
+<h4>Origines de la l&eacute;gende.</h4>
+
+<p>Apr&egrave;s leur &eacute;vasion du P&eacute;rou, L&eacute;on et Taillevent avaient
+successivement combattu aux &icirc;les Marquises et dans les
+principaux groupes de l'Oc&eacute;anie, peupl&eacute;s par la belle race
+polyn&eacute;sienne, au teint l&eacute;g&egrave;rement bronz&eacute;, au front haut et
+intelligent, aux longs cheveux noirs, aux formes correctes.</p>
+
+<p>Guid&eacute; par les pr&eacute;cieux m&eacute;moires du vicomte de Roqueforte,
+son oncle, qui, fort souvent, l'avait associ&eacute; au travail
+de sa relation du voyage, L&eacute;on, m&ucirc;ri de bonne heure par
+l'exp&eacute;rience des grandes aventures, avait un avantage
+immense sur tout autre Europ&eacute;en plac&eacute; dans une position
+semblable &agrave; la sienne. Endurci &agrave; toutes les fatigues par ses
+campagnes dans les Andes et les Cordill&egrave;res, il &eacute;tait habitu&eacute; &agrave;
+exercer le commandement. Il poss&eacute;dait les &eacute;l&eacute;ments des
+principaux idiomes polyn&eacute;siens, qui, d'ailleurs, se ressemblent
+beaucoup entre eux; il n'ignorait pas l'hydrographie
+des mers qu'il sillonnait, et se trouvait muni, depuis
+la prise du trois-m&acirc;ts anglais, des meilleures cartes marines
+du temps.</p>
+
+<p>Ainsi, tout concourut &agrave; le rendre apte aux entreprises
+dont il se chargea, un peu malgr&eacute; lui,&mdash;devan&ccedil;ant et
+d&eacute;passant de la sorte les instructions donn&eacute;es par le roi
+au vicomte son oncle. Toutes les fois qu'il se m&ecirc;la aux
+querelles des indig&egrave;nes: &agrave; Ta&iuml;ti, o&ugrave; il se fit confondre avec<span class='pagenum'><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span>
+Bougainville; dans l'archipel de Samoa ou des Navigateurs,
+aux &icirc;les Tonga, et enfin &agrave; la Nouvelle-Z&eacute;lande, il ne se
+trompa jamais de voie. Partout il se fit des partisans, partout
+il recruta des matelots parmi les naturels.</p>
+
+<p>Et la l&eacute;gende de <span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i> naquit comme un fruit de
+sa sagesse et de sa valeur.</p>
+
+<p>Ce <i>Lion de la mer</i>, qui sortait du milieu des temp&ecirc;tes pour
+soulever ou r&eacute;concilier les peuplades, semblait dou&eacute; d'une
+science sup&eacute;rieure; son &eacute;nergie, sa bravoure compl&eacute;taient
+le prestige.</p>
+
+<p>A la Nouvelle-Z&eacute;lande surtout, L&eacute;on prit &agrave; c&oelig;ur de se
+cr&eacute;er un point d'appui. Cette grande terre offrait des ressources
+pr&eacute;cieuses. Nulle part en Polyn&eacute;sie, si ce n'est
+pourtant aux &icirc;les Tonga, les naturels ne sont plus avanc&eacute;s
+dans l'art de la navigation et aussi propres &agrave; devenir d'excellents
+matelots. Nulle part il n'&eacute;tait plus facile de trouver
+des alli&eacute;s; il ne s'agissait que de les choisir parmi les
+ennemis inv&eacute;t&eacute;r&eacute;s des Wangaroas qui avaient attaqu&eacute;
+Surville et massacr&eacute; Marion du Fresne.</p>
+
+<p>Paraw&acirc;, d&egrave;s lors, reconnut L&eacute;on pour <i>Rangatira-rahi</i>,
+chef des chefs d'une ligue offensive et d&eacute;fensive, dont le
+centre fut la baie des Iles.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; pourtant les Anglais avaient plusieurs fois mouill&eacute;
+dans cette vaste baie, explor&eacute;e notamment par le capitaine
+Cook; mais L&eacute;on, en accordant son concours aux ennemis
+des Wangaroas, ne manqua pas de leur inspirer la haine
+ardente des Anglais.</p>
+
+<p>La corvette de <i>la tribu de Tout&eacute;</i> ne rencontra que des
+dispositions hostiles parmi les indig&egrave;nes du littoral. Si elle
+ne fut point attaqu&eacute;e tout d'abord, c'est que Paraw&acirc; et les
+divers chefs de peuplades, apr&egrave;s avoir compt&eacute; ses canons,
+jug&egrave;rent impossible de la vaincre. Mais &agrave; peine eurent-ils
+aper&ccedil;u le pavillon de <span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i>, leur <i>Rangatira-rahi</i>, que
+dans toutes les criques, sur tous les &icirc;lots, sur toutes les
+rives, le cri de guerre &laquo;Pi-h&eacute;!&raquo; fut pouss&eacute; comme par un
+seul homme.<span class='pagenum'><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span></p>
+
+<p>Cent pirogues charg&eacute;es de combattants rallient la jonque
+chinoise, le trois-m&acirc;ts et le brig enlev&eacute; devant Manille.</p>
+
+<p>Une action sanglante s'engage aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>L&eacute;on ne pouvait avoir le dessus qu'en abordant la corvette,
+qui, par ses man&oelig;uvres de voiles et d'artillerie,
+&eacute;vita longtemps le choc. L'artillerie du brig espagnol, et &agrave;
+plus forte raison celle de la jonque, ne portaient pas assez
+loin. Le trois-m&acirc;ts &eacute;tait &agrave; peine arm&eacute; en guerre. Il fallait se
+h&acirc;ter de jouer quitte ou double, sinon la corvette parvenait
+&agrave; gagner le large.</p>
+
+<p>Au risque d'&ecirc;tre coul&eacute;, le jeune capitaine court droit sur
+l'ennemi, en ordonnant &agrave; ses deux conserves d'imiter sa
+man&oelig;uvre. Le brig et la jonque sont cribl&eacute;s, mais atteignent
+le but; le trois-m&acirc;ts s'accroche enfin; malgr&eacute; la fusillade,
+malgr&eacute; la mitraille qui &eacute;clate &agrave; bout portant, les N&eacute;o-Z&eacute;landais
+montent &agrave; l'assaut.</p>
+
+<p>Le d&eacute;no&ucirc;ment fut un carnage affreux.</p>
+
+<p>Paraw&acirc; d&eacute;ploya toute sa f&eacute;rocit&eacute; de <i>Rangatira</i> de haut
+rang; la hache de ma&icirc;tre Taillevent rivalisa cruellement
+avec son casse-t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Les Anglais, trop certains de n'obtenir aucun quartier,
+se d&eacute;fendirent avec le courage du d&eacute;sespoir. Malgr&eacute; tous
+les efforts du jeune capitaine fran&ccedil;ais, aucun d'eux n'&eacute;chappa
+aux fureurs cannibales de ses alli&eacute;s. Les corps des
+officiers servirent &agrave; un banquet dont les horreurs emp&ecirc;chaient
+L&eacute;on de jouir de son triomphe.</p>
+
+<p>Mais comment lutter tout d'abord contre les pr&eacute;jug&eacute;s
+atroces des N&eacute;o-Z&eacute;landais? Comment les emp&ecirc;cher de se
+conformer &agrave; leurs coutumes fond&eacute;es sur des croyances
+barbares? Pour sauver la vie d'un prisonnier, L&eacute;on n'aurait
+pas h&eacute;sit&eacute; &agrave; compromettre son autorit&eacute; encore mal
+affermie, et il aurait succomb&eacute; sans doute. Pour arracher
+des cadavres aux anthropophages, fallait-il compromettre
+l'avenir, p&eacute;rir obscur&eacute;ment aux antipodes, laisser ignorer
+au roi de France les progr&egrave;s faits dans les autres &icirc;les, et<span class='pagenum'><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span>
+laisser dispara&icirc;tre tous les r&eacute;sultats de la mission donn&eacute;e au
+vicomte de Roqueforte?</p>
+
+<p>Avec le deuil dans le c&oelig;ur, L&eacute;on se retira sur sa nouvelle
+corvette, apr&egrave;s avoir avis&eacute; aux plus urgentes r&eacute;parations
+de ses navires. Le peu d'Europ&eacute;ens qu'il avait sous
+ses ordres le second&egrave;rent activement. On &eacute;choua en lieu
+s&ucirc;r le brig et le trois-m&acirc;ts; on lan&ccedil;a la jonque au plein
+pour la d&eacute;molir, afin d'utiliser ses mat&eacute;riaux.</p>
+
+<p>Cependant, le repas triomphal des N&eacute;o-Z&eacute;landais, dont
+les chants d'ivresse retentissaient au sommet de leur <i>P&acirc;</i>,
+ou enceinte fortifi&eacute;e, provoqua quelques grossi&egrave;res railleries
+parmi les rares matelots fran&ccedil;ais ou les anciens contrebandiers
+p&eacute;ruviens qui travaillaient sous les ordres de Taillevent.</p>
+
+<p>&mdash;Silence!... mille fois silence!... s'&eacute;cria s&eacute;v&egrave;rement le
+jeune capitaine. Quoi! ces usages atroces vous font rire!...
+L'aveuglement de Paraw&acirc; et des siens devrait tout au plus
+vous inspirer de la piti&eacute;; par moments, j'ai honte de m'&ecirc;tre
+alli&eacute; &agrave; ces &ecirc;tres f&eacute;roces...</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnerez! capitaine, dit le ma&icirc;tre, nos sauvages
+nous ont tout de m&ecirc;me par&eacute; une fi&egrave;re coque. Et quant aux
+Anglais, dame!... &ecirc;tre mang&eacute;s par les vers, les machouarans,
+les requins ou les amis de notre ami Paraw&acirc;, foi de
+matelot, je n'en fais pas la diff&eacute;rence!... Tenez, franchement,
+l&agrave;, si j'avais le choix,&mdash;un fichu choix, parlant par
+respect,&mdash;eh bien, j'aimerais mieux &ecirc;tre mang&eacute; r&ocirc;ti que
+tout cru, et &agrave; la sauce aux piments, que tombant en pourriture
+comme un vieux fromage.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit point de toi, mon gar&ccedil;on, mais des N&eacute;o-Z&eacute;landais,
+dont le cannibalisme fait dispara&icirc;tre les meilleures
+qualit&eacute;s. Je veux que, d&egrave;s demain, chacun de vous
+leur dise que <span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i> est irrit&eacute;, qu'il r&eacute;prouve, qu'il
+interdit pour l'avenir de semblables festins...</p>
+
+<p>&mdash;On fera<a name="FNanchor_NT1_15" id="FNanchor_NT1_15"></a>
+<a href="#Footnote_NT1_15" class="fnanchor">[NT1-5]</a>
+ce que vous ordonnerez, mon capitaine, mais
+si les sauvages qui sont en go&ucirc;t se f&acirc;chent et nous mangent
+&agrave; notre tour, dame!... minute, avant d'&ecirc;tre embroch&eacute;, je
+r&eacute;p&eacute;terai que mon choix &eacute;tait un fichu choix!...<span class='pagenum'>
+<a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Assez, Taillevent!... interrompit L&eacute;on.</p>
+
+<p>Puis il rentra dans sa chambre, r&eacute;fl&eacute;chit longuement,
+reconnut le danger qu'il y aurait &agrave; s'ali&eacute;ner les indig&egrave;nes et
+songea au moyen d'opposer leurs coutumes &agrave; leurs coutumes,
+leurs superstitions &agrave; leur pr&eacute;jug&eacute; le plus f&eacute;roce.</p>
+
+<p>&mdash;Je me ferai <i>tabou</i>! s'&eacute;cria-t-il enfin.</p>
+
+<p>L'on nomme <i>tabou</i>, dans toute la Polyn&eacute;sie, depuis la
+Nouvelle-Z&eacute;lande jusqu'&agrave; l'archipel d'Haoua&iuml; (Sandwich),
+une interdiction sacr&eacute;e qui peut frapper tout &ecirc;tre vivant ou
+tout objet inanim&eacute;, lequel d&egrave;s lors devient le <i>tabou</i> proprement
+dit. &laquo;Le but primitif du <i>tabou</i> fut, sans aucun doute,
+d'apaiser la col&egrave;re de la divinit&eacute;, et de se la rendre favorable,
+en s'imposant une privation volontaire proportionn&eacute;e
+&agrave; la grandeur de l'offense ou du courroux pr&eacute;sum&eacute;
+de Dieu<a name="FNanchor_12_14" id="FNanchor_12_14"></a><a href="#Footnote_12_14" class="fnanchor">[12]</a>.&raquo; Un animal, une plante, une &icirc;le, un
+cours d'eau <i>tabou&eacute;s</i> par l'<i>ariki</i> ou pr&ecirc;tre, sont inviolables
+sous peine de sacril&eacute;ge.&mdash;&laquo;Le pr&eacute;d&eacute;cesseur du roi
+d'Haoua&iuml; Tam&eacute;ha-M&eacute;ha &eacute;tait tellement <i>tabou</i>, qu'on ne devait
+jamais le voir pendant le jour, et que l'on mettait &agrave; mort
+quiconque l'aurait entrevu, ne f&ucirc;t-ce que par hasard<a name="FNanchor_13_15" id="FNanchor_13_15"></a><a href="#Footnote_13_15" class="fnanchor">[13]</a>.&raquo;
+A la Nouvelle-Z&eacute;lande, le <i>tabou</i> porte les naturels &agrave; s'opposer
+&agrave; l'importation dans leur &icirc;le des b&ecirc;tes &agrave; cornes, parce
+qu'elles ne respecteraient pas les lieux consacr&eacute;s.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_14" id="Footnote_12_14"></a><a href="#FNanchor_12_14"><span class="label">[12]</span></a> <span class="smcap">Domeny de Rienzi</span>.&mdash;<i>Oc&eacute;anie</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_15" id="Footnote_13_15"></a><a href="#FNanchor_13_15"><span class="label">[13]</span></a> <span class="smcap">Lesson</span>.</p></div>
+
+<p>D&egrave;s qu'il eut pris sa r&eacute;solution, L&eacute;on rassembla ses trois
+premiers subalternes et leur assigna leurs emplois. Le
+commandement du brig pris devant Manille fut donn&eacute; &agrave;
+l'ancien patron des contrebandiers p&eacute;ruviens;&mdash;celui du
+trois-m&acirc;ts enlev&eacute; &agrave; Nouka-Hiva &eacute;chut au plus intelligent des
+matelots fran&ccedil;ais, esp&egrave;ce d'aventurier cosmopolite qui
+r&eacute;pondait au sobriquet de Tourvif;&mdash;quant &agrave; la corvette,
+Taillevent en resta charg&eacute;, ainsi que de la direction sup&eacute;rieure.&mdash;Les
+ordres les plus pr&eacute;cis concernant les r&eacute;parations
+furent donn&eacute;s &agrave; ces trois chefs.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, je vous quitte, ajouta L&eacute;on, et demain<span class='pagenum'><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span>
+quand les insulaires vous demanderont <span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i>, vous
+leur direz qu'il s'est <i>tabou&eacute;</i> par l'ordre de Maou&iuml;, le Dieu
+tout-puissant, qui r&egrave;gne sur le ciel et sur la terre.</p>
+
+<p>L&eacute;on se jeta dans une pirogue et disparut, non sans avoir
+secr&egrave;tement donn&eacute; ses instructions au fid&egrave;le Taillevent.</p>
+
+<p>Celui-ci, d&eacute;j&agrave; grognard, quoique de dix ans plus jeune qu'&agrave;
+l'&eacute;poque du tremblement de terre de Quiron,&mdash;grogna,
+mais ob&eacute;it.</p>
+
+<p>Le lendemain, la consternation se r&eacute;pandit parmi les amis
+de Paraw&acirc; et les autres Polyn&eacute;siens des &eacute;quipages. Les
+Europ&eacute;ens eux-m&ecirc;mes &eacute;taient fort inquiets de l'absence de
+leur capitaine. On n'en travaillait qu'avec plus d'ardeur aux
+r&eacute;parations qui dur&egrave;rent pr&egrave;s d'un mois.</p>
+
+<p>Pendant ce mois entier, L&eacute;on se tint cach&eacute; dans un &icirc;lot
+d&eacute;j&agrave; <i>tabou&eacute;</i> pour une cause diff&eacute;rente; de l&agrave;, au moyen de
+sa lunette d'approche, il pouvait observer ses gens. La nuit
+il mettait sa pirogue &agrave; flot et communiquait, tant&ocirc;t sur un
+point, tant&ocirc;t sur un autre, avec Taillevent, qui lui apportait
+myst&eacute;rieusement des vivres et le tenait au courant de toutes
+choses.</p>
+
+<p>Or, les tribus de Paraw&acirc; et de ses alli&eacute;s continuant &agrave;
+&ecirc;tre en guerre contre les Wangaroas et les leurs, une exp&eacute;dition
+victorieuse revint ramenant des prisonniers qu'on
+s'appr&ecirc;tait &agrave; immoler et &agrave; manger, selon les rites antiques.</p>
+
+<p>La nuit &eacute;tait sombre, les indig&egrave;nes dansaient le Pi-h&eacute; avec
+cet ensemble extraordinaire qui a toujours fait la surprise
+des navigateurs; les <i>arikis</i> allaient frapper les victimes;
+tout &agrave; coup, au-dessus des palissades du talus le plus &eacute;lev&eacute;,
+un dieu leur appara&icirc;t tenant d'une main une torche rouge,
+de l'autre une &eacute;p&eacute;e flamboyante.</p>
+
+<p>Des cercles de feu d&eacute;tonnent en tourbillonnant autour de
+sa t&ecirc;te et de ses bras, devant sa poitrine, devant sa face
+semblable au soleil. Par moments, des gerbes d'&eacute;toiles
+s'&eacute;chappant de sa chevelure, retombent en pluie de feu sur
+les insulaires; des serpents de feu glissent sous ses pieds et<span class='pagenum'><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span>
+rampent sur les palissades; des flammes bleues s'&eacute;l&egrave;vent
+soudainement de tous c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>Tandis que ce spectacle magique &eacute;merveille les naturels,
+tous les Europ&eacute;ens de la flottille p&eacute;n&egrave;trent dans l'enceinte
+en criant:</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i> redescendu du ciel!...</p>
+
+<p>Il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; plus vrai de dire que l'agile capitaine avait
+grimp&eacute; par le c&ocirc;t&eacute; le plus escarp&eacute; du P&acirc;, mais cette version
+n'e&ucirc;t certainement pas obtenu le r&eacute;sultat d&eacute;sir&eacute;. Les
+Europ&eacute;ens, &agrave; commencer par Taillevent, se prosternaient; les
+indig&egrave;nes, <i>Rangatiras</i>, <i>Arikis</i> ou <i>Tangatas</i>, en firent autant.</p>
+
+<p>L&eacute;on, d&eacute;barrass&eacute; de son attirail de cerceaux et de fils de
+fer, que Taillevent fit dispara&icirc;tre avant le jour, s'avan&ccedil;ait
+au milieu des Wangaroas prisonniers.</p>
+
+<p>&mdash;Maou&iuml;, le Dieu tout-puissant, s'&eacute;criait-il, <i>le Rangatira-rahi</i>
+de la terre et de la mer, a dit &agrave; <span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i>:&mdash;&laquo;Va!...
+le meurtre des hommes de Marion est assez veng&eacute;.&mdash;La
+nourriture humaine est abominable devant Maou&iuml;.&raquo;</p>
+
+<p>A ces mots, presque t&eacute;m&eacute;raires, L&eacute;on posant la main sur
+les t&ecirc;tes des prisonniers les d&eacute;clara <i>tabous</i>.</p>
+
+<p>Personne n'osa murmurer, tant les fus&eacute;es, les p&eacute;tards, les
+soleils et les moines, fabriqu&eacute;s sur l'&icirc;lot, avaient frapp&eacute; de
+stupeur tous les indig&egrave;nes. <span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i> n'eut qu'&agrave; faire un
+signe pour emmener les prisonniers jusqu'&agrave; son bord, o&ugrave;
+il ordonna de les mettre aux fers.</p>
+
+<p>D&egrave;s le point du jour, il envoya de riches pr&eacute;sents en &eacute;toffes
+chinoises et en ustensiles &agrave; ses fid&egrave;les alli&eacute;s; puis il eut une
+longue conf&eacute;rence politique et religieuse avec Paraw&acirc;, qui
+se retira satisfait;&mdash;enfin, il mit sous voiles, laissant les
+insulaires sous une profonde impression d'admiration, de
+terreur, d'enthousiasme et de reconnaissance.</p>
+
+
+
+<p><br /></p>
+<h4>Le chemin de Versailles.</h4>
+
+<p>Les N&eacute;o-Z&eacute;landais sont ombrageux, vindicatifs et dissimul&eacute;s;
+la haine se transmet parmi eux de g&eacute;n&eacute;ration en<span class='pagenum'><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span>
+g&eacute;n&eacute;ration. Aussi le navigateur prudent ne doit-il se fier
+qu'avec une extr&ecirc;me r&eacute;serve &agrave; ceux qui pourraient avoir
+quelques griefs contre sa nation ou contre lui. Mais d'un
+autre c&ocirc;t&eacute;, l'&eacute;tat d'esclavage enl&egrave;ve aux vaincus presque
+toute leur dangereuse &eacute;nergie.</p>
+
+<p>Les Wangaroas, successivement retir&eacute;s des fers, furent
+tout d'abord trait&eacute;s en esclaves. Ma&icirc;tre Taillevent les instruisait
+au m&eacute;tier de matelots, les observait avec soin, et
+signalait &agrave; son capitaine ceux chez qui la reconnaissance
+prenait le dessus.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce au prestige de <span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i>, la plupart devinrent
+de bons serviteurs. Les autres furent jet&eacute;s sur les c&ocirc;tes de
+la Nouvelle-Hollande o&ugrave; L&eacute;on avait &eacute;tabli sa croisi&egrave;re, et
+o&ugrave; il eut l'occasion de faire quelques prises.</p>
+
+<p>Malheureusement, faute de capitaines capables, il fut
+oblig&eacute; de les br&ucirc;ler.</p>
+
+<p>Deux ann&eacute;es de navigations hardies et d'aventures &eacute;tranges
+eurent pour r&eacute;sultat que dans tous les principaux archipels
+<i>le Lion de la mer</i> n'exer&ccedil;ait pas moins d'influence qu'&agrave; la
+baie des Iles.</p>
+
+<p>Aux Marquises, comme &agrave; la Nouvelle-Z&eacute;lande, il fut proclam&eacute;
+chef des chefs.</p>
+
+<p>Aux Samoa, on lui &eacute;leva des autels.</p>
+
+<p>Dans l'archipel Haoua&iuml;, malgr&eacute; la l&eacute;gende qui faisait un
+dieu du capitaine Cook, il parvint &agrave; gagner la confiance des
+chefs, et contribua puissamment ainsi &agrave; l'excellent accueil
+qui attendait Lap&eacute;rouse en 1786.</p>
+
+<p>A Ta&iuml;ti, la reine r&eacute;gente Hidia, m&egrave;re de Pomar&eacute; II, lui
+donna le nom de fr&egrave;re; elle lui facilita les moyens d'&eacute;tablir
+des chantiers de construction et de r&eacute;paration pour ses
+navires.</p>
+
+<p>Aux &icirc;les Tonga, un parti puissant avait embrass&eacute; sa
+cause.</p>
+
+<p>Mais avec ses &eacute;quipages polyn&eacute;siens, il ne pouvait songer
+&agrave; regagner les mers d'Europe; ses matelots europ&eacute;ens ne
+demandaient qu'&agrave; s'&eacute;tablir dans les &icirc;les; plusieurs fois il dut<span class='pagenum'><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span>
+y consentir. Le d&eacute;faut d'officiers le pla&ccedil;ait enfin, &agrave; chaque
+instant, dans les plus difficiles positions.</p>
+
+<p>Il r&eacute;solut de former &agrave; la grande navigation quelques indig&egrave;nes
+intelligents, et jeta sp&eacute;cialement les yeux sur le N&eacute;o-Z&eacute;landais
+Paraw&acirc;, qui, dans ses pirogues de guerre, avait
+accompli d&eacute;j&agrave; des voyages de plus de cent lieues hors de
+vue des c&ocirc;tes.</p>
+
+<p>Comme tous les <i>Rangatiras</i>, Baleine-aux-yeux-terribles
+poss&eacute;dait des notions astronomiques fort remarquables.</p>
+
+<p>&laquo;D'apr&egrave;s le t&eacute;moignage des explorateurs, durant l'&eacute;t&eacute; les
+N&eacute;o-Z&eacute;landais consacrent des heures enti&egrave;res &agrave; &eacute;tudier les
+mouvements c&eacute;lestes et &agrave; veiller le moment ou telle ou telle
+&eacute;toile para&icirc;tra sur l'horizon.&raquo;&mdash;&laquo;Ils savent tr&egrave;s bien reconna&icirc;tre
+leur direction pendant le jour par celle du soleil, et
+la nuit, par celle des &eacute;toiles. En mer, ils indiquent tr&egrave;s exactement
+ainsi le gisement de leur &icirc;le<a name="FNanchor_14_16" id="FNanchor_14_16"></a><a href="#Footnote_14_16" class="fnanchor">[14]</a>.&raquo;</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_16" id="Footnote_14_16"></a><a href="#FNanchor_14_16"><span class="label">[14]</span></a> <span class="smcap">Dumont d'Urville</span>,&mdash;<span class="smcap">Marsden</span>,&mdash;<span class="smcap">Nicholas</span>,&mdash;<span class="smcap">D. de Rienzi</span>.</p></div>
+
+<p>Pla&ccedil;ant son jeune fils Hihi (Rayons du soleil) &agrave; la t&ecirc;te de
+sa tribu, sous la tutelle d'un <i>Rangatira</i> fid&egrave;le &agrave; sa famille,
+Paraw&acirc; consentit &agrave; s'embarquer, et devint rapidement
+capable de man&oelig;uvrer un navire.</p>
+
+<p>Alors, les pavillons du <i>Lion de la mer</i> acquirent une
+grande renomm&eacute;e dans toute la Polyn&eacute;sie. Les matelots qui
+avaient servi sous ses ordres, r&eacute;partis dans les divers
+archipels, y repr&eacute;sentaient fort ardemment son influence
+antibritannique. Mais, d'un autre c&ocirc;t&eacute;, les Anglais, instruits
+de ce qui se passait dans ces parages lointains, commen&ccedil;aient
+&agrave; y exp&eacute;dier des navires de guerre.</p>
+
+<p>L'escadrille de L&eacute;on de Roqueforte fut activement pourchass&eacute;e.</p>
+
+<p>Son brig s'&eacute;choua sur les r&eacute;cifs de Tonga; le patron,
+trait&eacute; en pirate, fut pendu; les indig&egrave;nes du parti de <span class="smcap">L&eacute;o</span>
+l'<i>Atoua</i> sauv&egrave;rent les canons en plongeant, mais n'en
+tir&egrave;rent aucun parti.<span class='pagenum'><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span></p>
+
+<p>Tourvif, dans les environs des &icirc;les Fidji, perdit son trois-m&acirc;ts
+sur des &eacute;cueils sous-marins.</p>
+
+<p>Plusieurs b&acirc;timents de rang inf&eacute;rieur, et entre autres
+une grande barque de cabotage mont&eacute;e par le vaillant
+Paraw&acirc;, coul&egrave;rent sous le feu des Anglais. Paraw&acirc; r&eacute;ussit
+&agrave; se sauver &agrave; la nage, et plus tard regagna son &icirc;le dans une
+pirogue de Tonga,&mdash;voyage de pr&egrave;s de cinq cent lieues,
+qui n'est pas sans pr&eacute;c&eacute;dents.</p>
+
+<p>Cependant L&eacute;on avait appris &agrave; Ta&iuml;ti que la paix &eacute;tait conclue
+entre l'Angleterre et la France. Le droit des gens lui
+interdisait de continuer &agrave; faire la course; il s'abstint donc,
+&agrave; son grand regret, d'attaquer plusieurs b&acirc;timents de commerce
+dont la capture e&ucirc;t &eacute;t&eacute; facile.</p>
+
+<p>Mais les croiseurs envoy&eacute;s &agrave; sa poursuite, consid&eacute;rant
+que la corvette &eacute;tait anglaise d'origine, mont&eacute;e par un
+&eacute;quipage de Polyn&eacute;siens et command&eacute;e par un aventurier
+sans commission r&eacute;guli&egrave;re d'aucun gouvernement, ne daign&egrave;rent
+m&ecirc;me point parlementer.</p>
+
+<p>Ses signaux pacifiques ne re&ccedil;urent d'autre r&eacute;ponse qu'une
+double bord&eacute;e. Pris entre deux ennemis, n'ayant pour matelots
+que des indig&egrave;nes fort aguerris, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, mais incapables
+de l'emporter sur d'excellents marins anglais, le
+jeune capitaine n'h&eacute;sita pas &agrave; mettre le feu &agrave; son bord et &agrave;
+s'accrocher au navire de dessous le vent.</p>
+
+<p>Cette terrible sc&egrave;ne navale eut lieu vers la fin de 1785, au
+mouillage d'Oul&eacute;a, dans les Carolines.</p>
+
+<p>&mdash;A la mer!... &agrave; la mer!... crie L&eacute;on.</p>
+
+<p>Tous ses gens s'y pr&eacute;cipitent et gagnent la terre &agrave; la
+nage.</p>
+
+<p>Presque au m&ecirc;me instant, Taillevent allume les m&egrave;ches
+destin&eacute;es &agrave; faire sauter la corvette. Une pirogue des Carolines
+est amarr&eacute;e sous la vo&ucirc;te d'arcasse; L&eacute;on et Taillevent
+s'y affalent, et ont &agrave; peine le temps de d&eacute;border. Une
+double explosion a lieu coup sur coup; la baie se couvre de
+d&eacute;bris.</p>
+
+<p>&mdash;Par&eacute;s! dit Taillevent en saisissant une pagaie.<span class='pagenum'><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span></p>
+
+<p>L&eacute;on en fait autant; leur fr&ecirc;le canot dispara&icirc;t bient&ocirc;t
+dans des bancs de rochers inabordables pour les embarcations
+anglaises.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, capitaine, dit Taillevent, nous voici tout juste
+aussi avanc&eacute;s qu'il y a six ans sur la c&ocirc;te du P&eacute;rou.</p>
+
+<p>&mdash;Doucement, ma&icirc;tre, nous &eacute;tions &agrave; califourchon sur un
+espar, ne sachant que devenir, et nous sommes aujourd'hui
+dans une excellente pirogue parfaitement approvisionn&eacute;e...</p>
+
+<p>&mdash;M'est avis, malgr&eacute; &ccedil;a, que nous n'en valons gu&egrave;re
+mieux!... Les Anglais nous cherchent &agrave; terre...</p>
+
+<p>&mdash;Nous gagnerons le large cette nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez, capitaine. Moi je dis seulement
+qu'apr&egrave;s tous nos combats sur terre, sur mer, au P&eacute;rou, &agrave; la
+Nouvelle-Z&eacute;lande, au diable vert, nous en sommes revenus
+tout net au commencement du rouleau.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'&eacute;cria L&eacute;on avec feu. L'influence fran&ccedil;aise
+est &eacute;tablie d'un bout &agrave; l'autre de l'oc&eacute;an Pacifique;
+nous avons des auxiliaires, des amis, des alli&eacute;s dans toutes
+les &icirc;les principales; les instructions du roi ont &eacute;t&eacute; suivies
+et, j'ose le dire, d&eacute;pass&eacute;es...</p>
+
+<p>&mdash;Le roi!... le roi!... murmura Taillevent, est-ce qu'il
+en saura jamais rien?</p>
+
+<p>&mdash;Assur&eacute;ment, puisque je vais le lui dire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous y allez... avec cette pirogue?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute!</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute... r&eacute;p&eacute;ta ma&icirc;tre Taillevent.</p>
+
+<p>&mdash;Tels que tu nous vois, mon brave camarade, nous
+sommes sur le chemin de Versailles.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... je n'aurais pas cru...</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;videmment, car je n'ai plus d'autre parti &agrave; prendre.</p>
+
+
+
+
+<p>Entortill&eacute; par le Roi.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Taillevent se permit de penser que son capitaine
+se faisait de singuli&egrave;res illusions,&mdash;ce qui ne l'emp&ecirc;cha<span class='pagenum'><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span>
+pas, &agrave; nuit tomb&eacute;e, d'&eacute;tablir la voile de la pirogue et de
+l'orienter selon ses ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Tant que j'ai eu des navires dont les &eacute;quipages &eacute;taient
+polyn&eacute;siens, je n'ai pu les abandonner, disait L&eacute;on. Tant
+que la guerre a &eacute;t&eacute; l&eacute;gitime, mes prises, bien que fort rares
+en ces mers peu fr&eacute;quent&eacute;es, m'ont suffi pour entretenir
+mes forces et solder mes gens; mon poste &eacute;tait ici. Mais la
+paix paralyse mes moyens d'action; la perte de mon dernier
+b&acirc;timent me rend toute libert&eacute; d'agir. Avec ma corvette
+j'allais me risquer dans les &icirc;les de la Sonde et t&acirc;cher d'y
+recruter chez les Hollandais un &eacute;quipage europ&eacute;en; y
+serais-je parvenu? n'aurions-nous pas encore &eacute;t&eacute; trait&eacute;s de
+pirates?&mdash;Ensuite, en bonne conscience, j'&eacute;tais tenu, au
+risque d'&ecirc;tre pris par les Anglais, de traverser encore une
+fois la Polyn&eacute;sie, pour rendre nos pauvres camarades &agrave;
+leurs &icirc;les. La force des choses me d&eacute;gage de cette obligation...
+A Versailles donc! &agrave; Versailles! tout droit.</p>
+
+<p>&mdash;Versailles!... tout droit! murmurait Taillevent m&eacute;dus&eacute;
+par la merveilleuse confiance de son capitaine, qui cependant
+eut raison de point en point, car,&mdash;au mois de mai
+1780, exactement &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; Lap&eacute;rouse rel&acirc;chait aux
+&icirc;les Haoua&iuml;,&mdash;le jeune comte de Roqueforte avait l'honneur
+d'&ecirc;tre re&ccedil;u en audience particuli&egrave;re dans le cabinet du roi
+Louis XVI.</p>
+
+<p>Une ceinture de doublons d'Espagne, dont L&eacute;on ne se
+d&eacute;munissait jamais, facilita singuli&egrave;rement le retour en
+Europe. D'abord, atteindre avec la pirogue d'Oul&eacute;a l'&eacute;tablissement
+espagnol de Guaham ou San-Juan, aux &icirc;les Mariannes,
+ne fut que l'affaire de peu de jours et ne pr&eacute;senta aucune
+difficult&eacute; s&eacute;rieuse, puisque les Carolins font fr&eacute;quemment le
+m&ecirc;me voyage.&mdash;Deux naufrag&eacute;s qu'il faut bien croire sur
+parole inspirent peu de d&eacute;fiance. L&eacute;on et Taillevent prirent
+passage sur un grand bateau-poste espagnol en partance
+pour les Philippines, o&ugrave; d'aventure se trouvait en rel&acirc;che
+forc&eacute;e pour cause d'avaries un trois-m&acirc;ts anglais, qui, apr&egrave;s
+ses r&eacute;parations, devait retourner en Angleterre.<span class='pagenum'><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span></p>
+
+<p>Taillevent fit une affreuse grimace quand il s'agit de
+s'embarquer sur ce navire.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es jamais content, fit L&eacute;on; eh bien, aurais-je le
+choix entre un b&acirc;timent fran&ccedil;ais et celui-ci, je n'h&eacute;siterais
+point...</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi non plus!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu prendrais le fran&ccedil;ais?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu, capitaine!</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi, je ne renoncerais pas &agrave; une excellente occasion
+de me perfectionner en prononciation anglaise.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, ceci est une id&eacute;e! murmura Taillevent. Parler
+anglais comme un Anglais pur sang, &ccedil;a peut servir!...
+Compris la consigne: &laquo;Ouvrir l'oreille, d&eacute;nouer sa langue
+&agrave; la mode <i>english</i>, cacher la fameuse bo&icirc;te de plomb, et
+n'avoir jamais tant seulement connu le bout du nez d'un
+sauvage.&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Personne n'ignore que le roi Louis XVI avait une pr&eacute;dilection
+marqu&eacute;e pour la marine, les grandes d&eacute;couvertes
+maritimes et les &eacute;tudes g&eacute;ographiques. Les rapports et
+m&eacute;moires du vicomte de Roqueforte l'int&eacute;ress&egrave;rent au plus
+haut degr&eacute;;&mdash;la curiosit&eacute; royale fut singuli&egrave;rement surexcit&eacute;e
+par l'esquisse tr&egrave;s succinte des voyages de L&eacute;on, qui
+ne parlait point de ses combats et sollicitait une audience
+tr&egrave;s secr&egrave;te pour causer de haute politique.</p>
+
+<p>Des renseignements furent pris sur la personne du jeune
+comte de Roqueforte.&mdash;On acquit des preuves incontestables
+de son identit&eacute;. Reconnu par les officiers de marine,
+ses anciens camarades, il l'avait &eacute;t&eacute; de m&ecirc;me par tous les
+membres de sa famille et venait d'&ecirc;tre mis en possession du
+double h&eacute;ritage du comte son p&egrave;re et du vicomte son
+oncle.</p>
+
+<p>L'audience en t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te fut accord&eacute;e et renouvel&eacute;e plusieurs
+fois, &agrave; la grande surprise des familiers du roi, qui ne
+daigna jamais leur apprendre quel en avait &eacute;t&eacute; l'objet. Plusieurs
+fois, en l'espace de six semaines, le roi s'&eacute;tait enferm&eacute;<span class='pagenum'><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span>
+dans son cabinet, durant trois heures cons&eacute;cutives, avec un
+jeune homme de vingt-quatre ans que l'on s'attendait &agrave;
+voir combler de faveurs.</p>
+
+<p>Le tout se borna au grade <i>honoraire</i> de lieutenant de
+vaisseau et &agrave; la d&eacute;coration de la croix de Saint-Louis.</p>
+
+<p>On sut seulement qu'un soir, le comte de Roqueforte
+avait pr&eacute;sent&eacute; au roi un grossier marin, qui &eacute;tait sorti de
+son cabinet les yeux remplis de larmes. Quelque valet
+curieux lui ayant demand&eacute; pourquoi il pleurait:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! tonnerre de chien! repartit le rustre, on pleurerait
+&agrave; moins; le roi m'a fich&eacute; au bec toute la tabati&egrave;re de
+Monsieur!</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Taillevent, non moins discret que grognard, reprit
+le soir m&ecirc;me la route de Normandie; il avait le c&oelig;ur gros:&mdash;Dame!
+comme si son attachement &agrave; L&eacute;on de Roqueforte
+n'avait pas suffi, le roi en personne venait de l'<i>entortiller</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu donc, encore une fois, ma vieille cabane et ma
+bonne femme de m&egrave;re! et le petit cabotage tout tranquille
+entre Port-Bail et Jersey!... Adieu, Tom Lebon, mon
+matelot, mon vrai,&mdash;anglais de nation, fran&ccedil;ais de c&oelig;ur
+et de parole,&mdash;avec qui je fumerais une pipe trois fois la
+semaine &agrave; sa case, et qui, trois autres fois, la fumerait &agrave;
+Port-Bail dans la n&ocirc;tre!... Adieu le brave ma&icirc;tre Camuset
+de chez nous, qui m'envoyait des calottes si soign&eacute;es du temps
+que j'&eacute;tais mousse &agrave; bord du <i>Soleil royal</i>! Adieu le petit bonheur,
+la promenade grand largue, les amusettes et les braves
+filles du pays, pas sauvagesses, normandes, dont auxquelles
+je n'avais qu'&agrave; dire: &laquo;&Ccedil;a y est!&raquo; pour avoir une femme &agrave;
+mon gr&eacute; avec des petits enfants &agrave; l'effet de divertir ma
+vieille m&egrave;re.&mdash;Et dire que le roi m'a nomm&eacute; pilote d'embl&eacute;e!...
+dire que j'ai de quoi m'acheter une barque et deux
+aussi!... sans compter la maison que je vous reb&acirc;tis &agrave; neuf
+d&egrave;s l'arriv&eacute;e &agrave; Port-Bail!... Dire que mon nid est fait,
+quoi!... et je vas le quitter, nom d'un tonnerre &agrave; la voile!...
+Allons! attrape &agrave; t'en retourner chez les sauvages, au tremblement
+du diable, aux Marquises de l'enfer, chez les Qui<span class='pagenum'><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span>chuas
+du cacique Andr&egrave;s, chez les faces tatou&eacute;es et les
+anthropophages. Attrape &agrave; se frotter le bout du nez contre
+les nez de ces oiseaux-l&agrave;, qui est la mode dans leur nation
+de se donner une poign&eacute;e de main. Il y a des braves et des
+amis partout; je n'aurai plus tant regret au voyage, quand
+je mangerai &agrave; la gamelle avec le prince Baleine-aux-yeux-terribles,
+<i>Rangatira Paraw&acirc;-Touma</i> en langage de
+l'endroit; mais qui est-ce donc qui me remplacera proche
+ma vieille m&egrave;re?... Ce que c'est pourtant qu'un roi de France,
+bonhomme et pas fier, qui vous appelle: &laquo;&mdash;Mon brave,
+mon ami, matelot, vrai marin, <i>h&eacute;ros</i>, l'enflamm&eacute;, volcan,&raquo;
+des noms &agrave; vous faire peter la t&ecirc;te.&mdash;On ne pense plus &agrave;
+rien.&mdash;Quand Sa Majest&eacute; me dit: &laquo;&mdash;Votre m&egrave;re,
+camarade, je m'en charge!&raquo;&mdash;J'ai r&eacute;pondu: &laquo;Merci!&raquo;&mdash;Moi,
+camarade au roi Louis XVI!&mdash;Et je n'ai pas eu l'id&eacute;e,
+tant seulement, de r&eacute;pondre: &laquo;&mdash;Pardonnerez, sire le roi,
+elle n'a qu'un fils, et se faisant vieille, elle aimerait mieux
+le garder.&raquo;&mdash;Non!... &laquo;Par&eacute; &agrave; tout!... Majest&eacute;, par&eacute; &agrave; se
+faire hacher &agrave; la minute!&raquo; Voil&agrave; ma parole, et &ccedil;a y est!...
+J'ai &eacute;t&eacute; <i>entortill&eacute;</i>, voil&agrave;!... Et ma pauvre m&egrave;re en pleurera
+toutes les larmes de ses vieux yeux, hormis que je fasse
+une invention... Ah! l'<i>id&eacute;e</i>!... l'<i>id&eacute;e</i>!... avoir de l'<i>id&eacute;e</i>!...</p>
+
+<p>Six lieues plus loin, Taillevent se traita d'imb&eacute;cile:</p>
+
+<p>&mdash;L'<i>id&eacute;e</i>, parbleu! c'est Tom Lebon de Jersey!... Il me
+vaut bien, celui-l&agrave;! Je lui donne ma m&egrave;re, ma case, ma
+barque et la femme que je n'ai pas, et il sera le p&egrave;re aux
+enfants que j'aurais eus... Bon! je pensais qu'on ne peut
+pas se d&eacute;doubler, et j'avais mon matelot!... Attrape &agrave; faire
+la noce, vivement! Pour lors, je m'en vas &agrave; la volont&eacute; du
+roi avec mon capitaine... Mon capitaine!... En voil&agrave; encore
+un qui en avait bien fait assez pour demeurer &agrave; chasser le
+li&egrave;vre en Lorraine dans le ch&acirc;teau &agrave; papa, et pour s'y
+marier &agrave; son go&ucirc;t!... Non, il vous vend la moiti&eacute; de ses
+biens pour les placer en navires de long cours chez M. Plantier
+du Havre, la perle des armateurs, par exemple!... Mauvais
+placement, tout de m&ecirc;me. Sans &ecirc;tre notaire, je m'y<span class='pagenum'><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span>
+connais!... En avons-nous us&eacute; des navires!... Et &ccedil;a va
+recommencer, apr&egrave;s la noce, s'entend!</p>
+
+<p>Le probl&egrave;me &eacute;tait r&eacute;solu. Taillevent reprit les trois quarts
+de sa meilleure humeur; le quatri&egrave;me quart demeura au
+regret de ne pouvoir rien changer &agrave; l'acte de naissance de
+son matelot Tom Lebon. Celui-ci, n&eacute; natif de Jersey, &eacute;tant
+sujet anglais, ne pouvait commander comme patron une
+barque fran&ccedil;aise. En cons&eacute;quence, le joli petit b&acirc;timent
+caboteur achet&eacute; des deniers de ma&icirc;tre Taillevent dut battre
+pavillon britannique. Mais sous tous les autres rapports, le
+programme du vaillant ma&icirc;tre et pilote fut litt&eacute;ralement
+ex&eacute;cut&eacute;.</p>
+
+<p>Tom Lebon b&eacute;n&eacute;ficia de toutes les munificences royales
+au lieu et place de son matelot Taillevent. Tom Lebon
+&eacute;pousa la belle Normande que Taillevent se serait propos&eacute;
+de prendre pour femme. Tom Lebon habita la maisonnette
+neuve de la m&egrave;re Taillevent. Tom Lebon jura d'&ecirc;tre son fils
+comme l'&eacute;tait Taillevent. Tom Lebon commanda le caboteur
+appel&eacute;, comme de raison, <i>Taillevent</i>, et enfin, Tom Lebon,
+digne matelot de son matelot,&mdash;fut celui qui pleura le
+plus lorsque Taillevent, le c&oelig;ur l&eacute;ger, partit en lui laissant
+tout son bonheur.</p>
+
+
+<h4>Dans le grand Oc&eacute;an.</h4>
+
+<p>Apr&egrave;s un an de s&eacute;jour en France, ma&icirc;tre Taillevent appareillait
+du Havre &agrave; bord du trois-m&acirc;ts de la maison Plantier,
+<i>le Lion</i>, arm&eacute; en guerre par autorisation sp&eacute;ciale du roi, et
+command&eacute; par le jeune comte de Roqueforte, lequel, voulant
+demeurer absolument ind&eacute;pendant, n'avait pas accept&eacute;
+de grade effectif dans la marine de l'&Eacute;tat. Son titre honoraire,
+faveur exceptionnelle, lui donnait, avec le droit de porter
+l'&eacute;paulette, une assimilation dans l'arm&eacute;e navale, un rang
+utile en cas de conflit, et, par suite, une consid&eacute;ration de la
+plus haute importance dans les ports &eacute;trangers. En outre<span class='pagenum'><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span>
+tout navire mont&eacute; par lui jouissait du privil&eacute;ge de <i>battre
+flamme</i>, c'est-&agrave;-dire d'arborer le signe distinctif des navires
+de l'&Eacute;tat. Et cela, bien entendu, sans qu'il lui f&ucirc;t interdit de
+faire le commerce.</p>
+
+<p>L&eacute;on de Roqueforte se trouvait donc, de par le roi de
+France, dans des conditions &agrave; peu pr&egrave;s sans pr&eacute;c&eacute;dents,
+pourvu d'une commission qui devait le faire respecter par
+les b&acirc;timents anglais, et jouissant de la libert&eacute; d'action la
+plus illimit&eacute;e.</p>
+
+<p>Il fit route par le cap de Bonne-Esp&eacute;rance, rel&acirc;cha dans
+un certain nombre de ports anglais, hollandais, espagnols
+ou portugais des Indes orientales et des archipels de la
+Malaisie, et enfin, rentrant en quelque sorte dans ses
+domaines d'outre-mer, il jeta l'ancre &agrave; la baie des Iles, le
+1er janvier 1788.</p>
+
+<p>Du sommet de son <i>P&acirc;</i> fortifi&eacute;, Baleine-aux-yeux-terribles
+reconnut les pavillons de son <i>Rangatira-rahi</i>, les couleurs
+de la France, la chape de saint Martin, les armoiries de
+Roqueforte, et la t&ecirc;te tatou&eacute;e sur champ d'azur &eacute;toil&eacute; d'or,
+qui &eacute;tait l'embl&egrave;me de <span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i> pour les N&eacute;o-Z&eacute;landais.</p>
+
+<p>Alors, un cri qui ne devait pas tarder &agrave; &ecirc;tre r&eacute;p&eacute;t&eacute; avec
+enthousiasme d'un bout &agrave; l'autre de la Polyn&eacute;sie, retentit
+pour la premi&egrave;re fois:</p>
+
+<p>&laquo;Le Lion de la mer ne meurt pas!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! hommes de <i>la tribu de Tout&eacute;</i>, il n'est pas
+mort, le Lion de la mer!... et vous nous aviez menti.</p>
+
+<p>&laquo;Le Lion de la mer ne meurt pas.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Il tue sous lui des vaisseaux,&mdash;il marche sur les
+mers,&mdash;il vole dans le ciel,&mdash;il vit dans le feu comme
+sous les flots de l'Oc&eacute;an.</p>
+
+<p>&laquo;Le Lion de la mer ne meurt pas!&raquo;</p>
+
+<p>Trois ans s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;s depuis le combat naval
+d'Oul&eacute;a, dont les Anglais avaient r&eacute;pandu la fatale nouvelle;
+le retour de <span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i> fut assimil&eacute; &agrave; une r&eacute;surrection, et
+sa l&eacute;gende grandit, prenant de proche en proche des proportions
+plus fabuleuses.<span class='pagenum'><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span></p>
+
+<p>On lit textuellement dans le <i>Voyage de</i> <span class="smcap">Lap&eacute;rouse</span>:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Quoique les Fran&ccedil;ais fussent les premiers qui, dans ces
+derniers temps, eussent abord&eacute; sur l'&icirc;le de Mow&eacute;e<a name="FNanchor_15_17" id="FNanchor_15_17"></a><a href="#Footnote_15_17" class="fnanchor">[15]</a>, je ne
+crus pas devoir en prendre possession au nom du roi. Les
+usages des Europ&eacute;ens sont, &agrave; cet &eacute;gard, trop compl&eacute;tement
+ridicules. Les philosophes doivent sans doute g&eacute;mir de
+voir que des hommes, par cela seul qu'ils ont des canons et
+des ba&iuml;onnettes, comptent pour rien soixante mille de leurs
+semblables; que sans respect pour les droits les plus
+sacr&eacute;s, ils regardent comme un objet de conqu&ecirc;te une terre
+que ses habitants ont arros&eacute;e de leur sueur, et qui, depuis
+tant de si&egrave;cles, sert de tombeau &agrave; leurs anc&ecirc;tres.&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_17" id="Footnote_15_17"></a><a href="#FNanchor_15_17"><span class="label">[15]</span></a> Maouvi, Mowi ou Mawi, aux &icirc;les Haoua&iuml; ou Sandwich.</p></div>
+
+<p>Ce que l'infortun&eacute; Lap&eacute;rouse r&eacute;digeait ainsi n'&eacute;tait autre
+chose que la pens&eacute;e de l'infortun&eacute; Louis XVI.</p>
+
+<p>Le sage navigateur et le roi vertueux, destin&eacute;s tous deux
+&agrave; p&eacute;rir par des catastrophes &agrave; jamais d&eacute;plorables, se pronon&ccedil;aient
+d'apr&egrave;s les m&ecirc;mes principes d'&eacute;quit&eacute; absolue.&mdash;Or,
+ces principes ayant servi de base aux instructions donn&eacute;es,
+pendant la guerre d'Am&eacute;rique, au vicomte de Roqueforte
+dont son neveu L&eacute;on continuait l'&oelig;uvre lib&eacute;rale, et
+l'Angleterre, s'&eacute;tant toujours et partout conduite en vertu
+des principes oppos&eacute;s, il &eacute;tait fatalement n&eacute;cessaire de lutter
+contre elle,&mdash;par la guerre, en temps de guerre,&mdash;par
+d'adroites n&eacute;gociations, des trait&eacute;s d'alliance et de protectorat
+en temps de paix.</p>
+
+<p>L&eacute;on avait ardemment adopt&eacute; les vues du roi;&mdash;ses
+pr&eacute;c&eacute;dents &eacute;taient irr&eacute;prochables, car il s'&eacute;tait rigoureusement
+conform&eacute; au droit des gens. On pourrait bien lui reprocher
+d'avoir parfois us&eacute; de charlatanisme pour imposer
+aux naturels; mais les Anglais lui avaient donn&eacute; l'exemple
+de cette ruse,&mdash;fort innocente, on en conviendra,&mdash;pourvu
+que le but final n'ait rien de contraire &agrave; l'humanit&eacute;.</p>
+
+<p>Et le but de la France &eacute;tait de civiliser l'Oc&eacute;anie sans
+porter atteinte &agrave; l'ind&eacute;pendance des indig&egrave;nes,&mdash;d'utiliser,<span class='pagenum'><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span>
+dans l'int&eacute;r&ecirc;t de toutes les nations, les ressources maritimes
+d'une partie du monde qui &eacute;gale &agrave; elle seule tout le reste
+de notre globe, d'ouvrir des march&eacute;s nouveaux au commerce
+&agrave; venir, de d&eacute;fricher des champs immenses pour les
+livrer &agrave; l'industrie humaine.</p>
+
+<p>L'&oelig;uvre commen&ccedil;ait par des explorations et par l'&eacute;tablissement
+de relations ordinairement pacifiques, toujours
+d'une stricte justice. L&eacute;on de Roqueforte, en effet, ne pr&ecirc;ta
+jamais son appui qu'&agrave; des causes l&eacute;gitimes, et apr&egrave;s ses victoires
+ne n&eacute;gligea rien pour pacifier les querelles les plus
+inv&eacute;t&eacute;r&eacute;es.</p>
+
+<p>L'&oelig;uvre devait se poursuivre en devenant commerciale,
+<i>d'une part</i>,&mdash;et <i>d'autre part</i>, religieuse. Alors la pr&eacute;dication
+de l'&Eacute;vangile ferait dispara&icirc;tre l'&eacute;chafaudage de fables
+h&eacute;ro&iuml;ques sur lesquelles s'appuyait le pr&eacute;curseur de la
+civilisation.</p>
+
+<p>En disant: <i>d'une part</i> commerciale, <i>d'autre part</i> religieuse,
+on a clairement exprim&eacute; que le projet &eacute;minemment
+fran&ccedil;ais du roi Louis XVI n'avait rien de commun avec les
+missions mercantiles des Anglais.&mdash;Ce qui devrait toujours
+&ecirc;tre distinct, n'y fut jamais confondu.</p>
+
+<p>Personne n'ignore que les trafiquants en missions r&eacute;pandus
+par l'Angleterre dans les principaux archipels y distribuent
+leurs Bibles en prime pour faciliter l'achat de leurs
+pacotilles. Ils vendent des articles Birmingham ou du rhum
+des Antilles, et pr&ecirc;chent ou baptisent par-dessus le march&eacute;.</p>
+
+<p>Cet amalgame ind&eacute;cent de la religion de J&eacute;sus-Christ
+avec l'exploitation usuraire des indig&egrave;nes, &agrave; qui l'on ach&egrave;te
+par exemple la concession perp&eacute;tuelle d'un vaste territoire
+pour une douzaine de couteaux, rappelle in&eacute;vitablement
+l'&eacute;vangile des marchands du temple.</p>
+
+<p>Le mythe du <i>Lion de la mer qui ne meurt point</i>, ne porta
+du moins aucune atteinte &agrave; la dignit&eacute; de la foi chr&eacute;tienne.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>A Paris, L&eacute;on avait eu soin de faire fabriquer chez un
+passementier habile un rouleau de petites franges d'or d'un<span class='pagenum'><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span>
+travail presque inimitable.&mdash;A l'instar des Incas, il voulait
+que le moindre fragment de ce tissu m&eacute;tallique f&ucirc;t un t&eacute;moignage
+de la v&eacute;racit&eacute; de ses messagers, car pr&eacute;c&eacute;demment,
+dans des circonstances graves, on avait plusieurs
+fois menti en son nom. Tout ordre important fut accompagn&eacute;
+de l'envoi d'une frange d'or qui, selon le cas, devait
+&ecirc;tre d&eacute;truite par le feu ou renvoy&eacute;e &agrave; <span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i>. A d&eacute;faut
+de l'usage de l'&eacute;criture, ce proc&eacute;d&eacute; offrait des garanties
+pr&eacute;cieuses.</p>
+
+<p>Les deux premi&egrave;res ann&eacute;es de navigation du <i>Lion</i>, d'archipel
+en archipel, amen&egrave;rent les meilleurs r&eacute;sultats.</p>
+
+<p>Il intervint dans les troubles de Ta&iuml;ti et parvint &agrave; les
+apaiser.</p>
+
+<p>Il ouvrit les voies aux r&egrave;gnes glorieux de Finau Ier sur les
+&icirc;les Tonga, et du grand Tam&eacute;ha-M&eacute;ha sur celles d'Haoua&iuml;.</p>
+
+<p>A la Nouvelle-Z&eacute;lande, il r&eacute;pandit des germes f&eacute;conds de
+civilisation, de tol&eacute;rance et de progr&egrave;s.</p>
+
+<p>De toutes parts, il plantait des jalons utiles, posant ainsi
+les bases d'une vaste conf&eacute;d&eacute;ration de princes insulaires
+unis sous le protectorat de la France.</p>
+
+<p>Il avait l'art de se servir des instruments les plus dangereux
+et d'assouplir des natures en apparence indomptables.&mdash;Ainsi,
+la f&eacute;rocit&eacute; de Paraw&acirc; et l'ambition effr&eacute;n&eacute;e de
+Finau Ier c&eacute;d&egrave;rent devant lui.</p>
+
+<p>En plusieurs points, d'anciens compagnons de L&eacute;on, tels
+que l'aventureux Tourvif, avaient &eacute;t&eacute; proclam&eacute;s grands
+chefs. Sans efforts apparents, il les maintint dans sa d&eacute;pendance;
+il fit comprendre aux plus intelligents la n&eacute;cessit&eacute;
+de laisser croire &agrave; la l&eacute;gende de <span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i>, l'immortel
+<i>Lion de la mer</i>; il imposa aux autres une crainte superstitieuse.</p>
+
+<p>Partout, le cannibalisme &eacute;tait d&eacute;j&agrave; consid&eacute;r&eacute; comme
+impie;&mdash;les pr&ecirc;tres indig&egrave;nes n'os&egrave;rent qu'en peu d'endroits
+protester contre cette doctrine. G&eacute;n&eacute;ralement, les
+naturels, honteux de leur abominable coutume, se cachaient
+pour d&eacute;vorer leurs ennemis. Les banquets de chair humaine<span class='pagenum'><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span>
+cess&egrave;rent d'&ecirc;tre des f&ecirc;tes triomphales. Paraw&acirc; lui-m&ecirc;me en
+vint &agrave; c&eacute;der sur ce point, quoiqu'il d&ucirc;t retomber &agrave; plusieurs
+reprises sous l'empire des pr&eacute;jug&eacute;s de sa nation. Quelques
+peuplades renonc&egrave;rent solennellement et sinc&egrave;rement &agrave;
+l'anthropophagie.</p>
+
+<p>L&eacute;on chercha Lap&eacute;rouse, n'eut pas le bonheur de le rencontrer,
+et, le croyant reparti pour l'Europe, ne put, selon
+les d&eacute;sirs du roi, entrer en rapports avec ce grand navigateur.</p>
+
+<p>Les travaux de sa mission civilisatrice furent activement
+poursuivis.&mdash;Ainsi le <i>tabou</i>, dont les rigueurs sont parfois
+d'atroces barbaries, fut att&eacute;nu&eacute; en divers points, et notamment
+aux &icirc;les Haoua&iuml;, o&ugrave; Tam&eacute;ha-M&eacute;ha Ier devait abolir la
+coutume de massacrer sur les autels des dieux tous les prisonniers
+de guerre et tous les violateurs des <i>tabous</i> les plus
+absurdes.</p>
+
+<p>La condition des esclaves fut adoucie dans celles des &icirc;les
+o&ugrave; les m&oelig;urs n'&eacute;taient plus par trop f&eacute;roces. Sans heurter
+de front les pr&eacute;jug&eacute;s des naturels, L&eacute;on de Roqueforte les
+sapait ainsi avec une t&eacute;nacit&eacute; vraiment admirable.</p>
+
+<p>Les constructions navales faisaient des progr&egrave;s rapides.</p>
+
+<p>Les communications avec la France s'&eacute;tablissaient peu &agrave;
+peu. Deux b&acirc;timents envoy&eacute;s par l'armateur Plantier
+&eacute;taient venus prendre les d&eacute;p&ecirc;ches de L&eacute;on et lui apporter
+des marchandises europ&eacute;ennes, pour lesquelles ils re&ccedil;urent
+en &eacute;change de l'huile de baleine, de la nacre de perle, du
+corail et autres produits oc&eacute;aniens.</p>
+
+<p>Le dernier de ces b&acirc;timents transmit &agrave; L&eacute;on la nouvelle
+de la r&eacute;volution de 1789, qui devait porter un coup fatal &agrave;
+ses g&eacute;n&eacute;reux desseins. Il la re&ccedil;ut au mois de septembre 1790,
+&agrave; son mouillage de Nouka-Hiva, dans les &icirc;les Marquises, et
+sans en &ecirc;tre trop alarm&eacute;, il crut pourtant n&eacute;cessaire de
+retourner en France afin d'avoir un nouvel entretien avec le
+roi.</p>
+
+<p>Toutefois, jugeant indispensable pour l'avenir d'avoir
+explor&eacute; avec soin les c&ocirc;tes inhospitali&egrave;res des possessions<span class='pagenum'><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span>
+espagnoles, il monte sur sa plus l&eacute;g&egrave;re go&euml;lette ta&iuml;tienne;
+avec une prudente audace, il longe, la sonde &agrave; la main,
+tout le littoral du P&eacute;rou.</p>
+
+<p>Comme s'il e&ucirc;t pressenti d&egrave;s lors que le continent am&eacute;ricain
+subirait les cons&eacute;quences de la r&eacute;volution fran&ccedil;aise,
+ou plut&ocirc;t dans la pens&eacute;e qu'il aurait par la suite besoin d'y
+trouver asile, le jeune capitaine tenait &agrave; revoir Andr&egrave;s
+avant de partir des mers du Sud. Cachant sa nationalit&eacute;
+sous les couleurs de l'Espagne, il saura tromper la vigilance
+de tous les gardes-c&ocirc;tes, fera de pr&eacute;cieux travaux
+hydrographiques et se munira d'une foule de notions maritimes
+de la plus haute importance.</p>
+
+<p>Son atterrissage dans la baie de Quiron fut une v&eacute;ritable
+d&eacute;couverte.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; toutes les protestations de Taillevent, laiss&eacute; &agrave; la
+garde du fr&ecirc;le navire, L&eacute;on s'aventure seul dans l'int&eacute;rieur;
+il se rend &agrave; Lima, d&eacute;guis&eacute; en mineur m&eacute;tis, y voit Isabelle,
+ne peut parler &agrave; son noble p&egrave;re, et se met aussit&ocirc;t &agrave; la
+recherche d'Andr&egrave;s, qu'il trouve en butte aux premi&egrave;res
+pers&eacute;cutions du successeur du marquis de Garba y Palos.</p>
+
+<p>L'anse de Quiron est, d&egrave;s lors, le lieu de rendez-vous
+assign&eacute; au cacique de Tinta.</p>
+
+<p>Non sans avoir affront&eacute; des p&eacute;rils de tous genres, L&eacute;on
+rejoint sa go&euml;lette et vole &agrave; Nouka-Hiva, o&ugrave; son trois-m&acirc;ts
+doit l'attendre. Une nouvelle f&acirc;cheuse, apport&eacute;e par un
+l&eacute;ger b&acirc;timent que monte Paraw&acirc;, l'emp&ecirc;che de prendre la
+route du cap Horn.</p>
+
+<p>&mdash;Les Anglais, fondent une ville &agrave; la Nouvelle-Hollande.</p>
+
+<p>Devant un tel &eacute;v&eacute;nement, ce serait une faute que d'aller
+en Europe sans avoir conf&eacute;r&eacute; avec tous les principaux
+chefs, ou au moins sans leur avoir fait distribuer des franges
+d'or, avec l'ordre de r&eacute;sister &agrave; tous les envahissements des
+Anglais jusqu'au retour de <span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i>.</p>
+
+<p>Et c'est pourquoi, au lieu de courir directement &agrave; la
+recherche d'Isabelle, L&eacute;on parcourt encore toutes les &icirc;les
+polyn&eacute;siennes.<span class='pagenum'><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span></p>
+
+<p>En 1791, il mouille &agrave; Botany-Bay, il voit de ses propres
+yeux la ville naissante de Sidney; puis, le deuil dans l'&acirc;me,
+il s'&eacute;loigne de Port-Jackson en se promettant de proposer
+au roi la fondation d'une colonie rivale.</p>
+
+<p>Au milieu de 1792, il arrive en France, o&ugrave; son trois-m&acirc;ts
+d&eacute;labr&eacute; doit aussit&ocirc;t &ecirc;tre livr&eacute; au fer des d&eacute;molisseurs.</p>
+
+<p>L'&eacute;quipage licenci&eacute; se disperse.</p>
+
+
+<h4>Retour et chute du rideau.</h4>
+
+<p>Ma&icirc;tre Taill&egrave;rent, tout joyeux, se rend &agrave; Port-Bail, o&ugrave; il
+retrouvera sa vieille m&egrave;re, ber&ccedil;ant les deux premiers
+enfants de son matelot Tom Lebon. L'a&icirc;n&eacute; commence &agrave;
+balbutier, Taillevent se fait appeler <i>papa</i>, et en pleure
+presque de joie.</p>
+
+<p>L&eacute;on, constern&eacute;, entre dans Paris pour &ecirc;tre t&eacute;moin des
+plus terribles sc&egrave;nes r&eacute;volutionnaires.</p>
+
+<p>Peu de jours avant le 10 ao&ucirc;t, il eut pourtant une heure
+d'entretien avec le roi captif aux Tuileries. Ses relations de
+voyage eurent le don de distraire l'infortun&eacute; monarque des
+terribles pr&eacute;occupations qui l'emp&ecirc;chaient d&eacute;sormais de se
+livrer &agrave; l'&eacute;tude de la g&eacute;ographie et de la marine.</p>
+
+<p>Une carte de l'Oc&eacute;anie sous les yeux, Louis XVI &eacute;coutait
+avec int&eacute;r&ecirc;t. Charm&eacute; par les r&eacute;cits du jeune navigateur, il
+applaudissait &agrave; ses efforts; il l'encouragea vivement &agrave; poursuivre
+l'&oelig;uvre entreprise.</p>
+
+<p>Le <i>&Ccedil;a ira</i> se fit entendre sous les fen&ecirc;tres.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! je ne puis plus rien! dit le roi; j'ai encore des
+serviteurs fid&egrave;les, je n'ai plus de sujets. Apprenez, cependant,
+que sur la demande de l'Assembl&eacute;e nationale, M. d'Entrecasteaux
+a re&ccedil;u la mission d'aller &agrave; la recherche de
+M. de Lap&eacute;rouse, dont nous n'avons plus de nouvelles.
