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+Project Gutenberg's Sans-peur le corsaire, by Gabriel de La Landelle
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Sans-peur le corsaire
+
+Author: Gabriel de La Landelle
+
+Release Date: August 7, 2007 [EBook #22262]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SANS-PEUR LE CORSAIRE ***
+
+
+
+
+Produced by Jean-Adrien Brothier, Laurent Vogel and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+Notes de transcription:
+
+[NT1: Les mots signalés par NT1 ne sont pas lisibles sur l'original et
+ont dû être interprétés par leur contexte.]
+
+[NT2: Le mot signalé par NT2 est, dans l'original, écrit, d'une part la
+tête en bas et de plus les lettres mélangées. Cette fantaisie
+typographique semble indiquer que la vitesse du mouvement est telle
+qu'elle en chamboule le mot. Dans la présente version du texte, l'ordre
+des lettres a été conservé mais elles ont été retournées la tête en
+haut; Une version Unicode a été faite pour avoir un rendu typographique
+plus proche. La version HTML a également utilisé les codes Unicode
+adéquats.]
+
+
+
+
+SANS-PEUR LE CORSAIRE
+
+
+
+
+RENÉ HATON, Libraire-Éditeur, 35, rue Bonaparte, PARIS
+
+ * * * * *
+
+OUVRAGES DE M. G. DE LA LANDELLE.
+
+ * * * * *
+
+LE DERNIER DES FLIBUSTIERS. 1 vol. in-8, franco... 4 fr. 50
+
+Inspiré par des sentiments patriotiques, exécuté par un auteur
+expérimenté qui sait avec une science parfaite mêler le plaisant au
+sévère, d'un intérêt puissant constamment soutenu, _le Dernier des
+Flibustiers_ est rigoureusement historique par le fond comme par les
+détails, par les récits d'aventures comme par les peintures de moeurs.
+Il résume et met en scènes la biographie extraordinaire d'un héros
+polonais rendu célèbre par ses faits d'armes, sa captivité au
+Kamtchatka, son audacieuse évasion, ses explorations maritimes et
+surtout par ses travaux de colonisateur.
+
+Sous ce dernier rapport, l'ouvrage emprunte aux événements contemporains
+l'attrait de l'actualité; car le principal théâtre des événements est
+Madagascar, dont Réniowski fut sur le point de donner à la France
+l'entière possession. Aussi bien l'auteur a cru devoir compléter _le
+Dernier des Flibustiers_ par une notice succincte, mais très complète,
+consacrée à l'histoire de la grande île africaine, depuis les temps les
+plus reculés jusqu'à l'époque actuelle.
+
+ * * * * *
+
+DANS LES AIRS. Histoire élémentaire de l'aéronautique. Un vol. In-12,
+2 fr.
+
+Surexciter la curiosité en passant la revue historique de tout ce qui a
+été inventé ou essayé par les hommes pour s'élever ou se mouvoir _dans
+les airs_,--donner à ce recueil de propositions ingénieuses, de
+découvertes inattendues, d'étranges expériences et de tentatives des
+natures les plus diverses, un très vif intérêt à l'aide d'une foule de
+récits souvent dramatiques, toujours instructifs,--ou, en d'autres
+termes, emprunter à l'histoire même l'exposition complète des éléments
+de la science aéronautique,--tel est l'objet que s'est proposé un
+vulgarisateur d'une incontestable compétence, M. G. de la Landelle, dont
+les études spéciales sur la question remontent à 1861. D'innombrables
+recherches donnent à son ouvrage une base sérieuse. Son esprit enjoué en
+corrige adroitement les passages les plus ardus et c'est le sourire aux
+lèvres qu'on y recueille telles leçons, telles démonstrations qui ne
+seraient pas mieux formulées à grand renfort d'x algébriques. Le lecteur
+captivé s'étonne, par exemple, d'être diverti par l'étude préliminaire
+des poids et mesures des animaux volants, dialogue récréatif qui sert
+d'entrée en matière.
+
+L'examen des précédents historiques depuis le moine écossais Roger
+Bacon, _le docteur admirable_ du XIIIe siècle, jusqu'aux Pères Honoré
+Fabri, François Lanu et autres savants précurseurs des découvertes
+modernes, démontrent clairement que jamais l'Église n'a entravé les
+oeuvres de la science lorsqu'elle reste dans le domaine des lois
+naturelles. Les _titres de gloire_ des Mongolfier, depuis le temps des
+croisades et l'importation du papier en Europe, jusqu'à nos jours, ont
+été énumérés par l'auteur avec une prédilection dont on lui sait
+d'autant plus gré que cette intéressante revue est remplie de traits
+anecdotiques charmants. L'histoire du cerf-volant, celle du parachute,
+les nombreux travaux de l'école moderne de l'aviation, l'esquisse des
+aventures dramatiques du _Géant_, l'examen des divers systèmes en
+présence, les biographies plus ou moins accidentées d'un certain nombre
+d'inventeurs ou de chercheurs aventureux, les ascensions scientifiques
+et l'effroyable catastrophe du _Zénith_, les services rendus à la France
+par l'aérostation durant le siége de Paris, fournissent les principaux
+sujets d'un ouvrage que nous offrons au public avec la conviction qu'il
+y trouvera l'agréable et l'utile mélangés dans des proportions
+parfaites. Ajouterons-nous que les nombreux documents qu'il renferme le
+recommandent en outre aux spécialistes, car en somme la forme ne saurait
+emporter le fond.
+
+En dépit des pédants dont l'ennui est le cheval de bataille, le fond, en
+effet, ne saurait perdre à être traité sous une allure littéraire par un
+homme d'esprit, conteur expert, et qui comme tel, n'en a été que mieux à
+même de donner de l'entrain à ses relations d'essais, d'aventures, de
+doctrines opposées et de solutions multiples.
+
+ * * * * *
+
+AVENTURES ET EMBUSCADES. Histoire d'une colonisation au
+Brésil. Un vol. In-12 2 fr.
+
+Le titre de cet ouvrage indique son genre mouvementé et la nature
+d'intérêt qu'il provoque. Son sous-titre en dit l'objet d'une manière
+générale, mais ne peut, en aucune sorte, faire pressentir le but élevé
+que s'est proposé l'auteur. En peignant avec une consciencieuse
+exactitude les moeurs des naturels du Brésil, et en relatant les travaux
+d'un colonisateur tout à la fois prudent et hardi alliant la sagesse
+avec la valeur, il s'est surtout attaché à faire ressortir l'influence
+bienfaisante du christianisme sur les populations des contrées vierges
+de l'Amérique du Sud. Dans ce dessein, il met en présence des hordes
+sauvages dont il représente les rivalités implacables, une poignée
+d'émigrants, les uns libres et chrétiens, Portugais, fuyant les
+persécutions du redoutable Pombal, après le mémorable tremblement de
+terre de Lisbonne, les autres esclaves, nègres récemment arrivés
+d'Afrique, allant de concert à la recherche d'une patrie nouvelle. La
+donnée de l'ouvrage est historique comme l'on voit, l'étude ethnologique
+est constante, les conclusions d'ordre supérieur sont les fusions des
+races et leur régénération pacifique par la propagation de la foi.
+
+ * * * * *
+
+LES LÉGENDES DE LA MER. 1 vol. in-12 2 fr.
+
+
+
+
+G. DE LA LANDELLE
+
+SANS-PEUR LE CORSAIRE
+
+PARIS
+
+RENÉ HATON, LIBRAIRE-ÉDITEUR 35, RUE BONAPARTE, 35
+
+1886
+
+Tous droits réservés
+
+
+
+
+SANS-PEUR LE CORSAIRE
+
+
+
+
+I
+
+L'AMAZONE ET LE LION.
+
+
+Sur la crête de la falaise à pic, l'éclair,--au milieu des brisants
+battus par les lames du large, le tonnerre, «le tonnerre à la voile»
+disaient les matelots.
+
+Là-haut, au ras des précipices, la grâce, une jeune amazone se détachant
+en silhouette sur le ciel bleu d'Espagne;--en bas, dans le chaos, le
+courage, un hardi capitaine, le lion des ouragans, se confondant, lui,
+son léger navire et ses toiles ouvertes à la brise, avec les rochers
+noirs et leur écume irisée.
+
+Dans le ciel, l'azur serein,--au ras des flots, des milliers
+d'arcs-en-ciel mouvants.
+
+Pas un nuage. Le soleil flamboyait; et ses rayons se subdivisant à
+l'infini dans les jets de l'onde, le lion, qui semblait courir droit au
+naufrage, voguait à travers toutes les couleurs chatoyantes du prisme;
+tandis que l'amazone, sur son coursier emporté le mors aux dents, s'en
+allait fulgurante, rasant les bords escarpés de droite et de gauche,
+vers la pointe extrême de la falaise.
+
+Deux catastrophes imminentes! Des éblouissements radieux! Splendide,
+mais horrible!
+
+Quelles imprudences! Quelle témérité! Délire et démence!
+
+ * * * * *
+
+Des groupes sinistres ricanaient au bas du morne:
+
+--Belles épaves tout à l'heure!
+
+--Il est bien joli le brig corsaire français, et nous savons tous qu'il
+y a dans sa coque de riches affaires à cueillir.
+
+--Par-dessus le marché, on tirera de jolis profits de la chute de la
+senorita et de son petit cheval du Pérou, tout caparaçonné d'ornements
+d'argent et d'or, à la mode des Incas.
+
+--A-t-elle son beau collier de perles?
+
+--A-t-elle sa ceinture royale?
+
+--Elle va si vite qu'on n'en voit rien; mais on peut être sûr que bijoux
+de grand prix ne lui manquent pas.
+
+--Le brig de Sans-Peur le Corsaire est bondé de trésors.
+
+--Et cette nuit, il vient encore de piller des Anglais.
+
+--Est-ce bien sûr?
+
+--On a entendu le canon, voilà!
+
+--La bague enrichie de diamants de dona Isabelle vaut bien au moins deux
+sacs de doublons?
+
+--Oh! la belle journée qui commence!
+
+ * * * * *
+
+Délire et démence peut-être; double course vertigineuse!
+
+Mais d'une part de nobles et de grands desseins, comme de l'autre
+d'abjectes convoitises.
+
+Dans l'iris de l'écume saline, un héros sublime de sang-froid, et sur
+cette falaise abrupte une céleste créature digne d'être protégée par les
+anges de la Pureté, de la Piété filiale, de la Reconnaissance, de tous
+les sentiments généreux.
+
+Belle, svelte, gracieuse,--belle d'une beauté inconnue même dans les
+Espagnes,--svelte comme le palmier indien,--plus gracieuse que l'oiseau
+du paradis,--dona Isabelle avait pour mobile l'amour de sa lointaine
+patrie, le souvenir pieux de son noble aïeul. La fille des Incas
+espérait, frémissante; elle avait tremblé pour celui en qui elle
+retrouverait un libérateur. Certes! elle obéit à un mouvement
+irréfléchi, lorsque après ses ferventes prières, réveillée en sursaut
+par le canon, elle s'élança de son prie-Dieu sur son coursier
+péruvien;--certes, ce fut avec une sorte de délire qu'elle prit l'abrupt
+chemin de la falaise, et qu'elle osa stimuler la vitesse de sa fougueuse
+monture, au point d'être ensuite incapable de la maîtriser;--mais rien
+dans cette âme pieuse qui ne fût louable. Son exaltation était la
+religion des ancêtres. Elle se souvenait du vieux cacique Andrès de
+Saïri, son aïeul, et l'image de l'héroïque Catalina, sa mère, lui était
+apparue disant:--«Oui! ma fille, c'est lui, c'est bien lui, c'est le
+Lion de la mer! vivant encore! Va donc! cours à sa rencontre!...»
+
+Un brig corsaire, ou pour mieux dire un aigle des flots, fier, effilé,
+audacieux, menaçant,--fier comme le glorieux pavillon français qui
+fouette la brise au-dessus de sa poupe,--effilé comme le roi des airs
+dont il affecte la forme, dont il a le vol rapide,--plus audacieux qu'un
+démon,--plus menaçant que le lion dont il porte le nom sur son tableau
+d'arrière et l'image sculptée à son extrême avant, exécutait la plus
+hardie des manoeuvres que l'on puisse concevoir. Toutes voiles hautes,
+il brave la tempête qui siffle dans ses agrès, la mer qui rugit sous son
+éperon, les écueils qui se dressent écumants dans ses eaux.
+
+--O mon Dieu! murmura l'amazone en voyant le navire gouverner droit sur
+un chenal que les vieux pilotes de la côte de Galice déclaraient
+impraticable. Il va se briser! Il va périr!...
+
+--Elle! Isabelle! lancée de la sorte au-dessus du précipice!... Son
+cheval l'emporte! Elle est perdue!... disait à demi-voix le capitaine du
+brig _le Lion_.
+
+Et celui que les plus hardis marins de l'Océan avaient, d'une commune
+voix, surnommé SANS-PEUR, Léon de Roqueforte, qui revenait du large,
+vainqueur d'une corvette anglaise, le modèle des corsaires de la
+république française proclamée depuis cinq mois, le héros de la nuit, le
+brave entre les plus braves,--épouvanté par la témérité de la jeune
+fille,--pâlit en commandant d'une voix terrible de jeter l'ancre et de
+carguer toutes les voiles à la fois.
+
+Isabelle poussa un cri de terreur; la foule accourue sur le rivage y
+répondit par des clameurs bien diverses.
+
+On entendit des rires moqueurs et des applaudissements barbares, des
+accents de pitié, d'admiration, d'enthousiasme, et des voeux impies pour
+un naufrage «infaillible.»
+
+L'équipage du _Lion_ obéissait aveuglément. Le brig mouillait au milieu
+d'un tourbillon entre les brisants et la côte. Ses voiles avaient été
+carguées avec une merveilleuse promptitude, et l'ancre ayant mordu sur
+une roche, il pivotait en reculant vers la falaise dont sa poupe passa
+si près que son pavillon la frôla et s'y colla un instant.
+
+Alors,--en cet instant même,--de l'extrémité de la vergue basse qu'on
+nomme _le gui_, un homme s'élança, par un bond désespéré, sur une des
+aspérités de la côte à pic, il criait:
+
+--Coupe le câble! Hisse le foc! Allez mouiller sous le château de
+Garba!...
+
+Puis, d'un élan furieux, il gravit le roc, et se dressant devant le
+cheval de l'amazone, il en saisit la bride avec sa main ensanglantée.
+
+Le cheval cabré ne s'arrêta point, mais fit un écart.
+
+La bride s'était rompue.
+
+Un corps lourd tombait dans l'abîme.
+
+Mais Isabelle, adroitement enlevée de sa selle, était dans les bras du
+capitaine Léon, qui bientôt s'inclinant devant elle dit avec joie:
+
+--Dieu soit béni, mademoiselle, je suis arrivé à temps.
+
+--Pour me sauver, seigneur capitaine, vous avez tout exposé, votre
+navire, votre vie... Ah! combien j'ai tremblé pour vous!
+
+--Merci de cette noble parole, dona Isabelle. Et vous me voyez trop
+heureux, maintenant, car j'ai pu agir avant de parler... Mais, ajouta le
+capitaine en souriant, vous êtes cause que je ne mérite plus mon surnom:
+_J'ai eu peur_.
+
+
+
+
+II
+
+DÉSAPPOINTEMENTS.
+
+
+Les ordres du capitaine corsaire furent admirablement exécutés. Léon de
+Roqueforte pouvait compter sur ses valeureux compagnons.
+
+Avant même qu'il se fût jeté au devant de l'étalon fougueux, la hache de
+maître Taillevent frappait le câble, le foc était orienté de nouveau,
+et, trompant l'attente des naufrageurs, _le Lion_ secouait sa crinière
+d'écume en gouvernant vers le mouillage qu'il avait abandonné la veille
+au coucher du soleil.
+
+--Quel homme! quel homme! mille noms d'un tremblement à la voile!
+s'écria l'alerte maître d'équipage quand la manoeuvre fut achevée. Il
+sauta pis qu'un baril de poudre, foi de matelot! Tout le connaît, le
+feu, l'eau, la brise carabinée, tout, jusqu'à la terre, jusqu'aux
+chevaux...
+
+--Pardonnerez, maître,--osa répondre Camuset le novice, qui, malgré les
+usages républicains, ne se serait pas permis de tutoyer son ancien et
+supérieur;--pardonnerez! Le cheval n'a guère eu goût à la connaissance,
+m'est avis, vu qu'il s'est affolé en grand comme un paquet de
+bêtisailles, parlant par respect...
+
+A défaut de mieux, les pillards du rivage écorchaient le malheureux
+cheval, et maître Taillevent disait à ses camarades:
+
+--Voilà des coquins qui espéraient meilleure chance!... Un faux coup de
+barre, garçons, notre vaillant _Lion_ était traité pis que cette pauvre
+bête...
+
+--Et le capitaine ne serait pas à la promenade avec la princesse de
+là-haut.
+
+--Camuset! Camuset! tu vas te faire amurer, dit le maître en serrant son
+poing vigoureux.
+
+Le novice recula prudemment.
+
+--Est-ce que j'ai mal parlé? murmura-t-il.
+
+--Celui qui se mêle des affaires du capitaine parle toujours mal. Ainsi,
+pas un mot de plus, ou gare dessous! Va-t'en au poste des blessés,
+failli mousse, tu sais bien qu'il y a là de la besogne pour toi.
+
+Camuset _fila son noeud_, pour parler en style du gaillard d'avant; mais
+les corsaires groupés autour de leur maître d'équipage continuèrent la
+causerie, tandis que les riverains désappointés voyaient le brig
+naviguer à son aise dans la crique située en dedans des récifs.
+
+ * * * * *
+
+Les riverains, pourtant, n'étaient pas les plus désappointés.
+
+Du balcon de son antique[NT1] château, le jeune seigneur don Ramon de
+Gerba venait, à l'aide d'une lunette d'approche, de suivre tous les
+mouvements du brig et de l'amazone, son imprudente soeur.
+
+--Mort de mon âme! grommela-t-il en bon espagnol, un excellent cheval
+tué, le brig sauvé encore une fois, ma soeur l'_Indienne_ en tête-à-tête
+avec cet aventurier français, et une occasion rare perdue!...
+
+La qualification d'_Indienne_ donnée avec amertume à dona Isabelle par
+son aîné pourrait démontrer jusqu'à quel point étaient fraternels les
+regrets de don Ramon pour la rare occasion qu'il perdait. Certes, il
+n'aurait pas eu grand souci de l'excellent cheval, si Sans-Peur le
+Corsaire n'avait pu arriver à temps.
+
+--Mais aussi, pourquoi le marquis de Garba y Palos, son père, le
+laissant tout enfant en Espagne, avait-il épousé, au Pérou, une femme
+de race trop illustre et trop ardemment éprise de l'amour de ses
+infortunés compatriotes?
+
+Cette femme était la mère d'Isabelle, la célèbre Catalina de Saïri.
+
+En 1780, lors de la dernière insurrection des Péruviens indigènes, elle
+avait péri massacrée par les soldats espagnols. Isabelle, âgée alors de
+sept ans, conservait le cruel souvenir d'une journée d'horreur qui lui
+rendait odieux les oppresseurs de sa nation.
+
+Depuis près d'une année, la jeune fille avait fermé les yeux du marquis
+son père, mort au château de Garba;--elle n'aspirait maintenant qu'à
+retourner au Pérou et à s'éloigner d'un frère qui la regardait au moins
+comme une étrangère, sinon comme une ennemie.
+
+Don Ramon rentra dans son appartement avec humeur et se rapprocha du
+_brasero_ rempli de charbons ardents, car la brise était froide. Puis,
+roulant entre les doigts un _papelito_ catalan, il songea aux biens
+considérables que le marquis son père avait laissés au Pérou.--Sans
+Isabelle, qui en était la seule héritière, il les aurait fait vendre et
+serait devenu le plus riche seigneur des côtes de Galice.
+
+On reconnaîtra que Sans-Peur le Corsaire avait assez mal mérité de don
+Ramon de Garba y Palos en sauvant la vie à sa soeur. Sans-Peur le
+Corsaire, il est vrai, tenait fort peu aux bonnes grâces de Sa
+Seigneurie don Ramon de Garba y Palos.
+
+
+
+
+III
+
+RECONNAISSANCE.
+
+
+Par un mouvement soudain qui n'était ni de la timidité, ni de la
+retenue, ni de la fierté, dona Isabelle, l'amazone péruvienne, s'était
+reculée. Immobile, silencieuse, plus troublée peut-être qu'à l'instant
+où elle s'était vue suspendue sur l'abîme, elle contemplait comme une
+vision d'outre-tombe le héros qui lui disait:
+
+--Mademoiselle, ce n'est point un hasard qui m'a fait choisir cette
+crique pour lieu d'abri. J'étais au Pérou, il y a deux ans... il y a
+deux ans, quand vous en partiez...
+
+La voix maternelle retentissait dans le coeur de l'intrépide jeune
+fille:--«C'est lui! c'est bien lui! c'est le Lion de la mer, vivant
+encore!...»
+
+--Je vous revis alors, avec une joie et une douleur sans égales; votre
+noble père était rendu à la liberté, vous étiez à son bras, radieuse,
+profondément émue et fière des clameurs enthousiastes qui saluaient
+votre délivrance, mais une barrière infranchissable nous séparait...
+
+--Oh! oui, c'est lui! c'est bien le Lion de la mer, vivant encore!
+murmurait dona Isabelle, qu'une réminiscence vague, mais constante,
+n'avait cessé de préoccuper depuis l'instant où elle s'était rencontrée,
+huit ou dix jours auparavant, avec le capitaine du brig _le Lion_.
+
+Le corsaire, mouillé sous les murs du château, n'en était pas assez loin
+pour que, de sa fenêtre, dona Isabelle ne vît parfaitement Léon chaque
+fois qu'il était sur le pont de son bord.
+
+Dès le premier jour, il s'inclina respectueusement à sa vue.
+
+Elle se recula étonnée de la fixité de son regard et du geste éloquent
+qu'il fit comme pour remercier le Ciel de ce qu'elle lui apparaissait.
+
+Le soir, une guitare péruvienne modula les airs qui avaient bercé son
+enfance.
+
+Le lendemain, le capitaine français, de crainte de l'intimider, ne se
+montra point; mais il n'eut point de peine à voir avec quelle attention
+elle regarda plusieurs pavillons aux emblèmes, connus d'elle seule, que
+déroulèrent et replièrent successivement quelques hommes du bord.
+
+Elle avait ressenti coup sur coup d'indéfinissables impressions.
+
+Les airs du pays natal retentissaient dans le silence de la nuit, et en
+fermant les yeux, elle vit en ses plus lointains souvenirs d'enfance cet
+étranger à grands cheveux blonds, aux traits aquilins, au teint blanc et
+ardemment coloré, au sourire doux et fier, ce corsaire français qui
+l'avait saluée en levant les mains au ciel.
+
+Les jours suivants, elle ne se permit même plus d'entr'ouvrir ses
+rideaux; mais attirée par un charme secret et puissant, elle ne cessait
+d'observer à la dérobée. Et toujours se reproduisait en elle la même
+impression, la même réminiscence mystérieuse qui se transformant en
+vision se traduisit en ces paroles de Catalina, sa mère:--«Oui! ma
+fille, c'est bien lui! c'est le Lion de la mer, vivant encore!...»
+
+Et le canon retentissait, et tandis qu'agenouillée sur son prie-Dieu,
+elle demandait au Ciel comme un miracle que son rêve fût une réalité, et
+que celui pour le salut éternel de qui elle priait depuis sa tendre
+enfance fût à la fois Sans-Peur le Corsaire et le Lion de la
+mer,--tandis qu'elle délirait palpitante, son petit cheval péruvien
+hennit en frappant des pieds.
+
+--Je voudrais garder le silence, mademoiselle, disait Léon, et pourtant
+il faut que je parle. Pour vous épargner une douleur, je donnerais ma
+vie, et cependant, il faut que j'éveille en vous d'affreux souvenirs.
+
+Isabelle poussa un cri,--cri d'horreur, de reconnaissance et de joie:
+
+--Ah!... mon Dieu!... C'est vous qui vengiez ma mère, c'est vous qui
+m'arrachiez aux assassins et me rendiez à mon malheureux aïeul... Vous
+êtes _le Lion de la mer_?
+
+--Les Péruviens indigènes m'appelaient ainsi! dit l'aventureux
+capitaine.
+
+--On nous fit croire que vous aviez péri; nous avons pleuré votre
+généreuse mémoire.
+
+Isabelle s'était agenouillée; de pieuses larmes baignaient ses yeux.
+Elle invoquait sa mère Catalina, l'Indienne; elle remerciait Dieu de la
+mettre providentiellement en présence de celui qui l'avait, tout enfant,
+sauvée du massacre.
+
+Léon s'unit de coeur aux saintes pensées de la jeune fille. De quelques
+instants, il ne rompit le silence.
+
+Les gens du pays remarquaient, au sommet de la falaise, les mouvements
+du corsaire et ceux de la noble demoiselle. La curiosité en poussa
+quelques-uns à gravir le sentier par lequel descendaient enfin le
+corsaire français et la jeune fille appuyée à son bras.
+
+
+
+
+IV
+
+LE LION DE LA MER.
+
+
+Léon de Roqueforte disait:
+
+--J'avais dix-sept ans,--c'était pendant la guerre d'Amérique, et je
+servais dans la marine de roi Louis XVI, de douloureuse mémoire, en
+qualité d'enseigne de vaisseau.
+
+Au nom du roi Louis XVI, décapité le mois précédent, sur la place de la
+Révolution, le corsaire de la république se découvrit le front avec un
+respect religieux.
+
+Un groupe de curieux s'approchaient:
+
+--Le démon de la mer!...
+
+--Un tueur de rois!...
+
+--Un bourreau de France!...
+
+--Un damné maudit!...
+
+--Il n'est pas laid, malgré ça!...
+
+--De ma vie je n'ai vu plus beau cavalier, dit une femme.
+
+--Satan est plus beau encore quand il ose reprendre sa forme d'ange du
+ciel!...
+
+Sans-Peur devina plutôt qu'il n'entendit ces propos, et s'adressant à
+celui des Galiciens qui paraissait le plus vigoureux:
+
+--Homme, lui dit-il en espagnol et d'un ton hautain, la demoiselle de
+Garba y Palos est à pied, et tu oses nous regarder en face!
+
+--Mais, seigneur capitaine, que voulez-vous, je ne suis pas un
+cheval!...
+
+--Je vois bien, drôle, que tu n'es qu'un mulet manqué, repartit le
+corsaire en riant. Cours à la _pasada_ des _Rois mages_, et reviens avec
+trois chevaux, tu nous accompagneras!... Marche!
+
+En même temps, il lui jeta deux pièces d'or. Il distribua en outre
+quelque argent au reste du groupe, pour aller chanter le cantique de
+Notre-Dame-du-Salut à l'endroit même où Isabelle avait été sauvée.
+
+Ensuite, il continua son récit:
+
+--Notre corvette, commandée par le vicomte de Roqueforte, mon oncle,
+venait d'explorer les Iles de l'Océanie; elle avait visité à plusieurs
+reprises les Marquises, Taïti, Tonga, la Nouvelle-Zélande et les côtes
+de la Nouvelle-Hollande, où le roi se proposait de fonder une colonie;
+nous nous dirigions sur le Callao pour expédier de là nos dépêches en
+Europe, avant de continuer nos explorations. Tout à coup, deux frégates
+anglaises nous appuient la chasse. Elles avaient à en venger une
+troisième que nous avions mise hors de combat dans la mer des Moluques,
+six mois auparavant. On nous cherchait, comme je l'ai su depuis. Une
+corvette contre deux frégates n'est pas de force à lutter, nous prîmes
+chasse. Par malheur pour mes braves camarades,--par bonheur pour moi,
+j'ose le dire aujourd'hui,--le combat ne put être évité. Notre corvette
+fut coulée après six heures d'une défense héroïque; la plupart de nos
+gens périrent et le reste fut fait prisonniers de guerre à l'exception
+de deux hommes, un matelot et un enseigne. Le matelot s'appelle
+Taillevent; il est aujourd'hui maître d'équipage du corsaire _le Lion_,
+et l'enseigne, vous le devinez, dona Isabelle, c'est moi!... J'avais été
+chargé par mon oncle et commandant, blessé à mort, des dépêches
+destinées au roi et au ministre de la marine; je les portais à la
+ceinture dans une petite boîte de plomb. Lorsque les canots anglais
+vinrent nous recueillir, je me laissai couler au dernier moment. Je me
+retrouvai bientôt seul avec Taillevent sur les débris de notre navire:
+
+«--Ah! monsieur de Roqueforte! quelle chance! me dit-il, nous sommes
+deux.
+
+«--Camarade, répondis-je, il y a mieux que moi de sauvé. Les dépêches
+pour le roi sont à ma ceinture. Si je péris et que tu en réchappes, je
+t'en charge.
+
+«--Soyez calme, _mon capitaine_,» répliqua-t-il en me donnant pour la
+première fois un titre que je n'ai jamais voulu perdre.
+
+J'étais capitaine d'un tronçon de mât, et tout mon équipage se composait
+de Taillevent.--La côte de Pérou était à trois lieues; un courant fort
+rapide nous poussait du sud au nord parallèlement à elle. Je n'avais pas
+mangé depuis près de dix heures, et je sentais que mes forces
+s'épuisaient. Taillevent s'en aperçut:
+
+«--Je n'ai que vingt et un ans, me dit-il, mais ce n'est pas pour la
+première fois, capitaine, que je coule avec mon navire. Ce matin, voyant
+les deux frégates nous gagner, j'ai eu souvenance de mon plus grand mal
+de l'autre fois, à savoir de souffrir la faim et la soif deux jours et
+deux nuits d'une bordée.
+
+«--Ah! ah! m'écriai-je, tu aurais des vivres sur toi?
+
+«--Une ration de fromage, à votre service, capitaine, et mieux que ça,
+une topette de sec dans cette corne d'amorce.»
+
+Nous partageâmes fraternellement le fromage et l'eau-de-vie, après avoir
+mis en réserve la moitié de notre petite provision pour le lendemain
+matin.--Le soleil se couchait.
+
+Au beau milieu de la nuit, notre tronçon de mât heurta violemment un
+corps dur; nous nous retrouvâmes à la nage.
+
+«--Diable de roche! disait Taillevent.
+
+«--Rattrapons notre espar avant tout!» criai-je.
+
+Mais l'obscurité profonde nous empêchait de le revoir, il était emporté
+dans le remous du récif _el verdugo_ (le bourreau) trop tranchant et
+trop accore pour que nous pussions y grimper.
+
+«--Je ne trouve rien! faisons la planche! le courant nous emportera vers
+l'espar!...
+
+«--Peut-être!...»
+
+Peut-être, car repoussé par le choc, notre mât avait aussi bien pu
+glisser dans le contre-courant. Tout à coup, une vive fusillade illumine
+la mer; nous apercevons de tous côtés des balses péruviennes qui
+fuyaient, chassées par une grande péniche espagnole.
+
+ * * * * *
+
+Isabelle de Garba, née au Pérou, n'avait pas besoin qu'on lui expliquât
+qu'on y appelle _balsa_, en français balse, une sorte de radeau d'un
+genre fort singulier.
+
+Deux outres formées de peaux de veaux marins fortement cousues ensemble,
+gonflées comme d'énormes vessies, et terminées en pointe comme des
+souliers à la poulaine, servent de base à un plancher triangulaire de
+bois très léger. L'ensemble est assez large pour que, d'ordinaire, trois
+passagers et un rameur y trouvent place. L'Indien qui conduit imprime le
+mouvement au moyen d'une pagaie à deux pelles. On voit, en outre, des
+balses de grandes dimensions, qui ont plus de soixante pieds de long sur
+dix-huit ou vingt de large; elles naviguent fort bien le long des côtes.
+
+Grandes ou petites, les balses poursuivies étaient chargées d'une foule
+d'indigènes de la faction de José Gabriel _Cuntur Kanki_, littéralement
+le condor par excellence, le grand maître des cavaliers, chef de la
+grande insurrection contre la domination de l'Espagne et les habitants
+de race espagnole[1].
+
+[Note 1: Historique.]
+
+Prenant le nom et le titre de son aïeul Tupac Amaru, le dernier des
+Incas, le héros péruvien avait obtenu d'éclatants succès et régnait déjà
+sur plusieurs provinces. Mais ses partisans du littoral, mis en déroute,
+se trouvaient réduits à n'avoir d'autre refuge que leurs frêles radeaux.
+
+Les balles des soldats de la péniche perçaient les outres de veau marin,
+les balses coulaient.
+
+Léon et Taillevent n'hésitèrent point à s'accrocher aux débris de l'une
+des plus grandes.--Elle flottait encore.--Ils y montent, se trouvent
+confondus avec les Indiens au désespoir, armés pour la plupart, et qui,
+faisant de nécessité vertu, s'apprêtent à se défendre contre la péniche.
+
+Une foule de petites balses se groupaient autour du radeau.
+
+La lune se leva. Les Péruviens virent deux inconnus au milieu d'eux:
+
+--Je suis le _Lion de la mer_! s'écrie Léon en langue espagnole;
+courage! cette péniche est à nous, suivez-moi!
+
+Les indigènes croient à un secours du Ciel.
+
+Le jeune étranger a les cheveux blonds et le teint d'une blancheur rare
+parmi les Espagnols; il vient de surgir par miracle du sein des flots.
+Il donne des ordres, il promet la victoire.
+
+Est-ce un ange, est-ce un lion transformé en guerrier, est-ce l'un des
+génies protecteurs de la race opprimée? Quoi qu'il soit, c'est un
+vengeur. Il commande, on obéit.
+
+Léon et Taillevent, qui le seconde, sont déjà sur une balse de grandeur
+moyenne où pagaient plusieurs rameurs habiles. Ils ont saisi des armes,
+ils se montrent pleins d'une invincible ardeur.
+
+De sauvages cris de triomphe ont retenti. Une confiance superstitieuse
+succède parmi les naturels à leur terreur panique; les balses qui se
+dispersaient se rallient. Par les ordres de Léon, elles abordent de tous
+les côtés à la fois la péniche, prise d'assaut en quelques instants.
+
+Le Lion de la mer en est proclamé capitaine.
+
+ * * * * *
+
+--Ce fut ainsi, mademoiselle, poursuivit Sans-Peur le Corsaire, que je
+combattis pour la première fois en faveur de vos infortunés
+compatriotes, dont la cause, d'ailleurs, avait déjà toutes mes
+sympathies. La force des choses m'y poussa. Je n'étais point libre de
+rester neutre. Et du reste, la politique ombrageuse des Espagnols, qui
+nous fermaient leurs ports, me les rendait odieux. J'avais à craindre,
+en abordant sur leurs terres, d'être tout au moins traité en suspect,
+honteusement fouillé et dépouillé de mes dépêches pour le roi de France.
+J'agissais donc de manière à sauvegarder ma mission en me jetant à corps
+perdu dans les rangs d'une insurrection qui me protégeait. J'en fus
+immédiatement l'un des chefs principaux.
+
+--Les exploits du Lion de la mer sont gravés dans ma mémoire, dit
+Isabelle d'une voix émue.
+
+--José Gabriel, ou, comme nous l'appelions, l'inca Tupac Amaru,
+m'accueillit noblement. Votre aïeul, le brave Andrès, son neveu, devint
+mon mentor et mon compagnon d'armes. Je connus alors la marquise
+Catalina, votre mère; vous étiez enfant, j'étais à peine sorti de
+l'adolescence, et bien des fois j'admirai vos grâces naissantes en
+prenant plaisir à partager vos jeux.
+
+--J'aurais dû vous reconnaître plus tôt, dit Isabelle, mais mon aïeul
+Andrès vous crut mort; je me souviens qu'il fit réciter des prières
+publiques par tous ses malheureux sujets pour le repos de l'âme du Lion
+de la mer.
+
+--Votre aïeul, mon vieil ami, sait maintenant que je vis; il compte sur
+moi pour lui ramener la fille de sa fille. Mon brig corsaire est à vos
+ordres. Vous en serez la reine. L'Océan nous est ouvert; mais
+hâtons-nous; avant peu, sans doute, la guerre s'allumera entre l'Espagne
+et la République française.
+
+--Fuir l'Espagne, revoir ma patrie et mon noble aïeul sont mes voeux les
+plus ardents, répondit la jeune fille avec impétuosité.
+
+--Bien! dit Léon d'une voix contenue. Mais, en un mot, maintenant,
+décidez du bonheur de ma vie.
+
+Ils étaient en ce moment au bas de la falaise, non loin de _posada_ des
+_Rois mages_, où leurs chevaux devaient les attendre.
+
+La jeune fille leva les yeux vers le ciel; puis, comme si elle le
+prenait à témoin de ses paroles:
+
+--Hier soir, quand don Ramon, mon frère, fut averti qu'un navire de
+guerre anglais croisait à l'ouvert de la passe et que _le Lion_ mettait
+sous voiles, je priai du fond de l'âme pour Sans-Peur le corsaire
+français. J'ai passé la nuit à demander au ciel le succès de vos armes.
+Dès l'instant où vous m'étiez apparu, un écho mystérieux avait retenti
+au fond de mon coeur; ma mémoire infidèle se taisait, mon âme avait
+parlé. Et l'esprit de ma sainte mère m'est apparue en me disant:
+«--C'est lui!» Ce matin, au point du jour, quand le canon a grondé au
+large, je me suis élancée sur le plus impétueux de nos chevaux pour
+aller à l'extrémité de la falaise voir quel était le vainqueur... Ah! si
+le brig de Léon de Roqueforte avait succombé, aurais-je eu la force de
+retourner vers le château de mon frère?...
+
+--Je suis trop heureux! s'écriait Léon avec transport.
+
+--Et moi, je bénis le ciel, dont les bienfaits dépassent mes espérances.
+Ma vie, que vous avez sauvée deux fois, devait vous appartenir.
+
+Léon de Roqueforte plia le genou et baisa respectueusement la main de
+l'amazone.
+
+--Soyez mon époux et mon seigneur! dit-elle ensuite.
+
+--Eh bien! au château de Garba! s'écria le capitaine corsaire. Il est
+au-dessous de vous et de moi, madame, d'user de ruse à cette heure. Tout
+au grand jour du soleil! Il ne faut pas que la fille des Incas et du
+marquis de Garba y Palos passe un seul instant pour avoir été enlevée
+par un aventurier sans aveu. Non! mille fois non! Je veux que la
+bénédiction nuptiale nous soit donnée dans le château de vos ancêtres
+paternels. Votre honneur de jeune fille l'exige, et il le faut encore
+pour celui des Roqueforte, dont le sang ne le cède à celui d'aucune
+maison royale des deux mondes!... Ah! ah! continua Sans-Peur en riant,
+pour un corsaire de la République, je suis passablement aristocrate.
+Quand vous saurez toute mon histoire, vous la trouverez tissue de
+contradictions apparentes plus étranges encore... Tout cela, pourtant,
+se tient, se lie et ne fait qu'un. Dans ma patrie, aujourd'hui, les
+propos que je tiens méritent la mort; je n'en suis pas plus mauvais
+patriote pour cela; les Anglais le savent!... Mais l'heure presse!... A
+cheval! J'ai vaincu au large ce matin, j'ai hâte de remporter ce soir
+une victoire plus douce.
+
+--Léon, dit la jeune fille, vous semblez ne tenir aucun compte des
+volontés de don Ramon de Garba, mon frère.
+
+--Je connais d'avance ses sentiments, mais s'il est de fer, je suis de
+feu, moi!... s'il a ses miquelets et ses vassaux, j'ai mon équipage!...
+s'il me suscite des obstacles, je les pulvériserai.
+
+Sur ces mots, changeant de ton, comme il lui arrivait sans cesse:
+
+--Quelque pressé qu'on soit, dona Isabelle, il faut déjeuner, surtout
+lorsqu'on ne sait quand on dînera. J'ai passé la moitié de la nuit à
+surveiller les mouvements de l'ennemi; au point du jour, j'ai livré
+combat, et le feu lui même s'éteint faute d'aliments.
+
+Ce jeu de mots fit sourire l'amazone, qui ne refusa point de partager la
+collation matinale.
+
+Le repas fut court et frugal. Dès qu'il fut achevé, Sans-Peur offrit
+l'appui de son épaule à la jeune fille, qui sauta légèrement à cheval;
+lui-même fut aussitôt en selle. Le Galicien de la falaise, écuyer
+improvisé, se tenait prêt à les suivre.
+
+
+
+
+V
+
+BRANLE-BAS DE COMBAT.
+
+
+La crique de Garba n'est défendue par aucun fort.--Soit négligence de la
+part du gouvernement espagnol, soit confiance dans les bancs de récifs
+qui en rendent l'entrée presque inabordable, soit enfin parce qu'il
+n'existe aux alentours aucune place de quelque importance, elle est
+ouverte à tout navire audacieux qui, comme _le Lion_, ose se risquer
+parmi les brisants.
+
+Sans-Peur était trop habile marin pour qu'une savante prudence ne
+tempérât point sa témérité. Il jouait sa vie avec un sang-froid
+merveilleux; il n'exposait pas niaisement son navire aux probabilités du
+naufrage. Aussi, n'avait-il rien moins fallu qu'un triple intérêt
+d'amitié reconnaissante, d'ambition et d'union conjugale, pour que le
+capitaine du _Lion_ choisît un tel abri, pendant la saison d'hiver,
+quand les coups de vent des Açores mettent à chaque instant en fureur
+les eaux dangereuses de ces parages.
+
+Il avait fallu plus encore pour que l'effrayante manoeuvre de la matinée
+eût été combinée et exécutée par un tel marin.
+
+Mais surpasser en audace Isabelle l'amazone, et cela pour lui sauver la
+vie, c'était assurer d'un coup le triple but qu'il se proposait,--non
+depuis quelques jours, mais depuis de longues années, et surtout depuis
+le moment où,--déguisé en simple mineur péruvien,--il avait revu la
+jeune fille passant au bras du marquis son père, et s'embarquant pour
+l'Espagne.
+
+Et tout l'édifice de son avenir s'écroulait, s'il la laissait
+misérablement périr.--Il risqua tout; il réussit.
+
+Le succès justifia sa tentative presque insensée, qui ravit d'admiration
+les corsaires, en imprimant aux Galiciens du canton une terreur
+superstitieuse.
+
+Il avait su être plus que téméraire, on le prit pour un démon.
+
+Il sut être magnifique en semant l'or à pleines mains.
+
+Il fut adroit en ordonnant des prières à Notre-Dame-du-Salut;--mais au
+demeurant, cette adresse ne fût point hypocrite: il avait la foi d'un
+matelot, tout gentilhomme et tout républicain qu'il était. Le comte Léon
+de Roqueforte n'était pas un freluquet de cour trouvant matière à
+railleries dans les mystères de la religion chrétienne; le corsaire
+républicain Sans-Peur n'était pas un sans-culotte voulant à la Diderot
+«des boyaux du dernier prêtre, serrer le cou du dernier roi.»
+
+Du reste, il était roi lui-même,--il était roi, comme on le verra,--et
+ne souhaitait aucunement de finir par la corde, fût-elle de boyaux.
+
+--S'il veut qu'on prie la sainte Vierge, il n'est ni le diable de
+l'enfer, ni un suppôt de Satan, disaient les femmes émerveillées de la
+beauté virile du corsaire aux cheveux d'or.
+
+En Galice, les montagnards ont cela de commun avec les Basques leurs
+voisins, qu'ils se piquent d'être alertes et habiles à l'exercice du
+saut. Le bond du capitaine corsaire, de l'extrémité d'une vergue mobile
+sur la pointe aiguë et glissante du roc, son agilité à le gravir
+devaient prédisposer en sa faveur un certain nombre de jeunes gens.
+
+A la _posada_ des _Rois mages_, il avait payé sans compter et
+libéralement fait l'aumône aux curieux attroupés sur son passage.
+
+Son courage, son dévouement, sa belle mine, sa récente victoire, le
+succès de sa manoeuvre dans les récifs de la passe, et enfin sa
+conduite envers la fille du marquis de Garba, transformaient presque en
+sympathie les préventions des riverains. Les plus timides voyaient à sa
+ceinture une paire de pistolets étincelants. Les plus hostiles
+songeaient aux cent vingt hommes d'équipage et aux dix-sept canons du
+brig, dont la pièce de bronze à pivot était,--au dire des bavards,--un
+prodige d'artillerie.
+
+Du milieu de la foule partit un souhait qui plut à Léon et à Isabelle:
+
+--Bonheur aux futurs époux.
+
+--Pour boire à leur mariage, qui sera célébré ce soir dans la chapelle
+du château! répondit Léon en jetant une dernière bourse d'or à
+l'hôtelier des _Rois mages_.
+
+Et les fiancés partirent au galop.
+
+ * * * * *
+
+Déjà depuis près d'une heure _le Lion_ avait repris son mouillage sous
+le château de Garba.
+
+Maître Taillevent, perché sur l'affût de la longue pièce à pivot,
+dirigeait les travaux du bord, surveillait la réparation des avaries, et
+attendait impatiemment que son capitaine reparût.
+
+--Tiens! il est à cheval! s'écria Camuset le novice, revenu de
+l'infirmerie où les pansements étaient enfin achevés.
+
+--Tu vois donc bien, failli mousse, que ça le connaît, les chevaux. Ah!
+si tu avais vu ce que j'ai vu, moi...
+
+--Et qu'avez-vous donc vu, maître Taillevent? demanda fort avidement le
+novice, qui eut le tort, cette fois, de se rapprocher si bien qu'une
+taloche magistrale le renseigna au mieux sur les dangers de
+l'indiscrétion.
+
+Un éclat de rire bruyant fut le seul témoignage de compassion donné par
+les matelots corsaires à l'intéressant Camuset.
+
+--Ils vont comme la brise de _nordet_, le capitaine, la dame et un
+sauvage de l'endroit.
+
+A peine en vue du brig, Léon agita son chapeau.
+
+--Lieutenant, dit le maître, ordre du capitaine de mettre toutes les
+embarcations à la mer.
+
+Au lieu de se recouvrir, Léon abaissa son chapeau.
+
+--Nous tenir parés à les armer en guerre au premier signal! ajouta
+maître Taillevent.
+
+--Bon!... du nouveau!... Attrape à s'amuser! firent les corsaires.
+
+Un troisième geste de Léon apprit au maître que son capitaine l'appelait
+à terre avec quelques hommes de bonne volonté.--Un canot déborda.
+
+ * * * * *
+
+Don Ramon de Garba y Palos, qui ne cessait de maugréer contre le
+voisinage assez peu rassurant du brig corsaire, alors qu'une rupture
+était imminente entre l'Espagne et la République, avait, dès l'origine,
+pris toutes les précautions en son pouvoir. Il s'était assuré que la
+milice du canton était en état de se lever en armes; il avait à grands
+frais fourni des fusils et de la poudre à tous ses vassaux; enfin, il
+avait obtenu du gouverneur de la Corogne une garde extraordinaire de
+miquelets qu'il nourrissait et payait, soldats, caporaux et sergent,
+dépense tout au moins fort désagréable.
+
+Lorsqu'il vit sa soeur revenir de compagnie avec le capitaine corsaire,
+dont le navire avait repris son poste, il fut alarmé, fit sonner la
+cloche du château, rassembla les miquelets et s'arma jusqu'aux dents.
+
+--A la bonne heure! dit Sans-Peur le Corsaire, on va nous recevoir avec
+les honneurs qui nous sont dus.
+
+Mais il ne s'en tint pas à ce propos badin, et voyant accourir de divers
+côtés des Galiciens armés d'escopettes, il déchargea en l'air un de ses
+pistolets, ce qui signifiait pour son lieutenant: «--Branle-bas de
+combat.»
+
+Taillevent et ses camarades, cartouchières et pistolets en ceinture,
+sabre ou hache d'abordage au côté, le mousqueton sur l'épaule,
+gravissaient la colline au pas de course.
+
+Don Ramon, qui avait fait barricader ses portes, attendait à son balcon.
+Son peloton de miquelets se tenait derrière lui. Par tous les sentiers
+affluaient des mariniers, de simples paysans, des mendiants, des
+bohémiens prêts à se mêler à la bagarre.
+
+Léon et Isabelle s'avancèrent sans descendre de cheval. Les gens du
+_Lion_, maître Taillevent en tête, les rejoignaient.
+
+--Bien! très bien! dona Isabelle, la fête aura toute la solennité, tout
+le retentissement que je veux. Par sainte Clotilde et saint Cloud,
+patrons de ma race, notre mariage ne manquera pas de témoins!
+
+A ces mots, élevant la voix et saluant avec courtoisie:
+
+--Marquis de Garba y Palos, dit le capitaine, Votre Seigneurie
+voudrait-elle faire au comte Léon de Roqueforte l'honneur de le
+recevoir?
+
+--Monsieur le Français, répondit le marquis avec hauteur, la porte de
+mon château ne s'ouvrira que pour ma soeur Isabelle de Garba y Palos.
+
+--Monsieur mon frère, dit aussitôt la jeune fille, Isabelle de Garba
+croit avoir le droit d'introduire dans la maison de son père le héros
+qui vient de lui sauver la vie.
+
+Des murmures en sens divers se faisaient entendre dans la foule. Les
+miquelets, impassibles, attendaient des ordres; Léon, qui avait eu soin
+de recharger son pistolet, vit ses gens à leur poste et sourit.
+
+--Mademoiselle ma soeur, vous manquez de respect au chef de votre
+famille!... Rentrez, et rentrez seule, je l'exige!... Si cet homme vous
+a sauvé la vie, nous saurons lui témoigner notre reconnaissance plus
+tard... Maintenant, obéissez!...
+
+Maître Taillevent ne put s'empêcher de dire:
+
+--En voilà une finesse cousue de fil d'Espagne!...
+
+--J'ai fait choix d'un époux, répondait Isabelle; je comptais vous le
+présenter en soeur soumise et respectueuse; votre accueil étrange
+m'oblige à vous déclarer que je ne rentrerai point sans lui dans notre
+château.
+
+--Et moi, s'écria don Ramon, je vous déclare indigne du nom de Garba y
+Palos, déchue de tous vos droits et à jamais étrangère à ma famille.
+
+Léon dit avec calme:
+
+--En quoi indigne?... Pourquoi déchue?... Mademoiselle de Garba y Palos
+rentrera dans sa demeure; j'ai l'honneur de vous le déclarer sur ma
+parole, moi!...
+
+--De quoi se mêle cet homme?... interrompit le marquis. Osez violer mon
+domicile, vous ne serez qu'un pirate!... Je suis prêt, vous le voyez, à
+repousser la force par la force.
+
+--Dieu me garde d'user de violence envers le frère de dona Isabelle,
+reprit Léon, qui mesurait ses paroles sans lâcher la crosse de son
+pistolet et sans perdre de vue les moindres gestes du châtelain. Mais, à
+cause de moi, vous fermez votre porte à mademoiselle, dont je suis le
+cavalier. Gens d'Espagne, je vous prends tous à témoin; écoutez-moi!
+
+Le silence, un moment troublé par des cris et des murmures, se rétablit
+à ces mots.
+
+--Je jure devant Dieu, et je proclame publiquement que, du consentement
+du noble Andrès de Saïri, cacique de Tinta, au Pérou, je suis le fiancé
+de sa petite-fille et unique héritière dona Isabelle de Garba...
+
+--Imposture! interrompit don Ramon en dirigeant un pistolet sur Léon de
+Roqueforte.
+
+Isabelle jeta un cri.
+
+--Taillevent, retiens-la! dit le corsaire qui ajustait don Ramon.
+
+Le maître empêcha l'amazone de se placer devant son fiancé, sous le coup
+d'une arme fratricide.
+
+Matelots français, soldats et miliciens espagnols apprêtèrent leurs
+fusils; la foule poussait des hurlements.
+
+A bord du brig, le canon de bronze était pointé à toute volée sur
+l'antique castel des seigneurs de Garba.
+
+
+
+
+VI
+
+MARIAGE DE HAUTE LUTTE.
+
+
+De part et d'autre les fusils étaient en joue. Les miquelets, les
+miliciens et les vassaux de don Ramon ajustaient le petit peloton
+français, composé de Taillevent, de ses camarades et de Sans-Peur le
+Corsaire, qui reprit à très haute voix:
+
+--Je veux la paix!... et je tremble pour vous, gens d'Espagne; car au
+premier coup de mousquet, mon brig ouvre le feu à boulets et à
+mitraille, mes lions de mer débarquent, et ceux de nous qui auraient
+péri seraient terriblement vengés.--Relevez donc vos armes sans
+maladresses... Tâchons de nous entendre!
+
+--Par pitié pour vous-même, mon frère, soyez prudent, ajouta Isabelle.
+
+Profitant du conseil, le sergent des miquelets, de son autorité privée,
+fit redresser les armes.
+
+Taillevent l'imita aussitôt.
+
+Don Ramon, découragé, abaissa son pistolet.
+
+Léon de Roqueforte en fit autant, et dit:
+
+--Au nom du sens commun, seigneur marquis, convenez que si j'avais
+l'intention de violer le droit des gens, je serais un grand fou! Venir
+frapper tout tranquillement à votre porte, au lieu d'emmener à mon bord
+mademoiselle votre soeur, de faire feu sur votre château sans canons et
+de descendre ensuite à la tête de mes gens pour piller ses ruines;
+parlementer au lieu d'agir, et s'aventurer presque seul sur vos
+domaines si bien gardés, mais ce serait de l'ineptie. Je ne suis et ne
+serai jamais _pirate_, don Ramon. Je ne souffre point qu'on m'assimile
+de près ni de loin à un écumeur de mer, à un pillard sans aveu. J'ai
+l'honneur d'être corsaire de la République française; je suis
+régulièrement pourvu de lettres de marque pour courir sus aux ennemis de
+ma patrie, je me sais en pays ami et n'ai garde de violer le territoire
+espagnol. La force est de mon côté, je n'en fais pas usage. Vous me
+menacez, j'attends patiemment l'effet de vos menaces. Vous semblez
+craindre que j'attaque votre domicile, soyez sans craintes. Je puis au
+besoin être téméraire, je ne suis pas sans raison.
+
+Si les bohémiens, les naufrageurs de la côte et les bandits de la
+montagne, tout disposés à profiter des résultats désastreux de la
+bagarre ne furent point trop satisfaits de ce discours, en revanche, les
+paysans, les miliciens et les miquelets eux-mêmes se réjouissaient de la
+tournure des choses.
+
+--Quel brave et loyal hidalgo français! disaient les femmes.
+
+--Il a cent fois raison, murmuraient les gens pacifiques.
+
+Don Ramon fronçait les sourcils avec humeur.
+
+--Mais enfin, monsieur, dit-il, je suis bien libre, ce me semble, de ne
+pas vous recevoir.
+
+--D'accord! fit Léon en souriant. Seulement, au nom du sens commun pour
+la seconde fois, je trouve que pour parler de nos affaires de famille,
+nous serions beaucoup mieux, mademoiselle votre soeur, vous et moi,
+autour du _brasero_, que vous sur un balcon et nous à cheval, par la
+froide brise qui souffle du large.
+
+Don Ramon fit un geste maussade.
+
+--Je ne veux pas entendre parler de vos prétendues affaires de famille.
+Que ma soeur rentre chez elle, et finissons-en...
+
+Sur ces mots, il fit mine de se retirer.
+
+--Comme il vous plaira! dit Léon de Roqueforte en haussant les épaules.
+
+Sans plus se soucier de don Ramon, il descendit de cheval, aida Isabelle
+à en descendre aussi, et dit à son Galicien:
+
+--J'épouse mademoiselle dans une heure; prends ces chevaux, va me
+chercher un tabellion et un prêtre... Cent piastres pour toi à ton
+retour.
+
+--Mais, monsieur!... s'écria don Ramon stupéfait; de quel droit...
+
+--Assez! interrompit Léon. Vous venez de mettre tout le pays en rumeur
+sans le moindre motif. Je ne vous répondrai plus que _chez vous_ ou
+_chez moi_, c'est-à-dire à mon bord; choisissez! Eh! que diable
+pouvez-vous donc redouter en me recevant, quand c'est moi, au contraire,
+qui devrais refuser d'entrer dans votre château rempli de gens armés par
+vos ordres!... Assez, vous dis-je!
+
+--Ah! monsieur le capitaine! s'écria Isabelle, il va ouvrir maintenant;
+mais, au nom du ciel, n'entrez pas!...
+
+--Ma soeur! dit don Ramon avec colère, me prenez-vous donc pour un
+assassin?--Qu'on ouvre! qu'on ouvre à deux battants!
+
+--Vous m'avez reniée et déshéritée; je ne suis plus votre soeur!
+
+--De grâce, mademoiselle, n'envenimons pas la querelle; entrons! dit
+Léon de Roqueforte en lui offrant le bras et sans même se retourner pour
+donner ses ordres à maître Taillevent.
+
+Mais celui-ci s'emparait de la position la plus convenable. Il postait
+ses compagnons à la garde du seul chemin qui conduisît au lieu de
+débarquement, se mettait en faction sur le perron du château, et se
+tenait ainsi prêt, en cas d'alerte, à donner au brig le signal du
+combat, tout en courant au secours de son intrépide capitaine.
+
+ * * * * *
+
+Le grand salon du château de Garba, situé au rez-de-chaussée au delà du
+vestibule, était une pièce sombre et sévère, de forme octogone, très
+haute de plafond, carrelée en pierre, et communiquant par des corridors
+avec les tourelles où les miquelets tenaient présentement garnison. Il
+était, du reste, assez mal meublé de siéges armoriés mais vermoulus,
+d'une longue table en bois de chêne et de quelques trophées couverts de
+poussière.
+
+De vieux portraits de famille noircis par le temps en décoraient les
+murs, tapissés de velours bien déchiqueté par les vers.
+
+Parmi les portraits, Léon remarqua ceux du marquis de Garba y Palos,
+ancien gouverneur de Cuzco, et de ses deux femmes: l'une, la mère de don
+Ramon, en costume espagnol du milieu du dix-huitième siècle; l'autre, la
+mère d'Isabelle, en costume de Péruvienne indigène de la classe
+supérieure, le _manto_ noir rejeté sur l'épaule, la robe blanche, à
+demi-montante, sans garnitures, col ni fraise, les cheveux longs,
+bouclés, et retenus sur le front par un cercle d'or formant diadème.
+
+L'infortunée Catalina était représentée avec des bracelets ornés de
+pierreries et un collier de rubis, un éventail chinois à la main, et
+souriant de cet irrésistible sourire qui charma le marquis de Garba y
+Palos dès le premier jour qu'elle lui apparut.
+
+A l'époque où le fier hidalgo, devenu veuf, fut appelé à un gouvernement
+dans les possessions espagnoles du Pérou, une paix profonde y régnait
+entre les descendants des Indiens courbés sous le joug et ceux de la
+race conquérante; mais les abus des _corregidores_ ou commandants de
+districts devenaient plus intolérables de jour en jour. Quelques
+plaintes étaient parvenues jusqu'en Espagne; le marquis, dont la cour
+connaissait le caractère juste, ferme et intègre, reçut la mission de
+les apprécier à leur valeur, pour y donner ordre si elles étaient
+fondées.
+
+Dès son arrivée, il se mit donc en rapports directs avec les chefs des
+naturels, les _caciques_, comme l'on disait vulgairement, quoique le
+vrai nom péruvien fût _curacas_. La conquête du Mexique ayant précédé
+celle du Pérou, les Castillans importèrent les dénominations mexicaines
+dans leur nouvelle conquête, où le nom de _cacique_ prévalut même parmi
+les indigènes.
+
+José Gabriel, qui passait déjà pour être de la race divine des Incas,
+Andrès de Saïri, son neveu, père de Catalina, se présentèrent des
+premiers devant le gouverneur de Cuzco. Les premiers, ils lui firent
+entendre les doléances des malheureux habitants du pays.
+
+--Seigneur gouverneur, dit Andrès, les _corregidores_ chargés de nous
+fournir les objets qui nous sont nécessaires, abusent de leur privilége
+et forcent les plus pauvres à payer fort cher toutes sortes de
+marchandises inutiles.
+
+--Expliquez-vous.
+
+--Les Indiens n'ont presque pas de barbe et marchent nu-pieds, ils sont
+obligés d'acheter des rasoirs et des bas de soie. Ils ont la vue
+excellente, on les contraint à s'approvisionner de lunettes.
+
+--Est-ce bien possible?... mais c'est aussi absurde qu'odieux.
+
+--Ah! monseigneur, reprit José Gabriel, ces exactions ridicules sont
+encore peu de chose, car enfin les pauvres gens parviennent à revendre
+tant bien que mal ces genres d'objets; mais lorsqu'on leur fait acheter
+à prix d'or des mules moribondes, des vivres avariés, des articles sans
+valeur, on les ruine absolument. Ce régime dépeuple nos villages; on y
+meurt de faim et de désespoir. Que Votre Excellence prenne enfin pitié
+de nos maux!...
+
+Le marquis de Garba y Palos, indigné de la rapacité de ses subalternes,
+prit énergiquement la défense des Indiens. Il cassa plusieurs des
+coupables _corregidores_; il conquit l'amour des naturels, qui le
+regardaient comme leur sauveur; il s'attira par contre-coup la haine des
+trafiquants et de tous les drôles qui profitaient antérieurement des
+abus.
+
+Des plaintes furent portées contre le gouverneur de Cuzco, que les
+Espagnols accusaient de partialité en faveur des indigènes; elles
+demeurèrent sans résultats tant que la calomnie ne put s'appuyer sur
+aucun fait de nature à influencer le vice-roi.
+
+Mais le marquis avait vu la belle Catalina, fille du cacique Andrès.
+Elle aimait en lui le protecteur de sa race; ils s'unirent publiquement
+aux pieds des autels, en l'église des Dominicains, bâtie sur
+l'emplacement de l'antique temple du Soleil.
+
+Le gouverneur crut que la politique se conciliait fort bien avec son
+mariage. En épousant une noble jeune fille de la race des anciens rois,
+il achèverait de s'attacher les indigènes et de leur rendre moins
+pénible la domination espagnole; en même temps il démontrerait à ses
+subordonnés, d'une manière éclatante, que leurs exactions ne seraient
+plus tolérées. Ce calcul était faux.
+
+La calomnie trouvait enfin son levier.
+
+On dit que le gouverneur de Cuzco s'alliait avec les caciques pour
+s'enrichir au détriment du trésor royal; on représenta son mariage comme
+un pacte fait avec la nation vaincue; on ajouta qu'il s'était mésallié
+par avarice; on donna même à entendre qu'il visait à s'insurger contre
+la couronne. D'autre part, on ne manqua pas de prétendre que, loin de
+protéger les indigènes, il se servait de leurs anciens tyrans pour les
+pressurer à son profit.
+
+Tous ses actes devaient être dénaturés par des rapports perfides.
+
+Et la vice-royauté du Pérou venait d'échoir à un homme du parti opposé à
+celui du marquis de Garba y Palos.
+
+L'oeuvre civilisatrice et paternelle qu'il avait entreprise, les fruits
+de sept années d'efforts incessants, tout fut perdu en quelques jours.
+
+Le gouverneur de Cuzco, violemment arrêté dans son palais, fut conduit
+avec les fers aux pieds et aux mains à Lima, où on le jeta dans un
+cachot.
+
+Alors dona Catalina, emmenant sa fille Isabelle, se réfugia chez le
+cacique de Tinta, son père.
+
+Tous les abus réprimés à grand'peine recommencèrent avec une
+recrudescence qui les rendit plus sensibles. L'insurrection de 1780
+éclata.
+
+José Gabriel en fut le chef, Andrès l'un des héros.
+
+Le marquis, étroitement incarcéré à Lima, ne fut point envoyé en Espagne
+comme il le demandait, mais soumis aux plus cruels traitements, tandis
+que Catalina, son enfant dans ses bras, parcourait le pays en criant
+vengeance, soulevait les populations et les conduisait au combat avec
+l'espoir de fondre un jour sur la capitale pour y délivrer son
+malheureux époux.
+
+On sait comment périt cette femme digne à tous égards de son illustre
+origine; on sait comment elle fut vengée par Léon de Roqueforte, le
+_Lion de la mer_, qui, se trouvant tout à coup en présence de son image,
+dit avec une pieuse émotion:
+
+--Isabelle, je prends a témoin votre infortunée mère de mon dévouement à
+votre aïeul Andrès et de mon attachement sans bornes pour vous.
+
+Don Ramon entrait dans la salle par la porte opposée à celle du
+vestibule.
+
+ * * * * *
+
+Brun, pâle, maigre, à traits réguliers et qui ne manquaient pas de
+caractère, le jeune marquis de Garba y Palos était Espagnol de pied en
+cap. Élevé en Galice par ses vieux parents maternels, il avait appris
+dès l'enfance à blâmer tous les actes d'un père qu'il ne connut que fort
+peu, et dont la juste prédilection pour sa fille Isabelle irrita sa
+jalousie. Il avait les qualités de sa race ainsi qu'il en avait les
+défauts: le sentiment de l'hospitalité, par exemple, dominait son
+naturel ombrageux.
+
+Du haut de son balcon il venait d'être rude jusqu'à la grossièreté; mais
+Léon était sous son toit maintenant, il se piqua de courtoisie envers
+cet hôte qu'il recevait de guerre lasse, et saluant sans roideur:
+
+--Monsieur le capitaine, dit-il, que Dieu garde Votre Seigneurie!
+
+Léon, qui n'ignorait aucune des formules de la politesse castillane,
+répondit sur le même ton:
+
+--Puisse Votre Excellence vivre de longues années avec la bénédiction de
+Dieu!
+
+Isabelle, bien résolue à exiger la réparation des insultes publiques de
+son frère, observait en silence dans une attitude à la fois fière et
+réservée.
+
+Don Ramon présenta un siége au corsaire; ils s'assirent, Isabelle resta
+debout, sa cravache à la main.
+
+--Monsieur le marquis, dit Léon, mes instants sont comptés; avant le
+coucher du soleil, je veux être sous voiles; vous me permettrez donc
+d'aller droit au fait.
+
+Après une inclination silencieuse de don Ramon, le corsaire ajouta:
+
+--J'ai pris, il y a dix jours, mon mouillage sous les murs de votre
+château, avec le dessein, bien arrêté dans mon esprit depuis deux ans,
+d'épouser mademoiselle votre soeur.--Qui je suis, pourquoi et comment
+j'ai formé cet espoir de bonheur, vous allez le savoir. Avant tout, je
+devais m'assurer que le coeur et la main de dona Isabelle fussent
+libres, qu'aucune parole n'était donnée, et qu'en un mot je n'arrivais
+pas trop tard. J'espérais que le glorieux marquis votre père dont Dieu
+ait l'âme! vivait encore.
+
+Don Ramon et Léon se levèrent, Isabelle s'inclina au souhait pieux de
+Léon; les deux cavaliers se rassirent, la conférence continua.
+
+--Je voulais enfin me présenter d'une manière éclatante à celle aux
+pieds de qui je dépose mes voeux. J'ai eu le temps d'apprendre tout ce
+qu'il m'importait de savoir, et notre combat de ce matin m'a fourni
+l'occasion que je cherchais. _Le Lion_ a pris à l'abordage et brûlé une
+corvette anglaise; ma cale est pleine de prisonniers de guerre; c'est
+même un motif de plus pour que j'aie hâte de toucher en France, où je
+les déposerai; après quoi je donnerai suite à mes vastes projets, qui se
+rattachent d'ailleurs à mon mariage.
+
+Don Ramon se contint non sans un mouvement d'humeur qui n'échappa point
+à Isabelle.
+
+--Qui je suis? continua le corsaire. Le chef des plus braves entre les
+enfants de la mer,--l'égal des plus grands et des plus fiers, monsieur
+le marquis,--un citoyen français, avant tout citoyen du monde,--un homme
+dont la vie est chère à des peuples entiers,--un fléau pour les méchants
+et les traîtres,--un ami sûr et dévoué pour les gens de bien.
+
+--Vous me pardonnerez, seigneur capitaine, dit don Ramon avec une nuance
+d'ironie, de ne pas bien comprendre ces titres nouveaux pour moi. Votre
+renommée n'est point parvenue jusqu'en ces montagnes reculées, votre
+naissance et votre fortune seraient-elles à son niveau?
+
+--Sous le rapport de la naissance, et même sous celui de la fortune, le
+comte de Roqueforte ne le cède point aux Garba y Palos.
+
+--Les Garba y Palos descendent des rois d'Aragon.
+
+--Je le sais, et je sais de même que dona Isabelle descend par sa mère
+des illustres souverains du Pérou.
+
+--Pour Dieu! s'écria don Ramon, prétendriez-vous être issu de
+Charlemagne?
+
+--De plus loin et de plus haut, avec la permission de Votre Excellence.
+Charlemagne portait la couronne du dernier Mérovingien, aïeul de ma
+race; les Roqueforte sont fils de Clovis, leurs titres de famille
+l'attestent.
+
+Un sourire d'incrédulité rida les lèvres de don Ramon.
+
+Léon de Roqueforte dit avec une insouciance railleuse:
+
+--Oh! tout ceci, mon cher hôte, n'est pas article de foi. Seulement la
+tradition de ma famille vaut tout au moins celle de la vôtre, avouez-le.
+Entre nous, je fais peu de cas de nos prétentions respectives et de nos
+parchemins. Je suis, je suis moi-même; voilà mon plus beau titre. Je
+suis, sur les mers d'Europe, SANS-PEUR LE CORSAIRE: ce nom, je ne me le
+suis pas donné par ma bouche, par mes actions à la bonne heure. Au
+Pérou et dans le grand Océan, je suis le _Lion de le mer_!
+
+--Le _Lion de la mer_, vous!... s'écria don Ramon en se levant avec une
+évidente colère.
+
+--Ah! ah! dit Léon, ce nom-là ne vous est plus inconnu. Tant mieux!...
+Je suis le _Lion de la mer_ que dix nations de l'Océanie reconnaissent
+pour leur grand chef. Roi sur mon brig corsaire, je suis plus puissant
+encore à la Nouvelle-Zélande, à Tonga, aux Marquises... Je vois avec
+plaisir que le _Lion de la mer_ n'est point étranger au fils du loyal
+gouverneur de Cuzco...
+
+--L'insurgé! le rebelle! l'aventurier! dit avec dédain don Ramon, nourri
+dans la haine de l'homme qui avait préservé du massacre Isabelle enfant.
+
+Combien de fois chez ses parents maternels n'avait-il pas entendu
+maudire le _Lion de la mer_! Ce nom résumait tous les griefs de sa
+famille galicienne. Sans l'intrépide inconnu qui le portait, Isabelle
+eût péri, et dès lors plus de vestiges de la prétendue mésalliance du
+marquis avec la Péruvienne, point de rivalités, plus de partage de la
+fortune, plus de tracas, plus d'ennuis, plus d'influence étrangère.
+
+Aux qualifications d'insurgé, de rebelle et d'aventurier, Sans-Peur le
+Corsaire, loin de répliquer avec violence, salua galamment comme si don
+Ramon lui eût décerné des éloges; mais Isabelle s'écriait:
+
+--Le vengeur de ma mère lâchement assassinée! mon sauveur à moi! le
+compagnon d'armes et l'ami de mon aïeul! le serviteur dévoué de la plus
+juste des causes!...
+
+--_Demonio!_ interrompit don Ramon. Taisez-vous, Isabelle. Cet homme ose
+se faire gloire d'être l'allié des José Gabriel et des Andrès de
+Saïri... Cet homme se fait un mérite d'avoir combattu les Espagnols...
+
+--Oui, certes! s'écria Sans-Peur à bout de patience. Si le marquis votre
+père vivait encore, il m'accueillerait comme un fils et vous maudirait,
+vous, comme un enfant dénaturé. Notre cause était la sienne...
+
+--Mon père fut un insensé qui épousa une femme barbare.
+
+--Paroles impies! disait Isabelle. Vous nous insulterez donc tous,
+vivants ou morts, tous, mon aïeul, ma mère, mon fiancé, moi, et jusqu'à
+mon père!... Vous l'avez appelé _insensé_, vous; eh bien! c'est moi qui
+vous renie maintenant... Osez regarder son portrait... osez lever les
+yeux sur sa fille!
+
+Don Ramon voulut répondre à ce défi.
+
+Il pâlit en voyant derrière sa soeur le tabellion et le prêtre amenés
+par le Galicien qui les avait mis au courant de la situation.--Ils
+avaient tout entendu; leur désapprobation se lisait sur leurs traits.
+
+--Au nom de Dieu, marquis de Garba, rétractez-vous! dit le prêtre avec
+autorité.
+
+Le comte de Roqueforte remettait au tabellion un pli qu'il destinait
+d'abord au frère d'Isabelle, mais au seul nom de _Lion de la mer_, la
+conférence avait dégénéré en querelle; bien des explications
+regrettables faisaient ainsi défaut.
+
+--Maître, disait Léon au notaire, lisez et procédez conformément aux
+lois.
+
+L'acte rédigé en due forme était le consentement d'Andrès de Saïri,
+cacique de Tinta, au mariage de sa petite-fille et unique héritière,
+Isabelle de Garba y Palos, avec le comte de Roqueforte son ami. On y
+avait annexé l'état des biens laissés au Pérou par le défunt marquis, et
+la copie du testament déposé par lui à Lima avant de se rembarquer pour
+l'Espagne.
+
+--Ces pièces sont parfaitement en règle, dit l'homme de loi. Prévenu par
+votre messager, j'ai apporté tout ce qu'il me faut pour dresser le
+contrat de mariage.
+
+--Faites large la part de don Ramon, dit le corsaire. Ceci n'est pas
+pour moi une étroite question d'argent.
+
+Léon rejoignit Isabelle.
+
+--Votre frère va se rendre aux paroles de ce vénérable prêtre. Oubliez
+ses emportements, noble amie, daignez partager ma joie. Dans une heure,
+vous aurez à jamais rompu avec l'Espagne et avec la famille de votre
+frère; dans une heure, vous serez Française, et rattachée cependant par
+un lien nouveau à la patrie de votre mère, dont la cause fut la mienne.
