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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 01:46:43 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Relation de l'Islande + +Author: Isaac de La Peyrère + +Release Date: July 7, 2007 [EBook #22011] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RELATION DE L'ISLANDE *** + + + + +Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + + + RELATION + DE + L'ISLANDE. + + + A PARIS, + + Chez LOUIS BILLAINE, au second + pillier de la grand' Salle du Palais, à la + Palme, & au grand Cesar. + + M. DC. LXIII. + + + + +A SON ALTESSE SERENISSIME MONSEIGNEUR LE PRINCE. + + +MONSEIGNEUR, + +_Si vostre Altesse Serenissime me fait l'honneur de m'acorder la grace +que je luy demànderay quelque jour, d'escrire les Merveilles de sa Vie; +je feray son Panegirique en faisant son Histoire: Et la narration toute +nuë des esclatantes actions qu'Elle a faites, efacera tout ce que +l'antiquité a dit & escrit des plus Grâns-guerriers & des plus +Grâns-hommes des siecles passez. En atàndant, MONSEIGNEUR, que j'aye +l'esprit ràmply du Genie, qui m'inspire une si haute pànsee; je Vous +suplie tres humblement de trouver bon que je die en ce lieu: Que Vos +inclinations ne sont pas toutes pour la guerre: Que Vous en avez d'aussi +fortes pour les beles letres: Et que l'ardeur incomparable de Vostre +Esprit, Vous porte aussi avant dans les sciànces, que cele de Vostre +Coeur Vous engage dans les combats._ + +_Trouvez bon aussi, MONSEIGNEUR, qu'en Vous donnant le divertissemànt +d'une Relation, que j'ay autrefois escrite à M. de la Mote le Vayer, +illustre par son rare savoir, & par le glorieux employ que sa Vertu luy +a aquis aupres d'un si Grand Prince, qu'est le FRERE UNIQUE DE NOSTRE +GRAND ROY; J'entretiene V. A. ser.^me de quelques reflexions que j'ay +faites, sur ce que les anciens Geografes n'ont presque rien connu du +globe de la terre, ou qu'ils n'en ont connu que de fort petites parties. +Ils ont creu que toute l'estàndüe de ce globe, qui est entre les deux +Tropiques, & qu'ils ont apelée, _Zone Torride_, estoit inhabitée & +inhabitable. Ils n'ont seu du levant, que ce qui est au deça du Gange, & +presque rien au delà, que par presomption & par oüy dire. Ils ont fixé +leur couchant aux Isles fortunées, qui sont aparamment nos Canaries. Ils +se sont imaginez que la mer Hiperborée, & que l'Islande, dont je fay icy +la relation, estoient les derniers termes de ce que l'on pouvoit +descouvrir du Septàntrion. Et ne sachant que dire de la Terre Australe, +ils l'ont telement ignorée, qu'ils se sont figurez que c'estoit la +demeure des Morts, & la fable de leurs Enfers._ + + Illam, _dit le Poëte,_ + Sub pedibus Stix atra videt, + Manesque profundi. + +_Je ne parleray pas de quelques Peres de l'Eglise, qui ont eu de si +grandes lumieres pour les choses du Ciel, & si peu de connoissance de +celes de la Terre; qu'ils ne se sont peu persuader qu'il y eust des +Antipodes; & n'ont seu compràndre, par queles raisons ils estoient eux +mesmes Antipodes à ceux qui estoient les leurs._ + +_J'avoüe, MONSEIGNEUR, que nôtre siecle est beaucoup plus esclairé que +n'ont esté les precedàns. J'avoüe que depuis deux cens ans, il y a eu +des Mariniers, & plus hardis, & plus savans sans comparaison, que +n'estoit l'ancien Tifis des Argonautes. Et j'avoüe que l'on a penetré le +monde dans toutes ses parties, beaucoup au delà de ce que les plus +celebres Geografes de l'antiquité nous en ont apris. Cela n'empesche +pas, MONSEIGNEUR, que nous ne soyons toujours dans une profonde +ignorance de ce qui se peut ancore descouvrir, & qui nous est inconnu de +la Terre universele. Je craindrois de passer pour extravagant, si +j'avançois déterminément, que nous n'en connoissons que la moitié. Mais +je diray sans hesiter, que nous n'en connoissons pas les deux tiers; & +que ce qui reste à descouvrir, va sans contredit au delà du tiers._ + +_Il me sera aisé de le démontrer quand je diray, que nous ne connoissons +presque rien de ce qui est au delà des deux cercles polaires. Que le +cercle arctique passe à l'extremité de l'Islande Septàntrionale; & que +nous n'avons qu'éfleuré les bords du Groenland, au delà de la mer +Glacée, qui separe cete Isle de ce continànt. Cecy est considerable, +MONSEIGNEUR, que le cap Farvel, qui est du Groenland, & au Nor-oüest de +l'Escosse, est entre le 60. & 61.^me degré d'elevation: Et que de ce cap +au pole, il y a prés de trànte degrez de latitude, qui nous sont +inconnus. Il est vray que toute la côste du Groenland, soit au Levant, +soit au Couchant du cap Farvel, & dont on ne sauroit déterminer la +longitude, n'est pas si meridionale que ce cap. Mais je suplie +tres-humblement V. A. ser.^me de se represànter, qu'il y a une terre au +Nort du Japon, que nos Geografes apelent, _la terre de Jesso_, tout à +fait inconnuë à nos Matelots; quoy qu'elle soit d'une grandeur si +prodigieuse, qu'elle a quarante-six degrez de latitude, sur vint & deux +degrez de longitude._ + +_Si nous passons du Nort au Sud, il se trouvera, MONSEIGNEUR, que ce qui +est inconnu de la terre Australe, est de plus grande consequànce que ce +que nous ignorons de la Septàntrionale. La grandeur de cete terre +Australe, estonnera tous ceux qui la verront descrite dans nos cartes; +s'ils considerent, qu'elle embrasse les deux Emisferes, depuis le Pole +meridional, jusques à la ligne Equinoctiale; & aux endroits où la +nouvelle Guinée unit les deux horisons. Cela seul, MONSEIGNEUR, +emporteroit la moitié du monde, si ce qui est entre les bras de cete +Terre, & au deça du cercle Antartique, soit de l'Asie, soit de +l'Afrique, soit de l'Amerique, n'estoit descouvert, & dans le commerce. +J'adjousteray, MONSEIGNEUR, à ce que j'ay dit: Que l'on ne sait pas +ancore, si le Japon est Isle, ou Terre ferme: Et qu'il y a des espaces +comme infinis au delà des Filipines, jusques à la côste du Perou, sur +lesquels nos Geografes font passer la mer Pacifique. Ils inondent ce +qu'ils ne connoissent pas; & noyent dans leurs Cartes, quantité de +peuples qui se portent bien dans les terres qu'ils habitent._ + +_Pour dire les choses, teles qu'elles pourroient estre, MONSEIGNEUR. Ce +qui resteroit à descouvrir du Globe terrestre, iroit beaucoup au delà du +tiers, & aprocheroit bien fort de la moitié, si la nouvele Guinée, qui +joint les deux bouts de la terre Australe, joignoit aussi la Tartarie, & +l'Amerique, du costé du Septàntrion, comme il y en a qui le croyent. +L'Ocean ne seroit plus en ce cas, la ceinture de la Terre; au contraire, +la Terre seroit la ceinture de l'Ocean. Et ce qui seroit bien +surprenant, pour ne pas dire incroyable; on pourroit frayer divers +chemins, pour aler par terre d'un pole à l'autre._ + +_Je ne doute pas, MONSEIGNEUR, que tant de Peuples inconnus, ne soient +quelque jour connus, pour avoir la connoissance de Dieu, & cele du +mistere de son Fils, mort pour nos ofànces, & resuscité pour nôtre +justification. C'est pour cela qu'il est écrit. [En marge: Daniel. 7.] +_Que tous Peuples, que toutes Nations, & que toutes Langues, adoreront +Dieu, & le serviront._ [En marge: Joel. 2.] _Que Dieu versera de son +Esprit sur tous les hommes de la terre._ [En marge: Jeremie 31.] _Et que +tous les hommes de la terre connoitront Dieu, depuis le plus grand +jusques au plus petit._ La mesme Escriture Sainte nous enseigne, que +Dieu establira un Roy, pour estre le Conducteur, & le Souverain, de tous +les Peuples de l'Univers; & pour respàndre la Predication de son +Evangile dans toutes les contrées du monde. Dieu parlant à ce Roy par +son Profete Isaie, luy dit ces paroles, tres considerables à ce propos. +[En marge: Chap. 55.] _Tu apeleras la Nation que tu ne connoissois pas; +& la Nation qui ne te connoissoit pas, te desirera, & coura apres toy. +Ce sera à-cause de moy, qui suis ton Seigneur, & ton Dieu; & à-cause de +mon [En marge: Jesus-Christ.] SAINT, qui est le Saint de mon peuple +Israel. C'est pour cela que je t'ay exalté, & c'est pour cela que je +t'ay glorifié._ + +_Je ne croy pas, MONSEIGNEUR, que l'on doive trouver estrange le zele +que j'ay, estant nay François, si je dis que la Profetie se doit +entàndre d'un Roy de France. J'ay outre cela beaucoup de raisons qui me +le persuadent. Il me sufira de dire, que toutes les conjectures, & +toutes les aparànces, me font presumer que la Profetie regarde nostre +GRAND ROY. Car il a toutes les qualitez, de Majesté, de Justice, & de +Valeur, que l'Escriture Sainte atribuë à ce Roy Profetique. S'il n'a pas +tout le temps qui sera requis, pour achever une si vaste entreprise, +qu'est la conqueste du Monde; Il ouvrira sans doute, & aplanira un grand +chemin à son GLORIEUX SUCCESSEUR, pour l'assujetir de bout en bout. Ce +qui me fortifie dans cete croyance, est, que pour seconder les hauts +desseins de nostre VICTORIEUX MONARQUE; le Ciel luy a donné un Prince de +son sang, tel que VOUS, MONSEIGNEUR, dont les Conseils peuvent estre +apelez, CONSEILS DE DIEU, comme l'Histoire Sainte qualifie les conseils +des grâns Politiques: Et dont L'ESPÉE aura la mesme vertu, qu'avoit cele +de GEDEON, contre les enemis du nom Chrestien. Je n'ay pas assez de vie +pour voir de si grandes choses. Mais j'ay toute la passion qu'il faut +pour les souhaiter. J'ay aussi tous les santimàns qui m'obligent d'estre +avec respêt & soumission,_ + +MONSEIGNEUR, + +de V. A. Ser.^me +Le tres-humble, tres-obeïssant & tres-fidele serviteur, +LA PEYRERE. + + + + +TABLE DES CHOSES +Contenües aux Articles de cete Relation. + + +I. L'Auteur de cete Relation n'ayant pas esté en Islande, escrit ce +qu'il en a leu & ouy dire. + +II. De la situation, & de la grandeur de l'Islande. + +III. De ses jours, les plus longs, & les plus courts. + +IV. De quoy on se nourrit en Islande, & de quoy on s'y chaufe. + +V. Des Glaces qui se destachent du Groenland, & ce qu'elles aportent en +Islande, où elles abordent. + +VI. Des pâturages de l'Islande, du lait, & du beurre; Et des farines qui +se font de poissons secs. + +VII. Des Eaux de l'Islande. + +VIII. Des Lacs de diverse & d'estrange nature, qui sont en Islande. + +IX. Des Minieres de soufre qui y sont. Et du Mont Hecla. + +X. Les Islandois croyent, qu'il y a des Ames dannées qui brulent, & +d'autres qui gelent. + +XI. Evenemànt extraordinaire avenu en Islande. + +XII. Du trafic que l'on fait en Islande. Et des Filles Islandoises. + +XIII. Des Festins des Islandois. + +XIV. Des coutumes sauvages des Islandois. + +XV. Des Demons apelez Droles. Et des Islandois qui vàndent le vànt. + +XVI. Des sortileges des Islandois. + +XVII. De l'ancien Gouvernemànt de l'Islande. De la Justice qui s'y +exerce. ibid. + +XVIII. L'Islande assujêtie aux Rois de Norvege, & en suite, aux Rois de +Danemark. + +XIX. De l'anciene, & nouvele Religion, des Islandois. + +XX. Les anciens Islandois estoient grâns Pirates, & grâns Gladiateurs. + +XXI. Des Annales des Islandois. + +XXII. Des Poëtes Islandois. + +XXIII. Des Satyres Islandoises. + +XXIV. De la Poësie Islandoise. + +XXV. De l'amour que les Islandois ont pour leur patrie. + +XXVI. Les Islandois sont chicaneurs. + +XXVII. Des Maisons des Islandois. + +XXVIII. Des deux Eveschez, & des deux vilages, qui sont en Islande. + +XXIX. Des Evesques Islandois. + +XXX. Les Islandois sont joüeurs d'Eschets. + +XXXI. Continuation du mesme sujet. + +XXXII. Le langage Islandois est Runique. + +XXXIII. Quels ont esté les premiers habitans du Monde Arctique. + +XXXIV. Les Geans Cananeens ont peuplé le Monde Arctique. + +XXXV. Du grand Odin Asiatique. + +XXXVI. On nous fait acroire que les anciens Heros ont esté Geâns. + +XXXVII. Les Peuples du Septàntrion croyent estre de la race de Jafet. + +XXXVIII. La recherche est vaine, des premiers Peuples qui ont habité les +parties du Monde, apres le Deluge. + +XXXIX. Preuve du precedànt article. + +XL. Suite de la mesme preuve. + +XLI. Resolution de la mesme preuve. + +XLII. Des premieres descouvertes qui ont esté faites de l'Islande. + +XLIII. D'Ingulfe creu premier fondateur des Islandois. + +XLIV. Que cete opinion n'est pas vraye. + +XLV. Preuve du precedànt article. + +XLVI. Suite de la mesme preuve. De l'Islande Payene & Chrestiene. +ibidem. + +XLVII. La Tulé des Anciens est l'Islande d'aujourd'huy. + +XLVIII. De l'Ocean Deucaledonien. + +XLIX. L'Islande estoit habitée avant l'année 874. + +L. Preuve du precedànt article. + +LI. Les Gots ont introduit la barbarie dans l'Europe. + +LII. De la _Crimogée_, & du _Specimen Islandicum_, d'Angrimus Jonas. + + +_Fin de la Table._ + + + + +AVIS, +Touchant mon Ortografe. + + +_Quoy qu'il n'y ait rien de resolu pour l'Ortografe de nostre Langue, & +qu'il soit permis à qui que ce soit de s'en faire une, comme il +s'imagine qu'elle devroit estre: Je ne veux pourtant pas me servir d'une +liberté si publique, sans ràndre raison de cele que j'ay prise dans ce +petit Ouvrage._ + +_Je croy que nôtre escriture doit estre l'image de nôtre parole, tout +ainsi que nôtre parole est l'image de nôtre pansée. Cela estant. Il me +sàmble que nostre Ortografe se devroit conformer à nostre prononciation, +qui fait nostre parole; & que l'on ne devroit pas nous obliger d'escrire +par, _e_, ce que nous prononçons par, _a_; d'escrire par une letre +double, ce que nous prononçons par une letre simple; ni d'escrire par, +_h_, ce que nous prononçons sans aspiration._ + +_Cete raison est fortifiée de l'exàmple des Italiens, dont la Langue a +une perfection plus anciene que n'est la perfection de la nostre; si +toutefois on doit apeler perfection, ce que l'Usage qui en est le +maître, peut changer comme il luy plaît. Or les Italiens qui prononcent +ce qu'ils escrivent, escrivent aussi ce qu'ils prononcent. Et je ne +doute en façon du monde, que nos anciens Peres qui nous ont laissé leur +Ortografe, n'ayent prononcé comme ils escrivoient. Ce que j'asseure +d'autant plus librement, que les Valons d'aujourd'huy, qui parlent ce +que nous apelons _Vieux Gaulois_, prononcent ces mots, _commencement_, +_commendement_, _contentement_, &c. comme ils les escrivent par _e_, & +non pas, _commancemant_, _commandemant_, _contantemant_, &c. comme on +les prononce en France, par, _a_. Et par la raison que nous ne +prononçons pas aujourd'huy ces mesmes mots, comme on les prononçoit le +temps passé; Je m'estonne que l'on n'ait changé leur Ortografe, en mesme +temps que l'on a changé leur prononciation. Car l'escriture estant, +comme j'ay dit, l'image de la parole, l'Ortografe doit suivre la +prononciation, comme l'ombre suit le corps._ + +_J'avoüe que dans ces mots, _commàncemànt, commàndemànt, contàntemànt, +&c._ l'_a_ ne doit pas estre prononcé avec toute sa force. Mais il est +constant que ces mots, & leurs sàmblables, doivent estre prononcez, par, +_a_. Puis donc qu'il ne s'agit que de donner une prononciation moins +forte à cet, _a_; Il sufiroit ce me sàmble, de marquer cete maniere plus +douce, par un accent grave, tel que je l'ay mis sur tous les, _à_, que +j'ay changez pour des, _e_._ + +_Je n'ay pas fait ce changemànt dans tous les mots, où suivant mon +raisonnemànt, il me sàmbloit que je le pouvois faire: Parce que l'on ne +peut pas changer d'abord, & tout à coup, ce qu'un usage inveteré s'est +acquis, par la longueur du temps qui l'autorise. Je me suis imposé cete +loy dans ce commàncemànt, de ne changer l'_e_, en _a_, par tout où +l'_e_, se prononce par _a_, que dans les noms, & dans les verbes. Dans +les noms, comme, _sàntimànt, raisonnemànt, changemànt, &c._ Dans les +verbes, comme, _apràndre, sàntir, pànser, &c._ Je laisse l'_e_, dans la +preposition, _en_, & dans les noms, & les verbes où cete preposition +entre, & où elle sert de composition. Dans les noms, comme, +_entàndemànt, engagemànt, endommagemànt, &c._ & dans les verbes, comme, +_enseigner, enfanter, enquerir, &c._ où je laisse, _en_, comme on +l'escrit ordinairement, par, _e_. Je laisse l'_e_, aussi, dans tous les +adverbes, qui finissent en, _ment_; dont le nombre est tres-grand. Je le +laisse à, _temps, sens, accent, dent, cent, &c._ J'escris _ancore_, par +un _a_; parce qu'il est derivé de _ancóra_, que les Italiens escrivent, +& prononcent par un _a_._ + +_J'ay retranché toutes les letres doubles, de tous les mots, où elles +m'ont sàmblé inutiles. Si l'on me dit, que ces letres doubles servent à +alonger les voyeles qui precedent les doubles consones. Je respondray +qu'il sufit de metre sur ces voyeles un accent circonflexe, pour marquer +qu'elles sont longues. Et les Estrangers qui apràndront nostre langue, y +seront bien moins embarassez, qu'à leur donner à deviner, quand il +faudra prononcer les letres doubles, comme des letres simples._ + +_Je croy qu'il n'est pas necessaire de metre aucun accent sur l'_e_, de +ces mots, _tele, quele, bele, fidele, nouvele, mortele, naturele, +eternele, &c._ Parce que l'_e_ qui devance la consone dans tous ces +mots, se doit prononcer comme l'_e_ de leurs masculins, _cet, tel, quel, +bel, fidel, nouvel, mortel, naturel, eternel, &c._ _Cele_, doit estre +prononcé comme, _tele, quele, bele, &c._ Je laisse la double _ll._ aux +pronoms, _elle_, & _laquelle_._ + +_J'ay retranché l'_h_, de beaucoup de mots que nous prononçons sans +aspiration. Je l'ay retenüe à _Christ_, & à _Chrestien_, son derivé. +J'ay fait scrupule, pour ne pas dire religion, de toucher à un usage +qu'un nom si saint a comme sanctifié. Et nostre, _f_, ayant la mesme +force, que le [Grec: ph.] des Grecs, qui est nostre, ph, j'ay changé le +ph, en f._ + +_Quelque raison pourtant que j'aye aleguée; je n'ay pris cete liberté +qu'en atàndant le Dictionaire que Messieurs de l'Academie nous ont +promis; où j'espere qu'ils fixeront nostre Ortografe. Et à quoy je me +fixeray aussi._ + + + + +[Illustration: L'ISLANDE +Par P. Du Val Geographe du Roy A PARIS.] + + + + +RELATION DE L'ISLANDE. + +A MONSIEUR DE _LA MOTHE LE VAYER_. + + +MONSIEUR, + +I. Vous m'avez prié de vous escrire de ce païs du Nort, où nous errons +depuis quelque temps, ce que j'ay peû apràndre de l'Islande, & du +Groenland. Je n'ay point de plus grande passion au monde, que de vous +servir, & de vous plaire. Je vous escriray ce que je say de l'un & de +l'autre, le mieux qu'il me sera possible; mais ce sera s'il vous plaist, +l'un apres l'autre. L'Islande est une Isle celebre. Le Groenland est un +païs de tres-grande, & de tres vaste estànduë. Je commànceray la +premiere des deux Relations, que je vous ay destinées, par cele de +l'Islande: Dans laquelle vous verrez ce que j'ay leu de particulier +touchant cete Isle, chez divers Auteurs: Et principalement dans les +oeuvres d'Angrimus Jonas, Escrivain Islandois. J'escris _Angrimus_, +comme on le prononce, & non pas _Arngrimus_, comme il est imprimé; parce +qu'on a trop de pêne à le lire. Je vous raporteray ce que j'ay oüy dire +de plus curieux sur ce sujêt, dans les conversations que j'ay euës en +Danemark, avec des personnes de condition, & de savoir. Et ce que m'en a +dit bien particulierement, le Docteur Olaus Vormius, Medecin de la +faculté de Copenhague, qui possede les plus beles & les plus doctes +connoissances de tout le Septàntrion. Je vous diray aussi ce que +Blefkenius Danois, qui a eu la curiosité d'aler en Islande, a escrit de +plus remarcable, dans la Relation qu'il en a faite. Je ne croy pas tout +ce qu'il a escrit, & ne m'arresteray qu'aux choses qu'il dit y avoir +veües. Car j'y adjoute la mesme foy que je fay à Herodote, aux endroits +où Herodote dit qu'il a veu. N'estant pas croyable que des gens +d'honneur & de letres, ayent voulu prostituer la verité, & leur +reputation, de propos si deliberé, que de dire qu'ils ont veu ce qu'ils +n'ont pas veu. Quoy qu'il en soit, je feray comme Saluste; & diray, soit +de Blefkenius, soit d'Angrimus Jonas, soit du Docteur Vormius, soit de +tous ceux dont je vous alegueray ce que j'ay leu, & oüy dire; car je +n'en puis parler que pour avoir leu, & oüy dire: _Fides penes auctores +sit._ + +II. L'Islande est une Isle de l'Ocean Deucaledonien, a 13. degrez, 30. +minutes de longitude, & a 65. degrez 44. minutes de latitude. Cete +situation est prise, sur l'Evesché Septàntrional de l'Isle, nommé, +_Hole_, qu'Angrimus Jonas raporte dans sa Crimogée Islandique; où il +dit, qu'il la tient de l'Evesque mesme de Hole, Gundebrand de Thorlac, +son compatriote, & intime amy, auditeur de Ticho-Brahé, & grand +Astrologue. Les limites de l'Islande sont; du Levant, la mer Hyperborée; +du Midy, l'Ocean Deucaledonien; le Couchant regarde le Groenland, vers +le cap Farvel; & le Nort est exposé à la mer glacée du mesme Groenland. +La longueur de l'Isle, s'estànd du Levant au Couchant, en autant de +chemin qu'un homme en peut faire en vint jours. Et sa largeur du Midy au +Nort, à l'endroit le plus large, en autant de païs, qu'un homme en peut +traverser en quatre jours. Le mesme Angrimus de qui je tiens cete +mesure, ne sait, si ces journées sont d'un homme à cheval, ou à pied. + +III. Pour bien juger de l'estànduë de l'Islande; on croit qu'elle est +deux fois plus grande que la Sicile. On connoîtra aussi par la Sfere, & +par l'elevation que j'ay raportée de cete Isle, que ce que l'on en dit +est veritable: Qu'au Solstice d'Esté, & tant que le Soleil est dans les +signes de Gemini, & de l'Escrevice; c'est à dire, deux mois durant; le +Soleil ne se couche pas tout entier sous l'horison de l'Islande +Septàntrionale; Que l'on en voit toujours quelque peu, & la moitié aux +jours les plus longs depuis les dix heures du soir, jusques à deux +heures du matin, qu'il se leve tout a fait. D'où, il s'ensuit, qu'au +Solstice d'hyver, & tant que le Soleil est dans les signes du +Sagittaire, & du Capricorne; c'est à dire, deux mois durant; le Soleil +ne se leve pas tout entier sur le mesme horison; & qu'il n'en paroît que +la moitié, aux jours les plus courts, depuis les dix heures du matin, +jusques à deux heures apres midy, qu'il se couche tout à fait. + +IV. Cete Isle est nommée _Islande_, à cause de la blancheur de ses +glaces. On dit qu'elle a esté fertile autrefois; qu'elle a porté de +beaux bleds, & qu'elle a esté couverte de grâns bois, dont les Islandois +batissoient de beaux, & grâns navires; & dont il se trouve ancore +aujourd'huy de grandes & profondes racines, aux mesmes lieux où estoient +jadis leurs forests, mais brulées & noires comme de l'ebene. L'Islande +est maintenant si infertile, que le bled n'y sauroit naître. Et il n'y +croist pas un arbre, quel qu'il soit, que du petit & meschant bouleau. +Si bien que l'on y mourroit de faim & de froit, si l'on n'y aportoit des +farines des provinces voisines: Et si les glaces qui se destachent au +mois de May des terres qui sont ancore plus proches du Pole, ne leur +portoient une si grande quantité de bois, qu'ils en ont sufisamment pour +se chaufer, & pour se faire des maisons, à la mode des autres peuples du +Nort. Ils se servent outre cela, pour l'un & pour l'autre, d'os de +balene, & d'autres grâns poissons. Comme aussi de deux sortes de tourbes +pour se chaufer; l'une, faite de gazons, qui est le _Cespes +bituminosus_; & l'autre, que l'on tire de la terre, comme d'une +carriere, qu'Angrimus Jonas apele _Glebam fossilem_; que l'on fait cuire +au Soleil, & qui brûle, quand elle est seche, comme le gazon. L'une & +l'autre espece de tourbe, tesmoigne assez le vice de la terre, qui la +rànd incapable de porter ni bled, ni arbre. Ces glaces qui abordent en +Islande des terres Septàntrionales, sont quelques fois chargées d'arbres +prodigieusement grâns. Et les Annales Islandiques font màntion d'un +entr'autres, qui avoit soixante-trois coudées de longueur, & sept de +grosseur. + +V. Lors que ces glaces destachées du Nort, sont jointes à celes de +l'Islande, les habitâns de l'Isle courent à la queste du bois, & à la +chasse de quantité de bestes, qui s'estant trop avant engagées dans la +mer glacée, voguent dessus, & abordent où les glaces les portent: comme +des Renards, roux & blancs; des Loûs Cerviers; des Ours blancs & noirs; +& des Licornes. La grande & precieuse corne que le Roy de Danemark garde +à Frederisbourg, qui est son Fontaine-bleau, est d'une Licorne (à ce que +l'on ma dit) prise sur les glaces d'Islande. Elle est plus longue & plus +grosse, que cele de S. Denis. Monsieur le Conte Wlfeld, Grand Maistre de +Danemark, en a une entiere, & petite, de deux pieds de long, prise sur +les mesmes glaces. Il m'a fait l'honneur de me la montrer, & de me dire, +que lors qu'on la luy donna, il y avoit ancore à la racine, de la chair, +& du poil de la beste. + +VI. L'Islande est montagneuse, & pierreuse. Les pasturages y sont si +excellàns, qu'il en faut chasser le bestial, de peur qu'il ne créve. Et +l'herbe y sànt si bon, que les estrangers la recueillent, & la font +secher, pour la metre parmy leur linge. On dit neanmoins que leurs +chairs de boeuf ne sont pas bonnes, & que leurs moutons puënt le bouc. +Les Islandois y sont accoustumez. Ils durcissent & conservent leurs +viandes, en les exposant au vànt, & au Soleil. Ce qui les rànd & de +meilleur goust, & de meilleure garde, que si on les avoit salées. Ils +font quantité de beurres, qu'ils reservent dans des vaisseaux; & a +defaut de vaisseaux, ils l'amoncelent dans leurs maisons, comme des +piles de chaux. Leur bruvage ordinaire est de lait, & de petit lait, +qu'ils boivent pur, ou meslé avec de l'eau. L'Isle porte de bons +chevaux, que l'on nourrit en hyver, de poissons secs, aussi bien que les +boeufs, & les moutons, quand le foin leur a manqué: Et dont les hommes +mesme font de la farine, & du pain, quand ils n'ont plus de farines de +bled; & que les rigueurs d'un long hyver empeschent l'abord de leur +Isle, aux estrangers qui ont commerce avec eux. Si bien que l'on peut +dire des bestes de ce païs là, qu'elles sont _Ictiofages_, aussi bien +que les hommes. + +VII. Il y a dans l'Islande quantité de fontaines froides, dont les eaux +sont claires, & agreables à boire; d'autres, qui sont saines & +nourrissantes comme de la biere; quantité de sources chaudes & +salutaires, pour les bains; quantité de beaux & grâns Estangs +poissonneux; quantité de beles, & grandes Rivieres navigables; dont je +ne vous escriray pas les noms, non plus que des Ports, & des +Promontoires, parce qu'ils sont imprimez dans les livres. + +VIII. Blefkenius raconte, qu'il y a dans la partie Occidàntale de +l'Islande, un Lac qui fume toujours; & qui est neanmoins si froid, qu'il +petrifie tout ce que l'on y jete. Si l'on y fiche un baston, le baston +devient fer à l'endroit qu'il est fiché dans la terre; ce qui touche +l'eau, se petrifie; & ce qui est au dessus de l'eau, demeure bois. +Blefkenius dit l'avoir esprouvé par deux fois: Et qu'ayant mis au feu ce +qui luy sàmbloit fer, ce fer brûla comme du charbon. Il dit aussi, qu'au +milieu de l'Islande, il y a un autre Lac, qui exhale une vapeur si +dangereuse, qu'elle tuë les Oiseaux qui volent par dessus. Et ce Lac est +comme l'Averne des Grecs, dont Virgile parle au 6. de l'Eneïde. + + _Quem super haud ullæ poterant impune volantes + Tendere iter pennis, talis sese halitus atris + Faucibus effundens, supera ad convexa ferebat. + Unde locum Graii dixerunt nomine Aornon._ + +Blefkenius adjoute, a ce qu'à dit Angrimus des fontaines chaudes de +l'Islande, qu'il y en a de si chaudes en des endroits, que qui les +touche s'y brule. Quand cete eau se rafroidit, elle laisse du soufre au +dessus de sa superficie; tout ainsi qu'aux marais salans, l'eau de la +mer y laisse du sel. On voit des plongeons rouges sur ces eaux, que l'on +perd de veuë, si tost que l'on s'en aproche, & qui remontent sur l'eau +pour peu que l'on s'en esloigne. Le mesme dit ancore, qu'en un endroit +de l'Isle, que l'on apele _Turloskhaven_, il y a deux fontaines, l'une +froide, & l'autre chaude, que l'on fait venir par divers canaux dans un +mesme bassin. Et que les eaux de ces deux fontaines meslées ensàmble, +composent un bain tres excellant. Assez pres de là, dit-il, il y a un +autre fontaine, dont l'eau a le goust du blé: Et qui a cete vertu, de +guerir les maux veneriens, que Blefkenius asseure estre fort ordinaires +dans cete Isle. + +IX. Il n'y a dans toute l'Islande aucune miniere de quelque metal ou +mineral que ce soit, si ce n'est de soufre, qui est tres commun dans +toute l'Isle; mais que l'on tire en plus grande abondance d'une Montagne +nommée _Hecla_, qui est le Montgibel de l'Islande; car elle jete des +flames qui causent de grâns embrazemâns aux environs. Cete Montagne est +du costé de la partie Oriàntale, declinant à la Meridionale, & assez +proche de la mer. Blefkenius dit, que ce Mont ne jete pas seulement des +flames, mais des torrâns d'eau, qui brulent comme eau de vie. Il jete +par fois aussi, des cendres noires, & une quantité prodigieuse de +pierres ponce. La tàmpeste qui agite ce Mont, cesse au vànt d'Oüest, qui +est le Zephire des anciens. Tant que ce vànt soufle, ceux qui +connoissent ce Mont, & qui en savent les chemins seurs, montent +hardiment à son plus haut sommet, & à l'endroit par où il rànd ses +flames; où ils jetent de grosses pierres, que le Mont rejete avec furie, +& comme une Mine fait voler les esclats d'un mur qu'elle emporte. Il est +tres dangereux d'en aprocher, à ceux qui n'en connoissent pas les +avenües. Parce que la terre qui brule au dessous, venant à fondre, a +bien souvent englouti des hommes vivans, dans des fournaises ardàntes. + +X. Les habitans de l'Isle croyent que cete Montagne est le lieu où les +ames des dannez sont tourmàntées. Dequoy ils font de plaisâns contes. +Car ils voyent quelque fois, à ce qu'ils disent, comme des fourmilieres +de Diables, qui entrent dans la gueule de ce Mont, chargez d'ames +dannées; & qui en ressortent, pour en aler chercher d'autres. Et +Blefkenius raporte, que lors que cela a paru, on a remarqué qu'il s'est +donné une sanglante bataille en quelque endroit. Les Islandois croyent +aussi, que le bruit que font les glaces, quand elles heurtent & +s'atachent à leurs rivages, sont les cris & les gemissemâns des dannez, +pour le grand froit qu'ils endurent. Car ils croyent qu'il y a des ames +condannées à geler eternelement, comme il y en a qui brulent +eternelement. Et le suplice seroit egal; en ce que, _penetrabile frigus +adurit_; & qu'il est vray qu'un grand froit brule comme du feu. + +XI. Le mesme Blefkenius dit, qu'estant en Islande, sur la fin du mois de +Novàmbre, & à minuit; on vit un grand feu sur la mer du Mont Hecla, & +que ce feu esclaira toute l'Isle. Ce qui estonna tous les habitans. Les +plus experimàntez & les plus sànsez asseuroient, que cete lueur venoit +du Mont Hecla. Une heure apres l'Isle tràmbla. Et ce tràmblemànt fut +suivy d'un esclat comme de tonnerre, si espouvàntable & si terrible, que +tous ceux qui l'ouïrent, crurent que ce devoit estre la cheute du monde. +On sût peu de jours apres, que la mer avoit tary à l'endroit où le feu +avoit paru; & qu'elle s'estoit retirée à deux lieües de là. + +XII. Les Islandois ne vàndent & n'achetent quoy que ce soit, car il n'y +a pas d'argent monnoyé parmy eux. On leur aporte des farines, de la +biere, du vin, de l'eau de vie, du fer, des drâs, & du linge. Ils +baillent en eschange ce qu'ils ont, qui est; des poissons secs, du +beurre, des suifs, des drâs grossiers, du soufre, & des peaux de renârs, +d'ours, & de loûs cerviers. Blefkenius dit, que les Alemans qui +trafiquent en Islande, dressent des tàntes pres des havres où ils ont +abordé, & qu'ils y estalent leurs Marchandises, qui sont; manteaux, +souliers, miroirs, couteaux, & quantité de bagateles, qu'ils eschangent +avec ce que les Islandois leur aportent. Des filles qui sont fort beles +dans cete Isle, mais fort mal vestües, vont voir ces Alemans; & ofrent à +ceux qui n'ont pas de fàme, de coucher avec eux, pour du pain, pour du +biscuit, & pour quelqu'autre chose de peu de valeur. Les Peres mesmes +presàntent leurs filles aux Estrangers. Et si leurs filles deviennent +grosses, ce leur est un grand honneur. Car elles sont plus considerées, +& plus recherchées par les Islandois, que les autres: Et il y a de la +presse à les avoir. + +XIII. Quand les Islandois ont acheté, (c'est à dire eschangé) du vin, ou +de la biere, des Marchâns estrangers: Ils convient leurs paràns, leurs +amis, & leurs voisins, à boire l'un & l'autre: Et ne se quitent point +que tout ne soit beu. Ils chantent en beuvant, les faits heroïques de +leurs Capitaines. Leur musique est sans regle, & sans art, que l'on +apele, _Musique enragée_. C'est une incivilité parmy eux, que de sortir +de table, quand ils boivent, pour aler faire de l'eau. Des filles qui ne +sont pas laides en ce païs-là, comme j'ay dit, coulent sous les +treteaux, & presàntent des pots de chambre aux beuveurs. + +XIV. Angrimus Jonas traite cete raillerie d'imposture, & s'emporte avec +colere contre Blefkenius, pour l'outrage qu'il dit avoir fait à +l'honneur des filles Islandoises. Le bon homme ne peut soufrir, qu'on +parle avec mespris de ses compatriotes, & qu'on les traite de barbares. +Sur tout, là où le mesme Blefkenius dit, que les Islandois se +gargarisent tous les matins de leur urine, & s'en frotent les dents. +Catulle a dit la mesme chose des Celtiberes. + + _Nunc Celtiber in Celtiberiâ terrâ, + Quod quisque minxit, hoc sibi solet mane + Dentem, & russam defricare gingivam._ + +Pour vous dire, Monsieur, ce que j'en pànse. Je croy que les Islandois +ne sont pas maintenant si sauvages qu'il ont esté. Mais il est à +presumer que des peuples si esloignez des climâs tàmperez, ne sont pas +des plus polis, ni des plus raisonnables du monde. Je parle pour le +commun, dans lequel je ne compràns pas les honnestes gens qui y peuvent +estre, & qui y sont sans doute. Car il y a par tout des honnestes gens. +Et il n'y a pour cela de la differànce, que du plus au moins. + +XV. Blefkenius dit, que les Islandois ont des Esprits familiers. Que ces +Esprits les servent comme des valets, & les avertissent la nuit, quand +il fait bon le làndemain aler à la chasse, ou à la pesche. Ortelius va +plus avant, & nous aprànd, que les Islandois apelent cete sorte de +Demons: _Drollos_. Ce qui a du raport à ce que _Troll_, en Danois, est +un Diable en françois; Et me persuade que ce que l'on apele en France +_un bon drole_, est mesme chose _qu'un bon Diable_, en Islandois, & en +Danois. Blefkenius dit aussi, que les mesmes Islandois vàndent le vànt, +& l'asseure, comme l'ayant, à ce qu'il dit, experimànté. De quoy le bon +Angrimus se moque plaisamment. Car il dit, que le Matelot Islandois +connoît le soir par la disposition de l'air, quel temps, & quel vànt il +fera le làndemain; Et que quand il conjecture qu'il doit faire le vànt +que l'Estranger atànd pour partir, il le va trouver, & s'engage de luy +vàndre ce vànt. Ce qu'il fait de cete sorte. Il demànde à l'Estranger +son mouchoir, dans lequel il fait sàmblant de murmurer quelques paroles; +& noüe promptement le mouchoir, comme de peur que les paroles qu'il a +prononcées ne s'envolent. Il luy rànd apres cela son mouchoir noüé, & +luy recommande de le garder tel qu'il le reçoit avec grand soin: +l'asseurant qu'il aura le vànt bon, durant tout son voyage. Or il arrive +quelque fois, que ce vànt soufle le làndemain. Mais le plus souvent ce +mesme vànt change apres que l'Estranger est party, & qu'il est engagé en +pleine mer. Ou s'il est assailly de quelque tàmpeste, comme il arrive +bien souvent aussi, l'Estranger se trouve fort ambarassé des Diables +qu'il croit porter dans sa poche: Car il n'ose les jeter dans la mer, & +fait consciànce de les garder. Que si, dit Angrimus, il est arrivé de +cent fois une, que le vànt ait conduit l'Estranger là où il devoit aler; +cete seule fois autorise l'erreur contre cent autres experiànces +contraires. Et l'erreur se respànd par celuy qui dit hardiment, parce +qu'il le croit ainsi, qu'il a acheté le vànt en Islande, & que ce vànt +l'a mené à bon port chez luy. + +XVI. Quoy que ces sortes de contes ne fassent aucune impression sur des +Esprits raisonnables, ils ne laissent pas d'estre divertissâns. Et il y +a du plaisir d'entàndre ce que l'on en dit, & ce que l'on en croit. Car +on ne le diroit pas, si on ne le croyoit. Blefkenius raconte, qu'il y a +des Magiciens en Islande, qui ont le pouvoir d'arrester en pléne mer, +des vaisseaux qui vont à plénes voiles. Il narre aussi, que ceux qui +sont arrestez, se servent pour contrecharme, de certaines sufumigations +puantes, dont il fait les descriptions; avec lesqueles, dit-il, ceux qui +sont retenus chassent les Demons qui les retiennent; & les vaisseaux +desenchantez reprenent leur cours. Si le charme est bien invànté, le +contre-charme ne l'est pas moins. Revenons à ce qui est de plus serieux +dans l'histoire de l'Islande. + +XVII. L'anciéne Islande estoit divisée en quatre Provinces, selon les +quatre parties du monde. Chaque Province estoit divisée en trois +Bailliages, que les Islandois apelent _Repes_: excepté la Province +Septàntrionale, laquelle comme la plus grande, & la plus importante, en +avoit quatre. Et chaque Bailliage estoit subdivisé en six, sept, huit, +ou dix Judicatures, selon son estàndüe. Chaque Province assàmbloit ses +Bailliages une fois l'année. Et la convocation se faisoit par de petites +croix de bois, que le Gouverneur de la Province envoyoit à ses Baillifs, +que les Baillifs distribuoient à leurs Juges, & que les Juges faisoient +courir par les familles de ceux qui se devoient trouver à ces +assàmblées. Le Chef de la Justice de l'Islande, qui presidoit aux quatre +Provinces, & qui estoit comme le Souverain de l'Islande, son +_Nomophylax_, & le conservateur de ses loix, assàmbloit aussi en certain +temps les Estats generaux de l'Isle. Et la convocation se faisoit par +quatre haches de bois, que ce Chef envoyoit aux Gouverneurs des quatre +Provinces. + +XVII. Il y avoit dans chaque Bailliage trois Tàmples principaux, où la +Justice se ràndoit, & où le culte de leurs Dieux se faisoit; à cause de +quoy la charge de Baillif s'apeloit _Godorp_, qui signifie divine. Leur +principal soin estoit, de pourvoir à la necessité des pauvres, qui est +tres grande dans un païs pauvre. D'empescher que les pauvres d'une Repe, +ne courussent à l'autre; & de refrener la liçànce des Mandians +volontaires, contre lesquels les loix estoient rigoureuses. Car il +estoit permis de les tuer, ou de les chastrer, impunément; de peur +qu'ils ne multipliassent, & ne fissent d'autres coquins comme eux. Il +estoit mesme defàndu, sur pêne de l'exil, à un homme pauvre de se marier +avec une fàme pauvre comme luy. Et il n'estoit pas permis sur la mesme +pêne, à celuy qui n'avoit dequoy que pour luy seul, de pràndre une fàme +qui n'avoit pas dequoy pour elle. + +XVIII. Cet ordre Aristocratique de gouvernemànt, & de Justice, a duré +parmy les Islandois, jusques à l'an de Grace 1263. que les Roys de +Norvege se firent maîtres de l'Isle, & la ràndirent tributaire, par la +mauvaise intelligence des Islandois, qui faisoient entr'eux, des +brigues, & des seditions, pour le gouvernemànt. Les Roys de Danemarck, +ayant reduit en suite le Royaume de Norvege en Province, ont donné des +Viceroys à ces peuples, qui n'ont retenu depuis ce temps-là, qu'une +ombre legere de leur anciene forme d'Estat. La demeure de ces Viceroys +est à la partie Occidàntale de l'Islande, dans un Chasteau, nommé +_Besestat_. Ils ne sont pourtant pas obligez à faire residànce actuele +dans l'Isle, qu'en cas de necessité; & n'y vont qu'une fois l'année, +pour en recevoir les tribûs, qui consistent aux mesmes choses, dont j'ay +dit cy dessus que les Islandois font commerce & eschange avec les +Estrangers: Et dont le Roy de Danemark pourvoit une bonne partie de ses +navires, soit pour nourrir, soit pour habiller ses matelots. Le dernier +Viceroy d'Islande, estoit M. Prosmont, Amiral de la derniere flote +Danoise, que les Suedois défirent sur cete mer, il y a environ trois +mois. Il se batit vaillamment, & mourut sur son bord l'espée à la main, +ayant refusé le quartier que les Enemis de son Roy luy voulurent donner. + +XIX. Angrimus Jonas ne pose l'Islande Chrestiene, qu'en l'an 1000. de +nôtre salut. Ce n'est pas qu'il n'y ait eu des Chrestiens long temps +devant, dans cete Isle. Mais il dit que le Paganisme n'en fût absolument +bany qu'en ce temps-là. Les Islandois payens ont adoré entr'autres +Dieux, _Thor_, & _Odin_. _Thor_, estoit comme le Jupiter; & _Odin_, +comme le Mercure des anciens Grecs & Latins. Ils nomment encore leur +Jeudy, _Thorsdag_, qui est le _dies Jouis_, & le Mercredy, _Odensdagur_, +qui est le _dies Mercurii_. Les Autels consacrez à ces Dieux estoient +revestus de fer, où bruloit un feu perpetuel. Et sur l'Autel, il y avoit +un vase d'airain, dans lequel on versoit le sang des sacrifices, & dont +on aspergeoit les assistans. Il y avoit au costé de ce vase un aneau +d'argent, du poids de vint onces, qu'ils frotoient du sang de l'hostie, +& qu'ils empoignoient quand ils vouloient faire quelque sermànt, ou +solànnel, ou d'importance. Leurs Annales portent, qu'ils ont sacrifié +des hommes à leurs Idoles. Ils les escrasoient sur des rochers, ou les +jetoient dans des puis profons, creusez, & destinez pour cela, à +l'entrée de leurs Tàmples. Et comme les Islandois payens avoient basty +deux principaux Tàmples, dediez à leurs faux Dieux, aux deux parties, +Septàntrionale, & Meridionale, de leur Isle. Les Islandois Chrestiens +ont estably les deux, & les seuls Eveschez qu'ils ont, aux mesmes +endroits de leur Isle: Savoir, l'Evesché de _Hole_, au Nort; & celuy de +_Schalhold_, au Midy. Ils professent maintenant la mesme confession +d'Ausbourg, que professe tout le Danemarck. + +XX. Les anciens Islandois estoient de haute stature, forts, adroits, & +vaillans; grâns gladiateurs, & grâns Pyrates. La Monomachie estoit +autorisée parmi eux; & ils ne refusoient qui que ce fust, qui les +voulust combatre seul à seul. Ils vuidoient leurs procez par le duel; +Auquel celuy qui estoit vaincu, perdoit la chose contestée; & qui +refusoit le combat, la perdoit comme s'il eust esté vaincu. C'estoit un +moyen legitime pour aquerir des possessions parmi eux. Car de deux +Gladiateurs qui se batoient, celuy qui avoit tué ou vaincu son homme, +estoit maître de son bien. Il n'y avoit qu'une resource pour les +heritiers legitimes du defunt, ou du vaincu, qui estoit; que l'on menoit +un grand Toreau au victorieux, & s'il ne l'assommoit pas d'un seul coup, +il ne tenoit rien. + +XXI. Avec ce que les Islandois estoient de grande force, & de grand +coeur; ils estoient spirituels, & si curieux, qu'ils conservoient avec +soin les memoires qu'ils recueilloient de toutes parts, des choses +memorables qui se passoient dans tous les Royaumes voisins. Ce qui a +obligé le bon Angrimus à dire dans son _Specimen Islandicum_, parlant de +ses compatriotes, qu'ils sont, _Ad totius Europæ res historicas lyncei._ +Et de fait, Saxo Grammaticus dans la preface de son histoire Danoise, +avoüe qu'il s'est tres utilement servy des memoires qu'il a pris dans +les Annales des Islandois, qu'il apele, _Tylenses_. Le Docteur Vormius +m'a asseuré que ces Annales sont tres-curieuses, & qu'il y a des raretez +exquises des choses ancienes qui se sont faites dans les Orcades, dans +les Hebrides, dans l'Escosse, & dans l'Angleterre; & mesme chez les +anciens Ducs de Normandie; par cete raison sans doute, que les Islandois +ont esté autrefois puissans sur la mer Deucaledoniene, ou Escossoise, & +qu'ils ont peu avoir aussi des commerces particuliers dans notre +Normandie. + +XXII. Les plus ancienes histoires Islandoises & auquelles les Islandois +adjoutent plus de foy, sont celes qui sont composées en vers. Sur quoy, +Monsieur, vous remarquerez, s'il vous plaist, que les anciens Rois, & +Capitaines du Nort, qui aloient à la guerre, menoient toujours quelque +Poëte avec eux, pour composer des vers sur le sujêt de leurs victoires. +Ces Vers se chantoient par les soldats de l'armée, & se repàndoient par +toutes les contrées voisines. Or les Islandois ont esté de tout temps +renommez excellâns Poëtes, par tous leurs voisins. Et l'on a creu qu'il +y avoit une certaine vertu Magique dans leurs vers, capable d'evoquer +les Demons des Enfers, & d'arracher les Planetes du Ciel. Leurs Poëtes +naissent Poëtes, & ne le devienent pas par estude. Car le meilleur +esprit qui soit parmi eux, ne sauroit composer des vers, s'il n'a le don +naturel de les faire, tant les regles de leur Poësie sont severes & +contraintes. Mais ceux qui ont cete vertu naturele, les composent avec +tant de facilité, que leurs discours ordinaires sont des vers. La Verve +prànd ces Poëtes aux nouveles Lunes. Et quand cete fureur les saisit, +ils ont le visage esgaré, les yeux enfoncez, la couleur pasle; & +ressàmblent à la Sibile Cumée, tele que Virgile nous l'a descrite. Il +fait en ce temps-là tres mauvais avoir à faire avec ces possedez. Car la +morsure des chiens enragez, n'est pas plus dangereuse, que la médisance +de ces Poëtes. + +XXIII. Je vous diray à ce propos, ce que le Docteur Vormius m'en a +raconté. Il y a quelques années, qu'estant Recteur de l'Academie de +Copenhague, un Escolier Islandois se plaignit à luy, que son Lansman & +camarade, l'avoit outragé dans des vers difamatoires. Le Recteur apela +le Poëte, qui avoüa les vers, mais nia qu'ils fussent faits contre son +camarade. Et de fait M. Vormius n'y voyoit quoy que ce soit, dont le +Lansman se dût ofàncer, selon la connoissance qu'il a du langage +Islandois, qui est fondé sur l'anciene langue Runique. L'Escolier ofàncé +voyant que le Recteur croyoit ce que luy disoit le Poëte, se mit à +pleurer chaudement, & à luy dire, qu'il estoit perdu s'il l'abandonnoit. +Et là dessus luy fit compràndre, par un destour estrange de figures, & +de fables, les mêdisances qui estoient contenües dans cete Satyre. Luy +dit, qu'il passeroit pour un infame en Islande, si ces vers y estoient +portez; que ses biens en déperiroient; & que cete poësie estoit tele, +qu'en quelque lieu du monde où il sût aller, le charme, ou le sortilege +de ces vers le suivroit par tout, & le feroit mourir. Le Docteur