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+The Project Gutenberg EBook of Relation de l'Islande, by Isaac de La Peyrère
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Relation de l'Islande
+
+Author: Isaac de La Peyrère
+
+Release Date: July 7, 2007 [EBook #22011]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RELATION DE L'ISLANDE ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+
+
+
+
+ RELATION
+ DE
+ L'ISLANDE.
+
+
+ A PARIS,
+
+ Chez LOUIS BILLAINE, au second
+ pillier de la grand' Salle du Palais, à la
+ Palme, & au grand Cesar.
+
+ M. DC. LXIII.
+
+
+
+
+A SON ALTESSE SERENISSIME MONSEIGNEUR LE PRINCE.
+
+
+MONSEIGNEUR,
+
+_Si vostre Altesse Serenissime me fait l'honneur de m'acorder la grace
+que je luy demànderay quelque jour, d'escrire les Merveilles de sa Vie;
+je feray son Panegirique en faisant son Histoire: Et la narration toute
+nuë des esclatantes actions qu'Elle a faites, efacera tout ce que
+l'antiquité a dit & escrit des plus Grâns-guerriers & des plus
+Grâns-hommes des siecles passez. En atàndant, MONSEIGNEUR, que j'aye
+l'esprit ràmply du Genie, qui m'inspire une si haute pànsee; je Vous
+suplie tres humblement de trouver bon que je die en ce lieu: Que Vos
+inclinations ne sont pas toutes pour la guerre: Que Vous en avez d'aussi
+fortes pour les beles letres: Et que l'ardeur incomparable de Vostre
+Esprit, Vous porte aussi avant dans les sciànces, que cele de Vostre
+Coeur Vous engage dans les combats._
+
+_Trouvez bon aussi, MONSEIGNEUR, qu'en Vous donnant le divertissemànt
+d'une Relation, que j'ay autrefois escrite à M. de la Mote le Vayer,
+illustre par son rare savoir, & par le glorieux employ que sa Vertu luy
+a aquis aupres d'un si Grand Prince, qu'est le FRERE UNIQUE DE NOSTRE
+GRAND ROY; J'entretiene V. A. ser.^me de quelques reflexions que j'ay
+faites, sur ce que les anciens Geografes n'ont presque rien connu du
+globe de la terre, ou qu'ils n'en ont connu que de fort petites parties.
+Ils ont creu que toute l'estàndüe de ce globe, qui est entre les deux
+Tropiques, & qu'ils ont apelée, _Zone Torride_, estoit inhabitée &
+inhabitable. Ils n'ont seu du levant, que ce qui est au deça du Gange, &
+presque rien au delà, que par presomption & par oüy dire. Ils ont fixé
+leur couchant aux Isles fortunées, qui sont aparamment nos Canaries. Ils
+se sont imaginez que la mer Hiperborée, & que l'Islande, dont je fay icy
+la relation, estoient les derniers termes de ce que l'on pouvoit
+descouvrir du Septàntrion. Et ne sachant que dire de la Terre Australe,
+ils l'ont telement ignorée, qu'ils se sont figurez que c'estoit la
+demeure des Morts, & la fable de leurs Enfers._
+
+ Illam, _dit le Poëte,_
+ Sub pedibus Stix atra videt,
+ Manesque profundi.
+
+_Je ne parleray pas de quelques Peres de l'Eglise, qui ont eu de si
+grandes lumieres pour les choses du Ciel, & si peu de connoissance de
+celes de la Terre; qu'ils ne se sont peu persuader qu'il y eust des
+Antipodes; & n'ont seu compràndre, par queles raisons ils estoient eux
+mesmes Antipodes à ceux qui estoient les leurs._
+
+_J'avoüe, MONSEIGNEUR, que nôtre siecle est beaucoup plus esclairé que
+n'ont esté les precedàns. J'avoüe que depuis deux cens ans, il y a eu
+des Mariniers, & plus hardis, & plus savans sans comparaison, que
+n'estoit l'ancien Tifis des Argonautes. Et j'avoüe que l'on a penetré le
+monde dans toutes ses parties, beaucoup au delà de ce que les plus
+celebres Geografes de l'antiquité nous en ont apris. Cela n'empesche
+pas, MONSEIGNEUR, que nous ne soyons toujours dans une profonde
+ignorance de ce qui se peut ancore descouvrir, & qui nous est inconnu de
+la Terre universele. Je craindrois de passer pour extravagant, si
+j'avançois déterminément, que nous n'en connoissons que la moitié. Mais
+je diray sans hesiter, que nous n'en connoissons pas les deux tiers; &
+que ce qui reste à descouvrir, va sans contredit au delà du tiers._
+
+_Il me sera aisé de le démontrer quand je diray, que nous ne connoissons
+presque rien de ce qui est au delà des deux cercles polaires. Que le
+cercle arctique passe à l'extremité de l'Islande Septàntrionale; & que
+nous n'avons qu'éfleuré les bords du Groenland, au delà de la mer
+Glacée, qui separe cete Isle de ce continànt. Cecy est considerable,
+MONSEIGNEUR, que le cap Farvel, qui est du Groenland, & au Nor-oüest de
+l'Escosse, est entre le 60. & 61.^me degré d'elevation: Et que de ce cap
+au pole, il y a prés de trànte degrez de latitude, qui nous sont
+inconnus. Il est vray que toute la côste du Groenland, soit au Levant,
+soit au Couchant du cap Farvel, & dont on ne sauroit déterminer la
+longitude, n'est pas si meridionale que ce cap. Mais je suplie
+tres-humblement V. A. ser.^me de se represànter, qu'il y a une terre au
+Nort du Japon, que nos Geografes apelent, _la terre de Jesso_, tout à
+fait inconnuë à nos Matelots; quoy qu'elle soit d'une grandeur si
+prodigieuse, qu'elle a quarante-six degrez de latitude, sur vint & deux
+degrez de longitude._
+
+_Si nous passons du Nort au Sud, il se trouvera, MONSEIGNEUR, que ce qui
+est inconnu de la terre Australe, est de plus grande consequànce que ce
+que nous ignorons de la Septàntrionale. La grandeur de cete terre
+Australe, estonnera tous ceux qui la verront descrite dans nos cartes;
+s'ils considerent, qu'elle embrasse les deux Emisferes, depuis le Pole
+meridional, jusques à la ligne Equinoctiale; & aux endroits où la
+nouvelle Guinée unit les deux horisons. Cela seul, MONSEIGNEUR,
+emporteroit la moitié du monde, si ce qui est entre les bras de cete
+Terre, & au deça du cercle Antartique, soit de l'Asie, soit de
+l'Afrique, soit de l'Amerique, n'estoit descouvert, & dans le commerce.
+J'adjousteray, MONSEIGNEUR, à ce que j'ay dit: Que l'on ne sait pas
+ancore, si le Japon est Isle, ou Terre ferme: Et qu'il y a des espaces
+comme infinis au delà des Filipines, jusques à la côste du Perou, sur
+lesquels nos Geografes font passer la mer Pacifique. Ils inondent ce
+qu'ils ne connoissent pas; & noyent dans leurs Cartes, quantité de
+peuples qui se portent bien dans les terres qu'ils habitent._
+
+_Pour dire les choses, teles qu'elles pourroient estre, MONSEIGNEUR. Ce
+qui resteroit à descouvrir du Globe terrestre, iroit beaucoup au delà du
+tiers, & aprocheroit bien fort de la moitié, si la nouvele Guinée, qui
+joint les deux bouts de la terre Australe, joignoit aussi la Tartarie, &
+l'Amerique, du costé du Septàntrion, comme il y en a qui le croyent.
+L'Ocean ne seroit plus en ce cas, la ceinture de la Terre; au contraire,
+la Terre seroit la ceinture de l'Ocean. Et ce qui seroit bien
+surprenant, pour ne pas dire incroyable; on pourroit frayer divers
+chemins, pour aler par terre d'un pole à l'autre._
+
+_Je ne doute pas, MONSEIGNEUR, que tant de Peuples inconnus, ne soient
+quelque jour connus, pour avoir la connoissance de Dieu, & cele du
+mistere de son Fils, mort pour nos ofànces, & resuscité pour nôtre
+justification. C'est pour cela qu'il est écrit. [En marge: Daniel. 7.]
+_Que tous Peuples, que toutes Nations, & que toutes Langues, adoreront
+Dieu, & le serviront._ [En marge: Joel. 2.] _Que Dieu versera de son
+Esprit sur tous les hommes de la terre._ [En marge: Jeremie 31.] _Et que
+tous les hommes de la terre connoitront Dieu, depuis le plus grand
+jusques au plus petit._ La mesme Escriture Sainte nous enseigne, que
+Dieu establira un Roy, pour estre le Conducteur, & le Souverain, de tous
+les Peuples de l'Univers; & pour respàndre la Predication de son
+Evangile dans toutes les contrées du monde. Dieu parlant à ce Roy par
+son Profete Isaie, luy dit ces paroles, tres considerables à ce propos.
+[En marge: Chap. 55.] _Tu apeleras la Nation que tu ne connoissois pas;
+& la Nation qui ne te connoissoit pas, te desirera, & coura apres toy.
+Ce sera à-cause de moy, qui suis ton Seigneur, & ton Dieu; & à-cause de
+mon [En marge: Jesus-Christ.] SAINT, qui est le Saint de mon peuple
+Israel. C'est pour cela que je t'ay exalté, & c'est pour cela que je
+t'ay glorifié._
+
+_Je ne croy pas, MONSEIGNEUR, que l'on doive trouver estrange le zele
+que j'ay, estant nay François, si je dis que la Profetie se doit
+entàndre d'un Roy de France. J'ay outre cela beaucoup de raisons qui me
+le persuadent. Il me sufira de dire, que toutes les conjectures, &
+toutes les aparànces, me font presumer que la Profetie regarde nostre
+GRAND ROY. Car il a toutes les qualitez, de Majesté, de Justice, & de
+Valeur, que l'Escriture Sainte atribuë à ce Roy Profetique. S'il n'a pas
+tout le temps qui sera requis, pour achever une si vaste entreprise,
+qu'est la conqueste du Monde; Il ouvrira sans doute, & aplanira un grand
+chemin à son GLORIEUX SUCCESSEUR, pour l'assujetir de bout en bout. Ce
+qui me fortifie dans cete croyance, est, que pour seconder les hauts
+desseins de nostre VICTORIEUX MONARQUE; le Ciel luy a donné un Prince de
+son sang, tel que VOUS, MONSEIGNEUR, dont les Conseils peuvent estre
+apelez, CONSEILS DE DIEU, comme l'Histoire Sainte qualifie les conseils
+des grâns Politiques: Et dont L'ESPÉE aura la mesme vertu, qu'avoit cele
+de GEDEON, contre les enemis du nom Chrestien. Je n'ay pas assez de vie
+pour voir de si grandes choses. Mais j'ay toute la passion qu'il faut
+pour les souhaiter. J'ay aussi tous les santimàns qui m'obligent d'estre
+avec respêt & soumission,_
+
+MONSEIGNEUR,
+
+de V. A. Ser.^me
+Le tres-humble, tres-obeïssant & tres-fidele serviteur,
+LA PEYRERE.
+
+
+
+
+TABLE DES CHOSES
+Contenües aux Articles de cete Relation.
+
+
+I. L'Auteur de cete Relation n'ayant pas esté en Islande, escrit ce
+qu'il en a leu & ouy dire.
+
+II. De la situation, & de la grandeur de l'Islande.
+
+III. De ses jours, les plus longs, & les plus courts.
+
+IV. De quoy on se nourrit en Islande, & de quoy on s'y chaufe.
+
+V. Des Glaces qui se destachent du Groenland, & ce qu'elles aportent en
+Islande, où elles abordent.
+
+VI. Des pâturages de l'Islande, du lait, & du beurre; Et des farines qui
+se font de poissons secs.
+
+VII. Des Eaux de l'Islande.
+
+VIII. Des Lacs de diverse & d'estrange nature, qui sont en Islande.
+
+IX. Des Minieres de soufre qui y sont. Et du Mont Hecla.
+
+X. Les Islandois croyent, qu'il y a des Ames dannées qui brulent, &
+d'autres qui gelent.
+
+XI. Evenemànt extraordinaire avenu en Islande.
+
+XII. Du trafic que l'on fait en Islande. Et des Filles Islandoises.
+
+XIII. Des Festins des Islandois.
+
+XIV. Des coutumes sauvages des Islandois.
+
+XV. Des Demons apelez Droles. Et des Islandois qui vàndent le vànt.
+
+XVI. Des sortileges des Islandois.
+
+XVII. De l'ancien Gouvernemànt de l'Islande. De la Justice qui s'y
+exerce. ibid.
+
+XVIII. L'Islande assujêtie aux Rois de Norvege, & en suite, aux Rois de
+Danemark.
+
+XIX. De l'anciene, & nouvele Religion, des Islandois.
+
+XX. Les anciens Islandois estoient grâns Pirates, & grâns Gladiateurs.
+
+XXI. Des Annales des Islandois.
+
+XXII. Des Poëtes Islandois.
+
+XXIII. Des Satyres Islandoises.
+
+XXIV. De la Poësie Islandoise.
+
+XXV. De l'amour que les Islandois ont pour leur patrie.
+
+XXVI. Les Islandois sont chicaneurs.
+
+XXVII. Des Maisons des Islandois.
+
+XXVIII. Des deux Eveschez, & des deux vilages, qui sont en Islande.
+
+XXIX. Des Evesques Islandois.
+
+XXX. Les Islandois sont joüeurs d'Eschets.
+
+XXXI. Continuation du mesme sujet.
+
+XXXII. Le langage Islandois est Runique.
+
+XXXIII. Quels ont esté les premiers habitans du Monde Arctique.
+
+XXXIV. Les Geans Cananeens ont peuplé le Monde Arctique.
+
+XXXV. Du grand Odin Asiatique.
+
+XXXVI. On nous fait acroire que les anciens Heros ont esté Geâns.
+
+XXXVII. Les Peuples du Septàntrion croyent estre de la race de Jafet.
+
+XXXVIII. La recherche est vaine, des premiers Peuples qui ont habité les
+parties du Monde, apres le Deluge.
+
+XXXIX. Preuve du precedànt article.
+
+XL. Suite de la mesme preuve.
+
+XLI. Resolution de la mesme preuve.
+
+XLII. Des premieres descouvertes qui ont esté faites de l'Islande.
+
+XLIII. D'Ingulfe creu premier fondateur des Islandois.
+
+XLIV. Que cete opinion n'est pas vraye.
+
+XLV. Preuve du precedànt article.
+
+XLVI. Suite de la mesme preuve. De l'Islande Payene & Chrestiene.
+ibidem.
+
+XLVII. La Tulé des Anciens est l'Islande d'aujourd'huy.
+
+XLVIII. De l'Ocean Deucaledonien.
+
+XLIX. L'Islande estoit habitée avant l'année 874.
+
+L. Preuve du precedànt article.
+
+LI. Les Gots ont introduit la barbarie dans l'Europe.
+
+LII. De la _Crimogée_, & du _Specimen Islandicum_, d'Angrimus Jonas.
+
+
+_Fin de la Table._
+
+
+
+
+AVIS,
+Touchant mon Ortografe.
+
+
+_Quoy qu'il n'y ait rien de resolu pour l'Ortografe de nostre Langue, &
+qu'il soit permis à qui que ce soit de s'en faire une, comme il
+s'imagine qu'elle devroit estre: Je ne veux pourtant pas me servir d'une
+liberté si publique, sans ràndre raison de cele que j'ay prise dans ce
+petit Ouvrage._
+
+_Je croy que nôtre escriture doit estre l'image de nôtre parole, tout
+ainsi que nôtre parole est l'image de nôtre pansée. Cela estant. Il me
+sàmble que nostre Ortografe se devroit conformer à nostre prononciation,
+qui fait nostre parole; & que l'on ne devroit pas nous obliger d'escrire
+par, _e_, ce que nous prononçons par, _a_; d'escrire par une letre
+double, ce que nous prononçons par une letre simple; ni d'escrire par,
+_h_, ce que nous prononçons sans aspiration._
+
+_Cete raison est fortifiée de l'exàmple des Italiens, dont la Langue a
+une perfection plus anciene que n'est la perfection de la nostre; si
+toutefois on doit apeler perfection, ce que l'Usage qui en est le
+maître, peut changer comme il luy plaît. Or les Italiens qui prononcent
+ce qu'ils escrivent, escrivent aussi ce qu'ils prononcent. Et je ne
+doute en façon du monde, que nos anciens Peres qui nous ont laissé leur
+Ortografe, n'ayent prononcé comme ils escrivoient. Ce que j'asseure
+d'autant plus librement, que les Valons d'aujourd'huy, qui parlent ce
+que nous apelons _Vieux Gaulois_, prononcent ces mots, _commencement_,
+_commendement_, _contentement_, &c. comme ils les escrivent par _e_, &
+non pas, _commancemant_, _commandemant_, _contantemant_, &c. comme on
+les prononce en France, par, _a_. Et par la raison que nous ne
+prononçons pas aujourd'huy ces mesmes mots, comme on les prononçoit le
+temps passé; Je m'estonne que l'on n'ait changé leur Ortografe, en mesme
+temps que l'on a changé leur prononciation. Car l'escriture estant,
+comme j'ay dit, l'image de la parole, l'Ortografe doit suivre la
+prononciation, comme l'ombre suit le corps._
+
+_J'avoüe que dans ces mots, _commàncemànt, commàndemànt, contàntemànt,
+&c._ l'_a_ ne doit pas estre prononcé avec toute sa force. Mais il est
+constant que ces mots, & leurs sàmblables, doivent estre prononcez, par,
+_a_. Puis donc qu'il ne s'agit que de donner une prononciation moins
+forte à cet, _a_; Il sufiroit ce me sàmble, de marquer cete maniere plus
+douce, par un accent grave, tel que je l'ay mis sur tous les, _à_, que
+j'ay changez pour des, _e_._
+
+_Je n'ay pas fait ce changemànt dans tous les mots, où suivant mon
+raisonnemànt, il me sàmbloit que je le pouvois faire: Parce que l'on ne
+peut pas changer d'abord, & tout à coup, ce qu'un usage inveteré s'est
+acquis, par la longueur du temps qui l'autorise. Je me suis imposé cete
+loy dans ce commàncemànt, de ne changer l'_e_, en _a_, par tout où
+l'_e_, se prononce par _a_, que dans les noms, & dans les verbes. Dans
+les noms, comme, _sàntimànt, raisonnemànt, changemànt, &c._ Dans les
+verbes, comme, _apràndre, sàntir, pànser, &c._ Je laisse l'_e_, dans la
+preposition, _en_, & dans les noms, & les verbes où cete preposition
+entre, & où elle sert de composition. Dans les noms, comme,
+_entàndemànt, engagemànt, endommagemànt, &c._ & dans les verbes, comme,
+_enseigner, enfanter, enquerir, &c._ où je laisse, _en_, comme on
+l'escrit ordinairement, par, _e_. Je laisse l'_e_, aussi, dans tous les
+adverbes, qui finissent en, _ment_; dont le nombre est tres-grand. Je le
+laisse à, _temps, sens, accent, dent, cent, &c._ J'escris _ancore_, par
+un _a_; parce qu'il est derivé de _ancóra_, que les Italiens escrivent,
+& prononcent par un _a_._
+
+_J'ay retranché toutes les letres doubles, de tous les mots, où elles
+m'ont sàmblé inutiles. Si l'on me dit, que ces letres doubles servent à
+alonger les voyeles qui precedent les doubles consones. Je respondray
+qu'il sufit de metre sur ces voyeles un accent circonflexe, pour marquer
+qu'elles sont longues. Et les Estrangers qui apràndront nostre langue, y
+seront bien moins embarassez, qu'à leur donner à deviner, quand il
+faudra prononcer les letres doubles, comme des letres simples._
+
+_Je croy qu'il n'est pas necessaire de metre aucun accent sur l'_e_, de
+ces mots, _tele, quele, bele, fidele, nouvele, mortele, naturele,
+eternele, &c._ Parce que l'_e_ qui devance la consone dans tous ces
+mots, se doit prononcer comme l'_e_ de leurs masculins, _cet, tel, quel,
+bel, fidel, nouvel, mortel, naturel, eternel, &c._ _Cele_, doit estre
+prononcé comme, _tele, quele, bele, &c._ Je laisse la double _ll._ aux
+pronoms, _elle_, & _laquelle_._
+
+_J'ay retranché l'_h_, de beaucoup de mots que nous prononçons sans
+aspiration. Je l'ay retenüe à _Christ_, & à _Chrestien_, son derivé.
+J'ay fait scrupule, pour ne pas dire religion, de toucher à un usage
+qu'un nom si saint a comme sanctifié. Et nostre, _f_, ayant la mesme
+force, que le [Grec: ph.] des Grecs, qui est nostre, ph, j'ay changé le
+ph, en f._
+
+_Quelque raison pourtant que j'aye aleguée; je n'ay pris cete liberté
+qu'en atàndant le Dictionaire que Messieurs de l'Academie nous ont
+promis; où j'espere qu'ils fixeront nostre Ortografe. Et à quoy je me
+fixeray aussi._
+
+
+
+
+[Illustration: L'ISLANDE
+Par P. Du Val Geographe du Roy A PARIS.]
+
+
+
+
+RELATION DE L'ISLANDE.
+
+A MONSIEUR DE _LA MOTHE LE VAYER_.
+
+
+MONSIEUR,
+
+I. Vous m'avez prié de vous escrire de ce païs du Nort, où nous errons
+depuis quelque temps, ce que j'ay peû apràndre de l'Islande, & du
+Groenland. Je n'ay point de plus grande passion au monde, que de vous
+servir, & de vous plaire. Je vous escriray ce que je say de l'un & de
+l'autre, le mieux qu'il me sera possible; mais ce sera s'il vous plaist,
+l'un apres l'autre. L'Islande est une Isle celebre. Le Groenland est un
+païs de tres-grande, & de tres vaste estànduë. Je commànceray la
+premiere des deux Relations, que je vous ay destinées, par cele de
+l'Islande: Dans laquelle vous verrez ce que j'ay leu de particulier
+touchant cete Isle, chez divers Auteurs: Et principalement dans les
+oeuvres d'Angrimus Jonas, Escrivain Islandois. J'escris _Angrimus_,
+comme on le prononce, & non pas _Arngrimus_, comme il est imprimé; parce
+qu'on a trop de pêne à le lire. Je vous raporteray ce que j'ay oüy dire
+de plus curieux sur ce sujêt, dans les conversations que j'ay euës en
+Danemark, avec des personnes de condition, & de savoir. Et ce que m'en a
+dit bien particulierement, le Docteur Olaus Vormius, Medecin de la
+faculté de Copenhague, qui possede les plus beles & les plus doctes
+connoissances de tout le Septàntrion. Je vous diray aussi ce que
+Blefkenius Danois, qui a eu la curiosité d'aler en Islande, a escrit de
+plus remarcable, dans la Relation qu'il en a faite. Je ne croy pas tout
+ce qu'il a escrit, & ne m'arresteray qu'aux choses qu'il dit y avoir
+veües. Car j'y adjoute la mesme foy que je fay à Herodote, aux endroits
+où Herodote dit qu'il a veu. N'estant pas croyable que des gens
+d'honneur & de letres, ayent voulu prostituer la verité, & leur
+reputation, de propos si deliberé, que de dire qu'ils ont veu ce qu'ils
+n'ont pas veu. Quoy qu'il en soit, je feray comme Saluste; & diray, soit
+de Blefkenius, soit d'Angrimus Jonas, soit du Docteur Vormius, soit de
+tous ceux dont je vous alegueray ce que j'ay leu, & oüy dire; car je
+n'en puis parler que pour avoir leu, & oüy dire: _Fides penes auctores
+sit._
+
+II. L'Islande est une Isle de l'Ocean Deucaledonien, a 13. degrez, 30.
+minutes de longitude, & a 65. degrez 44. minutes de latitude. Cete
+situation est prise, sur l'Evesché Septàntrional de l'Isle, nommé,
+_Hole_, qu'Angrimus Jonas raporte dans sa Crimogée Islandique; où il
+dit, qu'il la tient de l'Evesque mesme de Hole, Gundebrand de Thorlac,
+son compatriote, & intime amy, auditeur de Ticho-Brahé, & grand
+Astrologue. Les limites de l'Islande sont; du Levant, la mer Hyperborée;
+du Midy, l'Ocean Deucaledonien; le Couchant regarde le Groenland, vers
+le cap Farvel; & le Nort est exposé à la mer glacée du mesme Groenland.
+La longueur de l'Isle, s'estànd du Levant au Couchant, en autant de
+chemin qu'un homme en peut faire en vint jours. Et sa largeur du Midy au
+Nort, à l'endroit le plus large, en autant de païs, qu'un homme en peut
+traverser en quatre jours. Le mesme Angrimus de qui je tiens cete
+mesure, ne sait, si ces journées sont d'un homme à cheval, ou à pied.
+
+III. Pour bien juger de l'estànduë de l'Islande; on croit qu'elle est
+deux fois plus grande que la Sicile. On connoîtra aussi par la Sfere, &
+par l'elevation que j'ay raportée de cete Isle, que ce que l'on en dit
+est veritable: Qu'au Solstice d'Esté, & tant que le Soleil est dans les
+signes de Gemini, & de l'Escrevice; c'est à dire, deux mois durant; le
+Soleil ne se couche pas tout entier sous l'horison de l'Islande
+Septàntrionale; Que l'on en voit toujours quelque peu, & la moitié aux
+jours les plus longs depuis les dix heures du soir, jusques à deux
+heures du matin, qu'il se leve tout a fait. D'où, il s'ensuit, qu'au
+Solstice d'hyver, & tant que le Soleil est dans les signes du
+Sagittaire, & du Capricorne; c'est à dire, deux mois durant; le Soleil
+ne se leve pas tout entier sur le mesme horison; & qu'il n'en paroît que
+la moitié, aux jours les plus courts, depuis les dix heures du matin,
+jusques à deux heures apres midy, qu'il se couche tout à fait.
+
+IV. Cete Isle est nommée _Islande_, à cause de la blancheur de ses
+glaces. On dit qu'elle a esté fertile autrefois; qu'elle a porté de
+beaux bleds, & qu'elle a esté couverte de grâns bois, dont les Islandois
+batissoient de beaux, & grâns navires; & dont il se trouve ancore
+aujourd'huy de grandes & profondes racines, aux mesmes lieux où estoient
+jadis leurs forests, mais brulées & noires comme de l'ebene. L'Islande
+est maintenant si infertile, que le bled n'y sauroit naître. Et il n'y
+croist pas un arbre, quel qu'il soit, que du petit & meschant bouleau.
+Si bien que l'on y mourroit de faim & de froit, si l'on n'y aportoit des
+farines des provinces voisines: Et si les glaces qui se destachent au
+mois de May des terres qui sont ancore plus proches du Pole, ne leur
+portoient une si grande quantité de bois, qu'ils en ont sufisamment pour
+se chaufer, & pour se faire des maisons, à la mode des autres peuples du
+Nort. Ils se servent outre cela, pour l'un & pour l'autre, d'os de
+balene, & d'autres grâns poissons. Comme aussi de deux sortes de tourbes
+pour se chaufer; l'une, faite de gazons, qui est le _Cespes
+bituminosus_; & l'autre, que l'on tire de la terre, comme d'une
+carriere, qu'Angrimus Jonas apele _Glebam fossilem_; que l'on fait cuire
+au Soleil, & qui brûle, quand elle est seche, comme le gazon. L'une &
+l'autre espece de tourbe, tesmoigne assez le vice de la terre, qui la
+rànd incapable de porter ni bled, ni arbre. Ces glaces qui abordent en
+Islande des terres Septàntrionales, sont quelques fois chargées d'arbres
+prodigieusement grâns. Et les Annales Islandiques font màntion d'un
+entr'autres, qui avoit soixante-trois coudées de longueur, & sept de
+grosseur.
