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+The Project Gutenberg EBook of Relation de l'Islande, by Isaac de La Peyrère
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Relation de l'Islande
+
+Author: Isaac de La Peyrère
+
+Release Date: July 7, 2007 [EBook #22011]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RELATION DE L'ISLANDE ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+
+
+
+ RELATION
+ DE
+ L'ISLANDE.
+
+
+ A PARIS,
+
+ Chez LOUIS BILLAINE, au second
+ pillier de la grand' Salle du Palais, à la
+ Palme, & au grand Cesar.
+
+ M. DC. LXIII.
+
+
+
+
+A SON ALTESSE SERENISSIME MONSEIGNEUR LE PRINCE.
+
+
+MONSEIGNEUR,
+
+_Si vostre Altesse Serenissime me fait l'honneur de m'acorder la grace
+que je luy demànderay quelque jour, d'escrire les Merveilles de sa Vie;
+je feray son Panegirique en faisant son Histoire: Et la narration toute
+nuë des esclatantes actions qu'Elle a faites, efacera tout ce que
+l'antiquité a dit & escrit des plus Grâns-guerriers & des plus
+Grâns-hommes des siecles passez. En atàndant, MONSEIGNEUR, que j'aye
+l'esprit ràmply du Genie, qui m'inspire une si haute pànsee; je Vous
+suplie tres humblement de trouver bon que je die en ce lieu: Que Vos
+inclinations ne sont pas toutes pour la guerre: Que Vous en avez d'aussi
+fortes pour les beles letres: Et que l'ardeur incomparable de Vostre
+Esprit, Vous porte aussi avant dans les sciànces, que cele de Vostre
+Coeur Vous engage dans les combats._
+
+_Trouvez bon aussi, MONSEIGNEUR, qu'en Vous donnant le divertissemànt
+d'une Relation, que j'ay autrefois escrite à M. de la Mote le Vayer,
+illustre par son rare savoir, & par le glorieux employ que sa Vertu luy
+a aquis aupres d'un si Grand Prince, qu'est le FRERE UNIQUE DE NOSTRE
+GRAND ROY; J'entretiene V. A. ser.^me de quelques reflexions que j'ay
+faites, sur ce que les anciens Geografes n'ont presque rien connu du
+globe de la terre, ou qu'ils n'en ont connu que de fort petites parties.
+Ils ont creu que toute l'estàndüe de ce globe, qui est entre les deux
+Tropiques, & qu'ils ont apelée, _Zone Torride_, estoit inhabitée &
+inhabitable. Ils n'ont seu du levant, que ce qui est au deça du Gange, &
+presque rien au delà, que par presomption & par oüy dire. Ils ont fixé
+leur couchant aux Isles fortunées, qui sont aparamment nos Canaries. Ils
+se sont imaginez que la mer Hiperborée, & que l'Islande, dont je fay icy
+la relation, estoient les derniers termes de ce que l'on pouvoit
+descouvrir du Septàntrion. Et ne sachant que dire de la Terre Australe,
+ils l'ont telement ignorée, qu'ils se sont figurez que c'estoit la
+demeure des Morts, & la fable de leurs Enfers._
+
+ Illam, _dit le Poëte,_
+ Sub pedibus Stix atra videt,
+ Manesque profundi.
+
+_Je ne parleray pas de quelques Peres de l'Eglise, qui ont eu de si
+grandes lumieres pour les choses du Ciel, & si peu de connoissance de
+celes de la Terre; qu'ils ne se sont peu persuader qu'il y eust des
+Antipodes; & n'ont seu compràndre, par queles raisons ils estoient eux
+mesmes Antipodes à ceux qui estoient les leurs._
+
+_J'avoüe, MONSEIGNEUR, que nôtre siecle est beaucoup plus esclairé que
+n'ont esté les precedàns. J'avoüe que depuis deux cens ans, il y a eu
+des Mariniers, & plus hardis, & plus savans sans comparaison, que
+n'estoit l'ancien Tifis des Argonautes. Et j'avoüe que l'on a penetré le
+monde dans toutes ses parties, beaucoup au delà de ce que les plus
+celebres Geografes de l'antiquité nous en ont apris. Cela n'empesche
+pas, MONSEIGNEUR, que nous ne soyons toujours dans une profonde
+ignorance de ce qui se peut ancore descouvrir, & qui nous est inconnu de
+la Terre universele. Je craindrois de passer pour extravagant, si
+j'avançois déterminément, que nous n'en connoissons que la moitié. Mais
+je diray sans hesiter, que nous n'en connoissons pas les deux tiers; &
+que ce qui reste à descouvrir, va sans contredit au delà du tiers._
+
+_Il me sera aisé de le démontrer quand je diray, que nous ne connoissons
+presque rien de ce qui est au delà des deux cercles polaires. Que le
+cercle arctique passe à l'extremité de l'Islande Septàntrionale; & que
+nous n'avons qu'éfleuré les bords du Groenland, au delà de la mer
+Glacée, qui separe cete Isle de ce continànt. Cecy est considerable,
+MONSEIGNEUR, que le cap Farvel, qui est du Groenland, & au Nor-oüest de
+l'Escosse, est entre le 60. & 61.^me degré d'elevation: Et que de ce cap
+au pole, il y a prés de trànte degrez de latitude, qui nous sont
+inconnus. Il est vray que toute la côste du Groenland, soit au Levant,
+soit au Couchant du cap Farvel, & dont on ne sauroit déterminer la
+longitude, n'est pas si meridionale que ce cap. Mais je suplie
+tres-humblement V. A. ser.^me de se represànter, qu'il y a une terre au
+Nort du Japon, que nos Geografes apelent, _la terre de Jesso_, tout à
+fait inconnuë à nos Matelots; quoy qu'elle soit d'une grandeur si
+prodigieuse, qu'elle a quarante-six degrez de latitude, sur vint & deux
+degrez de longitude._
+
+_Si nous passons du Nort au Sud, il se trouvera, MONSEIGNEUR, que ce qui
+est inconnu de la terre Australe, est de plus grande consequànce que ce
+que nous ignorons de la Septàntrionale. La grandeur de cete terre
+Australe, estonnera tous ceux qui la verront descrite dans nos cartes;
+s'ils considerent, qu'elle embrasse les deux Emisferes, depuis le Pole
+meridional, jusques à la ligne Equinoctiale; & aux endroits où la
+nouvelle Guinée unit les deux horisons. Cela seul, MONSEIGNEUR,
+emporteroit la moitié du monde, si ce qui est entre les bras de cete
+Terre, & au deça du cercle Antartique, soit de l'Asie, soit de
+l'Afrique, soit de l'Amerique, n'estoit descouvert, & dans le commerce.
+J'adjousteray, MONSEIGNEUR, à ce que j'ay dit: Que l'on ne sait pas
+ancore, si le Japon est Isle, ou Terre ferme: Et qu'il y a des espaces
+comme infinis au delà des Filipines, jusques à la côste du Perou, sur
+lesquels nos Geografes font passer la mer Pacifique. Ils inondent ce
+qu'ils ne connoissent pas; & noyent dans leurs Cartes, quantité de
+peuples qui se portent bien dans les terres qu'ils habitent._
+
+_Pour dire les choses, teles qu'elles pourroient estre, MONSEIGNEUR. Ce
+qui resteroit à descouvrir du Globe terrestre, iroit beaucoup au delà du
+tiers, & aprocheroit bien fort de la moitié, si la nouvele Guinée, qui
+joint les deux bouts de la terre Australe, joignoit aussi la Tartarie, &
+l'Amerique, du costé du Septàntrion, comme il y en a qui le croyent.
+L'Ocean ne seroit plus en ce cas, la ceinture de la Terre; au contraire,
+la Terre seroit la ceinture de l'Ocean. Et ce qui seroit bien
+surprenant, pour ne pas dire incroyable; on pourroit frayer divers
+chemins, pour aler par terre d'un pole à l'autre._
+
+_Je ne doute pas, MONSEIGNEUR, que tant de Peuples inconnus, ne soient
+quelque jour connus, pour avoir la connoissance de Dieu, & cele du
+mistere de son Fils, mort pour nos ofànces, & resuscité pour nôtre
+justification. C'est pour cela qu'il est écrit. [En marge: Daniel. 7.]
+_Que tous Peuples, que toutes Nations, & que toutes Langues, adoreront
+Dieu, & le serviront._ [En marge: Joel. 2.] _Que Dieu versera de son
+Esprit sur tous les hommes de la terre._ [En marge: Jeremie 31.] _Et que
+tous les hommes de la terre connoitront Dieu, depuis le plus grand
+jusques au plus petit._ La mesme Escriture Sainte nous enseigne, que
+Dieu establira un Roy, pour estre le Conducteur, & le Souverain, de tous
+les Peuples de l'Univers; & pour respàndre la Predication de son
+Evangile dans toutes les contrées du monde. Dieu parlant à ce Roy par
+son Profete Isaie, luy dit ces paroles, tres considerables à ce propos.
+[En marge: Chap. 55.] _Tu apeleras la Nation que tu ne connoissois pas;
+& la Nation qui ne te connoissoit pas, te desirera, & coura apres toy.
+Ce sera à-cause de moy, qui suis ton Seigneur, & ton Dieu; & à-cause de
+mon [En marge: Jesus-Christ.] SAINT, qui est le Saint de mon peuple
+Israel. C'est pour cela que je t'ay exalté, & c'est pour cela que je
+t'ay glorifié._
+
+_Je ne croy pas, MONSEIGNEUR, que l'on doive trouver estrange le zele
+que j'ay, estant nay François, si je dis que la Profetie se doit
+entàndre d'un Roy de France. J'ay outre cela beaucoup de raisons qui me
+le persuadent. Il me sufira de dire, que toutes les conjectures, &
+toutes les aparànces, me font presumer que la Profetie regarde nostre
+GRAND ROY. Car il a toutes les qualitez, de Majesté, de Justice, & de
+Valeur, que l'Escriture Sainte atribuë à ce Roy Profetique. S'il n'a pas
+tout le temps qui sera requis, pour achever une si vaste entreprise,
+qu'est la conqueste du Monde; Il ouvrira sans doute, & aplanira un grand
+chemin à son GLORIEUX SUCCESSEUR, pour l'assujetir de bout en bout. Ce
+qui me fortifie dans cete croyance, est, que pour seconder les hauts
+desseins de nostre VICTORIEUX MONARQUE; le Ciel luy a donné un Prince de
+son sang, tel que VOUS, MONSEIGNEUR, dont les Conseils peuvent estre
+apelez, CONSEILS DE DIEU, comme l'Histoire Sainte qualifie les conseils
+des grâns Politiques: Et dont L'ESPÉE aura la mesme vertu, qu'avoit cele
+de GEDEON, contre les enemis du nom Chrestien. Je n'ay pas assez de vie
+pour voir de si grandes choses. Mais j'ay toute la passion qu'il faut
+pour les souhaiter. J'ay aussi tous les santimàns qui m'obligent d'estre
+avec respêt & soumission,_
+
+MONSEIGNEUR,
+
+de V. A. Ser.^me
+Le tres-humble, tres-obeïssant & tres-fidele serviteur,
+LA PEYRERE.
+
+
+
+
+TABLE DES CHOSES
+Contenües aux Articles de cete Relation.
+
+
+I. L'Auteur de cete Relation n'ayant pas esté en Islande, escrit ce
+qu'il en a leu & ouy dire.
+
+II. De la situation, & de la grandeur de l'Islande.
+
+III. De ses jours, les plus longs, & les plus courts.
+
+IV. De quoy on se nourrit en Islande, & de quoy on s'y chaufe.
+
+V. Des Glaces qui se destachent du Groenland, & ce qu'elles aportent en
+Islande, où elles abordent.
+
+VI. Des pâturages de l'Islande, du lait, & du beurre; Et des farines qui
+se font de poissons secs.
+
+VII. Des Eaux de l'Islande.
+
+VIII. Des Lacs de diverse & d'estrange nature, qui sont en Islande.
+
+IX. Des Minieres de soufre qui y sont. Et du Mont Hecla.
+
+X. Les Islandois croyent, qu'il y a des Ames dannées qui brulent, &
+d'autres qui gelent.
+
+XI. Evenemànt extraordinaire avenu en Islande.
+
+XII. Du trafic que l'on fait en Islande. Et des Filles Islandoises.
+
+XIII. Des Festins des Islandois.
+
+XIV. Des coutumes sauvages des Islandois.
+
+XV. Des Demons apelez Droles. Et des Islandois qui vàndent le vànt.
+
+XVI. Des sortileges des Islandois.
+
+XVII. De l'ancien Gouvernemànt de l'Islande. De la Justice qui s'y
+exerce. ibid.