Vormius +esmeu de la frayeur de ce jeune homme, tira le Poëte à part; luy mit +devant les yeux les devoirs de la charité Chrestiene, & les rigueurs des +loix de Danemarck, qui punissent les sorciers de suplices tres cruels: +Et l'ayant menacé de le metre entre les mains de la Justice, si par +malheur son camarade tomboit malade de l'aprehànsion qu'il avoit; il luy +imprima une tele peur, qu'il avoüa la malice de ses vers, les deschira, +promit de ne les dire à personne, & courut embrasser son camarade, qui +tesmoigna une joye non-pareille d'avoir fait sa paix avec le Poëte. + +XXIV. Les Poëtes Islandois ont un Mitologique de leurs fables, qu'ils +apelent _Edda_: Dans lequel ils posent pour Principe eternel, un Geant +qu'ils apelent _Immer_. Et disent, que du Caos sortirent de petits +hommes, qui se jeterent sur le Geant, & le mirent en pieces. Que de son +crane, ils firent le Ciel; de son oeil droit, le Soleil; de son oeil +gauche, la Lune; de ses espaules, les Montagnes; de ses os, les Rochers; +de sa vessie, la Mer; de son urine, les Rivieres; Et ainsi de toutes les +autres parties de son corps. De sorte, que ces Poëtes apelent le Ciel, +le crane d'Immer; le Soleil, son oeil droit; la Lune, son oeil gauche; +les Rochers, ses os; les Montagnes, ses espaules; la Mer, sa vessie; les +Rivieres, son urine, &c. Le Docteur Vormius m'a fait voir une vieille +copie de l'Edda, escrite en Islandois, de la main d'un Islandois, & dont +il m'a expliqué les galanteries que j'ay recueillies, pour vous les +escrire. + +XXV. Les Islandois, à ce que disent leurs Annales, ont mis autrefois de +grandes flotes sur la mer, qui donnoient de la jalousie aux Rois de +Norvege, & de Danemark. Ils n'ont pas maintenant dequoy faire de petits +bateaux de pescheurs. Ils ont eu le temps passé de grâns commerces dans +tous les Royaumes voisins. Ils ne sortent maintenant de leur Isle, que +pour venir estudier à Copenhague; avec un desir si violànt de retourner +en leur païs, que les Danois n'en peuvent retenir pas un pour leur +servir de Prestres, ou de Prescheurs. Ce qu'ils ont tànté diverses fois, +parce qu'il y en a qui ont l'esprit bon, & qui reüssissent dans leurs +estudes. On a beau leur represànter la pauvreté de leur Isle, & les +delices des climats qui sont plus doux. Ils sont acoquinez à leur +misere, & la preferent à tous les autres plaisirs. Il y a douze ou +quinze Escoliers dans cete Academie, que nous voyons quelque fois. Ils +sont communément petits & floüets, quoy que Blefkenius die, qu'il a veu +en Islande un Islandois si fort, qu'il prenoît une tonne de biere, +mesure de Hambourg, & la portoit à sa bouche pour boire, comme il auroit +pris un de nos barils. + +XXVI. Les Islandois retienent, comme j'ay dit, quelque ombre legere de +l'ancien gouvernemànt de leurs peres. Mais leurs loix sont meslées de +tant d'autres loix, de Norvege, & de Danemark; qu'estant forcez +d'observer les dernieres, & voulant garder les premieres, ils s'engagent +dans mille chicanes, sur l'explication, & concordance de leur droit, +avec celuy de Danemark. Ce qui a obligé le bon Angrimus à dire de fort +bonne grace, qu'il n'y a pas moins de Pantimomies dans le droit +Islandois, qu'il y a d'antinomies dans le droit Romain. + +XXVII. Les Islandois de ce temps habitent leur Isle comme leurs Peres +l'habitoient, dans des maisons esparses, qui ça, qui là, de peur du feu, +estant basties de bois. Leurs fenestres sont d'ordinaire, des trous sur +les toits, parce que leurs maisons sont fort basses, & qu'il y en a +mesme plusieurs d'enfoncées dans la terre, à-cause des vàns. Leurs toits +sont couverts, comme ceux de Suede, d'escorces de bouleau, comblées de +gazons. Tele estoit la cabane de Titire, dans les Bucoliques de Virgile. + + _Pauperis & tuguri congestum cespite culmen._ + +Les Islandois sont cachez comme des blereaux dans ces maisons, où ils +vivent au delà de cent ans, & ne se servent ni de Medecins, ni de +medecines. + +XXVIII. Il n'y a dans toute l'Islande que deux vilages, aux deux +Eveschez, de Hole, & de Schalholt; dont le plus grand, qui est celuy de +Hole, ne consiste qu'en fort peu de maisons contiguës. Et comme il n'y a +ni viles, ni vilages dans l'Islande, il n'y a point de grâns chemins. Ce +qui oblige ceux qui voyagent dans cete Isle, à se servir de boussoles, +pour aler d'une Province à l'autre, & à planter des balises aux endroits +où il y a des goufres de nege, & où l'on tomberoit, si l'on n'y metoit +ces marques. Les Islandois n'habitent d'ordinaire, que sur les rivages +de la mer, ou prés des rivieres, à-cause de la pesche, & des pasturages, +& le milieu de l'Isle est comme desert. Il y a un Colege à Hole, où les +enfans estudient jusques à la Retorique, & vienent à Copenhague, faire +leur cours de Filosofie, & de Teologie. Il y a une Imprimerie, où depuis +peu l'on a imprimé le vieux Testamànt, traduit en Islandois. Le nouveau +n'est pas achevé, faute de papier; apres lequel il y a long temps que +les Imprimeurs crient, mais ils crient de si loin, qu'on ne les entànd +point. + +XXIX. L'Evesché de Hole a esté pourveu de grâns Evesques, dont le +Catalogue est escrit, dans la Crimogée d'Angrimus Jonas. Et entre +autres, du dernier mort Gundebrand de Torlac, que j'ay cy-dessus +màntionné, homme de grand savoir, & de grande probité. Angrimus Jonas a +esté son Coadjuteur, & a refusé l'Evesché qu'il devoit avoir apres la +mort de Gundebrand, & que le Roy de Danemark luy vouloit donner. Il a +prié le Roy de l'en dispànser, tant pour se retirer de l'envie, que pour +vaquer à ses estudes avec plus de repos. Le bon homme est vivant. Le +Docteur Vormius son bon amy, m'a assuré qu'il a plus de quatre-vints dix +ans: Et m'a dit de plus, qu'il n'y a que quatre ans qu'il s'est remarié +avec une jeune fille. Il est savant, & fort homme de bien, en grande +estime parmy tous les doctes, & tous les curieux de la contrée du Nort; +& le sera de tous ceux qui le connoitront, par les beaux livres qu'il a +faits. + +XXX. J'obmetois de vous dire une particularité de l'Esprit des +Islandois, qui n'est pas à mespriser. C'est qu'ils sont tous joüeurs +d'eschets, & qu'il n'est point de si chetif païsan en Islande, qui n'ait +chez luy son jeu d'eschets, faits de sa main, & d'os de poisson, taillé +à la pointe de son couteau. La diferànce qu'il y a de leurs pieces aux +nôtres, est, que nos Fous sont des Evesques parmy eux; & qu'ils tienent +que les Eclesiastiques doivent estre prés de la personne des Rois. Leurs +Rocs sont de petits Capitaines, que les Escoliers Islandois qui sont +icy, apelent _Centuriones_. Ils sont represàntez, l'espée au costé, les +joües enflées, & sonnant du Cor, qu'ils tienent des deux mains. J'aurois +à vous faire un long discours sur le sujet des Cors, que les Capitaines +du Nort portoient à la guerre, pareils à celuy de nostre Roland: Et pour +pràndre la chose de plus haut, tel qu'estoit le Cor, ou la Trompete de +Misene, de qui Virgile a dit; _Hectoris hic magni fuerat comes._ Où l'on +voit un Trompete camarade d'Hector. C'est de là sans doute, que les +Trompetes Alemans, & de toutes ces contrées, ne passent pas pour valets, +comme ils font ordinairement en France; mais pour oficiers des +compagnies où ils servent. Je reserve de vous en parler à une autre +ocasion. Reprenons le discours de nos Eschets. + +XXXI. Ce jeu n'est pas seulement ancien, & commun, chez les Islandois, +mais dans tous les païs du Nort. La Cronique de Norvege raporte, que le +Geant Drofon, qui avoit nourry Heralde le Chevelu, tout ainsi que Chiron +avoit nourry Achile, ayant oüy parler des grâns exploits que faisoit son +Nourrisson, estant Roy de Norvege, luy envoya des presâns de grand prix: +Et entr'autres, la Cronique fait màntion d'un jeu d'eschets, tres riche, +& tres beau. Ce Heralde regnoit environ l'an de Grace, 870. Et si +Encolpe dans Petrone, a eu la curiosité d'escrire, qu'il avoit veu joüer +Trimalcion aux dames, sur un Tablier de Terebinte & de Cristal, avec des +dames d'or & d'argent: Je vous diray que j'ay eu l'honneur de joüer aux +Eschets avec Madame la Contesse Eleonor, fille du Roy de Danemark, & +fàme de Monsieur le Conte Wlfeld, Grand Maitre, & premier Ministre du +Royaume, sur un Tablier d'Ambre blanc & jaune, avec des pieces d'or, +esmaillées de mesmes couleurs que le Tablier, & tres curieusement +travaillées. Les Rois & les Reines, sont assis sur des Trônes, avec le +Manteau Royal, la Couronne en teste, & le Septre à la main. Les Evesques +sont richement mitrez. Les Chevaliers sont montez sur des chevaux bien +faits, & bien harnachez. Les Rocs, sont des Elefans sur lesquels il y a +des Tours. Et les Pions sont de petits Mousquetaires qui ont couché en +joüe, & qui sàmblent atàndre le commàndemànt pour tirer. + +XXXII. Je vous ay dit, que la langue des Islandois est fondée sur +l'anciene langue Runique. Le Docteur Vormius, qui entànd ce Runique, & +qui en a fait un livre, m'a asseuré que l'Islandois est le plus pur +Runique que nous ayons. Pour preuve de cela, les caracteres Islandois +dont Blefkenius a donné un Alfabet dans sa Relation, sont Runiques: Et +le mesme dit, que parmy ces caracteres, il y en a d'hyeroglifiques, qui +signifient des mots entiers. Le bon homme Angrimus s'est estàndu sur ce +chapitre dans sa Crimogée. Et parce que ce livre est fort rare en ce +païs, & qu'il l'est sans doute au lieu où vous estes; vous aurez +agreable que je vous entretiene de la lecture que j'en ay faite: Car en +vous descouvrant l'antiquité de la langue Islandoise, elle nous donne +une grande connoissance des antiquitez du Nort. + +XXXIII. Angrimus dit, que les Annales d'Islande, qui parlent des +premiers habitans du monde Arctique, les font venir d'un Prince +Asiatique, nommé _Odin_, que d'autres ont dit _Ottin_; lequel poussé par +les armées Romaines, que Pompée commàndoit dans la Frigie mineure, prit +la route du Nort, & se vint ràndre en ces quartiers, avec des troupes +Frigienes qui le suivirent. Et le bon Angrimus avoüe, que l'epoque de +ses Annales Islandiques, ne s'estànd pas plus avant que d'Odin. Il +assure neanmoins, que beaucoup d'autres peuples du Nort, en ont de plus +ancienes: & que leurs Histoires font màntion d'un Prince apelé _Norus_, +qui donna les premieres loix à la Norvege, & l'erigea en Royaume. Que +Norus estoit fils de Thorré, Roy de Gotland, & de Finland, le plus +grand, le plus vertueux, & le plus excellànt Prince de son siecle. Que +ses peuples l'adorerent comme un Dieu apres sa mort. Que la Norvege +apela le mois de Janvier, _Thorré_, de son nom. Et que ce nom est ancore +aujourd'huy retenu dans l'Islande. Que le Roy Thorré eut une fille d'une +grande beauté, nommée _Goa_, qui fut enlevée par un Prince estranger. +Que son frere Norus courut apres le ravisseur. Et que le mois suivant +celuy de Janvier fut nommé, _Goa_; qui est le mesme nom dont se servent +ancore aujourd'huy les Islandois, pour le mois de Février. Angrimus fait +en suite une carte genealogique des predecesseurs de Norus, qui ont esté +mis par les peuples du Nort au nombre des Dieux, qui de la mer, qui des +vàns, qui de la nege, qui du froid; Et d'un entr'autres qu'ils adorerent +sous le nom de Dieu du feu, qui n'estoit pas mal fait, & boiteux comme +le Vulcan des Grecs, mais le mieux formé, & le plus beau de tous les +hommes; qu'ils apelerent pour sa grande beauté, _Halogie_; c'est à dire +grande & bele flame. La genealogie dessànd jusques à un neveu de Norus, +apelé _Gilve_: Auquel temps, dit la Cronique, le grand Odin Asiatique +entra dans le Nort. + +XXXIV. Cete diversité d'Annales a obligé Angrimus d'aler ancore plus +avant, que ces premiers Rois de Norvege: Et de raporter l'origine des +peuples du Septàntrion aux anciens Geans Cananeens, que Josué chassa de +la terre promise, & qui vindrent peupler cete contrée, de Geans, tels +qu'ont esté les premiers habitans du Monde Arctique, & d'où l'on croit +que sont derivez les premiers Gots, qui signifient, _Geans_. Or, +Monsieur, il ne sera pas hors de propos, que je vous die deux mots en +cét endroit, & de ce grand Odin Asiatique, & de l'opinion receüe en ce +païs, que les premiers hommes du Nort ont esté Cananeens. + +XXXV. Le grand Odin Asiatique a esté adoré dans tout le Septàntrion, +sous le nom de Mercure, à cause de son excellànt esprit. On croit que +c'est le premier Auteur de la Poësie, & de la Magie Septàntrionale, si +celebre, & si renommée, par tout ailleurs. Je vous ay parlé de sa +Poësie; & j'aurois beaucoup de choses à vous dire de sa Magie: Mais le +sujet merite une narration particuliere, que je reserve à une autre +fois. Je me contànteray de vous dire maintenant, que je ne me puis assez +estonner de la negligeance de quantité d'honnestes gens, qui suivent +avec si peu de reflexion des erreurs inveterées, & s'y laissent emporter +sans resistànce. Jusques là mesme, que plus ces erreurs choquent le bon +sens, & moins elles ont de vray-sàmblance, plus ils les croyent, & plus +ils taschent de les faire acroire aux autres. Car, Monsieur, quele +aparànce y a-t'il de pouvoir acommoder tous les contes que l'on fait +d'Odin Asiatique; & quel raport peuvent avoir des fables si fables, avec +le siecle de Pompée, qui est un siecle si connu, & si historique. + +XXXVI. Mais n'admirez vous pas ceux qui parlent des premiers fondateurs +des Nations, ou des Grâns hommes de l'antiquité, & qui les font Geans. +On diroit qu'ils parlent de quelques Loûs, que l'on fait toujours plus +grâns qu'ils ne sont. Hercule à ce qu'on dit, estoit trois fois plus +grand que les autres hommes. Virgile fait Enée & Turne, hauts comme des +montagnes. _Quantus Athos, aut quantus Erix._ Le mesme compare Pandarus, +& Bitias, à deux grâns chesnes. Tous les Portraits, & toutes les statuës +qui se voyent de Charlemagne, dans les Tàmples des Alemâns, sont +beaucoup plus grandes que l'ordinaire des hommes. Et j'ay veu un Roland +élevé en colosse de bois, au milieu de la place de Breme, de la hauteur +d'une Pique. Saxo Grammaticus a fait ses premiers Danois, Geans. +Joannes, & Olaus Magnus, freres, & Historiens Suedois, ont fait leurs +premiers Suedois, Geans. Angrimus Jonas Islandois, a fait ses premiers +Islandois Geans. Il dit que, _Got_, signifie, _Geant_. Et que les +premiers Gots estoient Geans. Et parce que les premiers Geans, dont la +Bible parle depuis le deluge, sont les Geans Cananeens, que Josué défit, +& chassa de la Terre Sainte: Il veut que ces Geans se soient retirez +dans les païs froids du Septàntrion; parce qu'il faisoit trop chaud pour +eux dans la Palestine. + +XXXVII. Les deux freres Suedois, & qui ont esté l'un apres l'autre +Archevesques d'Upsal, vont plus avant qu'Angrimus Jonas; & déterminent, +que les premiers Suedois sont dessàndus des enfans de Jafet. Ils +pretàndent mesme avoir demontré que la ville d'Upsal a esté bastie du +temps d'Abraham. Je m'estonne qu'Angrimus Jonas ne les ait suivis; & +qu'il n'ait fait sortir les premiers habitans de son Isle, de la mesme +tige de Jafet. Et cela avec d'autant plus de vray-sàmblance, qu'il est +escrit des enfans de Jafet au chap. 10. de la Genese. _Ab his divisæ +sunt Insulæ gentium, in regionibus suis, unusquisque secundum linguam +suam, & familias suas, in nationibus suis._ Car l'opinion estant receüe +& ortodoxe, que les enfans de Noé ont repeuplé le monde apres le deluge, +& que les enfans de Jafet ont particulierement repeuplé toutes les Isles +du monde; Angrimus pouvoit dire avec plus de certitude des premiers +habitans de son Isle, ce que Joannes & Olaus Magnus, avoient dit des +premiers habitans de la Suede: & les faire sortir sans hesiter, de la +branche de Jafet, puis que la Genese autorisoit plus fortement sa +conjecture pour son Isle, qu'elle n'autorisoit cele des Suedois pour +leur terre ferme. Et il s'ensuivroit de cela aussi, que l'Islande auroit +peu estre habitée long temps devant la venüe des Geans Cananeens, dans +le païs du Nort. + +XXXVIII. A vous dire ce que je pànse de ceux qui recherchent trop +exactement, quels ont esté les premiers hommes qui ont repeuplé le monde +apres le deluge: Je croy, Monsieur, que leur curiosité est vaine & +inutile, parce qu'on ne le peut savoir: & que toute sorte d'histoire +nous manquant pour cela, ce que l'on en peut dire, n'est fondé que sur +des conjectures, ou sur le raport de quelque Cronique, fabuleuse, ou +historique, mal conceüe, & plus mal expliquée. En quoy je ne pretàns pas +contredire le seul M. Angrimus, que j'honore, & que j'estime infiniment. +Le vice est general. Il n'est pas le premier qui a fait sortir les +premiers hommes du Nort, des Geans Cananeens. Et ce qui l'a d'autant +plus engagé dans cete erreur, sur l'opinion receüe; est, qu'il a creu +avoir trouvé quelques mots Islandois, qui avoient du raport avec +quelques mots de la langue Hebraïque, que l'on a apelée, _le langage de +Canaan_, depuis que les Juifs se ràndirent maîtres de la terre promise, +& qu'ils en chasserent les Geans Cananeens. Mais le bon homme n'a pas +consideré, que ces Geans ne parloient pas Hebreu, que l'Hebreu leur +estoit estranger: Et qu'ils n'ont peu porter dans le Septàntrion, quand +mesme ils l'auroient habité, l'usage d'une langue, qu'ils n'entàndoient, +& qu'ils ne parloient pas. + +XXXIX. Ce que je dis vous fera remarquer de sàmblables béveües, dans les +escrits de quelques savâns hommes, & grâns Critiques de nostre siecle, +qui ont cherché l'origine des premiers peuples, dans l'origine, ou dans +l'etimologie de certains mots, Alemâns, ou Hebreux, qu'ils ont creu +avoir quelque raport, ou avec le langage, ou avec les noms de ces mesmes +peuples. M. Grotius a escrit dans la dissertation qu'il a faite de +l'origine des peuples de l'Amerique, que les Americains ont esté Alemâns +d'origine; par cete raison, qu'ils ont beaucoup des mots, qui finissent +en _lan_: & que _land_, est un mot Alemân. Et parce qu'il y a des +peuples dans l'Amerique, que l'on apele _Alavardes_; que M. Laet dit +avoir esté ainsi apelez, d'un Capitaine Espagnol, nommé _Alvarado_, qui +les conquit. M. Grotius asseure, que les Americains _Alavardes_, ont +esté originaires Lombards, & qu'ils ont esté apelez, _Alavardes_, de +Lombards qu'ils estoient, par la mesme corruption de langage, à ce qu'il +dit, que les François d'aujourd'huy apelent _Halebardes_, les armes des +Lombards, que les anciens François apeloient, _Lombardes_. + +XXXX. C'est sur de pareilles origines, & sur de sàmblables conjectures, +que M. Bochard, non moins savant que M. Grotius, a composé le docte +livre qu'il a fait, & qu'il a intitulé, _Phaleg_, parce qu'il contient +le partage, & les premieres habitations de toutes les terres du monde. +Et je ne puis assez admirer la subtilité de son esprit, dans la +connoissance qu'il a des langues Oriàntales, d'avoir trouvé dans la +langue Hebraïque, l'interpretation des vers Cartaginois qui se lisent +dans le Poenulus de Plaute. Mais quoy que ses conjectures soient fort +ingenieuses, je ne saurois croire que ce Cartaginois ait esté de +l'hebreu. La raison est, que Didon qui a basti Cartage, estoit +Feniciene: Que le langage Fenicien a esté diferànt de l'Hebraïque; & +qu'il ne se peut que le Cartaginois que l'on parloit du temps de Plaute, +ait esté, je ne dis pas de l'Hebreu, diferànt du Fenicien; mais que +ç'ait esté le mesme Fenicien, que l'on parloit du temps de Didon. M. +Samuel Petit autre savânt homme, & grand Critique, avoit trouvé avant M. +Bochard, une autre explication de Plaute, dans la mesme Comedie, & +d'autres paroles que celes de M. Bochard. Ce qui me fait croire qu'un +troisiesme intelligent comme eux dans la langue Hebraïque, trouveroit +s'il vouloit, un troisiesme sens dans le mesme Cartaginois de Plaute, +par des transpositions de letres, & de poincts, dont ces Messieurs se +sont servis, & que l'usage permet aux Critiques de la langue Hebraïque; +a qui l'on fait dire, comme a des cloches, tout ce que l'on veut, par +une sàmblable liçànce. + +XXXXI. Vous excuserez, Monsieur, la digression que j'ay faite, parce que +je ne l'ay pas creüe esloignée de mon sujet. Et que le bon homme, +Angrimus dans l'etimologie qu'il a cherchée de quelques mots Islandois +chez les Hebreux, a suivi une erreur ordinaire aux Doctes comme luy. Il +n'en doit pas estre creu, non plus que les autres; puis qu'il n'est rien +de si trompeur, ni de moins solide, que des conjectures fondées sur de +sàmblables etimologies. + +XXXXII. Je croyois qu'Angrimus Jonas feroit sortir ses premiers +Islandois des mesmes Geans Cananeens, qui avoient peuplé selon +luy-mesme, toutes les contrées du Nort. Mais il n'a pas voulu que +l'Islande ait esté habitée de ce temps-là. Ce qu'il en a dit est +curieux, & merite de vous estre escrit. Il dit que l'Islande a esté +premierement descouverte par un Naddocus, qui aloit aux Isles de Fare, & +fut jeté par la tàmpeste à la côste Oriàntale de l'Islande, qu'il nomma, +_Snelande_, à cause des hautes neges qu'il y trouva. Mais Naddocus ne +s'y arresta pas. Le second qui la descouvrit, fut un Suedois nommé +Gardarus, qui ala chercher cete Isle, sur ce qu'il en avoit oüy dire à +Naddocus, & l'ayant trouvée en l'an 864. y passa l'Hyver, & apela l'Isle +_Gardarsholm_: c'est à dire, l'Isle de Gardarus. Le troisiesme qui la +descouvrit, fut un Pirate renommé, de Norvege, nommé _Flocco_, qui se +servit d'une invàntion tres-bele, pour trouver cete Isle, sur le raport +qui luy en avoit esté fait. On ne savoit encore en ce temps-là quoy que +ce soit de l'aiguille aimantée, ni de l'usage du compas. Et comme il +aloit d'une Isle à une autre, sans descouvrir cele qu'il cherchoit. Il +prit trois Corbeaux, en partant de l'Isle de Hetland, une des Orcades; & +en lascha un, lors qu'il crût estre bien avant en mer. Mais il connut +qu'il n'estoit pas si esloigné de terre qu'il pànsoit, parce que le +Corbeau reprit la route de Hetland, & s'y envola. Il poussa plus avant +dans la mer, & lascha le second Corbeau, qui roda de tous costez, & ne +voyant pas de terre retourna dans le vaisseau. Il ne fut pas trompé au +troisiesme Corbeau, qui descouvrit l'Isle, & fondit dessus. Flocco +l'ayant suivy des yeux & des voiles; car il avoit le vànt favorable; +aborda heureusement à la partie Oriàntale de Gardarsholm, où il passa +l'Hyver; & le Printemps venu, se voyant assiegé des glaces, que les +Islandois apelent Groenlandiques, il donna le nom _d'Islande_, à cete +Isle, qui signifie le païs des glaces. Et ce troisiesme nom luy est +demeuré. Flocco passa un autre hyver dans la partie Meridionale de +l'Islande; mais n'y ayant pas trouvé son conte, non plus qu'à +l'Oriàntale, il retourna en Norvege, où il fut apellé, _Rafnafloke_: +c'est à dire Flocco le Corbeau, à-cause des Corbeaux dont il s'estoit +servy pour descouvrir l'Islande. + +XXXXIII. Le premier fondateur des Islandois, est un Ingulfe, Baron de +Norvege; qui se retira en Islande avec son beau-frere Hiorleifus, pour +avoir tué deux freres des plus grâns Seigneurs de leur contrée. Et comme +c'estoit la coûtume des banis de Norvege, d'arracher les portes des +maisons qu'ils laissoient