+L'exp&eacute;dition, partie de Brest le 28 septembre de l'ann&eacute;e
+derni&egrave;re, a des instructions conformes &agrave; mes vues ant&eacute;<span class='pagenum'><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span>rieures,
+car, n'ignorant pas que l'Angleterre s'&eacute;tablit &agrave; la
+Nouvelle-Hollande, j'ai devanc&eacute; vos d&eacute;sirs en chargeant le
+g&eacute;n&eacute;ral d'Entrecasteaux de choisir dans les m&ecirc;mes parages
+un emplacement o&ugrave; nous fonderons une colonie.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; le roi parlait ainsi, d'Entrecasteaux avait
+explor&eacute; d&eacute;j&agrave; une partie du littoral australien. Peu de mois
+apr&egrave;s, p&eacute;n&eacute;trant dans la rivi&egrave;re des Cygnes, qui lui doit ce
+nom, il en faisait l'&eacute;tude approfondie; la position lui
+paraissait favorable &agrave; l'occupation projet&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; vous, monsieur le comte, ajouta le roi, n'oubliez
+pas que votre premier devoir est de continuer &agrave; servir
+la France dans des mers que nul ne conna&icirc;t aussi bien que
+vous. &Eacute;vitez donc de vous m&ecirc;ler &agrave; nos troubles. Assez
+d'autres compliquent ma situation douloureuse. La cause
+de la civilisation est trop belle pour que vous l'abandonniez,
+serait-ce pour la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Sire! dit L&eacute;on, la cause de Votre Majest&eacute; est sacr&eacute;e.
+La servir c'est encore servir tous les peuples dont Votre
+Majest&eacute; est le p&egrave;re. Les &Eacute;tats-Unis d'Am&eacute;rique, qui lui
+doivent leur ind&eacute;pendance, le savent!... Et l'Angleterre s'en
+souvient cruellement quand elle soudoie les r&eacute;volutionnaires
+de France, pour asservir le monde &agrave; la faveur de nos dissensions!...
+Les Anglais, Sire, sont vos implacables
+ennemis...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pl&ucirc;t &agrave; Dieu que je n'en eusse point d'autres!
+s'&eacute;cria le roi avec une noble fiert&eacute;. Plus d'h&eacute;sitations dans
+ma conduite, alors!... J'irais moi-m&ecirc;me commander mon
+arm&eacute;e navale...</p>
+
+<p>Mais l'odieux <i>&Ccedil;a ira</i> se fit entendre encore, et Louis XVI,
+d&eacute;courag&eacute;, cong&eacute;dia le jeune comte de Roqueforte, qui ne
+put s'emp&ecirc;cher de combattre pour lui &agrave; la journ&eacute;e du
+10 ao&ucirc;t.</p>
+
+<p>Laiss&eacute; parmi les morts, L&eacute;on dut la vie &agrave; l'humanit&eacute; d'un
+fougueux patriote, dont la femme le soigna comme un fils.</p>
+
+<p>La R&eacute;publique fut proclam&eacute;e. La guerre avec l'Angleterre
+&eacute;tait imminente.<span class='pagenum'><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span></p>
+
+<p>L&eacute;on se rend &agrave; Port-Bail, chez son fid&egrave;le Taillevent,
+qu'exasp&egrave;rent maintenant les &eacute;v&eacute;nements politiques.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon capitaine, disait-il, les pires sauvages ne
+sont pas &agrave; la Nouvelle-Z&eacute;lande... Mais, tremblement du
+diable! ces sans-culottes-l&agrave; ne voient donc pas qu'ils font
+les affaires des Anglais!... Nous y perdrons nos colonies,
+notre marine, notre commerce...</p>
+
+<p>Le jour de la d&eacute;claration de guerre, <i>le Taillevent</i>, mont&eacute;
+par Tom Lebon, se trouvait par malheur du c&ocirc;t&eacute; de Jersey.
+Par ce fait seul, le petit b&acirc;timent &eacute;tait perdu pour la
+famille. Tom Lebon en personne, attendu ses relations trop
+intimes avec les Fran&ccedil;ais, fut press&eacute; comme matelot et
+enr&ocirc;l&eacute; dans la marine britannique.</p>
+
+<p>&mdash;Enfants! s'&eacute;cria L&eacute;on, souffrirons-nous que la barque
+des Taillevent reste au pouvoir des Anglais? A moi, les gens
+de bonne volont&eacute;!...</p>
+
+<p>Il ne fut fils d'honn&ecirc;te femme parmi les matelots et
+p&ecirc;cheurs du canton qui ne se d&eacute;clar&acirc;t pr&ecirc;t &agrave; le suivre.
+Toutes les barques, toutes les armes &agrave; feu du pays sont
+mises &agrave; contribution. A nuit tomb&eacute;e, la flottille met sous
+voiles.</p>
+
+<p>De cette nuit-l&agrave; date le nom de <span class="smcap">Sans-Peur</span>, le nom de
+<span class="smcap">Sans-Peur</span> le Corsaire de la R&eacute;publique.</p>
+
+<p>La mar&eacute;e et l'obscurit&eacute; sont ses auxiliaires.&mdash;Taillevent
+et la plupart des marins de Port-Bail connaissent d'enfance
+l'entr&eacute;e du port et le lieu o&ugrave; est amarr&eacute; le caboteur en litige.</p>
+
+<p>Un garde-c&ocirc;te anglais h&egrave;le la premi&egrave;re embarcation, elle
+r&eacute;pond: <i>P&ecirc;cheur</i>, et passe. Une seconde, une troisi&egrave;me
+passent de m&ecirc;me; mais une quatri&egrave;me plus grande se
+montre. Une d&eacute;fiance fort l&eacute;gitime s'empare des Anglais,
+qui sont arm&eacute;s et ordonnent au caboteur de mettre en panne.</p>
+
+<p>A cet ordre, Taillevent donne un coup de barre &agrave; la
+barque; L&eacute;on s'&eacute;crie:</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">Sans-Peur</span>!...</p>
+
+<p>C'est le signal de l'abordage, de la m&ecirc;l&eacute;e, de l'incendie et
+d'un carnage affreux.<span class='pagenum'><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span></p>
+
+<p>Les gens des trois premi&egrave;res barques de p&ecirc;che ont d&eacute;j&agrave;
+surpris l'unique gardien du <i>Taillevent</i> et d&eacute;marr&eacute; le fameux
+chasse-mar&eacute;e achet&eacute; des deniers dont le roi avait gratifi&eacute; le
+ma&icirc;tre d'&eacute;quipage.&mdash;D'autres mettent le feu &agrave; bord des
+navires anglais du port.</p>
+
+<p>Les forts se garnissent de soldats, le tocsin d'alarme
+sonne, le canon gronde bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>Sans-Peur commande maintenant &agrave; bord du garde-c&ocirc;te
+enlev&eacute;; il dirige la retraite, et finit par ramener &agrave; Port-Bail
+le double de barques qu'il n'en avait au d&eacute;part.</p>
+
+<p>Ce coup de main improvis&eacute; fit un tort incalculable aux
+Anglais de Jersey, et ne co&ucirc;ta pas la vie d'un seul homme.</p>
+
+<p><i>Le Taillevent</i> n'&eacute;tant pas susceptible d'armer en course,
+fut utilis&eacute; dans la rivi&egrave;re. Mais le garde-c&ocirc;te captur&eacute;, joli
+brig de dix canons, prit le nom de <i>Lion</i>, fut nationalis&eacute;
+fran&ccedil;ais et transform&eacute; en corsaire.</p>
+
+<p>La renomm&eacute;e de Sans-Peur grandit en peu de jours, gr&acirc;ce
+&agrave; un combat heureux suivi de la destruction d'un convoi et
+de quelques captures importantes conduites au Havre pour
+y &ecirc;tre vendues par les soins du citoyen Plantier.</p>
+
+<p><i>Le Lion</i>, qui escortait ses prises, est attaqu&eacute; non loin du
+Havre par une corvette de guerre.</p>
+
+<p>Un combat in&eacute;gal s'engage; tous les gens du pays
+accourent, on voit avec enthousiasme l'h&eacute;ro&iuml;que r&eacute;sistance
+du petit brig fran&ccedil;ais, qui coule enfin, entra&icirc;nant avec lui la
+corvette accroch&eacute;e par ses grappins d'abordage.</p>
+
+<p>Moins d'une heure apr&egrave;s, une chaloupe triomphante,
+cribl&eacute;e de trous et dont il faut &eacute;tancher l'eau avec les seilles,
+les chapeaux, les gamelles, ram&egrave;ne l'&eacute;quipage vainqueur.</p>
+
+<p>Sans-Peur le Corsaire est salu&eacute; par les acclamations de
+toute la population maritime. On l'escorte jusqu'&agrave; la
+demeure du citoyen Plantier, son armateur.</p>
+
+<p>Chemin faisant, on apprend le coup de main de Jersey,
+ainsi que le combat suivant.</p>
+
+<p>Le surnom de <i>Sans-Peur</i> devient populaire. Qu'importe
+le vrai nom de celui qui l'a conquis si vaillamment? Per<span class='pagenum'><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span>sonne,
+parmi les plus ardents clubistes, n'osa reprocher sa
+qualit&eacute; d'aristocrate au brave L&eacute;on de Roqueforte, qui vengeait
+&agrave; sa mani&egrave;re, sur les Anglais, la mort du roi Louis XVI.</p>
+
+<p>L'esquisse des courses de Sans-Peur dans la Manche, en
+vue des rivages britanniques, a &eacute;t&eacute; trac&eacute;e; et l'on sait mieux
+encore comment, ayant assis sa r&eacute;putation dans les mers
+d'Europe, il put, sans compromettre l'avenir, songer enfin &agrave;
+son mariage et &agrave; ses grands projets d'outre-mer.</p>
+
+<p>Isabelle est enlev&eacute;e du ch&acirc;teau de Garba.</p>
+
+<p>Le cacique Andr&egrave;s l'a revue.</p>
+
+<p>La caverne du Lion s'est ouverte &agrave; miracle.</p>
+
+<p>Un combat appelle au large Sans-Peur le Corsaire.</p>
+
+<p>Un nuage de fum&eacute;e l'enveloppe.</p>
+
+<p>Mais tout &agrave; coup les canons se taisent, le nuage se dissipe,
+le rideau est tomb&eacute;.</p>
+
+<p>Un cri de joie s'&eacute;chappe de la poitrine d'Isabelle.</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! le <i>Lion de la mer</i> ne meurt pas! Tel est
+celui des P&eacute;ruviens, dont les clameurs montent vers le ciel.</p>
+
+<p>Et le v&eacute;n&eacute;rable Andr&egrave;s rend &agrave; Dieu de ferventes actions
+de gr&acirc;ce.<span class='pagenum'><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIV" id="XXIV"></a>XXIV</h2>
+
+<h3>LE SOMMEIL DE LA LIONNE.</h3>
+
+
+<p>Le front ceint d'un bandeau qui cachait une balafre faite
+par un &eacute;clat de bois et qui lui donnait l'apparence d'un Cupidon
+nautique, le jeune Camuset demandait &agrave; son mentor
+Taillevent:</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi donc laissons-nous l&agrave; cette fr&eacute;gate espagnole
+au lieu de l'achever?</p>
+
+<p>&mdash;Ta ra ta ta ta! fit le ma&icirc;tre. Je vas te le dire, mon
+gars, par la raison qu'&agrave; bord du <i>Soleil royal</i>, ton vieux p&egrave;re
+m'expliqua de m&ecirc;me <i>le pourquoi-z-et le comment donc</i> d'une
+man&oelig;uvre de M. le bailli de Suffren, qui se contentait, cette
+fois-l&agrave;, de mettre les Anglais en d&eacute;route sans leur prendre
+tant seulement un bout de fil de caret.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... Eh bien?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout b&ecirc;tement, comme disait ton p&egrave;re, vu que les
+petits poissons n'ont pas le gosier assez large pour avaler
+les gros.</p>
+
+<p>Sur quoi l'intelligent Camuset, dont l'&oelig;il droit &eacute;tait sous
+le bandeau, ouvrit l'&oelig;il gauche comme un fanal de combat,
+et Taillevent alla fumer un calumet de consolation avec
+Baleine-aux-yeux-terribles.</p>
+
+<p>&mdash;Quel guignon de n'&ecirc;tre pas de force &agrave; vous amariner
+cette fr&eacute;gate! s'&eacute;cria-t-il en n&eacute;o-z&eacute;landais.</p>
+
+<p>&mdash;Mes amis, disait de son c&ocirc;t&eacute; Sans-Peur le Corsaire,
+l'&eacute;quipage ennemi est par trop nombreux; au lieu de tenter<span class='pagenum'><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span>
+l'abordage, j'ai d&ucirc; me borner &agrave; faire diversion pour sauver
+notre fr&eacute;gate &agrave; nous!... mais notre dernier mot n'est pas
+dit. D&egrave;s demain nous aurons pris notre revanche.</p>
+
+<p>La man&oelig;uvre du <i>Lion</i> avait &eacute;t&eacute; magnifique.</p>
+
+<p>Il commen&ccedil;a par se mettre en travers &agrave; l'arri&egrave;re de la
+fr&eacute;gate chasseresse, qui fut bien oblig&eacute;e de man&oelig;uvrer pour
+lui pr&eacute;senter le c&ocirc;t&eacute;. Avec une adresse merveilleuse, <i>le Lion</i>
+tournait en m&ecirc;me temps, &eacute;vitant son feu tout en lui envoyant
+des bord&eacute;es qui g&ecirc;n&egrave;rent bient&ocirc;t ses mouvements.
+Cependant, la prise, d'apr&egrave;s les signaux du jeune capitaine,
+continuait &agrave; gouverner sur la baie de Quiron.</p>
+
+<p>Le commandant espagnol, furieux de voir que l'autre fr&eacute;gate
+lui &eacute;chappait, n'essaya plus que d'aborder le brig, dont
+la fameuse pi&egrave;ce de bronze brisa son gouvernail et fit tomber
+son m&acirc;t d'artimon.</p>
+
+<p>Mais toute l'habilet&eacute; de Sans-Peur ne l'emp&ecirc;cha point de
+recevoir &agrave; fleur d'eau une bord&eacute;e enti&egrave;re au moment o&ugrave; il
+prenait chasse pour battre en retraite.</p>
+
+<p>Or, c'&eacute;tait en faisant jouer les pompes que ma&icirc;tre Taillevent
+r&eacute;pondait &agrave; l'int&eacute;ressant Camuset; c'&eacute;tait en achevant
+d'&eacute;tablir les derni&egrave;res voiles qu'il fumait la pipe avec son
+ami Paraw&acirc;-Touma.</p>
+
+<p><i>La Santa-Cruz</i>,&mdash;tel &eacute;tait le nom de la fr&eacute;gate espagnole,&mdash;une
+fois r&eacute;par&eacute;e, pouvait venir attaquer les deux
+navires fran&ccedil;ais, &agrave; l'ancre dans la baie de Quiron. Mais
+on avait une nuit devant soi. Sans-Peur sut l'utiliser.</p>
+
+<p>A bord du <i>Lion</i>, on pompe; on &eacute;puise l'eau de la cale avec
+tous les engins possibles; une voile est pass&eacute;e sous la
+car&egrave;ne, des plaques de plomb sont clou&eacute;es sur les trous
+de boulets, on bouche les fentes et les &eacute;clats avec de
+l'&eacute;toupe et des coins de bois.</p>
+
+<p>Cependant les balses p&eacute;ruviennes entourent la fr&eacute;gate <i>la
+Lionne</i>; elles transportent &agrave; terre les chevaux embarqu&eacute;s
+aux &icirc;les Malouines,&mdash;spectacle curieux qui transforme
+pour un instant les eaux de la petite rade en une sorte de
+cirque &eacute;questre.<span class='pagenum'><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span></p>
+
+<p>Avant le coucher du soleil, tous les chevaux &eacute;taient parqu&eacute;s
+autour du vieux ch&acirc;teau. Mais ceux que poss&eacute;dait
+auparavant le cacique Andr&egrave;s, mont&eacute;s par quelques fid&egrave;les
+serviteurs, se dispersaient le long du rivage, les uns courant
+vers le nord, les autres vers le sud. Sans-Peur avait
+donn&eacute; l'ordre d'acheter autant de balses que l'on pourrait
+en trouver dans les ports, les anses et les criques de
+vingt lieues &agrave; la ronde.</p>
+
+<p>Tandis que les cavaliers p&eacute;ruviens partent pour remplir
+cette mission, le brig est remorqu&eacute; au fond de la baie, par
+del&agrave; le banc de r&eacute;cifs, dans un bassin naturel o&ugrave; la mer est
+presque calme. On lui fait une ceinture de balses qui le soutiendront
+&agrave; flot. Puis, son &eacute;quipage l'&eacute;vacue et passe sur
+la fr&eacute;gate <i>la Lionne</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! s'&eacute;crie Isabelle, encore un combat!...</p>
+
+<p>&mdash;Si <i>la Santa-Cruz</i> ose venir nous attaquer, il faut &ecirc;tre
+pr&ecirc;t &agrave; repousser ses attaques, r&eacute;pond Sans-Peur; mais si
+elle s'&eacute;loigne, il faut la poursuivre pour qu'elle ne r&eacute;pande
+point l'alarme sur les c&ocirc;tes du P&eacute;rou et qu'on ne d&eacute;couvre
+pas notre asile.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je veux y &ecirc;tre cette fois!... reprend la jeune
+femme.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous accompagnerai donc, moi aussi! ajoute
+Andr&egrave;s. Le Lion de la mer ne refusera point une place sur
+son bord &agrave; celui qui fut autrefois son g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>Les Quichuas demandent &agrave; embarquer avec leur cacique.</p>
+
+<p>L&eacute;on y consent.</p>
+
+<p>Les bless&eacute;s, confi&eacute;s aux soins des femmes, restent seuls
+dans le ch&acirc;teau de Quiron. Au point du jour, tous les pr&eacute;paratifs
+sont achev&eacute;s.</p>
+
+<p>Mais de son c&ocirc;t&eacute;, <i>la Santa-Cruz</i> a &eacute;tabli un gouvernail
+et un m&acirc;t de fortune. Les voiles hautes, elle s'avance vers
+<i>la Lionne</i>, qui, les sabords ferm&eacute;s, semble dormir sur ses
+ancres.</p>
+
+<p>L'&eacute;quipage espagnol est compos&eacute; de quatre cents marins<span class='pagenum'><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span>
+aguerris. L'&eacute;quipage de la fr&eacute;gate fran&ccedil;aise est form&eacute; d'&eacute;l&eacute;ments
+divers; mais la disproportion des forces a cess&eacute;. Cent
+vingt corsaires normands, bretons ou aventuriers, embarqu&eacute;s
+les uns &agrave; Port-Bail, les autres au Havre, une centaine
+d'autres Fran&ccedil;ais de provenances diverses, recrut&eacute;s par force
+majeure depuis Bayonne jusqu'au bas de la Plata, et enfin
+soixante ou quatre-vingts Quichuas, en partie p&ecirc;cheurs,
+tous pleins de bonne volont&eacute;, sont rang&eacute;s sous les ordres
+de L&eacute;on.</p>
+
+<p>Un r&ocirc;le de combat est improvis&eacute;. On saura utiliser les plus
+inhabiles au m&eacute;tier de marin.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir bien examin&eacute; la situation des deux navires,
+le commandant de <i>la Santa-Cruz</i> disait &agrave; ses officiers:</p>
+
+<p>&mdash;Les Fran&ccedil;ais ont esp&eacute;r&eacute; que leur demi-succ&egrave;s d'hier
+sauverait leur fr&eacute;gate. Ils ont suppos&eacute; que nous n'oserions
+pas les relancer jusqu'ici. Leur insolente audace n'aura
+servi de rien; leur prise sera reprise sous leurs yeux.
+Quant &agrave; leur brig, qui s'est retranch&eacute; derri&egrave;re des r&eacute;cifs
+dont nous ne pouvons approcher, il a beau avoir pris la
+meilleure position possible, il ne nous &eacute;chappera point.
+Nous lui coupons la retraite avec la fr&eacute;gate, et nous d&eacute;barquons
+six pi&egrave;ces de gros calibre que nous &eacute;tablissons en
+batterie sur la hauteur pour le foudroyer.</p>
+
+<p>A bord de <i>la Lionne</i>, emboss&eacute;e tout pr&egrave;s du rivage, r&eacute;gnait
+un silence de mort.</p>
+
+<p>Le pavillon n'&eacute;tait pas arbor&eacute;, mais frapp&eacute; sur sa drisse,
+dont le bout pendait &agrave; l'arri&egrave;re le long de la fen&ecirc;tre; les
+rideaux cachaient Sans-Peur aux gens de la fr&eacute;gate ennemie.</p>
+
+<p>Andr&egrave;s et Isabelle, assis sur le canap&eacute; de la galerie, le
+questionnaient tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Le pi&eacute;ge est bien tendu, r&eacute;pondait-il; l'ennemi y
+donne t&ecirc;te baiss&eacute;e. Ah! nous avons affaire au plus imprudent
+fanfaron de toutes les Espagnes!</p>
+
+<p>Un garde-marine post&eacute; dans la hune de misaine de <i>la
+Santa-Cruz</i> annon&ccedil;a qu'il n'y avait pas un seul homme sur<span class='pagenum'><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span>
+le pont de la fr&eacute;gate fran&ccedil;aise, o&ugrave; chacun l'entendit fort
+distinctement.&mdash;Si bien que le jeune Camuset faillit &eacute;clater
+de rire, mais un regard mena&ccedil;ant de Taillevent le contraignit
+&agrave; se mordre les l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Les gens de <i>la Lionne</i>, rassembl&eacute;s dans sa batterie basse,
+voyaient <i>la Santa-Cruz</i> qui s'avan&ccedil;ait t&eacute;m&eacute;rairement,
+jetait l'ancre, carguait ses voiles et s'appr&ecirc;tait &agrave; mettre ses
+canots &agrave; la mer.</p>
+
+<p>&mdash;Attention! dit Sans-Peur &agrave; demi-voix.</p>
+
+<p>&mdash;Attention! r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent les officiers et les ma&icirc;tres, espac&eacute;s
+de canon en canon.</p>
+
+<p>La fr&eacute;gate espagnole, pivotant sur elle-m&ecirc;me, se pr&eacute;senta
+forc&eacute;ment dans le sens de sa longueur.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant, le pavillon fran&ccedil;ais se d&eacute;ploie comme
+par magie &agrave; l'arri&egrave;re de <i>la Lionne</i>.</p>
+
+<p>Le commandement <span class="smcap">Feu</span>! retentit.</p>
+
+<p>Les quatorze canons de tribord de la batterie basse vomissent
+chacun un double projectile. Le pont se peuple, et
+les pi&egrave;ces des gaillards mariant leur feu &agrave; celui des canons
+de la batterie, la m&acirc;ture de <i>la Santa-Cruz</i> s'&eacute;croule.</p>
+
+<p>Le c&acirc;ble &eacute;tait fil&eacute; par le bout, les focs hiss&eacute;s; <i>la Lionne</i>
+abordait la fr&eacute;gate espagnole, o&ugrave; corsaires et P&eacute;ruviens se
+pr&eacute;cipitaient avec furie.</p>
+
+<p>Surpris par cette brusque attaque, les gens de <i>la Santa-Cruz</i>
+ont &agrave; peine le temps de se mettre en d&eacute;fense; le jeune
+Camuset, pour sa part, a l'honneur de faire capituler leur
+commandant, qu'il saisit au collet en lui pr&eacute;sentant la
+bouche d'un pistolet d'abordage.</p>
+
+<p>Paraw&acirc; et ma&icirc;tre Taillevent se signal&egrave;rent comme de
+raison; les Espagnols mirent bas les armes.<span class='pagenum'><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXV" id="XXV"></a>XXV</h2>
+
+<h3>PROBL&Egrave;ME R&Eacute;SOLU.</h3>
+
+
+<p>L'action imp&eacute;tueuse, dont Isabelle et le cacique Andr&egrave;s
+furent t&eacute;moins du haut de la dunette de <i>la Lionne</i>, ne dura
+pas plus d'un quart d'heure. Jamais Sans-Peur n'avait enlev&eacute;
+un navire ennemi avec moins de difficult&eacute;. Sinc&egrave;rement, il
+en &eacute;tait au regret.</p>
+
+<p>Isabelle s'aper&ccedil;ut de son impression;</p>
+
+<p>&mdash;Eh, mon Dieu! rien de plus simple, r&eacute;pondit-il, nous
+voici sur les bras pr&egrave;s de quatre cents prisonniers &agrave; nourrir
+et &agrave; garder, quand nous ne sommes que trois cents, et
+lorsque j'ai &agrave; conduire &agrave; bonne fin une foule d'importants
+projets. Je tenais &agrave; m'emparer des canons et des munitions
+de guerre; je me souciais m&eacute;diocrement de la fr&eacute;gate;
+quant &agrave; l'&eacute;quipage, il m'embarrasse au del&agrave; de toute expression.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Isabelle, renvoyez vos prisonniers par
+terre ou par mer, sous parole de ne plus porter les armes
+contre la France.</p>
+
+<p>Le cacique Andr&egrave;s hocha la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait tout simple en Europe, r&eacute;pondait Sans-Peur,
+mais ici, puis-je exiger qu'on garde le secret de notre asile?</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;portez vos prisonniers sur quelque terre d&eacute;serte,
+dit Andr&egrave;s. Nous leur fournirons tous les moyens d'y vivre
+jusqu'&agrave; la paix, et &agrave; la paix, vous irez les d&eacute;livrer vous-m&ecirc;me.<span class='pagenum'><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;J'y songeais... j'avais d&eacute;j&agrave; pens&eacute; aux bords du d&eacute;troit
+de Magellan, et &agrave; plusieurs de mes &icirc;les les moins connues;
+mais peut-&ecirc;tre avons-nous mieux &agrave; faire...</p>
+
+<p>Provisoirement, les prisonniers furent mis aux fers dans
+la cale de leur fr&eacute;gate, rase comme un ponton. Deux pierriers
+charg&eacute;s &agrave; mitraille &eacute;taient braqu&eacute;s &agrave; l'ouvert de chaque
+panneau, et une garde de quarante hommes qui devait &ecirc;tre
+relev&eacute;e de vingt-quatre heures en vingt-quatre heures, fut
+charg&eacute;e de leur surveillance. En outre, <i>la Santa-Cruz</i> se
+trouvait amarr&eacute;e entre <i>la Lionne</i> et le brig <i>le Lion</i>, de mani&egrave;re
+&agrave; pouvoir &ecirc;tre coul&eacute;e bas au premier signe de r&eacute;volte.</p>
+
+<p>Toutes les mesures de s&ucirc;ret&eacute; une fois prises, il &eacute;tait
+juste d'accorder quelque repos aux corsaires, qui se r&eacute;pandirent
+ga&icirc;ment sur le rivage, o&ugrave; les Quichuas de la petite
+colonie d'Andr&egrave;s,&mdash;hommes, femmes et jeunes filles,&mdash;les
+f&ecirc;t&egrave;rent de leur mieux.</p>
+
+<p>L'anse d&eacute;sol&eacute;e de Quiron retentit de chants de victoire.
+Il y eut un grand bal, rondes, cachuchas et festins, feux de
+joie et cavalcades,&mdash;on sait que les chevaux ne manquaient
+point.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Taillevent ne se m&ecirc;la point &agrave; la danse, car, de
+compagnie avec Paraw&acirc;, il explorait le canton et notamment
+la grande caverne.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien que le vieux Nick me croque, dit le ma&icirc;tre,
+si je sais ce que mon capitaine veut faire de ce trou-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Il veut y cacher sa fr&eacute;gate, dit Paraw&acirc; d'un ton confidentiel.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il n'y a pas d'eau, pas de chenal, pas de porte.</p>
+
+<p>&mdash;Le Lion de la mer est un <i>atoua</i>. Comme la terre s'est
+ouverte, les rochers s'ouvriront et la mer remplira le bassin...</p>
+
+<p>&mdash;A savoir! murmura le ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Tandis que l'incr&eacute;dule Taillevent &eacute;mettait des doutes incapables
+d'&eacute;branler la foi robuste de Baleine-aux-yeux-terribles,
+L&eacute;on, de retour au ch&acirc;teau avec Isabelle et Andr&egrave;s,
+rompit le silence en s'&eacute;criant:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai trouv&eacute;!... oui, j'ai trouv&eacute;!...<span class='pagenum'><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span></p>
+
+<p>Le cacique et la jeune femme &eacute;coutaient attentifs.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis &agrave; trois mille lieues de la France, dont les
+Anglais bloquent les c&ocirc;tes. Je ne puis gu&egrave;re compter sur les
+envois de mon armateur; il faut donc que je me cr&eacute;e toutes
+mes ressources par moi-m&ecirc;me. Les deux tiers de mes gens
+n'ont d'autre mobile que l'app&acirc;t du gain; je leur ai promis
+d'immenses richesses pour les d&eacute;cider &agrave; me suivre dans ces
+mers, o&ugrave; nous ne ferons pourtant que d'assez tristes captures.
+D&eacute;j&agrave; mes hommes ont droit &agrave; leurs parts de prise sur
+les deux fr&eacute;gates; en outre, il faut les solder. Eh bien, pas
+de d&eacute;portation! je traiterai mes prisonniers comme nous
+aurions &eacute;t&eacute; trait&eacute;s nous-m&ecirc;mes, si nous avions eu le dessous.&mdash;La
+loi du talion est la loi de la guerre!... Je les
+condamne aux mines!...</p>
+
+<p>&mdash;Aux mines? r&eacute;p&eacute;ta Isabelle &eacute;tonn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends! dit Andr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Indiquez-moi donc, mon p&egrave;re, la mine d'or la moins
+&eacute;loign&eacute;e de la mer.</p>
+
+<p>&mdash;A vingt lieues, sur le versant des montagnes qui font
+face au grand lac, les Espagnols exploitent plusieurs riches
+mines d'or et d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;D&egrave;s ce soir, Isabelle, j'irai &agrave; la recherche de celle qui
+sera la n&ocirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;D&egrave;s ce soir nous partirons, r&eacute;p&eacute;ta la jeune femme.</p>
+
+<p>&mdash;Le vieux chef des Condors est encore capable de
+monter &agrave; cheval! ajouta Andr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Bien!... &agrave; ce soir, dit L&eacute;on.</p>
+
+<p>Puis il se rendit &agrave; bord de <i>la Lionne</i> pour y &eacute;crire les
+instructions qu'il devait laisser &agrave; ses officiers.</p>
+
+<p>Le soir m&ecirc;me, sous sa conduite, une petite caravane de
+Quichuas sortait du territoire de Quiron et s'engageait dans
+les plaines habit&eacute;es par les sujets espagnols. Ma&icirc;tre Taillevent,
+Camuset et quelques autres matelots de Port-Bail, d&eacute;guis&eacute;s
+en <i>gauchos</i>, c'est-&agrave;-dire en cavaliers du pays, compl&eacute;taient
+l'escorte du dernier successeur des Incas, Andr&egrave;s, qui
+passait pour mort, et de sa fille Isabelle, la Lionne de la mer.<span class='pagenum'><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXVI" id="XXVI"></a>XXVI</h2>
+
+<h3>L'ILE DE PLOMB.</h3>
+
+
+<p>En voyant ma&icirc;tre Taillevent drap&eacute; dans un <i>poncho</i> p&eacute;ruvien,
+le chapeau &agrave; larges bords sur l'oreille, et se tenant &agrave;
+cheval aussi solidement que s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; au bout d'une vergue,
+Camuset, accoutr&eacute; de m&ecirc;me, mais toujours sur le point
+d'&ecirc;tre d&eacute;sar&ccedil;onn&eacute;, dit avec un accent admiratif:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! nom du nom d'une bouffarde! ma&icirc;tre, vous savez
+donc aussi monter &agrave; cheval!... et vous n'en disiez rien &agrave;
+bord!...</p>
+
+<p>&mdash;Le vrai moyen de ne pas trop parler, c'est de se taire;
+retiens &ccedil;a, Camuset, &ccedil;a peut servir.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ne pas d&eacute;raper, ma&icirc;tre, je n'en sais rien! Un
+voyage par terre, c'est amusant, je ne dis pas non, &eacute;tant
+particuli&egrave;rement charm&eacute; d'&ecirc;tre de la compagnie, mais le
+cheval!... le cheval!... quel tangage!... Je croche les crins
+de l'avant et la queue, bah!... je ne suis pas solide pour
+deux liards!...</p>
+
+<p>&mdash;Patience! on chavire une fois, deux fois et quatre
+aussi; j'ai connu la chose voici dix ans pass&eacute;s, du temps de
+nos anciens branle-bas dans ces montagnes; on tombe, on
+se ramasse, si tant seulement on ne s'est pas cass&eacute; le cou,
+et voil&agrave;!...</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;!... merci! murmura Camuset, dont l'air emprunt&eacute;
+faisait sourire la caravane.</p>
+
+<p>Avant la troisi&egrave;me lieue, Camuset &eacute;tait tomb&eacute; quatre fois;<span class='pagenum'><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span>
+mais ensuite il l&acirc;cha la queue de sa monture, et ne s'en
+trouva que mieux assis.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout de m&ecirc;me amusant de naviguer par terre!...
+disait-il en d&eacute;pit d'une foule d'autres inconv&eacute;nients tr&egrave;s
+douloureux pour un cavalier novice ou pour un novice
+cavalier, ce qui, cette fois, &eacute;tait tout un.</p>
+
+<p>La lune &eacute;clairait la marche de la petite caravane divis&eacute;e
+par groupes, dont le premier, compos&eacute; de guides excellents,
+explorait le terrain et devait, en cas d'alerte, se replier sur
+le noyau central o&ugrave; Andr&egrave;s, malgr&eacute; son grand &acirc;ge, exer&ccedil;ait
+le commandement.</p>
+
+<p>Avant le jour, on se trouvait dans d'&eacute;troits d&eacute;fil&eacute;s.</p>
+
+<p>Les marins, pour la plupart, furent oblig&eacute;s de mettre
+pied &agrave; terre et de remorquer leurs chevaux, tandis que les
+P&eacute;ruviens continuaient ais&eacute;ment leur route sur le versant
+des pr&eacute;cipices.</p>
+
+<p>&mdash;Malgr&eacute; &ccedil;a, disait Camuset, on serait plus commod&eacute;ment
+grand largue par une jolie brise dans une bonne embarcation.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! tu trouvais de l'agr&eacute;ment &agrave; louvoyer sur le
+plancher des veaux! dit Taillevent, qui, pour sa part, chevauchait
+en fumant sa vieille pipe.</p>
+
+<p>&mdash;De l'agr&eacute;ment, ma&icirc;tre, il y en a tout de m&ecirc;me,
+r&eacute;pondit Camuset. A&iuml;e!.... mon soulier est d&eacute;fonc&eacute; par ces
+cailloux sauvages.</p>
+
+<p>&mdash;Connu!... sois calme, quand tu auras fait encore une
+couple de lieues, tu seras nu-pieds...</p>
+
+<p>&mdash;Mais &ccedil;a coupe pis qu'un rasoir.</p>
+
+<p>&mdash;On ne les a pourtant pas repass&eacute;s, mon gars! Tranquillise-toi,
+attends les ronces, les &eacute;pines et les cierges du
+P&eacute;rou; tu m'en diras des nouvelles du charme de louvoyer
+dans les mornes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez rire, ma&icirc;tre; eh bien, l&agrave;, sans mentir, j'y
+en trouve du charme. C'est que &ccedil;a ne ressemble pas aux
+pommiers de Normandie, da!...</p>
+
+<p>Sur ces propos, entrem&ecirc;l&eacute;s de digressions de tous genres,<span class='pagenum'><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span>
+on p&eacute;n&eacute;tra dans une gorge de rochers o&ugrave; l'on campa jusqu'&agrave;
+la nuit suivante. Une tente fut dress&eacute;e pour Andr&egrave;s et
+les femmes. Quichuas et matelots dormirent sur la mousse.</p>
+
+<p>Sans-Peur avait organis&eacute; un service de vedettes. Elles
+signal&egrave;rent les rencontres f&acirc;cheuses et facilit&egrave;rent les
+moyens de les &eacute;viter, jusqu'&agrave; ce qu'on f&ucirc;t aux bords du lac de
+l'&icirc;le de Plomb. La troupe s'arr&ecirc;ta enfin dans un canton
+habit&eacute; par une tribu nomade d'Aymaras, dont le chef n'ignorait
+point qu'Andr&egrave;s vivait encore.</p>
+
+<p>Un messager lui remit, selon l'antique usage, une frange
+de <i>la borla</i> du vieux cacique.</p>
+
+<p>Le chef aymara la re&ccedil;ut avec un profond respect.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-il ordonn&eacute; au serviteur du grand chef des
+Condors? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Le grand chef des Condors et le <i>Lion de la mer</i>,
+&eacute;poux d'Isabelle, la fille des Incas, sont dans la vall&eacute;e du
+Torrent.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! l'heure est donc venue!</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore! Je suis charg&eacute; seulement de te dire de
+faire pr&eacute;parer des barques et d'envoyer des hommes fid&egrave;les
+&agrave; la garde de leurs chevaux.</p>
+
+<p>Une heure apr&egrave;s, la caravane, singuli&egrave;rement r&eacute;duite par
+le d&eacute;part de messagers exp&eacute;di&eacute;s dans les divers cantons des
+alentours, voguait sur les eaux profondes du lac des Cordill&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! ceci me conna&icirc;t! s'&eacute;tait &eacute;cri&eacute;
+Camuset en saisissant une rame.</p>
+
+<p>Les barques mont&eacute;es par les compagnons du dernier
+successeur des Incas, les d&eacute;pos&egrave;rent bient&ocirc;t sur l'&icirc;le
+sainte, au milieu des ruines de l'antique temple du Soleil.</p>
+
+<p>La nuit enveloppait les cimes des Cordill&egrave;res et les eaux
+froides du grand lac. De toutes les rives, des pirogues se
+dirigeaient vers l'&icirc;le de Plomb, berceau de la race des
+Incas, et maintenant son s&eacute;pulcre.</p>
+
+<p>Les pierres des tombeaux refl&eacute;taient les p&acirc;les rayons de
+l'astre des nuits.<span class='pagenum'><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span></p>
+
+<p>Au milieu d'un silence fun&egrave;bre, les barques touchaient
+les divers points de l'&icirc;lot sacr&eacute;; un mot de passe &eacute;tait
+&eacute;chang&eacute; entre les sentinelles et les rameurs. Les indig&egrave;nes
+mettaient pied &agrave; terre; ils recevaient l'ordre de se coucher
+dans les ruines et d'attendre; puis les canots repartaient
+pour aller se charger d'autres indig&egrave;nes des diverses tribus
+de la montagne.</p>
+
+<p>Ainsi l'&icirc;lot solitaire se peuplait peu &agrave; peu.</p>
+
+<p>Avant le jour, il fut couvert d'une multitude de chefs et
+de guerriers aymaras, chiquitos ou quichuas, dont quelques-uns
+avaient fait plus de cinquante lieues pour se
+trouver au rendez-vous national.</p>
+
+<p>Le soleil, &agrave; son lever, &eacute;claira une sc&egrave;ne solennelle qui
+empruntait &agrave; son th&eacute;&acirc;tre un caract&egrave;re myst&eacute;rieux.</p>
+
+<p>Au centre d'une enceinte form&eacute;e par des f&ucirc;ts de colonnes
+bris&eacute;es, couvertes de v&eacute;g&eacute;tation et ombrag&eacute;es par des
+arbres s&eacute;culaires, se trouvait une tombe sur laquelle on
+lisait:</p>
+
+<p>&laquo;Ici reposent les restes mortels d'<span class="smcap">Andr&egrave;s de Sa&iuml;ri</span>,
+cacique de Tinta, dernier grand chef des Condors.&mdash;<i>Dieu
+garde son &acirc;me!</i>&raquo;</p>
+
+<p>Or la pierre du tombeau ne le recouvrait plus.</p>
+
+<p>Elle avait &eacute;t&eacute; dress&eacute;e de mani&egrave;re &agrave; faire face au peuple;
+son inscription fun&eacute;raire &eacute;tait devenue celle d'un vaste
+pi&eacute;destal, au-dessus duquel s'&eacute;levait le tr&ocirc;ne du vieillard.</p>
+
+<p>Quand il fut permis aux P&eacute;ruviens de s'approcher, ils
+virent avec un &eacute;tonnement religieux la tombe ouverte et
+vide aux pieds du successeur des Incas.</p>
+
+<p>Drap&eacute; dans le manteau royal, couronn&eacute; de <i>la borla</i> aux
+franges d'or, Andr&egrave;s tenait &agrave; la main un sceptre d'une
+forme antique. Sur un si&egrave;ge moins haut, &eacute;tait assise &agrave; sa
+droite Isabelle, la fille de l'h&eacute;ro&iuml;que Catalina, telle maintenant
+qu'on avait autrefois connu la compagne du marquis
+de Garba y Palos. Un groupe de chefs respect&eacute;s les entourait.
+Au premier rang, on remarquait, portant le drapeau
+du Soleil, celui qu'on avait si souvent vu &agrave; la t&ecirc;te des plus<span class='pagenum'><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span>
+braves, pendant l'insurrection de Tupac Amaru, celui qu'on
+avait pleur&eacute; comme un fr&egrave;re, et dont la l&eacute;gende c&eacute;l&eacute;brait
+encore les grands exploits sous le nom de <i>Lion de la mer</i>.</p>
+
+<p>Il semblait qu'une triple r&eacute;surrection eut lieu dans l'&icirc;le
+sainte o&ugrave; le premier des Incas<a name="FNanchor_16_18" id="FNanchor_16_18"></a><a href="#Footnote_16_18" class="fnanchor">[16]</a>, le fils du Soleil, &eacute;tait jadis
+descendu des cieux avec sa compagne<a name="FNanchor_17_19" id="FNanchor_17_19"></a><a href="#Footnote_17_19" class="fnanchor">[17]</a>, pour r&eacute;pandre la
+lumi&egrave;re parmi les nations sauvages du P&eacute;rou.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_18" id="Footnote_16_18"></a><a href="#FNanchor_16_18"><span class="label">[16]</span></a> Manco-Capac.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_19" id="Footnote_17_19"></a><a href="#FNanchor_17_19"><span class="label">[17]</span></a> Mama-Oello.</p></div>
+
+<p>La vaste surface du lac &eacute;tant absolument d&eacute;serte, on
+pouvait sans crainte se livrer aux plus brillantes d&eacute;monstrations,
+puisque aucun Espagnol ne surprendrait les myst&egrave;res
+de l'assembl&eacute;e. Des cris d'enthousiasme &eacute;clat&egrave;rent de
+toutes parts.</p>
+
+<p>Les indig&egrave;nes r&eacute;unis n'avaient pas &eacute;t&eacute; convoqu&eacute;s au
+hasard; la majeure partie d'entre eux ayant, douze ann&eacute;es
+auparavant, combattu sous l'infortun&eacute; Jos&eacute;-Gabriel Condor
+Kanki, la triple apparition dont ils &eacute;taient t&eacute;moins n'&eacute;tait pour
+aucun d'eux une vaine parade. Les uns avaient fait le si&eacute;ge
+de Sorata, les autres avaient suivi la banni&egrave;re de Catalina,
+la m&egrave;re d'Isabelle; tous ils avaient connu le <i>Lion de la mer</i>.</p>
+
+<p>Andr&egrave;s fit un signe, le silence se r&eacute;tablit.</p>
+
+<p>Il &eacute;tendit son sceptre, et montrant la fosse b&eacute;ante &agrave; ses
+pieds:</p>
+
+<p>&mdash;Cette tombe est vide encore aujourd'hui, dit-il. Ceux
+que vous avez pleur&eacute;s vivent pour vous aimer, pour vous
+servir. Le sang des Incas coule dans les veines de la fille de
+ma fille, et les mers nous ont rendu leur <i>Lion</i>, leur <i>Lion</i>
+qui n'a cess&eacute; de vaincre les Espagnols. Il y a peu de jours,
+sur nos c&ocirc;tes, une fr&eacute;gate du Callao amenait pavillon
+devant la sienne, qui porte les couleurs de la France. Le
+<i>Lion de la mer</i> vous dira lui-m&ecirc;me quels sont ses desseins
+et ce qu'il attend de vous. Moi, sur le bord de cette tombe,
+o&ugrave; je ne tarderai pas &agrave; descendre r&eacute;ellement, je viens vous
+dire qu'il est l'&eacute;poux d'Isabelle, la ni&egrave;ce de Tupac Amaru,
+la fille des Incas!... Je viens, en votre pr&eacute;sence &agrave; tous,<span class='pagenum'><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span>
+ceindre <i>la borla</i> de nos anc&ecirc;tre au front d'Isabelle, votre
+reine et votre s&oelig;ur. Si quelqu'un d'entre vous veut s'y
+opposer, qu'il prenne librement la parole!</p>
+
+<p>Les P&eacute;ruviens r&eacute;pondirent par mille cris de d&eacute;vo&ucirc;ment.</p>
+
+<p>&mdash;Vive la fille de Catalina!&mdash;Vive la ni&egrave;ce de Tupac
+Amaru!&mdash;Vivent Isabelle et le <i>Lion de la mer</i>!...&mdash;Vive
+&agrave; jamais la race des Incas!...</p>
+
+<p>Andr&egrave;s ajouta lentement:</p>
+
+<p>&mdash;Pour plonger nos tyrans dans une s&eacute;curit&eacute; profonde,
+j'ai d&ucirc; leur faire croire qu'Andr&egrave;s de Sa&iuml;ri n'&eacute;tait plus, et
+les peuples du P&eacute;rou ont suivi son cercueil, et cette pierre
+fun&eacute;raire a re&ccedil;u l'inscription que vous lisez. Cependant,
+cach&eacute; dans une retraite inconnue, votre dernier seigneur
+attendait, sur les bords de l'Oc&eacute;an, le retour de sa fille bien-aim&eacute;e
+qu'avait jur&eacute; de lui ramener le <i>Lion de la mer</i>. Le
+<i>Lion de la mer</i>, triomphant de tous les dangers, a tenu son
+serment par la permission de Dieu. Le grand Condor du
+P&eacute;rou &eacute;tend sur vous ses ailes immenses. La g&eacute;n&eacute;reuse tige
+de l'arbre des Incas n'est point dess&eacute;ch&eacute;e; elle poussera des
+rameaux verdoyants, elle refleurira, et votre antique ind&eacute;pendance
+vous sera rendue!...</p>
+
+<p>&mdash;Gloire au vainqueur de Sorata! dirent les chefs dont
+le cri fut longuement r&eacute;p&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>L&eacute;on de Roqueforte, agitant le drapeau qui, de nos jours,
+est celui de la r&eacute;publique p&eacute;ruvienne, s'avan&ccedil;a le front
+haut. Ses regards assur&eacute;s augment&egrave;rent encore l'enthousiasme
+des chefs et des guerriers.</p>
+
+<p>La banni&egrave;re qu'il leur montrait repr&eacute;sente le soleil se
+levant sur les Andes, dont le pied est baign&eacute; par la rivi&egrave;re
+de Rimac. Cet embl&egrave;me, entour&eacute; de lauriers, occupe le
+centre de quatre triangles en diagonale dont deux rouges et
+deux blancs.</p>
+
+<p>&mdash;Enfants des Incas! s'&eacute;cria le <i>Lion de la mer</i>, voici le
+drapeau de votre ind&eacute;pendance! Avant peu d'ann&eacute;es, il
+remplacera les couleurs de l'Espagne sur toute la surface
+de l'empire p&eacute;ruvien. Vous ignorez peut-&ecirc;tre que la vieille<span class='pagenum'><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span>
+Europe est en feu; vos ma&icirc;tres ne veulent point que vous
+sachiez qu'une r&eacute;volution g&eacute;ante commence au del&agrave; des
+mers. Cette r&eacute;volution m&eacute;tamorphosera le monde!... Elle
+vous rendra votre libert&eacute;!... Vivez dans l'espoir du grand
+jour de l'affranchissement! Et en attendant que le soleil qui
+l'&eacute;clairera se l&egrave;ve sur ces montagnes, secondez mes efforts.
