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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 01:47:58 -0700 |
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diff --git a/22262-8.txt b/22262-8.txt new file mode 100644 index 0000000..df6a0b1 --- /dev/null +++ b/22262-8.txt @@ -0,0 +1,12241 @@ +Project Gutenberg's Sans-peur le corsaire, by Gabriel de La Landelle + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Sans-peur le corsaire + +Author: Gabriel de La Landelle + +Release Date: August 7, 2007 [EBook #22262] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SANS-PEUR LE CORSAIRE *** + + + + +Produced by Jean-Adrien Brothier, Laurent Vogel and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +Notes de transcription: + +[NT1: Les mots signalés par NT1 ne sont pas lisibles sur l'original et +ont dû être interprétés par leur contexte.] + +[NT2: Le mot signalé par NT2 est, dans l'original, écrit, d'une part la +tête en bas et de plus les lettres mélangées. Cette fantaisie +typographique semble indiquer que la vitesse du mouvement est telle +qu'elle en chamboule le mot. Dans la présente version du texte, l'ordre +des lettres a été conservé mais elles ont été retournées la tête en +haut; Une version Unicode a été faite pour avoir un rendu typographique +plus proche. La version HTML a également utilisé les codes Unicode +adéquats.] + + + + +SANS-PEUR LE CORSAIRE + + + + +RENÉ HATON, Libraire-Éditeur, 35, rue Bonaparte, PARIS + + * * * * * + +OUVRAGES DE M. G. DE LA LANDELLE. + + * * * * * + +LE DERNIER DES FLIBUSTIERS. 1 vol. in-8, franco... 4 fr. 50 + +Inspiré par des sentiments patriotiques, exécuté par un auteur +expérimenté qui sait avec une science parfaite mêler le plaisant au +sévère, d'un intérêt puissant constamment soutenu, _le Dernier des +Flibustiers_ est rigoureusement historique par le fond comme par les +détails, par les récits d'aventures comme par les peintures de moeurs. +Il résume et met en scènes la biographie extraordinaire d'un héros +polonais rendu célèbre par ses faits d'armes, sa captivité au +Kamtchatka, son audacieuse évasion, ses explorations maritimes et +surtout par ses travaux de colonisateur. + +Sous ce dernier rapport, l'ouvrage emprunte aux événements contemporains +l'attrait de l'actualité; car le principal théâtre des événements est +Madagascar, dont Réniowski fut sur le point de donner à la France +l'entière possession. Aussi bien l'auteur a cru devoir compléter _le +Dernier des Flibustiers_ par une notice succincte, mais très complète, +consacrée à l'histoire de la grande île africaine, depuis les temps les +plus reculés jusqu'à l'époque actuelle. + + * * * * * + +DANS LES AIRS. Histoire élémentaire de l'aéronautique. Un vol. In-12, +2 fr. + +Surexciter la curiosité en passant la revue historique de tout ce qui a +été inventé ou essayé par les hommes pour s'élever ou se mouvoir _dans +les airs_,--donner à ce recueil de propositions ingénieuses, de +découvertes inattendues, d'étranges expériences et de tentatives des +natures les plus diverses, un très vif intérêt à l'aide d'une foule de +récits souvent dramatiques, toujours instructifs,--ou, en d'autres +termes, emprunter à l'histoire même l'exposition complète des éléments +de la science aéronautique,--tel est l'objet que s'est proposé un +vulgarisateur d'une incontestable compétence, M. G. de la Landelle, dont +les études spéciales sur la question remontent à 1861. D'innombrables +recherches donnent à son ouvrage une base sérieuse. Son esprit enjoué en +corrige adroitement les passages les plus ardus et c'est le sourire aux +lèvres qu'on y recueille telles leçons, telles démonstrations qui ne +seraient pas mieux formulées à grand renfort d'x algébriques. Le lecteur +captivé s'étonne, par exemple, d'être diverti par l'étude préliminaire +des poids et mesures des animaux volants, dialogue récréatif qui sert +d'entrée en matière. + +L'examen des précédents historiques depuis le moine écossais Roger +Bacon, _le docteur admirable_ du XIIIe siècle, jusqu'aux Pères Honoré +Fabri, François Lanu et autres savants précurseurs des découvertes +modernes, démontrent clairement que jamais l'Église n'a entravé les +oeuvres de la science lorsqu'elle reste dans le domaine des lois +naturelles. Les _titres de gloire_ des Mongolfier, depuis le temps des +croisades et l'importation du papier en Europe, jusqu'à nos jours, ont +été énumérés par l'auteur avec une prédilection dont on lui sait +d'autant plus gré que cette intéressante revue est remplie de traits +anecdotiques charmants. L'histoire du cerf-volant, celle du parachute, +les nombreux travaux de l'école moderne de l'aviation, l'esquisse des +aventures dramatiques du _Géant_, l'examen des divers systèmes en +présence, les biographies plus ou moins accidentées d'un certain nombre +d'inventeurs ou de chercheurs aventureux, les ascensions scientifiques +et l'effroyable catastrophe du _Zénith_, les services rendus à la France +par l'aérostation durant le siége de Paris, fournissent les principaux +sujets d'un ouvrage que nous offrons au public avec la conviction qu'il +y trouvera l'agréable et l'utile mélangés dans des proportions +parfaites. Ajouterons-nous que les nombreux documents qu'il renferme le +recommandent en outre aux spécialistes, car en somme la forme ne saurait +emporter le fond. + +En dépit des pédants dont l'ennui est le cheval de bataille, le fond, en +effet, ne saurait perdre à être traité sous une allure littéraire par un +homme d'esprit, conteur expert, et qui comme tel, n'en a été que mieux à +même de donner de l'entrain à ses relations d'essais, d'aventures, de +doctrines opposées et de solutions multiples. + + * * * * * + +AVENTURES ET EMBUSCADES. Histoire d'une colonisation au +Brésil. Un vol. In-12 2 fr. + +Le titre de cet ouvrage indique son genre mouvementé et la nature +d'intérêt qu'il provoque. Son sous-titre en dit l'objet d'une manière +générale, mais ne peut, en aucune sorte, faire pressentir le but élevé +que s'est proposé l'auteur. En peignant avec une consciencieuse +exactitude les moeurs des naturels du Brésil, et en relatant les travaux +d'un colonisateur tout à la fois prudent et hardi alliant la sagesse +avec la valeur, il s'est surtout attaché à faire ressortir l'influence +bienfaisante du christianisme sur les populations des contrées vierges +de l'Amérique du Sud. Dans ce dessein, il met en présence des hordes +sauvages dont il représente les rivalités implacables, une poignée +d'émigrants, les uns libres et chrétiens, Portugais, fuyant les +persécutions du redoutable Pombal, après le mémorable tremblement de +terre de Lisbonne, les autres esclaves, nègres récemment arrivés +d'Afrique, allant de concert à la recherche d'une patrie nouvelle. La +donnée de l'ouvrage est historique comme l'on voit, l'étude ethnologique +est constante, les conclusions d'ordre supérieur sont les fusions des +races et leur régénération pacifique par la propagation de la foi. + + * * * * * + +LES LÉGENDES DE LA MER. 1 vol. in-12 2 fr. + + + + +G. DE LA LANDELLE + +SANS-PEUR LE CORSAIRE + +PARIS + +RENÉ HATON, LIBRAIRE-ÉDITEUR 35, RUE BONAPARTE, 35 + +1886 + +Tous droits réservés + + + + +SANS-PEUR LE CORSAIRE + + + + +I + +L'AMAZONE ET LE LION. + + +Sur la crête de la falaise à pic, l'éclair,--au milieu des brisants +battus par les lames du large, le tonnerre, «le tonnerre à la voile» +disaient les matelots. + +Là-haut, au ras des précipices, la grâce, une jeune amazone se détachant +en silhouette sur le ciel bleu d'Espagne;--en bas, dans le chaos, le +courage, un hardi capitaine, le lion des ouragans, se confondant, lui, +son léger navire et ses toiles ouvertes à la brise, avec les rochers +noirs et leur écume irisée. + +Dans le ciel, l'azur serein,--au ras des flots, des milliers +d'arcs-en-ciel mouvants. + +Pas un nuage. Le soleil flamboyait; et ses rayons se subdivisant à +l'infini dans les jets de l'onde, le lion, qui semblait courir droit au +naufrage, voguait à travers toutes les couleurs chatoyantes du prisme; +tandis que l'amazone, sur son coursier emporté le mors aux dents, s'en +allait fulgurante, rasant les bords escarpés de droite et de gauche, +vers la pointe extrême de la falaise. + +Deux catastrophes imminentes! Des éblouissements radieux! Splendide, +mais horrible! + +Quelles imprudences! Quelle témérité! Délire et démence! + + * * * * * + +Des groupes sinistres ricanaient au bas du morne: + +--Belles épaves tout à l'heure! + +--Il est bien joli le brig corsaire français, et nous savons tous qu'il +y a dans sa coque de riches affaires à cueillir. + +--Par-dessus le marché, on tirera de jolis profits de la chute de la +senorita et de son petit cheval du Pérou, tout caparaçonné d'ornements +d'argent et d'or, à la mode des Incas. + +--A-t-elle son beau collier de perles? + +--A-t-elle sa ceinture royale? + +--Elle va si vite qu'on n'en voit rien; mais on peut être sûr que bijoux +de grand prix ne lui manquent pas. + +--Le brig de Sans-Peur le Corsaire est bondé de trésors. + +--Et cette nuit, il vient encore de piller des Anglais. + +--Est-ce bien sûr? + +--On a entendu le canon, voilà! + +--La bague enrichie de diamants de dona Isabelle vaut bien au moins deux +sacs de doublons? + +--Oh! la belle journée qui commence! + + * * * * * + +Délire et démence peut-être; double course vertigineuse! + +Mais d'une part de nobles et de grands desseins, comme de l'autre +d'abjectes convoitises. + +Dans l'iris de l'écume saline, un héros sublime de sang-froid, et sur +cette falaise abrupte une céleste créature digne d'être protégée par les +anges de la Pureté, de la Piété filiale, de la Reconnaissance, de tous +les sentiments généreux. + +Belle, svelte, gracieuse,--belle d'une beauté inconnue même dans les +Espagnes,--svelte comme le palmier indien,--plus gracieuse que l'oiseau +du paradis,--dona Isabelle avait pour mobile l'amour de sa lointaine +patrie, le souvenir pieux de son noble aïeul. La fille des Incas +espérait, frémissante; elle avait tremblé pour celui en qui elle +retrouverait un libérateur. Certes! elle obéit à un mouvement +irréfléchi, lorsque après ses ferventes prières, réveillée en sursaut +par le canon, elle s'élança de son prie-Dieu sur son coursier +péruvien;--certes, ce fut avec une sorte de délire qu'elle prit l'abrupt +chemin de la falaise, et qu'elle osa stimuler la vitesse de sa fougueuse +monture, au point d'être ensuite incapable de la maîtriser;--mais rien +dans cette âme pieuse qui ne fût louable. Son exaltation était la +religion des ancêtres. Elle se souvenait du vieux cacique Andrès de +Saïri, son aïeul, et l'image de l'héroïque Catalina, sa mère, lui était +apparue disant:--«Oui! ma fille, c'est lui, c'est bien lui, c'est le +Lion de la mer! vivant encore! Va donc! cours à sa rencontre!...» + +Un brig corsaire, ou pour mieux dire un aigle des flots, fier, effilé, +audacieux, menaçant,--fier comme le glorieux pavillon français qui +fouette la brise au-dessus de sa poupe,--effilé comme le roi des airs +dont il affecte la forme, dont il a le vol rapide,--plus audacieux qu'un +démon,--plus menaçant que le lion dont il porte le nom sur son tableau +d'arrière et l'image sculptée à son extrême avant, exécutait la plus +hardie des manoeuvres que l'on puisse concevoir. Toutes voiles hautes, +il brave la tempête qui siffle dans ses agrès, la mer qui rugit sous son +éperon, les écueils qui se dressent écumants dans ses eaux. + +--O mon Dieu! murmura l'amazone en voyant le navire gouverner droit sur +un chenal que les vieux pilotes de la côte de Galice déclaraient +impraticable. Il va se briser! Il va périr!... + +--Elle! Isabelle! lancée de la sorte au-dessus du précipice!... Son +cheval l'emporte! Elle est perdue!... disait à demi-voix le capitaine du +brig _le Lion_. + +Et celui que les plus hardis marins de l'Océan avaient, d'une commune +voix, surnommé SANS-PEUR, Léon de Roqueforte, qui revenait du large, +vainqueur d'une corvette anglaise, le modèle des corsaires de la +république française proclamée depuis cinq mois, le héros de la nuit, le +brave entre les plus braves,--épouvanté par la témérité de la jeune +fille,--pâlit en commandant d'une voix terrible de jeter l'ancre et de +carguer toutes les voiles à la fois. + +Isabelle poussa un cri de terreur; la foule accourue sur le rivage y +répondit par des clameurs bien diverses. + +On entendit des rires moqueurs et des applaudissements barbares, des +accents de pitié, d'admiration, d'enthousiasme, et des voeux impies pour +un naufrage «infaillible.» + +L'équipage du _Lion_ obéissait aveuglément. Le brig mouillait au milieu +d'un tourbillon entre les brisants et la côte. Ses voiles avaient été +carguées avec une merveilleuse promptitude, et l'ancre ayant mordu sur +une roche, il pivotait en reculant vers la falaise dont sa poupe passa +si près que son pavillon la frôla et s'y colla un instant. + +Alors,--en cet instant même,--de l'extrémité de la vergue basse qu'on +nomme _le gui_, un homme s'élança, par un bond désespéré, sur une des +aspérités de la côte à pic, il criait: + +--Coupe le câble! Hisse le foc! Allez mouiller sous le château de +Garba!... + +Puis, d'un élan furieux, il gravit le roc, et se dressant devant le +cheval de l'amazone, il en saisit la bride avec sa main ensanglantée. + +Le cheval cabré ne s'arrêta point, mais fit un écart. + +La bride s'était rompue. + +Un corps lourd tombait dans l'abîme. + +Mais Isabelle, adroitement enlevée de sa selle, était dans les bras du +capitaine Léon, qui bientôt s'inclinant devant elle dit avec joie: + +--Dieu soit béni, mademoiselle, je suis arrivé à temps. + +--Pour me sauver, seigneur capitaine, vous avez tout exposé, votre +navire, votre vie... Ah! combien j'ai tremblé pour vous! + +--Merci de cette noble parole, dona Isabelle. Et vous me voyez trop +heureux, maintenant, car j'ai pu agir avant de parler... Mais, ajouta le +capitaine en souriant, vous êtes cause que je ne mérite plus mon surnom: +_J'ai eu peur_. + + + + +II + +DÉSAPPOINTEMENTS. + + +Les ordres du capitaine corsaire furent admirablement exécutés. Léon de +Roqueforte pouvait compter sur ses valeureux compagnons. + +Avant même qu'il se fût jeté au devant de l'étalon fougueux, la hache de +maître Taillevent frappait le câble, le foc était orienté de nouveau, +et, trompant l'attente des naufrageurs, _le Lion_ secouait sa crinière +d'écume en gouvernant vers le mouillage qu'il avait abandonné la veille +au coucher du soleil. + +--Quel homme! quel homme! mille noms d'un tremblement à la voile! +s'écria l'alerte maître d'équipage quand la manoeuvre fut achevée. Il +sauta pis qu'un baril de poudre, foi de matelot! Tout le connaît, le +feu, l'eau, la brise carabinée, tout, jusqu'à la terre, jusqu'aux +chevaux... + +--Pardonnerez, maître,--osa répondre Camuset le novice, qui, malgré les +usages républicains, ne se serait pas permis de tutoyer son ancien et +supérieur;--pardonnerez! Le cheval n'a guère eu goût à la connaissance, +m'est avis, vu qu'il s'est affolé en grand comme un paquet de +bêtisailles, parlant par respect... + +A défaut de mieux, les pillards du rivage écorchaient le malheureux +cheval, et maître Taillevent disait à ses camarades: + +--Voilà des coquins qui espéraient meilleure chance!... Un faux coup de +barre, garçons, notre vaillant _Lion_ était traité pis que cette pauvre +bête... + +--Et le capitaine ne serait pas à la promenade avec la princesse de +là-haut. + +--Camuset! Camuset! tu vas te faire amurer, dit le maître en serrant son +poing vigoureux. + +Le novice recula prudemment. + +--Est-ce que j'ai mal parlé? murmura-t-il. + +--Celui qui se mêle des affaires du capitaine parle toujours mal. Ainsi, +pas un mot de plus, ou gare dessous! Va-t'en au poste des blessés, +failli mousse, tu sais bien qu'il y a là de la besogne pour toi. + +Camuset _fila son noeud_, pour parler en style du gaillard d'avant; mais +les corsaires groupés autour de leur maître d'équipage continuèrent la +causerie, tandis que les riverains désappointés voyaient le brig +naviguer à son aise dans la crique située en dedans des récifs. + + * * * * * + +Les riverains, pourtant, n'étaient pas les plus désappointés. + +Du balcon de son antique[NT1] château, le jeune seigneur don Ramon de +Gerba venait, à l'aide d'une lunette d'approche, de suivre tous les +mouvements du brig et de l'amazone, son imprudente soeur. + +--Mort de mon âme! grommela-t-il en bon espagnol, un excellent cheval +tué, le brig sauvé encore une fois, ma soeur l'_Indienne_ en tête-à-tête +avec cet aventurier français, et une occasion rare perdue!... + +La qualification d'_Indienne_ donnée avec amertume à dona Isabelle par +son aîné pourrait démontrer jusqu'à quel point étaient fraternels les +regrets de don Ramon pour la rare occasion qu'il perdait. Certes, il +n'aurait pas eu grand souci de l'excellent cheval, si Sans-Peur le +Corsaire n'avait pu arriver à temps. + +--Mais aussi, pourquoi le marquis de Garba y Palos, son père, le +laissant tout enfant en Espagne, avait-il épousé, au Pérou, une femme +de race trop illustre et trop ardemment éprise de l'amour de ses +infortunés compatriotes? + +Cette femme était la mère d'Isabelle, la célèbre Catalina de Saïri. + +En 1780, lors de la dernière insurrection des Péruviens indigènes, elle +avait péri massacrée par les soldats espagnols. Isabelle, âgée alors de +sept ans, conservait le cruel souvenir d'une journée d'horreur qui lui +rendait odieux les oppresseurs de sa nation. + +Depuis près d'une année, la jeune fille avait fermé les yeux du marquis +son père, mort au château de Garba;--elle n'aspirait maintenant qu'à +retourner au Pérou et à s'éloigner d'un frère qui la regardait au moins +comme une étrangère, sinon comme une ennemie. + +Don Ramon rentra dans son appartement avec humeur et se rapprocha du +_brasero_ rempli de charbons ardents, car la brise était froide. Puis, +roulant entre les doigts un _papelito_ catalan, il songea aux biens +considérables que le marquis son père avait laissés au Pérou.--Sans +Isabelle, qui en était la seule héritière, il les aurait fait vendre et +serait devenu le plus riche seigneur des côtes de Galice. + +On reconnaîtra que Sans-Peur le Corsaire avait assez mal mérité de don +Ramon de Garba y Palos en sauvant la vie à sa soeur. Sans-Peur le +Corsaire, il est vrai, tenait fort peu aux bonnes grâces de Sa +Seigneurie don Ramon de Garba y Palos. + + + + +III + +RECONNAISSANCE. + + +Par un mouvement soudain qui n'était ni de la timidité, ni de la +retenue, ni de la fierté, dona Isabelle, l'amazone péruvienne, s'était +reculée. Immobile, silencieuse, plus troublée peut-être qu'à l'instant +où elle s'était vue suspendue sur l'abîme, elle contemplait comme une +vision d'outre-tombe le héros qui lui disait: + +--Mademoiselle, ce n'est point un hasard qui m'a fait choisir cette +crique pour lieu d'abri. J'étais au Pérou, il y a deux ans... il y a +deux ans, quand vous en partiez... + +La voix maternelle retentissait dans le coeur de l'intrépide jeune +fille:--«C'est lui! c'est bien lui! c'est le Lion de la mer, vivant +encore!...» + +--Je vous revis alors, avec une joie et une douleur sans égales; votre +noble père était rendu à la liberté, vous étiez à son bras, radieuse, +profondément émue et fière des clameurs enthousiastes qui saluaient +votre délivrance, mais une barrière infranchissable nous séparait... + +--Oh! oui, c'est lui! c'est bien le Lion de la mer, vivant encore! +murmurait dona Isabelle, qu'une réminiscence vague, mais constante, +n'avait cessé de préoccuper depuis l'instant où elle s'était rencontrée, +huit ou dix jours auparavant, avec le capitaine du brig _le Lion_. + +Le corsaire, mouillé sous les murs du château, n'en était pas assez loin +pour que, de sa fenêtre, dona Isabelle ne vît parfaitement Léon chaque +fois qu'il était sur le pont de son bord. + +Dès le premier jour, il s'inclina respectueusement à sa vue. + +Elle se recula étonnée de la fixité de son regard et du geste éloquent +qu'il fit comme pour remercier le Ciel de ce qu'elle lui apparaissait. + +Le soir, une guitare péruvienne modula les airs qui avaient bercé son +enfance. + +Le lendemain, le capitaine français, de crainte de l'intimider, ne se +montra point; mais il n'eut point de peine à voir avec quelle attention +elle regarda plusieurs pavillons aux emblèmes, connus d'elle seule, que +déroulèrent et replièrent successivement quelques hommes du bord. + +Elle avait ressenti coup sur coup d'indéfinissables impressions. + +Les airs du pays natal retentissaient dans le silence de la nuit, et en +fermant les yeux, elle vit en ses plus lointains souvenirs d'enfance cet +étranger à grands cheveux blonds, aux traits aquilins, au teint blanc et +ardemment coloré, au sourire doux et fier, ce corsaire français qui +l'avait saluée en levant les mains au ciel. + +Les jours suivants, elle ne se permit même plus d'entr'ouvrir ses +rideaux; mais attirée par un charme secret et puissant, elle ne cessait +d'observer à la dérobée. Et toujours se reproduisait en elle la même +impression, la même réminiscence mystérieuse qui se transformant en +vision se traduisit en ces paroles de Catalina, sa mère:--«Oui! ma +fille, c'est bien lui! c'est le Lion de la mer, vivant encore!...» + +Et le canon retentissait, et tandis qu'agenouillée sur son prie-Dieu, +elle demandait au Ciel comme un miracle que son rêve fût une réalité, et +que celui pour le salut éternel de qui elle priait depuis sa tendre +enfance fût à la fois Sans-Peur le Corsaire et le Lion de la +mer,--tandis qu'elle délirait palpitante, son petit cheval péruvien +hennit en frappant des pieds. + +--Je voudrais garder le silence, mademoiselle, disait Léon, et pourtant +il faut que je parle. Pour vous épargner une douleur, je donnerais ma +vie, et cependant, il faut que j'éveille en vous d'affreux souvenirs. + +Isabelle poussa un cri,--cri d'horreur, de reconnaissance et de joie: + +--Ah!... mon Dieu!... C'est vous qui vengiez ma mère, c'est vous qui +m'arrachiez aux assassins et me rendiez à mon malheureux aïeul... Vous +êtes _le Lion de la mer_? + +--Les Péruviens indigènes m'appelaient ainsi! dit l'aventureux +capitaine. + +--On nous fit croire que vous aviez péri; nous avons pleuré votre +généreuse mémoire. + +Isabelle s'était agenouillée; de pieuses larmes baignaient ses yeux. +Elle invoquait sa mère Catalina, l'Indienne; elle remerciait Dieu de la +mettre providentiellement en présence de celui qui l'avait, tout enfant, +sauvée du massacre. + +Léon s'unit de coeur aux saintes pensées de la jeune fille. De quelques +instants, il ne rompit le silence. + +Les gens du pays remarquaient, au sommet de la falaise, les mouvements +du corsaire et ceux de la noble demoiselle. La curiosité en poussa +quelques-uns à gravir le sentier par lequel descendaient enfin le +corsaire français et la jeune fille appuyée à son bras. + + + + +IV + +LE LION DE LA MER. + + +Léon de Roqueforte disait: + +--J'avais dix-sept ans,--c'était pendant la guerre d'Amérique, et je +servais dans la marine de roi Louis XVI, de douloureuse mémoire, en +qualité d'enseigne de vaisseau. + +Au nom du roi Louis XVI, décapité le mois précédent, sur la place de la +Révolution, le corsaire de la république se découvrit le front avec un +respect religieux. + +Un groupe de curieux s'approchaient: + +--Le démon de la mer!... + +--Un tueur de rois!... + +--Un bourreau de France!... + +--Un damné maudit!... + +--Il n'est pas laid, malgré ça!... + +--De ma vie je n'ai vu plus beau cavalier, dit une femme. + +--Satan est plus beau encore quand il ose reprendre sa forme d'ange du +ciel!... + +Sans-Peur devina plutôt qu'il n'entendit ces propos, et s'adressant à +celui des Galiciens qui paraissait le plus vigoureux: + +--Homme, lui dit-il en espagnol et d'un ton hautain, la demoiselle de +Garba y Palos est à pied, et tu oses nous regarder en face! + +--Mais, seigneur capitaine, que voulez-vous, je ne suis pas un +cheval!... + +--Je vois bien, drôle, que tu n'es qu'un mulet manqué, repartit le +corsaire en riant. Cours à la _pasada_ des _Rois mages_, et reviens avec +trois chevaux, tu nous accompagneras!... Marche! + +En même temps, il lui jeta deux pièces d'or. Il distribua en outre +quelque argent au reste du groupe, pour aller chanter le cantique de +Notre-Dame-du-Salut à l'endroit même où Isabelle avait été sauvée. + +Ensuite, il continua son récit: + +--Notre corvette, commandée par le vicomte de Roqueforte, mon oncle, +venait d'explorer les Iles de l'Océanie; elle avait visité à plusieurs +reprises les Marquises, Taïti, Tonga, la Nouvelle-Zélande et les côtes +de la Nouvelle-Hollande, où le roi se proposait de fonder une colonie; +nous nous dirigions sur le Callao pour expédier de là nos dépêches en +Europe, avant de continuer nos explorations. Tout à coup, deux frégates +anglaises nous appuient la chasse. Elles avaient à en venger une +troisième que nous avions mise hors de combat dans la mer des Moluques, +six mois auparavant. On nous cherchait, comme je l'ai su depuis. Une +corvette contre deux frégates n'est pas de force à lutter, nous prîmes +chasse. Par malheur pour mes braves camarades,--par bonheur pour moi, +j'ose le dire aujourd'hui,--le combat ne put être évité. Notre corvette +fut coulée après six heures d'une défense héroïque; la plupart de nos +gens périrent et le reste fut fait prisonniers de guerre à l'exception +de deux hommes, un matelot et un enseigne. Le matelot s'appelle +Taillevent; il est aujourd'hui maître d'équipage du corsaire _le Lion_, +et l'enseigne, vous le devinez, dona Isabelle, c'est moi!... J'avais été +chargé par mon oncle et commandant, blessé à mort, des dépêches +destinées au roi et au ministre de la marine; je les portais à la +ceinture dans une petite boîte de plomb. Lorsque les canots anglais +vinrent nous recueillir, je me laissai couler au dernier moment. Je me +retrouvai bientôt seul avec Taillevent sur les débris de notre navire: + +«--Ah! monsieur de Roqueforte! quelle chance! me dit-il, nous sommes +deux. + +«--Camarade, répondis-je, il y a mieux que moi de sauvé. Les dépêches +pour le roi sont à ma ceinture. Si je péris et que tu en réchappes, je +t'en charge. + +«--Soyez calme, _mon capitaine_,» répliqua-t-il en me donnant pour la +première fois un titre que je n'ai jamais voulu perdre. + +J'étais capitaine d'un tronçon de mât, et tout mon équipage se composait +de Taillevent.--La côte de Pérou était à trois lieues; un courant fort +rapide nous poussait du sud au nord parallèlement à elle. Je n'avais pas +mangé depuis près de dix heures, et je sentais que mes forces +s'épuisaient. Taillevent s'en aperçut: + +«--Je n'ai que vingt et un ans, me dit-il, mais ce n'est pas pour la +première fois, capitaine, que je coule avec mon navire. Ce matin, voyant +les deux frégates nous gagner, j'ai eu souvenance de mon plus grand mal +de l'autre fois, à savoir de souffrir la faim et la soif deux jours et +deux nuits d'une bordée. + +«--Ah! ah! m'écriai-je, tu aurais des vivres sur toi? + +«--Une ration de fromage, à votre service, capitaine, et mieux que ça, +une topette de sec dans cette corne d'amorce.» + +Nous partageâmes fraternellement le fromage et l'eau-de-vie, après avoir +mis en réserve la moitié de notre petite provision pour le lendemain +matin.--Le soleil se couchait. + +Au beau milieu de la nuit, notre tronçon de mât heurta violemment un +corps dur; nous nous retrouvâmes à la nage. + +«--Diable de roche! disait Taillevent. + +«--Rattrapons notre espar avant tout!» criai-je. + +Mais l'obscurité profonde nous empêchait de le revoir, il était emporté +dans le remous du récif _el verdugo_ (le bourreau) trop tranchant et +trop accore pour que nous pussions y grimper. + +«--Je ne trouve rien! faisons la planche! le courant nous emportera vers +l'espar!... + +«--Peut-être!...» + +Peut-être, car repoussé par le choc, notre mât avait aussi bien pu +glisser dans le contre-courant. Tout à coup, une vive fusillade illumine +la mer; nous apercevons de tous côtés des balses péruviennes qui +fuyaient, chassées par une grande péniche espagnole. + + * * * * * + +Isabelle de Garba, née au Pérou, n'avait pas besoin qu'on lui expliquât +qu'on y appelle _balsa_, en français balse, une sorte de radeau d'un +genre fort singulier. + +Deux outres formées de peaux de veaux marins fortement cousues ensemble, +gonflées comme d'énormes vessies, et terminées en pointe comme des +souliers à la poulaine, servent de base à un plancher triangulaire de +bois très léger. L'ensemble est assez large pour que, d'ordinaire, trois +passagers et un rameur y trouvent place. L'Indien qui conduit imprime le +mouvement au moyen d'une pagaie à deux pelles. On voit, en outre, des +balses de grandes dimensions, qui ont plus de soixante pieds de long sur +dix-huit ou vingt de large; elles naviguent fort bien le long des côtes. + +Grandes ou petites, les balses poursuivies étaient chargées d'une foule +d'indigènes de la faction de José Gabriel _Cuntur Kanki_, littéralement +le condor par excellence, le grand maître des cavaliers, chef de la +grande insurrection contre la domination de l'Espagne et les habitants +de race espagnole[1]. + +[Note 1: Historique.] + +Prenant le nom et le titre de son aïeul Tupac Amaru, le dernier des +Incas, le héros péruvien avait obtenu d'éclatants succès et régnait déjà +sur plusieurs provinces. Mais ses partisans du littoral, mis en déroute, +se trouvaient réduits à n'avoir d'autre refuge que leurs frêles radeaux. + +Les balles des soldats de la péniche perçaient les outres de veau marin, +les balses coulaient. + +Léon et Taillevent n'hésitèrent point à s'accrocher aux débris de l'une +des plus grandes.--Elle flottait encore.--Ils y montent, se trouvent +confondus avec les Indiens au désespoir, armés pour la plupart, et qui, +faisant de nécessité vertu, s'apprêtent à se défendre contre la péniche. + +Une foule de petites balses se groupaient autour du radeau. + +La lune se leva. Les Péruviens virent deux inconnus au milieu d'eux: + +--Je suis le _Lion de la mer_! s'écrie Léon en langue espagnole; +courage! cette péniche est à nous, suivez-moi! + +Les indigènes croient à un secours du Ciel. + +Le jeune étranger a les cheveux blonds et le teint d'une blancheur rare +parmi les Espagnols; il vient de surgir par miracle du sein des flots. +Il donne des ordres, il promet la victoire. + +Est-ce un ange, est-ce un lion transformé en guerrier, est-ce l'un des +génies protecteurs de la race opprimée? Quoi qu'il soit, c'est un +vengeur. Il commande, on obéit. + +Léon et Taillevent, qui le seconde, sont déjà sur une balse de grandeur +moyenne où pagaient plusieurs rameurs habiles. Ils ont saisi des armes, +ils se montrent pleins d'une invincible ardeur. + +De sauvages cris de triomphe ont retenti. Une confiance superstitieuse +succède parmi les naturels à leur terreur panique; les balses qui se +dispersaient se rallient. Par les ordres de Léon, elles abordent de tous +les côtés à la fois la péniche, prise d'assaut en quelques instants. + +Le Lion de la mer en est proclamé capitaine. + + * * * * * + +--Ce fut ainsi, mademoiselle, poursuivit Sans-Peur le Corsaire, que je +combattis pour la première fois en faveur de vos infortunés +compatriotes, dont la cause, d'ailleurs, avait déjà toutes mes +sympathies. La force des choses m'y poussa. Je n'étais point libre de +rester neutre. Et du reste, la politique ombrageuse des Espagnols, qui +nous fermaient leurs ports, me les rendait odieux. J'avais à craindre, +en abordant sur leurs terres, d'être tout au moins traité en suspect, +honteusement fouillé et dépouillé de mes dépêches pour le roi de France. +J'agissais donc de manière à sauvegarder ma mission en me jetant à corps +perdu dans les rangs d'une insurrection qui me protégeait. J'en fus +immédiatement l'un des chefs principaux. + +--Les exploits du Lion de la mer sont gravés dans ma mémoire, dit +Isabelle d'une voix émue. + +--José Gabriel, ou, comme nous l'appelions, l'inca Tupac Amaru, +m'accueillit noblement. Votre aïeul, le brave Andrès, son neveu, devint +mon mentor et mon compagnon d'armes. Je connus alors la marquise +Catalina, votre mère; vous étiez enfant, j'étais à peine sorti de +l'adolescence, et bien des fois j'admirai vos grâces naissantes en +prenant plaisir à partager vos jeux. + +--J'aurais dû vous reconnaître plus tôt, dit Isabelle, mais mon aïeul +Andrès vous crut mort; je me souviens qu'il fit réciter des prières +publiques par tous ses malheureux sujets pour le repos de l'âme du Lion +de la mer. + +--Votre aïeul, mon vieil ami, sait maintenant que je vis; il compte sur +moi pour lui ramener la fille de sa fille. Mon brig corsaire est à vos +ordres. Vous en serez la reine. L'Océan nous est ouvert; mais +hâtons-nous; avant peu, sans doute, la guerre s'allumera entre l'Espagne +et la République française. + +--Fuir l'Espagne, revoir ma patrie et mon noble aïeul sont mes voeux les +plus ardents, répondit la jeune fille avec impétuosité. + +--Bien! dit Léon d'une voix contenue. Mais, en un mot, maintenant, +décidez du bonheur de ma vie. + +Ils étaient en ce moment au bas de la falaise, non loin de _posada_ des +_Rois mages_, où leurs chevaux devaient les attendre. + +La jeune fille leva les yeux vers le ciel; puis, comme si elle le +prenait à témoin de ses paroles: + +--Hier soir, quand don Ramon, mon frère, fut averti qu'un navire de +guerre anglais croisait à l'ouvert de la passe et que _le Lion_ mettait +sous voiles, je priai du fond de l'âme pour Sans-Peur le corsaire +français. J'ai passé la nuit à demander au ciel le succès de vos armes. +Dès l'instant où vous m'étiez apparu, un écho mystérieux avait retenti +au fond de mon coeur; ma mémoire infidèle se taisait, mon âme avait +parlé. Et l'esprit de ma sainte mère m'est apparue en me disant: +«--C'est lui!» Ce matin, au point du jour, quand le canon a grondé au +large, je me suis élancée sur le plus impétueux de nos chevaux pour +aller à l'extrémité de la falaise voir quel était le vainqueur... Ah! si +le brig de Léon de Roqueforte avait succombé, aurais-je eu la force de +retourner vers le château de mon frère?... + +--Je suis trop heureux! s'écriait Léon avec transport. + +--Et moi, je bénis le ciel, dont les bienfaits dépassent mes espérances. +Ma vie, que vous avez sauvée deux fois, devait vous appartenir. + +Léon de Roqueforte plia le genou et baisa respectueusement la main de +l'amazone. + +--Soyez mon époux et mon seigneur! dit-elle ensuite. + +--Eh bien! au château de Garba! s'écria le capitaine corsaire. Il est +au-dessous de vous et de moi, madame, d'user de ruse à cette heure. Tout +au grand jour du soleil! Il ne faut pas que la fille des Incas et du +marquis de Garba y Palos passe un seul instant pour avoir été enlevée +par un aventurier sans aveu. Non! mille fois non! Je veux que la +bénédiction nuptiale nous soit donnée dans le château de vos ancêtres +paternels. Votre honneur de jeune fille l'exige, et il le faut encore +pour celui des Roqueforte, dont le sang ne le cède à celui d'aucune +maison royale des deux mondes!... Ah! ah! continua Sans-Peur en riant, +pour un corsaire de la République, je suis passablement aristocrate. +Quand vous saurez toute mon histoire, vous la trouverez tissue de +contradictions apparentes plus étranges encore... Tout cela, pourtant, +se tient, se lie et ne fait qu'un. Dans ma patrie, aujourd'hui, les +propos que je tiens méritent la mort; je n'en suis pas plus mauvais +patriote pour cela; les Anglais le savent!... Mais l'heure presse!... A +cheval! J'ai vaincu au large ce matin, j'ai hâte de remporter ce soir +une victoire plus douce. + +--Léon, dit la jeune fille, vous semblez ne tenir aucun compte des +volontés de don Ramon de Garba, mon frère. + +--Je connais d'avance ses sentiments, mais s'il est de fer, je suis de +feu, moi!... s'il a ses miquelets et ses vassaux, j'ai mon équipage!... +s'il me suscite des obstacles, je les pulvériserai. + +Sur ces mots, changeant de ton, comme il lui arrivait sans cesse: + +--Quelque pressé qu'on soit, dona Isabelle, il faut déjeuner, surtout +lorsqu'on ne sait quand on dînera. J'ai passé la moitié de la nuit à +surveiller les mouvements de l'ennemi; au point du jour, j'ai livré +combat, et le feu lui même s'éteint faute d'aliments. + +Ce jeu de mots fit sourire l'amazone, qui ne refusa point de partager la +collation matinale. + +Le repas fut court et frugal. Dès qu'il fut achevé, Sans-Peur offrit +l'appui de son épaule à la jeune fille, qui sauta légèrement à cheval; +lui-même fut aussitôt en selle. Le Galicien de la falaise, écuyer +improvisé, se tenait prêt à les suivre. + + + + +V + +BRANLE-BAS DE COMBAT. + + +La crique de Garba n'est défendue par aucun fort.--Soit négligence de la +part du gouvernement espagnol, soit confiance dans les bancs de récifs +qui en rendent l'entrée presque inabordable, soit enfin parce qu'il +n'existe aux alentours aucune place de quelque importance, elle est +ouverte à tout navire audacieux qui, comme _le Lion_, ose se risquer +parmi les brisants. + +Sans-Peur était trop habile marin pour qu'une savante prudence ne +tempérât point sa témérité. Il jouait sa vie avec un sang-froid +merveilleux; il n'exposait pas niaisement son navire aux probabilités du +naufrage. Aussi, n'avait-il rien moins fallu qu'un triple intérêt +d'amitié reconnaissante, d'ambition et d'union conjugale, pour que le +capitaine du _Lion_ choisît un tel abri, pendant la saison d'hiver, +quand les coups de vent des Açores mettent à chaque instant en fureur +les eaux dangereuses de ces parages. + +Il avait fallu plus encore pour que l'effrayante manoeuvre de la matinée +eût été combinée et exécutée par un tel marin. + +Mais surpasser en audace Isabelle l'amazone, et cela pour lui sauver la +vie, c'était assurer d'un coup le triple but qu'il se proposait,--non +depuis quelques jours, mais depuis de longues années, et surtout depuis +le moment où,--déguisé en simple mineur péruvien,--il avait revu la +jeune fille passant au bras du marquis son père, et s'embarquant pour +l'Espagne. + +Et tout l'édifice de son avenir s'écroulait, s'il la laissait +misérablement périr.--Il risqua tout; il réussit. + +Le succès justifia sa tentative presque insensée, qui ravit d'admiration +les corsaires, en imprimant aux Galiciens du canton une terreur +superstitieuse. + +Il avait su être plus que téméraire, on le prit pour un démon. + +Il sut être magnifique en semant l'or à pleines mains. + +Il fut adroit en ordonnant des prières à Notre-Dame-du-Salut;--mais au +demeurant, cette adresse ne fût point hypocrite: il avait la foi d'un +matelot, tout gentilhomme et tout républicain qu'il était. Le comte Léon +de Roqueforte n'était pas un freluquet de cour trouvant matière à +railleries dans les mystères de la religion chrétienne; le corsaire +républicain Sans-Peur n'était pas un sans-culotte voulant à la Diderot +«des boyaux du dernier prêtre, serrer le cou du dernier roi.» + +Du reste, il était roi lui-même,--il était roi, comme on le verra,--et +ne souhaitait aucunement de finir par la corde, fût-elle de boyaux. + +--S'il veut qu'on prie la sainte Vierge, il n'est ni le diable de +l'enfer, ni un suppôt de Satan, disaient les femmes émerveillées de la +beauté virile du corsaire aux cheveux d'or. + +En Galice, les montagnards ont cela de commun avec les Basques leurs +voisins, qu'ils se piquent d'être alertes et habiles à l'exercice du +saut. Le bond du capitaine corsaire, de l'extrémité d'une vergue mobile +sur la pointe aiguë et glissante du roc, son agilité à le gravir +devaient prédisposer en sa faveur un certain nombre de jeunes gens. + +A la _posada_ des _Rois mages_, il avait payé sans compter et +libéralement fait l'aumône aux curieux attroupés sur son passage. + +Son courage, son dévouement, sa belle mine, sa récente victoire, le +succès de sa manoeuvre dans les récifs de la passe, et enfin sa +conduite envers la fille du marquis de Garba, transformaient presque en +sympathie les préventions des riverains. Les plus timides voyaient à sa +ceinture une paire de pistolets étincelants. Les plus hostiles +songeaient aux cent vingt hommes d'équipage et aux dix-sept canons du +brig, dont la pièce de bronze à pivot était,--au dire des bavards,--un +prodige d'artillerie. + +Du milieu de la foule partit un souhait qui plut à Léon et à Isabelle: + +--Bonheur aux futurs époux. + +--Pour boire à leur mariage, qui sera célébré ce soir dans la chapelle +du château! répondit Léon en jetant une dernière bourse d'or à +l'hôtelier des _Rois mages_. + +Et les fiancés partirent au galop. + + * * * * * + +Déjà depuis près d'une heure _le Lion_ avait repris son mouillage sous +le château de Garba. + +Maître Taillevent, perché sur l'affût de la longue pièce à pivot, +dirigeait les travaux du bord, surveillait la réparation des avaries, et +attendait impatiemment que son capitaine reparût. + +--Tiens! il est à cheval! s'écria Camuset le novice, revenu de +l'infirmerie où les pansements étaient enfin achevés. + +--Tu vois donc bien, failli mousse, que ça le connaît, les chevaux. Ah! +si tu avais vu ce que j'ai vu, moi... + +--Et qu'avez-vous donc vu, maître Taillevent? demanda fort avidement le +novice, qui eut le tort, cette fois, de se rapprocher si bien qu'une +taloche magistrale le renseigna au mieux sur les dangers de +l'indiscrétion. + +Un éclat de rire bruyant fut le seul témoignage de compassion donné par +les matelots corsaires à l'intéressant Camuset. + +--Ils vont comme la brise de _nordet_, le capitaine, la dame et un +sauvage de l'endroit. + +A peine en vue du brig, Léon agita son chapeau. + +--Lieutenant, dit le maître, ordre du capitaine de mettre toutes les +embarcations à la mer. + +Au lieu de se recouvrir, Léon abaissa son chapeau. + +--Nous tenir parés à les armer en guerre au premier signal! ajouta +maître Taillevent. + +--Bon!... du nouveau!... Attrape à s'amuser! firent les corsaires. + +Un troisième geste de Léon apprit au maître que son capitaine l'appelait +à terre avec quelques hommes de bonne volonté.--Un canot déborda. + + * * * * * + +Don Ramon de Garba y Palos, qui ne cessait de maugréer contre le +voisinage assez peu rassurant du brig corsaire, alors qu'une rupture +était imminente entre l'Espagne et la République, avait, dès l'origine, +pris toutes les précautions en son pouvoir. Il s'était assuré que la +milice du canton était en état de se lever en armes; il avait à grands +frais fourni des fusils et de la poudre à tous ses vassaux; enfin, il +avait obtenu du gouverneur de la Corogne une garde extraordinaire de +miquelets qu'il nourrissait et payait, soldats, caporaux et sergent, +dépense tout au moins fort désagréable. + +Lorsqu'il vit sa soeur revenir de compagnie avec le capitaine corsaire, +dont le navire avait repris son poste, il fut alarmé, fit sonner la +cloche du château, rassembla les miquelets et s'arma jusqu'aux dents. + +--A la bonne heure! dit Sans-Peur le Corsaire, on va nous recevoir avec +les honneurs qui nous sont dus. + +Mais il ne s'en tint pas à ce propos badin, et voyant accourir de divers +côtés des Galiciens armés d'escopettes, il déchargea en l'air un de ses +pistolets, ce qui signifiait pour son lieutenant: «--Branle-bas de +combat.» + +Taillevent et ses camarades, cartouchières et pistolets en ceinture, +sabre ou hache d'abordage au côté, le mousqueton sur l'épaule, +gravissaient la colline au pas de course. + +Don Ramon, qui avait fait barricader ses portes, attendait à son balcon. +Son peloton de miquelets se tenait derrière lui. Par tous les sentiers +affluaient des mariniers, de simples paysans, des mendiants, des +bohémiens prêts à se mêler à la bagarre. + +Léon et Isabelle s'avancèrent sans descendre de cheval. Les gens du +_Lion_, maître Taillevent en tête, les rejoignaient. + +--Bien! très bien! dona Isabelle, la fête aura toute la solennité, tout +le retentissement que je veux. Par sainte Clotilde et saint Cloud, +patrons de ma race, notre mariage ne manquera pas de témoins! + +A ces mots, élevant la voix et saluant avec courtoisie: + +--Marquis de Garba y Palos, dit le capitaine, Votre Seigneurie +voudrait-elle faire au comte Léon de Roqueforte l'honneur de le +recevoir? + +--Monsieur le Français, répondit le marquis avec hauteur, la porte de +mon château ne s'ouvrira que pour ma soeur Isabelle de Garba y Palos. + +--Monsieur mon frère, dit aussitôt la jeune fille, Isabelle de Garba +croit avoir le droit d'introduire dans la maison de son père le héros +qui vient de lui sauver la vie. + +Des murmures en sens divers se faisaient entendre dans la foule. Les +miquelets, impassibles, attendaient des ordres; Léon, qui avait eu soin +de recharger son pistolet, vit ses gens à leur poste et sourit. + +--Mademoiselle ma soeur, vous manquez de respect au chef de votre +famille!... Rentrez, et rentrez seule, je l'exige!... Si cet homme vous +a sauvé la vie, nous saurons lui témoigner notre reconnaissance plus +tard... Maintenant, obéissez!... + +Maître Taillevent ne put s'empêcher de dire: + +--En voilà une finesse cousue de fil d'Espagne!... + +--J'ai fait choix d'un époux, répondait Isabelle; je comptais vous le +présenter en soeur soumise et respectueuse; votre accueil étrange +m'oblige à vous déclarer que je ne rentrerai point sans lui dans notre +château. + +--Et moi, s'écria don Ramon, je vous déclare indigne du nom de Garba y +Palos, déchue de tous vos droits et à jamais étrangère à ma famille. + +Léon dit avec calme: + +--En quoi indigne?... Pourquoi déchue?... Mademoiselle de Garba y Palos +rentrera dans sa demeure; j'ai l'honneur de vous le déclarer sur ma +parole, moi!... + +--De quoi se mêle cet homme?... interrompit le marquis. Osez violer mon +domicile, vous ne serez qu'un pirate!... Je suis prêt, vous le voyez, à +repousser la force par la force. + +--Dieu me garde d'user de violence envers le frère de dona Isabelle, +reprit Léon, qui mesurait ses paroles sans lâcher la crosse de son +pistolet et sans perdre de vue les moindres gestes du châtelain. Mais, à +cause de moi, vous fermez votre porte à mademoiselle, dont je suis le +cavalier. Gens d'Espagne, je vous prends tous à témoin; écoutez-moi! + +Le silence, un moment troublé par des cris et des murmures, se rétablit +à ces mots. + +--Je jure devant Dieu, et je proclame publiquement que, du consentement +du noble Andrès de Saïri, cacique de Tinta, au Pérou, je suis le fiancé +de sa petite-fille et unique héritière dona Isabelle de Garba... + +--Imposture! interrompit don Ramon en dirigeant un pistolet sur Léon de +Roqueforte. + +Isabelle jeta un cri. + +--Taillevent, retiens-la! dit le corsaire qui ajustait don Ramon. + +Le maître empêcha l'amazone de se placer devant son fiancé, sous le coup +d'une arme fratricide. + +Matelots français, soldats et miliciens espagnols apprêtèrent leurs +fusils; la foule poussait des hurlements. + +A bord du brig, le canon de bronze était pointé à toute volée sur +l'antique castel des seigneurs de Garba. + + + + +VI + +MARIAGE DE HAUTE LUTTE. + + +De part et d'autre les fusils étaient en joue. Les miquelets, les +miliciens et les vassaux de don Ramon ajustaient le petit peloton +français, composé de Taillevent, de ses camarades et de Sans-Peur le +Corsaire, qui reprit à très haute voix: + +--Je veux la paix!... et je tremble pour vous, gens d'Espagne; car au +premier coup de mousquet, mon brig ouvre le feu à boulets et à +mitraille, mes lions de mer débarquent, et ceux de nous qui auraient +péri seraient terriblement vengés.--Relevez donc vos armes sans +maladresses... Tâchons de nous entendre! + +--Par pitié pour vous-même, mon frère, soyez prudent, ajouta Isabelle. + +Profitant du conseil, le sergent des miquelets, de son autorité privée, +fit redresser les armes. + +Taillevent l'imita aussitôt. + +Don Ramon, découragé, abaissa son pistolet. + +Léon de Roqueforte en fit autant, et dit: + +--Au nom du sens commun, seigneur marquis, convenez que si j'avais +l'intention de violer le droit des gens, je serais un grand fou! Venir +frapper tout tranquillement à votre porte, au lieu d'emmener à mon bord +mademoiselle votre soeur, de faire feu sur votre château sans canons et +de descendre ensuite à la tête de mes gens pour piller ses ruines; +parlementer au lieu d'agir, et s'aventurer presque seul sur vos +domaines si bien gardés, mais ce serait de l'ineptie. Je ne suis et ne +serai jamais _pirate_, don Ramon. Je ne souffre point qu'on m'assimile +de près ni de loin à un écumeur de mer, à un pillard sans aveu. J'ai +l'honneur d'être corsaire de la République française; je suis +régulièrement pourvu de lettres de marque pour courir sus aux ennemis de +ma patrie, je me sais en pays ami et n'ai garde de violer le territoire +espagnol. La force est de mon côté, je n'en fais pas usage. Vous me +menacez, j'attends patiemment l'effet de vos menaces. Vous semblez +craindre que j'attaque votre domicile, soyez sans craintes. Je puis au +besoin être téméraire, je ne suis pas sans raison. + +Si les bohémiens, les naufrageurs de la côte et les bandits de la +montagne, tout disposés à profiter des résultats désastreux de la +bagarre ne furent point trop satisfaits de ce discours, en revanche, les +paysans, les miliciens et les miquelets eux-mêmes se réjouissaient de la +tournure des choses. + +--Quel brave et loyal hidalgo français! disaient les femmes. + +--Il a cent fois raison, murmuraient les gens pacifiques. + +Don Ramon fronçait les sourcils avec humeur. + +--Mais enfin, monsieur, dit-il, je suis bien libre, ce me semble, de ne +pas vous recevoir. + +--D'accord! fit Léon en souriant. Seulement, au nom du sens commun pour +la seconde fois, je trouve que pour parler de nos affaires de famille, +nous serions beaucoup mieux, mademoiselle votre soeur, vous et moi, +autour du _brasero_, que vous sur un balcon et nous à cheval, par la +froide brise qui souffle du large. + +Don Ramon fit un geste maussade. + +--Je ne veux pas entendre parler de vos prétendues affaires de famille. +Que ma soeur rentre chez elle, et finissons-en... + +Sur ces mots, il fit mine de se retirer. + +--Comme il vous plaira! dit Léon de Roqueforte en haussant les épaules. + +Sans plus se soucier de don Ramon, il descendit de cheval, aida Isabelle +à en descendre aussi, et dit à son Galicien: + +--J'épouse mademoiselle dans une heure; prends ces chevaux, va me +chercher un tabellion et un prêtre... Cent piastres pour toi à ton +retour. + +--Mais, monsieur!... s'écria don Ramon stupéfait; de quel droit... + +--Assez! interrompit Léon. Vous venez de mettre tout le pays en rumeur +sans le moindre motif. Je ne vous répondrai plus que _chez vous_ ou +_chez moi_, c'est-à-dire à mon bord; choisissez! Eh! que diable +pouvez-vous donc redouter en me recevant, quand c'est moi, au contraire, +qui devrais refuser d'entrer dans votre château rempli de gens armés par +vos ordres!... Assez, vous dis-je! + +--Ah! monsieur le capitaine! s'écria Isabelle, il va ouvrir maintenant; +mais, au nom du ciel, n'entrez pas!... + +--Ma soeur! dit don Ramon avec colère, me prenez-vous donc pour un +assassin?--Qu'on ouvre! qu'on ouvre à deux battants! + +--Vous m'avez reniée et déshéritée; je ne suis plus votre soeur! + +--De grâce, mademoiselle, n'envenimons pas la querelle; entrons! dit +Léon de Roqueforte en lui offrant le bras et sans même se retourner pour +donner ses ordres à maître Taillevent. + +Mais celui-ci s'emparait de la position la plus convenable. Il postait +ses compagnons à la garde du seul chemin qui conduisît au lieu de +débarquement, se mettait en faction sur le perron du château, et se +tenait ainsi prêt, en cas d'alerte, à donner au brig le signal du +combat, tout en courant au secours de son intrépide capitaine. + + * * * * * + +Le grand salon du château de Garba, situé au rez-de-chaussée au delà du +vestibule, était une pièce sombre et sévère, de forme octogone, très +haute de plafond, carrelée en pierre, et communiquant par des corridors +avec les tourelles où les miquelets tenaient présentement garnison. Il +était, du reste, assez mal meublé de siéges armoriés mais vermoulus, +d'une longue table en bois de chêne et de quelques trophées couverts de +poussière. + +De vieux portraits de famille noircis par le temps en décoraient les +murs, tapissés de velours bien déchiqueté par les vers. + +Parmi les portraits, Léon remarqua ceux du marquis de Garba y Palos, +ancien gouverneur de Cuzco, et de ses deux femmes: l'une, la mère de don +Ramon, en costume espagnol du milieu du dix-huitième siècle; l'autre, la +mère d'Isabelle, en costume de Péruvienne indigène de la classe +supérieure, le _manto_ noir rejeté sur l'épaule, la robe blanche, à +demi-montante, sans garnitures, col ni fraise, les cheveux longs, +bouclés, et retenus sur le front par un cercle d'or formant diadème. + +L'infortunée Catalina était représentée avec des bracelets ornés de +pierreries et un collier de rubis, un éventail chinois à la main, et +souriant de cet irrésistible sourire qui charma le marquis de Garba y +Palos dès le premier jour qu'elle lui apparut. + +A l'époque où le fier hidalgo, devenu veuf, fut appelé à un gouvernement +dans les possessions espagnoles du Pérou, une paix profonde y régnait +entre les descendants des Indiens courbés sous le joug et ceux de la +race conquérante; mais les abus des _corregidores_ ou commandants de +districts devenaient plus intolérables de jour en jour. Quelques +plaintes étaient parvenues jusqu'en Espagne; le marquis, dont la cour +connaissait le caractère juste, ferme et intègre, reçut la mission de +les apprécier à leur valeur, pour y donner ordre si elles étaient +fondées. + +Dès son arrivée, il se mit donc en rapports directs avec les chefs des +naturels, les _caciques_, comme l'on disait vulgairement, quoique le +vrai nom péruvien fût _curacas_. La conquête du Mexique ayant précédé +celle du Pérou, les Castillans importèrent les dénominations mexicaines +dans leur nouvelle conquête, où le nom de _cacique_ prévalut même parmi +les indigènes. + +José Gabriel, qui passait déjà pour être de la race divine des Incas, +Andrès de Saïri, son neveu, père de Catalina, se présentèrent des +premiers devant le gouverneur de Cuzco. Les premiers, ils lui firent +entendre les doléances des malheureux habitants du pays. + +--Seigneur gouverneur, dit Andrès, les _corregidores_ chargés de nous +fournir les objets qui nous sont nécessaires, abusent de leur privilége +et forcent les plus pauvres à payer fort cher toutes sortes de +marchandises inutiles. + +--Expliquez-vous. + +--Les Indiens n'ont presque pas de barbe et marchent nu-pieds, ils sont +obligés d'acheter des rasoirs et des bas de soie. Ils ont la vue +excellente, on les contraint à s'approvisionner de lunettes. + +--Est-ce bien possible?... mais c'est aussi absurde qu'odieux. + +--Ah! monseigneur, reprit José Gabriel, ces exactions ridicules sont +encore peu de chose, car enfin les pauvres gens parviennent à revendre +tant bien que mal ces genres d'objets; mais lorsqu'on leur fait acheter +à prix d'or des mules moribondes, des vivres avariés, des articles sans +valeur, on les ruine absolument. Ce régime dépeuple nos villages; on y +meurt de faim et de désespoir. Que Votre Excellence prenne enfin pitié +de nos maux!... + +Le marquis de Garba y Palos, indigné de la rapacité de ses subalternes, +prit énergiquement la défense des Indiens. Il cassa plusieurs des +coupables _corregidores_; il conquit l'amour des naturels, qui le +regardaient comme leur sauveur; il s'attira par contre-coup la haine des +trafiquants et de tous les drôles qui profitaient antérieurement des +abus. + +Des plaintes furent portées contre le gouverneur de Cuzco, que les +Espagnols accusaient de partialité en faveur des indigènes; elles +demeurèrent sans résultats tant que la calomnie ne put s'appuyer sur +aucun fait de nature à influencer le vice-roi. + +Mais le marquis avait vu la belle Catalina, fille du cacique Andrès. +Elle aimait en lui le protecteur de sa race; ils s'unirent publiquement +aux pieds des autels, en l'église des Dominicains, bâtie sur +l'emplacement de l'antique temple du Soleil. + +Le gouverneur crut que la politique se conciliait fort bien avec son +mariage. En épousant une noble jeune fille de la race des anciens rois, +il achèverait de s'attacher les indigènes et de leur rendre moins +pénible la domination espagnole; en même temps il démontrerait à ses +subordonnés, d'une manière éclatante, que leurs exactions ne seraient +plus tolérées. Ce calcul était faux. + +La calomnie trouvait enfin son levier. + +On dit que le gouverneur de Cuzco s'alliait avec les caciques pour +s'enrichir au détriment du trésor royal; on représenta son mariage comme +un pacte fait avec la nation vaincue; on ajouta qu'il s'était mésallié +par avarice; on donna même à entendre qu'il visait à s'insurger contre +la couronne. D'autre part, on ne manqua pas de prétendre que, loin de +protéger les indigènes, il se servait de leurs anciens tyrans pour les +pressurer à son profit. + +Tous ses actes devaient être dénaturés par des rapports perfides. + +Et la vice-royauté du Pérou venait d'échoir à un homme du parti opposé à +celui du marquis de Garba y Palos. + +L'oeuvre civilisatrice et paternelle qu'il avait entreprise, les fruits +de sept années d'efforts incessants, tout fut perdu en quelques jours. + +Le gouverneur de Cuzco, violemment arrêté dans son palais, fut conduit +avec les fers aux pieds et aux mains à Lima, où on le jeta dans un +cachot. + +Alors dona Catalina, emmenant sa fille Isabelle, se réfugia chez le +cacique de Tinta, son père. + +Tous les abus réprimés à grand'peine recommencèrent avec une +recrudescence qui les rendit plus sensibles. L'insurrection de 1780 +éclata. + +José Gabriel en fut le chef, Andrès l'un des héros. + +Le marquis, étroitement incarcéré à Lima, ne fut point envoyé en Espagne +comme il le demandait, mais soumis aux plus cruels traitements, tandis +que Catalina, son enfant dans ses bras, parcourait le pays en criant +vengeance, soulevait les populations et les conduisait au combat avec +l'espoir de fondre un jour sur la capitale pour y délivrer son +malheureux époux. + +On sait comment périt cette femme digne à tous égards de son illustre +origine; on sait comment elle fut vengée par Léon de Roqueforte, le +_Lion de la mer_, qui, se trouvant tout à coup en présence de son image, +dit avec une pieuse émotion: + +--Isabelle, je prends a témoin votre infortunée mère de mon dévouement à +votre aïeul Andrès et de mon attachement sans bornes pour vous. + +Don Ramon entrait dans la salle par la porte opposée à celle du +vestibule. + + * * * * * + +Brun, pâle, maigre, à traits réguliers et qui ne manquaient pas de +caractère, le jeune marquis de Garba y Palos était Espagnol de pied en +cap. Élevé en Galice par ses vieux parents maternels, il avait appris +dès l'enfance à blâmer tous les actes d'un père qu'il ne connut que fort +peu, et dont la juste prédilection pour sa fille Isabelle irrita sa +jalousie. Il avait les qualités de sa race ainsi qu'il en avait les +défauts: le sentiment de l'hospitalité, par exemple, dominait son +naturel ombrageux. + +Du haut de son balcon il venait d'être rude jusqu'à la grossièreté; mais +Léon était sous son toit maintenant, il se piqua de courtoisie envers +cet hôte qu'il recevait de guerre lasse, et saluant sans roideur: + +--Monsieur le capitaine, dit-il, que Dieu garde Votre Seigneurie! + +Léon, qui n'ignorait aucune des formules de la politesse castillane, +répondit sur le même ton: + +--Puisse Votre Excellence vivre de longues années avec la bénédiction de +Dieu! + +Isabelle, bien résolue à exiger la réparation des insultes publiques de +son frère, observait en silence dans une attitude à la fois fière et +réservée. + +Don Ramon présenta un siége au corsaire; ils s'assirent, Isabelle resta +debout, sa cravache à la main. + +--Monsieur le marquis, dit Léon, mes instants sont comptés; avant le +coucher du soleil, je veux être sous voiles; vous me permettrez donc +d'aller droit au fait. + +Après une inclination silencieuse de don Ramon, le corsaire ajouta: + +--J'ai pris, il y a dix jours, mon mouillage sous les murs de votre +château, avec le dessein, bien arrêté dans mon esprit depuis deux ans, +d'épouser mademoiselle votre soeur.--Qui je suis, pourquoi et comment +j'ai formé cet espoir de bonheur, vous allez le savoir. Avant tout, je +devais m'assurer que le coeur et la main de dona Isabelle fussent +libres, qu'aucune parole n'était donnée, et qu'en un mot je n'arrivais +pas trop tard. J'espérais que le glorieux marquis votre père dont Dieu +ait l'âme! vivait encore. + +Don Ramon et Léon se levèrent, Isabelle s'inclina au souhait pieux de +Léon; les deux cavaliers se rassirent, la conférence continua. + +--Je voulais enfin me présenter d'une manière éclatante à celle aux +pieds de qui je dépose mes voeux. J'ai eu le temps d'apprendre tout ce +qu'il m'importait de savoir, et notre combat de ce matin m'a fourni +l'occasion que je cherchais. _Le Lion_ a pris à l'abordage et brûlé une +corvette anglaise; ma cale est pleine de prisonniers de guerre; c'est +même un motif de plus pour que j'aie hâte de toucher en France, où je +les déposerai; après quoi je donnerai suite à mes vastes projets, qui se +rattachent d'ailleurs à mon mariage. + +Don Ramon se contint non sans un mouvement d'humeur qui n'échappa point +à Isabelle. + +--Qui je suis? continua le corsaire. Le chef des plus braves entre les +enfants de la mer,--l'égal des plus grands et des plus fiers, monsieur +le marquis,--un citoyen français, avant tout citoyen du monde,--un homme +dont la vie est chère à des peuples entiers,--un fléau pour les méchants +et les traîtres,--un ami sûr et dévoué pour les gens de bien. + +--Vous me pardonnerez, seigneur capitaine, dit don Ramon avec une nuance +d'ironie, de ne pas bien comprendre ces titres nouveaux pour moi. Votre +renommée n'est point parvenue jusqu'en ces montagnes reculées, votre +naissance et votre fortune seraient-elles à son niveau? + +--Sous le rapport de la naissance, et même sous celui de la fortune, le +comte de Roqueforte ne le cède point aux Garba y Palos. + +--Les Garba y Palos descendent des rois d'Aragon. + +--Je le sais, et je sais de même que dona Isabelle descend par sa mère +des illustres souverains du Pérou. + +--Pour Dieu! s'écria don Ramon, prétendriez-vous être issu de +Charlemagne? + +--De plus loin et de plus haut, avec la permission de Votre Excellence. +Charlemagne portait la couronne du dernier Mérovingien, aïeul de ma +race; les Roqueforte sont fils de Clovis, leurs titres de famille +l'attestent. + +Un sourire d'incrédulité rida les lèvres de don Ramon. + +Léon de Roqueforte dit avec une insouciance railleuse: + +--Oh! tout ceci, mon cher hôte, n'est pas article de foi. Seulement la +tradition de ma famille vaut tout au moins celle de la vôtre, avouez-le. +Entre nous, je fais peu de cas de nos prétentions respectives et de nos +parchemins. Je suis, je suis moi-même; voilà mon plus beau titre. Je +suis, sur les mers d'Europe, SANS-PEUR LE CORSAIRE: ce nom, je ne me le +suis pas donné par ma bouche, par mes actions à la bonne heure. Au +Pérou et dans le grand Océan, je suis le _Lion de le mer_! + +--Le _Lion de la mer_, vous!... s'écria don Ramon en se levant avec une +évidente colère. + +--Ah! ah! dit Léon, ce nom-là ne vous est plus inconnu. Tant mieux!... +Je suis le _Lion de la mer_ que dix nations de l'Océanie reconnaissent +pour leur grand chef. Roi sur mon brig corsaire, je suis plus puissant +encore à la Nouvelle-Zélande, à Tonga, aux Marquises... Je vois avec +plaisir que le _Lion de la mer_ n'est point étranger au fils du loyal +gouverneur de Cuzco... + +--L'insurgé! le rebelle! l'aventurier! dit avec dédain don Ramon, nourri +dans la haine de l'homme qui avait préservé du massacre Isabelle enfant. + +Combien de fois chez ses parents maternels n'avait-il pas entendu +maudire le _Lion de la mer_! Ce nom résumait tous les griefs de sa +famille galicienne. Sans l'intrépide inconnu qui le portait, Isabelle +eût péri, et dès lors plus de vestiges de la prétendue mésalliance du +marquis avec la Péruvienne, point de rivalités, plus de partage de la +fortune, plus de tracas, plus d'ennuis, plus d'influence étrangère. + +Aux qualifications d'insurgé, de rebelle et d'aventurier, Sans-Peur le +Corsaire, loin de répliquer avec violence, salua galamment comme si don +Ramon lui eût décerné des éloges; mais Isabelle s'écriait: + +--Le vengeur de ma mère lâchement assassinée! mon sauveur à moi! le +compagnon d'armes et l'ami de mon aïeul! le serviteur dévoué de la plus +juste des causes!... + +--_Demonio!_ interrompit don Ramon. Taisez-vous, Isabelle. Cet homme ose +se faire gloire d'être l'allié des José Gabriel et des Andrès de +Saïri... Cet homme se fait un mérite d'avoir combattu les Espagnols... + +--Oui, certes! s'écria Sans-Peur à bout de patience. Si le marquis votre +père vivait encore, il m'accueillerait comme un fils et vous maudirait, +vous, comme un enfant dénaturé. Notre cause était la sienne... + +--Mon père fut un insensé qui épousa une femme barbare. + +--Paroles impies! disait Isabelle. Vous nous insulterez donc tous, +vivants ou morts, tous, mon aïeul, ma mère, mon fiancé, moi, et jusqu'à +mon père!... Vous l'avez appelé _insensé_, vous; eh bien! c'est moi qui +vous renie maintenant... Osez regarder son portrait... osez lever les +yeux sur sa fille! + +Don Ramon voulut répondre à ce défi. + +Il pâlit en voyant derrière sa soeur le tabellion et le prêtre amenés +par le Galicien qui les avait mis au courant de la situation.--Ils +avaient tout entendu; leur désapprobation se lisait sur leurs traits. + +--Au nom de Dieu, marquis de Garba, rétractez-vous! dit le prêtre avec +autorité. + +Le comte de Roqueforte remettait au tabellion un pli qu'il destinait +d'abord au frère d'Isabelle, mais au seul nom de _Lion de la mer_, la +conférence avait dégénéré en querelle; bien des explications +regrettables faisaient ainsi défaut. + +--Maître, disait Léon au notaire, lisez et procédez conformément aux +lois. + +L'acte rédigé en due forme était le consentement d'Andrès de Saïri, +cacique de Tinta, au mariage de sa petite-fille et unique héritière, +Isabelle de Garba y Palos, avec le comte de Roqueforte son ami. On y +avait annexé l'état des biens laissés au Pérou par le défunt marquis, et +la copie du testament déposé par lui à Lima avant de se rembarquer pour +l'Espagne. + +--Ces pièces sont parfaitement en règle, dit l'homme de loi. Prévenu par +votre messager, j'ai apporté tout ce qu'il me faut pour dresser le +contrat de mariage. + +--Faites large la part de don Ramon, dit le corsaire. Ceci n'est pas +pour moi une étroite question d'argent. + +Léon rejoignit Isabelle. + +--Votre frère va se rendre aux paroles de ce vénérable prêtre. Oubliez +ses emportements, noble amie, daignez partager ma joie. Dans une heure, +vous aurez à jamais rompu avec l'Espagne et avec la famille de votre +frère; dans une heure, vous serez Française, et rattachée cependant par +un lien nouveau à la patrie de votre mère, dont la cause fut la mienne. + +Isabelle, doucement émue, se laissait captiver par les doux propos de +Léon, qui bientôt ne lui parla plus que du passé: + +--Je vous vis en costume de voyage. L'enfant de Catalina était devenue +jeune fille, et l'emportait par ses grâces même sur les grâces de sa +mère. Je vous aurais reconnue à votre ressemblance avec elle. Vous +m'apparaissiez radieuse comme le soleil dont vos aïeux se disaient les +fils; je fus ravi en extase. Je revenais au Pérou, après dix ans +d'absence, avec le dessein d'y rejoindre votre aïeul, mon vieil ami, et +de m'y présenter à votre père qui ne m'a jamais connu que de nom. J'y +revenais, non sans penser que vous étiez sans doute une charmante jeune +fille, et que vous pourriez bien être celle qui s'associerait à mon +étrange destinée; mais ce n'était là qu'une idée sans consistance. A +votre seul aspect, elle se transforma en résolution inébranlable. Il y a +deux ans que je vous connais, Isabelle, telle que vous connaît le brave +Andrès, et telle que vous êtes, Ô digne fille de Catalina!