+
+V. Lors que ces glaces destachées du Nort, sont jointes à celes de
+l'Islande, les habitâns de l'Isle courent à la queste du bois, & à la
+chasse de quantité de bestes, qui s'estant trop avant engagées dans la
+mer glacée, voguent dessus, & abordent où les glaces les portent: comme
+des Renards, roux & blancs; des Loûs Cerviers; des Ours blancs & noirs;
+& des Licornes. La grande & precieuse corne que le Roy de Danemark garde
+à Frederisbourg, qui est son Fontaine-bleau, est d'une Licorne (à ce que
+l'on ma dit) prise sur les glaces d'Islande. Elle est plus longue & plus
+grosse, que cele de S. Denis. Monsieur le Conte Wlfeld, Grand Maistre de
+Danemark, en a une entiere, & petite, de deux pieds de long, prise sur
+les mesmes glaces. Il m'a fait l'honneur de me la montrer, & de me dire,
+que lors qu'on la luy donna, il y avoit ancore à la racine, de la chair,
+& du poil de la beste.
+
+VI. L'Islande est montagneuse, & pierreuse. Les pasturages y sont si
+excellàns, qu'il en faut chasser le bestial, de peur qu'il ne créve. Et
+l'herbe y sànt si bon, que les estrangers la recueillent, & la font
+secher, pour la metre parmy leur linge. On dit neanmoins que leurs
+chairs de boeuf ne sont pas bonnes, & que leurs moutons puënt le bouc.
+Les Islandois y sont accoustumez. Ils durcissent & conservent leurs
+viandes, en les exposant au vànt, & au Soleil. Ce qui les rànd & de
+meilleur goust, & de meilleure garde, que si on les avoit salées. Ils
+font quantité de beurres, qu'ils reservent dans des vaisseaux; & a
+defaut de vaisseaux, ils l'amoncelent dans leurs maisons, comme des
+piles de chaux. Leur bruvage ordinaire est de lait, & de petit lait,
+qu'ils boivent pur, ou meslé avec de l'eau. L'Isle porte de bons
+chevaux, que l'on nourrit en hyver, de poissons secs, aussi bien que les
+boeufs, & les moutons, quand le foin leur a manqué: Et dont les hommes
+mesme font de la farine, & du pain, quand ils n'ont plus de farines de
+bled; & que les rigueurs d'un long hyver empeschent l'abord de leur
+Isle, aux estrangers qui ont commerce avec eux. Si bien que l'on peut
+dire des bestes de ce païs là, qu'elles sont _Ictiofages_, aussi bien
+que les hommes.
+
+VII. Il y a dans l'Islande quantité de fontaines froides, dont les eaux
+sont claires, & agreables à boire; d'autres, qui sont saines &
+nourrissantes comme de la biere; quantité de sources chaudes &
+salutaires, pour les bains; quantité de beaux & grâns Estangs
+poissonneux; quantité de beles, & grandes Rivieres navigables; dont je
+ne vous escriray pas les noms, non plus que des Ports, & des
+Promontoires, parce qu'ils sont imprimez dans les livres.
+
+VIII. Blefkenius raconte, qu'il y a dans la partie Occidàntale de
+l'Islande, un Lac qui fume toujours; & qui est neanmoins si froid, qu'il
+petrifie tout ce que l'on y jete. Si l'on y fiche un baston, le baston
+devient fer à l'endroit qu'il est fiché dans la terre; ce qui touche
+l'eau, se petrifie; & ce qui est au dessus de l'eau, demeure bois.
+Blefkenius dit l'avoir esprouvé par deux fois: Et qu'ayant mis au feu ce
+qui luy sàmbloit fer, ce fer brûla comme du charbon. Il dit aussi, qu'au
+milieu de l'Islande, il y a un autre Lac, qui exhale une vapeur si
+dangereuse, qu'elle tuë les Oiseaux qui volent par dessus. Et ce Lac est
+comme l'Averne des Grecs, dont Virgile parle au 6. de l'Eneïde.
+
+ _Quem super haud ullæ poterant impune volantes
+ Tendere iter pennis, talis sese halitus atris
+ Faucibus effundens, supera ad convexa ferebat.
+ Unde locum Graii dixerunt nomine Aornon._
+
+Blefkenius adjoute, a ce qu'à dit Angrimus des fontaines chaudes de
+l'Islande, qu'il y en a de si chaudes en des endroits, que qui les
+touche s'y brule. Quand cete eau se rafroidit, elle laisse du soufre au
+dessus de sa superficie; tout ainsi qu'aux marais salans, l'eau de la
+mer y laisse du sel. On voit des plongeons rouges sur ces eaux, que l'on
+perd de veuë, si tost que l'on s'en aproche, & qui remontent sur l'eau
+pour peu que l'on s'en esloigne. Le mesme dit ancore, qu'en un endroit
+de l'Isle, que l'on apele _Turloskhaven_, il y a deux fontaines, l'une
+froide, & l'autre chaude, que l'on fait venir par divers canaux dans un
+mesme bassin. Et que les eaux de ces deux fontaines meslées ensàmble,
+composent un bain tres excellant. Assez pres de là, dit-il, il y a un
+autre fontaine, dont l'eau a le goust du blé: Et qui a cete vertu, de
+guerir les maux veneriens, que Blefkenius asseure estre fort ordinaires
+dans cete Isle.
+
+IX. Il n'y a dans toute l'Islande aucune miniere de quelque metal ou
+mineral que ce soit, si ce n'est de soufre, qui est tres commun dans
+toute l'Isle; mais que l'on tire en plus grande abondance d'une Montagne
+nommée _Hecla_, qui est le Montgibel de l'Islande; car elle jete des
+flames qui causent de grâns embrazemâns aux environs. Cete Montagne est
+du costé de la partie Oriàntale, declinant à la Meridionale, & assez
+proche de la mer. Blefkenius dit, que ce Mont ne jete pas seulement des
+flames, mais des torrâns d'eau, qui brulent comme eau de vie. Il jete
+par fois aussi, des cendres noires, & une quantité prodigieuse de
+pierres ponce. La tàmpeste qui agite ce Mont, cesse au vànt d'Oüest, qui
+est le Zephire des anciens. Tant que ce vànt soufle, ceux qui
+connoissent ce Mont, & qui en savent les chemins seurs, montent
+hardiment à son plus haut sommet, & à l'endroit par où il rànd ses
+flames; où ils jetent de grosses pierres, que le Mont rejete avec furie,
+& comme une Mine fait voler les esclats d'un mur qu'elle emporte. Il est
+tres dangereux d'en aprocher, à ceux qui n'en connoissent pas les
+avenües. Parce que la terre qui brule au dessous, venant à fondre, a
+bien souvent englouti des hommes vivans, dans des fournaises ardàntes.
+
+X. Les habitans de l'Isle croyent que cete Montagne est le lieu où les
+ames des dannez sont tourmàntées. Dequoy ils font de plaisâns contes.
+Car ils voyent quelque fois, à ce qu'ils disent, comme des fourmilieres
+de Diables, qui entrent dans la gueule de ce Mont, chargez d'ames
+dannées; & qui en ressortent, pour en aler chercher d'autres. Et
+Blefkenius raporte, que lors que cela a paru, on a remarqué qu'il s'est
+donné une sanglante bataille en quelque endroit. Les Islandois croyent
+aussi, que le bruit que font les glaces, quand elles heurtent &
+s'atachent à leurs rivages, sont les cris & les gemissemâns des dannez,
+pour le grand froit qu'ils endurent. Car ils croyent qu'il y a des ames
+condannées à geler eternelement, comme il y en a qui brulent
+eternelement. Et le suplice seroit egal; en ce que, _penetrabile frigus
+adurit_; & qu'il est vray qu'un grand froit brule comme du feu.
+
+XI. Le mesme Blefkenius dit, qu'estant en Islande, sur la fin du mois de
+Novàmbre, & à minuit; on vit un grand feu sur la mer du Mont Hecla, &
+que ce feu esclaira toute l'Isle. Ce qui estonna tous les habitans. Les
+plus experimàntez & les plus sànsez asseuroient, que cete lueur venoit
+du Mont Hecla. Une heure apres l'Isle tràmbla. Et ce tràmblemànt fut
+suivy d'un esclat comme de tonnerre, si espouvàntable & si terrible, que
+tous ceux qui l'ouïrent, crurent que ce devoit estre la cheute du monde.
+On sût peu de jours apres, que la mer avoit tary à l'endroit où le feu
+avoit paru; & qu'elle s'estoit retirée à deux lieües de là.
+
+XII. Les Islandois ne vàndent & n'achetent quoy que ce soit, car il n'y
+a pas d'argent monnoyé parmy eux. On leur aporte des farines, de la
+biere, du vin, de l'eau de vie, du fer, des drâs, & du linge. Ils
+baillent en eschange ce qu'ils ont, qui est; des poissons secs, du
+beurre, des suifs, des drâs grossiers, du soufre, & des peaux de renârs,
+d'ours, & de loûs cerviers. Blefkenius dit, que les Alemans qui
+trafiquent en Islande, dressent des tàntes pres des havres où ils ont
+abordé, & qu'ils y estalent leurs Marchandises, qui sont; manteaux,
+souliers, miroirs, couteaux, & quantité de bagateles, qu'ils eschangent
+avec ce que les Islandois leur aportent. Des filles qui sont fort beles
+dans cete Isle, mais fort mal vestües, vont voir ces Alemans; & ofrent à
+ceux qui n'ont pas de fàme, de coucher avec eux, pour du pain, pour du
+biscuit, & pour quelqu'autre chose de peu de valeur. Les Peres mesmes
+presàntent leurs filles aux Estrangers. Et si leurs filles deviennent
+grosses, ce leur est un grand honneur. Car elles sont plus considerées,
+& plus recherchées par les Islandois, que les autres: Et il y a de la
+presse à les avoir.
+
+XIII. Quand les Islandois ont acheté, (c'est à dire eschangé) du vin, ou
+de la biere, des Marchâns estrangers: Ils convient leurs paràns, leurs
+amis, & leurs voisins, à boire l'un & l'autre: Et ne se quitent point
+que tout ne soit beu. Ils chantent en beuvant, les faits heroïques de
+leurs Capitaines. Leur musique est sans regle, & sans art, que l'on
+apele, _Musique enragée_. C'est une incivilité parmy eux, que de sortir
+de table, quand ils boivent, pour aler faire de l'eau. Des filles qui ne
+sont pas laides en ce païs-là, comme j'ay dit, coulent sous les
+treteaux, & presàntent des pots de chambre aux beuveurs.
+
+XIV. Angrimus Jonas traite cete raillerie d'imposture, & s'emporte avec
+colere contre Blefkenius, pour l'outrage qu'il dit avoir fait à
+l'honneur des filles Islandoises. Le bon homme ne peut soufrir, qu'on
+parle avec mespris de ses compatriotes, & qu'on les traite de barbares.
+Sur tout, là où le mesme Blefkenius dit, que les Islandois se
+gargarisent tous les matins de leur urine, & s'en frotent les dents.
+Catulle a dit la mesme chose des Celtiberes.
+
+ _Nunc Celtiber in Celtiberiâ terrâ,
+ Quod quisque minxit, hoc sibi solet mane
+ Dentem, & russam defricare gingivam._
+
+Pour vous dire, Monsieur, ce que j'en pànse. Je croy que les Islandois
+ne sont pas maintenant si sauvages qu'il ont esté. Mais il est à
+presumer que des peuples si esloignez des climâs tàmperez, ne sont pas
+des plus polis, ni des plus raisonnables du monde. Je parle pour le
+commun, dans lequel je ne compràns pas les honnestes gens qui y peuvent
+estre, & qui y sont sans doute. Car il y a par tout des honnestes gens.
+Et il n'y a pour cela de la differànce, que du plus au moins.
+
+XV. Blefkenius dit, que les Islandois ont des Esprits familiers. Que ces
+Esprits les servent comme des valets, & les avertissent la nuit, quand
+il fait bon le làndemain aler à la chasse, ou à la pesche. Ortelius va
+plus avant, & nous aprànd, que les Islandois apelent cete sorte de
+Demons: _Drollos_. Ce qui a du raport à ce que _Troll_, en Danois, est
+un Diable en françois; Et me persuade que ce que l'on apele en France
+_un bon drole_, est mesme chose _qu'un bon Diable_, en Islandois, & en
+Danois. Blefkenius dit aussi, que les mesmes Islandois vàndent le vànt,
+& l'asseure, comme l'ayant, à ce qu'il dit, experimànté. De quoy le bon
+Angrimus se moque plaisamment. Car il dit, que le Matelot Islandois
+connoît le soir par la disposition de l'air, quel temps, & quel vànt il
+fera le làndemain; Et que quand il conjecture qu'il doit faire le vànt
+que l'Estranger atànd pour partir, il le va trouver, & s'engage de luy
+vàndre ce vànt. Ce qu'il fait de cete sorte. Il demànde à l'Estranger
+son mouchoir, dans lequel il fait sàmblant de murmurer quelques paroles;
+& noüe promptement le mouchoir, comme de peur que les paroles qu'il a
+prononcées ne s'envolent. Il luy rànd apres cela son mouchoir noüé, &
+luy recommande de le garder tel qu'il le reçoit avec grand soin:
+l'asseurant qu'il aura le vànt bon, durant tout son voyage. Or il arrive
+quelque fois, que ce vànt soufle le làndemain. Mais le plus souvent ce
+mesme vànt change apres que l'Estranger est party, & qu'il est engagé en
+pleine mer. Ou s'il est assailly de quelque tàmpeste, comme il arrive
+bien souvent aussi, l'Estranger se trouve fort ambarassé des Diables
+qu'il croit porter dans sa poche: Car il n'ose les jeter dans la mer, &
+fait consciànce de les garder. Que si, dit Angrimus, il est arrivé de
+cent fois une, que le vànt ait conduit l'Estranger là où il devoit aler;
+cete seule fois autorise l'erreur contre cent autres experiànces
+contraires. Et l'erreur se respànd par celuy qui dit hardiment, parce
+qu'il le croit ainsi, qu'il a acheté le vànt en Islande, & que ce vànt
+l'a mené à bon port chez luy.
+
+XVI. Quoy que ces sortes de contes ne fassent aucune impression sur des
+Esprits raisonnables, ils ne laissent pas d'estre divertissâns. Et il y
+a du plaisir d'entàndre ce que l'on en dit, & ce que l'on en croit. Car
+on ne le diroit pas, si on ne le croyoit. Blefkenius raconte, qu'il y a
+des Magiciens en Islande, qui ont le pouvoir d'arrester en pléne mer,
+des vaisseaux qui vont à plénes voiles. Il narre aussi, que ceux qui
+sont arrestez, se servent pour contrecharme, de certaines sufumigations
+puantes, dont il fait les descriptions; avec lesqueles, dit-il, ceux qui
+sont retenus chassent les Demons qui les retiennent; & les vaisseaux
+desenchantez reprenent leur cours. Si le charme est bien invànté, le
+contre-charme ne l'est pas moins. Revenons à ce qui est de plus serieux
+dans l'histoire de l'Islande.
+
+XVII. L'anciéne Islande estoit divisée en quatre Provinces, selon les
+quatre parties du monde. Chaque Province estoit divisée en trois
+Bailliages, que les Islandois apelent _Repes_: excepté la Province
+Septàntrionale, laquelle comme la plus grande, & la plus importante, en
+avoit quatre. Et chaque Bailliage estoit subdivisé en six, sept, huit,
+ou dix Judicatures, selon son estàndüe. Chaque Province assàmbloit ses
+Bailliages une fois l'année. Et la convocation se faisoit par de petites
+croix de bois, que le Gouverneur de la Province envoyoit à ses Baillifs,
+que les Baillifs distribuoient à leurs Juges, & que les Juges faisoient
+courir par les familles de ceux qui se devoient trouver à ces
+assàmblées. Le Chef de la Justice de l'Islande, qui presidoit aux quatre
+Provinces, & qui estoit comme le Souverain de l'Islande, son
+_Nomophylax_, & le conservateur de ses loix, assàmbloit aussi en certain
+temps les Estats generaux de l'Isle. Et la convocation se faisoit par
+quatre haches de bois, que ce Chef envoyoit aux Gouverneurs des quatre
+Provinces.
+
+XVII. Il y avoit dans chaque Bailliage trois Tàmples principaux, où la
+Justice se ràndoit, & où le culte de leurs Dieux se faisoit; à cause de
+quoy la charge de Baillif s'apeloit _Godorp_, qui signifie divine. Leur
+principal soin estoit, de pourvoir à la necessité des pauvres, qui est
+tres grande dans un païs pauvre. D'empescher que les pauvres d'une Repe,
+ne courussent à l'autre; & de refrener la liçànce des Mandians
+volontaires, contre lesquels les loix estoient rigoureuses. Car il
+estoit permis de les tuer, ou de les chastrer, impunément; de peur
+qu'ils ne multipliassent, & ne fissent d'autres coquins comme eux. Il
+estoit mesme defàndu, sur pêne de l'exil, à un homme pauvre de se marier
+avec une fàme pauvre comme luy. Et il n'estoit pas permis sur la mesme
+pêne, à celuy qui n'avoit dequoy que pour luy seul, de pràndre une fàme
+qui n'avoit pas dequoy pour elle.
+
+XVIII. Cet ordre Aristocratique de gouvernemànt, & de Justice, a duré
+parmy les Islandois, jusques à l'an de Grace 1263. que les Roys de
+Norvege se firent maîtres de l'Isle, & la ràndirent tributaire, par la
+mauvaise intelligence des Islandois, qui faisoient entr'eux, des
+brigues, & des seditions, pour le gouvernemànt. Les Roys de Danemarck,
+ayant reduit en suite le Royaume de Norvege en Province, ont donné des
+Viceroys à ces peuples, qui n'ont retenu depuis ce temps-là, qu'une
+ombre legere de leur anciene forme d'Estat. La demeure de ces Viceroys
+est à la partie Occidàntale de l'Islande, dans un Chasteau, nommé
+_Besestat_. Ils ne sont pourtant pas obligez à faire residànce actuele
+dans l'Isle, qu'en cas de necessité; & n'y vont qu'une fois l'année,
+pour en recevoir les tribûs, qui consistent aux mesmes choses, dont j'ay
+dit cy dessus que les Islandois font commerce & eschange avec les
+Estrangers: Et dont le Roy de Danemark pourvoit une bonne partie de ses
+navires, soit pour nourrir, soit pour habiller ses matelots. Le dernier
+Viceroy d'Islande, estoit M. Prosmont, Amiral de la derniere flote
+Danoise, que les Suedois défirent sur cete mer, il y a environ trois
+mois. Il se batit vaillamment, & mourut sur son bord l'espée à la main,
+ayant refusé le quartier que les Enemis de son Roy luy voulurent donner.
+
+XIX. Angrimus Jonas ne pose l'Islande Chrestiene, qu'en l'an 1000. de
+nôtre salut. Ce n'est pas qu'il n'y ait eu des Chrestiens long temps
+devant, dans cete Isle. Mais il dit que le Paganisme n'en fût absolument
+bany qu'en ce temps-là. Les Islandois payens ont adoré entr'autres
+Dieux, _Thor_, & _Odin_. _Thor_, estoit comme le Jupiter; & _Odin_,
+comme le Mercure des anciens Grecs & Latins. Ils nomment encore leur
+Jeudy, _Thorsdag_, qui est le _dies Jouis_, & le Mercredy, _Odensdagur_,
+qui est le _dies Mercurii_. Les Autels consacrez à ces Dieux estoient
+revestus de fer, où bruloit un feu perpetuel. Et sur l'Autel, il y avoit
+un vase d'airain, dans lequel on versoit le sang des sacrifices, & dont
+on aspergeoit les assistans. Il y avoit au costé de ce vase un aneau
+d'argent, du poids de vint onces, qu'ils frotoient du sang de l'hostie,
+& qu'ils empoignoient quand ils vouloient faire quelque sermànt, ou
+solànnel, ou d'importance. Leurs Annales portent, qu'ils ont sacrifié
+des hommes à leurs Idoles. Ils les escrasoient sur des rochers, ou les
+jetoient dans des puis profons, creusez, & destinez pour cela, à
+l'entrée de leurs Tàmples. Et comme les Islandois payens avoient basty
+deux principaux Tàmples, dediez à leurs faux Dieux, aux deux parties,
+Septàntrionale, & Meridionale, de leur Isle. Les Islandois Chrestiens
+ont estably les deux, & les seuls Eveschez qu'ils ont, aux mesmes
+endroits de leur Isle: Savoir, l'Evesché de _Hole_, au Nort; & celuy de
+_Schalhold_, au Midy. Ils professent maintenant la mesme confession
+d'Ausbourg, que professe tout le Danemarck.
+
+XX. Les anciens Islandois estoient de haute stature, forts, adroits, &
+vaillans; grâns gladiateurs, & grâns Pyrates. La Monomachie estoit
+autorisée parmi eux; & ils ne refusoient qui que ce fust, qui les
+voulust combatre seul à seul. Ils vuidoient leurs procez par le duel;
+Auquel celuy qui estoit vaincu, perdoit la chose contestée; & qui
+refusoit le combat, la perdoit comme s'il eust esté vaincu. C'estoit un
+moyen legitime pour aquerir des possessions parmi eux. Car de deux
+Gladiateurs qui se batoient, celuy qui avoit tué ou vaincu son homme,
+estoit maître de son bien. Il n'y avoit qu'une resource pour les
+heritiers legitimes du defunt, ou du vaincu, qui estoit; que l'on menoit
+un grand Toreau au victorieux, & s'il ne l'assommoit pas d'un seul coup,
+il ne tenoit rien.
+
+XXI. Avec ce que les Islandois estoient de grande force, & de grand
+coeur; ils estoient spirituels, & si curieux, qu'ils conservoient avec
+soin les memoires qu'ils recueilloient de toutes parts, des choses
+memorables qui se passoient dans tous les Royaumes voisins. Ce qui a
+obligé le bon Angrimus à dire dans son _Specimen Islandicum_, parlant de
+ses compatriotes, qu'ils sont, _Ad totius Europæ res historicas lyncei._
+Et de fait, Saxo Grammaticus dans la preface de son histoire Danoise,
+avoüe qu'il s'est tres utilement servy des memoires qu'il a pris dans
+les Annales des Islandois, qu'il apele, _Tylenses_. Le Docteur Vormius
+m'a asseuré que ces Annales sont tres-curieuses, & qu'il y a des raretez
+exquises des choses ancienes qui se sont faites dans les Orcades, dans
+les Hebrides, dans l'Escosse, & dans l'Angleterre; & mesme chez les
+anciens Ducs de Normandie; par cete raison sans doute, que les Islandois
+ont esté autrefois puissans sur la mer Deucaledoniene, ou Escossoise, &
+qu'ils ont peu avoir aussi des commerces particuliers dans notre
+Normandie.
+
+XXII. Les plus ancienes histoires Islandoises & auquelles les Islandois
+adjoutent plus de foy, sont celes qui sont composées en vers. Sur quoy,
+Monsieur, vous remarquerez, s'il vous plaist, que les anciens Rois, &
+Capitaines du Nort, qui aloient à la guerre, menoient toujours quelque
+Poëte avec eux, pour composer des vers sur le sujêt de leurs victoires.
+Ces Vers se chantoient par les soldats de l'armée, & se repàndoient par
+toutes les contrées voisines. Or les Islandois ont esté de tout temps
+renommez excellâns Poëtes, par tous leurs voisins. Et l'on a creu qu'il
+y avoit une certaine vertu Magique dans leurs vers, capable d'evoquer
+les Demons des Enfers, & d'arracher les Planetes du Ciel. Leurs Poëtes
+naissent Poëtes, & ne le devienent pas par estude. Car le meilleur
+esprit qui soit parmi eux, ne sauroit composer des vers, s'il n'a le don
+naturel de les faire, tant les regles de leur Poësie sont severes &
+contraintes. Mais ceux qui ont cete vertu naturele, les composent avec
+tant de facilité, que leurs discours ordinaires sont des vers. La Verve
+prànd ces Poëtes aux nouveles Lunes. Et quand cete fureur les saisit,
+ils ont le visage esgaré, les yeux enfoncez, la couleur pasle; &
+ressàmblent à la Sibile Cumée, tele que Virgile nous l'a descrite. Il
+fait en ce temps-là tres mauvais avoir à faire avec ces possedez. Car la
+morsure des chiens enragez, n'est pas plus dangereuse, que la médisance
+de ces Poëtes.
+
+XXIII. Je vous diray à ce propos, ce que le Docteur Vormius m'en a
+raconté. Il y a quelques années, qu'estant Recteur de l'Academie de
+Copenhague, un Escolier Islandois se plaignit à luy, que son Lansman &
+camarade, l'avoit outragé dans des vers difamatoires. Le Recteur apela
+le Poëte, qui avoüa les vers, mais nia qu'ils fussent faits contre son
+camarade. Et de fait M. Vormius n'y voyoit quoy que ce soit, dont le
+Lansman se dût ofàncer, selon la connoissance qu'il a du langage
+Islandois, qui est fondé sur l'anciene langue Runique. L'Escolier ofàncé
+voyant que le Recteur croyoit ce que luy disoit le Poëte, se mit à
+pleurer chaudement, & à luy dire, qu'il estoit perdu s'il l'abandonnoit.
+Et là dessus luy fit compràndre, par un destour estrange de figures, &
+de fables, les mêdisances qui estoient contenües dans cete Satyre. Luy
+dit, qu'il passeroit pour un infame en Islande, si ces vers y estoient
+portez; que ses biens en déperiroient; & que cete poësie estoit tele,
+qu'en quelque lieu du monde où il sût aller, le charme, ou le sortilege
+de ces vers le suivroit par tout, & le feroit mourir. Le Docteur Vormius
+esmeu de la frayeur de ce jeune homme, tira le Poëte à part; luy mit
+devant les yeux les devoirs de la charité Chrestiene, & les rigueurs des
+loix de Danemarck, qui punissent les sorciers de suplices tres cruels:
+Et l'ayant menacé de le metre entre les mains de la Justice, si par
+malheur son camarade tomboit malade de l'aprehànsion qu'il avoit; il luy
+imprima une tele peur, qu'il avoüa la malice de ses vers, les deschira,
+promit de ne les dire à personne, & courut embrasser son camarade, qui
+tesmoigna une joye non-pareille d'avoir fait sa paix avec le Poëte.
+
+XXIV. Les Poëtes Islandois ont un Mitologique de leurs fables, qu'ils
+apelent _Edda_: Dans lequel ils posent pour Principe eternel, un Geant
+qu'ils apelent _Immer_. Et disent, que du Caos sortirent de petits
+hommes, qui se jeterent sur le Geant, & le mirent en pieces. Que de son
+crane, ils firent le Ciel; de son oeil droit, le Soleil; de son oeil
+gauche, la Lune; de ses espaules, les Montagnes; de ses os, les Rochers;
+de sa vessie, la Mer; de son urine, les Rivieres; Et ainsi de toutes les
+autres parties de son corps. De sorte, que ces Poëtes apelent le Ciel,
+le crane d'Immer; le Soleil, son oeil droit; la Lune, son oeil gauche;
+les Rochers, ses os; les Montagnes, ses espaules; la Mer, sa vessie; les
+Rivieres, son urine, &c. Le Docteur Vormius m'a fait voir une vieille
+copie de l'Edda, escrite en Islandois, de la main d'un Islandois, & dont
+il m'a expliqué les galanteries que j'ay recueillies, pour vous les
+escrire.