+
+XVIII. L'Islande assujêtie aux Rois de Norvege, & en suite, aux Rois de
+Danemark.
+
+XIX. De l'anciene, & nouvele Religion, des Islandois.
+
+XX. Les anciens Islandois estoient grâns Pirates, & grâns Gladiateurs.
+
+XXI. Des Annales des Islandois.
+
+XXII. Des Poëtes Islandois.
+
+XXIII. Des Satyres Islandoises.
+
+XXIV. De la Poësie Islandoise.
+
+XXV. De l'amour que les Islandois ont pour leur patrie.
+
+XXVI. Les Islandois sont chicaneurs.
+
+XXVII. Des Maisons des Islandois.
+
+XXVIII. Des deux Eveschez, & des deux vilages, qui sont en Islande.
+
+XXIX. Des Evesques Islandois.
+
+XXX. Les Islandois sont joüeurs d'Eschets.
+
+XXXI. Continuation du mesme sujet.
+
+XXXII. Le langage Islandois est Runique.
+
+XXXIII. Quels ont esté les premiers habitans du Monde Arctique.
+
+XXXIV. Les Geans Cananeens ont peuplé le Monde Arctique.
+
+XXXV. Du grand Odin Asiatique.
+
+XXXVI. On nous fait acroire que les anciens Heros ont esté Geâns.
+
+XXXVII. Les Peuples du Septàntrion croyent estre de la race de Jafet.
+
+XXXVIII. La recherche est vaine, des premiers Peuples qui ont habité les
+parties du Monde, apres le Deluge.
+
+XXXIX. Preuve du precedànt article.
+
+XL. Suite de la mesme preuve.
+
+XLI. Resolution de la mesme preuve.
+
+XLII. Des premieres descouvertes qui ont esté faites de l'Islande.
+
+XLIII. D'Ingulfe creu premier fondateur des Islandois.
+
+XLIV. Que cete opinion n'est pas vraye.
+
+XLV. Preuve du precedànt article.
+
+XLVI. Suite de la mesme preuve. De l'Islande Payene & Chrestiene.
+ibidem.
+
+XLVII. La Tulé des Anciens est l'Islande d'aujourd'huy.
+
+XLVIII. De l'Ocean Deucaledonien.
+
+XLIX. L'Islande estoit habitée avant l'année 874.
+
+L. Preuve du precedànt article.
+
+LI. Les Gots ont introduit la barbarie dans l'Europe.
+
+LII. De la _Crimogée_, & du _Specimen Islandicum_, d'Angrimus Jonas.
+
+
+_Fin de la Table._
+
+
+
+
+AVIS,
+Touchant mon Ortografe.
+
+
+_Quoy qu'il n'y ait rien de resolu pour l'Ortografe de nostre Langue, &
+qu'il soit permis à qui que ce soit de s'en faire une, comme il
+s'imagine qu'elle devroit estre: Je ne veux pourtant pas me servir d'une
+liberté si publique, sans ràndre raison de cele que j'ay prise dans ce
+petit Ouvrage._
+
+_Je croy que nôtre escriture doit estre l'image de nôtre parole, tout
+ainsi que nôtre parole est l'image de nôtre pansée. Cela estant. Il me
+sàmble que nostre Ortografe se devroit conformer à nostre prononciation,
+qui fait nostre parole; & que l'on ne devroit pas nous obliger d'escrire
+par, _e_, ce que nous prononçons par, _a_; d'escrire par une letre
+double, ce que nous prononçons par une letre simple; ni d'escrire par,
+_h_, ce que nous prononçons sans aspiration._
+
+_Cete raison est fortifiée de l'exàmple des Italiens, dont la Langue a
+une perfection plus anciene que n'est la perfection de la nostre; si
+toutefois on doit apeler perfection, ce que l'Usage qui en est le
+maître, peut changer comme il luy plaît. Or les Italiens qui prononcent
+ce qu'ils escrivent, escrivent aussi ce qu'ils prononcent. Et je ne
+doute en façon du monde, que nos anciens Peres qui nous ont laissé leur
+Ortografe, n'ayent prononcé comme ils escrivoient. Ce que j'asseure
+d'autant plus librement, que les Valons d'aujourd'huy, qui parlent ce
+que nous apelons _Vieux Gaulois_, prononcent ces mots, _commencement_,
+_commendement_, _contentement_, &c. comme ils les escrivent par _e_, &
+non pas, _commancemant_, _commandemant_, _contantemant_, &c. comme on
+les prononce en France, par, _a_. Et par la raison que nous ne
+prononçons pas aujourd'huy ces mesmes mots, comme on les prononçoit le
+temps passé; Je m'estonne que l'on n'ait changé leur Ortografe, en mesme
+temps que l'on a changé leur prononciation. Car l'escriture estant,
+comme j'ay dit, l'image de la parole, l'Ortografe doit suivre la
+prononciation, comme l'ombre suit le corps._
+
+_J'avoüe que dans ces mots, _commàncemànt, commàndemànt, contàntemànt,
+&c._ l'_a_ ne doit pas estre prononcé avec toute sa force. Mais il est
+constant que ces mots, & leurs sàmblables, doivent estre prononcez, par,
+_a_. Puis donc qu'il ne s'agit que de donner une prononciation moins
+forte à cet, _a_; Il sufiroit ce me sàmble, de marquer cete maniere plus
+douce, par un accent grave, tel que je l'ay mis sur tous les, _à_, que
+j'ay changez pour des, _e_._
+
+_Je n'ay pas fait ce changemànt dans tous les mots, où suivant mon
+raisonnemànt, il me sàmbloit que je le pouvois faire: Parce que l'on ne
+peut pas changer d'abord, & tout à coup, ce qu'un usage inveteré s'est
+acquis, par la longueur du temps qui l'autorise. Je me suis imposé cete
+loy dans ce commàncemànt, de ne changer l'_e_, en _a_, par tout où
+l'_e_, se prononce par _a_, que dans les noms, & dans les verbes. Dans
+les noms, comme, _sàntimànt, raisonnemànt, changemànt, &c._ Dans les
+verbes, comme, _apràndre, sàntir, pànser, &c._ Je laisse l'_e_, dans la
+preposition, _en_, & dans les noms, & les verbes où cete preposition
+entre, & où elle sert de composition. Dans les noms, comme,
+_entàndemànt, engagemànt, endommagemànt, &c._ & dans les verbes, comme,
+_enseigner, enfanter, enquerir, &c._ où je laisse, _en_, comme on
+l'escrit ordinairement, par, _e_. Je laisse l'_e_, aussi, dans tous les
+adverbes, qui finissent en, _ment_; dont le nombre est tres-grand. Je le
+laisse à, _temps, sens, accent, dent, cent, &c._ J'escris _ancore_, par
+un _a_; parce qu'il est derivé de _ancóra_, que les Italiens escrivent,
+& prononcent par un _a_._
+
+_J'ay retranché toutes les letres doubles, de tous les mots, où elles
+m'ont sàmblé inutiles. Si l'on me dit, que ces letres doubles servent à
+alonger les voyeles qui precedent les doubles consones. Je respondray
+qu'il sufit de metre sur ces voyeles un accent circonflexe, pour marquer
+qu'elles sont longues. Et les Estrangers qui apràndront nostre langue, y
+seront bien moins embarassez, qu'à leur donner à deviner, quand il
+faudra prononcer les letres doubles, comme des letres simples._
+
+_Je croy qu'il n'est pas necessaire de metre aucun accent sur l'_e_, de
+ces mots, _tele, quele, bele, fidele, nouvele, mortele, naturele,
+eternele, &c._ Parce que l'_e_ qui devance la consone dans tous ces
+mots, se doit prononcer comme l'_e_ de leurs masculins, _cet, tel, quel,
+bel, fidel, nouvel, mortel, naturel, eternel, &c._ _Cele_, doit estre
+prononcé comme, _tele, quele, bele, &c._ Je laisse la double _ll._ aux
+pronoms, _elle_, & _laquelle_._
+
+_J'ay retranché l'_h_, de beaucoup de mots que nous prononçons sans
+aspiration. Je l'ay retenüe à _Christ_, & à _Chrestien_, son derivé.
+J'ay fait scrupule, pour ne pas dire religion, de toucher à un usage
+qu'un nom si saint a comme sanctifié. Et nostre, _f_, ayant la mesme
+force, que le [Grec: ph.] des Grecs, qui est nostre, ph, j'ay changé le
+ph, en f._
+
+_Quelque raison pourtant que j'aye aleguée; je n'ay pris cete liberté
+qu'en atàndant le Dictionaire que Messieurs de l'Academie nous ont
+promis; où j'espere qu'ils fixeront nostre Ortografe. Et à quoy je me
+fixeray aussi._
+
+
+
+
+[Illustration: L'ISLANDE
+Par P. Du Val Geographe du Roy A PARIS.]
+
+
+
+
+RELATION DE L'ISLANDE.
+
+A MONSIEUR DE _LA MOTHE LE VAYER_.
+
+
+MONSIEUR,
+
+I. Vous m'avez prié de vous escrire de ce païs du Nort, où nous errons
+depuis quelque temps, ce que j'ay peû apràndre de l'Islande, & du
+Groenland. Je n'ay point de plus grande passion au monde, que de vous
+servir, & de vous plaire. Je vous escriray ce que je say de l'un & de
+l'autre, le mieux qu'il me sera possible; mais ce sera s'il vous plaist,
+l'un apres l'autre. L'Islande est une Isle celebre. Le Groenland est un
+païs de tres-grande, & de tres vaste estànduë. Je commànceray la
+premiere des deux Relations, que je vous ay destinées, par cele de
+l'Islande: Dans laquelle vous verrez ce que j'ay leu de particulier
+touchant cete Isle, chez divers Auteurs: Et principalement dans les
+oeuvres d'Angrimus Jonas, Escrivain Islandois. J'escris _Angrimus_,
+comme on le prononce, & non pas _Arngrimus_, comme il est imprimé; parce
+qu'on a trop de pêne à le lire. Je vous raporteray ce que j'ay oüy dire
+de plus curieux sur ce sujêt, dans les conversations que j'ay euës en
+Danemark, avec des personnes de condition, & de savoir. Et ce que m'en a
+dit bien particulierement, le Docteur Olaus Vormius, Medecin de la
+faculté de Copenhague, qui possede les plus beles & les plus doctes
+connoissances de tout le Septàntrion. Je vous diray aussi ce que
+Blefkenius Danois, qui a eu la curiosité d'aler en Islande, a escrit de
+plus remarcable, dans la Relation qu'il en a faite. Je ne croy pas tout
+ce qu'il a escrit, & ne m'arresteray qu'aux choses qu'il dit y avoir
+veües. Car j'y adjoute la mesme foy que je fay à Herodote, aux endroits
+où Herodote dit qu'il a veu. N'estant pas croyable que des gens
+d'honneur & de letres, ayent voulu prostituer la verité, & leur
+reputation, de propos si deliberé, que de dire qu'ils ont veu ce qu'ils
+n'ont pas veu. Quoy qu'il en soit, je feray comme Saluste; & diray, soit
+de Blefkenius, soit d'Angrimus Jonas, soit du Docteur Vormius, soit de
+tous ceux dont je vous alegueray ce que j'ay leu, & oüy dire; car je
+n'en puis parler que pour avoir leu, & oüy dire: _Fides penes auctores
+sit._
+
+II. L'Islande est une Isle de l'Ocean Deucaledonien, a 13. degrez, 30.
+minutes de longitude, & a 65. degrez 44. minutes de latitude. Cete
+situation est prise, sur l'Evesché Septàntrional de l'Isle, nommé,
+_Hole_, qu'Angrimus Jonas raporte dans sa Crimogée Islandique; où il
+dit, qu'il la tient de l'Evesque mesme de Hole, Gundebrand de Thorlac,
+son compatriote, & intime amy, auditeur de Ticho-Brahé, & grand
+Astrologue. Les limites de l'Islande sont; du Levant, la mer Hyperborée;
+du Midy, l'Ocean Deucaledonien; le Couchant regarde le Groenland, vers
+le cap Farvel; & le Nort est exposé à la mer glacée du mesme Groenland.
+La longueur de l'Isle, s'estànd du Levant au Couchant, en autant de
+chemin qu'un homme en peut faire en vint jours. Et sa largeur du Midy au
+Nort, à l'endroit le plus large, en autant de païs, qu'un homme en peut
+traverser en quatre jours. Le mesme Angrimus de qui je tiens cete
+mesure, ne sait, si ces journées sont d'un homme à cheval, ou à pied.