--deux ans que +votre souvenir se marie à toutes mes pensées, se mêle à tous mes +desseins et grandit avec mes plus grandes ambitions. + +--Mais me direz-vous, demanda Isabelle, pourquoi m'ayant vue avec mon +père, vous ne nous avez point parlé? + +--La fatalité m'en empêcha. Écoutez!... L'accès du Pérou m'était +doublement interdit; j'étais étranger, j'étais proscrit comme ayant pris +part à l'insurrection de José Gabriel. Votre aïeul fut amnistié en vertu +d'une capitulation royale; votre père, délivré de prison, fut remis en +possession de ses titres et dignités, avec la noble mission d'achever +par la douceur la pacification de la contrée; mais moi, je n'étais +amnistié, ni gracié; je ne pouvais même l'être, à cause de ma qualité +d'étranger. Qu'on reconnût le _Lion de la mer_, il était pris et +condamné au dernier supplice, comme le fut l'illustre José Gabriel. + +--Et vous osiez revenir au Pérou, imprudent! + +--J'abordai secrètement sur une plage isolée, où je me travestis en +mineur. Je brunis légèrement mes cheveux et mon teint pour me donner +l'apparence d'un _métis_ aux yeux bleus[2]. Puis je me rendis à Lima, où +je m'informai du marquis votre père. J'apprends qu'arrivé de Cuzco +depuis peu de jours, il va partir avec vous pour l'Europe; je cours à +son hôtel, il en sortait.--Il en sortait entouré d'une foule de +personnages que j'aurais bravés sans doute s'il ne se fût agi que de ma +liberté ou de ma vie, mais une entrevue publique de votre père avec le +_Lion de la mer_ l'aurait compromis.--Il ne m'avait jamais vu, et +d'ailleurs j'étais méconnaissable sous mon déguisement. Que faire? +comment parler? Je vous suivis mêlé à la foule qui vous admirait, mon +Isabelle; je jurai que vous seriez, avec la permission du Ciel, la +compagne de ma vie! + +[Note 2: _Métis_, fils d'un blanc et d'une Indienne, généralement robuste, +basané, mais glabre. Dans l'intérieur du Pérou, on trouve un grand +nombre de métis; là, leur teint est moins foncé: pendant leur enfance, +ils ont les yeux bleus et les cheveux blonds; mais, avec l'âge, leurs +yeux et leurs cheveux brunissent.] + +--Léon, vos récits emplissent mon coeur d'une ineffable joie; tout ce +que vous dites me pénètre et me charme. + +--J'eus la douleur de vous voir vous embarquer sans pouvoir me nommer à +votre père. Jusqu'au dernier instant, je fis des efforts inouïs; je +m'embarquais dans un canot qui suivit le vôtre; je vis votre vaisseau +mettre sous voiles, et pour me faire recueillir à bord, je me jetai à la +nage en criant au secours. + +--Dieu!... je m'en souviens!... mon père voulait qu'on allât vous +sauver; mais le commandant du vaisseau dit que votre ruse n'était pas +nouvelle, que les esclaves fugitifs s'en servaient souvent pour se faire +transporter en Espagne et devenir libres.--Mon père insista: +«--Remarquez, seigneur marquis, répondit le commandant, que cet homme +nage comme un poisson et qu'il peut aisément remonter dans sa +barque.»--Et, en effet, on vous vit à la longue-vue regagner votre canot +et puis vous diriger sur la terre. + +--Ce n'était point ma liberté, mais mon bonheur qui s'enfuyait avec +vous, dona Isabelle. Je repris terre, le deuil dans l'âme; mais rien +n'égale ma persévérance. Ce que je veux une fois, je le veux toujours; +je sais lasser la fortune par ma ténacité. Aussi me voyez-vous à cette +heure au château de Garba. Votre main est dans ma main. Un notaire +dresse notre contrat de mariage, et l'on pare l'autel de la Vierge pour +y bénir notre union. + +--Vous me transportez d'admiration, vous me ravissez de bonheur! dit +Isabelle frémissante. + +--Je partis pour Cuzco, j'y retrouvai votre aïeul Andrès qui m'avait cru +mort et rendit au ciel des actions de grâces en me serrant dans ses +bras. Votre destinée l'inquiétait; il pressentait que votre père ne +vivrait que peu d'années; il devinait que sa chère Isabelle serait la +malvenue dans la maison de Garba y Palos: «--Léo, mon cher fils, au nom +de notre vieille amitié, promets-moi de veiller sur elle!...» +«--Accordez-moi sa main!...» m'écriai-je alors.--Il se mit à genoux et +remercia Dieu qui lui envoyait un secours providentiel. Il bénit mes +voeux.--Je repartis du Pérou très peu de temps après, ignorant encore la +grande révolution de 1789. Ses conséquences qui ébranlent le monde +retardèrent, comme vous le saurez, l'exécution de mes desseins. Ce que +le gouvernement espagnol était parvenu à cacher dans ses possessions +d'outre-mer, si habilement isolées du reste des nations, tous les +peuples le savaient déjà. Il fallut que le _Lion de la mer_ parcourût +son vaste empire, avant de pouvoir revenir en Europe. En France, il dut +se faire reconnaître et se signaler comme corsaire. Ce n'a point été +sans dangers que le comte de Roqueforte est parvenu, à la faveur de son +surnom de Sans-Peur, à équiper le navire qu'il met à vos ordres. Voilà +pourquoi depuis la fin de 1790, depuis deux mortelles années perdues +pour notre bonheur, le noble Andrès nous attend. Dans peu de mois, +Isabelle, il vous aura pressée sur son coeur. + +--Mais les ports du Pérou sont toujours fermés aux navires des nations +étrangères, objecta la jeune fille. + +--Si Dieu me prête vie, ces ports inhospitaliers s'ouvriront largement à +tous les pavillons. + +--Mais vous êtes toujours dans ce pays un rebelle, un insurgé, un +proscrit? + +--Oui, sans doute... Qu'importe! je suis toujours aussi le _Lion de la +mer_. Les côtes du Pérou n'ont pas de secrets pour moi. J'en ai sondé +toutes les passes, j'en connais tous les écueils, tous les courants, +tous les dangers, qui seront mes auxiliaires à l'heure du péril, et je +sais dans quelle anse isolée nous attend Andrès de Saïri. + + * * * * * + +Don Ramon ne s'était pas rendu aux ordres évangéliques du prêtre, l'un +des plus vénérables ecclésiastiques du canton. Après avoir parlé au nom +du ciel, le ministre de paix employa des arguments purement terrestres: + +--Comment pourriez-vous désormais vous opposer au mariage de +mademoiselle votre soeur? Regardez ce qui se passe autour de votre +château. Les miquelets et les miliciens fraternisent avec les marins +français; tout le pays prend un air de fête. Les jeunes filles apportent +des bouquets; tous les gens du canton, convaincus de la générosité du +capitaine Sans-Peur, s'assemblent dans l'espoir qu'il leur donnera des +marques de sa munificence... + +C'était à deux pas de la porte du vestibule, auprès de la fenêtre +ouverte sur la cour d'honneur, que le bon prêtre parlait ainsi. Don +Ramon l'interrompit avec rage: + +--Je ne suis donc plus maître chez moi!... Il faudrait subir la loi de +cet étranger!... Non! non! je le tuerai plutôt de ma propre main!... + +Le prêtre se plaça devant don Ramon qui essaya de le repousser, mais +Taillevent n'avait fait qu'un bond; de ses mains vigoureuses, il avait +saisi les deux bras de l'hidalgo: + +--Voyons un peu, s'il vous plaît!... Tuez!... Allons! ne vous gênez +pas!... disait-il en ricanant. + +--Laisse donc le marquis! s'écria Sans-Peur. + +--Pardon, capitaine, un malheur est trop vite arrivé! + +A ces mots, les pistolets de don Ramon lui furent enlevés avec une +dextérité charmante. + +Par les ordres d'Isabelle, les portes de la grande salle s'ouvrirent à +tous venants. + +Et le tabellion commença la lecture du contrat de mariage, tandis que la +chapelle du château était envahie par la foule. + +Suivant les intentions de Léon de Roqueforte, et du consentement +d'Isabelle, l'acte avantageait au delà de toute prévision le jeune +marquis de Garba y Palos. + +Don Ramon, confus, découragé, abattu et touché par les paroles du prêtre +autant que par la magnanimité de Léon, céda enfin; il apposa sa +signature sur l'acte notarié. + +--Je savais bien, seigneur marquis, que nous finirions par être +d'accord, dit Sans-Peur le Corsaire en lui tendant la main. + +Le jeune hidalgo y posa la sienne. + +Isabelle était trop heureuse pour en exiger davantage. + +La cloche de la chapelle sonnait enfin à toute volée, le brig _le Lion_ +pavoisait en faisant des salves d'artillerie, et la moitié de +l'équipage, en élégants costumes de fantaisie, prenait place à la droite +de l'autel dont les miquelets et les miliciens, ravis d'un dénoûment si +pacifique, occupaient la gauche. + +La toilette de la mariée ne dura qu'un instant. Vingt couronnes de +fleurs d'oranger lui étaient offertes; elle n'eut que l'embarras du +choix. + +Au moment où la bénédiction nuptiale fut donnée aux époux, sous le poêle +tenu d'un côté par don Ramon et de l'autre par maître Taillevent, le +fidèle matelot du capitaine, l'un des officiers du brig fit un signal. + +Une double bordée ébranla les échos de la petite baie de Garba. + +Au sortir de la chapelle, le repas de noces fut servi. Don Ramon en fit +très convenablement les honneurs à son beau-frère, aux officiers et au +maître d'équipage du brig français, ainsi qu'au notaire et au prêtre. + +Ensuite, l'attente des riverains fut largement comblée; Taillevent +défonça deux barils de piastres d'Espagne provenant de la prise faite le +matin. Le Galicien, pour sa part, reçut le double de la récompense +promise. + +Mais après le dessert, tandis que, du haut du perron, Sans Peur le +Corsaire et sa jeune femme présidaient à ces libéralités, un homme +couvert de poussière s'approcha de don Ramon et lui remit avec mystère +une dépêche du gouverneur de la Corogne. + +Don Ramon se retira pour la lire secrètement. + +La brise du sud soufflait encore avec violence, mais les bois de chêne +vert et les murailles du château garantissaient de la froidure +l'esplanade où dardaient les rayons obliques du soleil. + +Dans un ciel sans nuages, le disque enflammé descendait +perpendiculairement au-dessus de l'extrémité de la falaise. + +Un bohémien, qui s'accompagnait sur la mandoline, improvisait ainsi: + + «En toutes saisons, sur la terre d'Espagne, + Il est des heures dont le soleil fait son nid. + Les grâces et la pauvreté se réchauffent à sa chaleur. + En toutes saisons, sur la terre d'Espagne, + On trouve des fleurs d'oranger pour couronner les mariées. + Beaux époux qui donnez aux pauvres, + Vous êtes le soleil et la fleur parfumée. + On chantera longtemps, sur les montagnes de Galice, + Sans Peur, le capitaine des lions de la mer, + Et la royale Isabelle du Pérou, la terre de l'or.» + +Corsaires, soldats, paysans, paysannes, se tenant par la main, dansaient +et chantaient. + +On ne se faisait pas, non plus, faute de boire. + +Le brig avait fourni le vin de France, les caves du château et +l'hôtellerie des _Rois mages_ fournissaient le vin d'Espagne. + +Les Galiciens criaient: «Vive le généreux capitaine Sans-Peur!... Vive +le Lion!... Vive Isabelle... Que Dieu leur donne longues années!» + +Les corsaires faisaient entendre des hourras joyeux. + +De haute lutte, leur capitaine venait de conclure en peu d'instants un +mariage rêvé, ambitionné, ardemment voulu depuis longtemps; en un clin +d'oeil, à la baguette, il avait réalisé ses voeux. Au dire des matelots, +Sans-Peur enlevait ce soir à l'abordage le contrat, la bénédiction +nuptiale et la belle des belles, comme le matin la corvette anglaise +_the Hope_ (l'Espérance), un nom d'heureux augure. + +La dépêche remise au frère d'Isabelle était ainsi conçue: + +«La guerre est déclarée à la République française. Une frégate de Sa +Majesté Catholique appareille pour couper la route au redoutable +corsaire mouillé sous votre château. Employez tous les moyens pour +retarder son départ. Usez de ruse; attirez le capitaine chez vous; +donnez-lui des fêtes. Il nous importe de délivrer les nombreux +prisonniers anglais qu'il retient à son bord. Dès demain il vous +arrivera des troupes et six pièces d'artillerie qui coopéreront avec les +canots de notre frégate _la Guerrera_ pour le surprendre au mouillage. + +«Dieu vous garde longues années!» + + + + +VII + +PAVOIS ET ADIEUX. + + +Reconnaissant à la cime des mâts et aux bouts des vergues des bannières +qu'un jour Taillevent, Camuset et quelques camarades avaient déroulées +pour l'avertir, Isabelle admirait les étranges pavois du brig corsaire. + +--Au Callao et sur les mers que j'ai parcourues, disait-elle, j'ai vu +parfois des navires arborer en signe d'allégresse des pavillons aux +vives couleurs, mais je n'en ai jamais vu de pareils aux vôtres. + +--Assurément, dit Léon. En général, on se borne à hisser en tête des +mâts et au bout des vergues les pavillons des diverses nations amies, +disposés suivant un ordre qui indique le degré d'honneur qu'on veut leur +faire, et on achève le pavois au moyen de pavillons de signaux placés +arbitrairement. Aujourd'hui, chère Isabelle, j'ai autrement procédé. Ces +pavois ont été imaginés en songeant à vous et à notre union. Ils disent +ma vie et la vôtre; ils sont le symbole de notre passé, de notre gloire, +de notre avenir. Je me suis complu dès longtemps à les composer pour la +fête de notre mariage.--Isabelle, me disais-je, sera surprise de voir +ces bannières; elle m'en demandera la signification, et je lui répondrai +avec bonheur. + +--Parlez donc, parlez! Isabelle est heureuse et fière de vous entendre. + +--A l'arrière, d'abord, le pavillon de la France surmonte celui +d'Angleterre, renversé en signe de défaite. Ceci est un détail improvisé +ce matin pour compléter mon bouquet naval. Au grand mât flotte la +bannière des Roqueforte, d'or au lion _rampant_[3] de _gueules_[4], +selon le blason de ma famille. Au mât de misaine, le pennon de la vôtre, +azur au chef d'argent. A tribord de la grande vergue, la première place +d'honneur, le pavillon d'Espagne, suivant l'usage marin qui veut qu'on +rende ainsi hommage à la nation amie dans les eaux de laquelle on est +mouillé. A babord, vous reconnaissez les couleurs du Pérou, votre +patrie. A ma vergue de misaine, les antiques traditions de nos deux +familles sont représentées, d'un côté, par le drapeau du royaume +d'Aragon, de l'autre par la chape bleue de Saint-Martin, qui fut celui +de la première race des rois Francs. En Océanie, quand j'arborais cette +bannière sacrée à la tête de mon grand mât, mes peuples disaient avec un +respect profond: «Le Lion célèbre sur son vaisseau la mémoire de ses +pères.» + +[Note 3: _Rampant_, en blason, signifie droit, debout, par opposition à +_passant_, qui veut dire marchant.] + +[Note 4: _Gueules_, rouge.] + +--La République française, dit Isabelle, tolérerait-elle tant de +démonstrations aristocratiques? + +--J'en doute fort, répondit Léon. Mais si j'envoie le rapport de mon +combat de ce matin à la Convention nationale, je m'abstiendrai de lui +faire part de mon mariage et de ma manière de pavoiser. + +--Ne craignez-vous pas les indiscrétions de vos gens, les rapports des +espions, l'esprit ombrageux du nouveau gouvernement de la France? + +--C'est en France surtout que je suis Sans-Peur le Corsaire... Mais, +dites-moi, au-dessus du pavillon de l'Espagne reconnaissez-vous +l'emblème qui se déroule au gré de la brise? + +--Je reconnais sur un fond d'azur le Soleil des Incas, répondit +Isabelle, et du côté opposé, le serpent _Uscaguai_ à tête de cerf, et +portant à la queue des clochettes d'or. Plus loin, je vois le cercle de +feu que le père de ma mère fit peindre sur le drapeau de Tinta, et enfin +le glorieux étendard de José Gabriel. Je ne doutais pas de vos paroles, +cher Léon, mais ces enseignes symétriquement déployées, ces insignes, +qui, dès le lendemain de votre entrée au port, furent déroulées pour +moi, sont autant de preuves éloquentes de leur sincérité. + +--A égale distance du grand mât et du mât de misaine, entre les deux +flèches, Isabelle, le grand oriflamme blanc qui se balance porte notre +chiffre brodé; il est consacré à notre mariage, et lorsque mon navire +grandira sous mes pieds, quand mon brig se transformera en corvette, en +frégate, en vaisseau de haut bord, quand le bâtiment que nous monterons +sera un trois-mâts, cet oriflamme, aux jours de fête, flottera au sommet +du plus grand. + +--Vous espérez donc métamorphoser votre navire? + +--Je referai sans doute ce que j'ai déjà fait bien souvent. Comme un +hardi cavalier tue ses chevaux sous lui, ainsi j'ai tué sous moi des +bâtiments de tous genres depuis le jour où de mon tronçon de mât brisé +je passai capitaine de la péniche enlevée aux Espagnols par les balses +péruviennes. Le navire change, son nom reste. _Le Lion_ coule, brûle ou +saute, vive _le Lion_! Tel que le phénix, il revint toujours. Et quand +les peuples de l'Océanie le voient glisser au large de leurs îles, +aujourd'hui goëlette légère, demain vaste trois-mâts, simple pirogue ou +brig armé de canons, corvette, aviso ou jonque chinoise, ils le +reconnaissent à ses couleurs,--d'or au lion rouge,--et disent en leurs +idiomes: «C'est _le Lion_ qui a changé de tatouage.»--Tous les autres +pavillons que vous voyez d'ici dans ma mâture ont leur signification +précise. Ils représentent mes relations avec les îles Marquises, Taïti, +Tonga, la Nouvelle-Zélande, et les contrées diverses dont je suis le +grand chef, le libérateur ou le simple allié. Chacune de ces enseignes +est une page de mon aventureuse histoire; l'oriflamme blanc à notre +chiffre, chère Isabelle, était réservé au plus beau jour de ma +vie.--Mais où donc est don Ramon, votre frère? s'écria tout à coup Léon +de Roqueforte. + +--Mer d'huile! fond de vase! veillez au grain, capitaine, dit tout bas +maître Taillevent, il y a encore quelque trahison dans le coin... + +--Explique-toi. + +--On a l'oeil américain. Votre marquis vient de recevoir à la muette un +pli cacheté qui sent le roussi. + +--Mets ta cravate rouge en ceinture et rallie nos gens d'un coup de +sifflet. + +Au coup de sifflet qui domina la clameur générale et retentit, +longuement répété par les échos de la falaise, les gens qui étaient à +bord et ceux qui étaient à terre tournèrent, tous, les yeux du côté de +maître Taillevent.--Ils remarquèrent tous sa ceinture rouge, et +comprirent qu'il s'agissait de se tenir sur ses gardes. + +Les danseuses galiciennes furent abandonnées sans merci.--Chacun se +porta vivement à son poste. Les rameurs coururent à leurs canots, les +officiers se mirent à la tête de leurs escouades respectives, les pavois +arborés à bord furent amenés en un clin d'oeil, et l'on put voir à +chaque sabord un petit mouvement qui consistait à refouler sur la charge +de salut un double projectile,--précaution toute naturelle du reste, +car, même en temps de paix, un navire bien commandé ne prend jamais la +mer sans avoir chargé ses pièces d'artillerie. + +--Camarades, disait Sans-Peur, il est temps d'appareiller!... Adieu donc +aux bonnes gens de ce pays, et en route!... + +Don Ramon accourait, tandis que les effets d'Isabelle étaient emportés à +bord de la chaloupe par les soins de sa camériste, jeune Péruvienne qui +l'avait accompagnée en Espagne et qui, s'attachant à sa destinée, devait +embarquer avec elle. + +Le novice Camuset, en cette occasion, se signala par un zèle admirable. +On le vit se charger de boîtes, de cartons et de colifichets avec une +ardeur héroïque; dix fois, il courut de la chaloupe au perron du +château, dix fois il fit preuve du plus aimable empressement. + +--Mon frère, disait don Ramon, c'est à votre bord que je voudrais vous +faire mes adieux! + +--Très bien, répondit le corsaire; je ne vous l'aurais pas proposé, mais +je suis heureux de vous recevoir à mon tour. + +On s'embarqua. + +Les voiles trouées, les cordages coupés, les espars avariés par le +combat du matin avaient été, dès la première heure de mouillage, réparés +ou changés en vertu des ordres du second, qui reçut à bord son +capitaine, Isabelle et don Ramon avec tous les honneurs d'usage. + +Les chaloupes et canots furent rehissés, l'ancre arrachée du fond, les +voiles établies avec ensemble. Une barque du pays se mit à la remorque +du brig, et le léger navire s'élança, bâbord amures, vers les passes +rocailleuses qu'il devait franchir pour la quatrième fois avec autant +d'audace que de bonheur. + +Pendant l'appareillage que dirigea le capitaine, don Ramon, le front +radieux, n'avait cessé de causer fraternellement avec Isabelle, qui +souriait à l'écouter. Dès que la manoeuvre fut finie et que _le Lion_, +couché sur le flanc de tribord, navigua sur la mer houleuse sans courir +aucun danger: + +--Mon frère et ami, dit le jeune marquis à Sans-Peur le Corsaire, c'est +en présence de votre équipage, témoin de nos querelles de ce matin, que +je veux à présent vous adresser des paroles de paix et d'adieu. + +--Sur l'arrière tous, et silence à bord!... commanda Léon de Roqueforte. + +Les deux tiers des matelots comprenaient l'espagnol et devaient +naturellement servir d'interprètes à leurs camarades. + +--Braves Français, dit don Ramon avec une emphase castillane qui +convenait à son allure hautaine, hier, ce matin, quelques minutes +encore avant l'union de votre valeureux capitaine avec la fille de mon +père vénéré, s'il n'eût dépendu que de ma volonté, votre navire se fût +abîmé dans les flots. Seul contre tous, jusqu'au dernier moment, j'ai +opposé la plus vive résistance à un dessein qui contrariait mes vues. Je +ne m'en repens pas, je ne désapprouve point ma propre conduite, je ne +renie point ce que j'ai fait.--Mais, à cette heure, ma main a serré la +main de Léon de Roqueforte, un acte régulier signé de mon nom, et la +bénédiction d'un prêtre chrétien font de lui l'époux de ma soeur, il a +mangé du pain et du sel sous le toit de ma maison; il est mon ami, mon +frère et mon hôte.--Or, par le nom sacré de Dieu qui m'entend, le +marquis de Garba y Palos n'est et ne sera jamais traître à l'amitié, à +la famille ni à l'hospitalité.--Voici une dépêche que m'envoie le +gouverneur de la Corogne; elle m'est arrivée une heure trop tard par la +volonté du Ciel; je veux vous la lire à tous. + +Il lut.--Et l'équipage applaudit.--Et Isabelle, se jetant dans ses bras, +dit avec transport: + +--C'est à partir d'à présent, Ramon, que vous êtes vraiment mon frère! + +--Devant eux, ma noble soeur, je ne devais pas m'humilier, dit le jeune +marquis à voix basse, mais je m'incline devant toi; pardonne-moi ma trop +longue erreur! + +--En exprimant sa vénération pour notre père, don Ramon a rétracté sa +seule parole coupable. Quant au reste, je sais faire la part des +préventions injustes dans lesquelles on t'éleva. J'étais pour toi une +étrangère qui usurpait ton nom et la meilleure part de tes richesses. + +--Tu es ma soeur, et tu m'as abandonné plus de biens que je n'y avais +droit. + +--Ma mère fut pour tous les tiens une femme d'une contrée barbare, une +beauté sauvage dont les attraits séduisirent le marquis notre père... + +--Ta mère est une héroïne dont je vénérerai le grand souvenir. + +--Mon époux, mon aïeul, ma race étaient maudits par les tiens. + +--Mes yeux se sont ouverts, ils sont éblouis par la grandeur de ton +époux. Je suis fier, maintenant, d'être le frère d'un héros. + +Les gens de l'équipage d'un côté, les officiers et leur capitaine de +l'autre, s'entretenaient encore de la solennelle déclaration du marquis +espagnol, quand Isabelle, au comble de la joie, se rapprocha de son +époux et lui dit: + +--Répondez maintenant. + +Le silence se rétablit, et Léon de Roqueforte dit d'une voix mâle et +fière: + +--Soyez loué comme vous méritez de l'être, monsieur le marquis, mon +frère et mon ami désormais. Vos adieux rachètent noblement l'accueil +hostile que vous me faisiez ce matin. Au moment où la guerre s'allume +entre nos deux patries, la paix se conclut entre nos deux familles qui +n'en feront qu'une à l'avenir. Si nous nous rencontrons dans les +combats, nous nous épargnerons loyalement, nous nous porterons secours +en frères. Tous les miens recevront l'ordre de protéger les biens et la +personne du marquis de Garba y Palos. Et si, ce qu'à Dieu ne plaise, le +gouvernement espagnol vous persécutait pour ce que vous venez de faire, +sachez que votre cause serait ma cause, comme ma fortune serait la +vôtre. En tous pays, vous avez le droit de trouver aide et appui parmi +les sujets, les serviteurs, les compagnons d'armes ou les amis du _Lion +de la mer_. En foi de quoi, seigneur marquis, je vous donne cette +poignée de franges d'or tressées à la péruvienne comme les franges du +_borla_ royal, bandeau des Incas. Les anciens monarques du Pérou +n'avaient qu'à confier à un de leurs officiers un insigne semblable, +pour que d'une extrémité à l'autre de leur empire on obéît à sa vue. +J'ai adopté cet usage. Ces franges sont ma crinière de lion. Quiconque +en possède un seul brin est reçu en allié par tous les chefs des îles du +grand Océan, depuis le Pérou jusqu'aux Carolines. + +Don Ramon, sur ces mots, échangea une accolade fraternelle avec Léon de +Roqueforte; il embrassa de nouveau sa soeur et descendit enfin dans sa +barque aux acclamations de l'équipage entier. + +Seul, maître Taillevent fronçait les sourcils. Léon s'en aperçut: + +--Qu'as-tu encore, éternel grognard? + +--Pardonnerez, capitaine; je ne doute pas plus que vous de la bonne foi +de votre beau-frère... Il a du bon, ce _segnor_ à maigre échine!... Mais +les panneaux de la cale étaient grands ouverts... et on a connu des +Anglais qui entendent l'espagnol... + +--Ces Anglais-ci sont prisonniers. + +--Demain peut-être ils seront libres. + +--La guerre commence à peine. Nous allons à Bayonne. + +--On ne sait jamais où on va toutes fois et quantes on met le cap au +large. Voici deux ans passés, m'est avis, que nous sommes en route pour +le château de Garba, et au lieu de nous y marier comme nous le voulions, +nous avons fait les cinq cents coups aux quatre coins du monde... + +--J'ai atteint le but, pourtant! + +--Oui, capitaine; mais, une heure plus tard, nous étions de bonne +prise... + +--Eh bien! ça aurait chauffé dur! + +--On le sait... mais on sait aussi que, par la brise qui souffle de +Paris, tout votre attirail de prince, de grand chef, de roi et de comte, +n'est pas sain à Bayonne en Bayonnais. + +--Je veux faire enregistrer mon mariage en France; je veux revoir mes +braves camarades, les corsaires de Bayonne; je veux me débarrasser de +mes prisonniers. + +--Ce que vous voulez, capitaine, je le veux toujours; c'est connu. Ce +que vous aimez, je l'aime. Ce que vous haïssez, je le hais. Votre vie, +c'est ma vie... + +--Brave Taillevent! dit le corsaire en lui tendant la main que le maître +serra dans les siennes avec une émotion reconnaissante. + +--Mais... + +--Voyons ton _mais_, dit Léon en souriant. + +--Mais, dame! ça s'entend; si votre vie est ma vie, j'ai, fichtre, bien +le droit d'y veiller, et j'y veille. Vos Anglais d'en bas, je les +voudrais au fin fond de l'eau; vos camarades de Bayonne au tonnerre à la +voile, et les ports de notre république à deux bonnes mille lieues à +l'arrière de ce navire. Voilà!... + +--C'est bien! + +Taillevent salua et alla reprendre son poste au pied du grand mât, non +sans mâcher avec humeur son sifflet de manoeuvre. + +--Sans-Peur... Sans-Peur, grommelait-il, mais sans peau ou sans tête, ça +ne serait plus si gai... J'en ai vu guillotiner au Havre qui n'avaient +pas dit le quart de ce qu'il crie en plein gaillard-d'arrière... Il y a +des espions et des traîtres partout, en comptant ou sans compter nos +Anglais... + +Le monologue du digne grognard d'eau salée se prolongea ainsi de manière +à défrayer tout le grand quart. Camuset s'avançait à l'étourdie, +comptant trouver le maître sur son bien dire; mais le grognement aigu +qui faisait ronfler son sifflet en sourdine détourna fort heureusement +la curiosité du novice. Il recula, glissa dans le panneau de +l'entrepont, faillit se casser le nez, et se releva en disant: + +--Quel ours salé!... quel ours à la moutarde!... Son capitaine est aux +anges, et pour la noce il vous a une mine à faire chavirer le _Grand +Chasse-Foudre_!... J'espère bien que cette mine-là ne sera jamais du +goût à Mademoiselle Liména, et voilà ce qui me console!... + +Isabelle suivait des yeux don Ramon, emporté à terre par sa barque +galicienne; ses regards émus s'arrêtaient sur les tourelles du vieux +château de Garba, sur la terre où reposaient les restes mortels de son +père, sur la haute falaise où Léon lui avait sauvé la vie. Mille pensées +confuses se heurtaient dans son esprit. Faisait-elle un rêve? Était-il +bien possible qu'elle fût mariée au _Lion de la mer_? + +--Ce n'est point un rêve, dit Léon en se penchant sur elle. + +--Eh quoi! vous lisez dans ma pensée? + +Le canot de don Ramon disparut derrière les récifs. Peu d'instants +s'écoulèrent. Puis, au sommet du morne, on vit un homme à cheval qui +demeura là, tel qu'une statue, les yeux fixés sur le brig emporté vers +l'horizon. + +Aux dernières lueurs du jour, Isabelle et Léon le reconnurent. + +--Mon frère, dit la jeune femme, craint d'apercevoir au large la frégate +qui vous cherche, mais vous... + +--Je l'attends!... Je n'ai que dix-sept canons, elle en a quarante ou +davantage... je n'ai que cent vingt hommes en comptant mes blessés, elle +en a trois ou quatre cents... cette mer houleuse est plus nuisible à ma +marche qu'à la sienne... Mais ne serais-je point Sans-Peur le Corsaire, +je m'avancerais plein de confiance, Isabelle. Notre amour est béni!... +Oh! soyez sans inquiétudes; mes mesures sont prises, et je ne livrerai +point un combat trop inégal. + +--Serez-vous maître de l'éviter? + +--Le lion, quand il le veut, sait se conduira en renard. Un de nos +grands marins, que l'Espagne dispute à la France, Jacobsen, né à +Dunkerque, l'un des ancêtres de Jean Bart, se glorifiait du surnom de +Renard de la mer. Je ne dédaignerais pas d'être appelé de même si je +n'avais conquis des surnoms qui valent au moins autant. Tous les +stratagèmes sont permis au plus faible, tous, excepté de faire feu sous +de fausses couleurs.--Le soleil s'éteint à l'occident, notre pavillon +descend en même temps que lui, on ouvre l'oeil aux bossoirs. Venez dans +ma chambre de capitaine, et laissez à mes braves compagnons le soin de +veiller. + +Le brig s'étant assez élevé au large, arrivait au nord pour doubler le +cap Finistère. Les ordres pour la nuit étaient donnés à l'officier de +service. + +--Bon quart partout! dit le capitaine; qu'au premier signal chacun soit +à son poste de combat! + +--Adieu, mon frère, adieu! murmurait Isabelle. + +Léon lui offrait le bras, la soutenait au roulis, et la conduisait vers +la dunette, disposée, depuis le jour de l'armement, en chambre nuptiale +d'un étrange caractère. + +Une pointe de terre venait de s'interposer entre la falaise et le brig +_le Lion_. + +Don Ramon, marquis de Garba y Palos, pressant enfin les flancs de son +étalon noir, reprit la route du vieux château. + +Et une fois dans la grande salle, s'adressant aux portraits de son père, +de sa mère et de Catalina la Péruvienne: + +--Êtes-vous contents de moi? demanda-t-il au milieu du plus profond +silence. + +Quel écho mystérieux lui répondit? Fût-ce les esprits familiers du +sombre castel? Fût-ce la voix de sa conscience? On ne sait. + +Mais des paroles bénies le ravirent comme en extase, et la nuit entière +s'écoula pour lui dans la joie suprême d'un grand devoir accompli. + + + + +VIII + +LA CHAMBRE NUPTIALE. + + +Le brig corsaire _le Lion_, construit et approvisionné au Havre, par les +soins du citoyen Plantier, armateur et correspondant de Léon de +Roqueforte, avait été emménagé avec une sollicitude toute spéciale par +son valeureux capitaine. + +Ses officiers et matelots remarquérent, dès leur embarquement, que la +dunette, plus haute qu'aucune autre, occupait près du double de +l'emplacement réservé d'ordinaire à cette élévation,--qu'on supprime +parfois, et qui le plus souvent ne couvre que quelques pieds du pont en +arrière de la roue du gouvernail. + +--Paraît que notre capitaine tient à être bien logé! dirent les +corsaires. + +Mais le capitaine ne se logea point dans la dunette, ce qui donna lieu +aux plus étranges suppositions. Il s'était réservé, à l'extrême arrière +de l'entrepont, une très petite cellule communiquant, il est vrai, par +un panneau avec la chambre mystérieuse, où personne, si ce n'est +Taillevent, n'avait encore pénétré. + +L'indiscret Camuset, s'étant avisé de demander ce qu'il y avait dans la +dunette, reçut, pour toute réponse, une taloche tellement magistrale, +que les anciens eux-mêmes se gardèrent de questionner le maître +d'équipage. + +Garantie contre les regards curieux par des cloisons ou des vitraux +dépolis, les sabords fermés par des mantelets à jour derrière lesquels +se croisaient d'épais rideaux, la dunette dont les gens du bord +ignoraient le contenu, fournit aux bavards un thème inépuisable de +contes ultra-fantastiques.--Les moins superstitieux admettaient que +Sans-Peur en faisait son arsenal particulier, rempli d'armes inconnues +et d'artifices diaboliques au moyen desquels il se rirait d'une escadre +entière. + +Le matin, au moment du branle-bas de combat, force fut pourtant d'ouvrir +la dunette pour faire usage des quatre canons qu'elle contenait. +Taillevent et le capitaine en avaient, pendant la nuit, retiré plusieurs +coffres qu'on logea provisoirement dans des recoins de la cale: mais ce +déménagement ne pouvait être que partiel. Aussi les canonniers, en +démarrant leurs canons, furent-ils bien surpris de voir, à l'arrière, +au-dessus de la tête du gouvernail, un magnifique lit suspendu à double +suspension, des meubles, des tentures, des tapis d'une élégance exquise +et d'une richesse inusitée. + +Les quatre canons et leurs ustensiles participaient du luxe de +l'appartement. Les affûts étaient en bois d'ébène incrusté d'ivoire, les +roues en gayac poli, les pièces en bronze sculpté, les bragues et autres +cordages nécessaires à la manoeuvre en fil d'une admirable blancheur, +les caisses des poulies en acajou femelle massif, les couvre-lumière en +argent relevé en bosses. Les refouloirs, écouvillons, boutefeux, pinces, +anspects, seaux, bailles et fanaux de combat, les énormes crocs, anneaux +et pilons qui servent à l'amarrage des bouches à feu, devaient à l'art +ou à la matière une physionomie qui les empêchait de déparer la chambre +nuptiale.--On peut même dire qu'ils l'embellissaient. + +L'ameublement de ce boudoir marin fut singulièrement mis en désordre +pendant le combat; mais dès que l'action fut terminée, tout fut +rapidement rétabli en l'état primitif. + +Les bavards n'eurent pas beau jeu cette fois; il y avait à bord trop +d'ouvrage; on mettait les prisonniers aux fers, on bouchait les voies +d'eau, on lavait les ponts tachés de sang et de poudre, on réparait les +manoeuvres courantes, on rétablissait les cloisons, et l'on jouait serré +contre la fraîche brise, la mer houleuse et les brisants de la passe. + +En apercevant Isabelle au sommet de la falaise, les moins malicieux +devinèrent: + +--La dunette, parbleu, c'était la chambre de madame!... + + * * * * * + +Léon ouvrit la porte donnant sur le pont; la main de l'intrépide amazone +tremblait dans sa main: + +--Voici votre appartement, madame, dit le corsaire souriant à son +trouble, puissiez-vous le trouver digne de vous. + +Liména venait d'allumer les candélabres qui se balançaient au roulis et +illuminaient l'intérieur de la dunette. La jeune fille attendait sa +maîtresse. + +--C'est une merveille, mon ami! dit Isabelle rassurée par la présence de +sa camériste. Quel luxe attentif! quelle délicatesse ingénieuse! Vous +avez su rassembler dans ce petit palais de fée tout ce que peut désirer +une jeune femme.--Dieu! s'écria-t-elle en se retournant, les portraits +de mon père et de ma mère, ici!... + +--Ces portraits ont été copiés au Pérou sur les originaux que possède le +cacique Andrès. + +--Je regrettais les images chéries de mes parents; vous avez voulu, +noble ami, qu'aucun regret ne pût troubler mon bonheur! + +--Cher ange, dit Léon, un capitaine vigilant a toujours quelque ronde à +faire, quelques ordres à donner. Liména va vous servir; ensuite elle +descendra dans sa chambrette située au-dessous de notre appartement. +Permettez-vous que je revienne bientôt!... + +Isabelle baissa les yeux en balbutiant un consentement timide; Léon, +dont le coeur battait, sut être mari et capitaine sans trahir aucune de +ses émotions, sans négliger le moindre de ses devoirs. Le sang-froid +devant le péril est moins admirable peut-être que le calme devant le +bonheur. Léon, nature forte, voulut se vaincre. Il agit avec le même +ordre, la même attention, la même activité méthodique qu'à l'heure la +plus indifférente de sa vie d'officier de mer. Ses subalternes, harassés +de fatigue par une journée de dangers, de travaux et de plaisirs non +interrompus, attendaient peut-être, pour se relâcher, l'instant où il se +retirerait auprès de sa jeune compagne. Il jugea nécessaire de se +montrer plus vigilant que jamais. + +Quand il reparut sur le pont, un murmure d'étonnement parcourut les +groupes des gens de quart. + +Il examina la voilure et donna quelques ordres au lieutenant de service; +puis il passa sur l'avant, interrogea l'horizon qu'argentait la lune à +son lever, chercha dans le lointain la frégate ennemie, et ne découvrant +rien, il encouragea ses vigies du bossoir à faire bonne veille: + +--Point de cris; si vous apercevez une voile, qu'on m'avertisse sans +bruit. + +--Suffit, capitaine, on coulera doucettement la chose dans le pertuis de +l'oreille au lieutenant. + +Après avoir pris ses mesures pour que la quiétude d'Isabelle ne pût être +troublée, il se rendit au poste des blessés afin de s'assurer qu'ils +étaient soignés convenablement. Il adressa quelques encouragements +paternels à ceux qui ne dormaient pas encore. Il descendit ensuite à +fond de cale, où les soldats et matelots anglais prisonniers étaient aux +fers sous la surveillance de quelques factionnaires. Un silence profond +y régnait. + +Liména caquetait avec un entrain folâtre. + +--Heureusement, chère maîtresse, disait-elle, nous sommes amarinées par +nos grands voyages. Nous avons le pied marin; voyez comme je vais et +viens malgré ce roulis. Et nous ne craignons plus le mal de mer, comme +voici deux ans passés, en partant du Callao. Ah! l'on est vaillante +quand on a doublé le cap Horn en plein hiver, au mois de juillet. Quand +je disais aux gens de Garba que j'ai toujours vu l'hiver en été avant +de venir en Espagne, ils me traitaient de menteuse ou de folle. + +--Menteuse, ils avaient tort; mais folle... + +--Laissez-moi dire, belle petite chère dame, car vous voici dame et +_lionne_ de la mer, encore; vous souvenez-vous de mon rêve du mois +passé? Je vous peignais, comme ce soir, et vos cheveux prenaient la +couleur fauve... + +--Si je suis lionne, tu peux te vanter d'être une fameuse pie. + + + + +IX + +MAITRE TAILLEVENT. + + +En remontant de la cale dans l'entrepont, Léon vit Taillevent endormi +tout habillé et tout armé dans un hamac pendu à côté du panneau des +prisonniers de guerre. + +Le maître avait pourtant à l'extrême avant un petit réduit particulier, +appelé, selon l'usage, _la fosse au lions_; mais il avait trouvé sage +d'être plus près, en cas d'accident, du lieu le plus dangereux du +navire. + +--Brave et loyal serviteur, pensa Léon, il fait toujours plus que son +devoir. + +La tête du maître était à moitié hors de son hamac; il écoutait +d'instinct, ou pour mieux dire l'oreille était encore éveillée tandis +que le corps reposait. Évidemment, il serait debout au moindre bruit +suspect. + +--Il dort maintenant, il dort à la hâte et d'un sommeil léger, parce +qu'il sait bien que je ne puis être endormi. Encore suis-je bien sûr que +dix hommes pour un ont l'ordre de l'éveiller avant le milieu de la nuit. +Et pourquoi tout ce zèle? Par ambition? il n'en a point; par amour du +gain? il ne tient pas à l'argent; par passion pour notre existence +aventureuse? non, il ne désirait autrefois qu'une barque de caboteur à +Port-Bail, sur la côte de Normandie, et ses goûts n'ont pas changé. +Pourquoi donc? parce qu'il partage obscurément, depuis quinze ans +bientôt, tous les dangers que je cours. A moi les honneurs, les +richesses, les dignités, les succès, la gloire, le bonheur; à lui les +privations, les fatigues, les soucis, et cela sans autre compensation +que l'amitié de son capitaine. + +Le maître, tout en dormant, dit quelques mots mal articulés; Léon saisit +seulement ceux-ci: + +--Sois curieux, c'est le cas, espèce de mousse!... Allons, Camuset, +ouvre l'oreille!... + +Léon sourit, traversa le faux-pont où dormaient les hommes qui n'étaient +pas de quart, et pénétra dans le logement réservé à son état-major. + +Là, dans une étroite cabine, ouverte et gardée à vue par un +factionnaire, se trouvaient deux officiers anglais prisonniers, un +lieutenant et un master, les seuls qui eussent survécu au combat. + +Léon leur demanda s'ils avaient été convenablement traités, et s'excusa +de n'avoir encore pu leur permettre de monter sur le pont. + +Le lieutenant parut touché de la courtoisie du capitaine français. Il +répondit en faisant allusion à son mariage, avec une simplicité d'autant +plus agréable au corsaire que celui-ci l'avait remarqué comme un brave +pendant l'action du matin. + +Quant au master, il dit sèchement que des officiers devraient toujours +être laissés libres sur parole. + +--Monsieur, je n'aime pas les leçons, interrompit Léon avec vivacité. + +--Et moi, monsieur, répliqua le master d'un ton insolent, j'aime à en +donner à mes ennemis. + +Depuis quelques instants, un bruit sourd de ferrailles se faisait +entendre à fond de cale. Le master le prit sans doute pour un signal, +car il bondit hors de sa cabine, arracha brusquement un pistolet au +factionnaire, et fit feu sur Léon de Roqueforte. + +Les cris: «Trahison! révolte! aux armes!» retentissaient de toutes +parts. + +Isabelle, échevelée, se précipitait hors de la dunette; Liména, +tremblante, essayait de la retenir. + +Sautant hors de son hamac, maître Taillevent sabrait déjà les révoltés +tout en criant: + +--Ah! brigand de Camuset! tu as mangé la consigne!... tu n'as pas été +assez curieux! + +--Pardonnerez, maître, dit le novice qui se dressait à côté de lui, je +sais tout!... + +Les fanaux étaient éteints dans le faux-pont; à la faveur de +l'obscurité, les Anglais essayaient de monter sur le gaillard d'avant, +mais rencontraient une résistance singulièrement énergique. + +Camuset, pour sa part, s'en donnait d'estoc et de taille. + +--Tu sais tout, sauvage de Landerneau, il est bien temps! + +--Mais c'est moi qui ai fait la chose... + +--Quelle chose, donc? + +--Leur révolte, maître... + +--La belle besogne!... Tais-toi, innocent, et tapons dessus! + +Camuset, on le sait déjà, tapait en conscience, secondant ainsi de son +mieux le brave Taillevent. + +--Courage! courage, enfants! criait en anglais le plus enragé des +prisonniers de guerre; voici la frégate espagnole!... Leur capitaine est +mort!... En avant!... Hourra! + +Les Anglais, armés de leurs fers, de boulets de canon trouvés dans la +cale et de quelques armes blanches enlevées aux matelots endormis, +dirigeaient tous leurs efforts sur les deux panneaux de l'avant. + + + + +X + +DROITS DES PRISONNIERS. + + +L'état-major du corsaire _le Lion_ était fort nombreux pour un +état-major de brig du commerce. + +Un corsaire, étant armé par des particuliers, ne fait point partie de la +marine militaire;--tout belliqueux qu'il est, il se trouve donc rangé +dans la catégorie des bâtiments marchands;--aussi les corsaires +s'intitulent-ils en riant: _Marchands de boulets_. + +A bord se trouvaient six capitaines de prise, embarqués en supplément, +outre le premier lieutenant ou second, le lieutenant, le +sous-lieutenant, et quatre pilotins susceptibles de faire fonctions +d'officiers. + +Les pilotins, sur les navires de guerre, ne sont que des mousses +attachés au service de la timonerie;--les pilotins du commerce sont des +jeunes gens destinés à devenir lieutenants, et, plus tard, capitaines +dans la marine marchande. Les quatre pilotins du _Lion_ couchaient dans +des hamacs suspendus au milieu du carré ou chambre du brig;--les +domiciles des officiers et du chirurgien donnaient sur la même pièce, +très long boyau partagé en deux par l'escalier d'arrière, et qui se +prolongeait jusqu'à la chambrette échue en partage maintenant à la +soubrette Liména. + +Au bruit du coup de pistolet tiré sur le capitaine, toutes les portes +s'ouvrirent;--les deux pilotins qui n'étaient pas de quart se jetaient +bas de leurs hamacs;--déjà justice était faite. + +Le matelot de faction, à qui le master avait arraché son pistolet, avait +le sabre en main. D'un coup de manchette, il abaissa l'arme et le +poignet du prisonnier; la balle se perdit dans le bordage. D'un coup de +pointe, il l'étendit mort à ses pieds, en disant: + +--Pardon, excuse, capitaine; si ce bruit a réveillé madame, il n'y a pas +de ma faute. + +Sans-Peur tenait en joue le lieutenant anglais, que dans leur fureur les +officiers et pilotins menaçaient aussi de leurs armes. + +Roboam Owen, le prisonnier, demeura impassible. + +--Par ma foi, monsieur, lui dit Sans-Peur en langue anglaise, vous êtes +un homme comme je les aime. + +Avec un sourire triste et fier, le lieutenant anglais répondit en +français: + +--Si mon pauvre camarade avait voulu me croire, il n'aurait pas tenté de +se révolter sans chance de réussite. + +--C'est bien cela, monsieur! reprit le capitaine. Des prisonniers de +guerre ont toujours le droit de s'insurger pour redevenir libres; mais +la question est de ne pas manquer son coup. Venez donc inviter vos +malheureux compagnons à ne pas se faire égorger jusqu'au dernier. + +D'un geste impérieux, Léon avait montré le faux-pont à ses officiers qui +s'y précipitaient. Puis, il monta sur le gaillard d'arrière, emmenant +avec lui le lieutenant Roboam Owen. + +Isabelle, à leur vue, poussa un cri de joie, voulut courir vers son +époux, mais tomba défaillante entre les bras de Liména, que Léon seconda +aussitôt. + +Alors, pressant Isabelle contre son coeur: + +--Monsieur! hâtez-vous!... dit-il à l'officier anglais. + +Celui-ci se portait au bord du grand panneau, et d'une voix éclatante: + +--Camarades, on vous a trompés! cria-t-il. La frégate espagnole n'est +pas en vue, et les Français sont à leurs postes!... Bas les armes!... + +--Tout le monde sur le pont! ajouta Sans-Peur le Corsaire. + +Puis il dit à voix basse à son premier lieutenant: + +--L'appel général!... Les prisonniers aux fers sur le pont, au pied du +mât de misaine!... Les cadavres à la mer!... et ensuite, à coucher qui +n'est pas de quart!... + +--Mais l'officier anglais? + +--Libre sur parole tant qu'il n'y aura pas d'ennemi en vue, ou aux +arrêts forcés, à son choix. + +--Je vous donne ma parole, capitaine, dit Roboam Owen en bon français, +et mille grâces! + +--Très bien!... Bonne nuit, messieurs!... + +A ces mots prononcés d'une voix ferme et douce, Léon emporta Isabelle +dans la dunette dont la porte se referma. Comme une mère met son enfant +dans un berceau, il déposa la jeune femme encore palpitante sur la +couchette à roulis, et congédia Liména, qui descendit dans sa cellule +par l'escalier intérieur. + +--J'étais à genoux, murmura Isabelle; je faisais ma prière du soir pour +vous, mon ami, quand ce bruit affreux... + +--Oubliez cela, interrompit Léon, mais laissez-moi me rappeler que mon +bon ange priait pour moi!... + +Les candélabres étaient éteints; la chambre nuptiale n'était éclairée +que par la lampe de la boussole appendue au-dessus du chevet des +nouveaux mariés.--Léon accrocha sa ceinture de corsaire à l'affût d'un +canon voisin. + +La mer bruissait en se brisant contre le gouvernail dont la barre +gémissait sous ses pieds. La brise sifflait dans la voilure et le +gréement. Mâts, vergues, échelles, cloisons craquaient aux balancements +du roulis. Sur le pont, on entendait achever l'appel général. + + + + +XI + +LES OREILLES DE CAMUSET. + + +L'appel fini, l'oreille du novice Camuset se trouva comme par +enchantement entre un pouce et un index inflexibles: + +--Aïe! aïe! maître, pardonnerez! balbutia le pauvre garçon. + +--Chut! fit Taillevent en serrant plus fort. + +Quand il eut descendu l'escalier du grand panneau où tout à l'heure on +se battait avec furie, traversé le faux-pont encore désert, ouvert et +refermé la porte de sa _fosse aux lions_, le maître d'équipage lâcha +enfin la malheureuse oreille plus rouge qu'un coquelicot de juin. + +--Explique-toi, ver de cambuse, mais parle bas!... dit-il en s'asseyant +sur un rouleau de cordages. Si tes raisons sont bonnes, tu en seras +peut-être quitte pour passer le restant de la nuit au bout de la grande +vergue... + +--Si elles sont bonnes? répéta le novice consterné; que ferez-vous donc, +mon Dieu, si vous les trouvez mauvaises? + +--Toujours trop curieux! fit le terrible maître en grinçant des dents +comme un cannibale de la Nouvelle-Zélande. + +A la vue de cet éblouissant râtelier, le novice se souvint qu'au dire du +gaillard d'avant le maître avait fraternisé avec bon nombre de peuplades +chez lesquelles les oreilles passent pour le mets le plus délicat. + +--Commençons par le commencement, reprit Taillevent toujours en +sourdine; ce soir, après le branle-bas de couchage, qu'est-ce que je +t'ai dit? + +--Vous m'avez dit tout doucettement: «Mon petit Camuset, c'est le cas +d'être curieux!...» Et là, sans mentir, cette parole-là m'a étonné pis +qu'un miracle. + +--N'embardons pas, mousse de malheur! + +--Pardonnerez, maître, vous m'avez dit de plus: «Mon garçon, tu entends +nativement l'anglais, naturellement et particulièrement, +personnellement?--Oui, maître, vu que maître Camuset mon père s'étant +fait contrebandier sur la côte de Normandie...» + +--Connu, après? + +--Après donc, maître, vous me montrez ce trou noir qui est pour le +présent derrière vous, et vous me dites: «Glisse-toi là dedans comme un +serpent, sans bruit, et arrive jusqu'à l'endroit où les prisonniers sont +aux fers; écoute, regarde, veille au grain, et s'ils font, par malheur, +quelque mauvaise invention, viens en double me réveiller dans mon hamac, +premier croc de tribord ras le grand panneau.» + +--Eh bien! enfant damné de la colique, pourquoi ne m'as-tu pas +réveillé?... mais réponds-donc, ou je te mange!... + +--Pardonnerez, maître!... Je m'affale à la muette par votre scélérat de +trou, je tombe dans la soute aux voiles quasi étouffé, je décroche la +fermeture sans faire plus de bruit qu'une mouche; me voilà dans la cale +à eau, je m'y reconnais. Je rampe sur les boulets, je me hale à plat +ventre entre les barriques, d'une vitesse à faire quatorze lieues en +quinze jours. J'arrive sur la fin proche le grand câble, et je reste là +sans bouger pieds ni pattes pis qu'un lézard empaillé. + +--Ça n'est pas trop mal, navigue toujours! + +--Nos factionnaires, maître, en avaient assez de la journée de +tremblement, de noces et de tra la la d'aujourd'hui, qui donc est déjà +hier, vu que... + +Un grognement magistral coupa court à la digression. + +--Il y avait en faction sous le fanal devant le grand câble, ce pauvre +Farlipon, une manière d'endormi qui se frottait les yeux et bâillait... + +--Il peut dormir à son aise, maintenant! dit le maître d'un ton +farouche. + +Camuset en frissonna, car l'infortuné factionnaire avait été la première +victime de la révolte, si bien qu'on venait de jeter son corps à la mer +pendant l'appel général. + +--Un des Anglais, un maigre, pâle, rouge de crin, mauvaise figure, que +je connais particulièrement de nom et de surnom pour des motifs +particuliers... + +--Son nom, langue de jacasse? + +--Pottle Trichenpot, sans vous commander, maître... + +--Après, failli chien, après? + +--Ce Pottle donc se lève en douceur sur le coude, voit le Farlipon qui +roupille et commence à bavarder avec son voisin, si bas, si bas, que +j'avais grand mal à l'entendre. Ils se disaient en se disant, qu'il dit, +un tas d'histoires qu'un autre que moi, maître Taillevent, pas même +vous, sans vous offenser, n'y aurait compris goutte, par la raison +particulière qu'il fallait savoir ce que je savais, à seule fin d'avoir +la finesse de deviner ce qui s'appelle particulièrement leurs +inventions... + +Crispé par cet amphigouri, le maître d'équipage lança comme un grappin +sa main gauche sur l'oreille la moins rouge de Camuset, et le poing +droit fermé: + +--Navigue droit, sans embardées, marsouin! ou je... + +--Dame, maître, mangez-moi, là!... et que ça finisse!... Je raconte +comme je peux, et faut m'écouter si vous voulez savoir. + +--Si ton plan est de filer la chose en longueur, tu n'y gagneras rien. +Autant de palabres de trop, autant d'heures en plus au bout de la grande +vergue! + +Le maître lâcha l'oreille devenue cramoisie, et montrant un mince +cordage: + +--Tu as raison, gringalet de mauvais temps! pour savoir, faut écouter, +je t'écoute. Je n'ouvrirai plus le bec; mais toutes fois et quantes tu +dériveras, je fais un noeud sur cette ligne. Autant de noeuds, autant +d'heures que tu passeras à reverdir, tu sais où. C'est clair! Saille de +l'avant à ton idée. + +Camuset remonta au déluge. + +--Arrivé au mouillage, l'état-major au met à déjeuner, comme de juste... + +Taillevent fit un premier noeud pour cette parenthèse inutilisable[NT1]. + +--Mais ce n'est pas juste, ce noeud-là! + +Un deuxième noeud suivit le premier. Camuset soupira et reprit: + +--Notre second me dit de porter un beau poulet rôti aux officiers +anglais prisonniers, et sur la fin, le master, celui qui est mort... + +Troisième noeud, deuxième soupir. + +--... demande permission d'envoyer les restes à son domestique à lui, +qu'il dit, dit-il, qui est malade. C'est donc moi, sans vous offenser, +qui ai reçu ordre de notre second de servir à ce brigand de Pottle la +carcasse où il a trouvé le ressort de la montre du master avec un billet +rapport à l'heure de la révolte. Ils avaient déjà scié tous les cadenas +des fers, quand j'écoutais par votre ordre. + +Le maître fronçait les sourcils sans rompre le silence. + +--Notre second, pensait-il, a fait une boulette gros calibre, et pour un +fils de contrebandier, ce novice-là ne vaut pas un gabelou de deux +liards. + +--Ah! bâtard que je suis, que je me dis en moi-même, poursuivit le +novice, je n'ai pas fouillé la carcasse de la bigaille; je vas être +cause d'un malheur. Le papier, bien sur, parle d'un signal pour +s'entendre avec leurs officiers; et ils espèrent apparemment que la +frégate espagnole soit à nous appuyer la chasse; allons réveiller maître +Taillevent. + +Maître Taillevent, avec une admirable équité, défit l'un des noeuds, +comme pour récompenser Camuset de ses louables intentions. Le novice +respira, et avec moins d'inquiétude: + +--Le tonnerre de chien, dit-il, c'est que, pour mieux entendre, j'étais +quasiment au milieu des Anglais, et que le genou de Pottle portait sur +le pan de ma vareuse. Si je bouge, il le sent; il se retourne; on +m'étrangle net, et je ne pourrai plus prévenir maître Taillevent. + +Un autre noeud fut défait. + +Camuset, encouragé par cette approbation tacite, expliqua comment il +avait adroitement coupé sa propre vareuse avec son couteau déjà ouvert à +tout événement. Mais cette opération fut aussi longue que difficile. Les +prisonniers, faisant semblant de ronfler, s'agitaient sourdement; Pottle +tapait à intervalles égaux sur une barrique vide. Ce signal, que le +master attendait, avait pour objet de l'informer que tous les crampons +des fers étaient sciés, et qu'au moment favorable on s'insurgerait en +masse. + +Bien que le master eût écrit son billet fort avant l'arrivée à bord de +don Ramon et sans qu'il fût encore question de la frégate espagnole, le +moment favorable était parfaitement désigné par ces mots: + +«Quand les corsaires, accablés de fatigue par les excès qu'ils ne +manqueront pas de faire dès l'arrivée au mouillage, seront assoupis, +profiter de la première occasion qui pourrait coïncider avec leur état +d'abattement. + +«Désigner d'avance six hommes qui se glisseront un à un dans +l'entre-pont pour y éteindre les fanaux, pour s'emparer d'armes qu'ils +jetteront à leurs camarades, et pour nous rejoindre vivement, le +lieutenant Owen et moi, dans le carré. + +«Guetter continuellement les factionnaires, les surprendre, les tuer et +les désarmer sans bruit. Puis, faire irruption par les deux panneaux à +la fois. S'emparer à l'arrière de la roue du gouvernail et masquer les +voiles; à l'avant, se saisir de la mèche à feu et de la pièce à pivot.» + +Tout cela était fort bien combiné. La nouvelle du mariage du capitaine, +le discours de don Ramon, et la certitude qu'une frégate espagnole était +à la recherche du corsaire, exaltèrent les espérances des prisonniers, +très nombreux et vaillamment déterminés à prendre leur revanche. + +Camuset, muni des instructions de maître Taillevent, fit de son mieux en +apprenti corsaire plein de bonne volonté. Libre enfin de ses mouvements, +il se rapprocha du factionnaire Farlipon et lui donna un coup de poing +dans les mollets. + +Par malheur, Farlipon qui rêvait se réveilla en criant: + +--La frégate espagnole! + +Ce cri, diversement interprété par les prisonniers impatients, fit +éclater la révolte. La rumeur fut soudaine. Le master l'entendit, et +jouant quitte ou double, périt comme on l'a vu. + +Le novice Camuset n'eut que le temps de se rejeter dans la soute aux +voiles et de regrimper par le trou noir; mais il fit une diligence +telle, que maître Taillevent, satisfait, laissa tomber le bout de ligne +en disant: + +--Mais Pottle... as-tu revu ton Pottle? + +--Non, maître, puisque vous m'avez pris par l'oreille pendant qu'on +mettait les Anglais aux fers sur le pont. + +--Bon! es-tu sûr que ce Pottle n'est pas mort? + +--Bien sûr, puisque le lieutenant Owen et notre second effaçaient sur le +rôle un nom chaque fois qu'on jetait un corps à la mer. + +--Mais alors, tu as dû entendre appeler Pottle? Il a dû répondre: +Présent. + +--Je n'ai rien entendu; on l'a passé. + +--Prends-moi ce fanal, et montons sur le pont, que je fasse la +connaissance de cette peste-là!... + +Pottle Trichenpot ne se trouva point parmi les prisonniers aux fers sur +le pont. + +--Tonnerre d'enfer! cria Taillevent d'une voix menaçante, il y a encore +quelque trahison sous roche. Il ne faut pas beaucoup de coquins pour +mettre le feu à bord d'un navire! Camuset, Camuset, retrouve-moi ton +Pottle, ou tu n'es pas blanc! + +Le novice s'était cru à l'abri des fureurs du maître. Hélas! à ces mots: +«Tu n'es pas blanc!» il se rappela que les requins passent pour trouver +la chair des nègres plus savoureuse que celle des hommes de race +blanche; mentalement, il décerna l'épithète de requin au menaçant maître +d'équipage. Mais presque aussitôt, avec un accent de joie: + +--Pottle!... Il ne peut être qu'à la fosse aux lions! + +--Chez moi? + +--Chez vous, maître! + +--Il y a une lampe allumée, gare au feu! courons! + +Taillevent et quelques matelots couraient à la chambre du maître +d'équipage, mais Camuset, se jetant dans la cale, reprit pour la +troisième fois le chemin du trou noir. + +Il avait deviné qu'au moment de la bagarre Pottle devait être caché dans +la soute aux voiles, demeurée ouverte. De là, il avait dû entendre tout +ce qui s'était passé entre le maître et lui; ensuite, il devait être +monté dans la fosse aux lions. + +Pour lui couper la retraite, Camuset se précipita dans la soute. + +Quand Taillevent rouvrit sa porte, Pottle se replongea dans le trou. Un +vacarme horrible s'y fit entendre sur le champ, car Camuset lui livrait +bataille au milieu d'une obscurité profonde. + +Un prompt secours fut porté au novice, qui s'écria tout d'abord: + +--Il avait allumé une mèche... ça sent le roussi dans la soute!... + +--Que personne ne crie au feu! dit le maître. + +Et laissant Pottle entre les mains de ses matelots, il alla inspecter la +soute aux voiles. La mèche y brûlait et avait même attaqué quelques +chiffons. Un seau d'eau suffit pour éteindre l'incendie. + +--Il n'aurait plus manqué que le feu pour la nuit de noces de mon +capitaine! Assez de misères comme ça.--Toi, Camuset, tu peux aller te +coucher, je t'exempte de quart. + +--Pardonnerez, maître, pardonnerez, murmura le novice abasourdi d'une +telle faveur, c'est-il pour de bon? + +Taillevent, qui ne riait guère, se prit à rire bruyamment. Il tenait, +d'ailleurs, par la cravate le blême Trichenpot, qu'il traîna sur le +pont, tandis que les matelots,--avec une brutalité dont on pouvait bien +les absoudre,--lui distribuaient par derrière les horions les moins +respectueux. + +--Oh! _shoking!_ le fond du haut-de-chausse céda, et les incivils +corsaires continuaient avec leurs souliers ferrés.