en leurs païs, & de les emporter avec eux; +Ingulfe estant à la veuë de l'Islande, jeta ses portes dans la mer, pour +aborder où le hazard, & les flots, les pousseroient. Mais il arriva à un +autre endroit, quoy qu'à la mesme partie Meridionale de l'Isle. Il ne +trouva ses portes que trois ans apres. Ce qui l'obligea à changer de +demeure, & à s'arrester au lieu où ses portes s'estoient arrestées. +Ingulfe & son beau-frere, visiterent premierement l'Islande, en l'an de +Grace 870. Et ne l'habiterent que quatre ans apres, en l'an 874. qui est +l'Epoque determinée & definie, dans les Annales de l'Islande, pour la +premiere habitation de cete Isle. Et les mesmes Annales asseurent, +qu'Ingulfe trouva l'Islande _Inculte & deserte_, lors qu'il y arriva. On +remarqua neanmoins, que quelques Mariniers Anglois, ou Irlandois, +avoient mis autre fois pied à terre aux rivages de l'Isle, par quelques +cloches, par quelques croix, & par quelques autres ouvrages faits à la +mode d'Irlande & d'Angleterre, que l'on y avoit laissez, & quelques +livres qui y furent trouvez. On demeure aussi d'acord, que les Irlandois +avoient fait diverses dessàntes dans cete Isle, avant la venüe +d'Ingulfe. Et leurs Annales raportent, que les anciens Islandois +apeloient ces Irlandois, _Papas_. Et nommerent la partie Occidàntale de +l'Islande, _Papey_, parce que les Irlandois avoient acoustumé d'y +aborder, comme à la plus proche, & à la plus commode. + +XXXXIV. Or, Monsieur, sur ce que les Annales d'Islande asseurent +constamment, que l'Islande estoit _inculte & deserte_, lors qu'Ingulfe y +arriva; Angrimus Jonas asseure fortement aussi, que l'Islande n'a jamais +esté habitée avant ce temps-là. Et le bon homme s'emporte avec passion +contre tous ceux qui disent le contraire. C'est un plaisir de lire ce +qu'il a escrit dans son _Specimen Islandicum_, contre Pontanus, & contre +les Auteurs que Pontanus a aleguez, pour prouver que l'Islande estoit +l'anciene Thulé, de laquelle Virgile disoit à Auguste. _Tibi serviat +ultima Thule_. Car dit-il, si nostre Islande estoit cete _ultima Thule_, +elle auroit esté habitée au temps d'Auguste. Et que deviendroit la foy +de nos Annales, qui asseurent qu'elle n'a esté habitée qu'au temps +d'Ingulfe? + +XXXXV. Mais je le prie de se ressouvenir de ce qu'il a luy mesme escrit, +& que je viens d'aleguer; que des mariniers Irlandois avoient acoûtumé +de metre pied à terre en Islande, avant la venuë d'Ingulfe, & que les +anciens Islandois apeloient ces Irlandois, _Papas_. Je le prie de me +dire, qui estoient ces anciens Islandois? J'acorde à Angrimus que +l'Islande ne fut absolument Chrestiene, que quelques années apres la +dessànte d'Ingulfe. Mais il ne peut pas nier, qu'il n'y eust en ce +temps-là beaucoup de Chrestiens dans la contrée du Nort. Les Irlandois +l'estoient. Et Ingulfe en trouva des marques, en arrivant à l'Isle. La +Crimogée remarque, que le beau-frere mesme d'Ingulfe, qui aborda +l'Islande avec luy, s'il n'estoit pas Chrestien, avoit des sàntimàns +Chrestiens. Et il est certain que le Christianisme estoit en ce temps-là +respàndu dans toutes les contrées du Septàntrion, & dans l'Islande +nommément. Ce que je demontreray un peu plus bas. Or cela estant, quel +temps veut donner Angrimus à ces Islandois payens, qui estoient si fort +atachez à leurs ancienes Religions? & principalement à cele de leur +Odin, par lequel ils juroient, & qu'ils apeloient le grand Protecteur +Asiatique. Il est certain que de toutes les superstitions Payenes, les +plus ancienes, sont les sacrifices des hommes; Et j'ay fait voir +cy-dessus, qu'ils ont esté pratiquez avec grande devotion parmy les +Islandois. Leurs Annales disent qu'en la partie Occidàntale de +l'Islande, il y avoit un Cirque, au milieu duquel s'élevoit un grand +Rocher, où ils escrasoient les hommes, & versoient le sang en sacrifice +à leurs Idoles. Ces mesmes Annales remarquent, que cete coutume ayant +esté abolie dans l'Islande, comme elle fut par tout ailleurs, le Rocher +retint plusieurs siecles apres, la couleur rouge du sang humain qui y +avoit esté respandu. Je demande à Angrimus: quel temps il veut donner à +ces _Plusieurs siecles_, dont ses Annales mesmes font màntion? Et je luy +demande, en quel temps ont esté invàntées les Fables de l'Edda, qui sont +si ancienes, & si nées avec les Islandois, qu'elles ne sont presque +point connües des autres peuples du Nort, & du tout point de toutes les +autres Nations du monde. + +XXXXVI. Adjoûtons à cela, Monsieur, que les Annales d'Islande, où se +lisent les voyages de Naddocus, de Gardarus, & de Flocco, avant celuy +d'Ingulfe, ne disent point que l'Islande estoit deserte lors qu'ils y +arriverent. Flocco y a vescu deux ans entiers. Et il est à presumer +qu'il y a vescu des commoditez qui se trouvoient dans un païs habité. +Mais que dira Angrimus à ce qu'il a dit: Que les Islandois ont esté si +curieux, qu'ils ont recueilly dans leurs Annales toutes les histoires +des peuples de l'Europe: Et pour me servir de ses propres termes; Qu'ils +ont esté, _Ad totius Europæ res historicas Lyncei._ C'est ce qu'Herodote +& Platon ont escrit des Egyptiens: Qu'ils avoient dans leurs +Biblioteques les ancienes Histoires de toutes les contrées du monde; Et +que c'estoit par cela mesme que les Egyptiens pretàndoient prouver +l'antiquité prodigieuse de leur nation. Pour autoriser ce qu'Angrimus a +dit de ses Islandois; je vous diray à ce propos, que le Docteur Vormius +a une copie Islandoise des Annales de la partie Occidàntale de +l'Islande, qu'il m'a leüe & expliquée en divers endroits. J'y ay +remarqué diverses histoires de Norvege, de Danemark, de l'Angleterre, +des Orcades, & des Hebrides; & entr'autres, l'irruption des Normâns dans +nostre Normandie, qui est sans date. Apres laquelle vient la dessànte +d'Ingulfe dans l'Islande. D'où il s'ensuit, qu'il y avoit des +Escrivains, & des Croniqueurs dans l'Islande, avant la venuë d'Ingulfe. +Et que l'Islande estoit par consequant habitée avant ce temps-là. + +XXXXVI. Je croy que les Annales d'Islande qui font màntion d'Ingulfe, & +que cite Angrimus, sont veritables. Je croy qu'Ingulfe n'est venu en +Islande qu'en l'an de Grace 874. Et il s'est peu faire que les endroits +de l'Isle Meridionale où il aborda estoient inhabitez, ou par quelque +grande mortalité, ou parce que des Pirates en avoient exterminé les +habitans: Mais il ne s'ensuit pas de là, que toute l'Isle fust +inhabitée. Il est certain qu'Ingulfe seul ne l'a pas peuplée. Car les +Annales mesmes d'Islande asseurent, que diverses Nations voisines & +Meridionales, en ont peuplé diverses parties. Entre lesquels Angrimus +specifie un habitant des Hebrides nommé _Kalmannus_, & dit expressément, +que ce fut le premier qui s'arresta à la partie Occidantale de +l'Islande. Il est remarcable, qu'Angrimus ne raporte aucune date de la +venuë de Kalmannus, non plus que de quantité d'autres Irlandois, +Escossois, & Orcades, qui ont habité les autres parties de nostre Isle. +Et cecy me fait croire, qu'il faut distinguer les Annales de l'Islande, +selon qu'elle a esté Payene, ou Chrestiene. Les Annales de l'Islande +Chrestiene, se doivent pràndre à la venüe d'Ingulfe. Ce que l'Ere +Chrestiene marque evidàmment, par l'an de Grace 874. Les Annales de +l'Islande Payene, n'ont pas de date, & sont d'un temps indéfini. + +XXXXVII. Cela posé, & entàndu de cete sorte, il n'est rien de si aisé +que de concilier l'Islande Payene avec l'Islande Chrestiene, que +d'acommoder les Annales de l'une avec les Annales de l'autre; que +d'acorder Angrimus avec Angrimus mesme; & de l'acorder particulierement +avec Pontanus, qui veut que l'Islande d'aujourd'huy soit la _Thule_ des +Anciens: & le prouve par quantité, d'autoritez, prises de divers Auteurs +Grecs, & Latins; de l'Histoire d'Adam de Breme, qui a escrit en l'an de +Grace 1067. de Saxo Grammaticus, qui l'a suivy de prés; d'Andreas +Velleius, qui a traduit le Saxo en Danois, & qui a toujours pris dans sa +traduction les _Tylenses_ de Saxo, pour les Islandois d'aujourd'huy. +Qu'Angrimus ne die pas qu'Adam de Breme a escrit des sotises dans son +Histoire. Et cele-cy entr'autres. Que de son temps cete vieille +tradition estoit receüe, qu'il y avoit en Islande des glaces si +ancienes, & si seches, qu'elles bruloient quand on les jettoit dans le +feu, comme le charbon que les Flamans apelent _Hoüille_. Il ne s'agit +pas icy de la sotise simplement. Il n'est question que de l'antiquité de +la sotise, & du temps qu'elle a este creüe. Car plus la sotise est +grande, plus nous devons presumer que le temps est vieil, qui l'a mise +en credit. Et cele-cy nous oblige d'autant plus à croire, que l'Islande +estoit connüe de toute ancieneté. Angrimus dira que les Auteurs Gres & +Latins se seroient trompez en la situation precise de l'Isle de Thulé, +s'ils l'avoient prise pour l'Islande. A quoy je respons, que les mesmes +Auteurs ne se sont pas moins trompez dans la description de beaucoup +d'autres endroits, dont eux & nous demeurons d'acord. Il n'est pas icy +question de savoir, si ces Auteurs ont descrit precisément l'Islande, +tele qu'elle a esté, ou qu'elle est maintenant: Mais si l'Islande qu'ils +ont voulu descrire a esté cele dont il s'agit: Et si l'Islande qu'ils +ont cherchée, a esté cele que nous avons. + +XXXXVIII. Ce qui m'oblige d'autant plus à croire, que c'est la mesme +dont nous parlons, est, que Casaubon le croit ainsi: Et qu'il a decidé +dans les doctes Commàntaires qu'il a faits sur Strabon, que la Thulé de +ce grand Geografe, est l'Islande d'aujourd'huy. La chose mesme autorise +cete croyance: En ce que l'Islande est mise aujourd'huy, comme autre +fois, par tous les Geografes, à l'extremité de l'Ocean Deucaledonien, ou +d'Escosse, qui est le Britannique. Et que la Thulé des Anciens a esté +creüe la derniere des Isles Britanniques. C'est une chose connuë de +tous, que l'Escosse a esté apelée Caledoniene, du nom de la grande +forest Caledoniene, de qui il ne reste maintenant que le nom, & pas un +arbre dans toute l'Escosse. Seldenus a escrit, que les Escossois +Septàntrionaux ont esté apelez, _Deucaledoniens_: C'est à dire en leur +langue, noirs & sombres Caledoniens. Et c'est de là sans doute, que +l'Ocean qui lave l'Escosse Septàntrionale, & ses Isles voisines, a esté +apelé _Deucaledonien_; soit pour les ombres perpetueles qui couvrent +cete mer, soit pour l'espaisseur de l'air qui la rànd pesante. A cause +dequoy Pline l'a apelée, _Mare pigrum_. Et Adam de Breme, _Mare +jecoreum, & pulmoneum_. Parce que cete mer a de la pêne à s'émouvoir; & +qu'elle ne court non plus que si elle estoit asmatique. C'est dans ce +mesme sens que Plaute a dit d'un mauvais pieton, qu'il avoit des pieds +pulmoniques. + + _Pedibus pulmoneis mihi advenisti._ + +XXXXIX. Angrimus se laisseroit persuader que l'Islande seroit la mesme +que l'anciene Thulé, s'il pouvoit estre convaincu, que son Isle eust +esté habitée avant la venüe d'Ingulfe. Et quoy que les preuves que j'en +ay raportées le deussent plénement satisfaire; Je luy vay d'abondant +faire voir, que l'Islande estoit habitée avant ce temps-là, par d'autres +raisons bien pressantes. J'ay deux Croniques du Groenland en langage +Danois. L'une est en vers, & l'autre en prose. La Cronique en vers +commànce son Histoire par l'an de Grace, 770. que le Groenland fut +descouvert. Et la Cronique en prose raporte, que celuy qui partit de +Norvege pour aler en Groenland, passa par l'Islande: Et marque +expressément, que l'Islande estoit habitée en ce temps-là. D'où il +s'ensuit, que l'Islande n'a pas commàncé d'estre habitée en l'an de +Grace 874. + +L. Angrimus dira, que ma Cronique Danoise ne s'acorde pas avec sa +Cronique Islandoise, qui porte que le Groenland ne fut descouvert qu'en +l'an de Grace, 982. ni habitée qu'en 986. Mais j'apuyeray ma Cronique +Danoise de l'autorité d'Ansgarius, grand Prelat, & François de nation, +que tout le monde Arctique reconnoit pour son premier Apostre. +L'Empereur Louis le Debonnaire, le fit Archevesque de Hambourg: Et +estàndit la jurisdiction de son Archevesché, par toutes les contrées du +Nort, depuis l'Elbe, jusques à la mer glaciale, & au delà. Les Letres +patàntes de l'Empereur, qui erigerent Hambourg en Archevesché, & qui +firent Ansgarius Archevesque de Hambourg, sont de l'année 834. Elles +furent confirmées & ratifiées par le Pape Gregoire IV. l'année apres, +835. Pontanus raporte l'original des Letres patantes de l'Empereur, & de +la Bulle du Pape, confirmative de ces Letres, dans le livre 4. & dans +l'année 834. de son Histoire Danoise. Or il est dit expressément dans +les Letres patantes. _Que la porte de l'Evangile avoit esté ouverte; Et +que Jesus-Christ avoit esté annoncé dans l'Islande, & dans le +Groenland_, dequoy l'Empereur rànd particulierement graces à Dieu, dans +ces mesmes Letres. + +LI. Ce qui prouve deux choses. L'une, que l'Islande estoit habitée & +Chrestiene, avant l'année 834. & quarante ans avant cele de 874. +qu'Ingulfe l'habita. L'autre, que le Groenland estoit habité, & +Chrestien, avant la mesme année 834. Et se raporte avec ma Cronique +Danoise, qui pose la descouverte du Groenland, en 770. Angrimus ne +sachant que dire à cela, dit neanmoins, qu'il doute que la Bulle de +Gregoire IV. aleguée par Pontanus, soit originale, & croit que ce n'est +qu'une meschante copie. Il me permetra de luy repliquer; Qu'il n'a pas +fait consister le veritable honneur de l'Islande, là où il le devoit +poser. Il a creu qu'il estoit obligé à soutenir la verité pretàndüe de +ses Annales. Et il auroit esté beaucoup plus avantageux pour luy, +d'avoir renoncé à ses Annales, que d'avoir voulu oster à son Isle, qui +est sa patrie, cete bele Couronne de vieillesse, qui a blanchy dans les +glaces qui l'environnent depuis tant de siecles. Qui ne sait que le +siecle d'Ingulfe estoit un siecle de barbarie pour les Letres? Les Gots +ont esté acusez de l'avoir introduite en ce temps-là par toute l'Europe. +Et les mesmes Gots ne se doivent pas scandaliser, si on leur dit, +qu'elle estoit en ce temps-là chez eux, comme dans son Thrône. Qui me +voudroit obliger à croire tout ce qui est escrit dans les Croniques d'un +siecle si peu esclairé, me persuaderoit aussi aisément toutes les folies +qui se lisent dans nos Romans, d'Oger le Danois, des quatre fils Aymon, +& de l'Archevesque Turpin, qui sont, ou de ce mesme temps, ou qui n'en +sont pas esloignez. + +LII. Je souhaiterois, Monsieur, que vous eussiez leu les livres +d'Angrimus Jonas, que je n'ay eu le moyen que de parcourir. Vous y +remarqueriez sans doute, beaucoup de raisons que j'ay obmises, pour +l'antiquité de l'Islande. Il vous sera aisé d'avoir le _Specimen +Islandicum_, imprimé à Amsterdam, en 1643. Je ne say si la Crimogée sera +si facile à recouvrer. Cele que j'ay leüe a esté imprimée à Hambourg, en +1609. Vous pràndrez plaisir de lire ces livres, si l'un & l'autre vous +tombent en main. Et je vous y renvoye pour avoir une connoissance plus +exacte de ce que je vous ay succinctement escrit: Qui est tout ce que +j'ay peu apràndre de l'Islande, digne comme j'ay creu, de vous estre +communiqué. Je vous envoyeray la Relation du Groenland, si vous me +tesmoignez que cele-cy ne vous a pas esté desagreable. J'avoüe, +Monsieur, que pour la presànter à une personne de la haute estime, & de +la grande reputation que vostre vertu, & les livres excellàns que vous +donnez tous les jours au public vous ont acquise, je devois aporter plus +de soin que je n'ay employé à la polir. Mais je devois avoir aussi plus +de temps, & plus de repos, que je n'ay eu pour cela. Souvenez vous je +vous prie, que vous m'avez obligé d'entrepràndre cét Ouvrage; & que vous +estes par cela mesme obligé d'en excuser les defauts. Faites moy +l'honneur aussi de me croire, + +MONSIEUR, + +Vostre tres humbble & tres obeïssant serviteur LA PEYRERE. + +Escrit la premiere fois, de Copenhague, le 18. Decembre, 1644. + + + + +PERMISSION +_de Monsieur le Lieutenant Civil_. + + +Il est permis à Thomas Jolly, & Louis Billaine, Marchands Libraires, +d'imprimer la Relation de l'Islande: Composée par le Sieur LA PEYRERE. +Fait ce 3. Septembre, 1663. + +Signé, D'AUBRAY. + + + + +---------------------- +NOTES DU TRANSCRIPTEUR + +On a conservé l'orthographe de l'original avec toutes ses +particularités. On a cependant introduit la distinction entre u/v, et +i/j, selon l'usage moderne. On a également résolu quelques abréviations +par signes conventionnels (ex. "Comme" au lieu de "Cõme"). + +Les corrections suivantes ont été effectuées: + + dans ce commàncemànt ("commànmànt" dans l'original) + où ie laisse ("oû") + Ie le laisse à ("a") + à l'honneur ("lhonneur") + Filosofie ("Filosfie") + partie Oriàntale de Gardarsholm ("Gadarslhom") + qu'en la partie Occidàntale ("Occidentàle") + le Docteur Vormius a vne copie ("à") + ne l'a pas peuplée ("ne la") + vn habitant ("ha//tant" sur un saut de page) + qui laue l'Escosse ("qui l'aue") + a esté apelé Deucaledonien ("Deucalodonien") + profons ("profoñs") + + + + + + +End of Project Gutenberg's Relation de l'Islande, by Isaac de La Peyrère + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RELATION DE L'ISLANDE *** + +***** This file should be named 22011-8.txt or 22011-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/2/0/1/22011/ + +Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/22011-8.zip b/22011-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ed5868b --- /dev/null +++ b/22011-8.zip diff --git a/22011-h.zip b/22011-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..dd56753 --- /dev/null +++ b/22011-h.zip diff --git a/22011-h/22011-h.htm b/22011-h/22011-h.htm new file mode 100644 index 0000000..65c1427 --- /dev/null +++ b/22011-h/22011-h.htm @@ -0,0 +1,3458 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg ebook of Relation de l'Islande</title> + <meta name="author" content="Isaac de La Peyrère "> + +<style type="text/css"> +<!-- +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 { text-align: center; } + +h2 { margin-top: 3em; clear: both; } + +p { text-align: justify; margin-top: 1em; margin-bottom: 0; line-height: 1.2em; } + +blockquote { text-align: justify; } + +.c { text-align: center; } +.sc { font-variant: small-caps;} + +.abbr { font-size: smaller; vertical-align: 20%;} + +.sidenote { + width: 20%; text-align: left; + padding-bottom: .2em; padding-top: .2em; + padding-left: .5em; padding-right: 0em; margin-left: 1em; + float: right; clear: right; margin-top: 0em; + font-size: smaller; font-style: italic; color: black; + border-left: solid 1px; + } + +/* image centrée */ + +.img { text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} + +/* table des matières */ +.toc p {margin-left: 3em; text-indent: -3em;} + +.g { letter-spacing: .1em; } + +.sig1 { margin-left: 30%; text-indent: -2em;} +.sig { margin-left: 40%; text-indent: -2em;} + +.narrow { margin-left: 20%; margin-right: 20%; } + +i em {font-style: normal; } + +.poem { + text-align: left; + margin-left: 5%; + width: 90%; + position: relative; +} +.stanza { margin-top: 1em; } +.stanza br { display: none; } +.i0 { display: block; margin: 0 0 0 2em; text-indent: -2em; } + +.trnote { font-family: sans-serif; font-size: 95%; + padding: .5em; margin-left: 5%; margin-right: 5%; margin-top: 2em; + border: dotted 1px; + } + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Relation de l'Islande, by Isaac de La Peyrère + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Relation de l'Islande + +Author: Isaac de La Peyrère + +Release Date: July 7, 2007 [EBook #22011] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RELATION DE L'ISLANDE *** + + + + +Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<h1>RELATION<br> +<small>DE</small><br> +L'ISLANDE.</h1> + +<div class="c"> +<img src="images/a.png" alt=""> +</div> + +<p class="c">A PARIS,</p> + +<p class="c">Chez LOUIS BILLAINE, au second<br> +pillier de la grand' Salle du Palais, à la<br> +Palme, & au grand Cesar.</p> + +<p class="c">M. DC. LXIII.</p> + + + + +<h2>A SON ALTESSE<br> +SERENISSIME<br> +MONSEIGNEUR<br> +LE PRINCE.</h2> + + +<p><span class="g">MONSEIGNEUR</span>,</p> + +<p><i>Si vostre Altesse Serenissime +me fait l'honneur +de m'acorder la grace que +je luy demànderay quelque +jour, d'escrire les Merveilles +de sa Vie; je feray son +Panegirique en faisant son +Histoire: Et la narration +toute nuë des esclatantes +actions qu'Elle a faites, efacera +tout ce que l'antiquité +a dit & escrit des +plus Grâns-guerriers & des +plus Grâns-hommes des +siecles passez. En atàndant, +<span class="g">MONSEIGNEUR</span>, +que j'aye l'esprit ràmply +du Genie, qui m'inspire une +si haute pànsee; je Vous +suplie tres humblement de +trouver bon que je die en +ce lieu: Que Vos inclinations +ne sont pas toutes +pour la guerre: Que Vous +en avez d'aussi fortes pour +les beles letres: Et que l'ardeur +incomparable de Vostre +Esprit, Vous porte +aussi avant dans les sciànces, +que cele de Vostre Cœur +Vous engage dans les combats.</i></p> + +<p><i>Trouvez bon aussi, +<span class="g">MONSEIGNEUR</span>, +qu'en Vous donnant le divertissemànt +d'une Relation, +que j'ay autrefois escrite +à M. de la Mote le +Vayer, illustre par son rare +savoir, & par le glorieux +employ que sa Vertu +luy a aquis aupres d'un si +Grand Prince, qu'est le +<span class="g">FRERE UNIQUE DE +NOSTRE GRAND ROY</span>; +J'entretiene V. A. ser.<sup>me</sup> +de quelques reflexions que +j'ay faites, sur ce que les +anciens Geografes n'ont +presque rien connu du globe +de la terre, ou qu'ils n'en +ont connu que de fort petites +parties. Ils ont creu +que toute l'estàndüe de ce +globe, qui est entre les deux +Tropiques, & qu'ils ont apelée, +<em>Zone Torride</em>, estoit +inhabitée & inhabitable. +Ils n'ont seu du levant, que +ce qui est au deça du Gange, +& presque rien au delà, que +par presomption & par +oüy dire. Ils ont fixé leur +couchant aux Isles fortunées, +qui sont aparamment +nos Canaries. Ils se +sont imaginez que la mer +Hiperborée, & que l'Islande, +dont je fay icy la +relation, estoient les derniers +termes de ce que l'on +pouvoit descouvrir du Septàntrion. +Et ne sachant que +dire de la Terre Australe, +ils l'ont telement ignorée, +qu'ils se sont figurez que c'estoit +la demeure des Morts, +& la fable de leurs Enfers.</i></p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Illam, <i>dit le Poëte,</i></span><br> + <span class="i0">Sub pedibus Stix atra videt,</span><br> + <span class="i0">Manesque profundi.</span><br> + </div> +</div> + +<p><i>Je ne parleray pas de +quelques Peres de l'Eglise, +qui ont eu de si grandes +lumieres pour les choses du +Ciel, & si peu de connoissance +de celes de la Terre; +qu'ils ne se sont peu persuader +qu'il y eust des Antipodes; +& n'ont seu compràndre, +par queles raisons +ils estoient eux mesmes +Antipodes à ceux qui +estoient les leurs.