+
+XXV. Les Islandois, à ce que disent leurs Annales, ont mis autrefois de
+grandes flotes sur la mer, qui donnoient de la jalousie aux Rois de
+Norvege, & de Danemark. Ils n'ont pas maintenant dequoy faire de petits
+bateaux de pescheurs. Ils ont eu le temps passé de grâns commerces dans
+tous les Royaumes voisins. Ils ne sortent maintenant de leur Isle, que
+pour venir estudier à Copenhague; avec un desir si violànt de retourner
+en leur païs, que les Danois n'en peuvent retenir pas un pour leur
+servir de Prestres, ou de Prescheurs. Ce qu'ils ont tànté diverses fois,
+parce qu'il y en a qui ont l'esprit bon, & qui reüssissent dans leurs
+estudes. On a beau leur represànter la pauvreté de leur Isle, & les
+delices des climats qui sont plus doux. Ils sont acoquinez à leur
+misere, & la preferent à tous les autres plaisirs. Il y a douze ou
+quinze Escoliers dans cete Academie, que nous voyons quelque fois. Ils
+sont communément petits & floüets, quoy que Blefkenius die, qu'il a veu
+en Islande un Islandois si fort, qu'il prenoît une tonne de biere,
+mesure de Hambourg, & la portoit à sa bouche pour boire, comme il auroit
+pris un de nos barils.
+
+XXVI. Les Islandois retienent, comme j'ay dit, quelque ombre legere de
+l'ancien gouvernemànt de leurs peres. Mais leurs loix sont meslées de
+tant d'autres loix, de Norvege, & de Danemark; qu'estant forcez
+d'observer les dernieres, & voulant garder les premieres, ils s'engagent
+dans mille chicanes, sur l'explication, & concordance de leur droit,
+avec celuy de Danemark. Ce qui a obligé le bon Angrimus à dire de fort
+bonne grace, qu'il n'y a pas moins de Pantimomies dans le droit
+Islandois, qu'il y a d'antinomies dans le droit Romain.
+
+XXVII. Les Islandois de ce temps habitent leur Isle comme leurs Peres
+l'habitoient, dans des maisons esparses, qui ça, qui là, de peur du feu,
+estant basties de bois. Leurs fenestres sont d'ordinaire, des trous sur
+les toits, parce que leurs maisons sont fort basses, & qu'il y en a
+mesme plusieurs d'enfoncées dans la terre, à-cause des vàns. Leurs toits
+sont couverts, comme ceux de Suede, d'escorces de bouleau, comblées de
+gazons. Tele estoit la cabane de Titire, dans les Bucoliques de Virgile.
+
+ _Pauperis & tuguri congestum cespite culmen._
+
+Les Islandois sont cachez comme des blereaux dans ces maisons, où ils
+vivent au delà de cent ans, & ne se servent ni de Medecins, ni de
+medecines.
+
+XXVIII. Il n'y a dans toute l'Islande que deux vilages, aux deux
+Eveschez, de Hole, & de Schalholt; dont le plus grand, qui est celuy de
+Hole, ne consiste qu'en fort peu de maisons contiguës. Et comme il n'y a
+ni viles, ni vilages dans l'Islande, il n'y a point de grâns chemins. Ce
+qui oblige ceux qui voyagent dans cete Isle, à se servir de boussoles,
+pour aler d'une Province à l'autre, & à planter des balises aux endroits
+où il y a des goufres de nege, & où l'on tomberoit, si l'on n'y metoit
+ces marques. Les Islandois n'habitent d'ordinaire, que sur les rivages
+de la mer, ou prés des rivieres, à-cause de la pesche, & des pasturages,
+& le milieu de l'Isle est comme desert. Il y a un Colege à Hole, où les
+enfans estudient jusques à la Retorique, & vienent à Copenhague, faire
+leur cours de Filosofie, & de Teologie. Il y a une Imprimerie, où depuis
+peu l'on a imprimé le vieux Testamànt, traduit en Islandois. Le nouveau
+n'est pas achevé, faute de papier; apres lequel il y a long temps que
+les Imprimeurs crient, mais ils crient de si loin, qu'on ne les entànd
+point.
+
+XXIX. L'Evesché de Hole a esté pourveu de grâns Evesques, dont le
+Catalogue est escrit, dans la Crimogée d'Angrimus Jonas. Et entre
+autres, du dernier mort Gundebrand de Torlac, que j'ay cy-dessus
+màntionné, homme de grand savoir, & de grande probité. Angrimus Jonas a
+esté son Coadjuteur, & a refusé l'Evesché qu'il devoit avoir apres la
+mort de Gundebrand, & que le Roy de Danemark luy vouloit donner. Il a
+prié le Roy de l'en dispànser, tant pour se retirer de l'envie, que pour
+vaquer à ses estudes avec plus de repos. Le bon homme est vivant. Le
+Docteur Vormius son bon amy, m'a assuré qu'il a plus de quatre-vints dix
+ans: Et m'a dit de plus, qu'il n'y a que quatre ans qu'il s'est remarié
+avec une jeune fille. Il est savant, & fort homme de bien, en grande
+estime parmy tous les doctes, & tous les curieux de la contrée du Nort;
+& le sera de tous ceux qui le connoitront, par les beaux livres qu'il a
+faits.
+
+XXX. J'obmetois de vous dire une particularité de l'Esprit des
+Islandois, qui n'est pas à mespriser. C'est qu'ils sont tous joüeurs
+d'eschets, & qu'il n'est point de si chetif païsan en Islande, qui n'ait
+chez luy son jeu d'eschets, faits de sa main, & d'os de poisson, taillé
+à la pointe de son couteau. La diferànce qu'il y a de leurs pieces aux
+nôtres, est, que nos Fous sont des Evesques parmy eux; & qu'ils tienent
+que les Eclesiastiques doivent estre prés de la personne des Rois. Leurs
+Rocs sont de petits Capitaines, que les Escoliers Islandois qui sont
+icy, apelent _Centuriones_. Ils sont represàntez, l'espée au costé, les
+joües enflées, & sonnant du Cor, qu'ils tienent des deux mains. J'aurois
+à vous faire un long discours sur le sujet des Cors, que les Capitaines
+du Nort portoient à la guerre, pareils à celuy de nostre Roland: Et pour
+pràndre la chose de plus haut, tel qu'estoit le Cor, ou la Trompete de
+Misene, de qui Virgile a dit; _Hectoris hic magni fuerat comes._ Où l'on
+voit un Trompete camarade d'Hector. C'est de là sans doute, que les
+Trompetes Alemans, & de toutes ces contrées, ne passent pas pour valets,
+comme ils font ordinairement en France; mais pour oficiers des
+compagnies où ils servent. Je reserve de vous en parler à une autre
+ocasion. Reprenons le discours de nos Eschets.
+
+XXXI. Ce jeu n'est pas seulement ancien, & commun, chez les Islandois,
+mais dans tous les païs du Nort. La Cronique de Norvege raporte, que le
+Geant Drofon, qui avoit nourry Heralde le Chevelu, tout ainsi que Chiron
+avoit nourry Achile, ayant oüy parler des grâns exploits que faisoit son
+Nourrisson, estant Roy de Norvege, luy envoya des presâns de grand prix:
+Et entr'autres, la Cronique fait màntion d'un jeu d'eschets, tres riche,
+& tres beau. Ce Heralde regnoit environ l'an de Grace, 870. Et si
+Encolpe dans Petrone, a eu la curiosité d'escrire, qu'il avoit veu joüer
+Trimalcion aux dames, sur un Tablier de Terebinte & de Cristal, avec des
+dames d'or & d'argent: Je vous diray que j'ay eu l'honneur de joüer aux
+Eschets avec Madame la Contesse Eleonor, fille du Roy de Danemark, &
+fàme de Monsieur le Conte Wlfeld, Grand Maitre, & premier Ministre du
+Royaume, sur un Tablier d'Ambre blanc & jaune, avec des pieces d'or,
+esmaillées de mesmes couleurs que le Tablier, & tres curieusement
+travaillées. Les Rois & les Reines, sont assis sur des Trônes, avec le
+Manteau Royal, la Couronne en teste, & le Septre à la main. Les Evesques
+sont richement mitrez. Les Chevaliers sont montez sur des chevaux bien
+faits, & bien harnachez. Les Rocs, sont des Elefans sur lesquels il y a
+des Tours. Et les Pions sont de petits Mousquetaires qui ont couché en
+joüe, & qui sàmblent atàndre le commàndemànt pour tirer.
+
+XXXII. Je vous ay dit, que la langue des Islandois est fondée sur
+l'anciene langue Runique. Le Docteur Vormius, qui entànd ce Runique, &
+qui en a fait un livre, m'a asseuré que l'Islandois est le plus pur
+Runique que nous ayons. Pour preuve de cela, les caracteres Islandois
+dont Blefkenius a donné un Alfabet dans sa Relation, sont Runiques: Et
+le mesme dit, que parmy ces caracteres, il y en a d'hyeroglifiques, qui
+signifient des mots entiers. Le bon homme Angrimus s'est estàndu sur ce
+chapitre dans sa Crimogée. Et parce que ce livre est fort rare en ce
+païs, & qu'il l'est sans doute au lieu où vous estes; vous aurez
+agreable que je vous entretiene de la lecture que j'en ay faite: Car en
+vous descouvrant l'antiquité de la langue Islandoise, elle nous donne
+une grande connoissance des antiquitez du Nort.
+
+XXXIII. Angrimus dit, que les Annales d'Islande, qui parlent des
+premiers habitans du monde Arctique, les font venir d'un Prince
+Asiatique, nommé _Odin_, que d'autres ont dit _Ottin_; lequel poussé par
+les armées Romaines, que Pompée commàndoit dans la Frigie mineure, prit
+la route du Nort, & se vint ràndre en ces quartiers, avec des troupes
+Frigienes qui le suivirent. Et le bon Angrimus avoüe, que l'epoque de
+ses Annales Islandiques, ne s'estànd pas plus avant que d'Odin. Il
+assure neanmoins, que beaucoup d'autres peuples du Nort, en ont de plus
+ancienes: & que leurs Histoires font màntion d'un Prince apelé _Norus_,
+qui donna les premieres loix à la Norvege, & l'erigea en Royaume. Que
+Norus estoit fils de Thorré, Roy de Gotland, & de Finland, le plus
+grand, le plus vertueux, & le plus excellànt Prince de son siecle. Que
+ses peuples l'adorerent comme un Dieu apres sa mort. Que la Norvege
+apela le mois de Janvier, _Thorré_, de son nom. Et que ce nom est ancore
+aujourd'huy retenu dans l'Islande. Que le Roy Thorré eut une fille d'une
+grande beauté, nommée _Goa_, qui fut enlevée par un Prince estranger.
+Que son frere Norus courut apres le ravisseur. Et que le mois suivant
+celuy de Janvier fut nommé, _Goa_; qui est le mesme nom dont se servent
+ancore aujourd'huy les Islandois, pour le mois de Février. Angrimus fait
+en suite une carte genealogique des predecesseurs de Norus, qui ont esté
+mis par les peuples du Nort au nombre des Dieux, qui de la mer, qui des
+vàns, qui de la nege, qui du froid; Et d'un entr'autres qu'ils adorerent
+sous le nom de Dieu du feu, qui n'estoit pas mal fait, & boiteux comme
+le Vulcan des Grecs, mais le mieux formé, & le plus beau de tous les
+hommes; qu'ils apelerent pour sa grande beauté, _Halogie_; c'est à dire
+grande & bele flame. La genealogie dessànd jusques à un neveu de Norus,
+apelé _Gilve_: Auquel temps, dit la Cronique, le grand Odin Asiatique
+entra dans le Nort.
+
+XXXIV. Cete diversité d'Annales a obligé Angrimus d'aler ancore plus
+avant, que ces premiers Rois de Norvege: Et de raporter l'origine des
+peuples du Septàntrion aux anciens Geans Cananeens, que Josué chassa de
+la terre promise, & qui vindrent peupler cete contrée, de Geans, tels
+qu'ont esté les premiers habitans du Monde Arctique, & d'où l'on croit
+que sont derivez les premiers Gots, qui signifient, _Geans_. Or,
+Monsieur, il ne sera pas hors de propos, que je vous die deux mots en
+cét endroit, & de ce grand Odin Asiatique, & de l'opinion receüe en ce
+païs, que les premiers hommes du Nort ont esté Cananeens.
+
+XXXV. Le grand Odin Asiatique a esté adoré dans tout le Septàntrion,
+sous le nom de Mercure, à cause de son excellànt esprit. On croit que
+c'est le premier Auteur de la Poësie, & de la Magie Septàntrionale, si
+celebre, & si renommée, par tout ailleurs. Je vous ay parlé de sa
+Poësie; & j'aurois beaucoup de choses à vous dire de sa Magie: Mais le
+sujet merite une narration particuliere, que je reserve à une autre
+fois. Je me contànteray de vous dire maintenant, que je ne me puis assez
+estonner de la negligeance de quantité d'honnestes gens, qui suivent
+avec si peu de reflexion des erreurs inveterées, & s'y laissent emporter
+sans resistànce. Jusques là mesme, que plus ces erreurs choquent le bon
+sens, & moins elles ont de vray-sàmblance, plus ils les croyent, & plus
+ils taschent de les faire acroire aux autres. Car, Monsieur, quele
+aparànce y a-t'il de pouvoir acommoder tous les contes que l'on fait
+d'Odin Asiatique; & quel raport peuvent avoir des fables si fables, avec
+le siecle de Pompée, qui est un siecle si connu, & si historique.
+
+XXXVI. Mais n'admirez vous pas ceux qui parlent des premiers fondateurs
+des Nations, ou des Grâns hommes de l'antiquité, & qui les font Geans.
+On diroit qu'ils parlent de quelques Loûs, que l'on fait toujours plus
+grâns qu'ils ne sont. Hercule à ce qu'on dit, estoit trois fois plus
+grand que les autres hommes. Virgile fait Enée & Turne, hauts comme des
+montagnes. _Quantus Athos, aut quantus Erix._ Le mesme compare Pandarus,
+& Bitias, à deux grâns chesnes. Tous les Portraits, & toutes les statuës
+qui se voyent de Charlemagne, dans les Tàmples des Alemâns, sont
+beaucoup plus grandes que l'ordinaire des hommes. Et j'ay veu un Roland
+élevé en colosse de bois, au milieu de la place de Breme, de la hauteur
+d'une Pique. Saxo Grammaticus a fait ses premiers Danois, Geans.
+Joannes, & Olaus Magnus, freres, & Historiens Suedois, ont fait leurs
+premiers Suedois, Geans. Angrimus Jonas Islandois, a fait ses premiers
+Islandois Geans. Il dit que, _Got_, signifie, _Geant_. Et que les
+premiers Gots estoient Geans. Et parce que les premiers Geans, dont la
+Bible parle depuis le deluge, sont les Geans Cananeens, que Josué défit,
+& chassa de la Terre Sainte: Il veut que ces Geans se soient retirez
+dans les païs froids du Septàntrion; parce qu'il faisoit trop chaud pour
+eux dans la Palestine.
+
+XXXVII. Les deux freres Suedois, & qui ont esté l'un apres l'autre
+Archevesques d'Upsal, vont plus avant qu'Angrimus Jonas; & déterminent,
+que les premiers Suedois sont dessàndus des enfans de Jafet. Ils
+pretàndent mesme avoir demontré que la ville d'Upsal a esté bastie du
+temps d'Abraham. Je m'estonne qu'Angrimus Jonas ne les ait suivis; &
+qu'il n'ait fait sortir les premiers habitans de son Isle, de la mesme
+tige de Jafet. Et cela avec d'autant plus de vray-sàmblance, qu'il est
+escrit des enfans de Jafet au chap. 10. de la Genese. _Ab his divisæ
+sunt Insulæ gentium, in regionibus suis, unusquisque secundum linguam
+suam, & familias suas, in nationibus suis._ Car l'opinion estant receüe
+& ortodoxe, que les enfans de Noé ont repeuplé le monde apres le deluge,
+& que les enfans de Jafet ont particulierement repeuplé toutes les Isles
+du monde; Angrimus pouvoit dire avec plus de certitude des premiers
+habitans de son Isle, ce que Joannes & Olaus Magnus, avoient dit des
+premiers habitans de la Suede: & les faire sortir sans hesiter, de la
+branche de Jafet, puis que la Genese autorisoit plus fortement sa
+conjecture pour son Isle, qu'elle n'autorisoit cele des Suedois pour
+leur terre ferme. Et il s'ensuivroit de cela aussi, que l'Islande auroit
+peu estre habitée long temps devant la venüe des Geans Cananeens, dans
+le païs du Nort.
+
+XXXVIII. A vous dire ce que je pànse de ceux qui recherchent trop
+exactement, quels ont esté les premiers hommes qui ont repeuplé le monde
+apres le deluge: Je croy, Monsieur, que leur curiosité est vaine &
+inutile, parce qu'on ne le peut savoir: & que toute sorte d'histoire
+nous manquant pour cela, ce que l'on en peut dire, n'est fondé que sur
+des conjectures, ou sur le raport de quelque Cronique, fabuleuse, ou
+historique, mal conceüe, & plus mal expliquée. En quoy je ne pretàns pas
+contredire le seul M. Angrimus, que j'honore, & que j'estime infiniment.
+Le vice est general. Il n'est pas le premier qui a fait sortir les
+premiers hommes du Nort, des Geans Cananeens. Et ce qui l'a d'autant
+plus engagé dans cete erreur, sur l'opinion receüe; est, qu'il a creu
+avoir trouvé quelques mots Islandois, qui avoient du raport avec
+quelques mots de la langue Hebraïque, que l'on a apelée, _le langage de
+Canaan_, depuis que les Juifs se ràndirent maîtres de la terre promise,
+& qu'ils en chasserent les Geans Cananeens. Mais le bon homme n'a pas
+consideré, que ces Geans ne parloient pas Hebreu, que l'Hebreu leur
+estoit estranger: Et qu'ils n'ont peu porter dans le Septàntrion, quand
+mesme ils l'auroient habité, l'usage d'une langue, qu'ils n'entàndoient,
+& qu'ils ne parloient pas.
+
+XXXIX. Ce que je dis vous fera remarquer de sàmblables béveües, dans les
+escrits de quelques savâns hommes, & grâns Critiques de nostre siecle,
+qui ont cherché l'origine des premiers peuples, dans l'origine, ou dans
+l'etimologie de certains mots, Alemâns, ou Hebreux, qu'ils ont creu
+avoir quelque raport, ou avec le langage, ou avec les noms de ces mesmes
+peuples. M. Grotius a escrit dans la dissertation qu'il a faite de
+l'origine des peuples de l'Amerique, que les Americains ont esté Alemâns
+d'origine; par cete raison, qu'ils ont beaucoup des mots, qui finissent
+en _lan_: & que _land_, est un mot Alemân. Et parce qu'il y a des
+peuples dans l'Amerique, que l'on apele _Alavardes_; que M. Laet dit
+avoir esté ainsi apelez, d'un Capitaine Espagnol, nommé _Alvarado_, qui
+les conquit. M. Grotius asseure, que les Americains _Alavardes_, ont
+esté originaires Lombards, & qu'ils ont esté apelez, _Alavardes_, de
+Lombards qu'ils estoient, par la mesme corruption de langage, à ce qu'il
+dit, que les François d'aujourd'huy apelent _Halebardes_, les armes des
+Lombards, que les anciens François apeloient, _Lombardes_.
+
+XXXX. C'est sur de pareilles origines, & sur de sàmblables conjectures,
+que M. Bochard, non moins savant que M. Grotius, a composé le docte
+livre qu'il a fait, & qu'il a intitulé, _Phaleg_, parce qu'il contient
+le partage, & les premieres habitations de toutes les terres du monde.
+Et je ne puis assez admirer la subtilité de son esprit, dans la
+connoissance qu'il a des langues Oriàntales, d'avoir trouvé dans la
+langue Hebraïque, l'interpretation des vers Cartaginois qui se lisent
+dans le Poenulus de Plaute. Mais quoy que ses conjectures soient fort
+ingenieuses, je ne saurois croire que ce Cartaginois ait esté de
+l'hebreu. La raison est, que Didon qui a basti Cartage, estoit
+Feniciene: Que le langage Fenicien a esté diferànt de l'Hebraïque; &
+qu'il ne se peut que le Cartaginois que l'on parloit du temps de Plaute,
+ait esté, je ne dis pas de l'Hebreu, diferànt du Fenicien; mais que
+ç'ait esté le mesme Fenicien, que l'on parloit du temps de Didon. M.
+Samuel Petit autre savânt homme, & grand Critique, avoit trouvé avant M.
+Bochard, une autre explication de Plaute, dans la mesme Comedie, &
+d'autres paroles que celes de M. Bochard. Ce qui me fait croire qu'un
+troisiesme intelligent comme eux dans la langue Hebraïque, trouveroit
+s'il vouloit, un troisiesme sens dans le mesme Cartaginois de Plaute,
+par des transpositions de letres, & de poincts, dont ces Messieurs se
+sont servis, & que l'usage permet aux Critiques de la langue Hebraïque;
+a qui l'on fait dire, comme a des cloches, tout ce que l'on veut, par
+une sàmblable liçànce.
+
+XXXXI. Vous excuserez, Monsieur, la digression que j'ay faite, parce que
+je ne l'ay pas creüe esloignée de mon sujet. Et que le bon homme,
+Angrimus dans l'etimologie qu'il a cherchée de quelques mots Islandois
+chez les Hebreux, a suivi une erreur ordinaire aux Doctes comme luy. Il
+n'en doit pas estre creu, non plus que les autres; puis qu'il n'est rien
+de si trompeur, ni de moins solide, que des conjectures fondées sur de
+sàmblables etimologies.
+
+XXXXII. Je croyois qu'Angrimus Jonas feroit sortir ses premiers
+Islandois des mesmes Geans Cananeens, qui avoient peuplé selon
+luy-mesme, toutes les contrées du Nort. Mais il n'a pas voulu que
+l'Islande ait esté habitée de ce temps-là. Ce qu'il en a dit est
+curieux, & merite de vous estre escrit. Il dit que l'Islande a esté
+premierement descouverte par un Naddocus, qui aloit aux Isles de Fare, &
+fut jeté par la tàmpeste à la côste Oriàntale de l'Islande, qu'il nomma,
+_Snelande_, à cause des hautes neges qu'il y trouva. Mais Naddocus ne
+s'y arresta pas. Le second qui la descouvrit, fut un Suedois nommé
+Gardarus, qui ala chercher cete Isle, sur ce qu'il en avoit oüy dire à
+Naddocus, & l'ayant trouvée en l'an 864. y passa l'Hyver, & apela l'Isle
+_Gardarsholm_: c'est à dire, l'Isle de Gardarus. Le troisiesme qui la
+descouvrit, fut un Pirate renommé, de Norvege, nommé _Flocco_, qui se
+servit d'une invàntion tres-bele, pour trouver cete Isle, sur le raport
+qui luy en avoit esté fait. On ne savoit encore en ce temps-là quoy que
+ce soit de l'aiguille aimantée, ni de l'usage du compas. Et comme il
+aloit d'une Isle à une autre, sans descouvrir cele qu'il cherchoit. Il
+prit trois Corbeaux, en partant de l'Isle de Hetland, une des Orcades; &
+en lascha un, lors qu'il crût estre bien avant en mer. Mais il connut
+qu'il n'estoit pas si esloigné de terre qu'il pànsoit, parce que le
+Corbeau reprit la route de Hetland, & s'y envola. Il poussa plus avant
+dans la mer, & lascha le second Corbeau, qui roda de tous costez, & ne
+voyant pas de terre retourna dans le vaisseau. Il ne fut pas trompé au
+troisiesme Corbeau, qui descouvrit l'Isle, & fondit dessus. Flocco
+l'ayant suivy des yeux & des voiles; car il avoit le vànt favorable;
+aborda heureusement à la partie Oriàntale de Gardarsholm, où il passa
+l'Hyver; & le Printemps venu, se voyant assiegé des glaces, que les
+Islandois apelent Groenlandiques, il donna le nom _d'Islande_, à cete
+Isle, qui signifie le païs des glaces. Et ce troisiesme nom luy est
+demeuré. Flocco passa un autre hyver dans la partie Meridionale de
+l'Islande; mais n'y ayant pas trouvé son conte, non plus qu'à
+l'Oriàntale, il retourna en Norvege, où il fut apellé, _Rafnafloke_:
+c'est à dire Flocco le Corbeau, à-cause des Corbeaux dont il s'estoit
+servy pour descouvrir l'Islande.
+
+XXXXIII. Le premier fondateur des Islandois, est un Ingulfe, Baron de
+Norvege; qui se retira en Islande avec son beau-frere Hiorleifus, pour
+avoir tué deux freres des plus grâns Seigneurs de leur contrée. Et comme
+c'estoit la coûtume des banis de Norvege, d'arracher les portes des
+maisons qu'ils laissoient en leurs païs, & de les emporter avec eux;
+Ingulfe estant à la veuë de l'Islande, jeta ses portes dans la mer, pour
+aborder où le hazard, & les flots, les pousseroient. Mais il arriva à un
+autre endroit, quoy qu'à la mesme partie Meridionale de l'Isle. Il ne
+trouva ses portes que trois ans apres. Ce qui l'obligea à changer de
+demeure, & à s'arrester au lieu où ses portes s'estoient arrestées.
+Ingulfe & son beau-frere, visiterent premierement l'Islande, en l'an de
+Grace 870. Et ne l'habiterent que quatre ans apres, en l'an 874. qui est
+l'Epoque determinée & definie, dans les Annales de l'Islande, pour la
+premiere habitation de cete Isle. Et les mesmes Annales asseurent,
+qu'Ingulfe trouva l'Islande _Inculte & deserte_, lors qu'il y arriva. On
+remarqua neanmoins, que quelques Mariniers Anglois, ou Irlandois,
+avoient mis autre fois pied à terre aux rivages de l'Isle, par quelques
+cloches, par quelques croix, & par quelques autres ouvrages faits à la
+mode d'Irlande & d'Angleterre, que l'on y avoit laissez, & quelques
+livres qui y furent trouvez. On demeure aussi d'acord, que les Irlandois
+avoient fait diverses dessàntes dans cete Isle, avant la venüe
+d'Ingulfe. Et leurs Annales raportent, que les anciens Islandois
+apeloient ces Irlandois, _Papas_. Et nommerent la partie Occidàntale de
+l'Islande, _Papey_, parce que les Irlandois avoient acoustumé d'y
+aborder, comme à la plus proche, & à la plus commode.
+
+XXXXIV. Or, Monsieur, sur ce que les Annales d'Islande asseurent
+constamment, que l'Islande estoit _inculte & deserte_, lors qu'Ingulfe y
+arriva; Angrimus Jonas asseure fortement aussi, que l'Islande n'a jamais
+esté habitée avant ce temps-là. Et le bon homme s'emporte avec passion
+contre tous ceux qui disent le contraire. C'est un plaisir de lire ce
+qu'il a escrit dans son _Specimen Islandicum_, contre Pontanus, & contre
+les Auteurs que Pontanus a aleguez, pour prouver que l'Islande estoit
+l'anciene Thulé, de laquelle Virgile disoit à Auguste. _Tibi serviat
+ultima Thule_. Car dit-il, si nostre Islande estoit cete _ultima Thule_,
+elle auroit esté habitée au temps d'Auguste. Et que deviendroit la foy
+de nos Annales, qui asseurent qu'elle n'a esté habitée qu'au temps
+d'Ingulfe?