+
+Isabelle, doucement émue, se laissait captiver par les doux propos de
+Léon, qui bientôt ne lui parla plus que du passé:
+
+--Je vous vis en costume de voyage. L'enfant de Catalina était devenue
+jeune fille, et l'emportait par ses grâces même sur les grâces de sa
+mère. Je vous aurais reconnue à votre ressemblance avec elle. Vous
+m'apparaissiez radieuse comme le soleil dont vos aïeux se disaient les
+fils; je fus ravi en extase. Je revenais au Pérou, après dix ans
+d'absence, avec le dessein d'y rejoindre votre aïeul, mon vieil ami, et
+de m'y présenter à votre père qui ne m'a jamais connu que de nom. J'y
+revenais, non sans penser que vous étiez sans doute une charmante jeune
+fille, et que vous pourriez bien être celle qui s'associerait à mon
+étrange destinée; mais ce n'était là qu'une idée sans consistance. A
+votre seul aspect, elle se transforma en résolution inébranlable. Il y a
+deux ans que je vous connais, Isabelle, telle que vous connaît le brave
+Andrès, et telle que vous êtes, Ô digne fille de Catalina!--deux ans que
+votre souvenir se marie à toutes mes pensées, se mêle à tous mes
+desseins et grandit avec mes plus grandes ambitions.
+
+--Mais me direz-vous, demanda Isabelle, pourquoi m'ayant vue avec mon
+père, vous ne nous avez point parlé?
+
+--La fatalité m'en empêcha. Écoutez!... L'accès du Pérou m'était
+doublement interdit; j'étais étranger, j'étais proscrit comme ayant pris
+part à l'insurrection de José Gabriel. Votre aïeul fut amnistié en vertu
+d'une capitulation royale; votre père, délivré de prison, fut remis en
+possession de ses titres et dignités, avec la noble mission d'achever
+par la douceur la pacification de la contrée; mais moi, je n'étais
+amnistié, ni gracié; je ne pouvais même l'être, à cause de ma qualité
+d'étranger. Qu'on reconnût le _Lion de la mer_, il était pris et
+condamné au dernier supplice, comme le fut l'illustre José Gabriel.
+
+--Et vous osiez revenir au Pérou, imprudent!
+
+--J'abordai secrètement sur une plage isolée, où je me travestis en
+mineur. Je brunis légèrement mes cheveux et mon teint pour me donner
+l'apparence d'un _métis_ aux yeux bleus[2]. Puis je me rendis à Lima, où
+je m'informai du marquis votre père. J'apprends qu'arrivé de Cuzco
+depuis peu de jours, il va partir avec vous pour l'Europe; je cours à
+son hôtel, il en sortait.--Il en sortait entouré d'une foule de
+personnages que j'aurais bravés sans doute s'il ne se fût agi que de ma
+liberté ou de ma vie, mais une entrevue publique de votre père avec le
+_Lion de la mer_ l'aurait compromis.--Il ne m'avait jamais vu, et
+d'ailleurs j'étais méconnaissable sous mon déguisement. Que faire?
+comment parler? Je vous suivis mêlé à la foule qui vous admirait, mon
+Isabelle; je jurai que vous seriez, avec la permission du Ciel, la
+compagne de ma vie!
+
+[Note 2: _Métis_, fils d'un blanc et d'une Indienne, généralement robuste,
+basané, mais glabre. Dans l'intérieur du Pérou, on trouve un grand
+nombre de métis; là, leur teint est moins foncé: pendant leur enfance,
+ils ont les yeux bleus et les cheveux blonds; mais, avec l'âge, leurs
+yeux et leurs cheveux brunissent.]
+
+--Léon, vos récits emplissent mon coeur d'une ineffable joie; tout ce
+que vous dites me pénètre et me charme.
+
+--J'eus la douleur de vous voir vous embarquer sans pouvoir me nommer à
+votre père. Jusqu'au dernier instant, je fis des efforts inouïs; je
+m'embarquais dans un canot qui suivit le vôtre; je vis votre vaisseau
+mettre sous voiles, et pour me faire recueillir à bord, je me jetai à la
+nage en criant au secours.
+
+--Dieu!... je m'en souviens!... mon père voulait qu'on allât vous
+sauver; mais le commandant du vaisseau dit que votre ruse n'était pas
+nouvelle, que les esclaves fugitifs s'en servaient souvent pour se faire
+transporter en Espagne et devenir libres.--Mon père insista:
+«--Remarquez, seigneur marquis, répondit le commandant, que cet homme
+nage comme un poisson et qu'il peut aisément remonter dans sa
+barque.»--Et, en effet, on vous vit à la longue-vue regagner votre canot
+et puis vous diriger sur la terre.
+
+--Ce n'était point ma liberté, mais mon bonheur qui s'enfuyait avec
+vous, dona Isabelle. Je repris terre, le deuil dans l'âme; mais rien
+n'égale ma persévérance. Ce que je veux une fois, je le veux toujours;
+je sais lasser la fortune par ma ténacité. Aussi me voyez-vous à cette
+heure au château de Garba. Votre main est dans ma main. Un notaire
+dresse notre contrat de mariage, et l'on pare l'autel de la Vierge pour
+y bénir notre union.
+
+--Vous me transportez d'admiration, vous me ravissez de bonheur! dit
+Isabelle frémissante.
+
+--Je partis pour Cuzco, j'y retrouvai votre aïeul Andrès qui m'avait cru
+mort et rendit au ciel des actions de grâces en me serrant dans ses
+bras. Votre destinée l'inquiétait; il pressentait que votre père ne
+vivrait que peu d'années; il devinait que sa chère Isabelle serait la
+malvenue dans la maison de Garba y Palos: «--Léo, mon cher fils, au nom
+de notre vieille amitié, promets-moi de veiller sur elle!...»
+«--Accordez-moi sa main!...» m'écriai-je alors.--Il se mit à genoux et
+remercia Dieu qui lui envoyait un secours providentiel. Il bénit mes
+voeux.--Je repartis du Pérou très peu de temps après, ignorant encore la
+grande révolution de 1789. Ses conséquences qui ébranlent le monde
+retardèrent, comme vous le saurez, l'exécution de mes desseins. Ce que
+le gouvernement espagnol était parvenu à cacher dans ses possessions
+d'outre-mer, si habilement isolées du reste des nations, tous les
+peuples le savaient déjà. Il fallut que le _Lion de la mer_ parcourût
+son vaste empire, avant de pouvoir revenir en Europe. En France, il dut
+se faire reconnaître et se signaler comme corsaire. Ce n'a point été
+sans dangers que le comte de Roqueforte est parvenu, à la faveur de son
+surnom de Sans-Peur, à équiper le navire qu'il met à vos ordres. Voilà
+pourquoi depuis la fin de 1790, depuis deux mortelles années perdues
+pour notre bonheur, le noble Andrès nous attend. Dans peu de mois,
+Isabelle, il vous aura pressée sur son coeur.
+
+--Mais les ports du Pérou sont toujours fermés aux navires des nations
+étrangères, objecta la jeune fille.
+
+--Si Dieu me prête vie, ces ports inhospitaliers s'ouvriront largement à
+tous les pavillons.
+
+--Mais vous êtes toujours dans ce pays un rebelle, un insurgé, un
+proscrit?
+
+--Oui, sans doute... Qu'importe! je suis toujours aussi le _Lion de la
+mer_. Les côtes du Pérou n'ont pas de secrets pour moi. J'en ai sondé
+toutes les passes, j'en connais tous les écueils, tous les courants,
+tous les dangers, qui seront mes auxiliaires à l'heure du péril, et je
+sais dans quelle anse isolée nous attend Andrès de Saïri.
+
+ * * * * *
+
+Don Ramon ne s'était pas rendu aux ordres évangéliques du prêtre, l'un
+des plus vénérables ecclésiastiques du canton. Après avoir parlé au nom
+du ciel, le ministre de paix employa des arguments purement terrestres:
+
+--Comment pourriez-vous désormais vous opposer au mariage de
+mademoiselle votre soeur? Regardez ce qui se passe autour de votre
+château. Les miquelets et les miliciens fraternisent avec les marins
+français; tout le pays prend un air de fête. Les jeunes filles apportent
+des bouquets; tous les gens du canton, convaincus de la générosité du
+capitaine Sans-Peur, s'assemblent dans l'espoir qu'il leur donnera des
+marques de sa munificence...
+
+C'était à deux pas de la porte du vestibule, auprès de la fenêtre
+ouverte sur la cour d'honneur, que le bon prêtre parlait ainsi. Don
+Ramon l'interrompit avec rage:
+
+--Je ne suis donc plus maître chez moi!... Il faudrait subir la loi de
+cet étranger!... Non! non! je le tuerai plutôt de ma propre main!...
+
+Le prêtre se plaça devant don Ramon qui essaya de le repousser, mais
+Taillevent n'avait fait qu'un bond; de ses mains vigoureuses, il avait
+saisi les deux bras de l'hidalgo:
+
+--Voyons un peu, s'il vous plaît!... Tuez!... Allons! ne vous gênez
+pas!... disait-il en ricanant.
+
+--Laisse donc le marquis! s'écria Sans-Peur.
+
+--Pardon, capitaine, un malheur est trop vite arrivé!
+
+A ces mots, les pistolets de don Ramon lui furent enlevés avec une
+dextérité charmante.
+
+Par les ordres d'Isabelle, les portes de la grande salle s'ouvrirent à
+tous venants.
+
+Et le tabellion commença la lecture du contrat de mariage, tandis que la
+chapelle du château était envahie par la foule.
+
+Suivant les intentions de Léon de Roqueforte, et du consentement
+d'Isabelle, l'acte avantageait au delà de toute prévision le jeune
+marquis de Garba y Palos.
+
+Don Ramon, confus, découragé, abattu et touché par les paroles du prêtre
+autant que par la magnanimité de Léon, céda enfin; il apposa sa
+signature sur l'acte notarié.
+
+--Je savais bien, seigneur marquis, que nous finirions par être
+d'accord, dit Sans-Peur le Corsaire en lui tendant la main.
+
+Le jeune hidalgo y posa la sienne.
+
+Isabelle était trop heureuse pour en exiger davantage.
+
+La cloche de la chapelle sonnait enfin à toute volée, le brig _le Lion_
+pavoisait en faisant des salves d'artillerie, et la moitié de
+l'équipage, en élégants costumes de fantaisie, prenait place à la droite
+de l'autel dont les miquelets et les miliciens, ravis d'un dénoûment si
+pacifique, occupaient la gauche.
+
+La toilette de la mariée ne dura qu'un instant. Vingt couronnes de
+fleurs d'oranger lui étaient offertes; elle n'eut que l'embarras du
+choix.
+
+Au moment où la bénédiction nuptiale fut donnée aux époux, sous le poêle
+tenu d'un côté par don Ramon et de l'autre par maître Taillevent, le
+fidèle matelot du capitaine, l'un des officiers du brig fit un signal.
+
+Une double bordée ébranla les échos de la petite baie de Garba.
+
+Au sortir de la chapelle, le repas de noces fut servi. Don Ramon en fit
+très convenablement les honneurs à son beau-frère, aux officiers et au
+maître d'équipage du brig français, ainsi qu'au notaire et au prêtre.
+
+Ensuite, l'attente des riverains fut largement comblée; Taillevent
+défonça deux barils de piastres d'Espagne provenant de la prise faite le
+matin. Le Galicien, pour sa part, reçut le double de la récompense
+promise.
+
+Mais après le dessert, tandis que, du haut du perron, Sans Peur le
+Corsaire et sa jeune femme présidaient à ces libéralités, un homme
+couvert de poussière s'approcha de don Ramon et lui remit avec mystère
+une dépêche du gouverneur de la Corogne.
+
+Don Ramon se retira pour la lire secrètement.
+
+La brise du sud soufflait encore avec violence, mais les bois de chêne
+vert et les murailles du château garantissaient de la froidure
+l'esplanade où dardaient les rayons obliques du soleil.
+
+Dans un ciel sans nuages, le disque enflammé descendait
+perpendiculairement au-dessus de l'extrémité de la falaise.
+
+Un bohémien, qui s'accompagnait sur la mandoline, improvisait ainsi:
+
+ «En toutes saisons, sur la terre d'Espagne,
+ Il est des heures dont le soleil fait son nid.
+ Les grâces et la pauvreté se réchauffent à sa chaleur.
+ En toutes saisons, sur la terre d'Espagne,
+ On trouve des fleurs d'oranger pour couronner les mariées.
+ Beaux époux qui donnez aux pauvres,
+ Vous êtes le soleil et la fleur parfumée.
+ On chantera longtemps, sur les montagnes de Galice,
+ Sans Peur, le capitaine des lions de la mer,
+ Et la royale Isabelle du Pérou, la terre de l'or.»
+
+Corsaires, soldats, paysans, paysannes, se tenant par la main, dansaient
+et chantaient.
+
+On ne se faisait pas, non plus, faute de boire.
+
+Le brig avait fourni le vin de France, les caves du château et
+l'hôtellerie des _Rois mages_ fournissaient le vin d'Espagne.
+
+Les Galiciens criaient: «Vive le généreux capitaine Sans-Peur!... Vive
+le Lion!... Vive Isabelle... Que Dieu leur donne longues années!»
+
+Les corsaires faisaient entendre des hourras joyeux.
+
+De haute lutte, leur capitaine venait de conclure en peu d'instants un
+mariage rêvé, ambitionné, ardemment voulu depuis longtemps; en un clin
+d'oeil, à la baguette, il avait réalisé ses voeux. Au dire des matelots,
+Sans-Peur enlevait ce soir à l'abordage le contrat, la bénédiction
+nuptiale et la belle des belles, comme le matin la corvette anglaise
+_the Hope_ (l'Espérance), un nom d'heureux augure.
+
+La dépêche remise au frère d'Isabelle était ainsi conçue:
+
+«La guerre est déclarée à la République française. Une frégate de Sa
+Majesté Catholique appareille pour couper la route au redoutable
+corsaire mouillé sous votre château. Employez tous les moyens pour
+retarder son départ. Usez de ruse; attirez le capitaine chez vous;
+donnez-lui des fêtes. Il nous importe de délivrer les nombreux
+prisonniers anglais qu'il retient à son bord. Dès demain il vous
+arrivera des troupes et six pièces d'artillerie qui coopéreront avec les
+canots de notre frégate _la Guerrera_ pour le surprendre au mouillage.
+
+«Dieu vous garde longues années!»
+
+
+
+
+VII
+
+PAVOIS ET ADIEUX.
+
+
+Reconnaissant à la cime des mâts et aux bouts des vergues des bannières
+qu'un jour Taillevent, Camuset et quelques camarades avaient déroulées
+pour l'avertir, Isabelle admirait les étranges pavois du brig corsaire.
+
+--Au Callao et sur les mers que j'ai parcourues, disait-elle, j'ai vu
+parfois des navires arborer en signe d'allégresse des pavillons aux
+vives couleurs, mais je n'en ai jamais vu de pareils aux vôtres.
+
+--Assurément, dit Léon. En général, on se borne à hisser en tête des
+mâts et au bout des vergues les pavillons des diverses nations amies,
+disposés suivant un ordre qui indique le degré d'honneur qu'on veut leur
+faire, et on achève le pavois au moyen de pavillons de signaux placés
+arbitrairement. Aujourd'hui, chère Isabelle, j'ai autrement procédé. Ces
+pavois ont été imaginés en songeant à vous et à notre union. Ils disent
+ma vie et la vôtre; ils sont le symbole de notre passé, de notre gloire,
+de notre avenir. Je me suis complu dès longtemps à les composer pour la
+fête de notre mariage.--Isabelle, me disais-je, sera surprise de voir
+ces bannières; elle m'en demandera la signification, et je lui répondrai
+avec bonheur.
+
+--Parlez donc, parlez! Isabelle est heureuse et fière de vous entendre.
+
+--A l'arrière, d'abord, le pavillon de la France surmonte celui
+d'Angleterre, renversé en signe de défaite. Ceci est un détail improvisé
+ce matin pour compléter mon bouquet naval. Au grand mât flotte la
+bannière des Roqueforte, d'or au lion _rampant_[3] de _gueules_[4],
+selon le blason de ma famille. Au mât de misaine, le pennon de la vôtre,
+azur au chef d'argent. A tribord de la grande vergue, la première place
+d'honneur, le pavillon d'Espagne, suivant l'usage marin qui veut qu'on
+rende ainsi hommage à la nation amie dans les eaux de laquelle on est
+mouillé. A babord, vous reconnaissez les couleurs du Pérou, votre
+patrie. A ma vergue de misaine, les antiques traditions de nos deux
+familles sont représentées, d'un côté, par le drapeau du royaume
+d'Aragon, de l'autre par la chape bleue de Saint-Martin, qui fut celui
+de la première race des rois Francs. En Océanie, quand j'arborais cette
+bannière sacrée à la tête de mon grand mât, mes peuples disaient avec un
+respect profond: «Le Lion célèbre sur son vaisseau la mémoire de ses
+pères.»
+
+[Note 3: _Rampant_, en blason, signifie droit, debout, par opposition à
+_passant_, qui veut dire marchant.]
+
+[Note 4: _Gueules_, rouge.]
+
+--La République française, dit Isabelle, tolérerait-elle tant de
+démonstrations aristocratiques?
+
+--J'en doute fort, répondit Léon. Mais si j'envoie le rapport de mon
+combat de ce matin à la Convention nationale, je m'abstiendrai de lui
+faire part de mon mariage et de ma manière de pavoiser.
+
+--Ne craignez-vous pas les indiscrétions de vos gens, les rapports des
+espions, l'esprit ombrageux du nouveau gouvernement de la France?
+
+--C'est en France surtout que je suis Sans-Peur le Corsaire... Mais,
+dites-moi, au-dessus du pavillon de l'Espagne reconnaissez-vous
+l'emblème qui se déroule au gré de la brise?
+
+--Je reconnais sur un fond d'azur le Soleil des Incas, répondit
+Isabelle, et du côté opposé, le serpent _Uscaguai_ à tête de cerf, et
+portant à la queue des clochettes d'or. Plus loin, je vois le cercle de
+feu que le père de ma mère fit peindre sur le drapeau de Tinta, et enfin
+le glorieux étendard de José Gabriel. Je ne doutais pas de vos paroles,
+cher Léon, mais ces enseignes symétriquement déployées, ces insignes,
+qui, dès le lendemain de votre entrée au port, furent déroulées pour
+moi, sont autant de preuves éloquentes de leur sincérité.
+
+--A égale distance du grand mât et du mât de misaine, entre les deux
+flèches, Isabelle, le grand oriflamme blanc qui se balance porte notre
+chiffre brodé; il est consacré à notre mariage, et lorsque mon navire
+grandira sous mes pieds, quand mon brig se transformera en corvette, en
+frégate, en vaisseau de haut bord, quand le bâtiment que nous monterons
+sera un trois-mâts, cet oriflamme, aux jours de fête, flottera au sommet
+du plus grand.
+
+--Vous espérez donc métamorphoser votre navire?
+
+--Je referai sans doute ce que j'ai déjà fait bien souvent. Comme un
+hardi cavalier tue ses chevaux sous lui, ainsi j'ai tué sous moi des
+bâtiments de tous genres depuis le jour où de mon tronçon de mât brisé
+je passai capitaine de la péniche enlevée aux Espagnols par les balses
+péruviennes. Le navire change, son nom reste. _Le Lion_ coule, brûle ou
+saute, vive _le Lion_! Tel que le phénix, il revint toujours. Et quand
+les peuples de l'Océanie le voient glisser au large de leurs îles,
+aujourd'hui goëlette légère, demain vaste trois-mâts, simple pirogue ou
+brig armé de canons, corvette, aviso ou jonque chinoise, ils le
+reconnaissent à ses couleurs,--d'or au lion rouge,--et disent en leurs
+idiomes: «C'est _le Lion_ qui a changé de tatouage.»--Tous les autres
+pavillons que vous voyez d'ici dans ma mâture ont leur signification
+précise. Ils représentent mes relations avec les îles Marquises, Taïti,
+Tonga, la Nouvelle-Zélande, et les contrées diverses dont je suis le
+grand chef, le libérateur ou le simple allié. Chacune de ces enseignes
+est une page de mon aventureuse histoire; l'oriflamme blanc à notre
+chiffre, chère Isabelle, était réservé au plus beau jour de ma
+vie.--Mais où donc est don Ramon, votre frère? s'écria tout à coup Léon
+de Roqueforte.
+
+--Mer d'huile! fond de vase! veillez au grain, capitaine, dit tout bas
+maître Taillevent, il y a encore quelque trahison dans le coin...
+
+--Explique-toi.
+
+--On a l'oeil américain. Votre marquis vient de recevoir à la muette un
+pli cacheté qui sent le roussi.
+
+--Mets ta cravate rouge en ceinture et rallie nos gens d'un coup de
+sifflet.
+
+Au coup de sifflet qui domina la clameur générale et retentit,
+longuement répété par les échos de la falaise, les gens qui étaient à
+bord et ceux qui étaient à terre tournèrent, tous, les yeux du côté de
+maître Taillevent.--Ils remarquèrent tous sa ceinture rouge, et
+comprirent qu'il s'agissait de se tenir sur ses gardes.
+
+Les danseuses galiciennes furent abandonnées sans merci.--Chacun se
+porta vivement à son poste. Les rameurs coururent à leurs canots, les
+officiers se mirent à la tête de leurs escouades respectives, les pavois
+arborés à bord furent amenés en un clin d'oeil, et l'on put voir à
+chaque sabord un petit mouvement qui consistait à refouler sur la charge
+de salut un double projectile,--précaution toute naturelle du reste,
+car, même en temps de paix, un navire bien commandé ne prend jamais la
+mer sans avoir chargé ses pièces d'artillerie.
+
+--Camarades, disait Sans-Peur, il est temps d'appareiller!... Adieu donc
+aux bonnes gens de ce pays, et en route!...
+
+Don Ramon accourait, tandis que les effets d'Isabelle étaient emportés à
+bord de la chaloupe par les soins de sa camériste, jeune Péruvienne qui
+l'avait accompagnée en Espagne et qui, s'attachant à sa destinée, devait
+embarquer avec elle.
+
+Le novice Camuset, en cette occasion, se signala par un zèle admirable.
+On le vit se charger de boîtes, de cartons et de colifichets avec une
+ardeur héroïque; dix fois, il courut de la chaloupe au perron du
+château, dix fois il fit preuve du plus aimable empressement.
+
+--Mon frère, disait don Ramon, c'est à votre bord que je voudrais vous
+faire mes adieux!
+
+--Très bien, répondit le corsaire; je ne vous l'aurais pas proposé, mais
+je suis heureux de vous recevoir à mon tour.
+
+On s'embarqua.
+
+Les voiles trouées, les cordages coupés, les espars avariés par le
+combat du matin avaient été, dès la première heure de mouillage, réparés
+ou changés en vertu des ordres du second, qui reçut à bord son
+capitaine, Isabelle et don Ramon avec tous les honneurs d'usage.
+
+Les chaloupes et canots furent rehissés, l'ancre arrachée du fond, les
+voiles établies avec ensemble. Une barque du pays se mit à la remorque
+du brig, et le léger navire s'élança, bâbord amures, vers les passes
+rocailleuses qu'il devait franchir pour la quatrième fois avec autant
+d'audace que de bonheur.
+
+Pendant l'appareillage que dirigea le capitaine, don Ramon, le front
+radieux, n'avait cessé de causer fraternellement avec Isabelle, qui
+souriait à l'écouter. Dès que la manoeuvre fut finie et que _le Lion_,
+couché sur le flanc de tribord, navigua sur la mer houleuse sans courir
+aucun danger:
+
+--Mon frère et ami, dit le jeune marquis à Sans-Peur le Corsaire, c'est
+en présence de votre équipage, témoin de nos querelles de ce matin, que
+je veux à présent vous adresser des paroles de paix et d'adieu.
+
+--Sur l'arrière tous, et silence à bord!... commanda Léon de Roqueforte.
+
+Les deux tiers des matelots comprenaient l'espagnol et devaient
+naturellement servir d'interprètes à leurs camarades.
+
+--Braves Français, dit don Ramon avec une emphase castillane qui
+convenait à son allure hautaine, hier, ce matin, quelques minutes
+encore avant l'union de votre valeureux capitaine avec la fille de mon
+père vénéré, s'il n'eût dépendu que de ma volonté, votre navire se fût
+abîmé dans les flots. Seul contre tous, jusqu'au dernier moment, j'ai
+opposé la plus vive résistance à un dessein qui contrariait mes vues. Je
+ne m'en repens pas, je ne désapprouve point ma propre conduite, je ne
+renie point ce que j'ai fait.--Mais, à cette heure, ma main a serré la
+main de Léon de Roqueforte, un acte régulier signé de mon nom, et la
+bénédiction d'un prêtre chrétien font de lui l'époux de ma soeur, il a
+mangé du pain et du sel sous le toit de ma maison; il est mon ami, mon
+frère et mon hôte.--Or, par le nom sacré de Dieu qui m'entend, le
+marquis de Garba y Palos n'est et ne sera jamais traître à l'amitié, à
+la famille ni à l'hospitalité.--Voici une dépêche que m'envoie le
+gouverneur de la Corogne; elle m'est arrivée une heure trop tard par la
+volonté du Ciel; je veux vous la lire à tous.
+
+Il lut.--Et l'équipage applaudit.--Et Isabelle, se jetant dans ses bras,
+dit avec transport:
+
+--C'est à partir d'à présent, Ramon, que vous êtes vraiment mon frère!
+
+--Devant eux, ma noble soeur, je ne devais pas m'humilier, dit le jeune
+marquis à voix basse, mais je m'incline devant toi; pardonne-moi ma trop
+longue erreur!
+
+--En exprimant sa vénération pour notre père, don Ramon a rétracté sa
+seule parole coupable. Quant au reste, je sais faire la part des
+préventions injustes dans lesquelles on t'éleva. J'étais pour toi une
+étrangère qui usurpait ton nom et la meilleure part de tes richesses.
+
+--Tu es ma soeur, et tu m'as abandonné plus de biens que je n'y avais
+droit.
+
+--Ma mère fut pour tous les tiens une femme d'une contrée barbare, une
+beauté sauvage dont les attraits séduisirent le marquis notre père...
+
+--Ta mère est une héroïne dont je vénérerai le grand souvenir.
+
+--Mon époux, mon aïeul, ma race étaient maudits par les tiens.
+
+--Mes yeux se sont ouverts, ils sont éblouis par la grandeur de ton
+époux. Je suis fier, maintenant, d'être le frère d'un héros.
+
+Les gens de l'équipage d'un côté, les officiers et leur capitaine de
+l'autre, s'entretenaient encore de la solennelle déclaration du marquis
+espagnol, quand Isabelle, au comble de la joie, se rapprocha de son
+époux et lui dit:
+
+--Répondez maintenant.
+
+Le silence se rétablit, et Léon de Roqueforte dit d'une voix mâle et
+fière:
+
+--Soyez loué comme vous méritez de l'être, monsieur le marquis, mon
+frère et mon ami désormais. Vos adieux rachètent noblement l'accueil
+hostile que vous me faisiez ce matin. Au moment où la guerre s'allume
+entre nos deux patries, la paix se conclut entre nos deux familles qui
+n'en feront qu'une à l'avenir. Si nous nous rencontrons dans les
+combats, nous nous épargnerons loyalement, nous nous porterons secours
+en frères. Tous les miens recevront l'ordre de protéger les biens et la
+personne du marquis de Garba y Palos. Et si, ce qu'à Dieu ne plaise, le
+gouvernement espagnol vous persécutait pour ce que vous venez de faire,
+sachez que votre cause serait ma cause, comme ma fortune serait la
+vôtre. En tous pays, vous avez le droit de trouver aide et appui parmi
+les sujets, les serviteurs, les compagnons d'armes ou les amis du _Lion
+de la mer_. En foi de quoi, seigneur marquis, je vous donne cette
+poignée de franges d'or tressées à la péruvienne comme les franges du
+_borla_ royal, bandeau des Incas. Les anciens monarques du Pérou
+n'avaient qu'à confier à un de leurs officiers un insigne semblable,
+pour que d'une extrémité à l'autre de leur empire on obéît à sa vue.
+J'ai adopté cet usage. Ces franges sont ma crinière de lion. Quiconque
+en possède un seul brin est reçu en allié par tous les chefs des îles du
+grand Océan, depuis le Pérou jusqu'aux Carolines.
+
+Don Ramon, sur ces mots, échangea une accolade fraternelle avec Léon de
+Roqueforte; il embrassa de nouveau sa soeur et descendit enfin dans sa
+barque aux acclamations de l'équipage entier.
+
+Seul, maître Taillevent fronçait les sourcils. Léon s'en aperçut:
+
+--Qu'as-tu encore, éternel grognard?
+
+--Pardonnerez, capitaine; je ne doute pas plus que vous de la bonne foi
+de votre beau-frère... Il a du bon, ce _segnor_ à maigre échine!... Mais
+les panneaux de la cale étaient grands ouverts... et on a connu des
+Anglais qui entendent l'espagnol...
+
+--Ces Anglais-ci sont prisonniers.
+
+--Demain peut-être ils seront libres.
+
+--La guerre commence à peine. Nous allons à Bayonne.
+
+--On ne sait jamais où on va toutes fois et quantes on met le cap au
+large. Voici deux ans passés, m'est avis, que nous sommes en route pour
+le château de Garba, et au lieu de nous y marier comme nous le voulions,
+nous avons fait les cinq cents coups aux quatre coins du monde...
+
+--J'ai atteint le but, pourtant!
+
+--Oui, capitaine; mais, une heure plus tard, nous étions de bonne
+prise...
+
+--Eh bien! ça aurait chauffé dur!
+
+--On le sait... mais on sait aussi que, par la brise qui souffle de
+Paris, tout votre attirail de prince, de grand chef, de roi et de comte,
+n'est pas sain à Bayonne en Bayonnais.
+
+--Je veux faire enregistrer mon mariage en France; je veux revoir mes
+braves camarades, les corsaires de Bayonne; je veux me débarrasser de
+mes prisonniers.
+
+--Ce que vous voulez, capitaine, je le veux toujours; c'est connu. Ce
+que vous aimez, je l'aime. Ce que vous haïssez, je le hais. Votre vie,
+c'est ma vie...
+
+--Brave Taillevent! dit le corsaire en lui tendant la main que le maître
+serra dans les siennes avec une émotion reconnaissante.
+
+--Mais...
+
+--Voyons ton _mais_, dit Léon en souriant.
+
+--Mais, dame! ça s'entend; si votre vie est ma vie, j'ai, fichtre, bien
+le droit d'y veiller, et j'y veille. Vos Anglais d'en bas, je les
+voudrais au fin fond de l'eau; vos camarades de Bayonne au tonnerre à la
+voile, et les ports de notre république à deux bonnes mille lieues à
+l'arrière de ce navire. Voilà!...
+
+--C'est bien!
+
+Taillevent salua et alla reprendre son poste au pied du grand mât, non
+sans mâcher avec humeur son sifflet de manoeuvre.
+
+--Sans-Peur... Sans-Peur, grommelait-il, mais sans peau ou sans tête, ça
+ne serait plus si gai... J'en ai vu guillotiner au Havre qui n'avaient
+pas dit le quart de ce qu'il crie en plein gaillard-d'arrière... Il y a
+des espions et des traîtres partout, en comptant ou sans compter nos
+Anglais...
+
+Le monologue du digne grognard d'eau salée se prolongea ainsi de manière
+à défrayer tout le grand quart. Camuset s'avançait à l'étourdie,
+comptant trouver le maître sur son bien dire; mais le grognement aigu
+qui faisait ronfler son sifflet en sourdine détourna fort heureusement
+la curiosité du novice. Il recula, glissa dans le panneau de
+l'entrepont, faillit se casser le nez, et se releva en disant:
+
+--Quel ours salé!... quel ours à la moutarde!... Son capitaine est aux
+anges, et pour la noce il vous a une mine à faire chavirer le _Grand
+Chasse-Foudre_!... J'espère bien que cette mine-là ne sera jamais du
+goût à Mademoiselle Liména, et voilà ce qui me console!...
+
+Isabelle suivait des yeux don Ramon, emporté à terre par sa barque
+galicienne; ses regards émus s'arrêtaient sur les tourelles du vieux
+château de Garba, sur la terre où reposaient les restes mortels de son
+père, sur la haute falaise où Léon lui avait sauvé la vie. Mille pensées
+confuses se heurtaient dans son esprit. Faisait-elle un rêve? Était-il
+bien possible qu'elle fût mariée au _Lion de la mer_?
+
+--Ce n'est point un rêve, dit Léon en se penchant sur elle.
+
+--Eh quoi! vous lisez dans ma pensée?
+
+Le canot de don Ramon disparut derrière les récifs. Peu d'instants
+s'écoulèrent. Puis, au sommet du morne, on vit un homme à cheval qui
+demeura là, tel qu'une statue, les yeux fixés sur le brig emporté vers
+l'horizon.
+
+Aux dernières lueurs du jour, Isabelle et Léon le reconnurent.
+
+--Mon frère, dit la jeune femme, craint d'apercevoir au large la frégate
+qui vous cherche, mais vous...
+
+--Je l'attends!... Je n'ai que dix-sept canons, elle en a quarante ou
+davantage... je n'ai que cent vingt hommes en comptant mes blessés, elle
+en a trois ou quatre cents... cette mer houleuse est plus nuisible à ma
+marche qu'à la sienne... Mais ne serais-je point Sans-Peur le Corsaire,
+je m'avancerais plein de confiance, Isabelle. Notre amour est béni!...
+Oh! soyez sans inquiétudes; mes mesures sont prises, et je ne livrerai
+point un combat trop inégal.
+
+--Serez-vous maître de l'éviter?
+
+--Le lion, quand il le veut, sait se conduira en renard. Un de nos
+grands marins, que l'Espagne dispute à la France, Jacobsen, né à
+Dunkerque, l'un des ancêtres de Jean Bart, se glorifiait du surnom de
+Renard de la mer. Je ne dédaignerais pas d'être appelé de même si je
+n'avais conquis des surnoms qui valent au moins autant. Tous les
+stratagèmes sont permis au plus faible, tous, excepté de faire feu sous
+de fausses couleurs.--Le soleil s'éteint à l'occident, notre pavillon
+descend en même temps que lui, on ouvre l'oeil aux bossoirs. Venez dans
+ma chambre de capitaine, et laissez à mes braves compagnons le soin de
+veiller.
+
+Le brig s'étant assez élevé au large, arrivait au nord pour doubler le
+cap Finistère. Les ordres pour la nuit étaient donnés à l'officier de
+service.
+
+--Bon quart partout! dit le capitaine; qu'au premier signal chacun soit
+à son poste de combat!
+
+--Adieu, mon frère, adieu! murmurait Isabelle.
+
+Léon lui offrait le bras, la soutenait au roulis, et la conduisait vers
+la dunette, disposée, depuis le jour de l'armement, en chambre nuptiale
+d'un étrange caractère.
+
+Une pointe de terre venait de s'interposer entre la falaise et le brig
+_le Lion_.
+
+Don Ramon, marquis de Garba y Palos, pressant enfin les flancs de son
+étalon noir, reprit la route du vieux château.
+
+Et une fois dans la grande salle, s'adressant aux portraits de son père,
+de sa mère et de Catalina la Péruvienne:
+
+--Êtes-vous contents de moi? demanda-t-il au milieu du plus profond
+silence.
+
+Quel écho mystérieux lui répondit? Fût-ce les esprits familiers du
+sombre castel? Fût-ce la voix de sa conscience? On ne sait.
+
+Mais des paroles bénies le ravirent comme en extase, et la nuit entière
+s'écoula pour lui dans la joie suprême d'un grand devoir accompli.
+
+
+
+
+VIII
+
+LA CHAMBRE NUPTIALE.
+
+
+Le brig corsaire _le Lion_, construit et approvisionné au Havre, par les
+soins du citoyen Plantier, armateur et correspondant de Léon de
+Roqueforte, avait été emménagé avec une sollicitude toute spéciale par
+son valeureux capitaine.
+
+Ses officiers et matelots remarquérent, dès leur embarquement, que la
+dunette, plus haute qu'aucune autre, occupait près du double de
+l'emplacement réservé d'ordinaire à cette élévation,--qu'on supprime
+parfois, et qui le plus souvent ne couvre que quelques pieds du pont en
+arrière de la roue du gouvernail.
+
+--Paraît que notre capitaine tient à être bien logé! dirent les
+corsaires.
+
+Mais le capitaine ne se logea point dans la dunette, ce qui donna lieu
+aux plus étranges suppositions. Il s'était réservé, à l'extrême arrière
+de l'entrepont, une très petite cellule communiquant, il est vrai, par
+un panneau avec la chambre mystérieuse, où personne, si ce n'est
+Taillevent, n'avait encore pénétré.
+
+L'indiscret Camuset, s'étant avisé de demander ce qu'il y avait dans la
+dunette, reçut, pour toute réponse, une taloche tellement magistrale,
+que les anciens eux-mêmes se gardèrent de questionner le maître
+d'équipage.
+
+Garantie contre les regards curieux par des cloisons ou des vitraux
+dépolis, les sabords fermés par des mantelets à jour derrière lesquels
+se croisaient d'épais rideaux, la dunette dont les gens du bord
+ignoraient le contenu, fournit aux bavards un thème inépuisable de
+contes ultra-fantastiques.--Les moins superstitieux admettaient que
+Sans-Peur en faisait son arsenal particulier, rempli d'armes inconnues
+et d'artifices diaboliques au moyen desquels il se rirait d'une escadre
+entière.
+
+Le matin, au moment du branle-bas de combat, force fut pourtant d'ouvrir
+la dunette pour faire usage des quatre canons qu'elle contenait.
+Taillevent et le capitaine en avaient, pendant la nuit, retiré plusieurs
+coffres qu'on logea provisoirement dans des recoins de la cale: mais ce
+déménagement ne pouvait être que partiel. Aussi les canonniers, en
+démarrant leurs canons, furent-ils bien surpris de voir, à l'arrière,
+au-dessus de la tête du gouvernail, un magnifique lit suspendu à double
+suspension, des meubles, des tentures, des tapis d'une élégance exquise
+et d'une richesse inusitée.
+
+Les quatre canons et leurs ustensiles participaient du luxe de
+l'appartement. Les affûts étaient en bois d'ébène incrusté d'ivoire, les
+roues en gayac poli, les pièces en bronze sculpté, les bragues et autres
+cordages nécessaires à la manoeuvre en fil d'une admirable blancheur,
+les caisses des poulies en acajou femelle massif, les couvre-lumière en
+argent relevé en bosses. Les refouloirs, écouvillons, boutefeux, pinces,
+anspects, seaux, bailles et fanaux de combat, les énormes crocs, anneaux
+et pilons qui servent à l'amarrage des bouches à feu, devaient à l'art
+ou à la matière une physionomie qui les empêchait de déparer la chambre
+nuptiale.--On peut même dire qu'ils l'embellissaient.
+
+L'ameublement de ce boudoir marin fut singulièrement mis en désordre
+pendant le combat; mais dès que l'action fut terminée, tout fut
+rapidement rétabli en l'état primitif.
+
+Les bavards n'eurent pas beau jeu cette fois; il y avait à bord trop
+d'ouvrage; on mettait les prisonniers aux fers, on bouchait les voies
+d'eau, on lavait les ponts tachés de sang et de poudre, on réparait les
+manoeuvres courantes, on rétablissait les cloisons, et l'on jouait serré
+contre la fraîche brise, la mer houleuse et les brisants de la passe.
+
+En apercevant Isabelle au sommet de la falaise, les moins malicieux
+devinèrent:
+
+--La dunette, parbleu, c'était la chambre de madame!...
+
+ * * * * *
+
+Léon ouvrit la porte donnant sur le pont; la main de l'intrépide amazone
+tremblait dans sa main:
+
+--Voici votre appartement, madame, dit le corsaire souriant à son
+trouble, puissiez-vous le trouver digne de vous.
+
+Liména venait d'allumer les candélabres qui se balançaient au roulis et
+illuminaient l'intérieur de la dunette. La jeune fille attendait sa
+maîtresse.
+
+--C'est une merveille, mon ami! dit Isabelle rassurée par la présence de
+sa camériste. Quel luxe attentif! quelle délicatesse ingénieuse! Vous
+avez su rassembler dans ce petit palais de fée tout ce que peut désirer
+une jeune femme.--Dieu! s'écria-t-elle en se retournant, les portraits
+de mon père et de ma mère, ici!...
+
+--Ces portraits ont été copiés au Pérou sur les originaux que possède le
+cacique Andrès.
+
+--Je regrettais les images chéries de mes parents; vous avez voulu,
+noble ami, qu'aucun regret ne pût troubler mon bonheur!
+
+--Cher ange, dit Léon, un capitaine vigilant a toujours quelque ronde à
+faire, quelques ordres à donner. Liména va vous servir; ensuite elle
+descendra dans sa chambrette située au-dessous de notre appartement.
+Permettez-vous que je revienne bientôt!...
+
+Isabelle baissa les yeux en balbutiant un consentement timide; Léon,
+dont le coeur battait, sut être mari et capitaine sans trahir aucune de
+ses émotions, sans négliger le moindre de ses devoirs. Le sang-froid
+devant le péril est moins admirable peut-être que le calme devant le
+bonheur. Léon, nature forte, voulut se vaincre. Il agit avec le même
+ordre, la même attention, la même activité méthodique qu'à l'heure la
+plus indifférente de sa vie d'officier de mer. Ses subalternes, harassés
+de fatigue par une journée de dangers, de travaux et de plaisirs non
+interrompus, attendaient peut-être, pour se relâcher, l'instant où il se
+retirerait auprès de sa jeune compagne. Il jugea nécessaire de se
+montrer plus vigilant que jamais.
+
+Quand il reparut sur le pont, un murmure d'étonnement parcourut les
+groupes des gens de quart.
+
+Il examina la voilure et donna quelques ordres au lieutenant de service;
+puis il passa sur l'avant, interrogea l'horizon qu'argentait la lune à
+son lever, chercha dans le lointain la frégate ennemie, et ne découvrant
+rien, il encouragea ses vigies du bossoir à faire bonne veille:
+
+--Point de cris; si vous apercevez une voile, qu'on m'avertisse sans
+bruit.
+
+--Suffit, capitaine, on coulera doucettement la chose dans le pertuis de
+l'oreille au lieutenant.
+
+Après avoir pris ses mesures pour que la quiétude d'Isabelle ne pût être
+troublée, il se rendit au poste des blessés afin de s'assurer qu'ils
+étaient soignés convenablement. Il adressa quelques encouragements
+paternels à ceux qui ne dormaient pas encore. Il descendit ensuite à
+fond de cale, où les soldats et matelots anglais prisonniers étaient aux
+fers sous la surveillance de quelques factionnaires. Un silence profond
+y régnait.
+
+Liména caquetait avec un entrain folâtre.
+
+--Heureusement, chère maîtresse, disait-elle, nous sommes amarinées par
+nos grands voyages. Nous avons le pied marin; voyez comme je vais et
+viens malgré ce roulis. Et nous ne craignons plus le mal de mer, comme
+voici deux ans passés, en partant du Callao. Ah! l'on est vaillante
+quand on a doublé le cap Horn en plein hiver, au mois de juillet. Quand
+je disais aux gens de Garba que j'ai toujours vu l'hiver en été avant
+de venir en Espagne, ils me traitaient de menteuse ou de folle.
+
+--Menteuse, ils avaient tort; mais folle...
+
+--Laissez-moi dire, belle petite chère dame, car vous voici dame et
+_lionne_ de la mer, encore; vous souvenez-vous de mon rêve du mois
+passé? Je vous peignais, comme ce soir, et vos cheveux prenaient la
+couleur fauve...
+
+--Si je suis lionne, tu peux te vanter d'être une fameuse pie.
+
+
+
+
+IX
+
+MAITRE TAILLEVENT.
+
+
+En remontant de la cale dans l'entrepont, Léon vit Taillevent endormi
+tout habillé et tout armé dans un hamac pendu à côté du panneau des
+prisonniers de guerre.
+
+Le maître avait pourtant à l'extrême avant un petit réduit particulier,
+appelé, selon l'usage, _la fosse au lions_; mais il avait trouvé sage
+d'être plus près, en cas d'accident, du lieu le plus dangereux du
+navire.
+
+--Brave et loyal serviteur, pensa Léon, il fait toujours plus que son
+devoir.
+
+La tête du maître était à moitié hors de son hamac; il écoutait
+d'instinct, ou pour mieux dire l'oreille était encore éveillée tandis
+que le corps reposait. Évidemment, il serait debout au moindre bruit
+suspect.
+
+--Il dort maintenant, il dort à la hâte et d'un sommeil léger, parce
+qu'il sait bien que je ne puis être endormi. Encore suis-je bien sûr que
+dix hommes pour un ont l'ordre de l'éveiller avant le milieu de la nuit.
+Et pourquoi tout ce zèle? Par ambition? il n'en a point; par amour du
+gain? il ne tient pas à l'argent; par passion pour notre existence
+aventureuse? non, il ne désirait autrefois qu'une barque de caboteur à
+Port-Bail, sur la côte de Normandie, et ses goûts n'ont pas changé.
+Pourquoi donc? parce qu'il partage obscurément, depuis quinze ans
+bientôt, tous les dangers que je cours. A moi les honneurs, les
+richesses, les dignités, les succès, la gloire, le bonheur; à lui les
+privations, les fatigues, les soucis, et cela sans autre compensation
+que l'amitié de son capitaine.
+
+Le maître, tout en dormant, dit quelques mots mal articulés; Léon saisit
+seulement ceux-ci:
+
+--Sois curieux, c'est le cas, espèce de mousse!... Allons, Camuset,
+ouvre l'oreille!...
+
+Léon sourit, traversa le faux-pont où dormaient les hommes qui n'étaient
+pas de quart, et pénétra dans le logement réservé à son état-major.
+
+Là, dans une étroite cabine, ouverte et gardée à vue par un
+factionnaire, se trouvaient deux officiers anglais prisonniers, un
+lieutenant et un master, les seuls qui eussent survécu au combat.
+
+Léon leur demanda s'ils avaient été convenablement traités, et s'excusa
+de n'avoir encore pu leur permettre de monter sur le pont.
+
+Le lieutenant parut touché de la courtoisie du capitaine français. Il
+répondit en faisant allusion à son mariage, avec une simplicité d'autant
+plus agréable au corsaire que celui-ci l'avait remarqué comme un brave
+pendant l'action du matin.
+
+Quant au master, il dit sèchement que des officiers devraient toujours
+être laissés libres sur parole.
+
+--Monsieur, je n'aime pas les leçons, interrompit Léon avec vivacité.
+
+--Et moi, monsieur, répliqua le master d'un ton insolent, j'aime à en
+donner à mes ennemis.
+
+Depuis quelques instants, un bruit sourd de ferrailles se faisait
+entendre à fond de cale. Le master le prit sans doute pour un signal,
+car il bondit hors de sa cabine, arracha brusquement un pistolet au
+factionnaire, et fit feu sur Léon de Roqueforte.
+
+Les cris: «Trahison! révolte! aux armes!» retentissaient de toutes
+parts.
+
+Isabelle, échevelée, se précipitait hors de la dunette; Liména,
+tremblante, essayait de la retenir.
+
+Sautant hors de son hamac, maître Taillevent sabrait déjà les révoltés
+tout en criant:
+
+--Ah! brigand de Camuset! tu as mangé la consigne!... tu n'as pas été
+assez curieux!
+
+--Pardonnerez, maître, dit le novice qui se dressait à côté de lui, je
+sais tout!...
+
+Les fanaux étaient éteints dans le faux-pont; à la faveur de
+l'obscurité, les Anglais essayaient de monter sur le gaillard d'avant,
+mais rencontraient une résistance singulièrement énergique.
+
+Camuset, pour sa part, s'en donnait d'estoc et de taille.
+
+--Tu sais tout, sauvage de Landerneau, il est bien temps!
+
+--Mais c'est moi qui ai fait la chose...
+
+--Quelle chose, donc?
+
+--Leur révolte, maître...
+
+--La belle besogne!... Tais-toi, innocent, et tapons dessus!
+
+Camuset, on le sait déjà, tapait en conscience, secondant ainsi de son
+mieux le brave Taillevent.
+
+--Courage! courage, enfants! criait en anglais le plus enragé des
+prisonniers de guerre; voici la frégate espagnole!... Leur capitaine est
+mort!... En avant!... Hourra!
+
+Les Anglais, armés de leurs fers, de boulets de canon trouvés dans la
+cale et de quelques armes blanches enlevées aux matelots endormis,
+dirigeaient tous leurs efforts sur les deux panneaux de l'avant.
+
+
+
+
+X
+
+DROITS DES PRISONNIERS.
+
+
+L'état-major du corsaire _le Lion_ était fort nombreux pour un
+état-major de brig du commerce.
+
+Un corsaire, étant armé par des particuliers, ne fait point partie de la
+marine militaire;--tout belliqueux qu'il est, il se trouve donc rangé
+dans la catégorie des bâtiments marchands;--aussi les corsaires
+s'intitulent-ils en riant: _Marchands de boulets_.
+
+A bord se trouvaient six capitaines de prise, embarqués en supplément,
+outre le premier lieutenant ou second, le lieutenant, le
+sous-lieutenant, et quatre pilotins susceptibles de faire fonctions
+d'officiers.
+
+Les pilotins, sur les navires de guerre, ne sont que des mousses
+attachés au service de la timonerie;--les pilotins du commerce sont des
+jeunes gens destinés à devenir lieutenants, et, plus tard, capitaines
+dans la marine marchande. Les quatre pilotins du _Lion_ couchaient dans
+des hamacs suspendus au milieu du carré ou chambre du brig;--les
+domiciles des officiers et du chirurgien donnaient sur la même pièce,
+très long boyau partagé en deux par l'escalier d'arrière, et qui se
+prolongeait jusqu'à la chambrette échue en partage maintenant à la
+soubrette Liména.
+
+Au bruit du coup de pistolet tiré sur le capitaine, toutes les portes
+s'ouvrirent;--les deux pilotins qui n'étaient pas de quart se jetaient
+bas de leurs hamacs;--déjà justice était faite.
+
+Le matelot de faction, à qui le master avait arraché son pistolet, avait
+le sabre en main. D'un coup de manchette, il abaissa l'arme et le
+poignet du prisonnier; la balle se perdit dans le bordage. D'un coup de
+pointe, il l'étendit mort à ses pieds, en disant:
+
+--Pardon, excuse, capitaine; si ce bruit a réveillé madame, il n'y a pas
+de ma faute.
+
+Sans-Peur tenait en joue le lieutenant anglais, que dans leur fureur les
+officiers et pilotins menaçaient aussi de leurs armes.
+
+Roboam Owen, le prisonnier, demeura impassible.
+
+--Par ma foi, monsieur, lui dit Sans-Peur en langue anglaise, vous êtes
+un homme comme je les aime.
+
+Avec un sourire triste et fier, le lieutenant anglais répondit en
+français:
+
+--Si mon pauvre camarade avait voulu me croire, il n'aurait pas tenté de
+se révolter sans chance de réussite.
+
+--C'est bien cela, monsieur! reprit le capitaine. Des prisonniers de
+guerre ont toujours le droit de s'insurger pour redevenir libres; mais
+la question est de ne pas manquer son coup. Venez donc inviter vos
+malheureux compagnons à ne pas se faire égorger jusqu'au dernier.
+
+D'un geste impérieux, Léon avait montré le faux-pont à ses officiers qui
+s'y précipitaient. Puis, il monta sur le gaillard d'arrière, emmenant
+avec lui le lieutenant Roboam Owen.
+
+Isabelle, à leur vue, poussa un cri de joie, voulut courir vers son
+époux, mais tomba défaillante entre les bras de Liména, que Léon seconda
+aussitôt.
+
+Alors, pressant Isabelle contre son coeur:
+
+--Monsieur! hâtez-vous!... dit-il à l'officier anglais.
+
+Celui-ci se portait au bord du grand panneau, et d'une voix éclatante:
+
+--Camarades, on vous a trompés! cria-t-il. La frégate espagnole n'est
+pas en vue, et les Français sont à leurs postes!... Bas les armes!...
+
+--Tout le monde sur le pont! ajouta Sans-Peur le Corsaire.
+
+Puis il dit à voix basse à son premier lieutenant:
+
+--L'appel général!... Les prisonniers aux fers sur le pont, au pied du
+mât de misaine!... Les cadavres à la mer!... et ensuite, à coucher qui
+n'est pas de quart!...
+
+--Mais l'officier anglais?
+
+--Libre sur parole tant qu'il n'y aura pas d'ennemi en vue, ou aux
+arrêts forcés, à son choix.
+
+--Je vous donne ma parole, capitaine, dit Roboam Owen en bon français,
+et mille grâces!
+
+--Très bien!... Bonne nuit, messieurs!...
+
+A ces mots prononcés d'une voix ferme et douce, Léon emporta Isabelle
+dans la dunette dont la porte se referma. Comme une mère met son enfant
+dans un berceau, il déposa la jeune femme encore palpitante sur la
+couchette à roulis, et congédia Liména, qui descendit dans sa cellule
+par l'escalier intérieur.
+
+--J'étais à genoux, murmura Isabelle; je faisais ma prière du soir pour
+vous, mon ami, quand ce bruit affreux...
+
+--Oubliez cela, interrompit Léon, mais laissez-moi me rappeler que mon
+bon ange priait pour moi!...
+
+Les candélabres étaient éteints; la chambre nuptiale n'était éclairée
+que par la lampe de la boussole appendue au-dessus du chevet des
+nouveaux mariés.--Léon accrocha sa ceinture de corsaire à l'affût d'un
+canon voisin.
+
+La mer bruissait en se brisant contre le gouvernail dont la barre
+gémissait sous ses pieds. La brise sifflait dans la voilure et le
+gréement. Mâts, vergues, échelles, cloisons craquaient aux balancements
+du roulis. Sur le pont, on entendait achever l'appel général.
+
+
+
+
+XI
+
+LES OREILLES DE CAMUSET.
+
+
+L'appel fini, l'oreille du novice Camuset se trouva comme par
+enchantement entre un pouce et un index inflexibles:
+
+--Aïe! aïe! maître, pardonnerez! balbutia le pauvre garçon.
+
+--Chut! fit Taillevent en serrant plus fort.
+
+Quand il eut descendu l'escalier du grand panneau où tout à l'heure on
+se battait avec furie, traversé le faux-pont encore désert, ouvert et
+refermé la porte de sa _fosse aux lions_, le maître d'équipage lâcha
+enfin la malheureuse oreille plus rouge qu'un coquelicot de juin.
+
+--Explique-toi, ver de cambuse, mais parle bas!... dit-il en s'asseyant
+sur un rouleau de cordages. Si tes raisons sont bonnes, tu en seras
+peut-être quitte pour passer le restant de la nuit au bout de la grande
+vergue...
+
+--Si elles sont bonnes? répéta le novice consterné; que ferez-vous donc,
+mon Dieu, si vous les trouvez mauvaises?
+
+--Toujours trop curieux! fit le terrible maître en grinçant des dents
+comme un cannibale de la Nouvelle-Zélande.
+
+A la vue de cet éblouissant râtelier, le novice se souvint qu'au dire du
+gaillard d'avant le maître avait fraternisé avec bon nombre de peuplades
+chez lesquelles les oreilles passent pour le mets le plus délicat.
+
+--Commençons par le commencement, reprit Taillevent toujours en
+sourdine; ce soir, après le branle-bas de couchage, qu'est-ce que je
+t'ai dit?
+
+--Vous m'avez dit tout doucettement: «Mon petit Camuset, c'est le cas
+d'être curieux!...» Et là, sans mentir, cette parole-là m'a étonné pis
+qu'un miracle.
+
+--N'embardons pas, mousse de malheur!
+
+--Pardonnerez, maître, vous m'avez dit de plus: «Mon garçon, tu entends
+nativement l'anglais, naturellement et particulièrement,
+personnellement?--Oui, maître, vu que maître Camuset mon père s'étant
+fait contrebandier sur la côte de Normandie...»
+
+--Connu, après?
+
+--Après donc, maître, vous me montrez ce trou noir qui est pour le
+présent derrière vous, et vous me dites: «Glisse-toi là dedans comme un
+serpent, sans bruit, et arrive jusqu'à l'endroit où les prisonniers sont
+aux fers; écoute, regarde, veille au grain, et s'ils font, par malheur,
+quelque mauvaise invention, viens en double me réveiller dans mon hamac,
+premier croc de tribord ras le grand panneau.»
+
+--Eh bien! enfant damné de la colique, pourquoi ne m'as-tu pas
+réveillé?... mais réponds-donc, ou je te mange!...
+
+--Pardonnerez, maître!... Je m'affale à la muette par votre scélérat de
+trou, je tombe dans la soute aux voiles quasi étouffé, je décroche la
+fermeture sans faire plus de bruit qu'une mouche; me voilà dans la cale
+à eau, je m'y reconnais. Je rampe sur les boulets, je me hale à plat
+ventre entre les barriques, d'une vitesse à faire quatorze lieues en
+quinze jours. J'arrive sur la fin proche le grand câble, et je reste là
+sans bouger pieds ni pattes pis qu'un lézard empaillé.
+
+--Ça n'est pas trop mal, navigue toujours!
+
+--Nos factionnaires, maître, en avaient assez de la journée de
+tremblement, de noces et de tra la la d'aujourd'hui, qui donc est déjà
+hier, vu que...
+
+Un grognement magistral coupa court à la digression.
+
+--Il y avait en faction sous le fanal devant le grand câble, ce pauvre
+Farlipon, une manière d'endormi qui se frottait les yeux et bâillait...
+
+--Il peut dormir à son aise, maintenant! dit le maître d'un ton
+farouche.
+
+Camuset en frissonna, car l'infortuné factionnaire avait été la première
+victime de la révolte, si bien qu'on venait de jeter son corps à la mer
+pendant l'appel général.
+
+--Un des Anglais, un maigre, pâle, rouge de crin, mauvaise figure, que
+je connais particulièrement de nom et de surnom pour des motifs
+particuliers...
+
+--Son nom, langue de jacasse?
+
+--Pottle Trichenpot, sans vous commander, maître...
+
+--Après, failli chien, après?
+
+--Ce Pottle donc se lève en douceur sur le coude, voit le Farlipon qui
+roupille et commence à bavarder avec son voisin, si bas, si bas, que
+j'avais grand mal à l'entendre. Ils se disaient en se disant, qu'il dit,
+un tas d'histoires qu'un autre que moi, maître Taillevent, pas même
+vous, sans vous offenser, n'y aurait compris goutte, par la raison
+particulière qu'il fallait savoir ce que je savais, à seule fin d'avoir
+la finesse de deviner ce qui s'appelle particulièrement leurs
+inventions...
+
+Crispé par cet amphigouri, le maître d'équipage lança comme un grappin
+sa main gauche sur l'oreille la moins rouge de Camuset, et le poing
+droit fermé:
+
+--Navigue droit, sans embardées, marsouin! ou je...
+
+--Dame, maître, mangez-moi, là!... et que ça finisse!... Je raconte
+comme je peux, et faut m'écouter si vous voulez savoir.
+
+--Si ton plan est de filer la chose en longueur, tu n'y gagneras rien.
+Autant de palabres de trop, autant d'heures en plus au bout de la grande
+vergue!
+
+Le maître lâcha l'oreille devenue cramoisie, et montrant un mince
+cordage:
+
+--Tu as raison, gringalet de mauvais temps! pour savoir, faut écouter,
+je t'écoute. Je n'ouvrirai plus le bec; mais toutes fois et quantes tu
+dériveras, je fais un noeud sur cette ligne. Autant de noeuds, autant
+d'heures que tu passeras à reverdir, tu sais où. C'est clair! Saille de
+l'avant à ton idée.
+
+Camuset remonta au déluge.
+
+--Arrivé au mouillage, l'état-major au met à déjeuner, comme de juste...
+
+Taillevent fit un premier noeud pour cette parenthèse inutilisable[NT1].
+
+--Mais ce n'est pas juste, ce noeud-là!
+
+Un deuxième noeud suivit le premier. Camuset soupira et reprit:
+
+--Notre second me dit de porter un beau poulet rôti aux officiers
+anglais prisonniers, et sur la fin, le master, celui qui est mort...
+
+Troisième noeud, deuxième soupir.
+
+--... demande permission d'envoyer les restes à son domestique à lui,
+qu'il dit, dit-il, qui est malade. C'est donc moi, sans vous offenser,
+qui ai reçu ordre de notre second de servir à ce brigand de Pottle la
+carcasse où il a trouvé le ressort de la montre du master avec un billet
+rapport à l'heure de la révolte. Ils avaient déjà scié tous les cadenas
+des fers, quand j'écoutais par votre ordre.
+
+Le maître fronçait les sourcils sans rompre le silence.
+
+--Notre second, pensait-il, a fait une boulette gros calibre, et pour un
+fils de contrebandier, ce novice-là ne vaut pas un gabelou de deux
+liards.
+
+--Ah! bâtard que je suis, que je me dis en moi-même, poursuivit le
+novice, je n'ai pas fouillé la carcasse de la bigaille; je vas être
+cause d'un malheur. Le papier, bien sur, parle d'un signal pour
+s'entendre avec leurs officiers; et ils espèrent apparemment que la
+frégate espagnole soit à nous appuyer la chasse; allons réveiller maître
+Taillevent.
+
+Maître Taillevent, avec une admirable équité, défit l'un des noeuds,
+comme pour récompenser Camuset de ses louables intentions. Le novice
+respira, et avec moins d'inquiétude:
+
+--Le tonnerre de chien, dit-il, c'est que, pour mieux entendre, j'étais
+quasiment au milieu des Anglais, et que le genou de Pottle portait sur
+le pan de ma vareuse. Si je bouge, il le sent; il se retourne; on
+m'étrangle net, et je ne pourrai plus prévenir maître Taillevent.
+
+Un autre noeud fut défait.
+
+Camuset, encouragé par cette approbation tacite, expliqua comment il
+avait adroitement coupé sa propre vareuse avec son couteau déjà ouvert à
+tout événement. Mais cette opération fut aussi longue que difficile. Les
+prisonniers, faisant semblant de ronfler, s'agitaient sourdement; Pottle
+tapait à intervalles égaux sur une barrique vide. Ce signal, que le
+master attendait, avait pour objet de l'informer que tous les crampons
+des fers étaient sciés, et qu'au moment favorable on s'insurgerait en
+masse.
+
+Bien que le master eût écrit son billet fort avant l'arrivée à bord de
+don Ramon et sans qu'il fût encore question de la frégate espagnole, le
+moment favorable était parfaitement désigné par ces mots:
+
+«Quand les corsaires, accablés de fatigue par les excès qu'ils ne
+manqueront pas de faire dès l'arrivée au mouillage, seront assoupis,
+profiter de la première occasion qui pourrait coïncider avec leur état
+d'abattement.
+
+«Désigner d'avance six hommes qui se glisseront un à un dans
+l'entre-pont pour y éteindre les fanaux, pour s'emparer d'armes qu'ils
+jetteront à leurs camarades, et pour nous rejoindre vivement, le
+lieutenant Owen et moi, dans le carré.
+
+«Guetter continuellement les factionnaires, les surprendre, les tuer et
+les désarmer sans bruit. Puis, faire irruption par les deux panneaux à
+la fois. S'emparer à l'arrière de la roue du gouvernail et masquer les
+voiles; à l'avant, se saisir de la mèche à feu et de la pièce à pivot.»
+
+Tout cela était fort bien combiné. La nouvelle du mariage du capitaine,
+le discours de don Ramon, et la certitude qu'une frégate espagnole était
+à la recherche du corsaire, exaltèrent les espérances des prisonniers,
+très nombreux et vaillamment déterminés à prendre leur revanche.
+
+Camuset, muni des instructions de maître Taillevent, fit de son mieux en
+apprenti corsaire plein de bonne volonté. Libre enfin de ses mouvements,
+il se rapprocha du factionnaire Farlipon et lui donna un coup de poing
+dans les mollets.
+
+Par malheur, Farlipon qui rêvait se réveilla en criant:
+
+--La frégate espagnole!
+
+Ce cri, diversement interprété par les prisonniers impatients, fit
+éclater la révolte. La rumeur fut soudaine. Le master l'entendit, et
+jouant quitte ou double, périt comme on l'a vu.
+
+Le novice Camuset n'eut que le temps de se rejeter dans la soute aux
+voiles et de regrimper par le trou noir; mais il fit une diligence
+telle, que maître Taillevent, satisfait, laissa tomber le bout de ligne
+en disant:
+
+--Mais Pottle... as-tu revu ton Pottle?
+
+--Non, maître, puisque vous m'avez pris par l'oreille pendant qu'on
+mettait les Anglais aux fers sur le pont.
+
+--Bon! es-tu sûr que ce Pottle n'est pas mort?
+
+--Bien sûr, puisque le lieutenant Owen et notre second effaçaient sur le
+rôle un nom chaque fois qu'on jetait un corps à la mer.
+
+--Mais alors, tu as dû entendre appeler Pottle? Il a dû répondre:
+Présent.
+
+--Je n'ai rien entendu; on l'a passé.
+
+--Prends-moi ce fanal, et montons sur le pont, que je fasse la
+connaissance de cette peste-là!...
+
+Pottle Trichenpot ne se trouva point parmi les prisonniers aux fers sur
+le pont.
+
+--Tonnerre d'enfer! cria Taillevent d'une voix menaçante, il y a encore
+quelque trahison sous roche. Il ne faut pas beaucoup de coquins pour
+mettre le feu à bord d'un navire! Camuset, Camuset, retrouve-moi ton
+Pottle, ou tu n'es pas blanc!
+
+Le novice s'était cru à l'abri des fureurs du maître. Hélas! à ces mots:
+«Tu n'es pas blanc!» il se rappela que les requins passent pour trouver
+la chair des nègres plus savoureuse que celle des hommes de race
+blanche; mentalement, il décerna l'épithète de requin au menaçant maître
+d'équipage. Mais presque aussitôt, avec un accent de joie:
+
+--Pottle!... Il ne peut être qu'à la fosse aux lions!
+
+--Chez moi?
+
+--Chez vous, maître!
+
+--Il y a une lampe allumée, gare au feu! courons!
+
+Taillevent et quelques matelots couraient à la chambre du maître
+d'équipage, mais Camuset, se jetant dans la cale, reprit pour la
+troisième fois le chemin du trou noir.
+
+Il avait deviné qu'au moment de la bagarre Pottle devait être caché dans
+la soute aux voiles, demeurée ouverte. De là, il avait dû entendre tout
+ce qui s'était passé entre le maître et lui; ensuite, il devait être
+monté dans la fosse aux lions.
+
+Pour lui couper la retraite, Camuset se précipita dans la soute.
+
+Quand Taillevent rouvrit sa porte, Pottle se replongea dans le trou. Un
+vacarme horrible s'y fit entendre sur le champ, car Camuset lui livrait
+bataille au milieu d'une obscurité profonde.
+
+Un prompt secours fut porté au novice, qui s'écria tout d'abord:
+
+--Il avait allumé une mèche... ça sent le roussi dans la soute!...
+
+--Que personne ne crie au feu! dit le maître.
+
+Et laissant Pottle entre les mains de ses matelots, il alla inspecter la
+soute aux voiles. La mèche y brûlait et avait même attaqué quelques
+chiffons. Un seau d'eau suffit pour éteindre l'incendie.
+
+--Il n'aurait plus manqué que le feu pour la nuit de noces de mon
+capitaine! Assez de misères comme ça.--Toi, Camuset, tu peux aller te
+coucher, je t'exempte de quart.
+
+--Pardonnerez, maître, pardonnerez, murmura le novice abasourdi d'une
+telle faveur, c'est-il pour de bon?
+
+Taillevent, qui ne riait guère, se prit à rire bruyamment. Il tenait,
+d'ailleurs, par la cravate le blême Trichenpot, qu'il traîna sur le
+pont, tandis que les matelots,--avec une brutalité dont on pouvait bien
+les absoudre,--lui distribuaient par derrière les horions les moins
+respectueux.
+
+--Oh! _shoking!_ le fond du haut-de-chausse céda, et les incivils
+corsaires continuaient avec leurs souliers ferrés.--Pottle hurlait, mais
+il ne hurla pas longtemps, attendu que Taillevent le bâillonna pour
+qu'il ne troublât point le sommeil des nouveaux époux.
+
+L'heureux Camuset se coucha en bénissant sa bonne étoile, mais tout
+habillé, selon la consigne; Pottle, au contraire, ne se coucha point,
+mais fut déshabillé jusqu'à la ceinture, d'après les ordres de
+Taillevent, qui le fit attacher par les quatre membres à l'échelle des
+haubans de misaine.
+
+La brise était fraîche, le froid très vif, le pauvre garçon courait
+grand risque d'attraper un mauvais rhume. Un fouet à douze branches
+était pendu à son cou en attendant le jour.
+
+Deux heures du matin sonnaient à la cloche du bord.
+
+A cette époque, sur les navires corsaires et même sur les bâtiments de
+l'État, les corrections corporelles à coups de corde pouvaient être
+infligées sur l'ordre d'un simple officier; mais, à bord du _Lion_, le
+capitaine avait expressément défendu qu'il en fût ainsi. Les sévères
+mesures provisoires prises par le maître furent donc approuvées par le
+lieutenant de quart qui veillait sur la dunette, tandis qu'à l'avant les
+gens de bossoir ouvraient l'oeil avec une extrême vigilance.
+
+Maître Taillevent, parfaitement tranquillisé, non sans peine, se retira
+enfin dans sa fosse aux lions, en attendant le quart du jour qui
+commence à quatre heures et se prolonge jusqu'à huit.
+
+--La grosse affaire, maintenant, pensait-il en s'endormant, c'est la
+frégate espagnole. Tout autre que mon capitaine aurait le cap au large;
+lui, point. Il court au nord longeant la terre, mais il a son plan, ça
+le regarde...
+
+
+
+
+XII
+
+STRATAGÈMES ET RUSES DE GUERRE.
+
+
+A bord, les plus hardis trouvaient au moins fort dangereuse la route
+suivie par _le Lion_.
+
+Le lieutenant Roboam Owen, laissé libre sur parole, en fit la remarque,
+et le dit même à l'officier de quart.
+
+--Notre capitaine ne se conduit jamais comme les autres: au lieu de
+prendre à l'avance des détours pour éviter le danger, il court droit
+dessus et prétend que c'est le vrai moyen d'y échapper.
+
+--Oh! oh! cette opinion a du bon: votre capitaine sait que la fortune
+déjoue à plaisir les combinaisons timides.
+
+--Il doit à son audace incroyable le surnom de Sans-Peur. Pendant qu'on
+nous armait ce brig-ci au Havre, nous croisions dans la Manche avec une
+goëlette de six canons. Il ne déviait pas de sa route pour la rencontre
+d'un vaisseau de ligne. Tantôt il déguisait le navire sous des masques
+en hissant pavillon étranger; tantôt il se bornait à ralentir sa vitesse
+de manière à laisser passer l'ennemi en vue, et sa confiance détournait
+les soupçons; quelquefois il courait droit dessus, le hélait en anglais,
+lui donnait de fausses indications, et poursuivait son chemin, tandis
+que le croiseur, trompé par ses renseignements, prenait une autre route.
+
+--Votre capitaine, je m'en suis aperçu, parle l'anglais avec une rare
+pureté. Cependant, il risquait bien gros en osant mentir à des navires
+de guerre.
+
+--Un jour, reprit l'officier de quart, nous chassions deux bâtiments
+marchands séparés de leur convoi par quelque accident de mer. Tout à
+coup, à l'arrière, on signale une frégate. Le capitaine, qui la
+reconnaît pour anglaise, calcule qu'elle n'a pu encore voir les deux
+bâtiments chassés. Nous changeons de route cap pour cap, nous nous
+chargeons de toile à tout rompre, nous approchons à portée de voix. Pour
+ma part, je traitais notre capitaine d'écervelé; je m'attendais à être
+pris sans miséricorde; mais lui, avec une adresse surprenante, donne à
+la frégate le signalement des deux navires, dit les avoir rencontrés en
+détresse sous le vent, prétexte une mission pressée qui l'a contraint à
+ne pas les secourir, supplie le commandant de ne point manquer à ce
+devoir d'humanité, salue et reprend chasse. La frégate aussitôt gouverne
+dans l'aire de vent indiquée. Elle nous laisse ainsi le champ libre,
+nous rejoignons nos deux gros marchands, nous les amarinons, et ils ont
+été pour nous de très bonne prise.
+
+--Si votre capitaine joua d'audace, les pauvres diables jouèrent de
+malheur.
+
+--Un autre jour, reprit l'officier, un convoi escorté par une grande
+corvette se montre à l'horizon; nous mettons nos masques, nous nous
+rangeons dans les eaux de la corvette, et pendant une journée entière
+nous naviguons à petite portée de son canon. Elle nous prend pour un
+Anglais qui se joint au convoi. Tout à coup, vers le coucher du soleil,
+nous virons de bord et coupons la route aux derniers navires. La
+corvette, où l'on n'a rien compris à notre manoeuvre, ne vire sur nous
+qu'au bout d'un instant; elle nous canonne sans nous atteindre, et
+bientôt s'arrête prise par le calme plat.
+
+--Vous ne m'apprenez rien, interrompit Roboam Owen, j'étais troisième
+lieutenant sur ce navire. Nous vous vîmes piller un trois-mâts, couler
+un transport, et mettre le cap sur les côtes de France. Sans le calme,
+pourtant, que seriez-vous devenus?
+
+--Notre capitaine nous dit qu'il était sûr que le vent tomberait pour la
+tête de la colonne, et durerait assez du bord contraire pour nous
+permettre de rallier Boulogne.
+
+--Peut-on être sûr des variations du vent?
+
+--Voilà ce que nous disions tous. Et pourtant, chaque fois que le
+capitaine affirme que la brise fraîchira, mollira ou tournera, il dit
+juste. Nous ne l'avons jamais trouvé en défaut.
+
+--Ceci est un don qui tient du prodige, ou plutôt de la sagacité des
+sauvages qui voient des pronostics certains là où nous n'apercevons que
+de vagues indices.
+
+--Notre capitaine ne se vante pas de prédire toujours à coup sûr;
+souvent il doute, il hésite tout comme un autre marin; seulement, chaque
+fois qu'il annonce positivement un changement de temps, ce qu'il a dit
+se réalise.
+
+--Eh bien, il doit avoir beaucoup fréquenté des sauvages navigateurs.
+
+--Ceci se pourrait.
+
+--Ignorez-vous donc l'histoire de votre capitaine?
+
+--Personne à bord ne la connaît à fond, à l'exception d'un seul homme
+qui n'en parle jamais.
+
+--Dans vos ports, cependant, la curiosité a dû être excitée par
+l'audacieux surnom de Sans-Peur, qui serait le comble du ridicule s'il
+n'était mille fois justifié.