--Pottle hurlait, mais +il ne hurla pas longtemps, attendu que Taillevent le bâillonna pour +qu'il ne troublât point le sommeil des nouveaux époux. + +L'heureux Camuset se coucha en bénissant sa bonne étoile, mais tout +habillé, selon la consigne; Pottle, au contraire, ne se coucha point, +mais fut déshabillé jusqu'à la ceinture, d'après les ordres de +Taillevent, qui le fit attacher par les quatre membres à l'échelle des +haubans de misaine. + +La brise était fraîche, le froid très vif, le pauvre garçon courait +grand risque d'attraper un mauvais rhume. Un fouet à douze branches +était pendu à son cou en attendant le jour. + +Deux heures du matin sonnaient à la cloche du bord. + +A cette époque, sur les navires corsaires et même sur les bâtiments de +l'État, les corrections corporelles à coups de corde pouvaient être +infligées sur l'ordre d'un simple officier; mais, à bord du _Lion_, le +capitaine avait expressément défendu qu'il en fût ainsi. Les sévères +mesures provisoires prises par le maître furent donc approuvées par le +lieutenant de quart qui veillait sur la dunette, tandis qu'à l'avant les +gens de bossoir ouvraient l'oeil avec une extrême vigilance. + +Maître Taillevent, parfaitement tranquillisé, non sans peine, se retira +enfin dans sa fosse aux lions, en attendant le quart du jour qui +commence à quatre heures et se prolonge jusqu'à huit. + +--La grosse affaire, maintenant, pensait-il en s'endormant, c'est la +frégate espagnole. Tout autre que mon capitaine aurait le cap au large; +lui, point. Il court au nord longeant la terre, mais il a son plan, ça +le regarde... + + + + +XII + +STRATAGÈMES ET RUSES DE GUERRE. + + +A bord, les plus hardis trouvaient au moins fort dangereuse la route +suivie par _le Lion_. + +Le lieutenant Roboam Owen, laissé libre sur parole, en fit la remarque, +et le dit même à l'officier de quart. + +--Notre capitaine ne se conduit jamais comme les autres: au lieu de +prendre à l'avance des détours pour éviter le danger, il court droit +dessus et prétend que c'est le vrai moyen d'y échapper. + +--Oh! oh! cette opinion a du bon: votre capitaine sait que la fortune +déjoue à plaisir les combinaisons timides. + +--Il doit à son audace incroyable le surnom de Sans-Peur. Pendant qu'on +nous armait ce brig-ci au Havre, nous croisions dans la Manche avec une +goëlette de six canons. Il ne déviait pas de sa route pour la rencontre +d'un vaisseau de ligne. Tantôt il déguisait le navire sous des masques +en hissant pavillon étranger; tantôt il se bornait à ralentir sa vitesse +de manière à laisser passer l'ennemi en vue, et sa confiance détournait +les soupçons; quelquefois il courait droit dessus, le hélait en anglais, +lui donnait de fausses indications, et poursuivait son chemin, tandis +que le croiseur, trompé par ses renseignements, prenait une autre route. + +--Votre capitaine, je m'en suis aperçu, parle l'anglais avec une rare +pureté. Cependant, il risquait bien gros en osant mentir à des navires +de guerre. + +--Un jour, reprit l'officier de quart, nous chassions deux bâtiments +marchands séparés de leur convoi par quelque accident de mer. Tout à +coup, à l'arrière, on signale une frégate. Le capitaine, qui la +reconnaît pour anglaise, calcule qu'elle n'a pu encore voir les deux +bâtiments chassés. Nous changeons de route cap pour cap, nous nous +chargeons de toile à tout rompre, nous approchons à portée de voix. Pour +ma part, je traitais notre capitaine d'écervelé; je m'attendais à être +pris sans miséricorde; mais lui, avec une adresse surprenante, donne à +la frégate le signalement des deux navires, dit les avoir rencontrés en +détresse sous le vent, prétexte une mission pressée qui l'a contraint à +ne pas les secourir, supplie le commandant de ne point manquer à ce +devoir d'humanité, salue et reprend chasse. La frégate aussitôt gouverne +dans l'aire de vent indiquée. Elle nous laisse ainsi le champ libre, +nous rejoignons nos deux gros marchands, nous les amarinons, et ils ont +été pour nous de très bonne prise. + +--Si votre capitaine joua d'audace, les pauvres diables jouèrent de +malheur. + +--Un autre jour, reprit l'officier, un convoi escorté par une grande +corvette se montre à l'horizon; nous mettons nos masques, nous nous +rangeons dans les eaux de la corvette, et pendant une journée entière +nous naviguons à petite portée de son canon. Elle nous prend pour un +Anglais qui se joint au convoi. Tout à coup, vers le coucher du soleil, +nous virons de bord et coupons la route aux derniers navires. La +corvette, où l'on n'a rien compris à notre manoeuvre, ne vire sur nous +qu'au bout d'un instant; elle nous canonne sans nous atteindre, et +bientôt s'arrête prise par le calme plat. + +--Vous ne m'apprenez rien, interrompit Roboam Owen, j'étais troisième +lieutenant sur ce navire. Nous vous vîmes piller un trois-mâts, couler +un transport, et mettre le cap sur les côtes de France. Sans le calme, +pourtant, que seriez-vous devenus? + +--Notre capitaine nous dit qu'il était sûr que le vent tomberait pour la +tête de la colonne, et durerait assez du bord contraire pour nous +permettre de rallier Boulogne. + +--Peut-on être sûr des variations du vent? + +--Voilà ce que nous disions tous. Et pourtant, chaque fois que le +capitaine affirme que la brise fraîchira, mollira ou tournera, il dit +juste. Nous ne l'avons jamais trouvé en défaut. + +--Ceci est un don qui tient du prodige, ou plutôt de la sagacité des +sauvages qui voient des pronostics certains là où nous n'apercevons que +de vagues indices. + +--Notre capitaine ne se vante pas de prédire toujours à coup sûr; +souvent il doute, il hésite tout comme un autre marin; seulement, chaque +fois qu'il annonce positivement un changement de temps, ce qu'il a dit +se réalise. + +--Eh bien, il doit avoir beaucoup fréquenté des sauvages navigateurs. + +--Ceci se pourrait. + +--Ignorez-vous donc l'histoire de votre capitaine? + +--Personne à bord ne la connaît à fond, à l'exception d'un seul homme +qui n'en parle jamais. + +--Dans vos ports, cependant, la curiosité a dû être excitée par +l'audacieux surnom de Sans-Peur, qui serait le comble du ridicule s'il +n'était mille fois justifié. + +--Les traits que je vous ai cités, plusieurs autres non moins certains, +notre combat de ce matin contre votre corvette, notre mouillage dans les +brisants, son mariage plus téméraire encore, tout, jusqu'à la route que +nous suivons, justifie assez, ce me semble, le beau surnom de Sans-Peur. + +--J'ai vu par moi-même, dit Roboam Owen. Ne vous méprenez pas, de grâce, +sur la portée de ma question. Serait-elle indiscrète? + +--Elle ne peut l'être, puisque je suis incapable d'y répondre. Aucun de +nous n'a de secrets à garder, et vous avez pu vous apercevoir que le +capitaine, tout en nous laissant ignorer sa biographie, tient hautement +les plus étranges discours. A bord d'un corsaire de la République, dont +la cale était pleine de prisonniers ennemis, et qui traînait à sa +remorque une barque de pilotes galiciens, vous avez entendu ce qu'il a +osé dire. Ces franges de _borla_ royal, ces titres nobiliaires, son +pavois aristocratique et bizarre, le pouvoir mystérieux dont il paraît +disposer dans le grand Océan, ses relations avec les indigènes du Pérou, +sont pour nous des choses nouvelles et complétement obscures. +Assurément, le passé de Sans-Peur le Corsaire a provoqué dans nos ports +des bavardages de tous genres, qui font de lui un personnage de légende. +Le faux et le vrai, le fantastique et le réel, le vraisemblable et +l'impossible se mêlent dans ce tissu de récits contradictoires. + +--J'admire l'imagination des Français! dit le lieutenant Owen en +souriant. + +--Sans-Peur est à la fois en Europe et dans l'Inde, au Mexique et aux +terres australes. Il possède au pôle sud une île admirable où règne la +température des tropiques. + +L'officier anglais se prit à rire à ces mots. + +--Les anges, le diable, saint Martin et bien d'autres encore sont à ses +ordres. Des requins apprivoisés portent ses dépêches à la flotte +sous-marine dont il serait l'amiral. + +--De mieux en mieux. + +--On raconte tout bas que, dépositaire de grands secrets d'État, il a +reçu les confidences du roi Louis XVI. On dit que longtemps encore après +la guerre d'Amérique, il faisait la course contre les Anglais. + +--Ceci serait de la piraterie, fit observer le lieutenant Owen. + +--On affirme qu'il a pris part à des festins de cannibales. L'on prétend +même que, comme Nathan le Flibuste, il a été tué plusieurs fois, et s'en +porte d'autant mieux, car chaque fois qu'il ressuscite, c'est avec dix +ans de moins. + +--A ce compte-là, dit Roboam Owen d'un ton léger, il n'aurait pas grand +mérite à être Sans-Peur. + +--Mille pardons! Il devrait trembler de redevenir nourrisson à la +mamelle, puisque en trois fois, il en serait là. + +--En effet, il ne paraît guère avoir plus de trente ans. + +--Il les a d'aujourd'hui même, car notre rôle d'équipage atteste qu'il +est né au château de Roqueforte en Lorraine, le 5 mars 1763. En dépit +des contes du gaillard d'avant qui tournent toujours dans le même cercle +de fables, sa réputation parmi les gens éclairés est intacte; parmi les +officiers de la marine marchande, elle est héroïque. Parmi nous, qui +avons l'honneur de servir sous ses ordres, il passe pour habile, sévère, +loyal et chevaleresque au point d'en être suspect. + +--_Suspect_? répéta Roboam Owen. + +--Oui, sous le rapport politique, par le temps d'agitations +révolutionnaires qui changent de fond en comble les institutions de la +France et jusqu'au caractère de ses habitants... + +--Et vous allez en France? + +--Par ma foi, je n'en sais rien!... + +Il était fort tard, la conversation de Roboam Owen avec l'officier de +quart ne se prolongea guère. Toutefois, le lieutenant prisonnier eut +l'occasion d'esquisser en peu de mots sa propre biographie: + +Irlandais, catholique, cadet d'une famille noble, entré tout jeune dans +la marine britannique, médiocrement traité par les officiers anglais, +ses collègues, il n'avait pu se faire nommer capitaine malgré +d'excellents services de guerre en Amérique, des travaux hydrographiques +très pénibles faits durant une campagne d'exploration autour du monde, +et plusieurs actions d'éclat récentes dont il parla sans jactance et +sans fausse modestie. + +--Le capitaine, qui se connaît en hommes, vous a bien jugé du premier +coup d'oeil, dit à ce propos l'officier dont le service devait, sans +autres incidents, se prolonger jusqu'à quatre heures du matin. + +La route donnée était le nord; _le Lion_ avait sensiblement dépassé la +hauteur du cap Finistère, et se trouvait en latitude de la Corogne, sans +que _la Guerrera_ eût été aperçue. + +Maître Taillevent, à califourchon sur la pièce à pivot, s'était remis à +interroger l'horizon. + +--Le capitaine a calculé juste comme d'ordinaire, ça y est. J'avais +tort, et il a encore raison; voilà! Tandis que nous longions la côte de +tout près, la frégate aura pris du tour et couru au large dans l'ouest; +nous lui passons par derrière. + +Le maître, en vertu de ce raisonnement, observait plus spécialement +l'arc compris entre l'ouest et le sud-ouest, ou _surouâ_, comme disent +les marins. Au petit jour, il entrevit un point gris dans cette +direction, et frappant sur l'épaule de l'homme du bossoir: + +--La voilà! dit-il à voix basse. Pas de cris! c'est la consigne!... + +Il courut vers la dunette, dit à l'officier de quart: «Voile dans le +_su-surouâ_,» et il allait discrètement frapper à la porte de la chambre +nuptiale, quand cette porte s'ouvrit. + +Le capitaine, en costume de combat, la referma sans bruit, et dit le +premier: + +--Tu l'as vue dans le _su-surouâ_? + +Taillevent fit un signe affirmatif. + +--Loffez sur tribord! commanda Léon, loffez! + +L'objet de cette manoeuvre était de placer une pointe de terre entre la +frégate et le brig; mais avant que _le Lion_ fût caché, _la Guerrera_ +mit le cap sur lui. + +Léon, qui l'observait à la longue-vue, prit le commandement de la +manoeuvre, n'essaya plus de se dérober à la vue du chasseur, et gouverna +grand largue, de manière à doubler le cap Ortégal. + +--Eh bien! quoi donc encore? demanda-t-il après la manoeuvre à maître +Taillevent, qui revenait son bonnet à la main. + +--Capitaine, c'est à l'effet d'avoir vos ordres rapport à un certain +Pottle Trichenpot, qui prend le frais pour le quart d'heure à l'échelle +des haubans de misaine, étant l'auteur, _primo_, du branle-bas d'hier +soir, et pareillement d'une petite invention pour nous mettre le feu +dans la soute aux voiles... Aïe! aïe! fit le maître, s'interrompant +lui-même, voiles droit à l'avant!... + +La situation se compliquait. + + + + +XIII + +TOUJOURS TROP BON! + + +Les voiles entrevues droit à l'avant étaient noyées dans les vapeurs du +matin, plus épaisses aux approches de la terre que dans la direction du +large. Une sorte de mirage les faisait paraître haut mâtées, mais cette +illusion d'optique est fréquente. On ne pouvait les compter, car elles +formaient un groupe confus.--Léon de Roqueforte laissa courir pour y +voir mieux. + +A l'arrière, la frégate était si loin qu'on la distinguait à peine. Il +fallait le regard perçant du maître et le coup d'oeil exercé du +capitaine pour qu'il n'y eût pas de doute sur son compte, car on n'avait +aperçu d'abord que les extrémités supérieures de ses trois mâts, fondus +en un seul depuis qu'elle appuyait la chasse. A la longue-vue, on ne +voyait conséquemment que son petit perroquet, sur lequel frappaient les +premiers rayons du soleil et qui brillait comme une étoile au ras de +l'horizon obscur du couchant. + +Au levant, au contraire, le brouillard était rose, et de longues ombres +brunes hérissées de flèches s'y agitaient à l'ouvert du cap Ortégal, qui +formait une masse noire à liséré de feu. Plus haut et à gauche, +au-dessus des flots, le ciel était couleur d'or, verdâtre au zénith, et +enfin, du côté de _la Guerrera_, d'un bleu qui, par opposition, semblait +presque noir. + +--Nous avons du temps devant nous, mon vieux Taillevent, ajouta +Sans-Peur le Corsaire. Explique-toi. Qu'a donc fait ton certain Pottle +Trichenpot dont le nom n'est pas plus gracieux en anglais qu'en +français?--«_Pottle_, demi-mesure,--et Trichenpot ou rogne-portion....» +Est-il donc cambusier, ton coquin? + +--C'était le domestique du master... + +Taillevent, là-dessus, fit son récit sans omettre la juste part d'éloges +due à Camuset le novice. + +--Et depuis deux heures du matin, par ce chien de froid, le drôle est +les épaules au vent? + +--En attendant la dégelée qui le réchauffera, capitaine, avec votre +permission. + +--Non! Taillevent, le misérable est assez puni. S'il était Français, il +périrait sous le fouet; mais il est prisonnier de guerre, il n'a rien +fait que nous ne nous crussions le droit de faire si nous étions +nous-mêmes prisonniers à bord de l'ennemi... + +--Oui, capitaine, d'accord, si vous voulez; mais, sauf votre respect, +c'est un lâche qui s'est sauvé par le trou noir pendant qu'on écharpait +ses camarades... + +--Tu viens de dire qu'il voulait nous mettre le feu à bord. Sa ruse +était bonne. Il ne pouvait être à deux endroits à la fois. Je ne vois +point que ce soit un lâche. + +--Et moi, capitaine, je répète qu'il en est un.--Il pousse les autres à +la révolte, et au moment du tremblement, il se jette dans la soute sans +savoir qu'au fond il trouverait un trou menant chez moi, où il aurait +tout juste sous la main de la mèche et de la lumière.--Ensuite, il +profite de l'occasion; ça prouve qu'il n'est pas bête, le roué.--Il +avoue qu'il attendait que nous fussions bord à bord de l'espagnole pour +mettre le feu à nos voiles de rechange; mais mon petit Camuset ayant de +l'oeil et du nez, la mèche est tombée par accident..... + +--Qu'on démarre, qu'on rhabille et qu'on m'amène ce Pottle Trichenpot. + +Devant un ordre précis, maître Taillevent ne savait qu'obéir,--mais non +sans grommeler, car il était dans toute l'étendue du terme grognard +d'eau salée comme les deux tiers de ses pareils: + +--Le capitaine, toujours trop bon!... Ce Pottle a une face de vent de +bout!... Il nous portera malheur!... Un boulet ramé aux talons, et +par-dessus le bord! Ça serait mon sentiment particulier, mon idée à moi, +qui ne suis pas anthropophage comme pas mal de nos bons amis!... Mais, +serais-je le brave Parawâ de la Nouvelle-Zélande, je ne voudrais pas +manger du Pottle, physiquement, ni politiquement:--physiquement, c'est +maigre, sec, dur, mauvaise viande, vilain morceau;--politiquement, vu +que c'est un poltron, j'en suis sûr, tonnerre de potence! et on ne doit +faire qu'à un brave l'honneur de le manger. Manger du poltron, vous avez +pour la vie des coliques devant le danger; ça, c'est connu à la +Nouvelle-Zélande, et j'y crois. «--Ah! me disait dans ses meilleurs +moments l'ami Parawâ-Touma, comme qui dirait +_Baleine-aux-yeux-terribles_, ah! si je pouvais vous manger, ton +capitaine et toi, du coup, je serais trois fois brave, lion, requin, +sans peur, tigre, tempête et le reste!...» Voilà un homme qui fait cas +de nous!... Et moi, je dis que mon capitaine aurait besoin de manger un +couple de nos meilleurs amis de sauvages pour devenir suffisamment +sévère... Trop bon coeur, trop doux pour ses ennemis!... + +Pendant ce monologue, Pottle fut démarré, rhabillé, amené sur la dunette +et livré à l'interrogatoire du capitaine. Le misérable grelottait, +tremblait, gémissait, pleurait à faire pitié. + +Sans-Peur, lui jetant un regard de mépris, ne daigna plus l'interroger: + +--Aux fers, isolément, dans la poulaine! dit-il. + +Ensuite, il ordonna de goudronner à l'extérieur et de cercler avec de +bons cordages une cinquantaine de barriques vides, qu'on retira de la +cale et qui furent préparées selon ses indications, après quoi on les +empila sous le grand panneau. + + + + +XIV + +IDÉES DE CORSAIRE. + + +--Je voudrais bien savoir, disait Camuset, la raison particulière à ces +cinquante barriques! + +--La patience, mon petit, dit maître Taillevent sans le traiter de +curieux, est la troisième vertu du bon matelot. + +--Et les deux premières, pour lors? + +--Dis-le, vite et bien!... ou gare dessous. + +--Eh bien, là, c'est le courage et l'idée. + +--Oui, mon garçon, tu as bien répondu, et tu gagnes main sur main en +_inducation_; ça te servira. Le courage, ça va de soi; qui manque de +courage, n'est qu'un Pottle Trichenpot. Mais l'idée, voilà le malin!... +l'idée, c'est ce qui fait que tu as coupé la route à ce caïman d'Anglais +dans la soute aux voiles. + +Camuset, heureux et fier de l'approbation de maître Taillevent, +n'attrapa que deux taloches amicales jusqu'au moment où fut donné +l'ordre de se mettre en branle-bas de combat. + +Isabelle parut alors. Elle ne pâlit pas à la nouvelle du péril, annoncé +du reste dans les termes les plus rassurants: + +--La mer est moins dure, la frégate très éloignée, et selon toute +apparence, les autres navires ne sont que des bâtiments marchands. + +Roboam Owen saluait le capitaine et sollicitait l'autorisation de +rester sur le pont; Sans-Peur y consentit en ces termes: + +--Tant que j'aurai votre parole, soyez libre à bord! Vous êtes brave et +loyal; j'aime à vous prouver ma confiance. + +--Vous me comblez de bontés et d'éloges, répondit l'Irlandais. + +_Le Lion_ pénétrait dans la zone des brouillards. + +On ne tarda point à reconnaître que le groupe des navires de l'avant se +composait de cinq bâtiments de commerce, convoyés par un brig de guerre. + +--Isabelle, dit Léon, voici votre corbeille de mariage. + +--Qu'entendez-vous par là? + +--Prenez place sur ces coussins, chère amie, et assistez au spectacle. +Nous allons jouer une tragi-comédie dont le dénoûment sera, j'espère, à +notre gré à tous. Je ne vous excepte pas, lieutenant Owen... + +--Mais ce brig est anglais, ainsi que deux des bâtiments marchands. Il +court sur nous pour protéger son convoi. + +--Je ne vous ai parlé que du dénoûment, monsieur! répliqua le capitaine +en se rendant sur le gaillard d'avant. + +Et là, ne se fiant à personne, pas même à son fidèle Taillevent, il +pointa la pièce à pivot. + +Les deux brigs s'avançaient à contre-bord. L'anglais était le plus +grand, le plus fort d'échantillon, et le mieux monté en artillerie. Dans +un combat par le travers, il aurait assurément eu de grands avantages en +sa faveur; mais les deux navires marchant l'un sur l'autre se +présentaient l'avant, et l'ennemi était dépourvu de cette longue pièce +de chasse, chère aux corsaires, qui faisait maintenant la force du +_Lion_. + +--Hissez le pavillon! commanda Sans-Peur. + +En même temps, il déchargea sa bouche à feu. + +Le boulet entama le mât de misaine du brig anglais, dont les projectiles +tombèrent inertes à plusieurs brasses en avant du _Lion_, qui mit en +panne. + +--Chargeons vivement, et _bis_! + +Un second boulet sapa le grand mât de l'ennemi, trois autres coups non +moins heureux mirent bas sa haute mâture. Sans-Peur, se tenant toujours +à grande distance, lui brisa successivement son gouvernail et tous ses +canots. + +Puis, il courut sur le convoi.--Cinq escouades d'abordage étaient aux +ordres des cinq premiers capitaines de prise. Les marchands fuyaient, +prolongeant parallèlement la côte d'Espagne que le vent du sud, +absolument contraire, les empêchait de rallier. L'un d'eux essaya de +rétrograder dans l'espoir de se mettre sous la protection de la frégate; +il se mit par le fait sous la volée de la formidable pièce à pivot, +reçut un boulet en plein bois et amena les couleurs d'Espagne. + +Presque au même instant, Sans-Peur passait à poupe du plus gros des +trois-mâts, et le rangeait de si près que le capitaine de prise, son +pilotin et son escouade, sautèrent à bord sans difficultés.--Les gens du +navire, ne pouvant opposer aucune résistance, furent mis aux fers; le +pavillon français arboré à l'arrière. + +Trois fois, en vue du brig anglais désemparé, la même manoeuvre fut +renouvelée avec une égale adresse; mais, sur ces entrefaites, le +cinquième bâtiment, voyant que _la Guerrera_ se rapprochait, osa +rehisser pavillon. + +Irrité de cet acte contraire aux lois de la guerre maritime, Sans-Peur +poussa un rugissement terrible, et revirant avec une témérité qui étonna +ses plus fidèles, il le cribla de trois bordées à la flottaison. + +Le trois-mâts espagnol mit pavillon en berne; il coulait bas. + +--Pendant que la frégate lui portera secours, nous rattraperons +facilement le temps qu'il nous a fait perdre! disait le capitaine du +_Lion_. + +Par malheur, le premier des bâtiments capturés, lourd transport anglais +chargé de munitions de guerre, retardait la marche de ses conserves. +Ordre fut donné d'en enlever à la hâte tous les objets de prix et de +l'abandonner en y mettant le feu.--L'équipage de prise, l'équipage +primitif et le butin furent transbordés. + +Cette opération donna le temps à la frégate espagnole de recueillir les +gens du navire coulé.--Elle reprit chasse. Inclinée sous son immense +voilure, elle labourait la mer avec une vitesse effrayante. + +Le brig de guerre anglais démâté, le cap Ortégal même étaient hors de +vue. + +Isabelle faisait les honneurs du déjeuner, qui réunit autour de la même +table, dans le carré, tous les officiers corsaires et le lieutenant +prisonnier Roboam Owen. + +Personne n'eut le mauvais goût de parler de la frégate chasseresse. Une +conversation polyglotte s'engagea. Par courtoisie pour Isabelle, on +s'exprimait autant que possible en langue espagnole. De temps en temps, +avec une grâce charmante, le capitaine s'adressait en anglais à Roboam +Owen, profondément attristé de ses succès. + +Comme prisonnier de guerre et comme officier de la marine britannique, +il en était désolé; il n'essayait point, par une fausse contenance, de +dissimuler l'amertume de son découragement. Il savait gré pourtant au +capitaine d'avoir interdit qu'on s'entretînt des combats de la veille ni +des coups de main de la matinée. + +--Camarades, dit Sans-Peur en se mettant à table, je vous demande, au +nom de Madame de Roqueforte, de ne point faire comme les avocats, qui ne +parlent que de procès, et les médecins, qui ne s'entretiennent que de +médecine. Ne tombons point,--pour ce matin, je vous en prie,--dans le +travers commun à toutes les professions, et dont les marins sont loin +d'être exempts. Pas un mot de marine si faire se peut. + +--Bravo, capitaine! à l'amende qui manque à vos intentions! A la porte +le métier!... + +Cette motion, approuvée à l'unanimité, n'était point faite en vue +d'Isabelle, encore fort avide d'entretiens de mer;--Roboam Owen le +sentit. Elle rendit d'ailleurs le repas extrêmement gai, car à chaque +instant, l'un ou l'autre des convives, bruyamment interrompu, se faisait +rappeler à l'ordre, si bien qu'avant la fin du déjeuner, ils avaient +tous été mis à l'amende, y compris le capitaine et même Isabelle, qui, +bien entendu, le firent exprès. + +Comme hôte, Roboam Owen fut touché de l'attention délicate du capitaine; +comme marin, il était dans l'admiration. Il appréciait mieux que +personne l'habileté, le sang-froid et l'audace inouïe de Sans-Peur, qui, +la veille, avec un faible brig, avait su vaincre une corvette aviso, et +qui, ce matin, se surpassant lui-même, venait en quelques instants de +mettre hors de combat un brig supérieur en force, et d'amariner un +convoi, en vue d'une frégate dont l'approche ne diminuait même point sa +vaillante gaîté française. + +_Le Lion_, au lieu de se charger de toute la toile qu'il aurait pu +mettre au vent, réglait sa marche sur celle de ses prises, l'une, brig +anglais d'un puissant tonnage, les deux autres, grands +trois-mâts-barques espagnols, bons bâtiments de commerce, bien +construits en leur genre, mais qui, n'ayant pu se soustraire au +corsaire, étaient à plus forte raison incapables de lutter de vitesse +avec la frégate. + +Chacun sait qu'en règle générale, de deux navires également bien taillés +pour la course, le plus grand a la marche supérieure. Sans-Peur le +Corsaire avait, à la vérité, augmenté les qualités du brig _le Lion_ en +déployant dans son arrimage un savoir ou plutôt un instinct marin des +plus rares.--Il avait résolu le difficile problème d'installer sur son +avant une pièce à pivot du calibre de trente-six (en bronze, à la +vérité), sans que ce poids énorme détruisît l'équilibre, rendît le +bâtiment _canard_ ou ralentît sa marche. La solidité, la durée surtout +étaient sacrifiées,--il faut en convenir;--qu'importait cela au grand +tueur de navires!... Aussi avait-il assez aisément échappé depuis son +départ du Havre à plusieurs croiseurs ennemis d'un rang élevé. + +Mais _la Guerrera_, marcheuse excellente, bien arrimée aussi et moins +gênée par la mer, grosse encore, gagnait environ un mille par heure. +Or, elle était à deux lieues, c'est-à-dire à six milles. + +Dix heures du matin sonnaient. + +A quatre heures de l'après-midi, par le travers du cap de las Pennas, +_la Guerrera_ n'était plus qu'à trois portées de canon; le capitaine +interrompit sa tendre causerie avec Isabelle et dit en souriant: + +--Qu'on m'amène Pottle Trichenpot! + +A cet ordre, une risée homérique retentit de l'extrême avant jusqu'au +pied du grand mât; la voix perçante de Camuset put être remarquée par +Taillevent, qui, grognant toujours, poussa Trichenpot au milieu du +gaillard d'arrière. + +--Peut on rire bêtement comme ça! quand, avant une demi-heure...... Oh! +si le capitaine avait bien fait, il ne se serait pas amusé à vous +amariner des prises qui ne feront guère notre fortune!... Nous voici +bien calés, maintenant, avec ces trois traînards qui nous ont fait tort +de quatorze ou quinze milles pour le moins. Démâter l'anglais, bon!... +mais chasser l'un et l'autre quand on est chassé soi-même... + +L'incorrigible grognard grognait ainsi, tandis que l'équipage ameuté +riait des cris de désespoir de l'infortuné Pottle, qui demandait +miséricorde sans savoir même quel sort on lui réservait. + +--En barrique et à l'eau! commanda Sans-Peur. + +Les hurlements de Pottle Trichenpot redoublèrent: on ne l'en mit pas +moins dans une barrique bien lestée, qu'on descendit à la mer. Pour +toute consolation, le triste garçon avait en main une longue gaule à +laquelle pendait un chiffon blanc. + +Le commandant espagnol vit que le corsaire français, comptant sur son +humanité, voulait le forcer à mettre en panne, pour amener un canot et +recueillir le prisonnier. + +--Dix fois, vingt fois, cinquante fois peut être le coquin +renouvellerait la farce!... et à la fin il nous échapperait!... Non, +non!... Tant pis pour l'homme à la barrique! + +_La Guerrera_ ne s'arrêta point, comme l'avait espéré le capitaine du +_Lion_. Le calibre de son artillerie, inférieur à celui du canon à +pivot, était de beaucoup supérieur à celui des autres pièces du +corsaire. La frégate restait maîtresse de rapprocher la distance. Elle +traiterait _le Lion_ comme _le Lion_ avait traité le brig anglais. Elle +éviterait l'abordage, et pour le combat à coups de canon, elle ne +recevrait que le feu d'une seule pièce.--Ces réflexions n'avaient rien +de très gai. + +--Riez donc, maintenant, tas d'imbéciles nés d'hier!... disait à +demi-voix maître Taillevent. + +Mais il vit son capitaine qui souriait de pitié en haussant les épaules; +il entendit les gens de l'équipage qui disaient: + +--Baste! est-ce que Sans-Peur est jamais à sec d'_idées_!... + +--L'_idée_, au fait!... répéta le grognard en sourdine. Allons! vous +verrez que je vas encore avoir tort... et, dame! je n'en serai pas trop +fâché!... + +Pottle, abandonné dans sa barrique, poussait en vain de lamentables +clameurs. + +Sans-Peur, voyant que _la Guerrera_ le dépassait, fit mettre en barrique +et affaler à la mer deux autres prisonniers, choisis cette fois parmi +les plus braves. L'un était le maître d'équipage de la corvette +anglaise, l'autre un sergent d'infanterie de marine; tous deux, pendant +la révolte, s'étaient signalés par une rare énergie. + +Isabelle essaya d'implorer leur grâce: + +--Madame, interrompit Léon d'un ton sévère, je commande seul sur mon +bord; et à l'heure du danger, je ne souffre jamais qu'on partage avec +moi la responsabilité des mesures à prendre. + +Isabelle se retira dans son appartement,--elle avait le coeur gros. +Liména vit des larmes dans ses beaux yeux noirs. + +--Chère maîtresse, dit-elle, vous avez tort, j'espère... + +--Il est dur! il est cruel!... + +--Son maître d'équipage, un bel homme de trente-deux ans tout au plus, +me disait tout à l'heure qu'il est toujours trop bon... Et, tenez, voici +ce qu'il me contait... + +Roboam Owen, indigné, gardait un morne silence. + +Sans-Peur le Corsaire l'interpella: + +--Je vous ai annoncé un dénoûment heureux pour nous tous, monsieur Owen. +Le moment est venu de jouer votre rôle. Vous me traitez de barbare, vous +avez tort. + +--Je ne me suis pas permis d'ouvrir la bouche. + +--Je sais lire sur des physionomies loyales comme la vôtre. Nous sommes +encore à deux portées de canon de cette frégate, dont le capitaine +répond par des actes inhumains à un stratagème de bonne guerre. Je vais +vous donner un canot; vous le monterez avec la moitié de vos marins, qui +y trouveront de quoi s'armer; vous accosterez la frégate; vous +réclamerez, au nom de l'Angleterre, alliée de l'Espagne maintenant, des +secours qui sont dus à vos compatriotes. Eh quoi! je serais un barbare, +moi, d'essayer d'échapper à ma perte par une simple ruse! et le +commandant de cette frégate ne le serait pas,--lui qui croit ne courir +aucun danger,--en abandonnant non-seulement ces trois hommes, mais +encore le brig démâté, qui, dérivant sans secours, est entraîné par le +courant vers la côte, où il périra corps et biens! + +Déjà, sur un signe de Sans-Peur, la moitié des prisonniers étaient +retirés des fers, des armes étaient mises au fond du canot. On +n'attendait plus que l'ordre de l'amener. + +--Je suis inhumain, moi! poursuivait le capitaine corsaire. Mais, cette +fois, je suis disposé à sauver les Espagnols et les Anglais aussi bien +que les Français; car veuillez prévenir le commandant de la frégate +qu'il ne peut éviter un grand désastre s'il s'obstine à me poursuivre. +Mes instructions données à mes capitaines de prise seraient exécutées à +la lettre, et les voici: «Tandis que je me ferai écraser à bout portant +en m'accrochant à _la Guerrera_, mes prises s'élèvent au vent, mettent +le feu à leurs voiles et abordent en masse.» On n'évite point trois +brûlots à la fois, et on ne peut m'empêcher de faire sauter mes +poudres.--Ainsi, que la frégate aille secourir votre brig de ce matin, +ou bien, hommes et navires, tout ce qui est sur l'horizon à cette +heure, va périr... sauf peut-être sa seigneurie Pottle Trichenpot, +ajouta le capitaine en riant. + +--Vos moyens sont formidables! dit Roboam Owen d'un ton calme. + +--Ils sont dignes de mes braves compagnons! + +L'équipage criait avec enthousiasme: + +--Vive Sans-Peur! + +--Oh! j'ai tort!... décidément, j'ai tort, comme toujours, disait maître +Taillevent. L'_idée_!... l'_idée_!... voilà ce que c'est que l'_idée_! + +Pendant qu'on achevait les préparatifs nécessaires, Roboam Owen, le +front serein, s'avança la main ouverte. + +--Brave capitaine! disait-il; vous êtes le marin selon mon coeur! Je +suis désolé que vous soyez l'ennemi du pavillon que je sers. Un homme +tel que vous ferait la gloire de la marine britannique!... Je vous +admire, je vous estime, je vous demande pardon d'avoir pu interpréter à +mal vos mesures énergiques, et enfin je vous remercie de la leçon que +vous me donnez!... Roboam Owen en profitera, s'il plaît à Dieu! + +--A la bonne heure, lieutenant! répondit Sans-Peur en plaçant sa main +dans celle de l'Irlandais. Je ne vous dirai pas, moi, que l'Irlande, +votre patrie, a mes sympathies comme tous les pays opprimés;--ma vie +sera trop courte pour que mes actes puissent témoigner de la sincérité +de mes voeux pour elle;--les mers d'Europe ne seront jamais mon théâtre. +Un jour peut-être, les fils de Sans-Peur... Mais je m'égare, les +instants pressent; les boulets de l'ennemi atteignent déjà mon sillage; +un seul mot encore: Sachez que j'avais espéré finir par où je commence, +et que je comptais vous délivrer le dernier, après avoir échappé à mon +chasseur. + +--Je vous crois, capitaine. Je vous remerciais tout à l'heure de m'avoir +donné une grande leçon de sang-froid maritime, je vous remercie +maintenant de me rendre la liberté. Adieu!... adieu!... adieu!... + +_Le Lion_ mit bravement en panne, le canot fut amené. La moitié des +Anglais et le peu d'Espagnols prisonniers qu'on avait à bord s'y +jetèrent précipitamment. + +_La Guerrera_ tiraillait avec ses quatre pièces d'avant. Ses boulets +finirent par tomber presque au ras du bord; mais en revanche, elle reçut +par son avant un projectile de trente-six qui coupa ses drailles de +focs, troua sa misaine et brisa la roue de son gouvernail.--C'était +maître Taillevent qui le lui avait adressé par occasion. + +A peine l'embarcation fut-elle à la mer, que _le Lion_, chargé de toile +à tout rompre, reprit sa course avec un élan nouveau pour rejoindre son +convoi. La chute des focs et la rupture de la roue du gouvernail +occasionnaient à bord de la frégate un certain désordre qui la retarda. +La distance perdue fut ainsi vivement rattrapée. + +Cependant, un grand pavillon anglais était arboré sur le canot que +dirigeait Roboam Owen. + +Un porte-voix en main, il se tenait prêt à héler la frégate; mais +craignant que le commandant espagnol ne fût assez opiniâtre pour refuser +de s'arrêter, il ne fit point ramer, se tint sur les avirons et +attendit, en donnant l'ordre à ses gens de s'accrocher le long du bord +et d'y monter comme à l'abordage. La frégate, en effet, malgré les +signes et les clameurs des prisonniers, ne se disposait pas à mettre en +panne. En moins d'une minute, elle passa si près du canot qu'elle +faillit l'écraser. + +Alors eut lieu une scène indescriptible, qui ne dura pas l'espace de +cinq secondes.--Avec des gaffes et un grappin, l'embarcation s'accrocha, +chavira et fut brisée par le choc. Une partie des gens qu'elle contenait +se cramponnèrent au navire. Les uns sautèrent sur les canons de dessous +le vent, d'autres prirent à bras-le-corps l'ancre du bossoir ou se +saisirent de manoeuvres pendantes;--les drailles coupées par le boulet +de la pièce à pivot furent d'un grand secours, plus de dix Anglais se +suspendirent à ces cordages qui traînaient encore à la mer. Les moins +heureux nageaient en appelant au secours. + +Roboam Owen entra par les porte-haubans de misaine, courut sur le +gaillard d'arrière, et dit au commandant: + +--Au nom du Ciel! secourez mes hommes à la mer! + +--Qui êtes-vous? + +--Un officier de la marine britannique, comme vous le dit mon costume. + +Quiconque tient à savoir comment jure un gosier espagnol, aurait dû se +trouver là. Avec mille imprécations, le commandant de _la Guerrera_ +donnait aux diables les Français, les Anglais et sa propre personne. Il +aurait voulu que l'embarcation eût coulé avec tous ceux qui la +montaient. + +--Puisque le corsaire vous laissait libres, pourquoi ne pas gouverner +sur la côte?... + +--Vous le saurez, dit Roboam Owen que ralliaient ses hommes ainsi que +les matelots espagnols provenant de la première prise du _Lion_. + +Malgré toute sa fureur, le commandant espagnol mettait en panne, car il +sentait bien que l'officier anglais présent à son bord porterait tôt ou +tard témoignage contre lui s'il n'envoyait pas des canots à la recherche +des gens à la mer. + +A peine eut-il masqué ses voiles, que du _Lion_ et des trois prises +descendirent sans interruption des barriques de prisonniers. + +Les corsaires riaient; les prisonniers eux-mêmes riaient de bon coeur, +car ils échappaient à la captivité en France et ne pouvaient craindre +d'être abandonnés par la frégate où leur officier plaidait pour eux. + +Sans-Peur fit prier Isabelle de venir assister à ce débarquement +burlesque: + +--Eh bien, chère amie, suis-je un barbare, un monstre qui se fait un jeu +de la vie de ses ennemis?... Regardez ces gaillards-là! ils sont tentés +de me remercier. + +Isabelle sourit en présentant son front blanc comme l'ivoire aux lèvres +de son époux, dont Liména, d'après maître Taillevent, venait de lui +raconter dix traits de générosité magnifique. + +--Pardonnez-moi, Léon!... Je ne me mêlerai plus d'affaires de service. + +On n'était pas hors de danger, à beaucoup près; mais l'ennemi perdait un +temps précieux. Sans-Peur ne se borna point à forcer de voiles; on le +vit faire à ses conserves des signaux qui ne devaient avoir rien +d'obscur pour Roboam Owen ni pour le commandant espagnol. + +Les menaces de l'intrépide corsaire n'étaient pas de vaines +fanfaronnades. Il prenait ses mesures pour transformer en brûlots ses +bâtiments capturés, dont deux serrèrent le vent en se rapprochant de la +côte. + +--Seigneur commandant, disait le lieutenant anglais au capitaine de _la +Guerrera_, votre équipage entier connaît maintenant les desseins de +Sans-Peur le Corsaire, qui ne reculera pas, j'en suis certain. + +--Mon équipage obéit à mes ordres!... Je sauve vos gens à mon grand +préjudice, mais ensuite, je prétends faire mon devoir. + +--Votre devoir ne peut être de laisser incendier votre frégate, ce qui +est infaillible. Du reste, je vous adjure, au nom de mon gouvernement, +de porter en toute hâte secours à notre brig désemparé qui, se trouvant +sans canots, doit être sur le point de périr corps et biens!... + +--Voulez-vous donc que je me déshonore! + +--Non, commandant. Je pense même que vous avez un moyen assuré de +prendre votre revanche. + +--Ah! ah! voyons?... + +--Rejoignez notre brig, fournissez-lui les moyens de se réparer; en +quelques heures il peut, avec le concours de votre frégate, avoir établi +une mâture de fortune, et se trouver en état de vous suivre. Allez +ensuite croiser devant Bayonne. _Le Lion_, je le sais, ne doit que s'y +approvisionner et ne tardera pas à en ressortir. + +La discussion dura jusqu'à ce que les chaloupes et canots de _la +Guerrera_ eurent recueilli tous les Anglais à la nage ou en barriques, +sans même excepter le misérable Pottle Trichenpot, qui était alors à +plus d'un mille au vent. + +_Le Lion_ et ses prises virent enfin la frégate reprendre au plus près +bâbord amures la route du cap Ortégal, où elle devait retrouver à +l'ancre, mais en perdition, le brig anglais qui, de minute en minute, +tirait le canon de détresse. + +--La coque est parée!... s'écriaient les corsaires. Vive Sans-Peur! La +frégate n'a pas eu goût à la brûlée! et nous voici gouvernant sur +Bayonne avec trois belles prises. + +Isabelle, jusqu'alors fort alarmée, respira enfin; elle ne se permit pas +de faire des questions; mais prévenant ses désirs, Léon lui dit +affectueusement: + +--Au moment même où je menaçais les ennemis d'en venir aux plus +horribles extrémités, je ne désespérais pas de l'avenir, chère Isabelle; +mais il entre, dans ma manière de commander et d'agir, de ne jamais +instruire mes gens de mes ressources de sauvetage. Je leur présente la +mort sous des couleurs héroïques; je me réserve de songer à leur salut. +Cette fois il m'importait plus que jamais de paraître déterminé à périr +afin d'imposer à Roboam Owen. + +--Vous aviez donc quelque espoir de retraite? + +--Le meilleur marcheur de nos trois bâtiments capturés aurait attendu à +quelque distance le moment de l'incendie. Avant d'aborder, je faisais +jeter dehors toutes nos embarcations. Vous deviez être enlevée par +Taillevent lorsque j'aurais mis le feu aux mèches communiquant avec ma +soute aux poudres. La frégate, prise entre trois bâtiments incendiés, +accrochés à elle, n'aurait guère pu s'opposer à la manoeuvre de nos +chaloupes et canots; mais j'aurais perdu beaucoup de braves, deux de mes +prises et mon cher _Lion_, encore tout imprégné des parfums de notre +union. + + * * * * * + +Le lendemain, pendant la nuit, Sans-Peur le Corsaire entrait triomphant, +avec ses trois captures, dans le port de Bayonne, où il ne passa que +trois fois vingt-quatre heures. + + + + +XV + +RELACHE DE TROIS JOURS. + + +Le premier jour, un courrier fut expédié au Havre, à l'armateur +Plantier, afin qu'il eût à se rendre à Bayonne pour s'y occuper de la +vente des prises; un contrebandier basque fut chargé des lettres +adressées par Isabelle et Léon à don Ramon, marquis de Garba y Palos. Le +mariage civil du corsaire Sans-Peur fut affiché à la porte de la maison +commune, avec demande de dispenses de publications appuyée comme +d'urgence par le citoyen commissaire de la marine. L'équipage entier eut +_campo_ et mit sens dessus dessous tous les cabarets de la ville. Le +club des capitaines et des marins libres vota, en séance solennelle, +qu'une ovation civique serait décernée au glorieux Sans-Peur, corsaire +du Havre, digne concitoyen des corsaires de Bayonne. + + * * * * * + +Le second jour, des gens du port, payés à la journée, emmagasinèrent à +bord cinq mois de vivres et autant de munitions qu'il était possible +d'en embarquer. + +A l'auberge où avait élu domicile le citoyen capitaine du _Lion_, +Sans-Peur le Corsaire, ci-devant comte de Roqueforte, se rendit une +députation de capitaines renommés pour la plupart. C'étaient: Soustra, +qui, l'année suivante, commandant la corvette corsaire _la Bayonnaise_, +enlevait à l'abordage la frégate anglaise _l'Embuscade_;--Bastiat et +Dufourc, ses généreux armateurs;--Pellot et Jorlis, jeunes encore, et +dont la renommée naissante n'atteignit son apogée qu'en 1811, à bord du +_Général Augereau_ et de _l'Invincible Napoléon_;--Dubédat, le +capitaine, et Régal, son lieutenant, qui, avec _la Citoyenne française_ +de vingt-six canons, mirent hors de combat une frégate anglaise de +soixante;--Darribeau, qui, en 1808, monta le corsaire _Amiral +Martin_;--Brisson, Garrou, Halsouet, et dix autres dont les exploits +sont demeurés célèbres dans les fastes de Bayonne. + +Tous les marins du pays les escortaient. + +Les sans-culottes les plus exaltés trouvèrent qu'on rendait beaucoup +d'honneurs à un aristocrate fort mal défroqué, s'il fallait en croire +les gens de son propre bord: «Il s'était marié en Espagne, au pied des +autels catholiques, avec la soeur d'un marquis, et pavoisait son navire +d'armoiries nobiliaires.» Au club de l'Égalité, on parla de dénoncer +fraternellement à la commune le capitaine du _Lion_. + +Les festins et les plaisirs des corsaires continuèrent à mettre en +rumeur les bas quartiers, tandis qu'un banquet civique était offert à +Léon, à Isabelle et aux officiers de leur bord, par toutes les +notabilités maritimes de Bayonne. Quelques sans-culottes imprudents se +firent rosser dans la rue des Cordeliers par les matelots du _Lion_, +lesquels furent traités d'aristocrates et de suspects. + + * * * * * + +Le troisième jour, en dépit de la mauvaise grâce du citoyen adjoint, +Léon de Roqueforte, dit Sans-Peur, et Isabelle de Garba y Palos furent +unis, conformément aux lois de la République une et indivisible. Aux +applaudissements de tous les marins, et malgré les murmures des +clubistes ameutés qui n'osèrent plus faire des leurs, les jeunes et +glorieux époux furent ramenés à leur bord, où Sans-Peur rendit un +banquet splendide à ses amphitryons de la veille.--_Le Lion_ devait +appareiller après le dessert. + +La vigie de la côte signala tout à coup, comme croisant au large, une +frégate, une corvette et deux brigs, dont l'un paraissait de coupe +anglaise. + +--Eh bien! faisons escorte à notre frère et ami Sans-Peur! s'écrièrent +les capitaines de Bayonne. A lui le commandement général! + +--Frères, vous me comblez d'honneur! répondit Léon. A vos santés! au +succès de nos armes, et vive la patrie!... + +Après le banquet d'adieux, le feu d'artifice!... + +--Chacun à son bord!... attrape à prendre le large!... + +A la faveur d'un beau clair de lune et d'un bon vent de sud-est, +l'escadrille des corsaires franchit la barre. Chaque navire traînait à +sa remorque une grosse barque chargée de matières incendiaires. + + + + +XVI + +JOURNAL DE ROUTE. + + +Le style marin est d'une admirable concision, non sur le gaillard +d'avant lorsqu'on en est au chapitre des contes de bord ou des relations +de campagne, mais sur le journal de route ou table de loch, à la colonne +des événements. Aussi, le plus court moyen de raconter la traversée de +Bayonne au Pérou faite par _le Lion_, serait-il de transcrire les pages +les plus saillantes du journal rédigé par les officiers et pilotins de +quart, sous le contrôle du capitaine; en sorte qu'on lirait tout +d'abord: + + +10 mars.--_Quart de huit heures à minuit._ + +«Beau temps, belle mer, fraîche brise de sud-est, à neuf heures et demie +appareillé de conserve avec les six corsaires: _l'Adour_, _le Basque +libre_, _la Belle Républicaine_, _les Basses-Pyrénées_, _l'Égalité_, _le +Sans-Souci_, chacun notre brûlot à la traîne.--Quatre voiles en vue: une +frégate, une corvette et deux brigs de guerre, courant largue tribord +amures.--Couru droit dessus.--Rien de nouveau. + + «_L'officier de quart_: PAUL DÉRAVIS.» + +Ce laconisme est excellent et mérite d'être imité, mais les termes +techniques rendraient par trop obscure la transcription littérale de la +table de loch. + + +11 mars.--_Quart de minuit à quatre heures._ + +Le ciel était pur, un superbe clair de lune permettait aux deux[NT1] +flottilles ennemies de juger de leurs manoeuvres respectives[NT1]; +toutefois les corsaires, naviguant de front vent arrière, masquaient +ainsi les barques-brûlots qu'ils traînaient à leurs remorques. + +A une heure et demie tout le monde sur le pont,--les chaloupes des +corsaires de Bayonne sont mises à la mer pour remorquer à leur tour les +brûlots, et les corsaires, maîtres du vent, se forment en ligne de +bataille hors de portée de canon, tandis que quatre des brûlots, chargés +de toile, se dirigent sur la frégate, et deux sur la corvette, le +septième étant mis en réserve par les ordres de Sans-Peur. + +La frégate et la corvette canonnent les barques incendiaires: l'une +d'elles est coulée; trois autres abordent la frégate en y mettant le +feu. La corvette évite les deux brûlots lancés sur elle, mais non sans +faire un mouvement qui permet au trois-mâts-barque _les Basses-Pyrénées_ +de lui envoyer une bordée d'enfilade. + +Quatre actions s'engagent simultanément. + +_Le Lion_ et _le Sans-Souci_, secondant les brûlots, canonnent, l'un par +l'avant, l'autre par l'arrière, la malheureuse _Guerrera_, qui sauta +vers trois heures du matin, après une agonie héroïque. + +Le brig anglais est enlevé par l'abordage simultané de _l'Adour_ et du +_Basque libre_, pendant que le brig espagnol amène pavillon sous le feu +de _l'Égalité_. + +Mais la corvette anglaise _la Dignity_ remporte un avantage signalé; +non-seulement elle s'est débarrassée des deux brûlots lancés contre +elle, mais encore elle coule le troisième, et serrant de près _les +Basses-Pyrénées_, démâte le grand trois-mâts-barque.--_La Belle +Républicaine_ n'est pas mieux traitée; un grave incendie se déclare à +son bord,--et à la faveur d'une saute de vent, la corvette prend +chasse. + +Voici en quels termes se termine sa relation des événements du quart: + +«A quatre heures, jolie brise variable de l'est au nord-est. _Le Basque +libre_ va secourir _la Belle Républicaine_. _L'Égalité_ donne la +remorque aux _Basses-Pyrénées_. _L'Adour_, _le Sans-Souci_ et _le Lion_ +chassent la corvette anglaise. + + «_L'officier de quart_, ÉMILE FÉRAUX.» + +Pendant le quart du jour qui finit à huit heures du matin, _la Belle +Républicaine_, secourue par les équipages du _Basque libre_, des +_Basses-Pyrénées_ et de _l'Égalité_, parvient à éteindre son incendie. + +_Le Lion_, _l'Adour_ et _le Sans-Souci_ mettent _la Dignity_ dans +l'absolue nécessité de s'échouer sur le cap de la Higuera. + +Un signal de ralliement général réunit toute la flottille française dans +les eaux des _Basses-Pyrénées_ et de _la Belle Républicaine_, qui se +regréent durant un déjeuner patriotique dont Isabelle fait encore les +honneurs à tous les capitaines et principaux officiers. + +Le journal de route parle des honneurs funèbres rendus aux braves tués +en combattant, et ajoute: + +«Adieux fraternels.--A onze heures, les corsaires de Bayonne et les deux +brigs amarinés font route de leur bord en nous saluant de vingt et un +coups de canon.--Rendu le salut coup pour coup. Lavé le pont. Service +ordinaire de propreté.--A midi, dîner de l'équipage. + + «_L'officier de quart_, BÉDARIEUX.» + +_Le Lion_ gouvernait de manière à s'élever au vent, pour doubler dès le +surlendemain les pointes occidentales de l'Espagne. + +Isabelle s'étant tenue sur la dunette, à côté de son valeureux époux, +tant que dura la bataille, son sang-froid fit l'admiration de tous les +gens du bord. + +Les capitaines, ses convives, lui décernèrent à l'envi le titre de +_Lionne de la mer_. Elle leur répondit en souriant qu'elle +s'efforcerait de s'en rendre digne par l'étude de leur beau métier. + +Si la table de loch n'enregistra ni ces paroles ni les toasts portés à +la vaillante compagne de Sans-Peur, à plus forte raison n'y est-il pas +question de Roboam Owen, que le capitaine du _Lion_ remarqua fort bien +faisant son service à bord de _la Dignity_. + +Sur la même corvette se trouvait aussi, mais dans les profondeurs de la +cale, le misérable Pottle Trichenpot, qui rendait avec usure à tous les +Français les malédictions du prudent grognard maître Taillevent. A peine +l'équipage anglais eut-il pris terre au cap de la Higuera, que Pottle +Trichenpot conçut le projet de se rendre au château de Garba, où il +espérait bien trouver l'occasion de faire quelque mauvais coup. +Provisoirement, comme s'il eût deviné que le loyal Roboam Owen +préméditait le même voyage, il trouva le moyen d'entrer à son service. + +Sous la date du 12 mars, le journal de bord disait que _le Lion_ avait +fait route vers le sud-sud-ouest. + +Le 15, à la hauteur du détroit de Gibraltar, il mit ses masques, et prit +l'apparence d'un gros brig marchand espagnol pour passer sous le canon +d'une division de vaisseaux de ligne anglais. Le soir du même jour il +amarinait, pillait et brûlait un vaisseau de la Compagnie des Indes. + +Le 18, en vue de Madère, il capturait une goëlette espagnole bonne +marcheuse, qui reçut un équipage de prise. + +Le 25, relâche à Saint-Antoine, île du cap Vert, pour faire des +provisions fraîches;--débarqué les prisonniers anglais et espagnols, +bouches inutiles et embarrassantes;--appareillé le soir. + +Le 1er avril, fête du passage de la ligne. + +Le journal de route ne dit pas que Camuset et vingt autres furent +baptisés par la pompe à incendie, avec toutes les farces et +bouffonneries d'usage. + +Tandis que Sans-Peur racontait à Isabelle l'histoire héroïque de ses +navigations passées, le maître d'équipage en donnait une version non +moins intéressante à la soubrette péruvienne. + +Le calme plat qui dura jusqu'au 8 avril rendait les longs récits +nécessaires. L'impatiente curiosité de Camuset lui valut chaque jour +plusieurs taloches paternelles, qui accrurent son profond respect pour +maître Taillevent. + +Le 8, un temps à grains rafraîchit le brig et la goëlette, qui mirent le +cap sur le Brésil. Isabelle, avec un petit porte-voix d'argent, commanda +la manoeuvre pour la première fois. + +Les jours suivants, elle fit augmenter et diminuer de voiles, fit +prendre et larguer des ris, et dirigea des virements de bord. + +Le 20, le cap Frio fut signalé en même temps que plusieurs voiles. +Branle-bas de combat. Enlevé trois gros navires marchands et un +transport ennemi chargé de prisonniers français. + +Le 26, à l'île Sainte-Catherine, vendu les prises, fait des provisions +fraîches. + +Le 2 mai, croisière au bas du Rio de la Plata. Rançonné, en l'espace de +quatre jours, quinze bâtiments anglais ou espagnols. + +Le 6, combat acharné contre une petite frégate hollandaise. La goëlette +et un trois-mâts armé de Français sont coulés, mais la frégate est +enlevée et reçoit un équipage de prise suffisant pour la manoeuvre. + +Les prisonniers de guerre sont abandonnés au bas du fleuve, sur un +radeau de débris qu'escorte une de leurs chaloupes. + +Sans-Peur reste à bord du _Lion_, sa frégate le suit. + +Le 20 mai, relâche aux îles Malouines. + +Isabelle, remplissant les fonctions d'officier de manoeuvre, commande le +mouillage dans la baie de la Soledad. + +Taillevent, ravi, laisse tomber une larme d'enthousiasme sur son +sifflet; le respect dû à la Lionne de la mer contient les +applaudissements, mais non les murmures élogieux de l'équipage. + +La mer est grosse, le froid piquant, le ciel chargé de nuages qui +présagent de prochaines tempêtes; les baleines bondissent et lancent des +jets d'eau écumante; les albatros, aux grandes ailes, leur livrent +d'étranges combats. + +Les corsaires vont à la chasse aux boeufs et au chevaux. On embarque à +bord de la frégate un troupeau des uns et des autres. Les boeufs seront +abattus pour la nourriture des équipages; les chevaux sont destinés à +être débarqués sur les rives sauvages qu'habite le cacique Andrès. + +Le 25, Isabelle commande l'appareillage par une brise fraîche et dans +une situation périlleuse. Sans-Peur l'observe en souriant. Les officiers +du bord sont émerveillés de la justesse de son coup d'oeil. + +--C'est un matelot! un matelot fini! murmura maître Taillevent. + +--Pardonnerez! se permit de dire l'incorrigible Camuset, _matelote_, +serait plus vrai, m'est avis. + +Une taloche mémorable fut le prix de cette observation grammaticale. + +--Bon homme, mais trop brutal!... soupira Camuset, dont les progrès en +matelotage ne le cédaient point à ceux qu'avait faits en manoeuvre +madame la commandante. Par les plus mauvais temps, il prenait une +empointure avec l'adresse d'un vieux gabier. Il commençait à avoir de +l'_idée_, tellement qu'en diverses rencontres il se signala par sa +présence d'esprit. + +Au combat de la Plata, par exemple, un grappin d'abordage casse, il +rattrape le bout de la chaîne, saute avec sur la vergue de misaine de +l'ennemi, reçoit trois balles dans le corps, mais ne s'affale au poste +des blessés qu'après avoir achevé un double amarrage d'une solidité à +toute épreuve. + +Cet exploit n'échappa point à l'oeil clairvoyant du maître, qui en +rendit compte à son capitaine en présence de tout l'équipage. Sur sa +proposition expresse, Camuset, à l'âge de dix-neuf ans, fut élevé à la +dignité de matelot de deuxième classe. + +Le 1er juin, au sud du cap Horn, une effroyable tempête assaillit le +brig corsaire et sa conserve la frégate. + +Les brouillards et les nuits interminables de la saison finirent par les +séparer, ce qui explique pourquoi, à partir du formidable coup de vent, +il n'est plus question sur le journal de route du _Lion_ de la frégate +capturée par le travers de la Plata. + + + + +XVII + +LE GRAND CHEF DES CONDORS ET BALEINE-AUX-YEUX-TERRIBLES. + + +Sur une côte rocailleuse, presque déserte, désolée, incessamment battue +par les flots du grand Océan,--à plus de cent trente lieues au sud de la +capitale du Pérou,--un groupe de serviteurs respectueux entoure le +cacique Andrès de Saïri. + +Le vieillard, pensif, est assis sur un rocher d'où ses yeux, rougis par +les larmes, interrogent l'horizon, l'horizon toujours muet. L'âpre brise +du large fouette les longs cheveux blancs qui encadrent sa figure +austère. A ses pieds se tord la mer irritée, dont les vagues rendent un +bruit monotone, triste comme ses soupirs. + +L'aïeul d'Isabelle attendait. + +Il attendait, cherchant l'avenir aux confins de ces ondes qui le +séparent de l'enfant de sa vieillesse,--ne pouvant se résigner au +présent,--rêvant avec amertume à son glorieux passé. + +L'âge et la douleur avaient bien changé le valeureux compagnon d'armes +de José Gabriel, grand chef des Condors. Le front appuyé sur sa main +amaigrie, il songeait au héros dont il fut le vengeur, en maudissant le +manque de foi des Espagnols qui laissaient renaître la tyrannie; il se +rappelait en frémissant la fin terrible du frère de sa mère, de José +Gabriel, son ami, son modèle et son prince. + +Toute l'histoire de la grande insurrection de 1780 se déroulait dans +ses pensées sombres comme le deuil de sa patrie, car aux heures de lutte +et aux années de trêve succédaient les jours de servitude. + +--Et désormais, hélas! murmurait-il, je ne suis plus qu'un vieillard +impuissant!... + +Les heures de lutte furent courtes, mais sublimes. + +José Gabriel, le grand chef des Condors, avait fait trembler les +Espagnols. A la tête d'une multitude indisciplinée, il sut l'emporter +sur les troupes régulières, conquit rapidement six provinces, gagna +plusieurs batailles, se fit proclamer inca sous le nom royal de Tupac +Amaru, et fut sur le point d'affranchir la race opprimée. + +Le sort des armes le trahit; il fut fait prisonnier et puni de son +héroïsme par un supplice infâme. + +Les Espagnols le mirent à mort avec des raffinements de cruauté +dignes,--a dit un historien[5],--des premiers conquérants du Pérou.--En +présence de sa femme et de ses enfants, on lui arracha la langue, puis +on le fit écarteler. + +[Note 5: FRÉDÉRIC LACROIX, _Pérou et Bolivie_.] + +Ces barbaries, loin d'intimider les insurgés, redoublèrent leur fureur +en légitimant leurs représailles. Andrès, cacique de Tinta, prit le +commandement;--à son tour, selon l'usage antique, il reçut le titre +éminent de grand chef des Condors (_Cuntur-Kanki_). + +Le soleil, le feu, l'aigle et le lion sont des emblèmes religieux ou +nobiliaires, communs à la plupart des peuples. Chez les anciens +Péruviens, le soleil passait pour Dieu; le feu, son symbole, était +entretenu par des vierges soumises aux mêmes lois que les vestales +romaines.--Le plus redoutable des oiseaux de proie de leurs montagnes, +gigantesque vautour, le _cuntur_ ou condor, donnait son nom aux +guerriers, qu'on décorait également de celui de _Puma_, c'est-à-dire de +lion. Ainsi, Léon de Roqueforte ne fut connu que sous le surnom fameux +de _Puma del mar_, le lion de la mer. + +«Un chef de guerre était appelé _Apiu Cuntur_, grand vautour; _Cuntur +Pusac_ était le titre réservé au chef de huit Condors; le titre +supérieur, _Cuntur-Kanki_, n'était décerné qu'au chef des chefs, au +général[6].» + +[Note 6: VALDES Y PALACIOS, _Voyage de Cuzco au Para_.] + +Après José Gabriel, son neveu Andrès sut s'illustrer par un grand +stratagème dont l'histoire lui attribue tout le mérite. + +Il avait mis le siége devant la ville de Sorata, où les Espagnols +s'étaient retranchés derrière des fortifications de terre, défendues par +une puissante artillerie. Les Péruviens, mal armés, ne parvenaient point +à prendre la place. Andrès fait construire avec une merveilleuse +promptitude une longue jetée qui réunit les eaux des montagnes d'Ancoma, +dirige le torrent contre les remparts, ouvre la brèche par ce moyen et +envahit la ville, dont les défenseurs furent massacrés en punition du +supplice hideux infligé à l'Inca José Gabriel[7]. + +[Note 7: Historique.] + +Les Espagnols durent, bientôt après, conclure un traité avec le cacique +victorieux, qui venait en même temps de venger mille fois sa fille +Catalina. + +Enfin le marquis de Garba y Palos, retiré des prisons de Lima, ayant +repris le gouvernement de Cuzco, les années de trêve commencèrent. + +Isabelle grandit sous les yeux de son aïeul. Elle se développait en +force et en grâce, telle que sa mère. Un noble rejeton de la race +antique des Incas fleurissait sur une tige,--espagnole il est vrai, mais +arrosée d'un sang vénéré par les nations indigènes. + +Malheureusement, le marquis de Garba, rappelé en Espagne, fut remplacé +par un despote. Les jours de servitude revinrent. Andrès ne dut son +salut qu'au dévouement de ces mêmes sujets, qui sont à cette heure +pieusement groupés autour de lui. + +Il vivait au désert, dans les ruines d'un château-fort abandonné à la +suite des fréquents tremblements de terre qui rendaient la contrée +presque inhabitable. Ses compagnons d'exil ayant recouvert de +branchages et de chaume l'enceinte dévastée, la meublèrent peu à peu +avec un luxe inattendu. + +Formés en petites troupes de cavaliers, ils pénétraient, par des chemins +connus d'eux seuls, jusque dans l'intérieur du pays, dépassant parfois +Tinta et Cuzco, villes situées à près de cent lieues de leur mystérieux +asile. + +On était parvenu à faire croire aux Espagnol que le vieil Andrès de +Saïri était mort;--pour mieux les tromper, on célébra ses funérailles +selon les rites péruviens. Les dépouilles mortelles qui passaient pour +les siennes furent accompagnées avec pompe, durant un trajet de trente +lieues, par les tribus quichuas du territoire, et enterrées dans l'île +de Plomb, que baignent les eaux du lac Sacré[8]. + +[Note 8: La géographie conserve à ce vaste et remarquable lac,--le plus grand +de ceux qu'on connaisse dans l'Amérique méridionale,--son nom quichua ou +péruvien de _Titicaca_, littéralement _île de Plomb_. Il s'appelle aussi +lac de _Chiquito_ ou _Chucuito_, du nom des peuples nomades qui campent +sur ses bords et de celui d'une ville bien déchue aujourd'hui, qui +comptait trente mille âmes lors de l'insurrection de José Gabriel +_Condor-Kanki_, s'intitulant l'Inca Tupac Amaru. + +Le _lac de l'île de Plomb_, situé sur le territoire habituel des +républiques de Bolivie et du Pérou, est plus élevé au-dessus du niveau +de la mer que le sommet du pic de Ténériffe; son bassin est formé par +les plus hautes montagnes de toute l'Amérique. Il a plus de cent lieues +de tour; sa plus grande longueur est d'environ quarante lieues du +nord-ouest au sud-est; sa plus grande largeur de vingt à vingt-cinq.] + +Mais à l'état de légende pour les populations indigènes, à l'état de +document pour les caciques, le bruit était incessamment répandu que le +chef des Condors, retiré dans son aire, y attendait l'heure de s'abattre +avec ses aiglons sur les Castillans traîtres à la parole jurée. + +Les serviteurs d'Andrès montraient aux caciques péruviens,--aymaras ou +chiquitos,--les franges du _borla_ de leur grand chef; ils levèrent +aisément ainsi l'impôt de la fidélité, de l'esclavage, de l'espérance. + +Le vieux castel recouvert en chaume se meubla, s'arma, et surtout +s'approvisionna d'armes et de munitions. + +Par malheur, Andrès ne se sentait plus capable de diriger un nouveau +soulèvement. Digne et ferme devant l'adversité, il ne pouvait parfois +contenir sa trop juste douleur. + +--Plus de deux ans, et rien!... toujours rien!... murmurait-il. Pour +comble de maux, celui que j'attends aurait-il donc péri?... Je n'ai su +qu'une chose, c'est que le marquis de Garba y Palos est mort en son +château de Galice. Et là gémit à cette heure la fille de ma fille, +Isabelle, mon sang, l'espoir de mes vieux jours!... O Lion de la mer! ne +t'aurais-je revu un instant que pour te perdre encore!... + +Un homme fort différent des cavaliers et des pêcheurs quichuas qui +entouraient le vieillard, un homme dont la face et le corps presque nus +étaient tatoués des insignes belliqueux en honneur à la +Nouvelle-Zélande,--Parawâ (la Baleine), tel était son nom,--répondit +avec emphase en langue espagnole:--Grand chef des Condors, toi qui n'es +ni un Anglais maudit, ni un Castillan sans foi, pourquoi parles-tu comme +une femme de race blanche!... Le Lion de la mer ne meurt pas!... Il ne +meurt pas, le Puma des grandes eaux salées, le Vautour des mornes et des +îles, le Feu qui éclaire et qui brûle, le Soleil de l'Océan!...--Il m'a +dit: «--Parawâ, Grand-Poisson, parcours la mer, passe d'île en île, +navigue sans cesse en montrant mon drapeau à mes peuples, mon drapeau +d'or où bondit un lion de feu.»--Et moi, le Grand-Poisson, j'ai rangé +mes esclaves sur les pagaies de ma pirogue de guerre, j'ai parcouru la +mer, j'ai passé d'île en île, naviguant sans cesse sous le drapeau d'or +où bondit le lion de feu! + +--Nous savons tous, dit Andrès, que Parawâ, l'homme-baleine, est un +serviteur fidèle et un navigateur habile. + +Le Néo-Zélandais reprit: + +--LÉO, le _Puma del mar_, le _Rangatira-Rahi_, grand chef des chefs des +îles de la mer, m'a dit encore: «--Parawâ, guerrier-poisson, tu iras +vers le cacique Andrès, qui est pour moi tel qu'un père, et tu lui +crieras: «Courage!...» et tu crieras à tous les peuples: «Courage et +patience!...» Car moi, je vais dans mon pays de France y faire connaître +le lion Sans-Peur; je vais au pays d'Espagne y prendre pour femme la +fille du chef des Condors!» + +Andrès soupira sans interrompre Parawâ-la-baleine. + +«--... Le soleil s'éteint au couchant et se rallume au levant, le Lion +de la mer monte sur son vaisseau qui plonge dans la nuit, il reparaîtra +dans la lumière des grandes montagnes!...» Ainsi m'a parlé la chef des +chefs, LÉO, qui est maintenant, sois-en sûr, l'époux de ta fille +bien-aimée. + +Andrès hochait la tête, le Néo-Zélandais s'écria vivement: + +--Je ne suis qu'un homme et j'ai pu obéir... Il est _atoua_, esprit, +maître et souverain, plus fort que la tempête!... Pourquoi donc +restes-tu dans le doute et la douleur?--Je ne suis qu'un homme, un chef +de guerriers,--il est vrai,--_Parawâ-Touma_, la baleine au regard +terrible,--mais quand j'ai réussi à parcourir plus de trois mille +lieues, tantôt avec ma pirogue, tantôt sur de petits navires de +Taïti,--quand il m'a suffi à moi, pour rire de toutes les chances +contraires et pour venir jusqu'à toi, d'être le serviteur qui a bu +l'haleine de LÉO,--peux-tu craindre, chef des Condors, que LÉO l'_Atoua_ +ait été mangé par ses ennemis?... Il reviendra comme il l'a promis aux +nations de l'Océan... Le Lion de la mer ne meurt pas!... + +Porter la moindre atteinte à la confiance fanatique de +Baleine-aux-yeux-terribles, eût été une faute dont Andrès, n'eut garde +de se rendre coupable. Assez d'autres, dès lors, s'efforçaient +d'ébranler la foi des Polynésiens en la puissance surhumaine de LÉO +l'_Atoua_. Les Anglais et leurs missionnaires sillonnaient déjà +l'Océanie; et les premières colonies pénales étaient fondées sur les +rives de la Nouvelle-Hollande, où la révolution de 1789 empêcha les +Français de s'établir, selon les desseins du roi Louis XVI, dont Léon de +Roqueforte avait connu avec détail les instructions officielles. + +--Baleine-aux-yeux-terribles, répondit enfin le cacique, les années ont +amassé la neige sur mon front. La vie des peuples est longue, et c'est +pourquoi, de mon côté, je crie: Patience, aux Quichuas du Pérou; mais la +vie d'un vieillard est courte; verrai-je jamais la jour de la +délivrance? J'ai abandonné la terre de mes pères, j'ai fait ma demeure +de ces ruines au bord de la grande mer; d'ici, à toute heure, je +redemande à l'horizon le compagnon de nos combats. Si j'avais perdu tout +espoir, vaillant Parawâ, je retournerais dans mes montagnes, et tu ne me +verrais point assis sur un rocher desséché par la brise de mer, les +regards toujours tournés vers les flots. + +--Le chef des Condors parle avec sagesse! qu'il espère donc, et qu'il ne +désespère jamais!... + +--Jamais il ne désespérera, dit Andrès. + +--Courage! Fils du Soleil, ne laisse point noyer dans la tristesse le +coeur du vainqueur de Sorata. + +--Baleine de l'Occident, le jour même où je déchaînais les torrents des +montagnes contre les murs de Sorata, mon coeur était plongé dans une +douleur qui dure encore! Mon prince et ma fille bien-aimée avaient péri +sous les coups féroces des Espagnols. La tristesse, brave Parawâ, peut +marcher à côté du courage. La tristesse convient au vieillard exilé que +le sort sépare de sa dernière enfant. + +--Parawâ-Touma hait la tristesse, dit le sauvage néo-zélandais en +brandissant son _méré_ ou casse-tête; il est à des milliers de lieues de +sa terre, de sa nation, de ses femmes et de ses fils. La goëlette +taïtienne qui l'a conduit vers toi, grand chef des Condors, s'est +engloutie dans le tourbillon du Bourreau, la roche tranchante l'a +ouverte comme une noix de cocotier, et tous ceux qui étaient à bord ont +péri; seul, j'ai survécu. Et maintenant l'Océan s'étend entre ma hutte +chérie et moi. Me vois-tu dans la tristesse?... Non! non! Qu'elle +s'approche du coeur de Parawâ, il la chassera en chantant le _Pi-hé_ qui +remplit d'une joie terrible. + +Le _Pi-hé_, hymne belliqueux de l'Union et de la Séparation, de la Vie +et de la Mort, est le chant national des indigènes de la +Nouvelle-Zélande. Il commence par une invocation à l'_atoua_ MAOUI +(l'Esprit-Suprême), qui détruit l'homme, mais absorbe en lui son âme. Il +se termine par la louange enthousiaste de ceux qui sont morts, et par +de fières consolations données aux survivants. + +Sur l'invitation d'Andrès, Parawâ consentit à faire entendre le _Pi-hé_. + +Hommes et femmes, tous les Péruviens, Quichuas pur sang ou métis, +formèrent cercle, tandis que le sauvage se recueillait profondément. + +Il posa sa massue contre le rocher, se croisa les bras sur la poitrine, +et modula quelques vers d'un rhythme étrange. Bientôt il leva les mains +vers le ciel en jetant quelques éclats de voix; puis, saisissant son +casse-tête, il le brandit avec fureur. Ses gestes étaient menaçants, ses +regards vraiment terribles; par moments, quelques intonations douces se +mêlaient à ses cris bizarres, il s'exaltait en jouant sa pantomime +chantée; et malgré ce qu'avait de dur sa physionomie sillonnée de +tatouages affreux, elle prenait un caractère qui fit impression sur les +serviteurs chrétiens et civilisés du vieux cacique Andrès. + +Qu'on juge donc de l'effet imposant et formidable du _Pi-hé_ lorsque, +dans une circonstance solennelle, il est chanté, ou pour mieux dire +exécuté, par plusieurs milliers d'indigènes, poussant tous à la fois les +mêmes cris, faisant tous à la fois les mêmes gestes de prière, de +menace, de joie ou de fureur, avec une précision dont nos corps de +ballets les mieux exercés ne sauraient donner une idée. + +Après chacun des couplets, qui sont inégaux, mais tous très-longs, +Parawâ poussait le cri de vie et de mort: PI-HÉ! + +Tout à coup, sans s'interrompre, il lui donna un accent triomphal. Sa +main se dirigeait vers l'horizon. Quelques mots d'espagnol se mêlèrent +aux paroles, «intraduisibles,» dit-on, du chant néo-zélandais. + +LÉO!... _Puma del mar!