+
+XXXXV. Mais je le prie de se ressouvenir de ce qu'il a luy mesme escrit,
+& que je viens d'aleguer; que des mariniers Irlandois avoient acoûtumé
+de metre pied à terre en Islande, avant la venuë d'Ingulfe, & que les
+anciens Islandois apeloient ces Irlandois, _Papas_. Je le prie de me
+dire, qui estoient ces anciens Islandois? J'acorde à Angrimus que
+l'Islande ne fut absolument Chrestiene, que quelques années apres la
+dessànte d'Ingulfe. Mais il ne peut pas nier, qu'il n'y eust en ce
+temps-là beaucoup de Chrestiens dans la contrée du Nort. Les Irlandois
+l'estoient. Et Ingulfe en trouva des marques, en arrivant à l'Isle. La
+Crimogée remarque, que le beau-frere mesme d'Ingulfe, qui aborda
+l'Islande avec luy, s'il n'estoit pas Chrestien, avoit des sàntimàns
+Chrestiens. Et il est certain que le Christianisme estoit en ce temps-là
+respàndu dans toutes les contrées du Septàntrion, & dans l'Islande
+nommément. Ce que je demontreray un peu plus bas. Or cela estant, quel
+temps veut donner Angrimus à ces Islandois payens, qui estoient si fort
+atachez à leurs ancienes Religions? & principalement à cele de leur
+Odin, par lequel ils juroient, & qu'ils apeloient le grand Protecteur
+Asiatique. Il est certain que de toutes les superstitions Payenes, les
+plus ancienes, sont les sacrifices des hommes; Et j'ay fait voir
+cy-dessus, qu'ils ont esté pratiquez avec grande devotion parmy les
+Islandois. Leurs Annales disent qu'en la partie Occidàntale de
+l'Islande, il y avoit un Cirque, au milieu duquel s'élevoit un grand
+Rocher, où ils escrasoient les hommes, & versoient le sang en sacrifice
+à leurs Idoles. Ces mesmes Annales remarquent, que cete coutume ayant
+esté abolie dans l'Islande, comme elle fut par tout ailleurs, le Rocher
+retint plusieurs siecles apres, la couleur rouge du sang humain qui y
+avoit esté respandu. Je demande à Angrimus: quel temps il veut donner à
+ces _Plusieurs siecles_, dont ses Annales mesmes font màntion? Et je luy
+demande, en quel temps ont esté invàntées les Fables de l'Edda, qui sont
+si ancienes, & si nées avec les Islandois, qu'elles ne sont presque
+point connües des autres peuples du Nort, & du tout point de toutes les
+autres Nations du monde.
+
+XXXXVI. Adjoûtons à cela, Monsieur, que les Annales d'Islande, où se
+lisent les voyages de Naddocus, de Gardarus, & de Flocco, avant celuy
+d'Ingulfe, ne disent point que l'Islande estoit deserte lors qu'ils y
+arriverent. Flocco y a vescu deux ans entiers. Et il est à presumer
+qu'il y a vescu des commoditez qui se trouvoient dans un païs habité.
+Mais que dira Angrimus à ce qu'il a dit: Que les Islandois ont esté si
+curieux, qu'ils ont recueilly dans leurs Annales toutes les histoires
+des peuples de l'Europe: Et pour me servir de ses propres termes; Qu'ils
+ont esté, _Ad totius Europæ res historicas Lyncei._ C'est ce qu'Herodote
+& Platon ont escrit des Egyptiens: Qu'ils avoient dans leurs
+Biblioteques les ancienes Histoires de toutes les contrées du monde; Et
+que c'estoit par cela mesme que les Egyptiens pretàndoient prouver
+l'antiquité prodigieuse de leur nation. Pour autoriser ce qu'Angrimus a
+dit de ses Islandois; je vous diray à ce propos, que le Docteur Vormius
+a une copie Islandoise des Annales de la partie Occidàntale de
+l'Islande, qu'il m'a leüe & expliquée en divers endroits. J'y ay
+remarqué diverses histoires de Norvege, de Danemark, de l'Angleterre,
+des Orcades, & des Hebrides; & entr'autres, l'irruption des Normâns dans
+nostre Normandie, qui est sans date. Apres laquelle vient la dessànte
+d'Ingulfe dans l'Islande. D'où il s'ensuit, qu'il y avoit des
+Escrivains, & des Croniqueurs dans l'Islande, avant la venuë d'Ingulfe.
+Et que l'Islande estoit par consequant habitée avant ce temps-là.
+
+XXXXVI. Je croy que les Annales d'Islande qui font màntion d'Ingulfe, &
+que cite Angrimus, sont veritables. Je croy qu'Ingulfe n'est venu en
+Islande qu'en l'an de Grace 874. Et il s'est peu faire que les endroits
+de l'Isle Meridionale où il aborda estoient inhabitez, ou par quelque
+grande mortalité, ou parce que des Pirates en avoient exterminé les
+habitans: Mais il ne s'ensuit pas de là, que toute l'Isle fust
+inhabitée. Il est certain qu'Ingulfe seul ne l'a pas peuplée. Car les
+Annales mesmes d'Islande asseurent, que diverses Nations voisines &
+Meridionales, en ont peuplé diverses parties. Entre lesquels Angrimus
+specifie un habitant des Hebrides nommé _Kalmannus_, & dit expressément,
+que ce fut le premier qui s'arresta à la partie Occidantale de
+l'Islande. Il est remarcable, qu'Angrimus ne raporte aucune date de la
+venuë de Kalmannus, non plus que de quantité d'autres Irlandois,
+Escossois, & Orcades, qui ont habité les autres parties de nostre Isle.
+Et cecy me fait croire, qu'il faut distinguer les Annales de l'Islande,
+selon qu'elle a esté Payene, ou Chrestiene. Les Annales de l'Islande
+Chrestiene, se doivent pràndre à la venüe d'Ingulfe. Ce que l'Ere
+Chrestiene marque evidàmment, par l'an de Grace 874. Les Annales de
+l'Islande Payene, n'ont pas de date, & sont d'un temps indéfini.
+
+XXXXVII. Cela posé, & entàndu de cete sorte, il n'est rien de si aisé
+que de concilier l'Islande Payene avec l'Islande Chrestiene, que
+d'acommoder les Annales de l'une avec les Annales de l'autre; que
+d'acorder Angrimus avec Angrimus mesme; & de l'acorder particulierement
+avec Pontanus, qui veut que l'Islande d'aujourd'huy soit la _Thule_ des
+Anciens: & le prouve par quantité, d'autoritez, prises de divers Auteurs
+Grecs, & Latins; de l'Histoire d'Adam de Breme, qui a escrit en l'an de
+Grace 1067. de Saxo Grammaticus, qui l'a suivy de prés; d'Andreas
+Velleius, qui a traduit le Saxo en Danois, & qui a toujours pris dans sa
+traduction les _Tylenses_ de Saxo, pour les Islandois d'aujourd'huy.
+Qu'Angrimus ne die pas qu'Adam de Breme a escrit des sotises dans son
+Histoire. Et cele-cy entr'autres. Que de son temps cete vieille
+tradition estoit receüe, qu'il y avoit en Islande des glaces si
+ancienes, & si seches, qu'elles bruloient quand on les jettoit dans le
+feu, comme le charbon que les Flamans apelent _Hoüille_. Il ne s'agit
+pas icy de la sotise simplement. Il n'est question que de l'antiquité de
+la sotise, & du temps qu'elle a este creüe. Car plus la sotise est
+grande, plus nous devons presumer que le temps est vieil, qui l'a mise
+en credit. Et cele-cy nous oblige d'autant plus à croire, que l'Islande
+estoit connüe de toute ancieneté. Angrimus dira que les Auteurs Gres &
+Latins se seroient trompez en la situation precise de l'Isle de Thulé,
+s'ils l'avoient prise pour l'Islande. A quoy je respons, que les mesmes
+Auteurs ne se sont pas moins trompez dans la description de beaucoup
+d'autres endroits, dont eux & nous demeurons d'acord. Il n'est pas icy
+question de savoir, si ces Auteurs ont descrit precisément l'Islande,
+tele qu'elle a esté, ou qu'elle est maintenant: Mais si l'Islande qu'ils
+ont voulu descrire a esté cele dont il s'agit: Et si l'Islande qu'ils
+ont cherchée, a esté cele que nous avons.
+
+XXXXVIII. Ce qui m'oblige d'autant plus à croire, que c'est la mesme
+dont nous parlons, est, que Casaubon le croit ainsi: Et qu'il a decidé
+dans les doctes Commàntaires qu'il a faits sur Strabon, que la Thulé de
+ce grand Geografe, est l'Islande d'aujourd'huy. La chose mesme autorise
+cete croyance: En ce que l'Islande est mise aujourd'huy, comme autre
+fois, par tous les Geografes, à l'extremité de l'Ocean Deucaledonien, ou
+d'Escosse, qui est le Britannique. Et que la Thulé des Anciens a esté
+creüe la derniere des Isles Britanniques. C'est une chose connuë de
+tous, que l'Escosse a esté apelée Caledoniene, du nom de la grande
+forest Caledoniene, de qui il ne reste maintenant que le nom, & pas un
+arbre dans toute l'Escosse. Seldenus a escrit, que les Escossois
+Septàntrionaux ont esté apelez, _Deucaledoniens_: C'est à dire en leur
+langue, noirs & sombres Caledoniens. Et c'est de là sans doute, que
+l'Ocean qui lave l'Escosse Septàntrionale, & ses Isles voisines, a esté
+apelé _Deucaledonien_; soit pour les ombres perpetueles qui couvrent
+cete mer, soit pour l'espaisseur de l'air qui la rànd pesante. A cause
+dequoy Pline l'a apelée, _Mare pigrum_. Et Adam de Breme, _Mare
+jecoreum, & pulmoneum_. Parce que cete mer a de la pêne à s'émouvoir; &
+qu'elle ne court non plus que si elle estoit asmatique. C'est dans ce
+mesme sens que Plaute a dit d'un mauvais pieton, qu'il avoit des pieds
+pulmoniques.
+
+ _Pedibus pulmoneis mihi advenisti._
+
+XXXXIX. Angrimus se laisseroit persuader que l'Islande seroit la mesme
+que l'anciene Thulé, s'il pouvoit estre convaincu, que son Isle eust
+esté habitée avant la venüe d'Ingulfe. Et quoy que les preuves que j'en
+ay raportées le deussent plénement satisfaire; Je luy vay d'abondant
+faire voir, que l'Islande estoit habitée avant ce temps-là, par d'autres
+raisons bien pressantes. J'ay deux Croniques du Groenland en langage
+Danois. L'une est en vers, & l'autre en prose. La Cronique en vers
+commànce son Histoire par l'an de Grace, 770. que le Groenland fut
+descouvert. Et la Cronique en prose raporte, que celuy qui partit de
+Norvege pour aler en Groenland, passa par l'Islande: Et marque
+expressément, que l'Islande estoit habitée en ce temps-là. D'où il
+s'ensuit, que l'Islande n'a pas commàncé d'estre habitée en l'an de
+Grace 874.
+
+L. Angrimus dira, que ma Cronique Danoise ne s'acorde pas avec sa
+Cronique Islandoise, qui porte que le Groenland ne fut descouvert qu'en
+l'an de Grace, 982. ni habitée qu'en 986. Mais j'apuyeray ma Cronique
+Danoise de l'autorité d'Ansgarius, grand Prelat, & François de nation,
+que tout le monde Arctique reconnoit pour son premier Apostre.
+L'Empereur Louis le Debonnaire, le fit Archevesque de Hambourg: Et
+estàndit la jurisdiction de son Archevesché, par toutes les contrées du
+Nort, depuis l'Elbe, jusques à la mer glaciale, & au delà. Les Letres
+patàntes de l'Empereur, qui erigerent Hambourg en Archevesché, & qui
+firent Ansgarius Archevesque de Hambourg, sont de l'année 834. Elles
+furent confirmées & ratifiées par le Pape Gregoire IV. l'année apres,
+835. Pontanus raporte l'original des Letres patantes de l'Empereur, & de
+la Bulle du Pape, confirmative de ces Letres, dans le livre 4. & dans
+l'année 834. de son Histoire Danoise. Or il est dit expressément dans
+les Letres patantes. _Que la porte de l'Evangile avoit esté ouverte; Et
+que Jesus-Christ avoit esté annoncé dans l'Islande, & dans le
+Groenland_, dequoy l'Empereur rànd particulierement graces à Dieu, dans
+ces mesmes Letres.
+
+LI. Ce qui prouve deux choses. L'une, que l'Islande estoit habitée &
+Chrestiene, avant l'année 834. & quarante ans avant cele de 874.
+qu'Ingulfe l'habita. L'autre, que le Groenland estoit habité, &
+Chrestien, avant la mesme année 834. Et se raporte avec ma Cronique
+Danoise, qui pose la descouverte du Groenland, en 770. Angrimus ne
+sachant que dire à cela, dit neanmoins, qu'il doute que la Bulle de
+Gregoire IV. aleguée par Pontanus, soit originale, & croit que ce n'est
+qu'une meschante copie. Il me permetra de luy repliquer; Qu'il n'a pas
+fait consister le veritable honneur de l'Islande, là où il le devoit
+poser. Il a creu qu'il estoit obligé à soutenir la verité pretàndüe de
+ses Annales. Et il auroit esté beaucoup plus avantageux pour luy,
+d'avoir renoncé à ses Annales, que d'avoir voulu oster à son Isle, qui
+est sa patrie, cete bele Couronne de vieillesse, qui a blanchy dans les
+glaces qui l'environnent depuis tant de siecles. Qui ne sait que le
+siecle d'Ingulfe estoit un siecle de barbarie pour les Letres? Les Gots
+ont esté acusez de l'avoir introduite en ce temps-là par toute l'Europe.
+Et les mesmes Gots ne se doivent pas scandaliser, si on leur dit,
+qu'elle estoit en ce temps-là chez eux, comme dans son Thrône. Qui me
+voudroit obliger à croire tout ce qui est escrit dans les Croniques d'un
+siecle si peu esclairé, me persuaderoit aussi aisément toutes les folies
+qui se lisent dans nos Romans, d'Oger le Danois, des quatre fils Aymon,
+& de l'Archevesque Turpin, qui sont, ou de ce mesme temps, ou qui n'en
+sont pas esloignez.
+
+LII. Je souhaiterois, Monsieur, que vous eussiez leu les livres
+d'Angrimus Jonas, que je n'ay eu le moyen que de parcourir. Vous y
+remarqueriez sans doute, beaucoup de raisons que j'ay obmises, pour
+l'antiquité de l'Islande. Il vous sera aisé d'avoir le _Specimen
+Islandicum_, imprimé à Amsterdam, en 1643. Je ne say si la Crimogée sera
+si facile à recouvrer. Cele que j'ay leüe a esté imprimée à Hambourg, en
+1609. Vous pràndrez plaisir de lire ces livres, si l'un & l'autre vous
+tombent en main. Et je vous y renvoye pour avoir une connoissance plus
+exacte de ce que je vous ay succinctement escrit: Qui est tout ce que
+j'ay peu apràndre de l'Islande, digne comme j'ay creu, de vous estre
+communiqué. Je vous envoyeray la Relation du Groenland, si vous me
+tesmoignez que cele-cy ne vous a pas esté desagreable. J'avoüe,
+Monsieur, que pour la presànter à une personne de la haute estime, & de
+la grande reputation que vostre vertu, & les livres excellàns que vous
+donnez tous les jours au public vous ont acquise, je devois aporter plus
+de soin que je n'ay employé à la polir. Mais je devois avoir aussi plus
+de temps, & plus de repos, que je n'ay eu pour cela. Souvenez vous je
+vous prie, que vous m'avez obligé d'entrepràndre cét Ouvrage; & que vous
+estes par cela mesme obligé d'en excuser les defauts. Faites moy
+l'honneur aussi de me croire,
+
+MONSIEUR,
+
+Vostre tres humbble & tres obeïssant serviteur LA PEYRERE.
+
+Escrit la premiere fois, de Copenhague, le 18. Decembre, 1644.
+
+
+
+
+PERMISSION
+_de Monsieur le Lieutenant Civil_.
+
+
+Il est permis à Thomas Jolly, & Louis Billaine, Marchands Libraires,
+d'imprimer la Relation de l'Islande: Composée par le Sieur LA PEYRERE.
+Fait ce 3. Septembre, 1663.
+
+Signé, D'AUBRAY.
+
+
+
+
+----------------------
+NOTES DU TRANSCRIPTEUR
+
+On a conservé l'orthographe de l'original avec toutes ses
+particularités. On a cependant introduit la distinction entre u/v, et
+i/j, selon l'usage moderne. On a également résolu quelques abréviations
+par signes conventionnels (ex. "Comme" au lieu de "Cõme").
+
+Les corrections suivantes ont été effectuées:
+
+ dans ce commàncemànt ("commànmànt" dans l'original)
+ où ie laisse ("oû")
+ Ie le laisse à ("a")
+ à l'honneur ("lhonneur")
+ Filosofie ("Filosfie")
+ partie Oriàntale de Gardarsholm ("Gadarslhom")
+ qu'en la partie Occidàntale ("Occidentàle")
+ le Docteur Vormius a vne copie ("à")
+ ne l'a pas peuplée ("ne la")
+ vn habitant ("ha//tant" sur un saut de page)
+ qui laue l'Escosse ("qui l'aue")
+ a esté apelé Deucaledonien ("Deucalodonien")
+ profons ("profoñs")
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Relation de l'Islande, by Isaac de La Peyrère
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RELATION DE L'ISLANDE ***
+
+***** This file should be named 22011-8.txt or 22011-8.zip *****
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Relation de l'Islande
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+Author: Isaac de La Peyrère
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+Release Date: July 7, 2007 [EBook #22011]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RELATION DE L'ISLANDE ***
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+
+Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+
+
+
+</pre>
+
+<h1>RELATION<br>
+<small>DE</small><br>
+L'ISLANDE.</h1>
+
+<div class="c">
+<img src="images/a.png" alt="">
+</div>
+
+<p class="c">A PARIS,</p>
+
+<p class="c">Chez LOUIS BILLAINE, au second<br>
+pillier de la grand' Salle du Palais, à la<br>
+Palme, &amp; au grand Cesar.</p>
+
+<p class="c">M. DC. LXIII.</p>
+
+
+
+
+<h2>A SON ALTESSE<br>
+SERENISSIME<br>
+MONSEIGNEUR<br>
+LE PRINCE.</h2>
+
+
+<p><span class="g">MONSEIGNEUR</span>,</p>
+
+<p><i>Si vostre Altesse Serenissime
+me fait l'honneur
+de m'acorder la grace que
+je luy demànderay quelque
+jour, d'escrire les Merveilles
+de sa Vie; je feray son
+Panegirique en faisant son
+Histoire: Et la narration
+toute nuë des esclatantes
+actions qu'Elle a faites, efacera
+tout ce que l'antiquité
+a dit &amp; escrit des
+plus Grâns-guerriers &amp; des
+plus Grâns-hommes des
+siecles passez. En atàndant,
+<span class="g">MONSEIGNEUR</span>,
+que j'aye l'esprit ràmply
+du Genie, qui m'inspire une
+si haute pànsee; je Vous
+suplie tres humblement de
+trouver bon que je die en
+ce lieu: Que Vos inclinations
+ne sont pas toutes
+pour la guerre: Que Vous
+en avez d'aussi fortes pour
+les beles letres: Et que l'ardeur
+incomparable de Vostre
+Esprit, Vous porte
+aussi avant dans les sciànces,
+que cele de Vostre C&oelig;ur
+Vous engage dans les combats.</i></p>
+
+<p><i>Trouvez bon aussi,
+<span class="g">MONSEIGNEUR</span>,
+qu'en Vous donnant le divertissemànt
+d'une Relation,
+que j'ay autrefois escrite
+à M. de la Mote le
+Vayer, illustre par son rare
+savoir, &amp; par le glorieux
+employ que sa Vertu
+luy a aquis aupres d'un si
+Grand Prince, qu'est le
+<span class="g">FRERE UNIQUE DE
+NOSTRE GRAND ROY</span>;
+J'entretiene V. A. ser.<sup>me</sup>
+de quelques reflexions que
+j'ay faites, sur ce que les
+anciens Geografes n'ont
+presque rien connu du globe
+de la terre, ou qu'ils n'en
+ont connu que de fort petites
+parties. Ils ont creu
+que toute l'estàndüe de ce
+globe, qui est entre les deux
+Tropiques, &amp; qu'ils ont apelée,
+<em>Zone Torride</em>, estoit
+inhabitée &amp; inhabitable.
+Ils n'ont seu du levant, que
+ce qui est au deça du Gange,
+&amp; presque rien au delà, que
+par presomption &amp; par
+oüy dire. Ils ont fixé leur
+couchant aux Isles fortunées,
+qui sont aparamment
+nos Canaries. Ils se
+sont imaginez que la mer
+Hiperborée, &amp; que l'Islande,
+dont je fay icy la
+relation, estoient les derniers
+termes de ce que l'on
+pouvoit descouvrir du Septàntrion.
+Et ne sachant que
+dire de la Terre Australe,
+ils l'ont telement ignorée,
+qu'ils se sont figurez que c'estoit
+la demeure des Morts,
+&amp; la fable de leurs Enfers.</i></p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Illam, <i>dit le Poëte,</i></span><br>
+ <span class="i0">Sub pedibus Stix atra videt,</span><br>
+ <span class="i0">Manesque profundi.</span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<p><i>Je ne parleray pas de
+quelques Peres de l'Eglise,
+qui ont eu de si grandes
+lumieres pour les choses du
+Ciel, &amp; si peu de connoissance
+de celes de la Terre;
+qu'ils ne se sont peu persuader
+qu'il y eust des Antipodes;
+&amp; n'ont seu compràndre,
+par queles raisons
+ils estoient eux mesmes
+Antipodes à ceux qui
+estoient les leurs.</i></p>
+
+<p><i>J'avoüe, <span class="g">MONSEIGNEUR</span>,
+que nôtre siecle
+est beaucoup plus esclairé
+que n'ont esté les precedàns.
+J'avoüe que depuis
+deux cens ans, il y a eu
+des Mariniers, &amp; plus
+hardis, &amp; plus savans
+sans comparaison, que
+n'estoit l'ancien Tifis des
+Argonautes. Et j'avoüe que
+l'on a penetré le monde
+dans toutes ses parties,
+beaucoup au delà de ce que
+les plus celebres Geografes
+de l'antiquité nous en ont
+apris. Cela n'empesche pas,
+<span class="g">MONSEIGNEUR</span>,
+que nous ne soyons toujours
+dans une profonde ignorance
+de ce qui se peut ancore
+descouvrir, &amp; qui
+nous est inconnu de la Terre
+universele. Je craindrois
+de passer pour extravagant,
+si j'avançois déterminément,
+que nous n'en
+connoissons que la moitié.
+Mais je diray sans hesiter,
+que nous n'en connoissons
+pas les deux tiers; &amp; que
+ce qui reste à descouvrir,
+va sans contredit au delà
+du tiers.</i></p>
+
+<p><i>Il me sera aisé de le démontrer
+quand je diray,
+que nous ne connoissons
+presque rien de ce qui est
+au delà des deux cercles polaires.
+Que le cercle arctique
+passe à l'extremité de
+l'Islande Septàntrionale;
+&amp; que nous n'avons qu'éfleuré
+les bords du Groenland,
+au delà de la mer
+Glacée, qui separe cete Isle
+de ce continànt. Cecy est
+considerable, <span class="g">MONSEIGNEUR</span>,
+que le cap
+Farvel, qui est du Groenland,
+&amp; au Nor-oüest de
+l'Escosse, est entre le 60.
+&amp; 61.<sup>me</sup> degré d'elevation:
+Et que de ce cap au pole, il
+y a prés de trànte degrez
+de latitude, qui nous sont
+inconnus. Il est vray que
+toute la côste du Groenland,
+soit au Levant, soit
+au Couchant du cap Farvel,
+&amp; dont on ne sauroit
+déterminer la longitude,
+n'est pas si meridionale
+que ce cap. Mais je suplie
+tres-humblement V.
+A. ser.<sup>me</sup> de se represànter,
+qu'il y a une terre au Nort
+du Japon, que nos Geografes
+apelent, <em>la terre de
+Jesso</em>, tout à fait inconnuë
+à nos Matelots; quoy
+qu'elle soit d'une grandeur
+si prodigieuse, qu'elle a
+quarante-six degrez de latitude,
+sur vint &amp; deux
+degrez de longitude.</i></p>
+
+<p><i>Si nous passons du Nort
+au Sud, il se trouvera,
+<span class="g">MONSEIGNEUR</span>,
+que ce qui est inconnu de
+la terre Australe, est de plus
+grande consequànce que ce
+que nous ignorons de la
+Septàntrionale. La grandeur
+de cete terre Australe,
+estonnera tous ceux qui
+la verront descrite dans
+nos cartes; s'ils considerent,
+qu'elle embrasse les deux
+Emisferes, depuis le Pole
+meridional, jusques à la
+ligne Equinoctiale; &amp;
+aux endroits où la nouvelle
+Guinée unit les deux
+horisons. Cela seul, <span class="g">MONSEIGNEUR</span>,
+emporteroit
+la moitié du monde,
+si ce qui est entre les bras
+de cete Terre, &amp; au deça
+du cercle Antartique, soit
+de l'Asie, soit de l'Afrique,
+soit de l'Amerique,
+n'estoit descouvert, &amp; dans
+le commerce. J'adjousteray,
+<span class="g">MONSEIGNEUR</span>,
+à ce que j'ay dit: Que l'on
+ne sait pas ancore, si le Japon
+est Isle, ou Terre ferme:
+Et qu'il y a des espaces
+comme infinis au delà
+des Filipines, jusques à la
+côste du Perou, sur lesquels
+nos Geografes font
+passer la mer Pacifique. Ils
+inondent ce qu'ils ne connoissent
+pas; &amp; noyent
+dans leurs Cartes, quantité
+de peuples qui se portent
+bien dans les terres
+qu'ils habitent.</i></p>
+
+<p><i>Pour dire les choses, teles
+qu'elles pourroient estre,
+<span class="g">MONSEIGNEUR</span>.
+Ce qui resteroit à descouvrir
+du Globe terrestre, iroit
+beaucoup au delà du
+tiers, &amp; aprocheroit bien
+fort de la moitié, si la
+nouvele Guinée, qui joint
+les deux bouts de la terre
+Australe, joignoit aussi la
+Tartarie, &amp; l'Amerique,
+du costé du Septàntrion,
+comme il y en a qui le croyent.
+L'Ocean ne seroit plus
+en ce cas, la ceinture de la
+Terre; au contraire, la
+Terre seroit la ceinture
+de l'Ocean. Et ce qui seroit
+bien surprenant, pour
+ne pas dire incroyable;
+on pourroit frayer divers
+chemins, pour aler par terre
+d'un pole à l'autre.</i></p>
+
+<p><i>Je ne doute pas, <span class="g">MONSEIGNEUR</span>,
+que tant
+de Peuples inconnus, ne
+soient quelque jour connus,
+pour avoir la connoissance
+de Dieu, &amp; cele
+du mistere de son Fils, mort
+pour nos ofànces, &amp; resuscité
+pour nôtre justification.
+C'est pour cela qu'il est écrit.
+<span class="sidenote">Daniel. 7.</span>
+<em>Que tous Peuples, que
+toutes Nations, &amp; que
+toutes Langues, adoreront
+Dieu, &amp; le serviront.</em>
+<span class="sidenote">Joel. 2.</span>
+<em>Que
+Dieu versera de son Esprit
+sur tous les hommes de la
+terre.</em>
+<span class="sidenote">Jeremie 31.</span>
+<em>Et que tous les
+hommes de la terre connoitront
+Dieu, depuis le
+plus grand jusques au plus
+petit.</em> La mesme Escriture
+Sainte nous enseigne,
+que Dieu establira un
+Roy, pour estre le Conducteur,
+&amp; le Souverain, de
+tous les Peuples de l'Univers;
+&amp; pour respàndre la
+Predication de son Evangile
+dans toutes les contrées
+du monde. Dieu parlant à
+ce Roy par son Profete Isaie,
+luy dit ces paroles, tres
+considerables à ce propos.