+Je suis le pr&eacute;curseur de votre d&eacute;livrance! aidez-moi &agrave;
+remplir ma t&acirc;che. Conservez, avec votre prudence admirable,
+les secrets de l'avenir; secondez-moi dans le pr&eacute;sent.</p>
+
+<p>Isabelle, couronn&eacute;e du bandeau royal, se leva et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Jurez de lui ob&eacute;ir comme &agrave; moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Nous le jurons!</p>
+
+<p>Et Sans-Peur ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Les Espagnols vous condamnent aux travaux des
+mines; moi, j'ai condamn&eacute; aux mines mes prisonniers
+espagnols. Vos ma&icirc;tres vous obligent &agrave; retirer des entrailles
+de la terre l'or qui leur sert &agrave; forger vos fers; que mes
+captifs, gard&eacute;s et surveill&eacute;s par vous, arrachent de vos
+montagnes l'or qui doit servir &agrave; les briser!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien!... dit le chef des Aymaras. Tu auras de
+l'or! Nous garderons tes prisonniers. Nous connaissons des
+mines que les Espagnols ne d&eacute;couvriront jamais. Ferm&eacute;es
+pour eux, elle se rouvriront pour toi!</p>
+
+<p>L&eacute;on continua:</p>
+
+<p>&mdash;L'Espagne envoie par mer les troupes qui vous
+oppriment, c'est sur mer que je combattrai l'Espagne.
+J'arr&ecirc;terai ses convois, je prendrai ses navires, je transformerai
+ses soldats en mineurs que je vous livrerai. Mais,
+d'un autre c&ocirc;t&eacute;, si j'ai des vaisseaux, je manque d'hommes;
+que chaque tribu me fournisse donc quelques jeunes gens
+alertes et courageux pour compl&eacute;ter mes &eacute;quipages.</p>
+
+<p>Les acclamations de la multitude furent favorables &agrave; cette
+demande.</p>
+
+<p>&Eacute;lectris&eacute;s par les discours d'Andr&egrave;s, de L&eacute;on et d'Isabelle,
+plus de deux cents indig&egrave;nes se pr&eacute;sent&egrave;rent d'eux-m&ecirc;mes.
+Les caciques des divers districts promirent d'en envoyer<span class='pagenum'><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span>
+successivement au <i>Lion de la mer</i> autant qu'il lui en faudrait.</p>
+
+<p>Le double but du voyage se trouvait rempli.</p>
+
+<p>Un festin patriotique, des c&eacute;r&eacute;monies religieuses et des
+conf&eacute;rences auxquelles prirent part les principaux chefs de
+peuplades occup&egrave;rent ensuite la journ&eacute;e.</p>
+
+<p>Faut-il dire comment ma&icirc;tre Taillevent renouvela connaissance
+avec une foule d'anciens compagnons d'armes?
+Faut-il relater les faits et gestes de Camuset, qui, mettant
+les instants &agrave; profit, raccommoda ses souliers, non sans
+s'instruire des traditions du pays?</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! les ruines qu'il voyait &eacute;taient celles d'un
+temple jadis recouvert en lames d'or!... Nom d'un faubert!
+&ccedil;a vous avait tristement chang&eacute; de mine!... Et, lors de la
+conqu&ecirc;te du pays par les Espagnols, les Incas avaient jet&eacute;
+au fond du lac tous leurs tr&eacute;sors, dont particuli&egrave;rement une
+sc&eacute;l&eacute;rate de cha&icirc;ne d'or plus grosse que le grand c&acirc;ble de la
+fr&eacute;gate!... Quel dommage!... Mais, voyons, au lieu de tant
+creuser la terre, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de rep&ecirc;cher
+ces richesses?</p>
+
+<p>&mdash;Pas moyen, Camuset, le lac Titicaca n'a pas de fond.</p>
+
+<p>&mdash;S'il n'a pas de fond, il a un dr&ocirc;le de nom tout de m&ecirc;me,
+pour un lac sacr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es bien de ton pays, mon gars, reprit Taillevent.
+Un nom qui n'est pas fran&ccedil;ais t'&eacute;tonne et te fait rire. Sais-tu
+ce que veut dire <i>camuset</i> chez les sauvages de Toyoa, o&ugrave;
+nous irons peut-&ecirc;tre bien un de ces quatre matins?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ma&icirc;tre, qu'est-ce que &ccedil;a y veut dire?</p>
+
+<p>&mdash;Cornichon, potiron, ratapiat, gringalet, bavard et ver
+de cambuse.</p>
+
+<p>&mdash;Merci!... Ils sont polis dans ce pays-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, <i>titicaca</i> veut dire <i>&icirc;le de plomb</i>, voil&agrave; la diff&eacute;rence,
+et l'innocent qui rit pour si peu n'est qu'un <i>camuset</i>, en
+langage de Toyoa.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! ma&icirc;tre!... assez caus&eacute;! Malgr&eacute; &ccedil;a, je vois bien
+que vous <i>blaguez &agrave; la coche</i>.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a se pourrait encore, dit gravement le ma&icirc;tre d'&eacute;quipage.<span class='pagenum'><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXVII" id="XXVII"></a>XXVII</h2>
+
+<h3>A LA POUDRE.</h3>
+
+
+<p>L'histoire signale, sans entrer dans aucun d&eacute;tail pr&eacute;cis,
+quelques insurrections partielles qui eurent lieu au P&eacute;rou
+entre 1794 et 1802. La cause de ces mouvements de peu de
+dur&eacute;e est totalement inconnue. On les attribue plut&ocirc;t &agrave; des
+bandits qu'aux habitants indig&egrave;nes, qui n'acquitt&egrave;rent
+jamais les imp&ocirc;ts avec plus de r&eacute;gularit&eacute;.</p>
+
+<p>Les alli&eacute;s du <i>Lion de la mer</i> se conformaient aux ordres
+de leur reine Isabelle.</p>
+
+<p>Ils ne n&eacute;glig&egrave;rent rien pour mettre en d&eacute;faut la vigilance
+des Espagnols. Ils avaient l'air soumis, payaient exactement
+les redevances, ne murmuraient point, et ne prenaient les
+armes que pour emp&ecirc;cher de d&eacute;couvrir les travaux ex&eacute;cut&eacute;s
+dans les mines par les prisonniers de Sans-Peur.</p>
+
+<p>Malheur aux troupes de la couronne qui s'aventuraient
+vers les points dont la connaissance devait demeurer secr&egrave;te!
+Pas un soldat ne revenait d'une exp&eacute;dition semblable;
+mort ou vif, il disparaissait dans les entrailles de la terre.</p>
+
+<p>Les P&eacute;ruviens, poussant la ruse jusqu'aux derni&egrave;res
+limites, avaient soin de changer plusieurs fois par an les
+ouvertures des mines, afin que les Espagnols pussent visiter
+sans obstacles, &agrave; peu de mois de distance, les lieux m&ecirc;mes
+dont les abords venaient d'&ecirc;tre le plus cruellement interdits.
+Des galeries souterraines, toujours creus&eacute;es dans la direction
+de l'Oc&eacute;an, s'&eacute;tendirent sous les montagnes &agrave; des dis<span class='pagenum'><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span>tances
+incroyables. Souvent Andr&egrave;s et Isabelle furent revus
+par leurs fid&egrave;les sujets, qui, profitant des travaux tous les
+premiers, avaient un puissant int&eacute;r&ecirc;t &agrave; suivre les instructions
+de leurs princes.</p>
+
+<p>Des relations constantes furent entretenues entre la mine
+des Incas et le territoire de Quiron, centre maritime de la
+puissance de Sans-Peur le Corsaire; et l'exploitation de la
+mine d'or permit &agrave; L&eacute;on de soulager les souffrances des
+indig&egrave;nes, de payer largement leurs services et de r&eacute;mun&eacute;rer
+en m&ecirc;me temps avec toute la lib&eacute;ralit&eacute; n&eacute;cessaire les
+marins fran&ccedil;ais qui servaient sous ses ordres.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Les prisonniers livr&eacute;s aux chefs quichuas avaient successivement
+&eacute;t&eacute; emmen&eacute;s, sous bonne escorte, dans l'int&eacute;rieur
+des terres.&mdash;Une flottille innombrable de balses &eacute;tait &agrave; la
+disposition de L&eacute;on, dont les deux fr&eacute;gates et le brig, enti&egrave;rement
+r&eacute;par&eacute;s, se balan&ccedil;aient maintenant sur leurs amarres.</p>
+
+<p><i>Le Lion</i>, plac&eacute; sous le commandement de Paul D&eacute;ravis,
+officier capable, &agrave; qui Sans-Peur avait cru pouvoir confier
+ses desseins, ne tarda point &agrave; mettre sous voiles avec Paraw&acirc;
+pour pilote. Il allait annoncer aux peuples de la Polyn&eacute;sie le
+retour de l'<i>Atoua</i>, Lion de la mer, transmettre d'importantes
+instructions aux principaux chefs, et combattre en corsaire
+les Anglais ou les Espagnols partout o&ugrave; il se sentirait de
+force &agrave; vaincre.</p>
+
+<p>Le pavillon de Sans-Peur fut arbor&eacute; &agrave; bord de <i>la Santa-Cruz</i>,
+dont l'&eacute;quipage, compos&eacute; des compatriotes de Taillevent
+et de Camuset, fut compl&eacute;t&eacute; avec les jeunes P&eacute;ruviens
+qu'il s'agissait de former au m&eacute;tier de la mer.</p>
+
+<p>Quant &agrave; <i>la Lionne</i>, elle demeura presque d&eacute;serte, ce qui
+motiva bien des discours hom&eacute;riques de ma&icirc;tre Taillevent.</p>
+
+<p>A peine le brig eut-il disparu au large avec tous les aventuriers
+dont la discr&eacute;tion paraissait douteuse au capitaine,
+que d'&eacute;tranges travaux commenc&egrave;rent.</p>
+
+<p>Des plongeurs ayant plac&eacute;, sous les rochers qui barraient
+le fond de la baie, une &eacute;norme quantit&eacute; de poudre, on y mit<span class='pagenum'><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span>
+le feu; la br&egrave;che s'ouvrit; la mer se pr&eacute;cipita dans les profondeurs
+de la caverne, o&ugrave; il ne s'agit plus que de faire entrer
+la fr&eacute;gate.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! l'id&eacute;e, l'id&eacute;e! s'&eacute;cria Taillevent. Vous en a-t-il de
+l'id&eacute;e, mon capitaine! Le reste se voit clair comme le jour.
+Les balses vont servir de chapelet pour soulever notre ch&egrave;re
+<i>Lionne</i>, &agrave; l'effet de la loger dans la caverne, o&ugrave; nous la
+retrouverons en cas de besoin... Camuset, et vous tous,
+enfants, ouvrez les yeux et les oreilles, c'est permis! mais
+fermez la bouche &agrave; tout jamais, voil&agrave; ma consigne!</p>
+
+<p>L&eacute;on ne se borna point &agrave; cacher la fr&eacute;gate au fond du
+bassin vo&ucirc;t&eacute; o&ugrave; elle fut introduite, il voulut encore que
+l'ouverture de l'antre f&ucirc;t dissimul&eacute;e par un amas de rocs
+entass&eacute;s de mani&egrave;re &agrave; pouvoir tomber en peu d'instants.</p>
+
+<p>Enfin, apr&egrave;s avoir suffisamment exerc&eacute; son &eacute;quipage,
+il annon&ccedil;a au vieil Andr&egrave;s qu'il allait prendre la mer.</p>
+
+<p>Le cacique jeta un regard sur Isabelle et lut sa r&eacute;solution
+sur ses traits.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, mes enfants! dit-il, que Dieu vous garde et qu'il
+vous ram&egrave;ne pour me fermer les yeux. Lorsqu'&agrave; votre
+retour d'Europe vous alliez livrer combat &agrave; un ennemi
+redoutable, j'ai voulu partager vos dangers; aujourd'hui,
+d'autres devoirs me sont impos&eacute;s, je n'y faillirai point. Je
+suis la sentinelle qui veille sur ces rives, le ministre de vos
+volont&eacute;s, l'interpr&egrave;te de vos desseins; je me conformerai
+aux intentions de mon glorieux fils le <i>Lion de la mer</i>, en
+priant le ciel de vous prot&eacute;ger.</p>
+
+<p>L&eacute;on et Isabelle, courbant le front, re&ccedil;urent la b&eacute;n&eacute;diction
+paternelle.</p>
+
+<p>Moins d'une heure apr&egrave;s, la baie de Quiron &eacute;tait redevenue
+silencieuse. La fr&eacute;gate qui remontait vers le nord
+perdait de vue le vieux castel o&ugrave; l'a&iuml;eul attrist&eacute; m&eacute;ditait sur
+l'avenir de ses enfants et de sa patrie.</p>
+
+<p>&mdash;M'est-il permis de demander o&ugrave; nous allons? dit la
+jeune femme.</p>
+
+<p>&mdash;A la poudre! r&eacute;pondit Sans-Peur.<span class='pagenum'><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span></p>
+
+<p>Dans l'&eacute;cole du canon, le commandement: <i>A la poudre!</i>
+ordonne aux pourvoyeurs de se rendre aux soutes avec leurs
+gargoussiers vides et d'en revenir avec des gargoussiers
+pleins. Isabelle comprit que l'objet principal de la campagne
+&eacute;tait de s'approvisionner de munitions de guerre aux
+d&eacute;pens de l'ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc au Callao, reprit-elle, que nous tenterons
+un coup de main?</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as devin&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'enfant de Sans-Peur en a tressailli dans mon sein,
+r&eacute;pondit Isabelle.</p>
+
+<p>Lim&eacute;na, qui entrait dans la dunette meubl&eacute;e des m&ecirc;mes
+meubles que la chambre nuptiale du brig <i>le Lion</i>, sourit en
+voyant le valeureux capitaine embrasser avec joie celle
+qui comblait enfin par ces paroles le plus cher de ses v&oelig;ux.</p>
+
+<p>&mdash;De crainte d'&ecirc;tre laiss&eacute;e &agrave; terre, reprit Isabelle, je
+n'ai voulu parler qu'&agrave; bord, au large...</p>
+
+<p>&mdash;Mais Andr&egrave;s?...</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre d'adieu l'instruit de nos esp&eacute;rances.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! Et ne crains plus d&eacute;sormais que je te laisse &agrave;
+terre malgr&eacute; toi. Il m'importe &agrave; moi-m&ecirc;me que la compagne
+du <i>Lion de la mer</i> soit un marin et un capitaine, comme
+elle est d&eacute;j&agrave; une h&eacute;ro&iuml;ne!...</p>
+
+<p>&mdash;Des compliments au bout de six mois de mariage!</p>
+
+<p>&mdash;La v&eacute;rit&eacute;, toujours!<span class='pagenum'><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a>XXVIII</h2>
+
+<h3>COUPS DE MAIN.</h3>
+
+
+<p>Au Callao et &agrave; Lima, on commen&ccedil;ait &agrave; s'inqui&eacute;ter de
+l'absence prolong&eacute;e de la fr&eacute;gate de Sa Majest&eacute; Catholique,
+<i>la Santa-Cruz</i>, partie pour Valparaiso, o&ugrave; l'on savait qu'elle
+n'&eacute;tait point arriv&eacute;e.&mdash;Avait-elle sombr&eacute; au large? avait-elle
+fait naufrage sur quelque c&ocirc;te inconnue? Entra&icirc;n&eacute;e
+hors de sa route par un coup de vent formidable, &eacute;tait-elle
+en rel&acirc;che dans des &icirc;les lointaines o&ugrave; elle se r&eacute;parait?
+ou enfin, chose peu vraisemblable, &eacute;tait-elle tomb&eacute;e
+au pouvoir des ennemis? On n'ignorait plus, il est vrai,
+que l'Espagne avait d&eacute;clar&eacute; la guerre &agrave; la R&eacute;publique
+fran&ccedil;aise, mais on n'admettait point que la R&eacute;publique,
+en lutte avec toutes les puissances europ&eacute;ennes, songe&acirc;t
+&agrave; exp&eacute;dier un seul navire au P&eacute;rou.</p>
+
+<p>Les meilleurs raisonnements sont susceptibles d'&ecirc;tre
+d&eacute;mentis par les faits; la prise de <i>la Santa-Cruz</i> en fournit
+une preuve de plus.</p>
+
+<p>Au coucher du soleil, la fr&eacute;gate battant flamme et
+pavillon espagnol fut signal&eacute;e par les vigies de la c&ocirc;te. Les
+esprits se rassur&egrave;rent; on attendit patiemment le lendemain
+pour avoir l'explication de son retard.</p>
+
+<p>L'explication devait se faire singuli&egrave;rement attendre.</p>
+
+<p>Au beau milieu de la nuit, deux cents hommes d&eacute;barqu&egrave;rent
+au fond de la baie du Callao, surprirent le poste
+qui gardait la poudri&egrave;re de San-Jos&eacute;, forc&egrave;rent les portes,
+s'empar&egrave;rent d'autant de munitions de guerre que les cha<span class='pagenum'><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span>loupes
+et radeaux purent en charger, et en partant mirent le
+feu &agrave; la poudri&egrave;re elle-m&ecirc;me, qui fit explosion avec un
+&eacute;pouvantable fracas.</p>
+
+<p>Le lendemain la fr&eacute;gate avait disparu.</p>
+
+<p>Or, d'apr&egrave;s quelques-uns des soldats de garde, laiss&eacute;s &agrave;
+dessein dans la baie, les auteurs du coup de main parlaient
+espagnol.&mdash;En cons&eacute;quence, on s'accorda bient&ocirc;t &agrave; dire
+que l'&eacute;quipage de <i>la Santa-Cruz</i>, s'&eacute;tant r&eacute;volt&eacute; contre ses
+officiers, faisait la piraterie. Les navires de guerre dont
+disposait le vice-roi furent exp&eacute;di&eacute;s dans les divers ports
+interm&eacute;diaires pour y d&eacute;noncer <i>la Santa-Cruz</i> comme
+rebelle; et quant &agrave; la poudri&egrave;re San-Jos&eacute;, on n'eut garde de
+la reconstruire; aussi les magasins actuels sont-ils tous
+situ&eacute;s dans les forts et la citadelle du Callao.</p>
+
+<p>Une petite corvette espagnole eut le malheur d'&ecirc;tre rencontr&eacute;e
+par la fr&eacute;gate de Sans-Peur, qui la prit, livra son &eacute;quipage
+aux indig&egrave;nes pour augmenter le nombre des mineurs,
+et d&eacute;molit le navire, dont les voiles, l'artillerie et les munitions
+furent emmagasin&eacute;es dans la vaste caverne de <i>la Lionne</i>.</p>
+
+<p>Si l'on ne savait point, &agrave; Lima, quel &eacute;tait le myst&eacute;rieux
+ennemi &agrave; qui l'on avait affaire, Andr&egrave;s, Isabelle et L&eacute;on
+n'ignoraient aucun des bruits r&eacute;pandus au P&eacute;rou, car ils
+avaient la ressource d'envoyer des gens s&ucirc;rs dans les principales
+villes. A courts intervalles se succ&eacute;d&egrave;rent plusieurs
+coups de main non moins heureux que celui de la poudri&egrave;re
+du Callao.</p>
+
+<p>Sous pavillon ind&eacute;pendant, <i>la Santa-Cruz</i> prit ou ran&ccedil;onna
+plus de cinquante b&acirc;timents de commerce, &agrave; l'ouvert
+des ports d'Arica, d'Arequipa, de Pisco et jusque dans le
+golfe de Guayaquil.</p>
+
+<p>L'abondance r&eacute;gnait parmi les indig&egrave;nes d&eacute;vou&eacute;s &agrave; la
+cause d'Isabelle; le vice-roi s'alarmait s&eacute;rieusement et se
+proposait de mettre en mer une division destin&eacute;e &agrave; pourchasser
+la fr&eacute;gate rebelle qui d&eacute;vastait le littoral; la vieillesse
+d'Andr&egrave;s &eacute;tait remplie de nobles espoirs qui furent
+accrus encore par la naissance d'un arri&egrave;re-petit-fils.<span class='pagenum'><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIX" id="XXIX"></a>XXIX</h2>
+
+<h3>NAISSANCES, MARIAGE ET BAPT&Ecirc;MES.</h3>
+
+
+<p>A l'instant o&ugrave;, revenant de course, la fr&eacute;gate victorieuse
+mouillait devant le ch&acirc;teau de Quiron, l'enfant re&ccedil;ut le jour
+&agrave; bord.</p>
+
+<p>Une salve d'artillerie et un pavois national c&eacute;l&eacute;br&egrave;rent
+cet &eacute;v&eacute;nement heureux.</p>
+
+<p>La fr&eacute;gate fut aussit&ocirc;t entour&eacute;e de balses charg&eacute;es d'indig&egrave;nes,
+&agrave; qui le vieil Andr&egrave;s, du haut de la dunette, pr&eacute;senta
+le nouveau-n&eacute;, qui, selon les d&eacute;sirs d'Isabelle, re&ccedil;ut
+les noms de Gabriel-Jos&eacute;-Clodion-Tupac-Amaru.</p>
+
+<p>Son bisa&iuml;eul y ajouta le titre de <i>Condor-Kanki</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Voici le nouveau grand chef des Condors! s'&eacute;cria-t-il.
+L'enfant des Incas na&icirc;t avec l'aurore de notre ind&eacute;pendance.
+Elle grandira comme lui, peuples du P&eacute;rou. Avant le midi
+de sa vie, elle illuminera l'empire de nos a&iuml;eux, elle sera le
+soleil qui dissipera les t&eacute;n&egrave;bres de notre longue servitude
+en &eacute;blouissant nos oppresseurs! Gloire au prince nouveau-n&eacute;;
+gloire au fils d'Isabelle et du Lion de la mer! Puisse le
+Dieu des opprim&eacute;s lui accorder &agrave; jamais sa protection toute-puissante.</p>
+
+<p>Ce fut peu apr&egrave;s la naissance de Gabriel de Roqueforte
+que ma&icirc;tre Taillevent prit enfin la r&eacute;solution d'imiter son
+capitaine en demandant la main de l'aimable Lim&eacute;na.</p>
+
+<p>&mdash;Tous mes plans &agrave; moi sont coul&eacute;s, dit-il. J'avais du
+go&ucirc;t pour le petit cabotage et la p&ecirc;che sur la c&ocirc;te de Nor<span class='pagenum'><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span>mandie,
+avec un brin de contrebande en Angleterre, histoire
+de rire,&mdash;et me voil&agrave; courant la grande bord&eacute;e &agrave;
+perp&eacute;tuit&eacute;. J'avais l'id&eacute;e de demeurer le fils de ma bonne
+femme de m&egrave;re &agrave; Port-Bail, et d'&ecirc;tre le p&egrave;re de ses petits-enfants;
+mais le roi, la r&eacute;publique, mon capitaine, le tremblement,
+le diable s'en sont m&ecirc;l&eacute;s; j'ai repass&eacute; la chance &agrave;
+mon matelot Tom Lebon, anglais de nation, fran&ccedil;ais de
+c&oelig;ur, &ccedil;a, c'est connu! Donc bonsoir les Normandes
+de Normandie, faut que j'en prenne une ailleurs, pas vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble assez difficile d'&ecirc;tre Normande ailleurs
+qu'en Normandie, dit Lim&eacute;na en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, la mignonne, voil&agrave; ce qui vous trompe, &agrave;
+preuve qu'il ne tient qu'&agrave; vous de passer Normande en
+devenant la femme d'un Normand qui s'appelle ma&icirc;tre Taillevent,
+soit dit sans vous offenser.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'offensez pas du tout, bien au contraire, dit
+Lim&eacute;na en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Bien au contraire? r&eacute;p&eacute;ta le ma&icirc;tre avec un certain
+trouble.</p>
+
+<p>La d&eacute;marche qu'il hasardait ne laissait pas que de lui
+avoir co&ucirc;t&eacute;, en r&eacute;flexions et en monologues, plus de cinquante
+quarts de nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis au contraire, reprit Lim&eacute;na, parce que je commen&ccedil;ais
+&agrave; &ecirc;tre offens&eacute;e de votre long silence. D&egrave;s le premier
+jour, vous avez pu voir que j'&eacute;tais d&eacute;vou&eacute;e &agrave; madame,
+comme vous vous l'&ecirc;tes &agrave; votre capitaine...</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de temps perdu, interrompit Taillevent,
+M. Gabriel ne fait que de na&icirc;tre. Laissez courir, le mousse
+qui lui sera d&eacute;vou&eacute; corps et biens ne sera pas longtemps
+dans les brumes du P&eacute;rou.&mdash;A demain la noce, avec votre
+permission!</p>
+
+<p>&mdash;Mais madame ne sait encore rien...</p>
+
+<p>&mdash;Ni mon capitaine non plus; soyez calme malgr&eacute; &ccedil;a;
+je r&eacute;ponds de la chose.&mdash;Enlev&eacute;! A demain la noce!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le jour m&ecirc;me du mariage de Taillevent eut lieu le bap<span class='pagenum'><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span>t&egrave;me
+de Gabriel-Jos&eacute;-Clodion-Tupac-Amaru de Roqueforte,
+intr&eacute;pide enfant dont l'&eacute;ducation se fit tour &agrave; tour &agrave; la mer,
+dans les gorges des Cordill&egrave;res et dans les &icirc;les du grand
+oc&eacute;an Pacifique, o&ugrave; <span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i> fut successivement revu
+par tous les peuples.</p>
+
+<p><i>La Santa-Cruz</i> et <i>le Lion</i> se rejoignirent. De beaux combats
+furent livr&eacute;s aux Anglais dans plusieurs archipels et
+jusque sous les murs de Sydney.</p>
+
+<p>Paraw&acirc; s'y fit remarquer par sa vaillance &agrave; toute &eacute;preuve.
+Trop heureux de combattre sous le Lion de la mer, il s'&eacute;tait
+h&acirc;t&eacute; de passer &agrave; bord de la fr&eacute;gate, d&egrave;s qu'elle mouilla dans
+la baie des Iles.</p>
+
+<p>Un jour vint o&ugrave;, confiant &agrave; Paul D&eacute;ravis le commandement
+de <i>la Santa-Cruz</i> et la conduite d'un important convoi
+charg&eacute; de richesses, L&eacute;on remonta son brig refondu &agrave;
+neuf &agrave; l'&icirc;le Ta&iuml;ti.</p>
+
+<p>Le convoi fit route pour le Havre. Sans-Peur exp&eacute;diait
+des captures opulentes au citoyen Plantier, son armateur;
+il se d&eacute;barassait d'une foule de marins fatigu&eacute;s d'&ecirc;tre hors
+de France depuis fort longtemps. Il ne voulait sous ses
+ordres que des gens de bonne volont&eacute;. D'ailleurs, il avait
+eu l'occasion de parfaire en Oc&eacute;anie plusieurs nombreux
+&eacute;quipages, et se trouvait d&eacute;sormais dans une position
+excellente.</p>
+
+<p><i>Le Lion</i> en se dirigeant sur la baie de Quiron, captura sans
+coup f&eacute;rir <i>le Duff</i>, charg&eacute; de missionnaires m&eacute;thodistes,
+parmi lesquels se trouvait le mis&eacute;rable Pottle Trichenpot,
+qui fut accueilli par les ris&eacute;es de tous les anciens de l'&eacute;quipage.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'&eacute;tais le capitaine, dit Taillevent &agrave; la vue du valet
+devenu missionnaire, je vous ferais pendre ce mauvais
+coquin-l&agrave; pour ne plus le rencontrer.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a nous ferait un mineur de moins, objecta Lim&eacute;na.</p>
+
+<p>Mais quinze jours apr&egrave;s, pendant une rel&acirc;che dans l'archipel
+de Tonga, Pottle &eacute;tant parvenu &agrave; s'&eacute;vader, Lim&eacute;na convint
+de bonne foi que son &eacute;poux avait eu bien raison.<span class='pagenum'><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span></p>
+
+<p>Au large, peu avant le retour au ch&acirc;teau d'Andr&egrave;s, Isabelle
+devint m&egrave;re de deux jumeaux qui re&ccedil;urent les noms
+de L&eacute;onin-Theuderic et Lionel-Clodomir.&mdash;Ces enfants de
+la mer atteignirent l'&acirc;ge de trois ans sous les yeux de leur
+bisa&iuml;eul, tandis qu'avec des succ&egrave;s toujours nouveaux, L&eacute;on
+et Isabelle battaient l'oc&eacute;an Pacifique.</p>
+
+<p>Le grand tueur de navires en avait us&eacute; trois sur les entre*-faites.</p>
+
+<p><i>Le Lion</i>,&mdash;jolie corvette de trente canons &agrave; cette heure,&mdash;ramenait
+un gros trois-m&acirc;ts charg&eacute; de marins indig&egrave;nes
+de l'Oc&eacute;anie, quand tout &agrave; coup une grande fr&eacute;gate anglaise
+se montre &agrave; l'ouvert de la baie. Un corps de cavalerie espagnole
+appara&icirc;t presque au m&ecirc;me instant sur les hauteurs
+voisines du territoire de Quiron.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un branle-bas! Camuset, mon camarade, dit
+Taillevent, m'est avis qu'il va faire chaud!<span class='pagenum'><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXX" id="XXX"></a>XXX</h2>
+
+<h3>POTTLE TRICHENPOT.</h3>
+
+
+<p>La biographie de Pottle Trichenpot, natif de Darmouth,
+m&eacute;rite bien de distraire un peu la muse de l'Histoire, qui n'a
+pas souvent le loisir d'esquisser la silhouette d'un plus impudent
+rogneur de portions.</p>
+
+<p>Fils d'un ex-cambusier devenu ma&icirc;tre de taverne, Pottle
+employa ses premi&egrave;res ann&eacute;es &agrave; sophistiquer les liquides
+offerts aux habitu&eacute;s du logis. Un beau soir, il s'empara de
+la recette de la journ&eacute;e et disparut sans que ses honorables
+parents s'inqui&eacute;tassent de le rattraper.</p>
+
+<p>&mdash;Excellent d&eacute;barras! Qu'il aille se faire pendre ailleurs!
+dit en anglais monsieur son p&egrave;re &agrave; madame sa m&egrave;re, qui fut
+absolument du m&ecirc;me avis.</p>
+
+<p>Cinq ou six autres fils ou filles suffisaient d'ailleurs &agrave; leur
+tendresse, et l'on peut affirmer qu'ils en auraient ais&eacute;ment
+donn&eacute; deux ou trois pour &ecirc;tre bien s&ucirc;rs que Pottle
+ne repara&icirc;trait jamais. Ce sacrifice peu ruineux fut inutile.
+Press&eacute; comme vagabond, Pottle avait l'honneur d'&ecirc;tre log&eacute;
+aux frais de son gouvernement sur on ne sait quel vaisseau
+de Sa Majest&eacute; Britannique. Par l'interm&eacute;diaire de ses contre-ma&icirc;tres
+de man&oelig;uvre, la m&ecirc;me Majest&eacute; daigna former &agrave;
+coups de fouet l'esprit et le c&oelig;ur de Pottle Trichenpot, sans
+parvenir toutefois &agrave; faire de lui un mousse passable.</p>
+
+<p>Naturellement l&acirc;che, malpropre et filou, il &eacute;tait rempli
+d'intelligence pour les travaux occultes qui avaient enrichi<span class='pagenum'><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span>
+ses chers parents. Tant d'aimables qualit&eacute;s r&eacute;unies en sa
+seule personne devaient le faire distinguer par le munitionnaire
+en chef du vaisseau <i>le Warspit</i>; il se rendit, par un
+z&egrave;le &agrave; toute &eacute;preuve, digne d'une pareille distinction; nul
+ne pesait et ne mesurait plus mal que lui, nul ne d&eacute;comptait
+mieux. Il savait ses quatre r&egrave;gles d&egrave;s l'&acirc;ge tendre, il
+apprit &agrave; lire et &agrave; &eacute;crire dans l'espoir de devenir un jour
+munitionnaire royal. Malheureusement, enhardi par trop de
+succ&eacute;s, il ne se borna plus &agrave; filouter l'&eacute;quipage au profit de
+son protecteur, et voulut b&eacute;n&eacute;ficier de ses talents. Cette
+ambition le perdit.</p>
+
+<p>Cent coups de fouet et deux ans de prison lui furent attribu&eacute;s
+en r&eacute;compense de ses m&eacute;rites; mais &agrave; quelque chose
+malheur est bon. Pottle fut attach&eacute; au service particulier du
+chapelain de la prison, estimable ministre qui, chaque soir,
+se faisait faire par lui la lecture de la Bible, et qui, plus
+tard, le donna pour valet &agrave; son neveu le master de la corvette
+<i>the Hope</i> (l'Esp&eacute;rance). On se rappelle comment cette
+corvette fut br&ucirc;l&eacute;e sur les c&ocirc;tes de Galice par le corsaire <i>le
+Lion</i>, et comment Pottle, mis en barrique, recueilli par <i>la
+Guerrera</i>, puis embarqu&eacute; sur <i>la Dignity</i>, parvint &agrave; se
+faire accepter comme domestique par le loyal Roboam
+Owen.</p>
+
+<p>Hypocrite form&eacute; par tant d'infortunes et devenu tr&egrave;s
+habile &agrave; faire na&icirc;tre les occasions favorables, Pottle eut le
+talent de s'insinuer dans les meilleures gr&acirc;ces du sp&eacute;culateur
+qui trafiquait &agrave; l'anglaise des revenus de la Bible dans
+les archipels de l'Oc&eacute;anie.</p>
+
+<p>A Londres, il fut trouv&eacute; digne de toute confiance et en
+partit avec une pacotille dont il devait tirer les plus agr&eacute;ables
+profits.</p>
+
+<p>Le catholicisme est abn&eacute;gation, d&eacute;sint&eacute;ressement, d&eacute;vo&ucirc;ment
+allant jusqu'au martyre. Celles des sectes dissidentes
+qui exploitent les rives lointaines sont anim&eacute;es par l'esprit
+diam&eacute;tralement inverse.</p>
+
+<p>Pottle Trichenpot, mari&eacute; &agrave; Sydney avec la fille d'un<span class='pagenum'><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span>
+d&eacute;port&eacute;, n'&eacute;tait rien moins que missionnaire anglican lors
+de la prise du <i>Duff</i>.</p>
+
+<p>Possesseur d'une magnifique collection de spiritueux et
+de bibles, de ciseaux, de couteaux et de verroteries, il travaillait
+&agrave; l'&eacute;dification, &agrave; la conversion et &agrave; la civilisation des
+Polyn&eacute;siens avec un succ&egrave;s des plus rares. Sa pacotille fut
+perdue, h&eacute;las! mais en d&eacute;pit du rancunier Taillevent, le
+missionnaire Pottle Trichenpot n'eut qu'&agrave; se louer des traitements
+de Sans-Peur le Corsaire.</p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, il fut acueilli en ancienne connaissance. Le
+capitaine lui demanda des nouvelles du brave lieutenant
+Irlandais Roboam Owen. Pottle, d'abord tout tremblant, se
+rassura et dit que M. Owen continuait &agrave; servir dans la
+marine britannique.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ajouta le prisonnier, tr&egrave;s peu de jours apr&egrave;s
+notre d&eacute;barquement au cap de la Higuera, nous nous s&eacute;par&acirc;mes,
+et je n'ai jamais eu l'honneur de le rencontrer
+depuis.</p>
+
+<p>Pottle mentait avec impudence.</p>
+
+<p>Sans-Peur ne fut point tout &agrave; fait sa dupe; seulement son
+indulgence trop grande, combin&eacute;e avec la terreur profonde
+qu'il inspirait &agrave; Pottle Trichenpot, fut cause que ce dernier
+s'&eacute;vada au risque d'&ecirc;tre d&eacute;vor&eacute; par les requins ou par les
+anthropophages.</p>
+
+<p>Pour qu'un tel poltron cour&ucirc;t de ga&icirc;t&eacute; de c&oelig;ur autant
+de dangers, il devait avoir la conscience fort lourde et
+redouter &agrave; bon droit que, se ravisant t&ocirc;t ou tard, Sans-Peur
+ne se conform&acirc;t &agrave; la mani&egrave;re de voir de l'exp&eacute;ditif Taillevent.</p>
+
+<p>Plus heureux qu'il ne m&eacute;ritait de l'&ecirc;tre, Pottle Trichenpot
+fut recueilli par un autre navire de missionnaires anglicans
+et se retrouva bient&ocirc;t dans une position meilleure que
+jamais.</p>
+
+<p>Il faut lui attribuer la majeure partie des rapports alarmants
+que re&ccedil;ut le gouvernement britannique sur les progr&egrave;s
+d'un aventurier fran&ccedil;ais d&eacute;j&agrave; signal&eacute; &agrave; son attention depuis<span class='pagenum'><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span>
+longues ann&eacute;es: &laquo;&mdash;Sous les noms principaux de <span class="smcap">L&eacute;o</span>
+l'<i>Atoua</i>, Lion de la mer, ou Sans-Peur le Corsaire, cet
+odieux pirate, ligu&eacute; avec les insurg&eacute;s du P&eacute;rou, ne cessait
+de pers&eacute;cuter les missions anglaises, s'opposait en tous lieux
+&agrave; leur &eacute;tablissement, suscitait des r&eacute;voltes et des massacres,
+capturait les go&euml;lettes &eacute;vang&eacute;liques, et mena&ccedil;ait
+d'expulser les Anglais de toutes les &icirc;les.&raquo;</p>
+
+<p>Les missionnaires, en g&eacute;n&eacute;ral, se plaignaient des partisans
+fanatiques de <span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i>; Pottle seul &eacute;tait en mesure de
+fournir de bons renseignements qu'il compl&eacute;ta par une foule
+de d&eacute;tails circonstanci&eacute;s.</p>
+
+<p>Cependant les gouverneurs des diverses audiences du
+P&eacute;rou &eacute;taient parvenus de leur c&ocirc;t&eacute; &agrave; trouver quelques
+indices de la myst&eacute;rieuse puissance exerc&eacute;e contre eux par
+un ennemi acharn&eacute;, qui devait avoir des partisans jusque
+dans l'int&eacute;rieur des terres.<span class='pagenum'><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXI" id="XXXI"></a>XXXI</h2>
+
+<h3>BATAILLE DE QUIRON.</h3>
+
+
+<p>La fr&eacute;gate anglaise <i>la Firefly</i> avait mouill&eacute; au Callao
+avant de se diriger sur la baie de Quiron. Son capitaine,
+qui apportait les documents fournis par les missions
+anglaises, se concerta naturellement avec le vice-roi. Les
+Espagnols agirent par terre, tandis que les Anglais allaient
+attaquer par mer.</p>
+
+<p>Au moment m&ecirc;me o&ugrave; Sans-Peur apercevait dans la direction
+du nord la fr&eacute;gate ennemie, il vit sur la pointe sud de
+la baie de Quiron un pavillon qui lui signalait des dangers &agrave;
+terre.</p>
+
+<p>&mdash;Andr&egrave;s est menac&eacute;, dit-il &agrave; Isabelle. La route suivie
+par cet anglais prouve qu'on a d&eacute;couvert notre asile.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! s'&eacute;cria la jeune m&egrave;re de famille, je vois
+des troupes espagnoles sur la montagne!... et j'ai deux de
+mes enfants &agrave; terre!...</p>
+
+<p>L&eacute;onin et Lionel, les deux jumeaux, &acirc;g&eacute;s d'environ trois
+ans, se roulaient aux pieds de leur bisa&iuml;eul assis sur une
+sorte de palanquin, d'o&ugrave; il donnait &agrave; voix basse ses ordres
+transmis aussit&ocirc;t &agrave; ses fid&egrave;les serviteurs.</p>
+
+<p>Gabriel, sur le gaillard d'arri&egrave;re de la corvette <i>le Lion</i>,
+avait pour compagnon de jeux un petit gar&ccedil;on d'un an plus
+jeune que lui, n&eacute; en mer et baptis&eacute; &agrave; bord du nom euphonique
+de Lim&eacute;no Taillevent.</p>
+
+<p>Camuset, qui jouissait du privil&eacute;ge d'&ecirc;tre sp&eacute;cialement<span class='pagenum'><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span>
+charg&eacute; de la garde du petit Gabriel, &eacute;tait en tiers dans leurs
+r&eacute;cr&eacute;ations. Il les suivait dans la m&acirc;ture, leur enseignait
+&agrave; faire toutes sortes de n&oelig;uds, &eacute;tait leur ma&icirc;tre d'escrime,
+de b&acirc;ton et de natation, trouvait ses fonctions charmantes,
+et avait cess&eacute; d'&ecirc;tre tarabust&eacute; par ma&icirc;tre Taillevent, qui le
+traitait de camarade.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'il pouvait un jour m'appeler son <i>matelot</i>! disait
+na&iuml;vement le vaillant gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>Mais le titre sacro-saint de <i>matelot</i> ne pouvait &ecirc;tre d&eacute;cern&eacute;
+par ma&icirc;tre Taillevent qu'&agrave; un seul homme dans le monde,
+c'est-&agrave;-dire Tom Lebon de Jersey, anglais de nation, fran&ccedil;ais
+de c&oelig;ur...</p>
+
+<p>&mdash;Le mari de ma femme, le fils de ma m&egrave;re, et le p&egrave;re de
+ses petits-enfants! disait encore quelquefois le brave ma&icirc;tre
+par un reste d'habitude &agrave; laquelle Lim&eacute;na mettait bon
+ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Ta femme, c'est moi! et le seul petit-fils de ta m&egrave;re,
+Lim&eacute;no notre enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Doucement, madame Taillevent, r&eacute;pliquait le ma&icirc;tre.
+Pour la premi&egrave;re chose, j'ai tort; tu es ma femme, et l'autre
+est celle de mon matelot Tom Lebon. Mais pour la seconde
+chose, je dis et je r&eacute;p&egrave;te que mon matelot est le fils de ma
+bonne femme de m&egrave;re... par <i>substantation</i>, langage du
+notaire de chez nous.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnerez, ma&icirc;tre, objectait Camuset, le notaire de
+chez nous a dit <i>substitution</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en fais pas la diff&eacute;rence, mon camarade, reprit
+Taillevent avec bonhomie, mettons <i>tanta</i>, <i>titu</i>, <i>touto</i>, <i>tuti</i>,
+tout ce que tu voudras; en n&eacute;o-z&eacute;landais on dirait <i>papa&iuml;</i>;
+demande plut&ocirc;t au vieux Paraw&acirc;.</p>
+
+<p>Paraw&acirc; et bon nombre de ses compatriotes &eacute;taient alors,
+soit &agrave; bord de la corvette <i>le Lion</i>, soit sur la prise anglaise
+<i>l'Unicorn</i>, qui entr&egrave;rent de conserve dons la baie de Quiron.</p>
+
+<p><i>La Firefly</i>, charg&eacute;e de toile, gouvernait sur elles, sabords
+ouverts, m&egrave;ches allum&eacute;es.</p>
+
+<p><i>Le Lion</i> et <i>l'Unicorn</i> hiss&egrave;rent pavillon fran&ccedil;ais, l'ap<span class='pagenum'><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span>puy&egrave;rent
+d'un coup de canon et s'emboss&egrave;rent &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute;
+la plus recul&eacute;e de la baie.</p>
+
+<p>Sans-Peur emmenant son fils Gabriel, Taillevent, Camuset
+et cinquante autres se jet&egrave;rent dans la chaloupe ou le grand
+canot.</p>
+
+<p>Isabelle, suivie de Paraw&acirc;, se pr&eacute;cipita vers le ch&acirc;teau de
+Quiron, o&ugrave; les serviteurs d'Andr&egrave;s s'appr&ecirc;taient &agrave; opposer
+aux troupes espagnoles une r&eacute;sistance vigoureuse.</p>
+
+<p>A bord de <i>la Firefly</i>, on observait les mouvements des
+embarcations qui se remplissaient de marins des deux
+navires. On crut n&eacute;cessairement qu'ils prenaient la fuite.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Perfectly well!</i> parfaitement bien! dit le commodore
+anglais. Les dr&ocirc;les ne se doutent pas de ce qui les attend &agrave;
+terre!.. Allons prendre leur navires abandonn&eacute;s. La cavalerie
+espagnole fera le reste.</p>
+
+<p>Le commodore qui parlait ainsi ne pouvait voir qu'au
+m&ecirc;me instant des masses de rochers se d&eacute;tachaient des
+flancs de la montagne o&ugrave; s'introduisait une nombreuse
+flottille des balses p&eacute;ruviennes.</p>
+
+<p><i>La Firefly</i> courait vers les deux navires emboss&eacute;s et qui,
+abandonn&eacute;s ou non, lui pr&eacute;sentaient le travers. Avec une
+prudence digne d'&eacute;loges, le commodore prit du tour de
+mani&egrave;re &agrave; leur offrir le c&ocirc;t&eacute;, c'est-&agrave;-dire que sa man&oelig;uvre
+ne ressembla en rien &agrave; celle qui avait autrefois caus&eacute; la prise
+de <i>la Santa-Cruz</i>. Toutefois, trouvant f&acirc;cheux d'endommager
+inutilement deux navires qui paraissaient en bon &eacute;tat,
+il mit en panne &agrave; petite port&eacute;e de canon et fit amener quelques
+canots qui se dirig&egrave;rent vers la corvette et le trois-m&acirc;ts
+<i>l'Unicorn</i>.</p>
+
+<p>Les canots abord&egrave;rent; les officiers qui les commandaient
+mont&egrave;rent sur le pont. On ne les vit pas redescendre. On ne
+vit pas non plus amener les couleurs fran&ccedil;aises. Il &eacute;tait
+&eacute;vident que les malheureux officiers de corv&eacute;e venaient de
+se faire prendre au pi&eacute;ge.</p>
+
+<p>Le commodore se rapprocha en d&eacute;rivant, et d'une voix
+mena&ccedil;ante:<span class='pagenum'><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Amenez pavillon, cria-t-il, ou je vous coule!</p>
+
+<p>Rien ne bougea.&mdash;Personne ne r&eacute;pondit &agrave; la menace.&mdash;Les
+canots anglais, rappel&eacute;s &agrave; bord, revinrent sans leurs
+officiers, qui, &agrave; peine sur le pont des navires de Sans-Peur,
+avaient &eacute;t&eacute; brusquement terrass&eacute;s, b&acirc;illonn&eacute;s, garrott&eacute;s et
+jet&eacute;s &agrave; fond de cale. Autour de chaque canon se tenaient
+accroupis un nombre d'hommes suffisant pour le servir, et &agrave;
+l'arri&egrave;re, cach&eacute; par le bastingage, un officier corsaire
+donnait ses ordres par signes.</p>
+
+<p>A bord du <i>Lion</i>, c'&eacute;tait &Eacute;mile F&eacute;raux,&mdash;&agrave; bord de
+<i>l'Unicorn</i>, B&eacute;darieux,&mdash;deux braves capitaines de prises
+demeur&eacute;s fid&egrave;les &agrave; la fortune de L&eacute;on de Roqueforte.</p>
+
+<p>&mdash;Canonniers!... &agrave; couler bas!... Feu!... commanda
+enfin le commodore de <i>la Firefly</i>.</p>
+
+<p>Un nuage de fum&eacute;e enveloppa la fr&eacute;gate anglaise.</p>
+
+<p><i>Le Lion</i> et <i>l'Unicorn</i>, se r&eacute;veillant alors, ripost&egrave;rent par
+leurs vol&eacute;es; la fum&eacute;e s'&eacute;paissit.</p>
+
+<p>Avant qu'elle se f&ucirc;t dissip&eacute;e, du flanc de la montagne
+sortit une fr&eacute;gate qui, sans un chiffon de toile au vent, s'&eacute;lan&ccedil;ait
+avec une rapidit&eacute; magique sur l'arri&egrave;re de <i>la Firefly</i>, prise
+inopin&eacute;ment en enfilade et puis entre deux feux,&mdash;car <i>la
+Lionne</i>, toujours sans avoir d&eacute;ploy&eacute; une voile, tourna
+soudain sur elle-m&ecirc;me, longea la fr&eacute;gate anglaise et la
+cribla d'une seconde bord&eacute;e &agrave; bout portant.</p>
+
+<p>Cette attaque &eacute;tait trois fois fantastique.</p>
+
+<p>Sortie de sa caverne comme elle y &eacute;tait entr&eacute;e, au
+moyen d'un chapelet de balses, <i>la Lionne</i> se hala sur un
+syst&egrave;me d'amarres dispos&eacute;es &agrave; l'avance dans la pr&eacute;vision
+des deux man&oelig;uvres ex&eacute;cut&eacute;es coup sur coup avec une
+admirable pr&eacute;cision.</p>
+
+<p>La bord&eacute;e en enfilade jeta le d&eacute;sordre &agrave; bord de <i>la
+Firefly</i>. Son gouvernail bris&eacute;, ses vergues, ses m&acirc;ts, ses
+cordages hach&eacute;s par la mitraille, ses voiles d&eacute;chir&eacute;es et
+pendantes, la r&eacute;duisaient &agrave; l'impossibilit&eacute; de man&oelig;uvrer.</p>
+
+<p>Et au m&ecirc;me instant, <i>la Lionne</i> abandonnait ses amarres
+de fond en larguant ses voiles, tandis que la corvette <i>le<span class='pagenum'><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span>
+Lion</i> et <i>l'Unicorn</i> continuaient &agrave; faire feu. Ces deux navires,
+si peu redoutables dans le principe, la secondaient maintenant
+d'une mani&egrave;re d&eacute;sastreuse pour <i>la Firefly</i>.</p>
+
+<p>Cependant, &agrave; terre se passait une autre action qui pr&eacute;occupait
+&agrave; trop juste titre l'intr&eacute;pide Sans-Peur.</p>
+
+<p>Isabelle, les deux jumeaux L&eacute;onin et Lionel, le noble
+Andr&egrave;s et ses P&eacute;ruviens &eacute;taient attaqu&eacute;s par des troupes
+nombreuses qui ne recul&egrave;rent pas devant quelques pi&egrave;ces
+d'artillerie assez maladroitement point&eacute;es.</p>
+
+<p>La cavalerie espagnole s'empara m&ecirc;me de plusieurs
+canons. Le vieux ch&acirc;teau de Quiron, battu en br&egrave;che, allait
+s'&eacute;crouler. Un incendie s'y d&eacute;clarait.</p>
+
+<p>&mdash;Bas le feu! commanda L&eacute;on en hissant pavillon parlementaire.</p>
+
+<p>Le silence se fit sur la baie.</p>
+
+<p>&mdash;Capitulez! ajouta Sans-Peur, je vous accorde la vie, la
+libert&eacute;, un navire et un sauf-conduit pour retourner en
+Angleterre!</p>
+
+<p>Non!... r&eacute;pondit le commodore, je ne capitulerai
+jamais devant un pirate.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis corsaire fran&ccedil;ais!</p>
+
+<p>&mdash;Vous en avez menti!... Feu!... feu partout!</p>
+
+<p>&mdash;A l'abordage, donc, et pas de quartier! cria L&eacute;on
+avec fureur.</p>
+
+<p>Un triple choc suivit ce commandement.</p>
+
+<p><i>La Lionne</i> arrivait en grand sur <i>la Firefly</i> qui d&eacute;riva sur
+la corvette <i>le Lion</i>, tandis que <i>l'Unicorn</i> s'accrochait par
+l'avant. Les quatre navires, qui se heurtaient et se brisaient
+l'un &agrave; l'autre espars et pavois, g&eacute;missaient en craquant de
+bout en bout. Ils ne formaient plus qu'une masse, th&eacute;&acirc;tre
+de la d&eacute;solation et du carnage.</p>
+
+<p>Les lions, les tigres, les cannibales, les farouches N&eacute;o-Z&eacute;landais,
+les Polyn&eacute;siens ou les P&eacute;ruviens enr&ocirc;l&eacute;s comme
+matelots par Sans-Peur, d&eacute;cha&icirc;n&eacute;s maintenant, &eacute;gorgeaient
+sans piti&eacute; les anglais livr&eacute;s &agrave; leur rage.</p>
+
+<p>&mdash;Camuset, veille sur mon fils Gabriel!... A moi, mes<span class='pagenum'><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span>
+canotiers! avait command&eacute; L&eacute;on en lan&ccedil;ant son monde &agrave;
+bord de <i>la Firefly</i>.</p>
+
+<p>Puis il se jeta dans son canot. Taillevent y gouvernait.</p>
+
+<p>Camuset demeura presque seul sur la dunette de <i>la Lionne</i>,
+o&ugrave; il fut oblig&eacute; de retenir de vive force le petit Gabriel
+qui pleurait parce qu'on l'emp&ecirc;chait d'aller &agrave; l'abordage.</p>
+
+<p>&mdash;Une autre fois, mon petit prince, une autre fois ce
+sera notre tour. Cette fois-ci, voyez-vous, faut ob&eacute;ir &agrave; papa
+Sans-Peur, qui va vous chercher maman et vos petits
+fr&egrave;res.</p>
+
+<p>Gabriel tr&eacute;pignait.</p>
+
+<p>Lim&eacute;no, plus calme, regardait la bagarre avec un sang-froid
+juv&eacute;nile qui e&ucirc;t assur&eacute;ment charm&eacute; ma&icirc;tre Taillevent,
+son p&egrave;re, si ma&icirc;tre Taillevent, &agrave; pareille heure, avait pu
+&ecirc;tre charm&eacute; par quoi que ce f&ucirc;t.</p>
+
+<p>Un mousqueton en bandouli&egrave;re, une hache d'abordage et
+deux pistolets &agrave; la ceinture, noir de poudre et ruisselant de
+sueur, les yeux fix&eacute;s sur le territoire de Quiron, o&ugrave; se
+livrait la bataille, la main sur la barre de son gouvernail,
+Taillevent grommelait ainsi:</p>
+
+<p>&mdash;Toujours se b&ucirc;cher! toujours se crocher, se manger,
+se d&eacute;foncer!... User plus de navires que de paires de
+souliers!... se battre par mer, par terre, au large, en rade,
+dans les &icirc;les, chez les Espagnols, chez les sauvages, et,
+pour se reposer, faire faire l'exercice du fusil et du canon &agrave;
+tout ce qu'il y a de peaux tann&eacute;es, tatou&eacute;es et basan&eacute;es
+entre les Carolines et les Marquises. Naviguer dans le feu,
+voyager dans les tremblements, creuser les montagnes,
+avoir en garnison dans les mines du P&eacute;rou des ennemis la
+pioche et la pelle en main, faire tous les m&eacute;tiers, hormis le
+bon petit cabotage entre jersey et Port-Bail! Miracle que
+d'avoir un pouce de peau sans avaries sur ses pauvres os!...
+vrai miracle!... mais, tant va la cruche &agrave; la fontaine, qu'elle
+y demeure en pantenne!... Va-t'en dire &ccedil;a en douceur &agrave;
+mon capitaine, tu en seras pour ta peine!... En avant donc!...