</i></p> + +<p><i>J'avoüe, <span class="g">MONSEIGNEUR</span>, +que nôtre siecle +est beaucoup plus esclairé +que n'ont esté les precedàns. +J'avoüe que depuis +deux cens ans, il y a eu +des Mariniers, & plus +hardis, & plus savans +sans comparaison, que +n'estoit l'ancien Tifis des +Argonautes. Et j'avoüe que +l'on a penetré le monde +dans toutes ses parties, +beaucoup au delà de ce que +les plus celebres Geografes +de l'antiquité nous en ont +apris. Cela n'empesche pas, +<span class="g">MONSEIGNEUR</span>, +que nous ne soyons toujours +dans une profonde ignorance +de ce qui se peut ancore +descouvrir, & qui +nous est inconnu de la Terre +universele. Je craindrois +de passer pour extravagant, +si j'avançois déterminément, +que nous n'en +connoissons que la moitié. +Mais je diray sans hesiter, +que nous n'en connoissons +pas les deux tiers; & que +ce qui reste à descouvrir, +va sans contredit au delà +du tiers.</i></p> + +<p><i>Il me sera aisé de le démontrer +quand je diray, +que nous ne connoissons +presque rien de ce qui est +au delà des deux cercles polaires. +Que le cercle arctique +passe à l'extremité de +l'Islande Septàntrionale; +& que nous n'avons qu'éfleuré +les bords du Groenland, +au delà de la mer +Glacée, qui separe cete Isle +de ce continànt. Cecy est +considerable, <span class="g">MONSEIGNEUR</span>, +que le cap +Farvel, qui est du Groenland, +& au Nor-oüest de +l'Escosse, est entre le 60. +& 61.<sup>me</sup> degré d'elevation: +Et que de ce cap au pole, il +y a prés de trànte degrez +de latitude, qui nous sont +inconnus. Il est vray que +toute la côste du Groenland, +soit au Levant, soit +au Couchant du cap Farvel, +& dont on ne sauroit +déterminer la longitude, +n'est pas si meridionale +que ce cap. Mais je suplie +tres-humblement V. +A. ser.<sup>me</sup> de se represànter, +qu'il y a une terre au Nort +du Japon, que nos Geografes +apelent, <em>la terre de +Jesso</em>, tout à fait inconnuë +à nos Matelots; quoy +qu'elle soit d'une grandeur +si prodigieuse, qu'elle a +quarante-six degrez de latitude, +sur vint & deux +degrez de longitude.</i></p> + +<p><i>Si nous passons du Nort +au Sud, il se trouvera, +<span class="g">MONSEIGNEUR</span>, +que ce qui est inconnu de +la terre Australe, est de plus +grande consequànce que ce +que nous ignorons de la +Septàntrionale. La grandeur +de cete terre Australe, +estonnera tous ceux qui +la verront descrite dans +nos cartes; s'ils considerent, +qu'elle embrasse les deux +Emisferes, depuis le Pole +meridional, jusques à la +ligne Equinoctiale; & +aux endroits où la nouvelle +Guinée unit les deux +horisons. Cela seul, <span class="g">MONSEIGNEUR</span>, +emporteroit +la moitié du monde, +si ce qui est entre les bras +de cete Terre, & au deça +du cercle Antartique, soit +de l'Asie, soit de l'Afrique, +soit de l'Amerique, +n'estoit descouvert, & dans +le commerce. J'adjousteray, +<span class="g">MONSEIGNEUR</span>, +à ce que j'ay dit: Que l'on +ne sait pas ancore, si le Japon +est Isle, ou Terre ferme: +Et qu'il y a des espaces +comme infinis au delà +des Filipines, jusques à la +côste du Perou, sur lesquels +nos Geografes font +passer la mer Pacifique. Ils +inondent ce qu'ils ne connoissent +pas; & noyent +dans leurs Cartes, quantité +de peuples qui se portent +bien dans les terres +qu'ils habitent.</i></p> + +<p><i>Pour dire les choses, teles +qu'elles pourroient estre, +<span class="g">MONSEIGNEUR</span>. +Ce qui resteroit à descouvrir +du Globe terrestre, iroit +beaucoup au delà du +tiers, & aprocheroit bien +fort de la moitié, si la +nouvele Guinée, qui joint +les deux bouts de la terre +Australe, joignoit aussi la +Tartarie, & l'Amerique, +du costé du Septàntrion, +comme il y en a qui le croyent. +L'Ocean ne seroit plus +en ce cas, la ceinture de la +Terre; au contraire, la +Terre seroit la ceinture +de l'Ocean. Et ce qui seroit +bien surprenant, pour +ne pas dire incroyable; +on pourroit frayer divers +chemins, pour aler par terre +d'un pole à l'autre.</i></p> + +<p><i>Je ne doute pas, <span class="g">MONSEIGNEUR</span>, +que tant +de Peuples inconnus, ne +soient quelque jour connus, +pour avoir la connoissance +de Dieu, & cele +du mistere de son Fils, mort +pour nos ofànces, & resuscité +pour nôtre justification. +C'est pour cela qu'il est écrit. +<span class="sidenote">Daniel. 7.</span> +<em>Que tous Peuples, que +toutes Nations, & que +toutes Langues, adoreront +Dieu, & le serviront.</em> +<span class="sidenote">Joel. 2.</span> +<em>Que +Dieu versera de son Esprit +sur tous les hommes de la +terre.</em> +<span class="sidenote">Jeremie 31.</span> +<em>Et que tous les +hommes de la terre connoitront +Dieu, depuis le +plus grand jusques au plus +petit.</em> La mesme Escriture +Sainte nous enseigne, +que Dieu establira un +Roy, pour estre le Conducteur, +& le Souverain, de +tous les Peuples de l'Univers; +& pour respàndre la +Predication de son Evangile +dans toutes les contrées +du monde. Dieu parlant à +ce Roy par son Profete Isaie, +luy dit ces paroles, tres +considerables à ce propos. +<span class="sidenote">Chap. 55.</span> +<em>Tu apeleras la Nation que +tu ne connoissois pas; & +la Nation qui ne te connoissoit +pas, te desirera, +& coura apres toy. Ce +sera à-cause de moy, qui +suis ton Seigneur, & ton +Dieu; & à-cause de mon +<span class="sidenote">Jesus-Christ.</span> +<span class="g">SAINT</span>, qui est le Saint +de mon peuple Israel. C'est +pour cela que je t'ay exalté, +& c'est pour cela que +je t'ay glorifié.</em></i></p> + +<p><i>Je ne croy pas, <span class="g">MONSEIGNEUR</span>, +que l'on +doive trouver estrange le +zele que j'ay, estant nay +François, si je dis que la +Profetie se doit entàndre +d'un Roy de France. J'ay +outre cela beaucoup de +raisons qui me le persuadent. +Il me sufira de +dire, que toutes les conjectures, +& toutes les aparànces, +me font presumer +que la Profetie regarde +nostre <span class="g">GRAND ROY</span>. +Car il a toutes les qualitez, +de Majesté, de Justice, +& de Valeur, que l'Escriture +Sainte atribuë à ce +Roy Profetique. S'il n'a +pas tout le temps qui sera +requis, pour achever une +si vaste entreprise, qu'est la +conqueste du Monde; Il +ouvrira sans doute, & aplanira +un grand chemin +à son <span class="g">GLORIEUX SUCCESSEUR</span>, +pour l'assujetir +de bout en bout. Ce +qui me fortifie dans cete +croyance, est, que pour seconder +les hauts desseins de +nostre <span class="g">VICTORIEUX +MONARQUE</span>; le +Ciel luy a donné un Prince +de son sang, tel que +<span class="g">VOUS</span>, <span class="g">MONSEIGNEUR</span>, dont les Conseils +peuvent estre apelez, +<span class="g">CONSEILS DE DIEU</span>, +comme l'Histoire Sainte +qualifie les conseils des +grâns Politiques: Et dont +<span class="g">L'ESPÉE</span> aura la mesme +vertu, qu'avoit cele de +<span class="g">GEDEON</span>, contre les +enemis du nom Chrestien. +Je n'ay pas assez de vie +pour voir de si grandes +choses. Mais j'ay toute la +passion qu'il faut pour les +souhaiter. J'ay aussi tous +les santimàns qui m'obligent +d'estre avec respêt & +soumission,</i></p> + +<p><span class="g">MONSEIGNEUR</span>,</p> + +<p class="sig1">de V. A. Ser.<sup>me</sup></p> +<p class="sig">Le tres-humble, tres-obeïssant +& tres-fidele serviteur, +<span class="sc">La Peyrere</span>.</p> + + + +<h2>TABLE DES CHOSES<br> +Contenües aux<br> +Articles de cete Relation.</h2> + + +<div class="toc"> +<a href="#i" name="t_i">I.</a> L'Auteur de cete Relation n'ayant +pas esté en Islande, escrit +ce qu'il en a leu & ouy dire. +<p><a href="#ii" name="t_ii">II.</a> De la situation, & de la grandeur de +l'Islande.</p> + +<p><a href="#iii" name="t_iii">III.</a> De ses jours, les plus longs, & les +plus courts.</p> + +<p><a href="#iv" name="t_iv">IV.</a> De quoy on se nourrit en Islande, +& de quoy on s'y chaufe.</p> + +<p><a href="#v" name="t_v">V.</a> Des Glaces qui se destachent du +Groenland, & ce qu'elles aportent en +Islande, où elles abordent.</p> + +<p><a href="#vi" name="t_vi">VI.</a> Des pâturages de l'Islande, du lait, +& du beurre; Et des farines qui se font +de poissons secs.</p> + +<p><a href="#vii" name="t_vii">VII.</a> Des Eaux de l'Islande.</p> + +<p><a href="#viii" name="t_viii">VIII.</a> Des Lacs de diverse & d'estrange +nature, qui sont en Islande.</p> + +<p><a href="#ix" name="t_ix">IX.</a> Des Minieres de soufre qui y sont. +Et du Mont Hecla.</p> + +<p><a href="#x" name="t_x">X.</a> Les Islandois croyent, qu'il y a des +Ames dannées qui brulent, & d'autres +qui gelent.</p> + +<p><a href="#xi" name="t_xi">XI.</a> Evenemànt extraordinaire avenu +en Islande.</p> + +<p><a href="#xii" name="t_xii">XII.</a> Du trafic que l'on fait en Islande. +Et des Filles Islandoises.</p> + +<p><a href="#xiii" name="t_xiii">XIII.</a> Des Festins des Islandois.</p> + +<p><a href="#xiv" name="t_xiv">XIV.</a> Des coutumes sauvages des Islandois.</p> + +<p><a href="#xv" name="t_xv">XV.</a> Des Demons apelez Droles. Et +des Islandois qui vàndent le vànt.</p> + +<p><a href="#xvi" name="t_xvi">XVI.</a> Des sortileges des Islandois.</p> + +<p><a href="#xvii" name="t_xvii">XVII.</a> De l'ancien Gouvernemànt de +l'Islande. +De la Justice qui s'y exerce. ibid.</p> + +<p><a href="#xviii" name="t_xviii">XVIII.</a> L'Islande assujêtie aux Rois +de Norvege, & en suite, aux Rois +de Danemark.</p> + +<p><a href="#xix" name="t_xix">XIX.</a> De l'anciene, & nouvele Religion, +des Islandois.</p> + +<p><a href="#xx" name="t_xx">XX.</a> Les anciens Islandois estoient +grâns Pirates, & grâns Gladiateurs.</p> + +<p><a href="#xxi" name="t_xxi">XXI.</a> Des Annales des Islandois.</p> + +<p><a href="#xxii" name="t_xxii">XXII.</a> Des Poëtes Islandois.</p> + +<p><a href="#xxiii" name="t_xxiii">XXIII.</a> Des Satyres Islandoises.</p> + +<p><a href="#xxiv" name="t_xxiv">XXIV.</a> De la Poësie Islandoise.</p> + +<p><a href="#xxv" name="t_xxv">XXV.</a> De l'amour que les Islandois +ont pour leur patrie.</p> + +<p><a href="#xxvi" name="t_xxvi">XXVI.</a> Les Islandois sont chicaneurs.</p> + +<p><a href="#xxvii" name="t_xxvii">XXVII.</a> Des Maisons des Islandois.</p> + +<p><a href="#xxviii" name="t_xxviii">XXVIII.</a> Des deux Eveschez, & des +deux vilages, qui sont en Islande.</p> + +<p><a href="#xxix" name="t_xxix">XXIX.</a> Des Evesques Islandois.</p> + +<p><a href="#xxx" name="t_xxx">XXX.</a> Les Islandois sont joüeurs d'Eschets.</p> + +<p><a href="#xxxi" name="t_xxxi">XXXI.</a> Continuation du mesme sujet.</p> + +<p><a href="#xxxii" name="t_xxxii">XXXII.</a> Le langage Islandois est Runique.</p> + +<p><a href="#xxxiii" name="t_xxxiii">XXXIII.</a> Quels ont esté les premiers +habitans du Monde Arctique.</p> + +<p><a href="#xxxiv" name="t_xxxiv">XXXIV.</a> Les Geans Cananeens ont +peuplé le Monde Arctique.</p> + +<p><a href="#xxxv" name="t_xxxv">XXXV.</a> Du grand Odin Asiatique.</p> + +<p><a href="#xxxvi" name="t_xxxvi">XXXVI.</a> On nous fait acroire que +les anciens Heros ont esté Geâns.</p> + +<p><a href="#xxxvii" name="t_xxxvii">XXXVII.</a> Les Peuples du Septàntrion +croyent estre de la race de Jafet.</p> + +<p><a href="#xxxviii" name="t_xxxviii">XXXVIII.</a> La recherche est vaine, +des premiers Peuples qui ont habité +les parties du Monde, apres le Deluge.</p> + +<p><a href="#xxxix" name="t_xxxix">XXXIX.</a> Preuve du precedànt article.</p> + +<p><a href="#xxxx" name="t_xxxx">XL.</a> Suite de la mesme preuve.</p> + +<p><a href="#xxxxi" name="t_xxxxi">XLI.</a> Resolution de la mesme preuve.</p> + +<p><a href="#xxxxii" name="t_xxxxii">XLII.</a> Des premieres descouvertes qui +ont esté faites de l'Islande.</p> + +<p><a href="#xxxxiii" name="t_xxxxiii">XLIII.</a> D'Ingulfe creu premier fondateur +des Islandois.</p> + +<p><a href="#xxxxiv" name="t_xxxxiv">XLIV.</a> Que cete opinion n'est pas +vraye.</p> + +<p><a href="#xxxxv" name="t_xxxxv">XLV.</a> Preuve du precedànt article.</p> + +<p><a href="#xxxxvi" name="t_xxxxvi">XLVI.</a> Suite de la mesme preuve. +De l'Islande Payene & Chrestiene. +ibidem.</p> + +<p><a href="#xxxxvii" name="t_xxxxvii">XLVII.</a> La Tulé des Anciens est l'Islande +d'aujourd'huy.</p> + +<p><a href="#xxxxviii" name="t_xxxxviii">XLVIII.</a> De l'Ocean Deucaledonien.</p> + +<p><a href="#xxxxix" name="t_xxxxix">XLIX.</a> L'Islande estoit habitée avant +l'année 874.</p> + +<p><a href="#l" name="t_l">L.</a> Preuve du precedànt article.</p> + +<p><a href="#li" name="t_li">LI.</a> Les Gots ont introduit la barbarie +dans l'Europe.</p> + +<p><a href="#lii" name="t_lii">LII.</a> De la <i>Crimogée</i>, & du <i>Specimen +Islandicum</i>, d'Angrimus Jonas.</p> + +</div> + +<p class="c"><i>Fin de la Table.</i></p> + + + + +<h2>AVIS,<br> +Touchant mon Ortografe.</h2> + + +<p><i>Quoy qu'il n'y ait rien de resolu +pour l'Ortografe de nostre +Langue, & qu'il soit permis +à qui que ce soit de s'en faire une, +comme il s'imagine qu'elle devroit estre: +Je ne veux pourtant pas me servir d'une +liberté si publique, sans ràndre raison de +cele que j'ay prise dans ce petit Ouvrage.</i></p> + +<p><i>Je croy que nôtre escriture doit estre +l'image de nôtre parole, tout ainsi que +nôtre parole est l'image de nôtre pansée. +Cela estant. Il me sàmble que +nostre Ortografe se devroit conformer +à nostre prononciation, qui fait nostre +parole; & que l'on ne devroit pas nous +obliger d'escrire par, <em>e</em>, ce que nous prononçons +par, <em>a</em>; d'escrire par une letre +double, ce que nous prononçons par une +letre simple; ni d'escrire par, <em>h</em>, ce que +nous prononçons sans aspiration.</i></p> + +<p><i>Cete raison est fortifiée de l'exàmple +des Italiens, dont la Langue a une perfection +plus anciene que n'est la perfection +de la nostre; si toutefois on doit apeler +perfection, ce que l'Usage qui en +est le maître, peut changer comme il luy +plaît. Or les Italiens qui prononcent ce +qu'ils escrivent, escrivent aussi ce qu'ils +prononcent. Et je ne doute en façon du +mo<span class="abbr">n</span>de, que nos anciens Peres qui nous ont +laissé leur Ortografe, n'ayent prononcé +comme ils escrivoient. Ce que j'asseure +d'autant plus librement, que les Valons +d'aujourd'huy, qui parlent ce que nous +apelons <em>Vieux Gaulois</em>, prononcent ces +mots, <em>commencement</em>, <em>commendement</em>, +<em>contentement</em>, &c. co<span class="abbr">m</span>me ils les +escrivent par <em>e</em>, & non pas, <em>commancemant</em>, +<em>commandemant</em>, <em>contantemant</em>, +&c. comme on les prononce en +France, par, <em>a</em>. Et par la raison que nous +ne prononçons pas aujourd'huy ces mesmes +mots, comme on les prononçoit le +temps passé; Je m'estonne que l'on n'ait +changé leur Ortografe, en mesme temps +que l'on a changé leur prononciation. +Car l'escriture estant, comme j'ay dit, +l'image de la parole, l'Ortografe doit +suivre la prononciation, comme l'ombre +suit le corps.</i></p> + +<p><i>J'avoüe que dans ces mots, <em>commàncemànt, +commàndemànt, contàntemànt, +&c.</em> l'<em>a</em> ne doit pas estre +prononcé avec toute sa force. Mais il +est constant que ces mots, & leurs sàmblables, +doivent estre prononcez, par, <em>a</em>. +Puis donc qu'il ne s'agit que de donner +une prononciation moins forte à cet, <em>a</em>; +Il sufiroit ce me sàmble, de marquer +cete maniere plus douce, par un accent +grave, tel que je l'ay mis sur tous +les, <em>à</em>, que j'ay changez pour des, <em>e</em>.</i></p> + +<p><i>Je n'ay pas fait ce changemànt dans +tous les mots, où suivant mon raisonnemànt, +il me sàmbloit que je le pouvois +faire: Parce que l'on ne peut pas +changer d'abord, & tout à coup, ce +qu'un usage inveteré s'est acquis, par +la longueur du temps qui l'autorise. Je +me suis imposé cete loy dans ce commàncemànt, +de ne changer l'<em>e</em>, en <em>a</em>, par +tout où l'<em>e</em>, se prononce par <em>a</em>, que +dans les noms, & dans les verbes. Dans +les noms, comme, <em>sàntimànt, raisonnemànt, +changemànt, &c.</em> +Dans les verbes, comme, <em>apràndre, +sàntir, pànser, &c.</em> Je laisse l'<em>e</em>, dans +la preposition, <em>en</em>, & dans les noms, +& les verbes où cete preposition entre, +& où elle sert de composition. +Dans les noms, comme, <em>entàndemànt, +engagemànt, endommagemànt, +&c.</em> & dans les verbes, +comme, <em>enseigner, enfanter, enquerir, +&c.</em> où je laisse, <em>en</em>, comme +on l'escrit ordinairement, par, <em>e</em>. +Je laisse l'<em>e</em>, aussi, dans tous les adverbes, +qui finissent en, <em>ment</em>; dont +le nombre est tres-grand. Je le laisse à, +<em>temps, sens, accent, dent, cent, +&c.</em> J'escris <em>ancore</em>, par un <em>a</em>; parce +qu'il est derivé de <em>ancóra</em>, que les +Italiens escrivent, & prononcent par +un <em>a</em>.</i></p> + +<p><i>J'ay retranché toutes les letres doubles, +de tous les mots, où elles m'ont +sàmblé inutiles. Si l'on me dit, que ces +letres doubles servent à alonger les +voyeles qui precedent les doubles consones. +Je respondray qu'il sufit de metre +sur ces voyeles un accent circonflexe, +pour marquer qu'elles sont longues. +Et les Estrangers qui apràndront +nostre langue, y seront bien moins +embarassez, qu'à leur donner à deviner, +quand il faudra prononcer les letres +doubles, comme des letres simples.</i></p> + +<p><i>Je croy qu'il n'est pas necessaire de +metre aucun accent sur l'<em>e</em>, de ces +mots, <em>tele, quele, bele, fidele, +nouvele, mortele, naturele, eternele, +&c.</em> Parce que l'<em>e</em> qui devance +la consone dans tous ces mots, +se doit prononcer comme l'<em>e</em> de leurs +masculins, <em>cet, tel, quel, bel, +fidel, nouvel, mortel, naturel, +eternel, &c.</em> <em>Cele</em>, doit estre prononcé +comme<em>, tele quele, bele, &c.</em> +Je laisse la double <em>ll.</em> aux pronoms, <em>elle</em>, +& <em>laquelle</em>.</i></p> + +<p><i>J'ay retranché l'<em>h</em>, de beaucoup de +mots que nous prononçons sans aspiration. +Je l'ay retenüe à <em>Christ</em>, & à +<em>Chrestien</em>, son derivé. J'ay fait scrupule, +pour ne pas dire religion, de +toucher à un usage qu'un nom si +saint a comme sanctifié. Et nostre, <em>f</em>, +ayant la mesme force, que le φ. des +Grecs, qui est nostre, ph, j'ay changé +le ph, en f.</i></p> + +<p><i>Quelque raison pourtant que j'aye +aleguée; je n'ay pris cete liberté qu'en +atàndant le Dictionaire que Messieurs +de l'Academie nous ont promis; +où j'espere qu'ils fixeront nostre Ortografe. +Et à quoy je me fixeray aussi.</i></p> + + + + +<div class="img"> +<img src="images/b.png" +alt="L'ISLANDE Par P. Du Val Geographe du Roy A PARIS."> +</div> + + + + +<h2>RELATION<br> +DE<br> +L'ISLANDE.</h2> + +<p class="c">A MONSIEUR DE<br> +<i>LA MOTHE LE VAYER.</i></p> + + +<p>MONSIEUR,</p> + +<p><a name="i" href="#t_i">I.</a> Vous m'avez prié de vous +escrire de ce païs du Nort, +où nous errons depuis quelque +temps, ce que j'ay peû apràndre +de l'Islande, & du Groenland. +Je n'ay point de plus grande passion +au monde, que de vous +servir, & de vous plaire. Je vous +escriray ce que je say de l'un +& de l'autre, le mieux qu'il me +sera possible; mais ce sera s'il +vous plaist, l'un apres l'autre. +L'Islande est une Isle celebre. Le +Groenland est un païs de tres-grande, +& de tres vaste estànduë. +Je commànceray la premiere +des deux Relations, que je +vous ay destinées, par cele de +l'Islande: Dans laquelle vous verrez +ce que j'ay leu de particulier +touchant cete Isle, chez divers +Auteurs: Et principalement +dans les oeuvres d'Angrimus Jonas, +Escrivain Islandois. J'escris +<i>Angrimus</i>, comme on le prononce, +& non pas <i>Arngrimus</i>, comme +il est imprimé; parce qu'on +a trop de pêne à le lire. Je vous +raporteray ce que j'ay oüy dire +de plus curieux sur ce sujêt, dans +les conversations que j'ay euës +en Danemark, avec des personnes +de condition, & de savoir. +Et ce que m'en a dit bien particulierement, +le Docteur Olaus +Vormius, Medecin de la faculté +de Copenhague, qui possede +les plus beles & les plus doctes +connoissances de tout le Septàntrion. +Je vous diray aussi ce +que Blefkenius Danois, qui a +eu la curiosité d'aler en Islande, +a escrit de plus remarcable, dans +la Relation qu'il en a faite. Je +ne croy pas tout ce qu'il a escrit, +& ne m'arresteray qu'aux +choses qu'il dit y avoir veües. +Car j'y adjoute la mesme foy que +je fay à Herodote, aux endroits +où Herodote dit qu'il a +veu. N'estant pas croyable que +des gens d'honneur & de letres, +ayent voulu prostituer la verité, +& leur reputation, de propos +si deliberé, que de dire qu'ils +ont veu ce qu'ils n'ont pas veu. +Quoy qu'il en soit, je feray +comme Saluste; & diray, soit +de Blefkenius, soit d'Angrimus +Jonas, soit du Docteur Vormius, +soit de tous ceux dont je vous +alegueray ce que j'ay leu, & oüy +dire; car je n'en puis parler que +pour avoir leu, & oüy dire: +<i>Fides penes auctores sit.</i></p> + +<p><a name="ii" href="#t_ii">II.</a> L'Islande est une +Isle de l'Ocean Deucaledonien, +a 13. degrez, 30. minutes de +longitude, & a 65. degrez 44. +minutes de latitude. Cete situation +est prise, sur l'Evesché Septàntrional +de l'Isle, nommé, +<i>Hole</i>, qu'Angrimus Jonas raporte +dans sa Crimogée Islandique; +où il dit, qu'il la tient de l'Evesque +mesme de Hole, Gundebrand +de Thorlac, son compatriote, +& intime amy, auditeur +de Ticho-Brahé, & grand +Astrologue. Les limites de l'Islande +sont; du Levant, la mer +Hyperborée; du Midy, l'Ocean +Deucaledonien; le Couchant +regarde le Groenland, vers +le cap Farvel; & le Nort est +exposé à la mer glacée du mesme +Groenland. La longueur de +l'Isle, s'estànd du Levant au +Couchant, en autant de chemin +qu'un homme en peut faire en +vint jours. Et sa largeur du Midy +au Nort, à l'endroit le plus +large, en autant de païs, qu'un +homme en peut traverser en quatre +jours. Le mesme Angrimus +de qui je tiens cete mesure, ne +sait, si ces journées sont d'un +homme à cheval, ou à pied.</p> + +<p><a name="iii" href="#t_iii">III.</a> Pour bien juger de l'estànduë +de l'Islande; on croit +qu'elle est deux fois plus grande +que la Sicile. On connoîtra +aussi par la Sfere, & par l'elevation +que j'ay raportée de cete +Isle, que ce que l'on en dit est +veritable: Qu'au Solstice d'Esté, +& tant que le Soleil est dans les +signes de Gemini, & de l'Escrevice; +c'est à dire, deux mois durant; +le Soleil ne se couche pas +tout entier sous l'horison de l'Islande +Septàntrionale; Que l'on +en voit toujours quelque peu, & +la moitié aux jours les plus longs +depuis les dix heures du soir, +jusques à deux heures du matin, +qu'il se leve tout a fait. D'où, +il s'ensuit, qu'au Solstice d'hyver, +& tant que le Soleil est +dans les signes du Sagittaire, & +du Capricorne; c'est à dire, deux +mois durant; le Soleil ne se leve +pas tout entier sur le mesme horison; +& qu'il n'en paroît que +la moitié, aux jours les plus +courts, depuis les dix heures du +matin, jusques à deux heures +apres midy, qu'il se couche tout +à fait.</p> + +<p><a name="iv" href="#t_iv">IV.