+
+III. Pour bien juger de l'estànduë de l'Islande; on croit qu'elle est
+deux fois plus grande que la Sicile. On connoîtra aussi par la Sfere, &
+par l'elevation que j'ay raportée de cete Isle, que ce que l'on en dit
+est veritable: Qu'au Solstice d'Esté, & tant que le Soleil est dans les
+signes de Gemini, & de l'Escrevice; c'est à dire, deux mois durant; le
+Soleil ne se couche pas tout entier sous l'horison de l'Islande
+Septàntrionale; Que l'on en voit toujours quelque peu, & la moitié aux
+jours les plus longs depuis les dix heures du soir, jusques à deux
+heures du matin, qu'il se leve tout a fait. D'où, il s'ensuit, qu'au
+Solstice d'hyver, & tant que le Soleil est dans les signes du
+Sagittaire, & du Capricorne; c'est à dire, deux mois durant; le Soleil
+ne se leve pas tout entier sur le mesme horison; & qu'il n'en paroît que
+la moitié, aux jours les plus courts, depuis les dix heures du matin,
+jusques à deux heures apres midy, qu'il se couche tout à fait.
+
+IV. Cete Isle est nommée _Islande_, à cause de la blancheur de ses
+glaces. On dit qu'elle a esté fertile autrefois; qu'elle a porté de
+beaux bleds, & qu'elle a esté couverte de grâns bois, dont les Islandois
+batissoient de beaux, & grâns navires; & dont il se trouve ancore
+aujourd'huy de grandes & profondes racines, aux mesmes lieux où estoient
+jadis leurs forests, mais brulées & noires comme de l'ebene. L'Islande
+est maintenant si infertile, que le bled n'y sauroit naître. Et il n'y
+croist pas un arbre, quel qu'il soit, que du petit & meschant bouleau.
+Si bien que l'on y mourroit de faim & de froit, si l'on n'y aportoit des
+farines des provinces voisines: Et si les glaces qui se destachent au
+mois de May des terres qui sont ancore plus proches du Pole, ne leur
+portoient une si grande quantité de bois, qu'ils en ont sufisamment pour
+se chaufer, & pour se faire des maisons, à la mode des autres peuples du
+Nort. Ils se servent outre cela, pour l'un & pour l'autre, d'os de
+balene, & d'autres grâns poissons. Comme aussi de deux sortes de tourbes
+pour se chaufer; l'une, faite de gazons, qui est le _Cespes
+bituminosus_; & l'autre, que l'on tire de la terre, comme d'une
+carriere, qu'Angrimus Jonas apele _Glebam fossilem_; que l'on fait cuire
+au Soleil, & qui brûle, quand elle est seche, comme le gazon. L'une &
+l'autre espece de tourbe, tesmoigne assez le vice de la terre, qui la
+rànd incapable de porter ni bled, ni arbre. Ces glaces qui abordent en
+Islande des terres Septàntrionales, sont quelques fois chargées d'arbres
+prodigieusement grâns. Et les Annales Islandiques font màntion d'un
+entr'autres, qui avoit soixante-trois coudées de longueur, & sept de
+grosseur.
+
+V. Lors que ces glaces destachées du Nort, sont jointes à celes de
+l'Islande, les habitâns de l'Isle courent à la queste du bois, & à la
+chasse de quantité de bestes, qui s'estant trop avant engagées dans la
+mer glacée, voguent dessus, & abordent où les glaces les portent: comme
+des Renards, roux & blancs; des Loûs Cerviers; des Ours blancs & noirs;
+& des Licornes. La grande & precieuse corne que le Roy de Danemark garde
+à Frederisbourg, qui est son Fontaine-bleau, est d'une Licorne (à ce que
+l'on ma dit) prise sur les glaces d'Islande. Elle est plus longue & plus
+grosse, que cele de S. Denis. Monsieur le Conte Wlfeld, Grand Maistre de
+Danemark, en a une entiere, & petite, de deux pieds de long, prise sur
+les mesmes glaces. Il m'a fait l'honneur de me la montrer, & de me dire,
+que lors qu'on la luy donna, il y avoit ancore à la racine, de la chair,
+& du poil de la beste.
+
+VI. L'Islande est montagneuse, & pierreuse. Les pasturages y sont si
+excellàns, qu'il en faut chasser le bestial, de peur qu'il ne créve. Et
+l'herbe y sànt si bon, que les estrangers la recueillent, & la font
+secher, pour la metre parmy leur linge. On dit neanmoins que leurs
+chairs de boeuf ne sont pas bonnes, & que leurs moutons puënt le bouc.
+Les Islandois y sont accoustumez. Ils durcissent & conservent leurs
+viandes, en les exposant au vànt, & au Soleil. Ce qui les rànd & de
+meilleur goust, & de meilleure garde, que si on les avoit salées. Ils
+font quantité de beurres, qu'ils reservent dans des vaisseaux; & a
+defaut de vaisseaux, ils l'amoncelent dans leurs maisons, comme des
+piles de chaux. Leur bruvage ordinaire est de lait, & de petit lait,
+qu'ils boivent pur, ou meslé avec de l'eau. L'Isle porte de bons
+chevaux, que l'on nourrit en hyver, de poissons secs, aussi bien que les
+boeufs, & les moutons, quand le foin leur a manqué: Et dont les hommes
+mesme font de la farine, & du pain, quand ils n'ont plus de farines de
+bled; & que les rigueurs d'un long hyver empeschent l'abord de leur
+Isle, aux estrangers qui ont commerce avec eux. Si bien que l'on peut
+dire des bestes de ce païs là, qu'elles sont _Ictiofages_, aussi bien
+que les hommes.
+
+VII. Il y a dans l'Islande quantité de fontaines froides, dont les eaux
+sont claires, & agreables à boire; d'autres, qui sont saines &
+nourrissantes comme de la biere; quantité de sources chaudes &
+salutaires, pour les bains; quantité de beaux & grâns Estangs
+poissonneux; quantité de beles, & grandes Rivieres navigables; dont je
+ne vous escriray pas les noms, non plus que des Ports, & des
+Promontoires, parce qu'ils sont imprimez dans les livres.
+
+VIII. Blefkenius raconte, qu'il y a dans la partie Occidàntale de
+l'Islande, un Lac qui fume toujours; & qui est neanmoins si froid, qu'il
+petrifie tout ce que l'on y jete. Si l'on y fiche un baston, le baston
+devient fer à l'endroit qu'il est fiché dans la terre; ce qui touche
+l'eau, se petrifie; & ce qui est au dessus de l'eau, demeure bois.
+Blefkenius dit l'avoir esprouvé par deux fois: Et qu'ayant mis au feu ce
+qui luy sàmbloit fer, ce fer brûla comme du charbon. Il dit aussi, qu'au
+milieu de l'Islande, il y a un autre Lac, qui exhale une vapeur si
+dangereuse, qu'elle tuë les Oiseaux qui volent par dessus. Et ce Lac est
+comme l'Averne des Grecs, dont Virgile parle au 6. de l'Eneïde.
+
+ _Quem super haud ullæ poterant impune volantes
+ Tendere iter pennis, talis sese halitus atris
+ Faucibus effundens, supera ad convexa ferebat.
+ Unde locum Graii dixerunt nomine Aornon._
+
+Blefkenius adjoute, a ce qu'à dit Angrimus des fontaines chaudes de
+l'Islande, qu'il y en a de si chaudes en des endroits, que qui les
+touche s'y brule. Quand cete eau se rafroidit, elle laisse du soufre au
+dessus de sa superficie; tout ainsi qu'aux marais salans, l'eau de la
+mer y laisse du sel. On voit des plongeons rouges sur ces eaux, que l'on
+perd de veuë, si tost que l'on s'en aproche, & qui remontent sur l'eau
+pour peu que l'on s'en esloigne. Le mesme dit ancore, qu'en un endroit
+de l'Isle, que l'on apele _Turloskhaven_, il y a deux fontaines, l'une
+froide, & l'autre chaude, que l'on fait venir par divers canaux dans un
+mesme bassin. Et que les eaux de ces deux fontaines meslées ensàmble,
+composent un bain tres excellant. Assez pres de là, dit-il, il y a un
+autre fontaine, dont l'eau a le goust du blé: Et qui a cete vertu, de
+guerir les maux veneriens, que Blefkenius asseure estre fort ordinaires
+dans cete Isle.
+
+IX. Il n'y a dans toute l'Islande aucune miniere de quelque metal ou
+mineral que ce soit, si ce n'est de soufre, qui est tres commun dans
+toute l'Isle; mais que l'on tire en plus grande abondance d'une Montagne
+nommée _Hecla_, qui est le Montgibel de l'Islande; car elle jete des
+flames qui causent de grâns embrazemâns aux environs. Cete Montagne est
+du costé de la partie Oriàntale, declinant à la Meridionale, & assez
+proche de la mer. Blefkenius dit, que ce Mont ne jete pas seulement des
+flames, mais des torrâns d'eau, qui brulent comme eau de vie. Il jete
+par fois aussi, des cendres noires, & une quantité prodigieuse de
+pierres ponce. La tàmpeste qui agite ce Mont, cesse au vànt d'Oüest, qui
+est le Zephire des anciens. Tant que ce vànt soufle, ceux qui
+connoissent ce Mont, & qui en savent les chemins seurs, montent
+hardiment à son plus haut sommet, & à l'endroit par où il rànd ses
+flames; où ils jetent de grosses pierres, que le Mont rejete avec furie,
+& comme une Mine fait voler les esclats d'un mur qu'elle emporte. Il est
+tres dangereux d'en aprocher, à ceux qui n'en connoissent pas les
+avenües. Parce que la terre qui brule au dessous, venant à fondre, a
+bien souvent englouti des hommes vivans, dans des fournaises ardàntes.
+
+X. Les habitans de l'Isle croyent que cete Montagne est le lieu où les
+ames des dannez sont tourmàntées. Dequoy ils font de plaisâns contes.
+Car ils voyent quelque fois, à ce qu'ils disent, comme des fourmilieres
+de Diables, qui entrent dans la gueule de ce Mont, chargez d'ames
+dannées; & qui en ressortent, pour en aler chercher d'autres. Et
+Blefkenius raporte, que lors que cela a paru, on a remarqué qu'il s'est
+donné une sanglante bataille en quelque endroit. Les Islandois croyent
+aussi, que le bruit que font les glaces, quand elles heurtent &
+s'atachent à leurs rivages, sont les cris & les gemissemâns des dannez,
+pour le grand froit qu'ils endurent. Car ils croyent qu'il y a des ames
+condannées à geler eternelement, comme il y en a qui brulent
+eternelement. Et le suplice seroit egal; en ce que, _penetrabile frigus
+adurit_; & qu'il est vray qu'un grand froit brule comme du feu.
+
+XI. Le mesme Blefkenius dit, qu'estant en Islande, sur la fin du mois de
+Novàmbre, & à minuit; on vit un grand feu sur la mer du Mont Hecla, &
+que ce feu esclaira toute l'Isle. Ce qui estonna tous les habitans. Les
+plus experimàntez & les plus sànsez asseuroient, que cete lueur venoit
+du Mont Hecla. Une heure apres l'Isle tràmbla. Et ce tràmblemànt fut
+suivy d'un esclat comme de tonnerre, si espouvàntable & si terrible, que
+tous ceux qui l'ouïrent, crurent que ce devoit estre la cheute du monde.
+On sût peu de jours apres, que la mer avoit tary à l'endroit où le feu
+avoit paru; & qu'elle s'estoit retirée à deux lieües de là.
+
+XII. Les Islandois ne vàndent & n'achetent quoy que ce soit, car il n'y
+a pas d'argent monnoyé parmy eux. On leur aporte des farines, de la
+biere, du vin, de l'eau de vie, du fer, des drâs, & du linge. Ils
+baillent en eschange ce qu'ils ont, qui est; des poissons secs, du
+beurre, des suifs, des drâs grossiers, du soufre, & des peaux de renârs,
+d'ours, & de loûs cerviers. Blefkenius dit, que les Alemans qui
+trafiquent en Islande, dressent des tàntes pres des havres où ils ont
+abordé, & qu'ils y estalent leurs Marchandises, qui sont; manteaux,
+souliers, miroirs, couteaux, & quantité de bagateles, qu'ils eschangent
+avec ce que les Islandois leur aportent. Des filles qui sont fort beles
+dans cete Isle, mais fort mal vestües, vont voir ces Alemans; & ofrent à
+ceux qui n'ont pas de fàme, de coucher avec eux, pour du pain, pour du
+biscuit, & pour quelqu'autre chose de peu de valeur. Les Peres mesmes
+presàntent leurs filles aux Estrangers. Et si leurs filles deviennent
+grosses, ce leur est un grand honneur. Car elles sont plus considerées,
+& plus recherchées par les Islandois, que les autres: Et il y a de la
+presse à les avoir.