+en avant le chavirement!...<span class='pagenum'><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span></p>
+
+<p>Le canot abordait au milieu des balses &eacute;chou&eacute;es sur le
+rivage, car tout ce qu'il y avait de gens capables de porter
+les armes combattait autour du palanquin d'Andr&egrave;s de Sa&iuml;ri.</p>
+
+<p>Les femmes et les enfants quichuas couraient &ccedil;&agrave; et l&agrave;,
+sans but; sans savoir o&ugrave; aller, en poussant des cris de terreur.</p>
+
+<p>&mdash;<i>D&eacute;monio</i>! tas de p&eacute;cores! leur cria Taillevent en espagnol.
+Mettez-vous donc sur les balses et n'allez pas trop
+loin!... Allons! Concha, P&eacute;pita, Dolor&egrave;s, Carmen! femelles
+endiabl&eacute;es, taisez-vous; attrapez-moi les pagaies!... Si ma
+femme &eacute;tait l&agrave;, seulement!</p>
+
+<p>Mais Lim&eacute;na ne s'&eacute;tait pas s&eacute;par&eacute;e d'Isabelle.</p>
+
+<p>D'un signe, Taillevent ordonne &agrave; deux des canotiers d'organiser
+une flottille de balses, tandis qu'&agrave; la t&ecirc;te des autres
+il s'&eacute;lance sur les pas de Sans-Peur.</p>
+
+<p>Andr&egrave;s venait de recevoir une balle en pleine poitrine et
+ne commandait plus.</p>
+
+<p>Isabelle, &agrave; cheval, tenant ses deux enfants press&eacute;s contre
+son c&oelig;ur, &eacute;tait menac&eacute;e par les cavaliers espagnols. L'amour
+maternel redoublait son &eacute;nergie. Plusieurs fois, tout en
+battant en retraite, elle d&eacute;chargea ses pistolets d'ar&ccedil;on.
+Autour d'elle, on se massacrait.</p>
+
+<p>Paraw&acirc;, son <i>m&eacute;r&eacute;</i> casse-t&ecirc;te au poing, abattait quiconque
+osait s'approcher d'elle; et Lim&eacute;na, mont&eacute;e sur une jument
+des Malouines, se comportait comme un homme.</p>
+
+<p>Cependant, &eacute;puis&eacute;s, d&eacute;cim&eacute;s, hors d'&eacute;tat de r&eacute;sister
+davantage, les Quichuas allaient &ecirc;tre envelopp&eacute;s, lorsque
+Sans-Peur, Taillevent et leurs matelots arriv&egrave;rent en renversant
+tout sur leur passage.</p>
+
+<p>A leur vue, Paraw&acirc; jette le cri <span class="smcap">Pi-H&eacute;</span> d'un accent si terrible
+que l'&eacute;pouvante gagne les chasseurs espagnols.&mdash;Ils
+reculent.&mdash;Le chemin de la mer est libre.</p>
+
+<p>&mdash;Au galop! Isabelle, au galop!... dit Sans-Peur.</p>
+
+<p>Par malheur, la panique des cavaliers ne dura qu'un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! dix hommes &agrave; pied vous font reculer! A la<span class='pagenum'><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span>
+charge!... commanda un de leurs officiers, qui se lan&ccedil;a sur
+eux au triple galop.</p>
+
+<p>La ba&iuml;onnette de Taillevent et une balle de Sans-Peur arr&ecirc;tent
+&agrave; la fois cheval et cavalier.</p>
+
+<p>Paraw&acirc; tenait par la bride la monture d'Isabelle, une
+balse accosta.&mdash;La jeune m&egrave;re, sans descendre de cheval,
+passe sur le radeau dont Lim&eacute;na saisit la pagaie.</p>
+
+<p>Autour du palanquin d'Andr&egrave;s se livrait un combat sanglant.</p>
+
+<p>Mais les Espagnols, ma&icirc;tres du rivage, n'eurent pas le
+temps d'en finir par une d&eacute;charge &agrave; mitraille de leur artillerie.</p>
+
+<p>&Eacute;mile F&eacute;raux l&acirc;chait sur eux une bord&eacute;e qui d&eacute;monta leurs
+pi&egrave;ces. B&eacute;darieux d&eacute;barquait &agrave; la t&ecirc;te de tous les &eacute;quipages
+vainqueurs de <i>la Firefly</i>. Et du versant des mornes, se pr&eacute;cipitaient
+comme un torrent des cavaliers p&eacute;ruviens qui
+accouraient, trop tard, h&eacute;las! au secours de leur cacique.</p>
+
+<p>Cette m&ecirc;l&eacute;e terrible fut appel&eacute;e la bataille de Quiron.<span class='pagenum'><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXII" id="XXXII"></a>XXXII</h2>
+
+<h3>MORT DU CACIQUE DE TINTA.</h3>
+
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, Gabriel-Jos&eacute;-Clodion-Tupac-Amaru de Roqueforte,
+n&eacute; le 15 mars 1794, a sept ans accomplis,&mdash;et, en l'espace
+de sept ans pass&eacute;s, une fr&eacute;gate ensevelie dans l'ombre
+sous une montagne, loin d'&ecirc;tre en &eacute;tat de sortir victorieuse
+d'une bataille navale, aurait le temps de pourrir plusieurs fois.</p>
+
+<p>Aussi bien <i>la Lionne</i>, qui venait d'&eacute;craser <i>la Firefly</i>,
+n'&eacute;tait-elle plus la m&ecirc;me que Sans-Peur y avait cach&eacute;e dans
+l'origine. Le grand tueur de navires avait, &agrave; diverses reprises,
+rouvert et referm&eacute; son arsenal myst&eacute;rieux, o&ugrave; toutefois il eut
+toujours soin de tenir un grand navire en r&eacute;serve.</p>
+
+<p>Du reste, pendant que L&eacute;on et Isabelle sillonnaient les
+mers de l'Oc&eacute;anie, pendant qu'ils s'aventuraient jusqu'aux
+Philippines et capturaient aux Espagnols, aux Hollandais
+ou aux Anglais des navires de tous rangs, Andr&egrave;s ne n&eacute;gligeait
+rien pour entretenir <i>la Lionne</i>, dont la cale se remplissait
+des richesses extraites de la mine des Incas.</p>
+
+<p>Certes! si les circonstances ne permirent point qu'Isabelle
+entr&acirc;t en jouissance des vastes domaines que le marquis
+son p&egrave;re poss&eacute;dait aux alentours de Cuzco, elle en fut amplement
+d&eacute;dommag&eacute;e.</p>
+
+<p>Par une bizarrerie fort remarquable, les revenus de la
+fille des Incas, r&eacute;guli&egrave;rement per&ccedil;us par un tabellion royal,
+continuaient &agrave; &ecirc;tre adress&eacute;s &agrave; don Ramon en son ch&acirc;teau
+de Garba.<span class='pagenum'><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span></p>
+
+<p>De m&ecirc;me l'armateur Plantier re&ccedil;ut &agrave; bon port divers b&acirc;timents
+charg&eacute;s d'opulentes d&eacute;pouilles, lesquels furent vendus
+au Havre pour le compte du fameux corsaire Sans-Peur,
+le Surcouf de l'Oc&eacute;anie.</p>
+
+<p>Si la France ignorait les exploits du <i>Lion de la mer</i>, les
+marins s'en entretenaient assez souvent, sans trop comprendre,
+il est vrai, par quels motifs un tel homme avait choisi
+pour th&eacute;&acirc;tre des parages o&ugrave; l'on ne semblait avoir aucun
+grand int&eacute;r&ecirc;t, dans le pr&eacute;sent ni dans l'avenir.</p>
+
+<p>Les guerres continentales absorbaient l'attention de
+l'Europe.</p>
+
+<p>A peine s'y occupait-on des faits accomplis dans l'Atlantique
+ou dans les mers de l'Inde; &agrave; plus forte raison, l'opinion
+publique ne s'&eacute;mut jamais des courses dans les mers du Sud
+et de l'Oc&eacute;anie, de l'ex&eacute;cuteur des patriotiques desseins du
+pieux et lib&eacute;ral Louis XVI, qui voulait la civilisation par le
+catholicisme et par la France, <i>Gesta Dei per francos</i>, et
+cons&eacute;quemment la lutte sans tr&ecirc;ve contre l'influence de
+l'h&eacute;r&eacute;tique Angleterre.</p>
+
+<p>Personne, si ce n'est l'armateur Plantier, n'&eacute;tait au courant
+des actes de Sans-Peur, aventurier en quelque sorte
+l&eacute;gendaire, car la distance produit presque les m&ecirc;mes effets
+que le temps. Les matelots, de rares officiers du commerce,
+certains capitaines corsaires, Paul D&eacute;ravis, entre autres,
+faisaient, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, des r&eacute;cits merveilleux; mais a beau
+mentir qui vient de loin: tout cela &eacute;tait trop fabuleux,
+romanesque, incroyable, impossible, absurde m&ecirc;me!...</p>
+
+<p>Si le mobile de Sans-Peur avait &eacute;t&eacute; ce qu'on appelle <i>la
+gloire</i>, il se serait singuli&egrave;rement fourvoy&eacute;; mais son ambition
+&eacute;tait plus haute et plus noble, comme le prouva bien
+son discours au pied du lit de mort d'Andr&egrave;s de Sa&iuml;ri.</p>
+
+<p>Les Espagnols, envelopp&eacute;s &agrave; leur tour, avaient mis bas
+les armes; Sans-Peur, ma&icirc;tre de la situation, put, cette
+fois, s'opposer &agrave; un massacre inutile.</p>
+
+<p>Les soldats prisonniers furent gard&eacute;s dans les casemates
+de la montagne; les &eacute;quipages retourn&egrave;rent &agrave; leurs bords<span class='pagenum'><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span>
+respectifs pour les d&eacute;blayer, les nettoyer et r&eacute;parer les avaries
+principales. Un b&ucirc;cher se dressait sous le vent; on devait
+y br&ucirc;ler les morts. Une ambulance &eacute;tait improvis&eacute;e sous les
+arbres du plateau; les femmes, dirig&eacute;es par les chirurgiens
+des navires, pansaient les bless&eacute;s des deux partis.</p>
+
+<p>Sur les ruines du ch&acirc;teau, une tente, faite avec les voiles
+des chaloupes, abritait le v&eacute;n&eacute;rable cacique Andr&egrave;s, qui
+venait de recevoir les derniers sacrements. Car, depuis bien
+des ann&eacute;es, un pr&ecirc;tre, fils d'une P&eacute;ruvienne, desservait
+l'humble chapelle de Quiron.</p>
+
+<p>La population, assembl&eacute;e sur le plateau, voyait Isabelle,
+ses trois enfants et son &eacute;poux autour du vieillard mourant,
+qui les b&eacute;nit sans avoir la force de prononcer une parole.</p>
+
+<p>Ses derniers regards s'attachaient fixement sur Gabriel-Jos&eacute;,
+son filleul, l'a&icirc;n&eacute; de la famille.</p>
+
+<p>Ces regards &eacute;taient tendres et pleins d'&eacute;loquence.</p>
+
+<p>L&eacute;on de Roqueforte, &eacute;tendant la main sur la t&ecirc;te de son
+fils, dit &agrave; haute voix:</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, en pr&eacute;sence de votre peuple, je vous renouvelle
+solennellement ma parole. Je jure que cet enfant, qui
+porte les noms du dernier Inca, n'aura d'autre mission que
+de continuer, apr&egrave;s moi, l'&oelig;uvre d'affranchissement du
+P&eacute;rou.</p>
+
+<p>Le vieillard sourit avec reconnaissance.</p>
+
+<p>Les indig&egrave;nes p&eacute;ruviens brandirent leurs armes, faisant
+ainsi le serment sacr&eacute; de reconna&icirc;tre le premier-n&eacute; d'Isabelle
+comme l'h&eacute;ritier de la race antique de leurs seigneurs.</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce &agrave; Dieu! continuait le corsaire, j'ai deux autres
+fils qui se partageront le reste de ma t&acirc;che immense. A
+ceux-ci les mers! A celui-l&agrave; les terres! Aux fr&egrave;res jumeaux
+mes peuples des &icirc;les, mes vaisseaux et l'honneur de servir
+la France et la foi, en pr&eacute;servant &agrave; jamais de la domination
+anglaise les nations de l'Oc&eacute;anie. A Gabriel-Jos&eacute; la gloire de
+d&eacute;livrer le P&eacute;rou de la domination espagnole.&mdash;Noble
+Andr&egrave;s, illustre ami de Jos&eacute;-Gabriel Condor Kanki, vous qui
+avez abattu les murs de Sorata, vous n'avez jamais d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;<span class='pagenum'><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span>
+du grand triomphe. Et c'est apr&egrave;s une double victoire que
+votre &acirc;me g&eacute;n&eacute;reuse va se diriger vers les cieux! De l&agrave;,
+elle verra l'accomplissement de ses v&oelig;ux pour la patrie.&mdash;Et,
+je vous le dis hautement, hommes du P&eacute;rou, vos caciques
+et vos Incas, les fiers anc&ecirc;tres de mes fils, glorifieront le
+Dieu tout-puissant, car l'Am&eacute;rique du Sud tout enti&egrave;re redeviendra
+ind&eacute;pendante!</p>
+
+<p>A ces paroles proph&eacute;tiques, Andr&egrave;s de Sa&iuml;ri sembla se
+ranimer un instant. Une flamme d'esp&eacute;rance brilla dans ses
+yeux.</p>
+
+<p>&mdash;O mes enfants! disait L&eacute;on de Roqueforte, je vous aurai
+obscur&eacute;ment ouvert les voies de l'avenir!... Moi qui parle,
+je terminerai ma carri&egrave;re ne laissant apr&egrave;s moi que le vague
+renom d'un coureur de grandes aventures. Dans les champs
+s&eacute;culaires de l'histoire, ceux qui d&eacute;frichent et qui s&egrave;ment
+ne sont jamais ceux qui moissonnent. Les germes se d&eacute;veloppent
+avec une lenteur d&eacute;courageante pour les ambitions
+&eacute;go&iuml;stes; la mienne n'est point ainsi faite. Comme Andr&egrave;s,
+votre bisa&iuml;eul, je mourrai sans regrets, pourvu que je voie
+les fruits pr&ecirc;ts &agrave; m&ucirc;rir pour les fils de ses petits-fils!</p>
+
+<p>Andr&egrave;s se souleva sur son lit de mort, et d'une voix &eacute;clatante:</p>
+
+<p>&mdash;Je vois le P&eacute;rou libre! Dieu soit lou&eacute;! s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>A ces mots, s'affaissant sur lui-m&ecirc;me, le vieux guerrier
+mourut.</p>
+
+<p>Isabelle et ses enfants fondirent en pleurs.</p>
+
+<p>L'&acirc;me du cacique de Tinta, dernier grand chef des Condors,
+d&eacute;ployait ses ailes. Elle dut planer longtemps au-dessus
+du peuple agenouill&eacute; qui r&eacute;pondait &agrave; la pri&egrave;re des morts
+r&eacute;cit&eacute;e par le pr&ecirc;tre du territoire de Quiron.</p>
+
+<p>Une grande pompe catholique fut d&eacute;ploy&eacute;e, et chose qu'il
+convient de signaler, les Polyn&eacute;siens, &agrave; commencer par
+Baleine-aux-yeux-terribles, s'agenouill&egrave;rent pieusement
+devant le Dieu triple et un de <span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i>.<span class='pagenum'><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXIII" id="XXXIII"></a>XXXIII</h2>
+
+<h3>ROBOAM OWEN.</h3>
+
+
+<p>A la lueur des torches, on achevait d'ensevelir les restes
+mortels du bisa&iuml;eul de Gabriel-Jos&eacute; de Roqueforte, lorsque
+deux officiers de <i>la Firefly</i>, pr&eacute;serv&eacute;s &agrave; grand'peine de la
+fureur des sauvages, furent amen&eacute;s &agrave; terre par un peloton
+de marins fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Le pilotin chef de corv&eacute;e dit &agrave; Sans-Peur:</p>
+
+<p>&mdash;Par les ordres du capitaine F&eacute;raux, je viens vous livrer
+les deux officiers de corv&eacute;e pris &agrave; bord du <i>Lion</i> et de <i>l'Unicorn</i>.
+Nos matelots indig&egrave;nes ont failli les massacrer, mais
+nous nous y sommes oppos&eacute;s en votre nom.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien fait! s'&eacute;cria vivement Sans-Peur. Sans
+les dangers courus &agrave; terre par ma femme, mes enfants et
+nos malheureux alli&eacute;s, je n'aurais jamais command&eacute; l'abordage
+qui a suivi l'insolente r&eacute;ponse du commodore.</p>
+
+<p>&mdash;Pl&ucirc;t &agrave; Dieu que notre infortun&eacute; commodore e&ucirc;t consenti
+&agrave; me croire! dit l'un des officiers anglais dont Sans-Peur
+reconnut la voix.</p>
+
+<p>&mdash;M. Roboam Owen! s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Moi-m&ecirc;me, commandant; votre prisonnier pour la
+seconde fois!</p>
+
+<p>&mdash;Et pour la seconde fois &agrave; la veille de sa d&eacute;livrance,
+dit Sans-Peur en lui tendant la main.</p>
+
+<p>&mdash;Commandant, r&eacute;pondit l'Irlandais, malgr&eacute; toute ma
+reconnaissance envers vous, je ne saurais accepter un trai<span class='pagenum'><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span>tement
+diff&eacute;rent de celui qui sera fait &agrave; mon camarade.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'&agrave; cela ne tienne! r&eacute;pliqua Sans-Peur; qu'il soit
+donc comme vous prisonnier sur parole, jusqu'&agrave; ce que je
+puisse vous rendre la libert&eacute;.</p>
+
+<p>Le compagnon de Roboam Owen fit un geste de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le disais bien, Wilson, Sans-Peur le Corsaire
+n'est pas un pirate, mais un loyal gentilhomme fran&ccedil;ais;
+tous les odieux r&eacute;cits auxquels notre commodore croyait si
+fermement ne sont que des calomnies.</p>
+
+<p>&mdash;Je joindrai donc mes remerc&icirc;ments &agrave; ceux de M. Owen,
+mon coll&egrave;gue, dit en s'inclinant le capitaine Wilson, dont la
+raideur ultra-britannique contrastait avec la franchise
+irlandaise de son compagnon de fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je suis bien heureux, monsieur Owen, ajouta
+Sans-Peur le Corsaire, que votre tour de corv&eacute;e vous ait
+pr&eacute;serv&eacute; de notre abordage.</p>
+
+<p>&mdash;Mieux vaudrait peut-&ecirc;tre avoir p&eacute;ri, murmura l'Irlandais
+avec m&eacute;lancolie.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ce d&eacute;couragement? Brave et loyal comme
+vous l'&ecirc;tes, vous m&eacute;ritez un bel avenir; vous l'aurez!</p>
+
+<p>Roboam Owen ne r&eacute;pondit point. Sans-Peur ordonna que
+les deux officiers anglais fussent bien trait&eacute;s, et ne s'occupa
+plus que de ses nombreux devoirs.</p>
+
+<p>Le lendemain, Roboam Owen lui fit demander un moment
+d'entretien.</p>
+
+<p>&mdash;Hier soir, capitaine, lui dit-il, en pr&eacute;sence de mon
+camarade et de vos gens, je ne me suis point permis de parler
+de don Ramon, que j'ai revu au ch&acirc;teau de Garba d'abord,
+et tout r&eacute;cemment &agrave; Lima.</p>
+
+<p>&mdash;Don Ramon &agrave; Lima! s'&eacute;cria Sans-Peur avec un vif
+int&eacute;r&ecirc;t m&ecirc;l&eacute; d'&eacute;tonnement. Mais il risque d'y &ecirc;tre gravement
+compromis!</p>
+
+<p>&mdash;Peu de jours avant notre d&eacute;part du Callao, il fut jet&eacute;
+dans la m&ecirc;me prison o&ugrave; le marquis son p&egrave;re a &eacute;t&eacute; si longtemps
+enferm&eacute;.<span class='pagenum'><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur Owen, s'&eacute;cria Sans-Peur avec un
+accent de col&egrave;re v&eacute;h&eacute;mente.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous cacherai point enfin, ajouta le lieutenant
+irlandais, que don Ramon, dont je m'&eacute;tais s&eacute;par&eacute; dans les
+meilleurs termes, me fit &agrave; Lima l'accueil le plus blessant.
+Aussi lui avais-je envoy&eacute; une provocation en duel, et nous
+devions nous battre ensemble, le matin m&ecirc;me o&ugrave; il fut
+arr&ecirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous me dites est inconcevable!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y ai rien compris moi-m&ecirc;me. Aux injures, aux
+menaces, aux gestes les plus violents, le marquis de Garba
+y Palos m&ecirc;lait, je ne sais pourquoi, le nom d'un certain
+Pottle Trichenpot, mis&eacute;rable valet que j'ai eu quelques instants
+&agrave; mon service.</p>
+
+<p>A ces mots, Sans-Peur p&acirc;lit; il avait tout devin&eacute;, la cause
+du voyage de don Ramon au P&eacute;rou comme celle de l'&eacute;vasion
+presque t&eacute;m&eacute;raire du l&acirc;che Trichenpot.</p>
+
+<p>&mdash;Le mis&eacute;rable, pensait-il, commande en mon nom!...
+Il d&eacute;truit mon &eacute;difice par la base!...</p>
+
+<p>Le Lion de la mer se prit &agrave; rugir. Il appela &agrave; l'ordre tous
+les capitaines de navires et tous les chefs p&eacute;ruviens.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! fit Taillevent, encore quelque grand tremblement
+du diable, c'est s&ucirc;r!... je connais &ccedil;a rien qu'&agrave; la voix
+du capitaine.<span class='pagenum'><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXIV" id="XXXIV"></a>XXXIV</h2>
+
+<h3>LES FRANGES D'OR.</h3>
+
+
+<p>Ramen&eacute; au sentiment de la justice par la noble conduite
+de L&eacute;on de Roqueforte, don Ramon avait abjur&eacute; les haines
+de sa famille maternelle. La lecture des correspondances
+et des m&eacute;moires posthumes du marquis son p&egrave;re acheva de
+modifier ses id&eacute;es; il aurait sinc&egrave;rement voulu que l'Espagne
+trait&acirc;t en sujets et non en ilotes les descendants de la
+race autochtone; mais il &eacute;tait Espagnol et n'admettait en
+aucun cas les droits du P&eacute;rou &agrave; l'ind&eacute;pendance absolue.</p>
+
+<p>Sans-Peur, le <i>Lion de la mer</i>, fran&ccedil;ais de nation, compagnon
+d'armes de Jos&eacute;-Gabriel et d'Andr&egrave;s, &eacute;poux d'Isabelle,
+ancien officier de la guerre d'Am&eacute;rique, et, comme
+tel, ardemment &eacute;pris du principe de l'ind&eacute;pendance des
+peuples, n'&eacute;tait retenu par aucun scrupule; il avait arbor&eacute;
+le drapeau p&eacute;ruvien.</p>
+
+<p>Don Ramon, malgr&eacute; sa mod&eacute;ration actuelle, ne reconnaissait
+que le drapeau de l'Espagne.</p>
+
+<p>D&egrave;s l'instant o&ugrave; ils se s&eacute;par&egrave;rent, le fr&egrave;re et la s&oelig;ur
+&eacute;taient donc dans des camps oppos&eacute;s.</p>
+
+<p>Heureusement, la lutte aurait lieu aux extr&eacute;mit&eacute;s du
+monde, et don Ramon, persuad&eacute; qu'il ne quitterait jamais
+l'Espagne, comptait bien n'y prendre aucune part. La destin&eacute;e
+en d&eacute;cida tout autrement. Le beau-fr&egrave;re de L&eacute;on de
+Roqueforte, le fils de l'ancien gouverneur de Cuzco, devait<span class='pagenum'><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span>
+subir lui-m&ecirc;me les atteintes de la politique ombrageuse qui
+avait autrefois pers&eacute;cut&eacute; le marquis son p&egrave;re.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Apr&egrave;s la bataille des corsaires de Bayonne, le lieutenant
+Roboam Owen crut s'acquitter d'un devoir en se rendant au
+ch&acirc;teau de Garba. Il allait y annoncer qu'Isabelle et son
+valeureux &eacute;poux avaient triomph&eacute; de tous les obstacles.
+Non sans d&eacute;plorer l'insucc&egrave;s des armes anglo-espagnoles,
+il ne manqua point de faire un pompeux &eacute;loge de la loyaut&eacute;
+de Sans-Peur le Corsaire.</p>
+
+<p>Don Ramon lui en sut gr&eacute;.</p>
+
+<p>Don Ramon lui offrit une hospitalit&eacute; cordiale qui s'&eacute;tendit
+forc&eacute;ment &agrave; son valet Pottle Trichenpot.</p>
+
+<p>Mais, par malheur, ce dernier n'ignorait pas les vertus
+attach&eacute;es aux franges d'or de <i>la borla</i> du <i>Lion de la mer</i>.&mdash;L&eacute;on
+de Roqueforte avait commis une grave imprudence
+en donnant publiquement une poign&eacute;e de ces talismans
+au marquis son beau-fr&egrave;re, qui fut touch&eacute; de sa
+confiance, mais n'attacha qu'une importance m&eacute;diocre au
+pr&eacute;sent du corsaire. D&egrave;s lors, pourtant, si l'on s'en souvient,
+ma&icirc;tre Taillevent grommela en disant qu'on a connu des
+Anglais qui entendaient l'espagnol.</p>
+
+<p>Pottle Trichenpot ne perdit pas un mot du discours de
+Sans-Peur.</p>
+
+<p>Et c'est pourquoi, peu de jours apr&egrave;s le d&eacute;part de
+Roboam Owen, don Ramon s'aper&ccedil;ut que les franges d'or
+avaient disparu. Il supposa que leur valeur intrins&egrave;que
+avait seule tent&eacute; la cupidit&eacute; du voleur, et ne s'inqui&eacute;ta
+gu&egrave;re de leur perte.</p>
+
+<p>Puis, s'&eacute;coul&egrave;rent six ann&eacute;es, pendant lesquelles don
+Ramon se maria en Espagne, eut plusieurs fils, devint veuf
+durant un voyage qu'il fit en Andalousie, et v&eacute;cut, du reste,
+dans une compl&egrave;te ignorance du sort de sa s&oelig;ur Isabelle.
+Il supposa seulement qu'elle n'&eacute;tait pas au P&eacute;rou, car il
+continuait de percevoir la totalit&eacute; des revenus des domaines
+qu'y avait poss&eacute;d&eacute;s leur p&egrave;re.<span class='pagenum'><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span></p>
+
+<p>Or, tout &agrave; coup, &agrave; Cadix, il apprit de la bouche d'un
+officier espagnol, r&eacute;cemment arriv&eacute; des &icirc;les Philippines,
+l'histoire &eacute;trange du <i>Lion de la mer</i> et des missions anglaises
+de l'Oc&eacute;anie.</p>
+
+<p>&mdash;Tandis qu'en Europe, disait l'officier, la r&eacute;volution
+fran&ccedil;aise et les victoires du g&eacute;n&eacute;ral Bonaparte tiennent
+tous les esprits en &eacute;veil, les Anglais fondent &agrave; petit
+bruit un futur empire dans ces mers lointaines. Ils
+b&acirc;tissent &agrave; la Nouvelle-Hollande des villes qu'ils peuplent
+du rebut de leur population; ils cr&eacute;ent de grandes
+colonies p&eacute;nitentiaires, et r&eacute;pandent en outre dans les
+divers archipels des missionnaires protestants qui sont
+autant de pionniers destin&eacute;s &agrave; pr&eacute;parer leur domination.
+Je dois ajouter pourtant qu'ils ont trouv&eacute; un rude
+adversaire dans la personne d'un certain aventurier
+fran&ccedil;ais, g&eacute;n&eacute;ralement connu sous le nom de <i>Lion de la
+mer</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Le <i>Lion de la mer</i>! r&eacute;p&eacute;ta don Ramon.</p>
+
+<p>A ce nom romanesque, les dames qui chuchotaient &agrave;
+l'extr&eacute;mit&eacute; du salon firent silence et se rapproch&egrave;rent. Une
+foule de questions charmantes furent adress&eacute;es &agrave; l'officier,
+qui se trouva bient&ocirc;t entour&eacute; d'un cercle de jolies femmes
+jouant de l'&eacute;ventail.</p>
+
+<p>Don Ramon, rel&eacute;gu&eacute; au second plan, &eacute;coutait avec une
+ardente curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>Le galant officier reprit en ces termes:</p>
+
+<p>&mdash;Le <i>Lion de la mer</i> passe &agrave; Manille pour un cavalier
+accompli. Une femme d'une admirable beaut&eacute; l'accompagne
+dans toutes ses aventureuses exp&eacute;ditions, et fait les honneurs
+de son bord avec une gr&acirc;ce exquise. On assure,
+d'ailleurs, qu'elle a toutes les qualit&eacute;s d'un valeureux corsaire.
+Souvent elle commande la man&oelig;uvre, m&ecirc;me pendant
+le combat.</p>
+
+<p>&mdash;L'auriez-vous vue, seigneur capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mesdames, pour mon bonheur, sans quoi je
+n'aurais pas en ce moment l'inappr&eacute;ciable avantage d'&ecirc;tre au<span class='pagenum'><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span>
+milieu de vous. Jamais prisonnier masculin n'a &eacute;t&eacute; rendu &agrave;
+la libert&eacute; par le <i>Lion de la mer</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Il &eacute;pargne donc ses passag&egrave;res?</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;cis&eacute;ment, mesdames. J'ai connu &agrave; Manille plusieurs
+de ses prisonni&egrave;res, qu'il rel&acirc;cha sans ran&ccedil;on; elles se
+louaient toutes de ses proc&eacute;d&eacute;s excellents, de sa courtoisie
+et de l'affabilit&eacute; de dona Isabelle, car tel est le pr&eacute;nom de
+sa tr&egrave;s gracieuse excellence la Lionne de la mer.</p>
+
+<p>Don Ramon ne douta plus de l'identit&eacute; du personnage en
+question. C'&eacute;tait bien l'&eacute;poux de sa s&oelig;ur, Sans-Peur le
+Corsaire, l'heureux vainqueur de <i>la Guerrera</i>.</p>
+
+<p>&mdash;La pr&eacute;tention constante de notre aventurier, continua
+l'officier espagnol, est d'&ecirc;tre corsaire fran&ccedil;ais; il repousse
+avec col&egrave;re la qualification de pirate, et ne fait la guerre,
+dit-il, qu'aux ennemis de sa patrie.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi mentirait-il? dit don Ramon.</p>
+
+<p>&mdash;Ses &eacute;quipages sont un compos&eacute; de barbares effroyables,
+parmi lesquels les matelots fran&ccedil;ais se trouvent en minorit&eacute;.
+Il y a des Carolins, des Ta&iuml;tiens, des N&eacute;o-Z&eacute;landais,
+des blancs, des noirs, des mul&acirc;tres, des m&eacute;tis de toutes les
+esp&egrave;ces. Les anthropophages y sont en nombres, et, entre
+nous, je crains bien que son bord m&ecirc;me ne soit parfois le
+th&eacute;&acirc;tre d'horribles festins.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, interrompit don Ramon, comment concilier
+une pareille opinion avec le traitement courtois fait &agrave;
+ses prisonni&egrave;res?</p>
+
+<p>&mdash;La Lionne Isabelle prot&egrave;ge sans doute son sexe.</p>
+
+<p>&mdash;Oui!... oui!... s'&eacute;cri&egrave;rent toutes les dames en battant
+des mains, cela doit &ecirc;tre!.. c'est cela!</p>
+
+<p>&mdash;Toujours est-il qu'on ne sait ce qu'il fait de ses
+prisonniers. Les anglais assurent que son &eacute;quipage les
+mange.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! l'horreur!</p>
+
+<p>&mdash;Il se fait adorer comme un dieu par un grand nombre
+de peuplades, qui le v&eacute;n&egrave;rent sous le nom de <span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i>.
+Vous devez concevoir qu'il d&eacute;teste la concurrence des mar<span class='pagenum'><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span>chands
+de Bibles. L'un de ceux-ci, pourtant, passe pour lui
+avoir jou&eacute; un tour impayable.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons!... quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je dois dire d'abord que le <i>Lion de la mer</i> a longtemps
+s&eacute;journ&eacute; au P&eacute;rou;&mdash;on assure qu'il a de nombreux indig&egrave;nes
+p&eacute;ruviens dans ses &eacute;quipages, et qu'il se laisse traiter
+par eux de gendre du soleil.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! il ne suffit pas &agrave; votre h&eacute;ros d'avoir une
+femme brillante, il lui faut un beau-p&egrave;re &eacute;blouissant.</p>
+
+<p>&mdash;A l'imitation des Incas, le Lion, qui, s'il est dieu, est
+grand chef ou roi &agrave; bien plus forte raison, aurait adopt&eacute;
+l'usage de <i>la borla</i> p&eacute;ruvienne. Il se ceint le front de ce
+diad&egrave;me &agrave; franges d'or tombant sur ses &eacute;paules comme une
+crini&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Ce doit &ecirc;tre superbe.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, chacune des franges de sa borla est un signe
+au moyen duquel on peut donner des ordres aux plus
+farouches cannibales. Or, on racontait &agrave; Manille, avant mon
+d&eacute;part, qu'un missionnaire anglais s'&eacute;tait procur&eacute;, l'on ne sait
+comment, une provision de ces franges merveilleuses, et
+que, gr&acirc;ce &agrave; leur possession, il faisait &eacute;gorger les alli&eacute;s du
+Lion par ses meilleurs amis, allumait la guerre entre les
+peuplades, et ruinerait avant peu toute la puissance de notre
+&eacute;cumeur de mer.</p>
+
+<p>Don Ramon p&acirc;lit.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ceci est affreux! dit une Andalouse en souriant.
+Sur ma foi, je commen&ccedil;ais &agrave; m'int&eacute;resser &agrave; votre galant
+pirate. Il se fait adorer; tant mieux pour lui. Quant au
+fripon d'Anglais, il m'inspire plus de r&eacute;pugnance qu'une
+chenille.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'officier, dit don Ramon, l'histoire des
+franges d'or est-elle bien authentique?</p>
+
+<p>&mdash;Je la tiens d'un missionnaire anglais qui est revenu en
+Europe sur le m&ecirc;me navire que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous rappelleriez-vous le nom du voleur?</p>
+
+<p>&mdash;Vaguement... <i>Pott Tripot</i>... quelque chose dans ce<span class='pagenum'><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span>
+genre. Du reste, le nom ne fait rien &agrave; l'histoire, qui commence
+&agrave; vieillir; car il y a bien trois ans que les navires
+du Lion n'ont paru aux Philippines. D'apr&egrave;s certains bruits,
+il devait &ecirc;tre du c&ocirc;t&eacute; du P&eacute;rou quand je suis parti de
+Manille.</p>
+
+<p>Quels contes fit ensuite le disert officier espagnol? Continua-t-il
+&agrave; captiver l'attention de l'essaim de Gaditanes qui
+l'&eacute;coutaient en minaudant? Il suffit de dire que don Ramon,
+constern&eacute;, s'&eacute;tait retir&eacute; avec le deuil dans le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai &eacute;t&eacute; dupe de M. Roboam Owen, s'&eacute;criait-il. Sous
+des semblants d'amiti&eacute;, il n'est venu &agrave; Garba que pour me
+faire d&eacute;rober par son valet Pottle Trichenpot les pr&eacute;cieuses
+franges que me donna L&eacute;on. Eh bien, r&eacute;parons ma n&eacute;gligence,
+s'il en est temps encore! Affr&eacute;tons un navire,
+allons emp&ecirc;cher ma s&oelig;ur et mon valeureux beau-fr&egrave;re de se
+faire prendre aux pi&eacute;ges d'un mis&eacute;rable.</p>
+
+<p>A son arriv&eacute;e &agrave; Lima, le fils de l'ancien gouverneur de
+Cuzco ne parut pas suspect. On trouva fort naturel qu'il
+v&icirc;nt s'occuper de sa succession paternelle, dont il s'occupait
+en effet. On ignorait qu'il f&ucirc;t le beau-fr&egrave;re du <i>Lion de
+la mer</i>, et l'on croyait sa s&oelig;ur Isabelle en Espagne.</p>
+
+<p>Don Ramon fut prudent; il fr&eacute;quentait dans les lieux
+publics des gens de toutes conditions, questionnait fort peu,
+&eacute;coutait beaucoup, et se proposait, apr&egrave;s avoir fait un
+voyage dans l'int&eacute;rieur, s'il ne d&eacute;couvrait rien au P&eacute;rou, de
+se rendre &agrave; Manille en traversant tous les archipels de la
+Polyn&eacute;sie.</p>
+
+<p>Mais <i>la Firefly</i> mouilla au Callao. Dans l'int&eacute;r&ecirc;t de ses
+recherches fraternelles, il se mit en rapport avec les
+officiers de la fr&eacute;gate, o&ugrave; il se trouva tout &agrave; coup en pr&eacute;sence
+de Roboam Owen.</p>
+
+<p>L'Irlandais s'avan&ccedil;a vers lui la main ouverte.</p>
+
+<p>Don Ramon lui refusa la sienne et quitta le bord.</p>
+
+<p>L'injure &eacute;tait sanglante. Les camarades du lieutenant
+irlandais lui demand&egrave;rent quelle avait &eacute;t&eacute; la nature de ses
+rapports avec l'insolent hidalgo. Owen raconta tout ce qui<span class='pagenum'><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span>
+s'&eacute;tait pass&eacute; au ch&acirc;teau de Garba, et descendit &agrave; terre pour
+exiger une r&eacute;paration.</p>
+
+<p>Don Ramon, exasp&eacute;r&eacute;, le traita d'h&ocirc;te parjure, de tra&icirc;tre
+et de voleur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, voleur!... ajouta-t-il avec sa violence des plus
+mauvais jours; car Pottle Trichenpot n'&eacute;tait que votre instrument.</p>
+
+<p>Sans comprendre la port&eacute;e de ces paroles, Roboam
+Owen, &agrave; bout de patience, envoya des t&eacute;moins &agrave; don
+Ramon.</p>
+
+<p>Mais ce qui s'&eacute;tait dit &agrave; bord de la fr&eacute;gate fut officiellement
+communiqu&eacute; le jour m&ecirc;me par son commodore au
+vice-roi du P&eacute;rou.</p>
+
+<p>Don Ramon, marquis de Garba y Palos, fils de l'ancien
+gouverneur de Cuzco, avait pour s&oelig;ur une m&eacute;tisse, laquelle
+&eacute;tait la femme du corsaire Sans-Peur, s'intitulant le <i>Lion de
+la mer</i>. Don Ramon devait &ecirc;tre le complice des rebelles.</p>
+
+<p>Ceci s'appelle presser les conclusions.</p>
+
+<p>L'embargo fut mis sur le navire de don Ramon, qu'on
+incarc&eacute;ra sur-le-champ. Des visites domiciliaires faites &agrave;
+terre et &agrave; bord amen&egrave;rent la saisie de papiers prouvant
+l'alliance, non contest&eacute;e d'ailleurs par le prisonnier, de la
+petite-fille d'Andr&egrave;s de Sa&iuml;ri avec le comte de Roqueforte,
+dit Sans-Peur le Corsaire et Lion de la mer, qui avait autrefois
+pris part &agrave; l'insurrection de Tupac Amaru. Aucune
+autre charge ne pesait sur le jeune marquis de Garba, mais
+les anciens ennemis de son p&egrave;re se r&eacute;veill&egrave;rent de toutes
+parts. Les bruits monstrueux r&eacute;pandus par les Anglais, et
+notamment par Pottle Trichenpot, s'accr&eacute;dit&egrave;rent au P&eacute;rou
+comme &agrave; Manille. On y dit que les prisonniers de guerre de
+Sans-Peur &eacute;taient livr&eacute;s aux app&eacute;tits de ses anthropophages.</p>
+
+<p>Roboam Owen eut beau protester; <i>le Lion de la mer</i> fut
+trait&eacute; de pirate, d'ogre et de cannibale. On s'indigna contre
+don Ramon, qui pactisait avec un &ecirc;tre pareil, et don Ramon,
+malgr&eacute; son innocence, ne tarda pointa &ecirc;tre s&eacute;rieusement
+compromis.<span class='pagenum'><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span></p>
+
+<p>Le commodore de <i>la Firefly</i>,&mdash;marin anglais de l'&eacute;cole
+impie de Nelson,&mdash;ha&iuml;ssait les Fran&ccedil;ais jusqu'&agrave; la d&eacute;mence.
+Il r&eacute;primanda vertement Roboam Owen pour avoir dit du
+bien d'un forban ennemi de l'humanit&eacute; tel que Sans-Peur le
+Corsaire. Il admettait sans exception les plus absurdes calomnies.
+Il crut que les &eacute;quipages du pr&eacute;tendu cannibale le
+d&eacute;voreraient sans mis&eacute;ricorde, et pr&eacute;f&eacute;rant p&eacute;rir les armes
+&agrave; la main, il f&ucirc;t, par son ent&ecirc;tement, le v&eacute;ritable auteur du
+massacre.</p>
+
+<p>Sans-Peur avait tout compris.&mdash;Il sentait la n&eacute;cessit&eacute;
+d'aller combattre en Oc&eacute;anie la n&eacute;faste influence du missionnaire
+Pottle Trichenpot, coupable du larcin des franges
+d'or. Il voulait d&eacute;livrer don Ramon, le r&eacute;concilier avec
+Roboam Owen, et ajourner toutes choses au P&eacute;rou, puisque
+Andr&egrave;s &eacute;tait mort et son fils Gabriel trop jeune encore pour
+se mettre &agrave; la t&ecirc;te des P&eacute;ruviens.</p>
+
+<p>Enfin, il consid&eacute;rait comme un devoir sacr&eacute; de rendre
+avec pompe les honneurs fun&egrave;bres au dernier des Incas.</p>
+
+<p>A ses ordres, les officiers de mer et les chefs quichuas
+accoururent.</p>
+
+<p>&mdash;Mes amis, leur dit-il, une crise nouvelle commence.
+Elle va nous priver du repos auquel nous avions tant de
+droits. Mais d'imp&eacute;rieuses n&eacute;cessit&eacute;s m'obligent &agrave; ne point
+perdre un instant. Notre double victoire d'aujourd'hui ne
+porterait aucun fruit, si nous tardions d'agir. A l'&oelig;uvre
+donc, et que chacun rivalise de z&egrave;le! Qu'on r&eacute;pare en toute
+h&acirc;te les navires capables de prendre le large.&mdash;Et qu'&agrave;
+terre, hommes, femmes, enfants, chacun soit pr&ecirc;t &agrave; partir
+d&egrave;s le point du jour pour les bords du grand lac de Chicuito,
+car nous &eacute;vacuons tout &agrave; la fois le territoire et la baie de
+Quiron.&mdash;Allez!... employez bien la nuit... et que Dieu
+vous garde!...</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu ce que je te disais, Camuset, mon camarade!
+disait ma&icirc;tre Taillevent. Apr&egrave;s cette journ&eacute;e de batailles,
+pas plus de hamacs que de musique. Attrape &agrave; calfater,
+clouer, regr&eacute;er et jumeler nos barques!... Et demain, en<span class='pagenum'><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span>
+route, pour changer!... Et voici tant&ocirc;t vingt ans que &ccedil;a
+dure!... sans compter que, peut-&ecirc;tre bien, nous ne sommes
+pas plus avanc&eacute;s qu'au premier jour.</p>
+
+<p>&mdash;Ma&icirc;tre, m'est avis pourtant qu'au Havre, chez l'armateur,
+il y a des piastres pour nous, dit Camuset. Votre bonne
+femme de m&egrave;re, la mienne et mon vieux p&egrave;re en profitent.
+C'est autant de pris sur l'ennemi, comme vous dites des
+fois.</p>
+
+<p>&mdash;Camuset, tu es matelot, dit Taillevent en prenant la
+route du bord.</p>
+
+<p>Et Camuset, fier et pensif, le suivait d'un pas d&eacute;lib&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Matelot!... il m'a dit que je suis matelot!... Voil&agrave; un
+&eacute;loge, et un cr&acirc;ne!... Mais j'aurai beau me faire couper en
+morceaux pour lui, sa femme Lim&eacute;na et son fils Lim&eacute;no, il
+ne m'appellera jamais <i>son matelot</i>, vu que je ne suis pas
+personnellement dans la peau de Tom Lebon de Jersey,
+anglais de nation, fran&ccedil;ais de c&oelig;ur...</p>
+
+<p>Sur quoi Camuset poussa un soupir profond.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Sans-Peur le Corsaire, donnant l'exemple d'une infatigable
+activit&eacute;, passa la nuit &agrave; surveiller les travaux de ses
+gens &agrave; terre et &agrave; bord.</p>
+
+<p>La fr&eacute;gate <i>la Lionne</i>, la corvette <i>le Lion</i> et le transport
+<i>l'Unicorn</i>, convenablement r&eacute;par&eacute;s, se r&eacute;partirent comme
+lest l'artillerie de <i>la Firefly</i>, dont la carcasse, cribl&eacute;e de
+boulets, fut abandonn&eacute;e sur les roches, o&ugrave; la temp&ecirc;te devait
+achever de la d&eacute;truire.<span class='pagenum'><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXV" id="XXXV"></a>XXXV</h2>
+
+<h3>DOULEUR ROYALE.</h3>
+
+
+<p>Quand tout fut pr&ecirc;t, L&eacute;on permit &agrave; ses gens de se livrer
+au sommeil pendant quelques heures; mais il n'essaya
+m&ecirc;me point de prendre un instant de repos.</p>
+
+<p>Un calme profond, qui e&ucirc;t mis obstacle &agrave; l'appareillage,
+r&eacute;gnait sur la baie. Dans les plaines et les mornes r&eacute;gnait
+un calme profond.</p>
+
+<p>Quelques rares sentinelles immobiles aux avant-postes
+veillaient en cas d'alerte.</p>
+
+<p>Le silence avait succ&eacute;d&eacute; au tumulte des combats, des travaux
+maritimes et des pr&eacute;paratifs de d&eacute;part.</p>
+
+<p>Isabelle, agenouill&eacute;e, priait aupr&egrave;s du corps de son
+a&iuml;eul. Ses trois enfants dormaient.</p>
+
+<p>Les regards de L&eacute;on s'arr&ecirc;t&egrave;rent sur la couchette des
+deux jumeaux endormis dans les bras l'un de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Grandissez! grandissez! murmura-t-il, et lorsqu'un jour
+vous vous trouverez dans quelque situation semblable &agrave; la
+mienne, point d'embarras pour vous. N'ayant qu'une pens&eacute;e,
+vous serez deux pour vous partager les r&ocirc;les; vous pourrez
+&ecirc;tre &agrave; la fois unis et s&eacute;par&eacute;s, agissant aux deux extr&eacute;mit&eacute;s
+du monde, et votre a&icirc;n&eacute;, je l'esp&egrave;re, coop&eacute;rera puissamment
+&agrave; l'&oelig;uvre qui sera votre partage!</p>
+
+<p>Puis, avec une &eacute;motion paternelle, il fixa les yeux sur
+Gabriel endormi:</p>
+
+<p>&mdash;Mais toi, malheureux enfant, tu seras seul aussi!...<span class='pagenum'><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span>
+Vais-je donc en &ecirc;tre r&eacute;duit &agrave; t'abandonner sans piti&eacute;!...
+Tu ne m'appartiens plus, h&eacute;las!... Un peuple entier exigera
+que je te livre &agrave; son dangereux amour!... Il leur faut un
+gage vivant de notre sinc&eacute;rit&eacute;... Ils veulent un otage, et
+moi, je ne puis le leur refuser, sous peine de trahison. Oh!
+le fardeau m'accable!... mon esprit et mon c&oelig;ur sont
+bris&eacute;s!...</p>
+
+<p>La complication des &eacute;v&eacute;nements &eacute;tait telle que, malgr&eacute; la
+promptitude &eacute;nergique de son coup d'&oelig;il, L&eacute;on ne savait &agrave;
+quel parti s'arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>Un homme couvert de poussi&egrave;re s'arr&ecirc;tait alors dans la
+gorge du nord, donnait le mot de passe &agrave; la sentinelle, et
+p&eacute;n&eacute;trait dans le territoire de Quiron. Il &eacute;tait porteur d'une
+d&eacute;p&ecirc;che en chiffres adress&eacute;e au <i>Lion de la mer</i> par un de
+ses agents secrets en r&eacute;sidence &agrave; Lima. L&eacute;on brisa le cachet
+et lut:</p>
+
+<p>&laquo;Un sourd m&eacute;contentement r&egrave;gne dans la ville, o&ugrave; l'arrestation
+du marquis don Ramon de Garba y Palos, r&eacute;cemment
+arriv&eacute; de Cadix, a produit un f&acirc;cheux effet.&mdash;Personne
+n'ignore d&eacute;sormais qu'en Europe la France et l'Espagne
+font cause commune contre l'Angleterre. Un officier
+anglais de la fr&eacute;gate <i>la Firefly</i>, entr&eacute;e au Callao sous pavillon
+parlementaire, ayant dit hautement que vous &ecirc;tes un
+corsaire fran&ccedil;ais, et non un pirate, une partie du conseil a
+bl&acirc;m&eacute; les mesures prises par Son Excellence.&mdash;On trouve
+surtout le vice-roi coupable d'avoir accept&eacute; le concours de
+la fr&eacute;gate anglaise, et d'avoir combin&eacute; ses op&eacute;rations avec
+celles d'un navire ennemi de Sa Majest&eacute; Catholique.</p>
+
+<p>&laquo;Les nouvelles de l'audience de Cuzco sont, en g&eacute;n&eacute;ral,
+tr&egrave;s alarmantes pour le gouvernement. Il para&icirc;t que de toutes
+parts les caciques se refusent &agrave; subir l'autorit&eacute; des corregidores.
+On s'attend &agrave; une insurrection des indig&egrave;nes. On
+ajoute que le fils du marquis de Garba y Palos est seul capable
+de conjurer le p&eacute;ril. Les cr&eacute;oles, pr&ecirc;ts &agrave; se prononcer
+en sa faveur, demandent tout bas qu'il soit appel&eacute; au gouvernement
+de Cuzco; mais le vice-roi compte sur le succ&egrave;s<span class='pagenum'><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span>
+de la fr&eacute;gate anglaise, et des troupes envoy&eacute;es contre votre
+seigneurie pour agir ensuite avec vigueur.</p>
+
+<p>&laquo;Plaise &agrave; Dieu que nos armes aient triomph&eacute;!&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Apr&egrave;s avoir m&eacute;dit&eacute; sur le contenu de cette d&eacute;p&ecirc;che, L&eacute;on
+de Roqueforte en saisit toute la port&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Andr&egrave;s n'est plus! La politique &eacute;troite des P&eacute;ruviens
+indig&egrave;nes peut d&eacute;sormais s'&eacute;largir sans obstacles. Un parti
+cr&eacute;ole se forme donc enfin!... L'avenir est l&agrave;!</p>
+
+<p>Les cr&eacute;oles, c'est-&agrave;-dire les descendants des Espagnols
+&eacute;tablis dans le pays depuis la conqu&ecirc;te, constituaient la
+majeure partie de la population europ&eacute;enne. S'ils imitaient
+jamais les citoyens des &Eacute;tats-Unis, la cause de l'ind&eacute;pendance
+du P&eacute;rou serait gagn&eacute;e. La question se r&eacute;duirait donc
+&agrave; emp&ecirc;cher que les int&eacute;r&ecirc;ts des populations aborig&egrave;nes ne
+fussent sacrifi&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;A vrai dire, Isabelle et mon propre fils Gabriel sont
+cr&eacute;oles. Les deux races fusionn&eacute;es ont produit un nombre
+consid&eacute;rable de m&eacute;tis, et le P&eacute;rou, d&eacute;j&agrave; civilis&eacute; sous les
+Incas, n'est pas du tout dans les m&ecirc;mes conditions que la
+Nouvelle-Angleterre, o&ugrave; les Indiens se sont toujours retir&eacute;s
+devant la civilisation. Mais il faut encore beaucoup de temps
+pour vaincre les r&eacute;pugnances r&eacute;ciproques, et l'heure presse,
+et la moindre faute aujourd'hui retardera d'un si&egrave;cle peut-&ecirc;tre
+le succ&egrave;s des P&eacute;ruviens.</p>
+
+<p>L&eacute;on n'ignorait plus les bruits inf&acirc;mes r&eacute;pandus &agrave; Lima
+sur son compte. La disparition totale de ses prisonniers confirmait
+ces bruits, qu'il &eacute;tait sage de d&eacute;mentir. A la veille de
+quitter le P&eacute;rou pour plusieurs ann&eacute;es sans doute, et lorsque
+le v&eacute;n&eacute;rable chef des Condors n'imposerait plus aux naturels,
+pouvait-on continuer &agrave; exploiter une mine d'or qui,
+depuis sept ans, avait produit assez de richesses? Enfin,
+l'Espagne et la France &eacute;tant alli&eacute;es, la guerre que le corsaire
+fran&ccedil;ais faisait &agrave; une colonie espagnole cesserait d'&ecirc;tre
+conforme au droit des gens, du jour o&ugrave; le vice-roi le reconna&icirc;trait
+pour un loyal serviteur de la France.<span class='pagenum'><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span></p>
+
+<p>L&eacute;on &eacute;crivit en cons&eacute;quence au vice-roi du P&eacute;rou:</p>
+
+<p>&laquo;J'ai l'honneur de faire part &agrave; Votre Excellence de la
+destruction compl&egrave;te de la fr&eacute;gate de Sa Majest&eacute; Britannique
+<i>la Firefly</i>, par la division navale rang&eacute;e sous mes
+ordres.</p>
+
+<p>&laquo;En m&ecirc;me temps, un corps de troupes espagnoles,
+imprudemment exp&eacute;di&eacute; contre mes g&eacute;n&eacute;raux auxiliaires, a
+&eacute;t&eacute; contraint de mettre bas les armes.</p>
+
+<p>&laquo;Je d&eacute;plore la n&eacute;cessit&eacute; o&ugrave; Votre Excellence ne cesse de
+me placer contrairement aux int&eacute;r&ecirc;ts et &agrave; l'alliance de nos
+deux gouvernements. Et apr&egrave;s une double victoire, m&ucirc; par
+des sentiments de conciliation qu'elle voudra bien appr&eacute;cier,
+je lui adresse la pr&eacute;sente d&eacute;p&ecirc;che dans l'espoir que, cessant
+de croire &agrave; d'ex&eacute;crables calomnies, elle voudra bien unir ses
+efforts aux miens pour la pacification g&eacute;n&eacute;rale.</p>
+
+<p>&laquo;Dans le cas o&ugrave; Votre Excellence consentirait &agrave; donner
+&agrave; mes fid&egrave;les alli&eacute;s toutes les garanties suffisantes, les prisonniers
+espagnols que je viens de faire sur le territoire de
+Quiron lui seraient renvoy&eacute;s avec armes et bagages. Quant
+aux autres, beaucoup plus nombreux, que je retiens en captivit&eacute;
+depuis le temps o&ugrave; nos deux gouvernements &eacute;taient
+en guerre, ils devraient &ecirc;tre exp&eacute;di&eacute;s directement en
+Espagne.</p>
+
+<p>&laquo;Mais dans le cas o&ugrave; Votre Excellence, continuant de me
+consid&eacute;rer comme un pirate, d&eacute;daignerait d'entrer en n&eacute;gociations,
+elle me r&eacute;duirait &agrave; user du droit de l&eacute;gitime
+d&eacute;fense, &agrave; d&eacute;ployer contre elle, avec la derni&egrave;re rigueur,
+toutes mes forces de terre et de mer; &agrave; soulever les populations
+p&eacute;ruviennes au nom m&ecirc;me de Sa Majest&eacute; Catholique,
+alli&eacute;e de la France, et &agrave; ne pas reculer devant les moyens
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s qui sont la ressource de tout adversaire injustement
+mis hors la loi.</p>
+
+<p>&laquo;Cela, nonobstant les plaintes que les agents diplomatiques
+de la France feraient valoir aupr&egrave;s de Sa Majest&eacute;
+Catholique pour faire retomber sur Votre Excellence toute
+la responsabilit&eacute; des &eacute;v&eacute;nements.&raquo;<span class='pagenum'><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span></p>
+
+<p>Cette r&eacute;ponse fut scell&eacute;e d'<i>or au lion rampant de gueules</i>
+qui est Roqueforte, et sign&eacute;e:</p>
+
+<p class="right">LE COMTE DE ROQUEFORTE,&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</p>
+<p class="center">Capitaine de fr&eacute;gate honoraire, commandant la division des<br />
+corsaires fran&ccedil;ais stationn&eacute;e dans la baie de Quiron.<br />
+</p>
+
+<p>Les prisonniers espagnols furent r&eacute;partis &agrave; bord des trois
+navires; les bless&eacute;s hors d'&eacute;tat d'&ecirc;tre transport&eacute;s par terre,
+recueillis &agrave; bord de <i>l'Unicorn</i>, dont on fit une sorte d'h&ocirc;pital,
+et &agrave; midi sonnant, la division, pourvue des ordres de
+Sans-Peur, appareilla sous le commandement d'&Eacute;mile
+F&eacute;raux.</p>
+
+<p>Roboam Owen et son camarade le capitaine Wilson, remis
+en possession de tout ce qui leur appartenait, quoique <i>la
+Firefly</i> e&ucirc;t &eacute;t&eacute; livr&eacute;e au pillage, devaient &ecirc;tre trait&eacute;s en
+passagers du gaillard d'arri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Ces messieurs, avait dit L&eacute;on, ne d&eacute;barqueront que
+lorsqu'il leur plaira, car je ne leur ai pas rendu la libert&eacute;
+pour les faire tomber au pouvoir des Espagnols.</p>
+
+<p>Une copie de la d&eacute;p&ecirc;che officielle &eacute;tait destin&eacute;e &agrave; don
+Ramon, ainsi qu'une lettre explicative et fraternelle dont
+fut charg&eacute; l'&eacute;missaire de l'agent secret du <i>Lion de la mer</i>
+dans la ville de Lima.</p>
+
+<p>Enfin Paraw&acirc; re&ccedil;ut confidentiellement la promesse que
+<span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i> ne tarderait point &agrave; repara&icirc;tre dans ses &icirc;les de
+l'Oc&eacute;anie. Le N&eacute;o-Z&eacute;landais l'accueillit avec joie; mais
+Taillevent, en tiers dans cette conf&eacute;rence secr&egrave;te, ne put
+r&eacute;primer un grognement.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous voici &agrave; terre... laissant filer au large nos trois
+navires!... murmurait-il.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je me d&eacute;doubler? dit vivement L&eacute;on, ou croirais-tu
+M. &Eacute;mile F&eacute;raux indigne de ma confiance?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non!... M. F&eacute;raux est un brave... Non! mais...