+
+--Les traits que je vous ai cités, plusieurs autres non moins certains,
+notre combat de ce matin contre votre corvette, notre mouillage dans les
+brisants, son mariage plus téméraire encore, tout, jusqu'à la route que
+nous suivons, justifie assez, ce me semble, le beau surnom de Sans-Peur.
+
+--J'ai vu par moi-même, dit Roboam Owen. Ne vous méprenez pas, de grâce,
+sur la portée de ma question. Serait-elle indiscrète?
+
+--Elle ne peut l'être, puisque je suis incapable d'y répondre. Aucun de
+nous n'a de secrets à garder, et vous avez pu vous apercevoir que le
+capitaine, tout en nous laissant ignorer sa biographie, tient hautement
+les plus étranges discours. A bord d'un corsaire de la République, dont
+la cale était pleine de prisonniers ennemis, et qui traînait à sa
+remorque une barque de pilotes galiciens, vous avez entendu ce qu'il a
+osé dire. Ces franges de _borla_ royal, ces titres nobiliaires, son
+pavois aristocratique et bizarre, le pouvoir mystérieux dont il paraît
+disposer dans le grand Océan, ses relations avec les indigènes du Pérou,
+sont pour nous des choses nouvelles et complétement obscures.
+Assurément, le passé de Sans-Peur le Corsaire a provoqué dans nos ports
+des bavardages de tous genres, qui font de lui un personnage de légende.
+Le faux et le vrai, le fantastique et le réel, le vraisemblable et
+l'impossible se mêlent dans ce tissu de récits contradictoires.
+
+--J'admire l'imagination des Français! dit le lieutenant Owen en
+souriant.
+
+--Sans-Peur est à la fois en Europe et dans l'Inde, au Mexique et aux
+terres australes. Il possède au pôle sud une île admirable où règne la
+température des tropiques.
+
+L'officier anglais se prit à rire à ces mots.
+
+--Les anges, le diable, saint Martin et bien d'autres encore sont à ses
+ordres. Des requins apprivoisés portent ses dépêches à la flotte
+sous-marine dont il serait l'amiral.
+
+--De mieux en mieux.
+
+--On raconte tout bas que, dépositaire de grands secrets d'État, il a
+reçu les confidences du roi Louis XVI. On dit que longtemps encore après
+la guerre d'Amérique, il faisait la course contre les Anglais.
+
+--Ceci serait de la piraterie, fit observer le lieutenant Owen.
+
+--On affirme qu'il a pris part à des festins de cannibales. L'on prétend
+même que, comme Nathan le Flibuste, il a été tué plusieurs fois, et s'en
+porte d'autant mieux, car chaque fois qu'il ressuscite, c'est avec dix
+ans de moins.
+
+--A ce compte-là, dit Roboam Owen d'un ton léger, il n'aurait pas grand
+mérite à être Sans-Peur.
+
+--Mille pardons! Il devrait trembler de redevenir nourrisson à la
+mamelle, puisque en trois fois, il en serait là.
+
+--En effet, il ne paraît guère avoir plus de trente ans.
+
+--Il les a d'aujourd'hui même, car notre rôle d'équipage atteste qu'il
+est né au château de Roqueforte en Lorraine, le 5 mars 1763. En dépit
+des contes du gaillard d'avant qui tournent toujours dans le même cercle
+de fables, sa réputation parmi les gens éclairés est intacte; parmi les
+officiers de la marine marchande, elle est héroïque. Parmi nous, qui
+avons l'honneur de servir sous ses ordres, il passe pour habile, sévère,
+loyal et chevaleresque au point d'en être suspect.
+
+--_Suspect_? répéta Roboam Owen.
+
+--Oui, sous le rapport politique, par le temps d'agitations
+révolutionnaires qui changent de fond en comble les institutions de la
+France et jusqu'au caractère de ses habitants...
+
+--Et vous allez en France?
+
+--Par ma foi, je n'en sais rien!...
+
+Il était fort tard, la conversation de Roboam Owen avec l'officier de
+quart ne se prolongea guère. Toutefois, le lieutenant prisonnier eut
+l'occasion d'esquisser en peu de mots sa propre biographie:
+
+Irlandais, catholique, cadet d'une famille noble, entré tout jeune dans
+la marine britannique, médiocrement traité par les officiers anglais,
+ses collègues, il n'avait pu se faire nommer capitaine malgré
+d'excellents services de guerre en Amérique, des travaux hydrographiques
+très pénibles faits durant une campagne d'exploration autour du monde,
+et plusieurs actions d'éclat récentes dont il parla sans jactance et
+sans fausse modestie.
+
+--Le capitaine, qui se connaît en hommes, vous a bien jugé du premier
+coup d'oeil, dit à ce propos l'officier dont le service devait, sans
+autres incidents, se prolonger jusqu'à quatre heures du matin.
+
+La route donnée était le nord; _le Lion_ avait sensiblement dépassé la
+hauteur du cap Finistère, et se trouvait en latitude de la Corogne, sans
+que _la Guerrera_ eût été aperçue.
+
+Maître Taillevent, à califourchon sur la pièce à pivot, s'était remis à
+interroger l'horizon.
+
+--Le capitaine a calculé juste comme d'ordinaire, ça y est. J'avais
+tort, et il a encore raison; voilà! Tandis que nous longions la côte de
+tout près, la frégate aura pris du tour et couru au large dans l'ouest;
+nous lui passons par derrière.
+
+Le maître, en vertu de ce raisonnement, observait plus spécialement
+l'arc compris entre l'ouest et le sud-ouest, ou _surouâ_, comme disent
+les marins. Au petit jour, il entrevit un point gris dans cette
+direction, et frappant sur l'épaule de l'homme du bossoir:
+
+--La voilà! dit-il à voix basse. Pas de cris! c'est la consigne!...
+
+Il courut vers la dunette, dit à l'officier de quart: «Voile dans le
+_su-surouâ_,» et il allait discrètement frapper à la porte de la chambre
+nuptiale, quand cette porte s'ouvrit.
+
+Le capitaine, en costume de combat, la referma sans bruit, et dit le
+premier:
+
+--Tu l'as vue dans le _su-surouâ_?
+
+Taillevent fit un signe affirmatif.
+
+--Loffez sur tribord! commanda Léon, loffez!
+
+L'objet de cette manoeuvre était de placer une pointe de terre entre la
+frégate et le brig; mais avant que _le Lion_ fût caché, _la Guerrera_
+mit le cap sur lui.
+
+Léon, qui l'observait à la longue-vue, prit le commandement de la
+manoeuvre, n'essaya plus de se dérober à la vue du chasseur, et gouverna
+grand largue, de manière à doubler le cap Ortégal.
+
+--Eh bien! quoi donc encore? demanda-t-il après la manoeuvre à maître
+Taillevent, qui revenait son bonnet à la main.
+
+--Capitaine, c'est à l'effet d'avoir vos ordres rapport à un certain
+Pottle Trichenpot, qui prend le frais pour le quart d'heure à l'échelle
+des haubans de misaine, étant l'auteur, _primo_, du branle-bas d'hier
+soir, et pareillement d'une petite invention pour nous mettre le feu
+dans la soute aux voiles... Aïe! aïe! fit le maître, s'interrompant
+lui-même, voiles droit à l'avant!...
+
+La situation se compliquait.
+
+
+
+
+XIII
+
+TOUJOURS TROP BON!
+
+
+Les voiles entrevues droit à l'avant étaient noyées dans les vapeurs du
+matin, plus épaisses aux approches de la terre que dans la direction du
+large. Une sorte de mirage les faisait paraître haut mâtées, mais cette
+illusion d'optique est fréquente. On ne pouvait les compter, car elles
+formaient un groupe confus.--Léon de Roqueforte laissa courir pour y
+voir mieux.
+
+A l'arrière, la frégate était si loin qu'on la distinguait à peine. Il
+fallait le regard perçant du maître et le coup d'oeil exercé du
+capitaine pour qu'il n'y eût pas de doute sur son compte, car on n'avait
+aperçu d'abord que les extrémités supérieures de ses trois mâts, fondus
+en un seul depuis qu'elle appuyait la chasse. A la longue-vue, on ne
+voyait conséquemment que son petit perroquet, sur lequel frappaient les
+premiers rayons du soleil et qui brillait comme une étoile au ras de
+l'horizon obscur du couchant.
+
+Au levant, au contraire, le brouillard était rose, et de longues ombres
+brunes hérissées de flèches s'y agitaient à l'ouvert du cap Ortégal, qui
+formait une masse noire à liséré de feu. Plus haut et à gauche,
+au-dessus des flots, le ciel était couleur d'or, verdâtre au zénith, et
+enfin, du côté de _la Guerrera_, d'un bleu qui, par opposition, semblait
+presque noir.
+
+--Nous avons du temps devant nous, mon vieux Taillevent, ajouta
+Sans-Peur le Corsaire. Explique-toi. Qu'a donc fait ton certain Pottle
+Trichenpot dont le nom n'est pas plus gracieux en anglais qu'en
+français?--«_Pottle_, demi-mesure,--et Trichenpot ou rogne-portion....»
+Est-il donc cambusier, ton coquin?
+
+--C'était le domestique du master...
+
+Taillevent, là-dessus, fit son récit sans omettre la juste part d'éloges
+due à Camuset le novice.
+
+--Et depuis deux heures du matin, par ce chien de froid, le drôle est
+les épaules au vent?
+
+--En attendant la dégelée qui le réchauffera, capitaine, avec votre
+permission.
+
+--Non! Taillevent, le misérable est assez puni. S'il était Français, il
+périrait sous le fouet; mais il est prisonnier de guerre, il n'a rien
+fait que nous ne nous crussions le droit de faire si nous étions
+nous-mêmes prisonniers à bord de l'ennemi...
+
+--Oui, capitaine, d'accord, si vous voulez; mais, sauf votre respect,
+c'est un lâche qui s'est sauvé par le trou noir pendant qu'on écharpait
+ses camarades...
+
+--Tu viens de dire qu'il voulait nous mettre le feu à bord. Sa ruse
+était bonne. Il ne pouvait être à deux endroits à la fois. Je ne vois
+point que ce soit un lâche.
+
+--Et moi, capitaine, je répète qu'il en est un.--Il pousse les autres à
+la révolte, et au moment du tremblement, il se jette dans la soute sans
+savoir qu'au fond il trouverait un trou menant chez moi, où il aurait
+tout juste sous la main de la mèche et de la lumière.--Ensuite, il
+profite de l'occasion; ça prouve qu'il n'est pas bête, le roué.--Il
+avoue qu'il attendait que nous fussions bord à bord de l'espagnole pour
+mettre le feu à nos voiles de rechange; mais mon petit Camuset ayant de
+l'oeil et du nez, la mèche est tombée par accident.....
+
+--Qu'on démarre, qu'on rhabille et qu'on m'amène ce Pottle Trichenpot.
+
+Devant un ordre précis, maître Taillevent ne savait qu'obéir,--mais non
+sans grommeler, car il était dans toute l'étendue du terme grognard
+d'eau salée comme les deux tiers de ses pareils:
+
+--Le capitaine, toujours trop bon!... Ce Pottle a une face de vent de
+bout!... Il nous portera malheur!... Un boulet ramé aux talons, et
+par-dessus le bord! Ça serait mon sentiment particulier, mon idée à moi,
+qui ne suis pas anthropophage comme pas mal de nos bons amis!... Mais,
+serais-je le brave Parawâ de la Nouvelle-Zélande, je ne voudrais pas
+manger du Pottle, physiquement, ni politiquement:--physiquement, c'est
+maigre, sec, dur, mauvaise viande, vilain morceau;--politiquement, vu
+que c'est un poltron, j'en suis sûr, tonnerre de potence! et on ne doit
+faire qu'à un brave l'honneur de le manger. Manger du poltron, vous avez
+pour la vie des coliques devant le danger; ça, c'est connu à la
+Nouvelle-Zélande, et j'y crois. «--Ah! me disait dans ses meilleurs
+moments l'ami Parawâ-Touma, comme qui dirait
+_Baleine-aux-yeux-terribles_, ah! si je pouvais vous manger, ton
+capitaine et toi, du coup, je serais trois fois brave, lion, requin,
+sans peur, tigre, tempête et le reste!...» Voilà un homme qui fait cas
+de nous!... Et moi, je dis que mon capitaine aurait besoin de manger un
+couple de nos meilleurs amis de sauvages pour devenir suffisamment
+sévère... Trop bon coeur, trop doux pour ses ennemis!...
+
+Pendant ce monologue, Pottle fut démarré, rhabillé, amené sur la dunette
+et livré à l'interrogatoire du capitaine. Le misérable grelottait,
+tremblait, gémissait, pleurait à faire pitié.
+
+Sans-Peur, lui jetant un regard de mépris, ne daigna plus l'interroger:
+
+--Aux fers, isolément, dans la poulaine! dit-il.
+
+Ensuite, il ordonna de goudronner à l'extérieur et de cercler avec de
+bons cordages une cinquantaine de barriques vides, qu'on retira de la
+cale et qui furent préparées selon ses indications, après quoi on les
+empila sous le grand panneau.
+
+
+
+
+XIV
+
+IDÉES DE CORSAIRE.
+
+
+--Je voudrais bien savoir, disait Camuset, la raison particulière à ces
+cinquante barriques!
+
+--La patience, mon petit, dit maître Taillevent sans le traiter de
+curieux, est la troisième vertu du bon matelot.
+
+--Et les deux premières, pour lors?
+
+--Dis-le, vite et bien!... ou gare dessous.
+
+--Eh bien, là, c'est le courage et l'idée.
+
+--Oui, mon garçon, tu as bien répondu, et tu gagnes main sur main en
+_inducation_; ça te servira. Le courage, ça va de soi; qui manque de
+courage, n'est qu'un Pottle Trichenpot. Mais l'idée, voilà le malin!...
+l'idée, c'est ce qui fait que tu as coupé la route à ce caïman d'Anglais
+dans la soute aux voiles.
+
+Camuset, heureux et fier de l'approbation de maître Taillevent,
+n'attrapa que deux taloches amicales jusqu'au moment où fut donné
+l'ordre de se mettre en branle-bas de combat.
+
+Isabelle parut alors. Elle ne pâlit pas à la nouvelle du péril, annoncé
+du reste dans les termes les plus rassurants:
+
+--La mer est moins dure, la frégate très éloignée, et selon toute
+apparence, les autres navires ne sont que des bâtiments marchands.
+
+Roboam Owen saluait le capitaine et sollicitait l'autorisation de
+rester sur le pont; Sans-Peur y consentit en ces termes:
+
+--Tant que j'aurai votre parole, soyez libre à bord! Vous êtes brave et
+loyal; j'aime à vous prouver ma confiance.
+
+--Vous me comblez de bontés et d'éloges, répondit l'Irlandais.
+
+_Le Lion_ pénétrait dans la zone des brouillards.
+
+On ne tarda point à reconnaître que le groupe des navires de l'avant se
+composait de cinq bâtiments de commerce, convoyés par un brig de guerre.
+
+--Isabelle, dit Léon, voici votre corbeille de mariage.
+
+--Qu'entendez-vous par là?
+
+--Prenez place sur ces coussins, chère amie, et assistez au spectacle.
+Nous allons jouer une tragi-comédie dont le dénoûment sera, j'espère, à
+notre gré à tous. Je ne vous excepte pas, lieutenant Owen...
+
+--Mais ce brig est anglais, ainsi que deux des bâtiments marchands. Il
+court sur nous pour protéger son convoi.
+
+--Je ne vous ai parlé que du dénoûment, monsieur! répliqua le capitaine
+en se rendant sur le gaillard d'avant.
+
+Et là, ne se fiant à personne, pas même à son fidèle Taillevent, il
+pointa la pièce à pivot.
+
+Les deux brigs s'avançaient à contre-bord. L'anglais était le plus
+grand, le plus fort d'échantillon, et le mieux monté en artillerie. Dans
+un combat par le travers, il aurait assurément eu de grands avantages en
+sa faveur; mais les deux navires marchant l'un sur l'autre se
+présentaient l'avant, et l'ennemi était dépourvu de cette longue pièce
+de chasse, chère aux corsaires, qui faisait maintenant la force du
+_Lion_.
+
+--Hissez le pavillon! commanda Sans-Peur.
+
+En même temps, il déchargea sa bouche à feu.
+
+Le boulet entama le mât de misaine du brig anglais, dont les projectiles
+tombèrent inertes à plusieurs brasses en avant du _Lion_, qui mit en
+panne.
+
+--Chargeons vivement, et _bis_!
+
+Un second boulet sapa le grand mât de l'ennemi, trois autres coups non
+moins heureux mirent bas sa haute mâture. Sans-Peur, se tenant toujours
+à grande distance, lui brisa successivement son gouvernail et tous ses
+canots.
+
+Puis, il courut sur le convoi.--Cinq escouades d'abordage étaient aux
+ordres des cinq premiers capitaines de prise. Les marchands fuyaient,
+prolongeant parallèlement la côte d'Espagne que le vent du sud,
+absolument contraire, les empêchait de rallier. L'un d'eux essaya de
+rétrograder dans l'espoir de se mettre sous la protection de la frégate;
+il se mit par le fait sous la volée de la formidable pièce à pivot,
+reçut un boulet en plein bois et amena les couleurs d'Espagne.
+
+Presque au même instant, Sans-Peur passait à poupe du plus gros des
+trois-mâts, et le rangeait de si près que le capitaine de prise, son
+pilotin et son escouade, sautèrent à bord sans difficultés.--Les gens du
+navire, ne pouvant opposer aucune résistance, furent mis aux fers; le
+pavillon français arboré à l'arrière.
+
+Trois fois, en vue du brig anglais désemparé, la même manoeuvre fut
+renouvelée avec une égale adresse; mais, sur ces entrefaites, le
+cinquième bâtiment, voyant que _la Guerrera_ se rapprochait, osa
+rehisser pavillon.
+
+Irrité de cet acte contraire aux lois de la guerre maritime, Sans-Peur
+poussa un rugissement terrible, et revirant avec une témérité qui étonna
+ses plus fidèles, il le cribla de trois bordées à la flottaison.
+
+Le trois-mâts espagnol mit pavillon en berne; il coulait bas.
+
+--Pendant que la frégate lui portera secours, nous rattraperons
+facilement le temps qu'il nous a fait perdre! disait le capitaine du
+_Lion_.
+
+Par malheur, le premier des bâtiments capturés, lourd transport anglais
+chargé de munitions de guerre, retardait la marche de ses conserves.
+Ordre fut donné d'en enlever à la hâte tous les objets de prix et de
+l'abandonner en y mettant le feu.--L'équipage de prise, l'équipage
+primitif et le butin furent transbordés.
+
+Cette opération donna le temps à la frégate espagnole de recueillir les
+gens du navire coulé.--Elle reprit chasse. Inclinée sous son immense
+voilure, elle labourait la mer avec une vitesse effrayante.
+
+Le brig de guerre anglais démâté, le cap Ortégal même étaient hors de
+vue.
+
+Isabelle faisait les honneurs du déjeuner, qui réunit autour de la même
+table, dans le carré, tous les officiers corsaires et le lieutenant
+prisonnier Roboam Owen.
+
+Personne n'eut le mauvais goût de parler de la frégate chasseresse. Une
+conversation polyglotte s'engagea. Par courtoisie pour Isabelle, on
+s'exprimait autant que possible en langue espagnole. De temps en temps,
+avec une grâce charmante, le capitaine s'adressait en anglais à Roboam
+Owen, profondément attristé de ses succès.
+
+Comme prisonnier de guerre et comme officier de la marine britannique,
+il en était désolé; il n'essayait point, par une fausse contenance, de
+dissimuler l'amertume de son découragement. Il savait gré pourtant au
+capitaine d'avoir interdit qu'on s'entretînt des combats de la veille ni
+des coups de main de la matinée.
+
+--Camarades, dit Sans-Peur en se mettant à table, je vous demande, au
+nom de Madame de Roqueforte, de ne point faire comme les avocats, qui ne
+parlent que de procès, et les médecins, qui ne s'entretiennent que de
+médecine. Ne tombons point,--pour ce matin, je vous en prie,--dans le
+travers commun à toutes les professions, et dont les marins sont loin
+d'être exempts. Pas un mot de marine si faire se peut.
+
+--Bravo, capitaine! à l'amende qui manque à vos intentions! A la porte
+le métier!...
+
+Cette motion, approuvée à l'unanimité, n'était point faite en vue
+d'Isabelle, encore fort avide d'entretiens de mer;--Roboam Owen le
+sentit. Elle rendit d'ailleurs le repas extrêmement gai, car à chaque
+instant, l'un ou l'autre des convives, bruyamment interrompu, se faisait
+rappeler à l'ordre, si bien qu'avant la fin du déjeuner, ils avaient
+tous été mis à l'amende, y compris le capitaine et même Isabelle, qui,
+bien entendu, le firent exprès.
+
+Comme hôte, Roboam Owen fut touché de l'attention délicate du capitaine;
+comme marin, il était dans l'admiration. Il appréciait mieux que
+personne l'habileté, le sang-froid et l'audace inouïe de Sans-Peur, qui,
+la veille, avec un faible brig, avait su vaincre une corvette aviso, et
+qui, ce matin, se surpassant lui-même, venait en quelques instants de
+mettre hors de combat un brig supérieur en force, et d'amariner un
+convoi, en vue d'une frégate dont l'approche ne diminuait même point sa
+vaillante gaîté française.
+
+_Le Lion_, au lieu de se charger de toute la toile qu'il aurait pu
+mettre au vent, réglait sa marche sur celle de ses prises, l'une, brig
+anglais d'un puissant tonnage, les deux autres, grands
+trois-mâts-barques espagnols, bons bâtiments de commerce, bien
+construits en leur genre, mais qui, n'ayant pu se soustraire au
+corsaire, étaient à plus forte raison incapables de lutter de vitesse
+avec la frégate.
+
+Chacun sait qu'en règle générale, de deux navires également bien taillés
+pour la course, le plus grand a la marche supérieure. Sans-Peur le
+Corsaire avait, à la vérité, augmenté les qualités du brig _le Lion_ en
+déployant dans son arrimage un savoir ou plutôt un instinct marin des
+plus rares.--Il avait résolu le difficile problème d'installer sur son
+avant une pièce à pivot du calibre de trente-six (en bronze, à la
+vérité), sans que ce poids énorme détruisît l'équilibre, rendît le
+bâtiment _canard_ ou ralentît sa marche. La solidité, la durée surtout
+étaient sacrifiées,--il faut en convenir;--qu'importait cela au grand
+tueur de navires!... Aussi avait-il assez aisément échappé depuis son
+départ du Havre à plusieurs croiseurs ennemis d'un rang élevé.
+
+Mais _la Guerrera_, marcheuse excellente, bien arrimée aussi et moins
+gênée par la mer, grosse encore, gagnait environ un mille par heure.
+Or, elle était à deux lieues, c'est-à-dire à six milles.
+
+Dix heures du matin sonnaient.
+
+A quatre heures de l'après-midi, par le travers du cap de las Pennas,
+_la Guerrera_ n'était plus qu'à trois portées de canon; le capitaine
+interrompit sa tendre causerie avec Isabelle et dit en souriant:
+
+--Qu'on m'amène Pottle Trichenpot!
+
+A cet ordre, une risée homérique retentit de l'extrême avant jusqu'au
+pied du grand mât; la voix perçante de Camuset put être remarquée par
+Taillevent, qui, grognant toujours, poussa Trichenpot au milieu du
+gaillard d'arrière.
+
+--Peut on rire bêtement comme ça! quand, avant une demi-heure...... Oh!
+si le capitaine avait bien fait, il ne se serait pas amusé à vous
+amariner des prises qui ne feront guère notre fortune!... Nous voici
+bien calés, maintenant, avec ces trois traînards qui nous ont fait tort
+de quatorze ou quinze milles pour le moins. Démâter l'anglais, bon!...
+mais chasser l'un et l'autre quand on est chassé soi-même...
+
+L'incorrigible grognard grognait ainsi, tandis que l'équipage ameuté
+riait des cris de désespoir de l'infortuné Pottle, qui demandait
+miséricorde sans savoir même quel sort on lui réservait.
+
+--En barrique et à l'eau! commanda Sans-Peur.
+
+Les hurlements de Pottle Trichenpot redoublèrent: on ne l'en mit pas
+moins dans une barrique bien lestée, qu'on descendit à la mer. Pour
+toute consolation, le triste garçon avait en main une longue gaule à
+laquelle pendait un chiffon blanc.
+
+Le commandant espagnol vit que le corsaire français, comptant sur son
+humanité, voulait le forcer à mettre en panne, pour amener un canot et
+recueillir le prisonnier.
+
+--Dix fois, vingt fois, cinquante fois peut être le coquin
+renouvellerait la farce!... et à la fin il nous échapperait!... Non,
+non!... Tant pis pour l'homme à la barrique!
+
+_La Guerrera_ ne s'arrêta point, comme l'avait espéré le capitaine du
+_Lion_. Le calibre de son artillerie, inférieur à celui du canon à
+pivot, était de beaucoup supérieur à celui des autres pièces du
+corsaire. La frégate restait maîtresse de rapprocher la distance. Elle
+traiterait _le Lion_ comme _le Lion_ avait traité le brig anglais. Elle
+éviterait l'abordage, et pour le combat à coups de canon, elle ne
+recevrait que le feu d'une seule pièce.--Ces réflexions n'avaient rien
+de très gai.
+
+--Riez donc, maintenant, tas d'imbéciles nés d'hier!... disait à
+demi-voix maître Taillevent.
+
+Mais il vit son capitaine qui souriait de pitié en haussant les épaules;
+il entendit les gens de l'équipage qui disaient:
+
+--Baste! est-ce que Sans-Peur est jamais à sec d'_idées_!...
+
+--L'_idée_, au fait!... répéta le grognard en sourdine. Allons! vous
+verrez que je vas encore avoir tort... et, dame! je n'en serai pas trop
+fâché!...
+
+Pottle, abandonné dans sa barrique, poussait en vain de lamentables
+clameurs.
+
+Sans-Peur, voyant que _la Guerrera_ le dépassait, fit mettre en barrique
+et affaler à la mer deux autres prisonniers, choisis cette fois parmi
+les plus braves. L'un était le maître d'équipage de la corvette
+anglaise, l'autre un sergent d'infanterie de marine; tous deux, pendant
+la révolte, s'étaient signalés par une rare énergie.
+
+Isabelle essaya d'implorer leur grâce:
+
+--Madame, interrompit Léon d'un ton sévère, je commande seul sur mon
+bord; et à l'heure du danger, je ne souffre jamais qu'on partage avec
+moi la responsabilité des mesures à prendre.
+
+Isabelle se retira dans son appartement,--elle avait le coeur gros.
+Liména vit des larmes dans ses beaux yeux noirs.
+
+--Chère maîtresse, dit-elle, vous avez tort, j'espère...
+
+--Il est dur! il est cruel!...
+
+--Son maître d'équipage, un bel homme de trente-deux ans tout au plus,
+me disait tout à l'heure qu'il est toujours trop bon... Et, tenez, voici
+ce qu'il me contait...
+
+Roboam Owen, indigné, gardait un morne silence.
+
+Sans-Peur le Corsaire l'interpella:
+
+--Je vous ai annoncé un dénoûment heureux pour nous tous, monsieur Owen.
+Le moment est venu de jouer votre rôle. Vous me traitez de barbare, vous
+avez tort.
+
+--Je ne me suis pas permis d'ouvrir la bouche.
+
+--Je sais lire sur des physionomies loyales comme la vôtre. Nous sommes
+encore à deux portées de canon de cette frégate, dont le capitaine
+répond par des actes inhumains à un stratagème de bonne guerre. Je vais
+vous donner un canot; vous le monterez avec la moitié de vos marins, qui
+y trouveront de quoi s'armer; vous accosterez la frégate; vous
+réclamerez, au nom de l'Angleterre, alliée de l'Espagne maintenant, des
+secours qui sont dus à vos compatriotes. Eh quoi! je serais un barbare,
+moi, d'essayer d'échapper à ma perte par une simple ruse! et le
+commandant de cette frégate ne le serait pas,--lui qui croit ne courir
+aucun danger,--en abandonnant non-seulement ces trois hommes, mais
+encore le brig démâté, qui, dérivant sans secours, est entraîné par le
+courant vers la côte, où il périra corps et biens!
+
+Déjà, sur un signe de Sans-Peur, la moitié des prisonniers étaient
+retirés des fers, des armes étaient mises au fond du canot. On
+n'attendait plus que l'ordre de l'amener.
+
+--Je suis inhumain, moi! poursuivait le capitaine corsaire. Mais, cette
+fois, je suis disposé à sauver les Espagnols et les Anglais aussi bien
+que les Français; car veuillez prévenir le commandant de la frégate
+qu'il ne peut éviter un grand désastre s'il s'obstine à me poursuivre.
+Mes instructions données à mes capitaines de prise seraient exécutées à
+la lettre, et les voici: «Tandis que je me ferai écraser à bout portant
+en m'accrochant à _la Guerrera_, mes prises s'élèvent au vent, mettent
+le feu à leurs voiles et abordent en masse.» On n'évite point trois
+brûlots à la fois, et on ne peut m'empêcher de faire sauter mes
+poudres.--Ainsi, que la frégate aille secourir votre brig de ce matin,
+ou bien, hommes et navires, tout ce qui est sur l'horizon à cette
+heure, va périr... sauf peut-être sa seigneurie Pottle Trichenpot,
+ajouta le capitaine en riant.
+
+--Vos moyens sont formidables! dit Roboam Owen d'un ton calme.
+
+--Ils sont dignes de mes braves compagnons!
+
+L'équipage criait avec enthousiasme:
+
+--Vive Sans-Peur!
+
+--Oh! j'ai tort!... décidément, j'ai tort, comme toujours, disait maître
+Taillevent. L'_idée_!... l'_idée_!... voilà ce que c'est que l'_idée_!
+
+Pendant qu'on achevait les préparatifs nécessaires, Roboam Owen, le
+front serein, s'avança la main ouverte.
+
+--Brave capitaine! disait-il; vous êtes le marin selon mon coeur! Je
+suis désolé que vous soyez l'ennemi du pavillon que je sers. Un homme
+tel que vous ferait la gloire de la marine britannique!... Je vous
+admire, je vous estime, je vous demande pardon d'avoir pu interpréter à
+mal vos mesures énergiques, et enfin je vous remercie de la leçon que
+vous me donnez!... Roboam Owen en profitera, s'il plaît à Dieu!
+
+--A la bonne heure, lieutenant! répondit Sans-Peur en plaçant sa main
+dans celle de l'Irlandais. Je ne vous dirai pas, moi, que l'Irlande,
+votre patrie, a mes sympathies comme tous les pays opprimés;--ma vie
+sera trop courte pour que mes actes puissent témoigner de la sincérité
+de mes voeux pour elle;--les mers d'Europe ne seront jamais mon théâtre.
+Un jour peut-être, les fils de Sans-Peur... Mais je m'égare, les
+instants pressent; les boulets de l'ennemi atteignent déjà mon sillage;
+un seul mot encore: Sachez que j'avais espéré finir par où je commence,
+et que je comptais vous délivrer le dernier, après avoir échappé à mon
+chasseur.
+
+--Je vous crois, capitaine. Je vous remerciais tout à l'heure de m'avoir
+donné une grande leçon de sang-froid maritime, je vous remercie
+maintenant de me rendre la liberté. Adieu!... adieu!... adieu!...
+
+_Le Lion_ mit bravement en panne, le canot fut amené. La moitié des
+Anglais et le peu d'Espagnols prisonniers qu'on avait à bord s'y
+jetèrent précipitamment.
+
+_La Guerrera_ tiraillait avec ses quatre pièces d'avant. Ses boulets
+finirent par tomber presque au ras du bord; mais en revanche, elle reçut
+par son avant un projectile de trente-six qui coupa ses drailles de
+focs, troua sa misaine et brisa la roue de son gouvernail.--C'était
+maître Taillevent qui le lui avait adressé par occasion.
+
+A peine l'embarcation fut-elle à la mer, que _le Lion_, chargé de toile
+à tout rompre, reprit sa course avec un élan nouveau pour rejoindre son
+convoi. La chute des focs et la rupture de la roue du gouvernail
+occasionnaient à bord de la frégate un certain désordre qui la retarda.
+La distance perdue fut ainsi vivement rattrapée.
+
+Cependant, un grand pavillon anglais était arboré sur le canot que
+dirigeait Roboam Owen.
+
+Un porte-voix en main, il se tenait prêt à héler la frégate; mais
+craignant que le commandant espagnol ne fût assez opiniâtre pour refuser
+de s'arrêter, il ne fit point ramer, se tint sur les avirons et
+attendit, en donnant l'ordre à ses gens de s'accrocher le long du bord
+et d'y monter comme à l'abordage. La frégate, en effet, malgré les
+signes et les clameurs des prisonniers, ne se disposait pas à mettre en
+panne. En moins d'une minute, elle passa si près du canot qu'elle
+faillit l'écraser.
+
+Alors eut lieu une scène indescriptible, qui ne dura pas l'espace de
+cinq secondes.--Avec des gaffes et un grappin, l'embarcation s'accrocha,
+chavira et fut brisée par le choc. Une partie des gens qu'elle contenait
+se cramponnèrent au navire. Les uns sautèrent sur les canons de dessous
+le vent, d'autres prirent à bras-le-corps l'ancre du bossoir ou se
+saisirent de manoeuvres pendantes;--les drailles coupées par le boulet
+de la pièce à pivot furent d'un grand secours, plus de dix Anglais se
+suspendirent à ces cordages qui traînaient encore à la mer. Les moins
+heureux nageaient en appelant au secours.
+
+Roboam Owen entra par les porte-haubans de misaine, courut sur le
+gaillard d'arrière, et dit au commandant:
+
+--Au nom du Ciel! secourez mes hommes à la mer!
+
+--Qui êtes-vous?
+
+--Un officier de la marine britannique, comme vous le dit mon costume.
+
+Quiconque tient à savoir comment jure un gosier espagnol, aurait dû se
+trouver là. Avec mille imprécations, le commandant de _la Guerrera_
+donnait aux diables les Français, les Anglais et sa propre personne. Il
+aurait voulu que l'embarcation eût coulé avec tous ceux qui la
+montaient.
+
+--Puisque le corsaire vous laissait libres, pourquoi ne pas gouverner
+sur la côte?...
+
+--Vous le saurez, dit Roboam Owen que ralliaient ses hommes ainsi que
+les matelots espagnols provenant de la première prise du _Lion_.
+
+Malgré toute sa fureur, le commandant espagnol mettait en panne, car il
+sentait bien que l'officier anglais présent à son bord porterait tôt ou
+tard témoignage contre lui s'il n'envoyait pas des canots à la recherche
+des gens à la mer.
+
+A peine eut-il masqué ses voiles, que du _Lion_ et des trois prises
+descendirent sans interruption des barriques de prisonniers.
+
+Les corsaires riaient; les prisonniers eux-mêmes riaient de bon coeur,
+car ils échappaient à la captivité en France et ne pouvaient craindre
+d'être abandonnés par la frégate où leur officier plaidait pour eux.
+
+Sans-Peur fit prier Isabelle de venir assister à ce débarquement
+burlesque:
+
+--Eh bien, chère amie, suis-je un barbare, un monstre qui se fait un jeu
+de la vie de ses ennemis?... Regardez ces gaillards-là! ils sont tentés
+de me remercier.
+
+Isabelle sourit en présentant son front blanc comme l'ivoire aux lèvres
+de son époux, dont Liména, d'après maître Taillevent, venait de lui
+raconter dix traits de générosité magnifique.
+
+--Pardonnez-moi, Léon!... Je ne me mêlerai plus d'affaires de service.
+
+On n'était pas hors de danger, à beaucoup près; mais l'ennemi perdait un
+temps précieux. Sans-Peur ne se borna point à forcer de voiles; on le
+vit faire à ses conserves des signaux qui ne devaient avoir rien
+d'obscur pour Roboam Owen ni pour le commandant espagnol.
+
+Les menaces de l'intrépide corsaire n'étaient pas de vaines
+fanfaronnades. Il prenait ses mesures pour transformer en brûlots ses
+bâtiments capturés, dont deux serrèrent le vent en se rapprochant de la
+côte.
+
+--Seigneur commandant, disait le lieutenant anglais au capitaine de _la
+Guerrera_, votre équipage entier connaît maintenant les desseins de
+Sans-Peur le Corsaire, qui ne reculera pas, j'en suis certain.
+
+--Mon équipage obéit à mes ordres!... Je sauve vos gens à mon grand
+préjudice, mais ensuite, je prétends faire mon devoir.
+
+--Votre devoir ne peut être de laisser incendier votre frégate, ce qui
+est infaillible. Du reste, je vous adjure, au nom de mon gouvernement,
+de porter en toute hâte secours à notre brig désemparé qui, se trouvant
+sans canots, doit être sur le point de périr corps et biens!...
+
+--Voulez-vous donc que je me déshonore!
+
+--Non, commandant. Je pense même que vous avez un moyen assuré de
+prendre votre revanche.
+
+--Ah! ah! voyons?...
+
+--Rejoignez notre brig, fournissez-lui les moyens de se réparer; en
+quelques heures il peut, avec le concours de votre frégate, avoir établi
+une mâture de fortune, et se trouver en état de vous suivre. Allez
+ensuite croiser devant Bayonne. _Le Lion_, je le sais, ne doit que s'y
+approvisionner et ne tardera pas à en ressortir.
+
+La discussion dura jusqu'à ce que les chaloupes et canots de _la
+Guerrera_ eurent recueilli tous les Anglais à la nage ou en barriques,
+sans même excepter le misérable Pottle Trichenpot, qui était alors à
+plus d'un mille au vent.
+
+_Le Lion_ et ses prises virent enfin la frégate reprendre au plus près
+bâbord amures la route du cap Ortégal, où elle devait retrouver à
+l'ancre, mais en perdition, le brig anglais qui, de minute en minute,
+tirait le canon de détresse.
+
+--La coque est parée!... s'écriaient les corsaires. Vive Sans-Peur! La
+frégate n'a pas eu goût à la brûlée! et nous voici gouvernant sur
+Bayonne avec trois belles prises.
+
+Isabelle, jusqu'alors fort alarmée, respira enfin; elle ne se permit pas
+de faire des questions; mais prévenant ses désirs, Léon lui dit
+affectueusement:
+
+--Au moment même où je menaçais les ennemis d'en venir aux plus
+horribles extrémités, je ne désespérais pas de l'avenir, chère Isabelle;
+mais il entre, dans ma manière de commander et d'agir, de ne jamais
+instruire mes gens de mes ressources de sauvetage. Je leur présente la
+mort sous des couleurs héroïques; je me réserve de songer à leur salut.
+Cette fois il m'importait plus que jamais de paraître déterminé à périr
+afin d'imposer à Roboam Owen.
+
+--Vous aviez donc quelque espoir de retraite?
+
+--Le meilleur marcheur de nos trois bâtiments capturés aurait attendu à
+quelque distance le moment de l'incendie. Avant d'aborder, je faisais
+jeter dehors toutes nos embarcations. Vous deviez être enlevée par
+Taillevent lorsque j'aurais mis le feu aux mèches communiquant avec ma
+soute aux poudres. La frégate, prise entre trois bâtiments incendiés,
+accrochés à elle, n'aurait guère pu s'opposer à la manoeuvre de nos
+chaloupes et canots; mais j'aurais perdu beaucoup de braves, deux de mes
+prises et mon cher _Lion_, encore tout imprégné des parfums de notre
+union.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, pendant la nuit, Sans-Peur le Corsaire entrait triomphant,
+avec ses trois captures, dans le port de Bayonne, où il ne passa que
+trois fois vingt-quatre heures.
+
+
+
+
+XV
+
+RELACHE DE TROIS JOURS.
+
+
+Le premier jour, un courrier fut expédié au Havre, à l'armateur
+Plantier, afin qu'il eût à se rendre à Bayonne pour s'y occuper de la
+vente des prises; un contrebandier basque fut chargé des lettres
+adressées par Isabelle et Léon à don Ramon, marquis de Garba y Palos. Le
+mariage civil du corsaire Sans-Peur fut affiché à la porte de la maison
+commune, avec demande de dispenses de publications appuyée comme
+d'urgence par le citoyen commissaire de la marine. L'équipage entier eut
+_campo_ et mit sens dessus dessous tous les cabarets de la ville. Le
+club des capitaines et des marins libres vota, en séance solennelle,
+qu'une ovation civique serait décernée au glorieux Sans-Peur, corsaire
+du Havre, digne concitoyen des corsaires de Bayonne.
+
+ * * * * *
+
+Le second jour, des gens du port, payés à la journée, emmagasinèrent à
+bord cinq mois de vivres et autant de munitions qu'il était possible
+d'en embarquer.
+
+A l'auberge où avait élu domicile le citoyen capitaine du _Lion_,
+Sans-Peur le Corsaire, ci-devant comte de Roqueforte, se rendit une
+députation de capitaines renommés pour la plupart. C'étaient: Soustra,
+qui, l'année suivante, commandant la corvette corsaire _la Bayonnaise_,
+enlevait à l'abordage la frégate anglaise _l'Embuscade_;--Bastiat et
+Dufourc, ses généreux armateurs;--Pellot et Jorlis, jeunes encore, et
+dont la renommée naissante n'atteignit son apogée qu'en 1811, à bord du
+_Général Augereau_ et de _l'Invincible Napoléon_;--Dubédat, le
+capitaine, et Régal, son lieutenant, qui, avec _la Citoyenne française_
+de vingt-six canons, mirent hors de combat une frégate anglaise de
+soixante;--Darribeau, qui, en 1808, monta le corsaire _Amiral
+Martin_;--Brisson, Garrou, Halsouet, et dix autres dont les exploits
+sont demeurés célèbres dans les fastes de Bayonne.
+
+Tous les marins du pays les escortaient.
+
+Les sans-culottes les plus exaltés trouvèrent qu'on rendait beaucoup
+d'honneurs à un aristocrate fort mal défroqué, s'il fallait en croire
+les gens de son propre bord: «Il s'était marié en Espagne, au pied des
+autels catholiques, avec la soeur d'un marquis, et pavoisait son navire
+d'armoiries nobiliaires.» Au club de l'Égalité, on parla de dénoncer
+fraternellement à la commune le capitaine du _Lion_.
+
+Les festins et les plaisirs des corsaires continuèrent à mettre en
+rumeur les bas quartiers, tandis qu'un banquet civique était offert à
+Léon, à Isabelle et aux officiers de leur bord, par toutes les
+notabilités maritimes de Bayonne. Quelques sans-culottes imprudents se
+firent rosser dans la rue des Cordeliers par les matelots du _Lion_,
+lesquels furent traités d'aristocrates et de suspects.
+
+ * * * * *
+
+Le troisième jour, en dépit de la mauvaise grâce du citoyen adjoint,
+Léon de Roqueforte, dit Sans-Peur, et Isabelle de Garba y Palos furent
+unis, conformément aux lois de la République une et indivisible. Aux
+applaudissements de tous les marins, et malgré les murmures des
+clubistes ameutés qui n'osèrent plus faire des leurs, les jeunes et
+glorieux époux furent ramenés à leur bord, où Sans-Peur rendit un
+banquet splendide à ses amphitryons de la veille.--_Le Lion_ devait
+appareiller après le dessert.
+
+La vigie de la côte signala tout à coup, comme croisant au large, une
+frégate, une corvette et deux brigs, dont l'un paraissait de coupe
+anglaise.
+
+--Eh bien! faisons escorte à notre frère et ami Sans-Peur! s'écrièrent
+les capitaines de Bayonne. A lui le commandement général!
+
+--Frères, vous me comblez d'honneur! répondit Léon. A vos santés! au
+succès de nos armes, et vive la patrie!...
+
+Après le banquet d'adieux, le feu d'artifice!...
+
+--Chacun à son bord!... attrape à prendre le large!...
+
+A la faveur d'un beau clair de lune et d'un bon vent de sud-est,
+l'escadrille des corsaires franchit la barre. Chaque navire traînait à
+sa remorque une grosse barque chargée de matières incendiaires.
+
+
+
+
+XVI
+
+JOURNAL DE ROUTE.
+
+
+Le style marin est d'une admirable concision, non sur le gaillard
+d'avant lorsqu'on en est au chapitre des contes de bord ou des relations
+de campagne, mais sur le journal de route ou table de loch, à la colonne
+des événements. Aussi, le plus court moyen de raconter la traversée de
+Bayonne au Pérou faite par _le Lion_, serait-il de transcrire les pages
+les plus saillantes du journal rédigé par les officiers et pilotins de
+quart, sous le contrôle du capitaine; en sorte qu'on lirait tout
+d'abord:
+
+
+10 mars.--_Quart de huit heures à minuit._
+
+«Beau temps, belle mer, fraîche brise de sud-est, à neuf heures et demie
+appareillé de conserve avec les six corsaires: _l'Adour_, _le Basque
+libre_, _la Belle Républicaine_, _les Basses-Pyrénées_, _l'Égalité_, _le
+Sans-Souci_, chacun notre brûlot à la traîne.--Quatre voiles en vue: une
+frégate, une corvette et deux brigs de guerre, courant largue tribord
+amures.--Couru droit dessus.--Rien de nouveau.
+
+ «_L'officier de quart_: PAUL DÉRAVIS.»
+
+Ce laconisme est excellent et mérite d'être imité, mais les termes
+techniques rendraient par trop obscure la transcription littérale de la
+table de loch.
+
+
+11 mars.--_Quart de minuit à quatre heures._
+
+Le ciel était pur, un superbe clair de lune permettait aux deux[NT1]
+flottilles ennemies de juger de leurs manoeuvres respectives[NT1];
+toutefois les corsaires, naviguant de front vent arrière, masquaient
+ainsi les barques-brûlots qu'ils traînaient à leurs remorques.
+
+A une heure et demie tout le monde sur le pont,--les chaloupes des
+corsaires de Bayonne sont mises à la mer pour remorquer à leur tour les
+brûlots, et les corsaires, maîtres du vent, se forment en ligne de
+bataille hors de portée de canon, tandis que quatre des brûlots, chargés
+de toile, se dirigent sur la frégate, et deux sur la corvette, le
+septième étant mis en réserve par les ordres de Sans-Peur.
+
+La frégate et la corvette canonnent les barques incendiaires: l'une
+d'elles est coulée; trois autres abordent la frégate en y mettant le
+feu. La corvette évite les deux brûlots lancés sur elle, mais non sans
+faire un mouvement qui permet au trois-mâts-barque _les Basses-Pyrénées_
+de lui envoyer une bordée d'enfilade.
+
+Quatre actions s'engagent simultanément.
+
+_Le Lion_ et _le Sans-Souci_, secondant les brûlots, canonnent, l'un par
+l'avant, l'autre par l'arrière, la malheureuse _Guerrera_, qui sauta
+vers trois heures du matin, après une agonie héroïque.
+
+Le brig anglais est enlevé par l'abordage simultané de _l'Adour_ et du
+_Basque libre_, pendant que le brig espagnol amène pavillon sous le feu
+de _l'Égalité_.
+
+Mais la corvette anglaise _la Dignity_ remporte un avantage signalé;
+non-seulement elle s'est débarrassée des deux brûlots lancés contre
+elle, mais encore elle coule le troisième, et serrant de près _les
+Basses-Pyrénées_, démâte le grand trois-mâts-barque.--_La Belle
+Républicaine_ n'est pas mieux traitée; un grave incendie se déclare à
+son bord,--et à la faveur d'une saute de vent, la corvette prend
+chasse.
+
+Voici en quels termes se termine sa relation des événements du quart:
+
+«A quatre heures, jolie brise variable de l'est au nord-est. _Le Basque
+libre_ va secourir _la Belle Républicaine_. _L'Égalité_ donne la
+remorque aux _Basses-Pyrénées_. _L'Adour_, _le Sans-Souci_ et _le Lion_
+chassent la corvette anglaise.
+
+ «_L'officier de quart_, ÉMILE FÉRAUX.»
+
+Pendant le quart du jour qui finit à huit heures du matin, _la Belle
+Républicaine_, secourue par les équipages du _Basque libre_, des
+_Basses-Pyrénées_ et de _l'Égalité_, parvient à éteindre son incendie.
+
+_Le Lion_, _l'Adour_ et _le Sans-Souci_ mettent _la Dignity_ dans
+l'absolue nécessité de s'échouer sur le cap de la Higuera.
+
+Un signal de ralliement général réunit toute la flottille française dans
+les eaux des _Basses-Pyrénées_ et de _la Belle Républicaine_, qui se
+regréent durant un déjeuner patriotique dont Isabelle fait encore les
+honneurs à tous les capitaines et principaux officiers.
+
+Le journal de route parle des honneurs funèbres rendus aux braves tués
+en combattant, et ajoute:
+
+«Adieux fraternels.--A onze heures, les corsaires de Bayonne et les deux
+brigs amarinés font route de leur bord en nous saluant de vingt et un
+coups de canon.--Rendu le salut coup pour coup. Lavé le pont. Service
+ordinaire de propreté.--A midi, dîner de l'équipage.
+
+ «_L'officier de quart_, BÉDARIEUX.»
+
+_Le Lion_ gouvernait de manière à s'élever au vent, pour doubler dès le
+surlendemain les pointes occidentales de l'Espagne.
+
+Isabelle s'étant tenue sur la dunette, à côté de son valeureux époux,
+tant que dura la bataille, son sang-froid fit l'admiration de tous les
+gens du bord.
+
+Les capitaines, ses convives, lui décernèrent à l'envi le titre de
+_Lionne de la mer_. Elle leur répondit en souriant qu'elle
+s'efforcerait de s'en rendre digne par l'étude de leur beau métier.
+
+Si la table de loch n'enregistra ni ces paroles ni les toasts portés à
+la vaillante compagne de Sans-Peur, à plus forte raison n'y est-il pas
+question de Roboam Owen, que le capitaine du _Lion_ remarqua fort bien
+faisant son service à bord de _la Dignity_.
+
+Sur la même corvette se trouvait aussi, mais dans les profondeurs de la
+cale, le misérable Pottle Trichenpot, qui rendait avec usure à tous les
+Français les malédictions du prudent grognard maître Taillevent. A peine
+l'équipage anglais eut-il pris terre au cap de la Higuera, que Pottle
+Trichenpot conçut le projet de se rendre au château de Garba, où il
+espérait bien trouver l'occasion de faire quelque mauvais coup.
+Provisoirement, comme s'il eût deviné que le loyal Roboam Owen
+préméditait le même voyage, il trouva le moyen d'entrer à son service.
+
+Sous la date du 12 mars, le journal de bord disait que _le Lion_ avait
+fait route vers le sud-sud-ouest.
+
+Le 15, à la hauteur du détroit de Gibraltar, il mit ses masques, et prit
+l'apparence d'un gros brig marchand espagnol pour passer sous le canon
+d'une division de vaisseaux de ligne anglais. Le soir du même jour il
+amarinait, pillait et brûlait un vaisseau de la Compagnie des Indes.
+
+Le 18, en vue de Madère, il capturait une goëlette espagnole bonne
+marcheuse, qui reçut un équipage de prise.
+
+Le 25, relâche à Saint-Antoine, île du cap Vert, pour faire des
+provisions fraîches;--débarqué les prisonniers anglais et espagnols,
+bouches inutiles et embarrassantes;--appareillé le soir.
+
+Le 1er avril, fête du passage de la ligne.
+
+Le journal de route ne dit pas que Camuset et vingt autres furent
+baptisés par la pompe à incendie, avec toutes les farces et
+bouffonneries d'usage.
+
+Tandis que Sans-Peur racontait à Isabelle l'histoire héroïque de ses
+navigations passées, le maître d'équipage en donnait une version non
+moins intéressante à la soubrette péruvienne.
+
+Le calme plat qui dura jusqu'au 8 avril rendait les longs récits
+nécessaires. L'impatiente curiosité de Camuset lui valut chaque jour
+plusieurs taloches paternelles, qui accrurent son profond respect pour
+maître Taillevent.
+
+Le 8, un temps à grains rafraîchit le brig et la goëlette, qui mirent le
+cap sur le Brésil. Isabelle, avec un petit porte-voix d'argent, commanda
+la manoeuvre pour la première fois.
+
+Les jours suivants, elle fit augmenter et diminuer de voiles, fit
+prendre et larguer des ris, et dirigea des virements de bord.
+
+Le 20, le cap Frio fut signalé en même temps que plusieurs voiles.
+Branle-bas de combat. Enlevé trois gros navires marchands et un
+transport ennemi chargé de prisonniers français.
+
+Le 26, à l'île Sainte-Catherine, vendu les prises, fait des provisions
+fraîches.
+
+Le 2 mai, croisière au bas du Rio de la Plata. Rançonné, en l'espace de
+quatre jours, quinze bâtiments anglais ou espagnols.
+
+Le 6, combat acharné contre une petite frégate hollandaise. La goëlette
+et un trois-mâts armé de Français sont coulés, mais la frégate est
+enlevée et reçoit un équipage de prise suffisant pour la manoeuvre.
+
+Les prisonniers de guerre sont abandonnés au bas du fleuve, sur un
+radeau de débris qu'escorte une de leurs chaloupes.
+
+Sans-Peur reste à bord du _Lion_, sa frégate le suit.
+
+Le 20 mai, relâche aux îles Malouines.
+
+Isabelle, remplissant les fonctions d'officier de manoeuvre, commande le
+mouillage dans la baie de la Soledad.
+
+Taillevent, ravi, laisse tomber une larme d'enthousiasme sur son
+sifflet; le respect dû à la Lionne de la mer contient les
+applaudissements, mais non les murmures élogieux de l'équipage.
+
+La mer est grosse, le froid piquant, le ciel chargé de nuages qui
+présagent de prochaines tempêtes; les baleines bondissent et lancent des
+jets d'eau écumante; les albatros, aux grandes ailes, leur livrent
+d'étranges combats.
+
+Les corsaires vont à la chasse aux boeufs et au chevaux. On embarque à
+bord de la frégate un troupeau des uns et des autres. Les boeufs seront
+abattus pour la nourriture des équipages; les chevaux sont destinés à
+être débarqués sur les rives sauvages qu'habite le cacique Andrès.
+
+Le 25, Isabelle commande l'appareillage par une brise fraîche et dans
+une situation périlleuse. Sans-Peur l'observe en souriant. Les officiers
+du bord sont émerveillés de la justesse de son coup d'oeil.
+
+--C'est un matelot! un matelot fini! murmura maître Taillevent.
+
+--Pardonnerez! se permit de dire l'incorrigible Camuset, _matelote_,
+serait plus vrai, m'est avis.
+
+Une taloche mémorable fut le prix de cette observation grammaticale.
+
+--Bon homme, mais trop brutal!... soupira Camuset, dont les progrès en
+matelotage ne le cédaient point à ceux qu'avait faits en manoeuvre
+madame la commandante. Par les plus mauvais temps, il prenait une
+empointure avec l'adresse d'un vieux gabier. Il commençait à avoir de
+l'_idée_, tellement qu'en diverses rencontres il se signala par sa
+présence d'esprit.
+
+Au combat de la Plata, par exemple, un grappin d'abordage casse, il
+rattrape le bout de la chaîne, saute avec sur la vergue de misaine de
+l'ennemi, reçoit trois balles dans le corps, mais ne s'affale au poste
+des blessés qu'après avoir achevé un double amarrage d'une solidité à
+toute épreuve.
+
+Cet exploit n'échappa point à l'oeil clairvoyant du maître, qui en
+rendit compte à son capitaine en présence de tout l'équipage. Sur sa
+proposition expresse, Camuset, à l'âge de dix-neuf ans, fut élevé à la
+dignité de matelot de deuxième classe.
+
+Le 1er juin, au sud du cap Horn, une effroyable tempête assaillit le
+brig corsaire et sa conserve la frégate.
+
+Les brouillards et les nuits interminables de la saison finirent par les
+séparer, ce qui explique pourquoi, à partir du formidable coup de vent,
+il n'est plus question sur le journal de route du _Lion_ de la frégate
+capturée par le travers de la Plata.
+
+
+
+
+XVII
+
+LE GRAND CHEF DES CONDORS ET BALEINE-AUX-YEUX-TERRIBLES.
+
+
+Sur une côte rocailleuse, presque déserte, désolée, incessamment battue
+par les flots du grand Océan,--à plus de cent trente lieues au sud de la
+capitale du Pérou,--un groupe de serviteurs respectueux entoure le
+cacique Andrès de Saïri.
+
+Le vieillard, pensif, est assis sur un rocher d'où ses yeux, rougis par
+les larmes, interrogent l'horizon, l'horizon toujours muet. L'âpre brise
+du large fouette les longs cheveux blancs qui encadrent sa figure
+austère. A ses pieds se tord la mer irritée, dont les vagues rendent un
+bruit monotone, triste comme ses soupirs.
+
+L'aïeul d'Isabelle attendait.
+
+Il attendait, cherchant l'avenir aux confins de ces ondes qui le
+séparent de l'enfant de sa vieillesse,--ne pouvant se résigner au
+présent,--rêvant avec amertume à son glorieux passé.
+
+L'âge et la douleur avaient bien changé le valeureux compagnon d'armes
+de José Gabriel, grand chef des Condors. Le front appuyé sur sa main
+amaigrie, il songeait au héros dont il fut le vengeur, en maudissant le
+manque de foi des Espagnols qui laissaient renaître la tyrannie; il se
+rappelait en frémissant la fin terrible du frère de sa mère, de José
+Gabriel, son ami, son modèle et son prince.
+
+Toute l'histoire de la grande insurrection de 1780 se déroulait dans
+ses pensées sombres comme le deuil de sa patrie, car aux heures de lutte
+et aux années de trêve succédaient les jours de servitude.
+
+--Et désormais, hélas! murmurait-il, je ne suis plus qu'un vieillard
+impuissant!...
+
+Les heures de lutte furent courtes, mais sublimes.
+
+José Gabriel, le grand chef des Condors, avait fait trembler les
+Espagnols. A la tête d'une multitude indisciplinée, il sut l'emporter
+sur les troupes régulières, conquit rapidement six provinces, gagna
+plusieurs batailles, se fit proclamer inca sous le nom royal de Tupac
+Amaru, et fut sur le point d'affranchir la race opprimée.
+
+Le sort des armes le trahit; il fut fait prisonnier et puni de son
+héroïsme par un supplice infâme.
+
+Les Espagnols le mirent à mort avec des raffinements de cruauté
+dignes,--a dit un historien[5],--des premiers conquérants du Pérou.--En
+présence de sa femme et de ses enfants, on lui arracha la langue, puis
+on le fit écarteler.
+
+[Note 5: FRÉDÉRIC LACROIX, _Pérou et Bolivie_.]
+
+Ces barbaries, loin d'intimider les insurgés, redoublèrent leur fureur
+en légitimant leurs représailles. Andrès, cacique de Tinta, prit le
+commandement;--à son tour, selon l'usage antique, il reçut le titre
+éminent de grand chef des Condors (_Cuntur-Kanki_).
+
+Le soleil, le feu, l'aigle et le lion sont des emblèmes religieux ou
+nobiliaires, communs à la plupart des peuples. Chez les anciens
+Péruviens, le soleil passait pour Dieu; le feu, son symbole, était
+entretenu par des vierges soumises aux mêmes lois que les vestales
+romaines.--Le plus redoutable des oiseaux de proie de leurs montagnes,
+gigantesque vautour, le _cuntur_ ou condor, donnait son nom aux
+guerriers, qu'on décorait également de celui de _Puma_, c'est-à-dire de
+lion. Ainsi, Léon de Roqueforte ne fut connu que sous le surnom fameux
+de _Puma del mar_, le lion de la mer.
+
+«Un chef de guerre était appelé _Apiu Cuntur_, grand vautour; _Cuntur
+Pusac_ était le titre réservé au chef de huit Condors; le titre
+supérieur, _Cuntur-Kanki_, n'était décerné qu'au chef des chefs, au
+général[6].»
+
+[Note 6: VALDES Y PALACIOS, _Voyage de Cuzco au Para_.]
+
+Après José Gabriel, son neveu Andrès sut s'illustrer par un grand
+stratagème dont l'histoire lui attribue tout le mérite.
+
+Il avait mis le siége devant la ville de Sorata, où les Espagnols
+s'étaient retranchés derrière des fortifications de terre, défendues par
+une puissante artillerie. Les Péruviens, mal armés, ne parvenaient point
+à prendre la place. Andrès fait construire avec une merveilleuse
+promptitude une longue jetée qui réunit les eaux des montagnes d'Ancoma,
+dirige le torrent contre les remparts, ouvre la brèche par ce moyen et
+envahit la ville, dont les défenseurs furent massacrés en punition du
+supplice hideux infligé à l'Inca José Gabriel[7].
+
+[Note 7: Historique.]
+
+Les Espagnols durent, bientôt après, conclure un traité avec le cacique
+victorieux, qui venait en même temps de venger mille fois sa fille
+Catalina.
+
+Enfin le marquis de Garba y Palos, retiré des prisons de Lima, ayant
+repris le gouvernement de Cuzco, les années de trêve commencèrent.
+
+Isabelle grandit sous les yeux de son aïeul. Elle se développait en
+force et en grâce, telle que sa mère. Un noble rejeton de la race
+antique des Incas fleurissait sur une tige,--espagnole il est vrai, mais
+arrosée d'un sang vénéré par les nations indigènes.
+
+Malheureusement, le marquis de Garba, rappelé en Espagne, fut remplacé
+par un despote. Les jours de servitude revinrent. Andrès ne dut son
+salut qu'au dévouement de ces mêmes sujets, qui sont à cette heure
+pieusement groupés autour de lui.
+
+Il vivait au désert, dans les ruines d'un château-fort abandonné à la
+suite des fréquents tremblements de terre qui rendaient la contrée
+presque inhabitable. Ses compagnons d'exil ayant recouvert de
+branchages et de chaume l'enceinte dévastée, la meublèrent peu à peu
+avec un luxe inattendu.
+
+Formés en petites troupes de cavaliers, ils pénétraient, par des chemins
+connus d'eux seuls, jusque dans l'intérieur du pays, dépassant parfois
+Tinta et Cuzco, villes situées à près de cent lieues de leur mystérieux
+asile.
+
+On était parvenu à faire croire aux Espagnol que le vieil Andrès de
+Saïri était mort;--pour mieux les tromper, on célébra ses funérailles
+selon les rites péruviens. Les dépouilles mortelles qui passaient pour
+les siennes furent accompagnées avec pompe, durant un trajet de trente
+lieues, par les tribus quichuas du territoire, et enterrées dans l'île
+de Plomb, que baignent les eaux du lac Sacré[8].
+
+[Note 8: La géographie conserve à ce vaste et remarquable lac,--le plus grand
+de ceux qu'on connaisse dans l'Amérique méridionale,--son nom quichua ou
+péruvien de _Titicaca_, littéralement _île de Plomb_. Il s'appelle aussi
+lac de _Chiquito_ ou _Chucuito_, du nom des peuples nomades qui campent
+sur ses bords et de celui d'une ville bien déchue aujourd'hui, qui
+comptait trente mille âmes lors de l'insurrection de José Gabriel
+_Condor-Kanki_, s'intitulant l'Inca Tupac Amaru.
+
+Le _lac de l'île de Plomb_, situé sur le territoire habituel des
+républiques de Bolivie et du Pérou, est plus élevé au-dessus du niveau
+de la mer que le sommet du pic de Ténériffe; son bassin est formé par
+les plus hautes montagnes de toute l'Amérique. Il a plus de cent lieues
+de tour; sa plus grande longueur est d'environ quarante lieues du
+nord-ouest au sud-est; sa plus grande largeur de vingt à vingt-cinq.]
+
+Mais à l'état de légende pour les populations indigènes, à l'état de
+document pour les caciques, le bruit était incessamment répandu que le
+chef des Condors, retiré dans son aire, y attendait l'heure de s'abattre
+avec ses aiglons sur les Castillans traîtres à la parole jurée.
+
+Les serviteurs d'Andrès montraient aux caciques péruviens,--aymaras ou
+chiquitos,--les franges du _borla_ de leur grand chef; ils levèrent
+aisément ainsi l'impôt de la fidélité, de l'esclavage, de l'espérance.
+
+Le vieux castel recouvert en chaume se meubla, s'arma, et surtout
+s'approvisionna d'armes et de munitions.
+
+Par malheur, Andrès ne se sentait plus capable de diriger un nouveau
+soulèvement. Digne et ferme devant l'adversité, il ne pouvait parfois
+contenir sa trop juste douleur.
+
+--Plus de deux ans, et rien!... toujours rien!... murmurait-il. Pour
+comble de maux, celui que j'attends aurait-il donc péri?... Je n'ai su
+qu'une chose, c'est que le marquis de Garba y Palos est mort en son
+château de Galice. Et là gémit à cette heure la fille de ma fille,
+Isabelle, mon sang, l'espoir de mes vieux jours!... O Lion de la mer! ne
+t'aurais-je revu un instant que pour te perdre encore!...
+
+Un homme fort différent des cavaliers et des pêcheurs quichuas qui
+entouraient le vieillard, un homme dont la face et le corps presque nus
+étaient tatoués des insignes belliqueux en honneur à la
+Nouvelle-Zélande,--Parawâ (la Baleine), tel était son nom,--répondit
+avec emphase en langue espagnole:--Grand chef des Condors, toi qui n'es
+ni un Anglais maudit, ni un Castillan sans foi, pourquoi parles-tu comme
+une femme de race blanche!... Le Lion de la mer ne meurt pas!... Il ne
+meurt pas, le Puma des grandes eaux salées, le Vautour des mornes et des
+îles, le Feu qui éclaire et qui brûle, le Soleil de l'Océan!...--Il m'a
+dit: «--Parawâ, Grand-Poisson, parcours la mer, passe d'île en île,
+navigue sans cesse en montrant mon drapeau à mes peuples, mon drapeau
+d'or où bondit un lion de feu.»--Et moi, le Grand-Poisson, j'ai rangé
+mes esclaves sur les pagaies de ma pirogue de guerre, j'ai parcouru la
+mer, j'ai passé d'île en île, naviguant sans cesse sous le drapeau d'or
+où bondit le lion de feu!
+
+--Nous savons tous, dit Andrès, que Parawâ, l'homme-baleine, est un
+serviteur fidèle et un navigateur habile.
+
+Le Néo-Zélandais reprit:
+
+--LÉO, le _Puma del mar_, le _Rangatira-Rahi_, grand chef des chefs des
+îles de la mer, m'a dit encore: «--Parawâ, guerrier-poisson, tu iras
+vers le cacique Andrès, qui est pour moi tel qu'un père, et tu lui
+crieras: «Courage!...» et tu crieras à tous les peuples: «Courage et
+patience!...» Car moi, je vais dans mon pays de France y faire connaître
+le lion Sans-Peur; je vais au pays d'Espagne y prendre pour femme la
+fille du chef des Condors!»
+
+Andrès soupira sans interrompre Parawâ-la-baleine.
+
+«--... Le soleil s'éteint au couchant et se rallume au levant, le Lion
+de la mer monte sur son vaisseau qui plonge dans la nuit, il reparaîtra
+dans la lumière des grandes montagnes!...» Ainsi m'a parlé la chef des
+chefs, LÉO, qui est maintenant, sois-en sûr, l'époux de ta fille
+bien-aimée.
+
+Andrès hochait la tête, le Néo-Zélandais s'écria vivement:
+
+--Je ne suis qu'un homme et j'ai pu obéir... Il est _atoua_, esprit,
+maître et souverain, plus fort que la tempête!... Pourquoi donc
+restes-tu dans le doute et la douleur?--Je ne suis qu'un homme, un chef
+de guerriers,--il est vrai,--_Parawâ-Touma_, la baleine au regard
+terrible,--mais quand j'ai réussi à parcourir plus de trois mille
+lieues, tantôt avec ma pirogue, tantôt sur de petits navires de
+Taïti,--quand il m'a suffi à moi, pour rire de toutes les chances
+contraires et pour venir jusqu'à toi, d'être le serviteur qui a bu
+l'haleine de LÉO,--peux-tu craindre, chef des Condors, que LÉO l'_Atoua_
+ait été mangé par ses ennemis?... Il reviendra comme il l'a promis aux
+nations de l'Océan... Le Lion de la mer ne meurt pas!...
+
+Porter la moindre atteinte à la confiance fanatique de
+Baleine-aux-yeux-terribles, eût été une faute dont Andrès, n'eut garde
+de se rendre coupable. Assez d'autres, dès lors, s'efforçaient
+d'ébranler la foi des Polynésiens en la puissance surhumaine de LÉO
+l'_Atoua_. Les Anglais et leurs missionnaires sillonnaient déjà
+l'Océanie; et les premières colonies pénales étaient fondées sur les
+rives de la Nouvelle-Hollande, où la révolution de 1789 empêcha les
+Français de s'établir, selon les desseins du roi Louis XVI, dont Léon de
+Roqueforte avait connu avec détail les instructions officielles.
+
+--Baleine-aux-yeux-terribles, répondit enfin le cacique, les années ont
+amassé la neige sur mon front. La vie des peuples est longue, et c'est
+pourquoi, de mon côté, je crie: Patience, aux Quichuas du Pérou; mais la
+vie d'un vieillard est courte; verrai-je jamais la jour de la
+délivrance? J'ai abandonné la terre de mes pères, j'ai fait ma demeure
+de ces ruines au bord de la grande mer; d'ici, à toute heure, je
+redemande à l'horizon le compagnon de nos combats. Si j'avais perdu tout
+espoir, vaillant Parawâ, je retournerais dans mes montagnes, et tu ne me
+verrais point assis sur un rocher desséché par la brise de mer, les
+regards toujours tournés vers les flots.
+
+--Le chef des Condors parle avec sagesse! qu'il espère donc, et qu'il ne
+désespère jamais!...
+
+--Jamais il ne désespérera, dit Andrès.
+
+--Courage! Fils du Soleil, ne laisse point noyer dans la tristesse le
+coeur du vainqueur de Sorata.
+
+--Baleine de l'Occident, le jour même où je déchaînais les torrents des
+montagnes contre les murs de Sorata, mon coeur était plongé dans une
+douleur qui dure encore! Mon prince et ma fille bien-aimée avaient péri
+sous les coups féroces des Espagnols. La tristesse, brave Parawâ, peut
+marcher à côté du courage. La tristesse convient au vieillard exilé que
+le sort sépare de sa dernière enfant.
+
+--Parawâ-Touma hait la tristesse, dit le sauvage néo-zélandais en
+brandissant son _méré_ ou casse-tête; il est à des milliers de lieues de
+sa terre, de sa nation, de ses femmes et de ses fils. La goëlette
+taïtienne qui l'a conduit vers toi, grand chef des Condors, s'est
+engloutie dans le tourbillon du Bourreau, la roche tranchante l'a
+ouverte comme une noix de cocotier, et tous ceux qui étaient à bord ont
+péri; seul, j'ai survécu. Et maintenant l'Océan s'étend entre ma hutte
+chérie et moi. Me vois-tu dans la tristesse?... Non! non! Qu'elle
+s'approche du coeur de Parawâ, il la chassera en chantant le _Pi-hé_ qui
+remplit d'une joie terrible.
+
+Le _Pi-hé_, hymne belliqueux de l'Union et de la Séparation, de la Vie
+et de la Mort, est le chant national des indigènes de la
+Nouvelle-Zélande. Il commence par une invocation à l'_atoua_ MAOUI
+(l'Esprit-Suprême), qui détruit l'homme, mais absorbe en lui son âme. Il
+se termine par la louange enthousiaste de ceux qui sont morts, et par
+de fières consolations données aux survivants.
+
+Sur l'invitation d'Andrès, Parawâ consentit à faire entendre le _Pi-hé_.
+
+Hommes et femmes, tous les Péruviens, Quichuas pur sang ou métis,
+formèrent cercle, tandis que le sauvage se recueillait profondément.
+
+Il posa sa massue contre le rocher, se croisa les bras sur la poitrine,
+et modula quelques vers d'un rhythme étrange. Bientôt il leva les mains
+vers le ciel en jetant quelques éclats de voix; puis, saisissant son
+casse-tête, il le brandit avec fureur. Ses gestes étaient menaçants, ses
+regards vraiment terribles; par moments, quelques intonations douces se
+mêlaient à ses cris bizarres, il s'exaltait en jouant sa pantomime
+chantée; et malgré ce qu'avait de dur sa physionomie sillonnée de
+tatouages affreux, elle prenait un caractère qui fit impression sur les
+serviteurs chrétiens et civilisés du vieux cacique Andrès.
+
+Qu'on juge donc de l'effet imposant et formidable du _Pi-hé_ lorsque,
+dans une circonstance solennelle, il est chanté, ou pour mieux dire
+exécuté, par plusieurs milliers d'indigènes, poussant tous à la fois les
+mêmes cris, faisant tous à la fois les mêmes gestes de prière, de
+menace, de joie ou de fureur, avec une précision dont nos corps de
+ballets les mieux exercés ne sauraient donner une idée.
+
+Après chacun des couplets, qui sont inégaux, mais tous très-longs,
+Parawâ poussait le cri de vie et de mort: PI-HÉ!
+
+Tout à coup, sans s'interrompre, il lui donna un accent triomphal. Sa
+main se dirigeait vers l'horizon. Quelques mots d'espagnol se mêlèrent
+aux paroles, «intraduisibles,» dit-on, du chant néo-zélandais.
+
+LÉO!... _Puma del mar!_ PI-HÉ!... PI-HÉ!...
+
+«Léon!... le Lion de la mer!... Vie et mort!... Vie et mort!»
+
+Les Péruviens, cette fois, répétèrent le refrain PI-HÉ; puis on se hâta
+de gonfler les balses pour aller au devant du navire.
+
+Le cacique de Tinta se mit à genoux en adressant au Dieu des chrétiens
+d'ardentes actions de grâces, car à tous les mâts du brig se déployaient
+des bannières sacrées:
+
+A l'arrière le pavillon français,
+
+Au grand mât le lion rouge sur champ d'or,
+
+Au mât de misaine, enfin, le soleil des Incas sur champ d'azur au chef
+d'argent, c'est-à-dire l'emblème national du Pérou sur l'écusson de
+Garba y Palos.
+
+--Elle est à bord!... elle est à bord!... Isabelle, ma fille, est à
+bord! disait le chef des Condors en tremblant de bonheur.