</a> Cete Isle est nommée +<i>Islande</i>, à cause de la blancheur +de ses glaces. On dit qu'elle a +esté fertile autrefois; qu'elle a +porté de beaux bleds, & qu'elle +a esté couverte de grâns bois, +dont les Islandois batissoient de +beaux, & grâns navires; & dont +il se trouve ancore aujourd'huy +de grandes & profondes racines, +aux mesmes lieux où estoient +jadis leurs forests, mais brulées +& noires comme de l'ebene. +L'Islande est maintenant si infertile, +que le bled n'y sauroit +naître. Et il n'y croist pas un +arbre, quel qu'il soit, que du +petit & meschant bouleau. Si +bien que l'on y mourroit de +faim & de froit, si l'on n'y aportoit +des farines des provinces +voisines: Et si les glaces qui se +destachent au mois de May des +terres qui sont ancore plus proches +du Pole, ne leur portoient +une si grande quantité de bois, +qu'ils en ont sufisamment pour +se chaufer, & pour se faire des +maisons, à la mode des autres +peuples du Nort. Ils se servent +outre cela, pour l'un & pour l'autre, +d'os de balene, & d'autres +grâns poissons. Comme aussi de +deux sortes de tourbes pour se +chaufer; l'une, faite de gazons, +qui est le <i>Cespes bituminosus</i>; & +l'autre, que l'on tire de la terre, +comme d'une carriere, qu'Angrimus +Jonas apele <i>Glebam fossilem</i>; +que l'on fait cuire au Soleil, +& qui brûle, quand elle est +seche, comme le gazon. L'une +& l'autre espece de tourbe, tesmoigne +assez le vice de la terre, +qui la rànd incapable de porter +ni bled, ni arbre. Ces glaces +qui abordent en Islande des terres +Septàntrionales, sont quelques +fois chargées d'arbres prodigieusement +grâns. Et les Annales +Islandiques font màntion +d'un entr'autres, qui avoit soixante-trois +coudées de longueur, +& sept de grosseur.</p> + +<p><a name="v" href="#t_v">V.</a> Lors que ces glaces destachées +du Nort, sont jointes à +celes de l'Islande, les habitâns +de l'Isle courent à la queste du +bois, & à la chasse de quantité +de bestes, qui s'estant trop avant +engagées dans la mer glacée, +voguent dessus, & abordent où +les glaces les portent: comme +des Renards, roux & blancs; +des Loûs Cerviers; des Ours +blancs & noirs; & des Licornes. +La grande & precieuse corne que +le Roy de Danemark garde à +Frederisbourg, qui est son Fontaine-bleau, +est d'une Licorne (à +ce que l'on ma dit) prise sur les glaces +d'Islande. Elle est plus longue +& plus grosse, que cele de S. Denis. +Monsieur le Conte Wlfeld, +Grand Maistre de Danemark, +en a une entiere, & petite, de +deux pieds de long, prise sur les +mesmes glaces. Il m'a fait l'honneur +de me la montrer, & de +me dire, que lors qu'on la luy +donna, il y avoit ancore à la +racine, de la chair, & du poil de +la beste.</p> + +<p><a name="vi" href="#t_vi">VI.</a> L'Islande est montagneuse, +& pierreuse. Les pasturages +y sont si excellàns, qu'il en faut +chasser le bestial, de peur qu'il +ne créve. Et l'herbe y sànt si +bon, que les estrangers la recueillent, +& la font secher, pour la +metre parmy leur linge. On dit +neanmoins que leurs chairs de +bœuf ne sont pas bonnes, & +que leurs moutons puënt le bouc. +Les Islandois y sont accoustumez. +Ils durcissent & conservent leurs +viandes, en les exposant au vànt, +& au Soleil. Ce qui les rànd & +de meilleur goust, & de meilleure +garde, que si on les avoit +salées. Ils font quantité de beurres, +qu'ils reservent dans des +vaisseaux; & a defaut de vaisseaux, +ils l'amoncelent dans +leurs maisons, comme des piles +de chaux. Leur bruvage ordinaire +est de lait, & de petit lait, qu'ils +boivent pur, ou meslé avec de +l'eau. L'Isle porte de bons chevaux, +que l'on nourrit en hyver, +de poissons secs, aussi bien que +les bœufs, & les moutons, quand +le foin leur a manqué: Et dont +les hommes mesme font de la +farine, & du pain, quand ils +n'ont plus de farines de bled; & +que les rigueurs d'un long hyver +empeschent l'abord de leur +Isle, aux estrangers qui ont commerce +avec eux. Si bien que l'on +peut dire des bestes de ce païs là, +qu'elles sont <i>Ictiofages</i>, aussi bien +que les hommes.</p> + +<p><a name="vii" href="#t_vii">VII.</a> Il y a dans l'Islande +quantité de fontaines froides, +dont les eaux sont claires, & +agreables à boire; d'autres, qui +sont saines & nourrissantes comme +de la biere; quantité de +sources chaudes & salutaires, pour +les bains; quantité de beaux & +grâns Estangs poissonneux; quantité +de beles, & grandes Rivieres +navigables; dont je ne vous +escriray pas les noms, non plus +que des Ports, & des Promontoires, +parce qu'ils sont imprimez +dans les livres.</p> + +<p><a name="viii" href="#t_viii">VIII.</a> Blefkenius raconte, +qu'il y a dans la partie Occidàntale +de l'Islande, un Lac qui +fume toujours; & qui est neanmoins +si froid, qu'il petrifie tout +ce que l'on y jete. Si l'on y fiche +un baston, le baston devient +fer à l'endroit qu'il est fiché dans +la terre; ce qui touche l'eau, se +petrifie; & ce qui est au dessus +de l'eau, demeure bois. Blefkenius +dit l'avoir esprouvé par deux +fois: Et qu'ayant mis au feu ce +qui luy sàmbloit fer, ce fer brûla +comme du charbon. Il dit aussi, +qu'au milieu de l'Islande, il y a +un autre Lac, qui exhale une +vapeur si dangereuse, qu'elle tuë +les Oiseaux qui volent par dessus. +Et ce Lac est comme l'Averne +des Grecs, dont Virgile parle +au 6. de l'Eneïde.</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0"><i>Quem super haud ullæ poterant impune volantes</i></span><br> + <span class="i0"><i>Tendere iter pennis, talis sese halitus atris</i></span><br> + <span class="i0"><i>Faucibus effundens, supera ad convexa ferebat.</i></span><br> + <span class="i0"><i>Unde locum Graii dixerunt nomine Aornon.</i></span><br> + </div> +</div> + +<p>Blefkenius adjoute, a ce qu'à dit +Angrimus des fontaines chaudes +de l'Islande, qu'il y en a de si +chaudes en des endroits, que qui +les touche s'y brule. Quand cete +eau se rafroidit, elle laisse du +soufre au dessus de sa superficie; +tout ainsi qu'aux marais salans, +l'eau de la mer y laisse du sel. +On voit des plongeons rouges +sur ces eaux, que l'on perd de +veuë, si tost que l'on s'en aproche, +& qui remontent sur +l'eau pour peu que l'on s'en esloigne. +Le mesme dit ancore, +qu'en un endroit de l'Isle, que +l'on apele <i>Turloskhaven</i>, il y a +deux fontaines, l'une froide, & +l'autre chaude, que l'on fait venir +par divers canaux dans un +mesme bassin. Et que les eaux +de ces deux fontaines meslées +ensàmble, composent un bain +tres excellant. Assez pres de là, +dit-il, il y a un autre fontaine, +dont l'eau a le goust du blé: +Et qui a cete vertu, de guerir +les maux veneriens, que Blefkenius +asseure estre fort ordinaires +dans cete Isle.</p> + +<p><a name="ix" href="#t_ix">IX.</a> Il n'y a dans toute l'Islande +aucune miniere de quelque +metal ou mineral que ce soit, +si ce n'est de soufre, qui est +tres commun dans toute l'Isle; +mais que l'on tire en plus grande +abondance d'une Montagne +nommée <i>Hecla</i>, qui est le Montgibel +de l'Islande; car elle jete +des flames qui causent de grâns +embrazemâns aux environs. Cete +Montagne est du costé de la +partie Oriàntale, declinant à la +Meridionale, & assez proche de +la mer. Blefkenius dit, que ce +Mont ne jete pas seulement des +flames, mais des torrâns d'eau, +qui brulent comme eau de vie. +Il jete par fois aussi, des cendres +noires, & une quantité prodigieuse +de pierres ponce. La +tàmpeste qui agite ce Mont, +cesse au vànt d'Oüest, qui est le +Zephire des anciens. Tant que +ce vànt soufle, ceux qui connoissent +ce Mont, & qui en savent +les chemins seurs, montent hardiment +à son plus haut sommet, +& à l'endroit par où il rànd ses +flames; où ils jetent de grosses +pierres, que le Mont rejete avec +furie, & comme une Mine fait +voler les esclats d'un mur qu'elle +emporte. Il est tres dangereux +d'en aprocher, à ceux qui n'en +connoissent pas les avenües. Parce +que la terre qui brule au dessous, +venant à fondre, a bien souvent +englouti des hommes vivans, +dans des fournaises ardàntes.</p> + +<p><a name="x" href="#t_x">X.</a> Les habitans de l'Isle croyent +que cete Montagne est le +lieu où les ames des dannez sont +tourmàntées. Dequoy ils font de +plaisâns contes. Car ils voyent +quelque fois, à ce qu'ils disent, +comme des fourmilieres de Diables, +qui entrent dans la gueule +de ce Mont, chargez d'ames +dannées; & qui en ressortent, +pour en aler chercher d'autres. +Et Blefkenius raporte, que lors +que cela a paru, on a remarqué +qu'il s'est donné une sanglante +bataille en quelque endroit. +Les Islandois croyent aussi, +que le bruit que font les glaces, +quand elles heurtent & +s'atachent à leurs rivages, sont +les cris & les gemissemâns des +dannez, pour le grand froit qu'ils +endurent. Car ils croyent qu'il y +a des ames condannées à geler +eternelement, comme il y en +a qui brulent eternelement. Et +le suplice seroit egal; en ce que, +<i>penetrabile frigus adurit</i>; & qu'il +est vray qu'un grand froit brule +comme du feu.</p> + +<p><a name="xi" href="#t_xi">XI.</a> Le mesme Blefkenius +dit, qu'estant en Islande, sur la +fin du mois de Novàmbre, & +à minuit; on vit un grand feu +sur la mer du Mont Hecla, & +que ce feu esclaira toute l'Isle. +Ce qui estonna tous les habitans. +Les plus experimàntez & les plus +sànsez asseuroient, que cete lueur +venoit du Mont Hecla. Une +heure apres l'Isle tràmbla. Et ce +tràmblemànt fut suivy d'un esclat +comme de tonnerre, si espouvàntable +& si terrible, que +tous ceux qui l'ouïrent, crurent +que ce devoit estre la cheute du +monde. On sût peu de jours +apres, que la mer avoit tary à +l'endroit où le feu avoit paru; & +qu'elle s'estoit retirée à deux +lieües de là.</p> + +<p><a name="xii" href="#t_xii">XII.</a> Les Islandois ne vàndent +& n'achetent quoy que ce +soit, car il n'y a pas d'argent +monnoyé parmy eux. On leur +aporte des farines, de la biere, +du vin, de l'eau de vie, du fer, +des drâs, & du linge. Ils baillent +en eschange ce qu'ils ont, qui +est; des poissons secs, du beurre, +des suifs, des drâs grossiers, du +soufre, & des peaux de renârs, +d'ours, & de loûs cerviers. Blefkenius +dit, que les Alemans qui +trafiquent en Islande, dressent +des tàntes pres des havres où ils +ont abordé, & qu'ils y estalent +leurs Marchandises, qui sont; +manteaux, souliers, miroirs, +couteaux, & quantité de bagateles, +qu'ils eschangent avec ce +que les Islandois leur aportent. +Des filles qui sont fort beles +dans cete Isle, mais fort mal +vestües, vont voir ces Alemans; +& ofrent à ceux qui n'ont pas +de fàme, de coucher avec eux, +pour du pain, pour du biscuit, +& pour quelqu'autre chose de +peu de valeur. Les Peres mesmes +presàntent leurs filles aux Estrangers. +Et si leurs filles deviennent +grosses, ce leur est un grand +honneur. Car elles sont plus considerées, +& plus recherchées par +les Islandois, que les autres: Et il +y a de la presse à les avoir.</p> + +<p><a name="xiii" href="#t_xiii">XIII.</a> Quand les Islandois +ont acheté, (c'est à dire eschangé) +du vin, ou de la biere, des +Marchâns estrangers: Ils convient +leurs paràns, leurs amis, +& leurs voisins, à boire l'un & +l'autre: Et ne se quitent point +que tout ne soit beu. Ils chantent +en beuvant, les faits heroïques +de leurs Capitaines. Leur +musique est sans regle, & sans +art, que l'on apele, <i>Musique +enragée</i>. C'est une incivilité parmy +eux, que de sortir de table, +quand ils boivent, pour aler +faire de l'eau. Des filles qui ne +sont pas laides en ce païs-là, +comme j'ay dit, coulent sous les +treteaux, & presàntent des pots +de chambre aux beuveurs.</p> + +<p><a name="xiv" href="#t_xiv">XIV.</a> Angrimus Jonas traite +cete raillerie d'imposture, & +s'emporte avec colere contre +Blefkenius, pour l'outrage qu'il +dit avoir fait à l'honneur des filles +Islandoises. Le bon homme +ne peut soufrir, qu'on parle avec +mespris de ses compatriotes, +& qu'on les traite de barbares. +Sur tout, là où le mesme +Blefkenius dit, que les Islandois +se gargarisent tous les matins de +leur urine, & s'en frotent les +dents. Catulle a dit la mesme chose +des Celtiberes.</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0"><i>Nunc Celtiber in Celtiberiâ terrâ,</i></span><br> + <span class="i0"><i>Quod quisque minxit, hoc sibi solet mane</i></span><br> + <span class="i0"><i>Dentem, & russam defricare gingivam.</i></span><br> + </div> +</div> + +<p>Pour vous dire, Monsieur, ce +que j'en pànse. Je croy que les +Islandois ne sont pas maintenant +si sauvages qu'il ont esté. Mais il +est à presumer que des peuples +si esloignez des climâs tàmperez, +ne sont pas des plus polis, ni des +plus raisonnables du monde. Je +parle pour le commun, dans lequel +je ne compràns pas les honnestes +gens qui y peuvent estre, +& qui y sont sans doute. Car il +y a par tout des honnestes gens. +Et il n'y a pour cela de la differànce, +que du plus au moins.</p> + +<p><a name="xv" href="#t_xv">XV.</a> Blefkenius dit, que les +Islandois ont des Esprits familiers. +Que ces Esprits les servent comme +des valets, & les avertissent +la nuit, quand il fait bon le làndemain +aler à la chasse, ou à la +pesche. Ortelius va plus avant, +& nous aprànd, que les Islandois +apelent cete sorte de Demons: +<i>Drollos</i>. Ce qui a du raport à ce +que <i>Troll</i>, en Danois, est un +Diable en françois; Et me persuade +que ce que l'on apele en +France <i>un bon drole</i>, est mesme +chose <i>qu'un bon Diable</i>, en Islandois, +& en Danois. Blefkenius +dit aussi, que les mesmes Islandois +vàndent le vànt, & l'asseure, +comme l'ayant, à ce qu'il +dit, experimànté. De quoy le +bon Angrimus se moque plaisamment. +Car il dit, que le Matelot +Islandois connoît le soir par +la disposition de l'air, quel temps, +& quel vànt il fera le làndemain; +Et que quand il conjecture qu'il +doit faire le vànt que l'Estranger +atànd pour partir, il le va trouver, +& s'engage de luy vàndre +ce vànt. Ce qu'il fait de cete +sorte. Il demànde à l'Estranger +son mouchoir, dans lequel il +fait sàmblant de murmurer quelques +paroles; & noüe promptement +le mouchoir, comme de +peur que les paroles qu'il a prononcées +ne s'envolent. Il luy rànd +apres cela son mouchoir noüé, +& luy recommande de le garder +tel qu'il le reçoit avec grand soin: +l'asseurant qu'il aura le vànt bon, +durant tout son voyage. Or il +arrive quelque fois, que ce vànt +soufle le làndemain. Mais le plus +souvent ce mesme vànt change +apres que l'Estranger est party, +& qu'il est engagé en pleine mer. +Ou s'il est assailly de quelque +tàmpeste, comme il arrive bien +souvent aussi, l'Estranger se trouve +fort ambarassé des Diables +qu'il croit porter dans sa poche: +Car il n'ose les jeter dans la mer, +& fait consciànce de les garder. +Que si, dit Angrimus, il est arrivé +de cent fois une, que le vànt +ait conduit l'Estranger là où il +devoit aler; cete seule fois autorise +l'erreur contre cent autres +experiànces contraires. Et l'erreur +se respànd par celuy qui dit hardiment, +parce qu'il le croit ainsi, +qu'il a acheté le vànt en Islande, +& que ce vànt l'a mené à bon +port chez luy.</p> + +<p><a name="xvi" href="#t_xvi">XVI.</a> Quoy que ces sortes de +contes ne fassent aucune impression +sur des Esprits raisonnables, +ils ne laissent pas d'estre +divertissâns. Et il y a du plaisir +d'entàndre ce que l'on en dit, +& ce que l'on en croit. Car on +ne le diroit pas, si on ne le croyoit. +Blefkenius raconte, qu'il y +a des Magiciens en Islande, qui +ont le pouvoir d'arrester en pléne +mer, des vaisseaux qui vont à +plénes voiles. Il narre aussi, que +ceux qui sont arrestez, se servent +pour contrecharme, de certaines +sufumigations puantes, dont il +fait les descriptio<span class="abbr">n</span>s; avec lesqueles, +dit-il, ceux qui sont retenus chassent +les Demons qui les retiennent; +& les vaisseaux desenchantez +reprenent leur cours. Si le +charme est bien invànté, le contre-charme +ne l'est pas moins. +Revenons à ce qui est de plus serieux +dans l'histoire de l'Islande.</p> + +<p><a name="xvii" href="#t_xvii">XVII.</a> L'anciéne Islande estoit +divisée en quatre Provinces, +selon les quatre parties du monde. +Chaque Province estoit divisée +en trois Bailliages, que les +Islandois apelent <i>Repes</i>: excepté +la Province Septàntrionale, laquelle +comme la plus grande, & +la plus importante, en avoit +quatre. Et chaque Bailliage estoit +subdivisé en six, sept, huit, +ou dix Judicatures, selon son estàndüe. +Chaque Province assàmbloit +ses Bailliages une fois l'année. +Et la convocation se faisoit +par de petites croix de bois, que +le Gouverneur de la Province +envoyoit à ses Baillifs, que les +Baillifs distribuoient à leurs Juges, +& que les Juges faisoient +courir par les familles de ceux +qui se devoient trouver à ces +assàmblées. Le Chef de la Justice +de l'Islande, qui presidoit +aux quatre Provinces, & qui +estoit comme le Souverain de +l'Islande, son <i>Nomophylax</i>, & +le conservateur de ses loix, assàmbloit +aussi en certain temps +les Estats generaux de l'Isle. Et la +convocation se faisoit par quatre +haches de bois, que ce Chef +envoyoit aux Gouverneurs des +quatre Provinces.</p> + +<p><a href="#t_xvii">XVII.</a> Il y avoit dans chaque +Bailliage trois Tàmples principaux, +où la Justice se ràndoit, +& où le culte de leurs +Dieux se faisoit; à cause de +quoy la charge de Baillif s'apeloit +<i>Godorp</i>, qui signifie divine. Leur +principal soin estoit, de pourvoir +à la necessité des pauvres, +qui est tres grande dans un païs +pauvre. D'empescher que les pauvres +d'une Repe, ne courussent +à l'autre; & de refrener la liçànce +des Mandians volontaires, +contre lesquels les loix estoient +rigoureuses. Car il estoit permis +de les tuer, ou de les chastrer, +impunément; de peur qu'ils ne +multipliassent, & ne fissent d'autres +coquins comme eux. Il estoit +mesme defàndu, sur pêne de +l'exil, à un homme pauvre de se +marier avec une fàme pauvre +comme luy. Et il n'estoit pas +permis sur la mesme pêne, à celuy +qui n'avoit dequoy que pour +luy seul, de pràndre une fàme +qui n'avoit pas dequoy pour +elle.</p> + +<p><a name="xviii" href="#t_xviii">XVIII.</a> Cet ordre Aristocratique +de gouvernemànt, & de +Justice, a duré parmy les Islandois, +jusques à l'an de Grace 1263. +que les Roys de Norvege se firent +maîtres de l'Isle, & la ràndirent +tributaire, par la mauvaise +intelligence des Islandois, qui +faisoient entr'eux, des brigues, & +des seditions, pour le gouvernemànt. +Les Roys de Danemarck, +ayant reduit en suite le Royaume +de Norvege en Province, +ont donné des Viceroys à ces +peuples, qui n'ont retenu depuis +ce temps-là, qu'une ombre legere +de leur anciene forme d'Estat. +La demeure de ces Viceroys +est à la partie Occidàntale +de l'Islande, dans un Chasteau, +nommé <i>Besestat</i>. Ils ne sont pourtant +pas obligez à faire residànce +actuele dans l'Isle, qu'en cas +de necessité; & n'y vont qu'une +fois l'année, pour en recevoir +les tribûs, qui consistent aux +mesmes choses, dont j'ay dit cy +dessus que les Islandois font commerce +& eschange avec les Estrangers: +Et dont le Roy de +Danemark pourvoit une bonne +partie de ses navires, soit pour +nourrir, soit pour habiller ses +matelots. Le dernier Viceroy +d'Islande, estoit M. Prosmont, +Amiral de la derniere flote Danoise, +que les Suedois défirent +sur cete mer, il y a environ trois +mois. Il se batit vaillamment, & +mourut sur son bord l'espée à +la main, ayant refusé le quartier +que les Enemis de son Roy +luy voulurent donner.</p> + +<p><a name="xix" href="#t_xix">XIX.</a> Angrimus Jonas ne +pose l'Islande Chrestiene, qu'en +l'an 1000. de nôtre salut. Ce +n'est pas qu'il n'y ait eu des +Chrestiens long temps devant, +dans cete Isle. Mais il dit que le +Paganisme n'en fût absolument +bany qu'en ce temps-là. Les Islandois +payens ont adoré entr'autres +Dieux, <i>Thor</i>, & <i>Odin</i>. <i>Thor</i>, estoit +comme le Jupiter; & <i>Odin</i>, co<span class="abbr">m</span>me +le Mercure des anciens Grecs & +Latins. Ils nomment encore leur +Jeudy, <i>Thorsdag</i>, qui est le <i>dies Jouis</i>, +& le Mercredy, <i>Odensdagur</i>, qui +est le <i>dies Mercurii</i>. Les Autels +consacrez à ces Dieux estoient +revestus de fer, où bruloit un +feu perpetuel. Et sur l'Autel, il y +avoit un vase d'airain, dans lequel +on versoit le sang des sacrifices, +& dont on aspergeoit +les assistans. Il y avoit au costé +de ce vase un aneau d'argent, +du poids de vint onces, qu'ils +frotoient du sang de l'hostie, & +qu'ils empoignoient quand ils +vouloient faire quelque sermànt, +ou solànnel, ou d'importance. +Leurs Annales portent, qu'ils ont +sacrifié des hommes à leurs Idoles. +Ils les escrasoient sur des rochers, +ou les jetoient dans des +puis profons, creusez, & destinez +pour cela, à l'entrée de leurs +Tàmples. Et comme les Islandois +payens avoient basty deux principaux +Tàmples, dediez à leurs faux +Dieux, aux deux parties, Septàntrionale, +& Meridionale, de leur +Isle. Les Islandois Chrestiens ont +estably les deux, & les seuls Eveschez +qu'ils ont, aux mesmes endroits +de leur Isle: Savoir, l'Evesché +de <i>Hole</i>, au Nort; & +celuy de <i>Schalhold</i>, au Midy. Ils +professent maintenant la mesme +confession d'Ausbourg, que professe +tout le Danemarck.</p> + +<p><a name="xx" href="#t_xx">XX.</a> Les anciens Islandois estoient +de haute stature, forts, +adroits, & vaillans; grâns gladiateurs, +& grâns Pyrates. La Monomachie +estoit autorisée parmi +eux; & ils ne refusoient qui +que ce fust, qui les voulust +combatre seul à seul. Ils vuidoient +leurs procez par le duel; +Auquel celuy qui estoit vaincu, +perdoit la chose contestée; & +qui refusoit le combat, la perdoit +comme s'il eust esté vaincu. +C'estoit un moyen legitime pour +aquerir des possessions parmi eux. +Car de deux Gladiateurs qui se +batoient, celuy qui avoit tué ou +vaincu son homme, estoit maître +de son bien. Il n'y avoit +qu'une resource pour les heritiers +legitimes du defunt, ou du +vaincu, qui estoit; que l'on menoit +un grand Toreau au victorieux, +& s'il ne l'assommoit pas +d'un seul coup, il ne tenoit rien.</p> + +<p><a name="xxi" href="#t_xxi">XXI.</a> Avec ce que les Islandois +estoient de grande force, +& de grand cœur; ils estoient +spirituels, & si curieux, qu'ils +conservoient avec soin les memoires +qu'ils recueilloient de toutes +parts, des choses memorables +qui se passoient dans tous les +Royaumes voisins. Ce qui a obligé +le bon Angrimus à dire +dans son <i>Specimen Islandicum</i>, parlant +de ses compatriotes, qu'ils +sont, <i>Ad totius Europæ res historicas +lyncei.</i> Et de fait, Saxo +Grammaticus dans la preface de +son histoire Danoise, avoüe qu'il +s'est tres utilement servy des +memoires qu'il a pris dans les Annales +des Islandois, qu'il apele, +<i>Tylenses</i>. Le Docteur Vormius +m'a asseuré que ces Annales sont +tres-curieuses, & qu'il y a des +raretez exquises des choses ancienes +qui se sont faites dans les +Orcades, dans les Hebrides, +dans l'Escosse, & dans l'Angleterre; +& mesme chez les anciens +Ducs de Normandie; par cete +raison sans doute, que les Islandois +ont esté autrefois puissans +sur la mer Deucaledoniene, ou +Escossoise, & qu'ils ont peu avoir +aussi des commerces particuliers +dans notre Normandie.</p> + +<p><a name="xxii" href="#t_xxii">XXII.