_ PI-HÉ!... PI-HÉ!... + +«Léon!... le Lion de la mer!... Vie et mort!... Vie et mort!» + +Les Péruviens, cette fois, répétèrent le refrain PI-HÉ; puis on se hâta +de gonfler les balses pour aller au devant du navire. + +Le cacique de Tinta se mit à genoux en adressant au Dieu des chrétiens +d'ardentes actions de grâces, car à tous les mâts du brig se déployaient +des bannières sacrées: + +A l'arrière le pavillon français, + +Au grand mât le lion rouge sur champ d'or, + +Au mât de misaine, enfin, le soleil des Incas sur champ d'azur au chef +d'argent, c'est-à-dire l'emblème national du Pérou sur l'écusson de +Garba y Palos. + +--Elle est à bord!... elle est à bord!... Isabelle, ma fille, est à +bord! disait le chef des Condors en tremblant de bonheur. + +Parawâ-Touma, Baleine-aux-yeux-terribles, se tenait fièrement, en +brandissant son _méré_, sur la première des balses qui s'élancèrent à la +rencontre du brig victorieux de Léon de Roqueforte. + +--Ah! tonnerre des Cordillères! s'écria maître Taillevent, le plus brave +des anthropophages de mes amis! cet excellent cannibale de Parawâ-Touma, +le Grand-Poisson qui regarde à faire peur! Quelle chance de le retrouver +ici! + +Une exclamation pareille devait donner beaucoup à penser au jeune et +vaillant Camuset. Or, depuis la grande victoire des corsaires de +Bayonne, et surtout depuis que _le Lion_ avait doublé le cap Horn, +maître Taillevent, beaucoup moins discret que par le passé, tenait des +propos inimaginables, dont il ne permettait à personne de douter, sous +peine de coups de poing inimaginables aussi. + + + + +XVIII + +SALVES DES ÉLÉMENTS. + + +L'ancre mordait le fond, lorsque Baleine-aux-yeux-terribles, son +casse-tête au poing, bondit sur le pont du brig corsaire, courut vers la +dunette, en criant: PI-HÉ! puis, les bras croisés sur la poitrine, +s'inclina religieusement devant LÉO l'_Atoua_. + +Isabelle ne voyait que son vénérable aïeul, debout maintenant sur le +rocher, d'où il lui faisait des signes de tendresse; elle n'entendait +que les clameurs enthousiastes des Quichuas qui, des balses ou de la +rive, criaient: «Vive la fille des Incas! Vive le Lion de la mer!» Des +larmes baignaient ses yeux, tandis que la folâtre Liména battait des +mains en riant. + +Léon, cependant, ne craignit pas d'arracher Isabelle à ses émotions +filiales, pour lui présenter l'intrépide Parawâ. + +--Tu connais mes marins d'Europe, disait-il, regarde l'un de mes plus +vaillants serviteurs sur la mer immense dont je suis le lion. + +Isabelle put à peine réprimer un premier mouvement de dégoût à l'aspect +du farouche cannibale; elle sut être gracieuse pourtant, et d'un ton de +reine: + +--Mon époux, dit-elle, m'a instruite des grands combats de +Baleine-aux-yeux-terribles, son ami fidèle. + +--Gloire à LÉO l'_Atoua_! Gloire au Lion qui sort de la mer! Et à vous, +sa dame, bonheur sur les eaux et sur les terres, sous la lune et sous le +soleil! + +S'adressant ensuite à Sans-Peur dans une langue inconnue de tous, si ce +n'est de Taillevent: + +--Ton drapeau a été vu dans tes îles; partout il a été salué avec joie; +mais partout aussi, les hommes de l'Angleterre menacent les peuples de +la fureur des _hommes terribles de la tribu de Surville et de Marion_. + +C'est sous ce nom redouté que les Français étaient et sont, encore de +nos jours, désignés aux indigènes par les navigateurs anglais. + +--Ah! brigands d'Anglais de malheur! dit maître Taillevent qui s'était +rapproché de son ami Parawâ, ils n'ont pas manqué de gâter nos affaires +par ici, pendant que nous courions un bord de l'autre côté du cap Horn. + +--Et qu'a dit Parawâ-Touma? demandait Léon. + +--Il a dit: «La langue des _hommes de la tribu de Touté_[9] est double; +ils viennent pour nous acheter et nous vendre; LÉO l'_Atoua_ est leur +ennemi. LÉO l'_Atoua_ est un grand guerrier, un chef juste et puissant, +le père des hommes tatoués; son haleine est le courage; son oeil gauche +est le soleil.» + +[Note 9:--Les Anglais,--le nom du capitaine Cook, corrompu par la +prononciation des Polynésiens, étant devenu _Touté_.] + +Pendant quelques minutes encore, Léon interrogea Parawâ en sa +langue;--puis, satisfait de ses réponses, il le regarda fixement et fit +un pas vers lui. + +Alors, avec une joie grave, l'indigène se rapprochant de même, appuya le +nez contre le sien en aspirant son haleine. + +Tel est le salut fraternel qui, à la Nouvelle-Zélande, équivaut à nos +embrassements. + +Après avoir bu l'haleine de l'_Atoua_, _Rangatira-Rahi_, ou chef des +chefs, Baleine-aux-yeux-terribles, _Rangatira-para-parao_, c'est-à-dire +chef de rang supérieur, ne dédaigna pas d'accorder un honneur semblable +à son vieil ami Taillevent, bien que celui ci, d'après la hiérarchie +néo-zélandaise, ne fût qu'un _Rangatira-iti_, ou sous-chef. + +Le canot du capitaine déborda bientôt. + +Escorté par les balses, il se dirigeait vers le rivage aux acclamations +de tous les Quichuas fidèles à la fortune d'Andrès de Saïri. + +Le brig _le Lion_ fit une salve de trois bordées. + +Isabelle aborda enfin et se jeta dans les bras débiles de son illustre +aïeul, le vainqueur de Sorata. + +Au même instant, une secousse de tremblement de terre se fit sentir; la +mer gronda, les rochers gémirent, les rares arbres qui entouraient le +vieux château se balancèrent comme ébranlés, et les condors qui +planaient au-dessus des mornes poussèrent des cris aigus. + +--Amis! s'écria Léon de Roqueforte, la terre et la mer du Pérou saluent +le retour de votre reine! + +--Pi-hé! pi-hé!... vie et mort! hurlait Baleine-aux-yeux-terribles. + +--Attention! criait à bord maître Taillevent, tenons-nous parés à filer +le câble par le bout. + +Déjà le premier lieutenant rangeait son monde aux postes d'appareillage. + + + + +XIX + +TREMBLEMENT DE TERRE. + + +Les tremblements de terre, très fréquents au Pérou, y ont occasionné +d'effroyables désastres. En 1678 et 1682, Lima et le port de Callao, +situé à deux petites lieues, furent éprouvés cruellement; en 1746, les +deux villes s'écroulèrent, et la mer couvrit l'emplacement occupé par +l'ancien Callao, dont on aperçoit encore les ruines sous les eaux dans +la partie de la baie appelée _mar Braba_. Sur quatre mille habitants, +d'après la tradition, il n'en survécut qu'un seul. + +Le 19 octobre 1682, la ville de Pisco fut engloutie. En 1755, à l'époque +du fameux tremblement de terre de Lisbonne, Quito s'écroula de fond en +comble.--De nos jours, les villes d'Aréquipa, d'Arica et vingt autres +ont souffert les plus grands dommages, malgré la nature des +constructions faites désormais en vue de résister aux secousses. + +La baie de Quiron, où le brig corsaire _le Lion_ venait de jeter +l'ancre, était sans contredit le point du littoral le plus dévasté par +les convulsions souterraines. La forme abrupte des mornes, fendus comme +par des haches géantes,--les déchirements du rivage,--les incroyables +différences des fonds sous-marins, insondables en certains points très +voisins de la côte,--la coupe étrange des récifs qui la bordaient,--le +bouleversement des terres arables qui, en plusieurs endroits, s'étaient +évidemment déplacées, le démontraient moins encore que l'abandon du +territoire par tous ses colons primitifs. + +En 1755, la bourgade de Quiron disparut dans un gouffre d'où +s'échappèrent des flammes; la garnison espagnole s'enfuit du château, +dont il ne resta que les murs d'enceinte. Durant plusieurs années +consécutives, des grondements semblables au bruit du tonnerre ne +cessèrent de se faire entendre. Il fut avéré dans la province que sous +ce sol mouvant existait une cavité volcanique, où plages et montagnes +s'effondreraient quelque jour. Personne n'osa se fixer à moins de cinq +ou six lieues. La terreur s'accrut avec le temps, si bien que les gens +du pays avaient l'habitude de faire un long circuit pour éviter de +traverser cette région maudite. + +Plus elle était déserte, plus elle convenait au cacique Andrès et à Léon +de Roqueforte, qui s'y rembarqua, en 1790, sur la goëlette taïtienne +avec laquelle il avait mystérieusement abordé au Pérou. En 1791, après +avoir répandu le bruit de sa mort, le vieux chef des Quichuas s'y +établit. Depuis, les secousses de tremblement de terre avaient été rares +et sans grands effets. Celle qui se faisait sentir maintenant était +formidable. + +La nature semblait s'être reposée longuement avant de faire un effort +suprême pour déchirer les flancs de la montagne de Quiron. + +Les serviteurs du cacique se souvinrent de l'opinion accréditée;--ils +crurent à bon droit que l'heure dernière sonnait pour eux;--les uns se +jetèrent à genoux en faisant le signe de la croix, les autres poussèrent +des cris affreux. + +La contenance calme d'Andrès, que l'écroulement du monde entier n'aurait +pu distraire de ses émotions de bonheur, le sang-froid radieux +d'Isabelle, et surtout les nobles paroles du Lion de la mer raffermirent +leur courage au moment même où le péril augmentait. + +Un craquement strident, prolongé, métallique, indéfinissable, à vrai +dire, puisque aucun autre bruit ne saurait en donner l'idée, retentit +au loin. La terre et les flots gémissaient. Tout à coup, à égale +distance des récifs de l'ouest et de la plage, au centre de la chaîne de +mornes rocailleux qui forment la côte nord de la baie, un éclat se fit +dans le sens vertical; quelques blocs énormes se détachèrent de la +montagne, et roulant avec fracas, laissèrent apercevoir une caverne +profonde. L'ouverture de cet antre, jusqu'alors fermée, affectait la +forme d'un angle très aigu, d'environ cinquante pieds de large sur la +ligne du niveau de la mer, qui, du reste, n'y pénétra point. De la +distance où se trouvaient Andrès, Isabelle et Léon, l'on ne pouvait +juger de sa configuration intérieure. + +D'autres craquements ouvrirent d'autres fissures, diverses chutes de +rochers eurent lieu çà et là, il sembla même que la disposition des +récifs venait de changer. + +La mer, arrachée de son lit, s'éleva par sept fois à une hauteur +effrayante; par sept fois, laissant le fond à sec, elle recula vers le +large, à tel point que le brig _le Lion_ toucha par la quille, et +faillit se briser. Mais le câble était filé par le bout, quelques voiles +s'ouvraient à un vent encore frais; le navire, entraîné au dehors, +parvint à s'y maintenir. + +Le canot qui venait d'amener à terre Isabelle et son époux fut fracassé +tout d'abord; heureusement les matelots purent s'accrocher aux balses +que les ras de marée les plus furieux ne sauraient submerger. + +Le plateau sur lequel étaient réunis Andrès, Isabelle et leurs amis +oscilla sur ses bases et se fendit sous leurs pieds; mais on n'eut à +déplorer aucun malheur. + +Le brig était hors de péril: étrangers ou Péruviens, tous les hommes +étaient sains et saufs, et le vieux château de Quiron ne souffrit point. + +Soit que ses murs, contretenus par des étais, dussent à leur vétusté +même l'élasticité qui manque aux constructions neuves, soit par l'effet +de la disposition des terrains ou par toute autre cause, il résista. + +Et quand les épais nuages de poussière soulevés par la commotion furent +lentement retombés, Andrès, qui venait d'embrasser et de remercier avec +effusion le Lion de la mer, désormais son fils, put s'écrier enfin: + +--Venez vous reposer, mes enfants, dans la demeure que le Ciel nous a +conservée. + +--Oui, mon père, allons, dit Léon de Roqueforte en lui offrant l'appui +de son bras. Je n'y entrerai pas, cependant, avant d'avoir jeté un coup +d'oeil dans cette cavité qui s'est ouverte,--miraculeusement +peut-être,--à l'instant même où nous abordions. + +--Quel est donc ton dessein? demandait le cacique. + +--A quoi bon en parler, si je n'ai qu'une idée vaine? + +On gravit la pente sablonneuse qui conduisait de l'observatoire d'Andrès +au château de Quiron. Une joie respectueuse rayonnait sur les fronts de +tous les serviteurs. + +Parawâ, qui suivait de près le _Rangatira-Rahi_, son _atoua_, disait en +langue espagnole: + +--Le Lion de la mer ne meurt pas!... non, non! il ne meurt pas, le Puma +des grandes eaux salées, le Vautour des mornes et des îles, le Feu qui +éclaire et qui brûle, le Soleil de l'Océan!... Ce qu'il annonce arrive. +Ce qu'il dit est vrai toujours. Ce qu'il a promis, il le donne. Ce qu'il +se propose, il le fait.--A tous les peuples qu'il aime, bonheur! A vous +donc, bonheur, hommes de la tribu du chef des Condors! + +Ces paroles du sauvage cannibale faisaient impression sur les Quichuas, +bien que ceux-ci fussent relativement civilisés. + +Ils étaient chrétiens, possédaient pour la plupart quelques +connaissances élémentaires, devaient à leur contact avec les Espagnols +des idées opposées aux féroces préjugés d'un anthropophage, et +appartenaient à une nation sortie de la barbarie fort antérieurement à +la conquête des Pizarre; mais aucun d'eux n'était de la classe +supérieure. Serviteurs d'Andrès, pêcheurs, chasseurs, mineurs ou simples +paysans, ils ne possédaient pas l'éducation nécessaire pour se +soustraire à l'influence de l'enthousiaste Parawâ. Eux-mêmes fondaient, +d'ailleurs, leurs plus chères espérances sur le retour du Lion de la +mer et de la fille des Incas; comment ne se seraient-ils pas complus à +écouter le Néo-Zélandais, dont l'intelligence naturelle était, du reste, +bien au-dessus de la leur? + +Devant eux, le dernier représentant de la race toujours vénérée de leurs +anciens rois marchait appuyé sur l'épaule d'Isabelle, leur reine, et sur +le bras du Lion de la mer, leur vengeur, leur libérateur et leur prince. +Ils croyaient donc, avec Parawâ, que la terre, la mer, le ciel du Pérou +et les Condors, emblèmes vivants de leur patrie, avaient salué comme eux +le débarquement des jeunes époux. + +Aux approches du château de Quiron, Sans-Peur, laissant Isabelle avec +son aïeul, fit un signe au Néo-Zélandais; puis, ils se dirigèrent +ensemble vers la grande caverne, d'où s'échappaient d'épaisses vapeurs. + +Une chaussée de roches empêchait seule la mer de remplir le bassin qui +en occupait le fond. Cramponnés à quelques saillies, le capitaine et son +sauvage s'aventurèrent dans la galerie naturelle. Sous une voûte de cent +cinquante pieds environ, elle décrivait une sorte de courbe et se +prolongeait fort avant vers la gauche. + +--Victoire! s'écria Léon de Roqueforte. + +--Pi-hé! dit le fanatique insulaire, la terre a obéi à LÉO l'_Atoua_! + +--Non, Parawâ, ce n'est point à moi qu'elle a obéi, reprit Léon de +Roqueforte, comme pour atténuer le blasphème naïf de son compagnon; non! +mais le Dieu tout-puissant qui protège les opprimés a permis qu'un +phénomène terrible servît mes projets. + +Il voulait bien passer pour un _atoua_, pour un génie disposant d'une +force supérieure,--et d'un bout à l'autre de la Polynésie, des +circonstances étranges avaient contribué à propager cette +croyance,--mais il aurait craint d'attirer sur sa tête les châtiments +célestes en se laissant attribuer un pouvoir qui n'appartient qu'à Dieu. + +--Toute âme est immortelle; en ce sens, je suis _atoua_, je suis +esprit, je le suis encore comme dépositaire de la grande pensée royale +qui survit en moi, et qui me survivra, je l'espère, avec la protection +du Ciel.» + +Telle était, à ses propres yeux, la justification de Léon de Roqueforte; +il se laissa rattacher, par un mythe étrange, à la mémoire de Surville +et de Marion; il jugea nécessaire de laisser croire aux peuples qu'il +était immortel. + +--LÉO l'_Atoua_, le Lion de la mer, ne meurt point! devint la formule +des larges desseins de civilisation et de liberté qui guidaient Léon +lui-même. Les Polynésiens dévoués à sa cause la prirent au propre; ils +en firent un cri de ralliement qui, mille fois en son absence, retentit +dans les combats. + +Au sortir de l'immense caverne voûtée, casemate naturelle, dont un +cratère de volcan occupait les profondeurs, Baleine-aux-yeux-terribles, +croisant les bras sur la poitrine, dit d'un accent pénétré: + +--Léo l'_Atoua_, dans le ventre de la montagne, a crié: «Victoire!» Léo +l'_Atoua_ voulait donc que le roc s'ouvrît comme un fruit mûr. Dans quel +dessein? Parawâ ne le sait point, mais le Grand Esprit du Ciel, Maouï, +l'Ombre immortelle, le sait. Et Maouï a ordonné ce que Léo voulait, +parce que Léo est un _atoua_ sage, juste et brave devant le Souffle +tout-puissant de Maouï. + +_Maouï_, ailleurs _Nouï_, est le Dieu triple: «L'habitant du ciel, le +dieu de la colère et de la mort, et le dieu des éléments.»--Ou encore, +d'après une classification très différente: «Dieu le Père, Dieu le Fils +et Dieu l'Oiseau.»--Enfin, suivant quelques indigènes, Maouï-Moua et +Maouï-Potiki seraient leurs dieux principaux, devenus un seul et même +Dieu, attendu que l'aîné tua, mangea et s'assimila ainsi son frère. Et +de cette fable dériveraient la coutume de manger les ennemis et la +croyance qu'en les dévorant, on absorbe en soi leur courage, leur +intelligence, leur âme.--En tous cas, les Néo-Zélandais définissent Dieu +ou Maouï, l'_Atoua_ suprême, par les remarquables qualifications +d'_Ombre immortelle_ et de _Souffle-tout-puissant_. + +--Plaise à Dieu que Parawâ dise vrai! répondit Léon avec une émotion +pieuse. + +Il mesurait de l'oeil la longue ouverture de la caverne et se +réjouissait en remarquant combien il serait facile de la dissimuler, car +elle était oblique et fort étroite au sommet. On pourrait aisément la +murer avec un léger échaffaudage de terre grasse mêlée à des roches +brisées et au besoin la rendre impénétrable. + +Parawâ reçut ordre de rallier les canotiers de l'embarcation brisée, de +monter avec eux la plus grande des balses et de se rendre à bord du brig +pour dire au lieutenant de revenir au mouillage. + + + + +XX + +VASTES DESSEINS. + + +Léon de Roqueforte se dirigea vers le château de Quiron, où Isabelle, +quand il reparut, achevait de faire à son aïeul le récit de ses deux ans +d'exil en Espagne, de la mort de son père, de la conduite de don Ramon, +de la romanesque histoire de son mariage et de la glorieuse traversée du +brig _le Lion_. + +Le vieux cacique était vivement ému. + +--Mon fils, vous avez dépassé mes espérances, dit-il; vous ne vous êtes +point borné à combler mes voeux en me ramenant ma fille bien-aimée; vous +avez encore servi avec votre valeur ordinaire la cause de notre +affranchissement; vous revenez avec un brig bien armé, avec des armes et +des munitions de guerre, et vous avez en outre à vos ordres une belle +frégate, à ce que m'apprend Isabelle. + +--Trop faiblement armée d'un équipage de prise, et hors d'état de +résister à un navire de même rang. + +--Nous compléterons son équipage! s'écria Andrès. Votre dernière +victoire navale, en grandissant votre renommée, prédisposera, je +l'espère, en notre faveur la République française, protectrice naturelle +des peuples esclaves qui veulent s'émanciper. Et vous saurez accomplir +avec son concours la mission que vous aviez reçue du roi Louis XVI. + +Léon de Roqueforte hocha la tête, non qu'il trouvât la proposition par +trop contradictoire dans les termes, mais parce qu'il avait vu de près +et sainement apprécié la situation de la France. + +--Noble Andrès, dit-il, ne nous faisons pas d'illusions. La vie de +l'homme est courte relativement à celle des peuples. Ouvrier de +l'avenir, verrai-je, moi qui parle, les jours de la délivrance? +L'Amérique du Sud, tout entière, s'émancipera comme s'est émancipée +celle du Nord. Le Portugal d'un côté, l'Espagne de l'autre, perdront +leurs vastes possessions comme l'Angleterre a perdu les siennes. Des +États nouveaux se formeront; le Mexique, la Nouvelle-Grenade, le Chili, +le Paraguay, le Brésil, le Pérou, deviendront autant d'empires +indépendants; une politique nouvelle régira ces contrées. Malheur, +alors, malheur aux nations indigènes qui se laisseront dépouiller de +leurs droits!... Dès aujourd'hui, mon père, nos efforts doivent tendre à +les préparer à jouer leur rôle dans la guerre que je prévois, sans +pouvoir en assigner la date. + +--Bien! fit Andrès, le dernier Inca sortant de la tombe parlera dans ce +sens aux peuples qui le vénèrent! + +--Votre fille, s'écria Isabelle, parcourra les plaines et les montagnes +en criant à ses frères: «Combattez en hommes libres!...» + +--Qu'est-il arrivé aux États-Unis d'Amérique? ajouta Léon: les +malheureux Indiens, depuis la proclamation de l'indépendance, sont +restés dans la même situation que sous la domination anglaise. + +--Oui! dit Andrès, faisant un cruel retour vers le passé, il en a été là +comme ici autrefois. Les peuples asservis n'ont retiré aucun avantage +des querelles de leurs oppresseurs. Dès l'origine de la conquête, +lorsque les Castillans se déchiraient entre eux, lorsque les Pizarre et +les Almagro s'égorgeaient dans notre infortuné pays, pourquoi les +Péruviens ne surent-ils point profiter de leurs guerres civiles, ainsi +que les Espagnols avaient profité des nôtres? O José Gabriel, grand chef +des Condors, mon glorieux prédécesseur, que n'étais-tu vivant à cette +époque!... Mais elle reviendra, dis-tu, mon cher fils?... Tu crois que +les Espagnols d'Europe et ceux d'Amérique se diviseront... C'est bien! +soyons prêts, et alors, point de transactions, point d'alliances avec +l'un ni avec l'autre parti!... + +Léon de Roqueforte approuvait-il ces paroles?--non, assurément;--mais se +gardant bien d'engager une discussion non moins inutile que prématurée: + +--La vieille Europe, dit-il, tremble sur ses bases séculaires; le monde +est plus profondément ébranlé que ces rivages ne l'étaient tout à +l'heure. Ici les montagnes se fondent, des cavités souterraines +s'entr'ouvrent à miracle... + +--Léon, un seul mot, demanda Isabelle, cette caverne est-elle ce que +vous désiriez? + +--Oui, mon amie; j'en ai remercié Dieu. + +--Remercions-le donc, nous aussi, ma fille!... dit Andrès en se levant +et en découvrant son front vénérable. J'ignore à quoi peut servir cet +antre profond; mais les Espagnols de Sorata ignoraient aussi à quoi +servirait la digue immense que je fis construire pour renverser leurs +fortifications surchargées d'artillerie. + +Isabelle et son aïeul se tournèrent vers une sainte image du Rédempteur, +placée au point le plus apparent de la salle où avait lieu leur +mémorable conférence de famille.--Léon les imita; et après un instant de +religieux silence: + +--Ici, continua-t-il, le sol bondit comme une mer agitée, ses entrailles +se déchirent et la terre du Pérou offre dans son sein un asile +mystérieux à mes vaisseaux. Je puis cacher sous les voûtes de la grande +caverne, non-seulement ma frégate et plusieurs autres bâtiments, mais +encore des approvisionnements pour plusieurs années de guerre. Je +cherchais un arsenal; j'avais conçu déjà divers projets d'une exécution +très difficile, la difficulté s'est résolue. J'ai mieux que tout ce que +je rêvais. Telle est la cause de ma joie. Voilà mon secret, que je ne +dévoile qu'à vous, car il faudra procéder avec une prudente défiance; +voilà le bienfait miraculeux dont nous venons de remercier la +Providence divine. + +--Les enfants du Pérou, dit le successeur des Incas, savent garder les +secrets mieux qu'aucun autre peuple. Chacun sait que, durant trente ans, +nos pères ont conspiré contre la domination espagnole sans qu'aucun +d'eux ait trahi leur vaste complot[10]. + +[Note 10: Historique.] + +--Le chef des Condors, quand il en sera temps, me fera aider par les +plus discrets de ses serviteurs; moi, de mon côté, je n'emploierai que +mes marins les plus fidèles.--Eh bien, de même qu'un formidable +tremblement de terre me vient aujourd'hui en aide, de même la terrible +commotion européenne qui renverse les trônes et allume la grande guerre +entre toutes les grandes nations, aura pour conséquence +l'affranchissement des peuples de l'Amérique. En attendant le +contre-coup de la révolution du vieux monde, que le monde nouveau se +tienne sur ses gardes! Tôt ou tard,--mais qui saurait dire quand?--les +laves du volcan qui fait explosion en France se répandront, comme un +torrent de feu, jusqu'en ces contrées. Alors, l'heure sera venue de +courir aux armes! + +Léon, après un moment de silence, reprit avec lenteur: + +--Quant à moi, vous le savez, Andrès, et toi, Isabelle, qui connais +maintenant toute ma vie, tu le sais mieux encore, ce n'est pas à +l'affranchissement du Pérou que je dois consacrer mes principaux +efforts.--Avant tout, je suis Français, et mon devoir, qu'un roi de +France m'a légué, est de m'opposer par tous les moyens à ce qu'aucune +influence étrangère ne prédomine sur ces mers, leurs îles et leurs +rivages. L'Angleterre est prête à recueillir l'héritage de +l'Espagne.--Esclavage pour esclavage, à quoi bon changer? L'Angleterre a +l'ambition d'assujettir tous les peuples de la mer; la France ne veut +que les civiliser en protégeant leur indépendance. Or, tandis qu'en +Europe éclate la guerre qui, de longtemps sans doute, ne permettra +point à la France de tourner les yeux vers ces parages,--mon rôle obscur +à moi est de paralyser les efforts qu'y fait l'Angleterre, efforts +prévus par le roi Louis XVI depuis l'époque de la guerre d'Amérique. +Telle est ma mission, elle sied à mon patriotisme et à mon amour de +l'humanité; elle coïncide avec les intérêts de ma patrie, avec ceux de +la vôtre. Soyez indépendants, peuples de l'Amérique du Sud, mais vous, +braves indigènes des archipels du grand Océan, ne devenez pas esclaves! +Mexicains et Péruviens, secouez le joug de l'Espagne, mais qu'aucun +peuple nouveau ne subisse celui des Anglais! Nos descendants verront les +Indes imiter les Amériques; il ne faut point qu'alors l'Angleterre règne +sur un nouvel empire dans l'Océanie, où j'ai juré de la combattre, où je +dois l'empêcher de faire de rapides progrès à la faveur des guerres qui +ensanglantent la vieille Europe. + +--Je ne puis que vous louer, mon cher fils, dit Andrès, et pourtant je +déplore que vous vous proposiez des tâches si diverses. Le Pérou est à +plus de six cents lieues des îles polynésiennes les moins éloignées; +nous abandonnerez-vous donc sans cesse? + +--Si ma tâche est complexe, elle est une, répondit Sans-Peur. Je suis +marin et corsaire, la mer est mon champ de bataille naturel; mais celui +qui a fait sa compagne de la fille des Incas ne négligera jamais les +intérêts sacrés du Pérou. Ma mission, je le sais, est au-dessus des +forces d'un seul homme, je ne l'accomplirai point tout entière; mes +fils, s'il plaît à Dieu, continueront mon oeuvre de libérateur. + +Isabelle rougit à ces mots; Andrès se prit à sourire; l'entretien devint +intime, tendre et paternel. + +On parla du fils que Léon se promettait déjà, de l'aîné de la famille, +de l'enfant du Lion et de l'Amazone. Comment nommerait-on dignement ce +descendant des Mérovingiens, des Incas et des rois d'Aragon, cet +héritier des nobles ambitions du comte Léon de Roqueforte, l'_Atoua_ de +la Polynésie, le _Puma del mar_, Sans-Peur le Corsaire? + +Le vieux cacique opina pour un nom emprunté aux annales du Pérou; rien +ne valait à ses yeux Manco-Capac, Sinchi-Roca ou Tupac Amaru.--Léon +proposa Mérovée, Clodion et Clovis.--Isabelle souriait sans réclamer +pour que son fils s'appelât Sanche, Garcie ou Ramon. + +--Et si j'avais une fille? dit-elle malicieusement. + +--C'est impossible! s'écria le vieil Andrès avec feu. + +Sur quoi le capitaine se prit à rire de bon coeur. + + * * * * * + +Le brig _le Lion_ avait regagné son mouillage. Camuset entendait sans y +rien comprendre Baleine-aux-yeux-terribles qui causait avec maître +Taillevent. En matelot bas normand qu'il était, l'honnête garçon se +permettait de traiter d'affreux charabia l'idiome harmonieux et sonore +de la Nouvelle-Zélande. + +Les deux anciens amis se racontaient alternativement leurs navigations, +leurs aventures, leurs combats. + +Parawâ se vantait parfois d'avoir mangé quelqu'un de ses ennemis tués à +la guerre. + +--LÉO l'_Atoua_ vous a pourtant interdit cette vilaine coutume, +objectait le maître, qui, racontant à sa manière la révolution +française, faisait rugir l'aristocratique cannibale. + +Taillevent n'avait d'autre but que d'exalter l'audace de son capitaine, +qui, malgré sa qualité de gentilhomme, osa fréquenter les ports de +France sous le régime de la Terreur. + +Parawâ trouvait que la persécution des _Rangatiras_ (des nobles et des +chefs) par les _Tangata-itis_ et les _Tangata-waris_ (les bourgeois et +les gens du peuple) était le comble de la barbarie; la mort du +_Rangatira-rahi_ Louis XVI lui parut monstrueuse. + +--Moi, dit-il, quand je tue un chef, mon ennemi, c'est pour le manger, +afin que sa vertu s'ajoute à la mienne; mais eux, vos _Tangatas_, quel +avantage ont-ils eu à tuer ce grand chef qui était, je m'en souviens, +l'ami de LÉO l'_Atoua_? + +Maître Taillevent, se trouvant incapable de faire comprendre la +fraternité de la guillotine à un anthropophage pareil, lui raconta les +courses de son capitaine dans la Manche, dans le golfe et sur les côtes +de Galice. + +--Est il donc heureux ce maître Taillevent! pensait le jeune Camuset; il +vous parle espagnol, il vous parle sauvage, mieux que je ne parle +français et anglais!... + +La nuit était descendue sur la baie de Quiron. + +Dans leurs cases, qui n'étaient, pour la plupart, que des dépendances du +vieux château, les Péruviens se disaient: + +--Le Lion de la mer a ramené la fille du Soleil, la terre des Incas a +tremblé d'espoir et d'orgueil. Et nous savons, nous, que le grand chef +des Condors n'est pas endormi dans l'île de plomb. + + + + +XXI + +LES DÉBUTS DU LION. + + +Les vastes desseins auxquels Léon de Roqueforte devait consacrer son +existence aventureuse lui furent inspirés par des causes diverses, dont +la combinaison décida de sa destinée. + +Dès l'enfance, d'abord, son imagination s'enflamma aux vieilles +traditions de sa famille, qui, de tout temps, s'était montrée hostile à +l'autorité royale. Tour à tour vassaux rebelles, chefs de partisans, +ligueurs, frondeurs, conspirateurs, ou au moins boudeurs obstinés, les +Roqueforte, dont l'arbre généalogique est hérissé des noms mérovingiens +de Clodomir, Chilpéric, Thierry, Childebert, et autres analogues, ne se +résignèrent jamais complètement à n'être que de simples comtes lorrains. + +L'oncle de Léon servait néanmoins dans la marine du roi. Le désir +romanesque d'aller fonder par delà les mers une nouvelle monarchie +mérovingienne fut le mobile, aussi puéril que bizarre, qui poussa Léon à +s'embarquer, dès l'âge de treize ans, sous les ordres de son oncle. + +Moins d'un an après, il s'enflammait pour la cause de l'indépendance +américaine, qui passionnait la plupart des jeunes officiers de la marine +française. + +Au retour d'une brillante campagne de guerre dans les Antilles et à la +Nouvelle-Angleterre, le vicomte de Roqueforte, capitaine de vaisseau du +plus grand mérite, reçut la mission délicate d'explorer l'Océanie et d'y +faire prévaloir l'influence française. On sait comment se termina cette +campagne de circumnavigation, dont le roi Louis XVI avait, de sa propre +main, tracé l'itinéraire. + +La frégate du vicomte de Roqueforte périt après un beau combat en vue +des côtes du Pérou.--Léon se trouva dépositaire de tous les documents +officiels renfermés, selon l'usage, dans une boîte de plomb. + +Mêlé tout aussitôt à l'insurrection péruvienne et craignant que ces +pièces importantes ne fussent détruites, il les apprit par coeur; il les +confia ensuite à son matelot Taillevent, qui lui-même en connaissait la +substance. + +Cette étude remplit Léon d'une admiration enthousiaste. + +Dès lors, il rattacha très logiquement les projets libéraux du roi, non +à ses vaines idées d'enfance, mais à la cause de tous les peuples +d'outre-mer opprimés par les nations européennes. Il avait combattu sous +le drapeau de la France pour les Américains du Nord; il combattait sous +la bannière des Incas pour les Péruviens; et les instructions royales +disaient littéralement: + +«La France ne veut pas conquérir, mais protéger. Les établissements +qu'elle fondera aux terres australes ne seront des points militaires que +pour résister à l'influence britannique. Il importe de respecter +l'indépendance des indigènes, de les civiliser, de les convertir au +catholicisme, de leur faire aimer notre pavillon, et non de les +asservir.» + +Le vicomte de Roqueforte s'était fort habilement conformé à ces vues +généreuses; les rapports et mémoires qu'il adressait au roi en étaient +la preuve. Il y passait en revue tous les archipels; il déterminait les +principaux points sur lesquels la France devrait fonder des +établissements défensifs; il relatait ses conférences avec les chefs et +donnait un aperçu judicieux des querelles intestines des peuplades +importantes. + +Partout où sa frégate avait relâché, il avait recherché la cause la plus +juste afin de l'embrasser au nom de la France, fort estimée en général +depuis le voyage de Bougainville, fort redoutée depuis ceux de Surville +et de Marion du Fresne. + +Cependant les Anglais avaient fait des progrès immenses. Le renom du +capitaine Cook l'emportait sur celui de tous les autres navigateurs. A +l'île d'Haouaï (Sandwich), où il avait été massacré le 14 février 1779, +après y avoir été accueilli comme le dieu Rono, attendu par les +insulaires, la légende antique reprenait le dessus. Les indigènes +rendaient les honneurs divins à sa mémoire, et croyaient fermement qu'il +ressusciterait pour se venger[11]. + +[Note 11: Historique.] + +Léon de Roqueforte s'écria en lisant ce passage: + +--Armons-nous des mêmes armes que nos ennemis. Aux légendes, opposons +les légendes. Ce que les indigènes des Sandwich croient de l'Anglais +Cook, dont ils font leur dieu Rono, il faudrait que tous les Polynésiens +le crussent d'un Français tel que Marion du Fresne. En 1771, à la +Nouvelle-Zélande, les naturels, jaloux d'user de représailles envers les +compatriotes de Surville, massacrent Marion. Eh bien, que Marion, +Surville et Bougainville lui-même, deviennent pour eux un seul _Atoua_, +un esprit sévère, mais bienfaisant; terrible, mais juste; représentant +l'influence libérale de la France, comme le dieu Rono, qu'ils appellent +aussi _Touté_, représente le pouvoir tyrannique de l'Angleterre. + +A dix-sept ans, dans les gorges du Pérou, entre deux combats, Léon de +Roqueforte conçut cette idée. Au bout de peu d'années, il l'avait mise à +exécution; la légende du _Lion de la mer_ luttait contre celle du dieu +Rono. Une foule de circonstances non moins invraisemblables que celle +qui fit un dieu du capitaine Cook le servirent à la vérité; mais aussi +eut-il toujours la présence d'esprit nécessaire pour les faire tourner à +son avantage. + + * * * * * + +En 1781, les insurgés péruviens s'étaient divisés par bandes, dont +l'une, sous les ordres de Léon, se dirigeait vers la mer. Les Espagnols +l'attaquèrent avec des forces supérieures dans la vallée de Siguay. +Léon les repousse; il va remporter une victoire qui rouvrira les +communications entre l'intérieur et le littoral. Mais, hélas! le jeune +capitaine, frappé d'une balle, tombe sur le champ de bataille; on l'y +laisse pour mort; les Quichuas, épouvantés, se débandent et retombent +sous la domination espagnole. + +Léon dut son salut au fidèle Taillevent, qui, chargé de son corps, +franchit à la nage un bras de rivière, trouve asile dans la hutte d'un +mineur, l'y soigne, le guérit, et enfin se rend au port d'Aréquipa, où +il finit par s'enrôler à bord d'un petit bâtiment du pays. A la faveur +d'un déguisement, Léon se risque dans la ville, s'introduit dans le +navire, s'y cache et ne se montre qu'en pleine mer. + +Avec le coup d'oeil d'un franc matelot, Taillevent avait bien jugé que +le caboteur devait faire quelque commerce interlope. En effet, son +patron exportait des matières d'or et d'argent en dépit des lois +espagnoles, et avait des rapports secrets avec des contrebandiers +établis aux îles Gallapagos. La fraude ayant été découverte, un +garde-côte se tenait embusqué au lieu du rendez-vous ordinaire. On n'a +que le temps de prendre chasse. L'équipage aurait été condamné aux +travaux des mines, le patron à la corde; Léon et Taillevent ne pouvaient +espérer aucune grâce. La consternation régnait à bord. Léon se nomme +enfin, il promet de sauver la barque pourvu qu'on lui jure obéissance; +de l'aveu commun, il s'empare du commandement. + +De là date sa vie de grandes aventures maritimes. + +Une navigation audacieuse au milieu des récifs et un naufrage simulé le +débarrassent de son chasseur; il ravitaille le navire tant bien que mal +aux Gallapagos, part pour les îles Marquises, s'y fait reconnaître par +un chef de tribu, ami du vicomte son oncle, embrasse les querelles de ce +chef et ne tarde pas à diriger un hardi coup de main contre un +trois-mâts anglais mouillé à Nouka-Hiva. + +Le trois-mâts enlevé prend le nom de _Lion de la mer_, il arbore le +drapeau de la France; puis, armé de contrebandiers, d'insulaires et +même d'un certain nombre d'aventuriers français recueillis ça et là, il +parcourt tous les archipels, où Léon renoue des relations utiles avec +les principaux chefs. + +La nature de l'équipage met le jeune capitaine dans l'impossibilité +absolue de regagner les mers d'Europe; il veut pourtant donner de ses +nouvelles en France, et songe à se rendre dans les possessions +hollandaises ou espagnoles. + +Aux approches des Moluques, il est attaqué par des pirates chinois qui, +croyant faire une belle prise, sont pris eux-mêmes et pendus à bout de +vergues. + +Léon se transporte sur la jonque armée de quelques bouches à feu, et +navigue de conserve avec son trois-mâts. + +Aux abords de Manille, sans explications aucunes, il est salué par la +bordée à mitraille d'un brig de guerre espagnol. Cette agression brutale +le met dans le cas de légitime défense; le brig, pris à l'abordage, +devient le navire amiral de Léon, qui, après un tel exploit, n'a plus la +témérité de se rendre à Manille. En vain le capitaine espagnol se +confond en excuses et réclame la restitution de son bâtiment. + +--La France indemnisera l'Espagne s'il y a lieu, lui répond Léon de +Roqueforte. Malgré la paix des deux couronnes, vous m'avez attaqué; +malgré la paix, je déclare votre brig de bonne prise. + +--Mais, à votre allure, j'ai cru que vous étiez un pirate chinois. + +--J'avais arboré mes couleurs. Du reste, voici un pli adressé au +ministre de la marine française; il ne relate que des faits dont vous +convenez vous-même. Fondez vos réclamations sur mon rapport, et que Dieu +vous garde! + +Une chaloupe fut mise à la disposition du capitaine espagnol et de ses +gens, tandis que Léon se dirigeait vers la Nouvelle-Zélande, où une +belle corvette anglaise était au mouillage dans la baie des Iles, quand +les trois navires parurent à l'horizon. + + + + +XXII + +DERRIÈRE LE RIDEAU. + + +Au point du jour, moins de douze heures après le tremblement de terre de +Quiron, Taillevent et Parawâ, tout en fumant la pipe sur le gaillard +d'avant, feuilletaient leurs vieux souvenirs et parlaient de la fameuse +journée de la baie des Iles. + +--Quelle entrée!... Quel branle-bas!... Quels coups de feu!... Te +rappelles-tu la chose, mon vieux sauvage? + +--Quand j'entendis le canon, quand je vis le pavillon de LÉO l'_Atoua_, +nous faisant à nous le signal du ralliement général à vos bords, je +poussai le cri de guerre: «Pi-Hé!...» je me jetai dans ma pirogue... + +Parawâ s'interrompit brusquement. + +--J'entends le canon! murmura-t-il. + +--Vrai? fit le maître. + +--J'entends le canon, là-bas! répéta le Néo-Zélandais en désignant du +geste le côté du sud-ouest. + +Le maître d'équipage donna le coup de sifflet du silence; les matelots +interrompirent leurs travaux du matin, le silence se fit. + +Et chacun entendit fort distinctement le canon qui grondait au large, +par delà les terres du sud-ouest. + +--Ah! tonnerre du tonnerre! s'écria maître Taillevent, c'est notre +pauvre frégate, je parie, qui est chassée par quelque croiseur +espagnol. Un canot à la mer! Qu'on aille prévenir le capitaine! + +Déjà une balse se détachait du rivage; Léon, qui la montait, faisait +signe de lever l'ancre en larguant les voiles. + +A peine était-il sur le pont que le brig prit le large. + +Andrès, Isabelle et leurs serviteurs priaient pour Sans-Peur le +Corsaire. + +Du sommet du promontoire. Ils aperçurent bientôt _la Lionne_, qui fuyait +chassée de près par une frégate espagnole. Le brig gouvernait sur elles. + +--O mon Dieu!... dit Isabelle, il a voulu partir seul! et je tremble... +Pourquoi ne suis-je point à bord avec lui? + +--Ma fille, tu m'oublies, répondit le vieux cacique d'un ton de doux +reproche; tu ne m'as été rendue qu'hier, chère enfant, et je serais déjà +séparé de toi, et tu partagerais leurs grands dangers!... Prends pitié +de ma faiblesse; je frémis, moi aussi, mais au moins je puis te presser +sur mon coeur. + +Isabelle, d'un regard enflammé, suivait les mouvements des trois +navires; digne compagne de l'habile corsaire, elle expliquait leurs +manoeuvres aux Péruviens étonnés: + +--Il ne veut que sauver sa frégate!... Il évitera un combat trop +inégal!... Mais non!... Il s'avance toujours!... il se met en travers... +L'espagnole court droit sur lui... elle va l'écraser!... + +Une bordée éclata; un épais nuage de fumée enveloppait les trois +combattants. + +Le rideau qui s'épaississait à chaque bordée nouvelle, ne tarda point à +cacher aux Péruviens les deux frégates et le brig _le Lion_. Aucun d'eux +n'ignorait que la frégate espagnole, complétement armée en guerre, +présentait une force bien supérieure à celle de Léon de Roqueforte. Les +alarmes d'Isabelle s'étaient trahies; elle cessa de parler; alors le +vieux cacique lui dit, avec un accent de tendresse: + +--Ayons confiance, mon enfant, dans le Dieu qui, jusqu'à ce jour, n'a +cessé de protéger ton époux. Admire l'enchaînement des faits +providentiels qui l'ont successivement conduit à toutes les extrémités +du monde pour y accomplir de grands devoirs. Tantôt sa valeur honore et +fait respecter le pavillon de sa patrie; tantôt il embrasse la cause +d'un peuple malheureux dont il relèvera le courage. Ici, tu le vois +apparaître en libérateur; là, il venge des offenses ou punit des crimes. +En Espagne, il t'arrache à une sorte de servitude; il change, par ses +nobles exemples, la jalousie de don Ramon en une amitié généreuse, il te +rend un frère. En France, malgré les troubles civils, il se fait +glorifier par tous les partis; un roi lui lègue une de ses plus grandes +pensées; une République le compte parmi ses plus braves citoyens. Un +jour, guidé par un sentiment pieux, il aborde sur ces rives +inhospitalières dont l'Espagne bannit tous les pavillons étrangers; il +m'y retrouve, et jure de consoler ma vieillesse, en me ramenant la fille +de ma fille;--hier, enfin, je t'ai serrée dans mes bras; et aujourd'hui, +je tremblerais!... je douterais de la justice et de la bonté divines! + +--Je suis pleine de foi, comme vous! interrompit Isabelle; mes +espérances égalent les vôtres! Ce canon qui retentit dans mon coeur me +dit: «Victoire! et salut!...» Mais aussi je ne puis oublier que le sort +des armes trahit les plus braves! + +--Ma fille, reprit le vieillard, étouffe ces craintes; ne te rappelle +que le cri des peuples qui aiment ton époux: «_Le Lion de la mer_ ne +meurt pas!...» + +--Les décrets de Dieu sont impénétrables, répondit Isabelle. José +Gabriel périt ignominieusement, et le vainqueur de Sorata en est réduit +à vivre caché dans des ruines! + +Andrès courba le front en soupirant. Isabelle ajoutait à voix basse: + +--Les revers, trop souvent, suivent les succès. Léon lui-même, après +avoir eu sous ses ordres une escadre entière, a dû battre les mers avec +une frêle pirogue. + +--Sans cela, aurait-il jamais revu la France; aurait-il pu continuer son +oeuvre en temps de paix, comme en temps de guerre? + +Andrès faisait allusion à l'un des plus dramatiques épisodes de la +carrière du héros de l'Océanie. Pour inspirer à sa fille une confiance +qui, par moments, lui manquait à lui-même, il citait tour à tour les +principaux événements d'une vie de périls, thème des entretiens +héroïques de maître Taillevent et du Néo-Zélandais Parawâ. + + + + +XXIII + +HISTOIRE DE DIX ANNÉES. + + +Origines de la légende. + + +Après leur évasion du Pérou, Léon et Taillevent avaient successivement +combattu aux îles Marquises et dans les principaux groupes de l'Océanie, +peuplés par la belle race polynésienne, au teint légèrement bronzé, au +front haut et intelligent, aux longs cheveux noirs, aux formes +correctes. + +Guidé par les précieux mémoires du vicomte de Roqueforte, son oncle, +qui, fort souvent, l'avait associé au travail de sa relation du voyage, +Léon, mûri de bonne heure par l'expérience des grandes aventures, avait +un avantage immense sur tout autre Européen placé dans une position +semblable à la sienne. Endurci à toutes les fatigues par ses campagnes +dans les Andes et les Cordillères, il était habitué à exercer le +commandement. Il possédait les éléments des principaux idiomes +polynésiens, qui, d'ailleurs, se ressemblent beaucoup entre eux; il +n'ignorait pas l'hydrographie des mers qu'il sillonnait, et se trouvait +muni, depuis la prise du trois-mâts anglais, des meilleures cartes +marines du temps. + +Ainsi, tout concourut à le rendre apte aux entreprises dont il se +chargea, un peu malgré lui,--devançant et dépassant de la sorte les +instructions données par le roi au vicomte son oncle. Toutes les fois +qu'il se mêla aux querelles des indigènes: à Taïti, où il se fit +confondre avec Bougainville; dans l'archipel de Samoa ou des +Navigateurs, aux îles Tonga, et enfin à la Nouvelle-Zélande, il ne se +trompa jamais de voie. Partout il se fit des partisans, partout il +recruta des matelots parmi les naturels. + +Et la légende de LÉO l'_Atoua_ naquit comme un fruit de sa sagesse et de +sa valeur. + +Ce _Lion de la mer_, qui sortait du milieu des tempêtes pour soulever ou +réconcilier les peuplades, semblait doué d'une science supérieure; son +énergie, sa bravoure complétaient le prestige. + +A la Nouvelle-Zélande surtout, Léon prit à coeur de se créer un point +d'appui. Cette grande terre offrait des ressources précieuses. Nulle +part en Polynésie, si ce n'est pourtant aux îles Tonga, les naturels ne +sont plus avancés dans l'art de la navigation et aussi propres à devenir +d'excellents matelots. Nulle part il n'était plus facile de trouver des +alliés; il ne s'agissait que de les choisir parmi les ennemis invétérés +des Wangaroas qui avaient attaqué Surville et massacré Marion du Fresne. + +Parawâ, dès lors, reconnut Léon pour _Rangatira-rahi_, chef des chefs +d'une ligue offensive et défensive, dont le centre fut la baie des Iles. + +Déjà pourtant les Anglais avaient plusieurs fois mouillé dans cette +vaste baie, explorée notamment par le capitaine Cook; mais Léon, en +accordant son concours aux ennemis des Wangaroas, ne manqua pas de leur +inspirer la haine ardente des Anglais. + +La corvette de _la tribu de Touté_ ne rencontra que des dispositions +hostiles parmi les indigènes du littoral. Si elle ne fut point attaquée +tout d'abord, c'est que Parawâ et les divers chefs de peuplades, après +avoir compté ses canons, jugèrent impossible de la vaincre. Mais à peine +eurent-ils aperçu le pavillon de LÉO l'_Atoua_, leur _Rangatira-rahi_, +que dans toutes les criques, sur tous les îlots, sur toutes les rives, +le cri de guerre «Pi-hé!» fut poussé comme par un seul homme. + +Cent pirogues chargées de combattants rallient la jonque chinoise, le +trois-mâts et le brig enlevé devant Manille. + +Une action sanglante s'engage aussitôt. + +Léon ne pouvait avoir le dessus qu'en abordant la corvette, qui, par ses +manoeuvres de voiles et d'artillerie, évita longtemps le choc. +L'artillerie du brig espagnol, et à plus forte raison celle de la +jonque, ne portaient pas assez loin. Le trois-mâts était à peine armé en +guerre. Il fallait se hâter de jouer quitte ou double, sinon la corvette +parvenait à gagner le large. + +Au risque d'être coulé, le jeune capitaine court droit sur l'ennemi, en +ordonnant à ses deux conserves d'imiter sa manoeuvre. Le brig et la +jonque sont criblés, mais atteignent le but; le trois-mâts s'accroche +enfin; malgré la fusillade, malgré la mitraille qui éclate à bout +portant, les Néo-Zélandais montent à l'assaut. + +Le dénoûment fut un carnage affreux. + +Parawâ déploya toute sa férocité de _Rangatira_ de haut rang; la hache +de maître Taillevent rivalisa cruellement avec son casse-tête. + +Les Anglais, trop certains de n'obtenir aucun quartier, se défendirent +avec le courage du désespoir. Malgré tous les efforts du jeune capitaine +français, aucun d'eux n'échappa aux fureurs cannibales de ses alliés. +Les corps des officiers servirent à un banquet dont les horreurs +empêchaient Léon de jouir de son triomphe. + +Mais comment lutter tout d'abord contre les préjugés atroces des +Néo-Zélandais? Comment les empêcher de se conformer à leurs coutumes +fondées sur des croyances barbares? Pour sauver la vie d'un prisonnier, +Léon n'aurait pas hésité à compromettre son autorité encore mal +affermie, et il aurait succombé sans doute. Pour arracher des cadavres +aux anthropophages, fallait-il compromettre l'avenir, périr obscurément +aux antipodes, laisser ignorer au roi de France les progrès faits dans +les autres îles, et laisser disparaître tous les résultats de la +mission donnée au vicomte de Roqueforte? + +Avec le deuil dans le coeur, Léon se retira sur sa nouvelle corvette, +après avoir avisé aux plus urgentes réparations de ses navires. Le peu +d'Européens qu'il avait sous ses ordres le secondèrent activement. On +échoua en lieu sûr le brig et le trois-mâts; on lança la jonque au plein +pour la démolir, afin d'utiliser ses matériaux. + +Cependant, le repas triomphal des Néo-Zélandais, dont les chants +d'ivresse retentissaient au sommet de leur _Pâ_, ou enceinte fortifiée, +provoqua quelques grossières railleries parmi les rares matelots +français ou les anciens contrebandiers péruviens qui travaillaient sous +les ordres de Taillevent. + +--Silence!... mille fois silence!... s'écria sévèrement le jeune +capitaine. Quoi! ces usages atroces vous font rire!... L'aveuglement de +Parawâ et des siens devrait tout au plus vous inspirer de la pitié; par +moments, j'ai honte de m'être allié à ces êtres féroces... + +--Pardonnerez! capitaine, dit le maître, nos sauvages nous ont tout de +même paré une fière coque. Et quant aux Anglais, dame!... être mangés +par les vers, les machouarans, les requins ou les amis de notre ami +Parawâ, foi de matelot, je n'en fais pas la différence!... Tenez, +franchement, là, si j'avais le choix,--un fichu choix, parlant par +respect,--eh bien, j'aimerais mieux être mangé rôti que tout cru, et à +la sauce aux piments, que tombant en pourriture comme un vieux fromage. + +--Il ne s'agit point de toi, mon garçon, mais des Néo-Zélandais, dont le +cannibalisme fait disparaître les meilleures qualités. Je veux que, dès +demain, chacun de vous leur dise que LÉO l'_Atoua_ est irrité, qu'il +réprouve, qu'il interdit pour l'avenir de semblables festins... + +--On fera[NT1] ce que vous ordonnerez, mon capitaine, mais si les +sauvages qui sont en goût se fâchent et nous mangent à notre tour, +dame!... minute, avant d'être embroché, je répéterai que mon choix était +un fichu choix!... + +--Assez, Taillevent!... interrompit Léon. + +Puis il rentra dans sa chambre, réfléchit longuement, reconnut le danger +qu'il y aurait à s'aliéner les indigènes et songea au moyen d'opposer +leurs coutumes à leurs coutumes, leurs superstitions à leur préjugé le +plus féroce. + +--Je me ferai _tabou_! s'écria-t-il enfin. + +L'on nomme _tabou_, dans toute la Polynésie, depuis la Nouvelle-Zélande +jusqu'à l'archipel d'Haouaï (Sandwich), une interdiction sacrée qui peut +frapper tout être vivant ou tout objet inanimé, lequel dès lors devient +le _tabou_ proprement dit. «Le but primitif du _tabou_ fut, sans aucun +doute, d'apaiser la colère de la divinité, et de se la rendre favorable, +en s'imposant une privation volontaire proportionnée à la grandeur de +l'offense ou du courroux présumé de Dieu[12].» Un animal, une plante, +une île, un cours d'eau _taboués_ par l'_ariki_ ou prêtre, sont +inviolables sous peine de sacrilége.--«Le prédécesseur du roi d'Haouaï +Taméha-Méha était tellement _tabou_, qu'on ne devait jamais le voir +pendant le jour, et que l'on mettait à mort quiconque l'aurait entrevu, +ne fût-ce que par hasard[13].» A la Nouvelle-Zélande, le _tabou_ porte +les naturels à s'opposer à l'importation dans leur île des bêtes à +cornes, parce qu'elles ne respecteraient pas les lieux consacrés. + +[Note 12: DOMENY DE RIENZI.--_Océanie_.] + +[Note 13: LESSON.] + +Dès qu'il eut pris sa résolution, Léon rassembla ses trois premiers +subalternes et leur assigna leurs emplois. Le commandement du brig pris +devant Manille fut donné à l'ancien patron des contrebandiers +péruviens;--celui du trois-mâts enlevé à Nouka-Hiva échut au plus +intelligent des matelots français, espèce d'aventurier cosmopolite qui +répondait au sobriquet de Tourvif;--quant à la corvette, Taillevent en +resta chargé, ainsi que de la direction supérieure.--Les ordres les plus +précis concernant les réparations furent donnés à ces trois chefs. + +--Maintenant, je vous quitte, ajouta Léon, et demain quand les +insulaires vous demanderont LÉO l'_Atoua_, vous leur direz qu'il s'est +_taboué_ par l'ordre de Maouï, le Dieu tout-puissant, qui règne sur le +ciel et sur la terre. + +Léon se jeta dans une pirogue et disparut, non sans avoir secrètement +donné ses instructions au fidèle Taillevent. + +Celui-ci, déjà grognard, quoique de dix ans plus jeune qu'à l'époque du +tremblement de terre de Quiron,--grogna, mais obéit. + +Le lendemain, la consternation se répandit parmi les amis de Parawâ et +les autres Polynésiens des équipages. Les Européens eux-mêmes étaient +fort inquiets de l'absence de leur capitaine. On n'en travaillait +qu'avec plus d'ardeur aux réparations qui durèrent près d'un mois. + +Pendant ce mois entier, Léon se tint caché dans un îlot déjà _taboué_ +pour une cause différente; de là, au moyen de sa lunette d'approche, il +pouvait observer ses gens. La nuit il mettait sa pirogue à flot et +communiquait, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, avec Taillevent, +qui lui apportait mystérieusement des vivres et le tenait au courant de +toutes choses. + +Or, les tribus de Parawâ et de ses alliés continuant à être en guerre +contre les Wangaroas et les leurs, une expédition victorieuse revint +ramenant des prisonniers qu'on s'apprêtait à immoler et à manger, selon +les rites antiques. + +La nuit était sombre, les indigènes dansaient le Pi-hé avec cet ensemble +extraordinaire qui a toujours fait la surprise des navigateurs; les +_arikis_ allaient frapper les victimes; tout à coup, au-dessus des +palissades du talus le plus élevé, un dieu leur apparaît tenant d'une +main une torche rouge, de l'autre une épée flamboyante. + +Des cercles de feu détonnent en tourbillonnant autour de sa tête et de +ses bras, devant sa poitrine, devant sa face semblable au soleil. Par +moments, des gerbes d'étoiles s'échappant de sa chevelure, retombent en +pluie de feu sur les insulaires; des serpents de feu glissent sous ses +pieds et rampent sur les palissades; des flammes bleues s'élèvent +soudainement de tous côtés. + +Tandis que ce spectacle magique émerveille les naturels, tous les +Européens de la flottille pénètrent dans l'enceinte en criant: + +--LÉO l'_Atoua_ redescendu du ciel!... + +Il eût été plus vrai de dire que l'agile capitaine avait grimpé par le +côté le plus escarpé du Pâ, mais cette version n'eût certainement pas +obtenu le résultat désiré. Les Européens, à commencer par Taillevent, se +prosternaient; les indigènes, _Rangatiras_, _Arikis_ ou _Tangatas_, en +firent autant. + +Léon, débarrassé de son attirail de cerceaux et de fils de fer, que +Taillevent fit disparaître avant le jour, s'avançait au milieu des +Wangaroas prisonniers. + +--Maouï, le Dieu tout-puissant, s'écriait-il, _le Rangatira-rahi_ de la +terre et de la mer, a dit à LÉO l'_Atoua_:--«Va!... le meurtre des +hommes de Marion est assez vengé.--La nourriture humaine est abominable +devant Maouï.» + +A ces mots, presque téméraires, Léon posant la main sur les têtes des +prisonniers les déclara _tabous_. + +Personne n'osa murmurer, tant les fusées, les pétards, les soleils et +les moines, fabriqués sur l'îlot, avaient frappé de stupeur tous les +indigènes. LÉO l'_Atoua_ n'eut qu'à faire un signe pour emmener les +prisonniers jusqu'à son bord, où il ordonna de les mettre aux fers. + +Dès le point du jour, il envoya de riches présents en étoffes chinoises +et en ustensiles à ses fidèles alliés; puis il eut une longue conférence +politique et religieuse avec Parawâ, qui se retira satisfait;--enfin, il +mit sous voiles, laissant les insulaires sous une profonde impression +d'admiration, de terreur, d'enthousiasme et de reconnaissance. + + +Le chemin de Versailles. + +Les Néo-Zélandais sont ombrageux, vindicatifs et dissimulés; la haine se +transmet parmi eux de génération en génération. Aussi le navigateur +prudent ne doit-il se fier qu'avec une extrême réserve à ceux qui +pourraient avoir quelques griefs contre sa nation ou contre lui. Mais +d'un autre côté, l'état d'esclavage enlève aux vaincus presque toute +leur dangereuse énergie. + +Les Wangaroas, successivement retirés des fers, furent tout d'abord +traités en esclaves. Maître Taillevent les instruisait au métier de +matelots, les observait avec soin, et signalait à son capitaine ceux +chez qui la reconnaissance prenait le dessus. + +Grâce au prestige de LÉO l'_Atoua_, la plupart devinrent de bons +serviteurs. Les autres furent jetés sur les côtes de la +Nouvelle-Hollande où Léon avait établi sa croisière, et où il eut +l'occasion de faire quelques prises. + +Malheureusement, faute de capitaines capables, il fut obligé de les +brûler. + +Deux années de navigations hardies et d'aventures étranges eurent pour +résultat que dans tous les principaux archipels _le Lion de la mer_ +n'exerçait pas moins d'influence qu'à la baie des Iles. + +Aux Marquises, comme à la Nouvelle-Zélande, il fut proclamé chef des +chefs. + +Aux Samoa, on lui éleva des autels. + +Dans l'archipel Haouaï, malgré la légende qui faisait un dieu du +capitaine Cook, il parvint à gagner la confiance des chefs, et contribua +puissamment ainsi à l'excellent accueil qui attendait Lapérouse en 1786. + +A Taïti, la reine régente Hidia, mère de Pomaré II, lui donna le nom de +frère; elle lui facilita les moyens d'établir des chantiers de +construction et de réparation pour ses navires. + +Aux îles Tonga, un parti puissant avait embrassé sa cause. + +Mais avec ses équipages polynésiens, il ne pouvait songer à regagner les +mers d'Europe; ses matelots européens ne demandaient qu'à s'établir dans +les îles; plusieurs fois il dut y consentir. Le défaut d'officiers le +plaçait enfin, à chaque instant, dans les plus difficiles positions. + +Il résolut de former à la grande navigation quelques indigènes +intelligents, et jeta spécialement les yeux sur le Néo-Zélandais Parawâ, +qui, dans ses pirogues de guerre, avait accompli déjà des voyages de +plus de cent lieues hors de vue des côtes. + +Comme tous les _Rangatiras_, Baleine-aux-yeux-terribles possédait des +notions astronomiques fort remarquables. + +«D'après le témoignage des explorateurs, durant l'été les Néo-Zélandais +consacrent des heures entières à étudier les mouvements célestes et à +veiller le moment ou telle ou telle étoile paraîtra sur +l'horizon.»--«Ils savent très bien reconnaître leur direction pendant le +jour par celle du soleil, et la nuit, par celle des étoiles. En mer, ils +indiquent très exactement ainsi le gisement de leur île[14].» + +[Note 14: DUMONT D'URVILLE,--MARSDEN,--NICHOLAS,--D. DE RIENZI.] + +Plaçant son jeune fils Hihi (Rayons du soleil) à la tête de sa tribu, +sous la tutelle d'un _Rangatira_ fidèle à sa famille, Parawâ consentit à +s'embarquer, et devint rapidement capable de manoeuvrer un navire. + +Alors, les pavillons du _Lion de la mer_ acquirent une grande renommée +dans toute la Polynésie. Les matelots qui avaient servi sous ses ordres, +répartis dans les divers archipels, y représentaient fort ardemment son +influence antibritannique. Mais, d'un autre côté, les Anglais, instruits +de ce qui se passait dans ces parages lointains, commençaient à y +expédier des navires de guerre. + +L'escadrille de Léon de Roqueforte fut activement pourchassée. + +Son brig s'échoua sur les récifs de Tonga; le patron, traité en pirate, +fut pendu; les indigènes du parti de LÉO l'_Atoua_ sauvèrent les canons +en plongeant, mais n'en tirèrent aucun parti. + +Tourvif, dans les environs des îles Fidji, perdit son trois-mâts sur des +écueils sous-marins. + +Plusieurs bâtiments de rang inférieur, et entre autres une grande barque +de cabotage montée par le vaillant Parawâ, coulèrent sous le feu des +Anglais. Parawâ réussit à se sauver à la nage, et plus tard regagna son +île dans une pirogue de Tonga,--voyage de près de cinq cent lieues, qui +n'est pas sans précédents. + +Cependant Léon avait appris à Taïti que la paix était conclue entre +l'Angleterre et la France. Le droit des gens lui interdisait de +continuer à faire la course; il s'abstint donc, à son grand regret, +d'attaquer plusieurs bâtiments de commerce dont la capture eût été +facile. + +Mais les croiseurs envoyés à sa poursuite, considérant que la corvette +était anglaise d'origine, montée par un équipage de Polynésiens et +commandée par un aventurier sans commission régulière d'aucun +gouvernement, ne daignèrent même point parlementer. + +Ses signaux pacifiques ne reçurent d'autre réponse qu'une double bordée. +Pris entre deux ennemis, n'ayant pour matelots que des indigènes fort +aguerris, à la vérité, mais incapables de l'emporter sur d'excellents +marins anglais, le jeune capitaine n'hésita pas à mettre le feu à son +bord et à s'accrocher au navire de dessous le vent. + +Cette terrible scène navale eut lieu vers la fin de 1785, au mouillage +d'Ouléa, dans les Carolines. + +--A la mer!... à la mer!... crie Léon. + +Tous ses gens s'y précipitent et gagnent la terre à la nage. + +Presque au même instant, Taillevent allume les mèches destinées à faire +sauter la corvette. Une pirogue des Carolines est amarrée sous la voûte +d'arcasse; Léon et Taillevent s'y affalent, et ont à peine le temps de +déborder. Une double explosion a lieu coup sur coup; la baie se couvre +de débris. + +--Parés! dit Taillevent en saisissant une pagaie. + +Léon en fait autant; leur frêle canot disparaît bientôt dans des bancs +de rochers inabordables pour les embarcations anglaises. + +--Eh bien, capitaine, dit Taillevent, nous voici tout juste aussi +avancés qu'il y a six ans sur la côte du Pérou. + +--Doucement, maître, nous étions à califourchon sur un espar, ne sachant +que devenir, et nous sommes aujourd'hui dans une excellente pirogue +parfaitement approvisionnée... + +--M'est avis, malgré ça, que nous n'en valons guère mieux!... Les +Anglais nous cherchent à terre... + +--Nous gagnerons le large cette nuit. + +--Comme vous voudrez, capitaine. Moi je dis seulement qu'après tous nos +combats sur terre, sur mer, au Pérou, à la Nouvelle-Zélande, au diable +vert, nous en sommes revenus tout net au commencement du rouleau. + +--Comment! s'écria Léon avec feu. L'influence française est établie d'un +bout à l'autre de l'océan Pacifique; nous avons des auxiliaires, des +amis, des alliés dans toutes les îles principales; les instructions du +roi ont été suivies et, j'ose le dire, dépassées... + +--Le roi!... le roi!... murmura Taillevent, est-ce qu'il en saura jamais +rien? + +--Assurément, puisque je vais le lui dire. + +--Vous y allez... avec cette pirogue? + +--Sans doute! + +--Sans doute... répéta maître Taillevent. + +--Tels que tu nous vois, mon brave camarade, nous sommes sur le chemin +de Versailles. + +--Ah!... je n'aurais pas cru... + +--Évidemment, car je n'ai plus d'autre parti à prendre. + + +Entortillé par le Roi. + +Maître Taillevent se permit de penser que son capitaine se faisait de +singulières illusions,--ce qui ne l'empêcha pas, à nuit tombée, +d'établir la voile de la pirogue et de l'orienter selon ses ordres. + +--Tant que j'ai eu des navires dont les équipages étaient polynésiens, +je n'ai pu les abandonner, disait Léon. Tant que la guerre a été +légitime, mes prises, bien que fort rares en ces mers peu fréquentées, +m'ont suffi pour entretenir mes forces et solder mes gens; mon poste +était ici. Mais la paix paralyse mes moyens d'action; la perte de mon +dernier bâtiment me rend toute liberté d'agir. Avec ma corvette j'allais +me risquer dans les îles de la Sonde et tâcher d'y recruter chez les +Hollandais un équipage européen; y serais-je parvenu? n'aurions-nous pas +encore été traités de pirates?--Ensuite, en bonne conscience, j'étais +tenu, au risque d'être pris par les Anglais, de traverser encore une +fois la Polynésie, pour rendre nos pauvres camarades à leurs îles. La +force des choses me dégage de cette obligation... A Versailles donc! à +Versailles! tout droit. + +--Versailles!... tout droit! murmurait Taillevent médusé par la +merveilleuse confiance de son capitaine, qui cependant eut raison de +point en point, car,--au mois de mai 1780, exactement à l'époque où +Lapérouse relâchait aux îles Haouaï,--le jeune comte de Roqueforte avait +l'honneur d'être reçu en audience particulière dans le cabinet du roi +Louis XVI. + +Une ceinture de doublons d'Espagne, dont Léon ne se démunissait jamais, +facilita singulièrement le retour en Europe. D'abord, atteindre avec la +pirogue d'Ouléa l'établissement espagnol de Guaham ou San-Juan, aux îles +Mariannes, ne fut que l'affaire de peu de jours et ne présenta aucune +difficulté sérieuse, puisque les Carolins font fréquemment le même +voyage.--Deux naufragés qu'il faut bien croire sur parole inspirent peu +de défiance. Léon et Taillevent prirent passage sur un grand +bateau-poste espagnol en partance pour les Philippines, où d'aventure se +trouvait en relâche forcée pour cause d'avaries un trois-mâts anglais, +qui, après ses réparations, devait retourner en Angleterre. + +Taillevent fit une affreuse grimace quand il s'agit de s'embarquer sur +ce navire. + +--Tu n'es jamais content, fit Léon; eh bien, aurais-je le choix entre un +bâtiment français et celui-ci, je n'hésiterais point... + +--Ni moi non plus!... + +--Tu prendrais le français? + +--Parbleu, capitaine! + +--Mais moi, je ne renoncerais pas à une excellente occasion de me +perfectionner en prononciation anglaise. + +--Au fait, ceci est une idée! murmura Taillevent. Parler anglais comme +un Anglais pur sang, ça peut servir!... Compris la consigne: «Ouvrir +l'oreille, dénouer sa langue à la mode _english_, cacher la fameuse +boîte de plomb, et n'avoir jamais tant seulement connu le bout du nez +d'un sauvage.» + + * * * * * + +Personne n'ignore que le roi Louis XVI avait une prédilection marquée +pour la marine, les grandes découvertes maritimes et les études +géographiques. Les rapports et mémoires du vicomte de Roqueforte +l'intéressèrent au plus haut degré;--la curiosité royale fut +singulièrement surexcitée par l'esquisse très succinte des voyages de +Léon, qui ne parlait point de ses combats et sollicitait une audience +très secrète pour causer de haute politique. + +Des renseignements furent pris sur la personne du jeune comte de +Roqueforte.