+<span class="sidenote">Chap. 55.</span>
+<em>Tu apeleras la Nation que
+tu ne connoissois pas; &amp;
+la Nation qui ne te connoissoit
+pas, te desirera,
+&amp; coura apres toy. Ce
+sera à-cause de moy, qui
+suis ton Seigneur, &amp; ton
+Dieu; &amp; à-cause de mon
+<span class="sidenote">Jesus-Christ.</span>
+<span class="g">SAINT</span>, qui est le Saint
+de mon peuple Israel. C'est
+pour cela que je t'ay exalté,
+&amp; c'est pour cela que
+je t'ay glorifié.</em></i></p>
+
+<p><i>Je ne croy pas, <span class="g">MONSEIGNEUR</span>,
+que l'on
+doive trouver estrange le
+zele que j'ay, estant nay
+François, si je dis que la
+Profetie se doit entàndre
+d'un Roy de France. J'ay
+outre cela beaucoup de
+raisons qui me le persuadent.
+Il me sufira de
+dire, que toutes les conjectures,
+&amp; toutes les aparànces,
+me font presumer
+que la Profetie regarde
+nostre <span class="g">GRAND ROY</span>.
+Car il a toutes les qualitez,
+de Majesté, de Justice,
+&amp; de Valeur, que l'Escriture
+Sainte atribuë à ce
+Roy Profetique. S'il n'a
+pas tout le temps qui sera
+requis, pour achever une
+si vaste entreprise, qu'est la
+conqueste du Monde; Il
+ouvrira sans doute, &amp; aplanira
+un grand chemin
+à son <span class="g">GLORIEUX SUCCESSEUR</span>,
+pour l'assujetir
+de bout en bout. Ce
+qui me fortifie dans cete
+croyance, est, que pour seconder
+les hauts desseins de
+nostre <span class="g">VICTORIEUX
+MONARQUE</span>; le
+Ciel luy a donné un Prince
+de son sang, tel que
+<span class="g">VOUS</span>, <span class="g">MONSEIGNEUR</span>, dont les Conseils
+peuvent estre apelez,
+<span class="g">CONSEILS DE DIEU</span>,
+comme l'Histoire Sainte
+qualifie les conseils des
+grâns Politiques: Et dont
+<span class="g">L'ESPÉE</span> aura la mesme
+vertu, qu'avoit cele de
+<span class="g">GEDEON</span>, contre les
+enemis du nom Chrestien.
+Je n'ay pas assez de vie
+pour voir de si grandes
+choses. Mais j'ay toute la
+passion qu'il faut pour les
+souhaiter. J'ay aussi tous
+les santimàns qui m'obligent
+d'estre avec respêt &amp;
+soumission,</i></p>
+
+<p><span class="g">MONSEIGNEUR</span>,</p>
+
+<p class="sig1">de V. A. Ser.<sup>me</sup></p>
+<p class="sig">Le tres-humble, tres-obeïssant
+&amp; tres-fidele serviteur,
+<span class="sc">La Peyrere</span>.</p>
+
+
+
+<h2>TABLE DES CHOSES<br>
+Contenües aux<br>
+Articles de cete Relation.</h2>
+
+
+<div class="toc">
+<a href="#i" name="t_i">I.</a> L'Auteur de cete Relation n'ayant
+pas esté en Islande, escrit
+ce qu'il en a leu &amp; ouy dire.
+<p><a href="#ii" name="t_ii">II.</a> De la situation, &amp; de la grandeur de
+l'Islande.</p>
+
+<p><a href="#iii" name="t_iii">III.</a> De ses jours, les plus longs, &amp; les
+plus courts.</p>
+
+<p><a href="#iv" name="t_iv">IV.</a> De quoy on se nourrit en Islande,
+&amp; de quoy on s'y chaufe.</p>
+
+<p><a href="#v" name="t_v">V.</a> Des Glaces qui se destachent du
+Groenland, &amp; ce qu'elles aportent en
+Islande, où elles abordent.</p>
+
+<p><a href="#vi" name="t_vi">VI.</a> Des pâturages de l'Islande, du lait,
+&amp; du beurre; Et des farines qui se font
+de poissons secs.</p>
+
+<p><a href="#vii" name="t_vii">VII.</a> Des Eaux de l'Islande.</p>
+
+<p><a href="#viii" name="t_viii">VIII.</a> Des Lacs de diverse &amp; d'estrange
+nature, qui sont en Islande.</p>
+
+<p><a href="#ix" name="t_ix">IX.</a> Des Minieres de soufre qui y sont.
+Et du Mont Hecla.</p>
+
+<p><a href="#x" name="t_x">X.</a> Les Islandois croyent, qu'il y a des
+Ames dannées qui brulent, &amp; d'autres
+qui gelent.</p>
+
+<p><a href="#xi" name="t_xi">XI.</a> Evenemànt extraordinaire avenu
+en Islande.</p>
+
+<p><a href="#xii" name="t_xii">XII.</a> Du trafic que l'on fait en Islande.
+Et des Filles Islandoises.</p>
+
+<p><a href="#xiii" name="t_xiii">XIII.</a> Des Festins des Islandois.</p>
+
+<p><a href="#xiv" name="t_xiv">XIV.</a> Des coutumes sauvages des Islandois.</p>
+
+<p><a href="#xv" name="t_xv">XV.</a> Des Demons apelez Droles. Et
+des Islandois qui vàndent le vànt.</p>
+
+<p><a href="#xvi" name="t_xvi">XVI.</a> Des sortileges des Islandois.</p>
+
+<p><a href="#xvii" name="t_xvii">XVII.</a> De l'ancien Gouvernemànt de
+l'Islande.
+De la Justice qui s'y exerce. ibid.</p>
+
+<p><a href="#xviii" name="t_xviii">XVIII.</a> L'Islande assujêtie aux Rois
+de Norvege, &amp; en suite, aux Rois
+de Danemark.</p>
+
+<p><a href="#xix" name="t_xix">XIX.</a> De l'anciene, &amp; nouvele Religion,
+des Islandois.</p>
+
+<p><a href="#xx" name="t_xx">XX.</a> Les anciens Islandois estoient
+grâns Pirates, &amp; grâns Gladiateurs.</p>
+
+<p><a href="#xxi" name="t_xxi">XXI.</a> Des Annales des Islandois.</p>
+
+<p><a href="#xxii" name="t_xxii">XXII.</a> Des Poëtes Islandois.</p>
+
+<p><a href="#xxiii" name="t_xxiii">XXIII.</a> Des Satyres Islandoises.</p>
+
+<p><a href="#xxiv" name="t_xxiv">XXIV.</a> De la Poësie Islandoise.</p>
+
+<p><a href="#xxv" name="t_xxv">XXV.</a> De l'amour que les Islandois
+ont pour leur patrie.</p>
+
+<p><a href="#xxvi" name="t_xxvi">XXVI.</a> Les Islandois sont chicaneurs.</p>
+
+<p><a href="#xxvii" name="t_xxvii">XXVII.</a> Des Maisons des Islandois.</p>
+
+<p><a href="#xxviii" name="t_xxviii">XXVIII.</a> Des deux Eveschez, &amp; des
+deux vilages, qui sont en Islande.</p>
+
+<p><a href="#xxix" name="t_xxix">XXIX.</a> Des Evesques Islandois.</p>
+
+<p><a href="#xxx" name="t_xxx">XXX.</a> Les Islandois sont joüeurs d'Eschets.</p>
+
+<p><a href="#xxxi" name="t_xxxi">XXXI.</a> Continuation du mesme sujet.</p>
+
+<p><a href="#xxxii" name="t_xxxii">XXXII.</a> Le langage Islandois est Runique.</p>
+
+<p><a href="#xxxiii" name="t_xxxiii">XXXIII.</a> Quels ont esté les premiers
+habitans du Monde Arctique.</p>
+
+<p><a href="#xxxiv" name="t_xxxiv">XXXIV.</a> Les Geans Cananeens ont
+peuplé le Monde Arctique.</p>
+
+<p><a href="#xxxv" name="t_xxxv">XXXV.</a> Du grand Odin Asiatique.</p>
+
+<p><a href="#xxxvi" name="t_xxxvi">XXXVI.</a> On nous fait acroire que
+les anciens Heros ont esté Geâns.</p>
+
+<p><a href="#xxxvii" name="t_xxxvii">XXXVII.</a> Les Peuples du Septàntrion
+croyent estre de la race de Jafet.</p>
+
+<p><a href="#xxxviii" name="t_xxxviii">XXXVIII.</a> La recherche est vaine,
+des premiers Peuples qui ont habité
+les parties du Monde, apres le Deluge.</p>
+
+<p><a href="#xxxix" name="t_xxxix">XXXIX.</a> Preuve du precedànt article.</p>
+
+<p><a href="#xxxx" name="t_xxxx">XL.</a> Suite de la mesme preuve.</p>
+
+<p><a href="#xxxxi" name="t_xxxxi">XLI.</a> Resolution de la mesme preuve.</p>
+
+<p><a href="#xxxxii" name="t_xxxxii">XLII.</a> Des premieres descouvertes qui
+ont esté faites de l'Islande.</p>
+
+<p><a href="#xxxxiii" name="t_xxxxiii">XLIII.</a> D'Ingulfe creu premier fondateur
+des Islandois.</p>
+
+<p><a href="#xxxxiv" name="t_xxxxiv">XLIV.</a> Que cete opinion n'est pas
+vraye.</p>
+
+<p><a href="#xxxxv" name="t_xxxxv">XLV.</a> Preuve du precedànt article.</p>
+
+<p><a href="#xxxxvi" name="t_xxxxvi">XLVI.</a> Suite de la mesme preuve.
+De l'Islande Payene &amp; Chrestiene.
+ibidem.</p>
+
+<p><a href="#xxxxvii" name="t_xxxxvii">XLVII.</a> La Tulé des Anciens est l'Islande
+d'aujourd'huy.</p>
+
+<p><a href="#xxxxviii" name="t_xxxxviii">XLVIII.</a> De l'Ocean Deucaledonien.</p>
+
+<p><a href="#xxxxix" name="t_xxxxix">XLIX.</a> L'Islande estoit habitée avant
+l'année 874.</p>
+
+<p><a href="#l" name="t_l">L.</a> Preuve du precedànt article.</p>
+
+<p><a href="#li" name="t_li">LI.</a> Les Gots ont introduit la barbarie
+dans l'Europe.</p>
+
+<p><a href="#lii" name="t_lii">LII.</a> De la <i>Crimogée</i>, &amp; du <i>Specimen
+Islandicum</i>, d'Angrimus Jonas.</p>
+
+</div>
+
+<p class="c"><i>Fin de la Table.</i></p>
+
+
+
+
+<h2>AVIS,<br>
+Touchant mon Ortografe.</h2>
+
+
+<p><i>Quoy qu'il n'y ait rien de resolu
+pour l'Ortografe de nostre
+Langue, &amp; qu'il soit permis
+à qui que ce soit de s'en faire une,
+comme il s'imagine qu'elle devroit estre:
+Je ne veux pourtant pas me servir d'une
+liberté si publique, sans ràndre raison de
+cele que j'ay prise dans ce petit Ouvrage.</i></p>
+
+<p><i>Je croy que nôtre escriture doit estre
+l'image de nôtre parole, tout ainsi que
+nôtre parole est l'image de nôtre pansée.
+Cela estant. Il me sàmble que
+nostre Ortografe se devroit conformer
+à nostre prononciation, qui fait nostre
+parole; &amp; que l'on ne devroit pas nous
+obliger d'escrire par, <em>e</em>, ce que nous prononçons
+par, <em>a</em>; d'escrire par une letre
+double, ce que nous prononçons par une
+letre simple; ni d'escrire par, <em>h</em>, ce que
+nous prononçons sans aspiration.</i></p>
+
+<p><i>Cete raison est fortifiée de l'exàmple
+des Italiens, dont la Langue a une perfection
+plus anciene que n'est la perfection
+de la nostre; si toutefois on doit apeler
+perfection, ce que l'Usage qui en
+est le maître, peut changer comme il luy
+plaît. Or les Italiens qui prononcent ce
+qu'ils escrivent, escrivent aussi ce qu'ils
+prononcent. Et je ne doute en façon du
+mo<span class="abbr">n</span>de, que nos anciens Peres qui nous ont
+laissé leur Ortografe, n'ayent prononcé
+comme ils escrivoient. Ce que j'asseure
+d'autant plus librement, que les Valons
+d'aujourd'huy, qui parlent ce que nous
+apelons <em>Vieux Gaulois</em>, prononcent ces
+mots, <em>commencement</em>, <em>commendement</em>,
+<em>contentement</em>, &amp;c. co<span class="abbr">m</span>me ils les
+escrivent par <em>e</em>, &amp; non pas, <em>commancemant</em>,
+<em>commandemant</em>, <em>contantemant</em>,
+&amp;c. comme on les prononce en
+France, par, <em>a</em>. Et par la raison que nous
+ne prononçons pas aujourd'huy ces mesmes
+mots, comme on les prononçoit le
+temps passé; Je m'estonne que l'on n'ait
+changé leur Ortografe, en mesme temps
+que l'on a changé leur prononciation.
+Car l'escriture estant, comme j'ay dit,
+l'image de la parole, l'Ortografe doit
+suivre la prononciation, comme l'ombre
+suit le corps.</i></p>
+
+<p><i>J'avoüe que dans ces mots, <em>commàncemànt,
+commàndemànt, contàntemànt,
+&amp;c.</em> l'<em>a</em> ne doit pas estre
+prononcé avec toute sa force. Mais il
+est constant que ces mots, &amp; leurs sàmblables,
+doivent estre prononcez, par, <em>a</em>.
+Puis donc qu'il ne s'agit que de donner
+une prononciation moins forte à cet, <em>a</em>;
+Il sufiroit ce me sàmble, de marquer
+cete maniere plus douce, par un accent
+grave, tel que je l'ay mis sur tous
+les, <em>à</em>, que j'ay changez pour des, <em>e</em>.</i></p>
+
+<p><i>Je n'ay pas fait ce changemànt dans
+tous les mots, où suivant mon raisonnemànt,
+il me sàmbloit que je le pouvois
+faire: Parce que l'on ne peut pas
+changer d'abord, &amp; tout à coup, ce
+qu'un usage inveteré s'est acquis, par
+la longueur du temps qui l'autorise. Je
+me suis imposé cete loy dans ce commàncemànt,
+de ne changer l'<em>e</em>, en <em>a</em>, par
+tout où l'<em>e</em>, se prononce par <em>a</em>, que
+dans les noms, &amp; dans les verbes. Dans
+les noms, comme, <em>sàntimànt, raisonnemànt,
+changemànt, &amp;c.</em>
+Dans les verbes, comme, <em>apràndre,
+sàntir, pànser, &amp;c.</em> Je laisse l'<em>e</em>, dans
+la preposition, <em>en</em>, &amp; dans les noms,
+&amp; les verbes où cete preposition entre,
+&amp; où elle sert de composition.
+Dans les noms, comme, <em>entàndemànt,
+engagemànt, endommagemànt,
+&amp;c.</em> &amp; dans les verbes,
+comme, <em>enseigner, enfanter, enquerir,
+&amp;c.</em> où je laisse, <em>en</em>, comme
+on l'escrit ordinairement, par, <em>e</em>.
+Je laisse l'<em>e</em>, aussi, dans tous les adverbes,
+qui finissent en, <em>ment</em>; dont
+le nombre est tres-grand. Je le laisse à,
+<em>temps, sens, accent, dent, cent,
+&amp;c.</em> J'escris <em>ancore</em>, par un <em>a</em>; parce
+qu'il est derivé de <em>ancóra</em>, que les
+Italiens escrivent, &amp; prononcent par
+un <em>a</em>.</i></p>
+
+<p><i>J'ay retranché toutes les letres doubles,
+de tous les mots, où elles m'ont
+sàmblé inutiles. Si l'on me dit, que ces
+letres doubles servent à alonger les
+voyeles qui precedent les doubles consones.
+Je respondray qu'il sufit de metre
+sur ces voyeles un accent circonflexe,
+pour marquer qu'elles sont longues.
+Et les Estrangers qui apràndront
+nostre langue, y seront bien moins
+embarassez, qu'à leur donner à deviner,
+quand il faudra prononcer les letres
+doubles, comme des letres simples.</i></p>
+
+<p><i>Je croy qu'il n'est pas necessaire de
+metre aucun accent sur l'<em>e</em>, de ces
+mots, <em>tele, quele, bele, fidele,
+nouvele, mortele, naturele, eternele,
+&amp;c.</em> Parce que l'<em>e</em> qui devance
+la consone dans tous ces mots,
+se doit prononcer comme l'<em>e</em> de leurs
+masculins, <em>cet, tel, quel, bel,
+fidel, nouvel, mortel, naturel,
+eternel, &amp;c.</em> <em>Cele</em>, doit estre prononcé
+comme<em>, tele quele, bele, &amp;c.</em>
+Je laisse la double <em>ll.</em> aux pronoms, <em>elle</em>,
+&amp; <em>laquelle</em>.</i></p>
+
+<p><i>J'ay retranché l'<em>h</em>, de beaucoup de
+mots que nous prononçons sans aspiration.
+Je l'ay retenüe à <em>Christ</em>, &amp; à
+<em>Chrestien</em>, son derivé. J'ay fait scrupule,
+pour ne pas dire religion, de
+toucher à un usage qu'un nom si
+saint a comme sanctifié. Et nostre, <em>f</em>,
+ayant la mesme force, que le &#966;. des
+Grecs, qui est nostre, ph, j'ay changé
+le ph, en f.</i></p>
+
+<p><i>Quelque raison pourtant que j'aye
+aleguée; je n'ay pris cete liberté qu'en
+atàndant le Dictionaire que Messieurs
+de l'Academie nous ont promis;
+où j'espere qu'ils fixeront nostre Ortografe.
+Et à quoy je me fixeray aussi.</i></p>
+
+
+
+
+<div class="img">
+<img src="images/b.png"
+alt="L'ISLANDE Par P. Du Val Geographe du Roy A PARIS.">
+</div>
+
+
+
+
+<h2>RELATION<br>
+DE<br>
+L'ISLANDE.</h2>
+
+<p class="c">A MONSIEUR DE<br>
+<i>LA MOTHE LE VAYER.</i></p>
+
+
+<p>MONSIEUR,</p>
+
+<p><a name="i" href="#t_i">I.</a> Vous m'avez prié de vous
+escrire de ce païs du Nort,
+où nous errons depuis quelque
+temps, ce que j'ay peû apràndre
+de l'Islande, &amp; du Groenland.
+Je n'ay point de plus grande passion
+au monde, que de vous
+servir, &amp; de vous plaire. Je vous
+escriray ce que je say de l'un
+&amp; de l'autre, le mieux qu'il me
+sera possible; mais ce sera s'il
+vous plaist, l'un apres l'autre.
+L'Islande est une Isle celebre. Le
+Groenland est un païs de tres-grande,
+&amp; de tres vaste estànduë.
+Je commànceray la premiere
+des deux Relations, que je
+vous ay destinées, par cele de
+l'Islande: Dans laquelle vous verrez
+ce que j'ay leu de particulier
+touchant cete Isle, chez divers
+Auteurs: Et principalement
+dans les oeuvres d'Angrimus Jonas,
+Escrivain Islandois. J'escris
+<i>Angrimus</i>, comme on le prononce,
+&amp; non pas <i>Arngrimus</i>, comme
+il est imprimé; parce qu'on
+a trop de pêne à le lire. Je vous
+raporteray ce que j'ay oüy dire
+de plus curieux sur ce sujêt, dans
+les conversations que j'ay euës
+en Danemark, avec des personnes
+de condition, &amp; de savoir.
+Et ce que m'en a dit bien particulierement,
+le Docteur Olaus
+Vormius, Medecin de la faculté
+de Copenhague, qui possede
+les plus beles &amp; les plus doctes
+connoissances de tout le Septàntrion.
+Je vous diray aussi ce
+que Blefkenius Danois, qui a
+eu la curiosité d'aler en Islande,
+a escrit de plus remarcable, dans
+la Relation qu'il en a faite. Je
+ne croy pas tout ce qu'il a escrit,
+&amp; ne m'arresteray qu'aux
+choses qu'il dit y avoir veües.
+Car j'y adjoute la mesme foy que
+je fay à Herodote, aux endroits
+où Herodote dit qu'il a
+veu. N'estant pas croyable que
+des gens d'honneur &amp; de letres,
+ayent voulu prostituer la verité,
+&amp; leur reputation, de propos
+si deliberé, que de dire qu'ils
+ont veu ce qu'ils n'ont pas veu.
+Quoy qu'il en soit, je feray
+comme Saluste; &amp; diray, soit
+de Blefkenius, soit d'Angrimus
+Jonas, soit du Docteur Vormius,
+soit de tous ceux dont je vous
+alegueray ce que j'ay leu, &amp; oüy
+dire; car je n'en puis parler que
+pour avoir leu, &amp; oüy dire:
+<i>Fides penes auctores sit.</i></p>
+
+<p><a name="ii" href="#t_ii">II.</a> L'Islande est une
+Isle de l'Ocean Deucaledonien,
+a 13. degrez, 30. minutes de
+longitude, &amp; a 65. degrez 44.
+minutes de latitude. Cete situation
+est prise, sur l'Evesché Septàntrional
+de l'Isle, nommé,
+<i>Hole</i>, qu'Angrimus Jonas raporte
+dans sa Crimogée Islandique;
+où il dit, qu'il la tient de l'Evesque
+mesme de Hole, Gundebrand
+de Thorlac, son compatriote,
+&amp; intime amy, auditeur
+de Ticho-Brahé, &amp; grand
+Astrologue. Les limites de l'Islande
+sont; du Levant, la mer
+Hyperborée; du Midy, l'Ocean
+Deucaledonien; le Couchant
+regarde le Groenland, vers
+le cap Farvel; &amp; le Nort est
+exposé à la mer glacée du mesme
+Groenland. La longueur de
+l'Isle, s'estànd du Levant au
+Couchant, en autant de chemin
+qu'un homme en peut faire en
+vint jours. Et sa largeur du Midy
+au Nort, à l'endroit le plus
+large, en autant de païs, qu'un
+homme en peut traverser en quatre
+jours. Le mesme Angrimus
+de qui je tiens cete mesure, ne
+sait, si ces journées sont d'un
+homme à cheval, ou à pied.</p>
+
+<p><a name="iii" href="#t_iii">III.</a> Pour bien juger de l'estànduë
+de l'Islande; on croit
+qu'elle est deux fois plus grande
+que la Sicile. On connoîtra
+aussi par la Sfere, &amp; par l'elevation
+que j'ay raportée de cete
+Isle, que ce que l'on en dit est
+veritable: Qu'au Solstice d'Esté,
+&amp; tant que le Soleil est dans les
+signes de Gemini, &amp; de l'Escrevice;
+c'est à dire, deux mois durant;
+le Soleil ne se couche pas
+tout entier sous l'horison de l'Islande
+Septàntrionale; Que l'on
+en voit toujours quelque peu, &amp;
+la moitié aux jours les plus longs
+depuis les dix heures du soir,
+jusques à deux heures du matin,
+qu'il se leve tout a fait. D'où,
+il s'ensuit, qu'au Solstice d'hyver,
+&amp; tant que le Soleil est
+dans les signes du Sagittaire, &amp;
+du Capricorne; c'est à dire, deux
+mois durant; le Soleil ne se leve
+pas tout entier sur le mesme horison;
+&amp; qu'il n'en paroît que
+la moitié, aux jours les plus
+courts, depuis les dix heures du
+matin, jusques à deux heures
+apres midy, qu'il se couche tout
+à fait.</p>
+
+<p><a name="iv" href="#t_iv">IV.</a> Cete Isle est nommée
+<i>Islande</i>, à cause de la blancheur
+de ses glaces. On dit qu'elle a
+esté fertile autrefois; qu'elle a
+porté de beaux bleds, &amp; qu'elle
+a esté couverte de grâns bois,
+dont les Islandois batissoient de
+beaux, &amp; grâns navires; &amp; dont
+il se trouve ancore aujourd'huy
+de grandes &amp; profondes racines,
+aux mesmes lieux où estoient
+jadis leurs forests, mais brulées
+&amp; noires comme de l'ebene.
+L'Islande est maintenant si infertile,
+que le bled n'y sauroit
+naître. Et il n'y croist pas un
+arbre, quel qu'il soit, que du
+petit &amp; meschant bouleau. Si
+bien que l'on y mourroit de
+faim &amp; de froit, si l'on n'y aportoit
+des farines des provinces
+voisines: Et si les glaces qui se
+destachent au mois de May des
+terres qui sont ancore plus proches
+du Pole, ne leur portoient
+une si grande quantité de bois,
+qu'ils en ont sufisamment pour
+se chaufer, &amp; pour se faire des
+maisons, à la mode des autres
+peuples du Nort. Ils se servent
+outre cela, pour l'un &amp; pour l'autre,
+d'os de balene, &amp; d'autres
+grâns poissons. Comme aussi de
+deux sortes de tourbes pour se
+chaufer; l'une, faite de gazons,
+qui est le <i>Cespes bituminosus</i>; &amp;
+l'autre, que l'on tire de la terre,
+comme d'une carriere, qu'Angrimus
+Jonas apele <i>Glebam fossilem</i>;
+que l'on fait cuire au Soleil,
+&amp; qui brûle, quand elle est
+seche, comme le gazon. L'une
+&amp; l'autre espece de tourbe, tesmoigne
+assez le vice de la terre,
+qui la rànd incapable de porter
+ni bled, ni arbre. Ces glaces
+qui abordent en Islande des terres
+Septàntrionales, sont quelques
+fois chargées d'arbres prodigieusement
+grâns. Et les Annales
+Islandiques font màntion
+d'un entr'autres, qui avoit soixante-trois
+coudées de longueur,
+&amp; sept de grosseur.</p>
+
+<p><a name="v" href="#t_v">V.</a> Lors que ces glaces destachées
+du Nort, sont jointes à
+celes de l'Islande, les habitâns
+de l'Isle courent à la queste du
+bois, &amp; à la chasse de quantité
+de bestes, qui s'estant trop avant
+engagées dans la mer glacée,
+voguent dessus, &amp; abordent où
+les glaces les portent: comme
+des Renards, roux &amp; blancs;
+des Loûs Cerviers; des Ours
+blancs &amp; noirs; &amp; des Licornes.
+La grande &amp; precieuse corne que
+le Roy de Danemark garde à
+Frederisbourg, qui est son Fontaine-bleau,
+est d'une Licorne (à
+ce que l'on ma dit) prise sur les glaces
+d'Islande. Elle est plus longue
+&amp; plus grosse, que cele de S. Denis.
+Monsieur le Conte Wlfeld,
+Grand Maistre de Danemark,
+en a une entiere, &amp; petite, de
+deux pieds de long, prise sur les
+mesmes glaces. Il m'a fait l'honneur
+de me la montrer, &amp; de
+me dire, que lors qu'on la luy
+donna, il y avoit ancore à la
+racine, de la chair, &amp; du poil de
+la beste.</p>
+
+<p><a name="vi" href="#t_vi">VI.</a> L'Islande est montagneuse,
+&amp; pierreuse. Les pasturages
+y sont si excellàns, qu'il en faut
+chasser le bestial, de peur qu'il
+ne créve. Et l'herbe y sànt si
+bon, que les estrangers la recueillent,
+&amp; la font secher, pour la
+metre parmy leur linge. On dit
+neanmoins que leurs chairs de
+b&oelig;uf ne sont pas bonnes, &amp;
+que leurs moutons puënt le bouc.