</a> Les plus ancienes histoires +Islandoises & auquelles +les Islandois adjoutent plus de +foy, sont celes qui sont composées +en vers. Sur quoy, Monsieur, +vous remarquerez, s'il +vous plaist, que les anciens Rois, +& Capitaines du Nort, qui aloient +à la guerre, menoient toujours +quelque Poëte avec eux, +pour composer des vers sur le sujêt +de leurs victoires. Ces Vers +se chantoient par les soldats de +l'armée, & se repàndoient par +toutes les contrées voisines. Or +les Islandois ont esté de tout +temps renommez excellâns Poëtes, +par tous leurs voisins. Et +l'on a creu qu'il y avoit une certaine +vertu Magique dans leurs +vers, capable d'evoquer les Demons +des Enfers, & d'arracher +les Planetes du Ciel. Leurs Poëtes +naissent Poëtes, & ne le devienent +pas par estude. Car le meilleur +esprit qui soit parmi eux, ne +sauroit composer des vers, s'il n'a +le don naturel de les faire, tant +les regles de leur Poësie sont +severes & contraintes. Mais ceux +qui ont cete vertu naturele, les +composent avec tant de facilité, +que leurs discours ordinaires sont +des vers. La Verve prànd ces +Poëtes aux nouveles Lunes. Et +quand cete fureur les saisit, ils +ont le visage esgaré, les yeux +enfoncez, la couleur pasle; & +ressàmblent à la Sibile Cumée, +tele que Virgile nous l'a descrite. +Il fait en ce temps-là tres mauvais +avoir à faire avec ces possedez. +Car la morsure des chiens +enragez, n'est pas plus dangereuse, +que la médisance de ces Poëtes.</p> + +<p><a name="xxiii" href="#t_xxiii">XXIII.</a> Je vous diray à ce +propos, ce que le Docteur Vormius +m'en a raconté. Il y a quelques +années, qu'estant Recteur +de l'Academie de Copenhague, +un Escolier Islandois se plaignit +à luy, que son Lansman & camarade, +l'avoit outragé dans des vers +difamatoires. Le Recteur apela +le Poëte, qui avoüa les vers, +mais nia qu'ils fussent faits contre +son camarade. Et de fait M. +Vormius n'y voyoit quoy que ce +soit, dont le Lansman se dût +ofàncer, selon la connoissance +qu'il a du langage Islandois, qui +est fondé sur l'anciene langue +Runique. L'Escolier ofàncé voyant +que le Recteur croyoit ce +que luy disoit le Poëte, se mit +à pleurer chaudement, & à luy +dire, qu'il estoit perdu s'il l'abandonnoit. +Et là dessus luy fit compràndre, +par un destour estrange +de figures, & de fables, les +mêdisances qui estoient contenües +dans cete Satyre. Luy dit, +qu'il passeroit pour un infame en +Islande, si ces vers y estoient +portez; que ses biens en déperiroient; +& que cete poësie estoit +tele, qu'en quelque lieu du +monde où il sût aller, le charme, +ou le sortilege de ces vers le suivroit +par tout, & le feroit mourir. +Le Docteur Vormius esmeu +de la frayeur de ce jeune homme, +tira le Poëte à part; luy mit +devant les yeux les devoirs de la +charité Chrestiene, & les rigueurs +des loix de Danemarck, +qui punissent les sorciers de suplices +tres cruels: Et l'ayant menacé +de le metre entre les mains +de la Justice, si par malheur +son camarade tomboit malade +de l'aprehànsion qu'il avoit; il +luy imprima une tele peur, qu'il +avoüa la malice de ses vers, les +deschira, promit de ne les dire +à personne, & courut embrasser +son camarade, qui tesmoigna +une joye non-pareille d'avoir +fait sa paix avec le Poëte.</p> + +<p><a name="xxiv" href="#t_xxiv">XXIV.</a> Les Poëtes Islandois +ont un Mitologique de leurs fables, +qu'ils apelent <i>Edda</i>: Dans +lequel ils posent pour Principe +eternel, un Geant qu'ils apelent +<i>Immer</i>. Et disent, que du Caos +sortirent de petits hommes, qui +se jeterent sur le Geant, & le +mirent en pieces. Que de son +crane, ils firent le Ciel; de son +œil droit, le Soleil; de son œil +gauche, la Lune; de ses espaules, +les Montagnes; de ses os, les +Rochers; de sa vessie, la Mer; +de son urine, les Rivieres; Et +ainsi de toutes les autres parties +de son corps. De sorte, que ces +Poëtes apelent le Ciel, le crane +d'Immer; le Soleil, son œil +droit; la Lune, son œil gauche; +les Rochers, ses os; les Montagnes, +ses espaules; la Mer, sa +vessie; les Rivieres, son urine, &c. +Le Docteur Vormius m'a fait voir +une vieille copie de l'Edda, escrite +en Islandois, de la main +d'un Islandois, & dont il m'a +expliqué les galanteries que j'ay +recueillies, pour vous les escrire.</p> + +<p><a name="xxv" href="#t_xxv">XXV.</a> Les Islandois, à ce que +disent leurs Annales, ont mis autrefois +de grandes flotes sur la +mer, qui donnoient de la jalousie +aux Rois de Norvege, & +de Danemark. Ils n'ont pas +maintenant dequoy faire de petits +bateaux de pescheurs. Ils ont +eu le temps passé de grâns commerces +dans tous les Royaumes +voisins. Ils ne sortent maintenant +de leur Isle, que pour venir +estudier à Copenhague; avec +un desir si violànt de retourner +en leur païs, que les Danois +n'en peuvent retenir pas un +pour leur servir de Prestres, ou +de Prescheurs. Ce qu'ils ont tànté +diverses fois, parce qu'il y en +a qui ont l'esprit bon, & qui +reüssissent dans leurs estudes. On +a beau leur represànter la pauvreté +de leur Isle, & les delices +des climats qui sont plus doux. +Ils sont acoquinez à leur misere, +& la preferent à tous les autres +plaisirs. Il y a douze ou quinze +Escoliers dans cete Academie, +que nous voyons quelque fois. +Ils sont communément petits & +floüets, quoy que Blefkenius die, +qu'il a veu en Islande un Islandois +si fort, qu'il prenoît une +tonne de biere, mesure de +Hambourg, & la portoit à sa +bouche pour boire, comme il +auroit pris un de nos barils.</p> + +<p><a name="xxvi" href="#t_xxvi">XXVI.</a> Les Islandois retienent, +comme j'ay dit, quelque +ombre legere de l'ancien gouvernemànt +de leurs peres. Mais +leurs loix sont meslées de tant +d'autres loix, de Norvege, & de +Danemark; qu'estant forcez +d'observer les dernieres, & voulant +garder les premieres, ils s'engagent +dans mille chicanes, sur +l'explication, & concordance +de leur droit, avec celuy de Danemark. +Ce qui a obligé le bon +Angrimus à dire de fort bonne +grace, qu'il n'y a pas moins de +Pantimomies dans le droit Islandois, +qu'il y a d'antinomies dans +le droit Romain.</p> + +<p><a name="xxvii" href="#t_xxvii">XXVII.</a> Les Islandois de ce +temps habitent leur Isle comme +leurs Peres l'habitoient, dans des +maisons esparses, qui ça, qui là, +de peur du feu, estant basties de +bois. Leurs fenestres sont d'ordinaire, +des trous sur les toits, +parce que leurs maisons sont fort +basses, & qu'il y en a mesme +plusieurs d'enfoncées dans la +terre, à-cause des vàns. Leurs +toits sont couverts, comme ceux +de Suede, d'escorces de bouleau, +comblées de gazons. Tele +estoit la cabane de Titire, dans +les Bucoliques de Virgile.</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0"><i>Pauperis & tuguri congestum cespite culmen.</i></span><br> + </div> +</div> + +<p>Les Islandois sont cachez comme +des blereaux dans ces maisons, +où ils vivent au delà de +cent ans, & ne se servent ni de +Medecins, ni de medecines.</p> + +<p><a name="xxviii" href="#t_xxviii">XXVIII.</a> Il n'y a dans toute +l'Islande que deux vilages, aux +deux Eveschez, de Hole, & de +Schalholt; dont le plus grand, +qui est celuy de Hole, ne consiste +qu'en fort peu de maisons +contiguës. Et comme il n'y a ni +viles, ni vilages dans l'Islande, +il n'y a point de grâns chemins. +Ce qui oblige ceux qui voyagent +dans cete Isle, à se servir de +boussoles, pour aler d'une Province +à l'autre, & à planter des +balises aux endroits où il y a des +goufres de nege, & où l'on tomberoit, +si l'on n'y metoit ces +marques. Les Islandois n'habitent +d'ordinaire, que sur les rivages +de la mer, ou prés des rivieres, +à-cause de la pesche, & +des pasturages, & le milieu de +l'Isle est comme desert. Il y a un +Colege à Hole, où les enfans estudient +jusques à la Retorique, +& vienent à Copenhague, faire +leur cours de Filosofie, & de +Teologie. Il y a une Imprimerie, +où depuis peu l'on a imprimé +le vieux Testamànt, traduit +en Islandois. Le nouveau n'est pas +achevé, faute de papier; apres lequel +il y a long temps que les Imprimeurs +crient, mais ils crient de +si loin, qu'on ne les entànd point.</p> + +<p><a name="xxix" href="#t_xxix">XXIX.</a> L'Evesché de Hole +a esté pourveu de grâns Evesques, +dont le Catalogue est escrit, +dans la Crimogée d'Angrimus +Jonas. Et entre autres, du +dernier mort Gundebrand de +Torlac, que j'ay cy-dessus màntionné, +homme de grand savoir, +& de grande probité. Angrimus +Jonas a esté son Coadjuteur, +& a refusé l'Evesché qu'il +devoit avoir apres la mort de +Gundebrand, & que le Roy de +Danemark luy vouloit donner. +Il a prié le Roy de l'en +dispànser, tant pour se retirer +de l'envie, que pour vaquer à +ses estudes avec plus de repos. +Le bon homme est vivant. +Le Docteur Vormius son bon amy, +m'a assuré qu'il a plus de +quatre-vints dix ans: Et m'a dit +de plus, qu'il n'y a que quatre +ans qu'il s'est remarié avec une +jeune fille. Il est savant, & fort +homme de bien, en grande estime +parmy tous les doctes, & +tous les curieux de la contrée du +Nort; & le sera de tous ceux qui +le connoitront, par les beaux livres +qu'il a faits.</p> + +<p><a name="xxx" href="#t_xxx">XXX.</a> J'obmetois de vous dire +une particularité de l'Esprit des Islandois, +qui n'est pas à mespriser. +C'est qu'ils sont tous joüeurs d'eschets, +& qu'il n'est point de si chetif +païsan en Islande, qui n'ait +chez luy son jeu d'eschets, faits +de sa main, & d'os de poisson, +taillé à la pointe de son couteau. +La diferànce qu'il y a de +leurs pieces aux nôtres, est, que +nos Fous sont des Evesques parmy +eux; & qu'ils tienent que les +Eclesiastiques doivent estre prés +de la personne des Rois. Leurs +Rocs sont de petits Capitaines, +que les Escoliers Islandois qui +sont icy, apelent <i>Centuriones</i>. Ils +sont represàntez, l'espée au costé, +les joües enflées, & sonnant +du Cor, qu'ils tienent des +deux mains. J'aurois à vous faire +un long discours sur le sujet des +Cors, que les Capitaines du Nort +portoient à la guerre, pareils à +celuy de nostre Roland: Et pour +pràndre la chose de plus haut, +tel qu'estoit le Cor, ou la Trompete +de Misene, de qui Virgile +a dit; <i>Hectoris hic magni fuerat +comes.</i> Où l'on voit un Trompete +camarade d'Hector. C'est de là +sans doute, que les Trompetes Alemans, +& de toutes ces contrées, +ne passent pas pour valets, comme +ils font ordinairement en +France; mais pour oficiers des +compagnies où ils servent. Je +reserve de vous en parler à une +autre ocasion. Reprenons le discours +de nos Eschets.</p> + +<p><a name="xxxi" href="#t_xxxi">XXXI.</a> Ce jeu n'est pas +seulement ancien, & commun, +chez les Islandois, mais dans +tous les païs du Nort. La Cronique +de Norvege raporte, que +le Geant Drofon, qui avoit nourry +Heralde le Chevelu, tout ainsi +que Chiron avoit nourry Achile, +ayant oüy parler des grâns +exploits que faisoit son Nourrisson, +estant Roy de Norvege, +luy envoya des presâns de grand +prix: Et entr'autres, la Cronique +fait màntion d'un jeu d'eschets, +tres riche, & tres beau. +Ce Heralde regnoit environ l'an +de Grace, 870. Et si Encolpe +dans Petrone, a eu la curiosité +d'escrire, qu'il avoit veu joüer +Trimalcion aux dames, sur un +Tablier de Terebinte & de Cristal, +avec des dames d'or & d'argent: +Je vous diray que j'ay eu +l'honneur de joüer aux Eschets +avec Madame la Contesse Eleonor, +fille du Roy de Danemark, +& fàme de Monsieur le Conte +Wlfeld, Grand Maitre, & premier +Ministre du Royaume, sur +un Tablier d'Ambre blanc & jaune, +avec des pieces d'or, esmaillées +de mesmes couleurs que le +Tablier, & tres curieusement +travaillées. Les Rois & les Reines, +sont assis sur des Trônes, +avec le Manteau Royal, la Couronne +en teste, & le Septre à +la main. Les Evesques sont richement +mitrez. Les Chevaliers sont +montez sur des chevaux bien +faits, & bien harnachez. Les +Rocs, sont des Elefans sur lesquels +il y a des Tours. Et les +Pions sont de petits Mousquetaires +qui ont couché en joüe, & +qui sàmblent atàndre le commàndemànt +pour tirer.</p> + +<p><a name="xxxii" href="#t_xxxii">XXXII.</a> Je vous ay dit, que +la langue des Islandois est fondée +sur l'anciene langue Runique. Le +Docteur Vormius, qui entànd +ce Runique, & qui en a fait +un livre, m'a asseuré que l'Islandois +est le plus pur Runique +que nous ayons. Pour preuve +de cela, les caracteres Islandois +dont Blefkenius a donné un +Alfabet dans sa Relation, sont +Runiques: Et le mesme dit, que +parmy ces caracteres, il y en a +d'hyeroglifiques, qui signifient +des mots entiers. Le bon homme +Angrimus s'est estàndu sur ce +chapitre dans sa Crimogée. Et +parce que ce livre est fort rare +en ce païs, & qu'il l'est sans +doute au lieu où vous estes; vous +aurez agreable que je vous entretiene +de la lecture que j'en ay +faite: Car en vous descouvrant +l'antiquité de la langue Islandoise, +elle nous donne une grande +connoissance des antiquitez du +Nort.</p> + +<p><a name="xxxiii" href="#t_xxxiii">XXXIII.</a> Angrimus dit, +que les Annales d'Islande, qui +parlent des premiers habitans du +monde Arctique, les font venir +d'un Prince Asiatique, nommé +<i>Odin</i>, que d'autres ont dit <i>Ottin</i>; +lequel poussé par les armées Romaines, +que Pompée commàndoit +dans la Frigie mineure, prit +la route du Nort, & se vint +ràndre en ces quartiers, avec des +troupes Frigienes qui le suivirent. +Et le bon Angrimus avoüe, que +l'epoque de ses Annales Islandiques, +ne s'estànd pas plus avant +que d'Odin. Il assure neanmoins, +que beaucoup d'autres peuples du +Nort, en ont de plus ancienes: +& que leurs Histoires font màntion +d'un Prince apelé <i>Norus</i>, +qui donna les premieres loix à la +Norvege, & l'erigea en Royaume. +Que Norus estoit fils de +Thorré, Roy de Gotland, & de +Finland, le plus grand, le plus +vertueux, & le plus excellànt +Prince de son siecle. Que ses +peuples l'adorerent comme un +Dieu apres sa mort. Que la Norvege +apela le mois de Janvier, +<i>Thorré</i>, de son nom. Et que ce +nom est ancore aujourd'huy retenu +dans l'Islande. Que le Roy +Thorré eut une fille d'une grande +beauté, nommée <i>Goa</i>, qui +fut enlevée par un Prince estranger. +Que son frere Norus courut +apres le ravisseur. Et que le mois +suivant celuy de Janvier fut nommé, +<i>Goa</i>; qui est le mesme nom +dont se servent ancore aujourd'huy +les Islandois, pour le mois +de Février. Angrimus fait en suite +une carte genealogique des predecesseurs +de Norus, qui ont +esté mis par les peuples du Nort +au nombre des Dieux, qui de la +mer, qui des vàns, qui de la +nege, qui du froid; Et d'un +entr'autres qu'ils adorerent sous +le nom de Dieu du feu, qui +n'estoit pas mal fait, & boiteux +comme le Vulcan des Grecs, +mais le mieux formé, & le plus +beau de tous les hommes; qu'ils +apelerent pour sa grande beauté, +<i>Halogie</i>; c'est à dire grande & +bele flame. La genealogie dessànd +jusques à un neveu de Norus, +apelé <i>Gilve</i>: Auquel temps, +dit la Cronique, le grand Odin +Asiatique entra dans le Nort.</p> + +<p><a name="xxxiv" href="#t_xxxiv">XXXIV.</a> Cete diversité +d'Annales a obligé Angrimus d'aler +ancore plus avant, que ces +premiers Rois de Norvege: Et +de raporter l'origine des peuples +du Septàntrion aux anciens Geans +Cananeens, que Josué chassa +de la terre promise, & qui vindrent +peupler cete contrée, de +Geans, tels qu'ont esté les premiers +habitans du Monde Arctique, +& d'où l'on croit que +sont derivez les premiers Gots, +qui signifient, <i>Geans</i>. Or, Monsieur, +il ne sera pas hors de +propos, que je vous die deux +mots en cét endroit, & de ce +grand Odin Asiatique, & de +l'opinion receüe en ce païs, que +les premiers hommes du Nort ont +esté Cananeens.</p> + +<p><a name="xxxv" href="#t_xxxv">XXXV.</a> Le grand Odin +Asiatique a esté adoré dans tout +le Septàntrion, sous le nom de +Mercure, à cause de son excellànt +esprit. On croit que c'est +le premier Auteur de la Poësie, +& de la Magie Septàntrionale, +si celebre, & si renommée, par +tout ailleurs. Je vous ay parlé +de sa Poësie; & j'aurois beaucoup +de choses à vous dire de sa Magie: +Mais le sujet merite une +narration particuliere, que je reserve +à une autre fois. Je me contànteray +de vous dire maintenant, +que je ne me puis assez estonner +de la negligeance de quantité +d'honnestes gens, qui suivent +avec si peu de reflexion des erreurs +inveterées, & s'y laissent +emporter sans resistànce. Jusques +là mesme, que plus ces erreurs +choquent le bon sens, & moins +elles ont de vray-sàmblance, +plus ils les croyent, & plus ils +taschent de les faire acroire aux +autres. Car, Monsieur, quele +aparànce y a-t'il de pouvoir acommoder +tous les contes que +l'on fait d'Odin Asiatique; & +quel raport peuvent avoir des +fables si fables, avec le siecle +de Pompée, qui est un siecle +si connu, & si historique.</p> + +<p><a name="xxxvi" href="#t_xxxvi">XXXVI.</a> Mais n'admirez +vous pas ceux qui parlent des +premiers fondateurs des Nations, +ou des Grâns hommes de l'antiquité, +& qui les font Geans. +On diroit qu'ils parlent de quelques +Loûs, que l'on fait toujours +plus grâns qu'ils ne sont. Hercule +à ce qu'on dit, estoit trois fois +plus grand que les autres hommes. +Virgile fait Enée & Turne, +hauts comme des montagnes. +<i>Quantus Athos, aut quantus Erix.</i> +Le mesme compare Pandarus, +& Bitias, à deux grâns chesnes. +Tous les Portraits, & toutes les +statuës qui se voyent de Charlemagne, +dans les Tàmples des +Alemâns, sont beaucoup plus +grandes que l'ordinaire des hommes. +Et j'ay veu un Roland élevé +en colosse de bois, au milieu +de la place de Breme, de la hauteur +d'une Pique. Saxo Grammaticus +a fait ses premiers Danois, +Geans. Joannes, & Olaus Magnus, +freres, & Historiens Suedois, +ont fait leurs premiers +Suedois, Geans. Angrimus Jonas +Islandois, a fait ses premiers Islandois +Geans. Il dit que, <i>Got</i>, +signifie, <i>Geant</i>. Et que les premiers +Gots estoient Geans. Et +parce que les premiers Geans, +dont la Bible parle depuis le deluge, +sont les Geans Cananeens, +que Josué défit, & chassa de la +Terre Sainte: Il veut que ces +Geans se soient retirez dans les +païs froids du Septàntrion; parce +qu'il faisoit trop chaud pour eux +dans la Palestine.</p> + +<p><a name="xxxvii" href="#t_xxxvii">XXXVII.</a> Les deux freres +Suedois, & qui ont esté l'un +apres l'autre Archevesques d'Upsal, +vont plus avant qu'Angrimus +Jonas; & déterminent, que +les premiers Suedois sont dessàndus +des enfans de Jafet. Ils +pretàndent mesme avoir demontré +que la ville d'Upsal a esté +bastie du temps d'Abraham. Je +m'estonne qu'Angrimus Jonas ne +les ait suivis; & qu'il n'ait fait +sortir les premiers habitans de son +Isle, de la mesme tige de Jafet. +Et cela avec d'autant plus de +vray-sàmblance, qu'il est escrit +des enfans de Jafet au chap. 10. +de la Genese. <i>Ab his divisæ sunt +Insulæ gentium, in regionibus suis, +unusquisque secundum linguam suam, +& familias suas, in nationibus suis.</i> +Car l'opinion estant receüe & +ortodoxe, que les enfans de Noé +ont repeuplé le monde apres le +deluge, & que les enfans de Jafet +ont particulierement repeuplé +toutes les Isles du monde; +Angrimus pouvoit dire avec plus +de certitude des premiers habitans +de son Isle, ce que Joannes +& Olaus Magnus, avoient +dit des premiers habitans de la +Suede: & les faire sortir sans +hesiter, de la branche de Jafet, +puis que la Genese autorisoit plus +fortement sa conjecture pour son +Isle, qu'elle n'autorisoit cele des +Suedois pour leur terre ferme. +Et il s'ensuivroit de cela aussi, +que l'Islande auroit peu estre +habitée long temps devant la venüe +des Geans Cananeens, dans +le païs du Nort.</p> + +<p><a name="xxxviii" href="#t_xxxviii">XXXVIII.</a> A vous dire ce +que je pànse de ceux qui recherchent +trop exactement, quels +ont esté les premiers hommes +qui ont repeuplé le monde apres +le deluge: Je croy, Monsieur, +que leur curiosité est vaine +& inutile, parce qu'on ne le +peut savoir: & que toute sorte +d'histoire nous manquant pour +cela, ce que l'on en peut dire, +n'est fondé que sur des conjectures, +ou sur le raport de quelque +Cronique, fabuleuse, ou historique, +mal conceüe, & plus mal +expliquée. En quoy je ne pretàns +pas contredire le seul M. Angrimus, +que j'honore, & que j'estime +infiniment. Le vice est general. +Il n'est pas le premier qui a fait +sortir les premiers hommes du +Nort, des Geans Cananeens. Et +ce qui l'a d'autant plus engagé +dans cete erreur, sur l'opinion +receüe; est, qu'il a creu avoir +trouvé quelques mots Islandois, +qui avoient du raport avec quelques +mots de la langue Hebraïque, +que l'on a apelée, <i>le langage +de Canaan</i>, depuis que les Juifs +se ràndirent maîtres de la terre +promise, & qu'ils en chasserent +les Geans Cananeens. Mais le +bon homme n'a pas consideré, +que ces Geans ne parloient pas +Hebreu, que l'Hebreu leur estoit +estranger: Et qu'ils n'ont peu porter +dans le Septàntrion, quand +mesme ils l'auroient habité, l'usage +d'une langue, qu'ils n'entàndoient, +& qu'ils ne parloient +pas.</p> + +<p><a name="xxxix" href="#t_xxxix">XXXIX.</a> Ce que je dis +vous fera remarquer de sàmblables +béveües, dans les escrits de +quelques savâns hommes, & +grâns Critiques de nostre siecle, +qui ont cherché l'origine des +premiers peuples, dans l'origine, +ou dans l'etimologie de certains +mots, Alemâns, ou Hebreux, +qu'ils ont creu avoir quelque raport, +ou avec le langage, ou +avec les noms de ces mesmes +peuples. M. Grotius a escrit dans +la dissertation qu'il a faite de +l'origine des peuples de l'Amerique, +que les Americains ont +esté Alemâns d'origine; par cete +raison, qu'ils ont beaucoup des +mots, qui finissent en <i>lan</i>: & +que <i>land</i>, est un mot Alemân. +Et parce qu'il y a des peuples +dans l'Amerique, que l'on apele +<i>Alavardes</i>; que M. Laet dit avoir +esté ainsi apelez, d'un Capitaine +Espagnol, nommé <i>Alvarado</i>, qui +les conquit. M. Grotius asseure, +que les Americains <i>Alavardes</i>, +ont esté originaires Lombards, +& qu'ils ont esté apelez, <i>Alavardes</i>, +de Lombards qu'ils estoient, +par la mesme corruption de langage, +à ce qu'il dit, que les François +d'aujourd'huy apelent <i>Halebardes</i>, +les armes des Lombards, +que les anciens François apeloient, +<i>Lombardes</i>.</p> + +<p><a name="xxxx" href="#t_xxxx">XXXX.</a> C'est sur de pareilles +origines, & sur de sàmblables +conjectures, que M. Bochard, +non moins savant que M. Grotius, +a composé le docte livre +qu'il a fait, & qu'il a intitulé, +<i>Phaleg</i>, parce qu'il contient le +partage, & les premieres habitations +de toutes les terres du +monde. Et je ne puis assez admirer +la subtilité de son esprit, +dans la connoissance qu'il a des +langues Oriàntales, d'avoir trouvé +dans la langue Hebraïque, +l'interpretation des vers Cartaginois +qui se lisent dans le Pœnulus +de Plaute. Mais quoy que ses conjectures +soient fort ingenieuses, +je ne saurois croire que ce Cartaginois +ait esté de l'hebreu. La +raison est, que Didon qui a basti +Cartage, estoit Feniciene: +Que le langage Fenicien a esté +diferànt de l'Hebraïque; & qu'il +ne se peut que le Cartaginois +que l'on parloit du temps de +Plaute, ait esté, je ne dis pas +de l'Hebreu, diferànt du Fenicien; +mais que ç'ait esté le mesme +Fenicien, que l'on parloit du +temps de Didon. M. Samuel Petit +autre savânt homme, & gra<span class="abbr">n</span>d Critique, +avoit trouvé avant M. Bochard, +une autre explication de +Plaute, dans la mesme Comedie, +& d'autres paroles que celes +de M. Bochard. Ce qui me +fait croire qu'un troisiesme intelligent +comme eux dans la langue +Hebraïque, trouveroit s'il +vouloit, un troisiesme sens dans +le mesme Cartaginois de Plaute, +par des transpositions de letres, +& de poincts, dont ces Messieurs +se sont servis, & que l'usage +permet aux Critiques de la +langue Hebraïque; a qui l'on +fait dire, comme a des cloches, +tout ce que l'on veut, par une +sàmblable liçànce.