--On acquit des preuves incontestables de son identité. +Reconnu par les officiers de marine, ses anciens camarades, il l'avait +été de même par tous les membres de sa famille et venait d'être mis en +possession du double héritage du comte son père et du vicomte son oncle. + +L'audience en tête à tête fut accordée et renouvelée plusieurs fois, à +la grande surprise des familiers du roi, qui ne daigna jamais leur +apprendre quel en avait été l'objet. Plusieurs fois, en l'espace de six +semaines, le roi s'était enfermé dans son cabinet, durant trois heures +consécutives, avec un jeune homme de vingt-quatre ans que l'on +s'attendait à voir combler de faveurs. + +Le tout se borna au grade _honoraire_ de lieutenant de vaisseau et à la +décoration de la croix de Saint-Louis. + +On sut seulement qu'un soir, le comte de Roqueforte avait présenté au +roi un grossier marin, qui était sorti de son cabinet les yeux remplis +de larmes. Quelque valet curieux lui ayant demandé pourquoi il pleurait: + +--Eh! tonnerre de chien! repartit le rustre, on pleurerait à moins; le +roi m'a fiché au bec toute la tabatière de Monsieur! + +Maître Taillevent, non moins discret que grognard, reprit le soir même +la route de Normandie; il avait le coeur gros:--Dame! comme si son +attachement à Léon de Roqueforte n'avait pas suffi, le roi en personne +venait de l'_entortiller_. + +--Adieu donc, encore une fois, ma vieille cabane et ma bonne femme de +mère! et le petit cabotage tout tranquille entre Port-Bail et Jersey!... +Adieu, Tom Lebon, mon matelot, mon vrai,--anglais de nation, français de +coeur et de parole,--avec qui je fumerais une pipe trois fois la semaine +à sa case, et qui, trois autres fois, la fumerait à Port-Bail dans la +nôtre!... Adieu le brave maître Camuset de chez nous, qui m'envoyait des +calottes si soignées du temps que j'étais mousse à bord du _Soleil +royal_! Adieu le petit bonheur, la promenade grand largue, les amusettes +et les braves filles du pays, pas sauvagesses, normandes, dont +auxquelles je n'avais qu'à dire: «Ça y est!» pour avoir une femme à mon +gré avec des petits enfants à l'effet de divertir ma vieille mère.--Et +dire que le roi m'a nommé pilote d'emblée!... dire que j'ai de quoi +m'acheter une barque et deux aussi!... sans compter la maison que je +vous rebâtis à neuf dès l'arrivée à Port-Bail!... Dire que mon nid est +fait, quoi!... et je vas le quitter, nom d'un tonnerre à la voile!... +Allons! attrape à t'en retourner chez les sauvages, au tremblement du +diable, aux Marquises de l'enfer, chez les Quichuas du cacique Andrès, +chez les faces tatouées et les anthropophages. Attrape à se frotter le +bout du nez contre les nez de ces oiseaux-là, qui est la mode dans leur +nation de se donner une poignée de main. Il y a des braves et des amis +partout; je n'aurai plus tant regret au voyage, quand je mangerai à la +gamelle avec le prince Baleine-aux-yeux-terribles, _Rangatira +Parawâ-Touma_ en langage de l'endroit; mais qui est-ce donc qui me +remplacera proche ma vieille mère?... Ce que c'est pourtant qu'un roi de +France, bonhomme et pas fier, qui vous appelle: «--Mon brave, mon ami, +matelot, vrai marin, _héros_, l'enflammé, volcan,» des noms à vous faire +peter la tête.--On ne pense plus à rien.--Quand Sa Majesté me dit: +«--Votre mère, camarade, je m'en charge!»--J'ai répondu: «Merci!»--Moi, +camarade au roi Louis XVI!--Et je n'ai pas eu l'idée, tant seulement, de +répondre: «--Pardonnerez, sire le roi, elle n'a qu'un fils, et se +faisant vieille, elle aimerait mieux le garder.»--Non!... «Paré à +tout!... Majesté, paré à se faire hacher à la minute!» Voilà ma parole, +et ça y est!... J'ai été _entortillé_, voilà!... Et ma pauvre mère en +pleurera toutes les larmes de ses vieux yeux, hormis que je fasse une +invention... Ah! l'_idée_!... l'_idée_!... avoir de l'_idée_!... + +Six lieues plus loin, Taillevent se traita d'imbécile: + +--L'_idée_, parbleu! c'est Tom Lebon de Jersey!... Il me vaut bien, +celui-là! Je lui donne ma mère, ma case, ma barque et la femme que je +n'ai pas, et il sera le père aux enfants que j'aurais eus... Bon! je +pensais qu'on ne peut pas se dédoubler, et j'avais mon matelot!... +Attrape à faire la noce, vivement! Pour lors, je m'en vas à la volonté +du roi avec mon capitaine... Mon capitaine!... En voilà encore un qui en +avait bien fait assez pour demeurer à chasser le lièvre en Lorraine dans +le château à papa, et pour s'y marier à son goût!... Non, il vous vend +la moitié de ses biens pour les placer en navires de long cours chez M. +Plantier du Havre, la perle des armateurs, par exemple!... Mauvais +placement, tout de même. Sans être notaire, je m'y connais!... En +avons-nous usé des navires!... Et ça va recommencer, après la noce, +s'entend! + +Le problème était résolu. Taillevent reprit les trois quarts de sa +meilleure humeur; le quatrième quart demeura au regret de ne pouvoir +rien changer à l'acte de naissance de son matelot Tom Lebon. Celui-ci, +né natif de Jersey, étant sujet anglais, ne pouvait commander comme +patron une barque française. En conséquence, le joli petit bâtiment +caboteur acheté des deniers de maître Taillevent dut battre pavillon +britannique. Mais sous tous les autres rapports, le programme du +vaillant maître et pilote fut littéralement exécuté. + +Tom Lebon bénéficia de toutes les munificences royales au lieu et place +de son matelot Taillevent. Tom Lebon épousa la belle Normande que +Taillevent se serait proposé de prendre pour femme. Tom Lebon habita la +maisonnette neuve de la mère Taillevent. Tom Lebon jura d'être son fils +comme l'était Taillevent. Tom Lebon commanda le caboteur appelé, comme +de raison, _Taillevent_, et enfin, Tom Lebon, digne matelot de son +matelot,--fut celui qui pleura le plus lorsque Taillevent, le coeur +léger, partit en lui laissant tout son bonheur. + + +Dans le grand Océan. + +Après un an de séjour en France, maître Taillevent appareillait du Havre +à bord du trois-mâts de la maison Plantier, _le Lion_, armé en guerre +par autorisation spéciale du roi, et commandé par le jeune comte de +Roqueforte, lequel, voulant demeurer absolument indépendant, n'avait pas +accepté de grade effectif dans la marine de l'État. Son titre honoraire, +faveur exceptionnelle, lui donnait, avec le droit de porter l'épaulette, +une assimilation dans l'armée navale, un rang utile en cas de conflit, +et, par suite, une considération de la plus haute importance dans les +ports étrangers. En outre tout navire monté par lui jouissait du +privilége de _battre flamme_, c'est-à-dire d'arborer le signe distinctif +des navires de l'État. Et cela, bien entendu, sans qu'il lui fût +interdit de faire le commerce. + +Léon de Roqueforte se trouvait donc, de par le roi de France, dans des +conditions à peu près sans précédents, pourvu d'une commission qui +devait le faire respecter par les bâtiments anglais, et jouissant de la +liberté d'action la plus illimitée. + +Il fit route par le cap de Bonne-Espérance, relâcha dans un certain +nombre de ports anglais, hollandais, espagnols ou portugais des Indes +orientales et des archipels de la Malaisie, et enfin, rentrant en +quelque sorte dans ses domaines d'outre-mer, il jeta l'ancre à la baie +des Iles, le 1er janvier 1788. + +Du sommet de son _Pâ_ fortifié, Baleine-aux-yeux-terribles reconnut les +pavillons de son _Rangatira-rahi_, les couleurs de la France, la chape +de saint Martin, les armoiries de Roqueforte, et la tête tatouée sur +champ d'azur étoilé d'or, qui était l'emblème de LÉO l'_Atoua_ pour les +Néo-Zélandais. + +Alors, un cri qui ne devait pas tarder à être répété avec enthousiasme +d'un bout à l'autre de la Polynésie, retentit pour la première fois: + +«Le Lion de la mer ne meurt pas!» + +--Non! non! hommes de _la tribu de Touté_, il n'est pas mort, le Lion de +la mer!... et vous nous aviez menti. + +«Le Lion de la mer ne meurt pas.» + +--Il tue sous lui des vaisseaux,--il marche sur les mers,--il vole dans +le ciel,--il vit dans le feu comme sous les flots de l'Océan. + +«Le Lion de la mer ne meurt pas!» + +Trois ans s'étaient écoulés depuis le combat naval d'Ouléa, dont les +Anglais avaient répandu la fatale nouvelle; le retour de LÉO l'_Atoua_ +fut assimilé à une résurrection, et sa légende grandit, prenant de +proche en proche des proportions plus fabuleuses. + +On lit textuellement dans le _Voyage de_ LAPÉROUSE: + + «Quoique les Français fussent les premiers qui, dans ces derniers + temps, eussent abordé sur l'île de Mowée[15], je ne crus pas devoir + en prendre possession au nom du roi. Les usages des Européens sont, + à cet égard, trop complétement ridicules. Les philosophes doivent + sans doute gémir de voir que des hommes, par cela seul qu'ils ont + des canons et des baïonnettes, comptent pour rien soixante mille de + leurs semblables; que sans respect pour les droits les plus sacrés, + ils regardent comme un objet de conquête une terre que ses + habitants ont arrosée de leur sueur, et qui, depuis tant de + siècles, sert de tombeau à leurs ancêtres.» + +[Note 15: Maouvi, Mowi ou Mawi, aux îles Haouaï ou Sandwich.] + +Ce que l'infortuné Lapérouse rédigeait ainsi n'était autre chose que la +pensée de l'infortuné Louis XVI. + +Le sage navigateur et le roi vertueux, destinés tous deux à périr par +des catastrophes à jamais déplorables, se prononçaient d'après les mêmes +principes d'équité absolue.--Or, ces principes ayant servi de base aux +instructions données, pendant la guerre d'Amérique, au vicomte de +Roqueforte dont son neveu Léon continuait l'oeuvre libérale, et +l'Angleterre, s'étant toujours et partout conduite en vertu des +principes opposés, il était fatalement nécessaire de lutter contre +elle,--par la guerre, en temps de guerre,--par d'adroites négociations, +des traités d'alliance et de protectorat en temps de paix. + +Léon avait ardemment adopté les vues du roi;--ses précédents étaient +irréprochables, car il s'était rigoureusement conformé au droit des +gens. On pourrait bien lui reprocher d'avoir parfois usé de +charlatanisme pour imposer aux naturels; mais les Anglais lui avaient +donné l'exemple de cette ruse,--fort innocente, on en +conviendra,--pourvu que le but final n'ait rien de contraire à +l'humanité. + +Et le but de la France était de civiliser l'Océanie sans porter atteinte +à l'indépendance des indigènes,--d'utiliser, dans l'intérêt de toutes +les nations, les ressources maritimes d'une partie du monde qui égale à +elle seule tout le reste de notre globe, d'ouvrir des marchés nouveaux +au commerce à venir, de défricher des champs immenses pour les livrer à +l'industrie humaine. + +L'oeuvre commençait par des explorations et par l'établissement de +relations ordinairement pacifiques, toujours d'une stricte justice. Léon +de Roqueforte, en effet, ne prêta jamais son appui qu'à des causes +légitimes, et après ses victoires ne négligea rien pour pacifier les +querelles les plus invétérées. + +L'oeuvre devait se poursuivre en devenant commerciale, _d'une part_,--et +_d'autre part_, religieuse. Alors la prédication de l'Évangile ferait +disparaître l'échafaudage de fables héroïques sur lesquelles s'appuyait +le précurseur de la civilisation. + +En disant: _d'une part_ commerciale, _d'autre part_ religieuse, on a +clairement exprimé que le projet éminemment français du roi Louis XVI +n'avait rien de commun avec les missions mercantiles des Anglais.--Ce +qui devrait toujours être distinct, n'y fut jamais confondu. + +Personne n'ignore que les trafiquants en missions répandus par +l'Angleterre dans les principaux archipels y distribuent leurs Bibles en +prime pour faciliter l'achat de leurs pacotilles. Ils vendent des +articles Birmingham ou du rhum des Antilles, et prêchent ou baptisent +par-dessus le marché. + +Cet amalgame indécent de la religion de Jésus-Christ avec l'exploitation +usuraire des indigènes, à qui l'on achète par exemple la concession +perpétuelle d'un vaste territoire pour une douzaine de couteaux, +rappelle inévitablement l'évangile des marchands du temple. + +Le mythe du _Lion de la mer qui ne meurt point_, ne porta du moins +aucune atteinte à la dignité de la foi chrétienne. + + * * * * * + +A Paris, Léon avait eu soin de faire fabriquer chez un passementier +habile un rouleau de petites franges d'or d'un travail presque +inimitable.--A l'instar des Incas, il voulait que le moindre fragment de +ce tissu métallique fût un témoignage de la véracité de ses messagers, +car précédemment, dans des circonstances graves, on avait plusieurs fois +menti en son nom. Tout ordre important fut accompagné de l'envoi d'une +frange d'or qui, selon le cas, devait être détruite par le feu ou +renvoyée à LÉO l'_Atoua_. A défaut de l'usage de l'écriture, ce procédé +offrait des garanties précieuses. + +Les deux premières années de navigation du _Lion_, d'archipel en +archipel, amenèrent les meilleurs résultats. + +Il intervint dans les troubles de Taïti et parvint à les apaiser. + +Il ouvrit les voies aux règnes glorieux de Finau Ier sur les îles +Tonga, et du grand Taméha-Méha sur celles d'Haouaï. + +A la Nouvelle-Zélande, il répandit des germes féconds de civilisation, +de tolérance et de progrès. + +De toutes parts, il plantait des jalons utiles, posant ainsi les bases +d'une vaste confédération de princes insulaires unis sous le protectorat +de la France. + +Il avait l'art de se servir des instruments les plus dangereux et +d'assouplir des natures en apparence indomptables.--Ainsi, la férocité +de Parawâ et l'ambition effrénée de Finau Ier cédèrent devant lui. + +En plusieurs points, d'anciens compagnons de Léon, tels que l'aventureux +Tourvif, avaient été proclamés grands chefs. Sans efforts apparents, il +les maintint dans sa dépendance; il fit comprendre aux plus intelligents +la nécessité de laisser croire à la légende de LÉO l'_Atoua_, l'immortel +_Lion de la mer_; il imposa aux autres une crainte superstitieuse. + +Partout, le cannibalisme était déjà considéré comme impie;--les prêtres +indigènes n'osèrent qu'en peu d'endroits protester contre cette +doctrine. Généralement, les naturels, honteux de leur abominable +coutume, se cachaient pour dévorer leurs ennemis. Les banquets de chair +humaine cessèrent d'être des fêtes triomphales. Parawâ lui-même en vint +à céder sur ce point, quoiqu'il dût retomber à plusieurs reprises sous +l'empire des préjugés de sa nation. Quelques peuplades renoncèrent +solennellement et sincèrement à l'anthropophagie. + +Léon chercha Lapérouse, n'eut pas le bonheur de le rencontrer, et, le +croyant reparti pour l'Europe, ne put, selon les désirs du roi, entrer +en rapports avec ce grand navigateur. + +Les travaux de sa mission civilisatrice furent activement +poursuivis.--Ainsi le _tabou_, dont les rigueurs sont parfois d'atroces +barbaries, fut atténué en divers points, et notamment aux îles Haouaï, +où Taméha-Méha Ier devait abolir la coutume de massacrer sur les autels +des dieux tous les prisonniers de guerre et tous les violateurs des +_tabous_ les plus absurdes. + +La condition des esclaves fut adoucie dans celles des îles où les moeurs +n'étaient plus par trop féroces. Sans heurter de front les préjugés des +naturels, Léon de Roqueforte les sapait ainsi avec une ténacité vraiment +admirable. + +Les constructions navales faisaient des progrès rapides. + +Les communications avec la France s'établissaient peu à peu. Deux +bâtiments envoyés par l'armateur Plantier étaient venus prendre les +dépêches de Léon et lui apporter des marchandises européennes, pour +lesquelles ils reçurent en échange de l'huile de baleine, de la nacre de +perle, du corail et autres produits océaniens. + +Le dernier de ces bâtiments transmit à Léon la nouvelle de la révolution +de 1789, qui devait porter un coup fatal à ses généreux desseins. Il la +reçut au mois de septembre 1790, à son mouillage de Nouka-Hiva, dans les +îles Marquises, et sans en être trop alarmé, il crut pourtant nécessaire +de retourner en France afin d'avoir un nouvel entretien avec le roi. + +Toutefois, jugeant indispensable pour l'avenir d'avoir exploré avec soin +les côtes inhospitalières des possessions espagnoles, il monte sur sa +plus légère goëlette taïtienne; avec une prudente audace, il longe, la +sonde à la main, tout le littoral du Pérou. + +Comme s'il eût pressenti dès lors que le continent américain subirait +les conséquences de la révolution française, ou plutôt dans la pensée +qu'il aurait par la suite besoin d'y trouver asile, le jeune capitaine +tenait à revoir Andrès avant de partir des mers du Sud. Cachant sa +nationalité sous les couleurs de l'Espagne, il saura tromper la +vigilance de tous les gardes-côtes, fera de précieux travaux +hydrographiques et se munira d'une foule de notions maritimes de la plus +haute importance. + +Son atterrissage dans la baie de Quiron fut une véritable découverte. + +Malgré toutes les protestations de Taillevent, laissé à la garde du +frêle navire, Léon s'aventure seul dans l'intérieur; il se rend à Lima, +déguisé en mineur métis, y voit Isabelle, ne peut parler à son noble +père, et se met aussitôt à la recherche d'Andrès, qu'il trouve en butte +aux premières persécutions du successeur du marquis de Garba y Palos. + +L'anse de Quiron est, dès lors, le lieu de rendez-vous assigné au +cacique de Tinta. + +Non sans avoir affronté des périls de tous genres, Léon rejoint sa +goëlette et vole à Nouka-Hiva, où son trois-mâts doit l'attendre. Une +nouvelle fâcheuse, apportée par un léger bâtiment que monte Parawâ, +l'empêche de prendre la route du cap Horn. + +--Les Anglais, fondent une ville à la Nouvelle-Hollande. + +Devant un tel événement, ce serait une faute que d'aller en Europe sans +avoir conféré avec tous les principaux chefs, ou au moins sans leur +avoir fait distribuer des franges d'or, avec l'ordre de résister à tous +les envahissements des Anglais jusqu'au retour de LÉO l'_Atoua_. + +Et c'est pourquoi, au lieu de courir directement à la recherche +d'Isabelle, Léon parcourt encore toutes les îles polynésiennes. + +En 1791, il mouille à Botany-Bay, il voit de ses propres yeux la ville +naissante de Sidney; puis, le deuil dans l'âme, il s'éloigne de +Port-Jackson en se promettant de proposer au roi la fondation d'une +colonie rivale. + +Au milieu de 1792, il arrive en France, où son trois-mâts délabré doit +aussitôt être livré au fer des démolisseurs. + +L'équipage licencié se disperse. + + +Retour et chute du rideau. + +Maître Taillèrent, tout joyeux, se rend à Port-Bail, où il retrouvera sa +vieille mère, berçant les deux premiers enfants de son matelot Tom +Lebon. L'aîné commence à balbutier, Taillevent se fait appeler _papa_, +et en pleure presque de joie. + +Léon, consterné, entre dans Paris pour être témoin des plus terribles +scènes révolutionnaires. + +Peu de jours avant le 10 août, il eut pourtant une heure d'entretien +avec le roi captif aux Tuileries. Ses relations de voyage eurent le don +de distraire l'infortuné monarque des terribles préoccupations qui +l'empêchaient désormais de se livrer à l'étude de la géographie et de la +marine. + +Une carte de l'Océanie sous les yeux, Louis XVI écoutait avec intérêt. +Charmé par les récits du jeune navigateur, il applaudissait à ses +efforts; il l'encouragea vivement à poursuivre l'oeuvre entreprise. + +Le _Ça ira_ se fit entendre sous les fenêtres. + +--Hélas! je ne puis plus rien! dit le roi; j'ai encore des serviteurs +fidèles, je n'ai plus de sujets. Apprenez, cependant, que sur la demande +de l'Assemblée nationale, M. d'Entrecasteaux a reçu la mission d'aller à +la recherche de M. de Lapérouse, dont nous n'avons plus de nouvelles. +L'expédition, partie de Brest le 28 septembre de l'année dernière, a des +instructions conformes à mes vues antérieures, car, n'ignorant pas que +l'Angleterre s'établit à la Nouvelle-Hollande, j'ai devancé vos désirs +en chargeant le général d'Entrecasteaux de choisir dans les mêmes +parages un emplacement où nous fonderons une colonie. + +Au moment où le roi parlait ainsi, d'Entrecasteaux avait exploré déjà +une partie du littoral australien. Peu de mois après, pénétrant dans la +rivière des Cygnes, qui lui doit ce nom, il en faisait l'étude +approfondie; la position lui paraissait favorable à l'occupation +projetée. + +--Quant à vous, monsieur le comte, ajouta le roi, n'oubliez pas que +votre premier devoir est de continuer à servir la France dans des mers +que nul ne connaît aussi bien que vous. Évitez donc de vous mêler à nos +troubles. Assez d'autres compliquent ma situation douloureuse. La cause +de la civilisation est trop belle pour que vous l'abandonniez, serait-ce +pour la mienne. + +--Sire! dit Léon, la cause de Votre Majesté est sacrée. La servir c'est +encore servir tous les peuples dont Votre Majesté est le père. Les +États-Unis d'Amérique, qui lui doivent leur indépendance, le savent!... +Et l'Angleterre s'en souvient cruellement quand elle soudoie les +révolutionnaires de France, pour asservir le monde à la faveur de nos +dissensions!... Les Anglais, Sire, sont vos implacables ennemis... + +--Ah! plût à Dieu que je n'en eusse point d'autres! s'écria le roi avec +une noble fierté. Plus d'hésitations dans ma conduite, alors!... J'irais +moi-même commander mon armée navale... + +Mais l'odieux _Ça ira_ se fit entendre encore, et Louis XVI, découragé, +congédia le jeune comte de Roqueforte, qui ne put s'empêcher de +combattre pour lui à la journée du 10 août. + +Laissé parmi les morts, Léon dut la vie à l'humanité d'un fougueux +patriote, dont la femme le soigna comme un fils. + +La République fut proclamée. La guerre avec l'Angleterre était +imminente. + +Léon se rend à Port-Bail, chez son fidèle Taillevent, qu'exaspèrent +maintenant les événements politiques. + +--Ah! mon capitaine, disait-il, les pires sauvages ne sont pas à la +Nouvelle-Zélande... Mais, tremblement du diable! ces sans-culottes-là ne +voient donc pas qu'ils font les affaires des Anglais!... Nous y perdrons +nos colonies, notre marine, notre commerce... + +Le jour de la déclaration de guerre, _le Taillevent_, monté par Tom +Lebon, se trouvait par malheur du côté de Jersey. Par ce fait seul, le +petit bâtiment était perdu pour la famille. Tom Lebon en personne, +attendu ses relations trop intimes avec les Français, fut pressé comme +matelot et enrôlé dans la marine britannique. + +--Enfants! s'écria Léon, souffrirons-nous que la barque des Taillevent +reste au pouvoir des Anglais? A moi, les gens de bonne volonté!... + +Il ne fut fils d'honnête femme parmi les matelots et pêcheurs du canton +qui ne se déclarât prêt à le suivre. Toutes les barques, toutes les +armes à feu du pays sont mises à contribution. A nuit tombée, la +flottille met sous voiles. + +De cette nuit-là date le nom de SANS-PEUR, le nom de SANS-PEUR le +Corsaire de la République. + +La marée et l'obscurité sont ses auxiliaires.--Taillevent et la plupart +des marins de Port-Bail connaissent d'enfance l'entrée du port et le +lieu où est amarré le caboteur en litige. + +Un garde-côte anglais hèle la première embarcation, elle répond: +_Pêcheur_, et passe. Une seconde, une troisième passent de même; mais +une quatrième plus grande se montre. Une défiance fort légitime s'empare +des Anglais, qui sont armés et ordonnent au caboteur de mettre en panne. + +A cet ordre, Taillevent donne un coup de barre à la barque; Léon +s'écrie: + +--SANS-PEUR!... + +C'est le signal de l'abordage, de la mêlée, de l'incendie et d'un +carnage affreux. + +Les gens des trois premières barques de pêche ont déjà surpris l'unique +gardien du _Taillevent_ et démarré le fameux chasse-marée acheté des +deniers dont le roi avait gratifié le maître d'équipage.--D'autres +mettent le feu à bord des navires anglais du port. + +Les forts se garnissent de soldats, le tocsin d'alarme sonne, le canon +gronde bientôt. + +Sans-Peur commande maintenant à bord du garde-côte enlevé; il dirige la +retraite, et finit par ramener à Port-Bail le double de barques qu'il +n'en avait au départ. + +Ce coup de main improvisé fit un tort incalculable aux Anglais de +Jersey, et ne coûta pas la vie d'un seul homme. + +_Le Taillevent_ n'étant pas susceptible d'armer en course, fut utilisé +dans la rivière. Mais le garde-côte capturé, joli brig de dix canons, +prit le nom de _Lion_, fut nationalisé français et transformé en +corsaire. + +La renommée de Sans-Peur grandit en peu de jours, grâce à un combat +heureux suivi de la destruction d'un convoi et de quelques captures +importantes conduites au Havre pour y être vendues par les soins du +citoyen Plantier. + +_Le Lion_, qui escortait ses prises, est attaqué non loin du Havre par +une corvette de guerre. + +Un combat inégal s'engage; tous les gens du pays accourent, on voit avec +enthousiasme l'héroïque résistance du petit brig français, qui coule +enfin, entraînant avec lui la corvette accrochée par ses grappins +d'abordage. + +Moins d'une heure après, une chaloupe triomphante, criblée de trous et +dont il faut étancher l'eau avec les seilles, les chapeaux, les +gamelles, ramène l'équipage vainqueur. + +Sans-Peur le Corsaire est salué par les acclamations de toute la +population maritime. On l'escorte jusqu'à la demeure du citoyen +Plantier, son armateur. + +Chemin faisant, on apprend le coup de main de Jersey, ainsi que le +combat suivant. + +Le surnom de _Sans-Peur_ devient populaire. Qu'importe le vrai nom de +celui qui l'a conquis si vaillamment? Personne, parmi les plus ardents +clubistes, n'osa reprocher sa qualité d'aristocrate au brave Léon de +Roqueforte, qui vengeait à sa manière, sur les Anglais, la mort du roi +Louis XVI. + +L'esquisse des courses de Sans-Peur dans la Manche, en vue des rivages +britanniques, a été tracée; et l'on sait mieux encore comment, ayant +assis sa réputation dans les mers d'Europe, il put, sans compromettre +l'avenir, songer enfin à son mariage et à ses grands projets +d'outre-mer. + +Isabelle est enlevée du château de Garba. + +Le cacique Andrès l'a revue. + +La caverne du Lion s'est ouverte à miracle. + +Un combat appelle au large Sans-Peur le Corsaire. + +Un nuage de fumée l'enveloppe. + +Mais tout à coup les canons se taisent, le nuage se dissipe, le rideau +est tombé. + +Un cri de joie s'échappe de la poitrine d'Isabelle. + +--Non! non! le _Lion de la mer_ ne meurt pas! Tel est celui des +Péruviens, dont les clameurs montent vers le ciel. + +Et le vénérable Andrès rend à Dieu de ferventes actions de grâce. + + + + +XXIV + +LE SOMMEIL DE LA LIONNE. + + +Le front ceint d'un bandeau qui cachait une balafre faite par un éclat +de bois et qui lui donnait l'apparence d'un Cupidon nautique, le jeune +Camuset demandait à son mentor Taillevent: + +--Mais pourquoi donc laissons-nous là cette frégate espagnole au lieu de +l'achever? + +--Ta ra ta ta ta! fit le maître. Je vas te le dire, mon gars, par la +raison qu'à bord du _Soleil royal_, ton vieux père m'expliqua de même +_le pourquoi-z-et le comment donc_ d'une manoeuvre de M. le bailli de +Suffren, qui se contentait, cette fois-là, de mettre les Anglais en +déroute sans leur prendre tant seulement un bout de fil de caret. + +--Ah!... Eh bien?... + +--C'est tout bêtement, comme disait ton père, vu que les petits poissons +n'ont pas le gosier assez large pour avaler les gros. + +Sur quoi l'intelligent Camuset, dont l'oeil droit était sous le bandeau, +ouvrit l'oeil gauche comme un fanal de combat, et Taillevent alla fumer +un calumet de consolation avec Baleine-aux-yeux-terribles. + +--Quel guignon de n'être pas de force à vous amariner cette frégate! +s'écria-t-il en néo-zélandais. + +--Mes amis, disait de son côté Sans-Peur le Corsaire, l'équipage ennemi +est par trop nombreux; au lieu de tenter l'abordage, j'ai dû me borner +à faire diversion pour sauver notre frégate à nous!... mais notre +dernier mot n'est pas dit. Dès demain nous aurons pris notre revanche. + +La manoeuvre du _Lion_ avait été magnifique. + +Il commença par se mettre en travers à l'arrière de la frégate +chasseresse, qui fut bien obligée de manoeuvrer pour lui présenter le +côté. Avec une adresse merveilleuse, _le Lion_ tournait en même temps, +évitant son feu tout en lui envoyant des bordées qui gênèrent bientôt +ses mouvements. Cependant, la prise, d'après les signaux du jeune +capitaine, continuait à gouverner sur la baie de Quiron. + +Le commandant espagnol, furieux de voir que l'autre frégate lui +échappait, n'essaya plus que d'aborder le brig, dont la fameuse pièce de +bronze brisa son gouvernail et fit tomber son mât d'artimon. + +Mais toute l'habileté de Sans-Peur ne l'empêcha point de recevoir à +fleur d'eau une bordée entière au moment où il prenait chasse pour +battre en retraite. + +Or, c'était en faisant jouer les pompes que maître Taillevent répondait +à l'intéressant Camuset; c'était en achevant d'établir les dernières +voiles qu'il fumait la pipe avec son ami Parawâ-Touma. + +_La Santa-Cruz_,--tel était le nom de la frégate espagnole,--une fois +réparée, pouvait venir attaquer les deux navires français, à l'ancre +dans la baie de Quiron. Mais on avait une nuit devant soi. Sans-Peur sut +l'utiliser. + +A bord du _Lion_, on pompe; on épuise l'eau de la cale avec tous les +engins possibles; une voile est passée sous la carène, des plaques de +plomb sont clouées sur les trous de boulets, on bouche les fentes et les +éclats avec de l'étoupe et des coins de bois. + +Cependant les balses péruviennes entourent la frégate _la Lionne_; elles +transportent à terre les chevaux embarqués aux îles +Malouines,--spectacle curieux qui transforme pour un instant les eaux de +la petite rade en une sorte de cirque équestre. + +Avant le coucher du soleil, tous les chevaux étaient parqués autour du +vieux château. Mais ceux que possédait auparavant le cacique Andrès, +montés par quelques fidèles serviteurs, se dispersaient le long du +rivage, les uns courant vers le nord, les autres vers le sud. Sans-Peur +avait donné l'ordre d'acheter autant de balses que l'on pourrait en +trouver dans les ports, les anses et les criques de vingt lieues à la +ronde. + +Tandis que les cavaliers péruviens partent pour remplir cette mission, +le brig est remorqué au fond de la baie, par delà le banc de récifs, +dans un bassin naturel où la mer est presque calme. On lui fait une +ceinture de balses qui le soutiendront à flot. Puis, son équipage +l'évacue et passe sur la frégate _la Lionne_. + +--Eh quoi! s'écrie Isabelle, encore un combat!... + +--Si _la Santa-Cruz_ ose venir nous attaquer, il faut être prêt à +repousser ses attaques, répond Sans-Peur; mais si elle s'éloigne, il +faut la poursuivre pour qu'elle ne répande point l'alarme sur les côtes +du Pérou et qu'on ne découvre pas notre asile. + +--Eh bien, je veux y être cette fois!... reprend la jeune femme. + +--Je vous accompagnerai donc, moi aussi! ajoute Andrès. Le Lion de la +mer ne refusera point une place sur son bord à celui qui fut autrefois +son général. + +Les Quichuas demandent à embarquer avec leur cacique. + +Léon y consent. + +Les blessés, confiés aux soins des femmes, restent seuls dans le château +de Quiron. Au point du jour, tous les préparatifs sont achevés. + +Mais de son côté, _la Santa-Cruz_ a établi un gouvernail et un mât de +fortune. Les voiles hautes, elle s'avance vers _la Lionne_, qui, les +sabords fermés, semble dormir sur ses ancres. + +L'équipage espagnol est composé de quatre cents marins aguerris. +L'équipage de la frégate française est formé d'éléments divers; mais la +disproportion des forces a cessé. Cent vingt corsaires normands, bretons +ou aventuriers, embarqués les uns à Port-Bail, les autres au Havre, une +centaine d'autres Français de provenances diverses, recrutés par force +majeure depuis Bayonne jusqu'au bas de la Plata, et enfin soixante ou +quatre-vingts Quichuas, en partie pêcheurs, tous pleins de bonne +volonté, sont rangés sous les ordres de Léon. + +Un rôle de combat est improvisé. On saura utiliser les plus inhabiles au +métier de marin. + +Après avoir bien examiné la situation des deux navires, le commandant de +_la Santa-Cruz_ disait à ses officiers: + +--Les Français ont espéré que leur demi-succès d'hier sauverait leur +frégate. Ils ont supposé que nous n'oserions pas les relancer jusqu'ici. +Leur insolente audace n'aura servi de rien; leur prise sera reprise sous +leurs yeux. Quant à leur brig, qui s'est retranché derrière des récifs +dont nous ne pouvons approcher, il a beau avoir pris la meilleure +position possible, il ne nous échappera point. Nous lui coupons la +retraite avec la frégate, et nous débarquons six pièces de gros calibre +que nous établissons en batterie sur la hauteur pour le foudroyer. + +A bord de _la Lionne_, embossée tout près du rivage, régnait un silence +de mort. + +Le pavillon n'était pas arboré, mais frappé sur sa drisse, dont le bout +pendait à l'arrière le long de la fenêtre; les rideaux cachaient +Sans-Peur aux gens de la frégate ennemie. + +Andrès et Isabelle, assis sur le canapé de la galerie, le questionnaient +tout bas: + +--Le piége est bien tendu, répondait-il; l'ennemi y donne tête baissée. +Ah! nous avons affaire au plus imprudent fanfaron de toutes les +Espagnes! + +Un garde-marine posté dans la hune de misaine de _la Santa-Cruz_ annonça +qu'il n'y avait pas un seul homme sur le pont de la frégate française, +où chacun l'entendit fort distinctement.--Si bien que le jeune Camuset +faillit éclater de rire, mais un regard menaçant de Taillevent le +contraignit à se mordre les lèvres. + +Les gens de _la Lionne_, rassemblés dans sa batterie basse, voyaient _la +Santa-Cruz_ qui s'avançait témérairement, jetait l'ancre, carguait ses +voiles et s'apprêtait à mettre ses canots à la mer. + +--Attention! dit Sans-Peur à demi-voix. + +--Attention! répétèrent les officiers et les maîtres, espacés de canon +en canon. + +La frégate espagnole, pivotant sur elle-même, se présenta forcément dans +le sens de sa longueur. + +Au même instant, le pavillon français se déploie comme par magie à +l'arrière de _la Lionne_. + +Le commandement FEU! retentit. + +Les quatorze canons de tribord de la batterie basse vomissent chacun un +double projectile. Le pont se peuple, et les pièces des gaillards +mariant leur feu à celui des canons de la batterie, la mâture de _la +Santa-Cruz_ s'écroule. + +Le câble était filé par le bout, les focs hissés; _la Lionne_ abordait +la frégate espagnole, où corsaires et Péruviens se précipitaient avec +furie. + +Surpris par cette brusque attaque, les gens de _la Santa-Cruz_ ont à +peine le temps de se mettre en défense; le jeune Camuset, pour sa part, +a l'honneur de faire capituler leur commandant, qu'il saisit au collet +en lui présentant la bouche d'un pistolet d'abordage. + +Parawâ et maître Taillevent se signalèrent comme de raison; les +Espagnols mirent bas les armes. + + + + +XXV + +PROBLÈME RÉSOLU. + + +L'action impétueuse, dont Isabelle et le cacique Andrès furent témoins +du haut de la dunette de _la Lionne_, ne dura pas plus d'un quart +d'heure. Jamais Sans-Peur n'avait enlevé un navire ennemi avec moins de +difficulté. Sincèrement, il en était au regret. + +Isabelle s'aperçut de son impression; + +--Eh, mon Dieu! rien de plus simple, répondit-il, nous voici sur les +bras près de quatre cents prisonniers à nourrir et à garder, quand nous +ne sommes que trois cents, et lorsque j'ai à conduire à bonne fin une +foule d'importants projets. Je tenais à m'emparer des canons et des +munitions de guerre; je me souciais médiocrement de la frégate; quant à +l'équipage, il m'embarrasse au delà de toute expression. + +--Eh bien, dit Isabelle, renvoyez vos prisonniers par terre ou par mer, +sous parole de ne plus porter les armes contre la France. + +Le cacique Andrès hocha la tête. + +--Ce serait tout simple en Europe, répondait Sans-Peur, mais ici, +puis-je exiger qu'on garde le secret de notre asile? + +--Déportez vos prisonniers sur quelque terre déserte, dit Andrès. Nous +leur fournirons tous les moyens d'y vivre jusqu'à la paix, et à la paix, +vous irez les délivrer vous-même. + +--J'y songeais... j'avais déjà pensé aux bords du détroit de Magellan, +et à plusieurs de mes îles les moins connues; mais peut-être avons-nous +mieux à faire... + +Provisoirement, les prisonniers furent mis aux fers dans la cale de leur +frégate, rase comme un ponton. Deux pierriers chargés à mitraille +étaient braqués à l'ouvert de chaque panneau, et une garde de quarante +hommes qui devait être relevée de vingt-quatre heures en vingt-quatre +heures, fut chargée de leur surveillance. En outre, _la Santa-Cruz_ se +trouvait amarrée entre _la Lionne_ et le brig _le Lion_, de manière à +pouvoir être coulée bas au premier signe de révolte. + +Toutes les mesures de sûreté une fois prises, il était juste d'accorder +quelque repos aux corsaires, qui se répandirent gaîment sur le rivage, +où les Quichuas de la petite colonie d'Andrès,--hommes, femmes et jeunes +filles,--les fêtèrent de leur mieux. + +L'anse désolée de Quiron retentit de chants de victoire. Il y eut un +grand bal, rondes, cachuchas et festins, feux de joie et cavalcades,--on +sait que les chevaux ne manquaient point. + +Maître Taillevent ne se mêla point à la danse, car, de compagnie avec +Parawâ, il explorait le canton et notamment la grande caverne. + +--Je veux bien que le vieux Nick me croque, dit le maître, si je sais ce +que mon capitaine veut faire de ce trou-là. + +--Il veut y cacher sa frégate, dit Parawâ d'un ton confidentiel. + +--Mais il n'y a pas d'eau, pas de chenal, pas de porte. + +--Le Lion de la mer est un _atoua_. Comme la terre s'est ouverte, les +rochers s'ouvriront et la mer remplira le bassin... + +--A savoir! murmura le maître. + +Tandis que l'incrédule Taillevent émettait des doutes incapables +d'ébranler la foi robuste de Baleine-aux-yeux-terribles, Léon, de retour +au château avec Isabelle et Andrès, rompit le silence en s'écriant: + +--J'ai trouvé!... oui, j'ai trouvé!... + +Le cacique et la jeune femme écoutaient attentifs. + +--Je suis à trois mille lieues de la France, dont les Anglais bloquent +les côtes. Je ne puis guère compter sur les envois de mon armateur; il +faut donc que je me crée toutes mes ressources par moi-même. Les deux +tiers de mes gens n'ont d'autre mobile que l'appât du gain; je leur ai +promis d'immenses richesses pour les décider à me suivre dans ces mers, +où nous ne ferons pourtant que d'assez tristes captures. Déjà mes hommes +ont droit à leurs parts de prise sur les deux frégates; en outre, il +faut les solder. Eh bien, pas de déportation! je traiterai mes +prisonniers comme nous aurions été traités nous-mêmes, si nous avions eu +le dessous.--La loi du talion est la loi de la guerre!... Je les +condamne aux mines!... + +--Aux mines? répéta Isabelle étonnée. + +--Je comprends! dit Andrès. + +--Indiquez-moi donc, mon père, la mine d'or la moins éloignée de la mer. + +--A vingt lieues, sur le versant des montagnes qui font face au grand +lac, les Espagnols exploitent plusieurs riches mines d'or et d'argent. + +--Dès ce soir, Isabelle, j'irai à la recherche de celle qui sera la +nôtre. + +--Dès ce soir nous partirons, répéta la jeune femme. + +--Le vieux chef des Condors est encore capable de monter à cheval! +ajouta Andrès. + +--Bien!... à ce soir, dit Léon. + +Puis il se rendit à bord de _la Lionne_ pour y écrire les instructions +qu'il devait laisser à ses officiers. + +Le soir même, sous sa conduite, une petite caravane de Quichuas sortait +du territoire de Quiron et s'engageait dans les plaines habitées par les +sujets espagnols. Maître Taillevent, Camuset et quelques autres matelots +de Port-Bail, déguisés en _gauchos_, c'est-à-dire en cavaliers du pays, +complétaient l'escorte du dernier successeur des Incas, Andrès, qui +passait pour mort, et de sa fille Isabelle, la Lionne de la mer. + + + + +XXVI + +L'ILE DE PLOMB. + + +En voyant maître Taillevent drapé dans un _poncho_ péruvien, le chapeau +à larges bords sur l'oreille, et se tenant à cheval aussi solidement que +s'il eût été au bout d'une vergue, Camuset, accoutré de même, mais +toujours sur le point d'être désarçonné, dit avec un accent admiratif: + +--Eh! nom du nom d'une bouffarde! maître, vous savez donc aussi monter à +cheval!... et vous n'en disiez rien à bord!... + +--Le vrai moyen de ne pas trop parler, c'est de se taire; retiens ça, +Camuset, ça peut servir. + +--Pour ne pas déraper, maître, je n'en sais rien! Un voyage par terre, +c'est amusant, je ne dis pas non, étant particulièrement charmé d'être +de la compagnie, mais le cheval!... le cheval!... quel tangage!... Je +croche les crins de l'avant et la queue, bah!... je ne suis pas solide +pour deux liards!... + +--Patience! on chavire une fois, deux fois et quatre aussi; j'ai connu +la chose voici dix ans passés, du temps de nos anciens branle-bas dans +ces montagnes; on tombe, on se ramasse, si tant seulement on ne s'est +pas cassé le cou, et voilà!... + +--Voilà!... merci! murmura Camuset, dont l'air emprunté faisait sourire +la caravane. + +Avant la troisième lieue, Camuset était tombé quatre fois; mais ensuite +il lâcha la queue de sa monture, et ne s'en trouva que mieux assis. + +--C'est tout de même amusant de naviguer par terre!... disait-il en +dépit d'une foule d'autres inconvénients très douloureux pour un +cavalier novice ou pour un novice cavalier, ce qui, cette fois, était +tout un. + +La lune éclairait la marche de la petite caravane divisée par groupes, +dont le premier, composé de guides excellents, explorait le terrain et +devait, en cas d'alerte, se replier sur le noyau central où Andrès, +malgré son grand âge, exerçait le commandement. + +Avant le jour, on se trouvait dans d'étroits défilés. + +Les marins, pour la plupart, furent obligés de mettre pied à terre et de +remorquer leurs chevaux, tandis que les Péruviens continuaient aisément +leur route sur le versant des précipices. + +--Malgré ça, disait Camuset, on serait plus commodément grand largue par +une jolie brise dans une bonne embarcation. + +--Bon! tu trouvais de l'agrément à louvoyer sur le plancher des veaux! +dit Taillevent, qui, pour sa part, chevauchait en fumant sa vieille +pipe. + +--De l'agrément, maître, il y en a tout de même, répondit Camuset. +Aïe!.... mon soulier est défoncé par ces cailloux sauvages. + +--Connu!... sois calme, quand tu auras fait encore une couple de lieues, +tu seras nu-pieds... + +--Mais ça coupe pis qu'un rasoir. + +--On ne les a pourtant pas repassés, mon gars! Tranquillise-toi, attends +les ronces, les épines et les cierges du Pérou; tu m'en diras des +nouvelles du charme de louvoyer dans les mornes. + +--Vous voulez rire, maître; eh bien, là, sans mentir, j'y en trouve du +charme. C'est que ça ne ressemble pas aux pommiers de Normandie, da!... + +Sur ces propos, entremêlés de digressions de tous genres, on pénétra +dans une gorge de rochers où l'on campa jusqu'à la nuit suivante. Une +tente fut dressée pour Andrès et les femmes. Quichuas et matelots +dormirent sur la mousse. + +Sans-Peur avait organisé un service de vedettes. Elles signalèrent les +rencontres fâcheuses et facilitèrent les moyens de les éviter, jusqu'à +ce qu'on fût aux bords du lac de l'île de Plomb. La troupe s'arrêta +enfin dans un canton habité par une tribu nomade d'Aymaras, dont le chef +n'ignorait point qu'Andrès vivait encore. + +Un messager lui remit, selon l'antique usage, une frange de _la borla_ +du vieux cacique. + +Le chef aymara la reçut avec un profond respect. + +--Qu'est-il ordonné au serviteur du grand chef des Condors? +demanda-t-il. + +--Le grand chef des Condors et le _Lion de la mer_, époux d'Isabelle, la +fille des Incas, sont dans la vallée du Torrent. + +--Dieu! l'heure est donc venue! + +--Je l'ignore! Je suis chargé seulement de te dire de faire préparer des +barques et d'envoyer des hommes fidèles à la garde de leurs chevaux. + +Une heure après, la caravane, singulièrement réduite par le départ de +messagers expédiés dans les divers cantons des alentours, voguait sur +les eaux profondes du lac des Cordillères. + +--A la bonne heure! ceci me connaît! s'était écrié Camuset en saisissant +une rame. + +Les barques montées par les compagnons du dernier successeur des Incas, +les déposèrent bientôt sur l'île sainte, au milieu des ruines de +l'antique temple du Soleil. + +La nuit enveloppait les cimes des Cordillères et les eaux froides du +grand lac. De toutes les rives, des pirogues se dirigeaient vers l'île +de Plomb, berceau de la race des Incas, et maintenant son sépulcre. + +Les pierres des tombeaux reflétaient les pâles rayons de l'astre des +nuits. + +Au milieu d'un silence funèbre, les barques touchaient les divers points +de l'îlot sacré; un mot de passe était échangé entre les sentinelles et +les rameurs. Les indigènes mettaient pied à terre; ils recevaient +l'ordre de se coucher dans les ruines et d'attendre; puis les canots +repartaient pour aller se charger d'autres indigènes des diverses tribus +de la montagne. + +Ainsi l'îlot solitaire se peuplait peu à peu. + +Avant le jour, il fut couvert d'une multitude de chefs et de guerriers +aymaras, chiquitos ou quichuas, dont quelques-uns avaient fait plus de +cinquante lieues pour se trouver au rendez-vous national. + +Le soleil, à son lever, éclaira une scène solennelle qui empruntait à +son théâtre un caractère mystérieux. + +Au centre d'une enceinte formée par des fûts de colonnes brisées, +couvertes de végétation et ombragées par des arbres séculaires, se +trouvait une tombe sur laquelle on lisait: + +«Ici reposent les restes mortels d'ANDRÈS DE SAÏRI, cacique de Tinta, +dernier grand chef des Condors.--_Dieu garde son âme!_» + +Or la pierre du tombeau ne le recouvrait plus. + +Elle avait été dressée de manière à faire face au peuple; son +inscription funéraire était devenue celle d'un vaste piédestal, +au-dessus duquel s'élevait le trône du vieillard. + +Quand il fut permis aux Péruviens de s'approcher, ils virent avec un +étonnement religieux la tombe ouverte et vide aux pieds du successeur +des Incas. + +Drapé dans le manteau royal, couronné de _la borla_ aux franges d'or, +Andrès tenait à la main un sceptre d'une forme antique. Sur un siège +moins haut, était assise à sa droite Isabelle, la fille de l'héroïque +Catalina, telle maintenant qu'on avait autrefois connu la compagne du +marquis de Garba y Palos. Un groupe de chefs respectés les entourait. Au +premier rang, on remarquait, portant le drapeau du Soleil, celui qu'on +avait si souvent vu à la tête des plus braves, pendant l'insurrection +de Tupac Amaru, celui qu'on avait pleuré comme un frère, et dont la +légende célébrait encore les grands exploits sous le nom de _Lion de la +mer_. + +Il semblait qu'une triple résurrection eut lieu dans l'île sainte où le +premier des Incas[16], le fils du Soleil, était jadis descendu des cieux +avec sa compagne[17], pour répandre la lumière parmi les nations +sauvages du Pérou. + +[Note 16: Manco-Capac.] + +[Note 17: Mama-Oello.] + +La vaste surface du lac étant absolument déserte, on pouvait sans +crainte se livrer aux plus brillantes démonstrations, puisque aucun +Espagnol ne surprendrait les mystères de l'assemblée. Des cris +d'enthousiasme éclatèrent de toutes parts. + +Les indigènes réunis n'avaient pas été convoqués au hasard; la majeure +partie d'entre eux ayant, douze années auparavant, combattu sous +l'infortuné José-Gabriel Condor Kanki, la triple apparition dont ils +étaient témoins n'était pour aucun d'eux une vaine parade. Les uns +avaient fait le siége de Sorata, les autres avaient suivi la bannière de +Catalina, la mère d'Isabelle; tous ils avaient connu le _Lion de la +mer_. + +Andrès fit un signe, le silence se rétablit. + +Il étendit son sceptre, et montrant la fosse béante à ses pieds: + +--Cette tombe est vide encore aujourd'hui, dit-il. Ceux que vous avez +pleurés vivent pour vous aimer, pour vous servir. Le sang des Incas +coule dans les veines de la fille de ma fille, et les mers nous ont +rendu leur _Lion_, leur _Lion_ qui n'a cessé de vaincre les Espagnols. +Il y a peu de jours, sur nos côtes, une frégate du Callao amenait +pavillon devant la sienne, qui porte les couleurs de la France. Le _Lion +de la mer_ vous dira lui-même quels sont ses desseins et ce qu'il attend +de vous. Moi, sur le bord de cette tombe, où je ne tarderai pas à +descendre réellement, je viens vous dire qu'il est l'époux d'Isabelle, +la nièce de Tupac Amaru, la fille des Incas!... Je viens, en votre +présence à tous, ceindre _la borla_ de nos ancêtre au front d'Isabelle, +votre reine et votre soeur. Si quelqu'un d'entre vous veut s'y opposer, +qu'il prenne librement la parole! + +Les Péruviens répondirent par mille cris de dévoûment. + +--Vive la fille de Catalina!--Vive la nièce de Tupac Amaru!--Vivent +Isabelle et le _Lion de la mer_!...--Vive à jamais la race des Incas!... + +Andrès ajouta lentement: + +--Pour plonger nos tyrans dans une sécurité profonde, j'ai dû leur faire +croire qu'Andrès de Saïri n'était plus, et les peuples du Pérou ont +suivi son cercueil, et cette pierre funéraire a reçu l'inscription que +vous lisez. Cependant, caché dans une retraite inconnue, votre dernier +seigneur attendait, sur les bords de l'Océan, le retour de sa fille +bien-aimée qu'avait juré de lui ramener le _Lion de la mer_. Le _Lion +de la mer_, triomphant de tous les dangers, a tenu son serment par la +permission de Dieu. Le grand Condor du Pérou étend sur vous ses ailes +immenses. La généreuse tige de l'arbre des Incas n'est point desséchée; +elle poussera des rameaux verdoyants, elle refleurira, et votre antique +indépendance vous sera rendue!... + +--Gloire au vainqueur de Sorata! dirent les chefs dont le cri fut +longuement répété. + +Léon de Roqueforte, agitant le drapeau qui, de nos jours, est celui de +la république péruvienne, s'avança le front haut. Ses regards assurés +augmentèrent encore l'enthousiasme des chefs et des guerriers. + +La bannière qu'il leur montrait représente le soleil se levant sur les +Andes, dont le pied est baigné par la rivière de Rimac. Cet emblème, +entouré de lauriers, occupe le centre de quatre triangles en diagonale +dont deux rouges et deux blancs. + +--Enfants des Incas! s'écria le _Lion de la mer_, voici le drapeau de +votre indépendance! Avant peu d'années, il remplacera les couleurs de +l'Espagne sur toute la surface de l'empire péruvien. Vous ignorez +peut-être que la vieille Europe est en feu; vos maîtres ne veulent +point que vous sachiez qu'une révolution géante commence au delà des +mers. Cette révolution métamorphosera le monde!... Elle vous rendra +votre liberté!... Vivez dans l'espoir du grand jour de +l'affranchissement! Et en attendant que le soleil qui l'éclairera se +lève sur ces montagnes, secondez mes efforts. Je suis le précurseur de +votre délivrance! aidez-moi à remplir ma tâche. Conservez, avec votre +prudence admirable, les secrets de l'avenir; secondez-moi dans le +présent. + +Isabelle, couronnée du bandeau royal, se leva et dit: + +--Jurez de lui obéir comme à moi-même. + +--Nous le jurons! + +Et Sans-Peur ajouta: + +--Les Espagnols vous condamnent aux travaux des mines; moi, j'ai +condamné aux mines mes prisonniers espagnols. Vos maîtres vous obligent +à retirer des entrailles de la terre l'or qui leur sert à forger vos +fers; que mes captifs, gardés et surveillés par vous, arrachent de vos +montagnes l'or qui doit servir à les briser!... + +--C'est bien!... dit le chef des Aymaras. Tu auras de l'or! Nous +garderons tes prisonniers. Nous connaissons des mines que les Espagnols +ne découvriront jamais. Fermées pour eux, elle se rouvriront pour toi! + +Léon continua: + +--L'Espagne envoie par mer les troupes qui vous oppriment, c'est sur mer +que je combattrai l'Espagne. J'arrêterai ses convois, je prendrai ses +navires, je transformerai ses soldats en mineurs que je vous livrerai. +Mais, d'un autre côté, si j'ai des vaisseaux, je manque d'hommes; que +chaque tribu me fournisse donc quelques jeunes gens alertes et courageux +pour compléter mes équipages. + +Les acclamations de la multitude furent favorables à cette demande. + +Électrisés par les discours d'Andrès, de Léon et d'Isabelle, plus de +deux cents indigènes se présentèrent d'eux-mêmes. Les caciques des +divers districts promirent d'en envoyer successivement au _Lion de la +mer_ autant qu'il lui en faudrait. + +Le double but du voyage se trouvait rempli. + +Un festin patriotique, des cérémonies religieuses et des conférences +auxquelles prirent part les principaux chefs de peuplades occupèrent +ensuite la journée. + +Faut-il dire comment maître Taillevent renouvela connaissance avec une +foule d'anciens compagnons d'armes? Faut-il relater les faits et gestes +de Camuset, qui, mettant les instants à profit, raccommoda ses souliers, +non sans s'instruire des traditions du pays? + +--Eh quoi! les ruines qu'il voyait étaient celles d'un temple jadis +recouvert en lames d'or!... Nom d'un faubert! ça vous avait tristement +changé de mine!... Et, lors de la conquête du pays par les Espagnols, +les Incas avaient jeté au fond du lac tous leurs trésors, dont +particulièrement une scélérate de chaîne d'or plus grosse que le grand +câble de la frégate!... Quel dommage!... Mais, voyons, au lieu de tant +creuser la terre, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de repêcher ces +richesses? + +--Pas moyen, Camuset, le lac Titicaca n'a pas de fond. + +--S'il n'a pas de fond, il a un drôle de nom tout de même, pour un lac +sacré. + +--Tu es bien de ton pays, mon gars, reprit Taillevent. Un nom qui n'est +pas français t'étonne et te fait rire. Sais-tu ce que veut dire +_camuset_ chez les sauvages de Toyoa, où nous irons peut-être bien un de +ces quatre matins? + +--Eh bien, maître, qu'est-ce que ça y veut dire? + +--Cornichon, potiron, ratapiat, gringalet, bavard et ver de cambuse. + +--Merci!... Ils sont polis dans ce pays-là. + +--Ici, _titicaca_ veut dire _île de plomb_, voilà la différence, et +l'innocent qui rit pour si peu n'est qu'un _camuset_, en langage de +Toyoa. + +--Bon! maître!... assez causé! Malgré ça, je vois bien que vous _blaguez +à la coche_. + +--Ça se pourrait encore, dit gravement le maître d'équipage. + + + + +XXVII + +A LA POUDRE. + + +L'histoire signale, sans entrer dans aucun détail précis, quelques +insurrections partielles qui eurent lieu au Pérou entre 1794 et 1802. La +cause de ces mouvements de peu de durée est totalement inconnue. On les +attribue plutôt à des bandits qu'aux habitants indigènes, qui +n'acquittèrent jamais les impôts avec plus de régularité. + +Les alliés du _Lion de la mer_ se conformaient aux ordres de leur reine +Isabelle. + +Ils ne négligèrent rien pour mettre en défaut la vigilance des +Espagnols. Ils avaient l'air soumis, payaient exactement les redevances, +ne murmuraient point, et ne prenaient les armes que pour empêcher de +découvrir les travaux exécutés dans les mines par les prisonniers de +Sans-Peur. + +Malheur aux troupes de la couronne qui s'aventuraient vers les points +dont la connaissance devait demeurer secrète! Pas un soldat ne revenait +d'une expédition semblable; mort ou vif, il disparaissait dans les +entrailles de la terre. + +Les Péruviens, poussant la ruse jusqu'aux dernières limites, avaient +soin de changer plusieurs fois par an les ouvertures des mines, afin que +les Espagnols pussent visiter sans obstacles, à peu de mois de distance, +les lieux mêmes dont les abords venaient d'être le plus cruellement +interdits. Des galeries souterraines, toujours creusées dans la +direction de l'Océan, s'étendirent sous les montagnes à des distances +incroyables. Souvent Andrès et Isabelle furent revus par leurs fidèles +sujets, qui, profitant des travaux tous les premiers, avaient un +puissant intérêt à suivre les instructions de leurs princes. + +Des relations constantes furent entretenues entre la mine des Incas et +le territoire de Quiron, centre maritime de la puissance de Sans-Peur le +Corsaire; et l'exploitation de la mine d'or permit à Léon de soulager +les souffrances des indigènes, de payer largement leurs services et de +rémunérer en même temps avec toute la libéralité nécessaire les marins +français qui servaient sous ses ordres. + + * * * * * + +Les prisonniers livrés aux chefs quichuas avaient successivement été +emmenés, sous bonne escorte, dans l'intérieur des terres.--Une flottille +innombrable de balses était à la disposition de Léon, dont les deux +frégates et le brig, entièrement réparés, se balançaient maintenant sur +leurs amarres. + +_Le Lion_, placé sous le commandement de Paul Déravis, officier capable, +à qui Sans-Peur avait cru pouvoir confier ses desseins, ne tarda point à +mettre sous voiles avec Parawâ pour pilote. Il allait annoncer aux +peuples de la Polynésie le retour de l'_Atoua_, Lion de la mer, +transmettre d'importantes instructions aux principaux chefs, et +combattre en corsaire les Anglais ou les Espagnols partout où il se +sentirait de force à vaincre. + +Le pavillon de Sans-Peur fut arboré à bord de _la Santa-Cruz_, dont +l'équipage, composé des compatriotes de Taillevent et de Camuset, fut +complété avec les jeunes Péruviens qu'il s'agissait de former au métier +de la mer. + +Quant à _la Lionne_, elle demeura presque déserte, ce qui motiva bien +des discours homériques de maître Taillevent. + +A peine le brig eut-il disparu au large avec tous les aventuriers dont +la discrétion paraissait douteuse au capitaine, que d'étranges travaux +commencèrent. + +Des plongeurs ayant placé, sous les rochers qui barraient le fond de la +baie, une énorme quantité de poudre, on y mit le feu; la brèche +s'ouvrit; la mer se précipita dans les profondeurs de la caverne, où il +ne s'agit plus que de faire entrer la frégate. + +--Ah! l'idée, l'idée! s'écria Taillevent. Vous en a-t-il de l'idée, mon +capitaine! Le reste se voit clair comme le jour. Les balses vont servir +de chapelet pour soulever notre chère _Lionne_, à l'effet de la loger +dans la caverne, où nous la retrouverons en cas de besoin... Camuset, et +vous tous, enfants, ouvrez les yeux et les oreilles, c'est permis! mais +fermez la bouche à tout jamais, voilà ma consigne! + +Léon ne se borna point à cacher la frégate au fond du bassin voûté où +elle fut introduite, il voulut encore que l'ouverture de l'antre fût +dissimulée par un amas de rocs entassés de manière à pouvoir tomber en +peu d'instants. + +Enfin, après avoir suffisamment exercé son équipage, il annonça au vieil +Andrès qu'il allait prendre la mer. + +Le cacique jeta un regard sur Isabelle et lut sa résolution sur ses +traits. + +--Allez, mes enfants! dit-il, que Dieu vous garde et qu'il vous ramène +pour me fermer les yeux. Lorsqu'à votre retour d'Europe vous alliez +livrer combat à un ennemi redoutable, j'ai voulu partager vos dangers; +aujourd'hui, d'autres devoirs me sont imposés, je n'y faillirai point. +Je suis la sentinelle qui veille sur ces rives, le ministre de vos +volontés, l'interprète de vos desseins; je me conformerai aux intentions +de mon glorieux fils le _Lion de la mer_, en priant le ciel de vous +protéger. + +Léon et Isabelle, courbant le front, reçurent la bénédiction paternelle. + +Moins d'une heure après, la baie de Quiron était redevenue silencieuse. +La frégate qui remontait vers le nord perdait de vue le vieux castel où +l'aïeul attristé méditait sur l'avenir de ses enfants et de sa patrie. + +--M'est-il permis de demander où nous allons? dit la jeune femme. + +--A la poudre! répondit Sans-Peur. + +Dans l'école du canon, le commandement: _A la poudre!_ ordonne aux +pourvoyeurs de se rendre aux soutes avec leurs gargoussiers vides et +d'en revenir avec des gargoussiers pleins. Isabelle comprit que l'objet +principal de la campagne était de s'approvisionner de munitions de +guerre aux dépens de l'ennemi. + +--C'est donc au Callao, reprit-elle, que nous tenterons un coup de main? + +--Tu l'as deviné. + +--Et l'enfant de Sans-Peur en a tressailli dans mon sein, répondit +Isabelle. + +Liména, qui entrait dans la dunette meublée des mêmes meubles que la +chambre nuptiale du brig _le Lion_, sourit en voyant le valeureux +capitaine embrasser avec joie celle qui comblait enfin par ces paroles +le plus cher de ses voeux. + +--De crainte d'être laissée à terre, reprit Isabelle, je n'ai voulu +parler qu'à bord, au large... + +--Mais Andrès?... + +--Une lettre d'adieu l'instruit de nos espérances. + +--Bien! Et ne crains plus désormais que je te laisse à terre malgré toi. +Il m'importe à moi-même que la compagne du _Lion de la mer_ soit un +marin et un capitaine, comme elle est déjà une héroïne!... + +--Des compliments au bout de six mois de mariage! + +--La vérité, toujours! + + + + +XXVIII + +COUPS DE MAIN. + + +Au Callao et à Lima, on commençait à s'inquiéter de l'absence prolongée +de la frégate de Sa Majesté Catholique, _la Santa-Cruz_, partie pour +Valparaiso, où l'on savait qu'elle n'était point arrivée.--Avait-elle +sombré au large? avait-elle fait naufrage sur quelque côte inconnue? +Entraînée hors de sa route par un coup de vent formidable, était-elle en +relâche dans des îles lointaines où elle se réparait? ou enfin, chose +peu vraisemblable, était-elle tombée au pouvoir des ennemis? On +n'ignorait plus, il est vrai, que l'Espagne avait déclaré la guerre à la +République française, mais on n'admettait point que la République, en +lutte avec toutes les puissances européennes, songeât à expédier un seul +navire au Pérou. + +Les meilleurs raisonnements sont susceptibles d'être démentis par les +faits; la prise de _la Santa-Cruz_ en fournit une preuve de plus. + +Au coucher du soleil, la frégate battant flamme et pavillon espagnol fut +signalée par les vigies de la côte. Les esprits se rassurèrent; on +attendit patiemment le lendemain pour avoir l'explication de son retard. + +L'explication devait se faire singulièrement attendre. + +Au beau milieu de la nuit, deux cents hommes débarquèrent au fond de la +baie du Callao, surprirent le poste qui gardait la poudrière de +San-José, forcèrent les portes, s'emparèrent d'autant de munitions de +guerre que les chaloupes et radeaux purent en charger, et en partant +mirent le feu à la poudrière elle-même, qui fit explosion avec un +épouvantable fracas. + +Le lendemain la frégate avait disparu. + +Or, d'après quelques-uns des soldats de garde, laissés à dessein dans la +baie, les auteurs du coup de main parlaient espagnol.--En conséquence, +on s'accorda bientôt à dire que l'équipage de _la Santa-Cruz_, s'étant +révolté contre ses officiers, faisait la piraterie. Les navires de +guerre dont disposait le vice-roi furent expédiés dans les divers ports +intermédiaires pour y dénoncer _la Santa-Cruz_ comme rebelle; et quant à +la poudrière San-José, on n'eut garde de la reconstruire; aussi les +magasins actuels sont-ils tous situés dans les forts et la citadelle du +Callao. + +Une petite corvette espagnole eut le malheur d'être rencontrée par la +frégate de Sans-Peur, qui la prit, livra son équipage aux indigènes pour +augmenter le nombre des mineurs, et démolit le navire, dont les voiles, +l'artillerie et les munitions furent emmagasinées dans la vaste caverne +de _la Lionne_. + +Si l'on ne savait point, à Lima, quel était le mystérieux ennemi à qui +l'on avait affaire, Andrès, Isabelle et Léon n'ignoraient aucun des +bruits répandus au Pérou, car ils avaient la ressource d'envoyer des +gens sûrs dans les principales villes. A courts intervalles se +succédèrent plusieurs coups de main non moins heureux que celui de la +poudrière du Callao. + +Sous pavillon indépendant, _la Santa-Cruz_ prit ou rançonna plus de +cinquante bâtiments de commerce, à l'ouvert des ports d'Arica, +d'Arequipa, de Pisco et jusque dans le golfe de Guayaquil. + +L'abondance régnait parmi les indigènes dévoués à la cause d'Isabelle; +le vice-roi s'alarmait sérieusement et se proposait de mettre en mer une +division destinée à pourchasser la frégate rebelle qui dévastait le +littoral; la vieillesse d'Andrès était remplie de nobles espoirs qui +furent accrus encore par la naissance d'un arrière-petit-fils. + + + + +XXIX + +NAISSANCES, MARIAGE ET BAPTÊMES. + + +A l'instant où, revenant de course, la frégate victorieuse mouillait +devant le château de Quiron, l'enfant reçut le jour à bord. + +Une salve d'artillerie et un pavois national célébrèrent cet événement +heureux. + +La frégate fut aussitôt entourée de balses chargées d'indigènes, à qui +le vieil Andrès, du haut de la dunette, présenta le nouveau-né, qui, +selon les désirs d'Isabelle, reçut les noms de +Gabriel-José-Clodion-Tupac-Amaru. + +Son bisaïeul y ajouta le titre de _Condor-Kanki_. + +--Voici le nouveau grand chef des Condors! s'écria-t-il. L'enfant des +Incas naît avec l'aurore de notre indépendance. Elle grandira comme lui, +peuples du Pérou. Avant le midi de sa vie, elle illuminera l'empire de +nos aïeux, elle sera le soleil qui dissipera les ténèbres de notre +longue servitude en éblouissant nos oppresseurs! Gloire au prince +nouveau-né; gloire au fils d'Isabelle et du Lion de la mer! Puisse le +Dieu des opprimés lui accorder à jamais sa protection toute-puissante. + +Ce fut peu après la naissance de Gabriel de Roqueforte que maître +Taillevent prit enfin la résolution d'imiter son capitaine en demandant +la main de l'aimable Liména. + +--Tous mes plans à moi sont coulés, dit-il. J'avais du goût pour le +petit cabotage et la pêche sur la côte de Normandie, avec un brin de +contrebande en Angleterre, histoire de rire,--et me voilà courant la +grande bordée à perpétuité. J'avais l'idée de demeurer le fils de ma +bonne femme de mère à Port-Bail, et d'être le père de ses +petits-enfants; mais le roi, la république, mon capitaine, le +tremblement, le diable s'en sont mêlés; j'ai repassé la chance à mon +matelot Tom Lebon, anglais de nation, français de coeur, ça, c'est +connu! Donc bonsoir les Normandes de Normandie, faut que j'en prenne une +ailleurs, pas vrai? + +--Il me semble assez difficile d'être Normande ailleurs qu'en Normandie, +dit Liména en riant. + +--Eh bien, la mignonne, voilà ce qui vous trompe, à preuve qu'il ne +tient qu'à vous de passer Normande en devenant la femme d'un Normand qui +s'appelle maître Taillevent, soit dit sans vous offenser. + +--Vous ne m'offensez pas du tout, bien au contraire, dit Liména en +souriant. + +--Bien au contraire? répéta le maître avec un certain trouble. + +La démarche qu'il hasardait ne laissait pas que de lui avoir coûté, en +réflexions et en monologues, plus de cinquante quarts de nuit. + +--Je dis au contraire, reprit Liména, parce que je commençais à être +offensée de votre long silence. Dès le premier jour, vous avez pu voir +que j'étais dévouée à madame, comme vous vous l'êtes à votre +capitaine... + +--Il n'y a pas de temps perdu, interrompit Taillevent, M. Gabriel ne +fait que de naître. Laissez courir, le mousse qui lui sera dévoué corps +et biens ne sera pas longtemps dans les brumes du Pérou.