+
+Parawâ-Touma, Baleine-aux-yeux-terribles, se tenait fièrement, en
+brandissant son _méré_, sur la première des balses qui s'élancèrent à la
+rencontre du brig victorieux de Léon de Roqueforte.
+
+--Ah! tonnerre des Cordillères! s'écria maître Taillevent, le plus brave
+des anthropophages de mes amis! cet excellent cannibale de Parawâ-Touma,
+le Grand-Poisson qui regarde à faire peur! Quelle chance de le retrouver
+ici!
+
+Une exclamation pareille devait donner beaucoup à penser au jeune et
+vaillant Camuset. Or, depuis la grande victoire des corsaires de
+Bayonne, et surtout depuis que _le Lion_ avait doublé le cap Horn,
+maître Taillevent, beaucoup moins discret que par le passé, tenait des
+propos inimaginables, dont il ne permettait à personne de douter, sous
+peine de coups de poing inimaginables aussi.
+
+
+
+
+XVIII
+
+SALVES DES ÉLÉMENTS.
+
+
+L'ancre mordait le fond, lorsque Baleine-aux-yeux-terribles, son
+casse-tête au poing, bondit sur le pont du brig corsaire, courut vers la
+dunette, en criant: PI-HÉ! puis, les bras croisés sur la poitrine,
+s'inclina religieusement devant LÉO l'_Atoua_.
+
+Isabelle ne voyait que son vénérable aïeul, debout maintenant sur le
+rocher, d'où il lui faisait des signes de tendresse; elle n'entendait
+que les clameurs enthousiastes des Quichuas qui, des balses ou de la
+rive, criaient: «Vive la fille des Incas! Vive le Lion de la mer!» Des
+larmes baignaient ses yeux, tandis que la folâtre Liména battait des
+mains en riant.
+
+Léon, cependant, ne craignit pas d'arracher Isabelle à ses émotions
+filiales, pour lui présenter l'intrépide Parawâ.
+
+--Tu connais mes marins d'Europe, disait-il, regarde l'un de mes plus
+vaillants serviteurs sur la mer immense dont je suis le lion.
+
+Isabelle put à peine réprimer un premier mouvement de dégoût à l'aspect
+du farouche cannibale; elle sut être gracieuse pourtant, et d'un ton de
+reine:
+
+--Mon époux, dit-elle, m'a instruite des grands combats de
+Baleine-aux-yeux-terribles, son ami fidèle.
+
+--Gloire à LÉO l'_Atoua_! Gloire au Lion qui sort de la mer! Et à vous,
+sa dame, bonheur sur les eaux et sur les terres, sous la lune et sous le
+soleil!
+
+S'adressant ensuite à Sans-Peur dans une langue inconnue de tous, si ce
+n'est de Taillevent:
+
+--Ton drapeau a été vu dans tes îles; partout il a été salué avec joie;
+mais partout aussi, les hommes de l'Angleterre menacent les peuples de
+la fureur des _hommes terribles de la tribu de Surville et de Marion_.
+
+C'est sous ce nom redouté que les Français étaient et sont, encore de
+nos jours, désignés aux indigènes par les navigateurs anglais.
+
+--Ah! brigands d'Anglais de malheur! dit maître Taillevent qui s'était
+rapproché de son ami Parawâ, ils n'ont pas manqué de gâter nos affaires
+par ici, pendant que nous courions un bord de l'autre côté du cap Horn.
+
+--Et qu'a dit Parawâ-Touma? demandait Léon.
+
+--Il a dit: «La langue des _hommes de la tribu de Touté_[9] est double;
+ils viennent pour nous acheter et nous vendre; LÉO l'_Atoua_ est leur
+ennemi. LÉO l'_Atoua_ est un grand guerrier, un chef juste et puissant,
+le père des hommes tatoués; son haleine est le courage; son oeil gauche
+est le soleil.»
+
+[Note 9:--Les Anglais,--le nom du capitaine Cook, corrompu par la
+prononciation des Polynésiens, étant devenu _Touté_.]
+
+Pendant quelques minutes encore, Léon interrogea Parawâ en sa
+langue;--puis, satisfait de ses réponses, il le regarda fixement et fit
+un pas vers lui.
+
+Alors, avec une joie grave, l'indigène se rapprochant de même, appuya le
+nez contre le sien en aspirant son haleine.
+
+Tel est le salut fraternel qui, à la Nouvelle-Zélande, équivaut à nos
+embrassements.
+
+Après avoir bu l'haleine de l'_Atoua_, _Rangatira-Rahi_, ou chef des
+chefs, Baleine-aux-yeux-terribles, _Rangatira-para-parao_, c'est-à-dire
+chef de rang supérieur, ne dédaigna pas d'accorder un honneur semblable
+à son vieil ami Taillevent, bien que celui ci, d'après la hiérarchie
+néo-zélandaise, ne fût qu'un _Rangatira-iti_, ou sous-chef.
+
+Le canot du capitaine déborda bientôt.
+
+Escorté par les balses, il se dirigeait vers le rivage aux acclamations
+de tous les Quichuas fidèles à la fortune d'Andrès de Saïri.
+
+Le brig _le Lion_ fit une salve de trois bordées.
+
+Isabelle aborda enfin et se jeta dans les bras débiles de son illustre
+aïeul, le vainqueur de Sorata.
+
+Au même instant, une secousse de tremblement de terre se fit sentir; la
+mer gronda, les rochers gémirent, les rares arbres qui entouraient le
+vieux château se balancèrent comme ébranlés, et les condors qui
+planaient au-dessus des mornes poussèrent des cris aigus.
+
+--Amis! s'écria Léon de Roqueforte, la terre et la mer du Pérou saluent
+le retour de votre reine!
+
+--Pi-hé! pi-hé!... vie et mort! hurlait Baleine-aux-yeux-terribles.
+
+--Attention! criait à bord maître Taillevent, tenons-nous parés à filer
+le câble par le bout.
+
+Déjà le premier lieutenant rangeait son monde aux postes d'appareillage.
+
+
+
+
+XIX
+
+TREMBLEMENT DE TERRE.
+
+
+Les tremblements de terre, très fréquents au Pérou, y ont occasionné
+d'effroyables désastres. En 1678 et 1682, Lima et le port de Callao,
+situé à deux petites lieues, furent éprouvés cruellement; en 1746, les
+deux villes s'écroulèrent, et la mer couvrit l'emplacement occupé par
+l'ancien Callao, dont on aperçoit encore les ruines sous les eaux dans
+la partie de la baie appelée _mar Braba_. Sur quatre mille habitants,
+d'après la tradition, il n'en survécut qu'un seul.
+
+Le 19 octobre 1682, la ville de Pisco fut engloutie. En 1755, à l'époque
+du fameux tremblement de terre de Lisbonne, Quito s'écroula de fond en
+comble.--De nos jours, les villes d'Aréquipa, d'Arica et vingt autres
+ont souffert les plus grands dommages, malgré la nature des
+constructions faites désormais en vue de résister aux secousses.
+
+La baie de Quiron, où le brig corsaire _le Lion_ venait de jeter
+l'ancre, était sans contredit le point du littoral le plus dévasté par
+les convulsions souterraines. La forme abrupte des mornes, fendus comme
+par des haches géantes,--les déchirements du rivage,--les incroyables
+différences des fonds sous-marins, insondables en certains points très
+voisins de la côte,--la coupe étrange des récifs qui la bordaient,--le
+bouleversement des terres arables qui, en plusieurs endroits, s'étaient
+évidemment déplacées, le démontraient moins encore que l'abandon du
+territoire par tous ses colons primitifs.
+
+En 1755, la bourgade de Quiron disparut dans un gouffre d'où
+s'échappèrent des flammes; la garnison espagnole s'enfuit du château,
+dont il ne resta que les murs d'enceinte. Durant plusieurs années
+consécutives, des grondements semblables au bruit du tonnerre ne
+cessèrent de se faire entendre. Il fut avéré dans la province que sous
+ce sol mouvant existait une cavité volcanique, où plages et montagnes
+s'effondreraient quelque jour. Personne n'osa se fixer à moins de cinq
+ou six lieues. La terreur s'accrut avec le temps, si bien que les gens
+du pays avaient l'habitude de faire un long circuit pour éviter de
+traverser cette région maudite.
+
+Plus elle était déserte, plus elle convenait au cacique Andrès et à Léon
+de Roqueforte, qui s'y rembarqua, en 1790, sur la goëlette taïtienne
+avec laquelle il avait mystérieusement abordé au Pérou. En 1791, après
+avoir répandu le bruit de sa mort, le vieux chef des Quichuas s'y
+établit. Depuis, les secousses de tremblement de terre avaient été rares
+et sans grands effets. Celle qui se faisait sentir maintenant était
+formidable.
+
+La nature semblait s'être reposée longuement avant de faire un effort
+suprême pour déchirer les flancs de la montagne de Quiron.
+
+Les serviteurs du cacique se souvinrent de l'opinion accréditée;--ils
+crurent à bon droit que l'heure dernière sonnait pour eux;--les uns se
+jetèrent à genoux en faisant le signe de la croix, les autres poussèrent
+des cris affreux.
+
+La contenance calme d'Andrès, que l'écroulement du monde entier n'aurait
+pu distraire de ses émotions de bonheur, le sang-froid radieux
+d'Isabelle, et surtout les nobles paroles du Lion de la mer raffermirent
+leur courage au moment même où le péril augmentait.
+
+Un craquement strident, prolongé, métallique, indéfinissable, à vrai
+dire, puisque aucun autre bruit ne saurait en donner l'idée, retentit
+au loin. La terre et les flots gémissaient. Tout à coup, à égale
+distance des récifs de l'ouest et de la plage, au centre de la chaîne de
+mornes rocailleux qui forment la côte nord de la baie, un éclat se fit
+dans le sens vertical; quelques blocs énormes se détachèrent de la
+montagne, et roulant avec fracas, laissèrent apercevoir une caverne
+profonde. L'ouverture de cet antre, jusqu'alors fermée, affectait la
+forme d'un angle très aigu, d'environ cinquante pieds de large sur la
+ligne du niveau de la mer, qui, du reste, n'y pénétra point. De la
+distance où se trouvaient Andrès, Isabelle et Léon, l'on ne pouvait
+juger de sa configuration intérieure.
+
+D'autres craquements ouvrirent d'autres fissures, diverses chutes de
+rochers eurent lieu çà et là, il sembla même que la disposition des
+récifs venait de changer.
+
+La mer, arrachée de son lit, s'éleva par sept fois à une hauteur
+effrayante; par sept fois, laissant le fond à sec, elle recula vers le
+large, à tel point que le brig _le Lion_ toucha par la quille, et
+faillit se briser. Mais le câble était filé par le bout, quelques voiles
+s'ouvraient à un vent encore frais; le navire, entraîné au dehors,
+parvint à s'y maintenir.
+
+Le canot qui venait d'amener à terre Isabelle et son époux fut fracassé
+tout d'abord; heureusement les matelots purent s'accrocher aux balses
+que les ras de marée les plus furieux ne sauraient submerger.
+
+Le plateau sur lequel étaient réunis Andrès, Isabelle et leurs amis
+oscilla sur ses bases et se fendit sous leurs pieds; mais on n'eut à
+déplorer aucun malheur.
+
+Le brig était hors de péril: étrangers ou Péruviens, tous les hommes
+étaient sains et saufs, et le vieux château de Quiron ne souffrit point.
+
+Soit que ses murs, contretenus par des étais, dussent à leur vétusté
+même l'élasticité qui manque aux constructions neuves, soit par l'effet
+de la disposition des terrains ou par toute autre cause, il résista.
+
+Et quand les épais nuages de poussière soulevés par la commotion furent
+lentement retombés, Andrès, qui venait d'embrasser et de remercier avec
+effusion le Lion de la mer, désormais son fils, put s'écrier enfin:
+
+--Venez vous reposer, mes enfants, dans la demeure que le Ciel nous a
+conservée.
+
+--Oui, mon père, allons, dit Léon de Roqueforte en lui offrant l'appui
+de son bras. Je n'y entrerai pas, cependant, avant d'avoir jeté un coup
+d'oeil dans cette cavité qui s'est ouverte,--miraculeusement
+peut-être,--à l'instant même où nous abordions.
+
+--Quel est donc ton dessein? demandait le cacique.
+
+--A quoi bon en parler, si je n'ai qu'une idée vaine?
+
+On gravit la pente sablonneuse qui conduisait de l'observatoire d'Andrès
+au château de Quiron. Une joie respectueuse rayonnait sur les fronts de
+tous les serviteurs.
+
+Parawâ, qui suivait de près le _Rangatira-Rahi_, son _atoua_, disait en
+langue espagnole:
+
+--Le Lion de la mer ne meurt pas!... non, non! il ne meurt pas, le Puma
+des grandes eaux salées, le Vautour des mornes et des îles, le Feu qui
+éclaire et qui brûle, le Soleil de l'Océan!... Ce qu'il annonce arrive.
+Ce qu'il dit est vrai toujours. Ce qu'il a promis, il le donne. Ce qu'il
+se propose, il le fait.--A tous les peuples qu'il aime, bonheur! A vous
+donc, bonheur, hommes de la tribu du chef des Condors!
+
+Ces paroles du sauvage cannibale faisaient impression sur les Quichuas,
+bien que ceux-ci fussent relativement civilisés.
+
+Ils étaient chrétiens, possédaient pour la plupart quelques
+connaissances élémentaires, devaient à leur contact avec les Espagnols
+des idées opposées aux féroces préjugés d'un anthropophage, et
+appartenaient à une nation sortie de la barbarie fort antérieurement à
+la conquête des Pizarre; mais aucun d'eux n'était de la classe
+supérieure. Serviteurs d'Andrès, pêcheurs, chasseurs, mineurs ou simples
+paysans, ils ne possédaient pas l'éducation nécessaire pour se
+soustraire à l'influence de l'enthousiaste Parawâ. Eux-mêmes fondaient,
+d'ailleurs, leurs plus chères espérances sur le retour du Lion de la
+mer et de la fille des Incas; comment ne se seraient-ils pas complus à
+écouter le Néo-Zélandais, dont l'intelligence naturelle était, du reste,
+bien au-dessus de la leur?
+
+Devant eux, le dernier représentant de la race toujours vénérée de leurs
+anciens rois marchait appuyé sur l'épaule d'Isabelle, leur reine, et sur
+le bras du Lion de la mer, leur vengeur, leur libérateur et leur prince.
+Ils croyaient donc, avec Parawâ, que la terre, la mer, le ciel du Pérou
+et les Condors, emblèmes vivants de leur patrie, avaient salué comme eux
+le débarquement des jeunes époux.
+
+Aux approches du château de Quiron, Sans-Peur, laissant Isabelle avec
+son aïeul, fit un signe au Néo-Zélandais; puis, ils se dirigèrent
+ensemble vers la grande caverne, d'où s'échappaient d'épaisses vapeurs.
+
+Une chaussée de roches empêchait seule la mer de remplir le bassin qui
+en occupait le fond. Cramponnés à quelques saillies, le capitaine et son
+sauvage s'aventurèrent dans la galerie naturelle. Sous une voûte de cent
+cinquante pieds environ, elle décrivait une sorte de courbe et se
+prolongeait fort avant vers la gauche.
+
+--Victoire! s'écria Léon de Roqueforte.
+
+--Pi-hé! dit le fanatique insulaire, la terre a obéi à LÉO l'_Atoua_!
+
+--Non, Parawâ, ce n'est point à moi qu'elle a obéi, reprit Léon de
+Roqueforte, comme pour atténuer le blasphème naïf de son compagnon; non!
+mais le Dieu tout-puissant qui protège les opprimés a permis qu'un
+phénomène terrible servît mes projets.
+
+Il voulait bien passer pour un _atoua_, pour un génie disposant d'une
+force supérieure,--et d'un bout à l'autre de la Polynésie, des
+circonstances étranges avaient contribué à propager cette
+croyance,--mais il aurait craint d'attirer sur sa tête les châtiments
+célestes en se laissant attribuer un pouvoir qui n'appartient qu'à Dieu.
+
+--Toute âme est immortelle; en ce sens, je suis _atoua_, je suis
+esprit, je le suis encore comme dépositaire de la grande pensée royale
+qui survit en moi, et qui me survivra, je l'espère, avec la protection
+du Ciel.»
+
+Telle était, à ses propres yeux, la justification de Léon de Roqueforte;
+il se laissa rattacher, par un mythe étrange, à la mémoire de Surville
+et de Marion; il jugea nécessaire de laisser croire aux peuples qu'il
+était immortel.
+
+--LÉO l'_Atoua_, le Lion de la mer, ne meurt point! devint la formule
+des larges desseins de civilisation et de liberté qui guidaient Léon
+lui-même. Les Polynésiens dévoués à sa cause la prirent au propre; ils
+en firent un cri de ralliement qui, mille fois en son absence, retentit
+dans les combats.
+
+Au sortir de l'immense caverne voûtée, casemate naturelle, dont un
+cratère de volcan occupait les profondeurs, Baleine-aux-yeux-terribles,
+croisant les bras sur la poitrine, dit d'un accent pénétré:
+
+--Léo l'_Atoua_, dans le ventre de la montagne, a crié: «Victoire!» Léo
+l'_Atoua_ voulait donc que le roc s'ouvrît comme un fruit mûr. Dans quel
+dessein? Parawâ ne le sait point, mais le Grand Esprit du Ciel, Maouï,
+l'Ombre immortelle, le sait. Et Maouï a ordonné ce que Léo voulait,
+parce que Léo est un _atoua_ sage, juste et brave devant le Souffle
+tout-puissant de Maouï.
+
+_Maouï_, ailleurs _Nouï_, est le Dieu triple: «L'habitant du ciel, le
+dieu de la colère et de la mort, et le dieu des éléments.»--Ou encore,
+d'après une classification très différente: «Dieu le Père, Dieu le Fils
+et Dieu l'Oiseau.»--Enfin, suivant quelques indigènes, Maouï-Moua et
+Maouï-Potiki seraient leurs dieux principaux, devenus un seul et même
+Dieu, attendu que l'aîné tua, mangea et s'assimila ainsi son frère. Et
+de cette fable dériveraient la coutume de manger les ennemis et la
+croyance qu'en les dévorant, on absorbe en soi leur courage, leur
+intelligence, leur âme.--En tous cas, les Néo-Zélandais définissent Dieu
+ou Maouï, l'_Atoua_ suprême, par les remarquables qualifications
+d'_Ombre immortelle_ et de _Souffle-tout-puissant_.
+
+--Plaise à Dieu que Parawâ dise vrai! répondit Léon avec une émotion
+pieuse.
+
+Il mesurait de l'oeil la longue ouverture de la caverne et se
+réjouissait en remarquant combien il serait facile de la dissimuler, car
+elle était oblique et fort étroite au sommet. On pourrait aisément la
+murer avec un léger échaffaudage de terre grasse mêlée à des roches
+brisées et au besoin la rendre impénétrable.
+
+Parawâ reçut ordre de rallier les canotiers de l'embarcation brisée, de
+monter avec eux la plus grande des balses et de se rendre à bord du brig
+pour dire au lieutenant de revenir au mouillage.
+
+
+
+
+XX
+
+VASTES DESSEINS.
+
+
+Léon de Roqueforte se dirigea vers le château de Quiron, où Isabelle,
+quand il reparut, achevait de faire à son aïeul le récit de ses deux ans
+d'exil en Espagne, de la mort de son père, de la conduite de don Ramon,
+de la romanesque histoire de son mariage et de la glorieuse traversée du
+brig _le Lion_.
+
+Le vieux cacique était vivement ému.
+
+--Mon fils, vous avez dépassé mes espérances, dit-il; vous ne vous êtes
+point borné à combler mes voeux en me ramenant ma fille bien-aimée; vous
+avez encore servi avec votre valeur ordinaire la cause de notre
+affranchissement; vous revenez avec un brig bien armé, avec des armes et
+des munitions de guerre, et vous avez en outre à vos ordres une belle
+frégate, à ce que m'apprend Isabelle.
+
+--Trop faiblement armée d'un équipage de prise, et hors d'état de
+résister à un navire de même rang.
+
+--Nous compléterons son équipage! s'écria Andrès. Votre dernière
+victoire navale, en grandissant votre renommée, prédisposera, je
+l'espère, en notre faveur la République française, protectrice naturelle
+des peuples esclaves qui veulent s'émanciper. Et vous saurez accomplir
+avec son concours la mission que vous aviez reçue du roi Louis XVI.
+
+Léon de Roqueforte hocha la tête, non qu'il trouvât la proposition par
+trop contradictoire dans les termes, mais parce qu'il avait vu de près
+et sainement apprécié la situation de la France.
+
+--Noble Andrès, dit-il, ne nous faisons pas d'illusions. La vie de
+l'homme est courte relativement à celle des peuples. Ouvrier de
+l'avenir, verrai-je, moi qui parle, les jours de la délivrance?
+L'Amérique du Sud, tout entière, s'émancipera comme s'est émancipée
+celle du Nord. Le Portugal d'un côté, l'Espagne de l'autre, perdront
+leurs vastes possessions comme l'Angleterre a perdu les siennes. Des
+États nouveaux se formeront; le Mexique, la Nouvelle-Grenade, le Chili,
+le Paraguay, le Brésil, le Pérou, deviendront autant d'empires
+indépendants; une politique nouvelle régira ces contrées. Malheur,
+alors, malheur aux nations indigènes qui se laisseront dépouiller de
+leurs droits!... Dès aujourd'hui, mon père, nos efforts doivent tendre à
+les préparer à jouer leur rôle dans la guerre que je prévois, sans
+pouvoir en assigner la date.
+
+--Bien! fit Andrès, le dernier Inca sortant de la tombe parlera dans ce
+sens aux peuples qui le vénèrent!
+
+--Votre fille, s'écria Isabelle, parcourra les plaines et les montagnes
+en criant à ses frères: «Combattez en hommes libres!...»
+
+--Qu'est-il arrivé aux États-Unis d'Amérique? ajouta Léon: les
+malheureux Indiens, depuis la proclamation de l'indépendance, sont
+restés dans la même situation que sous la domination anglaise.
+
+--Oui! dit Andrès, faisant un cruel retour vers le passé, il en a été là
+comme ici autrefois. Les peuples asservis n'ont retiré aucun avantage
+des querelles de leurs oppresseurs. Dès l'origine de la conquête,
+lorsque les Castillans se déchiraient entre eux, lorsque les Pizarre et
+les Almagro s'égorgeaient dans notre infortuné pays, pourquoi les
+Péruviens ne surent-ils point profiter de leurs guerres civiles, ainsi
+que les Espagnols avaient profité des nôtres? O José Gabriel, grand chef
+des Condors, mon glorieux prédécesseur, que n'étais-tu vivant à cette
+époque!... Mais elle reviendra, dis-tu, mon cher fils?... Tu crois que
+les Espagnols d'Europe et ceux d'Amérique se diviseront... C'est bien!
+soyons prêts, et alors, point de transactions, point d'alliances avec
+l'un ni avec l'autre parti!...
+
+Léon de Roqueforte approuvait-il ces paroles?--non, assurément;--mais se
+gardant bien d'engager une discussion non moins inutile que prématurée:
+
+--La vieille Europe, dit-il, tremble sur ses bases séculaires; le monde
+est plus profondément ébranlé que ces rivages ne l'étaient tout à
+l'heure. Ici les montagnes se fondent, des cavités souterraines
+s'entr'ouvrent à miracle...
+
+--Léon, un seul mot, demanda Isabelle, cette caverne est-elle ce que
+vous désiriez?
+
+--Oui, mon amie; j'en ai remercié Dieu.
+
+--Remercions-le donc, nous aussi, ma fille!... dit Andrès en se levant
+et en découvrant son front vénérable. J'ignore à quoi peut servir cet
+antre profond; mais les Espagnols de Sorata ignoraient aussi à quoi
+servirait la digue immense que je fis construire pour renverser leurs
+fortifications surchargées d'artillerie.
+
+Isabelle et son aïeul se tournèrent vers une sainte image du Rédempteur,
+placée au point le plus apparent de la salle où avait lieu leur
+mémorable conférence de famille.--Léon les imita; et après un instant de
+religieux silence:
+
+--Ici, continua-t-il, le sol bondit comme une mer agitée, ses entrailles
+se déchirent et la terre du Pérou offre dans son sein un asile
+mystérieux à mes vaisseaux. Je puis cacher sous les voûtes de la grande
+caverne, non-seulement ma frégate et plusieurs autres bâtiments, mais
+encore des approvisionnements pour plusieurs années de guerre. Je
+cherchais un arsenal; j'avais conçu déjà divers projets d'une exécution
+très difficile, la difficulté s'est résolue. J'ai mieux que tout ce que
+je rêvais. Telle est la cause de ma joie. Voilà mon secret, que je ne
+dévoile qu'à vous, car il faudra procéder avec une prudente défiance;
+voilà le bienfait miraculeux dont nous venons de remercier la
+Providence divine.
+
+--Les enfants du Pérou, dit le successeur des Incas, savent garder les
+secrets mieux qu'aucun autre peuple. Chacun sait que, durant trente ans,
+nos pères ont conspiré contre la domination espagnole sans qu'aucun
+d'eux ait trahi leur vaste complot[10].
+
+[Note 10: Historique.]
+
+--Le chef des Condors, quand il en sera temps, me fera aider par les
+plus discrets de ses serviteurs; moi, de mon côté, je n'emploierai que
+mes marins les plus fidèles.--Eh bien, de même qu'un formidable
+tremblement de terre me vient aujourd'hui en aide, de même la terrible
+commotion européenne qui renverse les trônes et allume la grande guerre
+entre toutes les grandes nations, aura pour conséquence
+l'affranchissement des peuples de l'Amérique. En attendant le
+contre-coup de la révolution du vieux monde, que le monde nouveau se
+tienne sur ses gardes! Tôt ou tard,--mais qui saurait dire quand?--les
+laves du volcan qui fait explosion en France se répandront, comme un
+torrent de feu, jusqu'en ces contrées. Alors, l'heure sera venue de
+courir aux armes!
+
+Léon, après un moment de silence, reprit avec lenteur:
+
+--Quant à moi, vous le savez, Andrès, et toi, Isabelle, qui connais
+maintenant toute ma vie, tu le sais mieux encore, ce n'est pas à
+l'affranchissement du Pérou que je dois consacrer mes principaux
+efforts.--Avant tout, je suis Français, et mon devoir, qu'un roi de
+France m'a légué, est de m'opposer par tous les moyens à ce qu'aucune
+influence étrangère ne prédomine sur ces mers, leurs îles et leurs
+rivages. L'Angleterre est prête à recueillir l'héritage de
+l'Espagne.--Esclavage pour esclavage, à quoi bon changer? L'Angleterre a
+l'ambition d'assujettir tous les peuples de la mer; la France ne veut
+que les civiliser en protégeant leur indépendance. Or, tandis qu'en
+Europe éclate la guerre qui, de longtemps sans doute, ne permettra
+point à la France de tourner les yeux vers ces parages,--mon rôle obscur
+à moi est de paralyser les efforts qu'y fait l'Angleterre, efforts
+prévus par le roi Louis XVI depuis l'époque de la guerre d'Amérique.
+Telle est ma mission, elle sied à mon patriotisme et à mon amour de
+l'humanité; elle coïncide avec les intérêts de ma patrie, avec ceux de
+la vôtre. Soyez indépendants, peuples de l'Amérique du Sud, mais vous,
+braves indigènes des archipels du grand Océan, ne devenez pas esclaves!
+Mexicains et Péruviens, secouez le joug de l'Espagne, mais qu'aucun
+peuple nouveau ne subisse celui des Anglais! Nos descendants verront les
+Indes imiter les Amériques; il ne faut point qu'alors l'Angleterre règne
+sur un nouvel empire dans l'Océanie, où j'ai juré de la combattre, où je
+dois l'empêcher de faire de rapides progrès à la faveur des guerres qui
+ensanglantent la vieille Europe.
+
+--Je ne puis que vous louer, mon cher fils, dit Andrès, et pourtant je
+déplore que vous vous proposiez des tâches si diverses. Le Pérou est à
+plus de six cents lieues des îles polynésiennes les moins éloignées;
+nous abandonnerez-vous donc sans cesse?
+
+--Si ma tâche est complexe, elle est une, répondit Sans-Peur. Je suis
+marin et corsaire, la mer est mon champ de bataille naturel; mais celui
+qui a fait sa compagne de la fille des Incas ne négligera jamais les
+intérêts sacrés du Pérou. Ma mission, je le sais, est au-dessus des
+forces d'un seul homme, je ne l'accomplirai point tout entière; mes
+fils, s'il plaît à Dieu, continueront mon oeuvre de libérateur.
+
+Isabelle rougit à ces mots; Andrès se prit à sourire; l'entretien devint
+intime, tendre et paternel.
+
+On parla du fils que Léon se promettait déjà, de l'aîné de la famille,
+de l'enfant du Lion et de l'Amazone. Comment nommerait-on dignement ce
+descendant des Mérovingiens, des Incas et des rois d'Aragon, cet
+héritier des nobles ambitions du comte Léon de Roqueforte, l'_Atoua_ de
+la Polynésie, le _Puma del mar_, Sans-Peur le Corsaire?
+
+Le vieux cacique opina pour un nom emprunté aux annales du Pérou; rien
+ne valait à ses yeux Manco-Capac, Sinchi-Roca ou Tupac Amaru.--Léon
+proposa Mérovée, Clodion et Clovis.--Isabelle souriait sans réclamer
+pour que son fils s'appelât Sanche, Garcie ou Ramon.
+
+--Et si j'avais une fille? dit-elle malicieusement.
+
+--C'est impossible! s'écria le vieil Andrès avec feu.
+
+Sur quoi le capitaine se prit à rire de bon coeur.
+
+ * * * * *
+
+Le brig _le Lion_ avait regagné son mouillage. Camuset entendait sans y
+rien comprendre Baleine-aux-yeux-terribles qui causait avec maître
+Taillevent. En matelot bas normand qu'il était, l'honnête garçon se
+permettait de traiter d'affreux charabia l'idiome harmonieux et sonore
+de la Nouvelle-Zélande.
+
+Les deux anciens amis se racontaient alternativement leurs navigations,
+leurs aventures, leurs combats.
+
+Parawâ se vantait parfois d'avoir mangé quelqu'un de ses ennemis tués à
+la guerre.
+
+--LÉO l'_Atoua_ vous a pourtant interdit cette vilaine coutume,
+objectait le maître, qui, racontant à sa manière la révolution
+française, faisait rugir l'aristocratique cannibale.
+
+Taillevent n'avait d'autre but que d'exalter l'audace de son capitaine,
+qui, malgré sa qualité de gentilhomme, osa fréquenter les ports de
+France sous le régime de la Terreur.
+
+Parawâ trouvait que la persécution des _Rangatiras_ (des nobles et des
+chefs) par les _Tangata-itis_ et les _Tangata-waris_ (les bourgeois et
+les gens du peuple) était le comble de la barbarie; la mort du
+_Rangatira-rahi_ Louis XVI lui parut monstrueuse.
+
+--Moi, dit-il, quand je tue un chef, mon ennemi, c'est pour le manger,
+afin que sa vertu s'ajoute à la mienne; mais eux, vos _Tangatas_, quel
+avantage ont-ils eu à tuer ce grand chef qui était, je m'en souviens,
+l'ami de LÉO l'_Atoua_?
+
+Maître Taillevent, se trouvant incapable de faire comprendre la
+fraternité de la guillotine à un anthropophage pareil, lui raconta les
+courses de son capitaine dans la Manche, dans le golfe et sur les côtes
+de Galice.
+
+--Est il donc heureux ce maître Taillevent! pensait le jeune Camuset; il
+vous parle espagnol, il vous parle sauvage, mieux que je ne parle
+français et anglais!...
+
+La nuit était descendue sur la baie de Quiron.
+
+Dans leurs cases, qui n'étaient, pour la plupart, que des dépendances du
+vieux château, les Péruviens se disaient:
+
+--Le Lion de la mer a ramené la fille du Soleil, la terre des Incas a
+tremblé d'espoir et d'orgueil. Et nous savons, nous, que le grand chef
+des Condors n'est pas endormi dans l'île de plomb.
+
+
+
+
+XXI
+
+LES DÉBUTS DU LION.
+
+
+Les vastes desseins auxquels Léon de Roqueforte devait consacrer son
+existence aventureuse lui furent inspirés par des causes diverses, dont
+la combinaison décida de sa destinée.
+
+Dès l'enfance, d'abord, son imagination s'enflamma aux vieilles
+traditions de sa famille, qui, de tout temps, s'était montrée hostile à
+l'autorité royale. Tour à tour vassaux rebelles, chefs de partisans,
+ligueurs, frondeurs, conspirateurs, ou au moins boudeurs obstinés, les
+Roqueforte, dont l'arbre généalogique est hérissé des noms mérovingiens
+de Clodomir, Chilpéric, Thierry, Childebert, et autres analogues, ne se
+résignèrent jamais complètement à n'être que de simples comtes lorrains.
+
+L'oncle de Léon servait néanmoins dans la marine du roi. Le désir
+romanesque d'aller fonder par delà les mers une nouvelle monarchie
+mérovingienne fut le mobile, aussi puéril que bizarre, qui poussa Léon à
+s'embarquer, dès l'âge de treize ans, sous les ordres de son oncle.
+
+Moins d'un an après, il s'enflammait pour la cause de l'indépendance
+américaine, qui passionnait la plupart des jeunes officiers de la marine
+française.
+
+Au retour d'une brillante campagne de guerre dans les Antilles et à la
+Nouvelle-Angleterre, le vicomte de Roqueforte, capitaine de vaisseau du
+plus grand mérite, reçut la mission délicate d'explorer l'Océanie et d'y
+faire prévaloir l'influence française. On sait comment se termina cette
+campagne de circumnavigation, dont le roi Louis XVI avait, de sa propre
+main, tracé l'itinéraire.
+
+La frégate du vicomte de Roqueforte périt après un beau combat en vue
+des côtes du Pérou.--Léon se trouva dépositaire de tous les documents
+officiels renfermés, selon l'usage, dans une boîte de plomb.
+
+Mêlé tout aussitôt à l'insurrection péruvienne et craignant que ces
+pièces importantes ne fussent détruites, il les apprit par coeur; il les
+confia ensuite à son matelot Taillevent, qui lui-même en connaissait la
+substance.
+
+Cette étude remplit Léon d'une admiration enthousiaste.
+
+Dès lors, il rattacha très logiquement les projets libéraux du roi, non
+à ses vaines idées d'enfance, mais à la cause de tous les peuples
+d'outre-mer opprimés par les nations européennes. Il avait combattu sous
+le drapeau de la France pour les Américains du Nord; il combattait sous
+la bannière des Incas pour les Péruviens; et les instructions royales
+disaient littéralement:
+
+«La France ne veut pas conquérir, mais protéger. Les établissements
+qu'elle fondera aux terres australes ne seront des points militaires que
+pour résister à l'influence britannique. Il importe de respecter
+l'indépendance des indigènes, de les civiliser, de les convertir au
+catholicisme, de leur faire aimer notre pavillon, et non de les
+asservir.»
+
+Le vicomte de Roqueforte s'était fort habilement conformé à ces vues
+généreuses; les rapports et mémoires qu'il adressait au roi en étaient
+la preuve. Il y passait en revue tous les archipels; il déterminait les
+principaux points sur lesquels la France devrait fonder des
+établissements défensifs; il relatait ses conférences avec les chefs et
+donnait un aperçu judicieux des querelles intestines des peuplades
+importantes.
+
+Partout où sa frégate avait relâché, il avait recherché la cause la plus
+juste afin de l'embrasser au nom de la France, fort estimée en général
+depuis le voyage de Bougainville, fort redoutée depuis ceux de Surville
+et de Marion du Fresne.
+
+Cependant les Anglais avaient fait des progrès immenses. Le renom du
+capitaine Cook l'emportait sur celui de tous les autres navigateurs. A
+l'île d'Haouaï (Sandwich), où il avait été massacré le 14 février 1779,
+après y avoir été accueilli comme le dieu Rono, attendu par les
+insulaires, la légende antique reprenait le dessus. Les indigènes
+rendaient les honneurs divins à sa mémoire, et croyaient fermement qu'il
+ressusciterait pour se venger[11].
+
+[Note 11: Historique.]
+
+Léon de Roqueforte s'écria en lisant ce passage:
+
+--Armons-nous des mêmes armes que nos ennemis. Aux légendes, opposons
+les légendes. Ce que les indigènes des Sandwich croient de l'Anglais
+Cook, dont ils font leur dieu Rono, il faudrait que tous les Polynésiens
+le crussent d'un Français tel que Marion du Fresne. En 1771, à la
+Nouvelle-Zélande, les naturels, jaloux d'user de représailles envers les
+compatriotes de Surville, massacrent Marion. Eh bien, que Marion,
+Surville et Bougainville lui-même, deviennent pour eux un seul _Atoua_,
+un esprit sévère, mais bienfaisant; terrible, mais juste; représentant
+l'influence libérale de la France, comme le dieu Rono, qu'ils appellent
+aussi _Touté_, représente le pouvoir tyrannique de l'Angleterre.
+
+A dix-sept ans, dans les gorges du Pérou, entre deux combats, Léon de
+Roqueforte conçut cette idée. Au bout de peu d'années, il l'avait mise à
+exécution; la légende du _Lion de la mer_ luttait contre celle du dieu
+Rono. Une foule de circonstances non moins invraisemblables que celle
+qui fit un dieu du capitaine Cook le servirent à la vérité; mais aussi
+eut-il toujours la présence d'esprit nécessaire pour les faire tourner à
+son avantage.
+
+ * * * * *
+
+En 1781, les insurgés péruviens s'étaient divisés par bandes, dont
+l'une, sous les ordres de Léon, se dirigeait vers la mer. Les Espagnols
+l'attaquèrent avec des forces supérieures dans la vallée de Siguay.
+Léon les repousse; il va remporter une victoire qui rouvrira les
+communications entre l'intérieur et le littoral. Mais, hélas! le jeune
+capitaine, frappé d'une balle, tombe sur le champ de bataille; on l'y
+laisse pour mort; les Quichuas, épouvantés, se débandent et retombent
+sous la domination espagnole.
+
+Léon dut son salut au fidèle Taillevent, qui, chargé de son corps,
+franchit à la nage un bras de rivière, trouve asile dans la hutte d'un
+mineur, l'y soigne, le guérit, et enfin se rend au port d'Aréquipa, où
+il finit par s'enrôler à bord d'un petit bâtiment du pays. A la faveur
+d'un déguisement, Léon se risque dans la ville, s'introduit dans le
+navire, s'y cache et ne se montre qu'en pleine mer.
+
+Avec le coup d'oeil d'un franc matelot, Taillevent avait bien jugé que
+le caboteur devait faire quelque commerce interlope. En effet, son
+patron exportait des matières d'or et d'argent en dépit des lois
+espagnoles, et avait des rapports secrets avec des contrebandiers
+établis aux îles Gallapagos. La fraude ayant été découverte, un
+garde-côte se tenait embusqué au lieu du rendez-vous ordinaire. On n'a
+que le temps de prendre chasse. L'équipage aurait été condamné aux
+travaux des mines, le patron à la corde; Léon et Taillevent ne pouvaient
+espérer aucune grâce. La consternation régnait à bord. Léon se nomme
+enfin, il promet de sauver la barque pourvu qu'on lui jure obéissance;
+de l'aveu commun, il s'empare du commandement.
+
+De là date sa vie de grandes aventures maritimes.
+
+Une navigation audacieuse au milieu des récifs et un naufrage simulé le
+débarrassent de son chasseur; il ravitaille le navire tant bien que mal
+aux Gallapagos, part pour les îles Marquises, s'y fait reconnaître par
+un chef de tribu, ami du vicomte son oncle, embrasse les querelles de ce
+chef et ne tarde pas à diriger un hardi coup de main contre un
+trois-mâts anglais mouillé à Nouka-Hiva.
+
+Le trois-mâts enlevé prend le nom de _Lion de la mer_, il arbore le
+drapeau de la France; puis, armé de contrebandiers, d'insulaires et
+même d'un certain nombre d'aventuriers français recueillis ça et là, il
+parcourt tous les archipels, où Léon renoue des relations utiles avec
+les principaux chefs.
+
+La nature de l'équipage met le jeune capitaine dans l'impossibilité
+absolue de regagner les mers d'Europe; il veut pourtant donner de ses
+nouvelles en France, et songe à se rendre dans les possessions
+hollandaises ou espagnoles.
+
+Aux approches des Moluques, il est attaqué par des pirates chinois qui,
+croyant faire une belle prise, sont pris eux-mêmes et pendus à bout de
+vergues.
+
+Léon se transporte sur la jonque armée de quelques bouches à feu, et
+navigue de conserve avec son trois-mâts.
+
+Aux abords de Manille, sans explications aucunes, il est salué par la
+bordée à mitraille d'un brig de guerre espagnol. Cette agression brutale
+le met dans le cas de légitime défense; le brig, pris à l'abordage,
+devient le navire amiral de Léon, qui, après un tel exploit, n'a plus la
+témérité de se rendre à Manille. En vain le capitaine espagnol se
+confond en excuses et réclame la restitution de son bâtiment.
+
+--La France indemnisera l'Espagne s'il y a lieu, lui répond Léon de
+Roqueforte. Malgré la paix des deux couronnes, vous m'avez attaqué;
+malgré la paix, je déclare votre brig de bonne prise.
+
+--Mais, à votre allure, j'ai cru que vous étiez un pirate chinois.
+
+--J'avais arboré mes couleurs. Du reste, voici un pli adressé au
+ministre de la marine française; il ne relate que des faits dont vous
+convenez vous-même. Fondez vos réclamations sur mon rapport, et que Dieu
+vous garde!
+
+Une chaloupe fut mise à la disposition du capitaine espagnol et de ses
+gens, tandis que Léon se dirigeait vers la Nouvelle-Zélande, où une
+belle corvette anglaise était au mouillage dans la baie des Iles, quand
+les trois navires parurent à l'horizon.
+
+
+
+
+XXII
+
+DERRIÈRE LE RIDEAU.
+
+
+Au point du jour, moins de douze heures après le tremblement de terre de
+Quiron, Taillevent et Parawâ, tout en fumant la pipe sur le gaillard
+d'avant, feuilletaient leurs vieux souvenirs et parlaient de la fameuse
+journée de la baie des Iles.
+
+--Quelle entrée!... Quel branle-bas!... Quels coups de feu!... Te
+rappelles-tu la chose, mon vieux sauvage?
+
+--Quand j'entendis le canon, quand je vis le pavillon de LÉO l'_Atoua_,
+nous faisant à nous le signal du ralliement général à vos bords, je
+poussai le cri de guerre: «Pi-Hé!...» je me jetai dans ma pirogue...
+
+Parawâ s'interrompit brusquement.
+
+--J'entends le canon! murmura-t-il.
+
+--Vrai? fit le maître.
+
+--J'entends le canon, là-bas! répéta le Néo-Zélandais en désignant du
+geste le côté du sud-ouest.
+
+Le maître d'équipage donna le coup de sifflet du silence; les matelots
+interrompirent leurs travaux du matin, le silence se fit.
+
+Et chacun entendit fort distinctement le canon qui grondait au large,
+par delà les terres du sud-ouest.
+
+--Ah! tonnerre du tonnerre! s'écria maître Taillevent, c'est notre
+pauvre frégate, je parie, qui est chassée par quelque croiseur
+espagnol. Un canot à la mer! Qu'on aille prévenir le capitaine!
+
+Déjà une balse se détachait du rivage; Léon, qui la montait, faisait
+signe de lever l'ancre en larguant les voiles.
+
+A peine était-il sur le pont que le brig prit le large.
+
+Andrès, Isabelle et leurs serviteurs priaient pour Sans-Peur le
+Corsaire.
+
+Du sommet du promontoire. Ils aperçurent bientôt _la Lionne_, qui fuyait
+chassée de près par une frégate espagnole. Le brig gouvernait sur elles.
+
+--O mon Dieu!... dit Isabelle, il a voulu partir seul! et je tremble...
+Pourquoi ne suis-je point à bord avec lui?
+
+--Ma fille, tu m'oublies, répondit le vieux cacique d'un ton de doux
+reproche; tu ne m'as été rendue qu'hier, chère enfant, et je serais déjà
+séparé de toi, et tu partagerais leurs grands dangers!... Prends pitié
+de ma faiblesse; je frémis, moi aussi, mais au moins je puis te presser
+sur mon coeur.
+
+Isabelle, d'un regard enflammé, suivait les mouvements des trois
+navires; digne compagne de l'habile corsaire, elle expliquait leurs
+manoeuvres aux Péruviens étonnés:
+
+--Il ne veut que sauver sa frégate!... Il évitera un combat trop
+inégal!... Mais non!... Il s'avance toujours!... il se met en travers...
+L'espagnole court droit sur lui... elle va l'écraser!...
+
+Une bordée éclata; un épais nuage de fumée enveloppait les trois
+combattants.
+
+Le rideau qui s'épaississait à chaque bordée nouvelle, ne tarda point à
+cacher aux Péruviens les deux frégates et le brig _le Lion_. Aucun d'eux
+n'ignorait que la frégate espagnole, complétement armée en guerre,
+présentait une force bien supérieure à celle de Léon de Roqueforte. Les
+alarmes d'Isabelle s'étaient trahies; elle cessa de parler; alors le
+vieux cacique lui dit, avec un accent de tendresse:
+
+--Ayons confiance, mon enfant, dans le Dieu qui, jusqu'à ce jour, n'a
+cessé de protéger ton époux. Admire l'enchaînement des faits
+providentiels qui l'ont successivement conduit à toutes les extrémités
+du monde pour y accomplir de grands devoirs. Tantôt sa valeur honore et
+fait respecter le pavillon de sa patrie; tantôt il embrasse la cause
+d'un peuple malheureux dont il relèvera le courage. Ici, tu le vois
+apparaître en libérateur; là, il venge des offenses ou punit des crimes.
+En Espagne, il t'arrache à une sorte de servitude; il change, par ses
+nobles exemples, la jalousie de don Ramon en une amitié généreuse, il te
+rend un frère. En France, malgré les troubles civils, il se fait
+glorifier par tous les partis; un roi lui lègue une de ses plus grandes
+pensées; une République le compte parmi ses plus braves citoyens. Un
+jour, guidé par un sentiment pieux, il aborde sur ces rives
+inhospitalières dont l'Espagne bannit tous les pavillons étrangers; il
+m'y retrouve, et jure de consoler ma vieillesse, en me ramenant la fille
+de ma fille;--hier, enfin, je t'ai serrée dans mes bras; et aujourd'hui,
+je tremblerais!... je douterais de la justice et de la bonté divines!
+
+--Je suis pleine de foi, comme vous! interrompit Isabelle; mes
+espérances égalent les vôtres! Ce canon qui retentit dans mon coeur me
+dit: «Victoire! et salut!...» Mais aussi je ne puis oublier que le sort
+des armes trahit les plus braves!
+
+--Ma fille, reprit le vieillard, étouffe ces craintes; ne te rappelle
+que le cri des peuples qui aiment ton époux: «_Le Lion de la mer_ ne
+meurt pas!...»
+
+--Les décrets de Dieu sont impénétrables, répondit Isabelle. José
+Gabriel périt ignominieusement, et le vainqueur de Sorata en est réduit
+à vivre caché dans des ruines!
+
+Andrès courba le front en soupirant. Isabelle ajoutait à voix basse:
+
+--Les revers, trop souvent, suivent les succès. Léon lui-même, après
+avoir eu sous ses ordres une escadre entière, a dû battre les mers avec
+une frêle pirogue.
+
+--Sans cela, aurait-il jamais revu la France; aurait-il pu continuer son
+oeuvre en temps de paix, comme en temps de guerre?
+
+Andrès faisait allusion à l'un des plus dramatiques épisodes de la
+carrière du héros de l'Océanie. Pour inspirer à sa fille une confiance
+qui, par moments, lui manquait à lui-même, il citait tour à tour les
+principaux événements d'une vie de périls, thème des entretiens
+héroïques de maître Taillevent et du Néo-Zélandais Parawâ.
+
+
+
+
+XXIII
+
+HISTOIRE DE DIX ANNÉES.
+
+
+Origines de la légende.
+
+
+Après leur évasion du Pérou, Léon et Taillevent avaient successivement
+combattu aux îles Marquises et dans les principaux groupes de l'Océanie,
+peuplés par la belle race polynésienne, au teint légèrement bronzé, au
+front haut et intelligent, aux longs cheveux noirs, aux formes
+correctes.
+
+Guidé par les précieux mémoires du vicomte de Roqueforte, son oncle,
+qui, fort souvent, l'avait associé au travail de sa relation du voyage,
+Léon, mûri de bonne heure par l'expérience des grandes aventures, avait
+un avantage immense sur tout autre Européen placé dans une position
+semblable à la sienne. Endurci à toutes les fatigues par ses campagnes
+dans les Andes et les Cordillères, il était habitué à exercer le
+commandement. Il possédait les éléments des principaux idiomes
+polynésiens, qui, d'ailleurs, se ressemblent beaucoup entre eux; il
+n'ignorait pas l'hydrographie des mers qu'il sillonnait, et se trouvait
+muni, depuis la prise du trois-mâts anglais, des meilleures cartes
+marines du temps.
+
+Ainsi, tout concourut à le rendre apte aux entreprises dont il se
+chargea, un peu malgré lui,--devançant et dépassant de la sorte les
+instructions données par le roi au vicomte son oncle. Toutes les fois
+qu'il se mêla aux querelles des indigènes: à Taïti, où il se fit
+confondre avec Bougainville; dans l'archipel de Samoa ou des
+Navigateurs, aux îles Tonga, et enfin à la Nouvelle-Zélande, il ne se
+trompa jamais de voie. Partout il se fit des partisans, partout il
+recruta des matelots parmi les naturels.
+
+Et la légende de LÉO l'_Atoua_ naquit comme un fruit de sa sagesse et de
+sa valeur.
+
+Ce _Lion de la mer_, qui sortait du milieu des tempêtes pour soulever ou
+réconcilier les peuplades, semblait doué d'une science supérieure; son
+énergie, sa bravoure complétaient le prestige.
+
+A la Nouvelle-Zélande surtout, Léon prit à coeur de se créer un point
+d'appui. Cette grande terre offrait des ressources précieuses. Nulle
+part en Polynésie, si ce n'est pourtant aux îles Tonga, les naturels ne
+sont plus avancés dans l'art de la navigation et aussi propres à devenir
+d'excellents matelots. Nulle part il n'était plus facile de trouver des
+alliés; il ne s'agissait que de les choisir parmi les ennemis invétérés
+des Wangaroas qui avaient attaqué Surville et massacré Marion du Fresne.
+
+Parawâ, dès lors, reconnut Léon pour _Rangatira-rahi_, chef des chefs
+d'une ligue offensive et défensive, dont le centre fut la baie des Iles.
+
+Déjà pourtant les Anglais avaient plusieurs fois mouillé dans cette
+vaste baie, explorée notamment par le capitaine Cook; mais Léon, en
+accordant son concours aux ennemis des Wangaroas, ne manqua pas de leur
+inspirer la haine ardente des Anglais.
+
+La corvette de _la tribu de Touté_ ne rencontra que des dispositions
+hostiles parmi les indigènes du littoral. Si elle ne fut point attaquée
+tout d'abord, c'est que Parawâ et les divers chefs de peuplades, après
+avoir compté ses canons, jugèrent impossible de la vaincre. Mais à peine
+eurent-ils aperçu le pavillon de LÉO l'_Atoua_, leur _Rangatira-rahi_,
+que dans toutes les criques, sur tous les îlots, sur toutes les rives,
+le cri de guerre «Pi-hé!» fut poussé comme par un seul homme.
+
+Cent pirogues chargées de combattants rallient la jonque chinoise, le
+trois-mâts et le brig enlevé devant Manille.
+
+Une action sanglante s'engage aussitôt.
+
+Léon ne pouvait avoir le dessus qu'en abordant la corvette, qui, par ses
+manoeuvres de voiles et d'artillerie, évita longtemps le choc.
+L'artillerie du brig espagnol, et à plus forte raison celle de la
+jonque, ne portaient pas assez loin. Le trois-mâts était à peine armé en
+guerre. Il fallait se hâter de jouer quitte ou double, sinon la corvette
+parvenait à gagner le large.
+
+Au risque d'être coulé, le jeune capitaine court droit sur l'ennemi, en
+ordonnant à ses deux conserves d'imiter sa manoeuvre. Le brig et la
+jonque sont criblés, mais atteignent le but; le trois-mâts s'accroche
+enfin; malgré la fusillade, malgré la mitraille qui éclate à bout
+portant, les Néo-Zélandais montent à l'assaut.
+
+Le dénoûment fut un carnage affreux.
+
+Parawâ déploya toute sa férocité de _Rangatira_ de haut rang; la hache
+de maître Taillevent rivalisa cruellement avec son casse-tête.
+
+Les Anglais, trop certains de n'obtenir aucun quartier, se défendirent
+avec le courage du désespoir. Malgré tous les efforts du jeune capitaine
+français, aucun d'eux n'échappa aux fureurs cannibales de ses alliés.
+Les corps des officiers servirent à un banquet dont les horreurs
+empêchaient Léon de jouir de son triomphe.
+
+Mais comment lutter tout d'abord contre les préjugés atroces des
+Néo-Zélandais? Comment les empêcher de se conformer à leurs coutumes
+fondées sur des croyances barbares? Pour sauver la vie d'un prisonnier,
+Léon n'aurait pas hésité à compromettre son autorité encore mal
+affermie, et il aurait succombé sans doute. Pour arracher des cadavres
+aux anthropophages, fallait-il compromettre l'avenir, périr obscurément
+aux antipodes, laisser ignorer au roi de France les progrès faits dans
+les autres îles, et laisser disparaître tous les résultats de la
+mission donnée au vicomte de Roqueforte?
+
+Avec le deuil dans le coeur, Léon se retira sur sa nouvelle corvette,
+après avoir avisé aux plus urgentes réparations de ses navires. Le peu
+d'Européens qu'il avait sous ses ordres le secondèrent activement. On
+échoua en lieu sûr le brig et le trois-mâts; on lança la jonque au plein
+pour la démolir, afin d'utiliser ses matériaux.
+
+Cependant, le repas triomphal des Néo-Zélandais, dont les chants
+d'ivresse retentissaient au sommet de leur _Pâ_, ou enceinte fortifiée,
+provoqua quelques grossières railleries parmi les rares matelots
+français ou les anciens contrebandiers péruviens qui travaillaient sous
+les ordres de Taillevent.
+
+--Silence!... mille fois silence!... s'écria sévèrement le jeune
+capitaine. Quoi! ces usages atroces vous font rire!... L'aveuglement de
+Parawâ et des siens devrait tout au plus vous inspirer de la pitié; par
+moments, j'ai honte de m'être allié à ces êtres féroces...
+
+--Pardonnerez! capitaine, dit le maître, nos sauvages nous ont tout de
+même paré une fière coque. Et quant aux Anglais, dame!... être mangés
+par les vers, les machouarans, les requins ou les amis de notre ami
+Parawâ, foi de matelot, je n'en fais pas la différence!... Tenez,
+franchement, là, si j'avais le choix,--un fichu choix, parlant par
+respect,--eh bien, j'aimerais mieux être mangé rôti que tout cru, et à
+la sauce aux piments, que tombant en pourriture comme un vieux fromage.
+
+--Il ne s'agit point de toi, mon garçon, mais des Néo-Zélandais, dont le
+cannibalisme fait disparaître les meilleures qualités. Je veux que, dès
+demain, chacun de vous leur dise que LÉO l'_Atoua_ est irrité, qu'il
+réprouve, qu'il interdit pour l'avenir de semblables festins...
+
+--On fera[NT1] ce que vous ordonnerez, mon capitaine, mais si les
+sauvages qui sont en goût se fâchent et nous mangent à notre tour,
+dame!... minute, avant d'être embroché, je répéterai que mon choix était
+un fichu choix!...
+
+--Assez, Taillevent!... interrompit Léon.
+
+Puis il rentra dans sa chambre, réfléchit longuement, reconnut le danger
+qu'il y aurait à s'aliéner les indigènes et songea au moyen d'opposer
+leurs coutumes à leurs coutumes, leurs superstitions à leur préjugé le
+plus féroce.
+
+--Je me ferai _tabou_! s'écria-t-il enfin.
+
+L'on nomme _tabou_, dans toute la Polynésie, depuis la Nouvelle-Zélande
+jusqu'à l'archipel d'Haouaï (Sandwich), une interdiction sacrée qui peut
+frapper tout être vivant ou tout objet inanimé, lequel dès lors devient
+le _tabou_ proprement dit. «Le but primitif du _tabou_ fut, sans aucun
+doute, d'apaiser la colère de la divinité, et de se la rendre favorable,
+en s'imposant une privation volontaire proportionnée à la grandeur de
+l'offense ou du courroux présumé de Dieu[12].» Un animal, une plante,
+une île, un cours d'eau _taboués_ par l'_ariki_ ou prêtre, sont
+inviolables sous peine de sacrilége.--«Le prédécesseur du roi d'Haouaï
+Taméha-Méha était tellement _tabou_, qu'on ne devait jamais le voir
+pendant le jour, et que l'on mettait à mort quiconque l'aurait entrevu,
+ne fût-ce que par hasard[13].» A la Nouvelle-Zélande, le _tabou_ porte
+les naturels à s'opposer à l'importation dans leur île des bêtes à
+cornes, parce qu'elles ne respecteraient pas les lieux consacrés.
+
+[Note 12: DOMENY DE RIENZI.--_Océanie_.]
+
+[Note 13: LESSON.]
+
+Dès qu'il eut pris sa résolution, Léon rassembla ses trois premiers
+subalternes et leur assigna leurs emplois. Le commandement du brig pris
+devant Manille fut donné à l'ancien patron des contrebandiers
+péruviens;--celui du trois-mâts enlevé à Nouka-Hiva échut au plus
+intelligent des matelots français, espèce d'aventurier cosmopolite qui
+répondait au sobriquet de Tourvif;--quant à la corvette, Taillevent en
+resta chargé, ainsi que de la direction supérieure.--Les ordres les plus
+précis concernant les réparations furent donnés à ces trois chefs.
+
+--Maintenant, je vous quitte, ajouta Léon, et demain quand les
+insulaires vous demanderont LÉO l'_Atoua_, vous leur direz qu'il s'est
+_taboué_ par l'ordre de Maouï, le Dieu tout-puissant, qui règne sur le
+ciel et sur la terre.
+
+Léon se jeta dans une pirogue et disparut, non sans avoir secrètement
+donné ses instructions au fidèle Taillevent.
+
+Celui-ci, déjà grognard, quoique de dix ans plus jeune qu'à l'époque du
+tremblement de terre de Quiron,--grogna, mais obéit.
+
+Le lendemain, la consternation se répandit parmi les amis de Parawâ et
+les autres Polynésiens des équipages. Les Européens eux-mêmes étaient
+fort inquiets de l'absence de leur capitaine. On n'en travaillait
+qu'avec plus d'ardeur aux réparations qui durèrent près d'un mois.
+
+Pendant ce mois entier, Léon se tint caché dans un îlot déjà _taboué_
+pour une cause différente; de là, au moyen de sa lunette d'approche, il
+pouvait observer ses gens. La nuit il mettait sa pirogue à flot et
+communiquait, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, avec Taillevent,
+qui lui apportait mystérieusement des vivres et le tenait au courant de
+toutes choses.
+
+Or, les tribus de Parawâ et de ses alliés continuant à être en guerre
+contre les Wangaroas et les leurs, une expédition victorieuse revint
+ramenant des prisonniers qu'on s'apprêtait à immoler et à manger, selon
+les rites antiques.
+
+La nuit était sombre, les indigènes dansaient le Pi-hé avec cet ensemble
+extraordinaire qui a toujours fait la surprise des navigateurs; les
+_arikis_ allaient frapper les victimes; tout à coup, au-dessus des
+palissades du talus le plus élevé, un dieu leur apparaît tenant d'une
+main une torche rouge, de l'autre une épée flamboyante.
+
+Des cercles de feu détonnent en tourbillonnant autour de sa tête et de
+ses bras, devant sa poitrine, devant sa face semblable au soleil. Par
+moments, des gerbes d'étoiles s'échappant de sa chevelure, retombent en
+pluie de feu sur les insulaires; des serpents de feu glissent sous ses
+pieds et rampent sur les palissades; des flammes bleues s'élèvent
+soudainement de tous côtés.
+
+Tandis que ce spectacle magique émerveille les naturels, tous les
+Européens de la flottille pénètrent dans l'enceinte en criant:
+
+--LÉO l'_Atoua_ redescendu du ciel!...
+
+Il eût été plus vrai de dire que l'agile capitaine avait grimpé par le
+côté le plus escarpé du Pâ, mais cette version n'eût certainement pas
+obtenu le résultat désiré. Les Européens, à commencer par Taillevent, se
+prosternaient; les indigènes, _Rangatiras_, _Arikis_ ou _Tangatas_, en
+firent autant.
+
+Léon, débarrassé de son attirail de cerceaux et de fils de fer, que
+Taillevent fit disparaître avant le jour, s'avançait au milieu des
+Wangaroas prisonniers.
+
+--Maouï, le Dieu tout-puissant, s'écriait-il, _le Rangatira-rahi_ de la
+terre et de la mer, a dit à LÉO l'_Atoua_:--«Va!... le meurtre des
+hommes de Marion est assez vengé.--La nourriture humaine est abominable
+devant Maouï.»
+
+A ces mots, presque téméraires, Léon posant la main sur les têtes des
+prisonniers les déclara _tabous_.
+
+Personne n'osa murmurer, tant les fusées, les pétards, les soleils et
+les moines, fabriqués sur l'îlot, avaient frappé de stupeur tous les
+indigènes. LÉO l'_Atoua_ n'eut qu'à faire un signe pour emmener les
+prisonniers jusqu'à son bord, où il ordonna de les mettre aux fers.
+
+Dès le point du jour, il envoya de riches présents en étoffes chinoises
+et en ustensiles à ses fidèles alliés; puis il eut une longue conférence
+politique et religieuse avec Parawâ, qui se retira satisfait;--enfin, il
+mit sous voiles, laissant les insulaires sous une profonde impression
+d'admiration, de terreur, d'enthousiasme et de reconnaissance.
+
+
+Le chemin de Versailles.
+
+Les Néo-Zélandais sont ombrageux, vindicatifs et dissimulés; la haine se
+transmet parmi eux de génération en génération. Aussi le navigateur
+prudent ne doit-il se fier qu'avec une extrême réserve à ceux qui
+pourraient avoir quelques griefs contre sa nation ou contre lui. Mais
+d'un autre côté, l'état d'esclavage enlève aux vaincus presque toute
+leur dangereuse énergie.
+
+Les Wangaroas, successivement retirés des fers, furent tout d'abord
+traités en esclaves. Maître Taillevent les instruisait au métier de
+matelots, les observait avec soin, et signalait à son capitaine ceux
+chez qui la reconnaissance prenait le dessus.
+
+Grâce au prestige de LÉO l'_Atoua_, la plupart devinrent de bons
+serviteurs. Les autres furent jetés sur les côtes de la
+Nouvelle-Hollande où Léon avait établi sa croisière, et où il eut
+l'occasion de faire quelques prises.
+
+Malheureusement, faute de capitaines capables, il fut obligé de les
+brûler.
+
+Deux années de navigations hardies et d'aventures étranges eurent pour
+résultat que dans tous les principaux archipels _le Lion de la mer_
+n'exerçait pas moins d'influence qu'à la baie des Iles.
+
+Aux Marquises, comme à la Nouvelle-Zélande, il fut proclamé chef des
+chefs.
+
+Aux Samoa, on lui éleva des autels.
+
+Dans l'archipel Haouaï, malgré la légende qui faisait un dieu du
+capitaine Cook, il parvint à gagner la confiance des chefs, et contribua
+puissamment ainsi à l'excellent accueil qui attendait Lapérouse en 1786.
+
+A Taïti, la reine régente Hidia, mère de Pomaré II, lui donna le nom de
+frère; elle lui facilita les moyens d'établir des chantiers de
+construction et de réparation pour ses navires.
+
+Aux îles Tonga, un parti puissant avait embrassé sa cause.
+
+Mais avec ses équipages polynésiens, il ne pouvait songer à regagner les
+mers d'Europe; ses matelots européens ne demandaient qu'à s'établir dans
+les îles; plusieurs fois il dut y consentir. Le défaut d'officiers le
+plaçait enfin, à chaque instant, dans les plus difficiles positions.
+
+Il résolut de former à la grande navigation quelques indigènes
+intelligents, et jeta spécialement les yeux sur le Néo-Zélandais Parawâ,
+qui, dans ses pirogues de guerre, avait accompli déjà des voyages de
+plus de cent lieues hors de vue des côtes.
+
+Comme tous les _Rangatiras_, Baleine-aux-yeux-terribles possédait des
+notions astronomiques fort remarquables.
+
+«D'après le témoignage des explorateurs, durant l'été les Néo-Zélandais
+consacrent des heures entières à étudier les mouvements célestes et à
+veiller le moment ou telle ou telle étoile paraîtra sur
+l'horizon.»--«Ils savent très bien reconnaître leur direction pendant le
+jour par celle du soleil, et la nuit, par celle des étoiles. En mer, ils
+indiquent très exactement ainsi le gisement de leur île[14].»
+
+[Note 14: DUMONT D'URVILLE,--MARSDEN,--NICHOLAS,--D. DE RIENZI.]
+
+Plaçant son jeune fils Hihi (Rayons du soleil) à la tête de sa tribu,
+sous la tutelle d'un _Rangatira_ fidèle à sa famille, Parawâ consentit à
+s'embarquer, et devint rapidement capable de manoeuvrer un navire.
+
+Alors, les pavillons du _Lion de la mer_ acquirent une grande renommée
+dans toute la Polynésie. Les matelots qui avaient servi sous ses ordres,
+répartis dans les divers archipels, y représentaient fort ardemment son
+influence antibritannique. Mais, d'un autre côté, les Anglais, instruits
+de ce qui se passait dans ces parages lointains, commençaient à y
+expédier des navires de guerre.
+
+L'escadrille de Léon de Roqueforte fut activement pourchassée.
+
+Son brig s'échoua sur les récifs de Tonga; le patron, traité en pirate,
+fut pendu; les indigènes du parti de LÉO l'_Atoua_ sauvèrent les canons
+en plongeant, mais n'en tirèrent aucun parti.
+
+Tourvif, dans les environs des îles Fidji, perdit son trois-mâts sur des
+écueils sous-marins.
+
+Plusieurs bâtiments de rang inférieur, et entre autres une grande barque
+de cabotage montée par le vaillant Parawâ, coulèrent sous le feu des
+Anglais. Parawâ réussit à se sauver à la nage, et plus tard regagna son
+île dans une pirogue de Tonga,--voyage de près de cinq cent lieues, qui
+n'est pas sans précédents.
+
+Cependant Léon avait appris à Taïti que la paix était conclue entre
+l'Angleterre et la France. Le droit des gens lui interdisait de
+continuer à faire la course; il s'abstint donc, à son grand regret,
+d'attaquer plusieurs bâtiments de commerce dont la capture eût été
+facile.
+
+Mais les croiseurs envoyés à sa poursuite, considérant que la corvette
+était anglaise d'origine, montée par un équipage de Polynésiens et
+commandée par un aventurier sans commission régulière d'aucun
+gouvernement, ne daignèrent même point parlementer.
+
+Ses signaux pacifiques ne reçurent d'autre réponse qu'une double bordée.
+Pris entre deux ennemis, n'ayant pour matelots que des indigènes fort
+aguerris, à la vérité, mais incapables de l'emporter sur d'excellents
+marins anglais, le jeune capitaine n'hésita pas à mettre le feu à son
+bord et à s'accrocher au navire de dessous le vent.
+
+Cette terrible scène navale eut lieu vers la fin de 1785, au mouillage
+d'Ouléa, dans les Carolines.
+
+--A la mer!... à la mer!... crie Léon.
+
+Tous ses gens s'y précipitent et gagnent la terre à la nage.
+
+Presque au même instant, Taillevent allume les mèches destinées à faire
+sauter la corvette. Une pirogue des Carolines est amarrée sous la voûte
+d'arcasse; Léon et Taillevent s'y affalent, et ont à peine le temps de
+déborder. Une double explosion a lieu coup sur coup; la baie se couvre
+de débris.
+
+--Parés! dit Taillevent en saisissant une pagaie.
+
+Léon en fait autant; leur frêle canot disparaît bientôt dans des bancs
+de rochers inabordables pour les embarcations anglaises.
+
+--Eh bien, capitaine, dit Taillevent, nous voici tout juste aussi
+avancés qu'il y a six ans sur la côte du Pérou.
+
+--Doucement, maître, nous étions à califourchon sur un espar, ne sachant
+que devenir, et nous sommes aujourd'hui dans une excellente pirogue
+parfaitement approvisionnée...
+
+--M'est avis, malgré ça, que nous n'en valons guère mieux!... Les
+Anglais nous cherchent à terre...
+
+--Nous gagnerons le large cette nuit.
+
+--Comme vous voudrez, capitaine. Moi je dis seulement qu'après tous nos
+combats sur terre, sur mer, au Pérou, à la Nouvelle-Zélande, au diable
+vert, nous en sommes revenus tout net au commencement du rouleau.
+
+--Comment! s'écria Léon avec feu. L'influence française est établie d'un
+bout à l'autre de l'océan Pacifique; nous avons des auxiliaires, des
+amis, des alliés dans toutes les îles principales; les instructions du
+roi ont été suivies et, j'ose le dire, dépassées...
+
+--Le roi!... le roi!... murmura Taillevent, est-ce qu'il en saura jamais
+rien?
+
+--Assurément, puisque je vais le lui dire.
+
+--Vous y allez... avec cette pirogue?
+
+--Sans doute!
+
+--Sans doute... répéta maître Taillevent.
+
+--Tels que tu nous vois, mon brave camarade, nous sommes sur le chemin
+de Versailles.
+
+--Ah!... je n'aurais pas cru...
+
+--Évidemment, car je n'ai plus d'autre parti à prendre.
+
+
+Entortillé par le Roi.
+
+Maître Taillevent se permit de penser que son capitaine se faisait de
+singulières illusions,--ce qui ne l'empêcha pas, à nuit tombée,
+d'établir la voile de la pirogue et de l'orienter selon ses ordres.
+
+--Tant que j'ai eu des navires dont les équipages étaient polynésiens,
+je n'ai pu les abandonner, disait Léon. Tant que la guerre a été
+légitime, mes prises, bien que fort rares en ces mers peu fréquentées,
+m'ont suffi pour entretenir mes forces et solder mes gens; mon poste
+était ici. Mais la paix paralyse mes moyens d'action; la perte de mon
+dernier bâtiment me rend toute liberté d'agir. Avec ma corvette j'allais
+me risquer dans les îles de la Sonde et tâcher d'y recruter chez les
+Hollandais un équipage européen; y serais-je parvenu? n'aurions-nous pas
+encore été traités de pirates?--Ensuite, en bonne conscience, j'étais
+tenu, au risque d'être pris par les Anglais, de traverser encore une
+fois la Polynésie, pour rendre nos pauvres camarades à leurs îles. La
+force des choses me dégage de cette obligation... A Versailles donc! à
+Versailles! tout droit.
+
+--Versailles!... tout droit! murmurait Taillevent médusé par la
+merveilleuse confiance de son capitaine, qui cependant eut raison de
+point en point, car,--au mois de mai 1780, exactement à l'époque où
+Lapérouse relâchait aux îles Haouaï,--le jeune comte de Roqueforte avait
+l'honneur d'être reçu en audience particulière dans le cabinet du roi
+Louis XVI.
+
+Une ceinture de doublons d'Espagne, dont Léon ne se démunissait jamais,
+facilita singulièrement le retour en Europe. D'abord, atteindre avec la
+pirogue d'Ouléa l'établissement espagnol de Guaham ou San-Juan, aux îles
+Mariannes, ne fut que l'affaire de peu de jours et ne présenta aucune
+difficulté sérieuse, puisque les Carolins font fréquemment le même
+voyage.--Deux naufragés qu'il faut bien croire sur parole inspirent peu
+de défiance. Léon et Taillevent prirent passage sur un grand
+bateau-poste espagnol en partance pour les Philippines, où d'aventure se
+trouvait en relâche forcée pour cause d'avaries un trois-mâts anglais,
+qui, après ses réparations, devait retourner en Angleterre.
+
+Taillevent fit une affreuse grimace quand il s'agit de s'embarquer sur
+ce navire.
+
+--Tu n'es jamais content, fit Léon; eh bien, aurais-je le choix entre un
+bâtiment français et celui-ci, je n'hésiterais point...
+
+--Ni moi non plus!...
+
+--Tu prendrais le français?
+
+--Parbleu, capitaine!
+
+--Mais moi, je ne renoncerais pas à une excellente occasion de me
+perfectionner en prononciation anglaise.
+
+--Au fait, ceci est une idée! murmura Taillevent. Parler anglais comme
+un Anglais pur sang, ça peut servir!... Compris la consigne: «Ouvrir
+l'oreille, dénouer sa langue à la mode _english_, cacher la fameuse
+boîte de plomb, et n'avoir jamais tant seulement connu le bout du nez
+d'un sauvage.»
+
+ * * * * *
+
+Personne n'ignore que le roi Louis XVI avait une prédilection marquée
+pour la marine, les grandes découvertes maritimes et les études
+géographiques. Les rapports et mémoires du vicomte de Roqueforte
+l'intéressèrent au plus haut degré;--la curiosité royale fut
+singulièrement surexcitée par l'esquisse très succinte des voyages de
+Léon, qui ne parlait point de ses combats et sollicitait une audience
+très secrète pour causer de haute politique.
+
+Des renseignements furent pris sur la personne du jeune comte de
+Roqueforte.--On acquit des preuves incontestables de son identité.
+Reconnu par les officiers de marine, ses anciens camarades, il l'avait
+été de même par tous les membres de sa famille et venait d'être mis en
+possession du double héritage du comte son père et du vicomte son oncle.
+
+L'audience en tête à tête fut accordée et renouvelée plusieurs fois, à
+la grande surprise des familiers du roi, qui ne daigna jamais leur
+apprendre quel en avait été l'objet. Plusieurs fois, en l'espace de six
+semaines, le roi s'était enfermé dans son cabinet, durant trois heures
+consécutives, avec un jeune homme de vingt-quatre ans que l'on
+s'attendait à voir combler de faveurs.