+
+XIII. Quand les Islandois ont acheté, (c'est à dire eschangé) du vin, ou
+de la biere, des Marchâns estrangers: Ils convient leurs paràns, leurs
+amis, & leurs voisins, à boire l'un & l'autre: Et ne se quitent point
+que tout ne soit beu. Ils chantent en beuvant, les faits heroïques de
+leurs Capitaines. Leur musique est sans regle, & sans art, que l'on
+apele, _Musique enragée_. C'est une incivilité parmy eux, que de sortir
+de table, quand ils boivent, pour aler faire de l'eau. Des filles qui ne
+sont pas laides en ce païs-là, comme j'ay dit, coulent sous les
+treteaux, & presàntent des pots de chambre aux beuveurs.
+
+XIV. Angrimus Jonas traite cete raillerie d'imposture, & s'emporte avec
+colere contre Blefkenius, pour l'outrage qu'il dit avoir fait à
+l'honneur des filles Islandoises. Le bon homme ne peut soufrir, qu'on
+parle avec mespris de ses compatriotes, & qu'on les traite de barbares.
+Sur tout, là où le mesme Blefkenius dit, que les Islandois se
+gargarisent tous les matins de leur urine, & s'en frotent les dents.
+Catulle a dit la mesme chose des Celtiberes.
+
+ _Nunc Celtiber in Celtiberiâ terrâ,
+ Quod quisque minxit, hoc sibi solet mane
+ Dentem, & russam defricare gingivam._
+
+Pour vous dire, Monsieur, ce que j'en pànse. Je croy que les Islandois
+ne sont pas maintenant si sauvages qu'il ont esté. Mais il est à
+presumer que des peuples si esloignez des climâs tàmperez, ne sont pas
+des plus polis, ni des plus raisonnables du monde. Je parle pour le
+commun, dans lequel je ne compràns pas les honnestes gens qui y peuvent
+estre, & qui y sont sans doute. Car il y a par tout des honnestes gens.
+Et il n'y a pour cela de la differànce, que du plus au moins.
+
+XV. Blefkenius dit, que les Islandois ont des Esprits familiers. Que ces
+Esprits les servent comme des valets, & les avertissent la nuit, quand
+il fait bon le làndemain aler à la chasse, ou à la pesche. Ortelius va
+plus avant, & nous aprànd, que les Islandois apelent cete sorte de
+Demons: _Drollos_. Ce qui a du raport à ce que _Troll_, en Danois, est
+un Diable en françois; Et me persuade que ce que l'on apele en France
+_un bon drole_, est mesme chose _qu'un bon Diable_, en Islandois, & en
+Danois. Blefkenius dit aussi, que les mesmes Islandois vàndent le vànt,
+& l'asseure, comme l'ayant, à ce qu'il dit, experimànté. De quoy le bon
+Angrimus se moque plaisamment. Car il dit, que le Matelot Islandois
+connoît le soir par la disposition de l'air, quel temps, & quel vànt il
+fera le làndemain; Et que quand il conjecture qu'il doit faire le vànt
+que l'Estranger atànd pour partir, il le va trouver, & s'engage de luy
+vàndre ce vànt. Ce qu'il fait de cete sorte. Il demànde à l'Estranger
+son mouchoir, dans lequel il fait sàmblant de murmurer quelques paroles;
+& noüe promptement le mouchoir, comme de peur que les paroles qu'il a
+prononcées ne s'envolent. Il luy rànd apres cela son mouchoir noüé, &
+luy recommande de le garder tel qu'il le reçoit avec grand soin:
+l'asseurant qu'il aura le vànt bon, durant tout son voyage. Or il arrive
+quelque fois, que ce vànt soufle le làndemain. Mais le plus souvent ce
+mesme vànt change apres que l'Estranger est party, & qu'il est engagé en
+pleine mer. Ou s'il est assailly de quelque tàmpeste, comme il arrive
+bien souvent aussi, l'Estranger se trouve fort ambarassé des Diables
+qu'il croit porter dans sa poche: Car il n'ose les jeter dans la mer, &
+fait consciànce de les garder. Que si, dit Angrimus, il est arrivé de
+cent fois une, que le vànt ait conduit l'Estranger là où il devoit aler;
+cete seule fois autorise l'erreur contre cent autres experiànces
+contraires. Et l'erreur se respànd par celuy qui dit hardiment, parce
+qu'il le croit ainsi, qu'il a acheté le vànt en Islande, & que ce vànt
+l'a mené à bon port chez luy.
+
+XVI. Quoy que ces sortes de contes ne fassent aucune impression sur des
+Esprits raisonnables, ils ne laissent pas d'estre divertissâns. Et il y
+a du plaisir d'entàndre ce que l'on en dit, & ce que l'on en croit. Car
+on ne le diroit pas, si on ne le croyoit. Blefkenius raconte, qu'il y a
+des Magiciens en Islande, qui ont le pouvoir d'arrester en pléne mer,
+des vaisseaux qui vont à plénes voiles. Il narre aussi, que ceux qui
+sont arrestez, se servent pour contrecharme, de certaines sufumigations
+puantes, dont il fait les descriptions; avec lesqueles, dit-il, ceux qui
+sont retenus chassent les Demons qui les retiennent; & les vaisseaux
+desenchantez reprenent leur cours. Si le charme est bien invànté, le
+contre-charme ne l'est pas moins. Revenons à ce qui est de plus serieux
+dans l'histoire de l'Islande.
+
+XVII. L'anciéne Islande estoit divisée en quatre Provinces, selon les
+quatre parties du monde. Chaque Province estoit divisée en trois
+Bailliages, que les Islandois apelent _Repes_: excepté la Province
+Septàntrionale, laquelle comme la plus grande, & la plus importante, en
+avoit quatre. Et chaque Bailliage estoit subdivisé en six, sept, huit,
+ou dix Judicatures, selon son estàndüe. Chaque Province assàmbloit ses
+Bailliages une fois l'année. Et la convocation se faisoit par de petites
+croix de bois, que le Gouverneur de la Province envoyoit à ses Baillifs,
+que les Baillifs distribuoient à leurs Juges, & que les Juges faisoient
+courir par les familles de ceux qui se devoient trouver à ces
+assàmblées. Le Chef de la Justice de l'Islande, qui presidoit aux quatre
+Provinces, & qui estoit comme le Souverain de l'Islande, son
+_Nomophylax_, & le conservateur de ses loix, assàmbloit aussi en certain
+temps les Estats generaux de l'Isle. Et la convocation se faisoit par
+quatre haches de bois, que ce Chef envoyoit aux Gouverneurs des quatre
+Provinces.
+
+XVII. Il y avoit dans chaque Bailliage trois Tàmples principaux, où la
+Justice se ràndoit, & où le culte de leurs Dieux se faisoit; à cause de
+quoy la charge de Baillif s'apeloit _Godorp_, qui signifie divine. Leur
+principal soin estoit, de pourvoir à la necessité des pauvres, qui est
+tres grande dans un païs pauvre. D'empescher que les pauvres d'une Repe,
+ne courussent à l'autre; & de refrener la liçànce des Mandians
+volontaires, contre lesquels les loix estoient rigoureuses. Car il
+estoit permis de les tuer, ou de les chastrer, impunément; de peur
+qu'ils ne multipliassent, & ne fissent d'autres coquins comme eux. Il
+estoit mesme defàndu, sur pêne de l'exil, à un homme pauvre de se marier
+avec une fàme pauvre comme luy. Et il n'estoit pas permis sur la mesme
+pêne, à celuy qui n'avoit dequoy que pour luy seul, de pràndre une fàme
+qui n'avoit pas dequoy pour elle.
+
+XVIII. Cet ordre Aristocratique de gouvernemànt, & de Justice, a duré
+parmy les Islandois, jusques à l'an de Grace 1263. que les Roys de
+Norvege se firent maîtres de l'Isle, & la ràndirent tributaire, par la
+mauvaise intelligence des Islandois, qui faisoient entr'eux, des
+brigues, & des seditions, pour le gouvernemànt. Les Roys de Danemarck,
+ayant reduit en suite le Royaume de Norvege en Province, ont donné des
+Viceroys à ces peuples, qui n'ont retenu depuis ce temps-là, qu'une
+ombre legere de leur anciene forme d'Estat. La demeure de ces Viceroys
+est à la partie Occidàntale de l'Islande, dans un Chasteau, nommé
+_Besestat_. Ils ne sont pourtant pas obligez à faire residànce actuele
+dans l'Isle, qu'en cas de necessité; & n'y vont qu'une fois l'année,
+pour en recevoir les tribûs, qui consistent aux mesmes choses, dont j'ay
+dit cy dessus que les Islandois font commerce & eschange avec les
+Estrangers: Et dont le Roy de Danemark pourvoit une bonne partie de ses
+navires, soit pour nourrir, soit pour habiller ses matelots. Le dernier
+Viceroy d'Islande, estoit M. Prosmont, Amiral de la derniere flote
+Danoise, que les Suedois défirent sur cete mer, il y a environ trois
+mois. Il se batit vaillamment, & mourut sur son bord l'espée à la main,
+ayant refusé le quartier que les Enemis de son Roy luy voulurent donner.
+
+XIX. Angrimus Jonas ne pose l'Islande Chrestiene, qu'en l'an 1000. de
+nôtre salut. Ce n'est pas qu'il n'y ait eu des Chrestiens long temps
+devant, dans cete Isle. Mais il dit que le Paganisme n'en fût absolument
+bany qu'en ce temps-là. Les Islandois payens ont adoré entr'autres
+Dieux, _Thor_, & _Odin_. _Thor_, estoit comme le Jupiter; & _Odin_,
+comme le Mercure des anciens Grecs & Latins. Ils nomment encore leur
+Jeudy, _Thorsdag_, qui est le _dies Jouis_, & le Mercredy, _Odensdagur_,
+qui est le _dies Mercurii_. Les Autels consacrez à ces Dieux estoient
+revestus de fer, où bruloit un feu perpetuel. Et sur l'Autel, il y avoit
+un vase d'airain, dans lequel on versoit le sang des sacrifices, & dont
+on aspergeoit les assistans. Il y avoit au costé de ce vase un aneau
+d'argent, du poids de vint onces, qu'ils frotoient du sang de l'hostie,
+& qu'ils empoignoient quand ils vouloient faire quelque sermànt, ou
+solànnel, ou d'importance. Leurs Annales portent, qu'ils ont sacrifié
+des hommes à leurs Idoles. Ils les escrasoient sur des rochers, ou les
+jetoient dans des puis profons, creusez, & destinez pour cela, à
+l'entrée de leurs Tàmples. Et comme les Islandois payens avoient basty
+deux principaux Tàmples, dediez à leurs faux Dieux, aux deux parties,
+Septàntrionale, & Meridionale, de leur Isle. Les Islandois Chrestiens
+ont estably les deux, & les seuls Eveschez qu'ils ont, aux mesmes
+endroits de leur Isle: Savoir, l'Evesché de _Hole_, au Nort; & celuy de
+_Schalhold_, au Midy. Ils professent maintenant la mesme confession
+d'Ausbourg, que professe tout le Danemarck.
+
+XX. Les anciens Islandois estoient de haute stature, forts, adroits, &
+vaillans; grâns gladiateurs, & grâns Pyrates. La Monomachie estoit
+autorisée parmi eux; & ils ne refusoient qui que ce fust, qui les
+voulust combatre seul à seul. Ils vuidoient leurs procez par le duel;
+Auquel celuy qui estoit vaincu, perdoit la chose contestée; & qui
+refusoit le combat, la perdoit comme s'il eust esté vaincu. C'estoit un
+moyen legitime pour aquerir des possessions parmi eux. Car de deux
+Gladiateurs qui se batoient, celuy qui avoit tué ou vaincu son homme,
+estoit maître de son bien. Il n'y avoit qu'une resource pour les
+heritiers legitimes du defunt, ou du vaincu, qui estoit; que l'on menoit
+un grand Toreau au victorieux, & s'il ne l'assommoit pas d'un seul coup,
+il ne tenoit rien.
+
+XXI. Avec ce que les Islandois estoient de grande force, & de grand
+coeur; ils estoient spirituels, & si curieux, qu'ils conservoient avec
+soin les memoires qu'ils recueilloient de toutes parts, des choses
+memorables qui se passoient dans tous les Royaumes voisins. Ce qui a
+obligé le bon Angrimus à dire dans son _Specimen Islandicum_, parlant de
+ses compatriotes, qu'ils sont, _Ad totius Europæ res historicas lyncei._
+Et de fait, Saxo Grammaticus dans la preface de son histoire Danoise,
+avoüe qu'il s'est tres utilement servy des memoires qu'il a pris dans
+les Annales des Islandois, qu'il apele, _Tylenses_. Le Docteur Vormius
+m'a asseuré que ces Annales sont tres-curieuses, & qu'il y a des raretez
+exquises des choses ancienes qui se sont faites dans les Orcades, dans
+les Hebrides, dans l'Escosse, & dans l'Angleterre; & mesme chez les
+anciens Ducs de Normandie; par cete raison sans doute, que les Islandois
+ont esté autrefois puissans sur la mer Deucaledoniene, ou Escossoise, &
+qu'ils ont peu avoir aussi des commerces particuliers dans notre
+Normandie.