--A demain la +noce, avec votre permission! + +--Mais madame ne sait encore rien... + +--Ni mon capitaine non plus; soyez calme malgré ça; je réponds de la +chose.--Enlevé! A demain la noce! + + * * * * * + +Le jour même du mariage de Taillevent eut lieu le baptème de +Gabriel-José-Clodion-Tupac-Amaru de Roqueforte, intrépide enfant dont +l'éducation se fit tour à tour à la mer, dans les gorges des Cordillères +et dans les îles du grand océan Pacifique, où LÉO l'_Atoua_ fut +successivement revu par tous les peuples. + +_La Santa-Cruz_ et _le Lion_ se rejoignirent. De beaux combats furent +livrés aux Anglais dans plusieurs archipels et jusque sous les murs de +Sydney. + +Parawâ s'y fit remarquer par sa vaillance à toute épreuve. Trop heureux +de combattre sous le Lion de la mer, il s'était hâté de passer à bord de +la frégate, dès qu'elle mouilla dans la baie des Iles. + +Un jour vint où, confiant à Paul Déravis le commandement de _la +Santa-Cruz_ et la conduite d'un important convoi chargé de richesses, +Léon remonta son brig refondu à neuf à l'île Taïti. + +Le convoi fit route pour le Havre. Sans-Peur expédiait des captures +opulentes au citoyen Plantier, son armateur; il se débarassait d'une +foule de marins fatigués d'être hors de France depuis fort longtemps. Il +ne voulait sous ses ordres que des gens de bonne volonté. D'ailleurs, il +avait eu l'occasion de parfaire en Océanie plusieurs nombreux équipages, +et se trouvait désormais dans une position excellente. + +_Le Lion_ en se dirigeant sur la baie de Quiron, captura sans coup férir +_le Duff_, chargé de missionnaires méthodistes, parmi lesquels se +trouvait le misérable Pottle Trichenpot, qui fut accueilli par les +risées de tous les anciens de l'équipage. + +--Si j'étais le capitaine, dit Taillevent à la vue du valet devenu +missionnaire, je vous ferais pendre ce mauvais coquin-là pour ne plus le +rencontrer. + +--Ça nous ferait un mineur de moins, objecta Liména. + +Mais quinze jours après, pendant une relâche dans l'archipel de Tonga, +Pottle étant parvenu à s'évader, Liména convint de bonne foi que son +époux avait eu bien raison. + +Au large, peu avant le retour au château d'Andrès, Isabelle devint mère +de deux jumeaux qui reçurent les noms de Léonin-Theuderic et +Lionel-Clodomir.--Ces enfants de la mer atteignirent l'âge de trois ans +sous les yeux de leur bisaïeul, tandis qu'avec des succès toujours +nouveaux, Léon et Isabelle battaient l'océan Pacifique. + +Le grand tueur de navires en avait usé trois sur les entre-faites. + +_Le Lion_,--jolie corvette de trente canons à cette heure,--ramenait un +gros trois-mâts chargé de marins indigènes de l'Océanie, quand tout à +coup une grande frégate anglaise se montre à l'ouvert de la baie. Un +corps de cavalerie espagnole apparaît presque au même instant sur les +hauteurs voisines du territoire de Quiron. + +--Encore un branle-bas! Camuset, mon camarade, dit Taillevent, m'est +avis qu'il va faire chaud! + + + + +XXX + +POTTLE TRICHENPOT. + + +La biographie de Pottle Trichenpot, natif de Darmouth, mérite bien de +distraire un peu la muse de l'Histoire, qui n'a pas souvent le loisir +d'esquisser la silhouette d'un plus impudent rogneur de portions. + +Fils d'un ex-cambusier devenu maître de taverne, Pottle employa ses +premières années à sophistiquer les liquides offerts aux habitués du +logis. Un beau soir, il s'empara de la recette de la journée et disparut +sans que ses honorables parents s'inquiétassent de le rattraper. + +--Excellent débarras! Qu'il aille se faire pendre ailleurs! dit en +anglais monsieur son père à madame sa mère, qui fut absolument du même +avis. + +Cinq ou six autres fils ou filles suffisaient d'ailleurs à leur +tendresse, et l'on peut affirmer qu'ils en auraient aisément donné deux +ou trois pour être bien sûrs que Pottle ne reparaîtrait jamais. Ce +sacrifice peu ruineux fut inutile. Pressé comme vagabond, Pottle avait +l'honneur d'être logé aux frais de son gouvernement sur on ne sait quel +vaisseau de Sa Majesté Britannique. Par l'intermédiaire de ses +contre-maîtres de manoeuvre, la même Majesté daigna former à coups de +fouet l'esprit et le coeur de Pottle Trichenpot, sans parvenir toutefois +à faire de lui un mousse passable. + +Naturellement lâche, malpropre et filou, il était rempli d'intelligence +pour les travaux occultes qui avaient enrichi ses chers parents. Tant +d'aimables qualités réunies en sa seule personne devaient le faire +distinguer par le munitionnaire en chef du vaisseau _le Warspit_; il se +rendit, par un zèle à toute épreuve, digne d'une pareille distinction; +nul ne pesait et ne mesurait plus mal que lui, nul ne décomptait mieux. +Il savait ses quatre règles dès l'âge tendre, il apprit à lire et à +écrire dans l'espoir de devenir un jour munitionnaire royal. +Malheureusement, enhardi par trop de succés, il ne se borna plus à +filouter l'équipage au profit de son protecteur, et voulut bénéficier de +ses talents. Cette ambition le perdit. + +Cent coups de fouet et deux ans de prison lui furent attribués en +récompense de ses mérites; mais à quelque chose malheur est bon. Pottle +fut attaché au service particulier du chapelain de la prison, estimable +ministre qui, chaque soir, se faisait faire par lui la lecture de la +Bible, et qui, plus tard, le donna pour valet à son neveu le master de +la corvette _the Hope_ (l'Espérance). On se rappelle comment cette +corvette fut brûlée sur les côtes de Galice par le corsaire _le Lion_, +et comment Pottle, mis en barrique, recueilli par _la Guerrera_, puis +embarqué sur _la Dignity_, parvint à se faire accepter comme domestique +par le loyal Roboam Owen. + +Hypocrite formé par tant d'infortunes et devenu très habile à faire +naître les occasions favorables, Pottle eut le talent de s'insinuer dans +les meilleures grâces du spéculateur qui trafiquait à l'anglaise des +revenus de la Bible dans les archipels de l'Océanie. + +A Londres, il fut trouvé digne de toute confiance et en partit avec une +pacotille dont il devait tirer les plus agréables profits. + +Le catholicisme est abnégation, désintéressement, dévoûment allant +jusqu'au martyre. Celles des sectes dissidentes qui exploitent les rives +lointaines sont animées par l'esprit diamétralement inverse. + +Pottle Trichenpot, marié à Sydney avec la fille d'un déporté, n'était +rien moins que missionnaire anglican lors de la prise du _Duff_. + +Possesseur d'une magnifique collection de spiritueux et de bibles, de +ciseaux, de couteaux et de verroteries, il travaillait à l'édification, +à la conversion et à la civilisation des Polynésiens avec un succès des +plus rares. Sa pacotille fut perdue, hélas! mais en dépit du rancunier +Taillevent, le missionnaire Pottle Trichenpot n'eut qu'à se louer des +traitements de Sans-Peur le Corsaire. + +En vérité, il fut acueilli en ancienne connaissance. Le capitaine lui +demanda des nouvelles du brave lieutenant Irlandais Roboam Owen. Pottle, +d'abord tout tremblant, se rassura et dit que M. Owen continuait à +servir dans la marine britannique. + +--Mais, ajouta le prisonnier, très peu de jours après notre débarquement +au cap de la Higuera, nous nous séparâmes, et je n'ai jamais eu +l'honneur de le rencontrer depuis. + +Pottle mentait avec impudence. + +Sans-Peur ne fut point tout à fait sa dupe; seulement son indulgence +trop grande, combinée avec la terreur profonde qu'il inspirait à Pottle +Trichenpot, fut cause que ce dernier s'évada au risque d'être dévoré par +les requins ou par les anthropophages. + +Pour qu'un tel poltron courût de gaîté de coeur autant de dangers, il +devait avoir la conscience fort lourde et redouter à bon droit que, se +ravisant tôt ou tard, Sans-Peur ne se conformât à la manière de voir de +l'expéditif Taillevent. + +Plus heureux qu'il ne méritait de l'être, Pottle Trichenpot fut +recueilli par un autre navire de missionnaires anglicans et se retrouva +bientôt dans une position meilleure que jamais. + +Il faut lui attribuer la majeure partie des rapports alarmants que reçut +le gouvernement britannique sur les progrès d'un aventurier français +déjà signalé à son attention depuis longues années: «--Sous les noms +principaux de LÉO l'_Atoua_, Lion de la mer, ou Sans-Peur le Corsaire, +cet odieux pirate, ligué avec les insurgés du Pérou, ne cessait de +persécuter les missions anglaises, s'opposait en tous lieux à leur +établissement, suscitait des révoltes et des massacres, capturait les +goëlettes évangéliques, et menaçait d'expulser les Anglais de toutes les +îles.» + +Les missionnaires, en général, se plaignaient des partisans fanatiques +de LÉO l'_Atoua_; Pottle seul était en mesure de fournir de bons +renseignements qu'il compléta par une foule de détails circonstanciés. + +Cependant les gouverneurs des diverses audiences du Pérou étaient +parvenus de leur côté à trouver quelques indices de la mystérieuse +puissance exercée contre eux par un ennemi acharné, qui devait avoir des +partisans jusque dans l'intérieur des terres. + + + + +XXXI + +BATAILLE DE QUIRON. + + +La frégate anglaise _la Firefly_ avait mouillé au Callao avant de se +diriger sur la baie de Quiron. Son capitaine, qui apportait les +documents fournis par les missions anglaises, se concerta naturellement +avec le vice-roi. Les Espagnols agirent par terre, tandis que les +Anglais allaient attaquer par mer. + +Au moment même où Sans-Peur apercevait dans la direction du nord la +frégate ennemie, il vit sur la pointe sud de la baie de Quiron un +pavillon qui lui signalait des dangers à terre. + +--Andrès est menacé, dit-il à Isabelle. La route suivie par cet anglais +prouve qu'on a découvert notre asile. + +--Ah! mon Dieu! s'écria la jeune mère de famille, je vois des troupes +espagnoles sur la montagne!... et j'ai deux de mes enfants à terre!... + +Léonin et Lionel, les deux jumeaux, âgés d'environ trois ans, se +roulaient aux pieds de leur bisaïeul assis sur une sorte de palanquin, +d'où il donnait à voix basse ses ordres transmis aussitôt à ses fidèles +serviteurs. + +Gabriel, sur le gaillard d'arrière de la corvette _le Lion_, avait pour +compagnon de jeux un petit garçon d'un an plus jeune que lui, né en mer +et baptisé à bord du nom euphonique de Liméno Taillevent. + +Camuset, qui jouissait du privilége d'être spécialement chargé de la +garde du petit Gabriel, était en tiers dans leurs récréations. Il les +suivait dans la mâture, leur enseignait à faire toutes sortes de noeuds, +était leur maître d'escrime, de bâton et de natation, trouvait ses +fonctions charmantes, et avait cessé d'être tarabusté par maître +Taillevent, qui le traitait de camarade. + +--Ah! s'il pouvait un jour m'appeler son _matelot_! disait naïvement le +vaillant garçon. + +Mais le titre sacro-saint de _matelot_ ne pouvait être décerné par +maître Taillevent qu'à un seul homme dans le monde, c'est-à-dire Tom +Lebon de Jersey, anglais de nation, français de coeur... + +--Le mari de ma femme, le fils de ma mère, et le père de ses +petits-enfants! disait encore quelquefois le brave maître par un reste +d'habitude à laquelle Liména mettait bon ordre. + +--Ta femme, c'est moi! et le seul petit-fils de ta mère, Liméno notre +enfant. + +--Doucement, madame Taillevent, répliquait le maître. Pour la première +chose, j'ai tort; tu es ma femme, et l'autre est celle de mon matelot +Tom Lebon. Mais pour la seconde chose, je dis et je répète que mon +matelot est le fils de ma bonne femme de mère... par _substantation_, +langage du notaire de chez nous. + +--Pardonnerez, maître, objectait Camuset, le notaire de chez nous a dit +_substitution_. + +--Je n'en fais pas la différence, mon camarade, reprit Taillevent avec +bonhomie, mettons _tanta_, _titu_, _touto_, _tuti_, tout ce que tu +voudras; en néo-zélandais on dirait _papaï_; demande plutôt au vieux +Parawâ. + +Parawâ et bon nombre de ses compatriotes étaient alors, soit à bord de +la corvette _le Lion_, soit sur la prise anglaise _l'Unicorn_, qui +entrèrent de conserve dons la baie de Quiron. + +_La Firefly_, chargée de toile, gouvernait sur elles, sabords ouverts, +mèches allumées. + +_Le Lion_ et _l'Unicorn_ hissèrent pavillon français, l'appuyèrent d'un +coup de canon et s'embossèrent à l'extrémité la plus reculée de la baie. + +Sans-Peur emmenant son fils Gabriel, Taillevent, Camuset et cinquante +autres se jetèrent dans la chaloupe ou le grand canot. + +Isabelle, suivie de Parawâ, se précipita vers le château de Quiron, où +les serviteurs d'Andrès s'apprêtaient à opposer aux troupes espagnoles +une résistance vigoureuse. + +A bord de _la Firefly_, on observait les mouvements des embarcations qui +se remplissaient de marins des deux navires. On crut nécessairement +qu'ils prenaient la fuite. + +--_Perfectly well!_ parfaitement bien! dit le commodore anglais. Les +drôles ne se doutent pas de ce qui les attend à terre!.. Allons prendre +leur navires abandonnés. La cavalerie espagnole fera le reste. + +Le commodore qui parlait ainsi ne pouvait voir qu'au même instant des +masses de rochers se détachaient des flancs de la montagne où +s'introduisait une nombreuse flottille des balses péruviennes. + +_La Firefly_ courait vers les deux navires embossés et qui, abandonnés +ou non, lui présentaient le travers. Avec une prudence digne d'éloges, +le commodore prit du tour de manière à leur offrir le côté, c'est-à-dire +que sa manoeuvre ne ressembla en rien à celle qui avait autrefois causé +la prise de _la Santa-Cruz_. Toutefois, trouvant fâcheux d'endommager +inutilement deux navires qui paraissaient en bon état, il mit en panne à +petite portée de canon et fit amener quelques canots qui se dirigèrent +vers la corvette et le trois-mâts _l'Unicorn_. + +Les canots abordèrent; les officiers qui les commandaient montèrent sur +le pont. On ne les vit pas redescendre. On ne vit pas non plus amener +les couleurs françaises. Il était évident que les malheureux officiers +de corvée venaient de se faire prendre au piége. + +Le commodore se rapprocha en dérivant, et d'une voix menaçante: + +--Amenez pavillon, cria-t-il, ou je vous coule! + +Rien ne bougea.--Personne ne répondit à la menace.--Les canots anglais, +rappelés à bord, revinrent sans leurs officiers, qui, à peine sur le +pont des navires de Sans-Peur, avaient été brusquement terrassés, +bâillonnés, garrottés et jetés à fond de cale. Autour de chaque canon se +tenaient accroupis un nombre d'hommes suffisant pour le servir, et à +l'arrière, caché par le bastingage, un officier corsaire donnait ses +ordres par signes. + +A bord du _Lion_, c'était Émile Féraux,--à bord de _l'Unicorn_, +Bédarieux,--deux braves capitaines de prises demeurés fidèles à la +fortune de Léon de Roqueforte. + +--Canonniers!... à couler bas!... Feu!... commanda enfin le commodore de +_la Firefly_. + +Un nuage de fumée enveloppa la frégate anglaise. + +_Le Lion_ et _l'Unicorn_, se réveillant alors, ripostèrent par leurs +volées; la fumée s'épaissit. + +Avant qu'elle se fût dissipée, du flanc de la montagne sortit une +frégate qui, sans un chiffon de toile au vent, s'élançait avec une +rapidité magique sur l'arrière de _la Firefly_, prise inopinément en +enfilade et puis entre deux feux,--car _la Lionne_, toujours sans avoir +déployé une voile, tourna soudain sur elle-même, longea la frégate +anglaise et la cribla d'une seconde bordée à bout portant. + +Cette attaque était trois fois fantastique. + +Sortie de sa caverne comme elle y était entrée, au moyen d'un chapelet +de balses, _la Lionne_ se hala sur un système d'amarres disposées à +l'avance dans la prévision des deux manoeuvres exécutées coup sur coup +avec une admirable précision. + +La bordée en enfilade jeta le désordre à bord de _la Firefly_. Son +gouvernail brisé, ses vergues, ses mâts, ses cordages hachés par la +mitraille, ses voiles déchirées et pendantes, la réduisaient à +l'impossibilité de manoeuvrer. + +Et au même instant, _la Lionne_ abandonnait ses amarres de fond en +larguant ses voiles, tandis que la corvette _le Lion_ et _l'Unicorn_ +continuaient à faire feu. Ces deux navires, si peu redoutables dans le +principe, la secondaient maintenant d'une manière désastreuse pour _la +Firefly_. + +Cependant, à terre se passait une autre action qui préoccupait à trop +juste titre l'intrépide Sans-Peur. + +Isabelle, les deux jumeaux Léonin et Lionel, le noble Andrès et ses +Péruviens étaient attaqués par des troupes nombreuses qui ne reculèrent +pas devant quelques pièces d'artillerie assez maladroitement pointées. + +La cavalerie espagnole s'empara même de plusieurs canons. Le vieux +château de Quiron, battu en brèche, allait s'écrouler. Un incendie s'y +déclarait. + +--Bas le feu! commanda Léon en hissant pavillon parlementaire. + +Le silence se fit sur la baie. + +--Capitulez! ajouta Sans-Peur, je vous accorde la vie, la liberté, un +navire et un sauf-conduit pour retourner en Angleterre! + +Non!... répondit le commodore, je ne capitulerai jamais devant un +pirate. + +--Je suis corsaire français! + +--Vous en avez menti!... Feu!... feu partout! + +--A l'abordage, donc, et pas de quartier! cria Léon avec fureur. + +Un triple choc suivit ce commandement. + +_La Lionne_ arrivait en grand sur _la Firefly_ qui dériva sur la +corvette _le Lion_, tandis que _l'Unicorn_ s'accrochait par l'avant. Les +quatre navires, qui se heurtaient et se brisaient l'un à l'autre espars +et pavois, gémissaient en craquant de bout en bout. Ils ne formaient +plus qu'une masse, théâtre de la désolation et du carnage. + +Les lions, les tigres, les cannibales, les farouches Néo-Zélandais, les +Polynésiens ou les Péruviens enrôlés comme matelots par Sans-Peur, +déchaînés maintenant, égorgeaient sans pitié les anglais livrés à leur +rage. + +--Camuset, veille sur mon fils Gabriel!... A moi, mes canotiers! avait +commandé Léon en lançant son monde à bord de _la Firefly_. + +Puis il se jeta dans son canot. Taillevent y gouvernait. + +Camuset demeura presque seul sur la dunette de _la Lionne_, où il fut +obligé de retenir de vive force le petit Gabriel qui pleurait parce +qu'on l'empêchait d'aller à l'abordage. + +--Une autre fois, mon petit prince, une autre fois ce sera notre tour. +Cette fois-ci, voyez-vous, faut obéir à papa Sans-Peur, qui va vous +chercher maman et vos petits frères. + +Gabriel trépignait. + +Liméno, plus calme, regardait la bagarre avec un sang-froid juvénile qui +eût assurément charmé maître Taillevent, son père, si maître Taillevent, +à pareille heure, avait pu être charmé par quoi que ce fût. + +Un mousqueton en bandoulière, une hache d'abordage et deux pistolets à +la ceinture, noir de poudre et ruisselant de sueur, les yeux fixés sur +le territoire de Quiron, où se livrait la bataille, la main sur la barre +de son gouvernail, Taillevent grommelait ainsi: + +--Toujours se bûcher! toujours se crocher, se manger, se défoncer!... +User plus de navires que de paires de souliers!... se battre par mer, +par terre, au large, en rade, dans les îles, chez les Espagnols, chez +les sauvages, et, pour se reposer, faire faire l'exercice du fusil et du +canon à tout ce qu'il y a de peaux tannées, tatouées et basanées entre +les Carolines et les Marquises. Naviguer dans le feu, voyager dans les +tremblements, creuser les montagnes, avoir en garnison dans les mines du +Pérou des ennemis la pioche et la pelle en main, faire tous les métiers, +hormis le bon petit cabotage entre jersey et Port-Bail! Miracle que +d'avoir un pouce de peau sans avaries sur ses pauvres os!... vrai +miracle!... mais, tant va la cruche à la fontaine, qu'elle y demeure en +pantenne!... Va-t'en dire ça en douceur à mon capitaine, tu en seras +pour ta peine!... En avant donc!... en avant le chavirement!... + +Le canot abordait au milieu des balses échouées sur le rivage, car tout +ce qu'il y avait de gens capables de porter les armes combattait autour +du palanquin d'Andrès de Saïri. + +Les femmes et les enfants quichuas couraient çà et là, sans but; sans +savoir où aller, en poussant des cris de terreur. + +--_Démonio_! tas de pécores! leur cria Taillevent en espagnol. +Mettez-vous donc sur les balses et n'allez pas trop loin!... Allons! +Concha, Pépita, Dolorès, Carmen! femelles endiablées, taisez-vous; +attrapez-moi les pagaies!... Si ma femme était là, seulement! + +Mais Liména ne s'était pas séparée d'Isabelle. + +D'un signe, Taillevent ordonne à deux des canotiers d'organiser une +flottille de balses, tandis qu'à la tête des autres il s'élance sur les +pas de Sans-Peur. + +Andrès venait de recevoir une balle en pleine poitrine et ne commandait +plus. + +Isabelle, à cheval, tenant ses deux enfants pressés contre son coeur, +était menacée par les cavaliers espagnols. L'amour maternel redoublait +son énergie. Plusieurs fois, tout en battant en retraite, elle déchargea +ses pistolets d'arçon. Autour d'elle, on se massacrait. + +Parawâ, son _méré_ casse-tête au poing, abattait quiconque osait +s'approcher d'elle; et Liména, montée sur une jument des Malouines, se +comportait comme un homme. + +Cependant, épuisés, décimés, hors d'état de résister davantage, les +Quichuas allaient être enveloppés, lorsque Sans-Peur, Taillevent et +leurs matelots arrivèrent en renversant tout sur leur passage. + +A leur vue, Parawâ jette le cri PI-HÉ d'un accent si terrible que +l'épouvante gagne les chasseurs espagnols.--Ils reculent.--Le chemin de +la mer est libre. + +--Au galop! Isabelle, au galop!... dit Sans-Peur. + +Par malheur, la panique des cavaliers ne dura qu'un instant. + +--Eh quoi! dix hommes à pied vous font reculer! A la charge!... +commanda un de leurs officiers, qui se lança sur eux au triple galop. + +La baïonnette de Taillevent et une balle de Sans-Peur arrêtent à la fois +cheval et cavalier. + +Parawâ tenait par la bride la monture d'Isabelle, une balse accosta.--La +jeune mère, sans descendre de cheval, passe sur le radeau dont Liména +saisit la pagaie. + +Autour du palanquin d'Andrès se livrait un combat sanglant. + +Mais les Espagnols, maîtres du rivage, n'eurent pas le temps d'en finir +par une décharge à mitraille de leur artillerie. + +Émile Féraux lâchait sur eux une bordée qui démonta leurs pièces. +Bédarieux débarquait à la tête de tous les équipages vainqueurs de _la +Firefly_. Et du versant des mornes, se précipitaient comme un torrent +des cavaliers péruviens qui accouraient, trop tard, hélas! au secours de +leur cacique. + +Cette mêlée terrible fut appelée la bataille de Quiron. + + + + +XXXII + +MORT DU CACIQUE DE TINTA. + + +Déjà, Gabriel-José-Clodion-Tupac-Amaru de Roqueforte, né le 15 mars +1794, a sept ans accomplis,--et, en l'espace de sept ans passés, une +frégate ensevelie dans l'ombre sous une montagne, loin d'être en état de +sortir victorieuse d'une bataille navale, aurait le temps de pourrir +plusieurs fois. + +Aussi bien _la Lionne_, qui venait d'écraser _la Firefly_, n'était-elle +plus la même que Sans-Peur y avait cachée dans l'origine. Le grand tueur +de navires avait, à diverses reprises, rouvert et refermé son arsenal +mystérieux, où toutefois il eut toujours soin de tenir un grand navire +en réserve. + +Du reste, pendant que Léon et Isabelle sillonnaient les mers de +l'Océanie, pendant qu'ils s'aventuraient jusqu'aux Philippines et +capturaient aux Espagnols, aux Hollandais ou aux Anglais des navires de +tous rangs, Andrès ne négligeait rien pour entretenir _la Lionne_, dont +la cale se remplissait des richesses extraites de la mine des Incas. + +Certes! si les circonstances ne permirent point qu'Isabelle entrât en +jouissance des vastes domaines que le marquis son père possédait aux +alentours de Cuzco, elle en fut amplement dédommagée. + +Par une bizarrerie fort remarquable, les revenus de la fille des Incas, +régulièrement perçus par un tabellion royal, continuaient à être +adressés à don Ramon en son château de Garba. + +De même l'armateur Plantier reçut à bon port divers bâtiments chargés +d'opulentes dépouilles, lesquels furent vendus au Havre pour le compte +du fameux corsaire Sans-Peur, le Surcouf de l'Océanie. + +Si la France ignorait les exploits du _Lion de la mer_, les marins s'en +entretenaient assez souvent, sans trop comprendre, il est vrai, par +quels motifs un tel homme avait choisi pour théâtre des parages où l'on +ne semblait avoir aucun grand intérêt, dans le présent ni dans l'avenir. + +Les guerres continentales absorbaient l'attention de l'Europe. + +A peine s'y occupait-on des faits accomplis dans l'Atlantique ou dans +les mers de l'Inde; à plus forte raison, l'opinion publique ne s'émut +jamais des courses dans les mers du Sud et de l'Océanie, de l'exécuteur +des patriotiques desseins du pieux et libéral Louis XVI, qui voulait la +civilisation par le catholicisme et par la France, _Gesta Dei per +francos_, et conséquemment la lutte sans trêve contre l'influence de +l'hérétique Angleterre. + +Personne, si ce n'est l'armateur Plantier, n'était au courant des actes +de Sans-Peur, aventurier en quelque sorte légendaire, car la distance +produit presque les mêmes effets que le temps. Les matelots, de rares +officiers du commerce, certains capitaines corsaires, Paul Déravis, +entre autres, faisaient, à la vérité, des récits merveilleux; mais a +beau mentir qui vient de loin: tout cela était trop fabuleux, +romanesque, incroyable, impossible, absurde même!... + +Si le mobile de Sans-Peur avait été ce qu'on appelle _la gloire_, il se +serait singulièrement fourvoyé; mais son ambition était plus haute et +plus noble, comme le prouva bien son discours au pied du lit de mort +d'Andrès de Saïri. + +Les Espagnols, enveloppés à leur tour, avaient mis bas les armes; +Sans-Peur, maître de la situation, put, cette fois, s'opposer à un +massacre inutile. + +Les soldats prisonniers furent gardés dans les casemates de la montagne; +les équipages retournèrent à leurs bords respectifs pour les déblayer, +les nettoyer et réparer les avaries principales. Un bûcher se dressait +sous le vent; on devait y brûler les morts. Une ambulance était +improvisée sous les arbres du plateau; les femmes, dirigées par les +chirurgiens des navires, pansaient les blessés des deux partis. + +Sur les ruines du château, une tente, faite avec les voiles des +chaloupes, abritait le vénérable cacique Andrès, qui venait de recevoir +les derniers sacrements. Car, depuis bien des années, un prêtre, fils +d'une Péruvienne, desservait l'humble chapelle de Quiron. + +La population, assemblée sur le plateau, voyait Isabelle, ses trois +enfants et son époux autour du vieillard mourant, qui les bénit sans +avoir la force de prononcer une parole. + +Ses derniers regards s'attachaient fixement sur Gabriel-José, son +filleul, l'aîné de la famille. + +Ces regards étaient tendres et pleins d'éloquence. + +Léon de Roqueforte, étendant la main sur la tête de son fils, dit à +haute voix: + +--Mon père, en présence de votre peuple, je vous renouvelle +solennellement ma parole. Je jure que cet enfant, qui porte les noms du +dernier Inca, n'aura d'autre mission que de continuer, après moi, +l'oeuvre d'affranchissement du Pérou. + +Le vieillard sourit avec reconnaissance. + +Les indigènes péruviens brandirent leurs armes, faisant ainsi le serment +sacré de reconnaître le premier-né d'Isabelle comme l'héritier de la +race antique de leurs seigneurs. + +--Grâce à Dieu! continuait le corsaire, j'ai deux autres fils qui se +partageront le reste de ma tâche immense. A ceux-ci les mers! A celui-là +les terres! Aux frères jumeaux mes peuples des îles, mes vaisseaux et +l'honneur de servir la France et la foi, en préservant à jamais de la +domination anglaise les nations de l'Océanie. A Gabriel-José la gloire +de délivrer le Pérou de la domination espagnole.--Noble Andrès, illustre +ami de José-Gabriel Condor Kanki, vous qui avez abattu les murs de +Sorata, vous n'avez jamais désespéré du grand triomphe. Et c'est après +une double victoire que votre âme généreuse va se diriger vers les +cieux! De là, elle verra l'accomplissement de ses voeux pour la +patrie.--Et, je vous le dis hautement, hommes du Pérou, vos caciques et +vos Incas, les fiers ancêtres de mes fils, glorifieront le Dieu +tout-puissant, car l'Amérique du Sud tout entière redeviendra +indépendante! + +A ces paroles prophétiques, Andrès de Saïri sembla se ranimer un +instant. Une flamme d'espérance brilla dans ses yeux. + +--O mes enfants! disait Léon de Roqueforte, je vous aurai obscurément +ouvert les voies de l'avenir!... Moi qui parle, je terminerai ma +carrière ne laissant après moi que le vague renom d'un coureur de +grandes aventures. Dans les champs séculaires de l'histoire, ceux qui +défrichent et qui sèment ne sont jamais ceux qui moissonnent. Les germes +se développent avec une lenteur décourageante pour les ambitions +égoïstes; la mienne n'est point ainsi faite. Comme Andrès, votre +bisaïeul, je mourrai sans regrets, pourvu que je voie les fruits prêts à +mûrir pour les fils de ses petits-fils! + +Andrès se souleva sur son lit de mort, et d'une voix éclatante: + +--Je vois le Pérou libre! Dieu soit loué! s'écria-t-il. + +A ces mots, s'affaissant sur lui-même, le vieux guerrier mourut. + +Isabelle et ses enfants fondirent en pleurs. + +L'âme du cacique de Tinta, dernier grand chef des Condors, déployait ses +ailes. Elle dut planer longtemps au-dessus du peuple agenouillé qui +répondait à la prière des morts récitée par le prêtre du territoire de +Quiron. + +Une grande pompe catholique fut déployée, et chose qu'il convient de +signaler, les Polynésiens, à commencer par Baleine-aux-yeux-terribles, +s'agenouillèrent pieusement devant le Dieu triple et un de LÉO +l'_Atoua_. + + + + +XXXIII + +ROBOAM OWEN. + + +A la lueur des torches, on achevait d'ensevelir les restes mortels du +bisaïeul de Gabriel-José de Roqueforte, lorsque deux officiers de _la +Firefly_, préservés à grand'peine de la fureur des sauvages, furent +amenés à terre par un peloton de marins français. + +Le pilotin chef de corvée dit à Sans-Peur: + +--Par les ordres du capitaine Féraux, je viens vous livrer les deux +officiers de corvée pris à bord du _Lion_ et de _l'Unicorn_. Nos +matelots indigènes ont failli les massacrer, mais nous nous y sommes +opposés en votre nom. + +--Vous avez bien fait! s'écria vivement Sans-Peur. Sans les dangers +courus à terre par ma femme, mes enfants et nos malheureux alliés, je +n'aurais jamais commandé l'abordage qui a suivi l'insolente réponse du +commodore. + +--Plût à Dieu que notre infortuné commodore eût consenti à me croire! +dit l'un des officiers anglais dont Sans-Peur reconnut la voix. + +--M. Roboam Owen! s'écria-t-il. + +--Moi-même, commandant; votre prisonnier pour la seconde fois! + +--Et pour la seconde fois à la veille de sa délivrance, dit Sans-Peur en +lui tendant la main. + +--Commandant, répondit l'Irlandais, malgré toute ma reconnaissance +envers vous, je ne saurais accepter un traitement différent de celui +qui sera fait à mon camarade. + +--Qu'à cela ne tienne! répliqua Sans-Peur; qu'il soit donc comme vous +prisonnier sur parole, jusqu'à ce que je puisse vous rendre la liberté. + +Le compagnon de Roboam Owen fit un geste de surprise. + +--Je vous le disais bien, Wilson, Sans-Peur le Corsaire n'est pas un +pirate, mais un loyal gentilhomme français; tous les odieux récits +auxquels notre commodore croyait si fermement ne sont que des calomnies. + +--Je joindrai donc mes remercîments à ceux de M. Owen, mon collègue, dit +en s'inclinant le capitaine Wilson, dont la raideur ultra-britannique +contrastait avec la franchise irlandaise de son compagnon de fortune. + +--Ah! je suis bien heureux, monsieur Owen, ajouta Sans-Peur le Corsaire, +que votre tour de corvée vous ait préservé de notre abordage. + +--Mieux vaudrait peut-être avoir péri, murmura l'Irlandais avec +mélancolie. + +--Pourquoi ce découragement? Brave et loyal comme vous l'êtes, vous +méritez un bel avenir; vous l'aurez! + +Roboam Owen ne répondit point. Sans-Peur ordonna que les deux officiers +anglais fussent bien traités, et ne s'occupa plus que de ses nombreux +devoirs. + +Le lendemain, Roboam Owen lui fit demander un moment d'entretien. + +--Hier soir, capitaine, lui dit-il, en présence de mon camarade et de +vos gens, je ne me suis point permis de parler de don Ramon, que j'ai +revu au château de Garba d'abord, et tout récemment à Lima. + +--Don Ramon à Lima! s'écria Sans-Peur avec un vif intérêt mêlé +d'étonnement. Mais il risque d'y être gravement compromis! + +--Peu de jours avant notre départ du Callao, il fut jeté dans la même +prison où le marquis son père a été si longtemps enfermé. + +--Merci, monsieur Owen, s'écria Sans-Peur avec un accent de colère +véhémente. + +--Je ne vous cacherai point enfin, ajouta le lieutenant irlandais, que +don Ramon, dont je m'étais séparé dans les meilleurs termes, me fit à +Lima l'accueil le plus blessant. Aussi lui avais-je envoyé une +provocation en duel, et nous devions nous battre ensemble, le matin même +où il fut arrêté. + +--Ce que vous me dites est inconcevable! + +--Je n'y ai rien compris moi-même. Aux injures, aux menaces, aux gestes +les plus violents, le marquis de Garba y Palos mêlait, je ne sais +pourquoi, le nom d'un certain Pottle Trichenpot, misérable valet que +j'ai eu quelques instants à mon service. + +A ces mots, Sans-Peur pâlit; il avait tout deviné, la cause du voyage de +don Ramon au Pérou comme celle de l'évasion presque téméraire du lâche +Trichenpot. + +--Le misérable, pensait-il, commande en mon nom!... Il détruit mon +édifice par la base!... + +Le Lion de la mer se prit à rugir. Il appela à l'ordre tous les +capitaines de navires et tous les chefs péruviens. + +--Bon! fit Taillevent, encore quelque grand tremblement du diable, c'est +sûr!... je connais ça rien qu'à la voix du capitaine. + + + + +XXXIV + +LES FRANGES D'OR. + + +Ramené au sentiment de la justice par la noble conduite de Léon de +Roqueforte, don Ramon avait abjuré les haines de sa famille maternelle. +La lecture des correspondances et des mémoires posthumes du marquis son +père acheva de modifier ses idées; il aurait sincèrement voulu que +l'Espagne traitât en sujets et non en ilotes les descendants de la race +autochtone; mais il était Espagnol et n'admettait en aucun cas les +droits du Pérou à l'indépendance absolue. + +Sans-Peur, le _Lion de la mer_, français de nation, compagnon d'armes de +José-Gabriel et d'Andrès, époux d'Isabelle, ancien officier de la guerre +d'Amérique, et, comme tel, ardemment épris du principe de l'indépendance +des peuples, n'était retenu par aucun scrupule; il avait arboré le +drapeau péruvien. + +Don Ramon, malgré sa modération actuelle, ne reconnaissait que le +drapeau de l'Espagne. + +Dès l'instant où ils se séparèrent, le frère et la soeur étaient donc +dans des camps opposés. + +Heureusement, la lutte aurait lieu aux extrémités du monde, et don +Ramon, persuadé qu'il ne quitterait jamais l'Espagne, comptait bien n'y +prendre aucune part. La destinée en décida tout autrement. Le beau-frère +de Léon de Roqueforte, le fils de l'ancien gouverneur de Cuzco, devait +subir lui-même les atteintes de la politique ombrageuse qui avait +autrefois persécuté le marquis son père. + + * * * * * + +Après la bataille des corsaires de Bayonne, le lieutenant Roboam Owen +crut s'acquitter d'un devoir en se rendant au château de Garba. Il +allait y annoncer qu'Isabelle et son valeureux époux avaient triomphé de +tous les obstacles. Non sans déplorer l'insuccès des armes +anglo-espagnoles, il ne manqua point de faire un pompeux éloge de la +loyauté de Sans-Peur le Corsaire. + +Don Ramon lui en sut gré. + +Don Ramon lui offrit une hospitalité cordiale qui s'étendit forcément à +son valet Pottle Trichenpot. + +Mais, par malheur, ce dernier n'ignorait pas les vertus attachées aux +franges d'or de _la borla_ du _Lion de la mer_.--Léon de Roqueforte +avait commis une grave imprudence en donnant publiquement une poignée de +ces talismans au marquis son beau-frère, qui fut touché de sa confiance, +mais n'attacha qu'une importance médiocre au présent du corsaire. Dès +lors, pourtant, si l'on s'en souvient, maître Taillevent grommela en +disant qu'on a connu des Anglais qui entendaient l'espagnol. + +Pottle Trichenpot ne perdit pas un mot du discours de Sans-Peur. + +Et c'est pourquoi, peu de jours après le départ de Roboam Owen, don +Ramon s'aperçut que les franges d'or avaient disparu. Il supposa que +leur valeur intrinsèque avait seule tenté la cupidité du voleur, et ne +s'inquiéta guère de leur perte. + +Puis, s'écoulèrent six années, pendant lesquelles don Ramon se maria en +Espagne, eut plusieurs fils, devint veuf durant un voyage qu'il fit en +Andalousie, et vécut, du reste, dans une complète ignorance du sort de +sa soeur Isabelle. Il supposa seulement qu'elle n'était pas au Pérou, +car il continuait de percevoir la totalité des revenus des domaines qu'y +avait possédés leur père. + +Or, tout à coup, à Cadix, il apprit de la bouche d'un officier espagnol, +récemment arrivé des îles Philippines, l'histoire étrange du _Lion de la +mer_ et des missions anglaises de l'Océanie. + +--Tandis qu'en Europe, disait l'officier, la révolution française et les +victoires du général Bonaparte tiennent tous les esprits en éveil, les +Anglais fondent à petit bruit un futur empire dans ces mers lointaines. +Ils bâtissent à la Nouvelle-Hollande des villes qu'ils peuplent du rebut +de leur population; ils créent de grandes colonies pénitentiaires, et +répandent en outre dans les divers archipels des missionnaires +protestants qui sont autant de pionniers destinés à préparer leur +domination. Je dois ajouter pourtant qu'ils ont trouvé un rude +adversaire dans la personne d'un certain aventurier français, +généralement connu sous le nom de _Lion de la mer_. + +--Le _Lion de la mer_! répéta don Ramon. + +A ce nom romanesque, les dames qui chuchotaient à l'extrémité du salon +firent silence et se rapprochèrent. Une foule de questions charmantes +furent adressées à l'officier, qui se trouva bientôt entouré d'un cercle +de jolies femmes jouant de l'éventail. + +Don Ramon, relégué au second plan, écoutait avec une ardente curiosité. + +Le galant officier reprit en ces termes: + +--Le _Lion de la mer_ passe à Manille pour un cavalier accompli. Une +femme d'une admirable beauté l'accompagne dans toutes ses aventureuses +expéditions, et fait les honneurs de son bord avec une grâce exquise. On +assure, d'ailleurs, qu'elle a toutes les qualités d'un valeureux +corsaire. Souvent elle commande la manoeuvre, même pendant le combat. + +--L'auriez-vous vue, seigneur capitaine? + +--Non, mesdames, pour mon bonheur, sans quoi je n'aurais pas en ce +moment l'inappréciable avantage d'être au milieu de vous. Jamais +prisonnier masculin n'a été rendu à la liberté par le _Lion de la mer_. + +--Il épargne donc ses passagères? + +--Précisément, mesdames. J'ai connu à Manille plusieurs de ses +prisonnières, qu'il relâcha sans rançon; elles se louaient toutes de ses +procédés excellents, de sa courtoisie et de l'affabilité de dona +Isabelle, car tel est le prénom de sa très gracieuse excellence la +Lionne de la mer. + +Don Ramon ne douta plus de l'identité du personnage en question. C'était +bien l'époux de sa soeur, Sans-Peur le Corsaire, l'heureux vainqueur de +_la Guerrera_. + +--La prétention constante de notre aventurier, continua l'officier +espagnol, est d'être corsaire français; il repousse avec colère la +qualification de pirate, et ne fait la guerre, dit-il, qu'aux ennemis de +sa patrie. + +--Pourquoi mentirait-il? dit don Ramon. + +--Ses équipages sont un composé de barbares effroyables, parmi lesquels +les matelots français se trouvent en minorité. Il y a des Carolins, des +Taïtiens, des Néo-Zélandais, des blancs, des noirs, des mulâtres, des +métis de toutes les espèces. Les anthropophages y sont en nombres, et, +entre nous, je crains bien que son bord même ne soit parfois le théâtre +d'horribles festins. + +--Ah! monsieur, interrompit don Ramon, comment concilier une pareille +opinion avec le traitement courtois fait à ses prisonnières? + +--La Lionne Isabelle protège sans doute son sexe. + +--Oui!... oui!... s'écrièrent toutes les dames en battant des mains, +cela doit être!.. c'est cela! + +--Toujours est-il qu'on ne sait ce qu'il fait de ses prisonniers. Les +anglais assurent que son équipage les mange. + +--Oh! l'horreur! + +--Il se fait adorer comme un dieu par un grand nombre de peuplades, qui +le vénèrent sous le nom de LÉO l'_Atoua_. Vous devez concevoir qu'il +déteste la concurrence des marchands de Bibles. L'un de ceux-ci, +pourtant, passe pour lui avoir joué un tour impayable. + +--Voyons!... quoi donc? + +--Je dois dire d'abord que le _Lion de la mer_ a longtemps séjourné au +Pérou;--on assure qu'il a de nombreux indigènes péruviens dans ses +équipages, et qu'il se laisse traiter par eux de gendre du soleil. + +--Allons! il ne suffit pas à votre héros d'avoir une femme brillante, il +lui faut un beau-père éblouissant. + +--A l'imitation des Incas, le Lion, qui, s'il est dieu, est grand chef +ou roi à bien plus forte raison, aurait adopté l'usage de _la borla_ +péruvienne. Il se ceint le front de ce diadème à franges d'or tombant +sur ses épaules comme une crinière. + +--Ce doit être superbe. + +--Eh bien, chacune des franges de sa borla est un signe au moyen duquel +on peut donner des ordres aux plus farouches cannibales. Or, on +racontait à Manille, avant mon départ, qu'un missionnaire anglais +s'était procuré, l'on ne sait comment, une provision de ces franges +merveilleuses, et que, grâce à leur possession, il faisait égorger les +alliés du Lion par ses meilleurs amis, allumait la guerre entre les +peuplades, et ruinerait avant peu toute la puissance de notre écumeur de +mer. + +Don Ramon pâlit. + +--Oh! ceci est affreux! dit une Andalouse en souriant. Sur ma foi, je +commençais à m'intéresser à votre galant pirate. Il se fait adorer; tant +mieux pour lui. Quant au fripon d'Anglais, il m'inspire plus de +répugnance qu'une chenille. + +--Monsieur l'officier, dit don Ramon, l'histoire des franges d'or +est-elle bien authentique? + +--Je la tiens d'un missionnaire anglais qui est revenu en Europe sur le +même navire que moi. + +--Et vous rappelleriez-vous le nom du voleur? + +--Vaguement... _Pott Tripot_... quelque chose dans ce genre. Du reste, +le nom ne fait rien à l'histoire, qui commence à vieillir; car il y a +bien trois ans que les navires du Lion n'ont paru aux Philippines. +D'après certains bruits, il devait être du côté du Pérou quand je suis +parti de Manille. + +Quels contes fit ensuite le disert officier espagnol? Continua-t-il à +captiver l'attention de l'essaim de Gaditanes qui l'écoutaient en +minaudant? Il suffit de dire que don Ramon, consterné, s'était retiré +avec le deuil dans le coeur. + +--J'ai été dupe de M. Roboam Owen, s'écriait-il. Sous des semblants +d'amitié, il n'est venu à Garba que pour me faire dérober par son valet +Pottle Trichenpot les précieuses franges que me donna Léon. Eh bien, +réparons ma négligence, s'il en est temps encore! Affrétons un navire, +allons empêcher ma soeur et mon valeureux beau-frère de se faire prendre +aux piéges d'un misérable. + +A son arrivée à Lima, le fils de l'ancien gouverneur de Cuzco ne parut +pas suspect. On trouva fort naturel qu'il vînt s'occuper de sa +succession paternelle, dont il s'occupait en effet. On ignorait qu'il +fût le beau-frère du _Lion de la mer_, et l'on croyait sa soeur Isabelle +en Espagne. + +Don Ramon fut prudent; il fréquentait dans les lieux publics des gens de +toutes conditions, questionnait fort peu, écoutait beaucoup, et se +proposait, après avoir fait un voyage dans l'intérieur, s'il ne +découvrait rien au Pérou, de se rendre à Manille en traversant tous les +archipels de la Polynésie. + +Mais _la Firefly_ mouilla au Callao. Dans l'intérêt de ses recherches +fraternelles, il se mit en rapport avec les officiers de la frégate, où +il se trouva tout à coup en présence de Roboam Owen. + +L'Irlandais s'avança vers lui la main ouverte. + +Don Ramon lui refusa la sienne et quitta le bord. + +L'injure était sanglante. Les camarades du lieutenant irlandais lui +demandèrent quelle avait été la nature de ses rapports avec l'insolent +hidalgo. Owen raconta tout ce qui s'était passé au château de Garba, et +descendit à terre pour exiger une réparation. + +Don Ramon, exaspéré, le traita d'hôte parjure, de traître et de voleur. + +--Oui, voleur!... ajouta-t-il avec sa violence des plus mauvais jours; +car Pottle Trichenpot n'était que votre instrument. + +Sans comprendre la portée de ces paroles, Roboam Owen, à bout de +patience, envoya des témoins à don Ramon. + +Mais ce qui s'était dit à bord de la frégate fut officiellement +communiqué le jour même par son commodore au vice-roi du Pérou. + +Don Ramon, marquis de Garba y Palos, fils de l'ancien gouverneur de +Cuzco, avait pour soeur une métisse, laquelle était la femme du corsaire +Sans-Peur, s'intitulant le _Lion de la mer_. Don Ramon devait être le +complice des rebelles. + +Ceci s'appelle presser les conclusions. + +L'embargo fut mis sur le navire de don Ramon, qu'on incarcéra +sur-le-champ. Des visites domiciliaires faites à terre et à bord +amenèrent la saisie de papiers prouvant l'alliance, non contestée +d'ailleurs par le prisonnier, de la petite-fille d'Andrès de Saïri avec +le comte de Roqueforte, dit Sans-Peur le Corsaire et Lion de la mer, qui +avait autrefois pris part à l'insurrection de Tupac Amaru. Aucune autre +charge ne pesait sur le jeune marquis de Garba, mais les anciens ennemis +de son père se réveillèrent de toutes parts. Les bruits monstrueux +répandus par les Anglais, et notamment par Pottle Trichenpot, +s'accréditèrent au Pérou comme à Manille. On y dit que les prisonniers +de guerre de Sans-Peur étaient livrés aux appétits de ses +anthropophages. + +Roboam Owen eut beau protester; _le Lion de la mer_ fut traité de +pirate, d'ogre et de cannibale. On s'indigna contre don Ramon, qui +pactisait avec un être pareil, et don Ramon, malgré son innocence, ne +tarda pointa être sérieusement compromis. + +Le commodore de _la Firefly_,--marin anglais de l'école impie de +Nelson,--haïssait les Français jusqu'à la démence. Il réprimanda +vertement Roboam Owen pour avoir dit du bien d'un forban ennemi de +l'humanité tel que Sans-Peur le Corsaire. Il admettait sans exception +les plus absurdes calomnies. Il crut que les équipages du prétendu +cannibale le dévoreraient sans miséricorde, et préférant périr les armes +à la main, il fût, par son entêtement, le véritable auteur du massacre. + +Sans-Peur avait tout compris.--Il sentait la nécessité d'aller combattre +en Océanie la néfaste influence du missionnaire Pottle Trichenpot, +coupable du larcin des franges d'or. Il voulait délivrer don Ramon, le +réconcilier avec Roboam Owen, et ajourner toutes choses au Pérou, +puisque Andrès était mort et son fils Gabriel trop jeune encore pour se +mettre à la tête des Péruviens. + +Enfin, il considérait comme un devoir sacré de rendre avec pompe les +honneurs funèbres au dernier des Incas. + +A ses ordres, les officiers de mer et les chefs quichuas accoururent. + +--Mes amis, leur dit-il, une crise nouvelle commence. Elle va nous +priver du repos auquel nous avions tant de droits. Mais d'impérieuses +nécessités m'obligent à ne point perdre un instant. Notre double +victoire d'aujourd'hui ne porterait aucun fruit, si nous tardions +d'agir. A l'oeuvre donc, et que chacun rivalise de zèle! Qu'on répare en +toute hâte les navires capables de prendre le large.--Et qu'à terre, +hommes, femmes, enfants, chacun soit prêt à partir dès le point du jour +pour les bords du grand lac de Chicuito, car nous évacuons tout à la +fois le territoire et la baie de Quiron.--Allez!... employez bien la +nuit... et que Dieu vous garde!... + +--Vois-tu ce que je te disais, Camuset, mon camarade! disait maître +Taillevent. Après cette journée de batailles, pas plus de hamacs que de +musique. Attrape à calfater, clouer, regréer et jumeler nos barques!... +Et demain, en route, pour changer!... Et voici tantôt vingt ans que ça +dure!... sans compter que, peut-être bien, nous ne sommes pas plus +avancés qu'au premier jour. + +--Maître, m'est avis pourtant qu'au Havre, chez l'armateur, il y a des +piastres pour nous, dit Camuset. Votre bonne femme de mère, la mienne et +mon vieux père en profitent. C'est autant de pris sur l'ennemi, comme +vous dites des fois. + +--Camuset, tu es matelot, dit Taillevent en prenant la route du bord. + +Et Camuset, fier et pensif, le suivait d'un pas délibéré. + +--Matelot!... il m'a dit que je suis matelot!... Voilà un éloge, et un +crâne!... Mais j'aurai beau me faire couper en morceaux pour lui, sa +femme Liména et son fils Liméno, il ne m'appellera jamais _son matelot_, +vu que je ne suis pas personnellement dans la peau de Tom Lebon de +Jersey, anglais de nation, français de coeur... + +Sur quoi Camuset poussa un soupir profond. + + * * * * * + +Sans-Peur le Corsaire, donnant l'exemple d'une infatigable activité, +passa la nuit à surveiller les travaux de ses gens à terre et à bord. + +La frégate _la Lionne_, la corvette _le Lion_ et le transport +_l'Unicorn_, convenablement réparés, se répartirent comme lest +l'artillerie de _la Firefly_, dont la carcasse, criblée de boulets, fut +abandonnée sur les roches, où la tempête devait achever de la détruire. + + + + +XXXV + +DOULEUR ROYALE. + + +Quand tout fut prêt, Léon permit à ses gens de se livrer au sommeil +pendant quelques heures; mais il n'essaya même point de prendre un +instant de repos. + +Un calme profond, qui eût mis obstacle à l'appareillage, régnait sur la +baie. Dans les plaines et les mornes régnait un calme profond. + +Quelques rares sentinelles immobiles aux avant-postes veillaient en cas +d'alerte. + +Le silence avait succédé au tumulte des combats, des travaux maritimes +et des préparatifs de départ. + +Isabelle, agenouillée, priait auprès du corps de son aïeul. Ses trois +enfants dormaient. + +Les regards de Léon s'arrêtèrent sur la couchette des deux jumeaux +endormis dans les bras l'un de l'autre. + +--Grandissez! grandissez! murmura-t-il, et lorsqu'un jour vous vous +trouverez dans quelque situation semblable à la mienne, point d'embarras +pour vous. N'ayant qu'une pensée, vous serez deux pour vous partager les +rôles; vous pourrez être à la fois unis et séparés, agissant aux deux +extrémités du monde, et votre aîné, je l'espère, coopérera puissamment à +l'oeuvre qui sera votre partage! + +Puis, avec une émotion paternelle, il fixa les yeux sur Gabriel endormi: + +--Mais toi, malheureux enfant, tu seras seul aussi!... Vais-je donc en +être réduit à t'abandonner sans pitié!... Tu ne m'appartiens plus, +hélas!... Un peuple entier exigera que je te livre à son dangereux +amour!... Il leur faut un gage vivant de notre sincérité... Ils veulent +un otage, et moi, je ne puis le leur refuser, sous peine de trahison. +Oh! le fardeau m'accable!... mon esprit et mon coeur sont brisés!... + +La complication des événements était telle que, malgré la promptitude +énergique de son coup d'oeil, Léon ne savait à quel parti s'arrêter. + +Un homme couvert de poussière s'arrêtait alors dans la gorge du nord, +donnait le mot de passe à la sentinelle, et pénétrait dans le territoire +de Quiron. Il était porteur d'une dépêche en chiffres adressée au _Lion +de la mer_ par un de ses agents secrets en résidence à Lima. Léon brisa +le cachet et lut: + +«Un sourd mécontentement règne dans la ville, où l'arrestation du +marquis don Ramon de Garba y Palos, récemment arrivé de Cadix, a produit +un fâcheux effet.--Personne n'ignore désormais qu'en Europe la France et +l'Espagne font cause commune contre l'Angleterre. Un officier anglais de +la frégate _la Firefly_, entrée au Callao sous pavillon parlementaire, +ayant dit hautement que vous êtes un corsaire français, et non un +pirate, une partie du conseil a blâmé les mesures prises par Son +Excellence.--On trouve surtout le vice-roi coupable d'avoir accepté le +concours de la frégate anglaise, et d'avoir combiné ses opérations avec +celles d'un navire ennemi de Sa Majesté Catholique. + +«Les nouvelles de l'audience de Cuzco sont, en général, très alarmantes +pour le gouvernement. Il paraît que de toutes parts les caciques se +refusent à subir l'autorité des corregidores. On s'attend à une +insurrection des indigènes. On ajoute que le fils du marquis de Garba y +Palos est seul capable de conjurer le péril. Les créoles, prêts à se +prononcer en sa faveur, demandent tout bas qu'il soit appelé au +gouvernement de Cuzco; mais le vice-roi compte sur le succès de la +frégate anglaise, et des troupes envoyées contre votre seigneurie pour +agir ensuite avec vigueur. + +«Plaise à Dieu que nos armes aient triomphé!» + + * * * * * + +Après avoir médité sur le contenu de cette dépêche, Léon de Roqueforte +en saisit toute la portée. + +--Andrès n'est plus! La politique étroite des Péruviens indigènes peut +désormais s'élargir sans obstacles. Un parti créole se forme donc +enfin!... L'avenir est là! + +Les créoles, c'est-à-dire les descendants des Espagnols établis dans le +pays depuis la conquête, constituaient la majeure partie de la +population européenne. S'ils imitaient jamais les citoyens des +États-Unis, la cause de l'indépendance du Pérou serait gagnée. La +question se réduirait donc à empêcher que les intérêts des populations +aborigènes ne fussent sacrifiés. + +--A vrai dire, Isabelle et mon propre fils Gabriel sont créoles. Les +deux races fusionnées ont produit un nombre considérable de métis, et le +Pérou, déjà civilisé sous les Incas, n'est pas du tout dans les mêmes +conditions que la Nouvelle-Angleterre, où les Indiens se sont toujours +retirés devant la civilisation. Mais il faut encore beaucoup de temps +pour vaincre les répugnances réciproques, et l'heure presse, et la +moindre faute aujourd'hui retardera d'un siècle peut-être le succès des +Péruviens. + +Léon n'ignorait plus les bruits infâmes répandus à Lima sur son compte. +La disparition totale de ses prisonniers confirmait ces bruits, qu'il +était sage de démentir. A la veille de quitter le Pérou pour plusieurs +années sans doute, et lorsque le vénérable chef des Condors n'imposerait +plus aux naturels, pouvait-on continuer à exploiter une mine d'or qui, +depuis sept ans, avait produit assez de richesses? Enfin, l'Espagne et +la France étant alliées, la guerre que le corsaire français faisait à +une colonie espagnole cesserait d'être conforme au droit des gens, du +jour où le vice-roi le reconnaîtrait pour un loyal serviteur de la +France. + +Léon écrivit en conséquence au vice-roi du Pérou: + +«J'ai l'honneur de faire part à Votre Excellence de la destruction +complète de la frégate de Sa Majesté Britannique _la Firefly_, par la +division navale rangée sous mes ordres. + +«En même temps, un corps de troupes espagnoles, imprudemment expédié +contre mes généraux auxiliaires, a été contraint de mettre bas les +armes. + +«Je déplore la nécessité où Votre Excellence ne cesse de me placer +contrairement aux intérêts et à l'alliance de nos deux gouvernements. Et +après une double victoire, mû par des sentiments de conciliation qu'elle +voudra bien apprécier, je lui adresse la présente dépêche dans l'espoir +que, cessant de croire à d'exécrables calomnies, elle voudra bien unir +ses efforts aux miens pour la pacification générale. + +«Dans le cas où Votre Excellence consentirait à donner à mes fidèles +alliés toutes les garanties suffisantes, les prisonniers espagnols que +je viens de faire sur le territoire de Quiron lui seraient renvoyés avec +armes et bagages. Quant aux autres, beaucoup plus nombreux, que je +retiens en captivité depuis le temps où nos deux gouvernements étaient +en guerre, ils devraient être expédiés directement en Espagne. + +«Mais dans le cas où Votre Excellence, continuant de me considérer comme +un pirate, dédaignerait d'entrer en négociations, elle me réduirait à +user du droit de légitime défense, à déployer contre elle, avec la +dernière rigueur, toutes mes forces de terre et de mer; à soulever les +populations péruviennes au nom même de Sa Majesté Catholique, alliée de +la France, et à ne pas reculer devant les moyens désespérés qui sont la +ressource de tout adversaire injustement mis hors la loi. + +«Cela, nonobstant les plaintes que les agents diplomatiques de la France +feraient valoir auprès de Sa Majesté Catholique pour faire retomber sur +Votre Excellence toute la responsabilité des événements.» + +Cette réponse fut scellée d'_or au lion rampant de gueules_ qui est +Roqueforte, et signée: + + LE COMTE DE ROQUEFORTE, + + Capitaine de frégate honoraire, commandant la division des + corsaires français stationnée dans la baie de Quiron. + +Les prisonniers espagnols furent répartis à bord des trois navires; les +blessés hors d'état d'être transportés par terre, recueillis à bord de +_l'Unicorn_, dont on fit une sorte d'hôpital, et à midi sonnant, la +division, pourvue des ordres de Sans-Peur, appareilla sous le +commandement d'Émile Féraux. + +Roboam Owen et son camarade le capitaine Wilson, remis en possession de +tout ce qui leur appartenait, quoique _la Firefly_ eût été livrée au +pillage, devaient être traités en passagers du gaillard d'arrière. + +--Ces messieurs, avait dit Léon, ne débarqueront que lorsqu'il leur +plaira, car je ne leur ai pas rendu la liberté pour les faire tomber au +pouvoir des Espagnols. + +Une copie de la dépêche officielle était destinée à don Ramon, ainsi +qu'une lettre explicative et fraternelle dont fut chargé l'émissaire de +l'agent secret du _Lion de la mer_ dans la ville de Lima. + +Enfin Parawâ reçut confidentiellement la promesse que LÉO l'_Atoua_ ne +tarderait point à reparaître dans ses îles de l'Océanie. Le +Néo-Zélandais l'accueillit avec joie; mais Taillevent, en tiers dans +cette conférence secrète, ne put réprimer un grognement. + +--Et nous voici à terre... laissant filer au large nos trois navires!... +murmurait-il. + +--Puis-je me dédoubler? dit vivement Léon, ou croirais-tu M. Émile +Féraux indigne de ma confiance? + +--Non, non!... M. Féraux est un brave... Non! mais... dame!... on a vu +partir tant de navires qui ne sont pas revenus... Et m'est avis que nous +aurions grand mal à nous déhaler d'ici à la nage... + +--Eh bien, regrettes-tu de n'être pas à bord... avec ta femme et ton +fils?... Je n'ai qu'un signe à faire... Sois libre... s'écria Sans-Peur +avec colère. + +Il ne sentait que trop le danger de se séparer de ses trois bâtiments à +la fois; mais sa baie et sa caverne étant désormais connues, il +préférait, après mûres réflexions, les faire naviguer de conserve à les +isoler. _La Lionne_ et _le Lion_ réunis constituaient une force +imposante, car _l'Unicorn_, gros transport, ne pouvait guère compter +comme bâtiment de combat. Les trois navires ensemble résisteraient plus +aisément aux attaques, et mieux au large qu'au mouillage. + +Cependant les observations du maître étaient justes; elles répondaient +aux appréhensions du capitaine, qui s'emporta et ne tarda point à s'en +repentir. + +Taillevent s'était découvert le front; silencieux comme une statue, les +yeux fixés sur son capitaine, il essayait en vain de retenir ses larmes. +Ses joues bronzées et sillonnées de cicatrices en étaient baignées. + +--Il pleure!... dit Parawâ. + +L'emportement de Léon se calma soudain; il prit avec vivacité la main de +son fidèle matelot: + +--Pardon! mon vieil ami; pardon mille fois... J'ai tort!... j'ai tous +les torts!... + +Taillevent dit alors d'une voix douce: + +--Je croyais, mon capitaine, avoir le droit de grogner, c'est ma mode... +mais soyez calme, une autre fois on se taira!... + +--Non! non!... grogne! je le veux, je l'ordonne, je le désire... Grogne, +mon fidèle grognard!... mon ami, mon compagnon des jours de misère, +grogne tant qu'il te plaira, car c'est ton droit, comme tu l'as bien +dit. + +--Merci, capitaine, mais le vôtre est de vous mettre en colère quand ça +vous soulage; seulement, tenez, ne me parlez plus de ramasser ma peau à +l'abri quand vous risquez la vôtre... ou bien Taillevent en fera tant +d'eau par les yeux qu'il en coulera au fond. + +Baleine-aux-yeux-terribles, Parawâ-Touma l'anthropophage, fut touché par +cette scène et dit sentencieusement: + +--Taillevent a remué le coeur d'un grand chef. + + * * * * * + +La caravane funèbre se mit en marche. + +Un nombreux escadron de _gauchos_, métis ou Péruviens pur sang, armés +comme pour le combat, formait l'avant-garde. + +Le cercueil d'Andrès, escorté par ses principaux serviteurs, s'avançait +ensuite. + +Léon de Roqueforte, Isabelle et ses enfants vêtus de deuil, le suivaient +de près, ainsi que Liména, son fils Liméno et quelques domestiques des +deux sexes, accompagnés par un peloton de marins entre lesquels on ne +signalera que maître Taillevent, l'alerte Camuset et +Baleine-aux-yeux-terribles. + +Vieillards, femmes, enfants, tous les habitants de Quiron formaient un +groupe considérable que protégeait une vaillante arrière-garde composée +de mineurs et de cavaliers indigènes. + +On ne rechercha point cette fois les chemins écartés. + +On s'avançait à découvert, sans craindre de traverser les cantons +occupés par les Espagnols ou les créoles. + +A diverses reprises, les corregidores assemblèrent leurs milices en +armes ou envoyèrent des troupes en reconnaissance; toujours la fière +attitude du convoi le préserva de toute attaque. + +--Qui vive? criaient les éclaireurs espagnols. + +--Laissez passer un mort illustre, répondait l'un des chefs aymaras, +chicuitos ou quichuas de la tête de colonne. + +--Où allez-vous? + +--A l'île de Plomb, pour rendre à la terre les dépouilles du dernier des +Incas. + +--Vous vous avancez comme une armée sous un drapeau inconnu. + +--Ce drapeau est celui de notre nation et de notre chef. Il se déploie +librement, mais ne menace personne. Voulez-vous la paix? laissez passer +les restes du cacique de Tinta. Voulez-vous la guerre? nous sommes prêts +à repousser la force par la force. + +Le belliqueux cortége grossissait en chemin. Des tribus entières, +descendant des montagnes, s'adjoignaient aux cavaliers quichuas. Les +corregidores, instruits des résultats de la bataille de Quiron, +jugeaient prudent de ne point entraver leur marche.--Mais des estafettes +expédiées au vice-roi de Lima devaient singulièrement accroître ses +inquiétudes. + +«Une femme de la race antique des seigneurs du Pérou, dirigeait vers le +grand lac une multitude d'Indiens armés et d'aventuriers encore plus +terribles. Les tribus de la province accouraient de toute parts autour +d'elle. La fille de Catalina venait imiter sa mère et soulever les +indigènes contre l'Espagne. On demandait de prompts secours.» + +Voulant laisser supposer qu'il était à la tête de son escadrille, Léon +s'effaçait. + +Isabelle seule exerça le commandement de la petite armée qui +accompagnait les restes d'Andrès de Saïri. Seule, elle répondit aux +rares corregidores qui eurent le courage de se présenter en personne. + +L'un d'eux, au nom du roi d'Espagne, ordonnait aux Indiens de se +disperser. + +--Au nom de Gabriel-José Tupac Amaru, en avant! s'écria Isabelle l'épée +en main. + +Et le corregidor écrivit au vice-roi que la fille de Catalina évoquait +la mémoire du fameux chef de l'insurrection de 1780. + +Isabelle pourtant ne parlait qu'au nom de son fils aîné. La pauvre mère +le compromettait, hélas! sans prévoir qu'il faudrait le livrer aux +nations réunies autour d'elle. + +Mais Léon de Roqueforte sentait cette nécessité fatale, et son front +s'assombrissait à mesure qu'on approchait des bords du grand lac. Son +coeur paternel saignait. + +Ce corsaire républicain était vraiment roi, puisqu'il ressentait une +douleur royale. + +Les peuples qui le reconnaissaient pour leur grand chef et leur _atoua_, +menacés par les perfidies des Anglais, couraient les plus grands périls; +son devoir était de les secourir. Un devoir non moins sacré l'obligeait +à ne point déserter la cause des indigènes du Pérou. Pouvait-il payer +d'ingratitude leur inaltérable dévoûment? et à la veille de conclure la +paix avec le vice-roi, dans des pensées de haute politique, il est vrai, +quelle preuve leur donner de la sincérité de ses intentions, quel gage +leur laisser?... N'avait-il pas permis de ceindre du diadème des Incas +le front de son fils Gabriel?... + +Tandis qu'Isabelle commandait comme un chef de guerre, Sans-Peur se +faisait attentif comme une mère pour Gabriel, son jeune fils. Jamais il +ne s'était montré aussi tendre, jamais il n'avait paru aussi triste. + +--Mon capitaine a du gros chagrin, disait Taillevent à Camuset. J'ai +relevé la chose dans le coin de ses yeux. Il a du gros chagrin, et je +gagerais ma vieille pipe finement culottée contre le quart d'une chique +de tabac, que notre cher petit M. Gabriel court un mauvais bord. + +--Tonnerre!... pas possible, maître! + +--Possible... trop possible... Risquer sa peau, bon!... mais se couper à +soi-même un morceau du coeur! dame!... Ah! je ne grogne plus +aujourd'hui, tout ça me fait trop de peine. + +--Vous avez donc idée de la chose, maître? + +--Oui et non!... non et oui... Assez causé!... Mais, vois-tu, j'aime +bien Tom Lebon, mon matelot... + +--Oh! Oui, que vous l'aimez, cet Anglais de nation, Français de coeur! +murmura Camuset en soupirant. + +--On n'a qu'un matelot, un vrai, un autre soi-même, et celui-là, pour +Taillevent, c'est Tom Lebon, du depuis notre temps de mousse à bord de +_la Grenouillette_, entre Port-Bail et Jersey!... On n'a qu'un +matelot... Eh bien, malgré ça, celui qui soulagera mon capitaine +rapport à son fils Gabriel, quand même celui-là serait le dernier des +_ratapiats_, je l'appellerais de même mon matelot!... Oui, Camuset, je +le jure, foi de Taillevent!... et il serait pour moi le frère jumeau de +Tom Lebon, anglais de nation, français de coeur!... + +--Pour lors, maître! interrompit Camuset avec enthousiasme, ne cherchez +pas; j'en connais un paré à tout, et qui n'est pas le dernier des +_ratapiats_, on s'en flatte, ayant été particulièrement, personnellement +et paternellement éduqué par maître Taillevent du _Lion_. + +--Je m'y attendais, mon fils, dit le maître d'équipage en serrant la +main de son digne élève. Et puisque ça y est, attrape à doubler et +cheviller ton tempérament en cuivre, en fer, en corail, en diamant et en +plus dur encore!... Tu sais l'espagnol, l'anglais et la cavalerie comme +le matelotage; tu as du courage, de la patience et de l'idée aussi!... +Tu es paré!... + +--Oui, parole de Camuset! + +--Ah! mon brave enfant, quand tu vas passer frère jumeau à Tom Lebon, tu +pourras pour longtemps dire adieu à la mer jolie. + +--C'est vrai! je comprends ça!... Mais je servirai M. Gabriel, comme +vous, vous servez son père, et je serai pour la vie le matelot à maître +Taillevent! + + * * * * * + +Plusieurs vastes radeaux, construits à la hâte par les tribus +riveraines, transportaient alors le cortége funèbre dans l'îlot sacré +des Incas. + +Léon avait la main droite posée sur l'épaule de son fils Gabriel, +couronné de _la borla_ péruvienne. La victime était ceinte du bandeau. +Un grand sacrifice ne devait pas tarder à s'accomplir. + +Liména gardait Léonin et Lionel, émerveillés de tout ce qu'ils voyaient. + +Isabelle conduisait le deuil. + +A la même heure, au Callao, le tocsin sonnait, la garnison courait aux +armes, et la population alarmée répétait de toutes parts le nom +formidable du _Lion de la mer_. + +Les vigies signalaient une division française composée d'une frégate, +une corvette et un transport. + +Émile Féraux fit arborer au grand mât des trois navires le pavillon +parlementaire, qui fut appuyé de trois coups de canon. + + + + +XXXVI + +LE JEUNE PRINCE. + + +L'île de Plomb n'était pas assez vaste pour les multitudes réunies +autour du cortége funèbre.