+
+Le tout se borna au grade _honoraire_ de lieutenant de vaisseau et à la
+décoration de la croix de Saint-Louis.
+
+On sut seulement qu'un soir, le comte de Roqueforte avait présenté au
+roi un grossier marin, qui était sorti de son cabinet les yeux remplis
+de larmes. Quelque valet curieux lui ayant demandé pourquoi il pleurait:
+
+--Eh! tonnerre de chien! repartit le rustre, on pleurerait à moins; le
+roi m'a fiché au bec toute la tabatière de Monsieur!
+
+Maître Taillevent, non moins discret que grognard, reprit le soir même
+la route de Normandie; il avait le coeur gros:--Dame! comme si son
+attachement à Léon de Roqueforte n'avait pas suffi, le roi en personne
+venait de l'_entortiller_.
+
+--Adieu donc, encore une fois, ma vieille cabane et ma bonne femme de
+mère! et le petit cabotage tout tranquille entre Port-Bail et Jersey!...
+Adieu, Tom Lebon, mon matelot, mon vrai,--anglais de nation, français de
+coeur et de parole,--avec qui je fumerais une pipe trois fois la semaine
+à sa case, et qui, trois autres fois, la fumerait à Port-Bail dans la
+nôtre!... Adieu le brave maître Camuset de chez nous, qui m'envoyait des
+calottes si soignées du temps que j'étais mousse à bord du _Soleil
+royal_! Adieu le petit bonheur, la promenade grand largue, les amusettes
+et les braves filles du pays, pas sauvagesses, normandes, dont
+auxquelles je n'avais qu'à dire: «Ça y est!» pour avoir une femme à mon
+gré avec des petits enfants à l'effet de divertir ma vieille mère.--Et
+dire que le roi m'a nommé pilote d'emblée!... dire que j'ai de quoi
+m'acheter une barque et deux aussi!... sans compter la maison que je
+vous rebâtis à neuf dès l'arrivée à Port-Bail!... Dire que mon nid est
+fait, quoi!... et je vas le quitter, nom d'un tonnerre à la voile!...
+Allons! attrape à t'en retourner chez les sauvages, au tremblement du
+diable, aux Marquises de l'enfer, chez les Quichuas du cacique Andrès,
+chez les faces tatouées et les anthropophages. Attrape à se frotter le
+bout du nez contre les nez de ces oiseaux-là, qui est la mode dans leur
+nation de se donner une poignée de main. Il y a des braves et des amis
+partout; je n'aurai plus tant regret au voyage, quand je mangerai à la
+gamelle avec le prince Baleine-aux-yeux-terribles, _Rangatira
+Parawâ-Touma_ en langage de l'endroit; mais qui est-ce donc qui me
+remplacera proche ma vieille mère?... Ce que c'est pourtant qu'un roi de
+France, bonhomme et pas fier, qui vous appelle: «--Mon brave, mon ami,
+matelot, vrai marin, _héros_, l'enflammé, volcan,» des noms à vous faire
+peter la tête.--On ne pense plus à rien.--Quand Sa Majesté me dit:
+«--Votre mère, camarade, je m'en charge!»--J'ai répondu: «Merci!»--Moi,
+camarade au roi Louis XVI!--Et je n'ai pas eu l'idée, tant seulement, de
+répondre: «--Pardonnerez, sire le roi, elle n'a qu'un fils, et se
+faisant vieille, elle aimerait mieux le garder.»--Non!... «Paré à
+tout!... Majesté, paré à se faire hacher à la minute!» Voilà ma parole,
+et ça y est!... J'ai été _entortillé_, voilà!... Et ma pauvre mère en
+pleurera toutes les larmes de ses vieux yeux, hormis que je fasse une
+invention... Ah! l'_idée_!... l'_idée_!... avoir de l'_idée_!...
+
+Six lieues plus loin, Taillevent se traita d'imbécile:
+
+--L'_idée_, parbleu! c'est Tom Lebon de Jersey!... Il me vaut bien,
+celui-là! Je lui donne ma mère, ma case, ma barque et la femme que je
+n'ai pas, et il sera le père aux enfants que j'aurais eus... Bon! je
+pensais qu'on ne peut pas se dédoubler, et j'avais mon matelot!...
+Attrape à faire la noce, vivement! Pour lors, je m'en vas à la volonté
+du roi avec mon capitaine... Mon capitaine!... En voilà encore un qui en
+avait bien fait assez pour demeurer à chasser le lièvre en Lorraine dans
+le château à papa, et pour s'y marier à son goût!... Non, il vous vend
+la moitié de ses biens pour les placer en navires de long cours chez M.
+Plantier du Havre, la perle des armateurs, par exemple!... Mauvais
+placement, tout de même. Sans être notaire, je m'y connais!... En
+avons-nous usé des navires!... Et ça va recommencer, après la noce,
+s'entend!
+
+Le problème était résolu. Taillevent reprit les trois quarts de sa
+meilleure humeur; le quatrième quart demeura au regret de ne pouvoir
+rien changer à l'acte de naissance de son matelot Tom Lebon. Celui-ci,
+né natif de Jersey, étant sujet anglais, ne pouvait commander comme
+patron une barque française. En conséquence, le joli petit bâtiment
+caboteur acheté des deniers de maître Taillevent dut battre pavillon
+britannique. Mais sous tous les autres rapports, le programme du
+vaillant maître et pilote fut littéralement exécuté.
+
+Tom Lebon bénéficia de toutes les munificences royales au lieu et place
+de son matelot Taillevent. Tom Lebon épousa la belle Normande que
+Taillevent se serait proposé de prendre pour femme. Tom Lebon habita la
+maisonnette neuve de la mère Taillevent. Tom Lebon jura d'être son fils
+comme l'était Taillevent. Tom Lebon commanda le caboteur appelé, comme
+de raison, _Taillevent_, et enfin, Tom Lebon, digne matelot de son
+matelot,--fut celui qui pleura le plus lorsque Taillevent, le coeur
+léger, partit en lui laissant tout son bonheur.
+
+
+Dans le grand Océan.
+
+Après un an de séjour en France, maître Taillevent appareillait du Havre
+à bord du trois-mâts de la maison Plantier, _le Lion_, armé en guerre
+par autorisation spéciale du roi, et commandé par le jeune comte de
+Roqueforte, lequel, voulant demeurer absolument indépendant, n'avait pas
+accepté de grade effectif dans la marine de l'État. Son titre honoraire,
+faveur exceptionnelle, lui donnait, avec le droit de porter l'épaulette,
+une assimilation dans l'armée navale, un rang utile en cas de conflit,
+et, par suite, une considération de la plus haute importance dans les
+ports étrangers. En outre tout navire monté par lui jouissait du
+privilége de _battre flamme_, c'est-à-dire d'arborer le signe distinctif
+des navires de l'État. Et cela, bien entendu, sans qu'il lui fût
+interdit de faire le commerce.
+
+Léon de Roqueforte se trouvait donc, de par le roi de France, dans des
+conditions à peu près sans précédents, pourvu d'une commission qui
+devait le faire respecter par les bâtiments anglais, et jouissant de la
+liberté d'action la plus illimitée.
+
+Il fit route par le cap de Bonne-Espérance, relâcha dans un certain
+nombre de ports anglais, hollandais, espagnols ou portugais des Indes
+orientales et des archipels de la Malaisie, et enfin, rentrant en
+quelque sorte dans ses domaines d'outre-mer, il jeta l'ancre à la baie
+des Iles, le 1er janvier 1788.
+
+Du sommet de son _Pâ_ fortifié, Baleine-aux-yeux-terribles reconnut les
+pavillons de son _Rangatira-rahi_, les couleurs de la France, la chape
+de saint Martin, les armoiries de Roqueforte, et la tête tatouée sur
+champ d'azur étoilé d'or, qui était l'emblème de LÉO l'_Atoua_ pour les
+Néo-Zélandais.
+
+Alors, un cri qui ne devait pas tarder à être répété avec enthousiasme
+d'un bout à l'autre de la Polynésie, retentit pour la première fois:
+
+«Le Lion de la mer ne meurt pas!»
+
+--Non! non! hommes de _la tribu de Touté_, il n'est pas mort, le Lion de
+la mer!... et vous nous aviez menti.
+
+«Le Lion de la mer ne meurt pas.»
+
+--Il tue sous lui des vaisseaux,--il marche sur les mers,--il vole dans
+le ciel,--il vit dans le feu comme sous les flots de l'Océan.
+
+«Le Lion de la mer ne meurt pas!»
+
+Trois ans s'étaient écoulés depuis le combat naval d'Ouléa, dont les
+Anglais avaient répandu la fatale nouvelle; le retour de LÉO l'_Atoua_
+fut assimilé à une résurrection, et sa légende grandit, prenant de
+proche en proche des proportions plus fabuleuses.
+
+On lit textuellement dans le _Voyage de_ LAPÉROUSE:
+
+ «Quoique les Français fussent les premiers qui, dans ces derniers
+ temps, eussent abordé sur l'île de Mowée[15], je ne crus pas devoir
+ en prendre possession au nom du roi. Les usages des Européens sont,
+ à cet égard, trop complétement ridicules. Les philosophes doivent
+ sans doute gémir de voir que des hommes, par cela seul qu'ils ont
+ des canons et des baïonnettes, comptent pour rien soixante mille de
+ leurs semblables; que sans respect pour les droits les plus sacrés,
+ ils regardent comme un objet de conquête une terre que ses
+ habitants ont arrosée de leur sueur, et qui, depuis tant de
+ siècles, sert de tombeau à leurs ancêtres.»
+
+[Note 15: Maouvi, Mowi ou Mawi, aux îles Haouaï ou Sandwich.]
+
+Ce que l'infortuné Lapérouse rédigeait ainsi n'était autre chose que la
+pensée de l'infortuné Louis XVI.
+
+Le sage navigateur et le roi vertueux, destinés tous deux à périr par
+des catastrophes à jamais déplorables, se prononçaient d'après les mêmes
+principes d'équité absolue.--Or, ces principes ayant servi de base aux
+instructions données, pendant la guerre d'Amérique, au vicomte de
+Roqueforte dont son neveu Léon continuait l'oeuvre libérale, et
+l'Angleterre, s'étant toujours et partout conduite en vertu des
+principes opposés, il était fatalement nécessaire de lutter contre
+elle,--par la guerre, en temps de guerre,--par d'adroites négociations,
+des traités d'alliance et de protectorat en temps de paix.
+
+Léon avait ardemment adopté les vues du roi;--ses précédents étaient
+irréprochables, car il s'était rigoureusement conformé au droit des
+gens. On pourrait bien lui reprocher d'avoir parfois usé de
+charlatanisme pour imposer aux naturels; mais les Anglais lui avaient
+donné l'exemple de cette ruse,--fort innocente, on en
+conviendra,--pourvu que le but final n'ait rien de contraire à
+l'humanité.
+
+Et le but de la France était de civiliser l'Océanie sans porter atteinte
+à l'indépendance des indigènes,--d'utiliser, dans l'intérêt de toutes
+les nations, les ressources maritimes d'une partie du monde qui égale à
+elle seule tout le reste de notre globe, d'ouvrir des marchés nouveaux
+au commerce à venir, de défricher des champs immenses pour les livrer à
+l'industrie humaine.
+
+L'oeuvre commençait par des explorations et par l'établissement de
+relations ordinairement pacifiques, toujours d'une stricte justice. Léon
+de Roqueforte, en effet, ne prêta jamais son appui qu'à des causes
+légitimes, et après ses victoires ne négligea rien pour pacifier les
+querelles les plus invétérées.
+
+L'oeuvre devait se poursuivre en devenant commerciale, _d'une part_,--et
+_d'autre part_, religieuse. Alors la prédication de l'Évangile ferait
+disparaître l'échafaudage de fables héroïques sur lesquelles s'appuyait
+le précurseur de la civilisation.
+
+En disant: _d'une part_ commerciale, _d'autre part_ religieuse, on a
+clairement exprimé que le projet éminemment français du roi Louis XVI
+n'avait rien de commun avec les missions mercantiles des Anglais.--Ce
+qui devrait toujours être distinct, n'y fut jamais confondu.
+
+Personne n'ignore que les trafiquants en missions répandus par
+l'Angleterre dans les principaux archipels y distribuent leurs Bibles en
+prime pour faciliter l'achat de leurs pacotilles. Ils vendent des
+articles Birmingham ou du rhum des Antilles, et prêchent ou baptisent
+par-dessus le marché.
+
+Cet amalgame indécent de la religion de Jésus-Christ avec l'exploitation
+usuraire des indigènes, à qui l'on achète par exemple la concession
+perpétuelle d'un vaste territoire pour une douzaine de couteaux,
+rappelle inévitablement l'évangile des marchands du temple.
+
+Le mythe du _Lion de la mer qui ne meurt point_, ne porta du moins
+aucune atteinte à la dignité de la foi chrétienne.
+
+ * * * * *
+
+A Paris, Léon avait eu soin de faire fabriquer chez un passementier
+habile un rouleau de petites franges d'or d'un travail presque
+inimitable.--A l'instar des Incas, il voulait que le moindre fragment de
+ce tissu métallique fût un témoignage de la véracité de ses messagers,
+car précédemment, dans des circonstances graves, on avait plusieurs fois
+menti en son nom. Tout ordre important fut accompagné de l'envoi d'une
+frange d'or qui, selon le cas, devait être détruite par le feu ou
+renvoyée à LÉO l'_Atoua_. A défaut de l'usage de l'écriture, ce procédé
+offrait des garanties précieuses.
+
+Les deux premières années de navigation du _Lion_, d'archipel en
+archipel, amenèrent les meilleurs résultats.
+
+Il intervint dans les troubles de Taïti et parvint à les apaiser.
+
+Il ouvrit les voies aux règnes glorieux de Finau Ier sur les îles
+Tonga, et du grand Taméha-Méha sur celles d'Haouaï.
+
+A la Nouvelle-Zélande, il répandit des germes féconds de civilisation,
+de tolérance et de progrès.
+
+De toutes parts, il plantait des jalons utiles, posant ainsi les bases
+d'une vaste confédération de princes insulaires unis sous le protectorat
+de la France.
+
+Il avait l'art de se servir des instruments les plus dangereux et
+d'assouplir des natures en apparence indomptables.--Ainsi, la férocité
+de Parawâ et l'ambition effrénée de Finau Ier cédèrent devant lui.
+
+En plusieurs points, d'anciens compagnons de Léon, tels que l'aventureux
+Tourvif, avaient été proclamés grands chefs. Sans efforts apparents, il
+les maintint dans sa dépendance; il fit comprendre aux plus intelligents
+la nécessité de laisser croire à la légende de LÉO l'_Atoua_, l'immortel
+_Lion de la mer_; il imposa aux autres une crainte superstitieuse.
+
+Partout, le cannibalisme était déjà considéré comme impie;--les prêtres
+indigènes n'osèrent qu'en peu d'endroits protester contre cette
+doctrine. Généralement, les naturels, honteux de leur abominable
+coutume, se cachaient pour dévorer leurs ennemis. Les banquets de chair
+humaine cessèrent d'être des fêtes triomphales. Parawâ lui-même en vint
+à céder sur ce point, quoiqu'il dût retomber à plusieurs reprises sous
+l'empire des préjugés de sa nation. Quelques peuplades renoncèrent
+solennellement et sincèrement à l'anthropophagie.
+
+Léon chercha Lapérouse, n'eut pas le bonheur de le rencontrer, et, le
+croyant reparti pour l'Europe, ne put, selon les désirs du roi, entrer
+en rapports avec ce grand navigateur.
+
+Les travaux de sa mission civilisatrice furent activement
+poursuivis.--Ainsi le _tabou_, dont les rigueurs sont parfois d'atroces
+barbaries, fut atténué en divers points, et notamment aux îles Haouaï,
+où Taméha-Méha Ier devait abolir la coutume de massacrer sur les autels
+des dieux tous les prisonniers de guerre et tous les violateurs des
+_tabous_ les plus absurdes.
+
+La condition des esclaves fut adoucie dans celles des îles où les moeurs
+n'étaient plus par trop féroces. Sans heurter de front les préjugés des
+naturels, Léon de Roqueforte les sapait ainsi avec une ténacité vraiment
+admirable.
+
+Les constructions navales faisaient des progrès rapides.
+
+Les communications avec la France s'établissaient peu à peu. Deux
+bâtiments envoyés par l'armateur Plantier étaient venus prendre les
+dépêches de Léon et lui apporter des marchandises européennes, pour
+lesquelles ils reçurent en échange de l'huile de baleine, de la nacre de
+perle, du corail et autres produits océaniens.
+
+Le dernier de ces bâtiments transmit à Léon la nouvelle de la révolution
+de 1789, qui devait porter un coup fatal à ses généreux desseins. Il la
+reçut au mois de septembre 1790, à son mouillage de Nouka-Hiva, dans les
+îles Marquises, et sans en être trop alarmé, il crut pourtant nécessaire
+de retourner en France afin d'avoir un nouvel entretien avec le roi.
+
+Toutefois, jugeant indispensable pour l'avenir d'avoir exploré avec soin
+les côtes inhospitalières des possessions espagnoles, il monte sur sa
+plus légère goëlette taïtienne; avec une prudente audace, il longe, la
+sonde à la main, tout le littoral du Pérou.
+
+Comme s'il eût pressenti dès lors que le continent américain subirait
+les conséquences de la révolution française, ou plutôt dans la pensée
+qu'il aurait par la suite besoin d'y trouver asile, le jeune capitaine
+tenait à revoir Andrès avant de partir des mers du Sud. Cachant sa
+nationalité sous les couleurs de l'Espagne, il saura tromper la
+vigilance de tous les gardes-côtes, fera de précieux travaux
+hydrographiques et se munira d'une foule de notions maritimes de la plus
+haute importance.
+
+Son atterrissage dans la baie de Quiron fut une véritable découverte.
+
+Malgré toutes les protestations de Taillevent, laissé à la garde du
+frêle navire, Léon s'aventure seul dans l'intérieur; il se rend à Lima,
+déguisé en mineur métis, y voit Isabelle, ne peut parler à son noble
+père, et se met aussitôt à la recherche d'Andrès, qu'il trouve en butte
+aux premières persécutions du successeur du marquis de Garba y Palos.
+
+L'anse de Quiron est, dès lors, le lieu de rendez-vous assigné au
+cacique de Tinta.
+
+Non sans avoir affronté des périls de tous genres, Léon rejoint sa
+goëlette et vole à Nouka-Hiva, où son trois-mâts doit l'attendre. Une
+nouvelle fâcheuse, apportée par un léger bâtiment que monte Parawâ,
+l'empêche de prendre la route du cap Horn.
+
+--Les Anglais, fondent une ville à la Nouvelle-Hollande.
+
+Devant un tel événement, ce serait une faute que d'aller en Europe sans
+avoir conféré avec tous les principaux chefs, ou au moins sans leur
+avoir fait distribuer des franges d'or, avec l'ordre de résister à tous
+les envahissements des Anglais jusqu'au retour de LÉO l'_Atoua_.
+
+Et c'est pourquoi, au lieu de courir directement à la recherche
+d'Isabelle, Léon parcourt encore toutes les îles polynésiennes.
+
+En 1791, il mouille à Botany-Bay, il voit de ses propres yeux la ville
+naissante de Sidney; puis, le deuil dans l'âme, il s'éloigne de
+Port-Jackson en se promettant de proposer au roi la fondation d'une
+colonie rivale.
+
+Au milieu de 1792, il arrive en France, où son trois-mâts délabré doit
+aussitôt être livré au fer des démolisseurs.
+
+L'équipage licencié se disperse.
+
+
+Retour et chute du rideau.
+
+Maître Taillèrent, tout joyeux, se rend à Port-Bail, où il retrouvera sa
+vieille mère, berçant les deux premiers enfants de son matelot Tom
+Lebon. L'aîné commence à balbutier, Taillevent se fait appeler _papa_,
+et en pleure presque de joie.
+
+Léon, consterné, entre dans Paris pour être témoin des plus terribles
+scènes révolutionnaires.
+
+Peu de jours avant le 10 août, il eut pourtant une heure d'entretien
+avec le roi captif aux Tuileries. Ses relations de voyage eurent le don
+de distraire l'infortuné monarque des terribles préoccupations qui
+l'empêchaient désormais de se livrer à l'étude de la géographie et de la
+marine.
+
+Une carte de l'Océanie sous les yeux, Louis XVI écoutait avec intérêt.
+Charmé par les récits du jeune navigateur, il applaudissait à ses
+efforts; il l'encouragea vivement à poursuivre l'oeuvre entreprise.
+
+Le _Ça ira_ se fit entendre sous les fenêtres.
+
+--Hélas! je ne puis plus rien! dit le roi; j'ai encore des serviteurs
+fidèles, je n'ai plus de sujets. Apprenez, cependant, que sur la demande
+de l'Assemblée nationale, M. d'Entrecasteaux a reçu la mission d'aller à
+la recherche de M. de Lapérouse, dont nous n'avons plus de nouvelles.
+L'expédition, partie de Brest le 28 septembre de l'année dernière, a des
+instructions conformes à mes vues antérieures, car, n'ignorant pas que
+l'Angleterre s'établit à la Nouvelle-Hollande, j'ai devancé vos désirs
+en chargeant le général d'Entrecasteaux de choisir dans les mêmes
+parages un emplacement où nous fonderons une colonie.
+
+Au moment où le roi parlait ainsi, d'Entrecasteaux avait exploré déjà
+une partie du littoral australien. Peu de mois après, pénétrant dans la
+rivière des Cygnes, qui lui doit ce nom, il en faisait l'étude
+approfondie; la position lui paraissait favorable à l'occupation
+projetée.
+
+--Quant à vous, monsieur le comte, ajouta le roi, n'oubliez pas que
+votre premier devoir est de continuer à servir la France dans des mers
+que nul ne connaît aussi bien que vous. Évitez donc de vous mêler à nos
+troubles. Assez d'autres compliquent ma situation douloureuse. La cause
+de la civilisation est trop belle pour que vous l'abandonniez, serait-ce
+pour la mienne.
+
+--Sire! dit Léon, la cause de Votre Majesté est sacrée. La servir c'est
+encore servir tous les peuples dont Votre Majesté est le père. Les
+États-Unis d'Amérique, qui lui doivent leur indépendance, le savent!...
+Et l'Angleterre s'en souvient cruellement quand elle soudoie les
+révolutionnaires de France, pour asservir le monde à la faveur de nos
+dissensions!... Les Anglais, Sire, sont vos implacables ennemis...
+
+--Ah! plût à Dieu que je n'en eusse point d'autres! s'écria le roi avec
+une noble fierté. Plus d'hésitations dans ma conduite, alors!... J'irais
+moi-même commander mon armée navale...
+
+Mais l'odieux _Ça ira_ se fit entendre encore, et Louis XVI, découragé,
+congédia le jeune comte de Roqueforte, qui ne put s'empêcher de
+combattre pour lui à la journée du 10 août.
+
+Laissé parmi les morts, Léon dut la vie à l'humanité d'un fougueux
+patriote, dont la femme le soigna comme un fils.
+
+La République fut proclamée. La guerre avec l'Angleterre était
+imminente.
+
+Léon se rend à Port-Bail, chez son fidèle Taillevent, qu'exaspèrent
+maintenant les événements politiques.
+
+--Ah! mon capitaine, disait-il, les pires sauvages ne sont pas à la
+Nouvelle-Zélande... Mais, tremblement du diable! ces sans-culottes-là ne
+voient donc pas qu'ils font les affaires des Anglais!... Nous y perdrons
+nos colonies, notre marine, notre commerce...
+
+Le jour de la déclaration de guerre, _le Taillevent_, monté par Tom
+Lebon, se trouvait par malheur du côté de Jersey. Par ce fait seul, le
+petit bâtiment était perdu pour la famille. Tom Lebon en personne,
+attendu ses relations trop intimes avec les Français, fut pressé comme
+matelot et enrôlé dans la marine britannique.
+
+--Enfants! s'écria Léon, souffrirons-nous que la barque des Taillevent
+reste au pouvoir des Anglais? A moi, les gens de bonne volonté!...
+
+Il ne fut fils d'honnête femme parmi les matelots et pêcheurs du canton
+qui ne se déclarât prêt à le suivre. Toutes les barques, toutes les
+armes à feu du pays sont mises à contribution. A nuit tombée, la
+flottille met sous voiles.
+
+De cette nuit-là date le nom de SANS-PEUR, le nom de SANS-PEUR le
+Corsaire de la République.
+
+La marée et l'obscurité sont ses auxiliaires.--Taillevent et la plupart
+des marins de Port-Bail connaissent d'enfance l'entrée du port et le
+lieu où est amarré le caboteur en litige.
+
+Un garde-côte anglais hèle la première embarcation, elle répond:
+_Pêcheur_, et passe. Une seconde, une troisième passent de même; mais
+une quatrième plus grande se montre. Une défiance fort légitime s'empare
+des Anglais, qui sont armés et ordonnent au caboteur de mettre en panne.
+
+A cet ordre, Taillevent donne un coup de barre à la barque; Léon
+s'écrie:
+
+--SANS-PEUR!...
+
+C'est le signal de l'abordage, de la mêlée, de l'incendie et d'un
+carnage affreux.
+
+Les gens des trois premières barques de pêche ont déjà surpris l'unique
+gardien du _Taillevent_ et démarré le fameux chasse-marée acheté des
+deniers dont le roi avait gratifié le maître d'équipage.--D'autres
+mettent le feu à bord des navires anglais du port.
+
+Les forts se garnissent de soldats, le tocsin d'alarme sonne, le canon
+gronde bientôt.
+
+Sans-Peur commande maintenant à bord du garde-côte enlevé; il dirige la
+retraite, et finit par ramener à Port-Bail le double de barques qu'il
+n'en avait au départ.
+
+Ce coup de main improvisé fit un tort incalculable aux Anglais de
+Jersey, et ne coûta pas la vie d'un seul homme.
+
+_Le Taillevent_ n'étant pas susceptible d'armer en course, fut utilisé
+dans la rivière. Mais le garde-côte capturé, joli brig de dix canons,
+prit le nom de _Lion_, fut nationalisé français et transformé en
+corsaire.
+
+La renommée de Sans-Peur grandit en peu de jours, grâce à un combat
+heureux suivi de la destruction d'un convoi et de quelques captures
+importantes conduites au Havre pour y être vendues par les soins du
+citoyen Plantier.
+
+_Le Lion_, qui escortait ses prises, est attaqué non loin du Havre par
+une corvette de guerre.
+
+Un combat inégal s'engage; tous les gens du pays accourent, on voit avec
+enthousiasme l'héroïque résistance du petit brig français, qui coule
+enfin, entraînant avec lui la corvette accrochée par ses grappins
+d'abordage.
+
+Moins d'une heure après, une chaloupe triomphante, criblée de trous et
+dont il faut étancher l'eau avec les seilles, les chapeaux, les
+gamelles, ramène l'équipage vainqueur.
+
+Sans-Peur le Corsaire est salué par les acclamations de toute la
+population maritime. On l'escorte jusqu'à la demeure du citoyen
+Plantier, son armateur.
+
+Chemin faisant, on apprend le coup de main de Jersey, ainsi que le
+combat suivant.
+
+Le surnom de _Sans-Peur_ devient populaire. Qu'importe le vrai nom de
+celui qui l'a conquis si vaillamment? Personne, parmi les plus ardents
+clubistes, n'osa reprocher sa qualité d'aristocrate au brave Léon de
+Roqueforte, qui vengeait à sa manière, sur les Anglais, la mort du roi
+Louis XVI.
+
+L'esquisse des courses de Sans-Peur dans la Manche, en vue des rivages
+britanniques, a été tracée; et l'on sait mieux encore comment, ayant
+assis sa réputation dans les mers d'Europe, il put, sans compromettre
+l'avenir, songer enfin à son mariage et à ses grands projets
+d'outre-mer.
+
+Isabelle est enlevée du château de Garba.
+
+Le cacique Andrès l'a revue.
+
+La caverne du Lion s'est ouverte à miracle.
+
+Un combat appelle au large Sans-Peur le Corsaire.
+
+Un nuage de fumée l'enveloppe.
+
+Mais tout à coup les canons se taisent, le nuage se dissipe, le rideau
+est tombé.
+
+Un cri de joie s'échappe de la poitrine d'Isabelle.
+
+--Non! non! le _Lion de la mer_ ne meurt pas! Tel est celui des
+Péruviens, dont les clameurs montent vers le ciel.
+
+Et le vénérable Andrès rend à Dieu de ferventes actions de grâce.
+
+
+
+
+XXIV
+
+LE SOMMEIL DE LA LIONNE.
+
+
+Le front ceint d'un bandeau qui cachait une balafre faite par un éclat
+de bois et qui lui donnait l'apparence d'un Cupidon nautique, le jeune
+Camuset demandait à son mentor Taillevent:
+
+--Mais pourquoi donc laissons-nous là cette frégate espagnole au lieu de
+l'achever?
+
+--Ta ra ta ta ta! fit le maître. Je vas te le dire, mon gars, par la
+raison qu'à bord du _Soleil royal_, ton vieux père m'expliqua de même
+_le pourquoi-z-et le comment donc_ d'une manoeuvre de M. le bailli de
+Suffren, qui se contentait, cette fois-là, de mettre les Anglais en
+déroute sans leur prendre tant seulement un bout de fil de caret.
+
+--Ah!... Eh bien?...
+
+--C'est tout bêtement, comme disait ton père, vu que les petits poissons
+n'ont pas le gosier assez large pour avaler les gros.
+
+Sur quoi l'intelligent Camuset, dont l'oeil droit était sous le bandeau,
+ouvrit l'oeil gauche comme un fanal de combat, et Taillevent alla fumer
+un calumet de consolation avec Baleine-aux-yeux-terribles.
+
+--Quel guignon de n'être pas de force à vous amariner cette frégate!
+s'écria-t-il en néo-zélandais.
+
+--Mes amis, disait de son côté Sans-Peur le Corsaire, l'équipage ennemi
+est par trop nombreux; au lieu de tenter l'abordage, j'ai dû me borner
+à faire diversion pour sauver notre frégate à nous!... mais notre
+dernier mot n'est pas dit. Dès demain nous aurons pris notre revanche.
+
+La manoeuvre du _Lion_ avait été magnifique.
+
+Il commença par se mettre en travers à l'arrière de la frégate
+chasseresse, qui fut bien obligée de manoeuvrer pour lui présenter le
+côté. Avec une adresse merveilleuse, _le Lion_ tournait en même temps,
+évitant son feu tout en lui envoyant des bordées qui gênèrent bientôt
+ses mouvements. Cependant, la prise, d'après les signaux du jeune
+capitaine, continuait à gouverner sur la baie de Quiron.
+
+Le commandant espagnol, furieux de voir que l'autre frégate lui
+échappait, n'essaya plus que d'aborder le brig, dont la fameuse pièce de
+bronze brisa son gouvernail et fit tomber son mât d'artimon.
+
+Mais toute l'habileté de Sans-Peur ne l'empêcha point de recevoir à
+fleur d'eau une bordée entière au moment où il prenait chasse pour
+battre en retraite.
+
+Or, c'était en faisant jouer les pompes que maître Taillevent répondait
+à l'intéressant Camuset; c'était en achevant d'établir les dernières
+voiles qu'il fumait la pipe avec son ami Parawâ-Touma.
+
+_La Santa-Cruz_,--tel était le nom de la frégate espagnole,--une fois
+réparée, pouvait venir attaquer les deux navires français, à l'ancre
+dans la baie de Quiron. Mais on avait une nuit devant soi. Sans-Peur sut
+l'utiliser.
+
+A bord du _Lion_, on pompe; on épuise l'eau de la cale avec tous les
+engins possibles; une voile est passée sous la carène, des plaques de
+plomb sont clouées sur les trous de boulets, on bouche les fentes et les
+éclats avec de l'étoupe et des coins de bois.
+
+Cependant les balses péruviennes entourent la frégate _la Lionne_; elles
+transportent à terre les chevaux embarqués aux îles
+Malouines,--spectacle curieux qui transforme pour un instant les eaux de
+la petite rade en une sorte de cirque équestre.
+
+Avant le coucher du soleil, tous les chevaux étaient parqués autour du
+vieux château. Mais ceux que possédait auparavant le cacique Andrès,
+montés par quelques fidèles serviteurs, se dispersaient le long du
+rivage, les uns courant vers le nord, les autres vers le sud. Sans-Peur
+avait donné l'ordre d'acheter autant de balses que l'on pourrait en
+trouver dans les ports, les anses et les criques de vingt lieues à la
+ronde.
+
+Tandis que les cavaliers péruviens partent pour remplir cette mission,
+le brig est remorqué au fond de la baie, par delà le banc de récifs,
+dans un bassin naturel où la mer est presque calme. On lui fait une
+ceinture de balses qui le soutiendront à flot. Puis, son équipage
+l'évacue et passe sur la frégate _la Lionne_.
+
+--Eh quoi! s'écrie Isabelle, encore un combat!...
+
+--Si _la Santa-Cruz_ ose venir nous attaquer, il faut être prêt à
+repousser ses attaques, répond Sans-Peur; mais si elle s'éloigne, il
+faut la poursuivre pour qu'elle ne répande point l'alarme sur les côtes
+du Pérou et qu'on ne découvre pas notre asile.
+
+--Eh bien, je veux y être cette fois!... reprend la jeune femme.
+
+--Je vous accompagnerai donc, moi aussi! ajoute Andrès. Le Lion de la
+mer ne refusera point une place sur son bord à celui qui fut autrefois
+son général.
+
+Les Quichuas demandent à embarquer avec leur cacique.
+
+Léon y consent.
+
+Les blessés, confiés aux soins des femmes, restent seuls dans le château
+de Quiron. Au point du jour, tous les préparatifs sont achevés.
+
+Mais de son côté, _la Santa-Cruz_ a établi un gouvernail et un mât de
+fortune. Les voiles hautes, elle s'avance vers _la Lionne_, qui, les
+sabords fermés, semble dormir sur ses ancres.
+
+L'équipage espagnol est composé de quatre cents marins aguerris.
+L'équipage de la frégate française est formé d'éléments divers; mais la
+disproportion des forces a cessé. Cent vingt corsaires normands, bretons
+ou aventuriers, embarqués les uns à Port-Bail, les autres au Havre, une
+centaine d'autres Français de provenances diverses, recrutés par force
+majeure depuis Bayonne jusqu'au bas de la Plata, et enfin soixante ou
+quatre-vingts Quichuas, en partie pêcheurs, tous pleins de bonne
+volonté, sont rangés sous les ordres de Léon.
+
+Un rôle de combat est improvisé. On saura utiliser les plus inhabiles au
+métier de marin.
+
+Après avoir bien examiné la situation des deux navires, le commandant de
+_la Santa-Cruz_ disait à ses officiers:
+
+--Les Français ont espéré que leur demi-succès d'hier sauverait leur
+frégate. Ils ont supposé que nous n'oserions pas les relancer jusqu'ici.
+Leur insolente audace n'aura servi de rien; leur prise sera reprise sous
+leurs yeux. Quant à leur brig, qui s'est retranché derrière des récifs
+dont nous ne pouvons approcher, il a beau avoir pris la meilleure
+position possible, il ne nous échappera point. Nous lui coupons la
+retraite avec la frégate, et nous débarquons six pièces de gros calibre
+que nous établissons en batterie sur la hauteur pour le foudroyer.
+
+A bord de _la Lionne_, embossée tout près du rivage, régnait un silence
+de mort.
+
+Le pavillon n'était pas arboré, mais frappé sur sa drisse, dont le bout
+pendait à l'arrière le long de la fenêtre; les rideaux cachaient
+Sans-Peur aux gens de la frégate ennemie.
+
+Andrès et Isabelle, assis sur le canapé de la galerie, le questionnaient
+tout bas:
+
+--Le piége est bien tendu, répondait-il; l'ennemi y donne tête baissée.
+Ah! nous avons affaire au plus imprudent fanfaron de toutes les
+Espagnes!
+
+Un garde-marine posté dans la hune de misaine de _la Santa-Cruz_ annonça
+qu'il n'y avait pas un seul homme sur le pont de la frégate française,
+où chacun l'entendit fort distinctement.--Si bien que le jeune Camuset
+faillit éclater de rire, mais un regard menaçant de Taillevent le
+contraignit à se mordre les lèvres.
+
+Les gens de _la Lionne_, rassemblés dans sa batterie basse, voyaient _la
+Santa-Cruz_ qui s'avançait témérairement, jetait l'ancre, carguait ses
+voiles et s'apprêtait à mettre ses canots à la mer.
+
+--Attention! dit Sans-Peur à demi-voix.
+
+--Attention! répétèrent les officiers et les maîtres, espacés de canon
+en canon.
+
+La frégate espagnole, pivotant sur elle-même, se présenta forcément dans
+le sens de sa longueur.
+
+Au même instant, le pavillon français se déploie comme par magie à
+l'arrière de _la Lionne_.
+
+Le commandement FEU! retentit.
+
+Les quatorze canons de tribord de la batterie basse vomissent chacun un
+double projectile. Le pont se peuple, et les pièces des gaillards
+mariant leur feu à celui des canons de la batterie, la mâture de _la
+Santa-Cruz_ s'écroule.
+
+Le câble était filé par le bout, les focs hissés; _la Lionne_ abordait
+la frégate espagnole, où corsaires et Péruviens se précipitaient avec
+furie.
+
+Surpris par cette brusque attaque, les gens de _la Santa-Cruz_ ont à
+peine le temps de se mettre en défense; le jeune Camuset, pour sa part,
+a l'honneur de faire capituler leur commandant, qu'il saisit au collet
+en lui présentant la bouche d'un pistolet d'abordage.
+
+Parawâ et maître Taillevent se signalèrent comme de raison; les
+Espagnols mirent bas les armes.
+
+
+
+
+XXV
+
+PROBLÈME RÉSOLU.
+
+
+L'action impétueuse, dont Isabelle et le cacique Andrès furent témoins
+du haut de la dunette de _la Lionne_, ne dura pas plus d'un quart
+d'heure. Jamais Sans-Peur n'avait enlevé un navire ennemi avec moins de
+difficulté. Sincèrement, il en était au regret.
+
+Isabelle s'aperçut de son impression;
+
+--Eh, mon Dieu! rien de plus simple, répondit-il, nous voici sur les
+bras près de quatre cents prisonniers à nourrir et à garder, quand nous
+ne sommes que trois cents, et lorsque j'ai à conduire à bonne fin une
+foule d'importants projets. Je tenais à m'emparer des canons et des
+munitions de guerre; je me souciais médiocrement de la frégate; quant à
+l'équipage, il m'embarrasse au delà de toute expression.
+
+--Eh bien, dit Isabelle, renvoyez vos prisonniers par terre ou par mer,
+sous parole de ne plus porter les armes contre la France.
+
+Le cacique Andrès hocha la tête.
+
+--Ce serait tout simple en Europe, répondait Sans-Peur, mais ici,
+puis-je exiger qu'on garde le secret de notre asile?
+
+--Déportez vos prisonniers sur quelque terre déserte, dit Andrès. Nous
+leur fournirons tous les moyens d'y vivre jusqu'à la paix, et à la paix,
+vous irez les délivrer vous-même.
+
+--J'y songeais... j'avais déjà pensé aux bords du détroit de Magellan,
+et à plusieurs de mes îles les moins connues; mais peut-être avons-nous
+mieux à faire...
+
+Provisoirement, les prisonniers furent mis aux fers dans la cale de leur
+frégate, rase comme un ponton. Deux pierriers chargés à mitraille
+étaient braqués à l'ouvert de chaque panneau, et une garde de quarante
+hommes qui devait être relevée de vingt-quatre heures en vingt-quatre
+heures, fut chargée de leur surveillance. En outre, _la Santa-Cruz_ se
+trouvait amarrée entre _la Lionne_ et le brig _le Lion_, de manière à
+pouvoir être coulée bas au premier signe de révolte.
+
+Toutes les mesures de sûreté une fois prises, il était juste d'accorder
+quelque repos aux corsaires, qui se répandirent gaîment sur le rivage,
+où les Quichuas de la petite colonie d'Andrès,--hommes, femmes et jeunes
+filles,--les fêtèrent de leur mieux.
+
+L'anse désolée de Quiron retentit de chants de victoire. Il y eut un
+grand bal, rondes, cachuchas et festins, feux de joie et cavalcades,--on
+sait que les chevaux ne manquaient point.
+
+Maître Taillevent ne se mêla point à la danse, car, de compagnie avec
+Parawâ, il explorait le canton et notamment la grande caverne.
+
+--Je veux bien que le vieux Nick me croque, dit le maître, si je sais ce
+que mon capitaine veut faire de ce trou-là.
+
+--Il veut y cacher sa frégate, dit Parawâ d'un ton confidentiel.
+
+--Mais il n'y a pas d'eau, pas de chenal, pas de porte.
+
+--Le Lion de la mer est un _atoua_. Comme la terre s'est ouverte, les
+rochers s'ouvriront et la mer remplira le bassin...
+
+--A savoir! murmura le maître.
+
+Tandis que l'incrédule Taillevent émettait des doutes incapables
+d'ébranler la foi robuste de Baleine-aux-yeux-terribles, Léon, de retour
+au château avec Isabelle et Andrès, rompit le silence en s'écriant:
+
+--J'ai trouvé!... oui, j'ai trouvé!...
+
+Le cacique et la jeune femme écoutaient attentifs.
+
+--Je suis à trois mille lieues de la France, dont les Anglais bloquent
+les côtes. Je ne puis guère compter sur les envois de mon armateur; il
+faut donc que je me crée toutes mes ressources par moi-même. Les deux
+tiers de mes gens n'ont d'autre mobile que l'appât du gain; je leur ai
+promis d'immenses richesses pour les décider à me suivre dans ces mers,
+où nous ne ferons pourtant que d'assez tristes captures. Déjà mes hommes
+ont droit à leurs parts de prise sur les deux frégates; en outre, il
+faut les solder. Eh bien, pas de déportation! je traiterai mes
+prisonniers comme nous aurions été traités nous-mêmes, si nous avions eu
+le dessous.--La loi du talion est la loi de la guerre!... Je les
+condamne aux mines!...
+
+--Aux mines? répéta Isabelle étonnée.
+
+--Je comprends! dit Andrès.
+
+--Indiquez-moi donc, mon père, la mine d'or la moins éloignée de la mer.
+
+--A vingt lieues, sur le versant des montagnes qui font face au grand
+lac, les Espagnols exploitent plusieurs riches mines d'or et d'argent.
+
+--Dès ce soir, Isabelle, j'irai à la recherche de celle qui sera la
+nôtre.
+
+--Dès ce soir nous partirons, répéta la jeune femme.
+
+--Le vieux chef des Condors est encore capable de monter à cheval!
+ajouta Andrès.
+
+--Bien!... à ce soir, dit Léon.
+
+Puis il se rendit à bord de _la Lionne_ pour y écrire les instructions
+qu'il devait laisser à ses officiers.
+
+Le soir même, sous sa conduite, une petite caravane de Quichuas sortait
+du territoire de Quiron et s'engageait dans les plaines habitées par les
+sujets espagnols. Maître Taillevent, Camuset et quelques autres matelots
+de Port-Bail, déguisés en _gauchos_, c'est-à-dire en cavaliers du pays,
+complétaient l'escorte du dernier successeur des Incas, Andrès, qui
+passait pour mort, et de sa fille Isabelle, la Lionne de la mer.
+
+
+
+
+XXVI
+
+L'ILE DE PLOMB.
+
+
+En voyant maître Taillevent drapé dans un _poncho_ péruvien, le chapeau
+à larges bords sur l'oreille, et se tenant à cheval aussi solidement que
+s'il eût été au bout d'une vergue, Camuset, accoutré de même, mais
+toujours sur le point d'être désarçonné, dit avec un accent admiratif:
+
+--Eh! nom du nom d'une bouffarde! maître, vous savez donc aussi monter à
+cheval!... et vous n'en disiez rien à bord!...
+
+--Le vrai moyen de ne pas trop parler, c'est de se taire; retiens ça,
+Camuset, ça peut servir.
+
+--Pour ne pas déraper, maître, je n'en sais rien! Un voyage par terre,
+c'est amusant, je ne dis pas non, étant particulièrement charmé d'être
+de la compagnie, mais le cheval!... le cheval!... quel tangage!... Je
+croche les crins de l'avant et la queue, bah!... je ne suis pas solide
+pour deux liards!...
+
+--Patience! on chavire une fois, deux fois et quatre aussi; j'ai connu
+la chose voici dix ans passés, du temps de nos anciens branle-bas dans
+ces montagnes; on tombe, on se ramasse, si tant seulement on ne s'est
+pas cassé le cou, et voilà!...
+
+--Voilà!... merci! murmura Camuset, dont l'air emprunté faisait sourire
+la caravane.
+
+Avant la troisième lieue, Camuset était tombé quatre fois; mais ensuite
+il lâcha la queue de sa monture, et ne s'en trouva que mieux assis.
+
+--C'est tout de même amusant de naviguer par terre!... disait-il en
+dépit d'une foule d'autres inconvénients très douloureux pour un
+cavalier novice ou pour un novice cavalier, ce qui, cette fois, était
+tout un.
+
+La lune éclairait la marche de la petite caravane divisée par groupes,
+dont le premier, composé de guides excellents, explorait le terrain et
+devait, en cas d'alerte, se replier sur le noyau central où Andrès,
+malgré son grand âge, exerçait le commandement.
+
+Avant le jour, on se trouvait dans d'étroits défilés.
+
+Les marins, pour la plupart, furent obligés de mettre pied à terre et de
+remorquer leurs chevaux, tandis que les Péruviens continuaient aisément
+leur route sur le versant des précipices.
+
+--Malgré ça, disait Camuset, on serait plus commodément grand largue par
+une jolie brise dans une bonne embarcation.
+
+--Bon! tu trouvais de l'agrément à louvoyer sur le plancher des veaux!
+dit Taillevent, qui, pour sa part, chevauchait en fumant sa vieille
+pipe.
+
+--De l'agrément, maître, il y en a tout de même, répondit Camuset.
+Aïe!.... mon soulier est défoncé par ces cailloux sauvages.
+
+--Connu!... sois calme, quand tu auras fait encore une couple de lieues,
+tu seras nu-pieds...
+
+--Mais ça coupe pis qu'un rasoir.
+
+--On ne les a pourtant pas repassés, mon gars! Tranquillise-toi, attends
+les ronces, les épines et les cierges du Pérou; tu m'en diras des
+nouvelles du charme de louvoyer dans les mornes.
+
+--Vous voulez rire, maître; eh bien, là, sans mentir, j'y en trouve du
+charme. C'est que ça ne ressemble pas aux pommiers de Normandie, da!...
+
+Sur ces propos, entremêlés de digressions de tous genres, on pénétra
+dans une gorge de rochers où l'on campa jusqu'à la nuit suivante. Une
+tente fut dressée pour Andrès et les femmes. Quichuas et matelots
+dormirent sur la mousse.
+
+Sans-Peur avait organisé un service de vedettes. Elles signalèrent les
+rencontres fâcheuses et facilitèrent les moyens de les éviter, jusqu'à
+ce qu'on fût aux bords du lac de l'île de Plomb. La troupe s'arrêta
+enfin dans un canton habité par une tribu nomade d'Aymaras, dont le chef
+n'ignorait point qu'Andrès vivait encore.
+
+Un messager lui remit, selon l'antique usage, une frange de _la borla_
+du vieux cacique.
+
+Le chef aymara la reçut avec un profond respect.
+
+--Qu'est-il ordonné au serviteur du grand chef des Condors?
+demanda-t-il.
+
+--Le grand chef des Condors et le _Lion de la mer_, époux d'Isabelle, la
+fille des Incas, sont dans la vallée du Torrent.
+
+--Dieu! l'heure est donc venue!
+
+--Je l'ignore! Je suis chargé seulement de te dire de faire préparer des
+barques et d'envoyer des hommes fidèles à la garde de leurs chevaux.
+
+Une heure après, la caravane, singulièrement réduite par le départ de
+messagers expédiés dans les divers cantons des alentours, voguait sur
+les eaux profondes du lac des Cordillères.
+
+--A la bonne heure! ceci me connaît! s'était écrié Camuset en saisissant
+une rame.
+
+Les barques montées par les compagnons du dernier successeur des Incas,
+les déposèrent bientôt sur l'île sainte, au milieu des ruines de
+l'antique temple du Soleil.
+
+La nuit enveloppait les cimes des Cordillères et les eaux froides du
+grand lac. De toutes les rives, des pirogues se dirigeaient vers l'île
+de Plomb, berceau de la race des Incas, et maintenant son sépulcre.
+
+Les pierres des tombeaux reflétaient les pâles rayons de l'astre des
+nuits.
+
+Au milieu d'un silence funèbre, les barques touchaient les divers points
+de l'îlot sacré; un mot de passe était échangé entre les sentinelles et
+les rameurs. Les indigènes mettaient pied à terre; ils recevaient
+l'ordre de se coucher dans les ruines et d'attendre; puis les canots
+repartaient pour aller se charger d'autres indigènes des diverses tribus
+de la montagne.
+
+Ainsi l'îlot solitaire se peuplait peu à peu.
+
+Avant le jour, il fut couvert d'une multitude de chefs et de guerriers
+aymaras, chiquitos ou quichuas, dont quelques-uns avaient fait plus de
+cinquante lieues pour se trouver au rendez-vous national.
+
+Le soleil, à son lever, éclaira une scène solennelle qui empruntait à
+son théâtre un caractère mystérieux.
+
+Au centre d'une enceinte formée par des fûts de colonnes brisées,
+couvertes de végétation et ombragées par des arbres séculaires, se
+trouvait une tombe sur laquelle on lisait:
+
+«Ici reposent les restes mortels d'ANDRÈS DE SAÏRI, cacique de Tinta,
+dernier grand chef des Condors.--_Dieu garde son âme!_»
+
+Or la pierre du tombeau ne le recouvrait plus.
+
+Elle avait été dressée de manière à faire face au peuple; son
+inscription funéraire était devenue celle d'un vaste piédestal,
+au-dessus duquel s'élevait le trône du vieillard.
+
+Quand il fut permis aux Péruviens de s'approcher, ils virent avec un
+étonnement religieux la tombe ouverte et vide aux pieds du successeur
+des Incas.
+
+Drapé dans le manteau royal, couronné de _la borla_ aux franges d'or,
+Andrès tenait à la main un sceptre d'une forme antique. Sur un siège
+moins haut, était assise à sa droite Isabelle, la fille de l'héroïque
+Catalina, telle maintenant qu'on avait autrefois connu la compagne du
+marquis de Garba y Palos. Un groupe de chefs respectés les entourait. Au
+premier rang, on remarquait, portant le drapeau du Soleil, celui qu'on
+avait si souvent vu à la tête des plus braves, pendant l'insurrection
+de Tupac Amaru, celui qu'on avait pleuré comme un frère, et dont la
+légende célébrait encore les grands exploits sous le nom de _Lion de la
+mer_.
+
+Il semblait qu'une triple résurrection eut lieu dans l'île sainte où le
+premier des Incas[16], le fils du Soleil, était jadis descendu des cieux
+avec sa compagne[17], pour répandre la lumière parmi les nations
+sauvages du Pérou.
+
+[Note 16: Manco-Capac.]
+
+[Note 17: Mama-Oello.]
+
+La vaste surface du lac étant absolument déserte, on pouvait sans
+crainte se livrer aux plus brillantes démonstrations, puisque aucun
+Espagnol ne surprendrait les mystères de l'assemblée. Des cris
+d'enthousiasme éclatèrent de toutes parts.
+
+Les indigènes réunis n'avaient pas été convoqués au hasard; la majeure
+partie d'entre eux ayant, douze années auparavant, combattu sous
+l'infortuné José-Gabriel Condor Kanki, la triple apparition dont ils
+étaient témoins n'était pour aucun d'eux une vaine parade. Les uns
+avaient fait le siége de Sorata, les autres avaient suivi la bannière de
+Catalina, la mère d'Isabelle; tous ils avaient connu le _Lion de la
+mer_.
+
+Andrès fit un signe, le silence se rétablit.
+
+Il étendit son sceptre, et montrant la fosse béante à ses pieds:
+
+--Cette tombe est vide encore aujourd'hui, dit-il. Ceux que vous avez
+pleurés vivent pour vous aimer, pour vous servir. Le sang des Incas
+coule dans les veines de la fille de ma fille, et les mers nous ont
+rendu leur _Lion_, leur _Lion_ qui n'a cessé de vaincre les Espagnols.
+Il y a peu de jours, sur nos côtes, une frégate du Callao amenait
+pavillon devant la sienne, qui porte les couleurs de la France. Le _Lion
+de la mer_ vous dira lui-même quels sont ses desseins et ce qu'il attend
+de vous. Moi, sur le bord de cette tombe, où je ne tarderai pas à
+descendre réellement, je viens vous dire qu'il est l'époux d'Isabelle,
+la nièce de Tupac Amaru, la fille des Incas!... Je viens, en votre
+présence à tous, ceindre _la borla_ de nos ancêtre au front d'Isabelle,
+votre reine et votre soeur. Si quelqu'un d'entre vous veut s'y opposer,
+qu'il prenne librement la parole!
+
+Les Péruviens répondirent par mille cris de dévoûment.
+
+--Vive la fille de Catalina!--Vive la nièce de Tupac Amaru!--Vivent
+Isabelle et le _Lion de la mer_!...--Vive à jamais la race des Incas!...
+
+Andrès ajouta lentement:
+
+--Pour plonger nos tyrans dans une sécurité profonde, j'ai dû leur faire
+croire qu'Andrès de Saïri n'était plus, et les peuples du Pérou ont
+suivi son cercueil, et cette pierre funéraire a reçu l'inscription que
+vous lisez. Cependant, caché dans une retraite inconnue, votre dernier
+seigneur attendait, sur les bords de l'Océan, le retour de sa fille
+bien-aimée qu'avait juré de lui ramener le _Lion de la mer_. Le _Lion
+de la mer_, triomphant de tous les dangers, a tenu son serment par la
+permission de Dieu. Le grand Condor du Pérou étend sur vous ses ailes
+immenses. La généreuse tige de l'arbre des Incas n'est point desséchée;
+elle poussera des rameaux verdoyants, elle refleurira, et votre antique
+indépendance vous sera rendue!...
+
+--Gloire au vainqueur de Sorata! dirent les chefs dont le cri fut
+longuement répété.
+
+Léon de Roqueforte, agitant le drapeau qui, de nos jours, est celui de
+la république péruvienne, s'avança le front haut. Ses regards assurés
+augmentèrent encore l'enthousiasme des chefs et des guerriers.
+
+La bannière qu'il leur montrait représente le soleil se levant sur les
+Andes, dont le pied est baigné par la rivière de Rimac. Cet emblème,
+entouré de lauriers, occupe le centre de quatre triangles en diagonale
+dont deux rouges et deux blancs.
+
+--Enfants des Incas! s'écria le _Lion de la mer_, voici le drapeau de
+votre indépendance! Avant peu d'années, il remplacera les couleurs de
+l'Espagne sur toute la surface de l'empire péruvien. Vous ignorez
+peut-être que la vieille Europe est en feu; vos maîtres ne veulent
+point que vous sachiez qu'une révolution géante commence au delà des
+mers. Cette révolution métamorphosera le monde!... Elle vous rendra
+votre liberté!... Vivez dans l'espoir du grand jour de
+l'affranchissement! Et en attendant que le soleil qui l'éclairera se
+lève sur ces montagnes, secondez mes efforts. Je suis le précurseur de
+votre délivrance! aidez-moi à remplir ma tâche. Conservez, avec votre
+prudence admirable, les secrets de l'avenir; secondez-moi dans le
+présent.
+
+Isabelle, couronnée du bandeau royal, se leva et dit:
+
+--Jurez de lui obéir comme à moi-même.
+
+--Nous le jurons!
+
+Et Sans-Peur ajouta:
+
+--Les Espagnols vous condamnent aux travaux des mines; moi, j'ai
+condamné aux mines mes prisonniers espagnols. Vos maîtres vous obligent
+à retirer des entrailles de la terre l'or qui leur sert à forger vos
+fers; que mes captifs, gardés et surveillés par vous, arrachent de vos
+montagnes l'or qui doit servir à les briser!...
+
+--C'est bien!... dit le chef des Aymaras. Tu auras de l'or! Nous
+garderons tes prisonniers. Nous connaissons des mines que les Espagnols
+ne découvriront jamais. Fermées pour eux, elle se rouvriront pour toi!
+
+Léon continua:
+
+--L'Espagne envoie par mer les troupes qui vous oppriment, c'est sur mer
+que je combattrai l'Espagne. J'arrêterai ses convois, je prendrai ses
+navires, je transformerai ses soldats en mineurs que je vous livrerai.
+Mais, d'un autre côté, si j'ai des vaisseaux, je manque d'hommes; que
+chaque tribu me fournisse donc quelques jeunes gens alertes et courageux
+pour compléter mes équipages.
+
+Les acclamations de la multitude furent favorables à cette demande.
+
+Électrisés par les discours d'Andrès, de Léon et d'Isabelle, plus de
+deux cents indigènes se présentèrent d'eux-mêmes. Les caciques des
+divers districts promirent d'en envoyer successivement au _Lion de la
+mer_ autant qu'il lui en faudrait.
+
+Le double but du voyage se trouvait rempli.
+
+Un festin patriotique, des cérémonies religieuses et des conférences
+auxquelles prirent part les principaux chefs de peuplades occupèrent
+ensuite la journée.
+
+Faut-il dire comment maître Taillevent renouvela connaissance avec une
+foule d'anciens compagnons d'armes? Faut-il relater les faits et gestes
+de Camuset, qui, mettant les instants à profit, raccommoda ses souliers,
+non sans s'instruire des traditions du pays?
+
+--Eh quoi! les ruines qu'il voyait étaient celles d'un temple jadis
+recouvert en lames d'or!... Nom d'un faubert! ça vous avait tristement
+changé de mine!... Et, lors de la conquête du pays par les Espagnols,
+les Incas avaient jeté au fond du lac tous leurs trésors, dont
+particulièrement une scélérate de chaîne d'or plus grosse que le grand
+câble de la frégate!... Quel dommage!... Mais, voyons, au lieu de tant
+creuser la terre, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de repêcher ces
+richesses?
+
+--Pas moyen, Camuset, le lac Titicaca n'a pas de fond.
+
+--S'il n'a pas de fond, il a un drôle de nom tout de même, pour un lac
+sacré.
+
+--Tu es bien de ton pays, mon gars, reprit Taillevent. Un nom qui n'est
+pas français t'étonne et te fait rire. Sais-tu ce que veut dire
+_camuset_ chez les sauvages de Toyoa, où nous irons peut-être bien un de
+ces quatre matins?
+
+--Eh bien, maître, qu'est-ce que ça y veut dire?
+
+--Cornichon, potiron, ratapiat, gringalet, bavard et ver de cambuse.
+
+--Merci!... Ils sont polis dans ce pays-là.
+
+--Ici, _titicaca_ veut dire _île de plomb_, voilà la différence, et
+l'innocent qui rit pour si peu n'est qu'un _camuset_, en langage de
+Toyoa.
+
+--Bon! maître!... assez causé! Malgré ça, je vois bien que vous _blaguez
+à la coche_.
+
+--Ça se pourrait encore, dit gravement le maître d'équipage.
+
+
+
+
+XXVII
+
+A LA POUDRE.
+
+
+L'histoire signale, sans entrer dans aucun détail précis, quelques
+insurrections partielles qui eurent lieu au Pérou entre 1794 et 1802. La
+cause de ces mouvements de peu de durée est totalement inconnue. On les
+attribue plutôt à des bandits qu'aux habitants indigènes, qui
+n'acquittèrent jamais les impôts avec plus de régularité.
+
+Les alliés du _Lion de la mer_ se conformaient aux ordres de leur reine
+Isabelle.
+
+Ils ne négligèrent rien pour mettre en défaut la vigilance des
+Espagnols. Ils avaient l'air soumis, payaient exactement les redevances,
+ne murmuraient point, et ne prenaient les armes que pour empêcher de
+découvrir les travaux exécutés dans les mines par les prisonniers de
+Sans-Peur.
+
+Malheur aux troupes de la couronne qui s'aventuraient vers les points
+dont la connaissance devait demeurer secrète! Pas un soldat ne revenait
+d'une expédition semblable; mort ou vif, il disparaissait dans les
+entrailles de la terre.
+
+Les Péruviens, poussant la ruse jusqu'aux dernières limites, avaient
+soin de changer plusieurs fois par an les ouvertures des mines, afin que
+les Espagnols pussent visiter sans obstacles, à peu de mois de distance,
+les lieux mêmes dont les abords venaient d'être le plus cruellement
+interdits. Des galeries souterraines, toujours creusées dans la
+direction de l'Océan, s'étendirent sous les montagnes à des distances
+incroyables. Souvent Andrès et Isabelle furent revus par leurs fidèles
+sujets, qui, profitant des travaux tous les premiers, avaient un
+puissant intérêt à suivre les instructions de leurs princes.
+
+Des relations constantes furent entretenues entre la mine des Incas et
+le territoire de Quiron, centre maritime de la puissance de Sans-Peur le
+Corsaire; et l'exploitation de la mine d'or permit à Léon de soulager
+les souffrances des indigènes, de payer largement leurs services et de
+rémunérer en même temps avec toute la libéralité nécessaire les marins
+français qui servaient sous ses ordres.
+
+ * * * * *
+
+Les prisonniers livrés aux chefs quichuas avaient successivement été
+emmenés, sous bonne escorte, dans l'intérieur des terres.--Une flottille
+innombrable de balses était à la disposition de Léon, dont les deux
+frégates et le brig, entièrement réparés, se balançaient maintenant sur
+leurs amarres.
+
+_Le Lion_, placé sous le commandement de Paul Déravis, officier capable,
+à qui Sans-Peur avait cru pouvoir confier ses desseins, ne tarda point à
+mettre sous voiles avec Parawâ pour pilote. Il allait annoncer aux
+peuples de la Polynésie le retour de l'_Atoua_, Lion de la mer,
+transmettre d'importantes instructions aux principaux chefs, et
+combattre en corsaire les Anglais ou les Espagnols partout où il se
+sentirait de force à vaincre.
+
+Le pavillon de Sans-Peur fut arboré à bord de _la Santa-Cruz_, dont
+l'équipage, composé des compatriotes de Taillevent et de Camuset, fut
+complété avec les jeunes Péruviens qu'il s'agissait de former au métier
+de la mer.
+
+Quant à _la Lionne_, elle demeura presque déserte, ce qui motiva bien
+des discours homériques de maître Taillevent.
+
+A peine le brig eut-il disparu au large avec tous les aventuriers dont
+la discrétion paraissait douteuse au capitaine, que d'étranges travaux
+commencèrent.
+
+Des plongeurs ayant placé, sous les rochers qui barraient le fond de la
+baie, une énorme quantité de poudre, on y mit le feu; la brèche
+s'ouvrit; la mer se précipita dans les profondeurs de la caverne, où il
+ne s'agit plus que de faire entrer la frégate.
+
+--Ah! l'idée, l'idée! s'écria Taillevent. Vous en a-t-il de l'idée, mon
+capitaine! Le reste se voit clair comme le jour. Les balses vont servir
+de chapelet pour soulever notre chère _Lionne_, à l'effet de la loger
+dans la caverne, où nous la retrouverons en cas de besoin... Camuset, et
+vous tous, enfants, ouvrez les yeux et les oreilles, c'est permis! mais
+fermez la bouche à tout jamais, voilà ma consigne!
+
+Léon ne se borna point à cacher la frégate au fond du bassin voûté où
+elle fut introduite, il voulut encore que l'ouverture de l'antre fût
+dissimulée par un amas de rocs entassés de manière à pouvoir tomber en
+peu d'instants.
+
+Enfin, après avoir suffisamment exercé son équipage, il annonça au vieil
+Andrès qu'il allait prendre la mer.
+
+Le cacique jeta un regard sur Isabelle et lut sa résolution sur ses
+traits.
+
+--Allez, mes enfants! dit-il, que Dieu vous garde et qu'il vous ramène
+pour me fermer les yeux. Lorsqu'à votre retour d'Europe vous alliez
+livrer combat à un ennemi redoutable, j'ai voulu partager vos dangers;
+aujourd'hui, d'autres devoirs me sont imposés, je n'y faillirai point.
+Je suis la sentinelle qui veille sur ces rives, le ministre de vos
+volontés, l'interprète de vos desseins; je me conformerai aux intentions
+de mon glorieux fils le _Lion de la mer_, en priant le ciel de vous
+protéger.
+
+Léon et Isabelle, courbant le front, reçurent la bénédiction paternelle.
+
+Moins d'une heure après, la baie de Quiron était redevenue silencieuse.
+La frégate qui remontait vers le nord perdait de vue le vieux castel où
+l'aïeul attristé méditait sur l'avenir de ses enfants et de sa patrie.
+
+--M'est-il permis de demander où nous allons? dit la jeune femme.
+
+--A la poudre! répondit Sans-Peur.
+
+Dans l'école du canon, le commandement: _A la poudre!_ ordonne aux
+pourvoyeurs de se rendre aux soutes avec leurs gargoussiers vides et
+d'en revenir avec des gargoussiers pleins. Isabelle comprit que l'objet
+principal de la campagne était de s'approvisionner de munitions de
+guerre aux dépens de l'ennemi.
+
+--C'est donc au Callao, reprit-elle, que nous tenterons un coup de main?
+
+--Tu l'as deviné.
+
+--Et l'enfant de Sans-Peur en a tressailli dans mon sein, répondit
+Isabelle.
+
+Liména, qui entrait dans la dunette meublée des mêmes meubles que la
+chambre nuptiale du brig _le Lion_, sourit en voyant le valeureux
+capitaine embrasser avec joie celle qui comblait enfin par ces paroles
+le plus cher de ses voeux.
+
+--De crainte d'être laissée à terre, reprit Isabelle, je n'ai voulu
+parler qu'à bord, au large...
+
+--Mais Andrès?...
+
+--Une lettre d'adieu l'instruit de nos espérances.
+
+--Bien! Et ne crains plus désormais que je te laisse à terre malgré toi.
+Il m'importe à moi-même que la compagne du _Lion de la mer_ soit un
+marin et un capitaine, comme elle est déjà une héroïne!...
+
+--Des compliments au bout de six mois de mariage!
+
+--La vérité, toujours!
+
+
+
+
+XXVIII
+
+COUPS DE MAIN.
+
+
+Au Callao et à Lima, on commençait à s'inquiéter de l'absence prolongée
+de la frégate de Sa Majesté Catholique, _la Santa-Cruz_, partie pour
+Valparaiso, où l'on savait qu'elle n'était point arrivée.--Avait-elle
+sombré au large? avait-elle fait naufrage sur quelque côte inconnue?
+Entraînée hors de sa route par un coup de vent formidable, était-elle en
+relâche dans des îles lointaines où elle se réparait? ou enfin, chose
+peu vraisemblable, était-elle tombée au pouvoir des ennemis? On
+n'ignorait plus, il est vrai, que l'Espagne avait déclaré la guerre à la
+République française, mais on n'admettait point que la République, en
+lutte avec toutes les puissances européennes, songeât à expédier un seul
+navire au Pérou.
+
+Les meilleurs raisonnements sont susceptibles d'être démentis par les
+faits; la prise de _la Santa-Cruz_ en fournit une preuve de plus.
+
+Au coucher du soleil, la frégate battant flamme et pavillon espagnol fut
+signalée par les vigies de la côte. Les esprits se rassurèrent; on
+attendit patiemment le lendemain pour avoir l'explication de son retard.
+
+L'explication devait se faire singulièrement attendre.
+
+Au beau milieu de la nuit, deux cents hommes débarquèrent au fond de la
+baie du Callao, surprirent le poste qui gardait la poudrière de
+San-José, forcèrent les portes, s'emparèrent d'autant de munitions de
+guerre que les chaloupes et radeaux purent en charger, et en partant
+mirent le feu à la poudrière elle-même, qui fit explosion avec un
+épouvantable fracas.
+
+Le lendemain la frégate avait disparu.
+
+Or, d'après quelques-uns des soldats de garde, laissés à dessein dans la
+baie, les auteurs du coup de main parlaient espagnol.--En conséquence,
+on s'accorda bientôt à dire que l'équipage de _la Santa-Cruz_, s'étant
+révolté contre ses officiers, faisait la piraterie. Les navires de
+guerre dont disposait le vice-roi furent expédiés dans les divers ports
+intermédiaires pour y dénoncer _la Santa-Cruz_ comme rebelle; et quant à
+la poudrière San-José, on n'eut garde de la reconstruire; aussi les
+magasins actuels sont-ils tous situés dans les forts et la citadelle du
+Callao.
+
+Une petite corvette espagnole eut le malheur d'être rencontrée par la
+frégate de Sans-Peur, qui la prit, livra son équipage aux indigènes pour
+augmenter le nombre des mineurs, et démolit le navire, dont les voiles,
+l'artillerie et les munitions furent emmagasinées dans la vaste caverne
+de _la Lionne_.
+
+Si l'on ne savait point, à Lima, quel était le mystérieux ennemi à qui
+l'on avait affaire, Andrès, Isabelle et Léon n'ignoraient aucun des
+bruits répandus au Pérou, car ils avaient la ressource d'envoyer des
+gens sûrs dans les principales villes. A courts intervalles se
+succédèrent plusieurs coups de main non moins heureux que celui de la
+poudrière du Callao.
+
+Sous pavillon indépendant, _la Santa-Cruz_ prit ou rançonna plus de
+cinquante bâtiments de commerce, à l'ouvert des ports d'Arica,
+d'Arequipa, de Pisco et jusque dans le golfe de Guayaquil.
+
+L'abondance régnait parmi les indigènes dévoués à la cause d'Isabelle;
+le vice-roi s'alarmait sérieusement et se proposait de mettre en mer une
+division destinée à pourchasser la frégate rebelle qui dévastait le
+littoral; la vieillesse d'Andrès était remplie de nobles espoirs qui
+furent accrus encore par la naissance d'un arrière-petit-fils.
+
+
+
+
+XXIX
+
+NAISSANCES, MARIAGE ET BAPTÊMES.
+
+
+A l'instant où, revenant de course, la frégate victorieuse mouillait
+devant le château de Quiron, l'enfant reçut le jour à bord.
+
+Une salve d'artillerie et un pavois national célébrèrent cet événement
+heureux.
+
+La frégate fut aussitôt entourée de balses chargées d'indigènes, à qui
+le vieil Andrès, du haut de la dunette, présenta le nouveau-né, qui,
+selon les désirs d'Isabelle, reçut les noms de
+Gabriel-José-Clodion-Tupac-Amaru.
+
+Son bisaïeul y ajouta le titre de _Condor-Kanki_.
+
+--Voici le nouveau grand chef des Condors! s'écria-t-il. L'enfant des
+Incas naît avec l'aurore de notre indépendance. Elle grandira comme lui,
+peuples du Pérou. Avant le midi de sa vie, elle illuminera l'empire de
+nos aïeux, elle sera le soleil qui dissipera les ténèbres de notre
+longue servitude en éblouissant nos oppresseurs! Gloire au prince
+nouveau-né; gloire au fils d'Isabelle et du Lion de la mer! Puisse le
+Dieu des opprimés lui accorder à jamais sa protection toute-puissante.
+
+Ce fut peu après la naissance de Gabriel de Roqueforte que maître
+Taillevent prit enfin la résolution d'imiter son capitaine en demandant
+la main de l'aimable Liména.
+
+--Tous mes plans à moi sont coulés, dit-il. J'avais du goût pour le
+petit cabotage et la pêche sur la côte de Normandie, avec un brin de
+contrebande en Angleterre, histoire de rire,--et me voilà courant la
+grande bordée à perpétuité. J'avais l'idée de demeurer le fils de ma
+bonne femme de mère à Port-Bail, et d'être le père de ses
+petits-enfants; mais le roi, la république, mon capitaine, le
+tremblement, le diable s'en sont mêlés; j'ai repassé la chance à mon
+matelot Tom Lebon, anglais de nation, français de coeur, ça, c'est
+connu! Donc bonsoir les Normandes de Normandie, faut que j'en prenne une
+ailleurs, pas vrai?
+
+--Il me semble assez difficile d'être Normande ailleurs qu'en Normandie,
+dit Liména en riant.
+
+--Eh bien, la mignonne, voilà ce qui vous trompe, à preuve qu'il ne
+tient qu'à vous de passer Normande en devenant la femme d'un Normand qui
+s'appelle maître Taillevent, soit dit sans vous offenser.
+
+--Vous ne m'offensez pas du tout, bien au contraire, dit Liména en
+souriant.
+
+--Bien au contraire? répéta le maître avec un certain trouble.
+
+La démarche qu'il hasardait ne laissait pas que de lui avoir coûté, en
+réflexions et en monologues, plus de cinquante quarts de nuit.
+
+--Je dis au contraire, reprit Liména, parce que je commençais à être
+offensée de votre long silence. Dès le premier jour, vous avez pu voir
+que j'étais dévouée à madame, comme vous vous l'êtes à votre
+capitaine...
+
+--Il n'y a pas de temps perdu, interrompit Taillevent, M. Gabriel ne
+fait que de naître. Laissez courir, le mousse qui lui sera dévoué corps
+et biens ne sera pas longtemps dans les brumes du Pérou.--A demain la
+noce, avec votre permission!
+
+--Mais madame ne sait encore rien...
+
+--Ni mon capitaine non plus; soyez calme malgré ça; je réponds de la
+chose.--Enlevé! A demain la noce!
+
+ * * * * *
+
+Le jour même du mariage de Taillevent eut lieu le baptème de
+Gabriel-José-Clodion-Tupac-Amaru de Roqueforte, intrépide enfant dont
+l'éducation se fit tour à tour à la mer, dans les gorges des Cordillères
+et dans les îles du grand océan Pacifique, où LÉO l'_Atoua_ fut
+successivement revu par tous les peuples.
+
+_La Santa-Cruz_ et _le Lion_ se rejoignirent. De beaux combats furent
+livrés aux Anglais dans plusieurs archipels et jusque sous les murs de
+Sydney.
+
+Parawâ s'y fit remarquer par sa vaillance à toute épreuve. Trop heureux
+de combattre sous le Lion de la mer, il s'était hâté de passer à bord de
+la frégate, dès qu'elle mouilla dans la baie des Iles.