+
+XXII. Les plus ancienes histoires Islandoises & auquelles les Islandois
+adjoutent plus de foy, sont celes qui sont composées en vers. Sur quoy,
+Monsieur, vous remarquerez, s'il vous plaist, que les anciens Rois, &
+Capitaines du Nort, qui aloient à la guerre, menoient toujours quelque
+Poëte avec eux, pour composer des vers sur le sujêt de leurs victoires.
+Ces Vers se chantoient par les soldats de l'armée, & se repàndoient par
+toutes les contrées voisines. Or les Islandois ont esté de tout temps
+renommez excellâns Poëtes, par tous leurs voisins. Et l'on a creu qu'il
+y avoit une certaine vertu Magique dans leurs vers, capable d'evoquer
+les Demons des Enfers, & d'arracher les Planetes du Ciel. Leurs Poëtes
+naissent Poëtes, & ne le devienent pas par estude. Car le meilleur
+esprit qui soit parmi eux, ne sauroit composer des vers, s'il n'a le don
+naturel de les faire, tant les regles de leur Poësie sont severes &
+contraintes. Mais ceux qui ont cete vertu naturele, les composent avec
+tant de facilité, que leurs discours ordinaires sont des vers. La Verve
+prànd ces Poëtes aux nouveles Lunes. Et quand cete fureur les saisit,
+ils ont le visage esgaré, les yeux enfoncez, la couleur pasle; &
+ressàmblent à la Sibile Cumée, tele que Virgile nous l'a descrite. Il
+fait en ce temps-là tres mauvais avoir à faire avec ces possedez. Car la
+morsure des chiens enragez, n'est pas plus dangereuse, que la médisance
+de ces Poëtes.
+
+XXIII. Je vous diray à ce propos, ce que le Docteur Vormius m'en a
+raconté. Il y a quelques années, qu'estant Recteur de l'Academie de
+Copenhague, un Escolier Islandois se plaignit à luy, que son Lansman &
+camarade, l'avoit outragé dans des vers difamatoires. Le Recteur apela
+le Poëte, qui avoüa les vers, mais nia qu'ils fussent faits contre son
+camarade. Et de fait M. Vormius n'y voyoit quoy que ce soit, dont le
+Lansman se dût ofàncer, selon la connoissance qu'il a du langage
+Islandois, qui est fondé sur l'anciene langue Runique. L'Escolier ofàncé
+voyant que le Recteur croyoit ce que luy disoit le Poëte, se mit à
+pleurer chaudement, & à luy dire, qu'il estoit perdu s'il l'abandonnoit.
+Et là dessus luy fit compràndre, par un destour estrange de figures, &
+de fables, les mêdisances qui estoient contenües dans cete Satyre. Luy
+dit, qu'il passeroit pour un infame en Islande, si ces vers y estoient
+portez; que ses biens en déperiroient; & que cete poësie estoit tele,
+qu'en quelque lieu du monde où il sût aller, le charme, ou le sortilege
+de ces vers le suivroit par tout, & le feroit mourir. Le Docteur Vormius
+esmeu de la frayeur de ce jeune homme, tira le Poëte à part; luy mit
+devant les yeux les devoirs de la charité Chrestiene, & les rigueurs des
+loix de Danemarck, qui punissent les sorciers de suplices tres cruels:
+Et l'ayant menacé de le metre entre les mains de la Justice, si par
+malheur son camarade tomboit malade de l'aprehànsion qu'il avoit; il luy
+imprima une tele peur, qu'il avoüa la malice de ses vers, les deschira,
+promit de ne les dire à personne, & courut embrasser son camarade, qui
+tesmoigna une joye non-pareille d'avoir fait sa paix avec le Poëte.
+
+XXIV. Les Poëtes Islandois ont un Mitologique de leurs fables, qu'ils
+apelent _Edda_: Dans lequel ils posent pour Principe eternel, un Geant
+qu'ils apelent _Immer_. Et disent, que du Caos sortirent de petits
+hommes, qui se jeterent sur le Geant, & le mirent en pieces. Que de son
+crane, ils firent le Ciel; de son oeil droit, le Soleil; de son oeil
+gauche, la Lune; de ses espaules, les Montagnes; de ses os, les Rochers;
+de sa vessie, la Mer; de son urine, les Rivieres; Et ainsi de toutes les
+autres parties de son corps. De sorte, que ces Poëtes apelent le Ciel,
+le crane d'Immer; le Soleil, son oeil droit; la Lune, son oeil gauche;
+les Rochers, ses os; les Montagnes, ses espaules; la Mer, sa vessie; les
+Rivieres, son urine, &c. Le Docteur Vormius m'a fait voir une vieille
+copie de l'Edda, escrite en Islandois, de la main d'un Islandois, & dont
+il m'a expliqué les galanteries que j'ay recueillies, pour vous les
+escrire.
+
+XXV. Les Islandois, à ce que disent leurs Annales, ont mis autrefois de
+grandes flotes sur la mer, qui donnoient de la jalousie aux Rois de
+Norvege, & de Danemark. Ils n'ont pas maintenant dequoy faire de petits
+bateaux de pescheurs. Ils ont eu le temps passé de grâns commerces dans
+tous les Royaumes voisins. Ils ne sortent maintenant de leur Isle, que
+pour venir estudier à Copenhague; avec un desir si violànt de retourner
+en leur païs, que les Danois n'en peuvent retenir pas un pour leur
+servir de Prestres, ou de Prescheurs. Ce qu'ils ont tànté diverses fois,
+parce qu'il y en a qui ont l'esprit bon, & qui reüssissent dans leurs
+estudes. On a beau leur represànter la pauvreté de leur Isle, & les
+delices des climats qui sont plus doux. Ils sont acoquinez à leur
+misere, & la preferent à tous les autres plaisirs. Il y a douze ou
+quinze Escoliers dans cete Academie, que nous voyons quelque fois. Ils
+sont communément petits & floüets, quoy que Blefkenius die, qu'il a veu
+en Islande un Islandois si fort, qu'il prenoît une tonne de biere,
+mesure de Hambourg, & la portoit à sa bouche pour boire, comme il auroit
+pris un de nos barils.
+
+XXVI. Les Islandois retienent, comme j'ay dit, quelque ombre legere de
+l'ancien gouvernemànt de leurs peres. Mais leurs loix sont meslées de
+tant d'autres loix, de Norvege, & de Danemark; qu'estant forcez
+d'observer les dernieres, & voulant garder les premieres, ils s'engagent
+dans mille chicanes, sur l'explication, & concordance de leur droit,
+avec celuy de Danemark. Ce qui a obligé le bon Angrimus à dire de fort
+bonne grace, qu'il n'y a pas moins de Pantimomies dans le droit
+Islandois, qu'il y a d'antinomies dans le droit Romain.
+
+XXVII. Les Islandois de ce temps habitent leur Isle comme leurs Peres
+l'habitoient, dans des maisons esparses, qui ça, qui là, de peur du feu,
+estant basties de bois. Leurs fenestres sont d'ordinaire, des trous sur
+les toits, parce que leurs maisons sont fort basses, & qu'il y en a
+mesme plusieurs d'enfoncées dans la terre, à-cause des vàns. Leurs toits
+sont couverts, comme ceux de Suede, d'escorces de bouleau, comblées de
+gazons. Tele estoit la cabane de Titire, dans les Bucoliques de Virgile.
+
+ _Pauperis & tuguri congestum cespite culmen._
+
+Les Islandois sont cachez comme des blereaux dans ces maisons, où ils
+vivent au delà de cent ans, & ne se servent ni de Medecins, ni de
+medecines.
+
+XXVIII. Il n'y a dans toute l'Islande que deux vilages, aux deux
+Eveschez, de Hole, & de Schalholt; dont le plus grand, qui est celuy de
+Hole, ne consiste qu'en fort peu de maisons contiguës. Et comme il n'y a
+ni viles, ni vilages dans l'Islande, il n'y a point de grâns chemins. Ce
+qui oblige ceux qui voyagent dans cete Isle, à se servir de boussoles,
+pour aler d'une Province à l'autre, & à planter des balises aux endroits
+où il y a des goufres de nege, & où l'on tomberoit, si l'on n'y metoit
+ces marques. Les Islandois n'habitent d'ordinaire, que sur les rivages
+de la mer, ou prés des rivieres, à-cause de la pesche, & des pasturages,
+& le milieu de l'Isle est comme desert. Il y a un Colege à Hole, où les
+enfans estudient jusques à la Retorique, & vienent à Copenhague, faire
+leur cours de Filosofie, & de Teologie. Il y a une Imprimerie, où depuis
+peu l'on a imprimé le vieux Testamànt, traduit en Islandois. Le nouveau
+n'est pas achevé, faute de papier; apres lequel il y a long temps que
+les Imprimeurs crient, mais ils crient de si loin, qu'on ne les entànd
+point.
+
+XXIX. L'Evesché de Hole a esté pourveu de grâns Evesques, dont le
+Catalogue est escrit, dans la Crimogée d'Angrimus Jonas. Et entre
+autres, du dernier mort Gundebrand de Torlac, que j'ay cy-dessus
+màntionné, homme de grand savoir, & de grande probité. Angrimus Jonas a
+esté son Coadjuteur, & a refusé l'Evesché qu'il devoit avoir apres la
+mort de Gundebrand, & que le Roy de Danemark luy vouloit donner. Il a
+prié le Roy de l'en dispànser, tant pour se retirer de l'envie, que pour
+vaquer à ses estudes avec plus de repos. Le bon homme est vivant. Le
+Docteur Vormius son bon amy, m'a assuré qu'il a plus de quatre-vints dix
+ans: Et m'a dit de plus, qu'il n'y a que quatre ans qu'il s'est remarié
+avec une jeune fille. Il est savant, & fort homme de bien, en grande
+estime parmy tous les doctes, & tous les curieux de la contrée du Nort;
+& le sera de tous ceux qui le connoitront, par les beaux livres qu'il a
+faits.
+
+XXX. J'obmetois de vous dire une particularité de l'Esprit des
+Islandois, qui n'est pas à mespriser. C'est qu'ils sont tous joüeurs
+d'eschets, & qu'il n'est point de si chetif païsan en Islande, qui n'ait
+chez luy son jeu d'eschets, faits de sa main, & d'os de poisson, taillé
+à la pointe de son couteau. La diferànce qu'il y a de leurs pieces aux
+nôtres, est, que nos Fous sont des Evesques parmy eux; & qu'ils tienent
+que les Eclesiastiques doivent estre prés de la personne des Rois. Leurs
+Rocs sont de petits Capitaines, que les Escoliers Islandois qui sont
+icy, apelent _Centuriones_. Ils sont represàntez, l'espée au costé, les
+joües enflées, & sonnant du Cor, qu'ils tienent des deux mains. J'aurois
+à vous faire un long discours sur le sujet des Cors, que les Capitaines
+du Nort portoient à la guerre, pareils à celuy de nostre Roland: Et pour
+pràndre la chose de plus haut, tel qu'estoit le Cor, ou la Trompete de
+Misene, de qui Virgile a dit; _Hectoris hic magni fuerat comes._ Où l'on
+voit un Trompete camarade d'Hector. C'est de là sans doute, que les
+Trompetes Alemans, & de toutes ces contrées, ne passent pas pour valets,
+comme ils font ordinairement en France; mais pour oficiers des
+compagnies où ils servent. Je reserve de vous en parler à une autre
+ocasion. Reprenons le discours de nos Eschets.