--Sur les rives du lac demeurèrent à cheval, +et prêts à repousser toute attaque, les pelotons d'avant-garde et +d'arrière-garde. Sur le lac même, les barques et radeaux chargés +d'Indiens formaient autant d'îlots flottants dont le nombre ne cessait +de s'accroître. + +Les cérémonies chrétiennes furent accomplies avec pompe; les prières des +morts répétées par dix mille voix entrecoupées de sanglots. Puis la +pierre tombale fut replacée sur les restes mortels d'Andrès de Saïri, +cacique de Tinta, grand chef des Condors, homme vaillant qui, n'ayant +jamais pris le titre d'Inca, ne laissait pourtant pas que d'en avoir +exercé l'autorité depuis vingt ans sur toutes les nations fidèles. + +Son grand manteau de guerre aux vives couleurs avait été enlevé de +dessus le cercueil, au moment de l'inhumation. Les caciques demandèrent +qu'on le partageât entre eux. + +Par les ordres d'Isabelle, Liména le découpa en bandes étroites, et +Gabriel procéda aussitôt à leur distribution solennelle. Il commença par +sa propre mère, qui s'en fit une ceinture dont la nuance tranchait sur +sa robe de deuil. Toutes les femmes l'imitèrent. + +Depuis,--et de nos jours encore,--il est d'usage que les Péruviennes +portent le deuil du dernier Inca, en cousant une bande d'étoffe de +couleur sombre sur le côté de leurs jupes. + +Les caciques se décorèrent des lanières du _poncho_ de leur vénérable +doyen et seigneur. + +Mais lorsque Gabriel, qu'on voyait entre la reine Isabelle et son époux +le _Lion des mers_, se passa autour du corps comme une écharpe la +dernière bande d'étoffe, des clameurs enthousiastes retentirent, +longuement répétées par les échos des montagnes. + +--Vive le jeune Inca!... Vive Gabriel-José!... Vive à jamais notre +prince!... + +--Vive Tupac Amaru, grand chef des Condors!... + +--Vive le Pérou!... Vive l'indépendance!... + +Isabelle s'aperçut que Léon avait pâli. + +Car à l'instant où, sur les bords du lac sacré, un véritable cri de +guerre était poussé par les nations indigènes,--à l'instant où son fils +en était proclamé le chef, il savait que des négociations pacifiques +devaient être entamées entre sa division navale et le vice-roi du Pérou. + +De longues années d'efforts avaient été nécessaires pour opérer la +fusion des tribus rivales, et pour faire renaître leurs antiques +espérances. Mais à cette heure, lorsque d'une seule voix elles ne +demandaient qu'à secouer le joug, une haute raison d'État exigeait qu'on +calmât leur effervescence. + +--O mon ami! dit Isabelle, quelle est ta crainte ou ta douleur? Jamais, +dans les plus grands dangers, je ne t'ai vu pâlir ainsi... Parle! A quoi +penses-tu donc? + +--Ils demandent la guerre, et je veux la paix maintenant. Ils veulent +reconquérir l'indépendance que nous leur avons toujours promise; et si +nous cédons à leurs voeux, la cause de l'avenir est perdue pour eux +comme pour nous! + +--Mais alors, pourquoi être venus, pourquoi les avoir rassemblés ici? + +--Parce que je ne sais trahir, ni me parjurer; et dût ce peuple nous +massacrer à l'instant même, nous et nos trois enfants, je préférerais +périr ainsi, à m'être enfui avec mes navires, en le livrant à ses +oppresseurs. + +--Après avoir déchaîné la tempête, espères-tu donc la calmer? Le peuple +est partout le même; celui qui nous entoure est moins civilisé +assurément que le peuple français. Et tu m'as dit cent fois que si ton +roi Louis XVI a succombé, c'est pour avoir fait imprudemment de trop +généreuses promesses qu'il n'a plus ensuite pu tenir.--O Léon, ne +reculons pas!... Il est trop tard!... Aux armes!... + +--Émile Féraux propose la paix en mon nom au vice-roi du Pérou. + +Isabelle pâlit à son tour. + +--O mon Dieu! murmura-t-elle, par quel motif m'as-tu caché tes desseins? + +--Pardonne-moi, Isabelle!... Car ce ne fut point à une mère que +l'Éternel demanda le sacrifice d'Abraham!... + +Isabelle, éperdue, se précipita sur son fils Gabriel, et l'embrassant +avec force: + +--Non! non!... jamais!... non! je ne l'abandonnerai pas!... + +Léon se plaça entre elle et les deux frères jumeaux. + +--J'y consens!... nous nous séparerons!... mais ceux-ci +m'appartiendront, et je les emmènerai... + +--Eux!... ils sont à moi aussi! s'écria la jeune mère courant vers eux +avec amour. Non! non! je ne veux pas qu'ils me soient arrachés! + +--Il faut choisir pourtant! dit Léon avec un calme terrible. Il faut +choisir, madame!... Et voilà pourquoi mon coeur brisé a gardé le +silence; voilà pourquoi, me défiant de mes forces, je me suis mis en +présence de ces peuples à qui appartient notre fils Gabriel. + +--Restons tous ensemble! + +--Femme!... croyez-vous donc votre époux capable d'une lâcheté? + +C'eût été une lâcheté, en effet, que de déserter à la fois la division +navale engagée dans des négociations délicates, et les îles de l'Océanie +où, par suite du vol des franges d'or, des ennemis commandaient +maintenant au nom de LÉO l'_Atoua_. + +Isabelle en savait assez pour comprendre dans toute son étendue la +foudroyante réponse de son mari. Pressant ses trois fils contre son sein +maternel, elle s'agenouilla en demandant à Dieu d'avoir pitié de ses +angoisses. + +Cependant, les caciques chefs de tribus, rassemblés en conseil dans les +ruines du temple, non loin de la tombe d'Andrès,--étonnés, immobiles, +muets et saisis d'un respect profond,--ne savaient comment interpréter +cette scène douloureuse. + +Les peuples faisaient silence. + +Alors, Léon s'avança et dit d'une voix ferme: + +--Par la mémoire de Tupac Amaru, l'illustre Inca, mis à mort avec +ignominie,--par la mémoire de l'aïeul de mes enfants, le glorieux +Andrès, dont la tombe vient de se refermer sous vos yeux,--par le sang +de mon fils aîné Gabriel, votre grand chef, écoutez-moi, peuples du +Pérou! Écoutez, et veuille le Dieu tout-puissant que vous ne doutiez pas +de la sincérité de mes paroles!... Andrès et moi, nous vous avons promis +l'indépendance!... nous avons combattu pour votre liberté!... nous +n'avons cessé de vouloir que votre gloire antique, s'élevant vers le +ciel comme un immense palmier, étende ses rameaux sur tout l'empire des +Incas. Ces desseins, ces voeux n'ont pas changé, ils ne changeront +jamais!... Et pourtant, ici, tandis que vous criez: «--Aux armes!»--le +_Lion de la mer_, votre ancien allié, osera vous dire: «Patience!» + +Les caciques tressaillirent. Le silence ne fut point troublé. Mais, +comme une étincelle électrique frappant à la fois tous les coeurs, le +mot _patience_, les fit tous bondir. + +Isabelle, tremblante, tenait Gabriel plus étroitement embrassé. Camuset +armé jusqu'aux dents s'était glissé près d'elle. Maître Taillevent fit +des signes mystérieux à ses camarades; mais Parawâ-Touma, la +Baleine-aux-yeux-terribles ne sembla pas les comprendre. + +Pour servir le _Lion de la mer_, n'avait-il pas dix fois laissé à la +Nouvelle-Zélande son fils Hihi, Rayon-du-Soleil, tous ses autres enfants +et ses femmes, au risque de ne plus trouver à son retour d'autres +vestiges de sa famille que des têtes desséchées sur les palissades de +quelque peuplade ennemie, secondée par les hommes de la tribu de Touté? +La fille des Incas n'était à ses yeux qu'une femme dont les douleurs +maternelles n'émurent point son naturel farouche. Il approuvait, il +n'admirait pas, la conduite de LÉO l'_Atoua_, chef suprême ou pour mieux +dire Rangatira-Rahi de la Polynésie. + +--J'ai dit: Patience, répéta Léon d'une voix ferme, mais je ne demande +que huit jours pour trancher la question de paix ou de guerre. + +De sourds murmures se firent entendre. + +Dans tous les groupes, sur l'île, sur les radeaux, sur le rivage, les +paroles de Léon, transmises de proche en proche, ne trouvaient d'autre +réponse que le désir de la guerre immédiate. + +--La paix! au lendemain d'une victoire!... quand nous sommes en forces, +pourvus d'armes et d'argent, transportés d'enthousiasme à la seule vue +de notre jeune chef, et prêts à nous précipiter comme un torrent sur nos +oppresseurs! + +Des cris: Vive Gabriel! s'élevèrent de toutes parts. + +L'enfant couronné se redressa fièrement en souriant à ses peuples. + +Isabelle, frémissante, contempla non sans orgueil l'expression des +traits de son fils; ses angoisses redoublèrent. + +--Lorsque, pour la première fois, j'ai combattu dans vos rangs, reprit +Léon, j'étais un adolescent sans expérience. Vingt ans de combats sur +terre et sur mer, vingt ans d'études et de travaux m'ont mûri sans +refroidir mon coeur. J'embrassai avec amour votre cause, qui m'était +étrangère; elle est mienne aujourd'hui. Ma femme est la fille de vos +anciens seigneurs, et vos acclamations saluent mon propre fils. Puis-je +ne pas rechercher la meilleure voie pour vous faire triompher? ou bien +douteriez-vous du _Lion de la mer?_ + +--Non! non!... Vive l'époux d'Isabelle! + +--Lorsque je me jetai au milieu de vous en simple aventurier, je ne +jouais que ma vie; je n'avais aucune ambition élevée; je m'avançais au +hasard à travers les chances de la guerre, bravant le danger sans but, +sans aucun des intérêts sacrés qui me guident à présent. Nous +combattions pour délivrer le marquis de Garba y Palos, pour venger Tupac +Amaru et Catalina; mais aujourd'hui nous avons de plus vastes desseins. +Il s'agit de fonder un empire sur les ruines des domaines de +l'Espagne... Malheur aux imprudents qui bâtissent sur le sable!... Déjà +maîtres de plusieurs provinces vos pères ont succombé faute d'alliances +et d'auxiliaires puissants. Ces alliances, je vous les ménage; ces +auxiliaires, je les donnerai à mon fils Gabriel; et sans vous épuiser en +combats prématurés, vous marcherez à pas de géants vers l'avenir avec un +présent meilleur. Les jours paisibles du gouvernement du marquis de +Garba vont renaître, et pendant cette trêve, vous verrez avec une joie +profonde la plupart de vos ennemis déserter le drapeau de l'Espagne pour +épouser votre cause. Voilà ce que ma longue expérience me révèle, et +c'est pourquoi, peuples du Pérou, je vous supplie, au nom de mon fils, +votre seigneur, de ne point contrarier mes efforts. + +Cent opinions contradictoires, bruyamment émises dans les groupes, +interrompirent Léon; mais de sa voix la plus sonore, de sa voix des +branle-bas de combat et de l'abordage. + +--Hommes du Pérou, s'écria-t-il enfin, permettez que le conseil de vos +caciques décide entre nous... Tuteur naturel de votre prince, j'aurais +le droit de commander peut-être; je ne demande qu'à obéir. + +Léon l'emporta. Le peuple, naturellement prédisposé en faveur d'un héros +tel que lui, jura de s'en référer à l'opinion du conseil des caciques, +dont la séance commença sur-le-champ. + +La question posée, le Rubicon était franchi. Dans le conseil l'influence +du _Lion de la mer_ devait évidemment avoir plus de poids que dans +l'innombrable assemblée des peuplades indigènes. Plusieurs caciques +vieillards remplis de modération et de sagesse, avaient accueilli avec +faveur l'espoir d'un dénoûment pacifique. + +L'un d'eux voulut savoir ce que Léon entendait par ces futurs alliés qui +viendraient, disait-il, des rangs ennemis. + +Sans heurter de front les préjugés des indigènes en nommant tout d'abord +les créoles, Léon parla des métis, et ajouta que leur nombre était +immense dans les familles coloniales. + +--La fusion s'opère dans la personne de mon fils Gabriel. Vous tolérez +qu'il soit issu d'un gouverneur espagnol et fils d'un officier français. +Eh bien, de même le jour approche où tous ceux des créoles qui ont dans +les veines du sang _indien_, comme ils disent encore, se glorifieront, +d'y avoir du sang _péruvien_, comme ils le diront; et alors vos rangs se +grossiront de plus de la moitié de vos ennemis. Quelle est donc la +famille créole qui ne soit un peu péruvienne? + +Après de longues précautions oratoires, Léon fut bien obligé d'avouer +qu'en sa qualité de corsaire français, il serait forcé de retirer aux +Péruviens le concours de ses navires, puisque la paix était conclue +entre la France et l'Espagne. + +A ces mots, le plus impétueux des jeunes chefs se leva en s'écriant: + +--Ah! ah! enfin, nous comprenons... Écoute, _Lion de la mer_, tu t'es +servi de nous et tu nous abandonnes! tu as déployé le drapeau du Pérou +et tu le fuis! tu avais épousé nos intérêts, tu divorces!... Ma colère +n'ira pas jusqu'à demander ta mort... mais je te maudirai comme un allié +perfide!... Va donc, sois libre... signe la paix; nous, nous ferons la +guerre!... + +Sans-Peur rugit de courroux. + +--Qui m'appelle perfide?... qui prétend ici me faire grâce?... Eh quoi! +vous ai-je jamais caché ma nation et mon origine?... Est-ce moi qui +décide de la paix ou de la guerre entre la France et l'Espagne?... +Voudriez-vous que les peuples civilisés eussent le droit de me traiter +de pirate?... + +--Notre frère a eu tort de t'insulter, dit le doyen de l'assemblée; mais +ton fils nous appartient, et tu ne l'emmèneras pas. + +Sans-Peur demeura calme et ferme, ce coup était prévu. + +Isabelle poussa un cri de douleur. + +--Serez-vous donc sans pitié pour moi? s'écria-t-elle. + +--Madame, votre place est au milieu de nous. + +--Isabelle, dit Sans-Peur, sois leur reine; garde nos trois enfants... +je partirai seul!... + +Ce ne fut pourtant pas seul que partit Léon de Roqueforte. Cent hommes +déterminés l'escortaient. Les uns étaient des Quichuas de Quiron, les +autres, ses marins, dont à coup sûr maître Taillevent et Parawâ, mais +non l'honnête Camuset, qui avait dit: + +--Capitaine, avec votre permission, je reste à la garde de M. Gabriel. + +--Merci, mon brave garçon! dit Sans-Peur touché de son dévoûment. + +Taillevent lui ouvrit les bras en s'écriant, selon sa promesse: + +--Tu es mon matelot, Camuset, mon matelot comme Tom Lebon! + +Parawâ-Touma dit enfin d'un ton majestueux: + +--LÉO l'_Atoua_ est un grand chef! + + * * * * * + +Isabelle, affligée, vit son époux qui s'en allait traverser, à la tête +d'une poignée de braves, un pays ennemi, où l'alarme était répandue; +mais, pour consolation suprême, elle n'avait été séparée d'aucun de ses +enfants. + +Liména et son fils Liméno, l'excellent Camuset et la plupart des +serviteurs de son aïeul, restaient avec elle. Les peuples du Pérou lui +obéissaient comme à la mère de leur Inca. Or, elle était énergique à +l'heure du péril et n'ignorait point l'art de commander. + +Connaissant à fond les desseins de son mari, elle priait Dieu de +permettre qu'il pût les accomplir. + +Maître Taillevent, n'ayant plus Camuset sous ses ordres, aurait bien pu +échanger ses pensées avec Parawâ, mais le cannibale n'était pas assez +sensible pour comprendre ses mélancoliques regrets. Taillevent en fut +donc réduit à la ressource d'un monologue qui se prolongea deux cents +lieues durant, au galop, sur les versants des Cordillères et des Andes, +dans les plaines, les lits des torrents, les vallées, les terres +cultivées ou les déserts, sous le soleil ardent ou la pluie glacée, en +dépit de quelques embuscades et d'un certain nombre d'alertes assez +chaudes. + +--Port-Bail! Port-Bail! ah! mon pauvre cher Port-Bail! où as-tu +passé?... murmurait le vieux grognard avec la permission expresse de son +capitaine. Le petit cabotage, sa bonne vieille mère, sa case, sa femme +et son gars en tranquillité!... Mais ici, ma Liména et mon Liméno sont +restés parmi les sauvages avec madame et nos petits messieurs. Oh! la +terrible histoire! toujours du nouveau, jamais du repos, des branle-bas +en pleine terre, comme si ça manquait au large. Le chamberdement du +chavirement à faire trembler les volailles à pattes jaunes! + +L'escadron de Sans-Peur, presque d'une seule traite, fit quelques +centaines de kilomètres au grand dam des chevaux, dont un bon tiers +demeura en chemin. La charge des autres en fut augmentée d'autant. Ils +étaient tous poussifs et bons à écorcher quand on aperçut au loin, dans +la plaine, les clochers de la ville de Lima, et au large les mâts +chargés de toile de la division française. + +Le soleil se levait. + +--En croisière, dehors! dit Léon; le vice-roi aurait-il donc repoussé +mes propositions? + +--Ce n'est pas tout que de voir nos navires, fit Taillevent, nous ne +sommes point ce qui s'appelle à bord. + +--Pied à terre!... dispersons-nous!... commanda Sans-Peur. Et à nuit +tombante, rendez-vous général sur la place Majeure. + +Les harnais furent empilés dans le premier trou venu; on les recouvrit +de terre, de branchages et de feuilles. Quelques _gauchos_ conduisirent +les bêtes à l'abattoir, où ils les oublièrent pour aller boire au +cabaret voisin. + +Enveloppé dans un _poncho_ qui cachait sa face tatouée, Parawâ suivit +Léon et Taillevent jusqu'à la demeure de l'agent secret que le cacique +Andrès n'avait cessé d'entretenir au centre du gouvernement espagnol. + + + + +XXXVII + +L'OPINION PUBLIQUE A LIMA. + + +La défiance de la police liménienne,--fort affairée d'ailleurs,--ne +pouvait guère être éveillée par l'arrivée d'une centaine d'hommes vêtus +comme les campagnards des environs et entrés dans la ville pêle-mêle +avec ceux qui approvisionnaient le marché.--Ce n'était point aux portes +de terre qu'on veillait, mais bien à celle qui conduit au Callao. + +L'opiniâtre croisière des trois navires français, louvoyant bord sur +bord devant les passes, défrayait toutes les conversations. + +A midi, le vice-roi fut officiellement informé qu'une barque de +pêcheurs, trompant la surveillance des chaloupes gardes-côtes, avait +gagné le large et abordé la frégate française. + +Son Excellence poussa un juron de la gorge. Une estafette alla porter +sur-le-champ quinze jours d'arrêts forcés à tous les gardes-marines de +service. + +A deux heures, le vice-roi reçut un rapport du commandant de la +citadelle du Callao, l'avisant que les corsaires se rapprochaient +audacieusement, que les canonniers des forts étaient à leurs postes et +qu'on s'attendait à une attaque. + +Son Excellence jura plus fort en frappant du pied et donna +charitablement à tous les diables les insupportables navires qui, depuis +quelques jours, l'empêchaient de prendre aucun repos. + +A trois heures, le vice-roi fut averti que les Français, en panne devant +les passes, déployaient à leurs mâts des pavillons de toutes les +couleurs et paraissaient faire des signaux. + +--A qui?... _demonio de la damnacion!_ hurla Son Excellence, qui manda +son secrétaire de police, l'accabla de reproches et n'en fut pas plus +avancée. + +A quatre heures, la sieste du vice-roi fut troublée par la nouvelle que +les Français mettaient leurs chaloupes à la mer. On craignait un +débarquement, et l'on supposait que l'ennemi avait des intelligences +dans la place. + +Son Excellence tonna, jura pis qu'un possédé, mit sous les armes toutes +ses troupes, infanterie et cavalerie, les harassa par des ordres et des +contre-ordres sans fin, mais en fut pour ses dispositions militaires, +car les Français se bornèrent à garder à la remorque toutes leurs +grosses embarcations. + +Des dépêches de l'intérieur achevèrent d'exaspérer le vice-roi: + +«Tous les villages indiens étaient abandonnés par leurs habitants, qui +s'en allaient, caciques en tête, se grouper sous les ordres du _Lion de +la mer_!... + +«Sur les flancs del Fondo, une troupe de cavaliers, commandée par le +_Lion de la mer_, avait passé sur le corps à un escadron de chasseurs +royaux. + +«Dans la vallée de la Pinta, l'on avait vu courant au triple galop une +bande de _gauchos_ servant d'escorte au terrible _Lion de la mer_.» + +Le gouverneur de la prison où était enfermé don Ramon se présenta chez +le vice-roi. On venait de saisir entre les mains du prisonnier un +document signé par le _Lion de la mer_.--C'était la copie de la note +adressée au vice-roi lui-même. + +Le secrétaire de la police entra et dit que cent copies de la même note +circulaient dans Lima, que tous les conseillers royaux venaient d'en +recevoir une, et que dans les cafés et autres lieux publics on se +permettait de discuter hautement les mesures prises par Son Excellence. + +Son Éminence le cardinal-archevêque descendit de carrosse à la porte du +palais du vice-roi et, accompagnée des principaux membres de son clergé, +annonça qu'elle venait de recevoir la nouvelle d'un _pronunciamiento_ en +faveur des Français. Tous les fidèles se proposaient de venir +processionnellement demander qu'on fît la paix avec eux. + +--Mais, monseigneur, d'où vient l'intérêt subit que l'on porte à ces +bandits? s'écria le vice-roi[NT1]. + +L'archevêque dit que la victoire des corsaires sur les Anglais +hérétiques avait rempli de joie tous les couvents. Mais il n'ajouta +point que les frères, secrètement menacés de pillage et d'incendie, se +souciaient fort peu de courir les dangers de l'expérience. + +Un mois auparavant, lorsque _la Firefly_ entra au Callao, tout le monde +voulait qu'on agréât son concours pour exterminer l'exécrable pirate et +cannibale se disant le _Lion de la mer_;--tout le monde, à présent, +semblait vouloir qu'on l'accueillît en ami.--A la vérité, la double +victoire de Quiron était connue.--Un officier irlandais, M. Roboam Owen, +débarquant de _la Lionne_, en avait fait connaître les détails, et la +réputation de Sans-Peur le Corsaire terrifiait la population. En outre, +une liste des prisonniers retenus à bord circulait par la ville, et +toutes les familles intéressées à leur délivrance demandaient qu'on +traitât avec l'honorable comte de Roqueforte. + +Au nom des dames de Lima, la vice-reine fit prier son illustre époux +d'envoyer au comte Léon et aux principaux officiers de la division +française un sauf-conduit avec une invitation pour le bal qui devait +avoir lieu, le soir même, au palais du gouvernement. + +--Poignard et potence! peste et famine! trombe et volcan d'enfer! +s'écria le vice-roi crispé de fureur. Ma femme elle-même s'en mêle!... +Eh bien! non! cent fois non!... mille fois non!... Je ne faiblirai +point! je ne pactiserai jamais avec ce monstre!... + +Sur quoi le petit bossu bronzé qui servait de bouffon à Son Excellence +partit d'un éclat de rire moqueur en disant: + +--Monseigneur sait-il l'histoire de cet ivrogne qui jurait de ne jamais +boire d'eau, et qui, le lendemain, en paya un seul verre au prix d'une +once d'or? + +--Le fouet à ce drôle! s'écria le vice-roi. + +Le nain, fort peu intimidé, sortit en haussant les épaules, et Son +Excellence, laissée à ses réflexions, reprit avec colère: + +--Mais enfin, ce démon maudit ne peut être partout à la fois: aux bords +du grand lac, en croisière devant Callao, dans la plaine, sur la +montagne et jusque dans ma bonne ville de Lima! + +Ceci était la version fantaisiste du barbier de monseigneur, qui fit, en +la recueillant, un mouvement tellement brusque, qu'un morceau de +taffetas d'Angleterre, taillé en croissant, figurait maintenant en guise +de mouche au beau milieu de son menton. + +Le bal faillit être décommandé. + +Mais en de pareilles conjonctures, les hâbleurs n'auraient pas manqué de +dire que Son Excellence, intimidée par les menaces des Français, n'osait +plus même recevoir. + +Le bal eut lieu.--Et tout d'abord, les belles Liméniennes s'empressèrent +de demander à leur vice-reine si l'on y verrait le célèbre commandant de +la division française, sa femme, l'illustre fille des Incas, et +messieurs ses officiers. + +--Hélas, non! mesdames, répondit-elle; mon mari n'a jamais voulu me +permettre de leur adresser notre invitation. + + + + +XXXVIII + +ENTRÉE AU BAL. + + +Une rumeur générale interrompit la vice-reine et fit tressaillir le +vice-roi, car l'huissier annonçait: + +--Son Excellence le comte de Roqueforte, Lion de la mer. + +--Son Excellence le marquis de Garba y Palos. + +--Sa Seigneurie la Baleine-aux-yeux-terribles. + +--Sa Grâce maître Taillevent. + +Le vice-roi bondit, pâlit, étrangla vingt jurons gutturaux d'origine +arabe et finit par devenir cramoisi comme un homard. En même temps il se +précipita vers Léon de Roqueforte, qui s'inclinait respectueusement +devant la vice-reine. + +--Madame, lui disait-il, j'ai su de source certaine que Votre Très +Gracieuse Excellence avait daigné penser à inviter son très humble +serviteur à la fête de ce soir, et ses aimables intentions m'ont enhardi +au point que j'ose me présenter devant elle avec mon noble beau-frère +don Ramon, marquis de Garba y Palos, fils de l'ancien gouverneur de +Cuzco, et deux de mes plus vaillants compagnons d'armes: Sa Seigneurie +_Parawâ-Touma_, _rangatira para parao_, ou, pour parler en bon espagnol, +Baleine-aux-yeux-terribles, prince souverain, grand chef ou cacique de +la baie des Iles, à la Nouvelle-Zélande, et Sa Seigneurie Taillevent de +Port-Bail, mon meilleur ami. Ai-je été trop audacieux, madame la +vice-reine, et puis-je espérer que Votre Excellence agréera notre +présence dans ses salons? + +Enchantée de faire pièce à son mari, dont les yeux roulaient dans leurs +orbites de manière à méduser Parawâ-Touma en personne, la vice-reine +répondit par une approbation charmante. + +La fureur rendait le vice-roi muet. Des sons rauques se pressaient dans +sa gorge, il passait du cramoisi au pourpre, du pourpre au violet et du +violet au bleu. Ses veines se gonflaient, et, sans contredit, il aurait +étouffé sur place, sans un bienheureux verre d'eau que son bouffon lui +offrit à point. + +--Monseigneur, lui disait Léon avec courtoisie, madame la vice-reine +daignant nous admettre à son bal, nous nous félicitons de pouvoir y +présenter nos hommages à Votre Excellence!... Fête charmante!... On ne +m'avait pas assez vanté la grâce et la beauté des dames de Lima! Leurs +éloges, qui retentissent sur toutes les mers, ne peuvent approcher de la +réalité. On nous parlait de fleurs, de perles, de diamants; que ces +comparaisons sont faibles, monseigneur, dès qu'il s'agit des adorables +Liméniennes!... Mes compliments sur votre palais!... L'avenue du côté de +Callao est superbe, elle donne bien l'idée d'une capitale et rappelle +nos Champs Élysées de Paris... Votre Excellence serait-elle allée à +Paris, monseigneur? + +Monseigneur avait bu, monseigneur respirait; ses yeux reprenaient forme +humaine; ses traits exprimèrent un étonnement encore plus grand que son +courroux; la voix lui revint. + +Léon de Roqueforte portait l'uniforme de capitaine de frégate, les +épaulettes et les broderies éclatantes auxquelles lui donnait droit une +ordonnance royale. La croix de Saint-Louis brillait sur sa poitrine +auprès de quelques décorations en diamants de formes inconnues, l'une +imitant un lion, la seconde un condor, une troisième dessinant un +palmier, une autre un poisson volant,--toutes représentant son emblème +dans tel ou tel des archipels polynésiens où l'on reconnaissait son +autorité. Il avait alors environ trente-huit ans et paraissait plus +jeune. Sa belle tête, qui avait quelque chose de léonin, était encadrée +par une chevelure blonde et soyeuse qui se déroulait sur ses épaules. +Son cou était découvert à la matelote. Son frac déboutonné laissait voir +un gilet blanc à lisérés d'or, sur lequel s'agrafait le ceinturon d'une +légère épée de bal à fourreau de satin. + +Don Ramon, en costume de cour, brun, pâle, aux traits aquilins, aux yeux +noirs, caves et rougis par les insomnies du cachot, n'avait de même +qu'une épée de bal. + +Mais Taillevent et Parawâ étaient mieux armés. + +Le maître, en grande tenue de haute fantaisie corsairienne, habit, veste +et culotte galonnés d'or à profusion, portait ostensiblement une paire +de pistolets d'abordage et un sabre de cavalerie. Il cachait en outre, +dans les plis de sa ceinture rouge, un biscaïen estropé au bout d'une +corde, arme terrible aux mains d'un vaillant matelot. + +Parawâ-Touma, équipé en Rangatira de rang supérieur, s'appuyait sur son +_méré_ de pierre dure, couleur d'émeraude, sorte de hachoir à deux +tranchants qu'il savait manier avec une effroyable adresse. Il devait, à +la fréquentation des Européens et aux moeurs maritimes, des habitudes de +propreté fort rares parmi ses compatriotes. Celui de ses deux pagnes de +formium qui, fixé au milieu de son corps par une ceinture, descendait +sur ses genoux, était d'une blancheur éblouissante. L'autre, bariolé de +noir et de rouge, était noué autour de son cou et tombait de ses épaules +sur ses talons. Un collier de dents de requin, de longs pendants +d'oreilles, une figurine de jade vert suspendue sur sa poitrine, et +plusieurs bracelets de métal complétaient sa parure. Sa chevelure noire, +dure, mais peignée avec le plus grand soin, formait comme un cadre +d'ébène au blason de sa face tatouée. Blason est ici le mot propre et +correspond exactement au terme _moko_, qui est à la Nouvelle-Zélande le +nom des hiéroglyphes honorifiques gravés sur le visage des hommes de +haut rang.--Parawâ-Touma, par sa valeur, avait conquis tous ses _mokos_. +Pas un point de sa figure n'était à l'état naturel: son nez, ses joues, +son front, et jusqu'à ses tempes étaient couverts d'ornements dessinés +avec une symétrie, une finesse et une élégance qui constituent un art +fort estimé en son pays. + +Si le _Lion de la mer_ séduisit de prime abord toutes les dames et plut +à la majorité des cavaliers réunis chez le vice-roi, Parawâ-Touma +inspira le sentiment opposé; mais la curiosité l'emporta bientôt, et +l'on sut presque gré au commandant français d'avoir introduit dans +l'assemblée son sauvage compagnon. + +--Sur mon âme, seigneur comte, vous êtes bien audacieux, et vous, +seigneur marquis, vous êtes bien imprudent! dit enfin le vice-roi. + +--Audacieux, moi! répliqua Léon d'un ton gai, rien de plus certain, et +que Votre Excellence me permette d'ajouter, rien de plus rebattu, car ce +ne peut guère être pour ma timidité que les Péruviens m'ont surnommé le +_Lion de la mer_, et les Français, Sans-Peur le Corsaire. Mais +l'imprudence de mon très cher beau-frère le marquis de Garba y Palos me +paraît moins prouvée. Il s'ennuyait au cachot, il vient se distraire au +bal; sans être docteur en médecine, je suis sûr, et toutes ces dames +partageront mon avis, que sa précieuse santé s'en ressentira +favorablement. + +Derrière tous les éventails on riait. + +Taillevent et Parawâ s'étaient postés près d'une fenêtre ouverte; ils +disposaient, pour échanger leurs pensées, de l'harmonieux dialecte +néo-zélandais. + +Sur la place Majeure, au delà des équipages, allaient et venaient parmi +la foule des hommes drapés dans _le poncho_ péruvien. + +--Ils nous voient! dit Taillevent. + +--Et nous les voyons! répondit Parawâ. + +--Où as-tu mis la longue corde? demanda le maître. + +--Sous mon pagne de derrière, répliqua le Néo-Zélandais. + +--Ouvrons l'oeil!... ouvrons les oreilles!... + +--Chien de quart, tout de même! continua Taillevent en monologue. +Encore une invention satanée de mon capitaine, que ce bal!... Ah! +Camuset, mon matelot, si tu étais ici, tu t'amuserais tout de même. Vous +en a-t-il de l'aplomb, de l'idée, et sans gêne... sans gêne, au lieu que +moi... Baste! Qu'est-ce que je me dis donc? Quand on a palabré avec le +roi Louis XVI dans son cabinet, les coudes sur la table, on peut bien +être à son aise chez un vice-roi de colonie... + +Taillevent se fourra dans la bouche une énorme chique de tabac. + +--Eh! eh! mais... ça se gâte, m'est avis, dit-il bientôt en +néo-zélandais. Veillons au grain, Parawâ. + +Le vice-roi voulait des explications, Léon lui avait dit en souriant: + +--De grâce, monseigneur, laissons là les choses sérieuses. Le silence de +l'orchestre finira par attrister ces dames... Je serais ravi de danser +une valse... + +--Mort de mon âme!... me prenez-vous pour un pantin de carton? +interrompit le vice-roi. Au nom de Sa Majesté Catholique, à moi, mes +officiers!... + +Don Ramon porta la main à la garde de son épée, mais Sans-Peur, avec une +parfaite courtoisie, se tournait vers la vice-reine: + +--Mille pardons, madame, disait-il, vous me voyez au désespoir; je suis +bien malgré moi un affreux trouble-fête, et j'en adresse mes humbles +excuses à toutes vos aimables invitées. + +--Assez de pasquinades!... qu'on arrête ces hommes! s'écriait le +vice-roi. + +Les officiers espagnols tirèrent leurs épées. + + + + +XXXIX + +VIVE LA PAIX! + + +Depuis le départ de Bayonne, hommes et navires s'étaient renouvelés +plusieurs fois sous les ordres de Sans-Peur le Corsaire, dont la plus +saillante qualité fut toujours le talent avec lequel il se créait des +ressources. Un assez faible noyau de son équipage primitif et quelques +officiers seulement restaient attachés à sa fortune. + +Parmi ces derniers, se trouvaient Émile Féraux, qui montait la frégate +_la Lionne_: Bédarieux, capitaine de la corvette _le Lion_, et le +pilotin à qui _l'Unicorn_ était confié. + +A l'ouvert du Callao, Émile Féraux, commandant en chef par intérim, +hissa pavillon parlementaire, mais ne reçut point de réponse. Le cas +était prévu par les instructions de Sans-Peur. On s'y conforma. + +Le premier caboteur du pays qui parut gouvernant sur le port, fut +chassé, pris et chargé des dépêches à l'adresse du vice-roi,--dépêches +adressées par terre, d'autre part, à l'agent secret résidant à Lima. + +Or, au moment de relâcher le caboteur trop heureux d'en être quitte à si +bon compte, Émile Féraux fit appeler le lieutenant Roboam Owen et son +camarade Wilson. Il leur laissait le choix de rester à bord ou de +débarquer, mais au second cas, sous la condition d'honneur qu'ils ne +révéleraient point aux Espagnols l'absence de Léon de Roqueforte. + +Les deux officiers anglais, ayant opté pour leur débarquement, furent +invités au bal du vice-roi, où, à la vue du _Lion de la mer_, ils +tinrent une conduite fort différente. + +Esprit droit, coeur loyal et reconnaissant, Roboam Owen s'avança la main +ouverte. Sans-Peur la lui serra cordialement et la plaça dans celle de +don Ramon, qui s'excusa de ses torts avec la plus chaleureuse +courtoisie. + +Le capitaine Wilson salua comme à regret, ce qui n'échappa point aux +regards de Sans-Peur. + +--Ingrat!... c'est bien!... tant pis pour lui! pensa le corsaire, trop +occupé d'ailleurs pour lui donner sur-le-champ une leçon méritée. + +Lorsque, par l'ordre du vice-roi, les Espagnols tirèrent leurs épées, +Roboam Owen se précipita entre eux et Léon de Roqueforte. Wilson demeura +neutre. + +Le lieutenant Owen disait à haute voix: + +--Pas de violences, monseigneur!... De grâce, messieurs les Espagnols, +point de combat!... Le comte de Roqueforte est l'ennemi de ma nation; +deux fois il m'a fait prisonnier de guerre, deux fois il s'est noblement +comporté à mon égard. Je ne crains point de jurer devant Dieu que sa vie +entière est irréprochable!... + +--Oh! oh!... sa vie entière... ceci est beaucoup, osa dire le capitaine +Wilson, imbu de tous les préjugés britanniques et qui péchait surtout +par un jugement faux. + +Cependant, Sans-Peur avait empêché don Ramon de tirer l'épée; mais il ne +put empêcher Taillevent ni Parawâ, postés à quelques pas derrière lui, +de se mettre sur une menaçante défensive. + +Le maître d'équipage arma ses deux pistolets; le Néo-Zélandais brandit +sa massue tranchante. + +Les dames, terrifiées, poussaient des cris et voulaient fuir. + +Sans-Peur se :uontearr[NT2] + +--Du calme, mes amis! dit-il à ses compagnons. Oubliez vous donc que +nous sommes au bal avec l'agrément de madame la vice-reine? + +Puis, s'adressant aux Liméniennes, chez qui la curiosité l'emportait +déjà sur la peur: + +--Rassurez-vous, mesdames, je vous en supplie. Il n'y a qu'un petit +malentendu entre Son Excellence et moi. Prenez donc la peine de vous +rasseoir. Monseigneur s'irrite de n'avoir pas d'explications, il +voudrait me faire arrêter pour en obtenir, et il vous met en fuite!... +Je ne me pardonnerais jamais de vous avoir privées d'un plaisir! La +galanterie m'oblige à donner toutes les explications qu'on voudra. Ce +sera peut-être un peu long, Vos Grâces daigneront me le pardonner; je +tâcherai au moins de n'être pas trop ennuyeux, et notre cher bal, je +vous le promets, finira le mieux du monde. + +Tout cela fut dit avec une aisance admirable, d'un ton simple et +conciliant qui plut aux officiers espagnols eux-mêmes. + +--Voyons! monsieur le corsaire, voyons! expliquez-vous, dit le vice-roi. + +Wilson haussa les épaules; Sans-Peur lui lança un regard de mépris; +puis, avec un sourire: + +--Je veux la paix, j'apporte la paix. La France et l'Espagne sont +non-seulement en paix, mais étroitement alliées, et lorsqu'en Europe +elles combattent ensemble contre les ennemis communs, nous continuerions +ici à nous faire la guerre!... Non, non! je tiens trop à la paix; aussi +me suis-je bien gardé de croiser l'épée avec celle de ces messieurs. Ils +ont déjà pu voir à ma seule attitude combien mes intentions sont +pacifiques. + +Léon de Roqueforte, à ces mots, s'assit en face de la vice-reine. + +--Son Excellence vient de me donner le nom de _corsaire_, je l'en +remercie. Elle reconnaît donc que l'honorable lieutenant Owen a dit la +vérité en me défendant contre la méchante qualification de pirate. Comme +corsaire français, je n'attaque jamais que les ennemis de la France. +Seulement, quand on m'attaque, moi, quand on me menace, je ne fais pas +toujours comme ce soir, et mon épée sort volontiers du fourreau. C'est +ainsi que naguère, à Quiron, j'ai eu la douleur de me battre contre les +troupes de Son Excellence, à qui je rendrai mes prisonniers dès demain, +si elle veut bien y consentir. + +--Elle y consentira, nous l'espérons toutes, dit la vice-reine. + +--Madame! interrompit son époux avec aigreur; je consens... je +consens...--et c'est déjà beaucoup trop!...--à écouter monsieur le +comte!... + +Le titre de comte, publiquement accordé à l'homme que monseigneur +n'avait cessé de traiter de forban, était une concession évidente. Léon +salua et poursuivit: + +--Quand je fais la guerre, je la fais de mon mieux. Quand je veux la +paix, je la veux bien; monsieur le marquis de Garba y Palos, mon noble +beau-frère ici présent, pourrait l'attester. Il pourrait vous raconter, +mesdames, comment il m'accueillit lorsque j'allai lui demander la main +de sa soeur. Il était au milieu d'un peloton de miquelets qui me mirent +en joue; il me traitait, lui aussi, de pirate; il m'insultait gravement, +mais je voulais la paix, et mieux que la paix,--mon coeur était plein de +sympathies chaleureuses,--je fus calme, et don Ramon finit par +m'écouter. Le soir même, j'étais l'époux de votre digne compatriote, +Isabelle la Péruvienne, dont je m'épris, mesdames, dans votre ville, à +Lima, en la voyant traverser cette place... + +Léon montrait la place Majeure; les Liméniennes, intéressées par son +récit, souriaient sous leurs éventails. + +--... Cette place, où à l'instant où je parle, monseigneur le vice-roi, +d'innombrables amis attendent mes ordres. + +A ces mots, Léon se leva et fit un signe de la main. Une fusée rougeâtre +sillonna les airs. + +--Regardez bien, regardez! dit-il. Une autre fusée semblable va répondre +à mon signal... La voyez-vous dans le lointain, à gauche?... Mes +officiers savent maintenant que je suis au bal chez Son Excellence, et +que j'espère fermement l'amener à conclure la paix. + +Wilson causait depuis quelques instants avec un colonel espagnol, qui, +ayant été fort bien reçu à bord de _la Firefly_, partageait la haine des +Anglais pour Sans-Peur le forban. + +--Qu'est-ce qui nous prouve que cet homme dit la vérité? s'écria le +colonel. Faites cerner la place, monseigneur!... + +--Prenez garde, messieurs, à ce que vous allez tenter, interrompit Léon +en se croisant les bras sur la poitrine.--Mais vous, mesdames, n'essayez +pas de sortir. Vous n'êtes en sûreté que dans ce palais.--Ah! l'on doute +de moi!... Je veux la paix, je la veux avec la population de cette ville +et le Pérou tout entier! mais je suis prêt à la guerre, sur terre et sur +mer! + +Léon prononça quelques mots d'une langue inconnue. Parawâ leva +perpendiculairement son _méré_ casse-tête. Deux flammes bleues parurent +dans les airs. + +--Écoutez! écoutez maintenant.--Trois coups de canon vont retentir au +large. + +Les trois coups de canon furent distinctement entendus. + +--Ma division s'avance en branle-bas de combat; dans une demi-heure, +elle sera devant le fort de Callao. + +--Cet impudent étranger sera-t-il supporté ici plus longtemps? +interrompit avec violence le colonel espagnol. + +Un excentrique Anglais serait fier du sang-froid que déploya Léon de +Roqueforte. Il regarda son interrupteur d'un air dédaigneux, et demanda +curieusement le nom de ce colonel mal élevé. + +--Il s'appelle Garron y Quizâ, lui répondit-on. + +--Eh bien, monseigneur le vice-roi, je prierais volontiers Votre +Excellence d'accorder au colonel Garron y Quizâ le droit de conclure la +paix, tant je suis sûr que tout finirait au mieux. + +--Par la sainte croix! vos partisans seraient bientôt en poussière! +s'écria le colonel. + +--Parlez vous sérieusement, monsieur le comte? demanda le vice-roi +devenu fort soucieux. + +Ses idées se modifiaient singulièrement depuis que le corsaire parlait +et agissait en sa présence. Après avoir tenu tête avec une opiniâtreté +systématique à toutes les autorités de la ville, le vice-roi ne voulait +point reculer, mais il se sentait dans son tort à tous les points de +vue. Un faux-fuyant s'offrait a lui;--il s'en saisit d'autant plus +volontiers que le colonel venait, par deux fois, de s'exprimer avec +insolence. + +--Monseigneur, répondit Léon, je parle sérieusement, très sérieusement, +foi de gentilhomme français. Je ne vous demande plus la paix, +maintenant; je vous prie d'accorder vos pleins pouvoirs au colonel +Garron y Quizâ. Ce sera fort gai, mesdames... + +Le colonel rougit, pâlit, et s'avança menaçant. + +--Monsieur! dit le vice-roi, vous avez ici même blâmé ma modération; eh +bien, pour vous en punir, je vous ordonne de traiter avec M. le comte de +Roqueforte. + +--J'ai l'honneur de vous entendre, monseigneur, mais ai-je bien vos +pleins pouvoirs? Ai-je le commandement de vos forces de terre et de mer, +le droit de vie et de mort?... + +--C'est ainsi que je fais ma demande, monseigneur, ajouta Sans-Peur le +Corsaire; je supplie Votre Excellence de se décharger pour quelques +heures de toute sa responsabilité, mais de vouloir bien ensuite ratifier +les décisions du pétulant colonel Garron y Quizâ. + +--Accordez! accordez! dit la vice-reine. + +--Accordez, monseigneur! ajoutèrent toutes les dames. + +--J'abdique donc pour trois heures, c'est-à-dire jusqu'à minuit, dit le +vice-roi, et je veux que l'on obéisse au colonel Garron y Quizâ comme à +ma propre personne. + +Sans-Peur, qui s'était avancé vers la vice-reine, disait en même temps: + +--Si Votre gracieuse Excellence daigne le permettre, madame, mes jeunes +officiers finiront leur soirée au bal. + +--De grand coeur, monsieur le comte. + +Un signe imperceptible du corsaire fut suivi d'un coup de sifflet aigu +de Taillevent. Dix fusées de diverses couleurs serpentèrent dans le ciel +bleu.--Une bordée entière leur répondit du large. + +--A moi, messieurs!... En haut la garde!... criait le colonel l'épée à +la main. + +Les officiers espagnols, cette fois, ne se laissèrent pas arrêter par +Roboam Owen; ils fondaient sur Sans-Peur le Corsaire. La garde pénétrait +dans le salon du vice-roi. De nouveaux cris d'effroi retentirent. + +Mais tout à coup, comme à miracle, les cinq principaux acteurs de cette +scène violente disparurent par la fenêtre au milieu d'un immense éclat +de rire dont le vice-roi prit sa part. + +Taillevent et Parawâ s'étaient baissés. Le colonel fut escamoté comme +une muscade, tandis que Sans-Peur et don Ramon passaient du balcon sur +l'impériale d'un carrosse. Le carrosse partit au grand galop; toutes les +voitures des belles invitées le suivaient. + +--Dansez, mesdames, dansez jusqu'à notre retour!... Vive la paix! criait +Sans-Peur. + +--Vive la paix! répéta la populace. + +--Où vont tous ces carrosses? demandait-on. + +--Ils vont au Callao chercher les danseurs de la division française. + +La vice-reine fit un signe à son orchestre; le bal commença. Son +Excellence le vice-roi était d'une gaîté folâtre. Trop heureux d'avoir +échappé au ridicule d'être enlevé de chez lui par la fenêtre, +monseigneur trouvait ravissant le joli tour du corsaire. + +--Ce pauvre colonel! disait-il, quelle drôle de mine il doit faire dans +son carrosse entre M. le comte et Sa Seigneurie la +Baleine-aux-yeux-terribles!... + +Au coup de sifflet de Taillevent, les cent compagnons du _Lion de la +mer_ s'étaient emparés de toutes les voitures à la fois et les cris +répétés de Vive la paix! étouffant ceux des cochers, le cortège se mit +en route sans obstacles. + +Le colonel Garron y Quizâ, garrotté et bâillonné, fut obligé, deux +lieues durant, d'écouter Sans-Peur le Corsaire, dont les arguments +péremptoires le décidèrent bon gré mal gré. + +Le commandant du Callao reçut avis que la paix était faite. + +La division française mouilla en rade. + +Les jeunes officiers des trois navires,--déjà en costume de bal, selon +l'ordre qu'ils en avaient reçu à midi par une barque de +pêcheurs,--trouvèrent sur le quai plus de vingt voitures dans lesquelles +il y eut également place pour les officiers de chasseurs faits +prisonniers à la bataille de Quiron. + +Le colonel plénipotentiaire occupait seul le dernier carrosse.--A bord +de _la Lionne_, il avait signé non-seulement la paix, mais encore toutes +les conditions exigées par Sans-Peur, et entre autres la nomination de +don Ramon au gouvernement de Cuzco.--Il se garda de reparaître au bal; +mais désespéré d'être voué à la dérision publique, il voulut se +réhabiliter par un duel, s'en prit au capitaine Wilson, son +malencontreux conseiller, et mourut d'une balle reçue en pleine +poitrine. + +Quant au capitaine anglais, immédiatement après le duel, le vice-roi le +fit incarcérer dans la même prison d'où quelques onces d'or bien +employées avaient fait sortir le futur gouverneur de Cuzco. Personne +n'employa pour sa délivrance la clef de fer ni la clef d'or. Seulement, +Roboam Owen, en partant pour l'Europe avec un sauf-conduit, lui promit +de faire demander son échange à la cour d'Espagne,--car sa qualité de +duelliste trop heureux n'empêchait point le capitaine Wilson d'être +prisonnier de guerre. + +En lettres roses comme l'aurore, l'histoire constate que le bal qui se +prolongea jusqu'au jour chez Son Excellence le vice-roi du Pérou, est le +plus charmant dont mesdames les Liméniennes aient gardé souvenance. Il +s'appelle _le bal de la paix_.--De nos jours, les grand'mères en parlent +encore. + + + + +XL + +ESQUISSE A GRANDS TRAITS. + + +Huit jours durant, le _Lion de la mer_ fut le lion de Lima et du +Callao.--On illumina en son honneur. Le vice-roi ne jurait plus que par +lui et par don Ramon, marquis de Garba y Palos, à qui était réservée la +mission de pacifier l'intérieur. + +Sous l'escorte des _gauchos_ de Quiron, le frère d'Isabelle alla prendre +possession de son gouvernement, qu'il occupa jusqu'en 1808,--époque à +laquelle une politique maladroite fit remplacer par la métropole tous +les hauts fonctionnaires du Pérou. + +Une seconde trêve de sept ans succéda ainsi aux troubles qui n'avaient +guère cessé depuis la retraite de l'époux de Catalina. Durant ces sept +années, Gabriel grandit sous les yeux des caciques, non sans prendre +quelquefois la mer à bord des navires de son père. Mais, par une +convention tacite, le fils des Incas ne s'embarqua jamais en même temps +que sa mère et ses deux frères jumeaux.--Ainsi, des gages vivants de +l'alliance secrète du _Lion de la mer_ avec les indigènes péruviens, +demeurèrent toujours au milieu d'eux. + +Soumis à un régime doux et juste, patients, discrets et certains d'être +noblement secourus dès que l'Espagne changerait de conduite à leur +égard, les chefs les plus éclairés approuvaient hautement la sagesse +d'Isabelle et de son époux. + +Gabriel, salué du titre de Condor-Kanki, était élevé dans le palais du +gouverneur espagnol, mais il n'y vivait point en prisonnier. Au retour +de ses campagnes de mer, entreprises du consentement des caciques, son +oncle ne mettait aucun obstacle à ses excursions chez les diverses +tribus de la plaine et des montagnes. + +Don Ramon tolérait qu'on l'y reçût comme le dernier héritier de la race +seigneuriale. Et nul doute que l'Espagne n'eût fini par conquérir +l'amour des peuples indigènes, si, après le deuxième marquis de Garba y +Palos, Gabriel de Roqueforte eût été successivement appelé au +gouvernement de Cuzco et à la vice-royauté du Pérou. + +Mais il n'en fut pas ainsi.--Don Ramon, brusquement destitué, fut +rappelé en Europe et obéit en fidèle sujet espagnol. + +La guerre éclatait de nouveau entre l'Espagne et la France.--Tout +d'abord, dans les possessions d'outre-mer, au Mexique, à la +Nouvelle-Grenade, à Buenos-Ayres, au Chili, au Pérou, les créoles se +prononcèrent pour Ferdinand VII contre l'empereur Napoléon; mais +bientôt, selon les prévisions du Lion de la mer, la grande insurrection +de l'indépendance domina tous les mouvements politiques. Lasse du joug +séculaire de l'Espagne, l'Amérique méridionale se soulevait tout +entière. + +L'heure de la délivrance avait sonné. + +Napoléon, en franchissant les Pyrénées, donna au nouveau monde le signal +de la liberté. + +Cependant l'Océanie avait revu son infatigable champion. + +Les années de trêve qui ouvraient enfin au Lion de la mer tous les ports +du Pérou furent glorieusement remplies. + +Les ruses cruelles de Pottle Trichenpot retombèrent sur ses complices; +mais, hélas! l'adroit coquin parvint toujours à s'échapper. + +Aux îles Marquises, où il avait fait merveilles avec les franges d'or du +Lion de la mer, ce ne fut qu'après de sanglants combats que son +influence put être détruite. + +Il venait de s'évader en pirogue, lorsque les Nouka-Hiviens, consternés, +reconnurent qu'ils avaient été ses dupes.--Une alliance solennelle fut +jurée alors. Léon, proclamé de nouveau chef des chefs, laissa un agent +fidèle à Nouka-Hiva, et poursuivit sa course. + +A Taïti, commençait la guerre fameuse connue dans les annales de +l'archipel sous le nom de _Tamaï rahi ia Arahou-Raïa_, c'est-à-dire la +grande guerre de Arahou-Raïa.--Sans-Peur prit nécessairement fait et +cause pour ceux des indigènes que les relations anglaises traitent de +rebelles et d'insurgés. + +Depuis longtemps déjà il secondait et protégeait très efficacement +plusieurs prêtres catholiques français émigrés ou patriotes péruviens, +qu'il avait déposés dans le petit archipel de Manga-Reva. + +Ce fut le premier point occupé par des missionnaires catholiques. + +Parawâ n'ouvrit pas de trop grands yeux.--Au Pérou, il avait souvent +assisté à la messe, et l'aumônier de Quiron, conformément aux +instructions de Léon de Roqueforte, n'avait cessé de lui prêcher des +croyances que l'on concilia tant bien que mal avec les traditions de son +peuple, sur les mystères de la sainte Trinité, sur l'immortalité de +l'âme, les interdictions sacrées telles que _le tabou_ et le rachat des +péchés par la pénitence. + +Taillevent, Camuset et les jeunes lionceaux de la mer tenaient semblable +langage. + +L'influence du catholicisme devait dans l'Océanie entière être opposée à +celle du mercantilisme biblique des missionnaires anglicans et à leurs +actes despotiques. + + * * * * * + +Le roi Pomaré II avait embrassé le parti anglais. + +Son ministre Tanta, le guerrier le plus redouté de tout l'archipel, +valeureux compagnon du Lion de la mer, découvrant le premier que les +franges d'or ont été dérobées par Pottle Trichenpot, proteste et se +retire dans les montagnes. Une faction puissante, fidèle aux grandes +traditions d'indépendance, se rallie sous la bannière libératrice de LÉO +l'_Atoua_. + +A l'instigation de Pottle Trichenpot, Pomaré II attaque Tanta et ses +partisans.--Or, chose bien remarquable, constatée par les écrivains +anglais eux-mêmes, et qui prouve bien que la lutte fut politique et non +religieuse,--le grand prêtre du dieu Oro était du même parti que les +missionnaires protestants, et fut un des plus ardents instigateurs de la +guerre civile. On ne peut dire conséquemment qu'elle fut allumée entre +les chrétiens et les idolâtres. Loin de là, Pomaré II, ayant tout +d'abord obtenu par surprise un succès sanglant, des sacrifices humains +eurent lieu sur les autels du dieu Oro. + +Tanta eut soin de faire annoncer dans tout l'archipel que de telles +exécutions étaient en abomination devant LÉO l'_Atoua_, esprit +supérieur, seul vraiment chrétien, car il avait toujours interdit le +cannibalisme et les holocaustes de prisonniers. + +A peine cette proclamation était-elle répandue dans les îles de la +Société, que la division française parut.--Pomaré II, chassé de Taïti, +se retira dans l'île de Huahiné. Les indigènes de plusieurs autres îles +embrassèrent avec transport la cause de Tanta et du _Lion de la mer_. + +Les missionnaires anglicans se réfugient à bord du navire _la +Persévérance_. Mais tandis qu'à la tête des équipages de _la Lionne_ et +de _l'Unicorn_ Léon de Roqueforte combat en terre ferme, _le Lion_, +chargé d'appuyer la chasse aux fugitifs, s'échoue sur un banc de coraux. + +_La Persévérance_, emportant Pottle Trichenpot, fait voile pour +l'Europe. Parawâ et Taillevent déplorèrent à l'unisson l'évasion de ce +maudit fauteur de troubles. + +L'équipage du _Lion_ fut sauvé; mais le navire, démantelé par la mer, +fut perdu pour Sans-Peur le Corsaire. + +Peu de temps après, par compensation, le schoner anglais _la Vénus_ fut +pris à l'abordage par les insulaires taïtiens[18]. + +[Note 18: Historique.] + +Léon s'opposa aux massacres qu'allait ordonner le ministre Tanta. + +--Non, jamais de représailles semblables! s'écria-t-il; n'imitez point +vos ennemis, ne déshonorons par notre cause! + +Maître Taillevent, comme on pense, grogna selon son droit. + +--Si le Trichenpot avait été pendu la première ou seulement la seconde +fois, il n'aurait pas eu la chance de nous échapper la troisième! + +Le Néo-Zélandais Parawâ ne se permit point de grogner, mais ne tarda pas +à trouver fort justes les réflexions de son ami Taillevent, car la +frégate anglaise _l'Urania_, profitant d'une diversion opérée par les +partisans de Pomaré II, reprit _la Vénus_ et délivra son équipage. + +Laissant au brave Tanta le soin de finir la guerre, Sans-Peur, avec sa +_Lionne_, se met à la recherche de _l'Urania_; mais la frégate anglaise, +ayant fait fausse route pendant la nuit, atterrit, fort heureusement +pour elle, à Port-Jackson. + + * * * * * + +Des courses continuelles, des missions et des prédications qui ne furent +pas toutes sans fruits, des tentatives civilisatrices très diverses, des +combats de terre et de mer, des aventures souvent invraisemblables, des +succès, des revers, des négociations et des entreprises de tous genres +occupèrent Sans-Peur le Corsaire et ses alliés pendant les sept années +pacifiques du gouvernement de don Ramon. + +Léon de Roqueforte, par son activité dévorante, rétablissait, non sans +d'immenses difficultés, l'influence bienfaisante de la France, qu'il +représentait sous le nom de LÉO l'_Atoua_. + +Malheureusement, la France elle-même était neutre. + +En lutte avec l'Europe entière, triomphante sur le continent, grâce au +génie du plus grand capitaine des temps modernes, elle avait +l'infériorité sur les mers. Et elle ignorait qu'un héros obscur, se +dévouant à une oeuvre inconnue, combattait sans relâche pour elle dans +cette cinquième partie du monde que le roi Louis XVI s'était proposé de +soustraire à la domination britannique. + +Maîtresse de la mer, l'Angleterre veillait. + +--Résister, maintenir, attendre!--telle fut la devise de Sans-Peur le +Corsaire. + +Il résista, il attendit, et non-seulement il se maintint, mais encore il +étendit sa protection sur une foule de points nouveaux. + +Les Anglais, établis à la Nouvelle-Hollande, le rencontrèrent comme un +obstacle invincible à la Nouvelle-Zélande, où Parawâ Touma et son fils +Hihi firent des prodiges, aux îles Fidji, dans tous les archipels du +nord et de l'est, depuis les Carolines et les Mulgraves jusqu'aux îles +Haouaï, d'où disparut enfin le culte du dieu Rono, vulgairement le +capitaine Cook. + +LÉO l'_Atoua_, toujours équitable et vraiment libérateur, faisait et +défaisait les rois des îles de l'Océanie. Il abattait les petits tyrans +_taboués_ et leur donnait parfois pour successeurs de simples matelots +français. Les princes du plus haut rang s'honoraient de servir dans ses +équipages.--Et c'est ainsi qu'après Parawâ-Touma, il prit à bord son +illustre fils Hihi, Rayon-du-soleil, jeune chef qui devait, longues +années plus tard, recevoir les surnoms éclatants de Napoulon et de +Ponapati (Napoléon et Bonaparte)[19]. + +[Note 19: Historique.] + +Les deux plus grands hommes de la Polynésie, Finau Ier, qui régnait à +Tonga, et Taméha-Méha Ier, qui régnait aux îles Haouaï, entrèrent +l'un et l'autre dans les vues de Sans-Peur le Corsaire. Et si, par la +suite, ils n'y restèrent point également fidèles, ce fut en raison des +nouvelles perfidies des missionnaires anglicans, dont le pouvoir devait +devenir effroyable. + +Dès l'âge de douze ans, Gabriel de Roqueforte partagea la plupart des +dangers de son père. Intrépide pilotin, cavalier audacieux, piéton +infatigable, il avait au plus haut degré deux des trois grandes qualités +préconisées par maître Taillevent, c'est-à-dire _le courage_ et +_l'idée_.--Mais la troisième, ou selon l'ordre rigoureux la seconde, en +d'autres termes _la patience_, était loin d'être son fait, lorsque vers +la fin de 1808, les deux bâtiments que ramenait le grand tueur de +navires atterrirent sur les côtes du Pérou. + + + + +XLI + +LE COMMODORE WILSON. + + +Camuset, maintenant porteur d'une magnifique barbe rousse, recevait la +récompense de ses bons et loyaux services, en savourant le titre de +_matelot_ de maître Taillevent,--titre qu'il partageait, on le sait +assez, avec Tom Lebon de Jersey, anglais de nation, français de coeur. +Camuset, toutefois, n'avait pas la faiblesse de se plaindre de son +partage. + +Loyal matelot de son matelot, il aimait sur parole ce Tom Lebon qui, +pressé en 1793, avait eu la douleur de ne jamais revoir Jersey ni +Port-Bail, et continuait à servir Sa Majesté Britannique en qualité de +gabier sur le vaisseau _l'Illustrious_, présentement commandé par le +capitaine Wilson, de lamentable mémoire. + +Encore un qui devait donner raison aux propos de grognard de maître +Taillevent. + +--Faire grâce au lieutenant Roboam Owen, bien, très bien!... mais à un +Trichenpot ou à un Wilson, autre chose!... On vous écrase sans +miséricorde de malheureuses petites bêtes méchantes par nature, par +tempérament, mais sans malice, comme supposition, un scorpion, une +vipère, une punaise; et on vous laisse vivre un Wilson, un ingrat, une +mauvaise bête venimeuse par goût, par volonté, tout exprès!... Moi, je +voulais prendre cet oiseau-là en plein bal, l'emporter à bord et l'y +pendre au bout de la grande vergue; c'était la justice. Ça aurait sauvé +la peau de cet imbécile de colonel Garron y Quizâ, pas mal d'autres +peaux meilleures, et les nôtres aussi peut-être bien!--J'ai toujours +gardé souvenance de l'histoire du brigand qui faisait pendre son juge, +en lui disant pour raison: «C'est, dit-il qu'il dit, parce que tu ne +m'as pas fait pendre, toi!» Et voilà justement ce que nous diraient le +Trichenpot ou le Wilson, s'ils nous tenaient un de ces quatre +matins.--Mais non! mon capitaine se contente de laisser l'autre en +prison. Est-ce qu'on reste jamais en prison? On y meurt ou on s'en tire. + +Pour sa part, le capitaine Wilson y avait passé deux mortelles années à +maudire la France, l'Espagne, le vice-roi du Pérou, Sans-Peur le +Corsaire, et, par-dessus le marché, le lieutenant Roboam Owen, qui +l'avait indignement oublié, à ce qu'il croyait. + +Wilson était encore injuste et ingrat, car son camarade ne l'oublia pas +un seul instant. + +Retourné en Europe avec un sauf-conduit, à bord du même vaisseau de +transport qui déposa en Espagne les prisonniers de guerre délivrés enfin +des mines par les ordres d'Isabelle,--Roboam Owen se hâta d'instruire +son gouvernement de la situation du capitaine Wilson. Il fit plus +encore, il intéressa plusieurs amiraux à la délivrance de cet officier, +qui, par suite de ses démarches, fut compris dans un cartel d'échange. + +A peine de retour à Londres, Wilson se trouve en faveur. Un pouvoir +occulte, qui s'opposa toujours à l'avancement de Roboam Owen, pousse au +contraire d'une manière insolite le haineux Wilson, qui était bien et +dûment commodore quand il fut appelé au commandement du vaisseau de 74, +_l'Illustrious_. + +La société biblique et commerciale des missions évangéliques, sur les +instances du révérend Pottle Trichenpot, l'un de ses membres les plus +intelligents et les plus actifs, avait évidemment fait son affaire de +l'avenir du capitaine Wilson. + +«Il avait été prisonnier du pirate s'intitulant Sans-Peur le Corsaire. + +«Il s'était déclaré son ennemi avec la plus louable ingratitude; il le +détestait profondément, et le calomniait de bonne foi. + +«Il était opiniâtre, bon marin, et bilieux. + +«Deux années de captivité au Pérou devaient le rendre intraitable.» + +Tels étaient les titres du commodore à la haute protection de la société +biblico-commerciale, qui le fit nommer au commandement des forces +navales envoyées dans les mers du Sud, pour protéger les missions +anglaises et purger l'Océanie des nombreux aventuriers, forbans ou +bandits français qui l'infestaient et l'opprimaient au nom du susdit +pirate dit Sans-Peur, odieux papiste qui protégeait des prédicateurs +catholiques ne vendant rien et ne visant à usurper aucun pouvoir. + +_L'Illustrious_, de 74, la frégate _la Pearl_, de 40, et plusieurs +bâtiments de rang inférieur partirent de Plymouth vers l'époque où la +guerre fut déclarée à l'Espagne par l'empereur des Français. + +La division fit voile pour Cadix, où un officier, chargé des pleins +pouvoirs du roi Ferdinand VII, s'embarqua sur _l'Illustrious_. + +A bord du même vaisseau se trouvaient, d'une part, le lieutenant Roboam +Owen, attaché, par ordre ministériel, à l'expédition comme possédant des +connaissances hydrographiques spéciales,--et, d'autre part, le révérend +Pottle Trichenpot, l'un des directeurs des missions anglaises en +Océanie. + +Pottle, qui avait autrefois ciré les bottes du lieutenant Owen, le +lieutenant Owen, dont Pottle avait autrefois ciré les bottes, se +rencontrèrent à la même table avec un égal déplaisir.--Ils firent +semblant de ne pas se reconnaître. + +Pottle voulut tout d'abord se mêler des affaires de service de la +division navale. Mais le commodore Wilson, non moins têtu pour ses amis +que pour ses ennemis, prit le contre-pied de tous les avis du révérend +directeur.--Aussi dispersa-t-il fort imprudemment ses navires. + +Et voilà tout justement pourquoi sa petite frégate _la Pearl_ portait +maintenant les couleurs françaises et le nom sacré de _Lion_, par une +conséquence forcée d'un fort beau combat naval. + +L'ex-_Pearl_, désormais _le Lion_, était le navire sur lequel Sans-Peur +le Corsaire jugea bon de passer en abandonnant sa pauvre _Lionne_, usée +de la quille à la pomme comme ne le fut jamais le couteau de +Jeannot.--_L'Unicorn_ n'était plus depuis trois ou quatre ans.--En +revanche, sous l'escorte du _Lion_ naviguait un délicieux paquebot, très +faible d'échantillon, mais d'une marche supérieure qui lui avait valu le +nom d'_Hirondelle_. + + * * * * * + +--Voile! cria l'homme de vigie à bord du _Lion_... Très haut mâtée... +ajouta-t-il au bout d'une minute. + +Déjà Gabriel était sur les barres de perroquet avec sa longue-vue en +bandoulière. Camuset l'y suivit comme de raison. + +--Je n'ai jamais vu un aussi gros navire! dit le jeune héritier des +Incas. + +--Vaisseau de ligne anglais! cria Camuset au même instant. + +--Ah! chien de chien! fit Taillevent, j'ai rêvé cette nuit de Pottle +Trichenpot et de potence habillée en soldat de marine anglais!... + +Sans-Peur prit le commandement de la manoeuvre. + +_Le Lion_ et _l'Hirondelle_ se chargèrent de toile. + +_L'Illustrious_ en fit autant. + +--Mais c'est _la Pearl_, je reconnais parfaitement _la Pearl_, disait le +commodore Wilson. Pourquoi diable prend-elle chasse devant nous? + +--Pourquoi? _Goddam!