+dame!... on a vu partir tant de navires qui ne sont pas
+revenus... Et m'est avis que nous aurions grand mal &agrave; nous
+d&eacute;haler d'ici &agrave; la nage<span class='pagenum'><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span>...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, regrettes-tu de n'&ecirc;tre pas &agrave; bord... avec ta
+femme et ton fils?... Je n'ai qu'un signe &agrave; faire... Sois libre...
+s'&eacute;cria Sans-Peur avec col&egrave;re.</p>
+
+<p>Il ne sentait que trop le danger de se s&eacute;parer de ses trois
+b&acirc;timents &agrave; la fois; mais sa baie et sa caverne &eacute;tant d&eacute;sormais
+connues, il pr&eacute;f&eacute;rait, apr&egrave;s m&ucirc;res r&eacute;flexions, les faire
+naviguer de conserve &agrave; les isoler. <i>La Lionne</i> et <i>le Lion</i>
+r&eacute;unis constituaient une force imposante, car <i>l'Unicorn</i>,
+gros transport, ne pouvait gu&egrave;re compter comme b&acirc;timent
+de combat. Les trois navires ensemble r&eacute;sisteraient plus
+ais&eacute;ment aux attaques, et mieux au large qu'au mouillage.</p>
+
+<p>Cependant les observations du ma&icirc;tre &eacute;taient justes; elles
+r&eacute;pondaient aux appr&eacute;hensions du capitaine, qui s'emporta
+et ne tarda point &agrave; s'en repentir.</p>
+
+<p>Taillevent s'&eacute;tait d&eacute;couvert le front; silencieux comme
+une statue, les yeux fix&eacute;s sur son capitaine, il essayait en
+vain de retenir ses larmes. Ses joues bronz&eacute;es et sillonn&eacute;es
+de cicatrices en &eacute;taient baign&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Il pleure!... dit Paraw&acirc;.</p>
+
+<p>L'emportement de L&eacute;on se calma soudain; il prit avec
+vivacit&eacute; la main de son fid&egrave;le matelot:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! mon vieil ami; pardon mille fois... J'ai
+tort!... j'ai tous les torts!...</p>
+
+<p>Taillevent dit alors d'une voix douce:</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais, mon capitaine, avoir le droit de grogner,
+c'est ma mode... mais soyez calme, une autre fois on se
+taira!...</p>
+
+<p>&mdash;Non! non!... grogne! je le veux, je l'ordonne, je le
+d&eacute;sire... Grogne, mon fid&egrave;le grognard!... mon ami, mon
+compagnon des jours de mis&egrave;re, grogne tant qu'il te plaira,
+car c'est ton droit, comme tu l'as bien dit.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, capitaine, mais le v&ocirc;tre est de vous mettre en
+col&egrave;re quand &ccedil;a vous soulage; seulement, tenez, ne me
+parlez plus de ramasser ma peau &agrave; l'abri quand vous risquez
+la v&ocirc;tre... ou bien Taillevent en fera tant d'eau par les yeux
+qu'il en coulera au fond.<span class='pagenum'><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span></p>
+
+<p>Baleine-aux-yeux-terribles, Paraw&acirc;-Touma l'anthropophage,
+fut touch&eacute; par cette sc&egrave;ne et dit sentencieusement:</p>
+
+<p>&mdash;Taillevent a remu&eacute; le c&oelig;ur d'un grand chef.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>La caravane fun&egrave;bre se mit en marche.</p>
+
+<p>Un nombreux escadron de <i>gauchos</i>, m&eacute;tis ou P&eacute;ruviens
+pur sang, arm&eacute;s comme pour le combat, formait l'avant-garde.</p>
+
+<p>Le cercueil d'Andr&egrave;s, escort&eacute; par ses principaux serviteurs,
+s'avan&ccedil;ait ensuite.</p>
+
+<p>L&eacute;on de Roqueforte, Isabelle et ses enfants v&ecirc;tus de deuil,
+le suivaient de pr&egrave;s, ainsi que Lim&eacute;na, son fils Lim&eacute;no et
+quelques domestiques des deux sexes, accompagn&eacute;s par un
+peloton de marins entre lesquels on ne signalera que ma&icirc;tre
+Taillevent, l'alerte Camuset et Baleine-aux-yeux-terribles.</p>
+
+<p>Vieillards, femmes, enfants, tous les habitants de Quiron
+formaient un groupe consid&eacute;rable que prot&eacute;geait une vaillante
+arri&egrave;re-garde compos&eacute;e de mineurs et de cavaliers
+indig&egrave;nes.</p>
+
+<p>On ne rechercha point cette fois les chemins &eacute;cart&eacute;s.</p>
+
+<p>On s'avan&ccedil;ait &agrave; d&eacute;couvert, sans craindre de traverser les
+cantons occup&eacute;s par les Espagnols ou les cr&eacute;oles.</p>
+
+<p>A diverses reprises, les corregidores assembl&egrave;rent leurs
+milices en armes ou envoy&egrave;rent des troupes en reconnaissance;
+toujours la fi&egrave;re attitude du convoi le pr&eacute;serva de
+toute attaque.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vive? criaient les &eacute;claireurs espagnols.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez passer un mort illustre, r&eacute;pondait l'un des
+chefs aymaras, chicuitos ou quichuas de la t&ecirc;te de colonne.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; allez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;A l'&icirc;le de Plomb, pour rendre &agrave; la terre les d&eacute;pouilles
+du dernier des Incas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous avancez comme une arm&eacute;e sous un drapeau
+inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Ce drapeau est celui de notre nation et de notre chef.<span class='pagenum'><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span>
+Il se d&eacute;ploie librement, mais ne menace personne. Voulez-vous
+la paix? laissez passer les restes du cacique de Tinta.
+Voulez-vous la guerre? nous sommes pr&ecirc;ts &agrave; repousser la
+force par la force.</p>
+
+<p>Le belliqueux cort&eacute;ge grossissait en chemin. Des tribus
+enti&egrave;res, descendant des montagnes, s'adjoignaient aux
+cavaliers quichuas. Les corregidores, instruits des r&eacute;sultats
+de la bataille de Quiron, jugeaient prudent de ne point
+entraver leur marche.&mdash;Mais des estafettes exp&eacute;di&eacute;es au
+vice-roi de Lima devaient singuli&egrave;rement accro&icirc;tre ses
+inqui&eacute;tudes.</p>
+
+<p>&laquo;Une femme de la race antique des seigneurs du P&eacute;rou,
+dirigeait vers le grand lac une multitude d'Indiens arm&eacute;s et
+d'aventuriers encore plus terribles. Les tribus de la province
+accouraient de toute parts autour d'elle. La fille de Catalina
+venait imiter sa m&egrave;re et soulever les indig&egrave;nes contre
+l'Espagne. On demandait de prompts secours.&raquo;</p>
+
+<p>Voulant laisser supposer qu'il &eacute;tait &agrave; la t&ecirc;te de son escadrille,
+L&eacute;on s'effa&ccedil;ait.</p>
+
+<p>Isabelle seule exer&ccedil;a le commandement de la petite arm&eacute;e
+qui accompagnait les restes d'Andr&egrave;s de Sa&iuml;ri. Seule, elle
+r&eacute;pondit aux rares corregidores qui eurent le courage de
+se pr&eacute;senter en personne.</p>
+
+<p>L'un d'eux, au nom du roi d'Espagne, ordonnait aux
+Indiens de se disperser.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de Gabriel-Jos&eacute; Tupac Amaru, en avant!
+s'&eacute;cria Isabelle l'&eacute;p&eacute;e en main.</p>
+
+<p>Et le corregidor &eacute;crivit au vice-roi que la fille de Catalina
+&eacute;voquait la m&eacute;moire du fameux chef de l'insurrection
+de 1780.</p>
+
+<p>Isabelle pourtant ne parlait qu'au nom de son fils a&icirc;n&eacute;. La
+pauvre m&egrave;re le compromettait, h&eacute;las! sans pr&eacute;voir qu'il faudrait
+le livrer aux nations r&eacute;unies autour d'elle.</p>
+
+<p>Mais L&eacute;on de Roqueforte sentait cette n&eacute;cessit&eacute; fatale,
+et son front s'assombrissait &agrave; mesure qu'on approchait des
+bords du grand lac. Son c&oelig;ur paternel saignait.<span class='pagenum'><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span></p>
+
+<p>Ce corsaire r&eacute;publicain &eacute;tait vraiment roi, puisqu'il ressentait
+une douleur royale.</p>
+
+<p>Les peuples qui le reconnaissaient pour leur grand chef et
+leur <i>atoua</i>, menac&eacute;s par les perfidies des Anglais, couraient
+les plus grands p&eacute;rils; son devoir &eacute;tait de les secourir. Un
+devoir non moins sacr&eacute; l'obligeait &agrave; ne point d&eacute;serter la
+cause des indig&egrave;nes du P&eacute;rou. Pouvait-il payer d'ingratitude
+leur inalt&eacute;rable d&eacute;vo&ucirc;ment? et &agrave; la veille de conclure
+la paix avec le vice-roi, dans des pens&eacute;es de haute
+politique, il est vrai, quelle preuve leur donner de la sinc&eacute;rit&eacute;
+de ses intentions, quel gage leur laisser?... N'avait-il
+pas permis de ceindre du diad&egrave;me des Incas le front de son
+fils Gabriel?...</p>
+
+<p>Tandis qu'Isabelle commandait comme un chef de guerre,
+Sans-Peur se faisait attentif comme une m&egrave;re pour Gabriel,
+son jeune fils. Jamais il ne s'&eacute;tait montr&eacute; aussi tendre,
+jamais il n'avait paru aussi triste.</p>
+
+<p>&mdash;Mon capitaine a du gros chagrin, disait Taillevent &agrave;
+Camuset. J'ai relev&eacute; la chose dans le coin de ses yeux. Il a
+du gros chagrin, et je gagerais ma vieille pipe finement
+culott&eacute;e contre le quart d'une chique de tabac, que notre
+cher petit M. Gabriel court un mauvais bord.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre!... pas possible, ma&icirc;tre!</p>
+
+<p>&mdash;Possible... trop possible... Risquer sa peau, bon!...
+mais se couper &agrave; soi-m&ecirc;me un morceau du c&oelig;ur! dame!...
+Ah! je ne grogne plus aujourd'hui, tout &ccedil;a me fait trop de
+peine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc id&eacute;e de la chose, ma&icirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui et non!... non et oui... Assez caus&eacute;!... Mais, vois-tu,
+j'aime bien Tom Lebon, mon matelot...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Oui, que vous l'aimez, cet Anglais de nation,
+Fran&ccedil;ais de c&oelig;ur! murmura Camuset en soupirant.</p>
+
+<p>&mdash;On n'a qu'un matelot, un vrai, un autre soi-m&ecirc;me, et
+celui-l&agrave;, pour Taillevent, c'est Tom Lebon, du depuis notre
+temps de mousse &agrave; bord de <i>la Grenouillette</i>, entre Port-Bail
+et Jersey!... On n'a qu'un matelot... Eh bien, malgr&eacute;<span class='pagenum'><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span>
+&ccedil;a, celui qui soulagera mon capitaine rapport &agrave; son fils Gabriel,
+quand m&ecirc;me celui-l&agrave; serait le dernier des <i>ratapiats</i>,
+je l'appellerais de m&ecirc;me mon matelot!... Oui, Camuset, je
+le jure, foi de Taillevent!... et il serait pour moi le fr&egrave;re
+jumeau de Tom Lebon, anglais de nation, fran&ccedil;ais de
+c&oelig;ur!...</p>
+
+<p>&mdash;Pour lors, ma&icirc;tre! interrompit Camuset avec enthousiasme,
+ne cherchez pas; j'en connais un par&eacute; &agrave; tout, et
+qui n'est pas le dernier des <i>ratapiats</i>, on s'en flatte, ayant
+&eacute;t&eacute; particuli&egrave;rement, personnellement et paternellement
+&eacute;duqu&eacute; par ma&icirc;tre Taillevent du <i>Lion</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'y attendais, mon fils, dit le ma&icirc;tre d'&eacute;quipage en
+serrant la main de son digne &eacute;l&egrave;ve. Et puisque &ccedil;a y est,
+attrape &agrave; doubler et cheviller ton temp&eacute;rament en cuivre,
+en fer, en corail, en diamant et en plus dur encore!... Tu
+sais l'espagnol, l'anglais et la cavalerie comme le matelotage;
+tu as du courage, de la patience et de l'id&eacute;e aussi!...
+Tu es par&eacute;!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, parole de Camuset!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon brave enfant, quand tu vas passer fr&egrave;re jumeau
+&agrave; Tom Lebon, tu pourras pour longtemps dire adieu &agrave;
+la mer jolie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! je comprends &ccedil;a!... Mais je servirai M. Gabriel,
+comme vous, vous servez son p&egrave;re, et je serai pour la
+vie le matelot &agrave; ma&icirc;tre Taillevent!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Plusieurs vastes radeaux, construits &agrave; la h&acirc;te par les tribus
+riveraines, transportaient alors le cort&eacute;ge fun&egrave;bre dans
+l'&icirc;lot sacr&eacute; des Incas.</p>
+
+<p>L&eacute;on avait la main droite pos&eacute;e sur l'&eacute;paule de son fils
+Gabriel, couronn&eacute; de <i>la borla</i> p&eacute;ruvienne. La victime &eacute;tait
+ceinte du bandeau. Un grand sacrifice ne devait pas tarder
+&agrave; s'accomplir.</p>
+
+<p>Lim&eacute;na gardait L&eacute;onin et Lionel, &eacute;merveill&eacute;s de tout ce
+qu'ils voyaient.</p>
+
+<p>Isabelle conduisait le deuil.<span class='pagenum'><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span></p>
+
+<p>A la m&ecirc;me heure, au Callao, le tocsin sonnait, la garnison
+courait aux armes, et la population alarm&eacute;e r&eacute;p&eacute;tait de
+toutes parts le nom formidable du <i>Lion de la mer</i>.</p>
+
+<p>Les vigies signalaient une division fran&ccedil;aise compos&eacute;e
+d'une fr&eacute;gate, une corvette et un transport.</p>
+
+<p>&Eacute;mile F&eacute;raux fit arborer au grand m&acirc;t des trois navires
+le pavillon parlementaire, qui fut appuy&eacute; de trois coups de
+canon.<span class='pagenum'><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXVI" id="XXXVI"></a>XXXVI</h2>
+
+<h3>LE JEUNE PRINCE.</h3>
+
+
+<p>L'&icirc;le de Plomb n'&eacute;tait pas assez vaste pour les multitudes
+r&eacute;unies autour du cort&eacute;ge fun&egrave;bre.&mdash;Sur les rives du lac
+demeur&egrave;rent &agrave; cheval, et pr&ecirc;ts &agrave; repousser toute attaque,
+les pelotons d'avant-garde et d'arri&egrave;re-garde. Sur le lac
+m&ecirc;me, les barques et radeaux charg&eacute;s d'Indiens formaient
+autant d'&icirc;lots flottants dont le nombre ne cessait de s'accro&icirc;tre.</p>
+
+<p>Les c&eacute;r&eacute;monies chr&eacute;tiennes furent accomplies avec
+pompe; les pri&egrave;res des morts r&eacute;p&eacute;t&eacute;es par dix mille voix
+entrecoup&eacute;es de sanglots. Puis la pierre tombale fut replac&eacute;e
+sur les restes mortels d'Andr&egrave;s de Sa&iuml;ri, cacique de
+Tinta, grand chef des Condors, homme vaillant qui, n'ayant
+jamais pris le titre d'Inca, ne laissait pourtant pas que d'en
+avoir exerc&eacute; l'autorit&eacute; depuis vingt ans sur toutes les nations
+fid&egrave;les.</p>
+
+<p>Son grand manteau de guerre aux vives couleurs avait
+&eacute;t&eacute; enlev&eacute; de dessus le cercueil, au moment de l'inhumation.
+Les caciques demand&egrave;rent qu'on le partage&acirc;t entre
+eux.</p>
+
+<p>Par les ordres d'Isabelle, Lim&eacute;na le d&eacute;coupa en bandes
+&eacute;troites, et Gabriel proc&eacute;da aussit&ocirc;t &agrave; leur distribution solennelle.
+Il commen&ccedil;a par sa propre m&egrave;re, qui s'en fit une
+ceinture dont la nuance tranchait sur sa robe de deuil.
+Toutes les femmes l'imit&egrave;rent.<span class='pagenum'><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span></p>
+
+<p>Depuis,&mdash;et de nos jours encore,&mdash;il est d'usage que
+les P&eacute;ruviennes portent le deuil du dernier Inca, en cousant
+une bande d'&eacute;toffe de couleur sombre sur le c&ocirc;t&eacute; de leurs
+jupes.</p>
+
+<p>Les caciques se d&eacute;cor&egrave;rent des lani&egrave;res du <i>poncho</i> de
+leur v&eacute;n&eacute;rable doyen et seigneur.</p>
+
+<p>Mais lorsque Gabriel, qu'on voyait entre la reine Isabelle
+et son &eacute;poux le <i>Lion des mers</i>, se passa autour du corps
+comme une &eacute;charpe la derni&egrave;re bande d'&eacute;toffe, des clameurs
+enthousiastes retentirent, longuement r&eacute;p&eacute;t&eacute;es par
+les &eacute;chos des montagnes.</p>
+
+<p>&mdash;Vive le jeune Inca!... Vive Gabriel-Jos&eacute;!... Vive &agrave;
+jamais notre prince!...</p>
+
+<p>&mdash;Vive Tupac Amaru, grand chef des Condors!...</p>
+
+<p>&mdash;Vive le P&eacute;rou!... Vive l'ind&eacute;pendance!...</p>
+
+<p>Isabelle s'aper&ccedil;ut que L&eacute;on avait p&acirc;li.</p>
+
+<p>Car &agrave; l'instant o&ugrave;, sur les bords du lac sacr&eacute;, un v&eacute;ritable
+cri de guerre &eacute;tait pouss&eacute; par les nations indig&egrave;nes,&mdash;&agrave;
+l'instant o&ugrave; son fils en &eacute;tait proclam&eacute; le chef, il savait que
+des n&eacute;gociations pacifiques devaient &ecirc;tre entam&eacute;es entre sa
+division navale et le vice-roi du P&eacute;rou.</p>
+
+<p>De longues ann&eacute;es d'efforts avaient &eacute;t&eacute; n&eacute;cessaires pour
+op&eacute;rer la fusion des tribus rivales, et pour faire rena&icirc;tre
+leurs antiques esp&eacute;rances. Mais &agrave; cette heure, lorsque d'une
+seule voix elles ne demandaient qu'&agrave; secouer le joug, une
+haute raison d'&Eacute;tat exigeait qu'on calm&acirc;t leur effervescence.</p>
+
+<p>&mdash;O mon ami! dit Isabelle, quelle est ta crainte ou ta
+douleur? Jamais, dans les plus grands dangers, je ne t'ai
+vu p&acirc;lir ainsi... Parle! A quoi penses-tu donc?</p>
+
+<p>&mdash;Ils demandent la guerre, et je veux la paix maintenant.
+Ils veulent reconqu&eacute;rir l'ind&eacute;pendance que nous leur avons
+toujours promise; et si nous c&eacute;dons &agrave; leurs v&oelig;ux, la cause
+de l'avenir est perdue pour eux comme pour nous!</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, pourquoi &ecirc;tre venus, pourquoi les avoir
+rassembl&eacute;s ici?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je ne sais trahir, ni me parjurer; et d&ucirc;t ce<span class='pagenum'><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span>
+peuple nous massacrer &agrave; l'instant m&ecirc;me, nous et nos trois
+enfants, je pr&eacute;f&eacute;rerais p&eacute;rir ainsi, &agrave; m'&ecirc;tre enfui avec mes
+navires, en le livrant &agrave; ses oppresseurs.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s avoir d&eacute;cha&icirc;n&eacute; la temp&ecirc;te, esp&egrave;res-tu donc la
+calmer? Le peuple est partout le m&ecirc;me; celui qui nous
+entoure est moins civilis&eacute; assur&eacute;ment que le peuple fran&ccedil;ais.
+Et tu m'as dit cent fois que si ton roi Louis XVI a succomb&eacute;,
+c'est pour avoir fait imprudemment de trop g&eacute;n&eacute;reuses
+promesses qu'il n'a plus ensuite pu tenir.&mdash;O L&eacute;on,
+ne reculons pas!... Il est trop tard!... Aux armes!...</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;mile F&eacute;raux propose la paix en mon nom au vice-roi
+du P&eacute;rou.</p>
+
+<p>Isabelle p&acirc;lit &agrave; son tour.</p>
+
+<p>&mdash;O mon Dieu! murmura-t-elle, par quel motif m'as-tu
+cach&eacute; tes desseins?</p>
+
+<p>&mdash;Pardonne-moi, Isabelle!... Car ce ne fut point &agrave; une
+m&egrave;re que l'&Eacute;ternel demanda le sacrifice d'Abraham!...</p>
+
+<p>Isabelle, &eacute;perdue, se pr&eacute;cipita sur son fils Gabriel, et l'embrassant
+avec force:</p>
+
+<p>&mdash;Non! non!... jamais!... non! je ne l'abandonnerai
+pas!...</p>
+
+<p>L&eacute;on se pla&ccedil;a entre elle et les deux fr&egrave;res jumeaux.</p>
+
+<p>&mdash;J'y consens!... nous nous s&eacute;parerons!... mais ceux-ci
+m'appartiendront, et je les emm&egrave;nerai...</p>
+
+<p>&mdash;Eux!... ils sont &agrave; moi aussi! s'&eacute;cria la jeune m&egrave;re
+courant vers eux avec amour. Non! non! je ne veux pas
+qu'ils me soient arrach&eacute;s!</p>
+
+<p>&mdash;Il faut choisir pourtant! dit L&eacute;on avec un calme terrible.
+Il faut choisir, madame!... Et voil&agrave; pourquoi mon
+c&oelig;ur bris&eacute; a gard&eacute; le silence; voil&agrave; pourquoi, me d&eacute;fiant
+de mes forces, je me suis mis en pr&eacute;sence de ces peuples &agrave;
+qui appartient notre fils Gabriel.</p>
+
+<p>&mdash;Restons tous ensemble!</p>
+
+<p>&mdash;Femme!... croyez-vous donc votre &eacute;poux capable d'une
+l&acirc;chet&eacute;?</p>
+
+<p>C'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; une l&acirc;chet&eacute;, en effet, que de d&eacute;serter &agrave; la fois<span class='pagenum'><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span>
+la division navale engag&eacute;e dans des n&eacute;gociations d&eacute;licates,
+et les &icirc;les de l'Oc&eacute;anie o&ugrave;, par suite du vol des franges d'or,
+des ennemis commandaient maintenant au nom de <span class="smcap">L&eacute;o</span>
+l'<i>Atoua</i>.</p>
+
+<p>Isabelle en savait assez pour comprendre dans toute son
+&eacute;tendue la foudroyante r&eacute;ponse de son mari. Pressant ses
+trois fils contre son sein maternel, elle s'agenouilla en
+demandant &agrave; Dieu d'avoir piti&eacute; de ses angoisses.</p>
+
+<p>Cependant, les caciques chefs de tribus, rassembl&eacute;s en
+conseil dans les ruines du temple, non loin de la tombe
+d'Andr&egrave;s,&mdash;&eacute;tonn&eacute;s, immobiles, muets et saisis d'un respect
+profond,&mdash;ne savaient comment interpr&eacute;ter cette
+sc&egrave;ne douloureuse.</p>
+
+<p>Les peuples faisaient silence.</p>
+
+<p>Alors, L&eacute;on s'avan&ccedil;a et dit d'une voix ferme:</p>
+
+<p>&mdash;Par la m&eacute;moire de Tupac Amaru, l'illustre Inca, mis
+&agrave; mort avec ignominie,&mdash;par la m&eacute;moire de l'a&iuml;eul de mes
+enfants, le glorieux Andr&egrave;s, dont la tombe vient de se refermer
+sous vos yeux,&mdash;par le sang de mon fils a&icirc;n&eacute; Gabriel,
+votre grand chef, &eacute;coutez-moi, peuples du P&eacute;rou! &Eacute;coutez,
+et veuille le Dieu tout-puissant que vous ne doutiez pas de
+la sinc&eacute;rit&eacute; de mes paroles!... Andr&egrave;s et moi, nous vous
+avons promis l'ind&eacute;pendance!... nous avons combattu pour
+votre libert&eacute;!... nous n'avons cess&eacute; de vouloir que votre
+gloire antique, s'&eacute;levant vers le ciel comme un immense
+palmier, &eacute;tende ses rameaux sur tout l'empire des Incas.
+Ces desseins, ces v&oelig;ux n'ont pas chang&eacute;, ils ne changeront
+jamais!... Et pourtant, ici, tandis que vous criez: &laquo;&mdash;Aux
+armes!&raquo;&mdash;le <i>Lion de la mer</i>, votre ancien alli&eacute;, osera
+vous dire: &laquo;Patience!&raquo;</p>
+
+<p>Les caciques tressaillirent. Le silence ne fut point troubl&eacute;.
+Mais, comme une &eacute;tincelle &eacute;lectrique frappant &agrave; la fois
+tous les c&oelig;urs, le mot <i>patience</i>, les fit tous bondir.</p>
+
+<p>Isabelle, tremblante, tenait Gabriel plus &eacute;troitement embrass&eacute;.
+Camuset arm&eacute; jusqu'aux dents s'&eacute;tait gliss&eacute; pr&egrave;s
+d'elle. Ma&icirc;tre Taillevent fit des signes myst&eacute;rieux &agrave; ses<span class='pagenum'><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span>
+camarades; mais Paraw&acirc;-Touma, la Baleine-aux-yeux-terribles
+ne sembla pas les comprendre.</p>
+
+<p>Pour servir le <i>Lion de la mer</i>, n'avait-il pas dix fois laiss&eacute;
+&agrave; la Nouvelle-Z&eacute;lande son fils Hihi, Rayon-du-Soleil, tous
+ses autres enfants et ses femmes, au risque de ne plus trouver
+&agrave; son retour d'autres vestiges de sa famille que des
+t&ecirc;tes dess&eacute;ch&eacute;es sur les palissades de quelque peuplade
+ennemie, second&eacute;e par les hommes de la tribu de Tout&eacute;?
+La fille des Incas n'&eacute;tait &agrave; ses yeux qu'une femme dont les
+douleurs maternelles n'&eacute;murent point son naturel farouche.
+Il approuvait, il n'admirait pas, la conduite de <span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i>,
+chef supr&ecirc;me ou pour mieux dire Rangatira-Rahi de la Polyn&eacute;sie.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit: Patience, r&eacute;p&eacute;ta L&eacute;on d'une voix ferme, mais
+je ne demande que huit jours pour trancher la question de
+paix ou de guerre.</p>
+
+<p>De sourds murmures se firent entendre.</p>
+
+<p>Dans tous les groupes, sur l'&icirc;le, sur les radeaux, sur le
+rivage, les paroles de L&eacute;on, transmises de proche en proche,
+ne trouvaient d'autre r&eacute;ponse que le d&eacute;sir de la guerre
+imm&eacute;diate.</p>
+
+<p>&mdash;La paix! au lendemain d'une victoire!... quand nous
+sommes en forces, pourvus d'armes et d'argent, transport&eacute;s
+d'enthousiasme &agrave; la seule vue de notre jeune chef, et
+pr&ecirc;ts &agrave; nous pr&eacute;cipiter comme un torrent sur nos oppresseurs!</p>
+
+<p>Des cris: Vive Gabriel! s'&eacute;lev&egrave;rent de toutes parts.</p>
+
+<p>L'enfant couronn&eacute; se redressa fi&egrave;rement en souriant &agrave;
+ses peuples.</p>
+
+<p>Isabelle, fr&eacute;missante, contempla non sans orgueil l'expression
+des traits de son fils; ses angoisses redoubl&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque, pour la premi&egrave;re fois, j'ai combattu dans vos
+rangs, reprit L&eacute;on, j'&eacute;tais un adolescent sans exp&eacute;rience.
+Vingt ans de combats sur terre et sur mer, vingt ans d'&eacute;tudes
+et de travaux m'ont m&ucirc;ri sans refroidir mon c&oelig;ur. J'embrassai
+avec amour votre cause, qui m'&eacute;tait &eacute;trang&egrave;re; elle<span class='pagenum'><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span>
+est mienne aujourd'hui. Ma femme est la fille de vos anciens
+seigneurs, et vos acclamations saluent mon propre fils.
+Puis-je ne pas rechercher la meilleure voie pour vous faire
+triompher? ou bien douteriez-vous du <i>Lion de la mer?</i></p>
+
+<p>&mdash;Non! non!... Vive l'&eacute;poux d'Isabelle!</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque je me jetai au milieu de vous en simple aventurier,
+je ne jouais que ma vie; je n'avais aucune ambition
+&eacute;lev&eacute;e; je m'avan&ccedil;ais au hasard &agrave; travers les chances de la
+guerre, bravant le danger sans but, sans aucun des int&eacute;r&ecirc;ts
+sacr&eacute;s qui me guident &agrave; pr&eacute;sent. Nous combattions pour
+d&eacute;livrer le marquis de Garba y Palos, pour venger Tupac
+Amaru et Catalina; mais aujourd'hui nous avons de plus
+vastes desseins. Il s'agit de fonder un empire sur les ruines
+des domaines de l'Espagne... Malheur aux imprudents qui
+b&acirc;tissent sur le sable!... D&eacute;j&agrave; ma&icirc;tres de plusieurs provinces
+vos p&egrave;res ont succomb&eacute; faute d'alliances et d'auxiliaires
+puissants. Ces alliances, je vous les m&eacute;nage; ces auxiliaires,
+je les donnerai &agrave; mon fils Gabriel; et sans vous &eacute;puiser en
+combats pr&eacute;matur&eacute;s, vous marcherez &agrave; pas de g&eacute;ants vers
+l'avenir avec un pr&eacute;sent meilleur. Les jours paisibles du
+gouvernement du marquis de Garba vont rena&icirc;tre, et pendant
+cette tr&ecirc;ve, vous verrez avec une joie profonde la plupart
+de vos ennemis d&eacute;serter le drapeau de l'Espagne pour
+&eacute;pouser votre cause. Voil&agrave; ce que ma longue exp&eacute;rience
+me r&eacute;v&egrave;le, et c'est pourquoi, peuples du P&eacute;rou, je vous
+supplie, au nom de mon fils, votre seigneur, de ne point
+contrarier mes efforts.</p>
+
+<p>Cent opinions contradictoires, bruyamment &eacute;mises dans
+les groupes, interrompirent L&eacute;on; mais de sa voix la plus
+sonore, de sa voix des branle-bas de combat et de l'abordage.</p>
+
+<p>&mdash;Hommes du P&eacute;rou, s'&eacute;cria-t-il enfin, permettez que le
+conseil de vos caciques d&eacute;cide entre nous... Tuteur naturel
+de votre prince, j'aurais le droit de commander peut-&ecirc;tre;
+je ne demande qu'&agrave; ob&eacute;ir.</p>
+
+<p>L&eacute;on l'emporta. Le peuple, naturellement pr&eacute;dispos&eacute; en
+faveur d'un h&eacute;ros tel que lui, jura de s'en r&eacute;f&eacute;rer &agrave; l'opi<span class='pagenum'><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span>nion
+du conseil des caciques, dont la s&eacute;ance commen&ccedil;a sur-le-champ.</p>
+
+<p>La question pos&eacute;e, le Rubicon &eacute;tait franchi. Dans le conseil
+l'influence du <i>Lion de la mer</i> devait &eacute;videmment avoir
+plus de poids que dans l'innombrable assembl&eacute;e des peuplades
+indig&egrave;nes. Plusieurs caciques vieillards remplis de
+mod&eacute;ration et de sagesse, avaient accueilli avec faveur l'espoir
+d'un d&eacute;no&ucirc;ment pacifique.</p>
+
+<p>L'un d'eux voulut savoir ce que L&eacute;on entendait par ces
+futurs alli&eacute;s qui viendraient, disait-il, des rangs ennemis.</p>
+
+<p>Sans heurter de front les pr&eacute;jug&eacute;s des indig&egrave;nes en nommant
+tout d'abord les cr&eacute;oles, L&eacute;on parla des m&eacute;tis, et
+ajouta que leur nombre &eacute;tait immense dans les familles
+coloniales.</p>
+
+<p>&mdash;La fusion s'op&egrave;re dans la personne de mon fils Gabriel.
+Vous tol&eacute;rez qu'il soit issu d'un gouverneur espagnol et
+fils d'un officier fran&ccedil;ais. Eh bien, de m&ecirc;me le jour approche
+o&ugrave; tous ceux des cr&eacute;oles qui ont dans les veines du sang
+<i>indien</i>, comme ils disent encore, se glorifieront, d'y avoir
+du sang <i>p&eacute;ruvien</i>, comme ils le diront; et alors vos rangs
+se grossiront de plus de la moiti&eacute; de vos ennemis. Quelle
+est donc la famille cr&eacute;ole qui ne soit un peu p&eacute;ruvienne?</p>
+
+<p>Apr&egrave;s de longues pr&eacute;cautions oratoires, L&eacute;on fut bien
+oblig&eacute; d'avouer qu'en sa qualit&eacute; de corsaire fran&ccedil;ais, il
+serait forc&eacute; de retirer aux P&eacute;ruviens le concours de ses
+navires, puisque la paix &eacute;tait conclue entre la France et
+l'Espagne.</p>
+
+<p>A ces mots, le plus imp&eacute;tueux des jeunes chefs se leva en
+s'&eacute;criant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! enfin, nous comprenons... &Eacute;coute, <i>Lion de la
+mer</i>, tu t'es servi de nous et tu nous abandonnes! tu as
+d&eacute;ploy&eacute; le drapeau du P&eacute;rou et tu le fuis! tu avais &eacute;pous&eacute;
+nos int&eacute;r&ecirc;ts, tu divorces!... Ma col&egrave;re n'ira pas jusqu'&agrave;
+demander ta mort... mais je te maudirai comme un alli&eacute;
+perfide!... Va donc, sois libre... signe la paix; nous, nous
+ferons la guerre!...<span class='pagenum'><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span></p>
+
+<p>Sans-Peur rugit de courroux.</p>
+
+<p>&mdash;Qui m'appelle perfide?... qui pr&eacute;tend ici me faire
+gr&acirc;ce?... Eh quoi! vous ai-je jamais cach&eacute; ma nation et mon
+origine?... Est-ce moi qui d&eacute;cide de la paix ou de la guerre
+entre la France et l'Espagne?... Voudriez-vous que les
+peuples civilis&eacute;s eussent le droit de me traiter de pirate?...</p>
+
+<p>&mdash;Notre fr&egrave;re a eu tort de t'insulter, dit le doyen de
+l'assembl&eacute;e; mais ton fils nous appartient, et tu ne l'emm&egrave;neras
+pas.</p>
+
+<p>Sans-Peur demeura calme et ferme, ce coup &eacute;tait pr&eacute;vu.</p>
+
+<p>Isabelle poussa un cri de douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Serez-vous donc sans piti&eacute; pour moi? s'&eacute;cria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, votre place est au milieu de nous.</p>
+
+<p>&mdash;Isabelle, dit Sans-Peur, sois leur reine; garde nos trois
+enfants... je partirai seul!...</p>
+
+<p>Ce ne fut pourtant pas seul que partit L&eacute;on de Roqueforte.
+Cent hommes d&eacute;termin&eacute;s l'escortaient. Les uns &eacute;taient des
+Quichuas de Quiron, les autres, ses marins, dont &agrave; coup s&ucirc;r
+ma&icirc;tre Taillevent et Paraw&acirc;, mais non l'honn&ecirc;te Camuset, qui
+avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, avec votre permission, je reste &agrave; la garde
+de M. Gabriel.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon brave gar&ccedil;on! dit Sans-Peur touch&eacute; de
+son d&eacute;vo&ucirc;ment.</p>
+
+<p>Taillevent lui ouvrit les bras en s'&eacute;criant, selon sa promesse:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es mon matelot, Camuset, mon matelot comme
+Tom Lebon!</p>
+
+<p>Paraw&acirc;-Touma dit enfin d'un ton majestueux:</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i> est un grand chef!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Isabelle, afflig&eacute;e, vit son &eacute;poux qui s'en allait traverser, &agrave;
+la t&ecirc;te d'une poign&eacute;e de braves, un pays ennemi, o&ugrave; l'alarme
+&eacute;tait r&eacute;pandue; mais, pour consolation supr&ecirc;me, elle n'avait
+&eacute;t&eacute; s&eacute;par&eacute;e d'aucun de ses enfants.</p>
+
+<p>Lim&eacute;na et son fils Lim&eacute;no, l'excellent Camuset et la plu<span class='pagenum'><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span>part
+des serviteurs de son a&iuml;eul, restaient avec elle. Les
+peuples du P&eacute;rou lui ob&eacute;issaient comme &agrave; la m&egrave;re de leur
+Inca. Or, elle &eacute;tait &eacute;nergique &agrave; l'heure du p&eacute;ril et n'ignorait
+point l'art de commander.</p>
+
+<p>Connaissant &agrave; fond les desseins de son mari, elle priait
+Dieu de permettre qu'il p&ucirc;t les accomplir.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Taillevent, n'ayant plus Camuset sous ses ordres,
+aurait bien pu &eacute;changer ses pens&eacute;es avec Paraw&acirc;, mais le
+cannibale n'&eacute;tait pas assez sensible pour comprendre ses
+m&eacute;lancoliques regrets. Taillevent en fut donc r&eacute;duit &agrave; la
+ressource d'un monologue qui se prolongea deux cents
+lieues durant, au galop, sur les versants des Cordill&egrave;res et
+des Andes, dans les plaines, les lits des torrents, les vall&eacute;es,
+les terres cultiv&eacute;es ou les d&eacute;serts, sous le soleil ardent ou la
+pluie glac&eacute;e, en d&eacute;pit de quelques embuscades et d'un certain
+nombre d'alertes assez chaudes.</p>
+
+<p>&mdash;Port-Bail! Port-Bail! ah! mon pauvre cher Port-Bail! o&ugrave;
+as-tu pass&eacute;?... murmurait le vieux grognard avec la permission
+expresse de son capitaine. Le petit cabotage, sa bonne
+vieille m&egrave;re, sa case, sa femme et son gars en tranquillit&eacute;!...
+Mais ici, ma Lim&eacute;na et mon Lim&eacute;no sont rest&eacute;s parmi les
+sauvages avec madame et nos petits messieurs. Oh! la terrible
+histoire! toujours du nouveau, jamais du repos, des
+branle-bas en pleine terre, comme si &ccedil;a manquait au large.
+Le chamberdement du chavirement &agrave; faire trembler les
+volailles &agrave; pattes jaunes!</p>
+
+<p>L'escadron de Sans-Peur, presque d'une seule traite, fit
+quelques centaines de kilom&egrave;tres au grand dam des chevaux,
+dont un bon tiers demeura en chemin. La charge des autres
+en fut augment&eacute;e d'autant. Ils &eacute;taient tous poussifs et bons &agrave;
+&eacute;corcher quand on aper&ccedil;ut au loin, dans la plaine, les clochers
+de la ville de Lima, et au large les m&acirc;ts charg&eacute;s de
+toile de la division fran&ccedil;aise.</p>
+
+<p>Le soleil se levait.</p>
+
+<p>&mdash;En croisi&egrave;re, dehors! dit L&eacute;on; le vice-roi aurait-il
+donc repouss&eacute; mes propositions?<span class='pagenum'><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout que de voir nos navires, fit Taillevent,
+nous ne sommes point ce qui s'appelle &agrave; bord.</p>
+
+<p>&mdash;Pied &agrave; terre!... dispersons-nous!... commanda Sans-Peur.
+Et &agrave; nuit tombante, rendez-vous g&eacute;n&eacute;ral sur la place
+Majeure.</p>
+
+<p>Les harnais furent empil&eacute;s dans le premier trou venu; on
+les recouvrit de terre, de branchages et de feuilles. Quelques
+<i>gauchos</i> conduisirent les b&ecirc;tes &agrave; l'abattoir, o&ugrave; ils les
+oubli&egrave;rent pour aller boire au cabaret voisin.</p>
+
+<p>Envelopp&eacute; dans un <i>poncho</i> qui cachait sa face tatou&eacute;e,
+Paraw&acirc; suivit L&eacute;on et Taillevent jusqu'&agrave; la demeure de
+l'agent secret que le cacique Andr&egrave;s n'avait cess&eacute; d'entretenir
+au centre du gouvernement espagnol.<span class='pagenum'><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXVII" id="XXXVII"></a>XXXVII</h2>
+
+<h3>L'OPINION PUBLIQUE A LIMA.</h3>
+
+
+<p>La d&eacute;fiance de la police lim&eacute;nienne,&mdash;fort affair&eacute;e d'ailleurs,&mdash;ne
+pouvait gu&egrave;re &ecirc;tre &eacute;veill&eacute;e par l'arriv&eacute;e d'une
+centaine d'hommes v&ecirc;tus comme les campagnards des environs
+et entr&eacute;s dans la ville p&ecirc;le-m&ecirc;le avec ceux qui approvisionnaient
+le march&eacute;.&mdash;Ce n'&eacute;tait point aux portes de
+terre qu'on veillait, mais bien &agrave; celle qui conduit au Callao.</p>
+
+<p>L'opini&acirc;tre croisi&egrave;re des trois navires fran&ccedil;ais, louvoyant
+bord sur bord devant les passes, d&eacute;frayait toutes les conversations.</p>
+
+<p>A midi, le vice-roi fut officiellement inform&eacute; qu'une
+barque de p&ecirc;cheurs, trompant la surveillance des chaloupes
+gardes-c&ocirc;tes, avait gagn&eacute; le large et abord&eacute; la fr&eacute;gate
+fran&ccedil;aise.</p>
+
+<p>Son Excellence poussa un juron de la gorge. Une estafette
+alla porter sur-le-champ quinze jours d'arr&ecirc;ts forc&eacute;s &agrave; tous
+les gardes-marines de service.</p>
+
+<p>A deux heures, le vice-roi re&ccedil;ut un rapport du commandant
+de la citadelle du Callao, l'avisant que les corsaires se
+rapprochaient audacieusement, que les canonniers des forts
+&eacute;taient &agrave; leurs postes et qu'on s'attendait &agrave; une attaque.</p>
+
+<p>Son Excellence jura plus fort en frappant du pied et donna
+charitablement &agrave; tous les diables les insupportables navires
+qui, depuis quelques jours, l'emp&ecirc;chaient de prendre aucun
+repos.<span class='pagenum'><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span></p>
+
+<p>A trois heures, le vice-roi fut averti que les Fran&ccedil;ais, en
+panne devant les passes, d&eacute;ployaient &agrave; leurs m&acirc;ts des pavillons
+de toutes les couleurs et paraissaient faire des signaux.</p>
+
+<p>&mdash;A qui?... <i>demonio de la damnacion!</i> hurla Son Excellence,
+qui manda son secr&eacute;taire de police, l'accabla de
+reproches et n'en fut pas plus avanc&eacute;e.</p>
+
+<p>A quatre heures, la sieste du vice-roi fut troubl&eacute;e par la
+nouvelle que les Fran&ccedil;ais mettaient leurs chaloupes &agrave; la
+mer. On craignait un d&eacute;barquement, et l'on supposait que
+l'ennemi avait des intelligences dans la place.</p>
+
+<p>Son Excellence tonna, jura pis qu'un poss&eacute;d&eacute;, mit sous les
+armes toutes ses troupes, infanterie et cavalerie, les harassa
+par des ordres et des contre-ordres sans fin, mais en fut pour
+ses dispositions militaires, car les Fran&ccedil;ais se born&egrave;rent
+&agrave; garder &agrave; la remorque toutes leurs grosses embarcations.</p>
+
+<p>Des d&eacute;p&ecirc;ches de l'int&eacute;rieur achev&egrave;rent d'exasp&eacute;rer le
+vice-roi:</p>
+
+<p>&laquo;Tous les villages indiens &eacute;taient abandonn&eacute;s par leurs
+habitants, qui s'en allaient, caciques en t&ecirc;te, se grouper
+sous les ordres du <i>Lion de la mer</i>!...</p>
+
+<p>&laquo;Sur les flancs del Fondo, une troupe de cavaliers, command&eacute;e
+par le <i>Lion de la mer</i>, avait pass&eacute; sur le corps &agrave; un
+escadron de chasseurs royaux.</p>
+
+<p>&laquo;Dans la vall&eacute;e de la Pinta, l'on avait vu courant au triple
+galop une bande de <i>gauchos</i> servant d'escorte au terrible
+<i>Lion de la mer</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Le gouverneur de la prison o&ugrave; &eacute;tait enferm&eacute; don Ramon
+se pr&eacute;senta chez le vice-roi. On venait de saisir entre les
+mains du prisonnier un document sign&eacute; par le <i>Lion de la
+mer</i>.&mdash;C'&eacute;tait la copie de la note adress&eacute;e au vice-roi lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Le secr&eacute;taire de la police entra et dit que cent copies de
+la m&ecirc;me note circulaient dans Lima, que tous les conseillers
+royaux venaient d'en recevoir une, et que dans les
+caf&eacute;s et autres lieux publics on se permettait de discuter
+hautement les mesures prises par Son Excellence.<span class='pagenum'><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span></p>
+
+<p>Son &Eacute;minence le cardinal-archev&ecirc;que descendit de carrosse
+&agrave; la porte du palais du vice-roi et, accompagn&eacute;e des
+principaux membres de son clerg&eacute;, annon&ccedil;a qu'elle venait
+de recevoir la nouvelle d'un <i>pronunciamiento</i> en faveur des
+Fran&ccedil;ais. Tous les fid&egrave;les se proposaient de venir processionnellement
+demander qu'on f&icirc;t la paix avec eux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monseigneur, d'o&ugrave; vient l'int&eacute;r&ecirc;t subit que l'on
+porte &agrave; ces bandits? s'&eacute;cria le vice-roi<a name="FNanchor_NT1_16" id="FNanchor_NT1_16"></a>
+<a href="#Footnote_NT1_16" class="fnanchor">[NT1-6]</a>.</p>
+
+<p>L'archev&ecirc;que dit que la victoire des corsaires sur les
+Anglais h&eacute;r&eacute;tiques avait rempli de joie tous les couvents.
+Mais il n'ajouta point que les fr&egrave;res, secr&egrave;tement menac&eacute;s
+de pillage et d'incendie, se souciaient fort peu de courir les
+dangers de l'exp&eacute;rience.</p>
+
+<p>Un mois auparavant, lorsque <i>la Firefly</i> entra au Callao,
+tout le monde voulait qu'on agr&eacute;&acirc;t son concours pour exterminer
+l'ex&eacute;crable pirate et cannibale se disant le <i>Lion de la
+mer</i>;&mdash;tout le monde, &agrave; pr&eacute;sent, semblait vouloir qu'on
+l'accueill&icirc;t en ami.&mdash;A la v&eacute;rit&eacute;, la double victoire de
+Quiron &eacute;tait connue.&mdash;Un officier irlandais, M. Roboam
+Owen, d&eacute;barquant de <i>la Lionne</i>, en avait fait conna&icirc;tre les
+d&eacute;tails, et la r&eacute;putation de Sans-Peur le Corsaire terrifiait la
+population. En outre, une liste des prisonniers retenus &agrave;
+bord circulait par la ville, et toutes les familles int&eacute;ress&eacute;es
+&agrave; leur d&eacute;livrance demandaient qu'on trait&acirc;t avec l'honorable
+comte de Roqueforte.</p>
+
+<p>Au nom des dames de Lima, la vice-reine fit prier son
+illustre &eacute;poux d'envoyer au comte L&eacute;on et aux principaux
+officiers de la division fran&ccedil;aise un sauf-conduit
+avec une invitation pour le bal qui devait avoir lieu, le soir
+m&ecirc;me, au palais du gouvernement.</p>
+
+<p>&mdash;Poignard et potence! peste et famine! trombe et volcan
+d'enfer! s'&eacute;cria le vice-roi crisp&eacute; de fureur. Ma femme
+elle-m&ecirc;me s'en m&ecirc;le!... Eh bien! non! cent fois non!...
+mille fois non!... Je ne faiblirai point! je ne pactiserai
+jamais avec ce monstre!...</p>
+
+<p>Sur quoi le petit bossu bronz&eacute; qui servait de bouffon &agrave;<span class='pagenum'><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span>
+Son Excellence partit d'un &eacute;clat de rire moqueur en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur sait-il l'histoire de cet ivrogne qui jurait
+de ne jamais boire d'eau, et qui, le lendemain, en paya un
+seul verre au prix d'une once d'or?</p>
+
+<p>&mdash;Le fouet &agrave; ce dr&ocirc;le! s'&eacute;cria le vice-roi.</p>
+
+<p>Le nain, fort peu intimid&eacute;, sortit en haussant les &eacute;paules,
+et Son Excellence, laiss&eacute;e &agrave; ses r&eacute;flexions, reprit avec
+col&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, ce d&eacute;mon maudit ne peut &ecirc;tre partout &agrave; la
+fois: aux bords du grand lac, en croisi&egrave;re devant Callao,
+dans la plaine, sur la montagne et jusque dans ma bonne
+ville de Lima!</p>
+
+<p>Ceci &eacute;tait la version fantaisiste du barbier de monseigneur,
+qui fit, en la recueillant, un mouvement tellement
+brusque, qu'un morceau de taffetas d'Angleterre, taill&eacute; en
+croissant, figurait maintenant en guise de mouche au beau
+milieu de son menton.</p>
+
+<p>Le bal faillit &ecirc;tre d&eacute;command&eacute;.</p>
+
+<p>Mais en de pareilles conjonctures, les h&acirc;bleurs n'auraient
+pas manqu&eacute; de dire que Son Excellence, intimid&eacute;e par les
+menaces des Fran&ccedil;ais, n'osait plus m&ecirc;me recevoir.</p>
+
+<p>Le bal eut lieu.&mdash;Et tout d'abord, les belles Lim&eacute;niennes
+s'empress&egrave;rent de demander &agrave; leur vice-reine si l'on y verrait
+le c&eacute;l&egrave;bre commandant de la division fran&ccedil;aise, sa
+femme, l'illustre fille des Incas, et messieurs ses officiers.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las, non! mesdames, r&eacute;pondit-elle; mon mari n'a
+jamais voulu me permettre de leur adresser notre invitation.<span class='pagenum'><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXVIII" id="XXXVIII"></a>XXXVIII</h2>
+
+<h3>ENTR&Eacute;E AU BAL.</h3>
+
+
+<p>Une rumeur g&eacute;n&eacute;rale interrompit la vice-reine et fit tressaillir
+le vice-roi, car l'huissier annon&ccedil;ait:</p>
+
+<p>&mdash;Son Excellence le comte de Roqueforte, Lion de la mer.</p>
+
+<p>&mdash;Son Excellence le marquis de Garba y Palos.</p>
+
+<p>&mdash;Sa Seigneurie la Baleine-aux-yeux-terribles.</p>
+
+<p>&mdash;Sa Gr&acirc;ce ma&icirc;tre Taillevent.</p>
+
+<p>Le vice-roi bondit, p&acirc;lit, &eacute;trangla vingt jurons gutturaux
+d'origine arabe et finit par devenir cramoisi comme un
+homard. En m&ecirc;me temps il se pr&eacute;cipita vers L&eacute;on de Roqueforte,
+qui s'inclinait respectueusement devant la vice-reine.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui disait-il, j'ai su de source certaine que
+Votre Tr&egrave;s Gracieuse Excellence avait daign&eacute; penser &agrave; inviter
+son tr&egrave;s humble serviteur &agrave; la f&ecirc;te de ce soir, et ses
+aimables intentions m'ont enhardi au point que j'ose me
+pr&eacute;senter devant elle avec mon noble beau-fr&egrave;re don
+Ramon, marquis de Garba y Palos, fils de l'ancien gouverneur
+de Cuzco, et deux de mes plus vaillants compagnons
+d'armes: Sa Seigneurie <i>Paraw&acirc;-Touma</i>, <i>rangatira para
+parao</i>, ou, pour parler en bon espagnol, Baleine-aux-yeux-terribles,
+prince souverain, grand chef ou cacique de la
+baie des Iles, &agrave; la Nouvelle-Z&eacute;lande, et Sa Seigneurie Taillevent
+de Port-Bail, mon meilleur ami. Ai-je &eacute;t&eacute; trop audacieux,
+madame la vice-reine, et puis-je esp&eacute;rer que Votre
+Excellence agr&eacute;era notre pr&eacute;sence dans ses salons?<span class='pagenum'><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span></p>
+
+<p>Enchant&eacute;e de faire pi&egrave;ce &agrave; son mari, dont les yeux roulaient
+dans leurs orbites de mani&egrave;re &agrave; m&eacute;duser Paraw&acirc;-Touma
+en personne, la vice-reine r&eacute;pondit par une approbation
+charmante.</p>
+
+<p>La fureur rendait le vice-roi muet. Des sons rauques se
+pressaient dans sa gorge, il passait du cramoisi au pourpre,
+du pourpre au violet et du violet au bleu. Ses veines se
+gonflaient, et, sans contredit, il aurait &eacute;touff&eacute; sur place,
+sans un bienheureux verre d'eau que son bouffon lui offrit
+&agrave; point.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, lui disait L&eacute;on avec courtoisie, madame
+la vice-reine daignant nous admettre &agrave; son bal, nous nous
+f&eacute;licitons de pouvoir y pr&eacute;senter nos hommages &agrave; Votre
+Excellence!... F&ecirc;te charmante!... On ne m'avait pas assez
+vant&eacute; la gr&acirc;ce et la beaut&eacute; des dames de Lima! Leurs
+&eacute;loges, qui retentissent sur toutes les mers, ne peuvent
+approcher de la r&eacute;alit&eacute;. On nous parlait de fleurs, de perles,
+de diamants; que ces comparaisons sont faibles, monseigneur,
+d&egrave;s qu'il s'agit des adorables Lim&eacute;niennes!... Mes
+compliments sur votre palais!... L'avenue du c&ocirc;t&eacute; de Callao
+est superbe, elle donne bien l'id&eacute;e d'une capitale et rappelle
+nos Champs &Eacute;lys&eacute;es de Paris... Votre Excellence serait-elle
+all&eacute;e &agrave; Paris, monseigneur?</p>
+
+<p>Monseigneur avait bu, monseigneur respirait; ses yeux
+reprenaient forme humaine; ses traits exprim&egrave;rent un
+&eacute;tonnement encore plus grand que son courroux; la voix
+lui revint.</p>
+
+<p>L&eacute;on de Roqueforte portait l'uniforme de capitaine de
+fr&eacute;gate, les &eacute;paulettes et les broderies &eacute;clatantes auxquelles
+lui donnait droit une ordonnance royale. La croix de Saint-Louis
+brillait sur sa poitrine aupr&egrave;s de quelques d&eacute;corations
+en diamants de formes inconnues, l'une imitant un lion, la
+seconde un condor, une troisi&egrave;me dessinant un palmier, une
+autre un poisson volant,&mdash;toutes repr&eacute;sentant son embl&egrave;me
+dans tel ou tel des archipels polyn&eacute;siens o&ugrave; l'on reconnaissait
+son autorit&eacute;. Il avait alors environ trente-huit ans et<span class='pagenum'><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span>
+paraissait plus jeune. Sa belle t&ecirc;te, qui avait quelque chose
+de l&eacute;onin, &eacute;tait encadr&eacute;e par une chevelure blonde et
+soyeuse qui se d&eacute;roulait sur ses &eacute;paules. Son cou &eacute;tait
+d&eacute;couvert &agrave; la matelote. Son frac d&eacute;boutonn&eacute; laissait voir
+un gilet blanc &agrave; lis&eacute;r&eacute;s d'or, sur lequel s'agrafait le ceinturon
+d'une l&eacute;g&egrave;re &eacute;p&eacute;e de bal &agrave; fourreau de satin.</p>
+
+<p>Don Ramon, en costume de cour, brun, p&acirc;le, aux traits
+aquilins, aux yeux noirs, caves et rougis par les insomnies
+du cachot, n'avait de m&ecirc;me qu'une &eacute;p&eacute;e de bal.</p>
+
+<p>Mais Taillevent et Paraw&acirc; &eacute;taient mieux arm&eacute;s.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre, en grande tenue de haute fantaisie corsairienne,
+habit, veste et culotte galonn&eacute;s d'or &agrave; profusion,
+portait ostensiblement une paire de pistolets d'abordage et
+un sabre de cavalerie. Il cachait en outre, dans les plis de
+sa ceinture rouge, un bisca&iuml;en estrop&eacute; au bout d'une corde,
+arme terrible aux mains d'un vaillant matelot.</p>
+
+<p>Paraw&acirc;-Touma, &eacute;quip&eacute; en Rangatira de rang sup&eacute;rieur,
+s'appuyait sur son <i>m&eacute;r&eacute;</i> de pierre dure, couleur d'&eacute;meraude,
+sorte de hachoir &agrave; deux tranchants qu'il savait manier
+avec une effroyable adresse. Il devait, &agrave; la fr&eacute;quentation
+des Europ&eacute;ens et aux m&oelig;urs maritimes, des habitudes
+de propret&eacute; fort rares parmi ses compatriotes. Celui de ses
+deux pagnes de formium qui, fix&eacute; au milieu de son corps
+par une ceinture, descendait sur ses genoux, &eacute;tait d'une
+blancheur &eacute;blouissante. L'autre, bariol&eacute; de noir et de rouge,
+&eacute;tait nou&eacute; autour de son cou et tombait de ses &eacute;paules sur
+ses talons. Un collier de dents de requin, de longs pendants
+d'oreilles, une figurine de jade vert suspendue sur sa poitrine,
+et plusieurs bracelets de m&eacute;tal compl&eacute;taient sa parure.