+
+XXXI. Ce jeu n'est pas seulement ancien, & commun, chez les Islandois,
+mais dans tous les païs du Nort. La Cronique de Norvege raporte, que le
+Geant Drofon, qui avoit nourry Heralde le Chevelu, tout ainsi que Chiron
+avoit nourry Achile, ayant oüy parler des grâns exploits que faisoit son
+Nourrisson, estant Roy de Norvege, luy envoya des presâns de grand prix:
+Et entr'autres, la Cronique fait màntion d'un jeu d'eschets, tres riche,
+& tres beau. Ce Heralde regnoit environ l'an de Grace, 870. Et si
+Encolpe dans Petrone, a eu la curiosité d'escrire, qu'il avoit veu joüer
+Trimalcion aux dames, sur un Tablier de Terebinte & de Cristal, avec des
+dames d'or & d'argent: Je vous diray que j'ay eu l'honneur de joüer aux
+Eschets avec Madame la Contesse Eleonor, fille du Roy de Danemark, &
+fàme de Monsieur le Conte Wlfeld, Grand Maitre, & premier Ministre du
+Royaume, sur un Tablier d'Ambre blanc & jaune, avec des pieces d'or,
+esmaillées de mesmes couleurs que le Tablier, & tres curieusement
+travaillées. Les Rois & les Reines, sont assis sur des Trônes, avec le
+Manteau Royal, la Couronne en teste, & le Septre à la main. Les Evesques
+sont richement mitrez. Les Chevaliers sont montez sur des chevaux bien
+faits, & bien harnachez. Les Rocs, sont des Elefans sur lesquels il y a
+des Tours. Et les Pions sont de petits Mousquetaires qui ont couché en
+joüe, & qui sàmblent atàndre le commàndemànt pour tirer.
+
+XXXII. Je vous ay dit, que la langue des Islandois est fondée sur
+l'anciene langue Runique. Le Docteur Vormius, qui entànd ce Runique, &
+qui en a fait un livre, m'a asseuré que l'Islandois est le plus pur
+Runique que nous ayons. Pour preuve de cela, les caracteres Islandois
+dont Blefkenius a donné un Alfabet dans sa Relation, sont Runiques: Et
+le mesme dit, que parmy ces caracteres, il y en a d'hyeroglifiques, qui
+signifient des mots entiers. Le bon homme Angrimus s'est estàndu sur ce
+chapitre dans sa Crimogée. Et parce que ce livre est fort rare en ce
+païs, & qu'il l'est sans doute au lieu où vous estes; vous aurez
+agreable que je vous entretiene de la lecture que j'en ay faite: Car en
+vous descouvrant l'antiquité de la langue Islandoise, elle nous donne
+une grande connoissance des antiquitez du Nort.
+
+XXXIII. Angrimus dit, que les Annales d'Islande, qui parlent des
+premiers habitans du monde Arctique, les font venir d'un Prince
+Asiatique, nommé _Odin_, que d'autres ont dit _Ottin_; lequel poussé par
+les armées Romaines, que Pompée commàndoit dans la Frigie mineure, prit
+la route du Nort, & se vint ràndre en ces quartiers, avec des troupes
+Frigienes qui le suivirent. Et le bon Angrimus avoüe, que l'epoque de
+ses Annales Islandiques, ne s'estànd pas plus avant que d'Odin. Il
+assure neanmoins, que beaucoup d'autres peuples du Nort, en ont de plus
+ancienes: & que leurs Histoires font màntion d'un Prince apelé _Norus_,
+qui donna les premieres loix à la Norvege, & l'erigea en Royaume. Que
+Norus estoit fils de Thorré, Roy de Gotland, & de Finland, le plus
+grand, le plus vertueux, & le plus excellànt Prince de son siecle. Que
+ses peuples l'adorerent comme un Dieu apres sa mort. Que la Norvege
+apela le mois de Janvier, _Thorré_, de son nom. Et que ce nom est ancore
+aujourd'huy retenu dans l'Islande. Que le Roy Thorré eut une fille d'une
+grande beauté, nommée _Goa_, qui fut enlevée par un Prince estranger.
+Que son frere Norus courut apres le ravisseur. Et que le mois suivant
+celuy de Janvier fut nommé, _Goa_; qui est le mesme nom dont se servent
+ancore aujourd'huy les Islandois, pour le mois de Février. Angrimus fait
+en suite une carte genealogique des predecesseurs de Norus, qui ont esté
+mis par les peuples du Nort au nombre des Dieux, qui de la mer, qui des
+vàns, qui de la nege, qui du froid; Et d'un entr'autres qu'ils adorerent
+sous le nom de Dieu du feu, qui n'estoit pas mal fait, & boiteux comme
+le Vulcan des Grecs, mais le mieux formé, & le plus beau de tous les
+hommes; qu'ils apelerent pour sa grande beauté, _Halogie_; c'est à dire
+grande & bele flame. La genealogie dessànd jusques à un neveu de Norus,
+apelé _Gilve_: Auquel temps, dit la Cronique, le grand Odin Asiatique
+entra dans le Nort.
+
+XXXIV. Cete diversité d'Annales a obligé Angrimus d'aler ancore plus
+avant, que ces premiers Rois de Norvege: Et de raporter l'origine des
+peuples du Septàntrion aux anciens Geans Cananeens, que Josué chassa de
+la terre promise, & qui vindrent peupler cete contrée, de Geans, tels
+qu'ont esté les premiers habitans du Monde Arctique, & d'où l'on croit
+que sont derivez les premiers Gots, qui signifient, _Geans_. Or,
+Monsieur, il ne sera pas hors de propos, que je vous die deux mots en
+cét endroit, & de ce grand Odin Asiatique, & de l'opinion receüe en ce
+païs, que les premiers hommes du Nort ont esté Cananeens.
+
+XXXV. Le grand Odin Asiatique a esté adoré dans tout le Septàntrion,
+sous le nom de Mercure, à cause de son excellànt esprit. On croit que
+c'est le premier Auteur de la Poësie, & de la Magie Septàntrionale, si
+celebre, & si renommée, par tout ailleurs. Je vous ay parlé de sa
+Poësie; & j'aurois beaucoup de choses à vous dire de sa Magie: Mais le
+sujet merite une narration particuliere, que je reserve à une autre
+fois. Je me contànteray de vous dire maintenant, que je ne me puis assez
+estonner de la negligeance de quantité d'honnestes gens, qui suivent
+avec si peu de reflexion des erreurs inveterées, & s'y laissent emporter
+sans resistànce. Jusques là mesme, que plus ces erreurs choquent le bon
+sens, & moins elles ont de vray-sàmblance, plus ils les croyent, & plus
+ils taschent de les faire acroire aux autres. Car, Monsieur, quele
+aparànce y a-t'il de pouvoir acommoder tous les contes que l'on fait
+d'Odin Asiatique; & quel raport peuvent avoir des fables si fables, avec
+le siecle de Pompée, qui est un siecle si connu, & si historique.
+
+XXXVI. Mais n'admirez vous pas ceux qui parlent des premiers fondateurs
+des Nations, ou des Grâns hommes de l'antiquité, & qui les font Geans.
+On diroit qu'ils parlent de quelques Loûs, que l'on fait toujours plus
+grâns qu'ils ne sont. Hercule à ce qu'on dit, estoit trois fois plus
+grand que les autres hommes. Virgile fait Enée & Turne, hauts comme des
+montagnes. _Quantus Athos, aut quantus Erix._ Le mesme compare Pandarus,
+& Bitias, à deux grâns chesnes. Tous les Portraits, & toutes les statuës
+qui se voyent de Charlemagne, dans les Tàmples des Alemâns, sont
+beaucoup plus grandes que l'ordinaire des hommes. Et j'ay veu un Roland
+élevé en colosse de bois, au milieu de la place de Breme, de la hauteur
+d'une Pique. Saxo Grammaticus a fait ses premiers Danois, Geans.
+Joannes, & Olaus Magnus, freres, & Historiens Suedois, ont fait leurs
+premiers Suedois, Geans. Angrimus Jonas Islandois, a fait ses premiers
+Islandois Geans. Il dit que, _Got_, signifie, _Geant_. Et que les
+premiers Gots estoient Geans. Et parce que les premiers Geans, dont la
+Bible parle depuis le deluge, sont les Geans Cananeens, que Josué défit,
+& chassa de la Terre Sainte: Il veut que ces Geans se soient retirez
+dans les païs froids du Septàntrion; parce qu'il faisoit trop chaud pour
+eux dans la Palestine.
+
+XXXVII. Les deux freres Suedois, & qui ont esté l'un apres l'autre
+Archevesques d'Upsal, vont plus avant qu'Angrimus Jonas; & déterminent,
+que les premiers Suedois sont dessàndus des enfans de Jafet. Ils
+pretàndent mesme avoir demontré que la ville d'Upsal a esté bastie du
+temps d'Abraham. Je m'estonne qu'Angrimus Jonas ne les ait suivis; &
+qu'il n'ait fait sortir les premiers habitans de son Isle, de la mesme
+tige de Jafet. Et cela avec d'autant plus de vray-sàmblance, qu'il est
+escrit des enfans de Jafet au chap. 10. de la Genese. _Ab his divisæ
+sunt Insulæ gentium, in regionibus suis, unusquisque secundum linguam
+suam, & familias suas, in nationibus suis._ Car l'opinion estant receüe
+& ortodoxe, que les enfans de Noé ont repeuplé le monde apres le deluge,
+& que les enfans de Jafet ont particulierement repeuplé toutes les Isles
+du monde; Angrimus pouvoit dire avec plus de certitude des premiers
+habitans de son Isle, ce que Joannes & Olaus Magnus, avoient dit des
+premiers habitans de la Suede: & les faire sortir sans hesiter, de la
+branche de Jafet, puis que la Genese autorisoit plus fortement sa
+conjecture pour son Isle, qu'elle n'autorisoit cele des Suedois pour
+leur terre ferme. Et il s'ensuivroit de cela aussi, que l'Islande auroit
+peu estre habitée long temps devant la venüe des Geans Cananeens, dans
+le païs du Nort.
+
+XXXVIII. A vous dire ce que je pànse de ceux qui recherchent trop
+exactement, quels ont esté les premiers hommes qui ont repeuplé le monde
+apres le deluge: Je croy, Monsieur, que leur curiosité est vaine &
+inutile, parce qu'on ne le peut savoir: & que toute sorte d'histoire
+nous manquant pour cela, ce que l'on en peut dire, n'est fondé que sur
+des conjectures, ou sur le raport de quelque Cronique, fabuleuse, ou
+historique, mal conceüe, & plus mal expliquée. En quoy je ne pretàns pas
+contredire le seul M. Angrimus, que j'honore, & que j'estime infiniment.
+Le vice est general. Il n'est pas le premier qui a fait sortir les
+premiers hommes du Nort, des Geans Cananeens. Et ce qui l'a d'autant
+plus engagé dans cete erreur, sur l'opinion receüe; est, qu'il a creu
+avoir trouvé quelques mots Islandois, qui avoient du raport avec
+quelques mots de la langue Hebraïque, que l'on a apelée, _le langage de
+Canaan_, depuis que les Juifs se ràndirent maîtres de la terre promise,
+& qu'ils en chasserent les Geans Cananeens. Mais le bon homme n'a pas
+consideré, que ces Geans ne parloient pas Hebreu, que l'Hebreu leur
+estoit estranger: Et qu'ils n'ont peu porter dans le Septàntrion, quand
+mesme ils l'auroient habité, l'usage d'une langue, qu'ils n'entàndoient,
+& qu'ils ne parloient pas.
+
+XXXIX. Ce que je dis vous fera remarquer de sàmblables béveües, dans les
+escrits de quelques savâns hommes, & grâns Critiques de nostre siecle,
+qui ont cherché l'origine des premiers peuples, dans l'origine, ou dans
+l'etimologie de certains mots, Alemâns, ou Hebreux, qu'ils ont creu
+avoir quelque raport, ou avec le langage, ou avec les noms de ces mesmes
+peuples. M. Grotius a escrit dans la dissertation qu'il a faite de
+l'origine des peuples de l'Amerique, que les Americains ont esté Alemâns
+d'origine; par cete raison, qu'ils ont beaucoup des mots, qui finissent
+en _lan_: & que _land_, est un mot Alemân. Et parce qu'il y a des
+peuples dans l'Amerique, que l'on apele _Alavardes_; que M. Laet dit
+avoir esté ainsi apelez, d'un Capitaine Espagnol, nommé _Alvarado_, qui
+les conquit. M. Grotius asseure, que les Americains _Alavardes_, ont
+esté originaires Lombards, & qu'ils ont esté apelez, _Alavardes_, de
+Lombards qu'ils estoient, par la mesme corruption de langage, à ce qu'il
+dit, que les François d'aujourd'huy apelent _Halebardes_, les armes des
+Lombards, que les anciens François apeloient, _Lombardes_.
+
+XXXX. C'est sur de pareilles origines, & sur de sàmblables conjectures,
+que M. Bochard, non moins savant que M. Grotius, a composé le docte
+livre qu'il a fait, & qu'il a intitulé, _Phaleg_, parce qu'il contient
+le partage, & les premieres habitations de toutes les terres du monde.