+
+Un jour vint où, confiant à Paul Déravis le commandement de _la
+Santa-Cruz_ et la conduite d'un important convoi chargé de richesses,
+Léon remonta son brig refondu à neuf à l'île Taïti.
+
+Le convoi fit route pour le Havre. Sans-Peur expédiait des captures
+opulentes au citoyen Plantier, son armateur; il se débarassait d'une
+foule de marins fatigués d'être hors de France depuis fort longtemps. Il
+ne voulait sous ses ordres que des gens de bonne volonté. D'ailleurs, il
+avait eu l'occasion de parfaire en Océanie plusieurs nombreux équipages,
+et se trouvait désormais dans une position excellente.
+
+_Le Lion_ en se dirigeant sur la baie de Quiron, captura sans coup férir
+_le Duff_, chargé de missionnaires méthodistes, parmi lesquels se
+trouvait le misérable Pottle Trichenpot, qui fut accueilli par les
+risées de tous les anciens de l'équipage.
+
+--Si j'étais le capitaine, dit Taillevent à la vue du valet devenu
+missionnaire, je vous ferais pendre ce mauvais coquin-là pour ne plus le
+rencontrer.
+
+--Ça nous ferait un mineur de moins, objecta Liména.
+
+Mais quinze jours après, pendant une relâche dans l'archipel de Tonga,
+Pottle étant parvenu à s'évader, Liména convint de bonne foi que son
+époux avait eu bien raison.
+
+Au large, peu avant le retour au château d'Andrès, Isabelle devint mère
+de deux jumeaux qui reçurent les noms de Léonin-Theuderic et
+Lionel-Clodomir.--Ces enfants de la mer atteignirent l'âge de trois ans
+sous les yeux de leur bisaïeul, tandis qu'avec des succès toujours
+nouveaux, Léon et Isabelle battaient l'océan Pacifique.
+
+Le grand tueur de navires en avait usé trois sur les entre-faites.
+
+_Le Lion_,--jolie corvette de trente canons à cette heure,--ramenait un
+gros trois-mâts chargé de marins indigènes de l'Océanie, quand tout à
+coup une grande frégate anglaise se montre à l'ouvert de la baie. Un
+corps de cavalerie espagnole apparaît presque au même instant sur les
+hauteurs voisines du territoire de Quiron.
+
+--Encore un branle-bas! Camuset, mon camarade, dit Taillevent, m'est
+avis qu'il va faire chaud!
+
+
+
+
+XXX
+
+POTTLE TRICHENPOT.
+
+
+La biographie de Pottle Trichenpot, natif de Darmouth, mérite bien de
+distraire un peu la muse de l'Histoire, qui n'a pas souvent le loisir
+d'esquisser la silhouette d'un plus impudent rogneur de portions.
+
+Fils d'un ex-cambusier devenu maître de taverne, Pottle employa ses
+premières années à sophistiquer les liquides offerts aux habitués du
+logis. Un beau soir, il s'empara de la recette de la journée et disparut
+sans que ses honorables parents s'inquiétassent de le rattraper.
+
+--Excellent débarras! Qu'il aille se faire pendre ailleurs! dit en
+anglais monsieur son père à madame sa mère, qui fut absolument du même
+avis.
+
+Cinq ou six autres fils ou filles suffisaient d'ailleurs à leur
+tendresse, et l'on peut affirmer qu'ils en auraient aisément donné deux
+ou trois pour être bien sûrs que Pottle ne reparaîtrait jamais. Ce
+sacrifice peu ruineux fut inutile. Pressé comme vagabond, Pottle avait
+l'honneur d'être logé aux frais de son gouvernement sur on ne sait quel
+vaisseau de Sa Majesté Britannique. Par l'intermédiaire de ses
+contre-maîtres de manoeuvre, la même Majesté daigna former à coups de
+fouet l'esprit et le coeur de Pottle Trichenpot, sans parvenir toutefois
+à faire de lui un mousse passable.
+
+Naturellement lâche, malpropre et filou, il était rempli d'intelligence
+pour les travaux occultes qui avaient enrichi ses chers parents. Tant
+d'aimables qualités réunies en sa seule personne devaient le faire
+distinguer par le munitionnaire en chef du vaisseau _le Warspit_; il se
+rendit, par un zèle à toute épreuve, digne d'une pareille distinction;
+nul ne pesait et ne mesurait plus mal que lui, nul ne décomptait mieux.
+Il savait ses quatre règles dès l'âge tendre, il apprit à lire et à
+écrire dans l'espoir de devenir un jour munitionnaire royal.
+Malheureusement, enhardi par trop de succés, il ne se borna plus à
+filouter l'équipage au profit de son protecteur, et voulut bénéficier de
+ses talents. Cette ambition le perdit.
+
+Cent coups de fouet et deux ans de prison lui furent attribués en
+récompense de ses mérites; mais à quelque chose malheur est bon. Pottle
+fut attaché au service particulier du chapelain de la prison, estimable
+ministre qui, chaque soir, se faisait faire par lui la lecture de la
+Bible, et qui, plus tard, le donna pour valet à son neveu le master de
+la corvette _the Hope_ (l'Espérance). On se rappelle comment cette
+corvette fut brûlée sur les côtes de Galice par le corsaire _le Lion_,
+et comment Pottle, mis en barrique, recueilli par _la Guerrera_, puis
+embarqué sur _la Dignity_, parvint à se faire accepter comme domestique
+par le loyal Roboam Owen.
+
+Hypocrite formé par tant d'infortunes et devenu très habile à faire
+naître les occasions favorables, Pottle eut le talent de s'insinuer dans
+les meilleures grâces du spéculateur qui trafiquait à l'anglaise des
+revenus de la Bible dans les archipels de l'Océanie.
+
+A Londres, il fut trouvé digne de toute confiance et en partit avec une
+pacotille dont il devait tirer les plus agréables profits.
+
+Le catholicisme est abnégation, désintéressement, dévoûment allant
+jusqu'au martyre. Celles des sectes dissidentes qui exploitent les rives
+lointaines sont animées par l'esprit diamétralement inverse.
+
+Pottle Trichenpot, marié à Sydney avec la fille d'un déporté, n'était
+rien moins que missionnaire anglican lors de la prise du _Duff_.
+
+Possesseur d'une magnifique collection de spiritueux et de bibles, de
+ciseaux, de couteaux et de verroteries, il travaillait à l'édification,
+à la conversion et à la civilisation des Polynésiens avec un succès des
+plus rares. Sa pacotille fut perdue, hélas! mais en dépit du rancunier
+Taillevent, le missionnaire Pottle Trichenpot n'eut qu'à se louer des
+traitements de Sans-Peur le Corsaire.
+
+En vérité, il fut acueilli en ancienne connaissance. Le capitaine lui
+demanda des nouvelles du brave lieutenant Irlandais Roboam Owen. Pottle,
+d'abord tout tremblant, se rassura et dit que M. Owen continuait à
+servir dans la marine britannique.
+
+--Mais, ajouta le prisonnier, très peu de jours après notre débarquement
+au cap de la Higuera, nous nous séparâmes, et je n'ai jamais eu
+l'honneur de le rencontrer depuis.
+
+Pottle mentait avec impudence.
+
+Sans-Peur ne fut point tout à fait sa dupe; seulement son indulgence
+trop grande, combinée avec la terreur profonde qu'il inspirait à Pottle
+Trichenpot, fut cause que ce dernier s'évada au risque d'être dévoré par
+les requins ou par les anthropophages.
+
+Pour qu'un tel poltron courût de gaîté de coeur autant de dangers, il
+devait avoir la conscience fort lourde et redouter à bon droit que, se
+ravisant tôt ou tard, Sans-Peur ne se conformât à la manière de voir de
+l'expéditif Taillevent.
+
+Plus heureux qu'il ne méritait de l'être, Pottle Trichenpot fut
+recueilli par un autre navire de missionnaires anglicans et se retrouva
+bientôt dans une position meilleure que jamais.
+
+Il faut lui attribuer la majeure partie des rapports alarmants que reçut
+le gouvernement britannique sur les progrès d'un aventurier français
+déjà signalé à son attention depuis longues années: «--Sous les noms
+principaux de LÉO l'_Atoua_, Lion de la mer, ou Sans-Peur le Corsaire,
+cet odieux pirate, ligué avec les insurgés du Pérou, ne cessait de
+persécuter les missions anglaises, s'opposait en tous lieux à leur
+établissement, suscitait des révoltes et des massacres, capturait les
+goëlettes évangéliques, et menaçait d'expulser les Anglais de toutes les
+îles.»
+
+Les missionnaires, en général, se plaignaient des partisans fanatiques
+de LÉO l'_Atoua_; Pottle seul était en mesure de fournir de bons
+renseignements qu'il compléta par une foule de détails circonstanciés.
+
+Cependant les gouverneurs des diverses audiences du Pérou étaient
+parvenus de leur côté à trouver quelques indices de la mystérieuse
+puissance exercée contre eux par un ennemi acharné, qui devait avoir des
+partisans jusque dans l'intérieur des terres.
+
+
+
+
+XXXI
+
+BATAILLE DE QUIRON.
+
+
+La frégate anglaise _la Firefly_ avait mouillé au Callao avant de se
+diriger sur la baie de Quiron. Son capitaine, qui apportait les
+documents fournis par les missions anglaises, se concerta naturellement
+avec le vice-roi. Les Espagnols agirent par terre, tandis que les
+Anglais allaient attaquer par mer.
+
+Au moment même où Sans-Peur apercevait dans la direction du nord la
+frégate ennemie, il vit sur la pointe sud de la baie de Quiron un
+pavillon qui lui signalait des dangers à terre.
+
+--Andrès est menacé, dit-il à Isabelle. La route suivie par cet anglais
+prouve qu'on a découvert notre asile.
+
+--Ah! mon Dieu! s'écria la jeune mère de famille, je vois des troupes
+espagnoles sur la montagne!... et j'ai deux de mes enfants à terre!...
+
+Léonin et Lionel, les deux jumeaux, âgés d'environ trois ans, se
+roulaient aux pieds de leur bisaïeul assis sur une sorte de palanquin,
+d'où il donnait à voix basse ses ordres transmis aussitôt à ses fidèles
+serviteurs.
+
+Gabriel, sur le gaillard d'arrière de la corvette _le Lion_, avait pour
+compagnon de jeux un petit garçon d'un an plus jeune que lui, né en mer
+et baptisé à bord du nom euphonique de Liméno Taillevent.
+
+Camuset, qui jouissait du privilége d'être spécialement chargé de la
+garde du petit Gabriel, était en tiers dans leurs récréations. Il les
+suivait dans la mâture, leur enseignait à faire toutes sortes de noeuds,
+était leur maître d'escrime, de bâton et de natation, trouvait ses
+fonctions charmantes, et avait cessé d'être tarabusté par maître
+Taillevent, qui le traitait de camarade.
+
+--Ah! s'il pouvait un jour m'appeler son _matelot_! disait naïvement le
+vaillant garçon.
+
+Mais le titre sacro-saint de _matelot_ ne pouvait être décerné par
+maître Taillevent qu'à un seul homme dans le monde, c'est-à-dire Tom
+Lebon de Jersey, anglais de nation, français de coeur...
+
+--Le mari de ma femme, le fils de ma mère, et le père de ses
+petits-enfants! disait encore quelquefois le brave maître par un reste
+d'habitude à laquelle Liména mettait bon ordre.
+
+--Ta femme, c'est moi! et le seul petit-fils de ta mère, Liméno notre
+enfant.
+
+--Doucement, madame Taillevent, répliquait le maître. Pour la première
+chose, j'ai tort; tu es ma femme, et l'autre est celle de mon matelot
+Tom Lebon. Mais pour la seconde chose, je dis et je répète que mon
+matelot est le fils de ma bonne femme de mère... par _substantation_,
+langage du notaire de chez nous.
+
+--Pardonnerez, maître, objectait Camuset, le notaire de chez nous a dit
+_substitution_.
+
+--Je n'en fais pas la différence, mon camarade, reprit Taillevent avec
+bonhomie, mettons _tanta_, _titu_, _touto_, _tuti_, tout ce que tu
+voudras; en néo-zélandais on dirait _papaï_; demande plutôt au vieux
+Parawâ.
+
+Parawâ et bon nombre de ses compatriotes étaient alors, soit à bord de
+la corvette _le Lion_, soit sur la prise anglaise _l'Unicorn_, qui
+entrèrent de conserve dons la baie de Quiron.
+
+_La Firefly_, chargée de toile, gouvernait sur elles, sabords ouverts,
+mèches allumées.
+
+_Le Lion_ et _l'Unicorn_ hissèrent pavillon français, l'appuyèrent d'un
+coup de canon et s'embossèrent à l'extrémité la plus reculée de la baie.
+
+Sans-Peur emmenant son fils Gabriel, Taillevent, Camuset et cinquante
+autres se jetèrent dans la chaloupe ou le grand canot.
+
+Isabelle, suivie de Parawâ, se précipita vers le château de Quiron, où
+les serviteurs d'Andrès s'apprêtaient à opposer aux troupes espagnoles
+une résistance vigoureuse.
+
+A bord de _la Firefly_, on observait les mouvements des embarcations qui
+se remplissaient de marins des deux navires. On crut nécessairement
+qu'ils prenaient la fuite.
+
+--_Perfectly well!_ parfaitement bien! dit le commodore anglais. Les
+drôles ne se doutent pas de ce qui les attend à terre!.. Allons prendre
+leur navires abandonnés. La cavalerie espagnole fera le reste.
+
+Le commodore qui parlait ainsi ne pouvait voir qu'au même instant des
+masses de rochers se détachaient des flancs de la montagne où
+s'introduisait une nombreuse flottille des balses péruviennes.
+
+_La Firefly_ courait vers les deux navires embossés et qui, abandonnés
+ou non, lui présentaient le travers. Avec une prudence digne d'éloges,
+le commodore prit du tour de manière à leur offrir le côté, c'est-à-dire
+que sa manoeuvre ne ressembla en rien à celle qui avait autrefois causé
+la prise de _la Santa-Cruz_. Toutefois, trouvant fâcheux d'endommager
+inutilement deux navires qui paraissaient en bon état, il mit en panne à
+petite portée de canon et fit amener quelques canots qui se dirigèrent
+vers la corvette et le trois-mâts _l'Unicorn_.
+
+Les canots abordèrent; les officiers qui les commandaient montèrent sur
+le pont. On ne les vit pas redescendre. On ne vit pas non plus amener
+les couleurs françaises. Il était évident que les malheureux officiers
+de corvée venaient de se faire prendre au piége.
+
+Le commodore se rapprocha en dérivant, et d'une voix menaçante:
+
+--Amenez pavillon, cria-t-il, ou je vous coule!
+
+Rien ne bougea.--Personne ne répondit à la menace.--Les canots anglais,
+rappelés à bord, revinrent sans leurs officiers, qui, à peine sur le
+pont des navires de Sans-Peur, avaient été brusquement terrassés,
+bâillonnés, garrottés et jetés à fond de cale. Autour de chaque canon se
+tenaient accroupis un nombre d'hommes suffisant pour le servir, et à
+l'arrière, caché par le bastingage, un officier corsaire donnait ses
+ordres par signes.
+
+A bord du _Lion_, c'était Émile Féraux,--à bord de _l'Unicorn_,
+Bédarieux,--deux braves capitaines de prises demeurés fidèles à la
+fortune de Léon de Roqueforte.
+
+--Canonniers!... à couler bas!... Feu!... commanda enfin le commodore de
+_la Firefly_.
+
+Un nuage de fumée enveloppa la frégate anglaise.
+
+_Le Lion_ et _l'Unicorn_, se réveillant alors, ripostèrent par leurs
+volées; la fumée s'épaissit.
+
+Avant qu'elle se fût dissipée, du flanc de la montagne sortit une
+frégate qui, sans un chiffon de toile au vent, s'élançait avec une
+rapidité magique sur l'arrière de _la Firefly_, prise inopinément en
+enfilade et puis entre deux feux,--car _la Lionne_, toujours sans avoir
+déployé une voile, tourna soudain sur elle-même, longea la frégate
+anglaise et la cribla d'une seconde bordée à bout portant.
+
+Cette attaque était trois fois fantastique.
+
+Sortie de sa caverne comme elle y était entrée, au moyen d'un chapelet
+de balses, _la Lionne_ se hala sur un système d'amarres disposées à
+l'avance dans la prévision des deux manoeuvres exécutées coup sur coup
+avec une admirable précision.
+
+La bordée en enfilade jeta le désordre à bord de _la Firefly_. Son
+gouvernail brisé, ses vergues, ses mâts, ses cordages hachés par la
+mitraille, ses voiles déchirées et pendantes, la réduisaient à
+l'impossibilité de manoeuvrer.
+
+Et au même instant, _la Lionne_ abandonnait ses amarres de fond en
+larguant ses voiles, tandis que la corvette _le Lion_ et _l'Unicorn_
+continuaient à faire feu. Ces deux navires, si peu redoutables dans le
+principe, la secondaient maintenant d'une manière désastreuse pour _la
+Firefly_.
+
+Cependant, à terre se passait une autre action qui préoccupait à trop
+juste titre l'intrépide Sans-Peur.
+
+Isabelle, les deux jumeaux Léonin et Lionel, le noble Andrès et ses
+Péruviens étaient attaqués par des troupes nombreuses qui ne reculèrent
+pas devant quelques pièces d'artillerie assez maladroitement pointées.
+
+La cavalerie espagnole s'empara même de plusieurs canons. Le vieux
+château de Quiron, battu en brèche, allait s'écrouler. Un incendie s'y
+déclarait.
+
+--Bas le feu! commanda Léon en hissant pavillon parlementaire.
+
+Le silence se fit sur la baie.
+
+--Capitulez! ajouta Sans-Peur, je vous accorde la vie, la liberté, un
+navire et un sauf-conduit pour retourner en Angleterre!
+
+Non!... répondit le commodore, je ne capitulerai jamais devant un
+pirate.
+
+--Je suis corsaire français!
+
+--Vous en avez menti!... Feu!... feu partout!
+
+--A l'abordage, donc, et pas de quartier! cria Léon avec fureur.
+
+Un triple choc suivit ce commandement.
+
+_La Lionne_ arrivait en grand sur _la Firefly_ qui dériva sur la
+corvette _le Lion_, tandis que _l'Unicorn_ s'accrochait par l'avant. Les
+quatre navires, qui se heurtaient et se brisaient l'un à l'autre espars
+et pavois, gémissaient en craquant de bout en bout. Ils ne formaient
+plus qu'une masse, théâtre de la désolation et du carnage.
+
+Les lions, les tigres, les cannibales, les farouches Néo-Zélandais, les
+Polynésiens ou les Péruviens enrôlés comme matelots par Sans-Peur,
+déchaînés maintenant, égorgeaient sans pitié les anglais livrés à leur
+rage.
+
+--Camuset, veille sur mon fils Gabriel!... A moi, mes canotiers! avait
+commandé Léon en lançant son monde à bord de _la Firefly_.
+
+Puis il se jeta dans son canot. Taillevent y gouvernait.
+
+Camuset demeura presque seul sur la dunette de _la Lionne_, où il fut
+obligé de retenir de vive force le petit Gabriel qui pleurait parce
+qu'on l'empêchait d'aller à l'abordage.
+
+--Une autre fois, mon petit prince, une autre fois ce sera notre tour.
+Cette fois-ci, voyez-vous, faut obéir à papa Sans-Peur, qui va vous
+chercher maman et vos petits frères.
+
+Gabriel trépignait.
+
+Liméno, plus calme, regardait la bagarre avec un sang-froid juvénile qui
+eût assurément charmé maître Taillevent, son père, si maître Taillevent,
+à pareille heure, avait pu être charmé par quoi que ce fût.
+
+Un mousqueton en bandoulière, une hache d'abordage et deux pistolets à
+la ceinture, noir de poudre et ruisselant de sueur, les yeux fixés sur
+le territoire de Quiron, où se livrait la bataille, la main sur la barre
+de son gouvernail, Taillevent grommelait ainsi:
+
+--Toujours se bûcher! toujours se crocher, se manger, se défoncer!...
+User plus de navires que de paires de souliers!... se battre par mer,
+par terre, au large, en rade, dans les îles, chez les Espagnols, chez
+les sauvages, et, pour se reposer, faire faire l'exercice du fusil et du
+canon à tout ce qu'il y a de peaux tannées, tatouées et basanées entre
+les Carolines et les Marquises. Naviguer dans le feu, voyager dans les
+tremblements, creuser les montagnes, avoir en garnison dans les mines du
+Pérou des ennemis la pioche et la pelle en main, faire tous les métiers,
+hormis le bon petit cabotage entre jersey et Port-Bail! Miracle que
+d'avoir un pouce de peau sans avaries sur ses pauvres os!... vrai
+miracle!... mais, tant va la cruche à la fontaine, qu'elle y demeure en
+pantenne!... Va-t'en dire ça en douceur à mon capitaine, tu en seras
+pour ta peine!... En avant donc!... en avant le chavirement!...
+
+Le canot abordait au milieu des balses échouées sur le rivage, car tout
+ce qu'il y avait de gens capables de porter les armes combattait autour
+du palanquin d'Andrès de Saïri.
+
+Les femmes et les enfants quichuas couraient çà et là, sans but; sans
+savoir où aller, en poussant des cris de terreur.
+
+--_Démonio_! tas de pécores! leur cria Taillevent en espagnol.
+Mettez-vous donc sur les balses et n'allez pas trop loin!... Allons!
+Concha, Pépita, Dolorès, Carmen! femelles endiablées, taisez-vous;
+attrapez-moi les pagaies!... Si ma femme était là, seulement!
+
+Mais Liména ne s'était pas séparée d'Isabelle.
+
+D'un signe, Taillevent ordonne à deux des canotiers d'organiser une
+flottille de balses, tandis qu'à la tête des autres il s'élance sur les
+pas de Sans-Peur.
+
+Andrès venait de recevoir une balle en pleine poitrine et ne commandait
+plus.
+
+Isabelle, à cheval, tenant ses deux enfants pressés contre son coeur,
+était menacée par les cavaliers espagnols. L'amour maternel redoublait
+son énergie. Plusieurs fois, tout en battant en retraite, elle déchargea
+ses pistolets d'arçon. Autour d'elle, on se massacrait.
+
+Parawâ, son _méré_ casse-tête au poing, abattait quiconque osait
+s'approcher d'elle; et Liména, montée sur une jument des Malouines, se
+comportait comme un homme.
+
+Cependant, épuisés, décimés, hors d'état de résister davantage, les
+Quichuas allaient être enveloppés, lorsque Sans-Peur, Taillevent et
+leurs matelots arrivèrent en renversant tout sur leur passage.
+
+A leur vue, Parawâ jette le cri PI-HÉ d'un accent si terrible que
+l'épouvante gagne les chasseurs espagnols.--Ils reculent.--Le chemin de
+la mer est libre.
+
+--Au galop! Isabelle, au galop!... dit Sans-Peur.
+
+Par malheur, la panique des cavaliers ne dura qu'un instant.
+
+--Eh quoi! dix hommes à pied vous font reculer! A la charge!...
+commanda un de leurs officiers, qui se lança sur eux au triple galop.
+
+La baïonnette de Taillevent et une balle de Sans-Peur arrêtent à la fois
+cheval et cavalier.
+
+Parawâ tenait par la bride la monture d'Isabelle, une balse accosta.--La
+jeune mère, sans descendre de cheval, passe sur le radeau dont Liména
+saisit la pagaie.
+
+Autour du palanquin d'Andrès se livrait un combat sanglant.
+
+Mais les Espagnols, maîtres du rivage, n'eurent pas le temps d'en finir
+par une décharge à mitraille de leur artillerie.
+
+Émile Féraux lâchait sur eux une bordée qui démonta leurs pièces.
+Bédarieux débarquait à la tête de tous les équipages vainqueurs de _la
+Firefly_. Et du versant des mornes, se précipitaient comme un torrent
+des cavaliers péruviens qui accouraient, trop tard, hélas! au secours de
+leur cacique.
+
+Cette mêlée terrible fut appelée la bataille de Quiron.
+
+
+
+
+XXXII
+
+MORT DU CACIQUE DE TINTA.
+
+
+Déjà, Gabriel-José-Clodion-Tupac-Amaru de Roqueforte, né le 15 mars
+1794, a sept ans accomplis,--et, en l'espace de sept ans passés, une
+frégate ensevelie dans l'ombre sous une montagne, loin d'être en état de
+sortir victorieuse d'une bataille navale, aurait le temps de pourrir
+plusieurs fois.
+
+Aussi bien _la Lionne_, qui venait d'écraser _la Firefly_, n'était-elle
+plus la même que Sans-Peur y avait cachée dans l'origine. Le grand tueur
+de navires avait, à diverses reprises, rouvert et refermé son arsenal
+mystérieux, où toutefois il eut toujours soin de tenir un grand navire
+en réserve.
+
+Du reste, pendant que Léon et Isabelle sillonnaient les mers de
+l'Océanie, pendant qu'ils s'aventuraient jusqu'aux Philippines et
+capturaient aux Espagnols, aux Hollandais ou aux Anglais des navires de
+tous rangs, Andrès ne négligeait rien pour entretenir _la Lionne_, dont
+la cale se remplissait des richesses extraites de la mine des Incas.
+
+Certes! si les circonstances ne permirent point qu'Isabelle entrât en
+jouissance des vastes domaines que le marquis son père possédait aux
+alentours de Cuzco, elle en fut amplement dédommagée.
+
+Par une bizarrerie fort remarquable, les revenus de la fille des Incas,
+régulièrement perçus par un tabellion royal, continuaient à être
+adressés à don Ramon en son château de Garba.
+
+De même l'armateur Plantier reçut à bon port divers bâtiments chargés
+d'opulentes dépouilles, lesquels furent vendus au Havre pour le compte
+du fameux corsaire Sans-Peur, le Surcouf de l'Océanie.
+
+Si la France ignorait les exploits du _Lion de la mer_, les marins s'en
+entretenaient assez souvent, sans trop comprendre, il est vrai, par
+quels motifs un tel homme avait choisi pour théâtre des parages où l'on
+ne semblait avoir aucun grand intérêt, dans le présent ni dans l'avenir.
+
+Les guerres continentales absorbaient l'attention de l'Europe.
+
+A peine s'y occupait-on des faits accomplis dans l'Atlantique ou dans
+les mers de l'Inde; à plus forte raison, l'opinion publique ne s'émut
+jamais des courses dans les mers du Sud et de l'Océanie, de l'exécuteur
+des patriotiques desseins du pieux et libéral Louis XVI, qui voulait la
+civilisation par le catholicisme et par la France, _Gesta Dei per
+francos_, et conséquemment la lutte sans trêve contre l'influence de
+l'hérétique Angleterre.
+
+Personne, si ce n'est l'armateur Plantier, n'était au courant des actes
+de Sans-Peur, aventurier en quelque sorte légendaire, car la distance
+produit presque les mêmes effets que le temps. Les matelots, de rares
+officiers du commerce, certains capitaines corsaires, Paul Déravis,
+entre autres, faisaient, à la vérité, des récits merveilleux; mais a
+beau mentir qui vient de loin: tout cela était trop fabuleux,
+romanesque, incroyable, impossible, absurde même!...
+
+Si le mobile de Sans-Peur avait été ce qu'on appelle _la gloire_, il se
+serait singulièrement fourvoyé; mais son ambition était plus haute et
+plus noble, comme le prouva bien son discours au pied du lit de mort
+d'Andrès de Saïri.
+
+Les Espagnols, enveloppés à leur tour, avaient mis bas les armes;
+Sans-Peur, maître de la situation, put, cette fois, s'opposer à un
+massacre inutile.
+
+Les soldats prisonniers furent gardés dans les casemates de la montagne;
+les équipages retournèrent à leurs bords respectifs pour les déblayer,
+les nettoyer et réparer les avaries principales. Un bûcher se dressait
+sous le vent; on devait y brûler les morts. Une ambulance était
+improvisée sous les arbres du plateau; les femmes, dirigées par les
+chirurgiens des navires, pansaient les blessés des deux partis.
+
+Sur les ruines du château, une tente, faite avec les voiles des
+chaloupes, abritait le vénérable cacique Andrès, qui venait de recevoir
+les derniers sacrements. Car, depuis bien des années, un prêtre, fils
+d'une Péruvienne, desservait l'humble chapelle de Quiron.
+
+La population, assemblée sur le plateau, voyait Isabelle, ses trois
+enfants et son époux autour du vieillard mourant, qui les bénit sans
+avoir la force de prononcer une parole.
+
+Ses derniers regards s'attachaient fixement sur Gabriel-José, son
+filleul, l'aîné de la famille.
+
+Ces regards étaient tendres et pleins d'éloquence.
+
+Léon de Roqueforte, étendant la main sur la tête de son fils, dit à
+haute voix:
+
+--Mon père, en présence de votre peuple, je vous renouvelle
+solennellement ma parole. Je jure que cet enfant, qui porte les noms du
+dernier Inca, n'aura d'autre mission que de continuer, après moi,
+l'oeuvre d'affranchissement du Pérou.
+
+Le vieillard sourit avec reconnaissance.
+
+Les indigènes péruviens brandirent leurs armes, faisant ainsi le serment
+sacré de reconnaître le premier-né d'Isabelle comme l'héritier de la
+race antique de leurs seigneurs.
+
+--Grâce à Dieu! continuait le corsaire, j'ai deux autres fils qui se
+partageront le reste de ma tâche immense. A ceux-ci les mers! A celui-là
+les terres! Aux frères jumeaux mes peuples des îles, mes vaisseaux et
+l'honneur de servir la France et la foi, en préservant à jamais de la
+domination anglaise les nations de l'Océanie. A Gabriel-José la gloire
+de délivrer le Pérou de la domination espagnole.--Noble Andrès, illustre
+ami de José-Gabriel Condor Kanki, vous qui avez abattu les murs de
+Sorata, vous n'avez jamais désespéré du grand triomphe. Et c'est après
+une double victoire que votre âme généreuse va se diriger vers les
+cieux! De là, elle verra l'accomplissement de ses voeux pour la
+patrie.--Et, je vous le dis hautement, hommes du Pérou, vos caciques et
+vos Incas, les fiers ancêtres de mes fils, glorifieront le Dieu
+tout-puissant, car l'Amérique du Sud tout entière redeviendra
+indépendante!
+
+A ces paroles prophétiques, Andrès de Saïri sembla se ranimer un
+instant. Une flamme d'espérance brilla dans ses yeux.
+
+--O mes enfants! disait Léon de Roqueforte, je vous aurai obscurément
+ouvert les voies de l'avenir!... Moi qui parle, je terminerai ma
+carrière ne laissant après moi que le vague renom d'un coureur de
+grandes aventures. Dans les champs séculaires de l'histoire, ceux qui
+défrichent et qui sèment ne sont jamais ceux qui moissonnent. Les germes
+se développent avec une lenteur décourageante pour les ambitions
+égoïstes; la mienne n'est point ainsi faite. Comme Andrès, votre
+bisaïeul, je mourrai sans regrets, pourvu que je voie les fruits prêts à
+mûrir pour les fils de ses petits-fils!
+
+Andrès se souleva sur son lit de mort, et d'une voix éclatante:
+
+--Je vois le Pérou libre! Dieu soit loué! s'écria-t-il.
+
+A ces mots, s'affaissant sur lui-même, le vieux guerrier mourut.
+
+Isabelle et ses enfants fondirent en pleurs.
+
+L'âme du cacique de Tinta, dernier grand chef des Condors, déployait ses
+ailes. Elle dut planer longtemps au-dessus du peuple agenouillé qui
+répondait à la prière des morts récitée par le prêtre du territoire de
+Quiron.
+
+Une grande pompe catholique fut déployée, et chose qu'il convient de
+signaler, les Polynésiens, à commencer par Baleine-aux-yeux-terribles,
+s'agenouillèrent pieusement devant le Dieu triple et un de LÉO
+l'_Atoua_.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+ROBOAM OWEN.
+
+
+A la lueur des torches, on achevait d'ensevelir les restes mortels du
+bisaïeul de Gabriel-José de Roqueforte, lorsque deux officiers de _la
+Firefly_, préservés à grand'peine de la fureur des sauvages, furent
+amenés à terre par un peloton de marins français.
+
+Le pilotin chef de corvée dit à Sans-Peur:
+
+--Par les ordres du capitaine Féraux, je viens vous livrer les deux
+officiers de corvée pris à bord du _Lion_ et de _l'Unicorn_. Nos
+matelots indigènes ont failli les massacrer, mais nous nous y sommes
+opposés en votre nom.
+
+--Vous avez bien fait! s'écria vivement Sans-Peur. Sans les dangers
+courus à terre par ma femme, mes enfants et nos malheureux alliés, je
+n'aurais jamais commandé l'abordage qui a suivi l'insolente réponse du
+commodore.
+
+--Plût à Dieu que notre infortuné commodore eût consenti à me croire!
+dit l'un des officiers anglais dont Sans-Peur reconnut la voix.
+
+--M. Roboam Owen! s'écria-t-il.
+
+--Moi-même, commandant; votre prisonnier pour la seconde fois!
+
+--Et pour la seconde fois à la veille de sa délivrance, dit Sans-Peur en
+lui tendant la main.
+
+--Commandant, répondit l'Irlandais, malgré toute ma reconnaissance
+envers vous, je ne saurais accepter un traitement différent de celui
+qui sera fait à mon camarade.
+
+--Qu'à cela ne tienne! répliqua Sans-Peur; qu'il soit donc comme vous
+prisonnier sur parole, jusqu'à ce que je puisse vous rendre la liberté.
+
+Le compagnon de Roboam Owen fit un geste de surprise.
+
+--Je vous le disais bien, Wilson, Sans-Peur le Corsaire n'est pas un
+pirate, mais un loyal gentilhomme français; tous les odieux récits
+auxquels notre commodore croyait si fermement ne sont que des calomnies.
+
+--Je joindrai donc mes remercîments à ceux de M. Owen, mon collègue, dit
+en s'inclinant le capitaine Wilson, dont la raideur ultra-britannique
+contrastait avec la franchise irlandaise de son compagnon de fortune.
+
+--Ah! je suis bien heureux, monsieur Owen, ajouta Sans-Peur le Corsaire,
+que votre tour de corvée vous ait préservé de notre abordage.
+
+--Mieux vaudrait peut-être avoir péri, murmura l'Irlandais avec
+mélancolie.
+
+--Pourquoi ce découragement? Brave et loyal comme vous l'êtes, vous
+méritez un bel avenir; vous l'aurez!
+
+Roboam Owen ne répondit point. Sans-Peur ordonna que les deux officiers
+anglais fussent bien traités, et ne s'occupa plus que de ses nombreux
+devoirs.
+
+Le lendemain, Roboam Owen lui fit demander un moment d'entretien.
+
+--Hier soir, capitaine, lui dit-il, en présence de mon camarade et de
+vos gens, je ne me suis point permis de parler de don Ramon, que j'ai
+revu au château de Garba d'abord, et tout récemment à Lima.
+
+--Don Ramon à Lima! s'écria Sans-Peur avec un vif intérêt mêlé
+d'étonnement. Mais il risque d'y être gravement compromis!
+
+--Peu de jours avant notre départ du Callao, il fut jeté dans la même
+prison où le marquis son père a été si longtemps enfermé.
+
+--Merci, monsieur Owen, s'écria Sans-Peur avec un accent de colère
+véhémente.
+
+--Je ne vous cacherai point enfin, ajouta le lieutenant irlandais, que
+don Ramon, dont je m'étais séparé dans les meilleurs termes, me fit à
+Lima l'accueil le plus blessant. Aussi lui avais-je envoyé une
+provocation en duel, et nous devions nous battre ensemble, le matin même
+où il fut arrêté.
+
+--Ce que vous me dites est inconcevable!
+
+--Je n'y ai rien compris moi-même. Aux injures, aux menaces, aux gestes
+les plus violents, le marquis de Garba y Palos mêlait, je ne sais
+pourquoi, le nom d'un certain Pottle Trichenpot, misérable valet que
+j'ai eu quelques instants à mon service.
+
+A ces mots, Sans-Peur pâlit; il avait tout deviné, la cause du voyage de
+don Ramon au Pérou comme celle de l'évasion presque téméraire du lâche
+Trichenpot.
+
+--Le misérable, pensait-il, commande en mon nom!... Il détruit mon
+édifice par la base!...
+
+Le Lion de la mer se prit à rugir. Il appela à l'ordre tous les
+capitaines de navires et tous les chefs péruviens.
+
+--Bon! fit Taillevent, encore quelque grand tremblement du diable, c'est
+sûr!... je connais ça rien qu'à la voix du capitaine.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+LES FRANGES D'OR.
+
+
+Ramené au sentiment de la justice par la noble conduite de Léon de
+Roqueforte, don Ramon avait abjuré les haines de sa famille maternelle.
+La lecture des correspondances et des mémoires posthumes du marquis son
+père acheva de modifier ses idées; il aurait sincèrement voulu que
+l'Espagne traitât en sujets et non en ilotes les descendants de la race
+autochtone; mais il était Espagnol et n'admettait en aucun cas les
+droits du Pérou à l'indépendance absolue.
+
+Sans-Peur, le _Lion de la mer_, français de nation, compagnon d'armes de
+José-Gabriel et d'Andrès, époux d'Isabelle, ancien officier de la guerre
+d'Amérique, et, comme tel, ardemment épris du principe de l'indépendance
+des peuples, n'était retenu par aucun scrupule; il avait arboré le
+drapeau péruvien.
+
+Don Ramon, malgré sa modération actuelle, ne reconnaissait que le
+drapeau de l'Espagne.
+
+Dès l'instant où ils se séparèrent, le frère et la soeur étaient donc
+dans des camps opposés.
+
+Heureusement, la lutte aurait lieu aux extrémités du monde, et don
+Ramon, persuadé qu'il ne quitterait jamais l'Espagne, comptait bien n'y
+prendre aucune part. La destinée en décida tout autrement. Le beau-frère
+de Léon de Roqueforte, le fils de l'ancien gouverneur de Cuzco, devait
+subir lui-même les atteintes de la politique ombrageuse qui avait
+autrefois persécuté le marquis son père.
+
+ * * * * *
+
+Après la bataille des corsaires de Bayonne, le lieutenant Roboam Owen
+crut s'acquitter d'un devoir en se rendant au château de Garba. Il
+allait y annoncer qu'Isabelle et son valeureux époux avaient triomphé de
+tous les obstacles. Non sans déplorer l'insuccès des armes
+anglo-espagnoles, il ne manqua point de faire un pompeux éloge de la
+loyauté de Sans-Peur le Corsaire.
+
+Don Ramon lui en sut gré.
+
+Don Ramon lui offrit une hospitalité cordiale qui s'étendit forcément à
+son valet Pottle Trichenpot.
+
+Mais, par malheur, ce dernier n'ignorait pas les vertus attachées aux
+franges d'or de _la borla_ du _Lion de la mer_.--Léon de Roqueforte
+avait commis une grave imprudence en donnant publiquement une poignée de
+ces talismans au marquis son beau-frère, qui fut touché de sa confiance,
+mais n'attacha qu'une importance médiocre au présent du corsaire. Dès
+lors, pourtant, si l'on s'en souvient, maître Taillevent grommela en
+disant qu'on a connu des Anglais qui entendaient l'espagnol.
+
+Pottle Trichenpot ne perdit pas un mot du discours de Sans-Peur.
+
+Et c'est pourquoi, peu de jours après le départ de Roboam Owen, don
+Ramon s'aperçut que les franges d'or avaient disparu. Il supposa que
+leur valeur intrinsèque avait seule tenté la cupidité du voleur, et ne
+s'inquiéta guère de leur perte.
+
+Puis, s'écoulèrent six années, pendant lesquelles don Ramon se maria en
+Espagne, eut plusieurs fils, devint veuf durant un voyage qu'il fit en
+Andalousie, et vécut, du reste, dans une complète ignorance du sort de
+sa soeur Isabelle. Il supposa seulement qu'elle n'était pas au Pérou,
+car il continuait de percevoir la totalité des revenus des domaines qu'y
+avait possédés leur père.
+
+Or, tout à coup, à Cadix, il apprit de la bouche d'un officier espagnol,
+récemment arrivé des îles Philippines, l'histoire étrange du _Lion de la
+mer_ et des missions anglaises de l'Océanie.
+
+--Tandis qu'en Europe, disait l'officier, la révolution française et les
+victoires du général Bonaparte tiennent tous les esprits en éveil, les
+Anglais fondent à petit bruit un futur empire dans ces mers lointaines.
+Ils bâtissent à la Nouvelle-Hollande des villes qu'ils peuplent du rebut
+de leur population; ils créent de grandes colonies pénitentiaires, et
+répandent en outre dans les divers archipels des missionnaires
+protestants qui sont autant de pionniers destinés à préparer leur
+domination. Je dois ajouter pourtant qu'ils ont trouvé un rude
+adversaire dans la personne d'un certain aventurier français,
+généralement connu sous le nom de _Lion de la mer_.
+
+--Le _Lion de la mer_! répéta don Ramon.
+
+A ce nom romanesque, les dames qui chuchotaient à l'extrémité du salon
+firent silence et se rapprochèrent. Une foule de questions charmantes
+furent adressées à l'officier, qui se trouva bientôt entouré d'un cercle
+de jolies femmes jouant de l'éventail.
+
+Don Ramon, relégué au second plan, écoutait avec une ardente curiosité.
+
+Le galant officier reprit en ces termes:
+
+--Le _Lion de la mer_ passe à Manille pour un cavalier accompli. Une
+femme d'une admirable beauté l'accompagne dans toutes ses aventureuses
+expéditions, et fait les honneurs de son bord avec une grâce exquise. On
+assure, d'ailleurs, qu'elle a toutes les qualités d'un valeureux
+corsaire. Souvent elle commande la manoeuvre, même pendant le combat.
+
+--L'auriez-vous vue, seigneur capitaine?
+
+--Non, mesdames, pour mon bonheur, sans quoi je n'aurais pas en ce
+moment l'inappréciable avantage d'être au milieu de vous. Jamais
+prisonnier masculin n'a été rendu à la liberté par le _Lion de la mer_.
+
+--Il épargne donc ses passagères?
+
+--Précisément, mesdames. J'ai connu à Manille plusieurs de ses
+prisonnières, qu'il relâcha sans rançon; elles se louaient toutes de ses
+procédés excellents, de sa courtoisie et de l'affabilité de dona
+Isabelle, car tel est le prénom de sa très gracieuse excellence la
+Lionne de la mer.
+
+Don Ramon ne douta plus de l'identité du personnage en question. C'était
+bien l'époux de sa soeur, Sans-Peur le Corsaire, l'heureux vainqueur de
+_la Guerrera_.
+
+--La prétention constante de notre aventurier, continua l'officier
+espagnol, est d'être corsaire français; il repousse avec colère la
+qualification de pirate, et ne fait la guerre, dit-il, qu'aux ennemis de
+sa patrie.
+
+--Pourquoi mentirait-il? dit don Ramon.
+
+--Ses équipages sont un composé de barbares effroyables, parmi lesquels
+les matelots français se trouvent en minorité. Il y a des Carolins, des
+Taïtiens, des Néo-Zélandais, des blancs, des noirs, des mulâtres, des
+métis de toutes les espèces. Les anthropophages y sont en nombres, et,
+entre nous, je crains bien que son bord même ne soit parfois le théâtre
+d'horribles festins.
+
+--Ah! monsieur, interrompit don Ramon, comment concilier une pareille
+opinion avec le traitement courtois fait à ses prisonnières?
+
+--La Lionne Isabelle protège sans doute son sexe.
+
+--Oui!... oui!... s'écrièrent toutes les dames en battant des mains,
+cela doit être!.. c'est cela!
+
+--Toujours est-il qu'on ne sait ce qu'il fait de ses prisonniers. Les
+anglais assurent que son équipage les mange.
+
+--Oh! l'horreur!
+
+--Il se fait adorer comme un dieu par un grand nombre de peuplades, qui
+le vénèrent sous le nom de LÉO l'_Atoua_. Vous devez concevoir qu'il
+déteste la concurrence des marchands de Bibles. L'un de ceux-ci,
+pourtant, passe pour lui avoir joué un tour impayable.
+
+--Voyons!... quoi donc?
+
+--Je dois dire d'abord que le _Lion de la mer_ a longtemps séjourné au
+Pérou;--on assure qu'il a de nombreux indigènes péruviens dans ses
+équipages, et qu'il se laisse traiter par eux de gendre du soleil.
+
+--Allons! il ne suffit pas à votre héros d'avoir une femme brillante, il
+lui faut un beau-père éblouissant.
+
+--A l'imitation des Incas, le Lion, qui, s'il est dieu, est grand chef
+ou roi à bien plus forte raison, aurait adopté l'usage de _la borla_
+péruvienne. Il se ceint le front de ce diadème à franges d'or tombant
+sur ses épaules comme une crinière.
+
+--Ce doit être superbe.
+
+--Eh bien, chacune des franges de sa borla est un signe au moyen duquel
+on peut donner des ordres aux plus farouches cannibales. Or, on
+racontait à Manille, avant mon départ, qu'un missionnaire anglais
+s'était procuré, l'on ne sait comment, une provision de ces franges
+merveilleuses, et que, grâce à leur possession, il faisait égorger les
+alliés du Lion par ses meilleurs amis, allumait la guerre entre les
+peuplades, et ruinerait avant peu toute la puissance de notre écumeur de
+mer.
+
+Don Ramon pâlit.
+
+--Oh! ceci est affreux! dit une Andalouse en souriant. Sur ma foi, je
+commençais à m'intéresser à votre galant pirate. Il se fait adorer; tant
+mieux pour lui. Quant au fripon d'Anglais, il m'inspire plus de
+répugnance qu'une chenille.
+
+--Monsieur l'officier, dit don Ramon, l'histoire des franges d'or
+est-elle bien authentique?
+
+--Je la tiens d'un missionnaire anglais qui est revenu en Europe sur le
+même navire que moi.
+
+--Et vous rappelleriez-vous le nom du voleur?
+
+--Vaguement... _Pott Tripot_... quelque chose dans ce genre. Du reste,
+le nom ne fait rien à l'histoire, qui commence à vieillir; car il y a
+bien trois ans que les navires du Lion n'ont paru aux Philippines.
+D'après certains bruits, il devait être du côté du Pérou quand je suis
+parti de Manille.
+
+Quels contes fit ensuite le disert officier espagnol? Continua-t-il à
+captiver l'attention de l'essaim de Gaditanes qui l'écoutaient en
+minaudant? Il suffit de dire que don Ramon, consterné, s'était retiré
+avec le deuil dans le coeur.
+
+--J'ai été dupe de M. Roboam Owen, s'écriait-il. Sous des semblants
+d'amitié, il n'est venu à Garba que pour me faire dérober par son valet
+Pottle Trichenpot les précieuses franges que me donna Léon. Eh bien,
+réparons ma négligence, s'il en est temps encore! Affrétons un navire,
+allons empêcher ma soeur et mon valeureux beau-frère de se faire prendre
+aux piéges d'un misérable.
+
+A son arrivée à Lima, le fils de l'ancien gouverneur de Cuzco ne parut
+pas suspect. On trouva fort naturel qu'il vînt s'occuper de sa
+succession paternelle, dont il s'occupait en effet. On ignorait qu'il
+fût le beau-frère du _Lion de la mer_, et l'on croyait sa soeur Isabelle
+en Espagne.
+
+Don Ramon fut prudent; il fréquentait dans les lieux publics des gens de
+toutes conditions, questionnait fort peu, écoutait beaucoup, et se
+proposait, après avoir fait un voyage dans l'intérieur, s'il ne
+découvrait rien au Pérou, de se rendre à Manille en traversant tous les
+archipels de la Polynésie.
+
+Mais _la Firefly_ mouilla au Callao. Dans l'intérêt de ses recherches
+fraternelles, il se mit en rapport avec les officiers de la frégate, où
+il se trouva tout à coup en présence de Roboam Owen.
+
+L'Irlandais s'avança vers lui la main ouverte.
+
+Don Ramon lui refusa la sienne et quitta le bord.
+
+L'injure était sanglante. Les camarades du lieutenant irlandais lui
+demandèrent quelle avait été la nature de ses rapports avec l'insolent
+hidalgo. Owen raconta tout ce qui s'était passé au château de Garba, et
+descendit à terre pour exiger une réparation.
+
+Don Ramon, exaspéré, le traita d'hôte parjure, de traître et de voleur.
+
+--Oui, voleur!... ajouta-t-il avec sa violence des plus mauvais jours;
+car Pottle Trichenpot n'était que votre instrument.
+
+Sans comprendre la portée de ces paroles, Roboam Owen, à bout de
+patience, envoya des témoins à don Ramon.
+
+Mais ce qui s'était dit à bord de la frégate fut officiellement
+communiqué le jour même par son commodore au vice-roi du Pérou.
+
+Don Ramon, marquis de Garba y Palos, fils de l'ancien gouverneur de
+Cuzco, avait pour soeur une métisse, laquelle était la femme du corsaire
+Sans-Peur, s'intitulant le _Lion de la mer_. Don Ramon devait être le
+complice des rebelles.
+
+Ceci s'appelle presser les conclusions.
+
+L'embargo fut mis sur le navire de don Ramon, qu'on incarcéra
+sur-le-champ. Des visites domiciliaires faites à terre et à bord
+amenèrent la saisie de papiers prouvant l'alliance, non contestée
+d'ailleurs par le prisonnier, de la petite-fille d'Andrès de Saïri avec
+le comte de Roqueforte, dit Sans-Peur le Corsaire et Lion de la mer, qui
+avait autrefois pris part à l'insurrection de Tupac Amaru. Aucune autre
+charge ne pesait sur le jeune marquis de Garba, mais les anciens ennemis
+de son père se réveillèrent de toutes parts. Les bruits monstrueux
+répandus par les Anglais, et notamment par Pottle Trichenpot,
+s'accréditèrent au Pérou comme à Manille. On y dit que les prisonniers
+de guerre de Sans-Peur étaient livrés aux appétits de ses
+anthropophages.
+
+Roboam Owen eut beau protester; _le Lion de la mer_ fut traité de
+pirate, d'ogre et de cannibale. On s'indigna contre don Ramon, qui
+pactisait avec un être pareil, et don Ramon, malgré son innocence, ne
+tarda pointa être sérieusement compromis.
+
+Le commodore de _la Firefly_,--marin anglais de l'école impie de
+Nelson,--haïssait les Français jusqu'à la démence. Il réprimanda
+vertement Roboam Owen pour avoir dit du bien d'un forban ennemi de
+l'humanité tel que Sans-Peur le Corsaire. Il admettait sans exception
+les plus absurdes calomnies. Il crut que les équipages du prétendu
+cannibale le dévoreraient sans miséricorde, et préférant périr les armes
+à la main, il fût, par son entêtement, le véritable auteur du massacre.
+
+Sans-Peur avait tout compris.--Il sentait la nécessité d'aller combattre
+en Océanie la néfaste influence du missionnaire Pottle Trichenpot,
+coupable du larcin des franges d'or. Il voulait délivrer don Ramon, le
+réconcilier avec Roboam Owen, et ajourner toutes choses au Pérou,
+puisque Andrès était mort et son fils Gabriel trop jeune encore pour se
+mettre à la tête des Péruviens.
+
+Enfin, il considérait comme un devoir sacré de rendre avec pompe les
+honneurs funèbres au dernier des Incas.
+
+A ses ordres, les officiers de mer et les chefs quichuas accoururent.
+
+--Mes amis, leur dit-il, une crise nouvelle commence. Elle va nous
+priver du repos auquel nous avions tant de droits. Mais d'impérieuses
+nécessités m'obligent à ne point perdre un instant. Notre double
+victoire d'aujourd'hui ne porterait aucun fruit, si nous tardions
+d'agir. A l'oeuvre donc, et que chacun rivalise de zèle! Qu'on répare en
+toute hâte les navires capables de prendre le large.--Et qu'à terre,
+hommes, femmes, enfants, chacun soit prêt à partir dès le point du jour
+pour les bords du grand lac de Chicuito, car nous évacuons tout à la
+fois le territoire et la baie de Quiron.--Allez!... employez bien la
+nuit... et que Dieu vous garde!...
+
+--Vois-tu ce que je te disais, Camuset, mon camarade! disait maître
+Taillevent. Après cette journée de batailles, pas plus de hamacs que de
+musique. Attrape à calfater, clouer, regréer et jumeler nos barques!...
+Et demain, en route, pour changer!... Et voici tantôt vingt ans que ça
+dure!... sans compter que, peut-être bien, nous ne sommes pas plus
+avancés qu'au premier jour.
+
+--Maître, m'est avis pourtant qu'au Havre, chez l'armateur, il y a des
+piastres pour nous, dit Camuset. Votre bonne femme de mère, la mienne et
+mon vieux père en profitent. C'est autant de pris sur l'ennemi, comme
+vous dites des fois.
+
+--Camuset, tu es matelot, dit Taillevent en prenant la route du bord.
+
+Et Camuset, fier et pensif, le suivait d'un pas délibéré.
+
+--Matelot!... il m'a dit que je suis matelot!... Voilà un éloge, et un
+crâne!... Mais j'aurai beau me faire couper en morceaux pour lui, sa
+femme Liména et son fils Liméno, il ne m'appellera jamais _son matelot_,
+vu que je ne suis pas personnellement dans la peau de Tom Lebon de
+Jersey, anglais de nation, français de coeur...
+
+Sur quoi Camuset poussa un soupir profond.
+
+ * * * * *
+
+Sans-Peur le Corsaire, donnant l'exemple d'une infatigable activité,
+passa la nuit à surveiller les travaux de ses gens à terre et à bord.
+
+La frégate _la Lionne_, la corvette _le Lion_ et le transport
+_l'Unicorn_, convenablement réparés, se répartirent comme lest
+l'artillerie de _la Firefly_, dont la carcasse, criblée de boulets, fut
+abandonnée sur les roches, où la tempête devait achever de la détruire.
+
+
+
+
+XXXV
+
+DOULEUR ROYALE.
+
+
+Quand tout fut prêt, Léon permit à ses gens de se livrer au sommeil
+pendant quelques heures; mais il n'essaya même point de prendre un
+instant de repos.
+
+Un calme profond, qui eût mis obstacle à l'appareillage, régnait sur la
+baie. Dans les plaines et les mornes régnait un calme profond.
+
+Quelques rares sentinelles immobiles aux avant-postes veillaient en cas
+d'alerte.
+
+Le silence avait succédé au tumulte des combats, des travaux maritimes
+et des préparatifs de départ.
+
+Isabelle, agenouillée, priait auprès du corps de son aïeul. Ses trois
+enfants dormaient.
+
+Les regards de Léon s'arrêtèrent sur la couchette des deux jumeaux
+endormis dans les bras l'un de l'autre.
+
+--Grandissez! grandissez! murmura-t-il, et lorsqu'un jour vous vous
+trouverez dans quelque situation semblable à la mienne, point d'embarras
+pour vous. N'ayant qu'une pensée, vous serez deux pour vous partager les
+rôles; vous pourrez être à la fois unis et séparés, agissant aux deux
+extrémités du monde, et votre aîné, je l'espère, coopérera puissamment à
+l'oeuvre qui sera votre partage!
+
+Puis, avec une émotion paternelle, il fixa les yeux sur Gabriel endormi:
+
+--Mais toi, malheureux enfant, tu seras seul aussi!... Vais-je donc en
+être réduit à t'abandonner sans pitié!... Tu ne m'appartiens plus,
+hélas!... Un peuple entier exigera que je te livre à son dangereux
+amour!... Il leur faut un gage vivant de notre sincérité... Ils veulent
+un otage, et moi, je ne puis le leur refuser, sous peine de trahison.
+Oh! le fardeau m'accable!... mon esprit et mon coeur sont brisés!...
+
+La complication des événements était telle que, malgré la promptitude
+énergique de son coup d'oeil, Léon ne savait à quel parti s'arrêter.
+
+Un homme couvert de poussière s'arrêtait alors dans la gorge du nord,
+donnait le mot de passe à la sentinelle, et pénétrait dans le territoire
+de Quiron. Il était porteur d'une dépêche en chiffres adressée au _Lion
+de la mer_ par un de ses agents secrets en résidence à Lima. Léon brisa
+le cachet et lut:
+
+«Un sourd mécontentement règne dans la ville, où l'arrestation du
+marquis don Ramon de Garba y Palos, récemment arrivé de Cadix, a produit
+un fâcheux effet.--Personne n'ignore désormais qu'en Europe la France et
+l'Espagne font cause commune contre l'Angleterre. Un officier anglais de
+la frégate _la Firefly_, entrée au Callao sous pavillon parlementaire,
+ayant dit hautement que vous êtes un corsaire français, et non un
+pirate, une partie du conseil a blâmé les mesures prises par Son
+Excellence.--On trouve surtout le vice-roi coupable d'avoir accepté le
+concours de la frégate anglaise, et d'avoir combiné ses opérations avec
+celles d'un navire ennemi de Sa Majesté Catholique.
+
+«Les nouvelles de l'audience de Cuzco sont, en général, très alarmantes
+pour le gouvernement. Il paraît que de toutes parts les caciques se
+refusent à subir l'autorité des corregidores. On s'attend à une
+insurrection des indigènes. On ajoute que le fils du marquis de Garba y
+Palos est seul capable de conjurer le péril. Les créoles, prêts à se
+prononcer en sa faveur, demandent tout bas qu'il soit appelé au
+gouvernement de Cuzco; mais le vice-roi compte sur le succès de la
+frégate anglaise, et des troupes envoyées contre votre seigneurie pour
+agir ensuite avec vigueur.
+
+«Plaise à Dieu que nos armes aient triomphé!»
+
+ * * * * *
+
+Après avoir médité sur le contenu de cette dépêche, Léon de Roqueforte
+en saisit toute la portée.
+
+--Andrès n'est plus! La politique étroite des Péruviens indigènes peut
+désormais s'élargir sans obstacles. Un parti créole se forme donc
+enfin!... L'avenir est là!
+
+Les créoles, c'est-à-dire les descendants des Espagnols établis dans le
+pays depuis la conquête, constituaient la majeure partie de la
+population européenne. S'ils imitaient jamais les citoyens des
+États-Unis, la cause de l'indépendance du Pérou serait gagnée. La
+question se réduirait donc à empêcher que les intérêts des populations
+aborigènes ne fussent sacrifiés.
+
+--A vrai dire, Isabelle et mon propre fils Gabriel sont créoles. Les
+deux races fusionnées ont produit un nombre considérable de métis, et le
+Pérou, déjà civilisé sous les Incas, n'est pas du tout dans les mêmes
+conditions que la Nouvelle-Angleterre, où les Indiens se sont toujours
+retirés devant la civilisation. Mais il faut encore beaucoup de temps
+pour vaincre les répugnances réciproques, et l'heure presse, et la
+moindre faute aujourd'hui retardera d'un siècle peut-être le succès des
+Péruviens.
+
+Léon n'ignorait plus les bruits infâmes répandus à Lima sur son compte.
+La disparition totale de ses prisonniers confirmait ces bruits, qu'il
+était sage de démentir. A la veille de quitter le Pérou pour plusieurs
+années sans doute, et lorsque le vénérable chef des Condors n'imposerait
+plus aux naturels, pouvait-on continuer à exploiter une mine d'or qui,
+depuis sept ans, avait produit assez de richesses? Enfin, l'Espagne et
+la France étant alliées, la guerre que le corsaire français faisait à
+une colonie espagnole cesserait d'être conforme au droit des gens, du
+jour où le vice-roi le reconnaîtrait pour un loyal serviteur de la
+France.
+
+Léon écrivit en conséquence au vice-roi du Pérou:
+
+«J'ai l'honneur de faire part à Votre Excellence de la destruction
+complète de la frégate de Sa Majesté Britannique _la Firefly_, par la
+division navale rangée sous mes ordres.
+
+«En même temps, un corps de troupes espagnoles, imprudemment expédié
+contre mes généraux auxiliaires, a été contraint de mettre bas les
+armes.
+
+«Je déplore la nécessité où Votre Excellence ne cesse de me placer
+contrairement aux intérêts et à l'alliance de nos deux gouvernements. Et
+après une double victoire, mû par des sentiments de conciliation qu'elle
+voudra bien apprécier, je lui adresse la présente dépêche dans l'espoir
+que, cessant de croire à d'exécrables calomnies, elle voudra bien unir
+ses efforts aux miens pour la pacification générale.
+
+«Dans le cas où Votre Excellence consentirait à donner à mes fidèles
+alliés toutes les garanties suffisantes, les prisonniers espagnols que
+je viens de faire sur le territoire de Quiron lui seraient renvoyés avec
+armes et bagages. Quant aux autres, beaucoup plus nombreux, que je
+retiens en captivité depuis le temps où nos deux gouvernements étaient
+en guerre, ils devraient être expédiés directement en Espagne.
+
+«Mais dans le cas où Votre Excellence, continuant de me considérer comme
+un pirate, dédaignerait d'entrer en négociations, elle me réduirait à
+user du droit de légitime défense, à déployer contre elle, avec la
+dernière rigueur, toutes mes forces de terre et de mer; à soulever les
+populations péruviennes au nom même de Sa Majesté Catholique, alliée de
+la France, et à ne pas reculer devant les moyens désespérés qui sont la
+ressource de tout adversaire injustement mis hors la loi.
+
+«Cela, nonobstant les plaintes que les agents diplomatiques de la France
+feraient valoir auprès de Sa Majesté Catholique pour faire retomber sur
+Votre Excellence toute la responsabilité des événements.»
+
+Cette réponse fut scellée d'_or au lion rampant de gueules_ qui est
+Roqueforte, et signée:
+
+ LE COMTE DE ROQUEFORTE,
+
+ Capitaine de frégate honoraire, commandant la division des
+ corsaires français stationnée dans la baie de Quiron.
+
+Les prisonniers espagnols furent répartis à bord des trois navires; les
+blessés hors d'état d'être transportés par terre, recueillis à bord de
+_l'Unicorn_, dont on fit une sorte d'hôpital, et à midi sonnant, la
+division, pourvue des ordres de Sans-Peur, appareilla sous le
+commandement d'Émile Féraux.
+
+Roboam Owen et son camarade le capitaine Wilson, remis en possession de
+tout ce qui leur appartenait, quoique _la Firefly_ eût été livrée au
+pillage, devaient être traités en passagers du gaillard d'arrière.
+
+--Ces messieurs, avait dit Léon, ne débarqueront que lorsqu'il leur
+plaira, car je ne leur ai pas rendu la liberté pour les faire tomber au
+pouvoir des Espagnols.
+
+Une copie de la dépêche officielle était destinée à don Ramon, ainsi
+qu'une lettre explicative et fraternelle dont fut chargé l'émissaire de
+l'agent secret du _Lion de la mer_ dans la ville de Lima.
+
+Enfin Parawâ reçut confidentiellement la promesse que LÉO l'_Atoua_ ne
+tarderait point à reparaître dans ses îles de l'Océanie. Le
+Néo-Zélandais l'accueillit avec joie; mais Taillevent, en tiers dans
+cette conférence secrète, ne put réprimer un grognement.
+
+--Et nous voici à terre... laissant filer au large nos trois navires!...
+murmurait-il.
+
+--Puis-je me dédoubler? dit vivement Léon, ou croirais-tu M. Émile
+Féraux indigne de ma confiance?
+
+--Non, non!... M. Féraux est un brave... Non! mais... dame!... on a vu
+partir tant de navires qui ne sont pas revenus... Et m'est avis que nous
+aurions grand mal à nous déhaler d'ici à la nage...
+
+--Eh bien, regrettes-tu de n'être pas à bord... avec ta femme et ton
+fils?... Je n'ai qu'un signe à faire... Sois libre... s'écria Sans-Peur
+avec colère.
+
+Il ne sentait que trop le danger de se séparer de ses trois bâtiments à
+la fois; mais sa baie et sa caverne étant désormais connues, il
+préférait, après mûres réflexions, les faire naviguer de conserve à les
+isoler. _La Lionne_ et _le Lion_ réunis constituaient une force
+imposante, car _l'Unicorn_, gros transport, ne pouvait guère compter
+comme bâtiment de combat. Les trois navires ensemble résisteraient plus
+aisément aux attaques, et mieux au large qu'au mouillage.
+
+Cependant les observations du maître étaient justes; elles répondaient
+aux appréhensions du capitaine, qui s'emporta et ne tarda point à s'en
+repentir.
+
+Taillevent s'était découvert le front; silencieux comme une statue, les
+yeux fixés sur son capitaine, il essayait en vain de retenir ses larmes.
+Ses joues bronzées et sillonnées de cicatrices en étaient baignées.
+
+--Il pleure!... dit Parawâ.
+
+L'emportement de Léon se calma soudain; il prit avec vivacité la main de
+son fidèle matelot:
+
+--Pardon! mon vieil ami; pardon mille fois... J'ai tort!... j'ai tous
+les torts!...
+
+Taillevent dit alors d'une voix douce:
+
+--Je croyais, mon capitaine, avoir le droit de grogner, c'est ma mode...
+mais soyez calme, une autre fois on se taira!...
+
+--Non! non!... grogne! je le veux, je l'ordonne, je le désire... Grogne,
+mon fidèle grognard!... mon ami, mon compagnon des jours de misère,
+grogne tant qu'il te plaira, car c'est ton droit, comme tu l'as bien
+dit.
+
+--Merci, capitaine, mais le vôtre est de vous mettre en colère quand ça
+vous soulage; seulement, tenez, ne me parlez plus de ramasser ma peau à
+l'abri quand vous risquez la vôtre... ou bien Taillevent en fera tant
+d'eau par les yeux qu'il en coulera au fond.
+
+Baleine-aux-yeux-terribles, Parawâ-Touma l'anthropophage, fut touché par
+cette scène et dit sentencieusement:
+
+--Taillevent a remué le coeur d'un grand chef.
+
+ * * * * *
+
+La caravane funèbre se mit en marche.
+
+Un nombreux escadron de _gauchos_, métis ou Péruviens pur sang, armés
+comme pour le combat, formait l'avant-garde.
+
+Le cercueil d'Andrès, escorté par ses principaux serviteurs, s'avançait
+ensuite.
+
+Léon de Roqueforte, Isabelle et ses enfants vêtus de deuil, le suivaient
+de près, ainsi que Liména, son fils Liméno et quelques domestiques des
+deux sexes, accompagnés par un peloton de marins entre lesquels on ne
+signalera que maître Taillevent, l'alerte Camuset et
+Baleine-aux-yeux-terribles.
+
+Vieillards, femmes, enfants, tous les habitants de Quiron formaient un
+groupe considérable que protégeait une vaillante arrière-garde composée
+de mineurs et de cavaliers indigènes.
+
+On ne rechercha point cette fois les chemins écartés.
+
+On s'avançait à découvert, sans craindre de traverser les cantons
+occupés par les Espagnols ou les créoles.
+
+A diverses reprises, les corregidores assemblèrent leurs milices en
+armes ou envoyèrent des troupes en reconnaissance; toujours la fière
+attitude du convoi le préserva de toute attaque.
+
+--Qui vive? criaient les éclaireurs espagnols.
+
+--Laissez passer un mort illustre, répondait l'un des chefs aymaras,
+chicuitos ou quichuas de la tête de colonne.
+
+--Où allez-vous?
+
+--A l'île de Plomb, pour rendre à la terre les dépouilles du dernier des
+Incas.
+
+--Vous vous avancez comme une armée sous un drapeau inconnu.
+
+--Ce drapeau est celui de notre nation et de notre chef. Il se déploie
+librement, mais ne menace personne. Voulez-vous la paix? laissez passer
+les restes du cacique de Tinta. Voulez-vous la guerre? nous sommes prêts
+à repousser la force par la force.
+
+Le belliqueux cortége grossissait en chemin. Des tribus entières,
+descendant des montagnes, s'adjoignaient aux cavaliers quichuas. Les
+corregidores, instruits des résultats de la bataille de Quiron,
+jugeaient prudent de ne point entraver leur marche.--Mais des estafettes
+expédiées au vice-roi de Lima devaient singulièrement accroître ses
+inquiétudes.
+
+«Une femme de la race antique des seigneurs du Pérou, dirigeait vers le
+grand lac une multitude d'Indiens armés et d'aventuriers encore plus
+terribles. Les tribus de la province accouraient de toute parts autour
+d'elle. La fille de Catalina venait imiter sa mère et soulever les
+indigènes contre l'Espagne. On demandait de prompts secours.»
+
+Voulant laisser supposer qu'il était à la tête de son escadrille, Léon
+s'effaçait.
+
+Isabelle seule exerça le commandement de la petite armée qui
+accompagnait les restes d'Andrès de Saïri. Seule, elle répondit aux
+rares corregidores qui eurent le courage de se présenter en personne.
+
+L'un d'eux, au nom du roi d'Espagne, ordonnait aux Indiens de se
+disperser.
+
+--Au nom de Gabriel-José Tupac Amaru, en avant! s'écria Isabelle l'épée
+en main.
+
+Et le corregidor écrivit au vice-roi que la fille de Catalina évoquait
+la mémoire du fameux chef de l'insurrection de 1780.
+
+Isabelle pourtant ne parlait qu'au nom de son fils aîné. La pauvre mère
+le compromettait, hélas! sans prévoir qu'il faudrait le livrer aux
+nations réunies autour d'elle.
+
+Mais Léon de Roqueforte sentait cette nécessité fatale, et son front
+s'assombrissait à mesure qu'on approchait des bords du grand lac. Son
+coeur paternel saignait.
+
+Ce corsaire républicain était vraiment roi, puisqu'il ressentait une
+douleur royale.
+
+Les peuples qui le reconnaissaient pour leur grand chef et leur _atoua_,
+menacés par les perfidies des Anglais, couraient les plus grands périls;
+son devoir était de les secourir. Un devoir non moins sacré l'obligeait
+à ne point déserter la cause des indigènes du Pérou. Pouvait-il payer
+d'ingratitude leur inaltérable dévoûment? et à la veille de conclure la
+paix avec le vice-roi, dans des pensées de haute politique, il est vrai,
+quelle preuve leur donner de la sincérité de ses intentions, quel gage
+leur laisser?... N'avait-il pas permis de ceindre du diadème des Incas
+le front de son fils Gabriel?...
+
+Tandis qu'Isabelle commandait comme un chef de guerre, Sans-Peur se
+faisait attentif comme une mère pour Gabriel, son jeune fils. Jamais il
+ne s'était montré aussi tendre, jamais il n'avait paru aussi triste.
+
+--Mon capitaine a du gros chagrin, disait Taillevent à Camuset. J'ai
+relevé la chose dans le coin de ses yeux. Il a du gros chagrin, et je
+gagerais ma vieille pipe finement culottée contre le quart d'une chique
+de tabac, que notre cher petit M. Gabriel court un mauvais bord.
+
+--Tonnerre!... pas possible, maître!
+
+--Possible... trop possible... Risquer sa peau, bon!... mais se couper à
+soi-même un morceau du coeur! dame!... Ah! je ne grogne plus
+aujourd'hui, tout ça me fait trop de peine.
+
+--Vous avez donc idée de la chose, maître?
+
+--Oui et non!... non et oui... Assez causé!... Mais, vois-tu, j'aime
+bien Tom Lebon, mon matelot...
+
+--Oh! Oui, que vous l'aimez, cet Anglais de nation, Français de coeur!
+murmura Camuset en soupirant.
+
+--On n'a qu'un matelot, un vrai, un autre soi-même, et celui-là, pour
+Taillevent, c'est Tom Lebon, du depuis notre temps de mousse à bord de
+_la Grenouillette_, entre Port-Bail et Jersey!... On n'a qu'un
+matelot... Eh bien, malgré ça, celui qui soulagera mon capitaine
+rapport à son fils Gabriel, quand même celui-là serait le dernier des
+_ratapiats_, je l'appellerais de même mon matelot!... Oui, Camuset, je
+le jure, foi de Taillevent!... et il serait pour moi le frère jumeau de
+Tom Lebon, anglais de nation, français de coeur!...
+
+--Pour lors, maître! interrompit Camuset avec enthousiasme, ne cherchez
+pas; j'en connais un paré à tout, et qui n'est pas le dernier des
+_ratapiats_, on s'en flatte, ayant été particulièrement, personnellement
+et paternellement éduqué par maître Taillevent du _Lion_.
+
+--Je m'y attendais, mon fils, dit le maître d'équipage en serrant la
+main de son digne élève. Et puisque ça y est, attrape à doubler et
+cheviller ton tempérament en cuivre, en fer, en corail, en diamant et en
+plus dur encore!... Tu sais l'espagnol, l'anglais et la cavalerie comme
+le matelotage; tu as du courage, de la patience et de l'idée aussi!...
+Tu es paré!...
+
+--Oui, parole de Camuset!
+
+--Ah! mon brave enfant, quand tu vas passer frère jumeau à Tom Lebon, tu
+pourras pour longtemps dire adieu à la mer jolie.
+
+--C'est vrai! je comprends ça!... Mais je servirai M. Gabriel, comme
+vous, vous servez son père, et je serai pour la vie le matelot à maître
+Taillevent!
+
+ * * * * *
+
+Plusieurs vastes radeaux, construits à la hâte par les tribus
+riveraines, transportaient alors le cortége funèbre dans l'îlot sacré
+des Incas.
+
+Léon avait la main droite posée sur l'épaule de son fils Gabriel,
+couronné de _la borla_ péruvienne. La victime était ceinte du bandeau.
+Un grand sacrifice ne devait pas tarder à s'accomplir.
+
+Liména gardait Léonin et Lionel, émerveillés de tout ce qu'ils voyaient.
+
+Isabelle conduisait le deuil.
+
+A la même heure, au Callao, le tocsin sonnait, la garnison courait aux
+armes, et la population alarmée répétait de toutes parts le nom
+formidable du _Lion de la mer_.
+
+Les vigies signalaient une division française composée d'une frégate,
+une corvette et un transport.
+
+Émile Féraux fit arborer au grand mât des trois navires le pavillon
+parlementaire, qui fut appuyé de trois coups de canon.
+
+
+
+
+XXXVI
+
+LE JEUNE PRINCE.
+
+
+L'île de Plomb n'était pas assez vaste pour les multitudes réunies
+autour du cortége funèbre.--Sur les rives du lac demeurèrent à cheval,
+et prêts à repousser toute attaque, les pelotons d'avant-garde et
+d'arrière-garde. Sur le lac même, les barques et radeaux chargés
+d'Indiens formaient autant d'îlots flottants dont le nombre ne cessait
+de s'accroître.