+Sa chevelure noire, dure, mais peign&eacute;e avec le plus
+grand soin, formait comme un cadre d'&eacute;b&egrave;ne au blason de
+sa face tatou&eacute;e. Blason est ici le mot propre et correspond
+exactement au terme <i>moko</i>, qui est &agrave; la Nouvelle-Z&eacute;lande
+le nom des hi&eacute;roglyphes honorifiques grav&eacute;s sur le visage
+des hommes de haut rang.&mdash;Paraw&acirc;-Touma, par sa valeur,
+avait conquis tous ses <i>mokos</i>. Pas un point de sa figure<span class='pagenum'><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span>
+n'&eacute;tait &agrave; l'&eacute;tat naturel: son nez, ses joues, son front, et
+jusqu'&agrave; ses tempes &eacute;taient couverts d'ornements dessin&eacute;s
+avec une sym&eacute;trie, une finesse et une &eacute;l&eacute;gance qui constituent
+un art fort estim&eacute; en son pays.</p>
+
+<p>Si le <i>Lion de la mer</i> s&eacute;duisit de prime abord toutes les
+dames et plut &agrave; la majorit&eacute; des cavaliers r&eacute;unis chez le
+vice-roi, Paraw&acirc;-Touma inspira le sentiment oppos&eacute;;
+mais la curiosit&eacute; l'emporta bient&ocirc;t, et l'on sut presque gr&eacute;
+au commandant fran&ccedil;ais d'avoir introduit dans l'assembl&eacute;e
+son sauvage compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Sur mon &acirc;me, seigneur comte, vous &ecirc;tes bien audacieux,
+et vous, seigneur marquis, vous &ecirc;tes bien imprudent!
+dit enfin le vice-roi.</p>
+
+<p>&mdash;Audacieux, moi! r&eacute;pliqua L&eacute;on d'un ton gai, rien de
+plus certain, et que Votre Excellence me permette d'ajouter,
+rien de plus rebattu, car ce ne peut gu&egrave;re &ecirc;tre pour ma
+timidit&eacute; que les P&eacute;ruviens m'ont surnomm&eacute; le <i>Lion de la
+mer</i>, et les Fran&ccedil;ais, Sans-Peur le Corsaire. Mais l'imprudence
+de mon tr&egrave;s cher beau-fr&egrave;re le marquis de Garba y
+Palos me para&icirc;t moins prouv&eacute;e. Il s'ennuyait au cachot, il
+vient se distraire au bal; sans &ecirc;tre docteur en m&eacute;decine,
+je suis s&ucirc;r, et toutes ces dames partageront mon avis, que
+sa pr&eacute;cieuse sant&eacute; s'en ressentira favorablement.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re tous les &eacute;ventails on riait.</p>
+
+<p>Taillevent et Paraw&acirc; s'&eacute;taient post&eacute;s pr&egrave;s d'une fen&ecirc;tre
+ouverte; ils disposaient, pour &eacute;changer leurs pens&eacute;es, de
+l'harmonieux dialecte n&eacute;o-z&eacute;landais.</p>
+
+<p>Sur la place Majeure, au del&agrave; des &eacute;quipages, allaient et
+venaient parmi la foule des hommes drap&eacute;s dans <i>le poncho</i>
+p&eacute;ruvien.</p>
+
+<p>&mdash;Ils nous voient! dit Taillevent.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous les voyons! r&eacute;pondit Paraw&acirc;.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; as-tu mis la longue corde? demanda le ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Sous mon pagne de derri&egrave;re, r&eacute;pliqua le N&eacute;o-Z&eacute;landais.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrons l'&oelig;il!... ouvrons les oreilles!...</p>
+
+<p>&mdash;Chien de quart, tout de m&ecirc;me! continua Taillevent en<span class='pagenum'><a name="Page_254" id="Page_254">[Pg 254]</a></span>
+monologue. Encore une invention satan&eacute;e de mon capitaine,
+que ce bal!... Ah! Camuset, mon matelot, si tu &eacute;tais ici,
+tu t'amuserais tout de m&ecirc;me. Vous en a-t-il de l'aplomb,
+de l'id&eacute;e, et sans g&ecirc;ne... sans g&ecirc;ne, au lieu que moi...
+Baste! Qu'est-ce que je me dis donc? Quand on a palabr&eacute;
+avec le roi Louis XVI dans son cabinet, les coudes sur la
+table, on peut bien &ecirc;tre &agrave; son aise chez un vice-roi de colonie...</p>
+
+<p>Taillevent se fourra dans la bouche une &eacute;norme chique
+de tabac.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! mais... &ccedil;a se g&acirc;te, m'est avis, dit-il bient&ocirc;t
+en n&eacute;o-z&eacute;landais. Veillons au grain, Paraw&acirc;.</p>
+
+<p>Le vice-roi voulait des explications, L&eacute;on lui avait dit en
+souriant:</p>
+
+<p>&mdash;De gr&acirc;ce, monseigneur, laissons l&agrave; les choses s&eacute;rieuses.
+Le silence de l'orchestre finira par attrister ces dames... Je
+serais ravi de danser une valse...</p>
+
+<p>&mdash;Mort de mon &acirc;me!... me prenez-vous pour un pantin
+de carton? interrompit le vice-roi. Au nom de Sa Majest&eacute;
+Catholique, &agrave; moi, mes officiers!...</p>
+
+<p>Don Ramon porta la main &agrave; la garde de son &eacute;p&eacute;e, mais
+Sans-Peur, avec une parfaite courtoisie, se tournait vers la
+vice-reine:</p>
+
+<p>&mdash;Mille pardons, madame, disait-il, vous me voyez au
+d&eacute;sespoir; je suis bien malgr&eacute; moi un affreux trouble-f&ecirc;te,
+et j'en adresse mes humbles excuses &agrave; toutes vos aimables
+invit&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Assez de pasquinades!... qu'on arr&ecirc;te ces hommes!
+s'&eacute;criait le vice-roi.</p>
+
+<p>Les officiers espagnols tir&egrave;rent leurs &eacute;p&eacute;es.<span class='pagenum'><a name="Page_255" id="Page_255">[Pg 255]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXIX" id="XXXIX"></a>XXXIX</h2>
+
+<h3>VIVE LA PAIX!</h3>
+
+
+<p>Depuis le d&eacute;part de Bayonne, hommes et navires
+s'&eacute;taient renouvel&eacute;s plusieurs fois sous les ordres de Sans-Peur
+le Corsaire, dont la plus saillante qualit&eacute; fut toujours le
+talent avec lequel il se cr&eacute;ait des ressources. Un assez faible
+noyau de son &eacute;quipage primitif et quelques officiers seulement
+restaient attach&eacute;s &agrave; sa fortune.</p>
+
+<p>Parmi ces derniers, se trouvaient &Eacute;mile F&eacute;raux, qui montait
+la fr&eacute;gate <i>la Lionne</i>: B&eacute;darieux, capitaine de la corvette
+<i>le Lion</i>, et le pilotin &agrave; qui <i>l'Unicorn</i> &eacute;tait confi&eacute;.</p>
+
+<p>A l'ouvert du Callao, &Eacute;mile F&eacute;raux, commandant en chef
+par int&eacute;rim, hissa pavillon parlementaire, mais ne re&ccedil;ut
+point de r&eacute;ponse. Le cas &eacute;tait pr&eacute;vu par les instructions de
+Sans-Peur. On s'y conforma.</p>
+
+<p>Le premier caboteur du pays qui parut gouvernant sur le
+port, fut chass&eacute;, pris et charg&eacute; des d&eacute;p&ecirc;ches &agrave; l'adresse du
+vice-roi,&mdash;d&eacute;p&ecirc;ches adress&eacute;es par terre, d'autre part, &agrave;
+l'agent secret r&eacute;sidant &agrave; Lima.</p>
+
+<p>Or, au moment de rel&acirc;cher le caboteur trop heureux d'en
+&ecirc;tre quitte &agrave; si bon compte, &Eacute;mile F&eacute;raux fit appeler le
+lieutenant Roboam Owen et son camarade Wilson. Il leur
+laissait le choix de rester &agrave; bord ou de d&eacute;barquer, mais au
+second cas, sous la condition d'honneur qu'ils ne r&eacute;v&eacute;leraient
+point aux Espagnols l'absence de L&eacute;on de Roqueforte.<span class='pagenum'><a name="Page_256" id="Page_256">[Pg 256]</a></span></p>
+
+<p>Les deux officiers anglais, ayant opt&eacute; pour leur d&eacute;barquement,
+furent invit&eacute;s au bal du vice-roi, o&ugrave;, &agrave; la vue du
+<i>Lion de la mer</i>, ils tinrent une conduite fort diff&eacute;rente.</p>
+
+<p>Esprit droit, c&oelig;ur loyal et reconnaissant, Roboam Owen
+s'avan&ccedil;a la main ouverte. Sans-Peur la lui serra cordialement
+et la pla&ccedil;a dans celle de don Ramon, qui s'excusa de
+ses torts avec la plus chaleureuse courtoisie.</p>
+
+<p>Le capitaine Wilson salua comme &agrave; regret, ce qui
+n'&eacute;chappa point aux regards de Sans-Peur.</p>
+
+<p>&mdash;Ingrat!... c'est bien!... tant pis pour lui! pensa le
+corsaire, trop occup&eacute; d'ailleurs pour lui donner sur-le-champ
+une le&ccedil;on m&eacute;rit&eacute;e.</p>
+
+<p>Lorsque, par l'ordre du vice-roi, les Espagnols tir&egrave;rent
+leurs &eacute;p&eacute;es, Roboam Owen se pr&eacute;cipita entre eux et L&eacute;on
+de Roqueforte. Wilson demeura neutre.</p>
+
+<p>Le lieutenant Owen disait &agrave; haute voix:</p>
+
+<p>&mdash;Pas de violences, monseigneur!... De gr&acirc;ce, messieurs
+les Espagnols, point de combat!... Le comte de Roqueforte
+est l'ennemi de ma nation; deux fois il m'a fait prisonnier
+de guerre, deux fois il s'est noblement comport&eacute; &agrave; mon
+&eacute;gard. Je ne crains point de jurer devant Dieu que sa vie
+enti&egrave;re est irr&eacute;prochable!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh!... sa vie enti&egrave;re... ceci est beaucoup, osa
+dire le capitaine Wilson, imbu de tous les pr&eacute;jug&eacute;s britanniques
+et qui p&eacute;chait surtout par un jugement faux.</p>
+
+<p>Cependant, Sans-Peur avait emp&ecirc;ch&eacute; don Ramon de tirer
+l'&eacute;p&eacute;e; mais il ne put emp&ecirc;cher Taillevent ni Paraw&acirc;, post&eacute;s
+&agrave; quelques pas derri&egrave;re lui, de se mettre sur une mena&ccedil;ante
+d&eacute;fensive.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre d'&eacute;quipage arma ses deux pistolets; le N&eacute;o-Z&eacute;landais
+brandit sa massue tranchante.</p>
+
+<p>Les dames, terrifi&eacute;es, poussaient des cris et voulaient fuir.</p>
+
+<p>Sans-Peur se <span title="retourna">:nou&#647;&#601;&#592;&#633;&#633;</span><a name="FNanchor_NT2" id="FNanchor_NT2"></a><a href="#Footnote_NT2" class="fnanchor">[NT2]</a></p>
+
+<p>&mdash;Du calme, mes amis! dit-il &agrave; ses compagnons. Oubliez
+vous donc que nous sommes au bal avec l'agr&eacute;ment de
+madame la vice-reine?<span class='pagenum'><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span></p>
+
+<p>Puis, s'adressant aux Lim&eacute;niennes, chez qui la curiosit&eacute;
+l'emportait d&eacute;j&agrave; sur la peur:</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, mesdames, je vous en supplie. Il n'y a
+qu'un petit malentendu entre Son Excellence et moi. Prenez
+donc la peine de vous rasseoir. Monseigneur s'irrite de
+n'avoir pas d'explications, il voudrait me faire arr&ecirc;ter
+pour en obtenir, et il vous met en fuite!... Je ne me pardonnerais
+jamais de vous avoir priv&eacute;es d'un plaisir! La galanterie
+m'oblige &agrave; donner toutes les explications qu'on
+voudra. Ce sera peut-&ecirc;tre un peu long, Vos Gr&acirc;ces daigneront
+me le pardonner; je t&acirc;cherai au moins de n'&ecirc;tre pas
+trop ennuyeux, et notre cher bal, je vous le promets, finira
+le mieux du monde.</p>
+
+<p>Tout cela fut dit avec une aisance admirable, d'un ton
+simple et conciliant qui plut aux officiers espagnols eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons! monsieur le corsaire, voyons! expliquez-vous,
+dit le vice-roi.</p>
+
+<p>Wilson haussa les &eacute;paules; Sans-Peur lui lan&ccedil;a un regard
+de m&eacute;pris; puis, avec un sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux la paix, j'apporte la paix. La France et l'Espagne
+sont non-seulement en paix, mais &eacute;troitement
+alli&eacute;es, et lorsqu'en Europe elles combattent ensemble
+contre les ennemis communs, nous continuerions ici &agrave;
+nous faire la guerre!... Non, non! je tiens trop &agrave; la paix;
+aussi me suis-je bien gard&eacute; de croiser l'&eacute;p&eacute;e avec celle de
+ces messieurs. Ils ont d&eacute;j&agrave; pu voir &agrave; ma seule attitude
+combien mes intentions sont pacifiques.</p>
+
+<p>L&eacute;on de Roqueforte, &agrave; ces mots, s'assit en face de la
+vice-reine.</p>
+
+<p>&mdash;Son Excellence vient de me donner le nom de <i>corsaire</i>,
+je l'en remercie. Elle reconna&icirc;t donc que l'honorable
+lieutenant Owen a dit la v&eacute;rit&eacute; en me d&eacute;fendant contre la
+m&eacute;chante qualification de pirate. Comme corsaire fran&ccedil;ais,
+je n'attaque jamais que les ennemis de la France. Seulement,
+quand on m'attaque, moi, quand on me menace, je ne<span class='pagenum'><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span>
+fais pas toujours comme ce soir, et mon &eacute;p&eacute;e sort volontiers
+du fourreau. C'est ainsi que nagu&egrave;re, &agrave; Quiron, j'ai eu la
+douleur de me battre contre les troupes de Son Excellence,
+&agrave; qui je rendrai mes prisonniers d&egrave;s demain, si elle veut
+bien y consentir.</p>
+
+<p>&mdash;Elle y consentira, nous l'esp&eacute;rons toutes, dit la vice-reine.</p>
+
+<p>&mdash;Madame! interrompit son &eacute;poux avec aigreur; je consens...
+je consens...&mdash;et c'est d&eacute;j&agrave; beaucoup trop!...&mdash;&agrave;
+&eacute;couter monsieur le comte!...</p>
+
+<p>Le titre de comte, publiquement accord&eacute; &agrave; l'homme que
+monseigneur n'avait cess&eacute; de traiter de forban, &eacute;tait une
+concession &eacute;vidente. L&eacute;on salua et poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Quand je fais la guerre, je la fais de mon mieux. Quand
+je veux la paix, je la veux bien; monsieur le marquis de
+Garba y Palos, mon noble beau-fr&egrave;re ici pr&eacute;sent, pourrait
+l'attester. Il pourrait vous raconter, mesdames, comment il
+m'accueillit lorsque j'allai lui demander la main de sa
+s&oelig;ur. Il &eacute;tait au milieu d'un peloton de miquelets qui me
+mirent en joue; il me traitait, lui aussi, de pirate; il
+m'insultait gravement, mais je voulais la paix, et mieux que
+la paix,&mdash;mon c&oelig;ur &eacute;tait plein de sympathies chaleureuses,&mdash;je
+fus calme, et don Ramon finit par m'&eacute;couter.
+Le soir m&ecirc;me, j'&eacute;tais l'&eacute;poux de votre digne compatriote,
+Isabelle la P&eacute;ruvienne, dont je m'&eacute;pris, mesdames, dans
+votre ville, &agrave; Lima, en la voyant traverser cette place...</p>
+
+<p>L&eacute;on montrait la place Majeure; les Lim&eacute;niennes,
+int&eacute;ress&eacute;es par son r&eacute;cit, souriaient sous leurs &eacute;ventails.</p>
+
+<p>&mdash;... Cette place, o&ugrave; &agrave; l'instant o&ugrave; je parle, monseigneur
+le vice-roi, d'innombrables amis attendent mes ordres.</p>
+
+<p>A ces mots, L&eacute;on se leva et fit un signe de la main. Une
+fus&eacute;e rouge&acirc;tre sillonna les airs.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez bien, regardez! dit-il. Une autre fus&eacute;e semblable
+va r&eacute;pondre &agrave; mon signal... La voyez-vous dans le
+lointain, &agrave; gauche?... Mes officiers savent maintenant que<span class='pagenum'><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span>
+je suis au bal chez Son Excellence, et que j'esp&egrave;re fermement
+l'amener &agrave; conclure la paix.</p>
+
+<p>Wilson causait depuis quelques instants avec un colonel
+espagnol, qui, ayant &eacute;t&eacute; fort bien re&ccedil;u &agrave; bord de <i>la Firefly</i>,
+partageait la haine des Anglais pour Sans-Peur le forban.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui nous prouve que cet homme dit la
+v&eacute;rit&eacute;? s'&eacute;cria le colonel. Faites cerner la place, monseigneur!...</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, messieurs, &agrave; ce que vous allez tenter,
+interrompit L&eacute;on en se croisant les bras sur la poitrine.&mdash;Mais
+vous, mesdames, n'essayez pas de sortir. Vous n'&ecirc;tes
+en s&ucirc;ret&eacute; que dans ce palais.&mdash;Ah! l'on doute de moi!...
+Je veux la paix, je la veux avec la population de cette ville
+et le P&eacute;rou tout entier! mais je suis pr&ecirc;t &agrave; la guerre, sur
+terre et sur mer!</p>
+
+<p>L&eacute;on pronon&ccedil;a quelques mots d'une langue inconnue.
+Paraw&acirc; leva perpendiculairement son <i>m&eacute;r&eacute;</i> casse-t&ecirc;te.
+Deux flammes bleues parurent dans les airs.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez! &eacute;coutez maintenant.&mdash;Trois coups de
+canon vont retentir au large.</p>
+
+<p>Les trois coups de canon furent distinctement entendus.</p>
+
+<p>&mdash;Ma division s'avance en branle-bas de combat; dans
+une demi-heure, elle sera devant le fort de Callao.</p>
+
+<p>&mdash;Cet impudent &eacute;tranger sera-t-il support&eacute; ici plus
+longtemps? interrompit avec violence le colonel espagnol.</p>
+
+<p>Un excentrique Anglais serait fier du sang-froid que
+d&eacute;ploya L&eacute;on de Roqueforte. Il regarda son interrupteur
+d'un air d&eacute;daigneux, et demanda curieusement le nom de ce
+colonel mal &eacute;lev&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'appelle Garron y Quiz&acirc;, lui r&eacute;pondit-on.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monseigneur le vice-roi, je prierais volontiers
+Votre Excellence d'accorder au colonel Garron y Quiz&acirc; le
+droit de conclure la paix, tant je suis s&ucirc;r que tout finirait au
+mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Par la sainte croix! vos partisans seraient bient&ocirc;t en
+poussi&egrave;re! s'&eacute;cria le colonel.<span class='pagenum'><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Parlez vous s&eacute;rieusement, monsieur le comte? demanda
+le vice-roi devenu fort soucieux.</p>
+
+<p>Ses id&eacute;es se modifiaient singuli&egrave;rement depuis que le corsaire
+parlait et agissait en sa pr&eacute;sence. Apr&egrave;s avoir tenu
+t&ecirc;te avec une opini&acirc;tret&eacute; syst&eacute;matique &agrave; toutes les autorit&eacute;s
+de la ville, le vice-roi ne voulait point reculer, mais il se
+sentait dans son tort &agrave; tous les points de vue. Un faux-fuyant
+s'offrait a lui;&mdash;il s'en saisit d'autant plus volontiers que
+le colonel venait, par deux fois, de s'exprimer avec insolence.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, r&eacute;pondit L&eacute;on, je parle s&eacute;rieusement,
+tr&egrave;s s&eacute;rieusement, foi de gentilhomme fran&ccedil;ais. Je ne vous
+demande plus la paix, maintenant; je vous prie d'accorder
+vos pleins pouvoirs au colonel Garron y Quiz&acirc;. Ce sera fort
+gai, mesdames...</p>
+
+<p>Le colonel rougit, p&acirc;lit, et s'avan&ccedil;a mena&ccedil;ant.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! dit le vice-roi, vous avez ici m&ecirc;me bl&acirc;m&eacute;
+ma mod&eacute;ration; eh bien, pour vous en punir, je vous
+ordonne de traiter avec M. le comte de Roqueforte.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai l'honneur de vous entendre, monseigneur, mais
+ai-je bien vos pleins pouvoirs? Ai-je le commandement de
+vos forces de terre et de mer, le droit de vie et de
+mort?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est ainsi que je fais ma demande, monseigneur, ajouta
+Sans-Peur le Corsaire; je supplie Votre Excellence de se
+d&eacute;charger pour quelques heures de toute sa responsabilit&eacute;,
+mais de vouloir bien ensuite ratifier les d&eacute;cisions du p&eacute;tulant
+colonel Garron y Quiz&acirc;.</p>
+
+<p>&mdash;Accordez! accordez! dit la vice-reine.</p>
+
+<p>&mdash;Accordez, monseigneur! ajout&egrave;rent toutes les dames.</p>
+
+<p>&mdash;J'abdique donc pour trois heures, c'est-&agrave;-dire jusqu'&agrave;
+minuit, dit le vice-roi, et je veux que l'on ob&eacute;isse au colonel
+Garron y Quiz&acirc; comme &agrave; ma propre personne.</p>
+
+<p>Sans-Peur, qui s'&eacute;tait avanc&eacute; vers la vice-reine, disait en
+m&ecirc;me temps:</p>
+
+<p>&mdash;Si Votre gracieuse Excellence daigne le permettre,<span class='pagenum'><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span>
+madame, mes jeunes officiers finiront leur soir&eacute;e au bal.</p>
+
+<p>&mdash;De grand c&oelig;ur, monsieur le comte.</p>
+
+<p>Un signe imperceptible du corsaire fut suivi d'un coup de
+sifflet aigu de Taillevent. Dix fus&eacute;es de diverses couleurs
+serpent&egrave;rent dans le ciel bleu.&mdash;Une bord&eacute;e enti&egrave;re leur
+r&eacute;pondit du large.</p>
+
+<p>&mdash;A moi, messieurs!... En haut la garde!... criait le
+colonel l'&eacute;p&eacute;e &agrave; la main.</p>
+
+<p>Les officiers espagnols, cette fois, ne se laiss&egrave;rent pas
+arr&ecirc;ter par Roboam Owen; ils fondaient sur Sans-Peur le
+Corsaire. La garde p&eacute;n&eacute;trait dans le salon du vice-roi. De
+nouveaux cris d'effroi retentirent.</p>
+
+<p>Mais tout &agrave; coup, comme &agrave; miracle, les cinq principaux
+acteurs de cette sc&egrave;ne violente disparurent par la fen&ecirc;tre au
+milieu d'un immense &eacute;clat de rire dont le vice-roi prit sa
+part.</p>
+
+<p>Taillevent et Paraw&acirc; s'&eacute;taient baiss&eacute;s. Le colonel fut
+escamot&eacute; comme une muscade, tandis que Sans-Peur et
+don Ramon passaient du balcon sur l'imp&eacute;riale d'un carrosse.
+Le carrosse partit au grand galop; toutes les voitures
+des belles invit&eacute;es le suivaient.</p>
+
+<p>&mdash;Dansez, mesdames, dansez jusqu'&agrave; notre retour!...
+Vive la paix! criait Sans-Peur.</p>
+
+<p>&mdash;Vive la paix! r&eacute;p&eacute;ta la populace.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; vont tous ces carrosses? demandait-on.</p>
+
+<p>&mdash;Ils vont au Callao chercher les danseurs de la division
+fran&ccedil;aise.</p>
+
+<p>La vice-reine fit un signe &agrave; son orchestre; le bal commen&ccedil;a.
+Son Excellence le vice-roi &eacute;tait d'une ga&icirc;t&eacute; fol&acirc;tre.
+Trop heureux d'avoir &eacute;chapp&eacute; au ridicule d'&ecirc;tre enlev&eacute; de
+chez lui par la fen&ecirc;tre, monseigneur trouvait ravissant le
+joli tour du corsaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce pauvre colonel! disait-il, quelle dr&ocirc;le de mine il
+doit faire dans son carrosse entre M. le comte et Sa Seigneurie
+la Baleine-aux-yeux-terribles!...</p>
+
+<p>Au coup de sifflet de Taillevent, les cent compagnons du<span class='pagenum'><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span>
+<i>Lion de la mer</i> s'&eacute;taient empar&eacute;s de toutes les voitures &agrave; la
+fois et les cris r&eacute;p&eacute;t&eacute;s de Vive la paix! &eacute;touffant ceux des
+cochers, le cort&egrave;ge se mit en route sans obstacles.</p>
+
+<p>Le colonel Garron y Quiz&acirc;, garrott&eacute; et b&acirc;illonn&eacute;, fut oblig&eacute;,
+deux lieues durant, d'&eacute;couter Sans-Peur le Corsaire, dont les
+arguments p&eacute;remptoires le d&eacute;cid&egrave;rent bon gr&eacute; mal gr&eacute;.</p>
+
+<p>Le commandant du Callao re&ccedil;ut avis que la paix &eacute;tait faite.</p>
+
+<p>La division fran&ccedil;aise mouilla en rade.</p>
+
+<p>Les jeunes officiers des trois navires,&mdash;d&eacute;j&agrave; en costume
+de bal, selon l'ordre qu'ils en avaient re&ccedil;u &agrave; midi par une
+barque de p&ecirc;cheurs,&mdash;trouv&egrave;rent sur le quai plus de vingt
+voitures dans lesquelles il y eut &eacute;galement place pour les
+officiers de chasseurs faits prisonniers &agrave; la bataille de Quiron.</p>
+
+<p>Le colonel pl&eacute;nipotentiaire occupait seul le dernier carrosse.&mdash;A
+bord de <i>la Lionne</i>, il avait sign&eacute; non-seulement
+la paix, mais encore toutes les conditions exig&eacute;es par Sans-Peur,
+et entre autres la nomination de don Ramon au gouvernement
+de Cuzco.&mdash;Il se garda de repara&icirc;tre au bal;
+mais d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; d'&ecirc;tre vou&eacute; &agrave; la d&eacute;rision publique, il voulut
+se r&eacute;habiliter par un duel, s'en prit au capitaine Wilson, son
+malencontreux conseiller, et mourut d'une balle re&ccedil;ue en
+pleine poitrine.</p>
+
+<p>Quant au capitaine anglais, imm&eacute;diatement apr&egrave;s le duel,
+le vice-roi le fit incarc&eacute;rer dans la m&ecirc;me prison d'o&ugrave;
+quelques onces d'or bien employ&eacute;es avaient fait sortir le futur
+gouverneur de Cuzco. Personne n'employa pour sa d&eacute;livrance
+la clef de fer ni la clef d'or. Seulement, Roboam Owen, en
+partant pour l'Europe avec un sauf-conduit, lui promit de
+faire demander son &eacute;change &agrave; la cour d'Espagne,&mdash;car sa
+qualit&eacute; de duelliste trop heureux n'emp&ecirc;chait point le capitaine
+Wilson d'&ecirc;tre prisonnier de guerre.</p>
+
+<p>En lettres roses comme l'aurore, l'histoire constate que le
+bal qui se prolongea jusqu'au jour chez Son Excellence le
+vice-roi du P&eacute;rou, est le plus charmant dont mesdames les
+Lim&eacute;niennes aient gard&eacute; souvenance. Il s'appelle <i>le bal de la
+paix</i>.&mdash;De nos jours, les grand'm&egrave;res en parlent encore.<span class='pagenum'><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XL" id="XL"></a>XL</h2>
+
+<h3>ESQUISSE A GRANDS TRAITS.</h3>
+
+
+<p>Huit jours durant, le <i>Lion de la mer</i> fut le lion de Lima et
+du Callao.&mdash;On illumina en son honneur. Le vice-roi ne
+jurait plus que par lui et par don Ramon, marquis de Garba
+y Palos, &agrave; qui &eacute;tait r&eacute;serv&eacute;e la mission de pacifier l'int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Sous l'escorte des <i>gauchos</i> de Quiron, le fr&egrave;re d'Isabelle
+alla prendre possession de son gouvernement, qu'il occupa
+jusqu'en 1808,&mdash;&eacute;poque &agrave; laquelle une politique maladroite
+fit remplacer par la m&eacute;tropole tous les hauts fonctionnaires
+du P&eacute;rou.</p>
+
+<p>Une seconde tr&ecirc;ve de sept ans succ&eacute;da ainsi aux troubles
+qui n'avaient gu&egrave;re cess&eacute; depuis la retraite de l'&eacute;poux de
+Catalina. Durant ces sept ann&eacute;es, Gabriel grandit sous les
+yeux des caciques, non sans prendre quelquefois la mer &agrave;
+bord des navires de son p&egrave;re. Mais, par une convention tacite,
+le fils des Incas ne s'embarqua jamais en m&ecirc;me temps que sa
+m&egrave;re et ses deux fr&egrave;res jumeaux.&mdash;Ainsi, des gages vivants
+de l'alliance secr&egrave;te du <i>Lion de la mer</i> avec les indig&egrave;nes
+p&eacute;ruviens, demeur&egrave;rent toujours au milieu d'eux.</p>
+
+<p>Soumis &agrave; un r&eacute;gime doux et juste, patients, discrets et
+certains d'&ecirc;tre noblement secourus d&egrave;s que l'Espagne changerait
+de conduite &agrave; leur &eacute;gard, les chefs les plus &eacute;clair&eacute;s
+approuvaient hautement la sagesse d'Isabelle et de son
+&eacute;poux.<span class='pagenum'><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span></p>
+
+<p>Gabriel, salu&eacute; du titre de Condor-Kanki, &eacute;tait &eacute;lev&eacute; dans
+le palais du gouverneur espagnol, mais il n'y vivait point en
+prisonnier. Au retour de ses campagnes de mer, entreprises
+du consentement des caciques, son oncle ne mettait aucun
+obstacle &agrave; ses excursions chez les diverses tribus de la plaine
+et des montagnes.</p>
+
+<p>Don Ramon tol&eacute;rait qu'on l'y re&ccedil;&ucirc;t comme le dernier h&eacute;ritier
+de la race seigneuriale. Et nul doute que l'Espagne n'e&ucirc;t
+fini par conqu&eacute;rir l'amour des peuples indig&egrave;nes, si, apr&egrave;s
+le deuxi&egrave;me marquis de Garba y Palos, Gabriel de Roqueforte
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; successivement appel&eacute; au gouvernement de
+Cuzco et &agrave; la vice-royaut&eacute; du P&eacute;rou.</p>
+
+<p>Mais il n'en fut pas ainsi.&mdash;Don Ramon, brusquement
+destitu&eacute;, fut rappel&eacute; en Europe et ob&eacute;it en fid&egrave;le sujet
+espagnol.</p>
+
+<p>La guerre &eacute;clatait de nouveau entre l'Espagne et la France.&mdash;Tout
+d'abord, dans les possessions d'outre-mer, au Mexique,
+&agrave; la Nouvelle-Grenade, &agrave; Buenos-Ayres, au Chili, au P&eacute;rou,
+les cr&eacute;oles se prononc&egrave;rent pour Ferdinand VII contre l'empereur
+Napol&eacute;on; mais bient&ocirc;t, selon les pr&eacute;visions du Lion
+de la mer, la grande insurrection de l'ind&eacute;pendance domina
+tous les mouvements politiques. Lasse du joug s&eacute;culaire
+de l'Espagne, l'Am&eacute;rique m&eacute;ridionale se soulevait tout
+enti&egrave;re.</p>
+
+<p>L'heure de la d&eacute;livrance avait sonn&eacute;.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on, en franchissant les Pyr&eacute;n&eacute;es, donna au nouveau
+monde le signal de la libert&eacute;.</p>
+
+<p>Cependant l'Oc&eacute;anie avait revu son infatigable champion.</p>
+
+<p>Les ann&eacute;es de tr&ecirc;ve qui ouvraient enfin au Lion de la
+mer tous les ports du P&eacute;rou furent glorieusement remplies.</p>
+
+<p>Les ruses cruelles de Pottle Trichenpot retomb&egrave;rent sur
+ses complices; mais, h&eacute;las! l'adroit coquin parvint toujours
+&agrave; s'&eacute;chapper.</p>
+
+<p>Aux &icirc;les Marquises, o&ugrave; il avait fait merveilles avec les
+franges d'or du Lion de la mer, ce ne fut qu'apr&egrave;s de sanglants
+combats que son influence put &ecirc;tre d&eacute;truite.<span class='pagenum'><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span></p>
+
+<p>Il venait de s'&eacute;vader en pirogue, lorsque les Nouka-Hiviens,
+constern&eacute;s, reconnurent qu'ils avaient &eacute;t&eacute; ses dupes.&mdash;Une
+alliance solennelle fut jur&eacute;e alors. L&eacute;on, proclam&eacute;
+de nouveau chef des chefs, laissa un agent fid&egrave;le &agrave; Nouka-Hiva,
+et poursuivit sa course.</p>
+
+<p>A Ta&iuml;ti, commen&ccedil;ait la guerre fameuse connue dans les
+annales de l'archipel sous le nom de <i>Tama&iuml; rahi ia Arahou-Ra&iuml;a</i>,
+c'est-&agrave;-dire la grande guerre de Arahou-Ra&iuml;a.&mdash;Sans-Peur
+prit n&eacute;cessairement fait et cause pour ceux des
+indig&egrave;nes que les relations anglaises traitent de rebelles et
+d'insurg&eacute;s.</p>
+
+<p>Depuis longtemps d&eacute;j&agrave; il secondait et prot&eacute;geait tr&egrave;s efficacement
+plusieurs pr&ecirc;tres catholiques fran&ccedil;ais &eacute;migr&eacute;s ou
+patriotes p&eacute;ruviens, qu'il avait d&eacute;pos&eacute;s dans le petit archipel
+de Manga-Reva.</p>
+
+<p>Ce fut le premier point occup&eacute; par des missionnaires catholiques.</p>
+
+<p>Paraw&acirc; n'ouvrit pas de trop grands yeux.&mdash;Au P&eacute;rou, il
+avait souvent assist&eacute; &agrave; la messe, et l'aum&ocirc;nier de Quiron,
+conform&eacute;ment aux instructions de L&eacute;on de Roqueforte,
+n'avait cess&eacute; de lui pr&ecirc;cher des croyances que l'on concilia
+tant bien que mal avec les traditions de son peuple,
+sur les myst&egrave;res de la sainte Trinit&eacute;, sur l'immortalit&eacute; de
+l'&acirc;me, les interdictions sacr&eacute;es telles que <i>le tabou</i> et le rachat
+des p&eacute;ch&eacute;s par la p&eacute;nitence.</p>
+
+<p>Taillevent, Camuset et les jeunes lionceaux de la mer
+tenaient semblable langage.</p>
+
+<p>L'influence du catholicisme devait dans l'Oc&eacute;anie enti&egrave;re
+&ecirc;tre oppos&eacute;e &agrave; celle du mercantilisme biblique des missionnaires
+anglicans et &agrave; leurs actes despotiques.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le roi Pomar&eacute; II avait embrass&eacute; le parti anglais.</p>
+
+<p>Son ministre Tanta, le guerrier le plus redout&eacute; de tout
+l'archipel, valeureux compagnon du Lion de la mer, d&eacute;couvrant
+le premier que les franges d'or ont &eacute;t&eacute; d&eacute;rob&eacute;es par
+Pottle Trichenpot, proteste et se retire dans les montagnes.<span class='pagenum'><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span>
+Une faction puissante, fid&egrave;le aux grandes traditions d'ind&eacute;pendance,
+se rallie sous la banni&egrave;re lib&eacute;ratrice de <span class="smcap">L&eacute;o</span>
+l'<i>Atoua</i>.</p>
+
+<p>A l'instigation de Pottle Trichenpot, Pomar&eacute; II attaque
+Tanta et ses partisans.&mdash;Or, chose bien remarquable,
+constat&eacute;e par les &eacute;crivains anglais eux-m&ecirc;mes, et qui prouve
+bien que la lutte fut politique et non religieuse,&mdash;le grand
+pr&ecirc;tre du dieu Oro &eacute;tait du m&ecirc;me parti que les missionnaires
+protestants, et fut un des plus ardents instigateurs
+de la guerre civile. On ne peut dire cons&eacute;quemment qu'elle
+fut allum&eacute;e entre les chr&eacute;tiens et les idol&acirc;tres. Loin de l&agrave;,
+Pomar&eacute; II, ayant tout d'abord obtenu par surprise un succ&egrave;s
+sanglant, des sacrifices humains eurent lieu sur les
+autels du dieu Oro.</p>
+
+<p>Tanta eut soin de faire annoncer dans tout l'archipel que
+de telles ex&eacute;cutions &eacute;taient en abomination devant <span class="smcap">L&eacute;o</span>
+l'<i>Atoua</i>, esprit sup&eacute;rieur, seul vraiment chr&eacute;tien, car il
+avait toujours interdit le cannibalisme et les holocaustes de
+prisonniers.</p>
+
+<p>A peine cette proclamation &eacute;tait-elle r&eacute;pandue dans les
+&icirc;les de la Soci&eacute;t&eacute;, que la division fran&ccedil;aise parut.&mdash;Pomar&eacute; II,
+chass&eacute; de Ta&iuml;ti, se retira dans l'&icirc;le de Huahin&eacute;.
+Les indig&egrave;nes de plusieurs autres &icirc;les embrass&egrave;rent
+avec transport la cause de Tanta et du <i>Lion de la
+mer</i>.</p>
+
+<p>Les missionnaires anglicans se r&eacute;fugient &agrave; bord du navire
+<i>la Pers&eacute;v&eacute;rance</i>. Mais tandis qu'&agrave; la t&ecirc;te des &eacute;quipages
+de <i>la Lionne</i> et de <i>l'Unicorn</i> L&eacute;on de Roqueforte combat en
+terre ferme, <i>le Lion</i>, charg&eacute; d'appuyer la chasse aux fugitifs,
+s'&eacute;choue sur un banc de coraux.</p>
+
+<p><i>La Pers&eacute;v&eacute;rance</i>, emportant Pottle Trichenpot, fait voile
+pour l'Europe. Paraw&acirc; et Taillevent d&eacute;plor&egrave;rent &agrave; l'unisson
+l'&eacute;vasion de ce maudit fauteur de troubles.</p>
+
+<p>L'&eacute;quipage du <i>Lion</i> fut sauv&eacute;; mais le navire, d&eacute;mantel&eacute;
+par la mer, fut perdu pour Sans-Peur le Corsaire.</p>
+
+<p>Peu de temps apr&egrave;s, par compensation, le schoner anglais<span class='pagenum'><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span>
+<i>la V&eacute;nus</i> fut pris &agrave; l'abordage par les insulaires ta&iuml;tiens<a name="FNanchor_18_20" id="FNanchor_18_20"></a><a href="#Footnote_18_20" class="fnanchor">[18]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_20" id="Footnote_18_20"></a><a href="#FNanchor_18_20"><span class="label">[18]</span></a> Historique.</p></div>
+
+<p>L&eacute;on s'opposa aux massacres qu'allait ordonner le
+ministre Tanta.</p>
+
+<p>&mdash;Non, jamais de repr&eacute;sailles semblables! s'&eacute;cria-t-il;
+n'imitez point vos ennemis, ne d&eacute;shonorons par notre
+cause!</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Taillevent, comme on pense, grogna selon son
+droit.</p>
+
+<p>&mdash;Si le Trichenpot avait &eacute;t&eacute; pendu la premi&egrave;re ou seulement
+la seconde fois, il n'aurait pas eu la chance de nous
+&eacute;chapper la troisi&egrave;me!</p>
+
+<p>Le N&eacute;o-Z&eacute;landais Paraw&acirc; ne se permit point de grogner,
+mais ne tarda pas &agrave; trouver fort justes les r&eacute;flexions de son
+ami Taillevent, car la fr&eacute;gate anglaise <i>l'Urania</i>, profitant
+d'une diversion op&eacute;r&eacute;e par les partisans de Pomar&eacute; II, reprit
+<i>la V&eacute;nus</i> et d&eacute;livra son &eacute;quipage.</p>
+
+<p>Laissant au brave Tanta le soin de finir la guerre, Sans-Peur,
+avec sa <i>Lionne</i>, se met &agrave; la recherche de <i>l'Urania</i>;
+mais la fr&eacute;gate anglaise, ayant fait fausse route pendant la
+nuit, atterrit, fort heureusement pour elle, &agrave; Port-Jackson.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Des courses continuelles, des missions et des pr&eacute;dications
+qui ne furent pas toutes sans fruits, des tentatives civilisatrices
+tr&egrave;s diverses, des combats de terre et de mer, des
+aventures souvent invraisemblables, des succ&egrave;s, des revers,
+des n&eacute;gociations et des entreprises de tous genres occup&egrave;rent
+Sans-Peur le Corsaire et ses alli&eacute;s pendant les sept
+ann&eacute;es pacifiques du gouvernement de don Ramon.</p>
+
+<p>L&eacute;on de Roqueforte, par son activit&eacute; d&eacute;vorante, r&eacute;tablissait,
+non sans d'immenses difficult&eacute;s, l'influence bienfaisante de
+la France, qu'il repr&eacute;sentait sous le nom de <span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i>.</p>
+
+<p>Malheureusement, la France elle-m&ecirc;me &eacute;tait neutre.</p>
+
+<p>En lutte avec l'Europe enti&egrave;re, triomphante sur le continent,
+gr&acirc;ce au g&eacute;nie du plus grand capitaine des temps
+modernes, elle avait l'inf&eacute;riorit&eacute; sur les mers. Et elle<span class='pagenum'><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span>
+ignorait qu'un h&eacute;ros obscur, se d&eacute;vouant &agrave; une &oelig;uvre
+inconnue, combattait sans rel&acirc;che pour elle dans cette
+cinqui&egrave;me partie du monde que le roi Louis XVI s'&eacute;tait
+propos&eacute; de soustraire &agrave; la domination britannique.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tresse de la mer, l'Angleterre veillait.</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;sister, maintenir, attendre!&mdash;telle fut la devise de
+Sans-Peur le Corsaire.</p>
+
+<p>Il r&eacute;sista, il attendit, et non-seulement il se maintint,
+mais encore il &eacute;tendit sa protection sur une foule de points
+nouveaux.</p>
+
+<p>Les Anglais, &eacute;tablis &agrave; la Nouvelle-Hollande, le rencontr&egrave;rent
+comme un obstacle invincible &agrave; la Nouvelle-Z&eacute;lande,
+o&ugrave; Paraw&acirc; Touma et son fils Hihi firent des prodiges, aux
+&icirc;les Fidji, dans tous les archipels du nord et de l'est, depuis
+les Carolines et les Mulgraves jusqu'aux &icirc;les Haoua&iuml;, d'o&ugrave;
+disparut enfin le culte du dieu Rono, vulgairement le capitaine
+Cook.</p>
+
+<p><span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i>, toujours &eacute;quitable et vraiment lib&eacute;rateur,
+faisait et d&eacute;faisait les rois des &icirc;les de l'Oc&eacute;anie. Il abattait
+les petits tyrans <i>tabou&eacute;s</i> et leur donnait parfois pour successeurs
+de simples matelots fran&ccedil;ais. Les princes du plus
+haut rang s'honoraient de servir dans ses &eacute;quipages.&mdash;Et
+c'est ainsi qu'apr&egrave;s Paraw&acirc;-Touma, il prit &agrave; bord son
+illustre fils Hihi, Rayon-du-soleil, jeune chef qui devait,
+longues ann&eacute;es plus tard, recevoir les surnoms &eacute;clatants de
+Napoulon et de Ponapati (Napol&eacute;on et Bonaparte)<a name="FNanchor_19_21" id="FNanchor_19_21"></a><a href="#Footnote_19_21" class="fnanchor">[19]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_21" id="Footnote_19_21"></a><a href="#FNanchor_19_21"><span class="label">[19]</span></a> Historique.</p></div>
+
+<p>Les deux plus grands hommes de la Polyn&eacute;sie, Finau I<sup>er</sup>,
+qui r&eacute;gnait &agrave; Tonga, et Tam&eacute;ha-M&eacute;ha I<sup>er</sup>, qui r&eacute;gnait aux
+&icirc;les Haoua&iuml;, entr&egrave;rent l'un et l'autre dans les vues de Sans-Peur
+le Corsaire. Et si, par la suite, ils n'y rest&egrave;rent point
+&eacute;galement fid&egrave;les, ce fut en raison des nouvelles perfidies
+des missionnaires anglicans, dont le pouvoir devait devenir
+effroyable.</p>
+
+<p>D&egrave;s l'&acirc;ge de douze ans, Gabriel de Roqueforte partagea la
+plupart des dangers de son p&egrave;re. Intr&eacute;pide pilotin, cavalier<span class='pagenum'><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span>
+audacieux, pi&eacute;ton infatigable, il avait au plus haut degr&eacute;
+deux des trois grandes qualit&eacute;s pr&eacute;conis&eacute;es par ma&icirc;tre
+Taillevent, c'est-&agrave;-dire <i>le courage</i> et <i>l'id&eacute;e</i>.&mdash;Mais la troisi&egrave;me,
+ou selon l'ordre rigoureux la seconde, en d'autres
+termes <i>la patience</i>, &eacute;tait loin d'&ecirc;tre son fait, lorsque vers la
+fin de 1808, les deux b&acirc;timents que ramenait le grand tueur
+de navires atterrirent sur les c&ocirc;tes du P&eacute;rou.<span class='pagenum'><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLI" id="XLI"></a>XLI</h2>
+
+<h3>LE COMMODORE WILSON.</h3>
+
+
+<p>Camuset, maintenant porteur d'une magnifique barbe
+rousse, recevait la r&eacute;compense de ses bons et loyaux services,
+en savourant le titre de <i>matelot</i> de ma&icirc;tre Taillevent,&mdash;titre
+qu'il partageait, on le sait assez, avec Tom Lebon
+de Jersey, anglais de nation, fran&ccedil;ais de c&oelig;ur. Camuset,
+toutefois, n'avait pas la faiblesse de se plaindre de son partage.</p>
+
+<p>Loyal matelot de son matelot, il aimait sur parole ce Tom
+Lebon qui, press&eacute; en 1793, avait eu la douleur de ne jamais
+revoir Jersey ni Port-Bail, et continuait &agrave; servir Sa Majest&eacute;
+Britannique en qualit&eacute; de gabier sur le vaisseau <i>l'Illustrious</i>,
+pr&eacute;sentement command&eacute; par le capitaine Wilson, de lamentable
+m&eacute;moire.</p>
+
+<p>Encore un qui devait donner raison aux propos de grognard
+de ma&icirc;tre Taillevent.</p>
+
+<p>&mdash;Faire gr&acirc;ce au lieutenant Roboam Owen, bien, tr&egrave;s
+bien!... mais &agrave; un Trichenpot ou &agrave; un Wilson, autre
+chose!... On vous &eacute;crase sans mis&eacute;ricorde de malheureuses
+petites b&ecirc;tes m&eacute;chantes par nature, par temp&eacute;rament, mais
+sans malice, comme supposition, un scorpion, une vip&egrave;re,
+une punaise; et on vous laisse vivre un Wilson, un ingrat,
+une mauvaise b&ecirc;te venimeuse par go&ucirc;t, par volont&eacute;, tout
+expr&egrave;s!... Moi, je voulais prendre cet oiseau-l&agrave; en plein bal,
+l'emporter &agrave; bord et l'y pendre au bout de la grande vergue;<span class='pagenum'><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span>
+c'&eacute;tait la justice. &Ccedil;a aurait sauv&eacute; la peau de cet imb&eacute;cile de
+colonel Garron y Quiz&acirc;, pas mal d'autres peaux meilleures,
+et les n&ocirc;tres aussi peut-&ecirc;tre bien!&mdash;J'ai toujours gard&eacute;
+souvenance de l'histoire du brigand qui faisait pendre son
+juge, en lui disant pour raison: &laquo;C'est, dit-il qu'il dit,
+parce que tu ne m'as pas fait pendre, toi!&raquo; Et voil&agrave; justement
+ce que nous diraient le Trichenpot ou le Wilson, s'ils
+nous tenaient un de ces quatre matins.&mdash;Mais non! mon
+capitaine se contente de laisser l'autre en prison. Est-ce
+qu'on reste jamais en prison? On y meurt ou on s'en
+tire.</p>
+
+<p>Pour sa part, le capitaine Wilson y avait pass&eacute; deux mortelles
+ann&eacute;es &agrave; maudire la France, l'Espagne, le vice-roi du
+P&eacute;rou, Sans-Peur le Corsaire, et, par-dessus le march&eacute;, le
+lieutenant Roboam Owen, qui l'avait indignement oubli&eacute;, &agrave;
+ce qu'il croyait.</p>
+
+<p>Wilson &eacute;tait encore injuste et ingrat, car son camarade
+ne l'oublia pas un seul instant.</p>
+
+<p>Retourn&eacute; en Europe avec un sauf-conduit, &agrave; bord du m&ecirc;me
+vaisseau de transport qui d&eacute;posa en Espagne les prisonniers
+de guerre d&eacute;livr&eacute;s enfin des mines par les ordres d'Isabelle,&mdash;Roboam
+Owen se h&acirc;ta d'instruire son gouvernement de
+la situation du capitaine Wilson. Il fit plus encore, il int&eacute;ressa
+plusieurs amiraux &agrave; la d&eacute;livrance de cet officier, qui,
+par suite de ses d&eacute;marches, fut compris dans un cartel
+d'&eacute;change.</p>
+
+<p>A peine de retour &agrave; Londres, Wilson se trouve en faveur.