+Et je ne puis assez admirer la subtilité de son esprit, dans la
+connoissance qu'il a des langues Oriàntales, d'avoir trouvé dans la
+langue Hebraïque, l'interpretation des vers Cartaginois qui se lisent
+dans le Poenulus de Plaute. Mais quoy que ses conjectures soient fort
+ingenieuses, je ne saurois croire que ce Cartaginois ait esté de
+l'hebreu. La raison est, que Didon qui a basti Cartage, estoit
+Feniciene: Que le langage Fenicien a esté diferànt de l'Hebraïque; &
+qu'il ne se peut que le Cartaginois que l'on parloit du temps de Plaute,
+ait esté, je ne dis pas de l'Hebreu, diferànt du Fenicien; mais que
+ç'ait esté le mesme Fenicien, que l'on parloit du temps de Didon. M.
+Samuel Petit autre savânt homme, & grand Critique, avoit trouvé avant M.
+Bochard, une autre explication de Plaute, dans la mesme Comedie, &
+d'autres paroles que celes de M. Bochard. Ce qui me fait croire qu'un
+troisiesme intelligent comme eux dans la langue Hebraïque, trouveroit
+s'il vouloit, un troisiesme sens dans le mesme Cartaginois de Plaute,
+par des transpositions de letres, & de poincts, dont ces Messieurs se
+sont servis, & que l'usage permet aux Critiques de la langue Hebraïque;
+a qui l'on fait dire, comme a des cloches, tout ce que l'on veut, par
+une sàmblable liçànce.
+
+XXXXI. Vous excuserez, Monsieur, la digression que j'ay faite, parce que
+je ne l'ay pas creüe esloignée de mon sujet. Et que le bon homme,
+Angrimus dans l'etimologie qu'il a cherchée de quelques mots Islandois
+chez les Hebreux, a suivi une erreur ordinaire aux Doctes comme luy. Il
+n'en doit pas estre creu, non plus que les autres; puis qu'il n'est rien
+de si trompeur, ni de moins solide, que des conjectures fondées sur de
+sàmblables etimologies.
+
+XXXXII. Je croyois qu'Angrimus Jonas feroit sortir ses premiers
+Islandois des mesmes Geans Cananeens, qui avoient peuplé selon
+luy-mesme, toutes les contrées du Nort. Mais il n'a pas voulu que
+l'Islande ait esté habitée de ce temps-là. Ce qu'il en a dit est
+curieux, & merite de vous estre escrit. Il dit que l'Islande a esté
+premierement descouverte par un Naddocus, qui aloit aux Isles de Fare, &
+fut jeté par la tàmpeste à la côste Oriàntale de l'Islande, qu'il nomma,
+_Snelande_, à cause des hautes neges qu'il y trouva. Mais Naddocus ne
+s'y arresta pas. Le second qui la descouvrit, fut un Suedois nommé
+Gardarus, qui ala chercher cete Isle, sur ce qu'il en avoit oüy dire à
+Naddocus, & l'ayant trouvée en l'an 864. y passa l'Hyver, & apela l'Isle
+_Gardarsholm_: c'est à dire, l'Isle de Gardarus. Le troisiesme qui la
+descouvrit, fut un Pirate renommé, de Norvege, nommé _Flocco_, qui se
+servit d'une invàntion tres-bele, pour trouver cete Isle, sur le raport
+qui luy en avoit esté fait. On ne savoit encore en ce temps-là quoy que
+ce soit de l'aiguille aimantée, ni de l'usage du compas. Et comme il
+aloit d'une Isle à une autre, sans descouvrir cele qu'il cherchoit. Il
+prit trois Corbeaux, en partant de l'Isle de Hetland, une des Orcades; &
+en lascha un, lors qu'il crût estre bien avant en mer. Mais il connut
+qu'il n'estoit pas si esloigné de terre qu'il pànsoit, parce que le
+Corbeau reprit la route de Hetland, & s'y envola. Il poussa plus avant
+dans la mer, & lascha le second Corbeau, qui roda de tous costez, & ne
+voyant pas de terre retourna dans le vaisseau. Il ne fut pas trompé au
+troisiesme Corbeau, qui descouvrit l'Isle, & fondit dessus. Flocco
+l'ayant suivy des yeux & des voiles; car il avoit le vànt favorable;
+aborda heureusement à la partie Oriàntale de Gardarsholm, où il passa
+l'Hyver; & le Printemps venu, se voyant assiegé des glaces, que les
+Islandois apelent Groenlandiques, il donna le nom _d'Islande_, à cete
+Isle, qui signifie le païs des glaces. Et ce troisiesme nom luy est
+demeuré. Flocco passa un autre hyver dans la partie Meridionale de
+l'Islande; mais n'y ayant pas trouvé son conte, non plus qu'à
+l'Oriàntale, il retourna en Norvege, où il fut apellé, _Rafnafloke_:
+c'est à dire Flocco le Corbeau, à-cause des Corbeaux dont il s'estoit
+servy pour descouvrir l'Islande.
+
+XXXXIII. Le premier fondateur des Islandois, est un Ingulfe, Baron de
+Norvege; qui se retira en Islande avec son beau-frere Hiorleifus, pour
+avoir tué deux freres des plus grâns Seigneurs de leur contrée. Et comme
+c'estoit la coûtume des banis de Norvege, d'arracher les portes des
+maisons qu'ils laissoient en leurs païs, & de les emporter avec eux;
+Ingulfe estant à la veuë de l'Islande, jeta ses portes dans la mer, pour
+aborder où le hazard, & les flots, les pousseroient. Mais il arriva à un
+autre endroit, quoy qu'à la mesme partie Meridionale de l'Isle. Il ne
+trouva ses portes que trois ans apres. Ce qui l'obligea à changer de
+demeure, & à s'arrester au lieu où ses portes s'estoient arrestées.
+Ingulfe & son beau-frere, visiterent premierement l'Islande, en l'an de
+Grace 870. Et ne l'habiterent que quatre ans apres, en l'an 874. qui est
+l'Epoque determinée & definie, dans les Annales de l'Islande, pour la
+premiere habitation de cete Isle. Et les mesmes Annales asseurent,
+qu'Ingulfe trouva l'Islande _Inculte & deserte_, lors qu'il y arriva. On
+remarqua neanmoins, que quelques Mariniers Anglois, ou Irlandois,
+avoient mis autre fois pied à terre aux rivages de l'Isle, par quelques
+cloches, par quelques croix, & par quelques autres ouvrages faits à la
+mode d'Irlande & d'Angleterre, que l'on y avoit laissez, & quelques
+livres qui y furent trouvez. On demeure aussi d'acord, que les Irlandois
+avoient fait diverses dessàntes dans cete Isle, avant la venüe
+d'Ingulfe. Et leurs Annales raportent, que les anciens Islandois
+apeloient ces Irlandois, _Papas_. Et nommerent la partie Occidàntale de
+l'Islande, _Papey_, parce que les Irlandois avoient acoustumé d'y
+aborder, comme à la plus proche, & à la plus commode.
+
+XXXXIV. Or, Monsieur, sur ce que les Annales d'Islande asseurent
+constamment, que l'Islande estoit _inculte & deserte_, lors qu'Ingulfe y
+arriva; Angrimus Jonas asseure fortement aussi, que l'Islande n'a jamais
+esté habitée avant ce temps-là. Et le bon homme s'emporte avec passion
+contre tous ceux qui disent le contraire. C'est un plaisir de lire ce
+qu'il a escrit dans son _Specimen Islandicum_, contre Pontanus, & contre
+les Auteurs que Pontanus a aleguez, pour prouver que l'Islande estoit
+l'anciene Thulé, de laquelle Virgile disoit à Auguste. _Tibi serviat
+ultima Thule_. Car dit-il, si nostre Islande estoit cete _ultima Thule_,
+elle auroit esté habitée au temps d'Auguste. Et que deviendroit la foy
+de nos Annales, qui asseurent qu'elle n'a esté habitée qu'au temps
+d'Ingulfe?
+
+XXXXV. Mais je le prie de se ressouvenir de ce qu'il a luy mesme escrit,
+& que je viens d'aleguer; que des mariniers Irlandois avoient acoûtumé
+de metre pied à terre en Islande, avant la venuë d'Ingulfe, & que les
+anciens Islandois apeloient ces Irlandois, _Papas_. Je le prie de me
+dire, qui estoient ces anciens Islandois? J'acorde à Angrimus que
+l'Islande ne fut absolument Chrestiene, que quelques années apres la
+dessànte d'Ingulfe. Mais il ne peut pas nier, qu'il n'y eust en ce
+temps-là beaucoup de Chrestiens dans la contrée du Nort. Les Irlandois
+l'estoient. Et Ingulfe en trouva des marques, en arrivant à l'Isle. La
+Crimogée remarque, que le beau-frere mesme d'Ingulfe, qui aborda
+l'Islande avec luy, s'il n'estoit pas Chrestien, avoit des sàntimàns
+Chrestiens. Et il est certain que le Christianisme estoit en ce temps-là
+respàndu dans toutes les contrées du Septàntrion, & dans l'Islande
+nommément. Ce que je demontreray un peu plus bas. Or cela estant, quel
+temps veut donner Angrimus à ces Islandois payens, qui estoient si fort
+atachez à leurs ancienes Religions? & principalement à cele de leur
+Odin, par lequel ils juroient, & qu'ils apeloient le grand Protecteur
+Asiatique. Il est certain que de toutes les superstitions Payenes, les
+plus ancienes, sont les sacrifices des hommes; Et j'ay fait voir
+cy-dessus, qu'ils ont esté pratiquez avec grande devotion parmy les
+Islandois. Leurs Annales disent qu'en la partie Occidàntale de
+l'Islande, il y avoit un Cirque, au milieu duquel s'élevoit un grand
+Rocher, où ils escrasoient les hommes, & versoient le sang en sacrifice
+à leurs Idoles. Ces mesmes Annales remarquent, que cete coutume ayant
+esté abolie dans l'Islande, comme elle fut par tout ailleurs, le Rocher
+retint plusieurs siecles apres, la couleur rouge du sang humain qui y
+avoit esté respandu. Je demande à Angrimus: quel temps il veut donner à
+ces _Plusieurs siecles_, dont ses Annales mesmes font màntion? Et je luy
+demande, en quel temps ont esté invàntées les Fables de l'Edda, qui sont
+si ancienes, & si nées avec les Islandois, qu'elles ne sont presque
+point connües des autres peuples du Nort, & du tout point de toutes les
+autres Nations du monde.
+
+XXXXVI. Adjoûtons à cela, Monsieur, que les Annales d'Islande, où se
+lisent les voyages de Naddocus, de Gardarus, & de Flocco, avant celuy
+d'Ingulfe, ne disent point que l'Islande estoit deserte lors qu'ils y
+arriverent. Flocco y a vescu deux ans entiers. Et il est à presumer
+qu'il y a vescu des commoditez qui se trouvoient dans un païs habité.
+Mais que dira Angrimus à ce qu'il a dit: Que les Islandois ont esté si
+curieux, qu'ils ont recueilly dans leurs Annales toutes les histoires
+des peuples de l'Europe: Et pour me servir de ses propres termes; Qu'ils
+ont esté, _Ad totius Europæ res historicas Lyncei._ C'est ce qu'Herodote
+& Platon ont escrit des Egyptiens: Qu'ils avoient dans leurs
+Biblioteques les ancienes Histoires de toutes les contrées du monde; Et
+que c'estoit par cela mesme que les Egyptiens pretàndoient prouver
+l'antiquité prodigieuse de leur nation. Pour autoriser ce qu'Angrimus a
+dit de ses Islandois; je vous diray à ce propos, que le Docteur Vormius
+a une copie Islandoise des Annales de la partie Occidàntale de
+l'Islande, qu'il m'a leüe & expliquée en divers endroits. J'y ay
+remarqué diverses histoires de Norvege, de Danemark, de l'Angleterre,
+des Orcades, & des Hebrides; & entr'autres, l'irruption des Normâns dans
+nostre Normandie, qui est sans date. Apres laquelle vient la dessànte
+d'Ingulfe dans l'Islande. D'où il s'ensuit, qu'il y avoit des
+Escrivains, & des Croniqueurs dans l'Islande, avant la venuë d'Ingulfe.
+Et que l'Islande estoit par consequant habitée avant ce temps-là.
+
+XXXXVI. Je croy que les Annales d'Islande qui font màntion d'Ingulfe, &
+que cite Angrimus, sont veritables. Je croy qu'Ingulfe n'est venu en
+Islande qu'en l'an de Grace 874. Et il s'est peu faire que les endroits
+de l'Isle Meridionale où il aborda estoient inhabitez, ou par quelque
+grande mortalité, ou parce que des Pirates en avoient exterminé les
+habitans: Mais il ne s'ensuit pas de là, que toute l'Isle fust
+inhabitée. Il est certain qu'Ingulfe seul ne l'a pas peuplée. Car les
+Annales mesmes d'Islande asseurent, que diverses Nations voisines &
+Meridionales, en ont peuplé diverses parties. Entre lesquels Angrimus
+specifie un habitant des Hebrides nommé _Kalmannus_, & dit expressément,
+que ce fut le premier qui s'arresta à la partie Occidantale de
+l'Islande. Il est remarcable, qu'Angrimus ne raporte aucune date de la
+venuë de Kalmannus, non plus que de quantité d'autres Irlandois,
+Escossois, & Orcades, qui ont habité les autres parties de nostre Isle.