+Les Islandois y sont accoustumez.
+Ils durcissent &amp; conservent leurs
+viandes, en les exposant au vànt,
+&amp; au Soleil. Ce qui les rànd &amp;
+de meilleur goust, &amp; de meilleure
+garde, que si on les avoit
+salées. Ils font quantité de beurres,
+qu'ils reservent dans des
+vaisseaux; &amp; a defaut de vaisseaux,
+ils l'amoncelent dans
+leurs maisons, comme des piles
+de chaux. Leur bruvage ordinaire
+est de lait, &amp; de petit lait, qu'ils
+boivent pur, ou meslé avec de
+l'eau. L'Isle porte de bons chevaux,
+que l'on nourrit en hyver,
+de poissons secs, aussi bien que
+les b&oelig;ufs, &amp; les moutons, quand
+le foin leur a manqué: Et dont
+les hommes mesme font de la
+farine, &amp; du pain, quand ils
+n'ont plus de farines de bled; &amp;
+que les rigueurs d'un long hyver
+empeschent l'abord de leur
+Isle, aux estrangers qui ont commerce
+avec eux. Si bien que l'on
+peut dire des bestes de ce païs là,
+qu'elles sont <i>Ictiofages</i>, aussi bien
+que les hommes.</p>
+
+<p><a name="vii" href="#t_vii">VII.</a> Il y a dans l'Islande
+quantité de fontaines froides,
+dont les eaux sont claires, &amp;
+agreables à boire; d'autres, qui
+sont saines &amp; nourrissantes comme
+de la biere; quantité de
+sources chaudes &amp; salutaires, pour
+les bains; quantité de beaux &amp;
+grâns Estangs poissonneux; quantité
+de beles, &amp; grandes Rivieres
+navigables; dont je ne vous
+escriray pas les noms, non plus
+que des Ports, &amp; des Promontoires,
+parce qu'ils sont imprimez
+dans les livres.</p>
+
+<p><a name="viii" href="#t_viii">VIII.</a> Blefkenius raconte,
+qu'il y a dans la partie Occidàntale
+de l'Islande, un Lac qui
+fume toujours; &amp; qui est neanmoins
+si froid, qu'il petrifie tout
+ce que l'on y jete. Si l'on y fiche
+un baston, le baston devient
+fer à l'endroit qu'il est fiché dans
+la terre; ce qui touche l'eau, se
+petrifie; &amp; ce qui est au dessus
+de l'eau, demeure bois. Blefkenius
+dit l'avoir esprouvé par deux
+fois: Et qu'ayant mis au feu ce
+qui luy sàmbloit fer, ce fer brûla
+comme du charbon. Il dit aussi,
+qu'au milieu de l'Islande, il y a
+un autre Lac, qui exhale une
+vapeur si dangereuse, qu'elle tuë
+les Oiseaux qui volent par dessus.
+Et ce Lac est comme l'Averne
+des Grecs, dont Virgile parle
+au 6. de l'Eneïde.</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0"><i>Quem super haud ullæ poterant impune volantes</i></span><br>
+ <span class="i0"><i>Tendere iter pennis, talis sese halitus atris</i></span><br>
+ <span class="i0"><i>Faucibus effundens, supera ad convexa ferebat.</i></span><br>
+ <span class="i0"><i>Unde locum Graii dixerunt nomine Aornon.</i></span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Blefkenius adjoute, a ce qu'à dit
+Angrimus des fontaines chaudes
+de l'Islande, qu'il y en a de si
+chaudes en des endroits, que qui
+les touche s'y brule. Quand cete
+eau se rafroidit, elle laisse du
+soufre au dessus de sa superficie;
+tout ainsi qu'aux marais salans,
+l'eau de la mer y laisse du sel.
+On voit des plongeons rouges
+sur ces eaux, que l'on perd de
+veuë, si tost que l'on s'en aproche,
+&amp; qui remontent sur
+l'eau pour peu que l'on s'en esloigne.
+Le mesme dit ancore,
+qu'en un endroit de l'Isle, que
+l'on apele <i>Turloskhaven</i>, il y a
+deux fontaines, l'une froide, &amp;
+l'autre chaude, que l'on fait venir
+par divers canaux dans un
+mesme bassin. Et que les eaux
+de ces deux fontaines meslées
+ensàmble, composent un bain
+tres excellant. Assez pres de là,
+dit-il, il y a un autre fontaine,
+dont l'eau a le goust du blé:
+Et qui a cete vertu, de guerir
+les maux veneriens, que Blefkenius
+asseure estre fort ordinaires
+dans cete Isle.</p>
+
+<p><a name="ix" href="#t_ix">IX.</a> Il n'y a dans toute l'Islande
+aucune miniere de quelque
+metal ou mineral que ce soit,
+si ce n'est de soufre, qui est
+tres commun dans toute l'Isle;
+mais que l'on tire en plus grande
+abondance d'une Montagne
+nommée <i>Hecla</i>, qui est le Montgibel
+de l'Islande; car elle jete
+des flames qui causent de grâns
+embrazemâns aux environs. Cete
+Montagne est du costé de la
+partie Oriàntale, declinant à la
+Meridionale, &amp; assez proche de
+la mer. Blefkenius dit, que ce
+Mont ne jete pas seulement des
+flames, mais des torrâns d'eau,
+qui brulent comme eau de vie.
+Il jete par fois aussi, des cendres
+noires, &amp; une quantité prodigieuse
+de pierres ponce. La
+tàmpeste qui agite ce Mont,
+cesse au vànt d'Oüest, qui est le
+Zephire des anciens. Tant que
+ce vànt soufle, ceux qui connoissent
+ce Mont, &amp; qui en savent
+les chemins seurs, montent hardiment
+à son plus haut sommet,
+&amp; à l'endroit par où il rànd ses
+flames; où ils jetent de grosses
+pierres, que le Mont rejete avec
+furie, &amp; comme une Mine fait
+voler les esclats d'un mur qu'elle
+emporte. Il est tres dangereux
+d'en aprocher, à ceux qui n'en
+connoissent pas les avenües. Parce
+que la terre qui brule au dessous,
+venant à fondre, a bien souvent
+englouti des hommes vivans,
+dans des fournaises ardàntes.</p>
+
+<p><a name="x" href="#t_x">X.</a> Les habitans de l'Isle croyent
+que cete Montagne est le
+lieu où les ames des dannez sont
+tourmàntées. Dequoy ils font de
+plaisâns contes. Car ils voyent
+quelque fois, à ce qu'ils disent,
+comme des fourmilieres de Diables,
+qui entrent dans la gueule
+de ce Mont, chargez d'ames
+dannées; &amp; qui en ressortent,
+pour en aler chercher d'autres.
+Et Blefkenius raporte, que lors
+que cela a paru, on a remarqué
+qu'il s'est donné une sanglante
+bataille en quelque endroit.
+Les Islandois croyent aussi,
+que le bruit que font les glaces,
+quand elles heurtent &amp;
+s'atachent à leurs rivages, sont
+les cris &amp; les gemissemâns des
+dannez, pour le grand froit qu'ils
+endurent. Car ils croyent qu'il y
+a des ames condannées à geler
+eternelement, comme il y en
+a qui brulent eternelement. Et
+le suplice seroit egal; en ce que,
+<i>penetrabile frigus adurit</i>; &amp; qu'il
+est vray qu'un grand froit brule
+comme du feu.</p>
+
+<p><a name="xi" href="#t_xi">XI.</a> Le mesme Blefkenius
+dit, qu'estant en Islande, sur la
+fin du mois de Novàmbre, &amp;
+à minuit; on vit un grand feu
+sur la mer du Mont Hecla, &amp;
+que ce feu esclaira toute l'Isle.
+Ce qui estonna tous les habitans.
+Les plus experimàntez &amp; les plus
+sànsez asseuroient, que cete lueur
+venoit du Mont Hecla. Une
+heure apres l'Isle tràmbla. Et ce
+tràmblemànt fut suivy d'un esclat
+comme de tonnerre, si espouvàntable
+&amp; si terrible, que
+tous ceux qui l'ouïrent, crurent
+que ce devoit estre la cheute du
+monde. On sût peu de jours
+apres, que la mer avoit tary à
+l'endroit où le feu avoit paru; &amp;
+qu'elle s'estoit retirée à deux
+lieües de là.</p>
+
+<p><a name="xii" href="#t_xii">XII.</a> Les Islandois ne vàndent
+&amp; n'achetent quoy que ce
+soit, car il n'y a pas d'argent
+monnoyé parmy eux. On leur
+aporte des farines, de la biere,
+du vin, de l'eau de vie, du fer,
+des drâs, &amp; du linge. Ils baillent
+en eschange ce qu'ils ont, qui
+est; des poissons secs, du beurre,
+des suifs, des drâs grossiers, du
+soufre, &amp; des peaux de renârs,
+d'ours, &amp; de loûs cerviers. Blefkenius
+dit, que les Alemans qui
+trafiquent en Islande, dressent
+des tàntes pres des havres où ils
+ont abordé, &amp; qu'ils y estalent
+leurs Marchandises, qui sont;
+manteaux, souliers, miroirs,
+couteaux, &amp; quantité de bagateles,
+qu'ils eschangent avec ce
+que les Islandois leur aportent.
+Des filles qui sont fort beles
+dans cete Isle, mais fort mal
+vestües, vont voir ces Alemans;
+&amp; ofrent à ceux qui n'ont pas
+de fàme, de coucher avec eux,
+pour du pain, pour du biscuit,
+&amp; pour quelqu'autre chose de
+peu de valeur. Les Peres mesmes
+presàntent leurs filles aux Estrangers.
+Et si leurs filles deviennent
+grosses, ce leur est un grand
+honneur. Car elles sont plus considerées,
+&amp; plus recherchées par
+les Islandois, que les autres: Et il
+y a de la presse à les avoir.</p>
+
+<p><a name="xiii" href="#t_xiii">XIII.</a> Quand les Islandois
+ont acheté, (c'est à dire eschangé)
+du vin, ou de la biere, des
+Marchâns estrangers: Ils convient
+leurs paràns, leurs amis,
+&amp; leurs voisins, à boire l'un &amp;
+l'autre: Et ne se quitent point
+que tout ne soit beu. Ils chantent
+en beuvant, les faits heroïques
+de leurs Capitaines. Leur
+musique est sans regle, &amp; sans
+art, que l'on apele, <i>Musique
+enragée</i>. C'est une incivilité parmy
+eux, que de sortir de table,
+quand ils boivent, pour aler
+faire de l'eau. Des filles qui ne
+sont pas laides en ce païs-là,
+comme j'ay dit, coulent sous les
+treteaux, &amp; presàntent des pots
+de chambre aux beuveurs.</p>
+
+<p><a name="xiv" href="#t_xiv">XIV.</a> Angrimus Jonas traite
+cete raillerie d'imposture, &amp;
+s'emporte avec colere contre
+Blefkenius, pour l'outrage qu'il
+dit avoir fait à l'honneur des filles
+Islandoises. Le bon homme
+ne peut soufrir, qu'on parle avec
+mespris de ses compatriotes,
+&amp; qu'on les traite de barbares.
+Sur tout, là où le mesme
+Blefkenius dit, que les Islandois
+se gargarisent tous les matins de
+leur urine, &amp; s'en frotent les
+dents. Catulle a dit la mesme chose
+des Celtiberes.</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0"><i>Nunc Celtiber in Celtiberiâ terrâ,</i></span><br>
+ <span class="i0"><i>Quod quisque minxit, hoc sibi solet mane</i></span><br>
+ <span class="i0"><i>Dentem, &amp; russam defricare gingivam.</i></span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Pour vous dire, Monsieur, ce
+que j'en pànse. Je croy que les
+Islandois ne sont pas maintenant
+si sauvages qu'il ont esté. Mais il
+est à presumer que des peuples
+si esloignez des climâs tàmperez,
+ne sont pas des plus polis, ni des
+plus raisonnables du monde. Je
+parle pour le commun, dans lequel
+je ne compràns pas les honnestes
+gens qui y peuvent estre,
+&amp; qui y sont sans doute. Car il
+y a par tout des honnestes gens.
+Et il n'y a pour cela de la differànce,
+que du plus au moins.</p>
+
+<p><a name="xv" href="#t_xv">XV.</a> Blefkenius dit, que les
+Islandois ont des Esprits familiers.
+Que ces Esprits les servent comme
+des valets, &amp; les avertissent
+la nuit, quand il fait bon le làndemain
+aler à la chasse, ou à la
+pesche. Ortelius va plus avant,
+&amp; nous aprànd, que les Islandois
+apelent cete sorte de Demons:
+<i>Drollos</i>. Ce qui a du raport à ce
+que <i>Troll</i>, en Danois, est un
+Diable en françois; Et me persuade
+que ce que l'on apele en
+France <i>un bon drole</i>, est mesme
+chose <i>qu'un bon Diable</i>, en Islandois,
+&amp; en Danois. Blefkenius
+dit aussi, que les mesmes Islandois
+vàndent le vànt, &amp; l'asseure,
+comme l'ayant, à ce qu'il
+dit, experimànté. De quoy le
+bon Angrimus se moque plaisamment.
+Car il dit, que le Matelot
+Islandois connoît le soir par
+la disposition de l'air, quel temps,
+&amp; quel vànt il fera le làndemain;
+Et que quand il conjecture qu'il
+doit faire le vànt que l'Estranger
+atànd pour partir, il le va trouver,
+&amp; s'engage de luy vàndre
+ce vànt. Ce qu'il fait de cete
+sorte. Il demànde à l'Estranger
+son mouchoir, dans lequel il
+fait sàmblant de murmurer quelques
+paroles; &amp; noüe promptement
+le mouchoir, comme de
+peur que les paroles qu'il a prononcées
+ne s'envolent. Il luy rànd
+apres cela son mouchoir noüé,
+&amp; luy recommande de le garder
+tel qu'il le reçoit avec grand soin:
+l'asseurant qu'il aura le vànt bon,
+durant tout son voyage. Or il
+arrive quelque fois, que ce vànt
+soufle le làndemain. Mais le plus
+souvent ce mesme vànt change
+apres que l'Estranger est party,
+&amp; qu'il est engagé en pleine mer.
+Ou s'il est assailly de quelque
+tàmpeste, comme il arrive bien
+souvent aussi, l'Estranger se trouve
+fort ambarassé des Diables
+qu'il croit porter dans sa poche:
+Car il n'ose les jeter dans la mer,
+&amp; fait consciànce de les garder.
+Que si, dit Angrimus, il est arrivé
+de cent fois une, que le vànt
+ait conduit l'Estranger là où il
+devoit aler; cete seule fois autorise
+l'erreur contre cent autres
+experiànces contraires. Et l'erreur
+se respànd par celuy qui dit hardiment,
+parce qu'il le croit ainsi,
+qu'il a acheté le vànt en Islande,
+&amp; que ce vànt l'a mené à bon
+port chez luy.</p>
+
+<p><a name="xvi" href="#t_xvi">XVI.</a> Quoy que ces sortes de
+contes ne fassent aucune impression
+sur des Esprits raisonnables,
+ils ne laissent pas d'estre
+divertissâns. Et il y a du plaisir
+d'entàndre ce que l'on en dit,
+&amp; ce que l'on en croit. Car on
+ne le diroit pas, si on ne le croyoit.
+Blefkenius raconte, qu'il y
+a des Magiciens en Islande, qui
+ont le pouvoir d'arrester en pléne
+mer, des vaisseaux qui vont à
+plénes voiles. Il narre aussi, que
+ceux qui sont arrestez, se servent
+pour contrecharme, de certaines
+sufumigations puantes, dont il
+fait les descriptio<span class="abbr">n</span>s; avec lesqueles,
+dit-il, ceux qui sont retenus chassent
+les Demons qui les retiennent;
+&amp; les vaisseaux desenchantez
+reprenent leur cours. Si le
+charme est bien invànté, le contre-charme
+ne l'est pas moins.
+Revenons à ce qui est de plus serieux
+dans l'histoire de l'Islande.</p>
+
+<p><a name="xvii" href="#t_xvii">XVII.</a> L'anciéne Islande estoit
+divisée en quatre Provinces,
+selon les quatre parties du monde.
+Chaque Province estoit divisée
+en trois Bailliages, que les
+Islandois apelent <i>Repes</i>: excepté
+la Province Septàntrionale, laquelle
+comme la plus grande, &amp;
+la plus importante, en avoit
+quatre. Et chaque Bailliage estoit
+subdivisé en six, sept, huit,
+ou dix Judicatures, selon son estàndüe.
+Chaque Province assàmbloit
+ses Bailliages une fois l'année.
+Et la convocation se faisoit
+par de petites croix de bois, que
+le Gouverneur de la Province
+envoyoit à ses Baillifs, que les
+Baillifs distribuoient à leurs Juges,
+&amp; que les Juges faisoient
+courir par les familles de ceux
+qui se devoient trouver à ces
+assàmblées. Le Chef de la Justice
+de l'Islande, qui presidoit
+aux quatre Provinces, &amp; qui
+estoit comme le Souverain de
+l'Islande, son <i>Nomophylax</i>, &amp;
+le conservateur de ses loix, assàmbloit
+aussi en certain temps
+les Estats generaux de l'Isle. Et la
+convocation se faisoit par quatre
+haches de bois, que ce Chef
+envoyoit aux Gouverneurs des
+quatre Provinces.</p>
+
+<p><a href="#t_xvii">XVII.</a> Il y avoit dans chaque
+Bailliage trois Tàmples principaux,
+où la Justice se ràndoit,
+&amp; où le culte de leurs
+Dieux se faisoit; à cause de
+quoy la charge de Baillif s'apeloit
+<i>Godorp</i>, qui signifie divine. Leur
+principal soin estoit, de pourvoir
+à la necessité des pauvres,
+qui est tres grande dans un païs
+pauvre. D'empescher que les pauvres
+d'une Repe, ne courussent
+à l'autre; &amp; de refrener la liçànce
+des Mandians volontaires,
+contre lesquels les loix estoient
+rigoureuses. Car il estoit permis
+de les tuer, ou de les chastrer,
+impunément; de peur qu'ils ne
+multipliassent, &amp; ne fissent d'autres
+coquins comme eux. Il estoit
+mesme defàndu, sur pêne de
+l'exil, à un homme pauvre de se
+marier avec une fàme pauvre
+comme luy. Et il n'estoit pas
+permis sur la mesme pêne, à celuy
+qui n'avoit dequoy que pour
+luy seul, de pràndre une fàme
+qui n'avoit pas dequoy pour
+elle.</p>
+
+<p><a name="xviii" href="#t_xviii">XVIII.</a> Cet ordre Aristocratique
+de gouvernemànt, &amp; de
+Justice, a duré parmy les Islandois,
+jusques à l'an de Grace 1263.
+que les Roys de Norvege se firent
+maîtres de l'Isle, &amp; la ràndirent
+tributaire, par la mauvaise
+intelligence des Islandois, qui
+faisoient entr'eux, des brigues, &amp;
+des seditions, pour le gouvernemànt.
+Les Roys de Danemarck,
+ayant reduit en suite le Royaume
+de Norvege en Province,
+ont donné des Viceroys à ces
+peuples, qui n'ont retenu depuis
+ce temps-là, qu'une ombre legere
+de leur anciene forme d'Estat.
+La demeure de ces Viceroys
+est à la partie Occidàntale
+de l'Islande, dans un Chasteau,
+nommé <i>Besestat</i>. Ils ne sont pourtant
+pas obligez à faire residànce
+actuele dans l'Isle, qu'en cas
+de necessité; &amp; n'y vont qu'une
+fois l'année, pour en recevoir
+les tribûs, qui consistent aux
+mesmes choses, dont j'ay dit cy
+dessus que les Islandois font commerce
+&amp; eschange avec les Estrangers:
+Et dont le Roy de
+Danemark pourvoit une bonne
+partie de ses navires, soit pour
+nourrir, soit pour habiller ses
+matelots. Le dernier Viceroy
+d'Islande, estoit M. Prosmont,
+Amiral de la derniere flote Danoise,
+que les Suedois défirent
+sur cete mer, il y a environ trois
+mois. Il se batit vaillamment, &amp;
+mourut sur son bord l'espée à
+la main, ayant refusé le quartier
+que les Enemis de son Roy
+luy voulurent donner.</p>
+
+<p><a name="xix" href="#t_xix">XIX.</a> Angrimus Jonas ne
+pose l'Islande Chrestiene, qu'en
+l'an 1000. de nôtre salut. Ce
+n'est pas qu'il n'y ait eu des
+Chrestiens long temps devant,
+dans cete Isle. Mais il dit que le
+Paganisme n'en fût absolument
+bany qu'en ce temps-là. Les Islandois
+payens ont adoré entr'autres
+Dieux, <i>Thor</i>, &amp; <i>Odin</i>. <i>Thor</i>, estoit
+comme le Jupiter; &amp; <i>Odin</i>, co<span class="abbr">m</span>me
+le Mercure des anciens Grecs &amp;
+Latins. Ils nomment encore leur
+Jeudy, <i>Thorsdag</i>, qui est le <i>dies Jouis</i>,
+&amp; le Mercredy, <i>Odensdagur</i>, qui
+est le <i>dies Mercurii</i>. Les Autels
+consacrez à ces Dieux estoient
+revestus de fer, où bruloit un
+feu perpetuel. Et sur l'Autel, il y
+avoit un vase d'airain, dans lequel
+on versoit le sang des sacrifices,
+&amp; dont on aspergeoit
+les assistans. Il y avoit au costé
+de ce vase un aneau d'argent,
+du poids de vint onces, qu'ils
+frotoient du sang de l'hostie, &amp;
+qu'ils empoignoient quand ils
+vouloient faire quelque sermànt,
+ou solànnel, ou d'importance.
+Leurs Annales portent, qu'ils ont
+sacrifié des hommes à leurs Idoles.
+Ils les escrasoient sur des rochers,
+ou les jetoient dans des
+puis profons, creusez, &amp; destinez
+pour cela, à l'entrée de leurs
+Tàmples. Et comme les Islandois
+payens avoient basty deux principaux
+Tàmples, dediez à leurs faux
+Dieux, aux deux parties, Septàntrionale,
+&amp; Meridionale, de leur
+Isle. Les Islandois Chrestiens ont
+estably les deux, &amp; les seuls Eveschez
+qu'ils ont, aux mesmes endroits
+de leur Isle: Savoir, l'Evesché
+de <i>Hole</i>, au Nort; &amp;
+celuy de <i>Schalhold</i>, au Midy. Ils
+professent maintenant la mesme
+confession d'Ausbourg, que professe
+tout le Danemarck.</p>
+
+<p><a name="xx" href="#t_xx">XX.</a> Les anciens Islandois estoient
+de haute stature, forts,
+adroits, &amp; vaillans; grâns gladiateurs,
+&amp; grâns Pyrates. La Monomachie
+estoit autorisée parmi
+eux; &amp; ils ne refusoient qui
+que ce fust, qui les voulust
+combatre seul à seul. Ils vuidoient
+leurs procez par le duel;
+Auquel celuy qui estoit vaincu,
+perdoit la chose contestée; &amp;
+qui refusoit le combat, la perdoit
+comme s'il eust esté vaincu.
+C'estoit un moyen legitime pour
+aquerir des possessions parmi eux.
+Car de deux Gladiateurs qui se
+batoient, celuy qui avoit tué ou
+vaincu son homme, estoit maître
+de son bien. Il n'y avoit
+qu'une resource pour les heritiers
+legitimes du defunt, ou du
+vaincu, qui estoit; que l'on menoit
+un grand Toreau au victorieux,
+&amp; s'il ne l'assommoit pas
+d'un seul coup, il ne tenoit rien.</p>
+
+<p><a name="xxi" href="#t_xxi">XXI.</a> Avec ce que les Islandois
+estoient de grande force,
+&amp; de grand c&oelig;ur; ils estoient
+spirituels, &amp; si curieux, qu'ils
+conservoient avec soin les memoires
+qu'ils recueilloient de toutes
+parts, des choses memorables
+qui se passoient dans tous les
+Royaumes voisins. Ce qui a obligé
+le bon Angrimus à dire
+dans son <i>Specimen Islandicum</i>, parlant
+de ses compatriotes, qu'ils
+sont, <i>Ad totius Europæ res historicas
+lyncei.</i> Et de fait, Saxo
+Grammaticus dans la preface de
+son histoire Danoise, avoüe qu'il
+s'est tres utilement servy des
+memoires qu'il a pris dans les Annales
+des Islandois, qu'il apele,
+<i>Tylenses</i>. Le Docteur Vormius
+m'a asseuré que ces Annales sont
+tres-curieuses, &amp; qu'il y a des
+raretez exquises des choses ancienes
+qui se sont faites dans les
+Orcades, dans les Hebrides,
+dans l'Escosse, &amp; dans l'Angleterre;
+&amp; mesme chez les anciens
+Ducs de Normandie; par cete
+raison sans doute, que les Islandois
+ont esté autrefois puissans
+sur la mer Deucaledoniene, ou
+Escossoise, &amp; qu'ils ont peu avoir
+aussi des commerces particuliers
+dans notre Normandie.</p>
+
+<p><a name="xxii" href="#t_xxii">XXII.</a> Les plus ancienes histoires
+Islandoises &amp; auquelles
+les Islandois adjoutent plus de
+foy, sont celes qui sont composées
+en vers. Sur quoy, Monsieur,
+vous remarquerez, s'il
+vous plaist, que les anciens Rois,
+&amp; Capitaines du Nort, qui aloient
+à la guerre, menoient toujours
+quelque Poëte avec eux,
+pour composer des vers sur le sujêt
+de leurs victoires. Ces Vers
+se chantoient par les soldats de
+l'armée, &amp; se repàndoient par
+toutes les contrées voisines. Or
+les Islandois ont esté de tout
+temps renommez excellâns Poëtes,
+par tous leurs voisins. Et
+l'on a creu qu'il y avoit une certaine
+vertu Magique dans leurs
+vers, capable d'evoquer les Demons
+des Enfers, &amp; d'arracher
+les Planetes du Ciel. Leurs Poëtes
+naissent Poëtes, &amp; ne le devienent
+pas par estude. Car le meilleur
+esprit qui soit parmi eux, ne
+sauroit composer des vers, s'il n'a
+le don naturel de les faire, tant
+les regles de leur Poësie sont
+severes &amp; contraintes. Mais ceux
+qui ont cete vertu naturele, les
+composent avec tant de facilité,
+que leurs discours ordinaires sont
+des vers. La Verve prànd ces
+Poëtes aux nouveles Lunes. Et
+quand cete fureur les saisit, ils
+ont le visage esgaré, les yeux
+enfoncez, la couleur pasle; &amp;
+ressàmblent à la Sibile Cumée,
+tele que Virgile nous l'a descrite.
+Il fait en ce temps-là tres mauvais
+avoir à faire avec ces possedez.
+Car la morsure des chiens
+enragez, n'est pas plus dangereuse,
+que la médisance de ces Poëtes.</p>
+
+<p><a name="xxiii" href="#t_xxiii">XXIII.</a> Je vous diray à ce
+propos, ce que le Docteur Vormius
+m'en a raconté. Il y a quelques
+années, qu'estant Recteur
+de l'Academie de Copenhague,
+un Escolier Islandois se plaignit
+à luy, que son Lansman &amp; camarade,
+l'avoit outragé dans des vers
+difamatoires. Le Recteur apela
+le Poëte, qui avoüa les vers,
+mais nia qu'ils fussent faits contre
+son camarade. Et de fait M.