</p> + +<p><a name="xxxxi" href="#t_xxxxi">XXXXI.</a> Vous excuserez, +Monsieur, la digression que j'ay +faite, parce que je ne l'ay pas +creüe esloignée de mon sujet. +Et que le bon homme, Angrimus +dans l'etimologie qu'il a +cherchée de quelques mots Islandois +chez les Hebreux, a suivi +une erreur ordinaire aux Doctes +comme luy. Il n'en doit pas +estre creu, non plus que les autres; +puis qu'il n'est rien de si +trompeur, ni de moins solide, +que des conjectures fondées sur +de sàmblables etimologies.</p> + +<p><a name="xxxxii" href="#t_xxxxii">XXXXII.</a> Je croyois qu'Angrimus +Jonas feroit sortir ses premiers +Islandois des mesmes Geans +Cananeens, qui avoient peuplé +selon luy-mesme, toutes les contrées +du Nort. Mais il n'a pas +voulu que l'Islande ait esté habitée +de ce temps-là. Ce qu'il en a +dit est curieux, & merite de vous +estre escrit. Il dit que l'Islande a +esté premierement descouverte +par un Naddocus, qui aloit aux +Isles de Fare, & fut jeté par la +tàmpeste à la côste Oriàntale de +l'Islande, qu'il nomma, <i>Snelande</i>, +à cause des hautes neges qu'il +y trouva. Mais Naddocus ne s'y +arresta pas. Le second qui la descouvrit, +fut un Suedois nommé +Gardarus, qui ala chercher cete +Isle, sur ce qu'il en avoit oüy +dire à Naddocus, & l'ayant trouvée +en l'an 864. y passa l'Hyver, +& apela l'Isle <i>Gardarsholm</i>: +c'est à dire, l'Isle de Gardarus. Le +troisiesme qui la descouvrit, fut +un Pirate renommé, de Norvege, +nommé <i>Flocco</i>, qui se servit +d'une invàntion tres-bele, +pour trouver cete Isle, sur le raport +qui luy en avoit esté fait. +On ne savoit encore en ce +temps-là quoy que ce soit de +l'aiguille aimantée, ni de l'usage +du compas. Et comme il aloit +d'une Isle à une autre, sans descouvrir +cele qu'il cherchoit. Il +prit trois Corbeaux, en partant +de l'Isle de Hetland, une des +Orcades; & en lascha un, lors +qu'il crût estre bien avant en mer. +Mais il connut qu'il n'estoit pas +si esloigné de terre qu'il pànsoit, +parce que le Corbeau reprit la +route de Hetland, & s'y envola. +Il poussa plus avant dans la +mer, & lascha le second Corbeau, +qui roda de tous costez, +& ne voyant pas de terre retourna +dans le vaisseau. Il ne fut pas +trompé au troisiesme Corbeau, +qui descouvrit l'Isle, & fondit +dessus. Flocco l'ayant suivy des +yeux & des voiles; car il avoit le +vànt favorable; aborda heureusement +à la partie Oriàntale de +Gardarsholm, où il passa l'Hyver; +& le Printemps venu, se voyant +assiegé des glaces, que les Islandois +apelent Groenlandiques, il +donna le nom <i>d'Islande</i>, à cete +Isle, qui signifie le païs des glaces. +Et ce troisiesme nom luy est +demeuré. Flocco passa un autre +hyver dans la partie Meridionale +de l'Islande; mais n'y ayant pas +trouvé son conte, non plus qu'à +l'Oriàntale, il retourna en Norvege, +où il fut apellé, <i>Rafnafloke</i>: +c'est à dire Flocco le Corbeau, +à-cause des Corbeaux dont il +s'estoit servy pour descouvrir l'Islande.</p> + +<p><a name="xxxxiii" href="#t_xxxxiii">XXXXIII.</a> Le premier fondateur +des Islandois, est un Ingulfe, +Baron de Norvege; qui +se retira en Islande avec son beau-frere +Hiorleifus, pour avoir tué +deux freres des plus grâns Seigneurs +de leur contrée. Et comme +c'estoit la coûtume des banis +de Norvege, d'arracher les +portes des maisons qu'ils laissoient +en leurs païs, & de les +emporter avec eux; Ingulfe estant +à la veuë de l'Islande, jeta +ses portes dans la mer, pour aborder +où le hazard, & les flots, +les pousseroient. Mais il arriva à +un autre endroit, quoy qu'à la +mesme partie Meridionale de +l'Isle. Il ne trouva ses portes que +trois ans apres. Ce qui l'obligea +à changer de demeure, & à +s'arrester au lieu où ses portes +s'estoient arrestées. Ingulfe & son +beau-frere, visiterent premierement +l'Islande, en l'an de Grace +870. Et ne l'habiterent que quatre +ans apres, en l'an 874. qui est +l'Epoque determinée & definie, +dans les Annales de l'Islande, +pour la premiere habitation de +cete Isle. Et les mesmes Annales +asseurent, qu'Ingulfe trouva l'Islande +<i>Inculte & deserte</i>, lors qu'il y +arriva. On remarqua neanmoins, +que quelques Mariniers Anglois, +ou Irlandois, avoient mis autre +fois pied à terre aux rivages +de l'Isle, par quelques cloches, +par quelques croix, & par quelques +autres ouvrages faits à la +mode d'Irlande & d'Angleterre, +que l'on y avoit laissez, & quelques +livres qui y furent trouvez. +On demeure aussi d'acord, que +les Irlandois avoient fait diverses +dessàntes dans cete Isle, avant la +venüe d'Ingulfe. Et leurs Annales +raportent, que les anciens +Islandois apeloient ces Irlandois, +<i>Papas</i>. Et nommerent la partie +Occidàntale de l'Islande, <i>Papey</i>, +parce que les Irlandois avoient +acoustumé d'y aborder, comme +à la plus proche, & à la plus +commode.</p> + +<p><a name="xxxxiv" href="#t_xxxxiv">XXXXIV.</a> Or, Monsieur, +sur ce que les Annales d'Islande +asseurent constamment, que l'Islande +estoit <i>inculte & deserte</i>, +lors qu'Ingulfe y arriva; Angrimus +Jonas asseure fortement aussi, +que l'Islande n'a jamais esté habitée +avant ce temps-là. Et le bon +homme s'emporte avec passion +contre tous ceux qui disent le +contraire. C'est un plaisir de lire +ce qu'il a escrit dans son <i>Specimen +Islandicum</i>, contre Pontanus, & +contre les Auteurs que Pontanus +a aleguez, pour prouver que +l'Islande estoit l'anciene Thulé, +de laquelle Virgile disoit à Auguste. +<i>Tibi serviat ultima Thule</i>. +Car dit-il, si nostre Islande estoit +cete <i>ultima Thule</i>, elle auroit +esté habitée au temps d'Auguste. +Et que deviendroit la foy de nos +Annales, qui asseurent qu'elle +n'a esté habitée qu'au temps d'Ingulfe?</p> + +<p><a name="xxxxv" href="#t_xxxxv">XXXXV.</a> Mais je le prie +de se ressouvenir de ce qu'il a luy +mesme escrit, & que je viens +d'aleguer; que des mariniers Irlandois +avoient acoûtumé de +metre pied à terre en Islande, +avant la venuë d'Ingulfe, & que +les anciens Islandois apeloient ces +Irlandois, <i>Papas</i>. Je le prie de me +dire, qui estoient ces anciens +Islandois? J'acorde à Angrimus +que l'Islande ne fut absolument +Chrestiene, que quelques années +apres la dessànte d'Ingulfe. +Mais il ne peut pas nier, qu'il +n'y eust en ce temps-là beaucoup +de Chrestiens dans la contrée +du Nort. Les Irlandois l'estoient. +Et Ingulfe en trouva des marques, +en arrivant à l'Isle. La Crimogée +remarque, que le beau-frere +mesme d'Ingulfe, qui aborda l'Islande +avec luy, s'il n'estoit pas +Chrestien, avoit des sàntimàns +Chrestiens. Et il est certain que le +Christianisme estoit en ce temps-là +respàndu dans toutes les contrées +du Septàntrion, & dans l'Islande +nommément. Ce que je +demontreray un peu plus bas. Or +cela estant, quel temps veut donner +Angrimus à ces Islandois payens, +qui estoient si fort atachez +à leurs ancienes Religions? +& principalement à cele de leur +Odin, par lequel ils juroient, & +qu'ils apeloient le grand Protecteur +Asiatique. Il est certain que +de toutes les superstitions Payenes, +les plus ancienes, sont les +sacrifices des hommes; Et j'ay +fait voir cy-dessus, qu'ils ont esté +pratiquez avec grande devotion +parmy les Islandois. Leurs Annales +disent qu'en la partie Occidàntale +de l'Islande, il y avoit +un Cirque, au milieu duquel +s'élevoit un grand Rocher, où +ils escrasoient les hommes, & versoient +le sang en sacrifice à leurs Idoles. +Ces mesmes Annales remarquent, +que cete coutume ayant +esté abolie dans l'Islande, comme +elle fut par tout ailleurs, le Rocher +retint plusieurs siecles apres, +la couleur rouge du sang humain +qui y avoit esté respandu. Je demande +à Angrimus: quel temps +il veut donner à ces <i>Plusieurs +siecles</i>, dont ses Annales mesmes +font màntion? Et je luy demande, +en quel temps ont esté invàntées +les Fables de l'Edda, qui +sont si ancienes, & si nées avec +les Islandois, qu'elles ne sont +presque point connües des autres +peuples du Nort, & du tout +point de toutes les autres Nations +du monde.</p> + +<p><a name="xxxxvi" href="#t_xxxxvi">XXXXVI.</a> Adjoûtons à +cela, Monsieur, que les Annales +d'Islande, où se lisent les voyages +de Naddocus, de Gardarus, +& de Flocco, avant celuy +d'Ingulfe, ne disent point que +l'Islande estoit deserte lors qu'ils +y arriverent. Flocco y a vescu +deux ans entiers. Et il est à presumer +qu'il y a vescu des commoditez +qui se trouvoient dans +un païs habité. Mais que dira Angrimus +à ce qu'il a dit: Que les +Islandois ont esté si curieux, qu'ils +ont recueilly dans leurs Annales +toutes les histoires des peuples de +l'Europe: Et pour me servir de +ses propres termes; Qu'ils ont esté, +<i>Ad totius Europæ res historicas Lyncei.</i> +C'est ce qu'Herodote & Platon +ont escrit des Egyptiens: +Qu'ils avoient dans leurs Biblioteques +les ancienes Histoires de +toutes les contrées du monde; Et +que c'estoit par cela mesme que +les Egyptiens pretàndoient prouver +l'antiquité prodigieuse de leur +nation. Pour autoriser ce qu'Angrimus +a dit de ses Islandois; je +vous diray à ce propos, que le +Docteur Vormius a une copie +Islandoise des Annales de la partie +Occidàntale de l'Islande, qu'il +m'a leüe & expliquée en divers +endroits. J'y ay remarqué diverses +histoires de Norvege, de Danemark, +de l'Angleterre, des +Orcades, & des Hebrides; & +entr'autres, l'irruption des Normâns +dans nostre Normandie, +qui est sans date. Apres laquelle +vient la dessànte d'Ingulfe dans +l'Islande. D'où il s'ensuit, qu'il y +avoit des Escrivains, & des Croniqueurs +dans l'Islande, avant la +venuë d'Ingulfe. Et que l'Islande +estoit par consequant habitée +avant ce temps-là.</p> + +<p><a href="#t_xxxxvi">XXXXVI.</a> Je croy que les +Annales d'Islande qui font màntion +d'Ingulfe, & que cite Angrimus, +sont veritables. Je croy +qu'Ingulfe n'est venu en Islande +qu'en l'an de Grace 874. Et il +s'est peu faire que les endroits +de l'Isle Meridionale où il aborda +estoient inhabitez, ou par +quelque grande mortalité, ou +parce que des Pirates en avoient +exterminé les habitans: Mais il +ne s'ensuit pas de là, que toute +l'Isle fust inhabitée. Il est certain +qu'Ingulfe seul ne l'a pas peuplée. +Car les Annales mesmes d'Islande +asseurent, que diverses Nations +voisines & Meridionales, en ont +peuplé diverses parties. Entre lesquels +Angrimus specifie un habitant +des Hebrides nommé <i>Kalmannus</i>, +& dit expressément, +que ce fut le premier qui s'arresta +à la partie Occidantale de l'Islande. +Il est remarcable, qu'Angrimus +ne raporte aucune date +de la venuë de Kalmannus, non +plus que de quantité d'autres Irlandois, +Escossois, & Orcades, +qui ont habité les autres parties +de nostre Isle. Et cecy me fait +croire, qu'il faut distinguer les +Annales de l'Islande, selon qu'elle +a esté Payene, ou Chrestiene. +Les Annales de l'Islande +Chrestiene, se doivent pràndre +à la venüe d'Ingulfe. Ce que +l'Ere Chrestiene marque evidàmment, +par l'an de Grace 874. +Les Annales de l'Islande Payene, +n'ont pas de date, & sont d'un +temps indéfini.</p> + +<p><a name="xxxxvii" href="#t_xxxxvii">XXXXVII.</a> Cela posé, & +entàndu de cete sorte, il n'est +rien de si aisé que de concilier +l'Islande Payene avec l'Islande +Chrestiene, que d'acommoder +les Annales de l'une avec les +Annales de l'autre; que d'acorder +Angrimus avec Angrimus +mesme; & de l'acorder particulierement +avec Pontanus, qui +veut que l'Islande d'aujourd'huy +soit la <i>Thule</i> des Anciens: & le +prouve par quantité, d'autoritez, +prises de divers Auteurs Grecs, +& Latins; de l'Histoire d'Adam +de Breme, qui a escrit en l'an +de Grace 1067. de Saxo Grammaticus, +qui l'a suivy de prés; +d'Andreas Velleius, qui a traduit +le Saxo en Danois, & qui +a toujours pris dans sa traduction +les <i>Tylenses</i> de Saxo, pour les +Islandois d'aujourd'huy. Qu'Angrimus +ne die pas qu'Adam de +Breme a escrit des sotises dans +son Histoire. Et cele-cy entr'autres. +Que de son temps cete vieille +tradition estoit receüe, qu'il +y avoit en Islande des glaces si +ancienes, & si seches, qu'elles +bruloient quand on les jettoit +dans le feu, comme le charbon +que les Flamans apelent <i>Hoüille</i>. +Il ne s'agit pas icy de la sotise +simplement. Il n'est question que +de l'antiquité de la sotise, & du +temps qu'elle a este creüe. Car +plus la sotise est grande, plus +nous devons presumer que le +temps est vieil, qui l'a mise en +credit. Et cele-cy nous oblige +d'autant plus à croire, que l'Islande +estoit connüe de toute ancieneté. +Angrimus dira que les +Auteurs Gres & Latins se seroient +trompez en la situation precise de +l'Isle de Thulé, s'ils l'avoient prise +pour l'Islande. A quoy je respons, +que les mesmes Auteurs +ne se sont pas moins trompez +dans la description de beaucoup +d'autres endroits, dont eux & +nous demeurons d'acord. Il n'est +pas icy question de savoir, si ces +Auteurs ont descrit precisément +l'Islande, tele qu'elle a esté, ou +qu'elle est maintenant: Mais si +l'Islande qu'ils ont voulu descrire +a esté cele dont il s'agit: Et si +l'Islande qu'ils ont cherchée, a +esté cele que nous avons.</p> + +<p><a name="xxxxviii" href="#t_xxxxviii">XXXXVIII.</a> Ce qui m'oblige +d'autant plus à croire, que +c'est la mesme dont nous parlons, +est, que Casaubon le croit +ainsi: Et qu'il a decidé dans les +doctes Commàntaires qu'il a faits +sur Strabon, que la Thulé de ce +grand Geografe, est l'Islande +d'aujourd'huy. La chose mesme +autorise cete croyance: En ce que +l'Islande est mise aujourd'huy, +comme autre fois, par tous les +Geografes, à l'extremité de l'Ocean +Deucaledonien, ou d'Escosse, +qui est le Britannique. Et +que la Thulé des Anciens a esté +creüe la derniere des Isles Britanniques. +C'est une chose connuë +de tous, que l'Escosse a esté +apelée Caledoniene, du nom de +la grande forest Caledoniene, de +qui il ne reste maintenant que +le nom, & pas un arbre dans +toute l'Escosse. Seldenus a escrit, +que les Escossois Septàntrionaux +ont esté apelez, <i>Deucaledoniens</i>: +C'est à dire en leur +langue, noirs & sombres Caledoniens. +Et c'est de là sans doute, +que l'Ocean qui lave l'Escosse +Septàntrionale, & ses Isles voisines, +a esté apelé <i>Deucaledonien</i>; +soit pour les ombres perpetueles +qui couvrent cete mer, soit pour +l'espaisseur de l'air qui la rànd +pesante. A cause dequoy Pline +l'a apelée, <i>Mare pigrum</i>. Et Adam +de Breme, <i>Mare jecoreum, +& pulmoneum</i>. Parce que cete +mer a de la pêne à s'émouvoir; +& qu'elle ne court non plus que +si elle estoit asmatique. C'est dans +ce mesme sens que Plaute a dit +d'un mauvais pieton, qu'il avoit +des pieds pulmoniques.</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0"><i>Pedibus pulmoneis mihi advenisti.</i></span><br> + </div> +</div> + +<p><a name="xxxxix" href="#t_xxxxix">XXXXIX.</a> Angrimus se laisseroit +persuader que l'Islande seroit +la mesme que l'anciene Thulé, +s'il pouvoit estre convaincu, +que son Isle eust esté habitée +avant la venüe d'Ingulfe. Et +quoy que les preuves que j'en ay +raportées le deussent plénement +satisfaire; Je luy vay d'abondant +faire voir, que l'Islande estoit +habitée avant ce temps-là, par +d'autres raisons bien pressantes. +J'ay deux Croniques du Groenland +en langage Danois. L'une +est en vers, & l'autre en prose. La +Cronique en vers commànce son +Histoire par l'an de Grace, 770. +que le Groenland fut descouvert. +Et la Cronique en prose +raporte, que celuy qui partit de +Norvege pour aler en Groenland, +passa par l'Islande: Et marque +expressément, que l'Islande estoit +habitée en ce temps-là. D'où il +s'ensuit, que l'Islande n'a pas +commàncé d'estre habitée en l'an +de Grace 874.</p> + +<p><a name="l" href="#t_l">L.</a> Angrimus dira, que ma +Cronique Danoise ne s'acorde +pas avec sa Cronique Islandoise, +qui porte que le Groenland ne fut +descouvert qu'en l'an de Grace, +982. ni habitée qu'en 986. Mais j'apuyeray +ma Cronique Danoise de +l'autorité d'Ansgarius, grand Prelat, +& François de nation, que +tout le monde Arctique reco<span class="abbr">n</span>noit +pour son premier Apostre. L'Empereur +Louis le Debonnaire, le fit +Archevesque de Hambourg: Et +estàndit la jurisdiction de son +Archevesché, par toutes les contrées +du Nort, depuis l'Elbe, +jusques à la mer glaciale, & au +delà. Les Letres patàntes de l'Empereur, +qui erigerent Hambourg +en Archevesché, & qui firent +Ansgarius Archevesque de Hambourg, +sont de l'année 834. Elles +furent confirmées & ratifiées +par le Pape Gregoire IV. l'année +apres, 835. Pontanus raporte +l'original des Letres patantes de +l'Empereur, & de la Bulle du +Pape, confirmative de ces Letres, +dans le livre 4. & dans +l'année 834. de son Histoire Danoise. +Or il est dit expressément +dans les Letres patantes. <i>Que la +porte de l'Evangile avoit esté ouverte; +Et que Jesus-Christ avoit esté annoncé +dans l'Islande, & dans le Groenland</i>, +dequoy l'Empereur rànd +particulierement graces à Dieu, +dans ces mesmes Letres.</p> + +<p><a name="li" href="#t_li">LI.</a> Ce qui prouve deux choses. +L'une, que l'Islande estoit +habitée & Chrestiene, avant +l'année 834. & quarante ans avant +cele de 874. qu'Ingulfe l'habita. +L'autre, que le Groenland +estoit habité, & Chrestien, avant +la mesme année 834. Et se +raporte avec ma Cronique Danoise, +qui pose la descouverte +du Groenland, en 770. Angrimus +ne sachant que dire à cela, +dit neanmoins, qu'il doute que +la Bulle de Gregoire IV. aleguée +par Pontanus, soit originale, +& croit que ce n'est qu'une +meschante copie. Il me permetra +de luy repliquer; Qu'il n'a pas +fait consister le veritable honneur +de l'Islande, là où il le devoit +poser. Il a creu qu'il estoit +obligé à soutenir la verité pretàndüe +de ses Annales. Et il auroit +esté beaucoup plus avantageux +pour luy, d'avoir renoncé +à ses Annales, que d'avoir voulu +oster à son Isle, qui est sa +patrie, cete bele Couronne de +vieillesse, qui a blanchy dans +les glaces qui l'environnent depuis +tant de siecles. Qui ne sait +que le siecle d'Ingulfe estoit un +siecle de barbarie pour les Letres? +Les Gots ont esté acusez +de l'avoir introduite en ce temps-là +par toute l'Europe. Et les mesmes +Gots ne se doivent pas scandaliser, +si on leur dit, qu'elle +estoit en ce temps-là chez eux, +comme dans son Thrône. Qui +me voudroit obliger à croire tout +ce qui est escrit dans les Croniques +d'un siecle si peu esclairé, me persuaderoit +aussi aisément toutes les +folies qui se lisent dans nos Romans, +d'Oger le Danois, des +quatre fils Aymon, & de l'Archevesque +Turpin, qui sont, ou +de ce mesme temps, ou qui n'en +sont pas esloignez.</p> + +<p><a name="lii" href="#t_lii">LII.</a> Je souhaiterois, Monsieur, +que vous eussiez leu les livres +d'Angrimus Jonas, que je +n'ay eu le moyen que de parcourir. +Vous y remarqueriez sans +doute, beaucoup de raisons que +j'ay obmises, pour l'antiquité de +l'Islande. Il vous sera aisé d'avoir +le <i>Specimen Islandicum</i>, imprimé +à Amsterdam, en 1643. Je ne +say si la Crimogée sera si facile +à recouvrer. Cele que j'ay leüe +a esté imprimée à Hambourg, +en 1609. Vous pràndrez plaisir +de lire ces livres, si l'un & l'autre +vous tombent en main. Et je +vous y renvoye pour avoir une +connoissance plus exacte de ce +que je vous ay succinctement +escrit: Qui est tout ce que j'ay +peu apràndre de l'Islande, digne +comme j'ay creu, de vous +estre communiqué. Je vous envoyeray +la Relation du Groenland, +si vous me tesmoignez +que cele-cy ne vous a pas esté +desagreable. J'avoüe, Monsieur, +que pour la presànter à une personne +de la haute estime, & de +la grande reputation que vostre +vertu, & les livres excellàns que +vous donnez tous les jours au +public vous ont acquise, je devois +aporter plus de soin que +je n'ay employé à la polir. Mais +je devois avoir aussi plus de temps, +& plus de repos, que je n'ay eu +pour cela. Souvenez vous je vous +prie, que vous m'avez obligé d'entrepràndre +cét Ouvrage; & que +vous estes par cela mesme obligé +d'en excuser les defauts. Faites +moy l'honneur aussi de me croire,</p> + +<p>MONSIEUR,</p> + +<p class="sig">Vostre tres humbble & +tres obeïssant serviteur +<span class="sc">La Peyrere</span>.</p> +<p><small>Escrit la premiere +fois, de Copenhague, +le 18. Decembre, +1644.</small></p> + + + + +<h2>PERMISSION<br> +<i>de Monsieur le Lieutenant<br> +Civil</i>.</h2> + + +<p class="narrow">Il est permis à Thomas +Jolly, & Louis Billaine, +Marchands Libraires, d'imprimer +la Relation de l'Islande: +Composée par le Sieur +<span class="sc">La Peyrere</span>. Fait ce 3. +Septembre, 1663.</p> +<p class="sig">Signé, D'AUBRAY.</p> + +<div class="trnote"> +<h3>NOTES DU TRANSCRIPTEUR</h3> + +<p>On a conservé l'orthographe de l'original avec toutes ses +particularités. On a cependant introduit la distinction entre u/v, +et i/j, selon l'usage moderne. On a également résolu quelques +abréviations par signes conventionnels (ex. "Co<span class="abbr">m</span>me" au lieu de "Cõme").</p> + +<p>Les corrections suivantes ont été effectuées:</p> + +<ul> + <li>dans ce commàncemànt ("commànmànt" dans l'original)</li> + <li>où ie laisse ("oû")</li> + <li>Ie le laisse à ("a")</li> + <li>à l'honneur ("lhonneur")</li> + <li>Filosofie ("Filosfie")</li> + <li>partie Oriàntale de Gardarsholm ("Gadarslhom")</li> + <li>qu'en la partie Occidàntale ("Occidentàle")</li> + <li>le Docteur Vormius a vne copie ("à")</li> + <li>ne l'a pas peuplée ("ne la")</li> + <li>vn habitant ("ha//tant" sur un saut de page)</li> + <li>qui laue l'Escosse ("qui l'aue")</li> + <li>a esté apelé Deucaledonien ("Deucalodonien")</li> + <li>profons ("profoñs")</li> +</ul> + +</div> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Relation de l'Islande, by Isaac de La Peyrère + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RELATION DE L'ISLANDE *** + +***** This file should be named 22011-h.htm or 22011-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/2/0/1/22011/ + +Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/22011-h/images/a.png b/22011-h/images/a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5712798 --- /dev/null +++ b/22011-h/images/a.png diff --git a/22011-h/images/b.png b/22011-h/images/b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d2b4797 --- /dev/null +++ b/22011-h/images/b.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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