+Un pouvoir occulte, qui s'opposa toujours &agrave; l'avancement
+de Roboam Owen, pousse au contraire d'une mani&egrave;re insolite
+le haineux Wilson, qui &eacute;tait bien et d&ucirc;ment commodore
+quand il fut appel&eacute; au commandement du vaisseau
+de 74, <i>l'Illustrious</i>.</p>
+
+<p>La soci&eacute;t&eacute; biblique et commerciale des missions &eacute;vang&eacute;liques,
+sur les instances du r&eacute;v&eacute;rend Pottle Trichenpot, l'un
+de ses membres les plus intelligents et les plus actifs, avait
+&eacute;videmment fait son affaire de l'avenir du capitaine Wilson.<span class='pagenum'><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a></span></p>
+
+<p>&laquo;Il avait &eacute;t&eacute; prisonnier du pirate s'intitulant Sans-Peur
+le Corsaire.</p>
+
+<p>&laquo;Il s'&eacute;tait d&eacute;clar&eacute; son ennemi avec la plus louable ingratitude;
+il le d&eacute;testait profond&eacute;ment, et le calomniait de
+bonne foi.</p>
+
+<p>&laquo;Il &eacute;tait opini&acirc;tre, bon marin, et bilieux.</p>
+
+<p>&laquo;Deux ann&eacute;es de captivit&eacute; au P&eacute;rou devaient le rendre
+intraitable.&raquo;</p>
+
+<p>Tels &eacute;taient les titres du commodore &agrave; la haute protection
+de la soci&eacute;t&eacute; biblico-commerciale, qui le fit nommer au
+commandement des forces navales envoy&eacute;es dans les mers
+du Sud, pour prot&eacute;ger les missions anglaises et purger
+l'Oc&eacute;anie des nombreux aventuriers, forbans ou bandits
+fran&ccedil;ais qui l'infestaient et l'opprimaient au nom du susdit
+pirate dit Sans-Peur, odieux papiste qui prot&eacute;geait des pr&eacute;dicateurs
+catholiques ne vendant rien et ne visant &agrave; usurper
+aucun pouvoir.</p>
+
+<p><i>L'Illustrious</i>, de 74, la fr&eacute;gate <i>la Pearl</i>, de 40, et plusieurs
+b&acirc;timents de rang inf&eacute;rieur partirent de Plymouth vers
+l'&eacute;poque o&ugrave; la guerre fut d&eacute;clar&eacute;e &agrave; l'Espagne par l'empereur
+des Fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>La division fit voile pour Cadix, o&ugrave; un officier, charg&eacute; des
+pleins pouvoirs du roi Ferdinand VII, s'embarqua sur <i>l'Illustrious</i>.</p>
+
+<p>A bord du m&ecirc;me vaisseau se trouvaient, d'une part, le
+lieutenant Roboam Owen, attach&eacute;, par ordre minist&eacute;riel, &agrave;
+l'exp&eacute;dition comme poss&eacute;dant des connaissances hydrographiques
+sp&eacute;ciales,&mdash;et, d'autre part, le r&eacute;v&eacute;rend Pottle
+Trichenpot, l'un des directeurs des missions anglaises en
+Oc&eacute;anie.</p>
+
+<p>Pottle, qui avait autrefois cir&eacute; les bottes du lieutenant
+Owen, le lieutenant Owen, dont Pottle avait autrefois cir&eacute;
+les bottes, se rencontr&egrave;rent &agrave; la m&ecirc;me table avec un &eacute;gal
+d&eacute;plaisir.&mdash;Ils firent semblant de ne pas se reconna&icirc;tre.</p>
+
+<p>Pottle voulut tout d'abord se m&ecirc;ler des affaires de service<span class='pagenum'><a name="Page_273" id="Page_273">[Pg 273]</a></span>
+de la division navale. Mais le commodore Wilson, non moins
+t&ecirc;tu pour ses amis que pour ses ennemis, prit le contre-pied
+de tous les avis du r&eacute;v&eacute;rend directeur.&mdash;Aussi dispersa-t-il
+fort imprudemment ses navires.</p>
+
+<p>Et voil&agrave; tout justement pourquoi sa petite fr&eacute;gate <i>la Pearl</i>
+portait maintenant les couleurs fran&ccedil;aises et le nom sacr&eacute;
+de <i>Lion</i>, par une cons&eacute;quence forc&eacute;e d'un fort beau combat
+naval.</p>
+
+<p>L'ex-<i>Pearl</i>, d&eacute;sormais <i>le Lion</i>, &eacute;tait le navire sur lequel
+Sans-Peur le Corsaire jugea bon de passer en abandonnant
+sa pauvre <i>Lionne</i>, us&eacute;e de la quille &agrave; la pomme comme ne
+le fut jamais le couteau de Jeannot.&mdash;<i>L'Unicorn</i> n'&eacute;tait
+plus depuis trois ou quatre ans.&mdash;En revanche, sous l'escorte
+du <i>Lion</i> naviguait un d&eacute;licieux paquebot, tr&egrave;s faible
+d'&eacute;chantillon, mais d'une marche sup&eacute;rieure qui lui avait
+valu le nom d'<i>Hirondelle</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&mdash;Voile! cria l'homme de vigie &agrave; bord du <i>Lion</i>... Tr&egrave;s
+haut m&acirc;t&eacute;e... ajouta-t-il au bout d'une minute.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; Gabriel &eacute;tait sur les barres de perroquet avec sa
+longue-vue en bandouli&egrave;re. Camuset l'y suivit comme de
+raison.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais vu un aussi gros navire! dit le jeune
+h&eacute;ritier des Incas.</p>
+
+<p>&mdash;Vaisseau de ligne anglais! cria Camuset au m&ecirc;me
+instant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! chien de chien! fit Taillevent, j'ai r&ecirc;v&eacute; cette nuit
+de Pottle Trichenpot et de potence habill&eacute;e en soldat de
+marine anglais!...</p>
+
+<p>Sans-Peur prit le commandement de la man&oelig;uvre.</p>
+
+<p><i>Le Lion</i> et <i>l'Hirondelle</i> se charg&egrave;rent de toile.</p>
+
+<p><i>L'Illustrious</i> en fit autant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est <i>la Pearl</i>, je reconnais parfaitement <i>la Pearl</i>,
+disait le commodore Wilson. Pourquoi diable prend-elle
+chasse devant nous?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? <i>Goddam!</i> riposta l'&eacute;vang&eacute;lique Pottle Tri<span class='pagenum'><a name="Page_274" id="Page_274">[Pg 274]</a></span>chenpot,
+parce que ce d&eacute;mon de Sans-Peur vous l'a prise;
+c'est assez clair!</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes inconvenant, master Trichenpot! et je
+trouve votre <i>goddam</i> tr&egrave;s <i>shoking</i>, entendez-vous?...</p>
+
+<p>Roboam Owen &eacute;tait triste.</p>
+
+<p>Tom Lebon, qui ne se doutait de rien, ratissait un bout de
+corde, en chantonnant un air normand qu'il avait appris &agrave;
+Port-Bail de la bonne femme Taillevent, la m&egrave;re &agrave; son vieux
+matelot.<span class='pagenum'><a name="Page_275" id="Page_275">[Pg 275]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLII" id="XLII"></a>XLII</h2>
+
+<h3>LES LIONCEAUX DE LA MER</h3>
+
+
+<p>La dynastie Taillevent s'&eacute;tait accrue de quatre mousses,
+tandis que Lim&eacute;no grandissait aux c&ocirc;t&eacute;s de Gabriel-Jos&eacute;-Clodion
+Tupac Amaru, l'idole des indig&egrave;nes p&eacute;ruviens et
+des &eacute;quipages de Sans-Peur le Corsaire.</p>
+
+<p>Issus d'un p&egrave;re normand et d'une m&egrave;re m&eacute;tisse, &agrave; demi-marins,
+&agrave; demi-montagnards, Pierre, Blas, Jacques et Ricardo
+Taillevent s'honoraient d'&ecirc;tre le bataillon sacr&eacute; de
+L&eacute;onin et de Lionel, les jumeaux blonds que leur m&egrave;re avait
+peine &agrave; distinguer l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Tous ces enfants, qui partag&egrave;rent les navigations d'Isabelle
+et de Lim&eacute;na, re&ccedil;urent, d&egrave;s l'&acirc;ge le plus tendre, le
+bapt&ecirc;me du feu,&mdash;&agrave; bord, quand Gabriel et Lim&eacute;no restaient
+&agrave; terre,&mdash;&agrave; terre, quand Gabriel et Lim&eacute;no faisaient
+campagne &agrave; bord.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient &eacute;galement familiaris&eacute;s avec la vie aventureuse
+de l'Oc&eacute;an et l'existence nomade des grands bois, des
+montagnes ou des pampas.</p>
+
+<p>Dou&eacute;s diversement suivant l'immuable loi de la nature,
+ils devaient &agrave; leur &eacute;ducation un seul et m&ecirc;me amour exalt&eacute;
+pour la race des Roqueforte. <span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i>, Sans-Peur le Corsaire,
+&eacute;tait leur roi; madame, leur reine; Gabriel, leur prince;
+Lionel et L&eacute;onin, leurs jeunes chefs.</p>
+
+<p>Et, vers la fin, ils eurent en outre leur princesse; car la
+dynastie du Lion de la mer s'augmenta aussi d'une char<span class='pagenum'><a name="Page_276" id="Page_276">[Pg 276]</a></span>mante
+petite fille, contraste vivant de ses fr&egrave;res, non moins
+brune qu'ils &eacute;taient blonds, et d'autant plus ch&egrave;re &agrave; la famille
+qu'elle ressemblait trait pour trait &agrave; sa noble m&egrave;re.
+D'un commun accord, elle re&ccedil;ut les noms de Clotilde-Raymonde,
+le premier comme M&eacute;rovingienne, le second comme
+filleule de son oncle don Ramon.</p>
+
+<p>Le faisceau se formait pour l'avenir. Et lorsque parfois,
+pendant un mouillage au Callao, enfants et parents &eacute;taient
+tous r&eacute;unis:</p>
+
+<p>&mdash;Mes v&oelig;ux sont exauc&eacute;s, disait Sans-Peur, notre
+&oelig;uvre ne p&eacute;rira point!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, grognait Taillevent, branle-bas g&eacute;n&eacute;ral &agrave; perp&eacute;tuit&eacute;!...
+&Ccedil;a y est!... Mon capitaine,&mdash;c'est coul&eacute;,&mdash;n'aura
+jamais go&ucirc;t au petit cabotage. Toujours des tremblements,
+toujours des chavirements; le vent de <i>surou&acirc;t</i>
+est du calme plat en comparaison de ses id&eacute;es. Il vente
+toujours dans sa t&ecirc;te &agrave; faire mettre &agrave; la cape l'Europe, le
+P&eacute;rou, l'Oc&eacute;anie et le <i>grand chasse-foudre</i>!... De fa&ccedil;on,
+Lim&eacute;na, qu'ayant toujours eu, moi, l'amour de la tranquillit&eacute;
+&agrave; bord d'un gentil caboteur ou dans ma case &agrave; Port-Bail,
+me voil&agrave; forc&eacute; de faire tour mort sur ma vieille langue,
+&agrave; l'effet de ne pas d&eacute;courager nos mousses. Il nous faut donc
+les &eacute;duquer en leur disant: &laquo;Aimez le chamberdement et
+la mis&egrave;re, voil&agrave; le plaisir! Poudre fulminante, volcan et raz
+de mar&eacute;e, voil&agrave; votre temp&eacute;rament!... Vive le petit m&eacute;tier!
+En avant le rigaudon sur terre, sur mer, et peut-&ecirc;tre bien
+ailleurs!&raquo; Je dis ailleurs, Lim&eacute;na, et je m'entends... M. Gabriel
+est encore assez sage: l'abordage, les br&ucirc;lots, la
+cavalerie et l'infanterie lui sont suffisants.&mdash;Mais M. L&eacute;onin,
+un gringalet, soit dit sans offense, vous a des inventions &agrave;
+donner la colique &agrave; un requin.&mdash;Est-ce que ce gamin de
+deux jours ne vous parle point de bateaux sous-marins, de
+ballons, de souterrains et d'un tas de machines d'enfer
+comme de ses amusettes!... Oui, ma femme, quelque jour
+ils navigueront sous l'eau, dans l'air, dans le ventre de la
+terre, au fin fond de n'importe quoi! Les anciens, pour<span class='pagenum'><a name="Page_277" id="Page_277">[Pg 277]</a></span>
+lors, ne seront que des conscrits; nos gars, vois-tu, ne
+riront pas tous les matins...</p>
+
+<p>Lim&eacute;na souriait avec orgueil.</p>
+
+<p>Et Camuset &agrave; la barbe rousse, en tiers dans cet entretien,
+se bornait &agrave; dire:</p>
+
+<p>&mdash;Sois calme, matelot Taillevent, &ccedil;a court bien! on s'en
+charge de tes mousses.</p>
+
+<p>Le contre-ma&icirc;tre Camuset, plus souvent appel&eacute; Barberousse,
+inspirait alors aux fils du ma&icirc;tre d'&eacute;quipage un peu
+de la crainte salutaire que le rude grognard lui inspirait &agrave;
+lui-m&ecirc;me au d&eacute;but de ses grandes aventures.</p>
+
+<p>Les bonnes traditions ne se perdaient pas, comme on
+voit.</p>
+
+<p>Seulement, le temps poursuivant son cours inexorable,
+transformait les mousses en novices ou m&ecirc;me en matelots,
+et les matelots en contre-ma&icirc;tres, comme l'atteste le juste
+avancement de Camuset.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>L'amazone Isabelle a un fils a&icirc;n&eacute; de quinze ans r&eacute;volus et
+qui semble en avoir dix-sept, soit que son origine maternelle
+et le climat des tropiques l'aient rendu pr&eacute;coce, soit
+que la navigation et les exercices du corps aient d&eacute;velopp&eacute;
+avant l'&acirc;ge sa nature vigoureuse.</p>
+
+<p>L&eacute;onin et Lionel, au contraire, sont fr&ecirc;les, p&acirc;les, presque
+ch&eacute;tifs, quoique bien portants et parfaitement constitu&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, commandant, disait &agrave; leur propos le
+chirurgien-major de l'escadrille corsairienne, je vous r&eacute;ponds
+d'eux. Vos lionceaux deviendront des lions!</p>
+
+<p>Les lionceaux avaient dix ans pass&eacute;s.</p>
+
+<p>M&ecirc;mes voix, m&ecirc;mes gestes, m&ecirc;mes regards, m&ecirc;me intelligence.
+Seulement, leur m&egrave;re trouvait Lionel plus tendre et
+plus soumis, et leur p&egrave;re finit par reconna&icirc;tre en L&eacute;onin
+plus d'initiative, plus de force de caract&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Il sera temps bient&ocirc;t que ces enfants voient la France,
+leur patrie, avait-il dit avant de partir pour sa derni&egrave;re
+exp&eacute;dition.<span class='pagenum'><a name="Page_278" id="Page_278">[Pg 278]</a></span></p>
+
+<p>Cette parole, qu'Isabelle ne connut point, fut prononc&eacute;e
+en pr&eacute;sence de Taillevent, qui se permit de demander:</p>
+
+<p>&mdash;Et M. Gabriel?</p>
+
+<p>&mdash;Ami, r&eacute;pondit L&eacute;on avec tristesse, ai-je coutume
+de manquer &agrave; mes serments et de reprendre ce que j'ai
+donn&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Pour lors, murmura le ma&icirc;tre, m'est avis que la
+bonne femme de m&egrave;re &agrave; Taillevent, si Dieu fait qu'elle vive
+encore, pourra bien embrasser mes quatre petits sauvages,&mdash;Pierre
+et Jacques, ou, comme qui dirait en espagnol, Pedro
+et Iago, Blas et Ricardo, ou, comme qui dirait en fran&ccedil;ais,
+Blaise et Richard,&mdash;mais qu'elle n'embrassera jamais mon
+a&icirc;n&eacute; Lim&eacute;no, p&eacute;ruvien comme son nom et sa chance.&mdash;Ah!
+le pauvre gars, il en avalera des Cordill&egrave;res, il en
+courra des bords sur le lac de Plomb et &agrave; travers les montagnes
+du P&eacute;rou, sans jamais voir notre cher Port-Bail, sur
+les c&ocirc;tes de Normandie, en face de Jersey!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela, Taillevent? Ton fils, &agrave; toi, n'est point
+de la race des Incas...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, excuse! mon capitaine, interrompit vivement
+le ma&icirc;tre, si mon fils, &agrave; moi, n'est l'enfant du soleil ni de la
+lune, il est le mien, nom d'un tonnerre! et &ccedil;a suffit pour
+naviguer droit dans le sillage de l'honn&ecirc;tet&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours le m&ecirc;me, dit Sans-Peur avec une &eacute;motion
+fraternelle.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours, mon capitaine!...</p>
+
+<p>La campagne entreprise &agrave; la suite de cet entretien eut
+cela de remarquable que <span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i> se pr&eacute;occupa beaucoup
+moins de ses &icirc;les polyn&eacute;siennes que de la prise d'un
+b&acirc;timent taill&eacute; pour la marche.<span class='pagenum'><a name="Page_279" id="Page_279">[Pg 279]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLIII" id="XLIII"></a>XLIII</h2>
+
+<h3>L'HIRONDELLE.</h3>
+
+
+<p>D'apr&egrave;s les conseils de Pottle Trichenpot, la soci&eacute;t&eacute;
+biblique et commerciale de Londres pr&eacute;f&eacute;rait d&eacute;sormais
+pour ses navires la l&eacute;g&egrave;ret&eacute; &agrave; la capacit&eacute;. &laquo;Car, en attendant
+qu'on obt&icirc;nt de Sa Majest&eacute; Britannique le concours
+d'une puissante division navale, l'essentiel &eacute;tait de pouvoir
+&eacute;chapper au d&eacute;testable pirate Sans-Peur.&raquo;</p>
+
+<p>A la baie des &icirc;les, o&ugrave; <i>la Lionne</i> rel&acirc;cha, Paraw&acirc;-Touma
+et son fils Hihi salu&egrave;rent du haut de leur <i>p&acirc;</i> fortifi&eacute; la fr&eacute;gate
+de leur illustre <i>Rangatira-Rahi</i>.&mdash;Baleine-aux-yeux-terribles
+lui dit tout d'abord que les N&eacute;o-Z&eacute;landais venaient
+de chasser du mouillage un b&acirc;timent anglais charg&eacute; de
+missionnaires h&eacute;r&eacute;tiques.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il fallait le prendre! s'&eacute;cria Sans-Peur.</p>
+
+<p>&mdash;Nous l'avons essay&eacute;!... Par malheur, il marche comme
+le vent!</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je cherche!... O&ugrave; est-il!...</p>
+
+<p>&mdash;Il a pris la route de la Nouvelle-Hollande.</p>
+
+<p>&mdash;Je pars pour Port-Jackson!...</p>
+
+<p>&mdash;Sans moi, &ocirc; <span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i>! vous aurez peine &agrave; reconna&icirc;tre
+cet alcyon de la mer.</p>
+
+<p>&mdash;Baleine-aux-yeux-terribles sera toujours re&ccedil;u comme
+un grand chef sur les navires de <span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i>.</p>
+
+<p>Le chef n&eacute;o-z&eacute;landais but l'haleine de son fils Hihi,
+Rayon-du-soleil:<span class='pagenum'><a name="Page_280" id="Page_280">[Pg 280]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Tu es aujourd'hui un guerrier fameux sur la terre et
+sur la mer. R&egrave;gne sur nos peuples, ach&egrave;ve de gagner tes
+<i>mokos</i> et demeure fid&egrave;le &agrave; <span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i>, ennemi de la tribu
+de <i>Tout&eacute;</i>.&mdash;Moi, j'ai vu en r&ecirc;ve cette nuit les grandes
+villes d'Europe. Si je meurs au loin, tu d&eacute;couvriras au ciel
+une &eacute;toile de plus, ce sera mon &oelig;il gauche, et tu sentiras en
+toi une force double, ce sera mon &acirc;me qui viendra t'habiter.</p>
+
+<p>Hihi serra sur son c&oelig;ur les genoux, puis la ceinture, puis
+le corps de son p&egrave;re, dont il but ensuite l'haleine en frottant
+le nez contre le sien.</p>
+
+<p>Et apr&egrave;s avoir fraternis&eacute; avec Gabriel, le fils du Lion,
+Hihi, fils de la Baleine, descendit dans sa pirogue.</p>
+
+<p><i>La Lionne</i> appareillait pour Port-Jackson.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>D&eacute;guis&eacute;e en gros transport anglais, au moyen de masques
+en toile &agrave; voiles, la fr&eacute;gate p&eacute;n&eacute;tra hardiment dans la rade
+ennemie, car Paraw&acirc; venait de reconna&icirc;tre le fameux navire
+des missionnaires.</p>
+
+<p>Au coucher du soleil, on mouilla bord &agrave; bord.</p>
+
+<p>Presque aussit&ocirc;t, il fut enlev&eacute; par surprise.</p>
+
+<p>L'alarme fut jet&eacute;e pourtant.&mdash;Quatre navires de guerre et
+deux fortins canonn&egrave;rent <i>la Lionne</i>; mais la fortune, dit-on,
+favorise les audacieux. La ruse et la force, l'adresse et le
+courage n'auraient peut-&ecirc;tre point suffi pour assurer l'invraisemblable
+succ&egrave;s de Sans-Peur. Heureusement, une &eacute;pouvantable
+temp&ecirc;te, qu'il avait pr&eacute;vue &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, lui permit
+d'&eacute;viter un combat in&eacute;gal.</p>
+
+<p>Ainsi fut conquise son <i>Hirondelle</i>, qu'il destinait &agrave; conduire
+en France Isabelle et ses trois derniers enfants.</p>
+
+<p>Lui-m&ecirc;me, alors, il pensait &agrave; s'y rendre.</p>
+
+<p>Le <i>Lion de la mer</i> voulait se pr&eacute;senter au lion de la terre,
+l'empereur Napol&eacute;on, et obtenir son appui pour r&eacute;sister moins
+difficilement aux forces anglaises. La capture de <i>la Pearl</i>
+acheva de le d&eacute;cider &agrave; prendre ce parti, car il apprit, par
+les papiers trouv&eacute;s &agrave; bord, que la guerre &eacute;tait d&eacute;clar&eacute;e &agrave;
+l'Espagne.<span class='pagenum'><a name="Page_281" id="Page_281">[Pg 281]</a></span></p>
+
+<p>A quoi bon laisser Isabelle et ses jeunes enfants en p&eacute;ril
+dans les possessions espagnoles du P&eacute;rou, lorsque Gabriel
+&eacute;tait enfin d'&acirc;ge &agrave; r&eacute;pondre aux esp&eacute;rances des indig&egrave;nes?</p>
+
+<p>Le cas qui se pr&eacute;sentait &eacute;tait pr&eacute;vu depuis longtemps:&mdash;&laquo;Si
+don Ramon cessait d'&ecirc;tre gouverneur de Cuzco, et
+surtout si la guerre &eacute;clatait entre l'Espagne et la France,
+Isabelle devait imm&eacute;diatement se r&eacute;fugier au milieu des
+Quichuas, entretenir des vigies sur le littoral et se tenir
+pr&ecirc;te &agrave; regagner la baie de Quiron.&raquo;</p>
+
+<p>Isabelle avait suivi ces instructions &agrave; la lettre. Les vigies
+post&eacute;es sur les mornes guettaient les mouvements du large.
+D&egrave;s qu'elles signal&egrave;rent un vaisseau de ligne anglais chassant
+deux navires sans pavillon, des expr&egrave;s en instruisirent
+Isabelle, qui fit ses pr&eacute;paratifs de d&eacute;part. Bient&ocirc;t on lui
+annon&ccedil;a que les b&acirc;timents poursuivis avaient hiss&eacute; les couleurs
+fran&ccedil;aises et la banni&egrave;re du <i>Lion de la mer</i>. Accompagn&eacute;e
+d'un immense cort&eacute;ge, elle se dirigea sur la baie de
+Quiron, que les Espagnols avaient laiss&eacute;e inoccup&eacute;e.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle y campa militairement, aucun des trois
+navires n'&eacute;tait en vue.</p>
+
+<p>Vingt-quatre heures s'&eacute;coul&egrave;rent dans l'anxi&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Enfin, un seul b&acirc;timent, <i>l'Hirondelle</i>, entra dans la baie;
+&agrave; son grand m&acirc;t &eacute;tait arbor&eacute; le pavillon p&eacute;ruvien.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils Gabriel est &agrave; bord!... mais mon &eacute;poux, &ocirc; mon
+Dieu! mon noble &eacute;poux aurait-il succomb&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Si mon p&egrave;re est mort, nous le vengerons, dit L&eacute;onin
+qui tenait son fr&egrave;re Lionel embrass&eacute;.</p>
+
+<p>Lionel et les enfants de Lim&eacute;na r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent les paroles du
+jeune lionceau.</p>
+
+<p>Isabelle pressait contre son c&oelig;ur sa petite Clotilde.</p>
+
+<p>&mdash;O mon Dieu, murmurait-elle, son p&egrave;re ne la reverra-t-il
+plus?</p>
+
+<p>Lim&eacute;na, soucieuse, aurait voulu conjurer ces paroles de
+funeste augure.</p>
+
+<p>&mdash;Enfants, taisez-vous! s'&eacute;cria-t-elle; et vous, madame,
+pourquoi parler ainsi?<span class='pagenum'><a name="Page_282" id="Page_282">[Pg 282]</a></span></p>
+
+<p>Aux acclamations enthousiastes des Quichuas, Gabriel,
+Camuset et Lim&eacute;no d&eacute;barqu&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Esp&eacute;rance!... courage!... criaient-ils.</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re, dit l'h&eacute;ritier des Incas, soyez sans crainte.
+Par un stratag&egrave;me adroit, <i>le Lion</i> a &eacute;vit&eacute; le combat. <i>L'Illustrious</i>
+fait fausse route. Demain, dans quelques heures, dans
+un instant peut-&ecirc;tre, la fr&eacute;gate viendra nous rejoindre.</p>
+
+<p>Isabelle embrassait son fils avec transports. Lim&eacute;na
+b&eacute;nissait comme elle le Ciel qui avait sauv&eacute; <i>le Lion</i>, et,
+comme elle, serrait dans ses bras son fils Lim&eacute;no, vaillant
+mousse de quatorze ans.</p>
+
+<p>Mais Camuset Barberousse m&acirc;chait sa moustache en
+soupirant, signe infaillible de quelque mission p&eacute;nible &agrave;
+remplir.<span class='pagenum'><a name="Page_283" id="Page_283">[Pg 283]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLIV" id="XLIV"></a>XLIV</h2>
+
+<h3>STRATAG&Egrave;MES DE RETRAITE.</h3>
+
+
+<p>Le commodore Wilson, quand il fut bien convaincu que
+<i>la Pearl</i> &eacute;tait tomb&eacute;e au pouvoir de Sans-Peur, pin&ccedil;a les
+l&egrave;vres, baissa le nez et fut bien oblig&eacute; de s'avouer que
+c'&eacute;tait par sa tr&egrave;s grande faute:&mdash;&laquo;Pottle Trichenpot lui
+avait bien assez conseill&eacute; de ne point se s&eacute;parer de sa fr&eacute;gate.&raquo;
+Mais au bout de cinq minutes, il redressa le nez, et
+rouvrant la bouche, il dit avec conviction:</p>
+
+<p>&mdash;<i>L'Illustrious</i> marche beaucoup mieux que <i>la Pearl</i>.
+Nous avons soixante-quatorze canons de gros calibre, et le
+pirate fran&ccedil;ais n'en a que quarante de moindre port&eacute;e. Consolons-nous!
+Il sera coul&eacute; ou pris, c'est in&eacute;vitable, et s'il est
+pris, mon cher monsieur Trichenpot, il sera pendu sur-le-champ.</p>
+
+<p>&mdash;Amen! fit le r&eacute;v&eacute;rend Pottle.</p>
+
+<p>Roboam Owen, qui ne perdit pas un mot de cet odieux
+entretien, sentit son c&oelig;ur se soulever d'indignation. La
+bassesse de Pottle ne pouvait l'&eacute;tonner; mais l'ingratitude
+du commodore Wilson r&eacute;voltait sa nature loyale. Toutefois
+il sut demeurer impassible.</p>
+
+<p>&mdash;Lieutenant Owen, que pensez-vous? lui demanda
+brusquement le commodore.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que le vent peut changer et que Sans-Peur le
+Corsaire n'est jamais &agrave; court de stratag&egrave;mes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh!... Mais... un moment, s'il vous pla&icirc;t! Vous<span class='pagenum'><a name="Page_284" id="Page_284">[Pg 284]</a></span>
+dites <i>corsaire</i>, lieutenant Owen; c'est <i>pirate</i> qu'il faut dire,
+<i>pirate</i>, vous entendez!</p>
+
+<p>L'officier irlandais connaissait l'esprit &eacute;troit et faux de son
+ancien camarade,&mdash;il n'essaya point de protester, salua
+sans affectation et se promit d'employer au besoin quelque
+terme qui, sans &ecirc;tre injurieux pour Sans-Peur, ne risqu&acirc;t
+point d'&ecirc;tre d&eacute;sapprouv&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Le vent ne change gu&egrave;re en cette saison dans ces
+parages, et quant aux ruses de ce forban, je saurai les
+d&eacute;jouer!... dit hautement le commodore.</p>
+
+<p>Roboam Owen faisait des v&oelig;ux ardents pour que la fr&eacute;gate
+de Sans-Peur parv&icirc;nt &agrave; s'&eacute;chapper.</p>
+
+<p>L'honn&ecirc;te Tom Lebon continuait &agrave; chantonner en faisant
+une queue de rat sur le bout d'on ne sait quel cordage. Infiniment
+moins grognard que son matelot Taillevent, il se r&eacute;signait
+&agrave; son triste sort. Depuis seize ans pass&eacute;s, sa femme et
+ses enfants vivaient en France, &agrave; Port-Bail; depuis seize
+ans pass&eacute;s, il faisait la guerre aux Fran&ccedil;ais et se battait en
+conscience, non sans regrets, mais en brave marin qui remplit
+son devoir. A bord de <i>l'Illustrious</i>, personne n'&eacute;tait plus
+indiff&eacute;rent que lui aux r&eacute;sultats de la chasse.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>A bord de la fr&eacute;gate <i>la Pearl</i>, ou pour mieux dire <i>le Lion</i>,
+Sans-Peur, son fils Gabriel, &Eacute;mile F&eacute;raux, capitaine de pavillon,
+ma&icirc;tre Taillevent, Paraw&acirc;-Touma, et foule d'autres, ne
+tard&egrave;rent point &agrave; s'apercevoir que <i>l'Illustrious</i> avait l'avantage
+de la marche. Mais en revanche, <i>l'Hirondelle</i> l'emportait,
+et de beaucoup, sur le vaisseau, puisqu'elle &eacute;tait oblig&eacute;e
+de carguer sa grand'voile pour naviguer de front avec la
+fr&eacute;gate.</p>
+
+<p>Les deux conserves ayant une avance consid&eacute;rable, Sans-Peur
+calcula qu'elles seraient encore &agrave; plus d'un mille du
+vaisseau lorsque viendrait la nuit. Il donna ses ordres au
+capitaine F&eacute;raux et se retira dans sa chambre pour &eacute;crire &agrave;
+Isabelle.</p>
+
+<p>On torchait toute la toile possible.<span class='pagenum'><a name="Page_285" id="Page_285">[Pg 285]</a></span></p>
+
+<p>Avec la pompe &agrave; incendie, on arrosait les voiles pour en
+resserrer le tissu et ne rien perdre de la brise ronde, mais
+tr&egrave;s maniable, qui poussait les trois navires.</p>
+
+<p>Les meilleurs timoniers se relevaient &agrave; la roue du gouvernail:
+&laquo;Pas de distractions! naviguons droit! Attention &agrave;
+ne pas embarder de l'&eacute;paisseur d'un cheveu.&raquo;</p>
+
+<p>Les gens de l'&eacute;quipage re&ccedil;urent l'ordre de se coucher &agrave;
+plat pont; l'immobilit&eacute; leur fut recommand&eacute;e.</p>
+
+<p>La situation &eacute;tait telle, que Taillevent ne grognait pas. Il
+fumait avec la gravit&eacute; d'un pacha turc. Camuset et Lim&eacute;no,
+&eacute;tendus &agrave; ses pieds, le regardaient sans se permettre de
+l'interroger.</p>
+
+<p>&mdash;Gros vaisseau! dit Baleine-aux-yeux-terribles.</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a de plus gros! r&eacute;pondit Taillevent.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ajouta Camuset, ce 74 a deux batteries couvertes
+et une barbette; un trois-ponts a une batterie couverte de
+plus.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Pi-h&eacute;</i>! fit admirativement le N&eacute;o-Z&eacute;landais.</p>
+
+<p>&mdash;Ne bougez pas, tas de marsouins! ou gare &agrave; moi! cria
+Taillevent &agrave; quelques hommes qui s'avisaient de se lever.</p>
+
+<p>&mdash;La tribu de <i>Tout&eacute;</i> a de bien grandes pirogues de
+guerre! dit Paraw&acirc;-Touma, qui ne cessait de regarder <i>l'Illustrious</i>.</p>
+
+<p>&mdash;La tribu de <span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i> en a d'aussi grandes et de plus
+grandes que ce vaisseau-l&agrave;, mon vieux brave!... reprit Taillevent.
+Mais le <i>Rangatira-Rahi</i> des Fran&ccedil;ais, l'empereur
+Napol&eacute;on, en a besoin dans les mers d'Europe, voil&agrave; notre
+guignon pour le quart d'heure.</p>
+
+<p>Paraw&acirc;-Touma garda le silence. Grand chef de guerre et
+bon navigateur, il appr&eacute;ciait parfaitement les difficult&eacute;s de
+la situation. Toutefois, il ne d&eacute;sesp&eacute;rait de rien, tant &eacute;tait
+robuste sa foi en <span class="smcap">L&eacute;o</span> l'<i>Atoua</i>, le <i>Lion de la mer</i>, qui ne
+meurt point.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai dans cette Europe qu'habitent les tribus ennemies
+de Marion et de Tout&eacute;... J'y verrai ces villes immenses,
+cent fois plus grandes que Cuzco et Lima, d'apr&egrave;s ma&icirc;tre<span class='pagenum'><a name="Page_286" id="Page_286">[Pg 286]</a></span>
+Taillevent.&mdash;Je connais le <i>Lion de la mer</i>; je veux conna&icirc;tre
+aussi le <i>Lion de la terre</i>, dont tous les peuples du monde
+r&eacute;p&egrave;tent le nom terrible.</p>
+
+<p>Ainsi m&eacute;ditait Paraw&acirc;-Touma, les yeux fix&eacute;s sur <i>l'Illustrious</i>,
+qui se rapprochait non sans peines; mais le commodore
+Wilson, fort bon marin au demeurant, ne n&eacute;gligeait
+rien, de son c&ocirc;t&eacute;, pour diminuer la distance.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Taillevent m&eacute;ditait.</p>
+
+<p>&mdash;Lim&eacute;no, dit-il enfin, va doucettement prendre &agrave; la fosse
+aux lions deux dames-jeannes d'huile de baleine.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire, ma&icirc;tre? demanda Camuset.</p>
+
+<p>&mdash;Pour graisser la coque au ras de la flottaison; j'ai
+entendu dire &agrave; ton vieux p&egrave;re que, par petit temps, &ccedil;a peut
+faire gagner un demi-n&oelig;ud.</p>
+
+<p>Deux matelots adroits ne tard&egrave;rent pas &agrave; frotter d'huile
+de baleine les parois ext&eacute;rieures de la fr&eacute;gate, dont la vitesse
+n'augmenta pas d'une mani&egrave;re sensible.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... les grands moyens, pour lors! fit Taillevent.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc, ma&icirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Camuset, tu vas demander de ma part au capitaine la
+permission de faire tomber les &eacute;pontilles et de scier quelques
+barreaux.</p>
+
+<p>&mdash;Scier des barreaux! r&eacute;p&eacute;ta Camuset avec stupeur.</p>
+
+<p>&mdash;Va donc, matelot!... &ccedil;a presse!... le vaisseau nous
+gagne!... Au jeu que nous jouons, le temps, c'est tout!...</p>
+
+<p>Camuset rapporta au ma&icirc;tre l'autorisation d'abattre et de
+scier tout ce qu'il voudrait, sous l'inspection du capitaine en
+second, &Eacute;mile F&eacute;raux.</p>
+
+<p>L'&oelig;uvre de d&eacute;molition int&eacute;rieure commen&ccedil;a. En d&eacute;truisant
+les liaisons du navire, en sacrifiant sa solidit&eacute;, on allait
+lui donner une &eacute;lasticit&eacute; qui accro&icirc;trait sa vitesse. Toutes les
+colonnettes, tous les piliers qui soutenaient les ponts furent
+d&eacute;plac&eacute;s &agrave; coups de masse ou de hache, les ponts pli&egrave;rent
+comme des tremplins. Taillevent fit scier de distance en distance
+les barreaux destin&eacute;s &agrave; relier l'effort des baux ou
+solives transversales. On avait abattu d&eacute;j&agrave; toutes les cloi<span class='pagenum'><a name="Page_287" id="Page_287">[Pg 287]</a></span>sons
+inutiles. La fr&eacute;gate fr&eacute;mit et vibra de bout en bout;
+elle devint plus sonore; elle bondissait plus ais&eacute;ment, craquait
+un peu moins et g&eacute;missait davantage.</p>
+
+<p>D&eacute;li&eacute;e ainsi, elle s'usait de deux ou trois mois en moins
+d'une heure.</p>
+
+<p><i>L'Hirondelle</i>, qui jusqu'alors brassait de temps en temps
+ses voiles hautes <i>en ralingue</i>, c'est-&agrave;-dire de telle sorte
+qu'elles ne fussent plus gonfl&eacute;es par le vent, cessa d'&ecirc;tre oblig&eacute;e
+d'avoir recours &agrave; cet exp&eacute;dient pour ne point la d&eacute;passer.</p>
+
+<p>Et la brise ayant un peu molli, les deux conserves tinrent
+bon sans que <i>l'Illustrious</i> gagn&acirc;t une brasse.</p>
+
+<p>&mdash;La nuit, le brouillard, des grains de pluie, une chance,
+nous voici en passe d'&ecirc;tre par&eacute;s, dit Camuset &agrave; Lim&eacute;no.<span class='pagenum'><a name="Page_288" id="Page_288">[Pg 288]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLV" id="XLV"></a>XLV</h2>
+
+<h3>S&Eacute;PARATIONS.</h3>
+
+
+<p>Quand il eut achev&eacute; ses correspondances, Sans-Peur
+enferma dans un coffret d'&eacute;b&egrave;ne ce qu'il avait de plus pr&eacute;cieux
+en valeurs et en diamants; il garnit d'or plusieurs
+ceintures et fit appeler Gabriel.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, lui dit-il, je ne t'ai jamais cach&eacute; ta destin&eacute;e.
+Tu appartiens aux peuples du P&eacute;rou, comme moi j'appartiens
+&agrave; ceux de l'Oc&eacute;anie, et avant tout &agrave; la France. Tu
+connais mes plus secrets desseins; tu sais que les id&eacute;es
+&eacute;troites de Jos&eacute;-Gabriel Condor Kanki et d'Andr&egrave;s de Sa&iuml;ri,
+ton bisa&iuml;eul, ne doivent pas &ecirc;tre les tiennes. La race espagnole
+ne saurait plus &ecirc;tre expuls&eacute;e du P&eacute;rou; tu descends
+toi-m&ecirc;me des Espagnols; tu es n&eacute; pour op&eacute;rer la fusion
+entre les descendants des peuples conquis et du peuple
+dominateur. Il faut que les cr&eacute;oles prennent parti pour l'ind&eacute;pendance,
+qu'ils arborent &agrave; leur tour le pavillon p&eacute;ruvien,
+et qu'ils regardent les indig&egrave;nes comme leurs concitoyens,
+leurs &eacute;gaux, leurs fr&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, j'ai &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; dans cette pens&eacute;e, r&eacute;pondit
+Gabriel. Le sang m&eacute;lang&eacute; qui court dans mes veines en est
+l'expression. Vos sages desseins sont mes esp&eacute;rances. On
+me donne le titre de prince; je n'aspire point &agrave; la couronne
+d'Inca, de grand chef ou de roi. Je ne veux que marcher
+sur vos traces, &ecirc;tre lib&eacute;rateur d'abord et ensuite pacificateur,
+s'il pla&icirc;t &agrave; Dieu.<span class='pagenum'><a name="Page_289" id="Page_289">[Pg 289]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;C'est bien! dit le corsaire. Et puis, avec un accent
+paternel:&mdash;Jusqu'&agrave; ce jour, mon enfant, j'ai pu veiller &agrave; ton
+&eacute;ducation. Le marquis ton oncle et ta m&egrave;re m'ont suppl&eacute;&eacute;
+pendant mes absences, mais l'instant est venu o&ugrave; tu vas &ecirc;tre
+seul,&mdash;seul &agrave; ton &acirc;ge!</p>
+
+<p>&mdash;A mon &acirc;ge, mon p&egrave;re, vous combattiez pour l'ind&eacute;pendance
+du Nord.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Gabriel, mais comme simple &eacute;l&egrave;ve de marine et
+sous les ordres du vicomte de Roqueforte. Toi, mon fils, tu
+vas &ecirc;tre chef d'une nation &agrave; demi-barbare...</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, je suis attrist&eacute; de notre s&eacute;paration. Je m'y
+attendais, cependant, et j'y &eacute;tais pr&eacute;par&eacute;. Ne craignez rien,
+je suis votre fils, je serai digne de l'&ecirc;tre et ne manquerai, je
+vous le jure, &agrave; aucun de mes grands devoirs. Je n'&eacute;tais
+qu'un jeune enfant quand on ceignit mon front de <i>la borla</i>
+p&eacute;ruvienne; les acclamations des peuples du grand lac
+retentissent pourtant encore dans mon c&oelig;ur, et souvent,
+depuis, j'ai visit&eacute; seul la tombe sacr&eacute;e du cacique Andr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es bien mon fils, mon digne fils! Dieu soit lou&eacute;!
+s'&eacute;cria L&eacute;on de Roqueforte.</p>
+
+<p>Et apr&egrave;s un instant de silence solennel:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, re&ccedil;ois mes ordres. Voici un coffret qui
+contient d'immenses valeurs destin&eacute;es &agrave; ta m&egrave;re, je t'en
+charge. Voici de plus des ceintures d'or pour toi, Lim&eacute;no et
+ma&icirc;tre Camuset, qui sont attach&eacute;s &agrave; ta fortune. Mes instructions,
+mes m&eacute;moires sur toutes les affaires du P&eacute;rou, un
+tr&eacute;sor et un grand approvisionnement d'armes sont enfouis,
+tu le sais, dans la caverne du Lion.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais o&ugrave;, mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;A nuit tombante, tu passeras sur <i>l'Hirondelle</i> avec tes
+deux compagnons.&mdash;Vous irez dans la baie de Quiron, o&ugrave;
+ta m&egrave;re, ses enfants et ceux de Taillevent s'embarqueront
+pour aller en France; mais toi, mon fils, tu te retireras dans
+l'int&eacute;rieur du P&eacute;rou.</p>
+
+<p>A nuit tombante, les deux navires fran&ccedil;ais se rapproch&egrave;rent
+l'un de l'autre; une longue amarre fut lanc&eacute;e par<span class='pagenum'><a name="Page_290" id="Page_290">[Pg 290]</a></span>
+les gens de <i>l'Hirondelle</i>; Gabriel, Lim&eacute;no, Camuset s'y accroch&egrave;rent,
+et chang&egrave;rent de b&acirc;timent sans qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+n&eacute;cessaire de mettre en panne.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le coucher du soleil, <i>le Lion</i> hissa trois fanaux,
+<i>l'Hirondelle</i> n'en hissa qu'un seul. Mais une heure plus tard,
+le paquebot prit les devants, de telle sorte que les quatre
+fanaux se confondirent pour les Anglais. Alors <i>le Lion</i>
+amena deux de ses feux, <i>l'Hirondelle</i> en hissa deux autres,
+et les navires prirent deux routes diff&eacute;rentes.</p>
+
+<p><i>L'Illustrious</i> s'attacha, comme l'esp&eacute;rait Sans-Peur, &agrave; la
+poursuite de <i>l'Hirondelle</i>, qui se laissa gagner &agrave; dessein;
+mais aussit&ocirc;t que <i>le Lion</i> fut hors de danger, le paquebot
+reprit son &eacute;lan.</p>
+
+<p>Au point du jour, le commodore Wilson s'aper&ccedil;ut avec
+rage que Sans-Peur lui avait &eacute;chapp&eacute;.&mdash;A midi, <i>l'Hirondelle</i>
+&agrave; son tour disparut.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un immense circuit, le capitaine B&eacute;darieux, qui se
+conforma de tous points aux combinaisons de son commandant
+en chef, atterrit cons&eacute;quemment dans la baie de
+Quiron, o&ugrave; Isabelle, de son c&ocirc;t&eacute;, avait eu le temps d'arriver
+avec sa jeune famille.</p>
+
+<p>Si Camuset m&acirc;chait sa moustache rousse, c'est qu'il savait,
+le digne contre-ma&icirc;tre, qu'une seconde s&eacute;paration &eacute;tait
+in&eacute;vitable.</p>
+
+<p>Les yeux baign&eacute;s de larmes, Isabelle et Lim&eacute;na laissent
+chacune &agrave; terre leur fils a&icirc;n&eacute;; <i>l'Hirondelle</i> met sous voiles;
+mais enfin, &ocirc; bonheur! <i>le Lion</i> de Sans-Peur para&icirc;t aussi.</p>
+
+<p>Du rivage, une immense acclamation le salue.</p>
+
+<p>Gabriel, Lim&eacute;no, ma&icirc;tre Barberousse et les Quichuas,
+rassembl&eacute;s sur les roches qui servaient autrefois de belv&eacute;d&egrave;re
+au v&eacute;n&eacute;rable Andr&egrave;s, battent des mains, agitent des
+drapeaux et crient avec enthousiasme: &laquo;&mdash;Gloire au <i>Lion
+de la mer</i>!&raquo;<span class='pagenum'><a name="Page_291" id="Page_291">[Pg 291]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLVI" id="XLVI"></a>XLVI</h2>
+
+<h3>A L'ABORDAGE.</h3>
+
+
+<p>Sans-Peur le Corsaire, passant &agrave; bord du paquebot, vint y
+serrer sur son c&oelig;ur sa femme et ses enfants. Isabelle pleurait
+encore en r&eacute;pondant de loin aux signaux de Gabriel;
+tout &agrave; coup, elle fr&eacute;mit d'horreur. <i>L'Illustrious</i> se dresse &agrave;
+peu de distance.</p>
+
+<p>Masqu&eacute; jusque-l&agrave; par une pointe de terre, il s'avance
+mena&ccedil;ant, sabords ouverts; sa triple batterie est formidable,
+et pour comble de malheur, l'&eacute;tat de la mer, tr&egrave;s houleuse
+aujourd'hui, doit favoriser sa marche.</p>
+
+<p>Sans-Peur est incapable de fuir, il ne restera point &agrave; bord
+de <i>l'Hirondelle</i>; il va se faire &eacute;craser; car la victoire est
+impossible.</p>
+
+<p>Isabelle, &eacute;perdue, se jette dans les bras de son &eacute;poux,
+dont elle n'essayera pas de combattre la fatale d&eacute;cision.
+Sans-Peur ne saurait reculer devant son devoir; et en effet,
+cessant de prodiguer aux siens les consolations et les caresses,
+il s'est redress&eacute; calme, s&eacute;v&egrave;re, inflexible:</p>
+
+<p>&mdash;Madame! dit-il, &agrave; vous ce navire et les richesses dont
+il est charg&eacute;; &agrave; vous mes enfants, L&eacute;onin et Lionel, mes
+successeurs, et Clotilde, que le Ciel vous a donn&eacute;e pour
+consolation supr&ecirc;me!... A moi le soin de vous prot&eacute;ger!...
+En France, Isabelle. Faites servir, capitaine B&eacute;darieux, et
+couvrez le navire de toile!...</p>
+
+<p>&mdash;Dieu!... tu veux donc mourir!...<span class='pagenum'><a name="Page_292" id="Page_292">[Pg 292]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Je vais me battre en <i>Lion de la mer</i>!... Pour l'amour
+de nos enfants, Isabelle, sois forte!... Adieu!...</p>
+
+<p>Isabelle, d&eacute;faillante, poussa un cri de d&eacute;sespoir. L&eacute;on
+s'arrachait de ses bras, et sautait dans son canot on
+r&eacute;p&eacute;tant:</p>
+
+<p>&mdash;De la toile, B&eacute;darieux!... de la toile &agrave; tout rompre!
+votre vitesse vous sauvera!...</p>
+
+<p><i>L'Illustrious</i> se rapprochait de la fr&eacute;gate <i>le Lion</i>, qui
+attendait en panne le retour de son capitaine.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Alors, sur la pointe de Quiron, se passait une autre sc&egrave;ne
+dramatique.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Gabriel voulait aller combattre &agrave; c&ocirc;t&eacute; de son p&egrave;re; les
+Quichuas s'y opposaient.</p>
+
+<p>&mdash;Hommes du P&eacute;rou, ne m'arrachez pas le c&oelig;ur! disait-il
+avec une sorte de col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Prince, votre poste est au milieu de nous!... Le
+combat qui va se livrer est trop in&eacute;gal!... Votre vie nous
+est trop ch&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Ma vie, &agrave; qui la dois-je, si ce n'est au h&eacute;ros qui a si
+longtemps combattu pour vous? Je veux bien &ecirc;tre votre
+chef, mais vous ne m'obligerez pas &agrave; inaugurer mon pouvoir
+par une l&acirc;chet&eacute; filiale... Tuez-moi donc, ou suivez-moi!</p>
+
+<p>Ces paroles &eacute;lectrisent les Quichuas, ils se pr&eacute;cipitent en
+armes sur leurs balses, qui accostent <i>le Lion</i> en m&ecirc;me temps
+que Sans-Peur.</p>
+
+<p>Les voiles se rouvraient.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, ici! &ocirc; mon Dieu! s'&eacute;crie le corsaire.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, vous ne pouvez l'emporter qu'&agrave; l'abordage;
+je vous am&egrave;ne un renfort de braves combattants.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; le canon grondait.</p>
+
+<p>Isabelle, p&acirc;le d'horreur, vit <i>le Lion</i> laisser arriver en
+grand sur <i>l'Illustrious</i>. Le combat d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; allait s'engager
+ainsi, sans que la fr&eacute;gate e&ucirc;t inutilement essay&eacute; de jouter
+de vitesse.<span class='pagenum'><a name="Page_293" id="Page_293">[Pg 293]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Cette fois nous sommes cuits, murmura Taillevent, si
+bas que nul ne l'entendit, et frappant sur l'&eacute;paule de Lim&eacute;no:
+&mdash;Petit, sais-tu ton devoir?</p>
+
+<p>&mdash;Ne pas quitter M. Gabriel, parbleu! c'est connu.</p>
+
+<p>&mdash;Bon!... embrasse donc ton vieux p&egrave;re, mon gars, et
+attrape &agrave; se r&eacute;galer!... Le ma&icirc;tre d&eacute;tourna la t&ecirc;te pour
+essuyer vivement ses yeux, que l'&eacute;motion embrumait.&mdash;A
+ton poste, donc, ajouta-t-il d'un ton dur.</p>
+
+<p>Camuset s'approchait &agrave; son tour:</p>
+
+<p>&mdash;Matelot, m'est avis qu'il faut se dire adieu pour de
+bon.</p>
+
+<p>&mdash;Plus bas!... plus bas!... chut!... J'ai souventes fois de
+dr&ocirc;les d'id&eacute;es. C'est tout justement par ici, en 1783,&mdash;j'avais
+ton &acirc;ge, matelot,&mdash;que nous f&ucirc;mes coul&eacute;s par le
+fond avec la fr&eacute;gate du vicomte de Roqueforte. La fameuse
+roche <i>del Verdujo</i>, comme qui dirait du bourreau, est &agrave;
+une petite lieue sous le vent. Eh bien, c'est donc ici que
+nous avons commenc&eacute; le petit m&eacute;tier, mon capitaine et moi;
+c'est ici que nous devons finir!... Du calme, pas un mot,
+soyons gais!... Pour sauver M. Gabriel, vous &ecirc;tes deux; et
+moi, j'&eacute;tais seul pour aider son p&egrave;re. Vous avez des balses
+hiss&eacute;es tout alentour de la fr&eacute;gate, nous n'avions qu'un
+espar ramass&eacute; parmi les d&eacute;bris... Tu recommenceras mon
+histoire, matelot; tu &eacute;pouseras la pareille &agrave; Lim&eacute;na, et ton
+fils &agrave; toi, Camuset, sauvera quelque jour le fils &agrave; M. Gabriel,
+dans cet endroit-ci ou ailleurs!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma&icirc;tre Taillevent, mon matelot, comme tu
+pr&ecirc;ches bien!... mille noms d'un requin en bouille-&agrave;-baisse!...</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&mdash;Oh! oh! oh! disait &agrave; son bord le commodore Wilson,
+M. le pirate fran&ccedil;ais voudrait l'abordage!... pas de &ccedil;a,
+non, pas du tout!... A couler bas, canonniers, &agrave; couler bas.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>La fr&eacute;gate <i>le Lion</i> re&ccedil;ut trente-sept boulets dans ses
+flancs, o&ugrave; une effroyable voie d'eau se d&eacute;clarait; mais<span class='pagenum'><a name="Page_294" id="Page_294">[Pg 294]</a></span>
+sa m&acirc;ture n'&eacute;tait pas entam&eacute;e, et Sans-Peur &eacute;tait ma&icirc;tre du
+vent.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien! dit-il, l'abordage est s&ucirc;r, maintenant;&mdash;attention,
+les tirailleurs!... visez bien!...</p>
+
+<p>Dans les hunes, sur le gaillard d'avant, sur la dunette, il
+avait tout d'abord post&eacute; trente-sept groupes de quatre bons
+tireurs, charg&eacute; chacun d'un sabord de <i>l'Illustrious</i>. A
+mesure qu'un canonnier anglais se montrait pour recharger
+l'une des pi&egrave;ces d&eacute;charg&eacute;es, il &eacute;tait tu&eacute; sur place. On ne
+parvenait point &agrave; recharger un seul canon.</p>
+
+<p>L'artillerie faisait silence.&mdash;A bord de <i>l'Hirondelle</i>, d&eacute;j&agrave;
+fort &eacute;loign&eacute;e, nul n'y comprit rien.&mdash;<i>L'Illustrious</i> et <i>le Lion</i>
+couraient, cependant, sous les huniers, dans la direction du
+Verdujo.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! murmura Sans-Peur.</p>
+
+<p>La meurtri&egrave;re fusillade mettait au d&eacute;sespoir le commodore
+Wilson. Il s'aper&ccedil;ut &agrave; ses d&eacute;pens qu'il venait de commettre
+une faute capitale, en n&eacute;gligeant de d&eacute;m&acirc;ter la
+fr&eacute;gate, o&ugrave; d&eacute;j&agrave; on s'appr&ecirc;tait &agrave; lancer les grappins d'abordage.
+Camuset et Lim&eacute;no &eacute;taient dans la hune de misaine
+avec Gabriel, charg&eacute; de cette importante op&eacute;ration.</p>
+
+<p>Mais le commodore avait la ressource de virer de bord, et
+de pr&eacute;senter &agrave; l'ennemi ses trente-sept autres canons
+charg&eacute;s d'avance.&mdash;Pare &agrave; virer! commande-t-il.</p>
+
+<p>Sans-Peur aurait pu imiter sa man&oelig;uvre, et se maintenir
+ainsi par le travers des batteries d&eacute;charg&eacute;es; mais sentant
+que <i>le Lion</i> coulait, il brusqua le d&eacute;no&ucirc;ment et lan&ccedil;a en
+grand, contre l'avant de <i>l'Illustrious</i> dont la vitesse
+s'amortissait, sa petite fr&eacute;gate qui craqua et fut &agrave; demi
+d&eacute;fonc&eacute;e. Mais cinquante grappins &agrave; la fois mordirent le
+gr&eacute;ement ou les pavois du vaisseau.</p>
+
+<p>&mdash;A l'abordage! commande Sans-Peur.</p>
+
+<p>&Eacute;mile F&eacute;raux, &agrave; la t&ecirc;te de la premi&egrave;re division, se pr&eacute;cipite
+sur l'avant de <i>l'Illustrious</i>, o&ugrave; une troupe compacte de
+soldats de marine l'attend ba&iuml;onnette crois&eacute;e.</p>
+
+<p>La fr&eacute;gate devant forc&eacute;ment s'accrocher par l'arri&egrave;re, &agrave;<span class='pagenum'><a name="Page_295" id="Page_295">[Pg 295]</a></span>
+la hauteur du grand m&acirc;t du vaisseau, Sans-Peur ralliait
+autour de lui la deuxi&egrave;me division.&mdash;Le second choc eut
+lieu.</p>
+
+<p>&mdash;A bord! crie le <i>Lion de la mer</i>.</p>
+
+<p>Il avait vu jusque-l&agrave; Taillevent aupr&egrave;s de lui. Tout &agrave; coup,
+le ma&icirc;tre disparut en poussant un hurlement de d&eacute;sespoir
+qui domine le tumulte, et dont aucune vocif&eacute;ration humaine
+ne saurait donner une id&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est-il?... que fait-il? demanda Sans-Peur avec
+&eacute;motion.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez! l&agrave;!... r&eacute;pond Paraw&acirc; en montrant le ma&icirc;tre
+qui, par des bond furieux, venait d'atteindre l'extr&eacute;mit&eacute; de
+la vergue de misaine de <i>l'Illustrious</i>.</p>
+
+<p>Ce point a&eacute;rien &eacute;tait le th&eacute;&acirc;tre d'un combat fratricide.</p>
+
+<p>Tom Lebon et Camuset se trouvaient aux prises.</p>
+
+<p>&mdash;Matelots!... mes deux matelots!... mes matelots, ne
+vous tuez pas! criait ma&icirc;tre Taillevent.</p>
+
+<p>Gabriel et Lim&eacute;no, suspendus aux cha&icirc;nes d'un grappin
+d'abordage, mena&ccedil;aient de leurs pistolets le brave marin de
+Jersey, Tom Lebon, anglais de nation, fran&ccedil;ais de c&oelig;ur.<span class='pagenum'><a name="Page_296" id="Page_296">[Pg 296]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLVII" id="XLVII"></a>XLVII</h2>
+
+<h3>FERMEZ LES SABORDS!</h3>
+
+
+<p>&mdash;Il faut, avait dit Sans-Peur &agrave; son fils Gabriel, que notre
+fr&eacute;gate qui coule s'attache au vaisseau anglais par cent liens
+de fer. Ils vont nous fusiller &agrave; bout portant, entra&icirc;nons-les
+par le fond. Seulement, mon fils, &agrave; mon premier signal,
+jette-toi &agrave; la mer, gagne l'une des balses qui seront amen&eacute;es
+au moment de l'abordage; pas d'h&eacute;sitation, pas de retard.
+Je ne te permets de combattre ici qu'&agrave; cette condition.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re! auriez-vous donc r&eacute;solu de p&eacute;rir avec tous
+vos braves?</p>
+
+<p>&mdash;Non!... Si je ne tenais &agrave; leur laisser une chance de
+salut, je n'emploierais pas un moyen douteux: je ferais
+sauter les deux navires. Au lieu de laisser nos poudres se
+noyer, nous les retirerions de la soute. Mais assez... assez...
+&agrave; ton poste!...</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Gabriel, sp&eacute;cialement charg&eacute; de l'op&eacute;ration de faire lancer
+les grappins et d'amarrer <i>le Lion</i> &agrave; <i>l'Illustrious</i>, ne se borna
+point &agrave; s'accrocher comme pour un abordage ordinaire.