+Vormius n'y voyoit quoy que ce
+soit, dont le Lansman se dût
+ofàncer, selon la connoissance
+qu'il a du langage Islandois, qui
+est fondé sur l'anciene langue
+Runique. L'Escolier ofàncé voyant
+que le Recteur croyoit ce
+que luy disoit le Poëte, se mit
+à pleurer chaudement, &amp; à luy
+dire, qu'il estoit perdu s'il l'abandonnoit.
+Et là dessus luy fit compràndre,
+par un destour estrange
+de figures, &amp; de fables, les
+mêdisances qui estoient contenües
+dans cete Satyre. Luy dit,
+qu'il passeroit pour un infame en
+Islande, si ces vers y estoient
+portez; que ses biens en déperiroient;
+&amp; que cete poësie estoit
+tele, qu'en quelque lieu du
+monde où il sût aller, le charme,
+ou le sortilege de ces vers le suivroit
+par tout, &amp; le feroit mourir.
+Le Docteur Vormius esmeu
+de la frayeur de ce jeune homme,
+tira le Poëte à part; luy mit
+devant les yeux les devoirs de la
+charité Chrestiene, &amp; les rigueurs
+des loix de Danemarck,
+qui punissent les sorciers de suplices
+tres cruels: Et l'ayant menacé
+de le metre entre les mains
+de la Justice, si par malheur
+son camarade tomboit malade
+de l'aprehànsion qu'il avoit; il
+luy imprima une tele peur, qu'il
+avoüa la malice de ses vers, les
+deschira, promit de ne les dire
+à personne, &amp; courut embrasser
+son camarade, qui tesmoigna
+une joye non-pareille d'avoir
+fait sa paix avec le Poëte.</p>
+
+<p><a name="xxiv" href="#t_xxiv">XXIV.</a> Les Poëtes Islandois
+ont un Mitologique de leurs fables,
+qu'ils apelent <i>Edda</i>: Dans
+lequel ils posent pour Principe
+eternel, un Geant qu'ils apelent
+<i>Immer</i>. Et disent, que du Caos
+sortirent de petits hommes, qui
+se jeterent sur le Geant, &amp; le
+mirent en pieces. Que de son
+crane, ils firent le Ciel; de son
+&oelig;il droit, le Soleil; de son &oelig;il
+gauche, la Lune; de ses espaules,
+les Montagnes; de ses os, les
+Rochers; de sa vessie, la Mer;
+de son urine, les Rivieres; Et
+ainsi de toutes les autres parties
+de son corps. De sorte, que ces
+Poëtes apelent le Ciel, le crane
+d'Immer; le Soleil, son &oelig;il
+droit; la Lune, son &oelig;il gauche;
+les Rochers, ses os; les Montagnes,
+ses espaules; la Mer, sa
+vessie; les Rivieres, son urine, &amp;c.
+Le Docteur Vormius m'a fait voir
+une vieille copie de l'Edda, escrite
+en Islandois, de la main
+d'un Islandois, &amp; dont il m'a
+expliqué les galanteries que j'ay
+recueillies, pour vous les escrire.</p>
+
+<p><a name="xxv" href="#t_xxv">XXV.</a> Les Islandois, à ce que
+disent leurs Annales, ont mis autrefois
+de grandes flotes sur la
+mer, qui donnoient de la jalousie
+aux Rois de Norvege, &amp;
+de Danemark. Ils n'ont pas
+maintenant dequoy faire de petits
+bateaux de pescheurs. Ils ont
+eu le temps passé de grâns commerces
+dans tous les Royaumes
+voisins. Ils ne sortent maintenant
+de leur Isle, que pour venir
+estudier à Copenhague; avec
+un desir si violànt de retourner
+en leur païs, que les Danois
+n'en peuvent retenir pas un
+pour leur servir de Prestres, ou
+de Prescheurs. Ce qu'ils ont tànté
+diverses fois, parce qu'il y en
+a qui ont l'esprit bon, &amp; qui
+reüssissent dans leurs estudes. On
+a beau leur represànter la pauvreté
+de leur Isle, &amp; les delices
+des climats qui sont plus doux.
+Ils sont acoquinez à leur misere,
+&amp; la preferent à tous les autres
+plaisirs. Il y a douze ou quinze
+Escoliers dans cete Academie,
+que nous voyons quelque fois.
+Ils sont communément petits &amp;
+floüets, quoy que Blefkenius die,
+qu'il a veu en Islande un Islandois
+si fort, qu'il prenoît une
+tonne de biere, mesure de
+Hambourg, &amp; la portoit à sa
+bouche pour boire, comme il
+auroit pris un de nos barils.</p>
+
+<p><a name="xxvi" href="#t_xxvi">XXVI.</a> Les Islandois retienent,
+comme j'ay dit, quelque
+ombre legere de l'ancien gouvernemànt
+de leurs peres. Mais
+leurs loix sont meslées de tant
+d'autres loix, de Norvege, &amp; de
+Danemark; qu'estant forcez
+d'observer les dernieres, &amp; voulant
+garder les premieres, ils s'engagent
+dans mille chicanes, sur
+l'explication, &amp; concordance
+de leur droit, avec celuy de Danemark.
+Ce qui a obligé le bon
+Angrimus à dire de fort bonne
+grace, qu'il n'y a pas moins de
+Pantimomies dans le droit Islandois,
+qu'il y a d'antinomies dans
+le droit Romain.</p>
+
+<p><a name="xxvii" href="#t_xxvii">XXVII.</a> Les Islandois de ce
+temps habitent leur Isle comme
+leurs Peres l'habitoient, dans des
+maisons esparses, qui ça, qui là,
+de peur du feu, estant basties de
+bois. Leurs fenestres sont d'ordinaire,
+des trous sur les toits,
+parce que leurs maisons sont fort
+basses, &amp; qu'il y en a mesme
+plusieurs d'enfoncées dans la
+terre, à-cause des vàns. Leurs
+toits sont couverts, comme ceux
+de Suede, d'escorces de bouleau,
+comblées de gazons. Tele
+estoit la cabane de Titire, dans
+les Bucoliques de Virgile.</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0"><i>Pauperis &amp; tuguri congestum cespite culmen.</i></span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Les Islandois sont cachez comme
+des blereaux dans ces maisons,
+où ils vivent au delà de
+cent ans, &amp; ne se servent ni de
+Medecins, ni de medecines.</p>
+
+<p><a name="xxviii" href="#t_xxviii">XXVIII.</a> Il n'y a dans toute
+l'Islande que deux vilages, aux
+deux Eveschez, de Hole, &amp; de
+Schalholt; dont le plus grand,
+qui est celuy de Hole, ne consiste
+qu'en fort peu de maisons
+contiguës. Et comme il n'y a ni
+viles, ni vilages dans l'Islande,
+il n'y a point de grâns chemins.
+Ce qui oblige ceux qui voyagent
+dans cete Isle, à se servir de
+boussoles, pour aler d'une Province
+à l'autre, &amp; à planter des
+balises aux endroits où il y a des
+goufres de nege, &amp; où l'on tomberoit,
+si l'on n'y metoit ces
+marques. Les Islandois n'habitent
+d'ordinaire, que sur les rivages
+de la mer, ou prés des rivieres,
+à-cause de la pesche, &amp;
+des pasturages, &amp; le milieu de
+l'Isle est comme desert. Il y a un
+Colege à Hole, où les enfans estudient
+jusques à la Retorique,
+&amp; vienent à Copenhague, faire
+leur cours de Filosofie, &amp; de
+Teologie. Il y a une Imprimerie,
+où depuis peu l'on a imprimé
+le vieux Testamànt, traduit
+en Islandois. Le nouveau n'est pas
+achevé, faute de papier; apres lequel
+il y a long temps que les Imprimeurs
+crient, mais ils crient de
+si loin, qu'on ne les entànd point.</p>
+
+<p><a name="xxix" href="#t_xxix">XXIX.</a> L'Evesché de Hole
+a esté pourveu de grâns Evesques,
+dont le Catalogue est escrit,
+dans la Crimogée d'Angrimus
+Jonas. Et entre autres, du
+dernier mort Gundebrand de
+Torlac, que j'ay cy-dessus màntionné,
+homme de grand savoir,
+&amp; de grande probité. Angrimus
+Jonas a esté son Coadjuteur,
+&amp; a refusé l'Evesché qu'il
+devoit avoir apres la mort de
+Gundebrand, &amp; que le Roy de
+Danemark luy vouloit donner.
+Il a prié le Roy de l'en
+dispànser, tant pour se retirer
+de l'envie, que pour vaquer à
+ses estudes avec plus de repos.
+Le bon homme est vivant.
+Le Docteur Vormius son bon amy,
+m'a assuré qu'il a plus de
+quatre-vints dix ans: Et m'a dit
+de plus, qu'il n'y a que quatre
+ans qu'il s'est remarié avec une
+jeune fille. Il est savant, &amp; fort
+homme de bien, en grande estime
+parmy tous les doctes, &amp;
+tous les curieux de la contrée du
+Nort; &amp; le sera de tous ceux qui
+le connoitront, par les beaux livres
+qu'il a faits.</p>
+
+<p><a name="xxx" href="#t_xxx">XXX.</a> J'obmetois de vous dire
+une particularité de l'Esprit des Islandois,
+qui n'est pas à mespriser.
+C'est qu'ils sont tous joüeurs d'eschets,
+&amp; qu'il n'est point de si chetif
+païsan en Islande, qui n'ait
+chez luy son jeu d'eschets, faits
+de sa main, &amp; d'os de poisson,
+taillé à la pointe de son couteau.
+La diferànce qu'il y a de
+leurs pieces aux nôtres, est, que
+nos Fous sont des Evesques parmy
+eux; &amp; qu'ils tienent que les
+Eclesiastiques doivent estre prés
+de la personne des Rois. Leurs
+Rocs sont de petits Capitaines,
+que les Escoliers Islandois qui
+sont icy, apelent <i>Centuriones</i>. Ils
+sont represàntez, l'espée au costé,
+les joües enflées, &amp; sonnant
+du Cor, qu'ils tienent des
+deux mains. J'aurois à vous faire
+un long discours sur le sujet des
+Cors, que les Capitaines du Nort
+portoient à la guerre, pareils à
+celuy de nostre Roland: Et pour
+pràndre la chose de plus haut,
+tel qu'estoit le Cor, ou la Trompete
+de Misene, de qui Virgile
+a dit; <i>Hectoris hic magni fuerat
+comes.</i> Où l'on voit un Trompete
+camarade d'Hector. C'est de là
+sans doute, que les Trompetes Alemans,
+&amp; de toutes ces contrées,
+ne passent pas pour valets, comme
+ils font ordinairement en
+France; mais pour oficiers des
+compagnies où ils servent. Je
+reserve de vous en parler à une
+autre ocasion. Reprenons le discours
+de nos Eschets.</p>
+
+<p><a name="xxxi" href="#t_xxxi">XXXI.</a> Ce jeu n'est pas
+seulement ancien, &amp; commun,
+chez les Islandois, mais dans
+tous les païs du Nort. La Cronique
+de Norvege raporte, que
+le Geant Drofon, qui avoit nourry
+Heralde le Chevelu, tout ainsi
+que Chiron avoit nourry Achile,
+ayant oüy parler des grâns
+exploits que faisoit son Nourrisson,
+estant Roy de Norvege,
+luy envoya des presâns de grand
+prix: Et entr'autres, la Cronique
+fait màntion d'un jeu d'eschets,
+tres riche, &amp; tres beau.
+Ce Heralde regnoit environ l'an
+de Grace, 870. Et si Encolpe
+dans Petrone, a eu la curiosité
+d'escrire, qu'il avoit veu joüer
+Trimalcion aux dames, sur un
+Tablier de Terebinte &amp; de Cristal,
+avec des dames d'or &amp; d'argent:
+Je vous diray que j'ay eu
+l'honneur de joüer aux Eschets
+avec Madame la Contesse Eleonor,
+fille du Roy de Danemark,
+&amp; fàme de Monsieur le Conte
+Wlfeld, Grand Maitre, &amp; premier
+Ministre du Royaume, sur
+un Tablier d'Ambre blanc &amp; jaune,
+avec des pieces d'or, esmaillées
+de mesmes couleurs que le
+Tablier, &amp; tres curieusement
+travaillées. Les Rois &amp; les Reines,
+sont assis sur des Trônes,
+avec le Manteau Royal, la Couronne
+en teste, &amp; le Septre à
+la main. Les Evesques sont richement
+mitrez. Les Chevaliers sont
+montez sur des chevaux bien
+faits, &amp; bien harnachez. Les
+Rocs, sont des Elefans sur lesquels
+il y a des Tours. Et les
+Pions sont de petits Mousquetaires
+qui ont couché en joüe, &amp;
+qui sàmblent atàndre le commàndemànt
+pour tirer.</p>
+
+<p><a name="xxxii" href="#t_xxxii">XXXII.</a> Je vous ay dit, que
+la langue des Islandois est fondée
+sur l'anciene langue Runique. Le
+Docteur Vormius, qui entànd
+ce Runique, &amp; qui en a fait
+un livre, m'a asseuré que l'Islandois
+est le plus pur Runique
+que nous ayons. Pour preuve
+de cela, les caracteres Islandois
+dont Blefkenius a donné un
+Alfabet dans sa Relation, sont
+Runiques: Et le mesme dit, que
+parmy ces caracteres, il y en a
+d'hyeroglifiques, qui signifient
+des mots entiers. Le bon homme
+Angrimus s'est estàndu sur ce
+chapitre dans sa Crimogée. Et
+parce que ce livre est fort rare
+en ce païs, &amp; qu'il l'est sans
+doute au lieu où vous estes; vous
+aurez agreable que je vous entretiene
+de la lecture que j'en ay
+faite: Car en vous descouvrant
+l'antiquité de la langue Islandoise,
+elle nous donne une grande
+connoissance des antiquitez du
+Nort.</p>
+
+<p><a name="xxxiii" href="#t_xxxiii">XXXIII.</a> Angrimus dit,
+que les Annales d'Islande, qui
+parlent des premiers habitans du
+monde Arctique, les font venir
+d'un Prince Asiatique, nommé
+<i>Odin</i>, que d'autres ont dit <i>Ottin</i>;
+lequel poussé par les armées Romaines,
+que Pompée commàndoit
+dans la Frigie mineure, prit
+la route du Nort, &amp; se vint
+ràndre en ces quartiers, avec des
+troupes Frigienes qui le suivirent.
+Et le bon Angrimus avoüe, que
+l'epoque de ses Annales Islandiques,
+ne s'estànd pas plus avant
+que d'Odin. Il assure neanmoins,
+que beaucoup d'autres peuples du
+Nort, en ont de plus ancienes:
+&amp; que leurs Histoires font màntion
+d'un Prince apelé <i>Norus</i>,
+qui donna les premieres loix à la
+Norvege, &amp; l'erigea en Royaume.
+Que Norus estoit fils de
+Thorré, Roy de Gotland, &amp; de
+Finland, le plus grand, le plus
+vertueux, &amp; le plus excellànt
+Prince de son siecle. Que ses
+peuples l'adorerent comme un
+Dieu apres sa mort. Que la Norvege
+apela le mois de Janvier,
+<i>Thorré</i>, de son nom. Et que ce
+nom est ancore aujourd'huy retenu
+dans l'Islande. Que le Roy
+Thorré eut une fille d'une grande
+beauté, nommée <i>Goa</i>, qui
+fut enlevée par un Prince estranger.
+Que son frere Norus courut
+apres le ravisseur. Et que le mois
+suivant celuy de Janvier fut nommé,
+<i>Goa</i>; qui est le mesme nom
+dont se servent ancore aujourd'huy
+les Islandois, pour le mois
+de Février. Angrimus fait en suite
+une carte genealogique des predecesseurs
+de Norus, qui ont
+esté mis par les peuples du Nort
+au nombre des Dieux, qui de la
+mer, qui des vàns, qui de la
+nege, qui du froid; Et d'un
+entr'autres qu'ils adorerent sous
+le nom de Dieu du feu, qui
+n'estoit pas mal fait, &amp; boiteux
+comme le Vulcan des Grecs,
+mais le mieux formé, &amp; le plus
+beau de tous les hommes; qu'ils
+apelerent pour sa grande beauté,
+<i>Halogie</i>; c'est à dire grande &amp;
+bele flame. La genealogie dessànd
+jusques à un neveu de Norus,
+apelé <i>Gilve</i>: Auquel temps,
+dit la Cronique, le grand Odin
+Asiatique entra dans le Nort.</p>
+
+<p><a name="xxxiv" href="#t_xxxiv">XXXIV.</a> Cete diversité
+d'Annales a obligé Angrimus d'aler
+ancore plus avant, que ces
+premiers Rois de Norvege: Et
+de raporter l'origine des peuples
+du Septàntrion aux anciens Geans
+Cananeens, que Josué chassa
+de la terre promise, &amp; qui vindrent
+peupler cete contrée, de
+Geans, tels qu'ont esté les premiers
+habitans du Monde Arctique,
+&amp; d'où l'on croit que
+sont derivez les premiers Gots,
+qui signifient, <i>Geans</i>. Or, Monsieur,
+il ne sera pas hors de
+propos, que je vous die deux
+mots en cét endroit, &amp; de ce
+grand Odin Asiatique, &amp; de
+l'opinion receüe en ce païs, que
+les premiers hommes du Nort ont
+esté Cananeens.</p>
+
+<p><a name="xxxv" href="#t_xxxv">XXXV.</a> Le grand Odin
+Asiatique a esté adoré dans tout
+le Septàntrion, sous le nom de
+Mercure, à cause de son excellànt
+esprit. On croit que c'est
+le premier Auteur de la Poësie,
+&amp; de la Magie Septàntrionale,
+si celebre, &amp; si renommée, par
+tout ailleurs. Je vous ay parlé
+de sa Poësie; &amp; j'aurois beaucoup
+de choses à vous dire de sa Magie:
+Mais le sujet merite une
+narration particuliere, que je reserve
+à une autre fois. Je me contànteray
+de vous dire maintenant,
+que je ne me puis assez estonner
+de la negligeance de quantité
+d'honnestes gens, qui suivent
+avec si peu de reflexion des erreurs
+inveterées, &amp; s'y laissent
+emporter sans resistànce. Jusques
+là mesme, que plus ces erreurs
+choquent le bon sens, &amp; moins
+elles ont de vray-sàmblance,
+plus ils les croyent, &amp; plus ils
+taschent de les faire acroire aux
+autres. Car, Monsieur, quele
+aparànce y a-t'il de pouvoir acommoder
+tous les contes que
+l'on fait d'Odin Asiatique; &amp;
+quel raport peuvent avoir des
+fables si fables, avec le siecle
+de Pompée, qui est un siecle
+si connu, &amp; si historique.</p>
+
+<p><a name="xxxvi" href="#t_xxxvi">XXXVI.</a> Mais n'admirez
+vous pas ceux qui parlent des
+premiers fondateurs des Nations,
+ou des Grâns hommes de l'antiquité,
+&amp; qui les font Geans.
+On diroit qu'ils parlent de quelques
+Loûs, que l'on fait toujours
+plus grâns qu'ils ne sont. Hercule
+à ce qu'on dit, estoit trois fois
+plus grand que les autres hommes.
+Virgile fait Enée &amp; Turne,
+hauts comme des montagnes.
+<i>Quantus Athos, aut quantus Erix.</i>
+Le mesme compare Pandarus,
+&amp; Bitias, à deux grâns chesnes.
+Tous les Portraits, &amp; toutes les
+statuës qui se voyent de Charlemagne,
+dans les Tàmples des
+Alemâns, sont beaucoup plus
+grandes que l'ordinaire des hommes.
+Et j'ay veu un Roland élevé
+en colosse de bois, au milieu
+de la place de Breme, de la hauteur
+d'une Pique. Saxo Grammaticus
+a fait ses premiers Danois,
+Geans. Joannes, &amp; Olaus Magnus,
+freres, &amp; Historiens Suedois,
+ont fait leurs premiers
+Suedois, Geans. Angrimus Jonas
+Islandois, a fait ses premiers Islandois
+Geans. Il dit que, <i>Got</i>,
+signifie, <i>Geant</i>. Et que les premiers
+Gots estoient Geans. Et
+parce que les premiers Geans,
+dont la Bible parle depuis le deluge,
+sont les Geans Cananeens,
+que Josué défit, &amp; chassa de la
+Terre Sainte: Il veut que ces
+Geans se soient retirez dans les
+païs froids du Septàntrion; parce
+qu'il faisoit trop chaud pour eux
+dans la Palestine.</p>
+
+<p><a name="xxxvii" href="#t_xxxvii">XXXVII.</a> Les deux freres
+Suedois, &amp; qui ont esté l'un
+apres l'autre Archevesques d'Upsal,
+vont plus avant qu'Angrimus
+Jonas; &amp; déterminent, que
+les premiers Suedois sont dessàndus
+des enfans de Jafet. Ils
+pretàndent mesme avoir demontré
+que la ville d'Upsal a esté
+bastie du temps d'Abraham. Je
+m'estonne qu'Angrimus Jonas ne
+les ait suivis; &amp; qu'il n'ait fait
+sortir les premiers habitans de son
+Isle, de la mesme tige de Jafet.
+Et cela avec d'autant plus de
+vray-sàmblance, qu'il est escrit
+des enfans de Jafet au chap. 10.
+de la Genese. <i>Ab his divisæ sunt
+Insulæ gentium, in regionibus suis,
+unusquisque secundum linguam suam,
+&amp; familias suas, in nationibus suis.</i>
+Car l'opinion estant receüe &amp;
+ortodoxe, que les enfans de Noé
+ont repeuplé le monde apres le
+deluge, &amp; que les enfans de Jafet
+ont particulierement repeuplé
+toutes les Isles du monde;
+Angrimus pouvoit dire avec plus
+de certitude des premiers habitans
+de son Isle, ce que Joannes
+&amp; Olaus Magnus, avoient
+dit des premiers habitans de la
+Suede: &amp; les faire sortir sans
+hesiter, de la branche de Jafet,
+puis que la Genese autorisoit plus
+fortement sa conjecture pour son
+Isle, qu'elle n'autorisoit cele des
+Suedois pour leur terre ferme.
+Et il s'ensuivroit de cela aussi,
+que l'Islande auroit peu estre
+habitée long temps devant la venüe
+des Geans Cananeens, dans
+le païs du Nort.</p>
+
+<p><a name="xxxviii" href="#t_xxxviii">XXXVIII.</a> A vous dire ce
+que je pànse de ceux qui recherchent
+trop exactement, quels
+ont esté les premiers hommes
+qui ont repeuplé le monde apres
+le deluge: Je croy, Monsieur,
+que leur curiosité est vaine
+&amp; inutile, parce qu'on ne le
+peut savoir: &amp; que toute sorte
+d'histoire nous manquant pour
+cela, ce que l'on en peut dire,
+n'est fondé que sur des conjectures,
+ou sur le raport de quelque
+Cronique, fabuleuse, ou historique,
+mal conceüe, &amp; plus mal
+expliquée. En quoy je ne pretàns
+pas contredire le seul M. Angrimus,
+que j'honore, &amp; que j'estime
+infiniment. Le vice est general.
+Il n'est pas le premier qui a fait
+sortir les premiers hommes du
+Nort, des Geans Cananeens. Et
+ce qui l'a d'autant plus engagé
+dans cete erreur, sur l'opinion
+receüe; est, qu'il a creu avoir
+trouvé quelques mots Islandois,
+qui avoient du raport avec quelques
+mots de la langue Hebraïque,
+que l'on a apelée, <i>le langage
+de Canaan</i>, depuis que les Juifs
+se ràndirent maîtres de la terre
+promise, &amp; qu'ils en chasserent
+les Geans Cananeens. Mais le
+bon homme n'a pas consideré,
+que ces Geans ne parloient pas
+Hebreu, que l'Hebreu leur estoit
+estranger: Et qu'ils n'ont peu porter
+dans le Septàntrion, quand
+mesme ils l'auroient habité, l'usage
+d'une langue, qu'ils n'entàndoient,
+&amp; qu'ils ne parloient
+pas.</p>
+
+<p><a name="xxxix" href="#t_xxxix">XXXIX.</a> Ce que je dis
+vous fera remarquer de sàmblables
+béveües, dans les escrits de
+quelques savâns hommes, &amp;
+grâns Critiques de nostre siecle,
+qui ont cherché l'origine des
+premiers peuples, dans l'origine,
+ou dans l'etimologie de certains
+mots, Alemâns, ou Hebreux,
+qu'ils ont creu avoir quelque raport,
+ou avec le langage, ou
+avec les noms de ces mesmes
+peuples. M. Grotius a escrit dans
+la dissertation qu'il a faite de
+l'origine des peuples de l'Amerique,
+que les Americains ont
+esté Alemâns d'origine; par cete
+raison, qu'ils ont beaucoup des
+mots, qui finissent en <i>lan</i>: &amp;
+que <i>land</i>, est un mot Alemân.
+Et parce qu'il y a des peuples
+dans l'Amerique, que l'on apele
+<i>Alavardes</i>; que M. Laet dit avoir
+esté ainsi apelez, d'un Capitaine
+Espagnol, nommé <i>Alvarado</i>, qui
+les conquit. M. Grotius asseure,
+que les Americains <i>Alavardes</i>,
+ont esté originaires Lombards,
+&amp; qu'ils ont esté apelez, <i>Alavardes</i>,
+de Lombards qu'ils estoient,
+par la mesme corruption de langage,
+à ce qu'il dit, que les François
+d'aujourd'huy apelent <i>Halebardes</i>,
+les armes des Lombards,
+que les anciens François apeloient,
+<i>Lombardes</i>.</p>
+
+<p><a name="xxxx" href="#t_xxxx">XXXX.</a> C'est sur de pareilles
+origines, &amp; sur de sàmblables
+conjectures, que M. Bochard,
+non moins savant que M. Grotius,
+a composé le docte livre
+qu'il a fait, &amp; qu'il a intitulé,
+<i>Phaleg</i>, parce qu'il contient le
+partage, &amp; les premieres habitations
+de toutes les terres du
+monde. Et je ne puis assez admirer
+la subtilité de son esprit,
+dans la connoissance qu'il a des
+langues Oriàntales, d'avoir trouvé
+dans la langue Hebraïque,
+l'interpretation des vers Cartaginois
+qui se lisent dans le P&oelig;nulus
+de Plaute. Mais quoy que ses conjectures
+soient fort ingenieuses,
+je ne saurois croire que ce Cartaginois
+ait esté de l'hebreu. La
+raison est, que Didon qui a basti
+Cartage, estoit Feniciene:
+Que le langage Fenicien a esté
+diferànt de l'Hebraïque; &amp; qu'il
+ne se peut que le Cartaginois
+que l'on parloit du temps de
+Plaute, ait esté, je ne dis pas
+de l'Hebreu, diferànt du Fenicien;
+mais que ç'ait esté le mesme
+Fenicien, que l'on parloit du
+temps de Didon. M. Samuel Petit
+autre savânt homme, &amp; gra<span class="abbr">n</span>d Critique,
+avoit trouvé avant M. Bochard,
+une autre explication de
+Plaute, dans la mesme Comedie,
+&amp; d'autres paroles que celes
+de M. Bochard. Ce qui me
+fait croire qu'un troisiesme intelligent
+comme eux dans la langue
+Hebraïque, trouveroit s'il
+vouloit, un troisiesme sens dans
+le mesme Cartaginois de Plaute,
+par des transpositions de letres,
+&amp; de poincts, dont ces Messieurs
+se sont servis, &amp; que l'usage
+permet aux Critiques de la
+langue Hebraïque; a qui l'on
+fait dire, comme a des cloches,
+tout ce que l'on veut, par une
+sàmblable liçànce.</p>
+
+<p><a name="xxxxi" href="#t_xxxxi">XXXXI.</a> Vous excuserez,
+Monsieur, la digression que j'ay
+faite, parce que je ne l'ay pas
+creüe esloignée de mon sujet.