+Et cecy me fait croire, qu'il faut distinguer les Annales de l'Islande,
+selon qu'elle a esté Payene, ou Chrestiene. Les Annales de l'Islande
+Chrestiene, se doivent pràndre à la venüe d'Ingulfe. Ce que l'Ere
+Chrestiene marque evidàmment, par l'an de Grace 874. Les Annales de
+l'Islande Payene, n'ont pas de date, & sont d'un temps indéfini.
+
+XXXXVII. Cela posé, & entàndu de cete sorte, il n'est rien de si aisé
+que de concilier l'Islande Payene avec l'Islande Chrestiene, que
+d'acommoder les Annales de l'une avec les Annales de l'autre; que
+d'acorder Angrimus avec Angrimus mesme; & de l'acorder particulierement
+avec Pontanus, qui veut que l'Islande d'aujourd'huy soit la _Thule_ des
+Anciens: & le prouve par quantité, d'autoritez, prises de divers Auteurs
+Grecs, & Latins; de l'Histoire d'Adam de Breme, qui a escrit en l'an de
+Grace 1067. de Saxo Grammaticus, qui l'a suivy de prés; d'Andreas
+Velleius, qui a traduit le Saxo en Danois, & qui a toujours pris dans sa
+traduction les _Tylenses_ de Saxo, pour les Islandois d'aujourd'huy.
+Qu'Angrimus ne die pas qu'Adam de Breme a escrit des sotises dans son
+Histoire. Et cele-cy entr'autres. Que de son temps cete vieille
+tradition estoit receüe, qu'il y avoit en Islande des glaces si
+ancienes, & si seches, qu'elles bruloient quand on les jettoit dans le
+feu, comme le charbon que les Flamans apelent _Hoüille_. Il ne s'agit
+pas icy de la sotise simplement. Il n'est question que de l'antiquité de
+la sotise, & du temps qu'elle a este creüe. Car plus la sotise est
+grande, plus nous devons presumer que le temps est vieil, qui l'a mise
+en credit. Et cele-cy nous oblige d'autant plus à croire, que l'Islande
+estoit connüe de toute ancieneté. Angrimus dira que les Auteurs Gres &
+Latins se seroient trompez en la situation precise de l'Isle de Thulé,
+s'ils l'avoient prise pour l'Islande. A quoy je respons, que les mesmes
+Auteurs ne se sont pas moins trompez dans la description de beaucoup
+d'autres endroits, dont eux & nous demeurons d'acord. Il n'est pas icy
+question de savoir, si ces Auteurs ont descrit precisément l'Islande,
+tele qu'elle a esté, ou qu'elle est maintenant: Mais si l'Islande qu'ils
+ont voulu descrire a esté cele dont il s'agit: Et si l'Islande qu'ils
+ont cherchée, a esté cele que nous avons.
+
+XXXXVIII. Ce qui m'oblige d'autant plus à croire, que c'est la mesme
+dont nous parlons, est, que Casaubon le croit ainsi: Et qu'il a decidé
+dans les doctes Commàntaires qu'il a faits sur Strabon, que la Thulé de
+ce grand Geografe, est l'Islande d'aujourd'huy. La chose mesme autorise
+cete croyance: En ce que l'Islande est mise aujourd'huy, comme autre
+fois, par tous les Geografes, à l'extremité de l'Ocean Deucaledonien, ou
+d'Escosse, qui est le Britannique. Et que la Thulé des Anciens a esté
+creüe la derniere des Isles Britanniques. C'est une chose connuë de
+tous, que l'Escosse a esté apelée Caledoniene, du nom de la grande
+forest Caledoniene, de qui il ne reste maintenant que le nom, & pas un
+arbre dans toute l'Escosse. Seldenus a escrit, que les Escossois
+Septàntrionaux ont esté apelez, _Deucaledoniens_: C'est à dire en leur
+langue, noirs & sombres Caledoniens. Et c'est de là sans doute, que
+l'Ocean qui lave l'Escosse Septàntrionale, & ses Isles voisines, a esté
+apelé _Deucaledonien_; soit pour les ombres perpetueles qui couvrent
+cete mer, soit pour l'espaisseur de l'air qui la rànd pesante. A cause
+dequoy Pline l'a apelée, _Mare pigrum_. Et Adam de Breme, _Mare
+jecoreum, & pulmoneum_. Parce que cete mer a de la pêne à s'émouvoir; &
+qu'elle ne court non plus que si elle estoit asmatique. C'est dans ce
+mesme sens que Plaute a dit d'un mauvais pieton, qu'il avoit des pieds
+pulmoniques.
+
+ _Pedibus pulmoneis mihi advenisti._
+
+XXXXIX. Angrimus se laisseroit persuader que l'Islande seroit la mesme
+que l'anciene Thulé, s'il pouvoit estre convaincu, que son Isle eust
+esté habitée avant la venüe d'Ingulfe. Et quoy que les preuves que j'en
+ay raportées le deussent plénement satisfaire; Je luy vay d'abondant
+faire voir, que l'Islande estoit habitée avant ce temps-là, par d'autres
+raisons bien pressantes. J'ay deux Croniques du Groenland en langage
+Danois. L'une est en vers, & l'autre en prose. La Cronique en vers
+commànce son Histoire par l'an de Grace, 770. que le Groenland fut
+descouvert. Et la Cronique en prose raporte, que celuy qui partit de
+Norvege pour aler en Groenland, passa par l'Islande: Et marque
+expressément, que l'Islande estoit habitée en ce temps-là. D'où il
+s'ensuit, que l'Islande n'a pas commàncé d'estre habitée en l'an de
+Grace 874.
+
+L. Angrimus dira, que ma Cronique Danoise ne s'acorde pas avec sa
+Cronique Islandoise, qui porte que le Groenland ne fut descouvert qu'en
+l'an de Grace, 982. ni habitée qu'en 986. Mais j'apuyeray ma Cronique
+Danoise de l'autorité d'Ansgarius, grand Prelat, & François de nation,
+que tout le monde Arctique reconnoit pour son premier Apostre.
+L'Empereur Louis le Debonnaire, le fit Archevesque de Hambourg: Et
+estàndit la jurisdiction de son Archevesché, par toutes les contrées du
+Nort, depuis l'Elbe, jusques à la mer glaciale, & au delà. Les Letres
+patàntes de l'Empereur, qui erigerent Hambourg en Archevesché, & qui
+firent Ansgarius Archevesque de Hambourg, sont de l'année 834. Elles
+furent confirmées & ratifiées par le Pape Gregoire IV. l'année apres,
+835. Pontanus raporte l'original des Letres patantes de l'Empereur, & de
+la Bulle du Pape, confirmative de ces Letres, dans le livre 4. & dans
+l'année 834. de son Histoire Danoise. Or il est dit expressément dans
+les Letres patantes. _Que la porte de l'Evangile avoit esté ouverte; Et
+que Jesus-Christ avoit esté annoncé dans l'Islande, & dans le
+Groenland_, dequoy l'Empereur rànd particulierement graces à Dieu, dans
+ces mesmes Letres.
+
+LI. Ce qui prouve deux choses. L'une, que l'Islande estoit habitée &
+Chrestiene, avant l'année 834. & quarante ans avant cele de 874.
+qu'Ingulfe l'habita. L'autre, que le Groenland estoit habité, &
+Chrestien, avant la mesme année 834. Et se raporte avec ma Cronique
+Danoise, qui pose la descouverte du Groenland, en 770. Angrimus ne
+sachant que dire à cela, dit neanmoins, qu'il doute que la Bulle de
+Gregoire IV. aleguée par Pontanus, soit originale, & croit que ce n'est
+qu'une meschante copie. Il me permetra de luy repliquer; Qu'il n'a pas
+fait consister le veritable honneur de l'Islande, là où il le devoit
+poser. Il a creu qu'il estoit obligé à soutenir la verité pretàndüe de
+ses Annales. Et il auroit esté beaucoup plus avantageux pour luy,
+d'avoir renoncé à ses Annales, que d'avoir voulu oster à son Isle, qui
+est sa patrie, cete bele Couronne de vieillesse, qui a blanchy dans les
+glaces qui l'environnent depuis tant de siecles. Qui ne sait que le
+siecle d'Ingulfe estoit un siecle de barbarie pour les Letres? Les Gots
+ont esté acusez de l'avoir introduite en ce temps-là par toute l'Europe.
+Et les mesmes Gots ne se doivent pas scandaliser, si on leur dit,
+qu'elle estoit en ce temps-là chez eux, comme dans son Thrône. Qui me
+voudroit obliger à croire tout ce qui est escrit dans les Croniques d'un
+siecle si peu esclairé, me persuaderoit aussi aisément toutes les folies
+qui se lisent dans nos Romans, d'Oger le Danois, des quatre fils Aymon,
+& de l'Archevesque Turpin, qui sont, ou de ce mesme temps, ou qui n'en
+sont pas esloignez.
+
+LII. Je souhaiterois, Monsieur, que vous eussiez leu les livres
+d'Angrimus Jonas, que je n'ay eu le moyen que de parcourir. Vous y
+remarqueriez sans doute, beaucoup de raisons que j'ay obmises, pour
+l'antiquité de l'Islande. Il vous sera aisé d'avoir le _Specimen
+Islandicum_, imprimé à Amsterdam, en 1643. Je ne say si la Crimogée sera
+si facile à recouvrer. Cele que j'ay leüe a esté imprimée à Hambourg, en
+1609. Vous pràndrez plaisir de lire ces livres, si l'un & l'autre vous
+tombent en main. Et je vous y renvoye pour avoir une connoissance plus
+exacte de ce que je vous ay succinctement escrit: Qui est tout ce que
+j'ay peu apràndre de l'Islande, digne comme j'ay creu, de vous estre
+communiqué. Je vous envoyeray la Relation du Groenland, si vous me
+tesmoignez que cele-cy ne vous a pas esté desagreable. J'avoüe,
+Monsieur, que pour la presànter à une personne de la haute estime, & de
+la grande reputation que vostre vertu, & les livres excellàns que vous
+donnez tous les jours au public vous ont acquise, je devois aporter plus
+de soin que je n'ay employé à la polir. Mais je devois avoir aussi plus
+de temps, & plus de repos, que je n'ay eu pour cela. Souvenez vous je
+vous prie, que vous m'avez obligé d'entrepràndre cét Ouvrage; & que vous
+estes par cela mesme obligé d'en excuser les defauts. Faites moy
+l'honneur aussi de me croire,
+
+MONSIEUR,
+
+Vostre tres humbble & tres obeïssant serviteur LA PEYRERE.
+
+Escrit la premiere fois, de Copenhague, le 18. Decembre, 1644.
+
+
+
+
+PERMISSION
+_de Monsieur le Lieutenant Civil_.
+
+
+Il est permis à Thomas Jolly, & Louis Billaine, Marchands Libraires,
+d'imprimer la Relation de l'Islande: Composée par le Sieur LA PEYRERE.
+Fait ce 3. Septembre, 1663.
+
+Signé, D'AUBRAY.
+
+
+
+
+----------------------
+NOTES DU TRANSCRIPTEUR
+
+On a conservé l'orthographe de l'original avec toutes ses
+particularités. On a cependant introduit la distinction entre u/v, et
+i/j, selon l'usage moderne. On a également résolu quelques abréviations
+par signes conventionnels (ex. "Comme" au lieu de "Cõme").
+
+Les corrections suivantes ont été effectuées:
+
+ dans ce commàncemànt ("commànmànt" dans l'original)
+ où ie laisse ("oû")
+ Ie le laisse à ("a")
+ à l'honneur ("lhonneur")
+ Filosofie ("Filosfie")
+ partie Oriàntale de Gardarsholm ("Gadarslhom")
+ qu'en la partie Occidàntale ("Occidentàle")
+ le Docteur Vormius a vne copie ("à")
+ ne l'a pas peuplée ("ne la")
+ vn habitant ("ha//tant" sur un saut de page)
+ qui laue l'Escosse ("qui l'aue")
+ a esté apelé Deucaledonien ("Deucalodonien")
+ profons ("profoñs")
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Relation de l'Islande, by Isaac de La Peyrère
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RELATION DE L'ISLANDE ***
+
+***** This file should be named 22011-8.txt or 22011-8.zip *****
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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