+
+Les cérémonies chrétiennes furent accomplies avec pompe; les prières des
+morts répétées par dix mille voix entrecoupées de sanglots. Puis la
+pierre tombale fut replacée sur les restes mortels d'Andrès de Saïri,
+cacique de Tinta, grand chef des Condors, homme vaillant qui, n'ayant
+jamais pris le titre d'Inca, ne laissait pourtant pas que d'en avoir
+exercé l'autorité depuis vingt ans sur toutes les nations fidèles.
+
+Son grand manteau de guerre aux vives couleurs avait été enlevé de
+dessus le cercueil, au moment de l'inhumation. Les caciques demandèrent
+qu'on le partageât entre eux.
+
+Par les ordres d'Isabelle, Liména le découpa en bandes étroites, et
+Gabriel procéda aussitôt à leur distribution solennelle. Il commença par
+sa propre mère, qui s'en fit une ceinture dont la nuance tranchait sur
+sa robe de deuil. Toutes les femmes l'imitèrent.
+
+Depuis,--et de nos jours encore,--il est d'usage que les Péruviennes
+portent le deuil du dernier Inca, en cousant une bande d'étoffe de
+couleur sombre sur le côté de leurs jupes.
+
+Les caciques se décorèrent des lanières du _poncho_ de leur vénérable
+doyen et seigneur.
+
+Mais lorsque Gabriel, qu'on voyait entre la reine Isabelle et son époux
+le _Lion des mers_, se passa autour du corps comme une écharpe la
+dernière bande d'étoffe, des clameurs enthousiastes retentirent,
+longuement répétées par les échos des montagnes.
+
+--Vive le jeune Inca!... Vive Gabriel-José!... Vive à jamais notre
+prince!...
+
+--Vive Tupac Amaru, grand chef des Condors!...
+
+--Vive le Pérou!... Vive l'indépendance!...
+
+Isabelle s'aperçut que Léon avait pâli.
+
+Car à l'instant où, sur les bords du lac sacré, un véritable cri de
+guerre était poussé par les nations indigènes,--à l'instant où son fils
+en était proclamé le chef, il savait que des négociations pacifiques
+devaient être entamées entre sa division navale et le vice-roi du Pérou.
+
+De longues années d'efforts avaient été nécessaires pour opérer la
+fusion des tribus rivales, et pour faire renaître leurs antiques
+espérances. Mais à cette heure, lorsque d'une seule voix elles ne
+demandaient qu'à secouer le joug, une haute raison d'État exigeait qu'on
+calmât leur effervescence.
+
+--O mon ami! dit Isabelle, quelle est ta crainte ou ta douleur? Jamais,
+dans les plus grands dangers, je ne t'ai vu pâlir ainsi... Parle! A quoi
+penses-tu donc?
+
+--Ils demandent la guerre, et je veux la paix maintenant. Ils veulent
+reconquérir l'indépendance que nous leur avons toujours promise; et si
+nous cédons à leurs voeux, la cause de l'avenir est perdue pour eux
+comme pour nous!
+
+--Mais alors, pourquoi être venus, pourquoi les avoir rassemblés ici?
+
+--Parce que je ne sais trahir, ni me parjurer; et dût ce peuple nous
+massacrer à l'instant même, nous et nos trois enfants, je préférerais
+périr ainsi, à m'être enfui avec mes navires, en le livrant à ses
+oppresseurs.
+
+--Après avoir déchaîné la tempête, espères-tu donc la calmer? Le peuple
+est partout le même; celui qui nous entoure est moins civilisé
+assurément que le peuple français. Et tu m'as dit cent fois que si ton
+roi Louis XVI a succombé, c'est pour avoir fait imprudemment de trop
+généreuses promesses qu'il n'a plus ensuite pu tenir.--O Léon, ne
+reculons pas!... Il est trop tard!... Aux armes!...
+
+--Émile Féraux propose la paix en mon nom au vice-roi du Pérou.
+
+Isabelle pâlit à son tour.
+
+--O mon Dieu! murmura-t-elle, par quel motif m'as-tu caché tes desseins?
+
+--Pardonne-moi, Isabelle!... Car ce ne fut point à une mère que
+l'Éternel demanda le sacrifice d'Abraham!...
+
+Isabelle, éperdue, se précipita sur son fils Gabriel, et l'embrassant
+avec force:
+
+--Non! non!... jamais!... non! je ne l'abandonnerai pas!...
+
+Léon se plaça entre elle et les deux frères jumeaux.
+
+--J'y consens!... nous nous séparerons!... mais ceux-ci
+m'appartiendront, et je les emmènerai...
+
+--Eux!... ils sont à moi aussi! s'écria la jeune mère courant vers eux
+avec amour. Non! non! je ne veux pas qu'ils me soient arrachés!
+
+--Il faut choisir pourtant! dit Léon avec un calme terrible. Il faut
+choisir, madame!... Et voilà pourquoi mon coeur brisé a gardé le
+silence; voilà pourquoi, me défiant de mes forces, je me suis mis en
+présence de ces peuples à qui appartient notre fils Gabriel.
+
+--Restons tous ensemble!
+
+--Femme!... croyez-vous donc votre époux capable d'une lâcheté?
+
+C'eût été une lâcheté, en effet, que de déserter à la fois la division
+navale engagée dans des négociations délicates, et les îles de l'Océanie
+où, par suite du vol des franges d'or, des ennemis commandaient
+maintenant au nom de LÉO l'_Atoua_.
+
+Isabelle en savait assez pour comprendre dans toute son étendue la
+foudroyante réponse de son mari. Pressant ses trois fils contre son sein
+maternel, elle s'agenouilla en demandant à Dieu d'avoir pitié de ses
+angoisses.
+
+Cependant, les caciques chefs de tribus, rassemblés en conseil dans les
+ruines du temple, non loin de la tombe d'Andrès,--étonnés, immobiles,
+muets et saisis d'un respect profond,--ne savaient comment interpréter
+cette scène douloureuse.
+
+Les peuples faisaient silence.
+
+Alors, Léon s'avança et dit d'une voix ferme:
+
+--Par la mémoire de Tupac Amaru, l'illustre Inca, mis à mort avec
+ignominie,--par la mémoire de l'aïeul de mes enfants, le glorieux
+Andrès, dont la tombe vient de se refermer sous vos yeux,--par le sang
+de mon fils aîné Gabriel, votre grand chef, écoutez-moi, peuples du
+Pérou! Écoutez, et veuille le Dieu tout-puissant que vous ne doutiez pas
+de la sincérité de mes paroles!... Andrès et moi, nous vous avons promis
+l'indépendance!... nous avons combattu pour votre liberté!... nous
+n'avons cessé de vouloir que votre gloire antique, s'élevant vers le
+ciel comme un immense palmier, étende ses rameaux sur tout l'empire des
+Incas. Ces desseins, ces voeux n'ont pas changé, ils ne changeront
+jamais!... Et pourtant, ici, tandis que vous criez: «--Aux armes!»--le
+_Lion de la mer_, votre ancien allié, osera vous dire: «Patience!»
+
+Les caciques tressaillirent. Le silence ne fut point troublé. Mais,
+comme une étincelle électrique frappant à la fois tous les coeurs, le
+mot _patience_, les fit tous bondir.
+
+Isabelle, tremblante, tenait Gabriel plus étroitement embrassé. Camuset
+armé jusqu'aux dents s'était glissé près d'elle. Maître Taillevent fit
+des signes mystérieux à ses camarades; mais Parawâ-Touma, la
+Baleine-aux-yeux-terribles ne sembla pas les comprendre.
+
+Pour servir le _Lion de la mer_, n'avait-il pas dix fois laissé à la
+Nouvelle-Zélande son fils Hihi, Rayon-du-Soleil, tous ses autres enfants
+et ses femmes, au risque de ne plus trouver à son retour d'autres
+vestiges de sa famille que des têtes desséchées sur les palissades de
+quelque peuplade ennemie, secondée par les hommes de la tribu de Touté?
+La fille des Incas n'était à ses yeux qu'une femme dont les douleurs
+maternelles n'émurent point son naturel farouche. Il approuvait, il
+n'admirait pas, la conduite de LÉO l'_Atoua_, chef suprême ou pour mieux
+dire Rangatira-Rahi de la Polynésie.
+
+--J'ai dit: Patience, répéta Léon d'une voix ferme, mais je ne demande
+que huit jours pour trancher la question de paix ou de guerre.
+
+De sourds murmures se firent entendre.
+
+Dans tous les groupes, sur l'île, sur les radeaux, sur le rivage, les
+paroles de Léon, transmises de proche en proche, ne trouvaient d'autre
+réponse que le désir de la guerre immédiate.
+
+--La paix! au lendemain d'une victoire!... quand nous sommes en forces,
+pourvus d'armes et d'argent, transportés d'enthousiasme à la seule vue
+de notre jeune chef, et prêts à nous précipiter comme un torrent sur nos
+oppresseurs!
+
+Des cris: Vive Gabriel! s'élevèrent de toutes parts.
+
+L'enfant couronné se redressa fièrement en souriant à ses peuples.
+
+Isabelle, frémissante, contempla non sans orgueil l'expression des
+traits de son fils; ses angoisses redoublèrent.
+
+--Lorsque, pour la première fois, j'ai combattu dans vos rangs, reprit
+Léon, j'étais un adolescent sans expérience. Vingt ans de combats sur
+terre et sur mer, vingt ans d'études et de travaux m'ont mûri sans
+refroidir mon coeur. J'embrassai avec amour votre cause, qui m'était
+étrangère; elle est mienne aujourd'hui. Ma femme est la fille de vos
+anciens seigneurs, et vos acclamations saluent mon propre fils. Puis-je
+ne pas rechercher la meilleure voie pour vous faire triompher? ou bien
+douteriez-vous du _Lion de la mer?_
+
+--Non! non!... Vive l'époux d'Isabelle!
+
+--Lorsque je me jetai au milieu de vous en simple aventurier, je ne
+jouais que ma vie; je n'avais aucune ambition élevée; je m'avançais au
+hasard à travers les chances de la guerre, bravant le danger sans but,
+sans aucun des intérêts sacrés qui me guident à présent. Nous
+combattions pour délivrer le marquis de Garba y Palos, pour venger Tupac
+Amaru et Catalina; mais aujourd'hui nous avons de plus vastes desseins.
+Il s'agit de fonder un empire sur les ruines des domaines de
+l'Espagne... Malheur aux imprudents qui bâtissent sur le sable!... Déjà
+maîtres de plusieurs provinces vos pères ont succombé faute d'alliances
+et d'auxiliaires puissants. Ces alliances, je vous les ménage; ces
+auxiliaires, je les donnerai à mon fils Gabriel; et sans vous épuiser en
+combats prématurés, vous marcherez à pas de géants vers l'avenir avec un
+présent meilleur. Les jours paisibles du gouvernement du marquis de
+Garba vont renaître, et pendant cette trêve, vous verrez avec une joie
+profonde la plupart de vos ennemis déserter le drapeau de l'Espagne pour
+épouser votre cause. Voilà ce que ma longue expérience me révèle, et
+c'est pourquoi, peuples du Pérou, je vous supplie, au nom de mon fils,
+votre seigneur, de ne point contrarier mes efforts.
+
+Cent opinions contradictoires, bruyamment émises dans les groupes,
+interrompirent Léon; mais de sa voix la plus sonore, de sa voix des
+branle-bas de combat et de l'abordage.
+
+--Hommes du Pérou, s'écria-t-il enfin, permettez que le conseil de vos
+caciques décide entre nous... Tuteur naturel de votre prince, j'aurais
+le droit de commander peut-être; je ne demande qu'à obéir.
+
+Léon l'emporta. Le peuple, naturellement prédisposé en faveur d'un héros
+tel que lui, jura de s'en référer à l'opinion du conseil des caciques,
+dont la séance commença sur-le-champ.
+
+La question posée, le Rubicon était franchi. Dans le conseil l'influence
+du _Lion de la mer_ devait évidemment avoir plus de poids que dans
+l'innombrable assemblée des peuplades indigènes. Plusieurs caciques
+vieillards remplis de modération et de sagesse, avaient accueilli avec
+faveur l'espoir d'un dénoûment pacifique.
+
+L'un d'eux voulut savoir ce que Léon entendait par ces futurs alliés qui
+viendraient, disait-il, des rangs ennemis.
+
+Sans heurter de front les préjugés des indigènes en nommant tout d'abord
+les créoles, Léon parla des métis, et ajouta que leur nombre était
+immense dans les familles coloniales.
+
+--La fusion s'opère dans la personne de mon fils Gabriel. Vous tolérez
+qu'il soit issu d'un gouverneur espagnol et fils d'un officier français.
+Eh bien, de même le jour approche où tous ceux des créoles qui ont dans
+les veines du sang _indien_, comme ils disent encore, se glorifieront,
+d'y avoir du sang _péruvien_, comme ils le diront; et alors vos rangs se
+grossiront de plus de la moitié de vos ennemis. Quelle est donc la
+famille créole qui ne soit un peu péruvienne?
+
+Après de longues précautions oratoires, Léon fut bien obligé d'avouer
+qu'en sa qualité de corsaire français, il serait forcé de retirer aux
+Péruviens le concours de ses navires, puisque la paix était conclue
+entre la France et l'Espagne.
+
+A ces mots, le plus impétueux des jeunes chefs se leva en s'écriant:
+
+--Ah! ah! enfin, nous comprenons... Écoute, _Lion de la mer_, tu t'es
+servi de nous et tu nous abandonnes! tu as déployé le drapeau du Pérou
+et tu le fuis! tu avais épousé nos intérêts, tu divorces!... Ma colère
+n'ira pas jusqu'à demander ta mort... mais je te maudirai comme un allié
+perfide!... Va donc, sois libre... signe la paix; nous, nous ferons la
+guerre!...
+
+Sans-Peur rugit de courroux.
+
+--Qui m'appelle perfide?... qui prétend ici me faire grâce?... Eh quoi!
+vous ai-je jamais caché ma nation et mon origine?... Est-ce moi qui
+décide de la paix ou de la guerre entre la France et l'Espagne?...
+Voudriez-vous que les peuples civilisés eussent le droit de me traiter
+de pirate?...
+
+--Notre frère a eu tort de t'insulter, dit le doyen de l'assemblée; mais
+ton fils nous appartient, et tu ne l'emmèneras pas.
+
+Sans-Peur demeura calme et ferme, ce coup était prévu.
+
+Isabelle poussa un cri de douleur.
+
+--Serez-vous donc sans pitié pour moi? s'écria-t-elle.
+
+--Madame, votre place est au milieu de nous.
+
+--Isabelle, dit Sans-Peur, sois leur reine; garde nos trois enfants...
+je partirai seul!...
+
+Ce ne fut pourtant pas seul que partit Léon de Roqueforte. Cent hommes
+déterminés l'escortaient. Les uns étaient des Quichuas de Quiron, les
+autres, ses marins, dont à coup sûr maître Taillevent et Parawâ, mais
+non l'honnête Camuset, qui avait dit:
+
+--Capitaine, avec votre permission, je reste à la garde de M. Gabriel.
+
+--Merci, mon brave garçon! dit Sans-Peur touché de son dévoûment.
+
+Taillevent lui ouvrit les bras en s'écriant, selon sa promesse:
+
+--Tu es mon matelot, Camuset, mon matelot comme Tom Lebon!
+
+Parawâ-Touma dit enfin d'un ton majestueux:
+
+--LÉO l'_Atoua_ est un grand chef!
+
+ * * * * *
+
+Isabelle, affligée, vit son époux qui s'en allait traverser, à la tête
+d'une poignée de braves, un pays ennemi, où l'alarme était répandue;
+mais, pour consolation suprême, elle n'avait été séparée d'aucun de ses
+enfants.
+
+Liména et son fils Liméno, l'excellent Camuset et la plupart des
+serviteurs de son aïeul, restaient avec elle. Les peuples du Pérou lui
+obéissaient comme à la mère de leur Inca. Or, elle était énergique à
+l'heure du péril et n'ignorait point l'art de commander.
+
+Connaissant à fond les desseins de son mari, elle priait Dieu de
+permettre qu'il pût les accomplir.
+
+Maître Taillevent, n'ayant plus Camuset sous ses ordres, aurait bien pu
+échanger ses pensées avec Parawâ, mais le cannibale n'était pas assez
+sensible pour comprendre ses mélancoliques regrets. Taillevent en fut
+donc réduit à la ressource d'un monologue qui se prolongea deux cents
+lieues durant, au galop, sur les versants des Cordillères et des Andes,
+dans les plaines, les lits des torrents, les vallées, les terres
+cultivées ou les déserts, sous le soleil ardent ou la pluie glacée, en
+dépit de quelques embuscades et d'un certain nombre d'alertes assez
+chaudes.
+
+--Port-Bail! Port-Bail! ah! mon pauvre cher Port-Bail! où as-tu
+passé?... murmurait le vieux grognard avec la permission expresse de son
+capitaine. Le petit cabotage, sa bonne vieille mère, sa case, sa femme
+et son gars en tranquillité!... Mais ici, ma Liména et mon Liméno sont
+restés parmi les sauvages avec madame et nos petits messieurs. Oh! la
+terrible histoire! toujours du nouveau, jamais du repos, des branle-bas
+en pleine terre, comme si ça manquait au large. Le chamberdement du
+chavirement à faire trembler les volailles à pattes jaunes!
+
+L'escadron de Sans-Peur, presque d'une seule traite, fit quelques
+centaines de kilomètres au grand dam des chevaux, dont un bon tiers
+demeura en chemin. La charge des autres en fut augmentée d'autant. Ils
+étaient tous poussifs et bons à écorcher quand on aperçut au loin, dans
+la plaine, les clochers de la ville de Lima, et au large les mâts
+chargés de toile de la division française.
+
+Le soleil se levait.
+
+--En croisière, dehors! dit Léon; le vice-roi aurait-il donc repoussé
+mes propositions?
+
+--Ce n'est pas tout que de voir nos navires, fit Taillevent, nous ne
+sommes point ce qui s'appelle à bord.
+
+--Pied à terre!... dispersons-nous!... commanda Sans-Peur. Et à nuit
+tombante, rendez-vous général sur la place Majeure.
+
+Les harnais furent empilés dans le premier trou venu; on les recouvrit
+de terre, de branchages et de feuilles. Quelques _gauchos_ conduisirent
+les bêtes à l'abattoir, où ils les oublièrent pour aller boire au
+cabaret voisin.
+
+Enveloppé dans un _poncho_ qui cachait sa face tatouée, Parawâ suivit
+Léon et Taillevent jusqu'à la demeure de l'agent secret que le cacique
+Andrès n'avait cessé d'entretenir au centre du gouvernement espagnol.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+L'OPINION PUBLIQUE A LIMA.
+
+
+La défiance de la police liménienne,--fort affairée d'ailleurs,--ne
+pouvait guère être éveillée par l'arrivée d'une centaine d'hommes vêtus
+comme les campagnards des environs et entrés dans la ville pêle-mêle
+avec ceux qui approvisionnaient le marché.--Ce n'était point aux portes
+de terre qu'on veillait, mais bien à celle qui conduit au Callao.
+
+L'opiniâtre croisière des trois navires français, louvoyant bord sur
+bord devant les passes, défrayait toutes les conversations.
+
+A midi, le vice-roi fut officiellement informé qu'une barque de
+pêcheurs, trompant la surveillance des chaloupes gardes-côtes, avait
+gagné le large et abordé la frégate française.
+
+Son Excellence poussa un juron de la gorge. Une estafette alla porter
+sur-le-champ quinze jours d'arrêts forcés à tous les gardes-marines de
+service.
+
+A deux heures, le vice-roi reçut un rapport du commandant de la
+citadelle du Callao, l'avisant que les corsaires se rapprochaient
+audacieusement, que les canonniers des forts étaient à leurs postes et
+qu'on s'attendait à une attaque.
+
+Son Excellence jura plus fort en frappant du pied et donna
+charitablement à tous les diables les insupportables navires qui, depuis
+quelques jours, l'empêchaient de prendre aucun repos.
+
+A trois heures, le vice-roi fut averti que les Français, en panne devant
+les passes, déployaient à leurs mâts des pavillons de toutes les
+couleurs et paraissaient faire des signaux.
+
+--A qui?... _demonio de la damnacion!_ hurla Son Excellence, qui manda
+son secrétaire de police, l'accabla de reproches et n'en fut pas plus
+avancée.
+
+A quatre heures, la sieste du vice-roi fut troublée par la nouvelle que
+les Français mettaient leurs chaloupes à la mer. On craignait un
+débarquement, et l'on supposait que l'ennemi avait des intelligences
+dans la place.
+
+Son Excellence tonna, jura pis qu'un possédé, mit sous les armes toutes
+ses troupes, infanterie et cavalerie, les harassa par des ordres et des
+contre-ordres sans fin, mais en fut pour ses dispositions militaires,
+car les Français se bornèrent à garder à la remorque toutes leurs
+grosses embarcations.
+
+Des dépêches de l'intérieur achevèrent d'exaspérer le vice-roi:
+
+«Tous les villages indiens étaient abandonnés par leurs habitants, qui
+s'en allaient, caciques en tête, se grouper sous les ordres du _Lion de
+la mer_!...
+
+«Sur les flancs del Fondo, une troupe de cavaliers, commandée par le
+_Lion de la mer_, avait passé sur le corps à un escadron de chasseurs
+royaux.
+
+«Dans la vallée de la Pinta, l'on avait vu courant au triple galop une
+bande de _gauchos_ servant d'escorte au terrible _Lion de la mer_.»
+
+Le gouverneur de la prison où était enfermé don Ramon se présenta chez
+le vice-roi. On venait de saisir entre les mains du prisonnier un
+document signé par le _Lion de la mer_.--C'était la copie de la note
+adressée au vice-roi lui-même.
+
+Le secrétaire de la police entra et dit que cent copies de la même note
+circulaient dans Lima, que tous les conseillers royaux venaient d'en
+recevoir une, et que dans les cafés et autres lieux publics on se
+permettait de discuter hautement les mesures prises par Son Excellence.
+
+Son Éminence le cardinal-archevêque descendit de carrosse à la porte du
+palais du vice-roi et, accompagnée des principaux membres de son clergé,
+annonça qu'elle venait de recevoir la nouvelle d'un _pronunciamiento_ en
+faveur des Français. Tous les fidèles se proposaient de venir
+processionnellement demander qu'on fît la paix avec eux.
+
+--Mais, monseigneur, d'où vient l'intérêt subit que l'on porte à ces
+bandits? s'écria le vice-roi[NT1].
+
+L'archevêque dit que la victoire des corsaires sur les Anglais
+hérétiques avait rempli de joie tous les couvents. Mais il n'ajouta
+point que les frères, secrètement menacés de pillage et d'incendie, se
+souciaient fort peu de courir les dangers de l'expérience.
+
+Un mois auparavant, lorsque _la Firefly_ entra au Callao, tout le monde
+voulait qu'on agréât son concours pour exterminer l'exécrable pirate et
+cannibale se disant le _Lion de la mer_;--tout le monde, à présent,
+semblait vouloir qu'on l'accueillît en ami.--A la vérité, la double
+victoire de Quiron était connue.--Un officier irlandais, M. Roboam Owen,
+débarquant de _la Lionne_, en avait fait connaître les détails, et la
+réputation de Sans-Peur le Corsaire terrifiait la population. En outre,
+une liste des prisonniers retenus à bord circulait par la ville, et
+toutes les familles intéressées à leur délivrance demandaient qu'on
+traitât avec l'honorable comte de Roqueforte.
+
+Au nom des dames de Lima, la vice-reine fit prier son illustre époux
+d'envoyer au comte Léon et aux principaux officiers de la division
+française un sauf-conduit avec une invitation pour le bal qui devait
+avoir lieu, le soir même, au palais du gouvernement.
+
+--Poignard et potence! peste et famine! trombe et volcan d'enfer!
+s'écria le vice-roi crispé de fureur. Ma femme elle-même s'en mêle!...
+Eh bien! non! cent fois non!... mille fois non!... Je ne faiblirai
+point! je ne pactiserai jamais avec ce monstre!...
+
+Sur quoi le petit bossu bronzé qui servait de bouffon à Son Excellence
+partit d'un éclat de rire moqueur en disant:
+
+--Monseigneur sait-il l'histoire de cet ivrogne qui jurait de ne jamais
+boire d'eau, et qui, le lendemain, en paya un seul verre au prix d'une
+once d'or?
+
+--Le fouet à ce drôle! s'écria le vice-roi.
+
+Le nain, fort peu intimidé, sortit en haussant les épaules, et Son
+Excellence, laissée à ses réflexions, reprit avec colère:
+
+--Mais enfin, ce démon maudit ne peut être partout à la fois: aux bords
+du grand lac, en croisière devant Callao, dans la plaine, sur la
+montagne et jusque dans ma bonne ville de Lima!
+
+Ceci était la version fantaisiste du barbier de monseigneur, qui fit, en
+la recueillant, un mouvement tellement brusque, qu'un morceau de
+taffetas d'Angleterre, taillé en croissant, figurait maintenant en guise
+de mouche au beau milieu de son menton.
+
+Le bal faillit être décommandé.
+
+Mais en de pareilles conjonctures, les hâbleurs n'auraient pas manqué de
+dire que Son Excellence, intimidée par les menaces des Français, n'osait
+plus même recevoir.
+
+Le bal eut lieu.--Et tout d'abord, les belles Liméniennes s'empressèrent
+de demander à leur vice-reine si l'on y verrait le célèbre commandant de
+la division française, sa femme, l'illustre fille des Incas, et
+messieurs ses officiers.
+
+--Hélas, non! mesdames, répondit-elle; mon mari n'a jamais voulu me
+permettre de leur adresser notre invitation.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+ENTRÉE AU BAL.
+
+
+Une rumeur générale interrompit la vice-reine et fit tressaillir le
+vice-roi, car l'huissier annonçait:
+
+--Son Excellence le comte de Roqueforte, Lion de la mer.
+
+--Son Excellence le marquis de Garba y Palos.
+
+--Sa Seigneurie la Baleine-aux-yeux-terribles.
+
+--Sa Grâce maître Taillevent.
+
+Le vice-roi bondit, pâlit, étrangla vingt jurons gutturaux d'origine
+arabe et finit par devenir cramoisi comme un homard. En même temps il se
+précipita vers Léon de Roqueforte, qui s'inclinait respectueusement
+devant la vice-reine.
+
+--Madame, lui disait-il, j'ai su de source certaine que Votre Très
+Gracieuse Excellence avait daigné penser à inviter son très humble
+serviteur à la fête de ce soir, et ses aimables intentions m'ont enhardi
+au point que j'ose me présenter devant elle avec mon noble beau-frère
+don Ramon, marquis de Garba y Palos, fils de l'ancien gouverneur de
+Cuzco, et deux de mes plus vaillants compagnons d'armes: Sa Seigneurie
+_Parawâ-Touma_, _rangatira para parao_, ou, pour parler en bon espagnol,
+Baleine-aux-yeux-terribles, prince souverain, grand chef ou cacique de
+la baie des Iles, à la Nouvelle-Zélande, et Sa Seigneurie Taillevent de
+Port-Bail, mon meilleur ami. Ai-je été trop audacieux, madame la
+vice-reine, et puis-je espérer que Votre Excellence agréera notre
+présence dans ses salons?
+
+Enchantée de faire pièce à son mari, dont les yeux roulaient dans leurs
+orbites de manière à méduser Parawâ-Touma en personne, la vice-reine
+répondit par une approbation charmante.
+
+La fureur rendait le vice-roi muet. Des sons rauques se pressaient dans
+sa gorge, il passait du cramoisi au pourpre, du pourpre au violet et du
+violet au bleu. Ses veines se gonflaient, et, sans contredit, il aurait
+étouffé sur place, sans un bienheureux verre d'eau que son bouffon lui
+offrit à point.
+
+--Monseigneur, lui disait Léon avec courtoisie, madame la vice-reine
+daignant nous admettre à son bal, nous nous félicitons de pouvoir y
+présenter nos hommages à Votre Excellence!... Fête charmante!... On ne
+m'avait pas assez vanté la grâce et la beauté des dames de Lima! Leurs
+éloges, qui retentissent sur toutes les mers, ne peuvent approcher de la
+réalité. On nous parlait de fleurs, de perles, de diamants; que ces
+comparaisons sont faibles, monseigneur, dès qu'il s'agit des adorables
+Liméniennes!... Mes compliments sur votre palais!... L'avenue du côté de
+Callao est superbe, elle donne bien l'idée d'une capitale et rappelle
+nos Champs Élysées de Paris... Votre Excellence serait-elle allée à
+Paris, monseigneur?
+
+Monseigneur avait bu, monseigneur respirait; ses yeux reprenaient forme
+humaine; ses traits exprimèrent un étonnement encore plus grand que son
+courroux; la voix lui revint.
+
+Léon de Roqueforte portait l'uniforme de capitaine de frégate, les
+épaulettes et les broderies éclatantes auxquelles lui donnait droit une
+ordonnance royale. La croix de Saint-Louis brillait sur sa poitrine
+auprès de quelques décorations en diamants de formes inconnues, l'une
+imitant un lion, la seconde un condor, une troisième dessinant un
+palmier, une autre un poisson volant,--toutes représentant son emblème
+dans tel ou tel des archipels polynésiens où l'on reconnaissait son
+autorité. Il avait alors environ trente-huit ans et paraissait plus
+jeune. Sa belle tête, qui avait quelque chose de léonin, était encadrée
+par une chevelure blonde et soyeuse qui se déroulait sur ses épaules.
+Son cou était découvert à la matelote. Son frac déboutonné laissait voir
+un gilet blanc à lisérés d'or, sur lequel s'agrafait le ceinturon d'une
+légère épée de bal à fourreau de satin.
+
+Don Ramon, en costume de cour, brun, pâle, aux traits aquilins, aux yeux
+noirs, caves et rougis par les insomnies du cachot, n'avait de même
+qu'une épée de bal.
+
+Mais Taillevent et Parawâ étaient mieux armés.
+
+Le maître, en grande tenue de haute fantaisie corsairienne, habit, veste
+et culotte galonnés d'or à profusion, portait ostensiblement une paire
+de pistolets d'abordage et un sabre de cavalerie. Il cachait en outre,
+dans les plis de sa ceinture rouge, un biscaïen estropé au bout d'une
+corde, arme terrible aux mains d'un vaillant matelot.
+
+Parawâ-Touma, équipé en Rangatira de rang supérieur, s'appuyait sur son
+_méré_ de pierre dure, couleur d'émeraude, sorte de hachoir à deux
+tranchants qu'il savait manier avec une effroyable adresse. Il devait, à
+la fréquentation des Européens et aux moeurs maritimes, des habitudes de
+propreté fort rares parmi ses compatriotes. Celui de ses deux pagnes de
+formium qui, fixé au milieu de son corps par une ceinture, descendait
+sur ses genoux, était d'une blancheur éblouissante. L'autre, bariolé de
+noir et de rouge, était noué autour de son cou et tombait de ses épaules
+sur ses talons. Un collier de dents de requin, de longs pendants
+d'oreilles, une figurine de jade vert suspendue sur sa poitrine, et
+plusieurs bracelets de métal complétaient sa parure. Sa chevelure noire,
+dure, mais peignée avec le plus grand soin, formait comme un cadre
+d'ébène au blason de sa face tatouée. Blason est ici le mot propre et
+correspond exactement au terme _moko_, qui est à la Nouvelle-Zélande le
+nom des hiéroglyphes honorifiques gravés sur le visage des hommes de
+haut rang.--Parawâ-Touma, par sa valeur, avait conquis tous ses _mokos_.
+Pas un point de sa figure n'était à l'état naturel: son nez, ses joues,
+son front, et jusqu'à ses tempes étaient couverts d'ornements dessinés
+avec une symétrie, une finesse et une élégance qui constituent un art
+fort estimé en son pays.
+
+Si le _Lion de la mer_ séduisit de prime abord toutes les dames et plut
+à la majorité des cavaliers réunis chez le vice-roi, Parawâ-Touma
+inspira le sentiment opposé; mais la curiosité l'emporta bientôt, et
+l'on sut presque gré au commandant français d'avoir introduit dans
+l'assemblée son sauvage compagnon.
+
+--Sur mon âme, seigneur comte, vous êtes bien audacieux, et vous,
+seigneur marquis, vous êtes bien imprudent! dit enfin le vice-roi.
+
+--Audacieux, moi! répliqua Léon d'un ton gai, rien de plus certain, et
+que Votre Excellence me permette d'ajouter, rien de plus rebattu, car ce
+ne peut guère être pour ma timidité que les Péruviens m'ont surnommé le
+_Lion de la mer_, et les Français, Sans-Peur le Corsaire. Mais
+l'imprudence de mon très cher beau-frère le marquis de Garba y Palos me
+paraît moins prouvée. Il s'ennuyait au cachot, il vient se distraire au
+bal; sans être docteur en médecine, je suis sûr, et toutes ces dames
+partageront mon avis, que sa précieuse santé s'en ressentira
+favorablement.
+
+Derrière tous les éventails on riait.
+
+Taillevent et Parawâ s'étaient postés près d'une fenêtre ouverte; ils
+disposaient, pour échanger leurs pensées, de l'harmonieux dialecte
+néo-zélandais.
+
+Sur la place Majeure, au delà des équipages, allaient et venaient parmi
+la foule des hommes drapés dans _le poncho_ péruvien.
+
+--Ils nous voient! dit Taillevent.
+
+--Et nous les voyons! répondit Parawâ.
+
+--Où as-tu mis la longue corde? demanda le maître.
+
+--Sous mon pagne de derrière, répliqua le Néo-Zélandais.
+
+--Ouvrons l'oeil!... ouvrons les oreilles!...
+
+--Chien de quart, tout de même! continua Taillevent en monologue.
+Encore une invention satanée de mon capitaine, que ce bal!... Ah!
+Camuset, mon matelot, si tu étais ici, tu t'amuserais tout de même. Vous
+en a-t-il de l'aplomb, de l'idée, et sans gêne... sans gêne, au lieu que
+moi... Baste! Qu'est-ce que je me dis donc? Quand on a palabré avec le
+roi Louis XVI dans son cabinet, les coudes sur la table, on peut bien
+être à son aise chez un vice-roi de colonie...
+
+Taillevent se fourra dans la bouche une énorme chique de tabac.
+
+--Eh! eh! mais... ça se gâte, m'est avis, dit-il bientôt en
+néo-zélandais. Veillons au grain, Parawâ.
+
+Le vice-roi voulait des explications, Léon lui avait dit en souriant:
+
+--De grâce, monseigneur, laissons là les choses sérieuses. Le silence de
+l'orchestre finira par attrister ces dames... Je serais ravi de danser
+une valse...
+
+--Mort de mon âme!... me prenez-vous pour un pantin de carton?
+interrompit le vice-roi. Au nom de Sa Majesté Catholique, à moi, mes
+officiers!...
+
+Don Ramon porta la main à la garde de son épée, mais Sans-Peur, avec une
+parfaite courtoisie, se tournait vers la vice-reine:
+
+--Mille pardons, madame, disait-il, vous me voyez au désespoir; je suis
+bien malgré moi un affreux trouble-fête, et j'en adresse mes humbles
+excuses à toutes vos aimables invitées.
+
+--Assez de pasquinades!... qu'on arrête ces hommes! s'écriait le
+vice-roi.
+
+Les officiers espagnols tirèrent leurs épées.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+VIVE LA PAIX!
+
+
+Depuis le départ de Bayonne, hommes et navires s'étaient renouvelés
+plusieurs fois sous les ordres de Sans-Peur le Corsaire, dont la plus
+saillante qualité fut toujours le talent avec lequel il se créait des
+ressources. Un assez faible noyau de son équipage primitif et quelques
+officiers seulement restaient attachés à sa fortune.
+
+Parmi ces derniers, se trouvaient Émile Féraux, qui montait la frégate
+_la Lionne_: Bédarieux, capitaine de la corvette _le Lion_, et le
+pilotin à qui _l'Unicorn_ était confié.
+
+A l'ouvert du Callao, Émile Féraux, commandant en chef par intérim,
+hissa pavillon parlementaire, mais ne reçut point de réponse. Le cas
+était prévu par les instructions de Sans-Peur. On s'y conforma.
+
+Le premier caboteur du pays qui parut gouvernant sur le port, fut
+chassé, pris et chargé des dépêches à l'adresse du vice-roi,--dépêches
+adressées par terre, d'autre part, à l'agent secret résidant à Lima.
+
+Or, au moment de relâcher le caboteur trop heureux d'en être quitte à si
+bon compte, Émile Féraux fit appeler le lieutenant Roboam Owen et son
+camarade Wilson. Il leur laissait le choix de rester à bord ou de
+débarquer, mais au second cas, sous la condition d'honneur qu'ils ne
+révéleraient point aux Espagnols l'absence de Léon de Roqueforte.
+
+Les deux officiers anglais, ayant opté pour leur débarquement, furent
+invités au bal du vice-roi, où, à la vue du _Lion de la mer_, ils
+tinrent une conduite fort différente.
+
+Esprit droit, coeur loyal et reconnaissant, Roboam Owen s'avança la main
+ouverte. Sans-Peur la lui serra cordialement et la plaça dans celle de
+don Ramon, qui s'excusa de ses torts avec la plus chaleureuse
+courtoisie.
+
+Le capitaine Wilson salua comme à regret, ce qui n'échappa point aux
+regards de Sans-Peur.
+
+--Ingrat!... c'est bien!... tant pis pour lui! pensa le corsaire, trop
+occupé d'ailleurs pour lui donner sur-le-champ une leçon méritée.
+
+Lorsque, par l'ordre du vice-roi, les Espagnols tirèrent leurs épées,
+Roboam Owen se précipita entre eux et Léon de Roqueforte. Wilson demeura
+neutre.
+
+Le lieutenant Owen disait à haute voix:
+
+--Pas de violences, monseigneur!... De grâce, messieurs les Espagnols,
+point de combat!... Le comte de Roqueforte est l'ennemi de ma nation;
+deux fois il m'a fait prisonnier de guerre, deux fois il s'est noblement
+comporté à mon égard. Je ne crains point de jurer devant Dieu que sa vie
+entière est irréprochable!...
+
+--Oh! oh!... sa vie entière... ceci est beaucoup, osa dire le capitaine
+Wilson, imbu de tous les préjugés britanniques et qui péchait surtout
+par un jugement faux.
+
+Cependant, Sans-Peur avait empêché don Ramon de tirer l'épée; mais il ne
+put empêcher Taillevent ni Parawâ, postés à quelques pas derrière lui,
+de se mettre sur une menaçante défensive.
+
+Le maître d'équipage arma ses deux pistolets; le Néo-Zélandais brandit
+sa massue tranchante.
+
+Les dames, terrifiées, poussaient des cris et voulaient fuir.
+
+Sans-Peur se :uontearr[NT2]
+
+--Du calme, mes amis! dit-il à ses compagnons. Oubliez vous donc que
+nous sommes au bal avec l'agrément de madame la vice-reine?
+
+Puis, s'adressant aux Liméniennes, chez qui la curiosité l'emportait
+déjà sur la peur:
+
+--Rassurez-vous, mesdames, je vous en supplie. Il n'y a qu'un petit
+malentendu entre Son Excellence et moi. Prenez donc la peine de vous
+rasseoir. Monseigneur s'irrite de n'avoir pas d'explications, il
+voudrait me faire arrêter pour en obtenir, et il vous met en fuite!...
+Je ne me pardonnerais jamais de vous avoir privées d'un plaisir! La
+galanterie m'oblige à donner toutes les explications qu'on voudra. Ce
+sera peut-être un peu long, Vos Grâces daigneront me le pardonner; je
+tâcherai au moins de n'être pas trop ennuyeux, et notre cher bal, je
+vous le promets, finira le mieux du monde.
+
+Tout cela fut dit avec une aisance admirable, d'un ton simple et
+conciliant qui plut aux officiers espagnols eux-mêmes.
+
+--Voyons! monsieur le corsaire, voyons! expliquez-vous, dit le vice-roi.
+
+Wilson haussa les épaules; Sans-Peur lui lança un regard de mépris;
+puis, avec un sourire:
+
+--Je veux la paix, j'apporte la paix. La France et l'Espagne sont
+non-seulement en paix, mais étroitement alliées, et lorsqu'en Europe
+elles combattent ensemble contre les ennemis communs, nous continuerions
+ici à nous faire la guerre!... Non, non! je tiens trop à la paix; aussi
+me suis-je bien gardé de croiser l'épée avec celle de ces messieurs. Ils
+ont déjà pu voir à ma seule attitude combien mes intentions sont
+pacifiques.
+
+Léon de Roqueforte, à ces mots, s'assit en face de la vice-reine.
+
+--Son Excellence vient de me donner le nom de _corsaire_, je l'en
+remercie. Elle reconnaît donc que l'honorable lieutenant Owen a dit la
+vérité en me défendant contre la méchante qualification de pirate. Comme
+corsaire français, je n'attaque jamais que les ennemis de la France.
+Seulement, quand on m'attaque, moi, quand on me menace, je ne fais pas
+toujours comme ce soir, et mon épée sort volontiers du fourreau. C'est
+ainsi que naguère, à Quiron, j'ai eu la douleur de me battre contre les
+troupes de Son Excellence, à qui je rendrai mes prisonniers dès demain,
+si elle veut bien y consentir.
+
+--Elle y consentira, nous l'espérons toutes, dit la vice-reine.
+
+--Madame! interrompit son époux avec aigreur; je consens... je
+consens...--et c'est déjà beaucoup trop!...--à écouter monsieur le
+comte!...
+
+Le titre de comte, publiquement accordé à l'homme que monseigneur
+n'avait cessé de traiter de forban, était une concession évidente. Léon
+salua et poursuivit:
+
+--Quand je fais la guerre, je la fais de mon mieux. Quand je veux la
+paix, je la veux bien; monsieur le marquis de Garba y Palos, mon noble
+beau-frère ici présent, pourrait l'attester. Il pourrait vous raconter,
+mesdames, comment il m'accueillit lorsque j'allai lui demander la main
+de sa soeur. Il était au milieu d'un peloton de miquelets qui me mirent
+en joue; il me traitait, lui aussi, de pirate; il m'insultait gravement,
+mais je voulais la paix, et mieux que la paix,--mon coeur était plein de
+sympathies chaleureuses,--je fus calme, et don Ramon finit par
+m'écouter. Le soir même, j'étais l'époux de votre digne compatriote,
+Isabelle la Péruvienne, dont je m'épris, mesdames, dans votre ville, à
+Lima, en la voyant traverser cette place...
+
+Léon montrait la place Majeure; les Liméniennes, intéressées par son
+récit, souriaient sous leurs éventails.
+
+--... Cette place, où à l'instant où je parle, monseigneur le vice-roi,
+d'innombrables amis attendent mes ordres.
+
+A ces mots, Léon se leva et fit un signe de la main. Une fusée rougeâtre
+sillonna les airs.
+
+--Regardez bien, regardez! dit-il. Une autre fusée semblable va répondre
+à mon signal... La voyez-vous dans le lointain, à gauche?... Mes
+officiers savent maintenant que je suis au bal chez Son Excellence, et
+que j'espère fermement l'amener à conclure la paix.
+
+Wilson causait depuis quelques instants avec un colonel espagnol, qui,
+ayant été fort bien reçu à bord de _la Firefly_, partageait la haine des
+Anglais pour Sans-Peur le forban.
+
+--Qu'est-ce qui nous prouve que cet homme dit la vérité? s'écria le
+colonel. Faites cerner la place, monseigneur!...
+
+--Prenez garde, messieurs, à ce que vous allez tenter, interrompit Léon
+en se croisant les bras sur la poitrine.--Mais vous, mesdames, n'essayez
+pas de sortir. Vous n'êtes en sûreté que dans ce palais.--Ah! l'on doute
+de moi!... Je veux la paix, je la veux avec la population de cette ville
+et le Pérou tout entier! mais je suis prêt à la guerre, sur terre et sur
+mer!
+
+Léon prononça quelques mots d'une langue inconnue. Parawâ leva
+perpendiculairement son _méré_ casse-tête. Deux flammes bleues parurent
+dans les airs.
+
+--Écoutez! écoutez maintenant.--Trois coups de canon vont retentir au
+large.
+
+Les trois coups de canon furent distinctement entendus.
+
+--Ma division s'avance en branle-bas de combat; dans une demi-heure,
+elle sera devant le fort de Callao.
+
+--Cet impudent étranger sera-t-il supporté ici plus longtemps?
+interrompit avec violence le colonel espagnol.
+
+Un excentrique Anglais serait fier du sang-froid que déploya Léon de
+Roqueforte. Il regarda son interrupteur d'un air dédaigneux, et demanda
+curieusement le nom de ce colonel mal élevé.
+
+--Il s'appelle Garron y Quizâ, lui répondit-on.
+
+--Eh bien, monseigneur le vice-roi, je prierais volontiers Votre
+Excellence d'accorder au colonel Garron y Quizâ le droit de conclure la
+paix, tant je suis sûr que tout finirait au mieux.
+
+--Par la sainte croix! vos partisans seraient bientôt en poussière!
+s'écria le colonel.
+
+--Parlez vous sérieusement, monsieur le comte? demanda le vice-roi
+devenu fort soucieux.
+
+Ses idées se modifiaient singulièrement depuis que le corsaire parlait
+et agissait en sa présence. Après avoir tenu tête avec une opiniâtreté
+systématique à toutes les autorités de la ville, le vice-roi ne voulait
+point reculer, mais il se sentait dans son tort à tous les points de
+vue. Un faux-fuyant s'offrait a lui;--il s'en saisit d'autant plus
+volontiers que le colonel venait, par deux fois, de s'exprimer avec
+insolence.
+
+--Monseigneur, répondit Léon, je parle sérieusement, très sérieusement,
+foi de gentilhomme français. Je ne vous demande plus la paix,
+maintenant; je vous prie d'accorder vos pleins pouvoirs au colonel
+Garron y Quizâ. Ce sera fort gai, mesdames...
+
+Le colonel rougit, pâlit, et s'avança menaçant.
+
+--Monsieur! dit le vice-roi, vous avez ici même blâmé ma modération; eh
+bien, pour vous en punir, je vous ordonne de traiter avec M. le comte de
+Roqueforte.
+
+--J'ai l'honneur de vous entendre, monseigneur, mais ai-je bien vos
+pleins pouvoirs? Ai-je le commandement de vos forces de terre et de mer,
+le droit de vie et de mort?...
+
+--C'est ainsi que je fais ma demande, monseigneur, ajouta Sans-Peur le
+Corsaire; je supplie Votre Excellence de se décharger pour quelques
+heures de toute sa responsabilité, mais de vouloir bien ensuite ratifier
+les décisions du pétulant colonel Garron y Quizâ.
+
+--Accordez! accordez! dit la vice-reine.
+
+--Accordez, monseigneur! ajoutèrent toutes les dames.
+
+--J'abdique donc pour trois heures, c'est-à-dire jusqu'à minuit, dit le
+vice-roi, et je veux que l'on obéisse au colonel Garron y Quizâ comme à
+ma propre personne.
+
+Sans-Peur, qui s'était avancé vers la vice-reine, disait en même temps:
+
+--Si Votre gracieuse Excellence daigne le permettre, madame, mes jeunes
+officiers finiront leur soirée au bal.
+
+--De grand coeur, monsieur le comte.
+
+Un signe imperceptible du corsaire fut suivi d'un coup de sifflet aigu
+de Taillevent. Dix fusées de diverses couleurs serpentèrent dans le ciel
+bleu.--Une bordée entière leur répondit du large.
+
+--A moi, messieurs!... En haut la garde!... criait le colonel l'épée à
+la main.
+
+Les officiers espagnols, cette fois, ne se laissèrent pas arrêter par
+Roboam Owen; ils fondaient sur Sans-Peur le Corsaire. La garde pénétrait
+dans le salon du vice-roi. De nouveaux cris d'effroi retentirent.
+
+Mais tout à coup, comme à miracle, les cinq principaux acteurs de cette
+scène violente disparurent par la fenêtre au milieu d'un immense éclat
+de rire dont le vice-roi prit sa part.
+
+Taillevent et Parawâ s'étaient baissés. Le colonel fut escamoté comme
+une muscade, tandis que Sans-Peur et don Ramon passaient du balcon sur
+l'impériale d'un carrosse. Le carrosse partit au grand galop; toutes les
+voitures des belles invitées le suivaient.
+
+--Dansez, mesdames, dansez jusqu'à notre retour!... Vive la paix! criait
+Sans-Peur.
+
+--Vive la paix! répéta la populace.
+
+--Où vont tous ces carrosses? demandait-on.
+
+--Ils vont au Callao chercher les danseurs de la division française.
+
+La vice-reine fit un signe à son orchestre; le bal commença. Son
+Excellence le vice-roi était d'une gaîté folâtre. Trop heureux d'avoir
+échappé au ridicule d'être enlevé de chez lui par la fenêtre,
+monseigneur trouvait ravissant le joli tour du corsaire.
+
+--Ce pauvre colonel! disait-il, quelle drôle de mine il doit faire dans
+son carrosse entre M. le comte et Sa Seigneurie la
+Baleine-aux-yeux-terribles!...
+
+Au coup de sifflet de Taillevent, les cent compagnons du _Lion de la
+mer_ s'étaient emparés de toutes les voitures à la fois et les cris
+répétés de Vive la paix! étouffant ceux des cochers, le cortège se mit
+en route sans obstacles.
+
+Le colonel Garron y Quizâ, garrotté et bâillonné, fut obligé, deux
+lieues durant, d'écouter Sans-Peur le Corsaire, dont les arguments
+péremptoires le décidèrent bon gré mal gré.
+
+Le commandant du Callao reçut avis que la paix était faite.
+
+La division française mouilla en rade.
+
+Les jeunes officiers des trois navires,--déjà en costume de bal, selon
+l'ordre qu'ils en avaient reçu à midi par une barque de
+pêcheurs,--trouvèrent sur le quai plus de vingt voitures dans lesquelles
+il y eut également place pour les officiers de chasseurs faits
+prisonniers à la bataille de Quiron.
+
+Le colonel plénipotentiaire occupait seul le dernier carrosse.--A bord
+de _la Lionne_, il avait signé non-seulement la paix, mais encore toutes
+les conditions exigées par Sans-Peur, et entre autres la nomination de
+don Ramon au gouvernement de Cuzco.--Il se garda de reparaître au bal;
+mais désespéré d'être voué à la dérision publique, il voulut se
+réhabiliter par un duel, s'en prit au capitaine Wilson, son
+malencontreux conseiller, et mourut d'une balle reçue en pleine
+poitrine.
+
+Quant au capitaine anglais, immédiatement après le duel, le vice-roi le
+fit incarcérer dans la même prison d'où quelques onces d'or bien
+employées avaient fait sortir le futur gouverneur de Cuzco. Personne
+n'employa pour sa délivrance la clef de fer ni la clef d'or. Seulement,
+Roboam Owen, en partant pour l'Europe avec un sauf-conduit, lui promit
+de faire demander son échange à la cour d'Espagne,--car sa qualité de
+duelliste trop heureux n'empêchait point le capitaine Wilson d'être
+prisonnier de guerre.
+
+En lettres roses comme l'aurore, l'histoire constate que le bal qui se
+prolongea jusqu'au jour chez Son Excellence le vice-roi du Pérou, est le
+plus charmant dont mesdames les Liméniennes aient gardé souvenance. Il
+s'appelle _le bal de la paix_.--De nos jours, les grand'mères en parlent
+encore.
+
+
+
+
+XL
+
+ESQUISSE A GRANDS TRAITS.
+
+
+Huit jours durant, le _Lion de la mer_ fut le lion de Lima et du
+Callao.--On illumina en son honneur. Le vice-roi ne jurait plus que par
+lui et par don Ramon, marquis de Garba y Palos, à qui était réservée la
+mission de pacifier l'intérieur.
+
+Sous l'escorte des _gauchos_ de Quiron, le frère d'Isabelle alla prendre
+possession de son gouvernement, qu'il occupa jusqu'en 1808,--époque à
+laquelle une politique maladroite fit remplacer par la métropole tous
+les hauts fonctionnaires du Pérou.
+
+Une seconde trêve de sept ans succéda ainsi aux troubles qui n'avaient
+guère cessé depuis la retraite de l'époux de Catalina. Durant ces sept
+années, Gabriel grandit sous les yeux des caciques, non sans prendre
+quelquefois la mer à bord des navires de son père. Mais, par une
+convention tacite, le fils des Incas ne s'embarqua jamais en même temps
+que sa mère et ses deux frères jumeaux.--Ainsi, des gages vivants de
+l'alliance secrète du _Lion de la mer_ avec les indigènes péruviens,
+demeurèrent toujours au milieu d'eux.
+
+Soumis à un régime doux et juste, patients, discrets et certains d'être
+noblement secourus dès que l'Espagne changerait de conduite à leur
+égard, les chefs les plus éclairés approuvaient hautement la sagesse
+d'Isabelle et de son époux.
+
+Gabriel, salué du titre de Condor-Kanki, était élevé dans le palais du
+gouverneur espagnol, mais il n'y vivait point en prisonnier. Au retour
+de ses campagnes de mer, entreprises du consentement des caciques, son
+oncle ne mettait aucun obstacle à ses excursions chez les diverses
+tribus de la plaine et des montagnes.
+
+Don Ramon tolérait qu'on l'y reçût comme le dernier héritier de la race
+seigneuriale. Et nul doute que l'Espagne n'eût fini par conquérir
+l'amour des peuples indigènes, si, après le deuxième marquis de Garba y
+Palos, Gabriel de Roqueforte eût été successivement appelé au
+gouvernement de Cuzco et à la vice-royauté du Pérou.
+
+Mais il n'en fut pas ainsi.--Don Ramon, brusquement destitué, fut
+rappelé en Europe et obéit en fidèle sujet espagnol.
+
+La guerre éclatait de nouveau entre l'Espagne et la France.--Tout
+d'abord, dans les possessions d'outre-mer, au Mexique, à la
+Nouvelle-Grenade, à Buenos-Ayres, au Chili, au Pérou, les créoles se
+prononcèrent pour Ferdinand VII contre l'empereur Napoléon; mais
+bientôt, selon les prévisions du Lion de la mer, la grande insurrection
+de l'indépendance domina tous les mouvements politiques. Lasse du joug
+séculaire de l'Espagne, l'Amérique méridionale se soulevait tout
+entière.
+
+L'heure de la délivrance avait sonné.
+
+Napoléon, en franchissant les Pyrénées, donna au nouveau monde le signal
+de la liberté.
+
+Cependant l'Océanie avait revu son infatigable champion.
+
+Les années de trêve qui ouvraient enfin au Lion de la mer tous les ports
+du Pérou furent glorieusement remplies.
+
+Les ruses cruelles de Pottle Trichenpot retombèrent sur ses complices;
+mais, hélas! l'adroit coquin parvint toujours à s'échapper.
+
+Aux îles Marquises, où il avait fait merveilles avec les franges d'or du
+Lion de la mer, ce ne fut qu'après de sanglants combats que son
+influence put être détruite.
+
+Il venait de s'évader en pirogue, lorsque les Nouka-Hiviens, consternés,
+reconnurent qu'ils avaient été ses dupes.--Une alliance solennelle fut
+jurée alors. Léon, proclamé de nouveau chef des chefs, laissa un agent
+fidèle à Nouka-Hiva, et poursuivit sa course.
+
+A Taïti, commençait la guerre fameuse connue dans les annales de
+l'archipel sous le nom de _Tamaï rahi ia Arahou-Raïa_, c'est-à-dire la
+grande guerre de Arahou-Raïa.--Sans-Peur prit nécessairement fait et
+cause pour ceux des indigènes que les relations anglaises traitent de
+rebelles et d'insurgés.
+
+Depuis longtemps déjà il secondait et protégeait très efficacement
+plusieurs prêtres catholiques français émigrés ou patriotes péruviens,
+qu'il avait déposés dans le petit archipel de Manga-Reva.
+
+Ce fut le premier point occupé par des missionnaires catholiques.
+
+Parawâ n'ouvrit pas de trop grands yeux.--Au Pérou, il avait souvent
+assisté à la messe, et l'aumônier de Quiron, conformément aux
+instructions de Léon de Roqueforte, n'avait cessé de lui prêcher des
+croyances que l'on concilia tant bien que mal avec les traditions de son
+peuple, sur les mystères de la sainte Trinité, sur l'immortalité de
+l'âme, les interdictions sacrées telles que _le tabou_ et le rachat des
+péchés par la pénitence.
+
+Taillevent, Camuset et les jeunes lionceaux de la mer tenaient semblable
+langage.
+
+L'influence du catholicisme devait dans l'Océanie entière être opposée à
+celle du mercantilisme biblique des missionnaires anglicans et à leurs
+actes despotiques.
+
+ * * * * *
+
+Le roi Pomaré II avait embrassé le parti anglais.
+
+Son ministre Tanta, le guerrier le plus redouté de tout l'archipel,
+valeureux compagnon du Lion de la mer, découvrant le premier que les
+franges d'or ont été dérobées par Pottle Trichenpot, proteste et se
+retire dans les montagnes. Une faction puissante, fidèle aux grandes
+traditions d'indépendance, se rallie sous la bannière libératrice de LÉO
+l'_Atoua_.
+
+A l'instigation de Pottle Trichenpot, Pomaré II attaque Tanta et ses
+partisans.--Or, chose bien remarquable, constatée par les écrivains
+anglais eux-mêmes, et qui prouve bien que la lutte fut politique et non
+religieuse,--le grand prêtre du dieu Oro était du même parti que les
+missionnaires protestants, et fut un des plus ardents instigateurs de la
+guerre civile. On ne peut dire conséquemment qu'elle fut allumée entre
+les chrétiens et les idolâtres. Loin de là, Pomaré II, ayant tout
+d'abord obtenu par surprise un succès sanglant, des sacrifices humains
+eurent lieu sur les autels du dieu Oro.
+
+Tanta eut soin de faire annoncer dans tout l'archipel que de telles
+exécutions étaient en abomination devant LÉO l'_Atoua_, esprit
+supérieur, seul vraiment chrétien, car il avait toujours interdit le
+cannibalisme et les holocaustes de prisonniers.
+
+A peine cette proclamation était-elle répandue dans les îles de la
+Société, que la division française parut.--Pomaré II, chassé de Taïti,
+se retira dans l'île de Huahiné. Les indigènes de plusieurs autres îles
+embrassèrent avec transport la cause de Tanta et du _Lion de la mer_.
+
+Les missionnaires anglicans se réfugient à bord du navire _la
+Persévérance_. Mais tandis qu'à la tête des équipages de _la Lionne_ et
+de _l'Unicorn_ Léon de Roqueforte combat en terre ferme, _le Lion_,
+chargé d'appuyer la chasse aux fugitifs, s'échoue sur un banc de coraux.
+
+_La Persévérance_, emportant Pottle Trichenpot, fait voile pour
+l'Europe. Parawâ et Taillevent déplorèrent à l'unisson l'évasion de ce
+maudit fauteur de troubles.
+
+L'équipage du _Lion_ fut sauvé; mais le navire, démantelé par la mer,
+fut perdu pour Sans-Peur le Corsaire.
+
+Peu de temps après, par compensation, le schoner anglais _la Vénus_ fut
+pris à l'abordage par les insulaires taïtiens[18].
+
+[Note 18: Historique.]
+
+Léon s'opposa aux massacres qu'allait ordonner le ministre Tanta.
+
+--Non, jamais de représailles semblables! s'écria-t-il; n'imitez point
+vos ennemis, ne déshonorons par notre cause!
+
+Maître Taillevent, comme on pense, grogna selon son droit.
+
+--Si le Trichenpot avait été pendu la première ou seulement la seconde
+fois, il n'aurait pas eu la chance de nous échapper la troisième!
+
+Le Néo-Zélandais Parawâ ne se permit point de grogner, mais ne tarda pas
+à trouver fort justes les réflexions de son ami Taillevent, car la
+frégate anglaise _l'Urania_, profitant d'une diversion opérée par les
+partisans de Pomaré II, reprit _la Vénus_ et délivra son équipage.
+
+Laissant au brave Tanta le soin de finir la guerre, Sans-Peur, avec sa
+_Lionne_, se met à la recherche de _l'Urania_; mais la frégate anglaise,
+ayant fait fausse route pendant la nuit, atterrit, fort heureusement
+pour elle, à Port-Jackson.
+
+ * * * * *
+
+Des courses continuelles, des missions et des prédications qui ne furent
+pas toutes sans fruits, des tentatives civilisatrices très diverses, des
+combats de terre et de mer, des aventures souvent invraisemblables, des
+succès, des revers, des négociations et des entreprises de tous genres
+occupèrent Sans-Peur le Corsaire et ses alliés pendant les sept années
+pacifiques du gouvernement de don Ramon.
+
+Léon de Roqueforte, par son activité dévorante, rétablissait, non sans
+d'immenses difficultés, l'influence bienfaisante de la France, qu'il
+représentait sous le nom de LÉO l'_Atoua_.
+
+Malheureusement, la France elle-même était neutre.
+
+En lutte avec l'Europe entière, triomphante sur le continent, grâce au
+génie du plus grand capitaine des temps modernes, elle avait
+l'infériorité sur les mers. Et elle ignorait qu'un héros obscur, se
+dévouant à une oeuvre inconnue, combattait sans relâche pour elle dans
+cette cinquième partie du monde que le roi Louis XVI s'était proposé de
+soustraire à la domination britannique.
+
+Maîtresse de la mer, l'Angleterre veillait.
+
+--Résister, maintenir, attendre!--telle fut la devise de Sans-Peur le
+Corsaire.
+
+Il résista, il attendit, et non-seulement il se maintint, mais encore il
+étendit sa protection sur une foule de points nouveaux.
+
+Les Anglais, établis à la Nouvelle-Hollande, le rencontrèrent comme un
+obstacle invincible à la Nouvelle-Zélande, où Parawâ Touma et son fils
+Hihi firent des prodiges, aux îles Fidji, dans tous les archipels du
+nord et de l'est, depuis les Carolines et les Mulgraves jusqu'aux îles
+Haouaï, d'où disparut enfin le culte du dieu Rono, vulgairement le
+capitaine Cook.
+
+LÉO l'_Atoua_, toujours équitable et vraiment libérateur, faisait et
+défaisait les rois des îles de l'Océanie. Il abattait les petits tyrans
+_taboués_ et leur donnait parfois pour successeurs de simples matelots
+français. Les princes du plus haut rang s'honoraient de servir dans ses
+équipages.--Et c'est ainsi qu'après Parawâ-Touma, il prit à bord son
+illustre fils Hihi, Rayon-du-soleil, jeune chef qui devait, longues
+années plus tard, recevoir les surnoms éclatants de Napoulon et de
+Ponapati (Napoléon et Bonaparte)[19].
+
+[Note 19: Historique.]
+
+Les deux plus grands hommes de la Polynésie, Finau Ier, qui régnait à
+Tonga, et Taméha-Méha Ier, qui régnait aux îles Haouaï, entrèrent
+l'un et l'autre dans les vues de Sans-Peur le Corsaire. Et si, par la
+suite, ils n'y restèrent point également fidèles, ce fut en raison des
+nouvelles perfidies des missionnaires anglicans, dont le pouvoir devait
+devenir effroyable.
+
+Dès l'âge de douze ans, Gabriel de Roqueforte partagea la plupart des
+dangers de son père. Intrépide pilotin, cavalier audacieux, piéton
+infatigable, il avait au plus haut degré deux des trois grandes qualités
+préconisées par maître Taillevent, c'est-à-dire _le courage_ et
+_l'idée_.--Mais la troisième, ou selon l'ordre rigoureux la seconde, en
+d'autres termes _la patience_, était loin d'être son fait, lorsque vers
+la fin de 1808, les deux bâtiments que ramenait le grand tueur de
+navires atterrirent sur les côtes du Pérou.
+
+
+
+
+XLI
+
+LE COMMODORE WILSON.
+
+
+Camuset, maintenant porteur d'une magnifique barbe rousse, recevait la
+récompense de ses bons et loyaux services, en savourant le titre de
+_matelot_ de maître Taillevent,--titre qu'il partageait, on le sait
+assez, avec Tom Lebon de Jersey, anglais de nation, français de coeur.
+Camuset, toutefois, n'avait pas la faiblesse de se plaindre de son
+partage.
+
+Loyal matelot de son matelot, il aimait sur parole ce Tom Lebon qui,
+pressé en 1793, avait eu la douleur de ne jamais revoir Jersey ni
+Port-Bail, et continuait à servir Sa Majesté Britannique en qualité de
+gabier sur le vaisseau _l'Illustrious_, présentement commandé par le
+capitaine Wilson, de lamentable mémoire.
+
+Encore un qui devait donner raison aux propos de grognard de maître
+Taillevent.
+
+--Faire grâce au lieutenant Roboam Owen, bien, très bien!... mais à un
+Trichenpot ou à un Wilson, autre chose!... On vous écrase sans
+miséricorde de malheureuses petites bêtes méchantes par nature, par
+tempérament, mais sans malice, comme supposition, un scorpion, une
+vipère, une punaise; et on vous laisse vivre un Wilson, un ingrat, une
+mauvaise bête venimeuse par goût, par volonté, tout exprès!... Moi, je
+voulais prendre cet oiseau-là en plein bal, l'emporter à bord et l'y
+pendre au bout de la grande vergue; c'était la justice. Ça aurait sauvé
+la peau de cet imbécile de colonel Garron y Quizâ, pas mal d'autres
+peaux meilleures, et les nôtres aussi peut-être bien!--J'ai toujours
+gardé souvenance de l'histoire du brigand qui faisait pendre son juge,
+en lui disant pour raison: «C'est, dit-il qu'il dit, parce que tu ne
+m'as pas fait pendre, toi!» Et voilà justement ce que nous diraient le
+Trichenpot ou le Wilson, s'ils nous tenaient un de ces quatre
+matins.--Mais non! mon capitaine se contente de laisser l'autre en
+prison. Est-ce qu'on reste jamais en prison? On y meurt ou on s'en tire.
+
+Pour sa part, le capitaine Wilson y avait passé deux mortelles années à
+maudire la France, l'Espagne, le vice-roi du Pérou, Sans-Peur le
+Corsaire, et, par-dessus le marché, le lieutenant Roboam Owen, qui
+l'avait indignement oublié, à ce qu'il croyait.
+
+Wilson était encore injuste et ingrat, car son camarade ne l'oublia pas
+un seul instant.
+
+Retourné en Europe avec un sauf-conduit, à bord du même vaisseau de
+transport qui déposa en Espagne les prisonniers de guerre délivrés enfin
+des mines par les ordres d'Isabelle,--Roboam Owen se hâta d'instruire
+son gouvernement de la situation du capitaine Wilson. Il fit plus
+encore, il intéressa plusieurs amiraux à la délivrance de cet officier,
+qui, par suite de ses démarches, fut compris dans un cartel d'échange.
+
+A peine de retour à Londres, Wilson se trouve en faveur. Un pouvoir
+occulte, qui s'opposa toujours à l'avancement de Roboam Owen, pousse au
+contraire d'une manière insolite le haineux Wilson, qui était bien et
+dûment commodore quand il fut appelé au commandement du vaisseau de 74,
+_l'Illustrious_.
+
+La société biblique et commerciale des missions évangéliques, sur les
+instances du révérend Pottle Trichenpot, l'un de ses membres les plus
+intelligents et les plus actifs, avait évidemment fait son affaire de
+l'avenir du capitaine Wilson.
+
+«Il avait été prisonnier du pirate s'intitulant Sans-Peur le Corsaire.
+
+«Il s'était déclaré son ennemi avec la plus louable ingratitude; il le
+détestait profondément, et le calomniait de bonne foi.
+
+«Il était opiniâtre, bon marin, et bilieux.
+
+«Deux années de captivité au Pérou devaient le rendre intraitable.»
+
+Tels étaient les titres du commodore à la haute protection de la société
+biblico-commerciale, qui le fit nommer au commandement des forces
+navales envoyées dans les mers du Sud, pour protéger les missions
+anglaises et purger l'Océanie des nombreux aventuriers, forbans ou
+bandits français qui l'infestaient et l'opprimaient au nom du susdit
+pirate dit Sans-Peur, odieux papiste qui protégeait des prédicateurs
+catholiques ne vendant rien et ne visant à usurper aucun pouvoir.
+
+_L'Illustrious_, de 74, la frégate _la Pearl_, de 40, et plusieurs
+bâtiments de rang inférieur partirent de Plymouth vers l'époque où la
+guerre fut déclarée à l'Espagne par l'empereur des Français.
+
+La division fit voile pour Cadix, où un officier, chargé des pleins
+pouvoirs du roi Ferdinand VII, s'embarqua sur _l'Illustrious_.
+
+A bord du même vaisseau se trouvaient, d'une part, le lieutenant Roboam
+Owen, attaché, par ordre ministériel, à l'expédition comme possédant des
+connaissances hydrographiques spéciales,--et, d'autre part, le révérend
+Pottle Trichenpot, l'un des directeurs des missions anglaises en
+Océanie.
+
+Pottle, qui avait autrefois ciré les bottes du lieutenant Owen, le
+lieutenant Owen, dont Pottle avait autrefois ciré les bottes, se
+rencontrèrent à la même table avec un égal déplaisir.--Ils firent
+semblant de ne pas se reconnaître.
+
+Pottle voulut tout d'abord se mêler des affaires de service de la
+division navale. Mais le commodore Wilson, non moins têtu pour ses amis
+que pour ses ennemis, prit le contre-pied de tous les avis du révérend
+directeur.--Aussi dispersa-t-il fort imprudemment ses navires.
+
+Et voilà tout justement pourquoi sa petite frégate _la Pearl_ portait
+maintenant les couleurs françaises et le nom sacré de _Lion_, par une
+conséquence forcée d'un fort beau combat naval.
+
+L'ex-_Pearl_, désormais _le Lion_, était le navire sur lequel Sans-Peur
+le Corsaire jugea bon de passer en abandonnant sa pauvre _Lionne_, usée
+de la quille à la pomme comme ne le fut jamais le couteau de
+Jeannot.--_L'Unicorn_ n'était plus depuis trois ou quatre ans.--En
+revanche, sous l'escorte du _Lion_ naviguait un délicieux paquebot, très
+faible d'échantillon, mais d'une marche supérieure qui lui avait valu le
+nom d'_Hirondelle_.
+
+ * * * * *
+
+--Voile! cria l'homme de vigie à bord du _Lion_... Très haut mâtée...
+ajouta-t-il au bout d'une minute.
+
+Déjà Gabriel était sur les barres de perroquet avec sa longue-vue en
+bandoulière. Camuset l'y suivit comme de raison.
+
+--Je n'ai jamais vu un aussi gros navire! dit le jeune héritier des
+Incas.
+
+--Vaisseau de ligne anglais! cria Camuset au même instant.
+
+--Ah! chien de chien! fit Taillevent, j'ai rêvé cette nuit de Pottle
+Trichenpot et de potence habillée en soldat de marine anglais!...
+
+Sans-Peur prit le commandement de la manoeuvre.
+
+_Le Lion_ et _l'Hirondelle_ se chargèrent de toile.
+
+_L'Illustrious_ en fit autant.
+
+--Mais c'est _la Pearl_, je reconnais parfaitement _la Pearl_, disait le
+commodore Wilson. Pourquoi diable prend-elle chasse devant nous?
+
+--Pourquoi? _Goddam!_ riposta l'évangélique Pottle Trichenpot, parce
+que ce démon de Sans-Peur vous l'a prise; c'est assez clair!
+
+--Vous êtes inconvenant, master Trichenpot! et je trouve votre _goddam_
+très _shoking_, entendez-vous?...
+
+Roboam Owen était triste.
+
+Tom Lebon, qui ne se doutait de rien, ratissait un bout de corde, en
+chantonnant un air normand qu'il avait appris à Port-Bail de la bonne
+femme Taillevent, la mère à son vieux matelot.
+
+
+
+
+XLII
+
+LES LIONCEAUX DE LA MER
+
+
+La dynastie Taillevent s'était accrue de quatre mousses, tandis que
+Liméno grandissait aux côtés de Gabriel-José-Clodion Tupac Amaru,
+l'idole des indigènes péruviens et des équipages de Sans-Peur le
+Corsaire.
+
+Issus d'un père normand et d'une mère métisse, à demi-marins, à
+demi-montagnards, Pierre, Blas, Jacques et Ricardo Taillevent
+s'honoraient d'être le bataillon sacré de Léonin et de Lionel, les
+jumeaux blonds que leur mère avait peine à distinguer l'un de l'autre.
+
+Tous ces enfants, qui partagèrent les navigations d'Isabelle et de
+Liména, reçurent, dès l'âge le plus tendre, le baptême du feu,--à bord,
+quand Gabriel et Liméno restaient à terre,--à terre, quand Gabriel et
+Liméno faisaient campagne à bord.
+
+Ils étaient également familiarisés avec la vie aventureuse de l'Océan et
+l'existence nomade des grands bois, des montagnes ou des pampas.
+
+Doués diversement suivant l'immuable loi de la nature, ils devaient à
+leur éducation un seul et même amour exalté pour la race des Roqueforte.
+LÉO l'_Atoua_, Sans-Peur le Corsaire, était leur roi; madame, leur
+reine; Gabriel, leur prince; Lionel et Léonin, leurs jeunes chefs.
+
+Et, vers la fin, ils eurent en outre leur princesse; car la dynastie du
+Lion de la mer s'augmenta aussi d'une charmante petite fille, contraste
+vivant de ses frères, non moins brune qu'ils étaient blonds, et d'autant
+plus chère à la famille qu'elle ressemblait trait pour trait à sa noble
+mère. D'un commun accord, elle reçut les noms de Clotilde-Raymonde, le
+premier comme Mérovingienne, le second comme filleule de son oncle don
+Ramon.
+
+Le faisceau se formait pour l'avenir. Et lorsque parfois, pendant un
+mouillage au Callao, enfants et parents étaient tous réunis:
+
+--Mes voeux sont exaucés, disait Sans-Peur, notre oeuvre ne périra
+point!