+Et que le bon homme, Angrimus
+dans l'etimologie qu'il a
+cherchée de quelques mots Islandois
+chez les Hebreux, a suivi
+une erreur ordinaire aux Doctes
+comme luy. Il n'en doit pas
+estre creu, non plus que les autres;
+puis qu'il n'est rien de si
+trompeur, ni de moins solide,
+que des conjectures fondées sur
+de sàmblables etimologies.</p>
+
+<p><a name="xxxxii" href="#t_xxxxii">XXXXII.</a> Je croyois qu'Angrimus
+Jonas feroit sortir ses premiers
+Islandois des mesmes Geans
+Cananeens, qui avoient peuplé
+selon luy-mesme, toutes les contrées
+du Nort. Mais il n'a pas
+voulu que l'Islande ait esté habitée
+de ce temps-là. Ce qu'il en a
+dit est curieux, &amp; merite de vous
+estre escrit. Il dit que l'Islande a
+esté premierement descouverte
+par un Naddocus, qui aloit aux
+Isles de Fare, &amp; fut jeté par la
+tàmpeste à la côste Oriàntale de
+l'Islande, qu'il nomma, <i>Snelande</i>,
+à cause des hautes neges qu'il
+y trouva. Mais Naddocus ne s'y
+arresta pas. Le second qui la descouvrit,
+fut un Suedois nommé
+Gardarus, qui ala chercher cete
+Isle, sur ce qu'il en avoit oüy
+dire à Naddocus, &amp; l'ayant trouvée
+en l'an 864. y passa l'Hyver,
+&amp; apela l'Isle <i>Gardarsholm</i>:
+c'est à dire, l'Isle de Gardarus. Le
+troisiesme qui la descouvrit, fut
+un Pirate renommé, de Norvege,
+nommé <i>Flocco</i>, qui se servit
+d'une invàntion tres-bele,
+pour trouver cete Isle, sur le raport
+qui luy en avoit esté fait.
+On ne savoit encore en ce
+temps-là quoy que ce soit de
+l'aiguille aimantée, ni de l'usage
+du compas. Et comme il aloit
+d'une Isle à une autre, sans descouvrir
+cele qu'il cherchoit. Il
+prit trois Corbeaux, en partant
+de l'Isle de Hetland, une des
+Orcades; &amp; en lascha un, lors
+qu'il crût estre bien avant en mer.
+Mais il connut qu'il n'estoit pas
+si esloigné de terre qu'il pànsoit,
+parce que le Corbeau reprit la
+route de Hetland, &amp; s'y envola.
+Il poussa plus avant dans la
+mer, &amp; lascha le second Corbeau,
+qui roda de tous costez,
+&amp; ne voyant pas de terre retourna
+dans le vaisseau. Il ne fut pas
+trompé au troisiesme Corbeau,
+qui descouvrit l'Isle, &amp; fondit
+dessus. Flocco l'ayant suivy des
+yeux &amp; des voiles; car il avoit le
+vànt favorable; aborda heureusement
+à la partie Oriàntale de
+Gardarsholm, où il passa l'Hyver;
+&amp; le Printemps venu, se voyant
+assiegé des glaces, que les Islandois
+apelent Groenlandiques, il
+donna le nom <i>d'Islande</i>, à cete
+Isle, qui signifie le païs des glaces.
+Et ce troisiesme nom luy est
+demeuré. Flocco passa un autre
+hyver dans la partie Meridionale
+de l'Islande; mais n'y ayant pas
+trouvé son conte, non plus qu'à
+l'Oriàntale, il retourna en Norvege,
+où il fut apellé, <i>Rafnafloke</i>:
+c'est à dire Flocco le Corbeau,
+à-cause des Corbeaux dont il
+s'estoit servy pour descouvrir l'Islande.</p>
+
+<p><a name="xxxxiii" href="#t_xxxxiii">XXXXIII.</a> Le premier fondateur
+des Islandois, est un Ingulfe,
+Baron de Norvege; qui
+se retira en Islande avec son beau-frere
+Hiorleifus, pour avoir tué
+deux freres des plus grâns Seigneurs
+de leur contrée. Et comme
+c'estoit la coûtume des banis
+de Norvege, d'arracher les
+portes des maisons qu'ils laissoient
+en leurs païs, &amp; de les
+emporter avec eux; Ingulfe estant
+à la veuë de l'Islande, jeta
+ses portes dans la mer, pour aborder
+où le hazard, &amp; les flots,
+les pousseroient. Mais il arriva à
+un autre endroit, quoy qu'à la
+mesme partie Meridionale de
+l'Isle. Il ne trouva ses portes que
+trois ans apres. Ce qui l'obligea
+à changer de demeure, &amp; à
+s'arrester au lieu où ses portes
+s'estoient arrestées. Ingulfe &amp; son
+beau-frere, visiterent premierement
+l'Islande, en l'an de Grace
+870. Et ne l'habiterent que quatre
+ans apres, en l'an 874. qui est
+l'Epoque determinée &amp; definie,
+dans les Annales de l'Islande,
+pour la premiere habitation de
+cete Isle. Et les mesmes Annales
+asseurent, qu'Ingulfe trouva l'Islande
+<i>Inculte &amp; deserte</i>, lors qu'il y
+arriva. On remarqua neanmoins,
+que quelques Mariniers Anglois,
+ou Irlandois, avoient mis autre
+fois pied à terre aux rivages
+de l'Isle, par quelques cloches,
+par quelques croix, &amp; par quelques
+autres ouvrages faits à la
+mode d'Irlande &amp; d'Angleterre,
+que l'on y avoit laissez, &amp; quelques
+livres qui y furent trouvez.
+On demeure aussi d'acord, que
+les Irlandois avoient fait diverses
+dessàntes dans cete Isle, avant la
+venüe d'Ingulfe. Et leurs Annales
+raportent, que les anciens
+Islandois apeloient ces Irlandois,
+<i>Papas</i>. Et nommerent la partie
+Occidàntale de l'Islande, <i>Papey</i>,
+parce que les Irlandois avoient
+acoustumé d'y aborder, comme
+à la plus proche, &amp; à la plus
+commode.</p>
+
+<p><a name="xxxxiv" href="#t_xxxxiv">XXXXIV.</a> Or, Monsieur,
+sur ce que les Annales d'Islande
+asseurent constamment, que l'Islande
+estoit <i>inculte &amp; deserte</i>,
+lors qu'Ingulfe y arriva; Angrimus
+Jonas asseure fortement aussi,
+que l'Islande n'a jamais esté habitée
+avant ce temps-là. Et le bon
+homme s'emporte avec passion
+contre tous ceux qui disent le
+contraire. C'est un plaisir de lire
+ce qu'il a escrit dans son <i>Specimen
+Islandicum</i>, contre Pontanus, &amp;
+contre les Auteurs que Pontanus
+a aleguez, pour prouver que
+l'Islande estoit l'anciene Thulé,
+de laquelle Virgile disoit à Auguste.
+<i>Tibi serviat ultima Thule</i>.
+Car dit-il, si nostre Islande estoit
+cete <i>ultima Thule</i>, elle auroit
+esté habitée au temps d'Auguste.
+Et que deviendroit la foy de nos
+Annales, qui asseurent qu'elle
+n'a esté habitée qu'au temps d'Ingulfe?</p>
+
+<p><a name="xxxxv" href="#t_xxxxv">XXXXV.</a> Mais je le prie
+de se ressouvenir de ce qu'il a luy
+mesme escrit, &amp; que je viens
+d'aleguer; que des mariniers Irlandois
+avoient acoûtumé de
+metre pied à terre en Islande,
+avant la venuë d'Ingulfe, &amp; que
+les anciens Islandois apeloient ces
+Irlandois, <i>Papas</i>. Je le prie de me
+dire, qui estoient ces anciens
+Islandois? J'acorde à Angrimus
+que l'Islande ne fut absolument
+Chrestiene, que quelques années
+apres la dessànte d'Ingulfe.
+Mais il ne peut pas nier, qu'il
+n'y eust en ce temps-là beaucoup
+de Chrestiens dans la contrée
+du Nort. Les Irlandois l'estoient.
+Et Ingulfe en trouva des marques,
+en arrivant à l'Isle. La Crimogée
+remarque, que le beau-frere
+mesme d'Ingulfe, qui aborda l'Islande
+avec luy, s'il n'estoit pas
+Chrestien, avoit des sàntimàns
+Chrestiens. Et il est certain que le
+Christianisme estoit en ce temps-là
+respàndu dans toutes les contrées
+du Septàntrion, &amp; dans l'Islande
+nommément. Ce que je
+demontreray un peu plus bas. Or
+cela estant, quel temps veut donner
+Angrimus à ces Islandois payens,
+qui estoient si fort atachez
+à leurs ancienes Religions?
+&amp; principalement à cele de leur
+Odin, par lequel ils juroient, &amp;
+qu'ils apeloient le grand Protecteur
+Asiatique. Il est certain que
+de toutes les superstitions Payenes,
+les plus ancienes, sont les
+sacrifices des hommes; Et j'ay
+fait voir cy-dessus, qu'ils ont esté
+pratiquez avec grande devotion
+parmy les Islandois. Leurs Annales
+disent qu'en la partie Occidàntale
+de l'Islande, il y avoit
+un Cirque, au milieu duquel
+s'élevoit un grand Rocher, où
+ils escrasoient les hommes, &amp; versoient
+le sang en sacrifice à leurs Idoles.
+Ces mesmes Annales remarquent,
+que cete coutume ayant
+esté abolie dans l'Islande, comme
+elle fut par tout ailleurs, le Rocher
+retint plusieurs siecles apres,
+la couleur rouge du sang humain
+qui y avoit esté respandu. Je demande
+à Angrimus: quel temps
+il veut donner à ces <i>Plusieurs
+siecles</i>, dont ses Annales mesmes
+font màntion? Et je luy demande,
+en quel temps ont esté invàntées
+les Fables de l'Edda, qui
+sont si ancienes, &amp; si nées avec
+les Islandois, qu'elles ne sont
+presque point connües des autres
+peuples du Nort, &amp; du tout
+point de toutes les autres Nations
+du monde.</p>
+
+<p><a name="xxxxvi" href="#t_xxxxvi">XXXXVI.</a> Adjoûtons à
+cela, Monsieur, que les Annales
+d'Islande, où se lisent les voyages
+de Naddocus, de Gardarus,
+&amp; de Flocco, avant celuy
+d'Ingulfe, ne disent point que
+l'Islande estoit deserte lors qu'ils
+y arriverent. Flocco y a vescu
+deux ans entiers. Et il est à presumer
+qu'il y a vescu des commoditez
+qui se trouvoient dans
+un païs habité. Mais que dira Angrimus
+à ce qu'il a dit: Que les
+Islandois ont esté si curieux, qu'ils
+ont recueilly dans leurs Annales
+toutes les histoires des peuples de
+l'Europe: Et pour me servir de
+ses propres termes; Qu'ils ont esté,
+<i>Ad totius Europæ res historicas Lyncei.</i>
+C'est ce qu'Herodote &amp; Platon
+ont escrit des Egyptiens:
+Qu'ils avoient dans leurs Biblioteques
+les ancienes Histoires de
+toutes les contrées du monde; Et
+que c'estoit par cela mesme que
+les Egyptiens pretàndoient prouver
+l'antiquité prodigieuse de leur
+nation. Pour autoriser ce qu'Angrimus
+a dit de ses Islandois; je
+vous diray à ce propos, que le
+Docteur Vormius a une copie
+Islandoise des Annales de la partie
+Occidàntale de l'Islande, qu'il
+m'a leüe &amp; expliquée en divers
+endroits. J'y ay remarqué diverses
+histoires de Norvege, de Danemark,
+de l'Angleterre, des
+Orcades, &amp; des Hebrides; &amp;
+entr'autres, l'irruption des Normâns
+dans nostre Normandie,
+qui est sans date. Apres laquelle
+vient la dessànte d'Ingulfe dans
+l'Islande. D'où il s'ensuit, qu'il y
+avoit des Escrivains, &amp; des Croniqueurs
+dans l'Islande, avant la
+venuë d'Ingulfe. Et que l'Islande
+estoit par consequant habitée
+avant ce temps-là.</p>
+
+<p><a href="#t_xxxxvi">XXXXVI.</a> Je croy que les
+Annales d'Islande qui font màntion
+d'Ingulfe, &amp; que cite Angrimus,
+sont veritables. Je croy
+qu'Ingulfe n'est venu en Islande
+qu'en l'an de Grace 874. Et il
+s'est peu faire que les endroits
+de l'Isle Meridionale où il aborda
+estoient inhabitez, ou par
+quelque grande mortalité, ou
+parce que des Pirates en avoient
+exterminé les habitans: Mais il
+ne s'ensuit pas de là, que toute
+l'Isle fust inhabitée. Il est certain
+qu'Ingulfe seul ne l'a pas peuplée.
+Car les Annales mesmes d'Islande
+asseurent, que diverses Nations
+voisines &amp; Meridionales, en ont
+peuplé diverses parties. Entre lesquels
+Angrimus specifie un habitant
+des Hebrides nommé <i>Kalmannus</i>,
+&amp; dit expressément,
+que ce fut le premier qui s'arresta
+à la partie Occidantale de l'Islande.
+Il est remarcable, qu'Angrimus
+ne raporte aucune date
+de la venuë de Kalmannus, non
+plus que de quantité d'autres Irlandois,
+Escossois, &amp; Orcades,
+qui ont habité les autres parties
+de nostre Isle. Et cecy me fait
+croire, qu'il faut distinguer les
+Annales de l'Islande, selon qu'elle
+a esté Payene, ou Chrestiene.
+Les Annales de l'Islande
+Chrestiene, se doivent pràndre
+à la venüe d'Ingulfe. Ce que
+l'Ere Chrestiene marque evidàmment,
+par l'an de Grace 874.
+Les Annales de l'Islande Payene,
+n'ont pas de date, &amp; sont d'un
+temps indéfini.</p>
+
+<p><a name="xxxxvii" href="#t_xxxxvii">XXXXVII.</a> Cela posé, &amp;
+entàndu de cete sorte, il n'est
+rien de si aisé que de concilier
+l'Islande Payene avec l'Islande
+Chrestiene, que d'acommoder
+les Annales de l'une avec les
+Annales de l'autre; que d'acorder
+Angrimus avec Angrimus
+mesme; &amp; de l'acorder particulierement
+avec Pontanus, qui
+veut que l'Islande d'aujourd'huy
+soit la <i>Thule</i> des Anciens: &amp; le
+prouve par quantité, d'autoritez,
+prises de divers Auteurs Grecs,
+&amp; Latins; de l'Histoire d'Adam
+de Breme, qui a escrit en l'an
+de Grace 1067. de Saxo Grammaticus,
+qui l'a suivy de prés;
+d'Andreas Velleius, qui a traduit
+le Saxo en Danois, &amp; qui
+a toujours pris dans sa traduction
+les <i>Tylenses</i> de Saxo, pour les
+Islandois d'aujourd'huy. Qu'Angrimus
+ne die pas qu'Adam de
+Breme a escrit des sotises dans
+son Histoire. Et cele-cy entr'autres.
+Que de son temps cete vieille
+tradition estoit receüe, qu'il
+y avoit en Islande des glaces si
+ancienes, &amp; si seches, qu'elles
+bruloient quand on les jettoit
+dans le feu, comme le charbon
+que les Flamans apelent <i>Hoüille</i>.
+Il ne s'agit pas icy de la sotise
+simplement. Il n'est question que
+de l'antiquité de la sotise, &amp; du
+temps qu'elle a este creüe. Car
+plus la sotise est grande, plus
+nous devons presumer que le
+temps est vieil, qui l'a mise en
+credit. Et cele-cy nous oblige
+d'autant plus à croire, que l'Islande
+estoit connüe de toute ancieneté.
+Angrimus dira que les
+Auteurs Gres &amp; Latins se seroient
+trompez en la situation precise de
+l'Isle de Thulé, s'ils l'avoient prise
+pour l'Islande. A quoy je respons,
+que les mesmes Auteurs
+ne se sont pas moins trompez
+dans la description de beaucoup
+d'autres endroits, dont eux &amp;
+nous demeurons d'acord. Il n'est
+pas icy question de savoir, si ces
+Auteurs ont descrit precisément
+l'Islande, tele qu'elle a esté, ou
+qu'elle est maintenant: Mais si
+l'Islande qu'ils ont voulu descrire
+a esté cele dont il s'agit: Et si
+l'Islande qu'ils ont cherchée, a
+esté cele que nous avons.</p>
+
+<p><a name="xxxxviii" href="#t_xxxxviii">XXXXVIII.</a> Ce qui m'oblige
+d'autant plus à croire, que
+c'est la mesme dont nous parlons,
+est, que Casaubon le croit
+ainsi: Et qu'il a decidé dans les
+doctes Commàntaires qu'il a faits
+sur Strabon, que la Thulé de ce
+grand Geografe, est l'Islande
+d'aujourd'huy. La chose mesme
+autorise cete croyance: En ce que
+l'Islande est mise aujourd'huy,
+comme autre fois, par tous les
+Geografes, à l'extremité de l'Ocean
+Deucaledonien, ou d'Escosse,
+qui est le Britannique. Et
+que la Thulé des Anciens a esté
+creüe la derniere des Isles Britanniques.
+C'est une chose connuë
+de tous, que l'Escosse a esté
+apelée Caledoniene, du nom de
+la grande forest Caledoniene, de
+qui il ne reste maintenant que
+le nom, &amp; pas un arbre dans
+toute l'Escosse. Seldenus a escrit,
+que les Escossois Septàntrionaux
+ont esté apelez, <i>Deucaledoniens</i>:
+C'est à dire en leur
+langue, noirs &amp; sombres Caledoniens.
+Et c'est de là sans doute,
+que l'Ocean qui lave l'Escosse
+Septàntrionale, &amp; ses Isles voisines,
+a esté apelé <i>Deucaledonien</i>;
+soit pour les ombres perpetueles
+qui couvrent cete mer, soit pour
+l'espaisseur de l'air qui la rànd
+pesante. A cause dequoy Pline
+l'a apelée, <i>Mare pigrum</i>. Et Adam
+de Breme, <i>Mare jecoreum,
+&amp; pulmoneum</i>. Parce que cete
+mer a de la pêne à s'émouvoir;
+&amp; qu'elle ne court non plus que
+si elle estoit asmatique. C'est dans
+ce mesme sens que Plaute a dit
+d'un mauvais pieton, qu'il avoit
+des pieds pulmoniques.</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0"><i>Pedibus pulmoneis mihi advenisti.</i></span><br>
+ </div>
+</div>
+
+<p><a name="xxxxix" href="#t_xxxxix">XXXXIX.</a> Angrimus se laisseroit
+persuader que l'Islande seroit
+la mesme que l'anciene Thulé,
+s'il pouvoit estre convaincu,
+que son Isle eust esté habitée
+avant la venüe d'Ingulfe. Et
+quoy que les preuves que j'en ay
+raportées le deussent plénement
+satisfaire; Je luy vay d'abondant
+faire voir, que l'Islande estoit
+habitée avant ce temps-là, par
+d'autres raisons bien pressantes.
+J'ay deux Croniques du Groenland
+en langage Danois. L'une
+est en vers, &amp; l'autre en prose. La
+Cronique en vers commànce son
+Histoire par l'an de Grace, 770.
+que le Groenland fut descouvert.
+Et la Cronique en prose
+raporte, que celuy qui partit de
+Norvege pour aler en Groenland,
+passa par l'Islande: Et marque
+expressément, que l'Islande estoit
+habitée en ce temps-là. D'où il
+s'ensuit, que l'Islande n'a pas
+commàncé d'estre habitée en l'an
+de Grace 874.</p>
+
+<p><a name="l" href="#t_l">L.</a> Angrimus dira, que ma
+Cronique Danoise ne s'acorde
+pas avec sa Cronique Islandoise,
+qui porte que le Groenland ne fut
+descouvert qu'en l'an de Grace,
+982. ni habitée qu'en 986. Mais j'apuyeray
+ma Cronique Danoise de
+l'autorité d'Ansgarius, grand Prelat,
+&amp; François de nation, que
+tout le monde Arctique reco<span class="abbr">n</span>noit
+pour son premier Apostre. L'Empereur
+Louis le Debonnaire, le fit
+Archevesque de Hambourg: Et
+estàndit la jurisdiction de son
+Archevesché, par toutes les contrées
+du Nort, depuis l'Elbe,
+jusques à la mer glaciale, &amp; au
+delà. Les Letres patàntes de l'Empereur,
+qui erigerent Hambourg
+en Archevesché, &amp; qui firent
+Ansgarius Archevesque de Hambourg,
+sont de l'année 834. Elles
+furent confirmées &amp; ratifiées
+par le Pape Gregoire IV. l'année
+apres, 835. Pontanus raporte
+l'original des Letres patantes de
+l'Empereur, &amp; de la Bulle du
+Pape, confirmative de ces Letres,
+dans le livre 4. &amp; dans
+l'année 834. de son Histoire Danoise.
+Or il est dit expressément
+dans les Letres patantes. <i>Que la
+porte de l'Evangile avoit esté ouverte;
+Et que Jesus-Christ avoit esté annoncé
+dans l'Islande, &amp; dans le Groenland</i>,
+dequoy l'Empereur rànd
+particulierement graces à Dieu,
+dans ces mesmes Letres.</p>
+
+<p><a name="li" href="#t_li">LI.</a> Ce qui prouve deux choses.
+L'une, que l'Islande estoit
+habitée &amp; Chrestiene, avant
+l'année 834. &amp; quarante ans avant
+cele de 874. qu'Ingulfe l'habita.
+L'autre, que le Groenland
+estoit habité, &amp; Chrestien, avant
+la mesme année 834. Et se
+raporte avec ma Cronique Danoise,
+qui pose la descouverte
+du Groenland, en 770. Angrimus
+ne sachant que dire à cela,
+dit neanmoins, qu'il doute que
+la Bulle de Gregoire IV. aleguée
+par Pontanus, soit originale,
+&amp; croit que ce n'est qu'une
+meschante copie. Il me permetra
+de luy repliquer; Qu'il n'a pas
+fait consister le veritable honneur
+de l'Islande, là où il le devoit
+poser. Il a creu qu'il estoit
+obligé à soutenir la verité pretàndüe
+de ses Annales. Et il auroit
+esté beaucoup plus avantageux
+pour luy, d'avoir renoncé
+à ses Annales, que d'avoir voulu
+oster à son Isle, qui est sa
+patrie, cete bele Couronne de
+vieillesse, qui a blanchy dans
+les glaces qui l'environnent depuis
+tant de siecles. Qui ne sait
+que le siecle d'Ingulfe estoit un
+siecle de barbarie pour les Letres?
+Les Gots ont esté acusez
+de l'avoir introduite en ce temps-là
+par toute l'Europe. Et les mesmes
+Gots ne se doivent pas scandaliser,
+si on leur dit, qu'elle
+estoit en ce temps-là chez eux,
+comme dans son Thrône. Qui
+me voudroit obliger à croire tout
+ce qui est escrit dans les Croniques
+d'un siecle si peu esclairé, me persuaderoit
+aussi aisément toutes les
+folies qui se lisent dans nos Romans,
+d'Oger le Danois, des
+quatre fils Aymon, &amp; de l'Archevesque
+Turpin, qui sont, ou
+de ce mesme temps, ou qui n'en
+sont pas esloignez.</p>
+
+<p><a name="lii" href="#t_lii">LII.</a> Je souhaiterois, Monsieur,
+que vous eussiez leu les livres
+d'Angrimus Jonas, que je
+n'ay eu le moyen que de parcourir.
+Vous y remarqueriez sans
+doute, beaucoup de raisons que
+j'ay obmises, pour l'antiquité de
+l'Islande. Il vous sera aisé d'avoir
+le <i>Specimen Islandicum</i>, imprimé
+à Amsterdam, en 1643. Je ne
+say si la Crimogée sera si facile
+à recouvrer. Cele que j'ay leüe
+a esté imprimée à Hambourg,
+en 1609. Vous pràndrez plaisir
+de lire ces livres, si l'un &amp; l'autre
+vous tombent en main. Et je
+vous y renvoye pour avoir une
+connoissance plus exacte de ce
+que je vous ay succinctement
+escrit: Qui est tout ce que j'ay
+peu apràndre de l'Islande, digne
+comme j'ay creu, de vous
+estre communiqué. Je vous envoyeray
+la Relation du Groenland,
+si vous me tesmoignez
+que cele-cy ne vous a pas esté
+desagreable. J'avoüe, Monsieur,
+que pour la presànter à une personne
+de la haute estime, &amp; de
+la grande reputation que vostre
+vertu, &amp; les livres excellàns que
+vous donnez tous les jours au
+public vous ont acquise, je devois
+aporter plus de soin que
+je n'ay employé à la polir. Mais
+je devois avoir aussi plus de temps,
+&amp; plus de repos, que je n'ay eu
+pour cela. Souvenez vous je vous
+prie, que vous m'avez obligé d'entrepràndre
+cét Ouvrage; &amp; que
+vous estes par cela mesme obligé
+d'en excuser les defauts. Faites
+moy l'honneur aussi de me croire,</p>
+
+<p>MONSIEUR,</p>
+
+<p class="sig">Vostre tres humbble &amp;
+tres obeïssant serviteur
+<span class="sc">La Peyrere</span>.</p>
+<p><small>Escrit la premiere
+fois, de Copenhague,
+le 18. Decembre,
+1644.</small></p>
+
+
+
+
+<h2>PERMISSION<br>
+<i>de Monsieur le Lieutenant<br>
+Civil</i>.</h2>
+
+
+<p class="narrow">Il est permis à Thomas
+Jolly, &amp; Louis Billaine,
+Marchands Libraires, d'imprimer
+la Relation de l'Islande:
+Composée par le Sieur
+<span class="sc">La Peyrere</span>. Fait ce 3.
+Septembre, 1663.</p>
+<p class="sig">Signé, D'AUBRAY.</p>
+
+<div class="trnote">
+<h3>NOTES DU TRANSCRIPTEUR</h3>
+
+<p>On a conservé l'orthographe de l'original avec toutes ses
+particularités. On a cependant introduit la distinction entre u/v,
+et i/j, selon l'usage moderne. On a également résolu quelques
+abréviations par signes conventionnels (ex. "Co<span class="abbr">m</span>me" au lieu de "Cõme").</p>
+
+<p>Les corrections suivantes ont été effectuées:</p>
+
+<ul>
+ <li>dans ce commàncemànt ("commànmànt" dans l'original)</li>
+ <li>où ie laisse ("oû")</li>
+ <li>Ie le laisse à ("a")</li>
+ <li>à l'honneur ("lhonneur")</li>
+ <li>Filosofie ("Filosfie")</li>
+ <li>partie Oriàntale de Gardarsholm ("Gadarslhom")</li>
+ <li>qu'en la partie Occidàntale ("Occidentàle")</li>
+ <li>le Docteur Vormius a vne copie ("à")</li>
+ <li>ne l'a pas peuplée ("ne la")</li>
+ <li>vn habitant ("ha//tant" sur un saut de page)</li>
+ <li>qui laue l'Escosse ("qui l'aue")</li>
+ <li>a esté apelé Deucaledonien ("Deucalodonien")</li>
+ <li>profons ("profoñs")</li>
+</ul>
+
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Relation de l'Islande, by Isaac de La Peyrère
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RELATION DE L'ISLANDE ***
+
+***** This file should be named 22011-h.htm or 22011-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+http://gallica.bnf.fr)
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
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+
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
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+this eBook outside of the United States should confirm copyright
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