_ riposta l'évangélique Pottle Trichenpot, parce +que ce démon de Sans-Peur vous l'a prise; c'est assez clair! + +--Vous êtes inconvenant, master Trichenpot! et je trouve votre _goddam_ +très _shoking_, entendez-vous?... + +Roboam Owen était triste. + +Tom Lebon, qui ne se doutait de rien, ratissait un bout de corde, en +chantonnant un air normand qu'il avait appris à Port-Bail de la bonne +femme Taillevent, la mère à son vieux matelot. + + + + +XLII + +LES LIONCEAUX DE LA MER + + +La dynastie Taillevent s'était accrue de quatre mousses, tandis que +Liméno grandissait aux côtés de Gabriel-José-Clodion Tupac Amaru, +l'idole des indigènes péruviens et des équipages de Sans-Peur le +Corsaire. + +Issus d'un père normand et d'une mère métisse, à demi-marins, à +demi-montagnards, Pierre, Blas, Jacques et Ricardo Taillevent +s'honoraient d'être le bataillon sacré de Léonin et de Lionel, les +jumeaux blonds que leur mère avait peine à distinguer l'un de l'autre. + +Tous ces enfants, qui partagèrent les navigations d'Isabelle et de +Liména, reçurent, dès l'âge le plus tendre, le baptême du feu,--à bord, +quand Gabriel et Liméno restaient à terre,--à terre, quand Gabriel et +Liméno faisaient campagne à bord. + +Ils étaient également familiarisés avec la vie aventureuse de l'Océan et +l'existence nomade des grands bois, des montagnes ou des pampas. + +Doués diversement suivant l'immuable loi de la nature, ils devaient à +leur éducation un seul et même amour exalté pour la race des Roqueforte. +LÉO l'_Atoua_, Sans-Peur le Corsaire, était leur roi; madame, leur +reine; Gabriel, leur prince; Lionel et Léonin, leurs jeunes chefs. + +Et, vers la fin, ils eurent en outre leur princesse; car la dynastie du +Lion de la mer s'augmenta aussi d'une charmante petite fille, contraste +vivant de ses frères, non moins brune qu'ils étaient blonds, et d'autant +plus chère à la famille qu'elle ressemblait trait pour trait à sa noble +mère. D'un commun accord, elle reçut les noms de Clotilde-Raymonde, le +premier comme Mérovingienne, le second comme filleule de son oncle don +Ramon. + +Le faisceau se formait pour l'avenir. Et lorsque parfois, pendant un +mouillage au Callao, enfants et parents étaient tous réunis: + +--Mes voeux sont exaucés, disait Sans-Peur, notre oeuvre ne périra +point! + +--Allons, grognait Taillevent, branle-bas général à perpétuité!... Ça y +est!... Mon capitaine,--c'est coulé,--n'aura jamais goût au petit +cabotage. Toujours des tremblements, toujours des chavirements; le vent +de _surouât_ est du calme plat en comparaison de ses idées. Il vente +toujours dans sa tête à faire mettre à la cape l'Europe, le Pérou, +l'Océanie et le _grand chasse-foudre_!... De façon, Liména, qu'ayant +toujours eu, moi, l'amour de la tranquillité à bord d'un gentil caboteur +ou dans ma case à Port-Bail, me voilà forcé de faire tour mort sur ma +vieille langue, à l'effet de ne pas décourager nos mousses. Il nous faut +donc les éduquer en leur disant: «Aimez le chamberdement et la misère, +voilà le plaisir! Poudre fulminante, volcan et raz de marée, voilà votre +tempérament!... Vive le petit métier! En avant le rigaudon sur terre, +sur mer, et peut-être bien ailleurs!» Je dis ailleurs, Liména, et je +m'entends... M. Gabriel est encore assez sage: l'abordage, les brûlots, +la cavalerie et l'infanterie lui sont suffisants.--Mais M. Léonin, un +gringalet, soit dit sans offense, vous a des inventions à donner la +colique à un requin.--Est-ce que ce gamin de deux jours ne vous parle +point de bateaux sous-marins, de ballons, de souterrains et d'un tas de +machines d'enfer comme de ses amusettes!... Oui, ma femme, quelque jour +ils navigueront sous l'eau, dans l'air, dans le ventre de la terre, au +fin fond de n'importe quoi! Les anciens, pour lors, ne seront que des +conscrits; nos gars, vois-tu, ne riront pas tous les matins... + +Liména souriait avec orgueil. + +Et Camuset à la barbe rousse, en tiers dans cet entretien, se bornait à +dire: + +--Sois calme, matelot Taillevent, ça court bien! on s'en charge de tes +mousses. + +Le contre-maître Camuset, plus souvent appelé Barberousse, inspirait +alors aux fils du maître d'équipage un peu de la crainte salutaire que +le rude grognard lui inspirait à lui-même au début de ses grandes +aventures. + +Les bonnes traditions ne se perdaient pas, comme on voit. + +Seulement, le temps poursuivant son cours inexorable, transformait les +mousses en novices ou même en matelots, et les matelots en +contre-maîtres, comme l'atteste le juste avancement de Camuset. + + * * * * * + +L'amazone Isabelle a un fils aîné de quinze ans révolus et qui semble en +avoir dix-sept, soit que son origine maternelle et le climat des +tropiques l'aient rendu précoce, soit que la navigation et les exercices +du corps aient développé avant l'âge sa nature vigoureuse. + +Léonin et Lionel, au contraire, sont frêles, pâles, presque chétifs, +quoique bien portants et parfaitement constitués. + +--Ne craignez rien, commandant, disait à leur propos le chirurgien-major +de l'escadrille corsairienne, je vous réponds d'eux. Vos lionceaux +deviendront des lions! + +Les lionceaux avaient dix ans passés. + +Mêmes voix, mêmes gestes, mêmes regards, même intelligence. Seulement, +leur mère trouvait Lionel plus tendre et plus soumis, et leur père finit +par reconnaître en Léonin plus d'initiative, plus de force de caractère. + +--Il sera temps bientôt que ces enfants voient la France, leur patrie, +avait-il dit avant de partir pour sa dernière expédition. + +Cette parole, qu'Isabelle ne connut point, fut prononcée en présence de +Taillevent, qui se permit de demander: + +--Et M. Gabriel? + +--Ami, répondit Léon avec tristesse, ai-je coutume de manquer à mes +serments et de reprendre ce que j'ai donné? + +--Pour lors, murmura le maître, m'est avis que la bonne femme de mère à +Taillevent, si Dieu fait qu'elle vive encore, pourra bien embrasser mes +quatre petits sauvages,--Pierre et Jacques, ou, comme qui dirait en +espagnol, Pedro et Iago, Blas et Ricardo, ou, comme qui dirait en +français, Blaise et Richard,--mais qu'elle n'embrassera jamais mon aîné +Liméno, péruvien comme son nom et sa chance.--Ah! le pauvre gars, il en +avalera des Cordillères, il en courra des bords sur le lac de Plomb et à +travers les montagnes du Pérou, sans jamais voir notre cher Port-Bail, +sur les côtes de Normandie, en face de Jersey! + +--Pourquoi cela, Taillevent? Ton fils, à toi, n'est point de la race des +Incas... + +--Pardon, excuse! mon capitaine, interrompit vivement le maître, si mon +fils, à moi, n'est l'enfant du soleil ni de la lune, il est le mien, nom +d'un tonnerre! et ça suffit pour naviguer droit dans le sillage de +l'honnêteté. + +--Toujours le même, dit Sans-Peur avec une émotion fraternelle. + +--Toujours, mon capitaine!... + +La campagne entreprise à la suite de cet entretien eut cela de +remarquable que LÉO l'_Atoua_ se préoccupa beaucoup moins de ses îles +polynésiennes que de la prise d'un bâtiment taillé pour la marche. + + + + +XLIII + +L'HIRONDELLE. + + +D'après les conseils de Pottle Trichenpot, la société biblique et +commerciale de Londres préférait désormais pour ses navires la légèreté +à la capacité. «Car, en attendant qu'on obtînt de Sa Majesté Britannique +le concours d'une puissante division navale, l'essentiel était de +pouvoir échapper au détestable pirate Sans-Peur.» + +A la baie des îles, où _la Lionne_ relâcha, Parawâ-Touma et son fils +Hihi saluèrent du haut de leur _pâ_ fortifié la frégate de leur illustre +_Rangatira-Rahi_.--Baleine-aux-yeux-terribles lui dit tout d'abord que +les Néo-Zélandais venaient de chasser du mouillage un bâtiment anglais +chargé de missionnaires hérétiques. + +--Mais il fallait le prendre! s'écria Sans-Peur. + +--Nous l'avons essayé!... Par malheur, il marche comme le vent! + +--C'est ce que je cherche!... Où est-il!... + +--Il a pris la route de la Nouvelle-Hollande. + +--Je pars pour Port-Jackson!... + +--Sans moi, ô LÉO l'_Atoua_! vous aurez peine à reconnaître cet alcyon +de la mer. + +--Baleine-aux-yeux-terribles sera toujours reçu comme un grand chef sur +les navires de LÉO l'_Atoua_. + +Le chef néo-zélandais but l'haleine de son fils Hihi, Rayon-du-soleil: + +--Tu es aujourd'hui un guerrier fameux sur la terre et sur la mer. Règne +sur nos peuples, achève de gagner tes _mokos_ et demeure fidèle à LÉO +l'_Atoua_, ennemi de la tribu de _Touté_.--Moi, j'ai vu en rêve cette +nuit les grandes villes d'Europe. Si je meurs au loin, tu découvriras au +ciel une étoile de plus, ce sera mon oeil gauche, et tu sentiras en toi +une force double, ce sera mon âme qui viendra t'habiter. + +Hihi serra sur son coeur les genoux, puis la ceinture, puis le corps de +son père, dont il but ensuite l'haleine en frottant le nez contre le +sien. + +Et après avoir fraternisé avec Gabriel, le fils du Lion, Hihi, fils de +la Baleine, descendit dans sa pirogue. + +_La Lionne_ appareillait pour Port-Jackson. + + * * * * * + +Déguisée en gros transport anglais, au moyen de masques en toile à +voiles, la frégate pénétra hardiment dans la rade ennemie, car Parawâ +venait de reconnaître le fameux navire des missionnaires. + +Au coucher du soleil, on mouilla bord à bord. + +Presque aussitôt, il fut enlevé par surprise. + +L'alarme fut jetée pourtant.--Quatre navires de guerre et deux fortins +canonnèrent _la Lionne_; mais la fortune, dit-on, favorise les +audacieux. La ruse et la force, l'adresse et le courage n'auraient +peut-être point suffi pour assurer l'invraisemblable succès de +Sans-Peur. Heureusement, une épouvantable tempête, qu'il avait prévue à +la vérité, lui permit d'éviter un combat inégal. + +Ainsi fut conquise son _Hirondelle_, qu'il destinait à conduire en +France Isabelle et ses trois derniers enfants. + +Lui-même, alors, il pensait à s'y rendre. + +Le _Lion de la mer_ voulait se présenter au lion de la terre, l'empereur +Napoléon, et obtenir son appui pour résister moins difficilement aux +forces anglaises. La capture de _la Pearl_ acheva de le décider à +prendre ce parti, car il apprit, par les papiers trouvés à bord, que la +guerre était déclarée à l'Espagne. + +A quoi bon laisser Isabelle et ses jeunes enfants en péril dans les +possessions espagnoles du Pérou, lorsque Gabriel était enfin d'âge à +répondre aux espérances des indigènes? + +Le cas qui se présentait était prévu depuis longtemps:--«Si don Ramon +cessait d'être gouverneur de Cuzco, et surtout si la guerre éclatait +entre l'Espagne et la France, Isabelle devait immédiatement se réfugier +au milieu des Quichuas, entretenir des vigies sur le littoral et se +tenir prête à regagner la baie de Quiron.» + +Isabelle avait suivi ces instructions à la lettre. Les vigies postées +sur les mornes guettaient les mouvements du large. Dès qu'elles +signalèrent un vaisseau de ligne anglais chassant deux navires sans +pavillon, des exprès en instruisirent Isabelle, qui fit ses préparatifs +de départ. Bientôt on lui annonça que les bâtiments poursuivis avaient +hissé les couleurs françaises et la bannière du _Lion de la mer_. +Accompagnée d'un immense cortége, elle se dirigea sur la baie de Quiron, +que les Espagnols avaient laissée inoccupée. + +Lorsqu'elle y campa militairement, aucun des trois navires n'était en +vue. + +Vingt-quatre heures s'écoulèrent dans l'anxiété. + +Enfin, un seul bâtiment, _l'Hirondelle_, entra dans la baie; à son grand +mât était arboré le pavillon péruvien. + +--Mon fils Gabriel est à bord!... mais mon époux, ô mon Dieu! mon noble +époux aurait-il succombé? + +--Si mon père est mort, nous le vengerons, dit Léonin qui tenait son +frère Lionel embrassé. + +Lionel et les enfants de Liména répétèrent les paroles du jeune +lionceau. + +Isabelle pressait contre son coeur sa petite Clotilde. + +--O mon Dieu, murmurait-elle, son père ne la reverra-t-il plus? + +Liména, soucieuse, aurait voulu conjurer ces paroles de funeste augure. + +--Enfants, taisez-vous! s'écria-t-elle; et vous, madame, pourquoi parler +ainsi? + +Aux acclamations enthousiastes des Quichuas, Gabriel, Camuset et Liméno +débarquèrent. + +--Espérance!... courage!... criaient-ils. + +--Ma mère, dit l'héritier des Incas, soyez sans crainte. Par un +stratagème adroit, _le Lion_ a évité le combat. _L'Illustrious_ fait +fausse route. Demain, dans quelques heures, dans un instant peut-être, +la frégate viendra nous rejoindre. + +Isabelle embrassait son fils avec transports. Liména bénissait comme +elle le Ciel qui avait sauvé _le Lion_, et, comme elle, serrait dans ses +bras son fils Liméno, vaillant mousse de quatorze ans. + +Mais Camuset Barberousse mâchait sa moustache en soupirant, signe +infaillible de quelque mission pénible à remplir. + + + + +XLIV + +STRATAGÈMES DE RETRAITE. + + +Le commodore Wilson, quand il fut bien convaincu que _la Pearl_ était +tombée au pouvoir de Sans-Peur, pinça les lèvres, baissa le nez et fut +bien obligé de s'avouer que c'était par sa très grande faute:--«Pottle +Trichenpot lui avait bien assez conseillé de ne point se séparer de sa +frégate.» Mais au bout de cinq minutes, il redressa le nez, et rouvrant +la bouche, il dit avec conviction: + +--_L'Illustrious_ marche beaucoup mieux que _la Pearl_. Nous avons +soixante-quatorze canons de gros calibre, et le pirate français n'en a +que quarante de moindre portée. Consolons-nous! Il sera coulé ou pris, +c'est inévitable, et s'il est pris, mon cher monsieur Trichenpot, il +sera pendu sur-le-champ. + +--Amen! fit le révérend Pottle. + +Roboam Owen, qui ne perdit pas un mot de cet odieux entretien, sentit +son coeur se soulever d'indignation. La bassesse de Pottle ne pouvait +l'étonner; mais l'ingratitude du commodore Wilson révoltait sa nature +loyale. Toutefois il sut demeurer impassible. + +--Lieutenant Owen, que pensez-vous? lui demanda brusquement le +commodore. + +--Je pense que le vent peut changer et que Sans-Peur le Corsaire n'est +jamais à court de stratagèmes. + +--Oh! oh!... Mais... un moment, s'il vous plaît! Vous dites _corsaire_, +lieutenant Owen; c'est _pirate_ qu'il faut dire, _pirate_, vous +entendez! + +L'officier irlandais connaissait l'esprit étroit et faux de son ancien +camarade,--il n'essaya point de protester, salua sans affectation et se +promit d'employer au besoin quelque terme qui, sans être injurieux pour +Sans-Peur, ne risquât point d'être désapprouvé. + +--Le vent ne change guère en cette saison dans ces parages, et quant aux +ruses de ce forban, je saurai les déjouer!... dit hautement le +commodore. + +Roboam Owen faisait des voeux ardents pour que la frégate de Sans-Peur +parvînt à s'échapper. + +L'honnête Tom Lebon continuait à chantonner en faisant une queue de rat +sur le bout d'on ne sait quel cordage. Infiniment moins grognard que son +matelot Taillevent, il se résignait à son triste sort. Depuis seize ans +passés, sa femme et ses enfants vivaient en France, à Port-Bail; depuis +seize ans passés, il faisait la guerre aux Français et se battait en +conscience, non sans regrets, mais en brave marin qui remplit son +devoir. A bord de _l'Illustrious_, personne n'était plus indifférent que +lui aux résultats de la chasse. + + * * * * * + +A bord de la frégate _la Pearl_, ou pour mieux dire _le Lion_, +Sans-Peur, son fils Gabriel, Émile Féraux, capitaine de pavillon, maître +Taillevent, Parawâ-Touma, et foule d'autres, ne tardèrent point à +s'apercevoir que _l'Illustrious_ avait l'avantage de la marche. Mais en +revanche, _l'Hirondelle_ l'emportait, et de beaucoup, sur le vaisseau, +puisqu'elle était obligée de carguer sa grand'voile pour naviguer de +front avec la frégate. + +Les deux conserves ayant une avance considérable, Sans-Peur calcula +qu'elles seraient encore à plus d'un mille du vaisseau lorsque viendrait +la nuit. Il donna ses ordres au capitaine Féraux et se retira dans sa +chambre pour écrire à Isabelle. + +On torchait toute la toile possible. + +Avec la pompe à incendie, on arrosait les voiles pour en resserrer le +tissu et ne rien perdre de la brise ronde, mais très maniable, qui +poussait les trois navires. + +Les meilleurs timoniers se relevaient à la roue du gouvernail: «Pas de +distractions! naviguons droit! Attention à ne pas embarder de +l'épaisseur d'un cheveu.» + +Les gens de l'équipage reçurent l'ordre de se coucher à plat pont; +l'immobilité leur fut recommandée. + +La situation était telle, que Taillevent ne grognait pas. Il fumait avec +la gravité d'un pacha turc. Camuset et Liméno, étendus à ses pieds, le +regardaient sans se permettre de l'interroger. + +--Gros vaisseau! dit Baleine-aux-yeux-terribles. + +--Il y en a de plus gros! répondit Taillevent. + +--Oui, ajouta Camuset, ce 74 a deux batteries couvertes et une barbette; +un trois-ponts a une batterie couverte de plus. + +--_Pi-hé_! fit admirativement le Néo-Zélandais. + +--Ne bougez pas, tas de marsouins! ou gare à moi! cria Taillevent à +quelques hommes qui s'avisaient de se lever. + +--La tribu de _Touté_ a de bien grandes pirogues de guerre! dit +Parawâ-Touma, qui ne cessait de regarder _l'Illustrious_. + +--La tribu de LÉO l'_Atoua_ en a d'aussi grandes et de plus grandes que +ce vaisseau-là, mon vieux brave!... reprit Taillevent. Mais le +_Rangatira-Rahi_ des Français, l'empereur Napoléon, en a besoin dans les +mers d'Europe, voilà notre guignon pour le quart d'heure. + +Parawâ-Touma garda le silence. Grand chef de guerre et bon navigateur, +il appréciait parfaitement les difficultés de la situation. Toutefois, +il ne désespérait de rien, tant était robuste sa foi en LÉO l'_Atoua_, +le _Lion de la mer_, qui ne meurt point. + +--J'irai dans cette Europe qu'habitent les tribus ennemies de Marion et +de Touté... J'y verrai ces villes immenses, cent fois plus grandes que +Cuzco et Lima, d'après maître Taillevent.--Je connais le _Lion de la +mer_; je veux connaître aussi le _Lion de la terre_, dont tous les +peuples du monde répètent le nom terrible. + +Ainsi méditait Parawâ-Touma, les yeux fixés sur _l'Illustrious_, qui se +rapprochait non sans peines; mais le commodore Wilson, fort bon marin au +demeurant, ne négligeait rien, de son côté, pour diminuer la distance. + +Maître Taillevent méditait. + +--Liméno, dit-il enfin, va doucettement prendre à la fosse aux lions +deux dames-jeannes d'huile de baleine. + +--Pourquoi faire, maître? demanda Camuset. + +--Pour graisser la coque au ras de la flottaison; j'ai entendu dire à +ton vieux père que, par petit temps, ça peut faire gagner un demi-noeud. + +Deux matelots adroits ne tardèrent pas à frotter d'huile de baleine les +parois extérieures de la frégate, dont la vitesse n'augmenta pas d'une +manière sensible. + +--Eh bien!... les grands moyens, pour lors! fit Taillevent. + +--Quoi donc, maître? + +--Camuset, tu vas demander de ma part au capitaine la permission de +faire tomber les épontilles et de scier quelques barreaux. + +--Scier des barreaux! répéta Camuset avec stupeur. + +--Va donc, matelot!... ça presse!... le vaisseau nous gagne!... Au jeu +que nous jouons, le temps, c'est tout!... + +Camuset rapporta au maître l'autorisation d'abattre et de scier tout ce +qu'il voudrait, sous l'inspection du capitaine en second, Émile Féraux. + +L'oeuvre de démolition intérieure commença. En détruisant les liaisons +du navire, en sacrifiant sa solidité, on allait lui donner une +élasticité qui accroîtrait sa vitesse. Toutes les colonnettes, tous les +piliers qui soutenaient les ponts furent déplacés à coups de masse ou de +hache, les ponts plièrent comme des tremplins. Taillevent fit scier de +distance en distance les barreaux destinés à relier l'effort des baux ou +solives transversales. On avait abattu déjà toutes les cloisons +inutiles. La frégate frémit et vibra de bout en bout; elle devint plus +sonore; elle bondissait plus aisément, craquait un peu moins et +gémissait davantage. + +Déliée ainsi, elle s'usait de deux ou trois mois en moins d'une heure. + +_L'Hirondelle_, qui jusqu'alors brassait de temps en temps ses voiles +hautes _en ralingue_, c'est-à-dire de telle sorte qu'elles ne fussent +plus gonflées par le vent, cessa d'être obligée d'avoir recours à cet +expédient pour ne point la dépasser. + +Et la brise ayant un peu molli, les deux conserves tinrent bon sans que +_l'Illustrious_ gagnât une brasse. + +--La nuit, le brouillard, des grains de pluie, une chance, nous voici en +passe d'être parés, dit Camuset à Liméno. + + + + +XLV + +SÉPARATIONS. + + +Quand il eut achevé ses correspondances, Sans-Peur enferma dans un +coffret d'ébène ce qu'il avait de plus précieux en valeurs et en +diamants; il garnit d'or plusieurs ceintures et fit appeler Gabriel. + +--Mon fils, lui dit-il, je ne t'ai jamais caché ta destinée. Tu +appartiens aux peuples du Pérou, comme moi j'appartiens à ceux de +l'Océanie, et avant tout à la France. Tu connais mes plus secrets +desseins; tu sais que les idées étroites de José-Gabriel Condor Kanki et +d'Andrès de Saïri, ton bisaïeul, ne doivent pas être les tiennes. La +race espagnole ne saurait plus être expulsée du Pérou; tu descends +toi-même des Espagnols; tu es né pour opérer la fusion entre les +descendants des peuples conquis et du peuple dominateur. Il faut que les +créoles prennent parti pour l'indépendance, qu'ils arborent à leur tour +le pavillon péruvien, et qu'ils regardent les indigènes comme leurs +concitoyens, leurs égaux, leurs frères. + +--Mon père, j'ai été élevé dans cette pensée, répondit Gabriel. Le sang +mélangé qui court dans mes veines en est l'expression. Vos sages +desseins sont mes espérances. On me donne le titre de prince; je +n'aspire point à la couronne d'Inca, de grand chef ou de roi. Je ne veux +que marcher sur vos traces, être libérateur d'abord et ensuite +pacificateur, s'il plaît à Dieu. + +--C'est bien! dit le corsaire. Et puis, avec un accent +paternel:--Jusqu'à ce jour, mon enfant, j'ai pu veiller à ton éducation. +Le marquis ton oncle et ta mère m'ont suppléé pendant mes absences, mais +l'instant est venu où tu vas être seul,--seul à ton âge! + +--A mon âge, mon père, vous combattiez pour l'indépendance du Nord. + +--Oui, Gabriel, mais comme simple élève de marine et sous les ordres du +vicomte de Roqueforte. Toi, mon fils, tu vas être chef d'une nation à +demi-barbare... + +--Mon père, je suis attristé de notre séparation. Je m'y attendais, +cependant, et j'y étais préparé. Ne craignez rien, je suis votre fils, +je serai digne de l'être et ne manquerai, je vous le jure, à aucun de +mes grands devoirs. Je n'étais qu'un jeune enfant quand on ceignit mon +front de _la borla_ péruvienne; les acclamations des peuples du grand +lac retentissent pourtant encore dans mon coeur, et souvent, depuis, +j'ai visité seul la tombe sacrée du cacique Andrès. + +--Tu es bien mon fils, mon digne fils! Dieu soit loué! s'écria Léon de +Roqueforte. + +Et après un instant de silence solennel: + +--Maintenant, reçois mes ordres. Voici un coffret qui contient +d'immenses valeurs destinées à ta mère, je t'en charge. Voici de plus +des ceintures d'or pour toi, Liméno et maître Camuset, qui sont attachés +à ta fortune. Mes instructions, mes mémoires sur toutes les affaires du +Pérou, un trésor et un grand approvisionnement d'armes sont enfouis, tu +le sais, dans la caverne du Lion. + +--Je sais où, mon père. + +--A nuit tombante, tu passeras sur _l'Hirondelle_ avec tes deux +compagnons.--Vous irez dans la baie de Quiron, où ta mère, ses enfants +et ceux de Taillevent s'embarqueront pour aller en France; mais toi, mon +fils, tu te retireras dans l'intérieur du Pérou. + +A nuit tombante, les deux navires français se rapprochèrent l'un de +l'autre; une longue amarre fut lancée par les gens de _l'Hirondelle_; +Gabriel, Liméno, Camuset s'y accrochèrent, et changèrent de bâtiment +sans qu'il eût été nécessaire de mettre en panne. + +Après le coucher du soleil, _le Lion_ hissa trois fanaux, _l'Hirondelle_ +n'en hissa qu'un seul. Mais une heure plus tard, le paquebot prit les +devants, de telle sorte que les quatre fanaux se confondirent pour les +Anglais. Alors _le Lion_ amena deux de ses feux, _l'Hirondelle_ en hissa +deux autres, et les navires prirent deux routes différentes. + +_L'Illustrious_ s'attacha, comme l'espérait Sans-Peur, à la poursuite de +_l'Hirondelle_, qui se laissa gagner à dessein; mais aussitôt que _le +Lion_ fut hors de danger, le paquebot reprit son élan. + +Au point du jour, le commodore Wilson s'aperçut avec rage que Sans-Peur +lui avait échappé.--A midi, _l'Hirondelle_ à son tour disparut. + +Après un immense circuit, le capitaine Bédarieux, qui se conforma de +tous points aux combinaisons de son commandant en chef, atterrit +conséquemment dans la baie de Quiron, où Isabelle, de son côté, avait eu +le temps d'arriver avec sa jeune famille. + +Si Camuset mâchait sa moustache rousse, c'est qu'il savait, le digne +contre-maître, qu'une seconde séparation était inévitable. + +Les yeux baignés de larmes, Isabelle et Liména laissent chacune à terre +leur fils aîné; _l'Hirondelle_ met sous voiles; mais enfin, ô bonheur! +_le Lion_ de Sans-Peur paraît aussi. + +Du rivage, une immense acclamation le salue. + +Gabriel, Liméno, maître Barberousse et les Quichuas, rassemblés sur les +roches qui servaient autrefois de belvédère au vénérable Andrès, battent +des mains, agitent des drapeaux et crient avec enthousiasme: «--Gloire +au _Lion de la mer_!» + + + + +XLVI + +A L'ABORDAGE. + + +Sans-Peur le Corsaire, passant à bord du paquebot, vint y serrer sur son +coeur sa femme et ses enfants. Isabelle pleurait encore en répondant de +loin aux signaux de Gabriel; tout à coup, elle frémit d'horreur. +_L'Illustrious_ se dresse à peu de distance. + +Masqué jusque-là par une pointe de terre, il s'avance menaçant, sabords +ouverts; sa triple batterie est formidable, et pour comble de malheur, +l'état de la mer, très houleuse aujourd'hui, doit favoriser sa marche. + +Sans-Peur est incapable de fuir, il ne restera point à bord de +_l'Hirondelle_; il va se faire écraser; car la victoire est impossible. + +Isabelle, éperdue, se jette dans les bras de son époux, dont elle +n'essayera pas de combattre la fatale décision. Sans-Peur ne saurait +reculer devant son devoir; et en effet, cessant de prodiguer aux siens +les consolations et les caresses, il s'est redressé calme, sévère, +inflexible: + +--Madame! dit-il, à vous ce navire et les richesses dont il est chargé; +à vous mes enfants, Léonin et Lionel, mes successeurs, et Clotilde, que +le Ciel vous a donnée pour consolation suprême!... A moi le soin de vous +protéger!... En France, Isabelle. Faites servir, capitaine Bédarieux, et +couvrez le navire de toile!... + +--Dieu!... tu veux donc mourir!... + +--Je vais me battre en _Lion de la mer_!... Pour l'amour de nos enfants, +Isabelle, sois forte!... Adieu!... + +Isabelle, défaillante, poussa un cri de désespoir. Léon s'arrachait de +ses bras, et sautait dans son canot on répétant: + +--De la toile, Bédarieux!... de la toile à tout rompre! votre vitesse +vous sauvera!... + +_L'Illustrious_ se rapprochait de la frégate _le Lion_, qui attendait en +panne le retour de son capitaine. + + * * * * * + +Alors, sur la pointe de Quiron, se passait une autre scène dramatique. + + * * * * * + +Gabriel voulait aller combattre à côté de son père; les Quichuas s'y +opposaient. + +--Hommes du Pérou, ne m'arrachez pas le coeur! disait-il avec une sorte +de colère. + +--Prince, votre poste est au milieu de nous!... Le combat qui va se +livrer est trop inégal!... Votre vie nous est trop chère! + +--Ma vie, à qui la dois-je, si ce n'est au héros qui a si longtemps +combattu pour vous? Je veux bien être votre chef, mais vous ne +m'obligerez pas à inaugurer mon pouvoir par une lâcheté filiale... +Tuez-moi donc, ou suivez-moi! + +Ces paroles électrisent les Quichuas, ils se précipitent en armes sur +leurs balses, qui accostent _le Lion_ en même temps que Sans-Peur. + +Les voiles se rouvraient. + +--Toi, ici! ô mon Dieu! s'écrie le corsaire. + +--Mon père, vous ne pouvez l'emporter qu'à l'abordage; je vous amène un +renfort de braves combattants. + +Déjà le canon grondait. + +Isabelle, pâle d'horreur, vit _le Lion_ laisser arriver en grand sur +_l'Illustrious_. Le combat désespéré allait s'engager ainsi, sans que la +frégate eût inutilement essayé de jouter de vitesse. + +--Cette fois nous sommes cuits, murmura Taillevent, si bas que nul ne +l'entendit, et frappant sur l'épaule de Liméno: + +--Petit, sais-tu ton devoir? + +--Ne pas quitter M. Gabriel, parbleu! c'est connu. + +--Bon!... embrasse donc ton vieux père, mon gars, et attrape à se +régaler!... Le maître détourna la tête pour essuyer vivement ses yeux, +que l'émotion embrumait.--A ton poste, donc, ajouta-t-il d'un ton dur. + +Camuset s'approchait à son tour: + +--Matelot, m'est avis qu'il faut se dire adieu pour de bon. + +--Plus bas!... plus bas!... chut!... J'ai souventes fois de drôles +d'idées. C'est tout justement par ici, en 1783,--j'avais ton âge, +matelot,--que nous fûmes coulés par le fond avec la frégate du vicomte +de Roqueforte. La fameuse roche _del Verdujo_, comme qui dirait du +bourreau, est à une petite lieue sous le vent. Eh bien, c'est donc ici +que nous avons commencé le petit métier, mon capitaine et moi; c'est ici +que nous devons finir!... Du calme, pas un mot, soyons gais!... Pour +sauver M. Gabriel, vous êtes deux; et moi, j'étais seul pour aider son +père. Vous avez des balses hissées tout alentour de la frégate, nous +n'avions qu'un espar ramassé parmi les débris... Tu recommenceras mon +histoire, matelot; tu épouseras la pareille à Liména, et ton fils à toi, +Camuset, sauvera quelque jour le fils à M. Gabriel, dans cet endroit-ci +ou ailleurs!... + +--Ah! maître Taillevent, mon matelot, comme tu prêches bien!... mille +noms d'un requin en bouille-à-baisse!... + + * * * * * + +--Oh! oh! oh! disait à son bord le commodore Wilson, M. le pirate +français voudrait l'abordage!... pas de ça, non, pas du tout!... A +couler bas, canonniers, à couler bas. + + * * * * * + +La frégate _le Lion_ reçut trente-sept boulets dans ses flancs, où une +effroyable voie d'eau se déclarait; mais sa mâture n'était pas entamée, +et Sans-Peur était maître du vent. + +--Très bien! dit-il, l'abordage est sûr, maintenant;--attention, les +tirailleurs!... visez bien!... + +Dans les hunes, sur le gaillard d'avant, sur la dunette, il avait tout +d'abord posté trente-sept groupes de quatre bons tireurs, chargé chacun +d'un sabord de _l'Illustrious_. A mesure qu'un canonnier anglais se +montrait pour recharger l'une des pièces déchargées, il était tué sur +place. On ne parvenait point à recharger un seul canon. + +L'artillerie faisait silence.--A bord de _l'Hirondelle_, déjà fort +éloignée, nul n'y comprit rien.--_L'Illustrious_ et _le Lion_ couraient, +cependant, sous les huniers, dans la direction du Verdujo. + +--Bravo! murmura Sans-Peur. + +La meurtrière fusillade mettait au désespoir le commodore Wilson. Il +s'aperçut à ses dépens qu'il venait de commettre une faute capitale, en +négligeant de démâter la frégate, où déjà on s'apprêtait à lancer les +grappins d'abordage. Camuset et Liméno étaient dans la hune de misaine +avec Gabriel, chargé de cette importante opération. + +Mais le commodore avait la ressource de virer de bord, et de présenter à +l'ennemi ses trente-sept autres canons chargés d'avance.--Pare à virer! +commande-t-il. + +Sans-Peur aurait pu imiter sa manoeuvre, et se maintenir ainsi par le +travers des batteries déchargées; mais sentant que _le Lion_ coulait, il +brusqua le dénoûment et lança en grand, contre l'avant de +_l'Illustrious_ dont la vitesse s'amortissait, sa petite frégate qui +craqua et fut à demi défoncée. Mais cinquante grappins à la fois +mordirent le gréement ou les pavois du vaisseau. + +--A l'abordage! commande Sans-Peur. + +Émile Féraux, à la tête de la première division, se précipite sur +l'avant de _l'Illustrious_, où une troupe compacte de soldats de marine +l'attend baïonnette croisée. + +La frégate devant forcément s'accrocher par l'arrière, à la hauteur du +grand mât du vaisseau, Sans-Peur ralliait autour de lui la deuxième +division.--Le second choc eut lieu. + +--A bord! crie le _Lion de la mer_. + +Il avait vu jusque-là Taillevent auprès de lui. Tout à coup, le maître +disparut en poussant un hurlement de désespoir qui domine le tumulte, et +dont aucune vocifération humaine ne saurait donner une idée. + +--Où est-il?... que fait-il? demanda Sans-Peur avec émotion. + +--Voyez! là!... répond Parawâ en montrant le maître qui, par des bond +furieux, venait d'atteindre l'extrémité de la vergue de misaine de +_l'Illustrious_. + +Ce point aérien était le théâtre d'un combat fratricide. + +Tom Lebon et Camuset se trouvaient aux prises. + +--Matelots!... mes deux matelots!... mes matelots, ne vous tuez pas! +criait maître Taillevent. + +Gabriel et Liméno, suspendus aux chaînes d'un grappin d'abordage, +menaçaient de leurs pistolets le brave marin de Jersey, Tom Lebon, +anglais de nation, français de coeur. + + + + +XLVII + +FERMEZ LES SABORDS! + + +--Il faut, avait dit Sans-Peur à son fils Gabriel, que notre frégate qui +coule s'attache au vaisseau anglais par cent liens de fer. Ils vont nous +fusiller à bout portant, entraînons-les par le fond. Seulement, mon +fils, à mon premier signal, jette-toi à la mer, gagne l'une des balses +qui seront amenées au moment de l'abordage; pas d'hésitation, pas de +retard. Je ne te permets de combattre ici qu'à cette condition. + +--Mon père! auriez-vous donc résolu de périr avec tous vos braves? + +--Non!... Si je ne tenais à leur laisser une chance de salut, je +n'emploierais pas un moyen douteux: je ferais sauter les deux navires. +Au lieu de laisser nos poudres se noyer, nous les retirerions de la +soute. Mais assez... assez... à ton poste!... + + * * * * * + +Gabriel, spécialement chargé de l'opération de faire lancer les grappins +et d'amarrer _le Lion_ à _l'Illustrious_, ne se borna point à +s'accrocher comme pour un abordage ordinaire. Secondé par Camuset, +Liméno et les meilleurs gabiers, il multipliait les systèmes de mariage. +Tous les crocs, toutes les chaînes, tous les gros cordages dont il +disposait, mordaient ou étreignaient les mâts, les vergues et les +apparaux de l'ennemi. + +L'action militaire était chaudement engagée sur l'avant du vaisseau. +Dans les mâtures, une lutte étrange continuait avec acharnement. Le +commodore ayant donné l'ordre à ses gens de couper tous les liens et de +décrocher toutes les pattes de fer, les Français ne pouvaient faire un +noeud sans avoir quelque adversaire à combattre. L'escouade aérienne de +Gabriel agissait de vive force, une pluie de sang, une grêle de cadavres +tombaient sur les combattants du pont. + +On vit une grappe humaine se détacher des sommets du bas-mât, et, le +poignard dans la gorge, écraser dix hommes des deux partis. Un +épouvantable amalgame de corps déchirés, d'armes, de lambeaux de chair, +de cordages, de grappins, de poulies et de membres palpitants, +s'interposa entre les abordés et les abordeurs. + +--En avant!... hardi!... Sans-Peur!... criait Émile Féraux. + +Les officiers de _senteries_ répondaient en encourageant leurs hommes à +tenir bon, baïonnette croisée. + +Les Anglais parvinrent à défaire quelques-uns des amarrages. + +--Du fer, des chaînes de fer! disait Gabriel, qui bondissait de corde en +corde stimulant l'activité de ses gabiers, ou déchargeant ses pistolets, +que Liméno rechargeait à l'instant. + +Des hunes du _Lion_, quelques groupes de tirailleurs ajustaient +exclusivement les gabiers anglais. Des hunes de _l'Illustrious_, un feu +nourri était dirigé sur ces tirailleurs. Les espingoles chargées de +biscaïens étaient braquées sur la vaillante troupe de Gabriel; et, en +outre, des grenades lancées de haut éclataient de toutes parts, si ce +n'est pourtant sur l'étroit théâtre de la sanglante mêlée. + +Tom Lebon, en sa qualité de gabier de misaine de _l'Illustrious_, +s'élança sur la vergue où Camuset venait de se hisser en halant une +corde à laquelle pendait une chaîne de fer. Il brandissait une hache; +Camuset tira son sabre sans lâcher sa corde.--Maître Taillevent, qui, à +l'arrière du _Lion_, s'occupait aussi du fatal mariage des deux navires, +poussa un cri si terrible que les deux matelots l'entendirent. + +A l'instant même où la hache et le sabre se rencontraient: + +--Tu es Tom Lebon!... demanda Camuset avec horreur. + +--Taillevent!... mon matelot!... s'écriait Tom Lebon. + +--Voici son fils! ajouta Camuset en montrant Liméno. + +--Minute! fait Tom Lebon qui raccroche sa hache à sa ceinture. + +Camuset, rengaînant son sabre, passe son bout de corde à un camarade. + +--La paix entre nous! dit enfin Taillevent lui-même. + +Gabriel et Liméno ne déchargèrent point leurs armes, mais sautèrent dans +les haubans du vaisseau, où ils furent bientôt aux prises avec d'autres +gabiers anglais. + +Au bout de la vergue de misaine, au milieu d'un nuage de fumée brûlante, +Taillevent embrassait Tom Lebon, dont il mettait la main dans celle de +Camuset. + +--Le fils à maître Camuset!... dit Tom Lebon, et de plus ton _matelot_; +il sera donc le mien?... un équipage d'enfants de Port-Bail!... M. de +Roqueforte, mon bienfaiteur à moi aussi, votre capitaine!... Pas plus +pirate que _toi z'ou moi_, Taillevent!... Assez causé; je ne me bats +plus. On trouvera bien dans la mâture assez d'ouvrage pour attendra la +fin de la bagarre. Bonne chance, mes matelots... Malgré ça, il n'y a pas +gras pour vous autres. + +--Ni pour vous non plus, mon vieux! riposta Taillevent. Veille donc, et +si tu nous vois piquer une tête à l'eau, fais-en autant. Mes amis sont +les tiens, rallie à moi... + +--Compris!... On a l'oeil américain, quoique anglais. En tous cas, Tom +Lebon n'a qu'un coeur, matelot, tu sais ça?... + +--Pas de tendresse!... Je suis à la guerre, moi!... En route, Camuset! + +Taillevent et Camuset s'affalèrent impérieusement vers l'arrière de +_l'Illustrious_, devenu le champ d'un nouveau combat. + +Tom Lebon regagnait mélancoliquement sa hune, d'où il monta sur les +barres de petit perroquet. Puis, tout en rajustant quelques cordages +coupés, il observa d'un regard inquiet les faits et gestes de son +matelot Taillevent. + +Anglais de nation, Français de coeur, brave par tempérament, réduit à +l'inaction par circonstance,--il passait,--à ce qu'il a dit depuis bien +souvent,--le plus fichu quart d'heure de sa vie. Et n'étant pas aussi +grognard, à beaucoup près, que l'était son matelot bien-aimé, il n'avait +pas la douce compensation de grogner homériquement.--Non! il soupirait, +sans même maudire son sort; et il faisait une épissure à la draille du +grand foc, coupée par un biscaïen. Un simple noeud aurait suffi, mais +une épissure est plus longue à faire. Personne fort heureusement ne +s'occupa de lui, qui s'inquiétait en vérité de tout le monde, excepté +toutefois du commodore Wilson,--cet Anglais pur sang n'ayant jamais eu +le don de plaire à l'estimable Tom Lebon, né natif de Jersey.--Mais s'il +n'aimait guère le commodore, il estimait fort le lieutenant Owen et +avait, dans l'équipage, une foule de camarades.--D'un autre côté, +Taillevent, Camuset, trente marins de Port-Bail et le capitaine Léon de +Roqueforte, qu'il vénérait sans l'avoir jamais connu, étaient les +principaux ennemis qui envahissaient le bord. + +--C'est triste de se dire tant pis de toutes les manières et de faire +une épissure en guise de consolation, au lieu de se battre honnêtement +d'un bord ou de l'autre!... + +Tom Lebon, perché à cent trente ou cent quarante pieds au-dessus du +niveau de la mer, embrassait d'un regard douloureux tous les mouvements +intérieurs ou extérieurs. + +Il fut témoin des derniers efforts de Gabriel et de ses gens, qui +complétèrent leurs travaux d'accrochage en coupant les haubans de la +frégate au-dessous des hunes et en les laissant tomber avec ses vergues +sur la muraille du vaisseau. A ces réseaux de gros cordages, à ces +espars énormes pendaient des bombes, des gueuses et des masses de +boulets ramés. La chute de tant de corps lourds qui s'enchevêtraient +dans le gréement et l'artillerie du pont du vaisseau, produisit un effet +terrible. + +Non-seulement le fracs fut épouvantable, mais le but du corsaire devint +évident; les Anglais s'écrièrent: + +--La frégate qui coule bas va nous entraîner au fond!... + +--Fermez les sabords! commanda Wilson avec l'accent de l'épouvante, et +en haut... en haut tout le monde! + + + + +XLVIII + +SAUVE QUI PEUT! + + +Roboam Owen, dont le poste de combat était dans la batterie basse, fit +hermétiquement fermer tous les sabords, afin que la mer ne se précipitât +point à flots par ces ouvertures quand le poids de la frégate +commencerait à se faire sentir. + +Puis, accompagné de ses matelots canonniers, il monta sur le pont, le +sabre à la main. + +A l'avant, après d'héroïques actions, Émile Féraux avait eu le dessous. +Ce fut en vain que l'impétuosité des corsaires rompit par trois fois la +ligne des baïonnettes. Ils ne purent opérer leur jonction avec les +braves commandés par Sans-Peur. Une foule trop compacte leur barra le +passage. + +Émile Féraux, criblé de blessures, périt vaillamment les armes à la +main. La plupart de ses hommes furent tués; quelques-uns glissèrent à la +mer ou, se voyant serrés de trop près, s'y élancèrent en désespoir de +cause; quelques autres, en général blessés, se rendirent aux Anglais. On +les emporta dans la batterie basse où ils furent mis aux fers. + +La mêlée se prolongea davantage entre le grand mât et le mât d'artimon. + +Après le second choc, Sans-Peur avait conduit à l'abordage sa deuxième +division renforcée par les gabiers de Gabriel et tous ceux des Quichuas +qui ne montaient point les balses remises à flot. + +Toutes les embarcations péruviennes se tenaient, à cette heure, au vent +des deux navires et recueillaient les corsaires tombés à la mer. + +Le nombre des braves que commandait Sans-Peur diminuait à chaque +instant; celui des Anglais augmentait sans cesse.--D'une part, les +soldats de marine et les matelots qui avaient vaincu la première +division se ruaient contre la deuxième; d'autre part, les deux batteries +intérieures, abandonnées par leurs canonniers, vomissaient par tous les +panneaux de nouveaux assaillants. + +Malgré cela, les Anglais ne parvinrent point à passer sur le corps des +corsaires, maîtres du côté de bâbord, et qui les empêchaient de se +dégager de l'étreinte de la frégate. + +Le commodore Wilson criait: + +--En avant, donc!... tuez! tuez!... Et puis, hache en bois!... + +Mais Sans-Peur, Taillevent, Parawâ et leurs intrépides compagnons +fauchaient les ennemis. + +--Tenez bon, mes braves! commandait Gabriel, qui défendait ses grappins +avec la même ardeur qu'il avait mise à les accrocher. + +La boucherie se prolongeait; _l'Illustrious_ et _le Lion_, poussés par +une fraîche brise, étaient emportés dans la direction de la fameuse +roche _del Verdujo_, dont le capitaine Wilson ne se préoccupait guère, +tant il craignait d'être coulé par la maudite frégate. + +Un bruit comparable à celui de plusieurs chutes d'eau se fit entendre à +travers le formidable tumulte du combat.--C'était la mer qui, des +sabords du _Lion_, se précipitait dans sa cale. + +Sans-Peur s'écria: + +--A la nage, Gabriel!... A la nage, les Quichuas! Encore deux minutes de +résistance, mes amis!... + +--Adieu, mon père! j'obéis!... dit Gabriel. + +Camuset, Liméno et plus de vingt autres le suivirent. + +--_Pi-hé_!... _pi-hé_!... hurlait Parawâ, dont la massue accomplissait +d'effroyables exploits. + +Il était blessé à la joue, aux flancs et à l'épaule; le sang ruisselait +sur ses tatouages; il avait l'air du démon des combats. Son formidable +casse-tête menaça Roboam Owen. Sans-Peur s'interposa: + +--Ne frappe point cet officier! dit-il. + +Le sabre du lieutenant anglais vole seul en éclats. + +--Pourquoi m'épargner? demande Owen. + +Sans-Peur, entouré d'ennemis, ne peut répondre. Taillevent à sa gauche, +Parawâ à sa droite, faisaient des moulinets, l'un avec sa hache, l'autre +avec son _méré_. Sans-Peur était protégé par ses fanatiques insulaires +polynésiens, trop heureux de mourir pour lui en criant: + +--Le _Lion de la mer_ ne meurt pas! + +Chose merveilleuse, quoiqu'il essuyât à chaque instant le feu des +Anglais, il n'avait reçu que des blessures sans gravité. + +Semblable au dieu de la guerre navale, il donnait ses ordres avec un +calme superbe. Laissant au peloton sacré de Taillevent et de Parawâ le +soin de défendre sa propre vie, il veillait surtout à ce que les Anglais +ne pussent défaire les systèmes d'amarrage. Aussi, plusieurs fois, au +lieu de se garantir lui-même, déchargea-t-il ses pistolets sur des +gabiers ennemis trop intelligents ou trop alertes. + +Roboam Owen s'était retiré sur le bastingage de tribord, et de là +dirigeait les mouvements des matelots anglais, qui ne gagnaient plus un +pouce de terrain sur la deuxième division des corsaires.--A la vérité, +ceux-ci ne combattaient plus à découvert, car ils avaient improvisé une +sorte de retranchement à l'aide des espars brisés, des voiles de la +frégate tombées avec leurs vergues, des hamacs anglais jetés hors du +bastingage de bâbord, et d'un amas d'ustensiles sur lesquels +s'entassaient les cadavres. + +_L'Hirondelle_ était à perte de vue. + +Gabriel, Camuset, Liméno et les Quichuas auxiliaires avaient été +recueillis par les balses. + +--Tout va bien! dit Sans-Peur, qui haussa les épaules en entendant le +commodore Wilson donner l'ordre de démarrer et de diriger sur les +abordeurs deux canons chargés à mitraille. + +--Trop tard!... monsieur le commodore... trop tard! s'écria Léon. + +Tous les Anglais à la fois poussèrent un cri d'horreur;--la frégate +enfonçait sans bruit maintenant, sa cale et son entrepont étaient noyés +au ras des sabords de la batterie;--le vaisseau _engageait_. + +Le vaisseau _engageait_, c'est-à-dire qu'il penchait au point de courir +risque de chavirer comme un frêle canot. + +--Sauve qui veut!... sauve qui peut!... reste qui voudra!... crie +Sans-Peur en se précipitant tête baissée au milieu des ennemis. + +Le rempart des corsaires s'écroula; les deux canons démarrés roulèrent +sur bâbord; il devint impossible de se tenir sur le pont, où apparut +enfin le blême Pottle Trichenpot, jusque-là prudemment caché dans les +batteries intérieures. + +Taillevent le vit, mais ne put l'ajuster. Il fut renversé comme Parawâ +et Sans-Peur lui-même. Abordeurs, abordés, Anglais, corsaires, vivants +ou morts, tous tombèrent pêle-mêle avec les amas de débris, d'armes ou +d'instruments qui n'étaient pas solidement amarrés. + +La confusion de cet instant est inexprimable. + +Les hommes accrochés aux pavois ou aux cordages furent les seuls que +n'entraîna pas le mouvement d'inclinaison. + +Roboam Owen, se tenant au bastingage de tribord, fut de ce petit nombre. +Avec son admirable sang-froid, il attendait la catastrophe. + +Alors Tom Lebon laissa son épissure interminée. + +--Le combat est fini! murmura-t-il, je veux au moins me noyer en +embrassant mon matelot. + +Il se laissa glisser par un cordage et atteignit l'endroit où il avait +vu tomber Taillevent. + + * * * * * + +Gabriel, qui avait pris le commandement général des balses, frémit, +s'agenouilla et pria Dieu pour le salut de son noble père. + +Liméno pleurait. + +Camuset Barberousse, qui commençait à devenir grognard, jura +consécutivement en anglais, en français, en espagnol, en langue quichua +et en langue polynésienne. Son coeur battait avec violence. Il voyait la +frégate plonger en attirant le vaisseau dont on découvrait le pont +sanglant et dans un état de désordre indescriptible. + +La bataille entre les hommes était terminée. + +La lutte entre les deux navires commençait en quelque sorte,--car ce +n'était plus deux navires animés par leurs équipages, mais deux masses +inertes et matérielles qui se combattaient maintenant. + + + + +XLIX + +LA CORDE AU COU. + + +Le vaisseau plein d'air opposait la résistance de sa vaste capacité. La +frégate cramponnée à lui l'attaquait par la pesanteur de son artillerie +et de tous les corps lourds arrimés dans sa coque pleine d'eau. + +Ces deux forces se firent équilibre durant une minute entière, minute +longue comme un siècle, pendant laquelle faillit recommencer le combat. + +Les hommes avaient eu le temps de se relever et de se reconnaître. + +Sans-Peur donnait ses ordres à voix basse; il rampait, ainsi que +Taillevent et Parawâ, vers la roue du gouvernail, dont les corsaires +n'avaient jamais pu s'emparer. + +Or, l'abordage ayant eu lieu par le côté d'où soufflait le vent, il +s'ensuit que la brise très fraîche qui venait de terre gonflait les +voiles et contribuait à soutenir le vaisseau. L'inverse se serait +produit si l'abordage avait eu lieu du bord opposé, c'est-à-dire, si le +vent avait tendu à faire pencher _l'Illustrious_ dans le sens où _le +Lion_ l'attirait. + +Le Commodore Wilson avait toujours eu soin de conserver cet +avantage;--un coup de barre au gouvernail pouvait le lui faire perdre, +surtout si les corsaires, selon les derniers ordres de Sans-Peur, +réussissaient à couper certains cordages, techniquement _les écoutes des +focs_. + +Les écoutes des focs étaient fort loin, les matelots expédiés dans leur +direction devaient être massacrés ou faits prisonniers avant de les +atteindre. La roue du gouvernail était tout près, mais encore fallait-il +s'en saisir. + +La pression de la mer sur les sabords de la batterie basse fut si +violente, que trois d'entre eux cédèrent. Les flots entrèrent dans le +vaisseau. + +--Ah! Ah! nous y sommes! cria Sans-Peur. + +Plusieurs de ses derniers compagnons n'hésitèrent plus à se jeter à la +nage. + +Pottle Trichenpot, blotti au pied du mât d'artimon, tremblait de tous +les membres. Roboam Owen sourit de pitié. + +Le commodore Wilson ne donna aucune marque de faiblesse, mais il était +exaspéré;--il en avait bien le droit. + +Au moment où, le poignard en main, Sans-Peur allait se jeter sur l'homme +de barre et saisir la roue du gouvernail, il se trouva en face de Roboam +Owen, qui lui dit: + +--A quoi bon?... Assez de sang!... capitaine, et mourons amis si vous le +voulez bien. + +Tom Lebon ouvrait les bras à Taillevent. + +Quant à Parawâ, il venait d'être renversé de nouveau par un soldat de +marine qui s'accrochait à ses jambes. + +Un nombre infini de petites scènes analogues, terribles, touchantes, +grotesques ou exécrables eurent lieu pendant cette minute de +_l'engagement_ du vaisseau, instant dramatique s'il en fût. + +Mais soudain des craquements, comparables au bruit que rendrait une +forêt foudroyée, furent suivis d'un second bouleversement général. + +Toutes les amarres cassaient. + +_Le Lion_ coulait, laissant suspendus au vaisseau des fragments de sa +mâture ou de son plat-bord, mais, d'autre part, entraînant dans les +profondeurs de la mer d'énormes pièces de charpente arrachées au +vaisseau lui-même. + +L'abîme se creusa,--les flots soulevés passèrent par-dessus +_l'Illustrious_ brusquement rejeté sur tribord, où roulèrent tous les +hommes et tous les apparaux entassés.--Les deux canons démarrés +bondirent d'une telle force, qu'ils brisèrent la muraille et +disparurent. + +L'action des voiles, combinée avec l'épouvantable oscillation du +vaisseau, le pencha sous le vent si fort qu'il faillit _engager_ coup +sur coup dans le sens opposé. Le moindre poids ajouté à tribord l'eût +fait chavirer. Si ses sabords de ce côté n'avaient été fermés aussi bien +que ceux de l'autre, il coulait.--Enfin, le gouffre ouvert par la +frégate l'attira, il glissa sur la pente du tourbillon et fut si près de +sombrer, que Sans-Peur prit la main du lieutenant Owen en répétant: + +--Mourons amis!... + +Mais _l'Illustrious_ ne sombra pas plus qu'il n'avait coulé ou chaviré. + +Sans-Peur se vit seul au milieu des Anglais: + +--Non, capitaine, nous ne mourrons pas, lui dit Roboam Owen. Soyons donc +amis dans la vie comme vous daigniez consentir à ce que nous le fussions +dans la mort. + +Il était absolument impossible de rallier les corsaires survivants. +Dispersés et confondus avec les Anglais, ils furent tous faits +prisonniers. + +Taillevent se rendit à Tom Lebon, Sans-Peur au lieutenant Owen; Parawâ +fut garrotté par les marins et soldats qui l'entouraient; la plupart des +matelots corsaires furent pris de même. + +Blessés tous tant qu'ils étaient, ils demeuraient au nombre de trente. +Les Anglais avaient perdu près de quatre cents hommes. + +Depuis longtemps alors, _l'Hirondelle_ avait disparu, masquée par les +terres. + +Isabelle, durant de longues et cruelles années, devait ignorer l'issue +du combat, le sort de son époux et celui de son fils Gabriel. + +Sans-Peur jeta un regard sur l'horizon, vit les balses en sûreté, +calcula que _l'Hirondelle_ était hors de péril, et sourit avec orgueil +en répliquant à Owen: + +--Dans la vie, lieutenant, dans la vie, je le veux bien; mais ce ne sera +pas pour longtemps. + +--Que voulez-vous dire, capitaine? + +Sans-Peur s'abstint de répondre. Il voyait que _l'Illustrious_, entraîné +par le courant, allait se perdre corps et biens sur _le Verdujo_. + + * * * * * + +Pottle Trichenpot, respirant enfin, s'approchait du commodore Wilson: + +--Vengeance!... vengeance!... Vous allez, j'espère, faire pendre ces +pirates sur-le-champ. + +--Voyez ces cordes à bout de vergue! + +Cinq minutes après, les trente blessés avaient la corde au cou. + +Tom Lebon voulait embrasser Taillevent. + +--Chut! pas de bêtises, matelot!... dit le maître. Va dans ton coin!... +n'ayons pas tant l'air d'être frères! + +Tom Lebon comprit, et se retira en faisant ce dilemme: + +--S'ils sont pendus sans miséricorde, ce n'est pas mes embrassades qui +changeront rien à la chose; mais si par chance ils restent prisonniers, +elles m'empêcheraient de les servir.--Feignons donc une feinte. +Cachons-nous pour mieux pleurer!... + +--Mille millions de badrouilles de barbarasses du grand caïman +d'enfer!... nous y voilà donc!... grommelait Taillevent. Pendus comme +des chiens! pendus comme des renégats, par ce Wilson que j'étais tant +d'avis de pendre!... Et voir ce Pottle Trichenpot, là, sur la +dunette!... Ah! mon capitaine, j'ai souventes fois eu tort en grognant +rapport à vous; mais cette fois-ci, sans être ce qui s'appelle un capon, +j'ai bien peur d'avoir raison une fois de trop. + +Tous les corsaires ne prenaient pas aussi philosophiquement la +situation: + +--Camarades! leur demande Sans-Peur, tenez-vous beaucoup à être +sauvés?... préférez-vous la vie à la perte totale du vaisseau? + +--Capitaine, riposte l'un d'eux, m'est avis que nous n'avons pas le +choix. + +--Vous l'avez, au contraire!... partez!... + +--_Pi-hé_!... le _Lion de la mer_ ne meurt pas! s'écrie +Baleine-aux-yeux-terribles. + +Suivant son usage, il comptait sur un miracle. + +--Tiens!... murmura Taillevent, est-ce que je vais encore avoir tort, +moi?... + +--Cela se pourrait, dit Sans-Peur en riant. + +Les corsaires en rang, chacun avec un noeud coulant autour du cou, +regardaient curieusement leur capitaine. + +--A parler franc, dit l'un d'eux, on veut bien se faire écharper sans +regret, on aurait coulé tout à l'heure avec plaisir; mais n'avoir plus +aucune chance de sauvetage, dame!... c'est dur! + +--Bien!... Vous m'êtes chers! vous vous êtes bravement conduits!... Ma +vie, à moi-même, peut encore être plus utile que la perte de +_l'Illustrious_. Je vous sauverai... + +Cependant, les apprêts de la pendaison générale étaient finis. A chaque +noeud correspondait une corde sur laquelle les Anglais s'apprêtaient à +tirer au commandement de _Hissez_!... + +Après quelques observations respectueuses, Roboam Owen protestait +hautement. + +--Au nom du Ciel! commodore Wilson, ne traitez pas en pirates ces braves +prisonniers de guerre!... Ne violez pas le droit des gens!... +Oubliez-vous que le noble comte de Roqueforte nous a fait grâce de la +vie? + +--Hissez, mais hissez donc! disait Pottle Trichenpot. + +--Silence, impudent valet! dit le lieutenant Owen. + +--Monsieur Owen, rendez-vous aux arrêts! dit sévèrement le commodore. + +--Ne vous y rendez pas! interrompit Sans-Peur d'une voix éclatante et en +langue anglaise. Avant cinq minutes, _l'Illustrious_ touchera sur _el +Verdujo_!... Un seul homme peut le sauver... c'est moi!... Je suis +maître de vos vies à tous, mille fois plus que vous ne l'êtes de la +mienne... + +--Hissez!... commanda froidement le commodore. + +--Ne hissez pas! hurla Pottle Trichenpot en proie à une terreur +nouvelle. + +--Ne hissez pas, je vous le conseille!... dit Sans-Peur aux marins +anglais. + +L'état-major entier priait le Commodore de suspendre l'exécution. + +--Tiens bon!... dit-il enfin avec humeur. + +Ce commandement, qui est le contre-ordre maritime, fit dire à +Taillevent: + +--Allons!... ça y est!... j'aurai tort!... C'est clair, j'aurai tort... +Jésus Seigneur, grand merci! + + + + +L + +LE PLUS GRAND DES CRIMES. + + +Le vaisseau, drossé par le courant, n'obéissait plus à ses voiles. Le +danger annoncé par Sans-Peur devenait évident. + +--Quatre minutes encore!... J'en consacre une à dicter mes conditions, +et trois à vous sauver; mais l'état-major entier va jurer devant Dieu et +sur l'honneur que tous mes compagnons et moi serons mis en liberté +ensemble sur l'archipel des îles Marquises... J'ai dit!... Ne perdez pas +de temps, monsieur Wilson! + +Sans-Peur se tourna vers ses compagnons. + +--Remerciez-moi, camarades, leur dit-il, car il m'en coûtera beaucoup de +sauver un vaisseau anglais. + +Prenant d'avance le commandement, Sans-Peur ordonnait aux maîtres et +contre-maîtres de faire larguer les perroquets. + +--Il faudra charger de toile!... Gagnez du temps, vous autres!... et +déblayons le pont!... vivement!... + +L'équipage anglais tout entier désirait ardemment que Sans-Peur montât +sur la dunette pour diriger la manoeuvre. + +Déjà les cordes fatales cessaient d'être roidies; on déblayait à la hâte +le champ de manoeuvre, et chacun des matelots anglais parait ou réparait +quelque cordage courant. + +--Jurez-vous?... demanda le corsaire. + +--Oui, je jure que vos conditions sont acceptées! dit Wilson. + +Roboam Owen ajouta: + +--Je jure sur le Christ que la vie et la liberté du capitaine Léon de +Roqueforte seront respectées à notre bord après le sauvetage du +vaisseau. + +Les autres officiers anglais levèrent la main. + +Déjà les matelots dégarrottaient les prisonniers. + +--A l'hôpital mes blessés! leur dit Sans-Peur en se dirigeant vers la +dunette. + +Taillevent et trois autres corsaires se placèrent par ses ordres à la +roue du gouvernail. + +--Pilotez! monsieur... dit le commodore armant ses pistolets. Mais +malheur à vous si nous touchons! + +--Je ne pilote pas!... Je commande!... répondit fièrement Sans-Peur. + +Et sans attendre la réplique du Commodore, il fit gouverner droit sur la +roche _el Verdujo_, cet écueil tranchant comme la hache du bourreau, sur +lequel, au début de sa carrière d'aventures, il avait failli périr avec +son fidèle Taillevent. + +En même temps, il établit toute la toile possible. Les mâts du vaisseau, +ébranlés par les secousses précédentes, gémissaient, ployaient et +craquaient sourdement. + +On courait avec une effroyable rapidité sur le récif, où la grosse mer +brisait furieuse. + +Les Anglais s'effrayèrent; des murmures se firent entendre sur l'avant. + +Le commodore Wilson pâlissait. + +--Que faites-vous donc, monsieur? dit-il d'un ton menaçant. + +--Je pilote!... répondit Sans-Peur avec dédain. + +Puis d'une voix impérieuse: + +--Silence à bord!... silence partout!... Lieutenant Owen, faites +observer le silence! maîtres et contre-maîtres, je commande le +silence!... «--ATTENTION! PARE À VIRER!...» + +Avec un silence qui tenait du prodige, les matelots anglais se +préparèrent au virement de bord. + +Le lieutenant Owen, après un moment d'hésitation, monta sur la dunette, +quoiqu'il eût reçu l'ordre de se rendre aux arrêts.--Il allait demander +de rester sur le pont jusqu'à la fin des manoeuvres. + +--Monsieur le commodore, dit alors Sans-Peur, j'ai retenu d'autorité M. +le lieutenant Owen, dont j'ai besoin ici. Mais il serait de bon goût de +lever ses arrêts.... + +--Que me parlez-vous d'arrêts pendant cette manoeuvre téméraire? riposta +Wilson, dont les pistolets armés étaient toujours dirigés sur Sans-Peur. + +--J'utilise les instants. J'ai rangé vos gens à leurs postes, mais nous +avons encore plus d'une minute devant nous, monsieur le +commodore!...--Restez ici, lieutenant Owen. «--Du vent dans la voile, +timoniers, _près et plein_!...»--Vous n'avez pas répondu, monsieur +Wilson? + +--Les arrêts du lieutenant Owen seront levés si vous sauvez le vaisseau. + +Sans-Peur, qui ne commandait et ne parlait qu'en langue anglaise, dit à +très haute voix: + +--Sachez, monsieur le commodore, que je ne trahis jamais!... J'ai +annoncé que je sauverais votre navire, je me suis engagé à le sauver!... +Ma parole suffit... «--Fermez tous les sabords!...» + +Les mantelets des sabords défoncés furent remplacés aussitôt. + +Peu après, _l'Illustrious_ entra dans la zone d'écume qui tourbillonnait +autour du récif. + +--Trahison! nous sommes perdus! hurla Pottle Trichenpot. + +--Silence donc, misérable! dit le lieutenant Owen en lui mettant un +mouchoir sur la bouche. + +Wilson fut tenté de brûler la cervelle à Sans-Peur, qui laissait courir +à toute vitesse, quoiqu'on ne fût plus qu'à une longueur de navire de la +roche _le Bourreau_. + +Le vaisseau plongeait dans les lames, qui le couvrirent. Il penchait sur +tribord presque autant qu'au moment où le poids du _Lion_ avait failli +l'entraîner. Le ressac des flots brisés rejaillissait sur les points les +plus hauts de la mâture. Un remous aussi blanc que la neige enveloppait +sa vaste coque comme un linceul. La pluie saline qui l'inondait +miroitait au soleil; elle avait les brillantes couleurs du prisme. +Jamais dangers de mort ne revêtirent plus splendide parure. +L'arc-en-ciel parsemait d'or et de rubis le chemin du naufrage. + +Attiré par le gouffre, l'Illustrious descendait sur la pente d'une vague +colossale. + +La colère ou l'effroi furent cause que le commodore fit feu au moment +précis où Sans-Peur criait enfin: + +--A DIEU VAT!... + +Tom Lebon fila les écoutes des focs. + +Taillevent et ses camarades poussèrent la barre dessous. + +Sans-Peur, atteint par deux balles, tombait inanimé entre les bras du +lieutenant Roboam Owen. + +Le vaisseau anglais, en continuant de virer de bord, entra dans le +contre-courant dont Léon avait si bien calculé la puissance. Plus vite +qu'une flèche, il fut jeté au large. + +Il était sauvé. + +La main sur le coeur de la victime, l'officier irlandais s'écria: + +--Commodore Wilson, vous venez de commettre le plus grand des +crimes!... + + + + +ÉPILOGUE + + +Le paquebot _l'Hirondelle_, grâce à sa marche supérieure, échappa,--mais +non sans périls,--à tous les croiseurs ennemis et atterrit au Havre, où +l'armateur Plantier devait compte de sommes immenses à la comtesse de +Roqueforte. + +L'honnête associé de Sans-Peur le Corsaire s'en acquitta +scrupuleusement, sans discontinuer de s'occuper des intérêts de sa +famille et des grandes opérations de l'Océanie. + +La propagation de la foi devait être la préoccupation constante des +enfants de Léon de Roqueforte. + +Établie à Paris, dans un des plus beaux hôtels du faubourg Saint-Honoré, +Isabelle dirigeait l'éducation de Léonin, de Lionel et de +Clotilde.--Jamais elle ne perdit l'espoir de revoir son mari, ni son +fils Gabriel, qui prit une part superbe, comme l'attestent les annales +du Pérou, à la grande insurrection dont l'issue fut l'indépendance des +colonies espagnoles. + +Digne épouse de Léon de Roqueforte, le _Lion de la mer_, la comtesse +élevait ses deux fils jumeaux dans le dessein de les envoyer à la +recherche de leur père et de leur frère, de continuer l'oeuvre +gigantesque de Sans-Peur et de le venger s'il avait péri. + +Ce dessein fut accompli, les faits et gestes des jumeaux de la mer +montant des navires jumeaux peuvent défrayer une épopée. + +L'on doit à Léonin l'invention des engins les plus formidables. + +Lionel fut surtout sauveteur. + +Digne fille d'Isabelle, Clotilde joua aussi outre-mer un grand rôle, +mission pieuse qui a contribué aux progrès du culte catholique. + + * * * * * + +Chaque soir, en l'hôtel de Roqueforte, maîtres et serviteurs priaient +ainsi en commun: + +--Seigneur, si Léon et Gabriel sont vivants, protégez-les!... s'ils sont +morts, prenez pitié de leurs âmes!... + +Et ensuite, avec Liména, on priait de même pour son époux Taillevent et +son fils aîné Liméno. + + +FIN + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +Chapitres Pages + +I. L'Amazone et le _Lion_............... 5 + +II. Désappointements..................... 9 + +III. Reconnaissance....................... 12 + +IV. Le _Lion de la mer_.................. 15 + +V. Branle-bas de combat................. 23 + +VI. Mariage de haute lutte............... 29 + +VII. Pavois et adieux..................... 47 + +VIII. La chambre nuptiale.................. 58 + +IX. Maître Taillevent.................... 63 + +X. Droits des prisonniers............... 66 + +XI. Les oreilles de Camuset.............. 69 + +XII. Stratagèmes et ruses de guerre....... 77 + +XIII. Toujours trop bon!................... 83 + +XIV. Idées de Corsaire.................... 86 + +XV. Relâche de trois jours............... 99 + +XVI. Journal de route..................... 102 + +XVII. Le grand chef des Condors + et Baleine-aux-yeux-terribles...... 109 + +XVIII. Salves des éléments.................. 118 + +XIX. Tremblement de terre................. 121 + +XX. Vastes desseins...................... 128 + +XXI. Les débuts du _Lion_................. 135 + +XXII. Derrière le rideau................... 140 + +XXIII. Histoire de dix années. + Origines de la légende............. 144 + Le chemin de Versailles............ 150 + Entortillé par le roi.............. 155 + Dans le grand Océan................ 159 + Retours et chute du rideau......... 166 + +XXIV. Le sommeil de la lionne.............. 171 + +XXV. Problème résolu...................... 176 + +XXVI. L'île de Plomb....................... 179 + +XXVII. A la poudre.......................... 187 + +XXVIII. Coups de main........................ 191 + +XXIX. Naissances, mariage, baptêmes........ 193 + +XXX. Pottle Trichenpot.................... 197 + +XXXI. Bataille de Quiron................... 201 + +XXXII. Mort du cacique de Tinta............. 209 + +XXXIII. Roboam Owen.......................... 213 + +XXXIV. Les franges d'or..................... 216 + +XXXV. Douleur royale....................... 225 + +XXXVI. Le jeune prince...................... 236 + +XXXVII. L'opinion publique à Lima............ 246 + +XXXVIII. Entrée au bal........................ 250 + +XXXIX. Vive la paix!........................ 255 + +XL. Esquisse à grands traits............. 263 + +XLI. Le commodore Wilson.................. 270 + +XLII. Les Lionceaux de la Mer.............. 276 + +XLIII. L'Hirondelle......................... 279 + +XLIV. Stratagèmes de retraite.............. 283 + +XLV. Séparations.......................... 288 + +XLVI. A l'abordage......................... 291 + +XLVII. Fermez les sabords!.................. 296 + +XLVIII. Sauve qui peut!...................... 301 + +XLIX. La corde au cou...................... 306 + +L. Le plus grand des crimes............. 312 + + ÉPILOGUE............................. 316 + + +8470.--ABBEVILLE, TYP. ET STÉR. A. RETAUX.--1886. + + + + + +End of Project Gutenberg's Sans-peur le corsaire, by Gabriel de La Landelle + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SANS-PEUR LE CORSAIRE *** + +***** This file should be named 22262-8.txt or 22262-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/2/2/6/22262/ + +Produced by Jean-Adrien Brothier, Laurent Vogel and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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