+
+--Allons, grognait Taillevent, branle-bas général à perpétuité!... Ça y
+est!... Mon capitaine,--c'est coulé,--n'aura jamais goût au petit
+cabotage. Toujours des tremblements, toujours des chavirements; le vent
+de _surouât_ est du calme plat en comparaison de ses idées. Il vente
+toujours dans sa tête à faire mettre à la cape l'Europe, le Pérou,
+l'Océanie et le _grand chasse-foudre_!... De façon, Liména, qu'ayant
+toujours eu, moi, l'amour de la tranquillité à bord d'un gentil caboteur
+ou dans ma case à Port-Bail, me voilà forcé de faire tour mort sur ma
+vieille langue, à l'effet de ne pas décourager nos mousses. Il nous faut
+donc les éduquer en leur disant: «Aimez le chamberdement et la misère,
+voilà le plaisir! Poudre fulminante, volcan et raz de marée, voilà votre
+tempérament!... Vive le petit métier! En avant le rigaudon sur terre,
+sur mer, et peut-être bien ailleurs!» Je dis ailleurs, Liména, et je
+m'entends... M. Gabriel est encore assez sage: l'abordage, les brûlots,
+la cavalerie et l'infanterie lui sont suffisants.--Mais M. Léonin, un
+gringalet, soit dit sans offense, vous a des inventions à donner la
+colique à un requin.--Est-ce que ce gamin de deux jours ne vous parle
+point de bateaux sous-marins, de ballons, de souterrains et d'un tas de
+machines d'enfer comme de ses amusettes!... Oui, ma femme, quelque jour
+ils navigueront sous l'eau, dans l'air, dans le ventre de la terre, au
+fin fond de n'importe quoi! Les anciens, pour lors, ne seront que des
+conscrits; nos gars, vois-tu, ne riront pas tous les matins...
+
+Liména souriait avec orgueil.
+
+Et Camuset à la barbe rousse, en tiers dans cet entretien, se bornait à
+dire:
+
+--Sois calme, matelot Taillevent, ça court bien! on s'en charge de tes
+mousses.
+
+Le contre-maître Camuset, plus souvent appelé Barberousse, inspirait
+alors aux fils du maître d'équipage un peu de la crainte salutaire que
+le rude grognard lui inspirait à lui-même au début de ses grandes
+aventures.
+
+Les bonnes traditions ne se perdaient pas, comme on voit.
+
+Seulement, le temps poursuivant son cours inexorable, transformait les
+mousses en novices ou même en matelots, et les matelots en
+contre-maîtres, comme l'atteste le juste avancement de Camuset.
+
+ * * * * *
+
+L'amazone Isabelle a un fils aîné de quinze ans révolus et qui semble en
+avoir dix-sept, soit que son origine maternelle et le climat des
+tropiques l'aient rendu précoce, soit que la navigation et les exercices
+du corps aient développé avant l'âge sa nature vigoureuse.
+
+Léonin et Lionel, au contraire, sont frêles, pâles, presque chétifs,
+quoique bien portants et parfaitement constitués.
+
+--Ne craignez rien, commandant, disait à leur propos le chirurgien-major
+de l'escadrille corsairienne, je vous réponds d'eux. Vos lionceaux
+deviendront des lions!
+
+Les lionceaux avaient dix ans passés.
+
+Mêmes voix, mêmes gestes, mêmes regards, même intelligence. Seulement,
+leur mère trouvait Lionel plus tendre et plus soumis, et leur père finit
+par reconnaître en Léonin plus d'initiative, plus de force de caractère.
+
+--Il sera temps bientôt que ces enfants voient la France, leur patrie,
+avait-il dit avant de partir pour sa dernière expédition.
+
+Cette parole, qu'Isabelle ne connut point, fut prononcée en présence de
+Taillevent, qui se permit de demander:
+
+--Et M. Gabriel?
+
+--Ami, répondit Léon avec tristesse, ai-je coutume de manquer à mes
+serments et de reprendre ce que j'ai donné?
+
+--Pour lors, murmura le maître, m'est avis que la bonne femme de mère à
+Taillevent, si Dieu fait qu'elle vive encore, pourra bien embrasser mes
+quatre petits sauvages,--Pierre et Jacques, ou, comme qui dirait en
+espagnol, Pedro et Iago, Blas et Ricardo, ou, comme qui dirait en
+français, Blaise et Richard,--mais qu'elle n'embrassera jamais mon aîné
+Liméno, péruvien comme son nom et sa chance.--Ah! le pauvre gars, il en
+avalera des Cordillères, il en courra des bords sur le lac de Plomb et à
+travers les montagnes du Pérou, sans jamais voir notre cher Port-Bail,
+sur les côtes de Normandie, en face de Jersey!
+
+--Pourquoi cela, Taillevent? Ton fils, à toi, n'est point de la race des
+Incas...
+
+--Pardon, excuse! mon capitaine, interrompit vivement le maître, si mon
+fils, à moi, n'est l'enfant du soleil ni de la lune, il est le mien, nom
+d'un tonnerre! et ça suffit pour naviguer droit dans le sillage de
+l'honnêteté.
+
+--Toujours le même, dit Sans-Peur avec une émotion fraternelle.
+
+--Toujours, mon capitaine!...
+
+La campagne entreprise à la suite de cet entretien eut cela de
+remarquable que LÉO l'_Atoua_ se préoccupa beaucoup moins de ses îles
+polynésiennes que de la prise d'un bâtiment taillé pour la marche.
+
+
+
+
+XLIII
+
+L'HIRONDELLE.
+
+
+D'après les conseils de Pottle Trichenpot, la société biblique et
+commerciale de Londres préférait désormais pour ses navires la légèreté
+à la capacité. «Car, en attendant qu'on obtînt de Sa Majesté Britannique
+le concours d'une puissante division navale, l'essentiel était de
+pouvoir échapper au détestable pirate Sans-Peur.»
+
+A la baie des îles, où _la Lionne_ relâcha, Parawâ-Touma et son fils
+Hihi saluèrent du haut de leur _pâ_ fortifié la frégate de leur illustre
+_Rangatira-Rahi_.--Baleine-aux-yeux-terribles lui dit tout d'abord que
+les Néo-Zélandais venaient de chasser du mouillage un bâtiment anglais
+chargé de missionnaires hérétiques.
+
+--Mais il fallait le prendre! s'écria Sans-Peur.
+
+--Nous l'avons essayé!... Par malheur, il marche comme le vent!
+
+--C'est ce que je cherche!... Où est-il!...
+
+--Il a pris la route de la Nouvelle-Hollande.
+
+--Je pars pour Port-Jackson!...
+
+--Sans moi, ô LÉO l'_Atoua_! vous aurez peine à reconnaître cet alcyon
+de la mer.
+
+--Baleine-aux-yeux-terribles sera toujours reçu comme un grand chef sur
+les navires de LÉO l'_Atoua_.
+
+Le chef néo-zélandais but l'haleine de son fils Hihi, Rayon-du-soleil:
+
+--Tu es aujourd'hui un guerrier fameux sur la terre et sur la mer. Règne
+sur nos peuples, achève de gagner tes _mokos_ et demeure fidèle à LÉO
+l'_Atoua_, ennemi de la tribu de _Touté_.--Moi, j'ai vu en rêve cette
+nuit les grandes villes d'Europe. Si je meurs au loin, tu découvriras au
+ciel une étoile de plus, ce sera mon oeil gauche, et tu sentiras en toi
+une force double, ce sera mon âme qui viendra t'habiter.
+
+Hihi serra sur son coeur les genoux, puis la ceinture, puis le corps de
+son père, dont il but ensuite l'haleine en frottant le nez contre le
+sien.
+
+Et après avoir fraternisé avec Gabriel, le fils du Lion, Hihi, fils de
+la Baleine, descendit dans sa pirogue.
+
+_La Lionne_ appareillait pour Port-Jackson.
+
+ * * * * *
+
+Déguisée en gros transport anglais, au moyen de masques en toile à
+voiles, la frégate pénétra hardiment dans la rade ennemie, car Parawâ
+venait de reconnaître le fameux navire des missionnaires.
+
+Au coucher du soleil, on mouilla bord à bord.
+
+Presque aussitôt, il fut enlevé par surprise.
+
+L'alarme fut jetée pourtant.--Quatre navires de guerre et deux fortins
+canonnèrent _la Lionne_; mais la fortune, dit-on, favorise les
+audacieux. La ruse et la force, l'adresse et le courage n'auraient
+peut-être point suffi pour assurer l'invraisemblable succès de
+Sans-Peur. Heureusement, une épouvantable tempête, qu'il avait prévue à
+la vérité, lui permit d'éviter un combat inégal.
+
+Ainsi fut conquise son _Hirondelle_, qu'il destinait à conduire en
+France Isabelle et ses trois derniers enfants.
+
+Lui-même, alors, il pensait à s'y rendre.
+
+Le _Lion de la mer_ voulait se présenter au lion de la terre, l'empereur
+Napoléon, et obtenir son appui pour résister moins difficilement aux
+forces anglaises. La capture de _la Pearl_ acheva de le décider à
+prendre ce parti, car il apprit, par les papiers trouvés à bord, que la
+guerre était déclarée à l'Espagne.
+
+A quoi bon laisser Isabelle et ses jeunes enfants en péril dans les
+possessions espagnoles du Pérou, lorsque Gabriel était enfin d'âge à
+répondre aux espérances des indigènes?
+
+Le cas qui se présentait était prévu depuis longtemps:--«Si don Ramon
+cessait d'être gouverneur de Cuzco, et surtout si la guerre éclatait
+entre l'Espagne et la France, Isabelle devait immédiatement se réfugier
+au milieu des Quichuas, entretenir des vigies sur le littoral et se
+tenir prête à regagner la baie de Quiron.»
+
+Isabelle avait suivi ces instructions à la lettre. Les vigies postées
+sur les mornes guettaient les mouvements du large. Dès qu'elles
+signalèrent un vaisseau de ligne anglais chassant deux navires sans
+pavillon, des exprès en instruisirent Isabelle, qui fit ses préparatifs
+de départ. Bientôt on lui annonça que les bâtiments poursuivis avaient
+hissé les couleurs françaises et la bannière du _Lion de la mer_.
+Accompagnée d'un immense cortége, elle se dirigea sur la baie de Quiron,
+que les Espagnols avaient laissée inoccupée.
+
+Lorsqu'elle y campa militairement, aucun des trois navires n'était en
+vue.
+
+Vingt-quatre heures s'écoulèrent dans l'anxiété.
+
+Enfin, un seul bâtiment, _l'Hirondelle_, entra dans la baie; à son grand
+mât était arboré le pavillon péruvien.
+
+--Mon fils Gabriel est à bord!... mais mon époux, ô mon Dieu! mon noble
+époux aurait-il succombé?
+
+--Si mon père est mort, nous le vengerons, dit Léonin qui tenait son
+frère Lionel embrassé.
+
+Lionel et les enfants de Liména répétèrent les paroles du jeune
+lionceau.
+
+Isabelle pressait contre son coeur sa petite Clotilde.
+
+--O mon Dieu, murmurait-elle, son père ne la reverra-t-il plus?
+
+Liména, soucieuse, aurait voulu conjurer ces paroles de funeste augure.
+
+--Enfants, taisez-vous! s'écria-t-elle; et vous, madame, pourquoi parler
+ainsi?
+
+Aux acclamations enthousiastes des Quichuas, Gabriel, Camuset et Liméno
+débarquèrent.
+
+--Espérance!... courage!... criaient-ils.
+
+--Ma mère, dit l'héritier des Incas, soyez sans crainte. Par un
+stratagème adroit, _le Lion_ a évité le combat. _L'Illustrious_ fait
+fausse route. Demain, dans quelques heures, dans un instant peut-être,
+la frégate viendra nous rejoindre.
+
+Isabelle embrassait son fils avec transports. Liména bénissait comme
+elle le Ciel qui avait sauvé _le Lion_, et, comme elle, serrait dans ses
+bras son fils Liméno, vaillant mousse de quatorze ans.
+
+Mais Camuset Barberousse mâchait sa moustache en soupirant, signe
+infaillible de quelque mission pénible à remplir.
+
+
+
+
+XLIV
+
+STRATAGÈMES DE RETRAITE.
+
+
+Le commodore Wilson, quand il fut bien convaincu que _la Pearl_ était
+tombée au pouvoir de Sans-Peur, pinça les lèvres, baissa le nez et fut
+bien obligé de s'avouer que c'était par sa très grande faute:--«Pottle
+Trichenpot lui avait bien assez conseillé de ne point se séparer de sa
+frégate.» Mais au bout de cinq minutes, il redressa le nez, et rouvrant
+la bouche, il dit avec conviction:
+
+--_L'Illustrious_ marche beaucoup mieux que _la Pearl_. Nous avons
+soixante-quatorze canons de gros calibre, et le pirate français n'en a
+que quarante de moindre portée. Consolons-nous! Il sera coulé ou pris,
+c'est inévitable, et s'il est pris, mon cher monsieur Trichenpot, il
+sera pendu sur-le-champ.
+
+--Amen! fit le révérend Pottle.
+
+Roboam Owen, qui ne perdit pas un mot de cet odieux entretien, sentit
+son coeur se soulever d'indignation. La bassesse de Pottle ne pouvait
+l'étonner; mais l'ingratitude du commodore Wilson révoltait sa nature
+loyale. Toutefois il sut demeurer impassible.
+
+--Lieutenant Owen, que pensez-vous? lui demanda brusquement le
+commodore.
+
+--Je pense que le vent peut changer et que Sans-Peur le Corsaire n'est
+jamais à court de stratagèmes.
+
+--Oh! oh!... Mais... un moment, s'il vous plaît! Vous dites _corsaire_,
+lieutenant Owen; c'est _pirate_ qu'il faut dire, _pirate_, vous
+entendez!
+
+L'officier irlandais connaissait l'esprit étroit et faux de son ancien
+camarade,--il n'essaya point de protester, salua sans affectation et se
+promit d'employer au besoin quelque terme qui, sans être injurieux pour
+Sans-Peur, ne risquât point d'être désapprouvé.
+
+--Le vent ne change guère en cette saison dans ces parages, et quant aux
+ruses de ce forban, je saurai les déjouer!... dit hautement le
+commodore.
+
+Roboam Owen faisait des voeux ardents pour que la frégate de Sans-Peur
+parvînt à s'échapper.
+
+L'honnête Tom Lebon continuait à chantonner en faisant une queue de rat
+sur le bout d'on ne sait quel cordage. Infiniment moins grognard que son
+matelot Taillevent, il se résignait à son triste sort. Depuis seize ans
+passés, sa femme et ses enfants vivaient en France, à Port-Bail; depuis
+seize ans passés, il faisait la guerre aux Français et se battait en
+conscience, non sans regrets, mais en brave marin qui remplit son
+devoir. A bord de _l'Illustrious_, personne n'était plus indifférent que
+lui aux résultats de la chasse.
+
+ * * * * *
+
+A bord de la frégate _la Pearl_, ou pour mieux dire _le Lion_,
+Sans-Peur, son fils Gabriel, Émile Féraux, capitaine de pavillon, maître
+Taillevent, Parawâ-Touma, et foule d'autres, ne tardèrent point à
+s'apercevoir que _l'Illustrious_ avait l'avantage de la marche. Mais en
+revanche, _l'Hirondelle_ l'emportait, et de beaucoup, sur le vaisseau,
+puisqu'elle était obligée de carguer sa grand'voile pour naviguer de
+front avec la frégate.
+
+Les deux conserves ayant une avance considérable, Sans-Peur calcula
+qu'elles seraient encore à plus d'un mille du vaisseau lorsque viendrait
+la nuit. Il donna ses ordres au capitaine Féraux et se retira dans sa
+chambre pour écrire à Isabelle.
+
+On torchait toute la toile possible.
+
+Avec la pompe à incendie, on arrosait les voiles pour en resserrer le
+tissu et ne rien perdre de la brise ronde, mais très maniable, qui
+poussait les trois navires.
+
+Les meilleurs timoniers se relevaient à la roue du gouvernail: «Pas de
+distractions! naviguons droit! Attention à ne pas embarder de
+l'épaisseur d'un cheveu.»
+
+Les gens de l'équipage reçurent l'ordre de se coucher à plat pont;
+l'immobilité leur fut recommandée.
+
+La situation était telle, que Taillevent ne grognait pas. Il fumait avec
+la gravité d'un pacha turc. Camuset et Liméno, étendus à ses pieds, le
+regardaient sans se permettre de l'interroger.
+
+--Gros vaisseau! dit Baleine-aux-yeux-terribles.
+
+--Il y en a de plus gros! répondit Taillevent.
+
+--Oui, ajouta Camuset, ce 74 a deux batteries couvertes et une barbette;
+un trois-ponts a une batterie couverte de plus.
+
+--_Pi-hé_! fit admirativement le Néo-Zélandais.
+
+--Ne bougez pas, tas de marsouins! ou gare à moi! cria Taillevent à
+quelques hommes qui s'avisaient de se lever.
+
+--La tribu de _Touté_ a de bien grandes pirogues de guerre! dit
+Parawâ-Touma, qui ne cessait de regarder _l'Illustrious_.
+
+--La tribu de LÉO l'_Atoua_ en a d'aussi grandes et de plus grandes que
+ce vaisseau-là, mon vieux brave!... reprit Taillevent. Mais le
+_Rangatira-Rahi_ des Français, l'empereur Napoléon, en a besoin dans les
+mers d'Europe, voilà notre guignon pour le quart d'heure.
+
+Parawâ-Touma garda le silence. Grand chef de guerre et bon navigateur,
+il appréciait parfaitement les difficultés de la situation. Toutefois,
+il ne désespérait de rien, tant était robuste sa foi en LÉO l'_Atoua_,
+le _Lion de la mer_, qui ne meurt point.
+
+--J'irai dans cette Europe qu'habitent les tribus ennemies de Marion et
+de Touté... J'y verrai ces villes immenses, cent fois plus grandes que
+Cuzco et Lima, d'après maître Taillevent.--Je connais le _Lion de la
+mer_; je veux connaître aussi le _Lion de la terre_, dont tous les
+peuples du monde répètent le nom terrible.
+
+Ainsi méditait Parawâ-Touma, les yeux fixés sur _l'Illustrious_, qui se
+rapprochait non sans peines; mais le commodore Wilson, fort bon marin au
+demeurant, ne négligeait rien, de son côté, pour diminuer la distance.
+
+Maître Taillevent méditait.
+
+--Liméno, dit-il enfin, va doucettement prendre à la fosse aux lions
+deux dames-jeannes d'huile de baleine.
+
+--Pourquoi faire, maître? demanda Camuset.
+
+--Pour graisser la coque au ras de la flottaison; j'ai entendu dire à
+ton vieux père que, par petit temps, ça peut faire gagner un demi-noeud.
+
+Deux matelots adroits ne tardèrent pas à frotter d'huile de baleine les
+parois extérieures de la frégate, dont la vitesse n'augmenta pas d'une
+manière sensible.
+
+--Eh bien!... les grands moyens, pour lors! fit Taillevent.
+
+--Quoi donc, maître?
+
+--Camuset, tu vas demander de ma part au capitaine la permission de
+faire tomber les épontilles et de scier quelques barreaux.
+
+--Scier des barreaux! répéta Camuset avec stupeur.
+
+--Va donc, matelot!... ça presse!... le vaisseau nous gagne!... Au jeu
+que nous jouons, le temps, c'est tout!...
+
+Camuset rapporta au maître l'autorisation d'abattre et de scier tout ce
+qu'il voudrait, sous l'inspection du capitaine en second, Émile Féraux.
+
+L'oeuvre de démolition intérieure commença. En détruisant les liaisons
+du navire, en sacrifiant sa solidité, on allait lui donner une
+élasticité qui accroîtrait sa vitesse. Toutes les colonnettes, tous les
+piliers qui soutenaient les ponts furent déplacés à coups de masse ou de
+hache, les ponts plièrent comme des tremplins. Taillevent fit scier de
+distance en distance les barreaux destinés à relier l'effort des baux ou
+solives transversales. On avait abattu déjà toutes les cloisons
+inutiles. La frégate frémit et vibra de bout en bout; elle devint plus
+sonore; elle bondissait plus aisément, craquait un peu moins et
+gémissait davantage.
+
+Déliée ainsi, elle s'usait de deux ou trois mois en moins d'une heure.
+
+_L'Hirondelle_, qui jusqu'alors brassait de temps en temps ses voiles
+hautes _en ralingue_, c'est-à-dire de telle sorte qu'elles ne fussent
+plus gonflées par le vent, cessa d'être obligée d'avoir recours à cet
+expédient pour ne point la dépasser.
+
+Et la brise ayant un peu molli, les deux conserves tinrent bon sans que
+_l'Illustrious_ gagnât une brasse.
+
+--La nuit, le brouillard, des grains de pluie, une chance, nous voici en
+passe d'être parés, dit Camuset à Liméno.
+
+
+
+
+XLV
+
+SÉPARATIONS.
+
+
+Quand il eut achevé ses correspondances, Sans-Peur enferma dans un
+coffret d'ébène ce qu'il avait de plus précieux en valeurs et en
+diamants; il garnit d'or plusieurs ceintures et fit appeler Gabriel.
+
+--Mon fils, lui dit-il, je ne t'ai jamais caché ta destinée. Tu
+appartiens aux peuples du Pérou, comme moi j'appartiens à ceux de
+l'Océanie, et avant tout à la France. Tu connais mes plus secrets
+desseins; tu sais que les idées étroites de José-Gabriel Condor Kanki et
+d'Andrès de Saïri, ton bisaïeul, ne doivent pas être les tiennes. La
+race espagnole ne saurait plus être expulsée du Pérou; tu descends
+toi-même des Espagnols; tu es né pour opérer la fusion entre les
+descendants des peuples conquis et du peuple dominateur. Il faut que les
+créoles prennent parti pour l'indépendance, qu'ils arborent à leur tour
+le pavillon péruvien, et qu'ils regardent les indigènes comme leurs
+concitoyens, leurs égaux, leurs frères.
+
+--Mon père, j'ai été élevé dans cette pensée, répondit Gabriel. Le sang
+mélangé qui court dans mes veines en est l'expression. Vos sages
+desseins sont mes espérances. On me donne le titre de prince; je
+n'aspire point à la couronne d'Inca, de grand chef ou de roi. Je ne veux
+que marcher sur vos traces, être libérateur d'abord et ensuite
+pacificateur, s'il plaît à Dieu.
+
+--C'est bien! dit le corsaire. Et puis, avec un accent
+paternel:--Jusqu'à ce jour, mon enfant, j'ai pu veiller à ton éducation.
+Le marquis ton oncle et ta mère m'ont suppléé pendant mes absences, mais
+l'instant est venu où tu vas être seul,--seul à ton âge!
+
+--A mon âge, mon père, vous combattiez pour l'indépendance du Nord.
+
+--Oui, Gabriel, mais comme simple élève de marine et sous les ordres du
+vicomte de Roqueforte. Toi, mon fils, tu vas être chef d'une nation à
+demi-barbare...
+
+--Mon père, je suis attristé de notre séparation. Je m'y attendais,
+cependant, et j'y étais préparé. Ne craignez rien, je suis votre fils,
+je serai digne de l'être et ne manquerai, je vous le jure, à aucun de
+mes grands devoirs. Je n'étais qu'un jeune enfant quand on ceignit mon
+front de _la borla_ péruvienne; les acclamations des peuples du grand
+lac retentissent pourtant encore dans mon coeur, et souvent, depuis,
+j'ai visité seul la tombe sacrée du cacique Andrès.
+
+--Tu es bien mon fils, mon digne fils! Dieu soit loué! s'écria Léon de
+Roqueforte.
+
+Et après un instant de silence solennel:
+
+--Maintenant, reçois mes ordres. Voici un coffret qui contient
+d'immenses valeurs destinées à ta mère, je t'en charge. Voici de plus
+des ceintures d'or pour toi, Liméno et maître Camuset, qui sont attachés
+à ta fortune. Mes instructions, mes mémoires sur toutes les affaires du
+Pérou, un trésor et un grand approvisionnement d'armes sont enfouis, tu
+le sais, dans la caverne du Lion.
+
+--Je sais où, mon père.
+
+--A nuit tombante, tu passeras sur _l'Hirondelle_ avec tes deux
+compagnons.--Vous irez dans la baie de Quiron, où ta mère, ses enfants
+et ceux de Taillevent s'embarqueront pour aller en France; mais toi, mon
+fils, tu te retireras dans l'intérieur du Pérou.
+
+A nuit tombante, les deux navires français se rapprochèrent l'un de
+l'autre; une longue amarre fut lancée par les gens de _l'Hirondelle_;
+Gabriel, Liméno, Camuset s'y accrochèrent, et changèrent de bâtiment
+sans qu'il eût été nécessaire de mettre en panne.
+
+Après le coucher du soleil, _le Lion_ hissa trois fanaux, _l'Hirondelle_
+n'en hissa qu'un seul. Mais une heure plus tard, le paquebot prit les
+devants, de telle sorte que les quatre fanaux se confondirent pour les
+Anglais. Alors _le Lion_ amena deux de ses feux, _l'Hirondelle_ en hissa
+deux autres, et les navires prirent deux routes différentes.
+
+_L'Illustrious_ s'attacha, comme l'espérait Sans-Peur, à la poursuite de
+_l'Hirondelle_, qui se laissa gagner à dessein; mais aussitôt que _le
+Lion_ fut hors de danger, le paquebot reprit son élan.
+
+Au point du jour, le commodore Wilson s'aperçut avec rage que Sans-Peur
+lui avait échappé.--A midi, _l'Hirondelle_ à son tour disparut.
+
+Après un immense circuit, le capitaine Bédarieux, qui se conforma de
+tous points aux combinaisons de son commandant en chef, atterrit
+conséquemment dans la baie de Quiron, où Isabelle, de son côté, avait eu
+le temps d'arriver avec sa jeune famille.
+
+Si Camuset mâchait sa moustache rousse, c'est qu'il savait, le digne
+contre-maître, qu'une seconde séparation était inévitable.
+
+Les yeux baignés de larmes, Isabelle et Liména laissent chacune à terre
+leur fils aîné; _l'Hirondelle_ met sous voiles; mais enfin, ô bonheur!
+_le Lion_ de Sans-Peur paraît aussi.
+
+Du rivage, une immense acclamation le salue.
+
+Gabriel, Liméno, maître Barberousse et les Quichuas, rassemblés sur les
+roches qui servaient autrefois de belvédère au vénérable Andrès, battent
+des mains, agitent des drapeaux et crient avec enthousiasme: «--Gloire
+au _Lion de la mer_!»
+
+
+
+
+XLVI
+
+A L'ABORDAGE.
+
+
+Sans-Peur le Corsaire, passant à bord du paquebot, vint y serrer sur son
+coeur sa femme et ses enfants. Isabelle pleurait encore en répondant de
+loin aux signaux de Gabriel; tout à coup, elle frémit d'horreur.
+_L'Illustrious_ se dresse à peu de distance.
+
+Masqué jusque-là par une pointe de terre, il s'avance menaçant, sabords
+ouverts; sa triple batterie est formidable, et pour comble de malheur,
+l'état de la mer, très houleuse aujourd'hui, doit favoriser sa marche.
+
+Sans-Peur est incapable de fuir, il ne restera point à bord de
+_l'Hirondelle_; il va se faire écraser; car la victoire est impossible.
+
+Isabelle, éperdue, se jette dans les bras de son époux, dont elle
+n'essayera pas de combattre la fatale décision. Sans-Peur ne saurait
+reculer devant son devoir; et en effet, cessant de prodiguer aux siens
+les consolations et les caresses, il s'est redressé calme, sévère,
+inflexible:
+
+--Madame! dit-il, à vous ce navire et les richesses dont il est chargé;
+à vous mes enfants, Léonin et Lionel, mes successeurs, et Clotilde, que
+le Ciel vous a donnée pour consolation suprême!... A moi le soin de vous
+protéger!... En France, Isabelle. Faites servir, capitaine Bédarieux, et
+couvrez le navire de toile!...
+
+--Dieu!... tu veux donc mourir!...
+
+--Je vais me battre en _Lion de la mer_!... Pour l'amour de nos enfants,
+Isabelle, sois forte!... Adieu!...
+
+Isabelle, défaillante, poussa un cri de désespoir. Léon s'arrachait de
+ses bras, et sautait dans son canot on répétant:
+
+--De la toile, Bédarieux!... de la toile à tout rompre! votre vitesse
+vous sauvera!...
+
+_L'Illustrious_ se rapprochait de la frégate _le Lion_, qui attendait en
+panne le retour de son capitaine.
+
+ * * * * *
+
+Alors, sur la pointe de Quiron, se passait une autre scène dramatique.
+
+ * * * * *
+
+Gabriel voulait aller combattre à côté de son père; les Quichuas s'y
+opposaient.
+
+--Hommes du Pérou, ne m'arrachez pas le coeur! disait-il avec une sorte
+de colère.
+
+--Prince, votre poste est au milieu de nous!... Le combat qui va se
+livrer est trop inégal!... Votre vie nous est trop chère!
+
+--Ma vie, à qui la dois-je, si ce n'est au héros qui a si longtemps
+combattu pour vous? Je veux bien être votre chef, mais vous ne
+m'obligerez pas à inaugurer mon pouvoir par une lâcheté filiale...
+Tuez-moi donc, ou suivez-moi!
+
+Ces paroles électrisent les Quichuas, ils se précipitent en armes sur
+leurs balses, qui accostent _le Lion_ en même temps que Sans-Peur.
+
+Les voiles se rouvraient.
+
+--Toi, ici! ô mon Dieu! s'écrie le corsaire.
+
+--Mon père, vous ne pouvez l'emporter qu'à l'abordage; je vous amène un
+renfort de braves combattants.
+
+Déjà le canon grondait.
+
+Isabelle, pâle d'horreur, vit _le Lion_ laisser arriver en grand sur
+_l'Illustrious_. Le combat désespéré allait s'engager ainsi, sans que la
+frégate eût inutilement essayé de jouter de vitesse.
+
+--Cette fois nous sommes cuits, murmura Taillevent, si bas que nul ne
+l'entendit, et frappant sur l'épaule de Liméno:
+
+--Petit, sais-tu ton devoir?
+
+--Ne pas quitter M. Gabriel, parbleu! c'est connu.
+
+--Bon!... embrasse donc ton vieux père, mon gars, et attrape à se
+régaler!... Le maître détourna la tête pour essuyer vivement ses yeux,
+que l'émotion embrumait.--A ton poste, donc, ajouta-t-il d'un ton dur.
+
+Camuset s'approchait à son tour:
+
+--Matelot, m'est avis qu'il faut se dire adieu pour de bon.
+
+--Plus bas!... plus bas!... chut!... J'ai souventes fois de drôles
+d'idées. C'est tout justement par ici, en 1783,--j'avais ton âge,
+matelot,--que nous fûmes coulés par le fond avec la frégate du vicomte
+de Roqueforte. La fameuse roche _del Verdujo_, comme qui dirait du
+bourreau, est à une petite lieue sous le vent. Eh bien, c'est donc ici
+que nous avons commencé le petit métier, mon capitaine et moi; c'est ici
+que nous devons finir!... Du calme, pas un mot, soyons gais!... Pour
+sauver M. Gabriel, vous êtes deux; et moi, j'étais seul pour aider son
+père. Vous avez des balses hissées tout alentour de la frégate, nous
+n'avions qu'un espar ramassé parmi les débris... Tu recommenceras mon
+histoire, matelot; tu épouseras la pareille à Liména, et ton fils à toi,
+Camuset, sauvera quelque jour le fils à M. Gabriel, dans cet endroit-ci
+ou ailleurs!...
+
+--Ah! maître Taillevent, mon matelot, comme tu prêches bien!... mille
+noms d'un requin en bouille-à-baisse!...
+
+ * * * * *
+
+--Oh! oh! oh! disait à son bord le commodore Wilson, M. le pirate
+français voudrait l'abordage!... pas de ça, non, pas du tout!... A
+couler bas, canonniers, à couler bas.
+
+ * * * * *
+
+La frégate _le Lion_ reçut trente-sept boulets dans ses flancs, où une
+effroyable voie d'eau se déclarait; mais sa mâture n'était pas entamée,
+et Sans-Peur était maître du vent.
+
+--Très bien! dit-il, l'abordage est sûr, maintenant;--attention, les
+tirailleurs!... visez bien!...
+
+Dans les hunes, sur le gaillard d'avant, sur la dunette, il avait tout
+d'abord posté trente-sept groupes de quatre bons tireurs, chargé chacun
+d'un sabord de _l'Illustrious_. A mesure qu'un canonnier anglais se
+montrait pour recharger l'une des pièces déchargées, il était tué sur
+place. On ne parvenait point à recharger un seul canon.
+
+L'artillerie faisait silence.--A bord de _l'Hirondelle_, déjà fort
+éloignée, nul n'y comprit rien.--_L'Illustrious_ et _le Lion_ couraient,
+cependant, sous les huniers, dans la direction du Verdujo.
+
+--Bravo! murmura Sans-Peur.
+
+La meurtrière fusillade mettait au désespoir le commodore Wilson. Il
+s'aperçut à ses dépens qu'il venait de commettre une faute capitale, en
+négligeant de démâter la frégate, où déjà on s'apprêtait à lancer les
+grappins d'abordage. Camuset et Liméno étaient dans la hune de misaine
+avec Gabriel, chargé de cette importante opération.
+
+Mais le commodore avait la ressource de virer de bord, et de présenter à
+l'ennemi ses trente-sept autres canons chargés d'avance.--Pare à virer!
+commande-t-il.
+
+Sans-Peur aurait pu imiter sa manoeuvre, et se maintenir ainsi par le
+travers des batteries déchargées; mais sentant que _le Lion_ coulait, il
+brusqua le dénoûment et lança en grand, contre l'avant de
+_l'Illustrious_ dont la vitesse s'amortissait, sa petite frégate qui
+craqua et fut à demi défoncée. Mais cinquante grappins à la fois
+mordirent le gréement ou les pavois du vaisseau.
+
+--A l'abordage! commande Sans-Peur.
+
+Émile Féraux, à la tête de la première division, se précipite sur
+l'avant de _l'Illustrious_, où une troupe compacte de soldats de marine
+l'attend baïonnette croisée.
+
+La frégate devant forcément s'accrocher par l'arrière, à la hauteur du
+grand mât du vaisseau, Sans-Peur ralliait autour de lui la deuxième
+division.--Le second choc eut lieu.
+
+--A bord! crie le _Lion de la mer_.
+
+Il avait vu jusque-là Taillevent auprès de lui. Tout à coup, le maître
+disparut en poussant un hurlement de désespoir qui domine le tumulte, et
+dont aucune vocifération humaine ne saurait donner une idée.
+
+--Où est-il?... que fait-il? demanda Sans-Peur avec émotion.
+
+--Voyez! là!... répond Parawâ en montrant le maître qui, par des bond
+furieux, venait d'atteindre l'extrémité de la vergue de misaine de
+_l'Illustrious_.
+
+Ce point aérien était le théâtre d'un combat fratricide.
+
+Tom Lebon et Camuset se trouvaient aux prises.
+
+--Matelots!... mes deux matelots!... mes matelots, ne vous tuez pas!
+criait maître Taillevent.
+
+Gabriel et Liméno, suspendus aux chaînes d'un grappin d'abordage,
+menaçaient de leurs pistolets le brave marin de Jersey, Tom Lebon,
+anglais de nation, français de coeur.
+
+
+
+
+XLVII
+
+FERMEZ LES SABORDS!
+
+
+--Il faut, avait dit Sans-Peur à son fils Gabriel, que notre frégate qui
+coule s'attache au vaisseau anglais par cent liens de fer. Ils vont nous
+fusiller à bout portant, entraînons-les par le fond. Seulement, mon
+fils, à mon premier signal, jette-toi à la mer, gagne l'une des balses
+qui seront amenées au moment de l'abordage; pas d'hésitation, pas de
+retard. Je ne te permets de combattre ici qu'à cette condition.
+
+--Mon père! auriez-vous donc résolu de périr avec tous vos braves?
+
+--Non!... Si je ne tenais à leur laisser une chance de salut, je
+n'emploierais pas un moyen douteux: je ferais sauter les deux navires.
+Au lieu de laisser nos poudres se noyer, nous les retirerions de la
+soute. Mais assez... assez... à ton poste!...
+
+ * * * * *
+
+Gabriel, spécialement chargé de l'opération de faire lancer les grappins
+et d'amarrer _le Lion_ à _l'Illustrious_, ne se borna point à
+s'accrocher comme pour un abordage ordinaire. Secondé par Camuset,
+Liméno et les meilleurs gabiers, il multipliait les systèmes de mariage.
+Tous les crocs, toutes les chaînes, tous les gros cordages dont il
+disposait, mordaient ou étreignaient les mâts, les vergues et les
+apparaux de l'ennemi.
+
+L'action militaire était chaudement engagée sur l'avant du vaisseau.
+Dans les mâtures, une lutte étrange continuait avec acharnement. Le
+commodore ayant donné l'ordre à ses gens de couper tous les liens et de
+décrocher toutes les pattes de fer, les Français ne pouvaient faire un
+noeud sans avoir quelque adversaire à combattre. L'escouade aérienne de
+Gabriel agissait de vive force, une pluie de sang, une grêle de cadavres
+tombaient sur les combattants du pont.
+
+On vit une grappe humaine se détacher des sommets du bas-mât, et, le
+poignard dans la gorge, écraser dix hommes des deux partis. Un
+épouvantable amalgame de corps déchirés, d'armes, de lambeaux de chair,
+de cordages, de grappins, de poulies et de membres palpitants,
+s'interposa entre les abordés et les abordeurs.
+
+--En avant!... hardi!... Sans-Peur!... criait Émile Féraux.
+
+Les officiers de _senteries_ répondaient en encourageant leurs hommes à
+tenir bon, baïonnette croisée.
+
+Les Anglais parvinrent à défaire quelques-uns des amarrages.
+
+--Du fer, des chaînes de fer! disait Gabriel, qui bondissait de corde en
+corde stimulant l'activité de ses gabiers, ou déchargeant ses pistolets,
+que Liméno rechargeait à l'instant.
+
+Des hunes du _Lion_, quelques groupes de tirailleurs ajustaient
+exclusivement les gabiers anglais. Des hunes de _l'Illustrious_, un feu
+nourri était dirigé sur ces tirailleurs. Les espingoles chargées de
+biscaïens étaient braquées sur la vaillante troupe de Gabriel; et, en
+outre, des grenades lancées de haut éclataient de toutes parts, si ce
+n'est pourtant sur l'étroit théâtre de la sanglante mêlée.
+
+Tom Lebon, en sa qualité de gabier de misaine de _l'Illustrious_,
+s'élança sur la vergue où Camuset venait de se hisser en halant une
+corde à laquelle pendait une chaîne de fer. Il brandissait une hache;
+Camuset tira son sabre sans lâcher sa corde.--Maître Taillevent, qui, à
+l'arrière du _Lion_, s'occupait aussi du fatal mariage des deux navires,
+poussa un cri si terrible que les deux matelots l'entendirent.
+
+A l'instant même où la hache et le sabre se rencontraient:
+
+--Tu es Tom Lebon!... demanda Camuset avec horreur.
+
+--Taillevent!... mon matelot!... s'écriait Tom Lebon.
+
+--Voici son fils! ajouta Camuset en montrant Liméno.
+
+--Minute! fait Tom Lebon qui raccroche sa hache à sa ceinture.
+
+Camuset, rengaînant son sabre, passe son bout de corde à un camarade.
+
+--La paix entre nous! dit enfin Taillevent lui-même.
+
+Gabriel et Liméno ne déchargèrent point leurs armes, mais sautèrent dans
+les haubans du vaisseau, où ils furent bientôt aux prises avec d'autres
+gabiers anglais.
+
+Au bout de la vergue de misaine, au milieu d'un nuage de fumée brûlante,
+Taillevent embrassait Tom Lebon, dont il mettait la main dans celle de
+Camuset.
+
+--Le fils à maître Camuset!... dit Tom Lebon, et de plus ton _matelot_;
+il sera donc le mien?... un équipage d'enfants de Port-Bail!... M. de
+Roqueforte, mon bienfaiteur à moi aussi, votre capitaine!... Pas plus
+pirate que _toi z'ou moi_, Taillevent!... Assez causé; je ne me bats
+plus. On trouvera bien dans la mâture assez d'ouvrage pour attendra la
+fin de la bagarre. Bonne chance, mes matelots... Malgré ça, il n'y a pas
+gras pour vous autres.
+
+--Ni pour vous non plus, mon vieux! riposta Taillevent. Veille donc, et
+si tu nous vois piquer une tête à l'eau, fais-en autant. Mes amis sont
+les tiens, rallie à moi...
+
+--Compris!... On a l'oeil américain, quoique anglais. En tous cas, Tom
+Lebon n'a qu'un coeur, matelot, tu sais ça?...
+
+--Pas de tendresse!... Je suis à la guerre, moi!... En route, Camuset!
+
+Taillevent et Camuset s'affalèrent impérieusement vers l'arrière de
+_l'Illustrious_, devenu le champ d'un nouveau combat.
+
+Tom Lebon regagnait mélancoliquement sa hune, d'où il monta sur les
+barres de petit perroquet. Puis, tout en rajustant quelques cordages
+coupés, il observa d'un regard inquiet les faits et gestes de son
+matelot Taillevent.
+
+Anglais de nation, Français de coeur, brave par tempérament, réduit à
+l'inaction par circonstance,--il passait,--à ce qu'il a dit depuis bien
+souvent,--le plus fichu quart d'heure de sa vie. Et n'étant pas aussi
+grognard, à beaucoup près, que l'était son matelot bien-aimé, il n'avait
+pas la douce compensation de grogner homériquement.--Non! il soupirait,
+sans même maudire son sort; et il faisait une épissure à la draille du
+grand foc, coupée par un biscaïen. Un simple noeud aurait suffi, mais
+une épissure est plus longue à faire. Personne fort heureusement ne
+s'occupa de lui, qui s'inquiétait en vérité de tout le monde, excepté
+toutefois du commodore Wilson,--cet Anglais pur sang n'ayant jamais eu
+le don de plaire à l'estimable Tom Lebon, né natif de Jersey.--Mais s'il
+n'aimait guère le commodore, il estimait fort le lieutenant Owen et
+avait, dans l'équipage, une foule de camarades.--D'un autre côté,
+Taillevent, Camuset, trente marins de Port-Bail et le capitaine Léon de
+Roqueforte, qu'il vénérait sans l'avoir jamais connu, étaient les
+principaux ennemis qui envahissaient le bord.
+
+--C'est triste de se dire tant pis de toutes les manières et de faire
+une épissure en guise de consolation, au lieu de se battre honnêtement
+d'un bord ou de l'autre!...
+
+Tom Lebon, perché à cent trente ou cent quarante pieds au-dessus du
+niveau de la mer, embrassait d'un regard douloureux tous les mouvements
+intérieurs ou extérieurs.
+
+Il fut témoin des derniers efforts de Gabriel et de ses gens, qui
+complétèrent leurs travaux d'accrochage en coupant les haubans de la
+frégate au-dessous des hunes et en les laissant tomber avec ses vergues
+sur la muraille du vaisseau. A ces réseaux de gros cordages, à ces
+espars énormes pendaient des bombes, des gueuses et des masses de
+boulets ramés. La chute de tant de corps lourds qui s'enchevêtraient
+dans le gréement et l'artillerie du pont du vaisseau, produisit un effet
+terrible.
+
+Non-seulement le fracs fut épouvantable, mais le but du corsaire devint
+évident; les Anglais s'écrièrent:
+
+--La frégate qui coule bas va nous entraîner au fond!...
+
+--Fermez les sabords! commanda Wilson avec l'accent de l'épouvante, et
+en haut... en haut tout le monde!
+
+
+
+
+XLVIII
+
+SAUVE QUI PEUT!
+
+
+Roboam Owen, dont le poste de combat était dans la batterie basse, fit
+hermétiquement fermer tous les sabords, afin que la mer ne se précipitât
+point à flots par ces ouvertures quand le poids de la frégate
+commencerait à se faire sentir.
+
+Puis, accompagné de ses matelots canonniers, il monta sur le pont, le
+sabre à la main.
+
+A l'avant, après d'héroïques actions, Émile Féraux avait eu le dessous.
+Ce fut en vain que l'impétuosité des corsaires rompit par trois fois la
+ligne des baïonnettes. Ils ne purent opérer leur jonction avec les
+braves commandés par Sans-Peur. Une foule trop compacte leur barra le
+passage.
+
+Émile Féraux, criblé de blessures, périt vaillamment les armes à la
+main. La plupart de ses hommes furent tués; quelques-uns glissèrent à la
+mer ou, se voyant serrés de trop près, s'y élancèrent en désespoir de
+cause; quelques autres, en général blessés, se rendirent aux Anglais. On
+les emporta dans la batterie basse où ils furent mis aux fers.
+
+La mêlée se prolongea davantage entre le grand mât et le mât d'artimon.
+
+Après le second choc, Sans-Peur avait conduit à l'abordage sa deuxième
+division renforcée par les gabiers de Gabriel et tous ceux des Quichuas
+qui ne montaient point les balses remises à flot.
+
+Toutes les embarcations péruviennes se tenaient, à cette heure, au vent
+des deux navires et recueillaient les corsaires tombés à la mer.
+
+Le nombre des braves que commandait Sans-Peur diminuait à chaque
+instant; celui des Anglais augmentait sans cesse.--D'une part, les
+soldats de marine et les matelots qui avaient vaincu la première
+division se ruaient contre la deuxième; d'autre part, les deux batteries
+intérieures, abandonnées par leurs canonniers, vomissaient par tous les
+panneaux de nouveaux assaillants.
+
+Malgré cela, les Anglais ne parvinrent point à passer sur le corps des
+corsaires, maîtres du côté de bâbord, et qui les empêchaient de se
+dégager de l'étreinte de la frégate.
+
+Le commodore Wilson criait:
+
+--En avant, donc!... tuez! tuez!... Et puis, hache en bois!...
+
+Mais Sans-Peur, Taillevent, Parawâ et leurs intrépides compagnons
+fauchaient les ennemis.
+
+--Tenez bon, mes braves! commandait Gabriel, qui défendait ses grappins
+avec la même ardeur qu'il avait mise à les accrocher.
+
+La boucherie se prolongeait; _l'Illustrious_ et _le Lion_, poussés par
+une fraîche brise, étaient emportés dans la direction de la fameuse
+roche _del Verdujo_, dont le capitaine Wilson ne se préoccupait guère,
+tant il craignait d'être coulé par la maudite frégate.
+
+Un bruit comparable à celui de plusieurs chutes d'eau se fit entendre à
+travers le formidable tumulte du combat.--C'était la mer qui, des
+sabords du _Lion_, se précipitait dans sa cale.
+
+Sans-Peur s'écria:
+
+--A la nage, Gabriel!... A la nage, les Quichuas! Encore deux minutes de
+résistance, mes amis!...
+
+--Adieu, mon père! j'obéis!... dit Gabriel.
+
+Camuset, Liméno et plus de vingt autres le suivirent.
+
+--_Pi-hé_!... _pi-hé_!... hurlait Parawâ, dont la massue accomplissait
+d'effroyables exploits.
+
+Il était blessé à la joue, aux flancs et à l'épaule; le sang ruisselait
+sur ses tatouages; il avait l'air du démon des combats. Son formidable
+casse-tête menaça Roboam Owen. Sans-Peur s'interposa:
+
+--Ne frappe point cet officier! dit-il.
+
+Le sabre du lieutenant anglais vole seul en éclats.
+
+--Pourquoi m'épargner? demande Owen.
+
+Sans-Peur, entouré d'ennemis, ne peut répondre. Taillevent à sa gauche,
+Parawâ à sa droite, faisaient des moulinets, l'un avec sa hache, l'autre
+avec son _méré_. Sans-Peur était protégé par ses fanatiques insulaires
+polynésiens, trop heureux de mourir pour lui en criant:
+
+--Le _Lion de la mer_ ne meurt pas!
+
+Chose merveilleuse, quoiqu'il essuyât à chaque instant le feu des
+Anglais, il n'avait reçu que des blessures sans gravité.
+
+Semblable au dieu de la guerre navale, il donnait ses ordres avec un
+calme superbe. Laissant au peloton sacré de Taillevent et de Parawâ le
+soin de défendre sa propre vie, il veillait surtout à ce que les Anglais
+ne pussent défaire les systèmes d'amarrage. Aussi, plusieurs fois, au
+lieu de se garantir lui-même, déchargea-t-il ses pistolets sur des
+gabiers ennemis trop intelligents ou trop alertes.
+
+Roboam Owen s'était retiré sur le bastingage de tribord, et de là
+dirigeait les mouvements des matelots anglais, qui ne gagnaient plus un
+pouce de terrain sur la deuxième division des corsaires.--A la vérité,
+ceux-ci ne combattaient plus à découvert, car ils avaient improvisé une
+sorte de retranchement à l'aide des espars brisés, des voiles de la
+frégate tombées avec leurs vergues, des hamacs anglais jetés hors du
+bastingage de bâbord, et d'un amas d'ustensiles sur lesquels
+s'entassaient les cadavres.
+
+_L'Hirondelle_ était à perte de vue.
+
+Gabriel, Camuset, Liméno et les Quichuas auxiliaires avaient été
+recueillis par les balses.
+
+--Tout va bien! dit Sans-Peur, qui haussa les épaules en entendant le
+commodore Wilson donner l'ordre de démarrer et de diriger sur les
+abordeurs deux canons chargés à mitraille.
+
+--Trop tard!... monsieur le commodore... trop tard! s'écria Léon.
+
+Tous les Anglais à la fois poussèrent un cri d'horreur;--la frégate
+enfonçait sans bruit maintenant, sa cale et son entrepont étaient noyés
+au ras des sabords de la batterie;--le vaisseau _engageait_.
+
+Le vaisseau _engageait_, c'est-à-dire qu'il penchait au point de courir
+risque de chavirer comme un frêle canot.
+
+--Sauve qui veut!... sauve qui peut!... reste qui voudra!... crie
+Sans-Peur en se précipitant tête baissée au milieu des ennemis.
+
+Le rempart des corsaires s'écroula; les deux canons démarrés roulèrent
+sur bâbord; il devint impossible de se tenir sur le pont, où apparut
+enfin le blême Pottle Trichenpot, jusque-là prudemment caché dans les
+batteries intérieures.
+
+Taillevent le vit, mais ne put l'ajuster. Il fut renversé comme Parawâ
+et Sans-Peur lui-même. Abordeurs, abordés, Anglais, corsaires, vivants
+ou morts, tous tombèrent pêle-mêle avec les amas de débris, d'armes ou
+d'instruments qui n'étaient pas solidement amarrés.
+
+La confusion de cet instant est inexprimable.
+
+Les hommes accrochés aux pavois ou aux cordages furent les seuls que
+n'entraîna pas le mouvement d'inclinaison.
+
+Roboam Owen, se tenant au bastingage de tribord, fut de ce petit nombre.
+Avec son admirable sang-froid, il attendait la catastrophe.
+
+Alors Tom Lebon laissa son épissure interminée.
+
+--Le combat est fini! murmura-t-il, je veux au moins me noyer en
+embrassant mon matelot.
+
+Il se laissa glisser par un cordage et atteignit l'endroit où il avait
+vu tomber Taillevent.
+
+ * * * * *
+
+Gabriel, qui avait pris le commandement général des balses, frémit,
+s'agenouilla et pria Dieu pour le salut de son noble père.
+
+Liméno pleurait.
+
+Camuset Barberousse, qui commençait à devenir grognard, jura
+consécutivement en anglais, en français, en espagnol, en langue quichua
+et en langue polynésienne. Son coeur battait avec violence. Il voyait la
+frégate plonger en attirant le vaisseau dont on découvrait le pont
+sanglant et dans un état de désordre indescriptible.
+
+La bataille entre les hommes était terminée.
+
+La lutte entre les deux navires commençait en quelque sorte,--car ce
+n'était plus deux navires animés par leurs équipages, mais deux masses
+inertes et matérielles qui se combattaient maintenant.
+
+
+
+
+XLIX
+
+LA CORDE AU COU.
+
+
+Le vaisseau plein d'air opposait la résistance de sa vaste capacité. La
+frégate cramponnée à lui l'attaquait par la pesanteur de son artillerie
+et de tous les corps lourds arrimés dans sa coque pleine d'eau.
+
+Ces deux forces se firent équilibre durant une minute entière, minute
+longue comme un siècle, pendant laquelle faillit recommencer le combat.
+
+Les hommes avaient eu le temps de se relever et de se reconnaître.
+
+Sans-Peur donnait ses ordres à voix basse; il rampait, ainsi que
+Taillevent et Parawâ, vers la roue du gouvernail, dont les corsaires
+n'avaient jamais pu s'emparer.
+
+Or, l'abordage ayant eu lieu par le côté d'où soufflait le vent, il
+s'ensuit que la brise très fraîche qui venait de terre gonflait les
+voiles et contribuait à soutenir le vaisseau. L'inverse se serait
+produit si l'abordage avait eu lieu du bord opposé, c'est-à-dire, si le
+vent avait tendu à faire pencher _l'Illustrious_ dans le sens où _le
+Lion_ l'attirait.
+
+Le Commodore Wilson avait toujours eu soin de conserver cet
+avantage;--un coup de barre au gouvernail pouvait le lui faire perdre,
+surtout si les corsaires, selon les derniers ordres de Sans-Peur,
+réussissaient à couper certains cordages, techniquement _les écoutes des
+focs_.
+
+Les écoutes des focs étaient fort loin, les matelots expédiés dans leur
+direction devaient être massacrés ou faits prisonniers avant de les
+atteindre. La roue du gouvernail était tout près, mais encore fallait-il
+s'en saisir.
+
+La pression de la mer sur les sabords de la batterie basse fut si
+violente, que trois d'entre eux cédèrent. Les flots entrèrent dans le
+vaisseau.
+
+--Ah! Ah! nous y sommes! cria Sans-Peur.
+
+Plusieurs de ses derniers compagnons n'hésitèrent plus à se jeter à la
+nage.
+
+Pottle Trichenpot, blotti au pied du mât d'artimon, tremblait de tous
+les membres. Roboam Owen sourit de pitié.
+
+Le commodore Wilson ne donna aucune marque de faiblesse, mais il était
+exaspéré;--il en avait bien le droit.
+
+Au moment où, le poignard en main, Sans-Peur allait se jeter sur l'homme
+de barre et saisir la roue du gouvernail, il se trouva en face de Roboam
+Owen, qui lui dit:
+
+--A quoi bon?... Assez de sang!... capitaine, et mourons amis si vous le
+voulez bien.
+
+Tom Lebon ouvrait les bras à Taillevent.
+
+Quant à Parawâ, il venait d'être renversé de nouveau par un soldat de
+marine qui s'accrochait à ses jambes.
+
+Un nombre infini de petites scènes analogues, terribles, touchantes,
+grotesques ou exécrables eurent lieu pendant cette minute de
+_l'engagement_ du vaisseau, instant dramatique s'il en fût.
+
+Mais soudain des craquements, comparables au bruit que rendrait une
+forêt foudroyée, furent suivis d'un second bouleversement général.
+
+Toutes les amarres cassaient.
+
+_Le Lion_ coulait, laissant suspendus au vaisseau des fragments de sa
+mâture ou de son plat-bord, mais, d'autre part, entraînant dans les
+profondeurs de la mer d'énormes pièces de charpente arrachées au
+vaisseau lui-même.
+
+L'abîme se creusa,--les flots soulevés passèrent par-dessus
+_l'Illustrious_ brusquement rejeté sur tribord, où roulèrent tous les
+hommes et tous les apparaux entassés.--Les deux canons démarrés
+bondirent d'une telle force, qu'ils brisèrent la muraille et
+disparurent.
+
+L'action des voiles, combinée avec l'épouvantable oscillation du
+vaisseau, le pencha sous le vent si fort qu'il faillit _engager_ coup
+sur coup dans le sens opposé. Le moindre poids ajouté à tribord l'eût
+fait chavirer. Si ses sabords de ce côté n'avaient été fermés aussi bien
+que ceux de l'autre, il coulait.--Enfin, le gouffre ouvert par la
+frégate l'attira, il glissa sur la pente du tourbillon et fut si près de
+sombrer, que Sans-Peur prit la main du lieutenant Owen en répétant:
+
+--Mourons amis!...
+
+Mais _l'Illustrious_ ne sombra pas plus qu'il n'avait coulé ou chaviré.
+
+Sans-Peur se vit seul au milieu des Anglais:
+
+--Non, capitaine, nous ne mourrons pas, lui dit Roboam Owen. Soyons donc
+amis dans la vie comme vous daigniez consentir à ce que nous le fussions
+dans la mort.
+
+Il était absolument impossible de rallier les corsaires survivants.
+Dispersés et confondus avec les Anglais, ils furent tous faits
+prisonniers.
+
+Taillevent se rendit à Tom Lebon, Sans-Peur au lieutenant Owen; Parawâ
+fut garrotté par les marins et soldats qui l'entouraient; la plupart des
+matelots corsaires furent pris de même.
+
+Blessés tous tant qu'ils étaient, ils demeuraient au nombre de trente.
+Les Anglais avaient perdu près de quatre cents hommes.
+
+Depuis longtemps alors, _l'Hirondelle_ avait disparu, masquée par les
+terres.
+
+Isabelle, durant de longues et cruelles années, devait ignorer l'issue
+du combat, le sort de son époux et celui de son fils Gabriel.
+
+Sans-Peur jeta un regard sur l'horizon, vit les balses en sûreté,
+calcula que _l'Hirondelle_ était hors de péril, et sourit avec orgueil
+en répliquant à Owen:
+
+--Dans la vie, lieutenant, dans la vie, je le veux bien; mais ce ne sera
+pas pour longtemps.
+
+--Que voulez-vous dire, capitaine?
+
+Sans-Peur s'abstint de répondre. Il voyait que _l'Illustrious_, entraîné
+par le courant, allait se perdre corps et biens sur _le Verdujo_.
+
+ * * * * *
+
+Pottle Trichenpot, respirant enfin, s'approchait du commodore Wilson:
+
+--Vengeance!... vengeance!... Vous allez, j'espère, faire pendre ces
+pirates sur-le-champ.
+
+--Voyez ces cordes à bout de vergue!
+
+Cinq minutes après, les trente blessés avaient la corde au cou.
+
+Tom Lebon voulait embrasser Taillevent.
+
+--Chut! pas de bêtises, matelot!... dit le maître. Va dans ton coin!...
+n'ayons pas tant l'air d'être frères!
+
+Tom Lebon comprit, et se retira en faisant ce dilemme:
+
+--S'ils sont pendus sans miséricorde, ce n'est pas mes embrassades qui
+changeront rien à la chose; mais si par chance ils restent prisonniers,
+elles m'empêcheraient de les servir.--Feignons donc une feinte.
+Cachons-nous pour mieux pleurer!...
+
+--Mille millions de badrouilles de barbarasses du grand caïman
+d'enfer!... nous y voilà donc!... grommelait Taillevent. Pendus comme
+des chiens! pendus comme des renégats, par ce Wilson que j'étais tant
+d'avis de pendre!... Et voir ce Pottle Trichenpot, là, sur la
+dunette!... Ah! mon capitaine, j'ai souventes fois eu tort en grognant
+rapport à vous; mais cette fois-ci, sans être ce qui s'appelle un capon,
+j'ai bien peur d'avoir raison une fois de trop.
+
+Tous les corsaires ne prenaient pas aussi philosophiquement la
+situation:
+
+--Camarades! leur demande Sans-Peur, tenez-vous beaucoup à être
+sauvés?... préférez-vous la vie à la perte totale du vaisseau?
+
+--Capitaine, riposte l'un d'eux, m'est avis que nous n'avons pas le
+choix.
+
+--Vous l'avez, au contraire!... partez!...
+
+--_Pi-hé_!... le _Lion de la mer_ ne meurt pas! s'écrie
+Baleine-aux-yeux-terribles.
+
+Suivant son usage, il comptait sur un miracle.
+
+--Tiens!... murmura Taillevent, est-ce que je vais encore avoir tort,
+moi?...
+
+--Cela se pourrait, dit Sans-Peur en riant.
+
+Les corsaires en rang, chacun avec un noeud coulant autour du cou,
+regardaient curieusement leur capitaine.
+
+--A parler franc, dit l'un d'eux, on veut bien se faire écharper sans
+regret, on aurait coulé tout à l'heure avec plaisir; mais n'avoir plus
+aucune chance de sauvetage, dame!... c'est dur!
+
+--Bien!... Vous m'êtes chers! vous vous êtes bravement conduits!... Ma
+vie, à moi-même, peut encore être plus utile que la perte de
+_l'Illustrious_. Je vous sauverai...
+
+Cependant, les apprêts de la pendaison générale étaient finis. A chaque
+noeud correspondait une corde sur laquelle les Anglais s'apprêtaient à
+tirer au commandement de _Hissez_!...
+
+Après quelques observations respectueuses, Roboam Owen protestait
+hautement.
+
+--Au nom du Ciel! commodore Wilson, ne traitez pas en pirates ces braves
+prisonniers de guerre!... Ne violez pas le droit des gens!...
+Oubliez-vous que le noble comte de Roqueforte nous a fait grâce de la
+vie?
+
+--Hissez, mais hissez donc! disait Pottle Trichenpot.
+
+--Silence, impudent valet! dit le lieutenant Owen.
+
+--Monsieur Owen, rendez-vous aux arrêts! dit sévèrement le commodore.
+
+--Ne vous y rendez pas! interrompit Sans-Peur d'une voix éclatante et en
+langue anglaise. Avant cinq minutes, _l'Illustrious_ touchera sur _el
+Verdujo_!... Un seul homme peut le sauver... c'est moi!... Je suis
+maître de vos vies à tous, mille fois plus que vous ne l'êtes de la
+mienne...
+
+--Hissez!... commanda froidement le commodore.
+
+--Ne hissez pas! hurla Pottle Trichenpot en proie à une terreur
+nouvelle.
+
+--Ne hissez pas, je vous le conseille!... dit Sans-Peur aux marins
+anglais.
+
+L'état-major entier priait le Commodore de suspendre l'exécution.
+
+--Tiens bon!... dit-il enfin avec humeur.
+
+Ce commandement, qui est le contre-ordre maritime, fit dire à
+Taillevent:
+
+--Allons!... ça y est!... j'aurai tort!... C'est clair, j'aurai tort...
+Jésus Seigneur, grand merci!
+
+
+
+
+L
+
+LE PLUS GRAND DES CRIMES.
+
+
+Le vaisseau, drossé par le courant, n'obéissait plus à ses voiles. Le
+danger annoncé par Sans-Peur devenait évident.
+
+--Quatre minutes encore!... J'en consacre une à dicter mes conditions,
+et trois à vous sauver; mais l'état-major entier va jurer devant Dieu et
+sur l'honneur que tous mes compagnons et moi serons mis en liberté
+ensemble sur l'archipel des îles Marquises... J'ai dit!... Ne perdez pas
+de temps, monsieur Wilson!
+
+Sans-Peur se tourna vers ses compagnons.
+
+--Remerciez-moi, camarades, leur dit-il, car il m'en coûtera beaucoup de
+sauver un vaisseau anglais.
+
+Prenant d'avance le commandement, Sans-Peur ordonnait aux maîtres et
+contre-maîtres de faire larguer les perroquets.
+
+--Il faudra charger de toile!... Gagnez du temps, vous autres!... et
+déblayons le pont!... vivement!...
+
+L'équipage anglais tout entier désirait ardemment que Sans-Peur montât
+sur la dunette pour diriger la manoeuvre.
+
+Déjà les cordes fatales cessaient d'être roidies; on déblayait à la hâte
+le champ de manoeuvre, et chacun des matelots anglais parait ou réparait
+quelque cordage courant.
+
+--Jurez-vous?... demanda le corsaire.
+
+--Oui, je jure que vos conditions sont acceptées! dit Wilson.
+
+Roboam Owen ajouta:
+
+--Je jure sur le Christ que la vie et la liberté du capitaine Léon de
+Roqueforte seront respectées à notre bord après le sauvetage du
+vaisseau.
+
+Les autres officiers anglais levèrent la main.
+
+Déjà les matelots dégarrottaient les prisonniers.
+
+--A l'hôpital mes blessés! leur dit Sans-Peur en se dirigeant vers la
+dunette.
+
+Taillevent et trois autres corsaires se placèrent par ses ordres à la
+roue du gouvernail.
+
+--Pilotez! monsieur... dit le commodore armant ses pistolets. Mais
+malheur à vous si nous touchons!
+
+--Je ne pilote pas!... Je commande!... répondit fièrement Sans-Peur.
+
+Et sans attendre la réplique du Commodore, il fit gouverner droit sur la
+roche _el Verdujo_, cet écueil tranchant comme la hache du bourreau, sur
+lequel, au début de sa carrière d'aventures, il avait failli périr avec
+son fidèle Taillevent.
+
+En même temps, il établit toute la toile possible. Les mâts du vaisseau,
+ébranlés par les secousses précédentes, gémissaient, ployaient et
+craquaient sourdement.
+
+On courait avec une effroyable rapidité sur le récif, où la grosse mer
+brisait furieuse.
+
+Les Anglais s'effrayèrent; des murmures se firent entendre sur l'avant.
+
+Le commodore Wilson pâlissait.
+
+--Que faites-vous donc, monsieur? dit-il d'un ton menaçant.
+
+--Je pilote!... répondit Sans-Peur avec dédain.
+
+Puis d'une voix impérieuse:
+
+--Silence à bord!... silence partout!... Lieutenant Owen, faites
+observer le silence! maîtres et contre-maîtres, je commande le
+silence!... «--ATTENTION! PARE À VIRER!...»
+
+Avec un silence qui tenait du prodige, les matelots anglais se
+préparèrent au virement de bord.
+
+Le lieutenant Owen, après un moment d'hésitation, monta sur la dunette,
+quoiqu'il eût reçu l'ordre de se rendre aux arrêts.--Il allait demander
+de rester sur le pont jusqu'à la fin des manoeuvres.
+
+--Monsieur le commodore, dit alors Sans-Peur, j'ai retenu d'autorité M.
+le lieutenant Owen, dont j'ai besoin ici. Mais il serait de bon goût de
+lever ses arrêts....
+
+--Que me parlez-vous d'arrêts pendant cette manoeuvre téméraire? riposta
+Wilson, dont les pistolets armés étaient toujours dirigés sur Sans-Peur.
+
+--J'utilise les instants. J'ai rangé vos gens à leurs postes, mais nous
+avons encore plus d'une minute devant nous, monsieur le
+commodore!...--Restez ici, lieutenant Owen. «--Du vent dans la voile,
+timoniers, _près et plein_!...»--Vous n'avez pas répondu, monsieur
+Wilson?
+
+--Les arrêts du lieutenant Owen seront levés si vous sauvez le vaisseau.
+
+Sans-Peur, qui ne commandait et ne parlait qu'en langue anglaise, dit à
+très haute voix:
+
+--Sachez, monsieur le commodore, que je ne trahis jamais!... J'ai
+annoncé que je sauverais votre navire, je me suis engagé à le sauver!...
+Ma parole suffit... «--Fermez tous les sabords!...»
+
+Les mantelets des sabords défoncés furent remplacés aussitôt.
+
+Peu après, _l'Illustrious_ entra dans la zone d'écume qui tourbillonnait
+autour du récif.
+
+--Trahison! nous sommes perdus! hurla Pottle Trichenpot.
+
+--Silence donc, misérable! dit le lieutenant Owen en lui mettant un
+mouchoir sur la bouche.
+
+Wilson fut tenté de brûler la cervelle à Sans-Peur, qui laissait courir
+à toute vitesse, quoiqu'on ne fût plus qu'à une longueur de navire de la
+roche _le Bourreau_.
+
+Le vaisseau plongeait dans les lames, qui le couvrirent. Il penchait sur
+tribord presque autant qu'au moment où le poids du _Lion_ avait failli
+l'entraîner. Le ressac des flots brisés rejaillissait sur les points les
+plus hauts de la mâture. Un remous aussi blanc que la neige enveloppait
+sa vaste coque comme un linceul. La pluie saline qui l'inondait
+miroitait au soleil; elle avait les brillantes couleurs du prisme.
+Jamais dangers de mort ne revêtirent plus splendide parure.
+L'arc-en-ciel parsemait d'or et de rubis le chemin du naufrage.
+
+Attiré par le gouffre, l'Illustrious descendait sur la pente d'une vague
+colossale.
+
+La colère ou l'effroi furent cause que le commodore fit feu au moment
+précis où Sans-Peur criait enfin:
+
+--A DIEU VAT!...
+
+Tom Lebon fila les écoutes des focs.
+
+Taillevent et ses camarades poussèrent la barre dessous.
+
+Sans-Peur, atteint par deux balles, tombait inanimé entre les bras du
+lieutenant Roboam Owen.
+
+Le vaisseau anglais, en continuant de virer de bord, entra dans le
+contre-courant dont Léon avait si bien calculé la puissance. Plus vite
+qu'une flèche, il fut jeté au large.
+
+Il était sauvé.
+
+La main sur le coeur de la victime, l'officier irlandais s'écria:
+
+--Commodore Wilson, vous venez de commettre le plus grand des
+crimes!...
+
+
+
+
+ÉPILOGUE
+
+
+Le paquebot _l'Hirondelle_, grâce à sa marche supérieure, échappa,--mais
+non sans périls,--à tous les croiseurs ennemis et atterrit au Havre, où
+l'armateur Plantier devait compte de sommes immenses à la comtesse de
+Roqueforte.
+
+L'honnête associé de Sans-Peur le Corsaire s'en acquitta
+scrupuleusement, sans discontinuer de s'occuper des intérêts de sa
+famille et des grandes opérations de l'Océanie.
+
+La propagation de la foi devait être la préoccupation constante des
+enfants de Léon de Roqueforte.
+
+Établie à Paris, dans un des plus beaux hôtels du faubourg Saint-Honoré,
+Isabelle dirigeait l'éducation de Léonin, de Lionel et de
+Clotilde.--Jamais elle ne perdit l'espoir de revoir son mari, ni son
+fils Gabriel, qui prit une part superbe, comme l'attestent les annales
+du Pérou, à la grande insurrection dont l'issue fut l'indépendance des
+colonies espagnoles.
+
+Digne épouse de Léon de Roqueforte, le _Lion de la mer_, la comtesse
+élevait ses deux fils jumeaux dans le dessein de les envoyer à la
+recherche de leur père et de leur frère, de continuer l'oeuvre
+gigantesque de Sans-Peur et de le venger s'il avait péri.
+
+Ce dessein fut accompli, les faits et gestes des jumeaux de la mer
+montant des navires jumeaux peuvent défrayer une épopée.
+
+L'on doit à Léonin l'invention des engins les plus formidables.
+
+Lionel fut surtout sauveteur.
+
+Digne fille d'Isabelle, Clotilde joua aussi outre-mer un grand rôle,
+mission pieuse qui a contribué aux progrès du culte catholique.
+
+ * * * * *
+
+Chaque soir, en l'hôtel de Roqueforte, maîtres et serviteurs priaient
+ainsi en commun:
+
+--Seigneur, si Léon et Gabriel sont vivants, protégez-les!... s'ils sont
+morts, prenez pitié de leurs âmes!...
+
+Et ensuite, avec Liména, on priait de même pour son époux Taillevent et
+son fils aîné Liméno.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+Chapitres Pages
+
+I. L'Amazone et le _Lion_............... 5
+
+II. Désappointements..................... 9
+
+III. Reconnaissance....................... 12
+
+IV. Le _Lion de la mer_.................. 15
+
+V. Branle-bas de combat................. 23
+
+VI. Mariage de haute lutte............... 29
+
+VII. Pavois et adieux..................... 47
+
+VIII. La chambre nuptiale.................. 58
+
+IX. Maître Taillevent.................... 63
+
+X. Droits des prisonniers............... 66
+
+XI. Les oreilles de Camuset.............. 69
+
+XII. Stratagèmes et ruses de guerre....... 77
+
+XIII. Toujours trop bon!................... 83
+
+XIV. Idées de Corsaire.................... 86
+
+XV. Relâche de trois jours............... 99
+
+XVI. Journal de route..................... 102
+
+XVII. Le grand chef des Condors
+ et Baleine-aux-yeux-terribles...... 109
+
+XVIII. Salves des éléments.................. 118
+
+XIX. Tremblement de terre................. 121
+
+XX. Vastes desseins...................... 128
+
+XXI. Les débuts du _Lion_................. 135
+
+XXII. Derrière le rideau................... 140
+
+XXIII. Histoire de dix années.
+ Origines de la légende............. 144
+ Le chemin de Versailles............ 150
+ Entortillé par le roi.............. 155
+ Dans le grand Océan................ 159
+ Retours et chute du rideau......... 166
+
+XXIV. Le sommeil de la lionne.............. 171
+
+XXV. Problème résolu...................... 176
+
+XXVI. L'île de Plomb....................... 179
+
+XXVII. A la poudre.......................... 187
+
+XXVIII. Coups de main........................ 191
+
+XXIX. Naissances, mariage, baptêmes........ 193
+
+XXX. Pottle Trichenpot.................... 197
+
+XXXI. Bataille de Quiron................... 201
+
+XXXII. Mort du cacique de Tinta............. 209
+
+XXXIII. Roboam Owen.......................... 213
+
+XXXIV. Les franges d'or..................... 216
+
+XXXV. Douleur royale....................... 225
+
+XXXVI. Le jeune prince...................... 236
+
+XXXVII. L'opinion publique à Lima............ 246
+
+XXXVIII. Entrée au bal........................ 250
+
+XXXIX. Vive la paix!........................ 255
+
+XL. Esquisse à grands traits............. 263
+
+XLI. Le commodore Wilson.................. 270
+
+XLII. Les Lionceaux de la Mer.............. 276
+
+XLIII. L'Hirondelle......................... 279
+
+XLIV. Stratagèmes de retraite.............. 283
+
+XLV. Séparations.......................... 288
+
+XLVI. A l'abordage......................... 291
+
+XLVII. Fermez les sabords!.................. 296
+
+XLVIII. Sauve qui peut!...................... 301
+
+XLIX. La corde au cou...................... 306
+
+L. Le plus grand des crimes............. 312
+
+ ÉPILOGUE............................. 316
+
+
+8470.--ABBEVILLE, TYP. ET STÉR. A. RETAUX.--1886.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Sans-peur le corsaire, by Gabriel de La Landelle
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SANS-PEUR LE CORSAIRE ***
+
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+Produced by Jean-Adrien Brothier, Laurent Vogel and the
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+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
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+will be renamed.
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
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+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
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+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
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+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
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+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+1.E.9.
+
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+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
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+License terms from this work, or any files containing a part of this
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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