+Second&eacute; par Camuset, Lim&eacute;no et les meilleurs gabiers, il
+multipliait les syst&egrave;mes de mariage. Tous les crocs, toutes
+les cha&icirc;nes, tous les gros cordages dont il disposait, mordaient
+ou &eacute;treignaient les m&acirc;ts, les vergues et les apparaux
+de l'ennemi.</p>
+
+<p>L'action militaire &eacute;tait chaudement engag&eacute;e sur l'avant<span class='pagenum'><a name="Page_297" id="Page_297">[Pg 297]</a></span>
+du vaisseau. Dans les m&acirc;tures, une lutte &eacute;trange continuait
+avec acharnement. Le commodore ayant donn&eacute; l'ordre &agrave;
+ses gens de couper tous les liens et de d&eacute;crocher toutes les
+pattes de fer, les Fran&ccedil;ais ne pouvaient faire un n&oelig;ud sans
+avoir quelque adversaire &agrave; combattre. L'escouade a&eacute;rienne
+de Gabriel agissait de vive force, une pluie de sang, une gr&ecirc;le
+de cadavres tombaient sur les combattants du pont.</p>
+
+<p>On vit une grappe humaine se d&eacute;tacher des sommets du
+bas-m&acirc;t, et, le poignard dans la gorge, &eacute;craser dix
+hommes des deux partis. Un &eacute;pouvantable amalgame de
+corps d&eacute;chir&eacute;s, d'armes, de lambeaux de chair, de cordages,
+de grappins, de poulies et de membres palpitants,
+s'interposa entre les abord&eacute;s et les abordeurs.</p>
+
+<p>&mdash;En avant!... hardi!... Sans-Peur!... criait &Eacute;mile
+F&eacute;raux.</p>
+
+<p>Les officiers de <i>senteries</i> r&eacute;pondaient en encourageant
+leurs hommes &agrave; tenir bon, ba&iuml;onnette crois&eacute;e.</p>
+
+<p>Les Anglais parvinrent &agrave; d&eacute;faire quelques-uns des amarrages.</p>
+
+<p>&mdash;Du fer, des cha&icirc;nes de fer! disait Gabriel, qui bondissait
+de corde en corde stimulant l'activit&eacute; de ses gabiers,
+ou d&eacute;chargeant ses pistolets, que Lim&eacute;no rechargeait &agrave;
+l'instant.</p>
+
+<p>Des hunes du <i>Lion</i>, quelques groupes de tirailleurs ajustaient
+exclusivement les gabiers anglais. Des hunes de <i>l'Illustrious</i>,
+un feu nourri &eacute;tait dirig&eacute; sur ces tirailleurs. Les
+espingoles charg&eacute;es de bisca&iuml;ens &eacute;taient braqu&eacute;es sur la
+vaillante troupe de Gabriel; et, en outre, des grenades lanc&eacute;es
+de haut &eacute;clataient de toutes parts, si ce n'est pourtant
+sur l'&eacute;troit th&eacute;&acirc;tre de la sanglante m&ecirc;l&eacute;e.</p>
+
+<p>Tom Lebon, en sa qualit&eacute; de gabier de misaine de <i>l'Illustrious</i>,
+s'&eacute;lan&ccedil;a sur la vergue o&ugrave; Camuset venait de se hisser
+en halant une corde &agrave; laquelle pendait une cha&icirc;ne de fer.
+Il brandissait une hache; Camuset tira son sabre sans l&acirc;cher
+sa corde.&mdash;Ma&icirc;tre Taillevent, qui, &agrave; l'arri&egrave;re du <i>Lion</i>,
+s'occupait aussi du fatal mariage des deux navires, poussa<span class='pagenum'><a name="Page_298" id="Page_298">[Pg 298]</a></span>
+un cri si terrible que les deux matelots l'entendirent.</p>
+
+<p>A l'instant m&ecirc;me o&ugrave; la hache et le sabre se rencontraient:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es Tom Lebon!... demanda Camuset avec horreur.</p>
+
+<p>&mdash;Taillevent!... mon matelot!... s'&eacute;criait Tom Lebon.</p>
+
+<p>&mdash;Voici son fils! ajouta Camuset en montrant Lim&eacute;no.</p>
+
+<p>&mdash;Minute! fait Tom Lebon qui raccroche sa hache &agrave; sa
+ceinture.</p>
+
+<p>Camuset, renga&icirc;nant son sabre, passe son bout de corde &agrave;
+un camarade.</p>
+
+<p>&mdash;La paix entre nous! dit enfin Taillevent lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Gabriel et Lim&eacute;no ne d&eacute;charg&egrave;rent point leurs armes,
+mais saut&egrave;rent dans les haubans du vaisseau, o&ugrave; ils furent
+bient&ocirc;t aux prises avec d'autres gabiers anglais.</p>
+
+<p>Au bout de la vergue de misaine, au milieu d'un nuage de
+fum&eacute;e br&ucirc;lante, Taillevent embrassait Tom Lebon, dont il
+mettait la main dans celle de Camuset.</p>
+
+<p>&mdash;Le fils &agrave; ma&icirc;tre Camuset!... dit Tom Lebon, et de
+plus ton <i>matelot</i>; il sera donc le mien?... un &eacute;quipage d'enfants
+de Port-Bail!... M. de Roqueforte, mon bienfaiteur &agrave;
+moi aussi, votre capitaine!... Pas plus pirate que <i>toi z'ou moi</i>,
+Taillevent!... Assez caus&eacute;; je ne me bats plus. On trouvera
+bien dans la m&acirc;ture assez d'ouvrage pour attendra la fin
+de la bagarre. Bonne chance, mes matelots... Malgr&eacute; &ccedil;a, il
+n'y a pas gras pour vous autres.</p>
+
+<p>&mdash;Ni pour vous non plus, mon vieux! riposta Taillevent.
+Veille donc, et si tu nous vois piquer une t&ecirc;te &agrave; l'eau, fais-en
+autant. Mes amis sont les tiens, rallie &agrave; moi...</p>
+
+<p>&mdash;Compris!... On a l'&oelig;il am&eacute;ricain, quoique anglais. En
+tous cas, Tom Lebon n'a qu'un c&oelig;ur, matelot, tu sais &ccedil;a?...</p>
+
+<p>&mdash;Pas de tendresse!... Je suis &agrave; la guerre, moi!... En
+route, Camuset!</p>
+
+<p>Taillevent et Camuset s'affal&egrave;rent imp&eacute;rieusement vers
+l'arri&egrave;re de <i>l'Illustrious</i>, devenu le champ d'un nouveau
+combat.</p>
+
+<p>Tom Lebon regagnait m&eacute;lancoliquement sa hune, d'o&ugrave; il
+monta sur les barres de petit perroquet. Puis, tout en rajus<span class='pagenum'><a name="Page_299" id="Page_299">[Pg 299]</a></span>tant
+quelques cordages coup&eacute;s, il observa d'un regard
+inquiet les faits et gestes de son matelot Taillevent.</p>
+
+<p>Anglais de nation, Fran&ccedil;ais de c&oelig;ur, brave par temp&eacute;rament,
+r&eacute;duit &agrave; l'inaction par circonstance,&mdash;il passait,&mdash;&agrave;
+ce qu'il a dit depuis bien souvent,&mdash;le plus fichu quart
+d'heure de sa vie. Et n'&eacute;tant pas aussi grognard, &agrave; beaucoup
+pr&egrave;s, que l'&eacute;tait son matelot bien-aim&eacute;, il n'avait pas la
+douce compensation de grogner hom&eacute;riquement.&mdash;Non! il
+soupirait, sans m&ecirc;me maudire son sort; et il faisait une
+&eacute;pissure &agrave; la draille du grand foc, coup&eacute;e par un bisca&iuml;en.
+Un simple n&oelig;ud aurait suffi, mais une &eacute;pissure est plus
+longue &agrave; faire. Personne fort heureusement ne s'occupa de
+lui, qui s'inqui&eacute;tait en v&eacute;rit&eacute; de tout le monde, except&eacute;
+toutefois du commodore Wilson,&mdash;cet Anglais pur sang
+n'ayant jamais eu le don de plaire &agrave; l'estimable Tom Lebon,
+n&eacute; natif de Jersey.&mdash;Mais s'il n'aimait gu&egrave;re le commodore,
+il estimait fort le lieutenant Owen et avait, dans l'&eacute;quipage,
+une foule de camarades.&mdash;D'un autre c&ocirc;t&eacute;, Taillevent,
+Camuset, trente marins de Port-Bail et le capitaine L&eacute;on de
+Roqueforte, qu'il v&eacute;n&eacute;rait sans l'avoir jamais connu, &eacute;taient
+les principaux ennemis qui envahissaient le bord.</p>
+
+<p>&mdash;C'est triste de se dire tant pis de toutes les mani&egrave;res
+et de faire une &eacute;pissure en guise de consolation, au lieu de
+se battre honn&ecirc;tement d'un bord ou de l'autre!...</p>
+
+<p>Tom Lebon, perch&eacute; &agrave; cent trente ou cent quarante pieds
+au-dessus du niveau de la mer, embrassait d'un regard
+douloureux tous les mouvements int&eacute;rieurs ou ext&eacute;rieurs.</p>
+
+<p>Il fut t&eacute;moin des derniers efforts de Gabriel et de ses gens,
+qui compl&eacute;t&egrave;rent leurs travaux d'accrochage en coupant les
+haubans de la fr&eacute;gate au-dessous des hunes et en les laissant
+tomber avec ses vergues sur la muraille du vaisseau.
+A ces r&eacute;seaux de gros cordages, &agrave; ces espars &eacute;normes pendaient
+des bombes, des gueuses et des masses de boulets
+ram&eacute;s. La chute de tant de corps lourds qui s'enchev&ecirc;traient
+dans le gr&eacute;ement et l'artillerie du pont du vaisseau, produisit
+un effet terrible.<span class='pagenum'><a name="Page_300" id="Page_300">[Pg 300]</a></span></p>
+
+<p>Non-seulement le fracs fut &eacute;pouvantable, mais le but du
+corsaire devint &eacute;vident; les Anglais s'&eacute;cri&egrave;rent:</p>
+
+<p>&mdash;La fr&eacute;gate qui coule bas va nous entra&icirc;ner au fond!...</p>
+
+<p>&mdash;Fermez les sabords! commanda Wilson avec l'accent
+de l'&eacute;pouvante, et en haut... en haut tout le monde!<span class='pagenum'><a name="Page_301" id="Page_301">[Pg 301]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLVIII" id="XLVIII"></a>XLVIII</h2>
+
+<h3>SAUVE QUI PEUT!</h3>
+
+
+<p>Roboam Owen, dont le poste de combat &eacute;tait dans la
+batterie basse, fit herm&eacute;tiquement fermer tous les sabords,
+afin que la mer ne se pr&eacute;cipit&acirc;t point &agrave; flots par ces ouvertures
+quand le poids de la fr&eacute;gate commencerait &agrave; se faire
+sentir.</p>
+
+<p>Puis, accompagn&eacute; de ses matelots canonniers, il monta
+sur le pont, le sabre &agrave; la main.</p>
+
+<p>A l'avant, apr&egrave;s d'h&eacute;ro&iuml;ques actions, &Eacute;mile F&eacute;raux avait
+eu le dessous. Ce fut en vain que l'imp&eacute;tuosit&eacute; des corsaires
+rompit par trois fois la ligne des ba&iuml;onnettes. Ils ne purent
+op&eacute;rer leur jonction avec les braves command&eacute;s par Sans-Peur.
+Une foule trop compacte leur barra le passage.</p>
+
+<p>&Eacute;mile F&eacute;raux, cribl&eacute; de blessures, p&eacute;rit vaillamment les
+armes &agrave; la main. La plupart de ses hommes furent tu&eacute;s;
+quelques-uns gliss&egrave;rent &agrave; la mer ou, se voyant serr&eacute;s de
+trop pr&egrave;s, s'y &eacute;lanc&egrave;rent en d&eacute;sespoir de cause; quelques
+autres, en g&eacute;n&eacute;ral bless&eacute;s, se rendirent aux Anglais. On les
+emporta dans la batterie basse o&ugrave; ils furent mis aux fers.</p>
+
+<p>La m&ecirc;l&eacute;e se prolongea davantage entre le grand m&acirc;t et le
+m&acirc;t d'artimon.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le second choc, Sans-Peur avait conduit &agrave; l'abordage
+sa deuxi&egrave;me division renforc&eacute;e par les gabiers de
+Gabriel et tous ceux des Quichuas qui ne montaient point les
+balses remises &agrave; flot.<span class='pagenum'><a name="Page_302" id="Page_302">[Pg 302]</a></span></p>
+
+<p>Toutes les embarcations p&eacute;ruviennes se tenaient, &agrave; cette
+heure, au vent des deux navires et recueillaient les corsaires
+tomb&eacute;s &agrave; la mer.</p>
+
+<p>Le nombre des braves que commandait Sans-Peur diminuait
+&agrave; chaque instant; celui des Anglais augmentait sans
+cesse.&mdash;D'une part, les soldats de marine et les matelots
+qui avaient vaincu la premi&egrave;re division se ruaient contre la
+deuxi&egrave;me; d'autre part, les deux batteries int&eacute;rieures,
+abandonn&eacute;es par leurs canonniers, vomissaient par tous les
+panneaux de nouveaux assaillants.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; cela, les Anglais ne parvinrent point &agrave; passer sur
+le corps des corsaires, ma&icirc;tres du c&ocirc;t&eacute; de b&acirc;bord, et qui les
+emp&ecirc;chaient de se d&eacute;gager de l'&eacute;treinte de la fr&eacute;gate.</p>
+
+<p>Le commodore Wilson criait:</p>
+
+<p>&mdash;En avant, donc!... tuez! tuez!... Et puis, hache en bois!...</p>
+
+<p>Mais Sans-Peur, Taillevent, Paraw&acirc; et leurs intr&eacute;pides
+compagnons fauchaient les ennemis.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez bon, mes braves! commandait Gabriel, qui
+d&eacute;fendait ses grappins avec la m&ecirc;me ardeur qu'il avait mise
+&agrave; les accrocher.</p>
+
+<p>La boucherie se prolongeait; <i>l'Illustrious</i> et <i>le Lion</i>,
+pouss&eacute;s par une fra&icirc;che brise, &eacute;taient emport&eacute;s dans la
+direction de la fameuse roche <i>del Verdujo</i>, dont le capitaine
+Wilson ne se pr&eacute;occupait gu&egrave;re, tant il craignait d'&ecirc;tre
+coul&eacute; par la maudite fr&eacute;gate.</p>
+
+<p>Un bruit comparable &agrave; celui de plusieurs chutes d'eau se
+fit entendre &agrave; travers le formidable tumulte du combat.&mdash;C'&eacute;tait
+la mer qui, des sabords du <i>Lion</i>, se pr&eacute;cipitait dans
+sa cale.</p>
+
+<p>Sans-Peur s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;A la nage, Gabriel!... A la nage, les Quichuas! Encore
+deux minutes de r&eacute;sistance, mes amis!...</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mon p&egrave;re! j'ob&eacute;is!... dit Gabriel.</p>
+
+<p>Camuset, Lim&eacute;no et plus de vingt autres le suivirent.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Pi-h&eacute;</i>!... <i>pi-h&eacute;</i>!... hurlait Paraw&acirc;, dont la massue
+accomplissait d'effroyables exploits.<span class='pagenum'><a name="Page_303" id="Page_303">[Pg 303]</a></span></p>
+
+<p>Il &eacute;tait bless&eacute; &agrave; la joue, aux flancs et &agrave; l'&eacute;paule; le sang
+ruisselait sur ses tatouages; il avait l'air du d&eacute;mon des
+combats. Son formidable casse-t&ecirc;te mena&ccedil;a Roboam Owen.
+Sans-Peur s'interposa:</p>
+
+<p>&mdash;Ne frappe point cet officier! dit-il.</p>
+
+<p>Le sabre du lieutenant anglais vole seul en &eacute;clats.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi m'&eacute;pargner? demande Owen.</p>
+
+<p>Sans-Peur, entour&eacute; d'ennemis, ne peut r&eacute;pondre. Taillevent
+&agrave; sa gauche, Paraw&acirc; &agrave; sa droite, faisaient des moulinets,
+l'un avec sa hache, l'autre avec son <i>m&eacute;r&eacute;</i>. Sans-Peur
+&eacute;tait prot&eacute;g&eacute; par ses fanatiques insulaires polyn&eacute;siens, trop
+heureux de mourir pour lui en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Le <i>Lion de la mer</i> ne meurt pas!</p>
+
+<p>Chose merveilleuse, quoiqu'il essuy&acirc;t &agrave; chaque instant le
+feu des Anglais, il n'avait re&ccedil;u que des blessures sans gravit&eacute;.</p>
+
+<p>Semblable au dieu de la guerre navale, il donnait ses
+ordres avec un calme superbe. Laissant au peloton sacr&eacute; de
+Taillevent et de Paraw&acirc; le soin de d&eacute;fendre sa propre vie,
+il veillait surtout &agrave; ce que les Anglais ne pussent d&eacute;faire les
+syst&egrave;mes d'amarrage. Aussi, plusieurs fois, au lieu de se
+garantir lui-m&ecirc;me, d&eacute;chargea-t-il ses pistolets sur des
+gabiers ennemis trop intelligents ou trop alertes.</p>
+
+<p>Roboam Owen s'&eacute;tait retir&eacute; sur le bastingage de tribord,
+et de l&agrave; dirigeait les mouvements des matelots anglais, qui
+ne gagnaient plus un pouce de terrain sur la deuxi&egrave;me
+division des corsaires.&mdash;A la v&eacute;rit&eacute;, ceux-ci ne combattaient
+plus &agrave; d&eacute;couvert, car ils avaient improvis&eacute; une sorte
+de retranchement &agrave; l'aide des espars bris&eacute;s, des voiles de la
+fr&eacute;gate tomb&eacute;es avec leurs vergues, des hamacs anglais
+jet&eacute;s hors du bastingage de b&acirc;bord, et d'un amas d'ustensiles
+sur lesquels s'entassaient les cadavres.</p>
+
+<p><i>L'Hirondelle</i> &eacute;tait &agrave; perte de vue.</p>
+
+<p>Gabriel, Camuset, Lim&eacute;no et les Quichuas auxiliaires
+avaient &eacute;t&eacute; recueillis par les balses.</p>
+
+<p>&mdash;Tout va bien! dit Sans-Peur, qui haussa les &eacute;paules en<span class='pagenum'><a name="Page_304" id="Page_304">[Pg 304]</a></span>
+entendant le commodore Wilson donner l'ordre de d&eacute;marrer
+et de diriger sur les abordeurs deux canons charg&eacute;s &agrave; mitraille.</p>
+
+<p>&mdash;Trop tard!... monsieur le commodore... trop tard!
+s'&eacute;cria L&eacute;on.</p>
+
+<p>Tous les Anglais &agrave; la fois pouss&egrave;rent un cri d'horreur;&mdash;la
+fr&eacute;gate enfon&ccedil;ait sans bruit maintenant, sa cale et son
+entrepont &eacute;taient noy&eacute;s au ras des sabords de la batterie;&mdash;le
+vaisseau <i>engageait</i>.</p>
+
+<p>Le vaisseau <i>engageait</i>, c'est-&agrave;-dire qu'il penchait au point
+de courir risque de chavirer comme un fr&ecirc;le canot.</p>
+
+<p>&mdash;Sauve qui veut!... sauve qui peut!... reste qui voudra!...
+crie Sans-Peur en se pr&eacute;cipitant t&ecirc;te baiss&eacute;e au
+milieu des ennemis.</p>
+
+<p>Le rempart des corsaires s'&eacute;croula; les deux canons
+d&eacute;marr&eacute;s roul&egrave;rent sur b&acirc;bord; il devint impossible de se
+tenir sur le pont, o&ugrave; apparut enfin le bl&ecirc;me Pottle Trichenpot,
+jusque-l&agrave; prudemment cach&eacute; dans les batteries int&eacute;rieures.</p>
+
+<p>Taillevent le vit, mais ne put l'ajuster. Il fut renvers&eacute;
+comme Paraw&acirc; et Sans-Peur lui-m&ecirc;me. Abordeurs, abord&eacute;s,
+Anglais, corsaires, vivants ou morts, tous tomb&egrave;rent p&ecirc;le-m&ecirc;le
+avec les amas de d&eacute;bris, d'armes ou d'instruments qui
+n'&eacute;taient pas solidement amarr&eacute;s.</p>
+
+<p>La confusion de cet instant est inexprimable.</p>
+
+<p>Les hommes accroch&eacute;s aux pavois ou aux cordages furent
+les seuls que n'entra&icirc;na pas le mouvement d'inclinaison.</p>
+
+<p>Roboam Owen, se tenant au bastingage de tribord, fut de
+ce petit nombre. Avec son admirable sang-froid, il attendait
+la catastrophe.</p>
+
+<p>Alors Tom Lebon laissa son &eacute;pissure intermin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Le combat est fini! murmura-t-il, je veux au moins
+me noyer en embrassant mon matelot.</p>
+
+<p>Il se laissa glisser par un cordage et atteignit l'endroit
+o&ugrave; il avait vu tomber Taillevent.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Gabriel, qui avait pris le commandement g&eacute;n&eacute;ral des<span class='pagenum'><a name="Page_305" id="Page_305">[Pg 305]</a></span>
+balses, fr&eacute;mit, s'agenouilla et pria Dieu pour le salut de
+son noble p&egrave;re.</p>
+
+<p>Lim&eacute;no pleurait.</p>
+
+<p>Camuset Barberousse, qui commen&ccedil;ait &agrave; devenir grognard,
+jura cons&eacute;cutivement en anglais, en fran&ccedil;ais, en
+espagnol, en langue quichua et en langue polyn&eacute;sienne.
+Son c&oelig;ur battait avec violence. Il voyait la fr&eacute;gate plonger
+en attirant le vaisseau dont on d&eacute;couvrait le pont sanglant
+et dans un &eacute;tat de d&eacute;sordre indescriptible.</p>
+
+<p>La bataille entre les hommes &eacute;tait termin&eacute;e.</p>
+
+<p>La lutte entre les deux navires commen&ccedil;ait en quelque
+sorte,&mdash;car ce n'&eacute;tait plus deux navires anim&eacute;s par leurs
+&eacute;quipages, mais deux masses inertes et mat&eacute;rielles qui se
+combattaient maintenant.<span class='pagenum'><a name="Page_306" id="Page_306">[Pg 306]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLIX" id="XLIX"></a>XLIX</h2>
+
+<h3>LA CORDE AU COU.</h3>
+
+
+<p>Le vaisseau plein d'air opposait la r&eacute;sistance de sa vaste
+capacit&eacute;. La fr&eacute;gate cramponn&eacute;e &agrave; lui l'attaquait par la pesanteur
+de son artillerie et de tous les corps lourds arrim&eacute;s
+dans sa coque pleine d'eau.</p>
+
+<p>Ces deux forces se firent &eacute;quilibre durant une minute
+enti&egrave;re, minute longue comme un si&egrave;cle, pendant laquelle
+faillit recommencer le combat.</p>
+
+<p>Les hommes avaient eu le temps de se relever et de se
+reconna&icirc;tre.</p>
+
+<p>Sans-Peur donnait ses ordres &agrave; voix basse; il rampait,
+ainsi que Taillevent et Paraw&acirc;, vers la roue du gouvernail,
+dont les corsaires n'avaient jamais pu s'emparer.</p>
+
+<p>Or, l'abordage ayant eu lieu par le c&ocirc;t&eacute; d'o&ugrave; soufflait le
+vent, il s'ensuit que la brise tr&egrave;s fra&icirc;che qui venait de terre
+gonflait les voiles et contribuait &agrave; soutenir le vaisseau.
+L'inverse se serait produit si l'abordage avait eu lieu du
+bord oppos&eacute;, c'est-&agrave;-dire, si le vent avait tendu &agrave; faire
+pencher <i>l'Illustrious</i> dans le sens o&ugrave; <i>le Lion</i> l'attirait.</p>
+
+<p>Le Commodore Wilson avait toujours eu soin de conserver
+cet avantage;&mdash;un coup de barre au gouvernail pouvait le
+lui faire perdre, surtout si les corsaires, selon les derniers
+ordres de Sans-Peur, r&eacute;ussissaient &agrave; couper certains cordages,
+techniquement <i>les &eacute;coutes des focs</i>.</p>
+
+<p>Les &eacute;coutes des focs &eacute;taient fort loin, les matelots exp&eacute;<span class='pagenum'><a name="Page_307" id="Page_307">[Pg 307]</a></span>di&eacute;s
+dans leur direction devaient &ecirc;tre massacr&eacute;s ou faits
+prisonniers avant de les atteindre. La roue du gouvernail
+&eacute;tait tout pr&egrave;s, mais encore fallait-il s'en saisir.</p>
+
+<p>La pression de la mer sur les sabords de la batterie basse
+fut si violente, que trois d'entre eux c&eacute;d&egrave;rent. Les flots entr&egrave;rent
+dans le vaisseau.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Ah! nous y sommes! cria Sans-Peur.</p>
+
+<p>Plusieurs de ses derniers compagnons n'h&eacute;sit&egrave;rent plus &agrave;
+se jeter &agrave; la nage.</p>
+
+<p>Pottle Trichenpot, blotti au pied du m&acirc;t d'artimon, tremblait
+de tous les membres. Roboam Owen sourit de piti&eacute;.</p>
+
+<p>Le commodore Wilson ne donna aucune marque de faiblesse,
+mais il &eacute;tait exasp&eacute;r&eacute;;&mdash;il en avait bien le droit.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave;, le poignard en main, Sans-Peur allait se
+jeter sur l'homme de barre et saisir la roue du gouvernail,
+il se trouva en face de Roboam Owen, qui lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon?... Assez de sang!... capitaine, et mourons
+amis si vous le voulez bien.</p>
+
+<p>Tom Lebon ouvrait les bras &agrave; Taillevent.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Paraw&acirc;, il venait d'&ecirc;tre renvers&eacute; de nouveau par
+un soldat de marine qui s'accrochait &agrave; ses jambes.</p>
+
+<p>Un nombre infini de petites sc&egrave;nes analogues, terribles,
+touchantes, grotesques ou ex&eacute;crables eurent lieu pendant
+cette minute de <i>l'engagement</i> du vaisseau, instant dramatique
+s'il en f&ucirc;t.</p>
+
+<p>Mais soudain des craquements, comparables au bruit que
+rendrait une for&ecirc;t foudroy&eacute;e, furent suivis d'un second
+bouleversement g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>Toutes les amarres cassaient.</p>
+
+<p><i>Le Lion</i> coulait, laissant suspendus au vaisseau des fragments
+de sa m&acirc;ture ou de son plat-bord, mais, d'autre part,
+entra&icirc;nant dans les profondeurs de la mer d'&eacute;normes
+pi&egrave;ces de charpente arrach&eacute;es au vaisseau lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>L'ab&icirc;me se creusa,&mdash;les flots soulev&eacute;s pass&egrave;rent par-dessus
+<i>l'Illustrious</i> brusquement rejet&eacute; sur tribord, o&ugrave; roul&egrave;rent
+tous les hommes et tous les apparaux entass&eacute;s.<span class='pagenum'><a name="Page_308" id="Page_308">[Pg 308]</a></span>&mdash;Les
+deux canons d&eacute;marr&eacute;s bondirent d'une telle force, qu'ils
+bris&egrave;rent la muraille et disparurent.</p>
+
+<p>L'action des voiles, combin&eacute;e avec l'&eacute;pouvantable oscillation
+du vaisseau, le pencha sous le vent si fort qu'il
+faillit <i>engager</i> coup sur coup dans le sens oppos&eacute;. Le
+moindre poids ajout&eacute; &agrave; tribord l'e&ucirc;t fait chavirer. Si ses
+sabords de ce c&ocirc;t&eacute; n'avaient &eacute;t&eacute; ferm&eacute;s aussi bien que
+ceux de l'autre, il coulait.&mdash;Enfin, le gouffre ouvert par la
+fr&eacute;gate l'attira, il glissa sur la pente du tourbillon et fut si
+pr&egrave;s de sombrer, que Sans-Peur prit la main du lieutenant
+Owen en r&eacute;p&eacute;tant:</p>
+
+<p>&mdash;Mourons amis!...</p>
+
+<p>Mais <i>l'Illustrious</i> ne sombra pas plus qu'il n'avait coul&eacute;
+ou chavir&eacute;.</p>
+
+<p>Sans-Peur se vit seul au milieu des Anglais:</p>
+
+<p>&mdash;Non, capitaine, nous ne mourrons pas, lui dit Roboam
+Owen. Soyons donc amis dans la vie comme vous daigniez
+consentir &agrave; ce que nous le fussions dans la mort.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait absolument impossible de rallier les corsaires
+survivants. Dispers&eacute;s et confondus avec les Anglais, ils
+furent tous faits prisonniers.</p>
+
+<p>Taillevent se rendit &agrave; Tom Lebon, Sans-Peur au lieutenant
+Owen; Paraw&acirc; fut garrott&eacute; par les marins et soldats
+qui l'entouraient; la plupart des matelots corsaires furent
+pris de m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Bless&eacute;s tous tant qu'ils &eacute;taient, ils demeuraient au nombre
+de trente. Les Anglais avaient perdu pr&egrave;s de quatre cents
+hommes.</p>
+
+<p>Depuis longtemps alors, <i>l'Hirondelle</i> avait disparu, masqu&eacute;e
+par les terres.</p>
+
+<p>Isabelle, durant de longues et cruelles ann&eacute;es, devait
+ignorer l'issue du combat, le sort de son &eacute;poux et celui de
+son fils Gabriel.</p>
+
+<p>Sans-Peur jeta un regard sur l'horizon, vit les balses en
+s&ucirc;ret&eacute;, calcula que <i>l'Hirondelle</i> &eacute;tait hors de p&eacute;ril, et sourit
+avec orgueil en r&eacute;pliquant &agrave; Owen:<span class='pagenum'><a name="Page_309" id="Page_309">[Pg 309]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Dans la vie, lieutenant, dans la vie, je le veux bien;
+mais ce ne sera pas pour longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire, capitaine?</p>
+
+<p>Sans-Peur s'abstint de r&eacute;pondre. Il voyait que <i>l'Illustrious</i>,
+entra&icirc;n&eacute; par le courant, allait se perdre corps et
+biens sur <i>le Verdujo</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Pottle Trichenpot, respirant enfin, s'approchait du commodore
+Wilson:</p>
+
+<p>&mdash;Vengeance!... vengeance!... Vous allez, j'esp&egrave;re, faire
+pendre ces pirates sur-le-champ.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez ces cordes &agrave; bout de vergue!</p>
+
+<p>Cinq minutes apr&egrave;s, les trente bless&eacute;s avaient la corde au
+cou.</p>
+
+<p>Tom Lebon voulait embrasser Taillevent.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! pas de b&ecirc;tises, matelot!... dit le ma&icirc;tre. Va
+dans ton coin!... n'ayons pas tant l'air d'&ecirc;tre fr&egrave;res!</p>
+
+<p>Tom Lebon comprit, et se retira en faisant ce dilemme:</p>
+
+<p>&mdash;S'ils sont pendus sans mis&eacute;ricorde, ce n'est pas mes
+embrassades qui changeront rien &agrave; la chose; mais si par
+chance ils restent prisonniers, elles m'emp&ecirc;cheraient de les
+servir.&mdash;Feignons donc une feinte. Cachons-nous pour
+mieux pleurer!...</p>
+
+<p>&mdash;Mille millions de badrouilles de barbarasses du grand
+ca&iuml;man d'enfer!... nous y voil&agrave; donc!... grommelait Taillevent.
+Pendus comme des chiens! pendus comme des
+ren&eacute;gats, par ce Wilson que j'&eacute;tais tant d'avis de pendre!...
+Et voir ce Pottle Trichenpot, l&agrave;, sur la dunette!... Ah!
+mon capitaine, j'ai souventes fois eu tort en grognant rapport
+&agrave; vous; mais cette fois-ci, sans &ecirc;tre ce qui s'appelle
+un capon, j'ai bien peur d'avoir raison une fois de trop.</p>
+
+<p>Tous les corsaires ne prenaient pas aussi philosophiquement
+la situation:</p>
+
+<p>&mdash;Camarades! leur demande Sans-Peur, tenez-vous
+beaucoup &agrave; &ecirc;tre sauv&eacute;s?... pr&eacute;f&eacute;rez-vous la vie &agrave; la perte
+totale du vaisseau?<span class='pagenum'><a name="Page_310" id="Page_310">[Pg 310]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, riposte l'un d'eux, m'est avis que nous
+n'avons pas le choix.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez, au contraire!... partez!...</p>
+
+<p>&mdash;<i>Pi-h&eacute;</i>!... le <i>Lion de la mer</i> ne meurt pas! s'&eacute;crie
+Baleine-aux-yeux-terribles.</p>
+
+<p>Suivant son usage, il comptait sur un miracle.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens!... murmura Taillevent, est-ce que je vais encore
+avoir tort, moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Cela se pourrait, dit Sans-Peur en riant.</p>
+
+<p>Les corsaires en rang, chacun avec un n&oelig;ud coulant
+autour du cou, regardaient curieusement leur capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;A parler franc, dit l'un d'eux, on veut bien se faire
+&eacute;charper sans regret, on aurait coul&eacute; tout &agrave; l'heure avec
+plaisir; mais n'avoir plus aucune chance de sauvetage,
+dame!... c'est dur!</p>
+
+<p>&mdash;Bien!... Vous m'&ecirc;tes chers! vous vous &ecirc;tes bravement
+conduits!... Ma vie, &agrave; moi-m&ecirc;me, peut encore &ecirc;tre plus
+utile que la perte de <i>l'Illustrious</i>. Je vous sauverai...</p>
+
+<p>Cependant, les appr&ecirc;ts de la pendaison g&eacute;n&eacute;rale &eacute;taient
+finis. A chaque n&oelig;ud correspondait une corde sur laquelle
+les Anglais s'appr&ecirc;taient &agrave; tirer au commandement de
+<i>Hissez</i>!...</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques observations respectueuses, Roboam
+Owen protestait hautement.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du Ciel! commodore Wilson, ne traitez pas en
+pirates ces braves prisonniers de guerre!... Ne violez pas le
+droit des gens!... Oubliez-vous que le noble comte de Roqueforte
+nous a fait gr&acirc;ce de la vie?</p>
+
+<p>&mdash;Hissez, mais hissez donc! disait Pottle Trichenpot.</p>
+
+<p>&mdash;Silence, impudent valet! dit le lieutenant Owen.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Owen, rendez-vous aux arr&ecirc;ts! dit s&eacute;v&egrave;rement
+le commodore.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous y rendez pas! interrompit Sans-Peur d'une
+voix &eacute;clatante et en langue anglaise. Avant cinq minutes,
+<i>l'Illustrious</i> touchera sur <i>el Verdujo</i>!... Un seul homme peut
+le sauver... c'est moi!... Je suis ma&icirc;tre de vos vies &agrave;<span class='pagenum'><a name="Page_311" id="Page_311">[Pg 311]</a></span>
+tous, mille fois plus que vous ne l'&ecirc;tes de la mienne...</p>
+
+<p>&mdash;Hissez!... commanda froidement le commodore.</p>
+
+<p>&mdash;Ne hissez pas! hurla Pottle Trichenpot en proie &agrave; une
+terreur nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Ne hissez pas, je vous le conseille!... dit Sans-Peur
+aux marins anglais.</p>
+
+<p>L'&eacute;tat-major entier priait le Commodore de suspendre
+l'ex&eacute;cution.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens bon!... dit-il enfin avec humeur.</p>
+
+<p>Ce commandement, qui est le contre-ordre maritime, fit
+dire &agrave; Taillevent:</p>
+
+<p>&mdash;Allons!... &ccedil;a y est!... j'aurai tort!... C'est clair, j'aurai
+tort... J&eacute;sus Seigneur, grand merci!<span class='pagenum'><a name="Page_312" id="Page_312">[Pg 312]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="L" id="L"></a>L</h2>
+
+<h3>LE PLUS GRAND DES CRIMES.</h3>
+
+
+<p>Le vaisseau, dross&eacute; par le courant, n'ob&eacute;issait plus &agrave; ses
+voiles. Le danger annonc&eacute; par Sans-Peur devenait &eacute;vident.</p>
+
+<p>&mdash;Quatre minutes encore!... J'en consacre une &agrave; dicter
+mes conditions, et trois &agrave; vous sauver; mais l'&eacute;tat-major
+entier va jurer devant Dieu et sur l'honneur que tous mes
+compagnons et moi serons mis en libert&eacute; ensemble sur l'archipel
+des &icirc;les Marquises... J'ai dit!... Ne perdez pas de
+temps, monsieur Wilson!</p>
+
+<p>Sans-Peur se tourna vers ses compagnons.</p>
+
+<p>&mdash;Remerciez-moi, camarades, leur dit-il, car il m'en
+co&ucirc;tera beaucoup de sauver un vaisseau anglais.</p>
+
+<p>Prenant d'avance le commandement, Sans-Peur ordonnait
+aux ma&icirc;tres et contre-ma&icirc;tres de faire larguer les perroquets.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra charger de toile!... Gagnez du temps, vous
+autres!... et d&eacute;blayons le pont!... vivement!...</p>
+
+<p>L'&eacute;quipage anglais tout entier d&eacute;sirait ardemment que
+Sans-Peur mont&acirc;t sur la dunette pour diriger la man&oelig;uvre.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; les cordes fatales cessaient d'&ecirc;tre roidies; on
+d&eacute;blayait &agrave; la h&acirc;te le champ de man&oelig;uvre, et chacun des
+matelots anglais parait ou r&eacute;parait quelque cordage courant.</p>
+
+<p>&mdash;Jurez-vous?... demanda le corsaire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je jure que vos conditions sont accept&eacute;es! dit
+Wilson.</p>
+
+<p>Roboam Owen ajouta:<span class='pagenum'><a name="Page_313" id="Page_313">[Pg 313]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Je jure sur le Christ que la vie et la libert&eacute; du capitaine
+L&eacute;on de Roqueforte seront respect&eacute;es &agrave; notre bord apr&egrave;s le
+sauvetage du vaisseau.</p>
+
+<p>Les autres officiers anglais lev&egrave;rent la main.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; les matelots d&eacute;garrottaient les prisonniers.</p>
+
+<p>&mdash;A l'h&ocirc;pital mes bless&eacute;s! leur dit Sans-Peur en se dirigeant
+vers la dunette.</p>
+
+<p>Taillevent et trois autres corsaires se plac&egrave;rent par ses
+ordres &agrave; la roue du gouvernail.</p>
+
+<p>&mdash;Pilotez! monsieur... dit le commodore armant ses pistolets.
+Mais malheur &agrave; vous si nous touchons!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pilote pas!... Je commande!... r&eacute;pondit fi&egrave;rement
+Sans-Peur.</p>
+
+<p>Et sans attendre la r&eacute;plique du Commodore, il fit gouverner
+droit sur la roche <i>el Verdujo</i>, cet &eacute;cueil tranchant comme
+la hache du bourreau, sur lequel, au d&eacute;but de sa carri&egrave;re
+d'aventures, il avait failli p&eacute;rir avec son fid&egrave;le Taillevent.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, il &eacute;tablit toute la toile possible. Les
+m&acirc;ts du vaisseau, &eacute;branl&eacute;s par les secousses pr&eacute;c&eacute;dentes,
+g&eacute;missaient, ployaient et craquaient sourdement.</p>
+
+<p>On courait avec une effroyable rapidit&eacute; sur le r&eacute;cif, o&ugrave; la
+grosse mer brisait furieuse.</p>
+
+<p>Les Anglais s'effray&egrave;rent; des murmures se firent entendre
+sur l'avant.</p>
+
+<p>Le commodore Wilson p&acirc;lissait.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous donc, monsieur? dit-il d'un ton
+mena&ccedil;ant.</p>
+
+<p>&mdash;Je pilote!... r&eacute;pondit Sans-Peur avec d&eacute;dain.</p>
+
+<p>Puis d'une voix imp&eacute;rieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Silence &agrave; bord!... silence partout!... Lieutenant Owen,
+faites observer le silence! ma&icirc;tres et contre-ma&icirc;tres, je
+commande le silence!... &laquo;&mdash;<span class="smcap">Attention! Pare &agrave; virer</span>!...&raquo;</p>
+
+<p>Avec un silence qui tenait du prodige, les matelots anglais
+se pr&eacute;par&egrave;rent au virement de bord.</p>
+
+<p>Le lieutenant Owen, apr&egrave;s un moment d'h&eacute;sitation, monta
+sur la dunette, quoiqu'il e&ucirc;t re&ccedil;u l'ordre de se rendre aux<span class='pagenum'><a name="Page_314" id="Page_314">[Pg 314]</a></span>
+arr&ecirc;ts.&mdash;Il allait demander de rester sur le pont jusqu'&agrave; la
+fin des man&oelig;uvres.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le commodore, dit alors Sans-Peur, j'ai retenu
+d'autorit&eacute; M. le lieutenant Owen, dont j'ai besoin ici. Mais il
+serait de bon go&ucirc;t de lever ses arr&ecirc;ts....</p>
+
+<p>&mdash;Que me parlez-vous d'arr&ecirc;ts pendant cette man&oelig;uvre
+t&eacute;m&eacute;raire? riposta Wilson, dont les pistolets arm&eacute;s &eacute;taient
+toujours dirig&eacute;s sur Sans-Peur.</p>
+
+<p>&mdash;J'utilise les instants. J'ai rang&eacute; vos gens &agrave; leurs postes,
+mais nous avons encore plus d'une minute devant nous,
+monsieur le commodore!...&mdash;Restez ici, lieutenant Owen.
+&laquo;&mdash;Du vent dans la voile, timoniers, <i>pr&egrave;s et plein</i>!...&raquo;&mdash;Vous
+n'avez pas r&eacute;pondu, monsieur Wilson?</p>
+
+<p>&mdash;Les arr&ecirc;ts du lieutenant Owen seront lev&eacute;s si vous
+sauvez le vaisseau.</p>
+
+<p>Sans-Peur, qui ne commandait et ne parlait qu'en langue
+anglaise, dit &agrave; tr&egrave;s haute voix:</p>
+
+<p>&mdash;Sachez, monsieur le commodore, que je ne trahis
+jamais!... J'ai annonc&eacute; que je sauverais votre navire, je me
+suis engag&eacute; &agrave; le sauver!... Ma parole suffit... &laquo;&mdash;Fermez
+tous les sabords!...&raquo;</p>
+
+<p>Les mantelets des sabords d&eacute;fonc&eacute;s furent remplac&eacute;s
+aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>Peu apr&egrave;s, <i>l'Illustrious</i> entra dans la zone d'&eacute;cume qui
+tourbillonnait autour du r&eacute;cif.</p>
+
+<p>&mdash;Trahison! nous sommes perdus! hurla Pottle Trichenpot.</p>
+
+<p>&mdash;Silence donc, mis&eacute;rable! dit le lieutenant Owen en lui
+mettant un mouchoir sur la bouche.</p>
+
+<p>Wilson fut tent&eacute; de br&ucirc;ler la cervelle &agrave; Sans-Peur, qui laissait
+courir &agrave; toute vitesse, quoiqu'on ne f&ucirc;t plus qu'&agrave; une
+longueur de navire de la roche <i>le Bourreau</i>.</p>
+
+<p>Le vaisseau plongeait dans les lames, qui le couvrirent. Il
+penchait sur tribord presque autant qu'au moment o&ugrave; le
+poids du <i>Lion</i> avait failli l'entra&icirc;ner. Le ressac des flots bris&eacute;s
+rejaillissait sur les points les plus hauts de la m&acirc;ture. Un<span class='pagenum'><a name="Page_315" id="Page_315">[Pg 315]</a></span>
+remous aussi blanc que la neige enveloppait sa vaste coque
+comme un linceul. La pluie saline qui l'inondait miroitait au
+soleil; elle avait les brillantes couleurs du prisme. Jamais
+dangers de mort ne rev&ecirc;tirent plus splendide parure. L'arc-en-ciel
+parsemait d'or et de rubis le chemin du naufrage.</p>
+
+<p>Attir&eacute; par le gouffre, l'Illustrious descendait sur la pente
+d'une vague colossale.</p>
+
+<p>La col&egrave;re ou l'effroi furent cause que le commodore fit feu
+au moment pr&eacute;cis o&ugrave; Sans-Peur criait enfin:</p>
+
+<p>&mdash;A <span class="smcap">Dieu vat</span>!...</p>
+
+<p>Tom Lebon fila les &eacute;coutes des focs.</p>
+
+<p>Taillevent et ses camarades pouss&egrave;rent la barre dessous.</p>
+
+<p>Sans-Peur, atteint par deux balles, tombait inanim&eacute; entre
+les bras du lieutenant Roboam Owen.</p>
+
+<p>Le vaisseau anglais, en continuant de virer de bord, entra
+dans le contre-courant dont L&eacute;on avait si bien calcul&eacute; la
+puissance. Plus vite qu'une fl&egrave;che, il fut jet&eacute; au large.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait sauv&eacute;.</p>
+
+<p>La main sur le c&oelig;ur de la victime, l'officier irlandais
+s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Commodore Wilson, vous venez de commettre le plus
+grand des crimes!...<span class='pagenum'><a name="Page_316" id="Page_316">[Pg 316]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="EPILOGUE" id="EPILOGUE"></a>&Eacute;PILOGUE</h2>
+
+
+<p>Le paquebot <i>l'Hirondelle</i>, gr&acirc;ce &agrave; sa marche sup&eacute;rieure,
+&eacute;chappa,&mdash;mais non sans p&eacute;rils,&mdash;&agrave; tous les croiseurs
+ennemis et atterrit au Havre, o&ugrave; l'armateur Plantier devait
+compte de sommes immenses &agrave; la comtesse de Roqueforte.</p>
+
+<p>L'honn&ecirc;te associ&eacute; de Sans-Peur le Corsaire s'en acquitta
+scrupuleusement, sans discontinuer de s'occuper des int&eacute;r&ecirc;ts
+de sa famille et des grandes op&eacute;rations de l'Oc&eacute;anie.</p>
+
+<p>La propagation de la foi devait &ecirc;tre la pr&eacute;occupation
+constante des enfants de L&eacute;on de Roqueforte.</p>
+
+<p>&Eacute;tablie &agrave; Paris, dans un des plus beaux h&ocirc;tels du faubourg
+Saint-Honor&eacute;, Isabelle dirigeait l'&eacute;ducation de L&eacute;onin,
+de Lionel et de Clotilde.&mdash;Jamais elle ne perdit l'espoir de
+revoir son mari, ni son fils Gabriel, qui prit une part superbe,
+comme l'attestent les annales du P&eacute;rou, &agrave; la grande insurrection
+dont l'issue fut l'ind&eacute;pendance des colonies espagnoles.</p>
+
+<p>Digne &eacute;pouse de L&eacute;on de Roqueforte, le <i>Lion de la mer</i>,
+la comtesse &eacute;levait ses deux fils jumeaux dans le dessein de
+les envoyer &agrave; la recherche de leur p&egrave;re et de leur fr&egrave;re, de
+continuer l'&oelig;uvre gigantesque de Sans-Peur et de le venger
+s'il avait p&eacute;ri.</p>
+
+<p>Ce dessein fut accompli, les faits et gestes des jumeaux de
+la mer montant des navires jumeaux peuvent d&eacute;frayer une
+&eacute;pop&eacute;e.</p>
+
+<p>L'on doit &agrave; L&eacute;onin l'invention des engins les plus formidables.<span class='pagenum'><a name="Page_317" id="Page_317">[Pg 317]</a></span></p>
+
+<p>Lionel fut surtout sauveteur.</p>
+
+<p>Digne fille d'Isabelle, Clotilde joua aussi outre-mer un
+grand r&ocirc;le, mission pieuse qui a contribu&eacute; aux progr&egrave;s du
+culte catholique.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Chaque soir, en l'h&ocirc;tel de Roqueforte, ma&icirc;tres et serviteurs
+priaient ainsi en commun:</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, si L&eacute;on et Gabriel sont vivants, prot&eacute;gez-les!...
+s'ils sont morts, prenez piti&eacute; de leurs &acirc;mes!...</p>
+
+<p>Et ensuite, avec Lim&eacute;na, on priait de m&ecirc;me pour son
+&eacute;poux Taillevent et son fils a&icirc;n&eacute; Lim&eacute;no.</p>
+
+<p>FIN<span class='pagenum'><a name="Page_319" id="Page_319">[Pg 319]</a></span><span class='pagenum'><a name="Page_318" id="Page_318">[Pg 318]</a></span></p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATI&Egrave;RES</h2>
+
+<div class='center'>
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="Table_des_matieres1">
+
+
+<tr><td align='left'>Chapitres</td>
+<td align='left'></td>
+<td align='left'>Pages</td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#I"><b>I.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> L'Amazone et le <i>Lion</i></td>
+<td align='right'><a href='#Page_5'>5</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#II"><b>II.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> D&eacute;sappointements</td>
+<td align='right'><a href='#Page_9'>9</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#III"><b>III.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Reconnaissance</td>
+<td align='right'><a href='#Page_12'>12</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#IV"><b>IV.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Le <i>Lion de la mer</i></td>
+<td align='right'><a href='#Page_15'>15</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#V"><b>V.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Branle-bas de combat</td>
+<td align='right'><a href='#Page_23'>23</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#VI"><b>VI.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Mariage de haute lutte</td>
+<td align='right'><a href='#Page_29'>29</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#VII"><b>VII.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Pavois et adieux</td>
+<td align='right'><a href='#Page_47'>47</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#VIII"><b>VIII.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> La chambre nuptiale</td>
+<td align='right'><a href='#Page_58'>58</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#IX"><b>IX.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Ma&icirc;tre Taillevent</td>
+<td align='right'><a href='#Page_63'>63</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#X"><b>X.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Droits des prisonniers</td>
+<td align='right'><a href='#Page_66'>66</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XI"><b>XI.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Les oreilles de Camuset</td>
+<td align='right'><a href='#Page_69'>69</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XII"><b>XII.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Stratag&egrave;mes et ruses de guerre</td>
+<td align='right'><a href='#Page_77'>77</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XIII"><b>XIII.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Toujours trop bon!</td>
+<td align='right'><a href='#Page_83'>83</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XIV"><b>XIV.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Id&eacute;es de Corsaire</td>
+<td align='right'><a href='#Page_86'>86</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XV"><b>XV.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Rel&acirc;che de trois jours</td>
+<td align='right'><a href='#Page_99'>99</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XVI"><b>XVI.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Journal de route</td>
+<td align='right'><a href='#Page_102'>102</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XVII"><b>XVII.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Le grand chef des Condors et Baleine-aux-yeux-terribles</td>
+<td align='right'><a href='#Page_109'>109</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XVIII"><b>XVIII.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Salves des &eacute;l&eacute;ments</td>
+<td align='right'><a href='#Page_118'>118</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XIX"><b>XIX.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Tremblement de terre</td>
+<td align='right'><a href='#Page_121'>121</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XX"><b>XX.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Vastes desseins</td>
+<td align='right'><a href='#Page_128'>128</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XXI"><b>XXI.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Les d&eacute;buts du <i>Lion</i></td>
+<td align='right'><a href='#Page_135'>135</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XXII"><b>XXII.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Derri&egrave;re le rideau</td>
+<td align='right'><a href='#Page_140'>140</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XXIII"><b>XXIII.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Histoire de dix ann&eacute;es.</td>
+<td align='right'></td></tr>
+
+<tr><td><br /></td>
+<td align='left'> &nbsp; &nbsp; &nbsp;Origines de la l&eacute;gende</td>
+<td align='right'><a href='#Page_144'>144</a></td></tr>
+
+<tr><td><br /></td>
+<td align='left'> &nbsp; &nbsp; &nbsp;Le chemin de Versailles</td>
+<td align='right'><a href='#Page_150'>150</a></td></tr>
+
+<tr><td><br /></td>
+<td align='left'> &nbsp; &nbsp; &nbsp;Entortill&eacute; par le roi</td>
+<td align='right'><a href='#Page_155'>155</a></td></tr>
+
+<tr><td><br /></td>
+<td align='left'> &nbsp; &nbsp; &nbsp;Dans le grand Oc&eacute;an</td>
+<td align='right'><a href='#Page_159'>159</a></td></tr>
+
+<tr><td><br /></td>
+<td align='left'> &nbsp; &nbsp; &nbsp;Retours et chute du rideau</td>
+<td align='right'><a href='#Page_166'>166</a></td></tr>
+
+</table>
+
+<p>
+<span class='pagenum'><a name="Page_320" id="Page_320">[Pg 320]</a></span>
+</p>
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="Table_des_matieres2">
+
+<tr><td align='left'>Chapitres</td>
+<td align='left'></td>
+<td align='left'>Pages</td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XXIV"><b>XXIV.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> le sommeil de la Lionne</td>
+<td align='right'><a href='#Page_171'>171</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XXV"><b>XXV.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Probl&egrave;me r&eacute;solu</td>
+<td align='right'><a href='#Page_176'>176</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XXVI"><b>XXVI.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> L'&icirc;le de Plomb</td>
+<td align='right'><a href='#Page_179'>179</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XXVII"><b>XXVII.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> A la poudre</td>
+<td align='right'><a href='#Page_187'>187</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XXVIII"><b>XXVIII.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Coups de main</td>
+<td align='right'><a href='#Page_191'>191</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XXIX"><b>XXIX.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Naissances, mariage, bapt&ecirc;mes &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</td>
+<td align='right'><a href='#Page_193'>193</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XXX"><b>XXX.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Pottle Trichenpot</td>
+<td align='right'><a href='#Page_197'>197</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XXXI"><b>XXXI.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Bataille de Quiron</td>
+<td align='right'><a href='#Page_201'>201</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XXXII"><b>XXXII.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Mort du cacique de Tinta</td>
+<td align='right'><a href='#Page_209'>209</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XXXIII"><b>XXXIII.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Roboam Owen</td>
+<td align='right'><a href='#Page_213'>213</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XXXIV"><b>XXXIV.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Les franges d'or</td>
+<td align='right'><a href='#Page_216'>216</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XXXV"><b>XXXV.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Douleur royale</td>
+<td align='right'><a href='#Page_225'>225</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XXXVI"><b>XXXVI.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Le jeune prince</td>
+<td align='right'><a href='#Page_236'>236</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XXXVII"><b>XXXVII.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> L'opinion publique &agrave; Lima</td>
+<td align='right'><a href='#Page_246'>246</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XXXVIII"><b>XXXVIII.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Entr&eacute;e au bal</td>
+<td align='right'><a href='#Page_250'>250</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XXXIX"><b>XXXIX.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Vive la paix!</td>
+<td align='right'><a href='#Page_255'>255</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XL"><b>XL.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Esquisse &agrave; grands traits</td>
+<td align='right'><a href='#Page_263'>263</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XLI"><b>XLI.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Le commodore Wilson</td>
+<td align='right'><a href='#Page_270'>270</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XLII"><b>XLII.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Les Lionceaux de la Mer</td>
+<td align='right'><a href='#Page_276'>276</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XLIII"><b>XLIII.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> L'Hirondelle</td>
+<td align='right'><a href='#Page_279'>279</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XLIV"><b>XLIV.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Stratag&egrave;mes de retraite</td>
+<td align='right'><a href='#Page_283'>283</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XLV"><b>XLV.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> S&eacute;parations</td>
+<td align='right'><a href='#Page_288'>288</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XLVI"><b>XLVI.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> A l'abordage</td>
+<td align='right'><a href='#Page_291'>291</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XLVII"><b>XLVII.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Fermez les sabords!</td>
+<td align='right'><a href='#Page_296'>296</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XLVIII"><b>XLVIII.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Sauve qui peut!</td>
+<td align='right'><a href='#Page_301'>301</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#XLIX"><b>XLIX.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> La corde au cou</td>
+<td align='right'><a href='#Page_306'>306</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#L"><b>L.</b></a><br /></td>
+<td align='left'> Le plus grand des crimes</td>
+<td align='right'><a href='#Page_312'>312</a></td></tr>
+
+<tr><td align='left'><a href="#EPILOGUE"><b>&Eacute;PILOGUE.</b></a><br /></td>
+<td align='left'></td>
+<td align='right'><a href='#Page_316'>316</a></td></tr>
+
+</table>
+</div>
+
+<p>8470.&mdash;ABBEVILLE, TYP. ET ST&Eacute;R. A. RETAUX.&mdash;1886.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Sans-peur le corsaire, by Gabriel de La Landelle
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SANS-PEUR LE CORSAIRE ***
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+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Literary Archive Foundation
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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+
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+
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